Lrs C,qurcns uo6 - Ocroanr 7999
DUJzURNAL:;ME
Le iournalisteet sescontraintes
Grégory Derville L e s e n s commun décri t vol onti ers l es
médias comme un "miroir" dans lequel
Maîtredeconférences viennent se refléter les personnages,les discours
politique
en science e t l e s é v é n e ments qui ani ment l a soci été.
L acfualité ne serait rien d'autre que la recension
UniaersitéLille II
des déclarations et des faits qui parsèment le
"monde réeI" , et qui sont censéss'imposer aux
j o u rn a l i s te s comme n' i mporte quel si gnal
sonore ou lumineux s'impose à une oreille ou à
un ceil normalement constitués. Les joumalistes
ne feraient que retransmettre, telle qu'ils la
voient ou l'entendent,la marche du monde. Les
faits, rien que les faits !
C e rte s , des bi ai s peuvent parfoi s être
repérés dans la couverture de l'actualité, qui
s e ra i e n t d u s sel on l es cas à l ' i mpossi bi l i té
matérielle de traiter correctement des
informations surabondantes, au manque de
professionnalisme de certains journalistes, ou
à leur tendance à céder au sensationnalisme.
Mais cesconstats n'entament en rien le posfulat
d e b a s e d u modèl e : i l exi ste une réaIi Lé
cohérente et univoque, en attente d'être perçue
par l'observateuq, et le travail des journalistes
consiste seulement à la décrire avec fidélité -
d'où l'insistance sur l'objectivité comme valeur
cardinale de la profession.
Or,l'observation empirique montre que les
faits et les discours qui constituent l'actualité
ne sont pas dotés d'un contenu et d'une
signification intrinsèques : loin de simplement
les répercuteq, les médias les mettent en scène,
en forme et en [Link] doit alors parler d'une
constructionde I' actualitê.
152
Lt nunNnLtsrE ET sEScoNTMtNTEs
Ce travail de construction s'opère d'abord à travers la sélection, la
hiérarchisation et le traitement des "occurrences" qui sont promues au
rang d'événements. Mais il y a plus: bien souvent, des informations
n'émergent que parce qu'elles sont suscitéesou produites par un réseau
d'acteurs qui, pour une raison ou pour une autre, ont intérêt à les voir
apparaître dans les médias. Si par exemple les problèmes
d'environnement sont peu à peu devenus au cours des années 70-80 des
sujets d'actualité, c'est sans doute parce que des "catastrophes" (Bhopal,
Tchernobyl, etc.) ont éveillé l'attention publique ; mais c'est aussi du fait
de l'institutionnalisation des organismes en charge de ce dossier, de la
professionnalisation des mouvements écologistes,de l'émergence d'un
journalisme spécialisé, et enfin de l'interconnexion générale entre tous
ces acteurs.2L'analyse de la façon dont surgissent les "scandales" montre
aussi que loin de simplement les couvrir, les médias contribuent à les
faire naître en jouant le rôle d'une chambre d'écho.3 Il arrive encore
souvent que les journalistes produisent un "effet de réel" en décrivant
certains groupes, soit qu'ils contribuent à les faire exister,asoit qu'ils
participent à leur réduction à un ensemble de traits stéréotypés.s
Au total, l'approche constructiviste
insiste sur l'idée selon laquelle le monde .. :t --, ^.
<,i||'existe tout simplement pas
que monrrent tes médias n'est p"t;;;;
mais façonné.Loin d'être ;";ili; de "monderéel" à proposduquel
""
I'actualitéest le produit de multiples ofl pourtait tenter d'êtte obiectif >
transactions entre des communicateurs
et des journalistes, ou entre des "promoteurs" et des "monteurs" de
nouvelles.6Dans un tel cadre,l'hypothèse de l'objectivité des journalistes
est illusoire : en fait, il n'existe tout simplement pas de "monde réel" à
propos duquel on pourrait tenter d'être objectif.
Le corrélat de la description des médias en termes de "miroir" est la
présentation du journaliste comme un "médiateur" dont le rôle est de
s'exposer à l'infinité de stimuli émanant du corps social, et de les
répercuter de la façon la plus "neutre" possible, en opérant simplement
un travail de sélection, de hiérarchisation et de mise en forme. David
White décrit par exemple le journaliste comme un "filtre" (gatekeeper),
qui prélève dans le flux d'événements et de discours qui lui parviennent
ceux qu'il estime les plus dignes d'intérêt, et qui les retransmet au public.
Après avoir observé pendant une semaine un journaliste au travail dans
un petit journal américain, White conclut que les critères sur lesquels il
effectue seschoix éditoriaux sont très subjectifs : la sélection des nouvelles
repose sur des jugements de valeur fondés sur sespropres expériences,
attitudes et attentes.T
153
uo6 - OcroaÆ 1999
Lrs CenensDUJIURNAL:SME
Quelques années plus tard, Gieber constate, lors d'une éfude sur
une soixantaine de localiers du Wisconsin, que tous ou presque opèrent
une sélection de dépêches sur des critères similaires, ce qui tend à
indiquer que les déterminants de leurs choix sont plutôt structurels que
subjectifs. En fait, ces choix ne se font pas selon le bon vouloir du
journaliste, ni selon les qualités "intrinsèques" des informations (ou du
moins pas seulement), mais aussi et surtout <<au regard des buts, des
contraintes et des ressources de l'organisation qui emploie le
sélectionneur >>. Celui-ci n'est pas un individu isolé qui choisit de façon
arbitraire des dépêches de préférence à d'autres, mais il est inséré dans
,, un cadre bureaucratique qui détermine en partie ses décisions r, en
lui suggérant ou imposant certains critères de sélection.s
Par deux voies distinctes, on aboutit donc à la conclusion que le
journaliste est pris dans un réseau d'acteurs avec lesquels il est en
négociation perpétuelle (les institutions, le personnel politique, les
propriétaires des médias, les groupes
< le journaliste participe à un d'intérêts, les annonceurs, etc.). Ce sont
. . , . ces interrelations qui contribuent à
systeme conÛal9nant [Link]
construire une certàine "réa]ité'", €fl
impose certains comportements >>
p.r*.tiu"io" en interdisant l'entrée dans
le débat public de certains discours ou
événements,et des enjeux qui les [Link] journaliste n'est donc
pas dans la position de celui qui ( explore le monde et qui y désigne,
"
., de sa propre initiative, en toute autonomie et en toute objectivité, des
éléments significatifs qu'il promeut en nouvelles. Il participe plutôt
" "
à un système contraignant qui lui impose certains comportements >.e
Notre but est ici de dresser un bref inventaire des principales
contraintes qui peuvent peser sur l'action quotidienne des professionnels
de l'information et entraver la marge de manæuvre que le modèle du
gate-keeperleur attribue. Sans doute ces contraintes ne jouent-elles pas à
l'identique pour l'ensemble des journalistes. Il existe, faut-il le dire, des
différences entre les médias selon leur financement (produit de la vente,
recettes publicitaires, aide de l'État), leur position dans le champ
médiatique (plus ou moins "commercial"),le support qu'ils utilisent
(écrit ou audiovisuel),leur ancragepolitique, etc. À l'intérieur de chaque
entreprise de presse, les journalistes diffèrent par leur statut, par leur
expérience, par les rubriques dans lesquelles ils officient, etc. Or, tout
ceci affecte fortement leur marge de manæuvre, ainsi que la nafure de
leur travail. Mais on essaieraici de brosser un tableau des principales
contraintes auxquels ils peuvent, à des degrés divers, être confrontés.
154
Lr rcunulLrsrEETsls coNTRAtNTEs
Ces contraintes ont été regroupées en six grandes catégories.
Certaines ont trait à la structure économique des médias et à
l'environnement culturel où ils se sifuent. D'autres trouvent leur source
dans l'organisation du travail des journalistes, que ce soit au niveau de
la collecte et du traitement de l'information, dans les rapports avec les
sources, dans la gestion de la concurrence entre les différents médias,
ou dans la pression des valeurs journalistiques et des pairs .
Le meilleur moyen de mettre en évidence la force de ces contraintes
étant d'étudier leur actualisation dans des circonstances concrètes, nous
avons choisi d'illustrer notre propos par des témoignages recueillis
auprès d'une vingtaine de journalistes et d'attachés de presse ayant
participé à la couverture des essaisnucléaires français en 1995à Mururoa.
