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Serge July - Dictionnaire Amoureux Du Journalisme

Journalisme

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Karim Khelifi
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Journalisme

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DU

MÊME AUTEUR

Vers la guerre civile (avec Alain Geismar et Erlyne Morane), Éditions et publications premières, 1969.
Dis maman, c’est quoi l’avant-guerre ?, A. Moreau, 1980.
Les Années Mitterrand, Grasset, 1986.
Coluche, c’est l’histoire d’un mec (avec Jacques Lanzmann et Laurent Joffrin), Solar, 1986.
La Drôle d’année : radio-croquis, Grasset, 1987.
Le Salon des artistes, Grasset, 1989 ; Le Livre de poche, 1990.
La Diagonale du Golfe, Grasset, 1991.
Entre quatre z’yeux (avec Alain Juppé), Grasset, 2001.
Gérard Fromanger, Cercle d’art, 2002.
Les Affiches de mai 68 (collectif), ENSBA, 2008.
Faut-il croire les journalistes ? (avec Jean-François Kahn et Edwy Plenel, entretiens menés par Philippe
Gavi), Mordicus, 2009.
Mitterrand, géant de la politique (avec Claude Castéran), Democratic Books-AFP, 2011.
COLLECTION FONDÉE
PAR JEAN-CLAUDE SIMOËN
ET DIRIGÉE
PAR LAURENT BOUDIN

© Éditions Plon, un département d’Édi8, 2015


12, avenue d’Italie
75013 Paris
Tél. : 01 44 16 09 00
Fax : 01 44 16 09 01
www.plon.fr

Graphisme : d’après www.atelierdominiquetoutain.com


Dessins intérieurs d’Alain Bouldouyre
Félix Fénéon à La Revue blanche par Vallotton © AKG Images

EAN : 978-2-259-22966-1

« Cette œuvre est protégée par le droit d’auteur et strictement réservée à l’usage privé du
client. Toute reproduction ou diffusion au profit de tiers, à titre gratuit ou onéreux, de
tout ou partie de cette œuvre, est strictement interdite et constitue une contrefaçon
prévue par les articles L 335-2 et suivants du Code de la Propriété Intellectuelle. L’éditeur
se réserve le droit de poursuivre toute atteinte à ses droits de propriété intellectuelle
devant les juridictions civiles ou pénales. »

Ce document numérique a été réalisé par Nord Compo.


À mes enfants,
David, Leïla et Ambre.
Amoureux

La qualification amoureuse de ce dictionnaire signale aux lecteurs la présence


d’un petit lupanar d’affects. Il y a de la passion et des sentiments qui circulent entre
ces pages qui parlent d’amour de la presse et des journalistes, alors que les uns et les
autres subissent de sévères mises au pilori. Malgré les supplices, j’ai des raisons
sérieuses d’accrocher à ce dictionnaire la qualité d’amoureux.

Comme je suis très investi sur le présent, à force d’en avoir fait un métier, sans
doute encouragé par mon histoire personnelle, ma mémoire a toujours beaucoup
de mal à utiliser le passé composé. Elle a flanché à de nombreuses reprises, il y a
déjà très longtemps.
Cette indisposition à raconter ma vie me rend inapte à écrire des mémoires
sauf à les inventer à 90 % : cette proportion invalide toute ambition de ce type. Il
faut au moins atteindre le seuil des 50 % pour se rendre intéressant, et à ce niveau il
devient possible de faire la courte échelle à son imagination pour combler ses
propres défaillances. Mon cas à cet égard est assez désespéré.
J’ai essayé néanmoins d’aller au-delà de l’égrenage habituel d’une vie publique
assez identifiée, des batailles de la décolonisation en passant par Mai 68, le
gauchisme, Libération, le cinéma, la télévision, la radio, les documentaires…
Au fil de cette déambulation sur le fil tendu de l’alphabet, j’ai accroché
quelques aveux qui donnent à ce kaléidoscope des allures de mémoires éclatés. Je
n’irai sans doute pas au-delà.

Ma subjectivité a été également mobilisée pour sélectionner les reportages, les
livres et les films qui pour moi ont fait et font toujours référence pour cette
profession. Tous les journalistes en herbe comme ceux que les enquêtes et les
voyages ont déjà burinés gagneraient à les découvrir ou à les relire. J’ai comme
ambition de donner envie de fréquenter un certain nombre de tous ces textes, qui à
force d’histoire immédiate consommée à chaud, sont comme des trésors enfouis et
souvent oubliés. J’ai eu beaucoup de plaisir à réunir ce qui constitue pour moi,
déjà, la plus belle rédaction du monde.
J’ai même fantasmé de faire un dictionnaire amoureux des journalistes et au-
delà j’ai caressé l’idée de pouvoir feuilleter un recueil des meilleurs articles du
monde, qui à ma connaissance n’a jamais été fait, mais cela nous éloignait
beaucoup de la collection, sans compter le nombre de volumes qui auraient été
nécessaires à la réalisation de cette ambition, qui aujourd’hui est devenue possible
grâce à Internet.
J’aime des journaux, des articles, des formules rédactionnelles, des angles, des
idées de traitement, des journalistes de toutes qualifications, des équipes
rédactionnelles, pas tous et pas toutes, j’aime des cinéastes et leurs films. J’aime
passionnément tout ce qui articule le talent individuel et le talent collectif. Un tiers
du dictionnaire leur est consacré, sous forme de portraits.

C’est un choix terriblement arbitraire. D’autant plus que ce voyage buissonnier
traverse les siècles, les événements, les pays, que ma connaissance des langues est
limitée, que j’ai beau avoir un certain âge, lu beaucoup, je ne prétends en aucune
manière être un encyclopédiste.
Certains diront qu’il y en a déjà trop, et d’autres qu’il en manque : ce
dictionnaire est tellement partiel qu’il vire au partial ; il n’y a par exemple aucun
journaliste asiatique, aucun africain. Je le dis à regret.
J’aggrave mon cas en consacrant plusieurs entrées à des éditeurs et à des
inventeurs de journaux. À l’arrivée cela diminue un peu plus celles consacrées à des
reporters et à des chroniqueurs, et plus encore celles réservées à des
contemporains. Mais les dictionnaires amoureux sont par nature des
antidictionnaires : il ne faut pas leur demander d’être complets. Choisir, c’est ce qui
les rend aussi excitants à concevoir et à écrire. J’assume mes choix et, partant, mes
omissions. À mes yeux, tous ceux qui y figurent y sont au moins pour une bonne
raison.

Enfin, ce dictionnaire n’est pas un essai sur les médias, le journalisme d’avant-
hier, d’hier, d’aujourd’hui et de demain, la communication et l’information, le
quatrième pouvoir, la connivence, la révolution numérique et le réseau Internet, le
pluri-média… Mais sans en faire le cœur de ce livre, il était impossible de ne pas
aborder l’ensemble de ces questions qui interrogent l’exercice de ce métier et
agitent à juste titre l’ensemble de la société. Une pérégrination historique permet
de lever quelques lièvres et d’actualiser bien des débats.
Quand on fait des choix on s’engage. Je ne me suis pas dérobé. Mon parti pris
est celui d’un journaliste, qui connaît les faces noires et grises de cette profession,
mais qui n’oublie ni son utilité ni les réussites collectives et individuelles. Ma
devise, je l’ai empruntée à Bernard Voyenne, qui enseignait cette vérité essentielle :
« Aucun journal n’est objectif, la presse l’est. » C’est une discipline assez
particulière.
À cet égard mon expérience m’a servi de guide. Et j’ai beaucoup pratiqué. J’ai
fait bien sûr des erreurs, je n’ai pas cherché à les dissimuler : elles ont aussi leur
place. J’ai cherché enfin à ne pas être toujours de mon avis.

Ce ne sont donc pas des vrais mémoires, ce n’est pas un dictionnaire exhaustif
des journalistes, ni un essai en bonne et due forme sur les médias aujourd’hui, mais
bien sûr c’est un peu tout cela à la fois. En gastronomie on appellerait cela un menu
dégustation.

Tous les dictionnaires initiés, parrainés et couvés les uns après les autres par
Jean-Claude Simoën sont des fruits de la passion. Et pour ceux qui voudraient
connaître la durée de fabrication d’un tel abécédaire : l’éditeur et les auteurs de la
collection semblent unanimes, l’amour ne dure pas trois mois, mais trois ans. Je le
confirme.
Serge JULY

P.-S. : Je remercie tous ceux, mes très proches, mes amis et les collaborateurs
des Éditions Plon, qui ont lu et relu ce texte.
À bas les journalistes

Florilège
La presse est partout une création du pouvoir impérial, monarchique ou
ecclésiastique. D’emblée elle a été contestée et mise en cause à ce titre. Elle l’est
aussi pour sa trop grande liberté, pour sa corruption, sa futilité.
Les critiques ont toujours été innombrables, souvent aussi justifiées
qu’injustes.
Les détracteurs actuels des pouvoirs abusifs qu’ils attribuent aux médias sont
des petits joueurs par rapport aux talentueux procureurs qui se sont déjà acharnés
depuis des siècles sur le sujet.
Il est précieux de les avoir toujours à l’esprit quand on cherche à montrer,
articles en main, que la presse a des vertus essentielles.
En voici un florilège cruel.

Ben Jonson (1572-1637) : « Le journaliste est dénué de scrupules et prêt à
écrire n’importe quoi pour en tirer profit. »

Montesquieu (1689-1755) : « Il y a une espèce de livres que nous ne
connaissons pas en Perse et qui me semblent ici fort à la mode, ce sont les
journaux. La paresse se sent flattée en les lisant. »

Voltaire (1694-1778) : « La presse, il faut l’avouer, est devenue l’un des fléaux
de la société et un brigandage intolérable. »

Jean-Jacques Rousseau (1712-1778) : « Qu’est-ce qu’un livre périodique ? Un
ouvrage éphémère, sans mérite et sans utilité, dont la lecture, négligée et méprisée
par les gens lettrés, ne sert qu’à donner aux femmes et aux sots de la vanité sans
instruction, et dont le sort, après avoir brillé le matin sur la toilette, est de mourir le
soir dans la garde-robe. »

Denis Diderot (1713-1784) : « Tous ces papiers sont la pâture des ignorants, la
ressource de ceux qui veulent parler et juger sans lire, le fléau et le dégoût de ceux
qui travaillent. Ils n’ont jamais fait produire une bonne ligne à un bon esprit, ni
empêché un mauvais auteur de faire un mauvais ouvrage. »

Thomas Jefferson (1743-1826) : « Les petites annonces contiennent toute la
vérité qu’on puisse trouver dans un journal. »

Honoré de Balzac (1799-1850) : « Si la presse n’existait pas il ne faudrait pas
l’inventer. » « Le journalisme est un enfer, un abîme d’iniquités, de mensonges et
de trahisons. » « Pour le journaliste, tout ce qui est probable est vrai. » « Le
journalisme est une grande catapulte mise en mouvement pour de petites haines. »
« La presse, comme la femme est admirable et sublime quand elle avance un
mensonge, elle ne vous lâche pas qu’elle ne vous ait forcé d’y croire, et elle déploie
les grandes qualités dans cette lutte où le public, aussi bête qu’un mari, succombe
toujours. »

Delphine de Girardin (1804-1855) : « Un journaliste est un homme qui vit
d’injures, de caricatures et de calomnies. »

Alexis de Tocqueville (1805-1859) : « Pour recueillir les biens inestimables
qu’assure la liberté de la presse, il faut savoir se soumettre aux maux inévitables
qu’elle fait naître. »

Louis Napoléon III (1808-1873) : La presse est « une hydre aux cent têtes ».

Jules Barbey d’Aurevilly (1808-1889) à propos d’Émile de Girardin, l’éditeur de
La Presse : « Il n’est pas un homme de lettres : c’est un journaliste. On est prié de ne
pas confondre ces deux espèces d’écrivain, bien qu’ils se servent tous les deux d’une
plume et d’une écritoire. Ils ne sont ni égaux ni semblables. Le premier venu qui a
l’audace et un chiffon de papier met ce qui lui vient dessus et le voilà journaliste
tandis que, pour être homme de lettres, il faut évidemment plus. »

Alfred de Musset (1810-1857) :
« D’abord le grand fléau qui nous rend tous malades,
Le seigneur Journalisme et ses pantalonnades,
Ce droit quotidien qu’un sot a de berner
Trois ou quatre milliers de sots, à déjeuner ;
Ce règne de papier, l’abus de l’écriture,
Qui d’un plat feuilleton fait une dictature,
Tonneau d’encre bourbeux par Fréron défoncé
Dont, jusque sur le trône, on est éclaboussé. »

Charles Baudelaire (1821-1867) : « Tout journal de la première à la dernière
ligne n’est qu’un tissu d’horreurs. Guerres, crimes, vols, impudicités, tortures,
crimes des princes, crimes des nations, crimes des particuliers, une ivresse
d’atrocité universelle. Et c’est de ce dégoûtant apéritif que l’homme civilisé
accompagne son repas chaque matin. Tout en ce monde sue le crime : le journal, la
muraille et le visage de l’homme. Je ne comprends pas qu’une main pure puisse
toucher un journal sans une convulsion de dégoût. »

Gustave Flaubert (1821-1880) : « Journaux : ne pouvoir s’en passer, mais
tonner contre. »

Henrik Ibsen (1828-1906) : « Il est inexcusable que les scientifiques torturent
des animaux, qu’ils fassent leurs expériences sur les journalistes. »

Émile Zola (1840-1902) : « Le flot déchaîné de l’information à outrance a
transformé le journalisme, tué les grands articles de discussion, tué la critique
littéraire, donné chaque jour plus de place aux dépêches, aux nouvelles grandes et
petites, aux procès-verbaux des reporters et des interviewers. »

Henry James (1843-1916) : « Un journaliste ne peut espérer faire du bien sans
s’attirer une bonne dose de haine. »

Alphonse Allais (1854-1905) : « Si on se mettait à composer les journaux avec
les seules véracités, ils tomberaient du coup au format de la feuille de papier à
cigarettes. »

George Bernard Shaw (1856-1950) : « Journal : institution incapable de faire la
différence entre un accident de bicyclette et l’effondrement de la civilisation. »

Jean Jaurès (1859-1914) : « La presse par la loi de contradiction et de
dissolution du système capitaliste fait son œuvre. Les journaux aident à la
désorganisation du monde mauvais qu’ils représentent. Ils le font avec cette
superbe inconscience des régimes condamnés. Ils ont une belle vertu de
destruction. C’est la seule à laquelle ils puissent prétendre. Nous ne leur en
souhaitons pas d’autres. »

Lord Northcliffe (1865-1922) : « Journaliste : un métier qui consiste à
expliquer aux autres ce qu’on ne comprend pas soi-même. »

André Gide (1869-1951) : « J’appelle journalisme tout ce qui aura moins de
valeur demain qu’aujourd’hui. »

Charles Péguy (1873-1914) : « Homère est nouveau ce matin et rien n’est peut-
être aussi vieux que le journal d’aujourd’hui. »

Karl Kraus (1874-1936) : « Bien écrire sans personnalité peut suffire pour le
journalisme. À la rigueur pour la science. Jamais pour la littérature. »

Gilbert Keith Chesterton (1874-1936) : « Le journalisme consiste pour une
large part à dire : “Lord Jones est mort” à des gens qui n’ont jamais su que Lord
Jones existait. »

Henri Béraud (1885-1958) : « Le journalisme est un métier où l’on passe une
moitié de sa vie à parler de ce que l’on ne connaît pas et une moitié à taire ce que
l’on sait. »

François Mauriac (1885-1970) : « Un journaliste professionnel est un homme
qui déforme les faits, consciemment ou non. La “version maison” sort de lui
comme d’un moule. Un journal, c’est un gaufrier. »

Charles de Gaulle (1890-1970) : « Recevoir un grand nombre de journalistes :
un plaisir. Un petit nombre : un ennui. Un seul d’entre eux : un supplice. »

Henry de Montherlant (1895-1972) : « Le tout-à-l’égout des ratés de
l’écriture. »

François Mitterrand (1916-1996) : « Le journaliste peut écrire n’importe quoi
et se tromper sur tout, cela ne change rien, ses journaux se vendent toujours aussi
bien ou aussi mal. »

Pierre Bourdieu (1930-2002) : « Actuellement plus personne ne peut lancer
une action sans le soutien des médias… Le journalisme finit par dominer toute la
vie politique, scientifique ou intellectuelle. »

Michel Rocard (1930-) : « Un débat de société sur le caractère nuisible des
médias doit être ouvert. »

Guy Bedos (1934-) : « Il y a des journalistes qui ont appris leur métier à l’école
hôtelière, ils posent les questions comme on passe les plats. »

Bernard Pivot (1935-) : « Le journalisme est le règne de l’éphémère et du
volatil. » Cette sentence complète cette définition de Françoise Giroud : « Le
journalisme est par essence fugitif, superficiel et comestible. »

Tenzin Gyatso, le dalaï-lama (1935-) : « Aucun journaliste ne sait plus ce qu’est
une bonne nouvelle. »

Jean-François Kahn (1938-) : « Le journaliste : d’abord il lèche, puis il lâche et
il lynche. »

Michel Colucci (1944-1986) : « Si les journalistes étaient des funambules, il y
aurait une forte mortalité dans la profession. »

André Comte-Sponville (1952-) : « On n’est pas journaliste par hasard. Pour
beaucoup, le journalisme est une position de repli, d’échec, de compensation,
quand ce n’est pas de revanche ou de ressentiment. On peut appeler ça un raté, si
vous voulez. »

Charles Dantzig (1961-) : « Le journaliste moyen qui vous a posé une question
n’écoute pas votre réponse : il écoute son préjugé. Il écrira nécessairement autre
chose que ce que vous avez dit. »

Les reportages, les enquêtes et les écrits qui ont traversé les décennies, pour
certains les siècles, n’en ont que plus de prix. Ils justifient ce dictionnaire
amoureux.

Actu (L’)

Ce qui se passe
Au commencement il y a une soupe de faits incohérents charriés par le
tsunami quotidien, une matière première à partir de laquelle interviennent des tris
successifs.
L’actualité est une construction, qui transforme certains faits en nouvelles et
certaines nouvelles en événements. Il n’y a pas d’actualité sans médiation. Certains
de ces faits sont de prime abord insignifiants, mais choisis ils peuvent devenir très
importants.
L’AFP par exemple envoie en moyenne 1 700 dépêches par jour mais cette
présélection peut être remise en cause brutalement, parce que l’actualité est un
volcan qui crache de manière irrégulière et qui, à tout moment, peut exploser son
cratère.
Les premiers choix sont sujets à polémique. Certains y voient le lieu d’une
première manipulation, cherchent à détecter les critères qui président à cette
sélection, même si les nouvelles technologies ont permis de mondialiser ce flux, en
intégrant les choix de telle société, de tel pays.
Ceux qui dénoncent cette présélection plaident en réalité pour une pure
utopie, celle d’une matière première livrée à l’état brut : il faudrait arrêter de vivre
pour essayer de la consulter et elle aurait déjà beaucoup vieilli pendant le temps de
la lecture. Ce choix est discutable mais impératif. Sans lui il n’y aurait pas de place,
pas le temps et pas même les individus pour consulter cette matière en expansion
permanente. Aujourd’hui, le réseau réalise cette utopie en déversant inlassablement
des informations sous une forme très peu raffinée.
Un exemple célèbre : il se passe un événement historique le 7 avril 1969. Les
archives visitées sont implacables, pas la moindre trace. Il n’a pas été censuré, mais
personne n’était en mesure d’apprécier sa valeur. Ce jour-là, quatre universités
américaines réussissent à entrer en relation grâce au réseau Arpanet. C’est la
première naissance d’Internet, mais personne ne le savait.
Actualité est un mot qui apparaît dans la langue française au XIIIe siècle : on dit
alors « actuauté », qui est issu du latin actualis. D’emblée, l’actualité est faite
d’actes, par opposition aux discours, mais il y a des discours comme l’appel du
18 Juin qui sont des actes fondateurs et qui sur le coup passent inaperçus.
L’actualité est dynamique et inséparable du mouvement. Malgré les
apparences, en l’occurrence trompeuses, l’actualité n’est jamais semblable. En
principe les journalistes sont là pour le montrer.
L’actualité prouve son immense talent : comme le disait si bien la journaliste
Eleanor Roosevelt, épouse du président américain : « Hier est de l’histoire, demain
est un mystère, aujourd’hui est un cadeau. » Et des nouvelles qui avaient encore
une certaine importance il y a cinq minutes peuvent en perdre beaucoup et être
reléguées au second plan, parfois même passer à la trappe tandis que d’autres sont
simplement renvoyées au lendemain.
« Qu’est-ce qui se passe aujourd’hui ? Qu’est-ce qui se passe maintenant ? Et
qu’est-ce que c’est que ce maintenant à l’intérieur duquel nous sommes les uns et
les autres et qui définit le moment où j’écris ? » : j’ai souvent eu en tête ce
questionnement de Michel Foucault, qui a veillé avec d’autres sur les débuts de
Libération : « Le présent est porteur de signification… La philosophie interroge
l’actualité comme un événement dont elle a à dire le sens. »

Voir : Hegel (Georg Wilhelm Friedrich) ; Présent.

Alleg (Henri)

La Question
La Question fut à la guerre d’Algérie ce que fut « J’Accuse » pour l’affaire
Dreyfus.
Son auteur a été torturé. Il était journaliste, communiste et s’appelait Henri
Alleg. Son récit à la première personne fit éclater, en 1957, le scandale de la torture
pratiquée par l’armée en Algérie, sous la IVe République. Jusqu’à ce livre, tous les
récits de tortures étaient indirects.
Le gouvernement socialiste de Guy Mollet avait donné les pleins pouvoirs de
justice et de police au général Massu sur Alger et sa région. Entre janvier et
septembre 1957, les parachutistes vont démanteler l’organisation du FLN. Cette
incontestable victoire militaire sera une terrible défaite morale et politique, qui va
précipiter la chute d’une République.
Pour l’emporter, Massu considère qu’il doit aller très vite, sans prendre de
gants et terroriser le FLN en faisant usage de tortures et en s’accommodant de
disparitions. Officiellement, les cas de torture signalés n’étaient que des bavures.
Christian Pineau, le ministre des Affaires étrangères socialiste, évoquera devant les
fonctionnaires des Nations unies sceptiques « des inventions de France
Observateur », le journal de Gilles Martinet.
Le 26 février 1957, L’Humanité est saisie pour avoir publié des récits
bouleversants d’appelés qui évoquaient la réalité dramatique de la pacification,
dont certains étaient empruntés à Témoignage chrétien, qui lui-même avait fait
l’objet d’une saisie.
Le 13 mars, Hubert Beuve-Méry s’émeut dans un éditorial du Monde sur ces
témoignages : « Dès maintenant, les Français doivent savoir qu’ils n’ont plus tout à
fait le droit de condamner dans les mêmes termes qu’il y a dix ans les destructions
d’Oradour et les tortionnaires de la Gestapo. »
Le 24 mars, l’avocat algérien Ali Boumendjel, détenu par les paras depuis
février, est déclaré « suicidé ».
Le 28 mars, le général Pâris de Bollardière, compagnon de la Libération,
demande à être démis de son commandement en Algérie et dénonce l’utilisation de
« méthodes contraires aux traditions de l’armée ».
Le doyen de la faculté de droit d’Alger, dans une lettre ouverte au ministre de la
Défense, dénonce des « exactions ». Claude Bourdet commente cette lettre dans
France Observateur qui est de nouveau saisi. Pierre-Henri Simon, romancier,
catholique et patriote, publie un petit pamphlet intitulé Contre la torture : « Même
si la torture d’un Arabe est intolérable comme une tache à l’honneur, et mortelle au
sens où l’on dit qu’un péché est mortel : quelque chose de plus essentiel que la
puissance s’en trouve atteint et détruit ; une défaite plus intime et plus irréparable
que la destruction d’une armée est subie à jamais. »
C’est dans ce contexte que va éclater la double affaire Audin-Alleg.
Le 11 juin 1957, Maurice Audin, vingt-cinq ans, mathématicien, assistant à la
faculté d’Alger, membre du parti communiste, est arrêté à son domicile par des
officiers paras, dont on connaît les identités : il s’agit du capitaine Devis et du
lieutenant Erulin. Le mathématicien est emmené à El Biar dans un immeuble en
construction qui sert de centre d’interrogatoire, et où toutes les personnes arrêtées
sont torturées, sans exception. Une souricière est tendue à son domicile et le
lendemain Harry Salem est pris, emmené lui aussi au centre d’El Biar.
Harry Salem est plus connu sous son pseudonyme d’Henri Alleg. Juif d’origine
russo-polonaise, né à Londres, installé en Algérie en 1939, un pays pour lequel il a
éprouvé un coup de foudre. Militant du Parti communiste algérien, ce journaliste
prend, en 1951, la direction d’Alger républicain, ce même journal où Albert Camus
avait fait ses classes en 1938-1939. En 1955, le journal est interdit.
Henri Alleg se bat contre cette censure : il obtient une décision du tribunal
administratif en faveur de la reparution mais les autorités n’en tiennent aucun
compte. Déjà plusieurs des collaborateurs du journal sont morts, dans des
conditions souvent mystérieuses. Pour échapper à ce sort, Henri Alleg passe à la
clandestinité.
Maurice Audin et Henri Alleg ont été torturés par la même équipe de paras, ils
sont confrontés l’un à l’autre, ce qui fera d’Alleg le dernier civil à avoir vu Audin
vivant.
Tous deux sont interrogés, parce que les paras recherchent un dirigeant
communiste et soupçonnent les deux hommes d’avoir les moyens d’entrer en
contact avec lui. Maurice Audin avait en effet hébergé à son domicile un dirigeant
communiste en fuite, qui y avait subi une opération clandestine réalisée par le
pneumologue Georges Hadjadj. Le chirurgien, torturé à son tour, avait confirmé.
L’armée inventera une fiction pour cacher la disparition de Maurice Audin : il
aurait échoué dans sa tentative d’évasion. En réalité, il a été assassiné le 21 juin, ce
que démontre la contre-enquête réalisée par l’historien Pierre Vidal-Naquet dans
L’Affaire Audin, livre publié le 12 mai 1958. Le corps du mathématicien ne sera
jamais retrouvé.
Henri Alleg, dans La Question, va apporter un témoignage capital sur Maurice
Audin, mais aussi sur l’utilisation systématique de la torture. Avec son récit
clinique, la France prend conscience de la gangrène morale qui la mine.
Auparavant il y avait eu bien sûr de nombreux cas de torture mais il manquait le
témoignage vécu. Avec Henri Alleg, c’est la victime qui parle, celle qui a subi le
supplice de l’eau, de l’étouffement, du feu et celui de la gégène sur toutes les parties
du corps.
Extrait : « Brusquement, Erulin me releva. Il était hors de lui. Cela durait trop.
“Écoute, salaud ! Tu es foutu ! Tu vas parler ! Tu entends, tu vas parler.” Il tenait
son visage tout près du mien, il me touchait presque et hurlait : “Tu vas parler !
Tout le monde doit parler ici ! On a fait la guerre en Indochine, ça nous a servi
pour vous connaître. Ici c’est la Gestapo ! Tu connais la Gestapo ?” Puis, ironique :
“Tu as fait des articles sur les tortures, hein salaud ! Eh bien ! maintenant, c’est la
10e DP qui les fait sur toi.” J’entendis derrière moi rire l’équipe des tortionnaires.
Erulin me martelait le visage de gifles et le ventre de coups de genou. “Ce qu’on fait
ici, on le fera en France. Ton Duclos et ton Mitterrand, on leur fera ce qu’on te fait,
et ta putain de République, on la foutra en l’air aussi ! Tu vas parler, je te dis !” »
Si Henri Alleg peut témoigner, c’est sans doute parce que la mort suspecte de
Maurice Audin et son retentissement lui ont sauvé la vie. On ne pouvait pas le faire
disparaître lui aussi.
Après la mort de Maurice Audin, Henri Alleg a vu le climat changer à El Biar.
Le 17 août, plus de deux mois après son arrestation, il est présenté à un magistrat
instructeur et incarcéré à la prison civile d’Alger où ont lieu toutes les exécutions
des condamnés à mort. Il reçoit la visite de ses avocats, dont Léo Matarasso, qui
l’encourage à faire le récit de son séjour au centre d’El Biar. Henri Alleg dira qu’il
« le devait à Maurice Audin “disparu”, à tous ceux qu’on humilie et qu’on torture
et qui continuent la lutte avec courage ».
D’août à novembre, Henri Alleg va écrire sur des feuilles de papier toilette son
cauchemar. Ces feuilles sont décryptées par sa femme Gilberte, et le texte est remis
à Jérôme Lindon, le patron des Éditions de Minuit. C’est lui qui trouvera le titre,
l’équivalent du « J’Accuse » de Zola : ce sera La Question, celle dont on parle et qui
fait référence aux méthodes utilisées au Moyen Âge.
En septembre de cette même année 1957, alors que le journaliste communiste
emprisonné écrit de manière clandestine son témoignage, Pierre-Henri Teitgen
démissionne. Ce résistant, torturé par la Gestapo, déporté à Dachau, haut
fonctionnaire démocrate-chrétien, ministre de l’Information du général de Gaulle
à la Libération, est alors secrétaire général de la préfecture d’Alger. Il est chargé de
la coordination entre la police et l’état-major de Massu. Il rend public son
désaccord : « La France risque de perdre son âme », écrit-il dans sa lettre de
démission où il souligne qu’il a autorisé 24 000 arrestations sur lesquelles il a
dénombré 3 027 disparitions en huit mois. Dont celle de Maurice Audin.
Le livre d’Henri Alleg paraît le 12 février 1958. Il s’en vend plus de 60 000
exemplaires, avant qu’il ne soit saisi le 27 mars. Le livre est réimprimé en Suisse et
traduit dans une multitude de langues, vendu en France sous le manteau.
Jean-Paul Sartre écrit pour L’Express « Une victoire », sur La Question : « Le
témoignage d’Alleg en effet – c’est peut-être son plus grand mérite – achève de
dissiper nos illusions : non, il ne suffit pas de punir ou de rééduquer quelques
individus ; non, on n’humanisera pas la guerre d’Algérie. La torture s’y est établie
d’elle-même : elle était proposée par les circonstances et requise par les haines
racistes ; d’une certaine manière nous l’avons vu, elle est au cœur du conflit et c’est
elle, peut-être, qui en exprime la vérité la plus profonde… » Ce numéro de
L’Express est saisi. La Question comme le texte de Sartre qui la préface circulent
clandestinement. Courageusement, Le Canard enchaîné publiera en petits
caractères, mais encore lisibles, le texte de Sartre paru dans L’Express et saisi.
Sartre, toujours : « Avec La Question, tout change : Alleg nous épargne le
désespoir et la honte, parce que c’est une victime et qui a vaincu la torture. Ce
retournement ne va pas sans quelque humour sinistre ; c’est en notre nom qu’on
l’a martyrisé et nous à cause de lui, nous retrouvons enfin un peu notre fierté :
nous sommes fiers qu’il soit français… »

Henri Alleg est un militant bolchevique. Son idéologie d’acier lui aura permis
de vivre et d’avoir la force de raconter. Il restera stalinien toute sa vie, y compris
contre la direction du Parti communiste français. Il n’a jamais changé : sous
Gorbatchev, il a pris la défense d’Erich Honecker, dernier dirigeant communiste
est-allemand, comme il défendait contre vents et marées l’Union soviétique.
Lorsqu’il est arrêté, le parti communiste vient de réaliser aux législatives de 1956 le
score exceptionnel de 25,9 % avec cent cinquante députés à l’Assemblée.
La torture ne cesse pas pour autant avec le changement de République.
De Gaulle dépêchera une commission d’enquête au sein de l’armée dirigée par
l’avocat général Gerthoffer, composée de quatre magistrats et de deux généraux.
Au terme de cette plongée, seul le lieutenant Charbonnier devenu capitaine sera
déféré devant le tribunal de Rennes pour son implication dans l’affaire Audin, qui
prononcera un non-lieu.
Le général Massu sera limogé par de Gaulle, à qui Georges Fleury, dans son
Histoire secrète de l’OAS, prête cette déclaration faite devant des parlementaires
français : « L’armée ne fait que des conneries. Elle a fait l’affaire Dreyfus, Pétain et
maintenant elle veut faire l’intégration… [des Arabes]. » En 2000, interviewé par Le
Monde, le général Massu a condamné son usage : « Mais j’ai dit et reconnu que la
torture avait été généralisée en Algérie ! Elle a ensuite été institutionnalisée avec la
création des CCI (centres de coordination interarmées) et des DOP (détachements
opérationnels de protection), et institutionnaliser la torture, je pense que c’est pire
que tout. »
Lorsque les tortionnaires de Maurice Audin et d’Henri Alleg, André
Charbonnier et Philippe Erulin, appliquent leurs sévices, ils sont aidés par de
jeunes paras ; il y a aussi d’autres officiers dont le capitaine Mazza, aide de camp de
Massu, et le commandant Faulques. Tous deviendront colonels sauf Charbonnier.
Philippe Erulin commandera l’opération aéroportée de Kolwezi au Zaïre, il
sera fait commandeur de la Légion d’honneur par Giscard en personne et honoré à
sa mort par Nicolas Sarkozy.
Selon les notes manuscrites laissées par le colonel Yves Godard, qui recoupent
les dernières confessions du général Aussaresses, tous deux disparus, l’homme qui
aurait poignardé Maurice Audin sur ordre était alors sous-lieutenant. En 2014, cet
ancien militaire était âgé de quatre-vingt-deux ans.
L’armée s’en tient toujours à la version officielle de 1957, donnée par l’état-
major parachutiste : Maurice Audin aurait tenté de s’évader vers 21 heures…
Henri Alleg est mort en juillet 2013.

Voir : Camus (Albert) ; Canard enchaîné (Le) ; Dreyfus (L’affaire) – 1 et 2 ;
Mauriac (François).

Amendement (Premier)

Intouchable
« Congress shall make no law respecting an establishment of religion, or
prohibiting the free exercice thereof; or abridging the freedom of speech, or of the press;
or the right of the people peaceably to assemble, and to petition the Government for a
redress of grievances. » « Le Congrès ne fera aucune loi qui touche l’établissement ou
interdise le libre exercice d’une religion ou qui restreigne la liberté de parole ou de
presse, ou le droit qu’a le peuple de s’assembler paisiblement pour la réparation des
torts dont il a à se plaindre. » Cet amendement a été adopté en 1791 et depuis il est
sacré.
L’Amérique a été construite par des parias, des affamés et des dissidents
originaires du continent européen, des victimes de l’intolérance religieuse, des
proscrits rejetés par des régimes autoritaires, tous « las de l’arsenal historique de la
vieille Europe », selon la phrase de Hegel à propos de l’Amérique.
Les Pères fondateurs formés par les philosophes du siècle des Lumières se
méfiaient plus des abus de tout gouvernement porté par nature à abuser de son
pouvoir que des abus de la liberté. C’est la clé de l’incroyable liberté de la presse
américaine et de sa puissance.
Tocqueville, en 1831, remarquait déjà que « la souveraineté du peuple et la
liberté de la presse sont deux choses énormément corrélatives ». Il ne lui avait pas
échappé qu’il n’y avait justement pas de loi sur la presse aux États-Unis, qui
limiterait d’une manière ou d’une autre cette liberté, alors que quasiment tout le
e
XIX siècle français s’était battu pour arracher une loi libératrice sur la presse.
La société américaine a une préférence absolue pour la liberté. Elle ne
reconnaît à aucun gouvernement le droit de dire le vrai et le faux, ce sont les seules
procédures engagées par des médias, les États et les particuliers et tranchées par la
Cour suprême qui font jurisprudence.
En 1964, l’État d’Alabama s’estimait diffamé par le New York Times. Le
quotidien avait mis en cause son comportement relatif aux droits civiques. L’arrêt
de la Cour suprême a débouté l’État d’Alabama en considérant que la publication
de fausses informations était moins grave que la non-publication de la vérité. Les
conditions posées par la Cour suprême dans cet arrêt pour que des personnages
publics ou officiels outragés puissent gagner des procès en diffamation contre les
médias sont telles que ces procès aux États-Unis ont quasiment disparu. En 2003,
par exemple, seuls six verdicts pour tous les États-Unis ont déclaré des médias
coupables de diffamation, dont trois ont été annulés.
La Cour suprême a rendu, en 1971, un arrêt sur la publication par le New York
Times et le Washington Post des « Pentagon papers », ce rapport secret sur la
politique américaine au Vietnam sous J. F. Kennedy et L. B. Johnson.
L’administration Nixon avait ordonné la suspension de sa publication en vertu de
l’Espionage Act de 1917. La Cour suprême a considéré que le gouvernement n’avait
aucun droit d’empêcher les deux quotidiens de publier l’histoire secrète de la
guerre du Vietnam : la censure a été jugée plus dommageable au processus
démocratique que la guerre pour la sécurité nationale.
En 1974, dans un conflit qui opposait le Miami Herald à un candidat à une
élection qui s’estimait injustement critiqué et qui exigeait un droit de réponse, la
Cour suprême a jugé que le journal n’avait pas à le lui accorder.
En 1988, la municipalité de Chicago voulait déplacer les boîtes distributrices de
journaux, où l’on glisse une pièce de monnaie afin d’en récupérer un exemplaire.
La Cour suprême a considéré que ces boîtes étaient protégées par le
premier amendement et qu’elles ne pouvaient pas être déplacées par une
municipalité.
En 1988 toujours, le magazine pornographique Hustler avait parodié un
candidat à une élection. Le candidat a fait appel. La Cour suprême a considéré que
la presse avait le droit de parodier des personnalités, même lorsque la parodie est
« extravagante » et qu’elle « cause un trouble émotionnel »…
Les exemples abondent qui donnent raison aux médias. À cet égard il est plus
simple d’être éditeur de journaux et journaliste enquêteur aux États-Unis qu’en
Europe.
Cette liberté est sans limites : les opinions nazies et celles du Ku Klux Klan sont
sous la protection du premier amendement.
Et pour apprécier ce premier amendement, il faut savoir qu’en 1896 la Cour
suprême avait validé la doctrine separate but equal qui organisait la ségrégation et
que, en 1954, la Cour suprême a condamné cette même doctrine. The times they
are a-changin’…

Voir : Hegel (Georg Wilhelm Friedrich) ; Kane (Citizen) ; Muckrakers ; Pulitzer
(Joseph) ; Quatrième pouvoir.

Ancêtres
Acta diurna, Tipao, rotula, avvisi
Les journalistes n’ont pas inventé les journaux.
Les empereurs et autres monarques, pour rendre leurs emprises centralisatrices
plus performantes, ont eu besoin de faire circuler des informations contrôlées. Ils
seront suivis par le clergé, les banquiers et les commerçants, bien avant que
n’apparaissent des journalistes.
La communication a très largement précédé l’information. Les journalistes
vont naître en s’en libérant : il leur faudra près de deux millénaires – et l’expérience
montre que ce n’est jamais définitivement gagné. La communication est de
nouveau menaçante.
La République romaine avait inventé en 131 avant J.-C. un quasi-journal
officiel, gravé sur pierre ou sur métal, que des copistes reportaient sur papyrus et
sur parchemin pour assurer sa diffusion dans les provinces lointaines et qui
s’appelait les acta diurna, ou les acta publica.

