BIBLIOTHÈQUE SCIENTIFIQUE INTERNATIONALE
SECTION PSYCHOLOGIE
dirigée par Paul FRAISSE, Professeur il la Sorbonne
PSYCHOLOGIE
DU TEMPS
par
PAUL FRAISSE
Professeur à la Sorbonne
Directeur de l'Institut de Psychologie
de l'Université de Paris
DEUXIÈME ÉDITION REVUE ET AUGMENTÉE
PRESSES UNIVERSITAIRES DE FRANCE
108, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, PARIS
1967
DÉPOT LÉGAL
1 re édition .... 3" trimestre 1957 i
2e - augmentée leT - 1967
TOUS DROITS
de traduction, de reproduction et d'adaptation I
réservés pour tous pays
Presses Universitaires de France
(: 1957,
A ma, femme
Avant-propos de la deuxième édition
Les études sur les problèmes psychologiques du temps ont pris
depuis dix ans un nouvel essor. Il était impossible de rééditer
l'ouvrage antérieur sans une révision profonde.
Nous avons conservé l'architecture générale mais nous avons
intégré de très nombreux résultats nouveaux et nuancé quelque
interprétations.
Nous avons été grandement aidé dans cette révision par
Madeleine Léveillé qui a revu les épreuves, les références et réalisé
les Index. Qu'elle en soit remerciée en cette première page.
P. F.
INTRODUCTION
L'homme vit dans le changement. Avant de savoir qu'il
change lui-même, il est le spectateur d'une universelle trans-
formation. Les nuits succèdent aux jours, le beau temps au
mauvais, les hivers aux étés. Des animaux naissent, meurent ;
rien n'arrête le courant de la rivière et l'érosion de la roche.
Tout est entraîné par le changement, y compris l'homme.
Sa vie biologique, psychologique et sociale est tout entière
changement.
Mais, à la différence des autres êtres, l'homme sait qu'il vit
dans le changement. Il peut le reconstituer par la mémoire et
en découvrir les lois pour prévoir les successions futures. Ainsi
il apprend très tôt à utiliser le devenir au lieu de le subir
seulement. '
L'expérience de successions dont les unes sont périodiques,
les autres non, de changements continus et [Link], de
renouvellements entrelacés, de permanences relatives, explique
sans doute la naissance de l'idée de temps. Peut-être
explique-t-elle aussi le mot lui-même. En effet le mot temps
est employé couramment, même dans une langue aussi évoluée
que la nôtre, pour indiquer les moments du changement :
« faire chaque chose en son temps », « n'être pas de son temps »,
« de tout temps ». Plus concrètement encore, le temps c'est
« le temps qu'il fait », c'est-à-dire les états successifs de l'atmo-
sphère. Ce dernier sens confond, comme le mot latin tempus,
le temps qu'il fait et le temps qui s'écoule. D'autre part, il
manifeste la primauté, dans notre expérience, des rythmes du
jour et de la nuit, ce que soulignait déjà la racine sanscrite du
mot temps, qui signifiait éclairer, brûler. D'autres expressions
temporelles ont facilement ce même double sens : ainsi le jour
désigne la clarté, et la durée de l'éclairement par le soleil, que
l'on oppose à la nuit (Regnaud, 1885). Dès l'origine donc, le
sens concret a été lié au sens abstrait, et cette liaison est encore
vivante de nos jours.
P. FRAISSE 1
2 PSYCHOLOGIEDU TEMPS
*
* *
Au cours des âges, l'effort des hommes a tendu à la maîtrise
des conditions fondamentales de leur existence. Les change-
ments périodiques -- jours, lunaisons, retours annuels des
saisons - ont offert à la fois un cadre naturel permettant de
situer tous les autres et un moyen de mesure. Les savants se
sont efforcés de scruter ces retours périodiques, de les accorder
entre eux dans un effort millénaire, qui ne peut être dit achevé
puisque nous perfectionnons sans cesse nos moyens de mesurer
l'heure et la seconde (1) et que la réforme du calendrier est à
l'ordre du jour des Nations Unies. Les sages et les moralistes,
attentifs à l'angoisse des hommes devant leur propre devenir
et son terme inéluctable, se sont interrogés sur le sens même
du changement à l'échelle de l'homme, des sociétés et du monde.
Enfin les philosophes, partant d'une idée du temps devenue de
plus en plus abstraite, en ont étudié la nature. L'histoire du
temps se confond ainsi avec l'histoire de la pensée humaine.
De quelle façon la pensée occidentale a-t-elle abordé le
problème ? On sait que les philosophes ne se sont pas préoccupés
du tout de l'origine de l'idée de temps, ni de sa nature en tant
qu'idée, mais plutôt de la réalité à laquelle elle pouvait corres-
pondre. Quel est le rapport du temps et de ses apparences avec
le mouvement ? Est-il éternel ou non ? Existe-t-il en dehors
d'un esprit qui unit l'antérieur et le postérieur ? Cette recherche
n'est pas épuisée. Comme celle des moralistes à laquelle elle
est étroitement liée, elle se renouvelle à chaque époque. La
pensée platonicienne concevait le temps comme l'image mobile
de l'éternité se déroulant dans un monde dominé par un retour
cyclique des changements. La pensée judéo-chrétienne a été
modelée par la révélation d'un monde créé avec son temps où
se joue l'histoire de la faute et du rachat ; elle s'achève en une
eschatologie, et, dans la cité de Dieu, le temps retourne à l'éter-
nité. Le monde moderne a découvert l'ancienneté illimitée de
son histoire ; les lois de l'évolution, que les réussites du progrès
technique lui suggèrent d'extrapoler à celles des sociétés
(1) La douzièmeconférencegénéraledes poidset mesuresa admis,en 1964,
que la mesurede la secondedevraitêtre fondéedésormaisnon plussur le mouve-
mentdesastres,maissur lesphénomènes La précisionserade dix
intra-atomiques.
à cent fois supérieure.
INTRODUCTION 3
humaines, ont engendré les conceptions immanentistes du
temps : ce dernier devient alors le lieu du progrès indéfini réalisé
par l'engagement des hommes.
L'ère critique de la philosophie qu'a ouverte la réflexion de
Descartes a posé à l'homme des questions d'une autre sorte.
D'où nous vient cette idée de temps et quels sont ses rapports
avec nos expFriences immédiates ? Ce problème épistémolo-
gique allait déboucher sur des questions proprement psycho-
logiques. Non certes que les hommes et a fortiori les philosophes
et les moralistes ne se soient pas toujours posé des problèmes
psychologiques. Leurs oeuvres sont pleines de notations vécues ;
un historien remarquerait aisa;ment que leurs conceptions philo-
sophiques ont correspondu à leur manière même de vivre le
temps. Mais, à partir du moment où la réflexion se centre sur
l'origine et la portée de l'idée de temps, les perspectives s'éloi-
gnent d'une méditation sur Dieu et le monde, pour se tourner
vers l'homme et en particulier vers les lois qui régissent son
esprit.
Tous les philosophes - y compris Kant - qui se sont inter-
rogés sur l'origine de notre idée de temps ont été unanimes à
reconnaître qu'elle venait du changement. Aristote avait déjà
noté « que le temps... n'existe pas sans le changement » (Phy-
sique, IV, p. 149). Mais de quel changement s'agit-il ? De celui
de nos sensations ou de celui de nos pensées ? La réponse à
cette question est liée à la conception même que chaque philo-
sophe se fait de l'idée.
Condillac représente, on le sait, une tentative d'empirisme
intégral. Sa statue « n'aurait jamais connu qu'un instant, si le
premier corps odoriférant eût agi sur elle d'une manière uni-
forme, pendant une heure, un jour ou davantage... Il n'y a a
donc qu'une succession d'odeurs transmises par l'organe ou
renouvelées par la mémoire qui puisse lui donner quelque idée
de durée » (Traité [Link], éd. de 1921., p. 85) (1). Hume
a le même mouvement de pensée. « Un homme plongé dans un
profond sommeil ou fortement occupé d'une seule pensée est
insensible au temps... Chaque fois que nous n'avons pas de
perceptions successives, nous n'avons pas de notion de temps,
(1) Cette citation, commeplusieursde cellesqui survent,est empruntéeà
l'ouvragede Sivadjian,Le temps(1938),où est réuni un ensembleconsidérable
de textes sur le temps.
4 PSYCHOLOGIEDU TEMPS
y eût-il même une succession réelle dans les objets... Le temps
ne peut faire son apparition ni tout seul ni accompagné d'un
objet constant et invariable, mais se laisse toujours découvrir
à quelque succession perceptible d'objets changeants » (Traité
de la nature humaine, t. II, p. 52).
Par contre, Descartes pense trouver dans notre expérience
intérieure l'origine de notre idée de temps, qu'il ne distingue
pas de celle de durée. « ... Quand je pense que je suis mainte-
nant, et que je me ressouviens outre cela d'avoir été autrefois
et que je conçois plusieurs diverses pensées dont je connais le
nombre, alors j'acquiers en moi les idées de la durée et du
nombre, lesquelles peu après je puis transférer à toutes les
autres choses que je voudrai » (Troisième Méditation, oeuvres,
t. I, p. 66). Locke dit de même : « Car tandis que nous pensons
et que nous recevons successivement plusieurs idées dans notie
esprit, nous connaissons que nous existons ; et ainsi la conti-
nuation de notre être (c'est-à-dire notre propre existence) et la
continuation de tout autre être, laquelle est commensurable
à la succession des idées qui paraissent et disparaissent dans
notre esprit, peut être appelée durée de nous-mêmes et durée
de tout autre être coexistant avec nos pensées. » « Un homme
isolé de tout mouvement arriverait à se former quand même
l'idée du temps par la seule connaissance de la succession de
ses idées » (Essai sur l'entendement humain, pp. 3 et 7).
En présence d'une telle conception, les empiristes se sont
demandé comment cette idée de temps, née de la vie de la
pensée, pouvait s'appliquer au monde extérieur. Hume pose le
problème : « Les idées représentent toujours les objets ou les
impressions d'où elles dérivent et ne sauraient jamais sans fiction
en représenter d'autres ou s'y appliquer » (ibid., pp. 54-55).
Condillac raille : « Vous appliquez votre propre durée à tout ce
qui est hors de vous et vous imaginez par ce moyen une mesure
commune et commensurable, instant pour instant, à la durée de
tout ce qui existe. N'est-ce donc pas là une abstraction que vous
réalisez ? » (De l'art de penser, p. 149). Inversement, une position
totalement empiriste, comme celle de Condillac ou de Hume,
mène à un relativisme extrême, l'idée n'étant alors que le
double de nos expériences sensibles.
On sait comment Kant, devant la nécessité de retrouver
un seul temps qui fonde les lois de la science, a postulé qu'il ne
INTRODUCTION à
pouvait être qu'une forme pure de l'intuition sensible. Pour luii
l'unité du temps ne peut surgir de la diversité des sensations,
mais seulement de la manière dont l'esprit lie cette diversité.
Sa critique est valable contre toute tentative d'atteindre un
temps absolu des choses ou du moi. Mais ce serait évidemment
faire un contresens de penser que Kant croit à l'innéité du
concept de temps. Ce dernier, en tant que concept, est « acquis,
non pas en le tirant d'une sensation quelconque des objets
(car la sensation donne la matière mais non pas la forme de la
connaissance humaine) mais de l'opération de l'esprit lui-même,
conformément à la loi perpétuelle qui en règle les sensations »
(Kant, Dissertation de 1770, citée par Sivadjian, ibid., p. 164).
Ce qui est inné, c'est la possibilité de se représenter les ding-
rentes sensations sous la forme des relations temporelles. Le
concept du temps est idéal parce qu'il n'est pas abstrait de
l'expérience, mais il ne se dégage que par l'activité du sujet
Telle est au moins la conception retenue par Havet, le plus
récent commentateur de Kant. Celui-ci en effet ne s'est guère
expliqué - ce n'était pas son but - sur les processus mêmes
de la genèse de notre idée de temps.
Kant a eu le grand mérite de montrer que notre idée de
temps n'était pas un décalque des choses, mais une manière
de les considérer. Il a ainsi déblayé le terrain pour les psycho-
logues en les détournant de la recherche d'une réalité en soi
et en les invitant à voir l'origine de l'idée de temps dans l'acti-
vité même de l'esprit qui pense et unit les divers changements.
La Critique a d'autre part influencé indirectement les réflexions
ultérieures. En faisant du temps une forme de la sensibilité,
Kant a déplacé le problème. Les philosophes, puis les psycbo-
logues, se sont après lui moins préoccupés de l'idée de temps
que de la conscience que nous prenons du temps.
L'ère postkantienne a vu le problème dériver peu à peu
du plan épistémologique au plan psychologique. La question
n'est plus tant de savoir à quelle condition la notion de temps
peut fonder la science que de rechercher la genèse empirique
de notre notion du temps et plus généralement de notre prise
de conscience des deux aspects fondamentaux de cette notion :
la succession et la durée. Partout, mais surtout en Allemagne,
cette réflexion se situe par rapport à Kant. Certes, souvent, les
auteurs confondent l'apriorisme métaphysique qui était la
6 1':-; \'CTT()f,O(; IT'; [H
7'reps
vraie position de Kant avec un innéisme, et ils accumulent de;
arguments contre l'hypothèse selon laquelle le temps serait une
intuition a priori. Cependant, même pour eux, un point semble
acquis : la succession des sensations ou des pensées ne suffit
pas à donner l'idée de succession. Celle-ci ne peut naître que de
la saisie d'une relation. A partir du xixe siècle, cette relation
est cherchée entre les différentes représentations que nous
pouvons nous former de la réalité : en effet, à côté des percep-
tions qui, à elles seules, ne pourraient nous fournir plusieurs
éléments de la succession, puisque chacune se situe dans
l'instant, nous avons, grâce à la mémoire, des images. Par suite
des lois de l'association, ces images reproduisent la série des
événements vécus et nous permettent de prendre conscience
des relations de l'avant et de l'après qui les unissent. Le fait
même que la mémoire et l'association soient constamment
invoquées montre assez que le problème à cette époque est de
plus en plus posé en termes psychologiques (1).
Les relations entre image et sensation ou entre plusieurs
images sont évidemment envisagées de façon différente par
les théoriciens de cette époque. Pour Herbart par exemple, si,
après une série de représentations a, b, c, d, e, l'élément « a »
se présente de nouveau à la conscience, il évoque les autres
éléments b, c, d, e, qui lui ont été associés. Il y a donc une présen-
tation de la succession, c'est-à-dire un changement dû à un
processus d'évolution. Si c'est «e»» qui se trouve à nouveau donné,
il évoque par un processus d'évolution « d », puis « c », puis
« b », etc., mais chaque élément apparaît d'autant moins net
qu'il est plus éloigné du premier ; dans cette sériation, les éla-
ments ne sont plus donnés avec la même clarté. Chacun des
processus comporte donc une présentation simultanée des
deux éléments terminaux de la série, et de la combinaison des
deux processus se dégage une perception complète du temps
(d'après Nicols, 1890).
Le temps n'est possible, pour Spencer, que par l'établisse-
ment d'un rapport entre des états de conscience. La naissance
de la conscience du temps est la conscience de la différence des
(1) Nichols, dressant en 1890 une revue des positions contemporaines sur la
psychologie du temps, s'étonne de ce que Kant ne fasse pas une fois allusion aux
processus mnémoniques dans l'Esthétique transcendantale. C'est que précisément
Kant ne s'attachait pas à la psychologie.
I7V l'ROD UC'7'ION 7
positions des impressions successives par rapport à l'impression
que j'éprouve actuellement, différence qui naît du seul fait que
j'ai conscience que ces impressions n'existent pas toutes
ensemble. Mais la perception de ces rapports de position
n'est que la matière première qui nous sert à construire l'idée de
temps. En définitive, celle-ci est bien l'idée d'un rapport de
positions, mais dissociée de toutes les positions particulières.
D'après Wundt, la simple répétition d'un son suffit à fournir
tous les éléments de la perception du temps. Quand le second
son se produit, il reproduit en un sens le premier dont l'image
est encore présente. Ainsi l'évocation du premier son par le
second fournit le début, la perception du second la fin, et la
persistance de l'image la longueur de l'intervalle. Une série de
faits de conscience entraîne donc une relation temporelle parce
qu'entre eux il y a toujours un grand nombre de représentations
durables. Le temps naît à la fois de cette succession et de la
relative simultanéité des formations psychiques.
Guyau également est représentatif de cette école de pensée,
mais sa conception est plus dynamique. Il recherche quels sont
les éléments de l'expérience du temps. Il en distingue deux :
le lit du temps, formé par la suite de nos représentations qui
tendent à s'effacer à mesure qu'elles deviennent plus lointaines,
et le cours du temps, c'est-à-dire la perspective qu'introduisent
entre nos représentations le désir et l'effort. La conscience du
temps naît de l'association d'images variées de degrés différents
à des faits intérieurs liés à l'affectivité.
Le fait commun à tous les auteurs de cette époque est qu'ils
cherchent à expliquer notre idée de temps à partir de l'analyse
de nos états de conscience. En ce sens, si paradoxal que paraisse
ce propos, Bergson, dont la visée est plus métaphysique que
psychologique, n'a cependant pas une approche essentiellement
différente : lui aussi s'adresse à notre expérience intérieure,
mais au lieu d'y découvrir la multiplicité, il y aperçoit l'unité
intuitive de la durée homogène du moi où se pénètrent intime-
ment des états qui ne nous apparaissent successifs que parce que
nos sensations successives « retiennent quelque chose de l'exté-
riorité réciproque qui en caractérise objectivement les causes o
(Essai sur les données immédiates de la conscience, 19e éd., 1920,
p. 95). Cette démarche réflexive, tout à la fois psychologique
dans ses analyses et philosophique dans sa visée, est toujours
8 YSY(:HOI?IIGIr'UU 7'EMPS
actuelle et elle peut être considérée comme une attitude per-
manente de l'esprit humain.
De nos jours, elle est surtout repiésentée par l'école phéno-
ménologique, qui, partant de notre expérience, essaye par une
réduction transcendantale de la dépouiller de tout ce qui est
contingent et de n'en retenir que la signification essentielle.
Les phénoménologues se sont justement beaucoup préoc-
cupés de l'analyse du temps. Husserl (1928), Heidegger (1927),
Merleau-Ponty (1945), Berger (1950) ont fait ressortir que le
temps n'est pas un objet, qu'il ne peut donc être ni une donnée,
ni un contenant, ni un contenu. Le fait essentiel pour eux est
la temporalité de la conscience que nous révèle notre unique
expérience, celle du présent : celui-ci en effet n'existe qu'avec
ses horizons puisqu'il est le présent d'un être en devenir. La
conscience déploie le temps qui apparaît ainsi comme une
dimension de notre être.
*
* *
A partir du milieu du xixe siècle, nous assistons à la
naissance d'une toute nouvelle approche du problème du
temps : l'étude empirique de la précision avec laquelle les
hommes perçoivent le temps. Sous l'influence de la psycho-
physique dont Fechner vient de mettre au point les méthodes,
là psychologie du temps se transporte au laboratoire. Les
premiers expérimentalistes se posent les problèmes classiques
de la psychophysique : la loi de Weber s'applique-t-elle au
temps ? Y a-t-il des erreurs constantes dans la perception du
temps ? Quelle est l'influence du contenu des intervalles tem-
porels sur la durée perçue, etc. ? En Allemagne les travaux se
multiplient (Mach, 1865 ; Vierordt, 1868 ; Kollert, 1883 ;
Mehner, 1883 ; Estel, 1885 ; Glass, 1887 ; Ejner, 1889 ; Muns-
terberg, 1889 ; Meumann, 1893-1896 ; Schumann, 1898). Au
début, ils se situent sur deux plans à la fois. D'une part, au
moyen d'expériences, les psychologues recherchent ce que le
sujet perçoit en l'étudiant à travers ce qu'il fait (reproduction
par exemple) ou ce qu'il dit (comparaison). D'autre part,
comme les philosophes de leur époque, ils essayent d'atteindre,
dans des protocoles introspectifs, les fondements de la conscience
du temps. Le fait nouveau est que les expérimentalistes ne se
INTRODUCTION 9
zu
contentent plus de leurs observations personnelles, mais qu'ils
s'appuyent sur celles de leurs « sujets », le plus souvent choisis
parmi des assistants ou des collaborateurs.
Ces deux approches peu à peu se dissocient. Les travaux
proprement introspectifs qui voudraient atteindre des contenus
premiers, des expériences immédiates, se perdent dans le byzan-
tinisme. L'introspection a beau se faire plus systématique avec
l'École de Würzbourg, elle découvre que l'essentiel de la per-
ception échappe justement à l'introspection. Par contre, de
plus en plus se révèlent la cohérence et la fécondité des résultats
proprement expérimentaux. Les psychologues, en outre, ne se
contentent plus d'étudier la perception du temps chez des
adultes cultivés, mais étendent leurs investigations aux animaux,
aux enfants, aux malades mentaux. Si ces cas permettent d'étu-
dier la perception grâce aux techniques du conditionnement ou
même à travers des réponses verbales, ils interdisent en revanche
l'évocation par le sujet d'une expérience consciente. De plus
en plus s'impose un point de vue qui était implicite dès les
premières expérimentations : l'important est d'étudier ce que
l'homme fait en réaction aux situations dans lesquelles il se
trouve.
En dépit du simplisme des premiers behavioristes, la psycho-
logie tout entière se transforme en science des conduites
humaines dans le premier quart du xxe siècle. En ce qui
concerne le temps, l'orientation de la psychologie nouvelle
s'est trouvée fixée par la conférence d'Henri Piéron au Congrès
international de Psychologie d'Oxford en 1923 et par le cours
que fit Pierre Janet au Collège de France en 1927-1928 sur L'évo-
lution de la mémoire et de la notion du temps. Piéron ne se préoc-
cupait que d'explorer les problèmes psychophysiologiques de
la perception du temps. Mais, à ce propos, il a été amené à définir
une méthode générale : ces problèmes doivent être abordés
« sur le terrain objectif de l'analyse de la conduite humaine
vis-à-vis du temps » (1923, p. 1) (1).
P. Janet, avec son originalité habituelle, a renouvelé les
perspectives de l'étude du temps. Son premier cours affirmait
(1) Cette orientation était féconde, non seulement pour l'étude des problèmes
perceptifs, mais aussi pour celle de nos attitudes les plus personnelles, comme
Piéron lui-même devait l'illustrer en 1945, dans une nouvelle conférence faite devant
l'Association française pour l'Avancement des Sciences.
10 1)(i TEi\1P8
que la psychologie a mieux à faire que de se centrer sur l'étude
de la pensée ; elle doit partir de l'action. La seule question à se
poser est la suivante : « Quelles sont nos actions sur le temps ? »
Selon lui, le premier acte relatif au temps est la conduite
d'effort d'où naît le sentiment de la durée, comme il naîtra
aussi de la conduite d'attente. Ce sentiment n'est pas une action
primaire mais une régulation de l'action, due à la nécessité de
nous adapter aux changements irréversibles. Ainsi, si nous
rencontrons une personne qui nous apparaît plus vieille qu'à
notre précédente entrevue, nous prenons conscience qu'il s'est
(?coul?,du temps entre ces deux rencontres. La notion d'un
temps universel et homogène dans lequel se situent tous les
changements est elle-même le résultat d'une conduite de type
social : elle s'impose comme le cadre d'ensemble grâce auquel
se crée une uniformité entre toutes ces durées individuelles qui
sont évidemment, à l'origine, hétérogènes les unes aux autres.
Ce n'est pas le moment de développer et de discuter la
théorie même de P. Janet. Soulignons seulement l'originalité
de sa visée. Le problème psychologique n'est plus de savoir ni
ce qu'est le temps, ni la nature de notre idée de temps, ni
même de saisir sa genèse dans quelque intuition ou quelque
construction de l'esprit, mais de comprendre comment l'homme
réagit à la situation qui lui est faite de vivre dans le changement.
Les données de la conscience, loin d'être méconnues, y retrou-
vent leur signification réelle. Elles ne sont pas en effet quelque
décalque de la réalité, mais « un ensemble de signes, de formules
et d'interprétations commodes » (Wallon, 1930, p. 326), qui se
développent dans l'action même et qui, en retour, servent de
guide à notre activité à mesure que nous en prenons conscience.
*
* *
Notre propre travail s'inscrit dans cette perspective. Sous
la dénomination de « conduites temporelles », nous nous pro-
posons d'étudier les différentes manières dont l'homme s'adapte
aux conditions temporelles de son existence.
Ces conditions temporelles, en première analyse, se ramènent
toutes au fait que nous vivons dans des milieux physique,
technique et social qui se modifient d'une manière incessante.
Non seulement nous subissons ces changements, mais nous les
TNTRonrrCTTON 11
zu
créons car notre propre activité n'est elle-même qu'une suite
de changements.
Sans préjuger de leur signification ultime, il apparaît que
les changements, qu'ils soient continus ou discontinus, pério-
diques ou non, ont tous un double caractère. Là où il y a chan-
gement, il y a succession de phases d'un même processus ou
de divers processus concomitants. D'autre part, la succession
implique à son tour l'existence d'intervalles entre les moments
successifs. Ces intervalles sont plus ou moins longs ; nous disons
qu'ils sont plus ou moins durables, en considérant ce qui en
eux demeure relativement inchange. Ainsi parlons-nous de la
durée du jour pour désigner la clarté qui s'étend entre la fin
d'une nuit et le début de la suivante.
Phases successives et intervalles sont évidemment relatifs
au contenu du changement et à l'aspect sur lequel on fait, de
préférence, porter son attention. Le jour est un intervalle entre
deux nuits mais, dans le jour même, je puis distinguer des
changements où se retrouvent successions et intervalles. L'im-
portant est seulement de remarquer que ce double caractère
est manifeste, quels que soient le phénomène observé et l'échelle
à laquelle on le considère.
A ces conditions temporelles, nous réagissons de manières
très différentes. Il est possible de distinguer parmi nos réactions
trois groupes principaux qui correspondent à trois niveaux
d'adaptation : 1° Le conditionnement aux changements ; 20 La
perception des changements; 30 La maîtrise des changements (1).
10 LE CONDITIONNEMENT AU TEMPS
Le premier niveau de l'adaptation se situe sur un plan bio-
logique qui est commun à l'animal et à l'homme. Les change-
ments auxquels nous sommes soumis, à condition qu'ils aient
quelque régularité, engendrent, par conditionnement, des chan-
gements synchrones de notre organisme.
(1) Nous excluons de l'objet de ce travail nos réactions à notre propre change-
ment à long terme, c'est-à-dire aux différents âges de notre vie. Cette étude ouvri-
rait une tout autre série de problèmes. Il y a en effet une psychologie de l'enfance,
de l'adolescence, de la maturité, de la vieillesse, qui traite précisément des réactions
propres à chaque âge face à son propre changement. Par contre, nous envisagerons
systématiquement la manière dont nous nous adaptons aux changements de notre
environnement à chaque âge de la vie.
12 l'S )ClIOLOGŒ DU 'l'EIlIPS
Si les changements sont périodiques - et parmi ceux-ci
le plus important pour l'homme est le cycle nycthéméral -, ils
donnent naissance à des activités de notre organisme qui ont
la même période. Leur régulation, d'abord exogène, devient
peu à peu endogène, de telle sorte qu'ils dépendent relativement
peu du milieu. Cette correspondance a pour effet d'harmoniser
notre vie avec les changements les plus importants de l'envi-
ronnement. En outre, les modifications de notre organisme,
devenues périodiques, constituent une véritable horloge phy-
siologique, que l'homme - comme l'animal - utilise pour
son orientation temporelle, surtout quand lui font défaut les
repères fournis d'ordinaire par les changements de son envi-
ronnement (chap. I).
Ces montages physiologiques apparaissent aussi dans les
conditionnements retardés par lesquels les animaux s'adaptent
à l'intervalle régulier qui sépare deux ou plusieurs changements.
De même, le conditionnement instrumental révèle que l'animal
est capable d'apprendre à tenir compte pratiquement d'un
intervalle.
Chez l'homme, ces enregistrements de la durée au niveau
des réactions biologiques jouent aussi un rôle, mais il est le
plus souvent masqué par les appréciations conscientes de la
durée (chap. II).
2° LA PERCEPTION DU TEMPS
Dans des limites temporelles étroites sans doute, mais d'une
grande importance pratique, nous percevons des changements.
Cette perception se caractérise par une iniégration des stimu-
lations successives qui permet de les saisir dans une relative
simultanéité : les rythmes ou les propositions du langage en
sont un exemple manifeste. Cette simultanéité définit le présent
psychologique, à l'intérieur duquel nous percevons les caractères
fondamentaux des changements : l'ordre des stimulations et
l'intervalle qui les sépare (chap. III).
Dans quelles conditions est-il possible, au sein du présent
psychologique, de passer de la perception de l'instantané à
celle du durable, et de la simultanéité au successif ? C'est là
l'objet de notre chapitre IV.
Quelles sont les modalités de notre perception de la durée ?
INTRODUCTION 13
On ne peut les préciser qu'en étudiant les rapports de la durée
perçue avec la nature de ce qui change et la structure des pro-
cessus intégratifs de la succession (chap. V).
LA MAITRISEDU TEMPS
La pelception ne nous permet de saisir que les changements
contemporains. L'homme échappe à cette limite parce qu'il est
capable de se représenter ces changements ; il peut ainsi se
situer par rapport à eux, les mettre en relation et les utiliser,
dans une certaine mesure, à son avantage.
Grâce à la mémoire, nous pouvons reconstituer la succession
des changements vécus et anticiper les changements à venir.
L'homme acquiert ainsi un passé et un avenir, c'est-à-dire un
horizon temporel par rapport auquel son action présente prend
tout son sens (chap. VI).
La durée proprement dite se révèle à notre conscience à
partir de nos sentiments du temps, qui se ramènent essentielle-
ment au sentiment d'un obstacle : l'intervalle entre ce que nous
faisons et ce que nous voudrions faire dans un avenir rapproché.
D'autre part, cette durée est appréciée directement à partir
du nombre des changements que nous y avons remarqués
(chap. VII).
La constitution d'un horizon temporel et l'appréciation de
la durée n'impliquent pas une mise en relation complète de
toutes les données d'ordre et de durée qui restent encore très
intuitives. Cette relation se réalise à un niveau supérieur au
moyen d'opérations intellectuelles qui sont à l'origine de notre
notion du temps, trame abstraite de tous les changements.
Nous pouvons alors mesurer le temps, reconstituer et utiliser
le devenir sans être liés par ses qualités apparentes et en parti-
culier par l'irréversibilité de l'ordre vécu (chap. VIII).
*
* *
Justine) notre classification des conduites temporelles dès
à présent serait anticiper sur tous les chapitres à venir. 11 est
cependant utile, pour mieux faire ressortir la nature de notre
démarche, de situer brièvement notre classification par rapport
à celles qui ont été le plu> souvent proposées.
14 PSYCHOLOGIEDU TEMPS
.- - .--
Écartons d'abord toutes les classifications qui partent des
différentes catégories du temps : temps physique, temps bio-
logique, temps psychologique;'temps social, etc. Elles décrivent
les différentes séries des changements, elles ne sont pas faites
d'un point de vue psychologique.
Dès que des psychologues ont abordé le problème du temps,
on a vu naître une distinction fondamentale entre une expé-
rience primaire de la durée, attribuée à un « sens du temps »,
et notre idée rationnelle du temps. Cette distinction a été à la
fois reprise et transformée par Bergson, chez qui elle est
devenue l'opposition entre la durée vécue et la durée pensée.
Dégagée de ses implications métaphysiques, elle se retrouve,
avec des nuances, dans tous les traités de psychologie, et en
particulier dans les travaux de pathologie mentale (Straus,
Minkowski, Ehrenwald).
Les classifications qui partent d'une telle distinction sont
liées à une psychologie qui n'étudie que les données de la
conscience. En effet, elles opposent les manières dont nous
croyons saisir le temps. Elles sont donc insuffisantes dans le
cadre d'une psychologie de la conduite qui, comme on le sait,
considère que nos prises de conscience ne sont qu'un moment
- essentiel parfois - de nos actes. Sans doute nous mettrons à
profit, dans notre recherche, les analyses qu'a suggérées la
distinction entre le temps vécu et le temps pensé, mais l'angle
de vue sous lequel nous les envisagerons, c'est-à-dire l'adap-
tation aux changements, leur prêtera une autre signification.
De plus, la distinction précédente, en se limitant aux états
de conscience, méconnaît nos adaptations de type biologique
ainsi que leurs conséquences sur le plan proprement psycho-
logique. En revanche, ces adaptations, après avoir été étudiées
par des psychophysiologistes, comme Pavlov et Piéron, figu-
rent dans la classification proposée par le neuropsychiatre
allemand Kleist (193,1,).S; fondant sur la diversité des centres
nerveux impliqués dans les troubles pathologiques relatifs au
temps, Kleist distingue : 10 1,'enregistrement du temps, base
de l'orientation temporelle, qui dépend des noyaux et des
centres végétatifs de l'hypothalamus : 2° L'appréciation de la
longueur du temps qui pourrait être liée à l'activité des centres
vestibulaires ; 3° La saisie des structures temporelles qui est
en rapport avec les centres corticaux.
INTRODUCTION 1.5
-
Cette classification est très intéressante et recoupe la nôtre
en plusieurs points. Toutefois, outre que le rôle des centres
vestibulaires dans l'appréciation de la durée n'a pas été confirmé,
elle a l'inconvénient de ne pas distinguer assez les conduites
qui dépendent d'une manière étroite de l'activité du cortex
cérébral, par exemple la perception des structures temporelles,
et l'élaboration de la représentation du temps qui, elle, ne
peut être étroitement localisée.
Notre propre démarche est plus fonctionnelle. Nous nous
sommes proposé de différencier nos processus d'adaptation aux
changements en nous appuyant sur des critères tirés de la
physiologie, de la pathologie, de la psychologie génétique, aussi
bien que de l'analyse des fonctions psychologiques. Mais, tout
en utilisant ces diverses disciplines, nous sommes resté fidèle
à la méthode de la psychologie du comportement ; à travers
elles, nous avons cherché à cerner ce que l'homme fait pour
connaître le temps, l'utiliser et se situer dans l'universel chan-
gement qui l'entraîne.
PREMIÈRE PARTIE
LE CONDITIONNEMENT AU TEMPS
Les changements du monde extéiieur ne provoquent pas
seulement des réactions qui répondent immédiatement à cha-
cune de leurs phases. L'ordre et la périodicité de ces change-
ments induisent dans les organismes des séquences de modi-
fications physiologiques et de comportements qui présentent
les mêmes caractères temporels. Ces séquences sont telles qu'il
suffit qu'un premier changement soit donné pour que tous les
suivants se reproduisent dans le même ordre et aux mêmes inter-
valles temporels. Le temps intervient en ce cas comme un véri-
table stimulus conditionnel.
Sous l'influence des changements périodiques, l'organisme
devient ainsi une véritable horloge physiologique qui fournit
des repères à l'orientation temporelle de l'animal comme de
l'homme (chap. I).
L'aptitude de l'organisme à reproduire des séquences régu-
lières subies ou créées par l'activité du vivant permet l'appré-
ciation de la durée, comme on le constate dans le condition-
nement retardé ou dans le conditionnement instrumental
(chap. II).
Le conditionnement au temps explique comment l'animal
s'adapte aux changements grâce à des conduites temporelles.
L'homme utilise aussi ces montages biologiques dans l'orien-
tation temporelle et dans l'estimation de la durée, mais intégrés
dans des conduites plus complexes où intervient la connais-
sance symbolique des changements.
l'. PHAISSb: 2
CHAPITRE PREMIER
L'ADAPTATION AUX CHANGEMENTS PÉRIODIQUES
La plupart des changements de la nature sont périodiques,
et cette périodicité est en relation le plus souvent avec les posi-
tions successives des astres. Marées, nycthémères, lunaisons,
faisons ponctuent le milieu dans lequel vivent les organismes.
Il se trouve que ceux-ci présentent aussi de nombreux phéno-
mènes périodiques : battements du cœur, cycles respiratoires,
rythmes de l'appareil digestif, du sommeil, cycles menstruels,
rythmes saisonniers de la vie végétative, de l'activité sexuelle,
des migrations, etc.
Parmi les phénomènes périodiques de la vie organique, cer-
tains sont endogènes et sans rapport avec les alternances de la
nature. Ainsi en est-il du rythme des ondes cérébrales, de celui
du cœur, et même de celui de la respiration. D'autres change-
ments organiques ont une période qui coïncide avec un phéno-
mène naturel, sans qu'il ait été possible de mettre en évidence
une relation de cause à effet : le cycle menstruel de la femme a
par exemple la même alternance que la révolution de la lune.
Mais il n'est pas exclu que ce qui nous apparaît pure coïnci-
dence soit dû à l'action d'un agent qui n'a pas été encore décou-
vert, ou encore à une rémanescence d'un effet survenu au cours
de l'évolution.
Enfin, 'parmi les activités périodiques des organismes, beau-
coup sont induites par les variations périodiques auxquelles
ces organismes sont soumis, variations de l'éclairement, de la
température, de l'humidité, etc., commandées par les rythmes
du cosmos. Ainsi de nombreux animaux ont une activité diurne
et un repos nocturne. Quelques-uns ont le comportement
inverse. Toute la nature suit le cycle des saisons, en relation avec
les positions relatives de la terre et du soleil. Le fait capital est
2U PS}?CHOLUGIEDU TEMPS
que, non seulement ces rythmes cosmiques commandent des
activités réactionnelles, mais que, dans nombre de cas, ils
engendrent une véritable périodicité qui s'intègre en quelque
sorte à l'organisme des êtres vivants. Celui-ci devient capable
d'anticiper les changements du milieu à tel point que, si on
supprime l'action de l'agent inducteur, les rythmes induits
continuent pendant un certain temps à se produire. D'exogène,
la périodicité est devenue, par induction, endogène.
Empruntons à la psychologie animale deux exemples bien
étudiés pour faire comprendre ce phénomène.
Les Convoluta, ces petits vers plats qui forment de grandes
plaques vert foncé sur le sable humide des plages à marée basse,
s'enfoncent dès que se produit l'agitation de la marée montante.
Ces réactions géotropiques, tour à tour négatives et positives,
synchrones du rythme des marées, ne se produisent pas chez
de jeunes animaux élevés en aquarium (Martin, 1900). Si, par
contre, des vers qui ont subi pendant un certain temps l'action
des marées sont ensuite placés en aquarium, pendant les pre-
miers jours, ils s'enfoncent et ressortent du sable comme s'ils
subissaient encore le jeu des marées (Gamble et Keeble, 1905).
Le ver luisant (femelle aptère de Lampyris noctiluca), qui allume
son fanal la nuit pour appeler les mâles et qui l'éteint le jour,
même si on le place à l'obscurité d'une manière permanente,
continue à ne briller que la nuit pendant quatre à cinq jours.
Peu à peu, dans cette nouvelle situation, l'alternance disparaît
et l'animal reste allumé constamment mais avec une intensité
plus faible (Piéron, 1925).
Ces activités périodiques ne sont donc pas simplement des
réactions réflexes concomitantes à des stimulations liées au
rythme des marées ou du nycthémère, puisqu'elles subsistent
quelque temps encore si on supprime la cause directe. D'autre
part elles ne sont pas d'origine endogène puisqu'elles cessent
peu à peu dès que ces organismes ne subissent plus de change-
ments périodiques. La persistance rythmique, selon l'expression
d'H. Piéron (L'évolution de la mémoire, 1910), apparaît alors
comme un effet de l'expérience et une adaptation par anticipa-
tion aux changements (1). Il s'agit bien là d'une conduite
(1) Ce chapitre doit beaucoup aux travaux d'H. Piéron qui, tout au long de sa
carrière, s'est intéresse à ces phénomènes. Voir en particulier Piéron, 1910, 1937,
t9t5.
L'ADAPTATION AUX CHANGEMENTS PÉRIODIQUES 21
z
temporelle, au sens où nous avons défini ce terme dans l'intro-
duction, puisqu'il s'agit d'une modalité de l'adaptation au
changement. D'ailleurs les auteurs interprètent souvent ces faits
en invoquant un certain « sens du temps ».
Avant de développer toutes les conséquences de ces persis-
tances rythmiques, nous avons à nous demander si ces phéno-
mènes ne sont que curiosités de naturalistes. Nous verrons aisé-
ment leur importance, non seulement chez les animaux, mais
chez l'homme, et nous en chercherons une explication.
LA VARIÉTÉ DES ADAPTATIONS PÉRIODIQUES
Les variations périodiques se rencontrent déjà dans le
règne végétal. De nombreuses fleurs s'épanouissent à des heures
déterminées de la journée. Linné, à partir de cette constatation,
avait planté des Horloges de Flore où chaque heure était
indiquée par des fleurs différentes. Ainsi le liseron des prés
s'ouvre vers 3 h, le nénuphar blanc à 7 h, le souci à 9 h, la
belle-de-nuit à 18 h, etc. (Bonnier d'après Piéron, 1910, p. 51).
Les feuilles des légumineuses ont une position diurne et une
position nocturne. Cette alternance, qui a été étudiée depuis
longtemps, est innée. En effet, si on laisse une plante de haricot,
par exemple, dans des conditions constantes de milieu, et en
particulier à un éclairage continu, elle persiste. Bien mieux,
Bünning (1935) a pu montrer que, si le rythme prédominant
de cette espèce était du type 12-12, cependant certaines variétés
avaient un rythme de 23 h et d'autres de 26 h, la période propre
d'une variété étant constante et transmissible par hérédité.
Mais ce qui est intéressant à notre point de vue, c'est que seule
l'alternance semble être de nature endonome, les variations
propres du nycthémère entraînant la synchronisation propre-
ment dite. En effet, le rythme du mouvement des feuilles peut
être inversé si on utilise un éclairage artificiel pendant la nuit
et qu'on laisse de jour les plantes dans l'obscurité. Cependant
on peut aussi, par des alternances d'éclairage et d'obscurité,
arriver à obtenir des rythmes de 6 h (3-3), de 12 h (6-6) ou même
de 36 h (18-18) (Pfeffer, 1915, d'après Piéron, 1937). Mais si
on replace la plante à éclairage constant, ces rythmes acquis
22 PSYCHOLOGIE DU TEMPS
s'estompent et c'est la périodicité de 24 h (12-12) qui se mani-
feste à nouveau.
D'une manière plus générale, les expériences de Darwin et
Peitz (citées par Piéron, ibid., 1910) ont démontré la possibilité
d'induire des rythmes persistants chez les végétaux par l'action
périodique de la lumière ou de la pesanteur.
Chez les animaux, les faits sont encore plus frappants et
très généraux. Il n'y a guère d'espèce où on n'ait pu mettre en
évidence des rythmes saisonniers, des rythmes nycthéméraux,
et plus généralement des rythmes circadiens, c'est-à-dire des
rythmes dont la période est d'environ 24 h (Halberg, 1960).
Ces rythmes sont-ils endogènes ou exogènes ? On en dis-
cute beaucoup. Ils persistent le plus souvent après cessation
des stimulations périodiques exogènes. Mais sommes-nous sûrs
de connaître toutes ces stimulations ? Nous pensons toujours
à la lumière, à la température, mais nous sommes aussi sensibles
à la pesanteur et peut-être à des forces magnétiques ou
électrostatiques. D'autre part, ces rythmes existent-ils à la
naissance ? Se développent-ils par maturation ou sont-ils le
produit de l'expérience ? Beaucoup d'auteurs pensent aujour-
d'hui que de nombreux rythmes sont endogènes, tout en subis-
sant dans certaines limites temporelles l'action de « synchro-
niseurs ». L'induction rythmique, dans certains cas, semble
entièrement provoquée par la rythmicité des conditions de
vie, mais la plupart du temps ces conditions ont seulement
pour effet de régler temporellement une nécessaire alternance
de périodes de veille et de sommeil, d'activité et de repos
à laquelle ne peut se soustraire, sous peine de mort, aucun
organisme. Les rythmes nycthéméraux se caractérisent essen-
tiellement par la synchronisation de cette alternance avec la
succession régulière du jour et de la nuit. Cette induction
commence à la naissance de l'animal. Ainsi l'embryon de
poulet n'a aucune activité rythmée et même le jeune poussin
maintenu en lumière constante n'a pas un cycle d'activité
réglé sur le nycthémère. Par contre, s'il est soumis à des alter-
nances d'éclairage et d'obscurité, son comportement suit ce
rythme (Hiebel et Kayser, 1949). La périodicité de celui-ci
ne peut pas cependant être quelconque. De nombreuses expé-
riences ont montré qu'il était plus facile d'adapter les animaux
élevés dans des conditions artificielles à un rythme de. 24 h
L'ADAPTATION AUX CHANGEMENTS PÉRIODIQUES 23
z
qu'à un autre, et plusieurs auteurs, dont Kayser (1952), pensent
qu'il y a une prédisposition héréditaire pour un rythme de
24 h. Celle-ci serait aussi confirmée par le fait qu'il est plus
facile d'inverser le rythme nycthémsral de la température du
pigeon (Kayser, 1952) ou celle de l'activité du rat blanc (Hunt
et Schlosberg, 1939 b) que d'en changer la période. Toutefois,
dans certains cas, on a pu obtenir des rythmes dont la période
est un peu plus longue. Il a été ainsi possible de créer chez des
rats blancs des périodes d'activité de 16 h faisant suite à des
périodes de repos de même durée (Hunt et Schlosberg, 1939 b).
Malgré quelques dressages exceptionnels de ce genre, on
peut affirmer qu'aucun animal n'échappe à la forte emprise du
rythme nycthéméral, sauf peut-être les poissons des grandes
profondeurs : on a pu constater chez eux des phases de sommeil
qui peuvent se succéder à des intervalles très supérieurs à 24 h
(Piéron, 1912). Il n'y a d'ailleurs pas que l'activité ou la
température du corps qui varient quotidiennement. De nom-
breuses activités physiologiques ont un rythme circadien dont
les phases correspondent ou non à celles du nycthémère.
Ces exemples montrent comment la périodicité des change-
ments extérieurs peut moduler temporellement des phases de
l'activité qui, dans leur principe même, correspondent à une
nécessité biologique. A côté de ces rythmes globaux de l'activité,
on constate, en particulier chez les insectes, des activités qui
se reproduisent toujours à la même heure et qui sont entière-
ment le fruit d'une expérience acquise. Si les abeilles trouvent
à la même place et à la même heure de la nourriture pendant plu-
sieurs jours de suite, elles se présentent par la suite tous les
jours à cette même heure ; ce mouvement continue pendant
plusieurs jours après que l'on ait supprimé la nourriture. Le
dressage peut être fait simultanément à plusieurs heures de la
journée (Beling, 1929) ; il peut même réussir si on place de la
nourriture à deux places différentes à quelques heures d'inter-
valle (Wahl, 1932) (1). Ce sens de l'heure se retrouve dans
(1) Grabensberger (1933)avait cru constaterles mêmesfaits chezles fourmis.