Tiès médiatisée, cette controverse constifue en effet un cas d'école et,
partant, un terrain idéal pour constater la diversité des contraintes
auxquelles sont soumis les journalistes, qu'ils appartiennent à la presse
écrite, audiovisuelle ou d'agence, et qu'ils travaillent sur le terrain ou
dans les rédactions,lo
La structure économique des médias
Figuresde proue du courant de "l'économiepolitique des médias",
les Anglais Golding et Murdock estiment qu'une compréhension
adéquatedesmédiasdoit d'abord s'attacherà saisirleurs structuresde
propriété,de contrôleet de [Link] principe ne signifie pas que
le journaliste est l'instrument totalement passif d'une "conspiration"
obscurede sesemployeurs.S'il a descomptesà leur rendre,il agit aussi
en fonction de principes étrangersaux intérêts économiquesdes
propriétaires de son entreprisede [Link] particulier, il chercheà
défendresaréputation d'autonomieet de pugnacitéauprèsdu public et
surtout de sespairs. Des étudesempiriques ont égalementmontré que
la détermination par la structure économiquedes médias est une
explicationnécessaire, maisen aucuncas
suffisante, pour rendre compte des
<<lesjournalistes sont soumis
contenuspolitiqueset idéologiquesqu'ils
à certainespressionsqui ont trait
[Link]
Il reste que les journalistessont aux structuresde propriété et
soumis à certainespressionsqui ont de contrôle de leur entreprise>>
d i r e c t e m e n t t r a i t a u x s t r u c t u r e sd e
propriété et de contrôle de leur entreprisede [Link] employeurs
peuvent d'abord faire pression sur eux pour des raisons d'ordre
15s
tto6 - Ocroanr 1999
Ls Cnnms DUJouRNAusME
idéologique. L"évolution du Sunday Times montre ainsi que son rachat
par Rupert Murdoch en 1981a entraîné une évolution éditoriale flagrante,
avec la transformation d'un journal libéral de "centre-droit" en un organe
thatchérien.12L"ancrage politique et idéologique d'un média place les
joumalistes sous une pression à laquelle ils ne peuvent que difficilement
se soustraire, et qui explique largement la nature de leur production:
selon la formule de l'un d'entre eux, il n'est pas étonnant que sur chaque
enjeu Le Figaro soit Le Figaro et que L'Humanité soit L'Humanité. La
pression imposée par les employeurs peut aussi renvoyer à des intérêts
plus directement mercantiles, comme l'atteste ce témoignage d'un
journaliste de TF1 : ., On ne peut pas vraiment faire de sujet sur le Maroc ;
un jour j'ai voulu en faire un et ça a failli mal tourner pour moi. Pareil
pour l'Arabie Saoudite, le groupe Bouygues fait tellement de gros
chantiers là-bas qu'on n'ira jamais faire un sujet un peu critique sur ce
pays. , Dans ces conditions, l'autonomie des journalistes par rapport à
leurs employeurs n'est pas seulement "relative" mais " octtoyée"
(Iicensed),et donc "conditionnelle" et "révocable" . En fait, ils ne peuvent
exercer une certaine indépendance
heurtepas
<<Ia pressionéconomiquetient au 3"::i::i::l"s^t-""Ïl',::::t::e
t'
poidsprispartesanno r;;';; oJ""ltu,l:.i::#ff
dans le
"
des médias >> ".t#",îi;i. "
financement sur leslournalistestient urrrri au poids
pris par les annonceursdans le finance-
ment des médias. Dans une étude sur CBS, Timeet Newsweek,Gans
constataitque lorsque leur travail risque de porter atteinte aux intérêts
des annonceurs,les journalistestendent à être plus prudents, à mieux
croiserleurs sources,à garderparfois pour eux les informations les plus
gênantes...laquandcettepressionne lesconduit pasà accordersansêtre
trop regardantsdes publi-reportages.Là encore,cette situation est
soulignéepar le journalistede TF1 déjàcité : < Et puis il y a la pression
desannonceurs! Il y a quelquesannées,desrumeurs circulaientcomme
quoi on avait retrouvé du poison dans des yaourts Chambourcy,et un
journaliste avait voulu interroger le directeur général de Chambourcy
là-dessus,mais il n'avait paseu de réponse: du simple fait qu'il a signalé
ce refus dans son reporlage,il a failli sefaire virer de TF1 ! On ne peut
"
assurémentpas déduire de ce type de témoignagesque les journalistes
ne disent jamais " qu"" ce qu'on leur dit de dire. Il est clair cependant
que la pressiondesstrucfuresde propriétéet de financementdesmédias
les amèneparfoisà limiter d'eux-mêmesla libertéd'expressiondont ils
seprévalent.
156
Lr nunNnLlsrE ET sEScoNTRAtNTEs
Le poids de la doxa
À un niveau de contrainte plus \arge,les journalistes sont, comme
n'importe quel acteur social, fortement dépendants de "l'air culturel"
qu'ils respirent, dtt "bain idéologique"
dans lequel ils sont plongés,1sc'est-à-dire .. | ^^
, r , r r ,,. , <<les tiournalistes sont Jfortement
oe la aOxatoes caores o lnterpretauon a
l'intérieur desquels ils doivent se situer s'ils dépendants de "I'Air culturel"
veulent être entendus, et éventuellement qu'ils respirent >>
c om p ri s e t re c o n n u s p a r l e u r p ubl i c.
Comment parler du SIDA, pàr exemple, en s'affranchissant tout à fait
des symboles, des peurs ou des stéréotypes façonnés au cours du temps
à propos de la mort, du sang, de la maladie et, du moins dans les
premières années de l'épidémie, de l'homosexualité ? Comment rendre
compte de la controverse des essais nucléaires sans faire résonner des
cadres d'interprétation comme ceux du "champignon nucléaire" ou de
"l'indépendance nationale" ?
Or il y a dans chaque débat social, entre toutes les choses que l'on
peut dire et toutes les analyses que l'on peut faire, certaines qui sont
plus aisément recevablesque d'autres en raison du "climat d'opinion",
de "l'idéologie dominante" ou des attentes du public auquel on s'adresse.
Les médias tendent à ne produire et à ne diffuser que l'information ayant
un public solvable, pour des raisons évidentes de rentabilité.16Le climat
d'opinion, incarné par les attentes du public (supposées ou réelles,
ressenties de façon intuitive ou extrapolées à partir de sondages), ou
plus exactement par la représentation que s'en font les rédactions,
constitue donc pour les journalistes une contrainte qui les empêche de
dire en toutes circonstances ce qu'ils voudraient. Certains s'en plaignent
pour s'y être heurtés, tel ce journaliste médical qui dit être devenu
< suspect > et avoir été écarté par son rédacteur en chef parce qu'il avait
osé s'élever contre la façon catastrophiste et outrancière dont son journal
voulait traiter l'affaire du sang contaminé - parce qu'il n'avait pas voulu
,.17D'autres succombent à cet "air culturel" sans
" hurler avec les loups
s'en rendre compte, ou mieux, en croyant s'en détacher ou même le
combattre. C'est le caspar exemple des journalistes de l'émission sportive
Stade2qui, bien qu'ils affichent un souci de rompre avec les stéréofypes
qui affligent "la banlieue", et même si ce souci se traduit de façon concrète
dans certains reportages, persistent à construire un cadre d'interprétation
très stigmatisant (délinquance, drogue, violence, etc.) : à leur corps
157
tto6 - Ocroenr 7999
ks CnutrnsDUJzURNAL:;ME
défendant, ils contribuent peut-être moins à mettre en question ce "bain
idéologique" qu'à le renforcer en le confirmant.l8
Ces c o n s ta ts c o n d u i s e n t à re l a ti vi ser d' abord l e pouvoi r des
journalistes : ils n'en ont sans doute jamais autant que lorsqu'ils disent à
leur public ce qu'il veut entendre, lorsqu'ils expriment ses idées, ses
frustrations, ses peurs jusque-là refoulées ou confinées dans l'espace
privé.le Mais les mêmes constats amènent aussi à relativiser, une fois
encore, leur "autonomie".