Tous les faits officiels, les décisions du Sénat, les victoires, les exécutions, les
promotions, les décès, les mariages entre patriciens, tous ces faits étaient gravés
dans la pierre, et cette gravure était donnée à lire sur le forum de Rome.
Vient César. Il fait un acte stupéfiant : il impose la publication des débats du
Sénat qui jusqu’alors étaient secrets et il fait archiver toutes ces publications qui ne
l’étaient pas auparavant. Enfin il rend quotidienne cette publication.
La périodicité est en effet un élément constitutif de la presse, nécessaire mais
pas du tout suffisant pour parler d’un véritable journal. C’est ainsi que l’on dispose
– c’est un matériau bien connu des historiens – de ce journal de 59 avant J.-C.
jusqu’en 222 de notre ère. Cette ébauche de journal officiel aurait sombré peu de
temps avant la disparition de l’Empire romain d’Occident.
Dans un code juridique de l’époque théodosienne au début du Ve siècle, on voit
apparaître un mot désignant une fonction rémunérée par l’Empire : celle de
diurnarius. C’est la première fois qu’un métier cousin de l’activité journalistique est
mentionné, étant entendu qu’il s’agit d’un fonctionnaire d’État.
L’empire de Chine n’était pas en reste. Sous la dynastie des Han, paraît au
e
III siècle de notre ère un « Rapport du palais » destiné à tous les bureaucrates de
l’administration, sous le joli nom chinois de Tipao.
Au Moyen Âge en Europe, seuls les religieux, et quelques rares monarques,
lisent le latin. Les moines vont inventer une communication horizontale avec la
rotula, qui désigne « le rouleau des moines », un parchemin qui peut faire plusieurs
mètres de long, parfois jusqu’à dix-huit. Un moine se déplace pendant plusieurs
mois, visite plusieurs dizaines d’églises et d’abbayes. Les religieux de chaque
établissement peuvent lire ce que d’autres, avant eux, ont écrit à chaque étape. Ils y
ajoutent leurs propres commentaires, donnent des nouvelles sur l’état des lieux,
informent sur un décès, formulent une prière. Cette rotula est l’ancêtre des
tapuscrits d’écrivains.
Les commerçants et les banquiers vont eux aussi pratiquer une communication
spécifique sous une forme originale et pleine d’enseignements. Ils utilisent un
système de courrier. Ils émettent et diffusent des avvisi. Ce sont des lettres
manuscrites qui donnent des informations utiles, sur la sécurité ou l’insécurité de
telle ou telle route, des chiffres sur les foires, les cours de marchandises,
toutes choses qui supposent une certaine confidentialité, et ils font reproduire ces
lettres à de très nombreux exemplaires par des ateliers de copistes ; elles sont
envoyées à leurs correspondants dans toute l’Europe et dans une partie du monde
méditerranéen.
Le premier centre d’émission de ces missives est naturellement le premier
centre commercial de l’époque, c’est-à-dire Venise. Les auteurs de ces « nouvelles à
la main » s’appellent les menanti, littéralement des nouvellistes. Plusieurs bulles
papales les dénoncent, dont celle de 1571 qui crée la congrégation de l’index, avec à
la clé de nouveaux interdits et les peines qui les accompagnent.
Dans un monde fermé, il n’est nul besoin d’échanger ce type d’informations,
mais c’est indispensable lorsque des personnes et des biens se mettent à circuler,
souvent très loin. Il faut alors créer des relais, écrire des contrats et les faire
respecter, et à cet effet disposer de très nombreux renseignements. L’information se
développe à mesure que le monde s’ouvre.
Les commerçants et les banquiers, allemands et italiens, qui ont mis au point
ce système de communication auraient tout à fait pu utiliser les découvertes de
Gutenberg, sa machine à imprimer et sa typographie mobile. Pourtant cent
cinquante ans séparent ces inventions de la parution du premier journal.
La raison de cette abstinence : les marchands redoutent la censure et la
concurrence, ils préfèrent utiliser un système parallèle et discret. Ils sont bien
inspirés : dès que la presse va être imprimée, elle sera prise en main par les
monarques, et cela sans exception.
On doit le premier périodique à ces mêmes marchands. Un Autrichien, Michel
von Aitzing, a l’idée de publier, en 1588, un recueil des foires paraissant deux fois
par an : Messrelationen. La première revue française paraîtra en 1611, c’est Le
Mercure français dont le cardinal de Richelieu prend le contrôle en 1624, le confie
au père Joseph puis à Théophraste Renaudot, le grand communicant de la
monarchie.
La première gazette paraît à Augsbourg en 1609 : c’est le premier
hebdomadaire connu. Il s’appelle Avisa Relation oder Zeitung, ce qui dénote de la
part de ses éditeurs un grand sens de la communication.

Voir : Papier ; Renaudot (Théophraste).

« Apostrophes »
Mémoires
À l’automne 1982, je regardais « Apostrophes », comme souvent. Parmi les
invités, il y avait Charles Gombault, qui fut l’un des bras droits de Pierre Lazareff
avant guerre à Paris-Soir, et après guerre à France-Soir comme directeur exécutif
jusqu’en 1970, lorsque les deux hommes se fâchent. Il était là pour présenter les
mémoires d’un journaliste qui avait, derrière lui, un demi-siècle de presse
quotidienne.
Les deux hommes s’étaient rencontrés en 1925 au Moulin Rouge, Gombault
avait alors dix-huit ans et depuis ils ne s’étaient plus quittés. Jean Ferniot, ancien de
France-Soir et de L’Express, disait de lui : « Charles Gombault est rond de partout,
élégant, snob, c’est un socialiste bourgeois. » Et Roger Stéphane le considérait
comme « l’une des meilleures plumes de la presse ».
Dans les années 1960, Pierre Lazareff s’est investi dans la télévision. Il apprend
qu’il a un cancer de la prostate, et les ventes quotidiennes de France-Soir, certes
toujours élevées, sont régulièrement orientées à la baisse. Il fait faire des études. Il
sait que l’impérium télévisuel, l’explosion des radios généralistes sont en train de
bouleverser la presse écrite. Mais il ne parvient pas à tracer une voie nouvelle. Les
conflits avec Charles Gombault, et avec d’autres grandes figures de son équipe, qui
ne supportent plus cet immobilisme, deviennent de plus en plus frontaux.
Le patron de France-Soir était un affectif catégorie éruptive, il était réputé
monter aux rideaux en dix secondes, il était aussi champion du lancer d’encriers et
de cendriers. Lazareff ne décolère pas, mais ne change rien.
Les deux hommes s’affrontent sur « le sensationnalisme » auquel, selon
Gombault, le patron céderait trop souvent. Ils s’énervent aussi sur la politique.
Pierre Lazareff se rallie au Général après l’Algérie, provoquant l’ire du socialiste
irréductible que fut Charles Gombault toute sa vie, ami intime de Blum, de
Georges Boris et surtout de Pierre Mendès France. Leur amitié n’y résiste pas. En
1970, c’est la rupture entre Lazareff et Gombault.
J’écoute ce collaborateur de Pierre Lazareff répondre à Bernard Pivot. Je
remarque une stupéfiante hésitation consécutive à la question : « Qui est pour vous
le plus grand journaliste ? » On attend : « Lazareff. » C’est bien Lazareff qui finit par
sortir de sa bouche, mais après une trop longue hésitation : le conflit a laissé des
traces.

À la fin de son interview, Pivot lui demande : « Qui sont les Lazareff
d’aujourd’hui ? » Et cet homme que je ne connais pas dit beaucoup de bien de
Libération et cite mon nom.
Le lendemain, je vais acheter son livre. Je note cette phrase : « […] Libération,
où les idées de reportage abondent et aussi la variété, n’est soutenu par aucun
capital : et son succès est limité faute de ressources. » Je lui téléphone et nous nous
voyons dans un restaurant de l’avenue Mac-Mahon. Il se met à la disposition du
journal. Il le fut de manière à la fois active et discrète, efficace et charmante, jusqu’à
sa mort survenue en septembre 1983.
Il fut le premier président de Communication et Participations, la société
actionnariale qui regroupait les Amis de Libération, créée à cette occasion pour
développer le journal.
Pendant un an, il m’a raconté France-Soir et Lazareff, trois Républiques, et son
grand homme, Pierre Mendès France. À son propos, il m’avait dit : « Pierre était
mon meilleur ami. Lorsqu’il a été nommé président du Conseil, nos rapports sont
devenus exécrables. Quand on dirige un journal, il faut mettre l’amitié entre
parenthèses, quitte à ne plus se voir pendant cette période. Sinon aucune amitié,
même les plus fortes, n’y résiste. »
Dans les débuts chaotiques de Libération, il y a eu beaucoup de réunions
dramatiques. Au cours d’une ultime réunion préparatoire du journal, en mars 1973
à Lyon, alors que l’équipe de départ se divisait sur à peu près tout, y compris le jour
et la nuit, que le premier numéro zéro était jugé consternant – ce qu’il était – dans
un débat surchauffé, j’ai lancé une formule imprudente destinée à ouvrir une
perspective : « Il faut faire de Libération un France-Soir de gauche. »
Cette formule m’était venue en lisant un pamphlet antipompidolien de Jean
Ferniot intitulé : Ça suffit ! Ce livre dénonçait l’emprise du « Tout-État », ce mode
de gouvernement où l’État prend en charge toute l’activité politique, économique
et sociale avec une caste où se mêlaient politiques, industriels, hauts fonctionnaires,
syndicalistes et journalistes. La thèse de l’auteur confortait à mes yeux mon
hypothèse d’un journal de reportages ouvert à la créativité sociale et culturelle.
Dans le contexte du crépuscule gauchiste, cette référence à un quotidien
« pompidolien » était carrément foldingue. Et très maladroite. La partie la plus
« désirante » de l’équipe fut immédiatement révulsée, puisque France-Soir
censurait une actualité qui n’avait pas droit de cité dans la presse de l’époque, ce
qui faisait la légitimité de Libération.
Cette formule avait une préhistoire subconsciente. J’avais lu France-Soir tous
les jours dans ma jeunesse, dans les années 1950, de la chute de Diên Biên Phu au
retour de De Gaulle, en passant par le soulèvement hongrois. Mon père achetait ce
journal plusieurs fois par jour. J’aimais ses reportages, cette mise en pages
dramatisante, son actualisation d’une édition sur l’autre.
Je n’ai jamais rencontré Pierre Lazareff, il est mort, à bout de souffle, l’année
précédant le lancement de Libération.

Voir : Blablabla ; « Cinq colonnes à la une » ; Démenti ; Giroud (Françoise) ;
1968 ; Paris-Soir ; Reportage ; Tout-Paris (Le).

Audimat
La religion des chiffres
L’Audimat a un papa. Il s’appelle Jean Porte. Sociologue et mathématicien, il
réalise en 1952, pour l’Insee, l’Institut national de la statistique et des études
économiques, la première enquête sur l’écoute de la radio, et met ainsi au point le
premier Audimat.
Les médias louent des espaces papier ou du temps d’antenne pour la publicité.
C’est une partie importante de leurs revenus. Dans le cas de l’audiovisuel, c’est
même l’essentiel de leurs revenus.
Les annonceurs ont besoin de savoir la nature de cette offre, comment elle est
présentée, qui la voit ou l’entend, bref, ils ont besoin de mesurer la diffusion réelle
des journaux, la nature des publics concernés et de contrôler l’audience réelle des
radios et des chaînes de télévision avant d’investir.
Le premier instrument de mesure français des journaux est né en 1922 : c’est
l’Office de justification des tirages, qui devient, en 1946, l’Office de justification de
la diffusion, connu sous le sigle de l’OJD. Cette mesure cumule les ventes au
numéro, les abonnements, les ventes groupées à des sociétés, comme par exemple
les compagnies aériennes et les hôtels.
Pour la télévision, il faut attendre 1981 pour que la Société d’études de la
consommation, de la distribution et de la publicité, la SECODIP, mette en place un
panel audiométrique et équipe un certain nombre de téléspectateurs d’un système
qui espionne leur manière de consommer la télévision.
En 1985, le thermomètre de l’audience passe sous le contrôle d’un organisme
indépendant de l’État : Médiamétrie, une société composée pour un tiers
d’annonceurs et de publicitaires, un tiers de représentants des télévisions et un tiers
pour les radios.
Le Médiamat – un Audimat perfectionné – est fondé sur les comportements
individuels au sein d’un même foyer. Le panel, en 2014, comprenait 11 000
individus de plus de quatre ans, vivant dans 5 000 foyers. Chaque téléviseur est
surveillé par un boîtier espion. Cinq téléviseurs, cinq boîtiers. C’est cet échantillon
de Français qui fait la pluie et le beau temps dans le PAF, le paysage audiovisuel
français. Leur liste est évidemment tenue secrète.
Patrick Le Lay, qui a présidé aux destinées de TF1, a donné une définition très
brutale de son rôle : « Vendre à Coca-Cola du temps de cerveau disponible. »
Formulation destinée à choquer mais surtout erronée : c’est l’identité et la qualité
des lecteurs, des auditeurs ou des téléspectateurs qui attirent la pub : elles
dépendent du contenu et du style du média en question. Ce n’est jamais l’inverse.
La vulgarité du président de la chaîne laissait augurer de grandes difficultés dans le
pilotage de TF1.
Tous les praticiens le savent : la course à l’Audimat peut faire des dégâts. Et
dans certains cas rendre vraiment fou, à l’image de ce journaliste brésilien, Wallace
Souza, présentateur vedette de la chaîne Band, à Manaus, au Brésil. Il animait une
émission consacrée à la criminalité et il fut accusé, en 2009, d’avoir commandité
des meurtres pour faire de l’audience. Cas limite !
La vraie nouveauté, ce n’est pas l’Audimat, mais la généralisation à toute la
société des mesures d’audiences et leur personnalisation.
Ces mesures individuelles permettront de connaître le rythme cardiaque, le
nombre de foulées quotidiennes, les calories brûlées, les taux de cholestérol et de
PSA, le volume d’alcool consommé dans la semaine et la possibilité de telle ou telle
maladie, la composition énergétique des repas, le degré de pollution de l’air et le
nombre de particules fines respirées par minute…
Les smartphones se sont développés en ajoutant au téléphone des applications
comme « Up » qui permet de « s’autoaudimater » en permanence, à tous moments
du jour et de la nuit, de disposer d’un tableau de bord de sa propre vie.
Les réseaux sociaux, les amis sur Facebook, les followers de Twitter complètent
la panoplie. On peut même acheter au marché noir des milliers de followers pour
donner à son existence sociale l’apparence de la densité alors qu’elle est en réalité
sinistrée… Bientôt nos smartphones nous donneront en temps réel le nombre
exact de neurones consommés par seconde. Voici venir le règne de l’Audimat pour
tous.
Notre époque, qui a cessé de faire rêver les idées, considère que les seules
choses restant à peu près indiscutables, ce sont les chiffres.
Ils sont réputés ne pas mentir, moins en tous les cas que les idées, qui ont une
assez mauvaise réputation. L’Olympe contemporain compte dix dieux, les neuf
premiers chiffres et naturellement le zéro au cœur de la révolution numérique avec
le un. Le zéro domine notre Olympe : c’est tout dire.

Voir : Lecteurs ; Modèle Girardin (Le) ; Quatrième pouvoir ; Réseau.

Avis

D’André Gide à Simon Leys


Paul Valéry avouait avec bonheur : « Je ne suis pas toujours de mon avis. »
Jean-Paul Sartre allait plus loin en déclarant que « depuis quarante ans il pensait
contre lui-même », en se laissant, au besoin, démentir par les faits. C’est très
difficile à faire, il l’a prouvé à ses dépens pendant ses années « pro-communistes ».
Moins de vingt ans après le Retour de l’URSS d’André Gide, Jean-Paul Sartre, en
pleine guerre froide, s’était livré à un panégyrique du pays du socialisme réel. Au
nom de la lutte contre le maccarthysme pratiqué à l’échelle occidentale.
Le terrain, l’enquête, la confrontation avec le réel doivent d’une manière ou
d’une autre remuer les a priori, faire surgir une dimension sous-estimée, éclairer la
réalité de manière nouvelle et prendre à rebrousse-poil les idées reçues. C’est
l’enjeu de tout reportage.
Un journaliste a incarné cette pratique du doute systématique et en a fait le
sujet de ses écrits. Tous les reportages de George Orwell sont consacrés à la remise
en cause de ses convictions, au fur et à mesure de ses investigations. Norman
Mailer et Michael Herr ont mis, eux aussi, sans cesse, ce qu’ils voyaient à la
question.
Et puis il y a parfois des intellectuels, des écrivains, des lettrés qui, dans des
conditions souvent exceptionnelles, vont réussir à pénétrer et à voir ce qui était
inaccessible ou impraticable pour des journalistes. C’est le cas d’André Gide et de
Simon Leys.

Volontiers provocant, protestant, homosexuel assumé, André Gide aura été
pendant un demi-siècle le pape des lettres en France, dénicheur de talents, à
l’exception de Proust qu’il aura raté parce qu’il ne supportait pas son snobisme – il
s’en était excusé auprès de lui –, il a soutenu les surréalistes, Aragon mais aussi
Simenon. Fondateur de la NRF d’où sortiront les éditions Gallimard, c’est un
écrivain prolixe, avec plus de soixante livres à son actif, très lu de son temps et
toujours très influent.
Ce grand contemporain n’était pas un chantre de la littérature engagée comme
le fut Sartre après la guerre. Partisan déterminé de l’autonomie de la littérature, il
sait se situer, prendre position et s’engager. Son Journal est son chef-d’œuvre.
Lorsqu’il reçoit le prix Nobel de littérature en 1947, il fait ce commentaire : « Si
j’ai vraiment représenté quelque chose, je crois que c’est l’esprit de libre examen,
d’indépendance et même d’insubordination, de protestation contre ce que le cœur
et la raison se refusent à approuver. » Et ses voyages l’ont prouvé, poussant André
Gide à changer d’avis.
En 1926, il séjourne pendant plusieurs mois en Afrique-Équatoriale française.
Gide n’avait jamais pris position contre le colonialisme. Ses descriptions sont
froides et implacables, c’est un réquisitoire contre les sociétés concessionnaires
dans les colonies et qui, avec la complicité de fonctionnaires de l’administration,
exploitent la population indigène. La France pratique le travail forcé à grande
échelle. Son récit est publié en feuilleton par Léon Blum dans Le Populaire sous le
titre « Voyage au Congo ».
Un an plus tard, il publie Retour du Tchad.
En 1932, face à la montée des fascismes, il multiplie les propos favorables sur
l’Union soviétique, préside des comités qui incluent des communistes. Certes « la
religion communiste », comme il l’écrit dans son Journal en 1933, l’effraie un peu
mais, en 1934, il se rend à Berlin avec André Malraux pour demander la libération
de Dimitrov, un dirigeant de l’Internationale communiste que les nazis accusent
d’avoir incendié le Reichstag. Emprisonné, il sera finalement libéré après une année
de détention. Gide aimerait que l’Union soviétique soit l’alliée des démocraties, qui
connaissent de si grands moments de faiblesse.
En 1935, il rencontre, chez Louis Guilloux, l’écrivain soviétique Ilya
Ehrenbourg, qui lui propose de visiter l’URSS. Le voyage a lieu entre le 16 juin et le
24 août 1936. Gide est accompagné à sa demande par plusieurs de ses amis, dont
deux communistes encartés, et deux parlant le russe. Jef Last avait déjà fait quatre
voyages en URSS, Pierre Herbart, qui avait épousé la mère de la fille de Gide,
habitait Moscou où il dirigeait la revue Littérature internationale. Le voyage dure
neuf semaines. Gide est traité comme un chef d’État.
Celui qui était devenu le plus célèbre des compagnons de route du PCF va
publier, en novembre 1936, le récit d’une déception, Retour de l’URSS : « L’homme
nouveau n’est pas en URSS. » Sa critique reste toutefois mesurée : « […] ma
conviction [reste] intacte, inébranlée, que d’une part l’URSS finira bien par
triompher des graves erreurs que je signale, d’autre part, et ceci est plus important,
que les erreurs particulières d’un pays ne peuvent suffire à compromettre la vérité
d’une cause internationale, universelle. » Gide va perdre brutalement une partie de
ses amis.
Ce livre sera le best-seller de sa carrière. Tous les intellectuels communistes se
déchaînent contre lui. L’ex-compagnon de route est traité à feu roulant de fasciste.
André Gide avait publié son récit de voyage sous le titre Retour de l’URSS, sept
mois plus tard, en juin 1937, il fait paraître ses Retouches à mon « Retour de
l’URSS ». Ce système qui se nourrit des débats et des polémiques, et construit de la
continuité, devrait inspirer les reporters.
En écrivant ses Retouches, Gide abandonne les précautions. « L’URSS n’est pas
ce que nous espérions qu’elle serait, ce qu’elle avait promis d’être, ce qu’elle
s’efforce encore de paraître ; elle a trahi tous nos espoirs… Mais ne nous
détournons pas de toi, glorieuse Russie. Si d’abord tu nous servais d’exemple, à
présent, hélas, tu nous montres dans quels sables une révolution peut s’enliser. »
Tout y passe, de la dictature d’un seul homme aux déportés.
Les appendices de Retouches à mon « Retour de l’URSS », fourmillent de choses
vues. Il raconte par exemple comment il n’a jamais pu discuter avec Nikolaï
Boukharine. Il a croisé l’ancien dirigeant bolchevique à plusieurs reprises. Celui-ci
cherchait à avoir un entretien avec lui et, chaque fois, un officiel l’éloignait.
Lorsque cet entretien a finalement lieu, un pseudo-journaliste entre dans la pièce,
s’impose et monopolise la parole. Tout est dit. Boukharine a été arrêté alors que
Gide et ses amis avaient quitté l’URSS. Il est exécuté en 1938.
Gide était parti après la victoire en France du Front populaire soutenu par les
communistes. Il rentre à la veille des grands procès de Moscou qui liquident les
derniers dirigeants de la révolution de 1917.
Gide aura été, sur le communisme, le grand témoin indispensable. Il meurt en
1951. L’année d’après, Sartre devenait le compagnon de route numéro un des
communistes.

Simon Leys n’était ni journaliste comme George Orwell qu’il admirait, et
auquel il aura consacré plusieurs essais, ni un voyageur affûté comme André Gide,
sur lequel il a écrit par ailleurs un essai décapant.
Simon Leys s’appelait Pierre Ryckmans, il était né en 1935, en Belgique. Ce
sinologue va ouvrir les yeux du monde sur la Chine. Il sera au maoïsme ce que fut
Gide pour le communisme stalinien.
Il avait découvert la Chine communiste en 1955, au cours d’un voyage d’étude.
À cette occasion, il avait rencontré avec ses camarades Chou En-lai. La Chine
communiste avait séduit l’étudiant catholique.
Entre Hong Kong, Taiwan, et Singapour, il a consacré plus d’une décennie,
toutes les années 1960, à l’étude de la langue, de la littérature et de la culture
chinoises. En 1964 il épouse une Chinoise de Taiwan, Hanfang. Ils fondent une
famille qui s’installe à Hong Kong.
Dans ce formidable observatoire que fut la concession britannique, Pierre
Ryckmans a suivi le déclenchement de la Révolution culturelle en 1965, lu tout ce
qui était accessible en chinois. Il fut aussi le témoin de l’assassinat à Hong Kong de
l’écrivain Li Ping par des gardes rouges, devant son domicile. Et il était fréquent
que des cadavres chinois échouent sur les rivages de l’enclave.
Lorsqu’il publie Les Habits neufs du président Mao en 1971, aux éditions
Champ libre, sous patronnage situationniste, il a pris quelques précautions, un
pseudonyme, celui de Simon Leys, censé lui permettre de retourner en Chine sous
son véritable nom. Lui et sa famille se sont installés en Australie à Canberra où il
allait enseigner la littérature chinoise. Il avait alors trente-cinq ans.
Cette chronique de la Révolution culturelle entre février 1967 et octobre 1969
est introduite par cette phrase devenue célèbre : « La Révolution culturelle, qui
n’eut de révolutionnaire que le nom et de culturel que le prétexte tactique initial,
fut une lutte pour le pouvoir, menée au sommet entre une poignée d’individus,
derrière le rideau de fumée d’un fictif mouvement de masses (dans la suite de
l’événement, à la faveur du désordre engendré par cette lutte, un courant de masse
authentiquement révolutionnaire se développa spontanément à la base, se
traduisant par des mutineries militaires et de vastes grèves ouvrières ; celles qui
n’avaient pas été prévues au programme furent impitoyablement écrasées). »
Sur les nombreuses révélations de ce livre, on oublie aujourd’hui la principale
d’entre elles : Mao avait été écarté, partiellement, du pouvoir en 1958 après l’échec
du « grand bond en avant » et ne dirigeait plus la Chine.
François Mitterrand se rend dans l’empire du Milieu en 1961, la France de De
Gaulle reconnaît officiellement la Chine en 1964 : toute la classe politique française
fait comme si Mao dirigeait la Chine et ne parlait que de lui. Il y a une
incompréhension totale de la Révolution culturelle qui tient à la méconnaissance
du statut politique réel de Mao Tsé-toung pendant les années 1960.
Les travaux des historiens, les témoignages des victimes de la prétendue
Révolution culturelle, des dirigeants chinois, comme de dissidents confirmeront
cette thèse. Elle est aujourd’hui reconnue de manière quasi unanime.
Simon Leys a rendu hommage dans la New York Review of Books à celui qui
l’avait initié à la « maologie » : un jésuite hongrois de Hong Kong, qui publiait
régulièrement en anglais une revue de la presse communiste chinoise.
La chronologie est importante. Le schisme sino-soviétique puis la Révolution
culturelle se traduisent en Occident à partir de 1965-1966 par la création de
mouvements et de partis marxistes-léninistes.
En France, l’UJCML, l’Union des jeunesses communistes marxistes-léninistes,
et le PCMLF, le parti du même nom, sont créés dans la foulée. Ils sont en rivalité
sur le marxisme-léninisme. Althusser et plusieurs de ses élèves à l’École normale
supérieure, dont des dirigeants de l’UJCML, relisent Marx à partir de 1965, en
syntonie avec la Révolution culturelle. On les appelle les ML. Les ML sont
prochinois, et il y a du beau monde du côté marxiste-léniniste, des althussériens à
l’équipe de Tel Quel en passant, alors, par les Cahiers du cinéma.
Mai 68 va provoquer en France le télescopage de deux révolutions culturelles.
Une fausse et une vraie – la vraie n’étant pas chinoise, contrairement à ce qu’on
pourrait croire. Le printemps français va diviser les marxistes-léninistes entre ceux
qui défendent l’orthodoxie chinoise – et ses financements – et ceux qui accordent
toute leur attention à la révolution culturelle à l’œuvre en France et en Occident.
La Gauche prolétarienne, née de 1968, avait rassemblé un bout du très
libertaire mouvement du 22-Mars et des ex de l’UJCML. Une sorte de programme
commun unit les uns et les autres et accouche d’un mouvement bizarroïde aux
couleurs de l’anarcho-maoïsme, qui faisait la pub d’un gimmick à la tête de Mao,
tout en faisant la promotion des éponges Spontex. Ces éponges n’effaçaient pas
pour autant le tribut payé au culte du despote.
Christophe Bourseiller écrit, en 1996, un livre très documenté, Les Maoïstes, la
folle histoire des gardes rouges français : pas un mot sur les polémiques suscitées par
l’ouvrage de Simon Leys, comme si elles étaient passées inaperçues. Ce sont
pourtant les marxistes-léninistes d’un côté et les gaullistes tous rangés derrière
Alain Peyrefitte de l’autre qui vont dénoncer Simon Leys comme faussaire et
comme « agent de la CIA ». Ce livre témoigne en creux de l’indifférence à l’égard
de ses travaux.
Les intellectuels français en effet, à l’exception notable de René Étiemble,
l’iconoclaste, de Jean-François Revel et des situationnistes, accordent très peu
d’importance à la chronique du sinologue belge. Le Monde l’exécute à la parution
des Habits neufs par l’intermédiaire de son correspondant à Pékin, ce qui fera dire
aux situationnistes : « Le Monde était le principal organe de presse maoïste
paraissant hors de Chine. »
En 1972, après la parution des Habits neufs, la Belgique ouvre une ambassade à
Pékin. Pierre Ryckmans est nommé attaché culturel. Il occupe cette fonction
pendant six mois et la met à profit pour voyager dans les provinces. Il démissionne
pour occuper une chaire de littérature chinoise à l’université de Canberra en
Australie. Il retourne en Chine avec une délégation de son université. Ces voyages
donneront lieu à Ombres chinoises son meilleur ouvrage sur la Chine, publié en
1974, et dont la traduction anglaise le fera connaître dans le monde.
Avec le temps, Pierre Ryckmans aura terrassé tous ses contradicteurs, qui ne
s’en sont jamais remis, de Michelle Loi à Tel Quel en passant par Maria-Antonietta
Macciocchi. Lorsque Simon Leys est invité à « Apostrophes » en 1983, sa thèse
triomphe. Trente ans après, Philippe Sollers écrira : « Simon Leys avait raison et il
continue d’avoir raison… » Mais il aura été mis sur la touche pendant plus d’une
quinzaine d’années par l’intelligentsia française. Amer, il dira un jour que « la pire
manière d’avoir tort est d’avoir raison trop tôt ». L’ensemble de ses essais sur la
Chine est rassemblé dans un volume de la collection « Bouquins ».
Il est mort en 2014.

Voir : Grossman (Vassili) ; Herr (Michael) ; Mauriac (François) ; New
Journalism ; Orwell (George).
Beuve-Méry (Hubert)

Le missionnaire
En 1961, dans Le Figaro littéraire, François Mauriac consacre sa chronique à
Hubert Beuve-Méry, le directeur du Monde, dont il fait l’éloge : « Une certaine
vertu existe parmi nous, que la publicité n’est pas partout la reine, que le fin du fin
de la profession ne consiste pas à coller le masque de la moralité sur des reportages
immondes, que le dernier mot de notre métier n’est pas de flatter la paresse du
public et sa lubricité, ni de lui fournir des images et des gros titres pour le dispenser
de lire le reste, et même quand cela ne sert à personne et simplement parce que
c’est la coutume, de ne rien écrire qui ne soit inexact, et d’avoir comme la phobie
du vrai. » Il faut se méfier des éloges de François Mauriac, ils cachent en règle
générale un stylet aiguisé : ce dithyrambe enrobait le reproche d’avoir publié dans
le quotidien du soir une lettre du général Salan, alors chef de l’OAS, organisation
terroriste clandestine.
Le fondateur du Monde aura été, en effet, l’incarnation du journalisme moral
qu’Albert Camus appelait de ses vœux à la Libération, lorsqu’il parlait de
l’épuration comme d’une « purification » et « d’une révolution où la morale aurait
remplacé la politique ». Beuve aura réussi là où le rédacteur en chef de Combat
avait dû renoncer, la mort dans l’âme, en juin 1947.
Le Monde fut la seule réussite de presse fondée sur l’idéal de la Résistance.

Le berceau de Beuve-Méry fut un bénitier : on y croise des bonnes sœurs, des
frères, des dominicains, des jésuites, des ursulines, des archevêques, des cardinaux,
des intellectuels catholiques de toutes obédiences, des aumôniers et des abbés ; il
débute aux Nouvelles religieuses. Il dira de sa jeunesse : « J’ai été puissamment aidé
par des gens d’Église. » Il participe de ce pôle intellectuel très actif que fut le
catholicisme français entre les deux guerres.
Ce jeune démocrate-chrétien est un conservateur attiré par le catholicisme
social. Charles Péguy, qui fut l’un de ses maîtres à penser, avait écrit : « Dire la
vérité, toute la vérité, rien que la vérité, dire bêtement la vérité bête,
ennuyeusement la vérité ennuyeuse, tristement la vérité triste. » On dirait, avant la
lettre, ce que fut Le Monde de Beuve.
Après son doctorat, il est nommé, en 1928, professeur de droit international et
directeur de la section juridique et économique à l’Institut français de Prague. Il y
reste plus de dix ans. Il complète ses revenus en devenant correspondant de la
presse française.
Il se trouve dans un observatoire exceptionnel, un véritable balcon au cœur de
cette Mitteleuropa, sur laquelle Hitler étend sa domination, envahissant chaque
pays, l’un après l’autre. Il publiera, en 1939, en France, un livre consacré à la
stratégie des nazis en Europe, Vers la plus grande Allemagne, qui sera, comme le dit
Laurent Greilsamer son biographe, celui d’un « prophète inspiré ».
En 1932, le président français Paul Doumer est assassiné à Paris par Paul
Gorgulov, un Russe blanc, qui avait fait ses études de médecine à Prague. Le Matin
relance Beuve, qui était en principe son correspondant. Le jeune professeur
fréquente tous les dirigeants tchèques. Il enquête et arrive à la conclusion que
Gorgulov, psychiquement fragile, flirtait avec un groupe fascisant et avait agi par
anticommunisme. Ce sera d’ailleurs la thèse du procureur de la République lors du
procès de l’assassin à Paris.
Mais Le Matin publie un article qui n’a rien à voir avec le sien. Les droites en
France se sont en effet emparées de l’affaire pour dénoncer un attentat communiste
dirigé de Moscou. Ni une ni deux, Beuve démissionne.
Le Journal l’accueille. Là encore, il est trahi. La thèse de la manipulation
communiste est reprise. Beuve démissionne de nouveau.
Le Petit Journal fait appel à lui, le même scénario se répète. Beuve démissionne.
Il essaie Paris-Soir sans succès, L’Intransigeant, idem. C’est finalement
Marseille-Matin qui publie l’enquête en cinq livraisons sur Paul Gorgulov, un
homme malade, attiré par une organisation agrarienne fascisante.
Le Temps fait de Beuve son correspondant à Prague. En matière diplomatique,
ce journal passe pour la voix officieuse du Quai d’Orsay.
Le 29 septembre 1938, la France et la Grande-Bretagne abandonnent la
Tchécoslovaquie à Hitler. Daladier de retour de Munich est accueilli à Paris comme
un sauveur. Les journaux français fêtent l’événement : la guerre n’aura pas lieu ! Le
lâche soulagement est général. Les Sudètes deviennent allemands sans que les
Tchèques soient consultés.
Pour protester contre les accords de Munich, Hubert Beuve-Méry démissionne
du Temps qui s’en était fait l’avocat. Pour lui, la France et la Grande-Bretagne se
sont discréditées sur le plan international, et la guerre aura lieu. Six mois après
Munich, Hitler violait les fameux accords et envahissait une partie de la
Tchécoslovaquie : le futur directeur du Monde avait assisté à l’entrée des troupes
allemandes. Et entre-temps, Beuve avait appris que ce journal avait été vendu en
1930, de manière clandestine, à un prête-nom derrière lequel se cachait l’ensemble
du patronat français.
Il est reçu par Pierre Brisson, le directeur du Figaro, qui accepte sa série de
reportages sur la Mitteleuropa. À une exception près, l’article consacré à la
Roumanie ne pourra pas paraître. Le propriétaire du Figaro est mort, sa fille en a
hérité, et elle s’y opposera, sa mère s’étant remariée avec un Roumain…
Au cours de ses voyages en Europe centrale, Beuve se souvient d’une réception
à Bucarest où les autorités locales distribuaient des enveloppes aux journalistes
français qui avaient la réputation d’être les plus corrompus. En dix ans, il a fait le
tour de la vénalité de la quasi-totalité de la presse française.
Après l’offensive allemande, il se replie à Lyon où il écrit et imprime ses
propres tracts, qu’il distribue lui-même dans les boîtes aux lettres. Grâce à ses amis
de la revue Esprit dirigée à l’époque par Emmanuel Mounier, il se retrouve
conférencier à l’école des cadres d’Uriage, créée par Vichy pour occuper entre
autres des officiers de la promotion 1940, qui n’avaient pas été mobilisés.
Ce monastère laïc, très austère, très masculin, a un statut anachronique, c’est
une institution autonome financée par Vichy, et son directeur est un capitaine de
cavalerie qui s’est battu jusqu’à l’armistice avec ses chars contre les panzers, Pierre
Dunoyer de Segonzac.
Le professeur Beuve fait d’abord une conférence, puis devient directeur des
études, enfin le bras droit de Segonzac. Beuve à Uriage apprend à devenir un chef.
Tous ses collaborateurs au journal Le Monde l’appelleront naturellement
« Patron ».
« On perçoit mieux, écrit Laurent Greilsamer, ce qui peut unir Beuve, inspiré
par Charles Péguy, et Segonzac, héritier spirituel de Lyautey : un patriotisme
ombrageux, un antinazisme militant […], un dédain pour l’argent, un souverain
mépris pour le régime défunt qui a mené la France à l’abîme, une prédisposition
pour la vie collective et, selon le vocabulaire de l’époque, pour “les hommes de
qualité”. » Les hobereaux en culotte de cheval de Segonzac vont passer du Maréchal
au Général, de Pétain à de Gaulle.
L’école est fermée par Laval en décembre 1942. Uriage se révèle « un vestibule »
de la Résistance et de la lutte armée : de nombreux élèves basculent. Beuve fera
même le coup de feu dans les maquis du Tarn aux côtés de Dunoyer.
Le professeur, ancien journaliste du Temps, révolté contre Munich, est devenu
un chef et un résistant.
Il ressemble au portrait-robot que fait de Gaulle en 1944, lorsqu’il demande à
Pierre-Henri Teitgen, ministre de l’Information : « Refaites-moi Le Temps !
Choisissez un directeur dont le passé de résistant et la compétence de journaliste ne
peuvent être mis en cause. Vous lui adjoindrez un protestant libéral et un
gaulliste… Nous avons besoin d’un grand journal pour l’extérieur et les
ambassades considérant à tort ou à raison, depuis des décennies, qu’un quotidien
de ce modèle plus ou moins officieux, mieux informé que les autres, renseigne
davantage sur ce qui se passe en France. Allez, faites vite ! »
Beuve à la fin des années d’Occupation est un pigiste célèbre, avec une
expérience journalistique réduite. Il fait pourtant figure de favori : il y a pénurie de
candidats sérieux.
L’instructeur des maquis met en garde le ministre de l’Information :
« Monsieur le ministre, ne croyez-vous pas que cela me donnera tout de même
furieusement envie, une fois le journal lancé, de retourner la tourelle du char ? » De
Gaulle est prévenu.
Teitgen a fait vite : le premier numéro sort le 18 décembre 1944 sur une feuille
grand format recto-verso, à 140 000 exemplaires. Le nouveau directeur est encadré
par Rémi Courtin, un grand résistant, un libéral d’origine protestante, et Christian
Funck-Brentano, un gaulliste pur jus qui était chargé de presse au cabinet de De
Gaulle à Alger. Beuve réussira à leur faire passer le goût de l’écriture, à l’un comme
à l’autre.
Il n’y a pas un centime sur la table. Et d’ailleurs personne n’en veut. Le chef du
gouvernement nomme le directeur. Lorsque les trois gérants s’opposent en 1951,
de Gaulle, qui n’est plus au pouvoir, mais reste le parrain de l’affaire, tranche en
faveur de Beuve. D’une certaine manière, il a installé Beuve deux fois à la tête du
Monde.
L’immeuble et les machines du Temps appartiennent à la SNEP, la Société
nationale des entreprises de presse, qui gère tous les biens confisqués aux
collaborateurs. Le papier est fourni par la SPPP, la centrale d’achat du papier de
presse : il est contingenté. Le volume de papier et le prix de vente sont fixés par
décret ministériel. Et le journal est diffusé par les NMPP, dont les salaires sont fixés
par accord entre le Syndicat de la presse parisienne et le Syndicat du livre.
Réussir Le Monde était une mission difficile, Beuve la jugeait quasi impossible.
Il va néanmoins y parvenir.
Jusqu’à présent, il avait consacré sa vie à la formation des élites : c’est ce qu’il
avait fait comme professeur de droit, comme directeur d’études à l’école d’Uriage,
comme l’instructeur qu’il fut, parcourant les maquis pour expliquer les buts de la
Résistance. C’est une mission dérivée que lui a confiée le gouvernement :
l’information des élites.
La mission passait aussi par l’émancipation des conditions de naissance du
journal : « Il fallait y aller avec toutes les chances de se casser la figure. Il fallait de
l’argent et je n’en voulais pas ; il fallait des protections et j’acceptais à la rigueur des
protections sans aucune forme d’inféodation. »
Beuve va émanciper Le Monde de trois manières.
D’abord, il instaure un régime d’austérité, style moine-soldat, qu’il s’applique à
lui-même.
On lui a attribué par exemple une voiture ancienne, un chauffeur a été
embauché. En général, il renvoyait la voiture et prenait le métro. Le Monde de
Beuve a fait vœu de pauvreté. Il considère l’argent comme un mal. Avec Camus, il
pense qu’il faut « en finir avec l’esprit de médiocrité et les puissances d’argent ». Il
comprime les coûts autant qu’il le peut et impose un mode de vie spartiate à
l’équipe et à l’entreprise : dans les premières années, les notes de frais sont à peu
près inconnues. Il déteste les réceptions et les relations. Il s’y rend d’ailleurs le
moins possible.
Il a repris la maquette du Temps sans rien changer, pas même le gothique du
logo. Cette austérité affichée lui convient : il ne cherche pas à séduire. Pas de
photos, la publicité y est assez rare. Son introversion se retrouve à la une. Il attend
1952 pour faire la première campagne de promotion du journal.
Il hérite de nombreux adjectifs et qualificatifs : « Alceste », « le Renard », « le
Solitaire » (la biographie de Greilsamer est construite autour de ce surnom),
« Zeus », « Sirius » évidemment (référence voltairienne), mais aussi « Ursus
baribal », qui désigne un ours noir du continent nord-américain.
André Frossard, qui remplaça Beuve à la rédaction en chef des Temps nouveaux
à la Libération, disait que, vu de l’extérieur, « Le Monde, c’était un ordre » dont
Beuve était le grand maître marmoréen.
Le directeur du Monde veut s’émanciper financièrement mais de manière non
capitaliste. Il refuse toutes les subventions, tous les prêts, toutes les facilités
comptables qui sont offertes par l’État. Sa ligne : ne surtout pas les utiliser et les
rembourser au ministère des Finances dès que possible.
Comme il n’a de comptes à rendre à personne, il va monter une opération très
spéciale : tout ce que gagne Le Monde, pendant les années de décollage, il le place
secrètement en Bourse et le cache à l’équipe. Ces placements permettent au
journal, en 1956, de racheter en trois ans l’immeuble et les machines à la SNEP,
certes à bon prix, et d’investir dans le renouvellement des rotatives.
Il démissionne en 1951 après le coup de force de ses deux associés, le
protestant libéral et le gaulliste pur sucre. Il est sauvé par l’équipe du journal qui le
plébiscite (il consent la création d’une société des rédacteurs disposant de 25 % des
parts sociales et dont la part va croître au fil des années) et par de Gaulle qui
tranche en sa faveur.
Il ne manquait plus au Monde que d’être soutenu par une fondation à but non
lucratif qui aurait permis de traverser les épreuves à venir et de rester dans une
configuration non capitaliste, comme le Guardian en Grande-Bretagne. Avec la
diversification et la révolution numérique, ce chaînon va se révéler manquant.
Il va utiliser aussi de Gaulle pour s’émanciper politiquement à l’égard de celui
qui lui avait confié Le Monde.
Beuve rencontre de Gaulle trois fois. La première en 1945, une autre en janvier
1946 : « Quand vous avez choisi un chemin différent [sur le référendum de 1946
sur la Constitution], j’ai su que vous n’étiez pas des miens. Peut-être d’ailleurs ne
l’avez-vous jamais été. »
L’ancien professeur qui voulait « ranimer la France » va traiter de
« préfasciste » la création du RPF ; soutenir Mendès président du Conseil lorsqu’il
œuvre pour la décolonisation et la mise au point d’une force de frappe nucléaire. Il
condamne la torture en Algérie, il est sévère envers Guy Mollet et les socialistes,
mais, s’il approuve le retour du Général en 1958, il déplore qu’il ne condamne pas
le coup d’État militaire.
De Gaulle reçoit Beuve dans son bureau en 1958, c’est le troisième face-à-face.
Comme pour tous leurs échanges, la tonalité est aigre-douce. De Gaulle le
considère de toute sa hauteur, il juge Le Monde « divertissant ». Beuve prend la
remarque très mal et ajoute :
« À l’origine du journal, il y a eu expropriation pour raison d’État et je ne me
suis jamais considéré que le libre gestionnaire d’une sorte de service d’intérêt
public. Je répète qu’une lettre de vous…
— Eh bien, cela vous honore ! répond le Général. N’empêche que, sans moi,
monsieur Beuve-Méry, aujourd’hui vous seriez pendu !
— Qui sait, mon général ? Peut-être ne suis-je encore qu’en sursis. » (Laurent
Greilsamer, Hubert Beuve-Méry.)
André Fontaine avait une jolie formule pour résumer leurs rapports : « Beuve
était trop gaullien pour être gaulliste ! »
Beuve prend position contre l’élection du président au suffrage universel ; juge
sévèrement son « hypertrophie du moi », ce qui fera dire à de Gaulle : « Il y a
longtemps que j’ai renoncé à Beuve-Méry. Lui et Servan-Schreiber sont les deux
plus intelligents mais ils sont toujours contre et je n’aime pas qu’on soit contre. Et
je n’aime pas les béni-oui-oui, encore moins. » Ce qui pouvait passer pour une
préférence.
En politique étrangère, Beuve se révèle non seulement gaullien mais
« gaulliste » sur les grands choix diplomatiques. Les attaques qu’il a subies sur son
neutralisme supposé, sur « le caractère violemment antiaméricain » du journal,
étaient toutes destinées à de Gaulle. Il souhaite que l’Europe existe entre les deux
blocs, l’Est et l’Ouest. Beuve est profondément anticommuniste, mais il se défie de
la culture américaine : il aimerait que l’Europe soit le troisième pôle mondial, qui
devienne de ce fait un facteur de paix. De Gaulle s’énervait en le lisant. Un jour, il
s’est emporté contre l’éditorialiste : « Ce Beuve-Méry, quel chardon dans mon
pantalon… Il ne faudrait pas lire les journaux mais les écrire. » Le directeur du
Monde avait défini sa relation avec de Gaulle en ces termes : « Tant qu’il sera là je le
combattrai avec acharnement. Quand il mourra je le pleurerai avec des larmes de
sang. »