MaisReichle,en 1943,a montréquel'activitédesfourmisà la recherchede la nour-
riture était en relationdirecteavecles conû[Link](1956)
a reprissystématiquement les expériences
de Grabensbergeret il a montréquel'on
trouvaitaprèsl'expositionde la nourritureà une heuredonnée,pendantplusieurs
semaines, en un même lieu,la même densitéde fourmis
à l'heure du dressagequ'à
d'autresheuresde la journée.
24 PSYCHOLOGIEDU TEMPS
d'autres espèces. Des poissons se rendent tous les jours au
même lieu à l'heure où on les nourrit (Braunschmid, 1930)
et des oiseaux manifestent une recrudescence d'activité peu
avant l'heure de leur repas (Stein, 1951).
Dans tous ces exemples, le déclenchement de l'activité se
fait à un ou plusieurs moments homothétiques du nycthémère,
et il n'est pas exclu a priori que des repères extérieurs puissent
jouer un rôle. Mais si dans la vie normale ces derniers sont uti-
lisés, on a cependant prouvé qu'ils n'étaient pas essentiels.
Ainsi les abeilles ont pu être dressées à venir chercher leur nour-
riture toutes les 21 h, ce qui exclut l'utilisation de repères du
monde extérieur (Beling, 1929). Plus décisive encore est l'expé-
rience de Renner (1955). A Paris, des abeilles ont été entraînées
à venir chercher leur nourriture dans une pièce expérimentale
à une heure déterminée de la journée. Puis entre deux repas
on les a transportées en avion de Paris à New York. Placées
dans une pièce expérimentale identique et privées de nour-
riture, les abeilles se sont présentées les jours suivants pour
chercher de la nourriture à l'heure de Paris sans tenir compte
du décalage d'heure entre Paris et New York. L'expérience
reprise de New York à Paris a donné le même résultat. Elle
prouve que l'abeille est guidée par un repérage interne indépen-
dant des conditions extérieures.
Ce repérage doit être fourni par les variations périodiques
induites dans l'organisme par le rythme nycthéméral. Si on
essaie en effet de dresser des animaux à une période de temps
supérieure à 24 h, il y a échec (Stein, 1951), parce que sans doute
ils ne peuvent plus trouver de repères ni extérieurs, ni intérieurs.
L'existence d'une horloge interne a été aussi mise en évidence
dans les études sur l'orientation « astronomique o des arthro-
podes et des oiseaux, dont Medioni (1956) a fait une revue
critique. De nombreuses expériences ont montré que des
insectes, des crustacés, des oiseaux étaient capables de se diriger
dans une direction donnée de la rose des vents en se guidant
seulement d'après la position du soleil. Pour que ce comporte-
ment soit constant, il faut évidemment que l'animal tienne
compte de l'heure puisqu'il apporte une correction à l'évolution
des positions du soleil dans la journée. Ainsi des abeilles qui ont
été dressées pendant un après-midi à aller chercher de la nour-
riture à l'ouest repartent le lendemain matin dans cette direc-
L'ADAPTATION AUX CHANGEMENTS PÉRIODIQUES 25
_____n-
tion de l'ouest, même si dans la nuit on a transporté leur ruche
dans un tout autre paysage et si on a orienté différemment le
trou d'envol (von Frisch et Lindauer, 1954). Un étourneau
peut être aussi dressé à chercher sa nourriture dans des man-
geoires situées à l'est, quelle que soit l'heure de la journée.
Cette régulation par une horloge physiologique est parti-
culièrement manifeste quand on crée un décalage entie les
indications qu'elle fournit et les positions du soleil. Si la cage
de l'étourneau, dressé à s'orienter vers l'est à la lumière du jour,
est placée dans un sous-sol obscur au centre d'une tente cir-
culaire de toile blanche qui diffuse la lumière d'un projecteur
électrique jouant le rôle d'un soleil artificiel, l'animal, à l'heure
habituelle des expériences, s'oriente vers l'est, sa direction
faisant avec celle du soleil artificiel le même angle qu'avec le
vrai soleil. Si, quelques heures plus tard, on recommence l'expé-
rience, le projecteur étant resté dans la même position, l'animal
commet une erreur vers l'ouest : il a apporté une correction
à la position du soleil, comme si celle-ci avait varié. Mais comme
le soleil artificiel est resté fixe, il se trompe (Kramer, 1952).
Inversement, on peut prouver l'existence de l'horloge interne
en la déréglant. Après avoir dressé des étourneaux à s'orienter
vers l'un des points cardinaux à n'importe quelle heure de la
journée, on les soumet à l'influence continuelle d'un jour arti-
ficiel constitué comme suit : une alternance d'éclairement et
d'obscurité reproduisant fidèlement le rythme nycthéméral,
mais avec un décalage de 6 h par rapport au soleil. Si au bout
de quelques jours on soumet les étourneaux à des expériences
d'orientation à la lumière du jour, on constate qu'à 15 h, par
exemple, ils s'orientent comme s'il était 9 h du matin. Leur
erreur résulte évidemment du décalage de leur horloge interne
qui s'était adaptée au nouveau rythme (Hoffmann, K., 1954).
Le montage de ces horloges physiologiques implique que les
organismes aient la propriété de s'adapter à des changements
réguliers.
Des expériences faites dans des conditions artificielles
démontrent que cette propriété est assez générale et que l'on
peut conditionner un animal à des périodes sans rapport avec les
changements du milieu naturel, pourvu qu'elles soient infé-
rieures à 24 h. Cette mise en évidence a été surtout l'eeuvre
de Pavlov, de ses élèves et de son école, oeuvre qui peut être
26 l'SYCHUUJGIE D 1 ' TEMPS
abordée par l'ouvrage de Pavlov, Leçons sur l'activité du cortex
cérébral (1929), et par l'article de Dmitriev et Kochigina (1959).
Dès 190î, Zelcnnji applique une combinaison d'un son et de
nourriture toutes les 10 mn à un chien et découvre qu'après
un certain nombre de répétitions le réflexe conditionné salivaire
se produit régulièrement à la fin de l'intervalle de 10 mn.
Feokritova, en 1912, devait étudier les lois précises de ce
phénomène sur lesquelles nous allons revenir (p. 39). Mais
le phénomène n'est pas limité au réflexe salivaire. Beritov
(1912, d'après Dmitriev et Kochigina, 1959) a montré que l'on
pouvait aussi conditionner des réflexes défensifs moteurs.
Ainsi, si on donne un choc électrique sur la patte avant d'un
chien toutes les 5 mn, après 40 répétitions on constate que
l'animal, une minute avant la stimulation suivante, semble se
réveiller, remue la tête et lève la patte. Mais ce réflexe ne
s'établit pas d'un seul coup et les réactions sont d'abord
réparties pendant tout l'intervalle entre les deux stimulations
pour se concentrer peu à peu vers la fin de l'intervalle. Bykov
et ses collaborateurs ont enfin démontré, depuis 1936 (d'après
Dmitriev et Kochigina, 1959), que l'on pouvait conditionner
au temps les changements du métabolisme (réactions aux chan-
gements de température par exemple). Toutes ces réactions sont
comparables à celles des abeilles de Beling. Des changement,
périodiques induisent un rythme de comportement. On peut
même dresser des animaux à des périodicités complexes. Si ou
donne de la nourriture à des pigeons selon le schéma temporel
suivant : nourriture, 15 s; pause, 30 s; nourriture, 15 s ; pause,
90 s, en recommençant plusieurs fois ce cycle plusieurs jours de
suite, on constate - grâce à l'enregistrement actographique -
que l'animal reste calme pendant les pauses, mais commence à
remuer à la fin des périodes de repos, anticipant ainsi l'arrivée
de la nourriture. Lorsqu'on cesse de leur offrir de la nourriture,
les pigeons continuent pendant la durée de plusieurs cycles à
présenter la même structure de comportement (Popov. 1950).
*
* *
I "homme a été, du point de vue de ses adaptations aux
périodicités cosmiques, relativement moins étudié que les
animaux ou les végétaux. Il est vrai qu'il est plus difficile
L'ADAPTATION AUX CHANGEMENTS PÉRIODIQUES 27
d'expérimenter sur lui et de le soumettre à des conditions tota-
lement artificielles. D'autre part, comme nous aurons l'occa-
sion de le souligner maintes fois, ses modes d'adaptation sont
variés ; ils peuvent se renforcer, mais aussi se compenser, au
point de masquer des faits essentiels.
L'observation courante nous révèle cependant l'importance
dans nos vies du rythme nycthéméral. La plus grande partie
de l'humanité dort pendant la nuit et travaille pendant le
jour. Ici encore le rythme de la lumière modèle une nécessité
organique, car l'homme ne peut se passer de faire succéder le
sommeil à l'activité, même s'il peut modifier assez largement
- dans les cas exceptionnels - la périodicité de cette alter-
nance. Dans ce cadre général, les adaptations restent indivi-
duelles. Beaucoup de gens se réveillent à peu près à heure fixe
et une variation accidentelle et importante de l'heure de leur
coucher n'y change rien. L'heure du réveil n'est pas alors déter-
minée par la quantité de sommeil, mais par l'habitude. Depuis
que les transports en avion permettent de changer rapidement
de pays distants de plusieurs fuseaux horaires, de nombreux
voyageurs ont remarqué que pendant plusieurs jours après un
déplacement leur sommeil était perturbé et que, par exemple,
s'ils venaient de France, ils avaient tendance au début de leur
séjour en Amérique (où le soleil se lève quatre à cinq heures
plus tard) à se réveiller beaucoup trop tôt.
Depuis longtemps d'ailleurs, on sait que le pouls, la pression
sanguine et surtout la température du corps présentent des
variations nycthémérales chez l'homme comme chez de nom-
breux animaux. La différence de température chez l'homme est
presque d'un degré entre le minimum de la nuit et le maximum
de l'après-midi. Dès 1875, les physiologistes pensèrent que ce
rythme était induit par les alternances de la lumière et de
l'obscurité entraînant des alternances d'activité et de repos ;
il était donc possible de le renverser en substituant, une activité
diiiine à une activité nocturne ; mais les résultats restèrent très
controversés jusqu'aux expériences de Toulouse et Piéron qui
constatèrent, en 1907, l'inversion de la température chez les
infirmières passant d'un service de jour à un service de nuit.
Cependant cette inversion fut progressive et ne fut complète
qu'au bout de trente à quarante jours. Dans les premières
semaines, l'ascension de la température, habituelle auparavant
28 PSYCHOLOGIEDU TEMPS
pendant la matinée et le début de l'après-midi, s'atténua peu
à peu, puis se transforma en une baisse de plus en plus rapide
(Toulouse et Piéron, 1907).
Des voyageurs au long cours ont pu constater une modifi-
cation progressive du rythme de leur température. Ainsi,
Osborne, parti par bateau de Melbourne pour l'Angleterre,
constatait, après un voyage de six semaines, que le maximum
de sa température avait été chaque jour situé vers 18 h, alors
- heure de
que 18 h à l'arrivée correspondait à 4 h du matin
Melbourne. L'inversion avait été complète (Osborne, 1907).
« Le fait de l'inversion prouve que le rythme est fonction
des conditions de vie, de l'activité physique et mentale qui,
normalement, présente son maximum à un moment déterminé
par les conditions cosmiques, c'est-à-dire par l'éclairement
solaire, mais avec modifications d'origine sociale, entraînant
ce fait que le maximum se produit bien plus tard dans les villes
que dans les campagnes ; on ne peut donc invoquer une pério-
dicité fondamentale.
« Et en revanche, les difficultés, la lenteur de l'inversion
indiquent que le rythme a bien été acquis, qu'il tend à persister
dans sa périodicité, s'opposant à l'établissement de la périodi-
cité nouvelle, en sorte qu'à chaque instant il s'établit un
compromis entre l'action passée, le souvenir, de plus en plus
faible, et l'action actuelle de plus en plus forte » (Piéron, 1910,
pp. 89-90) (1).
Les controverses qui précédèrent l'expérience de Toulouse
et de Piéron ne cessèrent pas immédiatement, car les résultats
sont parfois contradictoires. Chez ceitains individus, il semble
que cette inversion ne se produise pas (Regelsberger, 1940),
alors que chez l'animal elle est toujours possible. Peut-être un
facteur interne, d'ordre psychique, expliquerait-il ces excep-
(1) Ceslois trouventune confirmation dans les étudesqui ont été faites sur
les travailleursde nuit. Ceuxqui changentd'horairede travail chaquesemaine
ont unetempératureirrégulière. Lesfemmesqui travaillenttonteslesnuits,comme
les gardesde nuit des hôpitaux,dormentmal pendantles premièresnuits de leur
congéannuel,ce qui montrequ'ellesont besoind'un certaintempspourse réhabi-
tuer à un autre rythmed'activité-repos. _
Enfin, conséquence indirectede l'adaptationaux changementspériodiques,
lestravaillenrsde nuit, dontlesrythmesphysiologiquessontconstamment modifiés
sont aussiceuxchezqui on observele plusd'affectionsliées
par les circonstances,
à des troublesneuro-végétatifs (névrose,états anxieux,affections
respiratoires,
troublesdigestifs)(d'aprèsKleitman,1939,Neulat,1950,Hadengue,1962).
L'ADAPTATiON AUX CHANGEMENTS PÉRIODIQUES 29
tions. En effet, si la vie psychique s'affaiblit, la plasticité aux
influences extérieures semble devenir plus grande. Ainsi chez
un oligophrène, microcéphalo-acromégalique, il a été possible
d'obtenir en six jours seulement une double inversion quoti-
dienne de sa température, en le faisant vivre à la lumière
de 6 h à 12 h et de 18 h à 24 h, et en le maintenant à l'obs-
curité de 0 h à 6 h, et de 12 h à 18 h. La température a baissé
de 0 h à 6 h, monté de 6 h à 12 h, baissé à nouveau de 12 h
à 18 h et remonté de 18 à 24 h. Toutefois, en poursuivant
l'expérience pendant un mois, on a constaté de grandes
irrégularités et la réapparition de l'inversion simple, c'est-
à-dire d'un rythme plus fondamental de 12/12 (Burckard et
Kayser, 1947).
Non seulement l'inversion de la température est possible,
mais on peut, chez certains sujets, obtenir un nouveau rythme
de la courbe de la température à des périodes un peu différentes
de celle du nycthémère. Kleitman a ainsi fait vivre à un de ses
collaborateurs une semaine de 8 jours (15 h de veille et 6 h de
sommeil), puis une semaine de 7 jours (17 h de veille et 7 h de
sommeil), enfin une semaine de 6 jours (19 h de veille et 9 h
de sommeil). Dans les trois cas, la courbe de température a
suivi le rythme de l'activité, mais il faut aussi noter que
Kleitman (1939) a échoué en reprenant l'expérience sur lui-
même.
Aux phases de l'activité n'est pas seulement lié le rythme
de la température, mais celui de nombreuses fonctions phy-
siologiques : la glycémie, le taux de la calcémie et de la
protéinémie, le taux des lymphocytes, la sécrétion rénale,
les fonctions biliaire et glycogénique du foie (Kayser, 1952)
Ainsi, tout l'organisme humain, aussi bien dans la vie de
relation que dans la vie végétative, participe au rythme
nycthéméral (1).
Ces rythmes sont induits. Rien ne le prouve mieux que
l'étude du développement de l'enfant. Chez le foetus comme chez
le nouveau-né, on n'observe aucune forme de cycle nycthéméral
ni dans l'activité, ni dans les fonctions physiologiques. Le
(1) Cerythmeexpliquesansdouteles variationsdiurnesde l'estimationde la
durée misesen évidencepar la méthodede [Link] périodesd'activité
correspondla productionde duré[Link] inverseschez
ceuxqui sont actifsde jour ou actifsde nuit (Thor,1962).
:\0 1>1' TEHP8
sommeil du nouveau-né est polyphasique et les périodes de
sommeil sont très nombreuses sans préférence pour la nuit.
Le développement se fait par unification des périodes de
sommeil qui deviennent de moins en moins nombreuses et de
plus en plus longues par suite d'ml processus de maturation.
Mais les habitudes sociales liées à la succession des jours et des
nuits jouent un rôle prépondérant dans la localisation de ces
périodes de sommeil et de veille ; dès la fin de la première
semaine de la vie, le sommeil nocturne commence à l'emporter
sur le sommeil diurne (Gesell, 1953, pp. 153-168). Le rythme
de la température s'établit, lui, plus lentement ; il n'est bien
différencie qu'au cours de la seconde année (Kleitman, Titelbaum
et Hoffmann, 1937). Le facteur fondamental de ces inductions
paraît être l'établissement d'un rythme périodique de l'activité
et non l'influence directe d'un agent comme la lumière ou
l'obscurité. D'ailleurs les aveugles-nés ne manifestent-ils pas
exactement les mêmes rythmes (Remler, 1949) ?
L'adaptation à une périodicité apparaît aussi dans le cycle
des repas. Dans notre pays tout au moins, on habitue les enfants,
dès leur naissance, à des repas espacés de 3 h en 3 h en leur
faisant manquer un repas au cours de la nuit. La plupart des
enfants en bonne santé s'habituent très vite à ce rythme
complexe, dans le mois qui suit leur naissance. Marquis (19441)
a étudié cette acquisition expérimentalement et a mis en
évidence des faits très intéressants. Trois groupes d'enfants
avaient été placés à leur naissance dans des lits actographiques
permettant d'enregistrer quantitativement leur activité. Les
enfants d'un premier groupe furent soumis à leur rvthme propre,
c'est-à-dire nourris chaque fois qu'ils réclamaient par leurs cris.
Ce rythme propre s'est révél° être en moyenne de 3 h 2 mn. Les
enfants d'un autre groupe furent nourris régulièrement toutes
les 3 h, et ceux du troisième groupe toutes les 4 h. Pour ces
deux groupes, la courbe de l'activité des enfants s'est régula-
risée au cours des huit premiers jours. Après le repas, l'activité
décroît, passe par un minimum et recommence à croître avant
l'heure du repas. Mais l'activité croît plus chez les enfants
habitués au rythme de 4 h que chez ceux qui sont soumis au
rythme de 3 h, ce qui est normal, puisqu'il semble que le rythme
naturel du besoin de nourriture soit très légèrement supérieur
à 3 h, mais inférieur à 4 h. Chez ces enfants habitués au rythme
1,'4n4fi'rA'l'InN AUX CIlANGEi1rŒNT."; l'ÉRlOD1QUES :Il
de 4 h, on a constaté d'ailleurs que l'activité commençait de
plus en plus tard et ne se manifestait à partir du sixième jour
qu'après un jeûne de 3 h 30 mn. D'autre part, les enfants
adaptés au rythme de 3 h furent mis le neuvième jour au rythme
de 4 h. Ils montrèrent alors une grande activité entre la troi-
sième et la quatrième heure de chaque cycle, activité très supee-
rieure à celle des enfants qui avaient été nourris depuis le
début au rythme de 4 h. Ce phénomène manifeste nettement
qu'ils étaient déjà adaptés à un rythme de 3 h. Cette adaptation
très précoce au rythme de 3 h aussi bien qu'à celui de 4 h pose
la question, sur laquelle nous allons revenir, des mécanismes
physiologiques sous-jacents. On sait que chez le nouveau-né
les intégrations au niveau cortical ne sont pas possibles puisque
les fibres des cellules corticales ne sont pas myélinisées et que
le réseau de leurs interconnections ne s'est pas encore déve-
loppé ; Marquis pense qu'un centre infracortical règle cette
adaptation très primitive.
Les périodicités que nous avons envisagées jusqu'à mainte-
nant sont surtout en relation avec les grandes activités biolo-
giques de l'organisme : activité, repos, repas. Dans tous ces
cas, une alternance nécessitée par des besoins organiques entre
en synchronisation avec des changements périodiques du monde
extérieur. Mais chez l'homme, comme chez le végétal ou l'ani-
mal, on peut aussi induire des rythmes sans relation avec des
alternances organiques. Si on donne à une personne un léger
choc électrique, on constate une réaction réflexe, dite psycho-
galvanique, par diminution de la résistance apparente de la
peau, elle-même en relation avec une activation sympathique.
Répétons ce choc toutes les 8 s pendant un certain temps. Au
moment où on cesse les chocs, il se produit encore chez certains
individus une ou plusieurs réactions à intervalles d'environ 8 s,
ce qui prouve qu'un rythme de réactions neuro-végétatives
avait été induit (Fraisse P. et Jampolsky M., 1952) (1).
Tous les exemples typiques que nous avons choisis manifes-
(1) En réalité, les faits sont plus [Link] chocsélectriquesrépétés déter-
minent une double série de réactions psycho-galvaniques : des réactions réflexes
au choc lui-même, et des réactions qui précèdent le choc et que nous avons inter-
prétées comme des réactions d'appréhension. Après la cessation des chocs, on constate
qu'il y a eu induction et des réactions d'appréhension et des réactions réflexes.
Celles-ci sont cependant mieux définies chez les personnes qui ont moins de réactions
d'appréhension.
32 l'SYG'HOLOGIF'DU 1'EMI'S
tent donc bien que l'induction de changements périodiques, au
niveau des réactions physiologiques ou de l'activité, est une loi
très générale des organismes. Les rythmes de l'environnement
déterminent des rythmes qui sont d'abord exogènes, mais qui
deviennent de véritables rythmes endogènes, puisque la conduite
anticipe la présence du stimulus, et que ce rythme demeure
pendant quelque temps quand cesse la cause qui l'a engendré.
Pour mieux saisir ce phénomène, il faut nous interroger
maintenant sur ses mécanismes.
II
LES LOIS DES ADAPTATIONS PÉRIODIQUES
Pour comprendre l'induction des rythmes par les change-
ments périodiques, il faut se rappeler que la rythmicité semble
caractéristique du fonctionnement du système nerveux. Cette
propriété s'étend sans doute à d'autres tissus, surtout dans
les organismes moins différenciés, mais, notre but étant de
comprendre les conduites humaines, nous pouvons négliger
cet aspect du phénomène. Trois rythmes endogènes rapides
sont particulièrement frappants. Ce sont ceux du cœur, de la
respiration (1) et de l'activité électrique du cerveau. Dans les
trois cas, on a pu démontrer que ces rythmes n'étaient pas des
réponses périodiques à des excitations périodiques ; les excita-
tions qui agissent su-reux ont seulement pour effet d'accélérer ou
de ralentir une pulsation des centres nerveux.
On constate en outre que des tissus nerveux qui n'ont pas
une rythmicité spontanée répondent cependant rythmiquement
quand ils sont excités d'une manière continue. Ainsi en est-il
des centres réflexes, des fibres sensorielles et des fibres motrices
(Fessard, 1931 et 1936). Centres et fibres dans tous les cas mani-
festent qu'ils ont une période propre de réponse, le rythme de
la réponse ne correspondant que dans certaines limites au
rythme ou tout simplement à l'intensité de la stimulation.
(1) Il semble,en effet,quelescentresnerveuxde la respirationont leurpériode
proprequi seraitseulement « contrôlée
» parles variationsde la teneurdu sangen
[Link] Buytendijk(1931)ont montré,par exemple,que l'on
constatait, dans les centresrespiratoiresdes poissons,des alternancesd'activité,
même si on préservaitcescentresde toute influencedes variationsde l'oxydation
du sang.
L'ADAPTATION AUX CHANGEMENTS PÉRIODIQUES 33
z
Un bel exemple est fourni par le scratch reflex du chien.
Comme Sherrington l'a montré, une simple excitation peut
déclencher une série de mouvements périodiques qui ne peut
s'expliquer par l'induction successive, puisque ce réflexe se
produit même si on a sectionné les voies afférentes des muscles
intéressés. Il faut penser alors que c'est l'activité répétitive
d'un centre qui explique le rythme du mouvement dont la
fréquence est d'ailleurs indépendante de la nature de l'excita-
tion (The integrative action of the nervous system, 1906, pp. 45
et 71-122).
Ce qui nous intéresse le plus pour la compréhension des
phénomènes d'adaptation est la tendance de ces rythmes ner-
veux à se synchroniser entre eux. Très souvent, la périodicité
d'une partie joue le rôle de chef d'orchestre (pace maker)
pour d'autres pulsations. Fessard (1936) a montré l'existence
du phénomène dans les conducteurs nerveux. On sait que dans
le coeur le nceud sinusal est considéré comme l'entraîneur d'une
multiplicité d'autres centres qui, pris à part, ont leur propre
périodicité. Dans les centres supérieurs, les ondcs cérébrales
périodiques que l'on recueille dans l'électro-encéphalographie
sont le résultat d'une vaste synchronisation de l'activité élec-
trique des cellules nerveuses. Selon l'hypothèse la plus vraisem-
blable, la régularité des pulsations d'un organe ou d'un centre
serait due le plus souvent à la coordination d'un grand nombre
de pulsations élémentaires (Bethe, 1940). Plus important encore
est le fait que certaines activités périodiques peuvent se syn-
chroniser à des stimulations elles-mêmes périodiques. On sait,
depuis les recherches d'Adrian (1934), souvent vérifiées, que le
rythme alpha des ondes cérébrales peut être, dans une certaine
mesure, entraîné par une lumière intermittente.
Les faits de synchronisation apparaissent aussi fréquemment
dans les mouvements pendulaires. Ces derniers doivent leur
régularité au phénomène de l'induction successive. La contrac-
tion des fléchisseurs entraîne dans le moment suivant celle
des extenseurs, et ainsi de suite. Cette succession a son tempo
propre, comme l'ont montré les nombreux travaux effectués
sur le tempo spontané de la mastication, de la marche, des
balancements d'un membre ou du tronc, etc. Le plus remar-
quable est que ces mouvements pendulaires peuvent être
entraînés par des stimuli cadencés. Chez l'enfant, pareille
P. >:H,,i;;1: s
34 PSYCllOLOGIE nu TEMPS
induction peut se rencontrer dès l'âge de 9 mois, et c'est cette
même aptitude qui permet de faire marcher au même pas de
grandes formations militaires, bien que les tempi individuels
soient très différents d'un soldat à l'autre.
Tous ces faits concernent des rythmes relativement rapides,
mais ils nous permettent de comprendre par analogie les induc-
tions de comportement dont la période est plus longue. Ils
manifestent en effet deux propriétés du système nerveux. La
première est que les tissus et particulièrement les centres
nerveux, ou bien ont spontanément une activité rythmique, ou
bien répondent naturellement aux excitations d'une manière
rythmique ; elle explique que les inductions soient fréquentes
et assez faciles à établir. La seconde est que, spontanée ou
déclenchée, l'activité rythmique d'un centre a une fréquence
qui lui est propre et qui n'est modifiée que dans certaines
limites par les régulations, les excitations et les synchronisa-
tions qui peuvent intervenir. Or, nous avons vu en particulier
que les rythmes nycthéméraux, qui sont pourtant induits par
les successions des jours et des nuits, correspondent à une
fréquence optimum des organismes, puisqu'il est difficile
d'obtenir des rythmes de ce type avec des périodes plus
longues.
Les effets de la température vont nous permettre cependant
de distinguer entre ces différents rythmes. La température a
pour effet d'augmenter la vitesse des réactions chimiques. La loi
exponentielle reliant la vitesse de réaction à la température
absolue a été mise en évidence par Van't Hoff en 1884 ; puis
Arrhenius montra le premier que les processus biologiques
obéissent à la même loi (Sivadjian, 1938, p. 3-19). On constate
que le logarithme de la fréquence de réaction est proportionnel
à l'inverse de la température absolue, selon la formule :
logf= c-(fL/2.3 RT)
( f est la fréquence ou vitesse de réaction, lt est la constante des
gaz parfaits et T la température absolue).
Dans chaque type de réaction intervient une constante p.
appelée caractéristique de température ou incrément thermique
qui caractérise en calories par molécule-gramme l'énergie
activante du processus (Hoagland, 1936 d).
1.'ADAP7'ATION AUX CHANGEMENTS PÉRIODIQIIES 35
- -----
On savait, depuis Marey (Sivadjian, ibid., p. 346), que la
période réfractaire des centres et des nerfs dépendait de la
température, mais on a montré que les rythmes endogènes
de l'organisme suivaient aussi la loi d'Arrhénius. Le cœur est
accéléré par une élévation de température du corps. w a alors
chez l'homme une valeur approximative de 29 000. La respi-
ration est modifiée de la même manière, la valeur de w variant
avec les espèces. De même le rythme des ondes alpha est accé-
léré dans les mêmes conditions, la valeur de y étant égale
à 8 000 chez les normaux et plus forte chez les paralytiques
généraux (Hoagland, 1936, a, b, c, d). La fréquence des d'chargeas
rythmiques des nerfs suit aussi la même loi : sur des nerfs de
crustacés Fessard a calculé une constante jjt = 14 900 (1936,
p. 135) (1).
Bien avant toutes ces recherches, Piéron (1923) avait pensé
que notre appréciation de la durée pouvait être sous la d,Fpen.
dance de processus physiologiques. « Et si, écrivait-il, sous
l'influence de variations de température, par exemple, des
processus organiques voient se modifier leur vitesse, le temps
mental s'étalera ou se condensera dans les mêmes proportions. »
Cette hypothèse devait provoquer les célèbres expériences de
François (1927, 1928). Si on demande à un sujet de frapper sur
une clé à la cadence subjective de trois coups à la seconde, puis
si on élève sa température interne par diathermie, on constate
alors une accélération de la cadence frappée, accélération dont
le sujet n'est évidemment pas conscient. Le résultat est le
même si, au lieu de faire frapper, on demande au sujet de
compter à la cadence d'un à la seconde. Hoagland (1933) a
retrouvé le même résultat chez des personnes où l'augmenta-
tion de la température était l'effet de la maladie et il a calculé
que ces résultats, comme ceux de François, vérifiaient la
(1) Les rythmesnycthémérauxsont, par contre,indépendantsde la tempé-
[Link] est vrai quelesmouvementspériodiques de la feuillede haricotne mani-
festentpas cette indépendance,pas plus que les conduitesdes [Link]-ci,
dresséesà venirchercherleurnourritureà uneheuredonnée,arriventen avancesi
la températures'élève,en retard si elle s'abaisse(Wahl,1932).Par contre, le
lézard(Marxet Kayser,1949),le pigeon(Stein,1951)et l'ensemble desvertébrés,y
comprisl'homme,ont des rythme;nycthémérauxet circadiensindépendantsde
la température.
La températuresembledoncagirsur les processusmétaboliques et lesrythmes
qui en dé[Link] rythmes circadiensqui nous intéressentéchappentà
cet cffet.
36 PSYCHOLOGIEDU TEMPS
loi d'Arrhénius, y ayant dans ces situations une valeur
de 24 000 (1).
Certes, les expériences de François et d'Hoagland pourraient
apparaître comme hétérogènes à celles dans lesquelles précé-
demment nous avons constaté une accélération des rythmes
biologiques avec l'augmentation de la température. Elles
portent, en effet, sur des rythmes volontaires du mouvement ;
cependant, prendre comme référence la durée d'une seconde ne
fait pas appel à une connaissance précise mais à une norme cor-
respondant à une expérience propre à chaque sujet. Le rythme
du mouvement a une période qui est contrôlée volontairement
mais la norme à laquelle elle se réfère est déterminée par des
processus qui échappent à ce contrôle. Comme l'abeille qui
arrive en avance quand il fait plus chaud, l'homme dont la
température a augmenté frappe plus vite, tout en croyant
avoir conservé le même tempo.
Pour souligner cette double influence de la température,
nous évoquerons l'expérience de Siffre (1963). Celui-ci a vécu
58 jours dans une caverne glaciaire à 130 m sous terre, à une
température proche de 0°. L'obscurité était totale, il n'avait
pas de montre et, s'il pouvait communiquer avec l'extérieur,
il n'en recevait aucune information. En l'absence de tout
repère, son rythme nycthéméral s'est à peu près conservé
(57 levers et 57 couchers) avec un rythme moyen de 24 h 6 mn.
Par contre, il devait chaque jour compter à la cadence d'un
nombre par seconde jusqu'à 120. La durée totale de cette
activité rythmique était de 142 au début du séjour. Elle s'est
augmentée peu à peu pour atteindre 215 au bout de 30 jours.
(1) Cesrésultatsont été confirméspar Kleber,Lhamonet Goldstone(1963),
qui ont fait estimerune secondeà dessujetsdonton a augmentéartificiellement la
températureen plaçantleurcorpsdansde l'air humide.
Maison ne peutpasgénéraliser cephénomène à toutesnosestimationsdu temps.
Ainsi,l'estimationen unitésde tempsou la productionde duréesde l'ordrede
quelquesminutessemblentindépendantesde la températuredu corpslorsqu'on
fait variercelle-cipar un séjourde quelquesheuresdansuneatmosphère surchauffée
(Bellet Provins,1963).Cesestimations, pourcesmêmesauteurs,seraientaussiindé-
pendantesde la vitessedu [Link],Joy et Evans(1962)trouventune
corrélationnégativeentrevitessedu cosur(et vitessede la respiration),manipulée
par desdrogueset production de durées,brèvesil est vrai (de0,5à 4 s). Ils ne trou-
vent,par contre,aucunecorrélation entrecesmêmesvariableset la reproduction des
durées,confirmantainsiSchaeferet Gilliland(1938).Chezl'homme,en particulier,
le phénomènen'est doncpas [Link] causede l'élévationde la température,
la naturede la tâche,le moded'estimationde la durée,et mêmela réactiondu sujet
à cesconditionsjouentun rôlecommeil apparaîtramieuxau chapitreVIII.
L'ADAPTATION AUX CIf.4NGE?IIEN'l'SPF,[Link] :17
Nous interprétons ce ralentissement du tempo comme un effet
du refroidissement, effet analogue mais inverse de celui décou-
vert par M. François (1).
Mais quels sont donc les mécanismes de régulation ? Nous
ne sommes même pas encore capables d'expliquer les rythmes
innés eux-mêmes. Pourquoi certains centres ont-ils spontané-
ment une activité périodique et pourquoi les fibres nerveuses
répondent-elles périodiquement aux excitations ? Comme Fes-
sard l'a démontré, il faut distinguer les processus d'activation
qui rendent un nerf capable de périodicité et les processus
d'excitation qui la déclenchent. Les conditions qui facilitent les
uns ne sont pas les mêmes que celles qui favorisent les autres.
La propriété d'automaticité ne peut s'expliquer en faisant
seulement appel à l'existence, dans les centres et les fibres
nerveuses, de cette phase réparatrice ou réfractaire qui suit
toute période d'activité. En effet, il y a un manque de corres-
pondance entre la durée de la phase réfractaire et la période
effective du rythme, période qui est beaucoup plus longue que
ne l'exigerait la simple reconstitution physiologique. Fessard a
été aussi amené à postuler l'existence d'un phénomène propre
d'auto-excitation (1936, pp. 144-154).
*
* *
Pour les inductions cycliques proprement dites, Pavlov a
fait intervenir comme explication spécifique les mécanismes
successifs de l'excitation et de l'inhibition qui seraient comman-
dés par des processus de conditionnement. Il ne croit pas qu'il y
ait plus dans les rythmes induits que dans les conditionnements
classiques, quoiqu'il reconnaisse que l'explication ne soit pas
encore très précise. Le temps, dit-il, est un excitateur condi-
tionnel. Évidemment il n'agit pas en tant que tel. Le temps se
manifeste, si nous laissons de côté les phénomènes cycliques du
(1) A l'effetde la température,il faudraitajouterl'actionpharmacodynamique
de [Link] (1934)a montréque des abeilleset des
guêpesdresséesà un rythmede 24 h arriventen avancele lendemainsi ellesont
été traitéesavecde l'iodothyréoglobuline qui activeles é[Link]
sont,au contraire,en retardsi ellesont été traitéesà la [Link](1935)a
trouvéde soncôtéquele tempospontanéétait ralentichezdessujetsaprèsabsorp-
tion de quinineet accéléréaprèsabsorptionde [Link] y a là un nouveau
rapprochement entre rythmesinduits(chezl'animal)et rythmesspontanés(chez
l'homme).
38 vu '/'EM 1'."0
monde extérieur, par une série de changements organiques
périodiques. De leur existence, Pavlov tire alors l'interprétation
suivante : « Étant donné que chaque état de l'organe examiné
peut se répercuter sur les hémisphères, cela peut servir de base
à la distinction d'un moment d'un autie. » En d'autres termes,
les organes envoyant suivant les moments des messages de
nature différente, certains deviennent, s'ils sont associés à
l'excitant normal (de la nourriture par exemple), stimuli
conditionnels, c'est-à-dire que leur retour créera une excitation,
tandis que les autres, qui ne sont pas renforcés, deviennent des
inhibiteurs conditionnels.
Dans l'expérience de Feokritova (voir p. 39) où le chien est
alimenté toutes les demi-heures, cette alimentation a produit
une activité déterminée, c'est-à-dire [que le chien] ressent une
série de modifications suivies et déterminées. Tout ceci se
faisant sentir au niveau des hémisphères, en était perçu, et à
un moment déterminé de ces modifications se transformait en
excitateur conditionnel » (Pavlov, 1929, p. 43).
L'interprétation de Pavlov a deux aspects. En premier lieu,
au cours d'une adaptation à des changements périodiques, des
phases d'excitation et d'inhibition se succéderaient dans le
centre intéressé. En second lieu, ces phases successives seraient
commandées par des activités périodiques d'organes dont les
messages acquerraient au niveau des hémisphères des signifi-
cations différentes suivant les stimuli auxquels ils auraient été
associés pendant le dressage même. Si cette explication permet
d'interpréter la première salivation spontanée d'un chien lors-
qu'on ne lui donne rien après l'avoir nourri toutes les trente
minutes, elle n'est pas satisfaisante dans tous les cas où l'in-
duction rythmique se maintient pendant plusieurs cycles en
l'absence de tout renforcement. Ou alors on postule ce qu'il
faut expliquer : c'est-à-dire que les stimulations périodiques
entraînent des changements périodiques qui peuvent se répéter
pendant plusieurs cycles, en dehors de tout renforcement.
Ainsi la température du corps ou tout autre manifestation
neuro-végétative peut sans doute devenir une source de stimuli
conditionnels, mais il faut d'abord montrer par quel mécanisme
ces rythmes organiques ont été eux-mêmes induits et comment
ils se maintiennent. Certes ces mécanismes, à partir du moment
où ils existent, peuvent eux-mêmes servir de base à d'autres
'-'ADAPTATION AU.' C:H.4NGF"VlElV7'S
PÉRIODIQUES 39
conditionnements temporels qui seront alors de second ordre.
La description en termes d'excitation et d'inhibition a une
base expérimentale solide. Reprenons les faits. Feokritova (1912)
a fait dans ses recherches sur le temps comme excitateur condi-
tionnel l'expérience que Pavlov rapporte en ces termes : « Nous
pouvons alimenter l'animal toutes les 1/2 h et ajouter en même
temps l'action d'un agent quelconque ; c'est-à-dire que toutes
les 1/2 h nous faisons précéder l'alimentation d'un agent quel-
conque. Alors se forme un excitateur conditionnel. Il sera
constitué par cet agent et par le temps, c'est-à-dire toutes les
30 mn. Si nous essayons notre agent au bout de 5 ou 8 mn, il n'y
aura aucune action. Si nous l'essayons plus tard, il aura déjà une
action mais peu considérable. Au bout de 20 mn, l'action sera
plus grande ; au bout de 25 mn elle est encore plus forte, et
au bout de 30 mn l'effet sera complet. Si cet agent n'est pas
renforcé systématiquement à d'autres moments que dans les
1/2 h, il cesse d'agir, même à la 29e minute, et ne manifeste
son action complète qu'à la 30e minute » (Pavlov, ibid., p. 42).
Le processus d'inhibition est manifeste ; le stimulus additionnel
n'est efficace qu'au moment où le cortex est à nouveau en
période d'excitation sous l'influence du facteur dit temps. Le
travail de Koupalov (1935), autre élève de Pavlov, est encore
plus éclairant. Il crée un double réflexe conditionnel à l'exci-
tation mécanique de la peau. En un point, le réflexe est positif
(salivation), en un autre, il est négatif. L'excitation alternée
des deux points a lieu toutes les 7 mn. Si, après une stimulation
positive, on donne une stimulation négative 14 mn après la
précédente (au lieu de 7 mn), cette stimulation produit une
salivation aussi importante que la stimulation positive. Inver-
sement, si, après une stimulation négative, on donne 14 mn
plus tard une stimulation positive, celle-ci a un effet moindre
que lorsqu'elle survient après un délai de 7 mn. Si, dans les
mêmes conditions, le délai est porté à 21 mn, la réaction au
stimulus positif est normale. Ces résultats s'interprètent très
bien si on admet que de 7 en 7 mn se succèdent dans le cerveau
des phases d'excitation et d'inhibition. Que le stimulus positif
survienne 7 ou 21 mn après le stimulus négatif, son effet est
positif et de même importance, car il coïncide avec une phase
d'excitation corticale. Si un stimulus négatif survient dans cette
même phase, il a un certain effet (moitié environ). Inversement,
4.0 l'SYC;HOLO(?Ih,'
DU TEMPS
dans les phases d'inhibition corticale, les stimuli positifs ont
des effets très diminués. L'école russe a aussi montré que les
injections de bromure qui facilitent les processus d'inhibition
facilitent aussi l'établissement des réactions au temps (Deriabin,
1916 ; Bolotina, 1953 ; Kochigina, d'après Dmitriev et Kochi-
gina, 1959). D'ailleurs, l'établissement des conditionnements
au temps et leurs résistances à des perturbations externes
dépendent du type de système nerveux des chiens. Les ani-
maux où prédominent les processus d'inhibition donnent de
meilleurs résultats que les animaux excitables.
En raisonnant à partir de concepts plus opérationnels, des
auteurs américains ont établi des lois du même genre. Ainsi,
si on envoie des chocs électriques à des rats toutes les 12 s, à
chaque choc, l'animal saute avec une force mesurable. Si,
après avoir poursuivi cet apprentissage un certain temps, on
envoie à l'animal un choc qui l'atteint à 3, 6, 9, 12, 15, 18, 21
ou 24 s du précédent (ces durées étant utilisées au hasard),
on constate que la force du saut est maximum pour un inter-
valle de 12 s et qu'en deçà et au-delà elle décroît. Brown (J. S.)
(1939), qui a fait cette expérience, l'interprète à partir de la
loi du gradient de renforcement de Hull (1932).
Si on essaie de traduire cette loi en termes plus psycholo-
giques, on peut dire que l'excitation est moins forte (ou l'inhi-
bition plus forte) quand on s'éloigne du moment où le choc est
« attendu ». La même observation peut être faite à partir des
résultats de Rosenbaum (1951). Lui s'est adressé à un condi-
tionnement instrumental (voir chap. II, p. 59). Les rats étaient
dressés à appuyer sur un levier aussitôt qu'on le leur montrait
dans une cage de Skinner. Ce levier leur était d'abord présenté
toutes les 60 s. Puis, le dressage étant fait, on le leur présentait
à des intervalles plus courts ou plus longs que 60 s. La force
de la réaction était mesurée par le délai qui s'écoulait entre le
moment où on présentait le levier à l'animal et celui où il
appuyait dessus. Cette latence est minimum (une seconde envi-
ron) quand le levier apparaît 60 s après la précédente réaction.
Elle augmente progressivement en deçà et au-delà, le délai
atteignant cnviron 5 s quand l'intervalle entre deux présenta-
tions n'cst plus que de 15 s.
Tous ces faits vont dans le même sens. La durée est enregis-
trée de façon telle que la réaction est la plus forte au moment où
L'ADAPTATION AUX CHANGEMENTS PÉRIODIQUES ?1.1
elle est « attendue », compte tenu de l'apprentissage antérieur.
En deçà et au-delà, il y a un affaiblissement graduel de la
force réactrice par suite, vraisemblablement, d'un processus
d'inhibition.
Mais on retombe alors sur le problème central : comment
est réglée temporellement la succession des périodes d'excitation
et d'inhibition ? Koupalov, comme Frolov (1935), a eu tendance,
à la suite de Pavlov, à l'expliquer par des stimulations exté-
rieures ou intérieures liées aux conditions de travail. Mais nous
avons déjà dit en quoi cette interprétation restait douteuse.
Nous ajouterons qu'elle ne s'impose pas pour des raisons théo-
riques, puisque l'on constate l'existence, dans le système ner-
veux, d'une tendance à répondre rythmiquement, même à des
stimulations non périodiques. Aussi bien, Popov, qui a beau-
coup étudié ces problèmes, pense qu'il faut admettre une pro-
priété spécifique du système nerveux « à reproduire les excita-
tions précédentes dans l'ordre même où ces excitations ont été
provoquées auparavant par les stimulations correspondantes ».
A cette propriété, il a proposé de donner le nom de cyclochronie
(1950 b, p. 17). Elle s'est imposée à lui à travers les faits
du type de ceux que nous avons rapportés, parce qu'il a
noté dans ses expériences qu'il y avait non seulement pério-
dicité des réponses mais, dans certains cas, une véritable
stéréotypie. Il a observé cette stéréotypie dans l'activité des
pigeons nourris à intervalles périodiques (voir p. 26) ; il l'a
retrouvée dans les tracés électro-encéphalographiques du lapin
à qui on éclaire périodiquement l'oeil : les modifications dans
l'aire striée deviennent périodiques et se prolongent, au détail
près, après la cessation de la stimulation (ibid., p. 15). Selon
Popov, qui rejoint ainsi en un sens Fessard, il faut admettre
que la réponse du système nerveux à une stimulation ne
serait pas simple mais multiphasique. A une phase d'exci-
tation succéderait une phase d'inhibition qui pourrait être
suivie d'autres phases plus ou moins complexes d'excitations
et d'inhibitions (ibid., p. 18 et pp. 62-63).
Il reste que ces rythmes induits sont le résultat d'un pro-
cessus de conditionnement dans lequel tout se passe comme si
l'intervalle temporel entre deux stimulations périodiques était
le stimulus conditionnel, de telle sorte que, lorsqu'il y a omission
d'une des stimulations périodiques, il y a cependant une réac-
12 l 'S Y (JIIOLO (§1 1 TEMPS
1) Fi
tion. Comme dans le conditionnement, ce montage exige la
répétition, et le non-renforcement entraîne une extinction plus
ou moins rapide.
