©
Éditions Albin Michel, 2019
pour la traduction française
Édition originale américaine parue sous le titre :
THE OUTSIDER
Chez Scribner, an imprint of Simon & Schuster, Inc. à New York, en 2018
© Stephen King, 2018
Publié avec l’accord de l’auteur
c/o The Lotts Agency.
Tous droits réservés.
Ce document numérique a été réalisé par Nord Compo.
Ce livre est un ouvrage de fiction. Les noms, les personnages, les lieux et les événements relatés sont le
fruit de l’imagination de l’auteur et sont utilisés à des fins de fiction. Toute ressemblance avec des faits
avérés, des lieux existants ou des personnes réelles, vivantes ou décédées, serait purement fortuite.
Pour Rand et Judy Holston
« La pensée ne confère au monde une apparence d’ordre que
pour ceux qui ont la faiblesse de croire à ces faux-semblants. »
Colin Wilson
« The Country of the blind »
L’ARRESTATION
14 juillet
1
C’était une voiture banalisée, une berline américaine quelconque, plus très
jeune, mais les pneus à flanc noir et les trois hommes à l’intérieur en trahissaient
la nature. Les deux assis à l’avant portaient des uniformes bleus. Celui à
l’arrière, en costume, était un colosse. Deux jeunes Noirs se tenaient sur le
trottoir ; l’un, le pied posé sur un skate orange éraflé, l’autre avec le sien, couleur
citron vert, sous le bras. Ils regardèrent la voiture pénétrer sur le parking du parc
de loisirs Estelle-Barga, puis échangèrent un regard.
Le premier dit : « C’est les flics.
– Sans blague », répondit l’autre.
Ils s’en allèrent sans rien ajouter, sur leurs skates. La règle était simple :
lorsque les flics débarquent, il faut filer. La vie d’un Noir compte autant que
celle d’un Blanc, leur avaient appris leurs parents, mais pas forcément aux yeux
de la police. Dans l’enceinte du stade de baseball, le public se mit à pousser des
acclamations et à taper dans ses mains en rythme quand les Golden Dragons de
Flint City revinrent à la batte au début de la neuvième manche en comptant un
point de retard.
Les deux garçons ne se retournèrent pas.
2
Déposition de M. Jonathan Ritz (10 juillet. 21 h 30. Interrogé par l’inspecteur
Ralph Anderson)
Inspecteur Anderson : Je sais que vous êtes bouleversé, monsieur Ritz.
C’est compréhensible. Mais j’ai besoin de savoir très précisément ce que
vous avez vu en début de soirée.
Ritz : Je ne pourrai jamais l’oublier. Jamais. Je ne serais pas contre avaler
un cachet. Du Valium, peut-être. Je n’ai jamais pris ces machins-là, mais là, il
le faut. J’ai encore l’impression d’avoir le cœur au bord des lèvres. Dites à
vos gars de la police scientifique que s’ils trouvent du vomi, et je parie qu’ils
en trouveront, c’est le mien. Et j’en ai pas honte. N’importe qui aurait rendu
son dîner en voyant un truc pareil.
Inspecteur Anderson : Je suis sûr qu’un médecin vous prescrira un
calmant dès qu’on aura terminé. Je m’en charge, mais en attendant, je préfère
que vous gardiez les idées claires. Vous comprenez, hein ?
Ritz : Oui, oui. Bien sûr.
Inspecteur Anderson : Racontez-moi simplement tout ce que vous avez
vu et on en restera là pour ce soir. Vous pouvez faire ça pour moi, monsieur ?
Ritz : OK. Je suis sorti promener Dave sur le coup de six heures. Dave,
c’est notre beagle. Il avait mangé à cinq heures. Ma femme et moi, on dîne à
cinq heures et demie. À six heures, Dave est prêt à aller faire ses besoins, la
petite et la grosse commission. Je le promène pendant que Sandy, ma femme,
fait la vaisselle. Un partage équitable des tâches. C’est capital dans un couple,
surtout une fois que les enfants sont devenus grands. C’est comme ça qu’on
voit les choses. Mais je m’égare là, non ?
Inspecteur Anderson : Pas de problème, monsieur Ritz. Racontez à votre
manière.
Ritz : Je vous en prie, appelez-moi Jon. Je ne supporte pas qu’on me
donne du M. Ritz, j’ai l’impression d’être un gâteau apéritif. Les autres
m’appelaient comme ça à l’école. Cracker Ritz.
Inspecteur Anderson : Je vois. Donc, vous promeniez votre chien…
Ritz : Exact. Et quand il a senti une forte odeur – l’odeur de la mort, je
suppose –, il a fallu que je tire sur sa laisse, à deux mains, et pourtant c’est
pas un gros chien. Il voulait absolument aller voir ce que c’était. Le…
Inspecteur Anderson : Revenons un peu en arrière, si vous voulez bien.
Vous êtes sorti de votre domicile, au 249 Mulberry Avenue, à dix-huit
heures…
Ritz : Peut-être un peu avant. Dave et moi, on est descendus jusque chez
Gerald, c’est l’épicerie fine au coin de la rue, puis on a remonté Barnum
Street, et ensuite, on est passés par Figgis Park. Celui que les gamins
appellent Frig Us Park 1. Ils croient que les adultes ignorent ce qu’ils se
racontent, qu’on ne fait pas attention, mais on écoute. Certains d’entre nous,
du moins.
Inspecteur Anderson : C’était votre promenade habituelle ?
Ritz : Oh, des fois on change un peu, pour ne pas se lasser. Mais on finit
presque toujours par le parc. C’est plein d’odeurs que Dave adore renifler. Il
y a un parking, presque toujours désert à cette heure-ci, sauf quand des
lycéens jouent au tennis. Mais il n’y en avait pas ce soir-là car les courts sont
en terre battue, voyez-vous, et il avait plu un peu plus tôt. Le seul véhicule
était une camionnette blanche.
Inspecteur Anderson : Une camionnette commerciale ?
Ritz : Oui, voilà. Sans fenêtres sur les côtés, avec une porte à double
battant à l’arrière. Comme celles qu’utilisent les artisans pour transporter tout
leur matériel. C’était peut-être une Econoline, mais je ne pourrais pas le jurer.
Inspecteur Anderson : Y avait-il un nom de société marqué dessus ?
Genre « Climatisation Machin » ou « Fenêtres sur mesure Trucmuche » ?
Ritz : Euh, non. Rien du tout. Par contre, elle était sale, ça, je peux vous
le dire. Ça faisait un moment qu’elle n’avait pas été lavée. Et il y avait de la
boue sur les pneus, sans doute à cause de la pluie. Dave les a reniflés, et puis
on a pris une des allées de gravier entre les arbres. Après cinq cents mètres
environ, Dave s’est mis à aboyer et il a filé dans les buissons sur la droite.
C’est à ce moment-là qu’il a flairé l’odeur. La laisse a failli m’échapper. J’ai
voulu le ramener vers moi, impossible. Il tirait de toutes ses forces et il
grattait la terre avec ses pattes en aboyant. J’ai réussi à le faire revenir – j’ai
une laisse rétractable, c’est très pratique parfois – et je l’ai suivi. Maintenant
que ce n’est plus un chiot, il s’intéresse moins aux écureuils et aux tamias,
mais j’ai pensé qu’il avait peut-être senti un raton laveur. Je voulais
l’empêcher de se jeter dessus, que ça lui plaise ou non. Un chien doit savoir
qui commande. C’est là que j’ai vu les premières gouttes de sang. Sur une
feuille de bouleau, à hauteur de poitrine. Soit environ un mètre cinquante du
sol. Il y avait une autre goutte de sang sur une feuille un peu plus loin et une
grosse éclaboussure dans des buissons, plus loin encore. Du sang encore
frais, bien rouge. Dave l’a reniflé, mais il voulait continuer à avancer. Ah,
avant que j’oublie : c’est à peu près à ce moment-là que j’ai entendu un bruit
de moteur derrière moi. Je l’ai remarqué parce qu’il faisait un sacré boucan,
comme si le pot d’échappement était foutu. Une sorte de grondement, vous
voyez ?
Inspecteur Anderson : Oui, je vois.
Ritz : Je ne peux pas jurer que ça venait de cette camionnette blanche, et
comme je ne suis pas repassé par-là, j’ignore si elle était toujours là ou pas.
Et vous savez ce que ça veut dire ?
Inspecteur Anderson : Dites-le-moi, Jon.
Ritz : Ça veut dire qu’il m’observait, si ça se trouve. Le meurtrier. Il était
caché derrière les arbres et il m’observait. Rien que d’y penser, j’en ai des
frissons. Après coup. Sur le moment, j’étais concentré sur les taches de sang.
Et sur Dave qui allait m’arracher le bras à force de tirer. Je commençais à
avoir la trouille, j’ai pas honte de l’avouer. Je ne suis pas très costaud, et
même si j’essaye de m’entretenir, j’ai la soixantaine maintenant. Remarquez,
à vingt ans je n’étais pas très intrépide non plus. Mais il fallait que j’aille
voir. Au cas où quelqu’un aurait été blessé.
Inspecteur Anderson : Intention louable. Quelle heure était-il quand vous
avez découvert cette piste de sang ?
Ritz : Je n’ai pas regardé ma montre, mais je dirais six heures vingt.
Vingt-cinq peut-être. J’ai laissé Dave passer devant, en le tenant court pour
pouvoir me glisser entre les branchages, pendant que lui se faufilait en
dessous avec ses petites pattes. Vous savez ce qu’on dit des beagles : ils ont
le tuyau près du gazon. Bref, il continuait à aboyer furieusement. On a
débouché dans une petite clairière, une sorte de… recoin où les amoureux
viennent s’asseoir et se bécoter. Il y avait un banc en pierre au milieu.
Couvert de sang. Partout. Même dessous. Le corps était allongé à côté, dans
l’herbe. Le pauvre garçon. Il avait la tête tournée vers moi, les yeux ouverts.
Mais il n’avait plus de gorge, juste un trou rouge à la place. Son jean et son
slip étaient baissés sur ses chevilles, et j’ai vu quelque chose… une branche
morte… qui sortait de son… son… enfin, vous avez compris.
Inspecteur Anderson : Oui. Mais j’ai besoin que vous le disiez, monsieur
Ritz. Pour l’enregistrement.
Ritz : Il était couché sur le ventre, et la branche sortait de son postérieur.
Il y avait du sang là aussi. Sur la branche. Il manquait une partie de l’écorce
et on apercevait une empreinte de main. Je l’ai bien vue. Dave n’aboyait plus,
il hurlait à la mort, le pauvre. Je ne sais pas qui peut faire une chose pareille.
Un fou, forcément. Vous allez l’arrêter, inspecteur ?
Inspecteur Anderson : Oh, oui. On va l’arrêter.
3
Le parking du parc Estelle-Barga était presque aussi grand que celui du
supermarché Kroger où Ralph Anderson et son épouse faisaient leurs courses le
samedi après-midi, et en cette soirée de juillet, il était plein. De nombreux pare-
chocs arboraient des autocollants aux couleurs des Golden Dragons et quelques
vitres arrière s’ornaient de slogans délirants : ON VA VOUS ÉCRASER. LES DRAGONS
VONT CALCINER LES OURS. CAP CITY NOUS VOICI. CETTE ANNÉE C’EST NOTRE TOUR. Du
stade, où les projecteurs avaient été allumés (alors qu’il faisait encore jour),
montaient des acclamations et des claquements de mains.
Troy Ramage, vingt ans dans la police, conduisait la voiture banalisée, et
parcourait les rangées de véhicules serrées comme des sardines : « Chaque fois
que je viens ici, dit-il, je me demande qui était cette fichue Estelle Barga. »
Ralph ne répondit pas. Ses muscles étaient tendus, sa peau brûlante et il
sentait sa tension monter en flèche. Il avait arrêté un grand nombre de criminels
dans sa carrière, mais là, c’était un cas particulier. Particulièrement affreux. Et
surtout, personnel. En vérité, il n’avait aucune raison de participer à cette
arrestation, et il le savait, mais à cause de la nouvelle salve de coupes
budgétaires, il n’y avait plus que trois inspecteurs à temps plein inscrits au
tableau de service de la police de Flint City. Jack Hoskins était en vacances ; il
pêchait quelque part dans un trou paumé. Bon débarras. Betsy Riggins, qui aurait
dû être en congé maternité, prêtait main-forte à la police d’État dans le cadre de
l’opération de ce soir.
Il espérait qu’ils n’allaient pas trop vite en besogne. Une crainte dont il avait
fait part à Bill Samuels, le procureur de Flint County, pas plus tard que cet après-
midi, à la réunion précédant l’arrestation. Âgé de seulement trente-cinq ans,
Samuels était un peu trop jeune pour ce poste, mais il appartenait au bon parti, et
il ne manquait pas d’assurance. Arrogant, non, mais impétueux, c’est certain.
« Il reste quelques trucs qui ne collent pas à vérifier, lui avait dit Ralph. On
ne connaît pas tous ses antécédents. Et sauf s’il décide d’avouer, il affirmera
avoir un alibi, à coup sûr.
– Dans ce cas, avait répondu Samuels, on démontera son alibi. Vous le savez
bien. »
Ralph n’avait pas le moindre doute à ce sujet ; ils tenaient le coupable, il en
était certain. Néanmoins, il aurait aimé qu’ils continuent à enquêter avant de
presser la détente. Pour trouver les failles dans l’alibi de ce salopard et les élargir
jusqu’à ce qu’on puisse y faire passer un camion. Avant de l’arrêter. Dans la
plupart des affaires, cette procédure se serait imposée. Pas ici.
« Trois choses, avait ajouté Samuels. Vous êtes prêt à m’écouter ? »
Ralph avait acquiescé. Après tout, il était obligé de travailler avec ce gars.
« Premièrement, les habitants de cette ville, et plus particulièrement les
parents de jeunes enfants, sont terrorisés et furieux. Ils exigent une arrestation
rapide afin de se sentir à nouveau en sécurité. Deuxièmement, la culpabilité de
cet homme ne fait aucun doute. Je n’ai jamais vu un dossier aussi solide. Vous
êtes d’accord ?
– Oui.
– Bien. Raison numéro trois. La plus importante. » Samuels s’était penché
vers lui. « On ne peut pas prouver qu’il a déjà commis ce genre de crime – si
c’est le cas, on le découvrira très certainement dès qu’on commencera à
creuser –, mais on a la certitude qu’il a commis celui-ci. Il s’est lâché. Il a
balancé son pucelage. Et maintenant qu’il y a pris goût…
– Il pourrait recommencer.
– Exact. Ce n’est pas le scénario le plus vraisemblable, si peu de temps après
le meurtre du petit Peterson, mais c’est une possibilité. Il côtoie des enfants en
permanence ! De jeunes garçons. Si par malheur il en tue un autre, non
seulement on perdra notre boulot, vous et moi, mais on ne se le pardonnera
jamais. »
Ralph avait déjà du mal à se pardonner de n’avoir rien vu venir. C’était une
réaction irrationnelle. On ne peut pas, en regardant un homme dans les yeux à
l’occasion d’un barbecue pour fêter la fin de la saison de la Little League,
deviner qu’il est sur le point de commettre un acte innommable – qu’il cajole ce
projet, le nourrit, le regarde grandir –, mais cela ne changeait rien à ce qu’il
ressentait.
Se penchant en avant pour tendre le doigt entre les deux policiers assis à
l’avant, Ralph dit :
« Essayons les places réservées aux handicapés là-bas. »
L’agent Tom Yates, assis sur le siège du passager, répondit :
« Deux cents dollars d’amende, chef.
– Je crois que ça passera pour cette fois.
– Je plaisantais. »
N’étant pas d’humeur à supporter l’humour de flic, Ralph ne dit rien.
« Places pour culs-de-jatte en vue, annonça Ramage. J’en vois deux de
libres. »
Il se gara sur l’un des deux emplacements et les trois hommes descendirent
de voiture. Voyant Yates ôter la patte de sécurité de l’étui de son Glock, Ralph
secoua la tête.
« Vous êtes dingue ou quoi ? Il y a mille cinq cents spectateurs.
– Et s’il s’enfuit ?
– Vous le rattraperez. »
Ralph s’appuya contre le capot du véhicule banalisé et regarda les deux
officiers de la police de Flint City se diriger vers le terrain de baseball, les
lumières et les gradins bondés, où les acclamations et les claquements de mains
continuaient à enfler. La décision d’arrêter rapidement le meurtrier du petit
Peterson avait été prise conjointement par Samuels et lui-même (à contrecœur).
Mais lui seul avait décidé de l’arrêter pendant le match.
Ramage se retourna.
« Vous venez ?
– Non. Faites ce que vous avez à faire, lisez-lui ses droits bien comme il
faut, à voix haute, et ramenez-le ici. Tom, vous monterez à l’arrière avec lui.
Moi, je monterai devant avec Troy. Bill Samuels attend mon appel. Il sera déjà
au poste quand on arrivera. On reste pros jusqu’au bout. Pour ce qui est de
l’arrestation, je vous laisse faire.
– C’est votre enquête, dit Yates. Vous ne voulez pas être celui qui a arrêté
cette ordure ? »
Les bras toujours croisés, Ralph répondit :
« L’homme qui a violé Frankie Peterson avec une branche et l’a égorgé a
entraîné mon fils pendant quatre ans. Il a posé ses mains sur lui pour lui montrer
comment tenir une batte. Alors je ne me fais pas confiance.
– Pigé », dit Troy Ramage.
Yates et lui repartirent vers le terrain.
« Hé ! Écoutez-moi tous les deux. »
Ils se retournèrent.
« Passez-lui les menottes sur place. Et menottez-le devant.
– Ce n’est pas conforme au protocole, chef, fit remarquer Ramage.
– Je sais, et je m’en fous. Je veux que tout le monde voie la police
l’emmener avec les menottes aux poignets. C’est compris ? »
Tandis que les deux agents s’éloignaient, Ralph décrocha son portable fixé à
sa ceinture. Il avait enregistré le numéro de Betsy Riggins dans ses contacts.
« Tu es en position ?
– Oui. Je suis garée devant chez lui. Avec quatre State Troopers.
– Et le mandat de perquisition ?
– Dans ma petite main brûlante.
– Parfait. » Ralph allait couper la communication quand une pensée lui vint.
« Au fait, Bets, quand dois-tu accoucher ?
– Hier. Alors magnez-vous, les gars. »
Ce fut elle qui raccrocha.
4
Déposition de Mme Arlene Stanhope (12 juillet. 13 h. Interrogée par
l’inspecteur Ralph Anderson)
Stanhope : Il y en a pour longtemps, inspecteur ?
Inspecteur Anderson : Non, ce ne sera pas long. Racontez-moi
simplement ce que vous avez vu dans l’après-midi du mardi dix juillet.
Stanhope : Très bien. Je sortais de chez Gerald, l’épicerie fine. Je fais
mes courses là-bas tous les mardis. C’est plus cher, mais je ne vais plus au
Kroger depuis que je ne conduis plus. J’ai rendu mon permis un an après la
mort de mon mari car je n’avais plus confiance dans mes réflexes. J’ai eu
quelques accidents. De la tôle froissée, mais ça m’a suffi. Gerald est à deux
rues seulement de l’appartement où je vis depuis que j’ai vendu la maison, et
les médecins disent que ça me fait du bien de marcher. Pour mon cœur, vous
voyez. Je ressortais avec mon petit caddie – je n’achète plus grand-chose
maintenant, tout est tellement cher, surtout la viande, je ne pourrais pas dire
quand j’ai mangé du bacon pour la dernière fois –, et c’est là que j’ai vu le
petit Peterson.
Inspecteur Anderson : Vous êtes certaine qu’il s’agissait bien de Frank
Peterson ?
Stanhope : Oh, oui, c’était bien Frankie. Pauvre petit. C’est affreux ce qui
lui est arrivé, mais il vit au paradis maintenant, il ne souffre plus. C’est une
consolation. Il y a deux Peterson, vous savez, rouquins l’un et l’autre – cette
horrible couleur carotte –, mais l’aîné, Oliver, a au moins cinq ans de plus. Il
livrait notre journal dans le temps. Frank, lui, avait un vélo avec un guidon
très haut et une selle étroite…
Inspecteur Anderson : On appelle ça une selle banane.
Stanhope : Ah, je ne savais pas. Mais je sais qu’il était vert citron, une
couleur affreuse, vraiment, et il y avait un autocollant sur la selle : lycée de
Flint City. Hélas, il n’ira jamais au lycée, hein ? Pauvre petit.
Inspecteur Anderson : Voulez-vous faire une courte pause, madame
Stanhope ?
Stanhope : Non, je veux en finir. Il faut que je rentre nourrir mon chat. Je
lui donne à manger à quinze heures, il va avoir faim. Et il va se demander où
je suis passée. Par contre, est-ce que vous auriez un mouchoir en papier ? Je
ne dois pas être belle à voir… Merci.
Inspecteur Anderson : Vous avez remarqué l’autocollant sur la selle du
vélo de Frank Peterson parce que…
Stanhope : Oh. Parce qu’il n’était pas assis dessus. Il poussait son vélo
sur le parking de chez Gerald. La chaîne était brisée, elle traînait par terre.
Inspecteur Anderson : Avez-vous remarqué comment il était habillé ?
Stanhope : Il avait un T-shirt avec le nom d’un groupe de rock. Mais je
n’y connais rien, alors ne comptez pas sur moi pour vous dire lequel. Si c’est
important, je suis désolée. Il portait aussi une casquette des Rangers. Sur
l’arrière du crâne. Je voyais ses cheveux roux. Généralement, tous ces
rouquins, ils deviennent vite chauves. Mais il n’aura plus à s’inquiéter pour
ça, hein ? Oh, quelle tristesse. Bref, il y avait une camionnette blanche, et
sale, au fond du parking. Un homme en est descendu pour s’approcher de
Frank. Il…
Inspecteur Anderson : Nous y reviendrons plus tard. Parlez-moi de cette
camionnette d’abord. C’était un véhicule sans fenêtres sur les côtés ?
Stanhope : Oui.
Inspecteur Anderson : Pas d’inscription ? Pas de nom de société, ni rien ?
Stanhope : Je n’ai rien remarqué en tout cas.
Inspecteur Anderson : Bien. Maintenant, parlons de cet homme que vous
avez vu. L’avez-vous reconnu, madame Stanhope ?
Stanhope : Oh, oui, bien sûr. C’était Terry Maitland. Tout le monde dans
le West Side connaît Coach T. Même les élèves du lycée l’appellent comme
ça. Il enseigne l’anglais là-bas. Mon mari a été son collègue avant de prendre
sa retraite. On le surnomme Coach T. car il entraîne les joueurs de baseball de
la Little League, et aussi l’équipe locale de la City League. À l’automne, il
entraîne les enfants qui aiment jouer au football. Cette ligue a un nom elle
aussi, mais je ne m’en souviens plus.
Inspecteur Anderson : Revenons-en à ce que vous avez vu ce mardi
après-midi…
Stanhope : Il n’y a pas grand-chose à dire. Frank a parlé avec Coach T. et
il lui a montré sa chaîne brisée. Coach T. a hoché la tête et il a ouvert les
portes arrière de la camionnette, qui ne pouvait pas être la sienne…
Inspecteur Anderson : Pourquoi dites-vous cela, madame Stanhope ?
Stanhope : Parce qu’elle avait une plaque d’immatriculation orange. Je ne
sais pas à quel État ça correspond, et ma vue n’est plus aussi bonne qu’avant,
mais je sais que les plaques de l’Oklahoma sont bleu et blanc. Bref, je n’ai
pas vu ce qu’il y avait à l’arrière de la camionnette, à part une sorte de grand
truc vert qui ressemblait à une boîte à outils. C’était bien ça, inspecteur ?
Inspecteur Anderson : Et ensuite, que s’est-il passé ?
Stanhope : Eh bien, Coach T. a déposé le vélo de Frank dans la
camionnette et il a refermé les portes. Il a donné une tape dans le dos de
Frank. Puis il a fait le tour de la camionnette pour s’asseoir au volant et Frank
a fait le tour de l’autre côté. Ils sont montés à bord tous les deux et la
camionnette est repartie, dans Mulberry Avenue. J’ai pensé que Coach T.
allait ramener le gamin chez lui. Forcément. Que penser d’autre ? Terry
Maitland vit dans le West Side depuis vingt ans, il a une jolie famille, une
femme et deux filles… Je pourrais avoir un autre mouchoir, s’il vous
plaît ?… Merci. On a bientôt fini ?
Inspecteur Anderson : Oui. Et vous m’avez beaucoup aidé. Avant le
début de l’enregistrement, vous m’avez dit, il me semble, qu’il était environ
quinze heures ?
Stanhope : Très précisément. J’ai entendu la cloche de la mairie sonner
juste au moment où je sortais de l’épicerie avec mon caddie. J’étais pressée
de rentrer chez moi pour nourrir mon chat.
Inspecteur Anderson : Ce garçon que vous avez vu, le rouquin, c’était
Frank Peterson.
Stanhope : Oui. Les Peterson habitent juste au coin de la rue. Ollie me
livrait mon journal dans le temps. Je les vois tout le temps.
Inspecteur Anderson : Et l’homme, celui qui a déposé le vélo à l’arrière
de la camionnette blanche et qui est reparti avec Frank Peterson, c’était
Terence Maitland, surnommé Coach Terry ou Coach T.
Stanhope : Oui.
Inspecteur Anderson : Vous en êtes certaine ?
Stanhope : Oh, oui.
Inspecteur Anderson : Merci, madame Stanhope.
Stanhope : Qui aurait pu imaginer que Terry était capable de faire une
chose pareille ? Vous pensez qu’il avait déjà fait ça ?
Inspecteur Anderson : Nous le découvrirons peut-être au cours de notre
enquête.
5
Tous les matchs de la City League se déroulant à Estelle Barga Field – le
meilleur terrain de baseball de la région, et le seul disposant d’un éclairage
permettant de disputer des rencontres en nocturne –, l’équipe qui débuterait à
l’offensive fut décidée à pile ou face. Terry Maitland choisit pile, comme
toujours (une superstition héritée de son propre coach, à l’époque), et la pièce
tomba sur pile. « Je me fiche de savoir où on joue, mais j’aime jouer en
dernier », disait-il à ses joueurs.
Et ce soir, il en avait besoin. C’était la fin de la neuvième manche, les Bears
menaient d’un seul point dans cette demi-finale. Les Golden Dragons n’avaient
plus qu’un seul retrait, mais leurs coureurs occupaient les trois premières bases ;
quatre lancers jugés hors zone ou un lancer dans le champ intérieur et c’était
fini ; une balle en plein centre découvert et c’était gagné. La foule frappait dans
ses mains, tapait du pied sur les gradins métalliques et rugissait lorsque le petit
Trevor Michaels pénétra dans la zone du frappeur à gauche. On lui avait trouvé
le casque le moins large, et malgré cela, il lui tombait devant les yeux, ce qui
l’obligeait à le relever sans cesse. Il esquissait des mouvements nerveux avec sa
batte.
Terry avait envisagé de remplacer Trevor, mais avec son mètre cinquante-
cinq, il provoquait de nombreux buts sur balles quand il était lanceur. Et s’il
n’était pas doué pour réaliser des home runs, il réussissait parfois à taper dans la
balle. Pas souvent, mais ça arrivait. Si Terry le remplaçait au poste de frappeur,
le pauvre gamin devrait vivre avec cette humiliation durant toute l’année
prochaine au collège. En revanche, s’il réussissait un coup, un seul, il en
parlerait toute sa vie en buvant une bière autour d’un barbecue. Terry le savait
bien. Il avait connu ça il y a bien longtemps, avant l’apparition des battes en
aluminium.
Le lanceur des Bears – leur joueur vedette – arma son bras et lança une balle
en plein milieu du marbre. Trevor la regarda passer d’un air désemparé. L’arbitre
annonça le premier strike. La foule gronda.
Gavin Frick, l’assistant de Terry, marchait de long en large devant le banc
des joueurs, la feuille de score roulée dans son poing (combien de fois Terry lui
avait-il demandé de ne pas faire ça ?), et son T-shirt des Golden Dragons, taille
XXL, tendu par sa bedaine, taille XXXL au moins.
« J’espère que ce n’était pas une erreur de laisser Trevor à la batte, Ter »,
glissa-t-il. La sueur coulait sur ses joues. « Il est mort de trouille, on dirait. Et je
crois que même avec une raquette de tennis, il ne pourrait pas renvoyer les
boulets de canon de ce gamin.
– On va bien voir, répondit Terry. J’ai un bon pressentiment. »
Ce n’était pas vrai, pas vraiment.
Le lanceur des Bears balança une autre balle incendiaire, mais celle-ci
atterrit dans la terre, devant le marbre. La foule se leva comme un seul homme
lorsque Baibir Patel, lancé vers la troisième base, zigzagua à quelques pas de la
ligne. Elle se rassit en soupirant lorsque la balle rebondit dans le gant du
receveur. Celui-ci se retourna et Terry déchiffra son expression, à travers le
masque : Essaye un peu pour voir, mon gars. Baibir n’essaya pas.
Le lancer suivant était plus large, mais Trevor le manqua quand même.
« Sors-le, Fritz ! » brailla un type à la voix de stentor du haut des gradins.
Sans doute le père du lanceur, à en juger par la façon dont le gamin tourna
vivement la tête dans sa direction. « Sooooors-le ! »
Trevor n’essaya même pas de renvoyer le lancer suivant, tout proche, trop
proche en vérité, mais l’arbitre jugea la balle bonne et cette fois, ce furent les
supporters des Bears qui se lamentèrent. Quelqu’un suggéra que l’arbitre devrait
changer de lunettes. Un autre spectateur lui conseilla de prendre un chien
d’aveugle.
Deux partout maintenant, et Terry avait le sentiment que toute la saison des
Dragons reposait sur le prochain lancer. Soit ils affronteraient les Panthers pour
le titre de champions et poursuivraient la compétition au niveau de l’État, les
matchs retransmis à la télé, ou bien ils rentreraient à la maison et se
retrouveraient une dernière fois dans le jardin des Maitland pour le traditionnel
barbecue de fin de saison.
Terry se retourna vers Marcy et les filles, toujours assises aux mêmes places,
sur des chaises de jardin, derrière la protection du marbre. Ses filles flanquaient
son épouse tels deux ravissants presse-livres. Toutes trois levèrent leurs doigts
croisés. Terry répondit par un clin d’œil, un sourire et deux pouces levés, même
s’il continuait à éprouver une sorte de malaise. Et pas seulement à cause de la
rencontre. Cela faisait un petit moment qu’il ne se sentait pas très bien.
Marcy lui rendit son sourire, mais celui-ci vacilla et se transforma en
froncement de sourcils. Elle regardait vers la gauche et elle agita le pouce dans
cette direction. En se retournant, Terry vit deux policiers en uniforme avancer
d’un même pas en suivant le tracé de la troisième base et passer devant Barry
Houlihan, qui coachait son équipe à cet endroit.
« Temps mort ! » s’écria l’arbitre, pétrifiant le lanceur des Bears qui avait
déjà armé son bras. Trevor Michaels sortit de la zone du frappeur, affichant une
expression de soulagement, pensa Terry. La foule s’était tue, tous les regards
étaient braqués sur les deux policiers. L’un d’eux prenait quelque chose dans son
dos. L’autre avait la main posée sur la crosse de son arme de service, toujours
dans son étui.
« Sortez du terrain ! braillait l’arbitre. Sortez du terrain ! »
Troy Ramage et Tom Yates l’ignorèrent. Ils pénétrèrent dans l’abri des
joueurs – une installation de fortune qui accueillait un banc, trois paniers
d’équipement et un seau de balles d’entraînement sales – et se dirigèrent
directement vers Terry. Ramage sortit la paire de menottes glissée dans sa
ceinture. Tous les spectateurs la virent et un murmure composé de deux tiers de
confusion et d’un tiers d’excitation parcourut les gradins. Oooooh.
« Hé, vous là-bas ! s’exclama Gavin en se précipitant vers les deux policiers
(manquant de trébucher sur le gant abandonné par Richie Gallant). Le match
n’est pas terminé ! »
Yates le repoussa. Un silence de mort régnait dans les gradins. Les Bears
avaient abandonné leurs postures défensives crispées et assistaient à la scène les
bras ballants. Le receveur quitta son poste pour trottiner vers son lanceur et tous
deux demeurèrent côte à côte, à mi-chemin entre le monticule et le marbre.
Terry connaissait vaguement le policier qui tenait les menottes : son frère et
lui venaient parfois assister aux matchs à l’automne.
« Troy ? Qu’est-ce qui se passe ? C’est quoi, cette histoire ? »
Ramage ne voyait sur le visage de l’homme qu’un étonnement sincère, mais
il était flic depuis les années 1990 et il savait que les pires criminels maîtrisaient
à la perfection l’art du Qui ça, moi ? Et on ne pouvait pas faire pire que ce type.
Repensant aux ordres d’Anderson (et nullement gêné de les appliquer), il haussa
la voix afin de se faire entendre de l’ensemble des spectateurs, dont le nombre
exact s’élevait à 1 588, lirait-on dans le journal du lendemain.
« Terence Maitland, je vous arrête pour le meurtre de Frank Peterson. »
Un autre Oooooh monta des tribunes, plus fort, semblable au vent qui se
lève.
Terry regarda Ramage en fronçant les sourcils. Il reconnaissait ces mots, des
mots simples qui formaient une phrase déclarative compréhensible ; il savait qui
était Frank Peterson et ce qui lui était arrivé, mais le sens lui échappait.
Aussi put-il juste répondre : « Hein ? Vous plaisantez ? »
C’est à ce moment-là que le photographe sportif du Flint City Hall prit sa
photo, celle qui paraîtrait en une le lendemain. Terry avait la bouche ouverte, les
yeux écarquillés, ses cheveux dépassaient de sous sa casquette des Golden
Dragons. Il paraissait à la fois abattu et coupable.
« Qu’est-ce que vous avez dit ?
– Donnez-moi vos poignets, je vous prie. »
Terry se tourna vers Marcy et ses filles, toujours assises sur leurs chaises de
jardin, derrière le grillage : elles affichaient la même expression de stupéfaction
figée. L’horreur viendrait plus tard. Baibir Pater quitta la troisième base et se
dirigea vers l’abri des joueurs en ôtant son casque, dévoilant ses cheveux noirs
emmêlés et collés par la sueur. Terry remarqua qu’il commençait à pleurer.
« Hé, reviens ici ! lui cria Gavin. Le match n’est pas terminé ! »
Mais Baibir demeura hors du champ ; il regardait Terry et pleurait toutes les
larmes de son corps. Terry le regardait lui aussi, certain (presque certain) qu’il
s’agissait d’un mauvais rêve, puis Tom Yates lui prit les bras pour l’obliger à
tendre les mains devant lui, si violemment que Terry trébucha. Ramage referma
les menottes autour de ses poignets. De vraies menottes, pas des bracelets en
plastique, grosses et lourdes, scintillantes dans le soleil déclinant. De la même
voix retentissante, il déclara :
« Vous avez le droit de garder le silence et de refuser de répondre aux
questions, mais si vous décidez de parler, tout ce que vous direz pourra être
retenu contre vous. Vous avez le droit de vous faire assister d’un avocat durant
les interrogatoires, maintenant et plus tard. Avez-vous compris ?
– Troy ? » Terry entendait à peine sa propre voix, il avait l’impression qu’un
coup de poing lui avait coupé la respiration. « Pour l’amour du ciel, qu’est-ce qui
se passe ? »
Ramage l’ignora.
« Avez-vous compris ? »
Marcy s’approcha du grillage, glissa les doigts entre les mailles et le secoua.
Derrière elle, Sarah et Grace pleuraient. Cette dernière était agenouillée à côté de
la chaise de sa sœur ; la sienne, renversée, gisait dans la terre.
« Qu’est-ce que vous faites ? hurla Marcy. Qu’est-ce que vous faites, pour
l’amour du ciel ? Et pourquoi ici ?
– Avez-vous compris ? » répéta Ramage.
Ce que Terry comprenait, c’était qu’on lui avait passé les menottes et qu’on
lui lisait ses droits, devant plus de mille cinq cents personnes, parmi lesquelles sa
femme et ses deux filles. Ce n’était pas un mauvais rêve, ni une simple
arrestation. C’était, pour des raisons qui lui échappaient, une humiliation
publique. Mieux valait en finir au plus vite et régler ce malentendu. Néanmoins,
malgré le choc et l’hébétude, il devinait qu’il ne retrouverait pas une vie normale
avant longtemps.
« Oui, j’ai compris », dit-il. Puis : « Coach Frick, reculez ! »
Gavin avançait vers les deux policiers, poings serrés, son visage adipeux
était écarlate. Il baissa les bras et s’arrêta. Il regarda Marcy à travers le grillage,
haussa ses énormes épaules et écarta ses mains potelées en signe de perplexité.
De la même voix puissante, tel un crieur public annonçant les grandes
nouvelles de la semaine sur une place de Nouvelle-Angleterre, Troy Ramage
reprit son laïus. Ralph Anderson l’entendait de là où il se trouvait, sur le parking,
adossé à la voiture banalisée. Troy faisait du bon boulot. C’était moche, et Ralph
songeait qu’il se ferait peut-être réprimander par sa hiérarchie, mais pas par les
parents de Frankie Peterson. Non, certainement pas.
« Si vous n’avez pas les moyens de vous offrir un avocat, nous vous en
fournirons un avant tout interrogatoire, si vous le souhaitez. Vous comprenez ?
– Oui, répondit Terry. Et je comprends autre chose également. » Il se tourna
vers la foule. « Je ne sais pas pourquoi on m’arrête ! Gavin Frick va finir de
coacher cette partie ! » Puis il ajouta : « Baibir, retourne sur ta base, et n’oublie
pas de courir à l’extérieur du champ ! »
Il y eut quelques applaudissements. Très disséminés. Dans les gradins,
l’homme à la voix de stentor brailla : « Pourquoi vous l’arrêtez, avez-vous dit ? »
En réponse à cette question, la foule se mit à murmurer les deux mots qui
allaient bientôt se répandre dans tout le West Side et le reste de la ville : Frank
Peterson.
Yates agrippa Terry par le bras et le poussa en direction de la buvette et du
parking, au-delà.
« Vous prêcherez devant la multitude plus tard, Maitland. Pour l’instant,
direction la prison. Et vous savez quoi ? On a la piqûre dans cet État, et on s’en
sert. Mais vous êtes prof, hein ? Alors vous le savez sûrement. »
Ils avaient fait une vingtaine de pas lorsque Marcy Maitland les rattrapa et
saisit Tom Yates par le bras.
« À quoi vous jouez, nom d’un chien ? »
Yates se libéra d’un mouvement d’épaule et quand Marcy voulut s’accrocher
au bras de son mari, Troy Ramage la repoussa, en douceur, mais fermement. Elle
demeura plantée là, sonnée, puis elle vit Ralph Anderson marcher à la rencontre
de ses hommes. Elle le connaissait par le biais de la Little League, à l’époque où
Derek Anderson jouait dans l’équipe de Terry, les Lions de l’épicerie fine
Gerald. Ralph ne pouvait pas assister à tous les matchs, évidemment, mais il
venait le plus souvent possible. À cette époque, il portait encore l’uniforme.
Quand il avait été nommé inspecteur, Terry lui avait envoyé un mail de
félicitations. Marcy se précipita vers lui, foulant l’herbe avec ses vieilles tennis,
qu’elle mettait toujours pour assister aux matchs de Terry, car elles portaient
chance, disait-elle.
« Ralph ! Que se passe-t-il ? C’est une erreur !
– J’ai peur que non », répondit l’inspecteur.
Il redoutait cet instant, car il aimait bien Marcy. D’un autre côté, il avait
toujours bien aimé Terry également. Cet homme avait sans doute changé la vie
de Derek, ne serait-ce qu’un peu, en lui apprenant à avoir confiance en lui.
Quand vous aviez onze ans, une petite dose de confiance supplémentaire, c’était
énorme. Et puis, il y avait autre chose, se disait-il : Marcy savait peut-être qui
était son mari, même si elle refusait de l’admettre consciemment. Les Maitland
étaient mariés depuis longtemps, et une horreur telle que le meurtre du petit
Peterson ne surgissait pas de nulle part. Derrière, il y avait toujours un long
processus.
« Rentrez chez vous, Marcy. Maintenant. Et je vous conseille de déposer les
filles chez des amis car la police vous attend là-bas. »
Elle se contenta de le regarder, sans rien dire, sans comprendre.
Dans son dos, elle entendit le bruit métallique d’une batte qui frappe une
balle de plein fouet. Un joli coup qui provoqua peu d’applaudissements. Les
spectateurs, encore sous le choc, s’intéressaient davantage à ce qui venait de se
passer qu’à la partie qui avait repris. Et c’était bien dommage car Trevor
Michaels n’avait jamais tapé aussi fort dans la balle, plus fort même que lorsque
Coach T. envoyait des balles faciles à l’entraînement. Hélas, celle-ci fila droit
sur l’arrêt court des Bears, qui n’eut même pas besoin de sauter pour l’attraper.
Game over.
6
Déposition de June Morris (12 juillet. 17 h 45. Interrogée par l’inspecteur Ralph
Anderson. En présence de Mme Francine Morris.)
Inspecteur Anderson : Merci d’avoir amené votre fille au poste, madame
Morris. Eh bien, June, il est bon ce soda ?
June Morris : Oui. J’ai fait une bêtise ?
Inspecteur Anderson : Absolument pas. Je veux juste te poser quelques
questions au sujet de ce que tu as vu avant-hier soir.
June Morris : Quand j’ai vu Coach Terry ?
Inspecteur Anderson : Oui, exactement.
Francine Morris : Depuis qu’elle a neuf ans, on la laisse se rendre toute
seule chez son amie Helen, qui habite au bout de la rue. Du moment qu’il fait
jour. On veut lui accorder un peu d’indépendance. Mais après ce qui s’est
passé, c’est fini, vous pouvez me croire.
Inspecteur Anderson : June, tu as vu Coach Terry après avoir dîné. C’est
bien ça ?
June Morris : Oui. On avait mangé un pain de viande. Et hier soir, c’était
du poisson. J’aime pas le poisson, mais c’est comme ça.
Francine Morris : Elle n’a pas le droit de traverser la rue. On pensait qu’il
n’y avait pas de danger, étant donné qu’on vit dans un bon quartier. Du
moins, c’est ce qu’on croyait.
Inspecteur Anderson : Il n’est jamais facile de savoir à partir de quel
moment on peut leur confier des responsabilités. Donc, June, en allant chez
ton amie, tu es passée devant le parking de Figgis Park, c’est bien ça ?
June Morris : Oui. Moi et Helen…
Francine Morris : Helen et moi.
June Morris : Helen et moi, on devait terminer notre carte de l’Amérique
du Sud. Pour le centre aéré. On a utilisé des couleurs différentes pour chaque
pays et on avait presque fini, mais on avait oublié le Paraguay, alors on était
obligées de tout recommencer. C’est comme ça. Après, on avait prévu de
jouer à Angry Birds et à Corgi Hop sur l’iPad de Helen jusqu’à ce que mon
père vienne me chercher. Car il ferait nuit à ce moment-là.
Inspecteur Anderson : Quelle heure était-il alors, madame ?
Francine Morris : Norm regardait les infos régionales quand Junie est
partie. Moi, je faisais la vaisselle. Alors, je dirais entre six heures et six
heures et demie. Le quart sans doute car c’était la météo, je crois.
Inspecteur Anderson : June, raconte-moi ce que tu as vu en passant
devant le parking.
June Morris : Je vous l’ai dit, j’ai vu Coach Terry. Il habite un peu plus
loin dans la rue et le jour où on a perdu notre chien, il nous l’a ramené. Des
fois, je joue avec Gracie Maitland, mais pas souvent. Elle a un an de plus et
elle aime les garçons. Il avait du sang partout. À cause de son nez.
Inspecteur Anderson : Hummm. Que faisait-il quand tu l’as aperçu ?
June Morris : Il sortait des arbres. Quand il m’a vue, il m’a fait un signe
de la main. J’ai fait pareil et je lui ai dit : « Hé, Coach Terry, qu’est-ce qui
vous est arrivé ? » Il m’a répondu qu’il avait reçu une branche dans le visage.
« N’aie pas peur, il m’a dit. C’est juste un saignement de nez. Ça m’arrive
tout le temps. – J’ai pas peur, je lui ai répondu. Mais vous pourrez plus
jamais mettre cette chemise parce que le sang, ça part pas. C’est ce que dit
toujours ma maman. » Il a souri et il m’a dit : « Heureusement que j’ai plein
de chemises, alors. » Mais il avait du sang sur son pantalon aussi. Et sur ses
mains.
Francine Morris : Dire que June était tout près de lui. Je n’arrête pas d’y
penser.
June Morris : Pourquoi, maman ? Parce qu’il saignait du nez ? Rolf
Jacobs a saigné du nez l’année dernière quand il est tombé dans la cour de
récré et j’ai pas eu peur. Je voulais même lui donner mon mouchoir, mais
Mme Grisha l’a emmené à l’infirmerie.
Inspecteur Anderson : June, à quelle distance étais-tu de Coach Terry ?
June Morris : Oh, j’en sais rien. Il était sur le parking et moi sur le
trottoir. Ça fait quelle distance ?