Le printemps 1968 n’a pas été sa tasse de thé : pour lui, c’était le cocktail
rédhibitoire de l’anarchie, du désordre et de la démagogie. Beuve reste aussi
étranger à cet événement que de Gaulle. Le 12 juin, il publie un billet éditorial pour
dire « Ça suffit ». Le journal profite des événements et réalise des ventes
exceptionnelles.
Yvonne Baby, entrée au journal en 1957, a raconté une réunion consacrée alors
aux « événements de 68 » : « Réunion inoubliable, exceptionnelle, que convoque et
préside Hubert Beuve-Méry. “Maintenant que toutes les opinions se sont
exprimées, dira-t-il – toutes, si l’on excepte l’extrême droite –, maintenant, on
pourrait remettre le journal à plat. Que l’encadrement démissionne et nous
referons Le Monde, nous recommencerons avec notre nouvelle expérience.
Votons.”, ajoutera-t-il. Un vote sans lendemain, la majorité se prononce contre
cette proposition, et à ce moment, tout à coup, m’apparaissent les pièges de la
démocratie et la fragilité, la relativité du pouvoir face aux pouvoirs, avec leurs
servitudes, leurs freins, leurs compromis, leurs calculs. » J’aime beaucoup cette
histoire.
Beuve-Méry venait d’être reconduit à la direction du Monde, en réussissant ce
que de Gaulle avait raté : l’ordre qu’il avait instauré ne faisait l’objet d’aucune
contestation. Il venait de le prouver.
Le Monde avait créé une rubrique « Agitation » pour accueillir les événements,
les suites, les manifestations et les répressions. « Agitation » évoque des
mouvements désordonnés, une grande nervosité et des secousses. C’était une
vision pour le moins polémique. Cette médicalisation de l’actualité sociale et
culturelle manifestait une incompréhension profonde sur le sens de cette crise. Elle
était associée à une ignorance totale de la contre-culture. Le choix de cette têtière
justifiait la création d’une autre presse, d’un autre quotidien. Ce sera Libération.

Beuve quitte la direction du journal en 1969. La démission de De Gaulle, après
l’échec du référendum, n’y est pour rien. Épuisé par ce qu’il appelait le « martyre »
du directorat, il avait prévu de partir pour le vingt-cinquième anniversaire de la
création du journal, à la fin de l’année 1969. Il a alors soixante-sept ans.
Depuis longtemps, il travaillait à sa succession. Ce sera Jacques Fauvet, le
rédacteur en chef du journal. Il ne partage pas ses inclinations partisanes ni ses
choix financiers. Plus tard il confiera que « c’était le moins mauvais ».
Il n’interviendra qu’une seule fois dans les affaires du journal, pour favoriser le
remplacement d’André Laurens par André Fontaine.
Beuve a pris sa retraite au siège du Monde. Il disposait d’un petit bureau dans
les étages. Il y passait huit heures par jour, lisait et recevait beaucoup en regardant
le journal grandir. Il avait cessé d’écrire en quittant la direction. Pendant vingt-cinq
ans, le fantôme de Sirius a hanté les lieux.

Voir : Camus (Albert) ; Gaulle (Charles de) ; July (Serge) ; Libération ; Mauriac
(François).

Bidonnages & Cie

Inventions
Un film tragique de John Ford de 1962, L’homme qui tua Liberty Valance,
raconte deux versions d’un même événement à l’origine de la carrière
exceptionnelle d’un sénateur, plusieurs fois gouverneur du Texas, et candidat à la
présidence des États-Unis, que campe James Stewart : selon la version officielle,
alors jeune avocat, il aurait tué un bandit qui terrorisait une petite ville texane.
En réalité, ce n’est pas le sénateur qui a tué le bandit comme le dit sa légende,
mais un éleveur qui l’avait pris en amitié, un homme sans importance, interprété
par un John Wayne crépusculaire. Cette carrière politique exceptionnelle se serait
donc construite sur une imposture.
En 1910, cet éleveur « anonyme » meurt. À ses obsèques, il n’y a personne, à
l’exception du sénateur et de sa femme, du vieux shérif et d’un vieil homme en
pleurs. Cette scène excite la curiosité d’un localier et de son directeur. Le sénateur
en profite pour faire un aveu. Ce n’est pas lui qui a tué Liberty Valance, mais cet
homme qu’il est venu enterrer : on comprend que la femme du sénateur a eu, il y a
longtemps, des sentiments pour le disparu.
Le directeur du journal a écouté ce récit mais décide in fine de le jeter à la
poubelle. John Ford met dans sa bouche une phrase inspirée d’un propos
effectivement tenu par le tycoon William Randolph Hearst : « Surtout ne sacrifiez
jamais une belle histoire à la vérité », et qui devient dans le film : « Dans l’Ouest,
lorsque la légende devient la réalité, on publie la légende. » Print the legend,
imprimez la légende.
Le film oppose deux conceptions de la presse, celle triomphante de Hearst et
des fabricants de légendes, que partage le directeur du journal local, et celle de
M. Peabody, le modeste journaliste ami du futur sénateur et du personnage incarné
par John Wayne : il dénonçait les opérations des grands propriétaires de bétail et
avait été tabassé par Liberty Valance.

Pour le journalisme, il n’y a en principe qu’une seule école, celle de


M. Peabody : aller voir ce qu’il y a derrière les légendes, déconstruire les rumeurs,
désosser les histoires dont on dit qu’elles sont trop belles pour être vraies, comme
nous y invitent tous ceux qui confondent la presse avec l’art du baratin.
En principe les journalistes sont là pour vérifier et faire le tri. Mais il y a plus de
clients pour les légendes que pour les vérités. Les bidonneurs pratiquent un
journalisme imaginaire. Les uns par précipitation, par imprudence, par manque de
vérification, et les autres, les bidonneurs de vocation, qui inventent, en toute
connaissance de cause.

Le plus grand des bidonnages de l’histoire moderne en France restera la
couverture journalistique de la Première Guerre mondiale : il y a eu beaucoup de
guerres depuis, ce bidonnage de masse n’a jamais été égalé. Une pure fiction
pendant cinq ans. Sans informations, les journalistes français, à de très rares
exceptions près, ont inventé une guerre qui n’a pas eu lieu, aux dépens de
l’immense massacre en cours.

En 1920, Paris-Midi, un quotidien financier fondé en 1911 – connu des
cinéphiles pour avoir publié les chroniques de Louis Delluc –, fit le récit détaillé de
la visite officielle du président de la République Paul Deschanel à Montbrison.
Personne ne l’y avait vu, et pour cause : il était tombé du train en s’y rendant et il
avait été retrouvé le long du ballast par un garde-barrière. Le tirage, à l’origine de
25 000 exemplaires, s’est effondré à 4 000. Jean Prouvost en fit l’acquisition et en
confia très rapidement les rênes à un très jeune journaliste prometteur : Pierre
Lazareff.
L’annonce, en 1927, par plusieurs quotidiens de l’exploit de deux pilotes
français, Nungesser et Coli, qui auraient réussi la première traversée de
l’Atlantique, fait figure d’exemple pathétique. Les journaux auraient pu s’en tenir
au succès probable des deux hommes. Certains ont raconté, là encore, en détail
l’arrivée triomphale des pilotes français non loin de New York, avec des foules en
délire. Or, ils avaient disparu entre Terre-Neuve et New York. Non seulement il est
interdit d’annoncer une nouvelle invérifiable, mais au surplus de donner à lire une
pure fiction. Les tricheurs s’appelaient L’Intransigeant, La Liberté, Paris-Soir, Le
Soir et La Presse.
La Presse n’était pas le seul organe à avoir inventé ce triomphe, mais il en avait
rajouté avec une édition spéciale où l’on pouvait lire entre guillemets les
déclarations triomphales de Nungesser au milieu d’une foule de New-Yorkais
enthousiastes. Les locaux du journal ont été saccagés. Et le journal a disparu en
juin 1929. Le Petit Parisien, qui avait publié lui aussi une édition spéciale à minuit,
avait été plus prudent : il avait annoncé que « l’Oiseau blanc avait été aperçu au-
dessus de Terre-Neuve et de la Nouvelle-Écosse en direction de New York ».
La peur de rater une information importante a souvent poussé des journaux à
annoncer une nouvelle difficile à vérifier. Le Quotidien de Paris a ainsi annoncé la
mort de Marcel Dassault qui était bien vivant, Le Monde celle de l’actrice Monica
Vitti, elle aussi bien vivante, tandis que La Cinq, la chaîne disparue, annonçait de
manière tonitruante que l’actrice Pauline Lafont était toujours vivante alors qu’elle
gisait morte au fond d’un ravin, comme on devait le découvrir plus tard.
Le 14 septembre 1982, c’est Libération qui dérape. Un attentat blesse
grièvement Bachir Gemayel, le président du Liban, fondateur de la milice
chrétienne des « Forces libanaises ». Les spécialistes du Proche-Orient à Libération
harcèlent leurs contacts, l’heure tourne, tous les dirigeants chrétiens joints au
téléphone affirment qu’il a survécu. Il faut titrer : je prends le risque, et le journal
part avec ce titre : « La baraka de Gemayel », qui dans la nuit devient la scoumoune
de Libération, puisqu’il meurt de ses blessures. Ce titre n’aurait jamais dû voir le
jour.
Dans la catégorie contes et légendes, l’attaque de l’hebdomadaire Les Lettres
françaises contre Victor Kravtchenko appartient au registre des manipulations
délibérées. En 1947, en pleine guerre froide, paraît un brûlot antisoviétique : J’ai
choisi la liberté de Victor Kravtchenko, ancien haut fonctionnaire communiste
réfugié aux États-Unis. Ce livre, qui dénonce les déportations en URSS, est un
énorme succès aux États-Unis et en France.
Le 13 novembre, Les Lettres françaises, proches du PCF, publient un article
signé d’un certain Sim Thomas, censé être un journaliste américain. Il dénonce
Victor Kravtchenko comme étant un agent de la CIA.
Le réfugié soviétique intente un procès en diffamation au journal communiste.
Victor Kravtchenko cite, pour sa défense, des témoins dont la veuve du leader
communiste allemand Heinz Neumann. Margarete Buber-Neumann avait été
déportée au goulag, puis livrée aux nazis au terme du pacte germano-soviétique.
Pour la première fois, un témoin raconte à l’Ouest la déportation soviétique.
Kravtchenko gagne son procès en diffamation.
Le directeur des Lettres françaises de l’époque reconnaîtra, mais trente ans
après, dans ses mémoires, que Sim Thomas était en réalité le journaliste français
André Ulmann, recruté par le NKVD, les services secrets staliniens : l’article était
un faux, de la première à la dernière ligne.
Une jeune femme travaille à cette époque à La Pensée russe, elle est chargée, en
1949, de suivre ce procès sur les bancs de la presse et d’en publier le compte rendu
quotidien : elle s’appelle Nina Berberova et deviendra aux États-Unis une immense
romancière.
En 1975, plusieurs journaux français dont Le Monde, Le Nouvel Observateur,
avec des grands reporters sur place, mais aussi Libération, qui n’est en revanche pas
sur place, rivalisent dans le même aveuglement tiers-mondiste sur la victoire des
Khmers rouges au Cambodge. Libération titre le 17 avril 1975 : « Le drapeau de la
résistance flotte sur Phnom Penh », le lendemain : « Phnom Penh : 7 jours de fête
pour une libération ».
Patrick Sabatier qui suivait ces événements, qui avait été au Vietnam pendant
la guerre américaine, qui fut plus tard correspondant à Hong Kong, à Pékin puis à
Washington, qui a dirigé le service étranger, était revenu sur ces événements dans
Libération en janvier 1979 : « Il a fallu la mort d’un ami aux mains des Khmers
rouges, la rencontre avec un Pin Yathay (auteur de L’Utopie meurtrière), puis la
visite des camps de la mort khmers rouges et des camps de réfugiés en Thaïlande,
au lendemain de l’invasion vietnamienne, pour que je regarde en face la vérité de
l’aveuglement qui avait été le mien comme celui d’autres. Un aveuglement qui a ses
raisons, mais n’a pas d’excuse. » Il écrivait au moment de la sortie du film La
Déchirure en 1984 : « Cette déchirure-là ne s’est pas cicatrisée, et elle ne le sera
jamais. »

En 1981, Janet Cooke, reporter du Washington Post, remporte le Pulitzer du
reportage avec le portrait, publié l’année précédente, de Jimmy, un toxico du Bronx
âgé de huit ans. Le carnet de notes de la journaliste comprend cent quarante-
cinq pages de confessions. L’ensemble constitue une talentueuse fiction : ce garçon
n’a jamais existé.
La journaliste s’excusera « auprès de son journal, de sa profession, du bureau
du Pulitzer et auprès de tous les chercheurs de vérité ». À la suite de cet épisode, les
fact-checkers (les vérificateurs de faits) du Post exigeront la transmission avant
publication de tous les documents, notes, enregistrements, brouillons, numéros de
téléphone relatifs à l’enquête en question : « Nous ne prenons rien pour argent
comptant et nous recontacterons toutes les sources. » Ben Bradlee qui dirigeait
alors le journal avait donné sa démission. Elle avait été refusée par la propriétaire
du quotidien.
La même année, au New York Times, Christopher Jones qui a couvert la guerre
entre les Vietnamiens et les Khmers rouges est convaincu, à son tour, de fraude :
ses récits publiés sont les seuls fruits de son imagination.
Le 25 avril 1983, le grand magazine allemand Stern et Paris Match publient de
concert Les Carnets secrets de Hitler. Ils ont été vendus pour une fortune par Gerd
Heinemann qui les auraient découverts en Allemagne de l’Est. Des experts en
histoire du nazisme les déclarent authentiques, jusqu’au jour de la conférence de
presse du Stern où l’historien britannique Hugh Trevor-Roper met en cause leur
véracité. Des experts scientifiques identifient très rapidement deux faux grossiers
datant des années 1960. Gerd Heinemann se révéla un agent de la Stasi, et avec le
faussaire Konrad Kujau, ils furent tous deux condamnés pour escroquerie.
En 1984, Libération trafique à son tour l’annonce de la mort de Michel
Foucault. Le journal dément une rumeur selon laquelle il serait mort du sida. Il n’y
a aucun débat sur l’origine de son décès. C’est bien le sida, mais Libé dément cette
information avec ce sous-titre fatal, écrit par un journaliste homosexuel : « Comme
si seule une maladie honteuse pouvait l’emporter ». Ce qui est honteux, c’est bien
sûr cet adjectif, qui en rajoute sur un faux démenti. Des raisons liées à la famille du
philosophe furent invoquées. Elles avaient conduit Le Monde à parler d’une
septicémie. La vérité a été très vite rétablie.
Trait d’époque : ce sont les journalistes se revendiquant comme homosexuels à
Libération qui alors font pression, ce jour-là, pour qu’il n’y ait aucun lien entre le
sida, l’homosexualité et la mort. L’année précédente, le 19 mars 1983,
désinformation subie : nous avions titré sur « l’épidémie de cancer gay », après
plusieurs études américaines consacrées à des homosexuels atteints de cette
maladie, qualifiés en tant que tels parce qu’ils avaient été les premiers à être
dépistés et déclarés. Deux mois plus tard le virus du sida était isolé par Luc
Montagnier et son équipe.
Libération a beaucoup souffert du sida : entre 1984 et 1995, six journalistes en
sont morts. Depuis, le sida a fait plus de 25 millions de morts, parmi les homos
comme parmi les hétéros, sans distinction.
Libération de nouveau. En 1985, une mythomane, Mlle B., contrefait
régulièrement vingt-deux écritures, censées être celles de vingt-deux lycéens qui
s’adressent au rédacteur en chef de Libération sur l’éducation et l’air du temps. Ces
courriers frappent par leur densité et leur qualité. Elle poussera la mystification
jusqu’à lui faire visiter une classe dans un lycée, alors qu’elle n’était pas enseignante
du tout.
Le rédacteur en chef de Libération, abusé par cette femme, lui fera avouer la
vérité mais décidera de lui conserver son anonymat. Jean-Marcel Bouguereau fut
l’un des piliers du journal, envoyé spécial en Pologne à l’époque de Solidarność. Il
publiera sa contre-enquête dans Libération. Il a rejoint L’Événement du jeudi en
1987, puis Le Nouvel Observateur.
En 1991, Patrick Poivre d’Arvor, qui présente le journal de TF1, annonce la
diffusion d’un scoop : un « entretien » avec Fidel Castro, en réalité une vraie-fausse
interview. Dans le fil d’une conférence de presse donnée par le leader cubain, le
présentateur avait inséré des questions enregistrées à Paris, où le dirigeant
révolutionnaire semblait répondre à PPDA. La supercherie sera vite établie. Le
présentateur aura droit à une session de rattrapage avec le leader cubain, qui lui
accordera, en 1993, une vraie interview, sans la moindre information. Patrick
Poivre d’Arvor continuera à présenter le journal de TF1 jusqu’en 2008.
Dans un genre approchant, l’une des plus belles plumes du journalisme
français, François Caviglioli, grand reporter qui avait fait des allers et retours entre
Le Nouvel Observateur et Paris Match, fut l’auteur de plusieurs fictions
journalistiques.
L’un de ses plus célèbres « bidonnages » concernait André Malraux. Celui-ci
téléphone à Paris Match, à la suite de la publication d’une longue interview qu’il
n’avait pas accordée et dont l’écrivain dira qu’elle était de loin la meilleure jamais
réalisée. François Caviglioli avait cherché à le rencontrer et, n’y parvenant pas, il lui
avait arraché deux phrases au téléphone ; celles-ci, diluées, serviront de base à cette
longue interview « plus vraie que vraie ». On lui prêtait également un reportage
époustouflant sur le carnaval de Rio réalisé depuis un grand hôtel situé non loin
d’un aéroport francilien.
Une autre grande plume mélancolique, l’une des plus belles du bestiaire
journalistique français, celle de Lucien Bodard, dit Lulu le Chinois, grand reporter
de France-Soir, romancier, prix Goncourt. Il a souvent été victime de sa
foisonnante imagination. Jean-François Kahn fut témoin de l’un de ses
débordements, au cours de la guerre algéro-marocaine, sur la frontière entre les
deux pays : « Il a écrit un grand reportage sur un fort attaqué par les Algériens.
C’était une histoire vraiment formidable. Mais rien de cela n’était arrivé. Il a tout
inventé. »
À sa décharge, la direction de France-Soir devait sortir plusieurs éditions par
jour et elle encourageait ses reporters « à anticiper les événements ». Certains le
faisaient mieux que d’autres.
Une Koweitienne en larmes témoigne devant une commission du Congrès des
États-Unis, le 10 octobre 1990. Elle a assisté à un carnage dans une maternité de la
capitale de la principauté pétrolière. « Je m’appelle Nayirah. » Les élus n’ont pas
jugé utile de vérifier son identité. Son pays est occupé, sa famille en danger : elle
prétend courir un risque considérable en racontant à visage découvert qu’elle a vu
des soldats irakiens mitraillant des bébés prématurés en couveuses. Son témoignage
sera multi-diffusé. C’est « L’affaire des couveuses du Koweit », qui sera démontée,
mais plus tard. Un faux absolu : cette jeune femme n’était autre que la fille de
l’ambassadeur du Koweit en poste à Washington.
En 1994, un journaliste allemand de télévision, Michael Born, est confondu : il
avait bidonné plus d’une vingtaine de sujets. Il était l’auteur en particulier d’un
reportage exceptionnel diffusé après un attentat en Turquie et où l’on voyait des
maquisards kurdes préparer une bombe qui était censée être celle de l’attentat.
Cette séquence avait été entièrement mise en scène par le journaliste en Grèce avec
des figurants locaux.
Stephen Glass a été renvoyé du magazine New Republic en 1998. Une fausse
enquête sur un faux hacker de quinze ans censé sévir dans la Silicon Valley en
cassant les codes de sécurité. Il est crédité d’un exploit qui n’a jamais eu lieu : la
publication sur le réseau intérieur d’une société de logiciels des salaires de tout le
personnel. Stephen Glass avait tout inventé, la société n’existait pas, son numéro de
téléphone était faux, tout comme le site. Un film américain de Billy Ray lui a été
consacré en 2003 sous le titre Le Mystificateur, le titre original étant Shattered Glass.
Jack Kelley, journaliste d’USA Today, obtient en 2000 le prix Pulitzer pour ses
reportages. Tous ses récits étaient inventés : il racontait s’être trouvé sur les lieux
d’événements dramatiques, à de nombreuses reprises, alors que c’était chaque fois
une pure fiction. Il avait raconté en particulier le naufrage d’une employée d’hôtel.
Cette femme a été retrouvée en vie par un autre journaliste du journal. La patronne
de la rédaction et les deux responsables directs de Kelley ont dû démissionner.
Jayson Blair, reporter du New York Times, avait publié en 2005 le portrait
d’une famille texane dont le fils avait été tué en Irak. La similitude avec un article
du San Antonio Express révèle alors le plagiat. Il n’avait même jamais pris contact
avec cette famille. Une enquête interne montre qu’il avait bidonné ainsi plusieurs
dizaines d’articles. L’enquête est publiée en une du New York Times, et une partie
de l’équipe dirigeante de la rédaction a dû démissionner.
Tom Kummer, journaliste suisse free lance correspondant de la presse
allemande à Hollywood, a, pendant les années 1980, publié de nombreuses
interviews de célébrités du show-biz totalement imaginaires. Il n’avait jamais
rencontré Sharon Stone, Brad Pitt ou Mike Tyson dont il publiait les propos dans
la Süddeustche Zeitung, dans Die Zeit, dans le Spiegel, Stern, Vogue allemand et
d’autres. Le faussaire a été découvert. Il est aujourd’hui professeur de tennis à Los
Angeles.
Fin 2002, une secte animée par un ancien journaliste, les Raëliens, prétend que
l’humanité aurait été créée par clonage, il y a vingt-cinq mille ans par des
extraterrestres. Et cette secte annonce avoir cloné un bébé, qui serait ainsi la
jumelle de sa mère. Jacques Chirac souhaite la prohibition universelle du clonage,
George Bush veut demander au Congrès l’interdiction… Et le 2 janvier le journal
de France 2, présenté par David Pujadas, interviewe Brigitte Boisselier, présidente
de Clonaid et raëlienne, comme si c’était le professeur Frydman qui venait parler
de la fécondation in vitro !
Johann Hari, reporter au quotidien The Independent, a été l’un des grands
espoirs du journalisme politique en Grande-Bretagne, pour lequel il avait reçu en
2008 le prix George-Orwell, l’équivalent pour ce pays du Pulitzer, et dont il a été
déchu en 2011. L’article primé aurait été largement inspiré et copié sur un article
du Spiegel allemand jamais cité.
L’un des bidonnages les plus dévastateurs aura concerné la présence d’armes
de destruction massive en Irak, et le soutien qu’aurait apporté Saddam Hussein à
Al Qaïda. Les bidonneurs étaient cette fois à la tête des États-Unis, puisqu’il
s’agissait du président et de son ministre de la Défense.
Le 12 septembre 2002, l’administration Bush remet un rapport aux Nations
unies censé donner les preuves de la détention par l’Irak de stocks d’ADM. Ce
document aura servi à justifier la guerre déclenchée le 20 mars 2003. Le storytelling
présidentiel berne l’opinion américaine et en partie mondiale et impose sa propre
réalité. L’occupation de l’Irak par les forces de la coalition menée par les États-Unis
permettra au moins de démontrer que l’Irak ne disposait d’aucun arsenal et que
Saddam Hussein ne soutenait pas Al Qaïda mais au contraire le combattait. La
vérification a posteriori a coûté très cher.
Selon la revue scientifique The Lancet, le nombre de civils tués en Irak, calculé
par extrapolations, se situerait entre 420 000 et 800 000. L’institut britannique ORB
propose une estimation différente basée sur un autre mode de calcul, entre 730 000
et 1 400 000 civils tués. Les États-Unis auraient eu 4 489 tués, chiffre qui inclut les
militaires et le personnel des agences privées qui sous-traitaient la sécurité. Beaux
scores pour un mensonge suivi d’une manipulation.
Cette grande victoire de la communication fut une défaite dévastatrice pour le
monde de l’information. L’opinion publique aux États-Unis et en Europe
reprochera à juste titre aux médias de ne pas avoir joué le rôle de vérificateur des
discours et des affirmations de la présidence américaine. C’est une attente qui
s’exprime désormais à l’égard de tous les médias. Info ou intox, la presse
américaine avait répondu malheureusement que c’était une info.
Des journalistes de renom ont été utilisés comme relais de cette opération.
Même Bob Woodward du Washington Post, l’un des héros de l’enquête du
Watergate qui s’est spécialisé dans l’information politico-militaire, a été abusé.
C’est le cas également de Judith Miller du New York Times, prix Pulitzer pour
ses enquêtes sur Al Qaïda en 2001. Elle est mise en cause pour ses articles successifs
révélant l’existence d’armes de destruction massive en Irak. Pire : ses articles ont été
utilisés par l’administration Bush comme éléments de preuve. Un comble dans ce
que Pierre Bourdieu appelait justement « la circulation circulaire de
l’information ».
La contre-enquête du New York Times révéla que la source de Judith Miller
était Ahmed Chalabi, un exilé irakien financé par la CIA, et dont une commission
du Congrès avait conclu que ses informations étaient sans valeur. Le quotidien
publiera un éditorial en forme de mea culpa tarabiscoté sur « une information
prêtant à controverse qui n’avait jamais été contre-vérifiée ». Sur six articles de
Judith Miller sur les ADM, le quotidien reconnaît que cinq d’entre eux donnaient
de fausses informations.
Cette affaire s’est révélée une catastrophe pour la presse, alors même qu’elle
subissait par ailleurs d’énormes pertes de chiffre d’affaires publicitaires l’obligeant à
réduire les effectifs.
La plupart des journaux américains ont dû faire amende honorable. Les fact-
checkers, ces vérificateurs de faits à l’origine de la crédibilité de la presse américaine,
ont été abusés. Ils ont pris des mesures draconiennes pour disposer pour chaque
enquête de l’historique complet des reportages.
Il y a deux différences fondamentales entre les bidonnages américains et les
nôtres. Aux États-Unis, il y a dans les grandes rédactions des équipes de
vérificateurs ; ils sont inexistants en France. Enfin les responsables des rédactions
aux États-Unis assument, dans la plupart des cas, leur responsabilité en cas de
bidonnage. Les coupables, y compris les responsables hiérarchiques, quittent le
journal.
En France, cette activité imaginative parfois couplée avec la pratique du plagiat
ne suscite, à de très rares exceptions près, que des sourires.

Voir : Bourrage de crâne ; Filmographie ; Kane (Citizen) ; Orwell (George) ;
Pulitzer (Joseph) ; Timişoara.

Bizot (Jean-François)

Free style
Le créateur d’Actuel était un géant généreux, format ogre, modèle Gulliver, qui
courait le monde jour et nuit. Il parlait tout le temps et très vite. Ses amis l’avaient
surnommé « Zobi » ou « Le Grand ».
Ce champion des nuits blanches pouvait en aligner plusieurs de suite, car au
bout, il y avait encore des choses à voir et à entendre. Après sa mort, Léon
Marcadet, pilier des équipes Bizot, lui a rendu un bel hommage en disant qu’à
soixante ans il avait déjà vécu cent vingt ans. Ce qui était vrai.
Journaliste à L’Express entre 1967 et 1970, il est envoyé aux États-Unis par
Jean-Jacques Servan-Schreiber, tandis que Françoise Giroud lui expliquait
comment écrire un reportage, l’attaque, la chute jusqu’à sa réécriture
indispensable. Il deviendra un rewriter obsessionnel…
Aux États-Unis, Jean-François Bizot avait découvert les survivants de la beat
generation, dont Allen Ginsberg qu’il avait rencontré, les journaux psychédéliques
de la free press qui avaient fleuri dans les universités à partir de 1965. Il apprend à
être à contre-courant, en décalage avec le mainstream culturel.
Faute d’être devenu musicien, il a expérimenté les concerts live. Il a rencontré
Jean Karakos, propriétaire d’un journal musical tendance jazzy, créé en 1967 :
Actuel, mais dont la diffusion était alors confidentielle.
Celui-ci cherche à organiser un concert en plein air avec des groupes pop.
Raymond Marcellin, le ministre de l’Intérieur paranoïaque de l’après-68, s’y
oppose ; le concert aura lieu à Amougies en Belgique, près de la frontière française.
80 000 personnes pour Pink Floyd, Frank Zappa et The Mothers of Invention,
Archie Shepp… Bizot et Karakos récidivent à Biot en 1970, au milieu de 30 000
difficultés, à peu près autant que de spectateurs.
Jean-François Bizot, issu d’une grande famille industrielle, dispose d’un
héritage personnel. Il l’a consacré à la presse et à la radio. Il rachète Actuel qu’il
relance en 1970. Ce sera son premier magazine.
Il avait rassemblé autour de lui une équipe qui l’aura accompagné dans la
plupart de ses aventures : Michel-Antoine Burnier, Patrick Rambaud, Bernard
Kouchner, Patrice Van Ersel, Claudine Maugendre, Léon Marcadet, Jean-Paul
Ribes, Jean-Pierre Lentin, Jean Rouzaud…
Actuel fait découvrir la contre-culture venue de Californie, mais aussi du
Danemark et des Pays-Bas. « À vingt ans au milieu des années 1960, écrit Bizot,
nous nous sentions comme des enfants accouchant d’un nouveau millénaire…
Nous voulions tout réinventer […], à la fois clochards célestes, révolutionnaires,
cyber freaks et vidéo guérilleros, sexplorateurs, écologistes… »
Pour se démarquer du gauchisme, alors que toute l’équipe en vient, Bizot
compris, Actuel se positionne comme le magazine de l’underground : « La contre-
culture ! Vivre à l’écart pour se forger de nouvelles valeurs. Souterrain, marginalité,
troc, route, communauté, liberté sexuelle, écologie, utopie, nouvelles
technologies. »
Sur un mauvais papier mat, Actuel use du procédé en vogue dans la free press
américaine, le mélange des encres en impression offset, qui produit le même effet
qu’aux États-Unis et rend une partie des textes illisible. Des couleurs flashy dont on
appréciait les mélanges au troisième pétard, mais qui marchaient encore mieux
après avoir consommé de l’acide.
Le magazine fait découvrir la BD américaine, dont le génialissime Crumb, le
non moins extraordinaire Gilbert Shelton, en compagnie de l’immense Marcel
Gotlib. Actuel vend jusqu’à 70 000 exemplaires.
En 1976, le journal est en passe d’être bénéficiaire. Bizot l’arrête sur le thème :
« On n’a plus d’idées, il faut prendre le temps de réfléchir. » Il reparaît en 1979,
sous forme d’un magazine papier glacé avec de la publicité et qui revendique d’être
« optimiste et technologique ».
Dans les années 1970, Libération, Charlie et Actuel incarnaient la nouvelle
presse en mélangeant chacun à sa manière une dose de gauchisme, d’underground,
d’alternatif et de libertaire. L’un en quotidien, l’autre en hebdo, et Actuel en
mensuel. Comme dans toutes les familles, nous étions à la fois très proches et très
rugueux les uns envers les autres.
À cette époque, je fréquentais beaucoup Zobi, surtout la nuit. Nous avons eu
cinquante projets en commun à la fin des années 1970 et au début des années 1980,
mais aucun n’aura vu le jour. Des journalistes allaient et venaient entre les deux
journaux.
L’arrêt d’Actuel, sa transformation et son redémarrage ont fait gamberger
Libération : c’était donc possible. Même le succès publicitaire de sa nouvelle
formule nous avait fait réfléchir : les lecteurs publiphobes de 1968 avaient muté sur
cette question, ce qui rendait l’introduction de la publicité commerciale possible
sans sanction du lectorat. La preuve par Actuel deuxième époque.
Édito de la nouvelle série : « Les années 1980 seront actives, technologiques,
vigoureuses, et gaies, gaies… Finies les utopies ; un grand besoin d’action… Nous
voulons raconter des aventures modernes, des récits minute par minute. Exposer
des techniques de pointe qui bouleversent notre vie. Raconter les émotions
actuelles… »
L’ombre tutélaire de cette formule s’appelait Hunter Thompson, le pape
américain du journalisme gonzo, un des maîtres du New Journalism – version
allumée –, un des orfèvres toujours défoncés du magazine Rolling Stone aux États-
Unis qui conjuguait tous les articles sur le mode du « moi je » expérimental.
Huit reportages au long cours en moyenne par numéro, Christopher Nick et
Paul Moreira y font leurs classes, mais aussi Philippe Vandel, Bernard Zekri, Ariel
Wizman, Frédéric Taddeï…
Le journal est un renifleur de tendances, à la recherche du « nouveau et
intéressant ». Dans cet exercice, Bizot était incomparable. Il avait traîné dans toutes
les boîtes à musique du monde, infatigable promoteur de sons. Parmi ses
découvertes, de très nombreux musiciens africains et caraïbéens qu’il a contribué à
lancer : il y revenait sans cesse.
Il a publié, en 2005, une anthologie de tous ses articles consacrés aux mondes
noirs sous le titre Vaudou et Compagnies.
Actuel deuxième époque est une réussite avec 200 000 exemplaires vendus en
moyenne. Mais au bout de dix ans, les ventes du mensuel se sont affaissées, et la
pub a piqué du nez. Le journal s’arrête en 1994. Bizot lance un city magazine sur
Paris, Nova mag, qui ne trouvera jamais l’équilibre et qu’il arrête.
Avec le mouvement des radios libres et la victoire de la gauche, le monopole de
l’audiovisuel tombe, et les ondes sont libérées. Jean-François Bizot crée le 25 mai
1981 Nova Ivre, qui va devenir Radio Nova, filiale de Nova Press, la société mère
du groupe.
Avec l’équipe de Nova, il mettra peu de temps à trouver ce qui allait devenir
son slogan, c’est-à-dire le mix des nouvelles musiques. Nova aura pratiqué le rock
alternatif, le post-punk, la new wave, la techno, la world, le reggae, le funk, le rap
français, l’acid jazz, sans compter le raï algérien, le zouk, il aura révélé MC Solaar,
Fela, Youssou N’Dour…
Bizot disposait à Saint-Maur, dans l’ancien couvent où il vivait, d’une des plus
incroyables discothèques, évaluée, selon les collaborateurs de Nova, entre 20 000 et
30 000 vinyles. Un jour Nova était en panne d’inspiration sur la programmation
musicale. Bizot se précipite dans un Concorde en partance pour New York avec
pour tout bagage deux sacs postaux vides pris au siège de la radio, il se rend en taxi
à Towers Records, longtemps le plus grand magasin de disques de la Grosse
Pomme, remplit les deux sacs, reprend l’avion pour Paris et décharge sa moisson
dans les couloirs de Nova.
En attendant que la radio trouve son équilibre financier, Jean-François avait
assuré, comme d’habitude. Dans ce domaine il était le seul maître à bord, ce qui
facilitait beaucoup les discussions.
Cette radio à contre-courant diffusait ce qu’on n’entendait nulle part, c’est-à-
dire les musiques en train de naître : elle avait aussi le talent pour les mélanger.
L’antenne rigolait tout le temps, surprenait sans arrêt, inventait des formats
loufoques et pointus – au passage elle a révolutionné le PAF.
Canal+ doit beaucoup à Nova et à Actuel, les radios et les TV généralistes aussi
qui sont allées débaucher Frédéric Taddeï, Ariel Wizman, Édouard Baer, Jean-Yves
Lafesse, Jamel Debbouze, Paul Moreira, et j’en oublie…
Un des secrets, longtemps cadenassé, de Bizot, c’était sa passion pour le jazz.
L’opportunité se présente à la fin du siècle dernier avec la crise d’une des
dernières radios associatives. En 1999, avec Frank Ténot – l’ancien associé de
Daniel Filipacchi qui animait « Pour ceux qui aiment sur le jazz », une des
émissions mythiques d’Europe 1 –, il achète la fréquence.
Ils en font une radio 100 % jazz, la radio de tous les jazz. À la mort de Ténot,
Nova Press a racheté sa part. L’antenne est réorganisée après la disparition de Bizot,
d’abord en 2008, puis de nouveau en 2012. Nova Press est passée avec succès du
papier à la radio.

