Télémédecine
Télémédecine
DE RECHERCHE
SEPTEMBRE 2019
ENTREPRENEURIAT ET SANTÉ
COMMENT FAVORISER LE DÉPLOIEMENT
DE LA TÉLÉMÉDECINE AU CANADA
Par Patrick Déry
L’Institut économique de Montréal (IEDM) est un organisme de
recherche et d’éducation indépendant, non partisan et sans but
lucratif. Par ses études et ses conférences, l’IEDM alimente les débats
sur les politiques publiques au Québec et partout au Canada en pro-
posant des réformes créatrices de richesse et fondées sur des méca-
910, rue Peel, bureau 600 nismes de marché. Il n’accepte aucun financement gouvernemental.
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Entrepreneuriat et santé
Comment favoriser le déploiement
de la télémédecine au Canada
POINTS SAILLANTS���������������������������������������������������������������������������� 5
INTRODUCTION.................................................................................. 9
À PROPOS DE L'AUTEUR.................................................................. 55
Entrepreneuriat et santé − Comment favoriser le déploiement de la télémédecine au Canada
POINTS SAILLANTS
Même si les technologies d’aujourd’hui l’ont rendu faci- principal régime d’assurance couvrait l’utilisation de
lement réalisable, le recours à la télémédecine demeure la télémédecine est passée d’un peu plus d’un quart
limité au Canada et ailleurs, quoiqu’une expansion soit à près des trois quarts.
en cours, poussée principalement par le secteur entre-
preneurial. Pourtant, les gains qu’un plus grand recours • Même si le nombre de visites virtuelles auprès d’un
aux soins à distance pourrait engendrer sont considé- médecin par des Américains assurés dans le cadre
rables, compte tenu des difficultés qu’ont les Canadiens d’un régime collectif avait augmenté de près de
à accéder aux soins. Pourquoi l’utilisation des consulta- 20 fois entre 2010 et 2016, moins de 1 % des assu-
tions virtuelles demeure-t-elle encore si marginale au- rés y avaient eu recours.
jourd’hui, et comment peut-on y remédier?
Chapitre 2 – Améliorer l’accès aux soins
Chapitre 1 – État des lieux tout en réduisant les coûts
• Tandis que toutes les provinces offrent certains • Dans une comparaison des systèmes de santé de
services de médecine à distance, la Colombie- onze pays riches, le Canada arrive bon dernier pour
Britannique est la seule où les consultations vidéo l’obtention d’un rendez-vous avec un professionnel
avec un médecin de famille sont remboursées par de la santé le jour même ou le lendemain, pour les
l’État au même titre que toute autre consultation délais d’attente avant de pouvoir consulter un mé-
médicale. decin spécialiste ainsi que pour les délais d’attente
avant de subir une chirurgie non urgente.
• Sur les quelque 270 millions de services facturables
recensés par l’Institut canadien d’information sur la • Le Canada est aussi – et de loin – le pays où l’on est
santé en 2014, seulement 412 000 d’entre eux le plus susceptible de patienter de longues heures à
étaient des consultations à distance, soit 0,15 %. l’urgence d’un hôpital avant d’obtenir les soins
requis.
• En 2018, seulement 4 % des médecins de famille
canadiens, et seulement 9 % des médecins spécia- • Plus de deux Canadiens sur trois (68 %) disent avoir
listes, offraient à leurs patients la possibilité d’une déjà renoncé à une consultation médicale en raison
consultation virtuelle. Seulement 1 % de la popula- de divers obstacles, dont un délai d’attente trop
tion canadienne utiliserait des services de long ou une incapacité à voir un médecin en dehors
télémédecine. des heures normales de bureau.
• Une comparaison entre dix pays riches effectuée en • Pour le gouvernement, un patient représente une
2016 avait montré que les médecins canadiens dépense nette; il cherche donc à limiter de telles
étaient les moins susceptibles (16 %) d’offrir à leurs dépenses, notamment en restreignant et en ration-
patients la possibilité de les contacter par courriel, nant l’offre de soins. Pour les entreprises œuvrant
contre 86 % en Suisse et 64 % aux États-Unis. dans le domaine de la santé, les patients repré-
sentent un revenu potentiel, et elles en veulent
• Pourtant, les patients semblent prêts à accéder aux donc plus.
soins grâce à la technologie. Les trois quarts des
Canadiens se disent intéressés à utiliser un portail • Plus de quatre Canadiens sur dix estimaient que
internet pour accéder à leur dossier médical et leur dernière visite à l’urgence était due à une
consulter leur médecin, et quatre sur dix sont prêts condition qui aurait pu être traitée dans une cli-
à payer pour un tel service. nique; les entreprises de télémédecine affirment de
leur côté que de 50 à 70 % des problèmes couram-
• Malgré une expansion récente de l’offre de services, ment rencontrés en soins primaires peuvent être ré-
l’utilisation des consultations virtuelles reste aussi li- glés par une consultation virtuelle.
mitée en Europe, avec environ 2 % des visites en
soins primaires en Suède effectuées en consulta- • Plusieurs études ont montré que les consultations
tions virtuelles en 2017, par exemple. virtuelles pouvaient permettre des économies de
coûts par rapport aux consultations en personne, du
• Aux États-Unis, entre 2015 et 2018, la proportion de point de vue du fournisseur de soins.
grandes entreprises (200 employés ou +) dont le
• Pour les employeurs, offrir des consultations vir- • écrasante (92 %) de médecins, pourrait faire aug-
tuelles à leurs employés pourrait aussi se traduire menter l’offre de soins et en faciliter l’accès.
par des économies importantes : une étude publiée
en 2013 avait évalué le coût total de l’absentéisme • L’exemple américain montre qu’un allégement ré-
pour les employeurs canadiens à près de 17 mil- glementaire est possible. Au début de 2019,
liards $, ou 2,4 % de la masse salariale. 24 États avaient adopté une politique favorisant
l’émission accélérée de licences pour les médecins,
• Il existe une preuve scientifique abondante indi- tandis que principe de la reconnaissance des permis
quant que des interventions de télémédecine peu des infirmières d’un autre État avait été adopté par
coûteuses en soins primaires sont réalisables et ac- 31 États.
ceptables tant pour les patients que pour les méde-
cins, et qu’elles entraînent habituellement une • En plus des barrières liées au permis de pratique, la
amélioration de la qualité des soins et une diminu- plupart des systèmes publics de santé du Canada li-
tion de leurs coûts. mitent l’accès à la télémédecine en imposant toutes
sortes de conditions qui n’existent pas dans le cadre
Chapitre 3 – Les obstacles au déploiement de la télémédecine entrepreneuriale.
de la télémédecine • La plupart des systèmes de santé provinciaux ré-
servent l’utilisation de la télémédecine à des clien-
• Puisque le recours à la télémédecine permet de ré- tèles demeurant en région éloignée, ou à tout le
duire les coûts de certains soins et d’en éviter moins priorisent grandement ces clientèles, et les
d’autres, il devrait en principe engendrer des gains patients doivent recevoir les soins dans un endroit
d’efficience pour les systèmes de santé. désigné ou approuvé à cette fin.
• Cependant, si la télémédecine permettait aux sys- • Plusieurs provinces exigent aussi que les médecins
tèmes publics de répondre à la demande non satis- demandent la permission ou s’inscrivent auprès des
faite des Canadiens pour les soins, cela pourrait en autorités publiques avant de pouvoir offrir des
théorie entraîner une augmentation des dépenses consultations via la télémédecine à l’intérieur du
en santé des gouvernements. À tout le moins, les système public.
économies potentielles pourraient être effacées par
la demande additionnelle de soins, qui serait enfin Chapitre 4 – Cas d’étude : La télémédecine
satisfaite.
entrepreneuriale au Canada et l’Ontario
• Les efforts entrepreneuriaux, en se développant Telemedicine Network
aussi à l’extérieur du système public, peuvent ap-
porter une solution en augmentant l’offre globale • Dans la télémédecine entrepreneuriale, le patient
de soins tout en allégeant la pression sur les dé- choisit son fournisseur de soins et le moment où il
penses de l’État. est soigné. S’il n’est pas satisfait des services qu’il
reçoit, il peut se tourner vers un autre fournisseur.
• L’accès aux technologies est parfois présenté
comme un obstacle au développement de la télé- • Les entreprises actives dans le secteur de la télémé-
médecine, mais de multiples solutions existent et decine entrepreneuriale offrent des consultations
sont disponibles sur des appareils qu’une vaste ma- sur demande par texte, voix ou vidéo pour des pro-
jorité de patients et de soignants utilisent tous les blèmes de santé courants via le téléphone, la ta-
jours. blette ou l’ordinateur personnel, à l’endroit et au
moment qui convient aux patients.
• Les barrières réglementaires constituent cependant
un réel obstacle : selon les règles actuelles, un mé- • La définition de « consultation sur demande » est dif-
decin désirant offrir des consultations en téléméde- férente d’une entreprise à l’autre : certaines offrent
cine dans toutes les provinces devra posséder et des consultations de jour, sur rendez-vous; d’autres
renouveler six ou sept permis provinciaux. garantissent une consultation avec une infirmière
praticienne ou un médecin à l’intérieur de quelques
• L’allègement de la réglementation des permis de minutes, 24 heures sur 24, sept jours par semaine.
pratique par la reconnaissance mutuelle des permis
provinciaux, qui est favorisé par une majorité • La plupart des entreprises offrant des consultations
virtuelles se concentrent sur les problèmes de santé
courants (fièvre, grippe, infections mineures, aller- • 3) Revoir les modes de rémunération des méde-
gies, santé sexuelle, renouvellements de prescrip- cins : Les médecins canadiens reçoivent près des
tion, etc.), qui sont précisément les types de maux trois quarts de leur rémunération sous forme de
qui obligent les Canadiens à se rendre plus souvent paiements à l’acte, ce qui ne favorise pas l’innova-
à l’urgence que dans des pays comparables. tion dans la pratique médicale.
• Le plus important réseau de télémédecine provincial • 4) Autoriser la pratique médicale mixte : Dans plu-
au Canada est l’Ontario Telemedicine Network sieurs pays d’Europe, des études ont montré que
(OTN), dont le principal service est la consultation les médecins qui adoptent une pratique mixte aug-
virtuelle aux patients demeurant en région éloignée. mentent globalement le nombre d’heures passées à
soigner des patients, sans diminuer le temps consa-
• Pendant l’année 2017-2018, l’OTN a facilité tout cré au système public.
près de 900 000 consultations à distance, ce qui de-
meure une petite fraction des quelque 100 millions • 5) Voir le secteur privé comme un partenaire : Les
de services cliniques dispensés chaque année dans systèmes de santé mettant les entreprises privées à
la province. contribution à l’intérieur de régimes universels sont
la norme à travers l’OCDE, avec des résultats pro-
• Par contre, il ne fait pas de doute que l’OTN pro- bants tant du point de vue des patients que des fi-
cure des bénéfices importants pour les patients et nances publiques. Au Canada, des entreprises
pour le système public de santé : les programmes actives dans le domaine de la télémédecine ont
de consultations virtuelles entre fournisseurs de montré qu’elles pouvaient appuyer les établisse-
soins primaires et spécialistes, par exemple, ont ments publics.
permis d’éviter des visites en personne par les pa-
tients dans près de 80 % des cas. • 6) Résister à la tentation réglementaire : Les bien-
faits de la télémédecine pour les patients ont été
• La lente progression de la diffusion de la téléméde- largement démontrés, et ses professionnels sont
cine à l’intérieur du système public de santé onta- déjà régis par des codes de déontologie et des
rien illustre encore une fois la difficulté des systèmes ordres professionnels. Le législateur devrait prendre
bureaucratiques à intégrer l’innovation. un pas de côté et concentrer son action à faire tom-
ber les barrières qui subsistent encore.
Conclusion – Des recommandations
pour nos décideurs publics
INTRODUCTION
La journée a mal commencé, comme celle d’hier. sources, ou simplement pour varier le vocabulaire, indif-
Toujours les mêmes symptômes, mais passer l’avant-mi- féremment du professionnel qui offre les soins.
di à la clinique ne vous sourit guère, et une visite à l’ur-
gence encore moins. Vous ouvrez une application sur La pratique de la télémédecine, son évolution et son ex-
votre téléphone. Au bout de quelques clics, le visage pansion seront examinées tant à l’intérieur des systèmes
d’un médecin apparaît. Après une brève consultation, publics de santé que dans un contexte entrepreneurial,
une prescription vous est envoyée. Les médicaments le fil conducteur étant de recenser ce qui favorise son
vous sont livrés un peu plus tard dans la journée. Sans y expansion, ce qui la freine et, ultimement, d’identifier
penser davantage, vous êtes déjà replongé dans vos ac- les moyens de la rendre accessible au plus grand
tivités quotidiennes. nombre de patients.
Ce cahier de recherche va se concentrer principalement Le chapitre 2 détaillera les gains qu’un plus grand re-
sur les consultations entre les patients et le personnel cours à la médecine à distance pourrait engendrer au
soignant. Celui-ci est généralement composé de Canada. Il commencera par donner un aperçu des diffi-
médecins et d’infirmières, quoique d’autres cultés d’accès aux soins des Canadiens en comparaison
professionnels de la santé puissent être concernés (psy- des patients d’autres pays développés. Il recensera les
chologues, nutritionnistes, etc.). Il pourra être question gains pour les patients en termes d’accès et d’attente
de télémédecine, de médecine virtuelle, de télésanté, réduite, et pour les gouvernements en termes d’écono-
de télépratique, de télésurveillance, de téléassistance mies et d’efficience. Il montrera enfin comment l’apport
ou de consultations virtuelles, selon le contexte, les des employeurs pourra aider à matérialiser ces gains, du
point de vue des patients et de celui de l’État.
