0% ont trouvé ce document utile (0 vote)
909 vues285 pages

Dimensions Du Pouvoir

Pierre birnbaum. Editilns puf

Transféré par

david balibal
Copyright
© © All Rights Reserved
Nous prenons très au sérieux les droits relatifs au contenu. Si vous pensez qu’il s’agit de votre contenu, signalez une atteinte au droit d’auteur ici.
Formats disponibles
Téléchargez aux formats PDF, TXT ou lisez en ligne sur Scribd
0% ont trouvé ce document utile (0 vote)
909 vues285 pages

Dimensions Du Pouvoir

Pierre birnbaum. Editilns puf

Transféré par

david balibal
Copyright
© © All Rights Reserved
Nous prenons très au sérieux les droits relatifs au contenu. Si vous pensez qu’il s’agit de votre contenu, signalez une atteinte au droit d’auteur ici.
Formats disponibles
Téléchargez aux formats PDF, TXT ou lisez en ligne sur Scribd

Pierre BIRNBAUM

Université de Paris I

(1984)

DIMENSIONS
DU POUVOIR
LES CLASSIQUES DES SCIENCES SOCIALES
CHICOUTIMI, QUÉBEC
http://classiques.uqac.ca/
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 2

http://classiques.uqac.ca/

Les Classiques des sciences sociales est une bibliothèque numérique


en libre accès, fondée au Cégep de Chicoutimi en 1993 et développée
en partenariat avec l’Université du Québec à Chicoutimi (UQÀC) de-
puis 2000.

http://bibliotheque.uqac.ca/

En 2018, Les Classiques des sciences sociales fêteront leur 25e anni-
versaire de fondation. Une belle initiative citoyenne.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 3

Politique d'utilisation
de la bibliothèque des Classiques

Toute reproduction et rediffusion de nos fichiers est interdite,


même avec la mention de leur provenance, sans l’autorisation for-
melle, écrite, du fondateur des Classiques des sciences sociales, Jean-
Marie Tremblay, sociologue.

Les fichiers des Classiques des sciences sociales ne peuvent sans


autorisation formelle:

- être hébergés (en fichier ou page web, en totalité ou en partie) sur


un serveur autre que celui des Classiques.
- servir de base de travail à un autre fichier modifié ensuite par tout
autre moyen (couleur, police, mise en page, extraits, support, etc...),

Les fichiers (.html, .doc, .pdf, .rtf, .jpg, .gif) disponibles sur le site
Les Classiques des sciences sociales sont la propriété des Classiques
des sciences sociales, un organisme à but non lucratif composé exclu-
sivement de bénévoles.

Ils sont disponibles pour une utilisation intellectuelle et personnelle


et, en aucun cas, commerciale. Toute utilisation à des fins commer-
ciales des fichiers sur ce site est strictement interdite et toute rediffu-
sion est également strictement interdite.

L'accès à notre travail est libre et gratuit à tous les utilisateurs.


C'est notre mission.

Jean-Marie Tremblay, sociologue


Fondateur et Président-directeur général,
LES CLASSIQUES DES SCIENCES SOCIALES.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 4

Un document produit en version numérique par Jean-Marie Tremblay, bénévole,


professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi
Courriel: [email protected]
Site web pédagogique : http://jmt-sociologue.uqac.ca/
à partir du texte de :

Pierre Birnbaum

Dimensions du pouvoir.

Paris : Les Presses universitaires de France, 1984, 1re édition, 261


pp. Collection : “Sociologie d’aujourd’hui”.

L’auteur nous a accordé le 28 septembre 2010 son autorisation de diffuser en


accès libre à tous ce livre dans Les Classiques des sciences sociales.

Courriel : Pierre Birnbaum : [email protected]

Police de caractères utilisés :

Pour le texte: Times New Roman, 14 points.


Pour les notes de bas de page : Times New Roman, 12 points.

Édition électronique réalisée avec le traitement de textes Microsoft Word


2008 pour Macintosh.

Mise en page sur papier format : LETTRE US, 8.5’’ x 11’’.

Édition numérique réalisée le 2 février 2018 à Chicoutimi, Québec.


Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 5

Pierre Birnbaum
Université de Paris I

Dimensions du pouvoir.

Paris : Les Presses universitaires de France, 1984, 1re édition, 261


pp. Collection : “Sociologie d’aujourd’hui”.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 6

SOCIOLOGIE D’AUJOURD’HUI
COLLECTION DIRIGÉE PAR GEORGES BALANDIER

DIMENSIONS DU POUVOIR

PIERRE BIRNBAUM

PRESSES UNIVERSITAIRES DE FRANCE


Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 7

Dimensions du pouvoir.

Deuxième de couverture

Retour au sommaire

La lutte pour le pouvoir provoque la mobilisation des groupes do-


minés, oppose les élites entre elles, suscite l'action de l'État qui en ré-
clame le contrôle exclusif. Dans ce livre, Pierre Birnbaum poursuit
son analyse des conflits qui se déroulent aux sommets de l'État, en
examinant l'évolution du pouvoir dans la société française contempo-
raine, ou encore les affrontements qui se manifestent dans une société
comme l'Allemagne hitlérienne où une élite politico-administrative se
trouve confrontée à un mouvement totalitaire qui entend remettre en
question la prééminence d'un État fort. À partir d'exemples empi-
riques, il examine aussi la naissance de mouvements de mobilisation
des groupes dominés qui, à travers l'action violente ou encore, le re-
cours au suffrage universel, s'efforcent d'accéder à la scène politique
ou même de s'emparer de l'État. Dès lors, les diverses relations qui se
nouent entre l'État, les élites et les nombreux mouvements sociaux
témoignent des multiples dimensions du pouvoir.

Pierre Birnbaum est professeur à l'Université de Paris I et à l'Insti-


tut d'Études politiques de Paris.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 8

Note pour la version numérique : La numérotation entre crochets []


correspond à la pagination, en début de page, de l'édition d'origine
numérisée. JMT.

Par exemple, [1] correspond au début de la page 1 de l’édition papier


numérisée.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 9

[4]

Du même auteur
Sociologie de Tocqueville, puf, 1969.
La structure du pouvoir aux États-Unis, puf, 1971.
La fin du politique, Seuil, 1975.
Les sommets de l’État, Seuil, 1977.
La classe dirigeante française (en coll. avec C. Barucq, M. Bel-
laiche et A. Marie), puf, 1978.
Réinventer le Parlement (en coll. avec F. Hamon et M. Troper),
Flammarion, 1978.
Sociologie de l’État (en coll. avec B. Badie), Grasset, 1979 ; nou-
velle édition, « Pluriel », 1982.
Le peuple et les gros. Histoire d'un mythe, Grasset, 1979 ; nouvelle
édition remaniée, « Pluriel », 1984.
La logique de l’État, Fayard, 1982.

RECUEILS ET OUVRAGES COLLECTIFS

Sociologie politique (en coll. avec F. Chazel), Armand Colin,


1971 ; nouvelle édition remaniée 1978.
Théorie sociologique (en coll. avec F. Chazel), puf, 1975. Le pou-
voir politique, Dalloz, 1975.
Critique des pratiques politiques (en coll. avec J.-M. Vincent), Ga-
lilée, 1978.
Democracy, Consensus and Social Contract (en coll. avec J. Live-
ly et G. Parry), Sage, 1978.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 10

ISBN 2 13 038351 3

Dépôt légal — 1re édition : 1984, avril


© Presses Universitaires de France, 1984
108, boulevard Saint-Germain, 75006 Paris
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 11

[5]

Dimensions du pouvoir.

SOMMAIRE

Deuxième de couverture
Introduction [7]
PREMIÈRE PARTIE
Sociologie, pouvoir et socialisme [9]

Chapitre I. Durkheim, le socialisme et l’État [11]


a / L’engagement socialiste [11]
b / L’origine du socialisme [30]
c / L’État et le changement social [39]
Chapitre II. Marcel Mauss : Socialisme et bolchevisme [55]
Chapitre III. L’américanisation de Marx [61]

DEUXIÈME PARTIE
Domination, État et mobilisation [75]

Chapitre IV. Sur les origines de la domination politique [77]


Chapitre V. Suffrage universel, parti-guide et mobilisation [95]
Partis, classes et élections [99]
Autogestion, partis et élections [112]

Chapitre VI. Société de masse, rationalité individuelle et action collective [123]


Chapitre VII. La mobilisation contre l’État [149]
Chapitre VIII. Masse, élection, nazisme [157]
Chapitre IX. L’introuvable État totalitaire : l’exemple du pouvoir hitlérien [167]
Chapitre X. Ticket gratuit, actions collectives et États [191]
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 12

TROISIÈME PARTIE
D'un pouvoir l’autre [207]

Chapitre XI. Sur l’étude des élites [209]


Chapitre XII. Gaullisme [215]
1. La nouvelle distribution du pouvoir politico-administatif [216]
2. Puissance et impuissance de l'administration [222]
3. De l’État planificateur à l’État entrepreneur [228]

Chapitre XIII. Giscardisme [235]


Chapitre XIV. Mitterrandisme [249]
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 13

[7]

Dimensions du pouvoir.

INTRODUCTION

Retour au sommaire

La théorie politique a longtemps considéré le pouvoir dans sa di-


mension relationnelle, comme un échange entre des acteurs aux res-
sources inégales, ou dans son expression structurelle, comme un rap-
port institutionnalisé qui impose sa propre cohérence aux échanges
interpersonnels. Dans ce sens, l’opposition entre Weber et Marx ins-
pire une large partie du débat contemporain sur le pouvoir. Mais, me-
née uniquement au niveau conceptuel tout en intégrant de nos jours
les modèles les plus complexes de l’étude de la décision, de la théorie
des jeux ou, plus généralement, de la théorie économique, cette dis-
cussion tourne souvent le dos aux analyses empiriques et néglige tant
l’examen des diverses structures du pouvoir qui se forment dans des
sociétés aux Histoires multiples que l’analyse de la latitude d’action
des acteurs, des élites ou encore des groupes sociaux qui parviennent,
en fonction de leurs valeurs propres, à remettre en question le poids de
ces structures. L’Histoire de chaque société résulte pourtant de ce type
d’affrontement entre les acteurs au cours desquels les structures elles-
mêmes se trouvent bouleversées. Le concept de pouvoir présente donc
de nombreuses dimensions socio-historiques.
Dans cet ouvrage, on examine les explications marxistes et plus
spécifiquement sociologiques du pouvoir en mettant en lumière leur
caractère concurrentiel et en soulignant comment elles posent et ré-
solvent différemment la question sociale ainsi que les rapports entre
action individuelle et action collective ; on aborde ensuite le problème
de l’origine historique de la domination ainsi que des [8] moyens qui
ont été utilisés pour y mettre un terme : les élections, c’est-à-dire une
agrégation de choix individuels producteurs néanmoins d’action pu-
blique, mais aussi la mobilisation politique par laquelle les mouve-
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 14

ments sociaux parviennent à faire chanceler le pouvoir. On analyse les


raisons qui entraînent les individus à s’engager dans des mouvements
collectifs, les motivations qui les poussent à quitter l’espace privé
pour la vie publique en refusant la tentation de la stratégie du « ticket
gratuit » (free rider) et la nature des structures sociales qui favorisent
de telles actions menant à l’ébranlement de l’État, forme la plus insti-
tutionnalisée du pouvoir politique ; on montre comment, dans de telles
circonstances où la mobilisation traduit une situation de crise généra-
lisée, les dirigeants des mouvements collectifs peuvent être tentés
d’instaurer un ordre totalitaire en s’efforçant d’abolir la différencia-
tion de l’État. On examine enfin, dans le cadre particulier de la société
française contemporaine, la latitude d’action des diverses élites con-
frontées à un État particulièrement institutionnalisé et qui tend à im-
poser sa propre logique non seulement aux détenteurs successifs du
pouvoir mais aux mouvements sociaux eux-mêmes.

Les trois textes du chapitre I ont été publiés le premier en introduction à Le


Socialisme de E. Durkheim, PUF, 1971, le second et le troisième dans la Revue
française de Sociologie de janvier-mars 1969 et d’avril-juin 1976. Le chapitre II
est paru dans L’Arc, n° 48, le chapitre III dans la Revue française de science poli-
tique en décembre 1968, de même que le chapitre IV, en février 1977 ; le chapitre
V est extrait de P. Birnbaum et J.-M. Vincent, Critiques des pratiques politiques,
Galilée, 1978. Les chapitres VI, VII, VIII, IX et X ont été rédigés spécialement
pour ce livre. Le chapitre XI est paru dans European Journal of Political Science,
printemps 1978, le chapitre XII dans Richard Scase, ed., The State in Western
Europe, Londres, Allen and Unwin, 1980, le chapitre XIII dans Vincent Wright,
ed., Giscardism, Londres, Allen and Unwin, 1983 ; le chapitre XIV constitue un
texte original construit à partir d’un article paru dans C. Buci-Glucksmann, ed.,
La gauche, le pouvoir et le socialisme, PUF, 1983, et d’un autre publié par la re-
vue américaine Telos, en mai 1983. Tous les articles déjà parus en français ou en
anglais ont été modifiés afin de rendre l’ensemble plus cohérent. Je remercie Ber-
trand Badie, François Chazel, Michel Dobry, Pierre Favre, Margaret Levi et
Charles Tilly de m’avoir aidé à améliorer la cohérence et la présentation de ce
livre.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 15

[9]

Dimensions du pouvoir.

Première partie
SOCIOLOGIE, POUVOIR
ET SOCIALISME

Retour à la table des matières

Dès le XIXe siècle, une opposition se fait jour entre la sociologie


qui adopte, par exemple, en France, depuis les travaux d’Auguste
Comte jusqu’à ceux d’Emile Durkheim, un point de vue positiviste et
le marxisme qui se présente comme une théorie rivale explicatrice du
devenir du système social. Avec prudence, on peut dire que longtemps
les sociologues n’ont guère été marxistes et les marxistes, socio-
logues. Par-delà ce qui oppose ces deux manières d’appréhender la
réalité et d’étudier les faits sociaux à partir de théories et de méthodes
opposées, ces perspectives diffèrent aussi dans leur analyse de la
question sociale. Positivistes, les sociologues français du tournant du
siècle sont aussi le plus souvent réformistes et même, parfois, socia-
listes : pour eux, une division du travail fonctionnelle qui présuppose
une profonde réforme socioéconomique devrait permettre d’assurer
une certaine solidarité entre les multiples groupes sociaux, de dimi-
nuer du même coup l’intensité du conflit par lequel ils s’affrontent,
d’accroître le consensus et de transformer enfin l’État en une institu-
tion qui assure davantage l’autorité qu’elle n’exerce le pouvoir.
[10]
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 16

[11]

Dimensions du pouvoir.
PREMIÈRE PARTIE

Chapitre I
Durkheim, le socialisme
et l’État

a / L’ENGAGEMENT SOCIALISTE

Retour à la table des matières

Les jugements les plus divers ont été portés sur l’œuvre d’Émile
Durkheim : certains pensaient pouvoir la dénigrer en prétendant
mettre en évidence son orientation « matérialiste », d’autres la consi-
déraient au contraire comme l’expression même d’un moralisme abso-
lu. Il est vrai que, proche des socialistes, Durkheim fut néanmoins
conscient de l’importance des valeurs religieuses et se révéla égale-
ment, durant la première guerre mondiale, comme un ardent défenseur
de la nation menacée. Au regard de la critique sociologique contem-
poraine, cette ambiguïté ne semble pas s’être atténuée, même si les
auteurs paraissent plus nombreux à souligner l’orientation conserva-
trice de son œuvre. Ainsi Robert Nisbet ou Lewis Coser s’accordent-
ils à reconnaître la perspective foncièrement conservatrice de la pen-
sée de Durkheim 1. Dans le même sens, mais d’une manière encore

1 Robert Nisbet, Émile Durkheim, New Jersey, Prentice-Hall, 1965, p. 24-25.


Du même auteur, The Sociological Tradition, London, Heinemann, 1967, p.
17, ainsi que Conservatism and sociology, American Journal of Sociology,
sept. 1952, p. 175. Lewis Coser, Durkheim’s conservatism and its implica-
tions for his sociological theory, in Emile Durkheim, 1858-1917, Kurt Wolff
(ed. ), Colombus, Ohio State University Press, 1960, p. 213 et suiv.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 17

plus sévère, Alvin Gouldner estime que de la formule d’Auguste


Comte « Ordre et Progrès » Durkheim n’a retenu que le premier des
deux termes 2. Il se rencontre ainsi [12] avec Talcott Parsons, pour
lequel le problème de l’ordre demeure au centre du modèle durkhei-
mien 3.
Ainsi l’ami de Jaurès, le créateur de l’École française de sociolo-
gie, dont la plupart des membres, de Marcel Mauss à Simiand, adhérè-
rent au socialisme et militèrent en sa faveur, se voit malgré tout quali-
fié de sociologue conservateur. On se propose d’abord de revenir sur
les aspects de l’œuvre de Durkheim qui indiquent en vérité un certain
conservatisme, pour prendre ensuite la mesure de son engagement so-
cialiste.

À l’époque où Durkheim commence à s’intéresser à la « question


sociale », c’est-à-dire dès les années où il est étudiant, la société fran-
çaise connaît un état de crise latente : des institutions républicaines
encore fragiles contestées par certains, de violents conflits sociaux et
idéologiques marquent un fort dissensus. Les luttes sociales atteignent
ainsi une grande intensité et en 1886, au moment même où Durkheim
rédige sa première ébauche de De la division du travail social, écla-
tent les dures grèves de Decazeville. Si Durkheim s’efforce alors de
déterminer les fondements de la solidarité sociale, s’il désire réconci-
lier société industrielle et consensus, c’est bien parce que la société
française se trouve menacée dans sa stabilité par des clivages sociaux
toujours plus profonds.
Dans cette époque de bouleversements, Durkheim veut donner à la
sociologie un statut scientifique qui l’éloigne de toute « métaphy-
sique » et grâce auquel elle puisse rendre compte des conditions de
bon fonctionnement du corps social. Pour de nombreux auteurs, on
peut discerner une filiation entre ce projet et celui de penseurs tradi-
tionalistes du XIXe siècle comme de Maistre ou de Bonald lesquels
confrontés aux conséquences de la Révolution de 1789, désiraient eux
aussi rétablir un fonctionnement « naturel » et sans heurt du corps so-

2 Alvin Gouldner, The coming crisis of western sociology, Heinemann,


Londres, 1971, p. 119.
3 Talcott Parsons, The structure of social action, New York, Free Press, 1966
(4e éd.), p. 307.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 18

cial. Robert Nisbet soutient par exemple que, « dans les écrits de
Durkheim, auteur laïque et libéral d’un point de vue politique, nous
retrouvons les idées du conservatisme français transformées en théo-
ries fondamentales de sa sociologie systématique » 4. Durkheim craint
en effet, lui aussi, les grands bouleversements qui font table rase du
passé et souligne à son [13] tour l’importance fonctionnelle des insti-
tutions, des traditions et des valeurs ; enfin, de même que les conser-
vateurs du début du XIXe siècle, il oppose un refus très net à
l’individualisme sans limite auquel la Révolution a donné naissance.
Nous retrouverons plus loin chacun de ces thèmes, mais on peut noter
dès à présent que cette filiation se trouve renforcée par les liens assez
étroits qui unissent d’une part Saint-Simon et de Bonald 5 et, d’autre
part, Auguste Comte et ces mêmes théoriciens du conservatisme.
Comme Durkheim se réclame lui-même de Saint-Simon et d’Auguste
Comte, on ne peut que reconnaître la réalité de cette perspective con-
servatrice. De même qu’Auguste Comte, il veut, face au fait indus-
triel, rétablir une communauté morale, renforcer le consensus et souli-
gner enfin le rôle essentiel de la société, du tout, par rapport à
l’individu, la partie. On comprend par suite que Durkheim fasse si
souvent figure d’« héritier spirituel » d’Auguste Comte 6.
Cette préoccupation toute morale se révèle par exemple dans les
passages qu’il consacre à Spencer dans De la division du travail so-
cial. Dans le chapitre II du Livre I de cet ouvrage, Durkheim s’en
prend, en effet, à l’utilitarisme de Spencer car il ne croit pas qu’il soit
possible de faire fonctionner une société à partir du simple ajustement
des intérêts individuels en concurrence 7. Refusant le modèle
d’équilibre construit d’après le système de l’économie libérale, il sou-
tient qu’un ordre social ne parvient véritablement à s’instaurer que

4 R. Nisbet, The Sociological Tradition, op. cit., p. 13. Voir aussi Léon Bram-
son, The political context of sociology, Princeton, Princeton University
Press, 1961, p. 14.
5 Frank Manuel, The new world of Saint-Simon, Notre-Dame, University of
Notre Dame Press, 1963, p. 321.
6 Talcott Parsons, op. cit., p. 307. Voir aussi, Raymond Aron, Les étapes de la
pensée sociologique, Paris, Gallimard, 1967, p. 376. C’était également la
conclusion d’Alvin Gouldner, voir op. cit.
7 Voir Alessandro Pizzorno, Lecture actuelle de Durkheim, in Archives euro-
péennes de Sociologie, 1963, n° 1, pp. 4-5.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 19

dans la mesure où il se voit soutenu par des valeurs collectives institu-


tionnalisées. Pour lui, les relations contractuelles elles-mêmes
s’appuient sur le fait social, indépendamment des échanges interindi-
viduels : ainsi l’ordre social ne dépend pas seulement de la nature des
relations entre les parties mais bien plus du tout qui les englobe et les
domine.
Pour mettre un terme au désordre social provoqué par un indivi-
dualisme exacerbé, Durkheim utilise les modèles organicistes qui
permettent d’expliciter la permanence du tout social : il se rapproche
par conséquent, et à nouveau, des traditionalistes comme de Maistre
ou Auguste Comte. Comme eux, il montre comment [14] chacune des
parties du corps social assume une fonction, comme eux également il
affirme que l’intégration du corps social dépend surtout d’une diffé-
renciation fonctionnelle. Cette idée sous-tendait d’ailleurs toute la cri-
tique conservatrice de la Révolution française, coupable d’après elle
d’avoir, au nom de théories abstraites et universalistes, détruit le corps
social dans ce qu’il a de naturel, d’organique et de collectif. Émile
Benoit-Smullyan a qualifié d’« agélécisme » ce courant de pensée
conservateur et organiciste fondé par de Maistre et de Bonald et au
sein duquel il inclut Emile Durkheim 8. Il est vrai que si Durkheim
examine avec tant d’attention l’évolution de la division du travail,
c’est qu’il voit en elle un facteur de cohésion et d’intégration du corps
social, grâce auquel le tout organique assure son propre fonctionne-
ment. Dans cette approche, chacune des parties remplit une fonction
particulière qui lui a été attribuée : par conséquent, « pour que la soli-
darité organique existe, il ne suffit pas qu’il y ait un système
d’organes nécessaires les uns aux autres et qui sentent d’une façon ou
d’une autre leur solidarité, mais il faut encore que la manière dont ils

8 Emile Benoit-Smullyan, The sociologism of Emile Durkheim and his


school, in H. E. Barnes (ed.), An introduction to the history of sociology,
Chicago, University of Chicago Press, pp. 205-206. Voir aussi Don Martin-
dale, The nature and types of sociological theory, London, Routledge & Ke-
gan Paul, 1961, p. 87. Harry Horfnagels, La sociologie face aux « problèmes
sociaux », Desclées de Brouwer, 1962, p. 48 et, du même auteur, La « ques-
tion sociale » dans la sociologie de Durkheim, Bulletin de l’Institut de re-
cherches économiques et sociales de l’Université de Louvain, 24e année,
1958, n° 8, p. 684.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 20

doivent concourir... soit prédéterminée » 9 À l’opposé de toute vision


atomistique de la société, Durkheim affirme de la sorte la préémi-
nence du tout sur les parties. Cette démonstration se trouve de plus
reconduite et renforcée dans Les règles de la méthode sociologique où
l’on peut relever l’affirmation suivante : « Le groupe pense, sent, agit
tout autrement que ne feraient ses membres s’ils étaient isolés » 10.
Dans ce texte encore plus que dans le précédent, Durkheim met donc
l’accent sur la « synthèse sui generis » que constitue toute société.
Pour lui, la conscience collective élabore des représentations collec-
tives qui possèdent seules un caractère spécifiquement social et
s’imposent de ce fait par la contrainte aux individus. On peut alors
comprendre que certains aient pu voir en [15] Durkheim un continua-
teur des théoriciens traditionalistes qui, dès le début du XIXe siècle,
mettaient en avant le caractère organique de la société pour justifier le
poids qu’ils accordaient aux valeurs, aux coutumes et à l’organisation
traditionnelle du corps social. Cette prééminence accordée au tout a
amené des auteurs comme Nisbet, Coser ou Gouldner à soutenir que
Durkheim ne portait aux conflits sociaux qu’un intérêt médiocre. Si
cette thèse peut paraître excessive, il n’en reste pas moins qu’elle peut
aussi se réclamer de certaines analyses particulières, telle celle consa-
crée à la nation. Dans un débat qui l’opposait au marxiste Lagardelle,
et où celui-ci soutenait que l’antagonisme des classes sociales rendait
caduque l’idée de nation, Durkheim répliquait pour sa part que les
« bourgeois et (les) ouvriers vivent dans le même milieu, respirent la
même atmosphère morale, ils sont, quoi qu’ils en aient, membres
d’une même société, et, par conséquent, ne peuvent pas n’être pas im-
prégnés des mêmes idées » 11. C’est que, dans l’esprit de Durkheim, il
revient à chaque classe dans un cadre normatif homogène de remplir
une fonction à partir d’une différenciation des tâches due à la division
du travail. Le conflit se trouve ainsi repoussé à l’arrière-plan et, à la
limite, perd sa raison d’être. Ce qui prédomine, c’est la défense du

9 E. Durkheim, De la division du travail social, Paris, Presses Universitaires


de France, 1960, p. 356.
10 E. Durkheim, Les règles de la méthode sociologique, Paris, Presses Univer-
sitaires de France, 1960, p. 103. Ibid., Préface, p. 16 et 22. Voir aussi Repré-
sentations individuelles et représentations collectives, in Sociologie et Philo-
sophie, Paris, Presses Universitaires de France, p. 28.
11 E. Durkheim, Internationalisme et lutte de classes, in La science sociale et
l’action, Paris, Presses Universitaires de France, 1970, p. 291.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 21

tout social et de la nation qui l’exprime : c’est pourquoi Durkheim lui-


même se montrera un ardent défenseur de la patrie menacée durant la
guerre de 1914-1918, allant jusqu’à rédiger de violents pamphlets an-
ti-allemands 12.
La pensée de Durkheim s’oriente encore dans un sens contraire à
celui des socialistes lorsqu’il cherche à présenter les fonctions nor-
males de l’État. Pour lui, en effet, « toute la vie de l’État proprement
dit se passe non en actions extérieures, en mouvements, mais en déli-
bérations, c’est-à-dire en représentations » 13. Par conséquent, « sa
fonction essentielle est de penser » et « il n’exécute rien » 14. L’État
apparaît ainsi comme le « siège d’une conscience spéciale, restreinte,
mais plus haute, plus claire, ayant d’elle-même un plus vif senti-
ment » 15 ; il est donc situé « tellement loin des [16] intérêts particu-
liers qu’il ne peut tenir compte des conditions spéciales, locales, etc.,
dans lesquelles ils se trouvent » 16. Instrument essentiel de la cons-
cience collective, l’État repose tout entier sur la « communication » 17
grâce à laquelle il entre en relation avec les différentes parties de la
société.
Il semble que l’on n’ait pas assez accordé d’importance à ce con-
cept de communication par lequel Durkheim lie l’« organe de ré-
flexion » au corps social. Cette communication assure en vérité aussi
bien l’unité morale de la société que son bon fonctionnement. Il est
frappant de constater que Durkheim, qui se donnait pour but d’étudier
les lois de l’« idéation collective », c’est-à-dire de la psychologie so-
ciale, se rencontre ici avec l’un des fondateurs de cette discipline, à
savoir Georges H. Mead. Celui-ci définissait d’une façon tout à fait
semblable la démocratie : « Si l’on pouvait développer la communica-

12 M. M. Mitchell, Emile Durkheim and the philosophy of nationalism, Politi-


cal Science quarterly, 1931 (46). Voir aussi Georges Davy, Emile
Durkheim : L’homme, Revue de Métaphysique et de Morale, mars-avril
1919, p. 192.
13 E. Durkheim, Leçons de sociologie, Paris, Presses Universitaires de France,
1950, p. 62.
14 E. Durkheim, Leçons de sociologie, op. cit., pp. 61-62.
15 Ibid., p. 61.
16 Ibid., p. 77.
17 Voir Jean-Claude Filloux, Introduction à La science sociale et l’action, op.
cit., p. 27 et suiv.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 22

tion jusqu’à la rendre parfaite, on obtiendrait alors ce genre de démo-


cratie que nous avons défini, celui où l’individu porterait en lui la ré-
action même qu’il suscite consciemment dans la communauté. C’est
ce qui fait de la communication, au sens significatif, le processus or-
ganisateur de la communauté » 18. Cette perspective qui débouche sur
l’empathie fait de la communication sans voile le fondement de la
démocratie. Pour Durkheim, comme pour Mead, ce sont donc les pro-
cessus afférant à la conscience qui différencient les systèmes poli-
tiques. À partir d’une telle prémice, il devient impossible de
s’interroger sur la nature des rapports qu’entretiennent l’État et les
forces socioéconomiques, car on ne peut plus dessiner la configuration
d’un pouvoir dépendant avant tout des rapports de force.
Selon Durkheim, ce n’est donc pas le « nombre des gouvernants »
qui permet de différencier la démocratie de la monarchie, car dans
l’une comme dans l’autre la volonté générale n’est jamais à même de
pouvoir s’exprimer 19. Le système démocratique ne devient réalité que
dans la mesure où les communications empruntent un « circuit » par-
ticulier : « Le pouvoir gouvernemental, au lieu de rester replié sur lui-
même, est descendu dans les couches profondes de la société, y reçoit
une élaboration nouvelle, et revient [17] à son point de départ. Ce qui
se passe dans les milieux dits politiques est observé, contrôlé par tout
le monde, et le résultat de ces observations, de ce contrôle, des ré-
flexions qui en résultent, réagit sur les milieux gouvernementaux. On
reconnaît à ce trait un des caractères qui distinguent ce qu’on appelle
généralement la démocratie » 20.
Un système démocratique satisfaisant ne dépend par conséquent ni
d’une organisation constitutionnelle particulière, ni même d’une
communication claire entre les hommes : il faut encore que cette der-
nière soit véhiculée par un circuit spécial qui lie l’« organe de ré-
flexion » aux diverses parties du corps social. Il convient ici de mettre
l’accent sur l’originalité du modèle décrit par Durkheim car, selon lui,
les communications doivent revenir ensuite « à leur point de départ ».
On doit constater combien ce modèle et le terme même de « circuit »

18 G. H. Mead, L’Esprit, le Soi et la Société, Paris, Presses Universitaires de


France. 1963, p. 276.
19 E. Durkheim, Leçons de sociologie, op. cit., pp. 93-91 et pp. 101-107.
20 Ibid., p. 99.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 23

paraissent annoncer les théories systématiques contemporaines. En


effet, on retrouve aussi bien dans les modèles de Karl Deutsch que
dans ceux de David Easton cette analogie entre le système politique et
le système cybernétique. Tous deux utilisent également les méca-
nismes de rétroaction (feedback), car ceux-ci assurent seuls le retour
de l’information et facilitent l’adaptation du centre directeur.
Peut-être conviendrait-il d’approfondir davantage la signification
de ce parallèle ainsi tracé entre le modèle durkheimien et ceux des
fondateurs de l’analyse systémique. Toujours est-il que les critiques
que l’on a pu adresser à ceux-ci s’appliquent au moins partiellement à
l’auteur des Leçons de sociologie. L’attention de l’un, comme celle des
autres, se trouvent en effet concentrées sur les phénomènes de com-
munication et laissent ainsi dans l’ombre les diverses manifestations
du pouvoir lui-même. Le fonctionnement du tout social ne dépend
plus de ce fait que de la bonne marche du circuit à travers lequel cir-
cule l’information. Il devient par suite impossible d’évoquer les rai-
sons structurelles qui empêchent parfois toute communication, inter-
rompent la marche du circuit et engendrent de la sorte des conflits au
cours desquels s’exerce le pouvoir et non plus la communication.
Un dernier trait par lequel Durkheim affirme son attachement aux
notions de consensus, d’intégration et d’ordre se manifeste, semble-t-
il, dans son refus délibéré de toute analyse non positiviste. [18] Son
célèbre jugement : « il faut écarter systématiquement toutes les préno-
tions », aboutit en effet à séparer radicalement philosophie et sociolo-
gie 21. Ce rejet des valeurs, dans l'analyse des faits sociaux, limite le
rôle de la sociologie à l’étude du fonctionnement des sociétés. Cette
appréciation méthodologique s’exprime très nettement dans Le socia-
lisme où Durkheim se montre sévère à l’égard de ceux qui « antici-
pent » et recourent à l’« imagination » 22. Comme le remarque Gould-
ner, « c’était ainsi seul le présent qui comptait » 23. Marcel Mauss fera
sien ce refus de toute préoccupation idéologique et condamnera à son
tour les systèmes utopiques construits par les « sophistes de tous partis

21 E. Durkheim, Les règles de la méthode sociologique, op. cit., p. 139.


22 E. Durkheim, Le socialisme, op. cit., p. 72.
23 A. Gouldner, op. cit., p. 119.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 24

qui opposent mots en “isme” à mots en “isme” » 24. On peut alors


comprendre les raisons pour lesquelles Karl Mannhein qualifie
l’auteur des Règles de la méthode sociologique de « positiviste bour-
geois » 25 : comme de nombreux théoriciens positivistes, Durkheim
laisse en effet peu de place à la critique valorisante et utopique.

En dépit de ces multiples traits qui semblent révéler une orientation


conservatrice, Durkheim s’est toujours montré désireux de résoudre la
« question sociale » à l’aide d’un vigoureux réformisme social. Avant
d’en examiner les modalités, il convient d’abord, à un niveau plus
théorique, de réfuter l’interprétation purement conservatrice de la pen-
sée de Durkheim.
Il paraît d’abord nécessaire d’apprécier à nouveau l’organicisme de
Durkheim qui le rangerait définitivement parmi les auteurs conserva-
teurs. S’il se distingue déjà de celui de Spencer, tout entier tourné vers
l’individualisme, il se différencie aussi, malgré certaines formules qui
laissent place à l’équivoque, de la conception proprement réaliste qui
accorde au tout une réalité spécifique. À l’opposé de cette dernière
approche, celle des théoriciens les plus conservateurs, Durkheim af-
firme en effet : « En s’agrégeant, en se pénétrant, en se fusionnant, les
âmes individuelles donnent naissance à un être, psychique si l’on veut,
mais qui constitue une [19] individualité psychique d’un genre nou-
veau » 26. C’est dire que le tout diffère des parties de la même façon
que les représentations collectives se distinguent des représentations
individuelles. L’organicisme de Durkheim n’implique rien d’autre et,
comme il le remarque lui-même, il n’est nul besoin d’« hypostasier »
la conscience collective des consciences individuelles 27. Pour lui, le

24 Marcel Mauss, Appréciation sociologique du bolchevisme, Revue de Méta-


physique et de Morale, janvier-mars 1924, p. 130. Voir plus loin, chap. III.
25 Karl Mannheim, Essays in the sociology of knowledge, London, Routledge
& Kegan, 1952, p. 149. [La version française est en libre accès dans Les
Classiques des sciences sociales sous le titre : IDÉOLOGIE ET UTOPIE.
Une introduction à la sociologie de la connaissance. JMT.]
26 E. Durkheim, Les règles de la méthode sociologique, op. cit., p. 103.
27 Ibid. Voir un article assez souvent ignoré de P. Lapie, La définition du so-
cialisme, Revue de Métaphysique et de Morale, mars-avril 1894, p. 202.
L’auteur tente de montrer comment Durkheim utilise une « métaphore » or-
ganiciste pour étudier le socialisme.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 25

sociologue doit s’interroger seulement sur les lois de l’« idéation »


collective qui résulte de l’« association » et de la « densité morale »
qui rassemble les hommes. Cette perspective paraîtra encore plus dif-
férente de celle des théoriciens conservateurs du XIXe siècle si l’on
retient que, selon l’auteur de De la division du travail social, à partir
d’une différenciation des fonctions, une division du travail accentuée
entraîne une diminution du rôle de la conscience collective au profit
des consciences individuelles et de leurs représentations. C’est
d’ailleurs cette disparition apparemment inéluctable des représenta-
tions collectives produites par l’organisme social et qui lui sont néces-
saires pour assurer son unité qui le guidera dans le choix des solutions
qu’il veut s’efforcer d’appliquer pour résoudre la « question sociale ».
Dès le début de sa réflexion, et comme nous le rappelle Marcel Mauss
dans son introduction au présent ouvrage, c’est à ce niveau que
Durkheim examine les « Rapports de l’individualisme et du socia-
lisme » et c’est cette même relation qu’il explicitera, sans qu’elle soit
vraiment formulée, dans De la division du travail social. Pour con-
clure, Durkheim désire donner une explication plus scientifique que
celle des socialistes du déclin des formes de pensée collective et donc
d’un organicisme de représentation nécessaire au fonctionnement du
corps social.
À ce niveau très théorique, Durkheim se trouve ainsi confronté dès
le commencement de son œuvre aux solutions proposées par les socia-
listes pour limiter les conséquences de l’individualisme. Pour lui, la
simple réorganisation des structures économiques ne saurait suffire à
rétablir le lien qui unissait les individus : comme le tout social con-
siste essentiellement en représentations collectives, c’est surtout à ce
niveau qu’il faudra agir en facilitant le retour d’une nouvelle morale
collective. Découlant du modèle théorique lui-même, cette affirmation
rapprochera, comme on le verra, [20] Durkheim du socialisme de Jau-
rès et l’éloignera d’autant d’un marxisme plus rigide ; mais c’est elle
aussi qui va guider, en premier lieu, son appréciation du système
saint-simonien auquel se trouve consacrée la plus grande partie du
Socialisme.
Comme l’a souligné Alvin Gouldner dans un texte où il ne se mon-
trait pas encore si sévère à l’égard de la pensée de Durkheim, dans Le
socialisme, celui-ci rejette en partie le système d’Auguste Comte dont
on assure trop souvent qu’il l'influença de façon décisive, pour aller au
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 26

contraire dans le sens des théories de Saint-Simon 28. Comme Saint-


Simon et à l’encontre de Comte, il accorde en effet un rôle positif à la
division du travail : tous deux voient en elle le fondement de
l’intégration des sociétés industrielles ; de plus, s’ils n’acceptent ni
l’un ni l’autre l’idée de révolution, s’ils refusent également tout égali-
tarisme « à la turque », ils n’en souhaitent pas moins ensemble la ve-
nue d’une véritable méritocratie où chacun recevrait selon ses « capa-
cités » car la transmission héréditaire des biens aurait été abolie 29.
Comme Saint-Simon, et à l'opposé d’Auguste Comte, Durkheim se
montre donc dans cet ouvrage désireux de parvenir à une certaine jus-
tice sociale qu’il nous faudra plus loin examiner à nouveau. Mais si,
dans Le socialisme, Durkheim ne cache pas son admiration à l’égard
de Saint-Simon qu’il qualifie ici pour la première fois de fondateur
véritable de la sociologie, il n’en diverge pas moins sur un point fon-
damental avec l’auteur de Du système industriel : pour lui, en effet, les
réformes économiques ne suffisent pas à reconstruire une meilleure
organisation sociale car elles ne sauraient en tant que telles limiter les
besoins, calmer les passions et stabiliser la société 30. Pour ce faire, il
faut des « forces morales capables d’instituer, de faire accepter et de
maintenir la discipline nécessaire » car « la question sociale ainsi po-
sée n’est pas une question d’argent ou de force : c’est une question
d’agents moraux. Ce qui la détermine, ce n’est pas l’état de notre éco-
nomie, mais bien plus l’état de notre moralité » 31. On est ainsi rame-
né à la problématique de De la [21] division du travail social : dans
une société industrielle qui repose sur la différenciation des tâches et
la division du travail, et dans un état social qui connaît une forte dimi-
nution du rôle de la conscience collective, les réformes économiques à

28 A. Gouldner, Introduction à Emile Durkheim socialism and Saint-Simon,


Antioch Press, Ohio, 1958, p. 9-11. Jean-Claude Filloux pour sa part porte
un jugement plus nuancé. Voir Durkheim et le socialisme. Etudes, n° 2,
1963, p. 79.
29 Voir Frank Manuel, The Prophets of Paris, Cambridge, Harvard University
Press, 1962. Du même auteur, The new world of Saint-Simon, op. cit., chap.
24. Voir aussi Pierre Ansart, Sociologie de Saint-Simon, Paris, Presses Uni-
versitaires de France. 1970, p. 175.
30 E. Durkheim, Le socialisme, p. 224-228. Voir Joseph Neyer, Individualism
and socialism in Durkheim, in K. Wolff (éd.), op. cit., p. 56.
31 E. Durkheim, Le socialisme, p. 230.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 27

elles seules, contrairement aux espoirs des socialistes, ne sauraient


suffire à rétablir des normes communes.
On ne peut alors que souscrire au jugement d’Alvin Gouldner, qui
estime que Durkheim, dans Le socialisme, se propose de « réconcilier
la perspective de Comte, centrée sur les normes morales comme
moyen de régulation, avec celle de Marx qui s’appuie surtout sur les
institutions économiques » 32. Pour réunir ces deux auteurs, il était en
effet normal que Durkheim étudiât avec tant d’attention la pensée de
celui qui les a tous deux grandement influencés, à savoir Saint-Simon.
Pour dépasser cette opposition, retrouver Saint-Simon et le compléter,
Durkheim aura recours à ces fameuses corporations qui peuvent
seules, d’après lui, recréer des normes communes et partagées par
tous, quelle que soit l’appartenance sociale de chacun.
En outre, lorsqu’il voit dans l’unité morale la seule façon de limiter
les « appétits » et les conflits sociaux, Durkheim se rapproche égale-
ment des thèses solidaristes. Comme l’ont souligné Célestin Bouglé
ou Charles Gide 33, des idées semblables se font jour tant dans les
écrits de Durkheim que dans ceux des théoriciens du solidarisme. Ces
derniers n’acceptent ni les mécanismes de l’économie politique clas-
sique ni ceux des systèmes socialistes et soulignent, comme l’avait
fait Durkheim, leur manque commun de préoccupation morale. Pour
l’auteur de De la division du travail social, comme pour Léon Bour-
geois, il est au contraire nécessaire de faire ressurgir une nouvelle so-
lidarité morale entre les hommes qui ne sont nullement « juxtaposés
comme les pierres d’un tas de pierres » 34. Refusant d’accorder un rôle
décisif à la lutte des classes, Durkheim et les solidaristes entendent
ainsi réaliser un strict réformisme social en réunissant par des mu-
tuelles, ou des [22] organismes de coopération, les individus enfermés
dans leur égoïsme et leur soif du gain.

32 A. Gouldner, Introduction, op. cit., p. 17.


33 C. Bouglé, Le solidarisme, Paris, Giard, 1924, p. 10. Charles Gide, La soli-
darité, Paris, Presses Universitaires de France 1932, p. 37. Cet auteur n’en
souligne pas moins quelques différences. Sur ce point, voir M. Richter,
Durkheim’s Politics and Political Theory, in K. Wolff, op. cit. p. 188. De
même, Harry Barnes, Durkheim’s contribution to the reconstruction of poli-
tical theory, Political Science Quarterly, juin 1920, p. 251.
34 Léon Bourgeois, La solidarité, Paris, A. Colin, 1896, p. 54.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 28

Comme les idées des théoriciens du solidarisme ne sont pas dé-


pourvues de toute parenté avec les principes sur lesquels repose le so-
cialisme de Jean Jaurès, il n’est pas étonnant de constater que
Durkheim fut aussi proche des solidaristes que du fondateur du parti
socialiste français. C’est en khâgne d’abord, puis à l’École normale
que Durkheim s’est lié à Jaurès. Ils se retrouveront aussi à Bordeaux
où, d’après Mauss lui-même, Jaurès « glorifiait » l’œuvre de
Durkheim 35 et à nouveau le jour de la célébration du dixième anni-
versaire de l’Année sociologique. Dans son importante Introduction au
Socialisme, Marcel Mauss affirme encore explicitement que
Durkheim, au cours de ces rencontres, a grandement influencé le type
de socialisme vers lequel s’est orienté Jaurès. Forts de cette remarque,
nous pouvons en effet déceler dans leurs œuvres un ensemble de traits
communs.
L’auteur de l’Histoire socialiste de la Révolution française comme
celui du Socialisme adoptent souvent des positions identiques. Tous
deux, par exemple, voient dans les événements de 1789 l’une des
causes essentielles du socialisme moderne, de son inspiration morale
et de son besoin de justice universelle : pour l’un comme pour l’autre,
les revendications spirituelles exercent donc une influence indéniable
et spécifique dans la production des événements historiques, à tel
point que Jaurès, analysant les rapports de l'idéalisme et du matéria-
lisme, déclare qu’il « n’accorde pas à Marx que les conceptions reli-
gieuses, politiques, morales ne sont qu’un reflet des phénomènes éco-
nomiques » 36. Durkheim à son tour rejette la trop stricte théorie du
reflet pour montrer comment les religions comme les idéologies, et en
particulier le socialisme, ne dépendent pas seulement de l’état des
forces productives ou de la division du travail mais aussi, et surtout,
de causes morales déterminantes, en l’espèce, le besoin de justice, qui
provoqua la Révolution française. À Lagardelle qui ne veut voir dans
le socialisme qu’un régime économique particulier, il répond : « Le
commencement du socialisme est dans la Révolution française », car
« vous oubliez ce facteur de la conscience » 37. Pour lui comme pour
Jaurès, le socialisme possède donc avant tout une origine morale.

35 Marcel Mauss, Préface au Socialisme, p. 29.


36 Jean Jaurès, L’esprit du socialisme, Paris, Médiations, p. 21.
37 Emile Durkheim, La science sociale et l’action, op. cit., p. 289.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 29

[23]
Cette considérable attention prêtée aux phénomènes spirituels rend
compte de leur commune appréciation du fait national. Celui-ci, pour
eux, préserve sa spécificité quelle que soit l’intensité des conflits so-
ciaux internes : ils ne peuvent ainsi que rejeter tout à la fois la fa-
meuse formule de Gustave Hervé, « Notre patrie, c’est notre classe »,
et les directives du chef du mouvement marxiste en France, Jules
Guesde. L’un comme l’autre marquent par conséquent l’importance
des représentations collectives, des valeurs communes indispensables
au fonctionnement du corps social : ainsi, de même que Durkheim, le
Jaurès de L’Armée nouvelle plaide-t-il avec ferveur pour le maintien
de « ce fonds indivisible d’impressions, de souvenirs, d’émotions...
ces tours de pensée et de passions communes à tous les individus d’un
même groupe » 38. C’est d’ailleurs cette préoccupation morale qui les
a poussés tous deux à intervenir en faveur du capitaine Dreyfus. Ils se
trouvent là encore en opposition avec Jules Guesde qui entend appli-
quer pour sa part strictement la ligne « classe contre classe », et ne se
sent donc pas concerné par la défense du droit en tant que tel, et en-
core moins par les malheurs d’un membre de la bourgeoisie. Alors
que Jaurès comme Marcel Mauss s’engagèrent activement, Durkheim,
dans un article intitulé L’individualisme et les intellectuels, porte
d’emblée le problème à son niveau le plus théorique, celui des droits
de l’homme et de la morale collective.
À Bordeaux, ville où Durkheim enseigne et où il se voit sévère-
ment attaqué par un journal local, il peut également mesurer
l’intensité des débats au cours desquels s’affrontent les divers cou-
rants socialistes et, en particulier, les partisans de Jules Guesde qui
tiennent solidement la ville, et ceux de Jean Jaurès. Ce dernier, afin de
défendre ses idées, se rend souvent à Bordeaux, rencontre Durkheim à
l’occasion et réunit toujours de vastes auditoires. Mais, en dépit de
cette situation privilégiée et pas plus qu’il n’était intervenu concrète-

38 Jean Jaurès, L’armée nouvelle, Paris, Ed. Bonnefous, 1910. Voir Madeleine
Rebeyrioux, Jaurès et la nation, Actes du Colloque Jaurès et la nation, Tou-
louse, Association des publications de la Faculté des Lettres et des Sciences
humaines de Toulouse, 1965, p. 14. De même Harvey Goldberg, Jean Jau-
rès, Paris, Fayard, 1970.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 30

ment en faveur de ses compatriotes israélites 39, durant son [24] long
séjour à Bordeaux, Durkheim ne semble pas avoir directement pris
part au débat socialiste tel qu’il se manifestait localement 40.
Pourtant Durkheim, tout comme Jaurès, refuse la plupart des idées
défendues par Jules Guesde : pas plus qu’ils n’acceptent, comme on
l’a vu, de considérer la lutte des classes comme le principe suprême,
ils ne consentent à voir dans la violence un moyen nécessaire à la
transformation de la société. Pour Durkheim, vouloir, par la violence,
faire table rase du passé n’est que « rêveries d’enfants » 41 car « il ne
s’agit pas de mettre une société toute neuve à la place de celle qui
existe mais d’adapter celle-ci aux nouvelles conditions de l’existence
sociale » 42. Dans le même sens, Jaurès désire préserver les libertés
formelles de la démocratie politique et demeure très réservé à l’égard
du marxisme révolutionnaire de Jules Guesde car, selon lui, « la pen-
sée de Marx sur la prise de possession révolutionnaire du pouvoir par

39 D’une rapide consultation des archives du consistoire israélite de Bordeaux,


non détruites durant la dernière guerre, il ne nous a été possible de trouver
qu’une seule fois mentionné le nom de Durkheim. En effet, le 7 mars 1895,
le grand rabbin Isaac Lévy adresse une lettre à Durkheim pour lui demander
de prononcer une conférence sur le judaïsme. Voir Lettres du consistoire
israélite de Bordeaux (1894-1906), p. 52. Il s’est révélé impossible de con-
naître la réponse de Durkheim, mais il semble peu probable qu’il ait pronon-
cé cette conférence. Les attaques contre Dreyfus ont été par ailleurs très
nombreuses à Bordeaux. Voir E. Ginestoux, Histoire politique de Bordeaux,
Bordeaux, Ed. Brière, 1946. En ce qui concerne les attaques personnelles
contre Durkheim, voir R. Lacroze, Emile Durkheim à Bordeaux (1887-
1902), in Annales de l’Université de Paris, janv.-mars 1960, p. 29. Voir aus-
si Michael Marras, The Politics of assimilation. A study of the French
Jewisch Community at the time of the Dreyfus Affair, Oxford, Clarendon
Press, 1971, p. 99.
40 Dans son étude, Pierrette Prévost recense de façon fort détaillée les diverses
réunions et prises de positions qui animèrent le milieu socialiste de Bor-
deaux au temps de Jaurès. Elle rend compte des différentes venues de celui-
ci dans cette ville et des meetings animés qu’il y a tenus. Mais jamais mal-
heureusement le nom de Durkheim n’apparaît, ce qui prouve à nouveau sa
grande réserve. Voir Jaurès et le socialisme bordelais, DES de la Faculté
des Lettres et des Sciences humaines de Bordeaux, juin 1965.
41 E. Durkheim, Internationalisme et lutte des classes, op. cit., p. 287. Voir
aussi Raymond Aron, op. cit., p. 375.
42 E. Durkheim, Le socialisme, p. 230.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 31

le prolétariat, tout entière et en quelque sens qu’on la prenne, est su-


rannée » 43.
Importance de la morale, des valeurs collectives, de l’idée natio-
nale, refus de la violence à tout prix, atténuation de la portée du prin-
cipe de la lutte des classes, telles apparaissent quelques-unes des posi-
tions convergentes de Durkheim et de Jaurès. Il nous faut encore men-
tionner leur commun refus de voir dans Le Capital un ouvrage entiè-
rement scientifique. Ainsi, à propos du livre de Gaston Richard, Le
socialisme et la science sociale, Durkheim s’exclame : « Que
d’observations, que de comparaisons statistiques, historiques, ethno-
graphiques suppose la moindre des théories du Capital ! Or ces
études, non seulement Marx ne les a pas faites, [25] mais elles sont
encore à faire pour la plupart » 44. De son côté, Jean Jaurès affirme lui
aussi que « nul des socialistes d’aujourd’hui n’accepte la théorie de la
paupérisation absolue du prolétariat » 45. On pourrait multiplier encore
les rapprochements et insister, par exemple, sur leur commune appré-
ciation de la fonction de l’éducation dans la transformation des sys-
tèmes sociaux. Mais il demeure malgré tout impossible d’apprécier
avec certitude l’influence qu’a exercée Durkheim sur la pensée de
Jaurès, laquelle s’est également alimentée à de nombreuses autres
sources. C’est qu’en dépit de certaines positions semblables Jaurès se
réclame du socialisme, alors que Durkheim (qui aurait probablement
classé Jaurès dans le courant qu’il qualifiait de « socialisme démocra-
tique » étant donné son insistance sur la nécessité d’une association
entre les hommes) a conçu la sociologie, selon l’expression de Ray-

43 Jean Jaurès, Cahiers de la Quinzaine, 17 nov. 1901. Voir C. Willard, Socia-


lisme et communisme français, Paris, A. Colin, 1967, p. 74-75. De même,
Georges Lefranc, Le mouvement socialiste sous la IIIe République, Paris,
Payot, 1963, p. 142 et suiv.
44 E. Durkheim, La science sociale et l’action, op. cit., p. 243. Voir aussi Le
socialisme, p. 37, ainsi que Les règles de la méthode sociologique, op. cit.,
p. 26.
45 J. Jaurès, L’esprit du socialisme, op. cit., p. 52. De même, parlant de la vi-
sion révolutionnaire de Marx, Jaurès déclare : « Elle procède ou
d’hypothèses historiques épuisées, ou d’hypothèses économiques
inexactes », in Le Manifeste communiste de Marx et Engels, Engels, Paris,
Ed. Spartacus, 1948, p. 8.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 32

mond Aron, « comme la contrepartie scientifique du socialisme » 46.


Si Durkheim se sent en effet certaines affinités avec le socialisme de
Fourier, ou avec le mutuellisme de Proudhon, qui devait tant inspirer
Jaurès jusqu’à la tentative de Carmaux 47, si, comme Jaurès, il
s’oppose au « socialisme autoritaire » 48, s’il comprend « l’idéal » et
estime cette « passion », il entend malgré tout demeurer sociologue et
appliquer à tous les faits sociaux, y compris le socialisme, les règles
de la méthode sociologique. C’est cette méthode sociologique que
Durkheim désire appliquer dans Le Socialisme 49.
S’il ne nous a pas semblé nécessaire de nous attarder sur cette ten-
tative elle-même, notons toutefois que le choix fait par Durkheim des
traits spécifiques servant à définir objectivement le [26] socialisme
peut prêter le flanc à la critique 50, et, sans rendre compte avec préci-
sion de la démarche par laquelle Durkheim explique l’apparition des
théories socialistes 51, ni reprendre à nouveau son analyse du système
saint-simonien, contentons-nous de rappeler que la distinction com-
munisme-socialisme évoque fortement l’opposition marxiste socia-
lisme utopique - socialisme scientifique 52 ; car mieux vaut marquer
ici les raisons pour lesquelles Durkheim, que l’on ne saurait pour au-

46 Raymond Aron, Sociologie et socialisme, in Annales de l’Université de Pa-


ris, op. cit. p. 34.
47 Voir Georges Lefranc, Jaurès et le socialisme des intellectuels, Paris, Au-
bier, 1968, p. 24.
48 Émile Durkheim, Le socialisme, p. 44. Voir A. Cuvillier, Emile Durkheim et
le socialisme, La Revue socialiste, avril 1959, p. 43.
49 Durkheim avait déjà adopté cette attitude sociologique dans son article « Sur
la définition du socialisme », qui précède de deux ans Le socialisme, in La
science sociale et l’action, op. cit., pp. 226-235.
50 H. Alpert, Emile Durkheim and his sociology, New York, Russell & Russell,
1961, p. 116-117.
51 Voir chapitre II.
52 Ce parallèle semble s’imposer même si pour certains auteurs Marx ne ferait
pas une opposition si tranchée entre socialisme utopique et socialisme scien-
tifique. Voir par exemple M. Rubel, Karl Marx, Paris, M. Rivière, 1957, p.
223, et C. Ribs, Les philosophes utopistes, Paris, M. Rivière, 1970, pp. 17-
18.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 33

tant rapprocher de Marx 53, n’est pas davantage, comme le soutenait


Georges Sorel, « un adversaire de premier ordre » 54 du socialisme.