La collecte et le traitement de I'information
Une troisième série de contraintes dérive directement du fait que
les journalistes font partie d'entreprises qui ont des besoins spécifiques
au niveau de la collecte et du traitement des
, . ,. , \ informations. Les médias se trouvent sans
<<rcs mealas se trouaent Jace a r^ _^ t\ r/
cesse,{utt l'obligation de trouver de quoi
l'obliçation
' -- o de trouaer de auo'i
remplir leurs colonnes ou leur antenne, et
remplir leurs colonnes ou leur cettà insatiabl e ,,f aim d,événements,, les
antenne >> incite à développer un système de détection
de tout ce qui pourrait retenir l'attention du
public.20 Ce reporter de France 2 souligne la pression que représente
l'obligation de trouver coûte que coûte quelque chose à diffuser : ,, Notre
but quand on est sur le terrain, c'est quand même d'envoyer des sujets,
si on glande on ne sert à rien ! (...) Quand on est partis, mon rédacteur
en chef m'a dit : "Ça coûte très cher, alors Coco, t'as intérêt à bosser et à
ramener des trucs t" Bref, on est partis en sachant qu'on aurait intérêt à
rentabiliser. >
Or les médias ne peuvent escompter que les nouvelles intéressantes
viendront toujours et naturellement à eux. Ils doivent donc, afin de rendre
plus efficaceset moins coûteux le repérage et la collecte des informations
susceptibles de devenir des nouvelles, organiser un quadrillage de
l'espace social selon des critères de spécialisation géographique,
institutionnel ou thématique, avec un certain nombre de catégories à
l'intérieur desquelles ils peuvent mieux repérer des nouvelles potentielles
("socia|", "politique", "étranget", etc.). Ce réseau institue donc une
division des tâches à l'intérieur des salles de rédaction, et le journaliste
devient un spécialiste qui est chargé de faire le siège des lieux où il a des
chancesd'apprendre des chosesintéressantes(pour la rubrique "social"
par exemple, les ministères, les tribunaux, les syndicats, etc.), afin de
faire remonter le maximum d'informations jusqu'à sa rédaction.21
158
Lt nunNnLsTE ET sEscoNTRAtNTEs
Mais au cours du repérage et de la collecte des informations, les
journalistes se trouvent face à une pléthore de faits et de discours trop
nombreux pour pouvoir tous être traités, et ils doivent, dans des délais
et avec des moyens limités, réduire et structurer cette masse
d'informations et les transformer en nouvelles calibrées.22 Ces opérations
se font à travers des pratiques extrêmement routinières. Confronté à une
foule de patients, un médecin tend à les ramener à un certain nombre de
symptômes et de maladies, puis à distribuer de façon routinisée des
conseils et des prescriptions, faute de quoi il perd trop de temps et
d'énergie pour l'examen de certains patients, et il ne peut pas ausculter
les autres. De même, un journaliste doit formaliser des critères à partir
desquels il peut, de façon très rapide et pratique, sans avoir besoin d'en
délibérer avec ses collègues dont le temps est aussi précieux, évaluer
l'intérêt de chaque information, son caractère plus ou moins nouveau
ou spectaculaire,la place qu'il faut lui accorder,la façon dont il convient
de la traiter, etc. Pour cela, il s'appuie sur
son expériencepassée,ainsi g'i. tTt < h pratique desjournalistes
définition de ce qui est considéré par ses li
app araît ainsi comme
pairs coûune newsworth!, c' est-à-di;":;;;;
>>
àigt d'être répercuté et commenté dans bs fondamentalement routinière
"
médias,23et il applique à cette information
des procédures maintes fois éprouvées sur les informations du même
type qu'il a déjà eu à traiter. Cette façon de travailler lui permet
d"'apprivoiser" l'imprévisible chaos des événements, elle lui fournit des
réponses simples et quasi automatiques aux problèmes qui se posent à
lui de façon récurrente, ce qui réduit le stress inhérent au fait qu'il doit
les affronter dans l'urgence.
La pratique des journalistes apparaît ainsi corrune fondamentalement
r out in i è re , c e q u i n e s i g n i fi e p a s qu' i l s soi ent " apathi ques" ou
"paresseux" .La routine est plutôt une "solution pratique" aux problèmes
que soulève la production de l'information, notamment ceux liés au
rythme de travail et à la crainte de négliger une information importante
que la concurrence aurait développée.'o
Il reste qu'on voit se dessiner, à travers ces procédures routinières
de repérage, de cueillette et de traitement de l'information, une double
limitation de la marge de manæuvre des journalistes. D'une part, ces
procédures visent à maximiser la productivité de la sélection et du
traitement de l'information - c'est-à-dire à minimiser leur subjectivité,
et donc leur autonomie.2sD'autre part, la nécessité de recourir à des
pratiques standardisées pour rationaliser la production des nouvelles
es t à l ' o ri g i n e d ' u n e fa i b l e s s e mani feste par rapport à certai ns
159
No6 - Ocroanr 1999
Ls Cenms DUJzURNAL:;ME
communicateurs. Parmi ceux-ci, certains disposent de moyens
importants (personnel, budget, expertise en relations publiques, etc.),
grâce auxquels ils sont capables de fournit au meilleur coût et en quantité
suffisante, des informations dont le contenu et la forme sont déjà adaptés
aux impératifs des médias, et qui correspondent à ce que les journalistes
tiennent pour "de la bonne nouvelle" (neutsutorthy).26 Par la mise à
disposition d'une documentation "clé en main" (dossiers de presse,
communiqués, banque d'images), par la mise en place d'interviews avec
des responsables éminents, par la préparation de conférences de presse,
par l'invitation de journalistes dont ils organisent le transport et pour
lesquels ils prévoient des conditions de travail idéales, ces
communicateurs prennent en charge une bonne part du coût de
production de l'information.
Ainsi, puisqu'on lui fournit cette matière première directement
exploitable (ou ces <<subsides à l'information "),27qu'il peut utiliser telle
quelle ou presque, le journaliste gagne du temps dans la collecte et le
traitement des informations. Mais il perd en même temps beaucoup de
son autonomie par rapport à sesfournisseurs : il tend alors à devenir un
simple " diffuseur de messages définis par les sources ", dérive très
sensible dans la pressemagazine, mais aussi dans certains secteursde la
presse quotidienne comme l'économie.28
Le rapport aux sources
Une contrainte supplémentaire est d'ordre relationnel : il est
impératif pour le journaliste de nouer des contacts réguliers - et à tout
le moins cordiaux - avec un certain nombre de sources qui peuvent lui
fournir de façon régulière des informations susceptibles de devenir des
nouvelles. Avoir un bon carnet d'adresses présente pour lui bien des
[Link] maximise d'abord seschancesde ne pas rater les "bonnes
nouvelles", dont les "bonnes sources" sont censéesêtre au courant plus
tôt que les autres, et de façon plus précise et plus sûre. Avoir des bonnes
"
relations avec les sources, ça permet d'abord d'avoir accès à plus
d'informations que les autres journalistes, ou à des informations plus
sûres, de meilleure qualité, ou plus intéressantes explique ce journaliste
",
du Figaro. ,. C'est toujours utile de connaître les gens avec qui je dois
être en contact et d'avoir travaillé avec eux auparavant r,, affirme aussi
le chef de la rubrique environnement de I'AFP ; Quand ils organisent
"
une action discrète le lendemain, je suis prévenu, donc je peux prendre
mes dispositions. On se connaît personnellement, donc ça ne pose pas
160
Lr nunu,qusrEETsEscoNTMTNTEs
de problème de s'appeler, des fois même à notre domicile. Du coup, j'ai
l'avantage d'avoir des informations très rapidement ,r.2e
Or, ceci permet de travailler avec un temps d'avance, quand les
collègues doivent réagir en catastrophe face à un événement qu'ils n'ont
pas vu venir : ,. Si l'article est déjà prêt
quand cet événement arrive, on ne perd .. , ^^
collèguesdoiaent réagir en
pas de tempsà le rédigeret " !?
""';Iil
placer dans la première édiirl" a" face à un éaénement
[Link]
iendemain, en mettant dedans toutes qu'ils n'ant pfls vu venit >>
sortes de chosesque ne peuvent pas mettre
les journalistes de l'audiovisuel, comme des croquis, des commentaires
approfondis.. . " Prévoir l'événement permet atrssi de planifier à l'avance
la maquette : < À 5 heures de l'après-midi, une nouvelle information ne
peut que se substituer à une autre, donc c'est pas à cette heure-là que je
peux demander à mon rédacteur en chef de me laisser une place. Mais si
on sait à l'avance la date d'un événement, on peut déjà s'arranger. )
Lorsque l'actualité se bouscule et qu'un événement se produit de façon
impromptue peu avant le bouclage d'un journal, le journaliste profite
encore du [Link] par ses sources : ceux de ses collègues qui
partent de zéro auront du mal à produire un article ou un reportage qui
se tienne dans les plus brefs délais, mais lui est prêt, car il peut mobiliser
les connaissances qu'on lui a données de façon informelle et il peut
mobiliser son réseau de relations pour obtenir au pied levé une interview,
une confirmation, des détails...
Le processus de collecte des informations tend ainsi à
< institutionnaliser le rapport entre les journalistes et les sources les plus
im por t a n te s (e n te n d re : l e s p l u s producti ves) pour assurer un
approvisionnement constant en nouvelles".30 fJne grande part de
l'activité des journalistes s'explique par la nécessitéoù ils sont de gagner,
grâce aux sources, du temps et de l'énergie dans la collecte des
informations. Un petit déjeuner, un cocktail ou une cérémonie de væux
constituent autant d'occasions de nouer des liens avec des sources
potentielles : cet "investissement" leur permettra peut-être, un jour, d'être
alimentés en priorité par elles, ou du moins de pouvoir les contacter
plus facilement.
