MATHNAWÎ
Djalâl-od-Dîn Rûmî
MATHNAWÎ
La Quête de l’Absolu
*
Livres I à III
traduit du persan
par Eva de VITRAY MEYEROVITCH
et
DJAMCHID MORTAZAVI
Titre original
« Mathnawî »
Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour tous
pays.
© 1990, 2004, Éditions du Rocher
© Éditions du Rocher, 2014 pour la présente édition
ISBN 978-2-26807-554-9
ISBN epub : 978-2-26808-241-7
Avertissement au lecteur
Les citations extraites du Qor’ân sont en italiques dans le texte,
et leurs références sont indiquées par des notes en fin de chaque
livre. D’autres notes en bas de page éclairent le sens de certains mots
ou expressions rencontrées. Enfin on trouvera en fin d’ouvrage un
glossaire général des termes religieux ou philosophiques persans.
NTRODUCTION
Le Mathnawî de Djalâl-od-Dîn Mohammad Mawlawi de Balkh, célèbre
en Occident sous le nom de Rûmî, surnomme Mawlânâ (notre Maitre),
l’un des plus grands génies mystiques de tous les temps, est sans conteste
l’un des sommets de la littérature universelle et, pourrait-on dire, l’un des
livres sacres de l’humanite.
Comment définir cette œuvre monumentale de cinquante et un mille
vers (25 630 distiques) ? Vne somme spirituelle, une comédie humaine et
divine, l’apogée de la poésie mystique musulmane, une œuvre à laquelle
ne manque aucun élément nécessaire à une étude générale sur la vie, la
pensée et l’origine de l’être humain ?
Et comment présenter le Mathnawî ? S’agit-il d’un livre de poésie, d’un
système philosophique, d’un commentaire général de la théologie
islamique, d’une doctrine métaphysique, d’un exposé de la pensée et de la
vision mystiques ?
Ou bien encore est-ce une étude approfondie de la psychologie, et
notamment un document inégalé sur la psychologie sociale de son époque,
l’enseignement d’un maitre spirituel et une methode pédagogique
extrêmement subtile ?
Sans nul doute, il ne s’agit ni de l’un ni de l’autre, mais plutôt d’une
étude synthétique de tous les principes que nous venons de mentionner.
Tout d’abord, au point de vue purement poétique, bien qu’on ne puisse
considérer Ie Mathnawî tout entier comme de beauté égale, il s’y trouve
des passages qui comptent parmi les plus sublimes poemes mystiques de
la littérature persane. Il ne serait pas réaliste de s’attendre à ce qu’une
œuvre aussi considérable soitd’un niveau littéraire identique du
commencement à la fin. D’un livre traitant de sujets variés,
philosophiques, théologiques et psychologiques, il est normal
qu’apparaissent certaines différences entre les cinquante mille vers dont la
composition s’étale sur des années.
Quant aux conceptions philosophiques et métaphysiques, nous trouvons
dans le Mathnawî un système profond et complet qui, une fois déchiffré,
peut être tenu pour l’un des plus importants du monde.
On peut y reconnaître un choix de notions déjà connues, par exemple,
celles de la philosophie grecque, auxquelles viennent s’ajouter des
éléments doctrinaux originaux. Même les conceptions qui ont pu être
influencées par des idées antérieures sont exposées dans un style et selon
une méthode les rendant beaucoup plus accessibles et compréhensibles.
Ainsi, le Mathnawî commence par une évocation de la pensée néo-
platonicienne sous la forme du chant d’un pipeau qui se lamente de la
séparation d’avec sa patrie spirituelle. La philosophie de Platon existe
partout dans le Mathnawî1. Mawlânâ accorde une grande place à la
maïeutique socratique2, sa doctrine personnelle étant plus éloignée des
idées aristotéliciennes3.
Mais la pensée créatrice de Mawlânâ ne s’arrête pas là. La base
essentielle en est la croyance en l’Unité de l’Existènce (wahdat-e-
wudjud) : l’esprit humain est séparé de son origine par l’individualité de
son être provisoire, aussi éprouve-t-il la nostalgie du retour à sa source et
de l’union avec elle. C’est ainsi que les thèmes de l’exil, de l’oubli, de la
descente occupent une grande place dans cette vision du monde.
D’autre part, la hiérarchie des émanations successives de la raison est
expliquée, depuis la raison pure (ou raison universelle) jusqu’à sa dixième
émanation4, qui est intermédiaire entre le monde divin et le monde
phénoménal5.
En ce qui concerne la raison, la matière et la forme, Mawlânâ, à l’instar
de la philosophie islamique, admet certaines idées d’Aristote6 ; mais, pour
ce qui de l’esprit et de l’âme, il se révèle plus proche de la pensée néo-
platonicienne7. C’est après la dixième émanation de la raison que les
raisons partielles8 et les êtres viennent au monde de l’existence9.
L’esprit recèle lui aussi des aspects multiples, mais ce qui représente la
partie divine de l’homme10 est ce qui importe avant tout à Mawlânâ
comme à tous les mystiques11. La philosophie musulmane parle de vingt-
quatre catégories d’âmes, mais c’est l’âme charnelle12 dont il est surtout
question dans le Mathnawî ; elle constitue, en effet, le plus grand danger et
l’obstacle le plus grave pour le chercheur sur la voie de la Réalité
suprême. C’est elle qui égare les hommes, même sincères13.
Pour Mawlânâ, la forme est la manifestation d’une multiplicité
apparente au sein d’une Existence absolument unique14.
Ce qui, dans les écrits de Mawlânâ, suscite le plus d’étonnement,
concerne l’atome. Nous trouvons en effet dans le Mathnawî une théorie de
la physique nucléaire comparable à celle qui avait cours dans les années
quarante de notre siècle. Ce qu’il en dit n’a rien à voir avec la philosophie
grecque — celle de Démocrite, par exemple — non plus qu’avec la
philosophie islamique. On ne sait comment expliquer cette connaissance et
cet intérêt de Mawlânâ pour l’atome et la force nucléaire, totalement
ignorés, non seulement à son époque, mais en des temps ultérieurs. Il parle
d’un monde constitué d’atomes15 qui se meuvent selon un mouvement
perpétuel. Un monde immuable et statique est dépourvu de réalité. Ces
atomes sont reliés entre eux par une gravitation universelle16. Mawlânâ
affirme que l’apparence immobile de ce qui existe n’est qu’une illusion.
Rreprenant les thèmes d’Héraclite, il compare le monde à une rivière qui
semble ne pas se mouvoir, mais dans laquelle l’on ne peut jamais se
baigner deux fois dans la même eau17.
On a peine à croire que ce génie pouvait, au XIIIe siècle de notre ère,
évoquer la puissance de la force nucléaire déchaînée si on la libère18. C’est
ainsi qu’il écrit :
« Il est un soleil caché dans un atome : soudain, cet atome ouvre la bouche.
« Les deux et la terre s’effritent en poussière devant ce soleil lorsqu’il
surgit de l’embuscade19. »
L’un des principes de base du Mathnawî est la dialectique. Dans l’histoire de
la pensée occidentale, elle se présente sous deux aspects fondamentaux.
Tout d’abord, la dialectique selon Platon, qui remonte de concept en
concept et de proposition en proposition jusqu’aux concepts généraux et
enfin aux principes premiers20. C’est un mouvement de l’esprit qui s’élève
des sensations aux idées.
D’autre part, une dialectique qui, au XXe siècle, sera appelée la
dialectique de type hégélien. Démarche de la pensée conforme au
développement même de l’être, elle consiste essentiellement à reconnaître
l’inséparabilité des données contradictoires.
La dialectique exposée dans le Mathnawî est très étendue et comporte
les deux catégories que nous venons d’indiquer. On peut même trouver
une idée semblable au principe de la triade hégélienne (thèse, antithèse,
synthèse21).
Mawlânâ déclare : « La vie n’est que l’harmonie des contraires ; la mort
provient de ce qu’ils entrent en conflit22. » Il dit que le monde de l’esprit
et le monde divin sont impérissables et éternels, parce que ce monde ne
résulte pas de la synthèse des opposés, à l’inverse de ce qu’il en est pour le
monde phénoménal23.
Mawlânâ insiste toujours sur la généralité du principe des opposés.
D’autre part, il met à plusieurs reprises l’accent sur l’idée du « deve- nir »,
par opposition au monde statique, et considère l’être comme une série de
changements perpétuels et successifs24, le passage d’un état à un autre et
d’un niveau à un autre.
Il recourt à la dialectique en tant que maïeutique de l’esprit25 dans des
intentions didactiques et éducatives, à peu près selon la signification
classique et première du terme, c’est-à-dire l’art du dialogue et
l’enseignement par demandes et réponses.
La majorité des contes et des fables du Mathnawî illustrent cette
méthode dialectique, et les idées, contradictoires mais conjointes, se
suivent l’une après l’autre dans la bouche des acteurs des contes. Attitude
caractéristique, durant toute la discussion, Mawlânâ reste impartial : il
avance des arguments en faveur des deux côtés, des différentes idées, et
défend les deux thèses représentées avec la même ardeur que s’il s’agissait
de sa conviction personnelle26. C’est la raison pour laquelle certains
commentateurs se sont parfois trompés sur ses propres idées et doctrines.
Il est d’ailleurs assez difficile de comprendre et saisir les convictions
personnelles de Mawlânâ. Parfois, en effet, il énonce une idée qu’il ne
développe que quelques milliers de vers plus tard ; nombre de
commentateurs ont ainsi conclu à une certaine contradiction dans ses
opinions.
En réalité, l’association des idées et la dialectique ne s’interrompent
jamais. Au contraire, il existe des questions et des contes qui, commencés
dans le premier livre, trouvent leur achèvement dans le sixième27. Entre-
temps, beaucoup d’autres histoires et d’autres sujets ont été traités.
Cette habitude de Mawlânâ de ne jamais interrompre la succession
logique de ses pensées a conféré un caractère synthétique à son Mathnawî.
C’est une caractéristique importante de cette œuvre et de la méthode de
Mawlânâ qu’au lieu de rédiger plusieurs livres sur différents sujets il en ait
conçu un seul sur tout ce qu’il trouvait nécessaire d’expliquer.
Mawlânâ ne présente pas de jugements catégoriques et absolus à propos
des principes dont il parle ; il évite de se poser en arbitre et laisse à ses
lecteurs la liberté du choix entre diverses solutions. Mais, bien entendu, il
les guide pour en arriver à la conclusion qui lui semble juste. Ou bien il
fournit des preuves et des arguments d’égale valeur concernant deux idées
contradictoires : il propose alors une synthèse entre la thèse et l’antithèse.
C’est avec un charme extraordinaire que Mawlânâ explique et raconte,
sans tomber dans le piège des mots et des expressions techniques du
langage philosophique. La difficulté, pour le comprendre pleinement, est
la nécessité d’être familier avec son mode d’expression et d’être conscient
qu’il traite plusieurs sujets à la fois en un seul conte et même parfois en
une seule phrase28.
En se fondant sur sa conception du mouvement substantiel et son refus
d’une existence statique, Mawlânâ défend la thèse de la création continue,
que l’on trouve quelques siècles plus tard chez les cartésiens29. Selon lui
Dieu maintient le monde dans l’existence comme II l’a créé. Il n’en est pas
seulement la cause existentielle, mais aussi la cause persistante.
Mawlânâ déclare qu’à chaque instant le monde et nous-mêmes
retournons au néant, et que c’est le souffle divin qui nous fait revenir à
nouveau à la vie. La continuité n’est qu’une apparence et la stabilité des
choses n’est qu’une illusion. Il compare cette continuité à un cercle
produit par le mouvement circulaire d’un tison de feu que l’on fait
tourner30.
Ces brèves indications suffisent à montrer l’étendue et la profondeur du
système philosophique de Mawlânâ. Pourtant, il a toujours manifesté son
mépris à l’égard des philosophes et son désaveu des idées discursives.
Toutefois, le Mathnawî montre clairement que les critiques de Mawlânâ
sont plutôt dirigées contre le Kalam (la scolas- tique musulmane) et ce
sont ces scolastiques qui sont visés31. D’ailleurs, tout en connaissant fort
bien la philosophie grecque et la pensée musulmane — que ce soit le
Kalam, la théologie ou la philosophie officielle —, Mawlânâ n’en reste
pas là et recherche également la vérité par d’autres moyens32. Il dit
toujours qu’on ne peut pas comprendre la vérité suprême et la réalité des
choses par la philosophie ni par la raison, et il critique très fermement la
raison discursive et les données fondées sur sa puissance et son
jugement33.
Cette raison discursive est la raison partielle et humaine qui n’est pas
illuminée par la grâce et la lumière divines34 ; il l’appelle la raison
charnelle35. A l’inverse, la raison spirituelle, reliée à la Raison pure, est la
partie la plus importante de l’être humain.
Concernant la raison partielle, Mawlânâ n’est pas d’accord avec les
mu’tazilites37, qui n’admettent pas de différence de nature entre les raisons
des hommes ; il considère que la différence et la distance entre ces raisons
sont plus grandes que la distance entre la Terre et le Soleil38.
Mais d’où provient cette différence entre les raisons humaines ? C’est
qu’elles sont captives de l’âme charnelle et influencées par elle à des
degrés divers. Ainsi l’homme peut-il tomber dans l’abîme de Tignorance
et des erreurs39 : plus l’âme charnelle est forte, et plus la raison humaine
est faible40.
Comme nous T avons dit, seule une raison illuminée par la lumière
divine est susceptible de puiser directement à sa source, alors que la raison
discursive se fonde sur le témoignage souvent trompeur des sens. Dès lors,
comment les philosophes pourront-ils résoudre les problèmes de
l’humanité et répondre aux questions qu’elle se pose, puisque les moyens
qu’ils emploient sont incapables d’y parvenir : les données sensorielles ne
sont pas fiables41 et la raison discursive ne peut, elle non plus, atteindre la
Réalité suprême. Ils tourneront éternellement autour des sujets, la vérité
n’ayant rien à voir avec les formes apparentes42.
Que faut-il donc faire pour parvenir à une connaissance réelle ? Nous
trouvons chez Mawlânâ un enseignement mystique extrêmement profond :
même les sens physiques peuvent être protégés et aidés par la grâce
divine, et ils cessent alors de nous induire en erreur. Les hommes de foi
regardent et voient par la Lumière de Dieu43. L’œil physique est
comparable à un cheval, et la Lumière divine à un cavalier44. Si c’est le
cavalier qui dirige le cheval, il avancera sur le droit chemin, sinon il
s’égarera.
En dehors de ses cinq sens extérieurs et physiques, l’homme possède
cinq sens internes ; l’importance de ces derniers est primordiale pour
Mawlânâ45. Il les appelle « sens spirituels », par opposition aux sens
corporels. Ces sens sont alimentés et illuminés par le monde invisible et la
grâce divine. C’est par ce moyen qu’on peut obtenir l’illumination46, le
dévoilement47, la vision mystique48 et l’inspiration divine49, ainsi que la
connaissance mystique50, la juste connaissance de la Réalité suprême.
Pour fortifier ces sens intérieurs, il faut affaiblir les sens extérieurs ;
pour avoir une raison spirituelle, il faut dépasser la raison charnelle et la
raison discursive. Afin d’y parvenir, il est nécessaire d’essayer d’anéantir
notre individualité et notre moi personnel. Mais il ne s’agit pas de
l’anéantir physiquement ; au contraire, on doit profiter de cette existence
provisoire pour annihiler son « moi » dans le « Soi51 » unique, notre être
dans l’Être, c’est-à-dire arriver à l’état de Fanâ52.
Cela ne signifie pas pour autant qu’il convient d’être tout à fait passif.
Bien au contraire. Il ne s’agit pas là de passivité, mais plutôt d’une action
intérieure : non pas d’un anéantissement absolu du « moi », mais
l’annihilation du « moi » en « Lui », ou bien la conjonction du « moi »
personnel avec le « Soi » universel et unique, une unification des actions
et de la volonté avec la volonté divine53.
Les instincts corporels et la raison charnelle font de l’homme un
pécheur, un égaré, un incroyant et le condamnent à descendre au degré le
plus bas du monde matériel. Si nous parvenons à unir notre volonté
personnelle et notre raison discursive à la volonté de Dieu, il ne nous sera
pas possible de nous tromper ni d’être égarés par notre âme charnelle et
notre raison discursive.
Mourir avant de mourir54 est un sujet très cher à Mawlânâ. Dans le
Mathnawî, il parle à plusieurs reprises de la mort mystique, la mort du
petit « moi55 » avant que nous frappe la mort fatale du corps56. Il a
souvent évoqué la nécessité de Tannihilation du « moi » et la persistance
de « Lui57 » en « Moi58 ». Il parle souvent de Man- sour Hallâdj59 et cite
l’un de ses poèmes :
« Tuez-moi, ô mes amis ! Car c’est dans la mort que se trouve ma vie, et c’est
dans la vie qu’est ma mort.
« En fait, ma mort est dans cette vie (d’ici-bas) et ma vie réelle est dans
la mort (d’ici-bas)60. »
Mawlânâ explique aussi et défend la célèbre parole de Hallâdj : « Je suis la
Vérité suprême61 », parole qui fut la cause de son supplice.
Mais quelle sorte de mort Mawlânâ propose-t-il ? Mansour al- Hallâdj
disait : « Tuez-moi, ô mes amis ! » ce qui fut fait par ses ennemis. C’était
donc une mort physique. Est-ce donc la suppression de notre être ?
Sûrement pas, car pour pouvoir réclamer la mort physique, il faut d’abord
avoir atteint le niveau de Hallâdj, c’est-à- dire prononcer une parole de la
part de Dieu. Car, en fait, ce n’était pas Hallâdj qui proclamait : « Je suis
la Réalité suprême », c’était Dieu qui parlait par sa bouche. Sa
personnalité, son être individuel étaient annihilés en Lui. Hallâdj ne disait
rien, c’était la Vérité suprême qui affirmait : « C’est Moi », car il ne restait
rien chez lui (Hallâdj). C’est là le niveau le plus haut. En effet, si les
grands mystiques parlent de « Lui », en disant qu’il n’y a rien, sauf Lui, ils
ne sont pas parvenus à l’annihilation absolue dont témoigne Hallâdj, parce
que, dans l’état qui est le sien, Dieu parle par sa bouche à la première
personne.
Dans cet état de fanâ, d’annihilation totale de l’ego dans l’Absolu divin,
il est normal de considérer le monde comme une prison et le corps comme
une cage62 ; la mort est dès lors considérée comme une libération, une
ouverture ou une fenêtre vers la félicité et la béatitude. En revanche, si
l’on n’a pas atteint un tel niveau, il faut profiter de cette vie provisoire
pour accomplir sa mission et sublimer l’esprit qui est sali par la boue du
monde terrestre63.
Dans le Mathnawî, Mawlânâ explique la parole de Hallâdj en disant
que, contrairement à ce que croyaient les ignorants, elle n’était pas due à
la croyance en une incarnation divine en l’être humain ni à l’union de
l’homme avec Dieu64. Lorsque Hallâdj disait « Je suis », puisque ce n’était
pas lui qui parlait, il ne demeurait pas deux entités distinctes qui puissent
être incarnées ou unies65. L’incarnation et l’union présupposent une
dualité, or Hallâdj était annihilé dans l’Unité et l’Unique. Dire « Ana » (Je
suis) avant l’annihilation de l’être dans l’Être est une vanité perverse ou un
égocentrisme naïf, tandis qu’après cette annihilation, cela constitue un
témoignage d’humilité.
Plus nous restons attachés à notre moi individuel, plus nous sommes
captifs du monde de la multiplicité. Le seul moyen d’y échapper, c’est
d’avoir un cœur pur et poli comme un miroir66. L’homme est en effet un
microcosme67, capable de refléter la réalité du monde extérieur, qui est le
macrocosme68.
Quelle est la signification mystique du symbolisme du miroir et de son
polissage ? Nous retrouvons ici aussi une pensée identique à celle de
Platon et des néo-platoniciens. Il nous faut donner ici un bref schéma de la
pensée métaphysique de Mawlânâ et de sa Weltanschauung.
L’Unité est la seule Réalité. Il n’y a qu’une seule Existence, Dieu et le
monde, les créatures et le Créateur ne font qu’un (wahdat-e wudjûd).
Croire à un Dieu séparé du monde n’est qu’un dualisme, opposé au
Tawhîd (Unicité divine). La multiplicité n’est qu’une apparence, une
illusion. Le monde, le macrocosme, est semblable à l’être humain
(microcosme), l’esprit universel est son âme et le monde matériel est son
corps. La seule réalité existentielle, la seule essence, c’est l’Esprit pur, la
Lumière des lumières, la Raison universelle, c’est-à-dire l’Etre,
l’Existence absolue et unique. La nature et tout ce qui existe sont les
différents degrés et les différents aspects de cette Existence.
L’esprit de l’homme appartient à cet Esprit universel, son individualité
provient d’une séparation provisoire. En tombant dans la cage du corps, tel
un oiseau, c’est-à-dire dans le monde de la ténèbre et de la souillure, il se
sent en exil : la nostalgie qu’il éprouve est comparée, nous l’avons vu, au
début du Mathnawî, au roseau coupé de sa jonchaie originelle. Expatriés
loin de notre origine céleste, nous l’avons oubliée, mais, dans notre
supraconscience, existe une réminiscence de cette Réalité — l’anamnèse
platonicienne — et elle subsistera tant que nous vivrons.
Notre être individuel possède un échantillon de tous les aspects de
l’Existence unique : notre esprit, notre raison (spirituelle et non charnelle),
notre âme et même notre corps. Il nous faut savoir comment combattre
notre moi, en apparence intelligent et conscient, comment éveiller la partie
divine de nous-mêmes de son sommeil de ce monde. Le plus grand voile
qui nous sépare de notre origine est le sentiment d’être un existant
indépendant et délaissé au sein d’une multiplicité qui n’est qu’illusoire.
Mawlânâ déclare dans le Mathnawî que le seul but et la seule pensée
dans cette œuvre, c’est l’affirmation de l’Unité de l’Existence, et qu’il n’y
a rien que Lui. Si quelqu’un y trouve autre chose que ce principe, ce ne
serait qu’une idole69. Il ne faut pas croire aux couleurs70 car la Réalité est
sans couleurs71 et c’est en elle que toutes les couleurs retournent.
Dans cette vie éphémère, notre devoir est de comprendre, ou plutôt de
sentir avec tout notre être, que nous sommes unis à l’Univers, à Dieu et à
tout ce qui existe. Il n’existe aucune séparation réelle entre nous et cette
Existence unique, nous avons seulement l’illusion d’être séparés du monde
et du non-moi72. En fait, nous sommes tombés au niveau le plus bas73,
nous sommes devenus lourds et pesants, à cause de notre corps et de notre
âme charnelle qui le fortifie et accroît ses désirs : il nous faut nous libérer.
Or, Mawlânâ affirme, nous l’avons vu, que le monde et l’Existence
évoluent perpétuellement. Les êtres progressent depuis l’étape du minéral,
puis du végétal, de l’animal, de l’humain et enfin de l’ange, jusqu’à
l’esprit pur74. Sur ce chemin qui le mène du monde de la multiplicité à la
Réalité suprême, l’homme, dans la station qui lui est propre, a la
responsabilité d’avancer le plus vite possible afin de parvenir à l’union
avec son Bien-Aimé75.
Le signe le plus probant de cette séparation originelle est la quête
permanente de l’homme à la recherche d’un objet qu’il ignore. Cette
nostalgie se manifeste comme l’amour, qui n’est en réalité qu’une
expression de cette soif métaphysique qui se déguise par un camouflage
instinctif et se présente alors sous la forme de l’amour sexuel. Or, même si
l’amour humain constitue un commencement, il faut le transformer en
amour divin. Le but ultime, ce ne sont pas les êtres éphémères du monde
d’ici-bas, mais notre véritable origine.
Dans le soufisme, et chez les mystiques musulmans en général, la
compréhension de l’amour humain engendre nombre de désaccords.
Certains pensent que celui-ci dresse, plus que n’importe quel instinct, un
obstacle sur la voie menant à l’amour divin. D’autres affirment que
l’amour humain peut constituer un point de départ, mais qu’il convient de
ne pas en rester là, ce n’est qu’une étape.
Mawlânâ partage cette deuxième opinion. L’amour est un état de l’âme
qui finalement nous conduit vers l’amour divin et nous montre la voie76.
Mais pourtant il reste très prudent à ce sujet77. La quête de l’âme est ce qui
importe78.
Il déclare que la religion de l’amour est plus haute que toutes les
religions et communautés79. Il parle de l’amour avec une extrême
ferveur80 et affirme que c’est en lui seul que se trouvent les remèdes à tous
nos maux81. C’est grâce à l’amour qu’une pierre peut s’élever jusqu’au
monde de la spiritualité82.
En ce qui concerne la triade de l’amour : le Bien-Aimé, l’amour et
l’amoureux, seuls les deux premiers possèdent une réalité ; l’amoureux
n’est qu’un reflet infime et éphémère de la Lumière du Bien-Aimé divin.
Donc, l’identité existentielle de l’homme n’est que son amour, l’amoureux
n’est qu’une illusion83.
L’amour est le seul lien, le seul pont, qui relie le moi de l’être humain et
le monde de l’Unité, celui de la Divinité. Pour fortifier ce rapport, le cœur
et l’esprit doivent se transmuer en un amour absolu pour la Réalité
suprême. C’est pourquoi le monde invisible ne se dévoile qu’aux saints et
amis de Dieu, car ils ne sont qu’amour de Dieu84.
Mawlânâ déclare que le monde ne sera jamais privé de saints et que
chaque époque possède un saint guide, un Pôle85.
Étant donné les difficultés que présente la voie de l’amour et du
mysticisme, Mawlânâ conseille très fortement le choix d’un guide
spirituel86, tout au moins au début de ce parcours, afin qu’il protège contre
les risques de s’égarer. Il préconise certaines règles à observer dans les
rapports entre le maître et ses disciples87 et le respect absolu que ceux-ci
lui doivent.
Les peuples aussi ont besoin de guides spirituels et les prophètes sont
ces guides, dont la mission consiste à montrer le droit chemin aux
créatures de Dieu.
La théologie de Mawlânâ est extrêmement originale et profonde88. Elle
se fonde sur le Qor’ân et les traditions prophétiques, et comporte des
commentaires spécifiques qui parfois causeront son désaveu de la part des
autorités religieuses.
En tout cas, sa doctrine théologique est d’un caractère si sublime qu’on
a pu assurer que « le Mathnawî spirituel de Mawlawî (Mawlânâ) est un
Qor’ân en langue persane, et, bien qu’il ne soit pas un prophète, pourtant il
a apporté un livre (saint) ».
On a dit aussi : « Son Mathnawî est comme le Qor’ân qui possède sept
significations cachées et en lequel il y a un aliment pour l’élite et pour le
commun des gens89. » Même les gens qui n’étaient pas tout à fait d’accord
avec lui, pourtant, ont affirmé : « Son Mathnawî est comme un Qor’ân
argumenté ; il peut être un guide pour certains, et la cause d’égarement
pour d’autres90. »
Certains critiques estiment que le Mathnawî est un commentaire
ésotérique du Qor’ân et des Hadith (traditions prophétiques). Mais le
Mathnawî recèle aussi bien d’autres choses, et l’on ne peut passer sous
silence l’importance de ses conceptions métaphysiques et philosophiques.
On ne peut donc limiter une telle œuvre à un système théologique fondé
sur les commentaires du Qor’ân. Malheureuse ment, on n’a généralement
pas mis suffisamment en lumière son importance magistrale et son
originalité.
Mawlânâ s’est toujours fait l’apôtre de la plus large tolérance. Seul,
selon lui, importe la foi et l’amour pour un Dieu unique, qui est tout, et ne
peut être qu’identique dans toutes les confessions monothéistes. Les
différences qui demeurent n’ont aucune importance. En fait, les règles
institutionnelles et les prescriptions rituelles sont trop souvent une cause
d’hostilité et de divergences entre les créatures de ce Dieu Un. Il est
indifférent qu’on appelle la Réalité suprême de noms divers ; les vrais
adorateurs sont tous sur le même chemin, même si les coutumes
religieuses sont dissemblables.
Par le biais des contes symboliques et des paraboles ésotériques, il nous
enseigne que seul l’attachement au sens profond de la religion, c’est-à-dire
la foi et l’amour pour une Existence unique, peut rapprocher les peuples
en créant entre eux un climat fraternel91.
D’autre part, il explique à maintes reprises que la religion est devenue
pour certaines gens une habitude et une imitation dénuée de tout
fondement spirituel et de foi intérieure92. Croire à quelque chose avec
sincérité et amour est totalement différent d’une obéissance conformiste
liée à certaines conditions sociales93. Il critique très vivement toute sorte
de fanatisme en général et de fanatisme religieux en particulier, en faisant
ressortir les conséquences néfastes qui peuvent en découler. Dans un des
contes du Mathnawî, il explique que l’on puisse être fanatisé au point de
donner sa vie pour une cause qui n’est pas juste94. Il dit que l’homme
arrive parfois à un état psychique où il regarde mais ne voit pas, il écoute
mais n’entend pas95.
Les pratiques religieuses et les œuvres pies, si elles ne s’accompagnent
pas d’une foi véritable, n’ont aucune valeur : ce ne sont que des actions
dues au formalisme, à l’égoïsme, à l’habitude, peut-être même à
l’hypocrisie96.
Il convient de noter que les pratiques religieuses, indispensables pour le
commun des gens, ne sont pas suffisantes pour les mystiques et les élus de
Dieu97.
Bien que Mawlânâ soit opposé à la scolastique musulmane, le Kalam,
qu’il en nie l’utilité et la nécessité et qu’il aille jusqu’à la considérer
comme une cause de retard et parfois d’erreur98, il évoque pourtant la
plupart des sujets traités dans cette discipline, mais à sa façon, très
brièvement, et en ayant recours aux contes et fables, dotés de leur charme
propre99. C’est ainsi qu’il parle du Jour de la Résurrection et du Jugement
dernier, et des opinions divergentes concernant la nature de la résurrection,
corporelle ou spirituelle, le problème de l’éternité ou de la création du
Qor’ân, la prophétie, l’éternité ou la création du monde, le fatalisme et le
libre arbitre, le paradis et l’enfer, etc. Évidemment, il n’y a aucune
ressemblance méthodologique entre ce qui existe dans le Mathnawî et ce
qui se trouve, par exemple, dans les ouvrages des mu’tazilites et des ash’a-
rites, quoique les sujets soient les mêmes100.
Le problème du fatalisme et du libre arbitre a spécialement attiré
l’attention de Mawlânâ et il lui a consacré une large place. Car il constate
qu’au point de vue de la responsabilité religieuse et même sociale, ce
principe joue un rôle primordial. En fait, il s’agit d’un des sujets les plus
controversés et qui a engendré certains désaccords chez les commentateurs
du Mathnawî. Les uns ont affirmé que Mawlânâ croyait au fatalisme,
d’autres qu’il inclinait vers le libre arbitre.
Du point de vue de la théologie musulmane, cette question est très
délicate et très importante, car l’acceptation de chacune de ces deux thèses
constitue une source de difficultés et va à l’encontre de certains principes
fondamentaux de l’islam. Si l’on est partisan du libre arbitre, c’est
contraire à la Toute-Puissance divine et à Son Omniscience. Croire au
fatalisme, en revanche, c’est mettre en cause la responsabilité de l’homme.
Or, il faut résoudre ce problème101.
L’histoire du lion et des animaux102 offre une dialectique très
intéressante : l’un défend le libre arbitre, les autres le fatalisme103.
Il existe trois raisons qui font que les commentateurs ne sont pas
unanimes quant à l’opinion de Mawlânâ à ce propos.
Premièrement, selon l’habitude que nous avons déjà signalée, Mawlânâ
apporte des preuves et des arguments en faveur des deux parties, avec la
même ardeur et comme si, à chaque fois, il défendait son opinion
personnelle.
Deuxièmement, à cette époque, dans le monde musulman, la différence
entre le fatalisme et le déterminisme n’était pas claire104. Aussi, quand
Mawlânâ admet et défend le déterminisme, les commentateurs le
présentent comme une acceptation du fatalisme, et cet amalgame laisse
entendre qu’il existe des contradictions dans le Mathnawî, car, à un autre
endroit, Mawlânâ critique le fatalisme et affirmant qu’il répond à la
croyance des ignorants et des paresseux105.
Troisièmement, certains chercheurs et commentateurs confondent la
conception de l’Unité de l’Existence, fondement de la pensée
métaphysique de Mawlânâ, avec les preuves et arguments donnés en
faveur du fatalisme.
Mais, en réalité, Mawlânâ ne croit ni au fatalisme, ni au libre arbitre
absolu ; il admet plutôt le déterminisme106 et affirme que l’homme
possède une certaine liberté dans le cadre des lois universelles107.
Mawlânâ était un éminent théologien et dirigeait une école de théologie.
Cependant, dès que le Mathnawî devint célèbre, il fut parfois sévèrement
critiqué par des esprits orthodoxes et sectaires. C’est là une loi générale en
ce qui concerne les grands mystiques et même certains soufis. Les idées
qui suscitèrent le plus d’hostilité sont surtout liées à sa croyance à l’Unité
absolue de l’Existence, à certaines de ses opinions à propos de la Sharîah
(loi religieuse) et aussi à sa pratique du Sama’108.
Il est donc normal que, dans un tel climat social, Mawlânâ, à l’instar
d’autres mystiques, ait conseillé de « garder le secret109 », de ne pas
divulguer les secrets métaphysiques et mystiques à ceux qui ne sont pas
capables de les comprendre.
C’est la raison pour laquelle Mawlânâ déclare que les propos du
Mathnawî comportent des significations multiples et cachées. Le sens
exotérique est pour le commun des gens et les esprits non initiés110. A
plusieurs reprises, il dit : « Je cesse de parler à ce sujet, car il peut exister
des esprits sectaires et ignorants ; en parlant de certains sujets, il ne faut
pas les exposer ouvertement111. »
La nécessité de cacher les mystères de la Réalité suprême à ceux qui ne
peuvent les saisir conduit à utiliser un langage symbolique et ésotérique :
nous avons vu que Mawlânâ évoque sept significations superposées dans
le Mathnawî. La caractéristique essentielle de cette œuvre sera donc un
symbolisme très riche et très profond.
En réalité, il existe deux niveaux distincts dans le Mathnawî : un niveau
symbolique et un niveau explicatif. Mais tous deux comportent des
notions ésotériques : ainsi, un vers parle en apparence de la sincérité entre
les amis, tout en recélant beaucoup d’autres significations métaphysiques
et théologiques112.
D’ailleurs, ces significations ésotériques se situent elles-mêmes à
différents niveaux, et se rattachent à plusieurs concepts métaphysiques et
philosophiques.
Nous avons donné quelques exemples du symbolisme dans le
Mathnawî113, mais nous jugeons utile d’en traiter plus explicitement.
L’un des plus beaux symbolismes est celui de la mort. Nous avons déjà
suffisamment parlé de la mort mystique ; c’est de la mort physique qu’il
va être question à présent.
Mawlânâ dit que le corps est comparable à une femme enceinte de
l’enfant qu’est l’esprit. La mort est la douleur de l’accouchement. Après sa
vie corporelle, l’esprit retourne au monde invisible qui est son origine114.
Cela ne représente qu’un distique du Mathnawî, mais on pourrait
rédiger des volumes sur tous les thèmes qu’il évoque115. Il convient de
noter que, lorsqu’il est parlé ici de la vie, dans la majorité des cas il s’agit
de la vie après la mort. Quant à cette dernière, il peut s’agir de la mort
mystique ou de la mort physique. La Résurrection peut elle aussi avoir
différentes significations, tantôt elle désigne le réveil de l’esprit de
l’homme avant son trépas, tantôt le Jour du Jugement dernier qui
représente également la fin du monde de la multiplicité et le retour à
l’Unité.
L’un des termes symboliques fréquemment utilisés dans le Mathnawî
est le nom du perroquet. Selon le contexte, il va revêtir des sens différents.
Par exemple, dans un conte116, le perroquet désigne le chercheur mystique
et le maître spirituel, alors que dans un autre il représente l’homme naïf et
imitateur117. L’une des difficultés pour comprendre le Mathnawî réside
précisément en ces changements de signification symbolique.
Le lion représente parfois le nafs, l’âme charnelle118, mais parfois aussi
les saints et les amis de Dieu119. Le renard incarne la ruse, la malice,
gagnant en apparence, mais perdant toujours à la fin, car, ni dans ce monde
d’ici-bas, ni dans l’au-delà, la fourberie ne servira jamais à rien ; ce sont
les gens simples et sincères qui réussiront.
Le faucon, c’est l’esprit de l’homme, exilé dans ce monde de ténèbres,
prisonnier loin de son roi120, c’est-à-dire de Dieu, de l’Être. La flèche
désigne la pensée qui traverse notre esprit ; le trésor caché, représente le
secret de notre origine, la nostalgie que nous éprouvons pour elle, et
finalement l’amour divin. La découverte de ce trésor caché, c’est la
connaissance de soi. Le soleil est la Réalité, la vérité éclatante ; celui qui
ne la voit pas n’est qu’un aveugle. La mer est le symbole de l’Unité, et
l’écume celui du monde phénoménal, de la multiplicité. Les vagues ne
sont que de l’eau et le mouvement de cette eau ; pourtant, en apparence,
elles ont une existence individuelle, alors qu’en dehors de l’existence de
l’océan, elles ne sont rien d’autre que de l’eau et une illusion.
Le chemin, c’est la Voie mystique ; le voyageur, le chercheur de la
Vérité suprême. Sa réussite spirituelle est comparable à la trouvaille d’une
quantité d’or.
Une interprétation fautive de l’un des contes du Mathnawî, au temps de
Mawlânâ lui-même, et les critiques qui en résultèrent l’obligèrent à ajouter
quelques vers, en expliquant que seuls les ignorants comprendraient que
l’or dont il est question dans ce conte désigne un métal, une richesse
terrestre, alors que, bien au contraire, il s’agit d’une découverte
mystique121. Ce n’est d’ailleurs pas le seul cas où nous voyons Mawlânâ
contraint de s’expliquer, de se défendre contre les attaques des esprits
bornés et sectaires.
Il est malheureusement impossible d’aborder tous les éléments de ce
symbolisme. Aussi devons-nous nous contenter, pour terminer, de rappeler
le symbolisme de l’échelle, dont chaque échelon indique une étape, une
station du parcours sur la Voie. Mawlânâ a même comparé son Mathnawî
à une échelle qu’il faut placer sous ses pieds pour s’élever vers le monde
de la spiritualité.
La difficulté du commentaire est plus grande encore lorsqu’il s’agit de
contes ésotériques. Dans ce domaine, les significations cachées dépassent
les limites d’un symbolisme déchiffrable.
Par exemple, Daquqî122 vit, au cours d’un voyage au bord de la mer,
sept chandelles qui se réunissaient et devenaient une seule, puis se
séparaient et devenaient sept. Elles se sont ensuite transformées en une
lumière, qui s’unissait puis se divisait en sept. Ensuite, elles se changèrent
en sept hommes qui devenaient un seul, puis se transformaient en sept
arbres, qui à leur tour devenaient un seul puis se séparaient. Etrangement,
des gens passaient devant ces arbres et ne les voyaient pas.
Contrairement aux autres contes, Mawlânâ ne donne pas ici de
commentaire ni d’explication claire123. On peut dire pourtant que cette
histoire ésotérique veut montrer la réalité de l’Unité de l’Existence et
l’irréalité de la multiplicité apparente des choses. Il veut nous faire
comprendre que tout ce qui existe, depuis les êtres inanimés, les végétaux,
les animaux, jusqu’aux hommes et à la lumière, provient d’une origine
unique. Nous ne pouvons, bien entendu, nous livrer à une étude exhaustive
d’un texte aux allusions aussi multiples.
Une autre anecdote, qui a suscité beaucoup de controverses, est celle de
la forteresse de Dhât-al-Sûwar et des trois princes124.
C’est sans nul doute l’une des plus importantes histoires ésotériques du
Mathnawî. A notre avis, la forteresse représente la Loi religieuse
(Sharîah), le roi, père des princes, les prophètes. Les trois princes
symbolisent trois catégories d’individus et trois forces qu’ils utilisent pour
parvenir à la Vérité. Le premier prince incarne la raison discursive. Le
second, les âmes rebelles qui cherchent à atteindre leur but par des moyens
ésotériques. Il est sincère, mais n’a pas de guide et s’égare. Le frère cadet,
qui représente les mystiques, finalement parvient à ses fins. L’empereur,
père de la princesse, personnifie les obstacles qui se trouvent sur le chemin
de la Vérité. La princesse est cette Réalité suprême, l’objet de notre amour
et le but de notre quête.
Quant au petit prince, il semble patient et même paresseux. Mais ce
n’est là qu’une apparence. En fait, son amour est le plus grand, mais sa
recherche est intérieure. Il n’est pas passif, mais il avance dans une autre
direction125 et ses actions revêtent une autre dimension. Car les actes
exotériques, matériels, n’aboutissent qu’à des résultats illusoires et
temporels.
Un autre mode de communication des sentiments et des idées, cher à
Mawlânâ, est ce que l’on appelle zabân-e-hâl, littéralement « le langage
de Tétat spirituel126 ». Au-delà des mots, il existe une transmission directe
entre des esprits de même nature ; ce langage du cœur ne peut qu’être
sincère et la compréhension qu’il crée, sans l’intermédiaire de la parole, ne
suscite ni malentendus, ni dissenssions. S’il était donné aux esprits de
dialoguer ainsi directement, la plupart des difficultés humaines seraient
résolues.
Pour Mawlânâ, il est certain que beaucoup de choses s’échangent en
silence entre les âmes. Ce qui est pour lui fondamental, c’est la psyché
humaine, et la plus grande partie de son œuvre, notamment le Mathnawî,
lui est consacrée.
Il est impossible de citer tous les sujets ayant trait à la psychologie qui y
sont étudiés. En voici quelques exemples.
Ainsi, l’histoire du roi et de la jeune esclave127 qui expose une pratique
de la psychanalyse ; le conte du lion et des animaux128 qui, en plus des
différentes questions qu’il aborde, constitue une étude psychologique des
sentiments humains. L’histoire du maître d’école et des écoliers129 parle de
l’efficacité de la suggestion et des maladies psychosomatiques. A ce
propos, l’histoire du roi et du cheval130 est un bon exemple de l’influence
de la suggestion. L’histoire de la forteresse interdite analyse avec une
grande finesse les diverses catégories de mentalités131.
Quant à la pédagogie, Mawlânâ a lui-même précisé que son Mathnawî
avait été composé pour enseigner et éduquer les esprits. Il rappelle sa
responsabilité de maître et de guide, et dit : « Si je parle à des enfants, il
faut que j’emprunte leur langage132. » Il fait souvent allusion, nous l’avons
souligné, à la nécessité de parler aux geris à la mesure de leur
compréhension133. Il était d’ailleurs obligé de conserver une certaine
discrétion à propos de ses convictions personnelles qui risquaient d’être
mal perçues et de devenir une cause de trouble.
Ajoutons à tout cela une remarque concernant une caractéristique tout à
fait particulière à Mawlânâ, à savoir son humour inimitable qui rend le
style du Mathnawî unique dans la littérature persane.
Certes, les grands poètes persans, tels qu’Omar Khayyam et Hafiz,
pratiquent l’ironie philosophique et métaphysique ; Sa’di était célèbre
pour son humour poétique. Mais le cas de Mawlânâ est tout à fait
différent. Il possède un très grand sens de l’humour et son ironie vise
certains aspects de l’esprit humain, par exemple la naïveté avec laquelle
on place sa confiance dans la raison discursive. Cette méthode et ce style
tendent, là encore, à des fins pédagogiques134. C’est ce qui explique
pourquoi Mawlânâ a parfois pris pour exemples des histoires fondées sur
les relations sexuelles, et cela avec une liberté de langage qui a suscité un
certain étonnement chez ses lecteurs. Toutefois, cette façon de considérer
les choses n’est ni logique ni exacte, concernant une œuvre comme le
Mathnawî, étude générale et analytique de l’esprit, de l’âme et de la vie
humains ; il serait impensable que l’un des phénomènes les plus
importants de l’existence, tant au point de vue psychologique que social,
en soit absent.
A notre avis, ce sujet ne présente pas un grand intérêt135. Nous avons
cependant adopté la méthode de R.A. Nicholson dans sa traduction
anglaise, c’est-à-dire l’emploi du latin — Boileau ne disait-il pas qu’il
brave l’honnêteté ? — pour traduire certains vers qu’il semblait quelque
peu osé de rendre en français.
Qui est ce génie universel ? Né à Balkh, dans le Khorassan136 en 1207 (504
de l’hégire), Djalâl-al-Dîn Mohammad fut ultérieurement surnommé Mawlânâ
Khodâvandegâr et Mawlânâ de Rûm137. Depuis le IXe siècle de l’hégire, il est
appelé aussi Mawlawî et en Occident est devenu célèbre sous le nom de Rûmî.
Son père était Mohammad ibn-Khatîbî, connu sous le nom de Bahâ-al-Dîn
Walad et surnommé Sultan-al Ulamâ138. Leur généalogie remontait à Abû
Bakr139, premier khalife de l’Islam. La mère de Bahâ-al-Dîn Walad aurait été
d’origine princière de la dynastie de Kharazm-Shâh140.
Théologien éminent, Bahâ-al-Dîn Walad était aussi un prédicateur très
écouté. Il naquit vers l’an 1148 de notre ère. Ses sermons et ses pensées
ont été réunis en un volume publié sous le nom de Ma’ârif141. Considéré
comme un sheikh soufi (il avait reçu sa khirqa142 de Ahmad Ghazâlî, le
frère du célèbre philosophe), il était l’objet d’un grand respect. Il fut le
premier maître spirituel de Mawlânâ. Il était aussi l’un des six
représentants de Nadjm al-Dîn Kubrâ.
Aflâkî, l’historiographe de la confrérie fondée par Mawlânâ, raconte
qu’au cours d’un voyage on demanda au père de celui-ci : « D’où viens-tu
et où vas-tu ? » Bahâ-al-Dîn répondit : « Je viens de Dieu et je vais vers
Dieu, car il n’y a rien, sauf Dieu143. »
Nous pouvons constater que le père de Mawlânâ croyait comme lui à
l’Unité de l’Existence (Wahdat-al-wudjûd). Ils partageaient également une
certaine hostilité à l’égard des penseurs scolastiques que Bahâ-al-Dîn
Walad critiquait publiquement en chaire. Cela explique l’opposition de
Fakhr al-Dîn Râzî, qui était l’un des défenseurs du Kalâm (scolastique
musulmane144).
On a prétendu que ce conflit avait causé le départ de Bahâ-al- Dîn
Walad et sa famille de Balkh. Fakhr al-Dîn Râzî, conseiller spirituel du roi
Khârazm-Shâh, détenait en effet une grande autorité et son hostilité
personnelle pouvait faire encourir celle du souverain.
Mais ce ne peut être exact, car Râzî mourut en 1209, soit dix ans avant r
émigration de la famille Mawlawî. Il existe plusieurs autres versions à ce
sujet. L’on a dit notamment que Bahâ-al-Dîn Walad, en un dévoilement
mystique, avait vu la destruction prochaine de sa ville natale par les
Mongols, ce qui l’avait conduit à devancer cet événement145.
Ils quittèrent donc Balkh en 1219. Djalâl-al-Dîn était alors âgé de douze
ans. Ils effectuèrent d’abord le pèlerinage à La Mecque. En passant par
Nichapour, Bahâ-al-Dîn Walad rencontra Sheikh-Farîd al-Dîn ‘Attâr, et ce
dernier offrit son Asrâr-Nâmeh (Livre des Secrets) au jeune Djalâl-al-Dîn.
Celui-ci conserva durant toute sa vie un grand respect pour ‘Attâr et
Sanâ’î ; il les cite toujours comme ses maîtres spirituels146.
En chemin, ils visitèrent Bagdad et, après trois jours, partirent pour
Arzandjân147, où ils se fixèrent. En l’an 625 de l’hégire, cette ville fut
conquise par Alâ-al-Dîn Kayqobâd, le roi seldjoukide, qui invita Bahâ-al-
Dîn Walad à Konya148. Ils passèrent quelque temps à Lâranda, où Djalâl-
al-Dîn épousa, à dix-huit ans, sur l’ordre de son père, la fille de Khodja
Lâlâ, de Samarcande. Elle lui donna deux fils, Sultan Walad, qui succéda à
Mawlânâ à la mort de celui-ci, à la tête de la confrérie mawlawie149 et
Alâ-al Dîn Mohammad.
Finalement, Bahâ-al-Dîn Walad s’installa définitivement à Konya avec
sa famille ; il y retrouva son rôle de prédicateur et devint le maître spirituel
de cette ville où il mourut en 1231, alors que Djalâl- al-Dîn n’avait que
vingt-quatre ans. Il remplaça son père à la direction de son collège. Un an
plus tard, un ancien disciple de Bahâ-al-Dîn, Burhân-al-Dîn Mohaqiq
Tirmidhî, vint rendre visite à Mawlânâ et devint son maître spirituel. Il le
resta jusqu’à sa mort, neuf ans plus tard. C’est sur ses conseils que
Mawlânâ partit pour Alep étudier dans une école de théologie célèbre
dirigée par un savant canoniste hanafite, Kamâl-ud-Dîn Ibn al ‘Adîm150.
Après quelque temps, il se rendit à Damas, où il resta plusieurs années.
C’est à cette époque qu’il a pu rencontrer Muhyî-ud-Dîn Ibn Arabî, le
Sheikh ul-Akbar, qui y passait les derniers jours de sa vie151.
Certains spécialistes ont été tentés d’établir une liaison directe entre ces
deux grands pôles du soufisme dit « occidental » et du soufisme
« oriental152 ». On ignore s’ils se sont personnellement rencontrés, car
Mawlânâ n’a jamais parlé du Sheikh ul-Akbar et les documents
historiques sont muets à ce sujet. On a parlé aussi d’une influence
indirecte d’Ibn ’Arabî sur lui par l’intermédiaire de Sadr od-Din Qoniawî,
qui était le gendre d’Ibn ’Arabî et devint l’ami intime de Mawlânâ.
A notre a vis, quoique la direction générale de la pensée de ces deux
grands maîtres soit la même, tous deux conduisant à une doctrine proche
du panthéisme occidental et affirmant l’un et l’autre l’Unité de
l’Existence, leurs systèmes philosophiques et métaphysiques semblent
assez différents. Si l’on compare le Mathnawî et le Fîhi-mâ-fihi de
Mawlânâ aux Futûhât-al-Makkiya et au Fusûs-al-Hikam d’Ibn ’Arabî, on
constate qu’il s’agit de deux climats de pensée dissemblables et de deux
visions du monde qui ne se rejoignent qu’au sommet.
Nous ne sommes donc pas d’accord avec Nicholson qui, tout en
reconnaissant une différence de méthode et de style entre ces deux
penseurs, admet cependant implicitement la possibilité d’une influence
directe d’Ibn ’Arabî sur Mawlânâ153. Nous estimons à l’inverse distinctes
ces deux pensées.
Si dans le cas de Mawlânâ il s’agit d’une philosophie mystique, en ce
qui concerne Ibn’Arabi on peut plutôt parler de théologie mystique.
L’ésotérisme de Mawlânâ est un symbolisme mystique de tendance
poétique, et celui d’Ibn ’Arabî est un ésotérisme à tendance
cabalistique154. L’effort de Mawlânâ tend à une islamisation des traditions
philosophiques, celui d’Ibn ’Arabî à établir un islam philosophique.
Ibn ’Arabî reçoit sa khirqa155 des mains de Khizr156 ; Mawlânâ
rencontre Shams de Tabriz et déchire sa propre khirqa.
L’inspiration d’Ibn ’Arabî le fait se considérer comme étant le Sceau de
la sainteté mohamadienne157, mais Mawlânâ désire recevoir une
inspiration divine le conduisant au fanâ (annihilation mystique).
Ibn ’Arabî voit en rêve que des figures théophaniques lui offrent : « les
dons des sagesses158 » et Mawlânâ « tète de la nourrice du sommeil le lait
de ses jours passés », c’est-à-dire sa patrie perdue, son origine céleste159.
Ibn ’Arabî témoigne d’un amour qui se conjoint à la raison, tandis que
Mawlânâ veut annihiler la raison dans l’amour.
En définitive, la distance entre ces deux grands esprits est semblable à
celle qui sépare l’Orient de l’Occident, bien que tous deux soient illuminés
par le Soleil de l’Unique et de l’Unité.
Une chose frappante, à ce propos, est que Mawlânâ n’a jamais évoqué
le nom d’Ibn ’Arabî, alors qu’il parle souvent, nous l’avons vu, de Hallâdj,
Sanâ’i, Attâr, avec un grand respect. Son fils, Sultân Walad, qui a raconté
en détails la vie de son père et fait allusion à tous ceux avec qui il fut en
rapport, ne dit rien non plus du Sheikh ul-Akbar !
Après son séjour à Alep et Damas, Mawlânâ revint à Konya et reprit la
direction du collège où il enseignait la jurisprudence et la loi coranique.
Les événements géopolitiques et sociaux survenant dans cette région ne
semblent pas avoir eu une grande influence sur sa vie et sa pensée. Malgré
les changements de gouverneurs et de rois, les guerres entre les souverains
seldjoukides et les Mongols, il continua à exercer son rôle de professeur et
de maître spirituel, entouré de la vénération de tous.
Ce qui lui advint de plus important et qui bouleversa toute sa vie fut sa
rencontre avec Shams de Tabriz, un derviche inconnu, voyageur solitaire
qui arriva un jour à Konya.
Il existe très peu d’informations à son sujet160. On sait seulement qu’il
était originaire de Tabriz, où il naquit probablement vers 580 de l’hégire.
Aflâkî raconte qu’il était un disciple du Sheikh Abû Bakr Zanbilbâf de
Tabriz. On l’appelait « Shams le volant161 » à cause de ses déplacements
incessants de ville en ville. Il ne vivait que des petits travaux qu’il
effectuait au cours de ces voyages.
Aflâkî raconte que Shams arriva à Konya en l’année 642 de l’hégire. Un
jour que Mawlânâ quittait son collège des Cotonniers et se dirigeait à dos
de mule vers le bazar, suivi de ses disciples, à pied, Shams s’avança
soudain vers lui et lui demanda : « A ton avis, qui était le plus grand,
Bâyazîd162 ou Mohammad ? » Mawlânâ répondit : « Quelle étrange
question ! Mohammad était le Sceau des Prophètes, et Bâyazîd n’était
qu’un soufi. » Alors, Shams répliqua : « Pourquoi donc le Prophète a-t-il
dit à Dieu : “Je ne T’ai pas connu comme il fallait Te connaître", tandis
que Bâyazîd a dit : “Gloire à moi ! Que ma dignité est haute !” » Mawlânâ
tomba évanoui, et quand il revint à lui, il entra avec Shams dans une pièce
de son collège et s’y enferma pendant quarante jours en sa compagnie163.
Selon une autre version, cette rencontre eut lieu dans le collège de
Mawlânâ. Ce dernier était en train de procéder à ses ablutions au bord
d’un bassin ; il avait posé quelques livres à côté de lui. Soudain, Shams
arriva et lui demanda : « De quoi parlent ces livres ? —De sciences
discursives, répondit Mawlânâ. Tu ne les connais pas. » Alors Shams prit
les livres et les jeta dans le bassin. Mawlânâ s’écria : « Mais que fais-tu ?
Ce sont des manuscrits uniques et tu les as abîmés. » Shams étendit la
main et retira de l’eau les manuscrits sans qu’ils fussent mouillés.
Mawlânâ, stupéfait, demanda : « . Qu’est-ce que cela ? » Shams répondit :
« C’est la science du cœur, tu ne la connais pas164 ! » Mawlânâ poussa un
cri et, prenant Shams par la main, l’amena à une chambre du collège, en
en fermant la porte pour quarante jours.
De ces deux versions, c’est la première qui nous semble la plus
plausible. De toute façon, ce qui importe, ce n’est pas le mode de la
rencontre, mais ce qui en est résulté, c’est-à-dire une véritable
transformation ; c’est depuis cette époque qu’il est devenu celui que nous
connaissons comme le plus grand esprit de la mystique musulmane.
Il parle de Shams en l’appelant son maître spirituel. Sans doute avait-il
beaucoup appris chez son père, ou chez Burhân-al-Dîn Moha-qiq
Tirmidhî, et il possédait une vaste culture dans le domaine de la
jurisprudence et de la Loi canonique. Lorsqu’il rencontra Shams, il avait
une quarantaine d’années et une grande maturité intellectuelle. Ce que lui
apporta Shams, c’est une ouverture sur une autre dimension, un
dévoilement, l’enivrement de l’amour divin, au-delà de toute logique
discursive. Il dit lui-même, dans Fîhi-mâ-fihi : « Avant de rencontrer
Shams, j’avais prié Dieu de m’envoyer l’un de Ses amis pour me guider
dans le droit chemin165. »
Une autre version de cette première rencontre entre Mawlânâ et Shams,
qui constitue un commentaire de celle rapportée par Aflâkî, est celle
donnée par Dawlat Shâh. La question posée par Shams aurait été : « Quel
est le but de l’ascèse et des pratiques religieuses ? » Mawlânâ répondit que
c’était pour respecter la Sharîah (la Loi religieuse) et les Traditions
prophétiques. Alors Shams lui dit : « Tout cela concerne l’extérieur. »
Mawlânâ questionna : « Qu’y a-t-il au-delà de cela ? » Shams répondit :
« La connaissance, c’est- à-dire le passage de l’inconnu au connu », et il
récita ce distique de Sanâ’î très cher à Mawlânâ :
« Si la connaissance ne fait pas disparaître ton “moi” pour toi- même,
L’ignorance vaut mieux qu’une telle connaissance. »
La plus grande œuvre de la poésie persane est le fruit de cette rencontre et de
cette relation spirituelle : le Diwân de Shams Tabrîzî, composé par Mawlânâ et
dédié à Shams en signe de profonde gratitude pour celui qui lui avait fait prendre
conscience de sa nostalgie d’un paradis perdu et permis de révéler ce qui était
caché dans le tréfonds de son cœur :
« Des centaines de millions d’années, dit-il, je volais comme les atomes
dans l’air.
Si j’ai oublié ce temps et cet état, cependant le voyage durant le
sommeil le rappelle à ma mémoire.
Du sommeil, cette nourrice, je tète le lait de mes jours passés, ô
Seigneur.
Afin de se libérer de la conscience pour un bout de temps, ils s’infligent
à eux-mêmes l’opprobre du vin et des stupéfiants.
Tous savent que cette existence-ci est un leurre, et que la pensée et la
mémoire conscientes sont un enfer166. »
L’attachement et le respect que Mawlânâ témoignait à Shams
suscitèrent peu à peu la jalousie des disciples et de l’entourage du maître
et les complots et la médisance commençaient à empoisonner la vie de la
confrérie. Shams décida de partir et, après seize mois passés à Konya avec
Mawlânâ, il quitta la ville en l’an 643 de l’hégire. Mawlânâ ne put
supporter cette séparation et envoya son fils Sultan Walad avec une
vingtaine de ses disciples pour le ramener à Konya167. Shams revint un an
plus tard, mais la jalousie et l’hostilité ne firent qu’augmenter contre lui, et
l’on dit qu’il décida de disparaître une fois pour toutes ; d’après tous les
commentateurs, il disparut en effet en l’an 645 de l’hégire, et cela pour
toujours. Mais on ne sut jamais ce qu’il était devenu. Avait-il été tué ou
était-il parti pour une destination inconnue ?
Aflâkî raconte qu’un jour que Shams était en retraite avec Mawlânâ on
l’appela au-dehors, on le tua et l’on fit disparaître son corps. Sultan Walad
n’est pas aussi affirmatif. Il suppose qu’il partit sans laisser de traces pour
que Mawlânâ ne puisse le retrouver. Ce dernier, d’ailleurs, le fit rechercher
à nouveau et effectua lui-même deux voyages à Damas en espérant qu’il
s’y trouvait168.
Shams est sans doute le personnage le plus mystérieux de la littérature
persane. On sait très peu de choses de lui, nous l’avons dit. On ne dispose
pas de documents, et par ailleurs on n’a pas d’œuvres écrites par lui ;
quelques-unes seulement lui ont été attribuées, par exemple, le livre des
« Dix Chapitres » (Dah Fasl) que lui attribue Aflâkî, et dont nous n’avons
qu’une petite partie, intitulée « les Discours » (Madjâlis), qui sont des
notes prises par ses élèves. L’ouvrage le plus célèbre qui lui est également
attribué est les Maqâlât, qui consistent en questions et réponses entre
Mawlânâ et Shams.
La disparition de Shams bouleversa la vie de Mawlânâ et, après les
deux voyages qu’il effectua, sans succès, à Damas, il perdit tout espoir de
le retrouver. Il resta durant un temps si profondément affligé que même
ceux qui avaient souhaité le départ de Shams le regrettaient. Puis Mawlânâ
prit conscience qu’en réalité il n’existait pas de séparation169, que leurs
deux esprits étaient unis par le Soleil du ciel de la Divinité170.
Shams est resté inconnu pour tout le monde, sauf peut-être pour
Mawlânâ qui écrivait :
« O mon Shams, O mon Dieu. »
De tout ce qui est attribué à Shams, et qui nous semble le plus
authentique, nous citerons quelques phrases ésotériques, sans un grand
commentaire, simplement pour montrer le style et le niveau de pensée de
cet homme, et ce qu’il dit à propos de son propreêtre
« Ce Calligraphe avait trois sortes de ca lligraphie :
Ce qu’il pouvait lire, et aussi les autres ;
Ce que lui lisait, mais non les autres ;
Enfin, ce que ne pouvaient lire ni Lui, ni les autres.
J’appartiens à cette troisième catégorie171. »
Deux ans après la disparition de Shams, Mawlânâ choisit l’un de ses
disciples, Salâh al-Dîn Fereidûn Zarkûb, comme le khalifa172 et le
sheikh173 de sa confrérie.
Mais bientôt celui-ci se retrouva en butte à l’hostilité des disciples qui
lui reprochaient, entre autres, d’être un homme sans culture. Salâh al-Dîn
usa de diplomatie et réussit à calmer les esprits et il demeura auprès de
Mawlânâ pendant dix ans, jusqu’à sa mort. Il disait de lui-même : « Moi,
je ne suis rien ; je ne suis qu’un miroir dans lequel Mawlânâ se voit lui-
même. » Mawlânâ lui était très attaché et Sultân Walad dit que c’est grâce
à lui que son chagrin s’apaisa.
