Jean-Baptiste-Poquelin, dit Molière,
est un comédien et dramaturge français, baptisé le 15 janvier 1622 à Paris, où il est mort
le 17 février 1673.
Issu d'une famille de marchands parisiens, il s'associe à 21 ans avec une dizaine de
camarades, dont la comédienne Madeleine Béjart, pour former la troupe de l’Illustre
Théâtre qui, malgré la collaboration de dramaturges de renom, n’ont pas réussi à s'imposer
à Paris. Pendant treize ans, Molière et ses amis Béjart ont parcouru les provinces
méridionales du royaume au sein d'une troupe itinérante entretenue par plusieurs
protecteurs successifs. Au cours de cette période, Molière a composé quelques farces ou
petites comédies et ses deux premières grandes comédies. De retour à Paris en 1658, il a
devenu vite, à la tête de sa troupe, le comédien et auteur favori du jeune Louis XIV et de sa
cour, pour lesquels il a conçu de nombreux spectacles, en collaboration avec les meilleurs
architectes scéniques, chorégraphes et musiciens du temps. Il est mort à l’âge de 51 ans,
quelques heures après avoir tenu pour la quatrième fois le rôle-titre du Malade imaginaire.
Grand créateur de formes dramatiques, interprète du rôle principal de la plupart de ses
pièces, Molière a exploité les diverses ressources du comique — verbal, gestuel et visuel,
de situation — et pratiqué tous les genres de comédie, de la farce à la comédie de
caractère. Il a créé des personnages individualisés, à la psychologie complexe, qui sont
rapidement devenus des archétypes. Observateur lucide et pénétrant, il peint les mœurs et
les comportements de ses contemporains, n'épargnant guère que les ecclésiastiques et les
hauts dignitaires de la monarchie, pour le plus grand plaisir de son public, tant à la courqu'à
la ville. Loin de se limiter à des divertissements anodins, ses grandes comédies remettent
en cause des principes d'organisation sociale bien établis, suscitant de retentissantes
polémiques et l'hostilité durable des milieux dévots.
L'œuvre de Molière, une trentaine de comédies en vers ou en prose, accompagnées ou
non d'entrées de ballet et de musique, constitue un des piliers de l'enseignement littéraire
en France et continue de remporter un vif succès au théâtre, non seulement en France et à
la Comédie-Française, surnommée « la Maison de Molière », mais aussi à l'étranger. Sa
vie mouvementée et sa forte personnalité ont inspiré dramaturges et cinéastes.
Signe de la place emblématique qu’il occupe dans la culture française et francophone,
le français est couramment désigné par la périphrase « langue de Molière », au même titre
que, par exemple, l’allemand est « langue de Goethel’anglais « langue de Shakespeare »,
l’espagnol « langue de Cervantès » et l’italien « langue de Dante ».
Études
Sur les études du futur Molière, il n’existe aucun document fiable. Les témoignages sont
tardifs et contradictoires. Selon les auteurs de la préface des Œuvres de Monsieur de
Molière (1682), le jeune Poquelin a fait ses humanités et sa philosophie au prestigieux
collège jésuite de Clermont (l'actuel lycée Louis-le-Grand), où il aurait eu « l'avantage de
suivre feu M. le prince de Conti dans toutes ses classes ». Dans sa Vie de M. de
Molière publiée en 1705, Grimarest lui donne pour condisciples deux personnages qui
seront plus tard ses amis avérés, le philosophe, médecin et voyageur François Bernier et le
poète libertin Chapelle. Ce dernier avait pour précepteur occasionnel Pierre Gassendi,
1
redécouvreur d'Épicure et du matérialisme antique, lequel, écrit Grimarest, « ayant
remarqué dans Molière toute la docilité et toute la pénétration nécessaires pour prendre les
connaissances de la philosophie », l'aurait admis à ses leçons avec Chapelle, Bernier
et Cyrano de Bergerac. Toutefois, la présence même de Jean-Baptiste Poquelin au collège
de Clermont est sujette à caution. Ainsi François Rey fait-il remarquer que « ni l'un ni l'autre
des deux jésuites, René Rapin et Dominique Bouhours, qui ont fait l'éloge de Molière après
sa mort, n'a suggéré qu'il aurait eu la même formation qu'eux. Le premier, en particulier, qui
était son exact contemporain et se disait son ami9, avait été pendant plusieurs années
professeur au collège de Clermont ». Certains, notant que « son théâtre est le fruit d'une
lente maturation, non de l'application respectueuse de règles apprises au collège par
l'étude des modèles classiques », en viennent à douter même que Molière ait fait des
études régulières, sans toutefois exclure la possibilité qu'il ait été l'élève de Gassendi entre
1641 et 1643.