Ici intervient la notion de "confiance", sans cessemise en avant par
les journalistes. Selon le témoignage d'un joumaliste chargé des questions
militaires, les sources ont en permanence la crainte d'être "piégées", ce
qui les incite à privilégier les journalistes qui appartierment à des médias
avec qui elles ont déjà été en contact, dont elles ont déjà contrôlé la
161
tto6 - Ocrosne | 999
Lrs CnurcnsDUJIURNAL:;ME
production: .. Naturellement, nos informateurs font plus confiance à
ceux qu'ils connaissent le mieux... L"autre jort, j'étais à Canjuers pour
voir des militaires qui partaient pour la Yougoslavie, et un officier
supérieur me dit : "Mais nous nous connaissons, vous avez fait l'an
dernier une conférence au Centre Interarmées de Défense". Comme il
savait qui j'étais, j'aipu lui parler, avoir quelques informations de détail,
alors que peut-être ii n'aurait rien dit à un autre joumaliste, il se serait
méfié, ou il n'aurait pas eu envie d'engager la conversation... Et des
exemples comme ça, je pourrais vous en citer des dizaines ! Ça facilite
toujours la tâche de connaître les gens, d'être identifié. C'est même
indispensable. "
Mais comment nouer de telles relations de confiance ? Comme on
ne peut espérer se rendre dans le bureau d'un responsablepour engager
la conversation, c'est toujours de façon informelle que les bons contacts
se nouent - une visite, un colloque, un déjeuner. Quand on suit un
"
ministre ou un député en campagne électorale,le fait d'être sur le terrain
avec lui, d'aller au restaurant, de se trouver dans le même embouteillage,
d'avoir la même peur parce que la voiture va trop vite, de revenir à
deux heures du matin dans un avion, elc., ça n'a rien à voir comme
relation avec l'entretien que l'on peut avoir dans un bureau au Ministère.
Là, ce sont deux hommes qui se connaissent personnellement, et pas
seulement deux fonctions, donc ils se font plus confiance, et l'informateur
parle plus facilement parce qu'il sait à qui il a affaire.
"
Mais cette relation de confiance met forcément du temps à naître,
elle résulte d'une sorte d'imprégnation: ., Il faut que l'informateur
apprenne peu à peu à savoir comment on réagit à ce qu'il nous dit, ce
qu'on en fait, il faut qu'il sente qu'il peut nous faire confiance. Si on veut
obtenir des informations sur la santé de Mitterrand pendant ses dernières
années, c'est pas en téléphonant aujourd'hui à Charasse qu'on pourra
en obtenir ! C'est parce qu'on le connaît depuis des années, on a bouffé
avec lui, on l'a suivi dans telle ou telle occasion, donc il nous connaît, il
sait comment on réagit. " Ensuite, une fois que cette relation de confiance
est née, elle a besoin d'être nourrie, même si cela représente une perte
de temps qui paraît inutile. Il faut entretenir des relations suivies avec
"
ses informateurs potentiels, c'est le [Link] dans notre métier. (...) Notre
m ét ier c o n s i s te à c a p i ta l i s e r à l o n g terme l es rel ati ons avec nos
informateurs. , Ainsi, pour appeler un ministre à son domicile à 7 heures
du matin, il faut un certain degré d'intimité, sinon de confidentialité, il
faut avoir entretenu des relations personnelles avec lui de façon suivie,
même dans les creux de sa carrière : de retour aux affaires, il se souvient
"
de ceux qui l'appelaient quand son téléphone sonnait moins, et il continue
162
Lt numtnLsrE ET sEscoNTRAtNTEs
à ouvrir sa porte et à répondre à ceux qui ont gardé des contacts avec lui
pendant cette période. "31
Mais dans ce "jeu de rôles", rien ne permet de dire que les joumalistes
tirent les ficelles. Loin d'être passives et dépourvues, les sources ont à
leur disposition une panoplie de moyens
destinés à exercer sur eux une pression,
o n'n ne pelmet de dire que les
certains brutaux (boycottr p";t.u;t;;',
>
campagnes de protestation, menaces , iournalistes titent les ficelles
procès), d'autres plus subtils (distribution
d'interviews, d'exclusivités et de prix à tilre de récompenses).S'appuyant
sur son expérience, Dominique Marine décrit quelques-unes des
"mesures de rétorsion" employées par les services de presse des
ministères contre les journalistes dont le lravail les indispose, et qui visent
à les rappeler à l'ordre : on oublie d'adresser l'invitation à une conférence
de presse, on faxe un communiqué important en retard...32
Parmi les journalistes ayant couvert les essaisnucléaires, la plupart
ont des anecdotes similaires à raconter. La responsable de la rubrique
environnement de Libération raconte ainsi que son journal avait publié
un jour trop tôt, la veille de son embarquement sur le Rainbow-Warrior,
un article critique envers Greenpeace : <(j'étais effondrée parce qu'ils
sont très susceptibles,j'ai déjà eu des problèmes avec eux parce qu'ils
n'étaient pas contents de mes papiers, alors j'ai vraiment eu très peur
qu'à Papeete, ils piquent une crise de nerfs et qu'ils m'empêchent de
partir. ,, Pour le camp d'en face, un joumaliste du Figaroraconte comment
un de ses collègues a été mis sur la touche pour avoir cité les propos off
d'un général : ,, Ce journaliste est totalement grillé. Maintenant à 200
mètres, les militaires le sentent arriver, et il n'aura plus jamais une
information. ,,33
La pression des sources sur les joumalistes s'actualise aussi, de façon
m oins v o y a n te , à tra v e rs d e s p ra ti ques d' autocensure. P our un
journaliste, où passe la limite entre maintenir de bonnes relations avec
ses informateurs privilégiés et se garder de diffuser ou de commenter
des informations qui pourraient leur déplaire? Cédant à ce que Gans
appelle Ie chilling effect,lejournaliste peut anticiper sur les réactions que
pourraient susciter son article ou son reportage, et en adoucir le ton afin
de les désamorcer.s Selon le témoignage de Dominique Marine, le "bon
journaliste" est volontiers défini par ses informateurs comme <<celui
qu'on n'a même plus à rappeler à l'ordre car il a complètement intériorisé
"les bornes à ne pas dépasser" pour ne pas froisser son interlocuteur >,
celui qui sait faire < le tri tout seul , dans ce qu'on lui dit pour ne pas
risquer de compromettre ses relations.3s
163
uo6 - Ooosne 7999
Lrs Cnnrns DUJouRNAusME
Ce type de situation survient de façon très sensiblelorsque les
journalistes sont matériellementdépendantsde la logistique mise en
placepar [Link] controversesur la
reprise des essaisnucléaires'heurter de front
<<heurter de front l'armée ou
Greenpeo,,i",q'uT,îi;ai*|"ffi
:i":î":ff î,::ïi,#:li:Iri":i:
>>sanctionné affrétés par cesdeux acteurs pour permettre aux
journalistes de couvrir Ia "bataille navale"
annoncée. À l'inverse, le fait de monter à bord de ces bateaux signifiait
l'acceptation explicite d'un code de bonne conduite ou, selon les termes
mêmes de la Royale, d'une "charte de confidentialité", qui spécifiait la
nécessité d'une certaine autocensure et donc une restriction de la marge
de manæuvre des journalistes. Le reporter de TF1 à bord du Rainbow-
Warrior l'admet de lui-même : <<On savait depuis le début que de toute
façon, on était coincés par Greenpeace. On avait accepté dès le départ,
on jouait le jeu, c'était obligé pour embarquer ! On savait que notre métier
de journaliste comporterait des restrictions, c'est clair. Et pour ceux qui
embarquaient avec le SIRPA, c'était pareil !