Après la mort de Salâh al-Dîn, Husâm al-Dîn Tchelebî qui avait, comme
celui-ci, donné à la confrérie tout ce qu’il possédait, le remplaça et
Mawlânâ lui confia les affaires et la trésorerie de la Mawlawîya. Il lui
témoignait une grande amitié et il dit que c’est sur les conseils de Husâm
al-Dîn qu’il a composé le Mathnawî. Dans la préface du premier livre, il
parle de lui comme de « la clé des trésors de l’Empyrée, le Bâyazîd de son
temps et le Djunayd de l’époque174 ». Les cinq autres livres du Mathnawî
commencent aussi par son nom, et il nous est dit que le retard de deux
années entre la fin du premier livre et le début du deuxième175 a été causé
par la mort de l’épouse de Husâm-al-Dîn. C’est en effet à lui que Mawlânâ
dictait les vers, Husâm-al-Dîn les écrivait et les récitait au fur et à mesure,
pendant parfois toute la nuit. La composition du Mathnawî continua
jusqu’à la fin de sa vie.
La façon brusque dont se termine le sixième et dernier livre du
Mathnawî laisse à penser que Mawlânâ ne comptait pas l’arrêter là, bien
qu’il soit le plus long des six176.
Mawlânâ mourut le dimanche 5 de Djumâdî II 672 (17 décembre 1273)
dans la soirée. Durant sa dernière maladie, au Sheikh Sadr ud-Dîn venu lui
souhaiter une prompte guérison, il avait répondu : « Quand entre l’amant
et l’Aimé il n’y a plus qu’une chemise de crin, ne voulez-vous pas que la
lumière s’unisse à la lumière177 ? »
A sa mort, tous les habitants de Konya, sans distinction de croyances,
prirent le deuil. « Le bruit des timbaliers, le son des hautbois et de la
trompette annonçaient la bonne nouvelle178 », celle de l’union du Maître
avec son Bien-Aimé. Vingt troupes de chanteurs récitaient les chants
funèbres qu’il avait lui-même composés :
« Le roi de la pensée sans trouble en dansant s’en est allé Vers l’autre
pays, le pays de la lumière. »
Dans les pays musulmans, il est inhabituel, et même très rare, que les
funérailles soient accompagnées de musique. Mais il en fut ainsi pour
Mawlânâ, parce qu’il l’avait voulu, et d’ailleurs il avait durant toute sa vie
manifesté un grand amour pour la musique et le samâ’, danse et chant
mystiques, qui était un oratorio spirituel. Pour lui, le samâ’ était une prière
fondée sur la supraconscience, qui établissait une relation directe avec
Dieu. C’est pourquoi il pouvait faire partie des cérémonies à l’occasion de
la mort, ce qui fut le cas pour Salâh al-Dîn Zarkûb. Mawlânâ n’avait-il pas
dit : « Si tu veux nous trouver, cherche-nous dans la joie, car nous sommes
les habitants de ce royaume179. » ? La mort, elle aussi, peut être considérée
comme une occasion de se réjouir.
A la suite du bouleversement spirituel causé par la rencontre de Shams,
Mawlânâ commença à se livrer au samâ’. Au début, c’est un état (hâl)
spontané qui transportait Mawlânâ dans le ravissement (wadjd). Un mot,
un bruit, un paysage, une illumination soudaine pouvaient provoquer une
séance de samâ’ durant parfois des heures.
C’est ainsi qu’un jour qu’il passait dans le bazar, un Turc vendant une
peau de renard criait « Tulki, tulki » (renard en turc), Mawlânâ, qui
ignorait cette langue180, crut qu’il disait : « Dil kou, dil kou ? » (« Où est
le cœur, où est le cœur ? » en langue persane) et il se mit à danser au
milieu du marché, en répétant ces mots. Les assistants, saisis eux aussi par
cet état spirituel, commencèrent ensemble le samâ’.
A propos de Salâh al-Dîn Zarkûb et de sa première rencontre avec
Mawlânâ181, on raconte une histoire qui montre la spontanéité du samâ’.
Salâh al-Dîn était batteur d’or. Un jour que Mawlânâ passait devant sa
boutique, en entendant le tic-tac des apprentis frappant sur les plaques
d’or, il fut transporté et se mit à danser. Le sheikh fit signe de ne pas
s’arrêter de battre et la danse continua depuis le matin jusqu’à l’après-
midi182.
Un poème rappelle cette séance de samâ’, disant : « Un trésor est
apparu dans cette boutique de batteur d’or. »
Tous les ouvrages de Mawlânâ, et notamment le Mathnawî, nous montrent
son intérêt pour les instruments de musique et pour les sons. Il partage la théorie
pythagoricienne de la musique des sphères et il écrit :
« C’est pourquoi les philosophes ont dit183 que nous recevons ces
harmonies de la révolution de la sphère céleste184. »
Et il ajoute :
« Car le gémissement du hautbois et le grondement du tambour ressemblent
quelque peu à la trompette universelle ;
Et les mélodies que les gens chantent en s’accompagnant du pandore
est le son de la révolution de la sphère céleste185. »
Dans toutes les parties du Mathnawî, le symbolisme des instruments de
musique, du samâ’ et du chant est évoqué186.
Le samâ’ devint peu à peu une habitude quotidienne dans la confrérie.
On récitait des poèmes de Attâr, de Sanâ’î et de Mawlânâ lui-même, avec
accompagnement du pipeau, du rebâb et d’autres instruments. Au début,
pendant ces séances, certains derviches, et Mawlânâ en particulier, se
mettaient à danser, saisis par un état de ravissement mystique. Plus tard,
vers la fin de la vie du Maître, le samâ’ revêtit une forme cérémonielle
plus ou moins organisée. Mais ce n’est qu’après la mort de Mawlânâ,
lorsque Sultân Walad dirigea la confrérie Mawlawîya, que furent établies
des règles précises ainsi que des explications ésotériques.
En fait, ces cérémonies n’avaient rien à voir avec le mode spontané
existant auparavant depuis des siècles chez les soufis, notamment dans le
khânigâh (maison de retraite) du Sheikh Abû Sai’d Abul Khayr187.
L’un des sujets les plus controversés au sein du soufisme est le samâ’.
En dehors des autorités religieuses qui lui étaient catégoriquement
hostiles, parmi les sheikhs soufis eux-mêmes les opinions sur ce sujet
divergeaient. Durant sa vie, Mawlânâ fut souvent critiqué à cause de cette
pratique. Entre autres raisons, c’est aussi pour défendre sa confrérie188 que
Sultân Walad voulut donner une signification ésotérique et cosmique aux
cérémonies du samâ’ en l’organisant selon des règles précises189.
Comme nous l’avons dit, le samâ’ comportait un symbolisme cosmique.
Le maître spirituel tournait au milieu des derviches et représentait le soleil
illuminant les êtres ; les danseurs, ce sont les planètes, tournant autour du
soleil et aussi sur eux-mêmes. Leur main droite est orientée vers le ciel,
pour y recueillir la grâce divine, leur main gauche vers la terre, pour y
répandre cette grâce. Tous les gestes et jusqu’au costume des danseurs du
samâ’ recèlent un sens symbolique190. Ces cérémonies sont devenues
célèbres en Occident, où la confrérie de Mawlânâ est connue sous le nom
de derviches tourneurs.
Il est en tout cas certain que la réputation et l’importance de la confrérie
Mawlawiya remportent sur celles de toutes les autres confréries soufies et
s’étendent de l’Inde jusqu’à l’Europe et l’Amérique. Même lorsque les
autres confréries soufies furent condamnées dans l’Empire ottoman, celle
de Mawlânâ fut épargnée, en raison de l’universalisme de sa pensée et du
respect dont il bénéficiait dans le monde entier191.
La confrérie Mawlawîya, profondément mystique et sans aucune
tendance politique, jouissait d’une plus grande liberté d’action et peu à peu
elle se répandit dans toute l’Anatolie et l’Asie Mineure. Ses takyaset ses
zâwiyas192 existaient en Turquie aussi bien qu’en Syrie, en Egypte, en
Libye, à Chypre et à Belgrade.
Les maisons de retraite des derviches au début du soufisme s’appelaient
khânigâh. Mais il y avait certaines différences entre les zâwiyas et les
takyas ; les premières étaient habitées et l’on y vivait, mais les autres
pouvaient être seulement un lieu de réunion.
Dans ces maisons, les livres et les enseignements de Mawlânâ étaient
expliqués par des maîtres spirituels. Parmi les œuvres de Mawlânâ, la plus
importante est sans conteste le Mathnawî. Le nom de Mathnawî vient de la
forme prosddique utilisée, c’est-à-dire de distiques rimant entre eux, avec
une harmonie syllabique générale.
Depuis le XVe siècle, il existe beaucoup de commentaires sur le
Mathnawî, les plus connus sont :
—le commentaire de Kamâl al-Dîn Khârazmî, en deux volumes193 ;
—le commentaire en persan par Walî-Mohammad Akbarâbâdi (xvnr
siècle194) ;
—le commentaire de Sûrûri en persan ;
—le commentaire de Tchelebî en turc.
Les traductions du Mathnawî avec ou sans commentaire sont :
—la traduction en prose du Mathnawî en turc, faite au xvir siècle par
Ismâ’il Ankarawî avec un commentaire195 ;
—la traduction en vers turcs par Sulaymân Nahifî (XVIIIe siècle) ;
—la traduction arabe en prose par Yûsuf ibn-Ahmad al- Mawlawî196 ;
—la traduction en vers en langue hindi par Mohammad Yûsuf Alî-
Shâh197.
Parmi les autres commentaires, nous en indiquerons deux qui se situent
entre la traduction et le commentaire :
—le commentaire de Mohammad Abdul-Alî en persan198 ;
—le commentaire d’Abidin Pâshâ, en turc.
Quant aux traductions occidentales, il n’existe qu’une seule traduction
intégrale, en langue anglaise, faite par R.A. Nicholson en 1925199.
Il y a quelques traductions partielles du Mathnawî :
—une traduction en vers d’un quart du premier livre, par George Rosen
(Leipzig, 1849) ;
—une traduction partielle du premier livre en anglais et en vers, par
James Redhouse (Londres, 1881) ;
—une traduction d’extraits choisis des six livres, d’environ trois mille
vers, en prose, par E.H. Whinfield (Londres, 1887) ;
—la traduction du deuxième livre avec un commentaire, par C.E.
Wilson (Londres, 1910).
Une autre œuvre monumentale de Mawlânâ, une œuvre lyrique, est le
recueil de ses poèmes, intitulé Kûlliyât-e-Shams200. Il est dédié à Shams
de Tabrîz et tous les poèmes201 finissent par le nom de Shams202.
Les éditions de ce livre ont parfois présenté jusqu’à cinquante mille
distiques, pourtant il n’est pas sûr que tous ces poèmes soient de Mawlânâ.
L’édition la plus sûre, due à Badi’ ul-Zamân Furûzân- far, est
accompagnée d’une biographie complète de Mawlânâ203.
Une traduction partielle de cette œuvre en langue française, par Eva de
Vitray-Meyerovitch et Mohammad Mokri, comporte mille quatre-vingt-un
ghazals204.
La plus importante œuvre en prose de Mawlânâ est Fîhi-mâ-fihi
(littéralement : « Dans cela est ce qui est là ». On a prétendu que ce titre
est une citation d’un poème d’Ibn ’Arabî. Pourtant, on ne le connaissait
pas autrefois sous ce titre, et pour la première fois c’est dans le Bostân-al-
Sîyâhat205 qu’on le trouve. Ce livre est un recueil des réponses données
par Mawlânâ aux questions posées particulièrement par le vizir Mu’in al-
Din Parwâna206. Le « Livre du dedans » (Fîhi-mâ-fihi) est composé, à la
manière du Mathnawî, d’anecdotes et de contes, de versets coraniques et
de hadiths.
Cette œuvre a été éditée à Téhéran par Badi’ ul-Zamân Furûzânfar en
1950207, et a été traduite en anglais par Arberry (Londres, 1961) sous le
titre de Discourses of Rûmî. A. Golpinarli l’a traduite en langue turque
(Istanbul, 1959).
La traduction française de ce livre a été faite en 1975 par Eva de Vitray-
Meyerovitch sous le titre « Le livre du dedans208 ».
Une autre œuvre lyrique de Mawlânâ, les Rubâ’iyât (quatrains209) a été
éditée pour la première fois à Istanbul en 1894 par Veled Tchelebi. Il a été
traduit en turc en 1932 par H. Ali Yûcel, et par A. Halet Tchelebî en 1939.
La première édition française est une traduction partielle de deux cent
soixante-seize quatrains, par A. Halet Tchelebî210. La traduction d’une
grande partie des quatrains a été faite en 1986 par Eva de Vitray-
Meyerovitch et Djamchid Mortazavi211.
Des lettres de Mawlânâ constituent un livre intitulé Maktûbât. Il s’agit
de cent quarante-quatre lettres. Ce livre a été édité pour la première fois en
1356 de l’hégire, à Istanbul, par Feridûn Nafez Beg. Il a été réédité à
Téhéran, en 1956, par Y. Djamshidi-pur et G.H. Amin.
Certaines des prédications de Mawlânâ constituent un livre qui
s’appelle Madjâlis-e-Sab’a (« les Sept Séances »). Il a été édité par M.E.
Nafez et traduit en turc par R. Hasan Effendi-Oglû, à Istanbul, en 1937.
On a attribué d’autres œuvres à Mawlânâ, mais il n’est pas sûr qu’elles
soient de lui ; en outre, il ne s’agit pas d’ouvrages importants. Citons
Khâb-nâmeh (un petit opuscule sur l’interprétation des rêves), les Maqâlât
et Ishq-Nâmeh.
En ce qui concerne le Mathnawî, l’édition critique de Nicholson, parue
à Londres entre les années 1924 et 1934212, est considérée comme la plus
sure et la plus exacte, ayant été établie d’après les meilleurs et les plus
anciens manuscrits. Elle n’est cependant pas totalement dépourvue de
fautes. Nicholson lui-même a admis la possibilité de certaines erreurs dues
aux manuscrits utilisés. Mais il faut reconnaître que le travail de cet
homme amoureux de la science unit l’érudition, le courage et le goût.
Ayant passé une grande partie de sa vie à étudier les œuvres de Mawlânâ,
il était devenu assez familier avec sa pensée.
Nicholson au début de son travail s’était inspiré des manuscrits du VIIIe
siècle. Ce n’est qu’après les éditions du premier et du deuxième livre qu’il
retrouvera d’autres manuscrits du VIIe siècle de l’hégire, le plus ancien
datant de 677, deux ans après la mort de Mawlânâ213.
Aussi apporta-t-il ultérieurement certaines corrections sur les deux
premiers livres. Elles ne constituaient pas toujours des améliorations.
Nous avons donc respecté en général le texte édité.
Dans tout le Mathnawî, il existe très peu de différence entre notre
traduction et l’édition de Nicholson. Pourtant, rarement il est vrai, nous
sommes tombés sur certains vers qu’à notre avis il n’était pas possible
d’accepter tels qu’ils étaient donnés dans cette édition. Dans l’édition
critique du livre IV par exemple, Nicholson, d’après les manuscrits qu’il
possédait, a pris le mot de zamr214 dans le deuxième hémistiche du
distique 225215 et il l’a traduit, en anglais :
« In order that for awhile they may be delivered from sobriety
(consciousness), they lay upon themselves the opprobrium of wine and
minestrelsy. »
En dehors de toutes sortes de considérations méthodologiques et en fonction
seulement d’une logique scientifique et selon toute la pensée de Mawlânâ,
comment serait-il possible d’imaginer un instant qu’il voulait dire qu’écouter le
pipeau ou bien s’occuper de musique était un « opprobre » ou une honte ? Dans
un livre comme le Mathnawî qui commence par un éloge du « ney » (pipeau) et
de son gémissement !
Mais quel est le mot exact ? Au lieu de « zamr » il s’agit de « bang216 »,
c’est-à-dire « haschisch » et plus généralement « stupéfiants ». Nous avons
donc ainsi traduit ce distique :
« Afin que pour un temps ils puissent être délivrés de la conscience, ils
s’infligent à eux-mêmes l’opprobre du vin et des stupéfiants. »
Bien entendu, les différences de cette nature dans notre traduction par
rapport à l’édition critique de Nicholson sont très rares217 et même sans
importance. Il existait cependant de petits détails, en apparence, qui
représentaient des contradictions doctrinales avec la pensée de Mawlânâ et nous
ne pouvions pas ne pas réagir218.
En ce qui concerne quelques distiques pour lesquels nous avons décidé
d’adopter la méthode de Nicholson, c’est-à-dire de les traduire en latin,
nous avons repris ses traductions.
Pour les traducteurs, en général, la traduction tout à fait littérale est un
moyen de franchir certains obstacles qui se présentent dans les textes
difficiles. D’autre part, la traduction tout à fait libre, elle aussi, est une
possibilité de mettre dans la bouche de l’auteur ce qu’on comprend du
texte, à tort ou à raison.
Nous avons évité ces deux perspectives admissibles ni l’une ni l’autre.
Nous avons essayé de traduire au plus près du texte, mais en donnant une
signification claire et compréhensible.
Parfois, nous avons été obligés d’ajouter un mot ou un nom, entre
parenthèses, pour clarifier le distique, car il arrive à Mawlânâ, selon sa
méthode, de revenir après quelques pages au sujet qu’il avait traité
précédemment en utilisant seulement un pronom : « il » a dit ; mais qui a
dit ? Nous l’avons indiqué en cas de nécessité absolue.
Les difficultés de la traduction du Mathnawî sont manifestes pour ceux
qui connaissent cette œuvre. Elles ne consistent pas dans le volume du
livre ni le nombre des vers. La difficulté provient d’un symbolisme
multidimensionnel et d’un ésotérisme exprimés dans un style poétique.
Comme Mawlânâ lui-même l’a déclaré et comme nous y avons fait
allusion dans les pages précédentes, les distiques du Mathnawî, dans la
plupart des cas, recèlent des significations multiples et superposées. C’est
là une caractéristique de la langue persane et de sa dimension mystique,
qui s’est élaborée à travers les siècles. Mais traduire ces idées mystiques,
ésotériques et symboliques, profondément riches en significations, dans
une langue précise comme le français, qui ne supporte aucune ambiguïté,
est peu aisé. N’oublions pas que, dans le Mathnawî, certains mots
possèdent deux significations et parfois même davantage ; Mawlânâ, en
réalité, a joué de toutes les acceptions possibles. Là réside la plus grande
difficulté de cette traduction, et si nous avons réussi, espérons-le, dans la
majorité des cas, c’est grâce à la bénédiction du même esprit qui a pu créer
une oeuvre aussi splendide que le Mathnawî.
Nous sommes parfois tombés sur des distiques qu’on pouvait traduire
selon deux acceptions tout à fait distinctes. Nous avons donc essayé de
donner la signification la meilleure en ajoutant les précisions nécessaires
dans les notes.
C’est en cela que la nécessité d’un commentaire se manifeste.
Nicholson l’a établit en deux volumes. Peut-être un jour, nous aussi, nous
livrerons-nous à une telle aventure ! Mais, actuellement, nous nous
satisferons de cette introduction, dans laquelle nous avons essayé de
préciser les traits généraux et essentiels de la pensée de Mawlânâ, dans
l’espoir d’aider les lecteurs à mieux saisir ce qu’il voulait exprimer dans
son livre.
D’ailleurs les difficultés ne s’arrêtent pas là, et les gens qui connaissent
la langue mystique de l’Iran comprendront que, par exemple, la traduction
de mots tels que nâz, ghayrat, particulièrement quand ils sont appliqués à
Dieu, pose des problèmes, car jamais on ne peut parler en ce qui concerne
ces mots, dans ce contexte, de « faire du charme » et de « jalousie ». Ou
bien, lorsqu’il s’agit de traduire de façon fidèle et exacte des expressions
comme Âb-wa-roghan-kardan ou Sibil-dûd-dâdan, on ne peut
certainement pas parler de « mélanger l’eau et l’huile » ou bien de
« donner la fumée à sa moustache » !
Dans de pareils cas219, nous avons dû tenir compte de l’esprit de la
langue française et, sans nous éloigner du sens, prendre quelque liberté
avec une expression littérale et idiomatique que nous restituons dans les
notes.
Ajoutons enfin que quoique nous ayons parlé de certains aspects de la
pensée de Mawlânâ, nous n’avons pourtant dit que peu de chose. En fait, il
faut rechercher la profondeur et l’originalité de la pensée de cet homme en
étudiant toutes ses œuvres.
Nous avons signalé certaines similitudes entre les idées de Mawlânâ et
celles de la Grèce antique, et avons évoqué quelques-unes de ses
conceptions concernant des principes appartenant aux sciences exactes, et
qui ont été découvertes plusieurs siècles après sa mort.
Mais au-delà de ces intuitions fulgurantes dans un domaine encore
inexploré, ce qui importe, c’est le message d’universalisme et d’amour qui
fait du Mathnawî une œuvre dont le rayonnement demeure sans égal dans
le monde de l’Islam et qui est appelé, croyons-nous, à illuminer l’Occident
de sa lumière.
Notes de I’introduction
1. Dès ce début du Mathnawî, est mentionné le nom de Platon (1,24).
2. Cf. II, 2319- Bien entendu, le Mathnawî tout entier peut être considéré comme
une référence à ce sujet ; nous ne donnons ici qu’un exemple.
3. Cf. V, 917 ; VI, 220, 1529 et 2000.
4. Aql âshir.
5. L’émanation du monde de la multiplicité à partir de l’Existence unique et
l’explication philosophique de ce principe, qui a constitué l’une des plus grandes
préoccupations des penseurs musulmans, est une notion influencée par la
philosophie grecque. Cf. IV, 3259
6. I, 1141, 1136, 3486 ; IV, 3727 ; VI, 2954, 3712.
7. En réalité, nous savons qu’il existait une confusion dans les traductions arabes
des œuvres de Platon, Plotin et Aristote. Il est donc normal que, dans la
philosophie islamique, il n’y ait pas de distinction très nette en ce qui concerne
les idées de ces trois écoles.
8. Aql djuz 7.
9. Dans la philosophie islamique, on peut compter vingt-cinq sortes et niveaux
de la raison après la dixième émanation.
10. V, 843, 3423, 3713, 385 ; VI, 2798, 2787, 150 ; IV, 1523 ; II, 325.
11. V, 3827, 3856 ; VI, 797.
12. Nafs.
raison.
13. I, 1352, 2621 ; II, 1134, 21, 27, 2595, 782, 2227, 3500 ; III, 2548, 1053,
2464, 2545, 2504 ; IV, 235, 3621 ; V, 2866, 3788, 3195.
14. I, 686.
15. Zarreh, II, 1706, 1611.
16. V, 3858 ; VI, 38, 2900.
17. VI, 36, 50, 3177.
18. V, 3401, 3402, 4580.
19. VI, 4580.
20. République et Vhilèbe. Cf. Mathnawî, I, 1141, 1148.
21. VI, 36-43 et 3570.
22. I, 1293.
23. VI, 56.
24. VI, 3177-3183.
25. Zâyândan-e-Uqûl.
26. L’exemple le plus frappant est l’histoire du lion et des animaux :I, 900-1389.
27. Comme ceux abordant les notions de fatalisme et de libre arbitre.
28. Nous reviendrons sur ce sujet en parlant du symbolisme chez Maw- lânâ.
29. Elle existait auparavant dans la scolastique européenne.
30. I, 1140-1149 ; VI, 3177-3183.
31. I, 1350 ; V, 4144. En deux endroits, Mawlânâ critique très vivement Fakhr-
al-Dîn Râzî, le grand penseur scolastique musulman, et ajoute que l’on ne peut
résoudre les problèmes de la foi et de l’amour de la Vérité suprême par des
discussions discursives et fondées sur la
32. Il parle de Platon et des anciens philosophes avec un certain respect. Par
exemple, cf. I, 24 ; VI, 4144.
33. VI, 1897 compare la mystique et la philosophie, la première agissant par la
lumière de l’amour et l’espoir de l’union, la deuxième d’après les illusions de la
raison discursive.
34. III, 1824-1829, 1145.
35. Aql-e-Ma’âshi.
36. Aql-e-Maâdi.
37. L’une des plus célèbres écoles théologiques. Leur système était rationaliste.
Ils étaient les disciples de Wâsil-ibn Atâ.
38. V, 459.
39. II, 1548-1549 ; I, 2128.
40. IV, 2302.
41. II, 47-48, 1284-1288 ; IV, 12941300.
42. II, 2924, 3202 ; III, 1259-1270, 3566-3590 ; VI, 2223, 2356.
43. I, 1331, 1332.
44. II, 1285-1290.
45. II, 49.
46. îshràq.
47. Kashf
48. Shuhûd.
49. llhâm.
50. Ma’ri fat.
51. « Lui », Huwa.
52. Annihilation de l’être en l’Etre. Cf. Mathnawî, I, 3050-3055.
53. Voir Dj. Mortazavi, Symbolique des contes et mystique persane, éd. J.-C.
Lattès, Paris, 1987.
54. C’est-à-dire la mort mystique avant la mort physique.
55. « Mardak ». Cf. aussi Djalâl-od- Dîn Rûmi, le Livre du Dedans (Fîhi- mâ-
fihï), trad. Eva de Vitray, Paris, 1975.
56. Voir l’histoire du marchand et du perroquet, l’un des plus beaux contes du
Mathnawî, I, 1546 sq.
57. Huwa.
58. I, 3056.
59. Soufi originaire de Bayzâ de Fars en Iran, supplicié à Bagdad en l’an 309 de
l’hégire (922).
60. I, 3934 ; III, 3839 ; V, 2033 ; VI, 2095, 3837.
61. Ana’l-Haqq.
62. I, 1854.
63. II, 305-306 ; V, 2033.
64. Hulûl et Ittihâd.
65. Les philosophes musulmans croyant au monisme existentiel et les mystiques
ont dit que croire à l’unité de l’Existence (wahdat-e- wudjûd) est la véritable foi
en Dieu et que c’est la signification profonde du Tawhid. Tandis que Hulûl et
Ittihâd se fondent sur l’unicité des êtres (wahdat-e-mawdjûd) qui n’est
qu’idolâtrie et incroyance en l’unité de l’Existence.
66. V, 2034-2040.
67. Alam-e-saghir.
68. Alam-e-kabir.
69. VI, 1528.
70. Symbole de la multiplicité.
71. Les couleurs représentent les erreurs des sens humains. Cf. I, 2465 ; VI, 59.
Cf. aussi l’histoire des peintres chinois et des peintres byzantins (I, 3467).
72. Cf. la philosophie de Fichte et de Schelling.
73. Symbolisme abrahamique de la descente.
74. III, 3902 ; IV, 3637.
75. Le Bien-Aimé symbolise toujours Dieu, c’est-à-dire la Lumière des lumières
et l’Existence unique.
76. III, 554, 3034 ; II, 1406.
77. I, 205 ; II, 700 ; III, 3020.
78. V, 588, 2185-2194, 3272.
79. II, 1770.
80. I, 10, 23-27, 220, 2827 ; VI, 971, 979, 983.
81. Il dit que notre Platon et notre Galien sont l’amour, sauveur de notre âme et
de notre corps, Platon étant le symbole de la philosophie et Galien représentant
les médecins du corps (I, 23).
82. III, 3902.
83. I, 30 ; VI, 2680.
84. I, 2035.
85. II, 815.
86. Il l’appelle Sheikh, Pir, Morâd, Murshid, Dalil-e-Râh…
87. II, 1579
88. Si nous constatons, ces dernières années, de la sympathie pour l’Islam de la
part de certains Occidentaux, sans nul doute ce n’est que grâce à la pensée et aux
idées des mystiques musulmans en général, et plus particulièrement aux œuvres
et à la pensée de Mawlânâ qui sont devenues célèbres en Occident.
89. Ce vers est une version un peu différente du vers III, 1897.
90. C’est-à-dire qu’il n’est pas possible pour tout le monde de comprendre la
signification réelle du Mathnawî, car il est destiné aux mystiques et aux initiés et
non au commun des gens.
91. I, 16-36, 43 ; II, 3681 ; III, 1259.
92. II, 514 ; V, 1271. Le conte symbolique du soufi et de son âne ainsi que celui
du sheikh et de son disciple représentent une imitation naïve.
93. Par exemple, l’acceptation d’une religion par crainte, ou parce que l’on est
né dans une famille qui la pratique. Cf. II, 491, 1720.
94. I, 325-725 : histoire d’un roi qui voulait exterminer les chrétiens et de son
vizir.
95. II, 585 sq. : histoire d’un escroc et des habitants de sa ville.
96. II, 2604 : histoire de Moawiyya.
97. VI, 1536 ; III, 3683 sq. : histoire de Sadr-e-Djihân ; V, 1242 : histoire de
l’amoureux et de sa bien- aimée.
98. I, 1350.
99. II, 3171 sq. : histoire du paysan arabe et du philosophe.
100. Deux des grandes écoles de théologie et de Kalâm islamiques.
101. Ce sujet est important aussi au point de vue du système pédagogique de
Mawlânâ.
102. I, 900-1390.
103. Voir aussi I, 598, 638, 1463, 1473, 1496, 1499 et V, 2912-3250.
104. C’est ultérieurement que les expressions djabr-illi ou ilmi (déterminisme) et
djabr-qadari (fatalisme) ont été utilisées ; au temps de Mawlânâ, on parlait
seulement de djabr, sans aucune distinction.
105. VI, 1441. Ici, Mawlânâ parle du djabr des hommes parfaits et critique le
djabr des paresseux et des ignorants.
106. Comme Mawlânâ ne parle pas du déterminisme nommément, il faut le
comprendre à travers tout ce qu’il dit à ce sujet.
107. I, 941, 980, 981.
108. La danse et le chant mystiques. Nous en parlerons plus loin.
109. Kitmân-e-Sirr. Sirr est le tréfonds le plus intime du cœur.
110. I, 1045, 3426 ; V, 2236-2240.
111. Mawlânâ lui-même a dit : « Ne pensez pas que la signification ésotérique et
symbolique du Math- nawî soit facile à comprendre ou que ce soit une chose bon
marché » (VI, 3460).
112. Cette caractéristique apparaît depuis le premier vers du Mathnawî, c’est
pourquoi nous ne donnons pas de références et de précisions à ce propos.
113. Cf. Eva de Vitray-Meyerovitch, Mystique et Poésie en Islam, Paris, 1972.
114. I, 3514-15.
115. Ceux de l’exil, de l’amour, de la cage et de l’oiseau, dont nous avons parlé
précédemment.
116. I, 1547 sq. : histoire du perroquet et du marchand.
117. I, 247 sq. : histoire de l’épicier et du perroquet.
118. I, 900 sq. : histoire du lion et des animaux.
119. C’est le symbolisme général de ce terme dans la mystique musulmane et
c’est devenu une expression populaire.
120. Les faucons étaient posés sur le bras du roi.
121. III, 3921-4225.
122. III, 1973-2082.
123. Dans certains contes, Mawlânâ explique lui-même les symboles et les
significations ésotériques. Par exemple, l’histoire du prince et de la sorcière (IV,
3085-3190).
124. VI, 3582 sq. Cette histoire continue jusqu’à la fin du Mathnawî et s’arrête
brusquement, sans aucune explication.
125. Une dimension intérieure et spirituelle, non les quatre dimensions spatiales.
126. Nous pouvons l’appeler la parole de l’âme, la parole silencieuse,
l’éloquence muette, etc.
127. I, 36 sq. Ce conte montre que Mawlânâ connaissait très bien la méthode
psychanalytique. Cf. Dj. Mortazavi, Soufisme et Psychologie, éd. du Rocher,
1989
128.. I, 900-1390.
129. III, 1522. Voir aussi IV, 625.
130. VI, 3345.
131. VI, 3583.
132. IV, 2577.
133. II, 3721 ; IV, 3286.
134. Uniquement à titre d’exempies, nous pouvons rappeler à ce propos
quelques-unes des histoires du livre premier : histoire de l’épicier et de son
perroquet (I, 246) ; Azraîl et Salomon (I, 956) ; le capitaine et le grammairien
arabe (I, 2835) ; histoire de l’homme de Qaz- win et du tatoueur (I, 2980) ;
l’homme sourd et son voisin malade (I, 3360).
135. Il ne s’agit d’ailleurs que d’un tout petit nombre de vers.
136. Région située au nord-est de l’Iran.
137. Maître de Rûm (Byzance).
138. « Sultan des savants ».
139. Surnommé Siddiq (sincère). On a donc désigné Mawlânâ et son père
comme les descendants du Siddiq.
140. Cette appartenance n’est pas absolument sûre, car à cette époque la
généalogie des femmes était très difficile à établir en raison des coutumes socio-
religieuses.
141. « Les connaissances mystiques ».
142. Khirqa-e-lrâdat, froc d’investiture des derviches.
143. Aflâkî, Manâqib-ul’Ârifïn, tome I, p. 11, réédition Sindbad, Paris.
144. C’est lui que Mawlânâ a critiqué dans le Mathnawî. Mais, bien entendu, il
était devenu un symbole de la pensée philosophique sectaire et de la raison
discursive ; ce n’est pas pour des raisons personnelles que Mawlânâ s’attaque à
lui.
145. Sultan Walad, dans son Walad-Nâmeh (trad. française : la Parole secrète,
par Dj. Mortazavi et Eva de Vitray-Meyerovitch, éd. du Rocher, Monaco, 1988)^
et Aflâkî, dans son Manâqib-ul- Arifïn (trad. française : les Saints des derviches
tourneurs, par Ch. Huart, Sindbad éd., Paris) ont parlé de cette terrible invasion.
146. Dans l’un de ses poèmes, Mawlânâ a dit : « Attâr a visité les sept villes de
l’Amour, tandis que nous sommes restés dans une petite ruelle. » Il a dit aussi :
« Attâr était l’esprit, Sanâ’i ses yeux, nous sommes venus après ces deux
grands. »
147. Située dans la Turquie actuelle.
148. En Anatolie. C’est devenu un lieu de pèlerinage, non seulement de Turquie,
mais encore du monde entier, d’où l’on vient vénérer le mausolée de Mawlânâ.
149. L’ordre soufi fondé vers la fin de la vie de Mawlânâ, célèbre en Occident
sous le nom de « derviches tourneurs ». Nous en parlons plus loin.
150. L’école Halawiya, qui était l’un des centres culturels de cette époque.
151. Mort en 1240 de notre ère.
152. Le soufisme d’Afrique du Nord et d’Andalousie s’appelle soufisme
occidental. Le soufisme de l’Iran, en particulier du Khorassan, de l’Asie Mineure
et de l’Iraq, est considéré comme la branche orientale de ce courant de la pensée
musulmane.
153. Introduction à son commentaire des livres I et II du Mathnawî, p. XIII.
154. En parlant de la Cabale, nous voulons, tout simplement, indiquer un type
d’ésotérisme, et nous n’avons pas l’intention d’affirmer une influence
quelconque de la pensée judaïque sur Ibn’Arabi.
155. Le froc de laine qui rend parfait l’état spirituel de celui qui le reçoit. Cf.
Futûhât, I, p. 187.
156. Prophète et personnage mystérieux qui représente la science éso- térique.
Cf. Qor’ân, XVIII, 60-82.
157. Futûhât, III, p. 514 ; I, 318319 ; Fusûs, p. 63.
158. Futûhât, III, p. 350.
159. Mathnawî, VI, 223.
160. Selon certaines légendes, il aurait appartenu à une famille ismaélienne
appelée Bozorg-Omid, qui régnait dans la forteresse d’Alamut entre les années
607 et 618 de l’hégire. Tout ceci, ainsi que les indications qui vont suivre, ne
doit être accepté que sous réserves.
161. Shams Varan de h.
162. Bâyazîd Bistâmî, célèbre soufi du Khorassan, mort en 874 ou 875 de notre
ère.
163. Manâqîb-ul’Arijîn, I, p. 69
164. Cette rencontre est racontée d’une autre façon par Muhyi-ud-Dîn Abd-al-
Qâdir, contemporain du fils de Mawlânâ, Sultan Walad, dans son livre Al-
Kawâkib. Il dit que cela se passait dans la salle de cours où Mawlânâ était
entouré de. ses étudiants et de livres. Shams le questionna, et quand Mawlânâ
répondit : « Tu ne les connais pas », le feu tomba sur les livres et les brûla.
165. Le Livre du Dedans, chapitre VI. Aflâkî le rapporte aussi dans son
Manâqib-uï Anfin.
166. VI, 220-226.
167. Cf. Sultan Walad, la Farole secrète, trad. citée, éd. du Rocher.
168. On a dit que son corps avait été retrouvé dans un puits et enterré
discrètement par le fils de Mawlânâ pour éviter une trop grande peine à ce
dernier. Cf. A. Gölpinerli, Ency- lopêdie^ de l’Islam, art. sur Djalâl- al-Dîn
Rûmî. Ceci n’est absolument pas sûr, mais pourtant c’est en se fondant sur cette
version qu’on a construit à Konya une mosquée avec un sépulcre pour Shams.
169. Sultan Walad écrit qu’en fait Mawlânâ et Shams n’étaient pas séparés, ils
étaient devenus un seul. L’amoureux et le bien-aimé étaient réunis, dit-il, et nous
ne savions pas ce que les oreilles de Mawlânâ entendaient et ce que ses yeux
voyaient.
170. En fait, la signification littérale de Shams, c’est le soleil, ce qui donna à
Mawlânâ l’occasion de composer les plus beaux poèmes mystiques de la langue
persane, en jouant sur ce mot, son ami étant pour lui un soleil spirituel illuminant
son âme.
171. Sans avoir l’intention de donner une explication et un commentaire
complets, destinés à permettre aux lecteurs de connaître la pensée de Shams,
nous ajoutons qu’ici « Le Calligraphe » représente le Créateur. Les calligraphies
sont les créatures. La première représente les êtres inanimés, végétaux et
animaux, qui ont une identité bien déterminée et dont la quiddité est saisissable,
même pour l’homme.
La deuxième représente les êtres célestes et spirituels et les anges dont
la réalité et les quiddités sont connues pour Dieu, mais pas pour les
hommes.
La troisième, c’est l’homme, que Dieu a créé et a laissé libre de
déterminer sa propre identité et de réaliser personnellement sa quiddité.
Bien entendu, il s’agit ici des hommes véritables qui ne se restreignent pas
au monde instinctif et aux besoins corporels car, dans ce cas-là, ils ne sont
que des animaux et seule leur apparence est humaine. Cette idée, qui est
en fait une présentation ésotérique de la pensée existentialiste (théiste et
non athée) dans son intégralité philosophique déborde clairement les
limites de la tradition abrahamique, et il faut en chercher les origines dans
la pensée de l’ancien Iran et de l’Inde.
172. C’est celui qui dirigeait les affaires de la confrérie.
173. Ou pîr, « guide spirituel ».
174. Deux grands mystiques du IIIe siècle de l’hégire.
175. Le deuxième livre a été commencé en 662 de l’hégire.
176. Il comporte 4 916 distiques ; le livre II, qui est le plus long des cinq autres,
n’en a que 4 810.
177. Aflâkî, I, p. 99.
178. Aflâkî, I, p. 97.
179. Aflâkî, I, p. 276.
180. Mais il savait très bien l’arabe, et certains vers du Mathnawî sont écrits
dans cette langue.
181. Il existe différentes versions de cette rencontre, l’une est que Salâh al-Din
venait écouter Mawlânâ citer des paroles de Burhân-al-Dîn Moha- qiq Tirmidhî.
C’est à une telle occasion qu’il se jeta aux pieds du maître et devint son disciple.
182. Aflâkî, I, pp. 336-337.
183. On peut comprendre qu’il voulait parler ici des philosophes de la Grèce
antique.
184. IV, 733.
185. IV, 732-734.
186. C’est sur l’ordre de Mawlânâ, dit-on, que l’on a fait le rebâb à six coins,
alors qu’il était carré. Les six angles du rebâb symbolisent les six angles du
monde. Le rebâb est un instrument de musique semblable au violon, utilisé dans
la confrérie mawlawiya avec le ney, le tambour et le kamântcheh.
187. Mort en 440 de l’hégire (1049).
188. On peut percevoir assez clairement cette intension dans son Walad Nâmeh
(la Parole secrète, trad. cit.).
189. Il s’est certainement fondé sur la pensée de son père concernant la théorie
pythagoricienne de la musique des sphères.
190. Cf. E. de Vitray-Meyerovitch, Mystique et Poésie en Islam, chap. sur
l’Oratorio spirituel, en particulier pp. 87-88.
191. La condamnation de certaines confréries comme celle des bektashis était
due à des motifs politiques, notamment leur sympathie pour la dynastie safavide
de l’Iran qui était la grande rivale de la dynastie ottomane dans la région.
192. Littéralement « coin », mais signifie aussi « la maison de retraite ».
193. Intitulés Kunûz al-haqâiq fi rumûz al-daqâiq et Djawâhir al-asrâr wa
zawâhir al-anwâr.
194. Sharh-e-Mathnawi-e-sharif.
195. Intitulé Fâtih al-abiât.
196. Intitulé Al-minhâdj al-qawi.
197. Intitulé Pirâhan-e- Yûsuf.
198. Intitulé Bahr al-ulûm, Sharh- e-Mathnawi sharif
199. Gibb Memorial Sériés, London, 1926. Avec deux volumes de commentaires
et des notes. Il existe une édition critique du texte persan du Mathnawî, due à
R.A. Nicholson, qui, en général, est considérée comme l’édition la plus exacte
de ce livre.
200. On l’appelle aussi Diwân kabir-e-Shams ou Diwân-e-Shams-e- Tabriz.
201. On l’appelle aussi Diwân-e- Ghazalliât Shams. Les « ghazals » sont des
poèmes dont les rimes sont identiques pour tous les vers.
202. Un petit nombre de poèmes se terminent par le nom de Husâm al- Dîn
(Tchelebî).
203. Environ vingt-quatre mille vers et mille huit cents ghazals. Il y a d’autres
éditions de ce livre, aussi publié à Téhéran, entre autres l’édition de M. Darvish.
204. Odes mystiques (Diwân-e- Shams-e-Tahrizi), éd. Klincksieck, Paris, 1984.
Les traductions partielles de ce livre en anglais et allemand sont dues à R.A.
Nicholson, Von Hammer et Von Rosenwier. Bien entendu, hormis la traduction
de Paris et une anthologie faite par Nicholson, les autres ne sont que la
traduction de quelques ghazals.
205. Livre dont l’auteur est anonyme, on ne sait pas s’il est de Sultan Walad ou
bien d’un autre disciple de Mawlânâ.
206. On raconte à propos de ce vizir qu’il vint voir Mawlânâ, en hiver. Il
neigeait. Comme le domestique avait oublié d’informer Mawlânâ, le vizir resta
des heures à la porte, sous la neige ; par respect et de peur de déranger Mawlânâ,
il ne frappa pas une nouvelle fois, mais il ne voulait pas partir, jugeant que ce
serait un signe d’infidélité.
207. D’autres éditions existent aussi comme celle de H. Khânsârî.
208. Éd. Sindbad, Paris, 1975.
209. Édité à Téhéran par B. Furû- zânfar, en 1342 de l’hégire.
210. Éd. Maisonneuve, Paris, 1950.
211. Éd. Albin Michel, Paris.
212. In Gibb Memorial Series.
213. A ce propos, voir l’introduction de Nicholson à l’édition critique du texte
persan des livres III et IV.
214. Il signifie « jouer du pipeau » et, dans une signification générale, « écouter
de la musique ».
215. Alang-e-khamr-o-zamr-bar- khod-minahand.
216. AJang-e-khamr-o-bang-bar- khod-minahand.
217. S’il existait quelques différences, mais certainement très rares, nous l’avons
indiqué dans les notes.
218. Par exemple, ce que nous venons de dire à propos du distique 225 du livre
IV.
219. Bien entendu, ce ne sont pas seulement les deux mots ou les deux locutions
que nous venons de citerqui sont en cause. Il existe des milliers de cas
semblables que le lecteur découvrira dans le texte, et il nous semble inutile d’en
donner davantage d’exemples.
REFACE DU LIVRE PREMIER1
AU NOM DE DIEU, LE COMPATISSANT,
LE MISÉRICORDIEUX
Ceci est le livre du Mathnawî, qui est la racine des racines des Piliers de
la Religion (musulmane) en ce qu’il dévoile les mystères pour parvenir à
la Vérité et la certitude ; et qui est la plus grande science de Dieu Très-
Haut et la voie divine la plus claire, et la preuve la plus manifeste de Dieu.
La lumière qu’il contient est comme une niche dans laquelle se trouve
une lampe2, brillant d’un éclat plus vif que l’aurore. C’est le Paradis du
cœur, possédant des sources et des branches ; l’une d’elles est une source
appelée Salsabil, pour les voyageurs en ce Sentier ; et, aux yeux de ceux
qui possèdent des stations mystiques et des grâces divines, il (le
Mathnawî) est la meilleure des stations et le lieu de repos (spirituel) le
plus excellent3. Là, les justes mangent et boivent, et ainsi ceux qui sont
libres se réjouissent et sont heureux ; de même que le Nil d’Egypte est une
boisson (agréable) pour ceux qui sont doués de patience, mais une peine
pour le peuple de Pharaon et les incroyants, ainsi que Dieu a dit : « Il en
égare ainsi un grand nombre et II en dirige un grand nombre4. » C’est le
remède des cœurs malades et le consolateur des chagrins, et celui qui
explique le Qor’ân, et la source de l’abondance des dons divins, et le
purificateur de l’Éthique ; écrit par les mains de scribes nobles et purs5 qui
défendent : « Ceux qui sont purs peuvent seuls le toucher6. » Verreur ne
s’y glisse de nulle part7, étant donné que Dieu l’observe et veille sur lui, et
« Il est le meilleur gardien, Il est le plus miséricordieux de ceux qui font
miséricorde8 et il possède d’autres titres d’honneur que Dieu lui a
conférés.
Nous nous sommes limités à ce peu de chose, car le peu est un indice du
multiple, et une gorgée d’eau est un indice (de la qualité) de l’étang, et une
poignée de blé est un indice (servant d’échantillon au contenu) d’un grand
grenier.
Ainsi parle le faible esclave qui a besoin de la miséricorde du Dieu
Très-Haut, Mohammad, fils de Mohammad, fils de al-Husayn (de la ville)
de Balkh — puisse Dieu accepter de lui cette offrande— : « Je me suis
efforcé de rédiger ce Poème en couplets rimés, lequel comprend
d’étranges paroles, d’excellents discours et de précieuses indications, et la
voie religieuse des ascètes et le jardin spirituel des pieux — tout cela étant
d’expression brève mais de significations multiples — à la demande de
mon maître, mon soutien et mon appui, qui occupe la place de l’esprit
dans mon corps, et qui est le trésor de mon aujourd’hui et de mon demain,
à savoir, le Shaykh, le modèle des « Connaisseurs de Dieu » (Arifîn) et le
guide de ceux qui possèdent une direction droite, et la certitude, le secours
de l’humanité, le gardien digne de confiance des cœurs et des consciences,
le dépôt placé par Dieu parmi Ses créatures, et Son choix au sein de Sa
création, l’objet de Ses injonctions à Son Prophète et de Ses secrets
confiés à Son élu, la clé des trésors de l’Empyrée, le conservateur des
richesses enfouies dans la terre, le père des vertus, l’Épée (Husâm) de la
Vérité et de la Religion, Hasan fils de Mohammad fils de al-Hasan,
généralement connu sous le nom de Ibn Akhî Turk, l’Abû Yazîd du temps,
le Djunayd de l’époque9, le fils totalement sincère d’un père et d’un grand-
père entièrement sincères — puisse Dieu être satisfait de lui et d’eux ! —
originaires d’Urmiya, faisant remonter sa généalogie au Shaykh qui est
honoré pour avoir dit : « Le soir, j’étais un Kurde, et le matin un
Arabe10. » Que Dieu sanctifie son âme et les âmes de ses successeurs !
Sa lignée est de celles sur lesquelles le soleil a jeté son manteau, et
devant la renommée de ses ancêtres les rayons des étoiles ont pâli. La cour
de sa famille a toujours été la qibla11 de la bonne fortune, vers laquelle se
tournent les fils des guides spirituels, et la Ka’ba de l’Espoir, autour de
laquelle circumambulent les délégations de ceux qui aspirent à la
générosité ; et puisse-t-il toujours en être ainsi, aussi longtemps qu’une
étoile se lèvera et qu’un soleil d’orient apparaîtra au-dessus de l’horizon,
afin que ce soit un rempart pour ceux qui sont bons, spirituels, célestes,
supra-célestes, illuminés ; qui possèdent l’intuition mystique ; les
silencieux qui contemplent, les absents qui sont présents ; les rois cachés
sous des haillons, les nobles des nations, les détenteurs d’excellences, les
luminaires qui manifestent les preuves (divines). Amen, ô Seigneur de
tous les êtres créés ! Et ceci est une prière qui ne sera pas repoussée, car
c’est une prière qui embrasse toutes les catégories de la création. Gloire à
Dieu, Seigneur de tous les êtres créés, et que Dieu bénisse la meilleure de
Ses créatures, Mohammed, et sa parenté, les nobles et purs !
Notes de fa préface
1. Cette préface est en arabe, ainsi que celles des livres III et IV ; celles des trois
autres livres sont en persan.
2. Cf. Qor’ân, XXIV, 35 : pour Rûmî, la lumière, c’est-à-dire la signification
spirituelle du Mathnawî dérive de la Lumière divine qui l’inspire.
3. Cf. Qor’ân, XXV, 24.
4. Cf. Qor’ân, II, 26.
5. Cf. Qor’ân, LXXX, 15-16.
6. Cf. Qor’ân, L, 79.
7. Cf. Qor’ân, XLI, 42.
8. Cf. Qor’ân, XII, 64.
9. Abû Yazîd (Bâyazîd) de Bistâm, célèbre soufi de l’Iran, mort en 260 de
l’hégire (874). Djunayd de Bagdad, grand mystique, mort en 297/909.
10. Ce Shaykh, qui n’est pas nommé, serait un saint kurde, Abu’l-Wafâ, des Ve-
Vle siècles de l’ère usuelle qui, en raison d’un miracle, se serait mis à prêcher en
arabe, langue qu’il ignorait la veille.
11. Direction de la prière rituelle.
IVRE PREMIER
AU NOM DE DIEU, LE COMPATISSANT,
LE MISÉRICORDIEUX
1 Écoute le ney (la flûte de roseau) raconter une histoire, il se lamente de la
séparation :
« Depuis qu’on m’a coupé de la jonchaie, ma plainte fait gémir
l’homme et la femme.
« Je veux un cœur déchiré par la séparation pour y verser la douleur du
désir.
« Quiconque demeure loin de sa source aspire à l’instant où il lui sera à
nouveau uni.
« Moi, je me suis plaint en toute compagnie, je me suis associé à ceux
qui se réjouissent comme à ceux qui pleurent.
« Chacun m’a compris selon ses propres sentiments ; mais nul n’a
cherché à connaître mes secrets.
« Mon secret, pourtant, n’est pas loin de ma plainte, mais l’oreille et
l’œil ne savent le percevoir.
« Le corps n’est pas voilé à l’;âme, ni l’;âme au corps ; cependant, nul
ne peut voir l’;âme.
« C’est du feu, non du vent, le son de la flûte : que s’anéantisse celui à
qui manque cette flamme !
10 « C’est le feu de l’Amour qui est dans le roseau, c’est l’ardeur de
l’Amour qui fait bouillonner le vin.
« La flûte est la confidente de celui qui est séparé de son Ami : ses
accents déchirent nos voiles.
« Qui vit jamais un poison et un antidote comme la flûte ? Qui vit
jamais un consolateur et un amoureux comme la flûte ?
« La flûte parle de la Voie ensanglantée de l’Amour, elle rappelle
l’histoire de la passion de Madjnûn.
« A celui-là seul qui a renoncé au sens est confié ce sens : la langue n’a
d’autre client que l’oreille.
« Dans notre affliction, les jours sont devenus moroses ; nos jours
cheminent avec les peines brûlantes.
« Si nos jours se sont enfuis, qu’importe ! Demeure, ô Toi à la sainteté
de qui nul n’est comparable !
« Quiconque n’est pas un poisson devient abreuvé de Son eau ;
quiconque est privé du pain quotidien trouve la journée longue.
« Celui qui n’a point d’expérience ne peut comprendre l’état de celui
qui sait ; mes paroles doivent donc être brèves. Adieu ! »
Ô mon fils, brise tes chaînes et sois libre ! Combien de temps
demeureras-tu esclave de l’argent et de l’or ?
20 Si tu déverses la mer dans une aiguière, que contiendra-t-elle ? La ration
d’une journée.
L’aiguière, l’œil de celui qui est avide, ne devient jamais remplie : la
coquille de l’huître n’est pas remplie de perles avant d’être brisée.
Seul celui dont l’habit est déchiré par un grand amour est purifié de la
cupidité et de tous les défauts.
Salut, ô Amour, qui nous apportes tes bienfaits, toi qui es le médecin de
tous nos maux,
Le remède à notre orgueil et à notre vanité, notre Platon et notre
Galien !
Par l’Amour, le corps terrestre a pris son essor vers les cieux : la
montagne se mit à danser et devint agile.
L’Amour inspira le mont Sinaï, ô amoureux ! de sorte que le Sinaï fut
enivré et que Moïse tomba foudroyé1
Si j’étais joint à la lèvre de quelqu’un qui fût en accord avec moi, moi
aussi, comme le pipeau, je dirais tout ce qui peut être dit ;
Mais quiconque est séparé de celui qui parle, son langage devient muet,
même s’il a cent mélodies.
Quand la rose aura disparu et le jardin fané, tu n’entendras plus
l’histoire du rossignol.
30 Le Bien-Aimé est tout, l’amant n’est qu’un voile ; le Bien-Aimé est
vivant, et l’amant chose morte.
Quand l’Amour ne se soucie plus de lui, il reste comme un oiseau sans
ailes. Hélas pour lui !
Comment pourrais-je avoir conscience de ce qui est devant ou derrière
moi quand la Lumière de mon Bien-Aimé n’est pas devant et derrière
moi ?
L’Amour veut que cette Parole soit manifestée : si le miroir ne reflète
rien, quelle en est la cause ?
Sais-tu pourquoi le miroir de ton âme ne reflète rien ? Parce que la
rouille n’a pas été enlevée de sa face.
Ô mes amis, écoutez cette histoire : en vérité, c’est l’essence même de
notre état spirituel.
Histoire du roi devenu amoureux
d’une jeune esclave et l’achetant
u temps jadis, il y avait un roi à qui appartenaient le pouvoir
temporel et aussi le pouvoir spirituel.
Il advint qu’un jour, se rendant à la chasse à cheval, avec ses courtisans,
Le roi aperçut en chemin une jeune esclave : l’âme du roi devint esclave
de cette esclave.
Comme l’oiseau de son âme battait des ailes dans sa cage, il donna de
l’argent et acheta la jeune fille.
40 Après qu’il l’eut achetée et qu’il l’eut gagnée à son désir, la Destinée
divine voulut qu’elle tombât malade.
Un certain homme possédait un âne, mais pas de bât : dès qu’il eut une
selle, le loup emporta son âne.
Il possédait une aiguière, mais on ne pouvait avoir de l’eau : quand il
trouva de l’eau, l’aiguière se brisa.
Le roi rassembla des médecins venus de tous côtés et leur dit : « Notre
vie à tous deux est entre vos mains.
« Ma vie n’a point de valeur, mais elle est la vie de ma vie. Je souffre et
suis blessé : c’est elle mon remède.
« Celui qui guérira celle qui est ma vie emportera avec lui mon trésor,
mes perles et mon corail. »
Tous lui répondirent : « Nous risquerons nos vies, nous rassemblerons
toutes nos intelligences et les mettrons en commun.
« Chacun de nous est un Messie pour tout le monde ; dans nos mains se
trouve un remède pour chaque souffrance. »
Dans leur arrogance, ils ne dirent pas « Si Dieu le veut », c’est pourquoi
Dieu leur montra la faiblesse de l’homme.
Je veux dire qu’il s’agit d’avoir omis cette restriction par dureté de
cœur ; non pas simplement de prononcer ces mots, car ce n’est là qu’une
chose superficielle.
50 Combien n’ont pas dit « Si Dieu le veut ! » et dont l’âme, pourtant, est
en harmonie avec l’âme de ces paroles !
Plus ils appliquaient de soins et de remèdes, plus la maladie augmentait.
La jeune fille devint mince comme un cheveu, tandis que les yeux du
roi ruisselaient de larmes de sang.
Par le décret divin, l’oxymel produisait de la bile, et l’huile d’amandes
accroissait la sécheresse.
Le myrobalan causait la constipation ; et l’eau alimentait les flammes,
tel le naphte.
Comment il devint évident pour le
roi que les médecins étaient
incapables de guérir la jeune fille,
et comment il tourna sa face vers
Dieu et rêva d’un saint homme
uand le roi vit l’impuissance de ces médecins, il courut pieds nus à
la mosquée.
Il entra dans la mosquée et s’avança jusqu’au mihrab* ; il baigna le tapis
de prières de ses larmes.
En revenant à lui-même après cette extase (fanê)**, il ouvrit la bouche
pour adresser éloges et louanges,
Disant : «Ô Toi dont le moindre présent est l’empire du monde, que
dirais-je, puisque Tu connais ce qui est caché ?
«Ô Toi auprès de qui nous cherchons toujours refuge en notre détresse,
à nouveau nous nous sommes égarés.
60 « Mais Tu as dit : “Bien que je connaisse ton secret, déclare-le
cependant par ton action extérieure. »
Lorsque des profondeurs de son âme s’éleva un cri de supplication,
l’océan de la Générosité divine bouillonna.
Le sommeil s’empara de lui tandis qu’il pleurait ; il rêva que lui
apparaissait un vieillard,
Qui lui dit : « Heureuses nouvelles, ô roi ! Tes prières sont exaucées. Si
demain un étranger vient auprès de toi, c’est moi qui te l’envoie.
« Lorqu’il viendra — c’est un médecin habile : considère-le comme
sincère, il est digne de foi et véridique.
« Dans ses remèdes, contemple la magie absolue, dans son caractère
contemple la puissance de Dieu ! »
L’heure promise arriva, le jour se leva, et le soleil, à l’orient, fit se
consumer les étoiles.
Le roi était sur sa terrasse, attendant d’apercevoir ce qui lui avait été
mystérieusement montré.
Il vit une personne savante et intelligente, un soleil au sein de l’ombre,
Arrivant de loin telle la nouvelle lune : il était non existant, bien
qu’existant comme une imagination.
70 Dans l’esprit, l’imagination est comme un néant : mais considère un
monde qui passe dans l’imagination !
La paix et la guerre proviennent d’une imagination, la fierté et la honte
viennent de l’imagination ;
Mais ces imaginations qui leurrent les saints sont le reflet des beautés
du jardin de Dieu.
Cette image que le roi avait vue dans son rêve se manifestait dans le
visage de l’hôte étranger.
Le roi lui-même, et non ses chambellans, alla à la rencontre de l’hôte
venu de l’Invisible.
Tous deux étaient des marins qui avaient appris à nager, leurs âmes à
tous deux étaient jointes, sans couture.
Le roi dit : « C’était toi mon Bien-Aimé en réalité, et non pas elle ; mais
en ce monde l’action provient de l’action.
« Ô toi qui es pour moi comme Mustafâ, alors que je suis pour toi
comme ‘Omar*, je me mets à ton service. »
* Niche indiquant dans les mosquées la direction de La Mecque et donc des
prières rituelles.
** Le terme de fanâ désigne la mort mystique
* Beau-père du prophète, et deuxième khalife de l’islam.
Suppliant le Seigneur, qui est notre
Aide, de nous aider à garder le
contrôle de nous-mêmes en toutes
circonstances, et expliquant les
conséquences nuisibles et néfastes
de l’indiscipline.
mplore Dieu de nous aider à garder le contrôle de nous- mêmes :
celui qui est dénué du contrôle de soi est privé de la grâce du Seigneur.
« L’homme indiscipliné ne se maltraite pas seulement lui-même, mais il
met le feu dans le monde.
80 « Une table couverte de nourriture descendait du ciel sans effort, sans
vente et sans achat,
« Lorsque certains du peuple de Moïse s’écrièrent de manière
irrespectueuse : “Où sont l’ail et les lentilles ?”
« Aussitôt le pain céleste et les aliments disparurent : il ne leur resta que
la tâche de semer et de travailler avec la pioche et la faux.
« A nouveau, lorsque Jésus intercéda, Dieu envoya du ciel nourriture et
libéralités,
« Mais une fois encore les hommes insolents ne témoignèrent point de
respect et comme des mendiants s’emparèrent des aliments,
« Bien que Jésus les adjurât, disant : “Ceci est durable, et ne disparaîtra
pas de la terre.”
« Montrer des doutes et de la cupidité à la table de la Majesté, c’est de
l’ingratitude.
« A cause de ces misérables impudents, aveuglés par l’avidité, la porte
de la miséricorde se ferma devant eux.
« Si l’on ne paie pas l’impôt des pauvres (zakat), les nuages ne
déversent pas de pluie ; en raison de la fornication, la peste se répand dans
toutes les directions.
« Tout ce qui t’advient de tristesse et de chagrin est le résultat de
l’irrévérence et de l’insolence.
90 « Quiconque se conduit avec irrévérence dans le chemin de l’Ami est
un brigand qui vole les hommes, il n’est pas un homme.
« Grâce à la discipline, ce ciel a été rempli de lumière, et grâce à elle,
les anges sont devenus immaculés et saints.
« A cause de l’irrévérence, le soleil a été éclipsé, et l’insolence fit
renvoyer loin du seuil Azâzîl (Iblis). »
La rencontre du roi et du médecin
divin dont la venue lui avait
été annoncée en songe
e roi ouvrit les bras, le serra contre sa poitrine, et le reçut, comme
l’amour, dans son cœur et dans son âme ;
Il lui baisa la main et le front et s’enquit de sa demeure et de son
voyage,
Et, lui posant maintes questions, le conduisit à la place d’honneur.
« Enfin, lui dit-il, j’ai trouvé un trésor en me montrant patient. »
Il lui disait : « Ô don de Dieu et protection contre l’affliction, ô toi dont
la signification est “la patience est la clé du bonheur !”
« Ô toi dont le visage est la réponse à toute question, par toi les nœuds
serrés sont dénoués sans difficulté.
« Tu interprètes tout ce qui est dans nos cœurs, tu prêtes une main
secourable à celui dont le pied est enlisé dans la boue.
« Sois le bienvenu, ô élu, ô choisi ! Si tu disparais, le Destin nous
frappera et l’espace sera confiné.
100 « Tu es le protecteur des gens. Celui qui te désire ne va pas à sa perte.
Non, en vérité, s’il ne cesse pas2… »
Comment le roi conduisit le
médecin au chevet de la jeune fille
malade, afin qu’il puisse l’examiner
orsque cette réunion et ce festin eurent pris fin, il le saisit par la
main et le conduisit au harem.
Il lui raconta l’histoire de la malade et de sa maladie, et le fit asseoir au
chevet de la jeune fille.
Le médecin observa la couleur de son visage, lui prit le pouls et
examina son urine ; il entendit le récit des symptômes et des signes de sa
maladie.
Il déclara : « Aucun des remèdes qui ont été appliqués ne rend la santé :
ces faux médecins n’ont causé que ruine.
« Ils étaient ignorants de l’état intérieur. Je cherche refuge en Dieu
contre ce qu’ils inventent. »
Il vit la souffrance, et le secret devint clair pour lui, mais il le dissimula
et ne dit rien au roi.
