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Histoire de l'Algérie : Clauzel et choléra

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ANNALES

ALGÉRIENNES
NOUVELLE ÉDITION,
REVUE , CORRIGÉE ET CONTINUÉE JUSQU’À LA CHUTE D’ABD-EL-KADER

AVEC EN APPENDICE,
Contenant le Résumé de l’Histoire de l’Algérie de 1848 à 1854
et divers Mémoires et Documents ;

PAR

E. PELLISSIER DE REYNAUD.

TOME deuxième.

PARIS,
LIBRAIRIE MILITAIRE,
J. DUMAINE, LIBRAIRE-ÉDITEUR DE L’EMPEREUR.
Rue et Passage Dauphine, 30.

ALGER. — LIBRAIRIE BASTIDE.

Octobre 1854.
Livre numérisé en mode texte par :
Alain Spenatto.
1, rue du Puy Griou. 15000 AURILLAC.

D’autres livres peuvent être consultés


ou téléchargés sur le site :

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Ce site est consacré à l’histoire de l’Algérie.


Il propose des livres anciens,
(du 14e au 20e siècle),
à télécharger gratuitement ou à lire sur
place.
ANNALES ALGÉRIENNES.

LIVRE XVII.

Arrivée du maréchal Clausel à Alger en qualité de gou-


verneur général. — Choléra-morbus. — Nominations de Beys.
— Expéditions dans la province d’Alger. — Événements de
Bône et de Bougie. — Expédition de Mascara. — Combat du
Sig. — Combat de l’Habra. — Entrée des Français à Mascara
et incendie de cette ville. — Fin de l’expédition de Mascara.

M. le maréchal Clauzel, nommé gouverneur général


des possessions françaises dans le nord de l’Afrique, ar-
riva à Alger le 10 août 1835, deux jours après le départ
du comte d’Erlon, son prédécesseur. Les souvenirs de sa
courte administration de 1830 lui étaient en général favo-
rables, et bien des gens ne voyaient qu’en lui le salut de la
colonie. Les personnes réfléchies, qui ne partageaient pas
entièrement cet enthousiasme, reconnaissaient cependant
au nouveau gouverneur une force de volonté susceptible
de vaincre bien des obstacles, si elle était bien dirigée, et
des talents militaires dont les circonstances où se trouvait
l’Afrique demandaient une prompte application. Il était
impossible, d’un autre côté, de ne pas lui savoir quelque gré
2 ANNALES ALGériENNES.

du zèle avec lequel il avait défendu les intérêts de nos


possessions africaines. Ainsi donc, toutes ces causes agis-
sant à la fois, le maréchal reçut à son arrivée à Alger de
nombreuses et sincères félicitations. Pénétré de cette con-
fiance en soi-même qui, renfermée dans de justes bornes,
est un élément de succès, il répandit une proclamation où
il donnait sa nomination au gouvernement d’Alger pour
preuve irrécusable des bonnes intentions du roi des Fran-
çais envers la colonie; et, comme les courses des Arabes
hostiles étaient ce qu’il importait le plus de faire prompte-
ment cesser, il fit entendre ces paroles rassurantes pour la
population européenne : « Dans deux mois il n’y aura plus
d’Hadjoutes. » Ces mots, transmis de bouche en bouche,
semblaient justifier les espérances que l’on avait mises en
M. le maréchal Clauzel. Les ennemis passionnés et sys-
tématiques des indigènes y virent une menace d’extermi-
nation qu’un prompt effet devait suivre, et les hommes
raisonnables l’annonce de l’adoption de sages mesures
destinées à mettre un terme aux hostilités. Chacun étant
ainsi satisfait, les Européens exprimèrent par des démons-
trations bruyantes leur reconnaissance anticipée pour le
nouveau gouverneur et leur confiance dans l’avenir.
Le choléra éclata à Alger peu de jours après l’arri-
vée du maréchal Clauzel; il frappa principalement sur les
juifs. Il en avait été de même à Oran, l’année précédente.
On attribua avec raison la préférence avec laquelle le fléau
semblait choisir ses victimes dans cette partie de la popu-
lation, à la malpropreté dans laquelle elle vit ; entassée
dans des habitations petites et malsaines. L’administration
lui ouvrit en conséquence un asile au Bouzaréa, qui est le
point le plus sain de la banlieue d’Alger ; elle y trouva, avec
LIVRE XVII 3

un air pur, une bonne nourriture et des soins assidus. M.


Vialar, dont nous avons déjà eu occasion de parler, prit
la direction de et établissement. Tant que dura l’épidé-
mie, il se dévoua tout entier à cette œuvre de charité,
puissamment secondé par sa sœur, dame supérieure des
hospitalières. Ces pieuses fille n’étaient à Alger que de-
puis peu de jours, lorsque le choléra y éclata ; de sorte
que l’heure du danger et du combat ne tarda pas à son-
ner pour elles. Depuis cette époque, elles ne cessèrent de
prodiguer leurs soins et leurs consolations aux pauvres et
aux malades, sans jamais faire aucune distinction de race
ni de secte. Le Musulman ainsi secouru par des mains
consacrées à Jésus-Christ, apprenait à ne plus maudire
une religion qui peut enfanter un aussi pur dévouement
à l’humanité.
Les Arabes souffrirent plus que nous du choléra. La
ville de Blida fut surtout maltraitée. Les deux races qui
se disputent le sol africain étant ainsi courbées sous les
coups d’un fléau qui les frappait également, les hostilités
furent un instant suspendues, et pendant deux mois tout
resta en stagnation. Enfin, lorsque la maladie eut cessé ses
ravages, la guerre recommença les siens.
Un des premiers soins du maréchal Clauzel devait
être de venger l’affront de la Macta. Une expédition sur
Mascara avait été résolue par le Gouvernement ; mais
l’apparition du choléra et quelques hésitations de la part
du ministère ayant suspendu l’envoi des renforts consi-
dérables que cette entreprise exigeait, elle fut renvoyée
à un peu plus tard. En attendant, et comme pour occuper
l’attention du public, qui avait hâte de le voir à l’œuvre,
le maréchal forma des beylicks sur la carte, et nomma des
4 ANNALES ALGériENNES.

beys destinés à ne jamais être qu’imaginaires. Le 9 sep-


tembre, un arrêté éleva Ben-Omar(1) à la dignité fictive
de bey de Miliana et de Cherchel. Le 15 du même mois,
un vieux Turc, nommé Mohammed-ben-Hussein, échap-
pé à la proscription de 1830, fut nommé bey de Titteri.
La partie de la population de cette province qui avait
quelques dispositions à se rapprocher de nous, ne vit pas
ce choix d’un œil favorable. Il contrariait les projets de
Ben-Aouda-el-Moktari, qui ne voulut pas le reconnaître.
Son exemple fut suivi par les tribus du sud ; mais les
Abid, les Douair et les Hassan-ben-Ali, tribu à laquelle
appartenait la femme du vieux Mohammed, résolurent
d’envoyer des députés à Alger, plus encore pour s’as-
surer des intentions des Français que pour reconnaître
le nouveau bey, ainsi que les événements le prouvèrent.
Cette simple démarche déplut tellement à la majorité des
tribus, que les députés, craignant d’être arrêtés et mal-
traités par elles, n’osèrent suivre la route ordinaire; ils se
rendirent furtivement à Alger par des chemins détournés.
Le maréchal les reçut avec distinction et, les ayant réu-
nis dans son palais, proclama solennellement Moham-
med-ben-Hussein bey de Titteri, lui fit prêter serment de
fidélité à la France, et lui remit le sabre et la candoura(2).
Tous les députés reçurent des bournous et autres présents
en usage parmi les Arabes.
Trois jours après cette cérémonie, le général Rapatel
partit du camp de Bouffarik avec une colonne de 2,000
hommes, pour mettre le bey Hussein sur la route de sa, pro-
____________________
(1) Le même qui avait été nommé bey de Titteri en 1830
(2) Espèce de vêtement d’honneur.
LIVRE XVII 5

vince. On supposait, sans que rien y autorisât, qu’un fort


parti viendrait au devant de lui ; mais, arrivé au pied des
montagnes, sur le territoire des Mouzila, le général s’aper-
çut que ce n’était là qu’une complaisante illusion, et que,
dans la réalité, il faudrait combattre, si l’on voulait s’enga-
ger dans les montagnes. Les Mouzaïa étaient en armes. On
entra en pourparler avec eux, mais sans résultat. Le général
Rapatel avait trop peu de monde, et surtout trop peu de vi-
vres, pour forcer le passage. D’un autre côté, une pointe sur
Médéa n’aurait servi à rien, dès l’instant que la province de
Titteri ne se prononçait pas pour notre bey. L’avis de tous
les chefs de corps, que le général consulta, fut donc qu’on
devait rentrer à Bouffarik. En conséquence, après avoir bi-
vouaqué aux environs de la ferme de Mouzaïa, le 4 octobre,
la colonne se mit en retraite le 5 au matin. Les Mouzaïa,
qui, là veille, n’avaient pas tiré un coup de fusil, se livrè-
rent alors à des actes d’hostilité contre l’arrière-garde. Il y
eut là un petit engagement, où M. Bro, sous-lieutenant au
1er régiment de chasseurs d’Afrique, fut grièvement bles-
sé et eut son cheval tué ; abandonné par le peloton qu’il
commandait, il se défendait encore vaillamment seul con-
tre trois ennemis malgré sa faiblesse, mais il allait périr,
lorsqu’il fut secouru par le commandant Lamoricière et les
capitaines Grand et Bonorand.
Le général Rapatel, après avoir laissé à Bouffarick le
vieux Mohammed-ben-Hussein, retourna à Alger auprès
du maréchal qui aurait dû comprendre dès ce moment
qu’un arrêté ne suffisait pas pour créer des beys.
M. le lieutenant-colonel Marey fut aussi laissé à
Bouffarick avec les zouaves et les spahis réguliers. Il, eut
ordre d’effectuer deux de ces petites expéditions que les
6 ANNALES ALGériENNES.

Arabes appellent razzia. Dans la nuit du 7 au 8 octobre,


cet officier supérieur envahit le Haouch-ben-Burnouh et
le Haouch-ben-Salah, dans le Merdjia, où se trouvaient
réunies plusieurs familles de Beni-Khelil, qui faisaient
cause commune avec les Hadjoutes ; on leur enleva du
bétail, des femmes et des enfants.
Dans la nuit du 9 au 10, M. Marey, toujours avec les
zouaves et les spahis, marcha sur la demeure des marabouts
de Sidi-Habchi, sur les premières pentes de l’Atlas, à deux
lieues de Bouffarick. On reprochait é Sidi-Yahia, l’un de ces
marabouts, d’être en relation avec El-Hadj-el-Sghir(1), dont
il était beau-frère, et de recevoir chez lui les Hadjoutes. Son
habitation fut dévastée ; ses frères parvinrent à s’échapper,
mais lui fut pris avec sa femme et conduit à Alger. En re-
venant de cette expédition, les zouaves essuyèrent le feu de
quelques Kbaïles et eurent deux hommes tués.
Les femmes et les enfants pris dans l’expédition du 7
furent échangés, peu de jours après, contre la famille d’un
Arabe à notre solde enlevée par les Hadjoutes.
Mohammed-ben-Hussein ne resta que peu de jours à
Bouffarick. Bientôt las du rôle équivoque qu’il y jouait, il
résolut de se rendre dans la province de Titteri seulement
avec les quelques cavaliers qu’il avait auprès de lui, puis-
que les Français semblaient renoncer au projet de l’y con-
duire eux mêmes; il espérait déterminer un mouvement
populaire en sa faveur. Il partit donc de Bouffarick pendant
____________________
(1) El-Hadji-Mahiddin-el-Sghir-ben-Sidi-Ali-ben-Mouba-
rek, qui avait été notre aga sous le générai Berthézéne et le duc
de Rovigo, et qui était, à cette époque, bey de Miliana pour Abd-
el-Kader.
LIVRE XVII 7

la nuit, traversa les montagnes inaperçu, et arriva chez les


Hassan-ben-Ali, où un petit nombre d’amis de la famille
de sa femme se réunirent à lui. Après quelques courses,
entreprises pour attirer les autres tribus qui ne bougèrent
pas, il fut abandonné de ses faibles partisans et réduit à se
réfugier chez son beau-père, lequel fut souvent obligé de
le cacher dans un silo pour le soustraire aux recherches de
ses ennemis.
Le projet d’établir un bey à Cherchel ne réussit pas
mieux que celui de Titteri. Le maréchal avait autorisé Ben-
Omar à recruter quelques volontaires. Celui-ci était parve-
nu, moyennant une solde d’un franc par jour, à réunir une
centaine de vagabonds. Le maréchal résolut de l’envoyer
à Cherchel avec cette milice et quelques compagnies fran-
çaises. Il chargea le capitaine de Rancé, son aide de camp,
d’aller l’y installer en son nom ; mais Ben-Oman, qui sa-
vait que les habitants de Cherchel n’étaient nullement dis-
posés à le recevoir et qu’il avait surtout à craindre les Beni-
Menasser, résista ; il fallut presque employer la force pour
le faire embarquer lui et ses gens. Le bateau à vapeur qui
le conduisait arriva devant Cherchel par un fort mauvais
temps. On eut beaucoup de peine à faire venir à bord quel-
ques habitants qui déclarèrent que leurs compatriotes se
souciaient assez peu de Ben-Omar, et que s’il débarquait
il serait indubitablement massacré. M. de Rancé le ramena
alors à Alger où, plus heureux que le vieux Mohammed, il
continua à jouir paisiblement, au sein de sa famille, de la
pension de 6,000 fr. que lui faisait l’État.
Les résultats des deux premières combinaisons poli-
tiques du maréchal Clausel excitèrent les plaisanteries de
l’armée. Des avis officiels lui prescrivirent d’être plus ré-
8 ANNALES ALGériENNES.

servé dans sa manière de juger les actes de l’autorité. Néan-


moins, M. le maréchal, comprenant que ce début était fâ-
cheux, se détermina à une expédition dont il attendait une
meilleure issue. Il s’agissait de marcher contre El-Hadj-
el-Sghir, le véritable bey de Miliana(1) qui avait paru dans
la plaine avec des forces que l’on disait considérables. Il
était temps en outre de remplir la promesse faite au sujet
des Hadjoutes, qui, loin de disparaître, devenaient chaque
jour plus entreprenants.
Le 17 octobre, le maréchal se rendit au camp de Bouf-
farick où il réunit environ 5,000 hommes. La veille, ce
poste avait été attaqué par les Arabes, mais sans succès.
Le 18, le maréchal en partit à la tête de trois petites briga-
des commandées par le général Rewbel, et par les colonels
Marte et Hequet. Le général Rapatel marcha avec l’expé-
dition qui se dirigea vers le pays des Hadjoutes. A peu
de distance du camp, l’ennemi se présenta, mais en petit
nombre. Quelques tirailleurs et quelques coups de canon
l’eurent promptement éloigné. Il se retira sur l’Afroun, à
l’entrée d’une gorge où El-Hadj-el-Sghir avait établi son
camp. Le corps d’armée se reposa quelques instants à la
Chiffa; Il se porta ensuite sur le camp des Arabes, qui en
était éloigné de près de trois lieues.
A l’approche des Français, El-Hadj-el-Sghir fit filer
ses bagages sur la route de Millana et établit son infanterie
sur les hauteurs de la rive gauche du Bouroumi, qui sort
des montagnes en cet endroit. Quelques centaines de cava-
____________________
(1) Ce personnage n’avait reçu d’Abd-el-Kader que le ti-
tre de khalifa ; mais les indigènes s’étaient habitués à l’appeler
bey : Il en avait du reste l’autorité.
LIVRE XVII 9

liers se mirent en ligne sur la rive droite pour masquer la


retraite. Le maréchal Clauzel les fit charger par deux esca-
drons de chasseurs et par un peloton de la garde nationale
à cheval d’Alger qui l’avait suivi. Les Arabes n’attendi-
rent pas le choc et ils s’éloignèrent. Un ravin que l’on
rencontra empêcha de les poursuivre. Sur la rive gauche,
une brigade, dirigée par le général Rapatel en personne,
attaqua les troupes d’El-Hadj-el-Sghir qui étaient en re-
traite sur la route de Miliana, mais qui cependant faisaient
face à nos Zouaves de mamelon en mamelon ; on leur fit
éprouver quelques pertes. Dans ce combat, le général Ra-
patel se portant avec une faible escorte de chasseurs d’un
point à l’autre de la ligne, se trouva, au détour d’un ma-
melon, face à face d’un fort détachement d’Arabes. Il le
chargea sans hésiter avec le peu de monde qu’il avait avec
lui, tua un ennemi de sa main et mit les autres en fuite.
Cela fait, comme il n’entrait pas dans les vues du maré-
chal de pénétrer dans les montagnes, il laissa El-Hadj-el-
Sghir poursuivre son chemin sur Miliana, et ramena les
troupes sur la rive droite de la rivière où le corps d’armée
bivouaqua.
Le lendemain 19, le maréchal rentra dans la plaine.
Lorsque le corps d’armée se fut ébranlé, quelques coups
de fusil furent tirés de loin sur la colonne ; mais ils étaient
si rares et si insignifiants que les zouaves, qui formaient
l’arrière-garde, ne daignèrent pas même y répondre. Le
maréchal voulant traverser tout le pays des Hadjoutes, se
dirigea sur le lac Aloula, en brûlant toutes les habitations
qu’il rencontra, et même toutes les meules de paille, ce
qui fit que, le soir et le jour suivant, sa cavalerie n’eut rien
à manger. Du reste on ne rencontra pas un être vivant, à
10 ANNALES ALGériENNES.

l’exception d’une femme et d’un enfant qui furent pris.


Le soir, on bivouaqua sur les bords du lac, où l’on trouva
un peu de bétail abandonné. Le 20, le maréchal alla visi-
ter le monument dit Tombeau de la chrétienne (Koubar
Roumia). Il ramena ensuite la colonne sur les bords de la
Chiffa, où elle passa la nuit. Le 21, il se présenta devant
Belida, qui fournit du pain à la troupe, et que le général
Rapatel alla visiter. Il alla coucher à Bouffarick le même
jour, et rentra à Alger le 22.
Le bruit s’était répandu, ou ne sait comment, dans
cette ville, que tous les guerriers Hadjoutes avaient été
pris ou tués et qu’ainsi les promesses du maréchal étaient
remplies, Aussi une partie de le population européenne se
porta à sa rencontre, ayant en tête le conseil municipal, et
l’intendant civil qui le harangua. Le soir, les édifices pu-
blics furent illuminés comme après une grande victoire,
La joie des habitants paraissait si vive, que les person-
nes qui avaient été de l’expédition ressentaient quelque
peine à la diminuer en rétablissant la vérité des faits; mais
les Hadjoutes se chargèrent de ce soin ; car, pendant que
l’on célébrait leur extermination à Alger, ils se dédomma-
geaient des pertes que leur avait fait éprouver l’incendie
de leurs cabanes, en enlevant les troupeaux de nos alliés.
Le 21, pendant que le maréchal revenait à Bouffarick, ils
étaient même venus piller la ferme de Baba-Ali qui n’est
qu’à une lieue du pont d’Oued-el-Kerma et qui appartenait
au maréchal lui-même, Lorsque ces faits furent connus, la
multitude, toujours prête à passer d’un extrême à l’autre,
ne voulut plus voir qu’une promenade insignifiante dans
une expédition qui avait excité ses transports. Cependant
cette expédition força El-Hadj-el-Sghir à rentrer à Miliana,
LIVRE XVII 11

et eut pour résultat de diminuer le fâcheux effet produit


par les entreprises irréfléchies de Titteri et de Cherchel.
Le maréchal Clauzel reçut en entrant à Alger, après sa
course chez les Hadjoutes, la nouvelle que les hésitations
du ministère au sujet de l’expédition de Mascara avait
cessé et que les renforts nécessaires allaient être dirigés
sur l’Afrique. Il se disposa dès lors à partir pour Oran;
mais, avant de l’y suivre, il convient de faire connaître au
lecteur les événements survenus à Bône et à Bougie dans
les derniers mois de 1835.
A Bône, une petite expédition fut dirigée dans le mois
d’octobre contre les Beni-Salah. Voici à quelle occasion les
Beni-Salah avaient dépouillé des Arabes de la tribu d’Ichaoua
et refusaient de leur rendre ce qu’ils leur avaient pris. On s’en
plaignit aux cheickhs, qui répondirent que leur autorité étant
méconnue, ils ne pouvaient pas eux-mêmes faire cesser le
désordre. Ce fut pour mettre un terme à cette anarchie que
le général d’Uzer marcha contre les Beni-Salah. Une partie
seulement de la tribu avait pris part à la révolte. A l’appro-
che du général, ces dissidents s’enfuirent; plusieurs d’entre
eux s’étaient absentés depuis la veille pour aller commettre
de nouveaux vols chez les Ichaoua. Le général s’empara de
leurs troupeaux, et rentra à Bône ; ils y vinrent eux-mêmes
le lendemain pour faire leur soumission et demander grâce.
On leur rendit alors le butin fait sur eux, à l’exception de ce
qui servit à indemniser les Ichaoua, et de quelques pièces de
bétail détournées par les spahis auxiliaires.
Il ne se passa rien de remarquable à Bône depuis cet-
te expédition jusqu’au départ du général d’Uzer, départ
qui eut lieu au mois de mars suivant, ainsi que nous le
raconterons plus tard. Les tribus ne se livrèrent à aucun
12 ANNALES ALGériENNES.

acte d’hostilité, ni entre elles, ni contre nous ; seulement


un brigand, nommé El-Arbi, commit quelques crimes dans
les environs de Bône sans qu’on prit l’arrêter.
M. le maréchal Clauzel était arrivé à Alger avec l’in-
tention d’évacuer Bougie, où il aurait désiré établir un gou-
vernement indigène dépendant d’Alger. Il avait pensé que
cette place, qui n’avait encore été qu’un embarras pour nous,
pouvait être abandonnée sans inconvénient moral dans un
moment où le Gouvernement était disposé à déployer de la
force sur d’autres points. En conséquence, il en annonça la
prochaine évacuation et donna des ordres pour la préparer.
L’occupation de Bougie nous paralysait trois à quatre mille
hommes. C’était là une considération qui ne pouvait qu’agir
puissamment sur l’esprit essentiellement militaire du maré-
chal. M. le colonel du génie Lemercier entreprit de l’affaiblir
et même de la détruire, et il y réussit. Il persuada au maré-
chal que Bougie, moyennant quelques nouveaux ouvrages,
pourrait être facilement gardée par une garnison de 1,000
hommes. Dès lors tous les inconvénients de l’occupation
paraissant détruits, il ne fut plus question d’abandon.
Le changement fut si subit, que M. le lieutenant-co-
lonel Girot, qui commandait à Bougie, reçut par le même
courrier des ordres concernant l’évacuation et communi-
cation, par le chef du génie, d’instructions qui les annu-
laient. Ne croyant pas que la positron pût être défendue
avec 1,000 hommes, il ne voulut pas accepter la responsa-
bilité d’une mesure qu’il désapprouvait, et il demanda son
rappel ; il fut remplacé par M. de Larochette, lieutenant-
colonel du 63e de ligne.
Ce nouveau commandant supérieur prit les troupes de
Bougie dans un fâcheux moment. L’isolement, les priva-
LIVRE XVII 13

tions leur étaient devenus d’autant plus pénibles, que l’an-


nonce de l’évacuation leur avait donné l’espoir de les voir
bientôt cesser. Aussi l’ennui, le découragement, le dégoût
s’étaient-ils emparés de cette brave garnison. M. de La-
rochelle mit tout en œuvre pour combattre celle atonie :
il fit établir un cabinet de lecture pour les officiers, et un
théâtre de société pour la troupe; il fit cultiver des jardins.
Par l’emploi intelligent de ces petits moyens, il releva le
moral de son monde. Du reste, la garnison ne fut pas ré-
duite à 1,000 hommes ; on en sentit bientôt l’impossibilité.
Restreinte au 2e bataillon d’Afrique, à quelque peu d’ar-
tillerie et à une compagnie du génie, elle présenta toujours
cependant un effectif de plus de 2,000 hommes en 1836 ;
il varia peu depuis cette époque.
Ce fut sous le commandement de M. de Larochet-
te que l’on occupa la position de Démous d’une manière
permanente. Cette position était en quelque sorte le quar-
tier général des Kbaïles dans leurs attaques contre Bou-
gie, qu’elle domine à médiocre distance. Ils voyaient de là
tout ce qui se faisait dans la place et dans les deux camps
retranchés. Pouvant arriver à Démous par la plaine et par
la montagne, ils restaient toujours maîtres de leur retraite,
parce qu’on ne pouvait prendre aucune disposition pour
les tourner, sans qu’ils s’en aperçussent. L’occupation de
ce point fut décidée dans une visite que le maréchal fit à
Bougie le 28 octobre, au moment même d’une attaque des
Kbaïles. En même temps qu’elle enlevait à l’ennemi des
vues sur la place, elle devait nous en donner sur la plaine,
et rendre plus sûr le pacage de nos troupeaux.
Le 7 novembre, avant le jour, nos troupes s’établirent
sur le rideau dont Démous forme le point principal. Il y
14 ANNALES ALGériENNES.

avait là une vieille tour que l’on a cru être un ancien mou-
lin. Après avoir bouché les brèches de cette tour, on la
coiffa de l’étage supérieur d’un blockhaus. On construisit
ensuite, sur d’anciennes constructions, une enceinte bas-
tionnée liée à la tour, et l’on donna à cet ouvrage le nom
de fort Clauzel. Les Kbaïles cherchèrent par leurs attaques
à arrêter les travaux. Le 7, on tirailla presque toute la jour-
née sur les hauteurs. La garnison de Bougie se composait
alors du 2e bataillon d’Afrique, d’un bataillon du 13e de
ligne, d’une compagnie de zouaves, et d’un détachement
du 3e régiment de chasseurs à cheval d’Afrique. Toutes
ces troupes donnèrent, l’infanterie dans les montagnes, et
la cavalerie dans la plaine.
Le 8 novembre, les Kbaïles abandonnèrent les villa-
ges de Dar-Nassar, de Zeithoun et de Tarmina. Nos avant-
postes s’établirent au premier ; les travailleurs du fort
Clauzel furent dès lors tout à fait couverts. Dans la plaine,
notre cavalerie chargea celle du cheikh Amiziane, qui fut
dispersée; le brick le Liamone, en station à Bougie, lui en-
voya quelques volées de canon. Amiziane fut blessé dans
l’action ; ce cheikh avait depuis peu remplacé son frère,
Saïd-Oulidou-Rebah, mort de maladie.
La journée du 8 fut assez tranquille. M. de Larochette
fut légèrement blessé dans une reconnaissance qu’il pous-
sa vers la Summan.
Le 10 au matin, les Kbaïles occupèrent de nouveau
le village de Dar-Nassar(1). Cette position leur fut enlevée
____________________
(1) DAR NASSAR (la maison de la Victoire), ainsi nom-
mé parce que c’était là qu’était le quartier général du général
arabe qui enleva Bougie aux Romains du Bas-Empire.
LIVRE XVII 15

par le 2e bataillon d’Afrique et la compagnie de Zouaves.


Tout allait bien jusque-là ; mais M. de Larochette, ne se
contentant pas de rester maître des hauteurs, voulut agir
au loin dans la plaine. Il y fit descendre le bataillon du 13e
et la compagnie de Zouaves, formant deux colonnes sans
liaison entre elles. L’ennemi, profitant de cette faute, tom-
ba sur les Zouaves qui étaient trop éloignés du 13e pour
être secourus. Ils furent obligés de se replier, après avoir
perdu une dizaine d’hommes. Le capitaine Davière, qui
les commandait, fut grièvement blessé. Le lendemain il, le
commandant supérieur se rendit avec le e bataillon d’Afri-
que sur le champ de bataille de la veille pour faire enterrer
les morts. A son retour, il fut attaqué par les Kbaïles, mais
il les repoussa et leur fit éprouver des pertes sensibles.
Les jours suivants, les Kbaïles ne parurent plus qu’en pe-
tit nombre jusqu’au 19, où ils cessèrent entièrement de se
montrer. Les travaux du fort Clauzel étant terminés, on ap-
puya cet ouvrage à droite et à gauche par deux nouveaux
blockhaus, dont l’établissement parut nécessaire au com-
plément du nouveau système de défense. Celui de droite
reçut le nom de blockhaus Doriac(1), et celui de gauche le
nom de blockhaus Rapatel. Le camp retranché inférieur,
qui était très-malsain, fut évacué. Le bataillon dit 13e et la
compagnie de Zouaves rentrèrent à Alger. L’escadron du
3e de chasseurs d’Afrique fut renvoyé à Bône, moins un
faible détachement.
Nous avons conduit, dans le livre XVI, le récit des
événements de la province d’Oran, jusqu’à l’évacuation de
Misserghin par le kaïd Ibrahim, qui s’était replié, avec les
____________________
(1) Nom d’un officier tué à la prise de Bougie.
16 ANNALES ALGériENNES.

Douair et les Zmela, jusque sur la ligne de nos blockbaus,


par crainte des Beni-Amer. Ce mouvement eut lieu le 27
août, et fut protégé par le général d’Arlanges. Le 29, un
fort parti d’Arabes se présenta devant nos avant-postes; il
attaqua les Douair et Zméla qu’il mit en fuite; mais il fut
bientôt repoussé lui-même par les troupes françaises qui
sortirent de la place.
Le 31 août, Adda-ben-Othman, kaïd des Douair, se
porta dans la nuit à Misserghin avec cinquante cavaliers
et cinquante hommes à pied, surprit les Beni-Amer, leur
tua quelques hommes et leur enleva quelques chevaux ;
il rentra heureusement à Oran après ce hardi coup de
main. Peu de jours après, le kaïd Ibrahim tenta un autre
coup de main sur les Garaba; il réussit aussi bien que le
premier.
Le général d’Arlanges était personnellement réduit à
l’inaction par l’extrême faiblesse de la garnison d’Oran.
Le 2 septembre, l’arrivée du 47e de ligne changea cet état
de choses. Aussi, dès le 14 du même mois, M. d’Arlanges
se porta à la position du Figuier, à trois lieues de la pla-
ce, et y construisit un camp retranché. Cette opération fut
fort avantageuse aux Douair et aux Zméla, en ce qu’elle
ouvrit de vastes pâturages à leurs troupeaux qui trouvaient
à peine de quoi se nourrir dans l’intérieur de nos lignes.
Le 6 octobre, le général poussa une forte reconnaissance
sur Ttélat, où il trouva Intacts les ouvrages construits par
le général Trézel au mois de juin précédent. A son retour,
deux à trois cents Arabes vinrent tirailler avec son arrière-
garde.
Le même jour, le chef de bataillon Friol, du 66e de li-
gne, qui commandait à Mostaganem, fit une sortie et enleva
LIVRE XVII 17

beaucoup de bétail aux Arabes ; sa garnison en avait grand


besoin. Le 13, un habitant turc de Mostaganem ayant été
assassiné par des Arabes dans les environs de la place, et
les assassins s’étant enfuis vers Mazagran, le comman-
dant Friol opéra une seconde sortie dans laquelle quel-
ques Arabes furent tués. Le 25, les Arabes vinrent attaquer
Mostaganem, si toutefois on peut appeler attaque un feu de
tirailleurs dirigé contre des postes fermés. Quelques coups
de canon firent bientôt cesser cet insignifiant combat.
Quelque temps auparavant, le parc aux bœufs de la
petite garnison d’Arzew avait été enlevé par les Garaba
qui nous tuèrent quelques hommes ; mais il est inutile
d’arrêter plus longtemps le lecteur sur ces détails de peu
d’importance.
Abd-el-Kader ne se montra pas dans toute cette pe-
tite guerre, dont il laissait le soin aux zélés des tribus, se
réservant le droit de les désavouer au besoin. Sa conduite
circonspecte et prudente, plusieurs lettres écrites par lui
au comte d’Erlon, après l’affaire de la Macta, prouvent
que, pressentant l’orage qui était près de fondre sur lui, il
cherchait plus à faire oublier sa victoire qu’à s’en préva-
loir. Du reste, il se préparait à soutenir de son mieux une
lutte qu’il aurait voulu éviter.
Aussitôt que l’expédition de Mascara fut bien déci-
dée, le maréchal fit occuper la petite île, ou plutôt le ro-
cher de Rachgoun, en face de l’embouchure de la Tafna.
Le chef d’escadron d’état-major Sol s’y établit avec 150
hommes le 30 octobre. Cette occupation fut une excel-
lente mesure, en ce qu’elle inspira aux tribus de l’ouest
la crainte de voir d’un instant à l’autre débarquer les
Français sur leur territoire, et retint dans leurs foyers des
18 ANNALES ALGériENNES.

guerriers qui sans cela se seraient rendus auprès d’Abd-


el-Kader ; elle eut aussi de l’influence sur la position des
Koulouglis du Méchouar de Tlemecen. Ils étaient serrés
de très-près depuis quelque temps par Ben Nouna et pres-
que réduits aux abois. Mais, ce kaïd s’étant porté sur les
côtes pour examiner les mouvements des Français, le blo-
cus du Méchouar fut moins rigoureux, et la place put re-
cevoir des vivres. La garnison fit même une sortie où elle
eut l’avantage.
Dans la première quinzaine de novembre, le 11e ré-
giment d’infanterie de ligne, le 2e et le 17e régiments
d’infanterie légère arrivèrent à Oran, ainsi que les ma-
réchaux de camp Oudinot et Perregaux (1). M. de Gui-
roye, sous-intendant militaire, y fut envoyé d’Alger pour
diriger les opérations administratives. On organisa, pour
la première fois en Afrique, en cette occasion, des trans-
ports auxiliaires au moyen des ressources des localités.
Plus de six cents chameaux furent loués à cet effet aux
Douair et aux Zméla. On les destina au transport des
subsistances.
Le 21 novembre, le maréchal Clauzel, qui devait
commander en personne l’expédition de Mascara, arriva
à Oran, accompagné du duc d’Orléans, ce jeune prince
ayant désiré faire la compagne. Le maréchal avait pris à
Alger une partie du bataillon de zouaves et une compa-
gnie d’élite de chacun des régiments qui s’y trouvaient, et
qui étaient le 10e léger, le 13e et le 63e de ligne. Le corps
____________________
(1) M. le général Desmichels avait été aussi envoyé en
Afrique pour l’expédition de Mascara, mais le maréchal le re-
tint à Alger.
LIVRE XVII 19

expéditionnaire, fort de 11,000 hommes environ, forma


quatre brigades et une réserve, commandées et composées
ainsi qu’il suit :

PREMIÈRE BRIGADE. — Général Oudinot.


Les Douair, les Zméla et les Turcs d’Ibrahim.
Le 2e régiment de chasseurs d’Afrique.
Les zouaves.
Le 2e léger.
Une compagnie de mineurs.
Une compagnie de sapeurs.
Deux obusiers de montagne.

DEUXIÈME BRIGADE. — Général Perrégaux.


Les trois compagnies d’élite venues d’Alger.
Le 17e léger.
Deux obusiers de montagne.

TROISIÈME BRIGADE. — Général d’Arlanges.


Le 1er bataillon d’Infanterie légère d’Afrique.
Le 11e de ligne.
Deux obusiers de montagne.

QUATRIÈME BRIGADE. — Colonel Combes.


Le 47e de ligne.
Deux obusiers de montagne.

RÉSERVE. — Lieutenant-colonel Beaufort, du 47e de ligue.


Un bataillon du 66e de ligne.
Une compagnie de sapeurs.
Quatre obusiers de montagne.
Une batterie de campagne.

La saison était déjà un peu avancée pour entreprendre


une expédition lointaine dans un pays sans routes et sans
20 ANNALES ALGériENNES.

ponts. On avait tout à craindre des pluies qui, en Afrique,


sont d’une intensité et souvent, en hiver, d’une continuité
effrayantes ; mais le maréchal se confia à son étoile, heu-
reuse jusqu’alors. Il resta cinq jours à Oran, du 21 au 25.
Le 23, Ibrahim fut proclamé bey de Mascara. Le temps,
assez mauvais depuis l’arrivée du maréchal, se remit au
beau le 25. Le 26, le quartier général s’établit au camp du
Figuier. On eut quelque peine, au dernier moment, à réunir
les chameaux qui devaient fournir les Douair et les Zméla.
Ces Arabes, pris soudain de je ne sais quelle méfiance, les
avaient éloignés; il fallut faire marcher quelques troupes
pour les avoir.
Le 27, le général Oudinot se porta sur le Tlélat avec sa
brigade, la 4e, et le bataillon d’Afrique de la 3e. Le 28, le
quartier général s’établit sur ce même point, où toute l’ar-
mée se trouva réunie. Elle en partit le 29, et se dirigea sur
le Sig. La 1ère brigade était en tête. Venaient ensuite l’artil-
lerie de réserve, les bagages et le convoi, chameaux et voi-
tures, ayant à droite la 2e brigade et à gauche la 3e. La 4e
brigade fermait la marche. L’armée formait ainsi un grand
carré au centre duquel étaient les impedimenta. La réserve
marchait dans l’intérieur de ce carré, avec le convoi.
L’armée traversa le bois de Muley Ismaël, sans ren-
contrer d’ennemis. A la sortie de ce bois, quelques cava-
liers arabes tiraillèrent avec l’arrière-garde, mais fort peu
de temps. Les troupes arrivèrent vers le soir sur les bords
du Sig, au marabout de Sidi-Abd-el-Kader, à près d’une
lieue au-dessous du point où le chemin de Mascara coupe
la rivière. Elles campèrent en carré sur la rive gauche. Un
bataillon et les gens d’Ibrahim s’établirent seuls sur la rive
droite. Dans la nuit, des feux assez nombreux annoncèrent
LIVRE XVII 21

la présence de l’ennemi sur les montagnes.


Il existe trois lignes de communication fréquentées
conduisant de la plaine de Céirat ou du Sig à Mascara, en
traversant les montagnes qui séparent cette plaine de celle
d’Ehgrès : la première, et la plus directe en venant d’Oran,
passe par la gorge de Kerouf et l’Oued-Hamman; elle est
difficile aux voitures et coupe les montagnes dans une lar-
geur de huit lieues environ ; la seconde, presque partout
impraticable aux voitures, entre dans les montagnes par
la gorge d’où l’Habra en sort. Il n’y a que cinq lieues de
ce point à Mascara. Il est lui-même à cinq lieues à l’est
de Kerouf ; la troisième ligne, à trois lieues à l’est de la
seconde, passe par les marabouts de Sidi-Ibrahim, Sedje-
rara et Aïn-Kebira ; elle a six à sept lieues de montagnes
accessibles aux voitures.
M. le maréchal se décida d’abord pour la première li-
gne ; mais, ne se dissimulant pas les difficultés du terrain,
il résolut de laisser ses voitures et l’artillerie de campagne
au Sig, sous la garde de 1,000 hommes pris dans les di-
vers corps de l’armée. A cet effet, il ordonna la construc-
tion d’un camp retranché, auquel les troupes se mirent à
travailler dès le 30 au matin. Abd-el-Kader s’était établi,
pendant ce temps-là, à une lieue et demie au-dessus de
nuire position, au pied des montagnes, auprès des mara-
bouts de Sidi Amer. Il envoya de là Bel-Aziz, son kaïd
du parasol, au bivouac d’Ibrahim, pour porter indirecte-
ment des paroles de paix. La mission, très-difficile de cet
officier, consistait à faire entendre que l’Émir désirait la
paix, mais qu’il fallait qu’on la lui demandât. Comme Il
était impossible d’entreprendre la moindre négociation sur
ce terrain, Bel-Aziz fut renvoyé dès qu’il se fut expliqué
22 ANNALES ALGériENNES.

assez clairement pour qu’on pût le comprendre.


Le temps était parfaitement beau. L’armée, bien pour-
vue de vivres et de munitions, ne demandait qu’à combat-
tre. Une grande quantité de silos d’orge et de meules de
paille que l’on avait trouvés à peu de distance du camp,
permettaient de bien nourrir les chevaux; de sorte, que tout
était en parfait état.
Le 1er décembre, le maréchal voulut reconnaître de
près les forces de l’ennemi qui restait dans l’inaction. Il
marcha vers lui avec la cavalerie, les zouaves et toutes
les compagnies d’élite. A notre approche, les Arabes pliè-
rent précipitamment leurs tentes, et gagnèrent les flancs
des montagnes sous le feu de notre artillerie. On put voir
que leurs forces ne s’élevaient pas sur ce point à plus
de 4,000 hommes. La précipitation de leur retraite sem-
blait annoncer du découragement ; mais il parait qu’ils
n’avaient été que surpris, car ils se rassurèrent bientôt et
vinrent nous assaillir à leur tour. Deux escadrons de chas-
seurs, qui s’étaient trop aventurés sur la droite, furent un
instant compromis(1). Il fallut leur envoyer de l’infanterie
pour protéger leur rentrée dans la colonne, qui reprit le
chemin du camp, le but de la reconnaissance étant rempli.
Les Arabes, formant un demi-cercle sur le derrière de la
colonne, la poursuivirent avec un acharnement que nos
boulets et nos obus ne ralentissaient qu’imparfaitement.
Nos soldats, de leur côté, manœuvrèrent avec autant de
sang-froid que de précision. M. le maréchal envoya cepen-
____________________
(1) M. d’Arnaud, lieutenant d’ordonnance de maréchal
Clauzel, fut tué dans cette affaire, où il se conduisit avec beau-
coup de bravoure.
LIVRE XVII 23

dant chercher au camp trois bataillons pour soutenir la re-


traite, qui s’opéra dans un ordre parfait.
Ce combat, où l’on ne peut dire que nous ayons eu
l’avantage, modifia les idées du maréchal. Renonçant à la
route du Kerouf, il abandonna aussi le projet de laisser du
monde au camp du Sig, qui fut à peu près terminé le 2 au
soir. Le 5 au matin, l’armée passa le Sig sur deux ponts de
chevalets jetés par le génie, quoique la rivière n’eût que
quelques pouces d’eau; elle se dirigea vers l’Habra dans le
même ordre que le 29.
L’arrière garde, retardée au passage de la rivière par
la nécessité de replier les ponts, fut attaquée par un mil-
lier d’Arabes qui la harcelèrent presque toute la journée
de leurs tiraillements, plus fatigants, au reste, que meur-
triers; elle fut un instant séparée du corps d’armée, qui
marchait trop vite. L’Émir, suivant une direction paral-
lèle à celle de l’armée française, longeait les montagnes
en observant nos mouvements. Il s’aperçut de la solu-
tion de continuité que présentait la colonne française, et
fit un mouvement de flanc pour en profiter. Mais comme
le sentiment de la supériorité de notre artillerie sur la
sienne, qui n’était composée que de quatre mauvaises
pièces, lui avait fait écarter autant que possible sa ligne
de marche de la nôtre, l’arrière-garde rejoignit le corps
principal avant qu’il pût se jeter entre les deux : cette
jonction se fit au delà d’un bois que traversa l’armée,
après avoir passé le Sig. Le maréchal, ayant alors toutes
ses brigades sous la main, opéra un changement de di-
rection à droite par brigade, à l’exception de la quatriè-
me, qui, avec le convoi et la réserve, resta sur l’ancienne
direction. Par ce mouvement, aussi régulièrement exé-
24 ANNALES ALGériENNES.

cuté qu’habilement conçu, les trois premières brigades


se trouvèrent en un clin d’œil formées en échelons par la
gauche en ordre inverse, et marchèrent dans cet ordre vers
la montagne, où elles refoulèrent l’ennemi. Cela fait, le
maréchal opéra un mouvement semblable par la gauche,
et alors les mêmes brigades, en échelons par la droite et
dans l’ordre naturel, reprirent la direction primitive. Tout
cela se fit avec un ensemble merveilleux, qui dénotait et
l’habileté du général et l’instruction parfaite des troupes.
Il était impossible d’appliquer avec plus d’intelligence les
principes de la tactique aux besoins stratégiques du mo-
ment. Abd-el-Kader, qui, dans cette journée, manœuvra
de son côté aussi bien que le lui permettaient les éléments
imparfaits qu’il avait entre les mains, forcé de renoncer à
son attaque de flanc, se porta par les montagnes en avant
de notre direction, et s’établit perpendiculairement à cette
direction dans une position formidable, sa droite appuyée
à un bois et sa gauche aux montagnes. Son artillerie prit
position à gauche sur un mamelon attenant aux monta-
gnes, où il pouvait se retirer en cas de revers. Il nous at-
tendit ainsi dans un lieu resserré, où il restait maître de sa
retraite. Le choix de cette position et les dispositions qu’il
prit pour la défendre auraient fait honneur à un général
européen; mais il oublia trop qu’il n’avait que des troupes
arabes. Il existe entre la manière d’employer un peuple à
la guerre, et ses mœurs, ses habitudes, et surtout son orga-
nisation sociale, des rapports intimes qu’il est dangereux
de méconnaître.
Quatre chapelles dédiées à Sidi-Embarek, se trou-
vaient en avant de la position de l’Émir. Arrivées à leur
hauteur, nos troupes essuyèrent une vive fusillade de l’in-
LIVRE XVII 25

fanterie ennemie, placée en arrière de ces petits édifices.


