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Décoloniser l'Histoire et l'Identité

Le document discute de la reconquête de l'identité historique et culturelle des pays anciennement colonisés. Il explique l'importance de décoloniser l'histoire en rejetant les assertions sans fondement des colonisateurs et en reconnaissant le passé et les héros des peuples colonisés.

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Décoloniser l'Histoire et l'Identité

Le document discute de la reconquête de l'identité historique et culturelle des pays anciennement colonisés. Il explique l'importance de décoloniser l'histoire en rejetant les assertions sans fondement des colonisateurs et en reconnaissant le passé et les héros des peuples colonisés.

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La reconquête de l’identité

historique :
Gdécoloniser l’histoire ou la
défalsifier ? B

Djibril Tamsir Niane

Le thème de la reconquête de l’identité historique est l’un des problèmes


les plus brûlants de l’actualité et s’insère dans un cadre plus large, celui
de la reconquête de l’identité culturelle.
Depuis la deuxième guerre mondiale, les empires coloniaux se sont
effondrés, laissant la place à de nombreux États qui ont fait irruption sur
la scène internationale. Un fait remarquable est l’affirmation de la
spécificité culturelle de ces jeunes États dès leur accession à l’indépen-
dance. Presque toujours, cette affirmation s’accompagne de références à
leur propre histoire, comme pour faire disparaître la fâcheuse parenthèse
de l’époque coloniale. Citons, par exemple, l’ancienne colonie anglaise
de la ((Côte de l’Or r) - ((Gold Coast )) -, qui a pris le nom de l’un des
plus prestigieux empires de l’Ouest africain : Ghana; de même, l’ancien
((Soudan français r), qui affirme sa souveraineté en s’appropriant le nom
de Mali et se donne un hymne national inspiré d’un air musical
de l’époque de Sunjata, prestigieux fondateur du célèbre empire du
Mali.
Ainsi, les peuples qui se sont libérés du joug colonial opposent leur
spécificité culturelle à la culture européenne imposée par la puissance
colonisatrice. L’histoire apparaît ici comme un des éléments fondamen-
taux de la culture, une force que l’on mobilise comme pour conjurer le
mal colonial.
On peut constater aujourd’hui que cette défense de la spécificité cul-
turelle, ou mieux, de l’identité historique, est à l’origine de maints mou-
vements sociopolitiques, aussi bien dans les anciennes colonies qu’au
sein des grandes puissances - Bretons, Corses, Irlandais sont en lutte
pour conserver leur identité culturelle. En effet, si la revendication de ces
peuples prend un aspect politique, il n’en reste pas moins qu’ils récla-
ment d’abord la reconnaissance de leur ((identité historique )). Les termes
(( histoire )) et ((culture )kse trouvent donc intimement liés. Si le premier
peut se définir comme la vision ou l’interprétation du passé propre à un
Djibril Tamsir Niane
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peuple, le second doit être compris comme la manière spécifique d’un