Sa douleur ne provenait pas de la bile noire ou jaune : l’odeur d’un feu
de bois apparaît dans la fumée.
Cette douleur amère lui fit comprendre qu’elle souffrait dans son cœur ;
son corps était bien portant, mais son cœur était touché.
Être amoureux se manifeste dans la peine du cœur : nul mal n’est
comparable à la douleur du cœur.
110 La souffrance de l’amoureux est différente de toutes les autres
souffrances : l’amour est l’astrolabe des mystères de Dieu.
Que l’amour vienne du côté de la terre ou qu’il vienne des cieux, à la fin
il nous emmène là-bas.
Quoi que je puisse dire pour parler de l’Amour et pour l’expliquer,
quand j’arrive à l’Amour lui-même, j’ai honte de mon explication.
Bien que le commentaire de la parole rende les choses claires, l’amour
sans paroles a plus de clarté.
Tandis que la plume se hâtait pour écrire, elle s’est brisée dès qu’elle est
arrivée à l’Amour.
En parlant de l’Amour, l’intellect gît impuissant, tel un âne couché dans
la boue : c’est l’Amour seul qui a donné l’explication de l’amour et du sort
des amoureux.
La preuve du soleil est le soleil même : si tu recherches la preuve, n’en
écarte pas ton visage !
Si l’ombre en fournit un indice, le soleil lui-même donne à chaque
instant la lumière spirituelle.
L’ombre, comme une histoire contée pendant la nuit, t’apporte le
sommeil ; quand le soleil se lève « la lune se fend3 ».
Il n’est rien en ce monde d’aussi merveilleusement étrange que le soleil,
mais le Soleil de l’esprit est éternel : il n’a point d’hier.
120 Bien que le soleil physique soit unique, il est possible, cependant, d’en
imaginer un qui lui ressemble ;
Le Soleil spirituel, qui est au-delà de l’éther, n’a point d’égal dans
l’esprit ou extérieurement.
Comment son Essence pourrait-elle être contenue dans l’imagination,
de telle sorte qu’on puisse se la représenter ?
Quand les nouvelles arrivèrent de la face de Shams-od-Dîn *, le soleil
du quatrième ciel se cacha de honte.
Puisque son nom est venu sur mes lèvres, il me convient de donner
quelque idée de sa générosité.
A ce moment, mon Ame a saisi le pan de ma robe : elle a perçu le
parfum de la chemise de Joseph4,
Disant : « En souvenir de nos années d’amitié, raconte l’une de ces
douces extases,
« Afin que la terre et le ciel puissent se mettre à rire, que l’intelligence,
l’esprit et la vision soient centuplés. »
Je dis : « Ne m’impose pas de telles tâches, car je suis hors de moi-
même (fanâ) ; mes perceptions sont émoussées et je ne sais comment
célébrer des louanges.
« Tout ce qui est dit par celui qui n’est pas revenu à la conscience de
soi, s’il se contraint, ou exagère en se vantant, n’est pas convenable.
130 « Comment pourrais-je, alors qu’aucune parcelle de mon être n’est
lucide, décrire cet Ami qui n’a point son pareil ?
« La description de cette séparation et de ce cœur ensanglanté,
renonces-y à présent jusqu’à une autre fois. »
Il dit : « Nourris-moi, car je suis affamé, et hâte-toi, car le Temps est un
glaive tranchant.
« Le soufi est le fils de l’instant, ô mon ami : ce n’est pas la règle de la
Voie que de dire : “Demain".
« N’es-tu donc pas un soufi, en vérité ? Ce qui est dans ta main est
réduit à néant si tu retardes le paiement. »
Je lui dis : « Mieux vaut que le secret de l’Ami soit dissimulé : prends-
en connaissance grâce à cette histoire.
« Mieux vaut que le secret des amants soit conté par autrui. »
Il dit : « Déclare-le ouvertement, sans ambages et sincèrement : ne
cherche pas d’échappatoire, ô impertinent !
« Lève le voile et parle nûment, car je ne porte pas de chemise quand je
dors avec mon Adoré. »
Je dis : « S’il t’apparaissait sans voiles, tu ne resterais pas, ni aucune
partie de toi-même.
140 « Formule ton désir, mais avec mesure : un brin de paille ne peut
supporter une montagne.
« Si le Soleil qui illumine le monde s’approchait d’un peu plus près,
tout serait consumé.
« Ne recherche pas le trouble, le bouleversement, l’effusion de sang : ne
dis plus rien du Soleil de Tabriz * ! »
Ce mystère n’a pas de fin : parle du commencement. Raconte la
conclusion de cette histoire.
* Maître spirituel de Rûmî.
* Le nom du maître de Rûmî signifie littéralement « le Soleil de Tabriz ».
Comment ce saint demanda au roi
de rester seul avec la jeune esclave
afin de découvrir sa maladie
l dit : « Ô roi, vide la maison ; renvoie les parents et les étrangers.
« Que personne n’écoute dans les corridors, afín que je puisse demander
certaines choses à cette jeune esclave. »
La maison fut laissée vide, personne n’y resta, sauf le médecin et la
malade.
Très doucement, il lui dit : « Quelle est ta ville natale ? Car le traitement
convenant aux gens de chaque cité diffère.
« Et dans cette ville, qui t’est apparenté ? Avec qui as-tu des liens de
famille ou d’amitié ? »
Il mit la main sur son pouls et lui posa des questions, une à une, sur
l’injustice du Ciel.
150 Lorsqu’une épine s’enfonce dans le pied de quelqu’un, il place son pied
sur son genou
Et cherche la tête de l’épine avec la pointe d’une aiguille ; s’il ne la
trouve pas, il humecte l’endroit de sa lèvre.
Une épine dans le pied est si difficile à trouver : comment est-ce donc
pour l’épine dans le cœur ! Dis-le !
Si chaque être vil avait vu l’épine dans le cœur, quand les chagrins
pourraient-ils triompher de quiconque ?
Quelqu’un pique une épine sous la queue d’un âne ; l’âne ne sait
comment s’en défaire ; il se met à sauter.
Il saute, et l’épine s’enfonce davantage : il faut une personne
intelligente pour extraire une épine.
Afin de se débarrasser de l’épine, l’âne, d’irritation et de douleur, ruait
et donnait des coups en cent endroits,
Mais ce médecin, pour enlever les épines, était un expert ; posant sa
main sur un endroit, puis l’autre, il l’examinait.
Il interrogea la jeune fille au sujet de ses amis, lui demandant son
histoire.
Et elle révéla au médecin maintes circonstances concernant son foyer
natal, ses maîtres, ses concitoyens.
160 Il écoutait son récit, tout en continuant à observer les battements de son
pouls,
De façon à se rendre compte, lorsque son pouls s’agiterait au nom de
quelqu’un, que celui-ci était l’objet du désir de son âme en ce monde.
Il énuméra les amis qu’elle avait dans sa ville natale ; puis il mentionna
le nom d’une autre ville.
Il dit : « Quand tu quittas ta propre ville, dans quelle cité as-tu surtout
vécu ? »
Elle indiqua le nom d’une certaine ville, et continua à parler d’une
autre, sans qu’aucune altération se produisît dans la couleur de son visage
ou dans son pouls.
Elle cita des maîtres et des villes, un à un, et parla de ses demeures, du
pain et du sel.
Elle raconta des histoires au sujet de maintes villes et maisons, mais pas
une de ses veines ne frémit, et sa joue ne pâlit pas.
Son pouls resta normal, inaltéré, jusqu’à ce qu’il l’interrogeât sur
Samarkande, la ville douce comme le sucre.
Alors son pouls bondit, et son visage pâlit et rougit, car elle avait été
séparée d’un homme de Samarkande, un orfèvre.
Quand le médecin découvrit le secret de la jeune malade, il discerna
l’origine de son chagrin et de sa souffrance.
170 Il dit : « Quel est son quartier quand on traverse la ville ? » « Sari-Pul
(la tête de pont) et la rue Gâtafar », répondit-elle.
Il dit : « Je sais quelle est ta maladie et je déploierai aussitôt les
ressources de la magie pour te guérir.
« Sois heureuse et insouciante, ne crains rien, car je ferai pour toi ce que
la pluie fait à la prairie.
« Je m’inquiéterai pour toi, ne sois pas inquiète : je suis plus tendre pour
toi que ne peuvent l’être cent pères.
« Prends garde ! Ne révèle ce secret à quiconque, quand bien même le
roi t’interrogerait.
« Si ton cœur devient le tombeau de ton secret, ton désir sera réalisé
plus vite. »
Le Prophète a dit que celui qui dissimule sa pensée la plus intime
obtiendra bientôt l’objet de son désir.
Quand les semences sont cachées dans la terre, leur secret profond
devient la verdure du jardin.
Si l’or et l’argent n’étaient pas cachés, comment croîtraient-ils dans la
mine ?
Les promesses et les paroles consolantes du médecin libérèrent la
malade de la peur.
180 Il y a des promesses véridiques apaisantes pour le cœur ; il y a de
fausses promesses, chargées d’inquiétude.
La promesse des nobles est de la monnaie de bon aloi ; la promesse de
l’homme vil devient une angoisse pour l’âme.
Comment le saint, ayant découvert
la cause de la maladie, l’exposa au
roi
l se leva alors et alla voir le roi ; il lui fit connaître une partie de la
chose.
« Le meilleur plan, dit-il, est que nous amenions l’homme ici afin de
guérir cette maladie.
« Convoque cet orfèvre de ce pays lointain ; attire-le avec de l’or et des
robes d’honneur. »
Comment le roi envoya des
messagers à Samarkande pour
chercher l’orfèvre
e roi dépêcha un ou deux messagers, hommes habiles, compétents
et très justes.
A Samarkande arrivèrent les deux messagers auprès de l’orfèvre jovial
et étourdi,
Disant : « Ô beau maître, à la science parfaite, toi dont le talent est
célèbre partout,
« Voici que tel roi t’a choisi pour ton habileté d’orfèvre, parce que tu y
excelles ;
« Reçois donc cette robe d’honneur, cet or et cet argent ; quand tu
viendras chez le roi, tu seras un favori et un ami intime. »
190 L’homme vit l’abondance d’argent et les nombreux habits ; il fut séduit
et quitta sa ville et ses enfants.
L’homme se mit en route avec insouciance, ignorant que le roi en
voulait à sa vie.
Il enfourcha un cheval arabe et chevaucha gaiement : le prix de son
sang, il le prenait pour une robe d’honneur.
Ô insensé qui te réjouis cent fois d’entreprendre toi-même un voyage
vers un but funeste !
Il imaginait la richesse, la puissance, l’autorité ; Azraîl* dit : « Va. Oui,
tu les obtiendras ! »
Lorsque l’étranger arriva de la route, le médecin l’amena en présence du
roi.
Ils le conduisirent courtoisement auprès du roi des rois, afin qu’il brûle
comme un phalène dans cette chandelle de Tirâz.
Le roi le regarda, lui témoigna beaucoup d’égards et lui confia la garde
du trésor rempli d’or.
Alors le médecin lui dit : « Ô puissant Sultan, donne la jeune fille à ce
seigneur,
« Afin que la jeune fille trouve le bonheur dans l’union avec lui, et que
l’eau de l’union éteigne le feu de sa passion. »
200 Le roi lui accorda cette beauté au visage de lune, et maria ces deux qui
désiraient être ensemble.
Durant six mois, ils satisfirent leur désir, jusqu’à ce que la jeune fille eût
recouvré complètement la santé.
Ensuite, on lui prépara une potion, de sorte que lorsqu’il l’eut bue, il
commença à s’éloigner d’elle.
Lorsque, à cause de la maladie, sa beauté disparut, l’âme de la jeune
fille ne demeura pas dans la tristesse.
Comme il était devenu laid, déplaisant et pâle, peu à peu il se refroidit
dans son cœur.
Ces amours qui sont pour une apparence extérieure ne sont pas
l’amour : à la fin, elles sont une calamité.
Que n’avait-il été entièrement une calamité, de telle sorte qu’un
jugement cruel n’ait point été rendu contre lui !
Le sang coulait de ses yeux comme un ruisseau ; son visage devint
l’ennemi de sa vie.
Le plumage du paon est son ennemi : combien de rois n’ont-ils pas péri
à cause de sa splendeur !
Il dit : « Je suis le daim musqué : c’est pour ma glande que ce chasseur
a versé mon sang innocent.
210 « Oh ! Je suis ce renard dont les chasseurs surgissant de l’affût ont
coupé la tête à cause de sa fourrure.
« Oh ! Je suis l’éléphant dont le sang a été versé par les coups du cornac
à cause de son ivoire.
« Celui qui m’a tué pour ce qui est moins que moi-même, ne sait-il pas
que mon sang ne restera pas sans vengeance ?
« Aujourd’hui, cela m’arrive à moi, et demain cela arrivera pour lui :
comment le sang de quelqu’un comme moi peut-il être versé en vain ?
« Bien que le mur projette une longue ombre, à la fin l’ombre se
retourne contre lui.
« Ce monde est une montagne, et notre action est le cri : c’est à nous
que revient l’écho de ces cris. »
Il dit, et en cet instant rendit l’esprit. La jeune fille fut guérie de la peine
et de l’amour ;
L’amour pour les morts ne dure pas, car celui qui est mort ne revient
jamais auprès de nous ;
Mais l’amour du vivant est à chaque instant plus frais qu’un bouton de
fleur dans l’esprit et la vue.
Choisis l’amour de ce Vivant qui est éternel, qui te donne à boire de ce
vin qui augmente la vie.
220 Choisis l’amour de Celui dont l’amour a fait obtenir à tous les prophètes
la puissance et la gloire.
Ne dis pas : « Nous n’avons pas d’accès auprès de ce Roi. » Les
relations avec ceux qui sont généreux ne sont pas difficiles.
* L’ ange de la mort
Expliquant comment le meurtre et
l’ empoisonnement de l’orfèvre
avaient été exécutés sur l’incitation
divine, non par désir sensuel ni
pensée perverse
e meurtre de cet homme par la main du médecin ne fut pas dû à
l’espoir ou à la crainte.
Il ne le tua pas pour plaire au roi ; il ne le fit pas avant que n’arrivent
l’ordre et l’inspiration de Dieu.
Ainsi qu’il en va pour le garçon égorgé par Khadir* : le vulgaire ne
comprend pas le mystère caché ici.
Celui qui reçoit de Dieu l’inspiration et la réponse, tout ce qu’il
commande est la justice même.
Si celui qui confère la vie spirituelle tue, cela est permis ; il est le
lieutenant de Dieu et sa main est la main de Dieu.
Comme Ismâ’il, pose ta tête devant lui ; gaiement et joyeusement,
sacrifie ta vie devant son glaive,
Afin que ton âme puisse rester à rire jusqu’à l’éternité, telle l’âme pure
de Ahmad (Mohammad) avec l’Unique.
Les amoureux vident la coupe de la joie au moment où les beautés les
tuent de leur propre main.
230 Le roi ne versa pas ce sang par luxure ; cesse de penser le mal et de
discuter.
Tu croyais qu’il avait commis un crime affreux, mais, dans l’état de
pureté, comment la sublimation pourrait-elle laisser un alliage ?
Le but de cette dure discipline et de ce rude traitement est que le feu
puisse extraire les scories de l’argent.
La mise à l’épreuve du bien et du mal est faite pour que l’or puisse
bouillir et que l’écume monte à la surface.
Si son action n’avait pas été inspirée par Dieu, il aurait été un chien qui
déchire sa proie, non un roi.
Il n’était entaché ni de luxure, ni de cupidité, ni de passion ; ce qu’il fit
était bien, mais un bien ayant l’apparence du mal.
Si Khadir fit sombrer le bateau dans la mer5, il y a dans cette action de
Khadir cent rectitudes.
L’imagination de Moïse, en dépit de son illumination et de son élévation
spirituelles, était voilée à l’égard de cette compréhension. Ne vole pas sans
ailes !
Cette action (du roi) est une rose rouge ; ne l’appelle pas du sang. Il est
enivré par la Raison ; ne l’appelle pas un fou.
Si son désir avait été de verser le sang d’un musulman, je serais un
impie si j’avais mentionné son nom (en le louant).
240 Le plus haut ciel tremble à la louange du méchant, et cette louange
incite l’homme pieux à penser le mal.
C’était un roi, et un roi très prudent ; il était un élu, et l’élu de Dieu.
Celui qui est tué par un tel roi, ce dernier le conduit à la prospérité et à
l’état le plus honorable.
Si le roi n’avait pas considéré que c’était un avantage pour l’orfèvre que
de lui témoigner de la violence, comment cette compassion absolue aurait-
elle pu recourir à la violence ?
L’enfant tremble devant la lancette du barbier ; mais la tendre mère est
heureuse de cette souffrance de son enfant.
Il prend la moitié d’une vie, et donne cent vies en échange ; il donne ce
que ton imagination ne peut même concevoir.
Tu juges (ses actions) par analogie avec toi-même ; mais tu t’es éloigné
bien loin de la vérité. Réfléchis bien !
* Personnage mystérieux, considéré comme un prophète, auquel il est fait
allusion dans la sourate 18 du Qor’ân (Kherzr en persan, Khadir en arabe).
Histoire de l’épicier et du
perroquet, et comment le perroquet
répandit l’huile dans la boutique
l y avait un épicier qui possédait un perroquet, un perroquet vert
qui parlait d’une douce voix.
Perché sur le banc, il gardait la boutique, et parlait élégamment avec
tous les clients.
Quand il parlait à des êtres humains, il parlait comme eux ; il était
également habile à chanter à la manière des perroquets.
250 Un jour, il bondit du banc et s’envola, et renversa les bouteilles d’huile
de roses.
Son maître revint de sa maison et s’assit sur le banc, tout à son aise,
comme le font les marchands.
Il s’aperçut que le banc était plein d’huile, et ses habits tachés de
graisse ; il frappa le perroquet sur la tête : cela le rendit chauve.
Pendant quelques jours, le perroquet cessa de parler ; l’épicier, de
repentir, poussait de profonds soupirs,
S’arrachant la barbe et disant : « Hélas ! le soleil de ma prospérité est
caché sous les nuages.
« Que ma main ne s’est-elle brisée à ce moment ? Comment ai-je ainsi
pu frapper la tête de cet oiseau à la voix douce ? »
Il faisait des présents à tous les derviches, afin de retrouver la parole de
son oiseau.
Au bout de trois jours et trois nuits, il était assis sur le banc, bouleversé,
triste, tel un homme au désespoir,
Montrant à l’oiseau toutes sortes de merveilles, afín que peut-être il se
mette à parler.
Entre-temps, un derviche tête nue, vêtu d’un jawlaq (habit de laine
grossière) passait par là ; sa tête était aussi chauve que l’extérieur d’un bol
ou d’un bassin.
260 Là-dessus, le perroquet se mit à parler, appela le derviche en criant :
« Hé, camarade,
« Comment t’es-tu trouvé parmi les chauves, ô crâne chauve ? Aurais-
tu, par hasard, renversé l’huile de la bouteille ? »
Les assistants se mirent à rire de la déduction du perroquet, qui croyait
que le porteur de froc était semblable à lui.
Ne juge pas les actions des saints par analogie avec toi-même, bien
qu’on écrive de façon semblable, shîr, le lion et le lait.
Pour cette raison, le monde entier est égaré ; presque personne n’est
conscient de l’existence des Abdâl (saints d’un très haut rang).
Les gens se sont crus égaux aux prophètes ; ils ont supposé que les
saints étaient semblables à eux-mêmes.
Ils ont dit : « Voyez, nous sommes des hommes, et ils sont des
hommes ; eux comme nous sont asservis au sommeil et à la nourriture. »
Dans leur aveuglement, ils n’ont pas vu qu’il existe une différence
infinie entre eux.
Deux espèces de zanbûr ont butiné au même endroit, mais de l’une (la
guêpe) est venu le dard, de l’autre (l’abeille) le miel.
Deux espèces de daims ont mangé de l’herbe et bu de l’eau ; des uns
sont venus des excréments, des autres du musc.
270 Ces deux roseaux ont bu de l’eau à la même source ; celui-ci est vide,
celui-là rempli de sucre.
Considère des centaines de milliers de telles similitudes, et vois que la
distance entre les deux est comme celle d’un voyage de soixante-dix ans.
L’un mange, et il sort de lui de l’ordure ; l’autre mange, et il devient
tout entier la lumière de Dieu.
Celui-ci mange, et de lui ne naissent que l’avarice et l’envie ; celui-là
mange, et de lui ne naît que l’amour de l’Unique.
L’un est une bonne terre, l’autre un sol salé et aride ; l’un est un ange
pur, l’autre un démon et un animal féroce.
Que tous deux se ressemblent, c’est bien possible : l’eau amère et l’eau
douce sont (également) limpides.
Qui les distingue, sauf l’homme doué de goût (spirituel) ? Trouvele :
c’est lui qui connaît la différence entre l’eau douce et l’eau salée.
Comparant la magie avec le miracle (l’ignorant) s’imagine que tous
deux sont fondés sur la tromperie.
Les magiciens disputant avec Moïse montrèrent un bâton pareil au sien.
Mais entre ce bâton-ci et ce bâton-là, il y a une grande différence ; entre
cette action-ci (la magie) et cette action-là (le miracle) il y a bien du
chemin.
280 Cette action-ci est suivie de la malédiction de Dieu ; cette actionlà est
rétribuée par la miséricorde de Dieu.
Les infidèles, dans leur prétention, ont la nature du singe ; la nature
(mauvaise) est une calamité dans le sein.
Quoi que fasse un homme, le singe, à chaque instant, fait la même chose
qu’il a vu faire à l’homme.
Il se dit : « J’ai agi comme lui. » Comment cet impudent connaîtrait-il la
différence ?
L’un (le saint) agit sur l’ordre de Dieu, et l’autre (celui qui le singe) par
désir de disputer. Jette de la poussière sur la tête de ces impudents.
Cet hypocrite s’unit dans la prière rituelle à l’hypocrite pour se disputer,
non pour supplier.
Dans la prière, le jeûne, le pèlerinage, l’aumône, les véritables croyants
sont engagés avec les hypocrites dans ce qui apporte la victoire ou la
défaite.
La victoire à la fin est pour les vrais croyants ; la défaite est pour les
hypocrites dans l’au-delà.
Bien que tous deux se consacrent à un seul jeûne, ils sont aussi éloignés
l’un par rapport à l’autre que l’habitant de Merv et l’habitant de Rayy.
Chacun va à sa propre demeure ; chacun se comporte selon son nom ;
290 Si on l’appelle un vrai croyant, son âme se réjouit ; et si vous dites
« hypocrite », il devient furieux.
Le nom du vrai croyant provient de son essence ; celui de l’hypocrite
est haï à cause de ses défauts répugnants.
Les quatre lettres mîm et wâw et mîm et nûn ne confèrent nul honneur :
le mot mûmin (vrai croyant) sert seulement à désigner.
Si vous l’appelez hypocrite, ce nom vil le pique à l’intérieur de lui-
même, comme un scorpion.
Si ce nom n’est pas dérivé de l’enfer, alors pourquoi s’y trouvet-il le
goût de l’enfer ?
La vilenie de ce mot mauvais ne provient pas des lettres ; l’amertume de
l’eau ne vient pas du récipient.
Les lettres sont le contenant : à l’intérieur le sens est contenu, comme
l’eau ; mais la mer du sens est avec Dieu — avec Lui est le Ummu ’l-Kitâb
*.
En ce monde, la mer amère et la mer douce sont divisées mais elles ne
dépassent pas une barrière située entre elles6.
Sache que toutes découlent de la même origine. Dépasse-les toutes
deux, va vers leur origine !
Sans la pierre de touche, tu ne distingueras jamais dans l’essai, par ton
propre jugement, l’or falsifié de l’or pur.
300 Celui dans l’âme de qui Dieu a placé la pierre de touche distinguera la
certitude du doute.
Un morceau de saleté saute dans la bouche d’un homme vivant : ce
n’est que lorsqu’il l’a rejeté qu’il se sent bien.
Lorque, parmi des milliers de morceaux, un petit bout de saleté est entré
dans sa bouche, le sens du goût de l’homme vivant l’a repéré.
Le sens physique est l’échelle pour ce monde ; le sens religieux est
l’échelle pour le ciel.
Recherche le bien-être du sens physique auprès du médecin ; implore le
bien-être du sens religieux auprès du Bien-Aimé.
La santé de celui-là provient de l’état florissant du corps ; la santé de
celui-ci provient de la ruine du corps.
La Voie spirituelle ruine le corps et, après l’avoir ruiné, lui rend la
prospérité :
Elle a détruit la maison pour y découvrir le trésor caché, et avec le
même trésor la rebâtit plus belle qu’auparavant ;
Elle a coupé l’eau, et nettoyé le lit de la rivière, puis a fait couler l’eau
potable dans le lit de la rivière ;
Elle a percé la peau et retiré la pointe de fer — puis de la peau neuve a
poussé sur la blessure.
310 Elle a rasé la forteresse et l’a prise aux infidèles, puis a élevé là cent
tours et cent remparts.
Qui peut décrire les actions de Celui qui est sans égal ? Ce que j’ai dit
est seulement ce que permet la nécessité présente.
Parfois, elle (l’action de Dieu) apparaît comme ceci, et parfois comme
son contraire : l’œuvre de la religion n’est rien d’autre que
1’émerveillement.
Je ne veux pas dire que celui-ci est émerveillé, tout en tournant son dos
vers Lui ; non, mais qu’il est ébloui d’extase, noyé en Dieu et enivré par le
Bien-Aimé.
Le visage de l’un est tourné vers le Bien-Aimé, tandis que le visage de
l’autre n’est que son propre visage qu’il voit.
Contemple longtemps le visage de chacun, guette attentivement : il se
peut qu’en rendant des services, tu parviennes à voir le visage (du saint).
Étant donné que maint démon a le visage d’Adam, il n’est pas bon de
donner ta main à chaque main,
Car l’oiseleur produit un sifflement pour leurrer l’oiseau,
Afin que l’oiseau puisse entendre la note de son congénère et descendre
du haut des airs et trouver le piège et la pointe du couteau.
L’homme vil emprunte le langage des derviches, afin de pouvoir, grâce
à cela, ensorceler celui qui est simple.
320 L’œuvre des hommes saints est lumière et chaleur, l’œuvre des hommes
vils est tromperie et effronterie.
Ils fabriquent un lion de laine pour mendier ; ils donnent le titre de
Ahmad (Mohammad) à Bû Musaylim*.
Mais à Bû Musaylim est resté le titre de Kadhdhâb (menteur), à
Mohammad est resté celui de Ulu’l-albâb (doué de compréhension).
Le vin de Dieu, son sceau est le musc pur ; quant à l’autre vin, son
sceau est puanteur et tourment.
*« La Mère du Livre », appellation donnée à la première sourate du Qor’ân, le
Fâtitha
* Musaylimah, prophète des Banû Hanîfah.
Histoire du roi juif qui tuait les
chrétiens par fanatisme
armi les juifs, il y avait un roi qui pratiquait l’oppression, un
ennemi de Jésus et un destructeur des chrétiens.
C’était l’époque de Jésus et son tour était venu : il était l’ami de Moïse
et Moïse était son ami.
Mais le roi qui voyait double sépara dans la voie de Dieu ces deux amis
de Dieu.
Le maître ordonna à un disciple qui louchait : « Viens, va chercher ce
flacon dans la chambre. »
Le disciple qui louchait demanda : « Lequel des deux flacons dois- je
t’apporter, explique clairement. »
Le maître répondit : « Il n’y a pas deux flacons ; va, cesse de loucher, et
ne vois plus que ce qu’il y a. »
330 Le disciple dit : « Ô maître, ne me fais pas de reproches. » Le maître
dit : « Eh bien, brise l’un des deux flacons. »
Le flacon était un, mais il lui paraissait deux ; quand il le brisa, il n’y en
eut plus aucun.
Quand l’un fut brisé, tous deux disparurent : l’homme voit double en
raison des mauvais penchants et de l’irascibilité.
La colère et la concupiscence font loucher l’homme, elles changent son
esprit et le font s’écarter de la rectitude.
Quand l’intérêt propre apparaît, la vertu disparaît : cent voiles, venus du
cœur, recouvrent les yeux.
Quand le juge est tenté par des pots-de-vin, comment pourrait-il
distinguer l’oppresseur de l’opprimé ?
Le roi, par jalousie, devint si louchant que nous criâmes : « Pitié,
Seigneur, pitié ! »
Il tua des centaines de milliers de croyants innocents, disant : « Je suis
l’appui et le soutien de la religion de Moïse. »
Comment le vizir conseilla
au roi de comploter
I avait un ministre, un mécréant et un trompeur si rusé qu’il aurait
fait des nœuds sur l’eau.
« Les chrétiens, dit-il, cherchent à préserver leur vie ; ils cachent au roi
leur religion.
340 « Ne les tue pas, car c’est inutile de les tuer : la religion n’a pas d’odeur,
ce n’est pas du musc et du bois d’aloès.
« Le secret est caché sous cent enveloppes : son apparence extérieure
est d’accord avec toi, elle te ressemble (mais) la réalité intérieure est en
désaccord. »
Le roi lui dit : « Dis-moi donc, quel est le meilleur expédient ? Quel est
le remède à cette ruse et à cette imposture ?
« De sorte qu’il ne reste pas un seul chrétien dans le monde, ni celui qui
a une religion apparente, ni celui qui en a une cachée. »
« Ô roi, dit-il, coupe-moi les mains et les oreilles ; que par ton ordre
rigoureux on me déchire le nez.
« Puis amène-moi sous la potence, et que quelqu’un intercède pour moi.
« Fais cela dans une place publique, dans un carrefour, puis bannis-moi
dans une ville lointaine, afin que je puisse répandre le trouble et le
désordre parmi eux. »
Ruse du ministre envers
les chrétiens
lors, je leur dirai : « Je suis secrètement un chrétien — ô Dieu, qui
connais toutes les choses cachées, Tu me connais.
« Le roi était informé de ma foi, et par fanatisme il a tenté de me tuer.
« J’ai voulu cacher ma religion au roi et professer sa religion.
350 Mais le roi a pressenti mes secrets et mes paroles.
« Il dit : “Tes paroles sont comme une aiguille dans le pain, entre mon
cœur et ton cœur il y a une fenêtre.
“A travers cette ouverture, j’ai vu ta position : je vois ta position et je
n’accepte pas tes paroles.”
« Si l’esprit de Jésus n’avait pas été mon secours, il m’aurait mis en
pièces cruellement à la manière juive.
« Pour l’amour de Jésus, j’offre ma vie et ma tête et j’accepte ce
sacrifice avec des centaines de milliers de remerciements.
« Je ne refuse pas de donner ma vie pour l’amour de Jésus, mais je suis
très versé dans sa religion.
« Cela me semblait dommage que cette sainte religion périsse parmi les
ignorants.
« Grâces à Dieu et à Jésus, je suis devenu le guide de la vraie foi.
« J’ai échappé aux juifs et au judaïsme à tel point que je porte une croix.
360 « L’époque actuelle est l’époque de Jésus, ô hommes ! Entendez les
secrets de sa religion de toute votre âme ! »
Le roi lui fit ce qu’il avait proposé : tout le monde était stupéfait de cela.
Le roi l’envoya chez les chrétiens. Après quoi, le vizir se livra au
prosélytisme.
Comment les chrétiens se laissèrent
duper par levizir
es centaines de milliers de chrétiens se rassemblèrent peu à peu là
où il se trouvait.
Il leur expliquait en secret les mystères de l’Évangile, de la croix et de
la prière.
En apparence, il prêchait les prescriptions religieuses, mais
intérieurement il était comme le sifflet et le leurre de l’oiseleur.
C’est pour cette raison que certains Compagnons du Prophète
(Mohammad) le supplièrent de leur enseigner la tromperie de l’âme
concupiscente, disant :
« Que mélange-t-elle d’intérêts égoïstes cachés aux actes d’adoration et
de pure dévotion ? »
Ils ne cherchaient pas à obtenir de lui une piété parfaite, ils ne se
demandaient pas où se trouvait le défaut extérieur.
Cheveu par cheveu, miette par miette, ils reconnaissaient la fourberie de
l’âme charnelle, comme on distingue la rose du persil.
370 Même les plus scrupuleux des Compagnons étaient troublés dans leur
esprit en entendant les admonitions du Prophète (à ceux qui
l’interrogeaient).
Comment les chrétiens suivirent le
vizir
es chrétiens étaient épris de lui : si grande est la force du
conformisme pour la masse des gens !
Dans leur cœur, ils semaient le grain de son amour et ils le considéraient
comme le vicaire de Jésus.
Lui, intérieurement, était l’Antéchrist maudit et borgne. Ô Dieu ! Viens
à notre aide — ô Toi, le meilleur secours !
Ô Dieu ! Il y a des centaines de milliers de pièges et d’appâts, et nous
sommes comme des oiseaux avides et misérables.
D’un instant à l’autre, nous sommes pris à un nouveau piège, bien que
nous devenions, chacun de nous, un faucon ou un Simorgh*.
A chaque instant tu nous délivres, et de nouveau nous avançons vers un
autre piège, ô Toi qui ignores le besoin !
Nous mettons du blé dans cette grange, et ensuite nous perdons le blé
rassemblé.
Ne pensons-nous donc pas, avec notre intelligence, que le dommage
provient de la ruse de la souris ?
La souris, ayant fait un trou dans notre grange, l’a ravagée par sa ruse.
380 Ô mon âme, d’abord écarte la malice de la souris ; et ensuite témoigne
du zèle pour ramasser le blé.
Écoute une parole du Grand parmi les Grands (le Prophète) : « Nulle
prière n’est complète sans “présence” (de Dieu dans l’âme). »
S’il n’y a pas une souris voleuse dans notre grange, où est donc le blé de
nos actes de dévotion de quarante années ?
Pourquoi les parcelles de notre sincérité quotidienne ne sont-elles pas
rassemblées dans notre grange ?
Mainte étoile de feu a jailli du fer, et le cœur brûlant l’a reçue et
absorbée ;
Mais, dans l’obscurité, un voleur caché pose son doigt sur les étoiles,
Les éteignant une à une, afin qu’aucune lumière ne brille à partir du ciel
(spirituel).
Bien que des milliers de pièges se trouvent à nos pieds, quand Tu es
avec nous il n’y a pas de peine.
Chaque nuit, Tu libères les esprits du piège du corps, et Tu effaces les
impressions sur les tablettes (du mental).
Les esprits sont libérés chaque nuit de cette cage, avec des discours, des
récits.
390 La nuit, les prisonniers sont inconscients de leur prison ; la nuit, les
gouverneurs sont inconscients de leur pouvoir.
Il n’y a pas de chagrin, pas de pensée de gain ou de perte, pas
d’imagination de cette personne ou de cette autre.
C’est là l’état de 1’ lârif (mystique), même sans sommeil.
Dieu a dit tu les aurais cru éveillés tandis qu’ils dormaient7 : ne te
rebelle pas contre cela.
Il est endormi, jour et nuit, aux affaires de ce monde, comme une plume
dans la main dirigée par le Seigneur.
Celui qui ne voit pas la main en train d’écrire croit que cette action
provient de la plume de son propre mouvement.
Dieu a montré une partie de cet état dans 1’ ‘ârif, étant donné que le
commun des gens est aussi subjugué par le sommeil des sens.
Leurs âmes sont allées dans le désert qui ne peut être décrit : leurs
esprits et leurs corps sont en repos.
Et avec un sifflet tu les ramènes vers le piège, tu les reconduis vers la
justice et le juge.
Comme Israfil, Dieu, qui fait se lever l’aurore, les amène tous de ce
pays de l’esprit dans le monde de la forme.
Il incarne les esprits privés de corps, Il rend chaque corps alourdi à
nouveau (d’actions).
400 Il rend le coursier des âmes dépourvu de selle : c’est là le sens caché de
« Le sommeil est le frère de la mort* ».
Mais afin qu’elles puissent revenir pendant le jour, Il place une longue
laisse sur sa jambe,
Afin que, de jour, Il puisse les reconduire à partir de cette prairie, et
l’amener du pâturage pour reprendre le fardeau.
Que n’a-t-Il gardé cet esprit comme les Hommes de la Caverne8 ou
comme l’Arche de Noé,
Afin que ce mental, ces yeux, ces oreilles puissent être libérés du flux
de l’état d’éveil et de la conscience !
Oh, dans ce monde, il y a plus d’un Homme de la Caverne à côté de toi,
devant toi, en ce moment :
La caverne est avec lui, l’Ami s’entretient avec lui ; mais vos yeux et
vos oreilles sont scellés, aussi, à quoi bon ?
* Oiseau fabuleux, demeurant sur le mont Qâf.
* Hadith (Parole du prophète Mohammad)
Histoire du khalife voyant Leylâ
e khalife dit à Leylâ : « C’est pour toi que Madjnûn est devenu fou
et égaré ?
« Mais tu n’es pas mieux que d’autres beautés ! » « Silence ! répondit-
elle ; c’est que toi non plus tu n’es pas Madjnûn. »
Quiconque est éveillé au monde matériel est plus qu’endormi : sa veille
est pire que son sommeil.
410 Quand notre âme n’est pas éveillée à Dieu, la veille est semblable à la
fermeture de nos portes.
Toute la journée, si l’on est écrasé par les soucis imaginaires de la perte
et du gain, et de la crainte de la mort,
Il ne demeure en l’âme ni limpidité, ni grâce, ni gloire, ni chemin pour
se rendre au ciel.
Celui qui est endormi, c’est celui qui met son espoir en toute
imagination vaine, et converse avec elle.
En rêve, il voit le démon semblable à une houri et, de désir, il répand sa
semence.
Après que cette semence est tombée dans une terre infertile, il se
réveille, et l’image s’enfuit loin de lui.
Ensuite, il se sent faible et voit son corps souillé et il éprouve de la
tristesse à cause de ce qui lui est advenu et qui a disparu.
L’oiseau vole dans les hauteurs, et son ombre se hâte sur la terre, volant
comme un oiseau.
Le sot poursuit l’ombre, courant après elle, de sorte qu’il s’épuise,
Ne sachant pas que c’est le reflet de cet oiseau dans l’air, ignorant
l’origine de l’ombre.
420 II lance des flèches vers l’ombre ; son carquois se vide dans cet effort.
Le carquois de sa vie est devenu vide, sa vie s’est passée à courir après
l’ombre.
Mais quand l’ombre de Dieu est sa gardienne, elle le délivre des
imaginations et des ombres.
L’ombre de Dieu est ce serviteur de Dieu qui est mort au monde et qui
vit par Dieu.
Saisis au plus vite le pan de sa robe sans éprouver de doute, afin d’être
sauvé à la fin des temps.
L’ombre, dans Comment II étend l’ombre9, c’est la forme des saints qui
guide vers la lumière du Soleil divin.
Ne va pas dans cette vallée sans ce guide ; dis, comme Abraham : « Je
n’aime pas ceux qui disparaissent10. »
Va, acquiers un soleil à partir de l’ombre ; saisis le pan de la robe du roi
Shams i-Tabrîzî (le soleil de Tabriz).
Si tu ignores la voie vers ce festin et ces noces, interroge Ziyâ-ul- Haqq
Husâm-od-Dîn.
Et si, en chemin, l’envie te saisit à la gorge, cela appartient à Iblis que
de dépasser les bornes de l’envie.
430 Car, par envie, il méprise Adam, et par envie il est en guerre avec le
bonheur.
Dans la Voie, il n’est pas de passage plus difficile que celui-ci. Oh !
heureux celui que n’accompagne pas l’envie !
Ce corps, sache-le, est la demeure de l’envie, car la maisonnée est
entachée d’envie.
Si le corps est la demeure de l’envie, cependant Dieu a rendu ce corps
très pur.
Purifiez Ma Maison11, est l’explication de cette pureté ; c’est un trésor
de lumière divine, bien que son talisman soit terrestre.
Quand tu te livres à la tromperie et à l’envie contre celui qui est sans
envie, cette envie fait naître des taches noires dans ton cœur.
Deviens comme la poussière sous les pas des hommes de Dieu ; jette,
comme nous le faisons, de la poussière sur la tête de l’envie.
Explication de la jalousie du vizir
e misérable vizir, engeance de jalousie, perdit par vanité ses oreilles
et son nez,
Dans l’espoir que par le dard de son envie son venin entrerait dans
l’âme des pauvres chrétiens.
Quiconque par jalousie se mutile se prive lui-même d’ouïe et d’odorat.
440 Le nez est ce qui capte un parfum, et l’odeur l’amène vers un lieu.
Celui qui n’a pas de parfum est dépourvu d’odorat ; ce parfum est ce qui
est religieux.
Quand il a senti un parfum et n’a pas rendu grâces, l’ingratitude vient
supprimer son odorat.
Rends grâces à Dieu et sois le serviteur de ceux qui rendent grâces ;
devant eux sois comme un mort, demeure fermement.
N’use pas, comme le vizir, de ruses malhonnêtes ; et ne détourne pas les
gens des prières rituelles.
Le ministre mécréant était devenu un conseiller de la religion, mais il
mit par ruse de l’ail dans le gâteau d’amandes.
Comment les chrétiens perspicaces
comprirent la ruse du vizir
uiconque possédait du discernement éprouvait à ses paroles une
jouissance mêlée d’amertume.
Le vizir disait de belles choses mélangées de mal : dans son sirop sucré
il avait versé du poison.
L’apparence de ces paroles disait : « Soyez diligents dans la Voie. » En
fait, elle disait : « Soyez négligents. »
Bien que la surface de l’argent soit blanche et neuve, cependant il
noircit les mains et les vêtements.
450 Bien que le feu soit rouge et étincelant, cependant considère la noirceur
de ses actions.
Si l’éclair apparaît lumineux aux regards, cependant sa propriété est
d’aveugler.
Quiconque n’est pas avisé et perspicace était subjugué par ses paroles.
Pendant six ans, loin du roi, le vizir était un refuge pour les chrétiens.
Tous lui confiaient leurs cœurs et leur religion et étaient prêts à mourir
sur son ordre et son jugement.
Le message secret du roi au vizir
ntre le roi et le vizir s’échangeaient en cachette des messages : et le
roi secrètement se reposait sur lui.
Le roi lui écrivait, disant : «Ô mon ami fortuné, le moment est venu :
hâte-toi de rassurer mon cœur. »
Le vizir répondait : « Me voici, ô roi, en train de fomenter des troubles
dans la religion de Jésus. »
Explication des douze tribus
des chrétiens
e peuple de Jésus, à ce moment-là, avait douze princes comme
gouverneurs.
Chaque parti suivait un prince et, par cupidité, était esclave de son
propre prince.
460 Ces douze princes et leurs sujets devinrent les esclaves de ce vizir
funeste.
Tous mettaient leur confiance en ses paroles, tous prenaient sa conduite
pour modèle.
En sa présence, à chaque instant, à chaque moment, chaque prince était
prêt à mourir si le vizir le lui avait ordonné.
Confusion apportée par le vizir
aux Commandements de l’Évangile
1 prépara un rouleau au nom de chacun, et rédigea chaque rouleau
selon des directives différentes.
Les commandements de chacun différaient entre eux, d’un bout à
l’autre.
Dans l’un, il faisait de la voie de l’ascétisme et du jeûne la base de la
pénitence et la condition de la conversion.
Dans l’un, il disait : « L’ascétisme est superflu : dans cette voie, il n’y a
aucun moyen de salut autre que la générosité. »
Dans l’un, il disait : « Ton jeûne et ta générosité associent à l’objet de
ton adoration d’autres objets.
« Sauf la résignation à Dieu, sauf la soumission parfaite dans le chagrin
et dans la quiétude, tout est fraude et piège. »
470 Dans l’un, il disait : « Le service de Dieu est un devoir, sinon l’idée de
résignation à Dieu est une fausseté. »
Dans l’un, il disait : « Il y a des ordres et des défenses, mais ils ne sont
pas faits pour être pratiqués, ils ne sont que pour montrer notre faiblesse,
« Afin que nous y voyions notre faiblesse et que nous apprenions à ce
moment la puissance de Dieu. »
Dans l’un, il disait : « Ne considère pas ta faiblesse : cette faiblesse
traduit ton ingratitude ; attention !
« Considère ta puissance, car cette puissance vient de Lui : sache que ta
puissance est le don de Celui qui est Lui (Hû). »
Dans l’un, il disait : « Laisse ces deux qualités : ce qui est contenu dans
la vue est une idole. »
Dans l’un, il disait : « N’éteins pas cette bougie (de la vue), car cette
vue sert de bougie pour la contemplation.
« Quand vous abandonnez la vue et l’imagination, vous avez éteint à
minuit la chandelle de l’union. »
Dans l’un, il dit : « Eteins-la — ne crains pas — ; en échange tu
trouveras des myriades de visions.
« Car en l’éteignant, la bougie de l’âme s’accroît* ; Leylâ deviendra
Madjnûn grâce à ton détachement.
« Celui qui renonce au monde par sa dévotion, le monde vient vers lui
de plus en plus. »
480 Dans l’un, il dit : « Ce que Dieu t’a donné, Il l’a rendu doux en le
créant.
« Il l’a rendu facile pour toi, saisis-le joyeusement : ne te jette pas dans
l’inquiétude. »
Dans l’un, il disait : « Abandonne tout ce qui t’appartient. Ce qui te plaît
est mauvais et doit être repoussé.
« Les voies différentes sont devenues faciles à suivre, et pour chacun, la
religion est devenue chère comme sa vie.
« S’il était possible de rendre facile la Voie de Dieu, chaque juif et
chaque juive la connaîtrait. »
Dans l’un, il disait : « La voie facile, c’est celle où on peut trouver la vie
de l’amour et la nourriture de l’âme. »
Quand les choses qui plaisent à la nature passent, elles ne produisent
rien, comme une terre salée.
Sauf le regret, elles ne donnent rien ; il n’en découle que la perte, rien
de plus.
Ce n’est pas facile, à la fin ; en fin de compte, il faut l’appeler
« difficile ».
Distingue bien le difficile du facile : considère à la fin la beauté d’une
chose et de l’autre.
490 Dans l’un, il disait : « Cherche un maître : ce n’est pas dans ton
patrimoine ancestral que tu trouveras la clairvoyance en ce qui concerne
l’avenir. »
Chaque sorte de communauté a envisagé une certaine fin :
nécessairement, elles sont tombées dans l’erreur.
Prévoir l’avenir n’est pas aussi simple que de filer au rouet, sinon
comment y aurait-il des différences entre les religions ?
Dans l’un, il disait : « Tu es toi-même le maître, parce que tu connais le
maître.
Sois un homme et ne sois pas soumis aux autres hommes. Va ton propre
chemin, et ne sois pas errant. »
Dans l’un, il disait : « Tout cela est un : celui qui voit deux est un
bonhomme qui louche. »
Dans l’un, il disait : « Comment cent peut-il être un ? Celui qui pense
ainsi est un fou. »
Chacune de ces doctrines est contraire à l’autre. Comment seraient-elles
une ? Le poison et le sucre sont-ils une seule chose ?
Avant que tu ne renonces à la distinction entre le poison et le sucre,
comment percevras-tu le parfum de l’Unité et de l’Unicité ?
Douze livres de ce style et de cette manière furent écrits par cet ennemi
de Jésus.
* C’est-à-dire que l’amour tiède se transformera en passion.
Montrant comment cette différence
réside dans la forme de la doctrine,
et non dans la véritable nature
de la Voie
500 l ne percevait pas l’unité de couleur de Jésus, il n’avait pas non plus
un caractère teint dans le bain de teinture de Jésus.
De ce bain pur, un vêtement de cent couleurs deviendrait aussi simple et
d’une seule couleur que la lumière.
Ce n’est pas là la couleur unique qui produit l’ennui, non, c’est comme
les poissons dans l’eau claire.
Bien qu’il y ait des milliers de couleurs sur la terre, cependant les
poissons sont en lutte avec la sécheresse.
Qu’est-ce que le poisson et qu’est-ce que la mer dans ma comparaison,
que le Roi Tout-Puissant et Glorieux leur ressemble ?
En ce monde de l’existence, des myriades de mers et de poissons se
prosternent en adoration devant cette Munificence et Libéralité.
Combien de pluies de dons se sont déversées, de sorte que cela fit
répandre à la mer des perles !
Combien de soleils de générosité ont brillé, de sorte que le nuage et T
océan apprirent à être bienfaisants !
Les rayons du soleil de la Sagesse ont frappé le sol et T argile, de sorte
que la terre a accueilli la semence.
Le sol est fidèle à ce qui lui a été confié, et tout ce que vous y avez
semé, vous en recueillerez T équivalent sans fraude de la part de la terre.
510 Elle a tiré cette fidélité de la fidélité divine, étant donné que le soleil de
la Justice a brillé sur elle.
Jusqu’à ce que le printemps apporte le présent de Dieu, le sol ne révèle
pas ses secrets.
Le Généreux qui a conféré à une chose inanimée ces informations, cette
fidélité et cette droiture,
Sa grâce rend informée une chose inanimée, tandis que Son courroux
rend aveugles des hommes doués d’intelligence.
L’âme et le cœur ne peuvent supporter ce bouleversement : à qui
parlerai-je ? Il ne se trouve pas dans le monde une seule oreille capable de
l’entendre.
Partout où il y avait une oreille, par Lui elle devint un œil ; partout où il
y avait une pierre, par Lui elle devint du jaspe.
Il est un alchimiste — qu’est-ce que l’alchimie, en comparaison ? Il
octroie les miracles (aux prophètes) — qu’est-ce que la magie en
comparaison ?
Le fait que je Lui adresse ces louanges est en réalité absence de
louanges de ma part, car cette louange est une preuve de mon existence, et
l’existence est un péché.
Il convient que nous soyons non existants en présence de Son Etre : en
Sa présence, qu’est notre être ? Aveugle et sombre.
S’il n’avait pas été aveugle, il aurait été consumé par Lui ; il serait
devenu la chaleur du soleil divin.
520 Et s’il n’avait pas été sombre à cause de son deuil, comment cette
existence serait-elle demeurée gelée comme la glace ?
Montrant comment le vizir
encourut la perdition
en entrant dans ce complot
e vizir était ignorant et imprudent comme le roi juif ; il luttait
contre l’éternel et l’inévitable,
Contre un Dieu si Puissant qu’en un instant II fait venir de la non-
existence à l’existence cent mondes comme le nôtre :
Il manifeste à la vue cent mondes comme le nôtre, quand II rend votre
œil voyant par Sa propre Lumière.
Si le monde te semble vaste et sans fond, sache que pour l’Omnipotence
c’est moins qu’un atome.
Ce monde, en vérité, est la prison de vos âmes : oh, dirigez-vous là-bas,
car c’est là que se trouve votre pays découvert.
Ce monde-ci est fini, et en vérité cet autre est infini : l’image et la forme
constituent une barrière à cette Réalité.
Les myriades de lances de Pharaon furent brisées par Moïse avec un
simple bâton.
Les arts thérapeutiques de Galien étaient des myriades : devant Jésus et
son souffle, ils n’étaient qu’un objet de risée.
Il existait des myriades de livres de poèmes (anté-islamiques) : à la
parole d’un Prophète illettré, ils furent couverts de honte.
530 Devant un tel Seigneur victorieux, comment ne mourrait-on pas à soi-
même, à moins d’être un pauvre misérable ?
Il a déraciné plus d’un esprit solide comme une montagne ; Il a pendu
par ses deux pattes l’oiseau rusé.
Aiguiser son intelligence et son esprit, ce n’est pas la bonne voie : seul
celui dont l’esprit est brisé gagne la faveur du Roi.
Oh, bien des chercheurs de trésors, qui creusaient des trous, devinrent
les dupes * de ce comploteur intrigant !
Qu’est-ce que le bœuf, que vous deveniez sa barbe ? Qu’est-ce que la
terre, que vous deveniez son chaume ?
Quand une femme devint honteuse de sa mauvaise conduite, Dieu la
métamorphosa et fit d’elle Zohra (la planète Vénus).
Faire d’une femme Zohra était une métamorphose ; qu’est-ce donc que
de devenir terre et argile, ô récalcitrant ?
Ton esprit t’emportait vers la plus haute sphère du ciel ; tu t’es dirigé
vers l’eau et l’argile parmi ceux qui sont plus bas.
Par cette chute, tu t’es métamorphosé, à partir de cet état de l’existence
qui faisait l’envie des intelligences spirituelles.
Considère donc ce qu’est cette métamorphose : comparée à celle de la
femme, la tienne est extrêmement vile.
540 Tu as fait galoper le coursier de l’ambition vers les étoiles : tu n’as pas
reconnu Adam qui était adoré par les anges.
Après tout, tu es un fils d’Adam. O dégénéré ! Combien de temps
considéreras-tu la bassesse comme une noblesse ?
Combien de temps diras-tu : « Je vais conquérir le monde entier, je vais
remplir ce monde de moi-même ? »
Si le monde était rempli, d’un bout à l’autre, de neige, le rayonnement
du soleil la ferait fondre en un clin d’œil.
Dieu, par une seule étincelle de Sa miséricorde, anéantit le fardeau (du
péché) du vizir, et le fardeau de cent vizirs et de cent mille personnes.
Il transforme l’essence de cette imagination en sagesse ; Il transforme
l’essence de cette eau empoisonnée en boisson salutaire.
Ce qui fait naître le doute, Il le transforme en certitude ; Il fait surgir des
actes d’amour de causes de haine.
Il chérit Abraham dans le feu ; Il transforme la peur en sécurité de
l’esprit.
Je suis bouleversé par Sa destruction des causes ; dans les imaginations
que je me fais de Lui, je suis comme un sophiste*.
* Littéralement : la barbe du bœuf.
* Ce terme étant pris ici au sens de « désemparé » ou « agnostique » qu’il avait à
l’époque de Rûmî, et non pas selon sa signification historique.
Nouvelle ruse du vizir
pour égarer le peuple
e vizir forma dans son esprit un autre plan, il abandonna la
prédication et s’isola.
550 II enflamma ses disciples d’enthousiasme et de ferveur ; et il resta
enfermé dans une retraite quarante à cinquante jours.
Tout le monde fut fou d’impatience de le voir à cause de la séparation
d’avec sa présence spirituelle et ses paroles et son intuition.
Ils suppliaient et se lamentaient, tandis que lui dans sa solitude était plié
en deux par les austérités.
Ils disaient : « Sans toi, nous n’avons pas de lumière ; quel est l’état
d’un homme aveugle sans guide ?
« Pour l’amour de Dieu, ne nous laisse pas séparés davantage de toi.
« Nous sommes comme les enfants et tu es notre nourrice, étends sur
nous l’ombre de ta protection. »
Il dit : « Mon âme n’est pas loin des fidèles, mais il ne m’est pas permis
de sortir. »
Les émirs intercédèrent et les disciples vinrent lui faire des reproches,
Disant : « Ô Seigneur, quel malheur ! Nous sommes restés orphelins de
nos cœurs et de notre religion.
« Tu présentes des prétextes, tandis que nous, nous poussons des soupirs
douloureux à cause de cette douleur.
560 « Nous sommes habitués à tes douces paroles, nous avons bu le lait de
ta sagesse.
« Allah ! Allah ! Ne nous traite pas avec une telle cruauté : sois
bienveillant pour nous aujourd’hui, ne nous repousse pas à demain.
« Ton cœur permet-il que ceux qui t’ont donné leur cœur soient à la fin,
sans toi, au nombre de ceux qui ne possèdent plus rien ?
« Ils se tordent tous comme des poissons sur la terre sèche : déverse
l’eau, ouvre l’écluse du fleuve.
« Ô toi qui es sans pareil dans le monde, pour l’amour de Dieu, viens en
aide à ton peuple ! »
Comment le vizir refusa la
demande des disciples
1 dit : « Prenez garde, ô vous qui êtes esclaves des paroles et des
discours, vous qui recherchez l’admonition et par les paroles et par l’ouïe.
« Mettez du coton dans l’oreille du sens physique, enlevez le bandeau
du sens visuel !
« L’oreille est le coton de l’oreille intérieure : jusqu’à ce que l’oreille
externe soit rendue sourde, c’est l’oreille interne qui n’entend pas.
« Soyez sans sensation, sans oreille, sans pensée, afin de pouvoir
entendre l’appel de Dieu : “Reviens.” »
Tant que tu es en conversation éveillée, comment peux-tu percevoir la
conversation du sommeil ?
570 Nos actes et nos paroles sont le voyage extérieur ; mais le voyage
intérieur est au-delà des cieux.
Le sens physique a senti la sécheresse parce qu’il est né sur la terre : le
Jésus de l’âme a mis le pied sur la mer.
Le voyage du corps terrestre a lieu sur la terre, mais le voyage de
l’esprit se passe au cœur de la mer.
Puisque ta vie s’est passée à cheminer sur la terre, tantôt sur la
montagne, tantôt sur la mer, tantôt sur la plaine,
Où trouveras-tu l’Eau de la Vie ? Où fendras-tu les vagues de l’Océan ?
Les vagues de la terre sont nos illusions et notre entendement, et notre
pensée ; les vagues de l’eau sont l’effacement, l’ivresse et
l’anéantissement (fanâ).
Quand tu es dans cette ivresse (sensuelle), tu es loin de cette ivresse
mystique ; tandis que tu es ivre de celle-ci, tu ne vois pas l’autre coupe.
La parole et le discours extérieurs sont comme la poussière ; habituez-
vous à garder le silence. Prenez garde !
Comment les disciples
demandèrent à nouveau
qu ‘il sorte de sa réclusion
Is dirent tous :« Ô sage, toi qui cherches une échappatoire, ne nous
dis pas ces tromperies et ces affronts.
« Mets sur l’animal un fardeau proportionnel à son endurance, donne
aux faibles une tâche proportionnelle à leur force.
580 « L’appât pour chaque oiseau doit être à sa mesure : comment une figue
peut-elle être un appât pour un oiseau ?
« Si tu donnes au bébé du pain au lieu de lait, sois sûr que le pauvre
enfant mourra.
« Plus tard, quand l’enfant a des dents, lui-même demande du pain.
« L’oiseau qui n’a pas encore de plumes, comment peut-il voler ? S’il
vole, il deviendra une proie pour un chat féroce.
« Quand ses plumes poussent, il vole spontanément, sans peine, et il
n’est pas nécessaire de siffler pour le faire voler.
« Tes paroles font que le démon se tait, tes paroles instruisent nos
oreilles.
« Nos oreilles sont remplies d’intelligence quand tu parles ; notre terre
est une rivière quand tu es l’océan.
« Avec toi, nous préférons la terre au ciel, ô toi qui illumines le monde
de la terre jusqu’au ciel.
« Sans toi, pour nous Tobscurité règne au ciel ; comparé à toi, ô Lune,
qu’est le ciel ?
590 « L’apparence de la sublimité appartient aux cieux, mais le sens réel de
la sublimité appartient à l’esprit pur.
« L’apparence de la sublimité est pour le corps ; les corps, comparés à la
réalité, ne sont que des mots. »
Refus du vizir d’interrompre
sa retraite
1 dit : « Abrégez vos arguments, recevez mes conseils dans vos
âmes et dans vos cœurs.
« Si je suis loyal, il ne faut pas accuser ceux qui sont loyaux, même si
j’appelle terre le ciel.
« Si je suis parfait, pourquoi nier ma perfection ? Si je ne le suis pas,
pourquoi ces peines et ces ennuis ?
« Je ne sortirai pas de cette réclusion, parce que je suis occupé avec mes
expériences intérieures. »
Comment les disciples soulevèrent
des objections contre le fait que le
vizir se retirait dans la solitude
ls dirent tous : « Ô vizir, cela ne fait pas de doute : nos paroles ne
sont pas comme les paroles des étrangers.
« Les larmes coulent de nos yeux à cause de notre séparation d’avec
toi ; soupir après soupir s’élève du sein de nos âmes.
« Un bébé ne discute pas avec sa nourrice, mais il pleure, bien qu’il ne
connaisse pas le bien ni le mal.
« Nous sommes la harpe, et c’est Toi qui joues sur nos cordes : le
gémissement ne vient pas de nous, c’est Toi qui gémis.
« Nous sommes la flûte et notre musique vient de Toi ; nous sommes la
montagne, et notre écho vient de Toi.
600 « Nous sommes les pièces d’un échiquier rangées pour la victoire
ou la défaite : notre victoire et notre défaite proviennent de Toi, ô Toi
doué de belles qualités !
« Qui sommes-nous, ô âme de nos âmes, que nous demeurions vivants
auprès de Toi ?
« Nous et nos existences sommes non existants. Tu es l’Être absolu qui
rend manifeste ce qui est périssable.
« Nous sommes comme des lions, mais des lions blasonnés sur un
étendard : le vent les déploie, d’instant en instant.
« Leur mouvement est visible, et le vent invisible : puisse ce qui est
invisible ne jamais nous manquer !
« Le vent qui nous meut et notre être proviennent de Ta grâce ; toute
notre existence vient de ce que Tu nous a fait venir à l’existence.
« Tu as montré les délices de l’Être au non-être, après que Tu eus fait
tomber le non-être amoureux de Toi.
« Ne retire pas les délices de Ta libéralité, n’enlève pas les douceurs, le
vin et la coupe !
« Et si Tu les enlèves, qui se livrera à la recherche ? Comment le
portrait pourrait-il lutter avec le peintre ?
« Ne nous regarde pas, ne fixe pas sur nous Ton regard : considère Ta
propre bienveillance et générosité.
610 « Nous n’étions pas, et nous ne demandions rien, cependant Ta grâce
écoutait notre prière muette. »
Devant le peintre et son pinceau, le portrait est comme l’enfant
impuissant et fixé dans le sein maternel.
Devant la Toute-Puissance, tous les gens de la Cour divine sont aussi
impuissants que l’étoffe devant l’aiguille (du brodeur).
Tantôt il y représente le Démon, tantôt Adam ; tantôt il peint la joie,
tantôt le chagrin.
Nul n’a le pouvoir de mouvoir sa main pour se défendre ; nul ne peut
parler pour prononcer un mot concernant l’offense ou le bienfait.
Récite du Qor’ân ce qu’interprète ce verset : « Dieu a dit : Tu ne lançais
pas toi-même les traits quand tu les lançais12. »
Si nous lançons une flèche, cela ne provient pas de nous : nous ne
sommes que l’arc, et l’Archer est Dieu.
Ceci n’est pas djabr (la contrainte) ; c’est la signification de djabbâri (la
Toute-Puissance) ; parler de la Toute-Puissance est pour nous inciter à
l’humilité.
Notre humilité est une preuve de dépendance, mais notre sentiment de
culpabilité est une preuve de notre libre arbitre.
S’il n’y avait pas de libre arbitre, qu’est cette honte ? Et que sont ce
chagrin, cette confusion, et cette timidité ?
620 Pourquoi existe-t-il des punitions entre maîtres et élèves ? Pourquoi
l’esprit change-t-il concernant ses desseins ?
Et si tu dis qu’on ne tient pas compte de la contrainte de Dieu, et que la
lune de Dieu est devenue cachée dans Son nuage,
Il y a une bonne réponse à cela ; si tu T écoutes, tu renonceras à
l’incroyance et tendras vers la religion.