Les jugements que Durkheim porte sur la structure des sociétés in-
dustrielles et les améliorations qu’il préconise paraissent tout à fait
compatibles avec certaines théories socialistes. Ainsi Durkheim, n'en
préconise pas moins des réformes proches de celles des socialistes.
Déjà, dans De la division du travail social, il dénonce le risque d’une
absence de solidarité organique provoquée par une inadaptation entre
les fonctions et les capacités des hommes. Reprenant à son tour les
critiques déjà formulées par Saint-Simon, il montre comment
« l’antagonisme du travail et du capital » rend compte du fait que « la
guerre est toujours devenue plus violente » 55 car « la distribution des
fonctions sociales... ne répond plus à la distribution des talents natu-
rels » 56. Pour lui, cette absence de toute correspondance entre les
« inégalités sociales » et les « talents naturels » suscite le recours à la
contrainte qui peut seule faire fonctionner le système en cet état, mais
qui menace du même coup la solidarité sociale. À l’aide d’une dé-
monstration qu’il [27] voulait scientifique, Durkheim s’efforce donc
de découvrir les causes qui rendent pathologique le système social et
dont les socialistes n’avaient eu que l’intuition, guidés qu’ils étaient
par leur passion et leur quête de la justice. Le fondateur de l’Ecole
française de sociologie est dès lors en mesure de soutenir que « si une
classe de la société est obligée, pour vivre, de faire accepter à tout prix
ses services, tandis que l’autre peut s’en passer, grâce aux ressources

53 C’est ce que tente curieusement A. Gouldner dans son premier travail sur
Durkheim où il ne l’assimile pas encore aux tenants de l’ordre. Voir Intro-
duction, op. cit., p. 23. Sur ce point, voir un article assez peu connu de
Georges Kagan, Durkheim et Marx, Revue d’Histoire économique et so-
ciale, mai 1939, ainsi que A. Cuvillier, Durkheim et Marx, Cahiers interna-
tionaux de Sociologie, 1948, vol. 4.
54 Georges Sorel, Les théories de M. Durkheim, Le Devenir social, avril 1895,
p. 2. Hubert Bourgin souligne au contraire, combien Durkheim était proche
de certains socialistes, in De Jaurès à Léon Blum. L’École normale et la po-
litique, Paris, Fayard, 1938, p. 219.
55 E. Durkheim, De la division du travail social, op. cit., pp. 345-346.
56 Ibid., p. 368, Georges Gurvitch atténue cet aspect de la filiation Saint-
Simon-Durkheim, in Introduction à La Physiologie sociale, Paris, PUF,
1965.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 34

dont elle dispose et qui pourtant ne sont pas nécessairement dues à


quelque supériorité sociale, la seconde fait injustement la loi à la pre-
mière. Autrement dit, il ne peut y avoir des riches et des pauvres de
naissance sans qu’il y ait des contrats injustes » 57. Pour remédier à
cette situation et afin que « les conditions extérieures de la lutte » ne
soient plus inégales, Durkheim, en disciple de Saint-Simon, propose
de limiter la transmission héréditaire de la propriété qui entrave
l’égalité des chances et menace ainsi la solidarité sociale. Ces ré-
formes ne paraissent pas en tant que telles de nature socialiste car elles
ne s’en prennent pas à la propriété privée, mais seulement à sa trans-
mission d’une génération à l’autre : Durkheim formule de la sorte une
théorie de la mobilité sociale, car, selon lui, la richesse comme la
fonction d’un individu doivent dépendre toutes deux de ses capacités
« naturelles ». Dans cette perspective, la lutte des classes s’évanouit
d’elle-même puisque les individus occuperaient dès lors la fonction
qu’ils méritent. Point n’est besoin de révolution ou d’appropriation
collective des moyens de production.
La solidarité sociale ne sera donc rétablie qu’à l’aide d’un vigou-
reux réformisme social qui ne doit rien aux « chimères » des socia-
listes mais qui diffère encore davantage des principes traditionnels de
Joseph de Maistre ou d’Auguste Comte. Par la suite, Durkheim n’a
pas abandonné ce réformisme qui s’inscrit dans cette œuvre de jeu-
nesse que constitue sa thèse de doctorat. Contrairement à ce
qu’avancent Alvin Gouldner 58 ou Talcott Parsons 59, il n’a pas cessé
dans ses œuvres de « maturité » de se pencher sur la « question so-
ciale » et de préconiser les mêmes moyens pour la résoudre. Loin de
se consacrer à la seule étude des problèmes moraux ou religieux, il a,
jusqu’au soir de sa vie, et à de très nombreuses reprises, prononcé des
Leçons de sociologie dans lesquelles il reprend, en les accentuant
peut-être encore, ses sévères critiques de [28] l’organisation écono-
mique et sociale des sociétés industrielles modernes. Il n’est pas inu-
tile de constater que lorsque Talcott Parsons élabore son grand ou-
vrage sur la pensée sociologique, The Structure of Social Action
(1941), certains textes fondamentaux de Durkheim, dont ses Leçons

57 Ibid., p. 378.
58 A. Gouldner, Introduction, op. cit., p. 18.
59 Talcott Parsons, The Structure of Social Action, op. cit., p. 320, p. 335-338.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 35

de sociologie, demeurent encore inédits. Ce dernier ouvrage, par


exemple, ne paraîtra à titre posthume qu’en 1950. Si l’on tient compte
en particulier de ce livre, l’évolution intellectuelle de Durkheim appa-
raît assez différente de celle tracée par Talcott Parsons à une époque
où cette partie de son œuvre restait encore inconnue 60.
On peut prendre la mesure de cette continuité en examinant main-
tenant le passage où Durkheim affirme à nouveau, et dans les mêmes
temps, que « l’institution de l’héritage, explique qu’il y a dans la so-
ciété deux grandes classes, réunies d’ailleurs par toutes sortes
d’intermédiaires ; l’une, qui est obligée, pour pouvoir vivre, de faire
accepter de l’autre ses services à quelque prix que ce soit, l’autre qui
peut se passer de ses services grâce aux ressources dont elle dispose et
quoique ses ressources ne correspondent pas à des services rendus par
ceux-là mêmes qui en jouissent » 61. La similitude entre cette citation
et celle extraite précédemment de De la division du travail social
s’impose d’elle-même. Mais Durkheim ne met plus seulement en ac-
cusation la non-adéquation entre fonction et capacité produite par
l’héritage, il remarque encore que la notion de « services » ne « cor-
respond plus à des services rendus ». Par-delà la critique « darwi-
nienne » devenue réformiste et proche de l’equality of opportunity
américaine, il insiste à présent sur les causes plus structurelles de dys-
fonctionnement du corps social.
Durkheim n’en est pas devenu pour autant socialiste. Dans les Le-
çons de sociologie comme auparavant, l’attention qu’il porte à la mo-
rale, au consensus et aux normes partagées le sépare toujours de la
plupart des théoriciens du socialisme, mis à part peut-être Jean Jaurès.
De même qu’il avait indiqué avec force dans De la division du travail
social que les réformes économiques ne [29] suffiraient pas à remé-
dier à elles seules à l'état d’anomie que connaissent les sociétés indus-

60 On peut pourtant regretter que Parsons, dans ses études postérieures à la


parution des Leçons de sociologie, ne semble toujours pas tenir compte de
ce texte fondamental pour nuancer sa thèse. Voir Durkheim’s contribution to
the theory of integration of social Systems, in K. Wolff (ed.), op. cit., p. 148
et suiv. De même, Durkheim, in International Encyclopedia of the Social
Sciences, Macmillan, 1968. Ce texte n’est pas cité dans la bibliographie que
donne Parsons des œuvres de Durkheim à la page 319. Ces remarques
s’appliquent également à l’étude de Gouldner.
61 E. Durkheim, Leçons de sociologie, op. cit., p. 250.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 36

trielles, de même qu’il avait déjà souligné dans Le socialisme que ce


dernier ne pouvait pas se réduire à une question d’« estomac » mais
qu’il était au contraire nécessaire de prévoir des « freins moraux », il
revient encore sur cette idée dans les Leçons de sociologie, où il
s’attaque aux solutions purement collectivistes : « Si je suppose, écrit-
il, que demain le régime de la propriété soit miraculeusement trans-
formé ; que, suivant la formule collectiviste, les instruments de pro-
duction soient retirés des mains des particuliers et attribués à la seule
collectivité, tous les problèmes au milieu desquels nous nous débat-
tons aujourd’hui subsisteront intégralement... (et) il faudra qu’un
corps de règles se constitue » 62. Ce n’est pas un hasard si, au moment
d’apprécier le contenu des idées collectivistes, Durkheim se trouve à
nouveau proche de Jean Jaurès et de sa réserve à l’égard de ces
mêmes théories : l’institution dont il souhaite la renaissance, car il la
croit seule capable de faire resurgir des normes collectives dans un
état de profonde anomie, à savoir la corporation, ne semble en effet
étrangère ni aux solutions préconisées par Saint-Simon, ni à celles que
souhaite mettre en application le mutuellisme moderne propre au so-
cialisme démocratique. On a souvent critiqué la théorie de la corpora-
tion que Durkheim expose tant dans la Deuxième Préface à De la divi-
sion du travail social que dans Le socialisme ou encore les Leçons de
sociologie. On lui reproche surtout d’attendre d’une union bien fictive
des patrons et des ouvriers une renaissance des normes communes,
acceptées par tous. Il nous paraît pourtant intéressant de remarquer ici
que Durkheim détermine d’abord les raisons de l’inadéquation entre
fonction et capacité pour critiquer ensuite la transmission héréditaire
de la propriété et proposer enfin sa théorie des corporations, non pas
en tant que réforme économique décisive, mais bien plutôt en fonction
de son impact moral. Dans son esprit, la corporation devrait unir des
patrons et des ouvriers dont les fonctions correspondent réellement
aux capacités des uns et des autres, car seule une telle mobilité sociale
peut servir de fondement à un nouveau consensus et, du même coup,
mettre un terme au dérèglement du corps social. Cet aspect de la cé-
lèbre théorie des corporations formulée par Durkheim semble avoir

62 E. Durkheim, Leçons de sociologie, op. cit., p. 39. Sur le type de collecti-


visme souhaité par Jaurès, voir Œuvres de Jean Jaurès, Paris, Ed. Rieder,
1932, p. 174 et suiv.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 37

[30] été trop négligé. La corporation n’implique nullement le re-


tour aux structures économiques du Moyen Age et ne constitue en rien
une préfiguration des réalisations de l’État autoritaire. On ne peut en
saisir la portée que si l’on conserve en mémoire les profondes ré-
formes économiques souhaitées par Durkheim afin de réaliser un véri-
table égalitarisme, non pas tant des conditions que des chances dans
l’ascension sociale. Pour lui, la corporation bien entendue se fonde
aussi bien sur un réformisme économique que sur une unité morale
retrouvée. Quelles que soient les critiques que l’on puisse formuler à
l’encontre de cette théorie, et en particulier le fait qu’elle n’accorde
aucune place aux groupes sociaux ou aux classes sociales, on ne sau-
rait en nier la grande rigueur interne. Elle permet aussi d’effacer la
trop profonde cassure qui sépare, pour certains auteurs, l’attention que
porte Durkheim aux faits économiques de sa recherche constante de
l’unité du corps social.

L’auteur du Socialisme, conscient, en tant que sociologue, du rôle


essentiel joué par les valeurs morales et collectives, par-delà les ré-
formes économiques, dans le fonctionnement du corps social, a mieux
que quiconque mis en lumière cette double orientation que devraient
retenir d’après lui de véritables théories socialistes. Dans la mesure où
celle-ci est actuellement reconnue comme indispensable par de nom-
breux courants socialistes, le modèle durkheimien se présente encore
comme un précieux instrument d’analyse des faits politiques.

b) L’ORIGINE DU SOCIALISME

Retour à la table des matières

Pour rendre compte des rapports existant entre socialisme et réali-


té, Durkheim recourt à un certain nombre de concepts et
d’expressions : le socialisme « dérive » de la réalité, l’« exprime à sa
façon », lui « correspond », la « manifeste », en est « solidaire » ou lui
est « parallèle » ; à son tour la réalité le « produit » de façon « sponta-
née ». Il est donc bien « l’effet de certaines causes » 63 qu’il ne « ré-

63 E. Durkheim, Le socialisme, op. cit., p. 10.


Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 38

fracte pas avec certitude » mais « involontairement » 64. Le socia-


lisme, « syndrome d’un malaise social », se [31] différencie donc de la
« création ex nihilo » 65 que représente le communisme d’un Platon ou
d’un Thomas More.
Cette terminologie peut paraître fluctuante : c’est qu’elle indique à
la fois une idée de fonction et une idée de causalité. Toutefois les
termes qui impliquent l’idée de fonction comme ceux de « corres-
pond » 66 ou de « parallèle » demeurent nettement minoritaires. En
revanche le fait social est non seulement « produit » par la société
mais il en « dérive » 67 et surtout il la « réfracte ». Ce dernier vocable
semble indiquer que la théorie ne se borne pas à reproduire la réalité :
si elle se trouve « de biais » 68 par rapport à elle, si elle ne la « re-
flète » pas, c’est qu’elle obéit à une autre cause qu’il nous faudra, plus
loin, déterminer.
Cependant les théories socialistes naissant « par une sorte de pous-
sée qui témoigne bien qu’elles répondent à un besoin collectif » 69 as-
surent également une fonction. Elles « correspondent » précisément à
ce besoin et répondent à un désir d’organisation de la société. On peut
alors comprendre que des auteurs comme Werner Stark aient qualifié
de fonctionnelle 70 la sociologie de la connaissance de Durkheim. Elle
possède en effet ce caractère dans le sens où Malinowski déclare
comme ce dernier que « la fonction signifie toujours satisfaction d’un

64 Ibid., p. 8.
65 E. Durkheim, Le socialisme, op. cit., p. 60.
66 Selon Durkheim, pour connaître la fonction d’un phénomène, « il faut dé-
terminer... s’il y a correspondance entre le fait considéré et les besoins géné-
raux de l’organisme social et en quoi consiste cette correspondance » (Les
règles, op. cit., p. 95).
67 Ce terme signifie bien « avoir sa cause ». Voir Montesquieu : « Les rapports
qui dérivent de la nature des choses » (L’Esprit des lois, Paris, Garnier,
1961, p. 6). Ce concept est sans cesse repris par Durkheim lorsqu’il re-
cherche la cause d’un phénomène.
68 E. Durkheim, Le socialisme, op. cit., p. 114.
69 E. Durkheim, Le socialisme, op. cit., p. 42.
70 Werner Stark, The Sociology of knowledge, London, Routledge and Kegan
Paul, 1958, p. 249-250. Cette thèse s’appliquerait mieux à l’analyse de Mon-
tesquieu par Durkheim, in Montesquieu et Rousseau, Paris, Rivière, 1953.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 39

besoin » 71 ; elle semble relever ainsi du deuxième postulat analysé


par Merton, celui du « fonctionnalisme universel » 72. Mais les théo-
ries socialistes en tant que telles ne sont pas intégratrices comme les
religions (postulat de l’unité fonctionnelle de la société) et, comme on
s’efforcera de le montrer, leur « nécessité » peut sembler incertaine :
ce fonctionnalisme apparaît déjà comme très atténué. Dans Le socia-
lisme [32] comme ailleurs. Durkheim a recherché, « séparément » la
cause qui produit un fait social et la fonction qu’il remplit ; mais si,
dans cette œuvre, il s’est surtout attardé aux causes, c’est que l’aspect
fonctionnel, dans le cas du socialisme, paraît se limiter à ses liens de
« correspondance ».

Durkheim s’attache également à déterminer de façon précise les


cadres sociaux qui se trouvent « solidaires » du socialisme. Ils se
composent d’une industrialisation avancée, d’un État développé, et
enfin d’une « conscience publique » qui accorde aux deux premières
conditions une importance égale 73. Que ces trois données réunies
aient été nécessaires, Durkheim le prouve a contrario en opposant le
socialisme (Saint-Simon, Marx, etc.) au communisme. Si celui-ci pré-
sente justement un caractère « utopique », c’est qu’il a recours à
l’« imagination » 74, parce que les conditions indispensables à la ve-
nue du socialisme n’existaient pas encore. 75 Ainsi, de même que pour
Marx le matérialisme historique représente l’expression spontanée du
prolétariat, de même pour Durkheim le socialisme devient « l’idée...
que... les masses souffrantes de la société ont eue spontanément et ins-

71 Bronislaw Malinowski, Une théorie scientifique de la culture. Paris, Maspe-


ro, 1968, p. 129. Dans le même sens, voir Radcliffe-Brown, Structure and
function in primitive society, London, Cohen and West, 1965, p. 179. [La
version française de ce livre est en libre accès dans Les Classiques des
sciences sociales sous le titre “Structure et fonction dans la société primi-
tive.” JMT]
72 Robert Merton, Eléments de théorie et de méthode sociologique, Paris, Plon,
1965, p. 73-83.
73 E. Durkheim, Le socialisme, op. cit., p. 56.
74 Ibid., p. 60.
75 On peut remarquer que si l’on remplace « communisme » par « utopisme »
et « socialisme » par « communisme » cette analyse est proche de celle de
Marx (Manifeste du Parti communiste) et d’Engels (Anti-Dühring).
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 40

tinctivement » 76. Il peut être alors qualifié de représentation collec-


tive spontanée naissant dans une société où la conscience collective
s’affaiblit par suite d’un accroissement considérable de la division du
travail qui correspond à un état d’anomie et revêt en outre certains
aspects de « contrainte » 77. Comme la conscience collective ne peut
élaborer cette représentation spontanée, il faut attribuer sa naissance à
une « conscience publique » qui s’identifie, dans cette perspective, à
la notion d’opinion publique à laquelle Durkheim lui-même
l’assimile 78. Ce concept n’apparaît que dans Le socialisme. Alors que
la conscience collective semble souvent extérieure aux individus, la
« conscience publique », elle, demeure à leur niveau et ne [33] peut
s’expliciter, contrairement aux critiques de Robert Merton, qu’en
termes de psychologie sociale 79.
Dans cette société encore inorganisée, les théories socialistes, is-
sues d’un besoin qu’exprime immédiatement la « conscience pu-
blique », naissent pour affirmer la nécessité de nouvelles normes et
d’une organisation consciente de l’économie 80. Elles correspondent
donc à un moment de l’évolution de la division du travail qui lui-
même dépend de la morphologie. Partant la division du travail de-
vient, de même que chez Marx 81, la condition essentielle de
l’apparition du socialisme. Toutefois l’importance de
l’« économique », dans la théorie de Durkheim, reste secondaire car si
on ne peut le qualifier simplement d’« épiphénomène », on montrerait

76 E. Durkheim, Le socialisme, op. cit., p. 9. Pourtant Durkheim envisage éga-


lement un autre socialisme auquel l’État aspire lui-même. Mais tous deux
« ne sont que des aspects différents d’un même besoin d’organisation » (p.
35).
77 E. Durkheim, De la division du travail social, op. cit., livre 3, chap. 1 et 2.
78 E. Durkheim, Le socialisme, op. cit., p. 58.
79 Robert Merton reproche à Durkheim d’ignorer la psychologie sociale dans
sa sociologie de la connaissance. Cette critique ne peut, semble-t-il, at-
teindre Le socialisme. In « La Sociologie de la connaissance », p. 407.
80 Selon Durkheim, « on appelle socialiste toute doctrine qui réclame le ratta-
chement de toutes les fonctions économiques, ou de certaines d’entre elles
qui sont actuellement diffuses, aux centres directeurs et conscients de la so-
ciété » [Le socialisme, p. 25).
81 Voir par exemple Karl Marx, L’Idéologie allemande, Paris, Editions So-
ciales, 1965, t. 1, p. 32 et sqq.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 41

sans mal qu’il « dérive » directement du substrat 82. L’auteur du So-


cialisme n’a pas, comme le pense Alvin Gouldner, « généralisé » 83 la
détermination économique marxiste. Loin d’être la cause ultime, elle
devient elle-même un effet, et s’explique par les variations du substrat
qui « se compose... des membres de la société, tels qu’ils sont socia-
lement combinés » 84. De celui-ci, « dérivent en dernière instance » 85
les représentations collectives et, par conséquent, les théories socia-
listes. Mais ce substrat, dont dépend la division du travail et d’où dé-
rivent les représentations collectives par la médiation de la « cons-
cience publique », variera selon la densité matérielle et morale de la
population. Durkheim précise enfin que cette densité dépend de la ré-
partition de la population (ville-campagne) et des moyens dont elle
dispose pour communiquer 86. Ces deux dernières variables se retrou-
vent également chez Marx où elles déterminent l’état de la division du
travail ; mais Marx, lui, ne s'intéresse pas à la densité matérielle et
morale, au substrat [34] en tant que tel, tandis que Durkheim s’oppose
à ce qu’il appelle le « matérialisme économique », théorie qui lui pa-
raît dépourvue de tout lien avec « le triste conflit de classes » 87 que
provoque, selon lui, une division du travail anomique. Ainsi, les théo-
ries ne reflètent pas les intérêts particuliers de classes distinctes ; si
« ceux qui souffrent » sont spontanément favorables au socialisme,
leur conscience n’est pas pour autant une conscience de classe mais
simplement l’expression d’une condition sociale plus précaire : les
représentations collectives proviennent bien plus du substrat tout en-
tier 88.

82 E. Durkheim, Compte rendu de l’ouvrage de Labriola, op. cit., p. 651. Voir


aussi De la division du travail social, op. cit., p. 238, 241 et 261.
83 Alvin Gouldner, Introduction to Emile Durkheim’s Socialism and Saint-
Simon, op. cit., p. 23.
84 E. Durkheim, Compte rendu de l’ouvrage de Labriola, op. cit., p. 648.
85 Ibid., p. 651.
86 E. Durkheim, De la division du travail social, op. cit., p. 238-241. Voir aussi
du même auteur, l’article « Morphologie sociale », Année sociologique,
1897-1898, p. 520.
87 É. Durkheim, Compte rendu de l’ouvrage de Labriola, op. cit. pp. 648-649.
88 Durkheim étudie les rapports entre division du travail et substrat sans se
préoccuper du problème posé par la propriété des moyens de production. Par
suite, les classes sociales n’existent que dans une situation d’anomie. Sont-
elles pathologiques ? Durkheim aurait pu, dans cette hypothèse, faire dériver
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 42

Les théories socialistes, effet de certaines causes, correspondent


ainsi à des conditions particulières comme, par exemple, l’état du
substrat ou la nature de l’opinion publique. Mais, produites par ce
même substrat, elles en dérivent et le réfractent. Du même coup, une
ambiguïté s’instaure qui ne pourra disparaître que par l’examen du
mécanisme exact donnant naissance à de telles théories.
Le substrat devenu à la fois cause et condition, encore fallait-il ré-
intégrer l’opinion publique, c’est-à-dire la conscience publique, dans
le processus. Dans la France du XVIIIe siècle se trouvaient déjà réu-
nies les conditions auxquelles devaient correspondre les théories so-
cialistes. Or Durkheim remarque la persistance des théories commu-
nistes, communes à tous les temps. Seuls, des « germes » de socia-
lisme se font jour chez quelques auteurs comme Linguet : ainsi le rôle
accordé à l’État aurait-il dû conduire « logiquement » 89 au socia-
lisme. Mais cette évolution « anormale » s’explique selon Durkheim
par le fait que ces théories ne se sont pas constituées au contact de la
réalité économique, mais à celui de la vie politique. Elles
n’apparaissent que dans les convictions qui menèrent à la Révolution
de 1789 et proviennent de besoins non pas économiques mais stricte-
ment politiques : « ce sont [35] les idées politiques qui forment le
centre de gravité des systèmes » 90. Pourtant, alors que les conditions
économiques ne se sont guère modifiées dans un si court laps de
temps, à peine la Révolution française est-elle achevée que les véri-
tables théories socialistes surgissent. Grâce à une pratique déterminée
par une évolution de l’opinion publique, révoltée contre le système
politique, les germes du socialisme vont s’étendre à l’économie, et par
conséquent au substrat, pour donner naissance, ensuite, à des théories
socialistes cohérentes : « Ne seraient-ce pas les transformations poli-

le socialisme d’une classe particulière et non du substrat tout entier. Sur


l’interprétation par Durkheim de la question sociale en général, voir P. La-
pie, La définition du socialisme, op. cit. ; Georges Sorel, Les théories de E.
Durkheim, op. cit., Joseph Neyer, Individualism and socialism in Durkheim,
in Kurt Wolf, Emile Durkheim 1858-1917. A Collection of essays, Colom-
bus, 1960 ; Harry Hœfnagel, La « Question sociale » dans la sociologie de
Durkheim, op. cit.
89 E. Durkheim, Le socialisme, op. cit., p. 91.
90 Ibid., p. 93.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 43

tiques de l’époque révolutionnaire qui ont causé l’extension à l’ordre


économique des idées et des tendances dont elles étaient elles-mêmes
résultées ? » 91. Encore faut-il déterminer l’origine de ces idées, de ces
« germes » qui conduisirent aux événements de 1789. Durkheim, à ce
moment de l’analyse, réintroduit, dans sa théorie de la connaissance,
qui jusqu’à présent dérivait du substrat, une morale universelle et
transcendante : le socialisme, c’est « un idéal... [et] c’est la passion
qui a été l’inspiration de tous ces systèmes ; ce qui leur a donné nais-
sance et ce qui fait leur force, c’est la soif d’une justice plus par-
faite... » 92. La grande industrie, et par conséquent la division du tra-
vail ainsi que la nature même du substrat dont dépend l’organisation
étatique, apparaît soudainement comme « un facteur secondaire » 93.
C’est la « conscience publique », autre condition indispensable qui
devient la cause principale, c’est elle qui, grâce à la pratique, produira
le socialisme. Les représentations collectives ne dérivent plus que de
façon secondaire du substrat.
À ce substrat, la conscience publique, cause décisive, ne se rat-
tache plus en rien ; indépendante, elle n’est liée qu’aux besoins mo-
raux. Durkheim élabore ainsi une double théorie de la causalité, ce
qu'antérieurement il reprochait à Montesquieu. Dans sa thèse com-
plémentaire, il accusait celui-ci d’admettre une forme de « contin-
gence » en accordant au Législateur « une certaine primauté », c’est-à-
dire une faculté de statuer indépendamment des mœurs : « s’il en était
ainsi, affirmait-il, les rapports entre causes [36] et effets ne demeure-
raient pas constants et immuables » 94. Par contre, dans Le socialisme,
où non seulement la conscience publique entraîne « une certaine con-
tingence », mais se présente même comme une source de causalité
distincte, Durkheim ne pouvait plus définir de cette façon les rapports
entre substrat et théorie.

91 E. Durkheim, Le socialisme, op. cit., p. 96.


92 Ibid., pp. 4-6. Dans le même sens, voir Emile Durkheim, Les principes de
1789 et la sociologie, Revue internationale de l’Enseignement, (19), 1890, p.
455.
93 Ibid., p. 323.
94 E. Durkheim, Montesquieu et Rousseau, précurseurs de la sociologie. Paris,
Rivière, 1966 p. 85. Voir également Werner Stark, Montesquieu Pioneer of
the sociology of knowledge, Londres, Routledge and Kegan Paul, 1960, p.
106 et sqq.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 44

Par ailleurs, cette conscience publique ne joue nullement un rôle de


médiation entre le substrat d’une part et la superstructure juridique et
politique d’autre part. Marx, au contraire, insistait sur la notion de
médiation en montrant toutefois que « les représentations, la pensée,
le commerce intellectuel des hommes apparaissent ici encore comme
l’émanation directe de leur comportement matériel » 95. De même,
Engels ou Labriola tout en s’efforçant d atténuer le caractère direct de
la causalité, en décrivant avec minutie le chemin parfois détourné
qu’elle emprunte 96, ont conservé le même schéma général. Pourtant,
dans la Préface à la Critique de l’économie politique, Marx soulignait
que « 1’ensemble de ces rapports de production constitue la structure
économique de la société, la base concrète sur laquelle s’élève une
superstructure juridique et politique et à laquelle correspondent des
formes de conscience sociale déterminées » 97. Dans ce texte, les
formes de conscience, même si elles correspondent à la structure éco-
nomique de la société, ne sont pas causalement déterminées : il fau-
drait encore décrire les rapports entre formes de conscience et supers-
tructure, Marx indiquant seulement que les hommes prennent cons-
cience des conflits à travers ces formes idéologiques. Dans la théorie
de Durkheim, non seulement les formes de conscience (publique) ne
relèvent pas d’une cause « morphologique », mais, de plus, elles pos-
sèdent une faculté de détermination propre, qui ne dépend elle-même
que d’une morale abstraite.
Durkheim semble donc avoir fondamentalement modifie sa socio-
logie de la connaissance : les théories ne dérivent plus [37] désormais
du substrat, l’état de celui-ci a cessé d’apparaître comme une condi-
tion essentielle du socialisme et si les théories réfractent la réalité,
c’est bien parce que la conscience publique possède par rapport à elle,
une autonomie complète. La vision quelque peu réifiante de
l’idéologie fait place à une sociologie de la connaissance quasi idéa-

95 Karl Marx, L’Idéologie allemande, Paris, Éditions Sociales, 1965, t. 1, p. 25.


96 Voir par exemple les lettres d'Engels à Bloch, Starkenburg et Mehnng in
Karl Marx et Friedrich Engels, Sur la littérature et l’art, Pans, Éditions So-
ciales, 1954, pp. 159-168. De même Antonio Labriola, op. cit., p. 107.
97 Karl Marx, Préface à la critique de l’économie politique. Paris : Les Éditions
sociales, 1957, p. 4. Durkheim reproche un peu rapidement aux marxistes de
vouloir « réduire » la théorie à son fondement économique. In compte rendu
de l’ouvrage de Labriola, op. cit., p. 650.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 45

liste. Durkheim, pour éviter peut-être les accusations de « matéria-


lisme » réintroduit des préoccupations morales qui sans cesse se font
jour dans sa sociologie « objectiviste » 98.
On pourrait en déduire que, pour Durkheim, les théories socialistes
correspondent à trois conditions qui se transforment en trois causes
d’importance inégale :

Ainsi se trouvent peut-être éclairées, dans ce cas précis, les rela-


tions souvent obscures qu’entretiennent les concepts de cause et de
fonction. Comme le pense Ronald Philip Dore, l’analyse de faits par-

98 Ce sont elles qui l’entraînent à réclamer, en plus d’une organisation écono-


mique semblable à celles des socialistes, une organisation morale comme
moyen de régulation. En ce sens, Talcott Parsons a raison d’affirmer que
Durkheim « est un communiste plutôt qu’un socialiste » in The Structure of
social action, op. cit., p. 341). Il faudrait encore toutefois s’interroger sur les
rapports entre cette morale qui guide la « conscience publique » et la morale
décrite par Durkheim dans De la division du travail social. Voir Morris
Ginsberg, Durkheim’s ethical theory, in Robert Nisbet (ed.), Emile
Durkheim, New York, Prentice-Hall, 1965, pp. 151-152.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 46

ticuliers permet d’atteindre et d’expliciter la notion de cause par-delà


la notion de fonction sans pour autant tomber dans ce que Kingsley
Davis qualifiait de « ritualisme scientifique » 99.
[38]
Cette hypothèse, qui fait appel à une double causalité dont les
termes diffèrent quant à leur force, permet de plus de récuser l’idée
d’Harry Alpert selon laquelle on trouverait dans l’œuvre de Durkheim
une « alternative » constante entre une théorie de la correspondance et
une théorie de la causalité 100, et de résoudre ce que Talcott Parsons
considérait comme un « conflit » trahissant des « hésitations » 101.
Dans ce texte, le concept de conscience publique, qui n’a pas retenu
l’attention de Parsons quand il analysait les conditions du socialisme
selon Durkheim 102, met fin, de par son autonomie, à toute équivoque.
Cette théorie de la connaissance semble n’avoir connu qu’un mo-
ment privilégié dans l’œuvre de Durkheim. Dans une étude intitulée
Représentations collectives et représentations individuelles, posté-
rieure au Socialisme, les représentations collectives, si elles peuvent
toujours donner naissance à d’autres représentations collectives qui,
elles, ne possèdent plus aucun lien avec la structure sociale, ne déri-
vent plus désormais que du seul substrat 103. C’est encore du substrat

99 Ronald Philip Dore, Function and cause, in N. J. Demerath and Richard Pe-
terson (ed.), System, change, and conflict, New York, Free Press, 1967, pp.
404-405. On peut alors comprendre avec Robert Bellah, l’extrême intérêt de
Durkheim pour l’histoire : Durkheim and history, in Robert Nisbet (ed.), op.
cit., pp. 157-158.
100 Harry Albert, Emile Durkheim and his sociology, op. cit., p. 105.
101 Talcott Parsons, The Structure of social action, op. cit., p. 340.
102 Ibid., p. 341.
103 E. Durkheim, Représentations collectives et représentations individuelles, in
Sociologie et philosophie, op. cit., p. 34. Dans le même sens, voir le compte
rendu de 1 ouvrage de Labriola, op. cit., p. 651, ainsi que l’étude de
Durkheim et Mauss, De quelques formes primitives de classification in
L’Année sociologique, 1901-1902, p. 25. Armand Cuvillier, pour fane pen-
dant au matérialisme de Durkheim, se réfère à cette étude sur les formes de
représentations où selon lui, « les représentations collectives jouent le rôle
de causes fondamentales » (in Durkheim et Marx, op. cit., p. 85). Si
Durkheim a élaboré simultanément une théorie quasi idéaliste de la connais-
sance, ce n’est pas, semble-t-il dans cet article où les représentations dépen-
dent, même très indirectement, du substrat. A. Cuvillier dresse alors un pa-
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 47

et de lui seul que procéderont les religions dans Les formes élémen-
taires de la vie religieuse : « Bien que la religion ignore la société ré-
elle et en fasse abstraction, elle en est l’image, elle en reflète tous les
aspects, même les plus vulgaires et les plus repoussants », mais, une
fois nés, les sentiments religieux « obéissent à des lois qui leur sont
propres » 104. Dans ces ouvrages, toute [39] forme de conscience
autonome disparaît et à la théorie de la double causalité se substitue
celle d’une causalité unique. Parallèlement Durkheim va de plus en
plus reporter son attention sur les problèmes de correspondance et dé-
laisser ceux qui afférent à la causalité elle-même. Sans doute un ou-
vrage comme Le socialisme néglige-t-il de soulever certaines ques-
tions fondamentales de la sociologie de la connaissance, telle que
celle de ses rapports avec l’épistémologie, mais il marque dans la pen-
sée de Durkheim le moment unique où se réalise entre deux systèmes
d’explication difficilement compatibles, un équilibre précaire qui ne
tardera pas à s’abolir.

c) L’ÉTAT ET LE CHANGEMENT SOCIAL

Retour à la table des matières

On ne saurait trouver dans l’œuvre de Durkheim une théorie sys-


tématique de l’État. Le fondateur de l’école française de sociologie a
préféré s’interroger sur des formes non spécifiquement politiques de

rallèle entre ces deux visions sans parvenir à les concilier. La même critique
paraît s’appliquer à Georges Kagan pour qui, dans la théorie de Durkheim,
« il y a incompatibilité entre ses théories idéalistes et les prémisses de sa so-
ciologie » (in Durkheim et Marx, op. cit., p. 242).
104 E. Durkheim, Les formes élémentaires de la vie religieuse, Paris, Félix Al-
can, 1923, pp. 601, 605, Edward Schaub critique cette conception de la cau-
salité in Durkheim’s sociological theory of knowledge, Philosophical Re-
view, juillet 1920, pp. 336-337. P. M. Worsley reproche à Durkheim d’avoir
conservé, dans cette œuvre, une société abstraite et générale, sans cadres so-
ciaux et économiques précis, in Emile Durkheim’s theory of knowledge, So-
ciological Review, juillet 1956, p. 54 et sqq. On peut alors comprendre,
quoique l’expression paraisse un peu caricaturale, pour quelles raisons Karl
Mannheim qualifie de « version bourgeoise du positivisme » l’œuvre de
Durkheim en la rapprochant de la version « prolétarienne », celle des mar-
xistes in Essays in the sociology of knowledge, op. cit., p. 150).
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 48

la vie sociale, telles les suicides, les rites matrimoniaux ou funéraires,


les religions ou encore l’éducation. Et si, à travers l’ensemble de ses
écrits, on peut malgré tout mettre au jour un certain nombre de ré-
flexions plus ou moins approfondies portant sur l’évolution des struc-
tures étatiques et les fonctions qu’elles peuvent jouer dans divers
types de sociétés, il reste qu’au-delà des diverses remarques aux-
quelles il s’est livré sur ce sujet Durkheim n’a pas véritablement éla-
boré une sociologie du politique qui mettrait en lumière les liens qui
unissent l’État aux structures sociales. Cette absence de sociologie des
faits politiques est due à sa conception de l’État comme instrument de
la rationalité indépendant, de plus, des conflits sociaux ; dans l’esprit
de Durkheim cette rationalité et cette indépendance de l’État se trou-
vent à l’origine des obligations auxquelles doivent se soumettre les
fonctionnaires : la nature de l’État explique par conséquent, dans cette
perspective, l’apolitisme des fonctionnaires.
Dans les différents ouvrages de Durkheim, l’État se présente sans
cesse comme un organe de rationalité apte, tout particulièrement dans
des sociétés complexes qui connaissent une forte division du travail, à
réaliser au mieux l’intérêt général. Selon lui, « l’État est l’organe de la
pensée sociale. Ce n’est pas que toute pensée sociale émane de l’État.
Mais il en est de deux sortes. L’une [40] vient de la masse collective,
et y est diffuse : elle est faite de ces sentiments, de ces aspirations, de
ces croyances que la société a collectivement élaborés et qui sont
épars dans toutes les consciences. L’autre est élaborée dans cet organe
spécial qu’on appelle l’État ou le gouvernement... L’une... reste dans
la pénombre du subsconscient. Nous nous rendons mal compte de tous
ces préjugés collectifs... Toute cette vie a quelque chose de spontané
et d’automatique, d’irréfléchi. Au contraire, la délibération, la ré-
flexion est la caractéristique de tout ce qui se passe dans l’organe
gouvernemental. C’est véritablement un organe de réflexion » 105.
Dans ce texte, l’État se détache de la société globale : il est, comme le
dira encore Durkheim, la conscience « claire » qui parvient à échapper
aux « croyances » de la masse collective, à ses « préjugés ». L’État
n’exprime donc pas les représentations collectives issues de
l’ensemble de la société, il les rejette délibérément pour réussir à for-

105 E. Durkheim, Leçons de sociologie, op. cit., pp. 95-96.


Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 49

muler une pensée rationnelle. L’État acquiert par conséquent une forte
indépendance fondée précisément sur sa rationalité.
Repoussant aussi bien toute forme de démocratie directe que repré-
sentative, Durkheim n’hésite pas à affirmer que « si l’État ne fait que
recevoir les idées et les volitions particulières, afin de savoir quelles
sont celles qui sont les plus répandues, qui ont, comme on dit, la ma-
jorité, il n’apporte aucune contribution vraiment personnelle à la vie
sociale... Le rôle de l’État, en effet, n’est pas d’exprimer la pensée ir-
réfléchie de la foule, mais de surajouter à cette pensée irréfléchie une
pensée plus méditée et qui, par suite, ne peut pas n’être pas diffé-
rente » 106. La science des faits sociaux semble désormais ne plus
pouvoir s’appliquer à l’État, pure incarnation de l’Esprit rationnel.
Cette perspective qui a pu paraître tout hégélienne 107 conduit
Durkheim à soutenir que le mot peuple permet de « désigner ceux qui,
dans un État, n’ont pas part au gouvernement » 108. Il semble dès lors
assimiler le « peuple » à la « masse collective », incapable de toute
réflexion dans la mesure où elle s’abandonne à ses « préjugés ». La
distinction gouvernants-gouvernés se trouve [41] maintenant interpré-
tée uniquement en fonction de la différence d'aptitude à agir rationnel-
lement. Le pouvoir de ceux qui gouvernent devient par conséquent
d’autant plus légitime qu’il se fonderait seulement sur leur grande ap-
titude à raisonner clairement. Dans l’esprit de Durkheim, les diri-
geants ne sont plus les détenteurs d’un pouvoir : ils apparaissent
comme les instruments de la raison. À partir d’une telle idée de l’État,
les relations de pouvoir qui persistent en réalité au sein de la société,
disparaissent tout naturellement : elles seront logiquement remplacées,
dans la conception de Durkheim, comme on le verra plus loin, par un
modèle qui repose sur la seule autorité. La division du travail politique
a pour conséquence une répartition fonctionnelle des rôles, les gou-
vernants exerçant leur autorité rationnelle, le « peuple » ne participant
en rien à l’élaboration des décisions d’intérêt collectif. Un nouveau

106 Ibid., p. 111.


107 Sur ce rapprochement, voir le compte rendu de C. Bouglé, Bilan de la socio-
logie française par A. Koyré dans Zeitschrift für Sozialforschung (5), 1936,
p. 260-264, et Bertrand de Jouvenel, Du pouvoir, Genève, Ed. Bourquin,
1947, p. 78.
108 E. Durkheim, Débat sur le nationalisme et le patriotisme, in Textes, présen-
tation de V. Karady, t. 3, Paris, Ed. de Minuit, 1975, p. 184.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 50

modèle de la démocratie semble s’esquisser, qui n’est pas sans rapport


avec une grande partie de la théorie politique contemporaine qui con-
sidère, elle aussi, le peuple comme un être « primitif » 109, dès lors
qu’il se mêle de politique, et qui prétend, elle aussi, justifier le pou-
voir des dirigeants en arguant de leur seule compétence.
En réifiant ainsi quelque peu l’État, en faisant de lui l’incarnation
de la seule rationalité, Durkheim ne parvient plus à élaborer une so-
ciologie du pouvoir politique. Il est intéressant de comparer le premier
texte cité avec l’article de Marx concernant « La loi sur les vols de
bois » : dans celui-ci, Marx oppose au contraire le droit coutumier,
expression des intérêts réels du peuple, au droit énoncé par l’État qui
traduit plutôt les intérêts spécifiques d’un groupe social dominant.
Pour Marx, « il y a, dans ces coutumes de la classe pauvre, un sens
instinctif du droit » 110, le nouveau droit institué par l’État protégeant
au contraire le propriétaire dans la mesure où il qualifie de vol le ra-
massage de bois mort que la coutume permettait auparavant : « Tous
les organes de l’État deviennent des oreilles, des yeux, des bras et des
jambes avec lesquels l’intérêt du propriétaire de forêts écoute, es-
pionne, évalue, protège, saisit et court » 111. L’État est alors conçu
comme le porte-parole d’un groupe social particulier et non comme
l’incarnation de l’Esprit [42] rationnel, les représentations collectives
du peuple traduisant au contraire les véritables intérêts des acteurs so-
ciaux.
Pour Durkheim, quand l’État vient à se trouver ainsi à la « re-
morque » des citoyens eux-mêmes, « tout vacille » 112. Dès son ou-
vrage, De la division du travail social, il avait déjà tendance à conce-
voir l’État comme une conscience claire qui exerce seulement un rôle
fonctionnel. Lorsque la division du travail se développe normalement
et qu’apparaît une solidarité de type organique entre les acteurs so-
ciaux, « l’organe gouvernemental » se présente, selon Durkheim,
comme un « cerveau » 113 qui contrôle l’ensemble du corps social.

109 J. Schumpeter, Capitalisme, socialisme et démocratie, Paris, Payot, 1965, p.


357.
110 K. Marx, La loi sur les vols de bois, in Œuvres philosophiques, Paris, E.
Costes, 1937, t. 5, p. 135.
111 Ibid., p. 155.
112 E. Durkheim, Leçons de sociologie, op. cit., p. 113.
113 E. Durkheim, De la division du travail social, op. cit., p. 205.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 51

Comme la contrainte qui permet une solidarité de type mécanique


dans les sociétés ne connaissant pas de forte division du travail vient à
s’atténuer dans les sociétés complexes, l’État semble maintenant exer-
cer une simple fonction de régulation 114 dénuée de tout caractère con-
traignant. Issu lui-même du processus de la division du travail, il se
présente dès lors comme une simple autorité rationnelle et neutre dé-
pourvue de tout lien avec un groupe social particulier : il devient un
organe de gestion légitime.
On sait pourtant combien Durkheim a pu insister par ailleurs sur
les formes « pathologiques » d’évolution des sociétés qui risquent de
les conduire vers une division du travail anomique ou de contrainte. Il
montre que, dans ce cas, la solidarité organique ne peut se réaliser à
cause de l’inadéquation entre les fonctions exercées par les individus
et leurs compétences : Durkheim souligne même que l’opposition du
« capital et du travail » comme « l’inégalité encore trop grande des
conditions extérieures de la lutte » ou encore « la transmission hérédi-
taire de la richesse » 115 donnent alors naissance à des « classes so-
ciales ». Dans cette perspective, la contrainte risque de resurgir car
« la réglementation, ne correspondant plus à la nature vraie des choses
et, par suite, n’ayant plus de base dans les mœurs, ne se soutient que
par la force » 116.
Comme il n’existe plus de « consensus spontané des parties » 117,
l’État laisse alors place à la contrainte : il perd son caractère purement
rationnel. Dans une telle situation de conflit social, on pourrait imagi-
ner que l’État tisse avec certains groupes [43] sociaux spécifiques des
liens privilégiés car, dans l’esprit même de Durkheim, ce sont eux qui
empêchent la réalisation d’une solidarité organique. Or, l’auteur de De
la division du travail social ne tente pas de réfléchir sur les conditions
d’utilisation de cette « force », ni sur la signification sociale de son
usage. S’il admet que l’État ne se présente désormais plus dans ce cas
comme un simple « cerveau », il ne précise pas pour autant sa socio-
logie du politique.

114 Ibid., p. 202.


115 E. Durkheim, De la division du travail social, op. cit., pp. 359, 362, 371.
116 Ibid., p. 370.
117 Ibid., p. 351.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 52

Ainsi, dans De la division du travail social, Durkheim se montre


conscient de la survie, à ses yeux pathologiques, de la contrainte, qui
correspond à une réelle absence de solidarité organique. Dans les Le-
çons de Sociologie, au contraire, il commence par mettre en lumière la
permanence des conflits sociaux pour estimer finalement que l’État
agit déjà rationnellement, sans avoir recours à la contrainte. Selon
Durkheim, l’institution de l’héritage explique « qu’il y a dans la socié-
té deux grandes classes, réunies d’ailleurs par toutes sortes
d’intermédiaires : l’une qui est obligée pour vivre de faire accepter de
l’autre ses services à quelque prix que ce soit, l’autre qui peut se pas-
ser de ses services grâce aux ressources dont elle dispose et quoique
ces ressources ne correspondent pas à des services rendus par ceux-là
même qui en jouissent » 118. Mais, après avoir ainsi analysé les rai-
sons de l’apparition d’une division du travail anomique ou de con-
trainte, il abandonne l’idée selon laquelle l’État rationnel serait dans
ces cas remplacé par la « force ». L’État serait déjà en lui-même, à ses
yeux, et en dépit des oppositions sociales, une organisation ration-
nelle, une simple autorité chargée de gérer l’intérêt collectif : « la
fonction essentielle [de l’État], nous dit Durkheim, est de penser » 119
car « dans nos grandes sociétés, il est tellement loin des intérêts parti-
culiers qu’il ne peut tenir compte des conditions spéciales, locales,
etc. dans lesquelles il se trouve » 120.
Alors même que subsistent des oppositions sociales structurelles
que Durkheim signale lui-même, la seule fonction de l’État serait de
« penser ». Ainsi s’expliquent les analogies cybernétiques construites
en termes de rétroaction qu’il nous propose maintenant : pour lui, en
effet, « les communications sont devenues plus intimes [44] et c’est
ainsi que peu à peu s’est établi ce circuit que nous retraçons tout à
l’heure. Le pouvoir gouvernemental, au lieu de rester replié sur lui-
même, est descendu dans les couches profondes de la société y reçoit
une élaboration nouvelle, et revient à son point de départ » 121. L’État
fonctionne dorénavant comme un mécanisme de communication et de

118 E. Durkheim, Leçons de sociologie, op. cit., pp. 250-251.


119 Ibid., p. 63. Dans un texte intitulé « L’État », Durkheim déclare de même :
« L’État est donc avant tout un organe de réflexion. C’est l’intelligence mise
à part de l’instinct obscur » (Textes, op. cit., t. 3, p. 174).
120 Ibid., p. 77.
121 Ibid., p. 99.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 53

transmission d’informations : c’est la satisfaction donnée aux de-


mandes par des actions et des décisions qui assure l’avènement d’une
« démocratie » 122. Instrument neutre et fonctionnel, lieu de la cons-
cience « claire », l’État joue son rôle « personnel » en traitant ration-
nellement les données grâce à son expertise, en adaptant aussi sans
cesse son action, dans le cadre de ce « circuit », aux nouvelles com-
munications porteuses d’informations.
Il est frappant de constater combien les ambiguïtés que l’on peut
relever dans le modèle de David Easton 123 figurent déjà dans celui de
Durkheim. Ces deux auteurs utilisent en effet l’un comme l’autre les
métaphores cybernétiques en accordant une importance décisive au
réseau de communication et au retour de l’information, que ce soit
vers l’État ou encore vers les « autorités ». Dans un cas comme dans
l’autre, la neutralité et l’action fonctionnelle seraient garanties grâce à
l’expertise des « autorités » (Easton) ou à celle des « fonctionnaires »
(Durkheim), chargés d’assurer, de manière légale et universaliste, les
intérêts généraux de la société et non ceux d’un groupe social spéci-
fique. Il convient pourtant de rappeler que Durkheim et Easton admet-
tent tous deux la survivance des classes sociales antagonistes dans les
sociétés qui connaissent aujourd’hui une forte division du travail.
Mais, tandis que Durkheim ne reconnaît plus pour sa part, comme il le
faisait encore dans De la division du travail social, que la rationalité
puisse, dans cette perspective, se transformer en « contrainte », Eas-
ton, quoique de manière exceptionnelle, avoue que « les différences
de classe, de position et de caste entre les autorités et certaines catégo-
ries de membres peuvent donner naissance à des ensembles psycholo-
giques divergents, caractérisés par des prédispositions idéologiques,
éthiques et des perspectives différentes, les autorités pouvant être dans
l’incapacité relative de prendre connaissance des indications [45] ren-
voyées par les membres autres que ceux proches de leurs caractéris-
tiques de classe, de position ou de caste et auxquelles elles
s’identifient » 124. Dans cette nouvelle situation sociale, le circuit perd
sa rationalité et ne satisfait plus nécessairement aux impératifs des
valeurs universalistes : l’organe gouvernemental se trouve à nouveau

122 Ibid.
123 Voir P. Birnbaum, La fin du politique, Paris, Le Seuil, 1975, chap. 1, 2e par-
tie.
124 D. Easton, Analyse du système politique, Paris, A. Colin, 1974.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 54

lié à des groupes sociaux spécifiques. Dès lors, les « autorités » ou les
« fonctionnaires », chargés de la mise en œuvre du système, se révè-
lent être eux-mêmes des acteurs sociaux pourvus de valeurs particu-
lières qui sont partagées par certaines « classes » ou « castes » 125.
L’État n’est désormais plus un pur esprit, une machine fonctionnelle
car il est lui-même pénétré par les conflits sociaux.
Comme on l'a déjà noté, Durkheim persiste au contraire, quant à
lui, à séparer l’État de tout contexte socio-économique pour ne voir en
celui-ci qu’un instrument rationnel propre à assurer la réalisation de
l’intérêt général : selon lui, en effet, « pour tenir en échec toutes ces
inégalités [il s’agit des castes, classes, corporations, coteries de toutes
sortes, toutes personnes économiques], toutes les injustices qui en ré-
sulteraient nécessairement, il faut donc qu’il y ait au-dessus de tous
ces groupes secondaires, de toutes ces forces sociales particulières,
une force égale (souveraine) plus élevée que toutes les autres et qui,
par conséquent, soit capable de les contenir et de prévenir leurs excès.
Cette force est celle de l’État » 126. L’existence de classes ou de castes
comme celles de fortes inégalités socio-économiques n’ont donc, à ses
yeux, aucune influence sur la nature de l’État qui tire probablement sa
« force » de sa seule rationalité, puisque la contrainte elle-même ayant
maintenant disparu, il réussit à « contenir », à l’aide de ses « fonction-
naires », toutes les pressions sociales qui pourraient en résulter.
Si l’on considère l’évolution de la conception durkheimienne de
l’État depuis De la division du travail social jusqu’aux Leçons de so-
ciologie, on comprend mieux, dès lors, la position très ferme que
Durkheim va adopter vis-à-vis des fonctionnaires, chargés de faire
passer la pensée « claire » dans les faits. Pour lui, l’État c’est « un
groupe de fonctionnaires sui generis » 127, c’est-à-dire dépourvus de
[46] toutes caractéristiques sociales, n’appartenant à aucune « classe »
ou « caste » et qui s’identifieraient uniquement à leurs fonctions.
De ce point de vue, il est intéressant de replacer dans leur contexte
historique les débats auxquels Durkheim participe, en 1908, et qui
portent sur les rapports entre les fonctionnaires et l’État ou, plus spéci-

125 Durkheim emploie lui-même ces deux concepts. Voir De la division du tra-
vail social , op. cit., p. 368.
126 E. Durkheim, l’État, op. cit., p. 177.
127 E. Durkheim, Leçons de sociologie, op. cit., p. 61.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 55

fiquement, sur le problème de la syndicalisation des fonctionnaires et


de leur participation aux conflits sociaux 128. Les interventions de
Durkheim face à Millerand, Barthélemy, Paul Desjardins, Célestin
Bouglé et Charles Gide ne s’apprécient en effet qu’en fonction des
positions théoriques qu’il a prises et que l’on vient d’examiner. Dans
la mesure où, selon Durkheim, « il n’y a que des fonctions » 129, les
fonctionnaires doivent s’identifier strictement aux fonctions qu’ils
exercent au nom de l’intérêt général, « au-dessus » des castes ou des
classes sociales : ils n’ont donc pas d’intérêts sociaux spécifiques. À
l’encontre des travailleurs du secteur privé, les fonctionnaires n’ont,
par conséquent, d’après Durkheim, nul besoin de s’organiser dans le
cadre syndical et le syndicalisme administratif lui semble « un mou-
vement rétrograde » qui « désorganise les rouages les plus essentiels
de l’organisme social » 130.
Cette prise de position, énoncée au nom d’une conception de la na-
ture de l’État très clairement exprimée dans les Leçons de sociologie,
s’inscrit dans un contexte de très violentes luttes sociales menées par
différents groupes de fonctionnaires qui tentent de créer des syndicats
grâce auxquels ils souhaitent obtenir la reconnaissance de leur rôle de
travailleur, identique à celui des ouvriers du secteur privé. On sait en
effet que la loi du 21 mars 1884 qui autorise la création de syndicats
professionnels n’était pas applicable aux agents de l’État. Dès 1887
pourtant, ceux-ci s’efforcèrent de construire des syndicats qui furent
systématiquement combattus et interdits (c’est par exemple le cas
pour le syndicat des instituteurs qui prit, illégalement, une grande im-
portance et auquel beaucoup d’instituteurs adhérèrent). La loi du 1er
juillet 1901 sur les associations était au contraire applicable aux fonc-
tionnaires, mais elle ne leur donnait pas les mêmes possibilités
d’action collective que la loi de 1884. C’est pourquoi, dès 1905, la
Fédération générale des fonctionnaires forme illégalement un syndi-
cat.
[47]

128 Ces débats sont publiés dans Textes, op. cit., t. 3, pp. 189-217.
129 E. Durkheim, Débat sur les syndicats de fonctionnaires, in Textes, op. cit.,
t. 3, p. 210.
130 Ibid., p. 205.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 56