Les soldats d’Ibrahim, qui marchaient en tête, refusèrent
de la charger ; mais la 2e brigade et la 3e, qui venaient
après eux, continuant leur marche comme si de rien n’était,
balayèrent par leur seule force d’impulsion des adversai-
res peu habitués à combattre en ligne. Pendant ce temps,
l’artillerie d’Abd-el-Kader, assez bien servie, tonnait sur
la 1ère brigade. Nos troupes, bien moins accoutumées aux
boulets que les Arabes (qui en reçoivent plus dans une
simple reconnaissance qu’ils ne nous en ont envoyé dans
toutes leurs guerres), furent étonnées un instant, mais cet
instant fut court. Le général Oudinot fit demander au ma-
réchal l’autorisation de manœuvrer pour s’emparer des
pièces de l’Émir ; mais comme il aurait fallu les poursui-
vre dans les montagnes, et qu’il était déjà tard, le maré-
chal lui fit dire de les laisser sur sa droite et de continuer sa
marche. Ce général fut blessé un instant après d’un coup
de feu à la cuisse. Le colonel Menne, du 2e léger, prit le
commandement de sa brigade.
L’ennemi, partout enfoncé, se retira dans les mon-
tagnes; quelques cavaliers qui avaient paru sur le flanc
gauche, et ceux qui tiraillaient avec l’arrière-garde,
s’éloignèrent aussi, mais restèrent dans la plaine. L’ar-
mée, continuant sa route, arriva fort tard sur l’Habra, au
point où cette rivière sort des montagnes, à l’origine de la
seconde ligne de communication dont nous avons parlé
plus haut.
Cette journée, à l’exception de la petite faute com-
mise le matin, lorsque l’arrière-garde se trouva un instant
séparée du corps principal, fut une excellente leçon de
guerre. Le duc d’Orléans en étudia les détails avec soin,
26 ANNALES ALGériENNES.

se portant partout où il pouvait bien voir, sans éviter le


danger, ni sans mettre d’affectation à le rechercher. Il re-
çut une légère contusion à la, cuisse.
Dans la nuit, l’ennemi couronna les hauteurs des gor-
ges de l’Habra. Ses feux étaient peu nombreux. Le ma-
réchal alla lui-même à l’ambulance compter nos blessés,
pour s’assurer s’il n’en serait pas gêné dans sa marche
le nombre en était peu considérable; néanmoins, le bruit
courut qu’il irait les déposer à Mostaganem avant de mar-
cher sur Mascara.
Le 4 au matin, l’armée partit de l’Habra, qu’elle tra-
versa sur un pont de chevalets jeté par le génie sans plus
de nécessité que pour celui du Sig. Comme la veille, l’ar-
rière-garde fut attaquée, mais l’ennemi était bien moins
nombreux. Le maréchal prit d’abord la direction de Mos-
taganem, ce qui sembla confirmer le bruit de la veille ;
mais, après une halte assez longue et quelques hésitations
apparentes ou réelles, il changea de direction et marcha
vers l’est. Les Arabes, au nombre de 2,000 au plus, étaient
sur nos derrières et sur le flanc droit, entre nous et la mon-
tagne : l’artillerie leur envoyait de temps à autre des obus
et des fusées à la congrève.
Après avoir marché quelque temps à l’est, le maré-
chal, arrivé à l’origine de la troisième ligne de communi-
cation, tourna brusquement à droite et se dirigea vers la
montagne. La première brigade, dont le général Marbot, de
la suite du prince, prit le commandement, et la deuxième
occupèrent les premières crêtes à droite et à gauche de la
route. Le convoi et les deux dernières brigades firent halte
dans la plaine. Quelques centaines d’Arabes furent facile-
ment chassés des montagnes : les deux dernière brigades
LIVRE XVII. 27

continrent ceux qui, en plus grand nombre, étaient restés


dans la plaine. Lorsque le chemin eut été bien reconnu, le
convoi et ces mêmes brigades se remirent en marche, et
pénétrèrent dans les montagnes. Les Arabes, nous voyant
définitivement sur la route de Mascara, se retirèrent, les uns
dans leurs tribus respectives, les autres avec Abd-el-Kader
sur l’Habra, d’où ils se dirigèrent sur Mascara le jour même.
On aperçut, quelques heures après, leur colonne sur la droi-
te ; elle suivait la deuxième ligne de communication.
L’armée bivouaqua, le 4, en carré irrégulier, aux deux
marabouts de Sidi Ibrahim, dans le cœur des montagnes.
Le 5, au point du jour, elle se remit en marche. Le chemin,
dans cette direction, suit en général les vallées ; le maré-
chal y engagea le convoi et la réserve ; la deuxième brigade
prit par les crêtes de gauche ; les trois autres, avec le ma-
réchal, par les crêtes de droite. On s’attendait à rencontrer
l’ennemi dans le courant de la journées il était donc pru-
dent de rester maître des crêtes. La deuxième brigade ne
vit que quelques Arabes sur son flanc gauche; elle crut un
instant Abd-et-Kader aux marabouts de Sidi-Mohammed,
mais il n’en était rien. La colonne de droite ne rencontra
que quelques Arabes de la tribu des Beni-Chougran, qui
s’étaient postés sur un mamelon pour couvrir la retraite de
leurs familles et de leurs troupeaux. Les zouaves et quel-
ques compagnie, du 2e léger les mirent en fuite aux pre-
miers coups de fusil.
Le convoi rencontra trois ravins, qu’il ne put franchir
qu’après que les troupes du génie les eurent rendus prati-
cables, ce qui ralentit, considérablement sa marche. Il fut
débordé par les deux colonnes et resta à découvert. Les
Arabes que la deuxième brigade avait vus sur la gauche s’en
28 ANNALES ALGériENNES.

approchèrent, et déjà les balles arrivaient sur l’ambulance,


lorsqu’un officier d’état-major prit sur lui de demander à
la troisième brigade un bataillon qu’il y conduisit et qui
tint l’ennemi à distance.
La colonne de droite, que la direction des crêtes
qu’elle suivait éloignait du chemin fut bientôt obligée de
descendre de ces mêmes crêtes, de traverser une profonde
vallée, et de remonter sur des hauteurs plus rapprochées
de chemin. Peu de temps après, le convoi rencontra une
montée fort roide que le génie déclara ne pouvoir rendre
praticable avant la nuit. Le maréchal fit alors arrêter tou-
tes les brigades dans la position où elles se trouvaient. La
deuxième à Aïn-Kebira ; la première un peu en arrière; la
troisième au marabout de Sidi Mohammed, et la quatriè-
me avec le convoi. Celui-ci, grâce à l’activité prodigieuse
des troupes du génie et de M. Lemercier, leur colonel, put
franchir le défilé dans la nuit.
Dans cette même nuit, le maréchal reçut sur Abd-el-
Kader des nouvelles contradictoires, mais dont l’ensem-
ble le décida cependant à hâter sa marche sur Mascara. Le
6 au matin, il partit avec les deux premières brigades, les
chameaux et quelques pièces de montagne, pour se por-
ter rapidement sur cette ville. Il laissa le reste de l’armée
et les voitures au général d’Arlanges, avec ordre de sui-
vre la même direction, autant que le lui permettraient les
difficultés du chemin. On calcula approximativement que
ce général pourrait arriver à Mascara deux jours après les
deux premières brigades.
Au dessus d’Aïn-Kebira règne, de l’est à l’ouest, un
vaste plateau qui s’étend jusqu’à Mascara ; il est coupé
par quelques ravins peu profonds qui débouchent dans la
LIVRE XVII. 29

plaine d’Ehgrès. On rencontre à son origine le gros village,


ou plutôt la petite ville d’El-Bordje,dont le cheikh vint se
présenter au maréchal pour lui déclarer que les habitants
ne prendraient point les armes contre nous si l’on voulait
épargner leur ville, ce qui leur fut promis. Le maréchal
annonça à ce cheikh et aux Arabes qui l’accompagnaient
qu’il donnerait 30,000 fr. à celui qui livrerait Abd-el-Ka-
der, ce qui parut faire assez peu d’impression sur eux. Le
bruit courait dans ce moment que l’Émir nous attendait à
Aïn-el-Fers sur la route de Mascara, à deux lieues d’El-
Bordje ; mais, en arrivant sur ce point, le maréchal ne
trouva qu’un juif de Mascara, qui lui apprit qu’Abd-el-Ka-
der avait abandonné la ville avec toute la population mu-
sulmane et qu’il n’y restait que les juifs. Ceux-ci avaient
été pillés et maltraités par les Arabes dans le désordre de
l’évacuation. A cette nouvelle, le maréchal fit presser le
pas à la troupe d’Ibrahim, qu’il envoya en avant. Il suivit
lui-même à petite distance avec peu de monde, laissant
loin derrière lui les brigades qui ne pouvaient point mar-
cher aussi vite. Le temps s’était gâté depuis le matin ; la
pluie rendait la marche pénible. Le quartier général arriva,
à l’entrée de la nuit, presque seul à Mascara. Il n’aurait
fallu qu’un parti de 300 chevaux pour l’enlever, et con-
duire à la fois à Abd-el-Kader le général en chef de l’ar-
mée française et l’héritier présomptif de la couronne. Les
brigades n’arrivèrent que deux heures après.
L’état-major, les zouaves, l’artillerie et quelques
compagnies s’établirent en ville ; le reste occupa les fau-
bourgs. Le maréchal et le prince logèrent ensemble dans
la maison d’Abd-el-Kader. On trouva, dans presque tou-
tes les maisons, du grain, de la paille, et même quelques
30 ANNALES ALGériENNES.

autres provisions. Les nombreux jardins qui entourent


Mascara étaient pleins de légumes, et, dès le lendemain
de notre arrivée, des paysans arabes amenèrent des bœufs,
en petit nombre il est vrai, mais, enfin, c’était un com-
mencement de marché. On aurait donc pu rester un mois
à Mascara sans en épuiser les ressources. Abd-el-Kader
était à Cachero, à trois lieues au sud, avec la population
fugitive.
Le 7, l’armée qui croyait être venue à Mascara pour y
remplacer par un pouvoir nouveau celui d’Abd-el-Kader,
ne fut pas peu surprise d’apprendre qu’elle repartirait le
lendemain. Il est difficile de dire ce qui détermina le ma-
réchal à précipiter ainsi sa retraite, avant d’avoir rien tenté
pour grouper la population autour du bey qu’il avait nom-
mé. On savait que les tribus du Chélif, que celle de Flita,
et quelques autres étaient mal disposées pour l’Émir. En
restant quelque temps à Mascara, on aurait pu leur donner
celui de se prononcer, surtout si l’on avait cherché à entrer
en négociation avec elles. Ibrahim voulait au moins avoir
le temps de ramener à lui ceux des Douair et des Zméla
qui étaient encore avec l’Émir ; mais ce fut avec peine
qu’il obtint qu’on différât le départ jusqu’au 9 : c’était
vingt-quatre heures de plus, pendant lesquelles il ne put
rien faire. Le maréchal lui laissa alors le choix de revenir
à Mostaganem ou de rester dans le petit château de Mas-
cara : il préféra le premier parti.
Cependant chacun se demandait, au quartier géné-
ral, ce qu’on était venu faire à Mascara, et personne ne
pouvait répondre à cette question. Enfin, on annonça que
Mascara était une très-mauvaise position, sans influence
sur le pays, où il était Inutile que nous missions un bey,
LIVRE XVII. 31

et qu’en conséquence on allait la brûler pour ne pas la


laisser à Abd-el-Kader. Ceci était contradictoire : car si la
ville était de si peu d’importance, quel intérêt avions-nous
à ce que l’Émir ne pût l’occuper ?
Cette détermination fut prise le 8 ; la nouvelle s’en
répandit aussitôt dans l’armée, ce qui amena un grand dé-
sordre, les soldats s’imaginant qu’on devait sur-le-champ
passer à l’exécution. Il fallut battre la générale pour réta-
blir l’ordre parmi les troupes. Ce même jour, on brûla les
portes de la ville, les affûts des pièces trouvées à Mascara,
au nombre de vingt environ, tous les bois de construction,
le soufre, les cordages, en un mot, tout ce que l’on trouva
dans l’arsenal d’Abd-el-Kader.
Le 9, au matin, la triste population juive sortit de la
ville chargée du peu d’effets qui lui restait, et se réunit au
cimetière de l’Est sur la route de Mostaganem. On mit alors
le feu partout. Les remparts semblaient devoir résister seuls
à cet incendie. Par la négligence de l’état major, les cha-
meaux destinés au transport des munitions, ne s’étant pas
trouvés à leur poste au moment du départ, on fut obligé de
laisser au milieu des flammes 150,000 cartouches.
L’armée s’éloigna alors poussant devant elle la popu-
lation juive, et laissant des ruines derrière. Une épaisse fu-
mes, chassée par le vent d’ouest, la poursuivit longtemps
comme un remords que la barbarie envoyait à la civilisa-
tion.
Le maréchal et ses deux brigades passèrent la nuit au
village d’El-Bordje que ses habitants avaient abandonné.
Le 10, on s’engagea dans les montagnes avec une pluie
horrible et un brouillard épais qui permettait à peine de
voir où l’on posait le pied. La route n’était qu’une rivière
32 ANNALES ALGériENNES.

de boue. A chaque instant des chevaux et des chameaux,


surtout, se précipitaient dans les ravins et se brisaient
contre les rochers. Les malheureux juifs rampaient plu-
tôt qu’ils ne marchaient. Ils étaient tellement couverts de
boue qu’on avait quelque peine à distinguer leurs formes.
Plusieurs périrent de froid, de misère et de lassitude. Des
enfants abandonnés furent relevés par nos soldats, dont
les sentiments les plus habituels sont la bienveillance et la
générosité(1).
Le 10 au soir, on arriva au marabout de Sidi-Ibrahim
où toute l’armée fut réunie.
Le général d’Arlanges, comme nous l’avons vu,
était resté dans les montagnes avec les voitures pen-
dant que le maréchal marchait sur Mascara. Le premier
jour de la séparation, les troupes du génie travaillèrent
avec tant d’ardeur que toutes les voitures, à l’exception
d’une fourragère qu’on fut obligé d’abandonner, arrivè-
rent sur le plateau d’Aïn-Kbira. Le lendemain 7, on par-
vint à la hauteur d’El-Bordje. Les chevaux manquant
de fourrages, on voulut en acheter aux habitants qui re-
fusèrent insolemment d’en vendre. Le général fit alors
occuper le village, et prit ce dont Il avait besoin. Le 8,
il reçut du maréchal, par un émissaire arabe, l’ordre de
rétrograder sur Sidi-Ibrahim. Ce mouvement s’effectua
le 9 et le 10, jour de la réunion de l’armée. Les briga-
des du général d’Arlanges souffrirent beaucoup de la
pluie et de la faim pendant ces quatre jours. En partant
____________________
(1) J’ai vu un chasseur d’Afrique, chargé de deux enfants
d’un âge si tendre qu’il ne pouvait les nourrir qu’en mâchant du
biscuit qu’il leur faisait avaler.
LIVRE XVII. 33

d’Oran, on avait donné à chaque homme un petit sac con-


tenant des vivres pour cinq jours, en lui recommandant de
ne conserver comme une précieuse réserve pour les be-
soins les plus pressants. On avait compté sur cette ressour-
ce, mais malheureusement la plupart des soldats l’avaient
gaspillée.
Les premières brigades n’eurent pas à combattre dans
le trajet de Mascara à Sidi-Ibrahim, car on ne peut appe-
ler combat quelques rares coups de fusil à l’arrière-garde.
Celles du général d’Arlanges tiraillèrent à plusieurs re-
prises, et quelquefois assez vivement, avec un parti d’un
millier d’Arabes.
Le 11, toute l’armée descendit dans la plaine et alla
bivouaquer dans un lieu appelé Mesra, sur le territoire des
Medjar. On tirailla encore un peu ce jour-là. Le 12, l’ar-
mée arriva à Mostaganem où le duc d’Orléans s’embar-
que, pour rentrer en France.
Le maréchal résolut de clore là la campagne, se ré-
servant d’aller un peu plus tard secourir Mustapha-ben-Is-
maël et la garnison du méchouar de Tlémcen. Le matériel
fut embarqué pour Oran, où les brigades se rendirent suc-
cessivement par terre, du 16 au 21. Les juifs se partagè-
rent entre Oran et Mostaganem. Ils furent généreusement
secourus par leurs coreligionnaires.
Ibrahim fut laissé à Mostaganem avec ses Turcs. Le
maréchal, qui n’avait pu le substituer à Abd-el-Kader, vou-
lant effacer par des fictions l’insuccès politique de l’expé-
dition de, Mascara, avait signé dans cette ville un arrêté
qui divisait en trois beylicks la province d’Oran, savoir :
le beylick de Tlémcen, le beylick du Chélif et le beylick
de Mostaganem.
34 ANNALES ALGériENNES.

Le 18 décembre, M. le maréchal Clauzel rentra à


Oran. Le 2e léger, moins les compagnies d’élite, fut em-
barqué pour Alger. Il devait remplacer le 10e léger qui
rentra en France dans le courant de février.
LIVRE XVIII.
Événements survenus à Alger pendant l’expédition de
Mascara. — Négociations avec Abd-el-Kader. — Le maréchal
Clauzel marche sur Tlémcen. — Entrée des Français dans cet-
te ville. — Contribution de Tlémcen. — Occupation du Mé-
chouar. — Combats de la Tafna. — Rentrée des troupes fran-
çaises à Oran et du maréchal à Alger. — Expéditions du général
Perrégaux dans la province d’Oran.

Pendant que l’attention publique était fixée sur la


province d’Oran, celle d’Alger fut le théâtre de quelques
événements d’une importance secondaire, mais qui, ce-
pendant, doivent être mentionnés. Les Hadjoutes, renfor-
cés des émigrés des tribus soumises, faisant des incursions
continuelles dans l’intérieur de nos lignes, et inquiétant
sans cesse nos communications, une colonne d’infanterie
et de cavalerie, commandée par M. le lieutenant-colonel
Marey, marcha contre eux, dans la nuit du 27 au 28 no-
vembre. Elle surprit deux villages arabes voisins de Co-
léah, Chaïba et Daouda, et y fit quelque butin. Deux jours
après, le bey de Miliana, El-Hadj-el-Sghir, fit incursion
dans le Sahel avec 600 cavaliers. Il se posta au marabout
de Sidi-Abd-el-Moumen, non loin de Maelema, et fit mar-
cher sur le village de Douéra la moitié de son monde. Ce
détachement enleva les troupeaux et dépouilla les habi-
tants qu’il rencontra sur son chemin. L’alarme se répandit
aussitôt au camp. Pendant que l’infanterie prenait les ar-
mes, la cavalerie, consistant en un seul escadron de chas-
36 ANNALES ALGériENNES.

seurs d’Afrique et quelques spahis, montait rapidement à


cheval et marchait à l’ennemi ; le capitaine de Signy, qui la
commandait, la partagea en deux détachements ; l’un pous-
sa droit aux Hadjoutes, et l’autre manœuvra de manière à
leur couper la retraite. Ce double mouvement réussit com-
plètement. Les Hadjoutes, quoique supérieurs en nombre,
se voyant attaqués en tête et en queue, prirent l’épouvante,
abandonnèrent leur butin, et se débandèrent. On leur sabra
une vingtaine d’hommes ; le reste se replia sur la réserve
d’El-Hadj-el-Sghir, qui, voyant le mauvais succès de son
entreprise, reprit à l’instant même 1e chemin de Miliana.
Le combat était terminé lorsque l’infanterie du camp
de Douéra arriva sur le terrain où il s’était livré. M. le ca-
pitaine de Signy, qui dirigea l’attaque avec autant d’intel-
ligence que de bravoure, était le même officier qui, étant
lieutenant, tua, lors de l’insurrection de 1832, le kaïd de
Beni-Mouça-ben-Ouchefoun. Pendant que le premier dé-
tachement d’El-Hadj-el-Sghir se portait sur Douéra, un se-
cond détachement moins fort marchait sur Oulad-Mendil.
Il fut repoussé par deux compagnies de discipline campées
sur ce point pour les travaux de la route.
Le 31 décembre, le général Rapatel fit marcher con-
tre les Hadjoutes, toujours remuants et jamais découragés,
le général Desmichels avec des forces assez considéra-
bles, composées de toute la cavalerie, d’une partie du 10e
léger, du 3e bataillon d’Afrique, des compagnies de zoua-
ves restées à Alger, et de quelques compagnies de disci-
pline. Cette forte colonne partit de Boulfarik à huit heures
du soir, arriva au bois de Koresa, refuge ordinaire des Ha-
djoutes, au point du jour; surprit les Arabes qui s’y trou-
vaient et s’empara d’une fort grande quantité de bétail,
LIVRE XVIII. 37

après un petit combat où elle perdit quelques hommes. Le


général Desmichels voulut ensuite revenir par Coléah et
Mocta-Kera, mais il s’égara dans les broussailles et ne put
trouver la vraie route. Après l’avoir longtemps cherchée,
il se détermina à opérer sa retraite par Bouffarik. Il vint
coucher entre la Chiffa et ce camp, ayant marché vingt-
quatre heures presque sans interruption. Le 2 janvier, il
rentra à Bouffarik.
Cette expédition fut, comme tant d’autres, sans ré-
sultat. Les Hadjoutes n’en continuèrent pas moins leurs
courses ; ils y mirent même plus d’acharnement; mais
ils introduisirent dans la guerre un principe d’humanité
jusqu’alors méconnu des Arabes dans leurs démêlés avec
nous : ils firent des prisonniers. Cette amélioration dans
les mœurs arabes, doit être remarquée.
Le principe de faire des prisonniers, cette première
concession accordée par la guerre à l’humanité, étant en-
fin admise de part et d’autre, des échanges purent s’opérer.
Le premier eut lieu en faveur du marabout Sidi-Yahia-el-
Habchi, qui fut échangé avec sa famille contre quelques
français pris pendant et après l’expédition du général Des-
michels. Sidi-Yahia ne pouvant retourner chez lui, se retira
à Miliana, auprès de son beau-frère, et embrassa comme
lui la cause d’Abd-el-Kader.
Ce dernier, peu de jour après le départ des Français,
était rentré à Mascara, où il avait ramené la population
musulmane. L’incendie, dont les progrès avaient été arrê-
tés par la pluie, n’y avait pas fait autant de ravages qu’on
aurait pu le croire; deux faubourgs étaient même intacts,
celui d’Aïn-el-Béda, où Abd-el-Kader établit sa famille, et
celui d’Agoub-Ismaël. Ce dernier avait été occupé par les
38 ANNALES ALGériENNES.

Douair et les Zméla qui l’épargnèrent, beaucoup de fa-


milles de leurs tribus y ayant des propriétés. L’autre avait
été occupé par la brigade Perrégaux. A peine l’Émir se
fut-il réinstallé à Mascara, qu’il se porta chez les Beni-
Chougran qui paraissaient disposés à se séparer de lui,
mais que sa promptitude et sa fermeté maintinrent sous
sa domination. Cela fait, il leva un petit corps de trou-
pe dans cette même tribu, en donna le commandement
à Chadelie, kaïd des Beni-Chougran, et le dirigea sur la
petite ville de Calah, pour arrêter quelques habitants qui
avaient paru disposés à se rapprocher de nous. Chadelie,
homme fin et rusé, cherchant à se faire des amis dans tous
les partis, fit prévenir secrètement ceux qu’il était chargé
d’arrêter; de sorte, que lorsqu’il arriva à Calah il ne les y
trouva plus. Ils s’étaient enfuis dans les montagnes, d’où
ils se rendirent à Mostaganem auprès du bey Ibrabim, à
qui ils ne manquèrent pas de vanter la générosité de Cha-
delie. Ce kaïd, après avoir reçu de la population de Calah,
l’assurance de sa soumission à Abd-el-Kader, retourna
auprès de l’air qui vint s’établir sur l’Habra avec environ
deux mille hommes de cavalerie et sept cents fantassins.
Il agissait de là sur les tribus pour les maintenir dans son
obéissance.
Cependant Abd-el-Kader éprouva une défection qui
lui fut très-sensible, mais qu’il avait amener par une faute :
ce fut celle d’El-Mezari, un de ses aghas. Cet homme, ne-
veu de Mustapha-ben-Ismaël, avait été son ennemi; mais
depuis quinze mois il le servait avec fidélité; il avait même
été blessé au combat de l’Habra. Cependant, comme le
malheur rend souvent injuste, l’Émir, après ses revers, lui
montra une méfiance qui fit naître en lui de justes craintes,
LIVRE XVIII. 39

et réveilla peut-être d’anciens ressentiments. El-Mezari


fit alors secrètement des ouvertures à Ibrahim. Dès qu’il
fut sûr d’en être bien reçu, il se réfugia à Mostaganem,
entraînant avec lui une partie des Douair et des Zméla
restés fidèles à Abd-el-Kader, après la seconde révolte de
leurs tribus. La maréchal, instruit de cet événement, qui
n’était pas sans importance, lui envoya le commandant
Yousouf pour l’assurer de sa bienveillance et le lui con-
duire à Oran. Il y vint avec Ibrabim et Kadour-el-Mor-
fy, ancien kaïd des Borgia, qui avaient aussi abandonné
l’Émir avec quelques hommes de sa faction. Le maréchal
reçut fort bien El-Mezari, lui assigna un traitement, et le
nomma lieutenant du bey Ibrahim et agha de la plaine
d’Oran.
Deux autres officiers de l’Émir, le kaïd du parasol(1)
et le fils de l’agha, El-Hadj-Boualem, se rendirent aussi à
Oran, comme pour se soumettre au vainqueur. Mais leur
foi paraissant suspecte, on était sur le point de les arrêter,
lorsqu’ils déclarèrent, comme pour prouver qu’ils étaient
de véritables transfuges et non des espions, qu’ils avaient
tué le kadi de Mascara, leur ennemi personnel, dans le dé-
sordre de l’évacuation de cette ville ; que ce Crime était
connu, et qu’ainsi ils ne pouvaient avoir la pensée de re-
tourner auprès de l’Émir. On les laissa alors en liberté,
tout en les méprisant comme d’obscurs criminels. Mais ils
s’étaient accusés à faux ; car, dès le lendemain, ils dispa-
rurent, et allèrent sans doute rendre compte à Abd-el-Ka-
der de ce qu’ils avaient vu et entendu à Oran.
____________________
(1) C’était un des premiers officiers de la maison de l’émir,
il portait son parasol, et marchait toujours à ses côtés.
40 ANNALES ALGériENNES.

Les fils de Sidi-el-Aribi écrivirent vers le même temps


à Ibrahim-Bey qu’ils étaient tout disposés à le reconnaî-
tre ; mais ils ne firent aucune démonstration hostile contre
l’Émir. Celui-ci s’embarrassant peu des correspondances
plus ou moins significatives que des tribus éloignées pou-
vaient entretenir avec ses ennemis, comprit que L’essen-
tiel pour lui était d’empêcher celles qui étaient plus rap-
prochées d’Oran de se réunir à El-Mezari, si la pensée leur
en venait, et de former ainsi un noyau de résistance arabe
à son pouvoir. En conséquence, il porta son camp dans la
plaine de Méléta, et, le 28 décembre, il vint attaquer nos
Douair et nos Zméla à peu de distance d’Oran, leur tua du
monde et leur enleva du bétail. Quelques troupes sortirent
d’Oran pour aller au secours de nos alliés, mais elles arri-
vèrent trop tard. Deux jours après, l’Émir écrivit aux deux
tribus, qu’il supposait effrayées de ce coup de main, pour
les engager à revenir à lui. Il les assurait de son amitié, et
leur en donnait pour preuve que ce n’était pas lui qui les
avait attaquées le 28, mais bien les Beni-Amer qui avaient
agi sans ordre. Cette lettre fut livrée à El-Mezari qui l’en-
voya aux Beni-Amer, espérant par là les indisposer contre
Abd-el-Kader, ce qui n’eut pas lieu.
Quoique les Douair et les Zméla ne se montrassent
nullement disposés à rentrer dans le parti de l’Émir, ils
étaient peu attachés au bey Ibrahim. Ils vinrent un jour
prier le maréchal de le remplacer par un nommé Musta-
pha-ben-Othman, dont le père avait été bey d’Oran sous
les Turcs. Sans prendre leur demande au sérieux, le ma-
réchal leur répondit que l’installation d’un nouveau bey
exigeant des frais considérables, il ne changerait le leur
qu’autant qu’ils s’engageraient à les payer. Cette réponse
LIVRE XVIII. 41

coupa court à leurs réclamations ; ils ne pensèrent plus à


Mustapha.
Cependant, depuis son retour de Mascara, le maré-
chal Clauzel s’occupait des préparatifs de l’expédition
qu’il avait projetée sur Tlémcen. Leur lenteur prouvait de
nouveau combien les immenses besoins des armées civi-
lisées donnent d’avantages sur elles aux barbares, pour la
promptitude et la facilité des mouvements. Abd-el-Kader,
malgré ses pertes, était rentré en campagne depuis quinze
jours ; il était aux portes d’Oran, et les Français n’étaient
pas encore en mesure d’en sortir. Fatigué de ce retard, le
maréchal fut plus d’une fois sur le point de renoncer à
l’expédition. Dans un de ces moments de lassitude, il per-
mit au Juif Durand, frère de celui qui avait eu tant de part
à la confiance du comte d’Erlon, d’écrire à l’Émir pour le
sonder au sujet d’une pacification dont la soumission à la
France serait la base. Abd-el-Kader répondit qu’avant de
se déterminer à reconnaître un suzerain, il voulait savoir,
d’une manière bien positive, quelle position on prétendait
lui faire et quelle garantie on comptait lui offrir. Le maré-
chal, à qui Durand montra cette réponse, lui remit un sauf-
conduit pour Miloud-ben-Arach, et lui prescrivit d’écrire
à l’Émir qu’il n’avait qu’à envoyer celui-ci à Oran, où ces
divers objets seraient discutés avec lui. Lorsque cette se-
conde lettre parvint au camp de l’Émir, Miloud venait de
partir pour Mascara, et Abd-el-Kader se préparait à mar-
cher sur Tlémcen pour combattre les gens d’Angad qui
cherchaient à débloquer le Méchouar. Il l’écrivit à Du-
rand, en lui disant que cet incident ne devait pas arrêter
les négociations, mais qu’il fallait bien qu’il empêchât ses
ennemis d’effectuer leur projet ; car, sans cela, sa position
42 ANNALES ALGériENNES.

n’étant plus la même, les conditions qu’on lui offrirait


pourraient être plus dures.
Le gens d’Angad du parti d’El-Gomari, ayant à leur
tête le fils aisé e ce cheik, s’approchaient en effet de Tlé-
mcen ; mais Abd-et-Kader fit tant de diligence qu’il arriva
avant eux sous les murs de cette ville. Mustapha-ben-Is-
maël et une partie des Koulouglis du Méchouar étaient im-
prudemment sortis de cette place pour aller à leur rencon-
tre. L’Émir fondit sur eux, en tua quelques-uns et refoula le
reste dans le Méchouar. Faisant aussitôt après volte-face, il
marcha sur ceux d’Angad et les mit en pleine déroute ; le
jeune Gomari fut blessé mortellement dans cette affaire.
Cependant le maréchal ayant appris les événements
de Tlémcen, et voyant enfin les préparatifs de l’expédi-
tion terminés, renonça à la voie des négociations ; il partit
d’Oran, le 8 janvier, à la tête de 7,500 hommes formant
trois brigades(1).
La première, commandée par le général Perrégaux,
fut formée du 2e régiment de chasseurs d’Afrique, des
zouaves, de deux compagnies de sapeurs, du bataillon
d’élite(2), du 17e, léger, des Douair et des Zmela, et de
deux obusiers de montagne.
La deuxième, commandée par le général d’Arlanges,
____________________
(1) Je publiai dans les journaux de l’époque le récit de
l’expédition de Tlémcen, tel qu’on va le lire. Il en est de même
de celui de l’expédition du général Perrégaux sur le Chélif, et
de ceux des petites expéditions qui eurent lieu à cette époque
dans la province d’Alger.
(2) Ce bataillon avait été formé des quatre compagnies
d’élite du 2e léger, et de trois compagnies d’élite venues d’Alger.
LIVRE XVIII. 43

comprit le 1er bataillon d’Afrique, le 66e de ligne et deux


obusiers de montagne.
La troisième, enfin, se composa du 11e de ligne, sous
les ordres du colonel Vilmorin ; deux obusiers de monta-
gne furent aussi attachés à cette brigade.
Le jour de son départ, l’armée alla coucher à Bridia,
et, le 9, sur les bords de l’Oued-Melah ou Rio-Salado, dans
le lieu où Barberousse fut tué par les Espagnols en 1517.
Elle arriva sur l’Oued-Senan, le 10, et y passa la nuit. Le
11, elle coucha à Aïn-el-Bridje ; la première brigade pous-
sa à trois lieues plus loin, et alla coucher sur les bords de
l’Isser. Le 12, toute l’armée coucha sur les bords de l’Aa-
miguer. Dans la nuit, le maréchal reçut une lettre de Mus-
tapha-ben-Ismaël, qui lui annonçait que l’Émir et les Ha-
dars (citadins) avaient évacué la ville, et que le camp des
Arabes était sur la montagne d’Aouchba, à une lieue et de-
mie à l’est de Tlémcen. Le 13, l’armée quitta l’Aamiguer
au point du jour. Après quelques heures de marche, elle
descendit dans la belle plaine de Tlémcen. Mustapha-ben-
Ismaël vint au-devant du maréchal et eut un long entretien
avec lui. L’entrevue de ces deux vieux guerriers, tous deux
encore aussi vigoureux de corps que d’esprit, tous deux
illustres dans leur nation, offrit à l’armée un spectacle qui
ne manquait ni de grandeur ni de majesté.
Les troupes françaises firent leur entrée à Tlémcen
à une heure. La première brigade y arriva par la route de
Mascara; elle avait reçu ordre d’appuyer fortement à gau-
che, pour donner la chasse à quelques cavaliers d’Abd-el-
Kader qui s’étaient montrés dans cette direction, mais elle
ne put les atteindre.
L’occupation de Tlémcen se fit avec beaucoup d’ordre.
44 ANNALES ALGériENNES.

La ville était déserte, à l’exception du quartier du Mé-


chouar, peuplé de Koulouglis et de Juifs ; cependant, on
y trouva d’abondantes ressources en vivres, car la fuite
des habitants avait été si précipitée, qu’ils n’avaient eu ni
le temps, ni les moyens de tout emporter. Il existait, tant
dans la ville qu’à l’extérieur, un grand nombre de moulins
que l’on mit en activité, et la troupe reçut des distributions
régulières.
Le 16 janvier, le maréchal fit marcher contre Abd-el-
Kader la première et la deuxième brigade, les cavaliers de
Mustapha et d’El-Mezari, ainsi que les Turcs et les Koulou-
glis dont il avait fait renouveler l’armement la veille(1). A
l’approche de ces troupes, qui manœuvraient de manière à
l’envelopper, l’Émir s’éloigna en toute hâte. Une cinquan-
taine de ses gens tombèrent entre les mains de nos auxiliai-
res et furent impitoyablement massacrés par eux. Dans la
nuit qui suivit cette affaire, Sidi-Hamadi-ben-Scal, ancien
kaïd de Tlémcen, vint se rendre, avec une partie de la po-
pulation fugitive, au général Perrégaux, campé au village
d’Ibder. La brigade d’Arlanges, qui avait manœuvré dans
la plaine pour couper à l’Émir la route de Mascara, coucha
ce jour-là au marabout de Muley-Hallou, à deux lieues
de Tlémcen. Le 16, les brigades d’expédition ramassèrent
encore quelques fuyards dans les gorges des montagnes ;
____________________
(1) La revue qui fat passée à cette occasion par le chef
d’état-major constata l’existence de 775 Turcs ou Koulouglis
en état de porter les armes. Sur ce nombre, qui présentait infini-
ment plus de Koulouglis que de Turcs, 343 n’étaient pas armés.
C’est donc une population de 420 hommes qui, pendant cinq
ans, a gardé le Méchouar.
LIVRE XVIII. 45

mais on perdit l’espoir d’atteindre Abd-el-Kader ou Ben-


Nouna, kaïd de Tlémcen, que la veille on avait un instant
serrés d’assez près. Le 17, les brigades rentrèrent à Tlém-
cen, ramenant avec elles 2,000 individus de tout sexe et
de tout âge, parmi lesquels on comptait cependant moins
d’hommes que de femmes et d’enfants.
Dans cette expédition, Abd-el-Kader perdit une bon-
ne partie de ses bagages, quelques chevaux, et un drapeau
pris par un brave cavalier Zmela nommé Mohammed-ben-
Kadour. Il n’était resté aussi près de Tlémcen que dans
la persuasion que les troupes françaises n’y feraient pas
un plus long séjour qu’à Mascara; mais le maréchal avait
dans ce moment d’autres vues.
L’armée n’avait parcouru depuis Oran qu’un pays
triste et monotone ; mais les environs de Tlémcen lui of-
frirent une contrée délicieuse. Dans aucune autre partie de
l’Algérie, la végétation ne présente autant de force et de
fraîcheur. La ville est bâtie sur un plateau, au nord duquel
s’étend une vaste et belle plaine parfaitement cultivée. Elle
est abritée des vents du sud par une montagne élevée qui,
en hiver, est souvent couverte de neige. Les eaux y sont
belles et abondantes; le sol y est d’une admirable fertilité.
La montagne présente plusieurs ressauts qui forment autant
d’étages couverts de terre végétale où croissent les plantes
de l’Europe et celles de l’Afrique, mêlées, séparées, mêlées
de nouveau, selon l’élévation et la disposition des lieux.
Des ruisseaux tombent en cascades d’un étage à l’autre,
et répandent partout la vie, la fraîcheur et la gaieté. A un
quart de lieue à l’est de la ville, on rencontre le beau village
de Sidi-bou-Meddin, et, à une lieue au sud, celui d’Aïn-
el-Houth (la Source des Poissons). A l’ouest de Tlémcen
46 ANNALES ALGériENNES.

le voyageur admire les ruines de Manzourah. C’est une


vaste enceinte fortifiée à l’antique, au centre de laquelle on
voit les restes d’une mosquée qui a dû être d’une grande
magnificence. Manzourah n’a cependant jamais été, dit-
on, qu’un camp retranché construit par un empereur de
Maroc, qui fit inutilement pendant dix ans le siége de Tlé-
mcen. Le méchouar(1), ou citadelle, est situé dans la partie
sud de la ville, à l’enceinte de laquelle il est lié. C’est un
poste qui ne peut être d’une bonne défense que contre des
Arabes, et qui ne pourrait résister que quelques heures à la
moindre artillerie européenne.
Tlémcen, ancienne capitale d’un royaume puissant,
a conservé de nombreux vestiges de sa splendeur passée.
S’élevant majestueusement au milieu de ses beaux jardins,
de ses imposantes forêts d’oliviers, elle nous présentait,
sur des bases romaines, les débris de ces gracieuses cons-
tructions sarrasines, qui tombent, mais ne vieillissent pas.
Semblable au peuple ingénieux qui la rendit longtemps
florissante, elle pouvait se réveiller d’un long sommeil;
mais notre contact, qui devrait partout porter la vie, fut
alors pour elle le plus funeste des fléaux.
La vue du beau pays que l’armée française venait de
conquérir avec tant de facilité, agit puissamment sur l’ima-
gination ardente du maréchal Clauzel. Il se dit qu’avec une
bonne administration cette partie de l’Algérie pourrait de-
venir une des plus riches contrées du monde. Puis, comme
si la chose était déjà faite, il se persuada que la triste et mu-
tilée population de Tlémcen regorgeait de richesses. Ses
____________________
(1) Le mot méchouar signifie proprement sénat ; appliqué
à un édifice, il peut se rendre littéralement par le mot curia.
LIVRE XVIII. 47

idées prirent dès lors une fâcheuse direction. Une contribu-


tion dont le chiffre ne fut point déterminé, fut frappée sur
les habitants. Elle eut d’abord pour but le remboursement
des frais de l’expédition, puis l’entretien de 500 hommes
que le maréchal se détermina à laisser dans le méchouar et
une gratification pour les troupes qui venaient de faire l’ex-
pédition. Cette mesure portait principalement sur les Kou-
louglis. Comme ils déclarèrent qu’il leur était impossible
de satisfaire à cette exigence, attendu que la nécessité où
ils avaient été de vivre pendant six ans sur leurs capitaux
avait épuisé leurs ressources(1), on emprisonna les plus nota-
____________________
(1) Voici la lettre écrite à cette occasion au maréchal
Clauzel, par Mustapha-ben-Ismaël, au nom des Turcs et des
Koulouglis :
« Nous sommes vos sujets, vos enfants, à vous qui êtes
prince. Voilà six ans que nous sommes en guerre contre les Ara-
bes en ville et au dehors. Vous êtes venu avec votre armée victo-
rieuse attaquer et repousser nos ennemis et nos oppresseurs; vous
nous demandez le remboursement des dépenses qu’a faites votre
armée depuis son arrivée de France : cette demande est hors de
proportion avec nos ressources; il est même au-dessus de notre
pouvoir de payer une partie de ces dépenses. En conséquence,
nous implorons votre compassion et vos bons sentiments pour
nous qui sommes vos enfants, et qui ne pouvons supporter cette
charge ; car il n’y a parmi nous ni riches, ni hommes faisant le
commerce, mais bien des hommes faibles et pauvres. Nous recon-
naissons tout le service que vous nous avez rendu, et nous prions
Dieu qu’il vous en récompense. Pour nous, nous vous donnons
tout ce dont nous pouvons disposer, c’est-à-dire les maisons que
nous habitons, nos maisons de campagne et autres immeubles
que nous possédons. Nous vous prions de nous accorder un dé-
lai, car cous sommes vos sujets et vos enfants; vous êtes notre
48 ANNALES ALGériENNES.

bles d’entre eux. On fit subir le même traitement aux


Juifs. Un Juif d’Oran, nommé Lassery, qui avait suivi le
maréchal et qui vivait dans son intimité, le commandant
Yousouf, et le nommé Mustapha-ben-Mekelech, fils d’un
ancien bey, furent chargés de faire rentrer cette contribu-
tion. La guerre justifie sans doute bien des choses, mais le
sauvage anathème de Brennus n’aurait pas dû s’étendre
jusqu’aux amis et aux alliés(1).
Pendant que ses agents procédaient à la rentrée de la
_____________________
Sultan, et nous n’avons que notre Dieu et vous pour soutiens. Nous
sommes sous vos ordres et disposés à vous suivre, comme soldats,
partout où vous voudrez. »
(1) On lit, dans une brochure sans nom d’auteur, distribuée
aux Chambres en 1836, que, plusieurs mois avant t’expédition de
Tlémeen, les Turcs et les Koulouglis du Méchouar, qui désiraient
vivement qu’elle se fit, avaient écrit an maréchal Clausel pour offrir
d’en payer les frais; c’est une erreur. Il n’a jamais été rien écrit de
semblable. Aussi M. Clauzel ne parle nullement de cette offre pré-
tendue dans ses Explications, publiées en 1837. Au surplus, Il n’est
pas nécessaire d’y recourir pour établir le droit qu’a un général en
chef de lever une contribution sur un pays conquis. Personne, que je
sache, n’a jamais songé à contester ce droit à M. le maréchal Clauzel.
On a dit seulement qu’il n’en avait pas fait un usage convenable, et,
en cela, on a eu raison. Il était certainement peu politique et peu
généreux de débuter dans le pays que nous avions conquis par pres-
surer précisément la partie de la population qui nous y avait appelés,
d’autant plus que cette population était pauvre. Il est vrai que M. le
maréchal se faisait, à cet égard, une complète illusion. S’il eût cru à
la pauvreté des Koulouglis, il n’aurait probablement jamais songé à
les imposer ; car il nous apprend, dans ses Explications, qu’il avait
recommandé aux collecteurs de ne s’adresser qu’aux riches.
Dans ces mêmes Explications, M. le maréchal dit que, d’après
sa volonté expresse, l’administration française a été entièrement
LIVRE XVIII. 49

contribution, le maréchal organisait le bataillon de volon-


taires destiné à former la garnison du Méchouar. Les of-
ficiers et les sous-officiers qui y entrèrent occupèrent les
emplois du grade supérieur au leur. Le maréchal s’engagea
à demander pour eux les grades de ces mêmes emplois. Le
commandement du bataillon fut donné au capitaine Cavai-
gnac de l’arme du génie, officier fort estimé dans l’armée.
L’établissement d’une garnison française à Tlemcen
____________________
étrangère au prélèvement de la contribution, et que les chefs indi-
gènes ont eu seuls à s’en occuper.
La commission de budget de 1837 dit à ce sujet dans son rap-
port que le Gouvernement a pensé que la faute était là où l’on pla-
çait l’excuse. En effet, d’après les règlements sur la matière, ce sont
précisément les membres de l’intendance militaire qui sont chargés
des contributions de guerre. Mais, d’un autre côté, il n’est point
exact de dire que les chefs indigènes ont agi seuls. Les trois vérita-
bles collecteurs de la contribution de Tlemcen ont bien été les per-
sonnes que nous venons de nommer : c’est un fait patent, connu de
l’armée entière ; il est impossible de le nier sérieusement. On peut
voir, au reste, le rapport de la commission, cité plus haut : or, de ces
trois personnes, les deux premières ne pouvaient certainement pas
être considérées comme des chefs indigènes de Tlemcen. Quant à
Mustapha-Ben-Mekelech, Il ne fut nommé bey que le 2 février, et
la contribution fut ouverte dès le 21 janvier. Au reste, tout ceci est
de peu d’importance. L’Afrique est un pays d’exception où le fond,
plus que partout, doit emporter la forme. Or, le fond était ici une
mesure fâcheuse et inopportune en soi, indépendamment des for-
mes dont on l’a compliquée. Une contribution a aussi été frappée
à Constantine, sans que l’administration française ait été non plus
appelée à s’en occuper dans les détails, et personne ne s’est élevé
contre, parce que Constantine, ville prise d’assaut, n’était pas dans
la mémé position morale que les Turcs et les Koulouglis du Mé-
chouar qui étaient, non des ennemis, mais des alliés.
50 ANNALES ALGériENNES.

imposait au maréchal l’obligation d’assurer les communi-


cations entre cette ville et Oran, qui en est à plus de trente
lieues. Il pensa que ces communications devaient s’établir
par l’embouchure de la Tafna et la petite île de Rachgoun,
ce qui ne laissait que dix lieues à faire par terre, le reste
devant se faire par mer.
En conséquence, le 25 janvier, le maréchal partit de
Tlemcen avec la 2e et la 3e brigade, quelques escadrons
de chasseurs et les indigènes auxiliaires, pour aller recon-
naître le cours de la Tafna, établir un fort poste à l’em-
bouchure de cette rivière, et se mettre en communication
avec Rachgoun. La première brigade fut laissée à la gar-
de de Tlemcen. Cette opération n’eut pas tout le succès
qu’on en attendait. Le petit corps expéditionnaire arriva à
la plaine de Remcha, au confluent de la Tafna et de l’Isser,
sans avoir rencontré l’ennemi. Mais le maréchal avait reçu
dans la nuit l’avis que la gorge qui est au delà de ce point
était occupée par Abd-el-Kader. En effet, des feux assez
nombreux décelèrent la présence de l’ennemi à droite et à
gauche de la Tafna, dans la nuit du 25 au 26, que le corps
expéditionnaire passa entre les deux rivières.
Le 26, au matin, le maréchal fit franchir l’Isser à tou-
tes ses troupes, moins le 11e de ligne, qui resta sur la rive
gauche pour couvrir les bagages et les malades que l’on
conduisait à Rachgoun, dans le but de les embarquer pour
Oran. Le général d’Arlanges, commandant la 2e brigade,
reçut ordre de gravir les hauteurs de droite avec le 1er ba-
taillon d’infanterie légère d’Afrique, les Arabes auxiliai-
res, commandés par Mustapha, et environ 300 Koulouglis
à la tête desquels se mit le commandant Yousouf. Le co-
lonel de Gouy s’établit avec le 2e régiment de chasseurs
LIVRE XVIII. 51

d’Afrique et un bataillon du 66e de ligne au pied des hau-


teurs, pour recevoir l’ennemi dans la plaine, lorsque le gé-
néral d’Arlanges l’aurait débusqué de ses positions. Le 2e
bataillon du 66e de ligne fut placé en intermédiaire entre
le colonel de Gouy et les bagages. Voici maintenant quel-
le était la position de l’ennemi Abd-el-Kader avec 2,000
chevaux occupait un contrefort des hauteurs de droite. Un
monticule situé à l’entrée de la plaine, au pied de ce contre-
fort, était occupé par un millier de fantassins. Les Kbaïles
d’Ouelassa garnissaient les hauteurs de la rive gauche de
la Tafna. Quelques cavaliers avaient passé cette rivière et
étaient venus prendre position dans la plaine, en face du
11e de ligne. Les ennemis formaient ainsi un demi-cercle
autour de notre armée.
L’action commença à dix heures du matin. Elle fut
engagée par Mustapha, qui fondit avec sa troupe sur celle
d’Abd-el Kader, L’Émir étant sous le feu de l’artillerie du
général d’Arlanges, ne l’attendit pas et descendit dans la
plaine. Il fut séparé d’une partie de son aile gauche, qui
gagna le haut des montagnes et cessa de prendre part au
combat. Mustapha, enhardi par ce premier succès, et sou-
tenu par les Koulouglis, se mit à la poursuite d’Abd-el-
Kader, Mais, arrivé dans la plaine, l’ennemi s’aperçut du
petit nombre d’adversaires qu’il avait à ses trousses, fit
volte-face, et allait sans doute refouler les auxiliaires dans
la montagne, lorsque le colonel de Gouy le chargea avec
son régiment, soutenu par un bataillon du 66e de ligne.
L’escadron turc de ce régiment, escadron commandé par
le lieutenant Mesmer, se conduisit dans cette circonstan-
ce avec la plus grande intrépidité. Un brigadier, nommé
Mehemed-Soliman, tua pour sa part trois cavaliers d’Abd-
52 ANNALES ALGériENNES.

el-Kader. Il fut, pour ce fait, nommé maréchal des logis sur


le champ de bataille. L’Émir eut quelque peine à repasser
la Tafna. Le colonel de Gouy l’ayant franchie sur ses traces
se mit à sa poursuite en remontant la rivière. Pendant ce
temps, le maréchal s’étant mis à la tête de quelques com-
pagnies du 66e, la remontait par la rive gauche en écra-
sant les Arabes sous le feu de deux pièces de campagne.
A quatre heures le combat avait cessé, et l’ennemi avait
complètement disparu. Le maréchal rallia ses troupes, qui
couchèrent sur le même emplacement que la veille.
Pendant cette série d’opérations, les bagages furent
un instant assez vivement attaqués, mais une charge d’un
seul escadron, conduite par le capitaine Bernard et sou-
tenue par une compagnie de grenadiers du 11e de ligne
commandée par le capitaine Ripert, suffit pour disperser
l’ennemi sur ce point.
L’affaire du 26 janvier ne nous coûta que trois morts
et quelques blessés. Les Koulouglis, en rentrant au camp,
portaient des têtes d’Arabes au bout de leurs baïonnettes.
Rançonnés à Tlemcen par ceux mêmes qui étaient venus
les secourir, ils se montraient précédemment abattus et
découragés, mais le sang de leurs plus anciens ennemis
effaça ce jour-là le souvenir de leurs griefs contre leurs
équivoques alliés.
Le vieux Mustapha-Ben-Ismaël fit preuve dans cette
affaire d’une grande habitude de la guerre et d’un courage
encore jeune et bouillant. Et Mezary se conduisit aussi
avec habileté et bravoure. Un des porte-drapeau d’Abd-
el-Kader, poursuivi par le sous-lieutenant Savarez et sur
le point d’être atteint par lui, se précipita dans le lit de la
Tafna, dont les bords sont à pic et très-élevés. Il périt dans
LIVRE XVIII. 53

la chute, mais il sauva son drapeau, qui fut ramassé par


un autre Arabe descendu dans le lit de la rivière par un
endroit plus facile.
La nuit qui suivit le combat du 26 fut fort tranquil-
le. Les feux des ennemis devenaient faibles et rares ; tout
semblait annoncer qu’ils abandonnaient encore une fois la
partie. Le 27 au matin, le maréchal voulant, avant de s’en-
gager dans la gorge de la Tafna, connaître si elle était gar-
dée, résolut d’y envoyer une forte reconnaissance, mais,
au moment où il se préparait à la faire partir, M. de Mon-
tauban, capitaine au 2e régiment de chasseurs d’Afrique,
qui rentrait du fourrage, vint le prévenir que de nombreu-
ses colonnes de cavalerie et d’infanterie paraissaient dans
la direction de l’ouest et qu’elles marchaient sur notre
camp. Après s’être assuré de l’exactitude de ce rapport, le
maréchal fit ses dispositions pour recevoir l’ennemi, qui
paraissait fort de 8 à 10,000 hommes. Le convoi quitta la
plaine et fut placé sur un plateau à cheval sur la route de
Tlemcen, un peu en arrière de sa première position. Les
deux brigades occupèrent les hauteurs à droite et à gauche
de cette route. La cavalerie resta dans la plaine au pied des
hauteurs. Les auxiliaires furent placés à l’aile gauche de
l’infanterie française.
A peine ces dispositions étaient-elles terminées, que
l’ennemi attaqua à la fois la cavalerie et les auxiliaires. Les
Koulouglis furent enfoncés et se replièrent sur la brigade
d’Arlanges. La cavalerie, qui avait en tête un ennemi dix
fois plus nombreux, dut aussi se rapprocher de nos lignes.
Une vive fusillade s’engagea alors sur la gauche et sur le
centre, mais elle avait à peine duré quelques minutes, que
l’on vit l’ennemi ralentir son feu, puis se retirer en ordre,
54 ANNALES ALGériENNES.