CHAPITRE 1
État des lieux vince où les consultations vidéo avec un médecin de fa-
mille sont remboursées par l’État au même titre que
toute autre consultation7.
L’idée qu’un médecin puisse traiter un patient qui ne
soit pas physiquement présent ne date pas d’hier. Dès À l’intérieur des systèmes publics de santé canadiens, la
1905, un médecin néerlandais transmettait des batte- télémédecine est un phénomène marginal. En 2014, sur
ments de cœur par téléphone, posant le premier geste les quelque 270 millions de services facturables recen-
de télémédecine à l’aide de technologies modernes. En sés par l’Institut canadien d’information sur la santé,
Norvège, en Italie et en France, des cliniques médicales seulement 412 000 d’entre eux étaient des consultations
ont offert des consultations radiophoniques au cours à distance, soit 0,15 %8.
des années 1920, 1930 et 1940. Aux États-Unis, on a
commencé à transmettre des radiographies à distance Bien que cette proportion ait sans doute augmenté de-
au cours des années 1950, et ensuite au Canada3. puis, notamment en raison d’une forte croissance des
consultations en Colombie-Britannique9, l’accès à la té-
Cela fait maintenant plusieurs années que les Canadiens lémédecine reste limité à l’échelle du pays. Un sondage
sont habitués à communiquer de visu et de vive voix mené en 2018 par Inforoute Santé du Canada a montré
avec leurs proches au pays et partout dans le monde, en que seulement 4 % des médecins de famille canadiens
s’assoyant devant un ordinateur ou au simple toucher offraient à leurs patients la possibilité d’une consultation
d’un écran portable. On aurait pu s’attendre à une vaste virtuelle. Cette proportion est un peu plus élevée chez
démocratisation de la télémédecine, facilitée par la dif- les médecins spécialistes, à 9 %, mais elle demeure tout
fusion à grande échelle des communications télépho- de même faible10.
niques et des technologies audiovisuelles, de
l’avènement de l’informatique et du téléphone intelli-
gent. Ce n’est pourtant toujours pas le cas. Au Canada, le développement de la
télémédecine dans le réseau public varie
La télémédecine au Canada d’une province à l’autre.
Au Canada, le développement de la télémédecine dans
le réseau public varie d’une province à l’autre puisque la Sans surprise, très peu de patients disent être en me-
santé demeure une compétence provinciale en vertu de sure d’obtenir une consultation virtuelle. Un autre son-
la Constitution – chaque province a donc son propre dage mené en 2018 par Inforoute Santé du Canada
système de santé. Bien que ceux-ci partagent plusieurs auprès des patients a révélé que seulement 6 % de
aspects, notamment en raison de leurs origines commu- ceux-ci disaient avoir cette possibilité11. Le nombre
nes, du financement public par l’État et de l’encadre- d’usagers réels est vraisemblablement beaucoup plus
ment de la Loi canadienne sur la santé4, ils se distinguent bas. Une étude de marché réalisée pour le compte de la
néanmoins à certains égards. C’est le cas pour la Commission européenne en 2018 a estimé que les utili-
télémédecine. sateurs de la télémédecine représentaient environ 1 %
de la population canadienne12. Un sondage réalisé en
Toutes les provinces offrent certains services de méde-
cine à distance à travers leurs systèmes publics5. Ces
services sont généralement destinés à des patients ha-
bitant des régions éloignées et ou au suivi de maladies 7. Doctors of BC, « Virtual care in private practice: Billing & Incentives for GP’s
e-Communication with Patients », mis à jour le 27 mars 2019.
chroniques6. La Colombie-Britannique est la seule pro-
8. Association médicale canadienne, The Future of Technology in Health and
Health Care: A Primer, Health Summit Backgrounder, AMC, 2018, p. 3.
9. Pamela Fayerman, « Telus to offer app for 24/7 tele-conference visits to
3. Seewon Ryu, « Book Review: History of Telemedicine: Evolution, Context, and doctors », Vancouver Sun, 7 septembre 2018.
Transformation », Healthcare Informatics Research, vol. 16, no 1, 2010, p. 65-66.
10. Inforoute Santé du Canada, Sondage des médecins canadiens 2018 –
4. Gouvernement du Canada, Loi canadienne sur la santé, L.R.C. (1985), ch. C-6. Utilisation pratique de la santé numérique et des technologies de l’information
par les médecins, décembre 2018, p. 19 et 21.
5. Le réseau le plus développé est celui de l’Ontario, dont nous allons parler
plus en détail dans le chapitre 4. 11. Inforoute Santé du Canada, Relier les patients pour favoriser leur santé,
2018, août 2018, p. 18.
6. Kerry Waddel et al., « Understanding the Use and Compensation for Virtual-
care Services in Primary Care », McMaster Health Forum, McMaster University, 12. Commission européenne, Market study on telemedicine, Third EU Health
27 juillet 2018, p. 4. Programme, pwc, octobre 2018, p. 56.
Figure 1-1
Source : Inforoute Santé du Canada, Relier les patients pour favoriser leur santé, 2018, août 2018, p. 14, 17, 18 et 19.
2019 pour le compte de l’Association médicale cana- proportion était de 86 % en Suisse, de 64 % aux États-
dienne va dans le même sens13. Unis et de seulement 16 % au Canada (voir la Figure 1-2).
De façon générale, l’utilisation de la technologie pour Pourtant, les patients semblent prêts à accéder aux
les communications entre les médecins canadiens et soins grâce à la technologie. Une majorité de ceux qui
leurs patients reste limitée (voir la Figure 1-1). ne peuvent pas communiquer avec un fournisseur de
Seulement 10 % des Canadiens disent pouvoir commu- soins par courriel ou par message texte aimeraient pou-
niquer avec un de leurs fournisseurs de soins en ligne, voir le faire, et 41 % chez ceux qui n’ont pas accès à des
par exemple par courriel. La même proportion peut en- consultations vidéo15. De façon plus générale, en 2019,
voyer un texto à leur médecin ou leur lieu habituel de les trois quarts des Canadiens se disent intéressés à uti-
soins14. Une autre comparaison entre dix pays riches liser un portail internet pour accéder à leur dossier mé-
effectuée en 2016 avait montré que les médecins dical et consulter leur médecin, et quatre sur dix sont
canadiens étaient les moins susceptibles d’offrir à leurs prêts à payer pour un tel service16. Comme nous allons
patients la possibilité de les contacter par courriel. Cette le voir dans ce cahier, des entrepreneurs ont vu une
Figure 1-2
100 %
90 %
80 %
70 %
60 %
50 %
40 %
30 %
20 %
10 %
0%
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Source : Institut canadien d’information sur la santé, « Résultats du Canada : Enquête internationale 2015 du Fonds du Commonwealth sur les politiques de santé auprès
des médecins de soins primaires – tableaux de données », 2016, onglet 28.1.
lesquelles sont remboursées par l’État même si elles délais d’accès aux soins grandissants23, quoique ceux-ci
sont facilitées par des fournisseurs privés17. soient nettement moindres que ce à quoi les Canadiens
sont habitués24. Les entreprises de télémédecine four-
En France, les consultations à distance existent depuis nissent également des services au système public. Par
2015, via le service offert par l’assureur Axa, sans frais exemple, l’agence de santé gouvernementale, le
pour ses assurés. Axa est aussi à l’œuvre dans la vidéo- National Health Service (NHS), a lancé en 2017 en par-
consultation, par l’entremise de sa plateforme Qare. Les tenariat avec Babylon un service nommé GP at Hand,
services étaient auparavant payants pour les patients, qui vise à offrir aux patients des consultations virtuelles
mais les coûts sont maintenant assumés par la Sécurité à l’intérieur de deux heures à travers le système pu-
sociale, qui rembourse les vidéoconsultations depuis blic25. Le NHS a aussi entrepris un virage technologique
l’automne 2018 au même tarif que les visites en per- important au début de 2019 et souhaite offrir un accès
sonnes18. Sauf urgence et quelques exceptions, le mé- aux soins « numérique d’abord » à ses patients d’ici dix
decin doit avoir déjà rencontré le patient auquel il offre ans26. L’organisation publique a ainsi lancé sa propre ap-
une consultation virtuelle. Le choix de l’équipement et plication pour appareils portables, qui permet de
du moyen de communication est laissé au médecin et prendre de rendez-vous, de renouveler des prescrip-
peut inclure des plateformes vidéo comme Facetime et tions et d’accéder à son dossier médical27. Des consul-
Skype, bien que les exigences soient plus strictes pour tations virtuelles doivent y être accessibles d’ici
la transmission de documents19. D’autres entreprises se l’automne 201928.
sont lancées dans le marché à la suite de l’entrée en vi-
gueur du remboursement des vidéoconsultations, no-
tamment Doctolib et Livi, cette dernière étant une filiale Une comparaison entre dix pays riches
de la Suédoise Kry20. effectuée en 2016 avait montré que les
Au Royaume-Uni, les origines de la télémédecine re- médecins canadiens étaient les moins
montent aux années 1990, mais les années qui ont suivi susceptibles d’offrir à leurs patients la
ont donné lieu à un lent développement, essentielle- possibilité de les contacter par courriel.
ment fait de projets pilotes21. En 2015, une étude a
sondé 318 gestionnaires et médecins de soins primaires
sur l’utilisation des technologies dans le cours de leur En somme, malgré une expansion récente de l’offre de
pratique. Aucun cabinet médical n’offrait de consulta- services qui va sans doute s’accélérer, l’utilisation des
tions vidéo et 86 % d’entre eux n’avaient aucune inten- consultations virtuelles en Europe reste encore limitée.
tion de le faire. Les résultats étaient semblables pour les Un rapport préparé pour la Commission européenne et
médecins pris individuellement22. publié en 2018 considère d’ailleurs les États-Unis comme
« le pionnier mondial de la télémédecine ». L’affirmation
Depuis, différentes entreprises de télémédecine sont
témoigne davantage du retard européen que d’un réel
entrées sur le marché et offrent des consultations sur
engouement pour la télémédecine aux États-Unis,
demande moyennant rémunération, notamment Babylon,
puisque selon ce même rapport, seulement environ 2 %
Push Doctor et Now Healthcare, afin de répondre aux
des Américains reçoivent des soins virtuels. Néanmoins,
cette proportion est deux fois plus élevée qu’au Canada
17. Mårten Blix and Johanna Jeansson, « Telemedicine and the Welfare State:
The Swedish Experience », Research Institute of Industrial Economics, IFN
Working Paper No. 1238, 2018; Jonas Sjögreen, « Online doctor - a business
concept that creates problems », Läkartidningen, vol. 114, no EF6Y, 24 janvier
2017.
23. Bharadwaj V. Chada, « Virtual consultations in general practice: embracing
18. Axa, Protection des salariés, Téléconsultation médicale, page consultée le
innovation, carefully », British Journal of General Practice, vol. 67, no 659, p. 264.
22 juillet 2019; Axa « Comment la télémédecine aide AXA à relever le défi de la
santé », Newsroom, 23 mai 2019; Qare, Tarifs et remboursement, page consultée 24. Eric C. Schneider et al., Mirror, Mirror 2017: International Comparison
le 22 juillet 2019. Reflects Flaws and Opportunities for Better U.S. Health Care, The
Commonwealth Fund, juillet 2017, p. 21.
19. Sécurité sociale, L’Assurance Maladie, « Généralisation de la téléconsultation
le 15 septembre 2018 », dossier de presse, 12 septembre 2018. 25. Babylon, Our pricing plans.
20. Valérie de Senneville et Deborah Loye, « La révolution de la télémédecine : 26. NHS England, Online version of the NHS Long Term Plan, Chapter 5: Digitally-
la santé au bout du clic », Les Échos, 8 janvier 2019. enabled care will go mainstream across the NHS, page consultée le 22 juillet 2019.
21. Debasish Debnath, « Activity analysis of telemedicine in the UK », 27. NHS England, « NHS App begins public rollout », communiqué de presse,
Postgraduate Medical Journal, vol. 80, no 944, 10 juin 2004, p. 335-338. 23 janvier 2019.
22. Heather Brant et al., « Using alternatives to face-to-face consultations: a 28. NHS England, Systems and services, NHS App, Features of the NHS App;
survey of prevalence and attitudes in general practice », British Journal of NHS England, Systems and services, NHS App, Future developments for the
General Practice, vol. 66, no 648, juillet 2016, p. 460-466. NHS App.
Au Royaume-Uni, différentes entreprises de télémédecine sont entrées sur le marché et offrent des consultations sur demande moyennant rémunération afin de
répondre aux délais d’accès aux soins grandissants, quoique ceux-ci soient nettement moindres que ce à quoi les Canadiens sont habitués.
