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COLLECTION ESSAIS LA LETTRE VOLÉE

LE VIF DE LA CRITIQUE
1. WALTER BENJAMIN

Rainer Rochlitz
COLLECTION ESSAIS LA LETTRE VOLÉE
Tous les articles reproduits dans ce volume
ont fait l’objet d’une première publication
dans la revue Critique (Éditions de Minuit).
Ils représentent, avec ceux réunis dans les
volumes II et III, la totalité des contributions
de Rainer Rochlitz à cette revue.

Cet ouvrage a été publié avec le concours


du Centre national du livre
et la collection bénéficie de l’aide
de la Communauté française de Belgique.

© 2010 La Lettre volée


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Conception graphique : Casier / Fieuws

Dépôt légal : Bibliothèque royale de Belgique


4e trimestre 2010 – D/2010/5636/14
ISBN 978-2-87317-365-4
LE VIF DE LA CRITIQUE
TOME 1. WALTER BENJAMIN

Rainer Rochlitz

Textes réunis et édités par Christian Bouchindhomme et Geneviève Rochlitz

Avant-propos de Pierre Rusch


Christian Bouchindhomme

PRÉAMBULE ÉDITORIAL 7

Le projet de ce recueil remonte à l’année 2003, lorsque les éditeurs de


La Lettre volée proposèrent, à Jacinto Lageira et à moi-même, que nous
poursuivions l’entreprise qu’ils avaient entamée avec la collaboration de
Rainer Rochlitz lui-même, de republier certains de ses articles parus en
revue (notamment dans Critique), et qui avait déjà donné lieu à un premier
volume, Feu la critique, paru quelques jours avant la disparition de Rainer,
le 12 décembre 2002.
Autant nous étions désireux de pouvoir honorer une telle offre, autant
il nous paraissait impossible de poursuivre l’entreprise en l’état. Aussi
familiers que nous ayons été du travail et de l’œuvre de Rainer, nous
n’avions aucune légitimité pour privilégier une problématique parmi toutes
celles qui l’occupaient à l’instant de sa mort, ni pour établir le choix d’ar-
ticles qui pût l’alimenter ni, d’une manière générale, pour effectuer un
travail qui ne pouvait être du ressort que de l’auteur lui-même.
Republier quelques articles était, donc, inévitablement une affaire sujette
à caution et les republier tous excédait de beaucoup l’offre qui nous était
faite ; entre 1977 et 2002, Rainer Rochlitz n’a pas publié moins de cent
trente articles, mobilisant quelques cinq millions de signes – et encore
notre bibliographie est-elle sans doute incomplète.
Entre les deux, des possibilités étaient assurément ouvertes, mais toutes
supposant une sélection, il fallait pour la justifier un critère le plus objectif
et le plus discriminant possible, étant entendu que nous nous efforcerions
alors de réunir la totalité de ce que Rainer avait publié dans le champ
délimité par ce critère.
La première hypothèse fut de réunir l’ensemble des articles que Rainer
avait consacrés à Walter Benjamin. Elle était séduisante sous plusieurs
aspects : elle offrait un champ, en apparence, bien circonscrit; elle pouvait
permettre de mettre au jour le travail de fond effectué par Rainer pour
élucider la situation théorique complexe qui est celle de Benjamin, à la
fois au centre et en marge d’une constellation allant de Lukács à Habermas
– ce qui offrait par là même de jeter une nouvelle lumière sur Le Désen-
chantement de l’art, l’ouvrage que Rainer consacra à ces questions ; enfin,
elle permettait de mettre en évidence le regard critique qu’il portait sur
8 la réception de Benjamin dans la France des années 1980.
Mais, à vrai dire, ces avantages étaient autant d’inconvénients : d’une
part, la délimitation de l’objet nous invitait à la plus grande exhaustivité,
mais au prix de l’admission d’articles mineurs, anciens ou dépassés tandis
qu’auraient été éliminés des articles consacrés, notamment, à Lukács, à
Adorno ou à Habermas, essentiels pour bien comprendre le rôle que joua
Benjamin dans la pensée de Rainer ; d’autre part, un tel choix, non seule-
ment consacrait une époque relativement révolue de l’activité, mais surtout
en occultait des pans entiers, au point de la trahir profondément.
C’est alors qu’une autre possibilité de critère se fit jour. Il nous était
apparu que dans l’ensemble des articles relatifs à Benjamin, ceux publiés
dans Critique comptaient parmi les plus consistants. Pourquoi dès lors
ne pas adopter un critère transversal ayant l’avantage de la neutralité problé-
matique, à savoir l’ensemble des contributions de Rainer à une même
revue, en l’occurrence, Critique – un choix qui, au demeurant, se restrei-
gnait de lui-même puisque Rainer n’a collaboré dans une telle propor-
tion à aucune autre revue ?
À l’examen, les arguments favorables affluèrent en légion.

