Informatique industrielle
Introduction
par Pierre VIDAL
Professeur honoraire des universités
L e traité d’Informatique industrielle va tenter de répondre à la question :
quelle automatisation ? pour quelle industrie ? pour quels hommes ?, mais
il sera certes fort difficile d’évoquer toutes les facettes d’une discipline carrefour,
d’une discipline où le mode de pensée constitue l’essence même, le moteur de
ses activités, de son évolution.
Voici plus de deux mille ans, Aristote prédisait que « l’esclavage disparaîtrait
lorsque les métiers à tisser fonctionneraient tout seuls, car alors les artisans
n’auraient plus besoin d’apprentis, ni les maîtres d’esclaves ». Est-ce pour cette
raison que les premières machines automatiques industrielles furent textiles et
que cette profession a joué un rôle de pionnier dans l’innovation avec Jacquard,
Vaucanson, les cartons perforés... ?
Vraisemblablement non, mais qu’est-ce donc que l’automatique ? De la méca-
nisation au carré, c’est-à-dire l’utilisation d’une machine pour diriger ou contrô-
ler une autre machine ? Une révolution ou un maillon normal dans la chaîne de
l’évolution technique ? Une nouvelle intelligence ? Un outil sociologique ? Un
moyen de transcender les problèmes d’économie, de gestion, de gouver-
nement ?
Il va de soit qu’aucun argument ne permet de trancher le débat, mais l’on peut
toutefois affirmer que le siècle dernier, puis la première moitié du XIXe peuvent
être considérés, d’un point de vue technique, comme placés sous le signe de la
domination de la machine à vapeur, des moteurs, de la puissance, de l’énergie.
Ce fut l’ère de la première révolution industrielle.
Selon le point de vue de l’automaticien, les systèmes, qu’ils soient électriques,
mécaniques, chimiques, biologiques,... sont considérés avant tout comme des
systèmes de communication chargés d’établir des relations bien définies entre
un groupe de grandeurs, appelées grandeurs d’entrée, et un autre groupe de
grandeurs, appelées grandeurs de sortie. Les notions de puissance et d’énergie
ont alors cédé le pas aux concepts de message et d’information. Il s’est agi dès
lors d’une seconde révolution industrielle, celle de l’ère des machines qui se
gouvernent.
L’automatique est une discipline scientifique qui comprend, après l’assimila-
tion d’un certain bagage mathématique, une phase théorique fondée sur la
connaissance des lois de la physique, de la mécanique, de la chimie, de la biolo-
gie... afin d’analyser l’évolution du processus au cours du temps. Il s’agit de
l’étude des systèmes dynamiques.
L’industrie a énormément profité de l’application de ces concepts et l’a abordé
dans le sens de l’utilisation d’ateliers de plus en plus complètement automati-
sés. Cette automatisation consiste à concevoir des machines automatiques
aptes à débiter une très grande variété de produits, les séries de longue durée
étant réservées aux industries lourdes, les séries les plus courtes étant liées à
l’innovation, au désir de s’éloigner de l’uniformité, à la personnalisation.
Seules des machines fondées sur un automatisme flexible, capable de diversi-
fier la production de façon très rapide, de s’adapter à des solutions multiples,
permettent de franchir cette nouvelle étape dans la révolution industrielle et
d’entrer dans l’âge cybernétique.
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Cette étude des systèmes dynamiques nécessite une certaine connaissance de
ceux-ci basée sur des notions intimement liées : l’analyse du modèle, sa com-
mande en vue d’en faire la synthèse, puis sa réalisation.
Modéliser, c’est écrire les équations du système, déterminer, dans un contexte
donné, un certain nombre d’équations qui régissent le comportement analysé :
équations différentielles linéaires ou non linéaires pour les systèmes à données
continues, équations aux récurrences pour les systèmes discrets, équations logi-
ques ou séquentielles...
Analyser, c’est étudier le comportement de ces équations, de ce modèle, pour
en déduire celui du système dans le même contexte.
Les méthodes d’analyse du comportement des systèmes sont très puissantes,
mais bien souvent il convient, certains éléments de la chaîne étant imposés, de
concevoir les autres éléments de la chaîne de façon à assurer à l’ensemble les
performances désirées. Il s’agit alors d’effectuer la synthèse de l’asservisse-
ment.