Cette même année, en novembre 1905, Jean Jaurès déclare ferme-


ment : « Ce que veulent les fonctionnaires de tout ordre qui transfor-
ment leurs amicales en syndicats, c’est marquer précisément leur soli-
darité avec la classe ouvrière. Ils veulent signifier que leur liberté et
leur bien-être dépendent du mouvement général du prolétariat. Com-
ment feraient-ils pénétrer dans ces grandes administrations publiques
l’esprit de démocratie, comment éloigneraient-ils l’arbitraire bureau-
cratique si partout, dans l’ordre social, la hiérarchie capitaliste impose
sa loi aux travailleurs ? » 131. En dépit de leur commune approche an-
térieure des problèmes sociaux et pour des raisons qui n’apparaissent
pas encore clairement, les positions théoriques et politiques de
Durkheim et de Jaurès divergent maintenant de façon considérable.
Durkheim ne prend en considération que les « fonctions » exercées
par les agents de l’État : pour lui, les fonctionnaires agissent rationnel-
lement car ils sont les instruments de la conscience « claire » qu’est
l’État ; il ne peut donc concevoir l’apparition d’un quelconque « arbi-
traire bureaucratique » au sein de l’État, « organe de pensée ». En réi-
fiant de la sorte l’État, Durkheim ne voit plus que ses agents partici-
pent également aux conflits de la société globale : pour lui,
l’« essentiel » de la vie administrative, « c’est l’autorité, la hiérar-
chie » 132. La division fonctionnelle du travail justifie ainsi l’autorité
'exercée rationnellement : les agents de l’État disparaissent de la sorte
derrière les « fonctions » qu’ils assument alors même que les causes
de la division du travail, contraintes dénoncées par Durkheim lui-
même, n’ont en rien disparu. Pour Durkheim, la « hiérarchie » qui
règne dans la fonction publique trouve sa justification dans son carac-
tère fonctionnel ; à la différence de Jaurès, il se refuse à percevoir au
sein de l’État l’existence d’un affrontement qui opposerait, selon les
termes de ce dernier, la « démocratie » et le « capitalisme ».
Tandis que les fonctionnaires syndicalistes souhaitent étendre à la
fonction publique les types d’action qui prévalent dans le secteur pri-
vé, Durkheim estime au contraire que l’on devrait appliquer au secteur
privé les règles d’organisation qui sont d’usage dans l’administration.
Pour lui, c’est « l’anarchie » qui règne dans [48] l’industrie et il désire
que ces « maux » que sont les grèves ne viennent pas se répandre dans

131 Jean Jaurès dans L’Humanité, 13 novembre 1905, cité dans R. Grégoire, La
fonction publique, Paris, A. Colin, 1954.
132 E. Durkheim, Débat sur les syndicats de fonctionnaires, op. cit., p. 210.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 57

l’administration : il souhaite plutôt quelles disparaissent jusque dans


le secteur industriel grâce à l’utilisation de mécanismes
d’arbitrage 133. Selon Durkheim, l’élaboration d’un statut suffirait à
rendre inutile l’action syndicale aussi bien dans l’industrie que dans
l’administration : il ne se montre par conséquent pas conscient de la
dimension essentiellement conflictuelle de la lutte syndicale qui
s’exprime souvent au travers de la grève. Polémiquant avec un diri-
geant fonctionnaire syndicaliste, Waroquier, comme avec Célestin
Bouglé lui-même 134, Durkheim continue à concevoir ce problème
uniquement en termes d organisation, de rationalité et d’efficacité. Sa
réflexion se trouve orientée par un modèle organisationnel qui serait
préservé de toute idée de conflit social. C’est lui qui fonde la neutrali-
té et donc, la légitimité de l’État, qui le préserve aussi des luttes so-
ciales. C’est encore ce même modèle que Durkheim invoque pour
mettre un terme à l’anarchie qui règne encore trop dans l’ordre éco-
nomique » 135. Il est curieux de constater à quel point Durkheim se
refuse à considérer l’organisation étatique d’un point de vue sociolo-
gique, en l’examinant par exemple comme une institution parmi d
autres, plongées dans la société globale.
La rationalité supposée de l’État et sa fonction de « conscience
claire » mène ainsi Durkheim à s’opposer fermement à la création de
tout syndicat de fonctionnaires dans la mesure où, dorénavant, l’État
règle effectivement au mieux l’intérêt général, ses agents devant par
conséquent s’identifier à lui, demeurer neutres, sans intérêts spéci-
fiques à défendre, coupés de la société globale et des mouvements so-
ciaux qui l’agitent. De son côté, au contraire, L. Duguit, le doyen de
Bordeaux, à partir d’une critique du caractère oppresseur de l’État, en
est venu finalement à justifier la création des syndicats de fonction-
naires : conservant la perspective qui était celle de Durkheim dans De

133 Ibid., p. 205.


134 Ibid., pp. 210-213.
135 E. Durkheim, Débat sur le rapport entre les fonctionnaires et l’État, in
Textes, op.cit., t. 3, p. 201. Durkheim en arrive même à assimiler les posi-
tions défendues par les fonctionnaires syndicalistes et présentées par Bouglé
aux arguments de Guesde... (in Les syndicats de fonctionnaires, op. cit., p.
212).
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 58

la division du travail social, il réinsère l’État dans la société et ses


agents, au sein des luttes sociales globales 136.
[49]
La séparation de l’État et de la société est poussée à tel point, dans
la conception de Durkheim que, pour lui, non seulement les agents de
l’État ne peuvent s’organiser en syndicat ni, a fortiori, faire grève,
mais que, de plus, ces agents doivent conserver jusque dans leur vie
privée les obligations liées à l’exercice de leur fonction. Dialoguant
avec Barthélemy, Durkheim commence par réfuter la distinction cé-
lèbre en droit administratif que celui-ci avait élaborée et selon laquelle
il fallait opposer les fonctionnaires d’autorité aux fonctionnaires de
gestion : les premiers étant seuls soumis aux normes du droit public,
les seconds, au contraire, obéissant aux règles du droit privé. Pour re-
jeter cette distinction, qui n’a d’ailleurs jamais été appliquée par la
jurisprudence, Durkheim avance l’idée que tous les fonctionnaires,
quelle que soit l’importance de leur rôle et jusqu’au plus « humble »
d’entre eux, font figure d’agents de l’État et représentent par consé-
quent l’autorité publique elle-même. 137
Durkheim propose plutôt de réfléchir, en ce qui le concerne, sur
« le personnage double » que constitue tout fonctionnaire car, agent de
l’État, il est également un citoyen : « S’il pouvait vivre successive-
ment et de telle sorte que l’un n’empiète pas sur l’autre, il n’y aurait
pas de difficulté... Malheureusement, cette dissociation radicale est
impossible. Il est parfois difficile au fonctionnaire, dans l’exercice
même de sa fonction, d’oublier sa conscience d’homme et il est sou-
vent impossible à l’homme, même en dehors de sa fonction, de dé-
pouiller complètement sa qualité de fonctionnaire. Elle le suit jusque
dans sa vie privée ». 138 Reprenant à son tour la distinction entre
l’homme « privé » et l’homme « public », et avançant l’idée, étrange
d’un point de vue sociologique (les rôles sociaux ne pouvant être en-
tièrement indépendants les uns des autres dans la manière dont ils sont
assumés), qu’il devrait être possible de séparer les deux rôles afin que
« l’un n’empiète pas sur l’autre », Durkheim se voit malgré tout obli-

136 Le syndicalisme, Revue politique et parlementaire, 56, 1908.


137 E. Durkheim, Débat sur le rapport entre les fonctionnaires et l’État, op. cit.,
p. 191.
138 Ibid., p. 192.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 59

gé d’admettre que cela est « malheureusement » parfois difficile à réa-


liser. Dans son esprit, certains rôles, dont ceux des fonctionnaires, de-
vraient par conséquent, être indépendants des structures sociales qui
les environnent et notamment ceux exercés par les professeurs
d’Université eux-mêmes ; contrairement à la jurisprudence du Conseil
d’État qui a toujours [50] reconnu à ces derniers une entière liberté de
pensée dans 1 exercice d’une fonction qui pourrait les conduire à cri-
tiquer la politique suivie par l’État sans être accusés pour autant de
manquer à l’obligation de réserve, celle-ci se trouvant plus ou moins
remplacée par la notion plus floue d’« objectivité » 139, Durkheim es-
time que les professeurs d’Université devraient se comporter avant
tout comme des agents de l’État 140.
Cette qualité de fonctionnaire poursuit d’ailleurs, selon Durkheim,
l’agent public jusque dans sa vie privée. Cette idée se trouve exprimée
encore aujourd’hui dans le droit public français mais elle est profon-
dément atténuée par la jurisprudence constante du Conseil d’État qui
évalue différemment l’obligation de réserve selon la place dans la hié-
rarchie occupée par le fonctionnaire, et par conséquent, selon les res-
ponsabilités qu’il détient 141. Durkheim ne conçoit pas que
l’obligation de réserve puisse être plus stricte pour ceux qui exercent
des hautes fonctions administratives d’autorité et sont, par là même,
liés étroitement au gouvernement, que pour ceux qui détiennent un
rang subalterne ; pour lui, le « facteur rural », comme tout autre fonc-
tionnaire, doit se considérer essentiellement comme un agent de
l’État 142. Selon Durkheim, on ne peut donc « classer les hommes
d’après la nature de leur fonction » 143 et tous les fonctionnaires doi-
vent s’identifier aux fonctions qu’ils assument dans l’État : aucun
d’entre eux ne peut donc se syndiquer ni, a fortiori, faire grève. En

139 Voir sur ce point A. Paysant, Le régime disciplinaire du personnel de l'Edu-


cation nationale, AIDA, 1966.
140 E. Durkheim, Débat sur le rapport entre les fonctionnaires et l’État, op. cit.,
pp. 192-193.
141 Voir le classique arrêt Teissier (Conseil d’État, 13 mars 19531 et les com-
mentâmes dans Les grands arrêts de la jurisprudence administrative, Paris,
Sirey, 1962, pp. 384-388.
142 E. Durkheim, Débat sur le rapport entre les fonctionnaires et l’État, op. cit.,
p. 191.
143 Ibid., p. 192.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 60

distinguant, au contraire, les agents de l’État selon le niveau de leur


fonction et leur plus ou moins grande proximité du pouvoir, la juris-
prudence a fortement atténué l’obligation de réserve du petit fonction-
naire, elle a reconnu peu à peu la possibilité de se syndiquer à presque
tous les fonctionnaires et les textes législatifs les font également béné-
ficier, sauf exception limitativement prévue, du droit de grève.
D’après Durkheim, de même que le fonctionnaire doit oublier sa
conscience d’homme pour devenir un pur instrument de la « cons-
cience claire » qu’est l’État, de même le citoyen doit toujours [51]
taire sa fonction lorsqu'il agit dans le cadre de sa vie privée. Il suffit
alors que « les bienséances morales soient observées » et que la « qua-
lité » n’apparaisse pas. À nouveau, selon Durkheim, toutes les diffi-
cultés seraient surmontées si le citoyen abandonnait dans ses rôles
privés sa qualité de fonctionnaire, de même qu’à l’inverse il oublierait
sa conscience de citoyen dans l’exercice de ses fonctions d’agent de
l’État. Cet étrange « homme sans qualité » que devient ainsi le ci-
toyen-fonctionnaire au cours de sa vie privée ne semble correspondre
à aucune réalité sociologique 144. En homme politique réaliste, Mille-
rand a beau jeu de rétorquer que « l’omission de la qualité peut n’être
qu’une hypocrisie de plus » et qu’il « révoquerait (Durkheim) sans
hésiter » si, dans une période de tension politique, celui-ci signait une
affiche critiquant le gouvernement tout en ne mentionnant pas sa qua-
lité 145 : confronté aux réalités socio- politiques, l’« agélécisme » 146
étatique de Durkheim n’apparaît guère plus comme une position théo-
riquement soutenable. Aussi contestable quelle soit dans son principe,
la jurisprudence s’est ralliée de manière constante à la position expri-
mée par Millerand, en l’appliquant d’ailleurs presque uniquement aux

144 À la même époque, Maxime Leroy déclare au contraire : « Il faut dire qu’il
n’est pas possible de séparer l’homme privé de l’homme public... la neutrali-
té de l’administration est chimérique... il n’est pas possible, dans un régime
d’inégalité économique, que le fonctionnaire soit neutre » (Les transforma-
tions de la puissance publique, Paris, Giard, 1907, p. 157). D’où son rallie-
ment au mouvement du syndicalisme des fonctionnaires.
145 In Débat sur le rapport entre les fonctionnaires et l’État, op. cit., pp. 198-
199.
146 E. Benoist-Smullyan, The Sociologism of Emile Durkheim and his School,
in H. E. Barnes, An introduction to the history of sociology, Chicago, Uni-
versity of Chicago Press, 1966, p. 216 et suiv.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 61

fonctionnaires de gauche 147. Elle refuse ainsi de séparer artificielle-


ment la vie publique et la vie privée d’un même individu. Dans cette
perspective, le syndicalisme des fonctionnaires apparaît comme
d’autant plus légitime, et les textes juridiques en reconnaissent la léga-
lité 148 : il permet justement de lutter contre l’arbitraire éventuel de
l’administration qui prétend contrôler l’agent public non seulement au
sein de l’institution administrative mais encore jusque dans son com-
portement d’homme privé. À l’opposé, la conception de Durkheim
apparaît en elle-même tout à fait logique. Son refus du syndicalisme
des fonctionnaires se déduit en effet de sa théorie de la nécessaire sé-
paration des rôles, l’individu pouvant, dans ses rôles [52] privés,
abandonner ses intérêts de fonctionnaire et s’identifiant par ailleurs
entièrement, en tant qu’agent de l’État, à la fonction qui est la sienne :
dans un cas comme dans l’autre, on n a nullement besoin d’un syndi-
calisme de fonctionnaire.
La théorie de l’État en tant qu'instrument rationnel détaché de plus
du système social conduit par conséquent à la séparation des rôles so-
ciaux et au refus du syndicalisme des fonctionnaires, lesquels doivent
s’identifier à leur seule fonction. On peut maintenant mieux com-
prendre l'usage plus large que Durkheim fait du vocable « fonction-
naire » : en dehors de la stricte désignation des agents de l’État eux-
mêmes, Durkheim l’utilise en effet dans un sens plus général pour
l’appliquer à tous les membres de la société. Pour lui, « tout le monde
est, à des degrés divers, fonctionnaire de la société » 149 : tout indivi-
du, quels que soient ses intérêts spécifiques, doit se plier à la « disci-
pline morale » 150 car c’est elle qui justifie l’unicité du groupe social
et préserve sa permanence. Selon Durkheim, si dès l’école primaire on
n’inculque pas aux enfants les fondements de cette « discipline mo-
rale », ils croiront « que ce sont les gouvernants, les classes diri-

147 Voir Jean-Yves Vincent, L’obligation de réserve des fonctionnaires, Revue


administrative, mars 1973, p. 146.
148 Le Conseil d’État allège d’ailleurs considérablement l’obligation de réserve
pour les délégués syndicaux.
149 E. Durkheim, Débat sur le rapport entre les fonctionnaires et l’État, op. cit.,
p. 197. Voir aussi pp. 200-201.
150 Sur cette notion, voir G. Gurvitch, Essais de sociologie. Paris, Sirey, 1948,
p. 288 et suiv.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 62

geantes qui ont inventé la morale, pour mieux mater les peuples » 151.
Si les acteurs sociaux se persuadent au contraire qu’ils sont tous, à des
degrés divers, des « fonctionnaires de la société » 152, ils croiront que,
par-delà leur rôle spécifique, ils exercent aussi une action qui favorise
la bonne marche de la société, de la même manière que les fonction-
naires, au sens plus restreint du terme, en se détachant de leur rôle
privé, rendent possible un fonctionnement rationnel de l’État. La con-
ception fonctionnelle de l’État, force rationnelle et neutre située [53]
au-dessus des castes et des classes, qui fonde la séparation des rôles et
justifie le refus du syndicalisme des fonctionnaires comme leur néces-
saire apolitisme, débouche ainsi sur une théorie qui, à l’opposé des
idées développées dans De la division du travail social, semble vou-
loir privilégier la dimension intégratrice du système social.

[54]

151 E. Durkheim, Débat sur le fondement, religieux ou laïque, à donner à la mo-


rale, in Textes, op. cit., t. 2, p. 356. Ce débat a lieu en 1909.
152 À partir de cette idée, Durkheim s’oppose au divorce par consentement mu-
tuel dans la mesure où les époux sont aussi des « fonctionnaires de la socié-
té ». E. Durkheim, Le divorce par consentement mutuel, in Textes, op. cit., t.
2, p. 190. On peut relever que tous ces travaux, y compris ceux qui portent
sur le syndicalisme des fonctionnaires ou sur leur obligation de réserve, da-
tent des années 1906-1909. Cette problématique renforce la remarque de
Durkheim selon laquelle « bourgeois et ouvriers vivent dans le même mi-
lieu, ils sont, quoi qu’ils en aient, membres d’une même société, et, par con-
séquent, ne peuvent pas n’être pas imprégnés des mêmes idées » (in Interna-
tionalisme et lutte des classes, La science sociale et l’action, op. cit., p. 291.
Ce texte date lui aussi de 19061.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 63

[55]

Dimensions du pouvoir.
PREMIÈRE PARTIE

Chapitre II
Marcel Mauss :
Socialisme et bolchévisme

Retour à la table des matières

Préoccupé par la « question sociale », Durkheim n’était pourtant


pas socialiste ; sociologue, il entendait apporter une réponse scienti-
fique au dérèglement des sociétés industrielles. Ayant ainsi donné une
impulsion fondamentale à l’analyse sociologique, le créateur de
l’Ecole française vit nombre de ses élèves les plus proches s engager
plus que lui encore à la fois dans la recherche sociologique et dans
l’élaboration d’une société socialiste. Marcel Mauss, son neveu et l’un
de ses plus fidèles collaborateurs, fut l’un d’entre eux. Aux côtés de
Fauconnet, de Hertz, de Simiand et de Lévy-Bruhl, il rejoignit très
vite les divers groupes socialistes et collabora de façon constante à la
presse d’extrême-gauche, en particulier à L Humanité dont il fut l’un
des fondateurs. Il participa activement aux querelles qui agitaient à ce
tournant du siècle les diverses tendances du socialisme : ami de Mar-
cel Cachin, il fréquente aussi bien Jaurès que Charles Péguy 153. Mais,
comme on s’efforcera de le montrer, son engagement en faveur du
socialisme devait demeurer profondément marqué par la pensée de
Durkheim ainsi que par leur commune admiration envers Jean Jaurès.

153 Sur les rapports entre Mauss et Péguy, voir Jules Isaac, Expériences de ma
vie, Calmann-Lévy, Paris, 1959, p. 244, ainsi que Hubert Bourguin. De Jau-
rès à Léon Blum, op. cit., p. 261.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 64

Mauss sera tout à la fois sociologue et socialiste, jamais marxiste.


Dès l’Affaire Dreyfus qui marque pour lui comme pour Durkheim,
une étape importante dans sa participation à la vie politique, il
s’oppose, à l’instar de Jaurès, à la stratégie mécaniste et [56] rigide
des Guesdites qui diffusent alors en France la théorie marxiste. Tandis
que ces derniers se refusent à rejoindre le camp des dreyfusards qu’ils
assimilent schématiquement à celui de la bourgeoisie, Mauss au con-
traire combat cette trop stricte application de la théorie de la lutte des
classes 154 et participe activement à la défense de la justice et du droit,
en compagnie de Durkheim et au nom d’une morale qui ne cesse de le
guider dans son appréciation du fait politique. Il rédige à cette occa-
sion des manifestes et des motions, s’efforce de recueillir des signa-
tures, luttant aux côtés de Jaurès contre un nationalisme qu’il juge ou-
trancier et néfaste.
Dès cette époque et avec Lucien Herr dont on sait l’influence sur la
nature du socialisme défendu par Jaurès, il contribue à la création de
l’Ecole Socialiste où le rejoignent d’autres durkheimiens comme Fau-
connet ou Simiand. Tous ensemble, comme s’en souvient Charles
Andler, ils « cherchaient un fondement au socialisme jusque dans la
sociologie » 155. Si, pour sa part, l’auteur des Règles de la méthode
sociologique, demeurait assez réservé à l’égard de l’aspect idéolo-
gique des théories socialistes, Marcel Mauss et ses amis adhèrent, eux,
sans réserve, au socialisme de Jaurès qui s’exprime avant tout par des
réformes que celui-ci estime révolutionnaires. C’est d’ailleurs en ac-
cord avec Mauss que Jaurès favorise la création de la verrerie ou-
vrière 156.
Cette perspective lui fera abandonner assez rapidement toute colla-
boration avec certaines revues comme Le Devenir social ou le Mou-
vement socialiste 157 qui, sous l’impulsion de Lagardelle ou de Sorel,

154 Marcel Mauss, Le jugement de la Haute-Cour et la propagande socialiste, Le


Mouvement socialiste, févr. 1900, p. 130.
155 Charles Andler, Vie de Lucien Herr, Paris. Ed. Rieder, 1932, p. 163. Voir
aussi V. Karady. Introduction aux Œuvres de Marcel Mauss, Paris Ed. de
Minuit, 1968, t. 1, p. 21.
156 Harvey Goldberg, La vie de Jean Jaurès, op. cit., p. 150.
157 En 1900, Mauss entre au comité de rédaction du Mouvement socialiste ; son
nom en disparaît dès les premiers numéros de 1903. Dans un article publié à
l’occasion de la mort de Sorel, Mauss ne semble pas regretter que celui-ci
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 65

s’orientaient vers des voies plus radicales : en 1905, par exemple,


dans cette dernière revue, Edouard Berth s’en prendra violemment au
socialisme évolutionniste et réformiste de Jaurès. Mauss quant à lui
manifeste une forte méfiance envers le « doctrinarisme » qui, écrit-il,
« nous cantonne dans l’idéologie », et contre l’« utopie » d’un socia-
lisme absolu, il affirme sa foi dans la solidarité qui naîtra des cons-
ciences elles-mêmes 158. Dans un article [57] fondamental, mais de-
meuré semble-t-il dans l’oubli le plus complet, Mauss expose la ma-
nière dont il conçoit l’Action socialiste. Ce texte, publié dans Le Mou-
vement socialiste dès octobre 1899, s’appuie sur des idées qui seront
encore les siennes après le Congrès de Tours au terme duquel il devait
se rallier à la minorité socialiste et refuser les conditions posées par la
IIIe Internationale. Tout d’abord, pour Mauss, comme pour Durkheim
ou Jean Jaurès, le socialisme ne se ramène pas à un simple problème
économique, ce n’est pas « une question de gros sous » : il prend au
contraire sa source dans la recherche toute morale qui débute avec la
Révolution française. Fidèle à la méthode durkheimienne, Mauss con-
çoit par suite le socialisme « comme une nouvelle manière de voir, de
penser et d’agir » qui, à travers une « attitude mentale » spécifique, se
réalise grâce à « un nouveau droit... une nouvelle échelle de va-
leurs 159. On touche là à l’essentiel : loin de considérer l’œuvre de
Marx comme une « Bible », Mauss entend s’élever avec force contre
les théories abstraites, les systèmes utopiques construits par les « so-
phistes de tous partis qui opposent mots en « isme » à mots en
« isme » 160 ». Désireux avant tout d’établir une nouvelle morale, il se
méfie de ce « substantialisme ratiocinant » qui, à l’aide de « jeux de
mots », oppose capitalisme et socialisme, société présente et société
future, et attribue au « vice fondamental du socialisme révolution-
naire » ces querelles « fausses et dialectiques » 161. Ce rejet de toute

ait « rendu son âme méchante » (in Réflexions sur la violence, La Vie socia-
liste, 3 février 1923, p. 1).
158 Voir les premiers articles de Mauss dans Le Mouvement socialiste, « Sur la
guerre du Transvaal » (juin 1900 et février 1902).
159 Mauss, L’Action socialiste. Le Mouvement socialiste, oct. 1899. p. 455.
160 Mauss, Appréciation sociologique du bolchevisme, Revue de Métaphysique
et de morale, janv-mars 1924, p. 130.
161 Marcel Mauss, Intervention à la suite d’une communication de A. Aftalion,
Les fondements du socialisme, in Bulletin de la Société française de Philo-
sophie, févr. 1924, p. 11.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 66

idéologie prend sa pleine signification si l’on tient compte du fait qu’il


s’exprime à nouveau dans des articles publiés en 1924, après la rup-
ture des socialismes français. Dans tous ces textes, Marcel Mauss met
essentiellement l’accent sur l’effort moral qui mènera au socialisme,
c’est-à-dire à de nouvelles valeurs ainsi qu’à un droit nouveau. À la
suite de Durkheim qui distinguait les sociétés selon l’état de leur droit,
Mauss voit avant tout dans le socialisme un « nouveau système de
peine et de récompense », un droit qui s’appliquera aussi bien aux na-
tions elles-mêmes qu’aux relations qu’elles entretiennent entre elles.
C’est pourquoi il condamnera avec grande sévérité la révolution bol-
chevique qui n’a pas selon lui respecté les droits internationaux privé
et public 162.
[58]
C’est dire que pour Mauss, le socialisme est d’abord une manière
de penser, une acceptation consciente par tous de nouvelles structures
sociales. Un tel consensus, indispensable pour parvenir à un vrai so-
cialisme, exclut d’emblée toute transformation violente et imposée par
une minorité lors d’une révolution. Pour Mauss, seules les « majorités
agissantes » pourront construire le socialisme 163 car, à la suite de Jau-
rès et contrairement à Jules Guesde ou Edouard Vaillant, il considère
la révolution comme « l’acte fou » et lui préfère une « modification
organique » 164. Ainsi la réforme du droit à l’héritage soutenue avant
lui par Durkheim dans De la division du travail social lui apparaît-elle
comme « une petite révolution » : « Finissons en avec les mots, écrit-
il. Pour ceux qui croient qu’il n’existe pas de révolution capable de
transformer la société comme un gant, et que l’idée de transformation
sociale totale est une idée fausse, la révolution ne peut être conçue que
comme une série plus ou moins grande et plus ou moins précipitée de
réformes plus ou moins radicales de ce genre » 165. Mauss croit donc
en la possibilité de modifier peu à peu, de l’intérieur, les structures du
système capitaliste.

162 M. Mauss, L’Action socialiste, op. cit., p. 455, « Appréciation sociologique


du bolchevisme » op. cit., p. 105.
163 M. Mauss, Sur le bolchevisme, in La Vie socialiste, 5 mars 1923, p. 2.
164 M. Mauss, L’Action socialiste, op. cit., p. 462.
165 M. Mauss, Intervention... op. cit., p. 12.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 67

Il proclame du même coup son refus de toute violence analogue à


celle dont usèrent les bolcheviques qu’il qualifie de « marxistes ro-
mantiques » et de « sociologues naïfs » ; pour lui, tout changement
contraire à la morale et au consensus, quelles qu’en soient les circons-
tances, est toujours condamnable car « la tyrannie des ouvriers et des
soldats n’a pas été et n’est pas nécessairement et par essence plus so-
ciale et moins anti-sociale que celle des aristocrates, des officiers et
des bourgeois » 166. Il confond alors dans une même accusation les
communistes russes et les fascistes espagnols ou italiens qui, tous,
s’imposent par des pratiques violentes et entravent le fonctionnement
des mécanismes propres à la démocratie libérale, telles que la liberté
de la presse, le droit de réunion ou les élections secrètes. On voit par
conséquent que Marcel Mauss ne pouvait que combattre les condi-
tions imposées par la IIIe Internationale.
Cette attitude se trouve d’autant plus renforcée qu’il n’accepte pas
non plus de voir dans la lutte des classes le moteur suprême du pro-
grès social. À la suite de Durkheim qui affirmait dans un [59] débat où
il s’opposait à Lagardelle, que les bourgeois et les ouvriers « sont,
quoi qu’ils en aient, membres d’une même société, et, par conséquent,
ne peuvent pas n’être pas imprégnés des mêmes idées » 167, Mauss,
avec Célestin Bouglé 168, Jaurès, les théoriciens de l’austro-marxisme
comme Max Adler ou Otto Bauer, et les Webb enfin, envers lesquels
il ressentait une toute particulière admiration, insiste sur ce qui lie les
classes sociales les unes aux autres en dépit de leurs différences. Il ne
peut donc que s’indigner devant la célèbre exclamation de Gustave
Hervé, « Notre patrie, c’est notre classe », car pour lui, aussi bien que
pour le Jaurès de L’Armée nouvelle 169, la nation demeure le cadre
intégrateur par excellence.
C’est la raison pour laquelle il a consacré une longue étude au fait
social immuable que constitue à ses yeux, la nation. Cet essai fut, lui

166 M. Mauss, Appréciation... op. cit., p. 105.


167 Émile Durkheim, Internationalisme et lutte des classes, in La science sociale
et l’action, op. cit., p. 291.
168 C. Bouglé, Doctrine et sentiments solidaristes, Paris, Bibliothèque nationale,
déc. 1907, pp. 8-9.
169 Madeleine Rebérioux, Jaurès et la nation in Actes du Colloque Jaurès et la
nation, Toulouse, Association des publications de la Faculté des Lettres et
Sciences Humaines de Toulouse, 1965.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 68

aussi, rédigé dans les années 1920, au moment où s’affrontaient les


tenants d’un nationalisme exacerbé et ceux d’un internationalisme mi-
litant et discipliné. Mettant en lumière la permanence du « caractère
national ». Mauss distingue alors le « cosmopolitisme » du véritable
internationalisme. Le premier cherche à détruire les nations qui sont
pourtant seules créatrices de valeurs et de lois : c’est une « utopie »
que tente seule de réaliser « une secte, renforcée par l’existence d’un
État communiste en Russie. Elle cessera avec ces causes » ; d’autant
plus que « les classes ouvrières elles-mêmes sont de plus en plus atta-
chées à leur nation » 170. Le véritable internationalisme s’appuie pour
sa part sur les réalités nationales intangibles : « internation, déclare-t-
il, c’est le contraire d’a-nation » 171. Cet internationalisme, qui diffère
de celui des bolcheviques, trouve son accomplissement dans les droits
internationaux public et privé, ou dans la Société des Nations qui a
pour tâche de veiller au maintien de la paix. Il est aussi renforcé par la
« division organique » du travail qui, dans une perspective très
durkheimienne, est facteur de complémentarité et donc, de solidarité.
Par-delà les querelles qui divisent aussi bien les nations que les
classes sociales au sein de chacune d’entre elles, on ne [60] pourra
instaurer le socialisme que dans la coopération et le respect des parte-
naires.
On peut estimer que cet échange de services entre nations comme
entre classes sociales, tend, par son caractère moral, à recréer les dif-
férents types d’obligations que Mauss avait mis à jour dans les socié-
tés primitives. Il existe un texte, trop souvent ignoré, dans lequel
Georges Bataille présente le célèbre Essai sur le don, et conclut en
soulignant à quel point la société contemporaine lui paraît une « im-
mense contrefaçon » du potlatch décrit par Marcel Mauss 172. En nous
inspirant de cette remarque, nous voudrions soutenir que le socialisme
et l’internationalisme auxquels Mauss a consacré tant d’efforts appa-
raissent comme une tentative pour modifier la « contrefaçon » afin de
rendre à l’échange entre les classes comme entre les nations, son ca-
ractère moral. Pour Mauss l’homme perçoit déjà de façon intense qu’il
n’échange pas simplement des services ou des marchandises mais

170 M. Mauss, La Nation, in Œuvres, t. 3, p. 629.


171 Ibid., p. 630.
172 Georges Bataille, La part maudite, Paris, Ed. de Minuit, 1949, p. 107.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 69

qu’il « donne quelque chose de (lui) : son temps, sa vie » 173. De


même que les primitifs engagent leur âme dans l’échange car il savent
qu’elle leur reviendra plus tard, de même l’homme d’aujourd’hui veut
être considéré dans le cycle d’échange comme une personne et non
comme une chose. Certaines réformes s’imposent pour parvenir à ce
monde moralement régénéré ; Mauss, quant à lui, propose entre autres
de modifier le droit à l’héritage, de développer le syndicalisme,
d’améliorer l’éducation et, au niveau international, de recourir sans
cesse à la Cour permanente d’arbitrage et de justice : « Les classes et
les nations et aussi les individus, proclame-t-il, doivent savoir
s’opposer sans se massacrer et se donner sans se sacrifier les uns aux
autres » 174. Dans les sociétés primitives comme dans celles
d’aujourd’hui, c’est donc l’esprit seul qui peut établir des relations de
solidarité. Le militant socialiste, qui ne dédaignait pas de participer à
des campagnes électorales, trouve ainsi dans ses recherches sur les
sociétés primitives une justification supplémentaire à son engagement
en faveur de l’établissement de relations harmonieuses parce que
conscientes entre les hommes.

173 M. Mauss, Essai sur le don, in Sociologie et Anthropologie, Paris PUF,


1950, p. 273.
174 M. Mauss, Essai sur le don, op. cit., p. 278-79. Sur la signification de ce
phénomène social à l’époque contemporaine, voir Claude Lefort, L’échange
et la lutte des hommes, Les Temps modernes, févr. 1951.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 70

[61]

Dimensions du pouvoir.
PREMIÈRE PARTIE

Chapitre III
L’américanisation
de Marx

Retour à la table des matières

Si le marxisme parvient au tournant du siècle à jouer peu à peu un


rôle important dans les débats intellectuels français, et cela, en dépit
de l’hostilité quasi générale des sociologues, il n’en est pas de même
aux États Unis. Au siècle dernier, Karl Marx considérait avec scepti-
cisme l’accueil que le Nouveau Monde réservait à ses ouvrages. En
1852, il pouvait écrire : « Aux États-Unis, la société bourgeoise n’est
pas encore assez développée pour que, là-bas, clairement, les luttes de
classes soient patentes et qu’on le comprenne » 175. De fait, le « carac-
tère américain » devait se révéler plus sensible aux idées de Darwin et
de Spencer qu’à celles de l’auteur du Manifeste, et presque tous les
grands théoriciens, comme William G. Sumner ou Frank Lester Ward,
s’attachaient à réfuter ou à défendre les principes du darwinisme so-
cial. Celui-ci venait encore renforcer le mythe du self-made man qui
mobilisait toutes les énergies et tous les rêves. L’égalité des chances
légitimait, croyait-on, une réussite sociale acquise grâce à des capaci-
tés objectives ; elle permettait de briser les situations établies,
d’accroître la mobilité sociale et tendait à rendre impossible toute
forme de contestation collective. C’est à cet individualisme que le plu-
ralisme empruntait des armes contre toute vision moniste de

175 Lettres de Marx à Weydemeyer, 5 mars 1852. Cf. Charles Hubert, Marx et
Engels devant l’Amérique et les Américains, Économie et Humanisme,
sept.-oct. 1948, p. 477.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 71

l’histoire ; c’étaient donc les hommes eux-mêmes qui, tels des atomes
[62] sociaux, décidaient de leur avenir et donnaient un sens à une his-
toire qui demeurait « ouverte » et indéterminée 176. Le marxisme ap-
paraissait ainsi comme radicalement « un-american » 177 : même ceux
qui, comme C. Wright Mills, se réclament encore de lui sont amenés à
réfuter les données essentielles de l’analyse de Marx 178. Que leurs
observations soient souvent semblables à celles de révisionnistes
comme Bernstein importe moins que le poids spécifique des cadres
sociaux, qui fournissent le fond de l’argumentation et préviennent ain-
si toute réflexion purement théorique. La société américaine semble
n’avoir que faire d’un marxisme auquel elle oppose quotidiennement
le démenti de sa propre existence. Pourtant l’étude du marxisme con-
naît aujourd’hui un développement rapide qui atteste un intérêt crois-
sant pour une théorie a priori « étrangère ». On ne cherche plus à le
récuser en recourant à l’analyse de la réalité américaine, mais on es-
saie au contraire, après l’avoir dépouillé de tout caractère révolution-
naire, de l’intégrer aux préoccupations actuelles des social scientists
et, pour parvenir à cette « ré-occidentalisation » 179, on privilégie les
textes du jeune Marx aux dépens de ceux de la période de maturité.

Herbert Marcuse fut le premier à présenter aux États-Unis les Ma-


nuscrits de 1844 comme un moment essentiel de l’évolution de la
pensée de Marx. Dans Reason and revolution (1941), étude qui reste
encore fondamentale, il montre que, pour Hegel, la réalité étant déjà
rationnelle, les contradictions paraissent résolues et la réification abo-
lie. Alors que, pour l’auteur de La philosophie du droit, le règne de la
raison marquait la fin de l’idée de Révolution, Marx au contraire, dès
les Manuscrits de 1844, posait que l’existence même du prolétariat
démentait déjà cet avènement de la Raison. Puisque la réalité sociale
contredisait ainsi l’analyse purement philosophique, la Raison ne
pouvait se réaliser que par la Révolution, c’est-à-dire par la modifica-

176 M. Bober, Karl Marx' interpretation of history, Cambridge, Harvard Uni-


versity Press, 1950, p. 428.
177 Clinton Rossiter, Marxism, the view from America, New York, Harcourt,
Brace and Co, 1960.
178 Wright Mills, The marxists, Laurell, New York, 1962 (chap. 6).
179 Nicholas Lobkowicz, in Nicholas Lobkowicz (ed.), Marx and the Western
world, Notre Dame (Ind.), University of Notre Dame, 1967, p. 10.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 72

tion des rapports de production. Seule cette Révolution, aux yeux de


Marx, pourra faire triompher la Raison et mettre fin à toute aliéna-
tion 180. Pourtant, et Marcuse [63] insistait sur cette idée, d’après le
jeune Marx, la propriété privée des moyens de production une fois
détruite, encore fallait-il que ce fussent des hommes libres qui en de-
vinssent maîtres. Aussi Marcuse pouvait-il conclure que
l’individualisme faisait partie intégrante du marxisme. Après
l’établissement de la toute-puissance de la Raison, c’est aux individus
qu’il appartiendra d’instaurer l’ère du Bonheur longuement décrite par
le jeune Marx. Marcuse, qui considère que la subordination des forces
productives au libre épanouissement de l’individu va en
« s’atténuant » dans les œuvres de la maturité, s’est ainsi longuement
attaché à l’étude des Manuscrits de 1844, tout en estimant cependant
que « les œuvres de jeunesse de Marx constituent seulement des
étapes préliminaires à sa théorie de la maturité sur lesquelles il con-
vient de ne pas trop insister » 181. Ce sont pourtant bien ces « étapes »
qui retiendront l’attention de Marcuse et de ceux qui aujourd’hui « re-
découvrent » le marxisme.
Plus tard, dans Eros et civilisation (1954), ouvrage qu’il consacre à
Freud, Marcuse, s’il ne mentionne pas le jeune Marx, ne paraît pas
moins en subir l'influence. En allant du marxisme à la psychanalyse, il
tient compte de l’influence prédominante de cette dernière aux États-
Unis : dès l’entre-deux-guerres, en effet, les théories de Freud, en dé-
pit de ses propres prévisions, y avaient reçu un accueil enthousiaste,
ayant trouvé là, du fait de la précarité des structures sociales, un ter-
rain particulièrement favorable 182. Marcuse s’élève d’abord contre
l’interprétation classique de Freud, selon laquelle l’opposition radi-
cale, due à la pénurie, entre principe de réalité et principe de plaisir
rendrait inconcevable la naissance d’une civilisation non répressive. Il
est vrai qu’une société en rapide expansion, dont le gain et la concur-
rence sont les moteurs essentiels, impose des restrictions à la libido, et
sacrifie tout au principe du rendement : « Les hommes, pendant qu’ils
travaillent, ce ne sont pas leurs propres facultés qu’ils actualisent,

180 Herbert Marcuse, Reason and revolution, Boston, Beacon Press, 1964, p.
275.
181 Ibid., p. 295.
182 Handrik Ruitenbeck, Freud and America, New York, MacMillan Co., 1966,
p. 10-23.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 73

mais ils travaillent dans l’aliénation » 183. La libido subit une répres-
sion aussi bien spatiale que temporelle, et, du même coup, ce qui va à
l’encontre de la fonction de reproduction sera considéré comme per-
version. La sublimation d’Eros une fois imposée par la concentration
de [64] toute l’énergie sur le travail aliéné, celui-ci est fondamentale-
ment vécu comme déplaisir. Lorsque la pénurie disparaît, comme au-
jourd’hui par exemple, Eros, qui pourrait être délivré, se voit mainte-
nu encore plus sévèrement car sa libération menacerait l’ordre établi ;
celui-ci se protège en faisant naître des besoins artificiels et en impo-
sant des modèles de conduite aux individus : la société se défend par
« un renforcement du contrôle, non plus tant sur les instincts que sur
la conscience ». 184
Mais l’auteur d'Eros et civilisation estime que Freud lui-même
avait envisagé la possibilité d’une civilisation non répressive « dans
des conditions sociales et existentielles transformées » 185, le travail
perdrait son caractère aliéné, se confondrait avec Eros et, malgré la
persistance de son extrême division, deviendrait jeu. En ce qui con-
cerne le changement des conditions sociales, Marcuse est peu expli-
cite : faudra-t-il modifier les rapports de production et abolir la pro-
priété privée ? Cela manque un peu de clarté. Mais toute forme de
domination disparaissant, les individus s’assumeraient eux-mêmes,
s’identifieraient à leurs actes et retrouveraient l’unité fondée sur la
coïncidence entre vie et travail. La libido ne serait plus réprimée ni le
travail aliéné. Cette libération d’Eros « fondée » [sur] des relations
durables entre les individus adultes » paraît assez bien s’insérer dans
la perspective des Manuscrits de 1844 186. Cependant, lorsqu’il
évoque la « multitude des dispositions coordonnées », les relations
hiérarchisées » « qui ne sont pas répressives en soi », et « l’autorité
rationnelle, fondée sur le savoir et la nécessité », quand il distingue
« sur-répression » et « répression » et qu’il considère la seconde

183 Herbert Marcuse, Eros et civilisation, Paris, Editions de Minuit, 1963, p. 50.
184 Ibid., p. 89. C’est ce renforcement du contrôle sur la conscience, dans une
époque de non-pénurie que Marcuse étudiera dans L’homme unidimension-
nel. Cf. infra.
185 Ibid., p. 174.
186 Herbert Marcuse, op. cit., p. 174. Voir, par exemple, les pages 85-86 des
Manuscrits consacrées aux rapports entre l’homme et la femme (Paris, Edi-
tions sociales, 1962).
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 74

comme normale, dans quelle mesure reste-t-il fidèle à la pensée du


jeune Marx ? Il évolue vers une utopie qui, bien que fondée sur le sa-
voir, n’en demeure pas moins organisée et hiérarchisée. On peut se
demander quelle société naîtra de cette protestation contre la répres-
sion non nécessaire qu’est le « Grand Refus ». Celui-ci s’élève contre
l’ensemble des sociétés industrielles dont il dénonce par-dessus tout le
caractère irrationnel. En URSS par exemple, où les nationalisations
n’empêchent pas la persistance de l’aliénation, Eros se soumet au
principe du rendement : le travail [65] aliéné ne se distingue en rien de
celui qui ne devait plus l’être 187, et, bien que l’exploitation ait dispa-
ru, l’homme demeure toujours étranger à lui-même. C’est toujours au
nom de l’humanisme, qu’il considère comme étant la « substance » 188
du marxisme, qu’Herbert Marcuse, après avoir critiqué la société so-
viétique, formule un autre réquisitoire dirigé cette fois contre la socié-
té américaine.
La société, la pensée et l’homme lui-même, dans un univers domi-
né par la consommation n’évoluent plus ici que selon une seule di-
mension, inhérente au principe du rendement. L’hypothèse optimiste
d’Eros et civilisation se voit démentie : la pénurie a bien disparu, mais
Eros n’en est pas libéré pour autant : l’individu reste dominé par la
technique, et l’idée d’autodétermination ne saurait plus se concevoir.
Les hommes se trouvent dans l’impossibilité de prendre une distance
quelconque par rapport à la société : ils ne pensent plus leur aliéna-
tion, bien au contraire, ils s’identifient à elle et l’acceptent. Marcuse y
voit une nouvelle étape vers une aliénation absolue et une irrationalité
totale, produits d’une technique omnipotente que Marx lui-même
n'avait pu prévoir 189. Par suite, « le contrôle social est au cœur des
besoins nouveaux qu’il a fait naître » 190. Cette technique suscite un
« enfermement », provoque la formation d’une « société close », dans

187 Herbert Marcuse, Le marxisme soviétique, Paris, Gallimard, 1963, p. 324-


327 (Coll. « Idées »).
188 Herbert Marcuse : Préface à Raya Dunyeskaya, Marxism and freedom, New
York, Bookman, 1958, p. 9. Cet auteur oppose humanisme marxiste et
communisme soviétique.
189 Herbert Marcuse, L’homme unidimensionnel, Paris, Editions de Minuit,
1968, p. 34.
190 Herbert Marcuse, Socialist humanism ?, in Erich Fromm, Socialist huma-
nism, New York, Anchor Books, 1966, p. 112.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 75

laquelle « les éléments oppositionnels étrangers, transcendants, grâce


auxquels la culture supérieure constituait une autre dimension de la
réalité, sont en train de disparaître. Ce n’est pas en niant et en rejetant
les « valeurs culturelles » que s’opère une liquidation de la culture
bidimensionnelle, c’est en les incorporant en masse dans l’ordre éta-
bli, en les reproduisant et en les diffusant à grande échelle » 191. Ainsi
les choses imprègnent les mots et la raison perd toute sa force critique.
De plus, le prolétariat s’intègre à cette société qui se prétend raison-
nable parce qu’elle se voit productrice ; il participe à ses valeurs, les
faits siennes et perd toute conscience de classe : « Le prolétariat, qui
devait vérifier l’équation entre socialisme et humanisme, appartient à
une étape passée du développement de la société [66] indus-
trielle » 192 ; or « l’idée que les forces historiques de libération doivent
se développer à l’intérieur de la société établie est la pierre angulaire
de la théorie marxiste » 193. Il semble que Marcuse, en affirmant de
cette façon le caractère général de l’aliénation, critique aussi le tradi-
tionnel bargaining grâce auquel les oppositions politiques internes
s’affrontent avec modération, en assurant la persistance de ce que Ro-
bert Dahl qualifiait de « polyarchie ». Son analyse diffère donc fon-
damentalement de celle de C. Wright Mills, pour qui « l’élite du pou-
voir », à la différence du prolétariat ou des classes moyennes, est maî-
tresse de son destin ; toute forme de dichotomie interne devient, en
effet, secondaire dans l’œuvre de Marcuse.
Il n’y a donc plus, à l’« intérieur » de cette société aliénée que des
« consciences heureuses » qui apprécient la vie quotidienne :
l’« espace intérieur » disparaît et la répression est désormais cons-
ciemment assumée. Par suite, pour nier les « faux » besoins sur les-
quels s’appuie la société et retrouver les « vrais », il faudra recourir
« à l’extérieur », ce sera là l’unique moyen de reprendre la « dis-
tance » nécessaire à toute critique. Seule la « fiction »,
l’« imagination » de l’artiste ou du poète, seront capables de transcen-
der cette société intégrée, comme de contester une Raison devenue
irrationnelle parce qu’elle n’est plus que répressive. C’est « de
l’extérieur », du « dehors », que sera soutenue cette « imagination »,

191 Herbert Marcuse, L’homme unidimensionnel, op. cit., p. 82.


192 Id., Socialist humanism ?, op. cit., p. 117.
193 Id., L’homme unidimensionnel, op cit., p. 49.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 76

qui devra mener au « Grand Refus ». Cet appui sera fourni par cer-
tains groupes sociaux qui, tout en étant « à l’intérieur », conservent du
fait de leur non-intégration au système, un « recul », une faculté de
critique et de contestation réelles : les parias, les chômeurs, les mino-
rités ethniques et raciales 194. Ce quasi « lumpen-prolétariat » consti-
tue la seule « chance » de parvenir à l’existence réconcilée » (pacified
existence). Il apparaît donc que, dans une perspective telle que celle
d’Herbert Marcuse, où l’intégration du prolétariat à la société semble
pleinement accomplie, tout changement révolutionnaire devienne pro-
blématique. De fait, la critique radicale — le « Grand Refus » —
abandonnée aux parias de la société, paraît bien illusoire. Comme le
remarque Raymond Aron, « il se situe hors de l’histoire » 195.
L’homme « unidimensionnel » [67] possède-t-il des caractères sem-
blables à ceux de l’individu « extro-déterminé » qui, selon David
Riesman, tendrait à devenir le modèle de la société américaine ? Les
individus « intro-déterminés », qui n’acceptent pas les normes de la
société globale, sont précisément les Noirs, les Portoricains, les chô-
meurs et ceux qui appartiennent aux bas-fonds de la société. Si l’on
tient pour définitive la qualification de « fossile » 196 attribuée par Da-
vid Riesman à ces groupes, la dernière « chance » d'Herbert Marcuse
semble s’évanouir à son tour.
L’auteur avait déjà exprimé des conceptions semblables en 1955,
dans l’appendice à la seconde édition de Reason and revolution : « De
nos jours, écrivait-il, l’Esprit contribue à organiser, à administrer le

194 Ibid., p. 280.


195 Raymond Aron, Trois essais sur l’âge industriel, Paris, Plon, 1966, p. 233.
Herbert Marcuse, dans une préface à l’édition de L’homme unidimensionnel
(p. 10), déclare que les savants, les techniciens et les ingénieurs pourraient
« par miracle » se transformer, ceux-ci constituant alors une force de néga-
tion, « héritière historique » du prolétariat. Mais comme ce « miracle » a peu
de « chance » de se réaliser, Marcuse fait alors confiance aux « damnés de la
terre », aux peuples entiers qui mènent des guerres révolutionnaires et « me-
nacent » de l’extérieur, la société unidimensionnel (ibid., p. 12). Cette der-
nière idée se trouve reprise dans The obsolescence of marxism, in N.
Lobkowicz, op. cit., p. 417, où Marcuse compare ce fait à la révolte de la
jeunesse étudiante qu’il considère comme « mineure » par rapport à lui.
Entre ces diverses hypothèses, par ailleurs non contradictoires, Marcuse hé-
site.
196 David Riesman, La foule solitaire, Paris, Arthaud, 1964, p. 60.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 77

pouvoir existant, à coopérer avec lui, et à éliminer tout pouvoir de né-


gation. » Ainsi, Herbert Marcuse, qui acceptait avec enthousiasme les
œuvres de jeunesse de Marx et voyait en elles un optimisme et un
humanisme propres à justifier la victoire de l’idée de bonheur sur
l’idée de raison, en arrive, pourrait-on conclure, à la limite du pessi-
misme absolu ; l’« existence réconciliée » sera-t-elle jamais une réali-
té ? La société américaine semble décourager toute démarche uto-
pique.

La démarche d’Erich Fromm va à l’encontre de celle d’Herbert


Marcuse : d’abord préoccupé de psychanalyse, ce n’est que plus tard
qu’il en vint à l’étude systématique du marxisme. Avec les néofreu-
diens, il refuse tout déterminisme biologique, conteste le rôle prédo-
minant de la libido et développe, au contraire, une approche sociolo-
gique de la psychanalyse 197. Les incidents qui parsèment la prime
enfance ne sont plus analysés : seuls comptent la conscience de la ma-
turité et son environnement. Dans cette optique, les maladies mentales
sont dues à la nature particulière de la société occidentale, à son in-
dustrialisation forcenée et à sa technique, enfin, funeste à tout équi-
libre psychique.
[68]
Erich Fromm proteste, dès 1941, contre la substitution d’un Moi
fabriqué à un Moi originel : au contraire, « la liberté positive consiste
dans l’activité spontanée de la personnalité complète » 198. Pour lutter
contre cette perte du Moi, il faut éliminer ceux qui possèdent de
grosses fortunes, instituer une planification permettant à l’homme de
participer à l’organisation du travail, de créer et de retrouver son Moi.
Face aux régimes totalitaires, l’institution d’une véritable démocratie
humaniste s’impose. De telles recherches, si elles se situent dans la
tradition culturaliste de la psychologie sociale américaine, contribuent
pourtant à faire du travail l’élément essentiel de l’identité. Erich
Fromm, à partir de la psychanalyse, est ainsi amené à reprendre
quelque peu les recherches du jeune Marx, qu’il ne pouvait ignorer.

197 Erich Fromm, Sigmund Freud’s mission, New York, Grov Press, 1959, p.
166.
198 Id., La peur de la liberté, Paris, Buchet-Chastel, 1963, p. 206.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 78

Mais il faudra attendre The sane society pour qu’il s’y réfère explici-
tement.
Dans cette étude, Erich Fromm va partir de l’idée exprimée par
Freud dans Malaise dans la civilisation, selon laquelle une société ne
saurait être saine tant qu’elle va à l’encontre de la nature humaine.
Cependant Fromm s’éloigne de Freud quand il affirme que les besoins
de l’homme ne sont pas totalement déterminés par les troubles de la
prime enfance, mais relèvent de la personnalité tout entière. Car, dans
la perspective d’Erich Fromm, l’homme se trouve aliéné au sein de la
société capitaliste, il ne crée pas, il a perdu le sens de soi-même, celui
de la fraternité et celui de l’amour d’autrui, tous critères qui peuvent
être déterminés objectivement, possèdent une valeur universelle et
définissent le caractère « sain » de la société. Par conséquent, et ceci
va provoquer une différence radicale de perspective entre lui et Freud,
ce n’est pas l’individu qui doit s’« ajuster » à la société, mais c’est la
société qui doit s’adapter à l’individu 199. Celle-ci cesse d’être un
cadre statique, celui du monde bourgeois du XIXe siècle, pour évo-
luer, au contraire, en fonction de la nature humaine : l’homme pourra
retrouver ainsi le sens de l’identité.
Lorsque les ouvriers participeront à la direction des entreprises,
aux initiatives et aux décisions, le conflit capital-travail, qui reflète
l’opposition du monde des choses et de celui de la vie, s’évanouira.
D’autres réformes s’imposent encore, comme celles de la [69] publici-
té et de l’éducation, car il faut que les hommes en viennent un jour à
« chanter et à danser ensemble ». Pour parvenir à une « société
saine », il n’est plus nécessaire ni suffisant de modifier les rapports de
production et, selon l’auteur de The sane society, Marx a « sous-
estimé la complexité des passions humaines » 200. Par contre, en ap-
pliquant les réformes préconisées par Erich Fromm, on aboutirait,
d’après lui, à un « humanisme communautaire socialiste » qui rejette-
rait le « robotisme » des sociétés industrielles, toutes malsaines et
aliénées, qu’elles soient capitalistes ou communistes. Dans une société
ainsi transformée, maladies mentales et aliénation disparaîtraient,
l’homme réapprendrait le sens de la création et retrouverait son véri-

199 Id, The sane society, Londres, Routledge and Kegan Paul, 1963, p. 72 (pre-
mière édition, 1956).
200 Ibid., p. 262.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 79

table Moi. C’est donc sur un réformisme sans grande vigueur que
semble déboucher cette synthèse de Freud et de Marx.
Marcuse se place en dehors du système, exalte les efforts utopiques
et soutient que seuls les bouleversements profonds pourraient rendre à
l’homme son unité. Ce qu’il souhaite, c’est un changement radical,
capable de faire naître une société nouvelle dans laquelle la répression
artificielle des besoins humains ne s’exercerait plus. Erich Fromm af-
firme, au contraire, que la société actuelle peut encore être aménagée
et rendue « saine ». Il refuse de considérer en eux-mêmes les facteurs
biologiques et instinctifs, néglige l’aspect proprement dynamique de
la libido, pour introduire en' revanche des notions spirituelles et mora-
listes 201 : Eros n’a plus sa place dans la société « saine » 202.