La collaboration commence au tout début de l’année 1983, alors que,


pour Rainer, une époque est en train de s’achever.
Après une importante thèse d’État sur le jeune Lukács soutenue en
1979, qu’il a passé plusieurs années à reprendre et à ciseler pour en faire
son premier livre (qui paraît en septembre 1983), Rainer a besoin de réor-
ganiser son activité. En ce début des années 1980, le travail effectué par
quelques-uns lors de la décennie précédente pour faire connaître en France
le « néo-marxisme » francfortois commence à porter ses fruits. La figure
de Benjamin retient de plus en plus les attentions – pour le meilleur et
pour le pire. Rainer se décide donc à investir le champ, dans l’espoir de
tempérer d’un peu de sérieux philosophique l’opéra baroque qui s’annonce,
mêlant la Vienne « fin de siècle » et le Berlin de l’entre-deux-guerres.
C’est alors qu’il se décide à envoyer à la rédaction de la revue Critique
un premier compte rendu de lecture, d’une part, de la traduction française
du Baudelaire de Walter Benjamin, et, d’autre part, du dernier tome paru 9

de ses Gesammelte Schriften 1. Le directeur de Critique, Jean Piel – dont


Pierre Missac 2 est un proche –, connaît bien Benjamin et l’étude de Rainer
l’impressionne ; il l’invite donc à prolonger sa collaboration.
Parallèlement, le Collège international de philosophie est fondé en 1983;
Jean-Pierre Faye convie Rainer à solliciter une direction de séminaire. Il
hésite mais, sans assise institutionnelle, se résout à en faire la demande,
qui est acceptée. Ce séminaire, dont les premières séances ont lieu au prin-
temps 1984, va par la suite migrer 3, mais ne jamais s’interrompre.

1. Cf. infra, « Walter Benjamin, une dialectique de l’image », p. 25-62.


2. Pierre Missac avait connu Walter Benjamin à la fin des années 1930. En marge d’une carrière
commerciale, il consacra l’essentiel de sa vie à faire connaître la pensée de Benjamin, et ce dès
l’après-guerre. Ainsi traduisit-il les « Thèses sur [la philosophie de] l’histoire » dès 1947, avant
même qu’elles ne parussent en allemand (sous le titre « Sur le concept d’histoire », Les Temps
modernes, n° 25, p. 623-634). Voir ci-dessous l’article que Rainer lui a consacré : « Walter Benjamin
écrivain. La fidélité de Pierre Missac », p. 105-113.
3. Dès le printemps 1985, Rainer quitte le Collège international de philosophie pour l’Université
européenne de la Recherche, qui était en quelque sorte une « scission » du Collège provoquée par
Jean-Pierre Faye. Le séminaire se poursuit néanmoins dans les mêmes lieux (ministère de la Recherche,
1 rue Descartes, Paris 5e); mieux que cela, il se dédouble en séminaire d’esthétique et séminaire de
philosophie pratique. Tandis qu’il animera, seul le plus souvent, le premier séminaire, c’est à deux
que nous animerons le second, et ce pendant huit ans. En 1993, l’Université européenne cesse
d’exister; nous trouverons alors refuge, grâce à Heinz Wismann et Pierre de Panafieu, à l’École alsa-
cienne – jusqu’en 2000 pour Rainer, jusqu’en 2003 pour moi-même. À partir de 1996, nous anime-
rons séparément chacun de ces séminaires, celui de Rainer étant désormais placé sous l’égide du
CRAL, l’UMR du CNRS à laquelle il est rattaché.
D’abord au prix d’une relative navigation à vue – rien de tout cela,
naturellement, n’avait été planifié – mais de manière progressivement systé-
matique, ces deux ouvertures nouvelles vont alors se combiner et se conju-
guer avec ce qui est alors encore la seule source de revenus de Rainer, la
traduction 1, pour former une structure d’activité qui restera inchangée
pendant presque deux décennies, même après l’intégration au CNRS en
1986. Cette structure est en gros la suivante : des thèmes d’investigation
sont défrichés en séminaire, où auteurs et ouvrages sont débattus face à
un auditoire actif, ils le sont sur la durée, en profondeur, puis quand est
atteint le stade où une contribution peut être apportée à la connaissance
ou à la réflexion publiques, une étude est rédigée qui, à partir des ouvrages
impliqués, fait une sorte d’état des lieux du problème et tente d’en élucider
10 la portée. Le cas échéant, enfin, des contacts sont pris pour favoriser (ou
proposer) une traduction, si ces ouvrages sont en langue étrangère.
Si j’ajoute enfin que c’est encore à la même époque (printemps 1984)
que Rainer entame son dialogue avec Habermas – et donc, non seule-
ment avec l’« après-Adorno », mais aussi avec une certaine philosophie
du langage (et une sensibilité plus « analytique ») –, on a là tous les éléments
qui permettent de se faire une idée assez juste de la manière dont ce champ
d’activité s’est instruit.
Dans la mesure où la presque totalité de ces études ont été accueillies
par la revue Critique, leur réunion est donc le meilleur reflet qu’on puisse
obtenir de l’activité de Rainer Rochlitz pendant les deux dernières décen-
nies du dernier millénaire. Bien plus que des ébauches de l’œuvre, elles
sont, rassemblées, un aspect à part entière de l’œuvre, qui avait aussi cette
ambition de nourrir le débat de manière argumentée sur des enjeux contem-
porains cruciaux (pratiques au sens fort, voire explicitement politiques)
qui engagent la philosophie.
La revue Critique était sans doute la seule qui pût accueillir cette forme
spécifique d’exercice de la philosophie, car la seule qui publie « des études
[dépassant l’importance de simples comptes rendus] sur les livres et les
articles paraissant en France et à l’étranger », pour reprendre les mots