Inspecteur Anderson : Je ne sais pas non plus. Mais j’irai vérifier. Il est
bon, ce soda ?
June Morris : Vous m’avez déjà posé la question.
Inspecteur Anderson : Ah, oui. Exact.
June Morris : Les personnes âgées n’ont aucune mémoire, c’est ce que dit
mon grand-père.
Francine Morris : Junie, ne sois pas impolie.
Inspecteur Anderson : Ce n’est rien. Ton grand-père m’a tout l’air d’être
un homme plein de sagesse, June. Que s’est-il passé ensuite ?
June Morris : Rien. Coach Terry est monté dans sa camionnette et il est
parti.
Inspecteur Anderson : De quelle couleur est cette camionnette ?
June Morris : Elle serait blanche, je pense, si elle était lavée. Mais elle
était très sale. Elle faisait beaucoup de bruit aussi. Toute cette fumée bleue…
Beurk.
Inspecteur Anderson : Y avait-il quelque chose d’inscrit sur les côtés ?
Un nom de société, par exemple ?
June Morris : Non, rien. C’était une camionnette toute blanche.
Inspecteur Anderson : Tu as vu la plaque d’immatriculation ?
June Morris : Non.
Inspecteur Anderson : Dans quelle direction est-elle repartie ?
June Morris : Barnum Street.
Inspecteur Morris : Tu es certaine que cet homme, celui qui t’a expliqué
qu’il avait saigné du nez, était Terry Maitland ?
June Morris : Oui, certaine. C’était Coach Terry, Coach T. Je le croise
tout le temps. Il va bien ? Il a fait quelque chose de mal ? Maman veut pas
que je lise les journaux ni que je regarde la télé, mais je suis sûre qu’il s’est
passé quelque chose de grave dans le parc. Je le saurais s’il y avait école
parce que tout le monde répète tout. Coach Terry s’est battu avec quelqu’un
de méchant ? C’est pour ça qu’il…
Francine Morris : Avez-vous bientôt terminé, inspecteur ? Je sais que
vous avez besoin de rassembler des informations, mais n’oubliez pas que
c’est moi qui vais la coucher le soir.
June Morris : Je me couche toute seule !
Inspecteur Anderson : J’ai presque fini. June, avant que tu partes, je vais
jouer à un petit jeu avec toi. Tu aimes les jeux ?
June Morris : Oui, s’ils sont pas trop ennuyeux.
Inspecteur Anderson : Je vais poser sur cette table six photos de six
personnes différentes… Comme ceci… Elles ressemblent toutes un peu à
Coach Terry. Je veux que tu me dises…
June Morris : Celle-ci. La numéro quatre. C’est Coach Terry.
7
Troy Ramage ouvrit une des portières arrière de la voiture banalisée. En
regardant par-dessus son épaule, Terry aperçut Marcy, arrêtée au fond du
parking. Son visage était la parfaite illustration de la stupéfaction douloureuse.
Derrière elle apparut le photographe du Call, qui mitraillait en courant dans
l’herbe. Ces photos ne vaudront pas un clou, pensa Terry avec une certaine
satisfaction. Il cria à sa femme : « Appelle Howie Gold ! Dis-lui que j’ai été
arrêté ! Dis-lui… »
Yates appuya sur sa tête pour l’obliger à monter en voiture.
« Allez, glissez-vous au fond. Et posez les mains sur les genoux pendant que
j’attache votre ceinture. »
Terry s’exécuta. À travers le pare-brise, il apercevait le grand tableau
d’affichage électronique du terrain de baseball. Sa femme avait dirigé la collecte
destinée à son acquisition deux ans plus tôt. En la voyant plantée là, il sut qu’il
n’oublierait jamais l’expression de son visage. Celle d’une femme d’un pays du
tiers-monde qui regarde son village partir en fumée.
Ramage s’installa au volant, Ralph Anderson à côté de lui, et avant même
qu’il ait eu le temps de fermer sa portière, la voiture quitta son emplacement en
marche arrière, dans un crissement de pneus. Ramage négocia un virage serré, en
tournant le volant de la paume de la main, et prit la direction de Tinsley Avenue.
Ils roulaient sans sirène, mais un gyrophare bleu fixé sur le tableau de bord se
mit à tourner. Terry constata que la voiture sentait la nourriture mexicaine.
Étrange toutes ces choses que vous remarquiez quand votre journée – votre vie –
basculait subitement dans un puits sans fond dont vous ignoriez l’existence
jusqu’alors. Il se pencha en avant.
« Ralph, écoutez-moi. »
Celui-ci regardait droit devant lui. Les poings serrés.
« Vous pourrez dire tout ce que vous avez à dire une fois au poste.
– Laissez-le parler, dit Ramage. Ça nous fera gagner du temps.
– La ferme, Troy », ordonna Ralph.
Il ne quittait pas la route des yeux. Terry voyait deux tendons saillir dans son
cou : ils dessinaient le chiffre 11.
« Ralph, je ne sais pas ce qui vous a conduit jusqu’à moi, ni pourquoi vous
avez décidé de m’arrêter devant la moitié de la ville, mais vous déraillez
complètement.
– C’est ce qu’ils disent tous, commenta Tom Yates, assis à côté de lui.
Gardez les mains sur les genoux, Maitland. Interdiction même de vous gratter le
nez. »
Terry commençait à retrouver ses esprits, en partie du moins, et il prit soin
d’obéir aux instructions de l’agent Yates (son nom était épinglé sur son
uniforme). Celui-ci semblait prêt à saisir le moindre prétexte pour tabasser son
prisonnier, menottes ou pas.
Quelqu’un avait mangé des enchiladas dans cette voiture, Terry l’aurait
parié. De chez Señor Joe, sans doute. Le restaurant préféré de ses filles, qui
riaient durant tout le repas – elles n’étaient pas les seules – et s’accusaient
mutuellement de péter pendant le trajet du retour.
« Écoutez-moi, Ralph. Je vous en supplie.
– On vous écoute tous, dit Ramage. On est tout ouïe, mon gars.
– Frank Peterson a été tué mardi. Mardi après-midi. C’était marqué dans le
journal. Mardi, j’étais à Cap City. Mardi soir et presque toute la journée de
mercredi. Je ne suis rentré qu’à neuf heures ou neuf heures et demie. C’est Gavin
Frick, Barry Houlihan et Lukesh Patel, le père de Baibir, qui ont entraîné les
gamins ces deux jours-là. »
Le silence s’installa dans la voiture, pas même rompu par la radio qui avait
été éteinte. Et pendant un moment, Terry crut – oui, il crut réellement – que
Ralph allait ordonner au flic qui conduisait de s’arrêter. Il se tournerait ensuite
vers lui en affichant un grand sourire gêné et dirait : Oh, merde, on a fait une
sacrée boulette, hein ?
Mais Ralph dit, sans se retourner : « Ah. Voilà le fameux alibi.
– Hein ? Je ne comprends pas ce que…
– Vous êtes un type intelligent, Terry. Je l’ai compris dès la première fois où
je vous ai vu, à l’époque où vous entraîniez Derek dans la Little League. Je
savais que si vous ne passiez pas aux aveux immédiatement – ce que j’espérais,
sans me faire trop d’illusions –, vous nous sortiriez un alibi quelconque. » Il se
retourna enfin et le visage que découvrit Terry était celui d’un parfait inconnu.
« Et je suis tout aussi certain qu’on va le mettre en pièces. Car on vous tient.
Solidement.
– Qu’est-ce que vous faisiez à Cap City, Coach ? » demanda Yates.
L’homme qui lui avait interdit de se gratter le nez semblait subitement
compréhensif, intéressé. Terry faillit lui répondre, puis se ravisa. La réflexion
commençait à remplacer la réaction, et il comprit que cette voiture où flottait
encore une odeur d’enchiladas était un territoire ennemi. Mieux valait la boucler
en attendant que Howie Gold débarque au poste. Ensemble, ils pourraient
démêler ce merdier. Rapidement.
C’est alors qu’il prit conscience d’autre chose. Il était en colère, plus qu’il ne
l’avait jamais été sans doute, de toute sa vie. Et quand ils tournèrent dans Main
Street pour atteindre le poste de police de Flint City, il se fit une promesse : à
l’automne, peut être même avant, l’homme assis à la place du passager, celui
qu’il avait pris pour un ami, chercherait un autre boulot. Vigile dans une banque
de Tulsa ou Amarillo, par exemple.
8
Déposition de M. Carlton Scowcroft (12 juillet. 21 h 30, interrogé par
l’inspecteur Ralph Anderson).
Scowcroft : Il y en a pour longtemps, inspecteur ? Généralement, je me
couche tôt. Je suis agent de maintenance ferroviaire et si je ne pointe pas à
sept heures, je vais avoir des ennuis.
Inspecteur Anderson : Je vais faire aussi vite que je le peux, monsieur
Scowcroft, mais il s’agit d’une affaire grave.
Scowcroft : Je sais. Et je vous aiderai dans la mesure du possible. C’est
juste que j’ai pas grand-chose à vous raconter, et j’ai hâte de rentrer chez moi.
Même si je ne suis pas sûr de bien dormir. J’ai pas mis les pieds ici, dans ce
poste, depuis une beuverie avec des copains quand j’avais dix-sept ans. À
l’époque, c’était Charlie Borton le chef. Nos pères sont venus nous chercher,
et je n’ai pas eu le droit de sortir pendant tout l’été.
Inspecteur Anderson : Merci d’être venu. Dites-moi où vous étiez le
10 juillet à dix-neuf heures.
Scowcroft : Comme je l’ai dit à la fille à l’accueil en arrivant, j’étais au
Shorty’s, le pub, et j’ai vu cette camionnette blanche, avec ce type qui
entraîne les équipes de baseball de gamins à West Side. Je ne me souviens
pas de son nom, mais on voit sa photo tout le temps dans le journal parce
qu’il a une bonne équipe de City League cette année. Ils disent qu’il a une
chance de décrocher le titre. Moreland, c’est ça ? Il avait du sang partout.
Inspecteur Anderson : Comment se fait-il que vous l’ayez vu ?
Scowcroft : En fait, j’ai un petit programme pour après le boulot, vu que
j’ai pas de bonne femme qui m’attend à la maison et que je suis pas un as des
fourneaux, si vous voyez ce que je veux dire. Le lundi et le mercredi, c’est le
Flint City Diner. Le vendredi, je vais au Bonanza Steakhouse. Le mardi et le
samedi, je vais généralement au Shorty’s pour m’offrir une assiette de ribs
avec une bière. Ce mardi-là, je suis arrivé à… oh, six heures et quart, disons.
Le gamin était déjà mort depuis longtemps, hein ?
Inspecteur Anderson : Pourtant, aux alentours de dix-neuf heures, vous
étiez dehors, n’est-ce pas ? Derrière le Shorty’s.
Scowcroft : Ouais, avec Riley Franklin. Je suis tombé sur lui là-bas, et on
a bouffé ensemble. Les gens sortent par-derrière pour fumer. Au bout du
couloir, après les toilettes. Il y a un gros cendrier exprès. Alors, après avoir
mangé – moi mes ribs et lui des macaronis au fromage – on a commandé des
desserts et on est sortis fumer une clope en attendant qu’ils arrivent. Pendant
qu’on était là, en train de tailler le bout de gras, voilà cette camionnette crado
qui se pointe. Elle avait des plaques de l’État de New York, je m’en souviens.
Elle s’est garée à côté d’un petit break Subaru – du moins, je crois que c’était
un Subaru –, et ce type en est descendu. Moreland, ou je ne sais quoi.
Inspecteur Anderson : Comment était-il habillé ?
Scowcroft : Euh, pour le pantalon, je ne suis pas très sûr. Riley s’en
souvient peut-être. Ça pouvait être un chino. Mais la chemise était blanche. Je
m’en souviens parce qu’il y avait du sang devant, pas mal même. Moins sur
le froc, juste quelques éclaboussures. Il avait du sang sur le visage aussi. Sous
le nez, autour de la bouche, sur le menton. La vache, c’était gore. Alors, Riley
– je crois qu’il avait déjà éclusé plusieurs bières avant que j’arrive, mais moi,
je n’en avais bu qu’une – Riley lui a lancé : « Dans quel état est l’autre type,
Coach T. ? »
Inspecteur Anderson : Il l’a appelé Coach T. ?
Scowcroft : Bah, oui. L’autre, il a rigolé et il a répondu : « Il n’y a pas
d’autre type. J’ai reçu un truc dans le nez ça s’est mis à pisser le sang, un vrai
geyser. Il y a un service d’urgence dans les parages ? »
Inspecteur Anderson : Vous avez cru qu’il voulait parler d’un centre
médical, genre MedNOW ou Quick Care ?
Scowcroft : C’était bien de ça qu’il parlait. Il voulait savoir s’il devait se
faire cautériser l’intérieur du nez. Aïe aïe aïe, hein ? Il a expliqué que ça lui
était déjà arrivé une fois. Je lui ai dit de prendre Burrfield sur un peu plus
d’un kilomètre, de tourner à gauche au deuxième feu, et là, il tomberait sur un
panneau. Vous voyez, le grand panneau près de Coney Ford ? Il vous indique
combien de temps vous allez devoir attendre et tout ça. Ensuite, il a demandé
s’il pouvait laisser sa camionnette sur le petit parking derrière le pub, qui est
interdit aux clients et réservé au personnel, comme c’est écrit sur une
pancarte. Je lui ai répondu : « C’est pas mon parking, mais si vous la laissez
pas trop longtemps, ça devrait pas poser de problème. » Alors il a dit – et on a
trouvé ça bizarre, Riley et moi, par les temps qui courent – qu’il déposerait
les clés dans le porte-gobelet, au cas où quelqu’un aurait besoin de la
déplacer. Riley a répondu : « C’est la meilleure solution pour se la faire voler,
Coach T. » Mais l’autre a répété qu’il n’en avait pas pour longtemps. Vous
savez ce que je crois ? Il voulait que quelqu’un lui vole sa camionnette, peut-
être même Riley ou moi. Vous pensez que c’est possible, inspecteur ?
Inspecteur Anderson : Que s’est-il passé ensuite ?
Scowcroft : Il est monté dans le petit break Subaru vert, et il est parti. Ça
aussi, ça m’a paru bizarre.
Inspecteur Anderson : Quoi donc ?
Scowcroft : Il a demandé s’il pouvait laisser sa camionnette sur ce
parking, comme s’il craignait qu’elle se fasse embarquer à la fourrière, alors
que sa voiture était garée là, tranquille. Bizarre, non ?
Inspecteur Anderson : Monsieur Scowcroft, je vais disposer devant vous
six photos de six hommes différents. Je vous demande de me montrer celle de
l’homme que vous avez vu derrière le Shorty’s. Ils ont tous un air de
ressemblance, alors je vous suggère de prendre votre temps. D’accord ?
Scowcroft : OK, mais j’ai pas besoin de temps. C’est lui, là. Moreland, ou
je ne sais quoi. Je peux rentrer chez moi maintenant ?
9
À bord de la voiture banalisée, aucun des quatre hommes ne prononça un
mot jusqu’à ce qu’ils pénètrent sur le parking du poste de police et se garent sur
un des emplacements réservés aux véhicules officiels. Ralph Anderson se tourna
alors vers celui qui avait été l’entraîneur de son fils. La casquette des Dragons
avait glissé légèrement sur le côté, ce qui lui donnait un petit air gangsta. Son T-
shirt des Dragons sortait à moitié de son pantalon et la sueur marbrait son visage.
À cet instant, il offrait l’image du parfait coupable. Sauf peut-être son regard, qui
soutint celui de l’inspecteur sans ciller. Ses yeux écarquillés lançaient une
accusation muette.
Une question taraudait Ralph.
« Pourquoi lui, Terry ? Pourquoi Frankie Peterson ? Faisait-il partie de
l’équipe des Lions cette année ? Vous l’aviez repéré ? Ou bien est-ce un crime
fortuit ? »
Terry faillit répéter qu’il n’avait rien fait, mais à quoi bon ? Ralph ne
l’écouterait pas, pas pour l’instant. Les autres non plus. Mieux valait attendre.
C’était une torture, mais cela ferait peut-être gagner du temps à l’arrivée.
« Allez-y, répondez », insista l’inspecteur. D’une voix calme, sur le ton de la
conversation. « Vous vouliez parler tout à l’heure. Expliquez-moi. Aidez-moi à
comprendre. Là, maintenant, avant qu’on descende de cette voiture.
– Je préfère attendre mon avocat.
– Si vous êtes innocent, intervint Yates, vous n’avez pas besoin d’un avocat.
On verra ça plus tard. On pourra même vous ramener chez vous. »
Sans cesser de regarder l’inspecteur droit dans les yeux, Terry dit, d’une
voix presque inaudible : « Vous commettez une faute professionnelle. Vous
n’avez même pas vérifié où je me trouvais mardi soir, hein ? Je n’aurais jamais
cru ça de vous. » Il s’interrompit, comme s’il réfléchissait, puis il lâcha :
« Salopards. »
Ralph n’avait nullement l’intention de confier à Terry qu’il avait évoqué ce
sujet avec Samuels, brièvement. Ils vivaient dans une petite ville. Il n’avait pas
voulu poser trop de questions, de peur qu’elles parviennent aux oreilles de
Maitland.
« C’est un des rares cas où nous n’avons pas eu besoin de vérifier. » Ralph
ouvrit sa portière. « Venez. On va prendre vos empreintes et vous photographier
avant que votre avocat…
– Terry ! Terry ! »
Au lieu d’écouter le conseil de l’inspecteur, Marcy Maitland avait suivi la
voiture de police depuis le stade, dans sa Toyota. Jamie Mattingly, une voisine,
s’était proposée pour ramener Sarah et Grace chez elle. Les deux filles
pleuraient. Jamie aussi.
« Terry, qu’est-ce qui se passe ? Qu’est-ce que je dois faire ? »
Il se dégagea momentanément de l’étau de Yates qui le tenait par le bras.
« Appelle Howie ! »
Il n’eut pas le temps d’en dire plus. Ramage ouvrit la porte sur laquelle était
écrit RÉSERVÉ AUX AGENTS DE POLICE et Yates le poussa à l’intérieur, sans
ménagement.
Ralph s’attarda un instant, en tenant la porte.
« Rentrez chez vous, Marcy. Avant que les journalistes débarquent. »
Il faillit ajouter Je suis désolé pour tout ce qui arrive, mais il s’abstint. Car il
n’était pas désolé. Betsy Riggins et les hommes de la police d’État attendaient
Marcy à son domicile ; néanmoins, c’était encore la meilleure chose qu’elle
puisse faire. La seule, en réalité. Et peut-être qu’il lui devait bien ça. Pour ses
filles, au moins – les vraies innocentes dans cette histoire –, mais aussi…
Vous commettez une faute professionnelle. Je n’aurais jamais cru ça de
vous.
Ralph n’avait aucune raison de culpabiliser à cause des reproches d’un
homme qui avait violé et assassiné un enfant, et pourtant, l’espace d’un instant, il
douta. Puis il repensa aux photos de la scène de crime, si monstrueuses qu’elles
vous auraient fait regretter de ne pas être aveugle. Il repensa à la branche qui
sortait du rectum du petit garçon. À l’empreinte sanglante sur le morceau de bois
lisse. Car la main du meurtrier avait serré si fort le bâton qu’elle avait arraché
l’écorce.
Bill Samuels avait fait deux remarques simples et pertinentes. Ralph était
d’accord, tout comme le juge Carter, sollicité par Samuels pour obtenir les
différents mandats. Premièrement, c’était du tout cuit. Inutile d’attendre plus
longtemps, alors qu’ils disposaient déjà de tous les éléments nécessaires.
Deuxièmement, s’ils accordaient un répit à Terry, il risquait de s’enfuir ; ils
devraient alors le retrouver avant qu’il viole et assassine un autre Frank
Peterson.
10
Déposition de M. Riley Franklin (13 juillet. 7 h 45. Interrogé par l’inspecteur
Ralph Anderson.)
Inspecteur Anderson : Monsieur Franklin, je vais vous montrer six photos
de six hommes différents, et je vous demande de sélectionner celui que vous
avez vu derrière le Shorty’s le soir du 10 juillet. Prenez votre temps.
Franklin : Pas besoin. C’est lui. Le numéro deux. Coach T. J’arrive pas à
le croire. Il a entraîné mon fils dans la Little League.
Inspecteur Anderson : Le mien aussi. Merci, monsieur Franklin.
Franklin : La piqûre, c’est encore trop doux pour lui. Ils devraient le
pendre haut et court.
11
Marcy se gara sur le parking du Burger King dans Tinsley Avenue. Elle
sortit son téléphone de son sac, les mains tremblantes, et le laissa tomber par
terre. En se baissant pour le ramasser, elle se cogna la tête contre le volant et se
remit à pleurer. Faisant défiler ses contacts, elle trouva le numéro de Howie
Gold – non que les Maitland aient des raisons d’avoir le numéro d’un avocat
dans leur répertoire, mais parce que Howie avait entraîné les équipes juniors de
football avec Terry au cours de ces deux dernières saisons. Il répondit dès la
deuxième sonnerie.
« Howie ? Ici Marcy Maitland, la femme de Terry. »
Comme s’ils ne dînaient pas ensemble une fois par mois depuis 2016.
« Marcy ? Vous pleurez ? Que se passe-t-il. »
C’était tellement énorme qu’elle n’arrivait même pas à en parler.
« Marcy ? Vous êtes toujours là ? Vous avez eu un accident ?
– Oui, je suis là. Ce n’est pas moi, c’est Terry. Il a été arrêté. Ralph
Anderson est venu l’arrêter. Pour le meurtre de ce garçon. C’est ce qu’ils ont dit.
Pour le meurtre du petit Peterson.
– Hein ? Vous vous moquez de moi ?
– Il n’était même pas en ville ! » gémit Marcy. En entendant sa voix, elle se
faisait l’impression d’être une adolescente qui pique une crise, mais elle
n’arrivait pas à se contrôler. « Ils l’ont arrêté et ils m’ont dit que la police
m’attendait à la maison !
– Où sont Sarah et Grace ?
– Je les ai confiées à Jamie Mattingly, notre voisine d’en face. Elles vont
bien. »
Mais après avoir vu leur père emmené les menottes aux poignets, comment
pouvaient-elles aller bien ?
Elle se massa le front, en se demandant si le volant avait laissé une marque,
et si cela avait de l’importance. Parce que des journalistes l’attendaient déjà
devant chez elle peut-être ? Parce que en voyant une marque sur son visage, ils
en déduiraient que Terry la frappait ?
« Vous voulez bien m’aider, Howie ? Vous voulez bien nous aider ?
– Évidemment. Ils ont conduit Terry au poste ?
– Oui ! Avec les menottes !
– Très bien. J’arrive. Rentrez chez vous, Marcy. Voyez ce que veut la police.
S’ils ont un mandat de perquisition – et je pense qu’ils sont là pour ça, je ne vois
pas d’autre raison –, lisez-le, pour savoir ce qu’ils cherchent, et laissez-les entrer,
mais ne dites rien. C’est bien compris ? Ne dites rien.
– Je… oui.
– Le petit Peterson a été assassiné mardi dernier, il me semble. Un instant, je
vous prie… » Marcy entendit des murmures : la voix de Howie d’abord, puis
celle d’une femme, sans doute son épouse, Elaine. Howie revint en ligne. « Oui,
c’était bien mardi. Où était Terry ce jour-là ?
– À Cap City ! Il est…
– On verra ça plus tard. Il se peut que les policiers vous interrogent à ce
sujet. Il se peut qu’ils vous posent un tas de questions. Répondez-leur que votre
avocat vous a conseillé de garder le silence. Compris ?
– Euh… oui.
– Ne les laissez pas vous amadouer, vous forcer la main ou vous manipuler.
Ils sont très doués pour ça.
– D’accord. Promis.
– Où êtes-vous ? »
Elle le savait, elle avait vu l’enseigne, malgré cela, elle dut vérifier.
« Devant le Burger King. Celui de Tinsley Avenue. Je me suis arrêtée pour
vous appeler.
– Vous êtes en état de conduire ? »
Elle faillit lui avouer qu’elle s’était cogné la tête, mais s’abstint.
« Oui.
– Inspirez bien à fond. Trois fois. Puis rentrez chez vous. Respectez les
limitations de vitesse, mettez votre clignotant. Terry a un ordinateur ?
– Oui, bien sûr. Dans son bureau. Il a un iPad aussi, mais il ne s’en sert pas
beaucoup. Et on a chacun un portable. Les filles ont leurs propres iPad Mini.
Plus les téléphones, évidemment. On a tous un téléphone. Grace vient d’avoir le
sien pour son anniversaire, il y a trois mois.
– Ils vous donneront la liste des appareils qu’ils veulent emporter.
– Ils ont le droit de faire ça ? » Elle sentait qu’elle allait recommencer à
gémir. « D’emporter nos affaires ? Comme si on vivait en Russie ou en Corée du
Nord ?
– Ils peuvent prendre tout ce qui figure dans le mandat, mais je vous
demande de dresser votre propre liste. Les filles ont leurs portables sur elles ?
– Vous plaisantez ? On dirait qu’ils sont greffés dans leurs mains.
– OK. Il se peut que la police veuille confisquer le vôtre. Refusez.
– Et s’ils le prennent quand même ? »
Quelle importance ?
« Ils ne le feront pas. Si vous n’êtes pas accusée de quoi que ce soit, ils n’ont
pas le droit. Allez-y. Je vous rejoins dès que possible. On va arranger ça, je vous
le promets.
– Merci, Howie. » Elle se remit à pleurer. « Merci infiniment.
– De rien. Et n’oubliez pas : limitations de vitesse, stops et clignotants.
Compris ?
– Oui.
– Je file au poste. »
Et il coupa la communication.
Marcy enclencha la marche avant, puis revint au point mort. Elle prit une
profonde inspiration. Une deuxième. Une troisième. C’est un cauchemar, mais
au moins, il sera de courte durée. Terry se trouvait à Cap City. Ils le
constateront et ils le relâcheront.
« Et après, dit-elle en s’adressant à la voiture (qui paraissait tellement vide
sans les rires et les chamailleries des filles à l’arrière), on leur collera un procès
au cul. »
Encouragée par ces paroles, elle se redressa et retrouva toute sa lucidité. Elle
rentra chez elle à Barnum Court en respectant les limitations de vitesse et en
marquant bien l’arrêt à chaque stop.
12
Déposition de M. George Czerny, (13 juillet. 8 h 15. Interrogé par l’agent
Ronald Wilberforce.)
Agent Wilberforce : Merci d’être venu, monsieur Czerny…
Czerny : Ça se prononce « Zurny ». Le C est muet.
Agent Wilberforce : Euh, merci. C’est noté. L’inspecteur Anderson
voudra vous interroger lui aussi, mais pour l’instant il est occupé avec
quelqu’un d’autre et il m’a chargé de relever les éléments principaux pendant
que c’est encore frais dans votre esprit.
Czerny : Vous allez faire remorquer cette voiture ? La Subaru ? Vous
feriez bien de l’emporter à la fourrière avant que quelqu’un contamine les
indices. Et c’est pas ce qui manque, croyez-moi.
Agent Wilberforce : On s’en occupe en ce moment même, monsieur. Je
crois que vous êtes allé pêcher ce matin ?
Czerny : C’était prévu, mais il se trouve que j’ai même pas pu mettre ma
ligne à l’eau. Je suis parti de chez moi juste après l’aube pour aller à l’endroit
qu’on appelle le pont de Fer. Vous voyez ? Sur Old Forge Road ?
Agent Wilberforce : Oui, monsieur.
Czerny : Un super endroit pour attraper des poissons-chats. Y a un tas de
gens qui n’aiment pas les pêcher parce qu’ils sont moches, sans parler du fait
que des fois ils vous mordent quand vous enlevez l’hameçon, mais ma femme
les fait frire, avec du sel et du jus de citron, et c’est rudement bon. Le secret,
c’est le citron. Et il faut utiliser une poêle en fonte.
Agent Wilberforce : Donc, vous vous êtes garé à l’extrémité du pont…
Czerny : Oui, mais à l’écart de la route. Y a un vieux ponton en
contrebas. Quelqu’un a acheté ce terrain, y a quelques années de ça, et il a
planté un grillage avec un panneau « Propriété privée ». Mais il n’a jamais
rien construit. Résultat, ces quelques hectares sont envahis par les mauvaises
herbes, et le ponton est à moitié sous l’eau. Je gare toujours mon pick-up sur
le petit chemin qui mène au grillage. C’est ce que j’ai fait ce matin, et là,
qu’est-ce que je vois ? Le grillage couché au sol et une petite bagnole verte
garée à côté du ponton. Si près de l’eau que les pneus avant étaient à moitié
enfoncés dans la boue. Je suis descendu voir, en pensant que le type avait
foncé dans le décor après avoir quitté le bar à striptease complètement bourré
la veille au soir. Je me disais qu’il était peut-être encore à l’intérieur,
inconscient.
Agent Wilberforce : Quand vous parlez du bar à striptease, vous faites
allusion au Gentlemen, Please, à la sortie de la ville ?
Czerny : Ouais. Des types vont là-bas pour picoler, ils glissent des billets
dans les culottes des filles et quand ils sont à sec, ils rentrent chez eux
bourrés. Personnellement, je ne vois pas l’intérêt.
Agent Wilberforce : Hummm. Donc vous êtes descendu et vous avez
regardé à l’intérieur de la voiture.
Czerny : Un petit break Subaru vert. Il n’y avait personne dedans, mais il
y avait des vêtements tachés de sang sur le siège du passager, et j’ai pensé
immédiatement à ce petit garçon assassiné, car ils ont dit aux infos que la
police cherchait une Subaru verte, en rapport avec ce crime.
Agent Wilberforce : Avez-vous vu autre chose ?
Czerny : Des baskets. Sur le plancher, côté passager. Avec du sang
dessus.
Agent Wilberforce : Avez-vous touché à quoi que ce soit ? Avez-vous
essayé d’ouvrir la portière, par exemple ?
Czerny : Bien sûr que non ! Ma femme et moi, on ne loupait jamais un
épisode des Experts quand ça passait.
Agent Wilberforce : Qu’avez-vous fait ?
Czerny : J’ai appelé la police.
13
Terry Maitland attendait dans la salle d’interrogatoire. On lui avait ôté les
menottes afin que son avocat ne fasse pas un scandale en arrivant, ce qui allait se
produire d’une minute à l’autre. Ralph Anderson, campé sur ses jambes, les
mains nouées dans le dos (tel un soldat au repos), observait l’ancien entraîneur
de son fils par le miroir sans tain. Il avait renvoyé Yates et Ramage. Il s’était
entretenu par téléphone avec Betsy Riggins, qui l’avait informé que
Mme Maitland n’était pas encore rentrée. Maintenant que l’arrestation avait été
effectuée et que la tension était un peu retombée, Ralph éprouvait un sentiment
de malaise face à l’emballement de cette affaire. Terry affirmait avoir un alibi,
cela n’avait rien d’étonnant, et sans doute se révélerait-il fragile, néanmoins…
« Hé, Ralph. »
Bill Samuels avançait vers lui d’un pas rapide, en ajustant son nœud de
cravate. Ses cheveux étaient noirs comme du cirage, et courts, mais l’épi qui se
dressait sur l’arrière de son crâne le faisait paraître encore plus jeune. Ralph
savait que Samuels avait déjà instruit une demi-douzaine de dossiers concernant
des meurtres passibles de la peine de mort, toujours avec succès, et que deux de
ses condamnés (ses « gars », comme il les appelait) attendaient actuellement leur
exécution dans le couloir de la mort à la prison de McAlester. Tout cela était
parfait, et ça ne pouvait pas faire de mal d’avoir un jeune prodige dans son
équipe, mais ce soir le procureur de Flint County offrait une étrange
ressemblance avec Alfalfa dans la vieille série des Petites Canailles.
« Hello, Bill.
– Alors, le voilà donc, dit Samuels en observant Terry. Ça ne me plaît pas de
le voir avec ce maillot et cette casquette des Dragons. Je serai content quand il
aura enfilé un joli uniforme de détenu. Et encore plus quand il sera dans une
cellule, à quelques mètres de la table du grand sommeil. »
Ralph ne dit rien. Il repensait à Marcy, plantée à l’entrée du parking de la
police telle une enfant perdue, se tordant nerveusement les mains, et le regardant
comme s’il était un parfait inconnu. Ou le croque-mitaine. Mais le croque-
mitaine, en l’occurrence, c’était son mari.
Comme s’il lisait dans ses pensées, Samuels dit :
« Il n’a pas une tête de monstre, hein ?
– C’est rarement le cas. »
Le procureur sortit de sa poche de veste plusieurs feuilles de papier pliées,
parmi lesquelles une photocopie des empreintes digitales de Terry Maitland,
provenant de son dossier d’enseignant au lycée de Flint City. Tous les
professeurs devaient faire relever leurs empreintes avant de pénétrer dans une
classe. Les deux autres feuilles portaient la mention EXAMENS FORENSIQUES.
Samuels les agita à bout de bras.
« Tout nouveau tout beau.
– L’analyse de la Subaru ?
– Oui. Les types du labo ont relevé plus de soixante-dix empreintes, dont
cinquante-sept appartenant à Maitland. D’après le technicien qui a effectué les
comparaisons, les autres empreintes, plus petites, sont probablement celles de
cette femme de Cap City qui a déclaré le vol de sa voiture, il y a quinze jours.
Une certaine Barbara Nearing. Les siennes sont beaucoup plus anciennes, ce qui
signifie qu’elle n’a pas participé au meurtre du petit Peterson.
– OK. Mais il nous faut l’ADN. Maitland a refusé le prélèvement buccal. »
Contrairement au relevé des empreintes digitales, le prélèvement d’ADN
dans la bouche était considéré comme invasif dans cet État.
« Vous savez bien qu’on n’en a pas besoin. Riggins et ses hommes
confisqueront son rasoir, sa brosse à dents, et tous les cheveux qu’ils trouveront
sur son oreiller.
– Ça ne suffira pas si on ne peut pas comparer ces échantillons avec ceux
qu’on peut prélever ici. »
Samuels l’observa, la tête penchée sur le côté. Non, songea Ralph, il ne
ressemblait pas à Alfalfa des Petites Canailles, mais à un rongeur d’une très
grande intelligence. Ou à un corbeau ayant repéré un objet brillant.
« Auriez-vous des doutes, inspecteur ? Je vous en supplie, dites-moi que ce
n’est pas le cas. D’autant que ce matin, vous étiez aussi impatient que moi. »
Je pensais à Derek à ce moment-là. C’était avant que Terry me regarde
droit dans les yeux, comme s’il en avait le droit. Et avant qu’il me traite de
salopard, une insulte qui aurait dû glisser sur moi, et pourtant…
« Non, je n’ai pas de doutes. Simplement, cette précipitation me gêne. J’ai
l’habitude de bâtir un dossier pièce par pièce. Je n’avais même pas de mandat
d’arrêt.
– Si vous surpreniez un gamin en train de vendre du crack dans le parc, vous
auriez besoin d’un mandat ?
– Non, bien sûr, mais c’est différent.
– Pas vraiment. Néanmoins, il se trouve que j’ai un mandat, signé par le juge
Carter avant l’arrestation. Il doit vous attendre dans votre télécopieur. Eh bien…
si on allait voir ce que Maitland a à nous dire ? »
Les yeux de Samuels brillaient plus que jamais.
« Je pense qu’il ne voudra pas nous parler.
– Probablement. »
Samuels sourit, et dans ce sourire Ralph vit l’homme qui avait envoyé deux
meurtriers dans le couloir de la mort. Et qui, Ralph en était convaincu, y
enverrait bientôt l’ancien entraîneur de Derek. Un « gars » de plus dans la bande
de Bill.
« Mais nous, on peut lui parler, non ? dit Samuels. On peut lui montrer que
les murs se rapprochent, et qu’il va finir écrabouillé, façon confiture de fraises. »
14
Déposition de Mme Willow Rainwater (13 juillet. 11 h 40. Interrogée par
l’inspecteur Ralph Anderson)
Rainwater : Reconnaissez-le, inspecteur, mon prénom n’est pas très bien
choisi 2.
Inspecteur Anderson : Votre corpulence n’a rien à voir dans tout ça,
madame Rainwater. Nous sommes ici pour…
Rainwater : Si, justement. C’est à cause de ma corpulence que j’étais là.
Généralement, le soir, il y a dix ou douze taxis qui attendent devant ce club
de striptease, sur le coup de onze heures, et je suis la seule femme du lot.
Pourquoi ? Parce que aucun des clients ne va essayer de me draguer, même
complètement bourré. J’aurais pu jouer left tackle au lycée, s’ils laissaient les
femmes jouer dans leurs équipes de foot. En fait, la moitié des types ne
s’aperçoivent même pas que je suis une fille quand ils montent dans mon
taxi, et la plupart ne le savent toujours pas quand ils en descendent. Et ça me
va bien. Voilà. J’ai pensé que vous voudriez peut-être savoir ce que je faisais
là.
Inspecteur Anderson : Parfait. Merci.
Rainwater : Mais il était pas onze heures. Il était environ huit heures
trente.
Inspecteur Anderson : Le mardi 10 juillet.
Rainwater : Exact. La semaine, c’est plutôt calme en ville, depuis que le
gisement de pétrole s’est plus ou moins tari. Beaucoup de chauffeurs restent
au garage, ils taillent le bout de gras et ils jouent au poker en racontant des
histoires salaces, mais moi, ça m’intéresse pas ; je préfère aller attendre
devant le Flint Hotel, le Holiday Inn ou le Doubletree. Ou bien je vais
carrément au Gentlemen, Please. Il y a une station de taxis, pour ceux qui ne
sont pas trop abrutis par l’alcool pour croire qu’ils peuvent rentrer chez eux
en voiture. Si j’arrive assez tôt, généralement je suis la première. Deuxième
ou troisième au pire. Je bouquine sur mon Kindle en attendant une course.
Pas facile de lire un bouquin normal dès qu’il fait nuit, mais le Kindle, c’est
impec. Une sacrée putain d’invention, si vous me permettez de retrouver le
langage de mes ancêtres indiens juste une minute.
Inspecteur Anderson : Si vous pouviez me raconter…
Rainwater : Je vous raconte, mais j’ai ma façon de raconter, et c’est
comme ça depuis le temps où je portais des couches-culottes, alors laissez-
moi parler. Je sais ce que vous voulez, et vous l’aurez. Ici et au tribunal. Et
quand ils expédieront en enfer ce salopard de tueur d’enfant, j’enfilerai ma
tenue en peau de daim, avec mes plumes, et je ferai la danse du scalp jusqu’à
ce que je m’écroule. On se comprend ?
Inspecteur Anderson : OK.
Rainwater : Ce soir-là, vu qu’il était tôt, j’étais le seul taxi. Ce type, je ne
l’ai pas vu entrer. J’ai une théorie à ce sujet, et je vous parie cinq dollars que
j’ai raison. À mon avis, il ne venait pas reluquer les filles à poil. Je parie qu’il
est arrivé avant moi, juste avant peut-être, pour appeler un taxi.
Inspecteur Anderson : Vous auriez gagné votre pari, madame Rainwater.
Votre standardiste…
Rainwater : C’est Clint Ellenquist qui tenait le standard mardi soir.
Inspecteur Anderson : Exact. M. Ellenquist a suggéré à son correspondant
d’aller attendre dehors. Un taxi allait bientôt arriver, s’il n’était pas déjà là.
L’appel a été passé à vingt heures quarante.
Rainwater : Oui, ça colle. Bref, voilà le type qui sort et qui s’approche de
mon taxi…
Inspecteur Anderson : Pouvez-vous me dire comment il était habillé ?
Rainwater : Il portait un jean et une jolie chemise à col boutonné. Le jean
était délavé, mais propre. Difficile à dire à cause des lampadaires du parking,
mais je pense que la chemise était jaune. Oh, et il avait un ceinturon avec une
grosse boucle de frimeur : une tête de cheval. Un truc de rodéo débile.
Jusqu’à ce qu’il se penche par la portière, j’ai cru que c’était un des gars de
l’industrie pétrolière qui avait réussi à garder son boulot quand le prix du brut
avait dévissé, ou un ouvrier du bâtiment. Puis j’ai vu que c’était Terry
Maitland.
Inspecteur Anderson : Vous en êtes sûre ?
Rainwater : Ma main à couper. Ces lampadaires, ils éclairent comme en
plein jour. C’est pour empêcher les agressions, les bagarres et le deal. Vu que
leur clientèle, c’est une bande de gentlemen. Et puis, j’entraîne une équipe de
basket au YMCA. Des équipes mixtes en théorie, mais y a surtout des
garçons. Maitland venait souvent, pas tous les samedis mais presque, et il
s’installait dans les gradins avec les parents pour voir les gamins jouer. Il m’a
raconté qu’il recherchait des joueurs de talent pour son équipe de baseball de
la Little League ; il disait qu’on pouvait repérer un gamin qui possédait des
dons de défenseur rien qu’en le regardant jouer au basket. Et moi, comme une
idiote, je l’ai cru. En fait, pendant qu’il était assis là, il devait choisir quel
gamin il aimerait se taper. De la même manière que les hommes jugent les
femmes dans un bar. Saloperie d’enfoiré de pervers. Dénicheur de talents,
mon gros cul, oui !
Inspecteur Anderson : Quand il est monté dans votre taxi, vous lui avez
dit que vous l’aviez reconnu ?
Rainwater : Bah, oui. La discrétion est peut-être une qualité chez certains,
mais pas chez moi. « Hé, Terry, je lui fais, votre femme sait où vous étiez ce
soir ? » Et il me répond : « J’avais une petite affaire à régler. » Et moi :
« Avec une jolie fille sur les genoux ? – Vous devriez appeler votre
standardiste pour l’informer que j’ai trouvé un taxi », qu’il me dit. « Je m’en
occupe, je lui dis. Alors, je vous ramène à la maison, Coach T ? – Non,
madame, qu’il me fait. Conduisez-moi à Dubrow. À la gare. » Je l’ai
prévenu : « C’est une course à quarante dollars. » Et là, il me sort : « Si
j’arrive à temps pour prendre le train pour Dallas, je vous file vingt dollars de
pourboire. » Alors je lui lance : « Accrochez-vous à votre caleçon, Coach, on
est partis ! »
Inspecteur Anderson : Donc, vous l’avez déposé à la gare de Dubrow ?
Rainwater : Exact. Largement à temps pour qu’il prenne le train de nuit
pour Dallas-Fort Worth.
Inspecteur Anderson : Avez-vous discuté avec lui pendant le trajet ? Je
vous demande ça car vous semblez du genre bavarde.
Rainwater : Oh, oui ! J’ai la langue qui file comme un tapis de caisse de
supermarché un jour de paie. Vous pouvez demander à n’importe qui. J’ai
commencé par lui parler du tournoi de la City League. Est-ce qu’ils allaient
battre les Bears ? Et il m’a répondu : « J’ai bon espoir. » Autant interroger
une boule magique, non ? Je parie qu’il pensait à ce qu’il venait de faire et il
était pressé de foutre le camp. Ce genre de trucs, ça plombe la conversation.
D’ailleurs, j’ai une question à vous poser, inspecteur. Pourquoi diable est-ce
qu’il est revenu à Flint City ? Pourquoi est-ce qu’il n’a pas traversé le Texas
dare-dare, direction le Mexique ?
Inspecteur Anderson : Que vous a-t-il dit d’autre ?
Rainwater : Pas grand-chose. À part qu’il allait essayer de dormir un peu.
Il a fermé les yeux, mais à mon avis, il faisait semblant. Je pense qu’en vérité,
il m’observait, comme s’il voulait tenter quelque chose. J’aurais bien aimé,
tiens. Dommage que j’aie pas su ce que je sais maintenant, sur ce qu’il a fait.
Je te l’aurais sorti de mon taxi et je lui aurais arraché son service trois pièces.
C’est pas des paroles en l’air.
Inspecteur Anderson : Et quand vous êtes arrivés à la gare ?
Rainwater : je me suis arrêtée devant, au point de déchargement, et il a
lancé trois billets de vingt sur le siège avant. Je voulais lui dire de passer le
bonjour à sa femme, mais il était déjà descendu. Dites, est-ce qu’il est entré
au Gentlemen pour se changer dans les toilettes ? Parce qu’il y avait du sang
sur ses vêtements ?
Inspecteur Anderson : Je vais placer devant vous six photos de six
hommes différents, madame Rainwater. Ils se ressemblent tous, alors prenez
votre temps pour…
Rainwater : Pas la peine. C’est lui. Là. C’est Maitland. Allez l’arrêter, et
j’espère qu’il résistera. Ça fera faire des économies aux contribuables.
15
À l’époque où Marcy Maitland allait encore au collège, elle faisait parfois un
cauchemar dans lequel elle se voyait arriver en classe totalement nue. Tout le
monde se moquait d’elle. Cette idiote de Marcy Gibson a oublié de s’habiller ce
matin ! Regardez, on voit tout ! Au lycée, ce rêve angoissant fut remplacé par un
cauchemar un peu plus sophistiqué : elle débarquait en classe, habillée cette fois,
pour s’apercevoir qu’elle allait devoir passer l’examen le plus important de sa
vie sans avoir révisé.