De plus en plus souvent confrontés avec les principes de la psy-


chanalyse, les Manuscrits de 1844 se devaient d’être au plus tôt tra-
duits en langue anglaise. Une fois rendus accessibles au public [70]
américain, grâce à T. B. Bottomore, ils allaient servir d’arguments
dans la grande querelle qui oppose les tenants du jeune Marx à ceux
du Marx de la maturité. De ce point de vue, Reason and revolution,

201 Voir la critique de ces idées par Herbert Marcuse, dans Eros et civilisation,
op. cit. (postface).
202 Les tentatives de synthèse de Freud et de Marx, dans la perspective de
Wilhem Reich, se trouveront par ailleurs poussées à leurs limites ; cf. Nor-
man Brown, Eros et Thanatos, Paris, Julliard, 1960. L’auteur expose
d’abord avec admiration le contenu des Manuscrits de 1844 pour montrer
ensuite que seul Freud permet de voir en l’amour la force cachée fournissant
« l’énergie consacrée au travail et à l’élaboration de l’histoire » (p. 31). Les
désirs de l’homme relèvent souvent de l’inconscient ; Marx ignorait la doc-
trine du refoulement ; il ne pouvait, par suite, expliquer la tendance en con-
sidérant l’histoire comme une névrose ; elle offre ainsi l’unique possibilité
de sortir de l’éternelle insatisfaction faustienne et donc d’abolir l’histoire.
L’humanité supprimera le refoulement et remplacera l’accumulation sans fin
par une science de la jouissance : « Les manuscrits philosophico-
économiques... contiennent des déductions remarquables, qui impliquent la
résurrection de la nature humaine, la prise de possession du corps humain, la
transformation des sens humains et la réalisation d’un état de jouissance.
C’est là le point de contact entre Marx et Freud » (pp. 379-380).
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 80

d’Herbert Marcuse, demeura une tentative isolée 203 jusqu’à ce que


paraisse, en 1961, l’importante introduction d’Erich Fromm aux Ma-
nuscrits, sous le titre de Marx’s concept of man.
La lutte des classes, la paupérisation et la plus-value reléguées
dans le néant comme entachées d’erreur et dépourvues d’intérêt, Marx
apparaît ici comme un philosophe exclusivement préoccupé de
l’émancipation spirituelle de l’homme et de la fin de son aliénation.
Ultime représentant de l’esprit de la Renaissance, il fait partie inté-
grante de l’« humanisme occidental » et aurait, sans nul doute, con-
damné le marxisme soviétique 204. Au fond, il suffirait d’appliquer les
réformes que préconise Erich Fromm pour parvenir à la « société
saine » et satisfaire du même coup les aspirations humanistes de
Marx. L’aliénation étant la « pierre angulaire » de son analyse, Marx
est à la fois kantien, en ce sens que, pour lui, « l’homme ne doit ja-
mais être un moyen, mais une fin » 205, hégélien, puisqu’il considère
que « l’existence de l’homme est aliénée de son essence » 206, et enfin
« existentialiste spirituel » dans la mesure où le socialisme doit deve-
nir une réalité lorsque l’existence de l’homme coïncide avec son es-
sence. À la différence des psychosociologues relativistes
d’aujourd’hui, Marx, d’après Erich Fromm, pose ainsi l’existence
d’une nature humaine qui s’explicite en termes de psychologie.
Fromm assimile alors l’aliénation, d’une part, à l’angoisse, à la né-
vrose, au sentiment de malaise ressenti par l’homme dans la société
contemporaine 207 et, d’autre part, à une conséquence du « caractère

203 Bien que Marcuse citât longuement les Manuscrits de 1844, ceux-ci sont
ignorés de Vernon Venable dont l’œuvre représente la première tentative
proprement américaine d’analyse de l’humanisme marxiste, in : Human na-
ture : the Marxian view, Londres, Dennis Dobson, 1946.
204 Erich Fromm, Marx’concept of man, New York, Frederick Ungar, 1961, pp.
42-49 et 83.
205 Ibid., p. 53.
206 Ibid., p. 47.
207 Voir Kenneth Keniston, Alienation and the décliné of utopia, American
Scholar, été 1960, p. 160-161 ; Francis Bartlett, James Shocdell, Fromm,
Marx and the concept of alienation, Science and Society, été 1963 ; Igor S.
Kon, The concept of alienation in modern sociology, Social Research, 3, au-
tomne 1967, p. 520. Melvin Seeman se place, lui aussi, « du point de vue
personnel de l’acteur » pour étudier l’aliénation : On the meaning of aliena-
tion, American Sociological Review, déc. 1959, p. 784.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 81

social », qui est « l'énergie que la société produit pour la faire servir à
son propre [71] fonctionnement » 208. L’aliénation ne procède plus
d’une exploitation de l’homme par l’homme, elle est devenue le signe
de sa seule déshumanisation. Après avoir purement et simplement re-
jeté l’analyse économique de Marx 209, Erich Fromm ne lui adresse
qu’un seul reproche, celui de n’avoir pas prévu que les « cols blancs »
seraient, dans la société contemporaine, plus aliénés encore que les
ouvriers 210. Une critique de cet ordre révèle à quel point la notion
marxiste d’aliénation a pu se transformer chez les marxologues améri-
cains : elle a fini par se rapprocher de l’anomia et par caractériser la
situation dans laquelle se trouve placé l’« homme de
l’organisation » 211.
Des œuvres de jeunesse à celles de la maturité, Erich Fromm éta-
blit une continuité. Le concept d’aliénation ne cesse, selon lui, de s’y
présenter sous sa forme philosophique ; partant, il rejette ce qui cons-
titue l’élément prédominant des œuvres de la maturité, et qui est leur
caractère économique, pour ne conserver que ce qu’elles ont de plus
purement philosophique et moral. Au contraire, un marxologue
comme Robert Tucker introduit dans les œuvres de Karl Marx une

208 Erich Fromm, The application of humanist psychoanalysis to Marx’s theory,


in Erich Fromm, Socialist humanism, op. cit., p. 231. On notera qu’Adam
Schaff fait siennes les analyses de Fromm concernant le problème de la na-
ture humaine chez Marx, in : Le marxisme et l’individu, Paris. A. Colin,
1968, p. 101. Adam Shaff, qui reconnaît l’influence qu’Erich Fromm a exer-
cée sur lui, pense que, dans la société socialiste, le problème du bonheur in-
dividuel se pose de façon aiguë puisqu’« il s’est avéré que, dans le socia-
lisme aussi, l’homme pouvait être malheureux » (p. 46). Ces deux auteurs
partagent donc une même conception de l’aliénation. En paraphrasant Ray-
mond Aron (op. cit., p. 218), on pourrait dire que l’aliénation a « retraversé
l’Atlantique ».
209 Comme dans l’édition Landshut-Mayer, la partie économique des Manus-
crits, soit les 54 premières pages dans l’édition d’Emilie Bottigelli aux Édi-
tions sociales, ne figurent pas dans la version de T. Bottomore.
210 Erich Fromm, Marx’s concept of man, op. cit., pp. 56-57.
211 Erich Fromm semble aujourd’hui se rapprocher d’Herbert Marcuse quand il
fait grief à Marx de n’avoir pas prévu qu’il naîtrait de la multiplicité des
biens de consommation une aliénation de l’abondance affectant, cette fois,
toute la population, le prolétariat y compris. Le « caractère social » de
Fromm rejoint l’espace « unidimensionnel » de Marcuse. Voir Erich
Fromm, Socialist humanism, op. cit., p. 9 (introduction) et 233-237.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 82

« rupture » qu’il situe, comme Althusser, en 1845, lors de la rédaction


de L’idéologie allemande, non pas pour distinguer, comme le fait ce
dernier, une période « idéologique » d’une période « scientifique »,
mais seulement pour analyser ce qu’il considère comme la transposi-
tion du concept d’aliénation. Selon l’autre de Philosophie et mythe
chez Karl Marx, l’aliénation, qui était dans les premières œuvres un
concept strictement philosophique, revêt, à partir de la seconde pé-
riode, une apparence économique. Marx ne serait donc qu’un mora-
liste dont l’unique souci serait [72] toujours demeuré la structure de la
personnalité, mais qui en serait venu à s’exprimer en termes
d’économie politique : « Marx n’a pas trouvé d’autre réponse au pro-
blème de l’aliénation, écrit R. Tucker, que de déclarer une guerre ou-
verte entre le travail et le capital » 212. Il a... « transformé le rapport du
moi aliéné avec lui-même en un rapport social de production, auquel il
a donné le nom de division du travail. La Entfreidungsgeschichte —
l’histoire de l’aliénation — des Manuscrits est remplacée par
l’histoire de la division du travail sous toutes ses formes. À l’homme
divisé contre lui-même succèdent l’homme en dissension contre les
autres, les classes de la société opposées les unes aux autres et
l’ouvrier déchiré par la division du travail » 213.
Si, à l’instar d’Erich Fromm, R. Tucker conteste l’aspect écono-
mique des œuvres de la maturité, il est le seul à les repousser toutes en
bloc comme n’apportant rien par rapport aux Manuscrits de 1844 ;
pour lui, elles n’en constitueraient qu’une redite, et seraient par là
même dépourvues de tout intérêt : c’est ainsi que Tucker relègue Le
Capital au rang d’« objet de collection et de pièce de musée ». Ce
qu’il lui reproche, en outre, c’est de fausser le concept d’aliénation en
faisant découler celle-ci des contradictions du capitalisme, alors qu’en
réalité elle trouve sa source, selon Tucker, dans la nature même de
l’homme. Pour venir à bout de cette « maladie de la personnalité »,
point n’est besoin de supprimer le capitalisme, il suffit d’extirper
l’égoïsme qui ronge le cœur de tout individu.

212 Robert Tucker, Philosophie et mythe chez Karl Marx, Paris, Payot, 1963. p.
203.
213 Ibid., p. 158. Voir Dirk Struck, Marx’s economic-philosophical manuscripts.
Science and Society, été 1963.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 83

Seule une infime partie de l’œuvre immense de Karl Marx trouve


grâce aux yeux de Robert Tucker, ce sont « les seize pages » consa-
crées aux utopies et aux prophéties dans les Manuscrits de 1844. En
effet, dans cette partie de son œuvre, Karl Marx semble, d’après
Tucker, assimiler l’aliénation à un égoïsme tout à la fois psycholo-
gique et social, qui proviendrait du besoin effréné de s’enrichir que
provoque une société de pénurie. Dans cette perspective, égoïsme et
aliénation pourraient disparaître d’eux-mêmes du jour où, dans une
société d’abondance, l’automation aurait réduit à son minimum la du-
rée du travail humain. Et c’est dans l’intuition même de cette société
des loisirs que réside, pour Tucker, tout le mérite de Karl Marx, car
c’est le seul aspect de ses recherches [73] qui se rencontre enfin avec
la réalité et prend, du même coup, une actualité saisissante : « Les
utopies esthétiques de Marx, ses prophéties concernant l’après-histoire
où le travail sera aboli, où l’existence humaine ne sera qu’art et loisir,
tout cela est d'une étonnante actualité » 214. De fait, la réalité de la vie
américaine résultant de la révolution technologique contemporaine
correspondrait très exactement, selon Tucker, à l’état social commu-
niste décrit par Karl Marx, et dans lequel l’individu pourrait enfin
« émanciper tous ses sens ». L’homme qui s’accomplit totalement,
l’homme qui réalise toutes ses virtualités, « l’homme riche » 215, serait
donc américain.
Des marxologues comme Fromm ou Tucker s’inscrivent donc dans
la lignée de ceux qui, laissant de côté tant la partie économique des
Manuscrits de 1844 que l’ensemble des œuvres de la maturité, ne veu-
lent voir en Marx qu’un philosophe de l’aliénation. Ce sont, inverse-
ment, les textes de la maturité que George Lichtheim considère
comme les plus féconds ; c’est pourquoi il fait, pour sa part, le plus
grand cas des pages économiques des Manuscrits de 1844 qui en

214 Robert Tucker, op. cit., p. 201. Voir également William A. Williams, The
great evasion : Karl Marx and America’ future, Chicago, Quadrangle
Books, 1964, p. 168.
215 Karl Marx, Manuscrits de 1844, Paris, Éditions sociales, 1962, p. 97.
Maximilien Rubel, en se situant d’un point de vue marxiste plus classique,
estime, lui aussi, que, n’étaient la concentration économique et l’oppression
politique, les États-Unis pourraient parvenir les premiers à l’« humanisme
marxiste ». Voir Marx and American democracy, in Nicholas Lobkowicz,
op. cit., p. 227.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 84

étaient la préfiguration 216. Allant plus loin dans cette même voie, Da-
niel Bell et Sidney Hook introduisent, quant à eux, une « rupture »
entre les œuvres de jeunesse et celles de la maturité, et choisissent de
ne prendre en considération que ces dernières. Pour eux, Marx est
uniquement un économiste et un sociologue 217. Cependant, cette der-
nière interprétation n’a rencontré qu’un succès limité auprès de ceux
qui, aux États-Unis, se consacrent à l’exégèse de Marx. La thèse qui
l’a emporté est, au contraire, celle des marxologues qui tendent à don-
ner de l’aliénation une explication exclusivement psychologique. Il est
même étonnant de constater la vogue que ce mot connaît grâce à eux :
qu’il s’agisse d’analyse politique, de réflexion philosophique ou de
littérature, il revient comme une sorte de leitmotiv. Ainsi en arrive-t-
on à dire, par exemple, que les romans de F. Scott Fitzegerald,
d’Arthur [74] Miller ou de Saul Bellow n’ont d’autres thèmes que ce-
lui de l’« aliénation » 218.
Entré dans le domaine du quotidien, le concept s’est trouvé victime
d’une dévalorisation. Il en est venu à désigner, d’une façon très géné-
rale, le mal du siècle engendré par toute société industrielle. A partir
d’un certain degré de développement technologique, en effet,
l’homme n’en serait pas moins aliéné dans une société soviétique que
sous un régime capitaliste. En Amérique ou en URSS la condition de
l’homme se révélerait identique : des sociétés reposant sur des idéolo-
gies antagonistes connaîtraient donc les mêmes inquiétudes et, partant,
les mêmes espérances. De là à inférer que les conditions d’un débat
idéologique sont supprimées, il n’y a qu’un pas, et on peut s’étonner
de voir le jeune Marx utilisé par certains pour conclure à la fin des
idéologies. Mais, malgré qu’ils en aient, les conflits d’idées ne dispa-
raîtront pas de sitôt, et la tâche des marxologues américains com-
mence à peine 219.

216 Georges Lichtheim, Marxism. An historical and critical Study, New York,
Frederik Praeger, 1961, p. 197.
217 Daniel Bell, The rediscovery of alienation, Journal of Philosophy, nov.
1959, p. 935 ; Sidney Hook, Marxism in the Western world, Encounter
Pamphlet, 1966, pp. 11-15.
218 Sidney Finkelstein, Existentialism and alienation in American literature,
New York, International Publishers, 1965.
219 Depuis une dizaine d’années, le marxisme connaît une expansion très rapide
au sein des universités américaines. Sous l’influence tant du marxisme bri-
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 85

[75]

Dimensions du pouvoir.

Deuxième partie
DOMINATION, ÉTAT
ET MOBILISATION

Retour à la table des matières

On cherche maintenant à examiner les fondements de la domina-


tion pour rendre compte également de l’action collective par laquelle
les mouvements sociaux tentent à travers l’histoire d’en venir à bout.
Si certaines sociétés primitives ont su prévenir la formation d’un pou-
voir politique en adhérant en contrepartie à un ensemble de normes, à
un ordre social qui s’impose inéluctablement à tous, d’autres connais-
sent, à l’époque contemporaine, une remise en question de l’État qui
se traduit par la volonté d’abolir son espace et d’imposer un ordre to-
talitaire. Résultat d’une différenciation propre à certaines sociétés du
monde occidental, l’État est un instrument de domination légale et son
existence témoigne de la diversification des espaces sociaux. Sa pré-
sence oblige aussi les mouvements sociaux à élaborer des stratégies
qui tiennent compte de sa puissance. Du coup, dès le milieu du XIXe
siècle, les groupes ou les mouvements politiques ont utilisé aussi bien

tannique (E. P. Thompson, Eric Hobsbawm) que français (L. Althusser, N.


Poulantzas), de nombreuses recherches sont menées sur la classe ouvrière, la
ville, l’école, les politiques publiques, etc. Voir Pierre Birnbaum, La traver-
sée de l’Atlantique par Marx, Le Monde, 15 juin 1980.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 86

le suffrage universel (en tentant de concilier choix individuel et socia-


lisme, action intentionnelle et mobilisation électorale) que l’action
collective pour tenter d’influencer son action ou même d’en prendre le
contrôle.
Pas plus la théorie de la société de masse que le paradigme de
l’individualisme méthodologique ne parviennent à eux seuls à rendre
compte de la mobilisation politique car celle-ci implique aussi la for-
mation préalable de réseaux sociaux déjà solidement organisés et ca-
pables, du même coup, de limiter la tentation individuelle du « ticket
gratuit ». C’est dans le cadre de telles structures que parvient d’autant
plus facilement à s’élaborer une action collective [76] qu’elle affronte
un État plus fortement différencié : dans ce sens, le nazisme lui-même
trouve sa source au sein de groupes associatifs ou communautaires
cohérents. À partir d’une telle base sociale, il tente d’abattre l’« État
des fonctionnaires » que constitue l’État prussien : en tant que mou-
vement de mobilisation politique, le nazisme se présente véritable-
ment comme une tentative de dédifférentiation de l’État.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 87

[77]

Dimensions du pouvoir.
DEUXIÈME PARTIE

Chapitre IV
Sur les origines de
la domination politique 220

Retour à la table des matières

Pour expliquer la survenue du pouvoir, on a fait appel tour à tour à


la conquête, au charisme d’un homme ou encore à la détention de res-
sources spécifiques. L’État, institution par laquelle s’exprime au-
jourd’hui cette relation de domination, semble avoir surgi dans des
sociétés complexes, de grande dimension, à la suite d’un processus
évolutif qui paraît irréversible. Nombreux sont pourtant ceux qui ima-
ginent volontiers sa disparition et le considèrent plutôt comme une
institution passagère qui exprime soit des nécessités organisation-
nelles liées à un processus de centralisation, soit un rapport de force
qui oppose des classes sociales antagonistes. Comme ces nécessités ou
ces conflits revêtent eux-mêmes un caractère historique, on pourrait
avoir recours plus tard à une décentralisation absolue ou encore à un
dépérissement complet de l’appareil d’État pour mettre un terme à la
séparation société civile-État. En amont, on peut également imaginer
l’existence d'une société qui ne laisse aucune place à l’État car, à son
stade de développement, elle n’en a encore nul besoin, voire même
une société qui se construit contre l’État, afin d’empêcher délibéré-
ment sa survenue.

220 À propos d’Étienne de La Boétie et de Pierre Clastres.


Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 88

Dans cette dernière perspective non évolutionniste, l’apparition de


l’État comme institution détachée de la société civile ne constituerait
plus une nécessité historique. C’est ce qu’affirme La Boétie quand il
soutient que la création de l’État peut être considérée comme une
« malencontre » inexplicable et non nécessaire ; [78] l’auteur du Dis-
cours de la servitude volontaire s’exclame en effet : « Quel malen-
contre a esté cela, qui a peu tant dénaturer l’homme, seul né de vrai
pour vivre franchement et lui faire perdre la souvenance de son pre-
mier estre, et le désir de le reprendre » 221. Loin d’apparaître comme
un phénomène normal explicable par des lois historiques ou par des
nécessités d’organisation sociale, la domination politique et la servi-
tude qui l’accompagne, semblent d’autant plus incompréhensibles
que, dans un premier temps du moins, La Boétie les attribue à la sou-
mission volontaire des hommes qui acceptent d'abandonner leurs li-
bertés : pour lui, « la seule liberté les hommes ne la désirent point, non
pour autre raison, ce semble, sinon que s’ils la désiraient ils
l’auraient » 222. Et La Boétie d’ajouter : « Celui qui vous maîstrise
tant n’a que deux yeulx, n’a que deus mains, n’a qu’un corps... com-
ment a il aucun pouvoir sur vous, que par vous ? » 223. Et enfin, « ce
sont donc les peuples mesmes qui se laissent ou plutost se font gour-
mander, puis qu’en cessant de servir, ils en seroient quittes ; c’est le
peuple qui s’asservit, qui se coupe la gorge, qui aiant le chois ou
d’estre serf ou d’estre libre, quitte sa franchise et prend le joug » 224
À vrai dire, l’historien ou le sociologue ne saurait se contenter de
ce constat de la servitude volontaire et La Boétie lui-même va nous en
donner deux explications assez différentes. Remarquons pourtant
d’abord que la question qu’il pose a le mérite essentiel de nous inciter
à refuser les interprétations des phénomènes de servitude qui dénient
toute responsabilité à ceux qui se soumettent et voient dans le totalita-
risme de l’Un, quelle que soit la forme sous laquelle il se présente,
une pure action d’emprise extérieure aux sujets. Le pouvoir consiste
bien en une relation : pour rendre compte de la servitude, il faut pren-
dre en considération non seulement le pouvoir du Maître mais aussi

221 Etienne de La Boétie, Discours de la servitude volontaire, postfaces de


Pierre Clastres et de Claude Lefort, Payot, 1976, p. 122.
222 Ibid., p. 114.
223 Ibid., p. 115.
224 Ibid., p. 111.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 89

les raisons qui incitent les esclaves à accepter et à rechercher leur ser-
vitude. Totalitaire ou pas, l’État, pour La Boétie, ne parvient à exercer
son pouvoir que dans la mesure où le peuple lui-même y consent car
« si on ne leur baille rien, si on ne leur obéit point, sans combattre,
sans fraper, ils demeurent nuds et deffaits, et ne sont plus rien » 225. À
ce [79] moment de son Discours, La Boétie nous offre successivement
deux explications fort différentes de la servitude, et par-delà leur por-
tée philosophique, elles demeurent toutes deux encore aujourd’hui
étonnamment sociologiques.
La première consiste à mettre en lumière l’importance des phéno-
mènes de contrôle social (« la première raison de la servitude volon-
taire, c’est la coustume ») et, plus généralement, de ceux qui afférent à
l’idéologie. La Boétie remarque en effet que « les théâtres, les jeus,
les farces, les spectacles, les gladiateurs, les bestes estranges, les mé-
dailles, les tableaus et autres telles drogueries c’es- toient aus peuples
anciens les apasts de la servitude, le pris de leur liberté, les outils de la
tirannie : ce moien, ceste pratique, ces alle- chemens avoient les an-
ciens tirans pour endormir leurs subjects sous le joug » 226. La Boétie
montre de cette manière que ce sont les « drogueries » qui sont res-
ponsables de la servitude ; pour lui, c’est bien le contrôle idéologique
qui « endort » les sujets. On comprend mal alors que La Boétie puisse
continuer à dire : « Soiés résolus de ne servir plus, et vous voilà
libres » 227, car c’est réintroduire une problématique volontariste qui
fait confiance à l’hypothétique raison de l’acteur au moment même où
l’auteur convient de son profond conditionnement. On assiste par con-
séquent à un renversement de perspective : ce n’est plus « ceste opi-
niâtre volonté de servir » qui se trouve à la source de la domination,
ce sont plutôt les mécanismes de contrôle social et idéologique qui
conduisent les acteurs à se soumettre. Reste alors à s’interroger sur
l’origine de ces coutumes et de ces idéologies véhiculées par le
théâtre, les farces, les spectacles ou les « tableaux » qui sont autant de
manière d’agir, de penser et de sentir, c’est-à-dire, selon la définition
même de Durkheim, des faits sociaux. La servitude s’explique donc
moins par la répression que par les mécanismes propres à la société

225 Ibid., p. 113.


226 Ibid., pp. 141-142.
227 Ibid., p. 116.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 90

civile. R revient au sociologue de mettre en lumière l’origine sociale


de cette « malencontre » qu’est la domination politique au bénéfice de
l’Un, c’est-à-dire, finalement de l’État. La Boétie ne s’est guère aven-
turé dans cette direction : on verra plus loin ce qu’il en est au-
jourd’hui.
On voudrait auparavant examiner la deuxième explication de na-
ture sociologique que La Boétie donne à la servitude : il s’agit [80]
cette fois à ses yeux, non plus d’un phénomène résultant d’une mani-
pulation idéologique mais d’un processus qui s’explique par le béné-
fice que chacun retire de la servitude générale. L’intérêt bien compris
de chacun remplace maintenant l’aliénation. À nouveau, le pouvoir ne
se présente plus comme une simple emprise exercée de l’extérieur,
image qui contribue à innocenter tous ceux qui acceptent de s’y sou-
mettre : il est désormais d’autant plus accepté par tous que tous jouent
un rôle dans cette structure de domination et en retire dès lors un bé-
néfice personnel. À la métaphore d’une société de masse dominée de
l’extérieur par un État absolu se substitue l’image d’une société où
chacun détient une responsabilité particulière au sein de la structure de
domination. Comme l’observe La Boétie : « Je viens a un point, lequel
est a mon advis le ressort et le secret de la domination, le soustien et le
fondement de la tirannie... Ce ne sont pas les bandes de gens a cheval,
ce ne sont pas les compaignies des gens de pied, ce ne sont pas les
armes qui défendent le tiran... Ce sont toujours quatre ou cinq qui
maintiennent le tiran... Ces six ont six cents qui profitent sous eus, et
font de leur six cent ce que les six font au tiran. Ces six cent en tien-
nent sous eus six mille... Grande est la suite qui vient après cela, et qui
voudra s’amuser a dévider ce filet, il verra que non pas les six mille,
mais les cent mille, mais les milions par ceste corde se tiennent au ti-
ran » 228.
La société se trouve par conséquent organisée autour de cette
chaîne de profits différenciés que chacun parvient à retirer en fonction
de la place qu’il occupe. Comme l’observe justement Claude Lefort,
« la tyrannie traverse la société de part en part... La servitude de tous
est liée au désir de chacun de porter le nom d’Un devant l’autre » 229.

228 Étienne de La Boétie, Discours de la servitude volontaire, op. cit., pp. 150-
152.
229 Claude Lefort, Le nom d’Un, postface au Discours..., op. cit., p. 301.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 91

Le désir de servitude n’apparaît désormais plus comme une « malen-


contre », un accident : il est la conséquence tant des mécanismes de
contrôle social que des profits retirés par chacun jusque dans la servi-
tude. La Boétie ne tranche pas entre ces deux explications qui, pour
n’être pas contradictoires, n’en sont pas moins indépendantes l’une de
l’autre. Reprendre aujourd’hui cette image de la « corde » par laquelle
tous, ou presque, se lient au tyran, conduit à critiquer la métaphore
d’un État qui demeurerait purement extérieur à la société civile et à
mettre en lumière [81] l’intégration de tous au système politique ;
mais c’est aussi passer sous silence la forte inégalité de profits que
chacun, ou chaque groupe retire de sa participation à la domination :
c’est par conséquent ne plus pouvoir rendre compte des conflits so-
ciaux qui agitent l’histoire des sociétés. D’où à nouveau le problème
du volontarisme qui sous-tend l’étude de La Boétie ; comment en ef-
fet, celui-ci peut-il s’écrier « Soiés résolus de ne servir plus, et vous
voilà libres » quand il déclare que les hommes, asservis par des
normes sociales et intégrés de plus dans une structure de domination
dont ils retirent presque tous des profits, sont bien incapables de pren-
dre en mains leur sort ?
Avant d’examiner la manière dont les hommes parviennent malgré
tout, dans l’esprit de La Boétie, à se libérer de la servitude, on peut
d’abord analyser la façon dont certains auteurs expliquent aujourd’hui
l’origine de cette servitude. Dans sa postface au Discours, intitulée
« Liberté, malencontre, innommable », Pierre Clastres ne retient que
la thèse de la « malencontre » développée par La Boétie, sans étudier
ni l’une ni l’autre des deux explications sociologiques que ce dernier
donnait de l’apparition et du maintien d’une structure de domination.
Pour Clastres, cette malencontre constitue un « accident tragique »,
« une malchance inaugurale » ou encore, « un irrationnel événe-
ment » 230 que même l’ethnologue contemporain ne réussit pas à ex-
pliquer. « D’où sort l’État ?, s’interroge Pierre Clastres, c’est deman-
der la raison de l’irrationnel, tenter de rabattre le hasard sur la nécessi-
té, vouloir en un mot abolir la malencontre » 231. Pour lui, « quelque
chose » se produit, mais on ne saurait dire quoi, ni quand, ni com-
ment. Comme, de plus, l’histoire, selon Clastres lui-même, s’origine

230 Pierre Clastres, Liberté, malencontre, innommable, postface au Discours...,


op. cit., pp. 230-231.
231 Ibid., p. 235.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 92

dans cette malencontre, il devient dès lors impossible de rendre


compte de son surgissement. A ses yeux, un événement irrationnel
sépare les sociétés sans État, celles d’avant l’histoire, de celles qui
laissent place en leur sein à un État et à partir desquelles l’histoire de-
vient réalité. Clastres ne conserve du texte de La Boétie que la dimen-
sion volontaire de la servitude ; pour lui, en effet, « l’homme choisit
de ne plus être un homme, c’est-à-dire un être libre » 232. Si l’histoire
naît d’un choix volontaire des hommes, alors la non-histoire sera [82]
elle aussi déterminée par d’autres choix volontaires assumés par les
hommes, le passage de l’une à l'autre (pour autant qu’avec l’auteur, on
puisse les distinguer) n’étant provoqué par aucune nécessité structu-
relle mais par le fait inexplicable que les hommes ont soudain « choi-
si » de renoncer à leur liberté.
D’où une première et sérieuse ambiguïté : Clastres considère
d’abord la naissance de la domination, celle du pouvoir politique,
comme un accident, « une apparition mystérieuse », un « formidable
événement » 233 qui ne se laisse guère appréhender en termes de struc-
tures sociales ; pourtant il mettra par ailleurs l’accent sur
« l’intentionnalité sociologique » qui permet de « récuser la perspec-
tive de l’accident » 234 lorsqu’il examinera le refus par certaines socié-
tés primitives de toute structure de domination, de tout État. C’est
donc maintenant un « modèle structurel » et non « un accident » qui
rend compte de l’absence de pouvoir, alors qu’un « événement irra-
tionnel » provoqué par un changement inexplicable des « désirs » des
acteurs, provoque au contraire la naissance de l’histoire et justifie la
venue de l’État. L’analyse sociologique se trouve donc réservée aux
sociétés sans histoire qui sont organisées de façon structurelle 235.
Clastres abandonne délibérément le problème de l’origine sociolo-
gique de l’État : tout en nous affirmant qu’il s’agit d’un « évènement
irrationnel », il nous invite à nous détourner tant de Marx que de
Durkheim pour essayer d’en rendre compte. Clastres entend en effet
s’opposer tant au modèle durkheimien de la transformation des socié-
tés qu’à l’interprétation marxiste de l’origine de l’État. Pour lui, « il

232 Ibid., p. 236.


233 Pierre Clastres, La société contre l’État, Editions de Minuit, 1974, pp. 172 et
175.
234 Ibid., p. 39.
235 Ibid., pp. 39-40.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 93

faudrait retourner l’idée de Durkheim ou la remettre sur ses pieds,


pour qui le pouvoir politique supposait la différenciation sociale » 236 ;
on sait pourtant que la contrainte est selon Durkheim, à son maxi-
mum, lorsque la société ne connaît qu’une très faible division du tra-
vail. Pour lui, plus la différenciation sociale est faible, plus le pouvoir
est fort car il peut seul maintenir la cohésion du groupe ; à l’inverse, la
différenciation sociale produite par une division du travail entraîne un
déclin de la coercition, l’État n’exerçant plus qu’un rôle fonctionnel,
seule la division du travail pathologique (anomique ou de contrainte)
faisant ressurgir l’usage de la force. On voit donc mal comment [83]
Clastres souhaite utiliser la problématique de Durkheim, même en la
remettant sur ses pieds : pour Durkheim, pas plus que la différencia-
tion sociale normale ne conduit à l’apparition d’un pouvoir politique
coercitif, le pouvoir politique n’est apte à créer une division sociale.
En réalité, la thèse défendue par Clastres s’oppose d’une autre ma-
nière à celle soutenue par Durkheim : pour le premier, en effet, les
sociétés primitives comme les Guayaki, qui ne connaissent pas de di-
vision du travail complexe, parviennent à prévenir l’apparition de la
domination et de l’État tandis que pour le second, la domination est
justement à son maximum dans ce type de société. Pourtant, comme
on le verra plus loin, Clastres admet comme Durkheim que la domina-
tion absolue de la société sur ses membres s’exerce dans certaines so-
ciétés primitives, mais à la différence de celui-ci, il valorise cette do-
mination qui empêche la survenue de l’État, tandis que Durkheim, au
contraire, souligne leur caractère oppressif et attend du développe-
ment normal de la division du travail, l’apparition d’un État fonction-
nel limité à des tâches de coordination et dépourvu de toute dimension
contraignante 237. Alors que Durkheim se réjouit du développement
d’une société complexe qui diminue les contraintes, favorise
l’autonomie des personnes et tente de réduire l’État à un rôle fonc-
tionnel, Clastres valorise les sociétés qui maintiennent un contrôle ab-
solu sur leurs membres pour l’unique raison qu’elles auraient su éviter
ainsi l’apparition de l’État.
Clastres entend également s’attaquer au modèle marxiste qui attri-
bue, comme le modèle durkheimien, une prééminence aux structures

236 Ibid., p. 23.


237 Sur ce point, voir chapitre 3, op. cit.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 94

sociales dans l’explication des phénomènes politiques. Selon Clastres,


de même qu’il faut retourner le modèle durkheimien, « il faut carré-
ment renverser la théorie marxiste de l’origine de l’État... et il me
semble que loin que l’État soit l’instrument de domination d’une
classe, donc ce qui vient après une division antérieure de la société,
c’est au contraire l’État qui engendre les classes » 238. Pour sortir du
« marécage marxiste » Clastres entend s’inspirer explicitement du
Discours de la servitude volontaire et se demander à son tour, « pour-
quoi les gens acceptent[-ils] d’obéir ? » 239, pourquoi laissent-ils
s’instaurer une structure de [84] domination qui les précipite dans
l’histoire ? Pour lui, « l’infrastructure, c’est la politique [et] la supers-
tructure, c’est l’économique » 240 car c’est la survenue de l’État qui
entraîne seule la naissance de classes sociales antagonistes. Mais
alors, se demande-t-il, « d’où vient le pouvoir politique ? Mystère
provisoire peut-être de l’origine » 241. En dépit de cette réserve,
Clastres insiste sur le fait que les hommes choisissent « volontaire-
ment » leur servitude : en récusant les problématiques structurelles de
Durkheim et de Marx, Clastres adopte uniquement une perspective
volontariste alors que La Boétie lui-même ne manquait pas de
s’interroger sur les origines sociologiques de la domination, même s’il
lui était impossible, en tant que philosophe, d’en trouver les ultimes
raisons.
Ce volontarisme qui écarte toute explication structurelle de l’État
aboutit finalement à un complet fatalisme que n’acceptaient pour leur
part ni Durkheim, ni Marx, ni La Boétie : selon Clastres, en effet, on
va nécessairement « du non-État vers l’État, jamais dans l’autre
sens » 242. Les hommes sont dorénavant dépourvus de tout choix,
l’histoire se déroule d’elle-même et l’État conserve définitivement son
pouvoir. Clastres n’accorde par conséquent aucune attention ni au
modèle durkheimien de la diminution progressive des formes de con-
trainte dans les sociétés où règne une solidarité organique, ni même au
problème du dépérissement de l’État, tel que Marx l’avait rapidement

238 Entretien avec Pierre Clastres, L'anti-mythes, n° 9, p. 3.


239 Ibid., p. 4.
240 Pierre Clastres, La société contre l’État, op. cit., p. 172.
241 Ibid., p. 175. Voir aussi Entretien... art. cit., p. 4.
242 Pierre Clastres, postface au Discours..., op. cit., p. 238.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 95

entrevu. À l’absence d’histoire, succède une histoire immobile où se


maintiendra toujours la violence au service de l’État.
Dans l’impossibilité de donner une explication sociologique de la
naissance de l’État, Clastres concentre son analyse sur les sociétés qui
le précèdent, celles qui, d’après lui, parviennent à s’organiser pour
prévenir son apparition. D’emblée, il oppose les sociétés selon un
nouvel axe : selon lui, « les sociétés à pouvoir politique non coercitif
sont les sociétés ahistoriques » 243. Dans certaines sociétés indiennes,
telle celle des Guayaki, le pouvoir, sauf en cas de guerre, serait exercé
de façon purement formelle : le chef parlerait mais personne ne
l’écouterait, il aurait tous les attributs du pouvoir, mais dans la réalité
des choses, il serait « impuissant », incapable d’imposer le moindre de
ses désirs à ceux sur qui il est supposé [85] régner. Ces sociétés refu-
seraient sciemment toute structure de pouvoir réel qui viendrait à se
séparer d’elles pour mieux les dominer : du coup, « le pouvoir est
exactement ce que ces sociétés ont voulu qu’il soit » 244. En ce temps
privilégié qui précède l’entrée dans l’histoire, la naissance de l’État et
le développement de conflits, conséquence des scissions internes des
sociétés développées, le groupe serait à même de contrôler son orga-
nisation : la négation absolue de tout pouvoir réel serait par consé-
quent de l’ordre de l’intentionnalité structurelle et la culture détermi-
nerait à elle seule le type d’organisation de la société 245. Pour éviter
la transcendance d’un pouvoir qui se séparerait de la société et réussi-
rait à l’opprimer, celle-ci va « piéger ce lieu » 246, l’« occuper » 247 en
y installant un chef qui ne peut que mimer l’exercice du pouvoir. D’où
les très belles pages sur « le devoir de parole » que Clastres termine en
soulignant que « le devoir de parole du chef, ce flux constant de pa-
role vide qu’il doit à la tribu, c’est sa dette infinie, la garantie qui in-
terdit à l’homme de parole de devenir homme de pouvoir » 248.
Examinons pourtant la manière dont Clastres démontre que le chef
ne détient en vérité aucun pouvoir. L’auteur de La société contre

243 Pierre Clastres, La société contre l’État, op. cit., p. 22.


244 Ibid., p. 39.
245 Ibid., p. 40.
246 Entretien..., art. cit., p. 15.
247 Ibid., p. 17.
248 Pierre Clastres, La société contre l’État, op. cit., p. 136.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 96

l’État affirme à travers tous ses travaux qu’il faut distinguer le pou-
voir coercitif du pouvoir non coercitif : pour lui, toutes les sociétés,
quelles précèdent la venue de l’histoire ou qu’elles y soient déjà sou-
mises, comportent une structure politique car « le politique est au
cœur du social » 249 mais seules les premières réussissent à « piéger »
le pouvoir pour empêcher qu’il ne fonctionne.
Cependant, on peut déjà observer que le pouvoir qui ne s’exerce
pas de manière coercitive peut se révéler bien plus efficace que celui
qui se trouve sans cesse dans l’obligation d’avoir recours à la con-
trainte : un pouvoir est d’autant plus fort qu’il n’a pas besoin de le
montrer, de prouver sa puissance, de vérifier le contrôle qu’il exerce
sur ceux qu’il domine.
Un pouvoir coercitif peut être plus faible qu’un pouvoir non coer-
citif ; un pouvoir qui ne s’exerce pas peut être plus fort qu’un pouvoir
qui doit sans cesse se manifester précisément parce qu’il [86] se voit
contesté dans sa légitimité. Lorsque Clastres affirme à plusieurs re-
prises que « détenir le pouvoir, c’est l’exercer : un pouvoir qui ne
s’exerce pas n’est pas un pouvoir, il n’est qu’une apparence » 250, il
laisse de côté le formidable appareil de contrôle social qui prévient
toute interrogation sur la légitimité du pouvoir et rend par conséquent
inutile la preuve de sa réalité. À l’encontre de ce qu’avance Pierre
Clastres, il faut souligner qu’un pouvoir qui ne s’exerce pas demeure
malgré tout, pouvoir ; avec Bachrach et Baratz, il est nécessaire de
montrer que « le pouvoir s’exerce également lorsque A consacre ses
efforts à créer ou à renforcer les valeurs sociales et politiques ainsi
que les pratiques institutionnelles qui restreignent le domaine du pro-
cessus politique aux seules questions qui sont relativement peu nui-
sibles » 251. Cette observation fondamentale peut s’appliquer directe-
ment à la société décrite par Clastres : ce n’est pas parce que le chef
n’exerce pas son pouvoir de manière apparemment coercitive qu’il ne
détient aucun pouvoir réel. Le pouvoir peut agir sans contrainte et

249 Ibid., p. 21.


250 Pierre Clastres, Postface au Discours, op. cit., p. 234. Voir aussi Entretien...,
art. cit., p. 3.
251 Peter Bachrach et Morton Baratz, Les deux faces du pouvoir, in Pierre
Birnbaum, Le pouvoir politique, op. cit., p. 64.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 97

demeurer néanmoins fort efficace 252 ; avec Jean-William Lapierre, on


doit souligner que, chez les Guayaki, « le chef n’a pas le monopole de
l’usage de la violence légitime parce qu’il a le monopole de l’usage de
la parole légitime et que nul ne peut prendre la parole pour s’opposer
à celle du chef sans commettre un sacrilège condamné par l’opinion
publique, unanime » 253.
Le chef ne détenant, aux yeux de Clastres, aucun pouvoir réel qui
se marquerait dans des actions spécifiques, c’est la société qui exerce
ce pouvoir : pour lui, « le chef est au service de la société, c’est la so-
ciété en elle-même — lieu véritable du pouvoir — qui exerce comme
telle son autorité sur le chef... jamais la société primitive ne tolérera
que son chef se transforme en despote » 254. Clastres soutient que,
chez les Guayaki, le pouvoir avait une nature non coercitive ; dans la
remarque précédente, il le nomme maintenant [87] autorité en quali-
fiant de « despotisme » le pouvoir effectif que viendrait à détenir réel-
lement le chef. Et pourtant, il ajoute plus loin, « la propriété essen-
tielle (c’est-à-dire ce qui touche à l’essence) de la société primitive,
c’est d’exercer un pouvoir absolu et complet sur tout ce qui la com-
pose » 255 : c’est donc maintenant la société qui exerce un pouvoir
« despotique » analogue à celui que le chef détiendrait s’il venait à se
départir de son rôle de figurant par lequel sa fonction se trouvait
« piégée ». Ainsi, c’est la tribu qui préserve l’ordre social en utilisant
même la « violence » : son pouvoir ne saurait donc se ramener, selon
la formule précédente de l’auteur, à de l’« autorité ». On doit
d’ailleurs souligner qu’à travers ses écrits, Pierre Clastres utilise les
concepts de pouvoir, d’autorité et de force sans préciser leurs relations
et en se servant parfois d’un terme pour un autre 256. De plus, il re-

252 Clastres pourrait rejeter cette critique en soulignant que, d’après lui, lors-
qu’un chef veut exercer un pouvoir réel, il se trouve aussitôt rejeté par la
collectivité. L’auteur ne précise pourtant pas le type d’actions entrepris par
le chef. Le seul exemple qu’il donne concerne une conduite en temps de
guerre, mais il s’agit là d’une situation très exceptionnelle.
253 Jean-William Lapierre, Sociétés sauvages, sociétés contre l’État, Esprit, mai
1976, pp. 996-997.
254 Pierre Clastres, La société contre l'État, op. cit., p. 176.
255 Pierre Clastres, La société contre l’État, op. cit., p. 180.
256 Ainsi, Clastres remarque-t-il que « la propriété la plus remarquable du chef
indien consiste dans son manque à peu près complet d’autorité » (La société
contre l’État, op. cit., p. 26). Il se réfère ici plutôt à la notion de pouvoir, le
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 98

marque que, dans la société primitive qu’il analyse, le pouvoir n’était


pas coercitif ; or, il souligne aussi que le pouvoir, de la société et non
plus du chef, demeure bel et bien, en dernière instance, coercitif. En
définitive, la société contre l’État est elle-même une société répressive
qui « exerce un pouvoir absolu et complet sur tout ce qui la com-
pose » 257. Et c’est le même concept qui sert à désigner tantôt le pou-
voir éventuel du chef, tantôt le pouvoir de la société.
On comprend mieux dès lors la manière dont Clastres souhaite sor-
tir du « marécage marxiste ». Pour lui, « si la société est organisée par
des oppresseurs capables d’exploiter les opprimés, c’est que cette ca-
pacité d’imposer l’aliénation repose sur l’usage d’une force, c’est-à-
dire sur ce qui fait la substance même de l’État, « monopole de la vio-
lence légitime ». À quelle nécessité répondrait dès lors l’existence
d’un État, puisque son essence — la violence — est immanente à la
division de la société, puisqu’il est, en ce sens, donné d'avance dans
l’oppression qu’exerce un groupe social sur les autres ? Il ne serait
que « l’inutile organe d’une fonction remplie avant et ailleurs » 258.
Comme précédemment, Clastres applique tour à tour une même no-
tion à la société et à l’État pour [88] démontrer que, dans la perspec-
tive marxiste, la fonction de l’État se trouve déjà assumée par une
classe sociale qui domine une autre classe sociale : l’État serait donc
inutile puisque sa fonction se trouve exercée par une classe. Rejoi-
gnant, à son corps défendant, une tradition marxiste qui définit l’État
par un simple rapport entre des classes sociales, Clastres, de même
que certains théoriciens marxistes contemporains, ne voit pas que
l’État exerce des fonctions spécifiques de régulation du système so-
cial. Sa réfutation tourne court car on ne saurait assimiler une fonction
exercée par une classe sociale à celle détenue par l’État.
C’est qu’en utilisant un même mot pour parler de l’action de la so-
ciété ou de celle de l’État, Clastres se prive de l’emploi du concept de
contrôle social qui peut seul rendre compte de la domination absolue
exercée par la société, à travers les normes quelle véhicule, grâce au

chef détenant d’après sa propre analyse une certaine « autorité » dans le


cadre de la communauté pour agir en fonction de règles qui lui sont pres-
crites. À nouveau, il faut souligner que le pouvoir, exercé même de manière
non coercitive, n’équivaut pas à de l’autorité.
257 Pierre Clastres, La société contre l’État, op. cit., p. 180.
258 Pierre Clastres, La société contre l’État, op. cit., pp. 173-174.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 99

rituel, aux coutumes et aux mœurs, domination par laquelle elle par-
vient à une socialisation absolue de ses membres ; c’est sur cette
même socialisation totale que Durkheim avait d’ailleurs insisté quand
il analysait les sociétés qui connaissent une solidarité mécanique.
Si la société se réserve un contrôle sur ses membres, il faut préci-
ser, ce que ne fait pas Clastres, que ceux qui la composent ne peuvent
en rien décider de leur actions, ils sont totalement soumis aux normes
que le groupe n’a pas élaborées lui-même. La société contre l’État se
présente donc comme une société de contrainte totale : elle est tout le
contraire d’une communauté de type libertaire qui, par une autorégu-
lation collective, réussirait à se protéger de toute domination.
Dans la société guayaki, les mœurs imposent une séparation com-
plète des rôles masculins et féminins qui n’est jamais remise en ques-
tion. Des normes contraignantes impliquent que « tout comme l’arc,
c’est l’homme, le panier, c’est la femme » 259, nul tiers espace n’étant
prévu pour l’homme qui cesse d’être chasseur. De même, la division
des rôles sexuels est absolue et l’homosexuel ne peut trouver que dans
la mort une solution à sa non-intégration au groupe 260. Les vieillards
qui ne peuvent avancer assez vite durant les longues marches (princi-
palement pendant la chasse) sont eux aussi voués à la mort. De plus,
la société maintient un contrôle [89] absolu sur ses membres grâce à
diverses cérémonies d’initiation où le tatouage lui permet de marquer
son empreinte sur chacun 261. Dans cette société où selon Clastres,
règne le « communisme primitif » 262 et dans laquelle, d’après Marx,
l’« homme riche » devrait développer tous ses sens 263, Clastres avoue
n’avoir jamais entendu « le moindre soupir d’abandon » 264. Bien sûr,
toutes ces normes « ne sont imposées par personne... ce ne sont pas les
normes d’un groupe spécial de la société qui les impose au reste de la
société : ce sont les normes de la société elle-même » 265. Elles n’en
sont pas moins profondément contraignantes et ne reposent nullement

259 Pierre Clastres, Chronique des Indiens Guayaki, Paris, Plon, 1972, p. 286.
260 Ibid., chap. 7 ; voir aussi La société contre l’État, op. cit., chap. 5.
261 Pierre Clastres, Chronique..., op. cit., chap. 4, et La société contre l’État, op.
cit., chap. 10.
262 Pierre Clastres, La société contre l’État, op. cit., p. 23.
263 Karl Marx, Manuscrits de 1844, Editions sociales, 1962, p. 94.
264 Pierre Clastres, Chronique des Indiens Guayaki, p. 200.
265 Entretien... art. cit., p. 6.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 100

sur un accord explicite des individus. Clastres ne le souligne guère.


De fait, dans la société guayaki, l’individu n’existe pas en tant
qu’agent spécifique et les cérémonies d’initiation que décrit Clastres
sont autant de douleurs qui symbolisent la participation à un ordre dé-
passant celui qui les subit 266. L’esprit mystique des rites 267 apparaît
dès lors, comme une sacralisation du tout que constitue le groupe so-
cial : il implique la soumission totale aux normes du groupe. Comme
l’exprime un auteur particulièrement favorable à l’œuvre de Clastes,
dans la société que celui-ci nous présente, « le prix dont se paie cette
démocratie, c’est l’exclusion de la mise en discussion du cadre social
lui-même. S’il y a autogestion au niveau pratique, en somme, c’est par
un rejet de l’autogestion au niveau théorique » 268. Voilà, en effet, une
étrange « démocratie » dans laquelle les hommes sont protégés de
l’État mais ne participent en rien à l’élaboration de leurs propres lois.
Le refus de l’État, c’est donc aussi la soumission complète,
l’impossibilité de toute remise en question de l’ordre établi, la fin de
toute innovation sociale par laquelle se révèle la liberté des
hommes 269.
D’où la surprenante idée avancée par Clastres et développée par
[90] Gauchet selon laquelle « le refus de la distance entre les membres
d’une même communauté se paie de l’acceptation d’une distance ra-
dicale des agents sociaux à ce qui commande le tout de leur existence.
L’impuissance du pouvoir, c’est aussi l’impouvoir institué des
hommes sur le cadre commun de leur destinée » 270. Dans cette pers-
pective, c’est au contraire parce qu’elles refuseraient les figures du
surnaturel qui permettaient aux sociétés primitives de conjurer la do-

266 Voir Jean Cazeneuve, Sociologie du rite, PUF, 1971, p. 265.


267 Voir Max Gluckman, Les rites de passage, in Max Gluckman (ed.), Essays
on the ritual and social relations, Manchester, Manchester University Press,
1966. L’auteur montre comment, à l’inverse, dans les sociétés modernes, la
fragmentation des rôles fait disparaître la notion mystique de commune ap-
partenance, et donc, les rituels (p. 37 et suiv.).
268 Marcel Gauchet, Politique et société : la leçon des sauvages, Textures,
n° 10-11, 1975, p. 81, note 1.
269 Voir Jean-William Lapierre, Sociétés sauvages et sociétés contre l’État, art.
cit., p. 995.
270 Marcel Gauchet, Politique et société : la leçon des sauvages, Textures,
n° 12-13, 1975, p. 72. Voir aussi le premier article cité du même auteur, p.
74.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 101

mination et d’empêcher la naissance de l’État que les sociétés mo-


dernes, qui se fient à la raison et refusent toute légitimation religieuse,
auraient donné le jour à l’État totalitaire. L’irrationnel protège de
l’État, la raison mène à sa domination. En nous incitant à envier le
sort des sauvages, Clastres semble retrouver les fondements même de
la pensée conservatrice traditionnelle et s’éloigne, du même coup, de
la perspective critique esquissée par La Boétie. Il adopte, en effet,
aussi bien la problématique organiciste chère aux traditionalistes du
XIX siècle, que leur refus du rationalisme et de l’individualisme à partir
e

desquels ont été élaborés les modèles classiques de la démocratie libé-


rale. Clastres justifie par conséquent la prééminence de la pensée mys-
tique et religieuse qui symbolise l’adoration du tout.
La société des sauvages n’est en rien semblable à la société d’avant
la servitude où, d’après La Boétie, les hommes étaient « tous com-
paignons », lorsque la parole leur permettait de « fraterniser davan-
tage, et faire par la commune et mutuelle déclaration de nos pensées
une communion de nos volontés » 271. La société des sauvages telle
que Clastres la décrit ne résulte pas de la volonté des acteurs dont la
pensée est au contraire, « inconsciente de soi » 272 : elle est
l’expression de la domination d’une symbolique oppressive. Au lieu
de voir « le commencement de l’État dans le Verbe » 273, il faut souli-
gner que seuls la parole et l’échange de volonté, comme l’avait pres-
senti La Boétie, peuvent préserver les hommes de toute force domina-
trice. En hypostasiant de cette manière la société, Clastres, comme on
vient de le noter, met l’accent sur la cohérence du tout qui ne résulte
pas d’un accord [91] préalable, adoptant, de ce point de vue, de ma-
nière explicite, une problématique organiciste. Ainsi, Clastres montre
qu’au cours de leur jeu, les hommes et les femmes guayaki « rappro-
chent leurs têtes les unes des autres, de sorte que leur ensemble offre
le même dessin et trouve la même unité que les cellules qui compo-
sent dans la ruche en un tout lié les rayons chargés de miel. La ruche :

271 Etienne de La Boétie, Discours de la servitude volontaire, op. cit., p. 119.


272 Pierre Clastres, Chronique des Indiens Guayaki, op. cit., p. 34. Pour Gau-
chet, « ce savoir qui les habite se déploie dans une irréflexion essentielle »
(in Politique et société : la leçon des sauvages, Textures, n° 10-11, p. 84.
Voir aussi n° 12-13, p. 97).
273 Pierre Clastres, La société contre l’État, op. cit., p. 186.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 102

une métaphore de la société » 274. Clastres souligne de la sorte le fonc-


tionnement naturel du corps social qu’il considère comme un tout
fonctionnel sacralisé par les rituels et les coutumes qui s’imposent de
façon absolu. Il retrouve de ce fait la pensée traditionaliste : on peut
en effet rapprocher cette observation de Clastres d’une remarque de
Bonald qui s’écriait : « Il y a des lois pour la société des fourmis et
pour celle des abeilles ; comment a-t-on pu penser qu’il n’y en aurait
pas pour la société des hommes et qu’elle était livrée aux hasards de
leurs inventions ? » 275. La métaphore de la ruche que Clastres adopte
à son tour sert à justifier la permanence de sociétés profondément op-
pressives. Les Indiens Guayaki sont attachés à leurs traditions et à
leurs coutumes comme devraient l’être, selon les vœux de de Bonald,
les hommes de l’époque contemporaine. Car dès que ceux-ci tentent
d’« inventer », dès qu’ils recourent à leur raison, le tout se désintègre,
la société atomisée apparaît et l’État totalitaire peut prendre son essor.
Selon Bonald ou Maistre, l’usage de la raison entraîne la destruction
de la cohérence du système social. Il en est de même chez les Guaya-
ki, selon l’analyse qu’en donne Clastres. Commentant celle-ci, Gau-
chet souligne qu’« aucune part n’est faite à l’action des agents sociaux
dans l’explication du pourquoi et du comment de l’organisation de
leur société » 276, aucun écart sur soi ne peut être toléré, aucune dis-
tance au réel, aucun usage d’une quelconque conceptualisation 277.
Pour Clastres, la dénaturation, la fin du tout naturel, détermine
l’avènement de l’État. Cette transformation se trouve liée selon lui, à
l’accroissement démographique des sociétés sauvages qui met un
terme à leur cohérence, et suscite par contrecoup le déclin des [92]
normes collectives, des symboles communs 278. En imaginant que

274 Pierre Clastres, Chronique des Indiens Guayaki, op. cit., p. 219.
275 Louis de Bonald, Théorie du pouvoir politique et religieux dans la société
civile, Adrien Le Clerc, 1843, p. 1. Sur cette pensée organiciste, voir J.
Schlanger, Les métaphores de l’organicisme, Paris, Vrin, 1971, et Pierre
Birnbaum, La fin du politique, op. cit., p. 87 et suivantes.
276 Marcel Gauchet, Politique et société : la leçon des sauvages, art. cit., n° 12-
13, p. 68.
277 Ibid., p. 97.
278 Pierre Clastres affirme par exemple que « pour qu’une société soit primitive,
il faut qu’elle soit petite par le nombre » (in La société contre l’État, op. cit.,
p. 181). Voir aussi le chapitre 4 de ce même livre. Il montre encore que
« c’est une condition fondamentale pour qu’il n’y ait pas apparition d’un
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 103

seules ces petites sociétés de sauvages parviendraient à éviter la nais-


sance d’un pouvoir coercitif, alors même qu’elles connaissent déjà un
contrôle social absolu et en considérant que celles-ci sont encore si-
tuées dans la non-histoire, Clastres semble réintroduire une perspec-
tive évolutionniste, différente de celle qu’il reproche à Jean-William
Lapierre 279 mais qui n’en conduit pas moins à affirmer le caractère
irréversible des conséquences de l’évolution démographique sur la
transformation des sociétés de sauvages. Selon lui, une fois
l’accroissement démographique réalisé, une fois les coutumes ébran-
lées, la raison prend son envol et vient justifier, d’après lui, le nouvel
État totalitaire dont on ne revient plus : « Il semble bien qu’il y ait là
un point de non-retour, sitôt qu’il est franchi, et qu’un tel passage se
fasse seulement à sens unique : du non-État vers l’État, jamais dans
l’autre sens » 280. Il semble donc que la « malencontre » puisse main-
tenant s’expliquer par un rigoureux déterminisme géographique et
perdre son caractère d’événement fortuit 281.

pouvoir séparé dans ces sociétés » (in Entretien..., art. cit., p. 5). Clastres se
trouve maintenant proche de Durkheim qui insistait lui aussi sur
l’importance de la morphologie sociale, de la densité, sans en tirer les
mêmes conclusions.
279 Pierre Clastres, La société contre l’État, op. cit., p. 17.
280 Pierre Clastres, postface au Discours..., op. cit., p. 238. Sur ce point, voir
Henri Lefebvre, De l’État, Union générale d’Edition, 10/18, 1976, p. 24.
281 Pierre Clastres s’est, au contraire, toujours refusé à voir dans le degré de
développement technologique une cause essentielle qui rendrait compte de
l’organisation des sociétés et de leur système politique. Voir La société
contre l’État, op. cit., p. 13, 164 et suiv. Dans une perspective opposée, voir
Jack Goody, Technology, tradition and the State in Africa, Oxford Universi-
ty Press, 1971. On peut remarquer ici combien est brève, dans les livres de
Clastres, la présentation du système économique des Guayaki. On ne sait par
exemple à peu près rien sur le type de propriété qui y règne, son mode de
transmission, etc. De même, Clastres traite de la polygamie du chef en insis-
tant seulement sur le fait que, de cette manière, la société instaure avec lui
un échange inégal qui le neutralise (La société contre l’État, op. cit., p. 34 et
suiv.). De nombreux auteurs ont pourtant montré « que les rapports de re-
production deviennent rapports de production » (in C. Meillassoux,
Femmes, greniers et capitaux, Maspero, 1975, p. 78). On peut en effet voir
là l’origine possible d’un pouvoir inégal. Resterait à examiner de manière
précise la fonction de l’échange inégal chez les Guayaki concernant les
biens. En effet, si, dans cette société, le chef semble travailler lui-même da-
vantage pour donner aux autres (La société contre l’État, op. cit., p. 67) afin
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 104

L’irruption de l’histoire paraît de ce point de vue, inévitable : elle


mène droit au pouvoir de l’Un, c’est-à-dire de l’État. Clastres semble
rejoindre les auteurs qui craignent la venue d’une société de masse
dominée par un État, produit de la désintégration du [93] tout. Son
profond pessimisme (« la machine d’État, dans toutes les sociétés oc-
cidentales, devient de plus en plus étatique, c’est-à-dire quelle va de-
venir de plus en plus autoritaire » 282) n’est pas sans rappeler celui
dont Hannah Arendt par exemple, se fait l’écho. De même que celle-ci
craint que l’isolement des hommes dans une société de masse ne con-
duise à « la création de l’Un à partir du multiple » 283, Pierre Clastres
semble prévoir la venue d’un État de plus en plus « autoritaire » qui
rencontre l’assentiment de « la majorité... silencieuse » 284. En défini-
tive, pour lui, « les sociétés primitives, ce sont les sociétés du mul-
tiple ; les sociétés non primitives, à État, c’est le triomphe de
l’Un » 285.
Par une sorte de déterminisme lié à l’évolution démographique,
Clastres en vient à condamner, selon sa propre expression, les sociétés
de « croissance ». Son estimation du caractère irréversible de ce pro-
cessus l’entraîne, peut-on penser, à se tourner vers le passé et à aban-
donner, de ce fait, la dimension volontariste qui anime le Discours de
La Boétie et qui fait de cet ouvrage un appel à la révolte, contre l’Un.
La Boétie proclame en effet dans son Discours... que le despotisme
peut être vaincu par l’action des hommes qui acceptaient auparavant
leur servitude : il s’écrie : « Soiés résolus de ne servir plus, et vous
voilà libres : je ne veux pas que vous le pouccies ou l’esbranslies,
mais seulement ne le soustenés plus, et vous le verrés comme un
grand colosse a qui on a desrobé la base, de son pois mesme fondre en
bas et se rompre » 286.

de se montrer plus généreux, il n’en est pas de même dans d’autres sociétés
primitives.
282 Entretien..., art. cit., p. 24. Sur ce point, voir les commentaires de Olivier
Mongin, Sauvages, à jamais... Esprit, mai 1976, p. 1012.
283 Hannah Arendt, Le système totalitaire, op. cit., 1972, p. 212.
284 Entretien..., art. cit., p. 24.
285 Entretien..., art. cit., p. 15. De même voir La société contre l’État, op. cit., p.
185.
286 La Boétie, Discours..., op. cit., pp. 116-117.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 105

Il suffit que « quelques-uns » désirent recouvrer la liberté pour


mettre un terme à la servitude. Ceux-là « aians la teste d’eusmesme
bien faite, l’ont encore polie par l’estude et le sçavoir ». En quelques
lignes, La Boétie nous propose une analyse du changement social qui
préfigure, au moins sur un point, celle que Marx avancera plus tard :
lui aussi mettra l’accent sur le rôle essentiel d’une partie des idéo-
logues bourgeois qui « se sont haussés jusqu’à l’intelligence théorique
de l’ensemble du mouvement historique » 287 dans la transformation
du système social et dans le refus de la domination politique. De
même si les anarchistes ont reconnu en [94] La Boétie un précurseur
de Kropotkine et de Bakounine, si d’autres l’ont utilisé pour critiquer
les formes modernes de la domination politique288, c’est justement
parce qu’il faisait confiance à la raison pour mettre un terme au despo-
tisme 289.