Le remords et l’humilité adviennent au temps de la maladie ; le temps
de la maladie est tout entier éveil.
Au moment où tu tombes malade, tu demandes à Dieu le pardon de ta
faute.
La laideur de ton péché t’apparaît, tu formules l’intention de revenir au
droit chemin.
Tu fais des promesses et des serments que, désormais, la conduite que
tu adopteras ne sera qu’obéissance à Dieu :
Donc il est certain que cette maladie t’a rendu conscient et éveillé.
Connais donc ce principe, ô toi qui es à la recherche des principes :
quiconque souffre l’a perçu.
Plus un être est éveillé, plus il est affligé de souffrances. Plus il est
conscient de Dieu, plus son visage est pâle.
630 Si tu es conscient de Son djabr (contrainte), où est ton humilité ? Où est
ton sentiment d’être chargé de la chaîne de Son djabbâri (Toute-
Puissance) ?
Comment serait joyeux celui qui est lié par des chaînes ? Quand le
captif dans sa prison se conduit-il comme un homme libre ?
Et si tu considères que ton pied est dans les fers et que les officiers du
roi sont tes gardiens,
Alors, n’agis pas tyranniquement à l’égard du faible, étant donné que ce
n’est pas là la nature et la coutume d’un homme faible.
Puisque tu ne perçois pas Sa contrainte, ne dis pas que tu es contraint ;
et si tu la perçois, quel est le signe que tu le ressens ?
A l’égard de chaque action pour laquelle tu éprouves un penchant, tu es
pleinement conscient de ton pouvoir (de l’accomplir).
Mais pour tout acte qui ne t’inspire ni inclination ni désir, tu deviens un
fataliste, disant : « Cela provient de Dieu. »
Les prophètes sont des fatalistes en ce qui concerne les œuvres de ce
monde, les incroyants sont des fatalistes en ce qui concerne les œuvres de
l’autre monde.
Pour les prophètes, ce qui sera dans l’autre monde dépend de nous ;
pour l’insensé, ce sont les œuvres de ce monde qui dépendent de nous.
Car chaque oiseau vole vers son congénère ; il suit derrière, et son esprit
le précède.
640 Etant donné que les croyants étaient les congénères de Sijjin
(l’enfer), ils étaient bien disposés à l’égard de la prison (sijn) de ce
monde.
Etant donné que les prophètes étaient les congénères des Cieux
(Illiyyîn), ils sont allés vers les ‘Illiyyîn de l’esprit et du cœur.
Ce discours n’a pas de fin ; terminons-en à présent avec notre histoire.
Comment le vizir fit
abandonner aux disciple
l’espoir qu ‘il renonce à sa retraite
e vizir leur cria de l’intérieur (de sa retraite) : « Ô disciples,
apprenez cela de moi :
« Jésus m’a donné le message : “Sois séparé de tous tes amis et parents.
“Assieds-toi seul, le visage tourné vers le mur, et choisis d’être à l’écart
de ta propre existence.”
« Après cela, je n’ai plus la permission de parler ; après cela, je n’ai
plus rien à faire avec les paroles.
« Adieu, ô mes amis ! Je suis mort : j’ai transporté ce que je possède
jusqu’au quatrième ciel,
« Afin que sous la sphère enflammée je ne brûle pas comme un fagot
dans l’affliction et la perdition,
« Mais que dorénavant je demeure à côté de Jésus en haut du quatrième
ciel. »
Comment le vizir désigna
chacun des émirs séparément
comme son successeur
650 uis il convoqua les émirs un par un et parla à chacun d’entre eux
séparément.
Il dit à chacun : « Dans la religion de Jésus, tu es le vicaire de Dieu et
mon khalîfa (régent),
« Et tous les autres émirs sont tes disciples : Jésus a fait d’eux tous tes
assistants.
« Si un émir relève la tête (par rébellion), saisis-toi de lui, et tue- le ou
garde-le en captivité ;
« Mais ne déclare pas cela tant que je vivrai : ne recherche pas cette
autorité suprême avant ma mort.
« Avant ma mort, ne révèle pas cela : n’émets pas de prétention à la
souveraineté et au pouvoir.
« Prends ce rouleau manuscrit et les Commandements du Messie :
récite-les distinctement, un par un, à son peuple. »
Ainsi parla-t-il à chaque émir en particulier, disant : « Il n’y a pas
d’autre vicaire dans la religion de Dieu que toi. »
Il les honora de la sorte, un par un : tout ce qu’il disait à un émir, il le
disait à un autre.
A chacun, il confia un manuscrit : chacun était, à dessein, le contraire
des autres.
660 Tous les rouleaux étaient différents, comme les formes des lettres de
l’alphabet, de alifà yâ (de a à z).
La règle formulée dans un manuscrit était le contraire de la règle d’un
autre : nous avons déjà expliqué ce qu’était cette contradiction.
Comment le vizir se tua
dans sa retraite
près cela, il ferma sa porte durant quarante autres jours, puis il se
suicida et s’évada de l’existence.
Quand les gens apprirent sa mort, il se passa près de sa tombe une scène
comparable à celle qui aura lieu le jour de la Résurrection.
Si grande était la multitude se pressant près de son tombeau, s’arrachant
les cheveux, déchirant leurs vêtements dans leur terrible chagrin pour lui,
Que Dieu seul peut les dénombrer. Arabes, Turcs, Grecs, Kurdes.
Ils répandirent la poussière de sa tombe sur leurs têtes ; ils considéraient
leur douleur pour lui comme un remède pour eux-mêmes.
Pendant un mois, les multitudes de gens près de son tombeau versèrent
des larmes amères.
Comment la communauté de Jésus
(sur lui la paix !) demanda aux
émirs : « Qui d’entre vous
est le successeur ? »
près un mois, les gens dirent : « Ô chefs, lequel des émirs est
désigné à sa place,
« Que nous le reconnaissions comme notre imam au lieu du vizir, et que
nous puissions lui demander de nous prendre par la main ?
670 « Puisque le soleil a disparu et nous a rendus affligés, une lampe n’est-
elle pas le meilleur remplaçant ?
« Puisque la présence du bien-aimé a disparu loin de nos yeux, il nous
faut un khalife qui nous le rappelle.
« Puisque la rose est fanée et que le jardin est dévasté, d’où
obtiendrons-nous le parfum de la rose ? De l’eau de roses. »
Puisque Dieu n’est pas visible, ces prophètes sont Ses représentants.
Non, je m’exprime mal ; car si tu supposes que le khalife et Celui qu’il
représente sont deux, c’est là une mauvaise pensée.
Non, ils ne sont deux que si tu adores l’apparence, mais ils deviennent
un pour celui qui a échappé aux apparences.
Quand tu regardes la forme, ton œil voit double ; toi, regarde la lumière
qui vient de l’œil.
Il est impossible de distinguer la lumière des deux yeux, quand un
homme a jeté un regard sur leur lumière.
680 Si dix lampes sont réunies en un lieu, chacune diffère des autres par la
forme.
Lorsque tu tournes ton visage vers leur lumière, il t’est impossible de
distinguer avec certitude la lumière de chacune.
Si tu comptes cent pommes ou cent coings, ils ne restent pas cent mais
deviennent un, quand tu les écrases ensemble.
Dans les choses spirituelles, il n’y a ni division ni nombre ; dans ce qui
est spirituel, il n’y a ni séparation ni individus.
Douce est l’unité de l’Ami avec Ses amis ; attache-toi au sens spirituel.
La forme est rebelle.
Fais que la forme rebelle dépérisse d’affliction, afin de pouvoir sous
elle, comme un trésor caché, découvrir l’unité.
Et si tu ne la fais pas dépérir, Ses faveurs la ruineront. Oh ! mon cœur
est Son vassal.
Il va jusqu’à Se montrer à nos cœurs. Il coud le froc rapiécé du derviche
(Il l’unit à Lui).
Nous étions simples, et tous d’une seule essence, nous étions tous sans
tête et sans pieds, là-bas ;
Nous étions une seule substance, comme le Soleil ; nous étions lisses et
purs, comme l’eau.
Quand cette Lumière sublime prit forme, elle devint multiple, comme
les ombres des créneaux.
Détruis les créneaux avec le mandjanîq (catapulte), afin que la
différence s’évanouisse entre ces ombres.
690 J’aurais pris de la peine pour expliquer ceci, mais je crains que ne
trébuche un esprit (faible).
Les subtilités qui y sont contenues sont aussi acérées qu’un sabre
d’acier ; si tu n’as pas de bouclier, détourne-toi et sauve-toi.
Ne viens pas sans bouclier au-devant de cette lame, car le glaive
n’hésite pas à couper.
Pour cette raison, j’ai remis mon épée dans le fourreau, afin que celui
qui lit de travers ne puisse se méprendre (sur ce que je veux dire).
Venons-en maintenant à terminer cette histoire et parler de la loyauté de
la multitude des justes,
Qui se levèrent après (la mort) de ce chef, réclamant un vicaire à sa
place.
La querelle des émirs
concernant la succession
’un de ces émirs s’avança devant ces gens à l’esprit loyal.
« Voyez, dit-il, je suis le vicaire de cet homme : je suis le vicaire de
Jésus à l’époque présente.
« Voyez, ce rouleau est la preuve qu’après lui la succession me
revient. »
Un autre émir sortit d’une embuscade : sa prétention concernant la vice-
gérance était la même ;
700 Lui aussi sortit un rouleau de dessous son bras, de sorte que chez tous
deux s’éleva une violente colère.
Le reste des émirs, l’un après l’autre, tirant des sabres tranchants,
Chacun avec une épée et un manuscrit dans la main, se mirent à se
battre comme des éléphants furieux.
Des centaines de milliers de chrétiens furent tués, de telle sorte qu’il y
avait des monceaux de têtes coupées ;
Le sang coulait à droite et à gauche, comme un torrent ; des montagnes
de poussière s’élevaient dans l’air.
Les semences de discorde qu’avait semées le vizir étaient devenues une
calamité pour eux.
Les coquilles des corps furent brisées, et ceux qui possédaient le noyau
eurent, après avoir été tués, un esprit noble et pur.
Le massacre et la mort qui adviennent à la forme corporelle sont comme
écraser des grenades et des pommes :
Ce qui est doux devient du sirop de grenades, et ce qui est pourri n’est
que du bruit ;
Ce qui possède la réalité est rendu manifeste (après la mort) et ce qui est
corrompu devient couvert de honte.
710 Va, recherche la réalité, ô adorateur de la forme, car la réalité est l’aile
sur le corps de la forme.
Fréquente les chercheurs de Vérité, afin de pouvoir à la fois obtenir le
don et te montrer généreux.
Sans nul doute, l’esprit dépourvu de réalité, dans ce corps est
comparable à un sabre de bois dans le fourreau ;
Tant qu’il demeure dans le fourreau, il semble avoir de la valeur, mais,
une fois sorti, il n’est plus bon qu’à jeter au feu.
N’emporte pas au combat un sabre de bois ! Assure-toi d’abord (que
c’est un sabre d’acier), afin que ta situation ne soit pas désespérée.
S’il est de bois, va en chercher un autre ; et s’il est tranchant comme le
diamant, avance avec ardeur.
Le glaive de la réalité se trouve dans l’arsenal des saints ; les voir, c’est
pour toi la Pierre philosophale.
Tous les sages ont dit de même : le Sage est une miséricorde pour les
mondes13.
Si tu achètes une grenade, achète-la quand elle est ouverte, comme pour
le rire, afin que son rire puisse te renseigner sur ses graines.
Oh ! béni est son rire, car par sa bouche elle montre son cœur, comme
une perle de l’écrin de l’âme.
720 Mais le rire de la tulipe n’est pas béni, car sa bouche laisse apercevoir la
noirceur de son cœur.
La grenade riante égayé tout le jardin : si tu fréquentes les saints, tu
deviendras l’un d’eux.
Que tu sois roc ou marbre, tu deviendras joyau quand tu parviendras au
cœur du saint.
Enracine l’amour des saints dans ton esprit ; ne donne ton cœur à rien
d’autre qu’à l’amour de ceux dont les cœurs sont joyeux.
Ne va pas dans le voisinage du désespoir : il existe des espoirs. Ne va
pas dans la direction des ténèbres : il existe des soleils.
Le cœur te conduit dans le voisinage des hommes du cœur ; le corps
t’amène dans la prison d’eau et d’argile.
Oh ! donne à ton cœur la nourriture venant de celui dont le cœur est
accordé au tien ; va chercher le progrès spirituel chez celui qui est avancé.
Comment fut honorée la description
de Mustafâ (Mohammad) (sur lui la
paix !), laquelle a été mentionnée
dans l’Evangile
ans l’Évangile était le nom de Mustafâ — lui, le chef des prophètes,
la mer de pureté.
Il y était fait mention de ses caractéristiques, de son apparence ; il y
était question de ses luttes, de ses jeûnes, de sa nourriture.
Un groupe d’entre les chrétiens, par désir de la récompense divine,
chaque fois qu’ils lisaient (dans l’Évangile) ce nom et ce discours,
730 Baisaient ce noble nom et inclinaient leur visage vers cette gracieuse
description.
Dans cette tribulation dont nous avons parlé, cette partie des chrétiens
était à l’abri des troubles et de la crainte,
Protégés contre les méfaits des émirs et du vizir, cherchant un refuge
dans la protection offerte par le nom de Ahmad (Mohammad) ;
Leur postérité aussi se multiplia ; la lumière de Ahmad les aidait et les
soutenait.
Et l’autre catégorie de chrétiens qui méprisaient le nom de Ahmad,
Devinrent méprisables et dédaignés à cause des dissensions causées par
ce vizir aux mauvais conseils et aux méchants complots.
En outre, leur religion et leur loi devinrent corrompues, à cause des
rouleaux qui indiquaient tout de façon perverse.
Si le nom de Ahmad est un tel soutien, comment donc Sa lumière
protégera-t-elle ses disciples ?
Puisque le nom de Ahmad devint pour les chrétiens une forteresse
inexpugnable, quelle doit être alors l’Essence de cet Esprit loyal ?
Histoire d’un autre roi juif qui
tenta de détruire
la religion de Jésus
près ce carnage irrémédiable advenu à cause des malheurs dus au
vizir,
740 Un autre roi, de la lignée de ce juif, entreprit de détruire le peuple de
Jésus.
Si vous désirez connaître cette seconde explosion de violence, lisez le
verset du Qor’ân : Par le Ciel orné de constellations14.
Ce second roi mit le pied dans cette mauvaise voie inaugurée par le roi
précédent.
Quiconque instaure une mauvaise voie, vers lui, à toute heure, va la
malédiction.
Les justes sont partis, et leurs voies sont restées ; mais des hommes vils
ne demeurent que l’injustice et les exécrations.
Jusqu’à la Résurrection, le visage de chaque congénère de ces méchants
qui vient à l’existence est tourné vers celui-là (qui appartient à sa propre
espèce).
Veine par veine, cette eau douce et cette eau amère coulent dans les
créatures, jusqu’à ce que sonne la trompette (de la Résurrection).
Pour le juste est l’héritage de l’eau douce. Quel est cet héritage ? Nous
avons donné le Livre en héritage à ceux de Nos serviteurs que Nous avons
choisis15.
Si tu y réfléchis, les supplications des chercheurs de Dieu sont des
rayons provenant de la substance de la prophétie.
Les rayons tournent avec les substances (dont ils proviennent). Le rayon
se dirige, à la fin, dans la direction de cette substance.
750 La lueur de la fenêtre tourne autour de la maison, parce que le soleil va
de signe en signe du zodiaque.
Quiconque a une affinité avec une planète possède des qualités
communes avec sa planète.
Si sa planète ascendante est Vénus, tout son penchant, son amour et son
désir sont pour la joie ;
Et s’il est né sous l’influence de Mars, dont la nature est de verser le
sang, il recherche la guerre, la méchanceté et l’hostilité.
Au-delà des étoiles matérielles existent des étoiles en lesquelles il n’est
point de conflagration ou d’aspect sinistre,
Des étoiles se mouvant dans d’autres cieux, non en ces sept cieux que
nous connaissons tous,
Des étoiles immanentes dans le rayonnement de la lumière de Dieu, ni
unies l’une à l’autre, ni séparées l’une de l’autre.
Quand l’ascendant de quelqu’un provient de ces étoiles, son âme brûle
les infidèles en les chassant.
Sa colère n’est pas comme la colère de l’homme né sous l’influence de
Mars — tournée vers des choses viles et de telle nature qu’elle est tantôt
dominante et tantôt dominée.
La lumière dominante des saints est dénuée de défaut et d’obscurité
entre les deux doigts de la Lumière de Dieu.
760 Dieu a répandu cette Lumière sur tous les esprits, mais seuls ceux qui
ont eu une bonne fortune ont tendu leur vêtement (pour la recevoir).
Et celui qui a eu de la chance, ayant obtenu ce don répandu de lumière,
a détourné son visage de tout, excepté Dieu.
Quiconque a été dépourvu de cette consolation de l’amour reste sans
participer à ce don de la lumière.
Les visages des parties sont tournés vers l’universel : les rossignols
jouent au jeu de l’amour avec la rose.
La couleur du bœuf se trouve à l’extérieur ; mais quand il s’agit d’un
homme, recherche à l’intérieur de lui les couleurs jaune et rouge.
Les bonnes couleurs proviennent de la cuve de la pureté ; la couleur du
méchant provient de l’eau noire de l’iniquité.
L’onction de Dieu est le nom de cette couleur subtile : la malédiction de
Dieu est l’odeur de cette couleur grossière16.
Ce qui est de la mer va vers la mer : cela retourne au même endroit d’où
cela est venu —
Du sommet des montagnes les torrents impétueux, et de notre corps
l’âme dont le mouvement est imprégné d’amour.
Comment le roi juif fit un feu et
plaça à côté une idole, disant :
« Celui qui se prosternera devant
cette idole échappera au feu »
oyez à présent quel plan conçut ce juif méprisable ! Il plaça une
idole à côté du feu,
770 Disant : « Celui qui se prosternera devant cette idole sera sauvé, et s’il
ne s’incline pas, il s’assiéra dans le cœur du feu. »
Étant donné qu’il n’avait pas infligé le châtiment convenable à cette
idole de son moi charnel (nafs), de cette idole de son moi Tautre idole
naquit.
L’idole de ton moi est la mère de toutes les idoles, parce que cette idole
(matérielle) n’est qu’un serpent, tandis que l’idole (spirituelle) est un
dragon.
Le moi est comme du fer et la pierre à feu, alors que l’idole (matérielle)
est comme les étincelles : ces étincelles sont éteintes par l’eau.
Mais comment la pierre et le fer pourraient-ils être apaisés par l’eau ?
Comment un homme, les ayant tous deux, serait-il en sécurité ?
L’idole est l’eau noire dans une cruche ; le moi une source d’eau noire.
Cette idole sculptée est semblable au torrent noir ; le moi qui fabrique
des idoles est une fontaine remplie d’eau pour lui.
Une seule pierre peut briser cent aiguières, mais de la fontaine jaillit
continuellement de l’eau.
Il est facile de briser une idole, très facile ; considérer le moi comme
aisé à soumettre, c’est de la folie, de la folie.
Ô mon fils, si tu veux connaître ce qu’est le moi, lis l’histoire de l’Enfer
avec ses sept portes.
780 A chaque moment, provient du moi un acte de tromperie, et à chacun de
ces actes, une centaine de pharaons se noient avec leurs compagnons.
Accours vers le Dieu de Moïse et vers Moïse ; à l’instar de Pharaon, ne
répands pas l’eau de la Foi.
Attache-toi au Dieu Unique et à Mohammad, ô mon frère, enfuis- toi
loin du Bû Djahl * du corps !
* Bû Djahl (Abû Djahl) « Père de l’ignorance », surnom d’un ennemi acharné du
Prophète, ’Amr ibn Hishâm, dont le premier surnom était Bû’l Hakam, « Père du
savoir ».
Comment un enfant se mit à parler
du sein du feu
et invita les gens à se jeter
dans le feu
e juif amena à cette idole une femme avec son enfant, et le feu
flamboyait.
Il lui prit Tenfant et le jeta dans le feu : la femme fut terrifiée et renonça
dans son cœur à sa foi.
Elle se préparait à se prosterner devant T idole, quand F enfant lui cria :
« En vérité, je ne suis pas mort.
« Viens ici, ô ma mère, je suis heureux ici, bien qu’en apparence je sois
au sein du feu.
« Le feu est un sortilège qui aveugle les yeux pour faire écran (à la
vérité) : ceci est, en réalité, une miséricorde divine qui s’est manifestée.
« Viens ici, ô ma mère, et vois (l’évidence) de Dieu, afin de pouvoir
contempler les délices des élus de Dieu.
« Viens ici, et vois l’eau qui a l’apparence du feu, laisse là un monde
qui est de feu et a seulement l’aspect de l’eau.
790 « Viens ici, et vois les mystères d’Abraham, qui dans le feu trouva des
cyprès et des jasmins17.
« Je voyais la mort au moment où je naquis de toi : grande était ma
crainte de tomber hors de toi.
« Mais quand je fus né, j’échappai à l’étroite prison de la matrice en un
monde d’air agréable et de magnifiques couleurs.
« Maintenant, je considère ce monde-ci comme le sein maternel,
puisqu’en ce feu j’ai vu un tel repos :
« En ce feu, j’ai vu un monde où chaque atome possède le souffle
vivifïcateur de Jésus.
« En vérité, c’est un monde apparemment non existant, mais
essentiellement existant, tandis que cet autre monde est apparemment
existant, mais n’a pas de permanence !
« Viens ici, ô mère, au nom de ta maternité : vois le feu, il n’a pas de
violence.
« Viens ici, ô mère, car la félicité est venue ; viens ici, mère, ne laisse
pas la bonne fortune s’échapper de tes mains.
« Tu as vu le pouvoir de ce bandit : viens ici pour voir la puissance de la
grâce de Dieu.
« C’est seulement par pitié que j’attire ici tes pas, car en vérité mon
ravissement est tel que je ne me soucie pas de toi.
800 « Viens, et appelle aussi les autres, car le Roi a dressé une table de festin
au sein du feu.
« Ô vrais croyants, venez ici, vous tous : sauf cette douceur (adhbî) tout
est tourment (adhâb).
« Venez, vous tous, comme des phalènes ; venez à cette heureuse
fortune qui possède cent printemps. »
Ainsi criait-il au milieu de la foule : les âmes des gens étaient remplies
de stupeur.
Après cela, les gens, hommes et femmes, se jetèrent hors d’eux- mêmes
dans le feu, Sans gardien, sans y être entraînés, par pur amour de 1’ Ami,
parce que de Lui provient radoucissement de toute amertume,
Jusqu’à ce qu’il advînt que les gardes du roi les repoussent, disant :
« N’entrez pas dans le feu ! »
Le juif devint couvert de honte et désemparé ; il devint triste et le cœur
sombre.
Car les gens devinrent plus fervents dans leur foi et plus fermes dans la
mortification (fanâ) de leur corps*.
Dieu soit loué ! C’est lui que le piège du démon attrapa dans ses filets.
Dieu soit loué, le démon se trouva humilié.
810 La honte qu’il infligeait sur le visage de ces personnes (les chrétiens)
s’accumulait entièrement sur la face de ce vil vaurien.
Celui qui s’affairait à déchirer le vêtement (l’honneur) des gens — c’est
son propre habit qui a été déchiré, tandis qu’eux étaient sans dommages.
* Le mot fanâ signifie littéralement « mort mystique ». Étant donné qu’il s’agit
ici du corps, il est pris dans une acception particulière.
Comment resta de travers la bouche
d’un homme qui avait prononcé de
façon moqueuse le nom de
Mohammad (sur lui la paix !)
l tordit sa bouche et cita le nom de Ahmad (Mohammad) avec
dérision ; sa bouche resta tordue.
Il revint, disant : « Pardonne-moi, ô Mohammad ! Ô toi à qui
appartiennent les dons de la connaissance ésotérique !
« Dans ma folie, je me moquais de toi ; mais c’est moi-même qui étais
ridiculisé et le méritais. »
Quand Dieu veut déchirer le voile de quelqu’un, Il le rend enclin à
insulter les saints hommes.
Quand Dieu désire cacher la honte de quelqu’un, cette personne ne
prononce pas un mot de blâme contre ceux qui sont sans blâme.
Quand Dieu désire nous aider, Il nous incline à une humble plainte.
Oh ! heureux les yeux qui pleurent d’amour pour Lui ! Oh ! fortuné
celui qui est brûlé d’amour pour Lui !
La fin de chaque pleur est le rire : 1’ homme qui prévoit la fin est un
serviteur béni de Dieu.
820 Là où est l’eau courante, il y a de la verdure : là où des larmes coulent,
la miséricorde de Dieu se manifeste.
Gémis et aie les yeux mouillés comme la noria, afin que des herbes
vertes surgissent du jardin de ton âme.
Si tu désires les larmes, aie pitié de celui qui verse des larmes ; si tu
désires la miséricorde, témoigne de la compassion au faible.
Comment le feu adressa des
reproches au roi juif
e roi tourna son visage vers le feu, disant : « Ô toi qui possèdes une
nature féroce, où est ta disposition naturelle à consumer le monde ?
« Comment se fait-il que tu ne brûles pas ? Qu’est-il advenu de ta
propriété spécifique ?
« Tu n’as pas de pitié même pour l’adorateur du feu : comment donc a
été sauvé celui qui ne t’adore pas ?
« Jamais, ô feu, tu n’es patient : comment ne brûles-tu pas ? Qu’est-ce
là ? N’en as-tu pas le pouvoir ?
« Est-ce un sortilège, je me le demande, qui aveugle l’œil ou l’esprit ?
Comment ce haut bûcher ne brûle-t-il pas ?
« Quelqu’un t’a-t-il ensorcelé ? Est-ce de la magie, ou ce comportement
contraire à ta nature est-il notre chance ? »
Le feu dit : « Je suis le même, je suis du feu ; viens ici pour sentir ma
chaleur.
830 « Ma nature et mon élément n’ont pas changé. Je suis le glaive de Dieu
et je coupe, par Sa permission.
« Les chiens des Turcomans frétillent à la porte de la tente devant les
invités.
« Mais si quelqu’un ayant le visage d’un étranger passe près de la tente,
il verra les chiens bondir sur lui comme des lions.
« Je ne suis pas moins qu’un chien quant à la dévotion, et Dieu n’est pas
moindre qu’un Turc quant à la vie. »
Si le feu de ta nature te fait éprouver des souffrances, il brûle par l’ordre
du Seigneur de la religion.
Si le feu de ta nature te procure de la joie, c’est que le Seigneur de la
religion y met de la joie.
Quand tu éprouves de la souffrance, implore le pardon de Dieu : la
souffrance par 1’ordre du Créateur est efficace.
Lorsqu’il le désire, la souffrance elle-même devient de la joie ; les
chaînes elles-mêmes deviennent liberté.
L’air, la terre et le feu sont Ses esclaves ; pour toi et moi ils sont morts,
mais avec Dieu ils sont vivants.
Devant Dieu, le feu se tient toujours à Son ordre, se tordant
continuellement, jour et nuit, comme un amoureux.
840 Si tu frappes la pierre sur le fer, le feu jaillit : c’est par l’ordre de Dieu
qu’il apparaît.
Ne frappe pas ensemble le fer et la pierre de l’injustice, car ces deux
engendrent, comme l’homme et la femme.
La pierre et le feu sont en fait des causes, mais regarde plus haut, ô
homme de bien !
Car cette cause (extérieure) a été produite par cette cause (spirituelle).
Quand une cause advint-elle jamais elle-même sans une cause ?
Et ces causes qui guident les prophètes sur leur voie sont plus hautes
que les causes extérieures.
Cette Cause (spirituelle) rend cette cause (extérieure) efficace ; parfois
aussi elle la rend stérile et inefficace.
Les esprits des gens sont familiers avec cette cause extérieure, mais les
prophètes sont familiers avec les causes spirituelles.
Que signifie ce mot « cause » (sahab) en arabe ? Dis « corde » (rasan).
Cette corde plonge dans le puits de ce monde par la ruse divine.
Le mouvement de la roue fait se mouvoir la corde, mais ne pas voir
celui qui fait se mouvoir la roue est une erreur.
Prends garde ! Prends garde ! Ne considère pas ces cordes de la
(causalité) en ce monde comme tirant leur mouvement de la roue ivre du
ciel,
850 De peur de rester vide et étourdi comme la roue céleste, de peur que, par
manque d’intelligence, tu brûles comme le bois de markh.
Par l’ordre de Dieu, l’air devient du feu : tous deux sont ivres du vin de
Dieu.
Ô mon fils, quand tu ouvriras les yeux, tu verras que de Dieu aussi
proviennent l’eau de la clémence et le feu du courroux.
Si l’âme du vent n’avait été informée par Dieu, comment aurait-elle
distingué les croyants des incroyants chez les gens de ‘Âd18 ?
Histoire du vent qui détruisit la
population de ‘Âd
au temps du prophète Hûd (sur lui
la paix)
ûd traça une ligne autour des croyants : le vent se calmerait en
arrivant à cet endroit,
Bien qu’il fracassât en l’air tous ceux qui se trouvaient en dehors de
cette ligne.
De même, Shaybân le berger avait coutume de tracer une ligne visible
autour de son troupeau,
Chaque fois qu’il se rendait à la prière du Vendredi, afin que le loup ne
vînt pas y exercer ses ravages.
Aucun loup n’entrait dans ce cercle, ni aucun mouton ne s’égarait au-
delà de cette marque :
Le vent de la concupiscence du loup et des moutons était arrêté à cause
du cercle de l’homme de Dieu.
860 De même, pour les mystiques, le vent de la Mort est doux et agréable
comme la brise qui apporte le parfum des êtres aimés comme Joseph.
Le feu ne s’attaqua pas à Abraham : comment le mordrait-il, alors qu’il
est l’élu de Dieu !
Les hommes religieux ne furent pas affligés par le feu du désir qui
entraîna tous les autres au fond de la terre.
Les vagues de la mer, lesquelles attaquèrent par l’ordre de Dieu,
distinguèrent le peuple de Moïse des Égyptiens.
La terre, lorsque vint l’ordre divin, fit tomber Qârûn19 avec son or et
son trône dans la plus grande profondeur.
L’eau et l’argile, quand elles se nourrirent du souffle de Jésus, devinrent
un oiseau qui étendit ses ailes et s’envola.
Ta louange de Dieu est une exhalaison de l’eau et de l’argile de ton
corps : elle est devenue un oiseau du Paradis par l’insufflation de la
sincérité de ton cœur.
Le mont Sinaï, en voyant l’éclat de Moïse, se mit à danser20, devint un
soufi parfait et fut délivré de toute souillure.
Quoi de surprenant à ce que la montagne devînt un vénérable soufi ? Le
corps de Moïse, lui aussi, provenait d’un morceau d’argile.
Comment le roi juif se moqua et
nia et refusa d’accepter les conseils
de ses proches
e roi des juifs vit ces choses merveilleuses, mais n’était rien d’autre
que moquerie et refus.
870 Ses conseillers dirent : « Ne laisse pas cette injustice dépasser toutes
limites ; ne conduis pas aussi loin le coursier de l’obstination. »
Il fit mettre des menottes aux conseillers et les emprisonna ; il commit
une injustice après l’autre.
Quand l’affaire en vint à ce point, un cri s’éleva : « Arrête, ô bandit, car
notre vengeance est arrivée. »
Après quoi, le feu flamboya à quarante aunes de haut, devint un cercle
et consuma ces juifs.
Leur origine au début provenait du feu : ils retournèrent à la fin à leur
origine.
Ces gens étaient nés du feu : le particulier va vers l’universel.
Ils n’étaient qu’un feu pour consumer les vrais croyants : leur feu se
consuma lui-même, comme des détritus.
Celui dont la mère est Hâwiya (le feu de l’Enfer), Hâwiya deviendra sa
demeure.
La mère de l’enfant est toujours à sa recherche : les fondements
recherchent les dérivés.
Si l’eau est emprisonnée dans un réservoir, le vent l’absorbe, car il
appartient à la source originelle.
880 II la libère, il l’emporte vers sa source, petit à petit, de telle sorte que tu
ne voies pas comment il le fait.
Et de même nos âmes dérobent notre souffle, petit à petit, hors de la
prison du monde.
Les parfums de nos bonnes paroles montent jusqu’à Lui, s’élevant à
partir de nous-mêmes vers là où Dieu sait.
Nos souffles s’envolent avec les bonnes paroles, comme un présent
venant de nous vers la demeure de l’éternité.
Alors nous parvient la récompense de notre discours, une double
récompense : la Miséricorde de Dieu le Sublime.
Puis Il nous fait répéter de bonnes paroles comme celles-là, afin que
Son serviteur puisse obtenir quelque chose de plus que ce qu’il a obtenu.
Ainsi, nos paroles s’élèvent, tandis que la Miséricorde descend
continuellement ; puisse-t-elle ne jamais cesser ! Qu’il en soit ainsi pour
toi !
Parlons persan* : la signification est que cette attraction (de l’âme par
Dieu) vient du même lieu d’où provient cette saveur spirituelle.
Les yeux de tous restent tournés dans la direction où un jour ils
satisfirent leur désir pour ce délice.
Le délice de chaque catégorie est certainement dans sa propre
catégorie ; le délice de chaque partie, note-le, est dans sa totalité ;
890 Ou alors cette partie est sûrement capable de s’attacher à une autre
catégorie, et quand elle s’y est attachée, elles deviennent homogènes.
Ainsi, l’eau et le pain, qui n’étaient pas nos congénères, devinrent de
notre substance et accrurent nos forces.
L’eau et le pain ne semblent pas être nos congénères, mais si l’on
considère la fin, regarde-les comme étant de notre substance.
Et si notre délice provient de quelque chose d’hétérogène, cela
ressemblera sûrement à ce qui est de même substance.
Ce qui ne présente qu’une apparence n’est qu’un prêt : un prêt est
impermanent à la fin.
Bien que l’oiseau soit enchanté par le sifflet (de l’oiseleur), il s’effraie
si, en le voyant, il ne trouve pas son propre congénère.
Bien que l’homme assoiffé soit enchanté par le mirage, il s’enfuit loin
de lui quand il arrive auprès de lui, et part à la recherche de l’eau.
Bien que l’insolvable soit satisfait avec de l’or de mauvais aloi,
cependant cet or est déprécié dans l’hôtel des monnaies.
Prends garde que l’imposture ne te chasse du droit chemin, de peur
qu’une imagination trompeuse ne te fasse tomber dans le puits.
Cherche cette histoire dans le livre de Kalîla (et Dimna**) et tires-en la
morale qu’elle contient.
* Les cinq vers précédents sont en arabe.
** Recueil de fables provenant de l’Inde (Kalîla va Dimna), dont s’est inspiré
notamment La Fontaine.
Comment les animaux dirent au
lion d’avoir confiance en Dieu et de
cesser de faire des efforts
900 n grand nombre d’animaux, dans une agréable vallée, étaient
pourchassés par un lion.
Étant donné que le lion surgissait de l’affût et les emportait, ce pâturage
leur était devenu pénible à tous.
Ils ourdirent une ruse, et vinrent auprès du lion, disant : « Nous
assurerons ta complète subsistance au moyen d’une redevance.
« Ne chasse aucune proie en dehors de cette redevance, afin que l’herbe
ne nous devienne pas amère. »
Comment le lion répondit
aux animaux
et leur expliqua les avantages
de l’effort
ui, dit-il, si je trouve chez vous de la bonne foi et non de la fraude,
car j’ai souvent vu des fraudes chez Zayd et Bakr*.
« Je suis mortellement las de la ruse et de la fraude des hommes, je suis
blessé par la morsure du serpent et du scorpion.
« Mais pire que tous les hommes, quant à la fraude et à la haine, est
l’homme charnel qui me guette à l’intérieur de moi-même.
« Mon oreille a entendu “le croyant n’est pas mordu deux fois”, et j’ai
adopté de tout mon cœur et de toute mon âme cette parole du Prophète. »
* Untel et Untel
Comment les animaux affirmèrent
la supériorité de la confiance en
Dieu sur l’effort et le gain
Is dirent tous :« Ô sage plein de connaissances, renonce à la
prudence : elle ne sert à rien contre le décret divin.
« La prudence implique bouleversements et dangers. Va, place ta
confiance en Dieu : la confiance en Dieu vaut mieux.
910 « Ne lutte pas avec la Destinée, ô féroce et furieux que tu es, de peur
que la Destinée ne te cherche aussi querelle.
« Il faut être mort en présence du décret de Dieu, afin qu’aucun coup ne
puisse venir du Seigneur de l’Aurore21. »
Comment le lion maintint la
supériorité de l’effort et du gain sur
la confiance en Dieu et la
résignation
ui, dit-il, mais si la confiance en Dieu est le véritable guide, se
servir des moyens aussi est la règle (Sunna) du Prophète.
« Le Prophète a proclamé hautement : “Tout en ayant confiance en
Dieu, attache le genou de ton chameau.’’
« Entends la signification de “Celui qui gagne sa vie est aimé de Dieu” ;
tout en ayant confiance en Dieu, ne sois pas négligent quant aux
moyens. »
Comment les animaux préférèrent
la confiance en Dieu
à l’effort
’assemblée des animaux lui répondit, disant : « Considère le gain,
provenant de la faiblesse des créatures, comme une bouchée de tromperie
accordée à la taille du gosier.
« Il n’y a pas d’œuvre meilleure que la confiance en Dieu ; en vérité,
quoi de plus cher à Dieu que la soumission ?
« On ne fuit souvent l’affliction que pour tomber dans l’affliction ; on
n’échappe souvent au serpent que pour rencontrer le dragon.
« L’homme a préparé une ruse, et sa ruse était (pour lui) un piège : ce
qu’il croyait être la vie était ce qui buvait son sang.
« Il a fermé la porte, et l’ennemi se trouvait dans la maison ; la ruse de
Pharaon était une histoire de ce genre.
920 « Cet homme cruel tua des centaines de milliers de petits enfants, tandis
que celui qu’il cherchait était dans sa propre maison.
« Puisque notre vision est très imparfaite, que ta propre vue s’anéantisse
(fanâ) dans la vue de l’Ami.
« Sa vue en échange de la nôtre : quelle récompense ! Dans Sa vision, tu
trouveras tout l’objet de ton désir.
« Tant que le petit enfant ne pouvait rien saisir, ni courir, il ne pouvait
chevaucher que le cou de son père.
« Lorsqu’il devint turbulent, et fit des pieds et des mains, il tomba dans
les ennuis et l’adversité.
« Les esprits des créatures, avant la création de la main et du pied, en
raison de leur fidélité volaient dans le domaine de la pureté.
« Lorsqu’ils tombèrent sous le coup de l’ordre divin “Descendez22”, ils
devinrent captifs de la colère, de la cupidité et du contentement.
« Nous sommes de la famille du Seigneur, et assoiffés de lait ; le
(Prophète) a dit : “Les hommes sont de la famille de Dieu.”
« Celui qui nous donne la pluie qui vient du ciel est aussi capable, par
Sa miséricorde, de nous donner du pain. »
Comment le lion affirma à nouveau
que l’effort était supérieur à la
confiance en Dieu
ui, dit le lion ; mais le Seigneur des créatures a placé une échelle
devant nos pieds.
930 « Pas à pas, nous devons nous élever vers le toit ; être un fataliste
(djabrî) ici, c’est avoir de vains espoirs.
« Tu as des pieds : pourquoi te fais-tu boiteux ? Tu as des mains :
pourquoi caches-tu tes doigts ?
« Quand le maître met une bêche dans la main de son serviteur, son
intention s’est fait connaître à lui sans parole.
« La main comme la bêche sont les signes de Dieu ; le fait que nous
pensions à la fin est Sa déclaration claire.
« Si tu saisis Ses signes dans ton cœur, tu consacreras ta vie à t’y
conformer.
« Il te donnera de nombreux indices des mystères, Il t’enlèvera ton
fardeau et te conférera l’autorité.
« Portes-tu (Son fardeau) ? Il te fera emporter (vers le ciel). Reçoistu
(Son ordre) ? Il te fera recevoir (en Sa faveur).
« Si tu acceptes Son ordre, tu en deviendras le témoin : si tu recherches
1’union (avec Lui) tu Lui seras ensuite uni.
« Ton libre arbitre, c’est ton effort pour remercier Dieu de Ses bienfaits ;
ton fatalisme, c’est la négation de ces bienfaits.
« Rendre grâces pour le pouvoir (d’agir) augmente ton pouvoir ; le
fatalisme enlève ce bienfait de la main.
940 « Ton fatalisme est comme dormir sur la route : ne dors pas ! Ne dors
pas avant de voir la porte et le seuil !
« Prends garde ! Ne dors pas, ô fataliste sans prudence, sauf sous cet
arbre chargé de fruits.
« De sorte qu’à chaque instant le vent puisse agiter les rameaux et faire
pleuvoir sur le dormeur des douceurs et un viatique.
« Le fatalisme, c’est dormir au milieu des brigands ; comment sera-t-il
fait merci à l’oiseau inopportun ?
« Et si tu dédaignes Ses signes, tu te crois un homme, mais, si tu
réfléchis bien, tu es comme une femme.
« Cette mesure de compréhension que tu possèdes est perdue : la tête à
laquelle on a retranché la compréhension devient une queue,
« Parce que l’ingratitude est iniquité et honte ; elle amène l’ingrat au
fond du feu infernal.
« Si tu mets ta confiance en Dieu, fais-le pour ton action : sème la
graine, et appuie-toi sur le Tout-Puissant. »
Comment les animaux affirmèrent
une fois de plus la supériorité de la
confiance en Dieu sur l’effort
ls se mirent tous à crier contre lui, disant : « Ces gens avides qui
ont semé la graine des moyens,
950 « Ces myriades et des myriades d’hommes et de femmes, pourquoi donc
sont-ils demeurés privés de prospérité ?
« Des myriades de générations, depuis le commencement du monde, ont
ouvert cent bouches, comme les dragons :
« Ces gens intelligents ourdirent des ruses telles que la montagne fut
arrachée de ses bases.
« Le Dieu de Majesté a décrit leurs ruses : “Même si leurs stratagèmes
étaient assez puissants pour déplacer les montagnes23. ”
« Mais, sauf le lot qui leur était préparé depuis 1’éternité, rien ne leur
advint de ce qu’ils avaient projeté et de leurs efforts.
« Ils échouèrent dans tous leurs plans et actions : les actes et les
commandements du Créateur demeurent.
« Ô homme noble, ne considère pas l’action autrement que comme un
nom ; ô homme habile, ne crois pas que l’effort soit autre chose qu’une
illusion. »
Comment Azrâ’;îl regarda un
homme, et comment cet homme
courut vers le palais de Salomon ;
et expliquant la supériorité de
la confiance en Dieu sur l’effort, et
l’inutilité de ce dernier
n matin, un homme noble arriva en courant dans la salle
d’audience de Salomon, pâle d’angoisse, et les lèvres bleuies. Salomon
dit : « Beau sire, qu’y a-t-il ? »
Il répondit : « Azrâ‘îl m’a lancé un tel coup d’œil, si plein de courroux
et de haine ! »
« Allons, dit le roi, que désires-tu à présent ? Demande-le. » « O
protecteur de ma vie, répondit-il, ordonne au vent
960 De m’emporter d’ici en Inde. Peut-être que lorsque ton serviteur sera
arrivé là-bas, il sauvera sa vie. »
En vérité, les gens cherchent à échapper à la pauvreté ; c’est pourquoi
ils sont la proie de la cupidité et du désir.
La crainte de la pauvreté est semblable à la terreur de cet homme : sache
que la cupidité et l’effort sont symbolisés ici par l’Inde.
Salomon ordonna au vent de l’emporter rapidement par-dessus l’eau
jusqu’au fin fond de l’Inde.
Le lendemain, lors de la conférence et de la réunion, Salomon dit à
Azrâ‘îl :
« As-tu regardé avec colère ce musulman, de sorte qu’il doive errer loin
de chez lui ? »
Azrâ‘îl répondit : « Quand l’ai-je regardé avec colère ? Je l’ai vu,
comme je passais, et l’ai regardé avec étonnement,
« Car Dieu m’avait donné un ordre : “Aujourd’hui, dans l’Inde, tu
prendras son âme.”
« D’émerveillement, je me suis dit : “Même s’il a cent ailes, c’est un
bien lointain voyage pour lui que d’être en Inde (aujourd’hui).” »
Juge de cette façon toutes les affaires de ce monde : ouvre tes yeux, et
vois.
970 De qui nous enfuirons-nous ? de nous-mêmes ? Quelle impossibilité !
De qui nous éloignerons-nous ? de Dieu ? Quel malheur !
Comment le lion affirma à nouveau
que l’effort est supérieur à la
confiance en Dieu,
et exposa les avantages de l’effort
ui, dit le lion, mais en même temps, considérez les efforts des
prophètes et des vrais croyants.
« Dieu le Très-Haut a fait prospérer leurs efforts et ce qu’ils ont subi du
fait de l’oppression, de la chaleur et du froid.
« Leurs plans étaient excellents en toutes circonstances ; toute chose
faite par un homme bon est bonne.
« Leurs lacets prirent au piège l’oiseau céleste, leurs manques se
transformèrent en accroissement. »
Ô ami, efforce-toi aussi longtemps que tu le peux dans la voie des
prophètes et des saints !
L’effort n’est pas un combat avec le Destin, parce que c’est le Destin
lui-même qui nous a imposé cet effort.
Je suis un impie si quelqu’un a jamais subi de perte un seul instant en
suivant la voie de la foi et de l’obéissance.
Ta tête n’est pas brisée ; ne la couvre pas d’un bandage. Fais quelques
jours d’efforts, et livre-toi au rire à jamais !
C’est une mauvaise demeure qu’a cherchée celui qui a recherché ce
monde ; c’est un bon état qu’a cherché celui qui a recherché le monde à
venir.
980 Les ruses pour gagner les choses de ce monde sont sans valeur ; mais les
ruses pour renoncer à ce monde sont inspirées par Dieu.
La ruse (intelligente) est que le prisonnier creuse une issue dans son
cachot ; s’il ferme cette issue, c’est une ruse stupide.
Ce monde est une prison, et nous en sommes les prisonniers : creuse un
trou dans la prison et évade-toi !
Qu’est-ce que ce monde ? C’est être oublieux de Dieu ; ce n’est pas les
marchandises, l’argent, les balances et les femmes.
Quant à la richesse que tu possèdes pour 1’amour de la religion,
« combien est bonne la richesse légitime ! » a dit le Prophète.
L’eau dans un bateau est la ruine du bateau, mais l’eau sous le bateau
est un appui.
Comme il avait chassé de son cœur le désir de la richesse et des biens,
Salomon, pour cette raison, ne se désignait lui-même autrement que
« pauvre ».
La jarre fermée, bien que dans des eaux agitées, flotte sur l’eau à cause
de son cœur rempli d’air.
Quand l’air de la pauvreté est à l’intérieur de quelqu’un, il se repose en
paix sur les eaux de ce monde.
Bien que ce monde tout entier soit son royaume, aux yeux de son cœur,
ce royaume n’est rien.
990 Ferme donc et scelle la bouche de ton cœur, et remplis-le avec l’air
divin.
L’effort est une réalité, et le remède et la maladie sont des réalités ; le
sceptique en niant l’effort a effectué un effort.
Comment fut établie la supériorité
de l’effort
sur la confiance en Dieu
e lion donna plusieurs preuves de ce genre, de sorte que ces
fatalistes se fatiguèrent à lui répondre.
Le renard, la gazelle, le lièvre et le chacal renoncèrent à la doctrine du
fatalisme et à la discussion.
Ils firent des accords avec le lion furieux, (l’assurant) qu’il ne subirait
aucune perte dans ce pacte,
Que sa ration journalière lui viendrait sans ennui, et qu’il n’aurait pas
besoin de faire d’autre réclamation.
Jour après jour, celui sur qui tombait le sort courait vers le lion, aussi
vite qu’un guépard.
Quand cette coupe (mortelle) arriva au lièvre, le lièvre s’écria : « Eh !
quoi ! combien de temps durera cette injustice ? »
Comment les animaux blâmèrent
le lièvre
pour son retard à se rendre
auprès du lion
’assemblée des animaux lui dit : « Tout ce temps, nous avons
sacrifié nos vies loyalement et fidèlement.
« Ne cherche pas à nous discréditer, ô révolté ! De peur que le lion ne
soit courroucé, va-t’en, va-t’en ! Vite, vite ! »
Comment le lièvre répondit
aux animaux
1000 mes amis ! dit-il, accordez-moi un délai, afin que, grâce à ma ruse,
vous puissiez échapper à la calamité,
« Que, grâce à ma ruse, vos vies puissent être sauvées et que cette
sécurité demeure en héritage pour vos enfants. »
Chaque prophète, au sein des peuples, avait coutume de les appeler de
cette façon vers un lieu de salut,
Car il avait vu du Ciel la voie de l’évasion, bien qu’à leurs yeux il fût
aussi petit que la pupille de l’œil.
Les hommes le considéraient aussi petit que la pupille ; personne ne
parvenait à comprendre la véritable grandeur de cette pupille.
Comment les animaux élevèrent
des objections
contre la proposition du lièvre
es animaux lui dirent : « Ô âne, écoute ! Tiens-t’en aux limites d’un
lièvre !
« Hé, qu’est-ce que cette hâblerie — que ceux qui valent mieux que toi
n’amenèrent jamais à leur esprit ?
« Tu es rempli de vanité, ou bien le Destin nous poursuit ; sinon,
comment ce discours convient-il à quelqu’un comme toi ? »
Comment le lièvre répondit
de nouveau aux animaux
1 dit : « Ô mes amis, Dieu m’a accordé une inspiration : à un être
chétif est advenu un sage conseil. »
Ce que Dieu a enseigné aux abeilles n’est pas ce qui est pour le lion et
l’onagre.
1010 L’abeille fabrique des maisons de liqueur sucrée : Dieu lui a ouvert la
porte de cette connaissance.
Ce que Dieu a enseigné au ver à soie — un éléphant connaît-il cet
artifice ?
Adam, créé de terre, a appris de Dieu la connaissance : cette
connaissance a envoyé des rayons jusqu’au septième ciel.
Il brisa le renom et l’orgueil des anges, à la honte de celui qui a des
doutes concernant Dieu.
Quant à l’ascète de tant de milliers d’années — Iblîs* — Dieu en a fait
une muselière pour ce jeune veau (Adam),
Afin qu’il ne puisse boire le lait de la connaissance religieuse et qu’il ne
puisse errer autour de ce château élevé.
Les sciences de ceux qui suivent le sens (ésotérique) devinrent une
muselière, de telle sorte que ceux-ci ne puissent recevoir du lait provenant
de cette connaissance sublime.
Mais dans la goutte de sang du cœur est tombé un joyau que Dieu n’a
pas donné aux mers ni aux cieux.
Combien de temps considéreras-tu la forme ? Après tout, ô adorateur de
la forme, ton âme dépourvue de réalité n’a-t-elle pas échappé à la forme ?
Si un être humain était un homme en raison de sa forme, Ahmad
(Mohammad) et Bû Djahl seraient exactement les mêmes.
1020 La peinture sur le mur est comme Adam : vois d’après cette peinture ce
qui manque en elle.
C’est l’esprit qui manque à cette forme merveilleuse : va chercher ce
joyau rarement trouvé !
Les têtes de tous les lions du monde étaient basses quand Dieu accorda
Sa faveur au chien des Compagnons (de la caverne).
Quelle perte souffrit-il à cause de cette forme détestable, puisque son
esprit était plongé dans 1’ océan de la lumière ?
Il n’appartient pas aux plumes de décrire la forme : « savant » et
« juste » se réfèrent à des individus.
« Savant » et « juste » sont seulement la signification que tu ne trouves
ni dans l’espace, ni devant, ni derrière.
Ces qualités parviennent au corps à partir du non spatial ; le soleil de
l’âme ne peut pas être contenu dans le firmament.
* Nom de Satan.
Explication de la connaissance du
lièvre et de l’excellence et des
avantages de la connaissance
e sujet n’a pas de fin. Sois attentif ! Écoute l’histoire du lièvre.
Vends ton oreille d’âne et achète une autre oreille, car l’oreille d’âne ne
saisira pas ces paroles.
Considère les ruses de renard pratiquées par le lièvre ; vois comment le
lièvre ourdit un stratagème pour attraper le lion.
1030 La connaissance est le sceau du royaume de Salomon : le monde entier
est forme, et la connaissance est esprit.
A cause de cette vertu, les créatures des mers et celles de la montagne et
de la plaine sont impuissantes devant l’homme.
Le léopard et le lion le craignent, comme la souris ; à cause de lui, le
crocodile du grand fleuve est effrayé et agité.
Péri et démon l’ont fui vers les rives ; chacun a cherché refuge dans une
cachette.
L’homme a maint ennemi secret : l’homme prudent est sage.
Il y a des créatures cachées, mauvaises et bonnes : à chaque instant,
leurs coups frappent le cœur.
Si tu vas dans la rivière pour te laver, une épine dans l’eau te blesse.
Bien que l’épine soit cachée dans les profondeurs de l’eau, tu sais
qu’elle est là, puisqu’elle te pique.
Les piqûres des inspirations (angéliques) comme celles des tentations
(diaboliques) proviennent de milliers d’êtres, non pas d’un seul.
Attends que tes sens soient transmués, afin de pouvoir percevoir les
choses cachées, et que ton problème soit résolu.
1040 Afin que tu puisses voir quels sont les mots que tu as rejetés, et quels
sont ceux dont tu as fait ton maître.
Comment les animaux supplièrent
le lièvre de leur dire
le secret de ses pensées
nsuite, ils dirent:«Ô lièvre agile, informe-nous de ce qui est dans
ton esprit.
« Ô toi qui t’es affronté à un lion, raconte le projet auquel tu as pensé.
« Le conseil donne perception et compréhension : l’esprit est aidé par
les autres esprits.
« Le Prophète a dit : “Ô conseiller, recherche le conseil, car on a
confiance en celui dont on recherche les conseils.” »
Comment le lièvre leur cacha
son secret
l dit : « On ne devrait pas révéler tous les secrets : il
arrive parfois que les chiffres pairs deviennent impairs, et parfois que les
chiffres impairs deviennent pairs. »
Si par naïveté tu souffles des mots sur un miroir, le miroir aussitôt
s’obscurcit pour nous.
N’ouvre pas la bouche pour expliquer ces trois choses : ton départ, ton
or et ta religion ;
Car pour ces trois choses il y a un adversaire et un ennemi qui te guette
quand il le sait.
Et si tu le dis à une ou deux personnes, adieu ! Chaque secret qui va au-
delà des deux (qui le partagent) est publié au loin.
1050 Si tu attaches deux ou trois oiseaux ensemble, ils restent sur le sol,
captifs du chagrin ;
Mais ils se consultent de façon secrète pour cacher leur dessein et
induire en erreur ceux qui les regardent.
Le Prophète interrogeait de façon détournée, et ses compagnons lui
répondaient sans le savoir.
Il donnait son opinion, cachée dans une parabole, afin que 1’adversaire
ne distingue ni le début, ni la fin.
Le Prophète recevait sa réponse, sans que l’autre ait pu percevoir le sens
de sa question.
Le stratagème du lièvre
1 tarda un peu à partir, puis il se rendit auprès du lion féroce.
Comme il s’était mis en retard, le lion déchirait la terre et rugissait.
« J’avais bien dit, criait le lion, que la promesse de ces êtres vils serait
vaine, vaine, fragile, et inexécutée.
« Leur bavardage m’a trompé ; combien de temps ce Temps va- t-il me
leurrer, combien de temps ? »
Le prince déraisonnable est laissé dans l’embarras lorsque, en raison de
sa stupidité, il ne regarde ni en avant ni en arrière.
1060 La route est unie et au-dessous se trouvent des pièges : parmi les noms,
il y a un manque de significations.
Les mots et les noms sont comme des pièges : la parole suave est le
sable qui boit l’eau de notre âme.
Le seul sable d’où jaillit l’eau se trouve rarement : va à sa recherche.
Celui qui recherche la sagesse devient une source de sagesse ; il devient
indépendant des acquisitions et des moyens.
La tablette qui garde (son cœur) devient une Tablette bien gardée*; sa
compréhension est enrichie par l’Esprit.
Lorsque la compréhension d’un homme a été son maître, après cela,
cette compréhension devient son élève.
La compréhension dit, comme Gabriel : « Ô Ahmad, si je fais un pas de
plus, cela me brûlera.
« Laisse-moi, à présent avance seul : c’est là ma limite, ô sultan de
l’âme ! »
Quiconque, par insouciance, demeure sans action de grâces ni patience
n’a d’autre possibilité que d’emboîter le pas à la nécessité (djabr).
Quiconque plaide la nécessité (comme excuse) feint d’être malade, et le
résultat est que cela l’amène au tombeau.
1070 Le Prophète a dit : « La maladie prétendue par plaisanterie produit une
maladie réelle, de sorte que le plaisantin s’éteint comme une lampe. »
Qu’est-ce que le djabr ? Bander un membre brisé ou ligaturer une veine
coupée.
Puisque tu ne t’es pas cassé le pied dans ce chemin, de qui te moques-
tu ? Pourquoi avoir mis un bandage sur ton pied ?
Mais celui qui s’est brisé le pied dans le sentier de l’effort, Burâq * est
venu à lui, et il l’a chevauché.
Il était le porteur de la vraie religion, et il devint porté ; il était acceptant
de l’Ordre divin, et il devint accepté.
Jusqu’alors, il recevait des ordres du Roi ; dorénavant, il transmet aux
gens les ordres du Roi.
Jusqu’à présent, les étoiles l’influençaient ; désormais, il gouverne les
étoiles.
Si la perplexité naît dans ton esprit, alors tu auras des doutes sur La lune
se fend24.
Rafraîchis ta foi, mais non avec des paroles de ta bouche, ô toi qui as
secrètement rafraîchi tes mauvais désirs.
Tant que le désir est frais, la foi n’est pas fraîche, car c’est ce désir qui
te ferme cette porte.
1080 Tu as interprété le sens de la Parole sans tache : change-toi toi- même, et
non le Livre saint.
Tu interprètes le Qor’ân selon ton désir : par toi, le sens sublime est
altéré et perverti.
*Lawh-i-Mahfûz, tablette céleste sur laquelle toutes choses sont inscrites pour
Téternité.
* Coursier censé avoir emporté le Prophète Mohammad lors de son ascension
céleste (Mirâdj).
La bassesse de la vile interprétation
donnée par la mouche
a mouche relevait la tête, comme un pilote, sur un bout de paille et
une flaque d’urine d’âne.
« Je les ai dénommés mer et bateau, dit-elle. J’ai réfléchi pendant
longtemps à cette interprétation.
« Voyez ! Voici cette mer et ce bateau, et je suis habile à la navigation et
judicieuse. »
Elle faisait avancer le radeau sur la « mer » : cette petite quantité lui
paraissait sans limites.
Cette urine, par rapport à elle, était illimitée : où était la vision qui la
percevrait en vérité ?
Son univers s’étend juste aussi loin qu’atteint sa vue ; son œil a telle
grandeur, sa « mer » est de même proportion.
Il en va de même de celui qui interprète faussement le Qor’ân : comme
la mouche, son imagination est aussi vile que l’urine d’âne, et ses idées
pareilles à de la paille.
Si la mouche renonce à interpréter selon sa propre opinion, la Chance
transformera cette mouche en un Homâ*.
1090 Celui qui possède une notion du sens véritable n’est pas une mouche :
son esprit n’est pas similaire à sa forme extérieure.
* Oiseau fabuleux censé apporter la chance.
Comment le lion rugissait de fureur
à cause du retard du lièvre
insi par exemple le lièvre qui attaqua le lion ; comment son esprit
était-il à la mesure de son corps ?
Le lion, de fureur et de rage, disait : « Je me suis laissé aveugler en
prêtant l’oreille à mon ennemi.
« Les ruses des fatalistes m’ont ligoté, leur épée de bois a blessé mon
corps.
« Désormais, je n’écouterai plus leur bavardage, tout ceci est semblable
au cri des démons et des goules**.
« Ô mon cœur, mets-les en pièces, ne tarde pas ; déchire leur peau, car
ils n’ont rien que de la peau. »
Qu’est-ce que la peau ? Les paroles vaines, telles des ondulations sur
l’eau, dépourvues de permanence.
Sache que ces mots sont comme 1’écorce, et le sens comme le noyau ;
ces mots sont comme la forme, et le sens comme 1’esprit.
L’écorce dissimule le défaut du mauvais noyau ; elle cache aussi
jalousement les secrets du bon noyau.
Quand la plume est de vent et le parchemin d’eau, tout ce que tu écris
disparaît rapidement.
1100 C’est écrit sur l’eau ; si tu y cherches la constance, tu te mordras les
doigts.
Le vent, chez les hommes, c’est la vanité et le désir ; quand vous avez
renoncé à la vanité, arrive le message de Dieu.
Doux sont les messages du Créateur, car ils durent éternellement.
Les khutba* pour les rois changent, et aussi leur empire ; (tout passe),
sauf l’empire et les khutba des prophètes.
Car la pompe des rois vient de la vanité, tandis que le glorieux privilège
des prophètes vient de la Majesté divine.
Les noms des rois sont effacés des dirhams, mais le nom de Ahmad
(Mohammad) est gravé sur eux à jamais.
Le nom de Ahmad est le nom de tous les prophètes ; si l’on compte
cent, cela comprend quatre-vingt-dix-neuf.
** Vampire femelle des lègendes.
* Sermons.
Nouveau récit du stratagème
du lièvre
e lièvre tarda beaucoup à partir ; il se répétait à lui-même les ruses
(qu’il projetait).
Après un long retard, il se mit en route, afin de pouvoir dire un ou deux
secrets à l’oreille du lion.
Combien de mondes se trouvent dans la Raison ! Combien vaste est
l’océan de la Raison !
1110 Dans ce doux océan, nos formes se meuvent rapidement, comme des
coupes à la surface de l’eau ;
Avant d’être remplies, elles flottent comme des récipients sur la mer ;
mais quand le récipient est rempli, il sombre.
La Raison est cachée, et seul le monde phénoménal est visible ; nos
formes en sont les vagues ou les gouttelettes.
Quelle que soit la chose dont la forme se sert pour s’approcher de la
Raison, par le même moyen, l’océan de la Raison rejette la forme au loin.
Tant que le cœur ne voit pas Celui qui donne la conscience, tant que la
flèche ne voit pas ïArcher qui tire de loin,
Cet (aveugle) croit que son cheval est perdu, tout en faisant galoper son
cheval sur la route.
Il croit que son cheval est perdu, tandis que son cheval l’emporte en
avant comme le vent.
Il se lamente et s’enquiert de porte en porte, cet insensé, dans toutes les
directions, demandant et cherchant :
« Qui est celui qui a volé mon cheval ? Où est-il ? » « Quel est donc cet
animal que tu chevauches, ô mon maître ? »
« Oui, c’est le cheval, mais où est le cheval ? » Ô cavalier habile qui
cherches ton cheval, reviens à toi-même !
1120 L’esprit est perdu de vue en raison de son évidence et de sa proximité :
comment peux-tu, le ventre rempli d’eau, avoir les lèvres sèches comme
une jarre ?