Quand elle quitta Barnum Street pour prendre Barnum Court, l’horreur et le
sentiment de désespoir qui accompagnaient ces rêves anciens ressurgirent, mais
cette fois, il n’y aurait pas de soupir de soulagement, pas de « Dieu soit loué »
murmuré au réveil. Dans l’allée de sa maison stationnait une voiture de police
qui aurait pu être la sœur jumelle de celle qui avait conduit Terry au poste.
Derrière était garée une fourgonnette sans vitres frappée de l’inscription POLICE
D’ÉTAT UNITÉ MOBILE, en grosses lettres bleues. Deux véhicules de patrouille de
l’OHP, l’Oklahoma Highway Patrol, flanquaient l’entrée de l’allée ; leurs
gyrophares palpitaient dans l’obscurité naissante. Quatre troopers, costauds,
coiffés de leurs grands chapeaux qui donnaient l’impression qu’ils mesuraient
plus de deux mètres, se tenaient sur le trottoir, jambes écartées (comme si leurs
grosses couilles les empêchaient de serrer les cuisses, pensa Marcy). Tout cela
était déjà horrible, mais il y avait pire : les voisins. Tous sortis sur leurs pelouses
pour assister à la scène. Savaient-ils pourquoi la police avait surgi subitement
devant la jolie maison de style ranch des Maitland ? La plupart étaient sans doute
déjà au courant, songea-t-elle – le téléphone portable, quel fléau –, et ils
informeraient les autres.
Un des troopers s’avança sur la chaussée, main levée. Marcy s’arrêta et
baissa sa vitre.
« Vous êtes Marcia Maitland ?
– Oui. Et je ne peux pas rentrer dans mon garage à cause de ces véhicules
dans mon allée.
– Garez-vous là, le long du trottoir », dit-il en montrant l’arrière d’une des
voitures de patrouille.
Marcy résista à l’envie de se pencher par la vitre ouverte pour lui hurler au
visage : C’est MON allée ! MON garage ! Dégagez !
Au lieu de cela, elle se gara et descendit de voiture. Elle avait envie de faire
pipi, une terrible envie. Sans doute depuis que ce flic avait menotté Terry, mais
elle venait juste de s’en apercevoir.
Un des autres policiers parlait dans le micro fixé sur son épaule, et au coin
de la maison, talkie-walkie à la main, apparut soudain le clou de cette soirée
empreinte d’un surréalisme malveillant : une femme enceinte jusqu’aux yeux,
vêtue d’une robe à fleurs sans manches. Elle traversa la pelouse des Maitland de
cette démarche en canard, ce dandinement caractéristique des femmes arrivées
au terme de leur grossesse. Elle ne sourit pas en approchant de Marcy. Un badge
plastifié pendait autour de son cou. Sur sa robe, au sommet de son énorme
poitrine, aussi déplacé qu’un biscuit pour chien sur une assiette de communion,
était épinglé un insigne de la police de Flint City.
« Madame Maitland ? Je suis l’inspectrice Betsy Riggins. »
Elle tendit la main. Marcy l’ignora. Bien que Howie le lui ait déjà expliqué,
elle demanda :
« Qu’est-ce que vous voulez ? »
Riggins regarda par-dessus l’épaule de Marcy. Un des policiers venait de les
rejoindre. Le chef de la meute apparemment car il arborait des galons sur la
manche de sa chemise. Il brandissait une feuille de papier.
« Madame Maitland, je suis le lieutenant Yunel Sablo. Nous avons un
mandat de perquisition qui nous autorise à fouiller votre domicile et à emporter
des affaires appartenant à votre mari, Terence John Maitland. »
Elle lui arracha la feuille des mains. La mention MANDAT DE PERQUISITION
figurait en haut, en lettres gothiques. Suivait tout un blabla juridique, signé d’un
nom que Marcy lut tout d’abord de travers. Le juge Crater ? N’est-il pas mort
depuis longtemps ? Battant des paupières pour chasser la sueur – les larmes ? –
de ses yeux, elle corrigea son erreur. Non, ce n’était pas Crater, mais Carter. Le
mandat portait la date du jour et avait été signé moins de six heures plus tôt.
Elle le retourna et fronça les sourcils.
« Il n’y a aucune liste, dit-elle. Ça signifie que vous pouvez aussi lui
confisquer son caleçon ? »
Betsy Riggins, qui savait qu’ils confisqueraient, en effet, tous les caleçons
qu’ils trouveraient dans le panier de linge sale, répondit :
« C’est laissé à notre discrétion, madame.
– Votre discrétion ? Votre discrétion ? On est dans l’Allemagne nazie ou
quoi ?
– Nous enquêtons sur le crime le plus abominable commis dans cet État
depuis vingt ans que je suis dans la police, et nous emporterons tout ce qui nous
semble nécessaire. Nous avons eu la courtoisie d’attendre votre retour…
– Allez au diable avec votre courtoisie ! Si je n’étais pas rentrée maintenant,
qu’auriez-vous fait ? Vous auriez enfoncé la porte ? »
Riggins semblait infiniment mal à l’aise, non pas à cause de cette question,
songea Marcy, mais à cause du passager qu’elle devait trimballer dans son
ventre en cette chaude soirée de juillet. Elle aurait dû être chez elle, avec la clim,
assise les jambes en l’air. Marcy s’en fichait. Sa tête l’élançait, sa vessie la
torturait et elle avait des larmes plein les yeux.
« En dernier ressort, répondit le trooper avec les trucs sur la manche. Dans le
cadre de nos prérogatives, définies par le mandat que je viens de vous montrer.
– Laissez-nous entrer, madame Maitland, dit Riggins. Plus vite nous
commencerons, plus vite nous vous ficherons la paix.
– Lieutenant ! lança un des autres troopers. Voilà les vautours qui
rappliquent. »
Marcy se retourna. Au coin de la rue venait d’apparaître une camionnette de
la télé, coiffée de son antenne satellite pas encore déployée. Suivie d’un SUV
avec un sticker KYO sur le capot, en grosses lettres blanches. Juste derrière,
presque collée au pare-chocs arrière du SUV, venait une autre camionnette,
d’une chaîne de télé concurrente.
« Accompagnez-nous à l’intérieur », dit Riggins. D’un ton presque enjôleur.
« Je vous déconseille de rester là, sur le trottoir, quand ils vont débarquer. »
Marcy céda, en songeant que c’était peut-être la première capitulation d’une
longue série. Son intimité. Sa dignité. Le sentiment de sécurité de ses enfants. Et
son mari ? Serait-elle obligée d’y renoncer également ? Sûrement pas. Cette
histoire était totalement insensée. C’était comme s’ils accusaient Terry d’avoir
kidnappé le bébé Lindbergh.
« Soit. Mais je ne vous dirai rien, alors ce n’est même pas la peine d’essayer.
Et je ne suis pas obligée de vous donner mon portable. Mon avocat me l’a dit.
– Très bien. »
Riggins la prit par le bras alors que, dans son état, c’était plutôt Marcy qui
aurait dû la soutenir, pour éviter qu’elle trébuche et tombe sur son ventre
énorme.
Le Chevrolet Tahoe de KYO (Ki-Yo, comme ils se présentaient eux-mêmes)
s’arrêta au milieu de la rue et la jolie journaliste blonde en descendit si
rapidement que sa jupe remonta presque jusqu’à sa taille. Les troopers n’en
perdirent pas une miette.
« Madame Maitland ! Madame Maitland ! Juste quelques questions ! »
Marcy ne se souvenait pas d’avoir pris son sac à main en descendant de
voiture, mais il pendait à son épaule et elle sortit sans peine la clé de la maison,
rangée dans la poche latérale. Quand elle voulut l’introduire dans la serrure elle
n’y parvint pas. Sa main tremblait trop. Au lieu de lui prendre la clé, Riggins
referma sa main sur celle de Marcy pour contenir les tremblements, et la clé finit
par entrer.
Une voix jaillit dans son dos :
« Est-il vrai que votre mari a été arrêté pour le meurtre de Frank Peterson,
madame Maitland ?
– Reculez ! ordonna un des troopers. Restez sur le trottoir.
– Madame Maitland ! »
Ça y est, ils étaient à l’intérieur. Marcy se sentit soulagée, malgré la présence
de l’inspectrice enceinte à côté d’elle. Mais la maison semblait différente, et
Marcy savait que rien ne serait plus jamais pareil. Elle pensa à la femme qui
quelques heures plus tôt était sortie d’ici avec ses filles ; toutes trois riaient,
excitées. C’était comme penser à une femme que vous aviez aimée, et qui était
morte.
Ses jambes se dérobèrent et elle dut se laisser tomber sur le banc, dans le
vestibule, où les filles s’asseyaient pour enfiler leurs bottes en hiver. Et Terry
aussi, à l’occasion, pour consulter une dernière fois la composition de son équipe
avant de se rendre au stade. Betsy Riggins s’assit à côté d’elle en poussant un
grognement de soulagement et sa hanche droite potelée cogna contre la hanche
gauche de Marcy, moins rembourrée. Le flic avec les trucs sur la manche, le
dénommé Sablo, accompagné de deux collègues, passa devant les deux femmes
sans leur adresser un regard, occupé à enfiler ses gants en plastique bleu épais.
Ils avaient déjà mis des chaussons de la même couleur. Marcy supposa que le
quatrième policier contrôlait la horde rassemblée au-dehors. Devant leur maison,
dans cette rue habituellement paisible.
« Il faut que j’aille faire pipi, dit-elle à Riggins.
– Moi aussi. Lieutenant Sablo ! Approchez. »
Le policier avec les trucs sur la manche revint vers le banc. Les deux autres
entrèrent dans la cuisine, où la chose la plus compromettante qu’ils trouveraient
serait une moitié de gâteau au chocolat à l’intérieur du frigo.
Riggins demanda à Marcy :
« Vous avez des toilettes en bas ?
– Oui. Après le cellier. Terry les a ajoutées lui-même l’an dernier.
– Euh… lieutenant. Les dames ont besoin d’aller aux toilettes, alors vous
allez commencer par cette pièce. En faisant le plus vite possible. » Puis,
s’adressant à Marcy : « Votre mari a un bureau ?
– Pas vraiment. Il s’installe au fond de la salle à manger.
– Merci. Voilà votre prochaine étape, lieutenant. » Elle se retourna vers
Marcy. « Ça vous ennuie si je vous pose une petite question pendant qu’on
attend ?
– Oui. »
Riggins ignora cette réponse.
« Avez-vous remarqué un comportement bizarre de la part de votre mari au
cours de ces dernières semaines ? »
Marcy émit un petit rire amer.
« Vous voulez dire : est-ce qu’il s’apprêtait à commettre un meurtre ? Est-ce
qu’il se promenait dans la maison en se frottant les mains, la bave aux lèvres, en
parlant tout seul ? La grossesse affecte vos neurones, inspectrice ?
– J’en déduis que c’est non.
– Bravo. Et maintenant, arrêtez de me harceler ! »
Riggins croisa ses mains sur son ventre. Laissant Marcy avec sa vessie prête
à exploser et le souvenir de quelque chose que lui avait dit Gavin Frick pas plus
tard que la semaine dernière, après l’entraînement : Terry a la tête ailleurs en ce
moment. La moitié du temps, il a l’air absent. Comme s’il avait de la fièvre ou
un truc dans le genre.
« Madame Maitland ?
– Quoi ?
– Vous pensez à quelque chose, on dirait.
– Oui, en effet. Je pensais que c’était très désagréable d’être assise à côté de
vous sur ce banc. J’ai l’impression d’avoir près de moi un four qui respire. »
Les joues de Betsy Riggins, déjà colorées, rougirent un peu plus. Marcy était
horrifiée par les paroles qu’elle venait de prononcer, par leur cruauté. En même
temps, elle se réjouissait de voir que sa pique avait fait mouche.
En tout cas, Riggins cessa de l’interroger.
Enfin, après une éternité, Sablo revint en tenant un sac en plastique qui
contenait tous les médicaments de l’armoire à pharmacie du bas (des produits
vendus sans ordonnance, les autres médicaments étant rangés dans les deux
salles de bains de l’étage) et le tube de crème antihémorroïdes de Terry.
« RAS, annonça-t-il.
– Vous d’abord », dit Riggins à Marcy.
Dans d’autres circonstances, celle-ci aurait laissé la priorité à la femme
enceinte en se retenant un peu plus longtemps, mais pas aujourd’hui. Elle entra
dans les toilettes, ferma la porte et constata que le couvercle du réservoir des W.-
C. était de travers. Dieu seul savait ce qu’ils avaient cherché là-dedans, de la
drogue sans doute. Elle urina tête baissée, le visage dans les mains, pour éviter
de voir le désordre. Allait-elle ramener Sarah et Grace à la maison ce soir ?
Allait-elle les escorter sous les lumières aveuglantes des projecteurs des chaînes
de télé, qui seraient certainement allumés à ce moment-là ? Où pouvaient-elles
aller sinon ? À l’hôtel ? Les vautours (comme les avait appelés le trooper) ne les
retrouveraient-ils pas ? Bien sûr que si.
Quand elle eut fini de se soulager, Betsy Riggins lui succéda. Marcy se
faufila dans la salle à manger ; elle n’avait aucune envie de partager de nouveau
le banc du vestibule avec l’Officier Cachalot. Les policiers fouillaient –
violaient, plus exactement – le bureau de Terry. Tous les tiroirs étaient ouverts,
leur contenu s’empilait sur le sol. Son ordinateur avait déjà été démonté et les
différents éléments couverts d’autocollants jaunes, comme avant une braderie.
Marcy pensa : Il y a une heure, la chose la plus importante dans ma vie,
c’était une victoire des Dragons et une qualification pour la finale.
Betsy Riggins revint.
« Ah, ça va beaucoup mieux, dit-elle en s’asseyant à la table de la salle à
manger. Je suis tranquille pour un quart d’heure. »
Marcy ouvrit la bouche, et la phrase qui faillit en sortir était : J’espère que
votre bébé va mourir.
À la place, elle dit : « Je suis contente que quelqu’un se sente mieux. Même
un quart d’heure. »
16
Déposition de M. Claude Bolton (13 juillet. 16 h 30. Interrogé par l’inspecteur
Ralph Anderson)
Inspecteur Anderson : Eh bien, Claude, ça doit être chouette pour vous de
vous retrouver ici sans rien avoir à vous reprocher. Ça change.
Bolton : En fait, oui. Comme de voyager à l’avant d’une voiture de police
plutôt qu’à l’arrière. Cent trente à l’heure pendant presque tout le trajet
depuis Cap City. Gyrophare, sirène, tout le tintouin. Vous avez raison, c’est
chouette.
Inspecteur Anderson : Que faisiez-vous à Cap City ?
Bolton : Du tourisme. Je me suis offert deux soirs de congé, j’ai pas le
droit ? C’est interdit par la loi ?
Inspecteur Anderson : J’ai cru comprendre que vous faisiez du tourisme
avec Carla Jeppeson, alias Fée espiègle, de son nom de scène.
Bolton : Vous le savez bien, puisqu’elle est revenue avec moi dans la
voiture de patrouille. D’ailleurs, elle a bien aimé la balade elle aussi. Elle a
trouvé ça vachement mieux que le car.
Inspecteur Anderson : Vous avez surtout visité la chambre 509 du
Western Vista Motel, sur la Highway 40, hein ?
Bolton : Oh, on n’est pas restés enfermés tout le temps. On est allés dîner
au Bonanza, deux fois. On bouffe super bien là-bas, et pour pas cher. Et Carla
voulait voir le centre commercial, alors on y a passé un petit moment. Ils ont
un mur d’escalade. Je me le suis fait, cet enfoiré.
Inspecteur Anderson : J’en suis sûr. Saviez-vous qu’un jeune garçon avait
été assassiné, ici, à Flint City ?
Bolton : J’en ai vaguement entendu parler aux infos… Hé, vous croyez
quand même pas que je suis mêlé à cette histoire, si ?
Inspecteur Anderson : Non, mais vous possédez peut-être des
informations sur le coupable.
Bolton : Comment est-ce que…
Inspecteur Anderson : Vous travaillez comme videur au Gentlemen,
Please, n’est-ce pas ?
Bolton : J’assure la sécurité. On n’emploie pas le terme videur. Le
Gentlemen, Please est un établissement de haut standing.
Inspecteur Anderson : Admettons. Je crois savoir que vous avez travaillé
mardi soir ? Vous n’avez quitté Flint City que mercredi après-midi.
Bolton : C’est Tony Ross qui vous a raconté qu’on était partis à Cap City,
Carla et moi ?
Inspecteur Anderson : Oui.
Bolton : On a eu une ristourne au motel parce qu’il appartient à l’oncle de
Tony. Lui aussi, il bossait mardi soir, c’est là que je lui ai demandé d’appeler
son oncle. On se serre les coudes, Tony et moi. On a surveillé l’entrée du
club de quatre à huit, et ensuite, la fosse jusqu’à minuit. La fosse, c’est
devant la scène, là où s’assoient les messieurs.
Inspecteur Anderson : Toujours d’après M. Ross, sur le coup de vingt
heures trente, vous avez vu quelqu’un que vous connaissez.
Bolton : Oh, vous parlez de Coach T. Hé, vous pensez quand même pas
que c’est lui qui a tué ce gamin, hein ? Coach T., c’est un gars tout ce qu’il y
a de plus clean. Il a entraîné les neveux à Tony. J’étais étonné de le voir
débarquer chez nous, mais pas choqué. Vous pouvez pas imaginer les gens
qu’on voit assis aux premières loges. Des avocats et même des hommes
d’Église. Mais c’est comme à Vegas : tout ce qui se passe au Gent’s reste
au…
Inspecteur Anderson : Oui. Je suis sûr que vous êtes aussi discret qu’un
prêtre dans son confessionnal.
Bolton : Vous pouvez rire, c’est la vérité. Discrétion obligatoire si vous
voulez fidéliser la clientèle.
Inspecteur Anderson : Pour qu’il n’y ait pas d’ambiguïté, Claude, quand
vous parlez de Coach T., vous parlez de Terry Maitland.
Bolton : Bien sûr.
Inspecteur Anderson : Racontez-moi dans quelles circonstances vous
l’avez vu ce soir-là ?
Bolton : On passe pas tout notre temps dans la fosse. Ce boulot, ça se
limite pas à ça. On circule dans la salle, on vérifie que les clients ont pas les
mains baladeuses, et on arrête les bagarres avant que ça dégénère. Parfois,
quand les types sont excités, ils deviennent agressifs. C’est un truc qu’il faut
savoir dans ce métier. Mais les problèmes, ça arrive pas seulement dans la
fosse, c’est plus fréquent, voilà tout, et c’est pour ça qu’il y a toujours un de
nous deux qui reste là. L’autre, il patrouille autour du bar, dans l’arrière-salle,
là où y a des jeux vidéo et un billard à pièces, dans les cabines privées, et
aussi dans les toilettes évidemment. Si ça deale, c’est là que ça se passe.
Quand on chope les mecs, on les fout dehors à coups de pompe dans le cul.
Inspecteur Anderson : Dit l’homme qui a un casier judiciaire pour
détention et vente de drogue.
Bolton : Sauf votre respect, inspecteur, vous êtes rude. Je suis clean
depuis six ans. Je vais aux Narcotiques Anonymes. Vous voulez que je pisse
dans un flacon ? Ce sera avec plaisir.
Inspecteur Anderson : Ce ne sera pas nécessaire, et je vous félicite pour
votre sevrage. Bref, vous faisiez votre ronde sur le coup de vingt heures
trente…
Bolton : Exact. J’ai vérifié que tout se passait bien au bar. Ensuite, je suis
allé pisser dans les toilettes pour hommes, au bout du couloir, et c’est là que
j’ai vu Coach T., au moment où il raccrochait le téléphone. On a deux
téléphones à pièces, mais y en a un seul qui marche. Il…
Silence.
Inspecteur Anderson : Claude ? Vous êtes toujours là ?
Bolton : Je réfléchis. J’essaye de me souvenir. Il avait l’air bizarre.
Abasourdi, vous voyez. Vous croyez vraiment qu’il a tué ce gamin ? J’ai
pensé que c’était parce qu’il venait pour la première fois dans un endroit où
des jeunes femmes se déshabillent. Ça fait cet effet à certains, ça les rend
idiots. Ou alors, peut-être qu’il était défoncé. Je lui ai demandé : « Alors,
Coach, vous êtes content de votre équipe ? » Et là, il m’a regardé comme s’il
m’avait jamais vu, alors que j’ai assisté quasiment à tous les matchs de Stevie
et de Stanley ; je lui ai même expliqué comment faire une double croisée, il
trouvait que c’était trop compliqué pour des gosses. Pourtant, s’ils sont
capables d’apprendre les divisions à trois chiffres, ils devraient pouvoir
retenir ce genre de combinaison, non ?
Inspecteur Anderson : Vous êtes certain qu’il s’agissait de Terence
Maitland ?
Bolton : Oh, oui. Il m’a répondu que l’équipe se débrouillait bien, et il
m’a expliqué qu’il était entré juste pour appeler un taxi. Comme quand on
racontait qu’on achetait Playboy pour les articles, si jamais notre femme le
trouvait dans les chiottes. Mais j’ai pas relevé. Au Gent’s, le client a toujours
raison, du moment qu’il n’essaye pas de peloter un nichon. Je lui ai répondu
qu’il y avait peut-être déjà un ou deux taxis dehors. D’ailleurs, c’est aussi ce
que lui avait dit le type au standard. Il m’a remercié et il est ressorti.
Inspecteur Anderson : Comment était-il habillé ?
Bolton : Chemise jaune et jean. Il avait une ceinture avec une tête de
cheval. Et des baskets qui en jetaient. Je m’en souviens parce qu’elles avaient
dû coûter un bras.
Inspecteur Anderson : Vous êtes le seul à l’avoir vu dans le club ?
Bolton : Non. Deux gars l’ont salué d’un geste de la main au moment où
il s’en allait. Je pourrais pas vous dire qui c’était, et vous risquez d’avoir du
mal à les retrouver car y a un tas de types qui veulent pas avouer qu’ils
fréquentent des endroits comme le Gent’s. C’est comme ça. J’étais pas étonné
que quelqu’un le reconnaisse car Terry est une sorte de vedette par ici. Il a
même gagné une récompense y a quelques années, j’ai lu ça dans le journal.
Dans cette ville, tout le monde connaît tout le monde, ou presque. De vue au
moins. Et tous ceux qui ont des fils qui s’intéressent au sport, on va dire, ils
connaissent Coach T., par le baseball ou le football.
Inspecteur Anderson : Merci, Claude. Votre aide m’a été très utile.
Bolton : Y a un autre truc qui me revient. C’est pas énorme, mais si c’est
vraiment lui qui a tué ce gamin, ça fout les jetons.
Inspecteur Anderson : Continuez.
Bolton : Ça fait partie des choses qui arrivent, personne n’y peut rien. Au
moment où il sortait pour voir s’il y avait un taxi dehors, je lui ai tendu la
main en disant : « J’aimerais vous remercier pour tout ce que vous avez fait
pour les neveux à Tony, Coach. C’est des braves gamins, mais un peu
turbulents, peut-être à cause que leurs parents divorcent et tout ça. Vous leur
avez donné un but autre que glander en ville. » Je l’ai surpris, je crois, car il a
eu un mouvement de recul avant de me serrer la main. Il a une sacrée
poigne… Vous voyez cette petite cicatrice sur le dessus de ma main ? C’est
lui qui me l’a faite, avec l’ongle de son auriculaire. C’est quasiment cicatrisé
maintenant, c’était juste une éraflure, mais pendant une seconde ou deux, ça
m’a ramené à l’époque où je me droguais.
Inspecteur Anderson : Comment ça ?
Bolton : Y avait des types – des Hells Angels et des Devils Disciples
surtout – qui se laissaient pousser l’ongle du petit doigt. J’en ai vu qui les
avaient aussi longs que les empereurs chinois dans le temps. Certains bikers
allaient jusqu’à les décorer avec des décalcomanies, comme les nanas. Ils
appelaient ça leur ongle à coke.
17
Après l’arrestation sur le terrain de baseball, impossible pour Ralph de jouer
le rôle du gentil dans un scénario gentil flic/méchant flic, alors il demeura
appuyé contre le mur de la salle d’interrogatoire, en retrait, en simple spectateur.
Il s’apprêtait à subir de nouveau le regard accusateur de Terry, mais celui-ci lui
adressa à peine un regard vide avant de porter son attention sur Bill Samuels, qui
avait pris place sur une des trois chaises disposées de l’autre côté de la table.
En observant le procureur, Ralph commençait à comprendre comment cet
homme avait pu monter si haut, si vite. Lorsqu’ils se tenaient derrière la glace
sans tain l’un et l’autre, Samuels lui avait paru trop jeune pour ce poste.
Maintenant, face au violeur et meurtrier de Frankie Peterson, on aurait dit un
stagiaire dans un cabinet d’avocats qui a décroché par erreur un entretien avec
un gros poisson. L’épi qui se dressait à l’arrière de sa tête renforçait le rôle dans
lequel il s’était glissé : le jeune gars inexpérimenté, bien content d’être là. Vous
pouvez tout me raconter, disaient ces yeux écarquillés, intéressés, car je vous
croirai. C’est la première fois que je joue dans la cour des grands, et je n’y
connais rien.
« Bonjour, monsieur Maitland. Je travaille pour le bureau du procureur du
comté. »
Bonne introduction, pensa Ralph. C’est toi le procureur du comté.
« Vous perdez votre temps, répondit Terry. Je ne parlerai pas tant que mon
avocat ne sera pas là. Par contre, je peux vous dire que je vois se profiler des
poursuites pour arrestation arbitraire.
– Je comprends que vous soyez bouleversé. N’importe qui le serait à votre
place. Mais peut-être pourrait-on d’ores et déjà arrondir les angles ? Pouvez-
vous juste me dire où vous étiez quand le petit Peterson a été assassiné ? Ça s’est
passé mardi dernier. Si vous étiez ailleurs…
– Oui, mais j’ai l’intention d’en parler avec mon avocat d’abord. Il s’appelle
Howard Gold. Quand il arrivera, je veux m’entretenir avec lui en privé. C’est
mon droit, je suppose ? Puisque je suis présumé innocent tant que je n’ai pas été
reconnu coupable. »
Belle contre-attaque, songea Ralph. Un criminel endurci n’aurait pas fait
mieux.
« En effet, confirma Samuels. Mais si vous n’avez rien à vous reprocher…
– Inutile, monsieur Samuels. Vous ne m’avez pas amené ici parce que vous
êtes un chic type.
– Eh bien, si, répondit Samuels solennellement. S’il s’agit d’un malentendu,
je souhaite tout autant que vous rétablir la vérité.
– Vous avez un épi derrière la tête, dit Terry. Peut-être que vous devriez
faire quelque chose. Vous ressemblez à Alfalfa dans les vieilles comédies que je
regardais gamin. »
Ralph se retint de rire, mais les commissures de sa bouche tressaillirent.
Déstabilisé, Samuels leva la main pour aplatir son épi. Celui-ci resta en place
quelques secondes, avant de se redresser.
« Êtes-vous certain de ne pas vouloir éclaircir cette affaire ? »
Le procureur s’était penché en avant ; son air grave suggérait que Terry
commettait une grave erreur.
« Oui, certain. Et je suis certain au sujet des poursuites. Aucun dommages et
intérêts ne pourra compenser ce que vous m’avez fait subir ce soir, bande de
salopards, pas seulement à moi, à ma femme et à mes filles aussi, et j’ai bien
l’intention d’obtenir le maximum. »
Samuels demeura penché en avant, ses yeux innocents et pleins d’espoir
posés sur Terry, puis il se leva. L’innocence s’envola.
« Très bien. Vous pourrez vous entretenir avec votre avocat, monsieur
Maitland, c’est votre droit. Pas d’enregistrement audio ni vidéo. On tirera même
le rideau. Et si vous faites vite tous les deux, peut-être que l’on pourra régler ça
dès ce soir. Je joue au golf de bonne heure demain matin. »
Terry le regarda comme s’il avait mal entendu.
« Au golf ?
– Oui. C’est un jeu qui consiste à envoyer une petite balle dans un trou. Je ne
suis pas très doué au golf, mais il y a un autre jeu que je maîtrise, monsieur
Maitland. Comme le très respecté M. Gold vous le dira, je peux vous garder ici
quarante-huit heures sans vous inculper. Mais ça ne sera pas aussi long. Si on ne
parvient pas à clarifier cette histoire, vous serez conduit devant le juge pour la
lecture de l’acte d’accusation lundi matin à la première heure. D’ici là, la
nouvelle de votre arrestation aura fait le tour de l’État et toute la presse sera là.
Je suis sûr que les photographes sauront capter votre meilleur profil. »
Convaincu d’avoir eu le dernier mot, Samuels se dirigea vers la porte,
presque en se pavanant (Ralph devinait que la remarque sur l’épi lui était restée
en travers de la gorge). Mais juste avant qu’il sorte, Terry lança : « Hé, Ralph ! »
Celui-ci se retourna. Terry semblait calme, ce qui, compte tenu des
circonstances, était extraordinaire. Ou peut-être pas. Parfois, les meurtriers de
sang-froid, les sociopathes, trouvaient cette sérénité après le choc initial et ils se
préparaient à une longue bataille. Ralph avait déjà vu ça.
« Je ne ferai aucune déclaration avant l’arrivée de Howie, mais j’aimerais
vous dire une chose.
– Allez-y », répondit Samuels à la place de Ralph, en essayant de masquer sa
curiosité, mais son visage se décomposa en entendant ce que Terry avait à dire.
« Derek était le meilleur frappeur que j’aie jamais entraîné.
– Oh, non, non », dit Ralph. La fureur faisait trembler sa voix. « Pas de ça.
Je ne veux pas entendre le nom de mon fils dans votre bouche. Ni ce soir ni
jamais. »
Terry hocha la tête.
« Je peux le comprendre car je n’avais pas envie d’être arrêté devant ma
femme et mes filles et un millier d’autres personnes, dont mes voisins. Alors,
peu importe ce que vous voulez entendre ou pas. Écoutez-moi une minute. Vous
me devez bien ça, pour avoir choisi la méthode la plus dégueulasse. »
Ralph ouvrit la porte, mais Samuels le retint par le bras, secoua la tête et,
d’un mouvement de sourcils montra la caméra installée dans le coin, avec sa
petite lumière rouge. Ralph referma la porte et se retourna vers Terry, bras
croisés. Il devinait que la riposte de Terry après cette arrestation en public allait
faire mal, mais Samuels avait raison. Un suspect qui parle, c’est toujours mieux
qu’un suspect qui la boucle jusqu’à l’arrivée de son avocat. Car souvent une
chose en entraîne une autre.
Terry reprit :
« Derek ne mesurait pas plus d’un mètre vingt-cinq dans la Little League. Je
l’ai revu depuis – en fait, j’ai même essayé de le recruter l’année dernière – et il
a pris au moins quinze centimètres. Il sera plus grand que vous quand il quittera
le lycée, je parie. »
Ralph attendit la suite.
« C’était un poids plume, dit Terry, pourtant il n’avait jamais peur quand il
tenait la batte. Beaucoup ont la trouille, mais Derek, lui, ne se défilait pas, même
devant des gamins qui prenaient leur élan et lançaient la balle de toutes leurs
forces, n’importe où. Il en a reçu plusieurs, mais il n’a jamais abandonné. »
C’était la vérité. Ralph avait vu les hématomes sur le corps de son fils, après
les matchs, quand il ôtait sa tenue : sur les fesses, la cuisse, le bras, l’épaule. Un
jour, il était revenu avec gros bleu sur la nuque. Ces marques rendaient Jeanette
folle, et le casque que portait Derek ne suffisait pas à la rassurer. Chaque fois
qu’il se mettait en position, elle pinçait le bras de Ralph jusqu’au sang, de peur
que son fils reçoive une balle entre les deux yeux et se retrouve dans le coma.
Ralph lui assurait que cela n’arriverait pas, mais il avait été presque aussi
soulagé que son épouse quand Derek avait décidé que le tennis lui correspondait
davantage finalement. Les balles étaient moins dures.
Terry se pencha en avant, un léger sourire aux lèvres.
« Généralement, un gamin aussi petit provoque un tas de buts sur balle – à
vrai dire, c’était un peu ce que j’espérais ce soir en laissant Trevor Michaels
tenir la batte –, mais Derek, lui, refusait de s’avouer vaincu. Il tentait de frapper
quasiment toutes les balles : à l’intérieur, à l’extérieur, au-dessus de sa tête, à ras
de terre. Les autres joueurs ont commencé à le surnommer Whiffer Anderson 3,
puis l’un d’eux a transformé le nom en Swiffer, comme une serpillière, et ça lui
est resté. Pendant quelque temps du moins.
– Très intéressant, dit Samuels. Mais si on parlait de Frank Peterson
plutôt ? »
Les yeux de Terry restèrent fixés sur Ralph.
« Pour faire bref, quand j’ai vu qu’il refusait de laisser passer les balles
fautes, je lui ai appris à faire des bunts. À cet âge, dix ou onze ans, beaucoup de
garçons ne veulent pas le faire. Ils comprennent l’idée, mais ils n’aiment pas
baisser leur batte, surtout face à un adversaire qui envoie du lourd. Ils se disent
qu’ils vont avoir mal si la balle leur écrase les doigts. Mais pas Derek. Il avait du
cran à revendre, ce gamin. Et puis, il savait filer comme une flèche le long de la
ligne. Très souvent, alors que je l’envoyais au sacrifice, il réussissait un coup
sûr. »
Ralph demeura impassible, aucun hochement de tête, aucun signe indiquant
qu’il prêtait attention à ces paroles, mais il savait de quoi parlait Terry. Il avait
copieusement applaudi ces bunts, et il avait vu son fils survoler le terrain comme
s’il avait le feu au derrière.
« Il suffisait de lui apprendre les bons angles pour frapper », ajouta Terry en
levant les mains pour faire une démonstration. Elles étaient encore couvertes de
terre ; sans doute avait-il participé à l’entraînement avant le match de ce soir.
« Batte vers la gauche, la balle file le long de la ligne de la troisième base. Batte
vers la droite, ligne de première base. Inutile de donner un grand coup, la plupart
du temps, ça sert juste à envoyer une balle en hauteur, facile à rattraper par le
lanceur. En fait, il suffit d’un petit coup de poignet à la toute dernière seconde.
Derek a vite pigé. Les autres ont arrêté de l’appeler Swiffer et ils lui ont donné
un autre surnom. Ce jour-là, on avait un coureur sur la première et la troisième, à
la fin de la partie, et les gars d’en face savaient qu’il allait tenter un truc,
impossible de ruser. Il a baissé la batte dès que le lanceur a pris son élan, et tous
les gamins sur le banc se sont mis à brailler : “À fond, Derek, à fond !” Gavin et
moi aussi. Et c’est comme ça qu’ils l’ont appelé durant toute la dernière année,
quand on a remporté le championnat du district. “À fond Anderson.” Vous le
saviez ? »
Ralph l’ignorait, peut-être parce que c’était strictement un truc entre joueurs.
En revanche, il savait que Derek avait beaucoup grandi cet été-là. Il riait
davantage, il voulait rester après les matchs, au lieu de remonter en voiture
directement, tête basse, laissant pendouiller son gant.
« Il y est parvenu tout seul, il s’est entraîné comme un dingue, jusqu’à ce
qu’il y arrive, dit Terry. Mais c’est moi qui l’ai motivé. » Après une pause, il
ajouta, tout bas : « Et vous m’avez fait ce coup-là. Devant tout le monde. Vous
m’avez fait ce coup-là. »
Ralph sentit ses joues s’enflammer. Il ouvrit la bouche pour répondre, mais
déjà Samuels l’entraînait dans le couloir. Le procureur s’arrêta, juste le temps de
lancer par-dessus son épaule :
« Ce n’est pas Ralph qui vous a fait ce coup-là, Maitland. Ni moi. C’est
vous-même. »
Lorsque les deux hommes se retrouvèrent de l’autre côté du miroir sans tain,
Samuels demanda à Ralph si ça allait.
« Oui, répondit l’inspecteur, qui avait toujours les joues en feu.
– Certains ont le don de vous rendre dingue. Vous le savez bien, non ?
– Oui.
– Et vous savez que c’est lui le coupable, n’est-ce pas ? Je n’ai jamais vu un
dossier aussi solide. »
C’est ce qui m’inquiète, songea Ralph. Avant, ce n’était pas le cas, mais
maintenant si. Je sais que Samuels a raison, pourtant, mais je n’y peux rien.
« Vous avez remarqué ses mains ? demanda Ralph. Quand il nous a montré
comment il avait appris à Derek à faire des bunts. Vous avez vu ses mains ?
– Oui. Et alors ?
– Les ongles de ses auriculaires ne sont pas longs. Aucun des deux. »
Samuels haussa les épaules.
« Il les a coupés. Vous êtes sûr que ça va ?
– Oui, très bien. Simplement… »
La porte entre les bureaux et l’aile de détention bourdonna, puis s’ouvrit
avec fracas. L’homme qui se précipita dans le couloir portait une tenue
décontractée du samedi soir – jean délavé et T-shirt Texas Christian University
orné d’un lézard bondissant – mais le gros attaché-case qu’il tenait à la main
faisait très avocat.
« Bonsoir, Bill, dit-il. Et bonsoir à vous, inspecteur Anderson. Voulez-vous
bien m’expliquer, je vous prie, pourquoi vous avez arrêté l’Homme de l’année
2005 à Flint City ? S’agit-il d’une simple erreur, que nous pouvons peut-être
gommer, ou bien êtes-vous devenus complètement cinglés ? »
Howard Gold venait d’arriver.
18
À : William Samuels procureur du comté
Rodney Geller chef de la police de Flint City
Richard Doolin shérif du comté de Flint
Inspecteur Ralph Anderson, police de Flint City
De : Lieutenant-détective Yunel Sablo, police d’État Poste 7
Date : 13 juillet.
Sujet : Gare Vogel de Dubrow
À la demande du procureur Samuels et de l’inspecteur Anderson, je suis
allé à la gare de Vogel à 14 heures 30, à la date indiquée ci-dessus. Vogel est
la principale gare de transport terrestre pour tout le sud de l’État puisqu’elle
accueille trois grandes compagnies de cars (Greyhound, Trailways et Mid-
State), ainsi que les trains Amtrak. On y trouve également les loueurs de
voitures habituels (Hertz, Avis, Enterprise, Alamo). Étant donné que toutes
les zones de la gare sont protégées par des caméras de surveillance, je me suis
rendu directement au bureau de la sécurité, où j’ai été reçu par Michael
Camp, le responsable. Il m’attendait. Les bandes de surveillance sont
conservées trente jours, et l’ensemble est informatisé. J’ai pu ainsi visionner
tout ce qui a été filmé par un total de seize caméras, depuis le soir du
10 juillet.
D’après M. Clinton Ellenquist, le standardiste de la société de taxis Flint
City Cab qui travaillait soir-là, Willow Rainwater, une de leurs employés, a
appelé à 21 heures 30 pour annoncer qu’elle avait déposé son client. Le
Southern Limited, le train que le suspect disait vouloir prendre, d’après
Mme Rainwater, est entré en gare à 21 heures 50. Les passagers ont débarqué
au quai 3. Les passagers à destination de Dallas-Fort Worth ont été autorisés
à monter à bord sept minutes plus tard, soit à 21 heures 57. Le Southern
Limited est reparti à 22 heures 12. Les heures sont exactes car toutes les
arrivées et tous les départs sont réglés et enregistrés par ordinateur.
Le directeur de la sécurité, Michael Camp, et moi avons visionné les
images des seize caméras, en commençant à 21 heures le 10 juillet (pour être
sûrs), jusqu’à 23 heures, soit environ cinquante minutes après le départ du
Southern Limited. J’ai consigné tous les détails sur mon iPad, mais compte
tenu de l’urgence de la situation (soulignée par le procureur Samuels), je me
contente d’un résumé dans ce rapport préliminaire.
21 heures 33 : Le suspect pénètre dans la gare par la porte nord, point de
dépose habituel des taxis et entrée utilisée par la plupart des voyageurs. Il
traverse le hall principal. Chemise jaune, jean. Il n’a pas de bagage. On voit
nettement son visage pendant deux à quatre secondes lorsqu’il lève les yeux
vers la grosse horloge (photo transmise par mail au procureur Samuels et à
l’inspecteur Anderson).
21 heures 33 : Le suspect s’arrête au kiosque situé au centre du hall. Il
achète un livre de poche et paye en liquide. Impossible de lire le titre du livre
et le vendeur ne s’en souvient pas, mais on peut sans doute l’obtenir si besoin
est. Sur ce plan, on voit la boucle de ceinture en forme de tête de cheval
(photo transmise par mail au procureur Samuels et à l’inspecteur Anderson).
21 heures 39 : Le suspect ressort de la gare dans Montrose Avenue (au
sud). Bien qu’ouverte au public, cette porte est principalement utilisée par les
employés de la gare, étant donné que le parking du personnel se trouve de ce
côté du bâtiment. Deux caméras surveillent ce parking. Le suspect n’apparaît
pas sur les images, mais Camp et moi avons détecté une ombre fugitive qui
pourrait correspondre à notre homme et qui se dirige vers une voie de service
sur la droite.
Le suspect n’a pas acheté de billet pour le Southern Limited, ni en liquide
à la gare, ni par carte de crédit. Après plusieurs visionnages des images du
quai 3, nettes et, selon moi, complètes, je peux affirmer avec une quasi-
certitude que le suspect n’est pas retourné dans la gare pour prendre ce train.
J’en conclus que le trajet en taxi jusqu’à Dubrow était une tentative pour
créer une fausse piste et égarer les enquêteurs. Selon moi, le suspect a
regagné Flint City, avec l’aide d’un complice ou en stop. Il se peut également
qu’il ait volé une voiture. La police de Dubrow n’a enregistré aucune plainte
pour vol de véhicule dans les environs de la gare le soir en question mais,
comme l’a fait remarquer Camp, le responsable de la sécurité, une semaine,
ou plus, peut s’écouler avant que soit signalé un vol de voiture sur le parking
longue durée.
Les images de surveillance du parking longue durée sont disponibles et
pourront être visionnées en cas de demande, mais elles ne couvrent pas toute
la zone, tant s’en faut. En outre, Camp m’a informé que ces caméras, souvent
en panne, devaient être remplacées prochainement. Voilà pourquoi il me
semble préférable, dans l’immédiat, d’orienter l’enquête vers d’autres
domaines.
Respectueusement,
Lieutenant-détective Y. Sablo
Voir pièces jointes.
19
Howie Gold serra la main de Samuels et de Ralph Anderson. Puis, par le
miroir sans tain, il observa Terry Maitland, avec son maillot des Golden Dragons
et sa casquette porte-bonheur. Il se tenait bien droit, tête haute, les mains
croisées sur la table. Aucun tressaillement, aucun gigotement, aucun coup d’œil
inquiet à droite et à gauche. Ralph dut reconnaître que Terry n’offrait pas
l’image de la culpabilité.
Gold se tourna vers Samuels.
« Je vous écoute, lui dit-il, comme s’il invitait un chien à faire un numéro.
– À ce stade, il n’y a pas grand-chose à dire, Howard. »
Le procureur porta la main à l’arrière de son crâne pour aplatir son épi. Qui
resta en place quelques secondes seulement, avant de rebiquer. Ralph repensa
alors à une réplique d’Alfalfa qui les faisait rire, son frère et lui, quand ils étaient
enfants : On ne rencontre qu’une fois dans sa vie un ami comme on n’en
rencontre qu’une fois dans sa vie.
« Si ce n’est qu’il ne s’agit pas d’une erreur, ajouta Samuels. Et non, nous ne
sommes pas devenus cinglés.
– Que dit Terry ?
– Pour l’instant, rien », répondit Ralph.
Gold se tourna vers l’inspecteur. Les verres de ses lunettes rondes
grossissaient légèrement ses yeux bleus pétillants.
« Vous n’avez pas compris ma question, Anderson. Je sais bien qu’il ne vous
a rien dit ce soir, il n’est pas idiot. Je veux parler du premier interrogatoire. Et je
vous conseille de tout me dire car lui me le dira.
– Il n’y a pas eu de premier interrogatoire », déclara Ralph.
Il n’avait aucune raison d’éprouver de l’embarras, compte tenu du dossier
qu’ils avaient monté en seulement quatre jours et pourtant, il se sentait mal à
l’aise. Notamment parce que Howie Gold l’appelait par son nom de famille,
comme s’ils n’avaient jamais bu des coups ensemble au Wagon Wheel, en face
du tribunal du comté. Il éprouvait une envie irrépressible, et ridicule, de dire à
Howie : Ne me regardez pas, regardez plutôt le type à côté de moi. C’est lui qui
a le pied sur l’accélérateur.
« Hein ? s’exclama l’avocat. Attendez voir… »
Gold fourra les mains dans ses poches de pantalon et se balança d’avant en
arrière. Ralph l’avait vu faire ça bien souvent, au tribunal, et il se prépara à
encaisser. Subir un contre-interrogatoire de la part de Howie Gold, à la barre des
témoins, n’était jamais une expérience agréable. Pourtant, Ralph ne lui en tenait
pas rigueur, cela faisait partie du jeu.
« Vous êtes en train de me dire que vous avez arrêté Terry devant deux mille
personnes sans lui avoir donné l’occasion de s’expliquer ?