"
On retrouve ici les stratégies et les moyens que les sources déploient
pour essayer d'orienter le travail des journalistes dans la "bonne
direction" en utilisant le levier financier. Lorsqu'il organise un voyage
en faveur des médias, par exemple, le SIRPA ne leur transmet pas de
facture.s Est-il alors facile, demande ce journaliste de Libération,de faire
preuve d"'indépendance" et de " faire la part des choses? (...) I'ai
tendance à penser que ça aide quand même à écrire d'un certain point
de vue, à ne pas être trop méchant quand on nous a payé un beau
voyage ! "
La plupart des acteurs que nous avons rencontrés estiment que ce
genre de connivence se généralise dans des circonstancesplus routinières
que la controverse des essais nucléaires. Un reporter de TFL reprend
ainsi à Serge Halimi les notions de "journalisme de révérence" ou "de
relations publiques" pour décrire le journaliste administratif ,, pris
" "
dans sa source ", à tel point forcé de préserver de bons rapports avec
elle qu'il tend à passer sur ses errements ou sur les critiques dont elle
fait l'objet. L étymologie du mot "connivence" ne renvoie-t-elle pas à la
complicité qui consiste à cacher la faute de quelqu'vrt?37
On sent au passage à quel point la structure des relations entre les
journalistes et les sources favorise les informateurs les plus puissants,
notamment les autorités, qui savent se présenter comme bien informées,
164
Le rcunr'tnusrEETsls coNTMTNTEs
productives, dignes de confiance, crédibles.38Plus visibles socialement,
plus proches géographiquement, souvent plus expertes en
communication, les sources officielles ont aussi pour le journaliste
l'avantage de lui faire gagner du temps et de l'énergie sur la vérification
de l'information qu'elles diffusent, et ce pour plusieurs raisons: il les
connaît, il sait comment elles fonctionnent et s'il peut leur faire confiance,
leur statut rend plus crédible la "rhétorique de l'objectivité" qu'elles
développent, elles représentent le point de vue des autorités qu'il faut
relayer de toute façon, leur discours est fondé
sur des statistiques officielles, etc. Autant de
<<mêmeles sourcesles plus
raisons qui autorisent à être moins exigeant
avec elles qu'avec d'autres...
puissantesne maîtrisent pas
Ceci n e v e u t b i e n s û r p a s d i r e que l e totalement le itu
>
journaliste est démuni et totalement dépendant
de ses sources. D'abord parce qu'il existe bien sûr une hiérarchie entre
ces dernières selon leur prestige, leur pouvoir, leur expertise commu-
nicationnelle, etc. Mais même les sourcesles plus puissantes ne maîtrisent
pas totalement le jeu, car les journalistes contrôlent une ressource
primordiale,la clé de l'accèsà la notoriété médiatique, ce qui les force à
coopérer au moins dans une certaine mesure. Elles peuvent sanctionner
les journalistes jugés trop remuants, mais cette mise en quarantaine ne
peut durer trop longtemps, simplement parce qu'elles ont besoin de se
faire voir et bien voir dans les médias. Malgré les tensions qu'elle relate
par ailleurs, la journaliste de Libérationprésente sur le Rainbow-Warrior
explique que ,. les relations n'ont jamais été rompues avec Greenpeace.
Ils n'ont jamais osé, parce que pour eux Libé ça compte énormément,
comme Le Monde: s'ils sont fâchés avec tout le monde àLibération ou au
Monde, ils n'ont plus aucune caissede résonance pour leurs actions. je
suis l'environnementà Libération,donc ils savaient très bien qu'il ne fallait
pas couper les ponts avec moi. Il y a eu des échangesde courrier méchants
avec la direction du journal, "Elle fait mal son boulot, etc.", mais ça s'est
toujours arrangé. "
Ainsi se joue entre le journaliste et sa source une sorte de "danse",3e
chacun s'efforçant de contrôler l'action de l'autre, mais aussi de ne pas
susciter son irritation, sinon de le courtise4,pour obtenir des informations
ou pour les voir répercutées. Or, parler ainsi de négociation ou
d'interdépendance entre ces acteurs indique bien que le journaliste ne
jouit pas, dans son travail quotidien, de "f indépendance" dont il veut
parfois se prévaloir.{
16s
LesC,qurcns r'to6- OcroaÆ| 999
DUJzURNAL:SME
La concurrence entre les médias
Il reste à aborder ce qui devient peut-être, à en croire en tous cas
nombre de journalistes, leur contrainte majeure, celle qui dérive de la
concurrence acharnée entre les médias. Cette concurrence affecte d'abord
le choix des sujets à traiter, à travers d'une part le souci de "ne pas se
ratet" , mais aussi la lutte pour [Link]'agit dans le premier cas d'aller
là où vont les concurrents, ce qui amène à anticiper sur ce qu'ils
pourraient traiter, sinon à calquer en partie sa production sur la leur:
tend alors à s'installer une "boucle de f information", chacun s'inspirant
largement de ce que les autres montrent, disent et écrivent. Et dans cette
boucle, passer à côté de ce que "tout le monde" trante,être "à la ramasse",
est considéré comme une faute que la
(au nom du
<<Ia concutrence ne génère pas rédaction en chef vient
Pour le journaliste'
automatiquementde I'oigirotita Ïi,Tfanctionner'
etdetadiaers;;;;ii,ï:ffJ"j:i;TiîJi::T:::ï:ïl:
fa ç o n d e se prémuni r contre une
accusation d'incompétence très coûteuse en termes de crédibilité
professionnelle. Le résultat est qu'en dépit de certaines stratégies de
démarquage, la concurrence ne génère pas automatiquement de
l'originalité et de la diversité. Mais le journaliste doit en même temps,
c'est la logique du scoop,être là où les autres ne sont pas pour avoir des
"infos exclusives", afin de faire la preuve de son autonomie et de sa
compétence auprès de ses pairs.
Réussir un scoopsuscite une exaltation ainsi décrite par un reporter
de France 2 : " Là j'ai eu vnscoop,j'ai vu l'hélico rouge de Greenpeacese
poser et les commandos qui ont commencé à arraisonner le bateau.
Immédiatement j'ai appelé ma rédaction, je leur ai raconté ça en leur
assurant que c'était béton, et comme il était à peu près 20h20 à l'heure
de Paris, le rédacteur en chef a décidé de me faire passer en direct au
téléphone. Pendant une minute, j'ai improvisé totalement en racontant
ce que je voyais, et on a été les premiers à diffuser cette info. L AFP a
envoyé sa dépêche largement après moi, et ça c'est très important pour
un journaliste, ça veut dire qu'on était là au bon moment, on a su raconter
ce qu'on voyait... Je sais qu'ici, à la conférence de debrirtng qui a lieu
tous les soirs après le joumal avec le rédacteur en chef, ils étaient vraiment
contents de l'équipe... )>
Ce discours montre que la compétition entre les journalistes affecte
aussi la vitesse avec laquelle ils doivent traiter et diffuser l'information
recueillie. Dès lors que l'information se périme très vite (" Il vaut mieux
166
Lt rcunNeusrE ET sEScoNTMtNTEs
un sujet mal ficelé le jour même qu'un sujet bien fait deux jours après ,',
explique à ses troupes un nouveau présentateur de journal télévisé),4l
dès lors aussi que le public donne une prime à ceux qui lui distribuent
les nouvelles les plus "chaudes", dès lors que se développent enfin des
médias d'information en continu pour lesquels le direct est
l'aboutissement de l'information, alors les journalistes sont pris dans ce
qu'un attaché de presse de Greenpeace décrit comme une <<frénésie de
l'instant n'est évidemment pas sans influencer la nature et la
". Cela
qualité de leur production : comment,lorsqu'on travaille sans cessedans
l'urgence, constituer et compulser des dossiers, bâtir une compétence
professionnelle suffisante pour savoir se défendre face aux sources,avoir
le temps de vérifier l'information ?
Les journalistes que nous avons rencontrés sont extrêmement
sensibles à cette contrainte. Tous signalent la nécessité de disposer de
temps pour bien faire leur travail. Ce journaliste explique ainsi que la
complexité des questions militaires l'oblige à les étudier et les " préparer
longtemps à l'avance. Elles sont beaucoup trop complexes, on ne peut
pas s'en occuper du jour au lendemain (...).Je traite les questions de
défense depuis assez longtemps, donc je sais faire à peu près le tri entre
les informations que je reçois, repérer celles qui sont fiables et celles qui
sont douteuses, mais mettez-moi sur une nouvelle rubrique et je vais
pataugeç je ferai sûrement des conneries ! Tout ce que je peux avoir
c om m e b a c k g ro u n d c ' e s t c a p i ta l , ça me permet de mi eux trai ter
f information quand elle arrive. ,
La responsable de la rubrique environnement de Libérafion insiste
elle aussi sur la nécessité de prendre du recul par rapport à l'actualité,
d'aller à des conférences, de lire des revues, de rencontrer des sources,
etc. Sur l'effet de serre par exemple, ,, il y a pléthore d'informations "sans
certitude absolue, mais avec de bonnes raisons de penser que. .." , Çà
vient de partout, de tous les labos du monde, tous les gouvernements et
les industriels ont leur avis sur la question, alors c'est très dur de s'en
sortir. Chaque fois que j'écris dessus,je dois me replonger dans ma doc,
aller voir 50 spécialistes, c'est très long ! Alors quelqu'un de non
spécialisé, qui n'a pas le backgroundqui lui permette de comprendre un
minimum de choses,pour lui c'est impossible à traiter, et il a facilement
tendance à prendre pour argent comptant ce sur quoi il tombe en premier,
ou la première chose qui lui paraît à peu près lisible et compré-
hens ibl e ..."