1. Voir la bibliographie de Rainer Rochlitz en annexe du volume III.


mêmes de Georges Bataille, son fondateur. Par son profil et sa coïnci-
dence avec certaines des aspirations philosophiques de Rainer, sans doute
peut-on dire qu’elle a largement contribué à façonner cet aspect de l’œuvre
que nous évoquions ci-dessus.
Voilà les arguments les plus forts qui, au-delà d’honorer l’offre aimable
d’un éditeur, nous donnèrent le sentiment que nous contribuerions, en
republiant ces articles, à rendre mieux justice au travail de notre ami, et
à en révéler une dimension que la dispersion dans l’espace des numéros
et la dilution dans le temps ne permettaient sans doute pas de saisir dans
toute sa mesure.
Il est encore un autre argument que nous ne pouvons pas ne pas
mentionner, car il traduit après tout dans sa matérialité le lien si particu-
lier qui s’était tissé entre Rainer et Critique : Rainer a été et demeure pour 11

l’instant, et d’assez loin semble-t-il, le contributeur le plus important de


la revue. Les trois volumes qu’on va lire en témoignent, qui réunissent
pas moins de quarante-trois articles, présentant et analysant environ quatre-
vingts ouvrages. Le poids ne fait certes rien à l’affaire, mais on veut croire
que si Critique a amplement contribué à l’œuvre de Rainer, ce dernier
l’a lui aussi profondément marquée de son empreinte, de sa pratique de
la philosophie et de la… critique.
Enfin, dernier détail, Critique n’est l’aînée de Rainer que de trois mois.
Nous avions caressé l’espoir de faire de ce recueil un Festschrift célé-
brant leur soixantième anniversaire respectif… Il nous faudra faire fi des
chiffres ronds.

II

Nous avons intitulé ce recueil Le Vif de la critique, à la fois pour référer


à la revue bien sûr; pour faire valoir la critique vivante pratiquée par Rainer
– qui était, comme nous le disions plus haut, au fondement même de sa
conception de la philosophie ; pour souligner aussi le caractère parfois
vif du propos ; enfin pour le démarquer de Feu la critique (qui ne concer-
nait que la critique d’art).
Matériellement, nous avons réuni ces articles en trois massifs : 1. Walter
Benjamin (dix articles) ; 2. l’esthétique et la philosophie de l’art (dix-neuf
articles) ; 3. la philosophie contemporaine (quatorze articles). Ce ne sont
pas à proprement parler des entités égales, mais au moins ont-elles toutes
la taille plausible d’un volume, et surtout, bien que les passerelles entre
elles soient nombreuses, elles ont une évolution et une cohérence internes
qui devraient suffire à les justifier. Il ne nous a pas échappé, bien sûr, que
l’unité de ces volumes différait dans son genre selon les volumes. Si l’art
dans son ensemble fédère les articles du second volume, les articles qui
le composent appartiennent à des champs disciplinaires différents : histoire
de l’esthétique, philosophie de l’art et, dans un cas, critique d’art, mais
c’est à la philosophie seule – essentiellement sous ses aspects pratiques –
qu’appartiennent ceux du troisième volume. Plus singulier est encore le
premier volume, qui appartient à tous les champs énoncés ci-dessus, mais
12 tire son unité de l’auteur auquel sont consacrés les articles qu’il réunit :
Walter Benjamin. Il est clair, à ce titre, qu’il occupe une place à part dans
l’ensemble des trois volumes, puisqu’il lui revient aussi d’entrer dans le
cercle bien circonscrit des études benjaminiennes et de leur histoire fran-
çaise, avec les exigences que cela implique.
Pour cette raison, et pour mieux pouvoir observer la forte tension qui
habite l’ensemble de ces articles entre, d’un côté, une réception française
certes sans cesse en expansion, mais polyvalente dans son intérêt et toujours
peu ou prou suspecte d’amateurisme philosophique (on remarquera que
seuls deux ouvrages originaux en langue française figurent dans la liste
des ouvrages critiqués) et, de l’autre, la très scientifique édition allemande
des Gesammelte Schriften publiée sous la direction de Rolf Tiedemann
et Hermann Schweppenhäuser, nous avons inclus en fin de volume une
notice bibliographique réunissant et situant l’ensemble des cent quatre-
vingt neuf textes de Benjamin convoqués d’une manière ou d’une autre
dans le recueil.
À cette différence près donc – aucune notice bibliographique spéci-
fique n’étant nécessaire aux autres volumes –, nous avons organisé chacun
de ces recueils suivant une même procédure, en restituant les textes dans
leur ordre chronologique, ce qui était indispensable, et en limitant le plus
possible nos interventions. Le numéro de la revue et la localisation de
l’article ont été rappelés à chaque fois avant le titre suivi de la liste des
ouvrages à l’origine de l’étude. Des notes éditoriales ont été introduites,
avant tout pour signaler les ouvrages ayant fait l’objet d’une traduction
depuis la publication l’article. Nous nous sommes avant tout bornés à
éliminer les coquilles, réparer quelques oublis et harmoniser la typographie.
Estimant, en revanche, que la forme d’un texte relève de son écriture,
nous n’avons pas unifié l’agencement des articles.
Un index nominal et un avant-propos encadrent chacun des volumes.
Enfin, une bibliographie regroupant l’ensemble des travaux de Rainer
Rochlitz a été incluse en annexe au troisième volume.
Ces articles ont été réunis avec l’accord de Monsieur Philippe Roger,
actuel directeur de la revue Critique, et de Madame Irène Lindon, direc-
trice des Éditions de Minuit. Nous les en remercions, vivement.
Pierre Rusch