mais avec précipitation, sans qu’aucun mouvement de la


ligne française motivât cette retraite. Elle était causée par
l’arrivée inattendue d’une partie de la brigade du général
Perrégaux, à qui le maréchal avait écrit dans la nuit. Cette
troupe s’était jetée à gauche de la route de Tlemcen, et se
disposait à tomber sur les derrières des Arabes, qui, pour
ne pas se trouver entre deux feux, prirent le parti de se re-
tirer. L’Émir alla établir son camp à deux lieues du nôtre,
en amont de la Tafna.
Le combat du 27, qui fut fort court, fut aussi très-peu
sanglant; mais il donna la fâcheuse certitude qu’Abd-el-
Kader n’était pas aussi abattu qu’on avait été un instant
en droit de le croire. Le maréchal voulut aller l’attaquer
dans son camp, le lendemain 28. Il l’annonça même à l’ar-
mée par un ordre du jour. On devait remonter la Tafna en
suivant les hauteurs de la rive droite, jusqu’en face de la
position occupée par l’ennemi, laisser le convoi sur les
crêtes, et fondre avec toutes les troupes disponibles sur le
camp des Africains. Ce projet ne put recevoir son exécu-
tion. On rencontra des difficultés de terrain ; ensuite on
s’aperçut, en approchant, qu’Abd-el-Kader avait si bien
choisi sa position, qu’il aurait été difficile de lui couper la
retraite. Le maréchal, renonçant donc à l’attaque projetée,
rentra à Tlemcen le 28, à quatre heures du soir. L’enne-
mi, s’étant aperçu de sa retraite, fit sortir de son camp un
millier de cavaliers qui vinrent échanger quelques coups
de fusil avec notre arrière-garde. Après une demi-heure
de tiraillements insignifiants, ils se retirèrent en célébrant
par de nombreuses décharges ce qu’ils regardaient com-
me une victoire. Dans le fait, quoiqu’ils eussent été bat-
tus dans deux combats, le maréchal avait été obligé de
LIVRE XVIII. 55

renoncer à, son projet d’ouvrir les communications avec


Rachgoun.
Cependant, le lieutenant-colonel Beaufort, qui com-
mandait à Oran en l’absence du général d’Arlanges, avait,
d’après les ordres du maréchal(1), expédié plusieurs bâti-
ments à Rachgoun pour y transporter les objets néces-
saires au poste de la Tafna. Ces bâtiments y arrivèrent
an moment où le corps expéditionnaire rentrait à Tlem-
cen. Leur présence dans ces parages faisant craindre aux
Kbaïles d’Ouélassa une attaque combinée par mer et par
terre, ils écrivirent au maréchal dans un style qui pou-
vait faire croire à quelques sentiments de soumission.
Mais ces bâtiments, objets de leur crainte, s’étant bientôt
éloignés, cette première démarche ne fut suivie d’aucune
autre.
On avait un instant espéré que les Beni-Ornid, que
les Krossel, les Houassan et les autres tribus des environs
de Tlemcen, que les, Beni-Amer même, reconnaîtraient
l’autorité française. Il fallut bientôt renoncer à cet espoir;
plusieurs attaques partielles de nos postes avancés appri-
rent au maréchal qu’il n’était encore entouré que d’enne-
mis. Dès les premières ouvertures que parurent faire ces
tribus, on s’était hâté de les frapper d’une réquisition de
chevaux, ce qui eut pour résultat nécessaire de les éloi-
gner de nous. On commit les mêmes fautes à l’égard dés
gens d’Angad, qui étaient venus présenter au maréchal
leur cheik, jeune enfant, dernier fils d’El-Gomary et seul
____________________
(1) La correspondance entre Oran et Tlemcen se faisait
par des émissaires arabes, qui ne voyageaient que de nuit, et
avec de grands dangers.
56 ANNALES ALGériENNES.

rejeton d’une famille dont tous les membres avaient péri


en combattant Abd-el-Kader. Les personnes qui furent
chargées de les recevoir et de leur parler les traitèrent avec
hauteur, ne trouvèrent pas assez beau le cheval d’homma-
ge qu’ils offraient au maréchal, et leur ordonnèrent d’en
amener d’autres, non-seulement pour le maréchal, mais
encore pour sa suite. Ces hommes s’éloignèrent en pro-
mettant de revenir avec ce qu’on exigeait d’eux, mais ils
allèrent sur-le-champ faire leur soumission à Abd-el-Ka-
der, dont ils avaient méconnu l’autorité jusqu’alors.
Ce qui se passait à Tlemcen au sujet de la contribution
ne pouvait non plus augmenter le nombre de nos partisans.
On avait emprisonné jusqu’à Boursali, kaïd du Méchouar ;
mais bientôt, voyant que la prison était un moyen insuffi-
sant, on employa les tortures corporelles(1). Les malheureux
____________________
(1) C’est-à-dire la bastonnade, que M. le maréchal Chancel
appelle, dans ses Explications, le moyen de coercition le plus or-
dinaire des habitants de l’Afrique. Il est très-vrai que la baston-
nade est, pour tes crimes et les délits, au nombre des peines dont
les lois et les usages autorisent et même prescrivent l’application.
Mais, en matière d’impôt, ce moyen est aussi tyrannique en Afri-
que qu’ailleurs. Il a pu dire employé dans les avanies, mais non
dans les opérations financières régulières, où les biens saisissa-
bles du contribuable répondent toujours de ce qu’on exige de lui.
Chacun peut avoir son opinion sur les châtiments corporels, lé-
galement infligés, dans les pays où cette pénalité existe. On peut
même dire que la bastonnade offre un excellent moyen de graduer
exactement la peine sur le délit, et qu’elle a de plus l’avantage
de n’atteindre que le coupable, tandis que, dans plusieurs cas,
la détention du chef d’une famille pauvre entraîne la ruine de
cette famille. On peut se servir de ces arguments pour défendre le
maintien de la législation existante en Afrique à cet égard, et c’est
LIVRE XVIII. 57

qui y furent soumis offrirent alors pour se libérer les bijoux


de leurs femmes et tout ce qu’ils avaient d’armes précieu-
ses et d’objets d’orfèvrerie. L’offre fut acceptée(1), mais
les objets étant estimés par Lassery, le furent tous bien au-
dessous de leur valeur. Chaque habitant était appelé à son
____________________
dans ce sens que M. Laurence, dont M. Clauzel invoque l’autorité,
a parlé de la bastonnade. Mais Il n’a pu entrer dans l’esprit de M.
Laurence, ni d’aucune personne sensée, de confondre la règle avec
l’abus. Il ne faut pas non plus qu’on veuille nous faire croire, au
moyen de plaisanteries fort usées sur la sensibilité des philanthro-
pes, que les indigènes ne sont jamais plus heureux que quand on les
pille et qu’on les écrase sous le bâton.
(1) C’est-à-dire que Lassery prit les bijoux pour son compte,
en se portant créancier, envers la contribution, des sommes aux-
quelles ils avaient été estimés. C’est ce qui résulte des explications
de M. le maréchal Clauzel, qui s’opposa à ce qu’ils figurassent di-
rectement dans la contribution, ainsi que les imposés le deman-
daient. Le but de M. le maréchal Clauzel était louable : il pensait
que l’estimation des bijoux pouvait donner lieu à un trafic qu’il
voulait éviter (Explications de M. le maréchal Clauzel, page 69).
Mais le moyen qu’il employa tourna contre ses intentions et favo-
risa ce trafic : car Lassery, qui, de fait, se trouvait sans concurrent,
acheta au prix qu’il voulut à des gens placés sous le bâton. Il est à
présumer que l’estimation des bijoux aurait été plus équitable, s’ils
avaient été versés directement à la contribution, parce qu’alors elle
aurait pu ne pas âtre faite par un intérêt aussi personnel.
La nécessité où se trouvaient les Koulouglis de donner jus-
qu’aux bijoux de leurs femmes pour acquitter la contribution, était
certainement une preuve convaincante de leur pauvreté. Il paraî-
trait que M. le maréchal Clauzel en fut d’abord frappé; mais il pa-
raîtrait aussi qu’on parvint à lui persuader que cela ne prouvait rien
: car il dit dans ses Explications, page 47, qu’en Afrique, on va au
marché avec des bijoux, usage qu’en conscience je ne pense pas
que personne ait observé avant lui. Peut-être y a-t-il quelque faute
typographique, quelque interposition dans le texte.
58 ANNALES ALGériENNES.

tour devant les collecteurs; on lui indiquait sa quote-part,


et il recevait des coups de bâton jusqu’à ce qu’il l’eut
payée. Souvent le même individu était appelé plusieurs
fois, si l’on pouvait présumer qu’il lui restait encore quel-
que chose. Tout cela se faisant au nom de la France, l’ar-
mée en était honteuse et indignée.
Lorsque tout ce qui pouvait être pris l’eut été, et qu’il
fut manifeste que le bâton ne pouvait plus rien produire, on
déclara que l’on renonçait à la contribution, et que les som-
mes déjà perçues seraient comptées en déduction de l’im-
pôt annuel du beylik de Tlemcen, fixé à 200,000 francs(1) :
une somme de 35,200 francs en numéraire, provenant de
____________________
(1) Cette décision se trouve dons une lettre de M. le maré-
chal Clauzel à Mustapha-Ben-Mekelech. Il paraît que depuis il y
eut un arrêté, portant la date du 6 février, qui fixa à 150,000 francs
la contribution imposée aux habitants de Tlemcen, pour participa-
tion aux frais de l’expédition et pour l’entretien de la garnison du
Méchouar, en stipulant que cette contribution serait remboursée
plus tard sur les impôts et autres revenus du beylik. Cet arrêté, qui
ne fut publié nulle part, était ignoré de tout le monde lorsqu’il fut
imprimé dans la petite brochure, sans nom d’auteur, dont il a été
parlé dans la note de la page 54. On voit cependant, dans le rap-
port de la commission du budget en 1837, qu’il avait été adressé
au ministre, le 14 février 1836. Le 28 du même mois, un arrêté,
cette fois-ci; authentique et publié dans le Bulletin des actes qu
Gouvernement, donna à la contribution de Tlemcen, toujours fixée
au chiffre de 150,000 francs, un caractère encore plus prononcé
d’emprunt forcé. Tous ces actes illusoires et rédigés après coup
ne prouvent que le besoin qu’éprouvait M. le maréchal de donner
une régularité apparente à des mesures qui n’en avaient pas eu de
réelle. Enfin, dit le rapport de la commission du budget, M. le ma-
réchal, averti, éclairé sur de caractère de la contribution par les
LIVRE XVIII. 59

la contribution, avait été versée dans la caisse du payeur


de l’armée, qui reçut, le 2 février, l’ordre d’en faire la re-
mise à Mustapha-ben-Mekelech, nommé ce jour-là seu-
lement bey de Tlemcen. Elle ne reçut pas, au reste, cette
destination : 29,000 francs servirent à la solde de l’armée,
et 6,000 furent versés au commandant du Méchouar(1).
____________________
réclamations pressantes de la tribune, éprouvale besoin de mettre
fin à ces débats. En conséquence, la restitution de la partie non em-
ployée de la contribution fut annoncée dans le Moniteur algérien,
comme devant avoir lieu. Des fonds furent votés par les Chambres
pour la restitution totale, calculée sur les déclarations de recettes
faites par les collecteurs, et présentant un chiffre de 91,444 francs
seulement.
(1) L’administration n’eut aucune connaissance officielle de
ce qu’avait produit la contribution en sus des 35,200 francs versés
dans le caisse du payeur. L’annonce de l’abandon de la contribution
dut lui faire penser, comme à tout le monde, que les diverses valeurs
avaient été laisses au bey que M. le maréchal venait de nommer.
Mais on apprit bientôt que ces valeurs suivaient le maréchal à Oran ;
qu’elles étaient transportées dans un fourgon du quartier général.
Plus tard, on sut que Lassery, qui d’Oran se rendit à Alger, avait dé-
claré à la douane pour 110,000 fr. de valeur or et argent; qu’une vente
de bijoux avait été effectuée chez MM. Bacuet et Belard, négociants
à Alger, et que Lassery avait transporté d’autres bijoux à Tunis. De
là certains bruits dont il est fort concevable que M. le maréchal ait
été vivement blessé. Il résulte des explications, que ces bruits l’on
mis dans la nécessité de donner, que les valeurs en bijoux et autres
objets d’orfèvrerie emportés de Tlemcen par Lassery devaient dire
réalisées en numéraires par celui-ci et renvoyées sous cette forme
au bey, jusqu’à concurrence des sommes portées en recette au rôle
de la contribution que ces valeurs représentaient, ou plutôt dont
elles étaient le gage. Ce fut pour la sûreté de ce gage que M. le ma-
réchal la fit déposer dans un de ses fourgons. Mais n’était-ce pas
prendre une part directe à une opération à laquelle il avait désiré
60 ANNALES ALGériENNES.

Pendant que le maréchal était sur la Tafna, une par-


tie des Maures de Tlemcen, ramenés par nos troupes dans
cette ville le 17, la quittèrent de nouveau pour se soustrai-
re aux exactions qui leur étaient réservées. Les Koulouglis
en auraient sans doute fait autant, s’ils n’avaient pas été
aussi fortement compromis envers Abd-el-Kader. Ce qu’il
y a de certain, c’est qu’ils en exprimèrent le désir, et que
le jour même où l’on se décida à clore la contribution, une
foule de ces misérables obstruaient la rue où était logé le
maréchal, en criant qu’ils s’étaient de bonne foi soumis
à la France, et que, si l’on voulait les traiter sans miséri-
corde, comme des ennemis forcés par un assaut, ils se dis-
perseraient dans les tribus. Ce n’était là, du reste, que de
vaines paroles arrachées par le désespoir, car les malheu-
reux savaient bien, dans le fond du cœur, qu’une nécessité
de fer les clouait à Tlemcen. Ils étaient destinés à prouver
____________________
que l’administration française restât étrangère ? Est-il bien étonnant
que le public, qui n’était pas dans sa confidence, en conçût quelques
vagues et pénibles soupçons ? Cette disposition à croire au mal est
déplorable sans doute, mais M. Clausel lui-même y avait-t-il tou-
jours été étranger ? Le premier acte de son premier commandement
en Afrique n’avait-il rien eu d’hostile, sous ce rapport, à l’adminis-
tration de son prédécesseur ? Ensuite, dans l’affaire de Tlemcen,
n’était-il pas naturel que les violences commises, en soulevant les
consciences, aient rendu les esprits pins soupçonneux ?
M. le maréchal Clauzel ne devait donc s’en prendre qu’à lui
des bruits qui l’ont si justement blessé.
J’aurais voulu passer sous silence le triste épisode de la con-
tribution de Tlemcen, mais la chose n’étant pas possible, j’ai dû en-
trer dans assez de détails pour que le lecteur pût apprécier la nature
d’un acte dont on s’est tant occupé en France. Je n’ai pas dû aller
plus loin.
LIVRE XVIII. 61

de nouveau aux indigènes qu’il valait mieux pour eux nous


avoir pour ennemis que pour amis ; triste vérité qui a cessé
d’en être une, fort heureusement, mais qui, pendant neuf
ans, fut d’une application presque générale, par suite de
tant de fautes et d’autres actes qui mériteraient une plus
sévère qualification.
Des lettres trouvées sur des Arabes tués aux deux
combats de la Tafna avaient fait connaître au maréchal
que, dans ces deux affaires, Abd el-Kader avait eu pour
auxiliaires quelques Marocains des environs d’Ouchda. Il
écrivit au kaïd de cette ville, qui n’est qu’à quinze lieues
de Tlemcen, pour se plaindre de cette violation de neutra-
lité, laquelle détermina plus tard la mission du colonel de
Larue à Méquinez.
Quoique M. le maréchal ne fût point parvenu à assu-
rer les communications entre Tlemcen et Oran, ni à éta-
blir l’autorité de la France dans la contrée, il n’en persista
pas moins dans le projet de laisser une garnison française
au Méchouar. Cette garnison aurait été fort utile, si l’on
avait su grouper autour; d’elle et des Koulouglis une po-
pulation amie. Il aurait, été possible d’y parvenir, mais on
fit tout ce qui devrait au contraire éloigner ce résultat. Il
aurait été alors plus avantageux, peut-être, de détruire le
Méchouar et d’emmener les Koulouglis et leurs familles,
pour les établir à Masagran, comme on en avait eu un ins-
tant la pensée ; mais, dans ce cas, on livrait la ville entière
à Abd-el-Kader, de sorte que le résultat de la campagne
aurait été de le débarrasser des Koulouglis. On voit que,
quand on pêche par la base, il ne reste plus que le choix,
des fautes.
Avant de quitter Tlemcen, le maréchal réunit les chefs
62 ANNALES ALGériENNES.

des Maures et des Koulouglis. Il leur fit promettre de vivre


en bonne intelligence ; ils firent machinalement ce qu’on
exigeait d’eux. Une oppression égale semblait, du reste,
avoir étouffé la haine qu’ils se portaient jadis.
Le Méchouar ayant été abondamment approvisionné,
mis en bon état de défense, et confié aux mains fermes et
habiles du capitaine Cavaignac, l’armée partit de Tlemcen
pour retourner à Oran, le 7 février, emportant avec elle
des vivres pour huit jours : c’était à peu près tout ce qu’on
avait pu trouver de disponible dans une ville où, depuis un
mois, les denrées n’arrivaient plus. Le maréchal, soit pour
tromper l’ennemi, soit pour connaître une autre partie du
pays, ne voulut pas prendre la route qu’il avait suivie en
venant. Il prit celle de Mascara, laissant les indigènes en
doute sur ses intentions. L’armée, qui marchait la gauche
en tête, coucha le 7 sur 1’Aamiguer, et le 8 sur l’Isser,
dans des lieux beaucoup plus rapprochés des sources de
ces deux rivières que ceux où elle les avait franchies un
mois auparavant. Ces deux journées furent très-pénibles, à
cause des difficultés du chemin qui parcourt un sol exces-
sivement raviné. Les troupes du génie aplanirent les obs-
tacles à force de travail. Le 9, l’armée atteignit et même
dépassa la crête de la chaîne de montagnes qui règne entre
Oran et Tlemcen. Elle coucha non loin, des sources du
Rio-Salado, au delà du point où la route d’Oran se sépa-
re de celle de Mascara. Quelques centaines, de cavaliers
ennemis vinrent tirailler ce jour-là avec, l’arrière-garde.
Dans la nuit, quelques Arabes se, glissèrent dans le camp
et y volèrent des armes.
Le 10, l’armée s’étant remise en marche, l’ennemi
parut aussitôt en plus grand nombre que la veille. A huit
LIVRE XVIII. 63

heures du matin, Abd-el-Kader vint en personne attaquer


l’arrière-garde avec des forces assez considérables. Ce-
pendant il ne serait pas parvenu à en arrêter la marche un
seul instant, si les voitures n’avaient pas rencontré un pas-
sage fort difficile qui nécessita de grands travaux. Pendant
que les troupes du génie les exécutaient avec leur zèle et
leur intelligence ordinaires, la brigade Perrégaux, qui for-
mait l’arrière-garde, dut prendre position et repousser les
efforts de l’ennemi. Au moment où la fusillade avait le
plus de vivacité, il survint un incident de peu d’impor-
tance en lui-même, mais qui prouve bien la légèreté d’es-
prit et les rapprochements de caractère des deux peuples
qui se combattaient : un sanglier, effrayé par le bruit des
armes à feu, vint à passer entre la ligne arabe et la ligne
française : aussitôt les combattants, cessant de tirer les uns
sur les autres, se mirent à diriger leurs coups sur ce nou-
veau-venu, en s’adressant réciproquement des plaisante-
ries, comme on pourrait le faire dans une partie de chasse.
L’animal s’étant tiré la vie sauve de ce mauvais pas, les
balles reprirent leur première direction.
Les travaux du génie étant terminés, les bagages se
remirent en marche sous l’escorte de deux bataillons, et,
lorsqu’ils furent suffisamment éloignés, le maréchal or-
donna à l’arrière-garde de s’engager dans le défilé, tandis
qu’il occupait lui-même les hauteurs avec la 2e brigade.
L’ennemi, redoublant alors d’ardeur, renouvela ses atta-
ques, et parut décidé à tenter un effort qui nous aurait au
moins coûté beaucoup de monde ; mais le maréchal, pres-
que sans s’engager, le paralysa complètement par l’effet
de ses manœuvres. Il ordonna à toute l’armée une retraite
en échelons, pivotant tantôt sur une aile, tantôt sur l’autre,
64 ANNALES ALGériENNES.

en présentant toujours à l’ennemi une pointe prête à le


déborder et à fondre sur lui. Abd-el-Kader, voyant qu’il
ne pouvait rien contre des manœuvres aussi habiles, retira
ses troupes et se mit hors de la portée du canon. L’armée,
continuant paisiblement sa marche, alla coucher sur les
dernières rampes des montagnes. Dans la nuit, quelques
postes furent attaqués. Le lendemain, 11, l’armée arriva
dans la plaine à l’ouest du lac Salé, et vint camper à trois
lieues de Bridia. Ce fut le dernier jour de la campagne. Le
12, le maréchal rentra à Oran:
Ainsi se termina l’expédition de Tlemcen. La puis-
sance matérielle d’Abd-el-Kader n’en fut que médiocre-
ment affaiblie, et il y gagna en influence morale tout ce
qu’une mesure funeste nous avait fait perdre en considé-
ration. Néanmoins, M. le maréchal publia une proclama-
tion où il annonçait avec plus d’emphase que de vérité
qu’Abd-el-Kader ne songeait plus qu’à cacher, dans les
gorges du grand Atlas et dans les déserts du Sahara, sa
révolte et sa trahison, et que la guerre était finie. Il n’y
avait certes dans la conduite d’Abd-el-Kader ni trahison,
ni révolte ; mais il y avait eu, du côté de M. le maréchal,
impuissance à l’abattre, parce qu’il lui avait constamment
laissé l’avantage des moyens moraux, que M. Clauzel n’a
jamais su employer.
Pendant l’expédition que nous venons de raconter,
un assez fort parti de cavalerie de la tribu des Garaba avait
constamment battu la campagne dans les environs d’Oran.
Il avait attaqué deux fois les détachements de la garnison
qui allaient au bois, et quelques hommes avaient été tués
dans ces rencontres. Les Douair et les Zmela, privés de
l’appui de leurs guerriers qui avaient presque tous suivi
LIVRE XVIII. 65

l’armée, s’étaient vus forcés de se réfugier entre les bloc-


khaus et la ville. Ce mouvement s’était opéré la nuit avec
assez de désordre. Les cris des femmes et des enfants
avaient retenti jusque dans la place, où ils avaient répandu
l’effroi, bien que les Arabes ne pussent songer sérieuse-
ment à l’attaquer.
Vers la fin de février, le maréchal retourna à Alger
d’où il était absent depuis trois mois. Il laissa le général
Perrégaux à Oran avec mission de faire quelques cour-
ses dans le pays. Le général d’Arlanges n’en continua pas
moins à commander la province. Avant son départ, le ma-
réchal alla visiter Rachgoun ; il décida qu’un fort poste
serait établi à l’embouchure de la Tafna par le général
d’Arlanges, qui devait ouvrir des communications entre
ce point et Tlemcen, ce que l’on n’avait pu faire avec des
forces supérieures à celles qui allaient être laissées dans
la province d’Oran. Les zouaves et les compagnies d’élite
formées en bataillons furent embarqués pour Alger.
La viande manquait totalement à Oran. Les Douair
et les Zmela, nos seuls alliés, étaient épuisés ; les autres
Arabes se tenaient obstinément éloignés de nos marchés
il fallut donc aller chercher ce qu’on refusait de nous ap-
porter. Le 23 février, le général Perrégaux sortit d’Oran
avec 4,000 hommes ; le 25, il surprit les Garaba et leur
enleva 2,000 têtes de bétail, ce qui ramena l’abondance à
Oran.
Le 14 mars, le général Perrégaux sortit une seconde
fois d’Oran avec un bataillon du 11e de ligne, un du 66e,
un du 17e léger, quelques escadrons de chasseurs d’Afri-
que, trois pièces de campagne, trois de montagne, et les
cavaliers de Mustapha-ben-Ismaël. Il alla coucher à la fon-
66 ANNALES ALGériENNES.

taine de Goudiel. Le 15, il se dirigea sur la Macta, en pas-


sant par le vieil Arzew, et bivouaqua au delà de la rivière.
Le 16, il fit sa jonction avec le colonel Combes, le bey
Ibrahim et El-Mezary à qui il avait écrit de se Mettre en
marche ; cette jonction s’opéra dans un lieu appelé As-
sian. Le colonel Combes avait avec lui 700 hommes du
47e de ligne ; Ibrahim et El-Mezary n’avaient que 150
fantassins et 50 cavaliers. Un corps d’Arabes, appartenant
aux tribus de Beni-Chougran, Abid-Cheraga, Hamian et
Bordjia, se montra ce jour-là dans la plaine, conduit par
un des lieutenants d’Abd-el-Kader. Mustapha, Ibrahim et
El-Mezary, soutenus par la cavalerie française et par toute
la colonne qui la suivait, marchèrent à l’ennemi, qui fut
repoussé au delà de l’Habra après avoir perdu une quaran-
taine d’hommes. Parmi les morts se trouvèrent le kaïd de
Calah, Mohammed ben-Djelil, et un porte-drapeau ; deux
drapeaux furent pris. Le corps expéditionnaire coucha sur
la rive droite de l’Habra, en face de la position que le ma-
réchal Clauzel avait occupée, le 3 décembre, en marchant
sur Mascara. On enleva à l’ennemi des bœufs, des mou-
tons, et une cinquantaine de chevaux. Le résultat de ce
combat fut la soumission des Bordjia.
Le 17, une pointe fut poussée dans les montagnes des
Beni-Chougran. La cavalerie française, la cavalerie indi-
gène, et 1,600 fantassins furent employés à cette expédi-
tion. On prit aux Beni-Chougran du bétail, des tentes, des
chameaux et 43 femmes et enfants. Dans la soirée, les Ha-
mian, les Beni Gaddoun et une partie des Beni-Chougran,
firent leur soumission. Le général Perrégaux, voulant don-
ner à d’autres tribus le temps de se prononcer, résolut de
rester quelques jours sur l’Habra. Il mit ce temps à profit
LIVRE XVIII. 67

pour y construire un camp retranché. L’expérience a prou-


vé que ces sortes d’ouvrages, qui nous sont fort utiles dans
nos expéditions, ne nous imposent pas l’obligation de les
occuper d’une manière permanente ; car, non-seulement
les Arabes ne savent point s’en servir pour leur propre dé-
fense, mais ils ne se donnent pas même la peine de les
détruire.
Pendant que le général était campé sur l’Habra, les
anciens habitants d’Arzew(1), dispersés depuis trois ans
dans la plaine de Ceirat, vinrent lui demander l’autorisa-
tion de retourner dans leur ancienne patrie qui était restée
déserte. Cette autorisation leur fut accordée, moyennant
certaines conditions d’ordre public ; mais les événements,
qui annulèrent bientôt les succès du général Perrégaux, ne
leur permirent pas d’en profiter.
Le 21 mars, le général Perrégaux partit de l’Habra, et
alla s’établir chez les Mader qui font partie de la puissante
tribu des Medjar. Le 22, Sidi-Chaaban-Oulid-el-Aribi, fils
aîné de feu Sidi-el-Aribi, et chef de la tribu de ce nom, se
présenta à lui avec le kaïd des Mekalia. Cet événement,
très-important, assurait la soumission de presque toute
la vallée du Chelif. Aussi, depuis ce moment, la marche
du général Perrégaux né fut presque plus qu’une prome-
nade pacifique. Les Arabes se rendirent en foule auprès
de lui ; le marché de son camp fut bien approvisionné, et
ses communications avec Mostaganem, d’où il tirait ce
que les tribus ne pouvaient lui fournir, furent parfaitement
____________________
(1) Il s’agit ici de ce que nous appelons le vieil Arzew,
et non du point militaire que nous appelons Arzew, auquel les
Arabes donnent la dénomination de Mersa.
68 ANNALES ALGériENNES.

sûres. Ce général, par la dignité et l’affabilité de ses ma-


nières, par son extrême justice et la discipline sévère qu’il
fit observer à ses soldats, s’acquit l’amour et l’estime des
indigènes, dont son esprit appliqué et travailleur lui fit
bientôt connaître les affaires et les besoins.
Le 24 mars, il porta son camp au delà de la petite
rivière d’Hilhil, et le 25 sur la Mina, où il séjourna le 26.
Toute la famille de Sidi-el-Aribi vint l’y voir. Le 27, il alla
coucher à Sour-Koul-Mitou, sur la rive gauche du Chelif,
entre la Mina et la mer. Il fallut un peu combattre ce jour-
là avec la tribu kbaïle des Beni-Zerouel : El-Mezary fut
blessé. Ces faibles ennemis furent aisément enfoncés, mais
ils se retirèrent dans leurs montagnes et ne firent aucune
espèce de soumission.
Sour-Koul-Mitou, où les troupes bivouaquèrent le
28 et le 29, est une ancienne ville romaine abandonnée.
Elle est dans une position charmante qui domine le Chelif.
Le 37, les troupes, laissant Mostaganem à droite, allèrent
coucher à la fontaine de Sdidia. La garnison de Mostaga-
nem, d’après les ordres venus d’Alger, fut réduite à 400
hommes, au grand déplaisir du bey Ibrabim. Le corps ex-
péditionnaire coucha, le 31, à Goudiel, et rentra à Oran le
1er avril.
Cette heureuse excursion prouva tout le parti que
l’on aurait pu tirer des tribus du Chelif dans l’expédition
de Mascara, si l’on avait eu s’y prendre. Ces tribus étaient
en effet les moins attachées à Abd-el-Kader. En leur don-
nant un bey de leur choix et non un Turc, et en dépensant
quelque argent pour son établissement, on pouvait créer
là une puissance arabe rivale de celle de l’Émir. De tous
les généraux que nous avions alors en Afrique, nul n’était
LIVRE XVIII. 69

plus propre que le général Perrégaux à l’accomplisse-


ment de cette œuvre, mais il partit dans les premiers jours
d’avril et la laissa incomplète ; sa position n’était pas as-
sez déterminée dans la province d’Oran, qui avait un autre
commandant que lui, pour qu’il pût y rester plus long-
temps. Après son départ, les tribus, un instant soumises,
nous échappèrent de nouveau, ainsi qu’il sera dit dans le
livre suivant.
Pendant que le général Perrégaux marchait sur le
Chelif, le général d’Arlanges, à la tête d’un petit corps
de 1,200 hommes, s’avança à l’ouest jusqu’à Bridia, où il
construisit quelques retranchements. Il n’eut pas à com-
battre ; mais il ne reçut aucune soumission. Abd-el-Ka-
der était à Aïn-el-Houth, près de Tlemcen. Il attendait là
qu’une circonstance favorable lui permit d’agir avec quel-
que espérance de succès; elle ne tarda pas à se présenter.
70 ANNALES ALGériENNES.
LIVRE XIX.
Retour du maréchal Clauzel à Alger. — Expédition de Mé-
déa. — Rappel du général d’Uzer. — Yousouf mameluk, bey
de Constantine. — Voyage du maréchal en France. — Malheu-
reuse expédition du général d’Arlanges. — Camp de la Tafna.
— Défaite et prise du bey nommé à Médéa par le maréchal.
— Le général Bugeaud en Afrique. — Combat et victoire de la
Sikak. — Événements de Bougie. — Meurte du commandant
Salomon.

Le maréchal Clauzel, en rentrant à Alger, après son


expédition de Tlemcen, trouva le pays dans l’état où il
l’avait laissé, c’est-à-dire toujours inquiété par les Had-
joutes. Dans les premiers jours de mars, les troupes com-
mandées par le général Rapatel firent dans l’ouest de la
plaine encore des courses sans résultats et presque sans
but dont on avait pris l’habitude à Alger, et qui servaient
de thèses à d’insignifiants bulletins de victoire.
Cependant le ministre, qui recevait par chaque cour-
rier des nouvelles satisfaisantes de l’Afrique, crut trop lé-
gèrement que l’état du pays lui permettait de rentrer dans
les limites de son budget, et de réduire l’armée d’occupa-
tion à ses forces ordinaires, c’est-à-dire à ce qu’elle était
avant l’expédition de Mascara. Le lieutenant-colonel de
Larue, un de ses aides de camp, fut envoyé à Alger, por-
teur d’ordres précis touchant cette réduction. M. le maré-
chal, dont les exagérations officielles avaient en quelque
sorte provoqué cette mesure intempestive, en connaissait
72 ANNALES ALGériENNES.

mieux que personne les inconvénients. Aussi, tout en pa-


raissant s’y soumettre avec empressement, il mit tout en
usage pour en atténuer les effets et en éloigner l’exécu-
tion. On était au mois de mars ; l’entreprise commencée
par le général Perrégaux sur le Chelif, l’obligation où il
était lui-même de tirer le vieux Mohammed-ben-Hussein
de la désagréable position où il l’avait mis, étaient des
raisons très-légitimes de ne rien précipiter. Il les fit valoir,
et après avoir désigné pour rentrer en France le 13e de li-
gne, le 66e, le 59e, le 3e bataillon d’Afrique, et quelques
compagnies de discipline, il décida que le départ de ces
troupes ne s’effectuerait que lorsque l’expédition du gé-
néral Perrégaux et celle qu’il méditait lui-même seraient
terminées.
Celle-ci, dont on parlait depuis longtemps dans le pu-
blic, paraissait devoir nous conduire à Médéa et à Miliana.
Le maréchal s’était même exprimé à ce sujet, de manière
à ne pas laisser de doute sur ses intentions. Cependant, au
moment de l’exécution, se souvenant, par ce qui lui était
arrivé à la Tafna, qu’il peut y avoir quelque danger pour
l’amour-propre d’un général, à proclamer sans nécessité
des projets qu’il peut être forcé d’abandonner, il se contenta
de donner la dénomination peu significative de reconnais-
sance à l’expédition qu’il allait entreprendre, et qui, dans
le fait, fut sans résultat. Le 29 mars, quatre petites brigades,
commandées par les généraux Desmichels et Bro, et par
les colonels Kœnigsegg et Hequet, se réunirent à Bouffa-
rik. Elles en partirent le 20 au matin et se dirigèrent vers la
ferme de Mouzaïa, l’avant-garde marchant à une lieue du
corps d’armée. Quelques coups de fusil furent tirés par les
Hadjoutes au passage de la Chiffa. Au delà de la rivière,
LIVRE XIX. 73

il y eut sur la gauche un engagement assez vif entre nos


spahis et un gros d’Arabes et de Kbaïles. La colonne,
continuant sa marche, alla coucher à une lieue en deçà de
la ferme de Mouzaïa.
Le 31, dans la matinée, on arriva à cette ferme, où le
maréchal laissa presque toutes les voitures sous la garde
d’un détachement de condamnés militaires aux travaux
publics. On les avait armés pour cette expédition où ils se
conduisirent fort bien.
L’armée pénétra dans les montagnes dans l’ordre sui-
vant : l’avant garde, sous les ordres du général Bro, com-
posée des zouaves, du 2e léger, du 3e bataillon d’Afrique
et de deux pièces de montagne, marcha en deux colon-
nes, dont une suivit la route tracée de Médéa, et l’autre
un contre-fort à gauche de cette route ; le général Rapatel
marcha après le général Bro avec le 13e de ligne, l’artil-
lerie de campagne, et ce qu’on avait conservé de bagages.
Le maréchal se mit en marche par la droite avec toute la
cavalerie, le 63e de ligne et deux pièces. Il suivit quelque
temps le chemin de Miliana, et dispersa à coups de canon
un gros d’Arabes qui y avaient pris position. Après cela, il
appuya à gauche pour se rapprocher du reste de l’armée,
qui se dirigea tout entière vers un plateau séparant les pen-
tes inférieures et assez douces de l’Atlas des pentes supé-
rieures qui sont plus roides. La colonne de gauche, en tête
de laquelle marchaient les zouaves, eut un engagement
assez vif, qui lui coûta trente à quarante tués ou blessés.
L’armée passa la nuit sur le plateau. On évacua les blessés
sur la ferme de Mouzaïa encore peu éloignée.
Le 1er avril, à huit heures du matin, il s’agissait de
gagner le Téniat, déjà célèbre par le combat du 21 novem-
74 ANNALES ALGériENNES.

bre 1830. Le général Bro reçut ordre de s’y porter par les
crêtes de gauche avec les zouaves, le 3e bataillon d’Afri-
que et le 2e léger. Les horribles difficultés du terrain ne
permirent pas d’affecter de l’artillerie à cette colonne. Les
13e de ligne se porta en avant en suivant la route tracée.
Le général Bro s’empara des crêtes, mais l’extrême
fatigue des troupes les força de s’arrêter avant d’arriver
aux pics qui dominent le col. Pendant ce temps, le 13e de
ligne parvint au pied de la dernière rampe ; mais il aurait
été téméraire de la gravir, sans être couvert sur la gauche
par la brigade du général Bro qui s’était laissé dépasser. Le
maréchal voulut lui envoyer l’ordre de se hâter. Comme
elle était éloigné, et que l’ennemi était répandu partout,
il hésitait à désigner un officier pour cette dangereuse,
mission ; M. Villeneuve, capitaine d’état major, s’offrit et
fut assez heureux pour arriver à sa destination. Les ordres
furent ponctuellement et intelligemment` exécutés. Les
clairons sonnèrent, et les zouaves poussant leurs cris de
guerre, se précipitèrent sur l’ennemi avec le 3e bataillon
d’Afrique et le 2e léger. Les Kbaïles, chassés de pic en
pic, furent culbutés au delà du col par une tête de colonne
composée des, hommes les plus lestes qui avaient pris les
devants dans cette attaque, où l’élan des troupes devançait
presque les ordres des chefs. L’armée prit position et bi-
vouaqua sur les crêtes.
Le 2 avril, le génie travailla, avec un zèle et une ar-
deur qui depuis longtemps n’étonnaient plus l’armée, à
une route destinée à rendre plus facile le passage des mon-
tagnes dans cette direction. Le travail fut fait sous la pro-
tection de l’infanterie, continuellement occupée à repous-
ser les attaques des indigènes.
LIVRE XIX. 75

Le 3, le travail et les combats continuèrent. Une po-


sition détendue par vingt-cinq chasseurs du troisième ba-
taillon d’Afrique fut enlevée par les Kbaïles, et reprise un
instant après par ces mêmes chasseurs, soutenus par un
détachement de zouaves et commandés par le capitaine de
Mondredon.
A la nouvelle de l’arrivée des Français au col, les
habitants de Médéa, à l’exception des Koulouglis, d’une
trentaine d’Hadar et des Juifs, abandonnèrent la ville. Le
vieux. Mohamed-ben-Hussein sortit alors de sa cachette,
et se rendit à Médéa, où les Koulouglis le reçurent. Il eut
pour auxiliaire, dans cette affaire, le fils de Bou-Mzerag,
l’ancien bey de Titteri. Ce jeune homme, plein de res-
sources d’esprit et de résolution de caractère, aurait été
lui-même un excellent chef de parti ; mais ses passions
brutales et ses débauches lui ayant fait perdre toute consi-
dération personnelle, il ne pouvait se mettre qu’à la suite
d’un autre. Il prit cause, dans cette circonstance, pour Ben-
Hussein. Ce dernier, après son entrée à Médéa, écrivit au
maréchal pour le prier de faire une démonstration en sa
faveur, chose qu’on ne pouvait évidemment lui refuser, et
qui était d’accord, au reste, avec les projets du maréchal.
En conséquence, le 4 avril, le général Desmichels fut en-
voyé à Médéa, avec toute la cavalerie, le 68e de ligne, et
deux pièces de montagne. Il y arriva sans combat ; mais
l’aspect de la ville lui fit sur-le-champ comprendre que le
bey était loin d’y être solidement, établi. Les Koulouglis
paraissaient fort effrayés. Mohamed-ben-Hussein n’avait
avec lui que très-peu de cavaliers arabes. Presque toutes
les maisons de la ville étaient abandonnées ; la tristesse et
la méfiance étaient peintes sur tous les visages. Il était aisé
76 ANNALES ALGériENNES.

de voir que si les Koulouglis n’avaient pas fui comme


les Hadar, cela tenait à ce qu’ils n’avaient pas espéré
trouver le même accueil auprès des Arabes. Le général
Desmichels fit tout son possible pour rendre un peu de
confiance à cette population effrayée, mais ses paroles
ne produisirent que peu d’effet. Le bey le supplia de
rester quelques jours à Médéa. Ses instructions ne le lui
permettaient pas ; cependant il en écrivit au maréchal,
dans la nuit. Le lendemain, à midi, la réponse n’étant
pas arrivée, il dut, pour obéir à ses premiers ordres, se
mettre en route pour le col, après avoir distribué aux
Koulouglis 600 fusils et 50,000 cartouches, qu’on avait
apportés à cet effet.
Arrivé sur le soir à Zeboubdj Azarah, le général Des-
michels reçut l’autorisation de rester un jour de plus à Mé-
déa, pour avoir le temps de châtier la tribu d’Ouzera qui
s’était fortement prononcée contre notre bey. Comme cet-
te tribu est aussi près de Zeboudj-Azarah que de Médéa,
il ne revint point sur ses pas, mais se contenta d’écrire au
bey pour lui donner rendez-vous sur le territoire d’Ouze-
ra : le lendemain, ils s’y rendirent chacun de son côté. Les
Ouzera n’opposèrent point de résistance ; ils s’éloignèrent
en déclarant qu’ils ne voulaient ni des Français ni de leur
bey. Piqué de ce dédain, Mohammed-ben-Hussein fit in-
cendier leurs demeures. Il se sépara ensuite du général, et
rentra à Médéa un peu moins découragé que la veille. Le
général alla coucher à Zeboudj-Azarah. Le lendemain, 7
avril, il reprit le chemin du col, où il arriva d’assez bonne
heure. Toute l’armée se remit alors en marche sur Alger.
La partie de la tribu de Mouzaïa la plus voisine de la route
avait envoyé une députation au maréchal, pour faire acte
LIVRE XIX. 77

de soumission. Il lui avait imposé l’obligation de fournir


des bœufs à l’armée, et quelques otages qui devaient être
incorporés dans les zouaves. Aucune de ces conditions
n’ayant été remplies, on incendia le territoire de Mou-
zaïa.
L’armée coucha à la ferme de ce nom, le 7. Elle y
reprit les troupes et les voitures qu’elle y avait laissées, et
se dirigea, le lendemain, sur Bouffarik. Deux à trois cents
Hadjoutes vinrent, ce jour-là, tirailler avec l’arrière-garde;
Mohammed-el-Hadj-Oulid-Rebah, un de leurs plus bra-
ves cavaliers, nommé kaïd par Abd-el-Kader, fut tué dans
cette petite affaire. Le 8, l’armée coucha à Bouffarik, et, le
9, le maréchal rentra à Alger.
Nous eûmes, dans cette expédition de dix jours, trois
cents hommes tués ou blessés ; c’était plus que dans les
deux expéditions de Mascara et de Tlemcen.
L’expédition que je viens de raconter et celle du Che-
lif parurent avoir eu pour résultat la consolidation de nos
beys de Médéa et de Mostaganem. Lorsqu’elles furent ter-
minées, les troupes qui devaient rentrer en France furent
immédiatement embarquées.
M. le maréchal partit lui-même le 14 avril. Il fut ap-
pelé à Paris par les ministres, qui paraissaient craindre les
dispositions de la Chambre des députés sur la question
d’Alger et qui pensaient que personne ne pouvait mieux
la défendre que le gouverneur général. M. l’intendant ci-
vil Lepasquier quitta aussi l’Afrique, mais pour n’y plus
revenir ; il existait un désaccord complet entre le maréchal
et lui : nous en reparlerons dans un autre livre.
Pendant que M. le maréchal Clauzel était à Tlem-
cen, il donna au commandant Yousouf un brevet de bey de
78 ANNALES ALGériENNES.

Constantine(1). Cette mesure fut l’origine des événements


qui ont clos d’une manière si fâcheuse en Afrique l’année
1836. Yousouf, en attendant que les circonstances permis-
sent de le conduire à Constantine, devait gouverner les
tribus que l’administration paternelle du général d’Uzer
avait ralliées à la France. Mais comme il comptait em-
ployer d’autres moyens que ceux qui étaient mis en usage
par ce général, et que l’on savait que celui-ci ne serait pas
d’humeur à tolérer certains actes que l’on méditait il fut
convenu qu’on éloignerait M. d’Uzer de Bône, pour lais-
ser le champ libre au nouveau bey.
M. d’User, ainsi que M. Clauzel lui-même, avait fait
d’assez nombreuses acquisitions d’immeubles en Afrique,
Mustapha-ben-Kerim, en qui il avait mis sa confiance, pas-
sait, aux yeux de bien des gens, pour un homme d’argent et,
d’intrigue. Le cadi de Bône avait, de son côté, donné lieu à
quelques plaintes. En rapprochant ces trois circonstances,
on insinua que les acquisitions de M. d’Uzer, faites par
l’entremise de ces deux hommes, n’étaient pas toutes le ré-
sultat de franches et loyales transactions ; qu’en un mot, le
général avait abusé de sa position pour devenir propriétai-
re à des titres peu onéreux, et quelquefois équivoques. Ces
accusations méritaient sans doute d’être éclaircies ; mais
____________________
(1) Le Gouvernement eut quelque peine à reconnaître cet-
te nomination qu’il ne sanctionna que plus tard. Le ministre
écrivait an gouverneur général, le 15 août 1836 ; « Malgré les
plaintes graves que les excès commis à Tlemcen ont soulevées,
le Gouvernement consentira à laisser Yousouf investi du titre
de bey qui lui a été conféré par vous ; mais un officier-général,
capable de lui en imposer et de le diriger, sera placé dans la
province. »
LIVRE XIX. 79

M. le maréchal Clauzel, qui lui-même était en butte à des


accusations de même genre, aurait dû peut-être ne s’avan-
cer qu’avec circonspection sur ce terrain glissant. Cepen-
dant, il n’en fut pas ainsi ; car, sur sa demande, la révoca-
tion du commandant de Bône fut signée par le ministre et
envoyée à Alger. Vers le même temps, le général d’Uzer,
fatigué des tracasseries qu’on lui suscitait, demandait lui-
même à rentrer en France. On eut alors assez de condes-
cendance pour accéder à sa demande sans lui parler de sa
révocation, qui fut considérée comme non avenue ; ainsi
il parut se retirer volontairement.
Les tracasseries suscitées à M. d’Uzer consistaient
principalement .en une enquête dirigée, en apparence, con-
tre Mustapha-ben-Kerim et le cadi seulement, mais qui,
dans le fait, l’était aussi contre le général. Elle fut faite par
M. Réalier-Dumas, procureur général, et par M. Giacobi,
juge d’instruction au tribunal supérieur. Ce dernier, sur qui
tomba tout le poids de ce travail, s’en acquitta avec l’impar-
tialité qui distingue la magistrature française. L’enquête ne
produisit rien contre le général. Les griefs les plus graves
allégués contre Mustapha et le cadi furent mis au néant(1).
Il ne resta que quelques soupçons plus ou moins vagues et
l’impression assez fondée que Mustapha avait usurpé des
biens domaniaux et fait disparaître les titres d’autres. Ces
deux hommes, envoyés d’abord à Alger, à la disposition
du gouverneur, en furent quittes pour perdre leur position
administrative ; Yousouf, qui s’attendait à autre chose, fit
alors à Mustapha des avances qui furent repoussées avec
____________________
(1) On avait accusé Mustapha d’un empoisonnement et
d’une substituca de condamné
80 ANNALES ALGériENNES.

dédain. Celui-ci, ne voulant ni vivre sous la dépendance


de Yousouf, ni rester exposé à sa vengeance, se retira à
Tunis.
L’agitation produite par l’enquête mit en lumière des
faits honorables pour le général d’Uzer. On sut que, mal-
gré l’augmentation de valeur des immeubles, il avait cédé,
au prix d’achat, à un vieil officier, un terrain qu’il avait
amélioré. On sut aussi qu’après avoir légalement acheté
à un Maure un autre terrain que le vendeur n’avait cru
propre qu’au pacage, il tripla, de son propre mouvement
et sans y avoir été provoqué de nulle manière, le prix con-
venu, parce qu’il reconnut, après avoir bien étudié sa nou-
velle acquisition, qu’elle avait une valeur bien supérieure
à l’estimation faite par l’ancien propriétaire.
M. le général d’Uzer avait des ennemis à Bône par-
mi les Européens. Ces ennemis lui faisaient un crime de
sa bienveillance pour les indigènes : car montrer quelque
sympathie pour les Arabes, c’est presque une trahison dans
l’opinion de certaines personnes. C’est une bien fâcheu-
se disposition d’esprit que cette haine sauvage qui anime
un si grand nombre d’Européens contre des hommes que
nous avons tant d’intérêts moraux et matériels à rappro-
cher de nous. Je l’ai souvent signalée et je ne cesserai de
la combattre.
M. d’Uzer aimait les Arabes et en était aimé. Il répri-
mait avec énergie leurs actes de brigandage, quand ils s’en
permettaient, mais il ne souffrait pas qu’il fût commis la
moindre injustice à leur égard. Quelques Européens, ac-
quéreurs de terres qu’ils ne cultivaient pas, cherchaient
à en tirer profit en faisant saisir les troupeaux arabes qui
allaient paître sur ces terrains vagues, selon les droits et
LIVRE XIX. 81

usages du pays, ou qui seulement les traversaient. Le gé-


néral s’était souvent plaint de cet abus. Apprenant un jour
qu’une immense quantité de bétail venait d’être mis en
fourrière de cette manière, il le fit sur-le-champ relâcher.
On voulut voir une usurpation de la puissance militaire
dans ce politique empêchement mis à l’abus de la force et
au dévergondage de la cupidité.
Le général d’Uzer ayant été sacrifié aux convenances
personnelles de Yousouf mameluk, ce jeune aventurier,
jusqu’alors heureux, se rendit à Bône où il fit une entrée
théâtrale au bruit de l’artillerie qui le salua comme bey.
Le colonel Duverger, chef d’état major, fut désigné pour
remplacer provisoirement le général d’Uzer. Le colonel
Corréard, du régiment de chasseurs d’Afrique, commanda
à Bône, pendant le temps qui s’écoula entre le départ du
général d’Uzer et l’arrivée du colonel Duverger(1).
Nous avons fait connaître l’état satisfaisant des re-
lations des tribus de Bône avec l’autorité française, sous
l’administration du général d’Uzer. Les Européens pou-
vaient parcourir librement le pays à une assez grande dis-
tance, et l’on peut dire qu’à l’exception de quelques bri-
gands isolés, nous n’avions pas d’ennemis sur un rayon
de plus de quinze lieues. Cet état de choses fut mis en par-
faite lumière par l’établissement du camp de Dréan, à cinq
lieues de Bône, établissement qui eut lieu peu de temps
après l’arrivée du colonel Du verger. Jusque-là, quelques
marchands, quelques officiers topographes, plus occupés
de leurs affaires ou de leur service que du récit de leurs
voyages, avaient seuls fait des excursions hors de Bône.
____________________
(1) Il arriva à Bône à la fin de mars 1836.
82 ANNALES ALGériENNES.