peuple, d’une société de sentir, de penser, de s’exprimer et d’agir.
Ainsi, l’histoire peut être considérée ici comme un élément clé de la
culture dans la mesure où le passé aide à comprendre l’attitude présente
d’un peuple : elle informe, à travers le temps, sur la manière spécifique
d’un peuple de réagir face à la nature, mais aussi face aux peuples voi-
sins avec lesquels il entretient des rapports de nature variable.
Essayons donc, à présent, de mieux cerner la notion d’identité histori-
que dans le cadre naturel d’une culture. Aidons-nous pour cela d’exem-
ples concrets.
Il y a quelques décennies, quand les Européens parlaient de ~cul-
turc)), il s’agissait avant tout de la culture et de la civilisation européen-
nes; de même, l’histoire était avant tout celle de l’Europe. Cet état de
chose est indéniable dès que l’on feuillette une GHistoire universelle o :
pour l’essentiel, il est traité de l’histoire de l’Europe; l’histoire des autres
régions du monde n’est étudiée qu’en référence à celle de l’Europe. En
somme, c’est par référence à cette dernière qu’étaient décernés les cert$-
cats d’historicité : l’Amérique ne fit son entrée dans l’histoire qu’après
que Christophe Colomb l’eut découverte. La période antérieure ne sera
prise en considération par les historiens que bien plus tard. Après avoir
décrété que l’histoire commençait avec l’écriture, les historiens euro-
péens rejetèrent dans la préhistoire tout le passé de l’Afrique noire précé-
dant le contact entre l’Europe et l’Afrique du XIX~ siècle. La perte de
l’indépendance politique des peuples africains et des autres peuples que
les Européens avaient colonisés s’est trouvée aggravée par la perte de
l’identité culturelle. Le colonisateur imposa sa culture, sa langue et son
histoire : ainsi, l’histoire des peuples colonisés fut, officiellement, celle
qu’inaugurait la conquête européenne, l’Europe demeurant la référence
constante.
Les peuples colonisés réagirent contre la domination coloniale. Alors
vint le temps des luttes de libération nationale, qui dure encore. Cette
reconquête de l’identité historique n’est rien d’autre que la décolonisa-
tion de l’histoire. Celle-ci consiste à débarrasser l’histoire d’un pays de
tous les préjugés et autres affirmations gratuites véhiculés par le pays
colonisateur.
De même que politiquement et économiquement un pays nouvelle-
ment indépendant se dote de structures nouvelles, de même, sur le plan
culturel et éducatif, il doit procéder à de profondes réformes. Cette
remise en question de la culture européenne est à l’origine de grands
bouleversements dans-le domaine des sciences sociales. Il n’est pas exa-
géré de dire que l’accession à l’indépendance des anciennes colonies a
ouvert aux sciences humaines et aux sciences sociales des perspectives
nouvelles. Une fois l’européocentrisme écarté, l’histoire universelle cesse
d’être une histoire pensée par l’Europe. Et, pourtant, l’habitude est si
forte que le ((colonisé F)lui-même, en lutte pour la libération de son pays,
La reconquête de l’identité historique: «décoloniser l’histoire ou la défalsifier?»
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se fait, malgré lui, le chantre d’expressions typiquement européocentri-


ques, telles que o Moyen Age O, ((Renaissance )), o Temps modernes lb...
Là encore, nous avons une division du temps qui se réfère à l’histoire de
l’Europe.
C’est pourquoi valoriser une culture impose de prendre en considéra-
tion tous les éléments qui témoignent de sa spécificité : on se penchera,
par exemple, sur la transmission orale des connaissances, qui est si
importante pour de nombreuses cultures; de même, les arts et les techni-
ques doivent être étudiés pour eux-mêmes dans le cadre naturel de la
culture qui les abrite. Durant l’époque coloniale, les chercheurs euro-
péens attribuaient à d’hypothétiques voyageurs européens toute manifes-
tation artistique, tout artefact découverts en Afrique : tel le bronze du
Bénin, attribué à d’insaisissables Italiens qui seraient venus en Afrique
on ne sait quand, ni comment, pour initier les Noirs à la technique de la
cire perdue. Sous l’effet de l’ethnocentrisme, sciemment ou inconsciem-
ment, les Européens ont postulé des théories racistes et des préjugés qui
pèsent encore lourdement sur la culture et l’histoire de maints pays. C’est
tout juste si les penseurs et les historiens européens n’ont pas nié la
qualité d’homme aux peuples non européens, quand ce n’était pas d’émi-
nents théologiens et penseurs de renom polémiquant longuement pour
décider si, par exemple, les Noirs pouvaient être considérés comme des
hommes à part entière!
De telles constatations nous amènent à parler de défulsi’cation de
l’histoire. Décoloniser ou défulsifier l’histoire ne sont-ils pas une seule et
même opération? Décoloniser l’histoire revient à rejeter les assertions
sans fondement érigées en dogme par le colonisateur. C’est déjà là un
pas vers la reconnaissance. Voici un exemple : les colonisateurs ont con-
sidéré comme tyrans sanguinaires les rois et souverains non européens
qui ont opposé une vive résistance à l’invasion européenne. o Décoloni-
ser o l’histoire revient ici à donner à ces o héros o de la résistance, à ces
combattants de la liberté, leur place véritable dans l’histoire du pays ou
du peuple considéré. Bien que vaincus, ces combattants ne sont pas
moins des héros dignes d’être cités en exemples dans les jeunes républi-
ques. La falsification consiste à donner sciemment une version erronée
d’un événement, ou à donner un image fausse d’un personnage. Les
historiens de la colonisation ont falsifié l’histoire des peuples colonisés :
Jules César ne s’était-il pas fait l’historien de la Gaule de Vercingétorix,
pour ne citer qu’un exemple connu?
Sous la pression des pays non européens - appelés Tiers Monde
par les Européens (serait-ce là encore une séquelle de l’esprit colonia-
liste?) -, la décolonisation de l’histoire a conduit, comme je l’ai déjà dit,
à une véritable ((révolution)) dans le domaine des sciences sociales. En
outre, on doit porter au crédit des pays du Tiers Monde les progrès
effectués aussi bien par la sociologie, l’ethnologie que par l’histoire et la
philosophie.
Djibirl Tamsir Niane
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Défalsifier l’histoire, disions-nous. Cela revient-il simplement à biffer