– Vous êtes un très bon avocat, répondit Ralph, mais Dieu lui-même ne
pourrait pas tirer Maitland d’affaire sur ce coup-là. Par ailleurs, il y avait peut-
être mille deux cents personnes au match, mille cinq cents au maximum. Estelle-
Barga ne peut pas en contenir deux mille. Les gradins s’écrouleraient. »
Gold ignora cette piètre tentative pour détendre l’atmosphère. Il observait
Ralph comme s’il avait devant les yeux une nouvelle espèce d’insecte.
« N’empêche. Vous l’avez arrêté dans un lieu public, au moment où, sans
doute, il allait connaître l’apothéose de…
– L’apo quoi ? » demanda Samuels, tout sourire.
Gold ignora cette remarque également. Il continuait à observer Ralph.
« Vous auriez pu installer une présence policière discrète autour du terrain et
l’arrêter alors qu’il rentrait chez lui. Mais vous êtes intervenus devant sa femme
et ses filles, c’était forcément délibéré. Qu’est-ce qui vous a pris ? Quelle
mouche vous a piqué, nom d’un chien ? »
Ralph sentit son visage s’enflammer encore une fois.
« Vous voulez vraiment le savoir, maître ?
– Ralph », intervint Samuels sur un ton de mise en garde.
Il posa la main sur le bras de l’inspecteur. Celui-ci le repoussa d’un geste.
« Ce n’est pas moi qui l’ai arrêté. J’avais pris deux agents car je craignais de
lui sauter à la gorge et de l’étrangler. Ce qui aurait donné un peu trop de travail à
un avocat intelligent dans votre genre. » Il avança d’un pas afin de pénétrer dans
l’espace de Gold et l’obliger à cesser ce balancement d’avant en arrière.
« Maitland a enlevé Frank Peterson et il l’a emmené à Figgis Park. Là, il l’a
violé avec une branche, avant de le tuer. Vous voulez savoir comment il l’a tué ?
– Ralph, c’est une information confidentielle ! » s’étrangla Samuels.
Ralph poursuivit sur sa lancée :
« Le premier rapport d’autopsie semble indiquer qu’il a égorgé le gamin
avec ses dents. Peut-être même qu’il a avalé des morceaux de chair. Vous
entendez ? Et tout ça l’a tellement excité qu’il a baissé son froc et balancé son
sperme sur les cuisses du gamin. C’est le meurtre le plus répugnant, le plus
infâme, le plus atroce qu’on verra jamais, Dieu nous en préserve. Sans doute
qu’il préparait son coup depuis longtemps. Ceux d’entre nous qui étaient sur
place ne sont pas près de l’oublier. Et c’est Terry Maitland qui a fait ça. Coach
T. Il n’y a pas si longtemps, il posait ses sales pattes sur mon fils pour lui
montrer comment tenir une batte. Il vient de me le dire, comme si cela était
censé le disculper ou je ne sais quoi. »
Gold ne regardait plus Ralph comme un insecte bizarre. Son visage affichait
une sorte de stupéfaction ; on aurait dit qu’il venait de tomber sur un objet
abandonné par des extraterrestres. Ralph s’en fichait. Il était au-delà de ça.
« Vous avez un fils vous aussi, non ? demanda-t-il. Tommy, c’est bien ça ?
N’est-ce pas pour cette raison que vous avez commencé à entraîner les juniors
avec Terry, parce que Tommy jouait au baseball ? Il a tripoté votre fils aussi. Et
maintenant, vous allez le défendre ? »
Samuels intervint de nouveau :
« Anderson, fermez-la, nom de Dieu ! »
Gold avait cessé de se balancer d’avant en arrière, sans céder le moindre
pouce de terrain pour autant, et il continuait à poser sur Ralph le même regard
chargé d’un étonnement quasi anthropologique.
« Vous ne l’avez même pas interrogé, murmura-t-il. Même pas. Je n’ai
jamais… jamais…
– Oh, arrêtez, le coupa Samuels avec une jovialité forcée. Vous avez tout vu,
Howie. Et même deux fois.
– Je désire m’entretenir avec mon client maintenant, déclara Gold
sèchement. Alors fermez votre foutu micro et tirez le rideau.
– Soit, dit Samuels. Vous avez un quart d’heure, et ensuite on rapplique.
Pour voir si le coach a quelque chose à nous dire.
– Une heure, monsieur le procureur.
– Une demi-heure. Ensuite, soit on recueille ses aveux, ce qui pourrait faire
la différence entre la perpétuité à McAlester et l’injection, soit on l’envoie en
cellule jusqu’à la lecture de l’acte d’accusation lundi. À vous de décider. Mais si
vous pensez que nous avons agi à la légère, vous vous fourrez le doigt dans
l’œil. »
Gold gagna la porte. Ralph passa sa carte magnétique devant la serrure, il
écouta le bruit sourd du double verrou qui s’ouvre, puis retourna derrière la glace
pour regarder l’avocat entrer dans la salle d’interrogatoire. Samuels se raidit en
voyant Maitland se lever et marcher vers Gold, les bras tendus, mais son
expression trahissait du soulagement, et non pas de l’agressivité. Il étreignit
Gold, qui lâcha sa mallette pour l’enlacer à son tour.
« N’est-ce pas attendrissant ? » ironisa Samuels.
Gold se retourna comme s’il avait entendu cette réflexion, malgré le miroir,
et il montra du doigt la petite lumière rouge de la caméra.
« Éteignez-moi ça. » Sa voix retentit dans le haut-parleur. « Coupez le son
aussi. Et tirez le rideau. »
Les commandes se trouvaient sur une console murale qui accueillait
également les systèmes d’enregistrement audio et vidéo. Ralph abaissa les
interrupteurs. La lumière rouge de la caméra installée en hauteur dans un coin de
la salle d’interrogatoire s’éteignit. Il adressa un signe de tête au procureur, qui
tira le rideau. Ce bruit raviva un souvenir désagréable dans l’esprit de Ralph. À
trois reprises (avant l’arrivée de Samuels), il avait assisté à des exécutions à la
prison de McAlester. Un rideau semblable, peut-être fabriqué par la même
société, coulissait devant la longue vitre qui séparait la chambre d’exécution de
la salle réservée au public. Il s’ouvrait dès que les témoins entraient et se
refermait dès que le condamné était déclaré officiellement mort. En produisant
un grincement identique.
« Je vais manger un hamburger et boire un soda en face, chez Zoney’s,
annonça Samuels. J’étais trop nerveux pour avaler quoi que ce soit. Vous voulez
quelque chose ?
– Je prendrais bien un café. Sans lait, un seul sucre.
– Vous êtes sûr ? J’ai déjà goûté à leur café. Ce n’est pas par hasard qu’on
appelle ça la Mort noire.
– Je cours le risque.
– OK. Je reviens dans un quart d’heure. S’ils finissent avant, ne commencez
pas sans moi. »
Aucun risque. Pour Ralph, c’était Bill Samuels qui tenait les rênes
maintenant. À lui les lauriers, si tant est qu’il y en ait à gagner dans cette sale
affaire. Des chaises étaient alignées de l’autre côté du couloir. Ralph choisit la
plus proche de la photocopieuse, qui ronflait doucement dans son sommeil. Les
yeux fixés sur le rideau, il se demandait ce qu’était en train de raconter Terry
Maitland, là-derrière, quel alibi abracadabrant il essayait de faire gober à son co-
entraîneur.
Il se surprit à penser à l’imposante Amérindienne qui avait chargé Maitland
dans son taxi devant le Gentlemen, Please, pour le conduire à la gare de Dubrow.
J’entraîne une équipe de basket au YMCA. Des équipes mixtes en théorie, mais y
a surtout des garçons. Maitland venait souvent, pas tous les samedis mais
presque, et il s’installait dans les gradins avec les parents pour voir les gamins
jouer. Il m’a raconté qu’il recherchait des joueurs de talent pour son équipe de
baseball de la Little League, avait-elle dit.
Elle connaissait Maitland et c’était sans doute réciproque. Compte tenu de sa
corpulence et de son appartenance ethnique, ce n’était pas une femme qu’on
oubliait facilement. Pourtant, dans le taxi, il l’avait appelée madame. Pourquoi ?
Parce que même s’il connaissait son visage, il avait oublié son nom ? Possible,
mais Ralph n’aimait pas trop cette explication. Willow Rainwater, ce n’était pas
un nom qui s’oubliait facilement, là non plus.
« Bah, il était stressé, dit-il à voix basse en se parlant à lui-même ou à la
photocopieuse endormie. Et puis… »
Un autre souvenir lui revint en mémoire, accompagné d’une autre
explication, qui lui plaisait davantage. Son petit frère, Johnny, de trois ans son
cadet, n’avait jamais été très doué pour jouer à cache-cache. Très souvent, il se
contentait de foncer dans sa chambre et de se glisser sous ses couvertures,
convaincu apparemment que s’il ne pouvait pas voir son grand frère, celui-ci ne
pouvait pas le voir non plus. Se pouvait-il qu’un homme qui venait de commettre
un meurtre épouvantable soit victime de la même pensée magique ? Si je ne vous
connais pas, vous ne me connaissez pas. C’était une logique dingue, certes, mais
ce crime était celui d’un dingue, et cela n’expliquerait pas seulement le
comportement de Terry face à Rainwater, cela expliquerait pourquoi il avait cru
pouvoir s’en tirer, alors qu’un grand nombre d’habitants de Flint City le
connaissaient, et qu’il était une vedette chez les amateurs de sport.
Mais il y avait Carlton Scowcroft. S’il fermait les yeux, Ralph pouvait
presque se représenter Gold en train de souligner au crayon un passage-clé de
cette déposition et de préparer sa plaidoirie devant les jurés. Peut-être plagierait-
il l’avocat d’OJ Simpson. Si la main ne rentre pas dans le gant, vous devez
prononcer l’acquittement, avait déclaré Johnnie Cochran. La version de Gold,
presque aussi accrocheuse, pourrait être : S’il ne savait pas, vous devez le
relâcher.
Ça ne marcherait pas, ça n’avait même aucun rapport, mais…
D’après Scowcroft, Maitland avait expliqué la présence de sang sur son
visage et ses vêtements en disant qu’un vaisseau de son nez avait éclaté. Un vrai
geyser, avait dit Terry. Il y a un service d’urgence dans les parages ?
Pourtant, à l’exception de quatre années d’université, Terry Maitland avait
vécu à Flint City toute sa vie. Il n’avait pas besoin du panneau situé près de
Coney Ford pour s’orienter ; il n’avait même pas besoin de poser la question.
Alors, pourquoi l’avait-il fait ?
Samuels revint avec un Coca, un hamburger enveloppé de papier
d’aluminium et un gobelet de café qu’il tendit à Ralph.
« Rien de neuf ici ?
– Non. D’après ma montre, il leur reste vingt minutes. Quand ils auront
terminé, j’essaierai de convaincre Maitland de nous donner un échantillon
d’ADN. »
Samuels déballa son hamburger et souleva délicatement le petit pain pour
regarder à l’intérieur.
« Oh, bon sang ! On dirait un prélèvement effectué par un médecin légiste
sur un grand brûlé. »
Ce qui ne l’empêcha de mordre dedans.
Ralph envisagea d’évoquer la conversation entre Terry et Rainwater, et
l’étrange question du coach concernant le service des urgences, mais il s’abstint.
Il aurait pu souligner que Terry ne s’était pas déguisé et n’avait même pas
cherché à se dissimuler derrière des lunettes noires, mais là encore, il s’abstint. Il
avait déjà soulevé ces interrogations et Samuels les avait écartées d’un revers de
la main en affirmant, à juste titre, qu’elles ne pesaient pas lourd face aux
témoignages visuels et aux indices scientifiques accablants.
Le café était aussi infect que l’avait prédit Samuels, mais Ralph le but
malgré tout, à petites gorgées, et le gobelet était presque vide quand Gold sonna
pour qu’on lui ouvre. En voyant son expression, Ralph sentit son ventre se
nouer. Ce n’était pas de l’inquiétude, ni de la colère, ni cette indignation
théâtrale qu’affichaient parfois certains avocats quand ils comprenaient que leur
client était dans de sales draps. Non, c’était de la compassion, et elle semblait
sincère.
« Oy vey 4, dit-il. J’en connais deux qui vont avoir de gros ennuis. »
20
CENTRE HOSPITALIER DE FLINT CITY
SERVICE DE PATHOLOGIE ET DE SÉROLOGIE
De : Dr Edward Bogan
À : Inspecteur Ralph Anderson
Lieutenant Yunel Sablo
Procureur William Samuels
Date : 14 juillet
Sujet : Typage sanguin et ADN
Sang :
Plusieurs objets ont été analysés afin de déterminer le groupe sanguin.
Tout d’abord, la branche utilisée pour sodomiser la victime, Frank
Peterson, un enfant de onze ans de race blanche. Cette branche mesure
environ cinquante-cinq centimètres de long et sept de diamètre. L’écorce a
été arrachée sur la moitié de la branche, dans sa partie supérieure, sans doute
à la suite d’une manipulation brutale de la part de l’auteur de ce crime (voir
photo jointe). Des empreintes sont présentes sur cette section de la branche.
Elles ont été photographiées et prélevées par les services criminalistiques de
l’État (SCD), avant que les indices soient transmis au détective Ralph
Anderson (police de Flint City) et au trooper Yunel Sablo (police d’État
poste 7). Je peux donc affirmer que la chaîne de transmission des indices n’a
pas été contaminée.
Le sang retrouvé sur les douze premiers centimètres de la branche est de
type O+, qui correspond au groupe sanguin de la victime comme l’a confirmé
le médecin de famille de Frank Peterson, Horace Connolly. Il y a de
nombreuses autres traces de sang O+ sur la branche, dues à un phénomène
appelé « projection » ou « mousse ». Celles-ci ont probablement jailli durant
le viol, et on peut logiquement penser que l’auteur a reçu lui aussi des
projections, sur la peau et ses vêtements.
Des traces d’un autre groupe sanguin ont également été retrouvées sur la
branche. Il s’agit de sang AB+, un groupe beaucoup plus rare (3 % de la
population). Je pense qu’il s’agit du sang de l’auteur du crime, et qu’il a dû
s’entailler la main en manipulant la branche avec une très grande violence.
Par ailleurs, une importante quantité de sang O+ a été découverte sur le
siège avant, le volant et le tableau de bord d’une camionnette Econoline de
2007 abandonnée sur le parking derrière le Shorty’s Pub (1124 Main Street).
Des taches de sang AB+ ont également été retrouvées sur le volant. Ces
échantillons m’ont été transmis par les sergents Elmer Stanton et Richard
Spencer, du SCD. Je peux donc affirmer que la chaîne de transmission des
indices n’a pas été contaminée.
Signalons également une importante quantité de sang de type O+ sur les
vêtements (chemise, pantalon, chaussettes, baskets Adidas, slip Jockey)
retrouvés à l’intérieur d’une Subaru de 2011 découverte à proximité d’un
ponton abandonné, près de la Route 72 (également appelée Old Forge Road).
Présence d’une tache de sang AB+ sur le poignet gauche de la chemise. Ces
échantillons m’ont été transmis par le trooper John Koryta (poste 7) et le
sergent Spencer du SCD. Je peux donc affirmer que la chaîne de transmission
des indices n’a pas été contaminée. Au moment où je rédige ce rapport,
aucune trace de sang AB+ n’a été retrouvée à bord de la Subaru Outback. Il
est possible que les égratignures infligées à l’auteur du crime aient eu le
temps de coaguler au moment où il a abandonné le susdit véhicule. Il est
possible également qu’il ait bandé ses blessures, mais cela me paraît peu
probable car les échantillons sont infimes. Il s’agissait très certainement de
coupures superficielles.
Je recommande une analyse rapide du sang du suspect, en raison de la
rareté relative du groupe AB+.
ADN :
La quantité d’échantillons d’ADN en attente d’analyses à Cap City est
toujours très importante et, en temps normal, on ne peut pas obtenir les
résultats avant des semaines, voire des mois. Toutefois, compte tenu de
l’extrême brutalité de ce crime et de l’âge de la victime, les échantillons
prélevés sur la scène de crime ont été placés « au début de la file ».
Parmi ces échantillons figure principalement le sperme retrouvé sur les
cuisses et les fesses de la victime, mais des échantillons de peau ont
également été prélevés sur la branche utilisée pour sodomiser le petit
Peterson. Sans oublier, bien évidemment, les traces de sang susmentionnées.
Les analyses concernant le sperme, destinées à obtenir une identification
potentielle, devraient arriver la semaine prochaine. Le rapport sera peut-être
même disponible avant, d’après le sergent Stanton. Mais j’ai déjà été
confronté à ce genre de problèmes, et il me semble plus prudent de miser sur
vendredi prochain, même dans une affaire prioritaire comme celle-ci.
Conscient d’enfreindre le protocole, je me sens tenu, néanmoins,
d’ajouter un commentaire personnel. Dans ma carrière, j’ai été amené à
examiner de nombreux indices relatifs à de nombreux meurtres, mais jamais
je n’ai été confronté à un tel crime, et la personne qui l’a commis doit être
arrêtée de toute urgence.
Compte rendu dicté à 11 h 00 par le Dr Edward Bogan.
21
Howie Gold termina son entretien privé avec Terry à 20 heures 40, soit dix
minutes avant la fin de la demi-heure qu’on lui avait accordée. À ce moment-là,
Ralph et Bill Samuels avaient été rejoints par Troy Ramage et Stephanie Gould,
une agente de police qui avait pris son service à vingt heures. Elle tenait à la
main un kit de prélèvement ADN encore dans son sachet en plastique. Ignorant
la menace lancée par Howie, Ralph demanda à l’avocat si son client acceptait de
se soumettre à un prélèvement de salive.
Howie bloquait la porte de la salle d’interrogatoire avec son pied pour
l’empêcher de se refermer.
« Ils veulent effectuer un prélèvement de salive, Terry. Tu es d’accord ? Ils
l’obtiendront de toute façon, et je dois passer quelques coups de téléphone
urgents.
– D’accord », dit Terry. Des cernes étaient apparus sous ses yeux, mais il
paraissait calme. « L’essentiel, c’est que je puisse sortir d’ici avant minuit. »
Il semblait absolument convaincu que c’était ce qui allait se passer. Ralph et
Samuels échangèrent un regard. Le haussement de sourcils du procureur le fit
ressembler plus que jamais à Alfalfa.
« Appelle ma femme, demanda Terry. Dis-lui que je vais bien. »
Howie sourit.
« Elle est en première position sur ma liste.
– Allez au bout du couloir, lui conseilla Ralph. Vous aurez cinq barres.
– Je sais. Je suis déjà venu. C’est un peu comme une réincarnation. » Puis,
s’adressant à son client : « Pas un mot avant mon retour. »
L’agent Ramage effectua les prélèvements : un coton-tige différent pour
l’intérieur de chaque joue. Il les montra à la caméra avant de les déposer dans un
petit flacon. L’agent Gould remit le flacon dans le sac en plastique et le leva
devant la caméra pendant qu’elle le scellait à l’aide d’un autocollant rouge
portant la mention « Indice ». Après quoi, elle signa la fiche de traçabilité. Les
deux agents iraient ensuite déposer le prélèvement dans la remise, de la taille
d’un placard, qui servait à stocker les pièces à conviction. Avant d’être archivé,
il serait présenté encore une fois devant une caméra fixée au mur. Deux autres
agents, de la police d’État sans doute, le transporteraient à Cap City le
lendemain. Ainsi la chaîne ne serait pas contaminée, aurait dit le Dr Bogan. Tout
cela pouvait sembler un peu excessif, mais ce n’était pas une plaisanterie. Ralph
avait insisté pour qu’il n’y ait pas le moindre maillon faible dans la chaîne.
Aucune bévue. Aucune faille permettant une libération. Pas dans cette affaire.
Samuels retourna dans la salle d’interrogatoire pendant que Howie passait
ses appels près du bureau principal, mais Ralph resta dans le couloir, il voulait
écouter. L’avocat s’entretint brièvement avec l’épouse de Terry – Ralph
l’entendit dire : Tout va s’arranger, Marcy –, avant de passer un second appel,
plus bref encore, pour informer quelqu’un de l’endroit où se trouvaient les filles
de Terry, et rappeler à cette personne que la presse allait envahir Barnum Court ;
il fallait donc prendre les mesures qui s’imposaient. Sur ce, il regagna la salle
d’interrogatoire.
« Bon, dit-il. Voyons si on peut régler ce merdier. »
Ralph et Samuels s’assirent en face de Terry, de l’autre côté de la table. La
chaise entre eux demeura vide. Howie choisit de rester debout à côté de son
client, une main posée sur son épaule.
Souriant, Samuels attaqua le premier :
« Vous aimez les petits garçons, hein, Coach ? »
Aucune hésitation dans la réponse de Terry :
« Beaucoup. J’aime aussi les petites filles, puisque j’en ai deux moi-même.
– Et je suis sûr que vos filles font du sport. Avec Coach T. pour père,
comment pourrait-il en être autrement ? Pourtant, vous n’entraînez aucune
équipe féminine, n’est-ce pas ? Ni football, ni softball, ni lacrosse. Vous vous en
tenez aux garçons. Baseball l’été, football à l’automne et basket au YMCA en
hiver, même si là, vous êtes juste spectateur. Tous ces samedis après-midi au Y,
c’était ce qu’on pourrait appeler des missions de repérage, non ? Vous
recherchiez des garçons rapides et agiles. Et peut-être que vous en profitiez pour
les regarder en short. »
Ralph attendait que Howie mette fin à cette tirade, mais l’avocat demeurait
muet, pour l’instant du moins. Son visage était devenu totalement inexpressif,
rien ne bougeait, hormis ses yeux qui allaient d’une personne à l’autre. Ça doit
être un sacré joueur de poker, pensa Ralph.
Terry, lui, souriait.
« Vous tenez ça de Willow Rainwater, je parie ? Forcément. Un sacré
numéro, hein ? Vous devriez l’entendre beugler le samedi après-midi : “Au
rebond ! Au rebond ! Levez les pieds ! FONCEZ AU PANIER !” Comment elle va ?
– À vous de me le dire, répondit Samuels. Après tout, vous l’avez vue mardi
soir.
– Non, je… »
Howie pinça l’épaule de Terry pour l’empêcher d’en dire plus.
« Bon, intervint-il. Si on arrêtait “l’interrogatoire pour les nuls”, hein ?
Dites-nous plutôt pourquoi Terry est ici. Allez-y, déballez tout.
– Dites-nous où vous étiez mardi, répliqua Samuels. Vous avez commencé,
terminez.
– J’étais… »
Howie Gold lui pinça l’épaule de nouveau, plus fort cette fois.
« Non, Bill. Ça ne marche pas comme ça. Dites-nous ce que vous avez ou
sinon, je vais voir les journalistes pour leur annoncer que vous avez arrêté un
éminent citoyen de Flint City pour le meurtre de Frank Peterson, que vous avez
sali sa réputation et terrorisé sa femme et ses filles, et que vous refusez
d’expliquer pourquoi. »
Samuels se tourna vers Ralph, qui haussa les épaules. Si le procureur n’avait
pas été présent, Ralph aurait déjà exposé tous les indices, dans l’espoir d’obtenir
des aveux rapides.
« Allons-y, Bill, reprit Howie. Cet homme a besoin de rentrer chez lui et de
retrouver les siens. »
Samuels sourit, mais il n’y avait aucun humour dans ses yeux ; il se
contentait de montrer les dents.
« Il verra sa famille au tribunal, Howard. Lundi, lors de la lecture de l’acte
d’accusation. »
Ralph sentait craquer l’étoffe de la politesse et il rejetait la majeure partie de
la faute sur Bill, rendu véritablement fou furieux par ce crime, et par l’homme
qui l’avait commis. Comme le serait n’importe qui… mais ce n’est pas ça qui
fait avancer la charrue, aurait dit son grand-père.
« Avant de commencer, j’ai une question pour votre client, dit Ralph en
faisant un gros effort pour afficher un air enjoué. Juste une. D’accord, maître ?
De toute façon, on finira par avoir la réponse. »
Howie parut soulagé de pouvoir reporter son attention sur une autre
personne que Samuels.
« Je vous écoute.
– Quel est votre groupe sanguin, Terry ? Vous le connaissez ? »
Terry se tourna vers son avocat, qui haussa les épaules, avant de revenir sur
Ralph.
« Évidemment que je le connais. Je donne mon sang six fois par an à la
Croix-Rouge car il est assez rare.
– AB positif ? »
Terry ouvrit de grands yeux.
« Comment vous le savez ? » Puis, devinant la réponse, il s’empressa
d’ajouter : « Mais pas si rare que ça. Un groupe sanguin vraiment rare, c’est AB
négatif. Un pour cent de la population. La Croix-Rouge tient à jour le fichier de
ses donneurs, croyez-moi.
– Quand on parle de choses rares, je pense toujours aux empreintes, intervint
Samuels, d’un ton léger. Peut-être parce qu’elles apparaissent souvent au
tribunal.
– Et rarement dans les arguments du jury », souligna Howie.
Samuels ignora cette remarque.
« Il n’y en jamais deux semblables, poursuivit-il. Même dans les empreintes
d’authentiques jumeaux il existe d’infimes différences. Dites-moi, Terry, vous
n’auriez pas un frère jumeau, par hasard ?
– Vous n’êtes pas en train de me dire que vous avez relevé mes empreintes à
l’endroit où le petit Peterson a été tué, si ? »
L’expression de Terry exprimait la plus grande incrédulité. Ralph devait le
reconnaître : c’était un sacré acteur et, visiblement, il était décidé à jouer son rôle
jusqu’au bout.
« On a tellement d’empreintes que je ne peux même plus les compter,
répondit Ralph. Il y en a partout. Sur la camionnette blanche qui vous a servi à
enlever le garçon. Sur son vélo, que l’on a retrouvé à l’arrière de la camionnette.
Sur la boîte à outils qui était dans cette camionnette. Sur la Subaru que vous avez
récupérée derrière le Shorty’s. » Il s’interrompit, avant d’ajouter : « Et sur la
branche qui a servi à sodomiser le petit Peterson. Une agression si violente que
les blessures internes à elles seules auraient suffi à le tuer.
– Pas besoin de poudre ou de lumière ultraviolette pour relever ces
empreintes, ajouta Samuels. Elles sont imprimées dans le sang du garçon. »
C’était généralement à ce moment-là que la plupart des meurtriers – quatre-
vingt-quinze pour cent, disons – craquaient, avocat ou pas. Mais pas celui-ci.
Ralph vit la stupeur et l’effroi se peindre sur le visage de l’homme, mais pas la
culpabilité.
Howie enchaîna :
« Vous avez des empreintes ? Parfait. Ce ne serait pas la première fois qu’on
manipule des empreintes.
– Quelques-unes, peut-être, dit Ralph. Mais soixante-dix ? Quatre-vingts ?
Dans le sang, sur l’arme elle-même ?
– Nous avons également une ribambelle de témoins », ajouta Samuels. Il
entreprit de les énumérer en comptant sur ses doigts. « On vous a vu aborder le
petit Peterson sur le parking de l’épicerie fine Gerald’s. On vous a vu charger
son vélo à l’arrière de la camionnette. On l’a vu monter à bord avec vous. On
vous a vu sortir du bois où le meurtre a été commis, couvert de sang. Je pourrais
continuer, mais ma mère m’a toujours dit qu’il fallait en garder pour plus tard.
– Les témoins oculaires sont rarement fiables, répliqua Howie. Déjà, les
empreintes digitales sont sujettes à caution, mais les témoins… »
Il secoua la tête.
Ralph reprit la parole :
« Dans la plupart des affaires, je serais d’accord avec vous. Mais pas ici.
Récemment, j’ai interrogé quelqu’un qui m’a dit que Flint City n’était qu’une
petite ville. Je ne suis pas certain de partager cet avis, néanmoins, le West Side
forme une communauté très unie, et votre client, M. Maitland, est très connu.
Terry, la femme qui vous a identifié devant l’épicerie est une voisine, et la
fillette qui vous a vu sortir du bois à Figgis Park vous connaît bien elle aussi, pas
seulement parce qu’elle habite près de chez vous dans Barnum Street, mais parce
qu’un jour, vous lui avez rapporté son chien perdu.
– June Morris ? » Terry regardait Ralph en affichant une authentique
stupéfaction. « Junie ?
– Il y en a d’autres, dit Samuels. Beaucoup d’autres.
– Willow ? demanda Terry, essoufflé comme s’il avait reçu un direct au
plexus. Elle aussi ?
– Beaucoup d’autres, répéta Samuels.
– Tous ces témoins vous ont identifié parmi cinq autres personnes, ajouta
Ralph. Sans aucune hésitation.
– La photo de mon client le représentait coiffé d’une casquette des Golden
Dragons et vêtu d’un maillot avec un grand C dessus ? demanda Howie. Ou
peut-être que la personne chargée de l’interrogatoire tapotait dessus avec son
doigt ?
– Vous savez bien que ça ne se passe pas comme ça, rétorqua Ralph. En tout
cas, je l’espère.
– C’est un cauchemar », dit Terry.
Samuels lui adressa un sourire compatissant.
« Je comprends. Pour y mettre fin, il suffit de nous raconter pourquoi vous
avez fait ça. »
Comme s’il existait une raison qu’une personne saine d’esprit puisse
comprendre, songea Ralph.
« Ça pourrait faire la différence, poursuivit le procureur, d’un ton presque
enjôleur maintenant. Mais vous devez avouer avant qu’on reçoive les résultats
des analyses d’ADN. Quand on aura établi la similitude avec le prélèvement de
salive… »
Il conclut par un haussement d’épaules.
« Dites-nous tout, Terry, enchaîna Ralph. J’ignore s’il s’agit d’un coup de
folie passager, d’un acte commis dans un état second, d’une pulsion sexuelle ou
d’autre chose, mais expliquez-nous. » Il entendait son ton monter et il envisagea
de la boucler, puis il pensa : Et puis merde ! « Comportez-vous en homme, dites-
nous tout ! »
Comme s’il se parlait à lui-même plus qu’aux hommes assis de l’autre côté
de la table, Terry répondit :
« Je ne sais pas comment on en est arrivés à cette situation. Je n’étais même
pas en ville mardi.
– Où étiez-vous, alors ? interrogea Samuels. Allez-y, racontez-nous. J’adore
les bonnes histoires. Quand j’étais au lycée, j’ai lu presque tous les Agatha
Christie. »
Terry se tourna vers son avocat, qui hocha la tête. Mais Ralph trouvait que
Howie Gold paraissait inquiet désormais. L’histoire du groupe sanguin et des
empreintes digitales l’avait ébranlé. L’énumération des témoins encore plus.
Plus que tout, peut-être, il avait été secoué par la déposition de la petite Junie
Morris, dont le chien avait été retrouvé par ce brave Coach T., sur qui on pouvait
toujours compter.
« J’étais à Cap City. Je suis parti d’ici mardi matin et je suis rentré mercredi
soir, tard. Enfin, tard pour moi. Vers neuf heures et demie.
– Je suppose qu’il n’y avait personne avec vous ? ironisa Samuels. Vous êtes
parti tout seul, pour faire le point, c’est ça ? En vue du grand match ?
– Je…
– Vous avez pris votre voiture ou la camionnette blanche ? Au fait, où aviez-
vous planqué cette camionnette ? Et comment se fait-il que vous ayez volé un
véhicule immatriculé dans l’État de New York ? J’ai une théorie à ce sujet, mais
j’aimerais vous entendre la confirmer ou l’infirmer…
– Vous voulez écouter ce que j’ai à dire, oui ou non ? » demanda Terry.
Aussi incroyable que cela puisse paraître, il avait recommencé à sourire. « Peut-
être que vous avez peur d’entendre ma version. Vous êtes dans la merde jusqu’à
la taille, monsieur le procureur, et vous continuez à vous enfoncer.
– Ah oui ? Dans ce cas, pourquoi, de nous deux, c’est moi qui vais pouvoir
sortir d’ici et rentrer à la maison après cet interrogatoire ?
– Du calme », intervint Ralph.
Samuels se tourna vers lui. Son épi se balançait de haut en bas. Ralph ne
trouvait plus cela comique.
« Ne me dites pas de me calmer, inspecteur. Nous sommes en présence d’un
homme qui a violé un enfant avec une branche et l’a ensuite égorgé comme…
comme un putain de cannibale ! »
Gold leva les yeux vers la caméra fixée dans un coin ; il s’adressait
maintenant au futur jury.
« Cessez de vous comporter en enfant colérique, monsieur le procureur, ou
sinon, je mets fin immédiatement à cet interrogatoire.
– Je n’étais pas seul, déclara Terry, et je ne sais pas de quelle camionnette
blanche vous parlez. J’ai fait le trajet avec Everett Roundhill, Billy Quade et
Debbie Grant. Autrement dit, tout le département d’anglais du lycée de Flint.
Mon Ford Expedition était au garage à cause d’un problème de clim, alors on a
pris la voiture d’Everett. C’est le directeur du département et il possède une
BMW. Très spacieuse. On a quitté le lycée à dix heures. »
Samuels semblant trop désorienté pour poser la question qui s’imposait,
Ralph s’en chargea :
« Qu’est-ce qui peut attirer quatre professeurs d’anglais à Cap City en plein
pendant les grandes vacances ?
– Harlan Coben.
– Qui est Harlan Coben ? » demanda Bill Samuels.
Apparemment, son intérêt pour le roman policier s’arrêtait à Agatha Christie.
Ralph connaissait la réponse, car s’il ne lisait pas énormément de romans, sa
femme si.
« L’auteur de polars ? demanda-t-il.
– Oui, l’auteur de polars, confirma Terry. Il existe une association nommée
Les Profs d’anglais des Trois États, et chaque année, en été, ils organisent une
conférence de trois jours. C’est le seul moment de l’année où tout le monde peut
se rassembler. Il y a des séminaires, des tables rondes, etc. Tous les ans, ça se
passe dans une ville différente. Cette année, c’était à Cap City. Mais les
professeurs d’anglais sont comme tout le monde, voyez-vous. Pas facile de tous
les réunir, même l’été, car ils ont toujours un tas de choses à faire – des travaux
de peinture, des trucs à réparer, tout ce qui n’a pas été fait durant l’année
scolaire, sans oublier les vacances en famille et les diverses activités estivales.
En ce qui me concerne, c’est la Little League et la City League. Alors,
l’association essaye toujours d’attirer un intervenant célèbre le deuxième jour, là
où il y a le plus de participants.
– Mardi dernier, en l’occurrence ? demanda Ralph.
– Exact. Cette année, la conférence avait lieu au Sheraton, entre le 9 juillet,
le lundi donc, et le 11 juillet, le mercredi. Cela faisait cinq ans que je n’avais pas
assisté à ces conférences, mais quand Everett m’a annoncé que Coben serait
l’invité d’honneur, et que mes autres collègues profs d’anglais y allaient, je me
suis arrangé pour confier les entraînements de mardi et de mercredi à Gavin
Frick et au père de Baibir Patel. J’avais des remords, à cause de la demi-finale
qui approchait, mais je savais que je serais de retour pour les entraînements de
jeudi et de vendredi, et je ne voulais pas manquer Coben. J’ai lu tous ses romans.
Ses intrigues sont fortiches et il a le sens de l’humour. En outre, le thème de
cette année, c’était : “Comment enseigner la fiction populaire aux élèves de
cinquième à la terminale ?” Un sujet sensible depuis des années, surtout dans
cette partie du pays.
– Épargnez-nous les détails, le coupa Samuels. Allez à l’essentiel.
– Bien. On s’est donc rendus à Cap City. On a assisté au banquet du midi, on
a écouté l’intervention de Coben et on a participé à la table ronde du soir, à vingt
heures. On a passé la nuit là-bas. Everett et Debbie avaient chacun une chambre
individuelle, et moi j’ai partagé les frais avec Billy Quade. Une idée à lui. Il m’a
expliqué qu’il devait faire des économies pour agrandir sa maison. Tous trois
confirmeront ce que je vous raconte. » Il regarda Ralph et écarta les bras,
paumes ouvertes. « J’étais là-bas mardi. Voilà l’essentiel. »
Silence dans la pièce. Finalement, Samuels demanda :
« À quelle heure avait lieu l’intervention de Coben ?
– À quinze heures. Le mardi après-midi.
– Ça tombe bien », ironisa Samuels.
Howie Gold avait un sourire jusqu’aux oreilles.
« Pas pour vous. »
Quinze heures, pensait Ralph. Soit presque le moment où Arlene Stanhope
affirmait avoir vu Terry déposer le vélo de Frank Peterson à l’arrière de la
camionnette blanche volée et repartir avec le garçon. Non, même pas
« presque ». Mme Stanhope se souvenait d’avoir entendu l’horloge de la mairie
sonner l’heure.
« L’intervention avait lieu dans la grande salle du Sheraton ? demanda
Ralph.
– Oui. Juste en face de la salle de banquet.
– Et vous êtes sûr qu’elle a débuté à quinze heures ?
– En tout cas, c’est à cette heure-là que la présidente de l’association a
commencé son discours. Ça s’est éternisé pendant au moins dix minutes.
– Hummm. Et Coben a parlé combien de temps ?
– Trois quarts d’heure, je dirais. Ensuite, il a répondu à quelques questions.
Il a dû finir vers seize heures trente. »
Les pensées tourbillonnaient dans la tête de Ralph, tels des bouts de papier
pris dans un courant d’air. Il n’avait pas le souvenir de s’être laissé surprendre de
cette façon. Ils auraient dû se renseigner sur les faits et gestes de Terry au
préalable, mais inutile de refaire le match. Lui-même, Samuels et Yunel Sablo,
de la police d’État, étaient tous d’accord pour dire que des questions concernant
Maitland avant son arrestation risquaient d’alerter un homme jugé très
dangereux. En outre, cela paraissait superflu, compte tenu de l’accumulation de
preuves. Mais maintenant…
Il se tourna vers Samuels, sans trouver la moindre aide de ce côté-là.
L’expression du procureur trahissait un mélange de méfiance et de perplexité.
« Vous avez commis une grave erreur, dit Gold. Je suis sûr que vous en avez
conscience, messieurs.
– Non, il n’y a pas d’erreur, répondit Ralph. On a ses empreintes, on a des
témoins oculaires qui le connaissent et bientôt, on aura les premiers résultats de
l’analyse ADN. S’ils correspondent, affaire bouclée.
– Certes, mais il se pourrait également qu’on dispose d’un autre élément très
rapidement, dit Gold. Mon enquêteur est sur le coup, au moment où je vous
parle, et je suis confiant.
– Quoi donc ? » demanda Samuels d’un ton sec.
L’avocat sourit.
« Pourquoi gâcher la surprise avant de voir ce qu’Alec a déniché ? Si ce que
m’a confié mon client est exact, je crois que cela va ouvrir une nouvelle brèche
dans votre coque, Bill, et la barque commence déjà à prendre l’eau
sérieusement. »
Le Alec en question était Alec Pelley, un inspecteur de la police d’État à la
retraite qui, désormais, travaillait exclusivement pour des avocats qui
défendaient des criminels. Il était cher, et efficace. Un jour, autour d’un verre,
Ralph avait demandé à Pelley pourquoi il était passé du côté obscur. Pelley lui
avait répondu qu’il avait envoyé derrière les barreaux au moins quatre types
qu’il avait fini par croire innocents ultérieurement, et il sentait qu’il avait
beaucoup de choses à se faire pardonner. « Et puis, avait-il ajouté, la retraite,
c’est nul quand on ne joue pas au golf. »
Inutile de spéculer sur ce que Pelley cherchait cette fois-ci… en supposant
qu’il ne s’agisse pas d’une simple chimère, ou d’un coup de bluff de l’avocat. De
nouveau, Ralph observa Terry. Il cherchait une trace de culpabilité, il ne vit que
de l’inquiétude, de la colère et de la stupéfaction : l’expression d’un homme
arrêté pour un crime qu’il n’avait pas commis.
Sauf qu’il l’avait commis, tout l’accablait, et l’ADN porterait le coup de
grâce. Son alibi était une manipulation construite de main de maître, sortie tout
droit d’un roman d’Agatha Christie (ou de Harlan Coben). Ralph s’occuperait de
démonter ce tour de magie dès le lendemain matin, en commençant par
interroger les collègues de Terry, avant de s’intéresser au programme de la
conférence, et plus particulièrement aux heures de début et de fin de
l’intervention de Coben.
Avant même de s’attaquer à cette tâche, il percevait déjà une faille dans
l’alibi de Terry. Arlene Stanhope avait vu Frank Peterson monter dans la
camionnette blanche avec Terry à quinze heures. June Morris avait vu Terry
dans Figgis Park, couvert de sang, sur le coup de dix-huit heures trente : sa mère
avait précisé que la télé diffusait la météo quand sa fille était partie. Et voilà.
Cela laissait un délai de trois heures et demie, plus qu’il n’en fallait pour
parcourir la centaine de kilomètres qui séparait Cap City de Flint City.
Supposons alors que ce ne soit pas Terry Maitland que Mme Stanhope avait
vu sur le parking de l’épicerie fine ? Supposons que ce soit un complice qui
ressemblait à Terry ? Ou même quelqu’un simplement habillé comme Terry,
avec un maillot et une casquette des Golden Dragons ? Cela semblait peu
vraisemblable… sauf si on tenait compte de l’âge de Mme Stanhope… et des
épaisses lunettes qu’elle portait…
« Eh bien, avons-nous terminé, messieurs ? demanda Gold. Car si vous avez
réellement l’intention de garder M. Maitland, j’ai du pain sur la planche. Avant
toute chose, il faut que je contacte la presse. Ce ne sera pas de gaieté de cœur,
mais…
– Vous mentez, déclara Samuels.
– … mais cela pourra sans doute détourner leur attention du domicile de
Terry, et permettre à ses filles de rentrer chez elles sans être harcelées et
photographiées. Mais surtout, cela offrira à cette famille un peu de cette paix
dont vous l’avez privée sans aucune considération.
– Gardez ce baratin pour les caméras de la télé », dit le procureur. Il montra
Terry, en jouant lui aussi son numéro pour le juge et le jury, via la caméra.
« Votre client a torturé et assassiné un enfant, et si sa famille en subit les
conséquences, c’est lui le seul responsable.
– Vous êtes incroyables, dit Terry. Vous ne m’avez même pas interrogé
avant de m’arrêter. Pas une question, rien. »
Ralph demanda : « Qu’avez-vous fait après l’intervention de Coben ? »
Terry secoua la tête, non pas pour indiquer son refus de répondre, mais
comme pour remettre de l’ordre dans ses pensées.
« Après ? J’ai fait la queue avec tout le monde. Mais on était loin derrière, à
cause de Debbie. Il a fallu qu’elle aille aux toilettes et elle a insisté pour qu’on
l’attende. Elle en a mis du temps. Après la séquence de questions-réponses, un
tas de gars ont foncé aux toilettes eux aussi, mais avec les femmes, c’est toujours
plus long parce que… bah, vous le savez aussi bien que moi, il y a plus de
monde. Je suis allé au kiosque à journaux avec Ev et Billy et on a attendu là.
Quand Debbie nous a rejoints, la queue s’étendait jusque dans le hall.
– Quelle queue ? demanda Samuels.
– Vous vivez dans une grotte monsieur le procureur ? La queue pour les
dédicaces ! Tout le monde avait un exemplaire de son dernier roman, I Told You
I Would. Il était inclus dans le prix d’entrée pour assister à la conférence. J’ai fait
signer et dater mon exemplaire, et je me ferai un plaisir de vous le montrer. À
moins, évidemment, que vous l’ayez déjà emporté avec toutes les affaires que
vous avez prises chez moi. Bref, le temps qu’on atteigne la table des dédicaces,
il était déjà dix-sept heures trente passées. »
Dans ce cas, pensa Ralph, le gouffre temporel qu’il avait imaginé dans l’alibi
de Terry venait de se réduire aux dimensions d’un trou de souris.
Théoriquement, on pouvait rallier Cap à Flint en une heure. Sur l’autoroute la
vitesse était limitée à 110 kilomètres-heures et tant que vous ne dépassiez pas les
130, les flics se montraient indulgents, mais comment Terry aurait-il eu le temps
de commettre ce meurtre ? À moins que son complice-sosie ait fait le coup à sa
place, mais comment était-ce possible, alors qu’on avait retrouvé les empreintes
de Terry partout, y compris sur la branche ? Réponse : impossible. Par ailleurs,
pourquoi Terry aurait-il choisi un complice qui lui ressemblait, qui s’habillait
comme lui, ou les deux ? Réponse : impossible.
Samuels demanda :
« Vos collègues professeurs d’anglais sont restés avec vous pendant tout le
temps où vous faisiez la queue ?
– Oui.
– La signature avait lieu dans la grande salle également ?
– Oui. Je crois qu’ils appellent ça “la salle de bal”.
– Et une fois que vous avez tous obtenu vos autographes, qu’avez-vous fait ?
– On est allés dîner avec des profs d’anglais de Broken Arrow qu’on avait
rencontrés dans la queue.
– Où avez-vous dîné ? demanda Ralph.
– Dans un restaurant baptisé Le Brasero. Un restaurant de grillades situé à
trois rues de l’hôtel. On y est arrivés vers dix-huit heures, on a bu un ou deux
verres avant de manger, et on a pris des desserts. On a passé un très bon
moment. » Terry avait dit cela d’un ton presque nostalgique. « On était neuf en
tout, je crois. On a regagné l’hôtel à pied et on a assisté à la table ronde du soir
qui posait la question de savoir comment aborder des ouvrages tels que Ne tirez
pas sur l’oiseau moqueur ou Abattoir cinq. Ev et Debbie sont partis avant la fin,
mais Billy et moi, on est restés jusqu’au bout.