D’une certaine manière, on peut souligner qu’en privilégiant au


contraire la société des sauvages, Clastres se résigne à l’acceptation
d’une forme de contrôle absolu qui réduit à néant la liberté des
hommes. De ce fait, il s’écarte de la présentation traditionnelle du bon
sauvage à laquelle se rattachent des auteurs comme Rousseau ou Di-
derot. Dans le Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité
parmi les hommes, comme dans le Supplément au voyage de Bougain-
ville, les sauvages sont en effet présentés comme des êtres libres et

287 Karl Marx, Manifeste du parti communiste. Editions sociales, 1966, p. 47.
288 Sur l’utilisation, en ce sens, de l’ouvrage de La Boétie, voir Claude Paulus,
Essai sur La Boétie, Office de Publicité, 1949, p. 35 et suiv. Dans ce sens,
voir, Hem Day, Etienne de La Boétie, Debresse, 1939, p. 69.
289 Voir, par exemple, Gustave Landauer, anarchiste allemand qui meurt assas-
siné après l’échec du mouvement spartakiste. En 1907, il écrit dans son livre
La Révolution : « Ce qu’Etienne de La Boétie annonçait contre l’un royal, à
savoir la défection et la résistance passive, se dressera contre cet Un qui a
nom 1 État » (in La Révolution, Paris, Champ libre, 1974, p. 175-176).
Claude Lefort, dans sa postface au Discours... de La Boétie met également
l’accent sur l’appel à la révolte qu’il y décèle. À travers ses écrits, on re-
trouve ce refus de la servitude face, par exemple, à toutes les bureaucraties.
Voir Eléments d’une critique de la bureaucratie, Droz, 1971, pp. 113, 116,
362.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 106

autonomes 290. De même, Pierre Clastres abandonne la conception


optimiste de La Boétie qui estimait pour sa part que, dans les sociétés
modernes, le temps de la servitude n était que provisoire.

290 Jean-Jacques Rousseau montre que « les sauvages vécurent libres, sains,
bons et heureux autant qu’ils pouvaient l’être par leur nature » (Discours sur
l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, Editions so-
ciales, 1971, p. 168), même si « dans 1 état de nature, l’homme n’est libre
qu’à la faveur de la loi naturelle qui commande à tous » (Lettres écrites de
la Montagne, cité dans R. Derathé, Jean-Jacques Rousseau et la science po-
litique de son temps, Vrin, 1974, p. 158). Cette loi naturelle n’impose pas,
pour Rousseau, les tortures et autres formes de dégradations que connaît la
société Guayaki. De même, dans le Supplément au voyage de Bougainville
de Diderot, Garnier-Flammarion, 1972, p. 148, le Tahitien déclare à Bou-
gainville : « Nous sommes libres ; et voilà que tu as enfoui dans notre terre
le titre de notre futur esclavage. »
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 107

[95]

Dimensions du pouvoir.
DEUXIÈME PARTIE

Chapitre V
Suffrage universel,
parti-guide et mobilisation

Retour à la table des matières

Dans les sociétés contemporaines qui connaissent un épanouisse-


ment du système représentatif, les groupes sociaux subissant les nou-
velles formes de domination ont été confrontés peu à peu au problème
de l’utilisation du suffrage universel. Doivent-ils conquérir le pouvoir
par la voie parlementaire, organiser au contraire une mobilisation col-
lective qui déborderait le système des partis ou construire un parti qui
structurerait et guiderait le mouvement-social ? Depuis le milieu du
XIXe siècle, ces questions ont toujours été au centre des affrontements

des divers courants de pensée socialiste. Aujourd’hui, les grands partis


de gauche français acceptent d’avance les verdicts successifs du suf-
frage universel. La question n’en demeure pas moins essentielle : les
élections sont-elles, comme l’exprime Jean-Paul Sartre, un « piège à
cons » ? Les élections doivent-elles être toujours qualifiées ainsi quel
que soit leur caractère spécifique (type de scrutin, découpage des cir-
conscriptions, légalité de la procédure, rôle de la propagande poli-
tique, type de culture politique, etc.), leur insertion dans un système
de démocratie représentative ou de démocratie directe ? À lire les
grands textes de la pensée socialiste, on demeure frappé par le carac-
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 108

tère très sommaire des analyses consacrées au vote lui-même 291. Ce-
lui-ci se [96] trouve presque toujours accepté ou violemment rejeté en
fonction seulement de considérations théoriques qu’il est donc indis-
pensable de réexaminer.
Si Jean-Paul Sartre récuse le vote (et semble-t-il, tous les votes),
c’est que celui-ci « atomise » le corps social. Les électeurs deviennent
des êtres abstraits : « Ce n’est pas en tant que membre d un groupe
que l’urne les attend. L’isoloir, planté dans une salle d’école ou de
mairie, est le symbole de toutes les trahisons que l’individu peut
commettre envers les groupes dont il fait partie » 292. Pour Sartre, dès
qu’il est seul, l’individu peut trahir : dans cette perspective, on doit
par conséquent refuser le caractère secret et personnel du vote car
seule « la pensée du groupe est la vérité » 293. Or, voter est nécessai-
rement un acte individuel. Pour Sartre, même dans le cadre d’une dé-
mocratie directe, le vote n a guère de fonction indispensable car « la
pensée d’un groupe en fusion », qui « se forme à chaud, par exemple,
en vue d un objectif » est orientée vers la vérité 294. Aussitôt après
l’action, les individus qui le composent se retrouvent « inquiets, l’un
en face de l’autre » 295. Dès qu’il quitte le groupe, l’individu, dans sa
solitude, risque de perdre sa propre conscience, de ne plus avoir de
morale pour guider son action, et, par exemple, voter en faveur de ses
intérêts réels. La pensée sérielle atomisée de l’individu dans l’isoloir
sera, à n en pas douter, « raciste... misogyne... hostile aux autres caté-

291 Aucun grand penseur socialiste, y compris à l’époque contemporaine,


n’utilise par exemple les paradoxes de Condorcet ou leurs applications ac-
tuelles (Arrow, Black, etc.) pour mettre en question le principe de majorité.
Sur ces modèles, voir Pierre Favre, La décision de majorité, Paris, Presse de
la Fondation nationale des Sciences politiques, 1976. Cette analyse politique
ne prend donc pas en considération les recherches sur la difficile agrégation
des choix individuels.
292 J. P. Sartre, Politique et autobiographie, Situation X, Paris, Gallimard, 1976,
p. 7. Bourdieu parle lui aussi de « fantasme bourgeois de l'isoloir », issu de
la séparation des domaines économique et politique, in Questions de poli-
tique, Actes de la Recherche en Science sociale, sept. 1977.
293 J.P. Sartre, in Gavi, Sartre, Victor, On a raison de se révolter, Paris, Galli-
mard, 1974, p 4.
294 Discussion entre Sartre et la direction d'Il Manifesto, in II Manifesto, présen-
té par Rossana Rossanda, Paris, Le Seuil, 1971, p. 299.
295 Sartre, in II Manifesto, op. cit., p. 299.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 109

gories sociales... méfiante... Que le regroupement réussisse, on ne


trouvera plus trace de cette idéologie pessimiste » 296. Selon Sartre,
pour changer la société, il faut donc agir en groupe et non voter, soli-
tairement.
Cette nostalgie du groupe, en fusion, de la communion, de la Ge-
meinschaft, se trouve particulièrement bien exprimée également par
Gramsci, et, en remontant l’histoire, par Marx lui-même. Pour Grams-
ci, le mouvement ouvrier « est la réaction de la société qui veut se re-
modeler en un harmonieux organisme solidaire, régi par l’amour et la
pitié. Le « citoyen » est renié par le « camarade » ; [97] l’atomisme
social est renié par l’organisation » 297. Après avoir mis un terme au
système concurrentiel de la société libérale, la « liberté sociale » rem-
place désormais la « liberté individualiste ». La révolution proléta-
rienne « transforme radicalement la société : d’organisme unicellulaire
(fait d’individus-citoyens), elle la transforme en organisme pluricellu-
laire, elle pose comme base de la société des noyaux qui sont déjà des
éléments organiques de la société » 298. La naissance d’une société où
régnerait une telle solidarité organique ne peut prendre place dans le
cadre de la démocratie parlementaire, au sein des conseils d’usine, au
contraire, « la notion de citoyen perd de sa valeur et est remplacée par
la notion de camarade, la collaboration pour produire bien et utilement
développe la solidarité, multiplie les liens d’affection et de fraternité ;
chacun est indispensable, chacun est à son poste et chacun a une fonc-
tion et un poste, le Conseil s’appuie sur l’unité organique et concrète
du métier » 299.
La démocratie trouve donc uniquement son fondement dans la so-
lidarité fonctionnelle qui lie les ouvriers les uns aux autres au sein de
l’entreprise ; elle n’a que faire du suffrage universel par lequel
s’expriment les citoyens ; elle est un organisme dont la nature dépend
peu du libre arbitre des acteurs qui le composent. Gramsci remarque
encore, dans ce sens, « imaginer toute la société humaine comme un
colossal Parti socialiste avec ses demandes d’admission et ses démis-
sions, ne peut manquer de chatouiller le préjugé contractualiste de

296 J.-P. Sartre, Politique et autobiographie, op. cit., p. 79.


297 A. Gramsci, Écrits politiques, Paris, Gallimard, 1974, t. I, p. 238.
298 Ibid., p. 240.
299 Ibid., pp. 280-281.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 110

nombreux esprits subversifs qui ont fait leur éducation dans Jean-
Jacques Rousseau et dans les opuscules anarchistes, bien plus que
dans les doctrines historiques et économiques du marxisme » 300. Cri-
tiquant l’individualisme abstrait, caractéristique de la démocratie re-
présentative, Gramsci présente le mouvement communiste comme une
force délibérément « antiparlementaire et antidémocratique » 301.
Même s’il n’en estime pas moins que les élections législatives permet-
tent au Parti communiste de « recenser ses forces », d’« étayer par des
preuves » son rôle historique 302, il se prononce avant tout pour un
système de conseils d’usines et de conseils urbains élus jusqu’au ni-
veau national. Pour Gramsci, les conseils seront élus selon « un sys-
tème d’élection et selon une [98] procédure qui seront fixés par la
classe ouvrière elle-même et non par le Parlement national, non par le
pouvoir bourgeois » 303.
Comme on conçoit mal de quelle manière ces règles essentielles
pourraient être édictées par une classe sociale tout entière, c’est en
réalité au parti qui contrôle les conseils qu’il reviendra probablement,
et même si cela n’est pas dit explicitement, de les énoncer. On revien-
dra plus loin sur cette relation conseil-parti ; on peut dès à présent no-
ter que Gramsci, de même que Sartre, à partir d’un rejet de l’homme
abstrait, du citoyen, récuse l’utilisation du suffrage universel, la dé-
mocratie véritable devant naître de la communion du groupe. À la dif-
férence de Sartre, Gramsci accepte pour sa part que le vote se déroule
au sein des conseils où règne une solidarité fonctionnelle, mais il n’en
précise pas les règles. Le refus de l’individualisme abstrait, le rejet de
l’universalité de la notion de citoyen mènent dans un cas comme dans
l’autre, à une grande indifférence à l’égard des procédures électorales.
On doit souligner que le refus d’accepter la notion d’homme rationnel
et abstrait, de citoyen, se réalise à partir d’une critique d’une dimen-
sion essentielle de l’œuvre de Rousseau. Cette opposition au contrac-
tualisme assimilé à l’individualisme abstrait se manifeste aussi à plu-
sieurs reprises dans l’œuvre de Marx. Ainsi, dans l'Introduction à la
Critique de l’économie politique, Marx qualifie de « robinsonade » le
contrat social de Rousseau : pour lui, « il s’agit en réalité, d’une anti-

300 Gramsci, Écrits politiques, op. cit., t. I, p. 294.


301 Ibid., t. II, p. 96, article « Le Parlement italien ».
302 Ibid., t. II, p. 106, article « Les communistes et les élections ».
303 Ibid., t. II, p. 80.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 111

cipation de la « société bourgeoise » qui se préparait depuis le XVI e

siècle et qui, au XVIIIe siècle, marchait à pas de géant vers sa maturi-


té. Dans cette société où règne la libre concurrence, l’individu apparaît
détaché des liens naturels, etc. ..., qui font de lui à des époques histo-
riques antérieures un élément d’un conglomérat humain déterminé et
délimité » 304.
De Marx à Sartre en passant par Gramsci, l’individualisme semble
donc radicalement incompatible avec le socialisme car il [99] n’est
que l’émanation de la société bourgeoise. Comme ce sont des indivi-
dus qui votent, isolément, le suffrage universel est souvent apparu
comme une formule politique propre à légitimer le pouvoir de la
bourgeoisie. Au mieux, et même si on en accepte l’idée, le vote ne
doit être que l’émanation du groupe de l’isoloir ne paraît pas toujours
indispensable. Selon cette perspective, la société ne pourra pas être
transformée par le biais du suffrage universel ; le parti ou les conseils
ou encore, tous deux à la fois, apparaissent alors comme les instru-
ments propres à susciter un changement du système social que l’on ne
peut espérer du seul suffrage universel.

304 K. Marx, Contribution à la critique de l’économie politique, Paris, Ed. So-


ciales, 1957. p. 149. Dans ce sens, Galvano della Volpe montre que « un tel
cadre idéologique devait nécessairement exclure le prolétariat, c’est-à-dire
l’homme commun en tant que spécifiquement ouvrier, et, comme tel,
homme de masse » (in Rousseau et Marx, Paris, Grasset, 1974, p. 63). Dans
Le Contrat social, Rousseau insiste sur le fait que tous les citoyens doivent
bénéficier du droit de vote : de cette manière, par-delà la volonté de tous
peut se dégager la volonté générale. Il écrit, par exemple : « Chacun ne don-
nant son suffrage dit son avis là-dessus ; et du calcul des voix se tire la dé-
claration de la volonté générale » (Du Contrat social, op. cit., p. 172). Il est
évident que d’autres aspects de l’œuvre de Rousseau le rapprochent au con-
traire de l’œuvre de Marx. Voir, par exemple, C. B. Macpherson, Démocra-
tie theory, Oxford Clarendon Press, 1973, p. 224 et sq.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 112

PARTIS, CLASSES ET ÉLECTIONS

Retour au sommaire

On sait que dans un nombre relativement limité des textes Marx et


Engels ont traité de la relation qu’ils établissent entre parti, classe et
élections. Après avoir montré que le prolétariat forme une classe dé-
terminée par sa place dans les rapports de production, Marx et Engels
soulignent que les ouvriers ont su dépasser leur isolement pour
s’organiser. Pour n’être plus une masse « émiettée » par la concur-
rence, ils se constituent en association pour renforcer leur « union » et
rendre possible la mobilisation. Bénéficiant de l’usage des moyens de
communication, les ouvriers prennent conscience de l’identité de leurs
intérêts : on assiste alors à une organisation du prolétariat en classe et
donc en parti politique » 305. C’est la classe tout entière qui se trans-
forme en parti politique : nulle séparation ne se produit 306. Rejetant
les conceptions blanquistes des partis élitistes. Marx et Engels ajou-
tent que « tous les mouvements historiques ont été, jusqu’ici, accom-
plis par des minorités ou au profit de minorités. Le mouvement prolé-
tarien est le mouvement spontané de l’immense majorité au profit de
l’immense majorité » 307.
Devenu lui-même un parti conscient, le prolétariat, « spontané-
ment » sans qu’il ait besoin d’un parti extérieur à lui-même, « s’érige
en classe dominante ». De même que les paysans parcellaires ne peu-
vent se représenter eux-mêmes quand ils n’ont « entre eux » aucune
communauté, aucun lien national, ni aucune [100] organisation poli-
tique 308, de même les ouvriers n’acquièrent que grâce à leurs formes

305 Marx et Engels, Manifeste du Parti communiste, op. cit., p. 46.


306 C’est pourtant encore cette interprétation que l’on trouve dans Roger Dan-
geville, Introduction à Marx et Engels, Le parti de classe, Paris, Maspero, t.
1, 1973, p. 25.
307 Marx et Engels, Le Manifeste du Parti communiste, op. cit., pp. 49-50.
308 K. Marx, Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, Paris, Pauvert, 1964, p. 349-
350. Voir aussi K. Marx, Misère de la philosophie, Paris, Ed. Sociales,
1947, p. 134. Dans ce texte, Marx montre que, dans la lutte, la classe ou-
vrière « se constitue en classe pour elle-même... la lutte de classe est une
lutte politique ».
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 113

d’auto-organisation, la capacité de se représenter eux-mêmes. Ils n’ont


plus besoin de grands partis traditionnels dirigés par « des gens qui
font de la politique une affaire... vivent de l’agitation pour leur parti et
sont récompensés de sa victoire par des places » 309. Engels condamne
les blanquistes « élevés à l’école de la conspiration, liés par la stricte
discipline qui leur est propre » et qui veulent « s’emparer du pouvoir »
pour y établir une « stricte centralisation dictatoriale » 310. Après avoir
montré de quelle manière les Communards, tout au contraire, ont éta-
bli le suffrage universel et soumis les titulaires des fonctions
d’administration, de justice, d’enseignement, aux résultats d’élections,
ceux-ci étant révocables à tout instant par ceux qui les ont élus, Engels
conclut : « Regardez la Commune de Paris. C’était la dictature du pro-
létariat » 311. Marx estime lui aussi que la Commune, « c’était essen-
tiellement un gouvernement de la classe ouvrière » qui s’exprime par
le suffrage universel et la démocratie directe 312.
Mais une forte ambiguïté apparaît dès lors : faut-il retenir de ce
texte que Marx se déclare totalement favorable au suffrage universel
(ce que fera, par exemple, Kautsky) ou, au contraire, que Marx sou-
haite avant tout établir le gouvernement de la classe ouvrière, quel que
soit le moyen utilisé (telle sera, on le sait, l’interprétation de Lénine).
Comment une classe peut-elle instaurer une dictature par le biais du
suffrage universel ? Cette contradiction s’explique-t-elle par le fait
que les ennemis de la Commune ont déserté Paris, celui-ci ne regrou-
pant plus dorénavant qu’une population relativement homogène favo-
rable à la Commune 313 ? Dans la réflexion de Marx, le problème cru-
cial de la représentation politique des autres catégories sociales par le
biais du suffrage universel se trouve par conséquent passé sous si-
lence.
Ces ambiguïtés sont lourdes de conséquences car, comme on le
[101] verra plus loin, elles permettent aux héritiers de se choisir cha-
cun un Marx qui conforte leurs propres interprétations. Examinons de

309 F. Engels, Introduction à K. Marx, La guerre civile en France, Paris, Ed.


Sociales, 1953, p. 300.
310 Ibid., p. 299.
311 Ibid., p. 302.
312 K. Marx, La guerre civile en France, op. cit., pp. 43-45.
313 Lénine, La révolution prolétarienne et le renégat Kautsky, Paris, Plon,
10/18, 1972, p. 44.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 114

plus près le texte de Marx sur la Commune. Celui-ci, comme on l’a


déjà noté, se félicite à plusieurs reprises de la mise en application du
suffrage universel qui favorise ici la naissance d’une démocratie di-
recte : pour lui, « le suffrage universel devait servir au peuple constitué
en communes » 314. Qu’est-ce que le peuple ? S’agit-il de tous les ci-
toyens ? Marx précise que la Commune, on s’en souvient, « c’était
essentiellement le gouvernement de la classe ouvrière » ; le suffrage
universel dont bénéficie le « peuple » mène donc au pouvoir de la
classe ouvrière car « après l’exode hors de Paris de toute la haute bo-
hème bonapartiste et capitaliste » 315, qui ne fait donc pas partie du
« peuple », les classes moyennes vont se rallier à elle. D’où cette ob-
servation de Marx : « Si la Commune était donc la représentation véri-
table de tous les éléments sains de la société française, et, par suite, le
véritable gouvernement national, elle était en même temps un gouver-
nement ouvrier » 316.
On peut donc en conclure que, pour Marx, seuls les éléments
« sains » peuvent bénéficier du suffrage universel ; le gouvernement
qui en résulte est alors celui de la nation tout entière (ouvriers, pay-
sans, classes moyennes, etc.) en dehors de la « bohème bonapartiste et
capitaliste ». Marx n’explique pourtant pas pour quelles raisons ces
différentes catégories sociales qui jouissent du droit de vote confient
l’ensemble du pouvoir à la classe ouvrière. Plus tard, Engels et, par la
suite, Kautsky, montreront que c’est parce que la classe ouvrière de-
vient la plus nombreuse quantitativement quelle peut ainsi user à son
avantage d’un suffrage universel étendu à toutes les classes sociales,
qu’elles soient « saines » ou pas. Pour sa part, Marx n’utilise pas cet
argument, sauf dans de très rares textes (voir, par exemple, plus loin
l’analyse de son discours au Congrès de La Haye de l’Internationale
en 1872). Dans l’esprit de Marx, le suffrage universel n’est qu'excep-
tionnellement universel ; en réalité, il ne l’est le plus souvent que pour
les catégories « saines ». Le « peuple » ainsi limité à ces catégories
parvient à s’émanciper par « la formation d’une classe dont les
chaînes sont radicales, d’une classe de la société civile qui n’est au-
cune classe de cette [102] société, d’une catégorie qui est la dissolu-

314 K. Marx, La guerre civile en France, op. cit., p. 43.


315 Ibid., p. 47.
316 Ibid., p. 49.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 115

tion de toutes les autres, une sphère qui possède un caractère universel
de par ses souffrances universelles » 317, c’est-à-dire le prolétariat.
Comme il sert à l’émancipation de tous, tous se rallient à lui par le
biais d’un suffrage universel restreint.
Pourtant, à plusieurs reprises, Marx et surtout Engels se déclarent
en faveur d’un suffrage totalement universel. De ce point de vue, il
faut d’abord citer le célèbre texte de Engels d’où sont issues toutes les
interprétations « révisionnistes » du marxisme. On sait que dans
l’Introduction aux luttes de classes en France, Engels commence par
condamner à nouveau les méthodes insurrectionnelles blanquistes
vouées selon lui à l’échec en fonction des nouvelles techniques de ré-
pression (« le temps des coups de main, des révolutions exécutées par
de petites minorités conscientes à la tête de masses inconscientes est
passé ») pour affirmer ensuite que « dès aujourd’hui, nous pouvons
compter sur deux millions et quart d’électeurs. Si cela continue ainsi,
nous conquerrons d’ici la fin du siècle la plus grande partie des
couches moyennes de la société, petits bourgeois ainsi que petits pay-
sans et nous grandirons jusqu’à devenir la puissance décisive dans le
pays, devant laquelle il faudra que s’inclinent toutes les autres puis-
sances, quelles le veuillent ou non... Nous, les « révolutionnaires », les
« chambardeurs », nous prospérons beaucoup mieux par les moyens
légaux que par les moyens illégaux et le chambardement » 318. Le
changement de société procède donc cette fois du nombre et de la
prise de conscience des électeurs qui s’expriment par le vote, et non
d’une contradiction structurelle par laquelle l’émancipation du prolé-
tariat s’étend à la société tout entière. De plus, pour la première fois, il
est affirmé que les autres puissances devront s’incliner devant le résul-
tat de ces votes, « qu’elles le veuillent ou non ».
On peut remarquer que, dans sa polémique avec Kautsky, Lénine
passe entièrement sous silence ce texte essentiel qui va donner nais-

317 K. Marx, Contribution à la critique de la philosophie du droit, Paris, Costes,


1948, p. 101. Voir Hippolyte Simon, Marx, l’État et la liberté, Esprit, no-
vembre 1977, p. 11.
318 F. Engels, Introduction à K. Marx, Les luttes de classes en France, op. cit.,
pp. 47, 49, 50. Marx reconnaît à son tour le rôle immense du suffrage uni-
versel quand il souligne que la bourgeoisie se voit dans l’obligation de
l’abolir quand elle craint quelle ne conduise à sa perte (in Les luttes de
classes en France, op. cit., pp. 185-186).
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 116

sance au courant réformiste. Très explicitement, de Bernstein à


Kautsky puis Jaurès, on cherchera à légitimer l’acceptation définitive
du verdict du suffrage universel à l’aide de ce texte de [103] Engels.
Le rejet de la théorie du parti-élite va s’opérer par un retour à ce texte
de Engels qui fait confiance à l’éducation et à l’explication politique
pour vaincre l’aliénation des masses, celle-ci justifiant au contraire,
dans la pensée de Lénine, le recours au parti-élite et le refus du suf-
frage universel. Pour Bernstein, Kautsky, Jaurès... et les grands partis
de gauche contemporains d’Europe occidentale, qu’ils se réclament du
socialisme ou du communisme, les élections n’apparaissent plus sim-
plement comme un « piège à cons ». C’est en se référant au texte de
Engels précité que Bernstein a voulu mettre un terme à la relation par-
fois étroite qui s’était établie entre le marxisme et le blanquisme. Pour
lui, « le droit de vote fait de celui qui l’exerce un membre de la collec-
tivité. Tant que la classe ouvrière reste numériquement faible et poli-
tiquement peu formée, le droit de vote peut sembler se réduite au droit
de choisir son « bourreau ». Mais à mesure que les ouvriers sont plus
nombreux et que leur niveau de connaissances s’élève, le suffrage
universel devient l’instrument par lequel ils peuvent transformer les
parlementaires en serviteurs du peuple » 319. Rejetant la notion de dic-
tature du prolétariat qu’il assimile à la violence, alors que dans la pen-
sée de Marx et de Engels, celle-ci pouvait s’exercer par le biais d’un
suffrage universel simplement limité, Bernstein tente de concilier ex-
pressément socialisme et libéralisme, c’est-à-dire socialisme et indivi-
dualisme. On sait qu’après s’être opposé aux thèses développées par
Bernstein 320, Kautsky en est venu à adopter une perspective iden-
tique. Pour lui aussi, dorénavant, « le Parti socialiste est un parti révo-
lutionnaire, il n’est pas un parti qui fait des révolutions (car) le prolé-
tariat grandit de plus en plus en nombre et en force, tant du point de
vue morale, qu’au point de vue économique » 321. Dans un autre écrit
fondamental, Kautsky tente de réconcilier définitivement le parlemen-
tarisme et le socialisme : pour lui, « un régime réellement parlemen-
taire peut être l’instrument de dictature du prolétariat tout comme il a

319 Edouard Bernstein, Les présupposés du socialisme, Paris, Le Seuil, 1974, p.


176. Voir L. Colletti, Bernstein and the marxism of the Second international,
in L. Colletti, From Rousseau to Lenin, London, NLB, 1972.
320 Karl Kautsky, Le marxisme et son critique Bernstein, Paris, Stock, 1900.
321 Karl Kautsky, Le chemin du pouvoir, Paris, Anthropos, 1969, p. 67.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 117

été celui de la bourgeoisie. Ce n’est pas abolir le parlementarisme


mais briser la puissance des gouvernements vis-à-vis des Parlements
en même temps qu’ouvrir au Prolétariat un chemin aussi large que
possible [104] vers les Parlements, par une répartition équitable des
circonscriptions électorales, par la protection du vote secret... » 322.
Dans ce texte essentiel, Kautsky assimile la dictature du prolétariat à
la démocratie représentative alors que Marx et Engels la liaient plutôt
à la démocratie directe. Il pousse à son terme la réconciliation entre
socialisme et libéralisme en se déclarant en faveur du vote secret par
lequel chaque citoyen peut choisir sans pour autant trahir comme le
pense à notre époque J.-P. Sartre.
Kautsky fonde son analyse sur un texte de Marx qui est assez ra-
rement cité. Dans un discours au Congrès de La Haye de
l’Internationale en 1872, Marx déclare en effet : « Nous savons la part
qu’il faut faire aux institutions, aux mœurs et aux traditions des diffé-
rentes contrées : et nous ne nions pas qu’il existe des pays comme
l’Amérique, l’Angleterre et, si je connaissais mieux vos institutions,
j’ajouterais la Hollande, où les travailleurs peuvent arriver à leur but
par des moyens pacifiques. Mais ce n’est pas le cas dans tous les
pays. » Il récuse, de même que Bernstein, la dimension blanquiste du
marxisme et affirme que « la grande arme des prolétaires, c’est leur
nombre : en temps normal, ils ne peuvent conquérir le pouvoir d’État
que parce qu’ils sont la majorité » 323.
De Bernstein à Kautsky ou Jaurès, le suffrage universel est sans
cesse conçu comme le moyen de réconcilier démocratie et socialisme.
Après avoir lui aussi rejeté la dimension blanquiste du marxisme et en
s’inspirant à son tour des derniers écrits de Engels, Jaurès souligne
que le prolétariat a « par le suffrage universel et la démocratie une
force légale indéfiniment extensible » 324. Dans le contexte français, la
perspective adoptée par Jaurès se heurte à celle dégagée par les gues-
distes qui mettent quant à eux l'accent sur d’autres textes de Marx et
ne dédaignent pas, logiquement, de s’allier aux blanquistes. Dans le

322 Karl Kautsky, Parlementarisme et socialisme, Paris, Librairie du Parti socia-


liste, p. 165. Sur l’évolution de la pensée de Kautsky, voir Massimo Salva-
dori, La conception du processus révolutionnaire chez Karl Kautsky de 1891
à 1922, in Histoire du marxisme contemporain, Paris, 10/18, 1976, t. 1.
323 Karl Kautsky, La dictature du prolétariat, Paris, Plon, 10/18, 1972, p. 251.
324 Jean Jaurès, L’esprit du socialisme, Paris, Gonthier, 1964, p. 42.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 118

Manifeste, Marx et Engels affirment en effet que le prolétariat doit


procéder au « renversement violent de la bourgeoisie » ; dans les Les
luttes de classes en France, Marx accepte de reprendre à son compte
l’assimilation faite par la [105] bourgeoisie entre communisme et
blanquisme 325, il souligne aussi enfin à de nombreuses reprises la né-
cessité de briser la machine d’État (voir, par exemple, la lettre à
Weydemeyer). Surtout, dans l’Adresse du Comité central à la Ligue
des communistes de mars 1850, Marx déclare que « les ouvriers doi-
vent... essayer de réaliser la centralisation la plus absolue du pouvoir
entre les mains de l’État. Ils ne doivent pas se laisser dérouter par tout
ce que les démocrates leur racontent de la liberté des communes, du
gouvernement autonome » 326. Dans le même sens, Engels affirme lui
aussi qu’« une révolution est à coup sûr la chose la plus autoritaire qui
soit, un acte par lequel une partie de la population impose à l’autre
partie sa volonté à coups de fusils, de baïonnettes et de canons,
moyens autoritaires s'il en fut ».
Passant sous silence tous les textes de Marx et de Engels dans les-
quels ceux-ci se déclarent en faveur d’une transformation pacifique de
la société par le biais du suffrage universel dans les sociétés dévelop-
pées à tradition démocratique, Lénine préfère se référer à ce dernier
texte de Engels ainsi qu’à un autre où celui-ci soutient que le suffrage
universel est « l’indice qui permet de mesurer la maturité de la classe
ouvrière ; il ne sera jamais rien de plus dans l’État actuel » 327. Ce
texte de Engels, de même que les précédents, ne sont pourtant pas
contradictoires avec ceux qui ont été cités auparavant et dans lesquels
Engels se montrait confiant dans les vertus du suffrage universel : ils
renvoient simplement à des types de sociétés différentes.
Quand Lénine écrit que « la théorie... de la démocratie et de la dic-
tature ne doit pas porter sur une question spéciale, comme celle du
droit de vote mais sur le problème d’ensemble : la démocratie peut-
elle être maintenue aussi pour les riches et pour les exploiteurs, dans
la période historique marquée par le renversement des exploiteurs et la

325 K. Marx, Les luttes de classes en France, op. cit., p. 179.


326 K. Marx, Adresse du Comité central à la Ligue, in K. Marx devant les jurés
de Cologne, Paris, 1939, p. 246.
327 F. Engels, L’origine de la famille, de la propriété privée et de l’État, Paris,
Ed. Sociales, 1966, p. 159.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 119

substitution à leur État de l’État des exploités ? » 328, sa réponse est


sans ambiguïté car, selon lui « la démocratie prolétarienne est un mil-
lion de fois plus démocratique que n’importe quelle démocratie bour-
geoise » 329. Pour Bernstein, [105] Kautsky et Jaurès, au contraire, le
socialisme doit préserver les libertés démocratiques assurées pour
tous, les ouvriers étant certains de l’emporter par leur nombre et leur
prise de conscience. En France, dès avant la révolution russe, les
guesdistes qui, en se réclamant de Marx, se sont presque toujours re-
fusés à utiliser le suffrage universel, s’allient souvent aux blanquistes
pour combattre le socialisme démocratique 330.
Pendant une brève période, les guesdistes, tenants d’une interpréta-
tion souvent sectaire du marxisme, acceptent, par exemple, aux élec-
tions cantonales de juillet-août 1892 et aux élections législatives de
1893, de tenir compte du verdict du suffrage universel. Engels les en
félicite et écrit à Lafargue : « Voyez-vous maintenant quelle arme
splendide on a entre les mains en France, depuis quarante ans, dans le
suffrage universel si seulement on avait su en faire usage. » Lafargue
reprend cette idée à son compte et écrit à Guesde : « Le suffrage uni-
versel va devenir une arme terrible, maintenant que les ouvriers com-
mencent à en connaître son maniement » 331. Durant cette brève pé-
riode, les guesdistes vont jusqu’à soutenir qu’il est possible de parve-
nir à « la transformation, par la voie du suffrage universel, de la Ré-
publique panamiste de l’heure présente en République sociale » 332. À
partir de 1898, les guesdistes retournent à leur attitude hostile au suf-
frage universel et au parlementarisme. Ils en viennent à s’opposer à
Jaurès, en particulier à propos de l’affaire Millerand dont la participa-
tion au gouvernement est admise aussi bien par Kautsky que par Jau-
rès 333. Pour les guesdistes, de manière maintenant définitive, les li-

328 Lénine, La révolution prolétarienne et le renégat Kautsky, op. cit., pp. 64-
65.
329 Ibid., p. 55.
330 Voir Claude Willard, Les guesdistes, Paris, Ed. Sociales, 1965, pp. 42, 62,
446, 537 et sq.
331 Cités par C. Willard, op. cit., p. 71.
332 Ibid., p. 192.
333 Pour Jaurès, « quel triomphe pour le socialisme que la République ne puisse
être sauvée sans qu’il soit fait appel au parti du prolétariat ». Cité par H.
Goldberg, Jean Jaurès, op. cit., p. 293.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 120

bertés constituent autant de « blagues bourgeoises » (Lafargue) 334.


Au contraire, pour Jaurès ou Lucien Herr 335, l’idée socialiste peut se
développer dans la conscience de chacun et s’exprimer par le suffrage
universel. Dans ce sens, le socialisme est compatible avec la démocra-
tie « formelle » et l’individualisme : celui-ci, loin de se comprendre
uniquement en fonction de l’utilitarisme de la société concurrentielle,
apparaît dès lors dans sa dimension morale et, [107] grâce à la prise de
conscience et à l’éducation, peut se traduire par le vote 336.
Au sein du socialisme français, ce sont pourtant les guesdistes qui
vont l’emporter ; de même, Lénine va combattre violemment le ré-
formisme de Bernstein et de Kautsky et imposer, pour longtemps, une
conception de la démocratie qui n’a que faire du suffrage universel,
lequel sera d’ailleurs supprimé dans la première Constitution sovié-
tique, celle de 1918. Pour Lénine, « l’historien Kautsky n’a jamais
entendu dire que le suffrage universel donne des parlements parfois
petits bourgeois, parfois réactionnaires et contrerévolutionnaires.
Kautsky, l’historien marxiste, n’a pas entendu dire que la forme des
élections, la forme d’une démocratie est une chose et que le contenu
de classe d’une institution donnée en est une autre » 337.
On se souvient que pour Marx et Engels « le mouvement proléta-
rien est le mouvement spontané de l’immense majorité » ; Marx et
Engels en déduisent que le prolétariat devient lui-même classe diri-
geante, le suffrage universel pouvant lui permettre, dans certains cas,
d’accéder directement au pouvoir. Pour Lénine, au contraire, « on
parle de spontanéité. Mais le développement spontané du mouvement
ouvrier aboutit justement à le subordonner à l’idéologie bourgeoise...
le mouvement ouvrier spontané, c’est le trade-unionisme, la Nur-
Gewerkschaftelerei ; or le trade-unionisme, c’est justement
l’asservissement idéologique des ouvriers par la bourgeoisie » 338.
Dans le premier cas, la spontanéité se traduit par la prise de cons-

334 Cité par C. Willard, op. cit., p. 457.


335 Voir D. Lindenberg et P.-A. Mayer, Lucien Herr. Le socialisme et son des-
tin, Paris, 1977, pp. 113, 134, 168 etc.
336 Durkheim distingue bien l’individualisme de l’utilitarisme, in
L’individualisme et les intellectuels, in E. Durkheim, La science sociale et
l’action, éd. par J.-C. Filloux, op. cit., p. 262-263.
337 Lénine, La révolution prolétarienne et le renégat Kautsky, op. cit, p. 82.
338 Lénine, Que faire ?, Paris, Ed. Sociales, 1966, p. 53.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 121

cience et peut donc s’exprimer par un vote ; dans le second, elle ne


peut qu’illustrer l’idéologie dominante : un parti-élite est donc indis-
pensable qui peut seul échapper à l’aliénation pour transformer la so-
ciété, le suffrage universel ne pouvant qu’exprimer le conformisme
produit par l’idéologie dominante.
Une nouvelle logique se met en place qui repose tout entière sur
l’aliénation et la passivité supposées des ouvriers qui ne seraient pas
capables de se mobiliser eux-mêmes. D’après Lénine, « les ouvriers...
ne pouvaient avoir encore la conscience sociale-démocrate. [108]
Celle-ci ne pouvait leur venir que du dehors » 339, c’est-à-dire des in-
tellectuels et du Parti lui-même. Celui-ci, on le sait, requiert, dans
l’esprit de Lénine, « une organisation de dirigeants stables et qui assu-
rent la continuité du travail... une telle organisation doit se composer
principalement d’hommes ayant pour profession l’activité révolution-
naire » 340. Selon Lénine, même dans les sociétés capitalistes indus-
trialisées, et non seulement dans la Russie sous-développée, « force
nous est de reconnaître que ce n’est que cette minorité consciente qui
peut diriger les larges masses et les entraîner avec elle » 341 Pour Lé-
nine encore, il est faux « de penser que sous le capitalisme presque
toute la classe ou la classe tout entière sera un jour en état de s’élever
au point d’acquérir le degré de conscience et d’activité de son déta-
chement d’avant garde, de son Parti-social-démocrate » 342.. De même
que les guesdistes, Lénine semble retrouver à son tour une perspective
blanquiste à laquelle Plékhanov va par exemple s’opposer car elle
suppose une forte et définitive apathie des masses 343.
Si Sartre, de nos jours, s’en prend au suffrage universel, c’est parce
qu’il détruit, selon lui, l’unité du groupe ; c’est pourquoi, Sartre refuse

339 Lénine, Que faire ?, op. cit., p. 40. Voir Claude Lefort, Le prolétariat et sa
direction, in Éléments d’une critique de la bureaucratie, op. cit.
340 Ibid., p. 170.
341 Lénine, Discours sur le rôle du Parti communiste. Œuvres complètes, t.
XXXI, Paris, Ed. Sociales, 1961.
342 Lénine, Un pas en avant, deux pas en arrière, Moscou, Ed. du Progrès,
1966, p. 80.
343 Voir Reider Larson, Théories of révolution. From Marx to the First Russian
Revolution, Stockholm, Almquist and Wiksell, 1970, p. 234 et sq. Cet auteur
analyse très bien les relations qui se sont fait jour entre léninisme et blan-
quisme.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 122

également le Parti en tant qu’organisation qui institutionnalise les re-


lations et rompt la solidarité immédiate 344. Lénine tire, au contraire
de son refus de tenir pour essentiel le suffrage universel, le thème
d’un parti-guide qui monopolise le pouvoir et élimine ses adversaires.
D’où la dissolution de l’Assemblée constituante au sein de laquelle les
bolcheviks sont minoritaires. On sait que les élections eurent lieu le 25
novembre 1917 ; le suffrage était universel, égal, secret, la répartition
des sièges se faisant à la proportionnelle. Les bolcheviks obtinrent
23,9% des suffrages. Dès sa première séance, le 18 janvier 1918,
l’Assemblée fut dissoute par un décret du Comité exécutif central de
Russie où les bolcheviks étaient majoritaires. Ce décret, conçu par
Lénine, affirme que « les classes laborieuses ont pu se convaincre par
leur expérience que le [109] vieux parlementaire bourgeois avait fait
son temps, qu’il était absolument incompatible avec les tâches posées
par la réalisation du socialisme, que seules des institutions de classe
(tels les soviets) et non des institutions nationales sont capables de
vaincre la résistance des classes possédantes et de jeter les fondements
de la société socialiste » 345.
On sait que la dissolution de l’Assemblée constituante a été con-
damnée aussi bien par Kautsky 346 que par Rosa Luxemburg, devenus
pourtant ennemis. Comme le remarque Rosa Luxemburg, « sans élec-
tions générales, sans liberté illimitée de la presse et de réunion, sans
lutte libre entre les opinions, la vie se meurt dans toutes les institu-
tions publiques » 347 ; revenant à Marx, elle ajoute : « La dictature doit
être l’œuvre de la classe et non d’une petite minorité dirigeant au nom
de la classe dirigeante : autrement dit, elle doit pouvoir, au fur et à
mesure, de la participation active des masses, rester sous leur in-

344 J.-P. Sartre. Voir par exemple On a raison de se révolter, op. cit., p. 47.
345 Cité par Oskar Anweiler, Les soviets en Russie, Paris, Gallimard, 1972, p.
273. Il est intéressant de souligner que, dans ses Thèses sur l’Assemblée
constituante, Lénine justifie la dissolution de cette Assemblée par la mau-
vaise application de la représentation proportionnelle (le parti des socialistes
révolutionnaires s’étant scindé après les élections et avant la convocation de
l’Assemblée).
346 K. Kautsky, La dictature du prolétariat, op. cit., p. 235 et sq.
347 Rosa Luxemburg, La révolution russe, Paris, Maspero, 1964, p. 65.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 123

fluence immédiate, être soumise au contrôle du peuple tout entier, être


un produit de l’éducation croissante des masses populaires » 348.
La théorie du parti élaborée par Lénine l’entraîne inévitablement à
dissoudre l’Assemblée constituante et à mettre un terme au suffrage
universel ; on sait que dans la Constitution de 1918 l'éligibilité comme
le droit de vote sont réservés à tous ceux qui tirent leur subsistance
d’un travail productif et utile, à l’exclusion des personnes employant
des travailleurs salariés ou vivant de revenus non acquis par le travail,
les commerçants, les ecclésiastiques, etc. (articles 64 et 65 349). A par-
tir de catégories aussi élastiques, la perte du droit de vote peut frapper
une large partie de la population, y compris, comme le remarque Rosa
Luxemburg, les nombreux ouvriers [110] chômeurs. Délibérément, on
se situe donc ici aux antipodes de la Déclaration des droits de
l’homme de la Révolution française.
Il est vrai que Lénine s’est refusé à donner un statut théorique à
son refus du suffrage universel : il déclare par exemple que « la res-
triction au droit électoral est un problème particulier à telle ou telle
nation et non point la question générale de la dictature. Il faut aborder
ce problème en examinant les conditions particulières de la révolution
russe, le cours particulier de son développement... ce serait une erreur
d’affirmer d’avance que les révolutions prolétariennes de demain en
Europe, toutes ou la plupart d’entre elles, apporteront absolument des
restrictions aux droits électoraux de la bourgeoisie » 350. Certains
commentateurs estiment pouvoir tirer de ce texte la thèse d’un refus
du suffrage universel qui s’expliquerait par des circonstances histo-
riques spécifiques. On peut penser au contraire que, pour Lénine,

348 Ibid., p. 69. De même que Marx, R. Luxemburg attend beaucoup de l’action
« spontanée » des masses, liée à la conscience des acteurs et indépendante
d’un parti-guide. Elle s’oppose en ce sens à Lénine. Voire Grève de masses,
parti et syndicat, op. cit., p. 49 et 67. Au contraire, Lénine soutient que « le
peuple a le droit et le devoir de trancher de telles questions non par des votes
mais par la force » (cité par Anweiler, op. cit., p. 236). De même, pour
Trotsky, le pouvoir devait être arraché par la force, cela ne pouvait se faire
par un vote ». Sur la critique de Lénine par Rosa Luxemburg, voir Otto Kir-
chheimer, Politics, law and social change, New York, Columbia University
Press, 1969, pp. 29-32.
349 Voir Guy Desolre, Les quatre Constitutions soviétiques, Paris, Savelli, 1977,
pp. 29-30.
350 Lénine, La révolution prolétarienne et le renégat Kautsky, op. cit., p. 65.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 124

l’application de ce suffrage se trouve liée à la réalisation d’une société


relativement homogène qui aurait éliminé les conflits structurels.
Nous reviendrons plus loin sur ce point ; remarquons dès à présent
que la relation essentielle — suffrage universel — société hétérogène
aux groupes sociaux antagonistes-démocratie se trouve résolue par la
négation du suffrage universel. Ou encore par la destruction de ces
groupes qui demeurent opposés au prolétariat. Comme l’observe ou-
vertement Lénine, « la privation de la bourgeoisie au droit de vote,
nous ne l’avons nullement envisagée d’un point de vue absolu, parce
que, théoriquement, on peut très bien admettre que la dictature du pro-
létariat réprime la bourgeoisie à chaque pas, sans cependant la priver
des droits électoraux... s’il est indispensable d’écraser la bourgeoisie
en tant que classe, il n’est pas indispensable de la priver du droit de
vote et de l’égalité » 351. Dans cette perspective « théorique », peu im-
porte en effet le type de scrutin.
On sait que Trotsky a condamné la Constitution de 1936 car elle
marquait au moins formellement, le retour au « suffrage universel,
égal et direct de la population atomisée » qui entraîne, selon lui, « la
liquidation juridique de la dictature du prolétariat ». De toutes les ma-
nières, ce retour à la démocratie formelle a été sans [111] grande con-
séquence sur les pratiques politiques. Retenons pourtant que Trotsky
s’en prend également à l’introduction, qui a été sans grande consé-
quence, du vote secret. Pour lui, dans la société capitaliste, le vote se-
cret protège les exploités ; pourquoi, s’interroge-t-il, réintroduire le
vote secret si on a déjà réalisé une égalité sociale ? « Que craint la po-
pulation du pays socialiste et contre qui faut-il la défendre ? » 352.
Dans une société devenue homogène, le vote secret perdrait donc
toute raison d’être...
Dans la seconde moitié du XX siècle, les partis communistes des
e

pays occidentaux ont pourtant peu à peu rejoints les partis socialistes
dans leur adhésion au suffrage universel et au parlementarisme. En
France, par exemple, dès 1945, le PC affirme son attachement à la dé-

351 Lénine, Discours sur le Programme présenté au VIIIe Congrès du PC, in


Œuvres complètes, Paris, Ed. Sociales, 1969, t. XXIX. Sur la transformation
du discours de Lénine, le changement de son vocabulaire, le type de sym-
boles utilisés, voir Charles Roig, La grammaire politique de Lénine, Lau-
sanne, L’Age d’Homme, 1980.
352 Léon Trotsky, De la Révolution, Paris, Ed. de Minuit, 1963, pp. 610-612.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 125

mocratie parlementaire, souhaite rendre au Parlement la plénitude de


ses droits, et limiter, par conséquent, ceux du gouvernement ; il dé-
fend, de plus, le scrutin proportionnel qu’il considère comme le plus
démocratique. Comme l’exprime en 1958, Waldeck Rochet, les com-
munistes « ne (s’assignent) plus aujourd’hui — comme le faisaient les
bolcheviques — le but de supprimer le Parlement » 353. Dans le même
sens, le Programme commun de gouvernement signé par les partis de
gauche français reconnaît la pluralité des partis, se prononce en faveur
de la représentation proportionnelle et surtout, énonce que « les partis
de la majorité comme ceux de l’opposition respecteront le verdict ex-
primé par le suffrage universel ».
Tournant définitivement le dos au léninisme, écartant les critiques
exprimées aujourd’hui par Jean-Paul-Sartre, les partis de gauche se
montrent les fidèles héritiers de Bernstein et de Kautsky et redonnent
toute son importance au « testament » de Engels favorable au respect
d’un suffrage universel absolu. Quand, de plus, le Parti communiste
français, de même que le Parti communiste espagnol, abandonne le
concept de dictature du prolétariat, c’est essentiellement la conception
léniniste qui se trouve visée car, selon Marx et Engels, cette dictature
pouvait aussi bien s’exercer par le biais d’un suffrage universel limité.
L’atomisation du corps social, conséquence du suffrage universel
et du vote secret ne semble donc plus incompatible aujourd’hui [112]
ni avec la démocratie ni même avec le socialisme. L’individualisme,
entendu comme le libre choix de chaque acteur social qui s’exprime
secrètement par le vote, prend désormais toute sa valeur ; l’autonomie
de la personne, son autodétermination ne fait plus figure de principe
formel de la démocratie bourgeoise. Ce changement essentiel de la
pensée socialiste se fonde, en définitive, sur une réévaluation du pou-
voir réel des moyens de communication et de l’idéologie en général.
C’est parce que, selon Lénine, l’idéologie bourgeoise imprégnait les
ouvriers qu’il refusait le suffrage universel ; on sait aujourd’hui au
contraire que les messages diffusés par les mass médias ne sont guère
utiles à la propagande politique : ils ne font que renforcer des attitudes
et des valeurs préalablement acquises dans des groupes sociaux pro-

353 Cité par François Platone, Le Parti communiste français et l’institution par-
lementaire, Association française de Science politique, in Le rôle des parle-
ments dans les démocraties de type libéral, Paris, novembre 1970, p. 17.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 126

fondément différenciés. La liberté de choix des acteurs sociaux


semble donc infiniment moins conditionnée par une quelconque idéo-
logie aliénatrice. Comme les acteurs sociaux agissent davantage en
fonction de leur propre interprétation du système social, le change-
ment de société peut se réaliser par le moyen de suffrage universel,
dans le respect de l’isoloir 354.