La dernière aventure de Jean-François Bizot va durer cinq ans : sa bataille


contre « Jack le squatter », le nom qu’il avait donné à son cancer de la vessie. Il le
mettait sur le compte d’une consommation abusive, toute sa vie durant, de
cigarettes mentholées de chez Dunhill, auxquelles il était resté d’une fidélité
absolue. Il aimait raconter que son médecin, qui l’avait surpris en train de fumer,
lui avait dit : « Ce n’est pas maintenant que tu devrais arrêter de fumer, c’était il y a
très longtemps. » Sous-entendu selon Bizot : « Maintenant tu ne risques plus rien. »
Il avait consacré à sa maladie un livre avec ce titre merveilleux : Un moment de
faiblesse, paru en 2003, qu’il était aller présenter à la télévision, chez Thierry
Ardisson, en entrant dans les détails de son cancer. Il prenait des drogues très fortes
prescrites par ses toubibs, qui étaient, selon lui, « interdites même dans les rave-
parties ». Il disait : « C’est mon plus long reportage, je ne sais même pas quand il
finit. »
Son reportage a pris fin en 2007.
Il y avait un « parler Bizot », des mots et des expressions que nous utilisons
souvent sans en connaître l’origine : « Là et pas là ; ça pose un problème ; merde
alors ; free style ; question intéressante ; nouveau et intéressant ; naze ; fais ton
truc ; truc de ouf ; foutraque ; mord le cul ; do it ; bons plans ; n’importe nawak ;
louche ; juste pas possible » et surtout « j’aime ». Et pour finir cette phrase qu’il
plaçait au moment de prendre des risques financiers sur les magazines ou les
antennes : « Ça risque de me coûter un pré dans le Lyonnais ! » Ce pré existait : il a
été mis souvent à contribution. Nova a survécu à la disparition du « Grand ».

Voir : Cavanna ; Giroud (Françoise) ; Libération.

Blablabla

Le cholestérol du journalisme
Dans les années 1920, Paul Gordeaux, critique dramatique très influent, auteur
de très nombreuses comédies, historien, encyclopédiste, était en charge des pages
spectacles à L’Écho de Paris, tout en assurant la chronique théâtrale du Soir, un
quotidien créé par des directeurs de théâtre.
En 1925, il cherche quelqu’un pour l’aider à jongler entre ses nombreuses
collaborations et les représentations théâtrales. Il a repéré le jeune Pierre Lazareff :
il le surnomme « le lutin inspiré ». Le petit homme devient son collaborateur,
d’abord comme adjoint au chef de la rubrique théâtrale du Soir, puis son patron à
Paris-Soir, puis à France-Soir et son ami pendant cinquante ans. Au cours de
l’entretien d’embauche – « le lutin inspiré » n’a alors que dix-huit ans –, Paul
Gordeaux lui a fait cette recommandation inaugurale : « D’abord dans vos articles
pas de blablabla. »
Cette onomatopée dont il est l’inventeur est dérivée du langage des camélidés,
qui blatèrent sans arrêt, surtout à proximité d’une oasis. Tous les chameliers vous
diront qu’ils n’ont rien à dire. Les apprentis journalistes devraient savoir que le
danger qui les guette sans cesse est du même ordre. Synonyme de blablabla : le
baratin. Bref le blablabla, ce cholestérol du journalisme, est toujours à éliminer.
Après Le Soir, la situation s’inverse, Pierre Lazareff en charge des informations
à Paris-Soir fait appel à lui. Pendant l’Occupation, Paul Gordeaux est à Londres
avec Pierre Dac pour « Les Français parlent aux Français », aux côtés duquel il
écrira plus tard pour la radio Europe no 1 des épisodes de « Signé Furax ».
En 1949, Jean Prouvost lui confie la rédaction en chef du quotidien
L’Intransigeant et de son supplément sportif Match. Paul Gordeaux qui n’est très
porté sur le sport a l’idée d’en faire un Life à la française. Il propose comme titre Le
Match de la vie, ce sera Match. Paul Gordeaux dirige le premier numéro. Appelé
par Pierre Lazareff à France-Soir, il cède sa place à un autre compère de l’équipe de
Paris-Soir : Hervé Mille.
À France-Soir, il occupera diverses fonctions dans le domaine culturel. Il est
l’inventeur des légendaires bandes dessinées verticales, « Le crime ne paie pas » et
« Les amours célèbres », qui feront appel à de nombreux dessinateurs dont Albert
Uderzo débutant.
« Blablabla » a la particularité d’avoir été repris dans de nombreuses langues :
l’anglais comme l’allemand le pratiquent en lui accordant la même signification.
Jacques Prévert dans Choses et autres, le dernier recueil publié de son vivant en
1972, en fera une jolie utilisation : « Et pendant ce temps-là, ce temps sans temps,
comme la guerre du même nom, ce temps mort séquestrant les vivants, qu’est-ce
qu’on entend, le bla bla bla, le bleu blanc rouge, le glas glas glas des trafiquants
d’armes, des trafiquants d’âmes… »

Voir : « Apostrophes » ; Filipacchi (Daniel) ; Paris-Soir ; Tout-Paris (Le).

Bourrage de crâne

La vérité, c’est l’ennemie


La Première Guerre mondiale a ruiné la crédibilité de la presse française qui ne
s’en est jamais vraiment remise. Elle était la première au monde sur le plan de la
diffusion avant le conflit, avec plusieurs titres millionnaires en exemplaires. Brisée,
elle n’a cessé de décliner depuis.
Pendant cinq ans, ces journaux ont accepté de n’avoir aucun accès aux champs
de bataille, de ne disposer d’aucune information sur la guerre et de diffuser
sciemment de pures fictions.
L’éditorial du premier numéro du Canard enchaîné, le 10 septembre 1915, a
parfaitement résumé la situation : « Le Canard enchaîné a décidé de rompre
délibérément avec toutes les traditions journalistiques […]. Le Canard enchaîné
prendra la grande liberté de n’insérer, après minutieuse vérification, que des
nouvelles rigoureusement inexactes. Chacun sait en effet que la presse française
sans exception ne communique à ses lecteurs, depuis le début de la guerre, que des
nouvelles implacablement vraies. Eh bien, le public en a assez. Le public veut des
nouvelles fausses… pour changer. »
Lorsque la mobilisation générale est proclamée, la France venait
d’expérimenter la République et la liberté de la presse, l’une et l’autre incarnées par
le cauchemar de l’affaire Dreyfus.
Il n’y a que trente-trois ans entre les lois de 1881 sur la liberté de la presse et
l’entrée en guerre. Les écrivains et les journalistes, après trois révolutions dédiées à
la liberté d’expression, avaient atteint enfin leur objectif, et une nouvelle presse
d’information et de reportages était en train de voir le jour. Elle n’aura pas eu le
temps de s’affirmer que déjà la censure revenait en grande pompe.
La censure est acceptée le 5 août 1914 par tous les journaux et l’écrasante
majorité des journalistes, dans l’enthousiasme général et sans la moindre
négociation de la part des éditeurs.
L’état-major impose la censure préalable et interdit les tranchées aux
journalistes. Curieusement, les correspondants de guerre britanniques d’abord,
puis américains à partir de 1917, auront accès aux fronts, dans le cadre de missions
militaires encadrées par des officiers de l’état-major français ! Pas les
correspondants français.
Les journalistes hexagonaux en seront réduits à lire la presse britannique pour
glaner quelques informations sur le déroulement d’une guerre aveuglée, de
manière délibérée, pour les lecteurs français. La presse britannique est également
sous surveillance, elle sera néanmoins la seule à publier, en décembre 1914, des
photos de fraternisation entre soldats alliés et soldats allemands.
En 1917, alors que le moral des soldats et des civils est au plus bas,
Clemenceau, devenu président du Conseil, accepte la formation d’une mission
militaire composée de vingt journalistes : ils sont reconnus comme correspondants
de guerre, ils portent l’uniforme d’officier – ce qui les soumet au code de justice
militaire – et ils arborent un brassard destiné à les identifier. Ils sont stationnés au
château d’Offémont près de Compiègne.
Albert Londres – qui avait réussi à échapper à la censure militaire en se
précipitant en septembre 1914 à Reims où il avait assisté au bombardement de la
cathédrale – fait partie de ce tout petit groupe de journalistes, auquel l’état-major
concède un accès homéopathique à la guerre.
En juin 1918, une altercation très vive oppose le grand reporter au capitaine de
Lévis-Mirepoix qui a la charge des envoyés spéciaux français. Comme le raconte
Pierre Assouline dans sa biographie du journaliste, Albert Londres avec son ami et
confrère Édouard Helsey ont ramené au château un soldat blessé, une jambe
arrachée. C’est interdit par le règlement. Ils sont punis et privés de tous moyens de
déplacement. Le ton monte. Et Londres se lâche et dit au capitaine : « Vous nous
mentez tout le temps, ce n’est pas agréable pour nous d’être dirigés par un
menteur. »
Albert Londres quitte la mission. Pétain, après la guerre, fait citer à l’ordre de
l’armée six envoyés spéciaux attachés à son état-major mais qui n’avaient pas plus
accès au champ de bataille. Albert Londres, jugé « mauvaise tête », n’en sera pas. Ce
sera à son honneur. Il publie, après la guerre, un recueil de ses reportages sur les
théâtres d’opérations, en 1917-1918, en France, en Serbie, en Turquie, en Grèce et
en Italie, sous le titre Contre le bourrage de crâne.
Non seulement la presse n’informe plus, mais elle intoxique, non sans raisons :
plusieurs titres dont Le Journal – l’un des grands quotidiens de l’époque –, Le
Bonnet rouge, L’Éclair, des directeurs, des journalistes sont approchés par des
agents corrupteurs allemands qui paient très cher la diffusion de thèses défaitistes.
Certains éditeurs et journalistes sensibles aux arguments allemands sont
condamnés à mort et exécutés.
Cette fois, la vérité est non seulement la victime, mais l’ennemie, elle doit être
cachée aux yeux de tous.
Jamais sans doute le même mensonge n’aura été porté à la fois par les
politiques, les militaires, les éditeurs et les journalistes, dans une sorte
d’hallucination collective. Voilà pourquoi « le bourrage de crâne » – cette
expression de la fin du XIXe siècle – a été adopté par les poilus dans les tranchées
pour rendre compte du décalage monstrueux qu’ils constataient entre ce qu’ils
avaient vécu et vivaient encore et le conte de fées diffusé par la presse et l’état-
major.
Il y a en France, en 1915, 5 000 personnes qui chaque jour travaillent pour le
bureau de presse du ministère de la Défense et qui censurent des articles. Et
saisissent au besoin des journaux trop bavards.
Le contrôle postal instauré la même année permet d’ouvrir 180 000 lettres par
semaine, qui sont partiellement censurées ou parfois totalement détruites, dans ce
cas il ne reste au destinataire que l’enveloppe.
La guerre devait être courte, la victoire imminente, mais en août 1914 les
armées allemandes menacent Paris avant d’être stoppées au cours de la première
bataille de la Marne. Cette guerre est un tombeau pour une partie de la jeunesse
française : à la fin de l’année 1914, la France a déjà 300 000 tués. À la fin de 1918, ce
chiffre est passé à 1,7 million de morts militaires et civils, et plus de 4 millions de
blessés.
Cette hécatombe est un secret d’État doublé d’un secret militaire ; le révéler est
une trahison. Il faut empêcher par tous les moyens qu’il transpire.
Les journalistes, sans aucune source d’information, sans accès aux tranchées,
vont « fictionner » : « La victoire est imminente, la lâcheté est allemande et les
armes de l’adversaire ne font même pas mal, elles sont inoffensives, ni leurs balles,
ni leurs obus, ni leurs gaz asphyxiants ne freinent les soldats français », etc. La
censure est militaire, mais ce sont les journaux et leurs journalistes qui fabriquent
les bobards.
Le Matin publie, le 24 août 1914, un article titré « Les cosaques à cinq étapes de
Berlin » : « On va lire les dépêches relatives à la victoire russe […]. Les cosaques,
qui précèdent l’armée du grand-duc Nicolas, sont à la fois d’admirables soldats et
une horde terrible de cavaliers, montant des chevaux infatigables, pourvus d’armes
perfectionnées et suivis d’une artillerie légère qui leur permet de passer partout en
se riant des fortifications de campagne […]. Voilà pourquoi cette nuée de cosaques
qui s’abat sur la Prusse orientale et sur la Posnanie présage le triomphe rapide et
complet de nos alliés […]. »
Le moral français s’effondre en 1917 : la vérité a fini par se frayer un chemin
grâce aux permissionnaires et aux blessés. « L’opinion prévalait dans les tranchées
que tout pouvait être vrai à l’exception de ce qu’on laissait imprimer », écrit
l’historien Marc Bloch. Galtier-Boissière est le créateur, en 1915, du Crapouillot, à
l’origine un journal des tranchées, dont le titre est emprunté à l’argot des poilus et
désigne un modèle d’obusier. Dans son journal, il écrivait à cette époque : « Le
débourreur de crâne joue un rôle assez ingrat et doit être sérieusement blindé
contre les injures combinées des vendus, des salauds et des imbéciles. » Ils seront
peu nombreux dans la presse française, et encore, ils devront apprendre à parler à
l’envers comme le recommandait l’éditorial déjà cité du Canard enchaîné.
Le journal du palmipède avait lancé, fin 1916, un grand concours : « Lequel, à
votre sens, parmi les journalistes qui se mettent quotidiennement en vedette,
mérite à tous égards le titre de grand chef de la tribu des bourreurs de crâne ? » Le
résultat est proclamé le 20 juin 1917 (Le Canard enchaîné a alors une diffusion
proche de 40 000 exemplaires) : il s’agit de Gustave Hervé.
Ce militant socialiste a été condamné à plusieurs reprises pour propagande
antimilitariste, après avoir fait l’éloge du sabotage et de la grève insurrectionnelle
en cas de guerre. 1912 : il sort de prison après vingt-six mois de détention et,
devenu nationaliste, défend alors « le militarisme révolutionnaire ». En 1914,
comme de nombreux socialistes, il passe de : « Non à la guerre » à : « La défense
nationale d’abord ». En 1916, son journal La Guerre sociale change de titre pour La
Victoire. Après la guerre, il calque sa trajectoire sur celle de Mussolini.
La guerre est finie le 11 novembre 1918, mais l’état de siège et la censure ne
seront levés qu’un an plus tard, le 12 octobre 1919.
Au sortir de la guerre, lorsque la réalité apparaît dans son affreuse nudité, la
presse est disqualifiée. L’âge d’or de la presse française s’est achevé en 1914, tandis
que les quotidiens britanniques et américains connaissaient entre les deux guerres
une expansion continue.
Le verdict tombe : le nombre de titres diminue, les tirages des quatre grands
quotidiens de l’avant-guerre chutent : Le Petit Parisien passe de 1,7 million à
900 000 exemplaires en 1939, Le Petit Journal, un des millionnaires d’avant, perd la
moitié de ses lecteurs et s’effondre à 150 000 exemplaires en 1939, Le Journal, lui
aussi millionnaire d’avant guerre, tombe à 400 000, et Le Matin, l’autre
millionnaire de la Belle Époque, tombe à 320 000 en 1939. Le pire est encore à
venir pour la presse française avec le naufrage de la collaboration.
Marcel Proust dans Le Temps retrouvé fait cette remarque : « Le bourrage de
crâne est un mot vide de sens. Eût-on dit aux Français qu’ils allaient être battus
qu’aucun Français ne se fût plus désespéré que si on lui avait dit qu’il allait être tué
par les berthas. Le véritable bourrage de crâne, on se le fait à soi-même par
l’espérance, qui est une forme de l’instinct de conservation d’une nation, si l’on est
vraiment membre vivant de cette nation. »
« Le bourrage de crâne », inauguré à grande échelle pendant la Première
Guerre mondiale, a connu depuis beaucoup d’avatars. Et le bourrage continue.

Voir : Bidonnages & Cie, Communication, Londres (Albert), Rumeur.
Brèves

L’art des 140 signes


Les tweets sur Internet et les brèves de la presse écrite utilisent le même
nombre de signes : 140 maximum pour Twitter créé en 2006, 135 maximum pour
le prince de la brève, Félix Fénéon en 1906, un siècle plus tôt. Le tweet ne serait
donc qu’une sorte de brève en trois lignes diffusée immédiatement sur un réseau
planétaire.
Félix Fénéon, longtemps employé au ministère de la Guerre, fut un critique
très apprécié par les peintres impressionnistes et les poètes symbolistes. Cet homme
de revues d’avant-garde fut le premier à publier Les Illuminations de Rimbaud,
Dedalus de Joyce, il fut l’ardent défenseur de Laforgue, de Mallarmé et
d’Apollinaire, des post-impressionnistes comme Seurat, Pissarro, Bonnard,
Signac… Ses critiques dépassaient rarement quelques lignes. Embauché par la
galerie Bernheim Jeune, il prit Matisse sous contrat.
Félix Fénéon n’a pas fait la moindre erreur sur les artistes de son temps, faisant
un partage sévère entre les vrais grands et les fausses valeurs. Jean Paulhan lui a fait
la réputation d’être « le critique d’art qui ne se trompe jamais », ni pour les
peintres, ni pour les poètes, ni pour les écrivains.
Félix Fénéon était un anarchiste. À ce titre, il fut soupçonné d’avoir été le
complice d’un attentat à la bombe commis en 1894 au restaurant Foyot, au cours
duquel un de ses amis perdit un œil. Il fut défendu par Mallarmé et Octave
Mirbeau et acquitté.
Ses critiques d’art ont été regroupées sous le titre Hourrah, tollés et rires
maigres : c’est à la lecture de cette prose minimaliste que Le Matin, en 1906, lui
propose de rédiger de manière anonyme des brèves quotidiennes à partir des
dépêches d’agences ou de correspondants particuliers. Entre mai et
novembre 1906, Félix Fénéon a écrit 1 210 fois 3 lignes. Il est devenu le Mallarmé
du flash écrit. Des brèves sans graisse, sans adverbe ni adjectif. On n’a jamais fait
mieux. Comme disait son ami Apollinaire : « Félix Fénéon n’a jamais été très
prodigue de sa prose. »
La discipline imposée par Le Matin : répondre aux cinq questions
fondamentales de l’information journalistique : qui/quoi/quand/où/pourquoi qui
renvoient aux 5W anglo-saxons (who, what, where, when, why) en moins de
140 signes et en 3 lignes maximum.
« Mme Fournier, M. Voisin, M. Septeuil se sont pendus : neurasthénie, cancer,
chômage. »
« Un plongeur de Nancy, Vital Frerotte, revenu de Lourdes à jamais guéri de la
tuberculose, est mort dimanche par erreur. »
« Zoo de Vincennes, la nuit passée. Pour un cadeau original, M. Henri visite les
lionceaux. Reste une main munie d’une chevalière. »
« Rattrapé par un tramway qui venait de le lancer à dix mètres, l’herboriste
Jean Desille de Vannes a été coupé en deux. »
« Le professeur de natation Renard, dont les élèves tritonnaient en Marne, à
Charenton, s’est mis à l’eau lui-même : il s’est noyé. »
« Émilienne Moreau, de la Plaine-Saint-Denis, s’était jetée à l’eau. Hier elle
sauta du 4e étage. Elle vit encore, mais elle avisera. »
« Le soir, Blandine Guérin, de Vancé (Sarthe) se dévêtit dans l’escalier et, nue
comme un mur d’école, alla se noyer dans le puits. »
« Prenant au mot son état civil, Mlle Bourreau a voulu exécuter Henri
Bomberger. Il survivra aux trois coups de couteau de son amie. »
Lire Félix Fénéon suffit à faire aimer les brèves.
À Libération, poursuivre l’œuvre de Félix Fénéon a toujours été un challenge.
Marc Kravetz, grand reporter, inventa deux chroniques de brèves : le
« planétarium » et « étranges étrangers », Sorj Chalandon, également grand
reporter, en cisela lui aussi de nombreuses, ainsi que Pierre Marcelle. Delfeil de
Ton, après sa rupture avec Cavanna, écrira quelques jolies brèves à Libération sous
le titre « Rapido », avant de migrer vers Le Nouvel Observateur.
Parmi les fans de Fénéon, celui qui allait devenir l’immense Pierre Desproges.
Il est embauché en 1968 au quotidien L’Aurore par Bernard Morrot, alors rédacteur
en chef, pour écrire des brèves insolites. Un exercice quotidien, à l’enseigne de
« Bref ». Le titre est banal mais ces très courts récits sont signés. Pierre Desproges
l’appelait : « la rubrique des chats écrasés ».
Lorsqu’à TF1 son « Petit Rapporteur » sera censuré, il sera fidèle à L’Aurore où
il reviendra, avant de devenir le célèbre procureur des « Flagrants Délires » sur
France Inter. Son style détonnait dans le quotidien qui s’affichait comme celui de la
France profonde. Françoise Sagan ne lisait L’Aurore que pour cette colonne de
brèves : elle l’a sauvée d’un licenciement certain lorsqu’un directeur du quotidien a
appris sa fidélité au titre pour cette seule raison. Bref mais efficace !
« En contradiction formelle avec tous les autres mouvements féministes, les
membres de l’association des laiderons de Dallas ont défilé dans les rues, en
exigeant le droit d’être considérés comme des objets sexuels. »
« Fossoyeur à Coventry, M. Paul Teson finissait de creuser une tombe quand le
sable qu’il venait d’ôter s’est soudain écroulé sur lui. Il a été enterré. »
« Le roi des misogynes a porté plainte, dans un commissariat de New York,
contre une jeune femme blonde qui lui avait pincé les fesses tandis qu’il jouait
“Plaisir d’amour” à la cornemuse dans un couloir du métro. »
Pierre Desproges devait récidiver en 1980 à Charlie Hebdo sous le titre « Les
étrangers sont nuls ».
Un pilier de bar récolte depuis 1985 des Brèves de comptoir. Ces expressions,
extraites du bavardage collectif français, sont raffinées au sens pétrolier du terme
par Jean-Marie Gourio, qui fera une incursion dans la troupe des écrivains qui ont
donné la parole aux Guignols de Canal+. Dans sa récolte 2013, j’ai trouvé entre
autres ces deux merveilles : « Les oiseaux n’ont rien à faire en ville » et « Mon père
ne buvait pas, ma mère ne buvait pas. Je suis un autodidacte ». Chacune de ces
Brèves de comptoir prouve que les Français parlent sans le savoir la langue de
Coluche !

Voir : Blablabla ; Guignols de l’info ; Réseau ; Robots.
Café du Commerce

La pensée Dassault
Au Moyen-Orient, les avions de Marcel Dassault ayant mis la pâtée à des
escadrilles de MiG durant les guerres israélo-arabes, mais aussi à des chasseurs
made in USA au cours du conflit entre l’Irak et l’Iran, l’avionneur en avait déduit
que la nature assez exceptionnelle de ses gènes l’autorisait à se mêler de tout. Il
avait envie de tout réinventer, à commencer par les médias. Il partageait avec
Bourvil l’immense talent de jouer au con avec une extrême jubilation.
Son histoire personnelle lui avait donné déjà une vue très aérienne sur le
monde et en particulier sur la vie politique française où il disposait de formidables
passe-droits après en avoir cruellement manqué. Fiché comme juif par Vichy, il
avait été arrêté avec sa famille par la police française. Déporté à Buchenwald le jour
de la libération de Paris, les communistes du camp veilleront à sa survie, ce qui fera
de lui un financier à vie du PCF.
En choisissant de promouvoir ses Mystère et ses Mirage comme l’un des
vecteurs de la force de frappe nucléaire française, de Gaulle en fait la plus grande
fortune du pays. Juste retour des choses, il est devenu aussi le principal financier du
gaullisme. C’est ainsi qu’il a parrainé les carrières de plusieurs rejetons du
gaullisme, dont celle de Jacques Chirac, le fils d’un ami banquier. En 1965, pour le
faire élire en Corrèze il a créé de toutes pièces L’Essor du Limousin.
L’un des administrateurs les plus influents du groupe fut le général de
Bénouville, l’éminence grise de Marcel Dassault, une sorte de Jiminy Cricket,
maurrassien maréchaliste mais authentique compagnon de la Libération et un vrai
fidèle de François Mitterrand, ce qui permettra à l’avionneur d’aborder la victoire
de la gauche en 1981 avec philosophie. Il a eu raison puisqu’il a échappé à la
nationalisation.
Il avait une conception très originale des campagnes électorales : dans sa
circonscription de l’Oise, en lieu et place des tracts, il distribuait des vrais billets de
banque – à l’époque il s’agissait des pascals, ainsi nommés parce qu’ils
représentaient l’auteur janséniste des Pensées et valaient 500 francs. De cette
manière, il aura fini sa carrière politique comme doyen de l’Assemblée nationale.
Changement d’époque, son fils Serge, qui sur ce plan n’avait pas vu le temps passer,
fera l’objet de plusieurs poursuites pour avoir imité son père dans le domaine
électoral.
Marcel Dassault fut aussi producteur de cinéma. Il a financé plusieurs films de
Claude Pinoteau : de La Boum à La Gifle en passant par L’Étudiante, dont la
plupart ont cartonné au box-office. Ses stars préférées s’appelaient Sophie
Marceau, Chantal Goya et Thierry Le Luron.
Dassault se lance dans les médias en 1952, avec la création de La Semaine de
France qui doit concurrencer Paris Match. L’hebdomadaire s’arrête très vite mais
lui ne renoncera jamais, malgré des pertes abyssales.
En 1958, Marcel Dassault fête l’avènement de la Ve République en lançant Jours
de France.
Dans ses mémoires, Marcel Dassault écrit : « Au début, Jours de France était un
journal politique, mais très vite nous avons compris que, pour qu’un journal
politique ait une influence, il fallait qu’il soit beaucoup lu et que, pour être
beaucoup lu, il ne fallait pas y parler de politique. » Le style et le raisonnement sont
du pur Marcel. Le couple Dassault-Bénouville transforme Jours de France en
« hebdo de la vie en rose », « de l’actualité heureuse », « un journal où il n’y a rien
que des choses aimables » et le général Cricket devient le directeur de
l’hebdomadaire.
Françoise Giroud raconte qu’elle a eu droit un jour à un portrait réalisé par
Léon Zitrone. Elle fut surprise de lire ces mots que le célèbre pronostiqueur avait
mis dans sa bouche : « Quand mon père nous a quittés. » Elle lui téléphone, et lui
fait remarquer : « Mais mon père ne nous a jamais quittés, il est mort. » Réponse de
Léon Zitrone : « Je le sais, madame, mais dans Jours de France, on ne meurt pas ! »
En 1972, Jours de France est crédité de 700 000 exemplaires chaque semaine
grâce à un système de diffusion qui s’apparente beaucoup à celui d’un gratuit : le
journal est distribué à tous les salariés du groupe et envoyé tout aussi gratuitement
aux médecins et aux dentistes pour alimenter les salles d’attente.
Le journal a une autre particularité : il se passionne de manière très pointue
pour l’aviation et il est le seul titre grand public à jouir d’une publicité très
spécialisée qui vante auprès d’une clientèle féminine les mérites des avions de
chasse français !

À la différence d’autres grands industriels investis dans la presse, Marcel


Dassault prend le titre de rédacteur en chef. Ce sera son unique salaire pour
l’ensemble des sociétés du groupe aéronautique, toutes filiales confondues : il est
naturellement le rédacteur en chef le mieux payé de France. Ce n’est pas une lubie.
Il prend cette fonction très au sérieux. Car le secret du vieux monsieur, c’est qu’il
aime « écrire ». Et contrairement à ce que l’on pourrait imaginer, il écrit lui-même
et il y tient beaucoup.
En 1965, pour soutenir de Gaulle à la première élection présidentielle au
suffrage universel, il se lance dans la presse quotidienne avec 24 Heures. Marcel
Dassault venait tous les soirs, après la fermeture, arpenter les bureaux de la
rédaction. Lors d’une de ses visites, il avait constaté que des dépêches AFP
remplissaient les corbeilles à papier. Il avait déploré « ce gaspillage » auprès des
chefs de service, qui étaient sans cesse bombardés de directives rédactionnelles par
le grand timonier.
La tentative fait long feu et, en septembre 1966, après 292 numéros, 24 Heures
s’arrête. Marcel Dassault en tire une leçon : « J’en ai assez de me faire insulter par
des journalistes incompétents, donc je veux pouvoir répondre. »
Après la victoire de la gauche, il passe à l’acte, en écrivant dans Jours de France,
chaque semaine, « Le Café du Commerce », du nom de cet ancien bouillon situé
rue du Commerce dans le XVe arrondissement de Paris où il aimait consommer.
Cette fois, il va donner libre cours à la pensée « Chardasso ». Chardasso, c’était
le surnom de Darius Bloch, son frère aîné, général de corps d’armée avant guerre.
En 1940, il n’hésite pas et câble à Londres ce message : « Me rallie pleinement à de
Gaulle. Signé : Chardasso. » Le général a défendu avec de Gaulle le rôle des blindés
dans la guerre moderne, d’où ce surnom. Il participe à la Résistance et prend un
pseudonyme dérivé de son surnom : ce sera Dassault. À la Libération, les frères
Bloch deviennent les Bloch-Dassault, puis très vite les Dassault.
Avec son dialogue imaginaire emprunté aux conversations de bistrots, où les
protagonistes courent après le bon sens, en épuisant tous les clichés du moment,
Marcel Dassault offre un écrin au degré zéro de la politique. Comme un cousin de
Monsieur Jourdain, il fait du populisme sans le savoir. Ce geste ne va pas rester
sans lendemain.
Depuis, ce « Café du Commerce » est devenu un format incontournable en
radio et en télévision : « Tout le monde en parle » sur France 2, « On refait le
match », puis « On refait le monde » sur RTL, les « Grandes Gueules » sur RMC,
« Salut les Terriens », plus une multitude d’autres émissions jusqu’aux fameuses
« Scènes de ménage » qui privatisent le Café du Commerce. Dans ces débats tout
« se discute », tous les avis se valent, et sont ponctués invariablement par des éclats
de rire, qui signifient que tout cela n’a finalement pas beaucoup d’importance.
Merci, Marcel.
Quatre années auparavant, le dessinateur Régis Franc lance, dans Le Matin de
Paris, « Le Café de la Plage » où il pourfend la « beaufitude ». Il va consacrer trois
albums à Tonton Marcel, un vieux monsieur d’un autre siècle, né vieux, très riche,
râleur et ricaneur, bourré de préjugés et ça donne, dans l’ordre : Capitaine
d’industrie, Le génie du siècle et Roi de l’opposition.
Marcel Dassault meurt le 17 avril 1986. Libération lui rendra un hommage
décalé : dans l’édition datée du samedi 19, toute la une est consacrée à la
disparition de celui que François Mauriac avait surnommé « Le César frileux ».
Cette superbe « une-affiche » conçue en abyme par Claude Maggiori, le directeur
artistique du journal, représente un zinc de bistrot, sur lequel sont posés une tasse à
café et un numéro de Libération titrant sur la mort de Marcel Dassault : « Le ciel est
à lui ». Il méritait bien ça !

Voir : Gaulle (Charles de) ; Populismes – 1 ; Pseudo.

Caillaux (Henriette)

Meurtre au Figaro
Au début de l’année 1914, Gaston Calmette, patron du Figaro, orchestre une
campagne de presse contre Joseph Caillaux, le ministre radical des Finances. Son
crime : il chercherait à faire des concessions diplomatiques afin d’éviter une
nouvelle guerre avec l’Allemagne.
Le Figaro et ses lecteurs ne lui ont pas pardonné l’invention de l’impôt sur le
revenu et sa progressivité. Il est cette fois accusé non seulement d’intelligence avec
l’ennemi, mais d’avoir cumulé la présidence du conseil d’administration d’une
banque étrangère avec ses fonctions politiques, et d’avoir entravé le cours de la
justice pour protéger un escroc. Chaque article du Figaro est une charge contre
Caillaux, cent dix mises en cause seront publiées. Lors du procès d’Henriette
Caillaux, toutes ces accusations seront examinées au fond, aucune ne se révélera
exacte.
Entré au Figaro à vingt-cinq ans en 1883, Gaston Calmette, grand reporter,
s’est fait connaître par une série d’articles consacrés aux conditions de détention du
capitaine Dreyfus à l’île du Diable.
Il est nommé directeur du Figaro en 1902, un journal qu’il aura redressé et
modernisé. Il vendait 30 000 exemplaires lorsqu’il prend ses fonctions et, en 1910,
avec 160 000 exemplaires vendus, ce quotidien est devenu celui de l’aristocratie, de
la grande bourgeoisie et de nombreux écrivains.
Très lié à Raymond Poincaré, le président de la République surnommé
« Poincaré la guerre », et à Louis Barthou, le président du Conseil en exercice,
Gaston Calmette partage leurs conceptions bellicistes. Pour ce trio, le ministre des
Finances radical est un gêneur à neutraliser à tout prix.
En 1911 déjà, lors de l’incident d’Agadir, Joseph Caillaux, alors président du
Conseil, avait su éviter un déclenchement prématuré de la guerre avec
l’Allemagne : la France n’était pas prête à en découdre. Cette fois, il ne faut pas qu’il
récidive. Les élections législatives doivent avoir lieu le 26 avril et le 10 mai 1914, et
la victoire est promise à l’alliance des radicaux et des socialistes. Joseph Caillaux est
favori pour la présidence du Conseil. Pire, on lui prête l’intention de nommer Jean
Jaurès le pacifiste au ministère des Affaires étrangères.
Le parti de la guerre a trouvé une alliée de poids avec la première femme de
Caillaux. Elle a adressé à Gaston Calmette la copie de la correspondance que son
mari avait échangée des années plus tôt avec celle qui n’était alors que sa maîtresse.
Une lettre vieille de dix ans a déjà été publiée. Le Figaro promet à ses lecteurs la
publication d’autres extraits de ces lettres échangées par les deux amants d’alors.
L’ex-maîtresse en question s’appelait Henriette Raynouard avant de devenir
par amour la nouvelle Mme Caillaux. Cette campagne de presse l’a précipitée dans
une profonde agitation. Elle redoute la publication de toutes ses lettres. Et sa fille
née d’une première union doit se marier prochainement.
Le 16 mars 1914, elle déjeune avec son mari. La lecture du Figaro du matin est
accablante sur son intimité passée avec cet homme devenu son mari. En parlant de
Gaston Calmette, Joseph lance : « Je vais lui casser la gueule. » Après le repas, elle
laisse une lettre adressée à son mari : « Tu m’as dit que tu voulais lui casser la
gueule. Je ne veux pas que tu te sacrifies. La France et la République ont besoin de
toi. C’est moi qui commettrai l’acte. Je t’aime et je t’embrasse du plus profond de
mon cœur. » Elle se rend chez l’armurier Gastinne Renette, achète une arme,
l’essaie sur une cible et se fait déposer au Figaro.
Elle est introduite, l’échange est très court, elle sort de son manchon un
Browning de calibre 6,35 et vide le chargeur : cinq balles atteignent le patron du
Figaro. Il meurt quelques heures plus tard. La sixième balle est retrouvée dans une
armoire.
Quiconque a dirigé un quotidien, bataillant jour après jour, a souvent été hanté
par le souvenir de Gaston Calmette, victime d’une campagne ignoble qu’il avait
lui-même déclenchée et dont la justice fera litière.
Le Figaro avait publié les Pastiches et Mélanges de Marcel Proust. L’écrivain,
après l’assassinat du journaliste, lui a dédié Du côté de chez Swann, dans le premier
tome de À la recherche du temps perdu.
Les coups de revolver d’Henriette Caillaux font au moins deux morts : Gaston
Calmette et Joseph Caillaux, qui mettra très longtemps à revenir au premier plan.
Le meurtre élimine en effet le leader radical à un moment décisif. Il doit
démissionner pour prendre la défense de sa femme, renoncer à la présidence du
Conseil qui lui était promise, et laisser la France rouler à tombeau ouvert vers la
conflagration. L’objectif que s’étaient fixé Raymond Poincaré, Louis Barthou et
Gaston Calmette est atteint : Joseph Caillaux est éliminé. Grâce à la première
femme de Caillaux et à la seconde devenue Henriette Caillaux.
Henriette a quarante ans, elle plaide coupable.
Joseph Caillaux est à terre mais pas inactif. Il a préparé avec soin le procès de sa
femme. Le président de la cour d’assises est un ami personnel, le procureur a été
fait commandeur de la Légion d’honneur, le garde des Sceaux est un allié politique,
et il prend pour défendre sa femme maître Labori, l’avocat de Dreyfus et de Zola.
Même les jurés ont été habilement sélectionnés. Nous sommes loin d’une justice
impartiale.
Le geste d’Henriette est reconnu comme un crime passionnel et à ce titre elle
est acquittée le 28 juillet 1914, trois jours avant la mobilisation générale. C’est la
version féminine du duel masculin qui fut, tout au long du XIXe siècle, ce que Jean-
Noël Jeanneney a appelé « une passion française ». Soutenue par l’opinion
publique, Henriette Caillaux vient de féminiser le duel : elle a lavé son honneur !
Gaston Calmette meurt donc le 16 mars, l’archiduc Ferdinand est assassiné à
Sarajevo le 28 juin, et Jean Jaurès le 31 juillet : ces assassinats frappent les trois
coups de la Première Guerre mondiale, qui est déclarée le 3 août.
L’influence de Joseph Caillaux n’explique pas seule l’acquittement d’Henriette.
Deux ans auparavant, une autre femme accusée d’un double meurtre avait été elle
aussi acquittée. Elle s’appelle Meg Steinheil et est l’épouse du peintre académique
Adolphe Steinheil. Elle avait connu la gloire comme maîtresse du président de la
République Félix Faure, mort d’une ultime fellation, le 16 février 1899. Ce qui
vaudra à cette femme, retrouvée nue à l’Élysée à côté du corps présidentiel, le
surnom colporté dans toute la presse de « Pompe funèbre ». Clemenceau dira du
défunt : « Il voulait être César, il ne fut que Pompée. » Félix Faure, adversaire de la
révision du jugement condamnant Alfred Dreyfus, avait été le destinataire
présidentiel du « J’Accuse » d’Émile Zola.
La belle Meg Steinheil a connu d’autres amants, dont Aristide Briand, le roi du
Cambodge, et a posé pour de nombreux peintres et artistes en plus de son mari. En
1908, sa mère et son mari sculpteur sont assassinés au domicile familial. Marguerite
était dans les lieux. Elle commet beaucoup de maladresses, quelques mensonges, et
les enquêteurs la suspectent rapidement de ce double meurtre. Selon plusieurs
auteurs, dont Pierre Dumayet, la mère de Marguerite serait morte de peur en
voyant un homme en train d’étrangler son gendre. Le grand-duc de Russie aurait
été cet étrangleur. L’affaire aurait été étouffée par Georges Clemenceau, alors
président du Conseil.
Le procès de Meg s’ouvre en 1909. Elle a quarante ans, le même âge
qu’Henriette. Le Petit Parisien, alors le premier tirage de France, consacre chaque
jour comme tous les autres titres en moyenne le quart de sa pagination à cette
affaire criminelle et cela pendant onze jours. L’épouse de Caillaux aura droit, cinq
ans plus tard, exactement au même traitement. Elle est triomphalement acquittée,
par une opinion très féministe, et part s’installer à Londres, où elle se marie avec le
baron Abinger.
Joseph Caillaux a été stipendié par Clemenceau, son rival radical, qui l’accuse
d’intelligence avec l’ennemi et veut le faire fusiller, il le fait arrêter le 14 janvier
1918, et le fait emprisonner à la Santé. Sans preuves, il est condamné en
février 1920 à trois ans de prison et à l’inéligibilité. Henriette et Joseph finissent par
divorcer.
Amnistié et réhabilité après la victoire du Cartel des gauches en 1924, Joseph
Caillaux reviendra plusieurs fois au ministère des Finances entre les deux guerres –
établissant le record absolu de présence à ce poste. Il aura régné sur la politique
financière et fiscale de la France pendant plus de quatre décennies. En 1940, il est
encore président de la commission des finances du Sénat. À la fin de sa vie, il vote
les pleins pouvoirs à Pétain. Il meurt en 1944.
Henriette, après son acquittement, fait l’école du Louvre, elle en sort diplômée
dans les années 1930. Elle est devenue la spécialiste de l’artiste Jules Dalou, le
sculpteur républicain à qui l’on doit de nombreux monuments érigés sous la IIIe
République – dont le monument funéraire de Victor Noir. Son inventaire fait
toujours référence. Elle est décédée en 1943.