Mais le camp de Dréan ayant attiré des curieux, on se mit


à parler, dans tous les journaux, de l’état prospère de la
contrée. Malheureusement cet état, dû à 1’ancienne ad-
ministration, commençait à péricliter par les fautes de la
nouvelle, au moment même où on en parlait la plus. L’en-
gouement et quelquefois l’intrigue l’attribuaient à You-
souf, et ce même Yousouf allait le détruire.
Le maréchal Clauzel, en l’élevant à la dignité de bey,
ne détermina pas ses fonctions, ne lui alloua aucun traite-
ment fixe. Loin de s’en plaindre, Yousouf vit, dans le mot
seul de bey, tout ce que le silence de l’autorité française
semblait laisser dans le vague. La position qu’il avait su se
créer par des services réels dans l’armée française, malgré
sa jeunesse et des antécédents équivoques, lui fit croire
que tout lui serait possible dès le moment qu’on le laissait
libre sur le choix des moyens.
Il voulut d’abord avoir un banquier qui, naturelle-
ment, fut Lassery. Il passa, avec ce juif, un marché par
lequel il lui céda, pour quelques avances, une part con-
sidérable dans les revenus présumés de son beylik. Ces
revenus devaient d’abord se composer des razzias qu’il
comptait, sur le moindre prétexte, effectuer sur les tribus
arabes. À peine arrivé à Bône, le nouveau bey mit en pra-
tique ce système d’administration.
Yousouf avait été autorisé, par le maréchal, à lever
un corps de 1,000 Turcs, Maures ou Koulouglis ; il en
avait réuni 280 à Alger. Pour compléter son bataillon, il
eut recours, à Bône, à une espèce de presse. Ses chaouchs
parcoururent les cafés, les boutiques, même les maisons
particulières, et enlevèrent violemment tout homme qui
leur parut en état de porter les armes. La population indi-
LIVRE XIX. 83

gène, effrayés, réclame auprès de l’autorité française, di-


sant qu’au besoin elle ne se refuserait pas à prendre part à la
défense commune, mais qu’elle demandait que ce fût dans
les rangs de la garde nationale, et non comme soldats d’un
bey qui ne devait exercer aucun pouvoir en ville. En ef-
fet, Yousouf avait été nommé bey de Constantine et non de
Bône, dont les habitants devaient continuer à vivre sous la
protection directe de l’administration française. M. Disaut,
sous-intendant civil, prit leur défense, et arracha à Yousouf
les hommes qu’il avait forcément enrôlés. Le corps d’infan-
terie du bey, réduit alors à de véritables volontaires, ne put
parvenir qu’à un effectif de 300hommes. Yousouf avait de
plus les escadrons de spahis réguliers, dont il était comman-
dant, et les irréguliers répandus dans les tribus soumises.
Aussitôt après son arrivée à Bône, il publia une pro-
clamation où il annonçait aux Arabes sa nouvelle dignité,
et prescrivait aux cheiks de venir lui rendre hommage.
Sous le point de vue politique, on pouvait, à cette époque,
partager en deux zones concentriques les tribus de l’arron-
dissement de Bône. La plus rapprochée était composée de
tribus, ou de fractions de tribus, soumises, reconnaissant
1’autorité de la France, et dont les cavaliers étaient à no-
tre solde. La zone la plus éloignée comprenait les tribu
qui, sans reconnaître positivement notre autorité, étaient
cependant pacifiées, et entretenaient avec nous des rela-
tions de commerce et de bon voisinage. Les peuplades de
la première zone reconnurent sans difficulté le nouveau
bey, tout au regrettant le général d’Uzer. Il n’en fut pas
de même des autres, qui se montrèrent généralement fort
mal disposées pour Yousouf. Une d’elles, la tribu des Ra-
djetes, répondit à sa proclamation par des faux-fuyants.
84 ANNALES ALGériENNES.

Elle était trop éloignée de Bône, disait-elle, pour faire la


démarche ostensible qu’on lui demandait, sans s’exposer
à la vengeance d’Ahmed-Bey. Elle promettait, au surplus,
de rester neutre, et de continuer à commercer avec Bône.
A la réception de cette réponse, Yousouf résolut de com-
mencer par les Radjetes son système de razzia. Il aurait
désiré que le colonel Corréard mit quelques troupes à sa
disposition ; mais cet officier supérieur qui n’avait pas
d’instructions positives, à qui il avait été seulement pres-
crit de ne pas entraver la marche du bey, ne crut pas de-
voir prendre une part active à une entreprise semblable. Il
promit simplement d’envoyer quelques escadrons sur le
chemin que devait suivre Yousouf, pour le protéger en cas
d’échec; ce qu’il fit en effet. Le bey marcha donc contre
les Radjetes avec ses seules troupes indigènes. Il surprit
quelques douars de cette tribu et leur enleva 2,000 bœufs
et 1,200 moutons. Les Radjetes, après cette expédition,
quittèrent leur territoire, et se réfugièrent sur celui des
Beni-Mehenna, c’est-à-dire que de neutres ils devinrent
tout à fait hostiles. A l’époque de la moisson, ils firent au
bey une soumission apparente pour pouvoir venir couper
tranquillement leurs blés ; puis quand leur récolte fut faite
ils retournèrent chez les Beni-Mehenna.
Satisfait du résultat lucratif de cette première expé-
dition, Yousouf en dirigea une seconde quelque temps
après contre les Oulad-Attia. Quelques hommes de cette
tribu avaient eu, près de Bône, une rixe violente avec des
Ichaoua, au sujet d’une femme enlevée. On les accusa
d’être venus si près de la ville pour saccager une propriété
européenne. Trois de leurs douars furent surpris et pillés.
Un leur enleva beaucoup de bétail et neuf prisonniers. Trois
LIVRE XIX. 85

hommes furent tués. Les prisonniers ne furent rendus à la


liberté qu’après avoir été mis à rançon.
Le résultat de tout cela fut que la plupart des Oulad-
Attia abandonnèrent leur territoire comme l’avaient fait
les Radjetes.
Plusieurs expéditions semblables à celles dont nous
venons de parler furent dirigées sur d’autres tribus. Une
d’elles eut un caractère plus militaire que celles qui
l’avaient précédée. Il s’agissait de marcher contre Res-
gui, chef de la majorité des Hanencha, qui tenait pour
Ahmed Bey. Mais ayant rencontré des bœufs en chemin
chez les Eanebiel, tribu du parti de Resgui, Yousouf ne
put résister à la tentation de les enlever. Les Arabes de la
contrée coururent aux armes, la repoussèrent, et le menè-
rent battant jusque dans un terrain fourré, où il retrouva
son infanterie, qui avait été longtemps séparée de lui par
suite d’un faux mouvement. Il put alors rentrer à Bône
sans être inquiété.
Si la conduite de Yousouf éloignait de lui beaucoup
d’Arabes, elle lui en attirait en revanche quelques-uns de
ceux qui, semblables aux routiers du moyen âge, se met-
tent toujours du parti qui pille. Haznaoui , rival de Resgui
dans la tribu de Hanencha, où il avait un fort parti, cher-
chait depuis longtemps à s’appuyer sur les Français de
Bône. Il en avait plusieurs fois écrit au général d’Uzer, qui
l’avait toujours engagé à conserver sa position à Hanen-
cha, jusqu’à ce que le Gouvernement se fût décidé au sujet
de Constantine. C’est ce qu’il fit ; mais après la nomina-
tion de Yousouf, le parti de Resgui ayant puisé une nou-
velle force dans la répugnance qui se manifesta: bientôt
parmi les Arabes contre ce bey, et par conséquent contre
86 ANNALES ALGériENNES.

les Français, Hamaoui ne put rester plus longtemps à Ha-


nencha ; il vint trouver Yousouf avec près de 200 cava-
liers. Le bey le reçut à bras ouverts, lui fit des présents,
et l’employa dans toutes ses razzias. Yousouf attira aussi
à sa cause le kaïd Soliman ancien lieutenant du bey de
Constantine, réfugié à Tunis, personnage d’une certaine
importance et d’une certaine habileté. L’adjonction de ces
deux hommes lui fut d’un grand secours. Elle neutralisa,
pour un instant, l’explosion du mécontentement général
que ses actes avaient fait naître. Les tribus de l’est surtout
se montrèrent tout à fait soumises et résignées. On établit
un détachement de 50 Turcs à la Calle; sous le comman-
dement d’un officier français. Ce poste, ancien chef-lieu
des concessions françaises, rentra ainsi en notre pouvoir.
Des officiers de cavalerie firent des remontes au loin, et
une correspondance, à peu près régulière y fut établie,
par terre, entre Bône et Tunis. Mais Yousouf ne vit pas le
parti que, par une sage modération, il pouvait tirer de cet
état de chose, non-seulement pour l’établissement de soit
autorité, mais même pour la satisfaction bien entendue de
ses besoins financiers. Loin d’établir un régime régulier,
de songer à l’avenir, il ne s’occupa qu’à exploiter le pré-
sent. M. le colonel Duverger n’avait ni les moyens ni la
volonté de le diriger. D’un côté, le colonel voulait plaire
au maréchal en le laissant faire, et d’un autre s’arroger
une partie des succès qu’il le croyait de bonne foi destiné
à obtenir. Il se mit donc complaisamment à sa suite, ne
voyant, ne pensant que par lui à Bône, mais le présentant
toujours; dans ses relations officielles où d’intimité, com-
me un personnage en sous-ordre, qui n’avait que le mérite
de le seconder avec intelligence dans le plan conçu par lui,
LIVRE XIX. 87

colonel, pour arriver promptement à la soumission du


pays.
Une fois que Yousouf eut Hasnaoui avec lui, et qu’il
eut tout à fait annihilé le colonel Duverger, son despo-
tisme ne connut plus de bornes. Ce violent système d’ad-
ministration produisit dans le courant de l’été des sommes
assez considérables ; mais elles passèrent comme de l’eau
dans les mains de notre bey, aussi généreux, et même pro-
digue, pour ceux qu’il croyait dévoués à sa cause, qu’im-
pitoyable pour les autres, et qui de plus avait à pourvoir
à quelques dépenses nécessaires, pour lesquelles il ne lui
était pas alloué de fonds.
Le commandant Yousouf avait pour secrétaire un an-
cien cadi de Bône nommé Khalil. Cet homme, qui dès le
principe n’avait pas voulu vivre sous la domination de la
France, s’était réfugié à Tunis, en 1832 après la prise de
Bône. Il entretenait là une correspondance suivie avec Ah-
med-Bey, qui l’avait chargé de quelques affaires. L’autorité
française, qui en fut instruite, exigea du bey de Tunis qu’il
lui fût livré. Il fut conduit à Alger avec tous les papiers sai-
sis dans son domicile par le consul de France. La plupart
de ces pièces étaient écrites en chiffres. Les autres étaient
sans importance. Du reste, dans aucun cas, Khalil ne pou-
vait être judiciairement poursuivi, puisqu’il n’avait jamais
été sous notre domination, qu’il était libre de tout engage-
ment envers nous, et qu’enfin il avait été arrêté sur un terrain
neutre. Après 1’avoir gardé quelques temps à Alger, on le
renvoya à Bône sous la surveillance, et par conséquent la
sauvegarde de l’autorité locale. Comme c’était un homme
d’une certaine importance, Yousouf voulut se l’attacher,
et, à force d’instances, il parvint à l’avoir auprès de lui.
88 ANNALES ALGériENNES.

Khalil ayant vu Yousouf à l’œuvre, blâma ses actes, ce


qui le rendit bientôt suspect. Une nuit, après avoir passé
la soirée à jouer aux échecs avec le bey, à Dréan, où ils
étaient l’un et l’autre, il fut enlevé de sa tente et eut immé-
diatement la tête tranchée, sans que l’officier supérieur qui
commandait le camp fût instruit de cette exécution. On dit
que Khalil avait voulu empoisonner Yousouf; mais on ne
produisit contre lui qu’une lettre sans cachet, par laquel-
le Ahmed-Bey l’aurait engagé à commettre ce crime. Du
reste, on ne peut alléguer ni commencement d’excution,
ni rien qui pût faire soupçonner que Khalil eût eu l’inten-
tion d’accéder à la demande, vraie ou fausse, d’Ahmed.
Yousouf fit arrêter un Maure et un Juif qu’il donnait pour
complices à Khalil. Mais l’autorité civile arracha ces deux
hommes de ses mains, et comme aucune charge ne s’éleva
contre eux, elle les mit en liberté au bout de quarante-huit
heures(1).
La mort de Khalil répandit partout l’effroi. Bel-Cas-
sem, ancien kaïd de Stora, qui servait en qualité de ma-
réchal des logis dans les spahis, craignant le même sort,
s’enfuit de Bône, et se réfugia à Alger, auprès du général
Rapatel, qui commandait en ce moment en l’absence du
maréchal. Cet homme connaissait bien le pays. Il avait
joui de la confiance du général d’Uzer. A ce titre il était
____________________
(1) Il est peu admissible qu’Almed-Bey ait voulu empoi-
sonner Yousouf, dont la fausse politique le servait parfaitement.
D’un autre côté, Yousouf n’avait aucun intérêt personnel à la
mort de Khalil. Il est donc à croire qu’il fut trompé par quelque
ennemi secret de cet Arabe. Ce fut, dans le temps, l’opinion la
plus répandue parmi les indigènes.
LIVRE XIX. 89

suspect à la nouvelle administration. Il porta à Alger de


graves accusations contre Yousouf. On y fit peu d’atten-
tion. Cependant M. Melcion-d’Arc, intendant militaire
de l’armée d’Afrique, avait déjà signalé, dans l’intérêt de
l’approvisionnement des troupes, les enlèvements conti-
nuels de bétail opérés par Yousouf. Comme la plus grande
partie en était exportée à Tunis, ou par les Maltais à qui
Yousouf le vendait directement, M. Melcion avait craint
que le pays ne fut bientôt épuisé. Sur son rapport, le mi-
nistre envoya l’ordre au général Rapatel d’interdire, jus-
qu’à disposition contraire, toute exportation de bétail dans
l’est de la Régence. Un arrêté fut signé à ce sujet le 20
juillet. Ainsi l’autorité centrale était réduite à s’armer offi-
ciellement contre des abus qu’elle avait fait naître. Le mi-
nistre adressa aussi, ou fit adresser quelques remontrances
à Yousouf. Celui-ci en tint peu de compte, ayant entre les
mains des lettres du maréchal Clauzel qui approuvaient sa
conduite(1).
Enfin ce régime violent et peu sensé porta ses fruits.
Une foule d’Arabes s’éloignèrent de nous, et suivirent
l’exemple des Radjetes et de la majorité des Oulad-At-
tia. Ceux qui restaient soumis en apparence se remirent
en rapport avec Ahmed-Bey, qui leur fit dire de dissimuler
encore quelque temps, et que bientôt il les mettrait en po-
sition de lever le masque. Les cheikhs des Beni-Moham-
med, des Sga, des Arba Aouen, des Djendel, n’attendirent
pas même ce moment; ils allèrent franchement à Constan-
tine demander l’investiture à Ahmed. Les Arabes faisaient
____________________
(1) Il les montra à M. Loyson, avocat général au tribunal
supérieur.
90 ANNALES ALGériENNES.

tous ce raisonnement fort simple : Puisque le bey des Fran-


çais nous traite encore plus durement qu’Ahmed, mieux
vaut retourner à celui-ci. Ainsi Yousouf détruisit en peu
de mois le bien qu’avait produit l’administration du géné-
ral d’Uzer. Il s’aperçut lui-même, vers le milieu de l’été,
que toutes les tribus allaient lui échapper ; mais il mit tout
en usage pour cacher cette décadence, et il parvint, par les
moyens les plus puérils, à abuser sur le degré d’influence
qu’il était censé exercer des hommes haut placés, qui de-
puis se sont fait ses accusateurs et ceux du maréchal. You-
souf, dans la position ou l’avait mis M. Clauzel, exploita
toujours, avec plus d’esprit que de prévoyance, cette ad-
ministration crédule et enfantine de notre nation pour ce
qui est excentrique et bizarre.
Nous avons un peu anticipé sur l’ordre chronologique
pour donner intégralement le tableau de l’administration
de Yousouf à Bône. Elle a eu trop d’influence sur les évé-
nements, pour que le lecteur n’attache pas quelque intérêt
aux détails dans lesquels nous sommes entré.
Nous avons vu, dans le livre précédent, qu’avant de
quitter la province d’Oran, le maréchal Clauzel avait dé-
cidé que le général d’Arlanges établirait un camp à l’em-
bouchure de la Tafna, et ouvrirait de là des communica-
tions avec Tlemcen. Conformément à ses instructions(1), ce
général, dont les forces considérablement diminuées par
____________________
(1) à cette époque, les instructions du général d’Arlanges
n’étaient encore que verbales. Elles lui avaient été données par
le maréchal, à l’île de Rachgoun, le 14 février, et elles se trou-
vèrent confirmées par l’approbation donnée par le même maré-
chal au projet d’exécution de l’établissement de la Tafna, lequel
LIVRE XIX. 91

le départ du 11e de ligne devaient encore subir d’autres ré-


ductions, voulant opérer avant d’être réduit à 1’impossibi-
lité matérielle d’agir, partit d’Oran, le 7 avril, avec 3,000
hommes de troupe et 8 pièces d’artillerie. Le 15 il traversa
le Rio-Salado et alla bivouaquer sur l’Oued-Senane, au
delà de la plaine de Zeldoure.
Le 14, on partit de ce point, et l’on passa près de la
source de Guettara, où se tient le marché des Oulad-Kal-
fa. On aperçut ce jour-là, pour lai première fois, un ras-
semblement d’Arabes armés ; c’étaient 200 cavaliers des
Oulad-Abdallah. Ils s’abouchèrent avec ceux, de Musta-
pha, et leur déclarèrent qu’ils ne voulaient, ni se joindre
à Abd-el-Kader, ni se Soumettre aux Français. A midi, la
colonne prit position à l’Oued-Ghaser. Dans la soirée, des
cavaliers ennemis vinrent caracoler devant nos postes ;
des soldats qui allaient à l’eau furent attaqués.
Le 15, la colonie partit de l’Oued-Ghaser ; ayant son
flanc gauche couvert par la cavalerie de Mustapha. L’en-
nemi se montrait dans cette direction. Après une cour-
te marche, la colonne s’arrêta sur la montagne de Dar-
el-Atchan. Mustapha, qui, depuis le matin ne cessait de
demander du canon, s’engagea alors avec l’ennemi dont
le nombre augmentait à chaque instant. C’était l’avant-
garde d’Abd-el-Kader composée de cavalerie Mustapha
la fit d’abord plier ; mais ayant vu derrière une infante-
rie nombreuse, il envoya prier le général d’Arlanges de le
____________________
lui fut présenté par le colonel directeur des fortifications, le 14
avril. Ainsi, le reproche d’avoir agi sans ordre, fait au géné-
ral d’Arlanges par la commission du budget en 1837, ne parait
point fondé.
92 ANNALES ALGériENNES.

soutenir. Celui-ci fit avancer les chasseurs d’Afrique pour


protéger la retraite de Mustapha, à qui il donna en même
temps l’ordre de se replier. Mais l’infanterie d’Abd-el-Ka-
der, parvenue sur le champ de bataille, fit un mouvement
de flanc qui rendit cette retraite impossible, et qui même
compromit les chasseurs. Le général d’Arlanges fit alors
avancer sur ce plateau un bataillon du 17e léger et deux
pièces d’artillerie. Ce renfort dégagea la cavalerie fran-
çaise. Mustapha, au lieu d’en profiter pour exécuter l’or-
dre de retraite, laissa la sienne en position, et se rendit de
sa personne auprès du général d’Arlanges, pour lui de-
mander de nouveaux renforts qui lui permissent de battre
complètement l’ennemi. Pendant son absence, ses cava-
liers plièrent et furent ramenés jusque sur le bataillon du
17e qui fut lui-même très-vivement attaqué.
Le général, qui aurait désiré ne pas engager la colon-
ne, vit alors qu’il ne pouvait éviter le combat. Il laissa les
bagages sur la montagne avec le 66e de ligne et les troupes
du génie, et s’avança avec le reste de ses forces. L’affaire
fut courte, mais chaude. L’infanterie de l’Émir, composée
de Kbaïles de la contrée, se battit admirablement, et ne
céda qu’après avoir été foudroyée par la mitraille. L’en-
nemi s’éloigna en emportant ses morts. Nous eûmes de
notre côté 10 tués et 70 blessés.
Le combat finit à midi. Le général prit aussitôt après
des dispositions pour continuer sa marche sur la Tafna.
Mustapha-Ben-Ismaël fit les plus grands efforts pour l’en
détourner ; il descendit même de cheval, et se jeta en tra-
vers du chemin. Il représenta à M. d’Arlanges qu’après un
combat peu décisif il était de la plus grande imprudence de
pénétrer dans les montagnes des Kbaïles ; que la colonne
LIVRE XIX. 93

française courait le risque de périr en détail avant d’arri-


ver à la Tafna ; que, si elle y parvenait, elle serait assié-
gée dans son camp par la population dont l’imagination
n’avait pas été frappée par une incontestable défaite. Il
ajouta que ce qu’il y avait de mieux à faire était de camper
où l’on se trouvait, que les Kbaïles ne manqueraient pas
de venir attaquer les Français dans cette position, où ceux-
ci pouvaient les battre assez complètement pour qu’ils
ouvrissent ensuite leur pays. Le général ne se rendit pas à
ce raisonnement. Il pensa au contraire que, s’il ralentissait
sa marche, les Kbaïles n’en seraient que plus audacieux. Il
la continua donc. Elle ne fut que peu troublée, malgré les
difficultés du chemin qui l’arrêtèrent souvent. Dans une
de ces haltes, qui dura près de deux heures, les troupes
d’Abd-el-Kader vinrent tirailler, mais avec peu d’acharne-
ment. La colonne arriva, à la nuit, aux bords de la Tafna, à
deux lieues au-dessus de son embouchure.
Le 16, le général d’Arlanges arriva à l’embouchure de
la Tafna, en face du rocher de Rachgoun, où nous avions,
depuis cinq mois, une petite garnison. Il établit ses troupes
sur la rive droite. Un fort poste fut placé sur la rive gauche.
La garnison de Rachgoun était alors commandée
par le capitaine Franconin, du 1er bataillon d’infanterie
d’Afrique. Cet officier avait cherché à se mettre en rap-
port avec Mohammed-Bou-Hamidi, kaïd des Ouélassa ; il
y était parvenu par le moyen d’un juif d’Oran, qui s’était
fait fort de détacher le chef de la cause d’Abd-el-Kader.
Bou-Hamidi et M. Franconin eurent une entrevue sur le
rivage. On parla de paix, mais on ne se comprit de part
ni d’autre, car M. Franconin, conformément à ses ins-
tructions, ne négociait que pour séparer les Ouélassa de
94 ANNALES ALGériENNES.

l’Émir, et Bou-Hamidi crut, ou peut-être feignit, de croire,


que la paix que l’on voulait faire était demandée à Abd-el-
Kader par son intermédiaire. Dans d’autres entrevues tout
s’expliqua ; le kaïd déclara alors qu’il n’entendait pas faire
défection à l’Émir, qu’il avait, dès le principe, porté à sa
connaissance les ouvertures des Français, que la réponse
d’Abd-el-Kader était favorable à la paix, mais que l’Émir
ne traiterait qu’avec le Roi, et non avec des généraux que
l’on changeait trop souvent pour qu’il y eût rien de stable
avec eux. Dès lors les négociations furent rompues.
Tel était l’état des affaires à la Tafna, lorsque le gé-
néral d’Arlanges y arriva. A Tlemcen, le capitaine Cavai-
gnac n’avait été attaqué qu’une fois par les Arabes qu’il
avait repoussés sans peine. Depuis son isolement il n’avait
pu faire parvenir que deux lettres au général, et l’active
surveillance d’Abd-el-Kader rendait chaque jour la cor-
respondance plus difficile. Les instructions du maréchal
prescrivaient d’ouvrir les communications par la Tafna
et Rachgoun. Pour cela il fallait d’abord s’établir solide-
ment au point de débarquement, ainsi que l’avait égale-
ment prescrit le maréchal. Il existait encore une raison
plus pressante de se fortifier sur ce point : la prédiction de
Mustapha-Ben-Ismaël se réalisait. La population Kbaïle
tout entière était en armes. Le travail des fortifia cations
commença le 17, le lendemain même de l’arrivée du géné-
ral d’Arlanges. Le 20, le colonel du génie Lemercier dé-
barqua à la Tafna avec deux blockhaus et des bois pour les
diverses constructions. Les travaux prirent dès lors plus
d’activité.
Cependant Abd-el-Kader réunissait du monde. Cha-
que jour nos fourrageurs étaient attaqués par ses éclaireurs ;
LIVRE XIX. 95

mais le gros de ses troupes ne se montrait pas encore.


Le 24 au soir, le général d’Arlanges résolut de reconnaî-
tre les forces de l’ennemi, et de s’assurer s’il n’était pas
lui-même bloqué dans son camp, comme il commençait
à s’en douter. Il partit avec l’infanterie, moins les gar-
des et les travailleurs, pour aller prendre position sur les
hauteurs de la rive gauche de la Tafna. Au point du jour
la cavalerie ayant rejoint l’infanterie, toute la reconnais-
sance se porta en avant vers le marabout et le village de
Sidi-Yagoub, à l’ouest de la route de Tlemcen. Quelques
Arabes se montraient au loin ; on les dispersa à coups
de canon. Les spahis réguliers s’étendirent dans le pays,
à plus de deux lieues, contrairement aux ordres du gé-
néral, qui évitait avec raison de trop s’aventurer, et qui
s’était arrêté avec l’infanterie. Enfin les spahis revinrent
poursuivis par quelques centaines de Kbaïles. Déjà quel-
ques groupes se montraient sur les flancs de la colonne.
Elle commença aussitôt son mouvement rétrograde sur le
camp, car la manière dont se présentait le petit nombre
d’ennemis que l’on apercevait était, pour tous ceux oui
connaissaient la guerre d’Afrique, un indice certain que
l’on aurait bientôt affaire à des masses considérables. En
effet, ces masses ne tardèrent pas à arriver, débouchant
par toutes les gorges, et s’emparant de toutes les crêtes.
Loin d’en être effrayées, nos troupes, qui n’avaient pas
un effectif de plus de 1,800 hommes, montrèrent une telle
ardeur, que le général voulut faire face à l’ennemi. Il s’ar-
rêta de nouveau, mais, le nombre des assaillants augmen-
tant à chaque instant, il fallut se remettre en retraite. On
se retira sur deux petites colonnes, avec des tirailleurs sur
les flancs et en arrière.
96 ANNALES ALGériENNES.

L’ennemi se précipita alors sur nos tirailleurs avec


une fureur qu’on ne lui avait encore vue qu’à la Macta.
Nos soldats en vinrent plusieurs fois à la baïonnette. Pas-
sant, sans ordre, de la défensive à l’offensive, ils ne se
contentaient pas de résister à l’ennemi, mais ils prenaient
souvent l’initiative en s’avançant sur lui. Cette manière
de combattre, plus courageuse que prudente, ralentissait
la marche, nous faisait perdre du monde et découvrait les
flancs des colonnes. Une compagnie fut entourée par les
Kbaïles ; une vigoureuse charge de cavalerie, conduite par
le capitaine Bernard, la dégagea.
Bientôt, engagés sur un terrain dominé de toute part, les
Français se trouvèrent exposés à un feu terrible. La nature
des lieux ôtait tout avantage à l’artillerie, qui, du reste, était
faiblement approvisionnée. Les tirailleurs furent enfoncés, et
l’ennemi arriva enfin sur les colonnes. Jamais combat plus
acharné n’avait eu lieu en Afrique. Les Kbaïles arrivèrent
jusque sur nos pièces. Il fallut des efforts vraiment héroïques
pour les repousser. Le général, le lieutenant-colonel Maus-
sion, son chef d’état-major, le capitaine Lagondie, on aide de
camp, furent blessés. L’arrière-garde, un instant séparée de la
colonne, ne se sauva que par des prodiges de valeur. Enfin, à
une heure, nos troupes atteignirent le camp de la Tafna. Si la
marche eût dû être plus longue, tout aurait péri.
Nous eûmes dans cette malheureuse affaire 300
hommes mis hors de combat. Pendant que le général était
aux prises avec les masses principales, s’élevant à 7 ou
8,000 hommes, une assez forte colonne s’était approchée
du camp, où il ne restait que 600 hommes au plus et qui
n’était pas encore fermé. Si elle eût osé l’attaquer, elle
l’aurait peut-être enlevé. Abd-el-Kader perdit beaucoup
LIVRE XIX. 97

de monde dans le combat du 25 ; mais enfin, il eut l’avan-


tage. Le général français, bloqué dans son camp, ne pou-
vait ni communiquer avec Tlemcen, ni retourner par terre à
Oran. L’Émir établit son quartier général à Nédrouma, petite
ville peu éloignée de la Tafna. Une division de son armée
se posta sur la route de Tlemcen, au confluent de la Tafna
et de l’Isser, et une autre sur celle d’Oran. Chaque jour,
les éclaireurs ennemis venaient tirailler avec les avant-pos-
tes français, et inquiéter les fourrages. Il devint impossible
de sortir du camp, dont les travaux se poursuivaient avec
d’autant plus d’activité qu’ils devenaient plus nécessaires.
Il ne s’était d’abord agi que d’établir deux blockhaus à la
Tafna ; mais on finit par faire de cette position une vérita-
ble place forte, où l’on engloutit près de 800,000 francs.
L’état de la mer ayant interdit toute communication avec
l’île de Rachgoune, pendant plusieurs jours les troupes fu-
rent réduites à une mince ration de riz et à la chair des
chevaux tués dans les combats ; elles ne firent cependant
entendre aucun murmure, et se montrèrent aussi résignées
que braves. Tout cependant tendait à les démoraliser : car,
ainsi qu’il arrive presque toujours dans les circonstances
difficiles, la désunion s’était mise parmi les chefs.
Abd-el-Kader profita avec habileté de ses avantages
pour accroître son pouvoir sur les tribus. Il fit marcher sur
la vallée du Chélif un petit corps de troupes, dont la pré-
sence suffit pour faire rentrer sous sa domination toute cet-
te contrée. Ibrahim-Bey et El-Mezary, établis à Masagran,
furent forcés par les Medjar de rentrer à Mostaganem.
Enfin, tous les fruits de la brillante expédition du général
Perrégaux furent perdus. Les Garaba se mirent à infes-
ter les environs d’Oran. Ils attaquaient les convois qui se
98 ANNALES ALGériENNES.

rendaient de cette place au camp du Figuier, et pénétrèrent


même une fois dans l’intérieur de la ligne des blockhaus.
L’enthousiasme pour Abd-el-Kader, qui reparaissait triom-
phant après deux campagnes malheureuses, ne connut
plus de bornes chez les Arabes. Des tribus éloignées, et
jusqu’alors indépendantes, se mirent volontairement sous
sa domination. De ce nombre fut la tribu des Oulad-Sidi-
Chirk, dont le chef, uni d’amitié depuis longtemps à Abd-
el-Kader, donna l’exemple de cette libre soumission au
plus digne.
Cependant l’Émir, éclairé par l’expérience, ne se
laissait pas éblouir par ce retour de fortune. Il savait qu’il
serait dangereux pour lui de vouloir pousser trop loin ses
avantages, et qu’une seconde Macta serait suivie, sans
aucun doute, d’une seconde expédition de Mascara. En
conséquence, loin d’attaquer sérieusement le camp, il se
contenta, comme nous venons de le voir, de l’inquiéter et
de le bloquer. Il écrivit en même temps au général d’Ar-
langes pour entrer en négociation avec la France, mais on
ne répondit pas à ses lettres.
Le camp était si étroitement bloqué que l’herbe man-
quant pour les chevaux, il fallut y envoyer du foin d’Oran.
Mustapha, dont la cavalerie était inutile dans une pareille
position, voulut s’évader la nuit avec son monde, et ga-
gner cette ville. Mais son projet ayant été divulgué par un
transfuge, l’Émir prit des mesures qui en rendirent l’exé-
cution impossible. On fut forcé alors d’embarquer pour
Oran une partie des chevaux des auxiliaires pour ménager
les ressources. Le général d’Arlanges s’y rendit aussi par
mer avec le détachement du 66e. Le général Rapatel y en
avait envoyé un du 63e. Après avoir pris quelques mesures
LIVRE XIX. 99

de défense, le général d’Arlanges retourna à la Tafna, qui,


étant le poste du danger, devait être le sien.
Notre fortune, qui pâlissait ainsi dans la province
d’Oran où nous avions eu quelque réalité de puissance,
ne pouvait évidemment se soutenir dans celle de Titteri où
nous n’avions qu’un bey, qui, à vrai dire, n’était qu’une
fiction. Ce vieillard, quoique peu capable, avait néanmoins
quelque force dans l’âme. Il fit, dans une position désespé-
rée, tout ce qu’on pouvait attendre d’un bomme de cœur.
Mais les populations le repoussaient comme Turc, et nous
l’avions laissé presque sans moyens d’action. Cependant,
il passa près d’un mois assez tranquillement à Médéa. Sa
chute définitive fut amenée par une circonstance qui prouve
bien quelle antipathie ressentaient les Arabes pour le sys-
tème turc, que la politique du maréchal Clauzel tendait à
rétablir : Mohammed-ben-Hussein que nous avions laissé
à peu près sans argent, écrivit à Alger, peu de jours après
son installation, pour en demander ; il lui fut répondu qu’on
n’en avait pas à lui donner, mais qu’il pouvait s’en procu-
rer par les moyens mis en usage par ses prédécesseurs.
Cette réponse tomba entre les mains de El-Hadj-el-Sghir,
bey de Miliana. Il en fit tirer un grand nombre de copies,
et les envoya dans les tribus comme preuve irrécusable de
l’intention où étaient les Français de rétablir le régime turc.
Aussitôt des forces considérables, prises dans les tribus de
Soumata, Mouzaïa, Beni-Menad, Malmata, Beni-Zoug-
Zoug, Djendel, Riga, Ouzera, et plusieurs autres, se réuni-
rent sous les bannières du bey de Miliana, qui marcha avec
elles et Mohammed-ben-Aïssa-el-Barkani contre Médéa.
Notre bey n’avait pour lui que les Koulouglis, une partie
des Hassan-ben-Ali et quelques Douair-el-Abid, en tout
100 ANNALES ALGériENNES.

très-peu de monde. Les Hadar(Maures citadins) étaient


contre lui. Malgré l’infériorité de ses forces, il fit une
sortie, et repoussa assez loin une partie des troupes en-
nemies  ; mais, ne voulant pas trop s’écarter de la ville,
il revint sur ses pas, et perdit du monde dans ce mouve-
ment de retraite. El-Barkani fut blessé dans cette affaire.
Rentré dans la ville, Mohammed-ben-Hussein, qui, avec
raison, se méfiait des Hadar, fit occuper tous les postes
par les Koulouglis ; cette précaution ne le sauva pas, car
les Hadar parvinrent à s’emparer d’une des portes qu’ils
livrèrent à l’ennemi. El-Hadj-el-Sghir entra dans la ville,
et fit prisonnier le vieux bey qu’il envoya sur-le-champ à
Abd-el-Kader ; les Koulouglis furent en partie désarmés
et se soumirent. C’est ainsi que Médéa tomba de nouveau
sous la domination d’Abd-el-Kader.
Ben-Aouda-el-Moktari, le plus puissant cheik du sud
de la province de Titteri, ne fut pas plus satisfait de cette
révolution qu’il ne l’avait été dans le temps de la nomi-
nation de Mohammed-ben-Hussein. Depuis que plusieurs
tribus du Sahara avaient reconnu la souveraineté d’Abd-
el-Kader, il craignait pour son indépendance ; il vit par
conséquent avec peine rétablir le pouvoir de l’Émir à Mé-
déa. Il écrivit au général Rapatel pour renouveler les of-
fres de service et de coopération qu’il avait faites dans le
temps au général Voirol, et chercha à susciter toutes sortes
d’embarras à Barkani.
Pendant l’absence du gouverneur général, absence qui
dura plusieurs mois, les affaires de la province d’Alger allè-
rent assez mal ; les courses des Hadjoutes furent incessantes
et presque toujours heureuses et lucratives pour eux. Vers
la fin d’avril, ils enlevèrent deux Européens et une femme
LIVRE XIX. 101

entre Douéra et Bouffarik. Un de ces Européens, M. Meu-


rice, fut envoyé par eux à Abd-el-Kader ; l’autre, qui était
blessé, fut gardé par un Hadjoute dont le frère était pri-
sonnier des Français, et échangé quelque temps après ; la
femme fut tuée par un autre Hadjoute, qui voulut mettre
fin par une barbarie à une dispute dont elle était le sujet.
En apprenant l’enlèvement de ces trois personnes,
le général Rapatel fit arrêter quelques Maures d’Alger
que l’on croyait en relation avec El-Hadj-el-Sghir, ou qui
avaient des parents à Miliana. La police pensa que ces
Maures pourraient obtenir la délivrance des prisonniers si
la leur y était attachée. Cette mesure excita de justes récla-
mations parmi les Musulmans d’Alger qu’elle rendait res-
ponsables des événements de l’extérieur. Ils ne pouvaient
laisser consacrer un tel principe, sans voir s’appesantir sur
leurs têtes une tyrannie de tous les instants. Aussi, les plus
notables d’entre eux protestèrent contre la mesure, et en-
voyèrent leur protestation à Paris. Un ordre d’arrestation
fut la réponse qu’on y fit. Il émanait du maréchal Clauzel.
Ces nouveaux prisonniers étaient au nombre de six. On les
envoya à la Casbah de Bône. Parmi eux étaient Ibrahim-
ben-Mustapha-Pacha, le plus nul et le plus inoffensif des
hommes, Amed-Bouderbah, intrigant à antécédents fâ-
cheux, et Hassan, fils de cet Hamdan, qui a publié un livre
intitulé le Miroir, où le maréchal est fort maltraité. On sai-
sit chez eux des papiers que l’on disait les compromettre
fortement, mais qui ne prouvèrent rien, car les passages qui
pouvaient être suspects étaient écrits en chiffres. Des lettres
écrites par Hamdan le père, qui était alors à Paris, ne prou-
vèrent rien non plus, au sujet des intelligences coupables
que les proscrits auraient entretenues avec nos ennemis ;
102 ANNALES ALGériENNES.

elles prouvèrent seulement que celui qui les écrivait, et


ceux à qui elles étaient adressées n’étaient point partisans
du maréchal. Après une détention de quelques mois, un
arrêté du gouverneur délivra quatre des prévenus, et exila
d’Alger Bouderbah et Hassan-ben-Hamdan.
Les tracasseries suscitées aux Maures n’exercèrent
et ne pouvaient exercer aucune influence sur les dispo-
sitions des Hadjoutes, qui n’en continuèrent pas moins
leurs courses. Ils livrèrent plusieurs petits combats dans
les environs de Bouffarik et de Mered, poste avancé sur la
route de Blida. Le 10 juin, ils vinrent attaquer les colons
de Dely-Ibrahim, leur tuèrent du monde, et leur enlevè-
rent des prisonniers et du bétail. Le 16 du même mois,
ils enlevèrent, dans la nuit, le troupeau de l’administra-
tion à Douéra. Peu de temps après, ils pénétrèrent jusqu’à
Bouzaréa ; des militaires furent tués par eux entre le fort
de l’Empereur et Dely-Ibrahim ; un troupeau fut enlevé à
la Pointe-Pescade. Jamais, depuis les premiers temps de
l’occupation, les courses des Arabes hostiles n’étaient ar-
rivées aussi près d’Alger.
Dans les premiers jours de juin, un camp provisoire fut
établi au marabout de Sidi-Abd-el-Moumen, dans la plaine
en avant de Maelma. Il fut occupé par les zouaves, et il avait
pour objet de protéger la coupe des foins sur ce point.
Cependant, lorsqu’on apprit en France la position
de nos troupes à la Tafna, les ministres et les Chambres,
les partisans comme les adversaires de la colonisation ne
virent plus que la nécessité de les en tirer avec honneur.
Trois nouveaux régiments, le 23e le 24e et le 62e de li-
gne, furent embarqués et transportés à la Tafna. Le géné-
ral Bugeaud fut désigné pour commander cette nouvelle
LIVRE XIX. 103

expédition. Il débarqua à la Tafna le 6 juin. Lui et ses trou-


pes arrivèrent sur trois vaisseaux : le Nestor, la Ville de
Marseille et le Scipion. Le général de Létang fut nommé
au commandement d’Oran, en remplacement du général
d’Arlanges.
Le général Bugeaud passa six jours à la Tafna, pen-
dant lesquels le camp fut abondamment pourvu de muni-
tions de toute espèce. Il parut quelque temps indécis sur
la manière dont il devait s’y prendre pour commencer la
campagne. Enfin, il résolut de conduire sa petite armée à
Oran, et de partir de là pour Tlemcen ; il laissa au camp le
premier bataillon d’Afrique et quelques détachements. Le
commandement de ce point fut confié au chef de bataillon
du génie Perrault.
Parti de la Tafna le 12 de grand matin, le général Bu-
geaud arriva à Oran le 16, après avoir eu quelques légers
engagements avec les Arabes. Le 19, il partit pour Tlemcen,
où il arriva le 24. Il y eut, ce jour-là, un petit combat de ca-
valerie dans la plaine de Safsaf, dans lequel Ben-Omar, un
des aghas d’Abd-el-Kader, fut tué. Les troupes françaises
campèrent en dehors de la ville, où le général ne fit entrer
qu’un bataillon. Le général Bugeaud trouva la garnison
du Méchouar dans un état assez satisfaisant. Elle n’avait
eu à repousser aucune attaque sérieuse. L’Émir avait fait
dévorer toutes les récoltes des environs par tout le bétail
qu’il avait pu rassembler ; mais l’approvisionnement de
la place n’était pas encore épuisé. La viande avait man-
qué quelquefois. Cependant les Arabes venaient de temps
à autre vendre du bétail, lorsqu’ils pouvaient tromper la
surveillance des Beni-Ornid et des Oulad-Ria, que l’Émir
avait chargés de bloquer la place quand il ne le faisait pas
104 ANNALES ALGériENNES.

lui-même. Les officiers et les soldats s’étaient faits des


vêtements avec des étoffes du pays, et s’étaient procuré,
à force d’industrie, quelque bien-être. Le capitaine Cavai-
gnac inspirait à son monde une confiance sans bornes ; par
des soins de tous les instants, il empêchait le décourage-
ment de s’emparer de cette poignée de Français relégués
au milieu d’une population ennemie.
Le 26 au soir, le général partit de Tlemcen pour la
Tafna, après avoir laissé deux cents éclopés dans le Mé-
chouar et les avoir remplacés par deux cents hommes de
la garnison. Il alla coucher à deux lieues seulement de
la ville. Le lendemain 27, il partit de son bivouac à sept
heures du matin, après avoir été rejoint par la cavalerie,
les Arabes auxiliaires et le convoi de chameaux, qui, la
veille, étaient restés à Tlemcen. L’armée alla bivouaquer
en un lieu appelé Seba-Chiourk, en tournant le défilé de la
Tafna, qu’elle laissa à gauche. Ce point est tout à fait dans
les montagnes ; on y arrive cependant par des chemins as-
sez faciles. Le 28, on descendit la montagne par le versant
du nord, et l’on retrouva la Tafna à la sortie du défilé que
l’on venait de tourner. Ce défilé est celui qui avait arrêté le
maréchal Clauzel au mois de janvier précédent. Le général
Bugeaud alla le reconnaître avec la cavalerie et deux ba-
taillons. Il est très-difficile ; mais le chemin qui suit cette
direction est plus court, de deux lieues au moins, que celui
qui passe par Seba-Chiourk. Après cette reconnaissance,
l’armée campa dans un lieu appelé Zabca. Le lendemain
29, elle reprit sa marche sur le camp de la Tafna, où elle
arriva à neuf heures du matin.
Le général Bugeaud séjourna au camp jusqu’au 4
juillet. Ce jour-là il en repartit avec un fort convoi de vivres,
LIVRE XIX. 105

de munitions et de divers objets pour la garnison du Mé-


chouar dont le ravitaillement était le but principal de l’ex-
pédition. Ce convoi se composait de 350 chameaux qui
suivaient l’armée depuis Oran.
L’armée coucha à Zabca le 4 juillet. Le 5, elle franchit
la montagne par Seba-Chiourk, laissant à droite le défilé
de la Tafna, et bivouaqua sur les bords de l’Isser, non loin
du confluent de cette rivière avec l’Oued-Safsaf. Dans la
nuit, plusieurs feux annoncèrent la présence de l’ennemi ;
il parut certain qu’Abd-el-Kader, renonçant à son prudent
système de temporisation, cherchait à combattre. En effet,
le 6, au petit jour, l’armée, descendant par trois colonnes
dans la vallée de l’Oued-Safsaf, eut ses derrières attaqués
par la cavalerie de l’Émir, qui avait établi son camp à l’en-
trée de la gorge que le général Bugeaud venait de tourner.
Les Arabes auxiliaires, qui étaient à l’arrière-garde, sou-
tinrent le choc. Le vaillant Mustapha fut blessé à la main ;
il perdit une quinzaine d’hommes dans cet engagement.
Pendant ce temps nos colonnes, franchissant la vallée, se
déployaient sur le plateau de la rive gauche, le convoi ap-
puyant à gauche gagnait la route de Tlemcen. Bientôt, l’in-
fanterie africaine, conduite par l’Émir en personne, parut
dans la direction que suivait le corps d’armée, tandis que
la cavalerie redoublait ses efforts sur les derrières. Le gé-
néral Bugeaud était ainsi attaqué en tête et en queue. Mais
l’ennemi, en voulant le tourner, était lui-même coupé. Le
général français profita de cette faute avec vigueur et ha-
bileté. Le 62e et le bataillon d’Afrique furent placés en
arrière ; le reste des troupes fit face à Abd-el-Kader. Ces
dispositions prises, le général fit charger par les chasseurs
l’infanterie africaine, couverte par quelques cavaliers. Ces
106 ANNALES ALGériENNES.

derniers furent facilement dispersés. L’infanterie, qui était


derrière, tint assez pour que la cavalerie française eût un
moment d’hésitation ; mais bientôt, reprenant la charge
avec une nouvelle vigueur, nos chasseurs enfoncèrent,
culbutèrent les Arabes, qui furent précipités dans une es-
pèce d’entonnoir, formé par les sinuosités de l’Isser. Les
Africains laissèrent plus de 200 hommes sur le champ de
bataille ; 130 furent pris ; les autres se sauvèrent dans les
ravins et dans les montagnes. En arrière, le combat ne fut
pas moins décisif. Le 62e et le bataillon d’Afrique repous-
sèrent les Arabes au delà de la vallée ; l’artillerie acheva
leur défaite.
Ce glorieux combat ne coûta à nos troupes que 75
hommes, tués ou blessés. Les pertes de l’ennemi furent
considérables. Nos soldats ramassèrent plus de 600 fusils
sur le champ de bataille ; six drapeaux tombèrent entre les
mains du vainqueur. Abd-el-Kader, qui combattit avec son
courage ordinaire, eut un cheval tué sous lui ; il se mit en
retraite dans la direction de Nédrouma.
Le combat finit à huit heures. Le convoi, escorté par
le 24e de ligne et le détachement de Tlemcen, continua
aussitôt sa marche sur cette ville, Le reste de l’armée se
porta sur les bords de la Tafna, où elle fut réunie à midi.
A trois heures, la cavalerie partit pour Tlemcen, où elle
arriva le même jour. L’infanterie et le général y arrivèrent
le lendemain.
Les troupes se reposèrent à Tlemcen le 8. Le 9, elles
se portèrent sur le plateau des Beni-Ornid, qui ne les at-
tendirent pas. Elles enlevèrent beaucoup de grains à cette
tribu, pour l’approvisionuement de Tlemcen, et rentrèrent
LIVRE XIX. 107

en ville le 10, après avoir passé la nuit auprès des belles


sources du Loret(1).