AUTOGESTION, PARTIS ET ÉLECTIONS

Retour au sommaire

Dans l’esprit de Marx, on s’en souvient, la classe ouvrière est elle-


même son propre parti ; elle est spontanément consciente et peut donc
s’exprimer par le suffrage universel. À partir de cette perspective qui
refuse d’établir une séparation entre le parti et la classe, s’est dévelop-
pée une problématique autogestionnaire qui récuse la théorie du parti-
élite proposée plus tard par Lénine. Critiqué du point de vue de son
opposition à la démocratie parlementaire par Kautsky et Rosa Luxem-
burg, Lénine se voit également attaqué par cette dernière ainsi que par
Pannekoek, du point de vue de la démocratie directe et autogestion-
naire, celle des conseils. [113] Récusant l’« esprit de caserne de
l’ultra-centralisme préconisé par Lénine », Rosa Luxemburg met pour
sa part l’accent sur la nécessité de « l’actualité révolutionnaire auto-
nome du prolétariat » 355 ; elle en appelle à « la participation la plus
active, la plus illimitée des masses populaires, dans une démocratie

354 Aujourd’hui, en France, outre les critiques du vote exprimées par Sartre ou
d’autres du même type, on trouve encore des textes d’interprétation stricte-
ment léniniste. Ainsi, pour Jean-Luc Dallemagne, le « scrutin secret n’est
pas la panacée de l’expression populaire. Bien plus, les États ouvriers, qui se
sont donné la forme parlementaire, tout en respectant le scrutin secret, ont
fixé l’ensemble des règles électorales de telle sorte que l’Assemblée natio-
nale soit conforme aux nécessités révolutionnaires » (in Autogestion ou dic-
tature du prolétariat, Paris, Plon, 10/18, 1976, p. 158). On peut légitime-
ment se demander quelles sont ces règles électorales qui respectent ainsi le
scrutin secret. Dans ces conditions, on comprend que, pour cet auteur, dans
l’État ouvrier, « le vote... n’est qu’un problème administratif » (ibid., p.
164).
355 R. Luxemburg, Question d’organisation de la social-démocratie russe, in
Rosa Luxemburg et sa doctrine, Paris, Spartacus, 1977.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 127

complète » 356. Paraphrasant Marx, Rosa Luxemburg écrit à son tour


que « les hommes ne font pas leur histoire de leur plein gré, mais ils la
font eux-mêmes ». L’Histoire dépend donc de la « volonté consciente
des grandes masses » 357. Les bolcheviques étaient, quant à eux, hos-
tiles au mouvement spontané qui s’est produit, par exemple, dès 1905,
et s’est traduit par la naissance des premiers Soviets en faveur des-
quels se prononcent, au contraire, les menchéviques. Comme
l’observe Oskar Anweiler, « pour Lénine, le milieu vital, c’était le
Parti, non le forum d’une organisation de masse » 358 : le Parti, dans
cette perspective, doit donc diriger les conseils 359.
Si, en 1917, dans ses Thèses d’avril, Lénine se déclare favorable
aux soviets, s’il affirme « tout le pouvoir aux soviets » et publie
L’État et la révolution, où il se réclame du modèle de la Commune, il
ne remet pourtant pas en cause la prédominance que doit exercer sur
toutes les formes d’organisations politiques, le Parti. Comme le dit
Lénine, « ayant obtenu la majorité aux Soviets des députés ouvriers et
soldats des deux capitales, les bolcheviques peuvent et doivent pren-
dre le pouvoir » 360. Plus simplement encore, d’après Staline, « nous
sommes absolument pour ceux des Soviets où nous avons la majori-
té » 361. Et Maxime Gorki d’observer : « Voilà comment le mot
d’ordre « tout le pouvoir aux conseils » a été traduit dans les faits,

356 R. Luxemburg, La révolution russe, op. cit., p. 69.


357 Cité par Pierre Broué, Révolution en Allemagne (1917-1923), Paris, Ed. de
Minuit, 1971, p. 81.
358 O. Anweiler, Les soviets en Russie, op. cit., p. 99.
359 Dès 1907, Lénine déclare que « la participation des organisations du Parti
social-démocrate est admissible, en cas de nécessité, aux conseils... sous
condition de maintenir rigoureusement les principes du Parti, afin de déve-
lopper et de consolider le Parti social-démocrate » (in O. Anweiler, Les so-
viets en Russie, op. cit., p. 103).
360 Lénine, Œuvres complètes, t. XXVI, p. 10. Pour Lénine, « toute
l’expérience des deux révolutions de 1905 et 1917 fait ressortir que le soviet
des députés ouvriers et soldats n’a de réalité qu’en tant qu’organe insurrec-
tionnel, en tant qu’organe du pouvoir révolutionnaire. Hors de ces tâches,
les soviets sont de simples jouets. » Cités par Martin Buber, Utopie et socia-
lisme. Paris, Aubier, 1978, p. 185.
361 Cité par Anweiler, Les soviets en Russie, op. cit., p. 215.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 128

transformé en réalité dans le mot d’ordre « tout le pouvoir à une poi-


gnée de bolcheviques » 362.
[114]
Les procédures électorales prévues pour les conseils, de même que
celles établies par la Constitution de 1918, s’écartent du suffrage uni-
versel. La date des élections est souvent annoncée au dernier mo-
ment : n’ont le droit de vote que ceux « qui ont acquis leur moyen
d’existence par le travail productif ou profitable à l’ensemble », ce qui
permet d’exclure bon nombre de personnes ; en dehors du parti bol-
chevique, les autres partis vont perdre peu à peu le droit de présenter
des candidats aux élections des conseils, le pouvoir central ou
l’Armée rouge nommant souvent eux-mêmes les députés, etc. C’est
d’ailleurs contre l’absence de respect de la procédure électorale que se
révoltent les marins de Cronstadt dont la revendication essentielle est :
libre élection des Soviets. On sait que Trotsky répondit :
« N’économisez pas les balles. » Les rebelles de Cronstadt ne deman-
daient pourtant pas des droits identiques et des libertés semblables
pour tous : proches de ce point de vue des bolcheviques eux-mêmes,
ils réservent aux ouvriers et aux paysans pauvres le droit de participer
à l’expression de la volonté populaire 363.
Dans le même sens, Pannekoek approuve la dissolution de
l’Assemblée Constituante, assimile la démocratie parlementaire au
capitalisme et refuse l’égalité juridique de tous les citoyens 364.
S’opposant aussi bien au socialiste parlementaire (« le mot de démo-
cratie politique sert à détourner les ouvriers de leur but véritable »)
qu’au léninisme, il se prononce en faveur de l’autogestion au moyen
des conseils ouvriers 365. Pour Pannekoek, « les hommes ne sont pas
égaux entre eux et par conséquent leurs voix ne peuvent avoir une
égale valeur » 366. A lire attentivement ses écrits, on ne trouve nulle
part, semble-t-il, de précision concernant le type de scrutin qui doit

362 Ibid., p. 260.


363 Voir Paul Avrich, La tragédie de Cronstadt, 1921, Paris, Le Seuil, 1975.
364 Anton Pannekoek, Les Conseils ouvriers, Paris, Belibaste, 1974, p. 281, 282
et 284.
365 Ibid., p. 289 et 421.
366 Cité par Serge Bricanier, Pannekoek et les conseils ouvriers, Paris, EDU,
1977, p. 136.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 129

être appliqué dans ces conseils, la nature privée ou publique du vote,


etc. On apprend pourtant que la politique s’élabore « dans la société à
venir, sous une forme ouverte, au vu et au su de tous » 367. De plus,
« dans l’État prolétarien, le système des conseils, tous les exploiteurs
et parasites se verront éliminés pour ainsi dire d’eux-mêmes et auto-
matiquement de la participation à la gestion de la société » 368.
[115]
Aujourd’hui, on redécouvre l’œuvre de Pannekoek pour trouver un
fondement théorique au système autogestionnaire ; mais si celui-ci
refuse en effet la théorie léniniste du parti guide, il conserve, au ni-
veau de la démocratie autogestionnaire, des discriminations identiques
à celles inscrites par les bolcheviques dans la Constitution de 1918. Ni
Lénine ni Pannekoek n’acceptent véritablement le suffrage universel.
Dans ce sens, au lieu d’opposer, comme on le fait de nos jours volon-
tiers, la théorie léniniste du parti à la véritable démocratie des con-
seils, on doit souligner que dans un cas comme dans l’autre, le socia-
lisme s’accompagne du rejet du principe essentiel de la démocratie
politique, à savoir le suffrage universel.
Cette observation peut sembler essentielle car elle relativise gran-
dement l’opposition entre les deux modèles de socialisme. On peut en
trouver une nouvelle preuve en examinant les ouvrages de Max Adler,
autre théoricien essentiel de la démocratie des conseils. Celui-ci
commence par récuser tant la démocratie représentative que la con-
ception léniniste du parti et se prononce pour une démocratie des con-
seils. Pourtant, là encore, ne vote pas qui veut. Après avoir affirmé
que « une dictature est donc possible même dans les formes du parle-
mentarisme, dans le fond le parlementarisme n’est que la forme juri-
dique dans laquelle la domination de la bourgeoisie peut
s’exercer » 369, après avoir expliqué la conception léniniste de la dicta-
ture du prolétariat par le sous-développement de la Russie 370. Adler
en vient à défendre la démocratie des conseils. Mais il remarque aussi-
tôt qu’« un conseil peut se donner comme objectif quelque chose de

367 Ibid., p. 153.


368 Ibid., p. 152.
369 Max Adler, Démocratie et conseils ouvriers, Paris, Maspero, 1967, pp. 56-
57.
370 Ibid., p. 73.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 130

franchement contre-révolutionnaire » 371. C’est pourquoi, les Conseils


ouvriers dénient à « tous les profiteurs du travail d’autrui sans excep-
tion » 372, le droit de vote.
Ces exclusions sont encore insuffisantes pour garantir le caractère
démocratique des conseils : pour Adler, « il ne suffit pas de stipuler
que les conseils ouvriers ne peuvent être élus que par la population
laborieuse » 373. Dans cet esprit, en dehors des « profiteurs », même
les ouvriers risquent de voter en faveur des doctrines pernicieuses ;
selon Adler, il est donc indispensable que « le [116] premier statut
provisoire sur les élections des conseils ouvriers stipule que seul est
éligible celui qui se place sur le terrain de la lutte des classes. » Il faut
donc « faire déjà dépendre l’exercice du droit de vote de convictions
socialistes » 374. Max Adler peut alors conclure que « ne pourrait donc
être électeur que celui qui, au moment de la convocation des électeurs,
aurait appartenu depuis un certain temps déjà, qui ne devrait pas être
trop long, à une organisation social-démocrate ou à une autre organi-
sation du même genre qui se place sur le terrain de la lutte des classes
sociales » 375. C’est dire, en définitive, que seuls les membres de ces
partis peuvent voter dans les conseils ; dans un premier temps, telle
était également la position de Lénine. Par-delà l’homogénéisation so-
ciale relative qui favorise en effet le fonctionnement de la démocratie
autogestionnaire 376, se profile maintenant une homogénéisation poli-
tique qui n’est guère compatible avec la démocratie politique. Repor-
ter l’usage du suffrage universel au moment où la société devient ho-
mogène socialement, c’est imaginer que les luttes politiques revêtiront
une faible intensité dans une telle société, ce qui n’est guère certain, à
moins de faire dépendre les conflits politiques des seuls rapports de
production : le problème du suffrage universel ne s’en posera donc
pas moins là aussi. À l’opposé, réserver 1 application du suffrage uni-
versel à des sociétés homogènes socialement (cette perspective sous-
tend l’analyse de Marx sur la Commune ou celle de Adler), c’est évi-

371 Ibid., p. 84.


372 Ibid., p. 98.
373 Ibid., p. 99.
374 Max Adler, Démocratie et conseils ouvriers, p. 99. Souligné par l’auteur.
375 Ibid.
376 Max Adler, Démocratie politique et démocratie sociale, Paris, Anthropos,
1970, p. 82 et sq.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 131

ter de poser le problème essentiel de la coexistence de la démocratie


politique et des luttes sociales.
Pas plus que Lénine ou Max Adler, Gramsci n’accorde aux con-
seils une totale souveraineté. En effet, après avoir décrit un système
d’élections successives des différents conseils qui représentent uni-
quement « la population laborieuse », Gramsci montre comment « les
comités de quartiers s’élargiraient en commissariats urbains, soumis
au contrôle et à la discipline du Parti socialiste et des Fédérations de
métier » 377. Selon Gramsci, « la direction (du Parti rénové), en gar-
dant toujours le contact avec les sections doit [117] devenir le centre
moteur de l'action du prolétariat jusque dans tous ses prolongements.
Les sections doivent promouvoir dans toutes les usines, dans les syn-
dicats, dans les coopératives, dans les casernes, la constitution de
groupes communistes qui répandront sans répit au sein des masses les
conceptions et la tactique du Parti, qui organiseront la création des
conseils d’usine » 378. On se souvient de plus que la procédure de vote
sera fixée selon Gramsci par la classe ouvrière elle-même, c’est-à-
dire, en définitive, par le Parti.
On se plaît de nos jours à opposer sans cesse la démocratie des
conseils dont se réclame le courant autogestionnaire aux conceptions
léninistes qui seules seraient négatrices des libertés démocratiques. En
réalité, dans la pensée de Lénine comme dans celle de Pannekoek,
Max Adler ou Gramsci, ce n’est pas par le biais du suffrage universel
que sont élus les membres de l’Assemblée Constituante ou encore
ceux des conseils. De plus, chez Lénine de même que chez Max Adler
ou Gramsci, le parti ou encore, les partis socialistes, et eux seuls con-
servent leur prééminence et contrôlent en réalité les conseils. Au lieu
d’opposer de manière purement abstraite ces deux traditions, de les
transformer en mythes opposés, il faut au contraire souligner leurs
nombreuses similitudes.
La relation Parlement-partis-conseils apparaît donc essentielle dans
la pensée socialiste. En URSS, le Parlement ne joue aucun rôle, le parti

377 A. Gramsci, Écrits politiques, op. cit., t. 1, p. 247. Il est vrai que, par ail-
leurs, Gramsci montre que le Parti n’est pas la « forme du processus mis en
branle par le mouvement des masses, qu’il ne saurait exister de « hiérar-
chie » entre le Parti et les masses » (Écrits politiques, t. 1, pp. 295-296).
378 Gramsci, Écrits politiques, op. cit., t. 1, p. 337.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 132

exerce son pouvoir absolu et les conseils ont rapidement dépéri. Dans
la pensée de Bernstein ou encore de Kautsky, les conseils perdent tout
pouvoir ; dans le cadre du suffrage universel, les partis agissent au
sein du Parlement, véritable organe souverain. Au contraire, chez
Pannekoek, la démocratie parlementaire disparaît, les partis abandon-
nent leur rôle privilégié, la démocratie des conseils à laquelle tous ne
peuvent participer peut alors s’instaurer. Si dans l’esprit de Gramsci,
la démocratie représentative, et donc, le Parlement, ne revêt plus
guère d’importance, le parti maintient son contrôle sur les conseils.
Au XXe siècle, ce sont essentiellement Rosa Luxemburg et Max
Adler qui tentent de préserver tant la fonction du Parlement que celle
des conseils. Mais, la première ne précise guère quel type de relation
devrait s’instaurer selon elle entre ces modes d’expression de la dé-
mocratie et le second, tout en estimant qu’elles devraient coexister de
manière « fonctionnelle », attribue en [118] réalité l’essentiel des
pouvoirs au conseil. Aujourd’hui, nombreux sont ceux qui se rallient à
ces conceptions dualistes de la démocratie en souhaitant les concilier
et sans désavantager l’une au détriment de l’autre. En Italie, Norberto
Bobbio et la gauche italienne (Ingrao, Trentin, etc. 379), en France,
Cornélius Castoriadis, ou Nicos Poulantzas et des organisations
comme le Parti socialiste et le Parti communiste 380, imaginent tous,

379 Voir N. Bobbio, Quale socialismo ?, Turin, Einaudi, 1976, pp. 58-79. Pour
cet auteur, dans un système comme dans l'autre, le vote de chacun doit avoir
un poids égal. S’inspirant pour sa part de Max Adler, mais en donnant quant
à lui un rôle plus important à l’Assemblée représentative qu’aux conseils,
Bruno Trentin estime que ces derniers « complètent » l’action de l'Assem-
blée, qu'ils servent de « force de contrôle ». Eurocommunisme et syndicat,
in H. Weber, Parti communiste italien : aux sources de l’eurocommunisme,
Paris, Christian Bourgeois, 1976, p. 134. L’auteur précise que le vote doit
être « secret » (p. 125). Reprenant également une expression de Max Adler,
Peter Ingrao estime qu'il doit y avoir une « distinction fonctionnelle » entre
ces deux types de démocratie. Eurocommunisme et question de l’État, in H.
Weber, op. cit. p. 179. U. Cerroni montre quant à lui qu’il doit y avoir une
« combinaison progressive » entre ces deux types de démocratie. Existe-t-il
une science politique marxiste ? Mondoperaio, n° 4, 1976, p. 45.
380 C. Castoriadis imagine une succession dans le temps de ces deux types de
démocratie : la classe ouvrière doit d’abord être dirigée, selon lui, par le Par-
ti pendant la période révolutionnaire, puis elle doit s’autogouverner ; pru-
dent, l’auteur souligne qu’il « est impossible d expliquer d’avance en termes
théoriques comment le passage aura lieu » (in L’expérience du mouvement
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 133

les uns et les autres, une société où ces deux formes de démocratie
réussiraient à s instaurer 381. Tous, en définitive adhèrent au « testa-
ment » de Engels, rejettent le suffrage universel limité qui satisfaisait
Marx, [119] acceptent la perspective dégagée par Kautsky qui voit
dans le nombre un instrument suffisant pour transformer la société, se
détournent de la conception léniniste du parti dominant. Toutes les
ambiguïtés n’en sont pas pour autant dissipées en ce qui concerne la

ouvrier, Paris, 10/18, 1974, pp. 149-151). À ce stade de son analyse, l’auteur
ne semble pas non plus prendre une position claire concernant le rôle du suf-
frage universel. Pour Poulantzas, il faut imaginer une « articulation » entre
les deux formes de démocratie (in L’État, le pouvoir, le socialisme, Paris,
PUF, 1978, p. 293). N. Poulantzas déclare encore : « Il s agit de se battre
pour l’extension de la démocratie, pas de clamer “élection, piège à cons »
(in Critique communiste, n° 16, p. 34). Dans le même sens, selon Christine
Buci-Glucksmann, il doit y avoir « complémentarité non antagoniste » entre
« démocratie représentative et démocratie de base » (in Dialectiques,
L’Italie et nous, op. cit., p. 140). Si l’on examine les quinze thèses sur
l’autogestion proposées par le Parti socialiste, on y trouve une distinction
entre la phase de transition dans laquelle le Parti est « un lien fondamental
entre l’action gouvernementale et le mouvement populaire » et la phase pos-
térieure où l’on assiste à une « redéfinition nécessaire de la fonction des par-
tis politiques compte tenu de l’émergence de nouveaux organes de pouvoir :
comité de gestion, rôle nouveau des institutions locales, etc. » (14e Thèse)
(in Le poing et la rose, mai 1975, p. 9). La relation entre les deux formes de
démocratie n’est guère précisé ; de plus, les modes d’élection qui prévau-
dront dans ces nouveaux organes de pouvoir, la qualité de ceux qui pourront
y participer ne sont pas explicitement spécifiés. La position adoptée sur ce
point par le Parti communiste français est également loin d’être claire. Il lui
semble tout d’abord indispensable que « la part essentielle du pouvoir d’État
revienne à l’Assemblée nationale » élue au suffrage universel, au scrutin
proportionnel et secret (in J. Fabre, F. Hincker, L. Sève, Les communistes et
l’État, Paris, Ed. Sociales, 1977, p. 168). On propose de restaurer « pleine-
ment la démocratie parlementaire » tout en condamnant les réformistes qui
escamotent « l’antagonisme de classes, donc la fonction oppressive de la
machine d’État bourgeoise » (p. 47), on refuse le « verbiage social-
démocrate sur l’autogestion » (p. 162), mais on estime que des « formes
d’auto-organisation sociales partielles sont concevables d’emblée ou à court
terme. Elles s’inscrivent dans un mouvement dont la perspective est selon
nous de conduire à l’autogestion nationale d’ensemble » (p. 167).
381 Voir Daniel Bensaid, Eurocommunisme, austro-marxisme et bolchevisme,
Critique communiste, n° 18-19. L’auteur analyse de manière très précise ce
débat mais ne s’interroge pas sur le problème du type de scrutin et sur sa
mise en pratique.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 134

fonction de chacune de ces deux formes de démocratie, leur pouvoir


respectif et la qualité des électeurs qui seront amenés à animer la dé-
mocratie autogestionnaire. Au terme de cette analyse, il semble pour-
tant indispensable que ce flou disparaisse, car, comme on s’est efforcé
de le montrer, les procédures révèlent parfaitement le type de société
auquel on souhaite donner naissance.
Pour terminer, on voudrait montrer que l’attitude que les uns ou les
autres peuvent avoir à l’égard de la division du travail, détermine à
elle seule les réponses aux questions qui ont été ici soulevées. Au sein
de la tradition socialiste, un premier ensemble d’auteurs considèrent
comme nécessaire une forte division du travail : on trouve ici d’une
part les représentants du socialisme réformiste comme Bernstein ou
Kautsky selon lesquels, dans le cadre du suffrage universel, et de la
démocratie représentative, les partis politiques constituent la média-
tion indispensable entre les citoyens politisés et le pouvoir, et, d’autre
part, la tradition léniniste qui, pour totalement opposée qu’elle soit à
la précédente, n’en confie pas moins à un parti (et non à des partis)
composé de professionnels, le soin de contrôler la société. Dans la
mise en application de sa politique économique, on sait que Lénine
n’a pas dédaigné les leçons de Taylor, qu’il s’est montré favorable à
un système de forte division du travail 382. Ne peut-on avancer que la
théorie du parti-guide le prédisposait à retenir les procédés écono-

382 Pour Lénine, « toute la grande industrie mécanique, qui constitue justement
la source et la base matérielle de production du socialisme, exige une unité
de volonté rigoureuse, absolue, réglant le travail commun de centaines, de
milliers et de dizaines de milliers d’hommes... Mais comment une rigou-
reuse unité de volonté peut-elle être assurée ? Par la soumission de la volon-
té de milliers de gens à celle d’une seule personne ». Cité par Robert Lin-
hart, Lénine, les paysans, Taylor, Paris, Le Seuil, 1976, p. 197.
L’Opposition ouvrière et A. Kollontaï refusèrent pourtant ce type
d’argument et en appela à l’« initiative des masses » (in L’opposition ou-
vrière, Paris, Le Seuil, 1974, pp. 64-68, 76, 83). C’est ce type d’argument
que reprend aujourd’hui Charles Bettelheim en montrant qu’en URSS la di-
vision du travail laisse subsister les différences de classes (in Les luttes de
classes en URSS, Paris, Le Seuil, 1974, p. 23). De nos jours, un auteur
comme Jean-Luc Dallemagne invoque au contraire la « connaissance tech-
nique » pour s’opposer durement à l’autogestion et lui préférer la dictature
du prolétariat qu’il conçoit comme violente et ne reposant nullement sur le
suffrage universel (in Autogestion ou dictature du prolétariat, op. cit., p.
122).
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 135

miques proposés par Taylor ? De ce point de vue encore, Gramsci


demeure fidèle à Lénine : il reconnaît en effet que, dans l’état actuel
des choses, [120] la division entre gouvernés et gouvernants reste iné-
luctable car, même dans un groupe social homogène, « cette division
est une création de la division du travail, c’est un fait technique » 383 ;
d’où sa théorie du « nouveau Prince », le Parti. Ce premier ensemble
de « pères fondateurs » de la pensée socialiste contemporaine mêle
par conséquent des auteurs qui se sont opposés par ailleurs en ce qui
concerne, comme on l’a déjà noté, le rôle qu’ils attribuent au suffrage
universel.
Au sein de la tradition de pensée socialiste, un autre ensemble
d’auteurs considèrent au contraire comme inadmissible la division du
travail. On sait que dans l’Idéologie allemande Marx la condamne et
voit en elle l’origine de la formation des classes sociales ; du point de
vue de la division du travail politique, on se souvient aussi que c’est le
prolétariat lui-même qui devait devenir classe dirigeante : il n’a pas à
abandonner cette fonction à un parti distinct de lui. Ce refus de la di-
vision du travail n’implique pourtant pas une position totalement en
faveur du suffrage universel. Engels, de même que Marx, s’oppose à
la division du travail « qui est à la base de la division en classes » et
« sera balayée par le plein développement des forces productives mo-
dernes » 384. Mais, à la différence de Marx, il se prononce explicite-
ment en faveur du suffrage universel dans le cadre duquel peuvent
dorénavant agir les partis de gauche. Dans le même sens, Rosa
Luxemburg se déclare elle aussi résolument à la fois contre la division
du travail 385 et en faveur du suffrage universel. Mais, à la différence
de Engels qui se prononce, à partir de semblables positions, pour le
système parlementaire et la transition pacifique, Rosa Luxemburg se
réclame également de la démocratie des conseils et du changement
révolutionnaire. Pannekoek rejette lui aussi la division du travail tech-
nique et politique et, par conséquent, la théorie du parti guide mais à
la différence de Rosa Luxemburg, il se prononce pour un suffrage
électoral limité dans le cadre de la démocratie parlementaire. On a vu
que Max Adler établit également de telles discriminations dans cette

383 A. Gramsci, Œuvres choisies, Paris, Ed. Sociales, 1959, p. 205.


384 Engels, Anti-Dühring, Paris, Ed. Sociales, 1950, pp. 320-321.
385 Rosa Luxemburg, Guerre de masses, parti et syndicats, op. cit., p. 49 ou 83.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 136

même perspective autogestionnaire, tout en refusant lui aussi la divi-


sion du travail. Cette tradition apparaît finalement comme très proche
de Marx lui-même car, comme lui, elle repousse [121] fermement les
avantages de la division du travail tout en se prononçant en faveur
d’un suffrage restreint. On comprend désormais mieux les ambiguïtés
que peut présenter encore aujourd’hui la notion d’autogestion. Qui
autogéré : tous les citoyens, le « peuple » ou la seule classe ouvrière ?
Le rejet de l’organisation territoriale des conseils dans le cadre des-
quels tous les citoyens pourraient participer à la vie de leur collectivité
locale et le privilège accordé au lieu de production a d’ailleurs accen-
tué ce caractère flou de la notion d’autogestion qui est loin d’être dis-
sipé aujourd’hui. On retrouve alors, à ce niveau particulier du système
politique, le problème du suffrage universel comme moyen privilégié
de la mobilisation.

TABLEAU 1
Division du travail politique

favorable défavorable

Engels Rosa Luxemburg


universel Bernstein
Kautsky
type
de suffrage
Lénine Marx
restreint Trotsky Pannekoek
Gramsci Adler

[122]
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 137

[123]

Dimensions du pouvoir.
DEUXIÈME PARTIE

Chapitre VI
Société de masse,
rationalité individuelle
et action collective

Retour à la table des matières

Alors que dès la fin du XIX siècle de nouvelles catégories sociales


e

bouleversent le système économique, les premiers sociologues se sont


de leur côté donné pour tâche de souligner la nécessité d’une organi-
sation sociale permanente et quasi organique afin de limiter la mobili-
sation et ses risques de rupture ; pour eux, la société telle qu’elle est
n’a rien de commun avec les vues métaphysiciennes qui guidaient les
révolutionnaires dans leur reconstruction conceptuelle d’un monde
nouveau. À la suite de Louis de Bonald ou de Joseph de Maistre, Au-
guste Comte ou Saint-Simon tentent ainsi de s’opposer à la montée
tant de l’affrontement social que d’un individualisme abstrait qui me-
nace l’ordre dans ce qu’il a de collectif et d’organique. Pour ces théo-
riciens, le tout (la société) doit nécessairement l’emporter sur les par-
ties (les individus). La société leur apparaît par conséquent comme
une mécanique complexe dans laquelle chaque partie dépend de toutes
les autres. À l’instar d’Edmund Burke, ils craignent que la destruction
des structures sociales, l’abolition des états ou celle des corps inter-
médiaires ne conduisent finalement qu’à une désintégration du tout et
donc au triomphe d’un individualisme incontrôlable. Ils prévoient de
la même façon le moment où des millions d’hommes n entretien-
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 138

draient plus aucune relation sociale et seraient comme atomisés sous


la haute protection d’un État tout-puissant. Pour eux, la société de
masse représente précisément cet agglomérat d’individus isolés, inca-
pables de se gouverner eux-mêmes et prêts à adopter les idéologies les
plus extrêmes. Cette société serait donc aussi dépourvue [124] de va-
leurs ou de traditions analogues à celles que l’on trouve dans une so-
ciété concrète, collective et quasi organique. Alexis de Tocqueville a
contribué à façonner à son tour la notion de société de masse : dans
son ouvrage, De la démocratie en Amérique, il souligne en effet
l’influence, à ses yeux déterminant, de l’égalisation des conditions
dans la venue d’une société composée d’individus atomisés, dépour-
vue de tout système de hiérarchie et peu soucieuse du maintien de la
liberté. C’est pour éviter la naissance d’un nouveau Léviathan auquel
chacun serait trop heureux d’abandonner son sort que Tocqueville
préconise le recours à divers moyens propres à limiter une désagréga-
tion du corps social, destructrice de toute capacité d’autorégulation.
« Je vois, dit-il, une foule innombrable d’hommes semblables et
égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de pe-
tits et vulgaires plaisirs dont ils emplissent leur âme. Chacun d’eux,
retiré à l’écart, et comme étranger à la destinée de tous les autres » 386.
Dans le même sens, pour John Stuart Mill, « les individus sont perdus
dans la foule... le seul pouvoir existant est celui des masses » 387.
On pourrait multiplier les citations qui témoignent du désenchan-
tement qui frappe à cette époque les théoriciens du libéralisme con-
frontés aux brusques changements liés à l’industrialisation et à
l’urbanisation 388. Le progrès paraît mener au désordre social et les
lumières, à ce que Taine, dans Les origines de la France contempo-
raine, appelle les « passions populaires ». Soulignons plutôt ici le rôle
essentiel joué par ce dernier dans l’élaboration définitive de la théorie
des foules qui va voir le jour à la fin du XIXe siècle. Taine estime que
l’esprit jacobin est à l’origine de la domination de « la plèbe », d ime

386 Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, Gallimard, t. 2, p.


324.
387 J. S. Mill, Utilitarianism, Liberty and Representative Government, New
York, Dutton, 1951, p. 165.
388 Voir Salvador Giner, Mass Society, London, Martin Robertson, 1976, chap.
III et IV, ainsi que l’ouvrage plus ancien de Leon Bramson, The political
context of sociology, Princeton, Princeton University Press, 1961, chap. 2.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 139

« populace », d’une « canaille suburbaine » composée de « déclassés


qui font figure de « terribles simplificateurs » et suscitent la « maladie
révolutionnaire » 389. C’est lui qui le premier va véritablement présen-
ter une théorie de la psychologie des foules, en terme d’instincts, de
passions, d’irrationalisme et de [125] maladies. Or Le Bon et Tarde
ont été influencés l’un et l’autre par l’œuvre de Taine. Selon Le Bon,
« du moment qu’ils sont en foule l’ignorant et le savant deviennent
également incapables d’observations » 390. Dans la foule, la personna-
lité consciente s’évanouit, les sentiments et les idées de toutes les uni-
tés sont orientés dans une même direction.
Par un processus de contagion mentale et d’hypnotisme,
« l’individu faisant partie d’une foule... n’est plus conscient de ses
actes » 391. Le Bon trouve dans les travaux de Charcot à la Salpêtrière
sur l’hypnose et la suggestion de quoi conforter sa théorie des
foules 392. Pour lui, « ce n’est pas du rationnel mais de l’irrationnel
que les grands événements sont nés ; le rationnel crée la science mais
l’irrationnel conduit l’histoire » 393. Retenons que, dans cette perspec-
tive, la mobilisation politique revêt un caractère pathologique : elle ne
repose nullement sur le choix de l’acteur. Elle se produit indépen-
damment du type de ressources dont il peut disposer, ne requiert pas
une organisation préalable et se déroule, de manière a-historique, in-
différente à la nature du contexte politique, au type de pouvoir poli-
tique. La psychologie des foules se présente donc comme un ouvrage
anti-sociologique : la mobilisation ne relève ni du choix délibéré des
acteurs sociaux spécifiques ni de la nature du groupe social. Atomisée,
la société n’existe d’ailleurs plus ; par contre, lorsque la foule se lève,
c’est l’individu cette fois qui disparaît. L’action ne résulte pas de

389 H. Taine, Les origines de la France contemporaine, Paris, Hachette, 1881,


vol. II. On peut de ce point de vue rapprocher la perspective de Taine de
celle de J. Talmon dans Les origines de la démocratie totalitaire, Calmann-
Lévy, 1966.
390 H. Taine, Les origines de la France contemporaine, op. cit., p. 9.
391 G. Le Bon, Psychologie des foules, op. cit., p. 14.
392 Voir Robert Nye, The origins of crowd psychology : Gustave Le Bon and
the crisis of mass democracy in the Third Republic, London, Sage, 1976, et
Yvon Thiec, Gustave Le Bon prophète de l’irrationalisme de masse, Revue
française de sociologie, 1981, n° 3.
393 G. Le Bon, La psychologie politique et la défense sociale, Paris, Flamma-
rion, 1910, p. 141.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 140

l’intention. Chez Tarde également, l’individu ne maîtrise en rien sa


propre action. Peu importe que sa perspective ait évolué d’un indivi-
dualisme absolu vers un interactionnisme 394 : notons surtout que pour
Tarde un groupe social est « une collection d’êtres en tant qu’ils sont
en train de s’imiter entre eux » 395, l’imitation étant « une empreinte
de photographe inter-spirituelle, pour ainsi dire qu’elle soit voulue ou
non, passive et active ». 396 Comparant à nouveau le mouvement so-
cial [126] à la contagion, Tarde remarque que « plus librement encore
se répand l’insurrection de capitale en capitale, d’usine en usine, à
partir d’une nouvelle annoncée par le télégraphe » 397. Mouvement
d’imitation et de contre-imitation s’élaborent par conséquent toujours
en dehors de toute structure sociale spécifique, sans reposer non plus
sur un choix intentionnel des acteurs : ainsi « la société c’est
l’imitation et l’imitation c’est une espèce de somnambulisme » 398. La
mobilisation relève donc de l’irrationnel.
Cette interprétation purement psychologique a suscité à l’époque
contemporaine un grand nombre de recherches. La plupart d’entre
elles considèrent qu’une forte densité humaine en un lieu donné pro-
voque une réaction irrationnelle des individus. Cette perspective a
également été tracée par G. Simmel qui voit dans la ville le cadre pri-
vilégié de la formation des mouvements collectifs : pour lui, « le
nombre absolu de personnes composant le groupe en détermine les
relations internes » 399 et la nature des grandes métropoles influence,

394 Gabriel Tarde, édité par Terry Clark, University of Chicago, 1969, J. Millet,
Gabriel Tarde et la philosophie de l’histoire, Paris, Vrin, 1970 ; Ian Lubek,
Histoire des psychologies sociales perdues : le cas de Gabriel Tarde, Revue
française de sociologie, 1981, n° 3.
395 Gabriel Tarde, Les lois de l’imitation, Paris, Félix Alcan, 1900, p. 73.
396 Ibid., Introduction, p. VIII.
397 Ibid., p. 38. Serge Moscovici met l’accent sur ce qui distingue l’œuvre de Le
Bon et celle de Tarde, le second incluant dans son étude des masses les or-
ganisations comme les partis, les syndicats ou l’État lui-même, L’âge des
foules, Fayard, 1982, p. 210.
398 G. Tarde, Les lois de l’imitation, op. cit., p. 95. Sur Tarde, Le Bon et les
foules, voir Yvon Thiec et Jean-René Tréanton, La foule comme objet de
« science », Revue française de Sociologie, janvier-mars 1983.
399 The Sociology of Georg Simmel, éd. Kurt Wolf, Glencoe, Free Press, 1964,
p. 98. Pour Simmel, il se produit dans la foule une « nervosité collective, il y
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 141

par la forte densité qui y règne, la vie mentale de ceux qui y résident.
Dans le même sens, l’École de Chicago a tenté de mettre au jour des
relations identiques 400.
La densité élevée qui se fait jour dans les villes rendrait plus pré-
caire l’« espace personnel » de chaque acteur qui se croit envahi par
des intrus 401. Dans ce sens, on peut définir une foule comme « un
large ensemble de personnes rassemblées d’une manière si proche les
unes des autres qu’elles se sentent oppressées 402 et se trouvent sou-
mises à une surcharge de stimulations. Pourtant, comme l’observe
Daniel Stokols, la densité apparaît comme une condition nécessaire
mais non suffisante de la formation d’une foule car, considérée d’un
point de vue psycho-sociologique et non purement physique, elle n’a
pas toujours la même signification ni les mêmes [127] conséquences
pour les acteurs qui se trouvent confrontés à une telle situation 403. Si
certains auteurs affirment que le type de revenus ou encore
l’appartenance ethnique des individus demeure sans effet significatif
sur le comportement des acteurs et leur propension à adopter ou à re-
jeter des attitudes propres aux foules 404, on peut pourtant retenir
l’opposition traditionnelle entre groupes primaires et groupes secon-
daires pour rendre compte de notables différences de comportement.
Dans le cadre des premiers, l’oppression potentielle que constituerait
une foule serait très fortement ressentie (par exemple, sur les lieux de
résidence) car la personnalité même de l’acteur déterminée par son
face à face avec d’autres acteurs auxquels il se trouve attaché serait
remise en question ; au contraire, dans un environnement de type se-

a une sensibilité, une passion, une excentricité propres aux grandes


masses », Sociologie et épistémologie, Paris, PUF, 1981, p. 115.
400 Voir Louis Wirth, Urbanism as a way of life, American Journal of Sociolo-
gy, 1939, 4, et R. Parle et E. Burgess, Introduction to the science of sociolo-
gy, Chicago University Press, 1921.
401 Voir R. Sommer, Personal space, New Jersey, Prentice Hall, 1969.
402 Stanley Milgram et Hans Toch, Collective behavior : crowds and social
movements, in Gardner Lindzey et Elliot Aronson, Handbook of social psy-
chology, Reading, Addison-Wesley, Publishing Company, 1969, vol. 4, p.
510.
403 Daniel Stokols, The experience of crowding in primary and secondary envi-
ronment, Environment and behavior, mars 1976.
404 Donald Schmidt, Roy Goldman, Nickolaus Feimer, Perception of crowding,
Environment and behavior, mars 1979, p. 123.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 142

condaire, de telles réactions seraient moins probables 405. Cette oppo-


sition paraît proche de celle que proposait déjà Cooley : elle semble
pourtant critiquable, les espaces sociaux de type secondaire pouvant
eux aussi être fortement intégrateurs et protecteurs. Elle indique
néanmoins que les individus réagissent en fonction de leur environ-
nement social et non de manière purement émotive à des contraintes
physiques. Dans ce sens, la psychologie des foules telle qu’elle est de
nos jours conçue s’éloigne des modèles atomistiques de ses pères fon-
dateurs pour mettre davantage l’accent sur la dimension sociale de la
densité qui façonne les perceptions des acteurs. En définitive, l’action
collective, de même que la diffusion des rumeurs ou encore la façon
dont se propage la propagande politique doivent être examinées sim-
plement comme des faits sociaux 406 : par-delà la densité, c’est bien la
nature de la relation sociale qui rend compte de leur surgissement :
même du seul point de vue socio-psychologique, un réseau
d’interactions doit nécessairement en servir de fondement 407.
S’inspirant explicitement de la tradition durkheimienne, Ralph Turner
rejette [128] toute interprétation des foules en termes de suggestion et
de contagion : pour lui, même lorsqu’une foule se constitue , elle se
construit toujours en fonction de normes sociales 408. Durkheim et son
école se sont en effet opposés délibérément à toute conception a-
sociologique des faits sociaux et, en particulier, de ceux qui résultent
de l’imitation. « Sans doute, dit-il, tout fait social est imité mais c’est
parce qu’il est social, c’est-à-dire obligatoire » 409. Porté par une

405 Voir D. Stokols, The expérience of crowding in primary and secondary en-
vironment, op. cit., p. 73. Dans le même sens, D. Schmidt et al, Perception
of crowding, op. cit., p. 123. Voir aussi Donald Schmidt et John Keating,
Human crowding and personal control, Psychological Bulletin, juillet 1979,
p. 692.
406 Voir les études présentées par Daniel Katz, Dorwin Cartwright, Samuel El-
dersveld, Alfred McClung Lee, Public opinion and propaganda, New York,
Hold, Richard and G., 1964.
407 Voir Edward Laumann et Franz Pappi, Networks of collective action, New
York, Academic Press, 1976. Dans le même sens, Claude Fischer, The ur-
ban experience, New York, Harcourt, Brace & Janocich, 1976.
408 Ralph Turner, New Theoretical Framework, in Robert Evans ed., Reading in
collective behaviour, Chicago, Rand McNally, 1969.
409 E. Durkheim, Les règles de la méthode sociologique, op. cit., p. 12, n. 1.
Pierre Favre refuse d’opposer aussi fortement les perspectives de Durkheim
et de Tarde en soulignant que si Durkheim a raison de contester la méthodo-
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 143

structure sociale, le mouvement se charge alors d’une dimension col-


lective. Pour Durkheim, « les états de la conscience collective sont
d’une autre nature que les états de la conscience individuelle : ce sont
des représentations d’une autre sorte. La mentalité des groupes n’est
pas celle des particuliers : elle a ses propres lois » 410. Dès lors, un
mouvement collectif exprime « un état du groupe qui se répète chez
les individus parce qu’il s’impose à eux », Durkheim rompt à la fois
avec l’explication psychologique des foules et avec la perspective in-
dividualiste et utilitariste qu’il combat, par exemple, dans De la divi-
sion du travail social. Pour lui, l’évolution normale mène, en fonction
de la progression de la division du travail qui doit redistribuer fonc-
tionnellement les rôles sociaux, d’un état d’intégration à un autre. Ce
n’est qu’en cas de division du travail contrainte ou anomique que la
solidarité se révèle impossible. Le passage à une nouvelle forme de
communauté reposant sur une division fonctionnelle des tâches deve-
nant impossible, les conflits sociaux ou l’anomie s’instaurent. On sait
qu’Erik Allardt, à partir de la seconde hypothèse a tenté de systémati-
ser le modèle durkheimien en proposant une interprétation originale, il
situe le moment de la société de masse à une époque où les débuts de
l’industrialisation détruisent les croyances collectives sans que le nou-
veau principe d’intégration fondée sur une véritable division du travail
ait pu encore s’épanouir 411. Dans ce sens, Durkheim pourrait [129]
être rapproché de tous ceux qui prédisent la venue d’une société de
masse d’où la plupart des groupes primaires et autres formes
d’organisation sociale auraient disparu 412. La mobilisation survien-
drait donc dans une société où les cadres communautaires seraient dé-
truits.

logie de Tarde, ce dernier en mettant l’accent sur le rôle joué par les acteurs
eux-mêmes évite la perspective réificatrice qui se fait jour parfois chez
Durkheim (Gabriel Tarde et la mauvaise fortune d’un « baptême sociolo-
gique » de la science politique, Revue française de Sociologie, janv.-mars
1983, p. 10-11). Remarquons pourtant que Durkheim prend soin de souli-
gner qu’« il n’y a rien dans la société que des consciences particulières ;
c’est donc dans ces dernières que se trouve la source de toute l’évolution so-
ciale » (Les règles de la méthode sociologique, op. cit., p. 97).
410 E. Durkheim, Les règles de la méthode sociologique, op. cit., Préface, p. 17.
411 Erik Allardt, Division du travail, types d’intégration et modes de conflit, in
P. Birnbaum et F. Chazel, Sociologie politique, A. Colin, 1971.
412 Robert Nisbet, The sociological tradition, London, Heineman, 1966.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 144

E. Allardt nous propose ainsi une interprétation stimulante du sur-


gissement de la mobilisation dans une société non intégrée. On doit
pourtant souligner que les théoriciens de la société de masse prédisent
sa venue dans une société déjà fortement industrialisée et urbanisée ;
c’est donc abusivement que l’on qualifie de société de masse l’état de
non-intégration qui pourrait se produire lorsqu’un début de division
du travail se double d’une disparition des normes collectives. D’autant
plus que Durkheim n’examine pas lui-même cette dernière hypothèse.
Lorsque Charles Tilly expose par ailleurs la théorie durkheimienne de
la mobilisation, il estime que l’anomie susciterait le désarroi indivi-
duel et engendrerait un conflit collectif à fondement essentiellement
psychologique 413. Durkheim n’a pourtant jamais déduit la mobilisa-
tion de l’anomie : pour lui, celle-ci provoque des attitudes indivi-
duelles, comme le suicide anomique, mais non des comportements
collectifs 414. Dans le chapitre consacré dans De la division du travail
social à la division du travail anomique, Durkheim évoque certes
l’antagonisme du travail et du capital qui se révèle particulièrement
dans la grande industrie où règne une division du travail trop extrême.
Mais, en vérité, c’est uniquement dans le chapitre où il examine la
division du travail contrainte qu’il se penche véritablement sur les
conséquences de « l’inégalité encore trop grande des conditions exté-
rieures de la lutte », le maintien de l’héritage empêchant la naissance
d’une méritocratie dans laquelle chacun exercerait une fonction en
rapport avec ses compétences. Dans une telle société pour Durkheim
« les tendances subversives... se font jour plus [130] facilement ». La
mobilisation ne résulte donc pas de l’anomie mais d’une distribution

413 Charles Tilly, From mobilization to Révolution, Reading, Addison-Wesley,


1978, p. 16-23. Voir aussi Charles Tilly, Louise Tilly et Richard Tilly, The
Rebellious Century : 1830-1930, Cambridge, Harvard University Press,
1975. Dans son ouvrage plus récent, As Sociology Meets history (New York,
Academic Press, 1981, p. 102). Charles Tilly continue à voir dans l’œuvre
de Durkheim une relation stricte entre l’anomie et le conflit social. De
même, il estime p. 106 que pour Durkheim le conflit croît avec
l’industrialisation et l’urbanisation. On a tenté de montrer dans le premier
chapitre de ce livre l’absence d’une stricte corrélation de ce type dans les
écrits de Durkheim.
414 Voir Mohamed Cherkaoui, Changement social et anomie : essai de formali-
sation de la théorie durkheimienne, Archives européennes de Sociologie,
1981, n° 1, pp. 37-39.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 145

inégalitaire des ressources à caractère structurel : elle n’émerge pas


dans une société de masse mais dans une société de classes.
Dans l’esprit de Durkheim, la question sociale qui provoque le
conflit et favorise la croissance du socialisme a par conséquent un
fondement collectif 415. Durkheim n’a malheureusement pas précisé
davantage sa théorie de la mobilisation, étudié son déroulement, son
organisation ; dans ce sens, il n’a pas présenté de théorie systématique
de la naissance et du devenir des mouvements collectifs dans les so-
ciétés industrielles ; il n’a de plus accordé aucune attention aux autres
formes de mobilisation qu’elles peuvent connaître et qui ne reposent
pas toujours sur un antagonisme de classes.
L’analyse du caractère dysfonctionnel de l’héritage peut néan-
moins permettre de construire une théorie de la frustration ressentie
par les acteurs qui doivent limiter leur ambition à des fonctions infé-
rieures à la qualité de leurs compétences, cette réaction individuelle
ayant un caractère structurel 416. Cette perspective diffère donc fon-
damentalement de celle d’un auteur comme Ted Gurr pour qui la frus-
tration se présente surtout comme une réaction psychologique surve-
nant dans un contexte sociologique et institutionnel 417.
Si l’on abandonne la perspective de Durkheim sans pour autant
privilégier l’explication psychologique de la frustration, on se trouve
alors confronté aux théories du rational choice, version moderne de la
perspective utilitariste combattue par Durkheim. Dans une société où
règne l’individualisme et qui présente également toutes les caractéris-
tiques d’une société de marché, les acteurs cherchent en effet à maxi-
miser leur intérêt personnel à partir d’un calcul en termes de coûts et
bénéfices. Si les bénéfices retirés demeurent inférieurs aux dépenses
investies, la révolte pourrait naître en se fondant non seulement sur
une attitude psychologique de frustration mais en exprimant égale-
ment un choix véritablement intentionnel de l’acteur frustré dans ses
calculs. Dans La richesse des nations, Adam Smith a au contraire le
premier donné une justification [131] économique à la défense abso-

415 Sur les rapports entre la question sociale et le socialisme dans l’œuvre de
Durkheim, voir chap. I et II.
416 Voir Mohamed Cherkaoui, Changement social et anomie, op. cit., pp. 26-27.
417 Voir Ted Gurr, Why Men Rebel ?, Princeton, Princeton University Press,
1970.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 146

lue de l’intérêt individuel, la main invisible assurant le plus souvent


tant la croissance économique que l’ordre social. Passion et intérêt
redeviennent alors synonymes : la passion absolue exercée par chacun
au nom de la maximisation de son intérêt individuel assurant ainsi
l’ordre social 418. De Helvétius qui montre que l’intérêt personnel est
la source de toutes les passions sur lesquelles repose l’ordre social à
l’utilitarisme de Bentham ou encore à la société de marché généralisée
proposée par Adam Smith pour qui « les intérêts privés et les passions
des individus les portent naturellement à diriger leurs capitaux vers les
emplois qui, dans les circonstances ordinaires, sont les plus avanta-
geux à la société » 419, l’idéologie économique devient dominante 420
qui limite l’espace propre au politique 421. La théorie de
l’individualisme économique qui va prendre une influence sans cesse
croissante dans la pensée occidentale pour aboutir, par-delà les œuvres
de Ludwig von Mises et F. A. Hayek, à l’école du public choice con-
temporaine 422 se présente donc comme l’expression de la pacification
des relations collectives reposant sur la défense par chaque acteur de
ses intérêts propres. Elle élimine les sources de conflit collectif et rend
anachronique toute forme de mobilisation politique. La théorie éco-
nomique de l’individualisme gagne à rejeter la version psychologi-
sante de la frustration relative de même que par ailleurs elle rend aussi
caduque toute mobilisation par la seule atomisation.
En fonction de ce renversement de perspective, Mancur Olson a le
premier énoncé une nouvelle logique de l’action collective qui, en réa-
lité, apparaît plutôt comme une logique de l’absence de mobilisation.
En examinant d’abord la nature des très grands groupes qu’il qualifie
de « latents » et qui correspondent à une situation atomistique, Olson
remarque qu’« un individu dans un groupe « latent » ne peut par défi-
nition apporter une contribution notable à un effort de groupe et
puisque personne dans le groupe ne réagit s’il n’apporte pas sa contri-

418 Albert Hirschman, La passion et les intérêts, Paris, PUF, 1978.


419 Adam Smith, La richesse des nations, Paris, Garnier, t. 2, p. 263.
420 Louis Dumont, Homo aequalis, genèse et épanouissement de l’idéologie
économique, Paris, Gallimard, 1977.
421 Pierre Rosanvallon, Le capitalisme utopique, Paris, Le Seuil, 1979, p. 57-62.
422 H. M. Robertson, Aspects of the rise of économie individualism, Cambridge,
1933, Steven Lukes, Individualism, New York, Harper & Row, 1973, chap.
13.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 147

bution, il n’a aucune raison de l’apporter. Par conséquent, rien ne


pousse ces groupes importants « latents » à agir en vue d’obtenir un
bien collectif » 423. Dès lors, [132] « l’action de classe marxiste a tous
les caractères de l’entreprise d’un grand groupe latent visant à satis-
faire des buts collectifs et, comme dans tous les groupes de genre,
l’individu trouvera son avantage à voir le poids et les sacrifices sup-
portés par d’autres. Par définition, une « législation » de classe
« avantage la classe comme un tout et non les individus et n’offre en
aucun cas à ceux-ci une incitation à l’action » 424. À partir d’un calcul
rationnel, l’individu appartenant à une société atomisée n’a donc au-
cune raison de se joindre à un mouvement collectif ; la société n’est ni
de masse ni de classe : elle se compose d’acteurs qui parviennent le
plus souvent à maximiser leur profit individuel par la non-action col-
lective 425. Dans cette perspective, les individus composant un groupe
latent de grande dimension n’ont aucun intérêt à se mobiliser et seule
la contrainte parviendra à obtenir leur soutien : d’où le pouvoir de
coercition dont bénéficient aux États-Unis les syndicats. Dans de tels
groupes, seuls ceux qui peuvent espérer des rétributions spécifiques
seront prêts, selon M. Olson, à se mobiliser. Au contraire, dans les
petits groupes où l’action de chacun compte et joue un rôle essentiel,
la mobilisation se présente comme le résultat d’un calcul rationnel.
Depuis sa parution, l’ouvrage de Mancur Olson a été l’objet de
nombreuses critiques. Retenons surtout ici que, dans leur intérêt per-
sonnel, les individus qui composent un groupe latent très étendu se
proposant d’obtenir des biens publics que l’on ne peut scinder tel l’air
pur, la croissance zéro ou encore l’égalité des droits se voient dans
l’obligation d’agir collectivement. Ces biens ne peuvent en effet être
créés de manière individuelle ; de plus, leur production ne peut par
définition être davantage accaparée par certains. Dans de tels cas, ce
n’est donc pas dans l’espoir de bénéficier de rétributions spécifiques
que les acteurs se mobilisent : le gain individuel serait égal au gain

423 Mancur Olson, Logique de l’action collective, PUF, 1978, p. 73.


424 Ibid., p. 133-134.
425 Karl Polanyi a pourtant déjà montré que le comportement humain ne peut se
comprendre par rapport à une seule rationalité économique individuelle ;
dans son esprit, ce type d’action caractériserait pourtant les seules sociétés
de marché du XIXe siècle qui sont parvenues à éliminer la dimension so-
ciale, (La grande transformation, Paris, Gallimard, 1983, p. 320-321).
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 148

collectif 426. Comme l’indiquent Harriet Tillock [133] et Denton Mor-


rison, « quand on considère certains biens publics, l’intérêt des indivi-
dus et celui de la société sont logiquement confondus tant d un point
de vue psychologique qu’idéologique » 427. L’engagement éthique se
mêle ainsi à l’intérêt personnel et l’idéologie des mouvements sociaux
aura précisément pour but de renforcer un tel isomorphisme. Pout évi-
ter qu’une trop forte proportion de personnes aient la tentation
d’obtenir un « billet gratuit » (free rider) afin de tirer solitairement
leur épingle du jeu, on doit par conséquent recourir aux préoccupa-
tions normatives, à l’idéologie dans la mesure où elles renforcent la
solidarité du tout.
Critiquant à leur tour la théorie exposée par Mancur Olson, Bruce
Fireman et William Gamson soulignent comment la stratégie utilita-
riste est encore moins supportable par ceux qui participent au mouve-
ment social dans la mesure où l’échec serait coûteux (exemple de la
grève) ; celui-ci dépendant du nombre de personnes mobilisées alors
que, dans d’autres cas, elle n’a pas nécessairement des conséquences
aussi dramatiques (exemple d’une manifestation) 428. L’action indivi-
duelle se trouvant dans cette perspective liée à l’action collective, le
groupe sera organisé afin d’accroître son efficacité en diminuant le
coût de la participation et en renforçant les sentiments collectifs afin
d’améliorer l’intégration des acteurs et, par conséquent, leur satisfac-
tion propre, l’individu comme personne ayant également besoin de
l’écoute des autres. C’est pourquoi ne pas participer à un tel groupe
peut, contrairement à l’hypothèse proposée par Mancur Olson, être

426 Notons pourtant que, même dans cette perspective, certains peuvent tout à la
fois respirer un air plus pur ou bénéficier du droit de vote comme tout un
chacun une fois qu’ils ont été obtenus mais, de plus, dans la mesure où ils
auraient davantage animé le mouvement qui a produit de tels biens, ils rece-
vront parfois un minimum de rétributions symboliques propres ou encore se
professionnaliseront dans la gestion de telles actions (voir par exemple le
cas des groupes de consommateurs aux États-Unis). On retrouve alors la
perspective d’Olson.
427 Harriet Tillock et Denton Morrison, Group size and contributions to collec-
tive action, in Louis Kriesberg, ed., Research in social movements, conflicts
and change, JAL Press, 1979 Vol. 2, p. 146.
428 Bruce Fireman et William Gamson, Utilitarian logic in the resource mobili-
zation perspective, in Mayer Zald et John McCarthy, The dynamics of social
movements, Cambridge. Winthrop publishers, 1979, p. 17.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 149

coûteux du point de vue de l’acteur : car elle peut remettre en question


l’image et l’estime qu’il a de lui-même. Ce n’est donc pas seulement
la recherche de rétributions spécifiques qui pousse l’acteur, à la ma-
nière dont le conçoivent les utilitaristes, à s’engager dans un mouve-
ment collectif quelle que soit par ailleurs la dimension du groupe qui
le déclenche 429. Conscient de ces difficultés, Mancur [134] Olson re-
connaît que des incitations purement sociales et non coûteuses telles
que la considération dont un individu bénéficié au sein d’un groupe
s’expliquent mal en termes de pur intérêt. Pourtant, il ajoute immédia-
tement que ce type d’incitation a peu de chance de se produire dans un
groupe latent de grande dimension (a moins qu’on puisse le diviser en
nombre de petits groupes) et il souligne également que beaucoup de
petits groupes, en particulier aux États-Unis, sont profondément hété-
rogènes : même dans ce cadre plus limité, l’incitation purement so-
ciale y est également difficile. 430
Dans un premier temps, la problématique de M. Olson qui vise à
expliquer l’absence de mobilisation collective dans une société au
marché généralisé où les individus adhèrent chacun à une morale utili-
tariste peut aisément se combiner avec le modèle propose par Albert
Hirschman. Pour ce dernier, chaque individu peut, pour maximiser
son intérêt, soit sortir (exit) d’un groupe, faire « défection », changer
d’État, de religion, ou de classe ou encore de famille, soit prendre la
parole (voice), protester soit enfin demeurer loyal (loyalty). Au fond,
l’individu, dans une société de marché, agit en privilégiant la « sor-
tie » personnelle de la classe, par la mobilité sociale, ou du territoire,
par la mobilité horizontale propre à la société américaine. Au lieu de
s’engager dans une stratégie de protestation collective, de mobilisa-
tion, l’acteur maximise ses gains par la sortie individuelle.