Voir : Clemenceau (Georges) ; Jaurès (Jean) ; Lynchage médiatique ; Noir
(Victor) ; Pamphlet ; Salengro (Roger).

Caméléon

C’est le vent qui tourne

Charles Joseph Panckoucke fut le plus grand éditeur du XVIIIe siècle, le père des
éditeurs-libraires, ami de Jean-Jacques Rousseau, de Buffon, de Condorcet et de
Voltaire, grand inventeur de livres et de journaux.
Éditeur-libraire, il avait multiplié les ouvrages en plusieurs volumes vendus par
abonnement comme le Supplément à l’Encyclopédie, Le Grand Vocabulaire français
contenant l’explication de chaque mot de Nicolas Guyot et de Chamfort,
l’Encyclopédie méthodique classée par sujets qui, commencée en 1780, fut publiée
régulièrement jusqu’en 1832 et qui comptait au final deux cent dix volumes.
Il lança son premier journal en 1761 : Les Annonces, affiches et avis divers pour
les Pays-Bas français. Il crée Le Journal politique de Bruxelles, Le Journal de Genève, il
rachète Le Mercure de France, et, en 1787, il prend en location le journal créé par
Richelieu et Théophraste Renaudot, devenu l’organe officiel du ministère des
Affaires étrangères, La Gazette de France, qu’il rétrocède en 1791.
Il avait actualisé La Gazette avec un supplément, Le Gazetin, dont l’originalité
fut de publier les débats des Assemblées. Panckoucke et ses équipes utilisaient pour
enregistrer les débats un système sténographique mis au point par Pierre Bertin en
1791. Il a donné à La Gazette un sous-titre, « Le Moniteur ». Lorsqu’il se défait de
La Gazette, il lance son nouveau journal officiel sous ce titre, un journal qui va
épouser toutes les époques de la Révolution et au-delà.
Ce journal réussit l’exploit d’être royaliste à ses débuts, partisan de la
monarchie constitutionnelle, puis girondin, jacobin et bonapartiste. Après
Waterloo, il épouse naturellement la Restauration et redevient royaliste.
En 1797, parallèlement au Moniteur avec lequel il réalisait d’importants profits,
Panckoucke avait lancé un quotidien sous le titre La Clé du cabinet des souverains
sous-titré « Nouveau journal, du soir et du matin, historique, politique,
économique, moral et littéraire ». Ce journal cessera de paraître sous le Consulat.
Panckoucke meurt en 1798, sa fille et son fils assurent la succession.
Il n’aura pas à connaître ces unes successives et caméléonesques du Moniteur
en 1815 :
Napoléon avait été exilé sur l’île d’Elbe. Il débarque en France. Et remonte de la
Méditerranée à Paris en dix jours. Ce qui donne une énumération de dix titres qui
évoluent comme un thermomètre au soleil.
« 1er jour : “L’anthropophage est sorti de son repaire” ; 2e jour : “L’ogre de
Corse vient de débarquer à Golfe Juan” ; 3e jour : “Le tigre est arrivé à Gap” ;
4e jour : “Le monstre a couché à Grenoble” ; 5e jour : “Le tyran a traversé Lyon” ;
6e jour : “L’usurpateur a été vu à 60 lieues de la capitale” ; 7e jour : “Bonaparte
s’avance à grands pas, mais n’entrera jamais à Paris” ; 8e jour : “Napoléon sera
demain sous nos remparts” ; 9e jour : “L’Empereur est arrivé à Fontainebleau” ;
10e jour : “Sa Majesté Impériale est entrée au château des Tuileries, au milieu de ses
fidèles sujets”. »
Les changements de régime ont été si rapides entre la monarchie absolue et la
Restauration, en passant par la République girondine, puis jacobine, et le
Directoire, enfin le Consulat et l’Empire, que beaucoup de contemporains ont
démontré à l’occasion une grande souplesse politique.
Ce phénomène avait pris une telle ampleur qu’un journaliste éditeur, Alexis
Eymery, et deux compères publient, en 1815, un Dictionnaire des girouettes de
quatre cent quatre-vingt-treize pages qui sera le best-seller de la Restauration. Le
livre a un tel succès que les dictionnaires des girouettes se multiplient,
accompagnés de quelques dictionnaires « d’immobiles ». Ce sont tous des Who’s
Who de la connivence et de la vénalité. Le « girouettisme » devient quasi une
discipline.
Comme le disent les auteurs du premier : « Il y a deux sortes de girouettes,
l’une n’a changé d’opinion qu’en faveur du bien général. L’autre au contraire a
toujours eu pour but son intérêt particulier et a vendu tous les partis qui l’avaient
achetée. »
Chaque retournement de veste vaut une girouette placée en icône à côté de son
nom. Fouché et Talleyrand réussissent à en totaliser douze chacun, un record
absolu parmi les hommes-girouettes de cette époque, où les vents contraires
soufflaient si fort.
Depuis, assez régulièrement, paraît un nouveau, nouveau, nouveau
dictionnaire des girouettes. En 1948, c’est Jean Maze, sous le pseudonyme d’Orion,
qui s’y colle. Le dernier-né en 1993 était signé Sophie Coignard et Michel Richard.
Le genre est inusable.
Edgar Faure, député de la IVe République, souvent ministre et président du
Conseil, avait été surnommé « Monsieur 5 % », non sans raison, puisque c’était
son tarif pour toute intervention. Président de l’Assemblée nationale sous la
Ve République, ministre de l’Éducation nationale après Mai 68, il avait répondu à
un détracteur qui l’accusait d’être une girouette : « Ce n’est pas la girouette qui
tourne, c’est le vent. »
Curzio Malaparte avait consacré au caméléon un pamphlet : le modèle en était,
selon lui, Benito Mussolini. À bien des égards, c’était aussi un autoportrait. Tom
Wolfe, le pape du New Journalism, a accepté d’être associé à cet animal changeant
de couleurs en fonction du paysage, lui qui ne porte que des costumes blancs.
Jean Prouvost, « patron » de Paris-Soir, avait une conception similaire en
matière de presse à grande diffusion : « Il faut suivre la direction que prend la foule
si on veut continuer à garder sa confiance. » Tout est dit.
Tous les grands mass media sont des hybrides de caméléons et de girouettes.
Ce qui suffirait à rendre indispensable l’existence de médias minoritaires.

Voir : Avis, Malaparte (Curzio), New Journalism, Pamphlet, Paris-Soir.

Camus (Albert)

Le journalisme critique
Albert Camus fut « un vrai journaliste qui savait faire le journal de A à Z, de la
rédaction à la mise en page… Un journaliste professionnel et pas un écrivain égaré
dans le journalisme », selon Roger Grenier qui fut de l’épopée camusienne de
Combat.
Il fait ses débuts dans la profession à Alger au sein d’une petite équipe animée
par un intellectuel parisien, Pascal Pia : le journal s’appelle Alger républicain, il a été
créé par un groupe de commerçants et d’industriels progressistes. Camus y travaille
pendant plus d’un an entre octobre 1938 et octobre 1939.
L’auteur de L’Envers et l’Endroit s’occupe des faits divers et des procès : il mène
campagne contre des verdicts injustes et parvient à faire libérer des personnes
accusées à tort. Il balaie l’actualité municipale tout en pratiquant la critique
littéraire.
Il fait l’apprentissage du réel en juin 1939 avec une série de onze articles
intitulée « La misère en Kabylie ». Cette enquête prend à rebours le discours officiel
sur les bienfaits de la colonisation. Il dénonce un « régime d’esclavage » et met en
cause l’administration coloniale.
Les spécialistes ont recensé cent cinquante articles écrits par Albert Camus
durant ces années d’apprentissage.
Lorsque Alger républicain s’arrête en octobre 1939, le tandem Pia-Camus lance
Le Soir républicain, Camus en est cette fois le rédacteur en chef et il doit ruser avec
la censure militaire. Il y écrit également ses premiers éditoriaux. Il dira : « [J’ai fait]
un journal à l’usage de ce que je croyais vrai. C’est-à-dire que j’y ai défendu la
liberté de penser contre la censure et la guerre sans haine. » Il a alors privilégié
« l’esprit critique sur le réalisme politique », dira Jean-Paul Faure, l’un des
fondateurs du journal.
Camus écrira à son ami Jean Grenier : « Vous savez mieux que moi combien ce
métier est décevant. Mais j’y trouve cependant quelque chose : une impression de
liberté, je ne suis pas contraint et tout ce que je fais me semble vivant. » Le
gouvernement général suspend la parution du journal en janvier 1940 : Albert
Camus est prié de quitter l’Algérie.
Il arrive à Paris en mars 1940 et retrouve Pascal Pia qui travaille à Paris-Soir. Il
est embauché comme secrétaire de rédaction. Il exprimera néanmoins son dégoût à
plusieurs reprises : « Sentir à Paris-Soir tout le cœur de Paris et son abject esprit de
midinette. » Lorsque le quotidien se replie à Clermont-Ferrand, puis à Lyon, en
zone sud, Albert Camus suit. L’écrivain a publié en 1942 L’Étranger et Le Mythe de
Sisyphe et, en 1943, ses Lettres à un ami allemand. Il est désormais lecteur chez
Gallimard. Cette année-là, Albert Camus entre en Résistance et Bauchard devient
le pseudonyme de son ombre.
Il a adhéré à Combat, le mouvement créé par Henri Frenay. Il entre à la
rédaction du journal clandestin, qui fédère plusieurs feuilles résistantes. Une
grande partie de la rédaction clandestine est arrêtée début 1944, et le tandem Pia-
Camus reste seul aux commandes : Camus devient rédacteur en chef tandis que Pia
assure la direction.
Le 21 août 1944, pendant l’insurrection parisienne, lorsque Combat peut enfin
reparaître librement, Camus en est l’âme et le pilote. Il écrira selon ses exégètes cent
soixante-cinq articles, certains signés de son nom ou de ses initiales AC, et
beaucoup d’autres, non signés, mais où l’on retrouve sa patte, ses obsessions et ses
mots.
« Pour des hommes qui pendant des années écrivant un article savaient que cet
article pouvait se payer de la prison ou de la mort, il était évident que les mots
avaient leur valeur et qu’ils devaient être réfléchis » : Camus sait le prix des mots :
« À des temps nouveaux, il faut sinon des mots nouveaux, du moins des
dispositions nouvelles de mots » (8 septembre 1944).
Le natif de Mondovi, près de la frontière tunisienne, veut faire de ce magistère
une aventure exemplaire : le journalisme moral doit régénérer la société française.
Il en a rêvé : « S’engager non pour le pouvoir mais pour la justice, non pour la
politique mais pour la morale. »
Tous deux s’entourent de plusieurs journalistes dont Camus cultivera les
talents : Roger Grenier, Henri Calet, Alexandre Astruc, Georges Altschuler ; il fera
écrire Sartre, Malraux, Gide, Aron…
Après les combats de la Libération, Camus a voulu promouvoir « le
journalisme critique » : « Informer bien au lieu d’informer vite, préciser le sens de
chaque nouvelle par un commentaire approprié, instaurer un journalisme critique
et en toute chose ne pas admettre que la politique l’emporte sur la morale ni que
celle-ci tombe dans le moralisme. » « L’éditorialiste pose des questions, il n’assène
pas de réponse », écrit Jean-Yves Guérin, qui a étudié l’œuvre du journaliste. « La
presse, écrit Camus, a un rôle de conseillère à jouer auprès du gouvernement et de
guide auprès de l’opinion. »

Albert Camus, rédacteur en chef-éditorialiste du quotidien Combat se rend en
Algérie le 18 avril 1945. Il parcourt le Sud-Constantinois et la Kabylie, il y reste
trois semaines. D’après les lettres adressées à sa femme, il rentre à Paris le 7 ou le
8 mai.
Son enquête sera publiée du 13 mai au 15 juin 1945. Grâce à cette enquête sur
« la famine en Algérie », sur « le peuple arabe », sur « l’échec de l’assimilation », sur
la non-application de l’ordonnance du 7 mars 1944 qui donnait aux musulmans et
aux Français les mêmes droits, Albert Camus prend à bras-le-corps la crise
algérienne.
Il a pourtant manqué l’essentiel : le soulèvement du Constantinois a débuté le
lendemain de son départ, le 8 mai, au cours des cérémonies qui accompagnent la
fin de la guerre et dont la répression par l’aviation, la marine et les unités au sol
dure jusqu’au 22 mai. Le bilan est terrible : entre 8 000 et 15 000 Algériens sont
massacrés. Cent deux Européens le sont également par des foules enragées.
La France a attendu 2005 pour condamner publiquement cette répression
sanglante à l’origine directe du déclenchement de l’insurrection algérienne de 1954
et qualifiée aujourd’hui, mezza voce par les ambassadeurs français à Alger, de
« massacres inexcusables ».
Cet événement est évoqué dans L’Humanité du 11 mai 1945 sous le titre : « À
Sétif, attentat fasciste le jour de la victoire ».
La répression effroyable est évoquée dans un petit article de Combat le 13 mai
sous le titre : « Agitation en Algérie ». Le 28 juin, dans Le Populaire, le quotidien
socialiste, Claude André Julien juge la répression disproportionnée et, comme dans
L’Humanité, il met les exactions sur le compte d’« éléments vichyssois ». Le
ministre de l’Intérieur à l’époque était socialiste.
Albert Camus, à ma connaissance, ne revient sur ces événements terribles que
le 10 mai 1947. Dans un éditorial de Combat intitulé « La contagion » il évoque le
bain de sang en Algérie et la répression en cours à Madagascar. On comptera là
aussi plus de 10 000 morts dans la grande île.

« On a utilisé en Algérie, écrit-il, il y a un an, les méthodes de la répression collective (les massacres de
Sétif et du Constantinois). Combat a révélé l’existence de “la chambre d’aveux spontanés” de
Fianarantsoa [décrite “genre Gestapo” dans l’article de Combat sur la répression à Madagascar]. Ici non
plus, je n’aborderai pas le fond du problème qui est d’un autre ordre. Mais il faut parler de la manière qui
donne à réfléchir.
Trois ans après avoir éprouvé les effets d’une politique de terreur, des Français enregistrent ces nouvelles
avec l’indifférence des gens qui en ont trop vu. Pourtant, le fait est là, clair et hideux comme la vérité :
nous faisons, dans ces cas-là, ce que nous avons reproché aux Allemands de faire. Je sais bien qu’on nous
en a donné l’explication. C’est que les rebelles malgaches, eux aussi, ont torturé des Français. Mais la
lâcheté et le crime de l’adversaire n’excusent pas qu’on devienne lâche et criminel. Je n’ai pas entendu
dire que nous ayons construit des fours crématoires pour nous venger des nazis. Jusqu’à preuve du
contraire, nous leur avons opposé des tribunaux. La preuve du droit, c’est la justice claire et ferme. Et
c’est la justice que devrait représenter la France.
En vérité, l’explication est ailleurs. Si les hitlériens ont appliqué à l’Europe les lois abjectes qui étaient les
leurs, c’est qu’ils considéraient que leur race était supérieure et que la loi ne pouvait être la même pour les
Allemands et pour les peuples esclaves. Si nous, Français, nous révoltions contre cette terreur, c’est que
nous estimions que tous les Européens sont égaux en droit et en dignité. Mais si, aujourd’hui, des
Français apprennent sans révolte les méthodes que d’autres Français utilisent parfois envers des Algériens
ou des Malgaches, c’est qu’ils vivent, de manière inconsciente, sur la certitude que nous sommes
supérieurs en quelque manière à ces peuples et que le choix des moyens propres à illustrer cette
supériorité importe peu.
« Encore une fois il ne s’agit pas de régler ici le problème colonial, ni de rien excuser. Il s’agit de détecter
les signes d’un racisme qui déshonore tant de pays déjà et dont il faudrait au moins préserver le nôtre. Là
était et devrait être notre vraie supériorité, et quelques-uns d’entre nous tremblent que nous la perdions.
S’il est vrai que le problème colonial est le plus complexe de ceux qui se posent à nous, s’il est vrai qu’il
commande l’histoire des cinquante années à venir, il est non moins vrai que nous ne pourrons jamais le
résoudre si nous y introduisons les plus funestes préjugés.
Il ne s’agit pas ici de plaider pour un sentimentalisme ridicule qui mêlerait toutes les races dans la même
confusion attendrie. Les hommes ne se ressemblent pas. Il est vrai et je sais bien quelle profondeur de
traditions me sépare d’un Africain ou d’un musulman. Mais je sais bien aussi ce qui m’unit à eux et il est
quelque chose en chacun d’eux que je ne puis mépriser sans me ravaler moi-même. C’est pourquoi il est
nécessaire de dire clairement que ces signes, spectaculaires ou non, de racisme révèlent ce qu’il y a de plus
abject et de plus insensé dans le cœur des hommes. Et c’est seulement lorsque nous en aurons triomphé
que nous garderons le droit difficile de dénoncer, partout où il se trouve, l’esprit de tyrannie ou de
violence. »
(© Éditions Gallimard)

L’éditorialiste traite comme personne, à cette époque, les répressions


sanglantes organisées par les autorités françaises en Algérie en 1945 et à
Madagascar en 1947 : il les condamne sans la moindre ambiguïté.
J’ai cherché d’autres textes contemporains aussi tranchants, sur Sétif et
Madagascar : chaque fois la presse met en cause des agitateurs criminels.
Courageux Camus : « nous faisons […] ce que nous avons reproché aux Allemands
de faire ». Même réaction radicale en ce qui concerne l’explosion de la bombe
atomique d’Hiroshima qu’il condamne sans se réfugier derrière « Une révolution
scientifique » – c’était la manchette du Monde – ou « Une première stratégique »,
c’était celle du Parisien libéré.

Albert Camus, en avril 1947, écrit dans Combat : « Chaque fois qu’une voix
libre s’essayera à dire, sans prétention, ce qu’elle pense, une armée de chiens de
garde de tout poil et de toute couleur aboiera furieusement pour couvrir son
écho. »
Les combinaisons politiques ont vite repris le dessus. Il a dû renoncer à « la
révolution » qu’il appelait de ses vœux : « supprimer la politique pour la remplacer
par la morale ». Il parle de « la fin des idéologies », il revendique « une pensée
politique modeste, c’est-à-dire délivrée de tout messianisme et débarrassée de la
nostalgie du paradis terrestre ».
Le journal avait en 1944 un tirage moyen de 185 000 exemplaires. Les ventes
baissent très rapidement dès 1945, jusqu’à s’effondrer.
Pascal Pia pensait l’échec inévitable : « Nous allons tenter de faire un journal
raisonnable et comme le monde est absurde, il va échouer », disait-il dès 1944. On
ne sait si ce pasticheur de talent cherchait ou non dans cette déclaration à pasticher
Albert Camus.
Camus libertaire et pacifiste s’était éloigné de Combat une première fois en
janvier 1946 pour un voyage aux États-Unis et pour achever La Peste, alors que Pia,
à la fois gaulliste et nihiliste, voulait déjà saborder le journal. Une dernière tentative
a lieu en 1947, mais l’élan camusien est brisé par les deux mois de grève des
ouvriers du livre qui ruinent le journal, comme d’autres titres issus de la
Résistance.
Le divorce est consommé avec Combat. Il quitte le journal avec cette oraison
funèbre : « Cette presse que nous voulions digne et fière est aujourd’hui la honte de
ce malheureux pays. » L’équipe Pia-Camus se disperse, les deux hommes qui ont
dirigé ensemble plusieurs journaux ne se parleront plus jamais.
Les ventes en baisse, le titre en danger, Henri Frenay et Claude Bourdet, les
fondateurs du mouvement Combat, en profitent pour reprendre le contrôle du
journal. L’homme d’affaires franco-tunisien Henri Smadja entre au capital.

Albert Camus ne reprend le chemin de la presse qu’en 1955 pour soutenir
Pierre Mendès France.

Lui, qui n’a jamais pris parti pour un homme politique, accepte de soutenir
Pierre Mendès France, parce qu’il le juge seul en mesure d’oser le réformisme, de
s’opposer à la logique de l’Algérie française comme à celle d’une Algérie algérienne,
où il n’aurait plus sa place.
Miné par ce qu’il appelle « l’angoisse du désastre » en Algérie, il accepte la
proposition de Jean-Jacques Servan-Schreiber de reprendre la plume. Entre le
14 mai 1955 et le 2 février 1956, il écrit trente-cinq chroniques. Il y traite d’une
« Algérie franco-arabe », d’une « patrie commune aux musulmans et aux Français,
qui comme lui y sont nés ». Camus se définissait comme « un écrivain d’Algérie ».
Le Front républicain gagne les législatives de janvier 1956. Le vainqueur n’est
pas Mendès France mais Guy Mollet qui prend le parti de soutenir les pieds-noirs
les plus extrémistes. « Tout est fini. En cédant aux manifestants, le gouvernement a
perdu la confiance des Arabes », écrit le journaliste-écrivain.
Camus quitte L’Express, le 2 février 1956, sur une nouvelle déception. Sa
dernière chronique est intitulée « Remerciements à Mozart » : « Mozart devant
l’Algérie de la haine, la France de la démission ? Justement ! Quand le monde
fléchit autour de soi, que les structures d’une civilisation vacillent, il est bon de
revenir sur ce qui, dans l’Histoire, ne fléchit pas mais au contraire redresse le
courage, rassemble les séparés, pacifie sans meurtrir. Il est bon de rappeler que le
génie de la création est lui aussi à l’œuvre dans une histoire vouée à la
destruction. » Il a le sens des oraisons funèbres.
Le prix Nobel de littérature lui est décerné l’année suivante, en décembre 1957.
Il écrit alors à son instituteur Louis Germain cette lettre merveilleuse : « J’ai laissé
s’éteindre un peu le bruit qui m’a entouré tous ces jours-ci avant de venir vous
parler un peu de tout mon cœur. On vient de me faire un bien trop grand honneur,
que je n’ai ni recherché ni sollicité. Mais quand j’ai appris la nouvelle, ma première
pensée, après ma mère, a été pour vous. Sans vous, sans cette main affectueuse que
vous avez tendue au petit enfant pauvre que j’étais, sans votre enseignement, et
votre exemple, rien de tout cela ne serait arrivé. » À Stockholm, il est interpellé par
un étudiant algérien qui lui reproche son silence sur la répression coloniale : la
bataille d’Alger est en cours, le FLN riposte par des attentats. Albert Camus
répond : « À l’heure où nous parlons, on jette des bombes dans les trams d’Alger.
Ma mère peut se trouver dans l’un de ces tramways. Si c’est ça la justice, je préfère
ma mère. »
L’envoyé spécial du Monde va contracter cette phrase qui devient sous sa
plume : « Je crois à la justice mais je préfère ma mère à la justice. » Ce propos va
provoquer des polémiques terribles : Camus aurait-il pris ainsi position en faveur
de l’Algérie française ?
En 2014, un grand historien français, Pierre Nora, parle toujours de « sa dérive
[celle de Camus] vers l’Algérie française », et fait d’une phrase mal entendue une
évidence. En réalité, il n’y avait rien de nouveau : chez Camus, la fin n’a jamais
justifié les moyens. « Il y a, comme il le dit, des moyens qui ne s’excusent pas. »
Il approuve d’ailleurs l’autodétermination de Algérie proposée en septembre
1959 par le général de Gaulle. Il ne verra jamais la suite. Il meurt le 4 janvier 1960
dans un accident de voiture.
Ma citation préférée d’Albert Camus : « Mal nommer les choses, c’est ajouter
au malheur du monde. » Elle doit faire partie des dix citations indispensables à
l’exercice de cette profession.

Voir : Alleg (Henri) ; Beuve-Méry (Hubert) ; Épuration ; Giroud (Françoise) ;
Ironie ; Sartre (Jean-Paul).

Canard enchaîné (Le)


La niche du palmipède
J’ai été nourri très tôt aux jeux de mots, aux contrepèteries et aux titres du
Canard enchaîné que l’on récitait à la table familiale comme des Fables de La
Fontaine. Mon père avait apprécié au moment des accords de Munich en 1938 :
« Tchèque et mat », et répétait en boucle le titre qui commentait la mort de l’escroc
Stavisky en 1934 : « Stavisky s’est suicidé d’une balle tirée à trois mètres. Voilà ce
que c’est que d’avoir le bras long ». Titre qui aura resservi lors de l’affaire Ben
Barka, le leader de l’opposition marocaine enlevé à Paris et assassiné, lorsqu’un
témoin essentiel sera retrouvé mort, un pistolet non loin de lui.
Le volatile du mercredi aura cent ans en 2015 et en 2016 : il a connu un faux
départ en 1915, sa parution effective commençant le 5 juillet 1916. La date est
importante : l’hécatombe de la Première Guerre et le bourrage de crâne auront pris
de l’élan. Le mouvement dada fait exploser la scène artistique en faisant table rase
de toutes les théories esthétiques tandis que Le Crapouillot, le journal des tranchées
créé par le caporal Jean Galtier-Boissière, adopte comme slogan « Courage les
civils ! ».
Le Canard est un quasi-centenaire en pleine forme, il a traversé deux guerres
mondiales sans honte et la révolution numérique sans bouger une plume. C’est le
passe-muraille de la crise de la presse papier. La seule incertitude est de l’ordre de la
science-fiction, ce serait une disparition de la fonction publique française où se
recrutent de nombreux fans du journal.
Lorsque Le Canard paraît, la presse ivre de liberté depuis les fameuses lois de
1881 doit composer avec le rétablissement brutal d’une censure a priori, imposée
par l’état-major. L’état de siège décrété le 2 août 1914 permet aux autorités
militaires de suspendre toute publication dès qu’elles le jugent nécessaire.
Le titre du Canard enchaîné est déjà un empilement de jeux de mots qui
annonce la couleur, qui sera celle du contre-pied et de la dérision.
Dans l’argot de la presse, « canard » est synonyme de journal. C’est pourquoi
« la mare aux canards » désigne depuis un siècle une revue de presse. Mais Maurice
et Jeanne Maréchal, les créateurs, connaissent également le sens premier de canard
dans l’histoire de la presse : un canard, c’est une fausse nouvelle. Canard, c’était le
nom que l’on donnait au XVIIe et au XVIIIe siècle dans les campagnes à ces petits
journaux qui racontaient des histoires. C’est ce que fait toute la presse en 1916, elle
raconte n’importe quoi.
Il fallait le contexte du bourrage de crâne pour oser lancer un journal à
l’enseigne des fausses nouvelles.
Un autre canard anticlérical, antimilitariste et libertaire avait inspiré les
Maréchal : Le Canard sauvage lancé en 1903 par Edmond Chatenay sur huit pages.
Alfred Jarry était un contributeur régulier, Jules Renard tenait la rubrique théâtrale,
Octave Mirbeau y signait. Les dessinateurs s’appellent Caran d’Ache, Valloton,
Steinlen, Bonnard. Le journal rend l’âme après trente-deux numéros.
Si les éleveurs du Canard décident d’enchaîner leur canard, c’est pour se
moquer de Georges Clemenceau et ses démêlés avec la censure.
Le chantre de « l’Union sacrée » avait en effet créé en 1913 un quotidien dont
le titre était L’Homme libre. Le journal fut suspendu par la censure pour avoir
dénoncé les conditions de transport des blessés dans des wagons où avaient
séjourné des chevaux atteints du tétanos. Clemenceau avait alors fait reparaître son
journal sous le titre L’Homme enchaîné.
Le Canard entendait s’attaquer « à la guerre, à la censure, aux politiciens, aux
affairistes, aux curés, au pouvoir, à la guillotine… ». Avec une philosophie : « La
liberté de la presse ne s’use que lorsqu’on ne s’en sert pas. »
Lorsque Le Canard paraît, il n’est pas le seul journal satirique.
« La petite presse », par opposition à la grande, est l’héritière des batailles pour
la liberté du XIXe et compte une multitude de titres satiriques dont beaucoup ont
une durée de vie limitée, mais les créations sont incessantes, et cette industrie était
assez prospère jusqu’à la guerre. Les chansonniers, les dessinateurs vedettes avaient
chacun leur journal.
Le Canard n’était pas seul au milieu de la mare. Mais il est le seul à avoir réussi
la traversée.
Ses géniteurs au sortir de la guerre ont besoin de consolider la situation
financière du Canard. Ils se lancent dans la diversification.
Ils créent Le Quotidien de Paris en 1918 : ils tiennent vingt jours. Paraissant le
mercredi, ils ont l’idée d’un autre animal hebdomadaire le samedi répondant au
nom de Pélican. Il résiste quelques mois. Ils vont tenter une autre aventure : celle
du théâtre de Boulevard en 1922, avec une salle de 1 000 places : ils échouent de
nouveau, mais cette salle deviendra mondialement célèbre cinquante ans plus tard
puisque c’est dans ces murs que Le Palace va rayonner.
Après l’échec des diversifications, il faut mobiliser les lecteurs pour renflouer le
journal : les lecteurs sont au rendez-vous et achètent des « bons du Canard ».
Au fil du temps et des crises de la presse, ce journal néo-anarchisant est devenu
un modèle économique quasi insubmersible : pas de pub, un service commercial
réduit à sa plus simple expression, huit pages par semaine, de quoi résister à toutes
les crises du papier provoquées par des déforestations apocalyptiques, pas de
service photo, peu d’articles, une rédaction réduite à une vingtaine de journalistes
dont la plupart sont assez polyvalents, un bénéfice de 2,9 millions d’euros en 2012.
Le Canard enchaîné est propriétaire d’immeubles et dispose d’une réserve
placée de plus de 100 millions d’euros, « un tas d’or », pour affronter le pire des
pires scénarios : une condamnation à une énorme amende. D’où ce slogan de 1915
toujours valable : « Tu auras mes plumes, tu n’auras pas ma peau. »
Roger Fressoz, qui a présidé à ses destinées avant de céder la place à Michel
Gaillard, l’actuel directeur, définissait Le Canard comme « le fou du roi et le garde-
fou de la République ».
En 1956, Robert Lacoste était ministre résident à Alger, socialiste, partisan de
l’Algérie française et de la manière forte. Lorsque l’on s’étonnait à Paris qu’il n’ait
jamais fait saisir Le Canard en Algérie, il répondait : « Je ne veux pas passer pour un
con ! » Il n’y a pas échappé.
Après la guerre d’Algérie, Le Canard enchaîné aura été l’un des rares organes de
presse français à pratiquer un journalisme d’enquête sur les turpitudes des
pouvoirs constitués et des élus. C’est devenu l’une des motivations d’achat du
satirique. L’énumération de toutes ces affaires constitue une véritable histoire
parallèle de la Ve République.
Si Le Canard a encore quelques réflexes machistes, il n’a jamais franchi la ligne
rouge entre la vie privée et la vie publique. Quant à ses révélations, elles ont
rarement été démenties, ce qui a permis aux plumes du palmipède d’échapper au
goudron. Laurent Martin, l’historiographe du Canard, n’a recensé qu’une poignée
de condamnations, sans conséquence financière, dans sa longue existence, mis à
part des saisies administratives à l’époque où elles se pratiquaient.
L’hebdomadaire profite de l’ingénieuse ambiguïté du journal : trop satirique
pour être tout à fait sérieux et suffisamment sérieux pour avoir des preuves en
main.
Les rectificatifs sont rangés sous la rubrique « Pan sur le bec ».
Les ventes varient au gré des affaires. Le record est détenu par Maurice Papon
en 1981 avec la révélation de ses activités de haut fonctionnaire sous l’Occupation,
avec 1,2 million d’exemplaires. En 1917, Le Canard vendait 40 000 exemplaires par
semaine. En 1936, 275 000. En 2012, il en vendait en moyenne 475 000. Les
journalistes du Canard s’engagent toujours à refuser tout emploi public, toute
décoration, toute distinction. En cas d’infraction, c’est la porte assurée.
Même si le palmipède n’a rien à voir avec le caractère corvéable des chiens,
quoi qu’ait pu en dire François Mitterrand après la mort de Pierre Bérégovoy, Le
Canard enchaîné n’en est pas moins un journal de niche.
À l’heure où la pérennité des quotidiens généralistes est remise en cause par
l’effondrement de leur modèle économique, qui seul permettait de financer des
équipes journalistiques nombreuses et très qualifiées, la question se pose de
l’existence de journaux papier très ciblés, très sélectifs, s’adressant à des publics
limités, à l’image du Canard enchaîné.

Voir : Bourrage de crâne ; Cavanna ; Pamphlet ; Salengro (Roger).

Canular

Criant de vérité
Le vrai canular, ce n’est pas le poisson d’avril, c’est celui qui s’impose aux
esprits les plus critiques, qui force la conviction, et emporte l’adhésion. Les
canulars de presse servent à brouiller la frontière entre le vrai et le faux, entre l’info
et l’intox, la réalité et la paranoïa. Ils mesurent aussi le pouvoir de sujétion des
médias en essayant de rendre le faux vraisemblable.
À ce jour, la plus exceptionnelle des réussites en la matière est signée Orson
Welles, avant qu’il ne réalise son premier film, Citizen Kane. Il a vingt-trois ans et,
le 30 octobre 1938, la veille d’Halloween, sur CBS Radio, aidé par de nombreux
acteurs de sa troupe du « Mercury Theater on the Air », il raconte en direct
l’invasion de la Terre par des Martiens, inspirée de La Guerre des mondes de H. G.
Wells.
L’émission d’Orson Welles est financée par la société Campbell – dont les
boîtes de soupe rendront célèbre Andy Warhol : il a coutume d’y adapter les textes
littéraires. Après plusieurs échecs sur scène, le directeur de théâtre a besoin d’attirer
l’attention, d’autant qu’il est en concurrence avec un autre programme
radiophonique très écouté.
À 20 heures, sur la côte est, la fiction débute avec la retransmission d’une soirée
dansante conduite par Ramon Raquetto et son orchestre qui joue à l’hôtel Park
Plaza. Le programme musical est brusquement interrompu par un communiqué :
« Mesdames, Messieurs, nous interrompons notre programme de musique car
nous venons de recevoir un bulletin spécial. »
Ce bulletin évoque « l’atterrissage d’un énorme objet lumineux tombé sur une
ferme, près de Grovers Mill dans le New Jersey ». Un journaliste, Carl Philips, est
sur place. Il est en ligne : « Mesdames, Messieurs, c’est la chose la plus terrifiante
dont j’aie jamais été témoin. Attendez une minute, il y a quelque chose qui
rampe… Quelqu’un ou quelque chose. Je vois sortir de ce trou noir deux disques
lumineux… ils scrutent l’obscurité… Est-ce des yeux ? C’est peut-être bien un
visage. Ce pourrait être… Bon Dieu, il y a quelque chose qui sort de l’ombre et qui
gigote comme un serpent gris… c’est grand comme un ours et ça brille comme du
cuir mouillé. » Et, par instants, la musique de Ramon Raquetto revient à l’antenne,
ce qui crée l’envie de connaître la suite : « Le débarquement sur les terres du
New Jersey des éclaireurs de l’armée d’invasion des Martiens. »
Selon le reporter à l’antenne, un secrétaire d’État présent demande à la foule de
garder son calme. Puis la communication avec le journaliste s’interrompt de
manière dramatique. Orson Welles interprète le professeur Person, un astronome,
qui commente la disparition du reporter Carl Philips et la technologie utilisée par
les Martiens.
L’émission dure trente-sept minutes et s’achève dans le silence. Ils sont plus de
6 millions à l’écoute. La presse, le lendemain, évoque des scènes de panique et de
nombreux accidents de voiture dans Manhattan. On dénombre beaucoup de
jambes cassées et, dit-on, de fausses couches. Et une avalanche de poursuites
judiciaires.
Le lendemain, le New York Times titre sur Orson Welles et son émission. Tout
d’un coup, il est mondialement célèbre. Les spécialistes de la radio se passionnent
pour sa mise en scène sonore, avec le choix de récits faits à la première personne
qui impliquent les auditeurs.
Une actualité récente a favorisé la crédulité des auditeurs : l’annexion surprise
de l’Autriche par Hitler. À l’inverse, cette réussite va provoquer, trois ans plus tard,
un énorme malentendu : beaucoup vont croire que l’attaque japonaise sur Pearl
Harbor était un nouveau canular. Mais les victimes d’Hawaï, la flotte du Pacifique
envoyée par le fond, sonnent comme une terrible désillusion : c’était la vraie
guerre.
Le premier canular est daté du 25 août 1835. Il serait l’œuvre des journalistes
du New York Sun qui racontent en plusieurs épisodes l’invasion de la Lune par des
hommes chauves-souris d’une hauteur de 1,20 mètre. Six articles relatent cette
expédition lunaire découverte grâce au télescope de sir John Herschel. Toute la
presse américaine suit et, pour damer le pion à la concurrence, chacun multiplie les
révélations toutes plus imaginatives les unes que les autres sur cette invasion.
Jusqu’au 16 septembre 1835 où la supercherie est révélée.
Ce canular était très librement inspiré d’une nouvelle d’Edgar Poe publiée le
2 mai 1835 dans The Southern Literary Messenger, et qui passe dans l’histoire de la
littérature pour le texte inaugural de la science-fiction.

Le 18 mars 1929, Alain Mallet, journaliste à L’Action française de Charles


Maurras, adresse à des parlementaires de gauche une lettre à l’en-tête du « Comité
de défense poldève » : « C’est un cri à votre pitié et à votre justice que nous faisons
entendre en vous suppliant de laisser toute votre attention sur les choses qui
suivent. » La lettre est signée Leneczi Stantoff, qui, si l’on y prête attention, se
prononce « l’inexistant », et Lamidaeff, qui se prononce « l’ami d’AF », c’est-à-dire
d’Action française. Ce comité demande l’appui moral des parlementaires français,
en faveur des Poldèves. Il reçoit quatre lettres de députés.
Il renvoie un nouveau courrier à droite et à gauche de l’hémicycle, qui dénonce
cette fois une répression sanglante organisée par un petit nombre de propriétaires
terriens et dont les Poldèves seraient les victimes. Ces courriers vont enflammer
l’Assemblée nationale. Personne ne voulait rester indifférent face au martyre de ce
peuple. La prétendue capitale s’appelle Cherchella (se prononce « Cherchez là ») et
qui à ce titre est impossible à trouver sur un atlas. Mais aucun parlementaire n’ira
consulter une carte pour vérifier l’existence de la Poldavie.
Le succès du canular dépasse l’imagination. Il visait à ridiculiser le Parlement :
l’objectif est atteint. L’Action française revendique la mystification.
Cette affaire poldève imprima tellement les esprits que l’on verra Marcel Déat,
un leader national-populiste, au moment de Dantzig s’exclamer sans rire : « Les
paysans français n’ont aucune envie de mourir pour les Poldèves ! » Il avait
confondu. Hergé sera lui aussi sensible à cette histoire puisque le consul de
Poldévie est mobilisé dans Le Lotus bleu.

En 1934, un chirurgien de renom a vu et photographié Nessie, le monstre du
Loch Ness. Cette photo floue va faire le tour du monde. Cinquante ans après, sur
son lit de mort, le chirurgien raconte le canular, la fabrication d’une maquette de
80 centimètres de longueur et son montage avec son beau-frère.
Sous l’occupation allemande, la résistance belge a monté, écrit, imprimé et
diffusé une édition pirate du grand quotidien Le Soir passé sous contrôle de
l’occupant. Cette édition datée du 9 novembre 1943 commémorait le
25e anniversaire de la défaite allemande de 1918. Elle était intitulée « Le Soir de
joie » et elle évoquait les victoires aériennes des Alliés, avec des photos de
forteresses volantes américaines et faisait dire à Hitler : « Je n’ai pas voulu ça »,
propos tenus en réalité par l’empereur Guillaume II. Tous les textes étaient à
l’avenant.
Le Soir collaborationniste fut bloqué pour laisser le temps nécessaire à la
diffusion de l’édition pirate, soit 50 000 exemplaires. Le Front de l’indépendance, à
l’origine de cette opération, voulait narguer l’occupant et les collaborateurs, et faire
rire la Belgique à leurs dépens.
La Gestapo arrêta quinze personnes, dont quatre furent déportées, l’imprimeur
et un linotypiste n’en reviendront pas. Cet acte de résistance a été revendiqué
comme un canular héroïque.