À sa sortie du collège, s'il faut en croire un contemporain, le jeune homme serait devenu
avocat. Les avis sur ce point sont partagés, mais, quoi qu'il en soit, Molière ne s’est jamais
paré du titre d'avocat et son nom ne figure ni dans les registres de l'université d'Orléans où
il était possible d'étudier mais aussi d'acheter sa licence de droit, ni dans ceux
du barreau de Paris. Toujours est-il que « de nombreux passages de ses comédies
supposent de sa part une connaissance précise des règlements et des procédures de
justice ».
Des débuts difficiles
Première carrière parisienne : l'Illustre Théâtre
Au tournant de l'année 1643, Jean-Baptiste Poquelin, d'ores et déjà émancipé d'âge et qui
a renoncé à la survivance de la charge de son père, reçoit de celui-ci un important acompte
sur l’héritage maternel. Il a quitté la maison de la rue Saint-Honoré et demeure à présent
rue de Thorigny, dans le quartier du Marais, non loin des Béjart.
Le 30 juin, par-devant notaire, il s’associe avec neuf camarades, dont les trois aînés de la
fratrie Béjart (Joseph, Madeleine et Geneviève), pour constituer une troupe de comédiens
sous le nom de l'Illustre Théâtre. Ce sera la troisième troupe permanente à Paris, avec
celle des « grands comédiens » de l’hôtel de Bourgogne et celle des « petits comédiens »
du Marais.
Tout, à commencer par les termes mêmes du contrat d'association, suggère que le jeune
Poquelin s'est engagé dans le théâtre pour y tenir les rôles de héros tragiques aux côtés de
Madeleine Béjart, de quatre ans son aînée.
À la mi-septembre, les nouveaux comédiens louent le jeu de paume dit des Métayers sur la
rive gauche de la Seine, au faubourg Saint-Germain. En attendant la fin des travaux
d'aménagement de la salle, ils se rendent à Rouen, afin de s'y produire pendant la foire
Saint-Romain, qui se tient du 23 octobre au 12 novembre. Rouen est la ville où réside
alors Pierre Corneille, mais aucun document ne permet d'affirmer, comme le font les
épigones de Pierre Louÿs, que Molière a mis à profit ce séjour pour nouer des relations
avec l'auteur du Cid et du Menteur.
2
La salle des Métayers ouvre ses portes le 1er janvier 1644. Pendant les huit premiers mois
de représentations, le succès de la nouvelle troupe est d'autant plus grand que, le jeu de
paume du Marais ayant brûlé le 15 janvier, ses locataires ont dû partir jouer en province
pendant sa reconstruction.
En octobre 1644, le théâtre du Marais, refait à neuf et doté d'une salle équipée à présent
de « machines », accueille de nouveau le public, et il semble que la salle des Métayers
commence alors à se vider. Cela pourrait expliquer la décision, prise en décembre, de
déménager sur la rive droite au jeu de paume de la Croix-Noire21 (actuel 32, quai des
Célestins), plus près des autres théâtres. Molière est seul à signer le désistement du bail,
ce qui pourrait indiquer qu'il est devenu le chef de la troupe 22. Cependant, ce
déménagement vient accroître les dettes de la troupe — les investissements initiaux de
location et d'aménagement du local, puis d'aménagement d'un nouveau local, ont été
coûteux et les engagements financiers pèsent lourd par rapport aux recettes — et, dès
le 1er avril 1645, les créanciers entament des poursuites14.