429 Rejetant l’opposition proposée par M. Olson entre celui qui préfère obtenir
un « billet gratuit » seul et celui qui n’agit que par préoccupation altruiste,
Jon Elster estime pour sa part que l’« altruisme conditionnel de l'assurance
game peut servir de motivation à l’engagement par coordination tacite dans
1 action collective au cas où les informations sont données par les diri-
geants » (Marxism, functionalism and game theory, Theory and Society juil-
let 1982, 470). Sur l'ensemble du débat, voir plus loin, chap. X.
430 Mancur Olson, The rise and decline of nations, Yale, Yale University Press,
1982, p. 24.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 150

Notons pourtant déjà que la défection est d’autant plus aisée que la
société demeure ouverte : pour A. Hirschman, « dans es sociétés où il
est difficile de passer d’une couche sociale a une autre, la prise de pa-
role joue un rôle plus important dans l’ensemble de la population, car
chacun a intérêt à défendre la qualité de la vie au niveau qui est le
sien » 431. La défection est également plus facile dans une société où
la famille, les groupes primaires ou l’ensemble des groupes
d’appartenance joue un rôle moins essentiel dans le contrôle social en
imposant du même coup un loyalisme constant 432. Pour A.
Hirschman, dans la tradition politique américaine, l’individualisme
facilite la marche vers l’Ouest, renforce le mythe de la Frontière et
explique que l’on préfère hier comme aujourd’hui « la fuite plutôt que
le combat » : dans ce sens, [135] les hippies se situent eux aussi dans
la droite ligne de cette tradition. 433
Avec M. Olson et A. Hirschman, on peut alors comprendre la ma-
nière dont Sombart interprétait l’absence de socialisme aux États-
Unis 434. Le mouvement socialiste nécessitant une mobilisation collec-
tive a peu de chances de s’épanouir dans une société où la mobilité
individuelle favorise la maximisation des intérêts personnels. D’une

431 Albert Hirschman, Face au déclin des entreprises et des institutions. Paris :
Éditions ouvrières, 1972, p. 58.
432 Ibid., p. 100.
433 Ibid., p. 111. A. Hirschman souligne pourtant le fait que le « pouvoir noir »
se refuse à adopter une telle stratégie car la défection individuelle se réalise
au détriment ders intérêts du groupe ; pour lui, « la doctrine du pouvoir noir,
en préconisant ouvertement l’action collective, constitue une manière tout à
fait neuve d’assurer la promotion sociale d’une communauté » (op. cit., p.
115). Mais il s’agit à ses yeux d’une « dissonance récente » qui, de nos
jours, de plus, semble avoir peu à peu disparu, les Noirs américains parais-
sant à leur tour préférer la défection individuelle.
434 Werner Sombart, Why is there no socialism in the United States ?, New
York, M. Sharpe, 1976. Soulignons que Sombart remarque lui-même que
« parmi les ouvriers américains on ne retrouve pas l’opposition à l’État qui
joue un rôle si essentiel dans le socialisme européen continental », op. cit.,
p. 19. À nouveau, on retrouve la corrélation État faible société « ouverte »
faiblesse du socialisme. Voir Pierre Birnbaum, La logique de l’État, Fayard,
1982, chap. I ; sur la théorie de Sombart, voir S. M. Lipset, Why no socia-
lism in the United States ?, in Seweryn Bialer et Sophia Sluzar eds, Sources
of contemporary radicalism, Boulder, Westview Press, 1977. Voir aussi
Raymond Boudon, La logique du social, Paris, Hachette, 1979, chap. 2.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 151

certaine manière, l’argumentation d’Adam Smith qui mène logique-


ment à celle de M. Olson (lequel abandonne pourtant de manière im-
plicite l’hypothèse de la main invisible) et de A. Hirschman supposant
la généralisation de l’économie de marché et la fin de la différencia-
tion du politique s’adapte parfaitement aux sociétés anglo-saxonnes
où le marché s’est développé de lui-même tandis que l’État ne se dif-
férenciait pas en une structure véritablement institutionnalisée 435. En
Grande-Bretagne et aux États-Unis où individualisme et protestan-
tisme se sont aisément combinés, sans pour autant donner naissance à
une société de masse, la naissance précoce du capitalisme mène au
laissez-faire, l’État demeurant faible 436. Au contraire, en France ou en
Allemagne, un État fortement autonomisé, différencié et institutionna-
lisé a empêché l’extension de l’économie de marché et
l’épanouissement corrélatif de l’individualisme. D’où le maintien de
solidarités collectives de classes ou de territoires qui se heurtent à
l’État, et le caractère plus fréquent de la mobilisation politique. On
peut [136] probablement ajouter que dans les systèmes sociaux qui
connaissent un État fortement institutionnalisé et de solides solidarités
communautaires de classes, de religion ou de territoires, les acteurs
sont, en tant que personnes, davantage liées à la fonction qu’ils exer-
cent dans les institutions, aux rôles qui leur sont liés ou encore aux
valeurs collectives de leur groupe d’appartenance. Dans ce sens, on
peut avancer que la conception de la « sur-socialisation » dénoncée à
un niveau plus théorique par Denis Wrong 437 s’applique davantage
dans de telles circonstances que dans celles où l’absence d’un État fort

435 Pour Karl Polanyi, l’État joue au contraire un rôle essentiel dans la création
du marché. Mais celui-ci, une fois créé, « était plus allergique aux émeutes
que tout autre système économique connu ». À l’opposé de la Grande-
Bretagne, en Allemagne, les syndicats et les partis peuvent « ne pas respec-
ter la loi du marché ». D’où les affrontements sociaux. (La grande transfor-
mation, op. cit., p. 248-253).
436 Bertrand Badie et Pierre Birnbaum, Sociologie de l’État, Paris, Grasset,
1979.
437 Denis Wrong, The over-socialized conception of man in modem society,
American Sociological Review, 1961, 26. Il n'en reste pas moins vrai que
dans une société où l’individualisme triomphe agissent néanmoins des prin-
cipes de socialisation et de déterminisme de rôle tandis que, à l’opposé, dans
des sociétés ou face à l’État s’organisent fortement des solidarités collec-
tives multiples, les acteurs peuvent toujours tenter une stratégie individuelle.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 152

et l’ouverture des classes et des groupes ainsi que de territoires facili-


tent l’autonomie des acteurs qui peuvent dès lors davantage orienter
leur action en fonction de leurs intérêts individuels et se détourner de
toutes formes de mobilisation collective.
Ces stratégies apparaissent donc comme éminemment individua-
listes et la protestation à laquelle peut, dans certaines circonstances,
recourir l’acteur de préférence à la sortie reste parfois, elle aussi, le
résultat d’un calcul reposant sur la défense d’intérêts personnels.
Or un grand nombre de manifestations de protestation ne relèvent
pas du calcul individuel : la protestation peut résulter d’un échec de la
« sortie », elle peut également être la conséquence d’un sentiment de
loyauté et d’identification collective ou encore découler, comme en
Suisse, de l’organisation même du système politique 438. Le calcul en
termes de coûts et profits ne peut guère expliquer ces types de com-
portements collectifs. Conscient de cette difficulté, A. Hirschman a
voulu éviter tout rapprochement avec la démarche de Olson en présen-
tant une théorie cyclique qui, de la recherche du bonheur privé, con-
duit, par-delà la déception qui en découle nécessairement, à
l’engagement public, l’acteur 439 décidant alors d’entrer dans la sphère
publique. Décrivant les manifestations contre la guerre du Vietnam et
retenant les leçons de Mai 1968, A. Hirschman souligne le bénéfice
qu’un acteur peut retirer de la participation à une action collective en
améliorant l’image [137] qu’il a de lui-même : une activité présumée
coûteuse peut en réalité se révéler bénéfique pour l’acteur, quels que
soient les résultats collectifs obtenus 440. Aux lendemains des marches
de protestations après l’invasion du Cambodge, Hirschman reconnaît
que dans « certaines situations », la participation à la protestation col-

438 Brian Barry, Exit, voice and Loyalty, British Journal of Science, 1974, 4,
pp. 93-96.
439 À cette étape, la démarche de A. Hirschman relève encore presque toujours
de l’individualisme méthodologique.
440 Albert Hirschman, Bonheur privé, action publique, Fayard, 1983, chap. 5.
Raymond Boudon souligne pourtant justement qu’un événement comme
Mai 1968 s’explique aussi par des blocages structurels du système politique.
C’est pourquoi « l’intérêt pour l’action politique ne peut être considéré
comme résultant d’une addition de déceptions individuelles » (Intérêts pri-
vés et actions publiques, SEDEIS, septembre 1982, p. 3).
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 153

lective peut devenir un but essentiel en lui-même 441. Allant plus loin
encore, il admet que la décision de protester ne s’évalue pas seulement
en termes de coûts et bénéfices mais aussi d’après le risque de répres-
sion qui peut en découler 442. De manière plus générale, A. Hirschman
insiste maintenant sur la dimension collective de « la sortie » qui peut
résulter de la décision d’un État favorisant l’immigration pour éviter
la protestation interne (exemple de Cuba) ou diminuer le vote socia-
liste de contestation interne (exemple des régions italiennes où le vote
socialiste est élevé quand l’immigration est faible et vice versa) ; il
montre même que la « sortie » individuelle vers les banlieues des
villes américaines peut mener, dans certains cas, à des décisions de
protestations collectives par refus d’une nouvelle « sortie » 443. Dans
de telles circonstances, la sortie comme la protestation s’expliquent
moins par le calcul rationnel élaboré par un acteur que par des poli-
tiques décidées par divers États ou par des contradictions plus structu-
relles.
Le modèle proposé par A. Hirschman et ainsi révisé devient dès
lors utile pour rendre compte de l’action collective dont la possibilité
se trouve par conséquent reconnue. Au contraire, Mancur Olson ad-
met que sa problématique n’est guère utile pour analyser de tels phé-
nomènes qui revêtiraient par ailleurs un caractère dysfonctionnel et
quelque peu irrationnel 444. Pour lui, seuls les petits groupes peuvent
se mobiliser puisque chaque acteur peut raisonnablement prévoir une
augmentation de son bénéfice personnel. Les groupes plus importants
ne se mobilisent, au contraire, selon M. Olson, que [138] grâce au re-
cours à la contrainte et sous la pression d’élites qui retirent du mou-
vement collectif des rétributions individuelles : le groupe se trouve

441 Albert Hirschman, Essays in Trespassing, Cambridge University Press,


1981, p. 215 et suiv.
442 Ibid., p. 241.
443 Ibid., p. 226 et suiv.
444 Mancur Olson dans La logique de l’action collective, p. 135, écrit : « Nous
ne disons pas qu’une théorie du comportement irrationnel ne puisse justifier
des actions de classe, dans la mesure où les différences sociologiques peu-
vent y conduire pour des raisons de type émotionnel. » De manière étrange,
Olson rejoint ainsi Le Bon pour expliquer des comportements collectifs qui
se déroulent en dehors des règles de l’individualisme méthodologique.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 154

alors malgré lui « mobilisé » 445 sans pour autant qu’il se soit doté de
structures associatives ou communautaires antérieures.
Claus Offe et Helmut Wiesenthal critiquent le modèle d’Olson en
réintroduisant précisément dans l’analyse la dimension socioécono-
mique propre à tous les groupes latents qui sont loin de se composer
indifféremment les uns et les autres d individus partout identiques. Ils
soulignent que les dirigeants du monde des affaires peuvent agir indi-
viduellement alors que les ouvriers doivent nécessairement s’unir pour
défendre collectivement leurs intérêts personnels. Pour eux, la logique
de l'action collective des uns et des autres est donc fort dissemblable.
Notons dès à présent que cette observation ne contredit en rien le mo-
dèle de M. Olson : non seulement celui-ci admet que seuls les petits
groupes peuvent agir mais il montre même comment le monde des
affaires parvient à s’organiser en cartels et autres formes de mono-
poles qui limitent 1 expansion économique 446.
Les puissants sont moins nombreux, moins souvent divisés entre
eux, disposent de ressources plus grandes et connaissent quant à eux
clairement leurs intérêts réels. Ils constituent donc, d après M. Olson
lui-même, un groupe qui peut aisément se mobiliser et s’organiser car
chaque acteur y trouve son bénéfice. Les ouvriers, au contraire, doi-
vent d’abord parvenir à se rassembler et à s’organiser en de vastes
syndicats mais plus ceux-ci sont développés et davantage ils devien-
nent hétérogènes : les ouvriers se voient ainsi dans l’obligation de
construire une forte organisation bureaucratique qui aura aussi inévi-
tablement des effets dysfonctionnels 447. Claus Offe et Helmut Wie-
senthal s’efforcent ensuite de montrer comment certains intérêts peu-
vent être défendus de manière efficace dans le cadre des pratiques po-
litiques atomistiques existantes tandis que ceux qui présupposent une
organisation collective se heurtent au cadre politique du libéralisme.
Le conflit entre les deux groupes se déroule donc dans un cadre
[139] politique particulier, celui du libéralisme ; il porte par ailleurs
également sur la nature des formes politiques elles-mêmes. Pour ces

445 M. Olson, La logique de l’action collective, op. cit., p. 74.


446 M. Olson, The rise and decline of nations, op. cit., p. 44 et suiv. et chap. IV.
447 Claus Offe et Helmut Wiesenthal, « Two logics of collective action : theore-
tical notes on social class and organizational form, Political Power and So-
cial Theory, vol. 1, 1980, pp. 78-81.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 155

auteurs « le premier niveau du conflit où les coûts et bénéfices consti-


tuent le paramètre fixe du jeu s’explique par la logique de l’action col-
lective décrite par Olson car elle analyse le comportement des acteurs
et explique pourquoi certains ont plus de chances que d’autres de ga-
gner. Mais cette logique est incomplète : elle ne peut décrire le second
niveau de conflit où l’action collective porte sur la redéfinition de ce
que l’on entend par « coûts » et « bénéfices »... Le but de ce second
type de conflit ne consiste pas à « obtenir quelque chose » mais à par-
venir à savoir ce que l’on veut vraiment obtenir en se débarrassant
d’une perception illusoire et fausse de notre intérêt véritable » 448.
L’ordre politique libéral impose donc à la classe ouvrière une stratégie
de groupe de pression qui ne lui convient guère ; elle l’oblige à sépa-
rer les luttes politiques des revendications purement économiques,
opposant l’action du parti à celle du syndicat et l’enserre dans un
ordre juridique de contrats et d’obligations qui limite la mobilisation.
À partir d’une telle approche qui demeure encore toutefois trop globa-
lisante et ne tient pas compte, par exemple, de l’histoire propre à cha-
cune des sociétés capitalistes où se déroulent ces conflits, on peut ten-
ter d’analyser le problème de la mobilisation en fonction non plus seu-
lement du modèle de la société de masse ou encore de celui de
l’individualisme méthodologique mais en se penchant aussi désormais
sur l’organisation sociale propre à chacun des groupes en présence.

La mobilisation politique repose par conséquent sur une organisa-


tion sociale préalablement construite. À l’opposé des théoriciens de la
société de masse et des auteurs qui liaient pouvoir des foules et puis-
sance de la mobilisation, on peut désormais montrer comment celle-ci
requiert la formation antérieure de liens sociaux étroits. De ce point de
vue un retour à Marx peut se révéler utile car on trouve dans son
œuvre des analyses originales sur les liens qui peuvent s’établir entre
classe et masse. Dans Le Manifeste du Parti communiste, Marx

448 C. Offe et H. Wiesenthal, op. cit., p. 95-96. Dans le même sens, voir Claus
Offe, The attribution of political status to interest groups, in Suzanne Berger
ed., Interest groups in Western Europe, Cambridge, Cambridge University
Press, 1979. Il n’est pas certain que ce « second niveau » échappe vérita-
blement à la critique utilitariste de M. Olson.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 156

montre par exemple que « le prolétariat forme une masse » de plus en


plus concentrée par le développement [140] de l’industrie. Contre la
bourgeoisie, les ouvriers établissent « des associations permanentes
pour être prêts en vue de rébellions éventuelles. Çà et là, la lutte éclate
en émeutes » 449. La mobilisation dans cette perspective suppose la
formation d’organisations qui mettent un terme à la structure de masse
de la société.
L’union se trouve alors facilitée par « l’accroissement des moyens
de communication... qui permettent aux ouvriers de localités diffé-
rentes de prendre contact » 450 entre eux. Enonçant longtemps à
l’avance une théorie de la mobilisation proche de celle qui sera pré-
sentée de nos jours par Karl Deutsch 451, Marx montre comment
l’atomisation doit être surmontée par l’organisation qui nécessite la
communication. Pour lui, si l’industrie « agglomère dans un seul en-
droit une foule de gens inconnus les uns aux autres », si le « capital a
créé à cette masse une situation commune, des intérêts communs »,
cette masse est donc déjà « une classe vis-à-vis du capital mais pas
encore pour elle-même ». Dans la lutte, cette masse se réunit, elle se
constitue en classe mais pas encore pour elle-même 452. Cette analyse
a été également appliquée par Marx aux paysans dans le texte clas-
sique sur les paysans parcellaires qui « constituent une masse
énorme » ; ils sont d’autant plus « isolés les uns des autres » 453 que
« le mauvais état des moyens de communication en France » les em-
pêche de créer entre eux une communauté, des organisations natio-
nales et des partis politiques. La classe en soi demeure donc une

449 K. Marx et F. Engels, Manifeste du Parti communiste, op. cit., pp. 44-45.
450 Ibid.
451 K. Deutsch, Nationalism and Social Communication, New York, Chapman,
1953, p. 100.
452 K. Marx, Misère de la philosophie, op. cit., p. 134. Voir aussi K. Marx et F.
Engels, L’idéologie allemande, op. cit., Ire partie, p. 62.
453 Notons que M. Olson, cohérent avec lui-même, souligne comment les pay-
sans du Gange isolés les uns des autres, ne constituent pas un réseau social
et ne peuvent donc pas se mobiliser... The rise and decline of nations, op.
cit., p. 39).
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 157

masse ; elle ne peut devenir une classe que dans la mesure où elle
s’organise, rendant dès lors possible la mobilisation 454.
À l’opposé de l’interprétation que M. Olson donne de l’analyse
marxiste des classes, qui, en tant que groupes latents, seraient dans
l’incapacité de se mobiliser, on doit souligner la manière dont Marx
utilise les notions de masse, de foule et de classe pour fonder en [141]
théorie la possibilité d’une mobilisation collective reposant sur
l’organisation qui abolit l’isolement. Au fond, on pourrait presque dire
que M. Olson adhère à la critique que Lénine présente implicitement
de la problématique de Marx : pour Lénine, comme pour M. Olson, le
groupe latent ne peut s’auto-organiser, il doit l’être sous l’action de
l’élite du parti qui peut recourir à tous les moyens de contrainte... Lé-
nine utilise lui aussi la notion de « masse » mais pour affirmer son
caractère nécessairement apathique dû à l’isolement de ceux qui la
composent : les masses sont spontanément peu aptes à la mobilisation
et leurs grèves, dans cette perspective, sont sans effet. Alors que sui-
vant Marx, pour se mobiliser « le prolétariat s’organise en classe et
donc en parti politique » généralisé, c’est, selon Lénine, le parti cette
fois qui structure la classe-masse de l’extérieur 455 se réservant,
comme dans l’approche d’Olson, des rétributions particulières qui
rendent plus justifiées la professionnalisation de ses dirigeants.
Au contraire, Marx, de même que les théoriciens de la société de
masse, estime que les membres des groupes latents peuvent se mobili-
ser eux-mêmes, mais pour le premier celle-ci suppose une auto-
organisation tandis que pour les seconds l’action collective reste la
conséquence de l’atomisation. La théorie moderne de la société de
masse conserve cette perspective et, par contrecoup, prolongeant
l’inspiration tocquevillienne et justifiant la version moderne du plura-
lisme reposant sur l’équilibre des groupes, affirme le caractère anti-
mobilisateur des groupes organisés. Pour William Kornhauser, c’est
bien parce que les groupes intermédiaires seraient menacés dans la

454 K. Marx, Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, p. 349. Dans le même sens,


F. Engels, La situation des classes laborieuses en Angleterre, Ed. Costes,
1933, t. I, p. 207-208, et K. Marx, Fondements de la critique de l’économie
politique, Paris, Anthropos, 1967, t. I, p. 467. Voir aussi le chapitre V dans
le présent ouvrage.
455 Voir Lénine, Que faire ? op. cit., p. 37 et suiv. et Un pas en avant, deux pas
en arrière, op. cit., p. 80.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 158

société des masses que la mobilisation et les comportements poli-


tiques extrémistes deviennent une réalité potentielle 456. Avec Maurice
Pinard, on peut estimer que la présence de forts groupes intermé-
diaires peut également renforcer le caractère potentiel de la mobilisa-
tion 457 ; les masses atomisées peuvent aussi faire preuve d’apathie en
demeurant dépolitisées ou, au contraire, apparaître d’emblée comme
loyales à la société globale, leur allégeance ne se portant pas sur une
structure sociale [142] intermédiaire ou périphérique 458. Autant de
propositions qui contredisent les principes essentiels de la théorie mo-
derne de la société de masse.
En s’opposant aussi bien aux modèles qui déduisent la mobilisa-
tion de l’atomisation qu’à ceux qui la supposent toujours impossible
lorsqu’elle concerne des groupes latents, Anthony Oberschall a suggé-
ré que la mobilisation repose à la fois sur une forte organisation in-
terne du groupe et sur sa séparation d’avec les autres classes ou col-
lectivités de la société :

Dimension horizontale : liens à l’intérieur de la collectivité

Dimension verti- organisation de pas ou faiblement organisation de


cale : liens entre type communau- structurée type associatif
collectivités taire

intégrée A B C

segmentée D E F

Fig. 1. — Collectivités classées


selon les dimensions verticales et horizontales de 1 intégration 459

456 William Komhauser, The politics of Mass Society, Londres, Routledge and
Kegan Paul, 1960.
457 Maurice Pinard, The rise of a Third Party. A Study in Crisis Politics, New
Jersey, Prentice Hall, 1971, p. 185.
458 Joseph Gusfield, Mass society and extremist politics, American Sociological
Review, février 1962.
459 Anthony Oberschall, Une théorie sociologique de la mobilisation, in P.
Birnbaum et F. Chazel, Sociologie politique, op. cit., p. 234.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 159

Anthony Oberschall distingue en effet deux variables : la première,


dite horizontale, concerne l’organisation interne du groupe social :
construite en fonction de l’axe gemeinschaft-gesellschaft, elle permet
de distinguer les structures communautaires ou associatives des ré-
seaux organisationnels internes 460. Pour lui, l’existence de telles
structures est une condition indispensable à la naissance d’un mouve-
ment de mobilisation, grâce auquel les groupes sociaux tentent de dé-
fendre leurs intérêts spécifiques. Pour analyser la manière particulière
dont ils vont agir, A. Oberschall utilise une seconde variable, dite ver-
ticale : en fonction de celle-ci, les collectivités sociales peuvent être
soit en liaison avec les classes supérieures ou les autorités, cette « in-
tégration » leur permettant de bénéficier d’une représentation propice
à la défense de leurs [143] intérêts, soit « segmentées », c’est-à-dire
séparées, isolées, de ces mêmes classes et autorités 461. C’est unique-
ment dans cette dernière hypothèse que se déclenche la mobilisa-
tion 462. Comme la segmentation diminue le contrôle social et renforce
les particularismes, les élites représentatives des ces classes ou
groupes ethniques et culturels qui se trouvent désormais à l’écart ont
tout à gagner d’une pareille mobilisation dans la mesure où elles se
trouvent elles-mêmes maintenant dépourvues de tout accès à ces lieux
de pouvoir. Selon Anthony Oberschall, cette interprétation de la mobi-
lisation rejoint explicitement la perspective marxiste 463. À chaque
fois qu’il présente de manière globale son modèle, il utilise en effet

460 Dans la mesure où ce modèle repose sur une telle opposition, il risquait de
conduire à une perspective évolutionniste, un type de mouvement social
étant alors lié à une étape particulière du développement. Pour éviter une
telle difficulté, A. Oberschall souligne qu’« un réseau encore vivace de rela-
tions communautaires peut servir de fondement à la croissance rapide de ré-
seaux d’associations modernes » in Une théorie sociologique de la mobilisa-
tion, op. cit., p. 240.
461 Quand les collectivités sont « intégrées », on pourrait dire, en reprenant la
problématique de Albert Hirschman, que la « prise de parole » y est pos-
sible, la « loyauté » paraît alors normale et la mobilisation peu probable. En
cas de « segmentation », la tentation de « sortie » pourrait être forte, hypo-
thèse que n’envisage pas A. Oberschall.
462 Dans le cas C, nulle violence ni mobilisation ne risque de se produire. Au
contraire, en A apparaissent parfois des émeutes opposant entre eux, selon
A. Oberschall, des groupes religieux ou ethniques ; en B, peuvent aussi se
développer des actes individuels de banditisme.
463 A. Oberschall, Une théorie sociologique de la mobilisation, op. cit., p. 241.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 160

constamment une problématique en termes de classes sociales 464 : les


mobilisations qui se produisent en D ou en F se déroulent par exemple
au sein d’une classe. En D, « plus une collectivité se trouve segmentée
du reste de la société et plus il est facile de mobiliser rapidement ses
membres en un mouvement d’opposition » 465. En F, « dans un con-
texte de segmentation, plus le nombre et la diversité des organisations
internes à une collectivité sont élevés, plus est grande la participation
de ses membres au sein de tels réseaux et plus rapidement se réalise la
mobilisation conflictuelle permanente ; le ralliement collectif
l’emporte alors sur l’adhésion individuelle » 466. Ces deux cas de mo-
bilisation sont clairs : ils se réalisent en situation de segmentation et
en fonction d’un type ou d’un autre d’organisations sociales internes à
une classe. La situation intermédiaire est plus ambiguë : en effet, en E,
la collectivité n’est organisée ni de manière communautaire ni de ma-
nière associative ; elle n’en est pas moins segmentée 467. Dans un
premier [144] temps, cette hypothèse semble proche de la théorie tra-
ditionnelle de la société de masse. Elle ne s’y ramène pourtant pas
dans la mesure, d’une part, où cette collectivité segmentée et désorga-
nisée peut se former au sein d’une société globale dans laquelle
d’autres classes sociales ont préservé leurs propres organisations in-
ternes, et, d’autre part, où la mobilisation qui se produit en E présup-
pose, dans l’esprit d’A. Oberschall, « des sentiments communs

464 Notons que lorsqu’il décrit les mobilisations elles-mêmes ou encore les ré-
voltes, rébellions ou émeutes qui peuvent se produire dans les autres hypo-
thèses envisagées, la notion de classe n’est presque plus retenue.
465 Anthony Oberschall, Social conflict and social movements, New Jersey,
Prentice Hall, 1973, p. 129.
466 Ibid., p. 125.
467 Ibid., p. 133. A partir d’un cas empirique, Edward Walsh tente de montrer le
caractère fécond de la démarche d’A. Oberschall (Mobilization theory vis-à-
vis mobilization process : the case of the United Farm Worker’s movement,
in Louis Kriesberg ed., Research in social movements, conflicts and change,
JAL Press, 1978, n° 1, 4, p. 173). Il souligne pourtant qu’Oberschall néglige
trop le rôle charismatique du dirigeant dans le déroulement du processus de
mobilisation (p. 174). Pour John McCarthy et Mayer Zald, dans les sociétés
paysannes, les organisations du mouvement social peuvent être moins nom-
breuses mais les ressources de mobilisation reposant sur l’infrastructure so-
ciale sont au contraire très puissantes (Resource mobilization and social
movements : a partial theory, American Journal of Sociology, Mai 1977, p.
1237).
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 161

d’oppression et des ennemis semblables ». La conscience d’un destin


commun supplée ici l’organisation interne et limite par conséquent la
désorganisation et évite l’atomisation. Dans ce sens, même s’il est in-
dispensable de préciser mieux que ne le fait A.
Oberschall la nature de la variable verticale 468, on est logiquement
mené à s’intéresser de plus près aux deux dimensions inhérentes à la
variable horizontale. Comme le montre Sandor Halebsky, celle-ci doit
être interprétée tant par rapport au sentiment d’identification ressenti
par les acteurs qu’en fonction des structures organisationnelles des
groupes 469.
Ce modèle complète les relations entre les deux dimensions de la
variable « horizontale ». On peut pourtant noter que S. Halebsky pri-
vilégie peut-être trop le sentiment d’intégration par rapport à la nature
des liens sociaux : pour lui, on se trouve, par exemple, en présence
d’un système social évoluant vers la société de masse lorsque le sen-
timent d’identification au groupe des individus est faible même si les
liens internes à ces groupes sont forts. On pourrait tout aussi bien
imaginer l’hypothèse inverse. De plus, ces deux dimensions de la va-
riable « horizontale » devraient être corrélées avec la variable « seg-
mentation-intégration ». Soulignons malgré tout que le modèle propo-
sé par S. Halebsky permet de réintroduire dans la présentation géné-
rale de la théorie de la mobilisation, l’analyse [145] traditionnelle de
la société de masse qui se trouve à présent négligée : dans ce type de
société peuvent se déclencher certains mouvements collectifs, excep-
tionnels qui ne reposeraient ni sur des organisations communautaires
ni sur des structures associatives.
Remarquons pourtant dès à présent que le nazisme ne s’est pas dé-
veloppé dans une telle société de masse mais qu’il s’est surtout épa-

468 Voir François Chazel, La mobilisation politique : Problèmes et dimensions,


Revue française de Science politique, juin 1975. F. Chazel s’étonne à juste
titre de la volonté d’Oberschall de fonder une analyse sur la problématique
d’Olson. En insistant sur l’organisation collective, il se sépare en réalité ra-
dicalement de ce dernier (p. 514). Soulignons pourtant qu’Oberschall remet
lui-même en question maintenant l’utilité de l’approche utilitariste pour
rendre compte de la mobilisation collective (Theories of social conflict, An-
nual Review of Sociology, 4, 1978, p. 307).
469 Sandor Halebsky, Mass Society and Political Conflict, Cambridge Universi-
ty Press, 1976, p. 91.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 162

noui, comme on le verra plus loin, à travers des structures sociales


fortement structurées 470.

TABLEAU 1

Liens établis par les groupes intermédiaires

nombreux Peu nombreux

Fort A B
PAS DE SOCIÉTÉ PAS DE SOCIÉTÉ
DE MASSE
(avec diverses nuances
possibles)

Sentiment d’intégration Vigoureuse protestation possible dans les deux cas,


au groupe (des individus) plus susceptible d’exprimer un intérêt de groupe, et
avec une moindre probabilité d’un cours désordonné.

Faible D C
ÉVOLUANT VERS SOCIÉTÉ DE MASSE
LA SOCIÉTÉ
DE MASSE

Vigoureuse protestation possible dans les deux cas,


moins susceptible d’exprimer un intérêt de groupe, et
avec une plus grande probabilité d’un cours désor-
donné.

Il revenait à Charles Tilly de tenter une synthèse de ces différentes


conditions propices à la mobilisation en insistant, pour sa part, sur les
ressources dont dispose le groupe lui-même qui entend s’engager dans
un tel processus d’action collective. Selon Tilly, la mobilisation d’un
groupe se trouve liée à la défense d’un intérêt collectif formé dans le
cadre des rapports de production et articulé par les acteurs eux-mêmes
(problème de la conscience « vraie » et de la « fausse conscience ») ;
ce groupe doit alors s’organiser, [146] processus que Tilly définit par
la proposition suivante : plus le sentiment de l’identité de groupe est
fort et davantage est intense le réseau de relations internes, plus le

470 Voir chapitre VIII.


Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 163

groupe se trouve organisé 471. Sur une telle base, la mobilisation con-
çue comme étant « le processus par lequel un groupe cesse d’être un
ensemble d individus passifs et devient un élément actif de la vie pu-
blique » 472 nécessite le recours à des ressources collectives de diffé-
rentes natures (argent, travail, information, temps consacré à la mobi-
lisation, symboles) 473. C’est pourquoi la mobilisation mène à une ac-
tion collective conséquente « dans la mesure où elle produit des biens
indivisibles » 474 et non des biens individuels. L’action devient alors à
la fois collective et intentionnelle : la sociologie de la mobilisation
tourne le dos tant à la traditionnelle psychologie des foules qu’à
l’utilitarisme individualiste.
L’action collective revêt maintenant un aspect plus spécifiquement
politique dans la mesure où elle se constitue contre un pouvoir qu’elle
remet en question ou auquel elle tente d’arracher des concessions 475.

471 Ce que Tilly traduit par catness (unification de la catégorie) X netness (in-
tensité des réseaux internes) = organisation in From Mobilisation to Revolu-
tion, op. cit., p. 63. Voir aussi p. 61.
472 Ibid., p. 69. Remarquons pourtant que Tilly passe dorénavant sous silence le
problème du calcul individuel coût/bénéfice auquel les acteurs solidement
intégrés dans des relations sociales collectives ne continuent pas moins à se
livrer. Par ailleurs, comme le souligne Lewis Coser, la nouvelle perspective
tracée par C. Tilly abandonne aussi entièrement l’approche de la mobilisa-
tion en termes de frustration relative (Les fonctions du conflit social, Intro-
duction à 1 édition française, Paris PUF 1982, p. 15.
473 François Chazel note que Tilly insiste surtout sur les ressources en choisis-
sant d’exclure des ressources les valeurs en fonction desquelles se réalise la
mobilisation, telles les idéologies et les visions du monde (in compte rendu
de From mobilization to revolution, Revue française de Sociologie, oct.-déc.
1980, n° 4, p. 654). Dans le même sens, A. Oberschall montre lui aussi
qu'on ne peut directement inférer la nature de la mobilisation du type de res-
source détenu, tout en reconnaissant que le modèle de Tilly permet juste-
ment de mieux résoudre cette difficulté (Theories of social conflict, op. cit.,
p. 309). Dans le même sens W. Gamson, The strategy of social protest, Ho-
mewood-Dorsey, 1975.
474 Charles Tilly, From mobilization to revolution, op. cit., p. 85.
475 Retenons la définition que François Chazel donne de la mobilisation. Pour
lui, « la mobilisation consiste essentiellement en une création de nouveaux
engagements et de nouvelles identifications — ou quelquefois une réactiva-
tion de loyautés et identifications « oubliées » ainsi qu’un rassemblement,
sur cette base d’acteurs — ou de groupes d acteurs dans le cadre d’un mou-
vement social chargé, au besoin, par la confrontation directe et éventuelle-
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 164

La mobilisation collective est donc en elle-même chargée d’une di-


mension politique : elle se forme en fonction de l’État quelle af-
fronte 476. Ainsi, en Vendée, la mobilisation qui se produit dans le pla-
teau des Mauges contre l’État révolutionnaire représente davantage un
mouvement de défense d’une communauté [147] demeurée étroite-
ment soudée qu’une réaction conservatrice. L’urbanisation y ayant été
limitée, la communauté préserve ses liens collectifs, refuse de
s’atomiser en citoyens juxtaposés et combat les institutions cen-
trales 477. Dans ce sens, « les révolutions et la violence collective ap-
paraissent comme la conséquence immédiate des préoccupations poli-
tiques essentielles de la population, elles n’expriment donc pas sim-
plement ses mécontentements... Les revendications et les contre-
revendications élaborées par les différents groupes sociaux mobilisés
sont orientées contre le gouvernement : elles sont plus importantes
que la satisfaction générale de ces groupes ou leur mécontentement et
elles aboutissent à une volonté de transformer la structure du pouvoir
en fonction des intérêts des groupes dont elles émanent » 478.
La question du pouvoir est donc centrale dans la problématique de
Charles Tilly. Toutefois celui-ci, dans la mesure où il s’intéresse es-
sentiellement au cas français, ne semble pas véritablement prendre en
considération le type d’État qui s’y est formé dans l’explication qu’il
donne de la naissance et du déroulement de l’action collective péri-
phérique. Dans quelle mesure une identique mobilisation pourrait-elle
se dérouler à l’encontre d’un État aux structures dissemblables et aux
stratégies propres très distinctes des précédentes ?
[148]

ment violente avec les autorités en place, de promouvoir et parfois de « res-


taurer » des fins collectives » lin La mobilisation politique. Problèmes et
dimensions, op. cit.. p. 156).
476 Charles Tilly, From mobilization to revolution, op. cit., p. 77.
477 Charles Tilly, La Vendée. Révolution et contre-révolution, Paris, Fayard,
1970, chap. 12. et 13.
478 Charles Tilly, Does Modernization breed Revolution ?, Comparative Poli-
tics, avril 1973, p. 436.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 165

[149]

Dimensions du pouvoir.
DEUXIÈME PARTIE

Chapitre VII
La mobilisation
contre l’État

Retour à la table des matières

Il paraît donc indispensable d’introduire de manière plus précise la


variable étatique dans l’analyse de la mobilisation collective 479.
Comme l’énonce nettement, Theda Skocpol « on ne peut étudier les
transformations socio-révolutionnaires que dans la mesure où l’on
considère sérieusement l’État comme une macrostructure » 480. C’est
donc en prenant le type d’État lui-même comme une variable indé-
pendante que T. Skocpol entreprend une étude comparative des révo-
lutions et réussit à établir une stricte relation entre leur déclenchement
et les types d’États spécifiques auxquels font face, en France, en Rus-
sie ou en Chine, les groupes sociaux qui se lancent en 1789, en 1917
et à partir de 1911 dans l’action collective. Dans les trois cas, la mobi-
lisation s’organise dans des sociétés à structures agraires où se sont

479 Theda Skocpol, States and Social Révolutions, Cambridge University Press
1979. Cet auteur semble pourtant sous-estimer l’importance que Tilly ac-
corde à l’État et rapproche quelque peu abusivement son œuvre de celle d'un
Ted Gurr. Dans la perspective de Tilly, la mobilisation est certes intention-
nelle mais elle ne relève en rien des mécanismes de la frustration relative,
elle dépend au contraire, comme on l’a déjà noté, de la nature des liens so-
ciaux, et de leur dimension organisationnelle. Voir States and Social Révo-
lutions, op. cit., pp. 16 et 26-27.
480 T. Skocpol, op. cit., p. 29.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 166

constitués des États bureaucratiques 481 particulièrement institutionna-


lisés et autonomisés.
Pour Theda Skocpol, le conflit militaire qui oppose ces États à des
sociétés ayant connu un développement économique plus rapide les
met dans l’obligation de se moderniser eux-mêmes. Ils rencontrent
pourtant la résistance de fortes aristocraties qui [150] rendent plus dif-
ficile cette transformation. D'où leur écroulement et la mobilisation
des paysans sur lesquels l’aristocratie a depuis fort longtemps aban-
donné tout contrôle politique, laissant cette fonction à des États dé-
sormais menacés ; selon l’auteur de States and Social Revolutions,
« dans la mesure où l’État auparavant centralisé et unifié a perdu sa
capacité de répression, les conditions immédiates pour une large et
irréversible révolte des paysans contre la noblesse était créée » 482.
Replacée dans un cadre international, la mobilisation des paysans
se réalise par conséquent seulement dans la mesure où un certain type
d’État se trouve menacé. Selon Skocpol, d’autres États qui entretien-
nent des relations de type différent avec la classe dominante comme la
Prusse ou le Japon ont su éviter le déclenchement de la révolution.
Dans le cadre de cette analyse, il n’est pas indispensable d’étudier de
plus près cette problématique comparative de la naissance et du dérou-
lement des révolutions qui mèneraient, dans les trois cas, à la forma-
tion d’États encore davantage bureaucratisés. Retenons simplement
que si Theda Skocpol parvient à introduire la variable étatique dans
l’explication du surgissement de la mobilisation révolutionnaire, on
peut néanmoins contester le fait qu’elle qualifie de manière uniforme
d’État bureaucratico-révolutionnaire des États qui sont pourtant fort

481 T. Skocpol, op. cit., chap. 2 et 3. Dans le même sens, James Scott montre
qu’en Asie du Sud-Est, les révolutions se produisent au XXe siècle contre
des États très bureaucratisés, ignorants des réalités locales, in The moral
economy of the peasant, New Haven, Yale University Press, 1976, pp. 96-
98.
482 Theda Skocpol, States and Social Révolutions, op. cit., p. 117. Jeffrey Paige
oppose les systèmes à économie décentralisée (exemple du riz au Vietnam)
où les propriétaires fonciers ne peuvent maintenir leur contrôle local et où se
produisent les révolutions contre un pouvoir centralisé qui impose l’entrée
dans le marché à ceux où une économie centralisée qui impose l’entrée dans
le marché à ceux où une économie centralisée (exemple du coton au Pérou)
renforce tant les liens de dépendance que le contrôle social et prévient les
révolutions, Agrarian revolution, New York, Free Press, 1975, pp. 370-376.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 167

dissemblables les uns des autres, l’État français de la fin du XVIIIe


siècle étant peut-être plus institutionnalisé que l’État russe et son
mode de fonctionnement étant de plus fort différent de celui de
l’Empire chinois. Pour T. Skocpol, au contraire, si les États français
ou chinois sont bureaucratisés, ils demeurent également pénétrés par
la classe dominante foncière qui empêche leur modernisation ; à
l’opposé, l’État prussien échapperait, selon elle, à l’influence de
l’aristocratie foncière car il serait parvenu à l’intégrer dans ses propres
structures.
On peut, de manière générale, s’étonner de voir qualifier d État bu-
reaucratique absolutiste un État qui resterait dominé par le pouvoir
aristocratique ; de plus, il paraît légitime de refuser certaines classifi-
cations, celle, par exemple, qui opposerait un État français moins
autonomisé à un État prussien qui le serait davantage en [151] préfé-
rant plutôt inverser cette proposition ; on peut enfin regretter de voir
figurer l’État anglais considéré avec raison comme non bureaucratique
aux côtés des États prussiens ou japonais 483. En dépit de ces réserves
qui portent sur la nature des États analysés, l’ouvrage T. Skocpol n’en
a pas moins le mérite de mettre l’accent sur la variable étatique et sur
son rôle dans le déclenchement du processus révolutionnaire.
Notons pourtant quelle tend à négliger l’étude des réseaux internes
qui structurent de multiples manières les groupes sociaux en voie de
mobilisation sur lesquelles, au contraire, des auteurs comme A.
Oberschall et C. Tilly ont attiré l’attention. Si elle se penche, par
exemple, sur les modes de sociabilités réunissant les paysans français
dans le cadre de leur terroir et qui accroissent leur autonomie 484, elle
n’examine pas de manière systématique, comme le font ces auteurs,
cette dimension pourtant essentielle de la mobilisation. Soulignons
néanmoins que T. Skocpol remarque à quel point les collectivités pay-
sannes qui vont se soulever aussi bien en France qu’en Russie ou en
Chine ont su préserver leur autonomie alors qu’en Prusse ou au Japon,
elles se trouvent entièrement dominées par le pouvoir central 485. La
mobilisation dépend bien de la force des liens sociaux tissés entre les
acteurs. R est pourtant nécessaire d’examiner son déroulement face

483 T. Skocpol, States and Social Revolutions, op. cit., p. 155.


484 Ibid., p. 120.
485 T. Skocpol, States and Social Revolutions, op. cit., p. 156.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 168

aux autres acteurs et, en particulier, face à l’État qui peut à son tour
agir pour en limiter l’ampleur. Soulignant, dans son travail le plus ré-
cent, comment l’État se voit le plus souvent pris comme cible privilé-
giée par le mouvement social, A. Oberschall analyse maintenant, de
même que Gary Marx 486, la manière dont il peut intervenir en dimi-
nuant les ressources (financières, emplois, etc.) du mouvement, en
utilisant la force, en changeant de fonction les dirigeants, en limitant
le recrutement de nouveaux membres pour empêcher la participation
de ceux qui ne sont que sympathisants 487, en suscitant la création de
groupes [152] rivaux, en présentant enfin une image très négative du
mouvement dans l’opinion publique. Ces interventions ont pour but d
agir sur l’efficacité des organisations qui mettent en œuvre la mobili-
sation afin de porter atteinte à leurs résultats et faire naître le découra-
gement et le retour à la passivité. La mobilisation se présente désor-
mais comme un mouvement dynamique qui provoque des stratégies
multiples et changeantes de tous les acteurs.
Il est ainsi nécessaire de croiser les multiples variables qui organi-
sent le cadre social propice à la mobilisation avec celles qui détermi-
nent la nature des multiples types d’États qu’il faut tenter de distin-
guer de manière rigoureuse. Dans ce sens, si la logique propre à
chaque État 488 s’impose à tous les acteurs sociaux, ceux-ci se trou-
vant forcés d’adopter des comportements qui répondent au type d’État

486 Voir Anthony Oberschall, Protracted conflict, in M. Zald et J. McCarthy,


The dynamics of social movements, op. cit., pp. 56-58 ; Gary Marx, External
efforts to damage or facilitate social movements : somme patterns, explana-
tions, outcomes and complications, in M. Zald et J. McCarthy, op. cit., p. 96.
487 J. McCarthy et M. Zald, The trend of social movements in America : Profes-
sionalization and resource mobilization. Morristown, General Learning
Corporation, New Jersey, 1973. Charles Perrow oppose deux courants de
l’école de la mobilisation conçue à partir des ressources : le premier illustré
par A. Oberschall et C. Tilly expliquerait de manière très clausevitzienne la
mobilisation par la continuation de la politique par d’autres moyens plus
violents ; J. McCarthy et M. Zald animeraient essentiellement le second qui
réintroduirait dans 1 analyse de la mobilisation collective une perspective de
coût et bénéfice et un calcul de type économique, à partir des notions
d’élasticité, de loyauté à un produit, de changement, etc. Four lui, McCarthy
et Zald ont « supprimé Freud mais l’ont remplacé non par Marx ou Lénine
mais par Milton Friedman », in The Sixties Observed, in M. Zald et J.
McCarthy, op. cit., pp. 199-200.
488 Pierre Birnbaum, La logique de l’État, op. cit.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 169

auquel ils se trouvent confrontés, ils peuvent néanmoins réussir, en


fonction cette fois de leurs structures et de leurs valeurs propres, à
s’engager dans des stratégies de mobilisation qui leur sont spécifiques.
Si la mobilisation s’organise par conséquent dans le cadre de struc-
tures sociales favorisant la permanence de rapports collectifs étroits,
elle ne se transforme en un mouvement porteur de changement social
que lorsqu’elle affronte un type d’État spécifique 489. On voudrait à
présent appliquer cette interprétation des conditions favorables à la
mobilisation à un certain nombre d’exemples historiques particuliers.
Pour commencer on peut examiner certains travaux élaborés par
Charles Tilly lui-même et par ceux qui adoptent à leur tour sa problé-
matique. Dans son étude des mouvements d’action collective au sein
de la France contemporaine, C. Tilly prend maintenant davantage en
considération la variable étatique ; il insiste sans cesse sur le caractère
très centralisé propre à l’État qui a été construit en France, sur la force
de la bureaucratie, la constante emprise qu’elle exerce à l’égard des
périphéries sociales et territoriales. Pour lui, « la centralisation et la
nationalisation de [153] la vie politique qui se réalise au XIXe siècle
par la destruction de la vie locale suscite en retour une forte réaction
de mobilisation... L’énorme centralisation du pouvoir a probablement
plus qu’ailleurs déterminé la nature des différentes luttes en France
qui opposent l’État à ses ennemis » 490. C. Tilly décrit l’action de
l’État qui, dans la tradition absolutiste, s’efforce de maîtriser
l’ensemble du système social suscitant, plus qu’en tout autre pays, des
réactions violentes provoquant à leur tour à de nombreuses reprises la
chute du pouvoir politique.
La transformation du mode de mobilisation collective est elle-
même liée en partie à l’étatisation croissante : C. Tilly distingue ainsi
la mobilisation compétitive qui oppose les groupes entre eux dans
l’acquisition des ressources qu’ils se disputent de la mobilisation dé-
fensive dirigée contre la domination devenue insupportable de l’État
pour montrer enfin que, au milieu du XIXe siècle, avec la victoire de

489 Dans ce sens, voir aussi Alain Touraine, François Dubet, Zsusza Hegedus et
Michel Wieworka, Les pays contre l’État. Luttes occitanes. Le Seuil, 1981.
490 Charles Tilly, Louise Tilly, Richard Tilly, The Rebellious Century : 1830-
1930, op. cit., pp. 84-85.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 170

la démocratie 491, la mobilisation peut enfin devenir offensive, aban-


donnant les structures communautaires pour se mouler dans les asso-
ciations, les partis ou les syndicats ; on passe de la sorte historique-
ment de la mobilisation compétitive à l’action collective réactive pour
parvenir enfin à la mobilisation proactive qui peut demeurer tout aussi
violente que la précédente 492, les grèves elles-mêmes, à l’image des
autres formes de violence collective étant plus courtes mais également
menées de manière plus déterminée 493. À travers des formes diffé-
rentes, la mobilisation dirigée contre l’État ne diminue donc pas
d’intensité.
Dans un chapitre très original, C. Tilly entreprend même une ana-
lyse comparative des grèves dans différents pays comme la Grande-
Bretagne ou l’Allemagne qu’il compare à la France : dans ce but, de
manière implicite, il établit un rapport entre les types de grève, leur
forme, leur durée, leur ampleur et le type de pouvoir politique
qu’affronte chacune des classes ouvrières 494. Il montre aussi que du-
rant la période 1900-1929 les grèves qui se [154] déroulent en France
et en Grande-Bretagne sont fort différentes. En France, elles durent en
moyenne peu de temps (15 jours perdus par gréviste), elles mobilisent
peu d’ouvriers (300 par grève) et se produisent assez souvent (6 à 12
conflits pour 100 000 ouvriers en moyenne par an). En Grande-
Bretagne, au contraire, les grèves sont plus longues (27 jours), mobili-
sent davantage d ouvriers (1 100 ouvriers en moyenne par grève) mais
se produisent moins souvent (4 grèves pour 100 000 ouvriers en
moyenne par an). Four expliquer ces différences, Charles Tilly met
l’accent sur la tradition réformiste des syndicats britanniques qui dis-
posent de fortes ressources, savent mobiliser leurs adhérents lorsqu’il
le faut pour imposer leur point de vue par un véritable bargaining.

491 La relation établie entre l’État, démocratie et mobilisation ne semble pour-


tant pas parfaitement explicitée.
492 Charles Tilly et al., The Rebellious Century : 1830-1930, op. cit., pp. 48-55.
Ces formes de mobilisation ne sont d’ailleurs nullement exclusives l’une de
l’autre.
493 Edward Shorter et Charles Tilly, Strikes in France : 1830-1968, New York,
Cambridge University Press, 1974. Ainsi, après les années 1880, « la mobi-
lisation de plus en plus forte signifie que les ouvriers se rassemblent à tra-
vers toute la France pour joindre leurs efforts contre l’appareil central de
l’État », pp. 345-346.
494 E. Shorter et C. Tilly, Strikes in France, op. cit., chap. 12.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 171

Etudiant la période postérieure (1945-1968), il souligne


l’apparition d’autres différences dans la structure des grèves dans les
deux pays. Si, en Grande-Bretagne comme en France, les grèves ont a
présent à peu près la même durée et la même fréquence, en France,
elles mobilisent de larges secteurs de la classe ouvrière qui parvient
enfin à entrer sur le marché politique alors qu’en Grande-Bretagne la
participation aux grèves diminue de plus en plus ; c’est que dans ce
système de représentation des multiples intérêts sociaux ou même ter-
ritoriaux, les représentants de la classe ouvrière non seulement se sont
fait entendre mais, de plus, sont parvenus à occuper à de nombreuses
reprises le pouvoir politique. La nature du système politique rend
donc compte de la relative intégration de la classe ouvrière représen-
tée par le Labour Party, explique la démobilisation et, par contrecoup,
l’apparition de petites grèves sauvages. Comme le remarque Charles
Tilly, l’exemple britannique nous permet de répondre à la question ;
« que deviennent les grèves quand les ouvriers sont parvenus à acqué-
rir une représentation politique » 495 ?
Cependant, Charles Tilly n’examine pas réellement la nature de
chaque État, même s’il se montre conscient des différences entre les
deux systèmes politiques. La perspective n’en est pas moins tracée qui
sera suivie plus tard par d’autres 496. Insistant a juste titre sur la néces-
sité d’une analyse comparative des mobilisations et des [155] trans-
formations qu’elles connaissent dans différents pays, Charles Tilly
prend fortement en considération les rythmes de l’extension du mar-
ché politique par les réformes électorales mais n’étudie par exemple
pas les traits particuliers à l’État britannique lui-même lorsqu’il se
penche sur les luttes qui opposent « » les autorités anglaises aux di-
vers mouvements sociaux mobilisés contre elles 497. Ajoutons enfin
qu’il serait également indispensable d’examiner dans quelle mesure

495 E Shorter et C Tilly, Strikes in France, op. cit„ p. 327. Pour une application,
du modèle de Shorter et Tilly, James Cronin. Industrial conflict in moderm
Britain, London, Croom Helm, 1979.
496 Voir par exemple Gérard Adam et Jean-Daniel Reynaud, Conflits du travail
et changement social, Paris, 1978, ou Colin Crouch et Alessandro Pizorno,
The resurgence of class conflict in Western Europe since 1968, Londres,
MacMillan, 1978.
497 Charles Tilly, As Sociology meets History, op. cit., chap. 6.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 172

les trois types de mobilisation se succèdent inévitablement les unes


aux autres quel que soit le type d’État qui leur fait face.
Délaissant cette dimension comparative à laquelle la sociologie de
la mobilisation devra pourtant revenir si elle entend maîtriser le pro-
blème essentiel des rapports entre types d’État et nature de la mobili-
sation, les élèves de Charles Tilly ont montré comment la perspective
tracée dans La Vendée peut se révéler stimulante pour analyser les
mouvements collectifs qui se produisent en France au XIX siècle et, en e

particulier, ceux qui se constituent pour résister au coup d’État de


1851. Ted Margadent décrit comment les régions qui se mobilisent
sont à la fois fortement organisées collectivement et séparées du reste
du système social. La mobilisation se produit en effet dans des com-
munes rurales confrontées à l’urbanisation, à l’intégration dans le
marché national et à la vie politique .externe. La persistance de liens
communautaires assure pourtant une grande solidarité interne. La mo-
bilisation contre « la bureaucratie centralisée » 498 se fonde sur la soli-
dité des associations volontaires locales, des groupes de jeunes, etc. ;
grâce aux cafés, la communication interne au groupe ne se trouve ja-
mais brisée 499. L’intégration locale passe donc en France aussi par le
cercle ou le café qui assurent la permanence de la sociabilité 500. Cette
fonction est également exercée par toutes les autres formes de struc-
tures communautaires grâce auxquelles se propage la mobilisation 501.
À côté de ces formes plus communautaires de solidarité, se consti-
tuent donc aussi selon le modèle général proposé par Charles Tilly 502
des associations [156] volontaires qui renforcent néanmoins la socia-

498 T. W. Margadent, French Peasants in Revolt, the insurrection of 1851, Prin-


ceton University Press, 1979, p. 104.
499 Ibid., p. 337 et p. 155.
500 Maurice Agulhon, Le cercle dans la France bourgeoise 1810-1848, A. Co-
lin, 1977.
501 Voir l’analyse particulière du rôle joué en Provence par les « chambrées » et
les sociétés secrètes dans la mobilisation contre le coup d’État, In Maurice
Agulhon, La République au village, Paris, Plon, 1970. Sur le rôle des socié-
tés locales à cette époque, voir aussi Philippe Vigier, La Seconde Répu-
blique dans la région alpine, Paris, PUF, t. 2, pp. 183-186.
502 De ce point de vue, cette perspective reste à nouveau proche de celle d’A.
Oberschall.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 173

bilité 503, les « groupes secondaires », contrairement à ce que pensait


Cooley, pouvant comme les groupes primaires lui servir de fonde-
ment. Ainsi, la mobilisation se réalise à la fois en fonction de la seg-
mentation et de l’organisation interne qui repose sur des structures
communautaires mais qui peuvent également avoir un caractère asso-
ciatif. T. Margadent peut ainsi conclure : « Les villageois et les habi-
tants des villes qui se révoltèrent en 1851 agissaient à la fois par des
actions proactives et réactives contre l’État-nation et ils mobilisèrent
les ressources sur des bases tant communautaires que de type associa-
tif » 504. Ajoutons que cette mobilisation se déroule, dans l’esprit de T.
Margadent, contre un certain type d’État qu’il caractérise de la même
manière que Charles Tilly : pour lui, en France, « la croissance histo-
rique de l’État a nécessité la construction d’une bureaucratie civile et
militaire de même que la destruction des systèmes locaux
d’autorité » 505. Dans ce sens, on a assisté à la mobilisation « des vil-
lageois en armes contre l’État » 506 qui tentait d accroître encore son
emprise dans les campagnes comme dans les grandes villes où la mo-
bilisation se déroule également à cette même époque à travers les
clubs politiques, les cafés, les sociétés d’aide mutuelle, c’est-à-dire à
travers l’ensemble du réseau social propre à la classe ouvrière 507.