En 1993, une cassette vidéo parvient à plusieurs télévisions. Le producteur Ray
Santilli la présente comme l’autopsie pratiquée par l’armée américaine sur le corps
d’un extraterrestre retrouvé mort dans le crash d’une soucoupe volante, à Roswell,
dans le Nouveau-Mexique, en 1947. L’armée américaine aurait donc caché la
preuve de l’existence d’extraterrestres. Jacques Pradel la diffuse sur TF1, assisté par
des chirurgiens et des médecins.
En 2005, Ray Santilli révélera la supercherie, la Warner consacrera un
documentaire sur le trucage de la fausse autopsie de Roswell par un spécialiste
hollywoodien des effets spéciaux, John Humphreys.
Le 13 décembre 2006, la RTBF annonça, au cours d’une édition spéciale, la
sécession de la Flandre. De ce fait, la Belgique avait cessé d’exister. Ce canular avait
été monté par la direction de la RTBF, avec les moyens de la télévision et de la radio
publiques. C’était criant de vérité comme tous les très bons canulars.

En 2010, un canular à mèche lente fait une victime de renom : Bernard-Henri
Lévy. BHL s’intéresse à l’œuvre du philosophe Jean-Baptiste Botul, un personnage
créé de toutes pièces par Frédéric Pagès et de nombreux complices regroupés dans
l’Association des amis de Jean-Baptiste Botul (A2JB2) créée en 1995. Il s’agit d’un
canular littéraire, avec au départ l’écriture d’un faux livre philosophique : La Vie
sexuelle d’Emmanuel Kant, où l’on apprenait entre autres que, pour l’auteur de la
Critique de la raison pure, « le philosophe ne se reproduit pas par la pénétration
mais par le retrait ».
L’auteur de L’Idéologie française fut piégé en 2010, soit quinze ans après la mise
en circulation du canular : Jean-Baptiste Botul est appelé en renfort des thèses
défendues par Bernard-Henri Lévy dans son ouvrage De la guerre en philosophie. Le
magazine Télérama figure également au nombre des victimes.

Internet a pris le relais avec des canulars numériques qui donnent une nouvelle
jeunesse à la rumeur selon le principe de la chaîne de lettres, remplacée par une
chaîne de mails : la propagation de la rumeur gagne en ampleur, en vitesse et en
extension.
Échantillons : « La garde des Sceaux Christiane Taubira est la femme politique
la mieux payée au monde, selon le classement du magazine People and Money »,
« Une mosquée sur la tour Eiffel » ou « Le foie gras halal », « Des chrétiens brûlés
vifs par des musulmans », « La fille cachée que François Hollande aurait eue avec
Anne Hidalgo » ou un faux édito du Nouvel Observateur demandant la démission
immédiate de François Hollande… Tous ces canulars très orientés sont recensés et
démontés par le site Hoaxbuster créé il y a treize ans par Guillaume Brossard.
Le vrai n’est pas toujours vraisemblable, et les canulars ont cette vertu de nous
apprendre que le vraisemblable n’est pas toujours vrai.

Voir : Bidonnages & Cie ; Guignols de l’info ; Ironie ; Kane (Citizen).

Capa (Robert)

Au plus près
« Je ne suis pas un photographe, je suis un journaliste. » Robert Capa répétait
souvent cette phrase, pour qu’il n’y ait pas la moindre ambiguïté : il n’illustrait pas,
il produisait, selon sa formule, des « idéogrammes de guerre ».
À dix-sept ans, il est expulsé de Hongrie pour agitation politique : il débarque à
Berlin en 1931 pour y apprendre le journalisme. Il travaille dans un labo photo,
puis dans une agence. Il y découvre un appareil photo dernier cri, le Leica, un petit
format qui vient de sortir et qui permet d’être discrètement « au cœur des choses ».
Dans le sillage de cette invention, une génération de photographes reporters se
révèle et va accompagner une histoire déjantée. Ils vont fournir de nombreux
clichés aux magazines comme Time, Newsweek, Life aux États-Unis, ou Vu ou
Regard en France qui accordent de manière éditoriale la première place à la
photographie. Cette période sera l’âge d’or du photojournalisme.
Robert Capa a une gueule d’acteur de cinéma, comme on en voyait en pagaille
dans les films noirs américains de cette époque.
Endre Ernö Friedmann, juif hongrois, quitte précipitamment l’Allemagne où
les nazis viennent de prendre le pouvoir, il émigre à Paris où il se choisit un
prénom et un nom à consonance américaine. Robert, comme Robert Taylor, son
acteur de prédilection, et Capa, en référence à Frank Capra, le metteur en scène de
Monsieur Smith au Sénat et de tant d’autres fables cinématographiques. Il vient
d’inventer le mythique Robert Capa.

Avec Gerda Taro, sa compagne allemande, elle aussi photographe, ils partent
en août 1936 pour l’Andalousie, côté républicain, avec une commande du
magazine Vu. Ils participent aux offensives comme aux retraites républicaines.
Lui opère souvent en contre-plongée, comme pour cette célèbre photo du
passage de la vie à la mort d’un combattant anarchiste de la CNT, lorsque Federico
Borrell García atteint par une balle lâche son fusil. La scène aurait eu lieu le
5 septembre 1936 en fin d’après-midi sur le front de Cordoue. Elle paraît peu après
dans Vu.
Cette image a fait l’objet de nombreuses polémiques sur sa véracité : a-t-elle été
mise en scène et prise au cours d’un entraînement ou au cours d’une offensive,
pendant laquelle le milicien aurait effectivement été tué ? Selon d’autres recherches,
le milicien anarchiste serait mort à un autre endroit. Une certitude, cette
photographie est devenue l’icône de la guerre d’Espagne et de la défaite
républicaine.
Il est parti avec Gerda Taro. Il reviendra sans elle : elle meurt écrasée
accidentellement par un char républicain.
Dès 1938, Picture Post consacre à Robert Capa un portfolio, et le présente
comme « le plus grand photographe de guerre du monde », il n’a que vingt-
cinq ans.
Les sujets de Robert Capa : les hommes dans la guerre, dans l’espoir, la peur et
la souffrance, dans le rêve, la fatigue et la terreur. Ils sont dans toutes ses photos.
Toutes sauf une où les hommes ont disparu : celle des ruines du ghetto de
Varsovie. Il donnait toujours ce conseil aux jeunes photographes : « Aimer les gens
et le faire savoir. »
Le 6 juin 1944, il est de nouveau en première ligne, il accompagne la
compagnie E, intégrée à la première vague d’assaut sur la plage d’Omaha Beach,
secteur Fox Green, en Normandie. Il fait partie avec Ernest Hemingway et Walter
Cronkite, alors journaliste radio, des correspondants de guerre accrédités le jour J
pour débarquer sur cette plage.
Il est 4 h 15 du matin, lorsque les GI et le photographe sautent dans une
péniche de débarquement, agitée par une mer de forte houle. Douze milles marins
à parcourir jusqu’à la plage dans une nuit éclairée par les explosions, mais trop
sombre pour prendre des photos. La péniche s’arrête à 100 mètres de la plage. Capa
entre dans l’eau grise jusqu’à la taille et s’abrite derrière un de ces obstacles
défensifs allemands dont la plage est truffée.
Capa a dû attendre que le jour se lève pour prendre des photos. Ses clichés ne
concernent que les soldats de la deuxième vague avec « juste, dira-t-il, ce qu’il
fallait comme lumière » au moment où ils se sont jetés à l’eau, c’est-à-dire à l’heure
H + 40 minutes, l’intervalle entre les deux premières vagues. L’un des plus célèbres
clichés de Capa montre un GI rampant dans l’eau pris avec un objectif de
50 millimètres. Il a été identifié comme le soldat Edward P. Regan, appartenant au
116e régiment d’infanterie.
Alors que 156 000 soldats ont été débarqués toute la journée du 6 juin en
Normandie, un concours de circonstances exceptionnel a transformé l’est de la
plage d’Omaha en piège meurtrier. Les bombardements aériens et navals ont laissé
intactes les défenses allemandes. La plupart des chars qui devaient faciliter une
percée ont coulé avant d’atteindre la plage. Les premières vagues d’assaut sont
décimées.
Cette plage est stratégique : elle donne accès à une trouée naturelle dans un
rivage composé de très hautes dunes et de falaises.
Sur les 1 400 GI qui formaient la première vague d’assaut sur Omaha, et que
Robert Capa accompagnait, 1 000 d’entre eux sont déjà morts.
Il y a chez Capa deux versions de cet événement : dans la première, il a déclaré
au correspondant de Time Magazine : « C’était très désagréable là-bas ; n’ayant rien
à faire, je me suis mis à prendre des photos. »
Dans ses mémoires, il raconte qu’il a pris des photos pendant une heure et
demie avec deux appareils Contax, allongé dans l’eau, au milieu des morts et des
blessés. Lorsqu’il a voulu embobiner un nouveau rouleau, il a été pris de panique.
Il a couru vers une péniche qui venait chercher des blessés pour les évacuer et il est
reparti avec eux.
Sur cette plage, que tous les survivants ont décrite rouge de sang, il y avait une
forte concentration d’hommes d’images. Hollywood est venu en force : Samuel
Fuller, déjà scénariste à Los Angeles, engagé volontaire comme deuxième classe,
Russ Meyer, le futur cinéaste des nymphomanes américaines, n’a que 22 ans, et il
apprend le cinéma en filmant le débarquement de la 3e armée. Au large dans un
camion amphibie, John Ford, le géant du cinéma américain, dirige un dispositif
impressionnant de plusieurs dizaines de caméras automatiques montées à bord des
péniches et des véhicules, auquel s’ajoutent des cameramen embarqués. Parmi les
opérateurs qui accompagnent les soldats, l’un des plus célébres est le réalisateur
George Stevens.
Robert Capa a pris soixante-douze images. À la suite d’une erreur de
manipulation dans le laboratoire londonien de Life, seuls onze tirages seront
sauvés. Ce n’est que le 10 juillet que Capa apprendra la vérité sur les photos du D-
Day : « Le peu qui reste imprimable n’est rien comparé au matériel gâché », dira-t-
il dans une lettre désabusée adressée à sa famille.
Ces images sont légèrement floues, ce qui aura contribué à leur donner un
caractère dramatique. Mais Capa était connu aussi pour secouer son appareil pour
les scènes de bataille. Lorsque le photographe publie ses mémoires de guerre, il titre
Slightly out of focus. C’est-à-dire : « Juste un peu flou ».
De retour à Portsmouth en Grande-Bretagne, il reprend tout de suite un navire
pour la France et se rend au quartier général de la presse à Bayeux. Il réussit à
entrer dans Paris juste derrière le général Leclerc. Il prétendait être le premier
Américain à avoir atteint Paris. Puis, il se rend aux États-Unis où il est déjà une
vedette. À Los Angeles, naturalisé américain, il devient Bob le Flambeur : un
joueur, qui a besoin de l’adrénaline produite par le poker et les courses de chevaux.
Après guerre, Robert Capa aime Ingrid Bergman. Il refuse de l’épouser, mais il
l’accompagne sur ses tournages. Il devient le photographe de plateau de Notorious,
se lie d’amitié avec Alfred Hitchcock et sera à l’origine du scénario de Fenêtre sur
cour en 1954, qui met en scène un reporter photographe cloué dans un lit par une
fracture et qui de sa fenêtre enquête au téléobjectif sur les drôles de mœurs de ses
voisins.
Il prend la nationalité américaine en 1946, crée la coopérative Magnum,
l’année suivante, avec David Seymour, Henri Cartier-Bresson, George Rodger et
William Vandivert. Il voyage en Russie avec l’écrivain John Steinbeck, puis se rend
en Palestine pour couvrir la guerre d’indépendance d’Israël.
En 1952, les États-Unis en plein maccarthysme lui retirent son passeport en
raison de ses reportages réalisés lors de la guerre d’Espagne pour des journaux de
gauche, et pour certains liés au Parti communiste français.
Son dernier reportage de guerre se situe au Tonkin où il accompagne l’armée
française face au Vietminh. Il n’en reviendra jamais : il saute sur une mine le 25 mai
1954, quinze jours après la chute de Diên Biên Phu.
En vingt-deux ans d’activité, Robert Capa aura couvert la guerre d’Espagne, la
guerre sino-japonaise, la Seconde Guerre mondiale du Blitz londonien à la
capitulation de l’Allemagne, la guerre d’indépendance israélienne et la première
guerre d’Indochine.
Selon la mention posthume de l’American Society of Magazine Photographers,
il est mort « en travaillant dans la tradition qu’il inventa et pour laquelle il n’existe
pas d’autre mot que son nom ». La philosophie professionnelle de Capa tenait tout
entière dans cette maxime : « Si vos photos ne sont pas assez bonnes, c’est que vous
n’êtes pas assez près. »

Voir : Cartier-Bresson (Henri) ; Leica ; Théorème.

Carte de presse

N° 37693
C’est le numéro de ma carte de presse. Elle est renouvelée tous les ans depuis
plus de quarante ans, depuis la création de Libération.
Cette carte de presse barrée de tricolore a été créée par la loi du 29 mars 1935,
mais elle n’avait aucun caractère obligatoire. Elle le devint à la Libération, où elle
permit de faire le tri dans la profession entre ceux qui n’avaient pas collaboré et
ceux qui avaient trouvé des excuses à Pétain, ou qui avaient oublié de lire les
articles qui étaient publiés dans les médias où ils travaillaient.
La première carte, portant le numéro un, est accordée en 1945 à un résistant du
Vercors, Jacques Alexandre, qui venait de débuter à la Radiodiffusion française. Cet
inventeur de la revue de presse quotidienne à la radio a été surnommé à plusieurs
reprises « le premier d’entre nous » même s’il prenait soin de préciser qu’il le devait
à « un hasard alphabétique ». Ce qui ne lui évitera pas d’être licencié comme
beaucoup d’autres en 1968, pour fait de grève. Il a poursuivi sa carrière à RFI.
À ce jour, plus de 115 000 cartes ont été distribuées, dont plus de 38 000
seraient toujours actives.
En juin 2013, Laurence Ferrari qui anime « Le Grand 8 » sur D8, la chaîne de la
TNT pilotée par Canal, a été privée de sa carte de presse pour l’année 2013.
Auparavant, elle présentait le 20 heures de TF1, ce qui attestait d’une véritable
activité journalistique. L’animation d’une émission d’« infotainment » n’est pas du
journalisme selon la commission de la carte, l’organisme paritaire, très à cheval sur
le périmètre professionnel, et qui entend séparer le bon grain de l’information de
l’ivraie de la communication, de la publicité, des relations publiques, du spectacle
et du divertissement. C’est à l’occasion de son renouvellement annuel que cette
déchéance a eu lieu.
La part de rêve associée à cette carte a par ailleurs disparu.
Contrairement à une idée répandue, elle n’a jamais eu le statut d’une pièce
d’identité officielle. Mieux, elle ne confère aucun privilège particulier, elle n’ouvre
aucune porte, les videurs de boîtes de nuit n’y jettent même pas un œil, et son
détenteur ne doit pas compter dessus pour devenir illico presto un VIP. Certes,
l’entrée dans les musées est gratuite en France et dans plusieurs pays d’Europe !

Même l’abattement de 30 % des revenus imposables pour les journalistes a


disparu. Créé en 1934 pour aider les entreprises de presse, cet abattement était
censé compenser les dépenses professionnelles jugées trop coûteuses. Il n’était
même pas lié à la possession de cette carte. Cet incroyable avantage, reconduit à la
Libération, a été plafonné en 1979 par le gouvernement Barre à 50 000 francs, soit
l’équivalent de 7 622 euros. Cet abattement disparaît formellement en 2001, sous le
gouvernement Jospin. En contrepartie – et compte tenu de la campagne
présidentielle qui s’ouvrait –, une allocation est créée pour frais d’emploi, destinée
à être supprimée un jour. Et cette allocation est de 7 600 euros. Elle est toujours
d’actualité.
Deux facteurs auront fait fondre l’aura qui nimbait cette profession et sa carte.
Dans les années 1950, certains journalistes, qui travaillaient dans les titres vedettes,
que ce soit France-Soir, L’Express ou Paris Match, disposaient alors de moyens
considérables : des notes de frais avantageuses garantissaient un confort de vie
exceptionnel. Cette période est révolue : place au jansénisme pratiqué de nos jours
dans tous les médias.
Mais surtout la profession disposait encore d’une image sinon mythique, du
moins avantageuse – qu’elle a perdue.
Les décrochages de crédibilité ont été nombreux depuis la fin du XIXe siècle, la
Première Guerre mondiale, l’Occupation, les guerres coloniales et leurs
mensonges. Une nouvelle rupture de crédibilité intervient entre la fin des
années 1970 et le début des années 1980, liée à la crise économique.
À la question : les journalistes sont-ils indépendants ? la réponse est non à
48 % en 1975. Mais dix ans après, en 1985, la réponse est négative à 58 %.
Deux ans plus tard, le non monte même à 67 %. Après, il n’y a pas de nouvelles
ruptures, simplement une lente aggravation. Nouveaux décrochages dans les
années 1990.
En janvier 2012, pour le baromètre TNS Sofres des médias publié par La Croix,
59 % des Français pensent que les journalistes sont soumis aux pressions des partis
politiques et au pouvoir (ce qui est leur accorder beaucoup d’importance) et une
proportion équivalente de 56 % les imagine dépendants des milieux financiers,
c’est-à-dire vendus !
Aux États-Unis le site careercast.com voit d’année en année la profession de
journaliste glisser dans les bas-fonds du classement. Le rêve d’être journaliste
arrivait à la 140e position en 2008, l’année d’après, il s’effondrait en bas du tableau,
à la 184e position, derrière le policier, le routier et le marin, au même niveau que le
boucher, le bûcheron et le chauffeur de taxi.
Être journaliste aujourd’hui s’apparente à bien des égards à un sacerdoce.

Voir : Muckrakers ; Paparazzis ; Quatrième pouvoir ; Reportage.

Cartier-Bresson (Henri)

L’instant décisif
« L’instant décisif » : lorsque l’archer lâche sa flèche, le chasseur fait coïncider
la mire et l’animal et appuie sur la gâchette, le photographe déclenche l’obturateur,
parce qu’il a vu dans son viseur une configuration enchantée de la réalité qui ne se
reproduira jamais – cette philosophie était celle d’Henri Cartier-Bresson.
À propos de ses constructions instantanées, il parlait souvent de « chorégraphie
humaine ».
Démonstration : une photographie datée de 1932, intitulée Derrière la gare
Saint-Lazare. Au premier plan, une flaque d’eau après la pluie, au-dessus de
laquelle un homme saute pour l’éviter, et semble danser en l’air. En arrière-plan
l’affiche d’un cirque où, de toute évidence, un homme réalise un saut similaire.
Comme tous les voyants, Cartier-Bresson voyait des choses derrière les choses que
personne n’avait encore jamais vues.
Il aimait le Leica et son objectif de 50 millimètres parce qu’il donnait de la
profondeur à la scène comme dans ce ballet de la gare Saint-Lazare.
Platon a défini l’instant dans le Parménide comme la plus petite des unités de
temps perceptibles : « Il y a cette étrange entité de l’instant qui se place entre le
mouvement et le repos, sans être dans aucun temps, et c’est là d’où vient et de là
que part le changement, soit du mouvement au repos, soit du repos au
mouvement. »
C’est parce que le monde est en perpétuel changement que des journalistes
sont à l’affût de ce qui se produit, et cherchent à en rendre compte. Chaque fois,
c’est un moment bouleversant : la réalité a changé et il faut chercher à comprendre
comment, et pourquoi.
Comme le dit Cartier-Bresson : « Il n’y a rien en ce monde qui n’ait un
moment décisif. »

Lorsque Libération reparaît en 1981, Christian Caujolle, auparavant


chroniqueur pigiste sur la photographie au journal, prend la direction du service
photo, avec pour mission de lui donner un statut équivalent au texte, en traitant les
photographes comme des auteurs.
Nous avions partagé plusieurs expériences fécondes, en particulier pour le
numéro spécial sur Sartre l’année précédente, à l’occasion de la mort du premier
directeur de Libération, où Christian avait déroulé son carnet d’adresses et trouvé
des merveilles chez Brassaï, Gisèle Freund, et surtout cette magnifique photo
d’Antanas Sutkus avec laquelle nous fîmes la couverture. Elle représentait Sartre
pris de trois quarts dos, marchant seul contre le vent sur une plage déserte de la
Baltique.
Nous décidons de faire parler du journal et de sa politique photo le 21 mai
1981, le jour de la passation des pouvoirs entre Valéry Giscard d’Estaing et François
Mitterrand. Nous concevons une édition spéciale vendue l’après-midi, entièrement
photographique. Caujolle propose à l’agence Magnum une sorte de prouesse.
Henri Cartier-Bresson, l’un des cofondateurs, s’engage dans cette opération
avec l’accord de tous les photographes de Magnum présents à Paris ce jour-là. Ils y
participent pour une rémunération symbolique : Martine Franck, Sebastião
Salgado, Guy Le Querrec, Jean Gaumy. Cartier-Bresson, qui avait abandonné la
photographie en 1974 pour le dessin, reprend son Leica pour Libération. C’était
une manière non seulement généreuse, mais élégante, d’aider à la relance du
journal.
Cette opération était très compliquée sur le plan de la logistique : derrière
chaque photographe, il y avait un journaliste qui récupérait la pellicule et
l’apportait au siège du journal, où Christian Poulin la développait. Christian
Caujolle assurait l’editing. Lorsqu’il a apporté l’édition au fondateur de l’agence
Magnum, Cartier-Bresson l’a embrassé et lui a dit : « Je n’ai jamais vu mes
photographies imprimées aussi vite. »
Nous avons eu un choc a posteriori, Christian et moi, en découvrant dans le
numéro de Paris Match consacré au même événement une sublime photo en
double page signée Cartier-Bresson. Elle avait été prise pour Libération, c’est un
contre-champ dont Cartier-Bresson était coutumier dans les cérémonies
officielles : il avait pris le petit peuple des cuisines du palais, qui s’agglutinait devant
une petite fenêtre, dont on présume qu’elle donnait sur la cour d’honneur de
l’Élysée. Nous ne l’avions pas publiée, c’était l’une des meilleures du lot, qui n’avait
pas échappé à l’œil de Roger Thérond, le rédacteur en chef de Paris Match. Nous
étions mortifiés. Le match Thérond-Caujolle ne faisait que commencer.
Quelques semaines plus tard, Caujolle publiait en avant-première la photo
officielle de François Mitterrand président prise par Gisèle Freund. Nous voulions
que la photographie d’auteur ait un journal pour s’exprimer et que ce soit
Libération. Pour l’alimenter, Christian Caujolle devait créer en 1986 avec Zina
Rouabah une filiale, l’agence VU.
Le champagne coulait à flots après la victoire sur les nazis et les Japonais.
L’agence Magnum lui doit son nom : elle est créée en 1947 par Robert Capa, David
Seymour, George Rodger, William Vandivert et Henri Cartier-Bresson. Leur
objectif : une coopérative de photographes, dont chacun resterait propriétaire de
ses photos, ce qui était une première. L’ambition : unir le journalisme et l’artistique
pour raconter des histoires en photo.
À cette époque, Cartier-Bresson avait déjà eu une grande exposition au
MOMA, à New York. Il était reconnu comme un artiste, appartenant au
surréalisme, tandis que les autres l’étaient comme grands reporters de guerre. Le
photographe français s’est lancé à partir de 1947 dans le photoreportage. Robert
Capa lui avait dit : « Laisse tomber l’étiquette surréaliste. Sois un reporter photo,
sinon tu finiras par tomber dans le maniérisme. » Le conseil s’est révélé très
fécond : lorsque Cartier-Bresson a arrêté le photoreportage, il a aussi arrêté la
photo.
Pour entrer à l’agence Magnum, il faut d’abord être « nommé » par un jury
avec au moins 66 % des suffrages ; au bout de deux ans, le prétendant peut devenir
membre associé et, au terme de deux autres années, il lui est possible de devenir
membre à part entière et coactionnaire. L’agence regroupe aujourd’hui soixante
photographes répartis sur quatre rédactions : Paris, Londres, New York et Tokyo.
Robert Capa, qui présidait Magnum à sa création, meurt au Tonkin en 1954,
en sautant sur une mine, David Seymour lui succède à la présidence. Il est mitraillé
en 1956 à El Quantara, pendant la crise de Suez. C’est le frère de Robert Capa,
Cornell, lui aussi photographe, qui préside l’agence à la mort de Seymour, jusqu’en
1960…
Cartier-Bresson disait : « Je suis un amant fanatique de la liberté, la considérant
comme l’unique milieu au sein duquel puissent se développer et grandir
l’intelligence, la dignité et le bonheur des hommes. » Fondateur et conscience de
l’agence, il n’a jamais voulu en être le président.

Voir : Capa (Robert) ; Théorème.

Cavanna

Bête et méchant

e
« Polygraphe français de la seconde moitié du XX siècle. Auteur de moyenne importance, d’abord
journaliste, puis romancier, il se qualifie lui-même de “modeste artisan de la chose écrite”. À l’instar des
grands businessmen américains, a débuté par d’humbles métiers (postier, maçon, vendeur sur les
marchés, etc.) mais lui ne savait pas que ce n’était là que des éléments pittoresques et édifiants de sa
future biographie : il croyait chaque fois que c’était pour la vie. Souvent qualifié d’autodidacte, terme qu’il
récuse. Titulaire du certificat d’études primaires et même du brevet élémentaire, il estime avoir été
puissamment initié au savoir et à l’appétit d’apprendre par l’école laïque, gratuite et obligatoire.
Ne se classe dans aucune tendance littéraire. Est passé à côté du surréalisme, du Nouveau Roman et des
autres écoles de son temps sans avoir compris de quoi il s’agissait, même sans avoir compris qu’il y avait
des écoles. Dans ses moments d’euphorie, se qualifie lui-même de “loup solitaire”, alors qu’il n’est guère
qu’un ahuri perdu dans son époque comme il l’aurait été dans n’importe quelle époque.
Foncièrement anticonformiste, non par désir de choquer, mais parce que, ainsi qu’il l’affirme, “c’est le
conforme qui est illogique, s’accommode des contradictions et viole sans cesse la raison”. Cet
anticonformisme, souvent véhément dans ses écrits, s’oppose curieusement à sa conduite sociale,
marquée par une timidité foncière et par son horreur de “faire de la peine”, ce qui donne une
personnalité assez déconcertante.
A fondé Hara-Kiri (disparu), puis Charlie Hebdo (disparu). A collaboré aux Nouvelles littéraires
(disparues), à Zéro (disparu), etc. (disparu) qu’il a honnêtement contribué à faire crever… »

En 1988, Cavanna, prudent – on n’est jamais si bien servi que par soi-même –,
avait rédigé cette notice nécrologique. Il est mort en 2014.
Selon Delfeil de Ton, « il n’y avait pas moins journaliste que lui et il était un
journaliste parmi les plus grands ». Ses journaux auront été en France pendant une
vingtaine d’années, entre 1960 et 1982, les redoutes de l’insolence et de l’irrespect.
On se souvient du « Bal tragique à Colombey : 1 mort » pour la disparition du
général de Gaulle. Le titre rapprochait la mort de l’ex-Président d’un incendie
meurtrier dans une boîte de nuit de Grenoble. Cette manchette avait provoqué
l’interdiction de Hara-Kiri Hebdo en novembre 1970.
Le journal avait reparu tout de suite, sous le titre Charlie Hebdo, déclinaison du
mensuel Charlie consacré à la bande dessinée et dont Wolinski était le rédacteur en
chef.
Après le manifeste des 343 femmes qui reconnaissaient s’être fait avorter, en
1971, Charlie avait titré : « Qui a engrossé les 343 salopes du manifeste sur
l’avortement ? » en mettant l’accent sur les hommes. Ce manifeste est depuis
référencé comme celui des 343 salopes.
Un grand nombre d’expressions inventées par les journalistes dessinateurs et
écrivains de Hara-Kiri à Charlie sont passées dans le langage commun, à l’image de
« On vit une époque formidable » de Reiser qui valait bien des éditoriaux.
Le style Cavanna, c’est « le satirique subversif ». Son compère Bernier, alias
Professeur Choron, décrit par Cavanna comme « un anti-héros spectaculaire »,
pratiquait le vulgaire intégral comme une bombe anarchiste, à jeter à la face des
bienséances de l’ordre établi. Hara-Kiri n’était pas seulement un journal, c’était
« un genre », a dit Delfeil de Ton, qui en était.

« Se faire hara-kiri, c’est le sommet de la connerie », disait Cavanna, l’inventeur


du titre. Et, cerise sur le gâteau : ça fait marrer le suicidé dans le dessin de Wolinski
qui accompagne le logo. Ils s’étaient accordés sur un slogan : « Journal bête et
méchant », à la suite d’une lettre de lecteur jugeant le journal « non seulement bête,
mais méchant ».
Le numéro un paraît en septembre 1960 et vend 10 000 exemplaires. Au plus
fort des années 1960, le mensuel Hara-Kiri vend autour de 250 000 exemplaires. Ce
qui fera dire à Cavanna : « On admirait Hara-Kiri comme une glorieuse réussite, or
même au temps de sa grande diffusion, il était haï à l’unanimité, par la presse et les
artistes. On était un journal vulgaire. On nous reprochait notre mauvais goût. On
était une réunion de bandits, d’individus à la marge, de révoltés. »
Le mensuel est soutenu par Jean-Christophe Averty à la télévision française
dans son émission « Les raisins verts », où Bernier-Choron faisait des apparitions,
et par Francis Blanche le dimanche matin sur Europe où il faisait également de la
promotion dans le genre spécial copinage : « Si vous avez de l’argent à foutre en
l’air achetez Hara-Kiri, journal bête et méchant. Sinon volez-le. » Et Francis
répétait le texte de la pub.
Au dixième numéro, le journal avait été interdit. Il avait reparu six mois plus
tard. En 1966, même scénario, le journal reprend en 1967. Mais cette fois les ventes
sont brisées et se traînent autour de 70 000.
Hara-Kiri aura magnétisé le rire d’une époque. Il aura inspiré aussi bien
Coluche, le Café de la Gare, Les Nuls, Les Guignols, tout en inventant le
détournement des publicités et les romans-photos décalés. C’est un journal qui se
voulait à chaque page un « coup de poing dans la gueule ».
Ce magazine aura été une école de l’offense et de l’effronterie sociale, pour
lequel Mai 68 fut une manière de couronnement. Sans se faire pour autant hara-
kiri, Cavanna était alors hospitalisé pour une crise hémorroïdaire. L’équipe du
journal investit les deux organes de presse créés sous les pavés : Action, à l’initiative
de Jean Schalit, et L’Enragé, le journal lancé par Siné. Wolinski, soucieux de ses
amis, participe aux deux.
Cabu « enrage », aux côtés d’un dessinateur néerlandais qui ne parle pas un
mot de français, mais qui fut une figure de la contre-culture dans son pays
d’origine, les Pays-Bas : Willem fait son entrée sur la scène graphique française. À
partir de 1983, il « éditorialisera » tous les jours dans Libération avec ses caricatures
expressionnistes.
L’Enragé a donné des idées à Cavanna. Selon Gébé, il avait toujours rêvé de
diriger la rédaction d’un hebdomadaire d’actualités. Il lance Hara-Kiri Hebdo en
1969.
Le magazine mensuel est maintenu, mais son déclin va s’accélérer. Cavanna
n’est plus là pour rééquilibrer Bernier dont l’influence est alors grandissante.
L’utilisation des nus se multiplie. Le journal se « beaufise » à vue d’œil. Il subit en
plus la concurrence de L’Écho des savanes créé par des dessinateurs venus de Pilote.
Hara-Kiri Hebdo devient en revanche un journal engagé. L’interdiction en
1970 s’est traduite par un simple changement de titre. L’engagement le plus
marquant de l’hebdo, c’est l’écologie : à le relire aujourd’hui, Hara-Kiri Hebdo puis
Charlie Hebdo auront été le vrai berceau de l’écologie politique avec Fournier,
Reiser et Gébé. Et, sur le plan culturel, l’Hebdo s’engage à fond dans la contre-
culture, contre toutes les formes dominantes. Le dessin est au centre du journal.
Ce créneau les éloigne de toute confusion avec d’autres titres satiriques comme
le satirique du mercredi. C’est une évidence partagée par toute l’équipe :
dessinateurs et auteurs fuient « le calembour, cette acrobatie stérile, ce truc de petit
vieux… Le calembour, c’est comme les merdes de chien sur les trottoirs : il faut
être vigilant pour ne pas marcher dessus ». Wolinski va même jusqu’à critiquer les
investigations que publie Le Canard en le traitant de « journal de flics ».
Libération doit beaucoup à la bande à Cavanna.
Charlie Hebdo a fait campagne pour la parution de Libération dans le genre
« spécial copinage ». Reiser : « Avant avec Politique Hebdo, on se faisait chier toutes
les semaines. Maintenant on pourra se faire chier tous les jours. »
Il y aura des passerelles dans les années 1970 et surtout 1980 entre les deux
titres. Lorsque Delfeil de Ton rompt avec Cavanna, en 1975, Libération l’accueille,
Soulas devient le dessinateur permanent de Libération, Jackie Berroyer, Sylvie
Caster, Willem et Wolinski font des allers et retours. Willem est resté !
Il y a un fort cousinage. Libertaire, insolent, sans compter le poids de
l’écologie, la conception des unes et la libération du langage, auquel la veine Hara-
Kiri aura tant contribué. Il est surtout pionnier dans l’invention d’un style parlé-
écrit, qui prend ses aises avec la syntaxe.
Lorsque Émilien Amaury meurt en 1977, Libération fait un titre à la Hara-Kiri
Hebdo : « Le cheval d’Amaury sort indemne d’un accident. » Sous-titre : « Le
cavalier, propriétaire du Parisien libéré, n’a pas survécu à ses blessures. » Beaucoup
d’autres titres dans la même veine rendent hommage à la bande à Cavanna.
Un télescopage de calendrier va créer quelques décharges électriques.
Début des années 1980 : Charlie va à vau-l’eau. Mais c’est Libération qui
s’arrête le premier aux stands en février 1981. Objectif : renaître au plus vite, le
temps d’accoucher le journal de son projet. Mais c’est une promesse. Et dans toute
promesse il y a une incertitude.
Fin février 1981, j’écris dans le dernier numéro que nous avions « le courage de
[nous] arrêter, à la différence de Charlie Hebdo ».
Riposte de Bernier : « Je me dis, tiens, ce con de Serge July, je vais lui foutre la
trouille. J’appelle l’AFP et je dis : “Étant donné que Libération s’arrête, Charlie
Hebdo s’engouffre dans le créneau et devient Charlie Matin. » Ce quotidien sortira
deux jours de suite avec en exergue une fausse citation qui m’est attribuée : « Le
salaud qui prend la place toute chaude. » Dix mois plus tard, Libération était en
pleine expansion, et Charlie Hebdo rendait l’âme.
Charlie était victime de son succès : le ton décapant s’était répandu un peu
partout, il se retrouvait dans de nombreuses émissions de radio et de télévision. Le
journal de Cavanna avait perdu 80 % de ses lecteurs au cours de la seconde partie
des années 1970.
Ce qui n’arrangeait rien, Bernier-Choron était en charge des finances et de la
gestion, et ses méthodes très étranges avaient compliqué les comptes. L’identité de
l’équipe était devenue floue : trop de collaborations extérieures avec Reiser à
L’Observateur, Wolinski à L’Humanité, et de temps en temps à Libération, où il
retrouvait Soulas et Willem, enfin Cavanna était de plus en plus investi dans
l’écriture de ses ouvrages : il y avait une ambiance entêtante de fin de partie à
Charlie.
Sylvie Caster dira : « C’est pas la faute de Libé, mais ce journal-là était très bon.
Il sortait en quotidien. Et très souvent ils avaient pris un ton Charlie Hebdo pour les
couvertures de unes. » Mais Bernier en était convaincu, c’était bien la faute à
Libération.
Le 2 janvier 1982, Cavanna se retrouve sur le plateau de « Droit de réponse »,
pour l’agonie en direct de Charlie Hebdo. L’émission de Michel Polac était encore
en rodage. Il y a beaucoup d’invités, l’équipe de Charlie, A.D.G. pour Minute,
Dominique Jamet pour Le Quotidien de Paris, et Jean-François Kahn, Gainsbourg,
Tapie, Renaud. Tous les ingrédients sont réunis pour un super happening, qui aura
eu la vertu de lancer l’émission.
Une partie de l’assistance a refusé obstinément de boire de l’eau. Siné insulte
Minute : « On emmerde Minute, je vous déteste, je vous hais, crevez, connards. »
Bernier-Choron, lui aussi incontrôlable et sans limites, échange des insultes avec
tout le monde, Siné fait le coup de poing, tandis que, dans un coin du plateau,
quelques dessinateurs de Charlie proposent leurs dernières unes.
Le lendemain, les commentaires sont catastrophiques pour l’équipe de
Charlie : voyous, ordures. Gébé fera ce constat : « Toute la presse a chié sur le
cadavre de Charlie. » Cavanna, Wolinski et Sylvie Caster se désolidarisent.
Libération fera du Charlie dans le style Choron, en titrant l’article sur
l’émission : « Crève, Charlie ! » Un véritable hommage.

Voir : Canard enchaîné (Le) ; Libération ; Sartre (Jean-Paul).