Au début du mois d'août, Molière est emprisonné pour dettes au Châtelet23, mais peut se
tirer d’affaire grâce à l'aide de son père. À l’automne, il quitte Parisn 17.
Nom de scène « Moliere »
C'est au cours du premier semestre de 1644 que Jean-Baptiste Poquelin prend pour la
première fois ce qui deviendra son nom de scène puis d'auteur. Le 28 juin, il signe « De
Moliere » (sans accent)n 18 un document notarié dans lequel il est désigné sous le nom
de « Jean-Baptiste Pocquelin, dict Molliere24 ». Selon Grimarest, « ce fut alors [qu'il] prit le
nom qu'il a toujours porté depuis. Mais lorsqu'on lui a demandé ce qui l'avait engagé à
prendre celui-là plutôt qu'un autre, jamais il n'en a voulu dire la raison, même à ses
meilleurs amis25 ».
Certains auteurs voient dans ce choix un hommage au musicien et danseur Louis de
Mollier (1615 ?-1688), auteur en 1640 d'un recueil de Chansons pour danser. Selon Paul
Lacroix, par exemple, on peut avancer « avec une certaine apparence de probabilité que
Poquelin se regardait comme le fils adoptif du sieur de Molère 26 » ; Elizabeth Maxfield-
Miller considère, quant à elle, comme « très plausible » l'hypothèse que « le jeune Poquelin
aurait rencontré Louis de Mollier, [lequel] lui aurait permis d'employer une variante de son
nom comme nom de théâtre27 ».
D'autres font remarquer que le patronyme Molière avait été illustré, plus tôt dans le siècle,
par l'écrivain François de Molière d'Essertines, proche des milieux libertins et auteur d'un
roman-fleuve dans le goût de L'Astrée intitulé La Polyxene de Molieren 19, dont une
quatrième réédition vient de paraître en cette année 1644 où Jean-Baptiste Poquelin
adopte son nom de scènen 20.
D'autre part, il était courant, au XVIIe siècle, que des acteurs choisissent des noms de scène
se référant à des fiefs imaginaires, tous champêtres : le sieur de Bellerose, le sieur
de Montdory, le sieur de Floridor, le sieur de Montfleury28. Or, des dizaines de lieux-dits ou
de villages français se nomment Meulière ou Molière, et désignent des sites où se
trouvaient des carrières de pierres à meule ; en Picardie, les « mollières » sont des terres
marécageuses et incultes29. Il n'est donc pas impensable que Molière ait choisi à son tour
un fief campagnard imaginaire, ce qui expliquerait qu'il ait commencé par signer « De
Molière » et ait été régulièrement désigné comme « le sieur de Molièren 21 ».
3
Les années de province (1645-1658)
À l'automne 1645, Molière quitte Paris. Il passe les treize années suivantes à parcourir les
provinces du royaume, principalement la Guyenne, le Languedoc, la vallée du Rhône,
le Dauphiné, la Bourgogne, avec des séjours réguliers à Lyon, parfois longs de plusieurs
mois. Même si une chronologie complète n'a pas pu être établie, on a repéré la présence
de la troupe
à Agen, Toulouse, Albi, Carcassonne, Poitiers, Grenoble, Pézenas, Montpellier, Vienne, Dij
on, Bordeaux, Narbonne, Béziers et Avignon (voir carte ci-contre)31.
À cette époque, des troupes itinérantes — on en compte une petite quinzaine32 —
sillonnent les routes de France, menant le plus souvent une vie précaire, dont Scarron a
brossé un tableau haut en couleurs dans son Roman comique en 165133. En dépit de la
célèbre déclaration formulée le 16 avril 1641 par Louis XIII à l'initiative de Richelieu,
déclaration qui levait l'infamie pesant sur les comédiens34, l’Église continue, dans de
nombreuses villes, petites ou grandes, de s'opposer aux représentations théâtrales.
Quelques troupes cependant jouissent d’un statut privilégié, qu'elles doivent à la protection
d'un grand seigneur amateur de fêtes et de spectacles. C’est le cas de celle que dirige
alors le comédien Charles Dufresne et qui est entretenue depuis vingt ans par les
puissants ducs d’Épernon, gouverneurs de Guyenne35.