Or, les journalistes sont nombreux à se plaindre de ne pas disposer
du temps dont ils auraient besoin. Cela vaut bien sûr pour les reporters
d'agence. Pour celui de I'AFP présent sur le Rainbow-Waruior par
167
uo6 - OctoaÆ 1999
DUJouRNALtsME
LesC,qurcns
exemple, < la contrainte principale, c'était d'être le premier sur les infos.
En clair, c'était donner l'info une minute avant Reuter. Au premier
voyage, j'avais eu un problème de transmission avec le bureau AFP de
Hong Kong, on avait eu du retard sur une info assez importante, et je
m'étais fait engueuler comme du poisson pourri, alors la deuxième fois
j'ai pris encore plus de précautions que d'habitude pour ne pas me faire
doubler r. Du côté militaire, le reporter de I'AFP se heurtait à la même
pression : la grande faiblesse des reporters d'agence tient selon lui " à la
difficulté dans laquelle ils sont souvent de vérifier autant qu'il le faudrait
les informations qui leur sont foumies, faute de temps et de moyens
notamment.a2
Cette pression se fait aussi sentir à la télévision : ,, On doit aller vite,
on a quelques heures pour tourner un sujet et pour le monter, on doit en
fournir un ou deux par jour, alors forcément on est un peu obligé de
rogner sur le travail de vérification ; quand on a deux sources différentes
c'est déjà pas mal ! o À cause de la concurrence, explique cet autre
reporter, < il faut aller vite, et ça va forcément au détriment de la
vérification de l'information. "Coco, il vient de se passer un truc, faut le
faire tout de suite, le journal approche" : là oui, on fait des conneries,
c'est clair. Tout le monde en fait, toutes les chaînes, on est tous pris par le
temps. " Et les journalistes de la presse écrite ne sont pas non plus à
l'abri : ., On manque de temps, on travaille dans des conditions de
rapidité, d'urgence, d'inconfort, on est dix dans la même pièce quand
on écrit le papier, on est dérangé, des gens rentrent, sortent, nous
téléphonent... En général, c'est sur des questions pas très importantes
qu'on fait des erreurs, on parle de Michel Giraud alors que c'est André,
etc. Mais des fois, quand on est fatigué, quand il y a du bruit, eh bien on
fait des bêtises..."
Le discours de ces journalistes mêle donc une réflexion sur les
contraintes de temps qu'ils subissent, et une mise en évidence des
" dérapages" ou des "erreurs" qu'ils en viennent alors à commettre, par
m a n q u e d u background ou du temps
nécessairespour connaître leur sujet et vérifier
< it faut décider aite, et on n,
les informations' Que faire' Par exemple'
prendpas touiours Iabonne
décision>ffi:::,iâï"":ï[.i:,itJr'n[î:l i
véracité ? Cejoumaliste répond : À partir du
"
moment où I'AFP envoie une information, on va vite la diffuser parce
qu'on pense qu'elle ne peut pas se permettre de dire des conneries, ce
qui est un peu naïf. Et puis surtout, on se dit que les autres, eux, vont
diffuser cette information. Il faut décider vite, et on ne prend pas toujours
168
Lt nunueLtsrE ET sls coNTMtNTEs
la bonne décision... C'est tout le problème de notre métier, on travaille
dans l'urgence. C'est un métier difficile, qui demanderait qu'on ait
toujours un temps de réaction, une possibilité de prendre un peu de
recul, mais comme c'est une possibilité qu'on n'a pas, eh bien on risque
de se faire piéger par une mauvaise information... ',43
La contrainte du temps pèse d'autant plus que les sources tentent
d'en faire "un point d'ancrage" pour leurs propres intérêts,aaen
prograrrunant par exemple des conférences de presse à la dernière minute
et juste avant les heures de tombée : les journalistes sont alors plus ou
moins contraints de relayer tel quel leur argumentaire, sans pouvoir le
critiquer ou donner la parole à des sources adverses. Cette tactique est
souvent employée et souvent efficace, comme le reconnaît ce journaliste
du Figaro : .. Tous ceux qui ont quelque chose à annoncer jouent avec ça,
ils nous m e tte n t l a p re s s i o n ! Il y a quel que temps, l e C onsei l
Constitutionnel a sorti une décision concernant la loi Falloux à 19h55.
Du coup, elle tombait brute dans le journal, le journaliste à l'antenne ne
pouvait pas faire autre chose que de la donner sans commentaire, sans
explication, sans rien. Or, dans chaque décision du Conseil il y a 15 ou
20 considérants, des nuances, mais il y avait eu une volonté politique de
donner cette décision brute, et de faire en sorte que le gouvernement
qui était mis en cause par cette décision ne puisse pas réagir pendant le
journal télévisé. C'est de la manipulation, tout simplement ! (...) Mais
c'est difficile de résister à ça. On est très vulnérable face à ce genre de
procédés. Qu'est-ce que vous voulez qu'on fasse ? On nous met sous
pression de telle sorte qu'on est obligé de prendre telle porte plutôt que
telle autre. > Et de citer les reporters qui suivent les conférences de presse
avec un téléphone portable pour en donner le compte-rendu en direct,
au risque d'être réduits au rôle de porte-voix ou de relayer des
informations erronées ou manipulatrices qu'ils n'ont pas eu le temps de
contrôler.
On voit ainsi se dessiner un schéma qui, à en croire ces journalistes,
est de plus en plus répandu. Tout se passe comme si le système
médiatique fonctionnait, dans certains cas tout au moins, comme une
"tuyauterie" à l'intérieur de laquelle des informations transitent sans
que les journalistes n'aient ni le temps, ni les moyens de bien les vérifier,
et à l'issue de laquelle des interprétations plus ou moins biaisées des
év éneme n ts p e u v e n t ê tre d i ffu s é es et deveni r al ors des véri tés
"incontestables", car incontesté[Link]'une mauvaise information est
,. mise dans un tuyau, déplore ce journaliste, elle se diffuse presque sans
rencontrer d'obstacle... , et elle devient alors un fait avéré.as
169
r'to6- Ocroenr7999
LrsC,qnmsDUJouRNAusME
La pression des pairs
faceauxcontraintes
Poursedéfendre jusqu'ici,et surtout
évoquées
face à la pression des sources les plus puissantes, les journalistes ont
développé une stratégie d'institu-
<<les iournalistes ont déaeloppé une tionnalisation et de valorisation de
stratégie d'institutionnalisation et de leur profession,a6avec la création
aalorisation de leur profession >> d'un syndicat en 1918 (le SNf, puis
des Cahiers de Ia presse en 1938,
l'instauration de la Carte de presseet la mise en place de plusieurs écoles
de journalisme. Parallèlement, on a vu se constituer un corpus de valeurs
propres à la profession, et dont ces institutions et procédures sont
chargéesde garantir l'enseignement,la diffusion et le respect : objectivité,
indépendance, probité, souci du public, et rejet de tout ce qui pourrait
porter atteinte à cette image idéalisée du journaliste. Ces valeurs sont
aussi mises en avant par les professionnels eux-mêmes, qui se blâment
ou se félicitent mutueliement à chaque dérapage ou à chaque coup
d'éclat. Des revues critiques célèbrent les collègues qui se sont opposés
aux pressions et ont fait honneur à la profession (cf. le classique hommage
rendu à ceux qui ont "fait éclater" I'affaire du Watergate), tandis qu'elles
identifient et stigmatisent ceux qui ont pris des libertés avec ces valeurs
de base.
Or cet ensemble de valeurs, actualisé dans le discours sur le
"professionnalisme", sur la "déontologie" ou sur l'affirmation de la
nécessitéde "rester objectif" et de "croiser sessources", représente pour
le journaliste une arme symbolique non négligeable pour se défendre
f ac e aux a c te u rs a v e c q u i i l e s t e n négoci ati on (l es sources, l es
propriétaires,les annonceurs). Il peut toujours faire valoir qu'il est sous
le r egard d e s e s p a i rs p o u r fa i re comprendre et admettre à ses
interlocuteurs impatients ou mécontents qu'ils ne peuvent pas lui faire
faire "n'importe quoi" : ceci entre dans une stratégie qui consiste à faire
jouer les contraintes qu'il subit les unes contre les autres pour augmenter
sa marge de manæuvre.