Comment percevras-tu le rouge, le vert, le roux, à moins de voir la
lumière avant ces trois couleurs ?
Mais, comme ton esprit était absorbé dans la perception de la couleur,
ces couleurs sont devenues pour toi un voile dissimulant la lumière.
Étant donné que la nuit ces couleurs étaient cachées, tu as compris que
ta vision de la couleur provenait de la lumière.
Il n’y a pas de vision de la couleur sans la lumière extérieure ; même
ainsi, elle est avec la couleur de l’imagination intérieure.
Cette lumière (extérieure) provient du soleil et de l’étoile Suhâ, tandis
que la lumière intérieure vient du reflet des rayons de la splendeur divine.
La lumière qui confère la lumière à l’œil est en réalité la lumière du
cœur ; la lumière de l’œil provient de la lumière des cœurs.
Et la lumière qui donne la lumière au cœur est la Lumière de Dieu, qui
est pure et distincte de la lumière de l’intelligence et des sens.
Durant la nuit, il n’y a pas de lumière : tu ne vois pas la couleur ; puis la
lumière est rendue manifeste par son contraire.
D’abord vient la vue de la lumière, puis la vue de la couleur ; et tu
connais cela immédiatement par le contraire de la lumière (l’obscurité).
1130 Dieu a créé la souffrance et le chagrin afin que le bonheur soit rendu
manifeste grâce à cette opposition.
Les choses cachées sont rendues manifestes par leurs contraires : étant
donné que Dieu n’a pas d’opposé, Il est caché.
Car la vision perçut d’abord la lumière, puis la couleur : l’opposé est
rendu manifeste par son opposé, comme les Grecs et les Ethiopiens.
C’est pourquoi tu connais la lumière par son opposé ; l’opposé révèle
l’opposé en se produisant.
La Lumière de Dieu n’a pas d’opposé dans tout ce qui existe, qui
puisse, au moyen de cet opposé, Le rendre manifeste.
Aussi, nos yeux ne Le perçoivent pas, bien qu’il nous voie ; comprends
cela grâce à l’exemple de Moïse et du mont Sinaï.
Sache que la forme surgit de l’esprit comme le lion de la jungle, ou la
voix et le discours de la pensée.
Ce discours et cette voix sont nés de la pensée ; tu ne sais pas où se
trouve la mer de la pensée.
Mais, comme tu as vu que les vagues de la parole étaient belles, tu as su
què leur mer, elle aussi, était sublime.
Quand les vagues de la pensée se sont précipitées de l’océan de la
Sagesse, la Sagesse leur a conféré la forme de la parole et de la voix.
1140 La forme est née de la Parole, et est morte à nouveau ; la vague s’est
retirée à nouveau dans la mer.
La forme est venue de ce qui est sans forme et y est retournée, car en
vérité, c’est à Lui que nous retournons25.
A chaque instant, tu meurs et tu reviens. Le Prophète a déclaré que ce
monde n’était qu’un instant.
Notre pensée est une flèche tirée par Dieu ; comment pourrait- elle
demeurer en l’air ? Elle retourne à lui.
A chaque instant, ce monde et nous-mêmes sommes renouvelés, et nous
ne sommes pas conscients de son perpétuel changement, tandis que son
apparence demeure.
La vie s’y déverse constamment comme un fleuve, bien que
corporellement elle présente l’apparence de la continuité.
C’est à cause de sa rapidité qu’elle semble continue, telle l’étincelle que
tu fais tournoyer avec ta main.
De même qu’un tison que l’on fait virevolter offre l’aspect d’une longue
ligne de feu.
Le mouvement rapide produit par l’action de Dieu présente cette durée
comme provenant de la vitesse de l’action divine.
Même si le chercheur de ce mystère est un homme extrêmement
instruit, dis-lui : « Tu trouveras en Husâm-od-Dîn*, comme en un livre
sublime, la clé de ce mystère. »
* Husâm-od-Dîn Tchelebî.
L ‘arrivée du lièvre auprès du lion,
et la colère du lion contre lui
1150 e lion, enflammé de colère, courroucé, enragé, aperçut le lièvre
arrivant de loin,
Courant, sans inquiétude et l’air assuré, paraissant fâché, furieux, excité
et énervé,
Car en venant humblement, cela aurait causé des soupçons, tandis que,
par son audace, toute cause de doute, pensait-il, serait écartée.
Quand il fut venu plus près, à l’endroit du seuil, le lion s’écria : « Hé !
misérable !
« Moi qui ai mis des bœufs en pièces, moi qui ai vaincu l’éléphant
féroce,
« Qu’est-ce qu’un lièvre, simple d’esprit, qu’il puisse ainsi désobéir à
mes ordres ? »
Renonce au sommeil et à la négligence du lièvre ! Prête l’oreille, ô âne,
au rugissement de ce lion !
Les excuses du lièvre
itié ! s’écria le lièvre. J’ai une excuse, si le pardon de ta Seigneurie
vient à mon secours. »
« Quelle excuse ? dit le lion, ô toi le pire des imbéciles ! Est-ce le
moment de venir en la présence des rois ?
« Tu es un oiseau importun, il faut te couper la tête. On ne doit pas
écouter les excuses d’un sot.
1160 « L’excuse de l’imbécile est pire que son crime ; l’excuse de l’ignorant
est le poison qui détruit la sagesse.
« Ton excuse, ô lièvre, est dépourvue de sagesse ; ai-je des oreilles
d’âne, pour que tu la mettes dans mon oreille* ? »
« Ô roi, répondit-il, considère comme doué de valeur celui qui n’en a
point ; entends l’excuse de celui qui a subi l’oppression.
« En particulier, en tant qu’action de grâces pour ta haute dignité, ne
chasse pas hors de la voie celui qui a perdu sa voie.
« L’océan, qui donne de l’eau à chaque ruisseau, porte sur sa tête et sa
face toute brindille.
« Par cette générosité, la mer ne devient pas moindre ; la mer n’est ni
augmentée ni diminuée par sa générosité. »
Le lion dit : « J’octroierai la générosité là où il convient, je taillerai les
habits de chacun selon sa stature. »
« Écoute, s’écria le lièvre, si je ne suis pas un objet digne de grâce, je
m’abandonne à ta vengeance.
« Au moment du déjeuner, je me suis mis en route, je suis allé vers le
roi avec mon camarade.
« Cette assemblée (des animaux) avait désigné, à cause de toi, un autre
lièvre pour être mon compagnon et mon camarade.
1170 « Sur la route, un lion a attaqué ton esclave et les deux compagnons de
voyage qui se rendaient auprès de toi.
« Je lui dis : “Nous sommes les esclaves du Roi des rois, les humbles
serviteurs de cette noble Cour.”
« Il dit : ‘ ‘Le Roi des rois ! Qui est-ce ? Aie un peu de pudeur ! Ne
mentionne pas en ma présence n’importe quel vaurien !
“Toi et ton roi, je vous mettrai en pièces, si toi et ton ami vous vous en
allez de chez moi.”
« Je lui dis : “Laisse-moi contempler encore une fois le visage du roi et
lui apporter des nouvelles de toi.”
« Il répondit : “Laisse ton camarade auprès de moi en gage ; sinon, tu
seras sacrifié, conformément à ma loi.”
« Nous le suppliâmes ardemment ; cela ne servit à rien. Il s’empara de
mon ami, et me laissa partir seul.
« Mon ami était si dodu qu’il en valait trois comme moi pour la grâce,
la beauté et le corps.
« Désormais, cette route est barrée par ce lion ; le fil de notre
convention est rompu.
« Renonce dorénavant à l’espoir de ce qui t’est alloué : je te dis la
vérité, et la vérité est amère.
1180 « Si tu veux ton lot, nettoie le chemin ! Va, fais fuir cet insolent. »
* Le mot persan dèsignam Ie liévre est Khargûsh, « qui a des oreilles d’âne ».
Comment le lion répondit au lièvre
et se mit en route avec lui
iens, pour l’amour de Dieu, dit-il, fais-moi voir où il est ; va en
avant, si tu dis vrai,
« Afin que je puisse lui infliger, à lui et à une centaine de ses pareils, le
châtiment qu’ils méritent ; ou, si c’est un mensonge, que je puisse te punir
comme tu le mérites. »
Le lièvre se mit en route, en tête, comme un guide, afin de conduire le
lion vers son piège,
Vers le puits qu’il avait choisi : il avait fait du puits profond un piège
pour la vie du lion.
Ainsi, tous deux allèrent jusqu’auprès du puits. Ce lièvre était (aussi
trompeur) que de l’eau cachée sous la paille.
L’eau emporte un brin de paille jusqu’à la plaine ; comment, je me le
demande, la paille emportera-t-elle une montagne ?
Le piège de cette ruse était un lacet pour le lion : quel merveilleux lièvre
qui emportait un lion comme sa proie !
Un Moïse fait se noyer Pharaon, avec son armée et ses troupes
puissantes, dans le fleuve Nil.
Un simple moucheron, avec la moitié d’une aile, fend avec intrépidité le
crâne de Nemrod*.
1190 Considère l’état de celui qui a prêté l’oreille aux paroles de son ennemi,
et la rétribution de celui qui est devenu l’ami de l’envieux —
L’état d’un Pharaon qui écouta Haman, et l’état d’un Nemrod qui écouta
Satan.
Ton ennemi, même s’il parle de façon amicale, sache que c’est un piège,
bien qu’il te parle de l’appât.
S’il te donne du sucre, considère-le comme du poison ; s’il fait quelque
caresse à ton corps, considère-la comme une blessure.
Quand le Destin survient, tu ne vois que l’apparence, tu ne distingues
pas les ennemis des amis.
Puisqu’il en est ainsi, livre-toi à une humble supplication, applique-toi à
gémir, glorifier Dieu, et jeûner.
Lamente-toi continuellement, en criant : « Ô Toi qui connais les choses
cachées, ne nous écrase pas sous la pierre d’un artifice mauvais.
« Ô Créateur du lion, si nous nous conduisons comme des chiens, ne
fais pas bondir sur nous le lion hors de cet affût.
« Ne donne pas à l’eau douce la forme du feu, ne donne pas au feu la
forme de l’eau.
« Quand Tu nous rends ivres du vin de Ton courroux, Tu donnes aux
choses non existantes la forme de l’existence. »
1200 Qu’est-ce que cette ivresse ? Ce qui enlève aux yeux la véritable vision,
de sorte qu’une pierre paraît un joyau, et la laine (pashm) du jaspe
(yashm).
Qu’est-ce que cette ivresse ? La perversion des sens, la transformation,
pour les yeux, du bois de tamaris en bois de santal.
* Allusion à la légende selon laquelle Nemrod aurait été tourmenté par un
moustique.
Histoire de la huppe et de
Salomon, montrant que lorsque
advient la destinée divine, les yeux
sont scellés26
uand la tente fut dressée pour Salomon, les oiseaux vinrent lui
rendre hommage.
Ils découvrirent qu’il parlait leur langage et était proche d’eux : un à un,
[Link] hâtèrent avec une âme ardente en sa présence.
Tous les oiseaux, après avoir cessé de gazouiller, en parlant avec
Salomon parlèrent plus distinctement que votre propre frère.
Parler la même langue est une parenté et une affinité : un homme, en
compagnie de ceux à qui il ne peut se confier, est semblable à un
prisonnier enchaîné.
Oh, bien des Indiens et des Turcs parlent la même langue ; et nombreux
sont les couples de Turcs qui sont l’un envers l’autre des étrangers.
C’est pourquoi le langage de la compréhension mutuelle est différent,
en vérité : être un par le cœur vaut mieux qu’être un par la langue.
Sans paroles et sans signes ni écritures, des centaines de milliers
d’interprètes surgissent du cœur.
Tous les oiseaux, concernant leurs secrets d’adresse, de connaissance et
de pratique,
1210 En faisaient chacun la révélation à Salomon, et célébraient leur propre
louange en vue de lui soumettre une requête,
Non par orgueil ou vanité, mais afin qu’il leur accorde audience.
Quand un captif désire qu’un seigneur l’achète, il lui présente un
résumé de ses talents.
Mais quand il répugne à être acheté par lui, il se présente comme
malade, paralysé, sourd et boiteux.
Ce fut au tour de la huppe et de son habileté et l’explication de son
adresse et de sa prudence.
« Ô roi, dit-elle, je n’indiquerai qu’un seul talent, qui est minime :
mieux vaut parler brièvement. »
« Raconte, dit Salomon. Fais-moi entendre ce qu’est ce talent. » La
huppe répondit : « Au moment où je suis au zénith,
« Je regarde depuis le zénith avec l’œil de la certitude et je vois l’eau au
fond de la terre,
« De telle sorte que je sais ce que c’est et quelle est sa profondeur,
quelle est sa couleur, d’où elle jaillit — de l’argile ou du roc.
« Ô Salomon, dans l’intérêt du campement, de ton armée, conserve avec
toi cet oiseau sage lors de tes expéditions. »
1220 Alors Salomon dit : «Ô bon compagnon dans de vastes déserts
dépourvus d’eau ! »
Comment le corbeau attaqua la
prétention de la huppe
uand le corbeau entendit cela, par envie il s’en vint dire à Salomon :
« Elle a parlé mal et faussement.
« Il n’est pas respectueux de parler en présence du roi, surtout pour dire
des mensonges et se vanter de façon stupide.
« Si elle avait toujours possédé cette vue perçante, comment n’aurait-
elle pas vu le piège caché sous une poignée de terre ?
« Comment aurait-elle été prise dans le piège ? Comment serait- elle
entrée, bon gré mal gré, dans la cage ? »
Alors Salomon dit : « Ô huppe, est-il juste que cette lie soit provenue de
toi à la première coupe ?
« Ô toi qui as bu du babeurre, comment prétends-tu être ivre et te vanter
en ma présence et en outre dire des mensonges ? »
La réponse de la huppe
à l’attaque du corbeau
lle dit : «Ô roi, pour l’amour de Dieu, n’écoute pas les paroles de
mon ennemi contre moi, pauvre misérable que je suis.
« Si ce que je revendique n’est pas vrai, je pose ma tête devant toi :
coupe-moi le cou.
« Le corbeau, qui ne croit pas à l’autorité de la destinée divine, c’est un
impie, même s’il a des milliers d’astuces.
1230 « Tandis que se trouve en toi un simple k dérivé de kâfïrân (infidèles),
tu es le siège de la puanteur et du désir.
« Je vois le piège quand je suis en l’air, si la destinée divine ne voile pas
l’œil de mon intelligence.
« Quand arrive le Destin divin, la sagesse s’endort, la lune devient
noire, le soleil cesse de briller.
« Comment cette disposition des choses par la divine destinée serait-elle
étrange ? Sache que c’est par le Destin divin que l’infidèle ne croit pas au
Destin divin. »
Histoire d’Adam (sur lui la paix) et
comment le Destin mit un sceau sur
ses yeux, l’empêchant de se
conformer à la signification de
l’interdiction et de
s’abstenir de
l’interpréter
e père de l’humanité, qui est le seigneur de Dieu lui enseigna les
Noms27, possède dans chacune de ses fibres des centaines de milliers de
sciences.
A son âme est advenue la connaissance du nom de chaque chose tant
que cette chose existe.
Aucun titre qu’il décerna ne fut changé ; celui qu’il appela « diligent »
ne devint pas « paresseux ».
Celui qui doit être un croyant à la fin, il l’a vu au commencement ; celui
qui doit être un infidèle à la fin, ce devint pour lui manifeste.
Apprends le nom de chaque chose de celui qui en est le connaisseur.
Apprends la signification profonde d’Il enseigna les noms.
Pour nous, le nom de chaque chose est son apparence extérieure ; pour
le Créateur, le nom de chaque chose est sa réalité interne.
1240 Aux yeux de Moïse, le nom de son bâton était « canne » ; aux yeux du
Créateur, son nom était « dragon ».
Ici-bas, le nom de ‘Omar était « idolâtre » ; mais, dans l’Alast28, son
nom était « croyant ».
Ce dont le nom, pour nous, était « semence », dans la vision de Dieu,
c’était toi, qui te trouves en ce moment auprès de moi.
Cette « semence » était une forme en puissance, existant avec Dieu, ni
plus, ni moins.
En résumé, ce qui est notre fin est en réalité notre nom auprès de Dieu.
Il octroie un nom à un homme selon son état final, non pas selon cet état
qu’il dénomme un « prêt ».
Etant donné que l’œil d’Adam voyait grâce à la lumière pure, l’âme et
le sens le plus intérieur des noms lui devinrent évidents.
Comme les anges avaient perçu en lui les rayons de la lumière divine,
ils se prosternèrent et se hâtèrent de lui rendre hommage.
Cet Adam dont je célèbre le nom, si je le loue jusqu’à la Résurrection,
je ne parviendrai pas à lui rendre justice.
Il savait tout cela ; pourtant, quand advint le Destin, il commit une faute
dans la connaissance d’une seule interdiction,
1250 Se demandant si l’interdiction était destinée à rendre illicite (la chose
interdite), ou bien si elle était susceptible d’être interprétée et était un
motif de s’interroger.
Quand la notion de l’interprétation l’emporta dans son esprit, sa nature
le poussa avec égarement vers le blé*.
Quand l’épine entra dans le pied du jardinier (Adam), le voleur (Satan)
saisit cette occasion et s’empara rapidement des biens.
Dès qu’il eut échappé à son égarement, il retourna sur le droit chemin, il
vit que le voleur avait emporté les marchandises de la boutique.
Il s’écria : Notre Seigneur ! Nous nous sommes lésés nous- mêmes29,
Hélas ! C’est-à-dire : « L’obscurité est venue, et le chemin a été perdu. »
Ce Destin est un nuage qui recouvre le soleil, par lui, lions et dragons
deviennent comme des souris.
Si moi (la huppe) je ne vois pas un piège à l’heure du Décret divin, je ne
suis pas la seule à être ignorante lors de ce décret.
Oh ! heureux celui qui s’en est tenu à ce qui est bien ! Il a renoncé à ses
propres forces et s’en est remis à la supplication.
Si le Destin t’enveloppe de ténèbres comme la nuit, cependant à la fin le
Destin te prendra par la main.
Si le Destin attente cent fois à ta vie, cependant le Destin te donne la vie
et te guérit.
1260 Ce Destin, s’il t’égare cent fois, cependant dresse ta tente au plus haut
du ciel.
Sache que cela vient de la miséricorde de Dieu, qu’il t’éprouve afin de
t’établir dans le royaume de la sécurité.
Ce sujet n’a pas de fin. Il est tard. Ecoute à présent l’histoire du lièvre et
du lion.
* Le fruit défendu selon une version, Qor’ân, VII, 22.
Comment le lièvre s’écarta du lion
quand il s’approcha du puits
uand le lion s’approcha du puits, il vit que le lièvre s’attardait sur
la route et reculait.
Il dit : « Pourquoi as-tu reculé ? Ne recule pas, avance ! »
Le lièvre dit : « Comment puis-je marcher ? Je n’ai plus ni main, ni
pied. Mon âme tremble et mon courage s’est enfui.
« Ne vois-tu pas la couleur de mon visage, pâle comme l’or ? Ma
couleur, en vérité, donne des informations sur mon état intérieur.
« Puisque Dieu a dit que le signe extérieur était révélateur, l’œil de celui
qui sait (‘arîf) est resté tourné vers le signe.
« La couleur et l’odeur sont aussi significatives qu’une cloche ; le
hennissement du cheval fait connaître le cheval.
« Le son produit par toute chose en transmet la connaissance, de sorte
que tu puisses distinguer le braiment d’un âne du craquement d’une porte.
1270 « Concernant la discrimination des personnes, le Prophète a dit : “Un
homme est caché quand sa langue se tait.”
« La couleur du visage indique l’état du cœur ; aie pitié de moi,
enracine l’amour de moi dans ton cœur.
« Un teint rosé exprime la gratitude ; la signification d’un teint pâle est
la patience et l’ingratitude.
« Il m’est advenu ce qui m’a enlevé mains et pieds, qui a retiré la
couleur de mon visage, la force, et toute marque extérieure ;
« Ce qui détruit tout ce sur quoi il tombe, qui arrache chaque arbre de
ses racines et de son fond.
« Il m’est advenu ce par quoi l’homme et l’animal, le minéral et la
plante, ont été vaincus.
« Ce ne sont là, en vérité, que des parties, mais les totalités aussi sont
rendues par lui (le Destin) de couleur jaune et d’odeur corrompue ;
« De sorte que ce monde est tantôt patient, tantôt reconnaissant ; tantôt
le jardin revêt une robe verte, tantôt il est dénudé.
« Le soleil, qui se lève couleur de feu, à une autre heure se couche.
« Les étoiles, qui brillent dans les quatre quartiers du ciel, de temps à
autre sont brûlées.
1280 « La lune, qui surpasse les étoiles en beauté, devient comme un fantôme
par la maladie de la fièvre.
« Ce globe terrestre, tranquille et calme, est jeté par les tremblements de
terre dans des secousses fiévreuses.
« Oh ! mainte montagne, à cause de cette calamité reçue en héritage, a
été transformée en petits fragments et grains de sable.
« Cet air est conjoint à l’esprit vital, mais quand arrive le Destin divin, il
devient impur et corrompu.
« L’eau pure, qui était la sœur de l’esprit, est devenue, dans la mare,
jaune, amère et trouble.
« Le feu, qui s’enfle d’orgueil, un seul souffle d’air cause sa mort.
« L’état de la mer, par son agitation et son bouillonnement, fait
comprendre les changements de sa disposition.
« Le firmament qui tourne, toujours à la recherche et en quête, son état
est pareil à celui de ses enfants :
« Parfois au nadir, parfois au milieu, parfois au zénith ; il s’y trouve des
armées et des armées d’étoiles, heureuses et malchanceuses.
« D’après toi-même, ô partie faite de totalités, comprends l’état des
choses non composées.
1290 « Étant donné que les totalités subissent la peine et le chagrin, comment
leur partie ne serait-elle pâle ?
« Spécialement une partie qui est composée de contraires : d’eau et de
terre, de feu et d’air.
« Il n’est pas étonnant que la brebis s’enfuie loin du loup ; la merveille,
c’est que la brebis lie amitié avec le loup.
« La vie consiste en l’harmonie des contraires ; la mort vient de ce
qu’ils sont entrés en conflit.
« La grâce de Dieu a créé l’amitié entre le lion et l’onagre, ces deux
contraires si éloignés.
« Puisque le monde est malade et captif, quoi d’étonnant à ce que le
malade périsse ? »
De cette façon, le lièvre donnait des avis au lion. « C’est à cause de ces
empêchements, dit-il, que je suis resté en arrière. »
Comment le lion demanda au lièvre
la raison pour laquelle
il avait reculé
e lion lui dit : « Parmi les causes de ta maladie, dis-moi la cause
particulière, c’est ce que je veux connaître. »
« Ce lion, dit-il, vit tranquille dans ce puits ; à l’intérieur de cette
forteresse, il est protégé contre les risques. »
Celui qui est sage choisit le fond du puits, car les joies spirituelles ne
s’obtiennent que dans la solitude.
1300 L’obscurité du puits est préférable aux couleurs sombres du monde ;
celui qui a suivi les talons du monde n’a jamais sauvé sa tête.
« Viens, dit le lion ; mon coup le terrassera ; toi, regarde si ce lion se
trouve à présent dans le puits. »
Le lièvre répondit : « Je suis consumé de crainte à cause de ce
courroux ; peut-être me prendras-tu à côté de toi,
« Afin que grâce à ton aide, ô mine de générosité, je puisse ouvrir mes
yeux et regarder dans le puits. »
Comment le lion regarda
dans le puits
et vit dans Peau son reflet
et celui du lièvre
uand le lion l’eut pris à son côté, sous la protection du lion il
courut jusqu’au puits.
Aussitôt qu’ils regardèrent dans l’eau du puits, brilla dans l’eau la
lumière reflétée du lion et du lièvre.
Le lion vit son propre reflet ; dans l’eau brillait l’image d’un lion avec
un lièvre dodu à son côté.
Lorsqu’il vit dans l’eau son adversaire, il laissa le lièvre et bondit dans
le puits.
Il tomba dans le puits qu’il avait creusé, parce que son péché retombait
sur sa tête.
Le péché de ceux qui font le mal devient pour eux un puits sombre ;
c’est ce qu’affirment tous les sages.
1310 Plus Ton est (pécheur), plus effrayant est le puits ; la justice divine a
décrété le pire châtiment pour le plus grand péché.
Ô toi qui par (iniquité) creuses un puits (pour autrui), tu fabriques un
piège pour toi-même.
Ne tisse pas un cocon autour de toi-même, comme le ver à soie : tu
creuses un puits pour toi-même ; creuse avec modération.
Ne considère pas que le faible est sans défenseur : récite du Qor’ân
quand vient le secours de Dieu30.
Si tu es un éléphant et que ton ennemi t’a échappé, voici qu’est venue
sur toi la rétribution des bandes d’oiseaux31.
Si un pauvre homme sur la terre implore la pitié, un tumulte s’élève
dans les armées du ciel.
Si tu le mords avec tes dents et le fais saigner, tu auras une rage de dents
— que feras-tu ?
Le lion se vit dans le puits et dans sa fureur ne se distingua pas alors de
son ennemi.
Il vit son propre reflet comme son ennemi : nécessairement, il tira
l’épée contre lui-même.
Oh ! bien des fautes que tu vois dans les autres sont ta propre nature
reflétée en eux, ô Untel !
1320 En eux se manifeste tout ce que tu es dans ton hypocrisie, ton injustice,
ton insolence.
Tu es celui qui fait le mal et c’est toi-même que tu frappes ; c’est toi-
même que tu maudis en cet instant.
Tu ne vois pas clairement le mal en toi-même, sinon tu te détesterais de
toute ton âme.
C’est toi-même que tu attaques, ô imbécile, comme le lion qui s’assaillit
lui-même.
Quand tu atteindras le fond de ta propre nature, tu sauras alors que cette
abjection venait de toi-même.
Au fond (du puits), il devint manifeste pour le lion que celui qui lui
semblait un autre n’était que sa propre image.
Quiconque arrache les dents d’un pauvre misérable agit comme le fit ce
lion dont la vision était erronée.
Ô toi qui vois un mauvais reflet sur le visage de ton oncle, ce n’est pas
ton oncle qui est mauvais, c’est toi : ne t’enfuis pas loin de toi-même !
Les croyants sont des miroirs les uns pour les autres : on rapporte cette
parole du Prophète.
Tu as placé devant tes yeux des verres bleus, c’est la raison pour
laquelle le monde te semble bleu.
1330 Si tu n’es pas aveugle, sache que cette couleur bleue vient de toi-
même ; parle mal de toi-même, ne dis plus de mal de quiconque.
Si le croyant ne voyait pas par la Lumière de Dieu, comment les choses
invisibles lui apparaîtraient-elles dévoilées ?
Étant donné que tu voyais par le Feu de Dieu, tu ne discernais pas la
différence entre le bien et le mal.
Petit à petit, jette de l’eau sur le feu, de sorte que ton feu puisse devenir
lumière, ô affligé !
Jette, Toi, ô Seigneur ! l’eau purificatrice, afin que le feu de ce monde
devienne entièrement lumière.
Toute l’eau de la mer est soumise à Tes ordres ; l’eau et le feu sont à
Toi, ô Seigneur !
Si Tu le veux, le feu devient de l’eau douce ; et si Tu ne le veux pas, la
même eau devient du feu.
Cette recherche en nous est aussi amenée à l’existence par Toi ; la
libération du mal est Ton don, ô Seigneur !
Sans que nous cherchions, Tu nous as donné cette recherche, Tu nous as
octroyé des dons sans nombre et sans fin.
Comment le lièvre apporta
aux animaux
la nouvelle que le lion
était tombé dans le puits
orsque le lièvre fut tout heureux d’être délivré, il se mit à courir
vers les animaux jusqu’au désert.
1340 Ayant vu le lion misérablement tué dans le puits, il sautilla joyeusement
tout le chemin jusqu’à la prairie,
Battant des mains, parce qu’il avait échappé à la main de la mort ; frais
et dansant dans l’air, comme le rameau et la feuille.
La branche et la feuille furent libérées de la prison de la terre, levèrent
la tête et devinrent les amies du vent.
Les feuilles, quand elles eurent jailli du rameau, se hâtèrent d’atteindre
le sommet de l’arbre ;
Avec la langue de leur croissance, chaque fruit et chaque arbre
séparément rend grâce à Dieu,
Disant : « Le Donateur généreux a nourri notre racine jusqu’à ce que
l’arbre grandisse et se tienne droit. »
De même, les esprits enfermés dans l’argile, quand ils échappent, le
cœur joyeux, à l’eau et à l’argile,
Se mettent à danser dans l’air de l’Amour divin, et deviennent purs
comme le globe de la pleine lune,
Leurs corps dansant, et leurs âmes — ne le demande pas ! et ces choses
dont vient le délice de l’âme — ne les demande pas !
Le lièvre logea le lion en prison. Honte au lion qui a été déconfit par un
lièvre !
1350 II est dans une telle humiliation, et cependant, oh ! merveille ; il
voudrait qu’on s’adressât à lui en l’appelant Fakhr od-Dîn (Gloire de la
religion).
Ô toi, lion qui te trouves au fond de ce puits solitaire, Ton âme charnelle
(nafs) pareille au lièvre a versé et bu ton sang :
Ton âme pareille au lièvre se nourrit dans le désert, tandis que tu gis au
fond du puits du « Comment ? » et du « Pourquoi ? ».
Cet attrapeur de lion (le lièvre) courut vers les animaux, criant :
« Réjouissez-vous, ô peuple, le héraut de la joie est arrivé.
« Bonnes nouvelles ! Bonnes nouvelles ! Ô compagnie de gens joyeux !
Ce chien infernal est retourné en enfer.
« Bonnes nouvelles ! Bonnes nouvelles ! L’ennemi de vos vies, ses
dents lui ont été arrachées par la vengeance de son Créateur.
« Lui qui a brisé bien des têtes avec ses griffes, lui aussi le balai du
destin l’a balayé comme une chose de rien. »
Comment les animaux se
rassemblèrent autour du lièvre et lui
adressèrent des éloges
lors tous les animaux se réunirent, joyeux, riant gaiement dans les
transports et l’excitation.
Ils formèrent un cercle, le lièvre au milieu, comme une bougie ; tous les
animaux du désert se prosternèrent devant lui.
« Es-tu un ange céleste ou une Péri ? Non, tu es l’Azraîl des lions
féroces.
1360 « Qui que tu sois, nos âmes te sont offertes en sacrifice. Tu as triomphé.
Que ta main et ton bras soient bénis !
« Dieu a transformé cette eau en ton ruisseau. Que soient bénis ta main
et ton bras.
« Explique-nous comment tu as réfléchi avec ruse, et comment tu as,
avec ruse, détruit ce bandit.
« Explique, afín que cette histoire puisse être le moyen de nous guérir ;
explique, afín que ce puisse être un onguent pour nos âmes.
« Explique, car à cause de la tyrannie de cet oppresseur, nos âmes ont
des myriades de blessures. »
« Mes seigneurs, dit-il, ce fut par l’aide de Dieu ; autrement, qu’est-ce
qu’un lièvre en ce monde ?
« Dieu m’a octroyé le pouvoir et a donné la lumière à mon cœur : la
lumière en mon cœur a donné la force à ma main et mon pied. »
De Dieu viennent les élévations, de Dieu aussi viennent les
abaissements.
Dieu, au moment opportun, dispense toujours cette aide à ceux qui
doutent comme aux voyants.
Prends garde ! Ne te réjouis pas d’un royaume octroyé de façon
précaire ! Ô toi qui es l’esclave de la Vicissitude, ne te comporte pas
comme si tu étais libre !
1370 Mais ceux pour lesquels est préparé un royaume au-delà de la
Vicissitude, pour eux les tambours (de la souveraineté) retentissent au-delà
des Sept planètes.
Au-delà de la Vicissitude sont les rois éternels : leurs esprits circulent
perpétuellement avec l’échanson.
Si tu cesses de t’abreuver (aux plaisirs de ce monde), durant un jour ou
deux, tu tremperas tes lèvres dans la boisson du Paradis.
Commentaire de la Tradition :
« Nous sommes revenus
de la petite djihâd
à la grande djihâd*. »
rois, nous avons tué l’ennemi extérieur, mais en nous demeure un
ennemi pire que lui.
Tuer cet ennemi n’est pas l’œuvre de la raison et de l’intelligence : le
lion intérieur n’est pas vaincu par le lièvre.
Cette âme charnelle (nafs) est l’Enfer, et l’Enfer est un dragon dont le
feu n’est pas diminué par des océans.
Il boirait les sept mers, et cependant le feu ardent de ce dévorateur de
toutes les créatures ne diminuerait pas.
Les pierres, et les infidèles au cœur de pierre y entrent, misérables et
honteux.
Mais, cependant, il n’est pas rassasié par toute cette nourriture, jusqu’à
ce que lui parvienne de Dieu cet appel :
« Es-tu rempli, es-tu rempli ? » demande-t-il. Il dit : « Non, pas encore ;
ici est le feu, ici est son éclat, ici est la brûlure ! »
1380 II en fait une bouchée et avale un monde entier, son estomac criant à
haute voix : « Peut-on en ajouter encore32 ? »
Dieu, du royaume qui n’a pas de lieu, pose sur lui Son pied ; alors, il
demeure selon l’ordre Sois, et il fut33
Étant donné que ce « moi » est une partie de l’Enfer, et que toutes les
parties ont la nature du tout,
A Dieu seul appartient ce pouvoir de le tuer ; qui, en vérité, sauf Dieu,
banderait son arc ?
Seule la flèche droite est posée sur l’arc, mais cet arc (du moi) a des
flèches courbes et tordues.
Sois droit, comme une flèche, et échappe à l’arc, car sans nul doute,
chaque flèche droite s’envolera de l’arc vers sa cible.
Quand je suis revenu de la guerre extérieure, je’me suis tourné vers la
guerre intérieure.
Nous sommes revenus de la petite djihâd, et nous sommes engagés,
avec le Prophète, dans la grande djihâd.
Je prie Dieu de me donner la force et le secours et le droit d’être fier,
afin de pouvoir déraciner, avec de faibles moyens, cette montagne de Qâf.
Considère comme de peu de valeur le lion qui détruit les rangs des
ennemis : le véritable lion est celui qui se vainc lui-même.
* Parole du Prophète au retour d’une expédition, la petite djihâd (guerre sainte)
désignant la lutte armée ; la grande, la lutte contre ses propres passions et contre
l’âme charnelle.
Comment l’ambassadeur de Rûm
(Byzance) vint chez le Commandeur
des croyants, ‘Omar (que Dieu soit
satisfait de lui !), et fut témoin des
qualités dont ‘Omar (Dieu soit
satisfait de lui) était doué
1390 uprès de ‘Omar, à Médine, vint à travers le vaste désert un
ambassadeur de l’empereur de Byzance.
Il dit : « Ô suivants, où est le palais du khalife, que je puisse y amener
mon cheval et mes bagages ? »
Les gens répondirent : « Il n’a pas de palais : le palais de ‘Omar, c’est
un esprit illuminé.
« En dépit de sa renommée, du fait qu’il est Commandeur des croyants,
il n’a qu’une cabane, comme les pauvres.
« Ô mon frère, comment contempleras-tu son palais, quand l’œil de ton
cœur est obstrué ?
« Purifie l’œil de ton cœur de toute imperfection et espère alors
contempler Son palais.
« Quiconque possède un cœur purifié des désirs charnels contemplera
aussitôt la Présence et le saint Portique.
« Lorsque Mohammad fut délivré de ce feu et de cette fumée (des
passions), où qu’il tournât sa face était la Face de Dieu.
« Si tu es l’ami des suggestions mauvaises du Malin, comment pourras-
tu connaître Là est la Face d’Allah34 ?
« Celui en qui la porte de la poitrine est ouverte contemplera en chaque
cité le soleil.
1400 « Dieu est manifeste parmi les autres comme la lune au sein des étoiles.
« Pose le bout de tes deux doigts sur tes deux yeux : verras-tu quelque
chose du monde ? Avoue-le franchement.
« Si tu ne vois pas ce monde, cependant il n’est pas non existant : la
faute ne se trouve que dans le doigt de ton être pervers.
« Allons, ôte le doigt de ton œil, et contemple alors ce que tu désires.
« A Noé, son peuple dit : “Où est la récompense divine ?” Il dit : “De
l’autre côté à Ils sont enveloppés dans leurs vêtements35”.
« Vous avez enveloppé vos visages et vos têtes dans vos habits ; aussi
aviez-vous des yeux et vous ne voyiez pas.
« L’homme est un œil, le reste n’est que chair ; la vue de cet œil, c’est
voir le Bien-Aimé.
« Quand il n’y a pas de vision du Bien-Aimé, il vaut mieux que les yeux
soient aveugles ; le bien-aimé qui n’est pas éternel, mieux vaut qu’il soit
loin de la vue. »
Quand l’ambassadeur de Rûm entendit ces paroles rafraîchissantes, il
devint encore plus empli de nostalgie.
Il attacha son regard à la recherche de ‘Omar, il laissa son bagage et son
cheval se perdre.
1410 II allait dans toutes les directions pour trouver cet homme accompli,
s’enquérant follement à son sujet,
Disant : « Peut-il se trouver en ce monde un tel homme et qu’il soit,
comme l’esprit, caché pour ce monde ? »
Il le cherchait afin de devenir son esclave ; inéluctablement, celui qui
cherche trouve.
Une femme arabe du désert vit qu’il était un hôte étranger. « Vois, dit-
elle, voici ‘Omar sous ce palmier.
« Il est là, sous le palmier, loin des gens ; contemple l’ombre de Dieu
endormi à l’ombre ! »
Comment l’ambassadeur de Rûm
trouva le Commandeur des
croyants, ‘Omar (que Dieu soit
satisfait de lui !),
sous le palmier
1 se rendit là et se tint à distance ; il vit ‘Omar et se mit à
trembler.
Une crainte respectueuse saisit l’ambassadeur à la vue de cet homme
endormi ; une douce extase se logea dans son âme.
L’amour et la crainte sont opposés l’un à l’autre ; il vit ces deux
contraires unis dans son cœur.
Il se dit en lui-même : « J’ai vu bien des rois, j’ai été honoré et choisi en
la présence de sultans ;
« Je n’éprouvais ni crainte ni effroi des rois, mais la crainte de cet
homme m’a dérobé mes esprits.
1420 « Je suis allé dans une jungle de lions et de léopards, et mon visage ne
changea pas de couleur à cause d’eux.
« Souvent, quand les armées étaient rangées sur le champ de bataille, je
suis devenu furieux comme un lion quand la situation est désespérée ;
« J’ai reçu et infligé bien des coups ; j’ai été plus courageux en mon
cœur que les autres.
« Sans armes, cet homme est endormi sur la terre, et moi, je tremble de
tout mon corps : qu’est-ce que cela ?
« Ceci est la crainte de Dieu, non des choses créées ; ce n’est pas la
crainte de cet homme qui porte un froc de derviche.
« Celui qui craint Dieu et a choisi la crainte de Dieu, les Djinns, les
hommes, tous ceux qui le voient ont peur de lui. »
Méditant ainsi, il croisa ses mains avec respect. Après un moment,
‘Omar se réveilla.
Comment l’ambassadeur de Rûm
salua le Commandeur des croyants
(que Dieu soit satisfait de lui !)
1 rendit hommage à ‘Omar et lui adressa ses salams. Le Prophète a
dit : D ’abord le salam, ensuite la conversation.
Alors, ‘Omar lui dit : « Et à toi le salut », l’invita à avancer, le rassura,
et le pria de s’asseoir à ses côtés.
Ne crains pas36 est l’hospitalité offerte à ceux qui ont peur ; c’est la
façon convenable de recevoir celui qui a peur.
1430 Si quelqu’un est effrayé, cela le fait se sentir en sécurité ; cela apaise
son cœur craintif.
Comment dirait-on « Ne crains pas » à celui qui n’a pas peur ? Pourquoi
lui donner des leçons ? Il n’en a pas besoin.
‘Omar rendit cet esprit troublé de bonne humeur, il rendit heureux ce
cœur désolé.
Ensuite, il lui adressa des discours subtils et lui parla des saints attributs
de Dieu — quel tendre Ami II est !
Et de la bienveillance de Dieu pour les Abdâl*, afin que l’ambassadeur
comprenne le sens de maqâm et de hâl**.
Le hâl est pareil au dévoilement d’une ravissante épousée, tandis que le
maqâm, c’est rester seul avec la mariée.
Le dévoilement est vu par le roi, et aussi par d’autres ; mais, au moment
de rester seul avec elle, il n’y a nul autre que le puissant roi.
La mariée se dévoile devant les gens du commun et les nobles ; dans la
chambre nuptiale, le roi est seul avec l’épousée.
Maints soufis jouissent du hâl ; mais celui qui est parvenu au maqâm est
rare parmi eux.
‘Omar lui rappela les étapes parcourues par l’âme, il lui rappela les
voyages de l’esprit,
1440 Et du Temps, qui a toujours été vide de temps, et de la Station de la
Sainteté, qui a toujours été sublime,
Et de l’atmosphère dans laquelle le Simorgh de l’esprit, avant cette vie,
a volé et goûté la grâce divine.
Chaque vol là-bas était plus grand que les horizons et plus grand que
Tespoir et le désir de Pamant.
‘Omar trouva que l’étranger en apparence était un ami : il trouva qu’en
réalité son âme était en quête des mystères divins.
Le sheikh (‘Omar) était accompli, et le disciple avide ; le cavalier était
habile, et le coursier appartenait à la cour royale.
Ce guide spirituel vit que ce disciple était capable d’être guidé ; il sema
le bon grain dans la bonne terre.
* Saints d’un très haut rang.
**Hâl : état spirituel temporaire ; maqâm, degré, station mystique durable.
Comment l’ambassadeur
de Rûm questionna
le Commandeur des croyants
(que Dieu soit satisfait de lui !)
’homme lui dit : « Ô Commandeur des croyants, comment l’esprit
est-il descendu sur la terre ?
« Comment l’oiseau de l’infini est-il entré dans la cage ? » Il répondit :
« Dieu a récité des sortilèges et des incantations sur l’esprit.
« Quand II récite Ses sortilèges sur les non-existences qui n’ont ni yeux
ni oreilles, elles commencent à s’agiter.
« A cause de Ses sortilèges, les non-existences en ce moment entrent en
dansant joyeusement dans l’existence.
1450 « Lorsque de nouveau II a récité Ses incantations sur les existants, à sa
parole les existants sont retournés en toute hâte à la nonexistence.
« Il a parlé à l’oreille de la rose, et l’a fait rire ; Il a parlé à la pierre et en
a fait une cornaline.
« Il a adressé au corps un message, de sorte qu’il est devenu esprit ; Il a
parlé au soleil, de sorte qu’il est devenu rayonnant.
« De nouveau, Il prononce à l’oreille une parole effrayante, et sur la
face du soleil tombent cent éclipses.
« Considère ce que l’Orateur a chanté à l’oreille du nuage pour que les
larmes coulent de ses yeux.
« Considère ce que Dieu a chanté à l’oreille de la terre, de sorte qu’elle
est devenue soucieuse et depuis est restée silencieuse. »
A celui qui est troublé par la perplexité, Dieu propose à l’oreille un
dilemme,
Afin de pouvoir l’emprisonner dans deux pensées : « Ferai-je ce qu’il
m’a dit, ou le contraire ? »
Cela provient de Dieu aussi, qu’un côté l’emporte, et c’est ainsi qu’il
fait son choix dans cette alternative.
Si tu ne veux pas que ton esprit soit perplexe, ne mets pas de coton dans
ton oreille spirituelle,
1460 Afin de pouvoir comprendre Ses énigmes, afin de pouvoir saisir le signe
secret comme le manifeste.
Alors, l’oreille spirituelle devient l’endroit où descend l’inspiration
(wahy). Qu’est-ce que wahy ? Une parole cachée à la perception
sensorielle.
L’oreille et l’œil spirituels sont autres que cette perception sensorielle,
l’oreille de la raison et l’oreille de l’opinion sont privées de cette
inspiration.
Le mot djabr* m’a rendu impatient par amour, tandis qu’il a rendu
captif du djabr celui qui n’est pas amoureux.
C’est là l’union avec Dieu, ce n’est pas le fatalisme ; ceci est le
rayonnement de la lune, ce n’est pas un nuage.
Et si c’est un fatalisme, ce n’est pas le fatalisme que comprend le
vulgaire : ce n’est pas la contrainte exercée par (l’âme) qui ordonne le mal
et qui ne voit qu’elle-même.
Ô mon fils, seuls savent ce qu’est le djabr ceux dans les cœurs desquels
Dieu a ouvert la vue spirituelle.
Pour eux, les choses invisibles de l’avenir sont devenues manifestes ;
pour eux, le souvenir du passé est devenu néant.
Leur libre arbitre et leur fatalisme sont différents : dans les coquilles
d’huîtres, les gouttes de pluie sont des perles.
En dehors de la coquille, c’est une goutte d’eau, petite ou grande ; mais
à l’intérieur de l’huître, c’est une perle, petite ou grande.
1470 Ces personnes ont la nature de la glande du daim musqué ;
extérieurement, elles sont pareilles à du sang, mais à l’intérieur d’elles-
mêmes, il y a le parfum du musc.
Ne dis pas : « Cette substance est extérieurement du sang : comment
pourrait-elle devenir un parfum musqué quand elle pénètre dans la
glande ? »
Ne dis pas : « Ce cuivre, extérieurement, était méprisable : comment
pourrait-il acquérir de la noblesse dans le cœur de l’élixir ? »
En toi, ce libre arbitre et ce djabr n’étaient qu’une imagination ;
mais quand ils pénétrèrent en eux, ce devint la lumière de la Majesté
divine.
Quand le pain est enveloppé dans une serviette, c’est une chose
inanimée ; mais dans le corps humain, ce devient l’esprit joyeux de la vie.
Il ne devient pas transmué à l’intérieur de la serviette : l’âme (animale)
le transmue avec l’eau de Salsabil*.
Ô toi qui lis bien, tel est le pouvoir de l’âme : quel doit donc être le
pouvoir de cette Ame de l’âme ?
Le morceau de chair qu’est l’homme, doué d’intelligence et d’âme, fend
la montagne, la mer et la mine.
La force de l’âme qui fend la montagne apparaît dans le fait de casser
des rochers ; la force de l’Ame de l’âme, dans la lune se fend.
Si le cœur retirait le couvercle de ce qui recèle ce mystère, l’âme se
précipiterait vers le plus haut ciel.
*Djabr ; contrainte, dans l’acception psychologique, fatalisme ou déterminisme
du point de vue philosophique.
* L’une des sources du Paradis.
Comment Adam imputa à lui-
même la faute qu ‘il avait commise,
disant : « Ô Seigneur, nous avons
péché », et comment Iblis imputa
sa propre faute à Dieu, disant :
« Parce que Tu m’as induit
en erreur37 »
1480 onsidère à la fois notre action et l’action de Dieu. Considère notre
action comme existante. Ceci est manifeste.
Si l’action des êtres créés n’existe pas de façon évidente, alors ne dis à
personne : « Pourquoi as-tu agi ainsi ? »
L’acte créateur de Dieu amène nos actions à l’existence : nos actions
sont les effets de l’acte créateur de Dieu.
Un être rationnel perçoit ou bien la lettre (l’extérieur), ou bien le
dessein intérieur : comment comprendrait-il ces deux accidents d’un seul
coup ?
S’il se tourne vers l’esprit, il devient inconscient de la lettre : aucun œil
ne voit en arrière et en avant au même moment.
Au moment où tu regardes en avant, comment peux-tu en même temps
regarder en arrière ? Reconnais-le.
Étant donné que l’âme ne peut embrasser la lettre et 1’esprit, comment
l’âme serait-elle le créateur de tous les deux ?
Ô mon fils, seul Dieu comprend tous les deux : une de ces actions ne
L’empêche de susciter l’autre action.
Satan dit : A cause de l’aberration que tu as mise en moi38. Le Démon
vil cacha sa propre action.
Adam dit : Nous nous sommes lésés nous-mêmes39 Il n’était pas, comme
nous, inattentif à l’action de Dieu.
1490 Par respect, il dissimula l’action de Dieu par rapport au péché : en
rejetant le péché sur lui-même, il fut béni.
Après son repentir, Dieu lui dit : « Ô Adam, n’ai-Je pas créé en toi ce
péché et ces tribulations ?
« N’était-ce pas Mon décret et destin ? Comment as-tu caché cela au
moment de t’excuser ? »
Adam dit : « J’étais effrayé, aussi n’ai-je pas renoncé au respect. » Dieu
dit : « Moi aussi, Je l’ai observé à ton égard. »
Quiconque apporte le respect reçoit le respect en retour ; quiconque
apporte du sucre mange des gâteaux aux amandes.
Pour qui sont les femmes bonnes ? Pour les hommes bons40 ; traite ton
ami avec honneur ; offense-le, et tu verras !
Ô mon cœur, apporte une parabole pour montrer la différence, afin de
connaître ce qui distingue la contrainte du libre arbitre.
Par exemple, une main qui tremble (involontairement) et la main d’une
autre personne que tu fais trembler en la repoussant de l’endroit où elle se
trouve.
Sache que ces deux mouvements sont créés par Dieu, mais il était
impossible de comparer celui-ci et celui-là.
Tu regrettes d’avoir fait trembler cette main : comment l’homme affligé
d’un tremblement ne le regretterait-il pas ?
1500 C’est là une recherche intellectuelle. A quoi bon cette recherche, ô toi
qui es habile ? Afin que peut-être un homme à la faible intelligence puisse
acquérir quelque idée (de la vérité).
Toutefois, la quête intellectuelle, même si elle est aussi précieuse que
des perles et du corail, est autre que la quête spirituelle.
La quête spirituelle se situe à un autre niveau : le vin spirituel est d’une
autre nature.
Au temps où la quête spirituelle était de mise, cet ‘Omar était l’ami
intime de Bu’l-Hakam*.
Mais quand ‘Omar s’éloigna de l’intellect pour aller vers l’esprit, Bu’l-
Hakam devint Bû Djahl (le père de l’ignorance) en faisant des recherches
à ce sujet.
Il est parfait du point de vue de la perception sensorielle et de la
compréhension, bien qu’en fait il soit ignorant en ce qui concerne l’esprit.
Sache que cette quête de l’intellect et des sens s’occupe des effets ou
des causes secondes. Cette quête spirituelle est soit l’émerveillement, soit
au-delà de l’émerveillement.
L’illumination de l’esprit arrive : il ne demeure alors, ô toi qui
recherches l’illumination, de conclusions ou de prémisses ou ce qui
apporte une contradiction, ou ce qui rend son acceptation nécessaire.
Car le voyant sur lequel se répand la Lumière de Dieu est totalement
indépendant de la preuve logique qui ressemble à la canne d’un aveugle.
*« Père du savoir », premier surnom de Bû Djahl, « Père de l’ignorance ».
Commentaire de :
« Et Il est avec vous,
où que vous soyez41 »
evenons à notre récit : quand, en vérité, nous en sommes- nous
éloignés ?
1510 Si nous tombons dans l’ignorance, c’est Sa prison, et si nous parvenons
à la science, c’est Son palais.
Et si nous nous endormons, nous sommes enivrés par Lui, et si nous
nous éveillons, nous sommes dans Ses mains ;
Et si nous pleurons, nous sommes un nuage chargé de Sa munificence ;
et si nous rions, nous sommes alors Son éclair.
Si nous nous livrons au courroux et à la guerre, c’est là le reflet de Sa
puissance ; si nous nous adonnons à la paix et au pardon, c’est le reflet de
Son amour.
Qui sommes-nous ? Dans ce monde compliqué, qu’y a-t-il en fait
d’autre que Lui, qui est simple comme l’alif* ? Rien, rien.
* La lettre A qui est dépourvue de signe diacritique.
Comment l’ambassadeur interrogea
‘Omar (que Dieu soit satisfait de
lui !) sur la cause des souffrances
subies par les esprits
dans ces corps d’argile
1 dit : « Ô ‘Omar, pour quelle raison et quel mystère cette entité
pure a-t-elle été emprisonnée dans cet endroit vil ?
« L’eau pure est cachée dans la boue, l’esprit pur est devenu enchaîné
dans les corps. »
‘Omar répondit : « Tu poses là une question profonde, tu enfermes une
signification dans un mot.
« Tu as emprisonné le libre sens, tu as attaché le vent dans un mot.
« Tu as fait cela en vue d’une certaine utilité, ô toi qui es toi- même
aveugle au dessein bénéfique de Dieu.
1520 « Celui de qui procède tout bienfait, comment ne verrait-Il pas ce que
nous avons vu ?
« Il y a des myriades de bienfaits, et chaque myriade n’est que peu de
chose auprès de celui-ci (l’emprisonnement de l’esprit dans un corps).
« Le souffle de ton discours, qui est une partie d’entre les parties, est
devenu bénéfique : pourquoi la totalité de la totalité serait-elle dépourvue
de bienfaits ?
« Toi qui es une partie, ton action (de parler) est bénéfique : pourquoi
lèves-tu la main pour attaquer la totalité ?
« S’il n’y a pas de bienfait dans la parole, ne parle pas ; et, s’il y en a
un, cesse de faire des objections et efforce-toi de rendre grâces. »
Rendre grâces à Dieu est le devoir de tous ; ce n’est pas de discuter et
d’avoir l’air aigri.
Si rendre grâces consiste seulement à avoir l’air aigri, alors il n’est
personne qui rende grâces comme le vinaigre.
Si le vinaigre veut aller vers le foie, qu’il devienne de l’oxymel en se
mélangeant au sucre.
La signification de la poésie n’a pas une direction sûre : c’est comme le
trait qui échappe au contrôle.
Sur le sens intérieur de : « Que
celui qui désire s’asseoir avec Dieu
s’assoie avec les soufîs* »
’ambassadeur devint hors de lui-même avec ces quelques coupes :
ni ambassade, ni message ne demeurèrent dans sa mémoire.
1530 II devint bouleversé devant la puissance de Dieu. L’ambassadeur parvint
en ce lieu et devint un roi.
Quand le torrent parvint à la mer, il devint la mer ; quand la semence
atteignit le champ de blé, elle devint la moisson de froment.
Quand le pain fut uni à la créature vivante, le pain mort devint vivant et
doué de connaissance.
Quand la cire et le bois furent confiés au feu, leur essence sombre
devint lumière.
Quand la poudre d’antimoine alla dans les yeux, elle se transforma en
vision et devint voyante.
Oh ! heureux l’homme qui a été libéré de lui-même et uni à l’existence
de Celui qui est vivant !
Hélas pour le vivant qui s’est associé aux morts ! Il est devenu mort, la
vie l’a fui.
Quand tu as fui vers le Qor’ân de Dieu, tu t’es uni à l’esprit des
prophètes.
Le Qor’ân est une description des états des prophètes, ces poissons dans
l’océan sacré de la Majesté divine.
Et si tu lis et n’acceptes pas le Qor’ân, que te servirait d’avoir vu les
prophètes et les saints ?
1540 Mais si tu acceptes (le Qor’ân), quand tu lis les histoires (des
prophètes), l’oiseau de ton âme sera troublé dans sa cage.
L’oiseau qui est prisonnier dans une cage, s’il ne cherche pas à s’évader,
c’est par ignorance.
Les esprits qui se sont évadés de leurs cages sont les prophètes, ces
nobles guides.
Leur voix parvient du dehors, parlant de religion et disant : « C’est là,
c’est là le moyen de t’échapper. »
C’est ainsi que nous-mêmes nous sommes évadés de cette cage étroite ;
il n’y a pas de moyens de t’enfuir de cette cage, sauf celui-ci :
Que tu te rendes malade, extrêmement misérable, afin de pouvoir être
mis en dehors de la cage de la réputation.
La réputation en ce monde est une forte chaîne : dans la Voie mystique,
comment serait-elle moins qu’une chaîne de fer ?
*Âttar, grand poète mystique du XIIe-XIIe siècle de notre ère.
Histoire du marchand à qui le
perroquet confia un message pour
les perroquets de l’Inde, à
l’occasion du voyage qu’il y fit pour
son commerce
l y avait un marchand qui avait un perroquet emprisonné dans une
cage, un joli perroquet.
Quand le marchand s’apprêta à voyager et fut sur le point de se rendre
en Inde,
1550 Par générosité, il dit à chaque esclave mâle et à chaque servante : « Que
te rapporterai-je ? Dis-le-moi vite. »
Chacun lui demanda un objet désiré ; ce brave homme promit à tous.
Il dit au perroquet : « Quel présent aimerais-tu que je te rapporte du
pays de l’Inde ? »
Le perroquet répondit : « Quand tu verras les perroquets là-bas,
explique-leur mon malheur et dis-leur :
“Tel et tel perroquet, qui se languit de vous, est dans ma prison par la
destinée céleste.
“Il vous salue, réclame la justice, et désire apprendre de vous les
moyens et la manière d’être bien guidé.”
« Il dit : “Convient-il qu’en me languissant de vous, je rende l’esprit et
meure dans la séparation ?
“Est-il juste que je me trouve dans une cruelle captivité, alors que vous
êtes tantôt sur des plantes vertes, tantôt sur des arbres ?
“La fidélité gardée par des amis est-elle de la sorte ? Moi dans cette
prison, et vous dans la roseraie ?
“Souvenez-vous, ô nobles créatures, de cet oiseau pitoyable et buvez
une gorgée matinale au sein des prairies !
“Quelle joie pour un ami si ses amis se souviennent de lui, surtout
quand l’une est Leylâ et l’autre Madjnûn !
1560 “Ô vous qui êtes uni à votre charmante bien-aimée, dois-je boire des
coupes remplies de mon propre sang ?
“Oh ! vide une coupe en mémoire de moi, si tu désires me rendre
justice.
“Ou, quand tu auras bu, répands une gorgée sur la terre en souvenir de
ce pauvre malheureux tombé dans la poussière.
“Où sont donc, je me le demande, cet accord et ce serment ? Où sont les
promesses de ta lèvre douce comme le sucre ?
“Si tu as abandonné ton esclave parce qu’il t’a mal servi, si tu fais du
mal à celui qui a commis le mal, quelle est la différence entre vous ?
“Oh ! le mal que tu as fait dans le courroux et la querelle est plus
délicieux que la musique et le son du tcheng (le luth) !
“Oh ! ta cruauté est préférable à la félicité, ta vengeance est plus
précieuse que la vie.
“C’est là ton feu : que doit être ta lumière ? C’est là ton deuil : que doit,
en vérité, être ta fête !
“Quant aux douceurs que recèle ta cruauté, quant à ta beauté, nul ne
peut en atteindre le fond.
“Je me plains, et cependant je crains qu’il ne me croie et que, par bonté,
il atténue sa cruauté.
1570 “Je suis éperdument épris de sa violence et de sa douceur ; il est étrange
que je sois amoureux de ces deux contraires.
“Par Dieu, si j’échappe à cette épine (de chagrin) et pénètre dans ce
jardin, je me mettrai à gémir comme le rossignol.
“C’est un étrange rossignol que celui qui ouvre son bec pour mâcher en
même temps les épines et les roses.
“Qu’est-ce que ce rossignol ? En vérité, c’est un monstre furieux ; à
cause de son amour, toutes les choses privées de douceur lui sont douces.
“Il est amoureux du Tout et il est lui-même le Tout ; il est amoureux de
lui-même et recherche son propre amour.” »
Description des ailes des oiseaux qui
sont les Intelligences divines
’histoire du perroquet, qui est l’âme, est telle ; où est celui qui est le
confident des oiseaux (spirituels) ?
Où est un oiseau, faible et innocent, dans lequel se trouvent Salomon et
toutes ses armées ?
Quand il gémit amèrement, sans rendre grâces ni se plaindre, un tumulte
naît dans les sept sphères du ciel.
A chaque moment lui parviennent cent messages de Dieu, cent
courriers ; de lui, un seul cri : « Ô mon Seigneur ! » et, de la part de Dieu,
cent cris : « Labbayka ! » (Me voici).
Sa faute, aux yeux de Dieu, vaut mieux que l’obéissance ; auprès de son
incroyance, toute foi est dénuée de valeur.
1580 A tout instant, il a une ascension vers Dieu qui lui est particulière ; Dieu
pose sur sa couronne cent couronnes particulières.
Sa forme est sur la terre et son esprit dans l’absence de lieu ; une
« absence de lieu » au-delà de l’imagination des pèlerins de la Voie.
Non pas une « absence de lieu » telle qu’elle puisse être saisie par la
compréhension, ou qu’une imagination à son sujet puisse naître en toi à
chaque instant ;
Non, le lieu et l’absence de lieu sont sous son contrôle, de même que les
quatre fleuves du Paradis sont sous le contrôle de Celui qui réside au
Paradis.
Abrège cette explication, et détournes-en ton visage ; ne dis pas un mot
de plus — et Dieu sait mieux ce qui est juste.
Revenons, ô mes amis, à l’oiseau, au marchand et à l’Inde.
Le marchand accepta ce message et promit de transmettre le salut du
perroquet à ses congénères.
Comment le marchand vit dans la
plaine les perroquets de l’Inde et
leur transmit le message du
perroquet
orsqu’il atteignit les limites les plus éloignées de l’Inde, il aperçut
un certain nombre de perroquets dans la plaine.
Il fit faire halte à sa monture, puis il parla, transmit le salut et remplit
son mandat.
L’un des perroquets se mit à trembler violemment, tomba, mourut, son
souffle s’arrêta.
1590 Le marchand regretta d’avoir donné ces nouvelles, et dit : « Je suis venu
détruire cette créature.
« Celui-ci, sans doute, est un parent de mon petit perroquet : ils doivent
avoir été deux corps, et un seul esprit.
« Pourquoi ai-je fait cela ? Pourquoi ai-je apporté ce message. J’ai
détruit cette pauvre créature avec une parole stupide. »
Cette langue est comme la pierre, et elle est aussi pareille au feu, et ce
qui jaillit de la langue est pareil à la flamme.
Ne frappe pas en vain la pierre et le fer l’un contre 1’autre, tantôt pour
raconter une histoire, tantôt pour te vanter.
Car il fait sombre, et de tous côtés sont des champs de coton ; comment
des étincelles seraient-elles parmi le coton ?
Ce sont des pécheurs, ces gens qui ferment les yeux et, par de vaines
paroles, incendient le monde entier.
Une seule parole ruine un monde, transforme en lions des renards
morts.
Les esprits, dans leur nature originelle, possèdent le souffle de Jésus ;
un souffle est une blessure, et 1’autre un onguent.
Si l’écran (corporel) était retiré de devant les esprits, le discours de
chaque esprit serait comme le souffle du Messie.
1600 Si tu désires prononcer des paroles douces comme le sucre, abstiens-toi
de la concupiscence et ne mange pas ces sucreries (des désirs).
Le contrôle de soi est ce que désire l’homme intelligent, les sucreries
sont ce que désirent les enfants.
Quiconque pratique le contrôle de soi-même monte au Ciel, quiconque
mange des douceurs reste loin en arrière.