C'est cette troupe qui, au cours de l'année 1646, recueille les Béjart et Molière, lequel sera
progressivement amené à en prendre la direction. Dès 1647, elle est appelée à jouer pour
le comte d’Aubijoux, lieutenant-général du roi pour le Haut-Languedoc, « grand seigneur
éclairé, libertin et fastueux », qui lui assure une « gratification annuelle considérable36 »,
l'invitant à se produire à Pézenas, Béziers, Montpellier.
Durant l'été, le prince de Conti, qui, après avoir été l'un des principaux chefs de la Fronde,
s'est rallié au pouvoir royal et est à présent le troisième personnage du royaume, quitte
Bordeaux pour venir s'installer avec sa cour dans son domaine de la Grange des Prés, près
de Pézenas. En septembre, la troupe de Dufresne-Molière est invitée à y donner la
comédie devant le prince et sa maîtressen 22. Ce sera le début d'une étroite relation
intellectuelle entre le prince et le comédien, dont Joseph de Voisin, confesseur de Conti,
témoignera quinze ans plus tard :
« Monseigneur le prince de Conti avait eu en sa jeunesse tant de passion pour la comédie
qu’il entretint longtemps à sa suite une troupe de comédiens, afin de goûter avec plus de
douceur le plaisir de ce divertissement ; et ne se contentant pas de voir les représentations
du théâtre, il conférait souvent avec le chef de leur troupe, qui est le plus habile comédien
de France, de ce que leur art a de plus excellent et de plus charmant. Et lisant souvent
avec lui les plus beaux endroits et les plus délicats des comédies tant anciennes que
modernes, il prenait plaisir à les lui faire exprimer naïvement, de sorte qu’il y avait peu de
personnes qui pussent mieux juger d’une pièce de théâtre que ce prince 37. »
Molière et ses camarades pourront dès lors se prévaloir, dans tous les lieux où ils joueront,
de la protection et des largesses de « Son Altesse Sérénissime le prince de Conti ». Le
musicien et poète d’Assoucy, qui passe plusieurs mois avec eux en 1655, décrit une troupe
accueillante où l’on fait bonne chère et qui jouit d’une large prospérité 38.
En 1653 ou 1655n 23, alors qu'elle séjourne à Lyon, la troupe crée L'Étourdi ou les
Contretemps, première « grande comédien 24 » de Molière, largement imitée d'une pièce
4
italienne. Exploitant des procédés typiques de la commedia dell'arte, Molière donne au rôle
de Mascarille, qu'il interprète, une exceptionnelle importance, le faisant paraître dans 35
des 41 scènes que compte la pièce39 ; ce qui fait écrire à l'historienne Virginia Scott que
Molière avait alors « découvert que son véritable talent était dans la comédie, même s'il
n'avait pas encore abandonné tout espoir d'être reconnu comme acteur tragique n 25 » —
comme le montrent les portraits en habit de César peints par Sébastien Bourdon et les
frères Mignard.
Au cours de cette période, Molière compose aussi un certain nombre de farcesn 26. Citant
l'une de ces petites pièces, Le Docteur amoureux, que la troupe devait jouer en octobre
1658 devant le roi, La Grange écrira40 : « Cette comédie et quelques autres de cette nature
n'ont point été imprimées : il les avait faites sur quelques idées plaisantes, sans y avoir mis
la dernière main, et il trouva à propos de les supprimer lorsqu'il se fut proposé pour but,
dans toutes ses pièces, d'obliger les hommes à se corriger de leurs défauts. Comme il y
avait longtemps qu'on ne parlait plus de petites comédies, l'invention en parut nouvelle, et
celle qui fut représentée ce jour-là divertit autant qu'elle surprit tout le monde. »
Ces farces obtiennent un vif succès, comme en témoigne le contemporain Donneau de
Visé, qui souligne ce qu'elles doivent aux Italiens :
« Molière fit des farces qui réussirent un peu plus que des farces et qui furent plus estimées
dans toutes les villes que celles que les autres comédiens jouaient. Ensuite il voulut faire
une comédie en cinq actes et les Italiens ne lui plaisant pas seulement dans leur jeu, mais
encore dans leurs comédies, il en fit une qu'il tira de plusieurs des leurs, à laquelle il donna
pour titre L'Étourdi ou Les Contretemps41. »
Grimarest met également l'accent sur l'inspiration italienne de ces farces : « Il avait
accoutumé sa Troupe à jouer sur le champ de petites Comédies, à la manière des Italiens.