Il reste que cette idéologie professionnelle, de moyen de défense de
la profession, se transforme à son tour en contrainte, autant pour le choix
des informations à traiter que pour celui des "angles" retenus ou des
commentaires : le journaliste risque toujours d'être brocardé pour avoir
fait un mauvais choix éditorial, pour avoir manqué de rigueur ou
d'objectivité, pour s'être laissé manipuler, etc. L"existence de valeurs
partagéeset surtout idéaliséesau sein de la profession l'oblige à toujours
" garderlaface" pour "rester crédible" aux yeux des pairs, à se conformer
170
Lt nununLtsrE ET sEscoNTMtNTEs
à l'image sociale du "bon journaliste". Comme le raconte ce journaliste,
< on voit les confrères, on voit comment ils travaillent, on lit leurs papiers,
donc très vite on sait s'ils ont des bonnes sources d'information ou pas,
on sait s'ils font du bon boulot ou pas, on constate que certains ont moins
de scrupules que d'autres à dire des choses un peu approximatives, ça
se voit tout de suite... >
Les journalistes qui ont transgressé les "valeurs fondamentales" de
la profession subissent alors une sanction sous la forme d'anecdotes ou
de rumeurs qui circulent entre collègues. Ce reporter envoyé en Polynésie
pour couvrir la reprise des essais français condamne par exemple les
agissements d'un collègue qui " a balancé des sujets avec des images
d'archives qu'il avait tournées le mois précédent au cours d'un voyage
de presseà Mururoa, en faisant croire qu'il était encore là-bas,alors qu'il
était à Papeete ! Lui il s'en moque pas mal, mais c'est un manque de
rigueur. >
Mais il arrive que ces critiques soient portées sur la place publique :
on songe par exemple à la dénonciation par l'émission Arrêt sur image
des "bidouillages" des journalistes du petit écran, ou à l'appel à un
journalisme plus autonome et moins déférent qui transparaît dans de
nombreux sketches des Guignols de I'info. On peut parler alors de
"sanctions" internes à la profession. Les journalistes sont moins soucieux
qu'on le dit souvent des réactions du "pubIic", dont ils n'ont qu'une
appréhension vague, lointaine et, la plupart du temps, seulement
statistique. Par contre, l'exigence fondamentale est pour eux <<d'établir
et de maintenir leur crédibilité auprès des acteurs habilités à la
reconnaître et à la sanctionner >, c'est-à-dire leurs collègues et leurs
informateurs (leurs "publics immédiats"), avec lesquels ils sont en contact
permanent et direct.47Et si chacun doit "faire attention" à ce qu'il publie,
sous peine d'écorner sa crédibilité et son image, iIy a là une contrainte
supplémentaire dont les journalistes se doivent de tenir compte au
quotidien.
Conclusion
On voit finalementqueloin de setrouver,faceaux événements
et
aux discours qui animent le corps social, dans une position extérieure et
autonome, le journaliste se sifue en réalité à un carrefour de contraintes
avec lesquelles il est plus moins forcé de composer. Il est d'abord inséré
dans une organisation qui fonctionne selon des critères de rentabilité, ce
qui l'oblige à rationaliser au maximum la collecte et le traitement de
171
'1999
tto6 - Ocroanr
ks CnurcasDUJzURNAL:;ME
l'information. Il doit aussi dans une certaine mesure se conformer aux
desideratade sespropriétaires, voire des annonceurs. Son immersion dans
un "bain idéologique", son besoin de nouer des relations serrées avec
un réseau d'informateurs, sa difficulté à disposer du temps nécessaireà
la constitution d'un savoir solide sur les sujets qu'il aborde et à la
vérification de l'information, constituent autant d'autres contraintes qui
restreignent sa marge de manæuvre, tandis que la pression de ses pairs
l'oblige, sur un mode tout aussi contraignant, à ne pas trop céder à ces
pressions. On pourrait encore parler des contraintes d'ordre technique
(le besoin impératif de trouver des moyens de transmettre dans de brefs
délais sa production, souligné avec force par les reporters de I'AFP), de
celles liées au format des articles et des reportages, des contraintes
sémantiques, etc.€
Dans une formule éclairante, Goffman explique que .. les individus
n'inventent pas le jeu d'échecs chaque fois qu'ils s'assoient pour jouer. . . >>
De la même façon, le journaliste est soumis à des règles sur lesquelles il
n'a pas autant de prise qu'il le voudrait. Inutile donc d'y voir le
"coupable" de la façon, souvent frustrante, dont l'actualité est produite,
car celle-ci dépend finalement assezpeu de son bon vouloir, du moins
dans un média d'[Link] on leur demande un avis sur les
" dér apa g e s " q u ' i l s p e u v e n t c o mmettre ou sur l a montée d' un
"journalisme de connivence",les journalistes rejettent volontiers la faute
sur la personnalité de quelques "brebis galeuses". Uun d'eux affirme
ainsi que ces dérives s'expliquent par ( un manque de courage, une
certaine paresse,un manque d'envie de se fatiguer, un manque de travail
aussi. C'est une question de personnalité ! " En écho, ce reporter explique
que le "journaliste idéal" est,. celui qui est têtu, qui travaille beaucoup,
qui multiplie les sources. " Certains journalistes ne se conforment pas à
ce profil parce qu'ils sont <<paresseux, toutbêtement ,r, mais ça dépend
"
de la conscience du journaliste, de sa force, de son intelligence. Il y a
ceux qui se laissent faire, et puis il y a ceux qui ne veulent pas se laisser
faire. Ils n'arrivent pas forcément à toujours se défendre, mais au moins
ils essayent. C'est une question de personnalité... > Contre cette auto-
analyse sommaire, qui fait le tri entre certains "responsables" et d'autres
qui seraient "hors de cause", rI faut rappeler le poids des multiples
contraintes subies par les journalistes, à l'intérieur des salles de rédaction
et dans leur rapport aux sources,à leur culture, à leur public.
Faut-il alors penser que le journaliste est condamné à rester
prisonnier de ces pressions ? On peut espérer qu'il existe une autre voie.
Dévoiler les contraintes cachéesqui pèsent sur les acteurs, ,, c'est tenter
d'offrir aux uns et aux autres une possibilité de se libérer, par la prise de
172
Lr nunNnLsTE ET sls coNTRAtNTEs
conscience, de l'emprise de ces mécanismes ,,.50En mettant à jour la
genèse sociale des facteurs qui conditionnent notre activité à notre insu,
la sociologie nous permet d'être < un peu moins les jouets des jeux
sociaux que nous jouons, et par là-même d'en limiter les dégâts ".s1
Ceci vaut, bien entendu, pour les professionnels des médias. Mais
cela s'applique aussi à ceux qui, en lecteurs, en téléspectateurs ou en
auditeurs, "consomment" l'actualité. Mieux connaître les contraintes des
journalistes, cela permet non seulement de suivre leur production avec
une capacité de distanciation supérieure, mais aussi de récompenser ceux
qui tentent de lutter contre ces contraintes en faisant le choix de
l'investigation et en élargissant leurs réseaux de sources : autant de
moyens de faire pression, plus efficacement que par la simple incantation
moralisatrice, sur les journalistes, sur leurs patrons et sur le législateur,
afin qu'ils contribuent à rendre possible un système de production de
l'information moins frustrant. . . I
Notes
[Link]. lesouvragessuivants,dont lestitressontparticulièrementparlants : TheManufacture
of News(Cohen& Young,1981); ManufacturingtheNea;s(Fishman,1980); MakingNews
(Tuchman,1980).
2. Neveu & Quéré(1996,p.11.).
3. Pour l'analysedu "scandaledu sangcontaminé",cf. Champagne& Marchetti (1994).
4. Sur la contributiondesmédiasà Ia cristallisationdesidentitésnationales,cf. [Link]
(1983).Les identitéscollectivesconstruitesdans et par les médiaspeuvent déterminer
de façon crucialel'action et même l'existencedes groupessociaux,dans la mesureoù
elles influencentle sentimentdes individus d'appartenir à un groupe cohérent,ainsi
que le répertoired'action collectiveà leur disposition(Mercier,1993).
5. Par exemple,lorsqu'ils reprennentà leur compte la définition d'un groupe comme
"déviant",les journalistesinfluencentla définition même de la déviance: ( Dans la
mesure oir les journalistesinvoquent et appliquent des normes, ils les définissent
"
(Tuchman,1980,p.183).
6. Cf. Molotch & Lester(1.996).
7. White (1950,p.383).
8. Charron& al (1991,pp.8-9).
9. Charron& al (1991,p.V\.
[Link] (1997b).Nous avonsrencontré18acteursde cettecontroverse,qui ont travaillé
à Parisou en Pollmésie(àTâhiti,à Mururoa,sur un bateaude Greenpeace ou de l'armée):
trois membresde Greenpeace-France (le Président,un "campaigner",une attachéede
presse),deux officiersde pressedu SIRPA,trois journalistesde I'AFP (deux reporterset
173
'1999
uo6 - Ocroane
Ls CeurcnsDUJzURNAL:nME
un localier parisien),deux journalistesde TF1, France2,Libérationet du Figaro,et un
journalistedt Mondeet de L'Humanité.