Commentaire de la parole de Farîd
al-Dîn ‘Attâr (que Dieu sanctifie
son esprit) : « Tu es un être
sensuel ; ô homme insouciant,
mortifie-toi dans la poussière (de
ton existence corporelle), car si
l’être spirituel boit du poison, ce
lui sera comme un antidote »
ela ne fait pas de mal à l’homme spirituel, même s’il boit un poison
mortel aux yeux de tous,
Car il est parvenu à la santé (spirituelle) et a été libéré de l’abstinence,
tandis que le pauvre chercheur (de Dieu) est encore dans la fièvre.
Le Prophète a dit : « Ô chercheur audacieux, prends garde ! Ne lutte pas
avec quiconque est cherché.
« En toi est un Nemrod : n’entre pas dans le feu. Si tu veux y entrer,
deviens d’abord Abraham ! »
Si tu n’es ni un nageur, ni un marin, ne te jette pas dans la mer par
présomption.
Le saint trouve des perles dans le fond de la mer ; à partir des pertes, il
amène des gains à la surface.
Si un homme parfait prend de la terre, elle devient de l’or ; si un homme
imparfait emporte de l’or, cela devient des cendres.
1610 Puisque cet homme juste est accepté par Dieu, en toutes choses, sa main
est la main de Dieu.
La main de l’homme imparfait est celle du Démon et du diable, parce
qu’il se trouve dans le piège de la fourberie et de la tromperie.
Si l’ignorance advient à l’homme parfait, elle devient connaissance ; la
connaissance qui pénètre dans l’homme imparfait devient ignorance.
Quoi que prenne l’homme malade, cela devient maladie, mais si un
homme parfait prend l’infidélité, elle devient religion.
Ô toi qui, étant à pied, as combattu un cavalier, tu ne sauveras pas ta
tête. Renonce.
Comment les magiciens
témoignèrent du respect à Moïse
(sur lui la paix), disant :
« Qu’ordonnes-tu ? Jetteras-tu le
premier ton bâton,
ou sera-ce nous42 ? »
es magiciens, au temps du maudit Pharaon, alors qu’ils luttaient
contre Moïse avec hostilité,
Accordèrent cependant à Moïse la priorité — les magiciens lui
témoignèrent du respect,
Car ils lui dirent : « C’est à toi de commander : si tu désires être le
premier, jette d’abord ton bâton. »
« Non, dit-il, jetez d’abord, ô magiciens, ces objets de sortilèges au
milieu (devant tous). »
Ce témoignage de respect leur fit acquérir la foi en la (véritable)
religion, de sorte que celle-ci les empêcha de lutter davantage avec Moïse.
1620 Quand les magiciens reconnurent le droit de Moïse, ils sacrifièrent leurs
pieds et leurs mains à cause de leur péché.
Pour l’homme parfait, chaque bouchée d’aliment et chaque parole sont
licites. Tu n’es pas parfait : ne mange pas, tais-toi.
Etant donné que tu es une oreille et lui une langue, et non ton
congénère : Dieu a dit aux oreilles : « Taisez-vous43 ! »
Quand le nourrisson naît, au début il garde le silence, il est tout oreille ;
Durant un temps il doit se taire, jusqu’à ce qu’il apprenne à parler.
Et s’il n’est pas silencieux comme une oreille, mais se livre à des
vagissements, il se manifeste comme la créature la plus muette du monde.
Celui qui est sourd par nature, celui qui n’avait pas d’ouïe au début, est
muet : comment se mettrait-il à parler ?
Puisque, afin de parler, on doit d’abord entendre, viens à la parole au
moyen de l’écoute.
Entre dans les maisons par les portes, et recherche les fins dans les
causes.
Il n’y a pas de parole indépendante de l’ouïe, sauf la parole du Créateur
qui n’a pas de besoin.
1630 II est le Créateur, il ne suit aucun maître ; Il est le support de toutes
choses, Il n’a pas de support,
Alors que les êtres, occupés à des métiers et à la parole, suivent un
maître et ont besoin d’un modèle.
Si tu n’es pas insensible à ce discours, revêts la robe d’un derviche et va
verser des larmes dans un endroit désert.
Car Adam, à cause de ses larmes, échappa au reproche : les larmes sont
la parole du pénitent.
C’est à cause des pleurs qu’Adam vint sur la terre, afin qu’il pût pleurer,
gémir, être affligé.
Adam, chassé du Paradis et d’au-delà des Sept Cieux, se rendit à la
place la plus humble afin de s’excuser.
Si tu viens d’Adam et de ses reins, reste à chercher le pardon en sa
compagnie.
Prépare un délice avec le feu du cœur et l’eau des yeux : le jardin est
rendu florissant par le nuage et le soleil.
Que sais-tu du goût de l’eau des yeux ? Tu es un amoureux du pain,
comme les mendiants aveugles.
Si tu vides ce sac de son pain, tu le rempliras de splendides joyaux.
1640 Sèvre ton âme, ce bébé, du lait du Démon, et ensuite fais d’elle la
compagne de l’Ange.
Tandis que tu es sombre, morne et chagrin, sache que tu te nourris au
même sein que le Démon maudit.
L’aliment qui produit un accroissement de lumière et de perfection a été
acquis par des gains licites.
L’huile qui vient éteindre notre lampe, quand elle éteint une lampe,
appelle-la de l’eau.
De l’aliment licite proviennent la connaissance et la sagesse ; de
l’aliment licite viennent l’amour et la tendresse.
Lorsque d’un aliment tu vois naître l’envie et la fourberie, l’ignorance et
la négligence, sache qu’il est illicite.
Si tu sèmes du blé, cela produira-t-il de l’orge ? As-tu vu une jument
accoucher d’un ânon ?
L’aliment est la graine, et les pensées sont ses fruits ; l’aliment est la
mer, et les pensées sont ses perles.
De l’aliment licite dans la bouche vient le désir de servir Dieu et la
résolution d’aller dans l’au-delà.
Comment le marchand raconta au
perroquet ce qu ‘il avait vu chez les
perroquets de l’Inde
e marchand termina ses affaires et revint chez lui le cœur joyeux.
1650 II apporta un présent à chaque esclave mâle, il donna un cadeau à
chaque servante.
« Où est mon cadeau ? demanda le perroquet. Raconte-moi ce que tu as
dit et ce que tu as vu. »
« Non, dit-il, en vérité, je m’en repens, me tordant les mains et me
mordant les doigts.
« Pourquoi, par ignorance et par folie, ai-je apporté un message aussi
stupide ? »
« Ô maître, dit le perroquet, de quoi te repens-tu ? Qu’est-ce qui te
cause de la colère ou du chagrin ? »
« J’ai dit tes plaintes, répondit-il, à un groupe de perroquets qui te
ressemblaient.
« Un des perroquets sentit ta douleur ; son cœur se brisa, il trembla et
mourut.
« Je devins affligé, pensant : “Pourquoi ai-je dit cela ?” Mais à quoi bon
me repentir après l’avoir dit ? »
Sache qu’un mot qui jaillit soudain de la langue est semblable à une
flèche lancée par un arc.
Ô mon fils, cette flèche ne retourne pas en route : c’est à sa source qu’il
faut barrer un torrent.
1660 Quand il a quitté la source, il déferle sur un monde : s’il dévaste le
monde, ce n’est pas étonnant.
Les effets de notre action proviennent de l’invisible, et ses
conséquences ne sont pas sous le contrôle des créatures.
Ces résultats sont tous créés par Dieu, sans aucun associé, bien qu’ils
soient attribués à nous-mêmes.
Zayd a tiré une flèche dans la direction de ‘Amr : sa flèche s’est
accrochée à ‘Amr comme un léopard.
Pendant longtemps, toute une année, cela le fît souffrir : les souffrances
sont créées par Dieu, non par l’homme.
Si Zayd qui tira la flèche mourut de frayeur au moment (où ‘Amr fut
blessé), néanmoins, les souffrances continuèrent à se produire dans le
corps de ‘Amr, jusqu’à ce qu’il meure.
Étant donné que ‘Amr mourut des suites de sa blessure, pour cette
raison, appelle Zayd, qui a tiré la flèche, le meurtrier.
Attribue-lui ces souffrances, bien qu’elles soient toutes l’œuvre du
Créateur.
Il en va de même avec les semailles, la parole, le fait de poser des
pièges, les relations sexuelles ; les résultats de ces actions sont déterminés
par Dieu.
Les saints détiennent un pouvoir qui provient de Dieu ; ils détournent de
sa course la flèche qui a été tirée.
1670 Quand le saint se repent, il empêche que des conséquences ne naissent
de la cause par ce pouvoir du Seigneur.
En ouvrant la porte (de la grâce divine), il fait que ce qui a été dit ne l’a
pas été, de sorte qu’aucun mal n’en résulte.
Il efface cette parole de l’esprit de tous ceux qui l’ont entendue, et la
rend imperceptible.
S’il te faut une démonstration et une preuve de ceci, récite : Dès que
Nous abrogeons un verset, ou dès que Nous le faisons oublier44.
Lis le verset : Vous vous êtes moqués d’eux au point d’oublier Mon
souvenir45. Reconnais le pouvoir (des saints) de créer l’oubli.
Étant donné qu’ils sont capables de faire se souvenir et de faire oublier,
ils sont puissants sur les cœurs des créatures.
Quand le saint a barré la route de ta perception mentale au moyen de
l’oubli, il t’est impossible d’agir, même si tu en as le talent.
Crois-tu que ces êtres sublimes soient un objet de plaisanterie ? Récite
du Qor’ân jusqu’aux mots : Ils vous ont fait oublier.
Celui qui possède un village est le souverain des corps ; celui qui
possède un cœur (le saint) est le souverain des cœurs.
Sans nul doute, l’action dépend de la vision : c’est pourquoi l’homme
n’est rien d’autre que le « petit homme » (la pupille de l’œil).
1680 Je n’ose pas dire tout à ce sujet : j’en suis empêché par ceux qui sont au
centre.
Étant donné que l’oubli et le souvenir, de la part des créatures,
dépendent du saint, et qu’il répond à leur appel à l’aide,
Chaque nuit, cet être sublime vide des cœurs des centaines de milliers
de pensées, bonnes et mauvaises,
Tandis que durant le jour il remplit leurs cœurs, il remplit ces coquilles
d’huîtres avec des perles.
Toutes ces pensées des choses passées, orientées (par Dieu),
reconnaissent les esprits :
Ton métier et ton art te reviennent, afin de pouvoir ouvrir les portes des
moyens.
Le talent de l’orfèvre ne va pas chez le forgeron ; la disposition de
l’homme doué d’une bonne nature ne va pas chez l’homme désagréable.
Au jour de la Résurrection, les talents et les dispositions viendront,
comme des objets possédés, à celui qui les revendiquera.
Après le sommeil aussi, les talents et les dispositions reviennent en hâte
vers celui qui les réclame comme son bien.
A l’aube, les talents et les pensées sont allés au même endroit où étaient
ce bien et ce mal.
1690 Tels des pigeons voyageurs, ils apportent des choses utiles d’autres
villes à leur propre cité.
Comment le perroquet entendit ce
qu ’avaient fait ces perroquets et
mourut dans la cage, et comment le
marchand se lamenta sur lui
uand l’oiseau entendit ce que ce perroquet avait fait, il trembla
violemment, tomba et devint froid.
Le marchand, le voyant ainsi tomber, bondit et lança son bonnet par
terre.
Le voyant dans cet état et cette situation, le marchand s’élança et
déchira son vêtement.
Il s’écriait : « Ô beau perroquet à la voix suave ! que t’est-il arrivé ?
Pourquoi es-tu devenu ainsi ?
« Oh ! hélas pour mon oiseau à la douce voix ! Oh ! hélas pour mon ami
intime et mon confident !
« Oh ! hélas pour mon oiseau mélodieux, le vin de mon esprit, mon
jardin et mon doux basilic !
« Si Salomon avait possédé un tel oiseau, comment, en vérité, se serait-
il occupé des autres oiseaux ?
« Oh ! hélas pour l’oiseau que j’ai acquis à peu de prix et dont j’ai si tôt
détourné mon visage !
« Ô langue, tu m’es d’un grand préjudice ; mais, puisque tu parles, que
te dirais-je ?
1700 « Ô langue, tu es à la fois le feu et la meule ; combien de temps jetteras-
tu le feu sur cette meule ?
« En secret, mon âme gémit à cause de toi, bien qu’elle accomplisse
tout ce que tu lui ordonnes.
« Ô langue, tu es un trésor illimité, ô langue tu es aussi un mal sans
remède.
« Tu es à la fois un sifflet et un leurre pour les oiseaux, et un
consolateur dans l’affliction de l’absence.
« Combien de temps m’accorderas-tu ta pitié, ô impitoyable, ô toi qui as
tiré ton arc pour te venger de moi ?
« Voici que tu as fait s’envoler mon oiseau. Ne reste pas paître dans le
pâturage de l’injustice !
« Ou réponds-moi, ou donne-moi réparation, ou indique-moi les
moyens d’obtenir la joie.
« Oh ! hélas pour mon aube dissipant les ténèbres ! Oh ! hélas pour ma
lumière attisant le jour !
« Oh ! hélas pour mon oiseau à l’essor si noble, qui s’est envolé de ma
fin vers mon commencement !
« L’homme ignorant est amoureux de la souffrance jusqu’à l’éternité.
Lis (dans le Qor’ân) Je jure jusqu’à misérable46.
1710 « Avec ton visage, j’étais libéré de l’ennui, et dans ta rivière, je n’étais
pas souillé par l’écume.
« Ces cris de “hélas !” sont causés par l’idée de voir le Bien-Aimé et par
la séparation d’avec mon existence actuelle.
« C’était la jalousie de Dieu, et il n’y a pas de stratagème contre Dieu :
où est un cœur qui n’est pas brisé en cent morceaux pour l’amour de Lui ?
« La jalousie de Dieu consiste en ceci qu’il est autre que toutes choses,
qu’il est au-delà de l’explication et du bruit des mots.
« Oh ! hélas ! Que mes larmes ne sont-elles un océan, pour être
répandues en offrande à ce bel enchanteur !
« Mon perroquet, mon oiseau intelligent, l’interprète de ma pensée la
plus intime,
« M’a dit dès l’origine, afin que je puisse m’en souvenir, quelle part me
serait dévolue, de bien et de mal. »
Le perroquet dont la voix provient de 1’inspiration divine, et dont
l’origine était antérieure à l’origine de l’existence,
Ce perroquet est caché en toi-même : c’est son reflet que tu as vu sur les
choses de ce monde.
Il enlève la joie, et à cause de lui tu te réjouis ; tu reçois de lui l’injustice
comme si c’était justice.
1720 Ô toi qui brûlais l’âme à cause du corps, tu as brûlé l’âme et tu as
illuminé le corps.
Je brûle ; quiconque désire quelque chose qui brûle, qu’il enflamme ses
brindilles à mon feu.
Puisque une chose inflammable accepte le feu, choisis une chose qui
prenne feu aisément.
Oh ! hélas, oh ! hélas ! hélas, qu’une telle lune se soit cachée derrière
les nuages !
« Comment prononcerais-je une parole ? Car le feu dans mon cœur est
devenu violent ; le lion de la séparation est devenu furieux et verse le
sang. »
Celui qui, même lorsqu’il est sobre, est violent et furieux, comment
sera-t-il ayant la coupe de vin en main ?
Le lion ivre qui est au-delà de toute description est trop grand pour être
contenu dans la vaste prairie.
Je pense à des rimes, et mon Bien-Aimé me dit : « Ne pense à rien
d’autre qu’à Me voir.
« Assieds-toi à l’aise, ô mon ami qui médites des rimes ; en Ma
présence, c’est avec la félicité que tu rimes.
« Que sont les mots pour que tu y penses ? Que sont les mots ? Des
épines dans la haie qui entoure la vigne.
1730 « Je plongerai dans la confusion les mots, les sons, les discours, afin
que, sans ces trois choses, je puisse converser avec toi.
« Cette parole que j’ai cachée à Adam, Je te la dirai, ô toi qui es la
conscience du monde.
« Je te dirai cette parole queje n’ai pas communiquée à Abraham, et
cette douleur que Gabriel ne connaît pas. »
Ce mot dont le Messie n’a pas soufflé mot, Dieu, par amour exclusif, ne
l’a pas dit même sans mâ.
Qu’est-ce que mâ dans le langage ? affirmation et négation. Je ne suis
pas une affirmation, je suis sans essence et annihilé.
J’ai trouvé l’individualité dans la non-individualité ; aussi ai-je tissé
mon individualité en non-individualité.
Tous les rois sont esclaves de leurs esclaves, tout le monde est prêt à
mourir pour celui qui meurt pour eux.
Tous les rois sont prosternés devant celui qui est prosterné devant eux,
tout le monde est enivré (d’amour) pour celui qui est enivré pour eux.
L’oiseleur devient la proie des oiseaux afin de pouvoir tout à coup en
faire sa proie.
Les cœurs de ceux qui ravissent les cœurs sont captivés par ceux qui ont
perdu leur cœur : tous les aimés sont la proie de leurs amoureux.
1740 Celui que tu considères comme un amoureux, regarde-le comme le
bien-aimé, car il est à la fois ceci et cela.
Si ceux qui ont soif cherchent de l’eau dans le monde, l’eau aussi
cherche dans le monde ceux qui sont assoiffés.
Puisqu’il est ton amant, sois silencieux ; comme II tire ton oreille, sois
tout oreille.
Barre le torrent de l’extase quand il déborde ; autrement, il causera de la
honte et des ruines.
Que m’importe la ruine ? Sous la ruine se trouve un trésor royal.
Celui qui est noyé en Dieu souhaite être noyé davantage, tandis que son
esprit est ébranlé comme les vagues de la mer,
Demandant : « Est-ce le fond de la mer le plus délicieux, ou la surface ?
Est-ce Sa flèche la plus ravissante, ou Son bouclier ? »
Ô mon cœur, tu es écartelé par les pensées mauvaises, si tu reconnais
une différence entre la joie et le chagrin.
Bien que l’objet de ton désir ait le goût du sucre, l’absence en toi de tout
objet de désir n’est-il pas l’objet du désir du Bien-Aimé ?
Chacune de Ses étoiles est le prix du sang de cent nouvelles lunes ; il
Lui est licite de verser le sang du monde entier.
1750 Nous avons gagné le prix et le prix du sang ; nous nous sommes hâtés
de jouer notre âme au sort.
Oh, la vie des amoureux réside en la mort : tu ne gagneras le cœur du
Bien-Aimé qu’en perdant le tien.
Je cherchais à gagner Son cœur avec cent mines et grâces, mais Il me
repoussa avec dédain.
Je dis : « Après tout, mon esprit et mon âme sont noyés en Toi. » « Va-
t’en, dit-Il, va-t’en ! Ne me récite pas ces sortilèges.
« Ne sais-je pas quelle pensée tu as conçue ? Ô toi qui as vu double,
comment as-tu regardé le Bien-Aimé ?
« Ô toi à l’esprit grossier, tu M’as tenu en peu d’estime, car tu M’as
acheté très bon marché.
« Celui qui achète à bon marché donne à bon marché : l’enfant donnera
une perle pour une miche de pain. »
Je suis noyé en un amour tel qu’y sont noyées les premières et les
dernières amours.
Je l’ai raconté brièvement, je ne l’ai pas expliqué, autrement tes
perceptions et ma langue seraient consumées.
Quand je dis « lèvre », c’est la lèvre (rive) de la Mer ; quand je dis
« non », ce que je veux dire est « excepté ».
1760 C’est à cause de la suavité que je m’assieds avec un visage amer ; c’est
à cause de l’abondance des paroles que je demeure silencieux, Afin que
sous le masque de l’amertume ma douceur puisse rester cachée aux deux
mondes.
Afin que ce sujet ne parvienne pas à chaque oreille, je ne dis que l’un
des mystères secrets parmi cent autres.
Commentaire de la parole du
Hakîm (Sânâ’î) :
« Toute chose qui te fait rester en arrière sur la Voie, qu’importe que ce soit
l’infidélité ou la foi ? « Toute forme qui te fait rester loin du Bien-Aimé,
qu’importe qu’elle soit laide ou belle ? » ; et au sujet de la signification des
paroles du Prophète (sur lui la paix) : « En vérité, Sa’d est jaloux, et je suis plus
jaloux que Sa’d, et Allah est plus jaloux que moi ; et, à cause de Sa jalousie, Il a
interdit les mauvaises actions à l’extérieur comme à Vintérieur. »
Le monde entier est devenu jaloux, parce que Dieu surpasse le monde
entier en jalousie.
Il est comme l’esprit, et le monde est comme le corps : le corps reçoit de
l’esprit le bien et le mal.
Celui dont la niche de prière est tournée vers la révélation mystique
considère que son retour à la foi (conformiste) serait une honte.
Celui qui est devenu le Maître de la garde-robe du Roi, c’est une perte
pour lui que de se livrer au commerce pour le Roi.
Celui qui devient l’ami intime du Sultan, c’est une insulte et une honte
pour lui que d’attendre à sa porte.
Quand le Roi lui a accordé de baiser sa main, c’est un péché s’il préfère
baiser son pied.
Bien que poser la tête sur le pied du Roi soit un acte d’obéissance, en
comparaison de cet autre acte d’obéissance, c’est une faute et un
égarement.
1770 Le Roi est jaloux de celui qui, après avoir vu le visage, préfère un
simple effluve.
Pour parler en paraboles, la jalousie du Roi est semblable au blé, tandis
que la jalousie des hommes est comme la paille dans la meule.
Sache que l’origine de toutes les jalousies est en Dieu ; celles de
l’humanité ne sont que dérivées, venant de Dieu, sans aucune
ressemblance.
Je vais laisser l’explication de cela, pour me plaindre de la tyrannie de
cette Beauté sans fidélité.
Je gémis, parce que les gémissements Lui plaisent : Il désire le
gémissement et le chagrin des deux mondes.
Comment ne gémirais-je pas amèrement à cause de Sa tromperie,
puisque je ne suis pas dans le cercle de ceux qui sont enivrés par Lui ?
Comment ne me plaindrais-je pas comme la nuit, sans Son jour, et sans
la faveur de Son visage qui illumine le jour ?
Sa dureté est douce en mon âme : que mon âme soit sacrifiée au Bien-
Aimé qui désole mon cœur !
Je suis amoureux de ma peine et de ma souffrance afin de plaire à mon
Roi sans égal.
Je fais de la poussière du chagrin un collyre pour mes yeux, afin que les
deux mers de mes yeux se remplissent de perles.
1780 Les larmes que les créatures versent pour Lui sont des perles, et les gens
croient que ce sont des larmes.
Je me plains de l’Ame de l’âme, mais, en réalité, je ne me plains pas, je
ne fais que conter (ma peine).
Mon cœur dit : « Je suis tourmenté par Lui », et j’ai ri à cette vaine
prétention.
Rends-moi justice, ô gloire des justes, ô Toi qui es le dais et moi le seuil
de Ta porte !
Le seuil et le dais, en réalité, où sont-ils ? Dans le quartier où se trouve
notre Bien-Aimé, où sont « nous » et « je » ?
Ô toi dont l’âme est libérée de « nous » et de « je », ô Toi qui es l’esprit
subtil dans l’homme et dans la femme,
Quand l’homme et la femme deviennent un, Tu es cet Un ; quand les
unités sont effacées, Tu es cette Unité ;
Tu as fabriqué ce « je » et ce « nous » afin de pouvoir, Toi, jouer le jeu
de l’adoration avec Toi-même,
Afin que tous les « je » et « Toi » deviennent une seule âme et à la fin
soient fondus dans le Bien-Aimé.
Tout cela est ainsi. Viens, ô Toi, Seigneur qui donnes l’ordre, ô Toi qui
es au-delà du « Viens » et de toute parole.
1790 Le corps ne peut Te percevoir que sous un mode charnel ; il imagine Ta
tristesse ou Ton rire.
Le cœur qui est enchaîné par la tristesse et le rire, ne dis pas qu’il est
digne de Te voir.
Celui qui est enchaîné par la tristesse et le rire, celui-là vit au moyen de
ces deux choses empruntées.
Dans le jardin verdoyant de l’Amour, qui n’a point de limites, il y a bien
d’autres fruits que le chagrin et la joie.
L’amour est plus haut que ces deux états : sans printemps et sans
automne, il est toujours frais et vert.
Paie la dîme sur Ton beau Visage, ô Toi au beau Visage ! Raconte
l’histoire de l’âme déchirée en morceaux,
Car par la coquetterie d’un regard, Celui qui se plaît à lancer des regards
amoureux a brûlé mon cœur à nouveau.
Je lui ai rendu licite de verser mon sang : je lui disais : « Il est pour Toi
licite », et II s’enfuyait loin de moi.
Puisque Tu fuis la lamentation de ceux qui sont comme la poussière,
pourquoi déverses-Tu l’affliction sur le cœur des affligés ?
Ô Toi que chaque aurore brillant de l’Orient a trouvé débordant (de
lumière) comme la source éclatante du soleil,
1800 Pourquoi n’as-Tu donné que l’évasion à Ton amant éperdu, ô Toi dont la
suavité des lèvres est sans prix ?
Ô Toi qui es une âme neuve pour ce vieux monde, de mon corps sans
cœur et sans âme, entends le cri !
Laisse l’histoire de la rose ! Pour l’amour de Dieu, raconte l’histoire du
Rossignol séparé de la Rose !
Notre émotion ne provient pas du chagrin et de la joie ; notre
conscience ne se rattache pas à l’imagination et à l’illusion.
Il existe un autre état (de conscience) qui est rare ; n’en doute pas, car
Dieu est très puissant.
Ne tire pas d’analogie de l’état (normal) de l’homme, ne demeure pas
dans les bonnes actions ou les mauvaises actions.
Mal faire et bien faire, le chagrin et la joie, sont des choses qui viennent
à l’existence ; ceux qui viennent à l’existence meurent : Dieu est leur
héritier.
Voici l’aube, ô Toi qui es le soutien et le refuge de l’aube, implore le
pardon de mon seigneur Husâm-od-Dîn.
Tu es Celui qui implore le pardon de l’Ame et de la Raison universelles,
Tu es l’Ame de l’âme et la splendeur du corail.
La lumière de l’aurore a lui, et nous, par Ta lumière, nous buvons la
boisson matinale avec le vin de Ton Mansûr (al-Hallâdj *).
1810 Puisque le don que Tu me fais me garde ainsi, quel autre vin
m’apporterait l’extase ?
Le vin qui fermente est un mendiant qui implore notre ferment ;
le Ciel dans sa révolution est un mendiant qui implore de nous la
conscience.
Le vin tire son ivresse de nous, et non pas nous de lui ; le corps existe à
cause de nous, et non pas nous à cause de lui.
Nous sommes pareils à des abeilles, et nos corps sont comme la cire ;
nous avons fait le corps, cellule par cellule, comme la cire.
* Al-Hallâdj, célèbre soufl, supplicié en 922 à Bagdad.
Retour à l’histoire du marchand qui
s’en alla pour son négoce
eci est très long. Raconte l’histoire du marchand, que nous voyions
ce qui arriva à ce brave homme.
Le marchand, brûlant de chagrin, d’angoisse et de nostalgie, prononçait
cent phrases de la sorte,
Tantôt se contredisant lui-même, tantôt se justifiant, tantôt suppliant,
tantôt passionné pour la vérité, tantôt pour Tirréalité.
L’homme qui se noie souffre la torture dans son âme, et s’accroche à
chaque paille.
De peur pour sa vie, il jette çà et là sa main et son pied, dans l’espoir
que quelqu’un lui tendra la main dans ce danger.
L’Ami aime cette agitation : mieux vaut combattre en vain que rester
immobile.
1820 Celui qui est le Roi de toutes choses n’est pas oisif ; bien qu’une plainte
venant de lui serait merveille, car II n’est pas malade.
Pour cette raison, le Dieu miséricordieux a dit, ô mon fils : Chaque jour,
Il crée quelque chose de nouveau47.
Dans cette Voie, ne cesse de faire des efforts ; jusqu’à ton dernier
souffle, ne reste pas inoccupé un seul instant,
Afin que ton dernier soupir soit un dernier soupir dans lequel la faveur
divine soit ton amie la plus intime.
Tout ce que l’âme qui est dans l’homme et la femme s’efforce de faire,
l’oreille et l’œil du Roi de l’âme le guettent à la fenêtre.
Comment le marchand jeta le
perroquet hors de la cage, et
comment le perroquet mort s’envola
près cela, il le jeta hors de la cage. Le petit perroquet s’envola
jusqu’à une branche élevée.
Le perroquet mort prit son essor comme lorsque le soleil de 1’ orient
bondit en avant.
Le marchand fut stupéfait par l’action de l’oiseau : sans comprendre, il
aperçut soudain les secrets de l’oiseau.
Il leva son visage et dit : « Ô rossignol, donne-nous le bénéfice
d’expliquer cette affaire.
« Qu’a fait le perroquet là-bas (dans l’Inde) que tu apprennes, prépares
une ruse, et nous brûles (de chagrin) ? »
1830 Le perroquet dit : « Par son action, il m’a conseillé : “Renonce au
charme de ta voix et à ton affection,
“Parce que ta voix t’a conduit à la servitude ; il a feint d’être mort, afin
de me donner ce conseil.”
« C’est-à-dire : “Ô toi qui es devenu chanteur pour l’élite et le commun
des gens, deviens mort comme moi, pour obtenir la délivrance.” »
Si tu es une graine, les petits oiseaux te picoreront, si tu es un bouton de
fleur, les petits enfants te cueilleront.
Cache la graine, deviens un piège ; cache le bouton de fleur, deviens
l’herbe sur le toit.
Celui qui met sa beauté aux enchères, cent mauvais sorts se précipitent
sur lui,
Les ruses, les colères, les envies se déversent sur sa tête, comme l’eau
des outres.
Les ennemis le déchirent par jalousie, les amis eux-mêmes lui prennent
la vie.
Celui qui était insouciant des semailles et du printemps, comment
connaîtrait-il la valeur de cette vie ?
Il te faut courir vers le refuge de la grâce divine qui a répandu des
milliers de faveurs sur les esprits,
1840 Afin de trouver refuge. Après avoir trouvé ce refuge, l’eau et le feu
deviendront ton armée.
La mer ne devint-elle pas l’amie de Noé et de Moïse ? Ne devintelle pas
un adversaire assoiffé de vengeance contre leurs ennemis48 ?
Le feu n’était-il pas une forteresse pour Abraham, de sorte qu’il fit
s’élever de la fumée du cœur de Nemrod49 ?
La montagne n’appela-t-elle pas Yahyâ (Jean-Baptiste) à elle et ne
chassa-t-elle pas ses poursuivants à coups de pierres ?
« Ô Yahyâ, dit-elle, viens, prends refuge en moi, afin que je te protège
contre le glaive acéré. »
Comment le perroquet fit ses
adieux au marchand et s’envola
e perroquet lui donna un ou deux conseils pleins de saveur, puis il
lui adressa l’adieu de la séparation.
Le marchand lui dit : « Va, que Dieu te protège ! Tu m’as montré à
présent une Voie nouvelle. »
Le marchand se dit en lui-même : « Ce conseil est pour moi ; je suivrai
sa Voie, car cette Voie est radieuse.
« Comment mon âme serait-elle inférieure à ce perroquet ? L’âme
devrait suivre un aussi bon chemin. »
Combien il est préjudiciable
d’être honoré par les gens
et de se faire remarquer
e corps est comparable à une cage : au sein des flatteries de ceux
qui vont et viennent, il devient un fléau pour l’âme.
Celui-ci lui dit : « Je serai ton confident », et cet autre : « C’est moi qui
suis ton compagnon. »
1850 Celui-ci lui dit : « Il n’existe personne qui soit semblable à toi quant à la
beauté et à la dignité, la bienveillance et la générosité. »
Un autre lui déclare : « Les deux mondes t’appartiennent ; toutes nos
âmes sont les servantes de la tienne. »
Lorsqu’il voit que les gens sont enivrés de désir pour lui, l’arrogance lui
fait perdre le contrôle de lui-même.
Il ne sait pas que le Démon a précipité des milliers d’hommes pareils à
lui dans l’eau du fleuve (de la destruction).
La flatterie et l’hypocrisie du monde sont suaves : manges-en moins, car
c’est un aliment enflammé.
Son feu est caché et son goût apparent ; sa fumée devient visible à la
fin.
Ne dis pas : « Comment accepterais-je cette louange ? Il parle par désir
(de récompense) : je suis sur ses traces (et ne suis pas dupe). »
Si celui qui te loue se moquait de toi en public, ton cœur brûlerait des
jours durant à cause de ces blessures.
Bien que tu saches qu’il ne l’a dit que parce qu’il était déçu, que les
espoirs qu’il avait fondés sur toi ne lui aient rien rapporté,
1860 Cependant, l’effet produit par ces paroles demeure en toi. La même
expérience t’advient lorsqu’il s’agit de louanges.
Son effet, là aussi, demeure plusieurs jours et devient une source
d’arrogance et d’illusion pour l’âme.
Mais cela n’apparaît pas, car la louange est douce ; dans le cas du
blâme, le mal apparaît, car le blâme est amer.
Il est pareil à ces potions et pilules que l’on avale, et pendant longtemps
on est troublé et l’on souffre,
Tandis que si l’on mange du halwâ (sucrerie), son goût est fugace ; cet
effet, comme l’autre, ne dure pas toujours.
Etant donné qu’il ne persiste pas de façon manifeste, il persiste de
manière imperceptible : reconnais chaque opposé au moyen de son
opposé.
Quand l’effet du sucre demeure, après quelque temps il produit des
furoncles qui nécessitent la lancette.
Pharaon devint tel qu’il était par l’excès de louanges : que la douceur te
rende humble en esprit, ne sois pas dominateur.
Autant que tu le peux, deviens un esclave, ne sois pas un monarque.
Supporte les coups : deviens comme la balle et non comme la raquette.
Sinon, lorsque l’élégance et la beauté t’auront abandonné, tu seras haï
par ces compagnons.
1870 Ce groupe de gens qui te flattaient de façon trompeuse, lorsqu’ils
t’apercevront, te traiteront de diable.
Quand ils te verront à leur porte, ils s’écrieront tous : « Voici un cadavre
sorti de sa tombe. »
Tu seras comme ce jeune homme imberbe qu’ils appellent « Seigneur »
afin de le rendre infâme par cette hypocrisie.
Dès que sa barbe a poussé dans l’infamie, le Démon a honte d’être à sa
recherche.
Le Démon s’approche de l’homme par amour pour le mal : il ne
s’approche pas de toi parce que tu es pire que le Démon.
Tant que tu étais un homme, le Démon était à tes trousses, t’invitant à
goûter son vin.
Êtant donné que tu es devenu enraciné dans la diablerie, le démon
s’enfuit loin de toi, ô bon à rien !
Jadis, ils s’accrochaient au pan de ton habit : lorsque tu devins ainsi,
tous ont pris la fuite.
Explication de la Tradition : « Il
advient tout ce que Dieu veut »
ous avons dit toutes ces paroles, mais en nous préparant (à ce qui
nous attend) nous ne sommes rien, rien sans la faveur de Dieu.
Sans la faveur de Dieu et des élus de Dieu, même si l’on est un ange,
notre page est noire.
1880 Ô Dieu, ô Toi dont la générosité comble chaque besoin, il n’est pas
permis de mentionner quiconque en dehors de Toi :
Toute cette direction, Tu nous l’a s conférée, jusqu’à présent, Tu as
caché maintes de nos fautes.
Fais que la goutte de connaissance que Tu nous as donnée devienne
désormais unie à Tes océans.
Dans mon âme se trouve une goutte de connaissance : délivre-la de la
sensualité et du limon du corps,
Avant que le limon ne l’absorbe, avant que les vents ne l’emportent,
Bien que, s’ils l’emportent, tu sois capable de la leur reprendre et de la
sauver.
La goutte qui s’est volatilisée dans l’air ou répandue sur terre, quand a-
t-elle échappé à la réserve de Ta Toute-Puissance ?
Si elle est entrée dans la non-existence, ou dans une centaine de non-
existences, elle reviendra à tire-d’aile quand tu l’appelleras.
Des centaines de milliers d’opposés tuent leurs opposés : Ton ordre les
fait sortir à nouveau (de la non-existence).
Caravanes sur caravanes, ô Seigneur, se hâtent continuellement de la
non-existence vers l’existence.
1890 Ainsi, chaque nuit, toutes les pensées et les compréhensions s’an-
nihilent, plongées dans la Mer profonde ;
De nouveau, à l’aube, ces êtres divins lèvent la tête hors de la Mer,
comme des poissons.
Durant l’automne, des myriades de rameaux et de feuilles battent en
retraite dans la mer de la Mort,
Tandis que dans le jardin le corbeau, vêtu de noir comme ceux qui
portent le deuil, se lamente sur la verdure fanée.
A nouveau, du Seigneur de la terre arrive l’ordre disant à la
nonexistence : « Rends ce que tu as dévoré !
« Redonne, ô mort noire, les plantes, les herbes médicinales, les feuilles
et l’herbe que tu as dévorées ! »
Ô mon frère, rassemble tes esprits un instant : sans cesse il y a en toi
l’automne et le printemps.
Contemple le jardin du cœur, vert, humide et frais, plein de boutons de
roses, de cyprès, de jasmins ;
De rameaux cachés par la multitude des feuilles, une vaste plaine et un
palais élevé dissimulé par l’abondance des fleurs.
Ces paroles, qui proviennent de la Raison universelle, sont le parfum de
ces fleurs, de ces cyprès, de ces jacinthes.
1900 As-tu jamais senti le parfum d’une rose là où il n’y avait pas de rose ?
Vis-tu jamais l’écume du vin là où il n’y avait pas de vin ?
Le parfum est ton guide et te conduit sur ton chemin : il t’amènera à
l’Éden et au Kawthar*.
Le parfum est un remède pour l’œil aveugle ; il produit la lumière : l’œil
de Jacob fut ouvert par une odeur.
L’odeur nauséabonde obscurcit l’œil, l’odeur de Joseph aide les yeux.
Tu n’es pas un Joseph, sois un Jacob ; sois, comme lui, familier avec les
fleurs et la détresse.
Écoute ce conseil du Sage de Ghazna (Sanâ’î) afin de ressentir la
fraîcheur dans ton vieux corps :
« Le dédain exige un visage semblable à la rose : si tu n’as pas un tel
visage, ne te complais pas dans la mauvaise humeur.
« Laid est le dédain en un visage déplaisant, pénible est le mal d’yeux
dans un œil aveugle. »
En présence de Joseph, ne prends pas de grands airs et ne te conduis pas
comme une beauté : n’offre rien d’autre que les supplications et les soupirs
de Jacob.
La signification de la mort, transmise par le perroquet, c’était le mépris
de soi-même : fais de toi-même un mort dans la supplication et le
détachement,
1910 Afin que le souffle de Jésus te fasse revivre et te rende aussi beau, aussi
béni que lui.
Comment un rocher serait-il recouvert de verdure par le printemps ?
Deviens de la terre, pour pouvoir donner naissance à des fleurs bigarrées.
Durant des années, tu as été un rocher tailladant le cœur : pour une fois,
fais l’expérience de devenir de la terre !
* Nom d’une source du Paradis.
Histoire du vieux joueur de tcheng
qui, au temps de ‘Omar (que Dieu
soit satisfait de lui !), un jour où il
mourait de faim, joua pour Dieu
du tcheng dans un cimetière
s-tu entendu raconter qu’au temps de ‘Omar, il y avait un
ménestrel, un merveilleux et célèbre ménestrel ?
Le rossignol était transporté par sa voix ; par sa voix ravissante, une
extase se transformait en cent.
Son souffle était l’ornement de l’assemblée et de la réunion ; à ses
chants, les morts ressusciteraient,
1920 A l’instar d’Isrâfîl, dont la voix ramènera les âmes des morts dans leurs
corps.
Ou encore il était comme l’accompagnateur d’Isrâfîl, car sa musique
aurait fait pousser des ailes à l’éléphant.
Un jour, Isrâfîl sonnera clair, et donnera la vie à ce qui a été pourri
depuis cent ans.
Les prophètes aussi ont des notes intérieures d’où provient la vie sans
prix pour ceux qui cherchent.
L’oreille sensuelle n’entend pas ces notes, car l’oreille sensuelle est
souillée par les péchés.
La voix de la péri n’est pas perçue par l’homme, car il est incapable de
saisir les mystères des péris,
Bien que la voix de la péri appartienne également à ce monde. La voix
du cœur est plus haute que ces deux voix,
Car la péri et l’homme sont tous deux prisonniers : tous deux se
trouvent dans la prison de cette ignorance.
Récite : Ô peuple des djinns (et des hommes) dans la sourate al-
Rahmân ; comprends le sens de Si vous pouvez passer50.
Les notes intérieures des saints disent, tout d’abord : « O vous, parcelles
de la non-existence,
« Prenez garde, levez la tête hors du la de la négation ; renoncez à cette
imagination vaine.
« Ô vous qui êtes tous pourris dans ce monde de la génération et de la
corruption, votre âme éternelle n’a pas grandi et n’est pas née. »
Si je dis une bribe de ces notes, les âmes lèveront la tête hors du
tombeau.
Approche ton oreille, car cette mélodie n’est pas lointaine, mais il n’est
pas permis de te la communiquer.
1930 Écoute ! car les saints sont les Isrâfîls de leur temps ; grâce à eux, les
morts viennent à la vie et à la fraîcheur.
Les âmes mortes dans la tombe du corps à leur voix se dressent dans
leurs linceuls.
Elles disent : « Cette voix est distincte de toutes les voix ; ressusciter les
morts est l’œuvre de la Voix de Dieu.
« Nous étions morts et complètement détruits ; 1’ appel de Dieu est
venu, nous nous sommes tous levés. »
L’appel de Dieu, qu’il soit voilé ou non, octroie ce qui a été octroyé à
Maryam.
Ô vous qui êtes corrompus par la mort à l’intérieur de votre peau,
revenez de la non-existence à la voix de l’Ami !
En vérité, cette voix est celle du Roi, bien qu’elle sorte du gosier de Son
serviteur.
Dieu lui a dit : « Je suis ta langue et tes yeux, Je suis tes sens, et Je suis
ton contentement et ton courroux.
« Va, car tu es celui dont Dieu a dit : “Par Moi il entend, et par Moi il
voit.” Tu es la conscience divine : comment conviendrait-il de dire que tu
possèdes cette conscience divine ?
« Puisque tu es devenu, par l’émerveillement, celui qui appartient à
Dieu, Je suis à toi, car “Dieu lui appartiendra".
1940 « Parfois, Je te dis : “C’est toi” ; parfois, “c’est Moi". Quoi que Je dise,
Je suis le Soleil illuminant toutes choses.
« Chaque fois que Je rayonne du tabernacle d’une parole, les difficultés
d’un monde sont résolues.
« L’obscurité que le soleil terrestre n’a pas dissipée, par Mon souffle
cette obscurité est devenue pareille au matin lumineux. »
A un Adam, en Sa propre Personne, Il a indiqué les Noms ; au reste des
hommes, Il a révélé les Noms par l’intermédiaire d’Adam.
Reçois Sa Lumière d’Adam ou de Lui-même ; prends le vin de
l’amphore ou de la coupe,
Car cette coupe est étroitement rattachée à l’amphore ; la coupe bénie
ne se réjouit pas pour les mêmes raisons que toi.
Mohammad a dit : « Heureux celui qui m’a vu et celui qui regarde celui
qui a vu mon visage. »
Quand une lampe tire sa lumière d’une chandelle, quiconque voit la
lampe voit sûrement la chandelle.
Si la transmission de la lumière advient de cette façon jusqu’à ce qu’une
centaine de lampes soient allumées, voir la dernière des lampes, c’est
s’unir à la lumière originelle.
Prends de toute ton âme à la dernière lampe — il n’y a aucune
différence — ou bien au chandelier.
1950 Contemple la Lumière (de Dieu) à partir de la dernière lampe, ou bien
contemple Sa Lumière à partir du flambeau de ceux qui sont partis
auparavant.
Explication de la tradition : « En
vérité, votre Seigneur a, durant les
jours de votre temps, certains
souffles ; oh, préparez-vous
à les recevoir ! »
e Prophète a dit : « En ces jours, les souffles de Dieu remportent :
« Gardez vos oreilles et votre esprit attentifs à ces influences
spirituelles. Captez de tels souffles. »
Le souffle divin est venu, t’a aperçu, et il partit : il octroya la vie à qui il
voulut, puis il partit.
Un autre souffle est arrivé. Prends garde de ne pas manquer celui- là
aussi, ô mon ami !
L’âme du feu a obtenu ainsi un éteignoir de son feu, l’âme morte a senti
en elle-même un mouvement de vie.
C’est là la fraîcheur et le mouvement de l’arbre Tûbâ*, ce n’est pas
comparable aux mouvements des animaux.
Si cela tombe sur la terre et le ciel, ils seront glacés de terreur.
En vérité, par crainte de ce souffle infini, récite (les paroles du Qor’ân)
mais ils ont refusé de s’en charger (du dépôt qui leur était offert51.)
Autrement, comment les paroles mais ils ont refusé auraient-elles été
(dans le Qor’ân) si, par crainte (de ce souffle), le cœur des montagnes
n’était devenu ensanglanté ?
1960 Hier soir, ce souffle s’est présenté à moi sous une forme différente, mais
quelques morceaux (de nourriture) vinrent lui barrer le chemin.
A cause d’un morceau de nourriture, un Luqmân fut détenu en otage : le
moment est venu pour Luqmân, va-t’en, ô morceau de nourriture !
Ces aiguillons de la chair pour l’amour d’un morceau de nourriture !
Retire l’épine du pied de Luqmân.
Dans son pied ne se trouvent, en réalité, ni épine, ni même son ombre,
mais la concupiscence te prive de ce discernement.
Sache que l’épine est ce que, parce que tu es très cupide et très aveugle,
tu as pris pour une datte.
Étant donné que l’esprit de Luqmân est la roseraie de Dieu, comment le
pied de son esprit serait-il blessé par son épine ?
Cette existence qui se nourrit de ronces est pareille à un chameau, et sur
ce chameau est monté un descendant de Mustaphâ.
Ô chameau, sur ton dos est un sac de roses dont le parfum a fait naître
cent roseraies dans ton sein.
Ton penchant est vers les buissons de ronces et le sable : je me demande
quelles ronces tu cueilleras sur des ronces vaines ?
Ô toi, qui dans ta quête as erré d’un lieu à l’autre, combien de temps
répéteras-tu : « Où ? Où se trouve cette roseraie ? »
1970 Tant que tu n’auras pas retiré cette épine de ton pied, ton œil restera
aveugle : comment trouverais-tu ton chemin ?
L’homme qui n’est pas contenu dans ce monde devient caché dans la
pointe d’une épine !
Mohammad est venu pour créer l’harmonie ; (il disait :) « Parle- moi, ô
Humayrâ, parle ! »
Ô Humayrâ, place le fer à cheval dans le feu afín que, grâce à ton fer à
cheval, cette montagne devienne embrasée comme des rubis.
« Humayrâ » est un nom au féminin, et les Arabes nomment l’esprit au
féminin.
Mais peu importe que l’esprit soit au féminin : l’Esprit n’a rien de
commun avec l’homme et la femme.
Il est plus haut que le féminin et le masculin : ce n’est pas là cet esprit
composé de sécheresse et d’humidité.
Ce n’est pas cet esprit qui s’accroît en mangeant du pain ou qui est
tantôt comme ceci, tantôt comme cela.
Cet esprit est celui qui crée la douceur, qui est doux, et l’essence de la
douceur. Sans douceur intérieure, il n’y a pas de douceur, ô toi qui te
laisses séduire !
Quand tu es rendu doux par le sucre, il se peut qu’un jour ce sucre
disparaisse de toi ;
1980 Mais lorsque tu deviens du sucre grâce à une extrême fidélité, alors
comment le sucre serait-il séparé du sucre ?
Quand l’amoureux de Dieu est nourri, de l’intérieur de lui-même, avec
un vin pur, la raison demeure isolée et perdue :
La raison discursive nie l’Amour, même si elle paraît être son confident.
Elle est capable et a des connaissances, mais elle n’est pas morte à elle-
même ; jusqu’à ce que l’ange soit mort à lui-même, il est un Ahriman
(démon).
La raison partielle est notre amie en paroles et actions, mais lorsqu’il
s’agit d’extases spirituelles, elle ne sert à rien.
Elle ne sert à rien, parce qu’elle n’a pas renoncé à l’existence pour
devenir non existante : puisqu’elle n’est pas morte à elle-même
volontairement, plus d’un l’est devenu involontairement.
L’Esprit est perfection, et Son appel est perfection : Mustaphâ
(Mohammad) avait l’habitude de dire : « Rafraîchis-nous, ô Bilâl !
« Ô Bilâl, élève ta voix mélodieuse qui vient de ce souffle que j’ai
insufflé dans ton cœur,
« De ce souffle par lequel Adam fut confondu, et les esprits des
habitants du ciel rendus stupides. »
Mustaphâ devint hors de lui-même au son de cette voix merveilleuse :
sa prière resta inaccomplie la nuit du ta’rîs*.
1990 Il ne leva pas la tête hors de ce sommeil béni, jusqu’à ce que le moment
de la prière de l’aube fût devenu celui d’avant midi.
La nuit du ta’rîs, son pur esprit obtint le privilège de baiser les mains en
présence de l’Épousée.
L’Amour et l’Esprit sont tous deux cachés et voilés : si j’ai appelé Dieu
l’Épousée, ne voyez pas là une faute.
Je serais resté silencieux par crainte de déplaire au Bien-Aimé s’il
m’avait accordé un instant de répit ;
Mais Il ne cesse de répéter : « Parle ! Allons, ce n’est pas une faute,
c’est seulement ce que le destin divin exige dans le monde invisible. »
La faute réside en celui qui voit partout des fautes : comment le Pur
Esprit de l’invisible trouverait-Il des fautes ?
La faute ne se produit que par rapport à la créature ignorante, non par
rapport au Seigneur de Miséricorde.
L’infidélité, elle aussi, est sagesse par rapport au Créateur ; mais quand
vous nous l’imputez, c’est une chose pernicieuse.
Et s’il est une faute conjointe à cent avantages, elle ressemble à la tige
de bois dans la canne à sucre.
Tous deux (tige et sucre) sont placés dans les balances, parce que tous
deux sont doux comme l’âme et le corps.
2000 Aussi n’est-ce pas en vain que les mystiques ont dit : « Le corps des
saints est pur comme leur esprit. »
Leurs paroles, leur âme, leur forme, tout cela est esprit absolu sans
extériorité.
L’esprit de ceux qui les considèrent avec hostilité est seulement un
corps ; comme les points en plus dans le jeu de nard, ce n’est là qu’un
nom.
Celui-là (le corps de l’ennemi des saints) est allé en terre et est devenu
entièrement de la terre ; le corps du saint est allé dans le sel et est devenu
entièrement pur —
Le sel spirituel grâce auquel Mohammad est plus raffiné que
quiconque : il est plus éloquent que le Hadîth raffiné.
Ce sel survit dans son héritage : ses héritiers sont avec toi. Recherche-
les !
Celui-ci (cet héritier spirituel) est assis en face de toi, mais, en réalité,
où est l’âme qui pense « en face » ?
Si tu imagines que tu as un « au-devant » et un « en arrière », tu es
enchaîné au corps et dénué d’esprit.
« En dessous » et « au-dessus », « au-devant » et « en arrière » sont des
attributs du corps : l’essence de l’esprit lumineux est sans direction
spatiale.
Éclaire ta vision avec la pure lumière du Roi. Prends garde à ne pas
t’imaginer, comme celui qui a la vue courte,
2010 Que tu es seulement cet être vivant dans la peine et la joie. Ô toi qui es
non-existence, où sont « au-devant » et « en arrière » qui relèvent de la
non-existence ?
C’est un jour de pluie : voyage jusqu’à la nuit, non pas incité à le faire
par cette pluie (terrestre), mais par la pluie du Seigneur.
* Arbre du Paradis.
* Le terme de ta’ris est employé pour les voyageurs qui font halte pour se
reposer la dernière partie de la nuit.
Histoire de ‘A’icha (que Dieu soit
content d’elle). Comment elle
interrogea Mustaphâ (Mohammad)
(sur lui la paixj, disant : « Il a plu
aujourd’hui : étant donné que tu es
allé au cimetière, comment se fait-il
que tes vêtements
ne soient pas mouillés ? »
n jour, Mustaphâ se rendit au cimetière : il accompagnait la bière
d’un de ses amis.
Il remplit de terre sa tombe ; il vivifia sa semence sous la terre. Les
arbres sont pareils à ceux qui sont enterrés : ils ont levé leurs mains hors
de la terre.
Ils font des centaines de signes aux gens et parlent clairement à ceux qui
ont des oreilles pour entendre.
Avec une langue verte et de longs doigts, ils racontent des secrets
provenant du cœur même de la terre.
Enfoncés dans la terre comme des canards ayant plongé leurs têtes dans
l’eau, ils sont devenus aussi gais que des paons, alors qu’en hiver ils
étaient semblables à des corbeaux.
Si durant l’hiver II les emprisonna (dans la neige), Dieu a fait de ces
« corbeaux » des « paons » (au printemps).
Bien qu’il les ait mis à mort en hiver, Il les a fait revivre grâce au
printemps et leur a donné des feuilles.
2020 Les sceptiques disent : « Sûrement, cette création est éternelle :
pourquoi l’attribuerions-nous à un Seigneur bienveillant ? »
Dieu, en dépit d’eux, a fait croître des jardins et des parterres de douces
fleurs dans les cœurs de ses amis.
Chaque rose au sein parfumé parle des secrets de l’Universel.
Leur parfum (à la confusion) des sceptiques parcourt le monde et le
voile du doute se déchire.
Les sceptiques, fuyant le parfum de la rose comme un scarabée ou
comme quelqu’un qui ne supporte pas le bruit du tambour,
Feignant d’être occupés et absorbés, détournent leurs regards de la
lumière et de l’éclair.
Ils détournent les yeux, mais il n’y a pas d’yeux là : l’œil est ce qui voit
un lieu sûr.
Quand le Prophète revint du cimetière, il alla chez la Siddîqa (« la
sincère », nom donné à ‘A’icha) et se confia à elle.
Dès que le regard de la Siddîqa tomba sur lui, elle s’avança et posa la
main sur lui,
Sur son turban, son visage, ses cheveux, son col, sa poitrine, ses bras.
2030 Le Prophète lui dit : « Que cherches-tu avec une telle hâte ? » Elle
répondit : « Aujourd’hui, la pluie est tombée des nuages.
« Je cherche de l’humidité sur tes vêtements, et ne les trouve pas
mouillés de pluie. Comme c’est étrange ! »
Le Prophète dit : « Quel châle as-tu posé sur ta tête ? » Elle dit : « Je me
suis servie de ce rida (couverture) qui est à toi pour me couvrir la tête. »
Il dit : « Ô femme au cœur pur ! C’est pour cela que Dieu a révélé à tes
yeux purs la pluie de l’invisible.
« Cette pluie ne vient pas des nuages : il existe d’autres nuages et un
autre ciel. »
Commentaire des vers de Hakîm
(Sanâ’î) : « Il est dans le royaume
de l’âme des deux gouvernant le
ciel de ce Monde.
Dans la Voie de l’esprit, il existe
des plaines et des hauteurs, des
montagnes élevées et des mers »
e Monde invisible a d’autres nuages, et une autre eau que les
nôtres, il possède un autre ciel, et un autre soleil.
Cela n’est perçu que par les élus ; le reste des hommes doute d’une
nouvelle création52.
Il existe une pluie qui sert à nourrir ; il existe aussi une pluie qui sert à
détruire.
Le bienfait de la pluie au printemps est merveilleux, mais pour le jardin
la pluie d’automne est comme une fièvre.
La pluie printanière le rend tendrement florissant, tandis que cette pluie
d’automne le rend malade et faible.
2040 De même, sache que le froid, le vent, le soleil produisent des effets
divers ; et trouves-en la raison.
Dans le monde invisible aussi existent ces différentes sortes : gain,
perte, profit, et dommages.
Ce souffle des Abdâl (saints) provient de ce printemps spirituel : c’est
de là que croît un jardin verdoyant dans le cœur et l’âme.
De leurs souffles, advient à celui qui a cette bonne fortune le même effet
que celui de la pluie printanière sur l’arbre.
S’il se trouve là un arbre sec, ne crois pas que ce défaut soit dû au vent
vivifiant.
Le vent fit son œuvre et souffla : celui qui avait une âme le choisit de
préférence à son âme.
Sur la signification de la tradition :
« Profitez de la saison
printanière… »
e Prophète a dit : « Prenez garde, mes amis ! Ne couvrez pas vos
corps pour les protéger du froid du printemps.
« Car il fait à vos esprits ce que le printemps fait aux arbres ; mais fuyez
le froid de F automne, car il fait ce que F automne a fait au jardin et à la
vigne. »
Les traditionalistes se sont référés au sens extérieur (de cette parole) et
se sont contentés de cette forme extérieure.
2050 Cette catégorie de gens étaient ignorants de l’esprit ; ils voyaient la
montagne, mais ne virent pas la mine qui s’y trouvait.
Au regard de Dieu, cet « automne » est l’âme charnelle (nafs) et ses
désirs : la raison et l’esprit sont l’essence du printemps et la vie éternelle.
Tu possèdes une raison partielle cachée en toi : cherche en ce monde
quelqu’un dont la raison soit parfaite.
Grâce à sa totalité, ta partie est rendue totale et parfaite : la Raison
universelle est comme une chaîne sur le cou de la chair.
Donc, selon l’interprétation juste, le sens est celui-ci : les souffles saints
sont pareils au printemps et à la vie des feuilles et de la vigne.
Les paroles des saints, qu’elles soient douces ou rudes, ne couvre pas
ton corps pour t’en protéger, car elles sont le support de ta religion.
Que le saint parle avec chaleur ou froideur, reçois ses paroles avec joie :
ainsi tu échapperas à la chaleur et au feu de la nature et aux flammes de
l’enfer.
Sa « chaleur » et sa « froideur » sont la nouvelle saison du printemps de
la vie, la source de la sincérité, de la foi, du service,
Etant donné que le jardin des esprits est vivant grâce à lui, et que la mer
de son cœur est remplie de ces perles.
Des milliers de chagrins oppressent le cœur de l’homme sage, si du
jardin de son cœur manque une seule brindille.
Comment la Siddîqa (A ‘icha) (que
Dieu soit satisfait d’elle) interrogea
Mustaphâ (Mohammad) (Dieu le
bénisse et lui donne la paix),
disant : « Quel est le sens caché de
la pluie d’aujourd’ hui ? »
2060 a Siddîqa dit : « Ô toi qui es ce que l’existence a de meilleur, quelle
était la raison de la pluie d’aujourd’hui ?
« Était-ce une pluie de miséricorde, ou était-ce une menace et la justice
de la majesté divine ?
« Provenait-elle de la grâce des attributs printaniers, ou du néfaste
attribut automnal ? »
Il répondit : « Cette pluie était destinée à abréger la peine qu’éprouve la
race d’Adam pendant les calamités.
« Si l’homme devait rester dans ce feu, il adviendrait bien des ruines et
des pertes.
« Ce monde deviendrait aussitôt désolé : tous les désirs égoïstes
surgiraient des hommes. »
L’oubli de Dieu, ô bien-aimé, est le soutien de ce monde : l’intelligence
spirituelle est du poison pour ce monde.
L’intelligence appartient à cet autre monde, et quand elle l’emporte, ce
monde est rejeté.
L’intelligence est le soleil, et la cupidité la glace ; l’intelligence est
l’eau, et ce monde-ci l’ordure.
Un petit filet d’intelligence coule de ce monde de l’au-delà, afin que la
cupidité et l’envie ne rugissent pas trop en ce monde-ci.
2070 Si ce filet d’eau provenant de l’invisible devait devenir plus grand, en ce
monde-ci ne demeureraient ni vertu ni vice.
Ce sujet n’a pas de fin. Reviens à notre point de départ, à l’histoire du
ménestrel.
Fin de l’histoire du vieux joueur de
tcheng et explication de sa morale
e ménestrel par qui le monde était rempli de ravissement, grâce à la
voix de qui naissaient de merveilleuses imaginations,
Grâce au chant de qui l’oiseau de l’âme prenait son essor, grâce à la
mélodie de qui l’esprit était bouleversé,
Quand le temps eut passé et qu’il fut devenu vieux, de faiblesse, le
faucon de son âme devint un chasseur de moucherons.
Son dos devint courbé comme le dos d’une jarre de vin, ses sourcils
pendaient au-dessus de ses yeux comme une bride de croupière.
Sa voix exquise, rafraîchissant l’âme, devint laide et sans valeur pour
quiconque.
La voix qui avait causé la jalousie de Zohra (Vénus) était à présent
comme le braiment d’un vieil âne.
En vérité, quelle belle chose y a-t-il qui n’est devenue laide, quel toit
qui n’est devenu un tapis ?
Excepté les voix des saints dans leur poitrine : l’écho de leur souffle est
la sonnerie de la trompette (de la Résurrection).
2080 Leur cœur est celui par lequel tous les cœurs sont rendus ivres, leur non-
existence est celle par laquelle nos existences sont rendues existantes.
Le saint est l’ambre (aimant) de toute pensée et de toute voix ; il est le
délice de la révélation et l’inspiration du mystère.
Lorsque le ménestrel fut devenu âgé et faible, comme il ne gagnait rien,
il devint endetté pour une seule miche de pain.
Il dit : « Tu m’as donné une longue vie et un long répit : ô mon Dieu, Tu
as accordé Tes faveurs à un pauvre misérable.
« Pendant soixante-dix années, j’ai commis des péchés ; cependant, pas
un seul jour Tu ne m’as privé de Ta générosité.
« Je ne puis rien gagner aujourd’hui, je suis Ton invité, je jouerai du
tcheng pour Toi, car je suis à Toi. »
Il prit son tcheng et s’en alla à la recherche de Dieu jusqu’au cimetière
de Médine, criant : « Hélas ! »
Il disait : « Je demande à Dieu le prix de la soie (pour les cordes de mon
luth) car dans Sa bonté II accepte la fausse monnaie. »
Il joua longtemps du tcheng, puis, pleurant, posa sa tête sur le sol ; il fit
du tcheng son oreiller et s’étendit sur une tombe.
Le sommeil s’empara de lui ; l’oiseau de son âme s’échappa de sa
captivité ; elle laissa tcheng et joueur de tcheng et s’enfuit.
2090 Elle se libéra du corps et de la souffrance de ce monde dans le monde
spirituel et le domaine de l’âme.
Là, son âme chantait ce qui lui était advenu, disant : « Si seulement on
me laissait demeurer ici,
« Heureuse serait mon âme dans ce jardin et ce printemps, enivrée par
cette plaine et ce mystique champ de tulipes.
« Je voyagerais sans tête ni pieds, je mangerais du sucre sans lèvres ni
dents,
« La mémoire et la pensée délivrées de la souffrance du cerveau, je me
réjouirais avec les habitants du ciel.