Il en avait deux entre autres, que tout le monde en Languedoc, jusqu’aux personnes les
plus sérieuses, ne se lassaient point de voir représenter. C’étaient Les Trois Docteurs
rivaux, et Le Maître d’École, qui étaient entièrement dans le goût Italien 42. » Pour sa part,
Henry Carrington Lancaster note que, si Molière a écrit de courtes farces, « elles peuvent
avoir été inspirées par la commedia dell'arte aussi bien que par les survivances
provinciales de la vieille farce françaisen 27 ».
Adaptées à un public qui avait pour l'improvisation « un goût vif et naturel43 », ces farces,
dont la plupart ne nous sont pas parvenues, ont recours, selon des recherches récentes,
aux « mêmes ressources dramatiques que celles qui [faisaient] le succès de la commedia
dell’arte[…] adoptant une forme de jeu scénique qui était jusqu’alors l’apanage des Italiens,
comme le lazzo (acrobatie verbale et gestuelle), le quiproquo et, bien sûr, l’humour
bouffon44 ». Divers spécialistes ont identifié dans les pièces de cette époque des modules
dramatiques facilement réutilisables d'une pièce à une autre, dans lesquels la répétition de
phrases ou de sections de phrase peut se prolonger de façon élastique — procédé typique
du théâtre improvisé —45. En ce sens, Molière peut être vu, selon Claude Bourqui,
comme « l'héritier de la commedia dell'arte46 », voire, selon un critique anglais, comme
le « dramaturge comique suprêmement italien que l'Italie n'a jamais produit 47 ». En même
temps, loin d'être un imitateur servile, Molière a transcendé ce répertoire par la cohérence
de sa vision et l'arrimage délibéré du ressort comique à des questions pertinentes pour ses
contemporains, ainsi que l'avait noté La Grange, cité plus haut.
En 1656, le prince de Conti, « converti aux valeurs chrétiennes les plus rigoureuses48 »,
retire sa protection à la troupe et lui interdit de porter plus longtemps son nom n 28. Au cours
5
du mois de décembre 1656, Molière fait représenter à Béziers sa deuxième « grande
comédie », Le Dépit amoureux, pour les états généraux du Languedoc.
Dans les dernières semaines de l'automne 1657, la troupe séjourne à Avignon. Molière s'y
lie d'amitié avec les frères Nicolas et Pierre Mignard, qui peignent plusieurs portraits de lui
et un tableau le représentant en dieu Mars étreignant Vénus-Madeleine Béjart49.
Au début de 1658, la troupe, qui est dès lors considérée comme la meilleure « troupe de
campagne » du royaume, décide de gagner Paris pour tenter de s'y implanter 50. Les
comédiens commencent par se rendre à Rouen, d'où Molière et Madeleine Béjart peuvent
faire aisément des allers et retours à la capitale, afin de trouver une salle et de s'assurer les
appuis nécessaires51.
Le début de la gloire
Le théâtre du Petit-Bourbon
.Au début de l'automne 1658, Molière et ses camarades (Dufresne, Madeleine, Joseph,
Geneviève et Louis Béjart, Edme et Catherine de Brie, Marquise Du Parc et son mari René,
dit Gros-René) sont agréés par Philippe d'Orléans, dit « Monsieur », frère unique du roi, qui
leur accorde sa protection. Le 24 octobre, ils se produisent au Louvre
devant Louis XIV, Anne d'Autriche, Mazarin et les comédiens de l'hôtel de Bourgogne. Ils
jouent successivement Nicomède de Corneille et une farce de Molière qui n'a pas été
conservée, Le Docteur amoureux54.