Figure 1-3
74 %
63 %
39 %
27 %
cette proportion atteint 65 %33. D’ailleurs, parmi toutes régime collectif a révélé que, même si le nombre de vi-
les entreprises comptant au moins 50 employés, plus du sites virtuelles auprès d’un médecin avait augmenté de
quart offrent des incitations financières à leurs employés près de 20 fois aux États-Unis entre 2010 et 2016, moins
afin de les encourager à utiliser les consultations vir- de 1 % des assurés y avaient eu recours. Les auteurs
tuelles plutôt qu’en personne34. En comparaison, au notent néanmoins que leur analyse ne tient pas compte
Canada, un sondage réalisé auprès des employeurs en des services rendus par l’hôpital ou par des infirmières,
2018 pour le compte de Medisys, une entreprise active ni d’une possible augmentation en 2017 et en 201836.
dans le secteur la télémédecine, a révélé que seulement
9 % d’entre eux offraient la couverture des soins virtuels En somme, bien que le contexte américain soit favo-
à travers leurs régimes collectifs35. rable au développement de la télémédecine sur de-
mande en raison de l’apport des entreprises, les effets
Les employés semblent toutefois encore hésitants à pro- de ce développement doivent encore se matérialiser.
fiter de ces services. L’étude d’un échantillon de récla-
mations effectuées par des assurés dans le cadre d’un
36. Idem. Ce portrait contraste avec une allégation souvent reprise par les
33. Gary Claxton et al., Employer Health Benefits – 2018 Annual Survey, The médias et dans le milieu médical, selon laquelle plus de la moitié des interactions
Kaiser Family Foundation, 3 octobre 2018, p. 219-220. entre patients et les médecins de Kaiser Permanente – l’un des plus importants
systèmes de santé intégrés aux États-Unis – ont eu lieu de façon virtuelle dès
34. Matthew Rae et Cynthia Fox, « More employers are paying for telemedicine,
2015. Ces chiffres présentent une perspective grandement idéalisée de la
but enrollee take-up has been relatively low », Kaiser Family Foundation,
situation américaine. En réalité, la définition de ces « interactions » inclut toutes
Peterson-Kaiser Health System Tracker, 3 octobre 2018.
sortes de communications, dont l’envoi de messages et la prise de rendez-vous à
35. Groupe Santé Medisys, « Une nouvelle étude indique que les employés l’aide d’une application. Voir Arundhati Parmar, « Telehealth CEO calls into
canadiens recherchent des soins de santé virtuels pour contourner les obstacles question virtual care claims made by Kaiser CEO », MedCityNews, 2 décembre
liés aux services de soins traditionnels », communiqué de presse, 4 décembre 2016; Advisory Board, « A milestone: Kaiser now interacts more with patients »,
2018. 13 octobre 2016.
Les systèmes publics américains blic de santé (nous nous pencherons sur les barrières à
sa diffusion au chapitre 3). Pour la quasi-totalité des
Dans les systèmes publics américains, la télémédecine Canadiens, l’accès à des soins primaires doit encore
est sujette à plus de restrictions que dans le secteur passer par une visite en personne à une clinique médi-
privé. Le programme Medicare, qui procure la couver- cale ou à l’urgence. La situation est globalement la
ture médicale à 50 millions d’aînés, réservait jusqu’à ré- même en Europe, quoiqu’une expansion importante
cemment certains services de télémédecine à des soit en cours.
patients habitant des régions rurales et les obligeait à se
rendre dans un établissement de santé pour recevoir les Aux États-Unis, l’utilisation des consultations virtuelles
soins. Ces restrictions ont été levées en avril 201937. reste aussi un phénomène marginal, quoiqu’une plus
grande proportion de patients y ont accès, notamment
Du côté du Medicaid, qui fournit une assurance maladie en raison de l’offre accrue dans les régimes d’assurance
à 70 millions d’Américains dont les revenus sont peu des entreprises, qui y voient des avantages pour elles et
élevés, les restrictions ne viennent pas du gouverne- pour leurs employés.
ment fédéral mais des États, qui peuvent imposer des
conditions afin de limiter l’accès à la télémédecine38. La Comme nous allons le voir dans le prochain chapitre,
plupart des États excluent par exemple les services de des gains importants peuvent aussi être réalisés dans un
télémédecine livrés au domicile du patient, et certains contexte canadien, pour les employeurs et pour l’État,
exigent qu’un professionnel détenant une licence soit et évidemment avant tout pour les patients.
présent avec le patient sur les lieux de la consultation,
même lorsque celle-ci a lieu à la maison39.
En résumé
CHAPITRE 2
Améliorer l’accès aux soins pouvoir consulter un spécialiste, et parmi les moins
tout en réduisant les coûts nombreux à évaluer pouvoir offrir à la plupart de leurs
patients un rendez-vous le jour même ou le lendemain,
ce qui place le Canada à l’avant-dernier rang du classe-
Se faire soigner au Canada ment international à ce titre46.
Figure 2-1
35 %
30 %
25 %
20 %
15 %
10 %
5%
0% AUS CAN FRA ALL P.-B. N.-Z. NOR SUÈ SUI R.-U. É.-U. AUS CAN FRA ALL P.-B. N.-Z. NOR SUÈ SUI R.-U. É.-U. AUS CAN FRA ALL P.-B. N.-Z. NOR SUÈ SUI R.-U. É.-U. AUS CAN FRA ALL P.-B. N.-Z. NOR SUÈ SUI R.-U. É.-U.
A attendu quatre heures A attendu six jours ou plus A attendu deux mois ou plus A attendu quatre mois ou plus
ou plus à l’urgence pour obtenir une consultation pour voir un spécialiste pour une chirurgie non urgente
avec un médecin ou une infirmière
Source : Institut canadien d’information sur la santé, « Résultats du Canada: Enquête internationale de 2016 du Fonds du Commonwealth sur les politiques de santé
réalisée auprès d’adultes dans 11 pays – tableaux de données », février 2017.
Figure 2-2
100 %
90 %
80 %
70 %
60 %
50 %
40 %
30 %
20 %
10 %
0%
as - i is
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Par exemple, seulement 43 % des Canadiens arrivent à soins et en rationnant par les files d’attente. Pour les en-
obtenir une consultation non urgente le jour même où treprises œuvrant dans le domaine de la santé, les pa-
le lendemain, ce qui place encore leur pays en dernière tients représentent en revanche un revenu potentiel;
place dans la comparaison du Commonwealth Fund, elles en veulent donc plus.
citée plus haut49. Dans les conditions actuelles, le fait
que la consultation se fasse en personne ou à distance Plusieurs entreprises de télémédecine sont déjà en
changera peu de choses à cette statistique à court concurrence au Canada afin d’augmenter l’offre de soins,
terme, quoique des gains puissent éventuellement être notamment Akira, Dialogue, EQ Care, Maple et Wello,
réalisés, particulièrement pour les consultations impli- tandis que d’autres, comme Babylon et Teladoc, sont en
quant des spécialistes (voir section suivante). train de s’implanter au pays. Dès que les applications de
ces entreprises sont activées, que ce soit sur un appareil
L’offre bonifiée par les entreprises offrant des consulta- mobile ou sur un ordinateur, elles sont prêtes à recevoir
tions virtuelles repose sur une dynamique complètement la description des symptômes du patient afin d’évaluer
différente et étrangère à celle des systèmes publics ca- sa condition.
nadiens, qui est basée sur le rationnement des soins.
Pour l’État, un patient représente une dépense nette; au Les modalités varient, mais certaines vont jusqu’à garantir
Canada, nos gouvernements cherchent donc à limiter de une consultation avec un médecin par texto ou vidéo en
telles dépenses, notamment en restreignant l’offre de quelques minutes, voire quelques secondes, 24 heures
sur 24, sept jours par semaine50, afin de diagnostiquer
des problèmes de santé courants et prescrire des médi- Une étude réalisée au sein d’un groupe de pratique mé-
caments au besoin (acné, allergies, bronchites, conjoncti- dicale en 2010 auprès d’un peu moins de 800 patients
vites, courbatures, diarrhée, dysfonction érectile, fièvre, séparés en deux cohortes a par exemple comparé les
grippe, infections urinaires, insomnie, migraines, otite, pi- coûts des consultations en personne à une clinique à
qûres, problèmes de santé mentale ou sexuelle, renou- ceux des consultations tenues sur un portail opéré par la
vellements de prescriptions, entre autres). même clinique. Les consultations virtuelles se sont avé-
rées sensiblement moins coûteuses du point de vue du
Les patients qui ont accès à ces consultations évitent fournisseur de soins que les consultations en personne
non seulement de se rendre en clinique ou à l’hôpital, (161 $, contre 219 $ pour les visites en clinique)53.
mais ils obtiennent dans bien des cas une solution à leur
problème en moins de temps qu’il leur aurait fallu seule- Les signataires de l’étude, presque tous médecins, ont
ment pour se rendre à un établissement médical, ceci notamment estimé que les consultations virtuelles re-
sans devoir quitter leur foyer ou s’absenter de leur lieu présentaient une « alternative attrayante à l’ajout de pa-
de travail. tients supplémentaires via des moyens traditionnels »,
puisqu’elles permettent d’éviter des coûts associés aux
Selon les données recueillies par l’Institut canadien d’in- structures physiques et au personnel additionnel. De
formation sur la santé en 2016, plus de quatre plus, ils ont considéré que les économies potentielles
Canadiens sur dix estimaient que leur dernière visite à pour les patients « étaient évidentes », notamment en ce
l’urgence était due à une condition qui aurait pu être qui a trait aux dépenses indirectes liées aux visites en
traitée à leur clinique habituelle51. Les entreprises personne (l’absence du travail, les frais de garde, les dé-
œuvrant dans le secteur affirment de leur côté que de placements et le stationnement, par exemple)54.
50 à 70 % des problèmes couramment rencontrés en
soins primaires peuvent être réglés par une consultation
virtuelle52. Même si ces estimations devaient s’avérer Pour l’État, un patient représente une
trop optimistes, il fait peu de doute qu’un plus grand
dépense nette; au Canada, nos
accès à des consultations virtuelles sur demande pour-
rait permettre à des centaines de milliers, voire à des gouvernements cherchent donc à limiter
millions de Canadiens d’éviter une attente improductive de telles dépenses, notamment en
aux cliniques sans rendez-vous ou à l’urgence pour des restreignant l’offre de soins.
problèmes de santé mineurs.
Alléger la pression sur les finances publiques Une autre étude effectuée par la firme Mercer a conclu
que le coût d’une visite virtuelle moyenne était sensible-
Un plus grand recours à la télémédecine pourrait réduire ment moins élevé qu’une consultation en personne
la pression croissante des dépenses de santé sur les fi- (moins de 50 $ contre environ 125 $)55. Bien que ces
nances publiques. D’abord, parce que le coût pour les études aient été réalisées dans le contexte américain,
systèmes publics des consultations virtuelles pourrait où la télémédecine entrepreneuriale est plus dévelop-
s’avérer moins élevé que celui des visites traditionnelles. pée et où les incitations et les modes de rémunération
Ensuite, parce qu’une partie du fardeau financier pour- ne sont pas les mêmes, elles laissent tout de même
rait être déplacé de l’État vers les entreprises. entrevoir les gains qu’un plus grand recours aux consul-
tations virtuelles pourra permettre de réaliser au
Des coûts moins élevés pour le système Canada.
et les patients
Des consultations évitées et une attente réduite
Plusieurs études ont montré que les consultations vir- pour les spécialistes
tuelles pouvaient permettre des économies de coûts
par rapport aux consultations en personne, du point de Une recension d’études s’étant intéressées à l’efficacité
vue du fournisseur de soins. des consultations électroniques a noté que de 34 à
92 % des visites en personne pouvaient être évitées,
53. James E. Rohrer et al., « Impact of Online Primary Care Visits on Standard
Costs: A Pilot Study », Population Health Management, vol. 13, no 2, 2010.
51. Institut canadien d’information sur la santé, op. cit., note 44, onglet 9.
54. Idem.
52. 50 % selon Akira, plus de 60 % selon Dialogue et 70 % selon OnCall, une
entreprise offrant des solutions technologiques pour des fournisseurs de soins. 55. Mercer, Mercer’s National Survey of Employer‑Sponsored Health Plans,
Pages consultées le 3 juillet 2019. Mercer, 2 novembre 2017.
maladies chroniques du rein a permis d’économiser d’ailleurs pas en cause le coût unitaire moins élevé des
presque 500 euros pour chaque consultation en per- visites virtuelles. La préoccupation est plutôt que l’accès
sonne évitée avec un néphrologue60. facilité aux soins et aux suivis entraîne une augmenta-
tion totale des dépenses en santé64. Comme l’a noté
Un projet-pilote réalisé par des médecins ontariens en une étude suédoise se penchant sur la même probléma-
2010 et 2011 a mené à des conclusions semblables. Les tique, « ce sont les systèmes de rémunération et l’enca-
consultations en ligne menées par des fournisseurs de drement qui devraient faire l’objet de réformes, et non
soins primaires auprès de spécialistes ont permis d’évi- la demande des patients pour plus de soins et de plus
ter de référer le patient au médecin spécialiste dans la grande qualité »65. L’apport des employeurs pourrait
grande majorité des cas, ce qui représente des écono- aussi être salutaire.
mies potentielles significatives. La transmission électro-
nique des informations du patient a aussi permis de L’apport et le gain des employeurs
rendre les consultations plus efficaces et de raccourcir
leur durée. Selon les auteurs, la consultation virtuelle En plus des économies découlant de la réduction des
entre professionnels peut être rémunérée à un tarif coûts liés aux consultations, l’expansion de la téléméde-
moindre qu’une consultation en personne, cette der- cine entrepreneuriale pourrait en soi avoir un impact sur
nière nécessitant un examen complet61. les finances publiques des gouvernements du pays, en
déplaçant une partie du fardeau financier de l’État vers
Les auteurs ont aussi noté qu’à l’époque, en Ontario les employeurs. Pour ces derniers, offrir des consulta-
seulement, plus de 50 000 patients étaient référés à des tions virtuelles à leurs employés pourrait se traduire par
spécialistes chaque jour. Même en supposant que seu- des économies importantes.
lement 10 % de ces références pourraient être évitées,
l’étude avait estimé que des économies quotidiennes
de l’ordre de 400 000 $ en découleraient pour la seule Une étude publiée en 2013 avait évalué
province de l’Ontario. À l’échelle canadienne, cette éva- le coût total de l’absentéisme pour
luation prudente représente des centaines de millions les employeurs canadiens à près
de dollars d’économies chaque année, sans compter
de 17 milliards, ou 2,4 % de la masse
l’accès accru pour les patients62.
salariale.