– C’est-à-dire ? demanda Ralph.
– Vingt et une heures trente environ.
– Et ensuite ?
– On a bu une bière au bar, puis on est montés se coucher. »
Maitland écoutait l’intervention d’un célèbre auteur de romans policiers au
moment où le petit Peterson était enlevé, se dit Ralph. Il dînait avec huit autres
personnes au moment où le petit Peterson était assassiné. Il assistait à une table
ronde au moment où Willow Rainwater affirmait l’avoir pris dans son taxi
devant le Gentlemen, Please pour le conduire à la gare de Dubrow. Il sait bien
que l’on va interroger ses collègues, que l’on va retrouver les profs de Broken
Arrow, que l’on va interroger le barman du Sheraton. Il sait bien que l’on va
visionner les vidéos de surveillance de l’hôtel et même vérifier l’autographe
dans son exemplaire du nouveau roman de Harlan Coben. Il sait bien tout cela, il
n’est pas idiot.
La conclusion, à savoir que son récit allait se révéler exact, était à la fois
inévitable et invraisemblable.
Samuels se pencha au-dessus de la table, menton en avant.
« Vous espérez nous faire croire que vous étiez avec les autres durant tout ce
temps, entre quinze heures et vingt heures le mardi ? Durant tout ce temps ? »
Terry posa sur le procureur ce regard dont seuls sont capables les professeurs
de lycée. Nous savons, vous et moi, que vous êtes un imbécile, mais je ne veux
pas vous faire honte devant vos pairs en le faisant remarquer.
« Non, bien sûr que non. Je suis allé aux toilettes tout seul avant le début de
l’intervention de Harlan Coben. Et j’y suis retourné au restaurant. Vous pourrez
peut-être convaincre les jurés que je suis revenu à Flint City, que j’ai tué le
pauvre Frankie Peterson et que je suis retourné à Cap City, tout cela durant la
minute et demie qu’il m’a fallu pour vider ma vessie. Vous croyez qu’ils
marcheront ? »
Samuels se tourna vers Ralph. Celui-ci haussa les épaules.
« Je crois que ce sera tout pour l’instant, dit le procureur. M. Maitland va
être conduit à la prison du comté, où il sera écroué jusqu’à la lecture de l’acte
d’accusation lundi. »
Terry s’affaissa.
« Vous avez l’intention d’aller jusqu’au bout, hein ? » dit Howie.
Ralph s’attendait à une nouvelle explosion de la part du procureur, mais
cette fois-ci, Samuels le surprit. Il semblait presque aussi las que Terry.
« Allons, Howie. Vous savez bien que je n’ai pas le choix, compte tenu des
indices. Et quand les résultats ADN seront confirmés, on sifflera la fin de la
partie. »
Il se pencha en avant, envahissant de nouveau l’espace de Terry.
« Il vous reste une chance d’échapper à la piqûre, Terry. Pas énorme, mais
elle existe. Je vous encourage à la saisir. Laissez tomber votre baratin et avouez.
Faites-le pour Fred et Arlene Peterson, qui ont perdu leur fils de la pire façon
que l’on puisse imaginer. Vous vous sentirez mieux. »
Terry ne recula pas, comme l’espérait sans doute Samuels. Au contraire, il se
pencha en avant lui aussi, et ce fut le procureur qui eut un mouvement de recul,
comme s’il craignait que l’homme assis en face de lui soit porteur d’une maladie
contagieuse.
« Il n’y a rien à avouer. Je n’ai pas tué Frankie Peterson. Jamais je ne ferais
du mal à un enfant. Vous vous trompez de coupable. »
Samuels soupira et se leva.
« Bien. Je vous ai laissé une chance. Dorénavant… que Dieu vous vienne en
aide. »
22
CENTRE HOSPITALIER DE FLINT CITY
SERVICE DE PATHOLOGIE ET DE SÉROLOGIE
De : Dr F. Ackerman, chef du service de pathologie
À : Inspecteur Ralph Anderson
Lieutenant Yunel Sablo
Procureur William Samuels
Date : 12 juillet
Sujet : Addendum au rapport d’autopsie
PERSONNEL ET CONFIDENTIEL
Suite à votre demande, voici mon opinion.
Indépendamment de savoir si Frank Peterson aurait pu survivre à l’acte
de sodomie indiqué dans le rapport d’autopsie (pratiquée le 11 juillet par mes
soins, assistée du Dr Alvin Barkland), il ne fait aucun doute que la cause
immédiate du décès est une exsanguination (une abondante perte de sang).
Des traces de dents ont été retrouvées sur le visage, la gorge, l’épaule, la
poitrine, le flanc droit et le torse de la victime. Ces blessures, couplées aux
photos prises sur la scène de crime, suggèrent la séquence suivante : Peterson
a été jeté violemment à terre, sur le dos, et mordu au moins six fois, peut-être
douze. Il s’agit d’un comportement frénétique. Ensuite, on l’a retourné pour
le sodomiser. À ce stade, Peterson était sans doute inconscient. Pendant la
pénétration, ou juste après, le meurtrier a éjaculé.
Cet addendum est accompagné de la mention « personnel et
confidentiel » car certains éléments de cette affaire, s’ils étaient dévoilés,
seraient dramatisés par la presse, locale, mais aussi nationale. Plusieurs
parties du corps de la victime, notamment le lobe de l’oreille droite, le téton
droit, ainsi que certaines parties de la trachée et de l’œsophage ont disparu.
Le meurtrier les a peut-être emportées, ainsi qu’un large morceau de la peau
de la nuque, en guise de trophées. Dans le meilleur des cas. Autre hypothèse :
il les a mangés.
En tant que responsables de cette enquête, vous agirez comme bon vous
semble, néanmoins je ne saurais trop vous recommander de dissimuler ces
faits, et mes conclusions, à la presse, mais aussi lors du procès, sauf en cas
d’absolue nécessité, afin d’obtenir une condamnation. On imagine sans peine
la réaction des parents face à de telles informations, mais qui voudrait leur
infliger ça ? Veuillez me pardonner si je suis sortie de mon rôle, mais cela
m’a paru nécessaire dans ce cas précis. Je suis médecin, je suis légiste, mais
je suis également une mère.
Je vous supplie d’arrêter l’homme qui a souillé et assassiné cet enfant, et
vite. Faute de quoi, il recommencera presque à coup sûr.
Dr Felicity Ackerman
Centre hospitalier de Flint City
Chef du service de pathologie
Médecin légiste en chef du comté de Flint
23
La salle principale du poste de Flint City était grande, mais les quatre
hommes qui attendaient Terry Maitland – deux policiers d’État et deux agents
pénitentiaires de la prison du comté – semblaient l’occuper entièrement. Ils
étaient aussi imposants les uns que les autres. Bien que sonné par ce qui lui était
arrivé (et qui se poursuivait), Terry ne put réprimer un petit sourire. La prison
n’était qu’à quatre rues de là. On avait réuni une sacrée quantité de muscles pour
lui faire parcourir moins d’un kilomètre.
« Tendez les mains devant vous », ordonna un des agents pénitentiaires.
Terry obéit et regarda la nouvelle paire de menottes se refermer brutalement
autour de ses poignets. Il chercha Howie du regard, aussi inquiet soudain que
quand il avait cinq ans, lorsque sa mère lui avait lâché la main le premier jour de
maternelle. Howie était assis sur le coin d’un bureau inoccupé, il parlait au
téléphone, mais en voyant l’expression de Terry, il s’empressa d’interrompre sa
communication pour se précipiter vers lui.
« Ne touchez pas au prisonnier, monsieur », dit l’agent qui avait menotté
Terry.
Howie l’ignora. Il passa son bras autour des épaules de Terry et murmura :
« Ça va aller. » Puis, aussi surpris par ce geste que son client, il l’embrassa sur la
joue.
Terry emporta ce baiser avec lui tandis que les quatre colosses l’escortaient à
l’extérieur, vers une fourgonnette garée derrière une voiture de patrouille qui
avait allumé son gyrophare de machine à sous. Et il emporta ces paroles. Surtout
elles, alors que les flashs des appareils photo crépitaient, que les projecteurs des
caméras de télé s’allumaient et que les questions fusaient dans sa direction, telles
des balles : Avez-vous été inculpé ? Est-ce vous le meurtrier ? Avez-vous avoué ?
Qu’avez-vous à dire aux parents de Frank Peterson ?
Ça va aller, lui avait dit Howie, et Terry s’accrochait à ces mots.
Mais évidemment, c’était faux.
1. Frig : terme d’argot signifiant « baiser, niquer ». (Toutes les notes sont du traducteur.)
2. Willowy : svelte, élancé.
3. Anderson le Frappeur.
4. Interjection yiddish pouvant se traduire par : « Malheur ! »
DÉSOLÉ
14-15 juillet
1
Le gyrophare à piles qu’Alec Pelley conservait dans la console centrale de
son Explorer évoluait dans une sorte de zone grise. Sans doute qu’il n’avait plus
vraiment le droit de l’utiliser, étant donné qu’il était retraité de la police d’État,
mais d’un autre côté, il faisait partie des réservistes de la police de Cap City,
alors peut-être que si. Quoi qu’il en soit, il lui parut nécessaire, pour l’occasion,
de le poser sur le tableau de bord et de le mettre en marche. Grâce au gyrophare,
il effectua en un temps record le trajet entre Cap et Flint, et il était neuf heures et
quart quand il frappa à la porte du 17 Barnum Court. Il n’y avait aucun
journaliste mais, plus haut dans la rue, il apercevait la lumière brutale des
projecteurs des équipes de télé, devant une maison qu’il devinait être celle des
Maitland. Apparemment, toutes les mouches à merde n’avaient pas été attirées
par la conférence de presse impromptue de Howie. Il s’y attendait.
Un petit homme trapu aux cheveux blond-roux ouvrit la porte ; son front se
plissa et ses lèvres se pincèrent si fort que sa bouche disparut presque
entièrement. Il était prêt à envoyer au diable ce visiteur. La femme qui se tenait
derrière lui était une blonde aux yeux verts, plus grande que son mari d’au moins
cinq centimètres, et beaucoup plus jolie, même sans maquillage et malgré ses
yeux gonflés. Elle ne pleurait pas, contrairement à quelqu’un d’autre, dans une
des pièces de la maison. Un enfant. Une des filles Maitland, supposa Alec.
« Monsieur et madame Mattingly ? Je suis Alec Pelley. Howie Gold vous a
appelés ?
– Oui, répondit la femme. Entrez, monsieur Pelley. »
Alec fit un pas en avant. Mattingly, malgré ses vingt centimètres de moins
que lui, se dressa sur son chemin.
« On peut voir vos papiers, d’abord, s’il vous plaît ?
– Bien sûr. »
Alec aurait pu leur montrer son permis de conduire, mais il opta pour sa
carte de réserviste de la police. Ils n’avaient pas besoin de savoir que ses
activités dans ce domaine se limitaient désormais à quelques prestations
honorifiques comme agent de sécurité dans des concerts de rock, des rodéos,
des combats de catch bidon et le Monster Truck Jam qui avait lieu trois fois par
an au Coliseum. Parfois, il arpentait également le quartier des affaires de Cap
City pour remplacer une contractuelle malade. Une leçon d’humilité pour un
homme qui avait autrefois commandé une brigade de quatre inspecteurs, mais
Alec s’en fichait : il aimait être dehors, sous le soleil. En outre, il était une sorte
de spécialiste de la Bible, et on peut lire dans le protévangile de Jacques,
chapitre quatre, verset six : « Dieu s’oppose aux orgueilleux et fait grâce aux
humbles. »
« Merci, dit M. Mattingly en s’écartant tout en tendant la main à Alec. Tom
Mattingly. »
Alec s’attendait à une poignée de main puissante. Il ne fut pas déçu.
« Je ne suis pas d’un naturel soupçonneux, et nous vivons dans un quartier
tranquille, mais j’ai expliqué à Jamie qu’on devait être ultraprudents pendant que
Sarah et Grace sont sous notre toit. Beaucoup de gens sont en colère contre
Coach T., et ce n’est qu’un début, croyez-moi. Une fois que tout le monde saura
ce qu’il a fait, ça va être bien pire. Pas fâché que vous veniez nous en
débarrasser. »
Jamie Mattingly jeta un regard de reproche à son mari.
« Quoi qu’ait fait leur père, si c’est vraiment lui, ces pauvres petites n’y sont
pour rien. » Et, s’adressant à Alec : « Elles sont anéanties, surtout Gracie. Elles
ont vu leur père emmené menottes aux poignets.
– Ah, bon sang, attends un peu qu’elles sachent pourquoi, dit Tom. Et elles
le sauront forcément. De nos jours, les gamins savent tout. Saleté d’Internet,
saletés de Facebook et de Tweeter. » Il secoua la tête. « Jamie a raison. On est
innocent tant qu’on n’a pas été déclaré coupable, c’est la loi dans ce pays, mais
quand la police arrête quelqu’un en public de cette façon… » Il soupira. « Vous
voulez boire quelque chose, monsieur Pelley ? Jamie a fait du thé glacé avant le
match.
– Merci, mais il vaut mieux que je ramène les filles chez elles. Leur mère
doit les attendre. »
Ramener les fillettes n’était que sa première tâche ce soir. Howie lui avait
débité une liste de choses à faire, avec la rapidité d’une mitraillette, avant de
pénétrer dans la lumière des projecteurs de télé. Sa mission numéro deux
l’obligeait à retourner dare-dare à Cap City, tout en passant des coups de
téléphone (pour réclamer des renvois d’ascenseur). C’était bon de reprendre le
collier – bien mieux que de faire des marques à la craie sur les pneus des
voitures garées dans Midland Street –, mais cette partie du programme
s’annonçait difficile.
Les filles qu’Alec venait chercher se trouvaient dans une pièce qui, à en
juger par les poissons empaillés qui bondissaient sur les murs en pin noueux,
devait être l’antre de Tom Mattingly. Sur l’immense téléviseur à écran plat, Bob
l’Éponge gambadait à Bikini Bottom, sans le son. Recroquevillées sur le canapé,
elles portaient encore leurs T-shirts et leurs casquettes des Golden Dragons. Et
sur le visage un maquillage noir et doré, sans doute appliqué par leur mère
quelques heures plus tôt, avant que le monde jusqu’alors bienveillant se dresse
sur ses pattes arrière pour arracher à coups de dents un morceau de leur famille.
Mais le maquillage de la plus jeune avait été presque entièrement effacé par les
larmes.
Découvrant un inconnu dans l’encadrement de la porte, l’aînée serra contre
elle sa petite sœur secouée de sanglots. Si Alec n’avait pas d’enfants, il les
aimait bien cependant, et le geste instinctif de Sarah lui brisa le cœur : une enfant
qui protège une autre enfant.
Il se planta au centre de la pièce, mains jointes devant lui.
« Sarah ? Je suis un ami de Howie Gold. Tu le connais, hein ?
– Oui. Mon père va bien ? »
Sa voix n’était qu’un murmure, enrouée par son chagrin. Grace n’osait pas
regarder Alec, elle avait enfoui son visage dans le cou de sa grande sœur.
« Oui. Il m’a chargé de vous ramener chez vous. »
Ce n’était pas tout à fait exact, mais ce n’était pas le moment d’ergoter.
« Il est à la maison ?
– Non, mais votre maman est là.
– On pourrait y aller à pied, dit Sarah, tout bas. C’est au bout de la rue. Je
tiendrai Gracie par la main. »
Celle-ci, toujours blottie contre sa sœur, fit non de la tête.
« Pas à la nuit tombée, ma chérie », dit Jamie Mattingly.
Et surtout pas ce soir, pensa Alec. Ni les autres soirs. Ni même les autres
jours.
« Venez, les filles, dit Tom avec une bonne humeur factice (et assez
effrayante). Je vous accompagne dehors. »
Sur le perron, dans la lumière de la terrasse, Jamie Mattingly paraissait plus
pâle que jamais. En l’espace de trois petites heures, la mère au foyer qui
s’occupe de ses enfants était devenue une malade cancéreuse.
« C’est affreux, dit-elle. On dirait que le monde entier est sens dessus
dessous. Dieu merci, notre fille est loin d’ici, dans un camp de vacances. Si nous
sommes allés au match ce soir, c’est uniquement parce que Sarah est la meilleure
copine de Maureen. »
En entendant le prénom de son amie, Sarah se mit à pleurer elle aussi, ce qui
eut pour effet de raviver les larmes de sa sœur. Alec remercia les Mattingly et
conduisit les filles vers son Explorer. Elles marchaient lentement, tête baissée, en
se tenant par la main, comme des enfants dans un conte de fées. Il avait ôté
toutes les cochonneries qui encombraient habituellement le siège avant et les
deux fillettes s’y assirent collées l’une contre l’autre. De nouveau, Grace enfouit
son visage dans le cou de sa sœur.
Alec ne prit pas la peine d’attacher leur ceinture, il n’y avait que trois cents
mètres jusqu’au cercle lumineux qui éclairait le trottoir et la pelouse des
Maitland. Il ne restait plus qu’une seule équipe de télé devant la maison. Quatre
ou cinq types de la filiale locale d’ABC qui buvaient du café dans des gobelets
en polystyrène, sous la parabole de leur camionnette. Quand ils virent l’Explorer
pénétrer dans l’allée des Maitland, ils s’agitèrent.
Alec commanda l’ouverture de sa vitre et s’adressa à eux de sa plus belle
voix de policier qui vous ordonne de vous arrêter et de mettre les mains en l’air.
« Interdiction de filmer les enfants ! »
Les vautours hésitèrent quelques secondes, mais pas plus. Interdire aux
sangsues des médias de filmer, c’était comme interdire à des moustiques de
piquer. Alec se souvint d’un temps où c’était différent (jadis, dans l’Antiquité,
quand un gentleman tenait la porte aux dames), mais cette époque était révolue.
L’unique reporter qui avait décidé de demeurer dans Barnum Court – un
Hispanique qu’Alec reconnaissait vaguement : il aimait les nœuds papillon et
faisait la météo le week-end – s’emparait déjà de son micro et vérifiait la batterie
fixée à sa ceinture.
La porte de la maison des Maitland s’ouvrit. Voyant sa mère sur le seuil,
Sarah commença à descendre de voiture.
« Attends un peu, Sarah », dit Alec en tendant le bras derrière lui.
Il avait pris deux serviettes dans la salle de bains avant de partir de chez lui,
et il en tendit une à chacune.
« Mettez-vous ça sur la tête. » Il sourit. « Comme des bandits dans un film,
OK ? »
Grace le regarda d’un air hébété, mais Sarah comprit, et elle drapa une des
serviettes sur la tête de sa sœur. Alec rabattit le tissu éponge sur la bouche et le
nez de Grace, pendant que Sarah en faisait autant de son côté. Elles descendirent
de voiture et s’empressèrent de traverser la lumière crue du projecteur en tenant
les serviettes sous leur menton. Elles ne ressemblaient pas à des bandits, plutôt à
des Bédouines naines prises dans une tempête de sable. Elles ressemblaient
également aux gamines les plus tristes, les plus désespérées, qu’il ait jamais
vues.
Marcy Maitland n’avait pas de serviette pour masquer son visage, et c’est
sur elle que se focalisa le cameraman.
« Madame Maitland ! s’écria Nœud Pap. Avez-vous une déclaration à faire
au sujet de l’arrestation de votre mari ? Lui avez-vous parlé ? »
Alec se planta devant la caméra et se déplaça agilement quand le cameraman
tenta de le contourner. Il pointa le doigt sur Nœud Pap.
« Si vous posez un seul pied sur la pelouse, hermano, vous poserez vos
questions débiles du fond de votre cellule. »
Nœud Pap lui jeta un regard offusqué.
« Qui est-ce que vous appelez hermano ? Je fais mon travail.
– Harceler une femme bouleversée et deux pauvres gamines ? Joli travail. »
Le sien était terminé, ici du moins. Mme Maitland avait récupéré et fait
rentrer ses filles. Elles étaient à l’abri maintenant, autant qu’elles pouvaient l’être
en tout cas, mais il avait le sentiment que ces deux fillettes ne se sentiraient plus
en sécurité nulle part avant longtemps.
Nœud Pap trottina sur le trottoir, en faisant signe au cameraman de suivre
Alec qui regagnait sa voiture.
« Qui êtes-vous, monsieur ? Comment vous appelez-vous ?
– Machin-chose, pour vous servir. Il n’y a rien d’intéressant ici, alors laissez
ces gens tranquilles. Ils n’ont rien à voir dans tout ça. »
Il aurait pu tout aussi bien parler chinois. Déjà, les voisins étaient ressortis
sur leurs pelouses, impatients d’assister au nouvel épisode du drame de Barnum
Court.
Alec quitta l’allée en marche arrière et prit la direction de l’ouest, en sachant
que le cameraman allait filmer sa plaque d’immatriculation. Bientôt, ils sauraient
qui il était, et pour qui il travaillait. Ce n’était pas le scoop du siècle, mais une
cerise sur le gâteau qu’ils serviraient aux téléspectateurs des infos de vingt-trois
heures. Il songea brièvement à ce qui se passait dans cette maison : la mère
sonnée et terrifiée essayant de réconforter deux fillettes sonnées et terrifiées, qui
portaient encore leur maquillage de jour de match.
« C’est lui l’assassin ? » avait-il demandé à Howie quand celui-ci l’avait
appelé pour lui faire un résumé de la situation. Cela importait peu, en fait, le
travail, c’était le travail, mais il aimait bien savoir. « À votre avis ?
– Je ne sais pas quoi penser, avait répondu Howie. Mais je sais ce que vous
allez faire dès que vous aurez déposé Sarah et Grace chez elles. »
Lorsqu’il vit le premier panneau indiquant l’autoroute, Alec appela le
Sheraton de Cap City et demanda à parler au concierge, avec lequel il avait déjà
traité par le passé.
Pas étonnant, il avait traité avec presque tous.
2
Bill Samuels et Ralph étaient assis dans le bureau de ce dernier, cravate
desserrée, col de chemise ouvert. Au-dehors, les projecteurs des équipes de
télévision s’étaient éteints dix minutes plus tôt. Les quatre touches du téléphone
fixe de Ralph étaient allumées, mais Sandy McGill gérait les appels, et ceci
jusqu’à ce que Gerry Malden arrive à vingt-trois heures. Pour l’instant, sa tâche
était simple, bien que répétitive : La police de Flint City n’a aucun commentaire
à faire pour le moment. L’enquête est en cours, déclarait-elle.
Pendant ce temps, Ralph n’était pas resté inactif avec son portable. Il le
remit dans la poche de sa veste.
« Yunel Sablo est parti voir ses beaux-parents dans le Nord, avec sa femme.
Il dit qu’il a déjà annulé deux fois, et qu’il n’a plus le choix, s’il ne veut pas
dormir dans le canapé pendant une semaine. Très inconfortable, paraît-il. Il sera
de retour demain et, bien entendu, il assistera à la lecture de l’acte d’accusation.
– On va envoyer quelqu’un d’autre au Sheraton, alors, dit Samuels.
Dommage que Jack Hoskins soit en vacances.
– Non, ce n’est pas dommage », répondit Ralph, ce qui fit rire le procureur.
« Vous marquez un point. Notre ami Jackie n’est peut-être pas le plus
mauvais inspecteur de l’État, mais j’avoue qu’il n’en est pas loin. Vous
connaissez tous les inspecteurs de la police de Cap City. Appelez-les jusqu’à ce
que vous tombiez sur un flic vivant. »
Ralph secoua la tête.
« Il faut que ce soit Sablo. Il connaît le dossier et il est notre lien avec la
police d’État. On ne peut pas prendre le risque de se la mettre à dos, compte tenu
de la manière dont les choses se sont passées ce soir. C’est-à-dire différemment
de ce qu’on croyait. »
C’était l’euphémisme de l’année, voire du siècle. L’étonnement le plus total
de Terry et son apparente absence de sentiment de culpabilité avaient ébranlé
Ralph, davantage même que son alibi impossible. Se pouvait-il que le monstre
qui vivait en lui ait non seulement tué cet enfant, mais effacé également de sa
mémoire tout ce qu’il avait fait ? Et ensuite ? Avait-il comblé les vides avec les
détails d’une fausse histoire de colloque entre profs à Cap City ?
« Si vous n’envoyez pas quelqu’un rapidement, ce type qui travaille pour
Gold…
– Alec Pelley.
– Oui, voilà. Il va mettre la main sur les bandes de surveillance de l’hôtel
avant nous. En supposant qu’ils les aient conservées, évidemment.
– Ils gardent tout pendant un mois.
– Vous en êtes sûr ?
– Oui. Et Pelley n’a pas de mandat.
– Oh, allons. Vous pensez qu’il en aura besoin ? »
En vérité, Ralph ne le pensait pas. Alec Pelley avait été inspecteur de police
pendant plus de vingt ans. Il avait eu le temps d’établir de nombreux contacts, et
maintenant qu’il travaillait pour un avocat de renom comme Howard Gold, nul
doute qu’il prenait soin de les entretenir.
« Votre idée de l’arrêter en public ressemble à une mauvaise idée
subitement », dit Samuels.
Ralph le foudroya du regard.
« Une mauvaise idée que vous avez approuvée.
– Sans grand enthousiasme. Jouons franc jeu puisque nous sommes entre
nous, maintenant que tous les autres sont partis. À vous entendre, c’était du tout
cuit.
– Exactement. Et je le pense encore. Et puisque nous sommes entre nous,
comme vous dites, permettez-moi de vous rappeler que vous ne vous êtes pas
contenté d’approuver mon idée. Vous vous présentez aux élections à l’automne
et une arrestation dans une affaire très médiatisée ne vous ferait pas de tort.
– Cela ne m’a jamais effleuré.
– Soit. Ça ne vous a jamais effleuré, vous avez simplement suivi le
mouvement, mais si vous pensez que la décision de l’arrêter pendant le match
était motivée uniquement par mon fils, vous devriez regarder un peu mieux les
photos de la scène de crime et repenser au rapport de Felicity Ackerman. Les
types comme ça ne s’arrêtent pas après leur premier crime. »
Le rouge montait aux joues de Samuels.
« Vous croyez que je ne l’ai pas fait ? Nom de Dieu, Ralph, c’est moi qui
l’ai traité de cannibale, devant la caméra. »
Ralph passa la main sur sa joue. Elle était rugueuse.
« Se disputer pour savoir qui a dit quoi et qui a fait quoi, ça ne sert à rien.
N’oublions pas une chose : peu importe qui s’empare de ces bandes de
surveillance. Si Pelley arrive avant nous, il ne pourra pas les prendre sous son
bras et partir avec, si ? Ni les effacer.
– Exact, admit Samuels. Et de toute façon, elles ne peuvent pas être
déterminantes. Même si on aperçoit sur l’enregistrement un homme qui
ressemble à Maitland…
– Tout juste. Prouver que c’est lui, à partir de quelques images furtives, ce
sera une autre paire de manches. Surtout face à tous nos témoins oculaires et aux
empreintes. » Ralph se leva et alla ouvrir la porte. « Cet enregistrement n’est
peut-être pas l’élément le plus important. Il faut que je passe un coup de fil.
J’aurais dû le faire plus tôt. »
Samuels le suivit jusqu’à l’accueil. Sandy McGill était au téléphone. Ralph
s’approcha d’elle et fit mine de se trancher la gorge avec son pouce. Elle
raccrocha aussitôt et le regarda d’un air interrogateur.
« Everett Roundhill, dit Ralph. Président du département d’anglais au lycée.
Trouvez son numéro et passez-le-moi.
– Pas besoin de chercher son numéro, je l’ai déjà, répondit Sandy. Il a appelé
deux fois pour demander à parler à l’inspecteur qui dirige l’enquête. Je lui ai
répondu de faire la queue comme tout le monde. » La standardiste prit une liasse
de messages et les agita sous le nez de Ralph. « J’allais justement les déposer sur
votre bureau pour demain. C’est dimanche, je sais, mais j’ai dit à ces gens que
vous seriez certainement là. »
Parlant très lentement, les yeux fixés sur le sol pour ne pas croiser le regard
de l’homme qui se tenait à côté de lui, Bill Samuels dit : « Roundhill a appelé.
Deux fois. Je n’aime pas ça. Je n’aime pas ça du tout. »
3
Ralph arriva chez lui à vingt-deux heures quarante-cinq ce samedi soir. Il
commanda l’ouverture de la porte du garage, pénétra à l’intérieur et appuya de
nouveau sur la télécommande. La porte, obéissante, se referma dans un bruit de
ferraille. Au moins une chose qui fonctionnait de manière sensée et normale
dans ce monde. Appuyez sur le bouton A et si les piles du boîtier B sont
relativement récentes, la porte C s’ouvrira et se refermera.
Il coupa le moteur, puis resta assis dans le noir ; il tapotait le volant avec son
alliance.
La porte de communication s’ouvrit et Jeanette apparut, enveloppée dans sa
robe de chambre. Dans la lumière de la cuisine, il remarqua qu’elle portait les
pantoufles lapins qu’il lui avait offertes à l’occasion de son dernier anniversaire,
pour plaisanter. Le véritable cadeau était un voyage à Key West, rien que tous
les deux, et ils avaient passé un séjour merveilleux, devenu un vestige flou dans
son esprit, comme toutes les vacances : des souvenirs qui n’avaient pas plus de
substance que le goût de la barbe à papa. Les pantoufles, elles, avaient duré ; ces
pantoufles roses achetées au magasin Tout à un dollar, avec leurs petits yeux
ridicules et leurs grandes oreilles pendantes. En les voyant aux pieds de sa
femme, il sentit des picotements dans ses yeux. Il avait l’impression d’avoir
vieilli de vingt ans depuis qu’il avait pénétré dans la clairière de Figgis Park et
découvert le corps meurtri, ensanglanté, d’un petit garçon qui idolâtrait sans
doute Batman et Superman.
Il descendit de voiture et serra Jeanette dans ses bras, de toutes ses forces, en
appuyant sa joue râpeuse contre celle de sa femme, si douce, sans rien dire,
concentré pour retenir les larmes sur le point de jaillir.
« Mon chéri, dit-elle. Oh, mon chéri, tu l’as eu. Tu l’as eu, alors tout va bien,
non ?
– Oui, peut-être. Ou bien non. J’aurais dû l’arrêter avant pour l’interroger.
Mais j’étais tellement sûr, nom d’un chien !
– Viens, entre. Je vais te faire un thé et tu vas tout me raconter.
– Le thé va m’empêcher de dormir. »
Elle recula pour le regarder, avec ses yeux aussi beaux et sombres à
cinquante ans qu’ils l’avaient été à vingt-cinq.
« Vas-tu réussir à dormir quoi qu’il en soit ? » Comme Ralph ne répondait
pas, elle conclut : « Affaire classée. »
Derek étant parti en colonie de vacances dans le Michigan, ils avaient la
maison pour eux tout seuls. Jeanette lui demanda s’il voulait regarder le journal
télévisé de vingt-trois heures sur la télé de la cuisine, et Ralph secoua la tête. Il
n’avait aucune envie de voir un reportage de dix minutes sur l’arrestation du
Monstre de Flint City. Jeannie fit griller des toasts aux raisins secs pour
accompagner le thé. Assis à la table de la cuisine, les yeux fixés sur ses mains,
Ralph lui raconta tout. En gardant Everett Roundhill pour la fin.
« Il était furieux contre nous tous, dit-il, mais étant donné que c’est moi qui
l’ai rappelé, j’ai eu droit au tir de barrage.
– Tu es en train de me dire qu’il a confirmé l’histoire de Terry ?
– Mot pour mot. Roundhill est passé chercher Terry et les deux autres profs
– Quade et Grant – au lycée. À dix heures, le mardi matin, comme prévu. Ils sont
arrivés au Sheraton de Cap City vers 11 heures 45, juste à temps pour récupérer
leurs badges et profiter du repas. Roundhill dit qu’il a perdu de vue Terry
pendant une heure environ après le déjeuner, mais il pense que Quade était avec
lui. Quoi qu’il en soit, ils se sont tous retrouvés à 15 heures, c’est-à-dire au
moment où Mme Stanhope affirme avoir vu Terry charger le vélo de Frank
Peterson, et Frank lui-même, à bord d’une camionnette blanche sale, à plus de
cent kilomètres de là au sud.
– Tu as parlé à Quade ?
– Oui. En rentrant. Il n’était pas en colère, contrairement à Roundhill, qui
menace de réclamer une enquête du bureau du procureur, plutôt abasourdi.
Sonné. Il affirme que Terry et lui se sont rendus chez un bouquiniste baptisé
« Seconde édition » après le déjeuner, avant de revenir à l’hôtel pour voir Coben.
– Et Grant ? Il dit quoi, lui ?
– Elle. C’est une femme. Debbie Grant. Je n’ai pas encore réussi à la joindre.
Son mari m’a dit qu’elle était sortie avec des copines, et dans ces moments-là,
elle coupe son portable. Je la rappellerai demain matin, mais je suis sûr qu’elle
confirmera ce que m’ont dit Roundhill et Quade. » Il mordit dans son toast et le
reposa dans l’assiette. « C’est ma faute. Si j’avais appréhendé Terry pour
l’interroger jeudi soir, après que Stanhope et la fille Morris l’avaient identifié,
j’aurais compris qu’on avait un problème, et maintenant cette histoire ne
passerait pas en boucle à la télé et sur Internet.
– Mais tu avais relié les empreintes digitales à celles de Terry Maitland,
non ?
– Oui.
– Des empreintes retrouvées dans la camionnette, sur la clé de contact, dans
la voiture abandonnée au bord de la rivière, sur la branche utilisée pour…
– Oui.
– Sans oublier les autres témoins. L’homme derrière le Shorty’s et son ami.
Plus la femme chauffeur de taxi. Le videur du club de striptease. Ils l’ont tous
reconnu.
– Exact. Et maintenant qu’on l’a arrêté, nul doute qu’on va avoir d’autres
témoins oculaires qui étaient au Gentlemen, Please. Des célibataires
essentiellement, qui n’auront pas besoin d’expliquer à leur femme ce qu’ils
faisaient dans cet endroit. N’empêche, j’aurais dû attendre. J’aurais peut-être dû
appeler le lycée pour me renseigner sur ses faits et gestes le jour du meurtre,
mais ça n’avait aucun sens, étant donné que c’est les vacances. Qu’auraient-ils
pu me dire à part : “Il n’est pas là.”
– Et tu craignais que ça revienne à ses oreilles si tu commençais à poser des
questions. »
Sur le coup, cela lui avait paru évident, mais maintenant, ça lui paraissait
stupide. Pire : une preuve de négligence.
« J’ai déjà commis des erreurs dans ma carrière, mais pas aussi graves. C’est
comme si j’étais devenu aveugle. »
Sa femme secoua la tête avec véhémence.
« Tu te souviens de ce que je t’ai dit quand tu m’as fait part de tes
intentions ?
– Oui. »
Vas-y. Éloigne-le le plus vite possible de ces garçons.
Voilà ce qu’elle avait dit.
Assis autour de la table, ils se regardaient.
Finalement, Jeannie lâcha : « C’est impossible. »
Ralph pointa le doigt sur elle.
« Tu touches au cœur du problème. »
Elle but une gorgée de thé, songeuse, puis regarda son mari par-dessus sa
tasse.
« Il y a un vieux proverbe qui dit que tout le monde a un double. Je crois
même qu’Edgar Poe a écrit une histoire là-dessus. William Wilson.
– Poe a écrit ses histoires avant les empreintes digitales et l’ADN. On n’a
pas encore les résultats de l’analyse ADN, mais si c’est le sien, ça voudra dire
que c’est bien lui et je serai rassuré. S’il s’agit de l’ADN de quelqu’un d’autre,
ils vont m’expédier directement chez les fous. Enfin, une fois que j’aurai perdu
mon boulot et qu’on m’aura traîné devant un tribunal pour arrestation
arbitraire. »
Jeanette leva son toast, puis s’arrêta avant de le porter à sa bouche.
« Tu as ses empreintes ici. Et tu auras bientôt son ADN ici, j’en suis sûre.
Mais… tu n’as aucune empreinte ni aucun ADN provenant de là-bas. Ceux de la
personne qui a assisté à cette conférence à Cap City. Supposons que Terry
Maitland ait tué cet enfant pendant que son double se trouvait là-bas.
– Si tu es en train de dire que Terry Maitland possède un frère jumeau qui
possède les mêmes empreintes et le même ADN, c’est impossible.
– Non, je ne dis pas ça. Je dis que tu n’as aucune preuve scientifique
indiquant que Terry était bien à Cap City. Si Terry était bien ici, comme
l’affirment les preuves scientifiques, alors son double devait être là-bas. C’est la
seule explication sensée. »
Ralph comprenait cette logique, et dans les romans policiers que Jeannie
adorait – les Agatha Christie, les Rex Stout, les Harlan Coben –, ce raisonnement
constituerait l’élément central du dernier chapitre, quand Miss Marple, Nero
Wolfe ou Myron Bolitar dévoileraient tout. Il n’y avait qu’une seule vérité
inébranlable, aussi irréfutable que la loi de la pesanteur : un même homme ne
pouvait pas se trouver à deux endroits à la fois.
Mais si Ralph se fiait aux témoins d’ici, il devait accorder la même
confiance à ceux qui affirmaient qu’ils étaient à Cap City avec Maitland.
Comment pourrait-il douter d’eux, d’ailleurs ? Roundhill, Quade et Grant
enseignaient tous dans le même département. Ils voyaient Maitland tous les
jours. Était-il censé croire que trois professeurs étaient complices du viol et du
meurtre d’un enfant ? Ou qu’ils avaient passé deux jours en compagnie d’un
double si parfait qu’ils n’avaient rien soupçonné ? Et en supposant qu’il
parvienne à s’en convaincre lui-même, Bill Samuels pourrait-il convaincre un
jury, d’autant que Terry était défendu par un avocat aussi aguerri et rusé que
Howie Gold ?
« Allons nous coucher, dit Jeannie. Je vais te donner un de mes Zolpidem et
te masser le dos. Demain, tu y verras plus clair.
– Tu crois ? »
4
Tandis que Jeanette massait le dos de son mari, Fred Peterson et son fils aîné
(son fils unique maintenant que Frankie n’était plus là) ramassaient les plats et
les assiettes et remettaient de l’ordre dans le salon. Il s’agissait d’une cérémonie
funéraire et pourtant, les restes laissaient croire qu’une grande fiesta avait eu
lieu.
Ollie avait surpris son père. Portrait typique de l’adolescent égocentré qui,
en temps ordinaire, laisse traîner ses chaussettes sous la table basse jusqu’à ce
qu’on lui ordonne trois ou quatre fois de les ramasser, il avait apporté son aide,
sans se plaindre, depuis qu’à vingt-deux heures, Arlene avait mis à la porte le
dernier des visiteurs qui s’étaient succédé toute la journée. Vers dix-neuf heures,
le flot d’amis et de voisins avait diminué, et Fred avait espéré que tout serait
terminé à vingt heures – bon sang, il en avait tellement assez de hocher la tête
quand les gens lui disaient que Frankie était au ciel désormais –, mais la
nouvelle de l’arrestation de Terence Maitland était tombée, et cette fichue soirée
était repartie de plus belle. Cette seconde « période » avait presque pris des
allures de fête, d’ailleurs, mais dans une ambiance sinistre. Tout le monde venait
dire à Fred que : a) c’était inimaginable, b) Coach T avait toujours eu l’air d’un
homme normal et c) la piqûre, c’était encore trop doux pour lui.
Ollie faisait des allers-retours entre le salon et la cuisine, transportant des
verres et des piles d’assiettes, qu’il déposait dans le lave-vaisselle avec une
efficacité que Fred n’aurait jamais soupçonnée. Quand le lave-vaisselle fut plein,
Ollie le mit en marche et rinça d’autres assiettes, qu’il empila dans l’évier pour
la prochaine fournée. Fred apporta les plats qui étaient restés dans le bureau et il
en trouva d’autres sur la table de pique-nique dans le jardin derrière la maison, là
où certains visiteurs étaient sortis fumer. Cinquante ou soixante personnes
avaient envahi la maison, tous les gens du quartier, plus d’autres qui habitaient
un peu plus loin, mais voulaient apporter leur soutien, sans oublier le père
Brixton et ses parasites (ses groupies, se disait Fred) de l’église St. Anthony. Ils
ne cessaient d’affluer : un torrent de personnes endeuillées et de curieux.
Fred et Ollie s’affairaient en silence, murés dans leurs pensées et leur
chagrin. Après avoir reçu des condoléances pendant des heures – et pour être
franc, même celles émanant de parfaits inconnus leur avaient fait chaud au
cœur –, ils n’avaient plus la force de se consoler mutuellement. C’était peut-être
étrange. Et triste. C’était peut-être ce que les littéraires appelaient l’ironie. Fred
était trop fatigué et démoralisé pour se poser la question.
Pendant tout ce temps, la mère de l’enfant mort était assise dans le canapé,
vêtue de sa plus jolie robe en soie, genoux joints, serrant dans ses mains ses bras
potelés comme si elle avait froid. Elle n’avait pas dit un mot depuis que la
dernière personne – la vieille Mlle Gibson, la voisine d’à côté, restée jusqu’au
bout comme on pouvait le prévoir – avait enfin levé le camp.
Elle peut partir maintenant, elle a tout emmagasiné, avait dit Arlene
Peterson à son mari en verrouillant la porte d’entrée, avant d’y adosser son corps
massif.
Arlene Kelly était une créature svelte en dentelle blanche quand le
prédécesseur du père Brixton les avait mariés. Elle était encore svelte et belle
après avoir donné naissance à Ollie, mais c’était il y a dix-sept ans. Elle avait
commencé à prendre du poids après la naissance de Frank, et aujourd’hui, elle
frôlait l’obésité… même si elle restait belle aux yeux de Fred, qui n’avait pas le
courage de suivre le conseil du Dr Connolly, promulgué lors de son dernier
check-up : Vous êtes parti pour vivre encore cinquante ans, Fred, si vous ne
tombez pas d’un immeuble ou ne traversez pas devant un camion. Mais votre
épouse souffre d’un diabète de type deux, et il faut qu’elle perde au moins vingt
kilos si elle veut rester en bonne santé. Vous devez l’aider. Après tout, vous avez
l’un et l’autre un tas de raisons de vivre.
Mais maintenant que Frankie était mort assassiné, la plupart de ces raisons
semblaient stupides et insignifiantes. Seul Ollie avait conservé de l’importance
aux yeux de Fred et, malgré son chagrin, il savait qu’ils devaient faire très
attention, avec Arlene, à la façon dont ils se comportaient avec lui au cours des
semaines et des mois à venir. Ollie portait le deuil également. Il pouvait
accomplir sa part de travail (plus que ça, même) en débarrassant les vestiges de
ce dernier acte des rites mortuaires tribaux consacrés à Franklin Victor Peterson,
mais dès le lendemain, ils devraient le laisser redevenir un adolescent. Cela
prendrait du temps, mais Ollie finirait par y arriver.
La prochaine fois que je verrai les chaussettes d’Ollie sous la table basse, je
me réjouirai, se promit Fred. Et je briserai cet horrible silence anormal dès que
j’aurai trouvé quelque chose à dire.
Rien ne lui vint à l’esprit, cependant, et lorsque son fils passa devant lui tel
un somnambule pour se rendre dans le bureau en traînant l’aspirateur par le
tuyau, Fred songea – sans savoir à quel point il se trompait – qu’au moins les
choses ne pouvaient pas empirer.
Arrêté sur le seuil du bureau, il observa Ollie qui commençait à aspirer le
tapis gris, en faisant preuve de cette même efficacité, étrange et insoupçonnée,
passant d’abord dans le sens des poils, puis à rebours, avec de grands gestes
réguliers. Les miettes de biscuits salés et sucrés disparurent comme si elles
n’avaient jamais existé, et Fred trouva enfin quelque chose à dire :
« Je ferai le salon.
– Ça ne me gêne pas », répondit Ollie.
Il avait les yeux rouges et bouffis. Compte tenu de la différence d’âge entre
les deux frères – sept ans –, ils avaient été étonnamment proches. Mais peut-être
n’était-ce pas si surprenant, finalement ; peut-être était-ce l’écart idéal pour
atténuer le plus possible la rivalité entre frères. Pour qu’Ollie apparaisse comme
le second père de Frank.
« Je sais, dit Fred. Mais à chacun sa part.
– OK. Mais je t’en prie, ne dis pas “C’est ce que Frank aurait voulu”. Je
serais obligé de t’étrangler avec le tuyau de l’aspirateur. »
Fred sourit. Ce n’était sans doute pas son premier sourire depuis qu’un
policier était venu frapper à leur porte mardi, mais sans doute le premier sourire
authentique.
« Marché conclu. »
Ollie finit de nettoyer le tapis et fit rouler l’aspirateur jusqu’à son père.
Quand Fred le brancha dans le salon et s’attaqua au tapis, Arlene se leva et se
traîna jusqu’à la cuisine, sans même se retourner. Fred et Ollie se regardèrent.