Si la cyclochronie apparaît comme une propriété fondamen-
tale des centres nerveux, il reste légitime de se demander si
elle est vraiment générale ou au contraire limitée à certains
centres. Cette question reste, elle aussi, très obscure et on ne
peut l'aborder qu'indirectement. S'il est vrai, comme le pensait
Pavlov, que tout conditionnement, au moins chez les vertébrés
supérieurs, se réalise au niveau cortical, il semble pourtant
que la rvthmicité s'établit aussi dans les centres sous-corticaux.
Deriabin a, en tous les cas, montré que les conditionnements au
temps demeuraient après ablation de la zone de l'analyseur
cortical correspondant au stimulus associé à la nourriture (aire
tactile ou auditive).
Que le cortex soit nécessaire pour l'établissement du condi-
tionnement est vraisemblable, bien que la preuve n'ait pas été
apportée pour le conditionnement au temps. Par contre, cer-
tains faits témoignent que la périodicité du rythme induit peut
être commandée par des centres infracorticaux. Kayser (1952)
a montré que les pigeons auxquels on a enlevé les hémisphères
cérébraux présentent encore le rythme nycthéméral de tempé-
rature qui est un rythme acquis. Les régulations du sommeil
dépendent de l'activité d'un centre hypothalamique situé autour
de l'infundibulum et de la base du troisième ventricule ; le
chien décérébré présente encore les alternances normales de
veille et de sommeil (Lebedinskaia et Rosenthal, cité par
Fulton, 1947, p. 509). On peut aussi penser que les rythmes
des activités motrices et non plus seulement végétatives sont
sans doute réglés par les noyaux de la base du cerveau, puisque
ce sont eux qui contrôlent les mouvements automatiques.
D'une manière générale, on admet aujourd'hui que la région
hypothalamique préside aux régulations des cycles organiques,
et Kleist (1934) puis Klines et Meszaros (1942-1943) en ont
conclu que c'était à ce niveau que se produisaient les intégra-
tions temporelles des réactions périodiques. Nous verrons au
chapitre VI (p. 173) des faits relatifs aux désorientations tem-
porelles dans le syndrome de Korsakov qui corroborent cette
hypothèse.
L'(D4P/<7/0\ AUX CHANGEMENTS ):!
III
1,'ORIEIVTATIOIV
TEMl'OREI,1,li
Les faits d'induction rythmique, c'est-à-dire la naissance
de p-riodicités organiques synchrones de périodicités de l'envi-
ronnement, constituent des formes d'adaptation aux condi-
tions temporelles de l'existence. Leur signification biologique
générale est évidente. L'induction rythmique permet aux êtres
vivants de transformer des réactions réflexes en des réactions
d'anticipation. Les Convoluta peuvent ainsi s'enfoncer dans le
sable avant d'être recouverts par la marée montante ; inver-
sement, les Actinies qui se referment avant la marée descendante
évitent, en gardant de l'eau, une dessiccation qui pourrait être
mortelle (Piéron, 1910, p. 74). L'abeille qui a découvert une
source de nectar peut la retrouver plus facilement le lendemain
et s'adapter ainsi au mode de sécrétion du nectar qui se produit
à heures fixes suivant les fleurs. Ne voit-on pas en effet les
abeilles, si on leur offre à des heures différentes de la journée
de l'eau sucrée plus ou moins concentrée, se présenter en plus
grand nombre, au bout de quelques jours, à l'heure où on
leur offre l'eau la plus sucrée (Wahl, 1933) ?
De toute manière, cette régulation interne rend plus éco-
nomique la nécessaire adaptation de l'organisme aux change-
ments périodiques qu'il subit et en particulier aux alternances
des jours et des nuits. La preuve a contrario est fournie par la
fatigue qu'entraîne la réadaptation de l'organisme à un rythme
d'activité différent de celui auquel il était accoutumé. Nous
avons déjà rappelé qu'à la suite des voyages en avion de Paris
à New York ou inversement les voyageurs constataient pendant
les jours suivants des difficultés à s'adapter à leurs nouvelles
heures de sommeil, par suite de la persistance de l'ancien
rythme (1). L'inversion complète du rythme de l'activité
entraîne de telles fatigues que les premiers auteurs qui expé-
rimentèrent sur eux-mêmes son influence sur le rythme nvcthé-
(1) De cesobservationssur l'homme,il faut rapprochercelle-ciqui a été faite
surun orang-outang. A Java où il avaitété capturé,on avaitconstatéqu'ildormait
régulièrement de 6 h du soirà 6 h du [Link]éen bateauversl'Allemagne,
on observaqu'il continuaitau coursdu voyageà se coucheret à se levercomme
s'il était toujoursà l'heuresolairede Java. Ainsi,à la longitudedu cap de Bonne-
Espérance,il dormaitde 2 h de l'après-midià 2 h du matin(Groos,1896).
44 TE M /'8
méral de la température abandonnèrent leurs tentatives au
bout de quelques jours (Piéron, ibid., p. 88). Les médecins
et sociologues ont aussi souvent noté les difficultés qu'avaient
de nombreux ouvriers à changer de rythme de travail, à passer
d'une équipe de jour à une équipe de nuit par exemple (Neu-
lat, 1950).
Mais, surtout, l'existence de rythmes organiques induits par
les variations périodiques de l'environnement a pour l'homme
une importante conséquence psychologique. Ils lui fournissent
une horloge interne.
A quoi sert donc une horloge ? D'abord, à situer chaque
moment du jour par rapport au cours des jours et des nuits ;
plus scientifiquement, à définir la position relative de la terre
et du soleil au cours du nycthémère. La nature nous sert d'hor-
loge quand, pour savoir l'heure, nous nous contentons de consi-
dérer la position du soleil ou des ombres portées (cadran
solaire) par exemple. Dans d'autres cas, l'homme a construit
lui-même des mouvements périodiques : c'est ainsi qu'une
aiguille d'horloge fait le tour d'un cadran en 24 h. La position
de l'aiguille, tout comme celle du soleil, indique alors l'heure,
c'est-à-dire une division du jour. L'homme emploie systéma-
tiquement ces moyens pour organiser ses travaux et ses dis-
tractions, et, surtout, pour coordonner son activité avec celle
de ses semblables.
Cependant, indépendamment de ces repères extérieurs,
l'homme a un certain sens de l'heure qui se manifeste surtout
quand il ne dispose pas des signes dont nous avons parlé. Tout
se passe alors comme s'il était capable d'interpréter des mes-
sages organiques dont la signification, liée aux modifications
périodiques du corps, serait rapportée aux informations des
horloges elles-mêmes. W. James cite le cas d'une oligophrène
qui, ne sachant pas lire l'heure, demandait cependant tous les
jours sa soupe exactement à la même heure (1891, p. 623).
Les malades mentaux dits « désorientés dans le temps o ne
le sont que par rapport à ce temps conventionnel des calen-
driers qui découpe l'année en mois et qui date les années
à partir d'une origine sans réalité vécue. Ils ne le sont pas,
comme nous avons pu le vérifier, par rapport aux heures
de la journée ; celles-ci correspondent certes à un découpage
arbitraire du jour sidéral, mais en tant que symboles elles
L'ADAPTATION AUX CHANGEMENTS PÉRIODIQUES 45
sont renforcées par la régularité de la vie d'hôpital : l'heure
des soins, des visites, des repas, de l'extinction des feux,
des relèves du personnel. Entre ces événements, sur quels
indices le malade peut-il se guider, sinon sur les rythmes orga-
niques fondamentaux de la nourriture et du sommeil, et plus
généralement du métabolisme ? En tous les cas - sauf quand
la démence totale ôte tout sens à la question - les malades
considérés comme désorientés dans le temps sont capables de
dire l'heure qu'il est à 60 mn près, ce qui n'est pas inférieur à la
précision que peut montrer n'importe quel adulte normal
(Fraisse, 1952 b). Ces conduites observées en milieu hospitalier
peuvent être évidemment discutées, mais plusieurs faits que
nous allons examiner confirment que l'homme, en dehors de
tout repère extérieur, peut cependant, dans certaines limites,
s'orienter dans le temps, donc utiliser une horloge interne. Ils se
rattachent tous à l'estimation de l'heure au réveil, c'est-à-dire
à un moment où les points de repère extérieurs sont les moins
nombreux.
10 L'EXPÉRIENCE DE MAC LEOD ET ROFF (1935)
Pour étudier la précision de notre orientation temporelle
en dehors des repères que nous fournit le milieu naturel et
social, les deux auteurs se sont enfermés l'un après l'autre
dans une chambre insonore, climatisée et éclairée uniquement
à la lumière [Link]. Ils avaient à leur disposition constante
de la nourriture, un lit, un cabinet de toilette. Ils ne devaient
rien faire, tout au plus prendre des notes sur leurs observations.
De temps à autre - sauf pendant le sommeil - ils devaient
indiquer par téléphone l'heure qu'il était. Le premier est resté
86 h dans cette chambre, soit près de quatre jours. Au bout de
ce temps, son erreur d'estimation n'était que de 40 mn, mais
il est vrai que, par moments, elle avait atteint 4 à 5 h. Le
deuxième sujet est resté enfermé pendant 48 h, et au bout de
ce laps de temps son erreur était de 26 mn, après avoir atteint
2 h. A quoi faut-il attribuer cette précision, relativement
grande ? En examinant les protocoles expérimentaux - et en
particulier celui du premier sujet qui est resté le plus longtemps
dans la cabine - on constate que la base de l'orientation tem-
porelle (et de la passagère désorientation) a été l'estimation de
46 PSYCHOLOGIE DU TEMI'S
--- - ---
l'heure du réveil. Le sujet ayant commencé l'expérience sur le
soir s'est couché vers minuit, mais il s'esL réveillé à 4 h 43 mn du
matin, croyant qu'il était 9 h. Il a mal dormi, ce qui se comprend
dans cette situation inhabituelle. Il a commis alors son erreur
maximum. Ayant dormi par compensation dans l'après-midi,
il s'est recouché cependant de bonne heure, et s'est réveillé le
lendemain à 10 h 50. Il a estimé qu'il était alors 10 h du matin.
La troisième nuit, il s'est réveillé à 11 h 28 et a estimé qu'il
était 9 h. Deux faits sont à remarquer : a) Malgré les conditions
artificielles de vie, le sujet s'est couché et levé à des heures à
peu près normales ; b) Quand il a dormi normalement, l'estima-
tion de l'heure au réveil a été assez correcte. A partir de là, son
orientation dans la journée, facilitée par les rythmes des besoins
alimentaires, a été assurée.
Cette importante expérience a été refaite avec 33 sujets
par Vernon et McGill (1963), avec une différence notable. Les
sujets, au lieu de rester constamment dans la lumière, ont vécu
dans l'obscurité, portaient des gants et avaient été invités à ne
pas faire de bruit, c'est-à-dire qu'ils ont été soumis à des condi-
tions de privation sensorielle.
Dans une première expérience, 27 sujets pouvaient arrêter
l'expérience quand ils le désiraient et indiquer alors le jour et
l'heure. Pour un séjour moyen de 54 h 25 l'erreur, en moyenne,
a été de - 4 h25, 5 des 27 sujets surestimant le temps. Dans une
deuxième expérience, 6 sujets devaient, chaque fois qu'une
heure était passée, appuyer sur un signal et, au réveil, appuyer
autant de fois que d'heures pendant lesquelles ils estimaient
avoir dormi. Pour un confinement de 96 h, 3 sujets ont fait des
erreurs de plus en plus considérables, de l'ordre, au total,
de - 28 h à - 40 h, alors que trois autres sujets ont fait des
erreurs mineures de - 8 h à 0 h. Les sujets se sont basés sur les
repères fournis par les sensations de faim et sur la croissance de
la barbe. La sous-estimation assez générale du temps s'explique,
pour ces auteurs, par le fait que les sujets qui vivaient dans le
noir ont dormi plus longtemps que d'habitude et ont estimé
cependant la durée de leur sommeil d'après leurs habitudes
antérieures.
L'expérience a été refaite aussi avec un groupe de 28 sujets
appelés à vivre ensemble pendant 12 jours dans un abri anti-
aérien expérimental (Thor et Crawford, 1964). Ces sujets dispo-
L'ADAPTATION AUX CHANGEMENTS PÉRIODIQUES 17
saient de peu de confort et de maigres rations. L'abri était
complètement isolé du monde extérieur et les sujets n'avaient
pas de montre. Ils ont, à un signal de l'expérimentateur, évalué
l'heure une fois par matinée et une fois par soirée.
Le rythme de vie de ce groupe s'est maintenu normal pen-
dant la durée de l'expérience. Les erreurs d'estimation matinales
ont été en moyenne de - 40 mn et celles du soir de + 112 mn.
Quoique les auteurs ne le soulignent pas, la vie en groupe a
favorisé les estimations individuelles qui ont peu varié avec
l'âge et pas du tout avec le Q.I.
Nous ne retiendrons pas ici comme contre-preuve l'expé-
rience de M. Siffre (1963) que nous avons déjà mentionnée.
M. Siffre a moins cherché à s'orienter dans le temps qu'à
estimer des intervalles de temps, y compris celui du sommeil.
Il est arrivé à faire de grossières erreurs, ayant estimé, d'après
son calendrier, que ses 58 jours d'isolement n'avaient duré
que 33 jours. Nous interpréterons le sens de cette erreur p. 236.
Nous voudrions seulement faire remarquer que si M. Siffre
s'était servi, pour s'orienter, de ses réveils, il n'aurait commis
qu'une erreur d'un jour sur 58 ;d'autre part, il ne faut pas
interpréter l'expérience de Mac Leod et Hoff comme permettant
de croire qu'un homme peut s'orienter indéfiniment par rapport
au rythme de ses besoins organiques, car ce rythme peut se modi-
fier quand il n'y a plus d'impulsions externes. Le rythme circa-
dien de M. Siffre était justement de 24 h 6, ce qui donne un
décalage d'environ 24 h au bout de deux mois. Les mêmes
valeurs ont été retrouvées dans une expérience de J. N. Mills
(1964), qui a duré 105 jours.
Il est ainsi manifeste que le rythme du sommeil fournit une
horloge. Nous savons bien que, le soir, nous avons, à mesure
que l'heure du coucher approche, des sensations de fatigue qui
peuvent nous fournir des repères et que, le matin, notre réveil
a lieu à heure à peu près fixe (1). Cependant, cette expérience
montre que l'estimation peut varier avec l'heure même du réveil.
D'autres expériences plus spécifiques ont essayé de le démontrer.
Nous allons les examiner.
(1) Le mêmefait a été observé[Link]éveila lieuaux heure
habituelles,mêmes'ils sont maintenusloin du bruit et de toute lumiè[Link].
les canarisse réveillentà heurefixe,quellesque soientles conditions([Link],
1916).
48 PSYCHOLOGIEDU TEMPS
2° L'ESTIMATIONDE L'HEURE DU RÉVEIL
L'estimation de l'heure lorsque nous nous réveillons norma-
lement le matin, après une bonne nuit, ne permet pas de mettre
en évidence l'influence de repères intérieurs, car nous disposons
alors de nombreux signaux familiers : lumière du jour, bruits
de l'environnement, qui constituent une véritable horloge.
Cependant, quand un bruit inhabituel ou quelque cauchemar
nous réveille dans la nuit, nous avons spontanément quelque
idée de l'heure qu'il pourrait être. Pour avoir des données
précises, Boring (L. D.) et Boring (E. G.) (1917) ont réveillé
systématiquement des sujets complaisants entre minuit et 5 h
du matin en leur demandant l'heure qu'il était. L'erreur
moyenne des estimations a été de 50 mn, ce qui indique une
réelle orientation temporelle. Les sujets, d'après leurs propres
indications, essayent d'interpréter des sensations internes :
degré de fatigue, profondeur du sommeil au moment de l'éveil,
sensations stomacales, degré de réplétion de la vessie. On peut
aussi penser qu'ils interprètent des repères non conscients, de
ces repères qui nous font dire, sans calcul, dans un réveil
brusqué : « Il doit être 3 h du matin. »
LE RÉVEIL SPONTANÉA HEURE FIXE
De nombreuses personnes affirment qu'il leur est possible
de s'éveiller à une heure qu'elles ont déterminée la veille. Som-
mes-nous devant une croyance sans fondement ? Si cette pos-
sibilité existe, comment l'expliquer ?
Les travaux les plus sérieux confirment l'existence de cette
capacité et l'expliquent par la présence d'une véritable horloge
physiologique. Il est d'abord manifeste que tout le monde ne pos-
sède pas la possibilité de se réveiller à heure fixe. Clauser (1954)
a fait l'enquête la plus étendue sur cette question. Parmi
1 080 personnes interrogées, 19 % ont déclaré qu'il leur
était impossible de se réveiller à volonté, 29 % doutent de
cette possibilité, et 52 % ont observé occasionnellement ce
phénomène sur elles-mêmes. Parmi ces 52 %, 15 % seulement
peuvent se fier absolument à cette capacité, 20 % le peuvent
généralement, et 59 % de temps en temps seulement. Dans
l'ensemble, cette capacité semble se répartir normalement avec
L'ADAPTATION AUX CHAlVGEMEN7'SPÉRIODIQUES 49
deux groupes extrêmes : 18 % des sujets qui sont à peu près
sûrs de pouvoir se réveiller et 19 % qui en sont absolument
incapables. Ces différences individuelles sont confirmées par la
recherche de Omwake et Loranz (1933) qui ont fait appel à
deux groupes, l'un comprenant dix étudiantes qui prétendaient
être capables de se réveiller à heure fixe et l'autre dix étudiantes
qui affirmaient le contraire. Or, au cours de 14 nuits, on a
demandé à ces jeunes filles de se réveiller à des heures variées,
comprises entre 0 h 30 et 6 h 15 : dans le premier groupe le
réveil a été possible dans 49 % des cas avec une erreur infé-
rieure à 30 mn ; le second groupe n'a compté que 5 % de
succès. Il y a donc des différences individuelles marquées. En
général, on a surtout des renseignements sur les sujets les plus
aptes à se réveiller ainsi automatiquement. Hall (W. W.) (1927)
a fait sur lui-même 109 essais. Dans 18 % des cas, il s'est
réveillé exactement à l'heure prévue, dans 53 % des cas avec
une erreur inférieure à 15 mn, dans 75 % des cas avec une
erreur inférieure à 30 mn, et dans 81 % des cas avec une erreur
inférieure à 54 mn. Brush (1930) a une précision du même
ordre. Parmi 50 essais faits sur lui-même, il trouve que la
moyenne de ses erreurs est de 10 mn 6 s, avec un <rde 10 mn.
Sur 33 personnes, Vaschide (1911) a trouvé une moyenne des
erreurs de 21 mn, et Frobenius (1927), sur 5 sujets au cours
de 250 nuits au total, a constaté que, dans 96 % des cas,
l'erreur était inférieure à 40 mn.
Ces résultats sont très voisins et témoignent d'une bonne
précision. Plusieurs études montrent cependant que le réveil
à heure fixe est d'autant plus facile et d'autant plus précis que
l'heure choisie pour le réveil est plus proche de l'heure habituelle
du réveil spontané. Vaschide a choisi 17 personnes qui avaient
l'habitude de se réveiller vers 8 h du matin ; il a trouvé, à partir
d'un nombre moyen de 19 observations sur chacune, que la
moyenne de leurs erreurs était de 28 mn pour un réveil fixé
à 3 h du matin, de 23 mn à 5 h du matin et de 17 mn seulement
à 6 h. En expérimentant sur lui-même au cours de 257 nuits,
il a trouvé que son erreur était en moyenne de 25 mn pour un
réveil à 1 h du matin et seulement de 6 mn 50 s pour un réveil
à 8 h du matin. De même Omwake et Loranz ont constaté que
parmi les sujets qui se prétendaient aptes à se réveiller à heure
fixe il y avait eu 36 % de réussites (avec une erreur maximum
P. FHA[SSE 4
50 l'S'tCHOU)GIE VU TEMPS
.
de 30 mn) pour les réveils avant 2 h 30, et 70 °)>pour les réveils
après 4 h 30.
Ces faits étant sérieusement établis, comment peut-on les
interpréter ? La première explication qui vient à l'esprit est
que ces personnes se servent de repères extérieurs : le chant du
coq, le bruit d'un train ou d'une sirène d'usine, le premier
autobus, etc. Les sujets de Vaschide ont reconnu qu'ils cher-
chaient à les utiliser, mais aussi qu'ils étaient insuffisants.
Frobenius, qui a étudié, spécialement ce problème, a trouvé que
les résultats de ses sujets étaient aussi précis, qu'il y ait dans
leur chambre une horloge qui sonne les heures, ou qu'ils dor-
ment dans une pièce très isolée des bruits. Il a même constaté
que les réveils étaient aussi précis s'il y avait dans la chambre
une horloge qui avait été déréglée à l'insu du dormeur.
La manière dont on se réveille dans ces conditions montre
d'ailleurs que l'utilisation des repères ne serait pas toujours
possible. [Link] impliquerait que le sujet soit en quelque sorte
réveillé par un signal qu'il -puisse reconnaître et localiser. La
variété des heures choisies dans les diverses recherches rendrait
ces coïncidences déjà difficiles. Quels sont les bruits à 2 ou 3 h
du matin ? Sauf dans des cas exceptionnels, nous serions bien
incapables de l'indiquer. D'autre part, les auteurs ont noté
que le réveil automatique se faisait souvent d'une manière
brusque, abrupte, sans transition, comme dans une commotion.
Parfois même certaines personnes ne se rappellent pas immédia-
tement au moment du réveil qu'elles avaient décidé de se
réveiller à cette heure-là. Pour toutes ces raisons, l'utilisation
de repères extérieurs ne peut suffire à expliquer ces réveils
spontané à heure dite.
Si les repères ne sont pas extérieurs, il faut alors supposer
qu'ils sont intérieurs. Les cycles organiques induits par ceux
de l'activité au cours du nycthémère, et dont nous avons vu
quelques exemples, ne nous laissent aucun doute sur l'existence
de cette horloge physiologique. Mais comment pouvons-nous
[Link] ? Le problème posé en ces termes renvoie avant tout à
celui de la nature du sommeil : pouvons-nous être attentifs
électivement à certains signaux pendant le sommeil ? Nous
savons que la réponse est positive. La mère perçoit les petits
cris de son enfant que n'entendent pas les voisins ; le veilleur
de nuit est réveillé par des craquements qu'il ne remarquerait
T}ADAPTATIONAUX (:11,4NGEIIIENFSPÉRTODTQUES 51
pas s'il n'était pas en service. Le sommeil ne supprime pas
toute la fonction vigile et la théorie psychanalytique nous a
appris le sens fonctionnel des rêves. On a justement remarqué
que les sujets qui doivent se réveiller à heure fixe dorment moins
bien (plus d'agitation et de réveils, accélération du pouls)
qu'en temps ordinaire. Tout se passe comme s'ils étaient
préoccupés et cette préoccupation se manifeste justement dans
leurs rêves ; problème de l'heure, retards possibles y tiennent
une grande place, et souvent c'est dans un rêve même qu'ils se
réveillent (Bond, 1929). Ainsi les rêves prouvent que le sujet,
tout en dormant, continue à surveiller l'heure. Si la volonté
consciente peut déterminer l'heure du réveil, les désirs refoulés
le peuvent aussi. Odier (1946) raconte le cas d'un homme
qui pouvait se réveiller exactement à l'heure qu'il s'était fixée.
Un jour, par extraordinaire, il se réveilla plus tôt. L'analyse
de la situation montra qu'il s'était réveillé à l'heure qui lui
aurait permis de partir en voyage avec une amie, objet d'un
amour coupable. Ce désir avait été refoulé, mais il avait malgré
tout provoqué le réveil à l'heure utile.
Cette conception du réveil spontané n'implique pas quelque
obscure science de l'heure, mais simplement l'interprétation
exacte des signaux organiques. Aussi bien est-elle acquise et
les enfants y sont justement beaucoup moins aptes que les
adultes (Clauser, 1954). Elle explique aussi pourquoi le réveil
spontané est d'autant plus difficile que l'on est plus éloigné de
l'heure normale du réveil. Les signaux plus éloignés de l'heure
normale de notre réveil sont moins connus, plus difficile
à interpréter que ceux que nous avons appris à dater par
des réveils plus fréquents. D'autre part, au milieu du som-
meil, la vigilance est moins grande et l'interprétation plus
difficile.
On pourrait objecter que ces signaux, auxquels nous faisons
jouer un rôle si grand, doivent être très faibles puisqu'ils nous
échappent à l'état de veille. Mais les études sur les rêves ont
justement montré que, dans le sommeil, nous sommes sensibles
à des stimuli organiques imperceptibles, ce qui explique en
particulier que nous pouvons avoir des rêves prémonitoires
de certaines maladies dont les symptômes ne se révéleront à
la conscience qu'ultérieurement (Piéron et Vaschide, 1901).
Les différences individuelles que l'on constate n'infirment
52 1'8 }'CHOLOGIED11zTEMPS
_ __ __- _ -_--_ _ ---
pas ces conclusions. Elles montrent que le rapport entre la
vigilance et les repères sensoriels n'est pas le même chez tous
les individus. Il devrait être possible de préciser les particula-
rités typologiques des personnes qui ont cette capacité, ce qui,
réciproquement, éclairerait les mécanismes mêmes de l'orien-
tation temporelle à partir des repères organiques. Seul Clauser
(1954) a tenté cette analyse mais il l'a faite dans le cadre de la
classification de Jaensch qui est des plus discutables. Selon lui,
les individus qui ont la possibilité de se réveiller à heure fixe
se rencontreraient surtout chez les « désintégrés » et, en parti-
culier, parmi ceux qui ont une tendance au dédoublement et à
la dissociation.
En conclusion, nous constatons que les organismes ont de
nombreuses activités périodiques dont beaucoup sont le fruit
d'une adaptation. Bien des variations de leur vie physiologique
se synchronisent aux changements extérieurs et les individus
apprennent à répéter des conduites bénéfiques qui anticipent
le retour périodique de situations correspondantes.
Cette adaptation aux changements cycliques a une signi-
fication biologique évidente, mais elle a aussi une portée psycho-
logique. L'induction des rythmes organiques à partir des
rythmes cosmiques en particulier offre un double système de
signaux qui se correspondent l'un à l'autre. La prépondérance
des repères qui nous sont fournis par les horloges naturelles
ou faites de main d'homme nous masque l'importance du
montage d'une véritable horloge physiologique. La correspon-
dance une fois établie entre ces deux types d'indications, nous
pouvons cependant interpréter des repères organiques dont le
signe temporel serait à lui seul peu manifeste. Ainsi s'expliquent
vraisemblablement beaucoup des faits que l'on rapporte à un
soi-disant sens du temps : l'intuition de l'heure qu'il est, ou
certaines orientations temporelles qui doivent moins aux repëtes
extérieurs qu'à des avertissements d'origine physiologique. De
ce point de vue, le comportement de l'homme qui se réveille
à l'heure qu'il a fixée n'est pas plus mystérieux que celui de
l'animal qui présente un comportement spontané à heures régu-
lières, même quand lui manquent les stimuli extérieurs qui
avaient pu au début le diriger.
Ces adaptations sont des conditionnements au sens classique,
puisque ce sont des stimuli, d'abord inefficaces, qui deviennent
L'ADAPTATION AUX CHANGEMENTS PÉRIODIQUES 53
ensuite signaux de la conduite. Ces conditionnements ont
cependant une originalité : elle tient en ce que le stimulus normal
d'origine externe engendre en quelque sorte, par induction, le
stimulus interne associé. Cette induction détermine la localisa-
tion temporelle des stimuli conditionnels par suite de la syn-
chronisation qui s'établit entre les deux séries, externe et
interne, des changements. En ce sens, il y a littéralement condi-
tionnement au temps.
CHAPITRE II
LE CONDITIONNEMENT A LA DURÉE .
Les changements périodiques sont un cas particulier de
l'universel changement, le plus simple. On y saisit la succession
et la durée sous une forme encore élémentaire. En effet, les
phases de la succession sont toujours semblables à elles-mêmes :
le jour et la nuit, le flux et le reflux, etc. Les durées sont iso-
chrones entre les phases, ou, à tout le moins, la durée d'un
cycle complet est constante. Qu'advient-il lorsque l'animal ou
l'homme doit s'adapter à des changements qui ne sont plus
aussi simples ?
LE CONDITIONNEMENT NETARDÉ
Nous savons que l'homme a la possibilité de saisir la succes-
sion et la durée, de se les représenter, etc., mais l'animal lui-
même a plus qu'un équipement de tropismes ou de réflexes
simples qui le condamnerait à ne réagir qu'à des stimulations
présentes. Son comportement à un instant donné tient compte
de ce qui a précédé et de ce qui va suivre, c'est-à-dire de la
succession des événements. Le fait est déjà manifeste dans les
réflexes conditionnés. Un stimulus devient le signal d'un autre
stimulus qui avait la propriété de déclencher une réaction innée
ou acquise ; le conditionnement établi, ce signal suffira à
provoquer la réaction, même si, pour une raison quelconque, sa
stimulatioii propre ne se produit pas. Il se crée ainsi un appren-
tissage lié essentiellement à la succession de deux stimulations.
Pavlov (1929, p. 29) a toujours insisté sur le fait qu'il n'y
avait conditionnement possible que lorsque le stimulus condi-
tionnel précédait le stimulus normal, c'est-à-dire lorsqu'il y
avait succession. Le conditionnement rétrograde, c'est-à-dire
IE (,'ONDITIONNFUENT A LA DURÉE 55
le cas où le stimulus conditionnel suivrait le stimulus normal,
n'est pas possible. Cette thèse a été contestée, mais les faits
invoqués semblent tous pouvoir s'expliquer par un mauvais
contrôle des stimulations (Woodworth, 1949, 1, pp. 164-165).
Ainsi, la forme la plus simple de l'adaptation à la succession des
changements se révèle-t-elle dans le moindre conditionnement.
L'enfant, qui s'arrête de crier à la vue du biberon, anticipe
l'événement suivant, de même que celui qui, quelques mois
plus tard, coopère à l'habillage en présentant successivement
les membres appropriés.
Il n'y a pas que la succession qui compte ; l'intervalle de
durée entre les stimulations joue aussi un rôle. Il existe d'abord
une valeur optimum de cet intervalle. Pavlov, sans avoir fait
de déterminations précises, avait lui-même signalé que le
conditionnement s'établissait noimalement quand le stimulus
conditionnel précédait de quelques fractions de seconde ou de
quelques secondes le stimulus normal. Cette marge est celle dans
laquelle il y a justement perception de la succession. Mais dans
cette zone, le conditionnement, c'est-à-dire en définitive l'éta-
hlissement d'une liaison entre les stimulations, est le plus facile
lorsqu'elles se succèdent à un intervalle d'une demi-seconde ou
de trois quarts de seconde environ. Nous verrons dans le
chapitre V que cette durée correspond à l'intervalle dit d'indif-
férence qui est celui pour lequel la perception de la succession
est la plus facile : les stimuli se détachent bien les uns des autres
sans cependant paraître séparés par un intervalle qui dure. On
retrouve cet optimum dans les conditionnements qui mettent
en jeu les réactions les plus diverses : retrait de la main (Wolfle,
1932, Spooner et Kellogg, 1947), réflexe palpébral (Kimble,
1947 ; McAllister, 1953), et même réflexe psychogalvanique, bien
qu'il s'agisse là d'une réaction de type neurovégétatif (White
et Schlosberg, 1952). Nous retiendrons que l'adaptation à la
succession est d'autant plus facile que cette succession est per-
çue, distinction qui s'éclairera mieux dans notre deuxième
partie.
Cependant le conditionnement est encore possible, quoique
plus difficile, quand une durée notable sépare les deux stimu-
lations. Non seulement le conditionnement peut s'établir, mais
la réponse conditionnée se déclenche alors en l'absence du
stimulus normal, après un intervalle de temps de même durée
566 PSYCHOLOGIE DU TEMPS
- -- - ---- - zu
que l'intervalle qui s'était écoulé entre le stimulus conditionnel
et le stimulus normal pendant le conditionnement. Dans ce cas
il y a un double stimulus conditionnel : la stimulation signal
et la durée entre les deux stimulations. Le conditionnement est
dit retardé. Il réalise alors une adaptation non seulement à la
succession mais à la durée, par une sorte d'estimation qui ne se
limite plus au cas des changements périodiques. Le temps dans
des combinaisons de stimuli conditionnés devient, grâce au
conditionnement retardé, un déterminant de la conduite.
Ces faits ont été mis en évidence dans le laboratoire de Pavlov
entre 1907 et 1911 (d'après Dmitriev et Kochigina, 1959).
Ce conditionnement retardé se présente sous deux formes
différentes. Le stimulus conditionnel peut être assez long et le
stimulus normal n'intervenir que vers la fin ; dans ce cas on
parle de conditionnement différé,. Le stimulus conditionnel
peut au contraire être bref et précéder d'un temps plus ou
moins long le stimulus normal ; on parle alors de condition-
nement de trace, pour souligner que la réponse conditionnée
sera déclenchée non pas par un stimulus perçu mais par sa
trace mnémonique (Pavlov, ibid., p. 40).
Dans l'un et l'autre cas, les lois des phénomènes sont très
voisines (1). Le fait essentiel est qu'à l'intervalle temporel qui
s'étend du début du stimulus conditionnel au stimulus normal
correspond, après conditionnement, une latence de même durée
de la réponse conditionnée.
Il est même possible d'établir un double réflexe conditionné
retardé à un même stimulus chez le même animal. Il suffit de
conditionner la réaction retardée brève (15 s) dans une première
chambre et la réaction retardée longue (50 s) dans une deuxième
chambre. Ce double conditionnement reste difficile chez le
chien et peut déclencher des états névrotiques. Cependant,
(1) Les lois sont semblables mais le conditionnement différé est plus facile à
obtenir que le conditionnement de trace. Pavlov (ibid., p. 86) le notait : « En
présence de l'excitation continue, le retard se développe plus rapidement. » Mowrer
et Lamoreaux (1942), dans des conditions particulières, notent le même fait sur
le rat, ainsi que Rodnick (1937 a) chez l'homme dans le conditionnement du réflexe
psychogalvanique. La même loi se retrouve dans des conditionnements d'évitement
de type instrumental (Kamin, 1961 ; Black, 1963).
Le fait n'a pas été expliqué. Nous serions tentés de le rapprocher des résultat.
que nous avons trouvés dans l'appréciation du temps chez les jeunes enfants (Fraisse,
1948 a). Les temps « pleins » ont plus de réalité que les temps « vides » et ils sont
estimés beaucoup plus exactement, comme si la durée physique du stimulus ajoutait
un repère à ceux que fournissent les processus « intérieurs ».
LE CONDITIONNEMENT A LA DURÉE 57
-
cette expérience montre la complexité des adaptations qui cor-
respondent à ces processus (Chu-Tsi-Tsiao, 1959).
Nous pouvons serrer les faits de plus près à partir du travail
d'un élève de Pavlov. Le stimulus conditionnel était un coup
de sifHet, le stimulus normal de la salivation un acide qui suivait
à trois minutes d'intervalles. Si on mesure en gouttes la sali-
vation du chien de demi-minute en demi-minute, on trouve
après conditionnement les résultats suivants (Pavlov, ibid.,
p. 84).
Heure Nombre de gouttes
des expériences de salive
3 h 13 002244 4
3 h 15 00436 6
3 h 40 () 0 2 2 3 6
Cet exemple montre que la réponse ne suit pas immédia-
tement le stimulus conditionnel, elle est retardée.
Le retard, ici, n'est pas égal à l'intervalle qui s'écoulait
entre le stimulus conditionnel et le stimulus normal, ou plus
exactement la réaction commence à se produire avant la fin
de l'intervalle. Cela ne veut pas dire que « l'estimation » de la
durée ait été inexacte. En effet, le retard dans un pareil condi-
tionnement ne s'établit que peu à peu et Pavlov insiste même
sur le fait qu'il faut procéder très progressivement et qu'il n'y a
pas réussite avec tous les animaux. D'autre part, la réaction
salivaire est une réponse préparatoire à l'acte de manger et il est
normal qu'elle anticipe la présentation du stimulus normal
(Guillaume, 1947, p. 33). La même remarque peut être faite
avec encore plus de pertinence quand le réflexe qui a été
conditionné est de nature défensive. Ainsi Rodnick (1937 a) a
trouvé que le retard du réflexe psychogalvanique, déclenché
par un choc électrique précédé d'une lumière, était, après
apprentissage, de 5,7 s, alors que la lumière avait été
allumée 20 s avant le choc (conditionnement différé) (1).
Le réflexe lié à une attitude défensive du sujet, à une
« appréhension », ne suit sans doute pas immédiatement
(1) Le retard n'est que de 4,1 s aprèsun très longapprentissage dans le cas
d'un réflexeconditionnéde trace,c'est-à-direlorsqu'unebrèvelumièreprécèdele
chocde 20 s. Ceschiffresn'ont évidemment qu'[Link](1934)
avait trouvéen conditionnement différé,dansune expériencesemblableà cellede
Rodnick,que le retard de
croissait 5 à 10 s environpourun chocsuivantde 16 s
l'établissementd'une lumière.
58 PSYCHOLOGIEDU TEMPS
l'établissement de la lumière mais précède d'assez loin le choc.
En serait-il encore de même si nous expérimentions sur des
réflexes dont le sens biologique est différent ? Il est difficile de
répondre à cette question, car la plupart des réflexes sont de
caractère défensif ou sont très liés à des préparations d'une
activité. Cependant, en allongeant l'apprentissage, les expé-
riences montrent que l'on augmente un peu le retard de la
réaction, augmentation fragile d'ailleurs, car si vingt-quatre
heures séparent deux séances, il y a régression.
Cependant, dans un cas, on a pu montrer que le retard de la
réaction était pratiquement égal à l'intervalle entre la stimu-
lation normale et la stimulation conditionnelle. Mais il s'agissait,
il est vrai, d'une réaction physiologique et non d'un compor-
tement ; Jasper et Shagass (1941) ont, en effet, réalisé le
conditionnement retardé de la disparition du rythme cérébral
alpha, disparition dont le stimulus normal est une lumière.
Le stimulus conditionnel était un son qui précédait de 9,4 s
la lumière. Quand le conditionnement a été stable, ils ont
mesuré six fois le retard chez dix sujets et ils ont trouvé une
valeur moyenne de 8,2 s avec des extrêmes de 7,2 et 9,2 s et un
sigma moyen de 0,7 s. Le retard est donc, même dans ce cas,
légèrement inférieur à l'intervalle temporel entre les deux sti-
muli, conditionnel et normal, mais il est très stable et relative-
ment exact. Notons d'ailleurs que cette estimation biologique
du retard de la réaction physiologique était beaucoup plus
précise et moins variable que l'estimation consciente et
volontaire des mêmes sujets. On leur a demandé en effet
d'estimer en appuyant sur une clé le moment où devait se
produire le stimulus normal par référence au stimulus condi-
tionnel. Leurs estimations varient de 6 à 15,2 s avec un sigma
de 2,5 s. La corrélation entre le retard physiologique et l'esti-
mation consciente est d'autre part nulle, ce qui démontre qu'il
y a indépendance des deux processus.
En définitive, les conditionnements retardés manifestent
qu'à un niveau involontaire les individus tiennent compte de la
durée dans leurs adaptations au milieu. L'expérience de Jasper
et Shagass nous ferait même penser que l'enregistrement
physiologique de la durée est assez précis et que ce sont d'autres
facteurs psychologiques qui entraînent souvent l'anticipation
de la réaction.
LE CONDITIONNEMENT A LA DURÉE 59
II
L'ÉVALUATION DE LA DURÉE '
DANS LE CONDITIONNEMENTINSTRUMENTAL
Du conditionnement de type classique, on distingue le condi-
tionnement instrumental (Hilgard et Marquis, 1940). Dans
celui-ci l'animal, au lieu de subir le stimulus normal, doit
apprendre à produire une certaine réaction pour éviter une
douleur ou pour obtenir une satisfaction. Dans ce cas, la répé-
tition est encore nécessaire au conditionnement pour que la
bonne réponse soit découverte par tâtonnements et pour qu'elle
se fixe par renforcement. Les techniques du conditionnement
instrumental permettent aussi de mettre en évidence que
l'animal tient compte de la durée ; elles sont surtout un
moyen de déterminer la finesse de ce que nous appellerons
anthropomorphiquement l'estimation du temps par l'animal. De
nombreuses techniques ont été utilisées pour étudier ces condi-
tionnements.
Dans un labyrinthe, un rat, entre deux parcours possibles,
choisit le plus court ; de même, s'il a le choix entre deux confi-
nements de durées différentes, l'expérience montre qu'il choisit
le plus bref. C'est ce qu'ont prouvé Sams et Tolman (1925).
A leur entrée dans l'appareil, les rats avaient le choix entre
deux couloirs identiques à tous points de vue ; au cours de la
traversée des couloirs, ils étaient retenus chaque fois dans une
petite chambre, 1 mn dans l'une, 6 mn dans l'autre, avant d'at-
teindre leur nourriture. Les rats choisirent peu à peu la chambre
où ils n'étaient détenus qu'une minute. Il ne s'agissait pas d'une
préférence spatiale, puisque si on inversait la durée des confi-
nements les animaux inversaient aussi leur choix. Cette
méthode permet de juger de la capacité des animaux à diffé-
rencier deux durées l'une de l'autre (1). Anderson (A. C.) (1932)
l'a utilisée systématiquement en offrant à l'animal le choix entre
quatre durées de détention. Au bout de 500 courses réparties
(1) Woodrow (19286) a utiliséane méthodeun peu semblabledansl'étudede
temporelledes [Link]-cine devaientchercher
la capacitéde discrimination
à prendreun appât qu'aprèsla perceptiondu pluslongde deuxintervallesvides
donnéssuccessivement au hasard. Lui aussi a trouvé que ces singespouvaient
distinguer1,5 s de 2,25s. Cesdurées,étant dans la limite des duréesperçues,
relèventd'un autretypede conduite(voirla deuxièmepartie) ;nousne lesmention-
iwn, ici que pour mémoire,.
60 PSYCHOLOGIE DU TEMPS
sur plus de 3 mois, son groupe de rats entrait dans 72 % des cas
dans le couloir où il était retenu 1 mn, dans 19 % des cas dans
celui de 2 mn, dans 6 % des cas dans celui de 3 mn, et dans 3 %
des cas dans celui de 4 mn. L'apprentissage est donc indis-
cutable. Avec la même méthode, mais en utilisant seulement
deux couloirs à la fois, le même auteur a établi que les rats
étaient plus sensibles à la différence relative des durées qu'à leur
différence absolue, ce qui montre que la loi de Weber s'applique
à la discrimination du temps par l'animal.
A partir des résultats d'Anderson, nous avons établi le
tableau suivant :
Rapport entre les durées ................ 1/4 1/3 1/2 1/1,5
Pourcentage de choix du confinement le
plus court ........................... 96 84 76 65
Différences entre les ,
durées............ 4 mn 3 mu 2 mn 1 mn 30 s 20 s 1(1s
Pourcentage de choix 1
du confinement le
plus court ........ 82 96 77 79 îl 80 74
)
Ces valeurs ne sont qu'indicatives, car elles ne correspondent
pas à des groupes de rats vraiment équivalents. Elles montrent
pourtant que le pourcentage des réussites décroît régulièrement
à mesure que le rapport des durées diminue, alors qu'il n'y a
aucune loi pour les différences absolues, compte tenu du fait
que les grandes différences correspondent toujours à de grands
rapports.
S'agit-il cependant de discrimination de la durée ? Hull (1943)
a fait remarquer que l'interprétation de ces résultats était
ambiguë. Le stimulus différenciateur est-il la durée de confi-
nement, ou l'animal choisit-il simplement le trajet corres-
pondant au confinement le plus court parce que de ce côté-là
le choix est plus vite renforcé ? Ce second facteur peut évidem-
ment jouer un rôle car plus la récompense suit rapidement
un choix, et plus celui-ci est rapidement fixé. Mais Cowles et
Finan (1941) ont justement proposé une autre méthode où la
durée du confinement précédait le choix au lieu de le suivre ; elle
LE GO7VDITIONIVF,MEIV'l'LA DURÉE fi1
z
constituait donc le seul indice de discrimination (1). Ils ont
pris un labyrinthe en Y. L'animal est introduit dans le tronc
commun qui est la chambre de confinement, Suivant que le
délai de confinement est bref ou long, l'animal doit apprendre
à choisir la branche gauche ou la branche droite, un seul
de ses choix étant récompensé. Dans ces conditions, seul le temps
peut être un indice de discrimination. On constate une fois de
plus que l'animal est capable de discrimination temporelle
puisque l'apprentissage reste possible. Il semble cependant
plus difficile que dans les expériences du type de Sams et Tolman.
Six des neuf rats de Cowles et Finan ont appris après 600 essais à
discriminer 10 s de 30 s au critère de 70 % de réussites.
Heron (1949), qui a utilisé un appareil construit sur le même
principe, a trouvé des différences individuelles très grandes
entre les rats. Sur onze animaux, trois ont discriminé seule-
ment 5 s de 45 s, 4 sont arrivés à discriminer 5 s de 25 s,
3 autres 5 s de 20 s, et un 5 s de 10 s. Yagi (1962) a trouvé de
même que les rats pouvaient apprendre à discriminer 10 s de 50 s
en 120 à 400 essais, suivant les individus.
Ces méthodes de discrimination prouvent donc bien qu'il
y adaptation à la durée et discrimination, mais elles ne per-
a
mettent pas cependant des déterminations fines et rapides de
la précision avec laquelle les animaux peuvent estimer la durée.
Ruch (1931) en a proposé une autre. On place un animal sur
une grille A ; pour atteindre la nourriture, il doit passer sur
une autre grille B, suivie d'une porte C. Au début B est élec-
trisée et C est verrouillée : si l'animal s'aventure en B, il ne
peut que revenir en A. Mais au bout d'un certain temps, B
cesse d'être électrisée et C déverrouillée tout en restant appa-
remment fermée. L'animal doit profiter de ce moment pour
franchir B et C, car s'il reste en A il y recevra un choc électrique.
Pour résoudre ce problème, il doit donc apprécier un temps
inférieur à celui qui sépare le début de l'expérience et le moment
où la grille A sera électrisée et supérieur à celui du temps pen-
(1) Par une autre technique,moinsvalable,Mori(1954),a aussi essayéde
vérifierla valeurde l'objectionde [Link] a variéla placedeschambresde confine-
ment,lessituantloinouprèsdu but, maisn'a pastrouvéd'influence decettevariable.