COMMENT PEUT-ON ÊTRE BENJAMINIEN ? 15

L’intérêt profond de Rainer Rochlitz pour la pensée de Walter Benjamin


a valeur de symptôme. Depuis son article de 1981, « De la philosophie
comme critique littéraire. Walter Benjamin et le jeune Lukács 1 », jusqu’à
la présentation de son édition des Œuvres en trois volumes 2, en passant
par sa monographie de 1992 3 et la dizaine d’articles substantiels ici réunis,
il n’a jamais cessé de se confronter à ce philosophe. Qu’il ait par ailleurs
produit une foule de textes décisifs sur de tout autres sujets, cela doit être
mis au compte de sa stupéfiante capacité de travail, et ne témoigne en
aucun cas d’une quelconque désaffection envers l’auteur du Livre des
passages.
On est amené à parler de « symptôme », dans la mesure où cet atta-
chement présente quelque chose d’énigmatique, qui appelle l’interpré-
tation. En effet, on trouverait difficilement dans les écrits de Rochlitz la
moindre trace d’une identification à Benjamin, la moindre revendication
d’une filiation. Il ne reprend à son compte ni la philosophie du langage,
ni la conception de l’histoire, ni la construction du droit, ni la théorie de

1. Revue d’Esthétique, n° 1 (rééd. 1990).


2. Paris, Gallimard, « Folio-Essais », 2000.
3. RAINER ROCHLITZ, Le Désenchantement de l’art. La philosophie de Walter Benjamin, Paris,
Gallimard, 1992.
la connaissance de Benjamin. Les références à Benjamin, dans ses propres
ouvrages d’esthétique, sont le plus souvent critiques. Le commentateur
affiche en permanence une remarquable réserve, plus encore : il tend à
théoriser cette réserve comme une condition de la lecture du texte benja-
minien. Celui-ci ne demande pas seulement à être correctement interprété,
il pose aussi la question de la juste distance à laquelle il doit être placé.
Il est frappant de voir combien cette préoccupation est présente jusque
dans les titres des articles : « Paradoxes d’une consécration », « La Fidélité
de Pierre Missac », « Le Meilleur Disciple de Walter Benjamin ». Le thème
revient comme un leitmotiv, témoignant de la difficulté d’hériter de
Benjamin. « Non qu’il ne faille pas aimer Benjamin, dit Rochlitz ; il s’agit
d’empêcher que l’on s’en réclame pour de mauvaises raisons 1. »
16 Mais au fait : pourquoi ? Pourquoi serait-il plus compliqué de se reven-
diquer disciple ou héritier de Benjamin que, par exemple, de prolonger
Husserl ou Max Weber ? Pour le dire autrement : l’inquiétude qui s’ex-
prime ici représente-t-elle autre chose qu’un nouage idiosyncrasique – un
symptôme, précisément –, ou bien nous apprend-elle aussi quelque chose
sur Benjamin lui-même, et sur ce qu’il peut signifier pour notre époque ?
Pas la moindre trace d’identification, disais-je. Ou peut-être seulement
une trace. À l’origine, la figure de Benjamin se superpose assez exacte-
ment à celle du jeune Lukács, auquel Rochlitz a consacré sa thèse de docto-
rat 2. Avant Benjamin, Lukács avait développé une théorie de l’essai
philosophique comme forme d’écriture seule adaptée au solipsisme de la
condition humaine 3. Pour Lukács aussi, le monde s’échappe dans une
essentielle étrangeté, et tout accord entre sujets repose sur un irréductible
malentendu. Le désir ne se résout jamais en possession ou en connais-
sance durables. C’est pourquoi le système achevé de la philosophie est à
jamais hors de portée ; c’est aussi pourquoi le « je » constitue le correctif