Ollie haussa les épaules. Fred l’imita et se remit à aspirer. Des gens étaient venus
les soutenir dans leur chagrin et Fred se disait que c’était gentil, mais bon sang,
quel bazar ils avaient laissé derrière eux. Il se consola en songeant que cela
aurait été bien pire après une veillée funéraire irlandaise. Mais il avait arrêté de
boire après la naissance d’Ollie et il n’y avait pas d’alcool chez eux.
De la cuisine leur parvint le son le plus inattendu : un rire.
Le père et le fils se regardèrent de nouveau. Ollie se précipita dans la cuisine
où le rire de sa mère, qui avait paru naturel tout d’abord, atteignait des sommets
d’hystérie. Fred arrêta l’aspirateur avec son pied et rejoignit son fils.
Adossée à l’évier, Arlene Peterson tenait son ventre impressionnant à deux
mains en hurlant presque de rire. Son visage était devenu écarlate, comme sous
l’effet d’une forte fièvre. Des larmes ruisselaient sur ses joues.
« Maman ? Qu’est-ce qui se passe ? »
Si le salon avait été débarrassé, il restait encore une montagne de travail dans
la cuisine. Les deux plans de travail qui flanquaient l’évier et la table dans le
coin, sur laquelle les Peterson avaient dîné presque tous les soirs, disparaissaient
sous les plats entamés, les boîtes Tupperware et les restes emballés dans du
papier d’aluminium. Sur la cuisinière trônaient une carcasse de poulet et une
saucière contenant une substance brune figée.
« On a de quoi manger pendant un mois ! » parvint à articuler Arlene. Elle se
plia en deux, hilare, puis se redressa. Ses joues étaient violacées. Ses cheveux
roux, qu’elle avait légués au fils qui se tenait devant elle à cet instant et à celui
qui reposait sous terre désormais, avaient échappé aux barrettes avec lesquelles
elle les avait temporairement domptés, et ils formaient une couronne crépue
autour de son visage congestionné. « Mauvaise nouvelle : Frank est mort !
Bonne nouvelle : je ne serai pas obligée de faire les courses avant un long…
long… moment ! »
Elle poussa un hurlement. Un son glaçant qui avait sa place dans un asile
d’aliénés, pas dans une cuisine. Fred ordonna à ses jambes de bouger, de le
porter jusqu’à sa femme pour qu’il puisse la prendre dans ses bras, mais elles
refusèrent d’obéir. Ce fut Ollie qui s’avança le premier. Au même moment, sa
mère se saisit de la carcasse de poulet et la lança sur lui. Ollie eut le réflexe de se
baisser. La carcasse tournoya sur elle-même en projetant de la farce et s’écrasa
contre le mur avec un horrible floc. Elle laissa une auréole grasse sur le papier
peint, sous la pendule.
« Maman ! Arrête ! »
Ollie tenta de la prendre par les épaules pour l’attirer contre lui, mais Arlene
lui échappa et fonça vers un des plans de travail, sans cesser de rire et de hurler.
Elle agrippa un plat de lasagnes (apporté par une des sycophantes du père
Brixton) et se le renversa sur la tête. Les pâtes froides dégringolèrent sur ses
cheveux et ses épaules. Elle lança le plat dans l’évier.
« Frankie est mort et on organise un putain de buffet italien ! »
Fred parvint enfin à bouger, mais Arlene lui échappa à lui aussi. Elle riait
comme une gamine surexcitée qui joue à chat. Elle s’empara d’un Tupperware
rempli de Marshmallow Delight. Elle commença à le soulever, puis le laissa
tomber entre ses pieds. Le rire s’arrêta. Une main soutenait son énorme sein
gauche, l’autre était plaquée sur sa poitrine, juste au-dessus. Elle posa sur son
mari des yeux écarquillés encore noyés de larmes.
Ces yeux, pensa Fred. C’est d’eux que je suis tombé amoureux.
« Maman ? Qu’est-ce qui se passe, maman ?
– Rien… Le cœur, je crois. »
Elle se pencha pour regarder le poulet et le dessert aux marshmallows. Des
pâtes tombèrent de ses cheveux. « Regardez ce que j’ai fait. »
Elle émit un long râle, comme un hululement. Fred la prit dans ses bras,
mais elle était trop lourde et elle lui échappa. Avant qu’elle bascule sur le flanc,
Fred vit que ses joues pâlissaient déjà.
Ollie poussa un cri et s’agenouilla à côté de sa mère.
« Maman ! Maman ! » Il leva les yeux vers son père. « Elle ne respire plus,
je crois. »
Fred écarta son fils.
« Appelle les secours ! »
Sans regarder si Ollie s’exécutait, Fred referma la main autour du cou épais
de sa femme, à la recherche du pouls. Il le trouva : faible, chaotique. Il la
chevaucha, serra le poignet gauche dans sa main droite et se mit à appuyer sur la
cage thoracique en rythme. Était-ce la bonne technique ? Il n’en savait rien, mais
quand Arlene ouvrit les yeux, il sentit son propre cœur faire un bond dans sa
poitrine. Elle était là, elle était revenue.
Ce n’était pas vraiment une crise cardiaque. Elle s’était trop énervée, voilà
tout. Elle avait perdu connaissance. Je crois qu’on appelle ça une syncope. Mais
tu vas commencer un régime, ma chérie. Et pour ton anniversaire, tu auras droit
à un de ces bracelets qui mesurent…
« Quel bazar j’ai mis, murmura Arlene. Désolée.
– N’essaye pas de parler. »
Ollie avait décroché le téléphone fixé au mur de la cuisine, il parlait fort et
vite, il criait presque. Il indiquait leur adresse, en ordonnant aux secours de se
dépêcher.
« Vous allez devoir tout nettoyer, dit-elle. Je suis désolée, Fred. Vraiment
désolée. »
Avant que Fred lui répète qu’elle ne devait pas parler et rester calme jusqu’à
ce qu’elle se sente mieux, Arlene prit une grande inspiration. Quand elle souffla,
ses yeux se révulsèrent. Les globes blancs, injectés de sang, transformèrent son
visage en un masque mortuaire de film d’horreur qu’il essaierait par la suite
d’effacer de son esprit. En vain.
« Papa ? Ils arrivent. Comment elle va ? »
Fred ne répondit pas, trop occupé par sa tentative pitoyable pour réanimer
son épouse, regrettant de ne pas avoir suivi des cours de secourisme. Pourquoi
n’avait-il jamais trouvé le temps ? Il y avait tellement de choses qu’il regrettait.
Il aurait volontiers vendu son âme immortelle pour pouvoir simplement revenir
une semaine en arrière.
Appuyer et relâcher. Appuyer et relâcher.
« Ça va aller, lui dit-il. Il le faut. “Désolée” ne peut pas être ta dernière
parole sur terre. Je ne le permettrai pas. »
Appuyer et relâcher. Appuyer et relâcher.
5
Marcy Maitland accueillit volontiers Grace dans son lit quand celle-ci le
réclama, mais lorsqu’elle demanda à Sarah si elle voulait les rejoindre, sa fille
aînée secoua la tête.
« Si tu changes d’avis, dit Marcy, je suis là. »
Une heure passa, puis une autre. Le pire samedi de sa vie devint le pire
dimanche. Elle pensait à Terry, qui aurait dû être là à cet instant, dormant à
poings fermés (rêvant peut-être au titre de champion, maintenant que les Bears
avaient été éliminés) et qui, au lieu de cela, se trouvait dans une cellule. Était-il
réveillé lui aussi ? Bien sûr.
Elle savait que des jours difficiles s’annonçaient, mais Howie allait tout
arranger. Terry lui avait dit une fois que son ancien co-entraîneur était le
meilleur avocat pénaliste de tout le Sud-Ouest, et peut-être même qu’un jour il
siégerait à la Cour suprême de l’État. Compte tenu de l’alibi en béton de Terry,
Howie ne pouvait pas échouer. Mais chaque fois qu’elle puisait dans ce
raisonnement un réconfort suffisant pour s’endormir, elle pensait à Ralph
Anderson, ce salopard, ce Judas, qu’elle croyait être un ami, et elle se réveillait.
Dès que cette histoire serait terminée, elle attaquerait en justice la police de Flint
City pour arrestation arbitraire, diffamation, et tous les griefs que pourrait
trouver Howie Gold, et quand celui-ci commencerait à balancer ses missiles
juridiques, elle veillerait à ce que Ralph Anderson se trouve à l’épicentre.
Pouvaient-ils le poursuivre personnellement ? Le dépouiller de tout ce qu’il
possédait ? Elle l’espérait. Elle espérait que le tribunal les jetterait à la rue, lui, sa
femme et son fils, à qui Terry avait consacré tant de temps ; ils se retrouveraient
pieds nus, en haillons, des sébiles à la main. Elle devinait que de telles choses
n’étaient plus possibles à notre époque prétendument évoluée, mais elle les
imaginait très nettement tous les trois mendiant dans les rues de Flint City et, à
chaque fois, cette vision la réveillait, vibrante de fureur et de satisfaction.
Sur la table de chevet, le réveil indiquait deux heures quinze quand sa fille
aînée apparut sur le seuil de la chambre ; seules ses jambes dépassaient du grand
T-shirt Okie City Thunder qui lui servait de chemise de nuit.
« Tu dors, maman ?
– Non.
– Je peux venir avec Gracie et toi ? »
Marcy repoussa les couvertures et se déplaça. Sarah se glissa dans le lit, et
quand sa mère la serra contre elle en l’embrassant dans le cou, la fillette éclata
en sanglots.
« Chut, tu vas réveiller ta sœur.
– J’y peux rien. Je n’arrête pas de repenser aux menottes. Pardon.
– Doucement, alors. Doucement, ma chérie. »
Marcy étreignit Sarah jusqu’à ce que la fillette ait tout évacué. Ne
l’entendant plus sangloter depuis cinq minutes, elle pensa que Sarah s’était enfin
endormie. Ainsi coincée entre ses deux filles, Marcy espéra trouver le sommeil à
son tour. Mais soudain, Sarah roula sur le côté et la regarda. Ses yeux mouillés
brillaient dans l’obscurité.
« Il ne va pas aller en prison, hein, maman ?
– Non. Il n’a rien fait.
– Il y a des innocents qui vont en prison. Pendant des années même, jusqu’à
ce que quelqu’un s’aperçoive qu’ils étaient innocents en fin de compte. Et quand
ils ressortent, ils sont vieux.
– Ça n’arrivera pas. Papa était à Cap City quand s’est produite cette chose
pour laquelle ils l’ont arrêté…
– Je sais pourquoi ils l’ont arrêté », dit Sarah. Elle sécha ses larmes. « Je ne
suis pas idiote.
– Je sais bien, ma chérie. »
Sarah s’agita dans le lit.
« Ils doivent bien avoir une raison.
– À leurs yeux sûrement, mais ils se trompent. M. Gold leur expliquera où
était ton papa et ils seront obligés de le relâcher.
– OK. » Un long silence. « Mais je ne veux pas retourner en colonie tant que
ce n’est pas terminé, et je pense que Gracie ne devrait pas y aller non plus.
– Vous n’êtes pas obligées. Et à l’automne, tout ça ne sera plus qu’un
souvenir.
– Un mauvais souvenir, dit Sarah entre deux reniflements.
– Je suis d’accord. Maintenant, dors. »
Sarah s’endormit. Et, réchauffée par ses deux filles, Marcy aussi. Pour revoir
en rêve Terry emmené par les deux policiers, devant les spectateurs, Baibir Patel
en pleurs et Gavin Frick hébété.
6
Jusqu’à minuit, la prison du comté tenait du zoo à l’heure où on nourrit les
animaux : des poivrots chantaient, des poivrots pleuraient et des poivrots,
agrippés aux barreaux de leur cellule, braillaient. Il y eut même des bruits de
bagarre, mais chaque cellule étant individuelle, Terry ne voyait pas comment
cela était possible, à moins que deux types échangent des coups entre les
barreaux. Quelque part au fond du couloir, un autre récitait inlassablement la
première phrase du chapitre 3, verset 16, de l’Évangile de Jean, à pleins
poumons : « Car Dieu a tellement aimé le Monde. Car Dieu a tellement aimé le
monde ! Car Dieu a tellement aimé CE PUTAIN DE MONDE DE MERDE ! » La
puanteur était un mélange de pisse, d’excréments, de désinfectant et de l’odeur
des pâtes nappées d’une sauce indéfinissable qu’on leur avait servies au dîner.
Mon premier séjour en prison, s’étonna Terry. Après quarante ans, je me
retrouve en taule, au gnouf, au placard, à l’ombre. Incroyable.
Il aurait voulu ressentir de la colère, une colère légitime, et sans doute
viendrait-elle avec l’aube, quand la réalité apparaîtrait en pleine lumière, mais en
cet instant, un dimanche à trois heures du matin, alors que les cris et les
chansons des ivrognes se transformaient en ronflements, en pets et parfois en
gémissements, il n’éprouvait que de la honte. Comme s’il avait réellement
commis un crime. Sauf qu’il n’aurait pas souffert autant s’il avait été réellement
coupable de ce dont on l’accusait. S’il avait été suffisamment détraqué et
malfaisant pour se livrer à un acte aussi obscène sur un enfant, il serait comme
un animal pris au piège, désespéré et rusé, prêt à dire et à faire n’importe quoi
pour s’échapper. Vraiment ? Comment pouvait-il savoir ce que pensait ou
ressentait un tel individu ? Autant essayer de deviner ce qu’il y avait dans la tête
d’un extraterrestre.
Il ne doutait pas un seul instant que Howie Gold allait le sortir de là ; même
à ce moment, au cœur de la nuit, alors que son esprit essayait encore de
comprendre comment toute sa vie avait pu basculer en quelques minutes, il n’en
doutait pas. Mais il savait aussi que toute cette merde ne s’effacerait jamais tout
à fait. Il serait remis en liberté avec des excuses – demain, à l’occasion de la
lecture de l’acte d’accusation, ou lors de l’étape suivante, devant un grand jury,
probablement, à Cap City –, mais il savait ce qu’il verrait dans les yeux de ses
élèves, et sa carrière d’entraîneur était certainement terminée. Les différentes
instances trouveraient un prétexte pour l’évincer s’il ne prenait pas de son propre
chef la décision de démissionner. Car il ne serait plus jamais totalement
innocent, ni aux yeux de ses voisins du West Side, ni aux yeux de Flint City dans
son ensemble. Il serait toujours l’homme qui avait été arrêté pour le meurtre de
Frank Peterson. L’homme à propos duquel les gens diraient : Il n’y a pas de
fumée sans feu.
S’il n’y avait que lui, il pourrait faire face, pensait-il. Que disait-il à ses
gamins quand ils protestaient contre une décision arbitrale injuste ? Prends sur
toi et retourne à ton poste. Continue à jouer. Malheureusement, il ne serait pas
le seul à devoir prendre sur lui. Pour continuer à jouer. Marcy serait stigmatisée,
elle aussi. Il y aurait les murmures et les regards de biais au travail et à
l’épicerie. Les amis qui n’appelleraient plus. Jamie Mattingly serait peut-être une
exception, mais ce n’était pas certain.
Et puis, il y avait les filles. Sarah et Gracie seraient victimes de ces ragots
cruels et de ce rejet total dont seuls les enfants de cet âge sont capables. Il
devinait que Marcy aurait assez de jugeote pour les garder à l’abri en attendant
que cette affaire soit réglée, ne serait-ce que pour les protéger des journalistes
qui, sans cela, les traqueraient. Mais à l’automne, même quand il aurait été
innocenté, elles aussi porteraient les stigmates. Tu vois cette fille là-bas ? Son
père a été arrêté pour avoir tué un gamin et lui avoir enfoncé une branche dans
le cul.
Allongé sur son lit, il scrutait l’obscurité. Il respirait la puanteur de la prison.
Il réfléchissait. On sera obligés de déménager. À Tulsa peut-être, ou à Cap City,
ou plus au sud, au Texas. Quelqu’un me donnera du boulot, même s’ils
m’interdisent d’approcher à moins d’un kilomètre d’un terrain de baseball, de
football ou de basket. J’ai de bonnes références, et ils auront peur d’un procès
pour discrimination en cas de refus.
Mais cette arrestation – et la cause de cette arrestation – les suivrait partout,
comme la puanteur de cette prison. Surtout les filles. Facebook suffira à les
traquer et à les prendre pour cibles. Ce sont les filles dont le père a échappé à
une condamnation pour meurtre.
Il fallait qu’il cesse de raisonner et qu’il essaye de dormir, et il devait arrêter
d’avoir honte de lui parce que quelqu’un d’autre, Ralph Anderson pour ne pas le
nommer, avait commis une terrible erreur. Ce genre de choses prenait toujours
un aspect plus dramatique en pleine nuit, il ne devait pas l’oublier. Et, compte
tenu de sa situation, enfermé dans une cellule, vêtu d’un uniforme marron de
détenu, trop large, il ne devait pas s’étonner si ses peurs prenaient des
dimensions disproportionnées. Demain matin, il verrait les choses différemment.
Il en était certain.
Oui.
N’empêche, quelle honte !
Il se cacha les yeux.
7
Howie Gold se leva à six heures trente en ce dimanche matin, non pas qu’il
puisse faire quoi que ce soit à cette heure-ci, ni par choix. Comme beaucoup
d’hommes de soixante ans, sa prostate avait grossi en même temps que son
compte d’épargne retraite, tandis que sa vessie semblait avoir rétréci autant que
sa libido. Dès qu’il était réveillé, son esprit passait du point mort à la première,
et impossible de se rendormir.
Il abandonna Elaine à ses rêves qu’il espérait agréables et, pieds nus, se
rendit dans la cuisine pour faire du café et consulter son portable, qu’il avait
réglé en mode silence et posé sur le plan de travail avant de se coucher. Alec
Pelley lui avait envoyé un texto à 1 heure 12.
Howie but son café et il était en train de manger des flocons d’avoine aux
raisins secs quand Elaine le rejoignit dans la cuisine, en nouant la ceinture de son
peignoir et en bâillant.
« Alors, quoi de neuf, mon chéri ?
– Le temps le dira. En attendant, tu veux des œufs brouillés ?
– Mon mari me propose un petit-déjeuner, ironisa-t-elle en se servant une
tasse de café. Étant donné que ce n’est pas la Saint-Valentin ni mon anniversaire,
devrais-je me méfier ?
– Je cherche à tuer le temps. J’ai reçu un texto d’Alec, mais je ne peux pas le
rappeler avant sept heures.
– Bonne ou mauvaise nouvelle ?
– Aucune idée. Alors, tu veux des œufs ?
– Oui. Deux. Sur le plat.
– Tu sais bien que je crève toujours les jaunes.
– Étant donné que je suis obligée de rester assise et de regarder, j’éviterai de
critiquer. Avec des toasts au pain complet, s’il te plaît. »
Miraculeusement, un seul des deux jaunes coula. Alors qu’il déposait
l’assiette devant sa femme, elle dit :
« Si Terry Maitland a tué cet enfant, le monde est devenu fou.
– Le monde est fou, répondit Howie. Mais ce n’est pas lui. Il a un alibi aussi
solide que le S sur la poitrine de Superman.
– Pourquoi l’ont-ils arrêté, dans ce cas ?
– Parce qu’ils pensent avoir des preuves aussi solides que le S sur la poitrine
de Superman. »
Elaine réfléchit.
« Et si une force qu’on ne peut pas arrêter rencontrait un objet qu’on ne peut
pas bouger ?
– Ce n’est pas possible, ma chérie. »
Il regarda sa montre. Sept heures moins cinq. Presque. Il appela le portable
d’Alec.
Son enquêteur répondit à la troisième sonnerie.
« Vous êtes en avance, je suis en train de me raser. Vous pouvez rappeler
dans cinq minutes. À sept heures, autrement dit, comme je vous l’avais
demandé ?
– Non. Mais je veux bien attendre que vous ayez enlevé la mousse du côté
où vous tenez le téléphone. Ça vous va ?
– Vous êtes un tortionnaire », répondit Alec, mais il paraissait de bonne
humeur, malgré l’heure matinale, et bien qu’on l’ait interrompu pendant une
tâche que les hommes préfèrent accomplir seuls avec leurs pensées.
Ce qui donna un peu d’espoir à Howie. Il avait déjà de quoi faire, mais il
était toujours preneur.
« C’est une bonne ou une mauvaise nouvelle ?
– Accordez-moi une seconde, vous voulez bien ? Je suis en train de foutre de
la mousse partout sur le téléphone. »
L’attente dura plutôt cinq secondes, mais Alec revint enfin en ligne.
« C’est une bonne nouvelle, patron. Bonne pour nous et mauvaise pour le
proc. Très mauvaise.
– Vous avez visionné les images de vidéosurveillance ? Il y en a beaucoup ?
Combien de caméras ?
– Oui, j’ai visionné les bandes, et il y en a beaucoup. » Alec s’interrompit, et
quand il reprit la parole, Howie devina à sa voix qu’il souriait. « Mais il y a autre
chose de mieux. Beaucoup mieux. »
8
En se réveillant à sept heures moins le quart, Jeanette Anderson constata que
la place de son mari dans le lit était vide. Ça sentait le café dans la cuisine, mais
Ralph ne s’y trouvait pas non plus. En regardant par la fenêtre, elle le vit assis à
la table de jardin, encore vêtu de son pyjama à rayures, en train de boire son café
dans la tasse que Derek lui avait offerte à l’occasion de la dernière fête des
Pères. Sur un côté, on pouvait lire, en grosses lettres bleues : VOUS AVEZ LE DROIT
DE GARDER LE SILENCE JUSQU’À CE QUE J’AIE FINI DE BOIRE MON CAFÉ. Jeanette prit
sa propre tasse, rejoignit son mari et déposa un baiser sur sa joue. La journée
promettait d’être chaude, mais à cette heure matinale, il faisait encore frais,
c’était agréable.
« Tu n’arrives pas à oublier cette affaire, hein ?
– Aucun de nous ne va l’oublier. Avant longtemps.
– On est dimanche. Un jour de repos. Et tu en as besoin. Je trouve que tu as
mauvaise mine. D’après un article que j’ai lu dans le cahier santé du New York
Times la semaine dernière, tu es entré dans le pays de la crise cardiaque.
– C’est encourageant. »
Elle soupira.
« Qu’est-ce qui figure en premier sur ta liste ?
– Interroger cette autre prof, Deborah Grant. Par pur acquit de conscience. Je
suis convaincu qu’elle confirmera que Terry a participé à cette excursion à Cap
City, mais il se peut qu’elle ait remarqué quelque chose de bizarre chez lui, qui
aurait échappé à Roundhill et Quade. Les femmes sont souvent plus
observatrices. »
Jeanette trouvait cette idée douteuse, voire sexiste, mais ce n’était pas le
moment de le faire remarquer. Au lieu de cela, elle revint à leur discussion de la
veille.
« Terry était bel et bien ici. Et c’est lui le coupable. Ce qu’il te faut, c’est une
preuve scientifique provenant de là-bas. Je suppose qu’un échantillon d’ADN est
exclu, mais pourquoi pas des empreintes digitales ?
– On pourrait passer au révélateur la chambre qu’il a occupée avec Quade,
mais ils sont repartis mercredi matin. La chambre a certainement été nettoyée et
occupée depuis. Plusieurs fois même.
– N’empêche, c’est possible, non ? Certaines femmes de chambre sont
consciencieuses, mais beaucoup se contentent de changer les draps et d’effacer
les traces de verre sur la table basse, et hop, le tour est joué. Supposons que tu
découvres les empreintes de Quade, mais pas celles de Terry Maitland ? »
Ralph aimait cette excitation de détective amateur qu’il voyait sur le visage
de sa femme, et il s’en voulait de doucher son enthousiasme.
« Ça ne prouverait rien, ma chérie. Howie Gold expliquerait aux jurés qu’ils
ne peuvent pas condamner quelqu’un à cause d’une absence d’empreintes
digitales, et il aurait raison. »
Jeanette réfléchit.
« D’accord, mais je continue à penser que tu devrais relever les empreintes
dans cette chambre et essayer d’en identifier le plus possible. C’est faisable ?
– Oui. Et c’est une bonne idée. » Au moins, il pourrait se dire qu’il aurait
tout essayé. « Je vais me renseigner pour connaître le numéro de la chambre et
essayer de convaincre la direction du Sheraton de déplacer les éventuels
occupants. Je pense qu’ils accepteront de coopérer, compte tenu du
retentissement médiatique que va avoir cette affaire. On passera la chambre au
révélateur du sol au plafond. Mais ce qui m’intéresse surtout, ce sont les images
de vidéosurveillance enregistrées pendant la convention et, étant donné que
l’inspecteur Sablo – il dirige l’enquête au niveau de la police d’État – ne revient
qu’en fin de journée, je vais devoir me rendre sur place moi-même. J’ai
sûrement plusieurs heures de retard sur l’enquêteur de Gold, mais je n’y peux
rien. »
Sa femme posa sa main sur la sienne.
« Promets-moi juste de faire une pause de temps en temps, trésor. Profite un
peu de ton jour de repos. »
Il sourit, pressa la main de Jeanette, et la relâcha.
« Je n’arrête pas de penser aux véhicules qu’il a utilisés, celui dans lequel il
a kidnappé le petit Peterson, et celui qu’il a abandonné en ville.
– L’Econoline et la Subaru.
– Hummm. La Subaru ne me tracasse pas outre mesure. Elle a été volée sur
un parking municipal, et on a connu un grand nombre de vols similaires depuis
2012 environ. Les nouveaux systèmes de démarrage sans clé sont les meilleurs
amis des voleurs de voitures, car quand tu t’arrêtes quelque part en pensant aux
courses que tu dois faire ou à ce que tu vas cuisiner le soir, tu ne remarques pas
tes clés qui sont restées sur le contact. C’est facile d’oublier ton bip, surtout si tu
as des écouteurs dans les oreilles ou si tu jacasses au téléphone, et tu n’entends
pas la voiture qui sonne pour te dire de les enlever. La propriétaire de la Subaru
– Barbara Nearing – a laissé son bip dans le porte-gobelet et le ticket de parking
sur le tableau de bord lorsqu’elle a pris son travail à huit heures. Quand elle est
revenue à dix-sept heures, sa voiture avait disparu.
– Le gardien du parking ne se rappelle pas qui était au volant ?
– Non, et ça n’a rien de surprenant. C’est un grand parking, sur cinq niveaux.
Des gens entrent et sortent en permanence. Il y a une caméra à la sortie, mais les
images sont effacées toutes les quarante-huit heures. La camionnette en
revanche…
– Eh bien, quoi ?
– Elle appartenait à un menuisier à temps partiel, un homme à tout faire,
nommé Carl Jellison, qui vit à Spuytenkill, dans l’État de New York, une petite
ville entre Poughkeepsie et New Paltz. Il a pensé à ôter ses clés, mais il en avait
une de secours dans une petite boîte métallique sous le pare-chocs arrière.
Quelqu’un l’a découverte et a fichu le camp avec la camionnette. La théorie de
Bill Samuels, c’est que le voleur a roulé jusqu’à Cap City… ou Dubrow… ou
même jusqu’ici, à Flint City, et qu’il l’a abandonnée en laissant la clé de secours
sur le contact. Terry a volé la camionnette à son tour et l’a planquée quelque
part. Peut-être dans une grange ou un abri quelconque en dehors de la ville. Dieu
sait que les fermes inoccupées ne manquent pas depuis que tout a commencé à
aller de travers en 2008. Ensuite, il a largué la camionnette derrière le Shorty’s,
avec, là encore, la clé sur le contact en espérant que quelqu’un d’autre la volerait
une troisième fois.
– Mais personne ne l’a volée, conclut Jeanette. Donc, la camionnette est à la
fourrière, et tu as la clé. Sur laquelle on trouve l’empreinte du pouce de Terry
Maitland. »
Ralph hocha la tête.
« En fait, on a des tonnes d’empreintes. Ce véhicule a dix ans et il n’a pas
été nettoyé depuis au moins cinq ans, si on l’a nettoyé un jour. On a réussi à
éliminer certaines empreintes : Jellison, son fils, sa femme, deux types qui ont
travaillé pour lui. On a reçu les analyses jeudi après-midi, grâce à la police
d’État de New York, que Dieu les bénisse. Dans la plupart des États, on
attendrait encore. Évidemment, on a aussi les empreintes de Terry Maitland et de
Frank Peterson. Parmi celles de Peterson, quatre se trouvaient à l’intérieur de la
portière du passager. C’est un endroit très gras et elles apparaissent aussi
nettement que des pennies tout juste frappés. Je pense qu’elles ont été faites sur
le parking de Figgis Park, quand Terry a voulu obliger le gamin à descendre et
que celui-ci a tenté de résister. »
Jeanette grimaça.
« On attend encore les résultats d’autres empreintes relevées dans la
camionnette, elles ont été envoyées mercredi. On aura peut-être des
correspondances, peut-être pas. On part du principe qu’une partie des empreintes
sont celles du premier voleur, là-haut à Spuytenkill. Les autres peuvent
appartenir à n’importe qui, des amis de Jellison ou des auto-stoppeurs qu’aurait
pu prendre le voleur. Mais les plus récentes, hormis celles du garçon, sont celles
de Maitland. Je me contrefiche du premier voleur, en revanche j’aimerais
beaucoup savoir où il a abandonné la camionnette. » Après une pause, il ajouta :
« Tout cela ne tient pas debout.
– Le fait qu’il n’ait pas effacé les empreintes ?
– Pas uniquement. Pourquoi voler cette camionnette et la Subaru, pour
commencer ? Pourquoi voler des véhicules afin de commettre cette horreur si
vous montrez votre visage à tout le monde ? »
Jeanette l’écoutait avec un désarroi grandissant. Elle n’osait pas poser les
questions qu’entraînaient celles de son mari : Si tu nourrissais de tels doutes,
pourquoi diable as-tu agi de cette façon ? Si précipitamment ? Certes, elle l’avait
encouragé, et peut-être était-elle en partie responsable de cette situation, mais
elle ne disposait pas de toutes les informations alors. Une façon de me
dédouaner, pensa-t-elle…, et elle grimaça de nouveau.
Comme si Ralph lisait dans ses pensées (et après presque vingt-cinq ans de
mariage, sans doute en était-il capable), il dit :
« Ne va pas imaginer que j’aie des regrets. Il ne s’agit pas de ça. Bill
Samuels et moi, on en a parlé. Il dit que tout n’a pas forcément un sens dans
cette histoire. Pour lui, Terry a agi de cette façon parce qu’il est devenu fou.
L’impulsion, le besoin de commettre ce geste, peut-être, même si tu ne
m’entendras jamais présenter la chose de cette manière devant le tribunal, n’a
cessé de monter en lui. Il y a déjà eu des cas semblables. Bill affirme que
Maitland avait projeté de passer à l’acte et qu’il avait mis certains éléments en
place, mais quand, mardi dernier, il a vu Frank Peterson en train de pousser sa
bicyclette avec sa chaîne cassée, tout son plan s’est envolé. Il a disjoncté et le
Dr Jekyll s’est transformé en Mr Hyde.
– Un sadique sexuel pris de folie, murmura sa femme. Terry Maitland.
Coach T.
– Ça tenait debout sur le moment, et ça tient encore debout », déclara Ralph,
d’un ton presque agressif.
Peut-être, aurait-elle pu répondre, mais après, mon chéri ? Quand tout a été
terminé, une fois son besoin satisfait ? Vous avez pensé à ça, Bill et toi ?
Comment se fait-il qu’il n’ait pas effacé ses empreintes à ce moment-là, et qu’il
ait continué à se montrer partout ?
« Il y avait quelque sous le siège du conducteur de la camionnette, dit Ralph.
– Ah bon ? Quoi ?
– Un bout de papier. Peut-être un morceau de menu à emporter. Ça n’a sans
doute aucune importance, mais je veux l’examiner de plus près. Je suis
quasiment sûr qu’il a été enregistré avec les autres indices. » Il jeta dans l’herbe
le reste de son café et se leva. « Mais surtout, je veux consulter les images de
surveillance du Sheraton enregistrées mardi et mercredi derniers. Ainsi que
celles, éventuellement, du restaurant où ce groupe de professeurs dit avoir dîné.
– Si jamais tu récupères une image nette de son visage, envoie-moi une
capture d’écran. » Voyant son mari hausser les sourcils, Jeannie ajouta : « Je
connais Terry depuis aussi longtemps que toi, et si ce n’était pas lui qui se
trouvait à Cap City, je le saurai. » Elle sourit. « Après tout, les femmes sont plus
observatrices que les hommes. Tu l’as dit toi-même. »
9
Sarah et Grace Maitland n’avaient quasiment rien avalé au petit-déjeuner,
mais cela avait moins perturbé Marcy que l’absence de téléphones et de tablettes
dans leurs environs immédiats. Pourtant, la police ne leur avait pas confisqué
leurs gadgets électroniques, mais après y avoir jeté un coup d’œil, les deux filles
les avaient laissés dans leurs chambres. Assurément, elles n’avaient pas envie de
prolonger la lecture des commentaires sur les réseaux sociaux. Quant à Marcy,
après avoir regardé par la fenêtre et aperçu les deux fourgonnettes surmontées de
paraboles et la voiture de patrouille garées le long du trottoir, elle ferma les
rideaux. Combien de temps allait durer cette journée ? Et comment diable allait-
elle l’occuper ?
Howie Gold lui fournit la réponse. Il lui téléphona à huit heures et quart,
étonnamment enjoué.
« Nous allons rendre visite à Terry cet après-midi. Ensemble. En temps
normal, le détenu doit solliciter et obtenir un droit de visite vingt-quatre heures à
l’avance, mais j’ai réussi à avoir une dérogation. En revanche, je n’ai pas
pu contourner l’interdiction d’avoir le moindre contact. Il est enfermé dans un
quartier de haute sécurité. Cela signifie qu’il faudra lui parler à travers une vitre,
mais c’est moins horrible que dans les films. Vous verrez.
– Bien, dit Marcy, le souffle court. À quelle heure ?
– Je passerai vous chercher à treize heures trente. Apportez son plus beau
costume, et une jolie cravate sombre. Pour la lecture de l’acte d’accusation.
Vous pouvez également lui apporter quelque chose de bon à manger. Des noix,
des fruits, des friandises. Et vous mettrez tout ça dans un sac transparent,
d’accord ?
– D’accord. Mais les filles ? Est-ce que je…
– Non. Les filles resteront à la maison. La prison, ce n’est pas un endroit
pour elles. Trouvez quelqu’un pour les garder, au cas où les journalistes se
montreraient trop pressants. Et dites-leur que tout va bien. »
Marcy n’était pas certaine de pouvoir trouver quelqu’un. Elle rechignait à
abuser de Jamie après la soirée de la veille. Si elle allait demander au policier
assis dans sa voiture, devant la maison, nul doute qu’il accepterait de maintenir
les journalistes à l’écart. Non ?
« Tout va bien, dites-vous ? Vraiment ?
– Oui, je le pense. Alec Pelley a fait éclater une piñata géante à Cap City et
tous les cadeaux sont tombés sur nos genoux. Je vais vous envoyer un lien. Libre
à vous de le partager avec vos filles, mais je sais que si c’étaient les miennes, je
le ferais. »
Cinq minutes plus tard, Marcy était installée dans le canapé, entre Sarah et
Grace. Elles regardaient la mini-tablette de Sarah. L’ordinateur de bureau de
Terry ou un des ordinateurs portables auraient été plus pratiques, mais la police
les avait confisqués. De fait, la tablette se révéla suffisante. Bientôt, toutes trois
riaient et poussaient des cris de joie en se tapant dans les mains.
Ce n’est pas juste une lumière au fond du tunnel, pensa Marcy. C’est un
foutu arc-en-ciel.
10
Toc-toc-toc.
Tout d’abord, Merl Cassidy crut entendre ce bruit en rêve, un de ces
cauchemars dans lesquels son beau-père s’apprêtait à lui filer une raclée. Ce
salopard chauve avait une manière bien à lui de donner des petits coups secs sur
la table de la cuisine, d’abord avec ses jointures, puis le poing entier, pendant
qu’il posait les questions préliminaires qui conduisaient à la correction du soir :
Où tu étais ? À quoi ça sert que tu portes une montre si tu es toujours en retard
pour dîner ? Pourquoi tu n’aides jamais ta mère ? Pourquoi tu prends la peine
de rapporter tous ces bouquins à la maison puisque tu fais jamais tes putains de
devoirs ? Sa mère tentait parfois de protester, mais il l’ignorait. Et si elle essayait
de s’interposer, il la repoussait. Puis le poing qui martelait la table de plus en
plus violemment s’abattait sur Merl.
Toc-toc-toc.
Merl ouvrit les yeux pour fuir ce rêve, et il n’eut qu’une fraction de seconde
pour savourer l’ironie de la chose : il se trouvait à deux mille cinq cents
kilomètres de ce salopard brutal, deux mille cinq cents au minimum… et en
même temps pas plus éloigné qu’une nuit de sommeil. Bien qu’il n’ait
pas profité d’une nuit entière de sommeil ; cela lui arrivait rarement depuis qu’il
avait fugué.
Toc-toc-toc.
C’était un flic, qui tapait avec sa matraque. Patiemment. Maintenant, sa main
mimait une manivelle : baissez la vitre.
Pendant un moment, Merl ne sut plus où il était, mais en voyant à travers le
pare-brise le supermarché qui se dressait, menaçant, sur un immense parking
presque désert, tout lui revint d’un coup. El Paso. Oui, il était à El Paso. La
Buick qu’il conduisait était presque à court de carburant, et lui presque à court
d’argent. Il s’était arrêté sur le parking du Walmart Supercenter pour s’offrir
quelques heures de sommeil. Peut-être qu’au matin, il saurait quoi faire ensuite.
Maintenant, il se disait que tout allait s’arrêter là.
Toc-toc-toc.
Il baissa sa vitre.
« Bonjour, monsieur l’agent. Il était tard, alors je me suis arrêté pour dormir
un peu. Je pensais que j’avais le droit de me garer ici. Si j’ai eu tort, je suis
désolé.
– Oh oh, admirable », dit le flic, et en le voyant sourire, Merl eut un regain
d’espoir. C’était un sourire chaleureux. « Y a un tas de gens qui en font autant.
Mais ils n’ont pas l’air d’avoir quatorze ans.
– J’en ai dix-huit. Je suis petit pour mon âge. »
Merl éprouvait une immense lassitude qui n’avait rien à voir avec le manque
de sommeil accumulé au cours de ces dernières semaines.
« Hummm. Et moi, on me prend sans cesse pour Tom Hanks, rétorqua le
policier. Des fois, même, on me demande un autographe. Montre-moi ton permis
de conduire et les papiers du véhicule. »
Encore un dernier effort, aussi faible que l’ultime tressaillement du pied d’un
mourant.
« Ils étaient dans ma veste. Quelqu’un me l’a volée pendant que j’étais aux
toilettes. Au McDo.
– Hummm hummm. Et tu viens d’où ?
– Phoenix, répondit Merl sans conviction.
– Hummm. Alors, comment ça se fait que ce bijou ait des plaques de
l’Oklahoma ? »
Merl ne dit rien, il était à court de réponses.
« Descends de voiture, mon gars, et même si tu as l’air aussi dangereux
qu’un petit chien jaune qui chie en pleine tempête, garde tes mains bien en
vue. »
Merl descendit de voiture sans trop de regrets. Il avait fait une bonne virée.
Plus que ça, même, quand on y réfléchissait. Une virée miraculeuse. Il aurait pu
se faire arrêter une dizaine de fois depuis qu’il était parti de chez lui fin avril.
Aujourd’hui, c’était chose faite, et alors ? Où voulait-il aller, de toute façon ?
Nulle part. N’importe où. Loin de ce salopard chauve.
« Comment tu t’appelles, fiston ?
– Merl Cassidy. Merl pour Merlin. »
Quelques clients matinaux les regardèrent, puis passèrent leur chemin pour
pénétrer dans le monde enchanté, ouvert vingt-quatre heures sur vingt-quatre, de
Walmart.
« Comme le magicien, hein ? OK. Tu as une pièce d’identité, Merlin ? »
Le garçon glissa la main dans sa poche arrière et en sortit un portefeuille bon
marché en daim aux coutures usées : un cadeau de sa mère pour ses huit ans. À
cette époque, ils n’étaient que tous les deux, et le monde avait un sens. Le
portefeuille contenait un billet de cinq dollars et deux billets d’un dollar. Du
compartiment dans lequel il conservait quelques photos de sa mère, il sortit une
carte plastifiée avec sa photo.
« Association des jeunes chrétiens de Poughkeepsie, lut le policier. Tu viens
de l’État de New York ?
– Oui, monsieur. »
Le monsieur était une chose que son beau-père lui avait fait entrer dans le
crâne très tôt.
– Tu es de Poughkeepsie ?
– Non, monsieur. Juste à côté. Une petite ville qui s’appelle Spuytenkill. Ça
veut dire “le lac qui jaillit”. Du moins, c’est ce que ma mère m’a dit.
– Oh. Intéressant. On en apprend tous les jours. Depuis combien de temps tu
as fichu le camp de chez toi, Merl ?
– Bientôt trois mois, je crois.
– Et qui t’a appris à conduire ?
– Mon oncle Dave. Dans les champs. Je suis un bon conducteur. Boîte
manuelle ou automatique, ça change rien pour moi. Mon oncle Dave est mort
d’une crise cardiaque. »
Le flic réfléchit en tapotant l’ongle de son pouce avec la carte plastifiée. Ça
ne faisait plus toc-toc-toc, mais tic-tic-tic. Dans l’ensemble, Merl le trouvait
sympa. Jusqu’à maintenant.
« Un bon conducteur, tu dis ? Sûrement, pour aller de New York jusqu’à ce
trou du cul poussiéreux de ville-frontière. Combien de voitures tu as volées,
Merl ?
– Trois. Non, quatre. Celle-ci, c’est la quatrième. Mais la première, c’était
une camionnette. Celle de mon voisin.
– Quatre, répéta le flic en considérant le gamin crasseux qui se tenait devant
lui. Et comment tu as financé ton expédition vers le Sud, Merl ?
– Hein ?
– Comment tu as fait pour manger ? Où tu as dormi ?
– Je dormais dans les voitures la plupart du temps. Et j’ai volé de l’argent. »
Il baissa la tête. « Dans des sacs à main. Des fois, les femmes me voyaient même
pas, et sinon… je cours vite. »
Il sentit venir les larmes. Il avait un peu pleuré au cours de ce que le flic
appelait son expédition vers le Sud, la nuit surtout, mais ces larmes ne lui avaient
apporté aucun soulagement. Celles-ci, oui. Merl n’aurait su dire pourquoi, et il
s’en fichait.
« Trois mois, quatre voitures », dit le flic. Tic-tic-tic, faisait la carte plastifiée
de Merl. « Qu’est-ce que tu fuis, fiston ?
– Mon beau-père. Et si vous me renvoyez chez ce fils de pute, je foutrai le
camp de nouveau, à la première occasion.
– Hummm hummm. Je vois le tableau. Quel âge as-tu réellement, Merl ?
– Douze ans. Mais j’en aurai treize le mois prochain.
– Douze ans ? Merde alors ! Tu vas venir avec moi, Merl. On va décider ce
qu’on va faire de toi. »
Au poste de police de Harrison Avenue, en attendant l’arrivée d’une
personne des services sociaux, on photographia Merl Cassidy, on l’épouilla et on
releva ses empreintes. Celles-ci furent aussitôt diffusées. Simple routine.
11
Quand Ralph arriva au poste de police de Flint City, beaucoup plus petit,
avec l’intention d’appeler Deborah Grant avant d’emprunter un véhicule de
patrouille pour se rendre à Cap City, Bill Samuels l’attendait. Il avait mauvaise
mine. Même son épi était retombé.
« Un problème ? » demanda Ralph. Il voulait dire : Encore un problème ?
« Alec Pelley m’a envoyé un texto. Avec un lien. »
Il ouvrit sa mallette, en sortit son iPad (le plus gros, évidemment, le modèle
Pro), et l’alluma. Il tapota deux fois sur l’écran et le tendit à Ralph. Le texto de
Pelley disait : Êtes-vous sûr de vouloir inculper T. Maitland ? Regardez ça
avant. Le lien était dessous. Ralph se connecta.
Apparut alors le site de Channel 81. Sous la rubrique INFORMATIONS
PUBLIQUES DE CAP CITY figurait un ensemble de vidéos : des séances du conseil
municipal, la réouverture d’un pont, un tutoriel intitulé VOTRE BIBLIOTHÈQUE ET
COMMENT L’UTILISER, un reportage sur LES NOUVEAUX ARRIVANTS DU ZOO DE CAP
CITY. Ralph regarda Samuels d’un air interrogateur.
« Faites défiler. »
Ralph s’exécuta et tomba sur une vidéo intitulée HARLAN COBEN S’ADRESSE
AUX PROFESSEURS D’ANGLAIS DES TROIS-ÉTATS. L’icône PLAY se superposait à une
femme à lunettes aux cheveux si laborieusement laqués qu’on aurait pu les
frapper à coups de batte de baseball sans atteindre le crâne. Elle se trouvait sur
une estrade. Derrière elle apparaissait le logo du Sheraton. Ralph passa en mode
plein écran.