Il a égalementtenté de placerdans chacunedes branchesdu labyrinthedeux
chambresau lieu d'une. D'un côté le rat est retenusuccessivement 1 puis 7 mn,
de l'autre 7 puis 1 mn. Lesrats ne semblentpas capablesde percevoirune diffé-
renceentre ces deuxsituations.
fi2 1'.'1 'rCITOUJG/F: nuTEMPS
dant lequel B est électrisée. Ces limites inférieures et supérieures
déterminent une période de sûreté que l'expérimentateur peut
faire varier autour d'une valeur moyenne. Le dressage est assez
rapide et on peut diminuer progressivement la période de sûreté.
Si on calcule alors l'écart entre la tentative du premier passage
et le point milieu de la période de sûreté, on arrive pour le
rat à une erreur de 13 % qui peut être considérée comme un
seuil déterminé par une méthode de l'erreur moyenne. Ce seuil
est très fin, car pour une durée du même ordre (ici 438 s) le
seuil chez l'homme est de l'ordre de 20 à 30 %. Buytendijk
(1935), qui a employé une méthode voisine de celle de Ruch,
. 60% Ri R2 R3 R4
j
50
40
'N 30
'
20 r r
10- o r
o -n-rn ! n
,0 _r
FiG. 1. - Histogrammesmontrant, pour chaquerat, la répar-
tition moyennedes réponses dans 1 intervaliede 2 mn. Chaque
bloc indique la proportion des réponses(en %) émises dans la
tranche de 15 s correspondante,N = sans médicament.
10 derniersjours de stabilisation (in IRICIIFLLE(M.), DjAHAN-
GUIRI(B.), Psychopharmacologia, 1964, 106, p. 110).
fait remarquer que les réactions anticipées sont plus nombreuses
que les réactions retardées, comme dans le conditionnement
classique (1).
Certains programmes de renforcement (Ferster et Skinner,
1957), utilisés dans des boîtes de Skinner, permettent aussi
d'étudier les conditionnements temporels sous plusieurs aspects.
Deux retiendront notre attention. Tout d'abord les programmes
à intervalle fixe. L'appui sur le levier n'est renforcé (par de la
nourriture) que s'il intervient après un intervalle minimum
de 2 mn, par exemple. Les autres appuis sont possibles, mais ne
servent à rien. On observe alors que plus l'apprentissage se
(1) Blancheteau(1965),qui a repriscesexpériences,
trouvele mêmerésultat,
mais en outre il analyseà travers quelleschaînesde conditionnement
l'animal
arriveà s'adapterà cette situationcomplexe.
TaeCONDITTONNEMENT .4 1,-l D17RÉF fi3
développe et plus les réponses se massent vers la fin de l'inter-
valle. Il y a peu de réponses pendant la première minute, elles
augmentent peu à peu pour devenir très fréquentes dans les
dernières 15 s (voir fig. 1) (Richelle, 1962 ; Richelle et Djahan-
guiri, 1964). Les conduites dans ce conditionnement opérant
sont très proches de celles observées par Pavlov et son école
sur le conditionnement salivaire. Elles peuvent aussi être inter-
prétées comme un conditionnement au temps.
Les programmes dits D.R.L. (Differential reinforcement of
low rate) sont très intéressants dans la perspective de ce cha-
pitre. Dans ces programmes, le renforcement n'intervient. que
pour une réponse qui en suit une autre à un intervalle donné,
par exemple 20 s. Cette situation n'est pas assimilable à un
conditionnement au temps (chap. I), parce que la périodicité
n'est pas assurée, puisque l'animal peut répondre trop tôt ou
trop tard. Mais quel que soit le moment de la réponse, l'appareil
est aussitôt programmé pour que le renforcement ne se produise
que si la réponse suivante intervient au moins 20 s après la
précédente.
Dans ce cas, on observe (Wilson et Keller, 1953 ; Sidman,
1956) que les intervalles de réponse se répartissent régulièrement
autour d'une tendance centrale située autour de la durée fixée,
soit 20 s dans l'expérience de Sidman (voir fig. 1).
On peut d'ailleurs réaliser des conditionnements au temps
encore plus prccis en ne renforçant que les réponses qui tombent
dans un intervalle donné : par exemple après 20 s et avant 25 s.
Dans ce cas précis, le dressage des rats est assez facile. Il devient
plus difficile si on réduit la marge de sécurité, mais il est encore
possible pour un intervalle de 1 s après 20 s, ce qui donne un
intervalle de 5 % (Kelleher, Fry, Cook, 1959).
*
* *
Par des méthodes très différentes, on a ainsi prouvé que,
chez l'animal, où n'interviennent pas les processus complexes
que nous étudierons dans les prochains chapitres, il existe une
adaptation au temps, soit que l'animal se soumette à sa loi,
ce qui est très remarquable dans le conditionnement retardé
classique, soit que le temps détermine sa conduite, comme dans
le conditionnement instrumental.
Id PSYCHOLOGIEVU TEMPS
Il est vrai que ces apprentissages sont longs, difficiles, et
les différences individuelles sont très grandes, comme tous les
auteurs l'ont signalé après Pavlov. Ils sont aussi peu stables.
Une interruption de 24 h entre deux séances amène une dimi-
nution du retard d'un conditionnement différé ou de trace
(Switzer, 1934 ; Rodnick, 1937 a). La réponse retardée serait
aussi moins intense que la réponse immédiate (Kotake et
Tagwa, 1951 ).
D'autre part, il semble que les conditionnements retardés
ne sont possibles que dans des limites temporelles relativement
étroites, bien que ce point n'ait pas fait l'objet d'études précises.
Si les délais sont trop longs, il ne s'établit plus de liaisons entre
le signal et la réponse et la discrimination de deux durées n'est
plus possible.
III
I:ES LNTERPRÉTATIOIVS}'SYCHOPHYSIOLOGIQUES
Comment expliquer les mécanismes de cette adaptation
temporelle dans le cas de l'animal, cas où nous ne pouvons faire
appel aux processus supérieurs que nous analyserons dans notre
troisième partie ?
Pavlov (ibid., p. 86) pense que le stimulus conditionnel
engendre au début une inhibition conditionnelle (phase inac-
tive) suivie d'une période d'excitation (phase active). Il s'appuie,
pour sa démonstration, sur l'observation de l'animal et sur le
fait que les phénomènes observés pendant la première partie
du retard correspondent tout à fait aux processus d'inhibition.
En particulier, une stimulation quelconque de force moyenne
suffit à déclencher la salivation du chien dans la première phase
en levant l'inhibition ; au contraire, à la fin, pendant la phase
d'excitation, un stimulus du même genre a une action inhi-
bitrice qui a pour effet de diminuer la salivation (1).
Prenons un exemple où la levée de l'inhibition par un sti-
mulus neutre est manifeste. Le stimulus conditionnel est
l'excitation mécanique de la peau et le stimulus normal
suivant à 3 mn est un acide. La réaction salivaire est retardée
(1) Hull(1952)postuleaussiun processusinhibiteurcorrespondant
au fait que
la réponseest retardée(Théorème25 B).
LE CONDITIONNEMENT A LA DURÉE 65
(expériences de 9 h 50 et 10 h 30). Si on associe au stimulus
conditionnel le bruit d'un métronome qui n'a eu aucune
relation avec la salivation, on s'aperçoit que la salivation
commence tout de suite (10 h 15). Voici le tableau de Pavlov
(ibid., p. 87) :
___ ._ ____
1__L- Salivation en gouttes
Heures ¡- _-_- - - _ _ -
Stimulus 1 durant
, chaque demi-minute
: j
9 h 50 I Excitation mécanique de la peau 1 0 0 3 7 11 19
10 h 15 ' Excitation + métronome ; 477 3 5 9
10 h 30 de la peau 0 0 0 3 12 14
1 Excitationmécanique 1
Tout se passe comme si le métronome qui n'avait aucune
valeur de signal poui l'animal levait l'inhibition de la première
phase et créait une inhibition sur la deuxième, effet caracté-
ristique d'un stimulus neutre en fonction de l'état d'inhibition
ou d'excitation du cerveau. Que le retard soit dû à une inhi-
bition, Pavlov en veut aussi trouver une preuve dans le fait
que tout ce qui contrarie le processus inhibiteur rend l'établis-
sement d'un conditionnement retardé plus difficile. Ainsi en
est-il chez les chiens dont, selon sa typologie, les processus
inhibiteurs sont faibles, ou simplement chez des chiens dont le
processus d'excitation est renforcé par un jeûne avant l'expé-
rience. Par de nombreuses expériences, Pavlov et ses élèves ont
d'ailleurs montré que les excitants du type caféine rendaient
le conditionnement au temps, ou retardé, très difficile, tandis
que les calmants du type bromure souvent les facilitent (d'après
Dmitriev et Kochigina, 1959) (1).
Cette hypothèse a reçu indirectement quelques autres
confirmations. Le fait que chez l'homme la respiration soit
inhibée pendant le conditionnement retardé du réflexe psycho-
galvanique pourrait être interprété dans ce sens (Switzer, 1934),
quoique l'appréhension puisse suffire à l'explication. En consi-
dérant le temps de réaction comme un conditionnement,
(1) Si on rapprochele conditionnementretardé des conduitesd'attente, on
peutremarqueravecBirman(1953)quelesindividusqui supportentbienl'attente
sont sansdouteceuxqui ont une forte [Link]
d'impatienceet les réactionsémotivesgénéraliséestraduiraientau contrairela
faiblessedu processusinhibiteur.
P. FHAISSE 5
66 PSYCHOLOGIEDU TEMPS
Leridon et Le Ny (1955) ont montré qu'un sujet habitué à
réagir à un stimulus normal suivant de 5 s le stimulus condi-
tionnel (ou signal préparatoire) donnait un temps de réaction
significativement plus long si le stimulus normal arrivait seu-
lement au bout de 2 s, c'est-à-dire pendant la phase d'inhi-
bition. Ce résultat est d'autant plus surprenant que, norma-
lement, le temps de réaction est plus bref après un intervalle de
2 s entre le signal préparatoire et le signal d'exécution qu'après
un intervalle de 5 s.
L'existence de gradients d'approche ou d'évitement selon
la perspective de Miller (N. E.) (1944) peut être interprétée dans
le même sens. Une force se développe progressivement à mesure
que le moment d'une stimulation attendue approche. Prenons
comme exemple l'expérience de Rigby (1954). Un rat a la
tête prise dans un harnais dont les mouvements vont révéler
les conduites d'approche ou d'évitement. Dans la situation
d'approche, 10 s avant la présentation de la nourriture, on
allume une lampe ; dans la situation d'évitement, 10 s avant
un choc électrique appliqué sur les pattes arrière, on fait
entendre un bruit. Après un dressage qui réalise un condition-
nement retardé, on mesure la force d'approche à divers
moments du temps pendant le délai de 10 s et on constate
qu'elle croît légèrement pendant les 8 premières secondes et
abruptement vers la fin. La force d'évitement suit la même
évolution.
Le processus d'inhibition serait révélé en outre par le fait
que pendant le retard il se généraliserait. En effet pendant la
phase inactive, le stimulus conditionnel d'une autre réaction
est inefficace ou peu efficace (Koupalov et Pavlov, 1935).
Rodnick (1937 b), par exemple, a montré qu'un réflexe pal-
pébral, conditionné à un son, était moins intense si le son se
produisait pendant le retard conditionné d'un réflexe psycho-
galvanique. Dans un conditionnement où le sujet humain ne
bénéficie d'un renforcement monétaire que si sa réponse survient
60 s après un signal, Doehring et Al. (1964) ont observé avec
quelques variations individuelles que les réponses électroder-
males se multipliaient, la vitesse du coeur augmentait, le
volume du doigt augmentait vers la fin de la période de 60 s,
manifestant l'existence d'une phase active par rapport à une
phase inhibitrice.
LE COND1TIONNEMENTA LA 1)URÉh§ 67
S'il est donc très vraisemblable qu'il se développe un pro-
cessus d'inhibition pendant le conditionnement retardé, il
reste à préciser le mécanisme même qui règle sa durée : ainsi
passerait-on du plan descriptif au plan explicatif.
Pavlov s'est contenté de rattacher le conditionnement
retardé au conditionnement aux changements périodiques, dit
conditionnement au temps, que nous avons étudié dans le
précédent chapitre. Cela signifie qu'à chaque phase du retard
correspondrait un état de l'organisme qui engendrerait dans
les hémisphères cérébraux les processus d'inhibition pendant le
retard et les processus d'excitation au moment de la réaction.
Mais quels seront ces états successifs de l'organisme ? Quand on
nourrit un chien toutes les 30 mn, on peut encore penser qu'à
chaque instant de ces 30 mn correspond un état différent du
processus digestif, mais qu'imaginer quand simplement un son
est le signal d'une nourriture ? Il faudrait supposer que se
développe une série de réactions de l'organisme, mais, comme
dans le conditionnement au temps, il faudrait expliquer le
mécanisme de la régulation temporelle de ces réactions quand
leur succession n'est pas déterminée par les lois d'un processus
biologique tel que la digestion. Nous sommes ainsi renvoyés
à l'hypothèse même qu'a proposée Popov, la cyclochronie :
le système nerveux est apte à reproduire une série d'excitations
dans le même ordre et avec les mêmes intervalles temporels que
lorsqu'elles ont agi la première fois sur l'organisme. Cette
hypothèse peut s'appliquer aussi bien aux changements pério-
diques qu'à des répétitions de séquences identiques. Le groupe
stimulus conditionnel-stimulus normal, y compris le délai
entre les deux, constituerait un ensemble qui tendrait à se
reproduire identique à lui-même. Le compte-temps d'origine
cyclochronique n'exclurait pas le fait qu'il se développe une
phase inhibitrice, mais celle-ci ne serait qu'un effet. Il n'exclurait
pas non plus le fait que l'animal pourrait utiliser d'autres
repères venant du monde extérieur ou de l'organisme.
Dans le cas du conditionnement instrumental, plusieurs
auteurs ont pensé que la quantité d'activité de l'animal pendant
le confinement pouvait lui fournir un repère. Mais Cowles et
Finan (1941) ont remarqué qu'il n'existait aucune activité
typique et régulière de l'animal pendant ce temps. Heron (1949)
de son côté a suggéré que, pendant les périodes de confinement,
68 PSYCHOLOGIEDU TEMPS
il se développerait une tension et que, suivant le niveau à
laquelle elle se trouverait quand l'animal est délivré, ce dernier
choisirait l'une ou l'autre solution. Cette hypothèse qui reste
assez vague serait corroborée par un fait qu'avait observé
Buytendijk (1935). Il avait dressé un chien, placé dans un
harnais du genre de ceux de Pavlov, à pousser toutes les 90 s
un battant derrière lequel on avait déposé un morceau de
viande. L'enregistrement continu de la respiration par un pneu-
mographe montrait un accroissement continu de l'amplitude de
la respiration à mesure que le moment d'agir approchait. Mais
où est l'effet et où est la cause ?
Le schéma le plus vraisemblable consiste à imaginer qu'un
processus nerveux spécifique sert de compte-temps et qu'il est
engendré par la répétition séquentielle d'excitations ayant une
signification vitale pour l'organisme. Le centre, qui comman-
derait les adaptations périodiques comme les conditionnements
retardés, est vraisemblablement sous-cortical. Les travaux
faits à partir d'un conditionnement instrumental au temps
semblent confirmer les résultats obtenus dans les inductions
périodiques (chap. I, p. 42). En effet, Finan (1939) a pra-
tiqué l'ablation des lobes frontaux chez quatre singes. Ces
animaux, avant comme après l'opération, sont capables de
résoudre un problème temporel du type de celui de Ruch
(cf. p. 61) : rester sur une grille pendant 10 s, puis profiter des
10 s suivantes pour franchir une autre grille de façon à éviter
un choc sur l'une ou l'autre grille. Ils sont de même capables de
distinguer un confinement de 30 s d'un autre de 120 s (1).
Certes, prise isolément, cette expérience prouve seulement
que l'intégrité des aires frontales n'est pas nécessaire dans les
(1) Dansla mêmeexpérience, F'inana montréque cesmêmesanimauxétaient
incapablesde donnerdesréponsesdifférées. Onappelleréponsedifféréeuneréponse
danslaquelleon imposeun délaientrele signalde la réactionet le momentde la
ré[Link],si on cachedevantun singeun fruit,il y aura une réponsedifférée
positivesi l'animalest capablede retrouvercefruit aprèsun dé[Link](1936)
avait trouvédes troublesélectifsde ces réponseschezles animauxprivésd'aires
[Link],en rapprochantlesréussitesdesanimauxprivésd'airesfron-
tales,danslesexpériences proprementtemporelles,et leurséchecsdansles réactions
différées,Finan(1939et 1942)a fait apparaîtrenettementque la réponsedifférée
n'a pasune composante temporelleproprementdite,alorsqu'elleavaitété souvent
assimiléeà un conditionnement retardé.Le déficitconstatéest mnénomique et
seraitdû à un manquede fixationde la stimulation(placede l'objet). Le temps
-
ici joue un rôle, non par sa duréeproprementdite qui n'a pas besoind'être
enregistrée- maisparcequ'il créela possibilitéde l'oublientre la présentation
et le rappel.
LE CONDITIONNEMENT AJ..4 DIIRY'E 69
conditionnements retardés, mais comme par ailleurs on pense
que c'est dans ces aires qu'auraient pu être localisées les régu-
lations des conduites temporelles, on peut en inférer que le
compte-temps fondamental doit être plutôt sous-cortical. Ce
centre qui enregistrerait la durée et fournirait des indices sur
les séquences temporelles ne jouerait évidemment un rôle
qu'en relation avec tout le comportement de l'individu. Ainsi
les lois propres des réactions adaptatives qui impliquent une
anticipation de la situation pourraient expliquer que, dans le
conditionnement retardé du réflexe psychogalvanique ou du
réflexe salivaire, le retard soit inférieur au délai qui existe entre
le stimulus conditionnel et le stimulus normal. Des réactions
d'anxiété pomraient avoir le même effet.
Cette combinaison de processus physiologiques et de repères
fournis par l'affectivité comme par l'action expliquerait aussi
que plus les conditions de l'adaptation sont complexes et plus
en réalité les estimations temporelles sont imprécises. Ce
paradoxe signifierait simplement que seul le processus physio-
logique de base nous offre un repère précis, et trouverait sa
confirmation dans le fait que le conditionnement retardé du
rythme alpha qui ne se situe pas sur le plan du comportement
est le plus précis et le plus régulier de tous ceux qui ont été
étudiés.
*
* *
On peut, en conclusion, se demander quel rôle jouent ces
conditionnements à la durée dans la vie de l'homme. Nous
venons de voir que l'animal a la possibilité d'estimer pratique-
ment la durée, bien qu'il soit dépourvu de représentations sym-
boliques et qu'il soit incapable de faire des opérations intel-
lectuelles. Cette aptitude primaire existe-t-elle encore chez
l'homme ?
Elle n'apparaît pas directement, ce qui ne doit pas nous
étonner, car, si elle existe, elle ne se manifeste qu'intégrée à
ces conduites plus complexes qui manquent aux animaux.
Cependant, les rapprochements qui se sont imposés à nous
entre l'adaptation aux changements périodiques et les condi-
tionnements à la durée nous autorisent à penser que l'homme
aussi enregistre la durée sur un plan biologique. Dans le cas de
l'orientation temporelle, nous avons vu clairement que l'homme
711 l'SYClTnT,Or;lE 1)[ TEMPS
utilise à la fois les repères organiques que lui fournit l'adap-
tation de son corps aux changements et les élaborations les
plus symboliques ; de même, dans l'estimation de la durée
aux constructions de l'esprit doivent se mêler des informations
d'origine hiologique. C'est peut-être pourquoi l'estimation
directe du temps garde toujours un caractère un peu mystérieux,
dont la précision nous surprend parfois.
DEUXIÈME PARTIE
LA PERCEPTION DU TEMPS
Emportés et modelés par l'universel changement, nous en
sommes aussi les témoins parce que nous le percevons comme
changement. Cette perception est possible dans la mesure où
nous saisissons en une relative simultanéité plusieurs phases
successives du changement qui apparaissent ainsi liées.
Le présent perçu a, par suite, une épaisseur temporelle dont
la durée a les limites mêmes de l'organisation du successif en
une unité (chap. III).
Le seuil de la perception de la succession, dès que deux sti-
mulations n'apparaissent plus comme simultanées, et le seuil de
la durée, au-delà de l'instantanéité, sont fonction des conditions
de la réception sensorielle (chap. IV).
La durée perçue n'est qu'un caractère de l'organisation du
successif ; sa qualité dépend de la vitesse de succession des sti-
mulations et sa quantité de leur nature (chap. V).
Dans la mesure où on peut le vérifier, on constate que les
vertébrés supérieurs perçoivent le temps dans des conditions
semblables à celles de l'homme. Cette forme d'adaptation appa-
raît donc étroitement liée à des propriétés générales des centres
récepteurs. Chez l'homme cependant, la perception n'est
pas seulement guide de réactions immédiates, mais source de
connaissances.
CHAPITRE III
LE PRÉSENT PSYCHOLOGIQUE
Il est des cas où nous constatons le changement. Il en est
où nous le percevons. Tout à l'heure, le soleil brillait ; main-
tenant, le ciel est couvert. Absorbé par mon travail, je n'ai
pas perçu le changement, mais je le constate grâce à ma
mémoire. Par contre, la cloche de l'école voisine sonne en ce
moment, et je perçois la succession de ces brèves alternances
de sons et de silences qui correspondent à ses battements. Je
perçois dans ce cas les changements comme j'aurais pu percevoir
tout à l'heure le passage des nuages masquant le soleil.
Ce chapitre est consacré à l'analyse générale des caractères
et des conditions de notre perception des changements. Mais
pour délimiter ce problème, il faut toat d'abord s'entendre
très précisément sur la nature du processus perceptif, puisque
nous voulons le distinguer d'autres modes d'adaptation.
Le langage psychologique, plus adapté à la vie pratique
qu'à une science de l'homme, nous trahit sans cesse. La per-
ception, dans le langage courant, désigne toute prise de
conscience et recouvre alors des processus à la fois sensoriels,
affectifs, mnémoniques et intellectuels. Pour ne prendre qu'un
exemple, touchant à notre sujet, J. Guitton (1941, p. 19) parle de
la « perception de l'avenir ». Il est évident dans ce cas qu'il ne
peut s'agir que d'une métaphore. Percevoir - employons le
verbe puisque la perception est l'acte d'un sujet - implique
essentiellement qu'il y a réaction à une situation présente. Cette
situation peut être précisée en termes physiologiques par l'exis-
tence d'une excitation des centres nerveux d'origine périphé-
rique, en termes de conscience par une expérience immédiate,
et en termes de comportement par une réaction adéquate à la
situation. Sur tous ces plans, on ne peut parler de perception que
74 l'SYC,HOLOGIF,DU TF,NIP,S
s'il y a une réaction immédiate à une stimulation présente. On
la définit peut-être mieux encore en la distinguant de ce qui
n'est pas elle. La mémoration est évocation, sur le plan de
l'action ou de l'imagination, d'un stimulus qui n'appartient
plus à l'expérience actuelle du sujet. L'intellection est une
mise en relation de données perçues, remémorées ou imaginées.
La réaction affective est retentissement dans toute l'activité
psychique d'un donné, lui aussi perçu ou représenté. Préala-
blement à tous ces processus, il a fallu qu'il y ait une expérience
directe ou immédiate.
Sur le plan de l'espace, nulle confusion n'est possible entre
l'espace perçu, l'espace imaginé ou représenté et l'espace conçu
comme une notion abstraite. Dans un autre domaine, Michotte
a pu parler de « perception » de la causalité, parce qu'il a
démontré qu'en modifiant les données du champ perceptif
actuel il pouvait modifier du même coup les réactions - ver-
bales, dans ses expériences - du percevant. Le fait que la
perception soit une réaction à une donnée immédiate ne signifie
pas nécessairement qu'elle soit indépendante de l'expérience
antérieure. Les informations sensorielles se chargent, au cours
de la vie d'un individu, de significations acquises par condi-
tionnement. Le chien salive à la vue de la viande, mais seule-
ment s'il a mangé antérieurement de la viande. Je dis que je
perçois une feuille de papier parce qu'à mon expérience originale
a toujours été associé dans mon enfance le mot papier. En ce
sens, le présent est chargé de significations acquises dans le
passé, mais autre chose est un passé présentifié par l'excitation
actuelle ou un passé remémoré. En définitive, le caractère de la
perception dépend plus ou moins de l'expérience passée du
sujet, mais elle peut toujours se définir comme la saisie de sti-
mulations présentes sans intervention explicite de souvenirs
et sans élaboration intellectuelle.
Ceci posé, on comprend immédiatement que la perception
du changement pose un problème. En effei, qui dit changement
dit cessation ou transformation de ce qui est. Que je puisse
constater le changement en confrontant ma perception à mon
souvenir, ou que je puisse concevoir le changement en rappro-
chant ces aperçus successifs sur le monde, la chose est claire.
Mais saisissons-nous le monde seulement comme une suite de
tableaux semblables à ces histoires par l'image que l'on propose
T,F, PRl%;.ST'NT
P.<iilI0I,OGIQITE î5
aux enfants ? En réalité nous savons que nos perceptions ne
sont pas statiques et que nous percevons un monde en perpé-
tuelle transformation.
Il faut distinguer le cas des changements continus et des
changements discontinus. Les changements continus donnent
naissance à la perception d'une transformation qualitative ou
intensive : l'assombrissement, le rougeoiement, le bruit crois-
sant de l'auto qui approche. Lorsqu'il y a déplacement spatial,
nous percevons le changement comme mouvement. Ces change-
ments se caractérisent tous par leur vitesse qui, avant d'être
une notion susceptible d'une définition liée à sa mesure (la
quantité de changement en une unité de temps), est une donnée
perceptive. L'enfant de cinq ans, qui n'est pas capable de
mesurer la vitesse et qui n'en possède pas la notion, peut cepen-
dant comparer la vitesse de deux mobiles à condition que la
situation ne soit pas si ambiguë qu'elle exige une composition
des données spatiales et temporelles (Fraisse et Vautrey, 1952).
Ces changements ne sont perceptibles que si leur vitesse atteint
un certain seuil. En deçà, nous constatons seulement des états
différents et successifs d'un même phénomène, mais non la
transformation. Ainsi en est-il de la croissance des plantes.
Il a fallu le cinéma et ses possibilités de projeter les images à
une cadence plus rapide que celle à laquelle elles ont été enre-
gistrées pour que nous puissions percevoir la croissance d'une
tige ou l'éclosion d'une fleur.
La perception d'une transformation continue nous fournit
des informations temporelles indistinctes par le fait que nous
ne percevons distinctement que ce qui est statique. Elle nous
permet cependant d'anticiper les états ou les positions succes-
sives de ce qui change. Le photographe amateur qui développe
à la vue un cliché ou une épreuve voit se transformer plus ou
moins vite l'image et il peut, à partir de cette vitesse, prévoir le
moment le plus opportun pour la retirer du révélateur. La
perception de la vitesse nous permet aussi d'anticiper le moment
où le mobile passera en un point ; grâce à cette perception, le
piéton sait quand il peut traverser la rue sans danger et le
chasseur où diriger son fusil pour atteindre lièvre ou perdrix.
Ces transformations peuvent nous donner une expérience
du durable ; elles peuvent nous en suggérer l'idée par l'éva-
nescence sans cesse renouvelée de ce qui change, mais nous n'y
76 PSYCHOLOGIEDU TEMPS
percevons aucune durée quantitative. Celle-ci est toujours inter-
valle entre deux phénomènes ou deux états distincts d'un même
phénomène (1). La rivière qui coule sous mes yeux est rapide
ou lente, mais ce mouvement ne me donne aucune percep-
tion de durée. De la vitesse nous pouvons sans doute conclure à
une durée, mais par un raisonnement. Rien perceptivement ne
nous indique que ce qui va plus vite dure moins longtemps
(cf. chap. VIII).
La perception des changements continus n'a jamais été
mise en doute. Celle des changements discontinus pose par
contre des problèmes très complexes. Le changement continu
peut en effet être perçu dans l'instant, tandis que le changement
discontinu, pour être perçu, implique que je perçoive non seule-
ment l'état A puis l'état B, mais le passage de l'un à l'autre,
c'est-à-dire leur succession. Or, qui dit succession dit justement
que, lorsqu'un nouveau phénomène se produit, l'ancien n'est
plus présent. Telle est au moins l'analyse que notre idée de
succession nous permet de faire. En définissant la perception
comme saisie du présent, il semble que la perception d'une
succession soit impossible : voilà la conclusion à laquelle conduit
une analyse logique, que peut renforcer apparemment un recours
rapide à l'introspection. L'école de Würzbourg nous a heureu-
sement mis en garde contre l'erreur objective qui consiste à
confondre le donné phénoménal avec notre savoir sur l'objet.
Bergson avait finement remarqué que la perception de la
succession impliquait la perception simultanée et non successive
de l'avan.t et de l'après et « qu'il y avait contradiction à supposer
une succession qui ne fût que succession et qui tînt néanmoins
dans un seul et même instant n (Bergson, ibid., p. 77). Bergson,
on le sait, pensait que nous ne saisissions la succession que parce
que nous la projetions dans l'espace, en assurant une simulta-
(1) C'est sans doute en partant de cette observationque Bergsona suggéré
de distinguerla duréequalitéqui est pourlui la vraieduréeet la duréequantité.
« La duréetoute pure,a-t-ilécritdansun texte célèbre,est la formeque prendla
successionde nos états de conscience quandnotre moi se laissevivre,quandil
s'abstientd'établirune séparationentre l'état présentet les états antérieurs»
(Essaisur les donnéesimmédiates de la conscience, 19eéd., 1920,p. 75).Bergson
invoqueici un changementparticulier,celuimêmede nos états de conscience,
une
poury déceler expérience y où il a fusion mélodique de nospenséeset surtout
de nos [Link]ériencen'est pas de l'ordrede la perception,car, en cher-
chant à en préciserles stimulationscorrespondantes, on supprimeraitpar le fait
mêmecet état de [Link]'occasionde revenirsur les positionsdf
Bergson(cf. pp. 84-85).
LE PRÉSENT PSYCHOLOGIQUE 77
- ------- -..--.--- .
néité des deux termes. Cette représentation de la succession
correspond à une conduite réelle que nous étudierons au
chapitre VIII. Il est cependant possible de prouver que nous
avons une perception de la succession.
La preuve doit être apportée en première analyse sur le
plan phénoménal, car il faut montrer que le paradoxe de la
perception simultanée de l'avant et de l'après n'existe qu'au
plan logique et non au plan des faits. Soulignons tout d'abord
que tous les changements discontinus ne sont pas perceptibles.
Il est 3 h 15 ; l'horloge vient de sonner un coup. Celui-ci est
unique. Perceptivement il ne succède à aucun autre, mais
je sais grâce à ma mémoire qu'il fait suite à trois coups frappés
il y a 15 mn. Par contre, quand l'horloge frappera les quatre
coups de l'heure suivante, je percevrai la succession des quatre
coups : cela signifie que le premier sera en quelque manière
encore présent quand le quatrième retentira. Ce fait n'a rien
de paradoxal, s'il est vrai, comme nous le démontrerons, que
la perception d'une stimulation même brève est un acte qui a
lui-même une certaine durée et qui jette comme un pont entre
des stimulations physiquement successives.
Dans le cas où il y a perception de la succession, deux situa-
[Link] peuvent se rencontrer. Si les stimulations sont nombreuses,
rapides et régulières, nous percevons qu'il y a succession, mais
le caractère dominant de cette succession est sa fréquence. Si
la fréquence est grande, les éléments sont indistincts et nous
n'avons que l'impression d'un changement d'intensité d'une
même stimulation (vibrations tactiles, papillotements lumineux,
crépitements). Si elle est moins grande, il y a perception d'une
suite d'éléments discrets comme dans les battements d'un
métronome rapide. La perception d'une fréquence s'apparente
à celle de la vitesse d'un changement continu et elle nous révèle
indirectement que cette dernière perception est déjà celle d'une
multiplicité. Un appareil photographique très rapide ne fixe
que des états statiques d'un phénomène. La perception du
changement est toujours appréhension multiple. La fréquence,
comme la vitesse, nous renseigne sur la qualité d'un change-
ment mais non sur sa durée.
Quand la fréquence est assez basse (de 2 à 3 à la seconde),
si nous faisons attention pendant un certain temps à la suite
des stimulations, un nouvel aspect de la perception du successif
78 PSYCHOLOGIEDUzu TEMPS
apparaît. Prenons l'exemple des sons : si nous écoutons une
suite de sons identiques se succédant à intervalles isochrones,
ils nous semblent être groupés par deux ou par trois ; percep-
tivement ce ne sont plus des sons, mais des groupes qui se succè-
dent. Ce phénomène, que l'on a qualifié de « rythmisation subjec-
tive » pour souligner qu'il ne correspond à aucune donnée de la
réalité physique, peut nous permettre d'analyser mieux que
tout autre la perception du successif. Le groupement naît en
effet d'une saisie globale et comme simultanée de plusieurs
éléments qui forment une unité de perception. Cette unité n'est
pas seulement constatée introspectivement. Elle retentit aussi
sur le comportement. L'enfant d'un an qui se balance au son
de la musique, l'écolier qui fait de même en récitant des alexan-
drins, manifestent que le vers ou la mesure a pour eux une
unité. Si on synchronise des mouvements à des sons qui revien-
nent périodiquement, la rythmisation subjective se traduit
par des différences entre les mouvements qui reviennent à des
intervalles égaux à la durée du groupement (Fraisse, 1956, p. 20).
Le rythme n'est pas une singularité, mais un cas privilégié
où l'unité d'éléments successifs apparaît mieux parce qu'elle
se répète identique à elle-même. Cependant l'organisation d'élé-
ments successifs en unités perceptives est un caractère si pri-
mitif de notre expérience que nous ne nous en apercevons plus.
Elle est la base de notre perception du rythme, de la mélodie,
mais aussi des sons du langage. L'enfant n'apprend à donner
une signification aux phonèmes ma-man que parce qu'il les
perçoit comme formant une unité.
Parce que la perception du successif en unité est le fait
fondamental de la perception du temps, nous allons en analyser
successivement les caractéristiques et montrer qu'elle est :
10 Perception d'ordre ; 2° Perception d'intervalle temporel,
avant de déterminer, en troisième lieu, dans quelles limites elle
est possible.
1
1,,4 PERCEPTION DE 1,'ORVRFi
Prenons le cas le plus simple : le bruit d'une horloge. Je
perçois un tic-tac, puis il s'efface et un nouveau tic-tac apparaît.
Quand le deuxième tic-tac se produit, le premier n'est plus
LE PRÉSENT PSYCHOLOGIQUE 79
présent et seule la mémoire, une mémoire immédiate, me permet
de savoir que ce tic-tac a été précédé d'un autre. Mais dans la
perception d'un tic-tac, le tic n'appartient pas encore à mon
passé quand le tac sonne. Et, par le fait, je perçois directement
l'ordre du tic et du tac sans même avoir l'idée de succession
et sans qu'il y ait intervention de la mémoire.
La perception de l'ordre n'intervient néanmoins que si les
stimulations successives sont susceptibles de s'organiser entre
elles, c'est-à-dire sont de même nature. Une suite de sons et de
lumières ne donnera jamais naissance à la perception d'une
organisation qui intégierait les unes et les autres. La perception
sera celle d'une double série, celle des sons et celle des lumières.
C'est ce qui se produit normalement dans le chant choral où
chaque voix a une organisation propre. D'une manière complé-
mentaire, nous verrons dans le prochain chapitre qu'il est
difficile de percevoir l'ordre de succession (ou la simultanéité)
de deux stimulations hétérogènes comme une lumière ou un
son, parce qu'elles ne s'ordonnent pas spontanément.
Il est important de remarquer que l'ordre successif est
perçu. Il ne résulte pas d'une organisation que nous plaquerions
sur des stimuli indépendants les uns des autres, comme si nous
enfilions des perles. Dans l'organisation perceptive (spatiale ou
temporelle), l'activité de notre esprit n'impose pas une forme
à une matière. Quel que soit le domaine qu'envisage la science,
l'ordre a ses lois propres et n'est pas surajouté à des éléments
indifférents (Guillaume, 1946, pp. 339-340). Cet ordre n'est
pas saisi non plus à travers l'examen d'une représentation de
données successives. S'il en était ainsi, nous pourrions, après
avoir perçu trois éléments successifs A B C, en rendre compte
aussi aisément dans l'ordre ABC ou C B A ou B A C, etc.
Or il n'en est rien. Il est facile de reproduire des chiffres
dans l'ordre où nous les avons entendus, et c'est l'attitude
spontanée que l'on constate dès le plus jeune âge. Les repro-
duire dans un autre ordre est beaucoup plus difficile ; nous
avons alors besoin justement de faire appel au truchement
d'une représentation. L'ordre est inhérent aux stimulations
elles-mêmes et dans le cas du rythme il est pratiquement
toujours impossible de reproduire les éléments dans un autre
ordre. Les travaux de Broadbent (1958) ont apporté une
importante contribution à nos connaissances sur cette question.
80 PSYCHOLOGIE DU TEMPS
Si on présente visuellement trois chiffres, par exemple 7, 2, 3,
et si, simultanément, on fait entendre trois autres chiffres, par
exemple 9, 4, 5, le sujet ne peut reproduire ces stimuli qu'en
répétant la série auditive après la série visuelle ou inversement.
Les excitations visuelles se sont organisées entre elles, les exci-
tations sonores de même. Ce phénomène de groupement peut
aussi se produire sur la base de la place de l'excitation : ainsi
en est-il des stimuli présentés à une oreille par rapport à ceux
présentés simultanément à l'autre oreille. La même loi se vérifie
encore si on entend simultanément deux voix dans des bandes
de fréquences différentes. Donc, dans tous les cas, l'organisation
se réalise sur la base d'une identité qualitative des excitations.
Beaucoup de théoriciens ont fait appel à la mémoire pour
expliquer notre expérience de l'ordre, fondamentale dans toute
psychologie du temps. Comment passer d'une pluralité de sen-
sations, se demandaient au siècle dernier les associationnistes,
à un ordre de ces sensations tel qu'il nous donne une expérience
du changement et une indication sur leur position dans le
temps ? Le même problème s'était posé pour l'espace. Lotze
avait alors imaginé, pour rendre compte de l'étendue, la théorie
des signes locaux (Medicinische Psychologie, 1852 ; d'après
Ribot, La psychologie allemande contemporaine, 1879). Chaque
point du corps pour le tact, chaque point de la rétine pour la
vue, ayant des récepteurs sensoriels différents, nous donnerait
une sensation de caractère intensif différent pour un même
stimulus, particularité qui constituerait son signe local. Le
mouvement du corps (ou des yeux) nous permettrait de dis-
tinguer les signes locaux propres des différents points de l'espace.
La possibilité de l'espace naîtrait alors d'une organisation de ces
signes, due à une notion innée d'espace que Lotze tenait de
Kant. Pour le temps, de nombreux auteurs ont cherché ce que
pourraient être les signes temporels : des sensations de tension
et de relâchement alternées auraient pu donner aux sensations
successives ce signe propre qui permettrait alors de leur attri-
buer un ordre. Le plus souvent, les auteurs ont recherché ces
indices dans le degré d'effacement de nos sensations. Lipps, par
exemple, dit que les sensations naissent puis s'effacent : les
degrés d'effacement de deux d'entre elles à un moment déter-
miné correspondent aux positions qu'elles ont occupées dans le
temps. Les différences d'intensité entre les images sont traduites
LE PRE:SElV1'PSYCHOLOGIQUE 81
en différences de position (Grundtatsachen des Seelenlebens, 1883 ;
d'après Bourdon, 1907).
La théorie la plus élaborée est sans doute celle de Guyau.
A l'origine, il n'y aurait ni coexistence ni succession, mais une
pluralité de sensations et de représentations ; chacune serait
différente des autres. « De plus, le souvenir même a ses degrés
suivant qu'il est plus ou moins lointain : tout changement qui
vient de se représenter dans la conscience laisse en elle, comme
résidu, une série de représentations disposées selon une espèce
de ligne dans laquelle toutes les représentations lointaines
tendent à s'effacer pour laisser place à d'autres représentations
toujours plus nettes n (Guyau, 1902, 2e éd., pp. 25-26). « La
preuve, ajoute-t-il, que la représentation de l'avant et de
l'après est un jeu d'images et de résidus, c'est que nous pou-
vons très bien les confondre n (ibid., p. 26). Il évoque par
exemple cette expérience où le sujet se trompe sur l'ordre
d'apparition de deux étincelles qui brillent en deux points
de l'espace. Celle que l'on regarde semble apparaître la pre-
mière. Mais Guyau a justement choisi un exemple dans lequel
il n'y a pas organisation perceptive des stimuli par suite de
leur écart spatial. L'ordre ne viendrait selon lui que d'une
sorte de sédimentation de nos souvenirs. Cette théorie soulève
des objections : si l'ordre est lié à l'intensité des images,
comment expliquer, remarquait Bourdon (1907), qu'après avoir
entendu une série de lettres il soit beaucoup plus difficile de
les reproduire dans l'ordre inverse que dans l'ordre naturel ?
Le raisonnement vaut pour l'effacement comme pour la repré-
sentation. Les éléments les plus récents étant les moins effacés
devraient être reproduits plus facilement et en premier lieu ;
or, on constate l'inverse. D'autre part, lorsque l'intervalle entre
deux stimulations est très court, les différences d'effacement
ne peuvent pas être perceptibles. « D'une manière générale, il
est difficile d'admettre qu'il existe, entre les images d'impres-
sions successives, des différences d'intensité comparables,
comme délicatesse de différenciation, aux différences de posi-
tion dans le temps que nous sommes capables de percevoir o
(Bourdon, ibid., pp. 474-475) (1).
(1) Nousreviendrons surle problèmede la mémoirede la succession
longuement
au chap. VI (p. 160).
P. FRAISSE fi
82 PSYCHOLOGIE DIT TEMPS
En réalité notre perception de l'ordre des sensations n'est
pas, à sa naissance, réductible à un autre mécanisme. L'ordre
est donné dans l'organisation même du successif. Une condition
est cependant nécessaire : il faut que l'organisation soit spon-
tanée, ce qui ne se produit que s'il y a homogénéité des stimu-
lations et seulement dans certaines limites temporelles. En
entie les stimulations est assez --- nous
effet, si l'inteivalle long
- une nouvelle
préciserons plus loin cette durée quand
stimulation se produit, la précédente n'appartient plus au
présent perceptif et la succession n'est plus perçue : les deux
stimulations sont distinctes et leur ordre, qui n'est plus perçu,
doit être reconstitué par la mémoire. Dans ce cas peuvent inter-
venir des repères comme le degré d'effacement, mais aussi des
reconstructions logiques (chap. VI et VIII).
. II
LA PERCEPTION DE LA DURÉE
Dans la perception de la succession, il y a saisie tout à la
fois d'une pluralité ordonnée et des intervalles qui séparent
les éléments, c'est-à-dire des durées. « La durée est comme la
grandeur de la succession, la valeur de l'intervalle » (Delacroix,
1936, p. 306). Ces durées-intervalles ne peuvent être isolées que
par une analyse de notre perception : nous ne percevons pas la
durée indépendamment de ce qui dure, de même que l'étendue
perçue est toujours celle de quelque objet. « Les phénomènes de
la durée sont construits avec des rythmes, loin que les rythmes
soient nécessairement fondés sur une base temporelle bien uni-
forme et régulière » (Bachelard, 1936, p. 5). La perception de la
durée est, en d'autres termes, celle de la durée d'une organisation.
Il est possible de mettre objectivement en évidence ce que
nous révèle déjà l'analyse introspective. Là où l'organisation
n'est pas prégnante, la durée est difficilement perçue. Ainsi,
deux intervalles temporels adjacents délimités par deux sons
limites et une lumière intercalée, c'est-à-dire par une suite
son-lumière-son, sont comparés avec beaucoup moins, de pré-
cision que deux intervalles délimités par trois sons identiques,
car ceux-ci forment une unité perceptive. Dans le cas de la suc-
cession son-lumière-son, la comparaison même n'est possible
que parce que nous plaquons sur une suite hétérogène une suc-
1,E PRI`vF,N7' 1'."i'<:IIVI,V<§IQITE B3
cession homogène qui permet une organisation, comme celle
de trois mouvements de la main ou de trois phonèmes corres-
pondant chacun à un des trois stimuli (Fraisse, 1952 a). D'ail-
leurs, ce qui caractérise une succession, ce ne sont pas les
éléments, stimuli ou intervalles, mais le schème des durées : -.
Mach, à l'époque où von Ehrenfels dégageait l'importance des
qualités formelles, a justement montré que c'est grâce à l'iden-
tité des schèmes temporels que des rythmes composés d'élé-
ments différents apparaissent semblables (Bouvier, 1923).
Qn<peut aussi démontrer que la durée perçue - comme
l'étendue - est relative à une organisation, en rapprochant
les illusions temporelles des illusions spatiales.
Comme dans l'illusion d'Oppel où un segment de droite
divisé paraît plus long qu'un segment sans coupures, de même
un intervalle temporel haché paraît plus long qu'un intervalle
vide (voir chap. V, p. 139). Prenons un autre exemple. Une loi
perceptive fondamentale est de minimiser les petites différences
(tendance à l'assimilation) et d'exagérer les différences sensibles
(tendance au contraste). Or, cette loi se retrouve dans la percep-
tion des structures spatiales comme dans celle des structures
temporelles (Fraisse, 1938).
Nous pouvons pousser encore plus loin l'analogie entre les
structures spatiales et les structures temporelles, en montrant
qme l'on peut appliquer à ces dernières la distinction entre
figure et fond. Reprenons le « tic-tac » des horloges. « Tic » et
« tac » sont organisés entre eux et délimitent un intervalle qui
a une durée. Mais, entre le « tac » et le « tic » du double batte-
ment suivant, s'étend un autre intervalle qui est seulement
perçu comme une lacune n'ayant pas de durée définie. Cet
intervalle joue un rôle analogue au fond de nos perceptions
spatiales. Celui-ci se caractérise en effet par son absence de
forme ; à l'intervalle entre deux « tic-tac », il manque aussi
cette. forme de l'organisation du successif qui est la durée.
On peut vérifier sur le plan du comportement cette analyse.
Si on fait entendre des structures rythmiques qui se répètent
identiques à elles-mêmes, on constate que les sujets reproduisent
avec précision les intervalles intérieurs à la structure, mais qu'ils
ne tiennent pas compte spontanément de la durée de l'intervalle
entre les groupes rythmiques (Fraisse, 1956, p. 74).