1. Cf. infra, « Benjamin écrivain : la fidélité de Pierre Missac », p. 106.


2. Cf. RAINER ROCHLITZ, Le Jeune Lukács, Paris, Payot, 1983. Rappelons qu’en 1981 Rochlitz
a aussi présenté et traduit avec Alain Pernet, La Philosophie de l’art (dite de Heidelberg), rédigée
par GEORG LUKÁCS en 1912/1914 (Paris, Klincksieck, 1981).
3. « Le solipsisme est l’expression conceptuelle de la structure interne de la réalité vécue » (GEORG
LUKÁCS, Philosophie de l’art, op. cit., p. 28). L’intérêt de Rochlitz pour Adorno s’articule large-
ment autour de cette question de l’essai et de la forme philosophique.
indispensable au fantasme de transparence de la pensée et du langage.
Mais ce « je » est d’un funambule pour qui vivre représente la possibi-
lité la plus ténue, tendue entre les tentations jumelles, également consé-
quentes, du suicide et de la fusion collective. Ici s’exprime un sentiment
tragique de l’existence, rigoureusement articulé au plan conceptuel, qui
éveillait manifestement de profonds échos en Rainer Rochlitz.
Moins, pourtant, que la manière dont Benjamin s’est efforcé d’en sortir.
Le héros tragique, enfermé dans sa contradiction « muette », est une figure
transitoire dans un mouvement de réappropriation du monde et de l’his-
toire, débarrassé des terreurs du mythe. Loin d’être disqualifié, le projet
théorique se dessine comme le point de fuite que construisent les essais
partiels de la pensée. Le rapport reste certes à définir, non moins que le
système lui-même (ou la société juste) : Lukács disait en ce sens que l’es- 17

sayiste est un Schopenhauer qui écrit ses parerga avant son ouvrage prin-
cipal. En attendant, deux essais suffisent à esquisser la possibilité du système.
Plus que le destin d’un penseur qui fut en somme broyé entre deux guerres
mondiales, ce refus du tragique donne à la figure de Benjamin sa stature
exemplaire : il vécut les pires angoisses, mais jamais ne s’avisa de faire
de l’angoisse une catégorie constitutive de l’existence humaine. Plutôt
que le vecteur d’une expérience contingente, ou que l’instance d’une subjec-
tivité transcendantale, le « je » devient ici un instrument d’optique braqué
sur le monde historique. Dans cette fonction, il tend vers l’anonymat 1.
Rochlitz met en lumière cette qualité particulière du « je » benjaminien
jusque dans l’évocation des souvenirs d’enfance, portés par l’exigence
de « renoncer à l’autobiographie pour ne retenir que la topographie 2 ».
La sociologie et la mystique constituent à cet égard des principes complé-
mentaires de mortification de la subjectivité.
Les textes de critique littéraire, qui étaient peut-être ceux que Rochlitz
pouvait admirer le plus entièrement, montrent la fécondité herméneutique
de cette méthode. Benjamin expérimente littéralement sur lui-même l’effi-

1. Sur la fonction de l’anonymat chez Benjamin, je me permets de renvoyer à mon article : PIERRE
RUSCH, « Le Piège du nom », in RAINER ROCHLITZ et PIERRE RUSCH (s.l.d.), Walter Benjamin.
Critique philosophique de l’art, Paris, PUF, « Débats philosophiques », 2005, p. 91 sq.
2. Cf. infra, « Le Berlin de Benjamin », p. 165.
cacité des œuvres, il s’expose à leur puissance pour en révéler le contenu
de vérité. C’est pourquoi il est si difficile de distinguer chez lui entre la
dénonciation et l’approbation. La critique consiste à libérer le pouvoir
cristallisateur d’un texte, d’une idée, bien plus qu’à adhérer à un projet.
Adorno, « le meilleur disciple de Walter Benjamin », reprendra ce
programme d’interprétation objective d’une « réalité dépourvue d’inten-
tions 1 », qu’on maîtrisera d’autant mieux qu’on se débarrassera plus complè-
tement de toute « conviction » personnelle. « Dans le cas idéal, il [le
critique] oublie de juger 2. »
À ce désengagement méthodologique s’ajoute une réserve qu’on pour-
rait dire morale : de même que ses affinités avec Proust obligeaient Benjamin
à travailler autrement la matière du souvenir, on a parfois l’impression
18 que l’intelligence du projet benjaminien a pour effet premier d’interdire
à Rochlitz de repasser par les mêmes voies. Cette pudeur, imposée par
une biographie dramatique, a aussi des racines philosophiques : la pensée
de Benjamin s’inscrit dans une époque et une situation spécifiques, qui
à la fois en déterminent et en limitent la validité. On cherchera d’autant
moins à la reproduire qu’on la comprendra plus exactement.
Voilà quelques-unes des raisons pour lesquelles il est si difficile d’être
benjaminien. Voilà pourquoi Rochlitz envisageait avec suspicion la gloire
tardive de Benjamin, où l’empathie et le mimétisme tendent à remplacer
l’exigence de compréhension. Quant à lui, qui ne se voulait pas le disciple
de Benjamin, mais qui se sentait singulièrement responsable de sa mémoire,
il pouvait sans état d’âme se retrouver dans le rôle de son plus fidèle
critique 3.