À la suite de cet « examen réussi », la salle de théâtre du Petit-Bourbon, vaste et bien
équipée, est mise à leur disposition. Ils l'occuperont pendant deux ans, jouant en
alternance avec Scaramoucheet ses camarades de la troupe italienne. C'est sans doute
durant cette période que Molière perfectionne son jeu en étudiant les techniques du grand
acteur comique qu'était Tiberio Fiorillin 29.
La « Troupe de Monsieur » commence à représenter le 2 novembre. Outre de vieilles
pièces, la troupe joue L'Étourdi et Le Dépit amoureux, qui sont fort bien accueillis55. Au
cours du relâche de Pâques 1659, Dufresne prend sa retraite, laissant à Molière l'entière
direction de la troupe. Entrent deux acteurs comiques, le célèbre « enfariné » Jodeletn 30 et
son frère L’Espy, ainsi que Philibert Gassot, sieur Du Croisy et Charles Varlet, sieur de La
Grange. Ce dernier a laissé un registre personnel, conservé à la Comédie-Française, dans
lequel il notait les pièces jouées, la recette et ce qu’il jugeait important de la vie de la
troupe. Ce document permet de suivre dans le détail le répertoire joué par Molière à partir
de 1659.
Le 18 novembre 1659, Molière fait représenter une nouvelle pièce, la « petite comédie »
des Précieuses ridicules, dans laquelle il joue le rôle du valet Mascarille. Satire féroce du
snobisme et du jargon de certains salons parisiens mis en vogue notamment par Madeleine
de Scudéry56, la pièce remporte un vif succès et crée un effet de mode. Selon le
« nouvelliste » Jean Donneau de Visé, « le succès fut tel qu'on venait à Paris de vingt
lieues à la ronde afin d'en avoir le divertissement 57 ». Le sujet est copié et repris. Molière
fait imprimer sa pièce à la hâte parce qu’on tente de la lui voler, ainsi qu'il s'en explique
dans une préface qui ne manque pas de piquant 58. C’est la première fois qu’il publie, il a
désormais le statut d’auteurn 31.
6
Le théâtre du Palais-Royal
La salle du Palais-Royal, entièrement rénovée, ouvre ses portes le 20 janvier 1661. Le 4
février, la troupe y crée une nouvelle pièce de Molière, la comédie héroïque Dom Garcie de
Navarre, dans laquelle il tient le rôle-titre au côté de Madeleine Béjart. Mais elle ne donnera
lieu qu'à sept représentations consécutives, et ce fiasco, qui marque la fin des espoirs de
l'acteur Molière pour s'imposer dans le genre tragique — alors considéré comme « le plus
haut genre théâtral66 » —, ramène définitivement l'auteur sur le terrain de la comédie67.
Cette œuvre aujourd'hui délaissée n'en reste pas moins un moment charnière dans la
carrière de Molière dramaturge. Jean de Beer écrit : « C'est dans Dom Garcie de
Navarre qu'il entend pour la première fois quel son peut rendre sa présence dans ses
ouvrages ; à cet égard, la pièce est importante, importante comme œuvre, importante
comme date. […] Dans Dom Garcie, Molière pressent Alceste et Célimène, Amphitryon, et
même Le Tartuffe et Les Femmes savantes lui devront quelque chose68. »
Hostile à l'emphase qui prévalait alors dans l'interprétation de la tragédie, Molière était
partisan d'une diction « naturelle », « modulée en fonction du sens du texte » et ce souci du
naturel se révèle aussi dans son style, qui cherche « à prêter à chacun sa langue69 ».
L’interdiction du Tartuffe
Coquelin aîné dans le rôle de Tartuffe, peint par Eduard Charlemont (1848-1906). « Ah !
pour être dévot, je n'en suis pas moins homme88. »
Le 29 janvier 1664, dans le salon de la reine-mère Anne d'Autriche au Louvre, Molière
présente devant la famille royale une comédie-ballet, Le Mariage forcé, dans laquelle il
reprend son personnage de Sganarelle et où Louis XIV danse, costumé en Égyptien89,90.