D'autres expériences du même type, c'est-à-dire par repro-
84 IISY(:1101,OGIEvu TE1HPS
duction motrice de structures entendues, permettent de mettre
en évidence la différence fonctionnelle qui existe entre les inter-
valles intérieurs à une organisation successive et ceux qui
séparent deux organisations l'une de l'autre. Si en effet on
change la durée d'un intervalle dans un groupe rythmique, la
durée apparente des autres intervalles est modifiée (ainsi que
le caractère de l'ensemble). En d'autres termes, la modification
d'une partie entraîne une réorganisation de l'ensemble, ce qui
est caractéristique des figures dans l'espace. Par contre, si
on change la durée de l'intervalle entre les groupes rythmiques,
ceux-ci ne sont pas modifiés. Au point de vue de la perception,
l'intervalle entre eux est comme inexistant, il est une lacune
(Fraisse, ibid., p. 73).
L'importance de ces lacunes a été méconnue parce qu'il
semblait que nous les meublions par notre propre durée, mais
Bachelard contre Bergson a justement insisté sur le fait qu'il
n'y avait jamais à aucun plan continuité de la durée, mais
une dialectique du plein et du vide, de l'action et du repos
(Bachelard, ibid., p. 3). Au plan de la perception où nous
sommes, ces lacunes jouent un rôle important, en détachant les
unes des autres des unités de succession, ce qui, dans le cas du
langage par exemple, permet qu'elles deviennent des unités de
signification.
Nous n'avons raisonné jusqu'à présent qu'à partir d'inter-
valles s'étendant entre des stimulations successives, ceux que
l'on appelle ordinairement des durées vides ou même des
temps vides en les opposant aux durées pleines ou temps
pleins (1). Tout ce que nous avons dit s'applique aussi à ces
derniers. Lorsqu'un son par exemple se prolonge, nous ne per-
cevons sa durée que si le début et la fin se succèdent assez rapi-
dement pour délimiter une unité perceptive. Les limites tempo-
relles de cette perception sont les mêmes que dans le cas des
intervalles vides : 1,5 à 2 s. Si un son dure plus longtemps, il
n'y a pas de succession organisée et nous sommes ramenés, à la
limite, au cas où nous ne percevons pas de changement. Le bruit
du ruisseau n'a pas plus de durée perçue que la lumière du jour.
(1) Cevocabulaire ne s'appliquequ'à la descriptionphysiquedes stimulations.
Au point de vue de la perceptionproprementdite,l'expressionde durée« vide»
n'a aucunsens,pas plusquen'en auraitcelled'étenduevide». Nouscontinuerons
cependantà l'employerpourla commodité du langage.
LE PRÉSENT PSYCHOLOGIQUE 5
La durée n'est donc qu'un des caractères de l'organisation
du successif et c'est en ce sens que nous interprétons l'afhrma-
tion de Bourdon (1907) et de Piéron, 1955, 3e éd., p. 52), selon
laquelle toute sensation a un caractère temporel. Ce dernier tient
simplement au fait que toute sensation nous est en général
donnée dans le cadre d'une succession.
*
* *
L'analyse que nous venons de tenter pourrait sembler
n'être que la défense d'une position d'école, mais il est assez
facile de démontrer que les auteurs dont les positions paraissent
les plus éloignées des nôtres sont partis d'une analyse de la
réalité trés voisine de celle que nous avons faite, mais qu'ils
ont interprétée autrement. Les divergences, il serait facile de le
montrer, tiennent à ce que, dans leurs observations, ils ont
introduit des théories aujourd'hui dépassées ou tout simple-
ment à ce que l'analyse psychologique n'était pour eux qu'un
point de départ.
Tous les auteurs en particulier ont reconnu, d'une manière
ou d'une autre, l'importance du rythme, c'est-à-dire d'une
organisation, dans notre perception du successif et dans l'inter-
prétation de notre « perception du temps ». Mais ils ne s'accor-
daient pas sur le problème central, celui de la perception de
la durée. Durée des choses ? Durée du moi ? Durée compo-
sition des sensations ou durée construction de notre esprit ?
Par exemple, on peut lire Bergson pour y trouver une opposition
entre un monde matériel caractérisé par la pluralité et l'exté-
riorité et un monde spirituel où nous saisissons la durée pure,
« forme que prend la succession de nos états de conscience
quand notre moi se laisse vivre, quand il s'abstient d'établir
une séparation entre l'état présent et les états antérieurs o
(Bergson, 1920, 19P éd., p. 76). Mais si on néglige ces prolonge-
ments métaphysiques, on s'aperçoit que Bergson est parti d'ana-
lyses psychologiques qui, bien avant l'oeuvre duel'École de la
Eorme, reconnaissent l'importance de l'organisation de nos sen-
sations. « On peut..., écrit-il, concevoir la succession sans la dis-
tinction et comme une pénétration mutuelle, une solidarité, une
organisation intime d'éléments, dont chacun, représentatif du
tout, ne s'en distingue et ne s'en isole que pour une pensée
86 PSYCHOLOGIEDU TEMPS
capable d'abstraire o (Bergson, ibid., p. 77). Il parle plusieurs
fois du rythme pour le caractériser par la qualité d'une quantité
où chaque excitation s'organise avec les précédentes (ibid., p. 80).
Wundt, dans un tout autre contexte, avait admis, lui aussi,
que les sensations de temps étaient liées à des rythmes; et il
pensait d'abord à celui du pas, auquel s associeraient par ia
suite les rythmes vocaux et auditifs. Il admettait que notre
aperception nous permettait d'embrasser un certain nombre de
sensations nuccessives mais dans sa perspective association-
niste, il avait besoin de remplir les intervalles entre les sensa-
tions extéroceptives par d'autres sensations intéroceptivcs. Il
imaginait qu'elles pouvaient provenir des oreilles ou même de
sentiments de tension et de relâchement qui conféreraient à
chaque sensation les signes temporels d'après lesquels nous
pourrions les ordonner dans le temps (Wundt (W.), 1886). Ce
remplissage, Münsterberg le recherchait dans les sensations mus-
culaires de l'attention, Schumann dans un certain degré d'attente
(d'après Bourdon, 1907). Il est manifeste que ces auteurs pos-
tulent ces sensations ou ces sentiments plus qu'ils ne les mettent
en évidence. Si nous n'avons que des sensations élémentaires, il
faut un pont pour les réunir : attention, sentiments ou, à la
rigueur, d'autres sensations qui aient un caractère de continuité
comme les sensations de tension ou les sensations musculaires.
En fait, il s'agit pour ces auteurs d'une construction logique
qui part de cette abstraction que seraient des sensations punc-
tiformes et instantanées.
C'était encore du rvthme que partait Mach pour démontrer
qu'il existe un sens du temps. Tous les auteurs allemands
du xix'' siècle ont emplové cette expression. Certains, comme
Czermak (1857, cité par Nichols, 1890), ont cru suivant une ligne
postkantienne que le temps - cornmc l'espace - était l'objet
d'un sens général diaiinct des cinq sens spéciaux. D'autres
ont employé cette expression de sens du temps comme une
formule commode pour exprimer nos possibilités d'adaptation
au temps. Mach seul a pensé qu'il existerait un véritable sens
du temps analogue aux autres sens. Puisque nous pouvons
reconnaître le même rythme dans deux mélodies différentes,
c'est que nous avons, selon lui, perçu un schème des durées
indépendamment de leurs supports sensibles. Ce n est possible
que si nous avons perçu ces durées pour elles-mêmes, donc si
LE PRÉSENT PSYCHOLOGIQUE 87
nous avons un sens du temps. Mach a certes compris qu'il ne
suffisait pas de parler de sens, qu'il fallait aussi en préciser les
récepteurs. Mais, en ce domaine, il n'innove guère et ses solu-
tions ne sont pas très différentes de celles de Wundt par
exemple. Il pense qu'il pourrait y avoir dans l'oreille quelque
organe d'accommodation, comme il en existe un dans l'oeil
et qui serait l'organe du sens du temps. Cet organe dépendrait
des stimulations et fournirait des repères sur la distance tempo-
relle et la position des stimulations, comme l'accommodation
visuelle pour la distance et la perspective. Il dépendrait aussi de
l'attention dont le travail provoquerait des sensations de fatigue
de l'organe, sensations qui seraient autant de repères de la
durée (Mach, 1865, d'après Bouvier, 1923).
Janet a eu raison de traiter les élaborations de Mach de
« raisonnements philosophiques », car il s'agit de déductions
qui ne reposent sur aucun fait. D'ailleurs, le problème de
l'organe récepteur ne se pose pas seul. Il y a aussi celui de
l'excitant spécifique. Parler de sensation de durée, c'est sup-
poser que les choses existent en dehors de nous comme nous
les pensons » (Janet, 1928, p. 47) (1).
*
* *
Que la durée soit un caractère de l'organisation du successif
ressort aussi de l'analyse du rôle que jouent nos différents sens
dans la perception des changements. Si tous nos sens nous per-
mettent de percevoir le changement, les perceptions de la
durée qui en dérivent ne sont pas pour autant homogènes. De
même que l'espace kinesthésique et l'espace visuel sont dis-
tincts puisqu'ils sont relatifs à une organisation de réactions
différentes, de même les durées d'une sensation visuelle et
d'une sensation auditive ne sont pas directement comparables.
(1) CependantJanet a été trop loin.1l a parfaitementanalyséque nos senti-
mentsde duréesont des réactionsà la nature de nos actions,maiscette analyse
mêmel'a empêchéde voirque certainesactionsaussisontdirectementdesadapta-
tions au temps,commeil y en a à l'[Link] successifen une unité, être
capablecommele danseurde synchroniserdes mouvementsà des stimulations
périodiques,voilàparmid'autresdes exemplesde ces [Link] perception
des changements ne se limitepas à celled'unepuremultiplicité.Elleest organisa-
tionet lesactesqu'elledéterminesontla basede notreadaptationauxchangements.
Lesréactionsà la duréede nos acteset les tentativesde conceptualisationde nos
expériencesdu temps sont postérieures.
88 PSYCHOLOGIE DU TEMPS
--.---
Cela dit, il reste légitime de se demander si, parmi les récepteurs,
un sens ne l'emporte pas quand il s'agit de percevoir les chan-
gements. Remarquons tout d'abord que les changements ne sont
pas aussi fréquents dans tous les domaines sensoriels : « Nous
attribuons à un son de la durée parce que nous nous attendons
toujours à ce qu'il cesse bientôt, mais pas aussi facilement à
une couleur, car nous ne sommes pas aussi bien habitués à son
changement n, notait déjà Herbart (cité par Sivadjian (J.),
1938, p. 223).
Le problème peut d'ailleurs être abordé, non pas en partant
des changements plus ou moins rapides ou fréquents des stimu-
lations, mais en considérant que nos organes sensoriels sont
adaptés très diversement à la perception du changement. Celle-
ci, pour être fidèle, demande que les excitations aient des carac-
téristiques temporelles très voisines des stimulations auxquelles
elles correspondent, c'est-à-dire que les récepteurs aient peu
d'inertie. Envisageons d'abord le cas des organes de l'odorat
et du goût qui ont justement une grande inertie. Les sensations
correspondantes ont une durée indéterminée parce que le début
et la fin des stimulations sont sans netteté. Si plusieurs stimu-
lations se suivent assez rapidement, elles se fondent entre
elles, sans présenter une organisation temporelle qui implique
une discontinuité. Nous sommes ramenés au cas des chan-
gements continus. Les récepteurs rétiniens ont, eux aussi,
une inertie notable. La sensation est longue à s'établir et longue
à disparaître. Si les stimulations successives se suivent rapi-
dement, elles se fondent entre elles (cas de la projection ciné-
matographique). Un peu moins fréquentes, elles engendrent le
papillotement. C'est pourquoi si, théoriquement, il peut y avoir
des rythmes visuels aussi bien que des rythmes auditifs, les
premiers ne sont d'aucun usage, la distinction et la netteté des
stimuli y étant trop précaire (Fraisse, 1948 b). D'autre part, les
changements rapides des stimulations visuelles nous sont
pénibles. L'ouïe et le tact ont au contraire des récepteurs dont
l'inertie est quasiment nulle. Mais le tact ne peut nous ren-
seigner que sur les changements qui se produisent au contact
de notre corps. Le domaine en est limité (vibrations) mais on
a pu cependant utiliser cette propriété du tact pour éduquer les
sourds (télétacteur).
En défiritive, l'ouïe reste l'organe principal de notre per-
LE PRÉ[Link] PSYCHOLOGIQUE 89
ception des changements ; c'est donc à partir d'une analyse
fonctionnelle plus ou moins explicite que les auteurs consi-
dèrent en général l'ouïe comme étant le « sens du temps »
alors que la vue serait celui de l'espace. « L'ouïe ne localise
que très vaguement dans l'espace, tandis qu'elle localise admi-
rablement dans la durée... elle est par excellence le sens appré-
ciateur du temps, de la succession, du rythme et de la mesure »
(Guyau, ibid., pp. 74-75).
Cependant, comme pour l'espace, il se crée sans doute une
assimilation entre les informations émanant des différents sens,
par prépondérance d'un sens sur les autres. On sait que pour
l'espace c'est la vue qui joue - sauf chez les aveugles-nés -
un rôle directeur. Pour la durée, qu'en est-il ? Bourdon, qui a
fait cette analyse, pensait que chez lui ce n'étaient pas des sen-
sations, mais « les représentations vocales » qui avaient la
prépondérance et qui servaient en quelque sorte d'étalon pour
toutes les autres durées. Il reconnaissait d'ailleurs qu'il pouvait
exister des différences individuelles, « c'est-à-dire que, chez
les uns, la représentation de la durée est peut-être plutôt de
nature tactile, chez d'autres de nature auditive, chez d'autres
enfin de nature visuelle » (Bourdon, 1907, p. 477).
Envisagée sous cet angle, la question est difficile à trancher.
Un fait au moins est certain, c'est que les sons du langage nous
fournissent un moyen simple d'oidination de nos différentes
sensations successives. Nous avons acquis par l'apprentissage
du langage une maîtrise extraordinaire des organes de la pho-
nation qui s'y prêtaient par ailleurs. Nous avons ainsi un moyen
d'accompagner n'importe quelle série de stimulations par la
succession de sons que nous produisons. De cette façon nous
pouvons aisément contrôler l'ordination des stimulations et
la durée des intervalles « pleins » ou « vides », même si les
sensations ne s'organisent pas spontanément. Nous avons
justement vu (p. 83) que les sujets qui devaient comparer
deux durées délimitées par la suite sensorielle son-lumière-son
avaient tendance à lui synchroniser une suite de sons vocaux,
des « top » par exemple, telle que soit recréée une unité per-
ceptive.
Ce rôle prépondérant de la phonation ne doit pas nous sur-
prendre : nous ne saisissons bien que ce que nous avons recréé.
Il est d'autant plus précieux que les organisations perceptives
9t) PSYCHOLOGIE 1)1.i TEMPS
dans l'ordre temporel n'ont jamais, par suite de leur caractère
successif, la prégnance des formes spatiales sur lesquelles notre
regard peut multiplier les prises de vue.
III
[Link] NRÉSEIVTPERÇU
Ce que nous percevons dans le temps comme dans l'espace
est une organisation de stimuli. Cette organisation peut être
diffuse et ne nous donner qu'une perception d'étendue indis-
tincte, comme lorsque nous regardons un paysage sans regarder
aucun objet, ou une perception de vague continuité comme
lorsque nous nous laissons vivre - selon l'expression de
Bergson - sans porter notre attention sur aucun événement
particulier. Dès que nous fixons notre attention, l'organisation
apparaît au contraire, distinguant les objets, isolant les struc-
tures successives qui font dès lors figure sur un fond qui reste
mal différencié. Ces organisations impliquent une unification,
une délimitation d'un ensemble de stimuli, selon les lois qu'aa
dégagées Wertheimer dans l'espace et qui se ramènent dans le
temps à la loi de bonne continuité (Koffka, 1935, p. 437). L'unité
est déterminée par la configuration des stimuli, mais elle est liée
à l'unité même de 1 acte perceptif qui réalise l'intégration de
toutes les données sensorielles. Nous ne percevons le successif
que parce que, dans certaines limites, un « acte mental unifié »
est possible. Cette unité perceptive du successif - le « tic-tac »
de notre pendule - a comme conséquence l'existence d'un pré-
Sent perçu qui ne se ramène pas à l'évanescence de ce qui n'était
pas encore dans ce qui n'est plus.
Le présent, d'une manière générale, est ce qui est contem-
porain de mon activité. Les changements auxquels il correspond
sont évidemment fonction de l'échelle à laquelle je les envisage.
Le présent, c'est le siècle où je vis, aussi bien que l'heure qui
passe. Je puis, en effet, introduire une coupure arbitraire dans
les changements par rapport auxquels je me situe, en considé-
rant que Je passé ne commence qu'à partir d'un moment donné ;
je puis ainsi opposer les siècles passés au siècle présent. C'est en
ce sens que P. Janet pouvait dire que « la durée du présent, c'est
la durée d'un récit » (Janet, ibid., p. 315). Mais il existe aussi
un présent perçu qui, lui, ne peut avoir que la durée de l'orga-
LE PRÉSENT PSYCHOLOGIQUE 91
nisation que nous percevons en une unité. Mon présent est un
« tic-tac » de la pendule, les trois temps du rythme de la valse,
la proposition que j'entends, le cri de l'oiseau qui passe... Tout le
reste est déjà passé ou appartient encore au futur. Dans ce pré.-
sent, il y a ordination, intervalles entre les éléments qui le
constituent, mais aussi une forme de simultanéité qui tient à
l'unité même de mon acte de perception. Ainsi le présent perçu
n'a pas ce caractère paradoxal que lui prêterait une analyse
logique qui, en atomisant le temps, réduirait le présent à un pur
passage sans réalité psychologique. Ce passage, il faut, même
pour le percevoir, un acte d'appréhension qui a une durée non
négligeable.
Ce présent, tous les psychologues en reconnaissent l'exis-
tence ; ils l'ont dénommé tour à tour « présent spécieux »
(Clay, The alternative, 1882, cité par W. James, voir référence
suivante p. 609), « présent sensible » (W. James, 1891, t. I,
p. 608), « présent psychique » (W. Stern, 1897), « présent mental »
(H. Piéron, 1923, p. 9), « présent actuel » (Koffka, ibid., p. 433).
Nous préférons l'appeler présent psychologique ou présent perçu.
Ils ont aussi multiplié les images ou les comparaisons qui
permettent de saisir le fait. Pour Wundt, de même que dans
l'espace notre regard n'embrasse qu'une certaine étendue,
variable d'ailleurs avec la direction de notre attention (d'un
livre je puis regarder toute la page ou simplement une lettre
si je m'intéresse par exemple aux caractères typographiques),
dans le temps « le champ de regard de la conscience » permet
« l'aperception d'une série d'irritations sensorielles successives »
(Wundt (W.), ibid., t. 2, pp. 240-241). W. James, à partir de son
image du courant de conscience, évoque un pont. ecLe présent
apparent est, pourrait-on dire, comme une sorte de pont en dos
d'âne jeté sur le temps et du haut duquel notre regard peut à
volonté descendre vers l'avenir ou vers le passé. Notre per-
ception du temps a pour unité une durée située entre deux
limites, l'une en avant et l'autre en arrière ; ces limites ne sont
pas perçues en elles-mêmes mais dans le bloc de durée qu'elles
terminent. Car, si nous percevons une succession, ce n'est pas
que nous percevions d'abord un avant puis un après et que nous
soyons amenés par là à inférer l'existence d'un intervalle de
temps entre cet avant et cet après ; mais nous percevons l'inter-
valle même comme un tout avec ses deux limites qui font corps
92 PS YCIiOLO GTF, DU TEMPS
avec lui... Passé quelques secondes, la conscience de la durée
cesse d'être une perception immédiate pour devenir une
construction symbolique n (James, 1932, p. 366). Piéron reprend
l'image du temps qui coule comme un ruisseau. « Il existe un
présent durable... pour lequel il y a appréhension d'une diversité
successive dans un processus mental unique embrassant dans
son présent ramassé un certain intervalle de temps, comme on
réussit à retenir dans le creux de sa main une certaine quantité
de liquide sous le filet d'eau d'une source, liquide renouvelé mais
dont la quantité limitée ne peut jamais s'accroître » (1923, p. 8).
Le problème réel est justement de savoir l'interprétation
qu'il faut donner de ce présent. Le plus souvent, on l'a expliqué
par une persistance des éléments qui venaient d'être perçus.
C'est W. James qui a formulé cette hypothèse avec la plus
grande netteté : « Les choses s'évanouissent lentement hors de
notre conscience. Si la pensée présente est ABCDEFG, la sui-
vante sera BCDEFGH, et celle qui lui succédera CDEFGHI,
les restes du passé sombrant successivement et l'accession du
futur compensant le déficit », 1891, I, p. 606) (1). Wundt expri-
mait la même opinion : « A chaque nouvelle aperception, les
irritations antérieures se retirent graduellement dans le pourtour
obscur du champ du regard interne et en disparaissent à la fin
entièrement » (Wundt, ibid., p. 241).
Cette interprétation sous-jacente à la pensée de nombreux
auteurs ne correspond pas aux faits que l'on peut observer. La
perception des changements apériodiques peut faire illusion,
mais celle des changements périodiques ne nous permet pas
d'expliquer le présent par la persistance plus ou moins grande
de traces mnémoniques. Quand je perçois le « tic-tac » de la
pendule, ma perception n'est pas d'abord « tic-tac » puis l'ins-
tant d'après « tac-tic » et ainsi de suite. Que deviendrait un
rythme de valse si je percevais d'abord un temps fort suivi de
deux temps faibles puis deux temps faibles suivis d'un temps
fort et enfin un ensemble temps faible-temps fort-temps faible ! 1
De même, dans la perception du langage, mon présent est
fait chaque fois d'une proposition, et non de la fin d'une propo-
sition suivie d'un morceau de la proposition suivante avec un
(1) Cette conception n'a pas été reprise plus tard par W. James dans son Précis.
Nous la citons seulement parce qu'elle exprime nettement une thèse courante.
LE J'RRSENT 1'8 YCHOU)GIQUE
9s
glissement progressif des éléments qui rendrait le langage
inintelligible. Si on contrôle objectivement le contenu du
présent à un moment donné, on s'aperçoit qu'il n'est pas fait
exactement des derniers éléments présentés. Des sujets à qui
on lit une série de dix chiffres ne peuvent en saisir - nous
allons y revenir - que six ou sept, mais les six ou sept retenus
ne sont pas les derniers. Le sujet, au moment où la série se
termine, a un présent fait de deux ou trois groupes de deux ou
trois chiffres qui ont des places variées dans la série. « Tout se
passe plutôt, écrivions-nous, comme si le sujet percevait suc-
cessivement plusieurs groupes successifs d'éléments d'une
manière semblable à celle dont nous lisons les lettres d'un texte,
c'est-à-dire non par un glissement de notre regard le long des
lignes, mais par des mouvements discontinus, avec, de place en
place, des arrêts pendant lesquels se produit la perception.
Quand la série ne comporte pas plus d'éléments que nous ne
pouvons en saisir (de six à huit), ces discontinuités n'entraînent
pas d'erreur, de même que dans la lecture. Mais lorsque la série
est trop longue, il y a des hiatus dans les groupes comme dans
la lecture rapide où l'amplitude des mouvements nous fait
sauter des mots o (Fraisse, 1944-45).
Les confusions sont venues du fait qu'il est difficile de dis-
tinguer absolument mémoire et perception. « Le souvenir se
crée au sein même de la perception o comme l'a écrit Delacroix
(1936, p. 327). Le vocabulaire psychologique traduit la même
réalité, puisque les mêmes phénomènes sont appelés mémoire
immédiate ou capacité d'appréhension, suivant que l'on envi-
sage ou bien la possibilité de reproduction immédiate et inté-
grale, ou bien l'aspect perceptif.
Mais la mémoire immédiate n'implique pas comme la
mémoire l'existence d'un passé constitué par rapport à un
présent. « Il est certain, d'une part, que les différents aspects
du piésent ne sont pas au même plan, sans quoi le présent nous
paraîtrait immobile, d'autre part, qu'il n'y a pas dans le piésent
un élément unique donné avec le caractère du présent, tout le
reste étant du souvenir pur » (Delacroix, 1936, p. 313).
Quand il s'agit de perception spatiale, l'identité de la
mémoire immédiate et de la capacité d'appréhension apparaît
tout de suite, puisque je vérifie l'étendue de la perception du
sujet par le nombre d'éléments qu'il peut indiquer tout de suite
o l. 171
après l'appréhension. Il en est de même dans la perception du
successif. Si je puis reproduire après les avoir entendus plu-
sieurs éléments, ce n'est pas grâce à une mémorisation, mais
parce que nous avons une capacité d'appréhension qui embrasse
plusieurs éléments simultanés ou successifs. Or, nous pouvons
justement saisir dans l'une et l'autre condition le même nombre
d'éléments, ce qui confirme l'aspect proprement perceptif de
cette appréhension. (;ertes la mémoire joue un rôle, mais
indirect. Quand j'écoute un discours, je perçois la proposition
que prononce l'orateur, mais je l'interprète en fonction de
toutes les phases précédentes que je ne perçois plus et dont j'ai
gardé seulement un souvenir global. Quand j'écoute de la
musique, je perçois à chaque instant une brève structure
rythmique, mais qui s'intègre dans un ensemble mélodique
auquel elle doit sa résonance affective.
Le fait que nous puissions percevoir ainsi plusieurs élé-
ments successifs ne doit cependant pas nous autoriser à inter-
préter le présent perçu comme correspondant à une capacité
fixe, ou à une durée standard de l'appréciation. De ce point de
vue, l'image proposée par Piéron du creux de la main qui
retient une certaine quantité d'eau, et l'exemple de W. James
de l'appréhension constante d'un même nombre de lettres
peuvent prêter à confusion. La du pré sent perçu, de
même que la richesse de son contenu, dépend des possibilités
de l'organisation du successif en une unité. Elle est d'abord
fonction de la direction de notre attention. La comparaison de
Wundt a ici sa pleine signification. Dans le champ du regard
(champ maximum), il y a un point de regard plus ou moins
étendu qui dépend de ce que l'on cherche à percevoir. Dans une
page imprimée, ce peut être une lettre, un mot, une expression.
Bergson énonce la même idée : Cette attention est chose qui
peut s'allonger ou se raccourcir comme l'intervalle entre les deux
pointes d'un compas » (63' éd., 1966, p. 169). Mais ce compas, je
ne puis l'ouvrir indéfiniment : ici nous nous séparons de Bergson,
qui semble croire que l'étendue de mon présent dépend entière-
ment de ma volonté. « Mon présent en ce moment est la phrase
que je suis occupé. à prononcer » dit-il justement, mais il ajoute
la restriction suivante : « Il en est ainsi parce qu'il me plaît de
limiter à une phrase le champ de mon attention » (ibid., p. 169).
En réalité ce champ, qui peut être réduit à une sensation
1.E l?SYCIIOLOGIQ(iF 9:;
unique et quasi instantanée, a une limite supérieure. Elle dépend
de plusieurs facteurs que nous pouvons ramener à trois :
1° L'intervalle temporel entre les stimulations ; 2° Le nombre
des stimulations ; 3° Leur organisation. Ces trois facteurs se
combinent, mais nous devons les examiner successivement pour
préciser leur nature.
'
1° L'INTERVALLE ENTRE LES STIMULATIONS
Prenons le cas de deux stimulations seulement. Si l'inter-
valle entre les deux est trop grand, l'une est passée quand l'autre
se présente. Ce serait le cas d'une pendule où le « tac » succéde-
rait au « tic » plusieurs secondes après. Quand la limite sera-t-elle
atteinte ? Un moyen de l'évaluer est justement de ralentir la
succession des sons d'une structure rythmique jusqu'à ce que
celle-ci s'évanouisse"pour faire place à une succession de sons
indépendants. On constate alors que le rythme disparaît pour un
intervalle entre les sons de 2 s environ (Fraisse, 1956, pp. 13et
41). Cette durée est une valeur limite de toute organisation
successive de deux stimulations. En deçà il existe un intervalle
de succession optimum que Wundt (ibid., t. 2, p. 242) estimait
être de 0,3 à 0,5 s. On peut remarquer qu'en musique les notes
les plus fréquentes sur lesquelles repose l'organisation du thème
mélodique ont des durées qui varient, selon les auteurs et les
morceaux, de 0,15 à 0,90 s (Fraisse, ibid., p. 118). Dans la lecture
courante à haute voix, nous prononçons entre trois et six sons à
la seconde, ce qui correspond donc à des intervalles de 0,15 à
0,35 s (voir chap. V).
2° LE NOMBRE DES STIMULATIONS
Prenant l'exemple des coups que sonne la pendule, nous
avons déjà souligné que lorsque nous entendons sonner 3 ou 4 h
nous identifions immédiatement l'heure qu'il est sans faire appel
à la numération. La perception de l'ensemble permet immédia-
tement sa transcription symbolique, ou la reproduction exacte
d'une série de coups sans les avoir nombrés. Ainsi les jeunes
enfants qui ne savent pas encore compter reproduisent sans
erreur une série de cinq à six coups (Fraisse P. et R., 1937).
Lorsque midi sonne, nous devons au contraire compter : quand
96 N;Yf:lIOLOG1E 1) U TEMPS
sonnent les derniers des douze coups, les premiers n'appar-
tiennent plus à notre présent.
Combien de sons alors pouvons-nous percevoir en une unité
temporelle ? Ne parlons ici que de sons identiques ; nous verrons
dans les paragraphes suivants qu'il faut aussi tenir compte de
la variété et de la signification des éléments. Ce problème ne
peut pas être envisagé indépendamment de l'intervalle entre
les sons, ou, si l'on préfère, de leur vitesse de succession. La
longueur de la série appréhendée diminue en effet quand, avec
l'allongement de l'intervalle, l'organisation des éléments devient
plus difficile. Nous avons ainsi montré expérimentalement
qu'en moyenne le nombre de sons appréhendés, vérifié par une
reproduction immédiate sous forme de frappes, variait comme
suit (moyenne de 10 sujets) (Fraisse P. et R., 1937) (1) :
Intervalle entre les sons.... 17 cs 37 cs 63 cs 120 es 180 cs
Nombrede sonsappréhendés 5,7 5,7 5,4 4 3,3
Ce tableau confirme d'abord que ce sont les intervalles
de 15 cs à 70 cs qui sont les plus favorables à la perception ;
d'autre part, il montre que l'unité perçue dépend plus du nombre
d'éléments que de la durée totale de la série. En effet, la durée
totale de la série appréhendée, comptée du premier au dernier
son, est de 0,8 s pour l'intervalle de 0,17 s et de 4,2 s pour
l'intervalle de 1,8 s. Donc, nous pouvons dire que la durée du
présent perçu a plus varié que le nombre d'éléments perçus,
ce qui montre bien que le présent ne correspond pas simplement
à un champ temporel qui serait indépendant de son contenu.
Ce nombre de 5 à 6 éléments, où nous voyons la limite de notre
capacité de perception du successif, se retrouve lorsque nous
appréhendons des stimuli d'autre nature. Pintner (1915) indique
par exemple que, dans le test des cubes de Knox, la norme pour
les adultes est la possibilité de reproduire 6 mouvements exé-
cutés sans ordre systématique. De même, les adultes, à qui on
(1) La méthodede reproduction,verbaleou motrice,a été critiquéecomme
moyen de vérifierl'étenduedu présentperç[Link] reproductioninter-
vientaprèsla perception,quandce présentn'est [Link]-
mentdansla mêmesituationquandnousétudionsla perceptiondansl'[Link]
l'un et l'autre cas,le contrôlede ce qui est perçuest réaliséau traversd'uneréac-
tion déclenchée par la perception,ce qui n'impliquepas réellementune fixation
mnémonique. Nous avonsen effetmontréque les processussous-jacentsà cette
reproduction immédiateet à uneévocationdifféréeseulementde quelquessecondes
étaientlargementindépendants(Fraisseet Florès,1956).
LE PRÉSENT PSYCHOLOGIQUE 97
- -- -
demande d'indiquer les lampes qui s'allument successivement
sur un cercle, réussissent cette épreuve dans la limite de 5 lampes
(Gundlach R., Rothschild D. A., et Young P. T., 1927).
Le nombre de ces éléments est d'ailleurs une caractéristique
générale de la capacité de notre perception, puisque, dans l'es-
pace, nous pouvons percevoir aussi de 6 à 7 éléments distincts,
des points lumineux par exemple (Fraisse P. et R., 1937). Cette
capacité a guidé intuitivement l'usage des signaux sonores.
Dans le morse par exemple, aucun signal ne comporte plus de
cinq éléments. Dans l'alphabet Braille, on utilise aussi de 1
à 6 points.
D'autre part, c'est un fait remarquable que cette capacité
d'appréhension semble correspondre à une possibilité biolo-
gique assez générale et, sous cette forme frustre, assez indépen-
dante du niveau de l'intelligence. Nous avons déjà souligné que
les enfants de 4, 5 et 6 ans qui ne savent pas compter ont une
capacité d'appréciation du même ordre que celle des adultes.
La même capacité a été décelée chez des oiseaux. On peut dresser
des pigeons, des pies, des corbeaux, des perroquets, des choucas
à différencier parmi plusieurs gobelets celui qui contient de la
nourriture, d'après le nombre de points figurant sur le couvercle.
L'animal apprendra par exemple à choisir le gobelet qui pré-
sente 5 points parmi d'autres ayant 3, 4, 6 ou 7 points. Bien
entendu, l'expérimentateur a éliminé l'influence possible de la
configuration fournie par les points en variant leur répartition.
La réussite n'est possible que si le nombre de points du signal
positif n'excède pas 6 ou 7. La même réussite est possible si
on utilise une technique impliquant une perception successive
du nombre d'éléments. Les pies, par exemple, peuvent apprendre
à soulever les couvercles d'une rangée de gobelets contenant
un ou plusieurs grains jusqu'à ce qu'elles en aient trouvé un
nombre donné. Le dressage est possible jusqu'au nombre 7
(Sauter, 1952). D'autre part, en présentant successivement les
appâts sur un disque tournant, Arndt (1939-40) a établi que
cette capacité d'appréhension était relativement indépendante
de l'intervalle qui sépare les stimulations, mais que ces inter-
valles devaient être d'autant plus brefs que le nombre à
appréhender était plus grand : ce qui correspond exactement
aux résultats trouvés chez les enfants et chez les adultes quand
on exclut la numération.
P. FRAISS): 7
98 PSYCHOLOGIE DU TEMPS
3° L'ORGANISATION DES STIMULI
On sait que dans l'espace on peut percevoir beaucoup plus
d'éléments s'ils forment une configuration spatiale ou un
ensemble significatif. Il en est de même dans le temps. Si des
sons identiques sont groupés par exemple par 2, 3, 4 ou 5, on
perçoit, sans avoir recours à la numération, 4 à 5 groupes de
ces sons, soit, dans le cas optimum, de 20 à 25 sons au total
(Fraisse P. et R., 1937). Dietze (1885), en faisant grouper subjec-
tivement les sons par les sujets, avait trouvé, il y a longtemps,
24 comme capacité maximum. Ce résultat ne peut cependant
être atteint que si la vitesse de succession facilite le groupement,
selon la loi de proximité de Wertheimer. Les résultats que nous
évoquions plus haut ont été obtenus avec un intervalle de 18 cs
entre les sons et de 36 cs entre les groupes. La durée maximum
de la série appréhendée ne dépassait donc pas 5 s.
Le simple fait que chaque élément ait une signification
différente suffit à augmenter un peu notre capacité d'appréhen-
sion. Nous percevons de 7 à 8 lettres, de 7 à 9 chiffres ne formant
pas des mots ou des chiffres connus. Pour de tels stimuli, il y a
un développement génétique de la capacité d'appréhension.
D'après les normes du test de Terman Merrill, un enfant de
3 ans doit reproduire une série de 3 chiffres ; à 7 ans, 5 chiffres ;
à 10 ans, 6 chiffres. Avec l'âge les éléments sont mieux identifiés
et ils prennent plus de signification : ainsi peut être saisi un
certain lien entre les stimuli et leur perception en est facilitée.
Si, de plus, l'organisation des éléments donne à un ensemble
une unité de signification, l'appréhension est évidemment
favorisée : ainsi, toujours dans le test de Terman Merrill, un
adulte de niveau moyen doit pouvoir saisir et répéter sans faute
une phrase de 20 à 25 syllabes.
Puisque notre perception du successif est fonction des
possibilités de l'organisation, tout ce qui facilite cette dernière
- attitude du percevant, groupements par la proximité, struc-
ture, signification - augmente la richesse de ce qui constitue
notre présent. Cependant, ce présent a une double limitation qui
tient, comme nous l'avons vu, à l'intervalle entre les éléments
et à leur nombre. Compte tenu des divers facteurs envisagés,
le présent se limite pratiquement à une durée de 5 s environ.
C'est le temps nécessaire pour prononcer une phrase de 20 à
LE PRÉSENT PSYCHOLOGIQUE 99
25 syllabes ; les vers les plus longs en prosodie, les mesures les
plus longues en musique ne dépassent guère 5 s (Bonaventura,
1929, pp. 33-34). On peut sans doute, dans certains cas privi-
légiés, atteindre un présent un peu plus long, mais le plus sou-
vent notre présent ne dépasse guère 2 à 3 s.
*
* *
Sur les mécanismes physiologiques de cette saisie d'une
pluralité en un seul acte perceptif, on est réduit à des hypo-
thèses assez fragiles.
On a souvent rapproché le présent psychologique des oscil-
lations de l'attention (1). On constate en effet très généralement
des oscillations dans l'efficience, comme si nous ne pouvions
maintenir un niveau stable de notre activité. Les faits sont
particulièrement frappants dans la perception. Un stimulus
juste liminaire est perçu quelques secondes, puis semble s'éva-
nouir, pour réapparaître à nouveau (test de la montre, disque
de Masson). Dans les figures ambiguës où plusieurs formes ou
plusieurs aspects de la même forme peuvent être perçus (le
schéma d'un cube figuré par l'ensemble de ses arêtes par
exemple), il se produit dans la perception une alternance entre
les figures possibles, comme s'il y avait saturation d'une per-
ception et substitution d'une autre figure. « Tout se passe, dit
Piéron, comme si les orientations perceptives concurrentes
arrivaient à l'emporter chacune à son tour (Piéron, 1934, p. 33).
Ces alternances peuvent être évidemment rapprochées du phéno-
mène général de notre perception du successif : il semble qu'après
une perception relativement continue se produit un décrochage
après lequel recommence un nouveau présent. Les périodicités
également sont comparables : dans les oscillations perceptives de
différents types, on trouve des périodes extrêmes variant de
5 à 10 s (Piéron, ibid., pp. 28-33). Ces durées sont aussi environ
celles du présent perçu dans les cas les plus favorables.
La période de ces oscillations de l'attention dépend beaucoup
des personnes, de leurs attitudes et des conditions de la
perception. La durée du présent perçu paraît être influencée
par les mêmes facteurs. Mais l'ensemble de ces rapprochements
deltempo,1929.
(E.), ll l'robleinapsicologico
(1) En particulierBoNnvt:N?ruxn
100 l'SYCHOGOGIF,DU TEILTPS
n'explique rien à l'heure actuelle. Il faudrait prouver qu'oscil-
lations de la perception et durée du présent psychologique
dépendent d'une même cause. Ce ne serait possible que si on
avait pu expliquer la nature de ces oscillations par la mise en
évidence des processus physiologiques auxquels elles corres-
pondent. Si cette démonstration était faite, on pourrait croire à
l'existence de cycles d'activité qui faciliteraient l'organisation
du successif.
Certains auteurs ont présenté des hypothèses plus expli-
catives. Selon Piéron « on peut penser que l'étendue de ce
champ est connexe au temps maximum pendant lequel une
réponse corticale brève peut continuer à susciter un même
processus associatif se prolongeant en écho, alors même que
d'autres réactions se produisent o (Piéron, 1923, p. 11). Boring
(1936) évoque aussi la possibilité d'une continuité physio-
logique entre les excitations, qui n'explique pas cependant les
ruptures périodiques. Koffka (ibid., p. 44) a élaboré une théorie
plus précise : selon lui, deux sons successifs par exemple s'orga-
niseraient en une paire de sons, parce qu'il y aurait « des rela-
tions dynamiques entre l'aire excitée et la trace de l'excitation
précédente ». Il postule que les stimulations successives se
projettent en des points différents du cerveau et que l'inter-
valle temporel se transforme en intervalle spatial. Entre la
trace du premier son et l'excitation correspondant au second, il
apparaîtrait une différence de potentiel ; il s'établirait un court-
circuit qui expliquerait l'organisation temporelle et l'ordination
des sons. Entre une organisation temporelle et une organisation
spatiale, la différence serait due essentiellement au fait que,
dans le temps, il existerait une différence de potentiel entre les
plages excitées qui ne se retrouverait pas entre les excitations
simultanées de l'espace.
Que penser de cette hypothèse? Il est naturel de postuler,
pour rendre compte de l'organisation perceptive, une organi-
sation sur le plan physiologique. On sait que les hypothèses
gestaltistes, en invoquant sans cesse des champs de force, ne
s'accordent pas avec les données de la neurophysiologie, mais
il est vrai que des systèmes d'interconnexions neuroniques
jouent peut-être un rôle équivalent à celui de champs potentiels,
comme Hebb (1949) a essayé de le concevoir. Dans l'interpré-
tation de l'organisation temporelle, l'hypothèse de Koffka d'une
LE PRI?;SENT PS?'[Link](JI?I? 101
projection spatiale des excitations successives semble particuliè-
rement faible. Qu il ait été conduit par un souci de cohérence
de son système, tous ses textes le montrent, mais la justification
spéciale qu'il donne de cette spatialisation corticale du successif
n'est pas convaincante : si la deuxième excitation se produisait,
dit-il, à la même place que la première, qui a laissé nécessaire-
ment une trace, cette trace serait tellement modifiée par la
seconde excitation qu'elle perdrait son identité : la per-
ception d'une paire de sons serait impossible. Certes, si deux
stimulations successives se suivent très rapidement, il y a fusion
plus ou moins complète des excitations et des sensations corres-
pondantes, mais le problème de l'organisation de stimulations
successives se pose pour des intervalles temporels où il n'y a pas
fusion. Selon nous, il faudrait plutôt expliquer la permanence du
premier processus quand le second se produit, permanence qui
permettrait l'organisation de deux excitations successives.
Nous pensons en effet - les raisons en seront exposées au
chapitre V - que l'excitation corticale se prolonge sous une
forme infraliminaire, au-delà du temps attribué à la sensation.
L'organisation des excitations en un même point serait possible
sans que les sensations perdent leur individualité, si on admet
que la liaison se fait justement à un niveau infraliminaire et
que l'identification de chaque stimulus se fait grâce à des
processus associatifs distincts. Il resterait à expliquer dans
cette hypothèse comme dans celles de Piéron, de Boring ou de
Koffka pourquoi cette organisation a une limite et pourquoi il
se produit un décrochage en fonction et du nombre d'éléments
perçus et de leurs intervalles. Il faut peut-être postuler ici
cette onde d'activité que nous évoquions plus haut et qui
pourrait rendre compte de cette limitation, tout comme des
oscillations des champs perceptifs. Mais, sur ce point, la neuro-
physiologie ne nous apprend rien à l'heure actuelle.
*
* *
Sur l'ensemble du problème du présent psychologique, la
pathologie apporte un éclairage complémentaire. Elle nous
révèle tout d'abord que la simple perception de l'ordre de la
succession est une conduite très élémentaire rarement atteinte
dans les troubles neuropsychiatriques les plus graves, même
102 [Link]'flOl,OGIF,DU TEMPS
lorsqu'il y a par ailleurs désorientation temporelle. Les malades
peuvent toujours indiquer si un son précède ou suit une lumière
quand l'intervalle est d'au moins une seconde (Fraisse, 1952 b).
Cependant, beaucoup de malades mentaux perçoivent des
séries de sons moins longues que les adultes normaux. Mais les
échecs que l'on peut constater ne semblent pas tous imputables
à la même cause et leur analyse semble confirmer notre inter-
prétation du présent psychologique. Les uns sont dus simple-
ment au fait que l'organisation successive des stimuli, dès
qu'elle est un peu longue, nécessite un effort d'attention, de
« présence n dont justement la plupart des malades atteints de
névrose sont incapables. Tous les auteurs ont insisté sur cet
aspect, qu'ils ont interprété comme une baisse de la tension
psychologique (Janet), une faiblesse du système nerveux
(Pavlov) ou une atteinte de la composante conative de la
personnalité (Eysenck). Dans les autres cas, il semble que l'on
se trouve devant une altération spécifique des troubles de
l'intégration du successif : ce sont des malades qui présentent
des lésions corticales. Les troubles sont parfois difficiles à mettre
en évidence. Il peut y avoir difficulté à percevoir des séries de
sons, c'est-à-dire des structures rythmiques. « Un des déficits
les plus communs produits par une lésion corticale, pensait
Head, est ce défaut de définitions temporelles ; un stimulus
répété rythmiquement semble être là tout le temps n (Head H.,
1920, p. 754, cité par Koffka K., ibid., p. 438). Van Woerkom
considérait les troubles de la perception des rythmes comme une
des atteintes fondamentales de l'aphasie. Par exemple les
malades ne peuvent saisir la structure d'ïambes ou de trochées
(d'après Ombredane A., 1951, pp. 243-255). Kleist, à partir de là,
a estimé que la difficulté à percevoir des formes temporelles
constituait un trouble spécifique (1934).
Des travaux expérimentaux ont montré qu'il y avait parfois,
chez des blessés du cerveau ou dans des cas neurologiques, une
difficulté à percevoir le mouvement apparent, qui est, nous le
verrons dans le prochain chapitre, une forme de l'intégration
des données successives (Werner et Thuma, 1942). Il semble que
chez ces malades la perception de chaque élément se développe
indépendamment de celle des autres. A notre avis, cette indé-
pendance pourrait en partie s'expliquer par le fait que le
processus de perception serait plus long. Si la perception du
LE PRÉ.SENT PS1'C'HOLOGIQIIF, 103
-
successif implique l'organisation de processus distincts, une
durée exagérée de chaque perception gênerait ou empêcherait
l'intégration temporelle (rythme, mouvement apparent).