1. Cf. infra, « Le Meilleur Disciple de Walter Benjamin », p. 176.


2. Cf. infra, « Walter Benjamin et la critique », p. 103. On pensera aussi à l’aphorisme inaugural
de Sens unique : « Les opinions sont à l’appareil géant de la vie sociale ce qu’est l’huile aux machines ;
on ne se met pas devant une turbine pour l’inonder d’huile. On en verse quelques gouttes sur des
rivets et des joints cachés qu’il faut connaître. » (trad. Jean Lacoste, Paris, Les Lettres Nouvelles,
1978, p. 149 sq.)
3. La double appartenance aux cultures française et allemande joue certainement un rôle essentiel
dans cette fidélité jalouse. Il existe une famille de penseurs pour qui la rencontre de ces deux formes
spirituelles, sur la base de l’engagement antitotalitaire inauguré par la Révolution française, constitue
en quelque sorte l’esquisse la plus avancée d’une pensée universelle. Benjamin comme Rochlitz
appartenaient à cette famille, que la double compétence linguistique ne suffit aucunement à définir.
Dans cette perspective, Rochlitz recourt largement au procédé exégé-
tique de la séquenciation. En distinguant une période théologique de jeunesse,
une période politique et une tentative de synthèse tardive (et différentes
phases, différents tournants à l’intérieur de ces périodes), il tente de sauve-
garder à la fois la continuité et la disparité des réflexions benjaminiennes
– une manière de trouver chez Benjamin lui-même la caution de ses propres
réserves 1. Il ne s’interdit pas non plus de procéder occasionnellement à
des dichotomies internes, opposant par exemple chez Benjamin l’écri-
vain au penseur, alors même qu’il conteste ce principe de lecture chez
Pierre Missac 2.
Mais le plus souvent, il tranche dans le vif. On ne compte pas les
passages où il se démarque directement de l’auteur commenté. Un cas
particulièrement significatif concerne la critique du concept kantien d’ex- 19

périence. Benjamin exprime clairement sa position dès 1917, dans l’ar-


ticle « Sur le programme de la philosophie qui vient » : « Un concept de
la connaissance acquis par une réflexion sur son essence linguistique
permettra d’aboutir à un concept corrélatif de l’expérience qui englobera
aussi des domaines que Kant n’a pas réussi à faire entrer dans un véri-
table ordre systématique. Au sommet de ces domaines, il faut nommer
celui de la religion 3. » Rochlitz sait exactement jusqu’où il veut suivre
Benjamin sur ce terrain : il a conscience que la modernité a entraîné un
terrible appauvrissement de l’expérience, lié au triomphe des sciences
exactes, à l’universalisation des rapports économiques et au déchaîne-
ment des guerres impérialistes. Il a également pris la mesure des formes
nouvelles d’aliénation qui se sont développées depuis. Pour autant, il ne
perd pas de vue la face lumineuse de la modernité : « Benjamin fait abstrac-
tion de la conscience universelle que la modernité rend possible par sa

1. Voir, entre autres, RAINER ROCHLITZ, Le Désenchantement de l’art, op. cit., « Avant-propos »,
p. 9 ; WALTER BENJAMIN, Œuvres, I, op. cit., « Présentation », p. 20 sq ; cf. infra, « Poétique
de la traduction », p. 125 n. 3, où la dernière période est décrite comme une « esthétique de la
“fin de l’art” ».
2. Cf. infra, « Walter Benjamin : paradoxes d’une consécration », p. 139 et « Benjamin écrivain :
la fidélité de Pierre Missac », p. 109-110.
3. WALTER BENJAMIN, « Sur le programme de la philosophie qui vient », in Œuvres, I, op. cit.,
p. 193 sq. Cf. infra, « Walter Benjamin : poétique de la traduction », p. 118 sq.
démarche analytique et constructive 1. » Comme, à l’inverse, aucune reli-
gion révélée ne permet de fonder un concept rigoureux d’universalité, il
s’agira pour Rochlitz de « sauvegarder la critique du concept kantien d’ex-
périence sans adhérer à ce retour à la théologie 2 » ; il s’agira en particu-
lier de remettre le langage au centre du rapport de l’homme avec son
environnement, sans ouvrir la porte à l’institution divine – c’est-à-dire
sans reprendre la théorie dénominative du langage. C’est bien l’axe central
de la réflexion benjaminienne qui se trouve remis en question.
De même, l’opposition entre connaissance et vérité posée par Benjamin
dans Origine du drame baroque allemand se trouve clairement récusée :
« Cette opposition ne va pas de soi. Elle procède d’une définition restric-
tive de la connaissance, et elle soustrait la vérité à l’épreuve de l’argu-
20 mentation ; elle la livre à une contemplation respectueuse de ses objets,
mais aussi à l’affirmation autoritaire de celui qui prétend être dans le secret 3. »
Rochlitz tente certes de réduire l’écart en situant cette thèse dans une pers-
pective génétique : « D’ailleurs tout l’effort de Benjamin, dans ses écrits
ultérieurs, va dans le sens d’une démarche au moins apparemment plus
exotérique, d’une théorie capable de justifier ses choix. » Mais la tenta-
tive est tellement fragile que Rochlitz explore quasi simultanément (les
deux articles paraissent à un an d’intervalle) une autre piste : repérer dans
le concept benjaminien de vérité, tel qu’il est formulé dans ces années-
là (1920-1925), le germe d’une approche intersubjective et pragmatique :
« Un fragment de 1920-1921 apporte une précision : “La vérité réside dans
l’à-présent de la connaissance possible”. Et ce concept [...] “est le temps
logique qu’il s’agit de fonder au lieu de la validité intemporelle” (VI, 46).
Benjamin souligne par là le caractère énergétique, temporel et intersub-
jectif de la vérité, sans remettre en question sa validité universelle. Si la
vérité réside dans l’à-présent de la connaissance possible, c’est qu’elle a
un effet, un pouvoir propre (Austin parlera d’une force illocutoire) : elle
peut intervenir dans des processus individuels ou collectifs et en changer