Du 30 avril au 14 mai 1664, la troupe de Monsieur est à Versailles pour les fêtes
des Plaisirs de l'île enchantée, qui sont en quelque sorte l’inauguration des jardins de
Versailles. C’est un véritable « festival Molière » et sa troupe contribue beaucoup aux
réjouissances des trois premières journéesn 39. Le deuxième jour, elle crée La Princesse
d'Élide, « comédie galante, mêlée de musique et d’entrées de ballet » dont Molière, pressé
par le temps, n'a pu versifier que le premier acte et une scène du deuxième 91.
7
Le soir du 12, alors qu'une partie des invités du roi a regagné Paris, la troupe crée une
nouvelle comédie de Molière intitulée, semble-t-il, Le Tartuffe ou l'Hypocrite. Cette première
version en trois actes est chaudement applaudie par le roi et ses invités. Le lendemain
pourtant, ou le surlendemain, Louis XIV se laisse convaincre par son ancien précepteur, le
tout nouvel archevêque de Paris Hardouin de Péréfixe, d'interdire les représentations
publiques de la pièce — ce qui ne l'empêchera pas de la revoir quatre mois plus tard, en
privé, avec une partie de la Cour, au château de Villers-Cotterêts, résidence de son
frère Philippe d'Orléans —.
Cette satire de la fausse dévotion, en plaçant la religion sous un jour comique sinon
ridicule, scandalise les milieux dévots. La pièce de Molière prend en effet position sur une
question éminemment politique, celle de la séparation de l'Église et de l'État : « L'hypocrisie
de Tartuffe […] pose le problème, propre à la société catholique, depuis la Renaissance et
le concile de Trente, du respect des frontières entre sacerdoce et laïcat, entre morale
cléricale et morale civile, entre espace sacré et espace public laïc92. »
Quelques semaines après la première représentation, le curé Pierre Roullé, farouche
adversaire du jansénisme, publie un opuscule intitulé Le Roy glorieux au monde,
ou Louis XIV, le plus glorieux de tous les Roys du monde, dans lequel il traite Molière
de « démon vêtu de chair et habillé en homme93 ». Molière se défend par un premier Placet
présenté au Roi, à l'été 1664, dans lequel il cite les outrances de ce pamphlet comme
contraires au jugement favorable qu'avait d'abord donné le roi et invoque pour sa défense
le but moral de la comédien 40 :
« Le devoir de la comédie étant de corriger les hommes en les divertissant, j'ai cru que,
dans l'emploi où je me trouve, je n'avais rien de mieux à faire que d'attaquer par des
peintures ridicules les vices de mon siècle ; et comme l'hypocrisie sans doute en est un des
plus en usage, des plus incommodes et des plus dangereux, j'avais eu, Sire, la pensée que
je ne rendrais pas un petit service à tous les honnêtes gens de votre royaume, si je faisais
une comédie qui décriât les hypocrites et mît en vue comme il faut toutes les grimaces
étudiées de ces gens de bien à outrance, toutes les friponneries couvertes de ces faux-
monnayeurs en dévotion, qui veulent attraper les hommes avec un zèle contrefait et une
charité sophistique94. »
Louis XIV ayant confirmé l'interdiction de représenter la pièce en public, Molière entreprend
de la remanier pour la rendre conforme à son argumentation. On sait, par une lettre du duc
d’Enghien, qu'au début de l'automne 1665 il est en train d’ajouter un quatrième acte aux
trois actes joués à Versailles l'année précédente.
À la fin de juillet 1667, Molière profite d’un passage du roi chez son frère et sa belle-sœur à
Saint-Cloud pour obtenir l’autorisation de représenter une nouvelle version en cinq actes 95.
La pièce s’appelle désormais L’Imposteur et Tartuffe y est renommé Panulphe. Créé le 5
août au Palais-Royal devant une salle comble, le spectacle est immédiatement interdit sur
ordre du premier président du Parlement, Guillaume de Lamoignon — chargé de la police
en l’absence du roi —, interdiction redoublée le 11 août par l’archevêque de Paris, qui fait
défense à ses diocésains, sous peine d’excommunication, de représenter, lire ou entendre
la pièce incriminée96. Molière tente d'obtenir l'appui de Louis XIV en écrivant un Second
placet, que La Grange et La Thorillière sont chargés d'aller présenter au roi, qui fait alors le
siège de Lille. Cette démarche reste sans succès.