« Les yeux fermés, je verrais un monde, sans mains je cueillerais les
roses et le basilic. »
L’oiseau aquatique, son âme, était plongé dans un océan de miel, la
fontaine de Job, pour s’y abreuver et s’y purifier,
Par laquelle Job, des pieds à la tête, était délivré de ses maux et rendu
pur comme la lumière de l’aurore.
Si ce Mathnawî était aussi vaste que le ciel, la moitié de ce mystère n’y
pourrait trouver place.
Car l’immensité du ciel et de la terre déchire mon cœur par sa petitesse
(en comparaison).
2100 Et le monde qui m’a été révélé dans ce rêve a fait s’ouvrir toutes
grandes mes ailes à cause de cette étendue.
Si ce monde, et la voie qui y mène, étaient manifestes, personne ne
resterait ici-bas un seul instant.
L’ordre divin parvenait au ménestrel : « Ne sois pas cupide : puisque
l’épine a été ôtée de ton pied, pars. »
Tandis que son âme s’attardait là dans l’ample domaine de la
miséricorde et de la bienfaisance de Dieu.
Comment la voix divine parla à
‘Omar (que Dieu soit satisfait de
lui !) alors qu ‘il dormait, disant :
« Donne une certaine quantité d’or
du trésor public à l’homme qui est
endormi dans le cimetière »
lors, Dieu envoya à ‘Omar une telle somnolence qu’il ne pouvait
s’empêcher de dormir.
Il fut frappé de stupeur, disant : « C’est là chose inconnue. Cela vient de
l’invisible, ce n’est pas sans dessein. »
Il posa sa tête et le sommeil s’empara de lui. Il rêva qu’il entendait une
voix venir à lui de Dieu ; son esprit entendit
Cette voix qui est l’origine de chaque cri et de chaque bruit : en vérité,
c’est l’unique voix, le reste n’en est que l’écho.
Le Turc et le Kurde, celui qui parle persan et l’Arabe, ont entendu cette
voix, sans oreille et sans lèvres.
Turcomans, Persans, Ethiopiens, que dis-je ? Le bois et la pierre ont
entendu cette voix.
2110 A chaque instant provient de Lui l’appel : Ne suis-je pas (votre
Seigneur53)? et la substance et les accidents deviennent existants.
Si la réponse « Oui » ne vient pas d’eux, cependant leur venue de la
non-existence à l’existence est un « Oui ».
Ecoute une belle histoire pour expliquer ce que j’ai dit concernant la
sympathie de la pierre et du bois.
Comment le pilier qui gémissait se
plaignit lorsqu’on fabriqua une
chaire pour le Prophète (sur lui la
paix !) — car la multitude était
devenue grande et disait : « Nous
ne voyons pas ton visage béni
quand tu nous exhortes » — et
comment le Prophète et ses
compagnons entendirent cette
plainte, et comment Mustapha parla
avec le pilier en langage clair
e pilier qui gémissait se plaignait d’être séparé du Prophète comme
pourraient le faire des êtres doués de raison.
Le Prophète dit : « Ô pilier, que veux-tu ? » Le pilier répondit : « Mon
âme saigne d’être séparée de toi.
« Tu t’appuyais sur moi ; à présent, tu t’es enfui loin de moi ; tu as
préparé un endroit pour t’appuyer contre la chaire. »
« Désires-tu, dit-il, être transformé en dattier, afin que les gens d’Orient
et d’Occident cueillent tes fruits ?
« Ou bien que Dieu fasse de toi un cyprès dans l’autre monde, afin que
tu restes éternellement frais et florissant ? »
Il répondit : « Je désire ce par quoi la vie demeure à jamais. » Ecoute, ô
insouciant ! Ne sois pas moins qu’un morceau de bois !
Le Prophète enterra ce pilier dans la terre, afin qu’il ressuscite d’entre
les morts, comme l’humanité, le jour de la Résurrection,
2120 De sorte que tu puisses savoir que tous ceux que Dieu a appelés à Lui
restent détachés de toute œuvre de ce monde.
Celui dont l’action et le travail viennent de Dieu obtient d’être admis là
et échappe aux œuvres (terrestres).
Celui qui ne comprend pas les mystères spirituels, comment pourrait-il
croire à la plainte des choses inanimées ?
Il dit « Oui », non du fond du cœur, mais pour être d’accord, de crainte
que les gens ne disent qu’il est un hypocrite.
S’il n’y avait pas eu des connaissants de l’ordre divin « Sois », cette
doctrine aurait été rejetée dans le monde.
Des myriades de conformistes et de légalistes sont jetés dans l’abîme à
cause d’une seule faute,
Car leur conformisme et leur déduction à partir de preuves logiques et
toutes leurs ailes et leurs plumes dépendent de l’opinion.
Le Démon pervers fait naître en eux un doute : tous ces aveugles
tombent la tête la première.
La jambe de ceux qui font des syllogismes est de bois ; une jambe de
bois est très infirme,
A la différence du Qutb (le Pôle) de l’époque, le possesseur de la vision,
dont la fermeté donne à la montagne le vertige.
2130 La jambe de l’aveugle est une canne, une canne, afin qu’il ne tombe pas
de tout son long sur les cailloux.
Le cavalier qui devint la cause de la victoire pour l’armée, qui est- il
pour les gens religieux ? Celui qui est doué de vision.
Si, à l’aide d’une canne, les aveugles trouvent le chemin, ce n’est que
sous la protection des gens qu’ils voient clair.
S’il n’existait pas d’hommes doués de vision et de rois (spirituels), tous
les aveugles du monde seraient morts.
De la part des aveugles, ne proviennent ni semailles, ni moissons, ni
culture, ni négoce, ni profits.
Si Dieu ne vous octroyait pas la miséricorde et la grâce, le bois de votre
déduction logique se briserait.
Qu’est-ce que cette canne ? Les raisonnements par analogie et la
démonstration. Qui leur a donné cette canne ? Celui qui voit tout, et qui est
Tout-Puissant.
Puisque la canne est devenue une arme pour les disputes et l’attaque,
brise cette canne en pièces, ô aveugle !
Il t’a donné la canne pour que tu puisses t’approcher de Lui : avec cette
canne, tu l’as frappé, dans ta colère.
Ô compagnie des aveugles, que faites-vous ? Prenez le Voyant comme
médiateur entre Dieu et vous.
2140 Saisis le pan du vêtement de Celui qui t’a donné la canne ; considère les
épreuves qu’Adam encourut par sa désobéissance.
Vois les miracles de Moïse et de Ahmad (Mohammad), comment le
bâton devint un serpent et le pilier devint doué de connaissance.
Du bâton provint un serpent, et du pilier un gémissement ; ils appellent
cinq fois par jour par amour pour la Religion.
Si ce goût n’était pas en dehors de l’intellection, comment tous ces
miracles auraient-ils été nécessaires ?
Tout ce qui est intelligible, l’intellect l’avale sans la preuve apportée par
les miracles et sans discussion.
Cette Voie intacte, que la raison n’accepte pas, est acceptée dans le cœur
de chaque élu.
De même que, par peur d’Adam, le diable et les bêtes sauvages
s’enfuirent de jalousie vers les îles,
De même, par crainte des miracles des prophètes, les sceptiques se sont
enfoncés sous l’herbe,
Afin de pouvoir vivre dans l’hypocrisie en ayant la réputation d’être des
musulmans, et que vous ne puissiez savoir ce qu’ils sont.
Comme les contrefacteurs, ils enduisent la pièce vile d’argent et y
inscrivent le nom du roi.
2150 La forme extérieure de leurs paroles est l’attestation de l’Unité divine et
la religion de l’Islam : le sens intérieur est la graine de l’ivraie dans le
pain.
Le philosophe n’a pas le courage de prononcer une parole : s’il le
faisait, la vraie Religion le confondrait.
Sa main et son pied sont inanimés, et quoi qu’ordonne son esprit, les
deux sont sous son contrôle.
Bien que les sceptiques proposent avec leurs langues des raisons de
douter, leurs mains et leurs pieds témoignent contre eux.
Comment le Prophète (sur Lui la
paix !) montra un miracle par le fait
de la parole du gravier dans la main
d’Abû Djahl (Dieu le maudisse !)
et le témoignage apporté par le
gravier à la véracité de Mohammad
(que la bénédiction et la paix de
Dieu soient sur lui)
1 y avait des cailloux dans la main d’Abû Djahl : « Ô Ahmad, dit-
il, dis-nous vite ce que c’est.
« Si tu es le Messager de Dieu, qu’est-ce qui est caché dans mon
poing ? Parle, puisque tu possèdes la connaissance des mystères du Ciel. »
Il demanda : « Que souhaites-tu que je fasse ? Dirai-je ce que sont ces
objets, ou bien déclareront-ils que je suis loyal et que j’ai raison ? »
Abû Djahl répondit : « Cette seconde chose est plus extraordinaire. »
« Oui, dit le Prophète, mais Dieu a un plus grand pouvoir que cela. »
Aussitôt, de son poing fermé, chaque caillou se mit à prononcer la
profession de la foi musulmane.
Chacun disait : « Il n’y a pas de Dieu » et chacun disait « sauf Dieu » ;
chacun égrenait les perles de « Ahmad est le Messager de Dieu ».
2160 Lorsque Abû Djahl entendit cela des cailloux, dans sa colère il les jeta à
terre.
Suite de l’histoire du ménestrel et
comment le Commandeur des
croyants, ’Omar (que Dieu soit
satisfait de lui), lui transmit le
message apporté par la voix céleste
evenons en arrière : écoutez quel était l’état du ménestrel ; car le
ménestrel était devenu désespéré par l’attente.
La voix de Dieu parvint à ‘Omar : « Ô ‘Omar, délivre Notre serviteur du
besoin.
« Nous avons un serviteur choisi et très estimé ; prends la peine de te
rendre à pied au cimetière.
« Ô ‘Omar, lève-toi vite et, du trésor public, mets dans ta main sept
cents dinars.
« Apporte-les-lui (et dis) : “Ô toi qui es Notre favori, accepte cette
somme maintenant et excuse-nous.
“Dépense-la pour acheter de la soie ; quand elle sera dépensée, reviens
ici.” »
Alors ‘Omar, par crainte respectueuse de cette voix, se leva d’un bond
afín de pouvoir ceindre ses reins pour ce service.
‘Omar se dirigea vers le cimetière, avec la bourse sous le bras, courant à
sa recherche.
Dans tout le cimetière, il courut longtemps : sauf ce pauvre vieil
homme, il n’y avait personne.
2170 II dit : « Ce n’est pas lui », et se remit à courir. Il devint épuisé et ne vit
que le vieil homme.
Il dit : « Dieu a dit : “Nous avons un serviteur ; il est pur, plein de
mérite, béni.”
« Comment un vieux joueur de tcheng serait-il le favori de Dieu ? Ô
Mystère caché, combien excellent, combien excellent es-Tu ! »
A nouveau, il se mit à errer dans le cimetière, comme le lion qui chasse
au sein du désert.
Lorsqu’il fut convaincu qu’il n’y avait personne d’autre que le vieil
homme, il dit : « Maint cœur lumineux se trouve dans les ténèbres. »
Il vint s’asseoir près de lui avec cent marques de respect. ‘Omar se prit
à éternuer, et le vieil homme se leva en sursaut.
Il aperçut ‘Omar et resta sidéré : il décida de s’en aller et se mit à
trembler.
Il se disait en lui-même : « Ô mon Dieu, aide-moi, je T’en supplie !
L’inspecteur est tombé sur un pauvre vieux joueur de tcheng. »
Quand ‘Omar jeta les yeux sur le visage du vieil homme, il le vit
honteux et pâle.
Alors, ‘Omar lui dit : « N’aie pas peur, ne t’enfuis pas loin de moi, car
je t’ai apporté de bonnes nouvelles de la part de Dieu.
2180 « Combien de fois Dieu n’a-t-Il pas fait l’éloge de ton caractère, de sorte
qu’il a rendu ‘Omar épris de ton visage ?
« Assieds-toi auprès de moi et ne fais pas de séparation (entre nous),
afin que je puisse dire à ton oreille le secret de la faveur divine.
« Dieu t’envoie le salam et te demande comment tu te trouves dans ta
détresse et tes chagrins sans nombre.
« Tiens, voici quelques pièces d’or pour t’acheter de la soie. Dépense
tout et reviens ensuite ici. »
Le vieil homme, entendant cela, se mit à trembler de tout son corps, se
mordant la main et déchirant son vêtement.
Il criait : « Ô Dieu qui n’a point d’égal ! » car le pauvre vieillard était
éperdu de honte.
Après qu’il eut longtemps pleuré et que son chagrin eut passé toutes
limites, il lança son tcheng sur le sol et le brisa en morceaux.
Il dit : « Ô tcheng qui a été pour moi un voile me séparant de Dieu, ô toi
qui as été pour moi un brigand me coupant la route du Roi,
« Ô toi qui as bu mon sang pendant soixante-dix ans, ô toi à cause de
qui mon visage est noir de honte devant la (divine) perfection !
« Ô Dieu généreux et fidèle, aie pitié d’une vie passée dans l’iniquité !
2190 « Dieu m’a donné une vie dont nul ne connaît la valeur de chacun des
jours sauf Lui.
« J’ai dépensé ma vie, souffle par souffle ; j’ai consacré toute ma vie
aux notes aiguës et basses.
« Ah ! me remémorer le mode et le rythme d’Irâq m’a fait oublier le
moment amer où il faudra quitter ce monde.
« Hélas ! par la fraîcheur du zîrafgand mineur*, la semence en mon
cœur s’est desséchée et mon cœur est mort.
« Hélas ! A cause de ces vingt-quatre mélodies, la caravane est passée et
le soir est venu. »
Ô mon Dieu, aide-moi contre moi-même qui demande de l’aide ; je ne
demande justice à nul autre qu’à celui qui cherche la justice.
Je n’obtiendrai pas justice pour moi-même de quiconque, sauf de Celui
qui est plus près de moi que moi-même.
Car ce fait d’être moi-même me vient de Lui, instant par instant ; c’est
pourquoi, quand cela me manque, je ne vois que Lui.
Ainsi, lorsque quelqu’un te compte de l’or, c’est vers lui que tu diriges
ton regard, et non pas vers toi-même.
* L’un des vingt-quatre modes musicaux.
Comment ‘Omar (que Dieu soit
satisfait de lui !) ordonna (au
joueur de tcheng) de détourner son
regard de l’étape des pleurs, qui est
existence de soi, vers l’étape de
l’absorption en Dieu, qui est non
existence de soi
lors, ‘Omar lui dit : « Ta lamentation est aussi la marque de ta
conscience de toi-même.
2200 « La voie de celui qui est passé au-delà de la conscience de soi est une
autre voie, car cette conscience est un autre péché.
« La lucidité provient de la remémoration de ce qui est passé ; le passé
et l’avenir sont un voile te séparant de Dieu.
« Mets à tous deux le feu ; combien de temps, à cause d’eux, seras-tu
plein de nœuds, comme le ney (le pipeau) ?
« Tant que le ney est plein de nœuds, il ne partage pas les secrets ; il
n’est pas le compagnon de la lèvre et de la voix.
« Quand tu es à la recherche (de Dieu), tu es absorbé dans cette
recherche ; quand tu viens à la maison, tu es encore avec toi-même.
« Ô toi dont la connaissance est sans connaissance du Donateur de
connaissance, ton repentir est pire que ton péché.
« Ô toi qui cherches à te repentir d’un état qui est révolu, dis, quand te
repentiras-tu de ce repentir ?
« Parfois, tu te tournes vers le son aigu, parfois tu te complais à pleurer
et te lamenter. »
Quand Fârûq (‘Omar) devint un miroir des mystères, l’âme du vieil
homme s’éveilla de l’intérieur.
Comme l’âme, il devint sans pleurs et sans rire ; son âme charnelle
s’enfuit, et l’autre âme devint vivante.
2210 Alors un tel émerveillement naquit en lui qu’il le fit s’en aller de la terre
et du ciel,
Une recherche et une quête au-delà de toute quête et recherche ; je ne
puis le décrire : dis-le, si tu le peux !
Paroles et sentiments au-delà de tous sentiments et paroles — il était
devenu noyé dans la beauté du Seigneur de majesté,
Noyé, mais non de telle façon qu’il y eût pour lui une délivrance, ou que
quelqu’un le connût, sauf l’Océan divin.
L’intelligence partielle ne parlerait pas de l’intelligence universelle s’il
n’y avait pas demande sur demande.
Etant donné qu’arrivent demande après demande, les vagues de cet
Océan parviennent jusqu’ici.
Comme l’histoire des expériences spirituelles du vieil homme est
arrivée à ce point, le vieil homme et ses états spirituels se sont retirés sous
le voile.
Le vieil homme a retiré de la parole et du discours le pan de sa robe ; la
moitié de l’histoire est restée sans être contée.
Il convient, pour procurer ce délice et cette joie, de sacrifier des
centaines de milliers de vies.
Dans la chasse de la forêt spirituelle, sois comme le faucon, sois celui
qui sacrifie sa vie, comme le soleil de ce monde.
2220 Le soleil des hauteurs répand la vie : à chaque instant, il est vide et puis
rempli.
Ô Soleil de la Réalité suprême, répands la vie spirituelle, apporte le
renouveau à ce vieux monde !
L’Âme et l’Esprit viennent de l’invisible dans l’existence humaine,
comme une eau vive.
Commentaire sur la prière de deux
anges qui chaque jour effectuent
une proclamation dans chaque
marché, disant : « Ô Dieu, accorde
à chaque prodigue quelque faveur
en retour ! Ô Dieu, octroie à
chaque avare quelque fléau en
retour ! » et Vexplication que le
prodigue est celui qui fait de
sérieux efforts dans la Voie de
Dieu, et non pas celui qui gaspille
ses biens pour des fins sensuelles
e Prophète a dit : « En vue d’admonester, deux anges font toujours
une proclamation,
« Disant : “Ô Dieu, fais que les prodigues soient toujours satisfaits,
donne-leur une récompense cent mille fois plus grande pour chaque
dirham qu’ils dépensent.
“O Dieu, ne donne aux avares de ce monde que perte sur perte !” »
Oh, plus d’un acte d’avarice est meilleur que la prodigalité : n’accorde
pas ce qui appartient à Dieu, sauf sur l’ordre de Dieu,
Afin de pouvoir obtenir en retour un trésor infini, et ne pas être compté
parmi les infidèles
Qui offraient des chameaux en sacrifice afin que leurs épées l’emportent
sur Mustafâ.
Efforce-toi d’apprendre quel est l’ordre de Dieu de quelqu’un qui est
uni à Dieu : ce n’est pas n’importe quel cœur qui comprend l’ordre de
Dieu,
2230 Comme, par exemple, l’esclave, l’ennemi de Dieu, qui fait ce qu’il
croyait juste en octroyant ce qui appartenait au Roi à ceux qui se
révoltaient contre Lui.
Dans le Qor’ân, les imprudents sont avertis que toutes leurs dépenses
sont la cause pour eux d’une peine amère.
Quel résultat va produire l’équité et la justice de cet ennemi aux yeux
du Roi ? Le bannissement et la disgrâce.
Les chefs de La Mecque, en guerre avec le Prophète, offrirent des
sacrifices dans l’espoir d’obtenir la faveur divine.
C’est pour cette raison que le véritable croyant dit dans sa prière, par
crainte : Dirige-nous dans le droit chemin54 !
Il convient ainsi à l’homme généreux de donner de l’argent mais, en
vérité, la générosité de l’amoureux, c’est d’offrir sa vie.
Si tu donnes du pain pour l’amour de Dieu, tu recevras du pain ; si tu
donnes ta vie pour l’amour de Dieu, tu recevras la vie.
Si les feuilles du platane tombent, le Créateur lui octroiera la
récompense de sa pauvreté.
Si, à cause de ta libéralité, nulle richesse ne demeure dans tes mains,
comment la bienfaisance de Dieu te laisserait-elle opprimé ?
Lorsque quelqu’un sème, sa grange devient vide, mais il y a de
l’abondance dans son champ de blé ;
2240 Et s’il laisse les semences dans la grange et les économise, les
charançons, les souris et les calamités les détruiront.
Ce monde est la négation de la réalité : recherche la réalité dans
l’attestation de Dieu. Ton corps est dénué de réalité, recherche en ton
essence.
Amène à la mort l’âme animale amère et saumâtre : acquiers l’âme
semblable à une grande rivière douce.
Et si tu ne peux devenir l’un de ceux qui fréquentent ce Seuil, entends
de moi du moins l’histoire suivante.
Histoire du khalife qui, à son
époque, surpassait Hâtim de Tayyi’
par sa générosité et qui était
sans rival
1 y avait jadis un khalife qui faisait de Hâtim l’esclave de sa
libéralité.
Il avait levé haut l’étendard de la munificence et de la générosité, il
avait retiré du monde la pauvreté et le besoin.
C’était une mer de perles, libéralité pure : sa générosité allait de Qâf à
Qâf*.
Dans ce monde de poussière, il était le nuage et la pluie : il était le
centre où la générosité de Celui qui donne tout se manifestait.
Ses dons faisaient trembler (de honte) l’océan et la mine ; caravàne
après caravane se hâtaient vers sa libéralité.
Sa grille et son portique étaient le point vers lequel se tournait le
Besoin : le renom de sa munificence avait été loin dans le monde.
2250 Persans et Grecs, Turcs et Arabes étaient remplis de stupeur devant sa
munificence et ses largesses.
Il était l’Eau de la Vie et l’Océan de la générosité ; par lui, Arabes et
étrangers étaient rendus à la vie.
* Montagne mythique, symbole d’un lieu lointain.
Histoire du pauvre Arabe du désert
et de sa querelle avec sa femme à
cause de leur pauvreté et misère
ne nuit, une femme bédouine dit à son mari — et elle parla sans
limites :
« Nous souffrons de cette pauvreté et misère : tout le monde est
heureux, nous seuls sommes malheureux ;
« Nous n’avons pas de pain, notre assaisonnement est l’angoisse et
l’envie : nous n’avons pas d’aiguière, notre seule eau est celle des larmes
de nos yeux.
« Notre vêtement le jour est le soleil brûlant ; la nuit, notre lit et notre
couverture, ce sont les rayons de lune.
« Nous imaginons que le disque de la lune est un pain rond, et nous
levons nos mains vers le ciel.
« Les plus pauvres ont honte de notre pauvreté ; le jour est transformé
en nuit par notre angoisse pour le pain quotidien.
« Parents et étrangers en sont venus à nous fuir ; comme les Sâmiri*
fuient les hommes.
« Si je supplie quelqu’un de me donner une poignée de lentilles, on me
dit : “Tais-toi, mort et peste.”
2260 « Les Arabes s’enorgueillissent de combattre et de donner : toi, parmi
les Arabes, tu es comme une faute d’écriture.
« Quel combat mener ? Nous sommes tués sans combattre, nous
sommes rendus désemparés par le glaive du besoin.
« Quels cadeaux donner ? Nous sommes continuellement dans la
mendicité, nous égorgeons le moustique dans l’air.
« Si un hôte arrive, aussi vrai que je suis moi, je lui déroberai son
manteau rapiécé quand il dormira pendant la nuit.
* Magiciens (cf. Qor’ân, XX, 85, 95-97).
Comment les disciples sont trompés
dans leur besoin par des imposteurs
et imaginent qu ’ils sont des
sheikhs, des personnages vénérables
et des saints unis à Dieu, et ne
connaissent pas la différence entre
le fait (naqd) et la fiction (naql) et
entre ce qui est lié et
ce qui a grandi
our cette raison, les sages ont dit, en connaissance de cause : “Il
faut devenir l’hôte de celui qui octroie des bienfaits.”
« Tu es le disciple et l’hôte de celui qui, par sa malhonnêteté, te
dépouille de tout ce que tu as.
« Il n’est pas fort, comment te rendrait-il fort ? Il ne donne pas la
lumière, il te rend obscur.
« Étant donné qu’il ne possède pas la lumière, comment en s’associant
avec lui d’autres pourraient-ils acquérir de lui la lumière ?
« Il est semblable à un oculiste à demi -aveugle : que peut-il mettre dans
les yeux, sauf la laine * ?
« Tel est notre état dans la pauvreté et l’affliction : puisse aucun hôte
n’être leurré par nous.
2270 « Si tu n’as jamais vu une famine de dix années sous une forme visible,
ouvre les yeux et regarde-nous.
« Notre apparence extérieure est semblable à la réalité intérieure de
l’imposteur : le cœur plein de ténèbres, la langue agile.
« Il ne possède aucun effluve ou indice de Dieu, mais sa prétention est
plus grande que celle de Seth et du Père de l’humanité (Adam).
« Le Démon ne lui a même pas montré son portrait, cependant
l’imposteur dit : “Nous sommes des Abdâl et même plus qu’eux.”
« Il a dérobé mainte expression utilisée par les derviches, afin d’être
considéré lui-même comme un saint personnage.
« Dans ses paroles, il critique Bâyazîd ** alors que Yazîd *** aurait
honte de son existence.
« Il est dépourvu de pain et d’aliments de la part du Ciel ; Dieu ne lui a
pas jeté un seul os.
« Il a proclamé : “J’ai servi les mets, je suis le khalife de Dieu, je suis le
fils du khalife.
“Soyez les bienvenus, ô vous les affamés au cœur simple, afin de vous
rassasier à ma table avec rien.”
« Certains, se fondant sur la promesse de “Demain”, ont erré pendant
des années autour de cette porte, mais “Demain” n’arrive jamais.
2280 « Il faut une longue durée pour que la conscience intime de l’homme
devienne manifeste, plus ou moins.
« Afin que se révèle si, au-dessous du mur de son corps, se trouve un
trésor****, ou bien si c’est la demeure du serpent, de la fourmi et du
dragon.
« Quand il est devenu évident que (ce faux maître) n’était rien, la vie du
chercheur a passé : à quoi lui a servi cette connaissance ? »
* Jeu de mots entre tchachm (« œil ») et pachm (« laine »).
** Bâyazîd de Bastam, célèbre soufï du IXe siècle.
*** Fils du khalife ommayyade Muawiya, meurtrier de Hussein, petit-fils du
Prophète.
**** Allusion au symbole du trésor caché sous les ruines (cf. Qor’ân. XVIII).
Expliquant comment il arrive, bien
que rarement, qu’un disciple place
sincèrement sa confiance en un
imposteur, le prenant pour un saint
personnage, et, grâce à cette
confiance, atteigne un degré
spirituel dont son sheikh n ‘avait
jamais rêvé ; et que le feu et l’eau
ne lui fassent point de mal,
quoiqu ‘ils en fassent à son sheikh ;
mais cela advient très rarement
ais il advient, exceptionnellement, le cas d’un disciple auquel, en
raison de son illumination, cette fausseté s’avère profitable.
« Grâce à son noble dessein, il parvient à un degré élevé : bien qu’il ait
cru que l’imposteur était l’âme, alors que ce n’était qu’un corps.
« C’est comme essayer de trouver la qibla au cœur de la nuit : on ne
trouve pas la qibla, mais la prière est valable.
« L’imposteur manque d’âme à l’intérieur de lui-même, mais nous, nous
manquons de pain à l’extérieur.
« Pourquoi dissimuler comme l’imposteur et souffrir des tortures afin
d’avoir une fausse réputation ? »
Comment le Bédouin recommanda
à sa femme la patience et lui
expliqua l’excellence de la patience
et de la pauvreté
Combien de temps rechercheras-tu le revenu et le bénéfice ? En
vérité, que reste-t-il de notre vie ? La plus grande part en est passée.
« L’homme raisonnable ne regarde pas l’augmentation ou le manque,
car tous deux passeront comme un torrent.
2290 « Que la vie soit limpide ou qu’elle soit un flot trouble, n’en parle pas,
car elle ne dure pas un moment.
« Dans ce monde, des milliers d’animaux vivent heureux, sans angoisse.
« La colombe sur l’arbre rend grâces à Dieu, bien que sa nourriture pour
la nuit ne soit pas encore prête.
« Le rossignol chante la gloire de Dieu : “Je me confie à toi pour mon
pain quotidien, ô Toi qui réponds à la prière.”
« Le faucon a fait de la main du roi le lieu de sa joie, et a renoncé à
toute charogne.
« De la même manière, on peut prendre chaque animal, du moucheron à
l’éléphant : ils sont tous devenus la famille de Dieu ; et quel excellent
nourrisseur est Dieu !
« Tous ces chagrins qui sont dans nos poitrines naissent de la vapeur et
de la poussière de notre existence et de nos désirs.
« Ces chagrins sont pour nous comme une faux tranchante : penser que
ceci est ainsi ou ainsi ou que cela est de telle sorte ou de telle sorte est une
tentation pour nous.
« Sache que chaque souffrance est un morceau de mort : chasse de toi
ce morceau de mort, si tu en as le moyen.
« Si tu peux échapper à cette part de mort, sache que sa totalité sera
répandue sur ta tête.
2300 « Si la part de mort est devenue pour toi douce, sache que Dieu rendra
douce la totalité.
« Les souffrances venant de la mort sont ses messagers : ne détourne
pas ton visage de son messager, ô insensé.
« Quiconque vit agréablement meurt péniblement : quiconque sert son
corps ne sauve pas son âme.
« Les moutons sont amenés des campagnes : plus ils sont gras, plus
rapidement ils sont tués.
« La nuit est passée et l’aube est venue, ô mon amie ; combien de temps
continueras-tu à parler de l’or ?
« Tu as été jeune jadis, et tu étais plus satisfaite ; tu es devenue une
chercheuse d’or, mais au début tu étais véritablement de l’or.
« Tu étais une vigne fertile : comment es-tu devenue invendable ?
« Comment es-tu devenue pourrie alors que ton fruit mûrit ? Un fruit
devrait devenir plus doux, et non se dégrader.
« Tu es ma femme : l’épouse doit être de même qualité (que l’époux)
afin que les choses marchent bien.
« Le couple marié doit s’accorder : regarde une paire de souliers ou de
bottes.
2310 « Si l’un des souliers est trop étroit pour le pied, la paire n’est d’aucune
utilité pour toi.
« As-tu jamais vu un battant de porte petit et l’autre grand, ou un loup
apparié au lion de la jungle ?
« Une paire de sacs sur un chameau ne s’équilibre pas convenablement
lorsqu’un des deux est petit et l’autre de taille normale.
« Je marche d’un cœur ferme vers le contentement, pourquoi te livres-tu
aux injures ? »
De cette manière, cet homme heureux, mû par la sincérité et l’ardeur,
parla à sa femme jusqu’à l’aube.
Comment la femme conseilla son
mari, disant : « Ne parle plus de
ton mérite et de ton rang spirituel.
Pourquoi dis-tu ce que tu ne fais
pas55 ? Car, bien que ces paroles
soient vraies, cependant tu n ‘es pas
encore parvenu au degré de la
confiance en Dieu ; et parler ainsi
au-dessus de ta « station » et de ta
pratique religieuse est nuisible et
extrêmement haïssable aux yeux de
Dieu »
a femme cria vers lui, disant : « Ô toi qui fais de la réputation ta
religion, je n’avalerai pas plus longtemps tes mensonges !
« Ne dis pas de sottises dans ta présomption et ta prétention : va, ne
parle pas avec orgueil et arrogance.
« Combien de temps prononceras-tu des phrases joyeuses et
artificielles ? Considère tes propres actions et sentiments, et sois rempli de
honte.
« L’orgueil est laid, et d’autant plus laid chez les mendiants : à l’instar
de vêtements mouillés quand le jour est froid et neigeux.
« Combien de temps cette prétention, ce bavardage et cette vanité, ô toi
dont la maison est comme la maison de l’araignée ?
2320 « Quand as-tu illuminé ton âme par le contentement ? Du contentement
tu n’as appris que le nom.
« Le Prophète a dit : “Qu’est-ce que le contentement ? Un trésor.” Tu ne
peux distinguer le gain de la peine.
« Ce contentement est le trésor de l’âme ; ne te vante pas (de le
posséder), ô toi chagrin et douleur de mon âme,
« Ne m’appelle pas ta compagne, ne m’enlace pas tant. Je suis la
compagne de la justice, non de la fraude.
« Comment te promènes-tu avec l’émir et le bey, quand tu égorges pour
te nourrir la sauterelle dans l’air ?
« Tu te disputes un os avec les chiens, tu gémis comme un roseau au
ventre vide.
« Ne me regarde pas avec un froid mépris, si tu ne veux pas que je dise
ce qui se dissimule en toi.
« Tu considères ton intelligence supérieure à la mienne : comment
m’as-tu vue inférieure en intelligence ?
« Ne bondis pas sur moi comme un loup inconscient. Oh ! Mieux vaut
être sans raison que le malheur d’avoir ta raison.
« Etant donné que ta raison est une chaîne pour les hommes, ce n’est
pas la raison, c’est un serpent et un scorpion.
2330 « Que Dieu soit l’ennemi de ta tyrannie et de ta ruse. Puisse la ruse de ta
raison ne pas nous atteindre !
« Tu es à la fois le serpent et le charmeur de serpents. Oh ! merveille !
Tu es à la fois le chasseur de serpents et le serpent, ô toi honte des
Arabes !
« Si le corbeau connaissait sa propre laideur, de chagrin et de douleur il
fondrait comme la neige.
« Le charmeur chante comme un ennemi : il jette un sortilège sur le
serpent, et le serpent jette un sortilège sur lui.
« Si son piège n’était pas un sortilège pour le serpent, comment
deviendrait-il la proie du sortilège du serpent ?
« Le charmeur de serpents, par désir de gagner de l’argent, n’est pas
conscient à ce moment du sortilège du serpent.
« Le serpent dit : “Ô magicien, prends garde, prends garde. Tu as vu ta
propre magie : vois à présent la mienne.
“Tu me leurres avec le Nom de Dieu, afin de m’exposer à la honte et à
la confusion.
“C’est le Nom de Dieu qui m’a séduit, non ton artifice. Tu as fait du
Nom de Dieu un piège : malheur à toi !
“Le Nom de Dieu me vengera de toi : je confie mon âme et mon corps
au Nom de Dieu.
2340 “Ou bien il coupera la veine de ta vie par mon coup, ou bien il
t’emmènera en prison, comme je le suis.” »
La femme, avec de dures paroles de cette sorte, parla interminablement
à son jeune époux.
Comment l’homme conseilla sa
femme, disant : « Ne regarde pas le
pauvre avec mépris, mais considère
l’œuvre de Dieu comme parfaite et
ne laisse pas ta pensée et ton
opinion vaines de ta propre misère
te faire railler la pauvreté et insulter
les pauvres »
femme, dit-il, es-tu une femme ou une cause de chagrin ? La
pauvreté est ma fierté : cesse de m’attaquer.
« La richesse et l’or sont comme un bonnet sur la tête : c’est l’homme
chauve qui se protège avec son bonnet.
« Mais celui qui a des cheveux beaux et bouclés est plus heureux quand
il n’a plus de bonnet.
« L’homme de Dieu ressemble à l’œil : c’est pourquoi sa vision est
meilleure dévoilée que couverte.
« Quand un marchand d’esclaves en offre à la vente, il retire à celui qui
est sain le vêtement qui cache les défauts.
« Mais si l’esclave présente un défaut, pourquoi le déshabillerait- il ?
Non, il trompe l’acheteur au moyen du vêtement.
“Celui-ci, dit-il, a honte du bien et du mal : le déshabiller le ferait
s’enfuir loin de toi.”
« Le riche marchand est plongé dans le vice jusqu’au cou, mais il a de
l’argent, et l’argent cache son vice,
2350 « Car en raison de la cupidité, nul envieux ne voit son vice : les
sentiments de cupidité sont un lien unissant les cœurs.
« Et si un mendiant prononce une parole semblable à l’or pur de la
mine, sa marchandise ne parviendra pas à la boutique.
« Ce qui concerne la pauvreté (spirituelle) est au-delà de ta
compréhension : ne regarde pas la pauvreté avec mépris,
« Car les derviches sont au-delà de la propriété et de la richesse : ils
possèdent une part abondante venant du Tout-Puissant.
« Le Dieu Très-Haut est juste, et comment ceux qui sont justes se
comporteraient-ils de façon tyrannique à l’égard des misérables ?
« Comment pourraient-ils octroyer biens et fortune à celui-ci, tandis
qu’ils mettent celui-là dans le feu ?
« Le feu le brûle parce qu’il a cette pensée (mauvaise) au sujet du
Seigneur qui a créé les deux mondes.
« La parole “La pauvreté est ma fierté” est-elle vaine et fausse ? Non ;
ce sont là des milliers de gloires et de dédains.
« Dans ta colère, tu as déversé sur moi des sobriquets : tu m’as appelé
un trompeur d’amis et un chasseur de serpents.
« Si j’attrape un serpent, je lui enlève ses crochets, afin de le préserver
d’avoir la tête écrasée.
2360 « Parce que ces crochets sont un ennemi pour sa vie, je fais de l’ennemi
un ami grâce à cette adresse.
« Je ne récite jamais de sortilèges par cupidité : j’ai complètement
vaincu cette cupidité.
« Dieu me garde ! Je ne désire rien de la part des créatures : grâce au
contentement, un monde habite mon cœur.
« Toi qui te trouves en haut du poirier* tu vois les choses ainsi :
descends de l’arbre, afin que tes mauvaises pensées ne persistent pas.
« Quand tu tournes et tournes et deviens étourdi, tu vois que la maison
tourne, alors que c’est toi qui tournes. »
* Allusion à une histoire du Livre IV, 358 et sqq.
Expliquant que l’action de chacun
provient de l’endroit où il se
trouve, de sorte qu ‘il voit tous les
autres à partir du cercle de sa
propre existence : un verre bleu fait
voir le soleil bleu, un verre rouge,
rouge ; mais quand le verre
échappe à la couleur, il devient
blanc, et alors il est plus fidèle que
tous les autres et devient
le modèle de tous
bû Djahl vit Ahmad (Mohammad) et dit : “C’est une vilaine figure
qui provient des fils de Hâshim ! ‘ ’
« Ahmad lui dit : “Tu as raison, tu as dit la vérité, bien que tu sois
impertinent.”
« Le Siddîq (Abû Bakr) le vit et lui dit : “Ô Soleil, tu n’es ni d’Orient,
ni d’Occident : brille magnifiquement !”
« Ahmad dit : “Tu as dit la vérité, ô cher ami, ô toi qui as échappé à ce
monde du néant.”
« Ceux qui étaient présents dirent : “Ô roi, pourquoi les as-tu déclarés
tous deux véridiques alors qu’ils se contredisaient ?”
2370 « Il répondit : “Je suis un miroir poli par la main divine : le Turc et
l’Indien contemplent en moi ce qui existe en eux-mêmes.”
« Ô mon épouse, si tu me considères comme très envieux, élève- toi au-
dessus de ces soucis féminins.
« Mon état ressemble à la cupidité, mais, en réalité, c’est une
miséricorde divine : là où se trouve cette bénédiction, où est la cupidité ?
« Fais l’épreuve de la pauvreté un jour ou deux, afin de pouvoir trouver
dans la pauvreté une richesse double.
« Sois patiente avec la pauvreté et renonce à ce dégoût, parce que dans
la pauvreté il y a la lumière du Seigneur de gloire.
« Ne sois pas amère, et tu verras des milliers d’âmes plongées, de
contentement, dans une mer de miel.
« Contemple des centaines de milliers d’âmes en proie à d’amères
souffrances plongées dans le sirop de rose, comme la rose.
« Oh ! si seulement tu pouvais comprendre, de sorte que le récit que tait
mon cœur puisse briller en toi à partir de mon âme.
« Ce discours est du lait dans le téton de l’âme : il ne coulera pas bien
sans quelqu’un qui tète.
« Quand l’auditeur est devenu assoiffé et en recherche, le prédicateur,
même s’il est comme mort, devfent éloquent.
2380 « Quand l’auditeur est frais et dispos, le muet trouvera cent langues
pour parler.
« Quand un étranger vient à ma porte, les femmes du harem se cachent
derrière un voile ;
« Mais si un parent inoffensif entre, celles qui étaient couvertes lèvent
les voiles de leurs visages.
« Tout ce qui est beau, joli, ravissant est fait pour l’œil de celui qui voit.
« Comment le son de la mélodie, des notes aiguës ou basses, serait-il
pour l’oreille insensible de celui qui est sourd ?
« Ce n’est pas en vain que Dieu a rendu le musc parfumé : Il l’a fait
pour l’odorat, Il ne l’a pas fait pour celui dont les narines sont malades.
« Dieu a façonné la terre et le ciel, Il a élevé en leur sein beaucoup de
feu et de lumière.
« Il a fait cette terre pour ceux qui sont créés d’argile, et le ciel comme
demeure des êtres célestes.
« L’homme entaché de bassesse est l’ennemi de ce qui est élevé : le
chercheur de chaque lieu (Ciel ou Enfer) est manifeste.
« Ô femme chaste, t’es-tu jamais levée et parée pour quelqu’un qui est
aveugle ?
2390 « Si je remplissais la terre de perles cachées (de sagesse) à quoi cela me
servirait-il puisqu’elles ne sont pas pour toi ?
« Ô ma femme, renonce à la dispute et à la querelle ; et si tu ne le veux
pas, alors quitte-moi !
« Qu’ai-je à faire de me disputer avec le bien ou le mal ? Car mon cœur
se dérobe même aux actions pacifiques.
« Si tu gardes le silence, c’est bien, et sinon, je ferai en sorte de quitter à
l’instant ma maison et mon foyer. »
Comment la femme accepta les
dires de son mari, et pria Dieu de
lui pardonner ses propres paroles
uand la femme vit qu’il était furieux et impossible à convaincre,
elle se mit à pleurer. En vérité, les larmes sont l’artifice de la femme.
Elle dit : « Quand ai-je imaginé de telles paroles de ta part ? Je
souhaitais de toi quelque chose de différent. »
La femme se mit à s’humilier elle-même : « Je suis ta poussière, disait-
elle, je ne suis pas digne d’être ton épouse.
« Corps et âme et tout ce que je suis sont à toi ; l’autorité et le pouvoir
t’appartiennent entièrement.
« Si, en raison de la pauvreté, mon cœur a perdu patience, ce n’est pas
pour moi, mais pour toi.
« Tu as été mon remède dans l’affliction : je désire que tu ne sois pas
dans l’indigence.
2400 « Sur mon âme et conscience, ceci n’est pas à cause de moi- même : ces
plaintes et ces gémissements sont à cause de toi.
« Je jure par Dieu qu’à chaque moment je mourrais volontiers pour toi
devant toi.
« Si seulement ton âme, à laquelle mon âme est dévouée, était
consciente des pensées les plus intimes de mon âme !
« Puisque tu as une si mauvaise opinion de moi, je suis devenue lasse
d’âme et de corps.
« Que m’importent l’or et l’argent, puisque tu te conduis ainsi à mon
égard, ô réconfort de mon âme !
« Toi qui demeures dans mon âme et mon cœur, t’éloigneras-tu
tellement de moi ?
« Éloigne-toi donc, car tu en as le pouvoir. Mais mon âme plaide contre
ton éloignement.
« Souviens-toi du temps où j’étais pareille à une idole, et toi tel
l’idolâtre.
« Ton esclave a attisé le feu de son cœur pour te complaire à tel point
qu’il a été brûlé.
« Quelle que soit la façon dont tu m’accommodes, je t’appartiens ; que
tu sois aigre ou doux, cela convient.
2410 « J’ai prononcé un blasphème : voici que je reviens à la vraie foi ; je me
soumets de toute mon âme à tes ordres.
« Je ne connaissais pas ta nature royale ; j’ai fait courir mon cheval
devant toi avec témérité.
« Puisque je me suis fait un flambeau de ta miséricorde, je me repens, je
renonce à l’opposition.
« Je place devant toi l’épée et le linceul ; je courbe mon cou devant toi :
frappe !
« Tu parles de séparation amère : fais ce que tu veux, mais pas cela.
« En toi-même, il y a un intercesseur secret ; même en mon absence, il
intercède perpétuellement pour moi.
« Ce qui plaide à l’intérieur de toi-même pour moi est ta nature ; c’est à
cause de ma confiance en elle que mon cœur a cherché à pécher.
« Aie pitié de moi, ô toi qui ne te connais pas toi-même, ô toi qui es
irrité, ô toi dont la nature est meilleure que cent man * de miel. »
De cette manière, elle parlait gracieusement et tendrement ; cependant,
une crise de larmes lui advint.
Quand les larmes et les sanglots eurent dépassé toutes limites, venant
d’elle qui était ravissante même sans pleurs,
2420 Un éclair jaillit de cette pluie qui jeta une étincelle de feu dans le cœur
de l’homme solitaire.
Elle, par le beau visage de qui l’homme est rendu esclave, qu’en sera-t-
il quand elle se comporte comme une esclave ?
Elle dont l’arrogance fait trembler les cœurs, comment seras-tu quand
elle tombera en pleurant devant toi ?
Elle dont le dédain fait saigner ton cœur et ton âme, comment seras-tu si
elle recourt à la supplication ?
Elle dont la tyrannie et la cruauté nous capturent, quel argument aurons-
nous quand elle se mettra à plaider ?
L’amour des biens convoités est présenté aux hommes sous des
apparences belles et trompeuses56. Dieu a arrangé cela : comment
peuvent-ils échapper à ce que Dieu a arrangé ?
Étant donné qu’il a créé la femme pour que l’époux repose auprès
d’elle57, comment Adam peut-il être séparé d’Eve ?
Même si l’époux est Rostam, fils de Zâl, et plus grand que Hamza en ce
qui concerne l’autorité, il est le prisonnier de sa vieille épouse.
Le Prophète, aux paroles de qui le monde tout entier obéissait, avait
coutume de s’écrier : « Parle-moi, ô Humayrâ. »
L’eau éteint le feu à cause de la crainte qu’il lui cause ; mais le feu fait
bouillir l’eau quand elle est cachée.
2430 Lorsqu’un chaudron s’interpose entre eux, ô roi, le feu annihile l’eau et
la transforme en air.
Si extérieurement tu domines ta femme, comme l’eau qui éteint le feu,
intérieurement tu es dominé par ton épouse et recherches son amour.
Ceci caractérise seulement l’homme : l’amour manque aux animaux, et
cela provient de leur infériorité.
* Mesure de poids (3-5 kg).
Explication de la parole
prophétique : « En vérité, les
femmes l’emportent sur l’homme
sage, et l’homme ignorant
l’emporte sur elles »
e Prophète a dit que la femme l’emporte infiniment sur les hommes
sages et intelligents.
Tandis que les hommes ignorants l’emportent sur la femme, car en eux
la férocité de l’animal est emprisonnée.
Ils sont dénués de tendresse, de bonté et d’affection, parce que
l’animalité l’emporte sur leur humanité.
L’amour et la tendresse sont des qualités humaines ; la colère et la
luxure sont des qualités animales.
La femme est un rayon de Dieu, elle n’est pas cette bien-aimée
terrestre : elle est créature, pourtant il semble qu’elle ne soit pas créée.
Comment l’homme céda à la
demande de sa femme de chercher
des moyens de subsistance et
considéra son opposition comme
une indication divine
ers : Pour l’esprit de tout homme sage, c’est un fait qu’avec
chaque objet qui tourne il y a quelqu ’un qui le fait tourner.
L’homme devint aussi affligé par ses paroles qu’à l’heure de la mort un
officier tyrannique l’est pour sa tyrannie.
Il dit : « Comment suis-je devenu l’adversaire de celle qui est l’âme de
ma vie ? »
2440 Quand le Destin arrive, il trouble la vue, de sorte que notre raison ne
peut pas distinguer le pied de la tête.
Dès que le Destin est passé, la raison se déchire elle-même : déchirant le
voile, elle se déchire le sein.
L’homme dit : « Ô ma femme, je me repens, et j’ai été impie ; je
deviendrai maintenant musulman.
« J’ai péché contre toi, aie pitié de moi, ne me détruis pas totalement. »
Si l’infidèle se repent, il devient musulman quand il implore son
pardon.
Dieu est le Seigneur compatissant et généreux ; l’existence et la non-
existence sont toutes deux éprises de Lui.
L’impiété et la foi sont toutes deux amoureuses de cette Majesté, le
cuivre comme l’argent sont esclaves de cette Pierre philosophale.
Expliquant comment Moïse et
Pharaon sont tous deux soumis à la
Volonté divine, comme l’antidote et
le poison, l’obscurité et la lumière,
et comment Pharaon parla dans la
solitude avec Dieu, Le priant de ne
pas détruire sa dignité
oïse et Pharaon étaient les serviteurs de la Réalité suprême, bien
qu’en apparence le premier suive la voie droite, tandis que le second est
égaré.
Durant le jour, Moïse suppliait Dieu ; à minuit, Pharaon se mettait à
pleurer,
Disant : « Ô mon Dieu, qu’est-ce que cette chaîne sur mon cou ? Si ce
n’était cette chaîne, qui dirait : “Je suis moi” ?
2450 « Ce par quoi tu as rendu Moïse illuminé, c’est par cela même que Tu
m’as plongé dans les ténèbres.
« Ce par quoi Tu as rendu le visage de Moïse pareil à la lune, par cela
Tu as rendu la lune de mon âme éclipsée.
« Mon étoile ne valait pas mieux qu’une lune : puisqu’elle a subi une
éclipse, quel secours puis-je avoir ?
« Si l’on bat du tambour en mon honneur en tant que Seigneur et Sultan,
c’est comme lorsque la lune est éclipsée et que le peuple frappe sur des
bols de métal.
« Ils frappent ces bols et font du tumulte, ils font honte à la lune avec
leurs coups.
« Moi, qui suis Pharaon, oh ! malheur à moi à cause de ce que fait le
peuple : m’appeler “Mon Seigneur suprême” est pareil aux coups sur les
bols.
« Nous sommes Tes serviteurs, mais Ta hache coupe les rameaux pleins
de sève dans Ta forêt.
« Par elle, un rameau est planté solidement, et un autre abandonné sans
soin.
« Le rameau est impuissant contre la hache : nul rameau n’a échappé à
la puissance de la hache.
« Je T’implore, par la vérité de la puissance qui appartient à Ta hache,
redresse, par Ta grâce, nos actions. »
2460 A nouveau, Pharaon se dit à lui-même : « Oh, quelle merveille ! Ne
suis-je pas toute la nuit occupé à crier : “Ô notre Seigneur !”
« En secret, je deviens humble et harmonieux : puisque j’atteins Moïse,
qu’est-ce que je deviens ?
« La dorure de l’or est déposée en six couches : comment devientelle
noircie en présence du feu ?
« Mon cœur et son cœur ne sont-ils pas sous Son contrôle, de telle sorte
qu’à un moment II fait de moi un noyau, à un autre moment une écorce ?
« Quand Il m’ordonne d’être un champ de blé, je deviens verdoyant ;
quand Il m’ordonne d’être laid, je deviens jaune.
« A un moment, Il fait de moi une lune, à un autre Il me rend noir.
Comment, en vérité, l’action de Dieu est-elle autre que cela ? »
Sous la crosse de Son ordre Sois, et cela fut, nous courons dans l’espace
et au-delà de l’espace.
Depuis que l’absence de couleurs (l’Unité) est devenue captive de la
couleur (la manifestation), un Moïse est devenu l’adversaire d’un Moïse.
Quand tu parviens à l’absence de couleurs que tu avais à l’origine,
Moïse et Pharaon sont réconciliés.
Si tu veux poser des questions au sujet de ce mystère : comment ce
monde de la couleur serait-il dénué de contradictions ?
2470 La merveille, c’est que la couleur est venue de ce qui est sans couleur :
comment la couleur en est-elle venue à combattre ce qui est sans couleur ?
Étant donné que l’ huile a été formée à partir de l’eau, pourquoi l’huile
et l’eau sont-elles devenues opposées ?
Puisque la rose naît de l’épine, et l’épine de la rose, pourquoi sont-elles
toutes deux en conflit et querelle ?
Ou bien n’est-ce pas véritablement une guerre ? Est-ce un dessein divin
et un artifice, comme les disputes de ceux qui vendent des ânes ?
Ou bien n’est-ce ni ceci, ni cela ? Est-ce la perplexité ? Le trésor doit
être cherché et cette stupeur est la ruine (où il est caché).
Ce que tu imagines être le trésor — à cause de cette vaine imagination,
tu le perds.
Sache que les imaginations et les opinions sont à l’instar de ce qu’on
cultive : on ne trouve pas de trésor dans les endroits cultivés.
Dans l’état de culture, il y a l’ existence et la lutte, ce qui est non
existant a honte de toutes les choses existantes.
Ce n’est pas que l’existant ait besoin du non-existant ; non, c’est le non-
existant qui se manifeste à cause de l’existant.
Ne dis pas : « Je m’enfuis loin du non-existant » ; non, c’est lui qui
s’enfuit loin de toi. Arrête-toi !
2480 En apparence, il t’appelle vers lui, mais intérieurement il te chasse avec
une trique.
Ô homme à l’esprit raisonnable, c’est là un cas de sabots inversé* :
sache que la révolte de Pharaon provenait en réalité de Moïse.
* Allusion à l’ habitude des brigands de ferrer leurs chevaux à l’ envers pour
tromper les poursuivants.
La raison pour laquelle ceux qui ne
sont pas bénis sont déçus par les
deux mondes, selon la parole il
perd et la vie de ce monde
et la vie future58
e malheureux philosophe étant fermement convaincu que le ciel est
un œuf, et que la terre est comme le jaune de l’œuf,
Quelqu’un lui demanda comment la terre demeure, au milieu de cette
étendue de ciel qui l’entoure,
Suspendue dans l’air comme une lampe, n’allant ni vers le bas, ni vers
le haut.
Le philosophe lui dit : « Elle reste en l’air en raison de l’attraction
exercée par le ciel à partir des six directions.
« Le ciel est comme une voûte d’aimant : la terre, comme un morceau
de fer, reste suspendue au milieu. »
L’autre demanda : « Comment le ciel pur pourrait-il attirer à lui la terre
noire ?
« Non, il la repousse de toutes les six directions ; ainsi, elle demeure
suspendue au milieu des courants violents. »
De même, en raison de la répulsion exercée par les cœurs des hommes
parfaits, les esprits des Pharaons demeurent dans la perdition.
2490 C’est pourquoi, étant rejetés par ce monde-ci et par ce monde-là, ces
hommes perdus ont été laissés sans l’un ni l’autre.
Si vous vous écartez des saints serviteurs du Tout-Puissant, sachez
qu’ils sont dégoûtés par votre existence.
Ils possèdent l’ambre : quand ils la montrent, ils rendent la paille de
votre existence affolée (de désir).
Quand ils cachent leur ambre, ils transforment bien vite votre
soumission en révolte.
Ceci est comparable à l’état de l’animal, qui est captif et soumis à
l’homme.
Sache que le degré de l’humanité est soumis au pouvoir des saints
comme l’animal est soumis à l’homme, ô maître.
Ahmad (Mohammad) avec justesse appelait les créatures ses serviteurs.
Lis la parole : Dis, ô mes serviteurs59.
Ton intelligence est comparable au chamelier, et tu es le chameau : elle
te conduit dans chaque direction avec son dur pouvoir.
Les saints sont l’intelligence de l’intelligence, et toutes les intelligences,
du commencement à la fin, sont sous leur contrôle, comme des chameaux.
Viens, regarde-les avec considération ; il n’y a qu’un seul guide et cent
mille âmes (à sa suite).
2500 Quel est le guide, et quel est le chamelier ? Acquiers un œil qui puisse
contempler le Soleil !
En vérité, le monde a été abandonné, cloué dans la nuit, tandis que le
jour attend impatiemment, dépendant du soleil.
Voici un soleil caché dans un grain de poussière, un lion féroce sous la
toison d’un agneau.
Voici un océan caché sous la paille : prends garde, ne pose pas le pied
sur la paille en hésitant.
Mais un sentiment d’hésitation et de doute dans le cœur des insensés est
une Miséricorde divine en ce qui concerne le guide.
Chaque prophète est venu seul en ce monde : il était seul, et pourtant il
avait en lui-même cent mille mondes invisibles.
Par son pouvoir, il enchanta le macrocosme, il s’enferma lui- même
dans une très petite forme (microcosme).
L’insensé le croyait solitaire et faible : comment serait-il faible, celui
qui est devenu le compagnon du Roi ?
L’insensé dit : « C’est un homme, rien de plus. » Malheur à lui qui ne
voit pas la fin !
Comment les yeux du sens
(extérieur) considéraient Sâlih et sa
chamelle comme méprisables et sans
défenseur ; car lorsque Dieu est sur
le point de détruire une armée, Il
fait apparaître ses adversaires
comme méprisables et peu
nombreux à ses yeux, même si
l’adversaire a une force supérieure :
Et Il vous faisait paraître à leurs
yeux comme peu nombreux, afin
que Dieu parachève un décret qui
devait être exécuté60
a chamelle de Sâlih semblait par la forme être un chameau, cette
tribu barbare la précipita dans sa folie.
2510 Lorsqu’ils devinrent ses ennemis en raison de l’eau (qu’elle partageait
avec eux), ils étaient aveuglés quant au pain et à l’eau accordés par Dieu.
La chamelle de Dieu buvait de l’eau provenant du ruisseau et du nuage :
ils refusaient à Dieu l’eau de Dieu.
Alors, la chamelle de Sâlih devint, comme les corps des hommes justes,
un piège pour la destruction des pervers,
Afin que vous voyez ce que l’Ordre divin : La chamelle de Dieu,
laissez-la boire61 ! opéra contre ce peuple par un destin de mort et de
souffrances.
La vengeance, qui est le ministre de Dieu, exigea d’eux une ville entière
pour prix du sang d’un seul chameau.
L’esprit (du Prophète ou du saint) est comme Sâlih, et son corps est la
chamelle : l’esprit est uni à Dieu, et le corps misérable.
L’esprit de Sâlih n’est pas sujet aux afflictions : les coups tombent sur le
chameau du corps, non sur l’essence de l’esprit.
Personne n’obtient la victoire sur les cœurs des saints : le dommage
n’atteint que la coquille de l’huître, non la perle.
L’esprit de Sâlih ne peut être blessé : la lumière de Dieu n’est pas
soumise aux impies.
L’Esprit (de Dieu) a attaché à l’esprit le corps terrestre, afin que les
impies puissent le blesser et subir des tribulations,
2520 Ne sachant pas que blesser ce corps c’est Le blesser : l’eau dans cette
aiguière est reliée à l’eau de la rivière.
Dieu a rattaché l’esprit à un corps, afin que lui (le Prophète ou le saint)
puisse devenir un refuge pour le monde entier.
Sois l’esclave du chameau, qui est le corps du saint, afin de devenir le
serviteur et compagnon de l’esprit de Sâlih.
Sâlih dit (au peuple de Thamûd) : « Étant donné que vous avez montré
cette envie, après trois jours le châtiment viendra de Dieu.
« Après trois jours encore, proviendra de Celui qui ôte la vie une
calamité qui présente trois signes.
« La couleur de tous vos visages sera changée, ils seront de couleurs
différentes.
« Le premier jour, vos visages seront comme du safran, le second, ils
seront rouges comme arghawân (fleurs de l’arbre de Judée).
« Le troisième, tous vos visages deviendront noirs : après cela, la
vengeance de Dieu arrivera.
« Si vous désirez que je vous apporte un signe de ce châtiment qui vous
menace, le petit de la chamelle s’est échappé vers les montagnes :
« Si vous l’attrapez, il y a pour vous de l’aide ; autrement, l’oiseau de
l’espoir s’est sûrement envolé loin du piège. »
2530 Personne ne réussit à attraper le chamelon : il alla dans les montagnes et
disparut.
Sâlih dit : « Vous voyez, le décret divin a été ratifié et a décapité le
fantôme de votre espoir. »
Qui est le petit de la chamelle ? Le cœur du saint, que vous pouvez
regagner au moyen de bonnes actions et de piété.
Si son cœur revient à vous, vous êtes sauvés du châtiment divin ;
autrement, vous êtes au désespoir, vous mordant les mains.
Quand ils entendirent cette sombre menace, ils baissèrent les yeux et
attendirent (sa réalisation).
Le premier jour, ils virent que leurs visages étaient jaunes ; de
désespoir, ils soupiraient profondément.
Le second jour, leurs visages à tous devinrent rouges : le temps de
l’espoir et du repentir était perdu.
Le troisième jour, tous leurs visages devinrent noirs : la prédiction de
Sâlih se réalisa sans conteste.
Lorsqu’ils furent tous rejetés et plongés dans le désespoir, ils tombèrent
à genoux, comme des oiseaux.
Gabriel, l’Esprit loyal, apporta dans le Qor’ân la description de cet
agenouillement.
2540 Agenouille-toi quand les saints t’enseignent et t’ordonnent de craindre
un tel agenouillement.
Le peuple de Thamûd attendait le coup de la vengeance : la vengeance
vint et détruisit la ville.
Sâlih se rendit de sa solitude à la ville : il contempla la cité dans la
fumée et la chaleur.
Il entendit les plaintes venant de leurs membres : la lamentation
s’entendait clairement, mais ceux qui gémissaient étaient invisibles.
Il entendit les gémissements venant de leurs os : des larmes de sang
coulaient de leurs esprits, comme la grêle.
Sâlih entendit cela et se mit à pleurer : il commença à se lamenter pour
ceux qui se lamentaient.
Il dit : « Ô gens qui vivaient dans la vanité et pour qui j’ai pleuré devant
Dieu !
« Dieu m’a dit : “Sois patient à l’égard de leur iniquité : conseilleles, il
ne reste que peu de temps pour eux.”
« Je dis : “Le conseil est arrêté par les mauvais traitements : le lait du
conseil jaillit de l’amour et de la joie.
“Ils m’ont infligé tant de mauvais traitements que le lait du conseil s’est
caillé dans mes veines.”
2550 « Dieu me dit : “Je t’accorderai un bienfait, je placerai un pansement sur
tes blessures.”
« Dieu rendit mon cœur clair comme le ciel, il balaya votre tyrannie de
mon esprit.
« Je revins une fois de plus vous admonester, je parlai en paraboles et en
paroles douces comme le sucre.
« J’ai produit du lait frais à partir du sucre, j’ai mélangé du lait et du
miel à mes paroles.
« En vous, ces paroles sont devenues comme du poison, parce que vous
étiez remplis de poison de la tête aux pieds.
« Comment m’affligerais-je que le chagrin soit infligé ? Vous étiez de la
peine pour moi, ô peuple obstiné.
« Se lamente-t-on de la disparition de la peine ? S’arrache-t-on les
cheveux quand le mal de tête a disparu ? »
Puis il se retourna vers lui-même et dit : « Ô endeuillé ces gens ne sont
pas dignes de ton deuil. »
Récite correctement — ne fais pas attention si ma citation est erronée
(les paroles du Qor’ân) : Comment éprouverais-je de la peine au sujet
d’un peuple incrédule62 ?
A nouveau, il sentit des pleurs dans ses yeux et son cœur : une
compassion involontaire se manifesta en lui.
2560 Il versait des larmes et il était devenu bouleversé — gouttes sans cause
de l’Océan de la Générosité.
Sa raison disait : « Pourquoi ces larmes ? Doit-on pleurer pour de tels
moqueurs ?