Évidemment, la concrétisation de ces économies à l’in-
térieur des systèmes publics de santé du pays suppose
que les modes de rémunération des médecins tiennent En effet, bien que certaines entreprises de téléméde-
compte des gains de productivité que la télémédecine cine offrent des consultations virtuelles directement aux
permet de réaliser. Présentement, certaines provinces, particuliers, la plupart d’entre elles visent aussi les ré-
notamment l’Ontario, le Québec, l’Alberta et la gimes collectifs d’assurance ou les employeurs, en fai-
Saskatchewan, accordent une rémunération plus élevée sant valoir les économies importantes que ces derniers
pour les consultations virtuelles63. pourront réaliser en diminuant ou en évitant l’absen-
téisme pour des raisons médicales.
Enfin, même les chercheurs qui émettent des doutes
quant à la possibilité de générer des économies à partir Une étude du Conference Board publiée en 2013 avait
de la télémédecine sont d’accord pour affirmer qu’elle évalué le coût total de l’absentéisme pour les em-
permet d’améliorer l’accès aux soins. Ils ne remettent ployeurs canadiens à près de 17 milliards, ou 2,4 % de
la masse salariale66. Aux États-Unis, une autre étude,
parue en 2003, avait évalué le coût de la perte de pro-
60. Nynke D. Scherpbier-de Haan et al., « Consultation Process for Patients with
ductivité pour des raisons de santé à près de 1700 $ par
Chronic Kidney Disease », Annals of Family Medicine, vol. 11, no 2, février 2013.
61. Clare Liddy et al., « Building Access to Specialist Care through
e-Consultation », Open Med., vol. 7, no 1, 8 janvier 2013, p. 5.
64. J. Scott Ashwood et al., « Direct-to-Consumer Telehealth May Increase
62. Ibid., p. 7.
Access to Care but Does Not Decrease Spending », Health Affairs, vol. 36, no 3,
63. Kerry Waddel, Eilish M. Scallan et Michael G. Wilson, « Understanding the mars 2017.
Use and Compensation for Virtual-care Services in Primary Care », McMaster
65. Mårten Blix and Johanna Jeansson, « Telemedicine and the Welfare State:
Health Forum, McMaster University, 27 juillet 2018, p. 5; Gouvernement du
The Swedish Experience », Research Institute of Industrial Economics, IFN
Québec, Régie de l’assurance-maladie, Médecins spécialistes, Manuel et guide
Working Paper No. 1238, 2018, p. 21.
de facturation, Manuel des médecins spécialistes, Brochure no 1, Protocole
d'accord concernant la télémédecine, p. 61-63; Gouvernement de la 66. Nicole Stewart, « Quand les employés manquent à l’appel : l’absentéisme
Saskatchewan, Payment Schedule for Insured Services Provided by a Physician, dans les grandes organisations canadiennes », Le Conference Board du Canada,
1er avril 2019, mis à jour le 7 mai 2019, p. 89. 23 septembre 2013, p. 9.
employé annuellement. Près du tiers de ce coût était lié Bien sûr, ces derniers chiffres émanent des entreprises
à des absences du travail67. proposant les forfaits de consultations virtuelles. Ils sont
d’abord des arguments de vente et ne peuvent pas être
De façon plus spécifique, une enquête par sondage réa- considérés comme des évaluations précises et finales
lisée pour le compte de Wello, une entreprise offrant qui s’appliqueront à la réalité de chacune des entre-
des consultations virtuelles, a révélé que près de 40 % prises. Ceci étant dit, plusieurs entreprises et assureurs
des travailleurs canadiens ont dit s’être absentés du tra- canadiens, après avoir fait leurs propres évaluations, ont
vail pour une durée de deux jours ou plus afin de se décidé d’intégrer les forfaits de consultation virtuelle
rendre en personne à une clinique, ce qui peut repré- dans le panier des services offerts à leurs employés et
senter plusieurs centaines de dollars par an pour chaque assurés71.
employé68. Sur son site Web, Wello offre des forfaits de
consultations virtuelles à 11 ou 15 $ par mois par em- Du point de vue de l’État, le développement de l’offre
ployé. Dialogue, une autre entreprise du secteur, dit de téléconsultations sur demande via les employeurs
proposer des forfaits à des prix semblables69. peut représenter à terme des millions de consultations
annuelles en moins dans les systèmes publics de santé,
et conséquemment lui permettre d’offrir un accès plus
« Il existe une preuve abondante rapide à des clientèles qui sont présentement mal des-
provenant de recherches scientifiques servies. Certains voudront y voir une « privatisation » des
rigoureuses indiquant que des soins. En réalité, les systèmes de santé canadiens conti-
nueront de dépendre largement d’un financement pu-
interventions de télémédecine peu
blic, tant pour les soins primaires que spécialisés, mais
coûteuses en soins primaires sont ils auront seulement un peu plus d’oxygène pour mener
réalisables et acceptables tant pour à bien leur mission.
les patients que pour les médecins. »
Vers de meilleurs soins?
Le plan d’affaires des entreprises offrant des consulta- Les économies permises par la télémédecine seront-elles
tions virtuelles est donc de convaincre des employeurs réalisées sur le dos des patients? Tout indique que non.
que celles-ci peuvent non seulement leur éviter des La recension de près d’une centaine d’études, réalisée
pertes, mais même entraîner des économies impor- en 2015 par un regroupement d’universitaires en colla-
tantes. En se basant sur une moyenne de 7,5 visites boration avec l’organisation indépendante Cochrane,
chez le médecin par année, et en supposant que la moi- n’a pas noté de différence notable dans les résultats cli-
tié des employés qui ont accès à des consultations vir- niques des patients pour une variété de conditions :
tuelles en profiteront, Medysis, une autre entreprise mortalité après une défaillance cardiaque, problèmes de
active dans le secteur, estime qu’une PME de 50 em- santé mentale et dépendance, et soins dermatologiques,
ployés pourra réaliser des économies de 43 000 $ par notamment. Les résultats ont été variables quant au
année, et que ces économies pourraient s’élever à nombre d’hospitalisations, menant parfois à plus d’hos-
673 000 $ par an pour une entreprise ayant 750 em- pitalisations, et parfois à moins72.
ployés70. Vu sous cet angle, offrir l’accès à des consulta-
tions virtuelles aux employés n’est plus une dépense Par contre, des améliorations ont été notées dans la qua-
pour les employeurs, mais un investissement qui leur lité de vie de patients ayant souffert de problèmes car-
permettra de diminuer les coûts liés à l’absentéisme, ou diaques, dans le contrôle du niveau de glucose de
même au « présentéisme ». patients diabétiques, dans le niveau de mauvais cholesté-
rol, pour le niveau de pression sanguine et chez certains
67. Walter F. Stewart et al., « Lost Productive Work Time Costs from Health
Conditions in the United States: Results from the American Productivity Audit », 71. Notamment la Banque Nationale, Cirque du Soleil et Stingray pour les
Journal of Occupational and Environmental Medicine, vol. 45, no 12, p. 1243. entreprises, et Sun Life et SSQ Assurance du côté des assureurs. Voir Caisse de
dépôt et placement du Québec, « Dialogue conclut une ronde de financement
68. Wello, « Wello National Survey Findings », 17 septembre 2018.
de 40 M$ », Communiqué de presse, 17 juin 2019; Alain Thériault, « Sun Life
69. Wello, Business plans, page consultée le 3 juillet 2019; Radio-Canada, « Voir offrira la télémédecine à ses clients », Journal de l’assurance, 12 mars 2018;
un médecin en quelques minutes grâce à une application montréalaise », 7 juillet Journal de l’assurance, « SSQ Assurance ajoute la télémédecine à son offre en
2017. collectif », 29 janvier 2018.
70. Medisys Health Group, « Virtual Care in Canada: The solution at your 72. Gerd Flodgren et al., Interactive telemedicine: effects on professional practice
Fingertips – A 2019 Virtual Healthcare Industry Report », p. 10. and health care outcomes, Cochrane Database of Systematic Reviews, 2016.
patients souffrant de conditions respiratoires canadiens qui cherchent à traiter des problèmes de
chroniques73. santé courants. Un plus grand recours à la télémédecine
pourrait aussi réduire la pression sur les finances pu-
Une autre recension publiée en 2016 et portant sur bliques en diminuant le nombre et le coût des consulta-
86 articles scientifiques s’est montrée encore plus posi- tions ou en les évitant. Enfin, l’expansion des services
tive, affirmant « qu’il existe une preuve abondante pro- de télémédecine au sein des entreprises, en plus d’être
venant de recherches scientifiques rigoureuses une source d’économies pour ces dernières, pourrait ré-
indiquant que des interventions de télémédecine peu duire la demande de soins à l’intérieur des systèmes pu-
coûteuses en soins primaires sont réalisables et accep- blics de santé, ce qui profitera à des clientèles qui sont
tables tant pour les patients que pour les médecins, et actuellement mal desservies.
qu’elles entraînent habituellement une amélioration de
la qualité et une diminution des coûts »74. Pour que ce potentiel soit pleinement réalisé, certaines
barrières au développement de la télémédecine devront
En résumé d’abord être levées, comme nous le verrons dans le cha-
pitre suivant.
L’accès aux soins dans les systèmes de santé publics du
Canada relève du parcours du combattant. L’avènement
de la télémédecine entrepreneuriale pourrait faciliter cet
accès et réduire l’attente pour des millions de patients
73. Idem.
74. Rashid L. Bashshur et al., The Empirical Foundations of Telemedicine
Interventions in Primary Care, Telemedicine Journal and E-Health, vol. 22, no 5,
1er mai 2016.
CHAPITRE 3
Les obstacles au déploiement des Canadiens pour les soins, cela pourrait en théorie
de la télémédecine entraîner, selon les paramètres actuels, une augmenta-
tion des dépenses en santé des gouvernements. À tout
le moins, les économies potentielles pourraient être ef-
Puisque la télémédecine existe sous différentes formes facées par la demande additionnelle de soins qui serait
depuis plus de vingt ans et compte tenu de tous les enfin satisfaite.
avantages qu’elle offre, on peut se demander pourquoi
elle n’est pas plus accessible pour les patients cana- La réponse entrepreneuriale peut apporter une solution.
diens. Parmi les différents obstacles qui sont régulière- D’une part, en raison des gains de productivité que l’en-
ment mentionnés, on retrouve le manque de ressources trepreneuriat peut permettre à l’intérieur même du sys-
financières, l’accès aux technologies et les barrières tème public, lorsqu’on lui fait appel77; d’autre part,
réglementaires. parce que ces solutions entrepreneuriales, en se déve-
loppant aussi à l’extérieur du système public, font aug-
Les deux premiers sont davantage des illustrations des menter l’offre globale de soins tout en allégeant la
limites des systèmes publics de santé canadiens que pression sur les dépenses de l’État. Les employeurs
des obstacles réels au développement de la téléméde- aussi font partie de la solution, comme on l’a vu dans le
cine. Les barrières réglementaires constituent cepen- chapitre précédent.
dant un réel obstacle, qui doit être aboli. Le
rationnement de la télémédecine par les différents sys- Les obstacles technologiques
tèmes publics est une autre barrière structurelle, du
point de vue du patient. L’accès aux technologies est parfois présenté comme un
obstacle au développement de la télémédecine78.
Les obstacles financiers Pourtant, plus de sept adultes canadiens sur dix possé-
daient un téléphone intelligent en 2017 selon une étude
Le coût d’adoption des nouvelles technologies est sou- du Pew Research Center, une proportion comparable à
vent évoqué comme étant un obstacle au développe- l’Allemagne et au Royaume-Uni, à peine inférieure à
ment de la télémédecine75. Les systèmes publics de celle aux États-Unis, et supérieure à la France.
santé du Canada subissent en effet une pression consi-
dérable si on regarde l’augmentation de leurs dépenses
au cours des dernières décennies, que le vieillissement Ces solutions entrepreneuriales font
de la population et la demande croissante de soins ne augmenter l’offre globale de soins tout
feront qu’accentuer76. en allégeant la pression sur les
Cet argument ne tient pas la route si on considère les dépenses de l’État.
épisodes de soins individuellement, comme nous ve-
nons de le voir. Puisque le recours à la télémédecine
Les Canadiens comptent aussi parmi les plus grands uti-
permet de réduire les coûts de certains de ces épisodes
lisateurs d’Internet sur la planète, avec de 91 % de la
et d’en éviter d’autres, il devrait en principe engendrer
population adulte79. En outre, un rapport du CRTC
des gains d’efficience pour les systèmes de santé.
montre que 98 % des Canadiens ont accès à une
L’argument financier peut néanmoins tenir la route si on connexion Internet à haute vitesse à la maison, et que
accepte la prémisse selon laquelle, dans les systèmes les réseaux cellulaires LTE couvrent 99 % de la popula-
publics canadiens, l’accès aux soins est accordé sur une
base de rationnement, ce qui est notamment illustré par
l’attente pour se faire soigner. De ce point de vue, si les
systèmes publics arrivaient à répondre à la demande 77. Voir notamment Patrick Déry et Jasmin Guénette, « Saint Göran : un hôpital
concurrentiel dans un système universel », Note économique, IEDM, 17 octobre
2017; Patrick Déry, « Faire appel à l’entrepreneuriat pour héberger et soigner nos
aînés », Le Point, IEDM, 26 avril 2018; Patrick Déry, « Les hôpitaux du Québec ont
75. Clemens Scott Kruse et al., « Evaluating barriers to adopting telemedicine
besoin d’entrepreneuriat », Le Point, IEDM, 12 juillet 2018.
worldwide: A systematic review », Journal of Telemedicine and Telecare, vol. 24,
no 1, p. 4-12, 16 octobre 2016. 78. Association médicale canadienne, The Future of Technology in Health and
Health Care: A Primer, Health Summit Backgrounder, 2018, p. 5.