Le 12 juillet, le général Bugeaud quitta Tlemcen avec


sa petite armée pour retourner à Oran. Sa mission était lit-
téralement accomplie : le Méchouar était ravitaillé, et Abd-
el-Kader battu. Peut-être restait-il encore quelque chose à
faire ; peut-être devait-on profiter de la victoire du 6 pour
rallier les tribus au bey, à peu près fictif, que le maréchal
Clauzel avait établi à Tlemcen. Pour cela, il aurait fallu
rester quelque temps dans cette ville ; mais, soit que M.
Bugeaud ne voulut pas dépasser sa mission, qui était toute
militaire, soit qu’il désespérât de rien faire en partant de
bases vicieuses et qu’il ne lui appartenait pas de changer,
soit enfin, ainsi que plusieurs de ses paroles ont pu le faire
croire, qu’il n’eût alors aucune confiance dans l’avenir de
l’Algérie, il partit de Tlemcen sans avoir amené une seule
tribu à la cause française.
Le bataillon du Méchouar, si admirable de résigna-
tion et de dévouement, n’avait reçu aucune marque de
bienveillance du ministre ; aucune des propositions faites
en sa faveur par le maréchal Clauzel n’avait été accueillie.
M. Bugeaud annonça cependant au capitaine Cavaignac
qu’il demanderait pour lui le grade de chef de bataillon ;
mais cet officier, d’une vertu et d’un désintéressement
____________________
(1) Ces sources forment une magnifique cataracte. La ri-
vière qui en résulte porte le nom de Loret, dans les montagnes,
et celui d’Ouad-Safsaf, dans la plaine de Tlemcen ; elle se jette
dans l’Isser, sous celui de Sikak, qu’elle a donné au combat du
6 juillet 1836.
108 ANNALES ALGériENNES.

stoïques, répondit qu’il n’accepterait rien, s’il était le seul


qui dût être récompensé.
Le général Bugeaud, en quittant Tlemcen, prit la di-
rection de Mascara, et la suivit jusqu’au Mekerrat, qui est
le Sig supérieur, où il arriva le 16. Il n’eut, dans sa mar-
che, que quelques tiraillements d’arrière-garde. Il fit du
reste au pays tout le mal possible, coupant ou brûlant les
moissons sur son passage. Le 17, l’armée coucha à Tlélat,
et rentra à Oran, une partie le 18, et l’autre le 19. Le géné-
ral Bugeaud s’embarqua, le 30 juillet, pour Alger, devant
de là rentrer en France, où il fut nommé lieutenant géné-
ral. Le général Létang, nouvellement promu maréchal de
camp, resta seul dans la province d’Oran.
Le combat du 6 juillet fut le coup le plus sensible
qu’eût encore reçu Abd-el-Kader : son autorité auprès de
plusieurs tribus en fut ébranlée ; l’argent lui manquait ;
s’il n’eût pas reçu quelques secours de Maroc, il se se-
rait trouvé dans la plus grande pénurie ; mais son activité
et les ressources de son esprit ne l’abandonnèrent jamais.
Il attira à Nédrouma tous les fugitifs de Tlemcen, même
les Koulouglis qui rentrèrent individuellement en grâce
auprès de lui, et qui mouraient de faim sous le canon fran-
çais du Méchouar. On lui fabriquait là de la poudre, des
armes et des vêtements pour ses soldats ; mais, comme
cette ville est peu éloignée de la mer, et par conséquent
exposée aux attaques des Français, que d’un autre côté,
l’expérience lui avait démontré qu’il nous était facile d’al-
ler à Mascara, il résolut de relever les ruines de Tekdemt,
ancienne ville romaine située à trente lieues à l’ouest de
Mascara, et d’y établir le siège de son gouvernement.
Avant de parler des événements qui signalèrent le retour
LIVRE XIX. 109

du gouverneur général à Alger, nous devons nous occuper


quelques instants de Bougie. Ce point, sans lien avec les
autres, isolé au milieu d’une population qui s’isole elle-mê-
me des populations musulmanes de l’Algérie, n’offre que
des épisodes, mais ces épisodes méritent quelque attention.
Depuis l’établissement du fort Clauzel, il ne se pas-
sa rien de remarquable à Bougie, jusqu’au 28 mars. Ce
jour-là, les Mezaïa vinrent attaquer les postes français. Ils
furent repoussés avec perte, ce qui ne les empêcha pas
de renouveler leurs attaques les 15 et 21 avril, mais avec
aussi peu de succès. M. de la Rochette quitta Bougie, dont
il était commandant supérieur, pour aller prendre le com-
mandement d’un régiment en France. Il laissa d’honora-
bles regrets à Bougie, où il fut remplacé par M. Salomon
de Musis, chef de bataillon, commandant le 3e bataillon
d’infanterie légère d’Afrique.
Les Kbaïles vinrent attaquer les avant-postes le 5 et
le 6 juin. On tirailla assez vivement, surtout au blockaus
Doriac, qui fut criblé de balles.
Depuis longtemps on avait renoncé à toute espéran-
ce de pacification à Bougie. Oulid-ou-Rebah était mort
d’une pleurésie ; son frère Amiziane l’avait remplacé,
comme cheik des Oulad-Abd-el-Djebar, et aussi dans ses
prétentions de domination sur les Kbaïles. Un jour, le fils
d’Oulid-ou-Rebah, jeune homme de seize ans, voulant
faire connaissance avec les Français, conduisit quelques
bœufs au marché de Bougie. Les Kbaïles, fort mécontents
de cette démarche, en firent un crime à Amiziane, qu’ils
soupçonnèrent de l’avoir conseillée, et ils imposèrent une
forte amende à ce cheik, menaçant de lui faire la guerre
s’il ne la payait pas. Amiziane répondit à la sommation
110 ANNALES ALGériENNES.

qui lui fut faite, que son neveu avait agi sans ordre de
sa part et d’après les conseils d’un certain Abderramane,
marabout de Beni-Mimoun. Ensuite, pour prouver qu’il
n’était pour rien dans cette affaire, qu’il en était lui-même
fort courroucé, il alla dévaster les propriétés et enlever
les troupeaux d’Abderramane. Cette expédition ne satisfit
pas les Kbaïles, qui s’obstinèrent à voir dans Amiziane
un partisan des Français. Celui-ci résolut alors de les dé-
sabuser par un crime : il écrivit à M. Salomon de Mu-
sis pour lui demander une entrevue. Cet officier, quoique
malade, se rendit, le 4 août, au rendez-vous qui avait été
fixé en avant du camp retranché inférieur. Il avait avec lui
son interprète Taboni, M. Fournier, sous-intendant mili-
taire, Médani, kaïd de Bougie, et le capitaine Blangini, du
2e bataillon d’Afrique qui laissa sa compagnie à peu de
distance. M. Salomon et Amiziane se firent d’abord des
politesses réciproques ; mais, peu à peu, les cavaliers du
cheick entouraient les Français. M. Blangini, qui s’aper-
çut le premier de ce mouvement, voulut faire avancer son
monde, mais il était trop tard : une décharge avait étendu
sans vie le commandant de Bougie et son interprète. Mé-
dani était grièvement blessé ; M. Fournier eut son cheval
tué, et les Kbaïles cherchaient à l’assommer à coups de
crosse, lorsque les soldats de M. Blangini arrivèrent. Les
assassins fuirent de toutes parts, et laissèrent sur le champ
du crime les cadavres de leurs victimes. Les Kbaïles paru-
rent épouvantés eux-mêmes de cet acte horrible de perfi-
die ; pendant quelque temps on cessa de les voir.
M. Lapène, chef d’escadron d’artillerie, remplaça
provisoirement M. Salomon de Musis. Le 25 septembre,
les Kbaïles revinrent tirailler avec les avant-postes. Ils se
LIVRE XIX. 111

présentèrent encore le 26. Ce jour-là, M. Lapène fit exé-


cuter une sortie qui les refoula jusqu’au delà du village de
Dar-Nassar. Un ordre mal compris empêcha de les tourner
; sans cet incident, on en aurait tué ou pris un grand nom-
bre. On leur mit cependant une cinquantaine d’hommes
hors de combat. Le 27, les Kbaïles, après s’être battus entre
eux, en se reprochant les uns aux autres leur insuccès de la
veille, s’éloignèrent pour ne plus reparaître. Peu de temps
après, M. Chambourleron, lieutenant-colonel d’état-ma-
jor, fut nommé commandant supérieur de Bougie.
112 ANNALES ALGériENNES.
LIVRE XX.

Le maréchal Clauzel à Paris. — Nouveau plan de conquê-


te. — Opérations militaires à Alger et à Oran. — Retour du
maréchal Clauzel à Alger. — Mission du général Damrémont.
— Révolte des tribus à Bône. — Préparatifs de l’expédition
de Constantine. — Expédition de Constantine. — Insuccès et
retraite. — Ravitaillement du Méchouar parle général Létang.
— Incursion des Arabes dans la Métidja.

Nous avons dit que c’était la crainte de trouver la


Chambre des députés mal disposée sur la question d’Al-
ger qui avait déterminé le ministère à appeler M. le maré-
chal Clauzel à Paris, pour y défendre une cause qui était
en quelque sorte la sienne. On voit que les rôles étaient
changés ; jusqu’alors la colonie avait eu plus de motifs de
suspecter les intentions du Gouvernement que de craindre
les Chambres ; mais l’opinion publique, qui avait triom-
phé des répugnances du Gouvernement, devait dissiper ce
nouvel orage, plus imaginaire que réel. Dans la Chambre
des députés une majorité considérable se prononça pour
Alger. La discussion fut, au reste, assez mal engagée : les
adversaires de la colonie n’attaquèrent guère que les abus
de l’administration, et ses partisans ne s’attachèrent qu’à
justifier ou à pallier ces mêmes abus. Comme orateur, M.
Clauzel ne jeta aucun jour sur la question ; mais sa présen-
ce, un certain prestige attaché à son nom, rendirent l’atta-
que plus vague et plus molle et la défense plus assurée.
114 ANNALES ALGériENNES.

M. le maréchal Clauzel prolongea son séjour à Paris


après la clôture des Chambres ; car, après avoir défendu
Alger devant elles, il eut à défendre ailleurs sa position
personnelle qui était menacée. Quoique peu propre à
jouer un rôle politique quelconque, il avait toujours paru
se rattacher au parti de l’opposition la plus avancée. Il
en était résulté contre lui des préventions qui devaient
rendre le Gouvernement accessible aux récriminations
dont il serait l’objet. Aussi prit-on, à Paris, en sérieuse
considération certains documents qui y furent envoyés
d’Afrique, et qui peut-être n’auraient pas même été exa-
minés, s’il se fût agi d’un autre que du maréchal Clauzel.
On chercha à lui faire entendre que sa retraite pourrait
devenir nécessaire ; mais il repoussa cette insinuation.
Mis alors en demeure de s’expliquer catégoriquement, le
ministère recula devant cette nécessité et se contenta de
contrarier le maréchal de toute manière : l’établissement
d’un commissaire spécial de police en Afrique, institu-
tion toute récente de M. le maréchal, ne fut point sanc-
tionnée ; M. Réalier-Dumas, qu’il aurait désiré conser-
ver comme procureur général, fut envoyé en Corse et
remplacé par M. Semerie(1) ; il avait proposé pour in-
tendant civil M. de Sivry ; on lui donna M. Bresson. Un
nouveau règlement ministériel remplaça celui du 4 sep-
tembre 1834, sur les attributions des grands fonctionnai-
res. Celles de M. Bresson furent plus étendues que ne
l’avaient été celles de M. Lepasquier ; le directeur des
finances lui fut subordonné, et il eut la correspondance
____________________
(1) Ce magistrat, déjà malade, mourut sans avoir pu pren-
dre possession de son siège.
LIVRE XX. 115

directe avec le ministre. Il était clair que c’était un sur-


veillant que l’on donnait au maréchal. Celui-ci, opposant
à ces contrariétés la plus grande insensibilité apparente, se
mit à caresser adroitement la fibre qui, dans l’âme de M.
Thiers, résonnait à des idées de gloire et de grandeur. Il lui
parla de conquête générale, et ce ministre, foncièrement na-
tional, se montra sensible à la renommée qui s’attacherait à
son nom, si de grandes choses s’opéraient en Afrique sous
ses auspices. En même temps, il revint à des sentiments
de bienveillance pour M. Clauzel, qu’il crut militairement
nécessaire à leur accomplissement. Mais un esprit positif,
comme celui de M. Thiers, avait besoin qu’on lui présentât
un plan arrêté, et non de vagues et retentissants projets :
il en demanda donc un à M. Clauzel, homme essentielle-
ment antipathique à tout travail de ce genre. Cependant, le
maréchal fit formuler un plan par M. de Rancé, son aide
de camp, et chargea cet officier de le discuter avec les mi-
nistres. Ceux-ci l’examinèrent, firent leurs observations et
leurs objections, et promirent de le débattre en conseil ;
mais aucun engagement positif ne fut pris. Le ministère
promit seulement d’envoyer en Afrique les troisièmes ba-
taillons des régiments qui y étaient déjà. Néanmoins, M. le
maréchal, passant aussitôt à l’exécution, envoya des ordres
à Alger pour commencer les opérations.
D’après le plan de M. Clauzel, tous les centres de
population, tous les points stratégiques, devaient être oc-
cupés : M. le maréchal devait faire, dans le mois de sep-
tembre, la conquête de la province de Titteri ; un camp
devait être immédiatement établi sur la Chiffa, pour ser-
vir de base d’opérations dans cette expédition ; au mois
d’octobre, on devait conquérir Constantine et la province
116 ANNALES ALGériENNES.

de ce nom ; ensuite, on en aurait fini avec celle d’Oran ;


enfin, avant la fin de l’année 1836, la soumission entière
de l’ex-régence devait être obtenue.
Le lieutenant général Rapatel, ayant reçu les instruc-
tions de M. le maréchal, se mit à l’œuvre vers le milieu
du mois d’août. Le maréchal de camp, marquis de Bros-
sard, partit de Bouffarik pour aller construire le camp de la
Chiffa, avec une colonne d’environ 2,000 hommes, dont
le 63e de ligne formait le noyau.
On pensa qu’il était convenable, avant de s’établir à
la Chiffa, de lier ce point à Bouffarik par des postes in-
termédiaires. En conséquence, le général Brossard(1) s’ar-
rêta d’abord au marabout de Sidi-Khalifa, à deux lieues
de Bouffarik, et se mit à y construire un petit camp ; il ar-
riva sur ce point le 17 août. Dès le lendemain, les troupes
commencèrent à travailler. Le 21, elles furent attaquées
par quelques centaines d’Arabes, que le feu de l’artillerie
dispersa facilement. Le 25, le petit camp étant terminé, le
général Brossard y laissa garnison et reprit sa marche sur
la Chiffa. Il s’arrêta encore à l’Oued-Lalague, que nous
appelons le Ruisseau des Sangsues, à une lieue de Sidi-
Khalifa, et se mit à y construire une redoute destinée à
recevoir un blockhaus. Le jour de son arrivée sur ce point,
c’est-à-dire le 25, son avant-garde eut un engagement sans
importance avec les Arabes.
Ce système de petits postes était évidemment en op-
position avec le plan de conquête générale adopté récem-
ment par le maréchal. D’après ce plan, on devait occuper
____________________
(1) Ce général avait remplacé depuis peu le général Reu-
bel, qui avait remplacé lui-même le général Trobriant.
LIVRE XX. 117

toute la Régence avec 35,000 hommes. Pour cela on vou-


lait avoir, sur les points principaux, des masses toujours
prêtes à agir sur les populations par leur mobilité, et non
incrustées au sol ; or, le système des petits postes, en im-
mobilisant une grande partie des troupes, rendait impossi-
ble l’accomplissement de ce plan. Il y a plus : pour étendre
à toute la Régence le réseau des petits postes, nous aurions
eu besoin de plus de 200,000 hommes. Ainsi, dès les pre-
miers jours, le système que le maréchal avait paru adopter
se trouvait dénaturé.
Pendant que le général Brossard opérait vers la Chif-
fa, le général Létang agissait dans la province d’Oran. Il
se mit en marche, le 16 août, avec la plus grande partie de
ses troupes, divisées en deux brigades, et alla coucher au
camp du Figuier. Le lendemain, il se dirigea vers les Oulad-
Ali, qui font partie de la nombreuse tribu des Beni-Amer.
Il comptait bivouaquer au Tlélat ; mais la chaleur devint
tellement insupportable, qu’il dut s’arrêter avant d’y arri-
ver ; l’infanterie ne pouvait plus avancer ; plusieurs sol-
dats s’étaient brûlé la cervelle dans des accès d’excitation
cérébrale, dont les cas sont assez fréquents en Afrique.
Le 18, le corps expéditionnaire coucha non loin des
sources du Tlélat. Le 19, le général Létang, ayant laissé
une de ses brigades en position, s’avança avec l’autre et
la cavalerie dans le pays des Oulad-Ali. Après avoir mis
en fuite quelques Arabes, on arriva dans un lieu couvert
de silos d’où nos auxiliaires enlevèrent une grande quan-
tité de grains. Les Oulad-Ali voulurent alors parlementer ;
mais le général Létang leur fit dire qu’il ne traiterait avec
eux qu’autant qu’ils fourniraient des otages. Ils se sou-
mirent à cette condition. Le général accorda alors la paix
118 ANNALES ALGériENNES.

aux Oulad-Ali, et ramena ses troupes à Oran.


M. le maréchal Clauzel arriva à Alger le 28 août, après
une absence de plus de quatre mois. Sa présence donna
une nouvelle activité aux opérations militaires. Le géné-
ral Brossard, après avoir établi ses postes intermédiaires,
arriva enfin à la Chiffa, où il eut un petit engagement le 6
septembre.
Le 8 septembre, M. de Rancé, aide de camp du ma-
réchal, arriva de France avec la nouvelle de la dislocation
prochaine du ministère dont M. Thiers était le président.
On paraissait surpris, à Paris, que M. le maréchal eût re-
gardé son plan de conquête générale comme adopté, tan-
dis qu’il n’avait été encore question que de le discuter en
conseil ; en conséquence, on blâmait l’occupation préma-
turée de la Chiffa. M. le maréchal Clauzel avait évidem-
ment agi sans ordre positif ; mais il est permis de croire
que M. Thiers lui avait donné des espérances qu’il pouvait
prendre pour des engagements. Quoi qu’il en soit, M. le
maréchal, forcé de rentrer dans la réalité et n’espérant pas
de renforts, donna l’ordre d’abandonner la Chiffa. Avant
d’effectuer ce mouvement rétrograde, on jugea qu’il était
convenable de faire une course dans le pays des Hadjou-
tes. Elle eut lieu le 12 septembre ; mal conçue et encore
plus mal dirigée, elle n’eut que de fort médiocres résultats
et nous coûta une trentaine d’hommes.
Le 14 septembre, le général Brossard quitta les bords
de la Chiffa, se présenta devant Blida, et s’établit en de-
hors de cette ville. Le 15, il poussa une reconnaissance
dans les montagnes des Beni-Salah, qui le reçurent à coups
de fusil. Il apprit en même temps que plusieurs tribus se
préparaient à venir le combattre. Le maréchal, instruit
LIVRE XX. 119

de cette nouvelle, lui donna alors l’ordre de rester encore


quelque temps devant Blida, pour ne pas paraître reculer
devant les Arabes. Le 16, les Kbaïles s’embusquèrent dans
les jardins de la ville, et ne cessèrent de tirer sur le camp des
Français. Quelques Hadjoutes vinrent aussi tirailler avec nos
troupes. Il en fut de même le 17. Ce jour-là, deux faibles es-
cadrons de spahis réguliers, qui avaient été envoyés contre
les Hadjoutes, s’engagèrent trop loin et furent ramenés. Un
escadron de chasseurs, commandé par M. le lieutenant de
Drée, vint au secours des spahis et culbuta les Hadjoutes.
Cette charge, habilement et vigoureusement conduite, fut le
seul événement remarquable de la journée. Comme depuis
la veille les Kbaïles avaient détourné les eaux et qu’il n’en
arrivait plus une goutte à la position occupée par les Fran-
çais, le général Brossard s’éloigna de Blida le 18 avant le
jour ; il alla s’établir au ruisseau des Sangsues.
Pendant que ces mouvements militaires s’effec-
tuaient, la nouvelle de la formation du ministère du 6 sep-
tembre arrivait à Alger. Les membres de ce nouveau cabi-
net étant pris dans la nuance politique où l’administration
de M. CIauzel avait rencontré le plus de censeurs, le ma-
réchal crut voir, dans cette révolution ministérielle, l’an-
nonce de son rappel. Voulant alors prendre les devants, il
envoya M. de Rancé à Paris, avec la mission de demander
au ministère les moyens d’exécuter le plan de conquête
générale qu’il avait formé, et surtout un renfort immédiat
de 10,000 hommes pour l’expédition de Constantine. Il
paraît, de plus, que M. de Rancé devait déclarer au Gou-
vernement que le maréchal se croirait obligé de se retirer
si ses demandes n’étaient pas accueillies. Cet officier vit
les ministres, leur présenta l’ultimatum du gouverneur,
120 ANNALES ALGériENNES.

et ne put rien obtenir d’eux. Comme il persévéra de son


côté dans la déclaration que le maréchal ne se relâcherait
en rien de ses prétentions, le lieutenant général comte de
Damrémont fut désigné pour le remplacer, et reçut l’ordre
de se rendre sans retard en Afrique. Néanmoins, par mé-
nagement pour M. le maréchal, sa nomination fut subor-
donnée au parti définitif que prendrait celui-ci. Le minis-
tère se crut, dans cette circonstance, servi à souhait par la
fortune : car, s’il désirait éloigner M. Clauzel des affaires,
il craignait, en le révoquant, de choquer l’opinion publi-
que qui, à cette époque, paraissait encore le soutenir. Sa
retraite volontaire arrangeait tout. Mais malgré l’ultima-
tum dont M. de Rancé fut porteur, le maréchal n’avait pas
encore dit son dernier mot.
Nous avons laissé le général Brossard à l’Oued-La-
lagne. L’évacuation de la redoute construite sur ce point
était résolue ; mais de nouvelles réflexions du maréchal
le déterminèrent à la garder. La position était, du reste,
complètement inutile, dès l’instant qu’on n’occupait pas
la Chiffa. Le 20 septembre, M. le colonel du génie Lemer-
cier qui, depuis le commencement des opérations, était en
campagne, vint à Alger, et, dans une audience qu’il eut
du maréchal, il le détermina à donner des ordres pour que
les troupes retournassent sur les bords de cette rivière, à
l’effet d’y construire le camp annoncé. Ce camp devait
être abandonné aussitôt que construit ; mais on savait
par expérience que les Arabes ne le détruiraient pas, et
on conservait l’espoir de l’utiliser plus tard. Le général
Brossard, d’après cette nouvelle détermination, retourna
donc à la Chiffa, où il s’établit le 22 ; ses troupes se mi-
rent à construire les retranchements qu’on voulait y élever.
LIVRE XX. 121

Le 15 octobre, le travail étant terminé, le général Bros-


sard rentra à Bouffarik. Il alla peu de jours après établir
un blockhaus à Oulad-Aïche, en avant de celui de Mered,
près de Guérouaou, et au pied même des montagnes. Les
travailleurs furent souvent inquiétés par les Kbaîles, qui
détournèrent les eaux, comme les Beni-Salah l’avaient
fait le mois précédent à Blida. Le 24, les attaques de ces
Kbaïles devenant plus sérieuses, le général Brossard en-
voya dans leurs montagnes quelques troupes qui les dis-
persèrent et brûlèrent quelques-unes de leurs habitations.
Le 25, le même général alla retirer le poste et le blockhaus
de l’Oued-Lalague, et poussa une reconnaissance sur le
camp abandonné de la Chiffa ; cela fait, il rentra à Bouffa-
rik. Un ordre du jour annonça la fin de la série d’opérations
qu’il avait dirigée depuis deux mois. Cette série était telle
qu’on aurait pu y ajouter ou en retrancher plusieurs termes
sans rien changer aux résultats, qui furent nuls, puisqu’il
ne resta, de toutes ces opérations, que deux petits postes,
celui de Sidi-Khalifa et celui de Oulad-Aïche, postes qui
génèrent si peu les Hadjoutes, que ces Arabes vinrent plu-
sieurs fois brûler des fermes et enlever des troupeaux en-
tre les deux.
Au moment où le général Brossard se porta pour la
seconde fois sur la Chiffa, les 3e bataillons du 11e de li-
gne et du 2e léger arrivèrent à Alger ; celui du 65e fut
annoncé. Ces renforts, sur lesquels on ne comptait pres-
que plus, réveillant les espérances du maréchal, le firent
repentir de la mission qu’il avait donnée à M. de Rancé.
Cette fluctuation de ses pensées fut décelée par un arti-
cle du Moniteur algérien. Vers les premiers jours d’octo-
bre, on commença à parler de l’expédition de Constantine
122 ANNALES ALGériENNES.

comme devant être entreprise par le maréchal avec les


seuls moyens dont il pourrait disposer dans son gou-
vernement. Il devait dégarnir Alger et Oran pour réunir
10,000 hommes à Bône. On voit qu’il était déjà loin de
son ultimatum, avant même de savoir comment cet ulti-
matum serait accueilli à Paris. Aussi, lorsque le général
Damrémont arriva à Alger et qu’il eut fait connaître ce qui
l’amenait, le maréchal assura qu’il n’avait jamais offert
sa démission, qu’il n’avait jamais voulu mettre le mar-
ché à la main au ministère, et que, puisqu’on ne croyait
pas pouvoir lui accorder les moyens d’action qu’il avait
demandés, il s’en passerait ; en un mot, il désavoua son
aide de camp(1). Quelques jours après, il annonça, dans
un ordre du jour, que le général Damrémont allait pren-
dre le commandement de la province d’Oran. En effet, le
général avait reçu cette destination subsidiaire pour ex-
pliquer officiellement son voyage dans le cas où le ma-
réchal se résoudrait à rester. Néanmoins, il n’alla pas à
Oran. Après avoir passé quelque temps à Alger, et étudié
les changements opérés depuis six ans dans un pays où
il avait laissé, depuis 1830, de si honorables souvenirs, il
retourna en France.
M. le maréchal Clauzel ne pouvait se dissimuler que
sa conduite dans cette affaire devait nuire à sa considéra-
tion politique. En France, ses amis avaient annoncé, dans
les journaux, son retour comme certain ; car, disaient-ils,
un homme d’un aussi haut caractère ayant proclamé un
____________________
(1) On ne pourrait ici défendre la bonne foi du maréchal
qu’aux dépens de l’intelligence de son aide de camp, qui est
cependant homme d’esprit et de réflexion.
LIVRE XX. 123

système, ne saurait le sacrifier à sa position(1). Pour ne pas


laisser l’opinion publique sous une impression fâcheu-
se, le maréchal accéléra les préparatifs de l’expédition
de Constantine, l’annonça officiellement, et s’embarqua
pour Bône le 28 octobre. On prit à Alger, pour cette ex-
pédition, le 65e de ligne et un bataillon du 2e léger, des
troupes du génie et de l’artillerie ; à Oran, le 62e et le
1er bataillon d’infanterie légère d’Afrique ; à Bougie, la
compagnie de M. Blangini. Cette compagnie et le 1er ba-
taillon d’Afrique furent placés sous les ordres du lieute-
nant-colonel Duvivier. Le 17e léger, destiné pour Bône
depuis longtemps, avait encore quelques compagnies à
Oran et à Alger : on les envoya à Bône. Enfin, on retint
dans cette ville le 59e de ligne, qui avait ordre de rentrer
en France.
Lorsque les ordres relatifs aux troupes d’Oran, qui
devaient faire partie de l’expédition de Constantine, par-
vinrent au général Létang, ce général était en campagne.
Il sortit d’Oran, le 4 octobre, à la tête de toutes ses troupes
disponibles, présentant un effectif de 7 à 8,000 hommes,
pour se porter sur l’Habra. II arriva, le 6, au camp construit
par le général Perrégaux. Il en repartit le 9, après avoir été
rejoint par le bey Ibrahim et sa faible troupe. L’armée alla
coucher ce jour-là à Mezra. Il y eut quelques coups de
fusil à l’arrière-garde : c’était la première fois que l’on
rencontrait l’ennemi. Le général Létang passa à Mezra la
____________________
(1) Il y a trois choses auxquelles il ne faut pas trop tenir
pour jouir d’une véritable considération politique, même dans
un pays corrompu. Ces trois choses sont : sa vie, sa fortune et
sa position.
124 ANNALES ALGériENNES.

journée du 10 octobre. Il fit construire un mur en pier-


res sèches, liant entre eux les marabouts qui se trouvent
sur ce point, ce qui constitua un petit fort pouvant conte-
nir un bataillon. De Mezra l’armée se dirigea sur Mader,
nom d’un des cantons des Medjar. L’ennemi se montra
dans cette direction ; il pouvait être fort de 2 à 3,000 hom-
mes ; il battit en retraite devant la colonne française, dont
l’avant-garde eut un petit engagement avec l’arrière-garde
des Arabes. Le général passa à Mader la journée du 12,
sans chercher à joindre Abd-el-Kader, qu’il avait en face.
Celui-ci manœuvrait de manière à se trouver toujours en-
tre les Français et les tribus du Chélif, dont il avait tant de
motifs de se méfier. Il pensait sans doute que l’intention
du général Létang était de se porter sur le Chélif, comme
l’avait fait le général Perrégaux ; mais, au lieu de prendre
cette direction, ce général retourna à Mezra le 13. Il incen-
dia, dans cette marche rétrograde, toute la belle vallée des
Oulad-Sidi-Abdallah, et combla même les puits. Il passa
à Mezra les journées du 14 et du 15 ; le 16, il retourna
à Mader ; Abd-el-Kader promenait ses troupes dans les
environs, manœuvrant toujours de la même manière. Le
général quitta alors de nouveau Mader, et revint à Mezra.
Le 18, il vint coucher sous les murs de Mostaganem, où il
reçut les ordres du maréchal au sujet des troupes qu’il de-
vait envoyer à Bône. Il se remit dès le lendemain en route
pour Oran, où il rentra le 21. Cette expédition, de plus de
quinze jours, fut si complètement nulle, que l’on est à se
demander si elle avait un but.
Dans les premiers jours d’octobre, M. le général Tré-
zel arriva à Bône pour commander sur ce point. Le colo-
nel Duverger alla reprendre, à Alger, les fonctions de chef
LIVRE XX. 125

d’état-major. Les conséquences de l’administration du


bey Yousouf commençaient à se manifester par des faits
qui ne pouvaient être dissimulés. Chaque jour était mar-
qué par la défection d’une nouvelle tribu. Le jour même
du départ du colonel Duverger, toutes les petites tribus
des montagnes d’Edouk prirent les armes et envoyèrent
un parti de 300 hommes ravager le bourg d’El-Kermiche,
qui continuait à nous être soumis. Ce bourg n’est qu’à cinq
quarts de lieue de Bône : c’est là que le brigand El-Harbi
avait été tué quelques mois auparavant. Le 8 octobre, des
Arabes de la tribu d’Ichaoua vinrent attaquer des ouvriers
qui travaillaient à l’aqueduc de Bône, et en enlevèrent
deux. On fit marcher contre eux un peloton de cavalerie,
qui éprouva quelques pertes. Le lendemain, Ben-Aïssa,
lieutenant d’Ahmed-Bey, poussa une reconnaissance de
2,000 cavaliers jusqu’au camp de Dréan, pour donner le
signal de la révolte aux tribus qui tenaient encore. You-
souf étant sorti du camp avec la garnison se trouva subi-
tement entouré d’ennemis. Il est douteux qu’il se fût tiré
de ce mauvais pas sans l’arrivée inattendue d’un escadron
du 3e régiment de chasseurs d’Afrique, commandé par le
capitaine Marion ; cet officier, parti de Bône sans savoir
ce qui se passait à Dréan, fut conduit sur l’ennemi par la
direction qu’il suivait naturellement. Il fondit aussitôt sur
les Arabes, qui prirent la fuite, pensant que cet escadron,
qui les attaquait ainsi malgré son infériorité numérique,
était l’avant-garde de quelque forte colonne. Les Arabes
laissèrent une vingtaine d’hommes sur le champ de ba-
taille. Pendant ce temps, Resgui, avec ses Hanencha, par-
courait toute la plaine en vainqueur. Haznaoui avait aban-
donné Yousouf, et s’était retiré du côté de Tunis. Le 22, les
126 ANNALES ALGériENNES.

Oulad-Dieb et les autres tribus de la Calle, envoyèrent


à Bône une déclaration de leurs griefs ; elle était, dans
les formes au moins, sage, modérée, et nullement hosti-
le à l’autorité française, qu’elle prenait pour arbitre ; elle
contenait des faits très-graves. Cependant on n’y fit pas
la moindre attention. La défection fut alors presque géné-
rale.
Les Arabes, au nombre de plusieurs milliers, vinrent
tirailler, le 24 octobre, devant le camp de Dréan. Ils re-
vinrent le lendemain 25. Ce jour-là, le général Trézel était
au camp avec des renforts. Ils cherchèrent à l’attirer dans
les montagnes, où l’on supposait que se trouvait Ahmed-
Bey ; mais le général ne quitta pas sa position et les Ara-
bes s’éloignèrent.
La défection était si évidente et si générale qu’il était
impossible de la nier. Le commandant Yousouf l’avoua
donc au maréchal ; mais il l’attribua aux retards appor-
tés à l’expédition de Constantine. Or, il se trouvait que
c’était précisément au moment où cette expédition ne
pouvait plus faire l’objet d’un doute, que la défection se
manifestait avec plus de force dans les tribus. Au reste,
l’aveu de Yousouf ne détruisit nullement la confiance que
le maréchal Clauzel avait dans son influence supposée. Il
accueillit ses explications, et parut ne pas douter qu’à me-
sure qu’il s’avancerait vers Constantine, les populations
ne revinssent à lui.
Après les illusions de personnes vinrent celles du ma-
tériel : Yousouf avait annoncé, ou plutôt on lui avait fait an-
noncer(1), 1,500 mules pour les transports de l’expédition.
____________________
(1) Nous mettons cette restriction, parce que nous savons
LIVRE XX. 127

Le maréchal, le ministre, l’administration militaire, comp-


taient sur ces 1,500 bêtes de somme, mais, au dernier mo-
ment, il ne s’en trouva que 475. C’est ainsi que l’on prélu-
dait par d’inconcevables déceptions à la fatale expédition
de Constantine(1).
Arrivé à Bône, au commencement de novembre, M.
le maréchal vit bientôt les maladies envahir son armée :
2,000 hommes entrèrent aux hôpitaux. L’administration
militaire manquait de moyens de transport. Elle avait eu
____________________
de bonne part que Yousouf fut lui-même effrayé de l’empressement
avec lequel on avait pris pour une certitude matérielle ce qu’il avait
pu dire à ce sujet. Dans les derniers moments, il ne parlait plus que
de 400 à 500 mulets.
(1) L’expédition de Constantine «tait une conséquence de la
sanction donnée par le ministre à la nomination de Yousouf, don-
née avec regret, il est vrai, mais enfin donnée (Voir la note de la
page 78). Elle fut autorisée par dépêche ministérielle du 27 sep-
tembre, d’après cette considération. Il est dit, dans cette dépêche :
« Le gouvernement du roi aurait désiré qu’il n’eût pas encore été
question de l’expédition de Constantine. C’est parce que celte ex-
pédition a été annoncée, et par ce seul motif, que le gouvernement
du roi l’autorise... Il doit être bien entendu qu’elle doit se faire avec
les moyens (personnel et matériel) qui sont actuellement à votre
disposition. »
Ces paroles du maréchal Maison, alors ministre de la guerre,
sont reproduites dans une lettre du général Bernard, son successeur,
à la date du 3 novembre. Dans cette dernière dépêche, M. Bernard
s’attache surtout à bien établir que le gouvernement du roi n’a pas or-
donné, mais qu’il a seulement autorisé l’expédition de Constantine.
Tout ce que cela prouve, c’est que M. Clauzel a voulu forcer
la position, et que M. Bernard n’a cherché qu’à rejeter sur lui la res-
ponsabilité morale de l’entreprise. Si l’on appelle cela gouverner, il
faut brûler les dictionnaires de la langue française.
128 ANNALES ALGériENNES.

beaucoup de peine à organiser d’une manière à peu près


convenable le service de l’ambulance, le premier et le plus
sacré de tous ; elle n’avait à sa disposition que douze voi-
tures dont elle ne put atteler que dix, les attelages des deux
autres ayant été pris pour des services particuliers. Sur les
475 mulets qu’elle avait trouvés, au lieu de 1,500 qu’on lui
avait annoncés, elle s’était vue forcée d’en donner quatre-
vingt-dix à l’artillerie, qui était encore moins bien pourvue
qu’elle. Enfin, on allait commencer une guerre offensive
avec cette pénurie de moyens qui n’afflige les armées que
dans les guerres défensives, alors qu’après des revers et
des malheurs elles se voient dans la nécessité de résister,
coûte que coûte, à un ennemi qui prend l’initiative de l’at-
taque. M. Melcion d’Arc, intendant militaire de l’armée,
présenta les observations et les remontrances dont sa po-
sition lui faisait un devoir ; mais M. le maréchal, tout en
en reconnaissant la justesse, n’en tint nul compte, toujours
dominé par cette fatale pensée que, l’influence de Yousouf
devant lui ouvrir tout le pays, sa marche sur Constantine
serait plutôt une promenade politique qu’une opération de
guerre. On ne peut douter que sans cette illusion, un gé-
néral de l’expérience de M. Clauzel n’eût pris toutes les
mesures propres à faire réussir une entreprise dont il avait
fait en quelque sorte une affaire personnelle(1).
____________________
(1) M. le maréchal Clauzel comptait tellement sur le com-
mandant Yousouf, qu’il se proposait de le laisser à Constan-
tine, seulement avec un bataillon français, 1000 Turcs et quatre
escadrons de Spahis. Ces dispositions furent approuvées par
le ministre le 30 octobre. On accorda de plus un subside de
50,000 francs pour le bey.
LIVRE XX. 129

L’armée expéditionnaire, forte de 7,000 hommes de


toutes armes, forma quatre petites brigades et une réserve,
ainsi qu’il suit :
PREMIÈRE BRIGADE, OU BRIGADE D’AVANT-GARDE.
— Maréchal de camp de Rigny.

Les Spahis auxiliaires et réguliers.


Le bataillon d’infanterie de Yousouf, et son artillerie, consis
tant en quatre obusiers de montagne.
Le 3e régiment de chasseurs d’Afrique.
Le 1er bataillon d’Afrique.
La compagnie franche du 2e.
Deux compagnies de sapeurs du génie.
Deux pièces de campagne (un canon de huit et un obusier).

DEUXIÈME BRIGADE. — Colonel Corbin.


Le 17e léger.
Un bataillon du 2e léger.
Deux pièces de montagne.

Troisième Brigade. — Colonel Levesque.


Le 62e de ligne.
Deux pièces de montagne.

Brigade De Réserve. — Colonel Petit d’Hauterive.


Le 59e de ligne.
Deux pièces de montagne.

QUATRIÈME BRIGADE. — Colonel Hecquet.


Le 63e de ligne.
Deux pièces de campagne.

La réserve en artillerie fut de quatre pièces de cam-


pagne. Il y avait quelques tubes de fusées incendiaires.
Les pièces de montagne étaient approvisionnées à quatre-
vingts coups. Les canons de huit n’avaient qu’un demi-
130 ANNALES ALGériENNES.

approvisionnement. Les deux obusiers de vingt-quatre


avaient trois caissons pour eux deux. L’artillerie avait
en tout quatorze cents soixante coups à tirer. Il existait à
Bône des canons de douze qui auraient pu être d’un grand
secours dans l’attaque de Constantine, mais le maréchal
refusa de les emmener.
Les 2e 3e et 4e brigades furent réunies sous le com-
mandement supérieur du général Trézel, de sorte qu’à vrai
dire il n’y eut que deux brigades, ou corps distincts, com-
mandés par les généraux de Rigny et Trézel, plus une pe-
tite réserve.
Malgré la confiance sans bornes que le maréchal
Clauzel avait dans le bey qu’il voulait imposer au pays,
craignant que les souvenirs de Tlemcen ne nuisissent à sa
cause, il adressa aux habitants de Constantine une procla-
mation où il leur promettait que leurs propriétés seraient
respectées, et qu’il ne leur serait rien demandé, rien im-
posé. En même temps, un ordre du jour interdisait à tout
individu appartenant à l’armée ou autorisé à la suivre toute
espèce de spéculation commerciale ou de brocantage pen-
dant son séjour à Constantine. L’armée dut emporter pour
quinze jours de vivres, dont sept dans le sac des soldats.
La brigade de Rigny, renforcée du 17e léger, alla
prendre position à Guelma le 10. Le 13, le reste de l’armée
se mit en marche de Bône et du camp de Dréan, où l’on ne
laissa que fort peu de monde. Le maréchal bivouaqua ce
jour-là à Bou-Eufra.
Le 14, le maréchal, arrêté par un torrent grossi par la
pluie, qui n’avait cessé de tomber toute la nuit, ne put par-
tir de son bivouac qu’à midi, après que le temps se fut un
peu remis. Il alla bivouaquer à Mou-Elfa, et le lendemain,
LIVRE XX. 131

15, au bord de la Seybouse, à la hauteur de Guelma. Le


16, dans la matinée, il fut rejoint par le convoi qui était en
arrière depuis le jour du départ. La jonction complète ne
s’opéra même que le 17 : car ce fut seulement ce jour-là
que les voitures de l’administration purent rejoindre.
Il n’existait alors à Guelma que les ruines de l’an-
cienne ville romaine. Comme il était facile de s’y retran-
cher, M. le maréchal résolut d’y déposer les hommes qui
étaient tombés malades en route. On y laissa aussi près de
200,000 cartouches, que l’artillerie ne put transporter plus
loin, les muletiers arabes destinés à ce transport ayant dé-
serté dans la nuit avec leurs bêtes. Le 16, l’armée se mit
en route en remontant la Seybouse jusqu’à Medjès-Amar.
Malgré un ordre du jour qui le prescrivait, on oublia de
laisser à Guelma la garnison nécessaire à la garde des ma-
lades et des munitions qu’on avait été contraint d’y dé-
poser. M. Melcion d’Arc, que son service avait conduit à
Guelma, donna avis de cette omission ; l’on fit alors rétro-
grader 150 hommes du 59e, qui allèrent s’y établir. Quel-
ques jours après, le 3e bataillon du 62e de ligne débarqua
à Bône, et fut immédiatement dirigé sur Guelma.
Medjès-Amar, où l’armée arriva le 16 d’assez bonne
heure, est le point où le chemin de Constantine franchit
la Seybouse. Les bords de cette rivière sont en cet endroit
excessivement escarpés et élevés ; les troupes du génie
travaillèrent longtemps pour y pratiquer des rampes.
Le 17, l’armée toute réunie franchit la Seybouse, et
alla bivouaquer aux ruines d’Anouna, à mi-côte de la fa-
meuse montée de Djebel Sada, au haut de laquelle se trou-
ve le col ouvert de Ras-el-Akba. Toute cette contrée est
couverte de constructions romaines.
132 ANNALES ALGériENNES.

Le 18, l’armée dépassa Ras-el-Akba, et alla bivoua-


quer à une lieue au delà. Les troupes du génie eurent de
grands travaux à exécuter pour rendre le chemin praticable
aux voitures. Depuis Ras-el-Abka jusqu’à Constantine, le
pays est entièrement dépourvu de bois. Ce fut une grande
privation pour nos troupes, qui n’avaient aucun moyen de
faire cuire leurs aliments, et qui, parvenues dans des ré-
gions élevées, souffrirent cruellement du froid.
Le corps expéditionnaire, dans les six jours de marche
qu’il venait de faire, n’avait point rencontré d’ennemis. Des
Arabes venaient même de temps à autre lui vendre de l’her-
be pour les chevaux et quelques menues denrées. On en vit
quelques autres dans les champs occupés aux travaux de
l’agriculture ; mais personne ne se présenta pour marcher
sous les drapeaux de Yousouf, qui les promenait en vain de
la tête à la queue de la colonne, au son d’une sauvage mu-
sique. Les cheiks, les cavaliers qu’on avait annoncés avec
emphase et sur lesquels on avait compté avec crédulité, ne
se présentèrent point, ou se présentèrent en ennemis. Le 19,
il y eut un léger engagement à l’arrière-garde. M. le capitai-
ne de Prébois, chef du service topographique à Bône, char-
gé en cette qualité de lever la route parcourue, fut attaqué
par des Arabes, perdit ses chevaux, et ne put sauver que ses
dessins. L’armée coucha le même jour à Ras-oued-Zénati,
peu loin des sources de la rivière de ce nom.
Le 20, on aperçut un corps assez considérable d’Ara-
bes en bataille sur la direction que suivait l’armée ; on opéra
quelques mouvements de troupes pour les attaquer, mais ils
refusèrent le combat et s’éloignèrent après avoir tiré quel-
ques coups de fusil. Il y eut aussi quelques tiraillements
à l’arrière-garde. Le temps était redevenu fort mauvais ;
LIVRE XX. 133

la pluie ayant défoncé les chemins, l’armée n’arriva que


fort tard dans un lieu appelée Somma, où elle s’arrêta. On
voit là une ruine de construction romaine qu’il plut aux
antiquaires, que l’armée comptait dans ses rangs, d’ap-
peler le monument de Constantin. Le convoi ne put aller
jusqu’à Somma, et resta en arrière. La nuit fut affreuse, le
froid très-vif ; le lendemain plusieurs cadavres marquaient
la place où les troupes avaient couché. Le 21, lorsque le
convoi eut rejoint, l’armée traversa avec des peines infi-
nies l’Oued-Akmimin que la pluie avait grossi. A peine
sur l’autre rive, qui n’est qu’à deux lieues de Constan-
tine, le maréchal pressa son cheval, dépassa l’avant-garde
et se présenta avec son état-major et une faible escorte
sur le plateau de Mansourah en face de la ville. Il avait
hâte d’arriver, car, malgré tous les mécomptes qu’il avait
éprouvés, il était convaincu que les portes allaient lui être
ouvertes. Il avait même fait publier dès la veille un ordre
du jour(1) qui annonçait la prise de possession. Mais les
habitants de Constantine étaient bien loin des dispositions
qu’il leur supposait. Il y avait de plus, dans la ville, une as-
sez bonne garnison de Turcs et de Kbaïles commandée par
Ben-Aïssa, lieutenant d’Ahmed. Quant au bey, il tenait la
campagne avec ses Arabes.
Cependant M. le maréchal, arrivé devant Constantine,
cherchait des yeux la députation qui devait lui en apporter
les clefs, lorsque le feu subit d’une batterie vint détruire
ses illusions et le ramener à la réalité.
____________________
(1) Cet ordre commence par ces mots : Aujourd’hui, le corps
expéditionnaire entrera dans Constantine, qui a été le but de ses
opérations. Il fut lithographié Bône, avant le départ de l’armée.
134 ANNALES ALGériENNES.

Maintenant le gouverneur imprudent et trompé va


faire place au général dont personne n’a jamais contesté
l’habileté et la résolution. Le lecteur militaire découvrira
de nombreuses fautes, sans doute, dans ce qui fut fait de-
vant Constantine ; mais ces fautes furent la conséquence
forcée d’une première, et celle-là ne fut pas militaire.
Constantine est assise sur un plateau entouré de trois
côtés par un ravin extrêmement profond, à berges escar-
pées et sur plusieurs points verticales, au fond duquel
coule l’Oued-el-Rummel. Ce plateau est incliné dans la
direction de celui de Mansourah, de sorte que la ville est
située, pour l’observateur placé à Mansourah, comme
le serait un tableau sur un chevalet. Elle communique
avec Mansourah par un pont en pierre, dont il faut aller
chercher le tablier beaucoup au-dessous du sol du pla-
teau. Au delà du Rummel, par rapport à Mansourah, est
le plateau de Coudiat-Ati qu’aucun obstacle naturel ne
sépare de la ville. Mais il y a là un mur d’enceinte en
bon état. Sur les autres fronts, l’enceinte est formée par
des murs sans terrassement, contre lesquels les maisons
sont souvent adossées ; mais là, les escarpements du ra-
vin forment une défense naturelle. Constantine a quatre
portes ; celle du pont, ou Bab-el-Cantara, est du côté
de Mansourah. Les trois autres, Bab-el-Djedid, Bab-
el-Oued et Bab-el-Djabia, font face à Coudiat-Ati. Il y
avait là un faubourg. Au-dessous sont les écuries du bey
qu’on appelle le Bardo.
Le véritable point d’attaque était évidemment Cou-
diat- Ati. Aussitôt que les troupes furent arrivées à Man-
sourah, on y envoya la brigade de Rigny. Le bataillon du
2e léger y alla également. La compagnie qui marchait en
LIVRE XX. 135

tête fut d’abord repoussée par les Arabes ; mais ceux-ci,


attaqués un instant après par le reste de la brigade, cédè-
rent le terrain et rentrèrent dans la ville.
Le reste de l’armée s’établit à Mansourah. Le convoi,
escorté par le 62e de ligne, ne put arriver à la position ; il
fut forcé de s’arrêter à une lieue en deçà, dans un site tel-
lement horrible et fangeux que les soldats l’appelèrent le
camp de la boue. Le lendemain 22, on fit de vains efforts
sous le feu des Arabes pour retirer les voitures de l’ad-
ministration du bourbier dans lequel elles étaient enga-
gées : il fallut les abandonner. Les mulets seuls gagnèrent
Mansourah. Les soldats, avant d’abandonner les voitures,
les pillèrent. Grand nombre d’entre eux, déjà soumis aux
angoisses de la faim, se gorgèrent de l’eau-de-vie qu’ils y
trouvèrent. Cette boisson, perfide sur des estomacs vides,
les plongea dans une ivresse telle, que, ne pouvant plus
opposer la moindre résistance aux Arabes, ils tombèrent
sous les coups du yatagan. Leurs têtes, portées à Constan-
tine, redoublèrent le courage des habitants. Les voitures
du génie et une partie de celles de l’artillerie n’arrivèrent
qu’à minuit à Mansourah.
Coudiat-Ati était, comme nous venons de le voir, le
seul point par où l’on pût raisonnablement attaquer la ville.
Mais le terrain qui y conduisait était si mauvais, et le pas-
sage de l’Oued-Rummel si difficile, qu’il parut impossible
d’y transporter les pièces de 8. Le général de Rigny fut
donc réduit à ses obusiers de montagne, évidemment inu-
tiles contre des murs. Si le maréchal s’était attendu à la ré-
sistance qu’il rencontra, il aurait probablement manœuvré
de manière à arriver par Coudiat-Ati devant Constantine.
Dans toute hypothèse, c’était même le parti le plus sage.
136 ANNALES ALGériENNES.

Dans la journée du 22, le maréchal fit canonner la


porte du pont, du bord du ravin, à une distance de 400
mètres. N’ayant plus de vivres et n’ayant que peu de mu-
nitions de guerre, il songeait plus à un coup de main qu’à
une attaque régulière. Il espérait qu’après avoir endom-
magé la porte par son canon, il pourrait faire ouvrir entiè-
rement le passage, dans la nuit, par les troupes du génie. Il
donna des ordres en conséquence au colonel Lemercier ; il
désigna en même temps les compagnies d’élite du 59e et
du 63e de ligne pour monter à l’assaut. Le colonel Lemer-
cier envoya, à minuit, le capitaine Hackett, et quelques
hommes choisis, examiner l’état des lieux. La fatalité, qui
s’attacha à toute l’expédition de Constantine, comme si ce
n’était pas assez des fautes commises, cette fatalité, dis-je,
voulut que la pluie cessât précisément au seul moment où
elle aurait pu être utile, et qu’un clair de lune perfide vînt
éclairer et faire découvrir la reconnaissance. Les braves
gens qui en étaient chargés n’en accomplirent pas moins
leur dangereuse mission au milieu d’une grêle de balles.
Ils arrivèrent jusqu’à la porte qu’ils trouvèrent arrachée de
ses gonds, penchée et appuyée sur une tête de voûte, lais-
sant un étroit passage entre elle et le mur. Ils pénétrèrent
par cette ouverture, et reconnurent derrière une autre porte
en bon état ; c’était ce passage qu’il s’agissait d’ouvrir par
le pétard. Cette opération exigeait quelques préparatifs qui
la firent remettre à la nuit suivante.
Le 23, l’artillerie continua à battre la ville. Les trou-
pes qui étaient à Coudiat-Ati furent assez vigoureusement
attaquées par celle d’Ahmed Bey ; mais elles repoussè-
rent l’ennemi. La cavalerie exécuta une charge brillante.
Les Arabes du dehors vinrent aussi tirailler sur le plateau
LIVRE XX. 137

de Mansourah ; on leur opposa le 59e de ligne qui les tint


à distance.
La nuit étant venue, les troupes du génie se portèrent
à la tète du pont ; le général Trézel plaça pour les soutenir
celles du 59e et du 63e de ligne, ainsi que la compagnie
franche du capitaine Blangini. On devait, après avoir fait
sauter la première porte au moyen de sacs de poudre char-
gés de sacs de terre, pénétrer dans le tambour à ciel ouvert
qui sépare les deux portes, et en escalader les murs, pen-
dant qu’on enfoncerait la seconde. Cette entreprise échoua
complètement. Les sapeurs du génie arrivèrent en trop
grand nombre sur le pont ; le bruit et le clair de lune, encore
funeste cette nuit-là, les trahirent ; ils se virent aussitôt en
butte à un feu meurtrier qui mit nécessairement un peu de
confusion parmi eux. Les hommes qui portaient les échel-
les furent tués(1). Les sacs à poudre, mêlés avec les sacs à
terre, ne se retrouvèrent pas. Dans ce moment de trouble,
un ordre imprudemment donné ou mal compris fit avancer
la compagnie franche, qui augmenta l’encombrement et
la confusion. Il était impossible de laisser une minute de
plus cette masse intense sur le pont étroit de Constantine,
exposée à un feu de mousqueterie dont tout coup portait.
Le général Trézel fut blessé. Le colonel Héquet, du 63e,
prit le commandement. Le colonel Lemercier fit retirer
les sapeurs et envoya prévenir le maréchal de l’insuccès
de l’attaque. M. le maréchal avait reçu quelques instants
auparavant une nouvelle toute contraire. Quelqu’un qui
____________________
(1) Il n’y en avait que trois construites dans la journée.
Celles que l’on avait apportées de Bône avaient été jetées en
route pour alléger les voitures.
138 ANNALES ALGériENNES.