Il est encore une fois intéressant de rapprocher ces cas des
troubles de la perception spatiale. Les travaux sur les agno-
siques reconnaissent tous qu'il y a chez ces malades un manque
d'intégration des données perceptives qui se traduit par le
pointillisme dans la reproduction des formes, ou par la confusion
et le désordre des éléments. D'ailleurs on trouve souvent chez
le même malade des troubles de la perception des formes spa-
tiales et temporelles (Teuber et Bender, 1949). Cette coïncidence
est facile à comprendre si on remarque que, dans la perception
des formes spatiales, une composante temporelle joue un rôle
important. Une forme présentée en vision rapide apparaît ou
comme très schématique ou comme floue. Il faut un temps de
vision appréciable qui, justement, permette une exploration
pour qu'une forme apparaisse dans toute sa complexité.
La pathologie nous apprend donc que des lésions corticales
peuvent empêcher les stimuli successifs de s'organiser en des
formes temporelles, mais sans que nous puissions encore préciser
les rapports de ces troubles avec des localisations précises.
D'autre part il apparaît que les névroses peuvent diminuer
l'efficience de ces organisations lorsqu'elles sont complexes et
requièrent un effort pour être correctement perçues.
IV
CONCLUSION
Nous pensons avoir démontré, sans qu'il subsiste aucune
équivoque, que nous percevons l'enchaînement des change-
ments, c'est-à-dire leur succession, si l'intervalle qui les sépare
n'est pas trop long. Ils se groupent en des ensembles qui réa-
lisent une forme de synthèse presque statique du devenir.
Si nous comparons ces formes à celles que nous pouvons
percevoir dans l'espace, elles sont relativement simples, ce qui
s'explique facilement puisque nous n'avons pas dans le temps
la possibilité de revenir en arrière pour développer une analyse
qui permette une construction plus complexe. Aussi bien, les
arts de la durée ont-ils cherché à enrichir des formes dont le
104 PSYCIlOUJGlE DI? TE1HPS
nombre restait assez étroitement limité, ils ont multiplié les
ressources de chaque instant : l'harmonie s'est ajoutée à la
mélodie, les timbres les uns aux autres, le chant ou la danse à
la musique. La simultanéité des excitations cherche à pallier
la pauvreté des successions perceptibles.
Cependant, à un ensemble perceptif succède un autre
ensemble perceptif. Entre eux, il y a comme un léger temps
mort, un hiatus que nous ne remarquons même pas ; dans le
langage, la ponctuation en souligne la présence. Mais la dis-
continuité perceptive nous est masquée par une continuité
que fournissent la tonalité affective des événements et l'unité
de leur signification. Chaque ensemble perçu s'insère dans un
courant où la permanence de nos attitudes et notre mémoire
sont des facteurs déterminants de la continuité. Dans le langage,
poétique ou non, le rôle de la signification est manifeste ; en
musique la discontinuité des rythmes n'apparaît guère, car
chacun participe à un mouvement musical qui donne au tout
son unité.
Ainsi notre présent psychologique nous permet de dominer
le devenir du monde des stimulations. Grâce à lui, nous perce-
vons des ensembles qui sont à leur tour des éléments à partir
desquels nous construisons l'unité de notre vie psychologique.
CHAPITRE IV
LE SEUIL DU TEMPS
L'existence du présent psychologique implique que plu-
sieurs événements successifs peuvent être appréhendés en une
relative simultanéité. Autrement dit, là où la physique décrit
des changements dont la variable temporelle est continue, la
psychologie montre une intégration discontinue de plusieurs
événements successifs en des suites perceptives. Il n'y a là
rien de surprenant. Toute perception a un donné phénoménal
qui, dans ses qualités et son organisation, correspond à des
stimulations, mais n'est pas un décalque de la réalité physique.
La psychologie de la perception consiste à établir ces corres-
pondances psychophysiques et à essayer de les expliquer en
prenant connaissance des mécanismes de réception, de trans-
mission et de projection corticale.
Pour toute perception, la première question est celle de
son seuil. Dans quelles conditions le temps apparaît-il donc
comme une donnée perceptive ? Tel est le problème que nous
voulons envisager dans ce chapitre, réservant pour le suivant
l'étude des variations de nos perceptions de la durée en fonc-
tion de la nature des stimulations.
Deux situations types se présentent :
10 Ou bien le changement perçu est continu ; notre percep-
tion est ainsi celle d'une continuité. En ce cas, si la stimulation
physique est brève, nous avons une perception non pas de durée,
mais d'instantané. Pour quelle durée de la stimulation passe-
t-on de l'instantané au durable ? En d'autres termes, quel est
le seuil du durable ?
20 Ou bien les stimulations sont brèves et répétées. Le
problème est alors le suivant : à quel intervalle physique cor-
respond la perception d'une succession, c'est-à-dire pour quel1
100 nu TEMPS
intervalle deux événements cessent-ils de paraître confondus
ou simultanés ?
L'instantanéité et la simultanéité sont les deux cas limites
où cesse la perception du temps. Inversement, étudier les condi-
tions dans lesquelles cessent les perceptions de l'instantané et
du simultané, c'est assister à la naissance perceptive du temps.
1
DE .AUDURABI,H;
« Quand donc nous sentons l'instant comme unique, au
lieu de le sentir ou bien comme antérieur et postérieur dans le
mouvement, ou bien encore comme identique, mais comme fin
de l'antérieur et commencement du postérieur, il semble
qu'aucun temps ne s'est passé, parce qu'aucun mouvement ne
s'est produit. » Il n'y a rien à changer à cette définition d'Aris-
tote (Physique, IV, p. 219). Une stimulation brève peut être
perçue sans toutefois qu'elle nous apparaisse comme durable.
Nous sommes alors dans un cas limite que Piéron, par analogie
avec l'espace, nomme un « point de temps » ( 1955, éd., p. 401).
Toutes les sensations « non durables » sont théoriquement
identiques sous le rapport du temps. Mais, pratiquement, quand
on diminue la durée physique des stimulations, on diminue
aussi l'intensité apparente des sensations correspondantes.
Celle-ci est en effet proportionnelle à la quantité d'énergie
reçue par les récepteurs sensoriels, c'est-à-dire au produit de
l'intensité physique par la durée de l'excitation. La différence
d'intensité crée donc une différenciation qui empêche de
confondre deux sensations par ailleurs instantanées.
Cependant, dans l'ensemble, les sensations instantanées se
distinguent des sensations durables et il est possible de déter-
miner la limite entre l'instantané et le durable en fonction de la
durée de la stimulation. Durup et Fessard (1930) ont ainsi trouvé
que le seuil du durable était de 12,4 cs pour une stimulation
lumineuse de 1 milli-bougie par centimètre carré de brillance et
de 11,3 es pour une brillance de 100 mb/cm2. Pour un son
de 500 Hz et d'intensité moyenne, ces mêmes auteurs ont trouvé
des seuils variant de 1 à 5 cs. Bourdon (1907) avait trouvé dans
la même situation 1 à 2 cs.
LK SEIIII, nu TEMPS 107
Pour des impressions tactiles engendrées par une excitation
vibratoire, le seuil serait aussi de l'ordre de quelques centièmes
de seconde, d'après des expériences préliminaires de Durup
et Fessard. A la suite de ces auteurs, il faut remarquer que les
limites de la perception de l'instantanéité dépendent de la
durée d'ensemble du processus d'excitation. La valeur maxi-
mum du point de temps exprimée en durée du stimulus est en
effet beaucoup plus longue dans le cas de la vue que dans celui
de l'ouïe ou du tact. Mais justement nous savons que les pro-
cessus d'excitation photochimique des récepteurs rétiniens
ont une inertie beaucoup plus grande que ceux des récepteurs
auditifs et tactiles qui sont de type mécanique. Le temps
nécessaire pour déclencher le processus d'excitation ne compte
pas au point de vue perceptif. L'important est sans aucun doute
la durée de l'excitation corticale qui doit déterminer le carac-
tère temporel de la perception. Piéron pense que ce sont les
processus centraux qui interviennent « pour imposer une exten-
sion minima de ce point autour du centième de seconde » (ibid.,
p. 403).
Ce point de temps a parfois été considéré comme une unité
psychologique ou atome de temps. La question de l'existence
d'une unité psychologique de temps a été maintes fois sou-
levée mais les auteurs ont donné des contenus très différents
à cette notion. Certains, comme Piéron (1923, 1945), ont posé
le problème sur un plan psychophysique : quel est l'élément
simple, c'est-à-dire insécable, de la durée ? L'unité de temps,
comme nous venons de le voir, varie alors avec la nature des
sensations. De nombreux autres auteurs entendent par unité
psychologique de temps la durée minimum d'une opération
mentale aussi simple que possible. Richet (1898), qui a fait
le premier cette suggestion, remarquait que nous ne pouvons
pas prononcer plus de 11 syllabes ou voyelles à la seconde,
ce qui semble indiquer qu'il y a une limite de fréquence des
incitations centrales. Il a cherché par de nombreux rappro-
chements à montrer que cette limite du dixième de seconde
environ se retrouvait dans de nombreuses manifestations
psychiques. Elle correspondrait à une vibration nerveuse
élémentaire dont la durée serait déterminée par celle de la
période réfractaire.
Ce qui est appelé dans ce cas unité psychologique est en
108 DIT TEMPS
réalité la durée minimum du processus physiologique corres-
pondant à un acte élémentaire, sans référence à la durée appa-
rente de cet acte au plan de la perception. Très récemment
encore, Stroud (1956) a essayé de montrer que le temps psycho-
logique, c'est-à-dire le temps de l'activité psychologique, pou-
vait être brisé seulement en un nombre fini de moments, alors
que le temps physique pourrait être décomposé en une infinité
d'instants. Il reprend d'une autre manière la démonstration
qu'avait tentée Richet et, à partir de diverses expériences,
cherche à mesurer la durée d'un moment psychologique ou
intervalle d'intégration, qui serait aussi selon lui de l'ordre du
dixième de seconde. Stroud adopte la même valeur, mais
admet une marge de 50 à 200 ms. Prenons deux de ses exemples.
Si on fait voir ou entendre des séries de stimuli très brefs
(stimuli de 1,1 cs avec interruption de 2,2 cs, les stimuli se
suivant donc à 3,3 cs d'intervalle), le nombre de stimuli perçus
est inférieur au nombre objectif de stimulations. Tout se passe
comme dans une caméra dont l'obturateur ne s'ouvrant qu'un
certain nombre de fois à la seconde ne pourrait enregistrer
qu'une partie de ce qui se produit (White C. et Cheatham P.,
1959). Si, pendant l'audition d'une liste de mots, on coupe
à une certaine fréquence par un moyen électronique le flux
sonore (ou si on le masque par un bruit blanc), on constate que
les interruptions ont un effet très différent suivant leur rythme.
Si la cadence des coupures est très lente, et si la durée de la
coupure égale la durée de l'audition, on ne perçoit que 50 %
des mots. Si la cadence est très rapide, il n'y a pas de perte et
la réussite est de 100 %. Entre ces deux cadences extrêmes,
on constate que, dès que les coupures atteignent 10 par seconde,
la réussite approche du maximum, comme si, à cette cadence,
on ne perdait pratiquement plus d'information utile (Miller
et Licklider, 1950).
Dans une autre perspective, Stein (1928) a montré que les
lettres d'un mot étaient vues comme simultanées dès lors que
l'intervalle de présentation entre la première et la dernière ne
dépassait pas 100 ms, et Lichtenstein (1961) que quatre plages
déterminant les sommets d'un carré étaient vues comme
simultanées, même si elles étaient allumées successivement,
pourvu que le délai entre la première et la quatrième stimulation
ne dépasse pas 125 ms. Dans ces limites, l'éclairement des
LE SEUIL DU TEMPS 109
--
plages successives peut se produire selon des intervalles réguliers
ou irréguliers, sans changer le phénomène d'ensemble.
D'autres auteurs, dans la même ligne, ont considéré comme
un instantané irréductible, ou moment, l'intervalle qui permet
tout juste de distinguer des stimulations répétées les unes
des autres sans qu'il y ait fusion. Mais Piéron qui cite cette
position des élèves de Uexkiill fait justement remarquer que
cette fréquence de fusion dépend surtout des récepteurs, qu'elle
ne peut donc servir à mesurer avec précision un processus
central (Piéron, 1941, p. 102). Par contre, le passage de la
discontinuité des sensations au papillotement permettrait peut-
être d'atteindre un moment significatif, puisque ce passage se
produirait pour tous les sens de l'homme lorsque l'intervalle
entre les stimulations successives (Brecher, 1937) atteint
50 ms.
L'objet de telles recherches est de trouver une unité des
processus physiologiques d'intégration du successif ; les faits
sur lesquels elles s'appuient rendent vraisemblable l'existence
d'une pareille unité. Mais ce problème ne sera complètement
résolu que par le progrès de la neurophysiologie des centres
supérieurs. La nature de l'unité physiologique du temps per-
mettrait sans doute de comprendre les conditions dans les-
quelles nous avons une perception de l'instantanéité. Mais pour-
rait-on aller plus loin et parler d'une unité psychologique du
temps ? Unité à deux sens : c'est en premier lieu la qualité
de ce qui est indivisible ; en ce sens l'instantané peut être dit
une unité de temps. En second lieu, c'est la partie dont la mul-
tiplicité constitue un tout. Est-il légitime dans le cas du temps
de passer du premier au second sens ? Une telle idée est sans
doute présente à titre d'hypothèse chez Piéron (1945, p. 36) qui
parle de durées constituées de « pluralités d'instants unitaires »
et qui s'est posé le problème des rapports entre l'unité psycho-
logique de temps et la valeur de l'échelon différentiel dans la
comparaison des durées perçues. Y aurait-il des quanta du temps
perçu ? Dans l'état actuel des recherches, on peut affirmer
qu'il y a un processus central tel qu'il est difficile de distinguer
ce qui est successif à l'intérieur d'un moment qui peut varier
entre 50 et 150 ms environ. Le processus est central, mais
cependant il dépend aussi de la nature des sensations (qualité,
intensité) (Lichtenstein et al., 1963).
110 I'SYCHOI,OGIE DU TEMPS
Si nos connaissances sur cet aspect deviennent plus nom-
breuses, rien ne permet cependant de dire que les durées perçues
soient des multiples ou même des composés de ces unités de
perception.
Dans nos deux premiers chapitres, nous avons montré qu'il
devait y avoir une horloge physiologique basée sur la pro-
priété des centres nerveux à répondre rythmiquement à des
excitations, périodiques ou non. Si nous connaissions mieux les
mécanismes de ces rythmes et leurs fréquences élémentaires,
les problèmes que nous venons de soulever s'éclaireraient
peut-être.
II
DE LA .4U
Dans le cas d'une stimulation unique, il y a perception de
la durée lorsque la stimulation est assez longue pour ne plus
apparaître comme instantanée. Deux brèves stimulations, elles,
engendrent la perception d'une durée lorsqu'elles apparaissent
comme successives. La durée est alors l'intervalle entre les deux
stimulations. Si l'intervalle entre les deux stimulations apparaît
nul, les deux stimulations sont dites simultanées. Il ne s'écoule
pas de temps entre elles.
La question est alors la suivante : dans quelles conditions
avons-nous une perception de la simultanéité ? Corrélative-
ment, quels sont les seuils de perception de la succession ?
I « LA SIMULTANÉITÉ
Le sens commun admet que deux événements sont simul-
tanés lorsqu'ils se produisent à un même moment du temps.
Mais, comme l'a analysé très finement Poincaré (éd. définitive,
pp. 39-63), parler ainsi, c'est se placer au point de vue d'une
intelligence infinie et omniprésente. En effet, l'homme - qui
en ce domaine se comporte comme n'importe quel appareil
- ne connaît directement les phéno-
enregistreur jamais
mènes physiques, mais seulement des sensations produites
par ces phénomènes. L'ordre dans lequel les phénomènes
physiques se produisent ne détermine pas l'ordre de nos sensa-
tions. L éclair de la décharge électrique du nuage et la brusque
LE SEUIL DU TEMPS Ili
vibration de l'air qu'elle entraîne sont contemporains, mais
perceptivement le tonnerre succède à l'éclair. Inversement,
de deux coups de foudre qui nous paraissent simultanés, celui
qui a l'origine la plus proche a succédé dans le temps à celui
qui était le plus éloigné de l'observateur.
La simultanéité que nous envisageons ici est la simultanéité
psychologique. Elle correspond au fait que des « événements
appartiennent au même présent mental et ne sont pas suscep-
tibles d'une ordination temporelle » (Piéron, 1955, 3e éd., p. 394).
L'important est cependant de déterminer les rapports entre
cette simultanéité apparente et l'ordre même des phénomènes
physiques, tel qu'il peut être connu par d'autres modes d'enre-
gistrement que notre propre sensibilité.
La cause la plus évidente du décalage entre l'ordre perçu
et l'ordre des événements tel que peut le connaître la physique,
tient évidemment à la différence de vitesse de transmission
dans le monde extérieur des phénomènes vibratoires et en parti-
culier du son et de la lumière. Déterminer la durée qui s'écoule
entre l'émission et la réception est du ressort des physiciens, qui
se heurtent d'ailleurs, lorsque les distances sont grandes, à de
sérieuses difficultés, comme l'a montré la théorie de la relativité.
Mais à cette cause de décalage s'ajoutent les différences de
durée des processus d'excitation périphérique et de vitesse de
la transmission des organes récepteurs jusqu'aux centres per-
ceptifs de l'aire corticale. Là nous abordons l'aspect biologique
du problème. Deux stimulations qui attaquent simultanément
l'organisme ne sont pas perçues pour autant comme simulta-
nées. Les causes en sont multiples.
Les unes sont physiologiques. Chaque type de récepteur a
d'abord une latence propre. Dans les meilleures conditions,
la latence irréductible de la vision est supérieure de 4 cs à
celle de l'audition (Piéron, ibid., p. 46). D'autre part, la latence
d'un même récepteur est fonction de l'intensité de la stimu-
lation. Plus l'intensité est forte, plus la latence est faible ; et
« la partie réductible de la latence est inversement propor-
tionnelle à l'intensité stimulatrice portée à une certaine puis-
sance, inférieure, égale ou supérieure à l'unité » (Piéron, ibid.,
p. 467). Il en résulte, par exemple, que si deux petites plages
lumineuses proches l'une de l'autre s'éclairent simultanément
mais à des niveaux d'intensité différents, les deux lumières ne
112
2 PSYCI[01,OGIE DU TEMPS
paraissent pas simultanées ; tout se passe comme si la plage la
plus lumineuse se déplaçait vers la plage la moins lumineuse.
Ce mouvement apparent est perçu quand deux stimulations
semblables se succèdent assez rapidement : le phénomène est
caractéristique de ce qui se passe précisément quand on est aux
frontières du simultané et du successif.
Outre la latence des organes périphériques, la seconde raison
qui peut amener le décalage perceptif de deux stimulations,
objectivement simultanées au niveau des récepteurs, est le
retard de la transmission de l'influx nerveux de la périphérie
au centre, retard dû à la durée de la conduction nerveuse et à
celle des synapses. Klemm (1925) a ainsi montré que pour que
deux stimulations, l'une sur le front, l'autre sur la cuisse, soient
perçues comme simultanées, il fallait que l'excitation de la
cuisse précède celle du front de 20 à 35 ms, durée qui correspond
assez exactement à la durée nécessaire pour que l'influx nerveux
parcoure la différence de longueur des fibres qui joignent
cuisse et front au cortex. Halliday et Mingay (1964) ont repris
ces mesures avec les techniques modernes. Ils ont trouvé, par
la méthode des potentiels évoqués, que le retard de la réponse
centrale à une stimulation du pied était de 20 ms par rapport
à celle de la main. Chez un sujet, il faut un décalage de 17 ms,
chez un autre de 9 ms, pour qu'il y ait perception de la simul-
tanéité de deux stimulations au pied et à la main.
Ces faits montrent la véracité du raisonnement théorique
que l'on pouvait faire a priori. La base de la perception de la
simultanéité réside dans la simultanéité d'excitations corticales.
Mais à ce niveau interviennent d'autres facteurs plus spéci-
fiquement psychologiques, et plus particulièrement la direction
de l'attention, qui expliquent sans doute que Halliday et
Mingay ont trouvé un décalage, au moins chez un sujet, entre
simultanéité prédite et simultanéité perçue. Après Wundt et
W. James, Titchener a remarqué que « le stimulus vers lequel
nous sommes orientés demande moins de temps pour produire
tout son effet conscient que le stimulus que nous n'attendons
pas » (1908, p. 251). Il en résulte que, de deux stimuli qui
agissent dans les mêmes conditions sur l'organisme, celui vers
lequel on porte son attention apparaît comme antérieur à l'autre.
Ainsi Bethe a montré que si, derrière une série de petites
fenêtres, on place un tube de Geissler, l'éclairement des fenêtres
LE SEIJIL DU TEMPS 113
semble prendre naissance à la fenêtre que l'on fixe (cité par
Frôbes, 1935, 1, p. 386). Piaget a de même trouvé que si des
enfants regardent deux lampes (distantes de 1 m et symétriques
par rapport au plan médian de leurs corps) qui s'éclairent simul-
tanément, 80 % de leurs erreurs sont dues au fait qu'ils croient
que la lampe qu'ils fixaient s'est éclairée avant l'autre (1946 b,
p. 120).
Ces expériences ne prouvent pas encore que le retard d'une
sensation sur l'autre est dû à l'attention, car dans le cas de la
vision, le retard de perception du stimulus que l'on ne fixe pas
peut être dû à une latence plus grande des récepteurs périphé-
riques. Une des recherches récentes estime que le retard d'une
stimulation p.ériphérique sur une stimulation fovéale est, en
adaptation claire, de 10 ms à 10° et de 20 ms à 40° de la fovéa
(Sweet, 1953). Mais ce facteur ne suffit sans doute pas à expli-
quer des résultats que l'on retrouve même quand il ne joue
aucun rôle. Stone (1926) a fait une expérience très précise pour
mesurer le rôle propre de l'attention. Il a recherché la durée
limite de l'intervalle pour lequel un son et une stimulation
tactile apparaissent simultanés, lorsque le sujet fait porter
son attention : a) sur le son ; b ) sur l'attouchement. Il a obtenu
une valeur de 50 ms environ qui mesurerait le rôle propre de
l'attention. Cette valeur a été retrouvée par Rubin (1939) :
il lui suffit d'un simple changement de la consigne - qui agit
évidemment sur l'attitude du sujet - pour prévoir, de deux
stimuli distants de 50 ms, lequel sera perçu avant l'autre. Par
une méthode plus complexe, Schmidt et Kristofferson (1963)
arrivent à déterminer que la période d'attention, qui permet
de passer d'un stimulus à un autre, est d'environ 65 ms quand
il s'agit de comparer la terminaison de deux stimulations
lumière et son.
Ce rôle spécifique de l'attention ne prend toute sa signifi-
cation que si l'on se rappelle qu'il est impossible de faire atten-
tion à deux choses à la fois. Incapables d'être attentifs à deux
stimulations simultanées, nous nous orientons vers l'une des
deux, soit spontanément parce qu'elle nous attire, soit volon-
tairement. Et la stimulation vers laquelle nous sommes orientés
semble précéder l'autre. Ainsi, l'attention modifierait la durée
des processus perceptifs correspondants, qu'il y ait accélération
de l'un ou inhibition temporaire de l'autre.
P. 8
114
4. PS)'CIIOI,OGIE D1T TEMPS
- *
* *
L'ensemble des travaux qui ont été faits sur la perception
de la simultanéité confirme ce point de vue. Il n'y a véritable
perception de la simultanéité que lorsque les stimuli peuvent
être intégrés ou unifiés de sorte que nous les saisissions ensemble,
sans dispersion de notre attention. Inversement, dans tous les
cas où cette unification est difficile, la perception de la simul-
tanéité est très instable. '
Envisageons successivement les deux catégories de cas. Si
deux ou plusieurs stimuli forment une figure ayant une unité
de signification, leur simultanéité ne fait pas problème. La
quasi fusion de deux notes d'un accord musical permet la
perception d'une parfaite simultanéité. Il est au contraire
difficile de se prononcer sur la simultanéité du coup frappé à
la porte et de celui de l'horloge sonnant la demie, parce que les
deux sons n'ont aucun rapport entre eux. L'unité peut venir
d'une condition extérieure aux stimuli eux-mêmes. Un bref
éclair, illuminant de l'extérieur les deux plages de l'expérience
de Piaget dont nous avons parlé, aurait assuré une unité per-
ceptive et sans doute tout le monde aurait reconnu dans un
tel cas avoir vu apparaître simultanément les stimuli. D'autres
expériences de Piaget ont d'ailleurs montré que la perception
de la simultanéité de l'arrêt de deux mouvements, par exemple,
n'était assurée chez de jeunes enfants que si les deux mou-
vements étaient en quelque sorte intégrés dans un commun
ensemble perceptif. « Lorsque deux mobiles partent du même
endroit pour aboutir en un même point avec la même vitesse,
là simultanéité des départs et des arrêts ne fait pas de diffi-
culté » (Piaget, ibid., p. 105). Mais que la simultanéité se pro-
duise après des courses de vitesses différentes, sur des lignes
d'arrivée décalées dans l'espace, et le jeune enfant échoue,
car chaque arrêt de mouvement appartient à un ensemble
perceptif différent (1).
Un des moyens que nous avons d'ailleurs de contrôler notre
perception de la simultanéité, est d'inclure des stimulations
sans liens apparents en un même ensemble réactionnel. Si nous
(1) L'enfantplus âgé pourra surmonterces difficultéspar un raisonnement
où il feraintervenirlespositionsde départet d'arrivée,et lesvitessesdesmobiles.
LE »SEUIL DU TEMPS Ils
réagissons à un son par une frappe de la main gauche et à un
éclat lumineux par une frappe de la main droice, par exemple,
la confrontation est facilitée. Nous apprécions en effet avec une
grande finesse le synchronisme de mouvements symétriques
qui ,s'intègrent en un pattern moteur. Nous pouvons réaliser
deux mouvements simultanés avec une grande précision, la
moyenne des décalages ne dépassant pas quelques millièmes de
seconde, même dans le cas de membres différents et asymétri-
ques (main droite et pied gauche par exemple) supposant un
décalage initial au niveau du déclenchement de la commande
motrice (Paillard, 1947-48).
Il est au contraire très difficile de juger la simultanéité
de deux sensations qui n'ont aucun caractère commun. La chose
est vraie pour des excitations correspondant à un même sens,
mais encore plus pour des excitations hétérogènes. Ce problème
a été l'occasion, au xixe siècle, on le sait, des premières recher-
ches de psychologie expérimentale sur l'équation personnelle.
Les astronomes avaient noté qu'ils commettaient des errems
en appréciant par la méthode oeil-oreille le moment du passage
d'une étoile en face d'un repère visuel (le réticule de la lunette)
par rapport à des battements successifs marquant le temps.
Ces erreurs d'ailleurs tendaient à être systématiques chez un
observateur donné, d'où le nom « d'équation personnelle ».
Les recherches sur ce problème furent développées par Wundt
dans son expérience dite de complication. Les sujets devaient
jugep'de la place d'une aiguille se déplaçant sur un cadran au
moment où se produisait un son. Les résultats montrèrent que
cette localisation se faisait avec une erreur qui pouvait atteindre
100 ms, l'aiguille étant vue le plus souvent dans une position
postérieure à celle où elle se trouvait lorsque le son s'était
réellement produit (Wundt, ibid., t. 2, p. 302). Cette valeur de
l'erreur a été retrouvée par plusieurs auteurs et en particulier
par Michotte (1912), qui a en outre montré que le sens de
l'erreur était déterminé par les conditions perceptives. Elles ont
pour effet de déplacer le « point d'attention » et Michotte sou-
ligne fortement qu'une stimulation n'est « aperçue » qu'à
1-'instant-aù elle est attendue. L'existence de cette erreur montre
la difficulté que nous avons à juger de la coïncidence de deux
stimulations. Dans ce type de situations d'ailleurs, la difficulté
est accrue puisqu'il faut localiser un stimulus en mouvement
116 PSYCFTOT,OGTT
DU TEMPS
par rapport aux graduations du cadran. De nos jours, le même
phénomène a été mis en évidence par Ladefoged et Broadbent
(1960), demandant à leurs sujets de localiser exactement un son
qui survient pendant l'audition d'une phrase. Cette localisation
est difficile, même si le sujet connaît la phrase à l'avance.
L'expérience de Guinzburg (1928), d'un autre genre, illustre
aussi la difficulté que l'on éprouve à percevoir la simultanéité
et le type d'erreurs que l'on peut faire. La tâche de ses sujets
consistait à dire si une lumière et un son étaient simultanés
ou successifs. Notons tout d'abord que deux de ces dix sujets
ont été incapables de donner des réponses cohérentes. Dans le
cas de la simultanéité objective, l'expérimentateur n'a obtenu
que 39,2 % de réponses justes. La réponse « simultanée » était
donnée le plus fréquemment (45 %) dans le cas où le son précé-
dait la lumière de 30 ms. La simultanéité était encore perçue
quand le son précédait la lumière de 120 ms (8,3 % des cas),
ou même quand la lumière précédait le son de la même durée
(67 % des cas). Cette difficulté objective à percevoir la simul-
tanéité correspond au fait qu'il n'y a pas, pour des stimulations
hétéro sensorielles, de véritable impression de simultanéité.
« La simultanéité est inférée d'une certaine indistinction, d'une
absence d'ordination nettement imposée, laissant le jeu à une
certaine liberté d'ordination arbitraire » (Piéron, ibid., p. 394).
Guinzburg ayant demandé à ses sujets de lui indiquer les cas
dans lesquels ils étaient sûrs de leurs jugements, a obtenu un
plus faible pourcentage de réponses affirmatives dans les cas
de perception de la simultanéité que dans les cas de perception
de la succession.
La perception de la simultanéité proprement dite implique
donc que les excitations puissent s'organiser en un pattern
perceptif ou réactionnel. Cette organisation permet tout à la
fois une perception stable de la simultanéité et un seuil très
fin de perception de la succession. Ainsi, comme nous l'avons
déjà vu, si on éclaire successivement quatre points lumineux
déterminant un losange (correspondant à un angle visuel
de 1° 5'), la simultanéité subjective est obtenue pour un cycle
de 125 ms, valeur très peu variable d'une expérience à l'autre
(Lichtenstein, 1961).
La nécessité de cette intégration explique sans doute que
les aphasiques, et plus généralement les malades présentant
LE SEUIL DU TEMPS 117
-
des lésions corticales, aient des troubles de la perception de la
simultanéité d'un son et d'une lumière dans des situations
simples où aucun autre malade mental n'échoue (Fraisse,
1952 b).
2° LE SEUIL DE PERCEPTION DE LA SUCCESSION ET DE L'ORDRE
Pour quel intervalle temporel deux stimulations cessent-elles
d'être confondues ou simultanées ? Piéron a proposé d'appeler
acuité temporelle « la capacité discriminative dans la dimension-
temps, comme les acuités spatiales représentent les capacités
discriminatives dans les dimensions de l'espace » (Piéron,
ibid., p. 394). Il faut distinguer, toujours avec Piéron (1923),
troi; cas :
« 1° Les deux stimuli sont identiques et abordent l'orga-
nisme au même point... ;
« 2° Les deux stimuli sont identiques, mais abordent l'orga-
nisme en des points différents, ou sont analogues sans être
identiques... ;
« 3° Les deux stimuli sont très différents (hétérosensoriels). »
Dans le premier cas, si les stimulations se suivent très rapi-
dement, elles sont fusionnées par suite de la persistance de la
sensation et il n'y a perception que d'une sensation plus ou
moins durable.
Si l'intervalle temporel entre les stimulations est un peu
plus grand, nous avons encore perception d'une excitation
continue, mais de niveau variable. Une série de stimulations
donne alors naissance à des phénomènes de papillotement pour
la vue, de roulement ou de crépitement pour l'ouïe, de vibration
pour le tact. Ces phénomènes apparaissent quand se produit,
entre deux excitations, une diminution d'intensité de la sensa-
tion au moins égale à un échelon différentiel. Dans ce cas, nous
percevons en réalité plus un changement qu'une véritable
succession. Donc l'intervalle pour lequel on passe de la percep-
tion de la continuité à celle d'un changement d'intensité varie
avec la nature des récepteurs. En se réparant sur la vitesse
critique de fusion de stimulations répétées, l'oreille est encore
capable de discriminer l'interruption d'un bruit blanc à la
fréquence de 1 000 par seconde, c'est-à-dire lorsque l'écart
est de 1 ms (Miller et Taylor, 1948). Pour le tact, on perçoit
118
8 PSi'ClIOLOGIE DU TEMPS
encore à la pulpe de l'index une vibration jusqu'à plus de
1 000 stimulations par seconde (Piéron, ibid., p. 68) et, pour
la vue, dans des conditions favorables, on peut encore observer
un papillotement à la fréquence de 60 par seconde, soit pour
un intervalle temporel de 16 ms (Mowbray et Gebhard, 1954).
Le seuil de la discontinuité proprement dite est beaucoup
plus élevé, et dépend de l'intensité des stimulations ; on n'en
peut donner que des ordres de grandeur : 10 ms pour l'ouïe et
le tact, 100 ms pour la vue (Piéron, ibid., pp. 396-397).
*
* *
Quand les stimuli abordent l'organisme en des points diflé-
rents, on observe, entre la perception de la simultanéité et celle
de la succession, une organisation des excitations successives
qui donne naissance à des perceptions complexes.
En vision, l'excitation en succession rapide de deux points
de la rétine entraîne le plus souvent la perception d'un mouve-
ment apparent. Il y a perception, non d'une dualité d'éléments,
mais d'un seul stimulus qui se déplace du lieu d'apparition du
premier au lieu d'apparition du deuxième. Il est possible, quand
on connaît le phénomène, d'inférer du mouvement à la succes-
sion, mais phénoménalement il n'y a pas perception de succes-
sion. Les limites temporelles dans lesquelles est perçu le mouve-
ment apparent sont très variables et dépendent, selon les lois
de Korte, de l'intensité des stimulations et de leur distance.
On peut même obtenir un mouvement apparent, comme nous
l'avons déjà signalé, avec deux stimulations objectivement
simultanées, mais d'intensité différente, par suite du retard
de la sensation la moins intense sur la plus intense.
Il est donc difficile de fixer la valeur de l'intervalle temporel
pour lequel on passe de la simultanéité au mouvement apparent
et du mouvement apparent à la succession. Cependant, pour
la vision, rappelons que Wertheimer pensait que l'optimum du
mouvement apparent est réalisé quand l'intervalle atteint 60 ms
(le cinéma a utilisé une cadence de 18, puis de 24 images par
seconde, soit des intervalles de 55 ms et de 40 ms), et qu'il
disparaît complètement, faisant place à la perception d'une
succession, quand l'intervalle atteint 200 ms. Le pa de la
simultanéité au mouvement apparent peut se faire à un seuil très
LE SEUIL DU TEMPS 119
bas dans une situation très favorable. On peut ainsi percevoir un
mouvement apparent entre deux stimulations lumineuses adja-
centes se projetant sur la fovéa avec un intervalle de 5 ms (Sweet,
1953). Ce seuil est évidemment beaucoup plus élevé dans les
conditions normales et il est remarquable qu'il le soit plus encore,
comme nous l'avons déjà signalé, chez des malades présentant
des lésions cérébrales. Ainsi, parmi des enfants de même âge
mental, ceux qui sont atteints de lésions ont un seuil du mouve-
ment apparent de plus de 200 ms et les autres ont seulement un
seuil de 75 ms. Les lésions, en contribuant à isoler les sensations
et à prévenir leur organisation, élargissent la zone dans laquelle
il y a simultanéité apparente et élèvent le seuil d'acuité tempo-
relle (Werner et Thuma, 1942).
Dans le domaine tactile, on observe entre la simultauéité
et la succession proprement dite des perceptions variées. Si
on excite successivement deux points-très voisins de l'avant-
bras (la distance entre les points étant au-dessous du seuil de
discrimination spatiale des deux contacts), lorsque l'intervalle
est inférieur au centième de seconde, on ne perçoit qu'une sen-
sation unique de petite surface localisée vers le premier point
excité (Klemm, 1925). Poui des intervalles un peu plus grands,
on constate, comme dans la vision, la naissance de mouvements
apparents (Benussi, 1917). Piéron donne comme seuil de dis-
tinction entre des stimulations en des points voisins ou symé-
triques un intervalle de l'ordre du centième de seconde..Si on
augmente la distance entre les points stimuli, il .faut aussi
augmenter l'intervalle temporel entre les stimulations pour
qu'elles soient distinctes (Wieland, 1960).
Dans l'audition, les phénomènes sont complexes. Hisata
(1934), cité par Piéron (1955), a constaté l'existence d'un mouve-
ment apparent entre deux sons identiques, distants de 200,
brefs, et se succédant à un intervalle de 20 à 60 ms. La rapide
succession des excitations de chaque oreille donne naissance à
une perception de latéralisation du son. Le seuil de cette
perception est très bas : 7/100 de ms, d'après Aggazzotti
(1911), 1/100 de ms d'après Hornbostel et M. Wertheimer (1920)
Mais, dans ce cas, il n'y a pas de perception temporelle.
Ces phénomènes qualitatifs masquent le véritable seuil de
la succession. Aussi bien, I. Hirsh (1959) a proposé de distin-
guer nettement le seuil de la succession ou seuil de perception
120 PSYCHOLOGIEDU TEIVIPS
d'une pluralité et le seuil de perception de l'ordre temporel,
ce qui implique de pouvoir ordonner les stimuli. La tâche
n'est possible que si les stimuli peuvent être identifiés et diver-
sifiés sur la base de la qualité sensorielle (2 sons de hauteur
différente), ou de la localisation des stimuli dans le cas des
perceptions visuelles ou tactiles.
En employant des sujets très entraînés et très informés
sur ces phénomènes, I. Hirsh a trouvé, en utilisant la méthode
de choix, que ce seuil de perception de l'ordre était le même
et atteignait 20 ms, qu'il s'agisse d'ordonner des sensations audi-
tives (sons de différentes hauteurs ou bruits, ou combinaison
de bruits et de sons ; sons provenant à l'une et l'autre oreille),
des sensations visuelles (distantes de 5°, 10° ou 20° d'angle
visuel dans la direction horizontale ou verticale), ou de sensa-
tions tactiles aux index des deux mains (I. Hirsh, 1959 ;
I. Hirsh et C. E. Sherrick, 1961).
Ces résultats montrent que la perception de l'ordre temporel
intervient pour des durées plus longues que lorsqu'il s'agit
uniquement de discriminer s'il y a succession de deux stimu-
lations attaquant les mêmes récepteurs ; ils montrent aussi
qu'en utilisant sans aucun doute les différences qualitatives que
nous avons évoquées plus haut, nous sommes capables de
discriminer l'ordre de deux sensations, alors même que leur
distinction n'est pas assurée comme lorsqu'un mouvement
apparent intervient.
Cependant, Hirsh et Sherrick ont trouvé la même valeur
de 20 ms lorsqu'il s'agit d'ordonner deux sensations hétérogènes
comme un son et une lumière ou une sensation tactile et audi-
tive, ou une sensation tactile et visuelle. Cette valeur était
beaucoup plus faible que celles rapportées par Tinker (1935)
et Piéron (1955, p. 396), qui oscillent entre 50 et 100 ms. Il
est vrai que ces valeurs se rapportent souvent à des mesures
faites au xixe siècle avec un appareillage qui manquait de
précision et des méthodes psychophysiques moins affinées que
celles d'aujourd'hui. Exner (1875) a trouvé que l'ordre entre
une stimulation visuelle et une stimulation auditive était per-
ceptible pour un intervalle de 16 ms, mais que celui entre sti-
mulations auditive et visuelle était de 60 ms. Ces valeurs
sont plus fortes que celles de Hirsh, mais elles correspondent
aussi à un critère plus élevé. Cependant, les faibles valeurs
LE SEUIL DU TEMPS 121
obtenues par Hirsh tiennent au fait qu'il a utilisé des sujets
très entraînés. Avec des sujets naïfs (Hirsh et Fraisse, 1964),
on trouve que le seuil de la perception de l'ordre est de 60 ms
dans une succession son-lumière et de 120 ms dans une succes-
sion lumière-son. On trouve aussi que le seuil de la succession
dans le cas de stimuli hétérogènes n'est pas différent du seuil
de la perception de l'ordre.
Il reste que les résultats d'Exner comme ceux de Hirsh
et Fraisse font ressortir une asymétrie, en sens inverse, il est
vrai, des seuils de perception suivant l'ordre des stimulations.
Elle s'expliquerait par le fait déjà mentionné (p. 112) que le
processus de perception est plus rapide pour le stimulus sur
lequel se porte électivement l'attention. La plupart des auteurs
ont en général trouvé que normalement la lumière attire davan-
tage l'attention et ceci serait d'autant plus vrai que la source
sonore est mieux cachée (Bald, Berrien, Price et Sprague, 1942).
Ces divergences entre les résultats ne doivent pas nous sur-
prendre, puisque la nature de chaque stimulus peut modifier
le résultat et que les différences individuelles peuvent être
importantes.
Signalons enfin un cas particulier : celui de la perception
de la succession entre une réponse motrice (appuyer sur une
clé) et une sensation extéroceptive, lumineuse par exemple.
Le seuil d'ordination temporelle est encore du même ordre de
grandeur (50 ms) que dans le cas de deux stimulations extéro-
ceptives (Biel W. C. et Warrick M. J., 1949).
*
* *
Les processus périphériques et centraux, les données phy-
siologiques et psychologiques interviennent donc pour déter-
miner le seuil du durable, le seuil du successif et le seuil de la
perception de l'ordre. De toute manière, les valeurs trouvées
restent très faibles et varient entre 1 et 100 msen considérant
les cas extrêmes.
CHAPITRE V
LA DURÉE PERÇUE
Dans les limites du présent psychologique, nous percevons
le temps, mais les modalités de cette perception varient en
qual·té et en quantité avec la nature physique des changements
qui la déterminent. Nous ne percevons pas la durée indépen-
damment de ce qui dure. A partir de ce fait, nous étudierons
dans ce chapitre les modalités de notre perception du temps
sous ses différents aspects (1).
1
LA QITALITÉ DES DURÉES
ET L'INTERVALLE D'INDIFFÉRENCE
Entre la limite inférieure, où nous arrivons à distinguer que
nous sommes en présence de deux stimulations distinctes, et
la limite supérieure où, lorsque se produit une nouvelle exci-
tation, la précédente n'appartient plus qu'à notre passé, il
y a perception d'une succession proprement dite et d'un inter-
valle de plus en plus long entre les stimulations successives.
S'en tenir à cette description serait simplement transposer sur
le plan psychologique les mesures physiques de l'écart entre
les stimulations. En réalité, à mesure que l'intervalle croît
entre les stimulations, leur succession engendre des perceptions
qualitativement différentes.
10 LES QUALITÉS DES INTERVALLES
Au moment où les stimulations cessent de se confondre
et paraissent successives et distinctes, nous n'avons pas encore
pour autant perception d'un intervalle qui serait comme un
(1) Le lecteur s'étonnera peut-être des développements que nous donnerons
à ces problèmes, mais cette situation correspond à l'état de nos connaissances
psychologiques. La perception est une des conduites les plus simples, elle a été de
ce fait plus étudiée jusqu'à ce jour que d'autres qui sont plus complexes. Elle est
donc mieux comnue.
LA DURÉE PERÇUE 123
vide entre elles. Ces sensations paraissent alors distinctes, mais
accolées. Si l'intervalle est un peu plus grand, nous avons per-
ception d'une collection de deux stimulations (Schultze, 1908).
Ainsi, spontanément, nous ne percevons pas un écart, mais deux
stimulations plus ou moins rapprochées. L'intervalle n'est pas
perçu pour lui-même, bien qu'il soit, si l'on y fait attention,
discernable. Quand l'écart entre les stimulations atteint 60 cen-
tièmes de seconde environ, nous percevons spontanément un
intervalle, mais qui ne se dissocie pas de ses limites. Lorsque
l'écart dépasse une seconde, l'aspect intervalle devient domi-
nant ; il faut un effort de plus en plus grand pour que les deux
stimulations limites forment une unité et déterminent un inter-
valle défini dans sa durée. Enfin, quand l'écart atteint 1,8 à 2 s,
les deux stimulations cessent d'appartenir à un même présent ;
il n'y a plus perception d'un intervalle durable, mais d'une
distance entre un événement passé et un événement présent.
La description que nous venons de faire à partir de l'inter-
valle entre les stimuli peut aussi être tentée en termes de vitesse
de succession. Vierordt (1868), utilisant un métronome, a
trouvé que le jugement « rapide » correspondait en moyenne
à un intervalle de 0,42 s, « neutre » à 0,64 s, et « lent » à 1,07 s (1).
La même analyse peut être faite en mettant l'accent sur les
durées elles-mêmes, au lieu d'insister sur les intervalles entre
les stimulations. Katz (1906) distinguait trois types de durées :
les courtes de 0,25 à 0,55 s, les agréables entre 0,60 et 0,65 s,
et les longues au-delà de 0,65 s. Benussi a été encore plus précis ;
les durées très courtes s'étendraient de 0,09 à 0,23-0,25 s,
les durées courtes de 0,23-0,25 s à 0,58-0,63 s, les durées
indifférentes de 0,58-0,63 s à 1,08-1,17 s, les durées longues
de 1,08-1,17 s à 2,07 s et les durées très longues au-delà. En
rapprochant ces différentes analyses et sans entrer dans des
précisions qui ne peuvent correspondre à des jugements quali-
tatifs, on peut distinguer trois zones :
10 Les intervalles courts inférieurs à 0,50 s environ. Pour ces
durées, on perçoit plus les limites que l'intervalle lui-même ;
(1) Il faut remarquerque les valeurstrouvéespar Vierordtsont sans doute
relativesà l'échelledes intervallesquepeut donnerun mé[Link] employant
aussi un métronome,Frischeisen-KÜhler (19336) a trouvé que les tempi qui
n'étaientjugésni lentsni rapide,corrs-pondaientà une noneoù l'intervalleallait
de 0,55à 0,83s suivantlessujets.
124 PSYCHOLOGIEDU TEMPS
20 Les intervalles indifférents, c'est-à-dire ni courts, ni longs,
de 0,50 à 1 s environ. Pour ces durées, limites et intervalle
forment une unité ;
30 Les intervalles longs, au-delà de 1 s environ, où prédomine
la perception d'un écart et où il faut un effort pour réunir
les deux limites en un même présent.