« Bonjour à tous. Et bienvenue ! Je suis Josephine McDermott, présidente
cette année de l’Association des professeurs d’anglais des Trois-États. C’est
pour moi une joie immense d’être ici et de vous accueillir officiellement pour
notre rencontre annuelle des grands esprits. Agrémentée, évidemment, de
quelques boissons pour adultes. » Cette plaisanterie déclencha des rires polis.
« Cette année, le nombre de participants est particulièrement élevé, et même si
j’aimerais croire que cela est dû à ma charmante présence… » Nouveaux rires
polis. « … je pense que la raison est plutôt à rechercher du côté de notre
prestigieux invité… »
« Maitland avait raison sur un point, commenta Samuels. Cette foutue
introduction n’en finit pas. Ensuite, elle cite quasiment tous les bouquins que ce
type a écrits. Ça dure neuf minutes et trente secondes. »
Ralph fit glisser le curseur sous la vidéo, sachant déjà ce qu’il allait voir. Il
ne voulait pas le voir et en même temps, si. Avec une sorte de fascination
impossible à nier.
« Mesdames et messieurs, veuillez réserver un accueil chaleureux à notre
invité d’honneur… M. Harlan Coben ! »
Arriva alors, d’un pas décidé, un individu chauve et si grand que lorsqu’il se
pencha pour serrer la main de Mlle McDermott, on aurait dit un adulte saluant
une fillette qui aurait enfilé la robe de sa mère. Channel 81 avait jugé cet
événement suffisamment important pour se fendre de deux caméras et l’image
montrait maintenant le public, debout pour accueillir l’écrivain. Et là, autour
d’une table sur le devant, il y avait trois hommes et une femme. Ralph sentit son
estomac plonger en chute libre. Il mit sur PAUSE.
« Nom de Dieu, dit-il. C’est lui. Terry Maitland. Avec Roundhill, Quade et
Grant.
– Compte tenu des preuves dont nous disposons, répondit Samuels, je ne
vois pas comment c’est possible, mais c’est foutrement ressemblant, en effet.
– Bill… » L’espace d’un instant, Ralph demeura abasourdi. « Ce type a
coaché mon fils. Ce n’est pas juste ressemblant, c’est bien lui.
– Coben parle pendant une quarantaine de minutes. On le voit surtout lui, sur
l’estrade, mais parfois, il y a des plans sur le public, en train de l’écouter
religieusement ou de rire à l’une de ses remarques, et je dois avouer qu’il ne
manque pas d’humour. Maitland – s’il s’agit bien de lui – apparaît presque à
chaque fois. Mais le coup de grâce survient aux alentours de la cinquante-
sixième minute. Allez-y directement. »
Ralph s’arrêta à la cinquante-quatrième minute pour ne rien manquer. Coben
répondait à des questions provenant de l’assistance. « Dans mes livres, je
n’emploie jamais de grossièretés gratuitement, disait-il, mais dans certaines
circonstances, cela me semble totalement approprié. Un homme qui se donne un
coup de marteau sur le pouce ne s’écrie pas : “Oh, mince !” » Rires dans le
public. « J’ai le temps de prendre encore une ou deux questions. Vous,
monsieur… »
L’image passait de Coben au nouvel intervenant. Terry Maitland. En gros
plan serré. Le dernier espoir de Ralph, à savoir qu’ils avaient affaire à un double,
comme l’avait suggéré Jeannie, s’envola.
« Lorsque vous vous installez à votre table de travail, monsieur Coben,
savez-vous toujours qui est le coupable, ou bien êtes-vous surpris vous aussi ? »
Retour sur l’écrivain, tout sourire.
« Voilà une très bonne question. »
Avant qu’il puisse fournir une très bonne réponse, Ralph revint en arrière, au
moment où Terry se levait pour prendre la parole. Il scruta l’image pendant vingt
secondes, puis rendit l’iPad au procureur.
« Pof ! fit Samuels. Tout part en fumée.
– Il reste encore l’analyse d’ADN », dit… ou plutôt s’entendit dire Ralph car
il était comme séparé de son corps. Voilà sans doute, songeait-il, ce que
ressentaient les boxeurs avant que l’arbitre arrête le combat. « Il faut encore que
j’interroge Deborah Grant. Et après cela, je me rendrai à Cap City pour faire un
boulot d’enquêteur à l’ancienne. Bouge ton cul et va frapper aux portes, comme
disait l’autre. Je vais interroger le personnel de l’hôtel et du Brasero, le
restaurant où ils sont allés dîner. » Puis, repensant à sa conversation avec
Jeannie, il ajouta : « Je vais tenter également de relever quelques indices
scientifiques.
– Avez-vous conscience que c’est quasiment impossible, dans un grand hôtel
comme celui-ci, presque une semaine après le jour en question ?
– Oui.
– Quant au restaurant, peut-être même qu’il ne sera pas ouvert. »
Samuels se comportait comme un enfant qu’un gamin plus grand a poussé
sur le trottoir et qui s’est éraflé le genou. Ralph commençait à s’apercevoir qu’il
n’aimait pas beaucoup ce type. Il lui apparaissait de plus en plus comme un
dégonflé.
« Il est situé près de l’hôtel, on peut donc penser qu’il sera ouvert à l’heure
du déjeuner. »
Le procureur secoua la tête, les yeux toujours fixés sur l’image figée de
Terry Maitland.
« Même si on obtient une confirmation avec l’ADN… ce dont je commence
à douter… vous faites ce métier depuis assez longtemps pour savoir que les jurés
condamnent rarement un accusé en se fondant sur l’ADN et les empreintes
digitales. Le procès OJ Simpson en est la parfaite illustration.
– Les témoins ocu…
– Gold va les crucifier. Stanhope ? Vieille et à moitié sourde. “Est-il vrai que
vous avez rendu votre permis de conduire il y a trois ans, madame Stanhope ?”
June Morris ? Une gamine qui a vu un homme ensanglanté de l’autre côté de la
rue. Scowcroft avait bu, et son copain aussi. Claude Bolton a été condamné pour
possession de drogue. Votre meilleur témoin, c’est Willow Rainwater, et j’ai un
scoop pour vous, mon vieux : par ici, les gens n’aiment pas trop les Indiens. Ils
s’en méfient.
– On est allés trop loin pour reculer.
– Triste vérité. »
Ils demeurèrent silencieux. La porte du bureau de Ralph était ouverte et la
salle principale du poste quasiment déserte, comme souvent le dimanche matin
dans cette bourgade du Sud-Ouest. Ralph faillit dire à Samuels que cette vidéo
les avait brutalement éloignés de l’élément principal : un enfant avait été
assassiné, et d’après toutes les preuves qu’ils avaient rassemblées, ils tenaient le
coupable. Le fait que Maitland semblait se trouver à cent vingt kilomètres de là
était une chose qui méritait d’être clarifiée. Pas question de baisser les bras.
« Accompagnez-moi à Cap City, si vous voulez.
– Impossible, répondit le procureur. J’emmène mon ex-femme et les enfants
au lac Ocoma. Elle a préparé un pique-nique. On s’est enfin réconciliés et je ne
veux pas risquer de tout gâcher.
– OK. »
Ralph avait fait cette proposition du bout des lèvres, de toute façon. Il
préférait être seul. Pour essayer de comprendre comment ce qui paraissait si
évident prenait désormais l’apparence d’un colossal désastre.
Il se leva. Bill Samuels rangea son iPad dans sa mallette et se leva à son tour.
« On risque de perdre notre boulot sur ce coup-là, Ralph. Et si Maitland est
innocenté, il nous intentera un procès. Vous le savez.
– Allez à votre pique-nique. Mangez des sandwiches. Ce n’est pas encore
terminé. »
Samuels quitta le bureau le premier, et quelque chose dans sa démarche – les
épaules tombantes, la mallette qui pendait au bout de son bras – provoqua la
colère de Ralph.
« Bill ? »
Samuels se retourna.
« Un enfant a été sauvagement violé dans cette ville. Avant cela, ou juste
après, il a été mordu à mort. J’essaye encore de comprendre. Vous croyez que
ses parents se soucient de savoir si on va perdre notre boulot ou si la
municipalité va être attaquée en justice ? »
Samuels ne répondit pas, il traversa le poste désert et sortit dans le soleil du
petit matin. Une journée idéale pour un pique-nique. Pourtant, Ralph devinait
que le procureur n’allait pas beaucoup en profiter.
12
Fred et Ollie étaient arrivés aux urgences du Mercy Hospital peu avant que
samedi soir devienne dimanche matin, pas plus de trois minutes après
l’ambulance qui transportait Arlene Peterson. À cette heure-ci, la vaste salle
d’attente regorgeait de gens éclopés et ensanglantés ou ivres, qui se plaignaient,
pleuraient et toussaient. Comme tous les services d’urgence, celui du Mercy
Hospital était très animé le samedi soir, mais le lendemain matin, à neuf heures,
il n’y avait presque plus personne. Un homme tenait sa main enveloppée d’un
bandage de fortune rouge de sang. Une femme avait assis sur ses genoux son
enfant fiévreux ; l’un et l’autre regardaient Elmo faire des cabrioles sur le
téléviseur accroché au mur dans un coin. Une adolescente aux cheveux crépus, la
tête renversée en arrière, les yeux fermés, avait joint les mains sur son ventre.
Et il y avait eux deux. Les survivants de la famille Peterson. Fred s’était
assoupi vers six heures, mais Ollie, lui, gardait les yeux fixés sur l’ascenseur à
l’intérieur duquel sa mère avait disparu, convaincu que s’il s’endormait, elle
mourrait. « Ne pouvais-tu pas veiller sur moi une heure ? » avait demandé Jésus
à Pierre, et c’était une très bonne question, à laquelle on ne pouvait pas répondre.
À neuf heures dix, la porte de l’ascenseur coulissa et le médecin à qui ils
avaient parlé peu après leur arrivée en sortit. Il portait une blouse stérile bleue et
un bonnet assorti, taché de sueur, orné de cœurs rouges bondissants. Il paraissait
épuisé, et quand il les vit, il se détourna, comme s’il avait envie de rebrousser
chemin. Il suffit à Ollie de voir ce tressaillement involontaire pour comprendre.
Il aurait préféré laisser son père dormir pendant la première salve de mauvaises
nouvelles, mais ça n’aurait pas été bien. Après tout, il n’était pas encore né que
son père connaissait et aimait déjà sa mère.
« Hein ? Quoi ? » fit Fred en se redressant quand son fils le secoua par
l’épaule.
Il vit le médecin qui ôtait son bonnet pour dévoiler des cheveux châtains
collés par la transpiration.
« Messieurs, j’ai le regret de vous annoncer que Mme Peterson est décédée.
On a tout fait pour la sauver et j’ai cru, tout d’abord, qu’on allait y arriver, mais
les dommages étaient trop importants. Encore une fois, je suis vraiment désolé. »
Fred le regarda d’un air incrédule, avant de laisser échapper un long cri. La
fille aux cheveux crépus ouvrit les yeux et le dévisagea. Le jeune enfant fiévreux
sursauta.
Désolé, songea Ollie. C’est vraiment le mot du jour. La semaine dernière, on
était une famille ; maintenant, il n’y a plus que papa et moi. Désolé est le mot
qui convient, en effet. C’est le seul, il n’y en a pas d’autre.
Fred pleurait, les mains plaquées sur son visage. Ollie le prit dans ses bras et
le serra contre lui.
13
Après le déjeuner, au cours duquel Marcy et les filles se contentèrent de
picorer, Marcy se rendit dans la chambre afin d’explorer le côté de la penderie
réservé à Terry. Il représentait la moitié de leur partenariat, mais ses vêtements
n’occupaient qu’un quart de l’espace. Terry était professeur d’anglais, coach de
baseball et de football, collecteur de fonds quand il le fallait – c’est-à-dire
toujours –, mari et père. Il excellait dans tous ces domaines, mais seul son
emploi d’enseignant rapportait de l’argent, et il ne croulait pas sous les tenues
habillées. Le costume bleu était son plus beau, et il faisait ressortir ses yeux,
mais il montrait des signes d’usure, et toute personne qui s’y connaissait un peu
en matière de mode masculine ne le confondrait pas avec un Brioni. Marcy
soupira, le décrocha du cintre, ajouta une chemise blanche et une cravate bleu
foncé. Elle était en train de glisser le tout dans une housse quand on sonna à la
porte.
C’était Howie, vêtu d’un costume beaucoup plus élégant que celui qu’elle
venait d’emballer. Il étreignit brièvement les filles et déposa un baiser sur la joue
de Marcy.
« Vous allez ramener mon papa à la maison ? demanda Gracie.
– Pas aujourd’hui, mais bientôt, répondit l’avocat en prenant la housse. Vous
avez pensé à emporter une paire de chaussures, Marcy ?
– Oh, zut ! Quelle idiote ! »
Les noires feraient l’affaire, mais elles avaient besoin d’un coup de cirage.
Pas le temps. Elle les rangea dans un sac et retourna dans le salon.
« C’est bon, je suis prête.
– Très bien. Marchez avec entrain et ne faites pas attention aux vautours. Les
filles, fermez bien la porte à clé jusqu’au retour de votre maman et ne répondez
pas au téléphone, sauf si vous reconnaissez le numéro. Compris ?
– Tout ira bien », déclara Sarah.
Pourtant, elle n’avait pas l’air d’aller bien. À l’image de sa sœur et de sa
mère. Marcy se demanda si des préadolescentes pouvaient perdre du poids du
jour au lendemain. Certainement que non.
« C’est parti ! » s’exclama Howie.
Il débordait d’enthousiasme.
Ils sortirent de la maison, Howie tenant le costume, Marcy les chaussures.
Aussitôt, les journalistes se ruèrent à la limite du jardin. Madame Maitland,
avez-vous parlé à votre mari ? Que vous a dit la police ? Monsieur Gold, Terry
Maitland va-t-il plaider coupable ou non coupable ? Allez-vous demander une
remise en liberté sous caution ?
« Nous n’avons aucune déclaration à faire pour le moment », répondit
Howie, impassible.
Il escorta Marcy jusqu’à sa Cadillac Escalade, à travers la lumière
aveuglante des projecteurs (sûrement inutiles par cette journée de juin
ensoleillée, pensa Marcy). En arrivant au bout de l’allée, Howie Gold baissa sa
vitre et se pencha pour s’adresser à un des deux policiers en faction.
« Les filles Maitland sont dans la maison. À vous de veiller à ce qu’elles ne
soient pas importunées. »
Aucun des deux ne répondit ; ils se contentèrent de regarder l’avocat en
affichant de l’indifférence ou de l’hostilité. Marcy penchait plutôt pour la
seconde hypothèse.
Si la joie et le soulagement qu’elle avait éprouvés après avoir visionné la
vidéo – béni soit Channel 81 – ne l’avaient pas quittée, il y avait toujours des
camionnettes de la télé et des journalistes qui agitaient des micros devant chez
elle. Terry était toujours en prison. Des inconnus avaient fouillé leur maison et
emporté tout ce qu’ils voulaient. Mais le pire, c’était le visage de marbre de ces
policiers et leur absence de réaction, bien plus dérangeants que les projecteurs
des équipes de télévision et les questions lancées par les journalistes. Une
machine avait avalé leur famille. Howie affirmait qu’ils en ressortiraient
indemnes, mais ce n’était pas encore le cas.
Non, pas encore.
14
Marcy fut fouillée sommairement par une femme en uniforme à moitié
endormie, qui lui demanda de déposer son sac à main dans un bac en plastique,
puis de passer sous le détecteur de métaux. Elle confisqua ensuite son permis de
conduire, comme celui de l’avocat, et les déposa dans un sac en plastique,
qu’elle punaisa sur un tableau d’affichage, en compagnie de nombreux autres.
« La veste et les chaussures également, madame. »
Marcy les lui tendit.
« J’ai hâte de le voir dans ce costume quand je viendrai le chercher demain
matin. Tiré à quatre épingles, dit Howie en passant sous le détecteur de métaux,
qui sonna.
– On n’oubliera pas de prévenir son majordome, ironisa la femme en
uniforme. En attendant, videz tout ce qui reste dans vos poches. »
Le problème venait de son porte-clés. Howie le remit à la femme et repassa
sous le portique.
« Je suis venu ici au moins cinq mille fois et j’oublie toujours de sortir mes
clés, dit-il à Marcy. Sûrement un truc freudien. »
Elle répondit par un petit sourire nerveux. Elle avait la gorge sèche et
craignait que le moindre mot se transforme en croassement.
Un autre officier de police leur fit franchir une première porte, puis une
seconde. Marcy perçut des rires d’enfants et le bourdonnement de conversations
entre adultes. Ils traversèrent la zone des visites, au sol recouvert d’une moquette
industrielle marron. Des enfants jouaient. Des détenus en combinaisons marron
elles aussi bavardaient avec leurs épouses, leurs fiancées, leurs mères. Un
homme imposant, affligé d’une tache de vin qui couvrait tout un côté de son
visage et d’une grande cicatrice, récente, de l’autre côté, aidait sa fille en bas âge
à aménager une maison de poupée.
Tout cela n’est qu’un rêve, se dit Marcy. Un rêve d’une incroyable netteté.
Je vais me réveiller près de Terry, et il me dira que j’ai fait un cauchemar dans
lequel on l’avait arrêté pour meurtre. Et on en rira.
Un des détenus la montra du doigt, ouvertement. La femme qui se tenait à
côté de lui ouvrit de grands yeux et murmura quelque chose à l’oreille d’une
autre femme. L’agent qui les conduisait semblait avoir des problèmes pour
ouvrir la porte située au fond de la salle avec sa carte magnétique, et Marcy ne
put s’empêcher de penser qu’il lambinait exprès. Lorsque la serrure s’ouvrit
enfin, elle avait l’impression que tout le monde les dévisageait. Même les
enfants.
Derrière cette porte s’étirait un couloir bordé de cabines séparées par ce qui
ressemblait à des parois de verre embuées. Dans l’une d’elles attendait Terry,
assis. En le voyant ainsi, dans cet uniforme beaucoup trop grand, Marcy ne put
retenir ses larmes. Elle pénétra dans l’autre partie de la cabine et regarda son
mari à travers ce qui n’était pas une paroi de verre, mais une plaque épaisse de
Plexiglas. Elle y appuya sa main, doigts écartés, et Terry en fit autant de son
côté. La paroi, percée de petits trous servant à communiquer et formant un
cercle, évoquait les combinés des anciens téléphones.
« Arrête de pleurer, ma chérie. Sinon, je vais m’y mettre aussi. Et assieds-
toi. »
Elle s’exécuta. Howie Gold s’assit avec d’elle sur le banc étroit.
« Comment vont les filles ?
– Bien. Elles se sont inquiétées pour toi, mais aujourd’hui, ça va mieux. On a
une très bonne nouvelle, mon chéri. Savais-tu que la conférence de M. Coben
était enregistrée par une chaîne de télé publique ? »
Terry demeura bouche bée un instant. Avant de pouffer.
« Maintenant que tu le dis, je crois que la femme qui a présenté Coben l’a
mentionné, mais elle parlait tellement que j’avais coupé le son. Merde alors !
– Oui, comme tu dis », répondit Howie, tout sourire.
Terry se pencha en avant, jusqu’à ce que son front touche presque la
séparation. Ses yeux pétillaient.
« Marcy… Howie… J’ai posé une question à Coben à la fin. Je sais que c’est
peu probable, mais peut-être qu’elle a été enregistrée. Et dans ce cas, grâce à un
programme de reconnaissance vocale ou je ne sais quoi, ils pourraient peut-être
m’identifier ! »
Marcy et l’avocat se regardèrent et éclatèrent de rire. Un son si rare dans la
salle des visites du quartier de haute sécurité que le gardien posté à l’extrémité
du petit couloir se tourna vers eux en fronçant les sourcils.
« Quoi ? s’étonna Terry. Qu’est-ce que j’ai dit ?
– Mon chéri, dit Marcy, on te voit sur la vidéo en train de poser ta question.
Tu comprends ce que ça veut dire. Tu es sur la vidéo. »
Pendant un instant, Terry sembla ne pas comprendre ce que lui disait sa
femme. Puis il leva les poings et les agita, un geste de triomphe qu’elle l’avait vu
faire bien souvent quand une de ses équipes marquait ou réussissait un beau
mouvement défensif. Instinctivement, elle l’imita.
« Tu es sûre ? demanda-t-il. À cent pour cent ? Ça semble trop beau pour
être vrai.
– C’est vrai, confirma Howie, sans se départir de son sourire. En fait, on te
voit même une demi-douzaine de fois lorsque la caméra filme le public en train
de rire ou d’applaudir. La question que tu as posée n’est que la cerise sur le
gâteau, la crème chantilly sur le banana split.
– Ça veut dire que le dossier est clos ? Je vais pouvoir sortir dès demain ?
– Ne nous emballons pas. » L’avocat se rembrunit légèrement. « Demain,
c’est uniquement la lecture de l’acte d’accusation, et ils ont un tas de preuves
scientifiques qu’ils seront très fiers de…
– Mais comment est-ce possible ? explosa Marcy. Comment ? Alors que de
toute évidence, Terry était là-bas ? L’enregistrement le prouve ! »
Howie la fit taire d’un geste.
« Nous nous occuperons de cette contradiction plus tard, mais je peux d’ores
et déjà vous dire que leurs preuves ne font pas le poids face aux nôtres.
Néanmoins, une machine s’est mise en branle.
– La machine, dit Marcy. Oui. On connaît la machine, hein, Ter ? »
Il hocha la tête.
« C’est comme si j’avais atterri dans un roman de Kafka. Ou dans 1984. En
vous entraînant avec moi, les filles et toi.
– Oh là, oh là, intervint Howie. Tu n’as entraîné personne. Ce sont eux, les
fautifs. Tout va s’arranger, mes amis. Oncle Howie vous le promet et oncle
Howie tient toujours ses promesses. L’acte d’accusation sera lu demain à neuf
heures, par le juge Horton. Terry, tu seras impeccable dans le joli costume que ta
femme t’a apporté et qui t’attend, suspendu dans un placard. J’ai l’intention
d’avoir une entrevue avec Bill Samuels au sujet de ta remise en liberté sous
caution. Ce soir, s’il veut bien me recevoir. Sinon, demain. Il n’aimera pas ça et
il réclamera une assignation à résidence, mais on obtiendra gain de cause car
d’ici là, un journaliste aura découvert cet enregistrement de Channel 81, et tout
le monde saura que le dossier du procureur ne repose sur rien. Je suppose que tu
seras obligé d’hypothéquer ta maison pour payer la caution, mais tu ne cours pas
un très grand risque, à moins que tu décides d’arracher le bracelet électronique
pour prendre la clé des champs.
– Je n’irai nulle part », déclara Terry. Ses joues avaient repris des couleurs.
« Qu’a dit ce général durant la guerre de Sécession, déjà ? “J’ai l’intention de
défendre cette position, même si cela doit durer tout l’été.”
– Très bien. Quelle est la prochaine bataille, alors ? demanda Marcy.
– Je vais expliquer au procureur qu’il commettrait une erreur en présentant
une inculpation devant le grand jury. Et cet argument l’emportera. Terry sera
libre. »
Vraiment ? se demanda Marcy. Alors qu’ils affirment avoir ses empreintes
digitales et des témoins qui l’ont vu enlever ce petit garçon, puis sortir de Figgis
Park couvert de sang ? Serons-nous vraiment libres tant que le véritable
meurtrier sera dans la nature ?
« Marcy… » Terry lui souriait. « Détends-toi. Tu sais ce que je dis toujours à
mes joueurs : une base à la fois.
– J’aimerais te poser une question, dit Howie. Une idée à tout hasard.
– Vas-y.
– Ils prétendent détenir toutes sortes de preuves scientifiques, sans parler des
résultats imminents de l’analyse ADN…
– Ça ne peut pas correspondre, dit Terry. C’est impossible.
– J’aurais dit la même chose des empreintes.
– Peut-être que c’est un coup monté, lâcha Marcy. Je sais que ça fait
paranoïaque, mais… »
Elle haussa les épaules.
« Dans quel but ? demanda Howie. Là est la question. Voyez-vous, l’un ou
l’autre, quelqu’un qui pourrait se donner autant de mal pour en arriver là ? »
Les époux Maitland réfléchirent, de part et d’autre de la cloison transparente
éraflée, et tous deux secouèrent la tête.
« Moi non plus, dit l’avocat. La vie ressemble rarement aux romans de
Robert Ludlum. Quoi qu’il en soit, ils disposent de preuves suffisamment solides
à leurs yeux pour avoir effectué cette arrestation expéditive. Même s’ils doivent
le regretter maintenant. Ma crainte est que, même si je parviens à vous extraire
de la machine, son ombre continue à planer.
– J’ai pensé à ça presque toute la nuit, dit Terry.
– Et moi, j’y pense encore », ajouta Marcy.
Howie se pencha en avant, mains jointes.
« Si nous disposions de preuves scientifiques pour contrer les leurs, ça nous
serait utile. L’enregistrement de Channel 81, c’est très bien, et si on y ajoute les
témoignages de tes collègues, c’est sans doute plus que suffisant, mais je suis du
genre vorace. J’en veux toujours plus.
– Des preuves scientifiques dans un des hôtels les plus fréquentés de Cap
City, quatre jours après ? » demanda Marcy, faisant écho sans le savoir aux
paroles prononcées un peu plus tôt par Bill Samuels.
Terry avait le regard dans le vague, le front plissé.
« Ce n’est pas absolument impossible, dit-il.
– De quoi parles-tu, Terry ? » demanda Howie.
Celui-ci regarda l’avocat et sa femme en souriant.
« Il y a peut-être quelque chose. Je dis bien peut-être. »
15
Le Brasero était effectivement ouvert pour le déjeuner, Ralph commença
donc par là. Deux des employés qui étaient de service le soir du meurtre étaient
présents : l’hôtesse d’accueil et un serveur à la coupe en brosse qui semblait
avoir tout juste l’âge de commander une bière. L’hôtesse ne fut d’aucune aide
(« C’était la folie ce soir-là, inspecteur »), et si le jeune garçon se souvenait
vaguement d’avoir servi une table de professeurs, il demeura évasif quand Ralph
lui montra une photo de Terry provenant de l’album du lycée de l’année
précédente. Oui, dit-il, il se souvenait « plus ou moins » d’un type qui
ressemblait à ça, mais il ne pourrait pas jurer que c’était celui de la photo.
D’ailleurs, il n’était même pas certain que ce bonhomme était avec un groupe de
profs. « Si ça se trouve, je lui ai servi une assiette de Hot Wing au bar. »
Et voilà.
Tout d’abord, Ralph n’eut guère plus de chance au Sheraton. Il obtint la
confirmation que Maitland et William Quade avaient effectivement occupé la
chambre 644 le mardi soir, et le gérant put lui montrer la note, mais elle portait
uniquement la signature de Quade. Il avait payé avec sa MasterCard. Le gérant
lui apprit, par ailleurs, que la chambre 644 avait été occupée tous les jours
depuis, et nettoyée chaque matin.
« Nous préparons les lits le soir, également, précisa le gérant, d’un ton
cassant. Ce qui signifie que la chambre est souvent nettoyée deux fois par jour. »
Oui, bien sûr, poursuivit-il, l’inspecteur Anderson avait tout loisir de
consulter les images de vidéosurveillance, ce que fit Ralph, sans s’offusquer du
fait qu’Alec Pelley ait pu en faire autant, avant lui. (Ralph n’appartenait pas à la
police de Cap City et, par conséquent, diplomatie était mère de sûreté.) Les
images étaient en couleurs et de bonne qualité. Il repéra plusieurs fois un homme
qui ressemblait à Terry : dans le hall, à la boutique de souvenirs, en train de
s’entraîner brièvement le mercredi matin dans la salle de fitness, puis devant la
salle de bal, alors qu’il faisait la queue pour obtenir un autographe. Si les images
du hall et de la boutique de souvenirs pouvaient prêter à confusion, le type qui
signait le registre afin d’utiliser les équipements sportifs et celui qui faisait la
queue pour faire signer son livre était bien l’ancien coach de son fils. Celui qui
avait appris à Derek à réaliser des bunts, lui permettant ainsi de changer de
surnom.
En son for intérieur, Ralph entendait sa femme lui expliquer que les preuves
scientifiques relevées à Cap City constituaient la pièce manquante, le Ticket
d’or. Si Terry était ici, avait-elle dit en parlant de Flint City, en train de
commettre ce meurtre, alors son double devait être là-bas. C’est la seule
explication sensée.
« Non, tout cela n’a aucun sens », murmura-t-il, les yeux fixés sur le
moniteur. Sur l’image figée d’un homme qui ressemblait assurément à Terry
Maitland, filmé en train de rire, alors qu’il faisait la queue en compagnie de son
chef de département, Roundhill.
« Pardon ? fit le détective de l’hôtel qui lui avait montré les bandes.
– Rien.
– Vous souhaitez voir autre chose ?
– Non, mais merci pour tout. »
C’était une mission perdue d’avance. L’enregistrement de Channel 81 avait
quasiment rendu inutiles les bandes de surveillance, de toute façon, car c’était
bien Terry qui interrogeait Harlan Coben. Nul ne pouvait en douter.
Mais dans un coin de son esprit, Ralph en doutait encore. La manière dont
Terry s’était levé pour poser sa question, comme s’il savait qu’une caméra serait
braquée sur lui… c’était trop parfait. Pouvait-il s’agir d’une mise en scène ? Un
tour de passe-passe stupéfiant, mais explicable en définitive ? Ralph ne voyait
pas comment cela était possible ; en même temps, il ne savait pas comment
David Copperfield avait pu traverser la Grande Muraille de Chine, et Ralph
l’avait vu à la télé. Dans ce cas, Terry Maitland n’était pas juste un meurtrier,
mais un meurtrier qui se moquait d’eux.
« Juste une chose, inspecteur, dit le détective de l’hôtel. J’ai reçu une note de
Harley Bright, le big boss, disant que toutes les images que vous venez de
visionner devaient être conservées à l’intention d’un certain Howard Gold,
avocat.
– Je me fous de savoir ce que vous en faites, répondit Ralph. Vous pouvez
les envoyer à Sarah Palin à Ploucville, Alaska, ça m’est égal. Je rentre chez
moi. »
Oui, voilà. Bonne idée. Rentrer chez lui, s’asseoir dans son jardin avec
Jeannie, partager un pack de six avec elle – quatre pour lui, deux pour elle – et
essayer de ne pas devenir dingue en pensant à ce satané paradoxe.
Le détective de l’hôtel le raccompagna à la porte du bureau de la sécurité.
« Ils disent aux infos que vous avez arrêté le type qui a tué cet enfant.
– Ils disent beaucoup de choses aux infos. Merci de m’avoir accordé un peu
de votre temps, monsieur.
– C’est toujours un plaisir d’aider la police. »
Dommage que ça ne soit pas le cas, pensa Ralph.
Arrivé à l’extrémité du hall, il s’arrêta juste avant de pousser la porte à
tambour, frappé par une idée. Puisqu’il était là, autant aller vérifier autre chose.
D’après Terry, Debbie Grant avait foncé aux toilettes aussitôt après
l’intervention de Coben, et elle était restée absente longtemps. Je suis allé au
kiosque à journaux avec Ev et Billy, avait dit Terry. Elle nous a rejoints là-bas.
Le kiosque constituait une sorte d’annexe de la boutique de souvenirs.
Derrière le comptoir, une femme aux cheveux gris, trop maquillée, remettait de
l’ordre dans une vitrine de bijoux bon marché. Ralph lui montra son insigne et
lui demanda si elle avait travaillé le mardi précédent.
« Je travaille ici tous les jours, sauf quand je suis malade. Sur les livres et les
magazines, je ne touche rien, mais sur les bijoux et les tasses souvenirs, je suis
payée à la commission.
– Vous souvenez-vous de cet homme, par hasard ? Il était ici mardi dernier
avec un groupe de professeurs d’anglais, pour une conférence. »
Il lui présenta la photo de Terry.
« Oui, bien sûr, je me souviens de lui. Il était intéressé par le livre sur Flint
City. C’était le premier depuis je ne sais pas combien de temps. Ce n’est pas moi
qui l’ai commandé. Ce foutu bouquin était déjà là quand j’ai repris le bail en
2010. Je devrais l’enlever de la vitrine, mais pour le remplacer par quoi ? Tout
ce qui se trouve plus haut ou plus bas que les yeux, ça ne se vend pas. C’est un
truc qu’on apprend vite dans ce métier. En bas, on met les trucs pas chers. En
haut, c’est les beaux livres, avec des photos sur papier glacé.
– De quel livre parle-t-on, madame… » Il regarda son badge. « Madame
Levelle ?
– Celui-ci, répondit-elle en montrant l’ouvrage du doigt. Une histoire
illustrée de Flint County, Douree County et Canning Township. Accrocheur
comme titre, hein ? »
En se retournant, Ralph découvrit deux présentoirs à côté d’une étagère de
tasses et d’assiettes souvenirs. Le premier présentoir accueillait des magazines,
le second un mélange de livres de poche et de nouveautés en grand format. Sur
celui-ci, tout en haut, se trouvait une demi-douzaine d’ouvrages plus grands, que
Jeannie aurait qualifiés de livres pour table basse. Ils étaient emballés sous film
plastique afin que les gens ne salissent pas et ne cornent pas les pages en les
feuilletant. Ralph s’en approcha pour les voir de plus près. Terry, qui mesurait
bien huit centimètres de plus que lui, n’aurait pas été obligé de lever la tête ni de
se dresser sur la pointe des pieds pour prendre l’un de ces ouvrages.
Il tendit la main vers celui que Mme Levelle avait mentionné, puis se ravisa.
Il se retourna.
« Dites-moi ce dont vous vous souvenez.
– Au sujet de ce type ? Pas grand-chose. Le magasin de souvenirs s’est
rempli après la conférence, ça, je m’en souviens, mais moi, je n’ai pas eu
beaucoup de clients. Vous savez pourquoi, je parie ? »
Ralph secoua la tête, s’efforçant d’être patient. Il sentait qu’il avait mis le
doigt sur quelque chose, là, et il pensait – il espérait – savoir de quoi il
s’agissait.
« Les gens ne voulaient pas perdre leur place dans la queue, évidemment, et
ils avaient tous le dernier roman de M. Coben pour patienter. Malgré cela, ces
trois messieurs sont entrés, et l’un d’eux, le gros, a acheté le nouveau livre de
Lisa Gardner. Les deux autres ont juste feuilleté des bouquins. Et puis, une dame
a glissé la tête à l’intérieur pour dire qu’elle était prête, alors ils sont ressortis.
Pour aller demander leurs autographes, j’imagine.
– L’un d’eux, le plus grand, s’est intéressé au livre sur Flint County ?
– Oui. Mais je crois que c’est surtout la présence de Canning Township dans
le titre qui a attiré son attention. M’a-t-il dit que sa famille avait longtemps vécu
là-bas ?
– Je n’en sais rien. À vous de me le dire.
– Oui, j’en suis presque sûre. Il a pris le livre, mais quand il a vu le prix –
soixante-dix-neuf dollars –, il l’a remis en place. »
Bingo.
« Quelqu’un a consulté ce livre depuis ? Quelqu’un d’autre l’a pris sur
l’étagère ?
– Ce bouquin ? Vous plaisantez ? »
Ralph se retourna vers le présentoir, se dressa sur la pointe des pieds et prit
l’ouvrage emballé sous plastique. Il le tenait par les côtés, entre ses paumes. En
couverture figurait une photo sépia représentant une procession funéraire d’une
autre époque. Six cow-boys, coiffés de chapeaux cabossés, pistolets à la
ceinture, transportaient un cercueil de planches dans un cimetière poussiéreux.
Un prêtre (armé d’un pistolet lui aussi) les attendait devant une tombe, une bible
à la main.
Le visage de Mme Levelle s’égaya considérablement.
« Vous voulez vraiment acheter ce livre ?
– Oui.
– Donnez-le-moi, je vous prie, que je scanne le prix.
– Surtout pas. »
Il approcha le livre, code-barres en avant, pour qu’elle puisse le scanner sans
y toucher.
« Avec les taxes, ça fait quatre-vingt-quatre dollars et quatorze cents, mais
on va arrondir à quatre-vingt-quatre. »
Ralph déposa soigneusement le livre sur la tranche pour pouvoir tendre sa
carte de crédit. Il glissa le reçu dans sa poche de poitrine, puis reprit le livre en
utilisant uniquement ses paumes, à la manière d’un calice.
« Il l’a manipulé, dit-il, comme pour confirmer son incroyable chance. Vous
êtes certaine que l’homme de la photo a manipulé ce livre ?
– Il l’a descendu de l’étagère et il a dit que la photo avait été prise à Canning
Township. Ensuite, il a regardé le prix et il l’a reposé. Comme je vous l’ai dit.
C’est une sorte de preuve ?
– Je ne sais pas, dit Ralph en regardant les cow-boys en deuil qui ornaient la
couverture. Mais je vais bientôt le savoir. »
16
Le corps de Frank Peterson avait été remis aux pompes funèbres des Frères
Donelli le jeudi après-midi. Arlene Peterson s’était occupée de tout : la notice
nécrologique, les fleurs, la commémoration du vendredi matin, l’enterrement lui-
même, la cérémonie devant la tombe et la réception des amis et de la famille le
samedi soir. Il le fallait. Fred était incapable d’organiser quoi que ce soit, même
en temps normal.
Mais cette fois, il faut que ce soit moi, pensa-t-il quand Ollie et lui rentrèrent
de l’hôpital. Il le faut car il n’y a personne d’autre. Ce type de chez Donelli
m’aidera. Ce sont des spécialistes. Oui, mais comment faire pour payer un
second enterrement, si proche du premier ? L’assurance prendrait-elle les frais à
sa charge ? Il n’en savait rien. Là encore, c’était Arlene qui s’occupait de tout ça.
Ils avaient conclu un arrangement : il rapportait l’argent à la maison, elle réglait
les factures. Il allait devoir chercher les documents dans le bureau de sa femme.
Cette simple pensée l’épuisait.
Le père et le fils s’assirent dans le salon. Ollie alluma la télé. ESPN diffusait
un match de soccer. Ils le regardèrent un instant, alors que ni l’un ni l’autre ne
s’intéressaient à ce sport : ils étaient fans de football américain. Finalement, Fred
se leva, se traîna jusque dans le couloir et revint avec le vieux carnet d’adresses
rouge d’Arlene. Il l’ouvrit à la page des D et, oui, le numéro des Frères Donelli y
figurait, inscrit d’une écriture tremblante. Évidemment. Elle n’aurait pas noté les
coordonnées d’une entreprise de pompes funèbres avant la mort de Frank. Les
Peterson n’étaient pas censés se préoccuper de l’organisation de cérémonies
funéraires avant des années. Des années.
En regardant ce carnet en cuir rouge usé, éraflé, Fred songea à toutes les fois
où il l’avait vu entre les mains d’Arlene recopiant des adresses qui figuraient au
dos d’enveloppes ou, plus récemment, trouvées sur Internet. Il se mit à pleurer.
« Je ne peux pas, dit-il. Non, je ne peux pas. Pas si tôt après Frankie. »
À la télé, le commentateur brailla « BUT ! » et les joueurs en maillot rouge
sautèrent dans tous les sens. Ollie éteignit le poste et tendit la main.
« Je vais le faire. »
Fred le regarda, de ses yeux rougis et ruisselants.
« Ne t’en fais pas, papa. Je t’assure. Je m’en occupe, et du reste. Si tu
montais te reposer ? »
Tout en sachant qu’il avait sans doute tort de laisser ce fardeau à son fils de
dix-sept ans, il monta dans la chambre. Il se promit d’assumer sa part de travail
plus tard, mais pour l’instant, il avait besoin de récupérer. Il ne tenait plus
debout.
17
Alec Pelley ne put se libérer de ses obligations familiales avant quinze
heures trente ce dimanche-là. Résultat, il était dix-sept heures passées quand il
atteignit le Sheraton de Cap City, mais le soleil brûlant continuait à creuser un
trou dans le ciel. Il se gara devant l’hôtel, glissa un billet de dix dollars au
voiturier en lui demandant de garer sa voiture à proximité. Lorette Levelle, la
gérante du kiosque, avait recommencé à arranger ses bijoux dans la vitrine. La
visite d’Alec fut brève. Il ressortit et, adossé à son Explorer, il appela Howie
Gold.
« J’ai devancé Anderson pour les bandes de surveillance et l’enregistrement
télé, mais il m’a pris de vitesse pour le bouquin. Il l’a acheté. On peut appeler ça
un match nul.
– Merde, cracha Howie. Comment il a su ?
– Je crois qu’il ne savait pas. À mon avis, c’est un mélange de chance et de
travail d’enquête à l’ancienne. La femme du kiosque dit qu’un type a pris ce
bouquin sur l’étagère, le jour de la conférence de Coben, et en voyant le prix –
presque quatre-vingts dollars – il l’a reposé. Apparemment, elle ne savait pas
qu’il s’agissait de Maitland. J’en déduis qu’elle ne regarde pas les infos. Elle a
raconté ça à Anderson, et il a acheté le bouquin. Il paraît qu’il le tenait par les
bords, entre ses paumes.
– Dans l’espoir de relever des empreintes qui ne soient pas celles de Terry,
dit Howie. Et suggérer ainsi que l’individu qui a manipulé ce livre n’était pas
Terry. Mais ça ne marchera pas. Dieu sait combien de personnes ont pu
manipuler ce livre.
– La femme du kiosque ne serait pas de cet avis. Elle affirme que cet
exemplaire était là depuis des mois, sans que quiconque y ait touché.
– Ça ne change rien. »
Howie ne semblait pas inquiet. Alec pouvait donc s’inquiéter pour deux.
Certes, ce n’était pas un élément capital, mais c’était quand même quelque
chose. Un petit défaut dans une affaire qui prenait joliment forme pourtant. Un
défaut potentiel, se rappela-t-il. Que Howie contournerait sans peine. Les jurés
ne s’intéressaient pas aux preuves qui n’existaient pas.
« Je voulais juste vous avertir, patron. Vous me payez pour ça.
– Bien. Me voilà donc averti. Vous assisterez à la lecture de l’acte
d’accusation demain ?
– Je ne manquerais ça pour rien au monde. Vous avez parlé de la remise en
liberté sous caution avec Samuels ?
– Oui. La discussion a tourné court. Il a promis de s’y opposer de toutes ses
forces. Ce sont ses mots exacts.
– Bon sang, ce type n’abandonne donc jamais ?
– Bonne question.
– Vous pensez l’obtenir malgré tout ?
– C’est probable. Rien n’est sûr, mais j’ai bon espoir.
– Si Maitland est libéré sous caution, dites-lui d’éviter de se promener dans
son quartier. Beaucoup de gens gardent une arme chez eux pour se protéger et à
l’heure actuelle, il est l’habitant le moins populaire de Flint City.
– Il sera assigné à résidence et vous pouvez être sûr que les flics vont
surveiller sa maison. » Howie soupira. « Quel dommage cette histoire de
bouquin. »
Alec mit fin à la communication et sauta dans sa voiture. Il voulait être
rentré chez lui à temps pour faire des pop-corn avant Games of Thrones.
18
Ce soir-là, Ralph Anderson et l’inspecteur Yunel Sablo se réunirent au
domicile de Bill Samuels, situé dans le nord de la ville, au cœur d’un quartier
presque chic, constitué de maisons qui se donnaient de grands airs. Dehors, dans
le jardin, les deux filles du procureur se couraient après en passant entre les jets
d’eau de l’arrosage automatique, tandis que le crépuscule cédait peu à peu le pas
à la nuit. L’ex-femme de Samuels était restée afin de leur préparer un dîner, au
cours duquel le procureur s’était montré d’humeur enjouée, tapotant parfois la
main de son ex, allant même jusqu’à la tenir brièvement dans la sienne, sans
qu’elle y trouve matière à redire. Un comportement plutôt chaleureux de la part
d’un couple divorcé, et tant mieux pour eux. Mais maintenant que le repas était
fini, l’ex-épouse rassemblait les affaires des filles et Ralph devinait que c’en
serait bientôt fini aussi de la bonne humeur du procureur.
L’ouvrage Une histoire illustrée de Flint County, Douree County et Canning
Township trônait sur la table basse dans le bureau. Il était soigneusement
enveloppé dans un sac en plastique transparent provenant de la cuisine de Ralph.
La photo de la procession funéraire semblait floue maintenant car le film
plastique avait été saupoudré de révélateur d’empreintes digitales. Une
empreinte unique – un pouce – ressortait sur la couverture, près du dos.
Parfaitement nette.
« Il y en a quatre autres, aussi nettes, derrière, précisa Ralph. C’est de cette
façon qu’on prend un gros livre : le pouce devant, les autres doigts derrière,
légèrement écartés, pour bien le tenir. J’aurais pu les relever directement là-bas,
à Cap City, mais je n’avais pas les empreintes de Terry pour comparer. Alors, je
suis passé chercher tout ce dont j’avais besoin au poste et je l’ai fait chez moi. »
Samuels haussa les sourcils.
« Vous avez sorti la fiche d’empreintes ?
– Non, je l’ai photocopiée.
– Allez, ne faites pas durer le suspense, dit Sablo.
– Très bien. Elles correspondent. Les empreintes qui sont sur ce livre sont
bien celles de Terry Maitland. »
Le M. Soleil Éclatant qui avait dîné à côté de son ex-femme disparut. M. Il
Va Pleuvoir Méchamment le remplaça.