était à l’attaque, mais que le hasard avait sans doute placé


de manière à ne pas bien voir ce qui s’y passait, avait cru,
et avait fait dire au maréchal, que les troupes étaient en-
trées à Constantine. Aussitôt l’ordre avait été donné aux
administrations et aux parcs de quitter leurs bivouacs et de
se diriger sur le pont. Ce fut une dernière illusion, de plus
courte durée que les autres, car le moment qui la vit naître
la vit aussi s’évanouir.
Le maréchal, pour partager l’attention de l’enne-
mi, avait ordonné une seconde attaque par Coudiat-Ati :
elle ne réussit pas mieux que celle du pont. Il s’agissait
de faire sauter la porte dite Bab-el-Oued, appelée aussi
Bab-el-Rabah. Le lieutenant-colonel Duvivier se porta
sur ce point avec le bataillon d’Afrique, deux obusiers de
montagne et une section du génie ; mais la scène du pont
s’y reproduisit : il y eut encombrement et confusion. Le
sous-officier qui portait le sac à poudre ayant été tué, ce
sac fut quelque temps égaré. On chercha alors et vaine-
ment à enfoncer la porte à coups d’obusier, puis avec la
hache. Ces moyens n’ayant pas réussi et la colonne d’at-
taque perdant beaucoup de monde, M. Duvivier ordonna
la retraite. Le capitaine Grand, de l’arme du génie, fut
blessé mortellement dans cette affaire. Cet officier, qui
joignait des connaissances spéciales et étendues à un es-
prit élevé et à un beau caractère, fut vivement regretté.
On eut aussi à déplorer la mort du commandant Riche-
panse, fils de l’illustre général républicain de ce nom.
Digne d’un tel père, il se faisait remarquer par une bra-
voure hors ligne(1).
____________________
(1) M. le maréchal Clauzel dit dans ses Explications, p. 42,
LIVRE XX. 139

Les deux attaques ayant échoué, les vivres manquant


complètement, et les munitions de l’artillerie étant rédui-
tes presque à rien, le maréchal se résigna à la retraite, qui
fut immédiatement ordonnée. La brigade de Rigny reçut
d’abord l’ordre de revenir sur le plateau de Mansourah.
Le général y arriva le premier avec les chasseurs d’Afri-
que. Le 17e léger, le bataillon d’Afrique, le bataillon du
2e léger, effectuèrent ensuite en bon ordre leur mouve-
ment sous le feu de l’ennemi ; malheureusement, on avait
oublié quelques petits postes sur le plateau de Coudiat-
Ati : quelques traînards y étaient aussi restés ; le comman-
dant Changarnier, du 2e léger, revint sur ses pas pour les
dégager, et il les arracha à une mort certaine : ce fut ainsi
qu’il commença une journée qui devait être si glorieuse
pour lui. Le colonel Duvivier garnissait pendant ce temps-
là la crête du ravin, et protégeait la retraite.
L’armée était déjà en mouvement, lorsque la queue
de la brigade de Rigny arriva à Mansourah. D’après les
ordres du maréchal, la retraite devait être couverte par le
63e et le 59e de ligne ; mais le plus grand désordre régna
____________________
que le colonel Duvivier, à la tête de quelques centaines d’hom-
mes, et avec deux pièces de montagne, pénétra jusque dans
les premières maisons de Constantine, et qu’il ne se retira
que parce qu’il ne fut pas soutenu. Il renvoie, pour les dé-
tails, au rapport du colonel Duvivier, qui ne dit pas un mot de
cela. Si un homme tel que le colonel Duvivier était parvenu à
franchir l’enceinte de Constantine, on peut être assuré que la
place aurait été à nous ; mais il ne la franchit pas. M. le ma-
réchal Clauzel a commis ici une de ces erreurs si singulières,
qu’on est tenté de les attribuer à son imprimeur, ainsi que
nous l’avons déjà dit.
140 ANNALES ALGériENNES.

un instant partout. Le 17e léger et le bataillon d’Afrique


reçurent ordre de serrer sur la tête, et de dépasser ces deux
régiments qui s’ébranlèrent aussitôt, ayant sur leurs derriè-
res et sur leurs flancs des nuées d’Arabes sortis de la ville,
ou accourus du dehors, en poussant des cris affreux. Quel-
ques caissons d’artillerie le matériel du génie, deux obusiers
de Yousouf, et, chose affreuse, des prolonges chargées de
blessés, furent abandonnés. Plusieurs autres blessés et ma-
lades furent aussi laissés dans des cavernes, où on les avait
déposés. Dans ce moment difficile, où l’armée se trouvait
pressée par un ennemi implacable, supérieur en nombre et
enflé de sa victoire, la bravoure et l’habileté d’un simple
officier empêchèrent peut-être une déroute complète. Le
commandant Changarnier, arrivé à Mansourah au moment
où le 59e et le 63e effectuaient leur retraite, se trouva for-
mer l’extrême arrière-garde avec son bataillon, réduit à un
peu moins de 300 hommes. Sa ligne de tirailleurs est en-
foncée et en partie sabrée ; il arrête alors sa petite troupe
et la forme en carré : Allons ! mes amis, dit-il, voyons ces
gens-là en face ; ils sont six mille et vous êtes trois cents,
vous voyez bien que la partie est égale. Les braves soldats
auxquels il s’adressait, tous dignes d’un chef digne d’eux,
attendent l’ennemi à portée de pistolet et le repoussent par
un feu de deux rangs des plus meurtriers. L’ennemi, renon-
çant alors aux charges, reprit son système de tiraillements,
et fut, pendant tout le reste de la journée, contenu à dis-
tance, tant par le bataillon Changarnier que par le 63e de
ligne et quelques escadrons de chasseurs.
Quoique l’ordre se fût rétabli dans la colonne, la
pensée d’une longue retraite sans vivres, sans beaucoup
de munitions, sans moyens de transport pour les blessés,
LIVRE XX. 141

se présentait effrayante à tous les esprits. Plus d’une âme,


qui pouvait se croire fortement trempée, se sentit faillir ;
mais nous devons dire que celle du maréchal Clauzel, tou-
jours intrépide, se maintint à la hauteur des terribles cir-
constances où il se trouvait.
Le temps, variable depuis deux jours, venait de se
mettre entièrement au beau ; c’est ce qui sauva l’armée,
qui, sans cela, aurait péri dans les boues. Elle avait beau-
coup souffert devant Constantine. Quelques hommes
étaient morts de misère et de froid ; plusieurs avaient eu
les extrémités gelées. A chaque instant, on était obligé
d’en abandonner qui ne pouvaient plus aller : ils se cou-
chaient, se couvraient la tête, et attendaient avec résigna-
tion le coup qui devait mettre un terme à leurs souffrances
et à leur vie.
L’armée bivouaqua, le 24, à Somma : on y trouva
des silos de blé. Le grain cru, ou grillé quand on pouvait
allumer un peu de feu, servit de nourriture aux troupes ; il
restait, en outre, encore quelques bœufs.
Le 25, l’armée coucha à l’Oued-Talaga, qui est un des
affluents de l’Oued-Zénati. Les Arabes la poursuivirent
toute la journée ; elle marchait en carré, ayant les bagages
au centre comme à l’expédition de Mascara. Lorsqu’il se
présentait une position d’où l’ennemi aurait pu l’inquiéter,
le maréchal la faisait occuper. Ce jour-là, Ahmed-Bey fit
usage contre nous, mais de fort loin, de deux petites piè-
ces de campagne. Les tiraillements cessèrent vers quatre
heures. M. le maréchal, se laissant alors aller au pas de son
cheval, se trouva, avec les premières troupes, éloigné de
l’arrière-garde, séparée de lui par une grande distance. Le
général de Rigny, qui commandait l’arrière-garde, voyant
142 ANNALES ALGériENNES.

sur ses flancs quelques Arabes qui se rendaient à leurs bi-


vouacs, crut qu’il allait être attaqué dans cette position
défavorable. Il envoya en toute hâte prévenir le maréchal ;
bientôt, impatient de le voir arriver, il se porta à sa ren-
contre en faisant entendre des paroles indiscrètes, que les
circonstances rendaient coupables. Le maréchal ; revenu
à l’arrière-garde, reconnut facilement que les craintes de
M. de Rigny n’étaient pas fondées. Le mécontentement
qu’il en éprouva fut accru par le rapport qui lui fut fait des
propos tenus par le général. Dans les premiers moments
d’une colère légitime, il voulut ôter à M. de Rigny son
commandement ; il signala sa conduite dans un ordre du
jour ; mais vaincu bientôt par ses prières et ses excuses,
il renonça à ce projet ; l’ordre du jour, dont les chefs de
corps eurent seuls connaissance, ne fut pas publié. Celui
qui le remplaça, peu de jours après, fut moins accablant
pour cet officier général(1).
Le 26, les Arabes se montrèrent encore en assez grand
nombre. L’armée, désormais sûre de sa retraite, marchait
sans préoccupation, mais abandonnant toujours quelques
hommes. On coucha au marabout de Sidi-Tamtam, sur
l’Oued-Zénati.
Le 27, au moment où l’arrière-garde quittait le bi-
vouac, les Arabes l’attaquèrent avec acharnement, dans
l’espoir de s’emparer d’une voiture qui s’était embour-
bée. Les chasseurs d’Afrique les chargèrent et les mirent
en fuite. Ahmed-Bey et les troupes de Constantine ne se
montraient plus depuis la veille. L’armée coucha sur la
____________________
(1) La conduite de M. de Rigny a depuis été examinée par
un conseil de guerre ; ce général fut acquitté.
LIVRE XX. 143

Seybouse, à Medjès-Amar. Quelques centaines de


Kbaïles voulurent disputer le passage de Ras-el-Akba,
mais il suffit des troupes du commandant Yousouf pour
les disperser.
Le 28, l’armée vint coucher à Guelma, après avoir
échangé quelques coups de fusil avec les Kbaïles. Le chef
de bataillon Philippi, du 62e, qui commandait sur ce point,
avait été attaqué deux fois par les Kbaïles de Guerfa. Il
s’était bien défendu, et avait repoussé l’ennemi. Le maré-
chal le laissa à Guelma avec son bataillon et 150 malades,
qui périrent presque tous peu de jours après. L’intention
de M. le maréchal était de présenter ce point comme une
conquête importante, qui devait consoler de ne pas avoir
pris Constantine. En conséquence, le journal officiel an-
nonça que Guelma était une place autrement forte que cet-
te ville. Le ministre parut le croire, et le public en France
pensa sans doute que Guelma était autre chose qu’un amas
de ruines.
L’armée coucha à Mou-Elfa le 29, et à Dréan le 30.
Le 1er décembre, elle rentra à Bône ; elle n’avait eu que
près de 500 hommes tués ou blessés. Mais bientôt, il en
périt une si grande quantité dans les hôpitaux, qu’on peut
bien porter la perte totale à près de 2,000.
Le 4 décembre, le maréchal s’embarqua pour Alger.
Les troupes qui en avaient été tirées y furent ramenées.
Le 59e partit pour la France. Une partie du 62e fut em-
barquée pour Alger ; d’Alger, on le renvoya à Oran, où il
reçut l’ordre de retourner à Bône, puis encore à Alger, et
enfin à Oran. Ce régiment, qui avait un grand nombre de
malades, en perdit beaucoup dans toutes ces traversées.
Peu de jours après le départ du maréchal, le colonel
144 ANNALES ALGériENNES.

Duvivier alla s’établir à Guelma avec le bataillon d’Afri-


que, un bataillon du 17e et quelques spahis.
Les ducs de Nemours, de Mortemar et de Caraman,
firent, en amateurs, la campagne de Constantine, ainsi que
M. Baude, membre de la Chambre des députés. Le duc de
Caraman, vieillard septuagénaire, se fit remarquer par son
dévouement et sa philanthropie ; on le vit plusieurs fois à
pied, conduisant par la bride son cheval chargé de mala-
des ou de blessés.
Pendant que le maréchal était devant Constantine, le
général Létang marchait sur Tlemcen, pour ravitailler la
garnison du Méchouar. Il partit d’Oran le 23 novembre,
avec une colonne de 4,000 hommes et un convoi chargé
de vivres. Il arriva à Tlemcen le 28, sans avoir eu à com-
battre. Il trouva la garnison française dans un état assez
supportable ; mais le nombre des Koulouglis était consi-
dérablement diminué. Le général Létang séjourna à Tlem-
cen le 29. Ce jour-là, un officier du génie fut tué par les
Arabes en allant visiter les ruines de Mansourah. Le gé-
néral repartit d’Oran le 30. Il avait fait courir le bruit qu’il
se rendrait au camp de la Tafna, ce qui trompa les Arabes
qui étaient en armes, et les empêcha de venir l’attaquer
dans sa marche. Cependant, le 2 décembre, il eut à sou-
tenir un petit combat d’avant-garde entre El-Bridje et le
Rio-Salado. L’ennemi était nombreux, et commandé par
Ben-Nouna ; Abd-el-Kader était alors à sa nouvelle ville
de Tekdemt, fort loin de là. Le 4 décembre, le général Lé-
tang et sa colonne rentrèrent à Oran.
Dans la province d’Alger, El-Hadj-el-Sghir chercha
à profiter de l’affaiblissement de nos forces, causé par le
départ des troupes destinées à l’expédition de Constantine,
LIVRE XX. 145

pour nous susciter des embarras. Le 8 novembre, il en-


voya son neveu parcourir la Métidja avec les Hadjoutes
et deux mauvaises pièces d’artillerie. Ce parti attaqua le
nouveau blockhaus d’Oulad-Aïche. Après quelques coups
de canon qui ne produisirent aucun effet, le neveu d’El-
Hadj-el-Sghir renvoya ses pièces avec le peu d’infante-
rie qu’il avait, et se mit à ravager, avec ses cavaliers, les
terres des Arabes qui tenaient encore pour nous. A peu
de distance de Guerouaou, il rencontra une centaine de
spahis réguliers que le général Brossard envoyait de Bouf-
farik en reconnaissance ; il les chargea, les mena battant
jusqu’au blockhaus de Mered et leur tua dix-sept hom-
mes, dont trois officiers. Un déserteur français du corps
des spahis, qui combattait dans les rangs des Hadjoutes,
animé d’une haine sauvage contre ceux qui avaient été ses
chefs, écrivit son nom avec la pointe d’un poignard sur le
cadavre d’un de ces officiers.
Le 9 novembre, le général Rapatel partit d’Alger avec
le 11e de ligne et tout ce dont il put disposer. Il alla coucher
à Douéra ; il ravitailla le lendemain les divers blockhaus eu
avant de Bouffarik. Le neveu d’El-Hadj-el-Sghir venait,
le jour même, d’incendier plusieurs fermes entre ces bloc-
khaus. Le général coucha au petit camp de Sidi-Khalifa.
Le 11, il se mit à la recherche de l’ennemi, en s’avançant
jusqu’auprès de la Chiffa et en se dirigeant ensuite sur
Blida. Les Hadjoutes vinrent tirailler avec l’arrière-garde ;
le général voulut les faire charger par les chasseurs d’Afri-
que, mais ils ne se laissèrent pas atteindre. Continuant sa
marche, il alla faire reposer ses troupes auprès de Blida.
Le hakem de cette ville ne s’étant pas présenté selon l’usa-
ge, le général la fit un instant canonner, puis il reprit le
146 ANNALES ALGériENNES.

chemin de Bouffarik. Les habitants de Belida et les Kbaïles


le suivirent en tiraillant avec l’arrière-garde pendant une
demi-lieue. Le 12, le général rentra à Bouffarik.
Quelques jours après, Sidi-Yahia-el-Habchi, beau-
frère d’El-Hadj-el-Sghir, fit une nouvelle invasion dans la
plaine. Il s’avança jusqu’aux limites de la tribu de Khach-
na, incendia les propriétés de quelques-uns de nos alliés,
et en détermina d’autres à passer à l’ennemi. Le général
Brossard opéra quelques mouvements de troupes pendant
la course de Sidi-Yahia, mais il ne put empêcher ces dé-
vastations.
Les courses continuelles des Arabes, notre impuis-
sance à les prévenir et à les arrêter, firent adopter, dans le
mois de novembre, un projet présenté quelque temps aupa-
ravant parle capitaine Grand (tué depuis devant Constan-
tine), pour couvrir par des lignes continues et matérielles
de défense le terrain d’occupation. Ce projet fut cependant
modifié : M. Grand avait proposé d’établir la défense sur
le Mazafran et le ruisseau de Bouffarik, qu’on aurait cana-
lisé. On ne voulut pas s’étendre jusqu’au Mazafran : l’on
adopta la ligne de l’Oued-Agar et d’une suite de ravins et
de petits cours d’eau, dont on escarpa les berges et dont
on brisa les gués. Cette ligne vint dans la plaine se relier à
l’Oued-Bouffarik ; elle était loin d’être un obstacle infran-
chissable, mais enfin elle gêna quelquefois les Hadjoutes
dans leurs courses.
LIVRE XXI

Administration coloniale. — Établissement de la Ras-


saulha. — Établissement de Regahia. — Concessions diverses.
— Bouffarik. — Ferme-Modèle. — Institution de la direction
des habous. — Analyse de divers actes administratifs. — M.
Cresson, intendant civil. — Travaux publics. — Port d’Alger.
— Mouvement de la population européenne. — Instruction pu-
blique. — Suppression regrettable de l’hôpital militaire d’ins-
truction.

Lorsque le maréchal Clauzel fut nommé gouverneur


général des possessions françaises dans le nord de l’Afri-
que, son nom seul, lié depuis longtemps à l’Algérie par
l’opinion publique, opéra un mouvement favorable à la
colonisation. Mais l’impulsion qu’il donna, mal dirigée
ou entravée par la nature des choses, ne conduisit à rien
de bien satisfaisant. Dès que le choléra eut cessé ses ra-
vages, un accroissement assez rapide se manifesta dans
la population européenne ; quelques capitaux se montrè-
rent ; l’intérêt de l’argent diminua. On se hâta de prendre
ces signes indicatifs de la présence de quelques éléments
de prospérité pour la prospérité elle-même, et dans la per-
suasion que le bien allait se produire tout seul, on ne prit
aucune mesure pour l’amener.
M. Clauzel entretenait une active correspondance
avec des comités qui s’étaient formés sur quelques points
de la France et de l’Allemagne, pour envoyer des colons
à Alger. Cette correspondance montrait, d’un côté, une
148 ANNALES ALGériENNES.

confiance fort grande dans les talents administratifs de


M. Clauzel, de l’autre, cette assurance imperturbable qui
peut tout aussi bien appartenir à la légèreté, qui se rit de
tous les obstacles, parce qu’elle n’en voit aucun, qu’à la
profondeur d’un esprit qui ne les craint point, parce qu’il
se sent de force à les surmonter. Le but de M. Clauzel
était d’attirer, à tout prix, beaucoup d’hommes en Afri-
que ; car il était persuadé qu’une fois qu’ils y seraient,
il trouverait bien le moyen de les employer. Il parais-
sait convaincu que les misères partielles, les mécomp-
tes individuels, ne devaient compter pour rien. Son rai-
sonnement semblait se réduire à ceci : il arrivera 2,000
hommes dans un mois, il en mourra 1,000 de misère ou
de maladie, restera 1,000 de bénéfice net. Cela peut être
vrai on Amérique, pays auquel le maréchal reportait tou-
tes ses pensées coloniales, parce que le malheureux émi-
gré européen, qui y a une fois mis les pieds, ne peut plus
revenir sur ses pas ; 2,000 lieues le séparent de sa patrie.
Mais Alger est aux portes de l’Europe ; si l’on y est mal,
on s’en va, et l’on détourne ses compatriotes d’y venir.
Voilà pourquoi ce qui est applicable à l’Amérique ne l’est
pas à Alger, abstraction faite de toute idée de morale et
de respect pour l’humanité.
Dans les premiers jours de son administration, M. le
maréchal Clauzel, désirant remédier aux inconvénients de
l’accaparement des terres par les spéculateurs, parla d’éta-
blir une forte contribution sur les terres européennes non
cultivées, ce qui aurait forcé la vente ; mais cette mesure, qui
l’aurait frappé comme beaucoup d’autres, n’arriva pas même
à l’existence de projet formulé. Ce que nous avions prévu
se réalisa : les accapareurs, voyant arriver les travailleurs,
LIVRE XXI. 149

élevèrent leurs prétentions, loin de les abaisser, et ces der-


niers se retirèrent découragés(1).
Dans les derniers temps de l’administration du comte
d’Erlon, un arrêté, approuvé par le ministre de la guerre,
le 29 juillet 1835, avait concédé d’un seul lot au prince
de Mir, réfugié polonais, cinq fermes du domaine dont
le Haouch-Rassautha forme le centre. Ces cinq fermes
sont : Haouch-Rassautha, Haouch-Mered, Haouch-Mé-
ridja, Haouch-el-Bey-el-Charg et Haouch-ben-Zerga. La
plus grande partie de ce terrain, présentant une superficie
de plus de trois mille hectares, avait déjà été concédée
aux Arib par le général Voirol, ou plutôt, ce général avait
autorisé les Arib à s’y établir et à les cultiver. On s’était
engagé à n’exiger d’eux aucune redevance pendant trois
ans. Nous avons parlé de cet établissement, qui fut un des
actes les plus remarquables de la sage administration du
général Voirol. Le ministre l’avait sanctionné. Cependant
on ne tint nul compte des droits des Arib, dans la conces-
sion faite au prince de Mir, en 1855 ; celui-ci arrêta une
partie des réclamations que les Arib pouvaient élever, en
établissant un grand nombre d’entre eux sur ses terres
comme khamas ou colons partiaires du cinquième ; il leur
fit même plus d’avances que ne l’exigeait l’usage dans les
baux de cette sorte. On vit alors un Européen diriger une
exploitation agricole presque tout arabe. La Rassautha,
____________________
(1) Je citerai M. Emile Deschamps, qui, attiré à Alger par
le gouverneur général lui-même, y vint avec quelques cultiva-
teurs de la Franche-Comté. Après avoir épuisé leurs ressour-
ces et consumé plusieurs mois en démarches impuissantes, ces
malheureux, réduits à la misère, rentrèrent en France.
150 ANNALES ALGériENNES.

chef-lieu de l’exploitation, fut restaurée par le prince de


Mir, qui surmonta d’une croix le bâtiment principal. Les
Arabes respectèrent ce signe d’une croyance qui n’est pas
la leur. Les Européens qu’il avait avec lui vivaient en par-
faite intelligence avec les Arabes, les enfants des deux races
jouaient ensemble, les femmes se visitaient, les hommes
s’unissaient d’amitié ; enfin, il y avait quelque apparence
de fusion. Elle était due au caractère conciliant de M. de
Mir. Mais à côté des idées philanthropiques et grandes qui
l’animaient, existait ce germe d’aristocratie et de féodalité
que, même après leurs malheurs, on retrouve chez tous les
Polonais de la classe noble. Il voulait se créer une espèce
de principauté, avoir des serfs bien traités, plutôt que des
compagnons de travail. Il s’épuisa en avances pour avoir
tout d’abord beaucoup de monde autour de lui, et couvrir
ses terres de khamas, au lieu de procéder avec mesure et
dans la proportion de ses ressources.
M. de Mir, qui n’avait pas de fonds, avait été obligé
de s’associer des capitalistes. Ceux-ci eurent naturelle-
ment part à l’administration, qui fut tiraillée alors, M. de
Mir étant un homme à ne pouvoir marcher que seul. Enfin,
après un an d’existence, l’établissement succomba. Mal-
gré cet insuccès, M. de Mir n’en est pas moins à nos yeux
un homme qui a rendu un immense service à la colonie, en
prouvant par l’expérience que des Européens et des Ara-
bes peuvent se rapprocher par le travail et tendre vers un
but commun.
D’après certains arrangements particuliers pris par le
prince de Mir, depuis la chute de son établissement, la Ras-
sautha passa à une société de capitalistes, qui finit par en
être évincée pour inexécution des clauses de la concession.
LIVRE XXI. 151

Cette concession comprenant les belles prairies du Ha-


mise, l’État acheta fort cher pendant quelques années, au
prince de Mir d’abord et à ses ayants-droit ensuite, le foin
qui en provenait et qu’il aurait continué d’avoir pour rien
sans cette aliénation.
Le prince de Mir s’était établi à la Rassautha dans le
mois de novembre 1835. Quelques mois après, M. Mer-
cier, colon français, s’établit à Haouch-Regahia, à trois
lieues plus loin que Rassautha. La propriété de cette ferme,
que lui et son associé, M. Saussine, avaient acquise de la
famille d’Omar-Pacha, lui était contestée par le domaine,
avec raison, je crois. M. Mercier, sans entrer pour le mo-
ment dans le fond de la question, en demanda la conces-
sion, mais sans renoncer à faire valoir plus tard ses droits
de propriétaire. La concession lui fut accordée, en tant que
la ferme appartiendrait à l’État et en attendant la décision
des tribunaux sur le litige. L’arrêté qui la constitua fut si-
gné par le comte d’Erlon, le 3 juin 1835, et approuvé par le
ministre de la guerre le 3 juillet suivant ; mais ce ne fut que
sous l’administration du maréchal Clauzel que M. Mercier
prit possession de Regahia. M. le maréchal, pour engager
ce colon à se fixer sur ce point éloigné, lui promit d’éta-
blir dans sa ferme un détachement d’infanterie destiné à la
défendre contre les Arabes. Cette promesse ne fut pas te-
nue. Elle n’aurait pu l’être sans consacrer un principe qui
aurait mis en détail toutes les troupes à la disposition des
colons, à qui il aurait pris fantaisie de s’établir au delà de
nos lignes militaires. Mais alors, il aurait été convenable
de ne rien promettre, même d’interdire formellement ces
sortes d’établissements excentriques qui n’ont été que des
embarras pour l’administration, et qui, jusqu’à présent, ont
152 ANNALES ALGériENNES.

été plus funestes qu’utiles à l’agriculture et à la véritable


colonisation.
Le litige entre l’État et MM. Mercier et Saussine, au
sujet de la propriété de Regahia, fut vidé par le tribunal
de première instance d’Alger, en faveur de ces derniers.
L’État n’ayant pas interjeté appel, ce jugement rendit ces
messieurs propriétaires incommutables. Une société se
forma sous leurs auspices pour l’exploitation de la Rega-
hia, mais, malgré les lumières et l’activité de M. Mercier,
elle fit de mauvaises affaires et dut se dissoudre.
Un autre Européen, M. Montagne, s’établit sous l’ad-
ministration de M. le maréchal Clauzel, en dehors des li-
gnes dans l’Outhan de Beni-Mouça à Haouch-ben-Che-
nouf. Ce colon, jeune, éclairé et prodigieusement actif, ne
réussit pas mieux que M. Mercier et que le prince de Mir.
L’agriculture, en Afrique, n’offre des chances de succès
qu’aux familles de véritables cultivateurs de profession,
exploitant un sol à elles. Il nous faut des agriculteurs en
sabots, et non en gants glacés et en habits noirs. Un pro-
priétaire peut encore réussir, ou au moins se soutenir, par
l’emploi des méthodes arabes qui, si elles produisent peu,
sont aussi très-peu coûteuses. M. deTonnac en fit un essai
assez heureux à Haouch-Khadra.
Le système de concessions en grand lots, adopté sous
l’administration du comte d’Erlon, se continua sous le ma-
réchal. Clauzel. On concéda de cette manière Haouch-Mi-
mouch, Haouch-Fasly, Haouch-Bouageb, Haouch-souk-Ali.
Les concessionnaires n’ayant rempli aucune des conditions
qui leur étaient imposées, furent successivement évincés
par les administrations qui suivirent celle de M. le maréchal
Clauzel. Le ministre établit en principe qu’il ne serait plus
LIVRE XXI. 153

délivré que des promesses de concessions échangeables


contre un titre définitif de propriété, après l’accomplisse-
ment des obligations imposées aux concessionnaires(1).
Une partie du territoire d’Haouch-Bouagueb et
d’Haouch-Chaouch fut concédée en parcelles par le ma-
réchal Clauzel. C’est sur le territoire de ces deux haouchs
que se trouve Bouffarik. On y traça le plan d’une ville
projetée, à laquelle on essaya de donner le nom de Médi-
na-Clauzel.
Les concessions faites à Bouffarik furent divisées en
162 lots d’un tiers d’hectare environ pour le terrain de la
ville, et en 173 de quatre hectares pour celui de la cam-
pagne. Les concessionnaires ne furent assujettis qu’à une
redevance fort légère. Ils furent tenus de bâtir dans les
alignements donnés, de borner, mettre en culture et plan-
ter d’arbres leurs lots dans l’espace de trois ans. Ce ne fut
que le 27 septembre 1836 que fut signé et publié l’arrêté
concernant les concessions de Bouffarik ; mais beaucoup
de concessionnaires étaient déjà en jouissance plusieurs
mois avant cette époque.
Nous avons parlé, dans le livre V, de la société de
la ferme-modèle, à qui M. le maréchal Clauzel avait fait
allouer, pendant sa première administration, 1,000 hecta-
res de terrain sur les bords de l’Arach. Cette société cessa
d’exister de fait en 1836, les tribunaux l’ayant évincée des
____________________
(1) L’administration eut dans un temps une telle rage de
concessions, faites sans discernement et sans prévoyance, que,
non contente de concéder ce qui existait, elle concéda ce qu’el-
le soupçonnait pouvoir exister. C’est ainsi que, le 13 mai 1835,
elle concéda à Douéra 300 hectares de terres domaniales, au
cas qu’il en existât sur ce point.
154 ANNALES ALGériENNES.

terres dont elle avait la jouissance, et qui furent reconnues


propriétés privées. Les débats de cette affaire mirent en lu-
mière un fait fort singulier, à savoir, qu’aux termes de l’ar-
rêté du 30 octobre 1830, arrêté constitutif de la société de
la ferme-modèle, les 1,000 hectares loués par l’État à cette
société devant être pris sur les deux rives de l’Arach, à partir
de son embouchure, comprenaient la Maison-Carrée, et non
Haouch-Hassan-Pacha, qui est cependant ce qu’on lui livra.
L’administration des domaines, jadis si pauvre de
documents et si embarrassée dans sa marche, parvint, à
force de travail et de recherches, à des résultats satisfai-
sants dans l’année 1836. Plusieurs questions qui étaient
encore obscures furent éclaircies, des usurpations furent
découvertes, des titres reconnus. L’État connut enfin ce
qu’il possédait dans la province d’Alger. Une direction
spéciale, pour la surveillance administrative des biens des
corporations et des établissements publics, fut instituée,
sous la dénomination de Direction des Habous. M. Ber-
nadet, chargé de cette branche importante de l’administra-
tion, mit de l’ordre dans ce qui, depuis la conquête, n’était
qu’un chaos. M. Mangay, capitaine du génie chargé du
domaine militaire, mit au grand jour la constitution de la
propriété en Afrique, constitution que peu d’Européens
connaissaient avant lui.
Nous allons maintenant présenter au lecteur, en sui-
vant à peu près l’ordre chronologique, l’analyse des princi-
paux actes administratifs, depuis le départ du comte d’Erlon
jusqu’à la fin de l’administration du maréchal Clauzel.
La conservation des hypothèques, confiée aux gref-
fiers des tribunaux par l’arrête du 8 mai 1832, passa à l’ad-
ministration des domaines, par arrêté du comte d’Erlon,
LIVRE XXI. 155

du 22 juillet 1835. Nous en parlons ici parce que ce second


arrêté ne fut publié que sous le maréchal Clauzel, dans le
bulletin des actes du Gouvernement.
Le 11 novembre de la même année une ordonnance
du roi établit le régime douanier sur les bases suivantes :
Tout transport entre la France et l’Algérie fut réservé
aux navires français. Il en fut de même du cabotage, auquel
on admit cependant les sandales maures de trente tonneaux
et au-dessous, pourvu qu’elles appartinssent à des habitants
français ou indigènes des lieux occupés par les troupes fran-
çaises. Les navires français et les navires indigènes admis
au cabotage furent affranchis de tout droit de navigation.
Le droit fut fixé pour les autres à 2 francs par tonneau, plus
50 centimes pour passeport et permis d’embarquement.
Les produits français, à l’exception des sucres, et les
produits étrangers nationalisés en France par le paiement
des droits, furent admis en franchise.
Les marchandises étrangères de consommation alimen-
taire et de construction furent aussi déclarées franches.
Les autres marchandises étrangères furent assujetties
au cinquième ou au quart des droits fixés par le tarif gé-
néral, selon que le port de provenance était français ou
étranger. Quant à celles qui sont prohibées en France, el-
les furent soumises à un droit de 12 ou 15 pour cent ad
valorem, également selon le port de provenance.
Les sucres et le café furent soumis à un droit variable
selon la provenance.
A l’exportation pour la France, les marchandises fu-
rent affranchies de tout droit. Les droits d’exportation pour
l’étranger furent ceux du tarif général ; et pour les articles
prohibés à la sortie en France, 15 pour cent ad valorem.
156 ANNALES ALGériENNES.

Les farines et les grains furent exempts de tout droit.


Les marchandises provenant des possessions françai-
ses dans le nord de l’Afrique, et celles qui y auraient été
admises, ne furent assujetties à aucun droit d’un port à
l’autre de l’Algérie, pourvu que ces ports fussent sous la
domination française, sans cela, ces marchandises durent
être traitées comme venant de l’étranger où y allant. Ce-
pendant, le gouverneur général eut la faculté de designer
ceux des ports non occupés par nos troupes dont on pour-
rait recevoir en franchises des objets de consommation
alimentaire.
Il fut réglé que des entrepôts réels pourraient être éta-
blis à Alger, Bône et Oran, et qu’en attendant les marchan-
dises seraient admises en entrepôt fictif pour six mois, avec
faculté de prolongation de six autres mois.
Le 7 décembre 1835, une ordonnance royale rétablit
que dans les possessions françaises du nord de l’Afrique la
convention sur le prêt à intérêt ferait loi entre les parties.
L’intérêt légal, à défaut de convention, et jusqu’à disposi-
tions contraires, fut fixé à dix pour cent, tant en matière civi-
le qu’en matière de commerce. Ainsi, il n’y eut plus de délit
d’usure possible à Alger. Le commerce de l’argent y fut tout
à fait libre. Au fait, les lois sont partout impuissantes contre
l’usure. Les mœurs et une sage et démocratique direction
donnée à l’industrie générale peuvent seules l’arrêter.
Le 19 mars, un arrêté soumit à certaines formali-
tés les actes provenant de l’intérieur des provinces. Il fut
établi que ces actes ne pourraient servir aux transactions
passées sur le territoire occupé par les troupes françaises,
s’ils n’étaient pas certifiés véritables par le cadi du lieu,
et légalisés par le bey de l’arrondissement dans lequel ils
LIVRE XXI. 157

auraient été faits. Ces actes durent porter de plus le visa du


chef de l’administration civile, et, à son défaut, celui du
commandant des troupes françaises en résidence au chef-
lieu du beylick.
Le 22 mars, un arrêté appela au service de la garde
nationale tous les Européens de vingt à cinquante ans, do-
miciliés en Afrique, patentés ou propriétaires ; le 24 du
même mois, les gardes nationales des communes rurales
furent réunies en bataillon.
Le 24 mars, sur le rapport du procureur général, le
gouverneur, prenant en considération l’accroissement des
affaires portées au rôle du tribunal de première instance
d’Alger, arrêta que, tous les trois mois, l’un des membres
du tribunal supérieur serait adjoint, à tour de rôle, au juge
civil du tribunal de première instance. Malgré les dispo-
sitions de cet arrêté, il existait un arriéré si considérable
au tribunal de première instance, principalement dans les
affaires concernant des Musulmans, que, le 28 mars, une
chambre temporaire fut créée pour connaître seulement de
ces sortes d’affaires.
Le même jour, 28 mars, le gouverneur général insti-
tua, pour toute l’Algérie, un emploi de commissaire gé-
néral de police, c’est-à-dire un ministre de la police au
petit pied. Cette institution ne fut point sanctionnée par le
Gouvernement, et n’eut que quelques mois d’existence.
Le mois d’avril vit la fin de l’administration de M. Lepas-
quier. Ce fonctionnaire ne vivait pas avec M. le maréchal
en parfaite intelligence ; il était surtout rarement d’accord
avec lui sur les questions de concessions. Il rentra en Fran-
ce ; M. Vallet de Chevigny prit par intérim les fonctions
d’intendant civil.
158 ANNALES ALGériENNES.

Le 20 juin, un arrêté admit à une francisation pro-


visoire, et à la faculté de caboter sur les côtes de la Ré-
gence en franchise de droits, les barques et les navires
étrangers, moyennant certaines conditions et garanties.
Les étrangers furent aussi admis à commander les navi-
res français et les navires étrangers autorisés au cabotage.
Cet arrêté tempéra ce que l’ordonnance du 11 novembre
1835 avait de trop restrictif sur le cabotage. Les condi-
tions qu’il imposa n’y figurèrent même que pour mémoi-
re, car, dans l’application, on ne les exigea pas. On peut
dire que la navigation du littoral resta ouverte à tous les
navires qui voulurent l’entreprendre. L’autorité seule-
ment voulut conserver le droit de la restreindre, si elle le
jugeait convenable. Mais on conçoit tout ce que présente
d’inconvénients en ceci, comme dans toutes les autres
branches de l’administration, la méthode de rendre des
arrêtés que l’autorité applique ou n’applique pas selon sa
volonté. L’usage laissa également le cabotage libre à tou-
tes les sandales maures sans distinction, malgré l’ordon-
nance du 11 novembre, qui ne l’accordait qu’aux navires
appartenant à des propriétaires domiciliés dans les ports
occupés par nos troupes.
Le 13 septembre, par arrêté du gouverneur général, les
lois des 2 et 5 juillet 1836 furent rendues exécutoires dans
les possessions françaises du nord de l’Afrique, en ce qui
concerne les dispositions qui peuvent y être appliquées.
Ces deux lois abaissent des tarifs, lèvent des prohibitions
et abrègent quelques formalités en matière de douane.
Le 6 octobre 1836, une ordonnance royale apporta
quelques modifications à celle du 10 août 1834 sur l’or-
ganisation judiciaire. Un juge suppléant fut attaché au
LIVRE XXI. 159

tribunal de première instance d’Alger. Le tribunal supérieur


eut, au lieu de trois juges, deux juges et un suppléant. Les
juges d’Oran et de Bône connaissaient, en dernier ressort,
d’après l’ordonnance du 10 août, des crimes contre lesquels
la loi ne porte pas une peine plus forte que la réclusion, et à
charge d’appel des autres crimes. Cette dernière clause fut
étendue à tous les crimes par l’ordonnance du 6 octobre.
Un arrêté du 28 octobre, modifié par un autre du 1er
décembre, constitua la garde nationale sur de nouvelles
bases et sous la dénomination de milice africaine.
Un autre arrêté, du 28 octobre, suspendit toutes
transmissions d’immeubles entre-vifs dans la province de
Constantine. Cet arrêté, dû à M. Bresson, nommé inten-
dant civil en remplacement de M. Lepasquier, avait pour
but de prévenir l’accaparement des terres dans cette pro-
vince, que l’on se disposait alors à conquérir.
M. Bresson, dès son arrivée en Afrique, se mit à étu-
dier le pays, ses ressources et ses besoins. Il vit qu’avant
tout, l’administration doit être véridique, et que le men-
songe est un déplorable moyen de colonisation. Aussi ne
tarda-t-il pas à publier un avis qui fit connaître le véritable
état des choses ; il prévint le public que l’État ne possédait
plus que très-peu de terres à concéder dans les contrées
occupées par nos troupes.
Aucune grande ligne de routes ne fut ouverte sous
l’administration du maréchal Clauzel. Seulement, la rou-
te de Blida, poussée jusqu’à Oulad-Mendil par le général
Voirol, et jusqu’à trois quarts de lieue de Bouffarik par le
comte d’Erlon, fut continuée jusqu’à cette dernière loca-
lité ; on ouvrit aussi quelques chemins vicinaux.
A Alger, les constructions particulières furent assez
160 ANNALES ALGériENNES.

activement poussées dans les trois grandes rues qui, de la


place du Gouvernement, conduisent aux trois portes prin-
cipales. L’administration des ponts et chaussées ne resta
pas en arrière de l’industrie particulière. M. Poirel, chef de
ce service, après de laborieux essais, parvint, en 1835 et
1856, a se rendre complètement maître des flots qui mena-
çaient le port d’Alger d’une entière destruction. Ce point
obtenu, on commença à s’occuper du prolongement du
môle, grand et magnifique travail, suffisant pour illustrer
toute la carrière d’un ingénieur, et qui doit donner à Alger
une importance maritime incontestable.
Les aqueducs d’Alger, en si mauvais état depuis la
conquête, furent en partie restaurés vers la fin de 1836.
En général, tout le système des fontaines reçut, depuis
cette époque, de notables améliorations. On commença
aussi, dans la même année, les travaux de dessèchement
de Bouffarik.
La population civile européenne, qui était de 11,221
âmes à la fin de 1835, s’élevait, au 31 décembre 1836, à
14,561, sur quoi on ne comptait que 5,485 Français. Cette
population était répartie ainsi qu’il suit :

Français. Étrangers. Total.


Alger 3,625 5,469 9,094
Oran 959 2,109 3,068
Bône 723 1,244 1,967
Bougie 157 200 357
Mostaganem 21 54 75
Total 5,485 9,076 14,561

Cette statistique de la population européenne nous


conduit à dire un mot de l’instruction publique. Elle fit
LIVRE XXI. 161

quelques progrès en 1836. On comptait, au 31 décembre


de cette année, 81 élèves au collège d’Alger. Une école de
langue française pour les jeunes Maures fut établie et eut
bientôt une cinquantaine d’élèves.
Un autre établissement d’un ordre bien supérieur et
d’une très-grande utilité fut supprimé sous l’administration
du maréchal Clauzel. Je veux parler de l’hôpital d’instruc-
tion d’Alger, fondé par l’intendant militaire Bondurand ;
il en a déjà été question. Cet hôpital d’instruction, dont les
professeurs, pris parmi les plus habiles médecins et chirur-
giens de l’armée d’Afrique, ne recevaient aucun traitement
spécial, était une excellente école de clinique pour une foule
de maladies qu’on n’a point ou peu d’occasions d’étudier
en Europe. Trente surnuméraires, non rétribués, y puisaient
une instruction théorique et pratique qu’ils auraient cherchée
vainement ailleurs, à cause du concours des circonstances
favorables qui ne se trouvaient que là. Ces surnuméraires
étaient, en outre, fort utilement employés, dans bien des oc-
casions, au service de l’armée. Enfin, tous les jeunes offi-
ciers de santé de la garnison d’Alger trouvaient à l’hôpital
d’instruction tout ce qui pouvait perfectionner leurs études,
et leur faire prendre des habitudes sévères et scientifiques.
Sous le point de vue politique, cette institution n’était pas
moins utile. On sait que les Arabes ont foi en la médecine,
qui, de toutes les sciences, est celle à l’étude de laquelle il
serait le plus facile de les déterminer à se livrer. Ainsi, loin
de détruire l’hôpital d’instruction, on aurait dû en faire un
établissement du genre de l’école de médecine d’Abou-Za-
bel, fondée par notre compatriote Clot Bey, en Égypte, où
elle est un si puissant levier de civilisation.
On commença enfin à s’occuper, en 1836, des indem-
162 ANNALES ALGériENNES.

nités dues depuis si longtemps aux propriétaires expropriés


pour cause, ou sous prétexte d’utilité publique. Une com-
mission présidée par M. Baude, membre de la Chambre
des Députés, fut chargée d’examiner les titres des ayants-
droit et de présenter un travail qui resta, il est vrai, sans
résultat.
LIVRE XXII.

Le général Brossard à Oran. — Ravitaillement de Tlemcen


par Adb-el-Kader. — M. le lieutenant général comte Damrémont
est nommé gouverneur général. — Son arrivée à Alger. — Mis-
sion du général Bugeaud à Oran. — Mouvements d’Abd-el-Ka-
der dans la province de Titteri et du général Damrémont dans
celle d’Alger. — Soulèvement des tribus de l’est. — Expéditions
chez les Issers, et combat de Boudouaou. — Le général Damré-
mont, ayant pacifié l’est, marche vers l’ouest. — Événements de
la province d’Oran. — Négociations avec Abd-el-Kader et traité
de la Tafna. — Évacuation du camp de la Tafna et de Tlemcen.

M. le maréchal Clauzel, à peine rentré à Alger après


son expédition sur Constantine, eut à s’occuper de la pro-
vince d’Oran, où nos affaires étaient bien loin d’être dans
un état satisfaisant. Le soldat, réduit depuis longtemps
à moins d’une demi-ration de viande, se trouvait bien
près d’en manquer totalement, les Garaba ayant enlevé
le parc de l’administration. Les garnisons de Tlemcen
et de la Tafna, toujours étroitement bloquées, ne tiraient
aucune ressource d’un pays complètement hostile. Enfin,
les Douair et les Zmela, resserrés sous le canon d’Oran,
ne pouvaient plus nourrir leurs chevaux, et manquaient
même de grains pour eux et pour leurs familles. Il fallut
leur allouer des rations de pain et de fourrage ; sans ces
secours, ils se seraient vus forcés de nous abandonner. Les
choses en étaient là, lorsque le général Brossard prit, le
164 ANNALES ALGériENNES.