Cette même analyse peut être faite à partir de durées pleines,
par exemple à partir de l'audition d'un son continu. Le début et
la cessation du stimulus correspondent aux limites des temps
vides. Dans les temps courts, tout se passe alois comme s'il
n'y avait pas de durée entre le début et la fin, phénomènes
dominants ; pour les durées plus longues, le début et la fin ne
se laissent pas dissocier de la durée, et enfin, pour les temps
longs, la durée prédomine sur les sensations initiales et ter-
minales.
Nos analyses, comme celles des autres auteurs, se rappor-
taient à des sensations auditives. Elles s'appliquent aussi aux
sensations tactiles, mais elles perdent peu à peu toute signi-
fication pour les sensations à évolution lente qui ne facilitent
pas la distinction des stimulations et la perception d'une
succession. Ainsi, dans le cas limite de l'odorat, la question
de l'intervalle temporel entre des odeurs tic peut même
pas se poser.
Ces distinctions qualitatives ont une portée d'autant plus
grande qu'aux trois catégories de temps correspondent des lois
perceptives différentes. Hôring, élève de Vierordt, dès 1864,
avait trouvé que, parmi des intervalles allant de 0,3 à 1,4 s,
les plus courts étaient surestimés et les plus longs sous-estimés,
ce qui conduisait immédiatement à la notion d'un point d'indif-
férence ou d'un intervalle d'indifférertce correspondant à une
durée pour laquelle il n'y avait pas d'erreur systématique (1).
(1) On dit qu'il y a a surestimation de la durée d'une stimulation quand celle-ci
est estimée d'une manière ou d'une autre (le plus souvent par reproduction) plus
longue qu'elle n'est. Nous parlerons dans ce cas de surestimation absolue.
On dit qu'il y a surestimation de la durée d'une stimulation A par rapport à la
durée d'une stimulation B quand A est estimé être plus grand que B alors que les
durées sont physiquement égales. Ceci implique que A paraît égal à B quand B est
physiquement plus grand que A. Nous parlerons dans ce cas de surestimation relative.
Il n'est pas possible de conclure directement d'une surestimation absolue à une
surestimation relative (et réciproquement), car dans le premier cas on compare
une réponse perceptive à une stimulation physique, et dan, le deuxième cas deux
perceptions entre elles.
l,A DURÉE PERÇUE 125
Sur la durée de cet intervalle d'indifférence, les recherches
faites en particulier en Allemagne, dans la seconde moitié
du XIXe siècle, pourraient engendrer le scepticisme, et Woodrow
(1934) a lui-même indiqué que, suivant les auteurs, cet inter-
valle a été fixé entre 0,3 s et 5 s. Nous montrerons, dans les
prochains paragraphes, que différents facteurs peuvent modifier
cette valeur, mais il reste que les recherches les plus sérieuses
concordent pour fixer cet intervalle vers 0,6-0,8 s. Wundt
(ibid., II, p. 322) donnait comme valeur 0,72 s et ses élèves
Kollert, Estel, Mehmer, des durées variant de 0,71 à 0,75 s
(d'après Woodrow, 1934).
La détermination définitive nous paraît être celle de
Woodrow (1934). Elle a été faite sur un grand nombre de sujets
dont chacun n'a reproduit qu'une seule valeur d'intervalle.
Malgré cela, les sujets ont surestimé les intervalles courts et
sous-estimé les intervalles longs. L'intervalle d'indifférence,
suivant le mode de calcul, serait compris entre 0,59 et 0,62 s.
Toujours d'après le même travail, la surestimation de l'inter-
valle de 0,3 s atteindrait 6,2 %, la sous-estimation de l'inter-
valle de 1,2 s, 2,1 %, et celle de l'intervalle de 4 s, 4,6 %. Nous
avons trouvé un écart systématique situé entre + 19,6 % pour
un intervalle de 0,30 s et - 3,9 % pour 1,5 s (Fraisse, 1948 c).
Quand les durées sont pleines, l'intervalle d'indifférence pré-
sente des valeurs et des erreurs systématiques du même ordre
(Stott, 1935).
Outre ces erreurs systématiques, on constate que la varia-
bilité des estimations contrôlées par une méthode de reproduc-
tion est aussi fonction de la durée. Elle serait en moyenne, pour
chaque sujet, de 10,3 % pour une durée de 0,20 s (écart type
rapporté à la moyenne des reproductions). Lorsque la durée
augmente, elle décroît systématiquement jusqu'à 0,6 s (7,8 %),
puis remonte quand les durées sont encore plus longues (10,1 %
pour 2 s) (Woodrow, 1930).
*
* *
Nous essaierons de montrer plus loin que l'intervalle
d'indifférence est en relation avec des processus psycholo-
giques et physiologiques spécifiques. Cependant sa valeur
peut varier selon les conditions dans lesquelles intervient
126 IISY(.'1101,OGIE1)li TE1HPS
sa perception. Le phénomène le i, q::i peut
modifier sa valeur est le développement d'une tendance centrale
relative à la gamme des durées perçues dans une situation
donnée. On sait que notre expérience courante entraîne la
formation d'une impression absolue qui correspond à la
tendance centrale des stimuli ressentis. Ainsi nous parlons
d'une chaise légère ou d'une chaise lourde en fonction de notre
expérience du poids moyen d'une chaise. Spontanément, au
nom d'une loi d'économie, nous nous attendons à un stimulus
de l'ordre des valeurs moyennes et nous avons tendance à
minimiser les petites différences - loi d'assimilation - ou,
au contraire, à les surestimer, si elles sont assez grandes - loi
de contraste (Fraisse, 1947). Il résulte de là que, si nous appré-
cions les grandeurs d'une gamme de stimuli, ceux qui sont
plus petits que la moyenne sont surestimés et les plus grands
sont sous-estimés. Dans les cas des intervalles temporels, cette
loi est particulièrement nette. Hollingworth (1909) a suggéré
que les variations des auteurs dans la détermination de l'inter-
valle d'indifférence étaient relatives à la gamme des durées
qu'ils avaient employées dans leurs expériences. La vérification
expérimentale est d'ailleurs possible : en employant sur les
mêmes sujets deux gammes de stimuli, nous avons trouvé,
par la méthode de reproduction, que le point d'indifférence
apparaissait à 1,14 s pour des stimuli situés entre 0,2 et 1,5 s
et à 3,65 s pour des stimuli allant de 0,3 à 12 s (Fraisse,
1948 c).
De ce phénomène, il faut sans doute rapprocher l'effet
d'ancrage, c'est-à-dire l'influence d'une valeur de référence sur
les appréciations portées sur d'autres stimuli. Si, par exemple,
on demande d'abord d'apprécier des durées de 0,25 à 1 s sur
une échelle de 5 points (de très court à très long), et qu'ensuite
la même tâche soit proposée après avoir fait percevoir avant
chaque estimation une durée de référence d'un peu plus d'une
seconde, on constate un glissement de plus en plus marqué de
l'échelle subjective, en ce sens que les sujets attribuent plus
fréquemment les jugements longs et très longs qu'auparavant.
Le phénomène est particulièrement sensible pour la durée la
plus longue qui est plus proche de la durée de référence (Post-
man et Miller, 1945). Il y a donc un effet d'assimilation. Cet
effet a été confirmé par plusieurs recherches de Goldstone et
LA DURFE PERÇUE 127
de ses collaborateurs (1). La durée estimée de la seconde est
plus courte si la série des valeurs stimuli commence par 0,1 s
que par 2 s, que cette première valeur ou « ancre » soit au début
d'une série ordonnée de stimuli (ascendante ou descendante)
(Goldstone, Lhamon et Boardman, 1957), ou seulement la
première d'une série de stimuli présentés en désordre. L'effet
est plus grand si « l'ancre » appartient à la série et fait
l'objet d'une estimation que si elle est détachée (Goldstone,
1964). L'ancre peut être un stimulus visuel et les stimuli
être auditifs (ou inversement). On constate encore un effet
d'assimilation, mais il faut tenir compte du fait qu'un sti-
mulus auditif est toujours jugé plus long qu'un stimulus
visuel (Behar et Bevan, 1961 ; Goldstone, 1964). L'effet
d'assimilation aurait été transformé en effet de contraste si
la"durée de référence avait été beaucoup plus longue que les
durées à estimer. Si la valeur de référence est intermédiaire
entre les valeurs des durées, elle facilite la formation d'une
tendance moyenne et elle joue le rôle d'un intervalle d'indiffé-
rence par rapport auquel les durées plus courtes sont suresti-
mées et les durées plus longues sous-estimées (Philip, 1944).
L'ordre de présentation des stimuli peut lui-même influer
sur notre impression de brièveté ou de durée des intervalles.
Benussi (1907) a trouvé, pour une série d'intervalles allant
de 0,09 à 2,7 s, que le point d'indifférence des jugements (de
court à long ou de long à court) changeait de place : il se situait
à 0,23 s pour une présentation des durées en ordre croissant,
à 1,17 s si l'ordre était décroissant, et entre 0,58 et 0,72 s si
l'ordre était fortuit (2).
Tout ceci pourrait signifier que l'intervalle de 0,6-0,8 s,
(1) Goldstonea employési extensivement sa méthodequ'il faut en indiquerle
[Link]ésenteau sujetunesériede stimulidontla duréepeut varierde 0,1s
à 2 s. Le sujetdoit estimersur une échelleen 2 (ou plusieurspoints)si chaquesti-
mulusest plusgrandou pluspetit qu'[Link] secondequi sert ici de réfé-
rencen'est pas un stimulusphysiquemaisl'estimationimplicitedu [Link]
mesureoù cette méthodese réfèreà un savoiracquis,nousutiliseronssurtoutles
résultatsde Goldstoneau chapitreVII. Ils peuventêtre utilesdansles étudessur
la perceptiondu tempsparcequ'ilsmettenten évidencedeseffetsdela stimulation
temporelle surla valeursubjectivedela secondeconsidérée commepointderéférence.
(2) L'attitudeprisepeut aussiinfluencerla perceptiondes duréescommecelle
de tout [Link] exemple,pourun intervallede 0,6s, Woodrowa trouvé
une sous-estimation de 0,198s si la consigneorientaitl'attentiondu sujet versles
limitesque l'on demandaitde considérercommeune paire de sons,et une sous-
estimationde 0,283s sila consigneétait de faireattentionà la duréede l'intervalle
entre les sons.
12:1 PSYCIIOLOGIE DIJ TEMPS
dit d'indifférence, ne serait que relatif à la gamme des durées
perceptibles. En ce cas, les déterminations concordantes des
auteurs tiendraient au fait que l'intervalle de 0,70 s environ
correspondrait à la tendance centrale des durées habituellement
perçues, qui, dans le cas d'un intervalle simple, vont de 0,1
à 1,8 s environ.
Il est hors de doute que l'existence d'une tendance centrale
joue un rôle non négligeable, ce qui explique que la valeur de
l'intervalle d'indifférence est modifiée en fonction de la gamme
des durées présentes dans une expérience. Il semble cependant
que l'intervalle de 0,70 s environ corresponde à un processus
physiologique spécifique, car on le retrouve dans des phéno-
mènes de types différents, où ne se manifeste aucune tendance
centrale proprement dite.
Nous allons tenter l'étude systématique de cet intervalle,
grâce à laquelle nous pourrons formuler des hypothèses plus
générales sur le caractère des intervalles perçus,
L'INTERVALLEDE 0,70 s
Wundt, ayant trouvé que l'intervalle reproduit avec le plus
d'exactitude était de 3/4 de seconde environ, avait été amené
à des rapprochements avec d'autres phénomènes qui avaient la
même durée. L'aperception d'un nombre complexe de 5 à
6 chiffres, par exemple, demande en moyenne ce temps-là, de
même que l'association entre deux mots.
« Nous devons conclure de là, écrivait-il, qu'une vitesse
d'environ 3/4 de seconde est celle où les processus d'association
s'accomplissent le plus facilement ; et par conséquent, dans la
reproduction, nous essayons involontairement de rendre égaux
à cette vitesse même des espaces de temps objectifs, quand
nous raccourcissons des temps longs et prolongeons des temps
courts. » Passant du fait à l'hypothèse, il ajoutait : « Chose
étonnante, ce temps concorde presque avec celui qu'emploie
la jambe pour son oscillation, quand les mouvements de la
marche sont rapides. Il ne semble point invraisemblable que
cette constante psychique de la durée moyenne de reproduction
et de l'estimation la plus sûre de l'intervalle se soit développée
sous l'influence des mouvements corporels, qui sont le plus
exercés et qui ont déterminé la tendance que nous avons à
LA DURÉE PERÇUE 129
organiser et à agencer d'une façon rythmique de grands espaces
de temps o (Wundt, ibid., II, p. 322).
Guyau, reprenant ce thème, affirmait avec un peu trop
d'éloquence : « Aujourd'hui encore nous rythmons sur notre
pas la vitesse de notre représentation, et, par une tendance
naturelle, nous voulons adapter le pas du temps au pas de notre
pensée et au pas de nos jambes » (ibid., p. 94).
Tout un faisceau de données relatives à des recherches
d'ordre très différent confirme et renouvelle le point de vue de
Wundt. Il semble que la durée de 3/4 de seconde soit une
constante psychique qui corresponde à la durée complète du pro-
cessus perceptif. Les études de comportement fournissent des
indications simples qui rejoignent les déterminations psycho-
physiologiques. Envisageons-les successivement.
Ainsi, si nous évaluons une durée en comptant à un rythme
imposé, et si nous cherchons à reproduire la même durée en
prolongeant le même rythme (sans contrôle de stimuli), les
durées sont reproduites avec le plus de précision et le moins de
variabilité pour des cadences correspondant à des intervalles
de 0,5 entre les nombies (R. Davis, 1962 a et 1962 b).
Dans le comportement, tout se passe comme si l'efficacité
d'une sensation était maximum lorsqu'elle précède la réaction
de 3/4 de seconde environ. On a montré que l'intervalle optimum
entre le stimulus conditionnel et le stimulus absolu est de l'ordre
de 0,5 à 1 s (W olfle, 1930 ; Bernstein, 1934, et cf. chap. II, p. 55).
Si l'excitant conditionnel est une combinaison de deux stimuli,
le conditionnement est le plus aisé quand ils se suivent avec
un intervalle de 1 s environ (Czehura, 1943).
Dans une tout autre direction, les études qui ont été faites
sur la période réfractaire psychologique montrent que l'inter-
valle temporel entre deux signaux doit être de 0,5 s au minimum
pour que la réponse à chacun des signaux ait une égale rapidité.
Si le deuxième signal arrive trop tôt après le premier, la réponse
au second est retardée, et Welford (1952) interprète ce retard
d'origine centrale comme dû à la mise en réserve du deuxième
stimulus jusqu'à ce que les centres soient libres de l'utiliser
et d'élaborer la seconde réponse. Le phénomène se produit
encore même si le sujet ne donne pas de réponse au premier
signal. Le temps de réaction au deuxième signal est minimum
lorsque le premier signal le précède de 0,6 s environ. Ceci est
P. FRAISSE 9
130 PSYCHOLOGIEDU TEMPS
- -
vrai, que le premier et le deuxième signal soient ou non de
même nature, à condition seulement que la durée de l'inter-
valle entre les deux signaux d'une présentation à l'autre soit
variée au hasard (Fraisse, 1957, 1958).
Plus simplement, on constate que les sujets qui, par exemple,
doivent reproduire un stimulus sonore en appuyant sur une
clé, commencent à réagir environ 0,7 s après la cessation du
stimulus, comme si cet intervalle était un optimum de la suc-
cession immédiate (Oléron G., 1952). On a cherché à évaluer
plus directement la durée du processus perceptif - de l'aper-
ception, disait Wundt - en mesurant le temps nécessaire pour
donner une réponse à une stimulation. Dans les expériences du
type temps de réaction où la réponse motrice doit être donnée
aussitôt que l'on a perçu une stimulation, on ne mesure pas la
durée de l'ensemble du processus perceptif à proprement parler :
la réponse très automatisée se produit dès le seuil de la sensation.
Or il y a un décalage entre le moment où il y a perception de la
présence d'une stimulation et le moment où on l'identifie. Le
fait est manifeste dans les expériences tachistoscopiques où
l'on perçoit aisément un intervalle entre le déclenchement du
système qui permet à l'excitation de se produire (déclenchement
de l'obturateur, chute du rideau, contact) et le moment où on
perçoit son contenu. Wundt avait essayé de mesurer ce déca-
lage par la méthode du temps de réaction simple, mais il a
échoué, car on ne peut pas contrôler à quelle phase du processus
perceptif correspond la réponse du sujet (d'après [Link],
pp. 415-417).
Les expériences de temps de réaction de choix sont plus
adéquates, car elles impliquent l'identification du stimulus;
mais, dans ce cas, au temps de perception s'ajoute la durée de
sélection de la réponse. Évidemment, les temps mesurés dans
les réactions de choix varient avec les conditions expérimentales.
Il est intéressant cependant de remarquer que cette variation
s'étend entre 30 cs environ et 60-70 cs, durée atteinte quand la
discrimination devient difficile tout en restant de type perceptif.
L'expérience de Lemmon (1927) illustre ce cas. Le sujet est
placé devant deux tableaux correspondant à chacune des deux
mains. Un certain nombre de lampes peuvent s'allumer sur
chaque tableau et le sujet doit réagir avec la main qui se trouve
du côté où apparaît le plus grand nombre de lampes. Le temps
LA DURÉE PERÇUE 131
- -
de réaction moyen pour discriminer une lampe de zéro est
de 0,29 s ; deux de une, 0,475 s ; trois de deux, 0,566 s ; quatre
de trois, 0,656 ; cinq de quatre, 0,741 s.
L'identification de stimuli simples, contrôlée par la déno-
mination ou le dénombrement, demande une durée du même
ordre. Cattell, J. (1885) trouve qu'il faut 0,40 s environ pour
lire des lettres, des mots simples ou des nombres de 2 chiffres.
Pour indiquer aussi vite que possible le nombre de points sur
une plage, il faut 0,42 s pour un point et 0,63 s pour 5 (cf. Sze-
liski, d'après Woodworth, ibid., p. 486). Si la consigne insiste
sur la précision, il faut une durée de 0,60 s à 0,70 s pour démon-
brer de 1 à 3 points (Jensen, Reese et Reese, 1950). Toutes ces
expériences montrent que l'identification perceptive est un
processus qui demande, y compris le temps nécessaire pour
l'élaboration de la réponse, une durée de 0,30 à 0,60 s. Mais il
s'agit toujours de donner une réponse rapide, ce qui correspond
donc au début de l'identification perceptive. Lorsque les instruc-
tions n'insistent pas sur la rapidité, on constate, dans de nom-
breuses situations, que le temps qui s'écoule entre le moment
de la stimulation et celui de la réponse est de 0,60 à 0,80 s. Ainsi
le temps nécessaire pour la reconnaissance de stimuli simples est,
selon Colegrove (1898), de 0,6 s, valeur que retrouvent Ross et
Fletcher (1953) dans un test d.e perception des couleurs où ils
font identifier les stimuli par des sujets qui ont une vision
des couleurs normale.
De cet ensemble de faits, il est possible déjà d'inférer que le
processus perceptif complet a une durée de l'ordre de la demi-
seconde. Certes, il peut y avoir réponse à la présence d'une stimu-
lation : c'est cette durée (de 15 à 20 cs) qui est mesurée dans les
temps de réaction simple. Il peut aussi y avoir réponse dès qu'il
y identificatl'oiz (durée de 30 à 40 es). Au-delà se développe sans
doute une phase de déclin du processus : si une nouvelle stimu-
lation arrive juste à la fin de ce processus (c'est-à-dire vers
60-70 cs), non seulement il y a dualité des perceptions, mais la
seconde semble se produire juste après la première sans qu'il
y ait hiatus et sans qu'elles se recouvrent même partiellement.
Telle est l'interprétation qui paraît la plus probable.
On a essayé de vérifier par des méthodes plus directes cette
durée du processus perceptif.
Calabresi (1930) a utilisé une méthode ingénieuse. Nous
132 PSYCHOLOGIEDU TEMPS
sommes capables d'appréhender - sans avoir recours à la
mémorisation - un ensemble de 7 à 8 lettres. Mais, si on nous
présente un tel ensemble pendant un temps très court (1 es),
nous ne percevons en movenne que 4,1 lettres environ. Ce nom-
bre est à peu près indépendant du nombre de lettres présentées,
c'est-à-dire que, si on nous montre seulement 4 lettres, elles sont
presque toujours toutes perçues. Si donc on présente deux fois
4 lettres en vision rapide avec un intervalle de temps suffisant,
nous percevons environ 8 lettres. Que se passera-t-il si on
présente en succession rapide en un même point (grâce au
double tachistoscope à chute de Wundt) deux groupes de
4 lettres, chacun pendant 1 es ? Calabresi a trouvé que le nombre
d'éléments retenus variait de la manière suivante en fonction
de l'intervalle :
........................ 4,4 lettres
20 ........................ 5,5 lettres
40 -........................
10 """""""""""" 5,fi -
5,6
70 ........................ 6.5
)00 ........................ 7,2 -
120 -- ........................ 7.2 -
Il faut donc environ 1 s d'intervalle pour qu'il se produise
une sommation presque intégrale des deux processus perceptifs
qui correspondent à la présentation de chacun des groupes. Si
le temps est inférieur, on peut penser que les deux processus
interfèrent l'un avec l'autre, c'est-à-dire que le premier n'est
pas terminé quand le second commence. On en peut déduire
que le processus perceptif total demande de 3/4 de s à 1 s (1).
D'autres auteurs ont utilisé des méthodes plus analytiques
à partir de perceptions plus simples. Ils ont essayé de mesurer
la durée d'établissement de la sensation et la durée de son
déclin. Ces mesures n'ont évidemment ('e signification que pour
le tact, l'ouïe et la vue, sens pour lesquels la durée propre des
processus périphériques n'est pas si grande qu'elle rende ces
calculs sans signification. La durée du processus comprend tout
d'abord la latence qui varie avec l'intensité du stimulus. La
latence irréductible a une valeur comprise, pour la sensation
auditive, entre 3 et 7 es et, pour la sensation lumineuse, entre 7
(J) Nou, a\(m'-verihene Lu S4HJlUlatioli
possibledes inforntations
est à peu prés complètelorsquel'intervalleentre les deux plagesatteint fi0 es
1965,résultatsnonpuhliés).
(Fraisseet Jakiii)?)wiez,
I,A T) UÀ ÉE IFRÇUE 133
3
et 11 cs. Mais il s'agit là de limites inférieures. D'autre part, la
latence ne mesure que le temps nécessaire pour atteindre le seuil
absolu. A partir de ce moment, l'évolution du processus continue.
La sensation, même pour des stimulations brèves, continue à
croître ; d'autre part, l'excitation eorticale primaire engendre
des réactions corticales d'association nécessaires à la reconnais-
sance perceptive (Piéron, ibid., p. 461). La durée de cette phase
est difficile à mesurer. Elle croît évidemment avec la complexité
du stimulus. Des indices indirects permettent d'en évaluer
l'ordre de grandeur. La réaction d'arrêt du rythme alpha par
exemple ne se produit que 10 à 90 cs après le début de la stimu-
lation sensorielle. Gastaut (1949) interprète cette durée comme
le temps nécessaire pour que l'attention se porte sur l'image
projetée sur « l'écran » occipital. Hebb (1949, p. 71), de son côté,
estime que la durée de l'activité corticale réverbérante qui serait
à la base du processus perceptif est d'environ 50 cs.
A cette phase d'établissement de la perception succède une
phase de déclin et d'évanouissement. Piéron (1935) estime sa
durée de 15 à 20 cs pour les sensations lumineuses ; von Bekesy
(1933) a trouvé des durées du même ordre pour les sensations
auditives, tandis que Buytendijk et Meesters (1942) estiment
que la durée de ce déclin serait encore plus longue.
Il est difficile d'additionner les durées des diverses phases du
processus perceptif mais les données psychophysiologiques sont
claires : la durée moyenne de ce processus doit être de l'ordre
de la demi-seconde. Il serait préférable cependant de pouvoir
la mesurer par des moyens physiologiques plus directs. Les
difficultés sont évidemment grandes, mais déjà la voie qu'a
ouverte Gastaut (1949) nous apporte des indications utiles.
Si on enregistre directement sur le cortex les potentiels évoqués
par une stimulation lumineuse, on constate chez l'homme
comme chez l'animal qu'elle induit un cycle d'excitabilité très
complexe dont la durée, d'après les tracés de Gastaut (ibid.,
p. 68), est de 50 à 60 cs.
Ces faits démontrent qu'une brève stimulation engendre un
processus d'une plus longue durée dont on trouve des mani-
festations aux plans physiologique, perceptif et moteur. En
les rapprochant, on peut essayer d'interpréter les données
phénoménales dont nous étions partis. Les choses sembleraient
se passer ainsi : une perception paraîtrait succéder sans tran-
134
sition à une autre lorsqu'elle se produirait juste à la fin du
processus perceptif qui correspond à la première. Si elle arrivait
avant la fin de <:ehii-ci, la juxtaposition du processus de déclin
de la première et du processus d'établissement de la deuxième
donnerait naissance à cette perception d accolement ou de
collection, caractéristique des intervalles inférieurs à 3/4 de
seconde. Si au contraire le deuxième processus commençait
après la fin du premier, il naîtrait une perception de séparation
et les deux processus ne seraient reliés que par un effort du
sujet qui engendrerait sans doute un processus de liaison
supplémentaire. Cet effort même ne serait efficace que dans
certaines limites temporelles qui seraient celles mêmes de la
perception du temps.
Si les processus étaient juxtaposés, l'effort de nette distinc-
tion des deux stimulations successives engendrerait la suresti-
mation de ces intervalles ; s'il. étaient séparés, l'effort de
rapprochement entraînerait un effet de sous-estimation. Sur
ces déterminations primaires, jouerait 1 action des stimulations
contemporaines qui provoqueraient les phénomènes de tendance
centrale ou d'ancrage. Ils en renforceraient ou en contrecarre-
raient l'effet.
Ces déductions éclairent l'hypothèse interprétative que pro-
posait Wundt. La durée optimum d'association correspond au
fait qu'un processus est terminé lorsque l'autre apparaît. Le
rapprochement avec la durée du pas, et nous ajoutons avec
celle des battements du CŒur, ne signifie pas que l'un de ces
rythmes commande les autres. D'ailleurs ils ont des constantes
d'Arrhenius différentes (voir chap. I, 1. 34).
Il est beaucoup plus vraisemblable de penser que tous ces
phénomènes correspondent à des rythmes optima et écono-
miques des liaisons successives dans le système nerveux.
Il
ET .; l' l 1 Y .; l Q ."
L. Fi
En analysant les conditions de la succession, nous avons
montré qu'elles déterminaient les qualités des durées. Il nous
reste à étudier d'une manière précise les rapports entre les
durées perçues et les durées des changements physiques qui les
1,A DURÉE PERÇUE 135
ont provoquées. Nous envisagerons successivement les questions
suivantes : 1° La perception des temps vides ; 2° La perception
des temps pleins ; 3° Temps pleins et temps vides ; 4° La durée
des changements continus ; 5° La sensibilité différentielle.
Les résultats que nous présenterons seront évidemment
relatifs à la méthode de mesure employée. Nous présenterons
les différentes méthodes utilisées dans l'évaluation du temps au
chapitre VII (pp. 222-224), car elles ont surtout de l'importance
pour l'estimation de durées plus longues.
1-°LA PERCEPTIONDES TEMPSVIDES
Sur le concept même de temps viale opposé à temps plein,
nous nous sommes déjà expliqué (chap. III, p. 84). La concep-
tion même de temps vide n'avait de sens que dans la perspective
des psychologies du contenu du xixe siècle. Était vide un temps
pendant lequel il ne se produisait pas de sensations. Tout le
monde est d'accord aujourd'hui pour reconnaître que vide et
plein ne caractérisent pas la perception, mais sont une descrip-
tion de la situation physique : c'est en ce dernier sens que nous
parlerons, en accord avec la tradition, de temps vides (ou pleins).
Théoriquement les temps vides existent dans deux cas :
a ) Une durée sur un fond de sensations vagues et mal définies
est délimitée par deux stimulations brèves (auditives, visuelles
ou tactiles) ; b ) La durée correspond à la cessation d'une stimu-
lation précise (interruption d'un son, ou d'une lumière par
exemple). Le premier cas a été plus étudié ; le second est
ambigu. En effet, ou bien cette cessation, envisagée au point de
vue perceptif, est comme un fond indistinct, une interruption
par rapport à une stimulation qui, elle, a un caractère de durée,
ou bien au contraire elle fait figure sur un fond constitué par
la stimulation continue ; ce deuxième cas, en théorie comme en
pratique, se ramène à celui de la perception d'un temps plein,
c'est-à-dire de la perception d'une continuité.
Nous avons déjà, au paragraphe précédent, envisagé la
perception des temps vides : nous avons vu que ces durées
étaient surestimées quand elles étaient inféiieures à 3/4 de
seconde, sous-estimées au-delà, ce qui implique l'existence d'un
point d'indifférence qui peut dépendre des situations expé-
rimentales.
136 P." l'(Jll<>[Link] VU
Il nous reste à étudier l'influence des différents types de
stimuli qui peuvent délimiter les temps vides. Nous avons
affirmé au chapitre III que nous ne percevions pas la durée
tout court, mais la durée d'une organisation de stimuli. Il
s'agit maintenant de montrer que notre perception de la durée
d'un intervalle dépend de la nature de ses limites qui ne peuvent
en être dissociées. Comme nous le verrons, les relations entre
intervalle et limites sont complexes. Tantôt les limites sont
incorporées à la durée par le jeu de l'assimilation, tantôt, par
un effet de contraste, 1 intervalle est comme isolé de ses limites.
Et ces effets peuvent être différents suivant que les temps sont
inférieurs ou supérieurs à 3/4 de seconde. En outre, les processus
d'organisation des limites sont plus ou moins facilités par la
nature des stimulations ou par l'attitude du percevant. C'est
ainsi qu'en écoutant trois sons qui se succèdent à intervalles
réguliers, si l'on s'attache à percevoir deux des trois sons groupés
et le troisième détaché, l'intervalle entre les sons groupés paraît
plus court que l'autre (Benussi, 1913, pp. 115-117).
A) La nature sensorielle des limite
A égalité de durée physique des stimulations, plus les pro-
cessus sensoriels correspondants sont longs et plus l'intervalle
délimité apparaît lui-même long. Ce que l'on perçoit en
général, c'est l'ensemble intervalle-limites : plus ces dernières
sont durables, plus la durée de cet ensemble semble longue.
Si les limites sont tactiles ou auditives, la durée paraît plus
courte que si les limites sont visuelles (Meumann, 1893). Nous
retrouvons ici la distinction des sensations à processus rapide
et à processus lent.
B) L'intensité des stimulations
Dans le cas des durées brèves, plus les stimulations sont
intenses (dans le domaine auditif) et plus l'intervalle paraît
court (Benussi, ibid., p. 335) : la durée du processus perceptif
du premier son, plus long si le stimulus est plus intense, mange
en quelque sorte l'intervalle qui le suit. Le fait est particuliè-
rement frappant si, au lieu d'utiliser deux sons, on emploie une
série de stimulations à intervalles isochrones. Plus les stimula-
tions sont intenses et plus elles paraissent denses et, du même
coup, plus les intervalles paraissent brefs (Meumann, 1894). Si
LA DUR.ÉE PERÇUE 137
les durées sont plus longues, le phénomène s'atténue beaucoup,
ce qui se comprend, puisque la durée des processus sensoriels
devient négligeable par rapport à l'intervalle.
Le raccourcissement de l'intervalle est le même si la première
stimulation est plus intense que la seconde ; il s'explique comme
le phénomène précédent. Par contre, si la stimulation la plus
intense est la deuxième, l'intervalle paraît plus long, la durée
du processus final s'ajoutant en quelque sorte à celle de l'inter-
valle. La chose n'est d'ailleurs vraie que pour les durées courtes
(Benussi, ibid., p. 335).
De cette influence de l'intensité des stimulations, il faut
rapprocher celle de l'intensité des frappes quand l'intervalle
n'est pas perçu, mais produit. Si on fait reproduire un intervalle
vide en frappant deux coups sur une clé morse, dont la course
du manipulateur est constante, mais la résistance plus ou moins
grande, on constate que l'intervalle produit est plus court
quand l'effort à faire pour frapper est plus grand. Ce résultat
signifie que l'intervalle délimité par des frappes plus intenses
est surestimé par rapport à celui que délimitent des frappes
moins intenses (Kuroda, 1931).
C) La hauteur des sons
Il semble que les intervalles encadrés par des sons plus
hauts apparaissent plus longs que ceux qu'encadrent des sons
plus bas (Triplett, 1931 ; les hauteurs variaient dans ses expé-
riences de 124 Hz à 1 024 Hz).
D'autre part, plus grande est la différence de hauteur des
sons limites et plus grande apparaît la durée de l'intervalle
(Benussi, ibid., Cohen, Hansel et Sylvester, 1954 b). Cependant,
la plus ou moins grande consonance des sons limites peut
contrarier cet effet.
Quoique cette question, malgré son intérêt pour la musique,
ait été mal étudiée, on peut prévoir que plus la consonance est
grande, plus l'organisation des sons limites sera facile et plus
l'intervalle paraîtra court.
D) La durée des sons
L'allongement de la durée des sons limites augmente la
durée apparente de l'intervalle qui les sépare. Si un seul des
sons est long et l'autre bref, l'intervalle proprement dit entre
138
8 YS-1'C'HOLOGlE DU TEMPS
- ----. ----
les deux sons est surestimé lorsque le son long est le premier,
sous-estimé lorsqu'il est le deuxième. Dans le premier cas, il
est un peu incorporé à l'intervalle ; dans le deuxième, la fin
de l'intervalle coïncide avec le début du son terminal (Woodrow,
1928 a).
E) La place du temps vide
Un temps vide peut se situer dans des contextes perceptifs
très divers. Benussi (ibid., p. 411) a étudié l'influence du temps
d'attente sur la perception d'une durée vide et a obtenu les
résultats suivants : si le signal précède de 0,45 s une brève durée
vide, il entraîne une sous-estimation ; s'il la précède de 3,15 s,
il y a surestimation. Par contre, ces temps d'attente n'ont aucun
effet sur les temps longs. En d'autres termes, un temps d'attente
bref favorise l'impression de très court, un temps d'attente long
celle de plus grand.
Israeli (1930) a trouvé des résultats différents : des temps
d'attente courts de 18 à 54 cs entraînent une surestimation
du temps vide qui suit (durées de 35 à 109 cs) et cette suresti-
mation est d'autant plus forte que le temps vide est plus court.
La différence des résultats de Benussi et d'Israeli peut tenir à
leurs méthodes, mais aussi à l'attitude des sujets, qui joue sans
aucun doute un grand rôle. Ainsi Schumann (1898) avait montré,
dans une succession assez rapide de 3 sons a 6 c, que si b-c est
plus court que a-b, il apparaît encore plus court qu'il n'est
réellement, car c arrive en quelque sorte trop tôt par rapport
à la prévision que l'on peut faire à partir de la durée a-b. Si
au contraire b-c est plus grand que a-b, c arrive trop tard et
b-c est surestimé. Ces conclusions sont vraies si a b c sont
perçus comme un groupement, mais si a est considéré
comme un signal de l'intervalle b-c, le phénomène ne se
produit plus.
Toujours d'après Israeli (1930), un son qui suit un temps
vide aurait aussi pour effet d'entraîner sa surestimation. Il en
serait encore de même, comme l'avait déjà montré Benussi, si le
temps vide était encadré, avant et après, de deux stimulations :
l'effet de surestimation serait maximum dans ce cas. Ce serait
une sorte de transcription de l'illusion de Müller-Lyer dans le
domaine temporel.
1)1-iliÊE I!ERÇLII; 139
_ 20 LA PERCEPTION DES TEMPS PLEINS
La loi générale de surestimation des durées hrèves et de
sous-estimation des durées longues est aussi valable pour les
durées pleines que pour les durées vides, quoiqu'elle ait été rela-
tivement moins étudiée (Edgell, 1903 ; Anderson S. F., 1.936).
C'est encore en tenant compte de cette loi que nous pouvons
étudier l'effet des différentes formes de « remplissage sur la
durée apparente.
A) Les intervalles divisés
Entre le cas des durées pleines et celui des durées vides, il
existe un cas intermédiaire : celui où l'intervalle entre deux
limites est rempli de stimuli discontinus. Le phénomène est
analogue à celui du pointillé dans l'espace. On sait que l'inter-
valle divisé paraît plus long que le même intervalle vide
(illusion d'Oppel). Retrouve-t-on la même illusion à propos
du temps ?
Les résultats permettent dans l'ensemble de répondre
affirmativement, mais avec Bourdon (1907), il faut d'abord
noter que ce genre d'évaluation est très difficile. Comparer
deux intervalles plus ou moins divisés entre eux, ou bien un
intervalle divisé à un intervalle vide ou plein, revient à comparer
deux formes qualitativement différentes. Il y a accord des
auteurs cependant pour admettre : a ) Qu'un intervalle divisé
paraît plus long qu'un intervalle vide de même durée ; b ) Que
cet effet diminue lorsque la dur,.'e totale de l'intervalle augmente
pour un même nombre de sons intercalai'es ; c ) Qu'un inter-
valle plus subdivisé paraît plus long qu'un intervalle moins
subdivisé (Hall et Jastrow, 1886 ; Wundt, ibid., II, 323 ;
Munsterberg, 1889 ; Israeli, 1930) (1). En outre, de deux inter-
valles divisés, celui qui est régulièrement divisé paraîtrait
plus long que celui qui est irrégulièrement divisé (Grimm, 1934).
La difficulté de la comparaison vient de ce qu'il reste malaisé
(1) Les résultats de tous ces auteurs ont été obtenus par la méthode de compa-
raison : Wirth (1937) a retrouvé la même loi par une méthode de production. Ses
sujets devaient produire, au moyen de frappes, un intervalle divisé égal à un inter-
valle modèle vide. L'intervalle produit est alors plus court que l'intervalle modèle,
ce qui signifie que l'intervalle produit (et divisé) est surestimé par rapport à l'inter-
valle vide du modèle.
140 TEMPS
de juger de la durée de l'intervalle divisé en faisant abstraction
de l'impression de vitesse qui naît de la succession des éléments.
Certains sujets jugent peut-être de la quantité de sons qui
se produisent : l'intervalle divisé leur paraîtrait alors plus
long ; d'autres se contentent d'apprécier la vitesse de succes-
sion : ceux-là pourraient trouver l'intervalle divisé plus court.
Il semble que c'est une opinion de ce genre qu'invoque Benussi
(ibid., p. 483), lorsqu'il soutient que les intervalles divisés
paraissent plus courts que les intervalles non divisés. Ce
résultat se trouverait confirmé par la recherche de Denner,
Wapner et al. (1963), qui trouvent que les intervalles sont plus
longs quand le rythme de l'activité (frappes du sujet) est plus
lent, que ce soit pendant l'émission du stimulus ou pendant la
reproduction.
Cependant, plusieurs recherches récentes aboutissent au
résultat inverse. Dans l'ensemble, plus un intervalle est divisé,
et plus il paraît long (Fraisse, 1961). Cependant des recherches
plus précises montrent que ce phénomène, tout comme celui
d'Oppel dans l'espace (Piaget, 1961), passe par un maximum.
Pour des intervalles de l'ordre de 500 à 700 ms (Fraisse, 1965)
entre des sons successifs, l'illusion est maximum. Elle est
moindre pour des intervalles plus courts et plus longs, mais
il y a de très notables différences individuelles. L'effet serait
aussi notable chez les enfants (1) et pour des durées pas trop
longues (de 5 à 40 s).
B) La nature sensorielle des stimulations
Les stimulations auditives et visuelles de 1 à 16 s sont
reproduites identiquement, quelles que soient les conditions
de l'ambiance (Hirsh, Bilger et Deatherage, 1956). Ce résultat
est confirmé par le travail de Hawkes, Bailey et Warm (1961)
qui, en utilisant trois méthodes (reproduction, production et
estimation verbale), trouvent que des stimulations auditives,
visuelles et électriques de la peau (de 0,5 s à 4 s) d'intensité
subjective comparable, sont estimées d'une manière équiva-
lente, les stimulations électriques de la peau apparaissant
peut-être un peu plus longues.
(1) Résultatinéditcommuniqué par FumihoMaeda (Univer-
personnellement
sité d'Hiroshima).
LA DURÉE PERÇUE 141
Cependant, en utilisant une méthode d'estimation d'un
simple stimulus, Behar et Bevan (1961) trouvent que les
durées auditives sont estimées plus longues que les durées
visuelles de 20 % environ. Ce résultat a été retrouvé par la
méthode d'estimation de Goldstone (voir p. 127) dans plusieurs
recherches. Ainsi, une durée visuelle de 84 cs et une durée
auditive de 117 cs sont jugées équivalentes à une seconde
subjective (Goldstone et Goldfarb, 1964 a). Ces mêmes auteurs
retrouvent un résultat qui va dans le même sens en faisant
comparer des durées visuelles et des durées auditives de l'ordre
de la seconde, mais toujours en utilisant une échelle d'estimation
(Goldstone et Goldfarb, 1964 6).
C) L'intensité des stimulations
Un son plus intense paraît plus long qu'un son moins intense.
Cette loi qui régit, en physiologie des sensations, les excitations
très brèves est aussi applicable aux durées perceptibles. Cepen-
dant l'effet s'atténue avec l'allongement de la durée (Oléron G.,
1.952). La même loi a été rctrouvée par Hirsh, Bilger et Deathe-
rage (1956), dans des conditions plus complexe. Les sujets
devaient reproduire des stimuli visuels ou sonores de 1, 2, 4,
8 et 16 s. Les conditions de la présentation étaient variables.
Le fait qu'ils soient présentés ou reproduits dans l'obscurité
ou la lumière n'affecte pas la perception, mais les stimuli
présentés dans le silence déterminent des reproductions plus
longues dans le bruit par rapport à des stimulations présentées
dans le bruit et reproduites dans le silence. Les auteurs inter-
prètent ce fait comme la mise en évidence d'une relation entre
le temps perçu et le niveau de la stimulation auditive.
Cette même loi explique sans doute le fait mis en évidence
par Van der Waals et Roelofs (1946) : la durée de présentation
d'un objet paraît d'autant plus longue que celui-ci est plus
grand et plus complexe.
D) La hauteur des sons
Un son aigu paraît plus long qu'un son grave. Les recherches
ont porté sur des comparaisons allant de 128 Hz à 1 024 Hz
(Triplett., 1931) ou de 1 000 à 3 000 Hz (Cohen, Hansel et
Sylvester, 1954 b).
142 PSYCHOLOGIEDU TEMPS
-
E) L'information transmise
Combien de stimuli différents pouvons-nous identifier
quand on nous présente des séries de durées différentes ?1?
La théorie de l'information permet de calculer la capacité du
canal de transmission. Ainsi, en utilisant des stimulations
électriques sur l'index, Hawkes (1961) a trouvé que cette
capacité était de 1,27 bits en employant une gamme de durées
allant de 0,5 à 1,5 s et entre 1,40 bits et 1,90 bits pour une
gamme de durées de 0,05 à 1,5 s. De toute manière, nous ne
pouvons donc pas identifier plus de 3 à 4 stimuli au maximum.
30 TEMPS PLEINS ET TEMPS VIDES
Une durée pleine paraît-elle plus grande qu'une durée vide ?
Classiquement les auteurs, en se référant surtout à W. James
(1891) et à Meumann (1896), affirment qu'à égalité physique les
durées pleines paraissent plus longues que les durées vides.
Mais Meumann lui-même avait noté que cette loi n'était valable
que si, dans la comparaison, le temps vide était présenté le
second. Or nous verrons (p. 223) que la position relative dans
le temps de deux durées à comparer est source d'erreurs systé-
matiques qui rendent tous les résultats obtenus par cette
méthode très incertains.
Par la méthode de reproduction, Triplett (1931) a trouvé
que certains sujets surestimaient les durées vides et d'autres
les durées pleines ; nous avons nous-même constaté qu'il n'y
avait aucune différence significative lorsque les sujets repro-
duisaient des temps vides et des temps pleins de 0,5 s et de 1 s,
et ceci aussi bien chez l'enfant que chez l'adulte (Fraisse,
1948 a).
Triplett avait également employé les deux formes de durée
vide : interruption d'une stimulation et intervalle déterminé
par deux limites. Les résultats sont aussi très variables. Cer-
tains sujets perçoivent d'ailleurs l'interruption du son comme
une véritable figure sur un fond. Gavini (1959), en faisant
comparer dans des séquences de sons et d'intervalles les sons
(temps pleins) et les intervalles (temps vides), trouve que
6 sujets sur 8 surestiment les temps pleins et ceci avec fidélité,
car l'étude est faite pour des cycles de 0,5 s et de 1 s. Goldfarb
LA DURÉE PERÇUE 143
et Goldstone (1963), par leur méthode de comparaison de
stimuli à l'estimation subjective d'une seconde, ont aussi
trouvé que les durées auditives pleines étaient estimées plus
longues que les durées vides, mais pour les stimuli visuels les
résultats ne sont pas nets (Goldstone, 1964).
Doehring (1961), lui, a trouvé qu'il n'y avait pas de diffé-
rence dans la précision et la fidélité des reproductions d'inter-
valles temporels de 0,5 à 8 s, que le sujet utilise des intervalles
vides (appuyer deux fois sur une clé Morse) ou pleins (tenir
appuyé pendant la reproduction).
Des résultats aussi incertains nous dispensent d'entrer dans
le détail de certaines hypothèses. On a beaucoup discuté sur les
raisons qui expliqueraient la relative surestimation des temps
pleins ; ils auraient, pensait-on en général, davantage attiré
l'attention et auraient été surestimés du même coup. Cette
hypothèse de Meumann préfigurait le phénomène de centration
si justement souligné par Piaget. Mais, de toute manière, il
s'agit alors d'un problème d'attitude et ce facteur peut varier
avec les sujets, la place relative des stimuli, les consignes, la
méthode d'estimation (Curtis, 1916).
40 LA DURÉE DES CHANGEMENTS CONTINUS
Dans tous les cas envisagés jusqu'à présent, la durée était
celle d'un stimulus qui restait identique à lui-même ou celle
d'un intervalle délimité par des stimulations de même caractère.
Mais la durée à percevoir peut être celle d'un changement.
Avec Piéron, il faut distinguer deux cas. Dans l'un, il y a change-
ment de position du stimulus, c'est-à-dire mouvement. Dans
l'autre, le changement du stimulus est qualitatif ou intensif :
une couleur qui change progressivement, un son qui s'amplifie.