Chiens

Combat de chiens
François Mitterrand, président de la République, prononce, le 3 mai 1993, à
Nevers, l’oraison funèbre de son ancien Premier ministre, Pierre Bérégovoy, qui
s’est suicidé le jour de la fête du Travail : « Toutes les explications du monde ne
justifieront pas que l’on ait pu livrer aux chiens l’honneur d’un homme et
finalement sa vie au prix d’un double manquement de ses accusateurs aux lois
fondamentales de notre République, celles qui protègent la dignité et la liberté de
chacun d’entre nous. »
D’une humeur de chien, le chef de l’État a transformé les magistrats
instructeurs et les journalistes en autant de canidés – ces chiens sauvages – qui en
meute auraient provoqué la mort de l’ancien ouvrier ajusteur devenu Premier
ministre.
Le chef de l’État se répète.
Il avait déjà utilisé « l’honneur d’un homme jeté aux chiens », c’était en 1959,
dans le discours qu’il fit au Sénat lors du débat consacré à la levée de son immunité
parlementaire, dans l’affaire dite « de l’Observatoire ». Les chiens désignaient alors
des officines dans l’entourage immédiat de Michel Debré. Françoise Giroud titre
l’éditorial qu’elle consacre à cet événement dans L’Express : « Les hyènes ». François
Mitterrand était aux abois.
En 1993, Pierre Bérégovoy est accablé. Il venait de perdre, avec la gauche, les
élections législatives de 1993 : une véritable Bérézina. Il était atteint par les
révélations du Canard enchaîné concernant les largesses dont lui et sa famille
auraient bénéficié de la part d’un ami intime du Président, Roger-Patrice Pelat ;
lequel était déjà impliqué dans le délit d’initié qui avait entouré le rachat de
Pechiney, le géant français de l’aluminium, par la société Triangle à une époque où
Pierre Bérégovoy était en charge de l’Économie et des Finances. Le maire de Nevers
avait placé son entrée à Matignon, en 1992, à l’enseigne de la lutte contre la
corruption.
Dans les suicides, l’enchaînement des causes est toujours délicat à démêler.
François Mitterrand n’était pas le seul à mettre les médias et les journalistes
dans un chenil. Du chenil à la prison, il n’y a qu’un pas que François Léotard, seul,
avait franchi, allégrement, en parlant à propos de la mort de Pierre Bérégovoy de
« meurtre non signé ». Il fut le seul à criminaliser Le Canard enchaîné et le juge
Thierry Jean-Pierre.
Quatre ans après, sortait un opuscule de cent pages, Les Nouveaux Chiens de
garde, qui se focalisait sur une trentaine de journalistes, dont l’auteur de ces lignes :
« Un petit groupe de journalistes omniprésents impose sa définition de
l’information-marchandise à une profession de plus en plus fragilisée par le
chômage. » Ce chenil journalistique est accusé de pratiquer « un journalisme de
révérence », « un journalisme de marché », et « un journalisme de connivence ».
Ce livre s’est vendu à plus de 300 000 exemplaires sans la moindre promotion.
Un succès qui avait des allures de motion de défiance. Le livre a été un succès,
plusieurs fois réédité, même adapté au cinéma. Son auteur, Serge Halimi, est
devenu directeur du Monde diplomatique.
Ce livre reprenait le titre d’un ouvrage de Paul Nizan, paru en 1932, et qui
accusait alors les philosophes d’être « les chiens de garde du capital ».
Pour Nicolas Sarkozy, les journalistes appartenaient à une espèce animale très
proche : les charognards qui se nourrissent de cadavres. C’était 27 mars 2007. Le
candidat Sarkozy, ultra-favori de l’élection présidentielle, reçoit dans un palace des
Baux-de-Provence une vingtaine de journalistes : « Si vous avez des questions à
poser, posez vos questions, espèces de charognards… » Le ton est celui de la
plaisanterie, mais le mot, lui, ne l’était pas du tout.
Grâce à l’indélicatesse de Patrick Buisson qui enregistrait ses conversations
avec le Président, et au Canard enchaîné qui en a fait état, nous avons connaissance
d’un propos privé de Nicolas Sarkozy, tenu le 27 février 2011 en marge de
l’annonce du remaniement : « On n’a pas entendu ces connards de chiens qui
aboient. » Patrick Buisson prend soin de souligner qu’il s’agit bien des journalistes.
Pour Jean-Luc Mélenchon, le leader du Front de gauche, les journalistes sont
évidemment des « caniches », sans doute parce que cette sous-espèce canine
incarne pour lui le comble de l’obéissance.
Les chiens sont en effet de tous les animaux les plus domestiqués, à tel point
qu’il existe une variété quasi infinie de chiens tous artificiels, qui obéissent à leurs
maîtres et qui, à l’image des chiens policiers, seraient doués pour le maintien de
l’ordre. Les chiens, dit-on, aboient, et la caravane passe. Au XIXe siècle déjà,
Schopenhauer ne disait pas autre chose : « Les journalistes sont des chiens, à la
moindre chose qui bougent, ils aboient. »
Le philosophe Emmanuel Levinas raconte, dans Difficile Liberté, son existence
de prisonnier de guerre, israélite sous uniforme français, détenu en Allemagne
nazie : « Nous n’étions [dans les yeux des hommes dits libres qui les croisaient]
qu’une quasi-humanité, une bande de singes. » Un jour, un chien surgi d’on ne sait
où s’incruste au fil des semaines parmi les prisonniers. Et Levinas écrit : « Pour lui
– c’était incontestable – nous fûmes des hommes. » J’emprunte cette histoire à
Robert Maggiori et à sa jolie série « Un animal, un philosophe » publiée durant
l’été 2004 dans Libération.
Le chien n’était donc pas toujours l’emblème du pire. Ce qui ferait plutôt du
chien de Levinas un chien de culture américaine. La France et l’Amérique se
regardent souvent en chiens de faïence, sur une multitude de sujets. En particulier
sur les journalistes.
De ce côté de l’Atlantique, le journaliste incarnerait ce qu’il y aurait de pire
dans la presse : la meute, la corruption et la servilité.
Les journalistes américains, à l’inverse, sont dans leur ensemble des chiens
jugés incorruptibles et doués de sagesse. On les appelle des watch dogs : vertueux,
ils sont considérés, là-bas, comme les chiens de garde de la démocratie. En cela ils
sont fidèles à la racine grecque dont le mot « chien » est issu : kuôn, qui a donné les
cyniques, ces philosophes aux pieds nus pour mieux combattre les fausses
croyances et toutes les conventions sociales, à l’image de Diogène, surnommé « le
chien ».

Voir : Caillaux (Henriette) ; Connivence ; Lynchage médiatique ; Muckrakers.

« Cinq colonnes à la une »

Le grand reportage TV
« Cinq colonnes à la une » est une expression qui appartient au vocabulaire de
la presse écrite et elle est devenue une signature, celle du créateur de France-Soir à
la Libération, Pierre Lazareff, qui fut l’inspirateur et le patron de cette émission. La
télévision avait alors besoin de la presse écrite pour acquérir de la crédibilité.
À la fin des années 1950, se produisent plusieurs innovations technologiques,
aux États-Unis, en Grande-Bretagne, en Allemagne fédérale, au Canada et en
France. Elles vont se traduire par de nouvelles émissions où le reportage de terrain
va être privilégié.
Le « Nagra » – ce magnétophone portable de qualité – a permis dès 1952 à la
radio de franchir une étape déterminante en lui donnant de la mobilité, et cet
enregistreur va simplifier les prises de son couplées avec de nouvelles caméras,
maniables et légères.
D’abord l’Arriflex 16 millimètres fabriquée en Allemagne et, dès 1960, la
Caméra Éclair Coutant 16 millimètres, conçue pour l’ORTF, qui va assurer le
succès de « Cinq colonnes à la une » mais aussi la renommée de la Nouvelle Vague
et d’une nouvelle génération de documentaristes.
Les trois Pierre, Pierre Lazareff, Pierre Desgraupes, le directeur opérationnel de
l’émission, et Pierre Dumayet, fument la pipe et s’accordent sur les exigences mises
en avant par le directeur de France-Soir.
Selon Yves Courrière, son biographe, il souhaitait « expliquer les idées à travers
des faits et les faits à travers des hommes ». Il voulait que chaque reportage raconte
une histoire et qu’elle soit incarnée. Les reporters de l’émission, dont beaucoup
venaient de France-Soir, devaient parcourir le monde et être toujours filmés sur le
terrain. Ils avaient obtenu de l’ORTF que chaque journaliste soit accompagné d’un
réalisateur qui le mette en scène.
Enfin il a conçu cette émission avec toujours une douzaine de sujets, variés
comme dans un journal.
Un quatrième fumeur de pipe les rejoint : Igor Barrère, un jeune réalisateur.
Éliane Victor devint la secrétaire générale de l’émission, complétant ainsi l’équipe.

Le succès fut immédiat : pour les Français, une fenêtre s’ouvrait sur le monde.
D’emblée, ce fut l’émission vedette de la télévision des années 1960 en France.
Très vite, il apparut que l’émission faisait des impasses très fréquentes sur la vie
politique et sociale française. Une nouvelle émission fut d’ailleurs conçue en 1965
sur la deuxième chaîne consacrée à l’actualité française. « Zoom » fut confiée à
André Harris et Alain de Sédouy, deux journalistes, l’un plutôt de gauche et l’autre
plutôt de droite, avec un thème dominant chaque fois.
C’était effectivement le point faible de « Cinq colonnes » mais qui ne devait à
peu près rien au hasard. L’émission était construite sur un fil de soie. Quand un
reportage concernait l’Algérie, toute la hiérarchie de l’information, les ministres,
l’état-major des armées visionnaient l’émission avant diffusion. Pour éviter une
épreuve de force avec le gouvernement, il fallait ruser, bien que Georges
Pompidou, le Premier ministre, et Michel Jobert, son directeur de cabinet, soient
des soutiens de l’émission.
Lorsque les visionnages préalables se passaient mal et semblaient annoncer un
mauvais coup, Lazareff faisait publier un écho dans France-Soir sur la remise en
cause de l’émission, ce qui avait souvent pour effet de tempérer les ardeurs des
censeurs.
Une seule fois, Pierre Lazareff a brandi la foudre. Le 1er mars 1963, vivement
encouragé par son équipe, il annonce que l’émission prévue est purement et
simplement supprimée. Alain Peyrefitte, le ministre de l’Information, avait en effet
censuré un reportage d’Édouard Sablier sur la Syrie à la demande du Quai d’Orsay,
qui avait visionné le sujet : opération gagnante, le 9 mars l’émission était diffusée
intégralement.
J’avais seize ans lorsque j’ai vu la première émission, le 9 janvier 1959, avec mes
parents.
Le générique, avec quatre fumeurs de pipe en situation sur une musique de
Maurice Jarre, et surtout l’Algérie. Le reportage sur la guerre sans nom qui s’y
déroulait fut un événement considérable. Cette guerre avait quatre ans, et jamais
une seule image n’en avait été diffusée à la télévision jusqu’à ce 9 janvier, preuve
que la censure était implacable avant de Gaulle et que le nouveau Président avait
entrouvert une fenêtre.
Je me souviens d’un sergent Robert, originaire de Cavaillon, en patrouille dans
la région de Sétif, et d’un accrochage avec ceux que l’on appelait encore « les
rebelles ». D’un seul coup, cette guerre était devenue réelle.
Comme je me souviens aussi du vieux Gaston Dominici, accusé du meurtre
d’une famille anglaise dans la Provence âpre et désertique, interviewé par Pierre
Desgraupes et murmurant dans un coin de la cour de la prison des Baumettes,
filmé au téléobjectif, des reportages de Pierre Schœndœrffer sur la guerre
américaine au Vietnam, de Roger Louis au Congo ex-belge. Roger Louis était la
star de l’émission : il fut le seul journaliste de télévision qui, après sa mort, a eu
droit à une soirée d’hommage sur la 3, c’était en 1982.
« Cinq colonnes à la une » et « Zoom » ont disparu en 1968. L’équipe de
« Cinq colonnes », face à la répression des étudiants le 3 mai, entend marquer son
désaccord avec l’attitude du gouvernement. Quant à l’équipe de « Zoom », elle fera
une émission célèbre en 68 qui donnait la parole à Dany Cohn-Bendit : ce qui lui
fut fatal.
Par une incroyable aberration politique, ces deux émissions ne reviendront
jamais à l’antenne.
Ce succès de Pierre Lazareff à la télévision avait quelque chose de très
paradoxal. Il ne lui avait pas échappé que le lancement de la deuxième chaîne de
télévision en 1964 avait provoqué un glissement irrésistible des ventes quotidiennes
de France-Soir.

Voir : « Apostrophes » ; Giroud (Françoise) ; Paris-Soir ; Reportage ; Tout-
Paris (Le).

Claviste (Note de la)

NDLC
NDLC : célèbre acronyme lié à la fabrication de Libération. Ces initiales
apparaissaient entre parenthèses au cœur d’un article et annonçaient une note de la
claviste. Celle ou celui qui avait saisi ce texte l’agrémentait d’un commentaire
sauvage sur la prose du journaliste. Elle manifestait, à la manière d’un court-circuit,
l’existence d’un individu doué d’intelligence derrière l’anonymat de la fabrication.
Libération voulait donner la parole au peuple, il était logique que la parole
vienne de partout.
Depuis sa création, les articles étaient composés sur des machines importées du
Canada, des compugraphic. Un faisceau lumineux frappait une lettre sur une police
de caractères qui tournait à grande vitesse et imprimait un papier photographique.
Cette technologie opposait une extrême légèreté à la lourdeur industrielle de la
composition au plomb sur linotype.
La saisie du texte sur compugraphic s’apparentait à une dactylographie
simplifiée. Il y avait aussi des hommes au clavier, mais ils étaient minoritaires. On
ne se souvient que des notes de la claviste.
Les NDLC apparaissent en 1976 et se poursuivent intensément jusqu’en 1978,
disparaissent quasiment avant 1981, puis une deuxième saison commence à propos
de la météo d’Alain Gillot-Pétré dans Libération.
La créatrice des NDLC s’appelle Bénédicte Mei, une personnalité très forte,
une des journalistes de l’Agence de presse Libération, qui, dans le quotidien, a fait à
peu près tous les métiers, dont la composition. Elle fut l’un des piliers du journal,
qui comme tous les piliers ne sont pas toujours visibles.
« Je saisissais, dit-elle, un article de July sur Simenon, et voilà qu’au détour
d’une phrase je lis sous sa plume que Simenon était le plus grand écrivain du
monde. Et là j’ouvre une parenthèse où je nuance le propos avec “selon l’auteur de
cet article, signé NDLC”. »
Je ne crois pas avoir écrit que c’était le plus grand écrivain du monde – ce serait
un peu niais, d’autant que je ne l’ai jamais pensé –, mais le plus grand écrivain
français, c’est possible, histoire de frapper les esprits, ayant toujours considéré que
Simenon était la meilleure école d’écriture journalistique en langue française. Je
réitère et conseille une page de Simenon tous les matins au petit déjeuner, avant de
lire les journaux.
Discussion. Finalement nous publions sa « note de la claviste ». Et c’est parti :
les notes se mettent à fleurir jusqu’aux élections législatives de mars 1978 où les
résultats sont dénaturés par un tsunami de NDLC. Abusives, elles disparaissent.
Alain Gillot-Pétré, avec son catogan, sa boucle d’oreille et ses pochettes couleur
du temps, tenait alors la chronique météo sur Antenne 2. Il est entré à Libération en
1982. Je l’avais recruté parce qu’il faisait le pitre avec les nuages, et qu’il était
intempestif avec les intempéries. Mais si son humour collait parfaitement à la
télévision où il mettait un peu de désordre, à A2 puis à TF1, il passait plus
difficilement à Libération. Son style a fait fleurir de nouveau les notes de claviste.
Dans une chronique météo publiée en 1983 par le journal, il avait expliqué ne
pas comprendre « pourquoi les femmes de New Delhi ne [voulaient] plus se faire
tripoter dans les bus ». Les émeutes en Inde sur cette question, les viols collectifs
qui ont suivi, ont donné une dimension tragique à ce propos sexiste. Réplique dans
la météo du lendemain avec une simple note entre parenthèses : (les femmes de
New Delhi et les clavistes de Libé sont de mèche, Gillot, va falloir chercher d’autres
médias pour te trouver des ennemis féministes. Touche-toi un peu plus (ou un peu
moins, c’est une question de point de vue) ça nous fera des vacances. Hello, le
soleil brille chez les clavistes). Cette NDLC sans nom avait battu tous les records de
longueur, elle ne manquait pas d’à-propos.
Il quitte Libération d’un commun accord en 1986 avec ce mot d’adieu dans la
rubrique météo : « Il faut savoir s’arrêter avant de faire de la merde. »
Une autre NDLC apparaît dans le programme télé du 4 novembre 1984, date
du démarrage de Canal+. Le journaliste avait le « sentiment après des années de
télévision et de radio publiques de recevoir une grande bouffée d’air assez
oxygéné ». (NDLC : Avec L’As des as et trois séries américaines le premier jour,
quel oxygène !)
Les clavistes ne furent pas les seules à intervenir « sauvagement » dans les pages
de Libération dans les années 1970 : outre les NDLC, le groupe de dessinateurs de
Bazooka squattait les photographies du journal tandis que l’Argentin Copi occupait
les blancs entre les colonnes de texte. Mais à la différence des interventions des
clavistes, celles-ci étaient l’expression d’un choix rédactionnel.
Aujourd’hui, il n’y a plus de claviste. Avec l’informatisation de la presse, ce
sont les journalistes eux-mêmes qui saisissent leurs articles. Et, ô surprise, aucun
n’a eu l’audace jusqu’à présent de railler sa propre prose !

Voir : Copi ; Libération ; Simenon (Georges) ; Technologies.
Clemenceau (Georges)

Les griffes du Tigre

Georges Clemenceau avait la passion de la médecine, du droit, de la politique,


des idées, des femmes, de la République, de la guerre, de l’ordre, de la diplomatie,
de la peinture impressionniste, des mots d’auteur et de la presse d’opinion à la
manière des journalistes de la Révolution française qu’il admirait tant.
Cet éditorialiste violent a officié pendant plus de soixante-cinq ans dans de
nombreux organes de presse, avec sa plume, ses griffes, ses épées et ses pistolets de
duelliste, qui ont fait de lui un « Tigre » dont les rugissements, les coups de patte
ont marqué tous ses contemporains. Un surnom que ce combattant portait comme
une signature.
Ce républicain intraitable, patriote et anticolonialiste, a écrit à tous les sens du
terme l’histoire de la IIIe République. Depuis le maire de Montmartre qu’il fut sous
la Commune jusqu’à la victoire en 1920 lorsqu’il quitte la présidence du Conseil,
dans l’opposition comme au pouvoir, qu’il aura exercé en tant que ministre de
l’Intérieur et deux fois comme président du Conseil.
Il aura été de toutes les batailles fondatrices de la IIIe République. Ce guerrier
aura été « le premier flic de France » face à un syndicalisme révolutionnaire,
comme il aura été « le Père la Victoire » à partir de 1917. Sans jamais faire dans la
dentelle. Cet homme seul ne fut appelé au pouvoir que dans les situations
désespérées : en 1906 et en 1917.
Clemenceau et Jaurès, les deux ex-dreyfusards, se seront affrontés
inlassablement au Parlement, échangeant des tonnes de bons mots. Le président du
Conseil au leader socialiste : « Vous dites la classe ouvrière c’est moi, eh bien, la
démocratie c’est moi ! » Il lance à Jaurès : « Vous n’êtes pas le bon Dieu ! »
Réplique du député de Carmaux : « Et vous n’êtes pas le diable ! » Réponse
gourmande de Clemenceau : « Qui sait ? »

Jeune journaliste, il publie ses premiers articles dans l’hebdomadaire Le
Travail, en 1861, où il se lie avec Émile Zola.
À la suite d’une déception amoureuse, il s’exile pendant cinq ans aux États-
Unis. Correspondant du journal Le Temps, il aura écrit 76 lettres d’Amérique. Ce
pilier de la IIIe République a fait ses classes aux États-Unis : c’est une exception
dans l’histoire politique française.
Il crée son journal La Justice en 1880, il y écrit 688 articles. À la suite du
scandale de Panama, il perd son siège de député : il avait eu l’imprudence
d’accepter un financement pour son journal de la part d’un homme qui s’est révélé
un des escrocs de l’affaire. Pendant dix ans, Clemenceau se consacre exclusivement
à la presse, pour laquelle il va exercer les fonctions de « directeur politique » et
surtout d’éditorialiste au quotidien.
Il écrit dans La Dépêche de Toulouse entre 1894 et 1906, dans Le Journal de
1895 à 1897, dans L’Écho de Paris, il dirige la rédaction de L’Aurore de 1897 à 1899,
pendant l’affaire Dreyfus, à laquelle il aura consacré au total 691 éditoriaux.
Il a été convaincu de l’innocence de Dreyfus par le vice-président du Sénat,
l’Alsacien Scheurer-Kestner : il compare devant lui le fac-similé du bordereau
brandi par l’état-major et l’écriture d’Esterhazy. Clemenceau se jette dans la mêlée.
Éditeur du « J’Accuse » de Zola : le titre et la mise en pages sont de lui. Il invente à
l’occasion de cette bataille « les intellectuels engagés ».
Puis il crée un journal hebdomadaire qu’il appelle Le Bloc en 1901-1902, qu’il
écrit de la première à la dernière ligne.
En 1903, il revient à L’Aurore jusqu’en 1905, il y publie de nouveau 952
éditoriaux, notamment au moment de la loi de la séparation des Églises et de l’État.
Il publie 506 articles dans son journal L’Homme libre, en 1913-1914. Victime de la
censure, le journal devient L’Homme enchaîné. Jusqu’en 1917, il y aura écrit sur la
guerre 1 070 articles.
Le 15 novembre 1917, il arrête le journalisme, pour devenir président du
Conseil, au moment le plus dramatique de la guerre. Ce qui n’empêchera pas ce
pourfendeur de la censure de faire racheter par Jean Prouvost un quotidien qui
plaidait en 1917 pour une paix négociée avec l’Allemagne. Avec pour ambition de
le faire taire. Comme il exige de la direction du Petit Journal le licenciement
d’Albert Londres pour avoir écrit dans un reportage sur le traité de Versailles que
« les Italiens sont mécontents des conditions de paix concoctées par Clemenceau,
Lloyd George et Wilson ». Ce qui ne changera rien à la morale de l’histoire :
Clemenceau aura gagné la guerre mais perdu la paix.
Selon son ami Gustave Geffroy – cité par Gérard Minart –, son œuvre de
presse, si elle était rassemblée, représenterait plus de cent volumes de trois cent
cinquante pages chacun. Il a tout chroniqué : de la politique à la diplomatie en
passant par le théâtre, le roman et la peinture, où il impose le peintre Claude
Monet, avec lequel il aura vécu une amitié passionnée. L’ami Georges écrit à l’ami
Claude : « Vous pensez bien que je fais épousseter les nuages pour que vous
trouviez un ciel en état cet été. J’ai commandé des bleus sur la dune grise et des gris
cendrés pour la voûte bleue. Si vous pensez qu’un peu de vert pomme est
nécessaire, je ferai venir des perroquets. Enfin pour le rose de la mer, je
commanderai des rougets… Mes yeux ont besoin de votre couleur et mon cœur est
heureux. »
Georges Clemenceau, qui avait tout connu, dira : « J’ai été journaliste. Je le
suis, je le serai toujours. »

Voir : Bourrage de crâne ; Caillaux (Henriette) ; Canard enchaîné (Le) ; Dreyfus
(L’affaire) – 1 et 2 ; Jaurès (Jean) ; Londres (Albert) ; Zola (Émile).
Communication

Les contes de faits


La communication, c’est le propre de l’espèce humaine.
Elle a besoin des médias : le langage, la parole, l’écriture, la presse… Avec la
révolution industrielle, des médias électriques voient le jour, le télégraphe, le
téléphone, le cinéma, la presse de masse, la radio, la télévision, l’informatique, les
réseaux sociaux…
Ces outils de communication en se développant ont engendré une puissante
industrie de la communication : ces sociétés possèdent des médias, fabriquent et
diffusent de l’information, gèrent la publicité, organisent le marketing commercial
et politique.
Dans cette histoire, l’information aura été l’avant-garde de la communication.
Sans la professionnalisation de l’information depuis le XIXe siècle, cette industrie de
la communication n’aurait pas décollé. Mais l’information en s’affirmant s’est
différenciée de la communication, ce qui l’a conduite à revendiquer son
indépendance.
La communication et l’information ont connu toutes deux des
développements foudroyants avec la mondialisation, mais elles divergent de plus
en plus, comme le montre Dominique Wolton, sociologue de la communication,
pour qui « la mondialisation de l’information ne suffit plus à créer de la
communication, c’est même l’inverse, elle rend visibles les différences culturelles et
les inégalités, elle suscite et encourage la haine de l’autre ». La communication, dit-
il, est en crise. Mais l’information l’est également.
La meilleure définition que je connaisse de la « communication » publicitaire
est signée Maurice Lévy, le patron de Publicis : « La communication, c’est l’art de
cacher et de montrer, de suggérer ce que l’on cache et d’inventer ce que l’on
montre. Et c’est la faculté de ne jamais tout dire, ni tout représenter. » Tous les
mots qu’il utilise appartiennent à l’arsenal de la séduction.
Cette définition justifie de faire le partage entre une information dérangeante
et une communication publicitaire par nature arrangeante.
Depuis l’apparition des mass media, avec la radio, avec la télévision et
désormais avec le réseau Internet, lorsque les politiques, les institutions, les
marques, les médias, les lobbies veulent faire passer des messages, ils utilisent une
race très particulière de professionnels, les communicants. En principe, rien à voir
avec les journalistes.
Pendant très longtemps, les pouvoirs politiques ont pratiqué une stratégie de
communication primaire : la propagande. Selon Alain Rey, l’origine du terme
remonte à la création par l’Église catholique romaine de la Congregatio de
propaganda fide, c’est-à-dire la Congrégation pour la propagation de la foi, à
l’époque de la Contre-Réforme.
Christian Delporte, historien de la presse, cite ce slogan des socialistes français
en 1913 : « Être socialiste, c’est propagander. » Ce mot devait encore avoir des
vertus positives : la mobilisation pour convaincre. Le bourrage de crâne de la
Grande Guerre et les régimes totalitaires qui suivent vont lui donner une
signification négative : celui d’un spectacle destiné à travestir la réalité pour mieux
convaincre. La propagande est devenue cauchemardesque.
Serge Tchakhotine est l’un des précurseurs de la communication politique. Il
propose ses services au SPD contre Hitler en Allemagne en 1933, en France, il
participe à la mise en scène des meetings socialistes lors du Front populaire. Cet
adversaire du fascisme et du stalinisme publie en 1939 : Le Viol des foules par la
propagande politique.
La guerre froide a vu s’affronter toutes les formes de propagande, de contre-
propagande, de manipulations en tout genre, certaines prenant des allures
dramatiques comme la chasse aux sorcières. Le journaliste anglais George Orwell a
consacré en 1949, au début de la guerre froide, un livre à cette corruption
permanente des esprits par l’utilisation de toutes les techniques de la propagande :
1984.
Aujourd’hui, le mot propagande n’est plus utilisé. Il a un côté totalitaire qui
effraie. On parle désormais de communication politique.
Le dernier raffinement, le comble de la com, c’est le storytelling : la
communication narrative, « la machine à fabriquer des histoires et à formater des
esprits ». Les marques et les candidats aux élections rivalisent à coups de contes et
légendes. À qui raconte le meilleur conte de faits.
Christian Salmon, qui a popularisé cette technique en France, raconte cette
histoire édifiante. Ron Suskind, un journaliste du New York Times, a révélé en 2004
une conversation qu’il avait eue avec Karl Rove – le spin doctor de George Bush – à
propos d’un article qu’il avait écrit sur la communication de la Maison Blanche.
Cet article avait mécontenté le président américain : « Il m’a dit que les gens
comme moi faisaient partie de ces types appartenant à ce que nous appelons la
communauté réalité : “Vous croyez que les solutions émergent de votre judicieuse
analyse de la réalité observable.” J’ai acquiescé et murmuré quelque chose sur les
principes des lumières et l’empirisme. Il me coupa : “Ce n’est plus de cette manière
que le monde marche réellement. Nous sommes un empire maintenant,
poursuivit-il, et lorsque nous agissons, nous créons notre propre réalité. Et
pendant que vous étudiez cette réalité, judicieusement comme vous le souhaitez,
nous agissons de nouveau et nous créons d’autres réalités nouvelles, que vous
pouvez étudier également, et c’est ainsi que les choses se passent. Nous sommes les
acteurs de l’histoire […]. Et vous, vous tous, il ne vous reste qu’à étudier ce que
nous faisons.” »
C’était juste avant la guerre en Irak.
La thèse selon laquelle l’Irak détenait des armes de destruction massive, c’était
de la communication redoutable et efficace. L’écrasante majorité des journalistes
américains l’ont prise pour une information fiable en 2002. Parmi eux, les deux
journalistes vedettes du Watergate qui auront été bernés, devenant complices d’un
discours destiné à vendre une guerre sur la base de fausses informations.
Quadruple désastre : pour la communication, pour l’information, pour les Irakiens
et pour les Américains.
Quel que soit le mot, il s’agit de manipuler les esprits, de les rendre accessibles
à telle ou telle idée. Au fil du temps, toutes ces techniques se sont raffinées et sont
devenues de plus en plus difficiles à détecter.
Le talent des communicants consiste à noyer la com dans l’info. L’un des
grands défis du journalisme aujourd’hui, c’est de réussir à différencier l’info de la
com, synonyme d’intox. Info ou intox ? Plus la communication s’étend, plus elle
rend le journalisme encore plus exigeant. La com est contagieuse : généralisée, elle
rend suspecte toute information.
Je me souviens d’un épisode, en apparence bénin, auquel Le Monde a été mêlé :
la sortie du premier roman de Mazarine, qui s’était retrouvée en une du journal en
1998. Des lecteurs avaient été surpris et le médiateur avait reconnu que le journal
« avait été associé à une opération promotionnelle » et il avait confirmé que
« beaucoup d’événements culturels, on le sait bien, s’accompagnent désormais de
campagnes de communication ». On ne saurait mieux dire.
La nouveauté, c’est en effet la presse promotionnelle.
La communication non seulement cherche à pénétrer par tous les interstices le
monde de l’information, mais elle développe une presse dédiée en expansion
continue. Elle concerne l’ensemble de la presse gratuite, toutes catégories
confondues, les suppléments magazines en papier glacé, des suppléments
hebdomadaires du Figaro, du Parisien, de L’Équipe et du Monde, le supplément
Femina produit par Hachette, le supplément mensuel des Échos et de Libération,
tous appartiennent à cette nouvelle presse de communication qui met en scène de
manière toujours positive la consommation. Dans cet écrin de papier glacé, la
publicité pour le luxe peut s’épanouir.
Il y a une tendance forte à faire dériver les news magazines vers la presse
promotionnelle.
L’audiovisuel, la télévision et la radio sont des univers où la promotion est
quasi reine. D’ailleurs, on a supprimé à peu près tout commentaire concernant la
culture autre que laudateur. Dans le cas contraire, l’abstention s’impose. En
échange, acteurs, réalisateurs, chanteurs, écrivains viennent sur l’antenne se
produire.
Toutes les techniques de communication convergent vers le spectacle. Toute
communication est devenue un spectacle. Un chiffre donne le vertige : la part du
marketing politique dans le PIB aux États-Unis est désormais équivalente à celle
des détergents. La réussite d’un homme politique est indexée sur sa capacité à
devenir une vedette des médias. Pour y parvenir, chacune de ses apparitions doit
être mise en scène, découpée comme dans un feuilleton, et elles doivent raconter
une histoire, comme Nicolas Sarkozy a tenté de le faire.
Cette communication spectaculaire a bouleversé l’information. Aujourd’hui, il
faut enlever toutes les couches successives de communication, pour être en mesure
de faire son métier de journaliste. Elle agit comme un tsunami permanent.
« La publicité apparaît comme le média par excellence de cette extension de la
communication à tous les domaines en l’absence de message », remarquait déjà le
sociologue Jean Baudrillard.
Une partie du discrédit qui frappe l’information tient à ce paradoxe : on
reproche aux journalistes de ne pas jouer un rôle préventif garantissant la
dimension réellement informative de tel ou tel article, de telle ou telle émission.
La méfiance est telle dans le vertige engendré par la multiplicité des médias, des
informations et du tout-communication qu’il devient difficile de s’y retrouver. Les
frontières sont devenues indistinctes. Les journalistes pourraient être des guides
fiables. Mais ils doivent commencer par prouver leur fiabilité…
Une bonne partie du monde a basculé, selon la formule de Cédric Biagini, dans
« une frénésie communicationnelle ».
J’emprunte ces chiffres à son ouvrage L’Emprise numérique : « Chaque mois,
30 milliards de documents sont ajoutés sur Facebook ; 140 millions de tweets sont
envoyés par jour ; chaque minute il y a 29 millions de requêtes sur les moteurs de
recherche, 20 millions de SMS et 48 heures de vidéos chargées sur YouTube ;
294 millions de courriers électroniques sont écrits chaque jour, etc. » Ces chiffres
datent de 2012. Ceux d’aujourd’hui sont déjà des multiples. La majeure partie de
ces chiffres est à mettre au compte de la communication pure. Avec Internet :
communication et information sont de nouveau entremêlées.

Voir : Bidonnages & Cie ; Connivence ; Orwell (George) ; Réseau.
Connivence

Bourdieuseries
Au commencement, tout était connivence.
Les Romains, qui en connaissaient un rayon sur la corruption, utilisaient le
mot latin connivere qui veut dire « cligner des yeux » en signe de compréhension
silencieuse. Être de connivence, ce serait donc se faire des clins d’œil pour
manifester l’appartenance au même groupe, au même clan, au même réseau, à la
même affaire. Pas de connivence sans une bonne dose de complicité.
L’histoire de l’information a consisté à se libérer de la connivence
institutionnelle et relationnelle.
Théophraste Renaudot, le père du premier journal français, était un
collaborateur permanent de Richelieu. La corruption de l’information a atteint des
sommets sous la IIIe République. Le bourrage de crâne de la guerre 14-18 fut une
monstruosité, qui a décrédibilisé la presse écrite. La guerre d’Algérie n’a jamais
existé, cette guerre a mis des décennies avant d’être reconnue. Pour les autorités, il
ne s’agissait que d’une simple « opération de maintien de l’ordre » avec
500 000 soldats sur le terrain.
La France a fait durer de manière abusive le règne du monopole audiovisuel
sous-titré « La voix de la France ». Lorsqu’il a pris fin, les grandes entreprises
privées travaillant pour l’État prirent le relais. Histoire passionnante que celle de la
connivence. Nous n’en sommes pas forcément sortis, mais il y a une certitude :
nous en venons. Elle n’est plus vraiment ce qu’elle était.
Comment se fait-il que la connivence resurgisse au milieu des années 1990
dans un petit ouvrage du sociologue Pierre Bourdieu, professeur au Collège de
France ? Il en fait la question centrale des médias à la fin du siècle, et cette thèse est
accueillie comme une révélation – et comme une explication décisive de leur
fonctionnement.
À l’origine de cet ouvrage, sans doute une blessure personnelle : il avait rêvé
d’une émission conçue par lui et n’était pas parvenu à l’imposer. Il a participé à
deux émissions auxquelles il était invité, sans réussir à en changer les règles comme
il le souhaitait. Il a fait l’analyse de ses déceptions et de ses échecs dans un petit livre
rouge de moins de cent pages intitulé Sur la télévision.
Entre-temps, en décembre 1995, le sociologue des Héritiers, écrit avec Jean-
Claude Passeron, avait pris une part très active aux grandes grèves consécutives au
plan Juppé, il avait alors soutenu « tous ceux qui luttent contre la destruction d’une
civilisation ».
La thèse de Bourdieu : la télévision est le média dominant qui a pris un
ascendant sur tous les autres, mais aussi, et surtout, sur tous les champs culturels :
la télévision est un instrument de domination qui exerce un monopole de fait sur la
formation des cerveaux, en lieu et place des savants qui seraient, selon lui, les plus
légitimes dans cette fonction.
Ce qui réglementerait le champ journalistique, c’est une relation entre
dominants et dominés, les dominants pratiquant un journalisme de connivence et
de révérence, les dominés étant précarisés.
Cette thèse a été malmenée par trois séries d’événements majeurs, entre la fin
des années 1980 et le début des années 1990 : l’avantage pris par le triomphe de la
communication sur l’information, la généralisation d’Internet et de ses réseaux et
la révélation par la presse d’un grand nombre d’affaires politiques de corruption.
Ces événements sont absents du livre de Pierre Bourdieu, qui se veut une
introduction à une théorie des médias.
La communication est partout : elle se substitue à toutes les formes
d’engagement, elle a subverti la politique, elle fabrique des guerres sur mesure
comme l’ont prouvé toutes les interventions militaires des années 1990 à nos jours,
dans le domaine économique son impérium est immense, mais aussi dans le
domaine industriel, commercial, judiciaire et policier… Rien n’y a échappé.
Les communicants dévalorisent l’information et créent une suspicion générale
à l’égard des journalistes. Il y a brouillage entre une communication scénarisée et
une information potentiellement vérifiée par des journalistes.
Les communicants sont d’ailleurs plus nombreux que les journalistes, sans
compter tous les journalistes qui font de la communication sans le savoir, et tous
ceux qui louent froidement leur notoriété journalistique pour faire de la
communication rémunérée. La confusion entre communication et information
contribue à ruiner la légitimité de cette dernière.
Journaliste aujourd’hui, c’est un métier qui consiste à décaper la gangue de
communication qui recouvre tout fait, tout événement, avant même de pouvoir
faire de l’information. Celui qui ne le fait pas devient complice de cette
communication dévorante.
La communication crée massivement de la connivence. En prenant l’avantage
sur l’information, elle a provoqué une crise existentielle majeure de tous les médias.
Au même moment, nous sommes entrés brusquement dans la révolution
numérique, un événement équivalent à ce que fut l’invention de l’imprimerie pour
le XVe siècle.
Internet, ce n’est pas un média de plus, c’est le média de tous les médias. Ce
réseau mondial s’est imposé en moins d’une dizaine d’années à l’échelle planétaire.
Cet hypermédia véhicule de nouvelles valeurs, dont l’immédiateté, la transparence,
la connexion permanente avec le monde, et surtout l’horizontalité de l’information
aux dépens d’une conception verticale à l’œuvre dans tous les médias issus du XXe
siècle.
Si la naissance officielle d’Internet date de 1983, celle du Web a lieu en 1989, et
devient un réseau mondial en 1994. Toutes les majors de la révolution numérique
démarrent en même temps, qui sont souvent autant de nouveaux médias eux-
mêmes : Amazon en 1994, Yahoo en 1995, Google en 1998… D’emblée, nous
sommes précipités dans un nouveau monde.
Très vite, Internet révéla son ambivalence : une dimension encyclopédique
quasi illimitée, des réseaux sociaux, une production d’informations qui se
propagent grâce aux réseaux et en même temps une capacité insoupçonnée de
surveillance et d’autosurveillance. Et Internet change le monde. C’est peu de dire
qu’il a bouleversé le métier de journaliste.
Le réseau comme la communication, ces deux moments clés de l’histoire
culturelle, ont échappé à Pierre Bourdieu. Internet va bouleverser non seulement
l’image mais le concept même de chaîne de télévision. Il bataille à la manière de
Don Quichotte contre des moulins à vent : la télévision linéaire est à terme
condamnée.
Le sociologue dénonce également une homogénéisation des contenus. Cette
thèse est étrange, pour le moins paradoxale, au moment où elle est énoncée. La
presse écrite française, aidée par des magistrats, des responsables policiers et des
hauts fonctionnaires, va révéler, sur moins de dix ans, une multitude d’affaires de
corruption. Ce n’est pas la télévision qui fait l’info et impose sa hiérarchie, c’est Le
Canard enchaîné, Le Monde, Libération, L’Événement du jeudi, d’autres encore : et
les télévisions et les politiques doivent suivre.
Le financement occulte des partis politiques, URBA pour le PS, les HLM pour
l’UMP et d’autres affaires de financements pour d’autres formations. Le don de
Roger-Patrice Pelat, l’ami de François Mitterrand, à Pierre Bérégovoy révélé trois
mois avant son suicide. La grande enquête d’Anne-Marie Casteret sur le sang
contaminé. Le match de football truqué de l’OM-VA… et j’en passe. Cette
avalanche est contemporaine de l’écriture du livre de Bourdieu. Jamais la presse
n’aura été en France aussi « révélatrice ».
Ce journalisme-là ne manifestait pas une « solidarité des élites », une
connivence indécente au sein de la « classe politico-médiatique » ni une
domination absolue du média TV…
Sans doute Pierre Bourdieu est-il marqué par d’autres événements qui
affleurent mais qu’il ne nomme jamais : le référendum sur le traité de Maastricht en
1992 et les grèves de 1995, qui datent tous deux la naissance de ce qui avait été
appelé « la pensée unique », formule censée dénoncer le faux consensus sur la
monnaie unique, l’Europe libérale et les réformes dites structurelles. Quand il parle
des contenus, il pense en réalité à la domination supposée de l’idéologie libérale.
Cette domination serait, selon lui, le produit d’une connivence extrême au sein
des élites. L’effondrement de tous les régimes communistes entre 1989 et 1993, la
reconversion de toutes les guérillas latino-américaines en partis sociaux-
démocrates, l’impérium du capitalisme sauvage en Chine en passe de devenir la
première économie mondiale et le silence assourdissant de toute utopie n’auraient,
semble-t-il, eu aucune influence.
La connivence n’a pas disparu pour autant dans les médias. Mais elle n’occupe
pas la place centrale que lui confèrent Pierre Bourdieu et Serge Halimi, qui en font,
selon eux, le cœur du réacteur idéologique. Cette théorie de la connivence
s’applique parfaitement à l’histoire de la presse jusqu’à la seconde moitié du
e
XX siècle, comme à celle de l’audiovisuel public, jusqu’à sa libéralisation.
Mais la connivence classique que pointe Bourdieu a diminué au profit des
stratégies de communication de tous ordres. Ce n’est pas le journalisme qui
fabrique la connivence, c’est la communication qui en a fait une industrie.
La simple fréquentation par des journalistes des politiques, des industriels et
des artistes, pour ne prendre que ces trois catégories, serait à leurs yeux déjà de la
connivence. L’ubiquité numérique a au moins la vertu de déjouer une partie de ces
stratégies de complicité.
Pierre Bourdieu défend l’idée d’un espace public contrôlé par des savants :
Michel Foucault et Jürgen Habermas et avec eux beaucoup d’autres chercheurs ont
condamné de manière publique cette idée comme un pur cauchemar.
Les succès de Sur la télévision et son complément Contre-feux paru l’année
suivante, puis celui de Serge Halimi avec Les Nouveaux Chiens de garde ont
confirmé un besoin manifeste : celui d’un méta-journalisme, d’une critique des
médias, des émissions, des traitements journalistiques.
Ce journalisme est très pratiqué aux États-Unis depuis plus de cinquante ans,
dans les revues publiées par les universités, comme celle de la Columbia University,
et auxquelles collaborent de nombreux journalistes et chercheurs. La démarche de
Bourdieu, et de ses élèves, s’inscrit dans ce manque.
Certes Philippe Gavi a animé dès 1981, dans Libération, la première page
quotidienne consacrée aux médias dans la presse française. Il y avait eu auparavant
plusieurs chroniqueurs célèbres qui avaient accompagné la montée en puissance de
la télévision, mais c’était sous la forme d’une chronique hebdomadaire qui n’était
pas systématiquement consacrée à la critique des médias : de François Mauriac à
Maurice Clavel, de Morvan Lebesque à Françoise Giroud.
À partir de 1992, Daniel Schneidermann a chroniqué cette question au Monde.
Licencié, il a rejoint Libération où il poursuit cette critique des médias.
Il a créé, en 1995, l’émission « Arrêt sur images » sur France 5 où il débusque
les manipulations médiatiques et les délires journalistiques. C’est au cours de cette
émission consacrée à la couverture des grèves de 1995 qu’il reçoit Pierre Bourdieu.
Cette émission donne lieu à deux versions et donc à deux livres : Du journalisme
après Bourdieu de Daniel Schneidermann et Sur la télévision de Pierre Bourdieu.
Comme le disait Pierre Bourdieu dans Contre-feux, son opuscule consacré aux
réactions concernant Sur la télévision : « Il arrive que les journalistes produisent de
la vérité et des sociologues du mensonge. »

Voir : Bidonnages & Cie ; Communication ; Guernica ; Guignols de l’info ;
Réseau ; Tout-Paris (Le) ; Vie privée.