13 janvier, le commandement de la province d’Oran, en


remplacement du général Létang, qui rentrait en France.
Mais il ne suffisait pas d’envoyer un nouveau général à
Oran, il fallait encore y faire vivre les troupes. L’admi-
nistration militaire était au bout de ses ressources et ne
savait trop où donner de la tête. Aussi accueillit-elle avec
empressement les offres des frères Durand, qui promirent
de la sortir de cet embarras. Ces habiles Israélites avaient
conçu la pensée hardie de tirer des tribus mêmes soumi-
ses à Abd-el-Kader de quoi approvisionner nos garnisons
réduites aux abois. Leur projet, qui réussit complètement,
était d’intéresser l’Émir lui-même à cette opération, qui
devait être une nouvelle source de richesses pour la mai-
son Durand. Mais pour qu’il leur fut loisible d’opérer, il
ne suffisait pas d’être d’accord avec l’administration mi-
litaire, il fallait encore avoir l’autorisation du gouverneur
général. Ils l’obtinrent, en présentant leurs spéculations
commerciales comme un moyen d’arriver avec Abd-el-
Kader à une paix, que le maréchal désirait alors, et qui,
ainsi que nous l’avons vu au livre XVIII, avait déjà été
une fois dans ses idées.
La convention passée entre les Durand et l’adminis-
tration n’avait point le caractère synallagmatique des mar-
chés ordinaires : l’administration s’engagea à recevoir, à
des prix convenus et très-avantageux pour la maison is-
raélite, les fournitures que cette maison présenterait ; mais
les Durand ne s’engagèrent, eux, à rien. Ils semblèrent
dire, ou plutôt ils dirent réellement : « Nous nous croyons
sûrs de réussir ; cependant, pour entreprendre, nous vou-
lons être assurés des placements, sans courir les chances
de perte d’un marché non accompli par l’entrepreneur. Si
LIVRE XXII. 165

nous envoyons des bœufs, vous serez forcés de les pren-


dre ; si nous n’en envoyons pas, vous n’aurez rien à dire,
et vos soldats s’arrangeront comme ils le pourront. »
Cette transaction, où les Durand ne couraient que le
risque de ne rien gagner, n’offrant aucune garantie réelle,
on se crut en droit à Oran de passer des marchés particu-
liers avec d’autres négociants, et on les passa sans la par-
ticipation de l’administration centrale d’Alger, qui y resta
étrangère.
L’affaire dont nous parlons ici avait été commencée
par le plus jeune des frères Durand, et elle fut continuée par
l’aîné, celui dont il a été question plusieurs fois dans cet
ouvrage ; c’est ce dernier seul qui sera désormais en scène.
Les négociants israélites avaient raisonné juste : Abd-
el-Kader, qui avait besoin de plusieurs marchandises que
les marches européens pouvaient seuls lui fournir, leur
permit d’acheter des bœufs sur ses terres et de les envoyer
à Oran, à la condition qu’on lui procurerait les marchan-
dises qu’il désirait. Cette première opération eut un plein
succès. Quelques centaines de bœufs arrivèrent à Oran, et
du soufre, du fer, de l’acier furent expédiés à l’Émir. Des
voitures de l’artillerie servirent même à transporter ces
objets au point où livraison devait en être faite aux agents
d’Abd-el-Kader.
Mais ce n’était pas tout que d’avoir pourvu à l’appro-
visionnement des troupes placées sur le littoral, il fallait
encore songer à la garnison de Tlemcen, qui commençait à
éprouver le besoin d’un ravitaillement nouveau. En l’opé-
rant par les moyens précédemment employés, le général
Brossard se serait vu forcé de faire une expédition qu’il
ne se croyait pas en mesure d’entreprendre. Ensuite, les
166 ANNALES ALGériENNES.

besoins mêmes des troupes qu’il aurait fallu mettre en


campagne devant absorber une grande partie des trans-
ports, il n’en serait resté que fort peu de disponibles pour
le ravitaillement de la place, but unique de l’expédition.
Ces diverses considérations déterminèrent le général
Brassard à accepter de nouveau les services de Durand,
qui se fit fort de faire ravitailler le méchouar par l’Émir
lui-même. Il y parvint en faisant entendre à Abd-el-Ka-
der que la France lui rendrait, pour prix de ce service, les
prisonniers qu’elle avait à lui depuis l’affaire de la Sika.
L’Émir n’attachait pas une grande importance matérielle
à la remise de ses prisonniers, mais il regardait comme
un devoir religieux de profiter de l’occasion qu’on lui of-
frait de délivrer des Musulmans des fers des Chrétiens. Au
reste, il ne figura point dans cette affaire d’une manière
directe. Le marché ostensible, relatif au ravitaillement du
méchouar, fut passé par un des membres de l’intendance
militaire d’Oran avec Durand seul ; il n’y fut pas question
des prisonniers. On convint avec Durand du prix, de la
nature et de la quantité des denrées à fournir, et ce fut à
lui à s’entendre avec l’Émir, pour les moyens d’exécution.
Il conduisit lui-même à Tlemcen le convoi qui fut orga-
nisé par les soins d’Abd-el-Kader, lequel fournit le blé,
l’orge et les bœufs. Dans sa pensée, cette fourniture devait
être la rançon des prisonniers, car c’était ainsi que Durand
lui avait présenté l’affaire. Ce Juif ne lui parla en aucune
manière de l’argent qu’il toucha pour cet objet, et dont il
disposa à sa fantaisie, sans que l’Émir n’en ait jamais eu
un centime. Le ravitaillement de Tlemcen eut lieu dans
le commencement du mois d’avril. Le commandant Ca-
vaignac disposa d’un tiers de ce qu’il reçut en faveur des
LIVRE XXII. 167

plus pauvres habitants de la ville. Le reste lui procura un


approvisionnement d’environ deux mois.
Le général Brossard, quelque temps après son arrivée
à Oran, fit occuper Misserghin d’une manière permanente.
Il établit aussi un bataillon près du petit lac à gauche de la
route du camp du Figuier. Ces dispositions rétablirent la
sécurité dans les environs d’Oran, et furent surtout très-
utiles aux Douairs et aux Zmela.
Les événements que nous venons de rapporter eurent
lieu pendant que le général Rapatel exerçait les fonc-
tions de gouverneur par intérim, à Alger. M. le maréchal
Clauzel était parti pour Paris, dans le courant de janvier,
avec l’espoir de revenir bientôt ; mais il fut remplacé, le
12 février, par le lieutenant général comte de Damrémont.
Le nouveau gouverneur général n’arriva à Alger que le 3
avril. Tous ses prédécesseurs avaient débuté par une pro-
clamation, sorte de programme, souvent téméraire, auquel
les événements avaient donné plus d’une fois de fâcheux
démentis. Il crut devoir se conformer à cet usage, et le sur-
lendemain de son arrivée, il fit paraître sa proclamation,
qui promettait à la colonie une administration paternelle
et pacifique, tout en annonçant une réparation de l’échec
éprouvé devant Constantine. Partisan des moyens doux et
conciliants, il avait espéré pouvoir les appliquer dès son
arrivée ; mais tout respirait encore la guerre, et il ne tarda
pas à reconnaître qu’il devait les ajourner.
Pendant que le général Damrémont prenait posses-
sion de son gouvernement, le général Bugeaud arrivait
à Oran avec une autorité assez vaguement définie, mais
qui, par le fait, devait être indépendante de celle du gou-
verneur général. La mission de M. Bugeaud était, ou de
168 ANNALES ALGériENNES.

combattre l’Émir à outrance, ou de faire avec lui une paix


définitive et convenable. Ainsi que le général Damrémont,
il crut devoir débuter par une proclamation. Ce manifes-
te, qui ne s’adressait qu’aux Arabes, avait pour but de les
effrayer par des menaces d’une guerre d’extermination ;
mais il avait à peine paru, que M. Bugeaud entama des né-
gociations avec Abd-el-Kader, par l’intermédiaire de Du-
rand, qui déjà, sous le maréchal Clauzel, avait été autorisé,
ainsi que nous l’avons vu un peu plus haut, à agir dans le
sens de la paix. Abd-el-Kader n’en était pas éloigné. Mais,
comme d’un autre côté, il savait que les troupes de la divi-
sion de M. Bugeaud ne pourraient, dans tous les cas, entrer
en campagne que vers les premiers jours du mois de mai,
il résolut d’employer le mois d’avril à visiter les tribus de
l’est de la province d’Oran, et celles de Tittery. Il devait
retirer de cette opération un double avantage : d’abord, les
impôts qu’il comptait prélever dans cette contrée devaient
améliorer l’état un peu obéré de ses finances ; ensuite, sa
présence ne pouvait manquer d’y consolider son autorité,
ce qui, dans le cas où la paix ne se ferait pas, lui permet-
trait, en soulevant contre nous les tribus voisines du cen-
tre de nos établissements, de créer assez d’embarras au
gouverneur général pour le mettre dans l’impossibilité de
tenter sur le Chélif une jonction avec le général Bugeaud,
opération qui paraissait à tous si naturelle, que les Arabes,
comme les Français, la croyaient dans la pensée du Gou-
vernement.
Abd-el-Kader arriva à Ataf, sur les bords du Chélif,
dans les premiers jours d’avril. Il envoya de là sommer
la ville de Cherchel et les Beni-Menasser de lui payer tri-
but. Cherchel se soumit, et reçut un kaïd de ses mains.
LIVRE XXII. 169

Quant aux Beni-Menasser, ils ne lui offrirent que leur


amitié, et refusèrent de payer aucune espèce de contribu-
tion. Abd-el-Kader, ne voulant pas user ses forces dans
une petite guerre épisodique, se contenta de cette demi-
soumission, et n’insista point. Peu de jours après, il re-
monta le Chélif, parcourant jusqu’à Matmata des tribus
mieux disposées, qui s’empressèrent de lui payer la dîme,
qu’elles considéraient comme une obligation religieuse. Il
redescendit ensuite à Miliana, où il ne fit qu’un court sé-
jour. Puis il reprit ostensiblement le chemin de Mascara ;
mais, parvenu à Oued-el-Fedda, il revint brusquement sur
ses pas, et se dirigea sur Médéa, où il entra le 22 avril. Son
premier soin, en arrivant dans cette ville, fut de faire arrê-
ter les 80 Koulouglis les plus influents, parmi lesquels se
trouvait Oulid-Bou-Mezrag(1). Il les envoya tous prison-
niers à Miliana. Il se mit ensuite en rapport avec les tribus
de l’est de la province d’Alger, qui jusqu’alors avaient à
peine connu son nom, et les excita à prendre les armes
contre nous. Sidi-Saadi, que nous avons vu figurer dans
toutes les insurrections antérieures, fut son agent le plus
actif dans cette contrée.
L’arrivée d’Abd-el-Kader à Médéa, mit en émoi
jusqu’aux tribus que leur position rangeait tout à fait dans
notre dépendance. Presque toutes lui envoyèrent secrète-
ment des députations. La ville de Blida en envoya aussi,
mais ostensiblement et sans mystère. Enfin, les villages
arabes, placés sous le canon même de Bouffarik, craignant,
de la part des Hadjoutes, quelques-unes de ces attaques
____________________
(1) Fils du bey Bou-Mezrag renversé, en 1830, par le ma-
réchal Clauzel.
170 ANNALES ALGériENNES.

contre lesquelles nous n’avions jamais su les défendre, of-


frirent des présents au bey de Miliana, pour acheter sa pro-
tection. Cet état de choses était alarmant, et pouvait, en se
prolongeant, aboutir à la révolte de toutes les tribus de la
Métidja. En conséquence, le général Damrémont, sentant la
nécessité de ne point laisser empirer le mal, prit des dispo-
sitions pour occuper Blida, dans le but de détruire, par cette
opération, l’effet produit sur les Arabes par le voisinage
d’Abd-el-Kader, et de prévenir une insurrection générale,
en séparant les tribus de l’est de celles de l’ouest.
Le 28 avril, le gouverneur général, ayant réuni à
Bouffarik presque toutes ses forces disponibles, envoya
une petite colonne observer les gorges de l’Oued-el-Akra
et du Hamise, par lesquelles l’ennemi pouvait déboucher
dans la plaine, vers la partie de l’est ; il alla ensuite, de sa
personne, reconnaître, avec quelques troupes, les abords
de Blida. Le hakem, le cadi et les notables de cette ville se
rendirent auprès de lui pour l’assurer de leur soumission ;
mais un parti de Beni-Salah et d’Hadjoutes tira quelques
coups de fusil sur nos troupes, et même sur un officier
du gouverneur, qui, par son ordre, cherchait à entrer en
pourparlers avec eux. Après avoir pris une connaissance
sommaire du terrain sur lequel il voulait opérer, le géné-
ral Damrémont rentra à Bouffarik. Les Beni-Salah et les
Hadjoutes, pensant que cette fois, comme tant d’autres,
tout se bornerait à une simple promenade de nos troupes,
retournèrent aussi chez eux. Mais le lendemain, avant le
jour, le gouverneur général se remit en route. Il divisa ses
troupes en trois colonnes : la première, commandée par le
général Bro, reçut ordre de se porter sur les montagnes des
Beni-Salah, en tournant Blida par la droite ; la seconde,
LIVRE XXII. 171

conduite par le général Négrier, dut exécuter un mouvement


semblable par la gauche ; la troisième, sous les ordres du
colonel Schauenbourg, eut pour mission de marcher droit
sur Blida par la plaine ; le gouverneur se trouvait avec
cette troisième colonne. Ces divers mouvements s’exécu-
tèrent avec ensemble et précision. Avant neuf heures du
matin, Blida fut entourée par nos troupes qui, maîtresses
des hauteurs, mettaient les montagnards dans l’impossibi-
lité d’agir contre elles. Cependant quelques coups de fusil
furent tirés sur la colonne de droite.
Tout paraissait terminé. Le général Damrémont entra
dans la ville et l’examina avec soin, ainsi que les dehors.
Blida est située à l’entrée d’une gorge, violemment dé-
chirée, d’où sort l’Oued-el-Kebir, cours d’eau torrentueux
qui va se jeter dans la Chiffa, à deux lieues plus loin. Du
côté de la plaine, elle est entourée d’une épaisse zone de
jardins et de vergers, d’orangers, de citronniers et de tou-
tes sortes d’arbres fruitiers. L’Oued-el-Kebir alimente les
fontaines de la ville, au moyen d’un barrage qui en ex-
hausse les eaux. Cet ouvrage est situé à une petite demi-
lieue, au sud de Blida, dans la gorge dont nous venons
de parler, de sorte que les montagnards, en étant maîtres,
peuvent détourner les eaux quand il leur plaît. Cette po-
sition semblait opposer à un établissement permanent des
difficultés que les divers chefs de service déclarèrent ne
pouvoir surmonter que par plus de dépenses et de travail
que le gouverneur ne pouvait en consacrer à cette opé-
ration. D’un autre côté, la destruction de la plus grande
partie des jardins et des vergers lui fut présentée comme
indispensable à la défense. Cette destruction était telle-
ment en désaccord avec ses principes, tout récemment
172 ANNALES ALGériENNES.

proclamés, qu’elle l’effraya avec raison. Il songea alors à


établir un camp à l’ouest de la ville, sur l’emplacement à
peu près où il en a été établi un en 1838, dans des circons-
tances, il est vrai, qui ne présentaient plus les mêmes dif-
ficultés. Cette opération, qui aurait séparé les Hadjoutes
de Blida, et tenu les Beni-Salah en bride, offrait presque
les mêmes avantages que l’occupation de la ville, sans les
mêmes inconvénients. Mais l’administration militaire ne
se sentit pas assez sûre de ses moyens d’action, pour ga-
rantir l’approvisionnement de ce nouveau camp. Enfin,
après quelques hésitations, le gouverneur cessant de lutter
contre les obstacles qu’il rencontrait à chaque pas dans les
hommes et dans les choses, abandonna son projet, et ra-
mena ses troupes à Bouffarik. De là, il alla visiter Coléa, et
rentra à Alger, le 2 mai, après avoir donné l’ordre d’établir
un fort détachement de cavalerie à Mered, où il n’existait
encore qu’un blockhaus. Ce point est entre Bouffarik et
Blida.
Cependant, l’Émir, voyant approcher l’époque où le
général Bugeaud serait en mesure d’entrer en campagne,
avait quitté Médéa et repris la route de la province d’Oran,
après avoir nommé kalifa à Médéa, son frère, El-Hadj-
Mustapha, en remplacement d’El-Barkani. L’installation
de ce nouveau kalifa(1) coïncida avec le mouvement du gé-
néral Damrémont, sur Blida. Un instant effrayé, El-Hadj-
Mustapha se préparait à abandonner la position, lorsqu’il
apprit la retraite de nos troupes ; reprenant alors courage,
____________________
(1) Abd-el-Kader ne donnait que le titre de Kalifa (lieu-
tenant), aux chefs supérieurs qu’il établit de tous cotés, mais
celui de bey prévalut parmi les Arabes.
LIVRE XXII. 173

il ne songea plus qu’à suivre les instructions de son frère,


en nous créant de nouveaux ennemis. Nous venons de voir
qu’Abd-el-Kader s’était mis en rapport avec les tribus de
l’est de la province d’Alger, pour les engager à prendre
les armes contre les Français. Ces relations, continuées
par El-Hadj-Mustapha, firent enfin éclater la guerre dans
cette contrée qui, depuis longtemps n’avait pas fait mar-
cher un seul homme contre nous. Le 9 mai, un fort parti
d’Amraoua et d’Issers surprit la ferme française de Rega-
hïa, tua deux hommes, et enleva une quantité assez consi-
dérable de bétail. Une ferme arabe fut également pillée.
Le kaïd de Khachna était dans ce moment à Alger. Son
lieutenant monta à cheval avec les cavaliers de l’outhan,
et se mit sur les traces des pillards, qu’il ne put atteindre.
Instruit de cet événement, le gouverneur fit partir, pour
Regahïa, une colonne commandée par le colonel Schauen-
bourg, du 1er régiment de chasseurs d’Afrique. Cet of-
ficier supérieur s’établit sur le territoire de Regahïa, en
attendant, pour agir, de savoir positivement à quelle tribu
appartenaient les Arabes qui avaient attaqué la ferme.
A peu de distance à l’est du méridien de Regahïa,
court, du nord au sud, une chaîne de petites montagnes qui
bornent la Mitidja dans cette direction, et la séparent du
bassin de l’Isser. Ces montagnes assez abruptes, ne pré-
sentent que deux passages ; l’un est un défilé étroit entre
la mer et des rochers escarpés : on le connaît dans le pays
sous la dénomination significative de Cherob-ou-Eurob
(bois et fuis). Ce nom lui vient d’une fontaine située dans
ce lieu sauvage, où le voyageur a sans cesse à craindre
la rencontre des brigands ou des bêtes féroces, et où,
par conséquent, il est dangereux de s’arrêter. Le second
174 ANNALES ALGériENNES.

passage, qui est à trois lieues plus haut, est un col (Thé-
niat) très-prolongé, mais qui du reste ne présente pas de
bien grandes difficultés de terrain. Le pays où se trouvent
ces deux passages est habité, du nord au sud, par les Dje-
bil, les Bou-Khranfar, et les Beni-Aïcha. Ces montagnards
n’avaient pris aucune part directe à l’attaque de la Rega-
hïa, mais ils avaient eu le tort de laisser le passage libre
à l’ennemi. Le colonel Schauenbourg se mit en rapport
avec eux, et l’on connut les véritables auteurs de l’acte de
brigandage qu’on voulait punir. On sut aussi qu’un ras-
semblement hostile assez considérable s’était formé au
delà de la petite chaîne de montagnes dont nous venons
de parler, sur l’Oued-Merdjia, entre l’Isser et ces mêmes
montagnes. Le gouverneur général, ayant résolu de le dis-
perser, envoya au colonel Schauenbourg l’ordre de fran-
chir le Theniat des Beni-Aïcha. Le général Perrégaux,
chef d’état-major du général Damrémont, reçut en même
temps celui de s’embarquer à Alger, avec un millier de
fantassins et deux pièces de montagne, pour aller opérer
un débarquement sur les côtes des Issers, afin de couper la
retraite au rassemblement de l’Oued-Merdjia.
Le colonel Schauenbourg, au moment où l’ordre de
marcher lui parvint, était campé sur la rive gauche du Bou-
douaou, à une lieue et demie en avant de Regahïa. Il partit
de ce point, dans la nuit du 17 au 18 mai, avec sa colonne
composée de deux bataillons du 2e léger, d’un bataillon
du 48e de ligne, de 200 chasseurs d’Afrique ou spahis ré-
guliers, de deux pièces de montagne et d’une centaine de
spahis auxiliaires. Contrarié par une pluie affreuse et par
le mauvais état des chemins, il ne put arriver qu’à huit
heures du matin à l’entrée du col. Une centaine de Kbaïles
LIVRE XXII. 175

au plus cherchèrent à défendre ce passage, qui fut faci-


lement forcé. A la sortie du défilé, M. de Schauenbourg
fit arrêter sa tête de colonne, pour rallier tout son monde
avant de descendre dans la plaine. Pendant cette halte,
Ben-Zamoun se présenta avec les Arabes et les Kbaïles
qui s’étaient réunis à Oued-Merdjia. Il voulut nous fer-
mer l’accès de la plaine des Issers, mais ses efforts furent
impuissants et de courte durée. La marche de la colon-
ne française suffit pour disperser l’ennemi, presque sans
manœuvre et sans combat. Cependant deux compagnies
du 2e léger eurent, sur un mamelon de droite, un engage-
ment assez vif, dans lequel M. Issoire, sous-lieutenant de
ce régiment, fut mortellement blessé.
Après la défaite de Ben-Zamoun, le colonel Schauen-
bourg pénétra dans la plaine, en poussant devant lui les
populations effrayées et leurs troupeaux. Il se dirigea
vers l’embouchure de l’Isser pour opérer sa jonction
avec le général Perrégaux. Malheureusement l’état de la
mer, qui avait été fort grosse dans la nuit du 17 au 18,
avait forcé le général Damrémont à renoncer au débar-
quement projeté, et le général Perrégaux n’était pas sorti
de la rade d’Alger. M. de Schauenbourg le chercha donc
vainement pendant toute la journée du 18. Vers le soir, il
arriva au bord de la mer, qui était calme dans ce moment,
et convaincu qu’il n’y avait pas eu de débarquement, il
établit son bivouac auprès de l’Oued-Merdjia, dans une
des plus riches et des plus riantes campagnes que pré-
sente l’Algérie.
Le lendemain 19, le colonel Schauenbourg, qui
n’avait plus de pain que pour un jour, car on avait comp-
té sur celui que devait apporter le général Perrégaux, dut
176 ANNALES ALGériENNES.

se replier sur le Boudouaou. Il prit la route de Cherob-


ou-Eurob qui, du point où il était, est la plus courte. A
peine ce mouvement rétrograde fut-il commencé, que
les Arabes et les Kbaïles se présentèrent en assez grand
nombre sur le flanc gauche et sur les derrières de la co-
lonne. La retraite s’opéra en bon ordre, de mamelon en
mamelon, de ravin en ravin, et avec des haltes fréquen-
tes, à chacune desquelles le colonel de Schauenbourg
reprenait l’offensive et faisait éprouver des pertes sensi-
bles à l’ennemi.
Au point où la colonne parvint tout à fait au bord de la
mer, en avant des profonds ravins qu’il faut franchir pour
arriver à la fontaine de Cherob-ou-Eurob, la cavalerie des
Amraoua entra en ligne ; elle attaqua par la plage, mais elle
fut repoussée avec perte. Pendant ce temps, les Kbaïles
qui garnissaient les hauteurs combattaient vaillamment
sur le flanc gauche de la colonne. Leurs femmes, placées
sur les mamelons les plus élevés, encourageaient les com-
battants par leurs cris. Repoussé sur tous les points, l’en-
nemi se retira peu à peu du combat, et le feu avait cessé
lorsque nos troupes arrivèrent à Cherob-ou-Eurob. M. de
Schauenbourg fil prendre à sa colonne, sur l’Oued-bou-
Merdès au delà de Cherob-ou-Eurob, un repos nécessaire
après une marche pénible et un combat qui avait duré de-
puis huit heures du matin jusqu’à deux heures du soir ;
puis il continua sa marche sur Boudouaou, où il trouva un
fort convoi de vivres et de munitions que venait d’amener,
sous l’escorte d’un millier d’hommes, le lieutenant-colo-
nel Bourlon du 63e de ligne.
La guerre étant ainsi allumée dans l’est, et l’expé-
dition du colonel Schauenbourg n’ayant pas eu le succès
LIVRE XXII. 177

décisif qu’on aurait pu en attendre si le débarquement pro-


jeté s’était effectué, le gouverneur général résolut d’occu-
per la position de Boudouaou d’une manière permanente ;
mais comme il désirait en même temps opérer vers l’ouest
pour favoriser les mouvements du général Bugeaud, il
ne put laisser que peu de monde sur ce point. Le colo-
nel Schauenbourg et le lieutenant-colonel Bourlon furent
successivement rappelés. Le 24 mai, il ne restait plus à
Boudouaou que 900 hommes d’infanterie, 45 cavaliers et
deux obusiers de montagne, commandés par le chef de
bataillon de La Torré du 2e léger. Cette petite troupe était
destinée à soutenir un des plus glorieux combats qui aient
été livrés en Afrique. Le 25, elle était occupée aux travaux
d’une redoute, dont la construction avait été ordonnée par
le gouverneur général, lorsqu’elle fut attaquée, dès le ma-
tin, par plus de 5,000 fantassins et par quelques centaines
de cavaliers. La position qu’elle occupait sur la rive gau-
che de la rivière dominait la vallée. Vers les six heures,
l’ennemi se présenta sur les hauteurs de la rive droite. Le
commandant de La Torré fit aussitôt ses dispositions pour
le recevoir. Quatorze prolonges, arrivées la veille pour ap-
provisionner la position, furent parquées en carré en ar-
rière de la redoute commencée où l’on plaça deux compa-
gnies, les pièces d’artillerie et l’ambulance. Deux autres
compagnies occupèrent le village arabe de Boudouaou,
situé à gauche et un peu au-dessous de la redoute. La ca-
valerie s’établit à droite, en arrière d’une longue ligne de
tirailleurs qui, soutenue par deux autres compagnies, liait
les différents points de la position.
Le combat commença à sept heures et fut tout d’abord
extrêmement vif. L’ennemi s’empara de quelques ruines
178 ANNALES ALGériENNES.

situées en avant du village de Boudouaou et s’y établit.


Une partie de sa cavalerie manœuvrait en même temps
pour tourner la position de nos troupes et leur couper la
route d’Alger ; mais chargée avec vigueur par la nôtre,
qui ne comptait, comme nous venons de le dire, que qua-
rante-cinq chevaux, elle se replia sur l’infanterie. Cette
heureuse et brillante charge venait de faire tourner de no-
tre côté les chances du combat, lorsqu’une sonnerie mal
comprise faillit nous les faire perdre : les compagnies qui
défendaient le village l’ayant prise pour celle de la retraite,
évacuèrent la position ; leur exemple fut suivi par celles
de droite, de sorte qu’en un instant l’ennemi eut acquis
un grand avantage sur nos troupes. Les officiers voyant
alors l’imminence du danger, se jetèrent en avant de leurs
soldats et le cri à la baïonnette se fit entendre. Cette arme,
toujours victorieuse dans des mains françaises, enfonça
l’ennemi qui eut le courage d’attendre le choc, et le vil-
lage fut repris ainsi que les autres positions. Celle des rui-
nes résista cependant encore quelque temps, et ne put être
forcée que par le canon. L’ennemi faiblissait sur tous les
points, lorsqu’une compagnie du 48e de ligne, qui arrivait
de Regahia au bruit du combat, détermina sa retraite. Il
l’effectua en désordre, en emportant néanmoins ses bles-
sés et une partie de ses morts. Il laissa cependant une cen-
taine de cadavres sur le champ de bataille.
Tel fut le combat de Boudouaou, un des plus beaux
faits d’armes de nos guerres d’Afrique, digne, sous tous
les rapports, de tirer pour jamais de l’oubli le nom de celui
qui le soutint. La prise d’armes de toutes les tribus de l’est
et leur projet d’attaque sur Boudouaou avaient été dénon-
cées au gouverneur, le 24 au soir, par le cheikh d’Ammal,
LIVRE XXII. 179

d’une manière si précise, que les troupes d’Alger et des


camps voisins reçurent, dans la nuit, l’ordre de se tenir
prêtes à marcher sous la conduite du général Perrégaux.
Elles se mirent en effet en mouvement et arrivèrent à Bou-
douaou après le combat : dès le lendemain, elles prirent
l’offensive. Une première colonne, commandée par le co-
lonel Schauenbourg, se dirigea sur Cherob-ou-Eurob, et
employa cette première journée à rendre le passage pra-
ticable aux voitures. Cette opération ne fut pas inquiétée
par l’ennemi. Le 27, le général Perrégaux, avec la seconde
colonne, partit de Boudouaou et se dirigea vers le Théniat
des Beni-Aïcha, qu’il franchit sans difficulté. Il descendit
ensuite dans la plaine des Issers et alla s’établir à Haouch-
Seggara, où il fut rejoint par le colonel Schauenbourg.
Jusque-là, l’ennemi n’avait pas paru ; mais, le lendemain,
le général Perrégaux s’étant porté vers la montagne de
Drohh, 3 à 4,000 Arabes et Kbaïles cherchèrent à s’oppo-
ser à sa marche. Après avoir franchi l’Isser sur plusieurs
points à la fois, il les attaqua avec tant de vigueur, qu’il les
dispersa entièrement en moins d’une heure. La cavalerie
fournit une fort belle charge. Ce combat, qui fut meur-
trier pour l’ennemi, ne nous coûta que quelques morts,
et, parmi eux, le capitaine Germain, du 1er régiment de
chasseurs d’Afrique. Après l’affaire, le général Perrégaux
fit fouiller les gorges de la montagne de Drohh, où l’on fit
quelque butin en bétail. Il alla ensuite établir son bivouac à
Haouch-Nakrel, non loin de la mer. Dans la nuit, plusieurs
marabouts des Issers vinrent implorer sa clémence pour les
vaincus. Il répondit que, pour cette fois, il consentait à ne
pas pousser les choses plus loin ; mais que si les Issers dé-
siraient une paix durable, il fallait qu’ils envoyassent des
180 ANNALES ALGériENNES.

députés au gouverneur général pour la demander. Au jour,


le corps expéditionnaire se remit en marche et alla bivoua-
quer au delà de Cherob-ou-Eurob, d’où les troupes rentrè-
rent dans leurs cantonnements, à l’exception d’un détache-
ment qui fut laissé à Regahia. Le 2e léger, une partie du
48e et du 63e de ligne, deux escadrons de spahis et quatre
escadrons de chasseurs prirent part à cette expédition.
Pendant les événements que nous venons de rappor-
ter, un bateau à vapeur et une gabare se présentaient devant
Dellys, qui avait pris part à l’insurrection. Cette petite ville
se hâta de faire toutes les soumissions qu’on exigea d’elle.
Le hakem, le cadi et plusieurs notables furent conduits en
otages à Alger.
Les chances de la guerre avaient si mal tourné pour
les tribus de l’est, que le gouverneur général, assuré de
ne plus être inquiété de ce côté, porta toute son attention
vers l’ouest. Le poste de cavalerie établi à Mered rendait
plus difficiles les courses des Hadjoutes dans cette partie
de la plaine ; cependant leur audace n’en paraissait pas
diminuée. Dans la nuit du 9 au 10 mai, une de leurs ban-
des envahit le village arabe de Cheraga, en avant de Dely-
Ibrahim, enleva une jeune fille au milieu des fêtes de son
mariage, tua le fiancé, et s’empara de quelques effets et de
quelques bestiaux. Cette audacieuse entreprise fut conduite
par un amant de la jeune fille. Les Hadjoutes, pour l’exé-
cuter, coupèrent la ligne de défense, près du blockhaus
d’Oued-el-Agar, qui n’entendit rien. Une colonne mobile,
commandée par le commandant Maumet, aide de camp
du gouverneur général, fut alors formée pour observer la
vallée du Mazafran et couvrir le Sahel. Mais les Hadjou-
tes tentèrent de tourner nos lignes par le sud, et de faire,
LIVRE XXII. 181

comme au mois de novembre précédent, des razzias en


deçà. Le 24 mai, ils se présentèrent, au nombre de trois
cents environ, en vue du blockhaus d’Oulad-Aïche, dont
le feu donna l’éveil au capitaine Bouscarin, qui comman-
dait à Mered et qui marcha aussitôt contre eux. Le général
Négrier, qui était à Bouffarik, se mit aussi en mouvement
avec quelques troupes. L’ennemi, se voyant découvert, se
mit en retraite ; chargé par le capitaine Bouscarin, près de
Blida, il se dispersa après avoir perdu quelques hommes.
Le 2 juin, les Hadjoutes attaquèrent des ouvriers
européens occupés aux travaux de la fenaison en avant
de Bouffarik, en tuèrent six, et en emmenèrent prison-
niers plusieurs autres. Le général Négrier avait eu vent
que l’ennemi préparait une attaque. Les Européens de
Bouffarik avaient été avertis par lui de ne pas laisser sortir
leurs ouvriers ce jour-là ; mais ils ne tinrent aucun comp-
te de cet avertissement. Le lendemain, 3 juin, plusieurs
points de notre territoire furent simultanément attaqués.
Une reconnaissance de cavalerie, commandée par le chef
d’escadron d’Erlon, eut à soutenir un combat assez vif
en avant de Bouffarik. Le général Négrier, obligé de dis-
séminer ses forces pour défendre une ligne fort étendue,
ne pouvait prendre l’offensive nulle part ; cependant, il
était urgent qu’elle fût prise. Ce fut dans ces circonstances
que le gouverneur général, après avoir terminé avec une
vigueur et une promptitude remarquables les affaires de
l’est, porta son quartier général à Bouffarik, où il réunit
tout ce qu’il avait de troupes disponibles. Il prit des mesu-
res pour pouvoir se porter de là sur Médéa ou sur la vallée
du Chélif, selon les circonstances et les nouvelles qu’il
recevrait du général Bugeaud. Les moyens administratifs
182 ANNALES ALGériENNES.

de transport étant insuffisants, on y suppléa par une réqui-


sition de bêtes de somme.
Le 6 juin, El-Hadj-el-Sghir, qui s’était établi sur
l’Afroun, envoya du côté de Bouffarik une forte recon-
naissance, qui fut battue par nos troupes entre Mered et
Oulad-Aïche. Le 7, le gouverneur général se porta, avec
la plus grande partie de ses forces, sur le camp construit à
la Chiffa par le général Brossard, l’année précédente. Son
intention était, avant de se porter plus à l’ouest, de faire
une expédition sérieuse sur le bois de Kharésa, repaire or-
dinaire des bandes qui infestaient le Sahel, et qu’il désirait
ne pas laisser derrière lui. Dans ce but, il avait donné ordre
à une colonne partie de Maélma d’y pénétrer par le chemin
de Coléa, pendant qu’il y arriverait lui-même par le côté
opposé. Il partit, à cet effet, de la Chiffa dans la nuit du 7 au
8, et arriva au point du jour sur les bords du lac Halloula.
Après une courte halte, les troupes, tournant à droite, en-
trèrent dans le bois, où elles eurent quelques engagements
partiels avec les Hadjoutes. Vers le milieu du jour, la co-
lonne de Maélma fit sa jonction avec le corps principal. A
peu près au même moment, des cavaliers du bey de Mi-
liana, qui était resté à Afroun, apportèrent au gouverneur
général des dépêches du général Bugeaud, et un traité de
paix que ce général avait conclu avec Abd-el-Kader, le 30
mai, sur la Tafna. Les mêmes cavaliers étaient porteurs
d’une lettre où le bey de Miliana annonçait au gouver-
neur qu’en exécution du traité il allait retirer ses troupes,
si lui, gouverneur, consentait à en faire autant. Le général
Damrémont accepta cet arrangement, qu’il considéra com-
me une trêve jusqu’au moment où le Gouvernement aurait
fait connaître sa volonté. En conséquence, il retourna au
LIVRE XXII. 183

camp de la Chiffa, où il passa la nuit, et, le lendemain, les


troupes reprirent le chemin de leurs cantonnements.
Nous devons arrêter ici la marche de notre narration
et revenir en arrière, pour faire connaître les événements
et les négociations qui amenèrent le traité de la Tafna.
Nous avons vu que le général Bugeaud, très-peu de
jours après la publication de son menaçant manifeste, s’était
mis à négocier avec l’Émir par l’intermédiaire de Durand.
Abd-el-Kader désirait la paix, mais, comme de raison, il
la voulait avantageuse pour lui. Durand n’était pas pressé
de conduire les affaires sur la voie d’une conclusion fa-
cile, parce que, tant qu’elles restaient en suspens, il pou-
vait exercer un monopole commercial qu’une paix défini-
tive devait lui faire perdre, en lui donnant des concurrents.
Mais au moment où le négociateur du général Bugeaud
s’y attendait le moins, Abd-el-Kader prit subitement le
parti de s’adresser directement au gouverneur général(1). Il
est présumable qu’en agissant ainsi, il espérait augmenter
____________________
(1) M. Bugeaud a cru que cette démarche de l’Émir avait été
provoquée d’Alger, et qu’on s’était servi pour cela de quelques
prisonniers renvoyés à Abd-el-Kader, en retour de ceux qu’il avait
rendus au général Rapatel quelque temps auparavant*. Il a cru
aussi que c’était cette provocation qui avait déterminé l’Émir à
marcher sur Médéa ; mais il a dû lui être facile de reconnaître son
erreur, car ce ne fut qu’en revenant de Médéa qu’Abd-el-Kader
vit les prisonniers en question. Il était alors sur la Mina. Ce fut
Durand qui persuada, pour un temps, au général Bugeaud que si
les négociations dont il était chargé ne marchaient pas plus vite,
c’était parce qu’elles étaient entravées par les contre-négociations
* Parmi les prisonniers rendus au général Rapatel dans cette
circonstance, était M. Defrance, jeune officier de marine, qui a
publié une relation intéressante de sa captivité.
184 ANNALES ALGériENNES.

la mésintelligence que la force des choses devait faire


naître entre les deux généraux, et profiter de leur rivalité.
Quoi qu’il en soit, il écrivit au général Damrémont dans
des termes qui, sans contenir de propositions directes, ne
pouvaient être considérés dans leur ensemble que comme
une véritable demande de paix. Le gouverneur répondit
d’une manière qui, quoique vague, ouvrait la porte aux
négociations. Il écrivit en même temps au ministre de la
guerre pour lui faire connaître la démarche de l’Émir et lui
proposer les bases sur lesquelles, selon lui, il était possible
de traiter. Ces bases limitaient Abd-el-Kader au Chélif.
Dès que ce commencement des relations entre le gou-
verneur général et l’Émir fut connu du général Bugeaud,
celui-ci se porta à des excès qu’il désavoua lui-même
franchement un peu plus tard. Il accusa M. de Damrémont
d’avoir fait à l’Émir des propositions de nature à nuire
____________________
d’Alger. Ce Durand, malgré le désir qu’il avait de les traîner en
longueur, voyant bien cependant qu’il fallait en finir, sous peine
de perdre toute son importance, trouva un moyen qui lui parut ex-
cellent de conclure sans désavantage matériel pour lui : à cet effet,
dissimulant à l’Émir les facilités que lui offraient les dispositions
pacifiques du Gouvernement, il ne craignit pas de lui demander
une somme considérable pour corrompre, disait-il, les généraux
français. Il ne serait pas impossible que l’Émir ait trouvé cette di-
plomatie trop chère, et que cette considération ait été au nombre
des causes qui le déterminèrent à s’adresser au général Damré-
mont. Pendant que Durand demandait de l’argent à Abd-el-Ka-
der, il en demandait aussi au général Bugeaud pour corrompre,
disait-il encore, les conseillers de l’Émir. Voilà, je crois, l’origine
de ces cadeaux de chancellerie, dont il a été parlé dans le procès
de Perpignan, mais qui, au résumé, n’ont pas été faits.
LIVRE XXII. 185

aux négociations qu’il avait lui-même entamées. Il lui re-


procha surtout d’enfler l’orgueil et les prétentions d’Abd-
el-Kader, en lui manifestant un désir trop vif de la paix. M.
Bugeaud prétendait en outre avoir seul le droit de traiter.
Ce fut alors que parurent, dans toutes leurs conséquences,
ces inconvénients du partage du pouvoir, qui avait porté
des fruits assez amers sous la bicéphale administration des
généraux Voirol et Desmichels, pour que le ministère pût
s’abstenir, sans grands efforts de raisonnement, de retom-
ber dans la faute commise à cette époque. Mais, en ceci,
les leçons du passé furent encore perdues. On renchérit
même sur les anciennes erreurs : car, au tort de donner
deux gouverneurs à l’Algérie, on ajouta celui de ne pas
déterminer assez nettement la ligne de partage de leurs
attributions. M. de Damrémont comprenait que le général
Bugeaud pouvait être indépendant dans la conduite des
opérations militaires, mais non dans les mesures qui en-
chaîneraient l’avenir du pays, comme un traité de paix(1).
M. Bugeaud se croyait indépendant même en cela. Il en
____________________
(1) Dans une lettre du ministre de la guerre, écrite le 26 avril
au général Damrémont, se trouve celte phrase : « Je rappelle au
général Bugeaud que, dans le cours de ces négociations, il né doit
rien faire sans vous avertir, ni rien conclure sans votre attache.
De votre côté, vous aurez soin de ne rien arrêter définitivement
sans l’approbation du gouvernement du Roi, et de m’adresser à
cet effet toutes les propositions qui vous seraient faites. »
D’après M. Bugeaud, le ministre lui aurait tenu un autre
langage ; car il écrivit au général Damrémont le 25 mai : « Nulle
part (dans ses instructions) il n’y est dit que vous devez sanction-
ner la paix que je ferai et que, selon l’expression de votre lettre
du 14 mai, je ne dois que préparer le traité. Si le Gouvernement
186 ANNALES ALGériENNES.

résulta entre les deux généraux une correspondance d’abord


fort vive, mais qui s’adoucit ensuite, parce qu’étant tous
deux de bonne foi dans cette lutte, où l’incertitude des
attributions faisait naître celle des droits, ils reconnurent
que leurs prétentions réciproques venaient moins d’un dé-
sir d’empiétement que des termes trop souvent contradic-
toires de leurs instructions. M. de Damrémont, décidé à
abandonner au général Bugeaud la conduite des négocia-
tions(1), fit connaître à Abd-el-Kader, qui lui avait écrit une
seconde fois, que c’était à celui-ci qu’il devait s’adresser,
se réservant cependant le droit de sanction que lui donnait
la lettre ministérielle du 26 avril, droit que le général Bu-
geaud reconnut un instant, ainsi que nous le verrons un
peu plus tard.
Sur ces entrefaites, Ben-Arach, envoyé de l’Émir,
était arrivé à Oran, où il ne resta qu’un jour. Il en repartit
avec Durand et M. Allégro, alors officier d’ordonnance du
général Bugeaud. Durand écrivit, deux jours après, qu’on
était sur le point de conclure ; mais, le 14 mai, M. Allégro
revint et annonça que tout était rompu. Abd-el-Kader ne
voulait laisser à la France que le Sahel d’Alger, et, dans
la province d’Oran, le pays situé entre Bridia et la Macta.
____________________
vous dit autrement, si vous avez des pouvoirs qu’on m’a tenus
cachés, les quiproquo, les inconvénients qui sont survenus, ne
sont ni de votre faute ni de la mienne. Ils sont du fait du Gouver-
nement, qui n’a pas établi d’une manière nette et bien tranchée la
séparation des pouvoirs... que la faute soit rejetée sur ceux à qui
elle appartient. »
(1) Dans une dépêche du 16 mai, le ministre de la guerre
déclara qu’il devait en être ainsi. Mais la chose était faite avant
que cette dépêche parvint à Alger.
LIVRE XXII. 187

En conséquence, le 15, le général Bugeaud mit ses troupes


en mouvement. Son intention était de ravitailler d’abord
Tlemcen, de faire évacuer le camp de la Tafna, dont l’aban-
don était décidé en principe, et de se porter ensuite dans
l’est pour opérer sur le Chélif. Tlemcen devait aussi être
évacué à la fin de la campagne, quelle qu’en fût l’issue(1).
Le corps expéditionnaire, présentant un effectif de 9,000
hommes, était composé ainsi qu’il suit :

Première Brigade. — Général Leydet.


Le 1er régiment de ligne(2).
Le 3e bataillon d’infanterie légère d’Afrique.

Deuxième Brigade. — Général Rullière.


Le 23e de ligne,
Le 24e de ligne.

Troisième Brigade. — Colonel Combes.


Le 47e de ligne,
Le 62e de ligne.

CAVALERIE.
2e régiment de chasseurs d’Afrique,
Spahis réguliers,
Douair et Zméla.
____________________
(1) Le 13 juin, le général Bugeaud écrivait au général
Damrémont : « Je vous prie de remarquer que nous ne lui cédons
rien (à Abd-el-Kader) que ce qu’il possède déjà, sauf Tlemcen,
que j’avais ordre d’évacuer à la fin de la campagne. »
(2) Ce régiment était arrivé à Oran dans les premiers jours de
mars. Le 3e bataillon d’Afrique y était arrivé peu de temps après.
188 ANNALES ALGériENNES.

L’artillerie présentait un effectif de 329 hommes et


un matériel de 12 pièces de montagne.
Le génie n’avait que 64 hommes, dont quatre offi-
ciers.
Le service du transport des subsistances était fait par
environ 550 mulets de l’administration(1), plus 300 cha-
meaux fournis par les Arabes auxiliaires.
Le 15 mai, la deuxième brigade et la troisième arri-
vèrent à Bridia, où elles prirent position. Le 16, le général
Bugeaud s’y rendit de sa personne avec le reste des trou-
pes. Le 17, le corps expéditionnaire partit de Bridia sur
trois colonnes, et alla coucher sur l’Oued-Mélah. Le 18,
il bivouaqua au delà de l’Oued-Senan, et le 19 sur l’Isser.
Quelques rares coups de fusil furent échangés dans ces
deux journées contre des groupes d’Arabes. Le 20, on ar-
riva à Tlemcen, dont le ravitaillement fut opéré. Le corps
expéditionnaire y passa la journée du 21, et se dirigea en-
suite sur la Tafna, où il arriva le 23.
Pendant que ces mouvements s’opéraient, le juif Du-
rand cherchait à renouer les négociations ; mais elles ne
marchaient pas aussi vite que le général Bugeaud l’aurait
désiré. Les moyens de transport diminuaient à vue d’œil :
plusieurs mulets avaient péri en route ; on avait été for-
cé d’en laisser à Tlemcen un certain nombre qui ne pou-
vaient plus aller. Presque tous ceux qui étaient arrivés à la
Tafna étaient horriblement blessés par suite de la mauvaise
confection des bâts adoptés récemment par le ministre de
la guerre. Ces bâts, à arçons triangulaires, rejetaient tout
le poids de la charge sous le point de courbure des côtes
____________________
(1) Les mulets avaient été envoyés de France.
LIVRE XXII. 189

des mulets, ce qui tuait ou mettait promptement hors de


service ces animaux, sur lesquels le général Bugeaud
avait principalement compté pour ses transports. Il
lui restait bien encore ses chameaux, dont les charge-
ments n’avaient pas été soumis aux essais scientifiques
des bourreliers du ministère ; mais cette ressource, suf-
fisante pour une expédition de courte durée, ne l’était
pas pour une longue campagne. De sorte que le général
Bugeaud, qui avait espéré pouvoir au besoin prolonger
la sienne pendant plusieurs mois, se voyait déçu dans
ses prévisions. D’un autre côté, Abd-el-Kader faisait
dire par Durand qu’il traiterait avec le général Bugeaud
pour la province d’Oran, mais que pour celle d’Alger,
il comptait s’adresser de nouveau au gouverneur géné-
ral. Pressé d’en finir, suspectant, avec quelque raison, la
bonne foi de Durand, le général résolut enfin d’essayer
d’un autre négociateur : il fit choix de Sidi-Hamadi-ben-
Scal, qu’il dépêcha au camp de l’Émir, le 24. Dès le len-
demain, ce nouvel agent rapporta des propositions qui
parurent pouvoir servir de base à un traité. Mais Abd-el-
Kader ne voulait d’aucune manière abandonner la pro-
vince de Titteri. Le général Bugeaud y tenait fort peu de
son côté ; cependant, comme il avait reçu, le jour même,
une lettre dans laquelle le Gouvernement lui prescrivait
de restreindre Abd-el-Kader au Chélif, il fut un instant
embarrassé. Mais considérant probablement que dans
les affaires d’Afrique, le ministère n’avait jamais eu
qu’une volonté flottante et nébuleuse, dont il était facile
de ne tenir aucun compte, il résolut de passer outre(1). En
____________________
(1) Du point de vue où il s’était placé, le général Bugeaud
190 ANNALES ALGériENNES.

conséquence il rédigea un projet semblable au traité que


l’on va lire plus loin, mais stipulant de plus un tribut an-
nuel payable par Abd-el-Kader. Ben-Scal fut chargé d’al-
ler présenter ce projet à l’Émir. Le général eut d’abord la
pensée de le soumettre à l’approbation du gouverneur gé-
néral. Il lui écrivit même pour lui dire que, dans le cas où
il ne l’approuverait pas, et où par conséquent il ne serait
pas disposé à l’envoyer à la sanction du Gouvernement, il
se hâtât de le lui faire connaître, et que les hostilités com-
menceraient aussitôt. Mais il se ravisa dans le jour même,
et envoya directement son projet en France, par un bateau
à vapeur qu’il fit partir à cet effet.
Cependant Ben-Scal ne tarda pas à revenir au camp
avec la réponse de l’Émir, qui acceptait le projet hors le
tribut. Le général Bugeaud dut se trouver ici encore plus
embarrassé que pour la cession de Titteri ; car le tribut était
bien spécifié dans le projet envoyé à la sanction du Gou-
vernement, et il paraissait difficile de rien changer à une
pièce sur laquelle le conseil des ministres allait être appelé
à délibérer. Mais M. Bugeaud était un homme de résolu-
tion qui savait trancher les difficultés. En conséquence il
renonça au tribut, comme il avait renoncé à Titteri, et les
deux parties contractantes étant alors d’accord, le traité
fut signé le 30 mai ; en voici le texte :

____________________
eut raison : car, pendant qu’il prenait sur les bords de la Tafna
la résolution de ne pas s’arrêter aux ordres du ministre, celui-ci
lui écrivait qu’il consentait à l’abandon de Titteri et de la ville
de Cherchel.
LIVRE XXII. 191

TRAITÉ DE LA TAFNA.

Entre le lieutenant général Bugeaud, commandant


les troupes françaises dans la province d’Oran, et l’Émir
Abd-el-Kader, a été convenu le traité suivant.

Article Premier.
L’Émir Abd-el-Kader reconnaît la souveraineté de la
France en Afrique.

Art. 2.
La France se réserve,
Dans la province d’Oran, Mostaganem, Mazagran et
leurs territoires ; Oran, Arzew, plus un territoire ainsi dé-
limité ; à l’est par la rivière de la Macta et le marais d’où
elle sort ; au sud, par une ligne partant du marais ci-dessus
mentionné, passant par le bord sud du lac, et se prolon-
geant jusqu’à l’Oued-Malah (Rio-Salado), dans la direc-
tion de Sidi-Saïd, et de cette rivière jusqu’à la mer, de
manière à ce que tout le terrain compris dans ce périmètre
soit territoire français ;

Dans la province d’Alger :


Alger, le Sahel, la pleine de la Métidja, bornée à l’est
jusqu’à l’Oued-Kaddara, et au delà ; au sud, par la pre-
mière crête de la première chaîne du petit Atlas jusqu’à la
Chiffa, en y comprenant Blida et son territoire ; à l’ouest,
par la Chiffa jusqu’au coude du Mazafran, et de là par une
ligne droite jusqu’à la mer, renfermant Coléa et son, terri-
toire ; de manière à ce que tout le terrain compris dans ce
périmètre soit territoire français.
192 ANNALES ALGériENNES.

Art. 3.
L’Émir administrera la province d’Oran, celle de Tit-
teri et la partie de celle d’Alger qui n’est pas comprise à
l’ouest dans la limite indiquée par l’article 2. II ne pourra
pénétrer dans aucune autre partie de la Régence.

Art. 4.
L’Émir n’aura aucune autorité sur les Musulmans qui
voudront habiter sur le territoire réservé à la France : mais
ceux-ci resteront libres d’aller vivre sur le territoire dont
l’Émir a l’administration ; comme les habitants du terri-
toire de l’Émir pourront s’établir sur le territoire français.

Art. 5.
Les Arabes vivant sur le territoire français exerce-
ront librement leur religion. Ils pourront y bâtir des mos-
quées, et suivre en tout point leur discipline religieuse,
sous l’autorité de leurs chefs spirituels.

Art. 6.
L’Émir donnera à l’armée française :
Trente mille fanègues d’Oran de froment.
Trente mille fanègues d’Oran d’orge.
Cinq mille bœufs.
La livraison de ces denrées se fera à Oran par tiers.
La première aura lieu du 1er au 15 septembre 1837, et les
deux autres, de deux mois en deux mois.

Art. 7.
L’Émir achètera en France la poudre, le soufre et les
armes dont il aura besoin.
LIVRE XXII. 193

Art. 8.
Les Koulouglis qui voudront rester à Tlemcen ou
ailleurs y posséderont librement leurs propriétés et y se-
ront traités comme les Hadar.
Ceux qui voudront se retirer sur le territoire français,
pourront vendre ou affermer librement leurs propriétés.

Art. 9.
La France cède à l’Émir : Rachgoun(1), Tlemcen, le
Méchouar et les canons qui étaient anciennement dans
cette citadelle.
L’Émir s’oblige à faire transporter à Oran tous les
effets, ainsi que les munitions de guerre et de bouche, de
la garnison de Tlemcen.