Quelles sont les lois de la perception de la durée de ces
changements ?
A) L'influence de l'espace sur la durée
Si deux stimulations sont à une certaine distance l'une
de l'autre dans l'espace et si elles se succèdent dans le temps,
on constate que, dans une certaine mesure, la durée apparente
de l'intervalle temporel est d'autant plus grande que la dis-
tance est plus grande.
144 PSYCHOLOGIEDU TEMPS
Le fait a été vérifié dans l'espace visuel (Abbe, 1936 et
1937 ; Cohen, Hansel et Sylvester,
' 1.953) et dans l'espace tactile
(Suto, 1952 et 1955).
En pratique, dans les expériences, la tâche du sujet est de
comparer deux intervalles temporels délimités par trois stimu-
lations successives. Si le deuxième espace est plus grand, à
égalité d'intervalle temporel, il paraît plus long. Pour un
rapport des distances de 1 à 10, Cohen, Hansel et Sylvester
trouvent un effet de 12 Sur l'avant-bras, la grandeur de
l'effet serait à peu près du même ordre (Suto, 1955). Cohen,
Hansel et Sylvester ont proposé d'appeler cet effet kappa
pour le distinguer et le rapprocher de l'interaction inverse
appelée tau par Helson et King (1931). Ceux-ci avaient montré
après Benussi (1917) que la distance entre deux stimulations
tactiles successives dépend de l'intervalle temporel qui les
sépare. Plus celui-ci est grand, plus la distance apparente
semble longue.
L'interaction espace-temps (effet kappa) dans le domaine
tactile est liée directement à la perception visuelle de l'espace,
comme l'a démontré Suto (1955). Il avait trouvé que la compa-
raison, les yeux fermés, de deux intervalles temporels délimités
par trois points d'excitation sur l'avant-bras s'accompagnait
d'images visuelles. L'épreuve, repiise sur des aveugles ayant
perdu la vue dans la toute première enfance, a montré qu'ils
n'avaient pas cette illusion que les Japonais appellent S. Les
aveugles ne spatialisant pas les points excités ne surestiment
pas le temps en fonction de l'espace. Sudo (1941), puis Suto
(1959) ont démontré que, dans le domaine visuel, l'espace
n'agissait pas par sa longueur physique, mais par sa grandeur
apparente. Ainsi, dans l'expérience de Sudo, les trois stimula-
tions apparaissent aux sommets des angles d'une figure de
Müller-Lyer et l'illusion spatiale influence les durées apparentes
des deux intervalles temporels. De même, Suto a vérifié que
le phénomène de constance des distances entraînait l'égalité
relative des intervalles temporels. L'effet S ou kappa est, en
outre, influencé par les directions de l'espace (Cohen, Hansel
et Sylvester, 1955). Il est maximum dans la direction haut vers
bas, minimum en sens inverse bas-haut, et sa valeur est inter-
médiaire dans les deux directions horizontales. Selon nos
auteurs, à l'influence de la distance pourrait s'ajouter l'effet
LA DURÉE PERÇUË 145
..- .
dû à l'expérience de la vitesse des mouvements selon la direction
de l'espace : accélération vers le bas et l'inverse vers le haut,
vitesse uniforme sur le plan horizontal.
B) de la vitesse des changements
Quelle est l'influence de la vitesse des changements sur leur
durée ? Brown J. F. (1931 b), par une ingénieuse expérience, a
prouvé que le temps paraissait d'autant plus court que la vitesse
était plus grande. Il fait défiler devant le sujet une bande de
papier sur laquelle est dessinée une figurine. Elle se déplace
entre deux écrans latéraux qui limitent sa course apparente.
La tâche du sujet est de régler sa vitesse jusqu'à ce que la durée
d'apparition semble égale à la durée de l'intervalle temporel
entre deux signaux acoustiques ou visuels. Brown augmente
alors la vitesse apparente de la figurine simplement en dimi-
nuant l'éclairement. En effet, à vitesse égale, la vitesse appa-
rente est plus grande si l'éclairement de la plage est plus faible
(Brown, 1931 a). Il a alors constaté que la modification de la
vitesse apparente entraînait une modification de la durée appa-
e
rente telle que l'équation t = se trouvait vérifiée sur le plan
v
phénoménal. Cohen J. et ses collaborateurs (1955) ont rapproché
les résultats de Brown de leur effet kappa. Ils constatent que le
temps paraît plus long si on augmente l'espace entre deux
stimulations; Brown obtient le même résultat en diminuant la
vitesse. Dans les deux cas, les résultats vont dans le sens de la
loi générale d'une influence inverse sur le temps de l'espace
et de la vitesse, et Cohen y voit l'influence de l'expérience
quotidienne.
Mais il est évident que les estimations perceptives de durée
dans les expériences que nous venons de citer ne sont pas
des constructions ni a fortiori des déductions. Il est juste de dire
avec Koffka (1935, p. 296) que l'expérience du temps dépend
de tous les facteurs du champ perceptif. Entre l'espace et le
temps, il y a coalescence et réciprocité des interactions (effets
kappa et tau). La grandeur de l'un influe sur celle de l'autre,
un peu comme les pennures de l'illusion de Müller-Lyer
réagissent sur la longueur apparente du segment qu'elles
délimitent.
P. FRAISSE 10
146 I)l? '('EIYlP.S
Le rôle de l'influence de l'espace et de la vitesse sur la
durée perçue est de toute manière très difficile à étudier.
Les enfants ont tendance à trouver que ce qui va plus vite
dure plus longtemps (Piaget, 1946 : Fraisse et Vautrey, 1952).
Mais les adultes font aussi souvent la même erreur (Piaget,
1961 ; Fraisse, 1962). Il est vrai qu'il est difficile de déceler
ce qui tient précisément à l'influence de la vitesse. Dans les
expériences de Piaget, plus vite entraîne plus d'événements
perçus (mouchets qui se déplacent sur un fil) et dans celle de
Fraisse, plus vite correspond, soit à un espace parcouru plus
grand, soit à une durée de passage plus courte de mobiles
successifs (durées 5 et 10 s).
Le problème ne semble pouvoir être tranché qu'en revenant
à des expériences du type de Brown. C'est ce qu'a fait Bonnet
(1965). Il fait comparer des durées égales, mais où les mobiles
parcourent des espaces trois fois plus grands, à des vitesses
trois fois plus lentes (et réciproquement). Il ne trouve alors
aucun effet de ces variables. Il y a comme une compensation.
Dans une deuxième recherche, il trouve pour des durées plus
brèves (2 s et 0,8 s) que les sujets ont tendance à percevoir le
temps plus long lorsqu'il correspond à un mohile parcourant
un petit espace à petite vitesse que lorsqu'il correspond à un
mobile parcourant un grand espace à grande vitesse.
Le problème est loin d'être réglé.
Une relation entre durée et vitesse se retrouve dans les
changements qualitatifs ou intensifs. La durée apparente d'un
son d'intensité croissante est d'autant plus brève que la vitesse
d'accroissement est plus grande (Fraisse et Oléron G., 1950).
Il semble de même, lorsque deux intervalles sont délimités par
des sons de hauteur croissante, que moins la différence de hau-
teur est grande et plus l'intervalle paraît court (kappa auditif)
(Cohen, Hansel et Svlvester, 1954).
On peut rapprocher de ces cas les résultats qu'a trouvés
Weber C. O. (1926). Si on demande d'exécuter un mouvement
d'une durée donnée (la durée étant indiquée par deux sons
successifs) et d'une longueur donnée, la durée produite est d'au-
tant plus longue que l'effort à accomplir est plus grand (l'expé-
rience est faite avec un kinésimètre de Michotte plus ou moins
lesté). Cela signifie que l'intervalle produit est d'autant plus
sous-estimé que l'effort produit est plus grand.
LA DITX1?'EPERÇUE 1.1.7
5° LA SENSIBILITÉ DIFFÉRENTIELLE
Ce problème a été très étudié en Allemagne au X,Xe siècle à la
suite de l'impulsion donnée par Fechner à la psychophysique.
Mais les résultats furent alors très décevants par suite du manque
de standardisation des méthodes et du trop petit nombre de sujets
étudiés. Les travaux réalisés depuis 30 ans permettent d'apporter
aujourd'hui des résultats plus précis et plus consistants.
Deux méthodes ont été employées principalement : la
méthode de comparaison et celle de reproduction. Dans le
premier cas, le seuil est calculé classiquement par la différence de
durée entre le stimulus constant et le stimulus variable, différence
qui a autant de chance d'être perçue que non perçue ; dans le
deuxième cas on utilise un indice de dispersion des reproductions.
Goodfellow (1934) a montré que l'on obtenait par l'une et
l'autre méthode des résultats très comparables si l'on prenait
les précautions nécessaires. Cela n'est vrai qu'en moyenne, car les
corrélations entre les résultats obtenus par différentes méthodes
ne sont, dans le cas de stimuli auditifs, que de .50 en moyenne.
Des différences individuelles d'attitude interviennent sans doute.
Envisageons successivement quelle est la valeur du seuil
dans les cas les plus étudiés.
A) Temps vides (audition)
En utilisant la méthode de comparaison, Blakely (1933) a
trouvé qu'entre 0,2 et 1,5 s, le seuil est inférieur à 10 % avec
un minimum de 8 % pour les durées de 0,6-0,8 s. Il croît de
10 à 16 % quand les durées passent de 2 à 4 s et jusqu'à 20
et 30 % pour des durées de 6 à 30 s. Mach (1865) avait déter-
miné un minimum de 5 % pour 0,4 s, Goodfellow de 6,5 %
pour une seconde. Ces résultats sont concordants ; ils le sont
aussi avec ceux que l'on obtient par la méthode de reproduction.
Woodrow (1930) a déterminé le seuil (rapport de l'erreur type
à la moyenne) pour une large gamme de durées et il trouve les
valeurs suivantes :
0,2 s ..................... 10,3%
0,6 s ..................... 7,8 - (minimum)
1,0 s ..................... 8,6 -
2,0 s ..................... 10,1 -
4,0 s ................... 16,4 -
De 5 à 30 s .............. De 16 à 17°;,
)4)t
8
- -..- .
Woodrow faisait reproduire 50 fois de suite le même inter-
valle. Nous avons obtenu des valeurs du seuil plus élevées :
12 à 14 pour des durées de 0,2 à 1,5 s et 12 à 20 % pour des
durées de 0,3 à 12 s, lorsque le sujet ne sait pas à l'avance la
durée de l'intervalle à reproduire (Fraisse, 1948 c).
Inversement, par un entraînement systématique, le seuil
peut être abaiss- : Hawickhorst (1934) a trouvé après entraîne-
ment un seuil de 3,6 % pour un intervalle d'une seconde.
Renshaw (1932) est même arrivé à obtenir de 5 sujets, après
un entraînement de 159 jours, une variabilité moyenne de
1,2 %) dans la reproduction d'une durée d'une seconde.
B) Temps pleins (audition)
Les seuils différentiels sont tout à fait du même ordre que
pour les temps vides selon Blakely ( I 933)et Stott (1933, d'après
Woodrow, 1951).
Pour des durées très brèves, le seuil différentiel augmente
très rapidement et atteint 12 % à 40 ms et 40 % à 0,4 ms (Small
et Campbell, 1962). Le seuil peut être aussi très diminué si le
sujet a connaissance de ses erreurs, soit en utilisant les données
numériques, soit en lui imposant un conditionnement à la
durée par un réflexe électrodermal. Dans ce cas, la variabilité
des reproductions (erreur moyenne) passe de 20 0<)à 8 % envi-
ron, si on compare les résultats avant et après le conditionne-
ment pour des durées de 3 à 10 s (Elkine, 1965).
C) Temps vides et temps pleins (vision et tacet)
Quand la durée est celle de stimuli lumineux, Blakely (1933)
a trouvé des valeurs très voisines de celles qui sont obtenues
dans le cas de l'audition. Ces résultats concordent avec ceux de
Hulser (1924), selon lesquels, dans l'appréciation de la durée
d'un point lumineux immobile, le seuil est de 10,3 % à 0,75 s,
6,5 % à 1,55 s et 5,4 % à 2 s, et ceux de Quasebarth (1924) qui
trouve un seuil de 7 % pour les durées de 2 s de présentation
d'un point lumineux immobile et de 14 pour 8 s. Avec des
stimulations électriques continues de la peau, les seuils diffé-
rentiels sont de l'ordre de 4 à 7 01"pour des durées de 0,5 à
1,5 s (Hawkes et Warm, 1961).
L'étude systématique de Goodfellow (1934) qui compare
les seuils différentiels d'intervalles d'une seconde limités par
LA DURÉE PERÇUE 149
des stimulations auditives, visuelles et tactiles, précise ces
rapprochements. En combinant des résultats obtenus par trois
méthodes de mesure (méthode constante, méthode des limites,
reproduction), il trouve que le seuil est :
Pour l'audition ............... De 7 %
- le tact .................. - 9,5 -
- la vision ................ - 11,5 - –
La sensibilité différentielle serait donc du même ordre, mais
un peu moins fine dans le cas de la vision, ce qui s'explique
bien par la nature des stimulations limites. Cependant les
différences constatées tiennent sans doute aussi en partie à
notre manque d'habitude dans l'appréciation de la durée des
stimulations visuelles ou tactiles. Cette interprétation s'appuie
sur les conclusions de Gridley (1932). Partant du test par lequel
Seashore apprécie le sens du temps en faisant comparer deux
intervalles successifs délimités par deux paires de sons, il a
transformé ce test en remplaçant les sons par des stimulations
tactiles et comparé les résultats. Il trouve des chiffres légère-
ment inférieurs pour le tact (72,8 % de réussites) à ceux de
l'ouïe (77,8 % de réussites) ; mais si le même test est présenté
à nouveau, on trouve une amélioration de 2 % pour l'ouïe et
de 4,1 % pour le tact. Il se pourrait donc que l'exercice réduise
beaucoup la différence constatée.
Il faut enfin signaler un cas particulier de détermination de
la sensibilité différentielle au temps. C'est celui où on compare
deux fréquences en cherchant à déterminer le seuil. Dans cette
situation particulière, Michon (1964) a trouvé que le seuil était
de 0,9 % pour des intervalles de 100 à 200 ms, qu'il augmentait
brutalement de 200 à 300 ms et qu'il était de 2 % de 300 à
1 000 ms. Mais il faut souligner que la perception d'une fré-
quence et celle d'un intervalle ne sont pas comparables.
D) La loi tle Weber-Fechner,
Les travaux du xixe siècle sur la perception du temps ont
été dominés par le problème de savoir si la loi de Weber s'appli-
quait au temps. Fechner a défendu ce point de vue avec vigueur,
mais les résultats ont été si différents d'un auteur à l'autre que
Nichols, en 1890, concluait déjà que la loi de Weber ne pouvait
être appliquée aux intervalles temporels, point de vue repris
150
0 PSI'CHOLOGIE DU TEMPS
par Bonaventura (1929) et récemment par Maack (1948) et
par Woodrow (1951).
Plusieurs remarques préliminaires s'imposent. La loi de
Weber s'applique essentiellement aux différences relatives d'in-
ten.<ité des diverses stimulations. Certes, dès l'origine, Fechner
avait tenté de généraliser la loi de Weber. De son côté
Kiesow (1925, d'après Piéron, ibid.), a envisagé que cette loi
ne serait qu'un cas particulier d'une loi plus générale selon
laquelle nous ne serions sensibles qu'à des différences relatives.
Même dans cette large perspective, la loi ne se vérifie que pour
les variations intensives d'un même stimulus et non pour des
variations qualitatives.
Dans le cas de la perception des durées, nous avons vu que
la distinction du plus et du moins entraînait des différences
qualitatives assez importantes entre les intervalles. Nous pou-
vons nous attendre du même coup à ce que la loi de Weber ne
puisse pas s'y appliquer parfaitement.
D'autre part, les travaux auxquels on peut se référer ne
font pas de distinction entre les durées perceptibles jusqu'à 2
ou 3 s et les durées plus grandes qui ne sont plus perceptibles.
Ceci dit, quels sont les résultats ? Si nous nous reportons
aux chiffres donnés dans les paragraphes A et B, en particulier
à ceux de Woodrow, nous constatons que le seuil différentiel
relatif est à peu près constant entre 0,2 et 2 s : il varie seulement
de 7 à l.0 Certes, dans tous ces iésultats, on rencontre tou-
jours une valeur pour laquelle il existe un optimum de sensi-
bilité, qui coïncide en général avec la durée de l'intervalle
d'indifférence, soit 3/4 de seconde environ. Mais il n'y a là rien
d'exceptionnel, puisque, dans tous les cas où la loi de Weber est
vérifiée, la fraction différentielle passe par un minimum pour
croître lorsque les intensités sont faibles ou fortes.
Cependant. Treisman (1963), dans une très belle série
d'expériences, ne retrouve ce minimum que lorsque la réponse
du sujet est donnée d'une manière rythmique (reproduction ou
production de durées vides). Dans les autres cas, c'est-à-dire
dans la reproduction et la production de durées pleines (lumi-
neuses ou sonores), il ne trouve pas de minimum de la fraction
de Weber, mais une diminution proportionnelle à la durée
de 250 ms à 9 s, de telle sorte que AT = k (T + a), k et a étant
des constantes. Toutefois, même dans ce cas, un minimum peut
LA DURÉE PERÇUE 151
réapparaître, sans doute si le sujet compte mentalement,
balance la tête, etc.
Certains auteurs allemands avaient cru trouver que le seuil
différentiel relatif varie selon une loi périodique, c'est-à-dire
qu'il y a plusieurs minima de sensibilité (Estel, Mehner et
Glass) (1). Mais les méthodes employées, le petit nombre de
sujets et de mesures avaient déjà fait l'objet des critiques de
Fechner. Aucune étude récente n'a retrouvé ce phénomène
et cet aspect de la question n'a plus qu'un intérêt historique.
Le fait de n'avoir pas toujours distingué les durées perçues
de celles qui ne sont qu'estimées a pu masquer la relative
constance de la fraction différentielle. Nous en trouvons un
indice dans le fait suivant : la loi de Weber s'applique assez
bien, comme nous le verrons, aux durées estimées (chap. VII,
p. 225), mais la fraction différentielle est alois beaucoup plus
forte et de l'ordre de 20 Les résultats de Woodrow (1930)
rendent la chose sensible : entre 2 et 4 s, la fraction différentielle
change de valeur, ce qui correspond, pensons-nous, au chan-
gement qui se produit dans les processus d'appréhension et
d'estimation.
En adoptant la perspective de la loi de Fechner, on peut
aussi se demander si lesdurées perçues forment un continuum
qui serait en relation avec le logarithme des durées physiques.
La question est difficile à aborder. Edgell (1903) a utilisé la
méthode des gradations moyennes de Plateau qui consiste à
rechercher une valeur du stimulus telle que ses différences avec
deux autres stimulations, l'une plus petite, l'autre plus grande,
apparaissent égales. Quand la loi de Fechner est vérifiée, ce sti-
mulus a une valeur proche de la moyenne géométrique des deux
stimulations limites et non de leur moyenne arithmétique. Or
Edgell a trouvé que l'estimation d'une durée intermédiaire entre
deux autres correspondait assez exactement à leur moyenne
arithmétique. On peut objecter que la tâche proposée aux sujets
est très difficile et leurs résultats variables et discutables.
Dans les dernières années, Stevens a proposé de
vingt
remplacer la relation logarithmique de Fechner par une loi de
puissance, et il a essayé de l'établir en recherchant la sensation
(1) Sur cette question,voir !\ichois(1890)et Bonaventura(1929)qui se
ralliepartiellementà ce pointde vue et qui pensequ'ily aurait trois minimade
sensibilité 0,35-0,40
: s ; 2,15-2,5s.
s ; 0,70-0,80
152 PSYCHOLOGIEDU TEMPS
_.._...._ ___._
qui paraissait moitié ou double d'une autre. Par approximations
successives, on a même établi des échelles d'intensité subjective,
c'est-à-dire des niveaux de sensations qui correspondent aux
différentes grandeurs des stimuli. Pour mesurer les sensations,
on a proposé des unités qui permettent d'évaluer les sensations
les unes par rapport aux autres. Ainsi est né le sone pour l'inten-
sité perçue des sons ou sonie (Stevens), le reg pour le poids, le
gust pour la sapidité, le dol pour l'intensité algique, le bril pour
la luminance perçue ou phanie.
Gregg (1951) a tenté dans cette perspective d'établir une
échelle subjective des durées. Il a recherché quelles étaient les
durées (pleines) qui semblaient la moitié de stimuli de 0,4 ;
0,8 ; 1,6 ; 2,4 ; et 4,8 s. En contrebalançant les erreurs de posi-
tion temporelle, il trouve que les estimations des sujets corres-
pondent (à peu près) en moyenne à un stimulus de durée moitié
(certains sujets surestimant et d'autres sous-estimant systéma-
tiquement). Ce résultat est en harmonie avec celui qu'Edgell
avait obtenu par une autre méthode. Mais on ne comprend pas
alors très bien pourquoi Gregg propose tout de même une
échelle subjective des temps dont l'unité serait le temp, un temp
correspondant à une seconde. Un demi-temp correspondrait à
une durée de 0,50 s (à 5 millièmes près) : deux temps à une
durée de 2 s. Ross et Katchmar (1951) ont tenté le même travail
pour des durées vides. Ils trouvent aussi que, dans l'ensemble, la
moitié estimée d'une durée correspond à la moitié physique, aux
erreurs de position près dont ils ne se sont pas préoccupés. Ils
proposent, eux, une autre unité, le chron qui correspondrait à
notre expérience d'une durée de 10 s. Ekman et Frankenhaeuser
(1957) ont cru retrouver une loi de puissance (avec un exposant
de 1,55) sur des durées de 1 à 20 s. Mais leurs résultats sont
discutables. En effet, l'erreur de position temporelle joue un
grand rôle dans l'établissement de ces échelles temporelles où on
ne peut comparer en une relative simultanéité l'étalon et la
reproduction, qu'elle soit égale, ou moitié. Dans leurs résultats,
les reproductions égales sont notablement plus courtes que
l'étalon, tandis que les reproductions moitié subissent moins
cette loi, ce qui fait croire à une relation de puissance. En outre,
il y a un effet d'ancrage ; les durées les plus courtes étant sures-
timées, les plus longues sous-estimées.
Le travail de Bjarkman et Holmkvist (1960) est très
LA DURÉE PERÇUE 153
satisfaisant au point de vue méthodologique et ses résultats
rejoignent ceux de Gregg. Les sujets doivent ajuster pai réglage
un son égal ou moitié d'un étalon (les durées utilisées vont
de 1 à 7 s) et ils peuvent entendre autant de fois qu'ils le veulent
étalon et ajustement, ce qui diminue beaucoup l'erreur de
position temporelle. Dans ces conditions, pour un intervalle
entre les deux sons de 0,1 s, ils trouvent les valeurs suivantes
pour l'ajustcment égal Si et l'ajustement moitié S12°
Etalon Si S112
1,0 s 0,921 0,410
2,5 s 2,047 1,028
4,0 s 3,253 1,612
5,5 s 4,472 2,311
7,0 s 5,784 2,919
A une légère sous-estimation près des ajustements, la valeur
de la moitié apparente est bien moitié du stimulus apparemment
égal. Les mêmes auteurs retrouvent les résultats d'Ekman et
Frankenhaeuser par la méthode de reproduction, mais leurs
résultats tombent sous la même critique. D'ailleurs le débat est
sans doute vain, puisque Stevens (1961) propose 1,1 comme
exposant de la loi de puissance, ce qui, étant donné l'impréci-
sion de ce genre de mesure, est peu différent de 1. La dernière
recherche de Chatterjea (1961) arrive d'ailleurs à un exposant
de 1,02.
Si les durées apparentes sont directement proportionnelles
aux durées physiques, les échelles subjectives de temps n'ont
qu'un intérêt négatif.
En conclusion, il semble donc que la loi de Fechner et la loi
de puissance ne s'appliquent pas aux durées perçues. Cependant
la sensibilité différentielle à la durée perçue est relativement
constante. Cela démontre une fois de plus que les lois de Weber
et de Fechner ne sont pas équivalentes.
hO L'EFFET DES ATTITIJDES
Toutes les lois que nous avons essayé de dégager à partir
des travaux les plus sérieux s'appliquent aux tendances cen-
trales de groupes d'individus. Mais il est peu de recherches où
les auteurs n'aient pas trouvé de fortes différences individuelles
154 PSYCfI0LOG1E UIJ TEMPS
allant parfois jusqu'à l'inversion du phénomène (sous-esti-
mation au lieu de surestimation par exemple). Bien plus, en ces
domaines, il est de nombreux travaux qui semblent contradic-
toires les uns par rapport aux autres.
Il est essentiel de faire jouer un rôle important aux attitudes
des sujets dans la perception du temps. Cette constatation s'est
imposée dans tous les domaines de la perception, depuis les
travaux de l'École de Würzbourg qui ont été confirmés, ces
dernières années, sur un terrain plus expérimental par les
recherches de Bruner et de ses collaborateurs (1). Le perçu est
fonction de la nature des stimuli, mais aussi de l' « hypothèse »
avec laquelle nous les appréhendons. Cette hypothèse dépend
elle-même de notre expérience antérieure, du contexte perceptif,
de notre personnalité, ces facteurs étant médiatisés par des
attitudes. Moius le donné est contraignant, plus ces attitudes
jouent un rôle important. Non seulement elles ont un effet sur
notre sélection constante des informations sensorielles et sur la
signification que nous leur donnons, mais elles peuvent même
modifier la grandeur apparente des objets. L'expérience de
Bruner et Goodman sur la surestimation des pièces de monnaie
par les enfants pauvres l'a démontré.
Dans le domaine temporel, il est légitime de penser que les
attitudes jouent un rôle plus important que dans l'espace,
puisque toute perception du successif est par nature évanes-
cente, tandis que pour les perceptions dans l'espace une confron-
tation est possible entre la perception et son objet.
Donc les auteurs ont eu sans doute raison d'invoquer les
différences d attitudes pour expliquer la variété des résultats
obtenus, mais ils n'ont pas contrôlé ce facteur assez systéma-
tiquement, ne serait-ce qu'en utilisant des consignes différen-
ciées. Nous ne savons même pas d'une manière précise les
variétés possibles d'attitude que nous pouvons prendre en
estimant des durées. Il semble que nous devions attribuer un
rÔle essentiel au fait que les sensations successives sont plus
ou moins organisées entre elles. Cette organisation peut tenir
à la nature des stimulations, mais aussi à l'attitude du sujet.
Ainsi, si, dans une expérience de reproduction, on demande au
sujet de faire attention aux sons limites et de les reproduire
(l) Pour une misseau point sur ces travaux, voir Fraisse (1953).
LA DURÉE PERÇUE 155
-_ -
comme une paire de sons, l'intervalle reproduit est beaucoup
plus court que si on suggère au sujet d'écouter passivement les
limites et de faire porter son attention sur les sensations qui
emplissent l'intervalle (Woodrow, 1933). D'une manière plus
générale, à la suite de Benussi, on a posé que, plus nous étions
attentifs à un intervalle, c'est-à-dire plus nous y attachions
d'importance, et plus il était surestime. Le fait est apparu dans
les comparaisons de deux intervalles successifs. Benussi a pensé
expliquer ainsi les erreurs de position temporelle. De deux
intervalles successifs et égaux, celui sur lequel on porte son
attention paraît plus grand que l'autre. Quasebarth (1924) a
vérifié cette interprétation en demandant à ses sujets d'écouter
passivement ou activement l'un ou l'autre de deux intervalles
successifs à comparer.
Cette loi est à rapprocher des études de Piaget sur la c;en-
tration. Il a été amené, au cours de ses travaux sur le dévelop-
pement génétique des perceptions, à postuler que le stimulus
sur lequel était centré le regard était surestimé par rapport aux
stimuli périphériques. Il a ensuite généralisé cette loi de la
centration et l'a étendue à tout stimulus qui joue le rôle prin-
cipal dans une comparaison perceptive (parce qu'il est l'étalon
ou le mesurant qui est « transporté »). Nous avons de notre côté
pu vérifier que ces effets de centration correspondaient à une
centration de l'attention ; c'est-à-dire à une orientation vers
un stimulus, la centration du regard n'étant qu'un cas parti-
culier d'un phénomène plus général (Fraisse, Ehilich et Vur-
pillot, 1956).
Cette centration peut elle-même avoir son origine, soit dans
l'objet qui attire notre attention par ses caractères, soit dans
le sujet dont les attitudes créent une orientation. Dans le cas
du temps, la centration peut être induite :
ai Par la nature de la tâche : la comparaison, par exemple,
entraîne normalement une centration sur le second temps
<lui est plus présent quand on porte le jugement ; d'où le
fait que l'erreur de position temporelle est en général néga-
tive par surestimation du seconde temps; Î
b) Par la difficulté à percevoir le temps, par exemple lorsque
ses limites sont hétérosensorielles ;
c ) Par tel ou tel caractère de la durée qui attire particuliè-
156 PSYCHOLOGIE DU TEMPS
_
rement notre attention : par exemple intensité plus grande
d'une limite (temps vide) ou du stimulus continu (temps
plein) ;
d) Par la consigne, qui suggère qu'un intervalle temporel a
plus ou moins d'importance absolue ou relative.
Peut-on rapprocher la surestimation des intervalles sur
lesquels se centre notre attention, et le fait que nos estimations
du temps sont plus longues quand nous faisons attention à la
durée plutôt qu'à ce qui dure, loi que nous étudierons au
chapitre VII ? Ce rapprochement a été tenté par Benussi.
Sans que nous puissions apporter aucune preuve décisive,
nous pensons qu'il est erroné, parce qu'en général les conditions
de la perception des durées brèves sont très différentes de celles
de l'estimation des durées longues. D'autre part, ces suresti-
mations de la durée sur laquelle le sujet est centré apparaissaient
le plus souvent dans des expériences où il faut comparer deux
temps, c'est-à-dire où le sujet est surtout préoccupé de la durée
de chaque intervalle. Pourquoi ferait-il plus attention, pour
l'une, aux changements eux-mêmes et, pour l'autre, à la durée
proprement dite ?
Pour nous résumer, la perception des durées est fonction de
nos attitudes dont la plus importante paraît être l'attention
portée au temps perçu. Plus cette attention est grande, plus
l'intervalle paraît long.
Mais, toutes choses étant égales sur le plan des attitudes, la
perception de la durée dépend de la nature des changements
perçus. Ceux-ci déterminent au niveau des réceptions des
processus d'excitations différents et au niveau central des
processus perceptifs dont l'organisation détermine la durée
apparente.
TROISIÈME PARTIE
LA MATTR1SE DU TEMPS
L'homme a sur l'animal une grande supériorité. Il est
capable de se représenter des changements autres que ceux qu'il
perçoit dans le présent.
Ces représentations lui permettent, à partir du moment où
il se situe, d'embrasser les perspectives temporelles passées et
futures qui constituent son horizon temporel (chap. VI).
L'intervalle entre le moment présent et une satisfaction
à venir fait prendre conscience de la durée à travers des réac-
tions affectives. En partant de ces sentiments de temps, nous
sommes capables d'une certaine évaluation de la durée, mais
notre appréciation est plus généralement fondée sur la quantité
des changements que nous y situons (chap. VII).
La représentation des changements conduit à des représen-
tations de successions et de durées : loisqu'elles entrent en
composition, elles donnent naissance à une notion du temps
qui devient avec l'âge de plus en plus abstraite. L'homme est
alors capable de mettre en relation toutes les séquences des
changements et tous les intervalles temporels, indépendamment
de son expérience immédiate. Il peut maîtriser le changement
dans les limites où son irréversibilité le lui permet (chap. VIII).
Les distinctions que nous proposons entre les modalités
de notre maîtrise du temps sont justifiées par la psychologie
génétique : l'enfant peut avoir un horizon temporel, éprouver
des sentiments de temps, apprécier la durée avant de concevoir
la notion de temps.
Mais notre horizon temporel n'a toute sa richesse et nos
appréciations de la durée toute leur rigueur que lorsque, grâce
à la notion de temps, nous devenons capables de reconstituer
l'ensemble des changements.
CHAPITRE VI
L'HORIZON TEMPOREL
Nous ne vivons que dans le présent, c'est-à-dire que notre
conduite est fonction de l'ensemble de ce qui la détermine hic
et nunc. Mais ces incitations présentes nous renvoient sans cesse
à ce qui n'est plus ou à ce qui n'est pas encore.
Le présent a donc plusieurs dimensions : « ... le présent des
choses passées, le présent des choses présentes, le présent des
choses futures » (saint Augustin, Confessions, p. 319).
Dans le changement où nous sommes entraînés, notre action
à chaque instant ne dépend pas seulement de la situation dans
laquelle nous sommes, mais de tout ce que nous avons vécu
et de toutes nos anticipations de l'avenir. Chacun de nos actes
en tient compte parfois explicitement, toujours implicitement.
En d'autres termes, on peut dire que chacun de nos actes
s'insère dans une perspective temporelle, c'est-à-dire qu'il
dépend de notre horizon temporel, au moment même où nous le
posons.
Avant d'en aborder l'étude, il est utile d'en définir le domaine
en distinguant l'horizon temporel constitué par l'homme, d'une
part de l'ébauche que peut s'en former l'animal, d'autre part
de la notion de temps à laquelle aboutit l'adulte en pleine pos-
session de son intelligence.
En un sens, l'animal a déjà un horizon temporel. Sans doute
il semble ne vivre que dans un univers de perceptions, et rien
n'est plus actuel qu'une perception. Cependant chacune est
un signal et par là même renvoie au passé. Le stimulus en effet
n'a acquis sa signification que par l'expérience antéâeure,
c'est-à-dire lorsque des liaisons se sont établies entre stimuli
- devenus conditionnels - et réactions.
La perception-signal oriente aussi l'activité : celle-ci ne
paraît-elle pas toujours ordonnée à un but ? Le stimulus condi-
160 PSYCHOLOGIEDU TEMPS
_ ... _..._ _.....______
...
tionnel détermine des conduites d'anticipation : chercher de
la nourriture, fuir le danger, etc. Le rat qui amasse de la nour-
riture agit comme s'il était capable de prévoir la disette ; tout
en ayant une conduite instinctive, il tient cependant compte
du passé, puisque les animaux qui ont été le plus frustrés de
nourriture sont aussi ceux qui amassent le plus (Morgan, Stellar,
Johnson, 1943).
Toutefois, l'animal dans ses conduites ne se réfère pas
explicitement à des événements passés ; il ne se propose pas
non plus un but. Son horizon temporel reste implicite. Il agit
« comme si ». L'homme aussi a des conduites de cet ordre.
Mais, de plus, il est capable de déployer consciemment les dimen-
sions du temps. D'une part, il évoque le passé comme tel,
c'est-à-dire qu'il en fait le récit : il le reconnaît comme ayant
appartenu à son expérience antérieure, reconnaissance qui
n'est complète que lorsqu'elle entraîne la localisation du sou-
venir. Il organise d'autre part son activité en référence à des
projets qui sont des représentations de l'avenir.
Récits et projets se distinguent de la fabulation en ce
qu'ils comportent toujours une référence temporelle à des
changements antérieurs ou postérieurs qui les situent par rap-
port au présent vécu.
Nous pouvons ainsi nous représenter passé ou avenir sans
avoir une « représentation du temps ». Ici intervient une dis-
tinction délicate mais nécessaire entre l'horizon temporel et
la notion de temps. Autre chose l'image d'un milieu homogène
qui sous-tend notre notion de temps (chap. VIII), autre
chose la représentation d'un ou plusieurs événements passés
ou futurs. La représentation d'un événement prend un carac-
tère temporel à partir du moment où elle est située par rapport
à d'autres. La référence la plus simple est évidemment celle qui
est faite par rapport au présent, instant privilégié qui détermine
les deux versants de notre expérience. Plus généralement, nous
précisons la localisation temporelle en situant de proche en
proche les événements les uns par rapport aux autres. Nous
aboutissons ainsi à la constitution de perspectives temporelles
analogues aux perspectives spatiales. Se représenter le passé ou
l'avenir, ce n'est donc pas évoquer quelque schème abstrait du
temps mais des événements qui s'ordonnent suivant des plans
de succession.
L'HORIZON TEMPOREL 161
La représentation de la succession n'est complète qu'une
fois acquise une notion de temps : ainsi seulement peut-elle
tenir compte des différentes séries naturelles d'événements et
de leurs intervalles, comme nous le verrons plus loin. Mais
ce qui prouve bien que cette notion n'est pas nécessaire pour
constituer l'horizon temporel, c'est que ce dernier existe déjà
chez les enfants, à un stade de leur développement où ils ne
sont pas encore capables de constructions opératoires.
L'horizon temporel, à l'origine, est simplement une mani-
festation de la mémoire et il se développe avec elle. Ce chapitre
n'est pas pour autant consacré à l'étude spécifique de la ni'rrioire
mais à celle des perspectives de l'horizon temporel proprement
dit ; il met l'accent sur la manière dont nous pouvons nous
conduire par rapport aux trois instances du temps : le passé,
le présent, l'avenir.
1
LA NATURE DE L'HORIZON TEMPOREL
Le développement de l'hoiizon temporel au cours de l'en-
fance est lent. Aussi sa genèse nous oflre-t-elle une excellente
opportunité d'en saisir en première analyse la nature. Nous
réserverons pour la seconde partie de ce chapitre l'étude du
développement quantitatif des perspectives temporelles avec
l'âge.
1° LA GENÈSE DES PERSPECTIVES TEMPORELLES
L'enfant à la naissance n'a que des réactions réflexes plus
ou moins diffuses qui donnent à son comportement un carac-
tère dispersé (Malrieu, p. 26) (1). Qui dit réaction réflexe dit
une réaction qui suit immédiatement une stimulation. Ainsi
le premier cri de l'enfant est une réaction réflexe à l'entrée
de l'air dans les poumons, et ses mouvements de succion sont
déclenchés par n'importe quel attouchement des lèvres. Point
de perspective temporelle dans de telles réactions. Mais, par
le jeu du conditionnement classique, apparaissent les premières
(1) Aprèsles travaux fondamentauxde Piaget (1937)et de Malrieu(1953),
notre propossera seulementde chercherà caractériserles grandeslignesdes
premiersdéveloppements de l'horizontemporel.
P. FItAiSSft 11
lb2 PSYCHOI,OGIE DU TEMPS
.-_ .. __.__. _. _.
références temporelles, ces o séries pratiques n dont parle Piaget
(ibid., p. 325). Dès les premières semaines, l'enfant qui a faim
cesse de crier si on le prend pour la tétée, et sa bouche recherche
le contact du sein maternel avant que de l'atteindre (Piaget,
ibid., p. 326 ; Malrieu, ibid., p. 3î). Nous avons vu déjà qu'il
s'adaptait rapidement au rythme des tétées et même à la sup-
pression d'un repas dans la nuit. Ces conditionnements impli-
quent une sériation temporelle : il v a anticipation de l'avenir
en même temps qu'utilisation pratique d'expériences passées.
Une stimulation devient signal d'une autre : par exemple, à
deux mois, l'enfant tourne la tête du côté où il a entendu un
son (Piaget, ibid., p. 326). Cette utilisation des signaux implique
tout un horizon temporel qui, à cet âge, se développe seulement
au plan vécu : passé et avenir sont simultanément présents dans
la conduite actuelle. Peu à peu se constituent ainsi des chaînes de
réactions où chaque événement subi devient signal du suivant.
La coopération à l'habillage qui se développe graduellement à
partir de 10 mois montre l'enfant capable de s'adapter à une
série temporelle complexe. Plus tard il prendra même l'initiative
des premiers gestes d'une série, guidé par une véritable antici-
pation à plus longue portée : ainsi lorsqu'il ira chercher souliers
ou manteau pour qu'on l'habille afin de sortir (1).
Dans toutes ces premières conduites temporelles, le passé
contribue à donner un sens à une stimulation, c'est-à-dire à la
transformer en signal, mais le signal déclenche une conduite
orientée vers un avenir d'abord très proche (l'enfant qui cherche
le sein), puis de plus en plus lointain (l'enfartt qui va chercher
son manteau pour aller se promener). Le futur se manifeste
d'abord comme orientation « vers », comme une attitude de
recherche, mais on pressent comment, peu à peu, cette orien-
tation s'accompagnera de la représentation même de la satis-
faction escomptée ou du danger à éviter.
A un second stade, qui succède dans son apparition au
premier sans s'y substituer, puisque les deux se développent
simultanément, apparaît le conditionnement instrumental qui
implique également des perspectives temporelles. Dans le
conditionnement instrumental, l'enfant, comme l'animal, doit
(1) Malrieu (i6id.. p. 58) voit dans cette conduite un simulacre alors qu'elle
nous semble de même nature que celle de l'enfant qui tend les bras vers sa mère
pour être pris.
L'HORIZON TEMPOREL 163
.. - ..
découvrir, en fonction d'une stimulation, l'acte qui lui pro-
curera la satisfaction. Pour reprendre un exemple de Piaget
(ibid., p. 334), l'enfant ayant vu un hochet doit apprendre à
tirer sur la ficelle pour l'ébranler. La solution implique la réac-
tivation d'une liaison qui avait été découverte fortuitement par
des tâtonnements et qui s'était fixée grâce à l'effet obtenu.
Dans ces réactions, le but ne peut être atteint que si c'est
« l'avenir désiré qui organise le présent » (Malrieu, ibid., p. 60).
L'enfant doit reconstituer une succession utile, se détacher un
instant du but lui-même pour accomplir le geste nécessaire
selon un avant et un après. Dans le conditionnement simple, il
y a une succession vécue, ici il y a reconstitution d'une succes-
sion. Avec le développement général, ces enchaînements devien-
dront de plus en plus complexes. Ce n'est plus seulement la
présence du but à atteindre qui organisera la réaction mais son
souvenir. L'enfant agit alors en fonction d'un objet qui n'est
plus présent, au moins dans le champ de son regard. La réaction
est différée. Prenons un exemple chez un enfant de 18 mois.
Se trouvant dans une pièce, il part tout d'un coup avec décision
chercher un jouet dans une autre pièce. Cette conduite implique
un souvenir localisé dans le temps et dans l'espace, mais ce
souvenir n'agit que comme une promesse de satisfaction future.
Ainsi, au début tout au moins, on constate qu'avenir et passé
sont relatifs l'un à l'autre. Piaget (ibid., p. 336) a noté comme
première forme de cette réaction différée l'observation suivante
sur un enfant de 8 mois :
« Laurent voit sa mère entrer dans la chambre et la suit des
yeux jusqu'à ce qu'elle s'asseye derrière lui. Il reprend alors
ses jeux, mais se retourne à plusieurs reprises pour la revoir.
Cependant aucun son ni aucun bruit ne peut lui rappeler cette
présence. n
Il y a évidemment là un début de mémoire et de localisation
dans le temps et dans l'espace.
Différées ou non, ces réactions constituent ce que Piaget
appelle des séries subjectives qui se transforment peu à peu en
séries objectives qui se distingueraient des premières en ce que
la succession appréhendée s'objectiverait. L'enfant devant une
situation ne se remémorerait plus seulement son action, mais
l'objet lui-même. La conduite correspondante serait de recher-
cher un jouet qui vient de disparaître derrière un écran. Tous les
164 PSYCHOLOGIE DU TEMPS
parents savent que l'on peut supprimer le désir de l'enfant en
faisant disparaître l'objet convoité, mais ils savent aussi que
cette possibilité n'a qu'un temps. Peu à peu, l'objet disparu reste
encore présent grâce au souvenir et sa disparition sensible ne
fait plus cesser le désir.
Vers un an, l'enfant, par les jeux du conditionnement
simple et instrumental, se trouve avoir acquis un horizon tem-
porel qui commence à se dégager de ses propres réactions. « Le
temps déborde définitivement la durée inhérente à l'activité
propre pour s'appliquer aux choses elles-mêmes et constituer
le lien continu et systématique qui unit les uns aux autres les
événements du monde extérieur. En d'autres termes, le temps
cesse d'être simplement le schème nécessaire de toute action
reliant le sujet à l'objet pour devenir le milieu général englo-
bant le sujet au même titre que l'objet » (Piaget, ibid., pp. 346-
347). Les psychanalystes ont tendance à décrire cette évolu-
tion à partir de l'expérience de la frustration. A mesure que
l'enfant se développe, ses besoins ne sont pas satisfaits immé-
diatement. Mais, sur la base de ses expériences passées, il
apprend que satisfaction lui sera donnée ultérieurement. Ce
point de vue complète le précédent. Il ajoute la dimension
motivation aux processus d'apprentissage (Wallace et Rabin,
1960).
Les conduites cependant dépendent encore à ce stade des
signaux que fournit l'environnement. Mais, peu à peu, les per-
ceptions qui ont évoqué des actes vont faire renaître les objets
absents sous forme de souvenirs. Ceux-ci. qui peuvent être de
simples représentations, s'individualiseront vraiment à mesure
que le langage donnera à l'enfant la possibilité de les nommer, et
du même coup de pouvoir agir sur eux, de les combiner en séries
propres indépendantes de l'action présente. Empruntons un
exemple de ces nouvelles séries à Piaget (ibid., p. 352) : « Jac-
queline (1 a. 7 m.) ramasse une herbe qu'elle met dans un seau
comme s'il s'agissait des sauterelles que lui apportait quelques
jours auparavant un petit cousin. Elle dit alors : Totelle (= sau-
terelle), totelle, hop-là (= sauter)... garçoti (= son cousin). »
Une perception lui a évoqué une série d'événements passés ;
le langage a permis de les préciser et de les évoquer.
Le jeu de ces représentations et 1 horizon qu'il ouvre sont
aussi bien mis en lumière par ces mots d un enfant de 2 a. 1 m.
L'HOItIGOIV TEMPOREL 165
- __
_....__
que rapportent Decroly et Degand (1913) : « Lait, parti,
Maïette o, qui signifiaient dans le contexte « J'ai bu mon lait,
je vais chez Mariette », soulignant la double perspective passée
et future du présent.
A vrai dire, les premiers développements du langage, comme
l'a souvent remarqué Piaget, ne donnent pas naissance à de
nouvelles conduites, mais à des transpositions sur le plan du
langage de ce que l'enfant savait déjà faire. Il emploie le mot
comme il employait le geste : « Encore n ou « attends », premiers
mots qui aient sans doute chez l'enfant une référence temporelle
précise, sont l'équivalent des petits bras tendus vers la mère.
L'enfant qui demande « cuillère n, pour essayer de manger sa
soupe, ne fait pas autre chose que celui qui attrapait la ficelle