Copi

Liberett
J’avais le souvenir de cette dame assise, antipathique et de mauvaise foi, qui,
dans les colonnes du Nouvel Observateur, faisait semblant de dialoguer avec un
volatile. En réalité, elle monologuait. Cette dame impotente des années 1960 avait
fait connaître ce dessinateur argentin devenu un dramaturge de langue française.
Copi venait souvent à Libération dans le sillage de Guy Hocquenghem, le
romancier, le théoricien, le militant qui se pavanait dans le monde comme s’il avait
inventé la « gay pride » à lui tout seul. Guy était toujours triomphal, Copi toujours
ivre.
Au cours de l’été 1979, Copi est intervenu tous les jours dans les pages du
quotidien, spécialement dans les petites annonces. Je souhaitais une suite à la
femme assise. Cette fois la femme assise s’était levée. Elle s’appelait Liberett : « C’est
une vraie femme d’aujourd’hui, disait Copi, elle a une bite. » Cet hermaphrodite
priapique était un personnage d’Almodóvar avant l’heure et le premier transsexuel
de l’histoire de la BD.
Copi intervenait au montage. Il venait avec son éternelle bouteille de vin blanc
et dans un état second, il logeait son héroïne dans les coins de page. Il essayait
toujours de coller à l’actualité. Le lendemain du jour où Giscard annonça la remise
d’un million d’anciens francs à tous les immigrés qui rentreraient au pays, Liberett,
s’inspirant d’un slogan du FHAR (Front homosexuel d’action révolutionnaire),
s’exclame : « Nous nous sommes fait enculer par des Arabes, nous en sommes fiers
et nous recommencerons. » Liberett eut ce cri du cœur : « Mais par qui on va se
faire enculer maintenant ? »
Cette provocatrice aimait le scandale, et elle provoquait au sein du lectorat
comme de la rédaction des secousses qui n’avaient rien de sexuelles. Cette
opération d’été prit fin le 21 août. Derniers mots de Liberett : « Encore une passe et
je vais m’acheter un radis noir. »
Copi reviendra en 1982, dans la nouvelle formule du journal avec Kang, un
petit kangourou très sage. Guy Hocquenghem aussi. Le leader du FHAR, grande
diva par inclination, avait aimé le Libération créatif et cacophoniste des années
1970. Il n’aimait pas le journal reparu en mai 1981, qu’il quittera l’année suivante.
Il aura fait venir à Libération plusieurs journalistes très talentueux à l’image de
Michel Cressole, lui aussi mort du sida.
Cinq ans plus tard, je figurais en bonne place dans un méchant pamphlet sur le
thème de la trahison, sous le titre : « Lettre ouverte à ceux qui sont passés du col
Mao au Rotary ». Nous étions plusieurs activistes de Mai 68 à être épinglés comme
des arrivistes. Le mao-spontex que je fus n’a jamais porté de col Mao, ni pendant ni
après la révolution culturelle, ni fréquenté le Rotary Club, je le précise pour ceux
qui auraient un doute.
Parmi les choses que je n’ai jamais faites, c’est l’éloge de la Nouvelle Droite
dans Le Figaro Magazine « au nom de la modernité » « du mythe prométhéen qui
serait en train de passer à droite ». Une Nouvelle Droite qui aura été le vrai
laboratoire du FN « bleu marine ».
Il arrivait à Guy Hocquenghem de se tromper par goût effréné de la
provocation. Il considérait que l’exhibition insolente de son homosexualité lui
donnait des droits. Il osait tout, c’était d’ailleurs l’un de ses charmes.

Voir : July (Serge) ; Libération ; Sartre (Jean-Paul).

CSP+

Les lecteurs : combien de divisions ?


Le chercheur Jean Porte a inventé l’Audimat en 1952. En 1953, il met au point
le CSP, ses plus et ses moins.
Ce sigle désigne les Catégories socioprofessionnelles qui classent 486
professions regroupées dans 31 catégories socioprofessionnelles. Son invention est
utilisée pour la première fois à la création de L’Express. Ce journal va devenir
l’organe central des CSP+, c’est-à-dire des nouvelles classes moyennes, un vivier
d’où sortiront tous les news magazines français.
Les CSP+ regroupent trois catégories : les chefs d’entreprise, les artisans et les
commerçants, les cadres et les professions intellectuelles supérieures et les
professions intermédiaires, entre les cadres et les agents d’exécution, ouvriers et
employés, et rassemblent les contremaîtres, les instituteurs, les infirmières et les
assistantes sociales. Tous ceux qui ont une influence sur la vie économique,
politique, sociale et culturelle du pays et qui ont du pouvoir d’achat se retrouvent
dans les CSP+. En 2012, ils représentaient un cinquième de la population française,
les CSP- 26 %.
Il ne faut pas avoir fait un PhD dans une université américaine couplé avec le
diplôme d’HEC pour comprendre que la publicité va s’adresser principalement aux
CSP à fort pouvoir d’achat.
Le modèle économique mis au point par Émile de Girardin en 1836, avec son
quotidien La Presse, tourne à merveille avec les Trente Glorieuses et avec la mise
sur orbite de la société de consommation : la publicité permet de baisser le prix de
vente du quotidien, un produit très cher à produire en augmentant sa diffusion.
La seule question posée par les publicitaires aux organes de presse : combien
avez-vous de CSP+ parmi vos lecteurs ? Selon la réponse, le journal devenait un
support publicitaire, dans le cas contraire, il peinait à exister.
J’avais rencontré Marcel Bleustein-Blanchet, dans son immense bureau-musée,
en haut des Champs-Élysées, au milieu de ses souvenirs, de ses faits d’armes, de ses
exploits publicitaires et de ses innombrables amitiés. Maurice Lévy fut le témoin
bienveillant de ce rapprochement entre Libération et Régie Presse, la régie du
groupe Publicis qui en 1982 allait servir de tremplin publicitaire.
Les dirigeants de Publicis avaient bien anticipé la pépinière à CSP+ que
représentait déjà à l’époque Libération et qui allait engendrer beaucoup de petits
CSP+.
La dictature du CSP+ va engendrer la domination des magazines dans la presse
écrite aux dépens des quotidiens. À force de segmenter le lectorat en une multitude
de cibles marketing, les magazines s’adressant à des publics très ciblés se sont
multipliés : ils s’appellent des journaux de niches. Il y en a pour les chiens, mais ce
ne sont pas les plus nombreux.
La publicité pour le luxe est devenue, à l’image de l’économie française, la
principale ressource publicitaire de la presse papier, la seule qui malgré la crise
subsiste vraiment. Le CSP+ de conquête des années 1960 et 1970 est devenu une
valeur refuge qui ressemble fort à la dernière bouée de sauvetage de la presse
papier.
Les suppléments du week-end, proposant des écrins de papier glacé aux
grandes marques du luxe et de la mode, ont joué et jouent toujours ce rôle. Les
seuls vrais problèmes que Libération a eus avec la publicité concernaient
l’automobile et le luxe : un article déplaisait, le budget était retiré, ce qui est arrivé
avec Citroën et avec Chanel. Il n’y avait pas de discussions. Ces budgets mettaient
parfois des années à revenir. Il fallait prendre son mal en patience, tout en essayant
de démontrer que la marque en question se pénalisait en ne s’adressant pas aux
lecteurs de Libération…
Avec la crise économique rampante depuis les années 1980, puis la révolution
numérique, la prime publicitaire est allée aux CSP++, puis CSP+++, enfin
CSP++++… Le modèle connut beaucoup de quintes de toux, se mit à faire des
bulles et à les faire éclater jusqu’au krach publicitaire du début du nouveau
millénaire. La manne se raréfie progressivement. Ni CSP+ ni CSP-, pour la
publicité la presse papier vire au marginal.
Le New York Times, le plus prestigieux de tous les quotidiens au monde, le plus
engagé dans l’invention de nouveaux revenus, le plus performant en termes
d’abonnés numériques, a perdu la moitié de son chiffre d’affaires publicitaire entre
2007 et 2012, soit un milliard de dollars. À l’échelle de la presse cela s’appelle un
krach.
Toute la presse dans les pays très développés a connu la même dégelée. On
peut toujours faire des économies, on ne rattrape jamais une perte d’un milliard de
dollars ou l’équivalent. Il faut des actionnaires très courageux, mais aussi réduire
les ambitions journalistiques du titre. Sans compter que la perte de confiance des
journalistes dans le titre se traduit très rapidement dans le contenu. C’est une
spirale infernale.

Voir : Audimat ; Libération ; Modèle Girardin (Le).

Curiosité

Le principe de publicité
Emmanuel Kant, dans une adresse à Frédéric II de Prusse, en 1784, intitulée
« Réponse à la question : Qu’est-ce que les Lumières ? », définit « le principe de
publicité » qui sera le fondement de la liberté d’expression. Il proclame que l’usage
public de la raison est supérieur à son usage privé.
Si vous êtes dévorés par la curiosité, si vous êtes obsédés par le désir de
connaître et de savoir, de comprendre le pourquoi et le comment, devenez
journalistes, car la curiosité est le terreau de ce métier ! Ceux qui ne sont pas
curieux s’abstenir. Tintin n’existerait pas sans cette qualité. Que mille expressions
de curiosité se télescopent et nouent le débat public !
Pour en profiter, il faut déjouer cette haine de la curiosité dont nous avons
hérité à la suite de deux mille ans de christianisme.
Michel Foucault lui a réglé son compte dans une interview parue dans Le
Monde en 1980, qui est un véritable exercice de déniaisement public : « La curiosité
est un vice qui a été stigmatisé tour à tour par le christianisme, par la philosophie et
même par une certaine conception de la science. Curiosité, futilité. Le mot
pourtant me plaît : il me suggère tout autre chose : il évoque le “souci” ; il évoque le
soin qu’on prend de ce qui existe et pourrait exister ; un sens aiguisé du réel mais
qui ne s’immobilise jamais devant lui ; une promptitude à trouver étrange et
singulier ce qui nous entoure ; un certain acharnement à nous défaire de nos
familiarités et à regarder autrement les choses ; une ardeur à saisir ce qui se passe et
ce qui passe ; une désinvolture à l’égard des hiérarchies traditionnelles entre
l’important et l’essentiel. »
La curiosité est un vilain défaut dont on fait les bons journalistes. Il faut oser
ouvrir des portes déconseillées, essayer de comprendre ce qui se passe, demander
des explications sans jamais renoncer. Sans curiosité, Christophe Colomb n’aurait
jamais découvert l’Amérique…

Voir : Hérodote ; Reportage.
Décoration

Poitrinaires
Maurice Maréchal, le fondateur du Canard enchaîné, en avait fait un principe :
« Non seulement, il est interdit d’accepter une décoration, mais encore il est
déconseillé de l’avoir méritée. » Un siècle plus tard, cette règle est toujours en
vigueur dans le journal qu’il a fondé.
Edmond Maire, l’ancien leader de la CFDT, ne se souciait pas de
l’indépendance de la presse mais de celle du syndicalisme – là encore sa
démonstration vaut pour les syndicats comme pour les journaux : « Ce n’est pas à
l’État de décider ce qui est honorable et ce qui ne l’est pas. » Tous les journalistes
devraient faire de ces citations leur pater quotidien et considérer que la plus belle
des décorations, c’est encore leur signature au bas d’un article publié ou d’un
reportage télévisé.
Des journalistes ont été parfois décorés, une fois, deux fois, trois fois pour les
commandeurs de la Légion d’honneur, quatre fois pour les grands officiers – ceux-
là ont donc été distingués à répétition souvent par des gouvernements différents.
Aucun ne l’a été à « l’insu de son plein gré », puisque l’autorité qui envisage cette
attribution prend le soin de vérifier si l’impétrant l’accepte.
Depuis longtemps la Légion d’honneur est devenue une des maladies
chroniques qui affectent les milieux journalistiques français. La IIIe République
alors balbutiante, peu de temps après les lois de 1881 sur la liberté de la presse,
connut un retentissant scandale, un trafic de décorations à grande échelle. Le
gendre du président de la République avait installé, à l’Élysée, un petit commerce
de rubans. Il avait enrichi le titulaire de la fonction, Jules Grévy, très vite contraint à
la démission. Le vendeur de décorations fut non seulement acquitté à l’issue de son
procès, parce qu’il n’avait pas le pouvoir de les décerner, mais candidat à la
députation, il fut sans cesse réélu jusqu’en 1902 en Indre-et-Loire.
Édouard Sablier raconte, dans un livre de mémoires, que le passage entre Le
Temps et Le Monde s’était fait dans la précipitation et que la nouvelle direction
utilisait des documents administratifs datant de l’avant-guerre. Dans la fiche de
renseignements que chacun devait remplir, un espace très large était consacré aux
décorations, qui traduisait l’appétit des journalistes pour la décoration des revers
de veste. Hubert Beuve-Méry les refusa toutes. Jean Planchais, chroniqueur
militaire du journal, avait attendu d’avoir quitté le journal pour accepter la Légion
d’honneur.
À force, ces décorations valorisent plus les distributeurs que les récipiendaires.
Ce qui est un comble.
Présidents de la République, présidents du Conseil ou Premiers ministres,
ministres de gauche comme de droite, de la IIIe comme de la IVe et de la Ve
Républiques, rivalisent dans l’arrosage clientéliste de toutes les professions, avec
une prédilection malsaine pour les journalistes.
Jean Daniel a participé à la fondation de L’Express avec Françoise Giroud et
Jean-Jacques Servan-Schreiber et a été le cofondateur du Nouvel Observateur avec
Claude Perdriel. Il a derrière lui une œuvre imposante de grands reportages,
d’éditoriaux et de livres. Il a réinventé le « journalisme intellectuel » et lui a donné
de belles lettres de noblesse. Une belle œuvre journalistique qui se suffisait à elle-
même et n’avait pas besoin d’être enrubannée.
Elle le fut abondamment. En septembre 2013, il a écrit dans Le Nouvel
Observateur après avoir été « élevé » par le chef de l’État au rang de grand officier de
la Légion d’honneur : « Cette décoration ressemble à une consécration. C’est ce
que me disent mes amis. Je me dis que je n’ai pas trop raté ma vie. » Elle n’avait pas
besoin d’un détour par une mercerie pour être réussie.
Certes, la poitrine de l’un des plus grands journalistes français fut chargée de
décorations. Joseph Kessel était en effet grand officier de la Légion d’honneur,
médaille militaire, croix de guerre 14-18 et croix de guerre 39-45, médaillé de la
Résistance, et j’en oublie. Mais il avait fait les deux grandes guerres comme engagé
volontaire, les deux fois dans l’aviation. Aucune de ces décorations n’avait
récompensé le journaliste, mais à juste titre le soldat de la liberté.
Toutes les chartes de déontologie journalistiques visent à réglementer les
cadeaux, à ne pas les accepter lorsqu’ils dépassent une somme dérisoire et à les
renvoyer. Les décorations ne sont pas mentionnées, elles devraient être pourtant
assimilées à ce qu’elles sont : des cadeaux.
Heureusement il y a toujours, aujourd’hui, des journalistes qui ne sont pas
collectionneurs. À l’image de la très indépendante Séverine, la grande figure
féminine du reportage français de la fin du XIXe siècle et du début du XXe : elle avait
décliné l’offre en déclarant : « Moi une rosette sur la poitrine ? Mais la nature m’en
a déjà donné deux ! »

Voir : Beuve-Méry (Hubert) ; Camus (Albert) ; Carte de presse ; Kessel
(Joseph).

Defoe (Daniel)

Le grand reportage sur la peste


Dans ses mémoires, Vivre pour la raconter, Gabriel García Márquez évoque ses
disputes de jeunesse avec ses amis sur les grands maîtres du journalisme.
Tous défendent alors l’enquête de John Hersey sur « Hiroshima », parue le
31 août 1946 dans le New Yorker. García Márquez juge certes ce reportage comme
une réussite, mais il en tient pour un autre chef-d’œuvre, celui de Daniel Defoe : le
Journal de l’année de la peste paru en 1720, qui sera toute sa vie durant sa référence.
Daniel Defoe a eu plusieurs vies. Il fut un pamphlétaire politique très fécond,
un créateur de journaux, un vrai agent secret « au service de Sa Majesté » et un
romancier, auteur de Robinson Crusoé et des Heurs et Malheurs de la fameuse Moll
Flanders, et à toutes les époques de sa vie, un commerçant, un industriel, un
investisseur, alternant sans cesse fortunes et faillites.
Il participe activement aux événements qui mènent à « la glorieuse révolution
d’Angleterre » de 1688-1689, qui voit le remplacement du dernier roi de la dynastie
catholique des Stuarts par le protestant Guillaume d’Orange des Pays-Bas.
Lorsque le souverain néerlandais débarque, une Convention établit une
monarchie tempérée sous le contrôle du Parlement. Le prétendant accepte la
déclaration des droits du royaume (Bill of Rights) et devient roi. Son épouse, Marie
Stuart II, est l’une des filles du roi déchu.
Dès lors, Daniel Defoe se met au service de la Couronne. Il est proche d’un des
hommes clés du conseil royal, Robert Hartley, le speaker des Communes. Il lui
propose un projet de service secret intérieur, qu’il a dû mettre en pratique puisqu’il
exerça cette fonction au profit de la Couronne et du Parlement, tout en
poursuivant une œuvre de pamphlétaire, qui le ramena à plusieurs reprises en
prison.
Lorsque le roi Guillaume meurt, Marie sa femme lui succède, elle décède à son
tour sans enfants. C’est sa sœur Anne qui ceint la couronne. L’influence des Stuarts
se fait de nouveau sentir. Nouveau texte incendiaire de Defoe contre l’intolérance
religieuse : The Shortest Way with the Dissenters, « La plus courte façon d’entrer en
dissidence ».
Il est arrêté et mis au pilori : ce supplice public permet aux passants d’insulter
les victimes, de leurs cracher au visage des horreurs, et certains n’hésitent pas à leur
jeter des ordures. Cas exceptionnel : le supplice se retourne en sa faveur. Daniel
Defoe devient une star du pilori : il est célébré et applaudi par la foule. Il écrira en
1703 un Hymne au pilori, qui lui vaudra de retourner en prison.
Avec « la Glorieuse Révolution », de nombreux journaux ont vu le jour. Le
premier quotidien anglais a été créé en 1702, The Daily Currant. En prison, Daniel
Defoe crée la Weekly Review consacrée aux affaires françaises et aux relations entre
la France et l’Angleterre, puis le journal s’élargit à la politique intérieure. Il paraît à
partir de 1705 et jusqu’en 1713, sur huit pages, trois fois par semaine – le mardi, le
jeudi et le samedi. C’est un succès.
Il est le fondateur d’un supplément hebdomadaire de quatre pages qui était
inséré dans la Weekly Review et qui ne cache pas son objet : « Le Mercure des
scandales », dont l’objet est ainsi défini : « Revue des sottises, impertinences, vices
et débauches de la semaine. »
La Cambridge Bibliography of English Literature aurait recensé quatre cents
titres de la plume de Defoe, avant même qu’il ne devienne romancier.
Après l’une de ses nombreuses condamnations, la reine s’étant en personne
acquittée de son amende en 1704, Defoe est libéré et chargé d’un rapport sur l’état
du royaume : il voyage sous le nom d’Alexander Goldsmith.
Puis il négocie secrètement avec les parlementaires d’Édimbourg le traité
d’union entre l’Écosse et l’Angleterre.
Poursuivi pour de nouveaux pamphlets, Defoe finit par s’éloigner de la
politique au bénéfice du journalisme et de la littérature auxquels il se consacra
jusqu’à sa mort.

En 1704, un marin écossais, Alexander Selkirk, est débarqué par son capitaine
sur une île déserte de l’archipel Juan Fernandez, au large du Chili. Les versions
divergent sur les raisons de cet abandon. Quatre ans plus tard, le capitaine récupère
son marin. Rentré en Angleterre, celui-ci raconte son histoire qui donne lieu à
plusieurs publications. Daniel Defoe s’en inspire et écrit ce qui est considéré
comme le premier vrai roman anglais. Il transforme ce fait divers en aventure
mythique.
Le titre complet du livre : « La vie et les aventures étranges et surprenantes de
Robinson Crusoé de York, marin, qui passa vingt-huit ans sur une île déserte sur la
côte de l’Amérique, près de l’embouchure du grand fleuve Orénoque, à la suite
d’un naufrage où tous périrent à l’exception de lui et comment il fut délivré d’une
manière tout aussi étrange par des pirates. Écrit par lui-même ». Ce roman est
publié à partir de 1719, en feuilleton, dans la presse. Tous ses romans seront titrés
de cette manière.
En 1720, la peste réapparaît à Marseille et menace de nouveau l’Europe. Daniel
Defoe, qui a fait faillite treize fois, a besoin d’argent : il y voit une opportunité de
revenus, mais au-delà il pense faire œuvre utile pour ses concitoyens, tout en
démontrant le rôle de la Providence. Car Daniel Defoe est un puritain presbytérien.
Dans ce culte, tous les fidèles sont considérés comme des prêtres.
Dans son Journal de l’année de la peste, pour raconter l’épidémie qui a ravagé
Londres en 1665, il invente un témoin en la personne d’un commerçant en sellerie
de Whitechapel, qui par un concours de circonstances aurait été contraint de rester
à Londres. Le livre retranscrit son témoignage qui commence ainsi : « Ce fut vers le
début de septembre 1664 que, comme mes voisins, j’entends dire incidemment que
la peste avait reparu en Hollande ; car elle y avait été très violente, particulièrement
à Amsterdam et à Rotterdam en l’année 1663. »
Ce commerçant surveille les affaires de son frère, qui a réussi à fuir, et travaille
au service de la collectivité comme « examinateur » des maisons jugées suspectes.
C’est un excellent témoin : il raconte la fuite de 200 000 personnes, la ville
glissant dans le chaos avec la famine, la multiplication des vols, des pillages. Les
hommes, les femmes et les enfants condamnés meurent en deux heures, tandis que
les charniers se multiplient.
Il raconte les Londoniens qui poursuivent leurs activités avec des gousses d’ail
dans la bouche, des transactions qui se font en déposant les pièces dans des pots de
vinaigre, des cadavres précipités dans la Tamise, des suicides par le feu, une
consommation folle d’alcool, celui-ci étant réputé préventif, des mendiants ivres
jetés vivants dans des fosses communes, et cette jeune femme enceinte embrassée
de force par un pestiféré qui crie : « J’ai la peste, pourquoi pas vous ? »
Des malheureux condamnés à mourir dans leur maison réussissent à s’enfuir :
ils avaient corrompu les gardes censés les en empêcher, ceux-ci furent fouettés en
pleine rue sur ordre du lord-maire.
À travers le personnage de son protagoniste, Daniel Defoe se prononce en
faveur d’une réduction de la période d’isolement des suspects de peste. Mais il
approuve l’abattage de tous les animaux, chiens, chats, cochons, pigeons, lapins…
Toutes les charrettes et tous les chevaux sont réquisitionnés pour le transport
des morts. Les fosses communes sont réglementées : elles doivent être profondes
d’au moins 6 pieds…
Le grand reporter Defoe consacre une part importante de son enquête à la
prévention : il cite des méthodes qui auraient prouvé leur efficacité. Il expose le cas
d’un couple qui a survécu à la peste, lui fossoyeur qui gardait toujours de l’ail en
bouche et qui fumait sans cesse les plague pipes, dans lesquelles brûlait un mélange
à l’arsenic, et sa femme infirmière qui se lavait plusieurs fois par jour la tête au
vinaigre et en imprégnait ses vêtements.
Le récit est d’un grand réalisme dans les descriptions comme dans les chiffres.
C’est un parti pris : il s’agit de montrer l’horreur et d’armer les Londoniens pour
limiter les effets dévastateurs d’une nouvelle pandémie, au cas où elle atteindrait de
nouveau Londres.
En 1665, Daniel Defoe avait cinq ans, mais comme tous ses contemporains, il a
vécu dans le souvenir de cette grande peste qui avait fait, cette année-là,
70 000 morts dans la capitale anglaise.
Son enquête utilise les témoignages directs, les archives de paroisses, les
connaissances médicales en matière d’épidémies, les rapports officiels, des
journaux privés.
Son objectif : la prophylaxie et la dénonciation des charlatans et des escrocs en
tout genre qui sévissent en pareille situation. Son récit est un exceptionnel
document sociologique sur une épidémie, mais aussi sur la ville de Londres, ses
quartiers, les rapports sociaux, le mouvement de solidarité qui s’est emparé de tout
le pays, de toutes les classes sociales.
De nombreux spécialistes de la peste à l’époque moderne ont vérifié son
enquête, sur le plan médical, prophylactique, épidémiologique et historique.
Elle s’est révélée exacte là où un certain nombre de ses biographes et des
spécialistes de Daniel Defoe penchaient pour une œuvre de fiction. Le Journal de
l’année de la peste n’est pas un roman, c’est un reportage rétrospectif, et son auteur
s’est illustré en enquêteur très rigoureux.

Voir : García Márquez (Gabriel) ; Hersey (John) ; Londres (Albert) ; Malaparte
(Curzio) ; New Journalism ; Renaudot (Théophraste).

Démenti

Deux infos au lieu d’une


Jean Loret est l’inventeur du démenti.
Il adressait chaque semaine à la duchesse de Longueville, une des héroïnes de la
Fronde, une gazette en vers, qui traitait de la politique, de la littérature comme du
théâtre, et où les potins de la Cour occupaient une grande place. Cette chronique
n’a pas laissé beaucoup de souvenirs dans la mémoire des poètes, mais elle
enchante encore les historiens. Cette gazette a été publiée en trois volumes à partir
de 1650 sous le titre de La Muze historique.
Jean Loret avait annoncé dans sa chronique épistolaire que M. de Brouzelle
était décédé. Son rectificatif a suscité ce quatrain :

Comme à mes dernières nouvelles


Je fis mort Monsieur de Brouzelle
J’annonce aujourd’hui que j’eus tort
Et qu’il n’est ni défunt, ni mort.

C’est le premier démenti de l’histoire de la presse.


Pierre Lazareff n’avait pas tout à fait la même approche. Il y a beaucoup de
citations merveilleuses du patron de France-Soir et des moins bonnes, comme
celle-ci : « Les deux mamelles du journalisme moderne sont l’information et le
démenti. » L’ancien patron de France-Soir a malheureusement confirmé cette
approche avec cette autre phrase : « Une rumeur + un démenti = 2 infos. »
On peut regretter que Lazareff encourage le cynisme éditorial, dont on
découvre qu’il a toujours eu de très nombreux défenseurs, jusque dans les
rédactions a priori les plus immunisées.
En 2013, Libération a publié, en manchette de une, un démenti formel sur une
rumeur attribuant à Laurent Fabius un compte bancaire caché en Suisse. Ce
démenti aurait dû en principe être autodissuasif, avant de disposer d’éventuels
éléments supplémentaires.

Voir : Bidonnages & Cie ; Bourrage de crâne.

Dreyfus (L’affaire) – 1

Une campagne antisémite


Édouard Drumont est à l’origine de l’affaire Dreyfus.
En 1886, il a fait un malheur au propre et au figuré avec la publication de La
France juive, qui devient un best-seller jusqu’au plus profond des campagnes
françaises. Le livre sera réédité en 1942 : Robert Brasillach, l’écrivain qui sera fusillé
à la Libération pour collaboration avec les nazis, avait déclaré à propos de
Drumont qu’il était « le précurseur génial du national-socialisme français ».
En 1892, fort de son succès, il crée son quotidien La Libre Parole, sous-titré
« La France aux Français », un slogan promis à une longue vie… Il vend 100 000
exemplaires lorsque Le Figaro n’en vend que 75 000 et L’Aurore 25 000… Les titres,
les articles publiés dans son journal sont aujourd’hui inimaginables : ils seraient
interdits dans un consensus général. Édouard Drumont jouit alors de la toute
neuve liberté de la presse et d’opinion. Nul n’aurait songé à lui contester l’usage
qu’il en faisait.
Il est l’un des boutefeux, avec Paul Déroulède, le leader nationaliste, du
scandale de Panama. Directeurs de journaux et parlementaires ont été corrompus
pour faire voter une loi ad hoc : ils sont dénoncés par listes entières comme des
« chéquards ». La République résiste au scandale. On va retrouver cette alliance des
nationalistes et des antisémites au cœur de l’affaire Dreyfus, dans une nouvelle
offensive contre la République.
L’année de la création de ce journal, Drumont part en guerre contre la
présence d’officiers d’origine juive dans l’armée française. Le 23 mai 1892, il écrit :
« Que seraient venus faire les Youtres dans les rangs de l’armée ? Tirer des traîtres
vaut mieux que tirer à la cible. Il existe chez l’immense majorité des militaires un
sentiment de répulsion instinctive contre les fils d’Israël. » Les officiers juifs sont
désignés comme des espions en puissance.
Les Juifs ont été émancipés par un décret de 1791 et sont, depuis, des citoyens
comme les autres à égalité de droits et de devoirs. La France assimilatrice est alors le
seul pays où des officiers d’origine juive ont été promus généraux.
Cette campagne de presse déclenchée par La Libre Parole est reprise par La
Croix – le puissant organe de la hiérarchie catholique et des paroisses, qui,
subissant la concurrence de La Libre Parole, utilise comme slogan publicitaire : « Le
journal le plus antijuif de France » – et par de nombreux autres titres dont
L’Intransigeant d’Henri Rochefort.
Cette croisade antijuive dans l’armée porte ses fruits. De nombreux officiers
d’origine juive sont provoqués en duel par des militaires antisémites. Le capitaine
Armand Mayer du génie, attaché à l’École polytechnique, se bat en duel pour
défendre le droit d’être un soldat français. Il affronte à l’épée un journaliste de La
Libre Parole, le marquis de Morès, qui le tue. Ce duelliste antisémite s’était fait
connaître par les chasses aux Juifs qu’il organisait dans l’île de la Jatte, près de Paris,
armé d’un bâton au bout clouté qu’il avait surnommé « boule de Juif ».
Le 29 octobre 1894, La Libre Parole révèle l’arrestation d’un officier juif pour
trahison au profit de l’Allemagne. « Il a tout avoué et il est prouvé qu’il vendait des
secrets à l’Allemagne. » Son nom : Alfred Dreyfus, un capitaine de trente-cinq ans
affecté à l’état-major. Le 22 décembre, le capitaine est condamné sans preuve par
un conseil de guerre à la déportation perpétuelle à l’île du Diable. Non seulement
cette campagne antisémite se développe librement, mais – et c’est le fond de
l’affaire – la presse quotidienne française dans son écrasante majorité y participe.
L’historienne Janine Ponty a publié en 1974 une étude passionnante sur la
presse de cette époque : elle a analysé cinquante-cinq quotidiens paraissant en
février 1898. La date est importante, Alfred Dreyfus est à l’île du Diable depuis trois
ans, « J’Accuse » a paru en janvier dans L’Aurore, et la culpabilité d’Esterhazy, le
faussaire, ne fait plus de doute même s’il a été, contre l’évidence, innocenté par un
conseil de guerre. Le score est accablant.
Sur 55 quotidiens, 48 sont toujours antidreyfusards, ils représentent 96 % du
tirage de cet ensemble. Les dreyfusards, malgré Zola, ne pèsent que 2 % en termes
de tirage, avec 4 quotidiens seulement, un mois après sa fameuse lettre au président
Félix Faure. Et 3 quotidiens plaident pour un procès en révision. Sur 48 quotidiens
antidreyfusards, 22 – quasi la moitié – sont des journaux antisémites appelant à la
violence, 5 sont des antisémites qualifiés, selon l’étude, de « non violents ».
Les autres mettent en avant le nationalisme, la défense de l’armée et de l’état-
major, enfin les chances d’une revanche sur l’Allemagne. On peut regarder ces
résultats sous tous les angles, c’est un désastre. La mobilisation des intellectuels
pour Dreyfus, l’engagement de certains militaires en sa faveur, à l’image du colonel
Picquart, le « J’Accuse » de Zola parviennent à révéler la vérité, mais ils sont
étouffés par cette campagne infernale menée par la majorité de la presse.
Un autre capitaine d’origine juive, un homonyme de celui qui avait été tué en
duel, André Mayer, est mis en 1899 en « non-activité avec retraite d’emploi ». Cet
officier de culture israélite a été dénoncé par le journal Le Gaulois, parce qu’il
développait dans ses écrits des conceptions stratégiques jugées hérétiques par ses
pairs. Il prédisait, entre autres, que « la guerre de l’avenir » serait « une guerre de
l’immobilité ». Ce visionnaire ne sera réintégré dans l’armée qu’en 1908.
Le geste de Zola reste à juste titre dans les mémoires comme un acte légendaire,
qui honore l’histoire de la presse, celle de L’Aurore et de Clemenceau, son directeur
politique. « Il fut un moment de la conscience humaine », dira Anatole France sur
la tombe d’Émile Zola. Certes, mais il n’aura pas changé les rapports de forces.
Les quarante-huit quotidiens antidreyfusards mesurent le poids de l’opinion
nationale antisémite dans le pays. Le gouvernement, l’armée, la justice et la grande
presse refusent toujours la révision.
Aux élections législatives de 1898, si Édouard Drumont est élu député à Alger,
les républicains reviennent en force. Les maladresses du ministre de la Défense
Godefroy Cavaignac, qui veut en finir avec l’affaire Dreyfus, vont encore affaiblir la
position de l’état-major. Pour prouver la culpabilité de l’officier, il produit devant
les députés les pièces secrètes qui, en principe, l’ont fait condamner. Parmi elles, un
document se révèle un faux fabriqué par le colonel Henry pour nourrir un dossier
vide. Le colonel est arrêté : il avoue et se suicide. Esterhazy, l’auteur du faux
bordereau, prend la fuite. Les deux faussaires sont démasqués, mais sans
conséquence pour Dreyfus.
Les gouvernements se succèdent jusqu’à l’échec de la tentative de coup d’État
antirépublicain de Paul Déroulède en 1899 : il est arrêté avec plusieurs chefs
nationalistes, ce qui va permettre aux républicains de passer à l’offensive, bien
qu’un autre conseil de guerre ait de nouveau condamné l’ex-capitaine.
Depuis le début de l’affaire, les républicains redoutaient une coagulation entre
un nationalisme exacerbé, un ultracatholicisme et une déferlante antisémite, des
monarchistes en quête de revanche et des officiers supérieurs vent debout pour
défendre leurs collègues de l’état-major.
Le 22 juin 1899, après les élections, Waldeck-Rousseau forme un
gouvernement de « défense républicaine », qui réussit l’exploit d’avoir le soutien
des socialistes, dans un cabinet où le ministre de la Guerre est connu comme le
massacreur de la Commune, le général de Galliffet. Lorsque le président du Conseil
Waldeck-Rousseau demande au président Loubet de gracier Dreyfus, l’écrasante
majorité de la presse s’élève de nouveau contre cette mesure.
La révision du procès est acceptée en 1904. Le capitaine est réhabilité en 1906.
Réintégré dans l’armée en tant que commandant, il a pris part à la Grande Guerre
comme lieutenant colonel ; il est au Chemin des Dames en 1917 et à Verdun.
Après « l’affaire », la liberté d’opinion et de presse est de nouveau en question.
Est-elle la cause du désordre, n’est-elle pas en train de pousser à la guerre civile ?
Pour certains, le combat pour la liberté de la presse est devenu synonyme de
désordres révolutionnaires. Et les robespierristes du jour, tous très à gauche, de
citer celui qui proclamait : « La liberté de la presse ne doit pas être permise
lorsqu’elle compromet la liberté publique. » Ceux-là sont favorables à une
restriction de cette liberté.
La liberté d’opinion et de presse instaurée par les lois de 1881 échappe à la
remise en cause, elle ne l’est qu’à la marge.
Nous disposons depuis de plusieurs lois, la loi Pleven de 1972 qui réprime
toute incitation à la haine raciale et aux discriminations, enfin les lois mémorielles,
la loi Gayssot de 1990, sur le délit de contestation de crimes contre l’humanité, la
loi Taubira en 2001 qui reconnaît la traite des Noirs et l’esclavage comme des
crimes contre l’humanité et la loi de 2004 qui réprime « les discours injurieux,
diffamatoires et d’incitation à la discrimination envers une personne ou un groupe
de personnes, à raison de leur sexe, de leur orientation sexuelle ou de leur
handicap » qui entraîneraient immédiatement des poursuites contre les discours
des polémistes de la fin du XIXe siècle.
Pour la presse, le bilan est catastrophique.
Elle a fait une démonstration de puissance, principalement négative. Les
partisans de l’innocence de Dreyfus, minoritaires tout au long de cette histoire,
déploieront des efforts considérables pour démontrer preuves à l’appui son
innocence, dans une indifférence quasi totale. On pense au mémoire de Bernard
Lazare qui servira de colonne vertébrale au « J’Accuse » de Zola, aux démarches du
colonel Picquart punies d’une exclusion de l’armée et d’un séjour en prison, et à
Zola contraint à l’exil.
L’affaire dure douze ans jusqu’à la réhabilitation complète de Dreyfus. L’état-
major et l’Église ont constitué le socle de l’antidreyfusisme, et les manifestations
antisémites se poursuivent dans les grandes villes de France, pendant plusieurs
années. L’opinion majoritaire reste hostile à Dreyfus et aux dreyfusards. Le Petit
Parisien vendait 800 000 exemplaires en 1898 et 1 million en 1902 : il s’affiche
comme « le plus fort tirage du monde entier », ce qui, alors, n’était pas faux. Le
Petit Parisien a suivi le torrent antidreyfusard, versant nationaliste, mais en 1899, il
devient révisionniste, tout en faisant cohabiter de manière quotidienne les deux
thèses, celle de l’état-major et celle des dreyfusards.
Le Petit Journal, l’autre grand titre millionnaire, était antisémite. Il se prononce
contre toute révision. Le troisième titre qui dépasse le million d’exemplaires, Le
Matin, a pris un parti antidreyfusard par nationalisme, il se contentera de changer
de sujet !
Aucun quotidien appartenant à la majorité antidreyfusarde n’aura fait le
moindre mea culpa. Les faits n’auront jamais convaincu la majorité des titres de
presse.
Le Figaro sera l’une des victimes de l’affaire Dreyfus. Son directeur se révéla
dreyfusard : il publia courageusement une série d’articles d’Émile Zola sur l’affaire
un peu plus d’un mois avant « J’Accuse », ce que lui reprocha son lectorat en se
désabonnant. Le tirage du Figaro qui était de 75 000 exemplaires en 1896
s’effondre, il n’est plus en 1901 que de 20 000 exemplaires.
D’un côté une presse de masse antidreyfusarde et de l’autre une presse des
élites, qui aura bataillé pour la vérité. Les deux ne se seront pas rencontrées.
La jeune République a réussi à surmonter de nombreuses épreuves : le
boulangisme, le scandale de Panama, les attentats anarchistes et l’affaire Dreyfus.
Mais la collaboration et ses sombres cortèges se devinent derrière les ivre