76. Pour une vue d’ensemble de la question, voir Bacchus Barua et al., The
Sustainability of Health Care Spending in Canada 2017, Institut Fraser, 24 mars 79. Calculs de l’auteur. Voir Gouvernement du Canada, « The Internet and
2017. Digital Technology », Statistique Canada, 14 novembre 2017.
tion. Enfin, la plupart des ménages canadiens (84 %) ont un permis d’exercice. Cela signifie qu’un médecin qui
un ordinateur à la maison80. désire exercer partout au pays devra détenir un permis
de chacune des treize provinces et territoires83.
Encore une fois, et bien que certains patients vulné-
rables ou demeurant en région éloignée n’aient pas L’obtention de ce permis sera sujette au respect de cri-
accès à tout l’éventail des technologies de communica- tères d’éligibilité, à la production de documents et au
tion et que les appareils domestiques ne puissent pas paiement de frais qui peuvent totaliser quelques milliers
convenir dans toutes les situations, ce sont davantage de dollars. Même si le processus d’application est sem-
des problèmes de rigidité des systèmes publics et de blable d’une province à l’autre, il devra être répété en
normes bureaucratiques qui sont en cause qu’un réel entier pour chacune des provinces et chaque territoire
manque d’accès à la technologie. où le médecin voudra pratiquer, de même que le paie-
ment des frais. À cela s’ajoutera l’année suivante le ver-
Une étude parue en 2016 a fait la recension d’une tren- sement de cotisations annuelles, multiplié encore une
taine d’articles se penchant sur les barrières à l’adoption fois par le nombre de lieux de pratique.
de la télémédecine. Elle a conclu que le manque de fa-
miliarité avec les nouvelles technologies et la résistance
au changement constituaient les deux principaux obs- De multiples solutions existent et sont
tacles81. Les développements des dernières années ont disponibles sur des appareils qu’une
essentiellement réglé le premier aspect. De multiples
vaste majorité de patients et de
solutions existent et sont disponibles sur des appareils
qu’une vaste majorité de patients et de soignants uti- soignants utilisent tous les jours.
lisent tous les jours. Il ne reste qu’à faire le choix de les
utiliser.
Cette lourdeur réglementaire a amené un médecin à
En France et au Royaume-Uni, par exemple, on laisse à qualifier le régime canadien de permis de « bourbier bu-
la discrétion du médecin le soin de décider si une appli- reaucratique », et un autre, d’origine australienne mais
cation grand public (comme Skype ou Facetime) peut basé en C.-B., à déclarer qu’il lui était « plus simple de
convenir aux fins d’une consultation virtuelle82. Comme pratiquer la médecine en Tasmanie » qu’ailleurs au
quoi il n’est pas nécessaire d’attendre la solution par- Canada84. En Australie, comme à bien d’autres endroits
faite pour agir, si le bien-être du patient est le premier dans le monde, un seul permis est en effet suffisant
critère à considérer. pour pratiquer la médecine sur l’ensemble du territoire
national85.
Bien sûr, cela n’empêche pas de développer des appli-
cations spécifiques, dédiées à la télémédecine et qui in- La situation canadienne est encore plus gênante si on la
tègrent d’autres fonctionnalités, comme l’accès au compare avec celle de l’Union européenne (UE), une
dossier médical du patient, par exemple. De multiples mosaïque de 28 États nationaux86, chacun avec sa
acteurs du secteur entrepreneurial consacrent d’ailleurs langue, sa culture, son régime juridique et ses propres
des ressources considérables à développer ce genre de formations médicales, et dont la population totale dé-
produit, comme nous allons le voir au prochain chapitre. passe le demi-milliard d’habitants. Du point de vue du
Canada, où un médecin gatinois n’est pas autorisé à
La réglementation : le permis de pratique pratiquer dans un hôpital d’Ottawa, de tels obstacles
des médecins pourraient paraître insurmontables.
Tableau 3-1
Permis de pratique requis pour pouvoir offrir des soins virtuels, par province
CB AB SK MB ON QC NB NE IPE TNL
MÉDECINS
INFIRMIÈRES
Notes : 1. Un médecin ne détenant pas de licence en Alberta peut avoir recours à la télémédecine pour effectuer un maximum de cinq consultations par année ou en
cas d’urgence. 2. Au Nouveau-Brunswick, la pratique de la télémédecine sans licence est sujette à certaines restrictions, notamment quant à la nature et la fréquence
des consultations. Une licence de la province est requise pour éviter ces restrictions.
Sources : Permis de pratique des médecins : College of Physicians and Surgeons off British Columbia, « Practice Standard », novembre 2013, révisé le 24 juin 2019; College of
Physicians & Surgeons of Alberta, « Telemedicine », 6 août 2014; College of Physicians and Surgeons of Saskatchewan, « Policy : The practice of telemedicine », page
consultée le 4 juillet 2019; College of Physicians and Surgeons of Saskatchewan, « Telemedicine Licensure », février 2019; The College of Physicians & Surgeons of Manitoba,
Standards of Practice of Medicine, janvier 2019, p. 86-87; College of Physicians and Surgeons of Ontario, « Telemedicine », avril 2007, révisé en décembre 2014; Collège des
Médecins du Québec, Le Médecin, La Télémédecine et les Technologies de l’Information et de la Communication : Guide d’exercice, février 2015, p. 10-11; College of
Physicians and Surgeons of New Brunswick, « Regulation #13: Telemedicine Regulation », septembre 2008; College of Physicians and Surgeons of Nova Scotia, « Professional
Standards Regarding the Provision of Telemedicine Services », février 2001, révisé le 14 décembre 2018; The College of Physicians and Surgeons of Prince Edward Island, «
Telemedicine », 16 janvier 2017; The College of Physicians and Surgeons of Newfoundland and Labrador, « Standard of Practice : Telemedicine », 22 mars 2017.
Permis de pratique des infirmières : British Columbia College of Nursing Professionals, « Practice Standards for Registered Nurses and Nurses Practitioners :
Telehealth »; CARNA, Telehealth Nursing Practice, Requirements; College of Registered Nurses of Manitoba, « Telepractice », mai 2018; Ordre des infirmières et
infirmiers de l’Ontario, « Practice Guideline : Telepractice », juin 2009, révisé en février 2017; vérifications effectuées auprès des collèges et associations d’infirmières de la
Saskatchewan, du Québec, du Nouveau-Brunswick, de la Nouvelle-Écosse et de l’Île-du-Prince-Édouard en juin et juillet 2019.
bureaucratique »87, il y a déjà près de 20 ans que l’UE a Le désavantage de cette approche est que le médecin
fait en sorte que les médecins autorisés à pratiquer dans qui veut pratiquer dans plus d’une province doit multi-
un pays membre puissent offrir des services de télémé- plier les demandes de permis, le temps consacré à la
decine dans tous les autres, sans avoir à obtenir de per- gestion de la paperasse, les frais initiaux et les cotisa-
mis additionnel88. Le Canada est loin du compte. tions annuelles, comme dans le cas de la pratique
classique.
Le permis d’exercice et la télémédecine
Bien qu’elle représente un irritant important pour cer-
Les exigences des collèges des médecins des provinces tains médecins pratiquant leur métier dans un cadre tra-
en ce qui a trait à la pratique de la télémédecine sont ditionnel et qu’elle les rendra moins enclins à étendre
semblables à celles pour la pratique de la médecine leur pratique ou faire de la suppléance dans une autre
classique. Règle générale, le médecin désirant pratiquer province, l’approche par le lieu du patient ne causera
la télémédecine dans plusieurs provinces devra se pro- pas de problème pour la majorité d’entre eux. La pra-
curer plusieurs permis. Deux tendances principales se tique en cabinet privé ou en établissement est par défi-
dégagent (voir le Tableau 3-1). nition en un lieu fixe, situé à l’intérieur d’un seul
territoire provincial (quoique ce ne soit pas le cas pour
La première tendance s’intéresse au lieu où les soins
tous les médecins, comme nous allons le voir bientôt).
sont reçus. Selon cette logique, c’est la localisation du
patient qui détermine la province où le médecin doit
détenir son permis, peu importe l’endroit d’où il offre la
L’UE a fait en sorte que les médecins
consultation. C’est la solution retenue par l’Alberta, le
Manitoba, le Québec, le Nouveau-Brunswick et autorisés à pratiquer dans un pays
l’Île-du-Prince-Édouard89. membre puissent offrir des services de
télémédecine dans tous les autres, sans
La seconde tendance se base sur la localisation du méde-
cin. Selon cette logique, le collège d’une province don-
avoir à obtenir de permis additionnel.
née ne s’intéresse qu’aux médecins pratiquant dans cette
province, peu importe où les patients reçoivent les soins. L’avènement de la télémédecine change la donne, parti-
C’est la solution adoptée par la Colombie-Britannique, culièrement lorsqu’elle s’exerce dans un cadre entrepre-
l’Ontario, la Nouvelle-Écosse et Terre-Neuve. neurial qui, lui, ne connaît pas de frontières. Pour un
médecin souhaitant développer une pratique plus éten-
La province restante, la Saskatchewan, a choisi une troi-
due, ou encore pour une entreprise souhaitant offrir ses
sième voie, qui additionne les deux premières. Le mé-
services à l’ensemble de la population canadienne,
decin doit détenir un permis d’exercice en tout temps,
l’obligation de détenir un permis d’exercice dans la pro-
que ce soit le médecin ou le patient qui est localisé
vince du patient peut constituer un frein administratif et
dans la province.
financier important.
La localisation du patient
Ainsi, selon les règles actuelles, un médecin désirant of-
L’approche fondée sur le patient signifie par exemple frir des consultations en télémédecine dans toutes les
qu’un patient du Québec ne peut obtenir de soins en provinces devra posséder et renouveler six ou sept per-
télémédecine que d’un médecin détenant un permis de mis provinciaux selon son lieu d’exercice, soit un permis
pratique au Québec. Si un médecin basé en Ontario ou pour chacune des provinces qui ont cette exigence, et
en Alberta désire prodiguer des soins à un patient qué- un autre pour celle d’où il pratique, dans le cas de la
bécois via la télémédecine, il doit détenir un permis de Colombie-Britannique, de l’Ontario, de la Nouvelle-
pratique émis par le Collège des médecins du Québec. Écosse et de Terre-Neuve90. Outre le fardeau adminis-
tratif, cela pourra impliquer des cotisations annuelles de
l’ordre de 10 000 à 12 000 $91. Un médecin – ou une en-
87. Philippe Ricard, « La gouvernance européenne, ce ‘monstre
bureaucratique’ », Le Monde, 29 mai 2013; Hans Bull, « ‘Kafka à la sauce treprise œuvrant dans le domaine de la télémédecine –
bruxelloise’ : observations d’un praticien désabusé », Revue française pourra choisir de limiter le nombre de provinces au sein
d’administration publique, vol. 1, no 13, p. 99-104, 18 mai 2010.
88. Soohyun Laura Chang et al., « How the European Union Is Embracing Cross-
border Telemedicine and What the U.S. State Medical Boards Can Learn from 90. Le nombre varie, puisque la Colombie-Britannique, l’Ontario et la Nouvelle-
It », George Washington University, School of Medicine and Health Sciences, Écosse n’ont pas cette exigence, mais le médecin pratiquant depuis une de ces
affiche de présentation, printemps 2018. provinces devra néanmoins y détenir un permis.
89. Au moment d’écrire ces lignes, le Collège des médecins du Manitoba était 91. Calcul de l’auteur basé sur le montant des cotisations annuelles dans les
en train de revoir son cadre de pratique de la télémédecine. différentes provinces.
La reconnaisse mutuelle des permis de pratique dans le cadre actuel canadien. Près d’un médecin ré-
sident sur cinq (18,5 %) dit vouloir faire de la suppléance
Du point de vue du patient, l’allègement de la régle- à l’extérieur de la province où il exercera principalement
mentation des permis de pratique, par exemple par la la médecine, une fois sa formation terminée. Ce pour-
reconnaissance mutuelle des permis provinciaux, pour- centage monte à plus de la moitié (52 %) si on évoque
rait contribuer à augmenter l’offre de soins et à en facili- la possibilité qu’il ne soit plus nécessaire de faire des
ter l’accès. Un obstacle important serait levé pour le demandes de permis additionnelles95.
développement de la télémédecine entrepreneuriale,
mais il y aurait également des gains à faire pour les sys- Un autre sondage effectué par l’Association médicale
tèmes publics provinciaux. En effet, la reconnaissance canadienne montre comment la lourdeur bureaucratique
mutuelle des permis permettrait une plus grande sou- affecte la flexibilité et la disponibilité de l’effectif médi-
plesse et favoriserait une meilleure allocation des res- cal. Dans un panel Web, 10 % des répondants ont affir-
sources. De tels gains d’efficience rendraient par mé détenir au moins deux permis de pratique au
conséquent de précieux services, compte tenu du Canada. Parmi ceux qui ont déclaré n’avoir qu’un seul
manque de médecins dans plusieurs régions du pays93. permis, plus de la moitié (53 %) ont dit avoir demandé
un permis dans une seconde province ou territoire96.