Pour que la pièce soit définitivement autorisée, sous le titre Le Tartuffe ou l'Imposteur, il
faudra attendre encore un an et demi et la fin de la guerre contre les jansénistes, ce qui
8
donne à Louis XIV les coudées franches en matière de politique religieuse. Cette
autorisation intervient au moment exact de la conclusion définitive de la Paix clémentine,
aboutissement de longues négociations entre, d’un côté, les représentants du roi et le
nonce du pape Clément IXet, de l’autre, les représentants des « Messieurs » de Port-
Royal et des évêques jansénistes. La coïncidence est frappante : l’accord étant conclu en
septembre 1668, c’est le 1er janvier 1669 qu’une médaille commémorant la Paix de l’Église
est frappée. Et c’est le 3 février, deux jours avant la première du Tartuffe, que le nonce du
pape remet à Louis XIVdeux « brefs » dans lesquels Clément IX se déclarait entièrement
satisfait de la « soumission » et de l'« obéissance » des quatre évêques jansénistes97.
Le Tartuffe définitif est ainsi créé le 5 février 1669. C’est le triomphe de Molière, sa pièce le
plus longtemps jouée (72 représentations jusqu’à la fin de l’année) et son record de
recettes.
Épilogue
Une semaine après la mort de Molière, les représentations reprennent : Le
Misanthrope d'abord, avec Baron dans le rôle d'Alceste, puis Le Malade imaginaire,
avec La Thorillièredans celui d'Argan. Au cours de la clôture de Pâques, Baron, La
Thorillière et le couple Beauval quittent la troupe pour rejoindre l'hôtel de Bourgogne ; un
mois plus tard, le roi reprend aux camarades de Molière la salle qu'il avait accordée en
1660 à la « troupe de Monsieur » et la donne à Lully, afin d'y représenter ses spectacles
d'opéra.
En 1680, un décret royal fait obligation à la Troupe du Roy à l'hôtel de Guénégaud de
fusionner avec la Troupe Royale de l'hôtel de Bourgogne : c'est la naissance de
la Comédie-Française. La nouvelle compagnie, assez nombreuse pour se partager entre
Paris et les lieux de résidence de la cour, joue désormais tous les jours de la semaine, et
non plus seulement les « jours ordinaires de comédie ».
En 1682, La Grangen 59, à qui Armande Béjart avait remis tous les papiers de son défunt
mari167, publie les Œuvres de Monsieur de Molièreen huit tomes, dont les deux derniers,
intitulés Œuvres posthumes, donnent à lire pour la première fois des pièces que Molière
n'avait jamais fait paraître. Selon certains168, La Grange n'aurait pas hésité à modifier les
dialogues de plusieurs comédies ; ce faisant, il inaugurait une pratique éditoriale qui s'est
prolongée jusqu'aujourd'huin 60. Le premier volume s'ouvre sur une préface non signée mais
assurément composée par La Grangen 61 et qui constitue la première notice biographique
consacrée à Molière.
En 1705, Jean-Léonor Le Gallois de Grimarest publie, sous le titre de La Vie de M. de
Molière, la première véritable biographie du « Térence français », dont une grande partie
des éléments lui a été fournie par le comédien Michel Baron et qui, maintes fois rééditée en
dépit des critiques dont elle a été l'objet dès sa parution, reste un document incontournable.
En 1723, la postérité de Molière s'éteint avec la mort de sa fille, Esprit-Madeleine Poquelin.
La vie de Molière reste encore mal connue. Nous ne possédons de lui ni lettres, ni
brouillons, ni mémoires. Les maisons dans lesquelles il a vécu ont disparu. Les seuls restes
tangibles de son existence sont un ensemble d'actes notariés signés de sa main et le
fauteuil dans lequel il a eu un malaise lors de sa dernière représentation (reproduit plus
haut).