1. Cf. infra, « Benjamin écrivain : La fidélité de Pierre Missac », p. 113. Dans le même esprit :
« Benjamin — et d’autres — n’ont pas suffisamment distingué entre modernité et totalitarisme. »
(« Walter Benjamin : poétique de la traduction », op. cit., p. 125.)
2. Cf. infra, « Walter Benjamin et la critique », p. 102.
3. Cf. infra, « Walter Benjamin : esthétique de l’allégorie », p. 79.
les orientations. Dans les “Thèses sur [la philosophie de] l’histoire”, l’à-
présent est associé aux moments du danger dans lesquels la vérité atteint
son efficacité maximale. La vérité est intersubjective, parce que son opéra-
tion suppose qu’elle apparaisse à un sujet et qu’elle puisse être défendue,
non seulement par l’évidence, mais aussi par des arguments. Elle en dépend
à tel point qu’elle reste toujours sujette à révision. Et la vérité est tempo-
relle, du moins pour autant qu’il s’agit d’enjeux concernant des sujets
humains et l’histoire, dans la mesure où elle est liée à des processus d’ap-
prentissage, à des expériences qui ont leur temps et leur lieu, sans lesquels
la validité universelle reste abstraite et inapplicable 1. »
Passer ainsi d’une historicisation de la vérité à un rapport fondé sur
l’intersubjectivité, l’argumentation et l’apprentissage, ne va pas non plus
de soi. Car Benjamin vise ici un autre temps que le temps domestiqué du 21

discours rationnel et de l’acte finalisé. L’histoire dans laquelle s’inscrit


la vérité comme « à présent » de la connaissance possible échappe aux
intentions de l’homme, à ses procédures et à ses institutions. Elle fonde
un pragmatisme proche de celui que décrivent Marx et Engels : « Si les
éléments matériels d’un bouleversement […] sont absents, il est tout à
fait indifférent pour le développement pratique que l’idée de ce boule-
versement ait déjà été émise cent fois 2. » La constellation historique, qui
passe infiniment l’horizon de l’homme et de ses objectifs conscients, fait
qu’une idée fonctionne à un moment donné : Benjamin ajoute qu’en trou-
vant sa vérité actuelle (sa réalité et sa puissance, dit Marx), elle sauve
aussi les cent vaines occurrences qui l’ont précédée. Cette vérité qui, par
une rencontre imprévue, donne sens à un passé jusque-là inopérant et
donc insignifiant, n’accroît guère les puissances du sujet : elle ne peut
pas davantage faire l’objet d’un apprentissage. La rencontre avec l’Autre
– qui peut aussi bien être un morceau de nature inanimée ou un mort –
échappe pareillement aux visées et aux stratégies de la discussion menée
dans le cadre convenu d’une langue policée. Elle coïncide avec le surgis-
sement d’un langage « à chaque fois » neuf. L’écrivain, qui prend le risque

1. Cf. infra, « Walter Benjamin et la critique », p. 102.


2. KARL MARX et FRIEDRICH ENGELS, L’Idéologie allemande, in KARL MARX, Œuvres, III, édité
par Maximilien Rubel, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », p. 1072.
de lancer ses mots à l’aveuglette, est peut-être à cet égard le seul « histo-
rien matérialiste » au sens de Benjamin.
Malgré ses efforts pour faire le lien avec une théorie de la communi-
cation intersubjective, Rochlitz a parfaitement conscience du clivage irré-
ductible entre les deux approches. Revenant dans les dernières pages de
sa monographie au rapport problématique entre l’« essai » et le « système »,
il écrit ainsi : « [Benjamin] n’a pas suffisamment distingué entre les prin-
cipes d’une esthétique et les considérations d’une critique chaque fois
tributaire d’une œuvre et de son contexte de réception. Il ne l’a pas fait
parce que son concept de vérité l’obligeait à déchiffrer les œuvres et leur
contexte comme des indices chaque fois imprévisibles d’une unité doctri-
nale à venir. La fragilité de cette entreprise tient à une théorie de la vérité
22 qui la place dans la dépendance des événements historiques 1. » L’histoire
éclairée à la lumière du messianisme suscite une vérité sans règles. Jouet
d’une rédemption indéterminable plus encore que des événements histo-
riques, l’homme n’est pas en mesure d’ajuster son agir à la vérité. Dans
le fragment cité plus haut, Benjamin distinguait entre l’« à présent de la
connaissance possible » (das Jetzt der Erkennbarkeit) et le « monde achevé »
(der vollendete Weltzustand), qui s’opposent comme l’authentique et l’in-
authentique, le pur et l’impur. Si la vérité existe dans sa plénitude authen-
tique sur l’un et l’autre plans, l’action ne s’inscrit dans l’à présent que
sous forme symbolique 2. Cette théorie de la vérité – à laquelle il ne peut
quant à lui adhérer – oblige Rochlitz à se replier sur une ligne de défense
minimaliste, qui associe la vision benjaminienne aux apories de l’art
moderne. « Mais ce processus s’apparente à celui de l’art moderne lui-
même, et de son aventure autodestructrice, dont Benjamin est devenu pour
cette raison l’un des théoriciens exemplaires 3. »
C’est la dernière phrase du Désenchantement de l’art, mais aurait-ce
été le dernier mot de Rochlitz sur Benjamin ? Après avoir salué en celui-
ci le critique étincelant, l’analyste pénétrant de la culture moderne, il lui