Parmi les principaux obstacles mentionnés par les ré-
L’allègement de la réglementation des pondants pour l’obtention d’un permis dans une nou-
permis de pratique, par exemple par velle province ou territoire, celui qui revient le plus
souvent est la complexité du processus de demande de
la reconnaissance mutuelle des permis
permis (90 %), suivi de sa longueur (84 %) et des coûts
provinciaux, pourrait contribuer à associés (79 %).
augmenter l’offre de soins et à en
faciliter l’accès. Même en supposant que l’ensemble des répondants
n’est pas représentatif (parce qu’il était constitué par défi-
nition de médecins intéressés à pratiquer à plusieurs en-
L’exemple américain montre que c’est tout à fait réali- droits), cela représente un bassin potentiel de plusieurs
sable ici. Aux États-Unis, au début de 2019, 24 États milliers de médecins qui seraient disposés à étendre leur
avaient adopté une politique favorisant l’émission accé- pratique. Leur apport pourrait être significatif lorsqu’on
lérée de licences pour les médecins. Les infirmières considère leurs motivations, même en se plaçant stricte-
américaines sont allées encore plus loin. Le principe ment du point de vue des systèmes publics.
d’un permis de pratique amélioré, qui permet à une in-
firmière détenant une licence dans un État de pratiquer En effet, lorsqu’on a demandé à ces mêmes médecins
dans un autre État sans devoir demander une nouvelle ce qu’ils envisageaient de faire si un permis national
licence, avait déjà été accepté par 31 États en janvier était instauré, une proportion importante a indiqué qu’il
201994. était « probable ou très probable » qu’ils feraient de la
suppléance dans une autre province ou territoire (48 %),
D’ailleurs, comme montre le Tableau 3-1, les infirmières qu’ils iraient pratiquer de façon temporaire en région ru-
canadiennes tendent vers de meilleures pratiques régle- rale ou éloignée dans une autre province (47 %) ou
mentaires que leurs collègues médecins, puisqu’elles qu’ils pratiqueraient dans plusieurs provinces ou terri-
privilégient davantage l’approche basée sur la localisa- toires sur une base régulière (31 %). Plus du tiers (36 %)
tion du soignant. Une infirmière détenant un permis de se sont dits intéressés à pratiquer la télémédecine.
pratique dans une seule province peut ainsi exercer son
métier dans toutes les autres, à l’exception de l’Alberta Enfin, dans le même sondage, une majorité écrasante de
et de la Saskatchewan. médecins (93 %) s’est prononcée pour l’établissement
d’un permis de pratique national ou pour la reconnais-
L’effet bien réel des barrières réglementaires sance du permis de pratique de leur province dans l’en-
semble du Canada (92 %). Et, soulignons-le, ce sondage
Un sondage récent des Médecins résidents du Canada
donne une idée de l’effet des barrières réglementaires
a été mené en référence au cadre de pratique classique. condition du patient l’exige, ou encore où l’utilisation
La télémédecine n’était même pas un enjeu! d’équipements hautement spécialisés serait requise,
une telle exigence témoigne d’une conception de la té-
Le rationnement dans les systèmes lémédecine qui date d’une autre époque, avant l’avène-
de santé publics ment du téléphone intelligent et de la tablette.
prodiguent des soins virtuels aux patients qui ont rempli Les barrières réglementaires, elles, ont un effet bien
les conditions d’éligibilité établies par les gouvernements réel, puisqu’elles limitent l’allocation de la ressource que
de leurs provinces et dans les lieux approuvés par ceux- constitue le personnel soignant. Elles sont aussi des
ci. Plusieurs médecins offriraient malgré tout des consul- obstacles à l’innovation par les individus et les entre-
tations par téléphone, courriel ou messages textes de prises, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur des systèmes pu-
façon ponctuelle, sans être rémunérés103. blics. Le rationnement par le gouvernement sur l’offre
de soins en général et de la télémédecine en particulier
En résumé est une entrave de plus à l’accès aux soins. Toutes ces
barrières sont solubles mais, comme nous allons le voir,
Plusieurs obstacles sont régulièrement invoqués pour il est illusoire de penser que les solutions ne viendront
expliquer la lente croissance de la télémédecine au que de l’État.
Canada et le faible accès pour les patients. Les considé-
rations financières et technologiques sont davantage
des symptômes de la rigidité des systèmes publics et de
leur résistance à l’innovation que de vraies barrières,
puisque la télémédecine peut entraîner des gains d’effi-
cience importants, d’une part, et que les technologies
sur lesquelles elle s’appuie sont largement disponibles
et éprouvées, d’autre part. Dans les deux cas, l’entre-
preneuriat peut apporter des solutions, que l’État peut
choisir d’adopter.
103. Kerry Waddel, Eilish M. Scallan et Michael G. Wilson, op. cit., note 98.
CHAPITRE 4
Cas d’étude : La télémédecine pays une occasion de courtiser des patients et des em-
entrepreneuriale au Canada ployeurs, directement ou à travers des régimes d’assu-
rance collective. Pour les premiers, le manque d’accès
et l’Ontario Telemedicine Network aux soins et l’attente peuvent représenter non seule-
ment une source de souffrance ou d’anxiété, mais aussi
Les chapitres précédents nous ont permis d’établir un un coût de renonciation important, puisque cela dimi-
portrait et quelques tendances globales de la téléméde- nue leur participation active au marché du travail; pour
cine au Canada, des gains qu’elle rend possibles et des les seconds, l’absentéisme est une perte sèche qu’il faut
obstacles à sa diffusion. réduire.
Dans le présent chapitre, nous allons examiner plus La dynamique se trouve ainsi complètement renversée
concrètement les différentes solutions offertes sur le par rapport à la télémédecine publique. Dans la télémé-
plan de l’accès aux soins et de services aux patients par decine entrepreneuriale, le patient choisit son fournis-
les entreprises actives dans la télémédecine entrepre- seur de soins et le moment où il est soigné. S’il n’est
neuriale au Canada, puis ouvrir une brève fenêtre sur la pas satisfait des services qu’il reçoit, il peut se tourner
télémédecine du futur. Nous allons aussi nous pencher vers un autre fournisseur. La prospérité des entreprises
sur le cas de l’Ontario Telemedicine Network (OTN), le de télémédecine, leur croissance et leur pérennité sont
plus développé des réseaux provinciaux. liées à leur façon de répondre aux besoins des patients
et clients, et à la valeur que ceux-ci accordent à leurs
La télémédecine entrepreneuriale au Canada services, comme c’est le cas pour les entreprises actives
dans une foule de secteurs concurrentiels.
Les entreprises actives dans le marché canadien de la
télémédecine se présentent principalement sous deux
formes. Les entreprises du premier groupe procurent Dans la télémédecine entrepreneuriale,
des plateformes technologiques pour la dispensation de le patient choisit son fournisseur de
la médecine virtuelle aux différents fournisseurs de soins soins et s’il n’est pas satisfait des
(cliniques, hôpitaux), un peu à l’instar d’OTN. Ils sont ce- services qu’il reçoit, il peut se tourner
pendant financés par des fonds privés et vendent leurs
vers un autre fournisseur.
services partout au pays, et même à l’étranger. C’est le
cas notamment de Medeo et d’OnCall.
Cette notion de choix du patient, qui est un concept gé-
Les entreprises du second groupe se concentrent sur la li-
néralement étranger au système de santé canadien, est
vraison de consultations virtuelles aux patients, moyen-
pourtant bien intégrée dans la plupart des pays déve-
nant une rémunération versée par le patient, l’employeur,
loppés ayant un système de santé universel. Elle est
ou l’assureur (en vertu d’un régime collectif)104. C’est le
aussi considérée par l’OCDE comme l’une des mesures
cas entre autres d’Akira, Dialogue, EQ Virtual, Maple,
les plus efficaces pour améliorer l’accès aux soins105.
Medisys, VirtualMED et Wello. C’est donc à ces dernières
entreprises que la présente section va s’intéresser, dans Toutes les entreprises actives dans le secteur de la télé-
la continuité de ce cahier. L’objectif n’est pas de dresser médecine entrepreneuriale ont en commun d’offrir des
un portrait détaillé ou exhaustif, ni de porter un jugement consultations sur demande par texte, voix ou vidéo pour
sur leur modèle d’affaires ou encore d’évaluer la qualité des problèmes de santé courants via le téléphone, la ta-
de leurs services, mais bien de montrer, dans l’ensemble, blette ou l’ordinateur personnel, à l’endroit et au mo-
l’étendue des possibilités qu’elles offrent. ment qui convient aux patients. Le modèle d’affaires est,
encore une fois, passablement différent de la téléméde-
Répondre aux besoins des patients
cine publique, qui demeure généralement centrée sur
Les entreprises offrant des consultations virtuelles voient les établissements de santé et qui oblige la plupart du
dans l’engorgement des systèmes publics de santé du temps le patient à se déplacer à un lieu approuvé par
l’État pour y recevoir une consultation virtuelle.
104. Les services d’EQ Virtual sont gratuits pour les patients habitant la
Colombie-Britannique, où les consultations vidéo sont remboursées par l'État.
Dans le reste du Canada, le patient doit débourser des frais pour ces 105. Yanick Labrie, Pour un système de santé universel et efficace : Six
consultations. EQ Virtual, How we care for you, Frequently Asked Questions. propositions de réforme, Cahier de recherche, IEDM, 13 mars 2014.
Les soins et services offerts par les entreprises, de la transmission à la pharmacie du patient sont habituel-
même que la façon dont ils sont livrés, varient grande- lement offerts, ainsi que la livraison. Certaines entre-
ment, conformément à ce qu’on pourrait s’attendre d’un prises peuvent aussi fournir des billets d’absence ou des
marché concurrentiel106. Leur dénominateur commun requêtes pour des tests de laboratoires. L’historique des
est qu’ils restent dans la plupart des cas inaccessibles consultations du patient ou son dossier médical sera ac-
dans le genre de télémédecine offerte dans les sys- cessible à l’intérieur même de l’application qui sert aux
tèmes publics de santé du pays. consultations.
Certaines entreprises offrent aussi des consultations Ces prix ne sont pas directement comparables puisque
avec des médecins spécialistes, notamment des chirur- la disponibilité des consultations (sur demande, sur ren-
giens, des dermatologues, des psychiatres et des urolo- dez-vous) varie, de même que l’étendue des services.
gues. D’autres incluent des services paramédicaux, Le marché de la consultation sur demande étant en ex-
notamment ceux de naturopathes, nutritionnistes ou pansion, ils donnent toutefois une idée de ce que des
psychologues. patients canadiens sont présentement prêts à débourser
pour éviter des déplacements, l’attente avant un ren-
Services dez-vous ou sur place, et pour améliorer de façon géné-
Une référence pour un spécialiste peut être fournie au rale leur accès aux soins.
terme d’une consultation virtuelle, si l’entreprise n’est Des forfaits pour les employeurs sont également offerts
pas en mesure d’offrir elle-même le service. Le renou- par la plupart des entreprises, certaines se concentrant
vellement, la prescription de nouveaux médicaments et exclusivement sur ce marché (Dialogue). La mutualisa-
tion des risques permet alors d’offrir ces services à des
106. Les informations à ce sujet recensées dans la présente section proviennent
des sites web des entreprises ou de conversations avec des représentants de
celles-ci. 108. Inforoute Santé du Canada, « Relier les patients pour favoriser leur santé,
2018 », août 2018, p. 14 et 17.
107. Eric C. Schneider et al., Mirror, Mirror 2017: International Comparison
Reflects Flaws and Opportunities for Better U.S. Health Care, The 109. Selon les sites web des entreprises concernées. Pages consultées le
Commonwealth Fund, juillet 2017, p. 22. 16 juillet 2019.
110. Centre for Aging + Brain Health Innovation, Projects, Telemedicine as a 111. Kevin Bisset, « P.E.I. hospital turns to tele-conferencing doctors on carts
supporting technology to outpatient care. rolled by nurses », The Canadian Press, 2 décembre 2018.
supérieur à celui que les Canadiens connaissent112. Mais tandis que la seconde a pris une entente avec le sys-
même au Canada, d’autres effets de l’entrepreneuriat à tème public de santé du Royaume-Uni – le NHS – pour
l’intérieur des systèmes publics de santé ont été docu- fournir des conseils médicaux pour certains problèmes
mentés. Au Québec par exemple, le cas des CHSLD pri- de santé courants, à l’aide de l’intelligence artificielle et
vés conventionnés, qui sont parfaitement intégrés au de son assistant personnel Alexa116.
réseau public, a montré que la recherche du profit a in-
cité les entrepreneurs à être plus efficaces dans la ges- Dialogue, d’ailleurs, utilise l’intelligence artificielle dans
tion de leurs ressources, tout en offrant des soins de l’outil de triage de son application. Elle a installé cette
meilleure qualité que dans les établissements gérés par technologie au Centre hospitalier de l’Université de
l’État113. Montréal dans le cadre d’un projet-pilote et devrait la
déployer sous peu en Allemagne117. L’application de
La médecine du futur Telus inclut elle aussi un vérificateur de symptômes basé
sur l’intelligence artificielle, qu’un patient peut utiliser
La télémédecine n’a certainement pas pris sa forme fi- sans avoir à demander une consultation118. Après la mé-
nale. L’entreprise israélienne de télésanté TytoCare a ré- decine sans l’hôpital, verra-t-on la médecine sans
cemment mis en vente aux États-Unis son ensemble médecin?
d’examen médical pour la maison. Pour la somme de
300 $US, on peut se procurer un appareil qui inclut un
stéthoscope, un thermomètre, un otoscope et un dé- La vague entrepreneuriale et
presseur pour la langue, et qui peut être lié à l’applica- technologique s’apprête à changer
tion de l’entreprise pour transmettre des informations à
complètement, et de façon parfois
un professionnel effectuant une consultation virtuelle. Le
détaillant américain Best Buy, qui distribue l’appareil, a imprévisible, la façon dont nous serons
d’ailleurs montré son intérêt pour la télésanté en acqué- soignés.
rant un fournisseur de solutions de soins à distance pour
les aînés114.
Ces développements récents, et plusieurs autres qui ne
D’autres entreprises, qui n’étaient pas à l’origine impli- sont pas mentionnés en ces pages, débordent large-
quées dans la fourniture de soins, ont vu dans le marché ment du seul cadre de la télémédecine. Ils pointent tous
actuel une opportunité. Au Canada, l’entreprise de télé- dans la même direction, celle de la vague entrepreneu-
communications Telus possède maintenant un réseau riale et technologique qui s’apprête à changer complè-
d’une trentaine de cliniques médicales, suite à son ac- tement, et de façon parfois imprévisible, la façon dont
quisition de Medisys. Elle possède également sa propre nous serons soignés.
application au Canada en collaboration avec la
Britannique Babylon, en plus d’être active dans les dos- L’Ontario Telemedicine Network
siers médicaux électroniques115.