Art. 10.
Le commerce sera libre entre les Arabes et les Fran-
çais, qui pourront s’établir réciproquement sur l’un ou
l’autre territoire.

Art. 11.
Les Français seront respectés chez les Arabes, com-
me les Arabes chez les Français. Les fermes et les proprié-
tés que les Français auront acquises ou acquerront sur le
territoire arabe leur seront garanties. Ils en jouiront libre-
ment, et l’Émir s’oblige à rembourser les dommages que
les Arabes leur feraient éprouver.
____________________
(1) Non l’île, mais la position que nous occupions à la
Tafna, et que les Arabes appellent aussi Rachgoun.
194 ANNALES ALGériENNES.

Art. 12.
Les criminels des deux territoires seront réciproque-
ment rendus.

Art. 13.
L’Émir s’engage à ne concéder aucun point du litto-
ral à une puissance quelconque, sans l’autorisation de la
France.

Art. 14.
Le commerce de la Régence ne pourra se faire que
dans les ports occupés par la France.

Art. 15.
La France pourra entretenir des agents auprès de
l’Émir et dans les villes soumises à son administration,
pour servir d’intermédiaires près de lui aux sujets fran-
çais- pour les contestations commerciales ou autres qu’ils
pourraient avoir avec les Arabes.
L’Émir jouira de la même faculté dans les villes et
ports français(1).
____________________
(1) Le dissentiment qui ne tarda pas à s’élever entre nous
et Abd-el-Kader au sujet de l’exécution de ce traité portait prin-
cipalement sur l’article 2. L’Émir prétendait qu’il nous bornait
à l’Oued-Kaddara, et que ce mot au delà, mis après le nom
de cette rivière, était tout à fait sans valeur. Nous disions, au
contraire, qu’il en avait une très grande, et qu’il signifiait que
nous n’avions pas voulu nous limiter dans la direction de l’est.
L’article 3 venait à l’appui de nos prétentions. Voici mot à mot
comment cet article est rendu dans le texte arabe : « L’Émir
commandera dans les provinces d’Oran, de Médéa, et dans
LIVRE XXII. 195

Ce traité fut lu par le général Bugeaud aux officiers


généraux et aux chefs de corps et de service de sa petite
armée, qui parurent l’approuver. Le 1er juin, le général
eut une entrevue avec Abd-el-Kader, qui eut l’adresse
de l’attirer avec fort peu de monde jusqu’au milieu de
ses troupes, où l’Émir paraissait aux yeux des Arabes
attendre son hommage. Mais l’attitude personnelle du
général français remit bientôt le cérémonial sur le pied
de l’égalité.
Aussitôt après son arrivée à la Tafna et pendant qu’il
négociait avec l’Émir, le général Bugeaud fit travailler à
la démolition du camp, qui, dans tout état de cause, devait
être abandonné. Après la conclusion de la paix, il ordonna
de laisser exister quelques baraques, pensant qu’il s’y for-
merait un village indigène, ce qui n’eut pas lieu.
Le 3 juin, le général fit partir un de ses aides de camp
pour Paris avec le traité. Le 4 du même mois, il quitta le
camp de la Tafna qui fut complètement évacué. On conti-
nua cependant à occuper Rachgoun. Un bataillon du 47e
fut laissé au Méchouar, qui ne devait être livré à l’Émir
qu’après la ratification du traité de paix. L’ancienne gar-
nison, commandée par le commandant Cavaignac, rentra
à Oran, où elle arriva avec quelques centaines de Kou-
louglis qui ne voulaient pas rester sous la domination de
l’Émir. Le 9, le corps expéditionnaire du général Bugeaud
était de retour à Oran.
____________________
une portion de la province d’Alger, qui n’a pas été comprise
dans les limites, ouest des limites dont nous avons parlé dans
le deuxième article. ll ne pourra commander que dans les lieux
dont il a été fait mention ci-dessus. »
196 ANNALES ALGériENNES.

Le général Damrémont adressa au Gouvernement, sur


le traité de la Tafna, quelques observations dont les évé-
nements prouvèrent bientôt la justesse ; mais lorsqu’elles
arrivèrent à Paris, tout était consommé. L’opinion publi-
que, qui s’était tout d’abord prononcée contre l’œuvre du
général Bugeaud, effrayant un peu les ministres, M. Molé,
président du conseil, nia de la manière la plus formelle
que le traité eût été ratifié, et dit que des modifications y
seraient faites. C’était le 15 juin qu’il donnait cette assu-
rance à la tribune de la Chambre des députés, et le même
jour, une dépêche télégraphique, adressée au gouverneur
général, annonçait que le traité était adopté par le roi(1). En
vertu de cette sanction, qu’apporta au général Bugeaud un
des aides de camp du ministre de la guerre, le Méchouar
____________________
(1) Cette dépêche télégraphique, insérée tout au long dans
le Moniteur algérien, constitua M. Molé en flagrant délit de
légèreté au moins. Quelque temps après, on lui demanda des
explications à cet égard à la Chambre des pairs, et il répondit
que la dépêche n’avait probablement pas été bien comprise.
Voici cette dépêche ; le lecteur jugera s’il y avait deux manières
de l’interpréter :
Dépêche télégraphique de Paris, du 15 juin 1837, à cinq
heures et demie du soir.
Le Ministre de la guerre à M. le général Damrémont, gou-
verneur général.
Le Roi a approuvé aujourd’hui le traité conclu par le gé-
néral Bugeaud avec Abd-el-Kader. Le lieutenant-colonel de
Larue part aujourd’hui pour porter cette approbation au général
Bugeaud, à Oran ; il se rendra ensuite à Alger. Je vous enverrai
copie de ce traité par le courrier.
Pour copie,
Ch. Lemaistre.
LIVRE XXII. 197

de Tlemcen fut évacué, le 12 juillet, par le bataillon du


47e qui avait relevé le bataillon du commandant Cavai-
gnac, lequel fut réuni au corps des zouaves.
Le traité de la Tafna ne donnait à l’Émir que la par-
tie de la province d’Alger qui est à l’ouest de la Chiffa ;
nous restions maîtres d’agir dans l’est de cette province,
du moins, d’après l’interprétation donnée par M. Bugeaud
à son traité, dont les termes, malheureusement obscurs et
équivoques, surtout en arabe, ne furent pas entendus par
Abd-el-Kader de la même manière que par nous. Les Is-
sers, après l’expédition du général Perrégaux, avaient fait
des promesses de soumission qu’ils tardaient à accomplir.
Comme il était important de terminer cette affaire, afin de
constater nos droits sur cette partie du pays, le gouverneur
général somma les Isser de lui envoyer des députés, et fit
en même temps marcher des troupes sur Boudouaou. Cette
démonstration eut l’effet qu’on en attendait : les Isser re-
connurent l’autorité française, et remboursèrent en argent
le peu qui leur était revenu du butin fait à Regahia. La ville
de Dellys paya aussi quelque chose. Ces diverses sommes,
peu considérables du reste, furent partagées entre les Euro-
péens et les Arabes qui avaient éprouvé des pertes par le
fait de l’invasion des tribus de l’est. Les otages de Dellys
furent rendus. Les Beni-Aïcha et les Isser s’engagèrent à
défendre à l’avenir les passages de Cherob-ou-Eurob et de
Téniat, et de faire, en cas de nouvelle guerre, cause commu-
ne avec nous. Les premiers furent placés sous le comman-
dement du kaïd de Krachna, ainsi que la chose existait sous
le gouvernement turc. Les Isser continuèrent à avoir leur
kaïd particulier. Dès lors, la paix parut consolidée sur tous
les points. Chacun se montra satisfait de cet état de choses,
198 ANNALES ALGériENNES.

tant sur notre territoire que sur celui d’Abd-el-Kader.


Les populations étaient fatiguées de la guerre, dont elles
avaient eu toutes plus ou moins à souffrir ; pendant quel-
ques jours, elles se laissèrent aller avec délices à ces sen-
timents de bienveillance réciproques, si naturels après les
grandes luttes. Mais bientôt on commença à dire, tantôt
que la paix serait de courte durée, tantôt que les Français
s’étaient engagés à évacuer toute la plaine et à se resserrer
dans le massif d’Alger. Ces bruits jetant de la perturbation
dans les esprits, ceux d’entre les Hadjoutes qui n’avaient
renoncé qu’à regret à leurs actes de brigandage, les recom-
mencèrent partiellement, malgré le bey de Miliana, sous
les ordres de qui ils étaient placés. Ce dernier paraissait
nourrir, depuis quelque temps, des pensées secrètes qui
le préoccupaient vivement ; il écrivit au gouverneur, dans
les premiers jours de juillet, pour le prier de lui envoyer
un homme sûr, à qui il pût confier des choses importan-
tes pour lui et pour nous. M. de Damrémont accéda à sa
demande ; mais en arrivant à Miliana, l’émissaire du gou-
verneur trouva le bey à l’agonie. Une maladie subite ve-
nait de l’atteindre, et elle l’emporta au bout de trois jours
; son secret, s’il en avait un, mourut avec lui. On parla
de poison, mais faiblement. Son neveu, Sidi-Mohammed-
ben-Allal, le remplaça.
Le 23 juillet, le gouverneur général partit pour Bône,
pour terminer, soit par les négociations, soit par les armes,
la grande affaire de Constantine.
LIVRE XXIII.

État des affaires dans la province de Bône. — Le géné-


ral Damrémont y arrive. — Négociations avec Ahmed-Bey.
— Préparatifs de guerre. — Tentative d’intervention de la part
de la Turquie. — Camp de Medjez-Amar. — Expédition de
Constantine. — Mort du général Damrémont. — Prise et occu-
pation de Constantine.

Nous avons dit, dans le livre XX, que M. le maréchal


Clauzel, après sa malheureuse expédition de Constantine,
avait décidé que Guelma serait occupé d’une manière per-
manente ; nous avons dit aussi que le commandement de
ce point avait été confié au colonel Duvivier : cet officier
supérieur se conduisit, dans cette position difficile, avec
beaucoup d’habileté. La défense matérielle du poste do-
minait tout, sans doute ; mais, réduite à l’occupation sté-
rile de quelques ruines, elle n’aurait point empêché le bey
de Constantine de venir nous susciter des embarras jusque
sous les murs de Bône. Il fallait, pour limiter au moins à
la chaîne de Ras-el-Akba la sphère de son influence hos-
tile, conquérir moralement les populations des environs
de Guelma ; ce fut le but que se proposa le colonel Duvi-
vier, et il l’atteignit en partie. Nous n’entrerons pas dans
les détails des moyens, tout à la fois fermes et conciliants,
qui l’y conduisirent ; il faudrait pour cela des développe-
ments qui seraient peut-être sans intérêt pour le commun
des lecteurs, et que, d’un autre côté, nous ne pourrions
rendre assez complets pour qu’ils fussent utiles à ceux qui
200 ANNALES ALGériENNES.

voudraient s’occuper sérieusement de ces sortes d’affai-


res. Nous nous bornerons à dire que la confiance que M.
Duvivier sut inspirer aux Arabes était telle que, les envois
d’argent de Bône au camp de Guelma ayant plusieurs fois
éprouvé des retards, ils ne firent aucune difficulté d’ac-
cepter, en échange des denrées nécessaires à la consom-
mation du camp, des billets à terme garantis par lui, et
qui circulèrent dans les tribus comme monnaie courante.
L’influence morale qu’exerçait M. Duvivier sur les
tribus des environs de Guelma ne pouvait se soutenir qu’à
la condition de les protéger efficacement contre Ahmed-
Bey et contre les Arabes qui tenaient pour lui. Aussi, mal-
gré l’exigüité de ses forces, il n’hésita jamais à se porter à
leur secours chaque fois que l’occasion s’en présenta ; il
soutint pour eux plusieurs petits combats, dont les résultats
furent toujours heureux, grâce à la bravoure de ses troupes
et aux bonnes dispositions qu’il sut prendre. Le premier de
ces combats eut lieu le 24 mai ; il fut livré contre les tribus
de l’Oued-Zénati, agissant sous la direction de quelques
chefs militaires qui leur avaient été envoyés de Constanti-
ne. Quelques jours après, le colonel marcha contre les Ha-
cheches, qui avaient favorisé ce mouvement hostile. Il leur
enleva une quantité assez considérable de bétail, dont il leur
rendit la moitié après qu’ils eurent fait leur soumission ; le
reste fut livré aux tribus qui marchèrent avec nous.
Le 16 juillet, M. Duvivier eut un combat assez sérieux
contre des forces considérables, dont il soutint le choc avec
avantage, quoiqu’il n’eût que 600 hommes d’infanterie et
120 chevaux.
Pendant que le colonel Duvivier était à Guelma, deux
postes intermédiaires furent établis entre cette position et
LIVRE XXIII. 201

Dréan, l’un à Nechméya, et l’autre, moins considérable,


à Hammam-Berda. Dès le mois de mai, le commandant
Yousouf avait quitté Bône, le Gouvernement ayant renon-
cé à en faire un bey de Constantine ; M. le capitaine de
Mirbeck, nommé peu après chef d’escadrons, prit le com-
mandement des spahis.
Tel était l’état des choses à Bône, lorsque le gouver-
neur général y arriva le 26 juillet.
Lorsque le Gouvernement rappela de l’Algérie M. le
maréchal Clauzel, il était revenu au système d’occupation
restreinte dont il s’était un instant écarté(1). Déjà, à cette
____________________
(1) Voici comment s’exprimait, à cet égard, le ministre de la
guerre :
« Le but que le Gouvernement se propose n’est pas la domi-
nation absolue, ni, par conséquent, la conquête immédiate et l’oc-
cupation effective de tout le territoire de l’ancienne Régence. La
guerre acharnée et ruineuse qu’il faudrait soutenir, pour en venir
là, imposerait à la France des sacrifices hors de proportion avec
les avantages que pourrait lui procurer le succès. Le principal ob-
jet qu’elle doit se proposer dans ses possessions du nord de l’Afri-
que, c’est son établissement maritime, c’est la sécurité et l’exten-
sion de son commerce, c’est l’accroissement de son influence
dans la Méditerranée et parmi les populations musulmanes qui en
habitent le littoral. La guerre est un obstacle à tous ces résultats.
Le Gouvernement ne l’accepte que comme une nécessité, dont il
désire, dont il espère pouvoir hâter le terme. Il s’y résigne, parce
qu’il est impossible de passer brusquement d’un système à un
autre, et parce qu’au point où en sont les choses, ses intentions ne
seraient point comprises s’il se montrait pacifique sans se mon-
trer fort... Dans le système dont les bases ont été posées en votre
présence par le conseil, le point le plus important pour la France,
c’est la possession du littoral. Les principaux points à occuper
sont Alger, Bône et Oran. Toutefois, vous le savez, cette occupa-
tion ne doit pas s’entendre seulement de l’enceinte des villes et
202 ANNALES ALGériENNES.

époque, il pensait que la France n’avait aucun intérêt à


détruire la puissance d’Ahmed-Bey, dont elle devait au
contraire se servir pour créer un rival à Abd-el-Kader(1).
Depuis le traité de la Tafna, cette considération était en-
core plus puissante, car il était évident que la destruction
de l’autorité d’Ahmed-Bey ne pouvait plus tourner qu’au
profit d’Abd-el-Kader qui, de Titteri, était en position de
recueillir son héritage politique. En effet, une fois Ahmed
renversé, à qui, si ce n’est à Abd-el-Kader, pouvaient se
rallier les tribus du beylik de l’est ? Il tombait sous le sens
que ce chef entreprenant, qui avait si habilement profité de
l’anarchie où, depuis la chute du gouvernement turc, les
tribus des beyliks d’Oran et de Titteri avaient été plongées,
pour leur faire désirer sa domination, obtiendrait la même
influence sur celles de Constantine, si la chute d’Ahmed
les mettait dans la même situation, influence que nous
n’aurions pu combattre qu’en occupant tout le pays, ce
qu’on ne voulait pas alors. Cette vérité, généralement sen-
tie, rendait le général Damrémont très-disposé à seconder
les intentions du ministère, qui, jusqu’au dernier moment,
voulut traiter avec Ahmed(2). Mais il était convenable de
____________________
de leur banlieue... (on parle ici du territoire qui doit être ré-
servé dans les trois provinces) ; le reste doit être abandonné
à des chefs indigènes, choisis parmi les hommes qui ont une
influence déjà faite, et assez nombreux, s’il est possible, pour
qu’aucun d’eux n’ait sur les autres une prépondérance exces-
sive. » (Lettre du ministre de la guerre au général Damrémont,
du 22 mai 1837.)
(1) Ces expressions sont textuellement extraites de la let-
tre citée ci-dessus.
(2) Le 21 juillet, le ministre de la guerre écrivait au géné-
LIVRE XXIII. 203

le faire à des conditions qui, par leur nature, effaçassent le


souvenir de l’échec de l’année précédente ; ce fut dans ce
sens que le gouverneur général se disposa à agir. En consé-
quence, dans le courant de mai, il fit partir pour Tunis le
capitaine Foltz, un de ses aides de camp, qu’il chargea
d’entrer de là, par des moyens indirects, en relation avec
le bey de Constantine. Cet officier, quoique très-habile et
très-versé dans les formes de la diplomatie de l’Orient,
fut quelque temps sans y parvenir. Sur ces entrefaites, M.
Busnack, dont il a déjà été question dans les livres précé-
dents, vint annoncer au gouverneur qu’Ahmed-Bey venait
de l’inviter à se rendre à Constantine, désirant l’employer
pour intermédiaire entre lui et le Gouvernement français.
M. Damrémont consentit à son départit lui fit connaître sur
quelles bases il consentirait à traiter avec Ahmed. D’après
ces bases, la France se réservait l’administration directe
d’une partie considérable de territoire ; elle exigeait une
____________________
ral Damrémont : « Vous ne perdrez pas de vue que la pacifica-
tion est l’objet principal que le Gouvernement se propose, et
que la guerre n’est considérée ici que comme moyen de l’ob-
tenir aux conditions les plus avantageuses, moyen auquel il ne
faudra avoir recours qu’à la dernière extrémité. »
Les mêmes recommandations sont répétées jusqu’à sa-
tiété dans toute la correspondance qui vint après, et notamment
dans les dépêches du 9 août et du 6 septembre. Enfin, M. Molé,
président du conseil, écrivait, le 3 septembre :
« Je ne puis assez vous recommander de vous mettre en
garde contre l’ardeur de quelques officiers. Toute ma lettre se
résume en peu de mots : Jusqu’au dernier moment, la paix plu-
tôt que la guerre, la paix aux conditions déjà convenues, sans
y rien ajouter, ou la prise de Constantine à tout prix. »
204 ANNALES ALGériENNES.

reconnaissance absolue de vassalité de la part d’Ahmed,


vassalité manifestée par un tribut annuel et par l’érection,
dans les grandes cérémonies, du pavillon français au-des-
sus de celui du bey. On exigeait de plus le remboursement
des frais de la guerre.
M. Busnack était à peine parti, que M. Foltz arriva
à Alger avec Ben-Bajou, autre Israélite, qu’Ahmed-Bey,
avec lequel il était parvenu à se mettre en rapport, lui avait
envoyé à Tunis. Dès lors, on put croire qu’Ahmed vou-
lait véritablement la paix. Ce fut dans ce moment que le
gouverneur partit pour Bône, où MM. Foltz et Ben-Ba-
jou le suivirent. Peu de temps après, M. Busnack y arriva
avec une lettre d’Ahmed ; les négociations furent dès lors
régulièrement engagées, ce qui n’empêcha pas le géné-
ral Damrémont de mettre la plus grande activité dans les
préparatifs de guerre. Les troupes furent tirées d’Alger
et d’Oran et transportées à Bône, où l’on concentra un
matériel d’artillerie considérable et de puissants moyens
de transport pour l’administration. En un mot, rien ne fut
négligé pour assurer le succès d’une guerre que le Gou-
vernement aurait voulu pouvoir éviter avec honneur, mais
qu’il était décidé à faire avec énergie. Quoi qu’on ait pu
en dire, la conduite du Gouvernement fut sage et logique
dans toute cette affaire de Constantine, au moins relative-
ment à la position où il s’était mis par le traité de la Tafna,
qui n’était, il est vrai, ni l’un ni l’autre.
Peu de temps après son arrivée à Bône, le général
Damrémont se porta sur Medjez-Amar, dont il résolut de
faire sa base d’opération, en cas que l’expédition eût lieu.
Il y arriva le 9 août, avec le 47e et le 33e de ligne. Ces
troupes se mirent aussitôt à construire, sous la direction
LIVRE XXIII. 205

du génie, un camp retranché, sur la rive gauche de la Sey-


bouse, et une tête de pont sur la rive droite, en amont du
confluent de cette rivière et de l’Oued-Serf. On a reproché
à cet établissement, comme à celui de Douaira, un déve-
loppement en disproportion avec le but qu’il avait à rem-
plir. Quoi qu’il en soit, le relief considérable qu’on voulut
donner aux parapets pour le défiler méthodiquement pro-
longea tellement le travail, que, lorsque nos troupes par-
tirent pour Constantine, elles n’avaient pas encore passé
une seule nuit dans son enceinte inachevée.
Pendant le long séjour que le général Damrémont fit à
Medjez-Amar, les communications entre lui et Ahmed-Bey
furent assez fréquentes. On parut être plusieurs fois sur le
point de conclure. Ahmed comprenait par moments les dan-
gers de sa position, et alors un vif désir de la paix s’empa-
rait de lui ; dans d’autres, il espérait que la Porte-Ottomane
lui enverrait du secours par Tunis, ou même que Constan-
tine pourrait résister seule comme l’année précédente, et
alors il prenait un ton superbe. II lui arrivait aussi très-sou-
vent de dire, et même c’était une pensée qui le préoccupait
beaucoup, qu’il ne comprenait pas pourquoi le gouverneur
voulait lui imposer des conditions moins avantageuses qu’à
Abd-el-Kader. Enfin, ce qu’il y avait en lui de dispositions
pacifiques était combattu par Ben-Aïssa et par d’autres per-
sonnages puissants qui voulaient la guerre, et qui n’avaient
pas les mêmes raisons que lui d’en craindre les résultats.
Les tergiversations d’Ahmed prolongèrent les né-
gociations jusque vers la fin du mois d’août. Le général
Damrémont, ayant fait quelques concessions relatives
à la quotité du tribut et à l’érection du pavillon français
à Constantine, lui envoya son ultimatum, auquel le bey
206 ANNALES ALGériENNES.

répondit de manière à couper court aux négociations. Dès


lors il ne fallut plus songer qu’à la guerre, et M. Busnack
fut rappelé(1). Le général Damrémont demanda en même
temps au Gouvernement l’autorisation de marcher sans dé-
lai sur Constantine, car il lui avait été formellement pres-
crit, par dépêche du 9 août, de se borner à rassembler tous
les moyens de guerre, à les organiser complètement, afin
d’être prêt à marcher, et de ne rien entreprendre au delà sans
avoir fait connaître au gouvernement du Roi l’état exact des
choses et avoir reçu ses ordres. Malgré les termes formels
de cette dépêche, la réponse qu’il reçut montra qu’on était
mécontent à Paris de ce qu’il n’avait pas pris l’imitative.
____________________
(1) Voici la lettre que le général Damrémont écrivit à Ah-
med-Bey à cette occasion :
Au camp de Medjez-Amar, le 19 août 1837,
Le Gouverneur général à Ahmed-Bey :
La lettre que vous m’avez fait remettre par Mouchi-Bus-
nack, votre serviteur, contient des propositions si extraordinaires,
que je n’y répondrai pas. Elle m’a étrangement surpris, et je dois
aussi vous exprimer mon étonnement de voir que, manquant à
votre parole, vous repoussez maintenant un traité que vous aviez
admis. Si les malheurs de la guerre doivent peser sur le pays que
vous administrez, et entraîner la ruine de Constantine, toute la
responsabilité retombera sur vous, qui préférez à une paix ho-
norable, à un appui que vous regretterez plus tard, les chances
d’une guerre que vous ne pourrez pas soutenir. Ce serait peut-
être l’occasion de vous rappeler que Hussein-Pacha, cédant à de
mauvais conseils, préféra la guerre, qui a entraîné sa chute, à une
juste satisfaction que lui demandait la France, et qui n’avait rien
de honteux, rien d’humiliant pour lui.
La présence de Busnack étant inutile près de vous, je lui
donne l’ordre de quitter la province de Bône.
LIVRE XXIII. 207

Ceci ne prouve qu’une chose : c’est qu’en 1837 comme en


1836, le ministère aurait été fort aise de pouvoir dire, en
cas de revers, qu’on avait agi sans ordre.
Les espérances d’Ahmed au sujet de la Porte et de
Tunis avaient quelques fondements : le Sultan voulait en
effet le secourir par Tunis. A cet effet, il devait se débar-
rasser du bey de cette Régence, qui était opposé à ses des-
seins, et le remplacer par un homme dont il était plus sûr,
et qui aurait envoyé des troupes à Ahmed. Dans ce but, une
escadre était partie de Constantinople ; elle devait se pré-
senter devant Tunis, où une conspiration, organisée par les
agents de la Porte, aurait aussitôt renversé le bey régnant.
Mais la conspiration fut découverte, les conspirateurs mis
à mort, et l’amiral Lalande obligea l’escadre turque de se
retirer avant qu’elle eût pu rien entreprendre.
Cependant, lorsqu’on eut acquis, à Paris, la certitu-
de que les négociations ne conduisaient à rien, que l’on
vit que le général Damrémont, éclairé par ce qui s’était
passé l’année précédente, n’était point disposé à prendre
une part de responsabilité plus forte que celle qui lui re-
venait naturellement, les ministres se résignèrent à faire
usage de la leur. Un conseil fut assemblé ; l’expédition
fut résolue, et le duc d’Orléans fut un instant désigné pour
la commander. Ce prince avait fortement insisté pour ob-
tenir cette mission, qu’il était certainement très-capable
de remplir convenablement et de manière à assurer sa
réputation militaire. Mais des considérations de famille,
qui vinrent se jeter à la traverse, le privèrent d’un hon-
neur qu’il ambitionnait avec l’ardeur de son âge. Le com-
mandement de l’expédition de Constantine resta donc au
gouverneur général qui, dans la première combinaison,
208 ANNALES ALGériENNES.

n’aurait été que le major général du duc d’Orléans. Le duc


de Nemours obtint le commandement d’une brigade. Le
commandement en chef de l’artillerie fut dévolu au lieu-
tenant général Valée, la plus haute capacité de cette arme,
et celui du génie au lieutenant général Rohaut de Fleury,
une des célébrités de la sienne.
Pendant que ces dispositions étaient prises à Paris, le
général Damrémont préparait tout pour que l’expédition
pût se faire en temps opportun. Le 13 septembre, il pous-
sa une grande reconnaissance jusqu’à l’Oued-Zenati, et
dispersa quelques Arabes qui se présentèrent sur la route.
Quelques jours après, il se rendit à Bône, pour s’assurer
par lui-même de la situation des hôpitaux et des magasins,
recevoir le duc de Nemours, qui y débarqua, ainsi que les
généraux Valée et Fleury. Dans un conseil qui se tint chez
le prince, le général Damrémont exposa la situation des
choses. La question de l’opportunité de l’expédition fut
agitée ; on parla de la renvoyer au printemps. Un incident
fâcheux jetait surtout de l’indécision dans les esprits : le
12e de ligne, qui avait été envoyé de France pour faire
partie de l’armée d’expédition, était arrivé avec le choléra.
Il avait fallu le mettre en quarantaine, ce qui diminuait
de trois bataillons les forces disponibles sur lesquelles on
avait compté. Mais le général Damrémont démontra qu’on
pouvait agir sans cela, et sa conviction l’emporta(1).
____________________
(1) Jusqu’au dernier moment de l’existence du général
Damrémont, la plus parfaite harmonie régna toujours entre lui
et le général Valée. M. Damrémont écrivait à cette époque à
une personne de son intérieur le plus intime : « J’ai eu des idées
bien extraordinaires à combattre, bien des difficultés à vaincre,
LIVRE XXIII. 209

Pendant qu’il était à Bône, le général Rullière, qu’il


avait laissé à Medjez-Amar, fut attaqué trois jours consé-
cutifs, les 21, 22 et 23 septembre, par 7 à 8,000 hommes de
cavalerie et d’infanterie, commandés par Ahmed-Bey en
personne. L’effort de l’ennemi se dirigea principalement
sur un mamelon situé à droite et en avant du camp, sur la
rive droite de la Seybouse. Le général Rullière, qui avait
parfaitement compris l’importance de cette position, en
avait confié la défense au lieutenant-colonel Lamoricière.
L’ennemi, repoussé dans toutes ses attaques, perdit beau-
coup de monde dans ces trois jours de combat, qui firent
le plus grand honneur au général Rullière, ainsi qu’aux
troupes qu’il commandait. Ces troupes étaient le 23e et
le 47e de ligne, un bataillon du 2e léger, le 3e bataillon
d’infanterie légère d’Afrique, le bataillon des tirailleurs
d’Afrique, les Zouaves et les Spahis.
Dans les derniers jours de septembre, tout le person-
nel et tout le matériel de l’expédition se trouvèrent réunis
à Medjez-Amar. Le départ fut fixé au 1er octobre ; mais,
au dernier moment, le chef d’état-major vint annoncer
au général Damrémont que l’administration avait moins
de chevaux qu’elle ne l’avait déclaré, et qu’ainsi elle ne
pouvait transporter tout ce qui avait été convenu en fait
de subsistances. Comme c’était, dans la circonstance, le
premier de tous les services qui faisait défaut, il fallut y
____________________
bien des soucis de tout genre. Le général Valée, qui a l’esprit
juste, ne met aucun entêtement à défendre sa manière de voir....
Maintenant, il abonde dans mes idées. Il m’aurait été très-péni-
ble de me trouver en opposition avec lui. Je tirerai bon parti de
ses conseils et de son expérience. »
210 ANNALES ALGériENNES.

suppléer à tout prix. En conséquence, l’artillerie et le gé-


nie reçurent ordre de réduire, autant que possible, leur ap-
provisionnement et leur matériel, et de se charger de ce
que l’administration n’était pas en mesure de transporter.
C’est ainsi que l’on fut obligé de laisser à Medjez-Amar
beaucoup de munitions de guerre et la plus grande partie
du matériel du génie. Il fut décidé que l’artillerie se dé-
garnirait beaucoup moins que le génie, et dès lors établi
que cette dernière arme ne pourrait jouer qu’un rôle fort
secondaire dans les opérations du siège.
Le corps expéditionnaire, fort de 10,000 hommes, fut
divisé en quatre brigades, ainsi qu’il suit :
Première Brigade. — Le duc de Nemours.
Un bataillon de zouaves,
Un bataillon du 2e léger,
3e régiment de chasseurs d’Afrique,
Deux bataillons du 17e léger,
Deux escadrons de spahis,
Deux pièces de campagne et deux de montagne.

DEUXIÈME Brigade. — Le général Trézel.


Spahis irréguliers,
Bataillon turc,
Tirailleurs d’Afrique,
Compagnie franche,
Un bataillon du 11e de ligne,
23e de ligne,
Deux pièces de campagne et deux de montagne.

Troisième Brigade. — Le général Rullière.


3e bataillon d’Afrique,
Un bataillon de la légion étrangère,
Deux escadrons de spahis réguliers et deux du 1er régiment de
chasseurs d’Afrique.
Quatre pièces de montagne.
LIVRE XXIII. 211

QUATRIÈME BRIGADE. — Le Colonel Combes.


47e de ligne,
Un bataillon du 26e de ligne,
Deux pièces de campagne et deux de montagne.

Le matériel de siège se composait de


Quatre canons de 24,
Quatre de 16,
Deux obusiers de 8,
Quatre de 6 p°,
Trois mortiers de 8 p°,

En tout 17 bouches à feu, avec un approvisionnement


de 200 coups par bouche à feu, 1,000 kilogrammes de pou-
dre, 200 fusées de guerre, 50 fusils de rempart, 500,000
cartouches d’infanterie, et plusieurs ponts et passerelles
pour les hommes à pied : le tout formant un équipage de
126 voitures, dont 50 de, siège et 76 de campagne.
L’artillerie de campagne et de montagne répartie en-
tre les brigades se composait de :
Quatre canons de 8,
Deux obusiers de 24,
Dix obusiers de 12, de montagne.

En tout 16 bouches à feu.


Les bouches à feu de campagne étaient approvision-
nées à 180 coups, celles de montagne à 120 obus et 10
coups à balles par obusier.
L’artillerie, ayant pour commandant en chef le géné-
ral Valée et pour commandant en second le général Cara-
man, présentait un effectif de 46 officiers, 1,154 sous-of-
ficiers et soldats, et 1,227 chevaux ou mulets.
Le génie, dont le personnel était de 10 compagnies,
212 ANNALES ALGériENNES.

avait pour commandant en chef le général Rohaut de Fleu-


ry et pour commandant en second le général Lamy.
L’administration militaire avait à sa tête M. Darnaud,
sous-intendant de première classe ; elle comptait 5 com-
pagnies du train des équipages, 97 voitures, 589 chevaux
de trait et 483 mulets de bât ; elle portait 429 quintaux
métriques de biscuits, 109 quintaux de riz, 50 quintaux de
sel, 31 quintaux de sucre et café, 7 hectolitres d’eau-de-
vie et 536 quintaux d’orge. Les voitures de l’artillerie et
du génie portaient de plus 366 quintaux de cette dernière
denrée. Un troupeau considérable assurait le service des
vivres-viande. L’armée avait en tout, en partant de Med-
jez-Amar, pour dix-huit jours de vivres, y compris ce que
les soldats portaient sur eux.
Le 1er octobre, à sept heures et demie du matin, la pre-
mière et la deuxième brigade partirent de Medjez-Amar,
avec la première division du parc d’artillerie, composée
du matériel de siège. La première brigade bivouaqua au
sommet de Raz-el-Akba, et la seconde, avec le matériel de
siège, à la hauteur d’Anouna. Il plut dans cette première
journée de marche, ce qui jeta un voile de pénible tris-
tesse sur l’armée. Chacun se rappelant involontairement
un passé que l’hostilité des éléments avait contribué à ren-
dre si funeste, portait un regard de demi-effroi sur l’ave-
nir ; mais le temps s’étant bientôt éclairci, la gaieté reparut
sur les visages et la confiance dans les cœurs. Les eaux
pluviales ayant détrempé les chemins, les voitures eurent
beaucoup de peine à gravir les pentes du Djebel-Sada.
Le 2, les mêmes troupes, avec lesquelles marchait le
quartier général arrivèrent au marabout de Sidi-Tamtam,
où elles passèrent la nuit. Il fallut travailler sur plusieurs
LIVRE XXIII. 213

points pour rendre la route praticable aux voitures. Le même


jour, les deux dernières brigades et tout le convoi qui était
immense, y compris la deuxième division du parc d’ar-
tillerie, bivouaquèrent à Raz-el-Akba, sur l’emplacement
que la première brigade avait occupé la veille. Cet ordre de
marche fut observé jusqu’à Constantine ; c’est-à-dire que
les deux premières brigades furent toujours en avant avec
la première division du parc d’artillerie, et les deux autres
en arrière avec le convoi. Il y eut ainsi deux colonnes.
Le 3 octobre, la première colonne bivouaqua sur
l’Oued-Meris et la seconde à Raz-Zenati. Les Arabes,
dont on traversait le territoire, s’éloignèrent en incendiant
les meules de paille sur l’emplacement de leurs douars
abandonnés. Mais comme ils ne se déterminaient qu’avec
une certaine répugnance à cette destruction ordonnée par
Ahmed, nos soldats parvinrent souvent à se rendre maîtres
du feu mis au dernier moment, et à arracher à l’incendie,
qui n’avait pas eu le temps de tout consumer, la paille né-
cessaire à leurs chevaux.
Le 5 octobre, la première colonne, qui avait fait le
matin un grand fourrage, ne se mit en marche qu’à dix
heures ; elle alla coucher sur le Bou-Merzoug. La seconde
bivouaqua à peu de distance de la première. Cette colonne
eut, le lendemain 5 octobre, un petit engagement avec les
Arabes, qui, tournés par un peloton du 1er régiment de
chasseurs d’Afrique, perdirent quelques hommes. Dans la
matinée de cette même journée, elle rejoignit la premiè-
re, et toute l’armée réunie arriva à midi sur les hauteurs
de Somma, après avoir un peu tiraillé sur son flanc droit.
Elle aperçut de là le camp d’Ahmed et Constantine, but
glorieux de ses efforts : cette vue redoubla l’ardeur des
214 ANNALES ALGériENNES.

soldats. Après une halte de deux heures, l’armée se remit


en marche ; après avoir traversé encore une fois le Bou-
Mersoug, la première colonne alla bivouaquer dans le lieu
de fâcheuse mémoire que les soldats avaient appelé l’an-
née précédente le camp de la boue. Le sol était sec alors, le
temps ayant été constamment beau depuis le 2. La seconde
colonne s’arrêta sur l’autre rive du ruisseau. On échangea
quelques coups de fusil avec les Arabes, dont on voyait les
bandes irrégulières aller et venir dans tous les sens, avec
l’agitation saccadée de bêtes fauves qui voient le chasseur
s’approcher de leur tanière.
Dans la nuit, le ciel se couvrit de nuages, que le lieu et
les circonstances où l’on se trouvait rendaient menaçants.
A trois heures du matin, la pluie commença à tomber avec
force. Le gouverneur général fit partir l’armée de très-
bonne heure, avant que les chemins ne fussent défoncés.
La première colonne arriva sur le plateau de Mansourah
à neuf heures. Le gouverneur général se porta aussitôt en
avant pour observer la ville et en reconnaître les abords.
Constantine se présentait, comme l’année précédente,
hostile et décidée à une résistance énergique : d’immen-
ses pavillons rouges s’agitaient orgueilleusement dans les
airs que les femmes, placées sur le haut des maisons, frap-
paient de leurs cris aigus, auxquels répondaient par de mâ-
les acclamations les défenseurs de la place. C’est ainsi que
furent salués le général Damrémont et le jeune prince qui
marchait à ses côtés. Bientôt, le son grave du canon, répété
par des milliers d’échos, vint se mêler aux cris de ces créa-
tures humaines, et de nombreux projectiles habilement di-
rigés tombèrent au milieu des groupes qui se présentaient
sur la crête du ravin par lequel Constantine est séparée
LIVRE XXIII. 215

de Mansourah. Trois à quatre cents hommes, sortis de la


place par la porte d’El-Cantara, se glissèrent dans celui
qui règne entre ce plateau et les hauteurs de Sidi-Messid et
essayèrent de là d’inquiéter l’établissement de nos troupes
qui se déployaient sur le plateau, mais repoussés par le 2e
léger et par les zouaves, ils rentrèrent en désordre dans la
ville. De même qu’en 1836, Ben-Aïssa défendait la place
et Ahmed-Bey tenait la campagne avec sa cavalerie.
Après les premiers moments donnés à la reconnais-
sance d’ensemble, la gouverneur général chargea le gé-
néral Valée et le général Fleury d’en faire une de détails,
pour déterminer les points d’attaque. Il fut reconnu que
l’attaque sérieuse ne pouvait être tentée que par Coudiat-
Ati, ce qui, du reste, avait déjà été démontré en 1836(1).
En conséquence, il fut décidé que la batterie de brèche
serait établie sur ce point. On résolut de construire en
même temps, à Mansourah, trois autres batteries destinées
à prendre d’enfilade et de revers les batteries ennemies du
front d’attaque pour en éteindre les feux, ainsi que celui
de la Casbah. On espérait en outre que ces trois batteries,
en foudroyant la ville, en détermineraient la prompte red-
dition. Pendant ce temps, la seconde colonne arrivait sur
le plateau de Sidi-Mabrouk, en arrière de Mansourah ; elle
y laissa le convoi et reçut aussitôt l’ordre d’aller occuper
____________________
(1) Un souvenir aussi récent aurait dû, peut-être, engager le
gouverneur général à donner à ses colonnes, à partir de Summa,
une direction qui les eût fait arriver à Coudiat-Ati, sans passer
par Mansourah. On aurait gagné à cela de se trouver tout d’abord
en face du véritable point d’attaque et l’on n’aurait pas perdu
plusieurs jours en essais infructueux, qui furent sur le point de
compromettre le succès de l’entreprise.
216 ANNALES ALGériENNES.

Coudiat-Ati. La troisième brigade s’y porta en coupant le


Rummel, au-dessous de sa réunion avec le Bou-Merzoug,
et la quatrième, en traversant successivement les deux ri-
vières au-dessus du confluent. Sur la croupe montueuse
qui forme un haut promontoire entre ces deux rivières, se
tenait, dans une attitude d’observation et à une certaine
distance de la ligne de direction suivie par nos troupes,
la cavalerie arabe, au milieu de laquelle était, disait-on,
Ahmed-Bey. Le général Rullière, sous le commandement
supérieur duquel étaient placées ces deux brigades, s’éta-
blit à Coudiat-Ati, sans avoir un coup de fusil à tirer. Ses
troupes s’y mirent à l’abri, tant bien que mal, derrière des
retranchements en pierres sèches dont il ordonna aussitôt
la construction. Le général Fleury s’y porta aussi de sa
personne. Le capitaine Rabin, un de ses aides de camp,
fut tué d’un coup de canon parti de la place, au passage
du Rummel. Le quartier général s’établit à Sidi-Mabrouk,
avec le convoi et le parc d’artillerie. La pluie, qui avait
cessé le matin, au moment du départ de l’armée, avait re-
commencé vers les deux heures ; mais le temps s’étant
remis au beau dans la soirée, on put travailler aussitôt à
la construction des batteries de Mansourah. Le capitaine
d’état-major de Sales, gendre du général Valée, fut nommé
major de tranchée ; les lieutenants d’état-major Leteilier
et Mimont lui furent adjoints.
La première batterie, dite batterie du Roi, fut établie
au revers, à gauche du Mansourah, sur un ressaut en saillie,
au-dessous du grand plateau, à 300 mètres du corps de
place ; elle dut être armée d’un canon de 24, de deux de
16, et de deux obusiers de 6 pouces.
La deuxième batterie f dite d’Orléans, fut construite
LIVRE XXIII. 217

sur la crête du Mansourah. L’armement en fut fixé à deux


pièces de 16 et deux obusiers de 8.
Une troisième batterie fut aussi établie sur la crête ;
elle dut être armée de trois mortiers de 8 pouces.
On ne put commencer la batterie de brèche en même
temps que les autres ; l’occupation de Coudiat-Ati n’était
pas assez avancée pour cela.
Dans la nuit, les travaux de Mansourah furent pous-
sés avec une rare activité. Les canonniers et les travailleurs
d’infanterie rivalisèrent de zèle. Le 7 au matin, le gouver-
neur général, accompagné du général Valée et du duc de
Nemours, nommé commandant des troupes du siège, vint
les visiter. Les coffres de la batterie d’Orléans et de la bat-
terie de mortiers étaient terminés ; la batterie du Roi était
moins avancée : le coffre de cette batterie ne s’élevait en-
core qu’un peu au-dessous de la genouillère ; comme elle
reposait sur le roc nu, il avait fallu y apporter de la terre
dans des couffins pour la construire. Il fallut aussi prati-
quer une rampe pour y arriver ; car, ainsi que nous l’avons
dit, elle était au-dessous du plateau.
Dans la journée du 7, deux sorties furent tentées par
les assiégés ; la première eut lieu par la porte d’El-Cantara
et dirigea ses efforts sur la droite de Mansourah : comme
la veille, les assaillants furent repoussés par le 2e léger et
les zouaves ; la seconde sortie, plus sérieuse, s’opéra par
les portes qui font face à Coudiat-Ati ; elle fut repoussée
par le 3e bataillon d’Afrique, la légion étrangère et le 26e
de ligne, dont une compagnie perdit son commandant, le
capitaine Béraud.
Les Arabes du dehors vinrent aussi attaquer Cou-
diat-Ati. Ils eurent affaire au 47e de ligne et aux chasseurs
218 ANNALES ALGériENNES.

d’Afrique, qui les mirent en fuite. Quelques-uns de nos


chasseurs, que leur courage avait entraînés trop loin à leur
poursuite, périrent dans cet engagement.
Deux passerelles avaient été établies sur le Rummel
et sur le Bou-Merzoug, en avant et en arrière des ruines
de l’aqueduc romain. Le général Valée alla reconnaître le
chemin que devaient suivre les pièces destinées à l’arme-
ment de la batterie de brèche, dite batterie de Nemours.
Il s’avança jusqu’à l’emplacement de cette batterie et en
désigna un à côté pour une batterie d’obusiers. On ordon-
na aussi la construction d’un retranchement sur le mame-
lon qui se trouve au-dessus du confluent des deux riviè-
res, pour mettre les communications entre Coudiat-Ati et
Mansourah à l’abri des attaques des Arabes du dehors.
Ces divers travaux furent commencés dans la nuit suivan-
te. Trois compagnies de sapeurs du génie et 750 hommes
d’infanterie y furent employés ; mais, contrariés par une
pluie qui tombait par torrents, et bientôt rendus impossi-
bles, ils durent être momentanément abandonnés. Cette
impossibilité tenait à ce que, pour les rampes, des torrents
de pluie emportaient la terre qu’on remuait, et que, pour
les batteries situées sur le roc, comme la batterie du Roi,
l’eau détrempait tellement les sacs à terre qu’il fallait rem-
plir au loin, et que les travailleurs se passaient de main en
main, qu’ils arrivaient presque vides à leur destination.
A Mansourah, la batterie d’Orléans et la batterie de
mortiers furent armées dans la soirée ; mais les pièces des-
tinées à la batterie du Roi, arrivées sur la rampe qui devait
y conduire et que la pluie avait dégradée, versèrent dans le
ravin, d’où on essaya en vain de les retirer.
On voit que cette nuit du 7 au 8 fut féconde en mé-
LIVRE XXIII. 219

comptes et en accidents fâcheux. Les soldats, harassés de


fatigue et ne trouvant pas une place sèche pour se reposer,
souffrirent cruellement. Dans la journée du 8, une batte-
rie, destinée à remplacer la batterie du Roi jusqu’au mo-
ment où il serait possible de relever les pièces versées, fut
construite avec rapidité sur la pointe méridionale du pla-
teau ; elle prit le nom de batterie Damrémont et fut armée
de trois pièces de 24 et de deux obusiers de 6 pouces. On
aurait pu commencer le feu dans la soirée ; mais le temps
était si brumeux qu’on n’y voyait pas pour pointer ; on en
renvoya l’ouverture au lendemain.
La nuit fut encore affreuse. La pluie tomba sans re-
lâche. Nos soldats, souffrants et inquiets, avaient besoin
que les éclats de notre artillerie, répondant à celle de la
ville, vinssent soutenir leur moral un peu abattu. Aussi
l’ouverture du feu était-elle attendue avec une indicible
impatience ; elle eut lieu le 9, à sept heures du matin. Au
premier coup de canon, des cris d’une joyeuse fureur parti-
rent de tous les points occupés par nos troupes et portèrent
à Constantine l’annonce de sa chute prochaine. Cependant
les batteries de Mansourah ne produisirent pas tout l’ef-
fet qu’on en avait attendu : le feu de la Casbah fut assez
promptement éteint ; les pièces de la batterie d’El-Cantara
furent mises hors de service, les défenses du front de Cou-
diat-Ati souffrirent ; mais les bombes et les fusées ne mi-
rent le feu nulle part, et la ville, bravant ce bruyant orage,
ne parut nullement disposée à ouvrir ses portes comme
on l’avait espéré(1). Pendant l’attaque de Mansourah, deux
____________________
(1) M. le capitaine de Latour-du-Pin, dans le récit animé
et attachant qu’il a publié dans la Revue des deux mondes, dit,
220 ANNALES ALGériENNES.

obusiers de 6 pouces, conduits à Coudiat-Ati par le com-


mandant d’Armandy, ne cessèrent de leur côté de tirer sur
la ville. La batterie royale put aussi prendre part à l’atta-
que, dont le succès fut généralement regardé comme in-
complet. Les pièces versées avaient été successivement
relevées par les zouaves, troupe admirable, toujours bonne
et prête à tout.
Le gouverneur général, renonçant sagement à une
tentative qui, plus longtemps prolongée, aurait pu nous
faire user toutes nos munitions de siège en pure perte, ré-
solut de concentrer ses efforts sur le front de Coudiat-Ati.
Comme la pluie, en défonçant les chemins, avait rendu
très-problématique la possibilité du transport de la grosse
artillerie sur ce point, il songea d’abord à faire attaquer la
place de ce côté par le génie, au moyen de la sape et de la
mine. Mais le génie qui, comme on l’a déjà dit, n’avait pu
emporter qu’une très-faible partie de son matériel, ne put
se charger de cette tâche. Il fallut donc la confier à l’artil-
lerie, et, malgré les difficultés dont elle était hérissée, elle
ne fut heureusement au-dessus ni de ses moyens d’action,
ni de son admirable constance.
Dans la nuit, on se mit en devoir de conduire à Cou-
diat-Ati deux canons de 24 de la batterie Damrémont et
deux de 16 de la batterie d’Orléans, avec huit chariots
d’approvisionnement. Cette opération, que la nature des
____________________
avec une remarquable justesse d’expressions, au sujet des espé-
rances que l’on avait assez généralement fondées sur les résul-
tats du bombardement de Constantine : « c’était se tromper sur
la nature des Arabes qui sont capables, non de tout faire, mais
de tout souffrir. »
LIVRE XXIII. 221

lieux et la pluie qui continuait à tomber rendaient très dif-


ficile, fut confiée au colonel Tournemine, chef d’état-ma-
jor de l’artillerie. Ce ne fut qu’après des peines effroya-
bles que les pièces, à quelques-unes desquelles il fallut
atteler jusqu’à 40 chevaux, arrivèrent à leur destination le
lendemain dans la matinée, sous le feu encore bien nourri
de la place.
Dans la journée du 10, un pont de chevalets pour l’in-
fanterie fut établi sur le Rummel au-dessous du confluent ;
il remplaça les passerelles que les eaux avaient emportées.
A trois heures, l’ordre fut donné de conduire, la nuit sui-
vante, à Coudiat-Ati, la troisième pièce de 24 de la batte-
rie Damrémont, les deux obusiers de 8 de la batterie d’Or-
léans, les mortiers et les fusées incendiaires. Pendant ce
temps, on travaillait activement aux