1. RAINER ROCHLITZ, Le Désenchantement de l’art, op. cit., p. 300.


2. WALTER BENJAMIN, Gesammelte Schriften, VI, édité par Rolf Tiedemann et Hermann
Schweppenhäuser, Francfort-sur-le-Main, Suhrkamp, 1985, p. 46.
3. RAINER ROCHLITZ, Le Désenchantement de l’art, op. cit., p. 301.
rend hommage comme théoricien de l’art moderne, exemplaire parce qu’en-
traîné dans le même processus d’autodestruction que celui-ci. Il a atten-
tivement analysé ses ébauches théoriques, avant de les rejeter les unes
après les autres. Tout cela ne suffit guère à expliquer son intérêt passionné
pour Benjamin. C’est pourquoi je voudrais pour finir risquer une hypo-
thèse. La pensée propre de Rainer Rochlitz se mouvait pour une grande
part dans l’horizon d’une éthique de la communication et de la persua-
sion. Mais sa double expérience de traducteur et d’auteur français d’ori-
gine allemande lui avait dévoilé un autre aspect du langage et des langues,
fait de résistance, d’obscurité et d’oubli. Il avait en somme besoin d’un
penseur qui lui permît d’exprimer la catastrophe de Babel, et c’est pour-
quoi il serait toujours revenu à Benjamin.
Critique, n° 431, avril 1983, p. 287-319

1. WALTER BENJAMIN : UNE DIALECTIQUE DE L’IMAGE 25

WALTER BENJAMIN, Charles Baudelaire. Un poète lyrique à


l’apogée du capitalisme, trad. Jean Lacoste, Paris, Payot, 1982,
284 p.
WALTER BENJAMIN, Gesammelte Schriften, V, 1, 2. Das Passagen-
Werk, texte établi par Rolf Tiedemann, Francfort-sur-le-Main,
Suhrkamp, 1982, 1354 p. 1

Le destin de Walter Benjamin est d’une cruelle ironie ; lui qui vécut d’au-
mônes et qui eut le plus grand mal à se faire reconnaître, qui se suicida
dans des circonstances tragiques, sans pouvoir achever la plupart de ses
projets, dispose aujourd’hui d’un public passionné dans de nombreux pays
et d’une des éditions modernes les plus soignées.

1. [Cet ouvrage a été traduit en français par Jean Lacoste en 1989 (Paris, Le Cerf) sous le titre
Paris, capitale du XIXe siècle. Le Livre des passages (cf. « Notice bibliographique », p. 195-210
et « Walter Benjamin : paradoxes d’une consécration », p. 127-144). Dans le texte qu’on va lire,
et dans tous ceux qui suivent, antérieurs à 1989, le titre Das Passagen-Werk est, par anticipa-
tion, diversement traduit en français : Livre des passages, Passages parisiens, ou tout simple-
ment [Les] Passages. Nous avons conservé ces différents titres approchés, au demeurant conformes
aux usages du temps et aux ébauches de Benjamin. (N.D.É.)]
On mesure l’isolement de l’exilé, en mai 1939, à la prudence avec
laquelle il s’adresse à un public français, à Pontigny, avant de parler de
Baudelaire, en présentant sa méthode de lecture : « L’étude d’une œuvre
lyrique fréquemment se propose pour but de faire entrer le lecteur dans
certains états d’âme poétiques, de faire participer la postérité aux trans-
ports qu’aurait connus le poète. Il semble, toutefois, admissible de conce-
voir pour une telle étude un but quelque peu différent. Pour le définir de
façon positive, on pourrait avoir recours à une image. Mettons qu’une science
attachée au devenir social soit en droit de considérer certaine œuvre poétique
– monde se suffisant à soi-même en apparence – comme une sorte de clé,
confectionnée sans la moindre idée de la serrure où un jour elle pourrait
être introduite. Cette œuvre se verrait donc revêtue d’une signification
26 toute nouvelle à partir de l’époque où un lecteur, mieux, une génération
de lecteurs nouveaux, s’apercevait de cette vertu-clé. Pour eux, les beautés
essentielles de cette œuvre iront s’intégrer dans une valeur suprême. Elle
leur fera sentir, à travers son texte, certains aspects d’une réalité qui sera
non tant celle du poète défunt que la leur propre. Certes, ces lecteurs ne
se priveront pas de cette utilité suprême dont, pour eux, l’œuvre en ques-
tion fera preuve. Ils ne se priveront donc pas non plus des démarches de
l’analyse qui vont les familiariser avec elle » (I, 2, 740 1).
Les essais et fragments de Benjamin sur Baudelaire 2 sont issus du projet
immense des Passages qui aurait été l’un des textes décisifs de la philo-