« Vous ne pouvez pas l’affirmer sans connaître le verdict de l’ordinateur.
– Bill, j’analysais déjà des empreintes avant l’arrivée de l’ordinateur. » À
une époque où on essayait encore de regarder sous les jupes des filles pendant
l’étude au lycée. « Ce sont bien les empreintes de Maitland, et l’ordinateur le
confirmera. Regardez… »
Il sortit de sa poche intérieure de veste un petit paquet de fiches cartonnées
qu’il étala sur la table basse, sur deux rangées.
« Voici les empreintes de Terry relevées à la prison hier soir. Et voici celles
retrouvées sur la couverture plastique du livre. Dites-moi ce que vous en
pensez. »
Samuels et Sablo se penchèrent en avant pour examiner les fiches du haut,
puis celle du bas. Sablo fut le premier à se redresser.
« Je confirme.
– J’attends l’analyse de l’ordinateur », dit Samuels.
Les mots sortirent de sa bouche légèrement déformés car sa mâchoire saillait
bizarrement. Dans d’autres circonstances, cela aurait pu être amusant.
Ralph ne répondit pas immédiatement. Bill Samuels l’intriguait et il espérait
(en optimiste qu’il était) que son premier jugement – le jeune procureur était du
genre à battre en retraite face à une contre-attaque vigoureuse – était erroné. Son
ex-femme avait encore de l’estime pour lui, ça se voyait, et ses fillettes
l’adoraient, mais ces éléments ne concernaient qu’une seule facette de la
personnalité d’un individu. Dans sa vie privée, un homme n’était pas
nécessairement le même qu’au travail, surtout si cet homme était ambitieux et se
retrouvait confronté à un obstacle inconnu susceptible de faire avorter tous ses
grands projets. Aux yeux de Ralph, ces choses-là comptaient. Elles comptaient
même énormément car Samuels et lui étaient liés par cette affaire, pour le
meilleur et pour le pire.
« C’est impossible », dit le procureur en portant instinctivement sa main à
son crâne pour écraser son épi, mais ce soir, l’épi se tenait tranquille. « Maitland
ne pouvait pas être à deux endroits en même temps.
– Pourtant, on dirait bien, répondit Sablo. Jusqu’à présent, on n’avait aucune
preuve scientifique en provenance de Cap City. Maintenant, on en a une. »
Le visage de Samuels s’illumina.
« Il a peut-être manipulé ce livre antérieurement. Afin de préparer son alibi.
C’est un coup monté. »
Apparemment, il avait oublié sa théorie précédente selon laquelle le meurtre
de Frank Peterson était l’œuvre d’un homme incapable de refréner ses pulsions.
« Cette hypothèse ne peut pas être rejetée, dit Ralph, mais des empreintes,
j’en ai vu dans ma carrière, et celles-ci me paraissent très récentes. La définition
des crêtes papillaires est excellente, ce ne serait pas le cas si ces empreintes
dataient de plusieurs semaines ou plusieurs mois. »
D’une voix presque inaudible, Sablo dit : « Madre de dios, c’est comme
demander une carte à douze et tirer une figure.
– Hein ? fit Samuels en tournant vivement la tête.
– C’est du black jack, expliqua Ralph. Il veut dire par-là qu’il aurait mieux
valu qu’on ne trouve pas ces empreintes. On aurait dû camper sur nos
positions. »
Tous trois réfléchirent à cette remarque. Quand Samuels reprit la parole, ce
fut du ton presque détendu qu’on adopte dans une conversation mondaine.
« Je vous livre une hypothèse. Supposons que vous ayez passé cette
couverture plastique au révélateur sans rien trouver ? Ou juste quelques vagues
empreintes non identifiables.
– On ne serait pas plus avancés », répondit Sablo.
Samuels acquiesça.
« Dans ce cas, toujours de manière hypothétique, Ralph serait dans la peau
d’un gars qui a acheté un livre cher, voilà tout. Au lieu de le jeter, il se dirait que
c’est une idée qui n’a pas porté ses fruits, et il le rangerait sur une étagère. Après
avoir enlevé et mis à la poubelle la couverture plastique, évidemment. »
Sablo regarda Samuels et Ralph tour à tour ; son visage demeurait
impénétrable.
« Et les fiches d’empreintes ? demanda Ralph. On en fait quoi ?
– Quelles fiches ? demanda Samuels. Je ne vois aucune fiche. Et vous,
Yunel ?
– Je ne sais pas si je les vois ou pas.
– Vous parlez de détruire des preuves, dit Ralph.
– Absolument pas. Tout cela est purement hypothétique. » De nouveau,
Samuels leva la main pour aplatir l’épi inexistant. « Mais c’est une chose qu’il
faut envisager, Ralph. Vous êtes d’abord passé au poste, mais vous avez effectué
la comparaison chez vous. Votre femme était présente ?
– Non. Jeannie assistait à une réunion de son club de lecture.
– Hummm. Regardez, ce livre n’est même pas emballé dans un sac
réglementaire. Et il n’a pas été enregistré comme pièce à conviction.
– Pas encore », répondit Ralph, mais au lieu de penser aux différentes
facettes de la personnalité de Bill Samuels, il se trouvait maintenant contraint de
penser aux différentes facettes de la sienne.
« Je dis juste que cette éventualité se nichait peut-être dans un coin de votre
esprit. »
Vraiment ? Honnêtement, Ralph ne pouvait pas répondre. Et si tel était le
cas, pourquoi ? Pour éviter une vilaine tache dans sa carrière, maintenant que
toute cette histoire, après avoir dérapé, menaçait carrément de chavirer cul par-
dessus tête ?
« Non, dit-il. Ce livre va être enregistré et versé au dossier. Car un enfant est
mort, Bill. Et ce qui peut nous arriver n’est rien comparé à cela.
– Je suis d’accord, déclara Sablo.
– Évidemment », dit Samuels. Il paraissait fatigué. « Le lieutenant Yunel
Sablo survivra, quoi qu’il arrive.
– En parlant de survie, dit Ralph. Quid de Terry Maitland ? Si on s’est
réellement trompés de coupable ?
– Non, affirma Samuels. Les preuves affirment que non. »
La discussion s’acheva sur cette déclaration. Ralph retourna au poste. Là, il
enregistra Une histoire illustrée de Flint County, Douree County et Canning
Township comme pièce à conviction et le livre alla rejoindre le dossier déjà
épais. Il était soulagé de s’en débarrasser.
Alors qu’il faisait le tour du bâtiment pour récupérer sa voiture personnelle,
son portable sonna. Le visage de sa femme apparut sur l’écran et quand il
répondit, il fut affolé par le ton de sa voix.
« Tu as pleuré, ma chérie ?
– Derek m’a appelée. De colo. »
Le cœur de Ralph s’emballa.
« Il va bien ?
– Oui, ça va. Physiquement en tout cas. Mais des camarades lui ont envoyé
des mails au sujet de Terry et il est bouleversé. Il dit que c’est forcément une
erreur, Coach T. ne peut pas avoir fait une chose pareille.
– Oh, ce n’est que ça. »
Ralph se remit à marcher, tout en cherchant ses clés de voiture.
« Non, il n’y a pas que ça, répondit Jeannie d’un ton ferme. Où es-tu ?
– Au poste. Je rentre à la maison.
– Pourrais-tu passer à la prison, d’abord ? Pour lui parler ?
– À Terry ? Oui, je pourrais, s’il accepte de me voir. Pourquoi ?
– Oublie toutes les preuves un instant. Des deux côtés. Et réponds à ma
question, sincèrement, du fond du cœur. Tu veux bien ?
– OK… »
Il entendait le bourdonnement lointain des camions sur l’autoroute. Plus
près, le chant paisible des criquets dans les herbes qui poussaient le long du
bâtiment de brique où il travaillait depuis si longtemps. Il savait ce que sa femme
allait lui demander.
« Crois-tu que Terry Maitland ait tué ce petit garçon ? »
Ralph songea à cet homme qui était monté dans le taxi de Willow Rainwater
pour se rendre à Dubrow et l’avait appelée « madame », au lieu de l’appeler par
son nom, qu’il aurait dû connaître. Ce même homme qui avait garé sa
camionnette blanche derrière le Shorty’s Pub et demandé la direction du centre
médical le plus proche, alors que Terry Maitland avait vécu à Flint City toute sa
vie. Il pensa à ces professeurs qui jureraient que Terry était avec eux, au moment
de l’enlèvement et du meurtre. Puis il songea que c’était vraiment un heureux
hasard que Terry se soit levé pour poser une question à Harlan Coben, comme
s’il voulait être sûr qu’on le voie et qu’on le filme. Jusqu’aux empreintes sur le
livre… Tout cela n’était-il pas trop parfait ?
« Ralph ? Tu es toujours là ?
– Je ne sais pas, avoua-t-il. Peut-être que si j’avais été coach avec lui,
comme Howie… mais je l’ai juste vu entraîner Derek. Alors, pour répondre à ta
question, sincèrement, du fond du cœur, je ne sais pas.
– Alors, va le voir. Regarde-le droit dans les yeux et demande-lui.
– Samuels risque de me faire la peau s’il l’apprend.
– Je me fous de Bill Samuels, mais j’aime notre fils. Et je sais que toi aussi.
Fais-le pour lui, Ralph. Pour Derek. »
19
Il s’avéra qu’Arlene Peterson avait souscrit une assurance décès, et c’était
une bonne chose. Ollie trouva les documents dans le tiroir du bas du petit bureau
de sa mère, à l’intérieur d’une chemise glissée entre CRÉDIT MAISON (crédit qu’ils
avaient presque fini de payer, soit dit en passant) et GARANTIES ÉLECTROMÉNAGER.
Il appela l’entreprise de pompes funèbres, où un homme à la voix douce de
professionnel du deuil – peut-être un des frères Donelli en personne – le
remercia et lui annonça « votre mère est arrivée ». Comme si elle s’était rendue
sur place toute seule, en Uber par exemple. Le professionnel du deuil demanda
ensuite à Ollie s’il avait besoin d’un formulaire de notice nécrologique pour le
journal. Ollie répondit que non. De fait, il avait devant les yeux, là sur le bureau,
deux de ces formulaires vierges. Sa mère, toujours prévoyante, même dans le
chagrin, avait dû photocopier celui qu’elle avait reçu pour Frank, au cas où elle
se tromperait. Encore une bonne chose. Souhaitait-il venir le lendemain pour
régler les détails de la cérémonie et de l’inhumation ? Ollie répondit que c’était
plutôt à son père de s’en charger.
La question des frais d’obsèques étant réglée, Ollie appuya sa tête sur le
bureau et pleura quelques instants. En silence, afin de ne pas réveiller son père.
Quand les larmes se tarirent, il remplit le formulaire de la notice nécrologique,
en majuscules car il avait une écriture épouvantable. Cette tâche terminée, il se
rendit dans la cuisine et contempla les dégâts : les pâtes répandues sur le lino, la
carcasse de poulet qui gisait sous la pendule, toutes ces boîtes Tupperware, tous
ces plats recouverts de papier d’alu sur le comptoir. Ce spectacle lui rappela une
phrase que sa mère disait toujours après les repas de famille : « Quelle
porcherie ! » Il prit un grand sac-poubelle sous l’évier et le remplit, en
commençant par la carcasse de poulet, particulièrement repoussante. Après quoi,
il lava le sol. Quand tout fut propre comme un sou neuf (encore une expression
de sa mère), Ollie s’aperçut qu’il avait faim. Même si cela paraissait
inconvenant, c’était une réalité. Les êtres humains, constata-t-il, étaient
foncièrement des animaux. Votre mère et votre petit frère venaient de mourir,
mais vous deviez continuer à manger et à chier ce que vous mangiez. Le corps
l’exigeait. Ouvrant le réfrigérateur, il le découvrit rempli de haut en bas d’autres
plats cuisinés, d’autres boîtes Tupperware, d’autres assiettes de viande froide. Il
choisit un hachis parmentier dont le dessus évoquait une plaine enneigée et
l’enfourna à 180. Alors qu’il attendait que le hachis chauffe, adossé au plan de
travail, en ayant l’impression d’être un visiteur dans sa propre tête, son père
entra dans la cuisine, d’un pas lent. Les cheveux en bataille. Tu es tout hirsute,
aurait dit Arlene Peterson. Il avait besoin de se raser. Ses yeux étaient gonflés et
vitreux.
« J’ai pris un des cachets de ta mère et j’ai dormi trop longtemps.
– Ne t’inquiète pas pour ça, papa.
– Tu as tout nettoyé. J’aurais dû t’aider.
– C’est rien.
– Ta mère… l’enterrement… »
Fred Peterson semblait incapable de trouver les mots, et son fils remarqua
que sa braguette était ouverte. Il ressentit une vague pitié. Malgré cela, il n’avait
plus envie de pleurer, comme s’il avait vidé toutes ses larmes, pour le moment
du moins. Ça aussi, c’était une bonne chose. Je dois compter tous les points
positifs, se dit Ollie.
« On est parés, annonça-t-il à son père. Maman avait souscrit une assurance
décès, pour vous deux. Et elle est arrivée… là-bas. Aux pompes funèbres. »
Il ne voulait pas prononcer le mot funérarium, de crainte de provoquer un
nouvel effondrement de son père. Ou le sien.
« Oh. Tant mieux. » Fred s’assit et appuya son front sur le talon de sa main.
« C’est moi qui aurais dû m’en occuper. C’est mon rôle. Ma responsabilité. Je ne
pensais pas dormir si longtemps.
– Tu iras demain. Tu pourras choisir le cercueil et tout ça.
– Où ?
– Chez les Frères Donelli. Comme pour Frank.
– Elle est morte, dit Fred d’un ton incrédule. Je n’arrive même pas à réaliser.
– Je sais », répondit Ollie, qui pourtant ne pensait qu’à ça. Sa mère n’avait
cessé de s’excuser, jusqu’à la fin. Comme si elle était responsable de tout ce
malheur. « Le type des pompes funèbres dit que tu dois faire certains choix. Tu
t’en sens capable ?
– Oui, bien sûr. Demain, ça ira mieux. Il y a quelque chose qui sent bon.
– Du hachis parmentier.
– C’est ta mère qui l’a fait ou quelqu’un qui l’a apporté ?
– Je ne sais pas.
– En tout cas, ça sent bon. »
Ils mangèrent dans la cuisine. Ensuite, Ollie déposa leurs assiettes dans
l’évier car le lave-vaisselle débordait. Puis ils se rendirent dans le salon. ESPN
passait du baseball maintenant, les Phillies contre les Mets. Ils regardèrent le
match sans parler, chacun explorant à sa manière les contours du trou qui était
apparu dans leur vie, afin de ne pas tomber dedans. Au bout d’un moment, Ollie
sortit sur le perron de derrière et s’assit pour contempler les étoiles.
Innombrables. Il aperçut une météorite, un satellite et plusieurs avions. Il songea
que sa mère était morte et qu’elle ne verrait plus toutes ces choses. Cela lui
paraissait absurde. Quand il rentra dans la maison, le match de baseball touchait
à sa fin et son père dormait dans son fauteuil. Ollie déposa un baiser sur son
front. Son père ne réagit pas.
20
Ralph reçut un texto alors qu’il se rendait à la prison du comté. De la part de
Kinderman, du service d’informatique légale de la police d’État. Il s’arrêta
immédiatement sur le bas-côté pour le rappeler. Kinderman répondit dès la
première sonnerie.
« Le repas du dimanche, ça existe pas chez vous ? demanda Ralph.
– Que voulez-vous que je vous dise ? On est des geeks. » Ralph entendait en
fond sonore les beuglements d’un groupe de heavy metal. « Et puis, je me dis
toujours que les bonnes nouvelles peuvent attendre, mais les mauvaises doivent
être annoncées d’emblée. On n’a pas encore fini d’explorer les disques durs de
Maitland à la recherche d’éventuels fichiers cachés. Certains de ces tripoteurs
d’enfants sont très forts pour ça, mais à première vue, il est clean. Pas de
pornographie, enfantine ou autre. Ni sur son ordinateur de bureau, ni sur son
portable, ni sur son iPad. Idem pour son téléphone. Un vrai Monsieur Propre.
– Et l’historique ?
– Rien d’extraordinaire : des sites marchands du style Amazon, des blogs
d’infos genre Huffington Post, une demi-douzaine de sites de sport. Il suit les
résultats de la Major League et apparemment, c’est un supporter des Tampa Bay
Rays. Rien que ça, c’est la preuve qu’il y a un truc qui tourne pas rond dans sa
tête. Sinon, il regarde Ozark sur Netflix et The Americans sur iTunes. J’aime
bien cette série moi aussi.
– Continuez à chercher.
– C’est pour ça qu’on me paye. »
Ralph se gara sur un emplacement réservé aux véhicules officiels derrière la
prison, sortit sa carte d’officier de police de la boîte à gants et la posa sur le
tableau de bord. Un agent pénitentiaire nommé L. KEENE, d’après son badge,
l’attendait et l’escorta jusqu’à la salle d’interrogatoire.
« C’est contraire au règlement, inspecteur. Il est presque vingt-deux heures.
– Je sais quelle heure il est et je ne suis pas ici pour mon plaisir.
– Le procureur est au courant de votre visite ?
– Ne vous inquiétez pas pour ça, agent Keene. »
Ralph s’assit d’un côté de la table et attendit de voir si Terry allait accepter
de se présenter. Pas de matériel pornographique dans ses ordinateurs, ni dans la
maison donc. En tout cas, les experts n’avaient rien trouvé jusqu’à présent. Mais
comme l’avait fait remarquer Kinderman, les pédophiles pouvaient se montrer
très malins.
Mais était-ce vraiment malin de montrer son visage ? Et de laisser des
empreintes ?
Il savait ce que répondrait Samuels : Terry avait été pris d’une folie
meurtrière. À un moment donné (comme cela lui semblait loin), cette explication
lui avait paru sensée.
Keene fit entrer Terry. Il portait l’uniforme marron de la prison et des tongs
en plastique. Ses mains étaient menottées devant lui.
« Ôtez ces menottes, agent Keene. »
Celui-ci secoua la tête.
« C’est interdit par le protocole.
– J’en assume la responsabilité. »
Le sourire de Keene ressemblait à un rictus.
« Non, inspecteur. Ici, c’est chez moi. Et si ce type décide de sauter par-
dessus la table pour vous étrangler, c’est moi qui paierai. Mais vous savez quoi ?
Je ne l’attacherai pas au sol. Ça vous convient ? »
Terry sourit, l’air de dire : Vous voyez ce que je dois endurer ?
Ralph soupira.
« Vous pouvez nous laisser, agent Keene. Et merci. »
Keene s’en alla, mais Ralph savait qu’il les observerait à travers la glace
sans tain, et sans doute les écouterait-il également. Cette visite nocturne
remonterait jusqu’à Samuels. Mais impossible de faire autrement.
Il regarda Terry.
« Ne restez pas debout comme ça. Asseyez-vous, bon sang. »
Terry s’assit et croisa les mains sur la table. La chaîne des menottes produisit
un tintement métallique.
« Howie Gold ne serait pas content de savoir que je vous ai parlé, dit-il,
continuant à sourire.
– Samuels non plus, alors nous sommes quittes.
– Que voulez-vous ?
– Des réponses. Si vous êtes innocent, comment se fait-il qu’une demi-
douzaine de témoins vous aient identifié ? Pourquoi a-t-on retrouvé vos
empreintes sur la branche utilisée pour sodomiser cet enfant et partout à
l’intérieur de la camionnette qui a servi à l’enlèvement ? »
Terry secoua la tête. Son sourire avait disparu.
« Je ne comprends pas plus que vous. Mais je remercie Dieu, Son fils
engendré et tous les saints car je peux prouver que je me trouvais à Cap City au
même moment. Et si ce n’était pas le cas, Ralph ? On connaît la réponse tous les
deux. Je me retrouverais dans le couloir de la mort avant la fin de l’été, et dans
deux ans, j’aurais droit à ma piqûre. Peut-être même avant car les juges sont tous
partisans de la peine de mort et votre ami Samuels piétinerait tous mes appels
comme un bulldozer qui écrase un château de sable. »
La première réponse qui vint à l’esprit de Ralph fut : Ce n’est pas mon ami.
Au lieu de cela, il dit :
« Je m’intéresse à la camionnette. Celle immatriculée dans l’État de New
York.
– Je ne peux pas vous aider. Je ne suis pas retourné là-bas depuis ma lune de
miel, et c’était il y a seize ans. »
Au tour de Ralph de sourire.
« Je l’ignorais, mais je savais que vous n’y étiez pas allé récemment. On a
passé en revue tous vos déplacements au cours des six derniers mois. Aucun
voyage, à part un séjour dans l’Ohio en avril.
– Oui, à Dayton précisément. Pendant les vacances de printemps des filles.
J’avais envie de voir mon père et elles étaient d’accord pour m’accompagner.
Marcy aussi.
– Votre père vit à Dayton ?
– Si on peut appeler ça vivre. Mais c’est une longue histoire, qui n’a rien à
voir avec celle-ci. En tout cas, il n’est pas question de sinistre camionnette
blanche ni même de voiture familiale. On a voyagé avec Southwest. Je me fiche
de savoir combien de mes empreintes vous avez retrouvées dans la camionnette
utilisée par ce type pour kidnapper Frank Peterson, je ne l’ai pas volée. Je ne l’ai
même jamais vue. Je n’espère pas vous convaincre, mais c’est la vérité.
– Personne ne pense que vous avez volé la camionnette dans l’État de New
York, dit Ralph. La théorie de Samuels, c’est que le voleur l’a abandonnée
quelque part par ici, en laissant les clés sur le contact. Vous l’avez volée ensuite
et vous l’avez cachée quelque part en attendant d’être prêt à… faire ce que vous
avez fait.
– Que de précautions de la part d’un homme qui a agi à visage découvert.
– Samuels expliquera aux jurés que vous étiez pris d’une folie meurtrière. Et
ils le croiront.
– Même après que Billy, Ev et Debbie auront témoigné à la barre ? Et après
que Howie aura diffusé l’enregistrement de la conférence de Coben ? »
Ralph ne souhaitait pas s’aventurer sur ce terrain. Pas tout de suite, du
moins.
« Connaissiez-vous Frank Peterson ? »
Le rire de Terry ressemblait à un aboiement.
« C’est une des questions auxquelles Howie ne voudrait pas que je réponde.
– Ça signifie que vous refusez d’y répondre ?
– Non, je vais le faire. Je lui disais bonjour quand je le croisais. Je connais
de vue la plupart des gamins du West Side, mais je ne le connaissais pas
réellement, si vous voyez ce que je veux dire. Il allait encore à l’école primaire
et il ne pratiquait aucun sport. Impossible, toutefois, de ne pas remarquer ses
cheveux roux. Comme un panneau stop. Idem pour son frère. J’ai entraîné Ollie
dans la Little League, mais quand il a eu treize ans, il n’a pas continué en City
League. Il se débrouillait bien sur le grand champ et il savait taper dans une
balle, mais il s’est désintéressé du baseball. Ça arrive.
– Donc, vous n’aviez pas repéré le petit Frankie ?
– Non, Ralph. Je ne suis pas attiré sexuellement par les enfants.
– En le voyant pousser son vélo sur le parking de chez Gerald’s, vous ne
vous êtes pas dit : “Ah, voilà l’occasion ou jamais” ? »
Terry posa sur lui un regard chargé de mépris que Ralph eut du mal à
soutenir. Malgré tout, il ne baissa pas les yeux. Finalement, Terry soupira, leva
ses mains menottées en direction de la glace sans tain et s’écria : « On a terminé.
– Pas tout à fait, dit Ralph. J’ai une dernière question à vous poser, et je vous
demande de me répondre en me regardant en face. Avez-vous tué Frank
Peterson ? »
Terry ne cilla pas.
« Je ne l’ai pas tué. »
L’agent Keene ramena Terry dans sa cellule. Ralph resta assis sur son siège,
attendant que le gardien revienne le chercher pour lui faire franchir les trois
portes verrouillées qui se dressaient entre cette salle d’interrogatoire et l’air libre.
Il détenait maintenant la réponse à la question que sa femme lui avait demandé
de poser, et cette réponse, formulée droit dans les yeux, sans ciller, était : Je ne
l’ai pas tué.
Ralph avait envie d’y croire.
Sans y parvenir.
L’ACTE D’ACCUSATION
16 juillet
1
« Non, dit Howie Gold. Non, non, non.
– C’est pour assurer sa protection, dit Ralph. Vous imaginez bien que…
– Ce que j’imagine, c’est une photo en une du journal. Ce que j’imagine,
c’est l’ouverture de tous les journaux télévisés, des images montrant mon client
arrivant avec un gilet pare-balles par-dessus son costume. En tenue de coupable,
autrement dit. Déjà, il y a les menottes. »
Cinq hommes étaient réunis dans la salle des visites de la prison du comté ;
les jouets avaient été rangés dans leurs caisses colorées en plastique et les
chaises renversées sur les tables. Terry Maitland se tenait à côté de son avocat.
Face à eux : le shérif du comté, Dick Doolin, Ralph Anderson et Vernon
Gilstrap, l’assistant du procureur. Samuels devait déjà les attendre au tribunal.
Le shérif continuait à tendre le gilet pare-balles, sans rien dire. Dessus figuraient
quatre lettres d’un jaune vif accusateur, FCDC : sigle de l’Administration
pénitentiaire de Flip County. Les trois bandes Velcro – une pour chaque bras,
une pour la taille – pendaient.
Deux agents pénitentiaires (si vous les appelez « gardiens », ils vous
remettront à votre place) montaient la garde devant la porte du hall, ils avaient
croisé leurs bras épais. L’un d’eux avait surveillé Terry pendant qu’il se rasait
avec un rasoir jetable, l’autre avait fouillé les poches du costume et de la
chemise apportés par Marcy, sans oublier d’examiner la couture derrière la
cravate bleue.
Gilstrap, l’assistant du procureur, regarda Terry.
« Qu’en dites-vous, mon gars ? Vous voulez prendre le risque de vous faire
flinguer ? Moi, ça me va. L’État fera des économies en évitant un paquet
d’appels jusqu’à ce que vous ayez droit à la piqûre.
– Cette remarque est déplacée », protesta Howie.
Gilstrap, un vieux de la vieille qui choisirait certainement de prendre sa
retraite (avec une pension confortable) si Bill Samuels perdait les prochaines
élections, répondit par un sourire narquois.
« Hé, Mitchell », dit Terry. Le gardien qui l’avait surveillé pour l’empêcher
de se trancher la gorge avec un rasoir Bic haussa les sourcils, sans décroiser les
bras. « Il fait chaud dehors ?
– Vingt-neuf degrés quand je suis arrivé, dit Mitchell. On va dépasser les
trente-sept sur le coup de midi, qu’ils ont dit à la radio.
– Pas de gilet, alors », dit Terry en s’adressant au shérif, avec un sourire qui
le fit paraître très jeune. « Je ne veux pas me présenter devant le juge Carter dans
une chemise trempée de sueur. J’ai entraîné son petit-fils dans la Little League. »
Gilstrap, visiblement affolé par ce qu’il venait d’entendre, sortit un calepin
de sa veste à carreaux pour noter quelque chose.
« Allons-y », déclara Howie Gold.
Il prit Terry par le bras.
Le portable de Ralph sonna. Il était accroché à sa ceinture, du côté gauche
(l’étui contenant son arme de service se trouvait à droite). Il regarda le nom qui
s’affichait sur l’écran.
« Un instant, dit-il. Il faut que je réponde.
– Oh, bon sang ! protesta Howie. C’est une lecture d’acte d’accusation ou un
numéro de cirque ? »
Ralph l’ignora. Il se dirigea vers le coin le plus reculé de la salle, là où
étaient regroupés les distributeurs de snacks et de sodas. Arrivé sous la pancarte
qui indiquait RÉSERVÉ AUX VISITEURS, il prononça quelques mots, puis écouta ce
qu’on lui disait. Il coupa la communication et rejoignit les autres.
« OK. Allons-y. »
L’agent Mitchell s’était faufilé entre Howie et Terry, juste le temps de passer
les menottes au détenu.
« C’est trop serré ? » demanda-t-il.
Terry secoua la tête.
« En route, alors. »
Howie ôta sa veste et la posa à cheval sur les menottes. Les deux gardiens
escortèrent Terry hors de la pièce, précédés de Gilstrap qui se pavanait telle une
majorette.
Howie emboîta le pas à Ralph. Et lui glissa : « C’est le merdier. » Comme
Ralph ne répondait pas, il ajouta : « Très bien. Bouclez-la si vous voulez, mais il
faudra bien qu’on discute avant le grand jury : vous, moi et Samuels. Et Pelley
aussi, si vous voulez. Les éléments du dossier ne seront pas divulgués
aujourd’hui, mais ils finiront par sortir, et à ce moment-là, on ne parlera plus
d’une simple couverture médiatique locale. CNN, FOX, MSNBC, les blogs… ils
seront tous là et ils vont se régaler. Ce sera OJ Simpson rencontre L’Exorciste. »
Assurément, et Ralph devinait que Howie ferait tout son possible pour en
arriver là. S’il incitait les journalistes à se focaliser sur le fait qu’un individu
semblait se trouver dans deux endroits différents en même temps, ils en
oublieraient de s’intéresser au sort d’un jeune garçon qui avait été violé,
assassiné, et peut-être même partiellement dévoré.
« Je sais ce que vous pensez, reprit Howie, mais je ne suis pas votre ennemi,
Ralph. Sauf si vous avez un seul but : faire condamner Terry. Et je ne le crois
pas. Vous n’êtes pas Samuels. Mais n’avez-vous pas envie de savoir ce qui s’est
passé ? »
Ralph ne répondit pas.
Marcy Maitland attendait dans le hall ; elle semblait minuscule entre Betsy
Riggins, enceinte jusqu’aux yeux, et Yunel Sablo de la police d’État. Voyant son
mari, elle s’élança. Riggins tenta de la retenir, mais Marcy se dégagea sans
peine. Sablo demeura en retrait, aux aguets. Marcy eut juste le temps de regarder
son mari dans les yeux et de déposer un baiser sur sa joue avant que l’agent
Mitchell la saisisse par les épaules et la repousse, sans brutalité, mais fermement,
vers le shérif, qui tenait toujours le gilet pare-balles, comme s’il ne savait pas
quoi en faire, maintenant que Terry avait refusé de le porter.
« Venez, madame Maitland, dit Mitchell. C’est interdit.
– Je t’aime, Terry ! cria Marcy, tandis que les deux gardiens entraînaient son
mari vers la sortie. Les filles t’embrassent très fort !
– Moi aussi, je vous aime. Énormément. Dis-leur que tout va s’arranger. »
Et soudain, il se retrouva dehors, sous le soleil déjà chaud et le feu nourri de
dizaines de questions, toutes braillées en même temps. Pour Ralph, toujours dans
le hall, toutes ces voix mêlées ressemblaient davantage à des invectives.
Il devait reconnaître que Howie était tenace. Il ne renonçait pas.
« Vous êtes dans le camp des bons, lui dit l’avocat. Vous n’avez jamais
accepté un seul pot-de-vin, vous n’avez jamais enterré de preuves, vous avez
toujours suivi le droit chemin. »
Je crois que j’ai bien failli enterrer une preuve hier soir, pensa Ralph. Il s’en
est fallu de peu. Si Sablo n’avait pas été là, si j’avais été seul avec Samuels…
Howie affichait un air presque suppliant.
« Vous n’avez jamais été confronté à une affaire comme celle-ci. Aucun de
nous. D’autant qu’il ne s’agit plus uniquement de ce pauvre petit garçon. Sa
mère est morte, elle aussi. »
Ralph, qui n’avait pas allumé la télé ce matin, s’arrêta pour regarder Howie.
« Quoi ?
– Hier. Crise cardiaque. Ce qui fait d’elle la victime numéro deux. Alors,
quoi… vous n’avez pas envie de savoir ? Vous n’avez pas envie de tirer cette
histoire au clair ? »
Ralph ne put contenir sa colère plus longtemps.
« Je sais déjà ! Et je vais vous refiler une info, gratuitement, Howie. Cet
appel que je viens de recevoir, c’était le Dr Bogan, du département de pathologie
et de sérologie de l’hôpital. Il n’a pas encore tous les résultats des analyses
d’ADN, et il ne les aura pas avant une quinzaine de jours, mais ils ont réussi à
analyser le sperme retrouvé sur l’arrière des cuisses du garçon. Et il correspond
au prélèvement salivaire que l’on a effectué samedi soir. Votre client a tué Frank
Peterson, il l’a sodomisé avec une branche et il lui arraché un morceau de chair
avec les dents. Et tout cela l’a tellement excité qu’il a juté sur le cadavre. »
Ralph s’éloigna à grands pas, laissant derrière lui un Howie Gold
momentanément incapable de bouger et de parler. Et c’était une bonne chose, car
le paradoxe central demeurait. L’ADN ne mentait pas. Mais les collègues de
Terry non plus. Ralph en aurait mis sa main au feu. Ajoutez à cela les empreintes
sur le livre et la vidéo de Channel 81.
Ralph était perplexe, toutes ces contradictions le rendaient fou.
2
Jusqu’en 2015, le tribunal de Flint County se trouvait juste à côté de la
prison, ce qui était très pratique. Les détenus convoqués pour la lecture de l’acte
d’accusation étaient conduits d’une construction gothique à une autre, tels des
grands enfants en excursion (mais, bien évidemment, on menottait rarement les
enfants pour les excursions). Aujourd’hui, une salle polyvalente inachevée
jouxtait la prison et les détenus devaient être conduits six pâtés de maisons plus
loin, jusqu’au nouveau tribunal, une boîte de verre de huit étages que de petits
plaisantins avaient surnommée Le Poulailler.
Devant la prison, plusieurs véhicules attendaient pour effectuer ce trajet :
deux voitures de police, gyrophares allumés, une fourgonnette bleue et le SUV
noir étincelant de Howie Gold. Debout juste à côté de celui-ci, sur le trottoir,
Alec Pelley ressemblait à un chauffeur, avec son costume sombre et ses lunettes
de soleil. En face, derrière les barrières de la police, se pressaient les
journalistes, les cameramen et une petite foule de spectateurs. Parmi ceux-là,
plusieurs brandissaient des pancartes. Sur l’une d’elles, on pouvait lire MORT AU
TUEUR D’ENFANT. Une autre affirmait : MAITLAND TU BRÛLERAS EN ENFER ! Marcy
s’arrêta en haut des marches et posa sur ces pancartes un regard consterné.
Les agents pénitentiaires du comté se postèrent au pied du perron. Le shérif
Doolin et Gilstrap, l’adjoint du procureur, les deux hommes techniquement
responsables du rituel juridique de ce matin, escortèrent Terry jusqu’à la
première voiture de police. Ralph et Yunel Sablo se dirigèrent vers celle de
derrière. Howie prit Marcy par la main et l’entraîna vers sa Cadillac Escalade.
« Ne levez pas la tête. N’offrez pas aux photographes autre chose que le
sommet de votre crâne.
– Ces pancartes… Howie, ces pancartes…
– Ne faites pas attention, continuez à avancer. »
À cause de la chaleur, les vitres de la fourgonnette étaient ouvertes. Les
prisonniers déjà assis à l’intérieur, des fêtards du week-end pour la plupart,
convoqués au tribunal pour répondre d’une série de délits mineurs, aperçurent
Terry. Ils collèrent leurs visages au grillage et le huèrent.
« Pédale !
– Tu t’es pas tordu la bite en entrant ?
– Tu es bon pour la piquouse, Maitland !
– Tu lui as sucé la queue avant de la bouffer ? »
Alec fit le tour du SUV pour ouvrir la portière du passager, mais Howie
secoua la tête et lui indiqua la portière arrière, du côté du trottoir. Il voulait
éloigner Marcy le plus possible de la foule rassemblée sur le trottoir opposé. Elle
avançait tête baissée et ses cheveux masquaient son visage, mais en l’entraînant
vers la porte qu’Alec tenait ouverte, il l’entendit sangloter, malgré le brouhaha.
« Madame Maitland ! lança un journaliste à la voix de stentor, de derrière les
barrières. Votre mari vous a-t-il dit ce qu’il allait faire ? Avez-vous essayé de
l’en empêcher ?
– Ne levez pas la tête, ne répondez pas », ordonna Howie. Il aurait aimé
qu’elle ne puisse pas entendre non plus. « On contrôle la situation. Montez vite,
qu’on fiche le camp d’ici. »
Tandis qu’il aidait Marcy à s’installer à bord du SUV, Alec glissa à l’oreille
de l’avocat : « Magnifique, non ? La moitié des flics de la ville sont en vacances
et l’intrépide shérif de Flint City parvient difficilement à maintenir l’ordre lors
du barbecue du Rotary Club.
– Prenez le volant, dit Howie. Je monte à l’arrière avec Marcy. »
Une fois toutes les portières fermées, les braillements de la foule et des
détenus se trouvèrent assourdis. Devant l’Escalade, les deux voitures de police et
la fourgonnette bleue venaient de démarrer. Elles roulaient aussi lentement
qu’un convoi funéraire. Alec les suivit. Howie vit les journalistes courir sur le
trottoir, indifférents à la chaleur ; ils voulaient être au Poulailler quand Terry
arriverait. Les camionnettes de la télé seraient déjà là, garées pare-chocs contre
pare-chocs, tel un troupeau de mastodontes en train de paître.
« Ils le haïssent », dit Marcy. Le peu de maquillage qu’elle avait appliqué
autour de ses yeux, principalement pour masquer les cernes, avait coulé, lui
donnant l’apparence d’un raton laveur. « Il a toujours fait le bien dans cette ville
et ces gens le haïssent.
– Ils changeront d’avis quand le grand jury refusera de l’inculper, dit Howie.
Et il refusera, je le sais. Et Samuels le sait aussi.
– Vous en êtes sûr ?
– Oui. Dans certaines affaires, Marcy, il faut se démener pour trouver le
moindre doute raisonnable. Celle-ci en est truffée ! Le grand jury ne peut pas
l’inculper, en aucune façon.
– Non, ce n’est pas ce que je voulais dire. Êtes-vous sûr que ces gens
changeront d’avis ?
– Évidemment. »
Howie vit la grimace d’Alec dans le rétroviseur, mais parfois, un mensonge
s’imposait. Comme maintenant. Tant que le véritable meurtrier de Frank
Peterson n’était pas arrêté – à supposer qu’il le soit un jour –, les habitants de
Flint City resteraient convaincus que Terry Maitland avait berné la justice. Et ils
le traiteraient en conséquence. Dans l’immédiat, cependant, Howie devait se
concentrer sur l’acte d’accusation.
3
Tant que Ralph s’occupait des tâches prosaïques du quotidien – se demander
ce qu’il allait manger le soir, faire les courses avec Jeannie, parler au téléphone
avec Derek le soir (des appels plus espacés maintenant que leur fils souffrait
moins de l’éloignement), ça pouvait aller. Mais quand son attention se focalisait
sur Terry – comme à cet instant –, une sorte de supraconscience s’installait, et il
avait l’impression que son esprit tentait de se rassurer en se disant que rien
n’avait changé : le haut était toujours en haut et le bas toujours en bas, et s’il
avait des gouttelettes de sueur sous le nez, la faute en incombait à la chaleur
estivale à l’intérieur de cette voiture mal climatisée. Il fallait profiter de chaque
jour car la vie était brève, il le savait, mais trop c’était trop. Quand le filtre de
l’intellect disparaissait, la vision d’ensemble disparaissait aussi. Il n’y avait plus
de forêt, uniquement des arbres. Dans les pires moments, il n’y avait plus
d’arbres non plus. Uniquement l’écorce.
Lorsque la petite procession atteignit le tribunal de Flint County, Ralph se
gara juste derrière le shérif, en remarquant chaque tache de soleil sur le pare-
chocs arrière de la voiture de patrouille : quatre en tout. Les journalistes présents
devant la prison arrivaient à leur tour et se mêlaient à une foule déjà importante
massée sur la pelouse qui flanquait le perron. Ralph voyait les divers logos des
chaînes de télé sur les polos des reporters, et les auréoles de transpiration sous
leurs aisselles. La jolie présentatrice blonde de Channel 7, venue de Cap City,
avait les cheveux en bataille et la sueur creusait des sillons dans son épais
maquillage de danseuse de music-hall.
Des barrières avaient été installées ici aussi, mais le flux et le reflux de la
foule agitée en avaient déplacé certaines. Une douzaine de policiers, appartenant
pour moitié à la police municipale et pour moitié au bureau du shérif, faisaient
tout leur possible pour dégager le trottoir et les marches du tribunal. De l’avis de
Ralph, douze policiers, ce n’était pas suffisant, loin de là, mais l’été avait
toujours pour effet de dégarnir les effectifs.
Les reporters se battaient pour être aux premières loges, repoussant les
curieux à coups de coude, sans même s’excuser. La présentatrice blonde tenta de
se poster juste devant, en utilisant le sourire qui avait fait sa gloire, ce qui lui
valut de recevoir un coup de pancarte sur la tête pour la peine. Pancarte
représentant une seringue grossièrement dessinée, sous ce message : MAITLAND
FAIS-TOI SOIGNER. Le cameraman de la blonde repoussa l’homme à la pancarte,
bousculant en même temps, d’un coup d’épaule, une femme âgée qui perdit
l’équilibre. Une autre femme la retint et asséna un violent coup de sac à main sur
le crâne du cameraman. Un sac rouge en faux croco, remarqua Ralph (malgré
lui).
« Comment les vautours ont-ils fait pour arriver si vite ? s’étonna Sablo. Ils
cavalent plus vite que des cafards quand on allume la lumière. »
Ralph se contenta de secouer la tête et contempla la foule avec un désarroi
grandissant, incapable, dans son état d’hypervigilance, de la voir comme un tout.
Quand le shérif Doolin descendit de voiture (la chemise de son uniforme beige
sortait de son pantalon d’un côté et dévoilait un bourrelet de chair rose) et ouvrit
la portière arrière pour laisser descendre Terry, quelqu’un se mit à scander : « La
piqûre ! La piqûre ! »
Slogan repris en chœur par la foule, tels des supporters pendant un match de
football.
« LA PIQÛRE ! LA PIQÛRE ! LA PIQÛRE ! »
Terry regarda tous ces gens. Une mèche, détachée de ses cheveux bien
peignés, barrait son front au-dessus de son sourcil gauche. (Ralph se disait qu’il
aurait pu compter chaque cheveu.) Son visage exprimait une stupéfaction
douloureuse. Ce sont des gens qu’il connaît, pensa Ralph. Il a entraîné leurs
enfants, il les a accueillis chez lui pour les barbecues de fin de saison. Et
aujourd’hui, ils réclament sa mort.
Une des barrières bascula avec fracas sur la chaussée. La foule envahit le
trottoir : quelques reporters munis de micros et de carnets, au milieu des
habitants de Flint City qui semblaient prêts à pendre Terry Maitland au
lampadaire le plus proche. Deux des policiers accoururent pour les repousser,
sans ménagement. Un autre redressa la barrière, et la foule en profita pour ouvrir
une brèche ailleurs. Ralph vit des dizaines de téléphones photographier et filmer
la scène.
« Venez, dit-il à Sablo. Conduisons-le à l’intérieur avant qu’ils envahissent
les marches. »
Ils descendirent de voiture et se précipitèrent vers le tribunal, Sablo faisant
signe à Doolin et à Gilstrap d’avancer. Ralph aperçut alors Samuels derrière une
des portes, interloqué… Mais pourquoi ? Comment avait-il pu ne pas prévoir
cela ? Comment le shérif Doolin avait-il pu ne pas prévoir cela ? Lui-même
n’était pas exempt de reproches : pourquoi n’avait-il pas insisté pour que Terry
passe par-derrière, comme la plupart des employés du tribunal ?
« Reculez ! ordonna-t-il. N’empêchez pas le bon déroulement de la
procédure ! »
Gilstrap et le shérif entraînèrent Terry vers les marches, chacun le tenant par
un bras. Ralph eut le temps d’enregistrer (encore une fois) l’image de l’horrible
veste à carreaux de l’adjoint du procureur, en se demandant si c’était sa femme
qui l’avait choisie. Dans ce cas, elle devait le détester. Les prisonniers qui se
trouvaient dans la fourgonnette bleue et devaient attendre, sous la chaleur
grandissante, baignant dans leur jus, que la lecture de l’acte d’accusation du
détenu vedette soit terminée, joignirent leurs voix à la mêlée sonore, certains
scandant eux aussi La piqûre ! La piqûre !, d’autres se contentant d’aboyer ou de
hurler comme des coyotes, en tapant du poing contre le grillage des vitres
ouvertes.
Ralph se retourna vers le SUV, paume en avant, dans un geste qui signifiait
Stop !. Il voulait que Howie et Alec Pelley gardent Marcy à l’intérieur de
l’Escalade tant que Terry n’était pas dans le tribunal et la foule calmée. Peine
perdue. La portière arrière, côté rue, s’ouvrit et Marcy apparut, échappant d’un
mouvement d’épaule à la main tendue de l’avocat aussi aisément qu’elle avait
échappé à Betsy Riggins dans le hall de la prison. Tandis qu’elle courait vers son
mari, Ralph remarqua ses sandales et une coupure au mollet, sans doute due au
rasoir. Sa main a certainement tremblé, pensa-t-il. Quand elle appela Terry, les