Les gouvernements de la plupart des provinces cana-
Aux États-Unis, des géants technologiques comme diennes ont mis en place des programmes ou des ré-
Apple et Amazon, dont la capacité de disruption à seaux de télémédecine depuis une vingtaine d’années
grande échelle est bien établie, ont aussi signalé leur in- déjà, principalement pour améliorer l’accès aux soins de
tention d’utiliser leurs appareils et applications dans un spécialité pour les patients demeurant en région éloi-
contexte médical. La première a montré que sa montre gnée et nécessitant un suivi pour des conditions chro-
intelligente pouvait détecter certains problèmes car- niques ou particulières. Le plus important est l’Ontario
diaques dans le cadre d’une étude à grande échelle, Telemedicine Network (OTN), que le ministère de la
Santé de la province présente comme « l’un des plus télédermatologie, de téléophtalmologie pour les pa-
gros réseaux de télémédecine au monde »119. tients diabétiques, de télémonitorage à domicile de pa-
tients souffrant d’une maladie chronique (Telehomecare)
Quoique l’OTN ait pris sa forme actuelle en 2006, les et de consultations virtuelles aux communautés autoch-
origines de cet organisme à but non lucratif financé tones, entre autres123.
principalement par l’État remontent au milieu des an-
nées 1990. Sa mise en place est principalement le résul- Dans tous les cas, malgré les déplacements évités, on
tat de l’initiative et du travail de longue haleine du Dr est encore loin des consultations sur demande que les
Ed Brown, le PDG actuel de l’organisme. Le Dr Brown, entreprises de télémédecine offrent actuellement à leurs
que l’on pourrait qualifier d’« entrepreneur social », a pa- patients. L’OTN a cependant commencé à offrir des
tiemment établi le cas pour la télémédecine en Ontario consultations virtuelles en soins primaires à domicile à
auprès des établissements de santé, du gouvernement l’automne 2017 dans le cadre d’un projet-pilote, avec
de la province et d’autres intervenants120. l’objectif de fournir des soins « le jour même ou le
lendemain »124.
L’OTN ne fournit pas les soins. Il procure aux établisse-
ments de santé des solutions technologiques pour
rendre les soins à distance accessibles au personnel soi- Les programmes de consultations
gnant et aux patients. Dans les faits, l’OTN est une ex- virtuelles entre fournisseurs de soins
tension du système public de la province et son
primaires et spécialistes ont permis
fournisseur unique de consultations virtuelles.
d’éviter des visites de patients en
Tous les hôpitaux de la province sont liés à l’OTN, ainsi personne avec ces derniers dans près
que nombre de centres de santé communautaire, cli- de 80 % des cas.
niques de médecins et d’infirmières, établissements
d’enseignement, centres de soins de longue durée,
centres de réadaptation et établissements de détention, Tous les services rendus à travers l’OTN sont effectués à
par exemple121. l’intérieur du système public de santé ontarien. Pendant
l’année 2017-2018, l’organisme a facilité tout près de
Le principal service offert aux patients par l’OTN est la 900 000 consultations à distance125. Bien que ce nombre
consultation virtuelle (eVisite). Celle-ci permet aux pa- puisse sembler impressionnant, il demeure modeste
tients de se rendre dans un établissement desservi par pour une province de plus de 14 millions d’habitants126,
l’OTN pour recevoir une consultation vidéo avec un mé- qui compte près de 37 000 médecins actifs et plus de
decin spécialiste situé dans un autre établissement. Les 100 000 infirmières127, et dans laquelle environ 100 mil-
patients évitent ainsi d’avoir à parcourir de longues dis- lions de services cliniques sont dispensés chaque
tances et leur accès aux soins s’en trouve amélioré. année128.
C’est d’ailleurs cette conception de la télémédecine –
soit celle d’un service destiné d’abord aux patients de- En outre, la quasi-totalité des consultations facilitées par
meurant en région éloignée – qui est à l’origine de la l’OTN sont livrées, physiquement, dans des établisse-
diffusion du service dans la province122. ments de santé, notamment pour des questions de
Le principal service offert par l’OTN est la consultation virtuelle (eVisit) entre un patient situé dans un établissement de santé et un médecin spécialiste situé dans un
autre établissement. Photo Deborah Baic, archives La Presse canadienne.
qui est plus élevé que le budget total de l’organisme133. de ces recommandations vise « à augmenter la disponi-
Il évalue aussi que le programme de téléophtalmologie, bilité et l’utilisation d’une variété d’options de soins vir-
par exemple, qui rend possible la détection de pro- tuels », dont « les appels téléphoniques, le courriel et les
blèmes avant que ceux-ci ne s’aggravent, permet de messages textes sécurisés, les visites vidéo »137. On ne
soigner les patients au vingtième du coût de traitements peut s’empêcher de se demander pourquoi, en 2019,
tardifs134. C’est sans compter les bénéfices évidents on se sent encore obligé de souligner une telle
pour les patients. évidence.
CONCLUSION
Des recommandations employés; les systèmes publics, enfin, dont le fardeau
pour nos décideurs publics sera allégé, ce qui pourra leur donner un peu d’oxygène
afin de faire face aux défis qui s’en viennent, notamment
sur le plan démographique.
À l’aube des années 2020, être forcé de patienter dans
un bureau de médecin ou une salle d’urgence pour un Le principe : l’abolition de toutes
problème de santé mineur devrait être aussi anachro- les barrières
nique que faire la file au bureau de poste pour envoyer
une lettre ou déposer un chèque de paie en personne à L’objectif général de nos décideurs publics provinciaux,
un comptoir bancaire. Pourtant, pour la majorité des de qui relèvent ultimement nos systèmes de santé, de-
Canadiens, les visites à la clinique ou à l’hôpital res- vrait être d’abaisser toutes les barrières qui ralentissent
semblent beaucoup à ce qu’ils ont connu depuis vingt, le développement et l’expansion de la télémédecine.
trente ou quarante ans, comme si nos systèmes de Cela devrait s’appliquer peu importe que les consulta-
santé avaient été placés sous une cloche de verre. tions virtuelles soient offertes par des entrepreneurs pri-
vés ou par des acteurs des systèmes publics, car ce sont
Comme c’est le cas depuis longtemps pour bien des les premiers, plus naturellement incités à innover, qui
soins médicaux, et maintenant pour la télémédecine, le entraîneront les seconds dans leur sillage. De façon spé-
fait que nombre d’entrepreneurs voient des opportuni- cifique, plusieurs mesures devraient être envisagées.
tés d’affaires à chercher à pallier les problèmes actuels Nous présentons ci-dessous les plus importantes. Il est à
d’accès aux soins – dans un pays où ces mêmes soins noter qu’aucune d’entre elles n’entraîne en soi de dé-
sont censés être universels et gratuits – en dit long sur penses additionnelles pour les gouvernements.
l’état des systèmes de santé publics canadiens.
1. Reconnaissance mutuelle des permis de pratique
Il ne fait aucun doute que les systèmes gouvernemen-
taux continueront de jouer un rôle important et de four- L’obligation pour les médecins (et à un moindre degré
nir la plus grande partie des soins. Mais il ne fait pas pour les infirmières) de détenir des licences multiples
plus de doute que dans un avenir prévisible, ils demeu- est probablement le plus grand frein à l’expansion des
reront incapables de répondre entièrement à la de- entreprises actives dans le domaine de la télémédecine,
mande croissante pour des soins accessibles et de puisqu’elle complique le recrutement ou lui ajoute des
qualité. De ce point de vue, exclure l’apport des entre- coûts importants. Une plus grande mobilité de la main-
preneurs pour augmenter l’offre de soins reviendrait à d’œuvre en santé pourrait aussi permettre de réaliser
interdire à des patients de se faire soigner en temps des gains d’efficience importants au sein des systèmes
opportun. publics, comme nous l’avons vu au chapitre 3.
cette matière en comparaison avec l’Europe et les être effectués139. Les provinces devraient donc favoriser
États-Unis. un élargissement maximal de la capacité professionnelle
de leurs infirmières et pharmaciens, entres autres, en se
La reconnaissance mutuelle des permis entre les pro- basant sur les règles qui prévalent dans la province où
vinces devrait s’appliquer non seulement à l’exercice de cette capacité est la plus large. Une recension des meil-
la télémédecine, mais à tous les types de pratiques, leures pratiques à l’étranger, menant à leur adoption par
pour tous les professionnels de la santé. L'anatomie chacune des provinces, devrait être aussi être envisa-
d’un Albertain, d’une Ontarienne, d’un Québécois ou gée. De telles réformes auraient des retombées non
d’une Néo-Brunswickoise n’étant pas fondamentale- seulement sur la diffusion de la télémédecine, mais sur
ment différente, il n’y a aucune raison valable pour se tout le système de santé.
priver des bénéfices qu’apporterait une plus grande
flexibilité dans l’allocation des ressources en santé. Chaque province peut d’ailleurs agir en cette matière
sans attendre les autres, et de façon unilatérale au be-
La reconnaissance mutuelle est préférable à celle de la soin. La levée des barrières ne sera qu’à l’avantage de la
création d’un permis national, qui risquerait d’ajouter province qui en aura le moins, puisque celle-ci pourra
une couche bureaucratique ou de mener à des disputes profiter d’un plus grand nombre de professionnels pou-
entre une hypothétique autorité fédérale et des autori- vant œuvrer sur son territoire.
tés provinciales. Un permis national serait peut-être la
marche à suivre si on avait à recréer le système de per- 3. Revoir les modes de rémunération des médecins
mis aujourd’hui. Cependant, ce système existe déjà et
des instances locales sont en place, ce qui n’est pas une Au Canada, les médecins reçoivent près des trois quarts
mauvaise chose dans un grand pays comme le Canada. de leur rémunération sous forme de paiements à
l’acte140. Ce mode de rémunération exige que chaque
2. Éliminer les barrières professionnelles acte médical potentiel soit défini, répertorié et éventuel-
lement facturé.
Les obstacles qui limitent l’offre de soins et qui em-
pêchent une allocation optimale des ressources ne sont
pas que géographiques. Le Canada est, parmi les pays La reconnaissance mutuelle des permis
développés, l’un de ceux qui comptent le moins de mé- entre les provinces devrait s’appliquer
decins en proportion de sa population, ce qui contribue
aux problèmes d’accès aux soins138. Heureusement,
non seulement à l’exercice de la
d’autres professionnels qualifiés peuvent effectuer cer- télémédecine, mais à tous les types
taines des tâches qui sont encore parfois réservées aux de pratiques.
médecins. Les champs de pratique des infirmières, des
infirmières praticiennes et des pharmaciens, notam-
ment, devraient être élargis le plus possible afin de cor- Il existe différentes façons de rémunérer les médecins,
respondre à leur capacité professionnelle, lorsque chacune comportant ses avantages et ses inconvé-
l’intervention d’un médecin n’est pas essentielle. Moins nients141. L’aspect du paiement à l’acte qui nous inté-
les établissements et les entreprises offrant des services resse particulièrement est que ce mode de
de télémédecine dépendront des médecins, qui de- rémunération n’incite pas à accomplir des actes pour
meurent une ressource rare, plus ils seront en mesure lesquels un paiement n’est pas prévu. Ceci n’est pas de
d’élargir leurs services et d’améliorer l’accès pour les
patients.
139. Association des pharmaciens du Canada, La pharmacie au Canada, Champ
Le principe qui devrait guider de telles réformes est le d’exercice élargi des pharmaciens; Patrick Déry, « Doit-on permettre aux
superinfirmières de poser des diagnostics? », Le Point, IEDM, 28 février 2019.
meilleur intérêt du patient, et non celui d’un regroupe-
ment professionnel ou d’un autre. Des différences qui 140. Institut canadien d’information sur la santé, Les médecins au Canada, 2017
- Rapport sommaire, février 2019, p. 8 et 25.
subsistent toujours entre les provinces quant à la capaci-
141. Pour un bref tour d’horizon des différents modes de rémunération et de
té professionnelle d’un même groupe à poser ou non leurs effets, voir Marie-Pascale Pomey et al., « Les modes de rémunération des
certains actes suggèrent que des gains peuvent encore médecins pour accroître la performance : quelles leçons pour le Québec », Le
Point en santé et services sociaux, vol. 11, no 4, hiver 2015-2016, p. 37-42. Voir
aussi Rose Anne Devlin et Sisira Sarma, « Do physician remuneration schemes
matter? The case of Canadian family physicians », Journal of Health Economics,
vol. 27, no 5, septembre 2008, p. 1168-1181; Jean-Louis Denis et al.,
Rémunération médicale et gouvernance clinique performante : une analyse
138. Patrick Déry, « Il est temps de mettre fin aux quotas de médecins », Le comparative, Rapport de recherche, Fonds de recherche Société et Culture,
Point, IEDM, 15 mars 2018. février 2017.