[Link] & al (1,982,
pp.25-26).
[Link] (7990,pp.132-133).
[Link] (7990,pp.120
& 133).
[Link](1979,p.253).
[Link] Group (1976);Hall (1982,p.30).
[Link]& Marchetti (7994,p.54).
[Link]& Marchetti (1994,p.58).
[Link] (1998).
19. Sur cette questionde l'influence des médias,génératricede controversessansfin et
d'assertionshâtives,cf. notre revue critique (Derville, 7997a).
[Link] & Quéré(1.996,p.7).
[Link](1980),Charron& al (1991).
[Link]. Charron& al (1991,p.10).
[Link] conceptde newsworthinessdésignel'ensembledescritèresplus ou moins implicites
(et variablesselon l'époque,le contexte,le domaine),en fonction desquelsles
professionnelsdes médias considèrentqu'un fait ou un discours mérite, en vertu de
son caractèreinattendu,significatif,spectaculaire,attrayant ou crédible,d'être rendu
public - cf. Gans(1,979,
pp.78-83); Molotch & Lester(1996);Tuchman(1980,pp.a7-59).
[Link]. Charron(1.994,
pp.113-117).
[Link]. Tuchman(1980,pp.12-13; Charron& al (1991,pp.10-11).
26. Dans de nombreux cas,cescommunicateursexpertsjouissenten même temps d'une
visibilité socialeet d'une légitimité institutionnelle supérieuresà la moyenne, et ils
bénéficientd'une proximité géographique,socialeet idéologiqueavecles médiasà qui
ils tententde "vendre" leur argumentation.
27. Candy (1982).
[Link]& al (1991,p.212);cf. aussiGans(1979,pp.87-88).
29. Même chosepour lesjournalistesde télévisio. : . À la longue, il y a des relationsde
confiancequi se nouent et qui facilitent le travail des journalistes,parce que ça leur
permet un accèsaux sourcesbeaucoupplus [Link] Bosniepar exemple,il y a des
journalistesqui sont là-basdepuis des annéeset qui se sont construit un réseaude
relationsplus ou moins officieusesavecles officiersde [Link] coup, cesofficiersde
pressedisent certaineschosesquand ils parlent à l'ensembledes journalistes,et ils
gardent la version officieuseaux journalistesqu'ils connaissentbien, parce qu'ils ont
partagédes momentsdifficilesaveceux, ou parcequ'ils s'apprécient...> (reporter,
France2)
[Link]& al (1991,[Link]-775).
114
Le nunueusrE ETsEscoNTRAtNTEs
31."Voir beaucoupde gens","entretenirle plus possiblede contactsavecdesinformateurs
potentiels",cesexigencesne valentpasseulementpour desdomainessensibles,corrune
le soulignele chefde la rubriqueDéfensede Libération:,, Y'a pas36manièresde procédeq,
hein ! Un journalistesportif vous dira la même chose! "
32. Marine (7995,pp.252-253).
33. Uanecdoteest confirméepar un officier de pressedu SIRPA: " Si un militaire a le
sentimentde s'êtrefait avoir par un joumaliste,aprèsil aura tendanceà seméfier,et les
autresaussi,pour ne pas se faire avoir à leur tour ! (...) Il y a une sorte de méfianceà
l'égard desjoumalistes.(Ils) sont un peu réticentsquand ils voient arriver desjoumalistes
sur le terrain ou dans les états-majors,ils sont réticentsà leur parler, ils refusent de
répondreà des interviews,etc. ,,
[Link](7979,p.2a9).
[Link] (7995,p.258).
36. Du côté de Greenpeace,les médias invités doivent tout prendre en charge,les nuits
comme les [Link] revient toutefoisbeaucoupmoins cher que d'affréter un bateau
indé[Link] outre,ce que l'on perd en autonomieestgagnéen productivité,le fait
d'être au cæur de l'action offrant une situationprivilégiéepour êtreparmi lespremiers
informés,obtenir des interviews,etc.
[Link](1.992,
pp.i02-119).
[Link]. Gans (1979pp.1,29-1,31).
[Link](1979,pp.11.6-117).
40. Sur un cas de "système d'action" fondé sur une négociation incessanteentre les
journalisteset leurs informateurs(la tribune parlementairede Québec),cf. l'ouvragede
Charron (1994).
[Link](1995,p.160).
42. Courrier personnelà l'auteur,en réactionà un précédenttravail (09/05/95). Les
rédacteursde I'AFP sont eux aussisoumis à cettecontraintede [Link]ès m'avoir
vu pendantplusieursjours danssonbureau,l'un d'eux eut cetteremarquerévélatrice:
.. Vous, vous pouvez faire exactementce qu'on ne peut jamais faire en [Link]
simplementparceque ça coûtetrop cher ! Pour faireça,pour passerplusieursjours sur
un boulot, il faut qu'on n'ait pas36 chosesà faire à la fois, des interviews, desconférences
de presse,des papiersde synthèse,[Link] faut du tempspour bien faire son boulot ! Et
corrunesouventnous on n'en a pas,eh bien qu'est-cequ'on fait ? De la [Link]
réécrit plus ou moins des chosesqui ont été faites par d'autres.C'est un peu obligé,
malheureusement... >
[Link] le raconteCilles Balbastre,journalisteà France2, une dépêcheAFP équivaut
"
pour nos chefsà une quasi-certitudequant à la teneur de l'information (...). Le fait de
remettreen causeune dépêcheAFP peut être interprétépar un chef de Paris comme
une façonde chercherà tirer au flanc " (Balbastre
,1995,p.66).
[Link] &.al (1.991.,
p.178).
45. Un seul exemple,particulièrementfrappant, d"'emballement" de la machine
médiatique,dû notammentà la pressiondu tempsà laquellesontsoumislesjoumalistes:
115
r,to6- Ocrosrc 1999
LesCnurcnsDUJzURNAL:;ME
le 16 août 1995,une mission de scientifiques australiens et néo-zélandais rend un rapport
commandé par le ministère de l'environnement australien. La dépêche de I'AFP qui en
rend compte porte ce titre définitif : ., Pas de danger pour la santé, selon un expert
australien (16/08/95). Dans l'ensemble de la presse française, cette information est
"
abondamment reprise, Le Monde titrant que Des savants australiens minimisent la
"
nocivité des essais français " (17/08/95). Or, ces scientifiques diffuseront le lendemain
même une mise au point, qui sera beaucoup moins médiatisée que l'information qu'elle
démentait, pour expliquer que leurs conclusions sont loin d'être aussi rassurantes qu'on
l'a dit : leur rapport affirme que des fuites radioactives sont .. hautement probables
",
dans un délai indéterminé, et avec des conséquences sur l'environnement difficiles à
estimer. Mais la lecture très particulière du rapport par I'AFP a été reprise uniformément
ou presque par l'ensemble des médias français, avant de devenir un fait "avéré" sur
lequel les partisans des essaisont pu s/appuyer pour défendre leur point de vue, et face
auquel les opposants ont été fort embarrassés. Pour une description plus détaillée et un
début d'explication, cf. Derville (1996)
46. Cf . Mercier (1,994).
47. Ct. Charron (1,994,p.220).
48. Dès lors qu'un événement est identifié sous une description (un attentat politique, une
grève, une émeute), <(Sor explication et son interprétation sont orientées et délimitées
par la teneur sémantique des termes utilisés pour cette description ,. L'événement
devient ainsi "analysable", mais il devient par là-même difficile de l'analyser hors du
cadre qu'elle a dessiné (Neveu & Quéré, 1996,p.1,5).
49. Ce journaliste raconte l'histoire d'un de sescollègues, qui avait quitté Libération(seconde
mouture) parce qu'il jugeait que la pression de la censure était pesante, et qui avait
rejoint Le CanardEnchaîné." Je lui ai dit : "Çava, tu es content, tu écris ce que tu veux..."
Et il m'a répondu : "Mais détrompe-toi ! Il y a des contraintes considérables au Canard
Enchaîné,on n'a pas le droit de parler de tel sujet ou de telle personne, il y a une grille,
et elle est pesante !" Quelque temps après, il se retrouve à Combat,et là il me disait:
"C'est formidable, même les fautes d'orthographe tu les retrouves dans le journal, j'ai
une pleine liberté." Mais Combaf,c'était 8 ou 10 000 exemplaires... Il avait récupéré la
liberté d'écrire ce qu'il voulait, mais le joumal ne se vendait pas !
"
50. Bourdieu (1996, p.94).
51. Accardo (7995, p.39).
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