d’un trait de plume ce que les pays colonisateurs ont écrit? Certes non.
Il ne s’agit pas de détruire un mythe et de lui en substituer un autre ; il
serait tout aussi dangereux d’idéaliser le passé précolonial. Défalsifier
l’histoire reviendrait plutôt à entretenir avec le passé une Grelation o qui
soit d’abord conforme à la vision que le peuple en a, car l’histoire est
avant tout cette relation du peuple à son passé. C’est dans ce sens qu’il
est juste de dire que les nations sont ce qu’en font leurs historiens ; la
o conscience historique o ou 1’0identité historique O, c’est ce qui donne à
une culture sa spécificité.
Cela nous amène à la constatation suivante : l’histoire n’est pas écrite
ou racontée de la même manière ici et là. Il s’en faut de beaucoup pour
qu’une culture ait, du passé, la même vision qu’une autre culture, quand
bien même celle-ci serait voisine! Le colonisé et le colonisateur, nous
l’avons vu, n’interprètent pas de la même manière le fait colonial. Il
serait intéressant d’étudier les courants qui prédominent, ici et là, en
matière de décolonisation de l’histoire. Naturellement, il s’agirait
d’abord de faire de l’Europe une région du monde, quel qu’ait été son
rôle durant les cinq derniers siècles - laps de temps appelé temps moder-
nes en référence à l’ethnocentrisme européen.
Défalsifier l’histoire est, en définitive, une tâche collective réunissant
aussi bien les historiens européens que les historiens du reste du monde.
Pourtant, une fois l’européocentrisme écarté, il faudra veiller à ne pas
pécher par ethnocentrisme.
Défalsifier l’histoire implique donc de savoir saisir les valeurs prônées
par des cultures différentes. Par exemple, dire que l’histoire commence
avec l’écriture, voilà une marque d’européocentrisme (encore qu’en
Europe même bien des régions soient restées longtemps en marge des
pôles culturels qui, très tôt, se servaient de l’écriture). Le document écrit
n’est pas le document par excellence. Aujourd’hui, la masse des docu-
ments dont peut disposer l’historien s’est considérablement accrue. La
façon dont on conçoit l’histoire aussi a changé. L’histoire - celle des
batailles et des rois - a vécu ! Aujourd’hui, seuls comptent, pour l’histo-
rien, les faits de civilisation et de culture. Ainsi conçue à l’échelle plané-
taire, l’histoire a pour projet de retracer l’évolution générale de l’huma-
nité.

BIBLIOGRAPHIE

CHATELET, F. Histoire des idéologies, vol. II et III. Paris, Hachette, 1978.


PELLETIER, A. ; GOBLOT, J.-J. Matérialisme historique et histoire des civilisations. Paris. Édi-
tions sociales, 1969.
M’Bow, A.-M. ((La dimension culturelle du développement )), Éthiopiques, no 7, p. 46-56.

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