142. Valerie Paris et al., OECD Health Working Papers No. 50 – Health Systems
Institutional Characteristics: A Survey of 29 OECD Countries, OCDE, 28 avril 143. Tristan Bronca, « Virtual visits: The new frontier of telemedicine », The
2010, p. 33-35. Medical Post, 9 septembre 2014.
provinces, un médecin ne peut pratiquer à la fois au sein sources médicales en général, ne devrait pas être
du secteur public et dans le secteur privé144. Pourtant, il limitée à la télémédecine puisqu’elle apporterait des
a déjà été démontré dans le passé qu’il existait une bénéfices pour les systèmes de santé dans leur
« offre de travail en réserve » chez les médecins spécia- ensemble.
listes. Au Québec par exemple, plusieurs d’entre eux se
sont dits prêts à effectuer des heures de travail addition- 5. Voir le secteur privé comme un partenaire
nelles en plus de celles qu’ils font déjà dans le système
Encore une fois, le Canada se distingue de la plupart
public145.
des pays développés par la place qu’il fait à l’entrepre-
Une objection prévisible à cette proposition est que neuriat dans ses systèmes publics de santé. Alors que
l’adoption de la pratique mixte par des médecins entraî- les systèmes de santé mettant les entreprises privées à
nerait une diminution de leur nombre d’heures travail- contribution – à l’intérieur de régimes universels – sont
lées dans le système public. On pourrait répondre à la norme à travers la quasi-totalité des pays de l’OCDE,
cette crainte en obligeant les médecins à effectuer un le Canada fait bande à part avec un réseau hospitalier
nombre d’heures minimales dans le système public, entièrement monopolisé par l’État. Dans la plupart des
comme cela s’est fait ailleurs. En Angleterre, en pays européens, des organismes à but non lucratif et
Australie, au Danemark et en Norvège, notamment, des même des entreprises privées à but lucratif gèrent une
études ont montré que les médecins qui adoptent une partie significative des hôpitaux. La couverture univer-
pratique mixte augmentent globalement le nombre selle est préservée, avec des résultats probants tant du
d’heures passées à soigner des patients, sans pour au- point de vue des patients que des finances
tant diminuer le temps consacré au système public146. publiques148.
ANNEXE
Pourquoi l’innovation passe-t-elle cacement une ressource ou un service qui est plus rare à
par l’entrepreneuriat? un endroit (ou à un moment) qu’à un autre153.
Le type d’innovation qui nous intéresse dans ce cahier, à internet, qui permet de prendre des photos et d’écou-
soit la livraison de soins de santé à distance plutôt qu’en ter de la musique (et, grâce à des entrepreneurs, d’ac-
personne, est assurément un exemple majeur d’entre- céder à une infirmière ou à un médecin en direct, en
preneuriat et d’innovation. En l’espèce, des entrepre- quelques mouvements de doigts).
neurs ont réalisé que ces technologies pouvaient
résoudre des problèmes d’accès et d’attente, et éviter Toutes ces innovations n'ont évidemment pas été le fruit
des déplacements. Ils peuvent avoir évalué que de tels d’une seule entreprise, mais le résultat de forces concur-
bénéfices pourraient être à l’origine de gains d’effi- rentes et de tentatives plus ou moins aléatoires – et sou-
cience importants dans la livraison des soins de santé. vent infructueuses – de trouver un produit qui répondrait
Ils peuvent aussi avoir considéré que ces gains pour- à des besoins. Les succès sont moins fréquents que les
raient représenter des économies importantes pour des échecs. Ils sont encore moins couramment le résultat de
individus ou des entreprises (des employeurs et des as- l’intervention publique, qui mène rarement à une
sureurs, par exemple). innovation qui soit viable économiquement. Pourquoi?
Simplement, les structures lourdes, bureaucratiques, ri-
Qu’une innovation soit banale ou qu’elle implique une gides, centralisées et qui découragent le risque ne favo-
technologie de fine pointe, la dynamique entrepreneu- risent pas l’innovation. Et quand celle-ci survient malgré
riale est la même. Dans tous les cas, l’entrepreneur qui tout dans un tel contexte, le réel initiateur de l’innova-
propose au marché de nouvelles solutions fondées sur tion sera souvent un individu patient et déterminé,
ces innovations s’est aperçu que celles-ci avaient une comme dans un des cas d’étude du chapitre 4.
valeur importante et qu’un profit pouvait être réalisé en
les diffusant, que ce soit en réduisant les coûts, en amé-
liorant les services ou en menant à la création de pro- Les structures lourdes, bureaucratiques,
duits jusque-là inexistants. rigides, centralisées et qui découragent
L’entrepreneuriat n’est pas qu’une des forces motrices
le risque ne favorisent pas l’innovation.
de l’innovation, il s’agit de la force motrice principale
derrière l’innovation. Bien sûr, il arrive parfois que le La raison pour laquelle l’innovation est surtout le produit
gouvernement innove, mais il s’agit là d’exceptions. d’entrepreneurs tient au contexte dans lequel ceux-ci
évoluent. Ce contexte les oriente vers l’innovation, voire
Pourquoi l’État peine-t-il à innover? les force à innover s’ils veulent que leurs entreprises
voient le jour ou survivent. Pour qu’il y ait entrepreneu-
Quand de nouvelles technologies ont permis de mieux
riat, ce contexte doit présenter les 3 « p » (propriété,
répondre à des besoins en transport, une armée d’en-
prix et profit/perte) ainsi que les 3 « i » correspondants
trepreneurs s’est affairée à concevoir, fabriquer et rendre
(incitations, information et innovation), tel que l’illustre
accessibles des trains, des voitures et des avions.
la Figure A-1.
L’avènement d’une foule de moyens de communication,
du télégraphe au téléphone portable en passant par la Les droits de propriété fournissent les incitations qui per-
radio et la télévision, a aussi été le résultat de multiples mettent aux acteurs économiques de prendre des déci-
essais, erreurs, échecs et, éventuellement, du succès sions quant à leur temps, leurs efforts et leurs ressources
d’entrepreneurs qui ont soit développé la technologie matérielles. Les prix qui émergent de transactions sur le
eux-mêmes, soit trouvé une façon innovatrice de marché (que rendent possibles les droits de propriété)
l’utiliser. fournissent l’information dont les acteurs économiques
ont besoin relativement aux modalités d’échange et à la
Le cas du téléphone intelligent, un objet aujourd’hui
rareté relative des biens et services offerts sur le marché.
omniprésent, est un exemple éloquent. Le téléphone
Enfin, l’attrait du profit – ou la punition infligée par une
cellulaire s’est transformé à maintes reprises depuis son
perte – garantit que les participants à un marché donné
invention il y a plus de quarante ans156. Il est passé d’un
seront constamment à l’affût d’innovations créatrices
appareil lourd et encombrant, destiné à une poignée
permettant de réduire les coûts de production, de livrer
d’utilisateurs, à un produit où la fonction qui lui donne
plus aisément des biens et services ou de lancer de nou-
son nom est même devenue secondaire. Pour bien des
veaux produits pour satisfaire les goûts variés et toujours
utilisateurs, c’est avant tout un écran portable connecté
changeants des consommateurs.
Figure A-1
Propriété Incitations
Prix Information
Source : Peter J. Boettke et Mathieu Bédard, Comment encourager l’entrepreneuriat au Canada : les enseignements de l’école autrichienne d’économie, IEDM, Cahier
de recherche, 19 septembre 2017, p. 28.
Cela explique en partie pourquoi les systèmes publics Dans le contexte gouvernemental, il n’y a pas de pro-
de santé du pays, même s’ils dispensent des services de priété privée, puisque ceux qui démarrent des projets
télémédecine depuis plus de vingt ans, se sont fait rat- ne possèdent pas de droits sur ceux-ci. Ils ne peuvent
traper en quelques années et même dépasser par de donc pas céder ces droits à d’autres parties, ni s’appro-
jeunes pousses. Ou, encore, pourquoi des hôpitaux eu- prier les « fruits » de leurs projets. Il n’y a pas non plus
ropéens, tirés vers le haut par l’entrepreneuriat, ont vu de prix; il y a bien des coûts, utilisés dans la comptabili-
leur performance s’améliorer de façon notable157, pen- té du gouvernement, mais il ne s’agit pas de prix de
dant que la principale innovation des hôpitaux cana- marché résultant du jeu de l’offre et de la demande.
diens a été l’avènement de la médecine de corridor.
De plus, les gains ne sont pas conservés par la personne
responsable d’avoir mis en œuvre un projet, et cette
157. Yanick Labrie, op. cit., note 154.
personne n’est pas responsable personnellement
lorsqu’un projet est déficitaire. La démocratie cherche à service de clavardage, ce qui semble presque inconce-
pallier ce problème par les urnes en offrant la possibilité vable aujourd’hui.
de remplacer les politiciens et les gouvernements à in-
tervalles réguliers. Toutefois, il s’agit d’un mécanisme in- Bien que de nombreuses entreprises de télémédecine
comparable à celui du marché puisqu’il est indirect et aient vu le jour depuis, pour ensuite évoluer et intégrer
qu’il n’assure pas que les projets déficitaires seront de nouvelles technologies et de nouveaux services, cela
abandonnés. n’a pas été le cas pour Info-Santé, qui reste figé dans les
paramètres d’une autre époque, antérieure à la démo-
C’est parfois même le contraire : on « récompense » les cratisation d’internet et l’avènement des appareils
projets qui ont échoué en leur octroyant un budget su- mobiles160.
périeur, sous prétexte que l’échec serait dû à une insuffi-
sance de ressources. La façon dont les dépenses en Même lorsqu’il s’agit d’imiter les innovations des entre-
santé au pays augmentent depuis quarante ans de preneurs, le gouvernement rencontre des problèmes.
façon presque automatique158, sans que l’on remette en Lorsqu’au Québec, encore, un entrepreneur a répondu
cause des façons de faire qui produisent les mêmes ré- au besoin criant de mettre en relation des médecins et
sultats décevants (sur le plan de l’accès, en particulier), des patients dans un système de santé surchargé et in-
en est une illustration frappante. capable de répondre à la demande, la réaction du gou-
vernement a été de créer son propre système de
rendez-vous cinq ans en retard, puis d’entreprendre une
Lorsqu'un entrepreneur a répondu guérilla judiciaire contre l’entrepreneur en question161.
Comble de l’ironie, la solution gouvernementale connait
au besoin criant de mettre en relation
aujourd’hui des ratés importants, au point que les mé-
des médecins et des patients, la decins eux-mêmes sont réticents à l’utiliser162.
réaction du gouvernement du Québec
a été d’entreprendre une guérilla La part de l’État, la part du privé
judiciaire contre l’entrepreneur.
Si nous admettons volontiers qu’une partie de ce que le
gouvernement fournit et organise est utile (par exemple
Tous ces mécanismes qui freinent l’innovation dans un les routes, les ponts et d’autres biens publics), cela ne
contexte gouvernemental – ou, vu autrement, l’absence veut pas dire que le gouvernement occupe une place
de mécanismes qui la favorisent – sont également à particulièrement importante dans l’innovation. Nous
l’œuvre dans les systèmes publics de santé. Le rêve avons mentionné internet un peu plus tôt. Les partisans
d’accéder à un professionnel de la santé situé à des di- de l’intervention du gouvernement aiment bien rappeler
zaines, voire à des centaines de kilomètres sans avoir à qu’internet a été créé par le gouvernement.
se déplacer est présent depuis fort longtemps, mais il
C’est en partie vrai. La technologie sous-jacente a été
tarde à se réaliser dans nos systèmes publics, comme
créée à des fins militaires et les organisations privées
nous l’avons vu dans ce cahier.
qui ont participé au processus étaient tellement subven-
Des services publics d’assistance médicale existent d’ail- tionnées qu’elles auraient pu être gérées par le gouver-
leurs depuis plusieurs années. On peut penser par nement163. Cependant, il ne s’agit que d’une partie de
exemple au service du gouvernement du Québec, le l’histoire. Si internet était resté ce qu’il était à ce mo-
service téléphonique Info-Santé 811, ou à d’autres ser- ment-là, il n’aurait jamais affecté la vie des ménages
vices provinciaux du même type. Lancé en 2006, Info- comme il le fait aujourd’hui, simplement parce qu’internet
Santé 811 reste encore limité à des conseils, sans qu’il était, à ce stade, peu utile pour le commun des mortels.
soit possible d’obtenir une prescription159. Le site Web
se contente d’indiquer le numéro de téléphone et le dé-
roulement typique d’un appel; il n’offre même pas de 160. Patrick Déry, « Les hôpitaux du Québec ont besoin d’entrepreneuriat », Le
Point, IEDM, 12 juillet 2018.
161. Mathieu Bédard et Kevin Brookes, « Entrepreneuriat et fiscalité - Comment
l’impôt affecte l’activité entrepreneuriale », Cahier de recherche, IEDM, 13
septembre 2018, p. 18-19.
158. Institut canadien d’information en santé, Tendance des dépenses 162. Nicolas Lachance, « Des médecins torpillent Rendez-vous santé Québec »,
nationales de santé, 1975 à 2018, novembre 2018. Le Journal de Montréal, 2 avril 2019.
159. Radio-Canada, « Des réponses plus rapides au 8-1-1 », 29 février 2012. 163. L. Gordon Crovitz, « Who Really Invented the Internet? », The Wall Street
Depuis août 2019, les infirmières d’Info-Santé peuvent vérifier si des rendez-vous Journal, 22 juillet 2012; Michael Moyer, « Yes, Government Researchers Really Did
sont disponibles sur la plateforme Rendez-vous santé Québec. Invent the Internet », Scientific American, 23 juillet 2012.
En résumé
Patrick Déry est analyste associé senior à l’IEDM. Il est détenteur d’un
baccalauréat en droit et d’un certificat en journalisme de l’Université
Laval. Il a développé sa propre entreprise pendant neuf ans dans le
commerce de détail avant de la vendre et de se tourner vers le
journalisme pendant une dizaine d’années. Il a notamment dirigé les
pages d’opinion de La Presse de 2013 à 2015. Patrick a un intérêt
particulier pour les politiques publiques en santé et en éducation, ainsi
que pour la petite entreprise. Il a oeuvré au sein de l’équipe de l’IEDM
de janvier 2017 à juin 2019.
Institut économique de Montréal
910, rue Peel, bureau 600, Montréal QC H3C 2H8
T 514.273.0969 F 514.273.2581 iedm.org
ISBN 978-2-922687-94-1