La connaissance étant acquise, la détermination d’éléments permettant
d’obtenir les performances souhaitées étant obtenue, il est alors nécessaire de
passer des équations mathématiques aux réalisations.
La technologie habituelle des asservissements basée sur des composants a
évolué vers des ensembles constitués d’éléments mécaniques, électroniques,
d’automates programmables. L’ordinateur roi du temps des gestionnaires, s’est
inséré dans le système de production grâce à sa fiabilité et à son coût de plus en
plus bas. L’informatique industrielle est apparue en tant que discipline scienti-
fique.
Les langages de programmation industriels, les réseaux locaux, les bus de ter-
rain, la qualité de ces logiciels, la conception d’architectures de systèmes auto-
matisés à intelligence distribuée, font dans ce traité l’objet de développements
spécifiques liés aux exigences du temps réel.
À partir des outils de conception assistée par ordinateur, des logiciels de simu-
lation d’une vue globale de l’installation, une gestion de la production a pu être
obtenue, sa surveillance par le biais de la détection et du diagnostic des pannes
effectuée.
Le temps de la productique, de la robotique, est né avec sa cohorte de nou-
veaux composants : bras articulés et robots mobiles, microrobotique, capteurs
d’environnement et plus particulièrement capteurs de vision... De nouveaux
outils sont apparus : reconnaissance des formes, classification et fusion de don-
nées, apprentissage, cohérence temporelle des informations...
Les automatismes furent, certes, un progrès technique, mais insensiblement
ils ont eu au moins deux conséquences pour les hommes. D’une part, ils ont
modifié le partage des prestations entre les deux partenaires du couple homme-
machine en donnant de plus en plus d’importance à la machine au détriment de
l’opérateur. D’autre part, ils ont transformé l’activité humaine, initialement mus-
culaire, qui est devenue surtout perceptive et mentale. Le temps de la communi-
cation et de l’opérateur humain coopérant avec la machine est en train de naître.
Cette augmentation plus intelligente doit substituer à la relation homme-
machine, ou l’homme s’adapte à la machine, une nouvelle relation où l’homme
joue un rôle dominant : quelle est la quantité d’information qui lui convient ?
quelles conditions psychologiques et sociales sont susceptibles d’améliorer son
travail, de développer ses initiatives ? L’apparition des systèmes fondés sur la
réalité virtuelle lie l’homme à toutes les sources d’informations où qu’elles
soient, et permet d’envisager un télétravail, une téléconduite de processus en
transposant artificiellement l’opérateur dans l’usine, tout en lui conservant la
totalité de ses perceptions et de ses actions. L’opérateur humain est ainsi associé
à la conduite, à la prise de décision.
Sans être exhaustif, la théorie des sous-ensembles flous fournit des moyens
pour représenter et manipuler des connaissances imparfaitement connues. Il
devient donc de plus en plus nécessaire, dans le cadre de cette aide à la décision
de développer des outils spécifiques permettant de prendre en compte cette
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imprécision et d’évaluer son incertitude dans un contexte de données évoluti-
ves, de prise en compte de l’aspect temporel.
De par la généralité de ses concepts et de ses méthodes, l’éventail des systè-
mes dynamiques susceptibles d’être analysés et commandés s’élargit et s’étend
des procédés et systèmes industriels à la répartition optimale d’un budget publi-
citaire entre divers médias, à l’analyse d’opinion ou encore à l’évaluation de la
fiabilité humaine. C’est pourquoi l’automatisation, si on la considère comme un
fait de société, apparaît liée à une constellation de variables avec lesquelles elle
entre en interaction et par laquelle son action se médiatise, elle n’est pas neutre
par rapport à la structure sociale.
Que de chemin reste à parcourir, d’échecs à rencontrer, de difficultés à sur-
monter, qu’elles viennent du domaine de la connaissance où nous allons guider
le lecteur tout au long de ce précis, ou encore qu’elles proviennent des hommes
eux-mêmes ; mais n’est-ce pas l’une des caractéristiques du progrès, que d’être
mouvant ; que n’aurions-nous à faire d’une science qui, à peine née, serait figée
et immobile comme la statue d’un héros ?
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