« Dis-moi, pourquoi pleures-tu ? Pour leur tromperie ? Pour leurs
innombrables haines misérables ?
« Pour leurs cœurs ténébreux et pleins de rouille ? Pour leurs langues
venimeuses pareilles à des serpents ?
« Pour leur haleine et leurs dents pareilles à celles d’un chien ? Pour
leurs bouches et leurs yeux remplis de scorpions ?
« Pour leurs disputes, leurs railleries et leurs sarcasmes ? Rends grâces
que Dieu les ait mis à part.
« Leurs mains sont perverses, leurs pieds pervers, leurs yeux pervers,
leur amour pervers, leur paix perverse, leur colère perverse. »
Par amour d’un conformisme aveugle, et des normes de la tradition, ils
piétinèrent les chameaux de la Raison, le guide vénérable.
Ils ne souhaitaient pas avoir un guide (pîr-khar) : ils étaient tous
devenus comme un vieil âne (pîr-khar) à force de complaisance hypocrite
à l’égard des yeux et des oreilles des uns et des autres.
Dieu amena les habitants du Paradis afin de pouvoir leur montrer les
habitants de l’Enfer.
Sur la signification de Il a fait
confluer les deux mers pour qu’elles
se rencontrent ; mais elles
ne dépassent pas une barrière située
entre elles63
2570 ontemple les gens destinés au Feu et ceux du Paradis demeurant
dans la même boutique ; pourtant il se trouve entre eux une barrière qu’ils
ne cherchent pas à franchir.
Il a mélangé les gens du Feu et ceux de la Lumière : entre eux, Il a élevé
la montagne de Qâf.
Il les a mélangés comme la terre et l’or dans la mine : entre eux se
trouvent des centaines de déserts et de caravansérails.
Ils sont mélangés comme des perles et du jais dans un collier, devant se
séparer comme les hôtes d’une seule nuit.
Une moitié de la mer est douce comme le sucre : le goût suave, la
couleur brillante comme la lune.
L’autre moitié est amère comme le venin du serpent : le goût amer et la
couleur noire comme la poix.
Ces deux moitiés se jettent l’une sur l’autre, d’en dessous et d’audessus,
vague sur vague, comme l’eau de la mer.
L’apparence de collision provenant de la corporalité limitée est due au
fait que les esprits sont mêlés dans la paix ou la guerre.
Les vagues de la paix se précipitent l’une contre l’autre et déracinent les
haines des cœurs.
Sous une autre forme, les vagues de la guerre détruisent les amours des
hommes.
2580 L’amour attire ceux qui sont amers vers ceux qui sont doux, car le
fondement de tous les amours est la plénitude.
Le courroux emporte ce qui est doux vers l’amertume : comment ceux
qui sont amers pourraient-ils convenir à ceux qui sont doux ?
L’amer et le doux ne sont pas visibles à la vision oculaire, mais ils
peuvent être vus par ceux qui voient de loin.
L’œil qui voit la fin (âkhir) peut voir en vérité ; l’œil qui ne voit que
l’étable (âkhur) n’est qu’erreur et illusion.
Oh ! combien de gens sont doux comme le sucre, mais il y a du poison
caché dans le sucre.
Celui qui est plus perspicace le reconnaîtra à l’odeur ; un autre
seulement quand cela touchera ses lèvres et ses dents :
Alors ses lèvres le rejetteront avant que cela ne parvienne à son gosier,
bien que le Démon lui crie : « Mange ! »
Et à un autre, cela se fera sentir dans sa gorge, tandis que pour un autre
cela se révélera dans son corps ;
Et à un autre, cela causera une douleur brûlante en l’évacuant : sa sortie
l’instruira sur son entrée (de ce qu’il a avalé).
Et pour un autre, cela se manifestera après des jours et des mois ; et
pour un autre, après la mort, du fond du tombeau ;
2590 Et s’il lui est accordé un répit dans la profondeur de la tombe, cela
deviendra inévitablement manifeste le Jour de la Résurrection.
Chaque douceur et friandise dans le monde de la manifestation a une
durée propre, qui lui est octroyée par la révolution du Temps.
Il faut des années pour que le rubis exposé au soleil acquière sa couleur,
sa splendeur et son éclat.
Les légumes parviennent à la maturité en deux mois, tandis que la rose
rouge parvient à la perfection en une année.
C’est pour cette raison que le Dieu Tout-Puissant et Glorieux, dans la
sourate Al-An‘âm, a mentionné un terme fixé (adjal).
Tu as entendu ce discours ; puisses-tu, tout entier, cheveu par cheveu,
être une oreille pour l’entendre ! C’est l’Eau de la Vie : si tu l’as bue,
puisse-t-elle t’être bénéfique !
Appelle-le l’Eau de la Vie, et non pas un discours : contemple l’esprit
nouveau dans le corps de la vieille lettre !
A présent, mon ami, écoute une autre parole qui, comme l’âme, est très
claire pour les mystiques et très obscure pour les autres :
A un certain degré spirituel, par l’action divine, même ce poison et ce
serpent sont rendus digestes.
En un lieu, c’est du poison, en un autre, un remède ; en un lieu de
l’infidélité, en un autre lieu, approuvé.
2600 Bien que là ce soit néfaste pour l’âme, quand cela arrive ici, cela
devient un remède.
Dans le raisin qui n’est pas mûr (ghûra), le jus est acide, mais il est
doux et bon quand le ghûra devient du raisin mûr (angûr).
De même, dans la jarre de vin il devient amer et illicite, mais sous la
forme de vinaigre, quel excellent assaisonnement !
Sur ce qu ‘il ne convient pas au
disciple (murîd) d’effectuer les
mêmes actions que le saint (walî)
étant donné que les sucreries ne
font pas de mal au médecin, mais
sont nuisibles au malade, et la gelée
et la neige ne portent pas de
préjudice au raisin mûr, mais sont
néfastes pour les fruits jeunes ; car
le disciple est encore sur la voie ; il
n ’est pas encore devenu (le saint à
qui s’appliquent) les paroles du
Qor’ân : Que Dieu te pardonne tes
premiers et tes derniers péchés64
i le saint boit du poison, cela devient un antidote, mais si le
disciple le boit, son esprit est obscurc
De Salomon sont venues les paroles : Ô Seigneur, accorde-moi un
royaume tel qu’il n’existera plus pour personne après moi65, c’est- à-dire :
« Ne donne ce royaume et ce pouvoir à nul autre que moi.
« N’octroie cette libéralité à nul autre que moi. » Cela ressemble à de
l’envie, mais ce n’en était pas.
Lis avec ton âme le mystère de tel qu ‘il n ‘existera plus : ne crois pas
que le sens intérieur de après moi provienne de l’avarice de Salomon.
Non, mais dans la souveraineté il percevait une centaine de dangers : le
royaume de ce monde a toujours constitué une crainte pour votre tête.
La crainte pour la tête, la crainte pour le cœur, la crainte pour la religion
— il n’est de pire épreuve pour nous.
C’est pourquoi il faut posséder l’aspiration sublime d’un Salomon pour
échapper à ces myriades de couleurs et de parfums.
2610 Même avec une aussi grande force que la sienne, les vagues de ce
royaume terrestre lui coupaient le souffle.
Etant donné le chagrin que lui causait tout cela (son amour pour les
choses de ce monde), il avait de la compassion pour tous les rois du
monde.
C’est pourquoi il intercéda auprès de Dieu pour eux, disant : « Donne-
leur ce royaume en même temps que la perfection que Tu m’as accordée.
« A quiconque Tu le donneras, et à quiconque Tu accorderas cette
libéralité, cette personne est Salomon, et moi aussi je suis lui.
« Il n’est pas “après moi”, il est avec moi. Pourquoi, en vérité, “avec
moi” ? Je suis sans rival. »
C’est mon devoir d’expliquer ceci, mais je vais revenir à l’histoire de
l’homme et de sa femme.
Morale de la dispute
entre l’Arabe et sa femme
e cœur de celui qui est sincère cherche une morale à la dispute de
l’homme et de sa femme.
La dispute de l’homme et de sa femme a été contée : sache que c’est
une parabole de ta propre âme charnelle (nafs) et de la raison.
L’homme et la femme, qui sont l’âme charnelle et la raison, sont très
nécessaires à la manifestation du bien et du mal.
Et ce couple nécessaire, dans cette demeure terrestre, est en lutte et
dispute jour et nuit.
2620 L’épouse désire ce dont la maisonnée a besoin ; c’est-à-dire la
réputation, le pain, les aliments, les dignités.
A l’instar de l’épouse, l’âme charnelle, afin de trouver les moyens d’y
réussir, a tantôt recours à l’humilité, tantôt à la domination.
La raison est réellement inconsciente de ces pensées ; en elle ne se
trouve que l’amour de Dieu.
Bien que la signification profonde de ce conte soit ce leurre et ce piège,
écoute à présent cette histoire tout entière sous sa forme extérieure.
Si l’explication spirituelle était suffisante, la création du monde aurait
été vaine et oisive.
Si l’amour n’était que la pensée et la réalité, la forme de ton jeûne et de
ta prière serait non existante.
Les présents que se font les amoureux ne sont, par rapport à l’amour,
que des formes.
Mais le but est que ces cadeaux puissent porter témoignage des
sentiments d’amour qui sont cachés dans le secret,
Car les actes extérieurs de tendresse témoignent des sentiments d’amour
dans le cœur, ô mon cher ami.
Ton témoin est parfois véridique, tantôt faux, tantôt ivre de vin, tantôt
de lait aigre.
2630 Celui qui a bu du lait aigre joue la comédie de l’ivresse, pousse des cris
d’extase, et se conduit comme celui dont la tête est alourdie (par les
vapeurs du vin).
Cet hypocrite jeûne et prie, afin que Ton suppose qu’il est enivré de
dévotion.
Bref, les actes extérieurs diffèrent pour indiquer ce qui est caché.
Ô Seigneur, accorde-nous selon notre désir le discernement, afin que
nous puissions reconnaître l’indication fausse de la vraie.
Sais-tu comment la perception sensorielle devient capable de
discernement ? C’est que la perception sensorielle voit par la lumière de
Dieu.
Et s’il n’y a pas d’effet apparent, la cause aussi rend manifeste ce qui est
caché ; ainsi la parenté donne des informations concernant l’amour.
Si la lumière de Dieu parvient aux sens, tu ne seras pas esclave de
l’effet et de la cause,
De sorte que l’Amour jettera une étincelle dans le cœur, deviendra
puissant, et rendra indépendant de l’effet.
Il n’a pas besoin de signes d’amour, puisque l’Amour a projeté son
rayonnement sur le ciel.
Il y a des explications détaillées pour compléter ce sujet ; mais cherche-
les toi-même ; adieu.
2640 Et quant à celui qui a saisi le sens profond de cette forme extérieure, la
forme est proche du sens, et aussi en est loin.
En ce qui concerne l’indication, la forme et le sens sont comme la sève
et l’arbre, mais quand tu considères la quiddité ils sont très éloignés.
Mais laissons là les quiddités et les qualités essentielles et racontons ce
qui advient à ces deux au visage beau comme la lune.
Comment l’Arabe décida de
satisfaire la demande de sa bien
aimée et jura qu ‘en se soumettant
ainsi à elle, il ne voulait pas la
tromper ni la mettre à l’épreuve
’homme dit :« A présent, j’ai cessé de m’opposer à toi : tu as
l’autorité : tire l’épée du fourreau.
« Quoi que tu m’ordonnes de faire, j’obéirai, je ne considérerai pas le
bon ou le mauvais résultat.
« Je deviendrai non existant dans ton existence, parce que je suis ton
amoureux : l’amour rend aveugle et sourd. »
La femme dit : « Oh ! je me demande si tu es mon ami, ou si tu
t’efforces de découvrir mon secret par la ruse. »
Il répondit : « Non, par Dieu qui connaît la pensée la plus secrète, qui de
poussière a créé le pur Adam,
« Qui dans ce corps long de trois coudées qu’il lui a donné, a manifesté
tout ce qui est contenu dans les tablettes du destin et le monde des esprits.
« Grâce à Il (Dieu) lui enseigna les Noms66 dès le commencement il
instruisit les anges concernant tout ce qui arrivera jusqu’à l’éternité,
2650 « De sorte que les anges devinrent hors d’eux-mêmes à son
enseignement, et obtinrent de sa glorification de Dieu une sainteté
nouvelle.
« La révélation qui leur advint d’Adam n’était pas contenue dans
l’étendue de leurs cieux.
« En comparaison avec la grandeur du domaine de ce pur esprit
(Adam), l’étendue des sept cieux devint étroite.
« Le Prophète a déclaré que Dieu a dit : “Je ne suis pas contenu dans les
limites du “haut” et du “bas” ;
“Je ne suis pas contenu dans la terre ou le ciel ou même dans l’empyrée
— tiens cela pour certain, ô homme noble ;
“Mais je suis contenu dans le cœur du véritable croyant : oh !
merveille ! Si tu Me cherches, cherche-Moi dans ces cœurs.”
« Dieu a dit aussi : “Entre donc avec Mes serviteurs67, tu trouveras un
Paradis qui consiste en la vision de Moi, ô toi qui crains Dieu.”
« L’empyrée, en dépit de sa lumière immense, quand il le vit (l’esprit
d’Adam), fut bouleversé hors de lui-même.
« En vérité, l’immensité de l’empyrée est sans bornes, mais qu’est- ce
que la forme quand est arrivée la réalité ?
« Alors, les Anges lui disaient (à Adam) : “Auparavant, nous étions
amis avec toi sur la poussière de la terre.
2660 “Sur la terre, nous semions la semence de l’adoration : nous nous
émerveillions de cette relation,
“Nous interrogeant sur la relation que nous avions avec cette poussière,
alors que notre nature est céleste.
“Nous disions : « Pourquoi cette amitié de notre part, nous qui sommes
lumière, avec la ténèbre ? Comment la lumière peut-elle vivre avec
l’obscurité ? »
“Ô Adam, cette amitié était due à ton parfum, parce que la terre était la
trame et la chaîne de ton corps.
“De ce lieu (la terre) ton corps a été tissé ; en ce lieu ta pure lumière a
été trouvée.
“Cette lumière que nos âmes ont acquise de ton esprit a brillé quelque
temps hors de la poussière.
“Nous étions dans la terre, et inconscients de la terre, inconscients du
trésor qui y était enfoui.
“Quand Dieu nous ordonna de nous éloigner de cette demeure, nous
fûmes amèrement blessés par ce changement,
“De telle sorte que nous discutions, disant : « Ô mon Dieu, qui viendra à
notre place ?
« Echangeras-tu la splendeur de la louange avec laquelle nous Te
glorifions et Te célébrons contre des bavardages et de vaines paroles ? »
2670 “L’ordre de Dieu étendit pour nous le tapis (de la bienveillance) et II
dit : « Parlez avec audace.
« Et sans crainte, dites ce qui vous vient sur les lèvres, comme des
enfants uniques avec leur père :
« Qu’importe si vos paroles ne sont pas convenables ? Ma miséricorde
vient avant Mon courroux.
« Afin de manifester cette antériorité, ô ange, je mettrai en toi une
tendance à la perplexité et au doute,
« Afin que tu puisses parler et queje ne m’en offense pas, et que
personne qui nie Ma clémence n’ose prononcer une parole.
« Au sein de Ma clémence, celles de cent pères et de cent mères à
chaque instant naissent et disparaissent.
« Leur clémence n’est que l’écume de l’océan de Ma clémence ;
l’écume vient et s’en va, mais l’océan demeure. »”
« Que puis-je dire ? En comparaison de cette perle (de la miséricorde
divine), cette coquille d’huître (de la clémence humaine) n’est que
l’écume de l’écume de l’écume.
« Par la vérité de cette écume, par la vérité de cette mer pure, je jure que
mes paroles ne sont pas pour te mettre à l’épreuve et ne sont pas vaines.
« Elles proviennent de l’amour, de la sincérité, et de l’humilité, je le jure
par la vérité de Celui vers qui je me tourne.
2680 « Si mon affection te semble une épreuve, examine cette épreuve un
instant.
« Ne dissimule pas ton secret, afin que le mien puisse être révélé :
ordonne-moi tout ce que je suis capable de faire.
« Ne dissimule pas ton cœur, afin que le mien puisse être révélé et que
je puisse accepter tout ce dont je suis capable.
« Que puis-je faire ? Quel remède est en mon pouvoir ? Vois en quelles
difficultés mon âme est plongée ! »
Comment la femme indiqua à son
mari la manière de gagner son pain
quotidien et comment il l’accepta
a femme dit : « Un soleil a brillé, un monde tout entier en a reçu la
lumière.
« Le Vicaire du Miséricordieux, le khalife du Créateur : grâce à lui, la
ville de Bagdad est devenue comme la saison printanière.
« Si tu obtiens d’accéder à ce roi, tu deviendras un roi : combien de
temps iras-tu à la recherche du malheur ? »
La compagnie des gens heureux est pareille à l’Elixir : en vérité,
comment un Elixir serait-il comparable à leurs regards ?
Le regard de Ahmad se posa sur un Abû Bakr : par un seul acte de foi il
devint un Siddîq.
Le mari demanda : « Comment irais-je rencontrer le roi ? Comment
irais-je à lui sans un prétexte ?
2690 « Je dois avoir quelque mobile ou moyen : un métier est-il possible sans
outil ?
« Ainsi, le célèbre Madjnûn, quand il entendit quelqu’un dire que Leylâ
était un peu souffrante,
« S’écria : “Ah ! Comment irais-je (auprès d’elle) sans un prétexte, et si
je ne lui rends pas visite quand elle est malade, comment serais-je ?
“Que ne suis-je un médecin habile ? Je serais allé à pied chez Leylâ en
premier lieu.”
« Dieu nous a dit : “Dis : Venez68” afin de nous indiquer comment
vaincre notre sentiment de honte.
« Si les chauves-souris étaient douées de vision et de moyens, elles
voleraient et se réjouiraient pendant la journée. »
La femme dit : « Quand le noble roi va dans le maydan *, l’essence de
chaque incapacité devient une capacité.
« Parce que la capacité implique la prétention et l’existence
personnelle : l’important, c’est l’absence de moyens et la non-existence. »
« Comment, dit-il, pourrais-je faire une affaire sans moyens, à moins de
pouvoir rendre évident que je n’ai pas de moyens ?
« Je dois donc posséder une attestation de mon manque de moyens, afin
que le roi ait pitié de mon besoin.
2700 « Apporte quelque attestation, outre les paroles et la prétention afín que
le roi généreux puisse prendre pitié.
« Car le témoignage consistant en paroles et prétention a toujours été
sans valeur devant ce Juge suprême.
« Il exige la vérité en témoignage de l’état, afin que la lumière intérieure
brille sans paroles de sa part. »
* lei, Ie champ du jeu de polo
Comment l’Arabe transporta une
cruche d’eau de pluie du sein du
désert en présent au Commandeur
des croyants à Bagdad, pensant que
dans cette ville aussi il y avait une
pénurie d’eau
a femme dit : « Quand les gens, de toutes leurs forces, sont
entièrement purifiés de leur existence personnelle, c’est là la véracité.
« Nous avons l’eau de pluie dans la cruche ; c’est ta propriété, ton
capital et ton bien.
« Prends cette cruche d’eau et pars, fais-en un cadeau et rends- toi en
présence du Roi des rois.
« Dis : “Nous n’avons d’autres biens que ceci : dans le désert, il n’y a
rien de mieux que cette eau.”
« Si son trésor est rempli d’or et de joyaux, cependant il n’a pas d’eau
comme celle-ci : elle est rare.
« Qu’est-ce que cette cruche ? Notre corps limité : à l’intérieur se trouve
l’eau saumâtre de nos sens.
« Ô Seigneur, accepte ma jarre et ma cruche par la grâce de Dieu a
acheté (aux croyants) leurs personnes et leurs biens pour leur donner en
échange le Paradis69.
2710 « C’est une cruche avec cinq becs, les cinq sens : conserve cette eau
pure de toute souillure,
« Pour que, de cette cruche, il y ait un passage vers la mer et que ma
cruche acquière la nature de la mer,
« De sorte que, quand tu l’apporteras en présent au Roi, le Roi puisse la
trouver pure et soit son acheteur ;
« Et après cela, son eau deviendra sans limites : cent mondes seront
remplis à partir de mon aiguière.
« Bouche ses becs et garde-la pleine de l’eau de la jarre de la Réalité :
Dieu a dit : “de baisser leurs regards70.” »
Le mari était enflé de fierté : « Qui possède un tel présent ? Il est digne,
en vérité, d’un roi tel que lui. »
La femme ignorait qu’en ce lieu (Bagdad) existe, sur la voie publique,
un grand fleuve d’eau douce comme le sucre,
Coulant comme la mer à travers la ville, plein de bateaux et de filets de
pêche.
Va vers le sultan, et contemple cette pompe et cette majesté ! Considère
les sens de ceux pour qui Dieu a préparé des jardins sous lesquels coulent
des ruisseaux71 !
Nos sens et nos perceptions, tels qu’ils sont, ne sont qu’une goutte dans
ces rivières.
Comment la femme de l’Arabe
cousit l’aiguière d’eau de pluie dans
un tissu de feutre et y plaça un
sceau, à cause de la conviction
profonde de l’Arabe (qu’il s’agissait
d’un cadeau précieux)
2720 ui, dit le mari, bouche l’orifice de la cruche. Prends garde, car
c’est là un présent qui nous apportera des profits.
« Couds cette cruche dans du feutre, afin que le Roi puisse rompre son
jeûne avec notre présent,
« Car il n’y a pas d’eau pareille à celle-ci dans le monde entier : nulle
eau n’est aussi pure que celle-ci ! »
(Il dit cela) parce que ces gens sont toujours pleins d’infirmités et à
demi aveugles à cause des eaux amères et salées.
L’oiseau dont la demeure est l’eau salée, comment saurait-il y trouver
l’eau claire ?
Ô toi dont la demeure se trouve dans la source salée, comment
connaîtrais-tu le Shatt et le Djayhûn et l’Euphrate ?
Ô toi qui n’as pas échappé à ce caravansérail éphémère, comment
connaîtrais-tu l’extinction de soi, l’ivresse mystique, la dilatation du
cœur ?
Et si tu les connais, cela t’a été transmis par ton père et ton grandpère,
pour toi ces noms sont comme l’abdjad*.
Combien simple et évident pour tous les enfants sont abdjad et
hawvaz*, et cependant le vrai sens est loin.
L’Arabe prit donc la cruche et se mit en route, la portant tant avec lui
jour et nuit.
2730 Il tremblait pour la cruche, de crainte des embûches du sort : cependant,
il la transporta du désert jusqu’à la ville.
La femme déroula son tapis de prière pour la supplication ; elle fit des
mots Rabbi Sallim (Sauve-nous, ô Seigneur) sa litanie,
S’écriant : « Sauve notre eau des brigands, ô Seigneur, laisse cette perle
arriver à cette mer.
« Bien que mon mari soit avisé et habile, cependant la perle a des
milliers d’ennemis.
« Que dis-je, une perle ? C’est l’eau du Kawthar, c’est une goutte de
cette eau qui est l’origine de la perle. »
Grâce aux prières et aux lamentations de la femme, et grâce à l’anxiété
du mari et à sa patience sous le lourd fardeau,
Ce dernier l’apporta sans délai, sauvé des voleurs et non brisé par des
pierres, au siège du khalifat.
Il vit une cour pleine de libéralité, où les pauvres avaient étendu leurs
filets.
Partout, à tout instant, un suppliant obtenait de cette cour un don et une
robe d’honneur.
C’était comme le soleil et la pluie, non, comme le Paradis, pour l’impie
et le véritable croyant, pour les hommes, beaux et laids.
2740 II aperçut des gens se tenant en rangs, et d’autres qui s’étaient mis
debout et qui attendaient.
En haut et en bas, de Salomon jusqu’à la fourmi, ils étaient tous
devenus animés par la vie, comme le monde lors de la sonnerie de la
trompette (de la Résurrection).
Ceux qui s’attachent à la forme étaient couverts de perles, ceux qui
s’attachent à la Réalité avaient trouvé l’Océan de la Réalité.
Ceux qui étaient sans générosité sont devenus généreux, et ceux qui
l’étaient sont devenus comblés de bienfaits.
*Équivalant à l’alphabet : a, b, c, d…
*Équivalant à HWZ.
Montrant que, e même que le
mendiant est amoureux de la
générosité et épris du donateur
généreux, de même la générosité du
donateur généreux est éprise du
mendiant : si c’est le mendiant
dont la patience est la plus grande,
le donateur généreux viendra à sa
porte ; et si c’est le donateur
généreux qui a le plus de patience,
le mendiant viendra à sa porte ;
mais la patience du mendiant est
une vertu chez le mendiant, tandis
que la patience du généreux
donateur est chez lui un défaut
n appel lui parvenait : « Viens, ô toi qui cherches ! La générosité a
besoin de mendiants, elle est elle-même comme un mendiant. »
La générosité est à la recherche des mendiants et des pauvres, à l’instar
des beautés qui cherchent un miroir clair.
Le visage des beautés est rendu beau par le miroir, le visage de la
charité est rendu visible par le mendiant.
C’est pourquoi Dieu a dit dans la sourate Wa’d-Duhâ : « Ô Mohammad,
ne crie pas contre le mendiant. »
Puisque le mendiant est le miroir de la générosité, prends garde ! Le
souffle est nuisible à la face du miroir.
Dans un cas, la générosité rend le mendiant manifeste, tandis que dans
l’autre cas, le donateur octroie aux mendiants davantage (qu’ils n’ont
besoin).
2750 Les mendiants sont donc le miroir de la libéralité divine, et ceux qui
sont avec Dieu sont la générosité absolue.
Et tous, excepté ces deux catégories, sont en vérité des morts : celui qui
n’est pas sur ce Seuil est semblable à un portrait peint sur un rideau.
La différence entre celui qui est
dénué pour Dieu, et assoiffé de
Lui, et celui qui est dénué de Dieu
et désireux de ce qui est
autre que Lui
e dernier n’est que le simulacre d’un derviche, il n’est pas digne de
pain : ne jette pas de pain à l’image d’un chien.
Il désire un peu de nourriture, il ne désire pas Dieu : ne présente pas des
mets devant une peinture inanimée.
Le derviche qui désire du pain est un poisson terrestre : il a la forme
d’un poisson, mais il s’enfuit loin de la mer.
Il est une volaille domestique, non le Simorgh de l’air : il avale de bons
morceaux, il ne mange pas ce qui vient de Dieu.
Il aime Dieu pour l’amour du gain ; son âme n’est pas amoureuse de
l’excellence et de la beauté de Dieu.
S’il s’imagine être amoureux de l’Essence divine, l’imagination des
Noms et des Attributs divins n’est pas l’Essence divine.
L’imagination est engendrée par les qualités et les limites. Dieu n’est
pas engendré, Il est lam yûlad72.
Comment celui qui est épris de sa propre imagination et conception
peut-il être de ceux qui aiment le Seigneur des libéralités ?
2760 Si l’amoureux de cette fausse conception est sincère, cette illusion le
conduira à la réalité.
L’explication de ces paroles exige un commentaire, mais j’ai peur des
esprits faibles.
Les esprits faibles et bornés apportent cent mauvaises imaginations dans
leurs pensées.
Tout le monde n’est pas capable d’entendre de façon exacte : la figue
n’est pas un aliment pour chaque petit oiseau,
Surtout un oiseau mort et corrompu ; un homme aveugle, sans yeux,
plein de vaines imaginations.
Pour le portrait d’un poisson, quelle est la différence entre la mer et la
terre ? Pour la couleur d’un Indien, quelle est la différence entre le savon
et le vitriol noir ?
Si tu fais sur un papier un portrait ayant l’air triste, il n’apprend rien du
chagrin ou de la joie.
Son apparence est affligée, mais il est dépourvu d’affliction ; ou son
apparence est souriante, mais il n’éprouve pas un sentiment de joie.
Et ce chagrin et cette joie qui sont dessinés dans le cœur ne sont qu’une
peinture en comparaison de la joie et du chagrin (spirituels).
L’apparence souriante de la peinture est pour toi, afin qu’au moyen de
cette peinture la réalité puisse être établie.
2770 Les peintures qui se trouvent dans les hamams, lorsqu’elles sont vues du
dehors du vestiaire, sont pareilles à des vêtements.
Tant que tu es à l’extérieur, tu ne vois que les vêtements : enlève tes
habits et entre, ô mon ami,
Car avec tes vêtements, tu ne peux entrer à l’intérieur : le corps est
ignorant de l’âme, les habits sont ignorants du corps.
Comment les officiers et
chambellans du khalife vinrent
saluer le bédouin et recevoir
son présent
uand le bédouin arriva du désert lointain jusqu’aux portes du
palais du khalife,
Les officiers de la cour vinrent à la rencontre du bédouin ; ils
l’arrosèrent de beaucoup d’eau de rose d’amabilité.
Sans qu’il parlât, ils comprirent ce qu’il souhaitait : c’était leur habitude
de donner avant qu’on leur demandât.
Puis ils lui dirent : « Ô chef des Arabes, d’où viens-tu ? Comment te
sens-tu après ce voyage et la fatigue ? »
Il répondit : « Je suis un chef si vous m’accordez votre faveur ; je suis
sans moyens si vous me mettez derrière vos dos.
« Ô vous dont les visages offrent les signes de la dignité, ô vous dont la
splendeur est plus agréable que l’or de Ja’far,
« Ô vous dont la vision vaut des visions, ô vous à la vue de qui sont
répandues les pièces d’or,
2780 « Ô vous qui êtes tous devenus voyants par la Lumière de Dieu, qui êtes
venus de Dieu pour exercer la munificence,
« Pour transmuer en or par l’alchimie de vos regards le cuivre des
créatures humaines,
« Je suis un étranger, je suis venu du désert ; je suis venu dans l’espoir
d’obtenir la grâce du sultan.
« Le parfum de sa grâce a envahi les déserts ; les grains de sable eux-
mêmes en ont reçu une âme.
« J’ai fait tout le chemin jusqu’ici pour l’amour des dinars : dès que je
suis arrivé, je suis devenu enivré par la vision. »
Une personne courut chercher du pain chez le boulanger : à la vue de la
beauté du boulanger, elle rendit l’esprit.
Un homme alla dans une roseraie pour se récréer ; c’est la beauté du
jardinier qui devint sa joie,
A l’instar de l’Arabe du désert qui tira de l’eau du puits et goûta l’Eau
de la Vie du visage de Joseph.
Moïse alla chercher du feu : il aperçut un tel Feu (le Buisson ardent)
qu’il échappa au feu.
Jésus bondit pour échapper à ses ennemis : ce bond l’emporta jusqu’au
quatrième ciel.
2790 L’épi de blé* devint un piège pour Adam, de sorte que son existence
devint la semence de l’humanité.
Le faucon vient vers le leurre pour trouver de la nourriture : il trouve le
poignet du roi, la fortune et la gloire.
L’enfant est allé à l’école pour acquérir des connaissances, dans l’espoir
d’obtenir de son père un joli oiseau ;
Puis, grâce à l’école, cet enfant parvint au plus haut degré, paya des
frais scolaires, et devint accompli.
’Abbâs était venu faire la guerre pour se venger, afin de vaincre
Mohammad et de s’opposer à la religion.
Lui et ses descendants dans le khalifat devinrent un appui total à la
religion jusqu’à la Résurrection.
« Je suis venu à cette cour en quête de richesse : dès que j’en ai franchi
le portail, je suis devenu un chef spirituel.
« J’ai apporté de l’eau en cadeau pour obtenir du pain : l’espoir du pain
m’a conduit à la plus haute place du Paradis.
« Le pain a chassé un Adam du Paradis : le pain m’a fait entrer en
contact avec ceux qui appartiennent au Paradis.
« Comme les anges, j’ai été libéré de l’eau et du pain : sans aucun objet
de désir, je me meus autour de cette cour comme la sphère tournante du
ciel. »
2800 Rien dans le monde n’est sans objet dans ses mouvements, sauf les
corps et les âmes des amoureux de Dieu.
* Le fruit dÉfendu selon une version, Qor’ân, VII, 22.
Montrant comment l’amoureux de
ce monde est comparable à
l’amoureux d’un mur que frappent
les rayons du soleil, et qui ne fait
aucun effort pour percevoir que
l’éclat et la splendeur ne
proviennent pas du mur, mais du
globe du soleil dans le quatrième
ciel ; en conséquence, il met tout
son cœur en ce mur et quand les
rayons du soleil rejoignent le soleil
couchant, il est laissé à jamais dans
le désespoir : Un obstacle
s’interposera entre eux et ce qu’ils
convoitaient73
es amoureux du Tout ne sont pas ceux qui aiment la partie ; celui
qui a désiré la partie n’a pas réussi à parvenir au Tout.
Lorsqu’une partie tombe amoureuse d’une partie, l’objet de son amour
retourne bientôt à sa propre totalité.
Lui (l’amoureux de la partie) devient un objet de dérision pour un autre
esclave : il est devenu comme quelqu’un qui se noie et s’est cramponné à
quelqu’un de faible.
L’esclave aimé ne possède aucune autorité pour qu’il lui soit attaché :
s’occupera-t-il des affaires de son propre maître, ou de celles de
l’amoureux ?
Le proverbe arabe :« Si vous
commettez une fornication, faites-le
avec une femme libre, et si vous
volez, volez une perle »
e là vient que cette parole « commettez la fornication avec une
femme libre » est devenue proverbiale, et celle « volez une perle » fut
prise en ce sens.
L’esclave (aimé) se rendit auprès de son maître ; l’amoureux fut laissé à
sa douleur. Le parfum de la rose retourna à la rose : il lui fut laissé l’épine.
Il fut laissé loin de l’objet de son désir — son labeur perdu, son effort
inutile, son pied blessé.
Tel le chasseur qui a attaqué une ombre — comment l’ombre
deviendrait-elle sa propriété ?
L’homme a suivi fermement l’ombre d’un oiseau, tandis que l’oiseau
sur la branche de l’arbre est tombé dans la stupeur,
2810 (Pensant) : « Je me demande ce qui fait rire cet individu à la cervelle
fêlée ? Voilà de la folie, voilà une cause perdue ! »
Et si tu dis que la partie est reliée au tout, alors mange des épines :
l’épine est reliée à la rose.
Excepté d’un seul point de vue, la partie n’est pas rattachée au tout :
autrement, en vérité, la mission des prophètes serait vaine.
Or, étant donné que les prophètes sont envoyés afin de relier la partie au
tout, que signifie « les relier », alors qu’ils sont déjà un seul corps ?
Ce discours n’a pas de fin, ô mon ami ! Il se fait tard : conclus cette
histoire.
Comment l’Arabe apporta le
présent, c’est-à-dire l’aiguière, aux
serviteurs du khalife
présenta la cruche d’eau, il sema la graine de l’hommage dans
cette cour.
« Apportez ce cadeau au sultan, dit-il, sauvez de l’indigence le suppliant
du roi.
« C’est de l’eau douce et une cruche verte neuve — c’est de l’eau de
pluie qui s’est amassée dans le fossé. »
Les fonctionnaires sourirent, mais acceptèrent la cruche comme si elle
était aussi précieuse que la vie,
Parce que la bienveillance de ce roi bon et sage avait mis son empreinte
sur tous les courtisans.
2820 La disposition des rois s’implante dans leurs sujets : le ciel vert rend la
terre verdoyante.
Considérez le roi comme un réservoir avec des tuyaux dans toutes les
directions, l’eau s’écoulant des tuyaux comme des hottes dans un moulin.
Quand l’eau dans tous les conduits provient d’un réservoir d’eau pure,
chacun apporte de l’eau douce, au goût agréable ;
Mais si l’eau dans le réservoir est saumâtre et sale, chaque tuyau
apporte cette même eau,
Parce que chaque tuyau est relié au réservoir. Plonge-toi, plonge- toi
dans la signification de ces paroles.
Vois comment la grâce impériale de l’Esprit non spatial a produit des
effets sur le corps tout entier ;
Comment la grâce de la Raison, qui est de noble nature, de noble lignée,
conduit le corps entier à la discipline ;
Comment l’Amour, enjoué, incontrôlé et impatient, jette le corps entier
dans la folie.
La pureté de l’eau de la Mer est comme le Kawthar : tous ses cailloux
sont des perles et des pierres précieuses.
Quelle que soit la science pour laquelle le maître est notoire, les âmes
de ses élèves deviennent imprégnées de cette science.
2830 Avec le maître théologien, l’élève à l’esprit prompt et appliqué étudie la
théologie.
Avec le maître juriste, l’étudiant de jurisprudence étudie la
jurisprudence quand le professeur l’enseigne, non la théologie.
Quand le maître est un grammairien, l’âme de son élève devient remplie
par lui de grammaire.
Et quant au maître qui est absorbé dans la Voie (du soufisme), à cause
de lui l’âme de son disciple est absorbée dans le Roi (Dieu).
De toutes ces diverses sortes de connaissances, au jour de la mort, le
meilleur équipement et viatique est la connaissance de la pauvreté
spirituelle.
Histoire de ce qui se passa entre le
grammairien et le nautonier
n certain grammairien monta dans un bateau. Cet homme vaniteux
se tourna vers le nautonier,
Et lui dit : « As-tu jamais étudié la grammaire ? » « Non », répondit-il.
L’autre dit : « La moitié de ta vie est perdue. »
Le nautonier eut le cœur brisé de chagrin, mais sur le moment il
s’abstint de répondre.
Le vent jeta le bateau dans un tourbillon ; le nautonier cria au
grammairien : « Dis-moi, sais-tu nager ? » « Non », dit-il. « Ô toi le beau
parleur et l’homme de belle apparence !
« Ô grammairien ! dit-il, ta vie tout entière est perdue, car le bateau est
en train de sombrer dans ces tourbillons. »
2840 Sache qu’ici ce qui est nécessaire, c’est mahw (le détachement de soi-
même) et non nahw, la grammaire : si tu es mahw (mort à toi- même),
plonge dans la mer sans danger.
L’eau de la mer fait flotter le mort à la surface ; mais, s’il est vivant,
comment pourra-t-il échapper à la mer ?
Lorsque tu es mort aux attributs de la chair, la Mer de la Conscience
divine t’élèvera au faîte.
Mais, ô toi qui as qualifié les gens d’ânes, à présent tu es laissé comme
un âne sur cette glace.
Si, en ce monde, tu es le savant le plus érudit de l’époque, prends garde
à la fuite de ce monde et du temps !
Nous avons raconté l’histoire du grammairien, afin de t’apprendre la
grammaire (nahw) du détachement (mahw).
Dans la perte de toi-même, ô ami vénéré, tu trouveras la jurisprudence
de la jurisprudence, la grammaire de la grammaire et l’essence de ces
sciences.
Cette cruche d’eau est le symbole de nos différentes sortes de
connaissances, et le khalife est le Tigre de la connaissance de Dieu.
Nous apportons des cruches pleines d’eau au Tigre ; si nous ne savons
pas que nous sommes des ânes, pourtant nous le sommes.
Après tout, le bédouin était excusable, car il ne connaissait pas le Tigre
et le grand fleuve.
2850 S’il avait, comme nous, connu le Tigre, il n’aurait pas transporté cette
cruche d’un lieu à un autre.
En fait, s’il avait connu le Tigre, il aurait fracassé cette cruche avec une
pierre.
Comment le khalife accepta le
présent, et octroya des libéralités, bien qu ‘il n ‘eût aucun besoin de
l’eau et de la cruche
uand le khalife vit le présent et entendit l’histoire, il remplit la
cruche avec de l’or et ajouta d’autres cadeaux.
Il délivra 1’Arabe de la misère, il lui octroya des dons et des robes
d’honneur,
Disant : « Mettez dans ses mains cette cruche pleine d’or. Lorsqu’il
retournera chez lui, emmenez-le au Tigre.
« Il est venu ici en passant par le désert et en voyageant sur terre ; ce
sera plus proche pour lui de revenir par eau. »
Quand l’Arabe embarqua dans le bateau et vit le Tigre, il se prosterna
tout honteux, courbant la tête,
Et disant : « Oh ! combien est merveilleuse la bonté de ce roi généreux,
et il est encore plus extraordinaire qu’il ait pris cette eau !
« Comment cette Mer de munificence a-t-elle si promptement accepté
de moi une monnaie d’aussi mauvais aloi ? »
Sache, ô mon fils, que tout dans l’Univers est une aiguière remplie
jusqu’au bord de sagesse et de beauté.
2860 Tout est une goutte de Sa beauté qui, à cause de Sa plénitude, n’est pas
contenue sous la peau.
C’était un trésor caché : à cause de Sa plénitude, Il surgit et rendit la
terre plus brillante que les cieux.
C’était un trésor caché : à cause de Sa plénitude, Il surgit et rendit la
terre pareille à un sultan vêtu de satin ;
Et si l’Arabe avait vu un affluent du Tigre divin, il aurait brisé
l’aiguière, il l’aurait brisée.
Ceux qui l’ont vu sont toujours hors d’eux-mêmes : à l’instar de celui
qui est hors de lui-même, ils ont jeté une pierre sur l’aiguière de leur
existence.
Ô toi qui, par jalousie, as lancé une pierre sur l’aiguière, tandis que
l’aiguière n’est devenue que plus parfaite d’être brisée,
La cruche est cassée ; mais l’eau ne s’en est pas répandue : de cette
cassure sont nées cent intégrités.
Chaque morceau de la cruche danse dans l’extase, bien que pour la
raison partielle ceci semble absurde.
Dans cet état, ni l’aiguière, ni l’eau ne sont manifestes. Réfléchis bien,
et Dieu connaît mieux la vérité.
Si tu frappes à la porte de la Vérité suprême, elle te sera ouverte : frappe
l’aile de la pensée afin de devenir un faucon royal.
2870 L’aile de ta pensée est devenue souillée de boue et alourdie parce que tu
es un mangeur d’argile : l’argile pour toi est devenue comme le pain.
Le pain et la viande sont d’abord de l’argile : manges-en peu, afin de ne
pas rester dans la terre, comme l’argile.
Quand tu as faim, tu deviens un chien : tu deviens féroce, de mauvaise
humeur, méchant.
Quand tu es rassasié, tu deviens un cadavre : tu deviens privé de
compréhension, sans agilité, comme un mur.
De sorte que tu es tantôt une carcasse, et tantôt un chien : comment
pourrais-tu courir sur la route des lions ?
Sache que ton seul moyen pour la chasse est le chien : jette au chien des
os, mais rarement ;
Car lorsque le chien est rassasié, il devient rebelle ; comment pourrait-il
courir à la chasse et à la poursuite ?
Le manque de nourriture conduisit l’Arabe à la cour royale, et il y
trouva la fortune.
Nous avons déjà raconté dans cette histoire la bonté témoignée par le roi
à ce malheureux qui n’avait pas de refuge.
Quoi que dise l’amoureux, le parfum de l’amour s’élève de sa bouche
vers la demeure de l’Amour.
2880 S’il parle de théologie (formelle) cela se transforme en pauvreté
(spirituelle) : le parfum de la pauvreté vient de cet homme aux paroles
douces et enchanteresses.
Et s’il dit une impiété, cela a le parfum de la religion véritable ; et s’il
parle avec doute, son doute devient certitude.
L’écume mauvaise née d’un océan de sincérité, cette écume trouble est
causée par une source pure.
Sache que son écume est pure et noble, sache qu’elle ressemble aux
reproches venant des lèvres de la bien-aimée,
Dont les reproches désagréables sont devenus suaves pour l’amoureux à
cause de la beauté de son visage qu’il désire.
S’il dit une inexactitude, cela semble véridique. Ô inexactitude qui
embellirait même la vérité !
Si tu fabriques de la confiserie sous la forme d’un pain, cela aura le goût
du sucre, non du pain, quand tu le suceras.
Si un véritable croyant trouve une idole d’or, comment la laisserait-il
pour un adorateur ?
Non, il la saisira et la jettera dans le feu ; il détruira sa forme empruntée,
Afín que la forme de l’idole ne soit pas conservée en l’or, parce que la
forme fait obstacle et égare.
2890 L’essence de son or est l’essence de la Divinité : l’empreinte de l’idole
sur l’or pur est irréelle.
Ne brûle pas une couverture à cause d’une puce, et ne gaspille pas la
journée à cause d’une vétille.
Tu es un adorateur d’idoles tant que tu restes asservi aux formes :
renonce à la forme, regarde la réalité.
Si tu es en route pour le Pèlerinage, cherche un pèlerin comme
compagnon, qu’il soit hindou, turc ou arabe.
Ne considère pas son aspect ni sa couleur, considère son dessein et son
intention.
S’il est noir, cependant il est d’accord avec toi : appelle-le blanc, car sa
couleur spirituelle est la même que la tienne.
Cette histoire a été racontée sans ordre, comme ce que font les
amoureux, sans queue ni tête.
Elle n’a pas de commencement puisqu’elle a existé avant l’éternité ; elle
n’a pas de fin : elle a toujours été de la nature de la permanence.
En vérité, elle est semblable à l’eau : chaque goutte en est à la fois
commencement et fin, et en même temps sans l’un ni l’autre.
Ce n’est pas une histoire, sache-le. Dieu nous garde ! C’est la
présentation de mon état et du tien. Réfléchis bien :
2900 Car le soufï est grand et glorieux ; ce qui est passé, il ne s’en souvient
pas.
Nous sommes à la fois l’Arabe, l’aiguière et le roi ; nous sommes tout.
Vous êtes divisés au sujet d’une Parole dont se détourne rinsensê74.
Sache que le mari est la Raison, et la femme, l’avidité et la cupidité :
ces deux défauts sont sombres et nient la Raison qui est un flambeau.
Écoute à présent quelle est l’origine de leur négation, d’où elle est
venue : elle est venue du fait que le Tout a différentes parties.
Les parties du Tout ne sont pas des parties par rapport au Tout — non
comme le parfum de la rose, qui fait partie de la rose.
La beauté de toutes les herbes vertes est une partie de la beauté de la
rose, le roucoulement de la tourterelle fait partie du rossignol.
Si je deviens occupé avec une difficulté et la réponse à lui apporter,
comment pourrais-je donner de l’eau à l’assoiffé ?
Si vous êtes totalement perplexe et tourmenté, prenez patience : la
patience est la clé de la joie.
Abstiens-toi des pensées (vaines), abstiens-t’en : la pensée est comme le
lion et l’âne sauvage, et les cœurs des hommes comme les halliers (où ils
se cachent).
Les actes d’abstinence sont meilleurs que les médicaments, car se
gratter augmente la démangeaison.
2910 Assurément, l’abstinence est le premier principe de la médecine ;
abstiens-toi, et perçois la force de l’esprit.
Reçois ces paroles avec une oreille ouverte, que je puisse te faire une
boucle d’oreille en or :
Alors tu deviendras comme un joyau pour cette Lune qui répand l’or de
sa lumière, tu monteras vers la Lune et les Pléiades.
Apprends tout d’abord que les divers êtres créés sont spirituellement
différents, de y à alif.
Parmi les lettres, il existe une confusion et une incertitude, bien que,
d’un point de vue, elles soient toutes une.
Selon un certain aspect, elles sont opposées, selon un autre aspect, elles
sont unifiées ; selon un aspect, elles sont de la plaisanterie, et selon un
aspect, elles sont sérieuses.
C’est pourquoi la Résurrection est le jour de l’examen suprême :
l’examen n’est souhaité que par celui qui est glorieux et splendide.
Quiconque est pareil à un hindou fraudeur, pour lui le jour de l’examen
est le moment de la honte.
Étant donné qu’il n’a pas un visage pareil au soleil, il ne désire rien
d’autre que la nuit pour lui servir de voile.
Puisque son épine n’a pas une seule feuille de rose, le printemps est
l’ennemi de sa conscience.
2920 Tandis que pour celui qui est tout entier des roses et des lis, le printemps
est comme des yeux brillants.
L’épine non spirituelle désire l’automne, l’automne, afin qu’elle puisse
rivaliser avec la roseraie,
Et que l’automne puisse dissimuler la beauté de la rose et la honte de
l’épine, afin que l’on ne puisse pas voir la couleur de l’une et de l’autre.
C’est pourquoi l’automne est le printemps et la vie de la ronce, car alors
la pierre sans valeur et le pur rubis semblent être un.
Le jardinier connaît cette différence même en automne, mais la vue de
l’Unique est meilleure que la vue du monde.
En réalité, le monde entier n’est que cette Personne unique : ne pas le
voir, c’est être ignorant. Toutes les étoiles font partie de la Lune.
C’est pourquoi chaque belle forme dans le monde s’écrie : « Bonnes
nouvelles ! Bonnes nouvelles ! Voici venir le printemps. »
Tant que la floraison brille comme une cotte de mailles, comment les
fruits montreraient-ils leurs rondeurs ?
Quand les fleurs sont fanées, les fruits arrivent à maturité. Quand le
corps est détruit, l’esprit lève la tête.
Le fruit est la réalité, la floraison sa forme : la fleur est la bonne
nouvelle, le fruit la récompense.
2930 Quand les fleurs sont tombées, le fruit est devenu visible ; quand l’un a
diminué, l’autre a commencé à s’accroître.
Comment le pain donnerait-il de la force avant d’être rompu ?
Comment des grappes de raisin produiraient-elles du vin sans être
écrasées ?
Si le myrobolan n’est pas pilé avec des médicaments, comment ces
remèdes par eux-mêmes rendraient-ils la santé ?
Concernant les qualités du Pîr et
l’obéissance qui lui est due
splendeur de la Vérité, Husâm-od-Dîn, prends une ou deux feuilles
de papier et ajoute la description du Pîr.
Bien que ton corps délicat n’ait pas de force, cependant, sans ton soleil,
il n’est pas pour nous de lumière.
Bien que tu sois devenu la lampe et le verre, tu es cependant le guide du
cœur, tu es le bout du fil.
Étant donné que le bout du fil se trouve dans ta main et ta volonté, les
perles sur le collier du cœur proviennent de ta libéralité.
Écris ce qui concerne le Pîr qui connaît la Voie : choisis le Pîr et
considère-le comme l’essence de la Voie.
Le Pîr est comme l’été, et les autres comme le mois d’automne ; les
autres sont comme la nuit, et le Pîr est la lune.
J’ai octroyé à mon jeune bonheur (Husâm-od-Dîn) le nom de Pîr
(vieux) car il est rendu vieux par la Réalité, non par le temps.
2940 II est si vieux qu’il n’a pas de commencement : il n’y a pas de rival à
une telle Perle unique.
En vérité, le vin vieux devient plus fort ; en vérité le vieil or est plus
estimé.
Choisis un Pîr, car sans ce Pîr ce voyage est rempli de malheurs, de
risques, de dangers.
Sans guide, tu es égaré même sur une route que tu as souvent parcourue.
Ne voyage donc pas seul sur une route que tu n’as jamais vue, ne tourne
pas la tête loin de ton guide.
Insensé, si sa protection n’est pas sur toi, tu seras égaré par le cri de la
goule.
La goule te détournera de la Voie et te jettera dans la destruction : il y a
eu dans cette Voie maint pèlerin plus habile que toi.
Apprends du Qor’ân la perte des voyageurs, ce qu’Iblis à l’âme
méchante leur a fait :
Il les a emmenés au loin, en un voyage de centaines de milliers
d’années, loin de la grand-route, et les a rendus relaps et dénués de bonnes
œuvres.
Contemple leurs ossements et leur chevelure ! Prends garde, ne conduis
pas ton âne vers eux !
2950 Saisis le cou de ton âne et conduis-le vers la Voie, vers les bons gardiens
et les connaisseurs de la Voie.
Attention ! Ne laisse pas aller ton âne et ne retire pas ta main, car son
amour est pour l’endroit où abondent les herbes vertes.
Si tu le laisses, par négligence, libre un seul moment, il parcourra des
lieues en direction de l’herbage.
L’âne est un ennemi de la Voie, il est amoureux fou du fourrage : oh,
combien de ceux qui le suivaient il a menés à la ruine !
Si tu ne connais pas la Voie, quoi que l’âne désire, effectue le contraire :
cela, sûrement, sera la Voie droite.
Le Prophète a dit : « Consultez-les (les femmes) et ensuite, contre-
disez-les : celui qui leur désobéit ne sera pas ruiné. »
Ne sois pas l’ami de la passion et du désir, car cela t’égare loin de la
Voie de Dieu.
Rien en ce monde ne détruira cette passion, comme la protection de
compagnons de route.
Comment le Prophète (sur Lui la
paix !) exhorta ‘ Alî (que Dieu
honore sa personne !) disant :
« Alors que chacun cherche à se
rapprocher de Dieu au moyen de
quelques sortes d’actes de dévotion,
toi, recherche la faveur de Dieu en
t’associant à Son serviteur sage et
élu, afin de pouvoir être le premier
de tous à parvenir jusqu ‘à Lui »
e Prophète dit à ‘Alî : « Ô ‘Alî, tu es le Lion de Dieu, tu es un
chevalier courageux,
« Mais ne te repose pas sur ta bravoure : viens sous l’ombre du palmier
de l’espoir.
2960 « Viens sous l’ombre du Sage que nul ne peut retirer de la Voie.
« Son ombre sur la terre est comme le mont Qâf ; son esprit est pareil au
Simorgh qui vole vers les hauteurs.
« Si je parlais de ses qualités jusqu’à la Résurrection, ne t’attends pas à
une conclusion ou une fin.
« Le Soleil divin s’est voilé dans l’homme ; saisis ce mystère : et Dieu
sait mieux ce qui est juste.
« Ô ‘Alî, plutôt que tous les actes de dévotion dans la Voie, choisis
d’être à l’ombre du serviteur de Dieu.
« Chacun a cherché refuge dans quelque acte de dévotion et a découvert
pour lui-même quelque moyen de salut.
« Toi, va chercher refuge à l’ombre du Sage, afin de pouvoir échapper à
l’Ennemi qui t’affronte en secret.
« De tous les actes de dévotion, c’est le meilleur pour toi : ainsi, tu
obtiendras la précellence sur tous ceux qui l’ont emporté. »
Quand le Pîr t’a accepté, prends garde : abandonne-toi à lui, va, comme
Moïse, sous l’autorité de Khezr.
Supporte patiemment tout ce qui est fait par un Khezr dénué
d’hypocrisie, afin que Khezr ne puisse pas te dire : « Voici venu le moment
de notre séparation75. »
2970 Même s’il détruit un bateau, ne souffle pas mot ; même s’il tue un
enfant, ne t’arrache pas les cheveux.
Dieu a déclaré que la main du Pîr est comme Sa propre main, puisqu’il
a dit que la Main de Dieu est posée sur leurs mains76.
La Main de Dieu fait mourir (l’enfant) et lui rend la vie. Quelle vie ? Il
en fait un esprit immortel.
Si quelqu’un, par une rare exception, a parcouru cette Voie seul, il est
arrivé grâce au secours venu des cœurs des Pîrs.
La main du Pîr n’est pas écartée de l’absent ; sa main n’est rien d’autre
que la saisie par Dieu.
Alors qu’ils donnent une telle robe d’honneur à l’absent, sans nul doute
ceux qui sont présents valent mieux que les absents.
Étant donné qu’ils octroient à l’absent de la nourriture (spirituelle), vois
quelles libéralités ils doivent placer devant celui qui est présent !
Quelle n’est pas la différence entre celui qui se prépare à servir et celui
qui se trouve en dehors de la porte !
Quand tu as choisi ton Pîr, ne sois pas lâche, ne sois pas faible comme
l’eau et friable comme la terre !
Si tu es rendu furieux par chaque coup reçu, comment deviendrastu un
miroir sans avoir été poli ?
Comment l’homme de Qazwîn
faisait tatouer le dessin d’un lion en
bleu sur ses épaules, puis le
regrettait à cause du mal que lui
faisaient les piqûres d’aiguille
2980 coûte du narrateur l’histoire concernant les coutumes et habitudes
des gens de Qazwîn.
Ils se tatouent en bleu avec la pointe d’une aiguille sur le corps, la main,
les épaules, quoiqu’ils soient en bonne santé.
Un certain homme de Qazwîn alla chez un barbier et lui dit : « Tatoue-
moi et fais-le en artiste ! »
« Ô noble seigneur, dit-il, que vais-je tatouer ? » Il répondit : « Dessine
un lion furieux.
« Mon ascendant est Léo : tatoue l’image d’un lion. Donne-toi de la
peine, fais des piqûres pleines de couleur bleue. »
« A quel endroit, demanda-t-il, dois-je te tatouer ? » Il dit : « Pique le
dessin de cette beauté sur mon omoplate. »
Dès qu’il enfonça l’aiguille, la douleur se mit dans son épaule,
Et le héros se mit à gémir : « Ô homme illustre, tu m’as tué : quelle
image es-tu en train de tatouer ? »
« Eh ! quoi, dit-il, tu m’as ordonné de tatouer un lion. »
« Par quel membre du lion, demanda l’autre, as-tu commencé ? » 2990
« J’ai commencé par la queue, dit-il. » « Ô mon cher ami, s’écria- t-il,
laisse la queue !
« Mon souffle est coupé par la queue et la croupe du lion : sa croupe a
étranglé mon gosier.
« Laisse le lion sans queue, ô fabricant de lions, car mon cœur est
affaibli par les coups de l’aiguille. »
Cette personne se mit à piquer un autre endroit de l’épaule de l’homme,
sans crainte, sans faveur et sans pitié.
Il hurla : « Lequel des membres (du lion) est-ce ? » « C’est roreille, mon
brave homme », répondit le barbier.
« Ô docteur, dit-il, qu’il n’ait pas d’oreilles : omets les oreilles, et
abrège tout cela. »
Le barbier se mit à insérer son aiguille en un autre endroit : à nouveau,
l’homme de Qazwîn se mit à gémir,
Disant : « Quel est le membre que tu tatoues à présent en ce troisième
endroit ? » Il répondit : « C’est le ventre du lion, mon cher monsieur. »
« Que ce lion n’ait pas de ventre, dit-il : quel besoin d’un ventre pour
l’image qui est déjà saturée ? »
Le barbier devint bouleversé et resta dans une grande stupeur ; il se tint
pendant un long moment avec ses doigts dans sa bouche.
3000 Puis il jeta l’aiguille par terre et dit : « Cela est-il déjà arrivé à
quiconque en ce monde ?
« Qui a jamais vu un lion sans queue, ni tête, ni ventre ? Dieu Lui-
même n’a pas créé un lion comme cela. »
Ô mon frère, supporte la douleur de la lancette, afin d’échapper au
poison de ton âme mécréante (nafs),
Car le ciel, la lune et le soleil se prosternent en adoration devant ceux
qui ont échappé à leur existence propre.
Celui dans le corps de qui le soi mécréant est mort, le soleil et le nuage
obéissent à ses ordres.
Puisque son cœur a appris à allumer la chandelle (de la connaissance
spirituelle), le soleil ne peut le brûler.
Dieu a mentionné le soleil levant comme s’écartant de leur caverne77.
L’épine devient tout entière ravissante, comme la rose, à la vue du
particulier qui va vers l’Universel.
Que signifie exalter et glorifier Dieu ? Se considérer comme méprisable
et comme de la poussière.
Que signifie acquérir la connaissance de l’Unité divine ? Se consumer
en présence de l’Unique.
3010 Si tu désires briller comme le jour, brûle ton existence propre pareille à
la nuit.
Fais fondre ton existence, comme le cuivre dans l’élixir, en l’être de
Celui qui maintient l’existence.
Tu as serré fermement tes mains sur « Je » et « Nous » : toute ruine
spirituelle est causée par la dualité.
Comment le loup et le renard
partirent à la chasse au service
du lion
n lion, un loup et un renard étaient partis dans la montagne à la
recherche de nourriture,
Afin qu’en s’entraidant, ils puissent attacher étroitement les liens et
chaînes (de la captivité) sur les animaux qu’ils chassaient,
Et que tous trois ensemble puissent s’emparer de nombreuses et grandes
proies dans ce profond désert.
Bien que le lion féroce eût honte d’eux (le loup et le renard), cependant
il leur fit honneur et leur accorda sa compagnie sur la route.
Pour un roi tel que celui-ci, une escorte est un ennui, mais il les
accompagnait : un groupe amical est une miséricorde.
Une lune comme celle-ci est humiliée d’être avec les étoiles, elle se
trouve parmi elles par générosité.
L’ordre divin, Consulte-les78 vint au Prophète, quoique aucun avis ne
soit comparable au sien.
3020 Dans les balances, l’orge est pesée aussi bien que l’or, mais ce n’est pas
que l’orge soit devenue une substance comme l’or.
L’esprit est maintenant devenu le compagnon de voyage du corps : le
chien est devenu pour un temps le gardien de la porte du palais.
Quand cette compagnie (le loup et le renard) allèrent dans les
montagnes aux côtés du lion majestueux et superbe,
Ils trouvèrent un bœuf des montagnes, une chèvre et un lièvre dodu, et
leurs affaires prospérèrent.
Quiconque marche sur les talons de celui qui est un lion au combat, la
viande rôtie ne lui manque, ni le jour ni la nuit.
Lorsqu’ils apportèrent leurs proies, des montagnes à la jungle, tuées,
blessées et traînées (dans leur sang),
Le loup et le renard espéraient que le partage serait fait selon la justice
des empereurs.
Leur espoir à tous deux fut perçu par le lion : le lion savait sur quoi se
fondaient ces espoirs.
Quiconque est le lion et le prince des mystères (spirituels) connaît tout
ce que pense la conscience.
Attention ! Garde-toi, ô cœur disposé à penser, de toute pensée
mauvaise en sa présence.
3030 II sait, et poursuit son chemin* en silence : il te sourit en face afin de
dissimuler ses sentiments.
Quand le lion s’aperçut de leurs mauvaises pensées, il ne le manifesta
pas, et fut aimable à leur égard,
Mais il se dit à lui-même : « Je vous ferai voir ce que vous méritez, ô
sales mendiants !
« Mon jugement ne vous satisfaisait-il pas ? Est-ce là l’opinion que
vous avez de ma générosité,
« Ô vous dont la compréhension et le jugement proviennent de mon
jugement et de mes dons ?
« Qu’est-ce que le portrait doit penser d’autre (que du bien) du peintre,
étant donné qu’il lui a octroyé la pensée et la connaissance ?
« Aviez-vous de moi une opinion aussi vile, ô vous qui êtes un scandale
pour le monde ?
« Je couperai les têtes hypocrites de ceux qui se font une idée fausse de
Dieu79.
« Je délivrerai de votre honte la Sphère du Temps, pour que cette
histoire demeure dans le monde comme un avertissement ! »
Tout en méditant ainsi, le lion continuait à sourire visiblement : n’ayez
pas confiance dans les sourires du lion !
3040 La richesse terrestre est semblable aux sourires de Dieu : elle nous a
rendus ivres, vaniteux et misérables.
La pauvreté et la détresse sont meilleures pour toi, ô Messire, car ce
sourire alors cessera de t’ensorceler.
* LittÉralement : « conduit son âne ».
Comment le lion mit le loup à
l’épreuve, et dit : « Avance-toi, ô
loup, et partage la proie
entre nous »
e lion dit : « Ô loup, fais le partage ; ô vieux loup, renouvelle la
justice.
« Sois mon représentant dans cette tâche de distribution, afin que l’on<