503 John Merriman, The agony of the Republic, repression of the left in revolu-
tionary France 1848-1851, Yale University Press, 1978, p. 59. Voir
l’ensemble des chapitres 3 et 6 sur le rôle des associations, groupes, sociétés
d’aide mutuelle à la campagne et à la vie.
504 T. W. Margadent, French peasants in revolt, op. cit., p. 231.
505 Ibid., p. 104.
506 Ibid., p. 343. On s’inspire également de Henri Gerphagnon, La résistance au
coup d'État de 1851 à Clamecy (Nièvre) ; DEA de sociologie politique,
Université de Paris 1, 1981.
507 Ronald Aminzade, Class, politics and early industrial capitalism. A study of
mid-nineteenth Toulouse, France, New York, State University of New York
Press. 1981, chap. 6 et pp. 197-198.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 174

[157]

Dimensions du pouvoir.
DEUXIÈME PARTIE

Chapitre VIII
Masse, élection, nazisme

Retour à la table des matières

Pour vérifier le rôle essentiel joué par les différents types de


groupes dans le processus de mobilisation se réalisant contre un cer-
tain type d État, on peut maintenant se tourner vers l’analyse du mou-
vement nazi dans la mesure où les tenants de la théorie de la société
de masse l’ont toujours privilégié pour tenter de démontrer la validité
de la relation qu’ils établissent entre atomisation et mobilisation. On
peut aujourd’hui mieux évaluer la présentation que ces auteurs ont pu
en donner grâce aux travaux récents qui nous offrent une meilleure
connaissance de la société allemande de cette époque ; on peut égale-
ment parvenir à une meilleure appréciation de leur modèle en utilisant
les perspectives tracées par A. Oberschall ou C. Tilly. On souhaite
aussi examiner ce cas extrême en prêtant davantage attention aux va-
leurs et aux idéologies que véhiculent les acteurs en voie de mobilisa-
tion. Les théoriciens de la mobilisation négligent en effet encore de
nos jours trop souvent cette dimension pourtant inhérente à l’action
sociale, les idéologies élaborées par des groupes sociaux ne se rédui-
sant pas aux seules valeurs communautaires ou encore aux projets
émanant des organisations de type associatif. La mobilisation comme
le changement social dans toute sa diversité dépend certes des res-
sources disponibles et des liens tissés par les acteurs : elle témoigne
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 175

pourtant aussi de la force des visions du monde plus ou moins élabo-


rées des idéologies et des utopies à caractère parfois messianique 508.
[158]
Dans la perspective a-sociologique de la psychologie des foules, de
nombreux auteurs interprètent la crise de la République de Weimar et
le succès du mouvement nazi comme la conséquence de l’atomisation
complète de la société qui suscite des actions individuelles purement
psychologiques ; les individus juxtaposes, détachés de tous liens so-
ciaux constitueraient une foule et en adopteraient tous les comporte-
ments extrémistes et illogiques, faisant également leurs idéologies les
plus extrémistes. La mobilisation ne résulterait donc pas du calcul in-
tentionnel propre a chaque acteur, elle ne prendrait pas non plus appui
sur des liens sociaux étroits. Les groupes latents seraient finalement
aptes à la mobilisation en raison de l’émotion qui s’emparerait
d'eux 509. Comme chez Le Bon, les foules nazies atomisées seraient
attirées par le charisme du chef, elles seraient « femmes » et émotives,
fascinées par la parole que les moyens de la communication moderne
transmettent à profusion : « Somnambules », les individus seraient
comme hypnotisés et la « nationalisation des masses » 510 se réalise-
rait à l’aide d’une symbolique romantique avec ses cortèges guidés à
la lumière des flammes qui évoquent les cultes irrationnels des an-
ciennes divinités propres au peuple allemand. Atomisée, la foule for-
merait a nouveau une communauté, l’idéologie volkisch favorisant la
renaissance d’une solidarité de type bündisch qui unifie le cœur et les

508 Voir par exemple Ernst Bloch, Thomas Munzer, Julliard, 1964, et, du même
auteur, Le principe espérance, Gallimard, 1976. Dans le même sens, Miguel
Abensour, L'utopie socialiste : une nouvelle alliance, Le temps de la ré-
flexion, Gallimard, 1981. Reconnaissons pourtant qu'il est extrêmement dif-
ficile de mesurer le poids spécifique des idéologies dans le déroulement de
l'action collective.
509 C'est d'ailleurs à cette unique possibilité que songe Mancur Olson lorsqu'il
décrit « la tendance apparente des mouvements révolutionnaires à recruter
les individus dont les attaches sont les plus faibles ; certains admettent que
les déclassés, les aliénés sont les premiers à rejoindre les mouvements radi-
caux, religieux ou politiques, que ce soit le communisme ou la John Birch
Society » (in Logique de l'action collective, op. cit., p. 136, n. 29).
510 George Mosse, The nationalization of the masses, New York, Meridian
Book, 1975.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 176

esprits 511, rassemblée autour de mythes communs, la foule nazie se-


rait aisément mobilisable.
Selon Hannah Arendt, « les masses se développèrent a partir des
fragments d’une société hautement atomisée, dont la structure compé-
titive et la solitude individuelle qui en résulte n étaient limitées que
par l’appartenance à une classe » 512. Présente avant son instauration,
l’atomisation se trouve délibérément renforcée par « le régime totali-
taire qui transforme toujours les classes en masses » 513. [159] Les
solidarités de classe disparaissent de même que les allégeances à
l’État-nation ; l’ère des foules irrationnelles peut alors s’ouvrir qui
mènent nécessairement au totalitarisme. Hannah Arendt n’indique pas
quelles sont les causes de l’atomisation qui préexistent à la venue du
totalitarisme et que ce dernier va s’employer à renforcer ; de plus, les
individus qui forment la masse paraissent provenir tantôt de
« l’ensemble des partis », tantôt uniquement des marginaux, du Lum-
penprolétariat.
Emile Lederer et Sigmund Neumann s’accordent avec Hannah
Arendt pour voir dans l’atomisation la condition essentielle de la nais-
sance du pouvoir fasciste ; Lederer insiste également sur l’action déli-
bérée par laquelle les nazis détruisirent les organisations préexistantes
et reconnaît du même coup qu’elles n’avaient pas encore disparu ; tout
en demeurant plus proche de l’analyse de H. Arendt, S. Neumann sou-
tient, à la différence de celle-ci, que le prolétariat, resté longtemps en
dehors de la communauté nationale et doté d’une forte culture spéci-
fique, a su résister à l’attraction du nazisme : il ne se fondrait pas dans
la foule atomisée et n’adopterait donc pas ses comportements irration-
nels 514. Prenant le contre-pied des thèses développées par Emile Le-

511 George Mosse, The Crisis of German Ideology, New York, Schoken Books,
1964, chap. 11 et 16.
512 Hannah Arendt, Le Système totalitaire, op. cit., p. 39.
513 Ibid., p. 203. Voir Bernard Crick, On rereading The origins of totalitaria-
nism, in Hannah Arendt : the recovery of the public world, New York, éd.
M. Hill, St. Martin Press, 1979.
514 Emile Lederer, State of the Masses, New York, Howard Fertis, 1940. Pour
lui, « l’État totalitaire est l’État des masses : jamais un État n’a autant détruit
la structure sociale sur une échelle si grande » (p. 46). C’est pourquoi « les
masses sont amorphes, la stratification se trouve effacée. L’unité des indivi-
dus formant la masse est toujours émotionnelle » (p. 31). Voir aussi Sig-
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 177

derer et les théoriciens qui identifient purement et simplement na-


zisme et société de masses, Franz Neumann commence, quant à lui,
par mettre en lumière l’existence de forts liens sociaux collectifs dans
l’Allemagne de Weimar où les groupes seraient également nombreux
et bien organisés. C’est, selon lui, le nazisme qui entreprend leur des-
truction : par « l’atomisation des individus, les groupes telles la fa-
mille ou l’église, les formes de solidarité qui naissent à l’usine, dans
les magasins ou les bureaux sont délibérément détruits... En dehors de
l’organisation totalitaire, aucun échange social ne peut désormais se
produire 515. L’atomisation résulte donc du nazisme et non l’inverse.
En réalité, les travaux d’historiens modernes ont montré comment
la société allemande elle-même a été loin de connaître un [160] pro-
cessus d’atomisation radical. Non seulement la solidarité de la classe
dirigeante s’est maintenue, celle-ci se segmentant encore davantage
du reste du corps social, mais de nombreux autres groupes sociaux ont
su préserver leurs propres structures organisationnelles. Or ce sont
ceux-ci, bien plus que les individus atomisés, qui se sont mobilisés en
faveur du nazisme du moins au niveau du comportement électoral.
Contrairement à l’hypothèse proposée par Kornhauser, l’existence
des groupes ne garantit donc pas la stabilité sociale : à l’opposé, des
groupes aux liens fortement communautaires ont rejoint le mouve-
ment nazi. Dans le Schleswig-Holstein, Rudolf Heberle montre par
exemple que la population rurale adhérant au nazisme appartient à des
« communautés homogènes ayant un fort sentiment de solidarité » 516.
Comme l’observe fort justement Bernt Hagtvet, ce n’est pas par dé-
sespoir ou encore par manque de voice que certains rejoignirent le
mouvement nazi : « Joindre le NSDAP était une décision politique
consciente... Les fermiers sont devenus nazis au cours d’une action

mund Neumann, Permanent Revolution, New York, 1942. William


Kornhauser utilise également l’exemple de l’Allemagne nazie pour illustrer
sa propre conception que la société de masse comme un système atomisé où
les groupes intermédiaires ont été annihilés. In The politics of Mass Society,
op. cit., chap. 3.
515 Franz Neumann, Behemoth, New York, Oxford University Press, 1944, p.
401.
516 Rudolf Heberle, From democracy to nazism, New York, 1970 (publié en
1945), p. 122. Dans le même sens, T. A. Tilton, Nazism, neo-nazism and the
peasantry, Londres, 1976, p. 67.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 178

collective » 517. À l’instar des classes moyennes, les paysans adhèrent


consciemment au nazisme. Loin d’apparaître comme une foule hypno-
tisée, le mouvement nazi se révèle comme une action collective dont
les acteurs assument la signification. Fondée sur des liens communau-
taires, la mobilisation n’est en rien irrationnelle, le parti nazi servant
plutôt de nouvelle structure d’intégration.
Dans ce sens, le mouvement nazi résulte non de l’atomisation mais
de l’opposition, de la séparation entre des groupes sociaux qui ont
maintenu leur solidarité interne. On peut d ailleurs remarquer que les
groupes qui s’alignent sur le nazisme sont fortement organisés et, en
même temps, éloignés du pouvoir central, dans une situation de
« segmentation », telles les classes moyennes qui voulaient, elles aus-
si, défendre leurs « intérêts », leur particularisme, par rapport aux
autres groupes sociaux : « À l’encontre des hypothèses des théoriciens
des sociétés de masse, c est le niveau élevé de participation dans des
institutions secondaires dans des conditions de segmentation imposées
qui explique la mobilisation rapide des individus et leur ralliement au
mouvement nazi » 518.
[161]
A Thalburg, petite ville allemande située dans un contexte rural, la
cohésion sociale est très marquée et la loyauté au groupe
d’appartenance extrême. Habitée essentiellement par des membres des
classes moyennes, on peut lui appliquer aisément le proverbe : « Deux
Allemands, une discussion ; trois Allemands, un club. » Les sociétés
locales sont en nombre infini depuis le club des chasseurs jusqu’à la
chorale : « Les nombreux clubs et associations cimentèrent les indivi-
dus les uns aux autres. Sans eux, Thalburg serait une société amorphe.
Pourtant peu d’entre eux recrutaient dans plusieurs classes sociales à
la fois » 519. Par rejet de la social-démocratie, en quelques années, la
ville va rapidement basculer vers le nazisme et, à partir de 1933, le
mouvement hitlérien ayant remporté les élections va entreprendre

517 Bernt Hagtvet, The theory of mass society and the collapse of the Weimar
Republic, op. cit.. p. 90-91, in S. Larsen, B. Hagtvet et J. Myklebust, Who
were the Fascists. Bergen, Universitets Forlaget, 1980.
518 Bernt Hagtvet, op. cit., p. 104.
519 William S. Allen, The nazi seizure of power, New York, Franklin Watts,
1973, p. 19.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 179

l’atomisation systématique de la société locale 520. Il détruit et réorga-


nise tous les groupes grâce auxquels il a pourtant pu pénétrer au sein
du système social. On constate à nouveau, à travers cet exemple,
comment la mobilisation nazie a reposé sur des structures collectives
et s’est réalisée de manière intentionnelle. Retenons par conséquent
qu’une mobilisation réactionnaire emprunte les mêmes voies qu’un
mouvement collectif progressiste. Notons de plus que les militants
intégrés aux structures communautaires jouent là aussi, comme dans
la France de 1851, un rôle essentiel : ils recevront d’ailleurs, en termes
olsoniens des « incitations sélectives » 521.
Les régions rurales essentiellement protestantes paraissent relati-
vement coupées de la société globale et dépourvues d’associations
capables de les représenter à l’extérieur, dans la Gesellschaft. Selon la
typologie même d’Oberschall, elles étaient en condition de forte seg-
mentation. Au contraire, les régions rurales et catholiques avaient la
possibilité de pénétrer au sein de la Gesellschaft par l’entremise du
Zentrum. Grâce à leurs solides organisations, à leur forte intégration
interne productrice d’une socialisation efficace, grâce également à
leur constante représentation nationale aux sommets les plus élevés de
l’État, elles ne se trouvaient pas, quant à elles, en une situation de
segmentation et purent donc résister à la mobilisation nazie. La crise
économique désorganisait surtout les régions rurales, qui connais-
saient encore une organisation de type [162] Gemeinschaft, facilitant
la pénétration nazie dont 1 idéologie est entièrement tournée vers le
retour à ce type de communauté naturelle ; les régions rurales à pré-
dominance catholique surent mieux s’appuyer sur leurs organisations
modernes externes pour tenter de conserver leur propre représenta-
tion : elles résistèrent efficacement au nazisme 522.

520 Ibid., chap. 14.


521 Voir Jeremy Noakes, The nazi party in Lower Saxony, 1921-1923, Londres,
Oxford University Press, 1971, p. 143.
522 C.P. Loomis et J. A. Beegle. The spread of German Nazism in rural areas,
American Sociological Review, 1946, 11. Dans le même sens, voir R. He-
berle, From Democracy to Nazism op. cit., Le vote nazi a donc une forte
base contextuelle : ce sont surtout les régions rurales et protestantes qui se
sont tournées vers lui (à l’État de la Prusse ou au nord et au centre de
l’Allemagne) et non la Ruhr, le Rhin. Voir Nico Passchier. The electoral
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 180

Selon R. Lepsius, on peut expliquer de la même manière la résis-


tance de la classe ouvrière qui est elle aussi fortement structurée, do-
tée d’organisations communautaires, ayant une forte conscience de sa
spécificité et bénéficiant, grâce à la social-démocratie, d’une représen-
tation efficace au plan national 523. Dans les régions urbaines de forte
industrialisation comme la Ruhr, le Rhin ou encore l’agglomération de
Berlin, le vote socialiste limite la mobilisation nazie. Le vote national-
socialiste se localise davantage à la campagne qu’à la ville et il est
d’autant plus important que la taille de la collectivité se trouve plus
réduite 524. Pourtant, si on sait maintenant que la mobilisation dans un
environnement protestant à la campagne ou dans des petites villes au
contexte rural se fonde sur de solides liens communautaires ou sur des
organisations de forme associative, on ne semble toujours pas disposer
de nos jours d’analyses rendant compte de la structure du milieu pro-
testant dans les grandes villes : ce type de donnée paraissant d’autant
plus indispensable qu’il semble que, dans les grandes villes, la petite
bourgeoisie protestante se soit tenue à l’écart du nazisme alors que la
petite bourgeoisie catholique s y soit ralliée 525.
Dans leur ensemble les classes moyennes qui y sont fortement re-
présentées et qui vont apporter un appui décisif au nazisme apparais-
sent à leur tour comme des groupes solidement organisés et non
comme des ensembles atomisés. L’« extrémisme du centre » selon
l’expression de S. M. Lipset - qui s’y développe ne résulte donc pas
d’une panique subite mais bien d’un comportement [163] intentionnel
élaboré au sein d’associations secondaires encore plus fortement or-
ganisées que celles de la classe ouvrière 526.

geography of the nazi landscape, in S. Larsen, Who were the Fascists, op.
cit., p. 297.
523 Voir Rainer Lepsius, The collapse of an intermediary power structure :
Germany 1933-1934, International Journal of contemporary sociology.
sept.-déc. 1968.
524 Richard Hamilton, Who voted for Hitler ? Princeton, Princeton Umversity
Press, 1982, chap. 3.
525 Courtney Brown, The nazi vote : a national ecological study, American Poli-
tical Science Review, juin 1982, p. 296.
526 H. A. Winkler, From social protectionism to National-socialism : the Ger-
man business movement in comparative perspective, Journal of Modern
History, mars 1976. Jürgen Kocka, Zur Problematic der deutschen
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 181

Les classes moyennes ne peuvent donc être considérées comme


une masse émotive qui se prêterait à toutes les manipulations-
mobilisations ; les classes moyennes et tout particulièrement les
classes moyennes supérieures 527 se sont tournées vers le nazisme à
l’instar de la classe supérieure en abandonnant les partis conservateurs
et en fonction de la stratégie de leurs associations.
Ce n’est donc jamais l’isolement et la destruction des groupes pri-
maires ou secondaires qui rendent comptent des différentes mobilisa-
tions. Influencé par l’appartenance religieuse et la situation contex-
tuelle (plus de la moitié de l’électorat nazi en juillet 1932 émane de
collectivités de moins de 25 000 habitants alors que les grandes villes
comme Berlin ou Hambourg accentuent leur appui aux partis de
gauche et ne donnent jamais plus de 26% de leurs voix au parti hitlé-
rien), le vote en faveur de Hitler a donc aussi une base de classe. Si les
ouvriers restent relativement immunisés (à part la faible proportion
d’ouvriers conservateurs), si les chômeurs votent de plus en plus pour
la gauche, si les nouveaux électeurs ne se rallient pas systématique-
ment au nazisme 528, ce sont surtout les paysans, les classes moyennes
et la classe supérieure qui ont accepté de suivre Hitler 529, ces en-
sembles étant les uns comme les autres fortement organisés en asso-
ciation et groupements.
La théorie de la société de masse se révèle donc particulièrement
inapte à expliquer le vote nazi. Ajoutons quelle se trouve également
contredite par les travaux qui portent sur les militants nazis : près de la
moitié d’entre eux sont toujours restés sur le lieu de leur naissance. Ils
ne sont ni isolés ni mobiles : loin d’apparaître comme des agitateurs
professionnels, les militants hitlériens, particulièrement dans les cam-
pagnes et les petites villes où ils étaient le plus implantés, sont forte-

Angestellten, in M. Mommsen et al., Industrielles System und Politische


Entwicklung in der Weimar Republik, Düsseldorf, 1974.
527 R. Hamilton, Who voted for Hitler ?, op. cit., pp. 90 et 121.
528 Thomas Childe, The social bases of the National socialist vote, Journal of
contemporary History, 1976, pp. 17-42.
529 Voir le débat sur ce point entre Karl O’Lessker, Who voted for Hitler ? A
new at the class basis of nazism, American Journal of Sociology, juillet
1969, et Philips Shively, Party identification, party choice and voting stabili-
ty : the Weimar Case, in American Political Science Review, décembre
1972, p. 1216.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 182

ment intégrés aux collectivités locales et [164] réussissent ainsi à agir


sur le comportement électoral de leurs concitoyens 530.
La mobilisation ne résulte donc généralement pas de 1 atomisation
de la société. Comme l’avaient déjà montré ceux qui ont « redécou-
vert » la présence des groupes primaires dans les sociétés industrielles
modernes 531, ceux-ci continuent à façonner la personnalité des ac-
teurs sociaux et à déterminer leurs comportements. Les groupes et non
les individus ou encore les foules servent de vecteur à la mobilisation
des protestants des campagnes, des classes moyennes des villes ou
encore des collectivités catholiques et ouvrières qui ont résisté de ma-
nière efficace au nazisme : on voit aussi qu’en définitive de multiples
types de mobilisation peuvent se dérouler de manière concurrentielle.
La mobilisation dans ce contexte de crise généralisée 532 emprunte
simultanément de multiples voies : tantôt l’action se constitue de ma-
nière offensive à travers des formes communautaires et non de type
associatif contre un État particulièrement bien institutionnalisé et au-
quel le mouvement nazi se heurtera 533, tantôt d’autres mobilisations
se dressent pour défendre des groupes sociaux organisés à la fois de
manière communautaire et autour de structures associatives, tantôt
enfin la mobilisation peut se produire au sein des classes moyennes
qui défendent consciemment leur statut social et se mobilisent davan-
tage sur une base associative ou en fonction de l’atomisation plus
grande qui les frappe.
Ces multiples mobilisations prennent naissance au nom d idéolo-
gies et de visions du monde opposées dont il faudrait examiner
l’influence propre, les clivages religieux se superposant parfois aux
clivages sociaux ou au contraire en étant souvent dissocies ; elles re-
vêtent de plus des intensités différentes allant de la simple mobilisa-

530 Peter Merkl. The nazis of the Abel Collection : why they joined the NSDAF,
in S. Larsen et al., Who Were the Fascists, op. cit., pp. 270-271. Voir aussi
Harrington Moore, Injustice : the social bases of obedience and revolt, New
York, Pantheon Book, 1978, p. 409.
531 Voir les travaux de E. Shils et M. Janowitz, ceux de P. Lazarsfeld, B. Berel-
son et K. Gaudet, de T. Newcomb, etc. Pour une présentation, P. Birnbaum,
La fin du politique, op. cit., p. 93 et suiv.
532 Voir David Abraham. The Collapse of the Weimar Republic, Princeton,
Princeton University, 1981, chap. 5.
533 Voir chap. IX.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 183

tion électorale à la participation aux manifestations de protestation


dans les rues ou aux affrontements physiques. Elles sont prises en
charge à des degrés divers par le common man et par le militant, le
professionnel de la politique qui en tire des rétributions [165] person-
nelles. Elles produisent des « sorties » individuelles mais aussi des «
sorties » dramatiques et forcées qui sont autant de rejets collectifs,
recréant parfois des loyautés effacées de classe, de religion, de culture
ou encore de territoire qui se renforcent à la périphérie au détriment de
la loyauté portée à l'égard des autorités centrales. Pris dans ce tourbil-
lon auquel il participe également comme un acteur essentiel, l’État
affronte successivement différents types de mobilisation et en soutient
lui-même d’autres mais, fortement institutionnalisé, il réussira à main-
tenir son autonomisation et d’autres institutions politiques totalitaires
résulteront de ces mobilisations ennemies.

[166]
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 184

[167]

Dimensions du pouvoir.
DEUXIÈME PARTIE

Chapitre IX
L’introuvable État totalitaire :
l’exemple du pouvoir hitlérien

Retour à la table des matières

Les régimes totalitaires, tel celui de l’Allemagne national-


socialiste, connaissent par conséquent une intense mobilisation de
leurs multiples groupes sociaux. Ce trait semble même être celui qui
leur est le plus spécifique : opposant nettement les régimes totalitaires
à ceux qui apparaissent plutôt comme autoritaires, Juan Linz estime
que les premiers se caractérisent essentiellement par des processus
multiples de mobilisation menés par un parti de masse au nom d’une
idéologie et en faveur d’un chef omnipotent. Pour lui, par conséquent,
un système totalitaire élimine tout pluralisme, se dote d’une idéologie
exclusive, d’une conception du monde close et contraignante afin
d’intégrer davantage les individus en suscitant une intense mobilisa-
tion collective encadrée par un parti unique et d’autres associations
secondaires 534.
Au contraire, les systèmes autoritaires se caractérisent par un plu-
ralisme limité ainsi que par l’absence d’une idéologie très organisée et
s’imposant à tous, celle-ci se trouvant remplacée par de multiples
croyances. La mobilisation politique y est peu intense ; le chef ou le

534 Juan Linz. Totalitarian and authoritarian regimes, in Fred Greenstein et Nel-
son Polsby, Handbook of political science, n° 3, Reading, Addison Wesley
Publications, 1975, pp. 188-191.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 185

petit groupe qui détient le pouvoir l’exerce dans les cadres mal définis
mais qui excluent le pur et simple arbitraire » 535. [168] La mobilisa-
tion se trouve d autant plus réduite qu’aucune idéologie n’est imposée
aux acteurs sociaux, ceux-ci ne s identifient pas de manière émotion-
nelle aux dirigeants et préfèrent se tourner vers les problèmes relevant
de leur vie privée. Dans un régime autoritaire, on se trouverait donc
dans une situation de forte dépolitisation et non d’intense mobilisa-
tion. Pour Juan Linz, de plus, mobilisation et dépolitisation ont
d’immédiates conséquences sur le pouvoir politique dans un régime
autoritaire fortement dépolitisé, les élites traditionnelles des bureau-
craties civiles et militaires conservent leur propre pouvoir tandis que
dans un régime totalitaire, elles se voient remplacées par des élites
marginales tant du point de vue de leur origine socioprofessionnelle
que du type de valeurs auquel elles adhèrent 536. En utilisant en parti-
culier cette dernière distinction proposée par Juan Linz, on voit que
s’établit une nette corrélation entre une institutionnalisation forte et un
pouvoir politique autoritaire, une institutionnalisation faible et un
pouvoir totalitaire 537. D’emblée, on retrouve par conséquent à nou-
veau la relation déjà analysée entre type de mobilisation et type d État.
Soulignons de plus que le pouvoir politique peut connaître lui-même
de profondes évolutions : un système totalitaire se transforme dans
une certaine mesure, en un système autoritaire ; la « routinisation du

535 Juan Linz, An authoritarian regime : Spain, in Erik Allardt et Stein Rokkan,
Mass Politics, New York, Free Press, 1970, p. 255. Voir aussi, du même au-
teur, Totalitarian and authoritarian regimes, op. cit., p, 264 et suiv., sur la
distinction entre totalitarisme et autoritarisme ; voir aussi Hannah Arendt,
La crise de la culture, Gallimard, 1972, p. 128 et suiv. Sur ce débat et son
application aux systèmes politiques contemporains, Jean-François Bayart,
L’analyse des situations autoritaires. Revue française de Science politique,
juin 1976.
536 Juan Linz, An authoritarian regime : Spain, op. cit., pp. 265-272.
537 On peut noter que dans une situation d’absence complète
d’institutionnalisation du pouvoir se développe une situation « préto-
rienne ». Voir Samuel Huntington, Political order in Changing societies,
New Haven, Yale University Press, 1968, et que l’on peut également conce-
voir qu’un régime totalitaire s’institutionnalise en se rapprochant par consé-
quent d’un régime autoritaire (telle est par exemple la manière dont Alfred
Mayer interprète l’évolution du régime soviétique qu’il qualifie de « totalita-
risme administratif » : The Soviet political system, New York, Random
House, 1965.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 186

charisme » change le pouvoir du leader en un rôle d autorité ; du coup,


la mobilisation elle-même s’atténue, le rôle joué par l’idéologie de-
vient moins essentiel et le recours à la violence que, certains, comme
Hannah Arendt considère comme un trait consubstantiel à l’exercice
du pouvoir totalitaire 538 n’apparaît plus comme une variable aussi
essentielle qu’auparavant. Richard Lowenthal interprète à partir d’une
telle perspective l’évolution du Parti communiste soviétique : « dans
l’incapacité de continuer son offensive révolutionnaire contre la socié-
té et refusant de devenir le simple moyen d’expression de multiples
forces sociales, il n’est ni [169] totalitaire, ni démocratique mais auto-
ritaire » 539. De telles transformations ne sont pourtant pas linéaires et,
de même que l’apparition d’un régime démocratique dépend de nom-
breux facteurs 540, de même la formation d’un système autoritaire
n’est pas la nécessaire conséquence de l'institutionnalisation d’un sys-
tème totalitaire.
Cette discussion sur l’opposition totalitarisme-autoritarisme menée
surtout à partir d’analyses portant sur le type de pouvoir et le degré de
mobilisation nous éloigne de la définition classique du totalitarisme
proposée par Cari Friedrich. Pour lui, un régime totalitaire présente
six caractéristiques : 1/ une idéologie totalisante, 2/ un parti unique
mettant en œuvre cette idéologie et dirigé par un homme, le dictateur ;
3/ une police secrète très développée ; ce pouvoir détient trois mono-
poles : a/ la communication de masse, b/ les instruments de violence, c/
les organisations et en particulier, les structures économiques plani-
fiées. Ce monopole n’est pas toujours exercé par un parti : il l’est
pourtant nécessairement par une élite qui dirige la société » 541. Cette

538 Hannah Arendt, Le système totalitaire, 1967, Paris, Le Seuil, 1972 ; Mi-
chael Curtis, Totalitarianism, New Brunswick, Transaction Books, 1980,
pp. 2-9 et Herbert Spiro Totallitarianism, International Encyclopedia of the
Social Science, Mac Millan, vol. 16. 1968, p. 109.
539 Richard Lowenthal, 1970, pp. 114-115. Remarquons que cette observation
porte sur le parti et non sur la société ou le régime. Un parti peut-il être auto-
ritaire dans une société totalitaire et vice-versa ; ou encore, un parti peut-il
être totalitaire dans une société démocratique ?
540 Dankwart Rustow, Transitions to Democracy, Comparative politics, avril
1970.
541 Carl Friedrich, The evolving theory and practice of totalitarian regimes, in
C. Friedrich, M. Curtis et B. Barber, Totalitarianism in perspective,
Londres, 1969, p. 126.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 187

définition du totalitarisme devenue classique présente de nombreux


défauts : soulignons simplement ici quelle ignore le phénomène de la
mobilisation et quelle n’aborde le problème de pouvoir qu’en termes
d’élite ou de chef 542. À ne considérer que le rôle joué par les diri-
geants, on construit un modèle du totalitarisme qui recouvre des struc-
tures de pouvoir fort différentes : c’est pourtant ce que font Carl Frie-
drich et Zbigniew Brzezinski quand ils estiment que Staline, Hitler et
Mussolini détenaient tous un pouvoir « absolu » 543. En réalité, la ve-
nue au pouvoir de chaque leader se réalise dans le cadre de structures
étatiques fort différentes qui vont, dans certains cas, comme en Alle-
magne lorsqu’elles sont très institutionnalisées, limitées dans un pre-
mier temps le pouvoir du chef tandis que dans d’autres, lorsqu’elles ne
le sont guère, elles seront incapables d’assumer cette fonction de con-
trôle 544. L’analyse du totalitarisme requiert par [170] conséquent celle
des types d’État qui ont été construits dans chacune des sociétés ou un
« isme » ou un autre parvient à s instaurer.
Hannah Arendt a remarquablement montré comment les mouve-
ments pangermanique et panslaviste remettent en question la structure
des États existants car ils refusent l’un comme l’autre de leur aban-
donner le droit de donner la citoyenneté en fonction de leurs seuls cri-
tères ; pour le mouvement pangermaniste déjà, le peuple allemand
s’étend à tous ceux qui partagent la culture allemande ou appartien-
nent à sa race. Du coup, « l’hostilité envers l’État en tant
qu’institution se retrouve dans toutes les théories des mouvements
annexionnistes » 545. Pour Arendt, en Italie, les fascistes « voulaient
un État fasciste et une armée fasciste, mais c était encore un État,
c’était encore une armée » 546 ; au contraire, en Allemagne et en Rus-
sie, avec la remise en question de la souveraineté de l’État, « l’« État
totalitaire » n’a d’un État que l’apparence et le mouvement ne

542 Sigmund Neumann met lui aussi surtout l’accent sur le rôle de leader pour
rendre compte du pouvoir dans un régime totalitaire : Permanent Revolu-
tion, New York, Harper, 1942.
543 Carl Friedrich et Zbigniew Brzezinski, Totalitarian Dictatorships and Auto-
cracy, Cambridge, Harvard University Press, 1959, p. 17.
544 Alexander Groth, The « isms » in totalitarianism, American Political
Science Review, 1964, 58/4, pp. 893-895.
545 Hannah Arendt, L’impérialisme, Fayard, 1982, p. 193.
546 Ibid., p. 226.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 188

s’identifie même plus véritablement aux besoins du peuple. Désor-


mais, le Mouvement est au-dessus de l’État et du peuple, prêt à sacri-
fier l’un et l’autre au nom de son idéologie » 547. Si Hannah Arendt
n’examine pas la spécificité de chacun des États qui va se trouver re-
mise en question par le totalitarisme et ne se donne pas le moyen
d’analyser leur possibilité de résistance qui varie en fonction de leur
plus ou moins forte institutionnalisation, elle a le mérite de mettre en
lumière l’irrémédiable opposition qui règne entre le totalitarisme et
l’État.
L’État résulte en effet d’un processus de différenciation qui le sé-
pare du reste du système social ; il suppose de fortes barrières qui pro-
tègent, par exemple, par un droit administratif, l’appareil politico-
administratif profondément institutionnalisé 548. Le totalitarisme remet
en question 1 autonomisation de l’État : il « détruit toutes les fron-
tières qui séparent l’État des groupes sociaux » 549. C’est pourquoi
« le système totalitaire se caractérise par l’élimination de la distinction
recherchée dans les démocraties occidentales entre l’État et la socié-
té » 550. Cette conception [171] « totaliste » 551 du système social ap-
pliquée au nom d’une idéologie systématique qui entend mobiliser
tous les acteurs et refuse de laisser subsister la moindre parcelle
d’autonomie qui pouvait servir d’espace de résistance rend inéluctable
la fin de l’État. Dans ce sens, vouloir parler, comme on le fait encore
communément, d’État totalitaire est persister à utiliser des « termes
contradictoires » 552. Rapprocher le totalitarisme de l’État absolu re-
lève d’une incompréhension de la nature du totalitarisme qui récuse
tout particularisme et, a fortiori, celui d’un État absolu au pouvoir

547 Ibid., p. 237.


548 Voir Bertrand Badie et Pierre Birnbaum, Sociologie de l’État, op. cit.
549 Harry Ekstein et David Apter, Comparative politics, New York, Free Press,
1963, p. 434.
550 Michael Curtis, Retreat from totalitarianism, in C. Friedrich, M. Curtis, B.
Barber, Totalitarianism in Perspective, op. cit., p. 59.
551 Benjamin Barber, Conceptual foundations of totalitarianism, in C. Friedrich,
M. Curtis, B. Barber, Totalitarianism in Perspective, op. cit., p. 25.
552 Leonard Schapiro, Totalitarianism, Londres, Macmillan, 1972, p. 71.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 189

propre particulièrement fort 553. L’État absolutiste entend régner sur la


société et exercer une emprise sur chacune de ses parties en fonction
de ses intérêts propres ; le mouvement totalitaire se donne au contraire
pour but d’éliminer toutes les institutions qui résultent de la mise en
œuvre du principe de différenciation ; l’État est victime du « cancer
du totalitarisme » 554. Comme le montre Hans Buchheim, « après
avoir pris le pouvoir, le mouvement totalitaire transforme l’État, qui a
été jusque-là son ennemi, en son propre esclave » 555. On peut con-
clure sur ce point essentiel en retenant que le totalitarisme veut « jeter
l’État par-dessus bord » 556, détruire son pouvoir particulier et re-
mettre par conséquent en question le résultat d’un long processus de
différenciation ; de façon claire, il s’agit bien d’un mouvement de dé-
différenciation 557.

Les multiples mouvements totalitaires se sont trouvés confrontés à


des types d’États très différents les uns des autres et qui leur oppo-
saient des résistances plus ou moins fortes en fonction du degré de
leur institutionnalisation. Dans le cadre de ce chapitre, on analysera
essentiellement le totalitarisme nazi que l’on comparera rapidement au
fascisme italien en tenant compte à chaque fois du type d’État cons-
truit dans chacun des deux pays. On ne retiendra donc [172] pas le cas
soviétique qui, par bien des aspects, diffère des précédents.
L’idéologie national-socialiste adopte d’emblée une position de com-
plète hostilité à l’égard de l’État. Dès les premières pages de Mein
Kampf, Hitler affirme avec force et à de nombreuses reprises : « Je ne

553 Franz Neumann oppose de ce même point de vue le totalitarisme et l’État


absolutiste. The democratic and Authoritarian State, Glencoe, Free Press,
1957, p. 245.
554 L. Schapiro, Totalitarianism, op. cit., p. 74.
555 Hans Buchheim, Totalitarian Rule, Connecticut, Wesleyan University Press,
1968, p. 91.
556 Hermann Rauschning, La révolution du nihilisme, Paris, Gallimard, 1980, p.
74.
557 Selon Claude Lefort, les totalitarismes « impliquent une dédifférenciation
des instances qui régissent la constitution d’une société politique. Il n’y a
plus de critères derniers de la loi, ni de critères derniers de la connaissance
qui soient soustraits au pouvoir » (L’invention démocratique, Paris, Fayard,
1981, p. 100).
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 190

voulais pas être fonctionnaire » 558. Dans trois longs chapitres, il s’en
prend avec violence à l’autorité de 1’État conçu comme une fin en lui-
même, comme une organisation supposée apte à façonner la civilisa-
tion : pour lui « l’État est un moyen de parvenir à un but... Il doit
maintenir, en premier lieu, les caractères essentiels de la race » 559. À
l’opposée de la conception hégélienne de l’État comme instrument de
la raison universaliste ou encore, de la théorie wébérienne du pouvoir
rationnel-légal qui s’appliquent l’une comme l’autre tout particuliè-
rement à l’État prussien fortement bureaucratisé, Hitler fait sienne une
perspective anti-étatiste et souhaite confier à une élite le soin de réali-
ser l’union de la race 560. Le pouvoir absolu de l’élite doit briser la
puissance étatique.
Dès février 1920, on trouve dans le programme du Parti national-
socialiste la volonté de constituer une Allemagne au sein de laquelle,
« pour être citoyen, il faut être de rang allemand » ; le point 5 exclut
également ces non-citoyens de la fonction publique 561. Si l’on se
souvient de la relation étroite qui lie tout État universaliste à ceux
auxquels il reconnaît, sans utiliser un quelconque critère particula-
risme, le droit de citoyenneté permettant une participation égalitaire à
une fonction publique neutre au service de l’intérêt général, on voit à
quel point le totalitarisme nazi se présente surtout comme un mouve-
ment foncièrement antiétatique. Comme le dit clairement Hitler, en
automne 1934, à Nuremberg : « L’État ne nous commande pas, nous
commandons l’État. » Dans le même sens, selon Heydrich, « nos en-
nemis ont étendu leurs tentacules sur chaque branche de la vie pu-
blique et de la structure étatique » 562. Au contraire, le fascisme italien
apparaît comme un mouvement favorable au renforcement de l’État.
[173] Dans un discours à la Scala de Milan, Mussolini affirme :

558 Voir, par exemple, Mein Kampf, Paris, Nouvelles Éditions latines, 1979, pp.
21 ou 29.
559 Ibid., p. 391, p. 398.
560 Ibid., chap. 4, t. II. Voir Edouard Jackel, Hitler idéologue, Paris, Calmann-
Levy, 1973, chap. 4.
561 Les 25 points du programme du NSDAF sont présentés dans le livre de Wal-
ther Hofer, Le National-socialisme par les textes, Plon, 1963, pp. 30-33.
562 Discours prononcé en 1935. Reproduit dans Hans Buchheim, The SS —
instrument of domination, in H. Krausnick, H. Buchheim, M. Broszat, H.
Jacobven, Anatomy of the SS State, Londres, Collins, 1968, p. 201.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 191

« Tout dans l’État, rien contre l’État, rien en dehors de l’État ». À


l’opposé du nazisme, le fascisme souhaite renforcer l’État, non
l’abattre, favoriser l’extension de la sphère publique et non l’abolir.
Selon Mussolini, « pour les fascistes, tout est dans l’État et rien
d’humain ni de spirituel n’existe et a fortiori n’a de valeur en dehors
de l’État. En ce sens, le fascisme est totalitaire » 563. C’est pourquoi,
« l’idée fasciste d’autorité, n’a rien à voir avec l’État policier » 564. Le
totalitarisme mussolinien est par conséquent l'exact opposé du totalita-
risme nazi : c’est qu’en réalité il n’est pas un totalitarisme mais un
régime autoritaire qui entend renforcer le pouvoir étatique.
Le débat sur la nature du totalitarisme et sur son rapport à l’État ne
date donc pas de la guerre froide : il se déroule déjà dans l’entre deux
guerres. Si le nazisme veut abolir l’État et détruire la différenciation,
c’est qu’il prétend rendre au Völk lui-même un pouvoir total. Comme
l’a admirablement montré George Mosse, la critique de la civilisation
et le retour à la culture, le refus de la ville, de la modernité et la volon-
té de revenir à l’organique traverse une partie importante de
l’idéologie allemande et, en particulier, s’épanouit dans le romantisme
irrationnel du XIXe siècle avant de dominer toute la pensée réaction-
naire au début du XXe. Le « nouveau romantisme » défendu par la
revue Die Tat à la direction de laquelle se trouve Eugen Diederichs
veut rétablir les corporations, les rapports organiques entre groupes
membres d’un même Völk et guidés par une élite aristocratique : c’est
pourquoi « au mieux, l’État serait le serviteur de l’Esprit, du Völk et de
ses intérêts » 565. Pour de nombreux auteurs aux perspectives les plus
variées, le Vôlk se structure en Bund et réduit l’État à de simples fonc-
tions instrumentales qui n’exercent plus de pouvoir de souveraine-
té 566. Du pangermanisme au national-socialisme, on estime par con-
séquent nécessaire de rendre le pouvoir à une élite qui exprimerait
l’unité du Völk détruit par l’État : Hitler assumera les fonctions de
Führer après avoir transformé l’organisation du type bündisch en un
mouvement de masse capable de susciter une mobilisation totalitaire à

563 Mussolini, Le fascisme, Doctrine, Institutions, Paris, Denoël, 1933, p. 20.


564 Ibid., p. 49. Voir aussi Mussolini, Œuvres complètes, Paris, Flammarion,
1935, vol. 9, p. 260, p. 263, et « Pour les fonctionnaires », t. 6, 1926, p. 48.
565 George Mosse, The crisis of German Ideology, New York, Schocken Book,
1981, p. 60.
566 Ibid., p. 214.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 192

partir de multiples formes d’organisation sociales [174] collectives ou


associatives. La « nationalisation des classes » 567 exprime, dans cette
perspective, l’unité organique du Völk reconstruite à un autre niveau
que la structure bündisch.
Comme l’affirme un théoricien du droit constitutionnel adepte de
cette perspective, « de cette Totalité völkische découle le fait que pour
la conception national-socialiste la continuité de l’événement poli-
tique passe par le peuple, comme grandeur politique, et non par l’État.
Dans cette mesure la conception hégélienne de l’État comme « réalité
de l’Idée morale » constitue une position a-völkische, qui est étrangère
au national-socialisme » 568. Les théoriciens du Reich soulignent la
totale opposition entre les conceptions fascistes et national-socialiste
de l’État : dans le premier cas, on déifie sans cesse « lo stato totalita-
rio », dans l’autre on souligne qu’« inexacte est la désignation de
notre Reich comme « État autoritaire » ou État « totalitaire » 569.
Pour les dirigeants du national-socialisme, l’État ne doit pas être
totalitaire car ce serait lui donner un pouvoir absolu : c’est au con-
traire le mouvement aryen exprimant l’unité du Völk et son chef qui
doivent bénéficier d’un tel pouvoir total. On sait que Cari Schmidt a
donné une présentation juridique de cette perspective : selon lui, « la
société qui s’est elle-même organisée en État et est sur la voie de pas-
ser de l’État neutre du XIXe siècle dans l’État potentiellement to-
tal » 570. Mais la « mobilisation totale » dont parlait, avant Schmidt,
Ernst Jünger se réalise cette fois par « la Société elle-même devenue
l’État des partis ». Chez Cari Schmidt comme chez son disciple Ernst
Forsthoff qui publie un livre intitulé Der totale Staat, la formule de
l’État total implique certes un refus de l’État neutre et constitutionna-
liste sans pour autant supposer un ralliement à l’étatisme fasciste. On s
achemine vers la doctrine de l’État total völkische par laquelle l’État
et le Völk se confondent. Mais dans la mesure où, dans sa version ori-
ginale, celle du fascisme italien, la formule de l’État total exprime la

567 George Mosse, The nationalization of the masses, New York, Meridian
Book, 1975.
568 Otto Koellreutter, Deutsches Verfassungsrecht, cité in Jean-Pierre Faye,
Langages totalitaires, Paris, Hermann, 1973, pp. 85-86.
569 Cité par Jean-Pierre Faye, Langages totalitaires, op. cit., p. 86.
570 Ibid., p. 47.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 193

volonté d’accroître le pouvoir de l’État lui-même, elle présente des


ambiguïtés inacceptables pour les théoriciens du national-socialisme :
elle est donc rapidement abandonnée.
[175]
Ce sont au contraire les tenants du national-bolchevisme allemand
qui vont exalter la puissance de l’État total en retrouvant dès lors
l’héritage de la tradition prussienne que combat le national-
socialisme. Les théoriciens de ce courant comme Eltzbacher voient
ainsi, dès 1919, dans le bolchevisme la dictature exercée par un État
fort 571 ; pour lui, la Russie bolchévique a repris le flambeau de l’État
prussien. C’est parce que, selon eux, le pouvoir bolchévique restaure-
rait la grandeur de l’État russe que les nationaux - bolchéviques se
tournent vers lui afin de rendre à son tour à la Prusse sa puissance
d’antan. Pour Ernst Niekisch, son théoricien le plus important, l’État
militaire construit par les bolchéviques n’est autre que l’« État de
Potsdam » : « Tel fut le sens de la Révolution bolchévique : la Russie
en péril de mort eut recours à l’idée de Potsdam : elle la poussa à
l’extrême, jusqu’à la démesure et créa cet État absolu de guerriers ».
Si l’Allemagne a « cédé sa création à la Russie », il lui restait à la
« récupérer » 572. Dans le même sens, dans un ouvrage intitulé État et
marxisme et publié en 1921, un autre représentant du « nationalisme
révolutionnaire » déclare : « Qu’avec Lénine soit apparu un chef
d’État qui, certes, nie théoriquement l’idée d’État, mais la réalise en
pratique avec une froideur et une décision inouïes, tout observateur
s’en rend compte ». En souhaitant toujours rapprocher davantage le
modèle prussien de l’expérience soviétique, il observe que « la dicta-
ture de l’Idée prussienne de l’État était déjà anti-démocratique et anti-
capitaliste » 573. Une telle perspective est explicitement opposée à
celle adoptée par le national-socialisme qui n’hésitera pas à liquider
ses adeptes les plus importants. Dans ce sens, les dirigeants nazis pro-
fessent une permanente hostilité à l’égard des anciennes structures de

571 Voir Louis Dupeux, National-bolchevisme dans l’Allemagne de Weimar,


Paris, Librairie Honoré Champion, 1979, t. 1, p. 52 et suiv.
572 Ces textes sont analysés par Louis Dupeux, National-bolchevisme dans
l’Allemagne de Weimar, op. cit., t. 1, pp. 408-409.
573 Voir Louis Dupeux, op. cit., p. 430. Voir aussi t. 2, pp. 647-648.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 194

l’État prussien fortement différencié et ils mettent toute leur énergie à


les abattre.
Pourtant comme la Prusse a joué un rôle central dans la construc-
tion du Reich allemand, il était difficile de partir ouvertement en
guerre contre elle ; c’est pourquoi, les nationaux-socialistes s’en sont
parfois présentés comme les héritiers ; ainsi, en avril 1932, Joseph
Goebbels affirme : « Le national-socialisme doit affirmer, [176] à bon
droit, de lui-même qu’il est prussien. Partout, où nous, nationaux-
socialistes, nous nous trouvons, dans toute l’Allemagne, nous sommes
des Prussiens » 574. Les références à la Prusse et pendant la guerre, à
Frédérick le Grand, ont été constantes. S il paraissait plus efficace de
maintenir une certaine ambiguïté qui renforce la légitimité du natio-
nal-socialisme, on doit néanmoins souligner, avec William Ebenstein,
comment, sous le nazisme, « c’est le Reich qui administre la Prusse et
non vice versa. En tant que territoire et unité administrative, la Prusse
n’a jamais été autant émasculée et réduite au statut d’ombre que sous
le nazisme » 575. Le totalitarisme nazi tente en effet d’imposer son
idéologie et ses manières de faire à l’autoritarisme prussien et on ana-
lysera plus loin la résistance structurelle que celui-ci réussit longtemps
à lui opposer. Le pouvoir national-socialiste, dans sa frénésie anti-
étatique, se donne même pour but de revenir en deçà de l’État : d’où
son enthousiasme à l’égard des structures politiques du Moyen Age,
époque antérieure à la différenciation de l’espace étatique. Par son
admiration envers l’ordre teutonique, sa conception romantique de la
foi (Treue) et de l’honneur qui lient l’un à l'autre le chef et son vassal,
sa vision de la justice à la saint Louis, il a littéralement « canibali-
sé » 576 le système politique allemand en remettant en question
l’unification étatique.

574 Voir Wolfgang Wippermann, Nationalzialismus and Preussentum, in Aus


Politik und Zeitgeschichte, B. 52-53, déc. 1981, note 1.
575 William Ebenstein, The nazi State, New York, Farrer and Rinehart, 1943, p.
52.
576 Robert Koehl, Feudal aspects of National Socialism, in Henry Turner Jr.,
Nazism and the Third Reich. New York, Quadrangle Books, 1972, p. 169.
Au contraire, comme le note Louis Dupeux, les nationaux-bolchéviques
« ridiculisaient la « fuite dans le Moyen Age » avec les États (Stände), la
propriété en fief, la tendance anti-industrielle et anti-technique », (National-
bolchévisme dans l’Allemagne de Weimar. op. cit., t. 1, p. 507).
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 195

Par-delà l’analyse de la dimension idéologique du national-


socialisme, on se propose maintenant d’étudier de quelle manière
celle-ci s’est traduite dans les faits, de rechercher dans quelle mesure
et de quelle façon le mouvement nazi est parvenu à abattre l’État pour
instaurer son propre ordre totalitaire. On dispose d’ores et déjà d’un
grand nombre de modèles interprétatifs du national-socialisme qu’il
convient d’abord d’examiner. La plupart d’entre eux ont été élaborés
soit dans l’entre deux guerres, soit au cours de la guerre elle-même.
C’est dire qu’ils sont souvent chargés d’une dimension partisane ex-
plicite ou qu’ils se situent, au [177] mieux, presque toujours davan-
tage au niveau de la philosophie sociale qu’à celui de la recherche
empirique vers laquelle on se tournera enfin.
Au moment de la prise de pouvoir du parti hitlérien, les partis
communistes imposent une interprétation marxiste orthodoxe du na-
zisme : pour la IIIe Internationale, en 1932, « le fascisme procède de
façon organique de la démocratie bourgeoise » 577. Expression de
l’Impérialisme, le fascisme dévoile la vraie nature des systèmes poli-
tiques formés dans le cadre d’une économie capitaliste. L’État se
trouve chargé d’une fonction interventionniste accrue pour faire face
aux contradictions sociales qui se développent. C’est pourquoi, en
août 1935, Dimitrov définit, au VIIe Congrès du Komintern, le fas-
cisme comme « la dictature ouverte et terroriste des éléments les plus
réactionnaires, les plus chauvins, les plus impérialistes du capital fi-
nancier ». Dans cette perspective, le pouvoir nazi s’interprète comme
une dictature d’une certaine fraction de la bourgeoisie. Qu’elle soit
supposée recevoir ou non l’aide de la social-démocratie importe peu
ici et on ne retiendra pas les fluctuations de la IIIe Internationale sur ce
point. Retenons que pour les théoriciens marxistes de l’entre-deux-
guerres, comme, par exemple, Otto Bauer, « la dictature du capital...
se rétrécit jusqu’à devenir une dictature de la fraction belliqueuse de
la classe capitaliste » 578. L'interprétation purement économiste et ins-
trumentaliste du pouvoir nazi a été conservée à quelques variations
près, tout au long du XXe siècle, et, de nos jours encore, on affirme

577 Cité in Nicos Poulantzas, Fascisme et dictature, Paris, Le Seuil, 1974, p. 64.
578 Cité in Pierre Ayçoberry, La question nazie, Paris, Le Seuil, 1979, p. 93.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 196

qu’il est « une manière de CME parfaite » 579. Appliquée indifférem-


ment à la République de Weimar, au nazisme, au système politique
américain ou au gaullisme, la théorie du capitalisme monopoliste
d'États demeure nécessairement silencieuse sur la spécificité de l’État
lui-même.
Pourtant, dès l’entre-deux-guerres, on voit apparaître de multiples
théories qui tentent de rendre compte de l’autonomie du pouvoir poli-
tique nazi. Au sein du courant marxiste, August Thalheimer a proposé
dès 1930 une interprétation originale du fascisme italien en lui appli-
quant le modèle bonapartiste élaboré pour Marx à propos de Louis-
Napoléon Bonaparte. Il s’efforce à son tour [178] d’analyser le phé-
nomène autoritaire en le présentant comme le résultat d’un équilibre
entre des classes sociales antagonistes à la faveur duquel le pouvoir
exécutif parvient à se rendre « indépendant ». Mais, tandis que Marx
mettait l’accent sur les conditions institutionnelles de cette indépen-
dance liée à la détention par l’État de ressources propres (développe-
ment d’une fonction publique civile et militaire), Thalheimer com-
mence par souligner que « le régime fasciste correspond à la forme
organisationnelle bonapartiste », cadre politique par lequel la bour-
geoisie invente un pouvoir qui la sauverai du point de vue social alors
qu’elle se fera « violenter politiquement » 580 sans reconnaître pour
autant la réalité de l’indépendance institutionnelle acquise par l’État.
Appliqué au fascisme, le modèle bonapartiste se trouve dénaturé :
comme le fascisme permet en définitive à la bourgeoisie de mieux dé-
fendre son pouvoir économique, il en est donc pour certains la traduc-
tion fonctionnelle. Attaqué par les tenants d’un marxisme plus éco-
nomiste, le modèle bonapartiste ainsi appauvri rejette pourtant à son
tour tant la spécificité politique du nazisme que son rapport particulier
à un État qu’il entend pour sa part remettre en question. Finalement,
même les théoriciens marxistes qui s’éloignent du modèle du CME,
car ils se montrent conscients du caractère spécifiquement politique
du fascisme, concluent, au terme de leur analyse, à la subordination,

579 André Gisselbrecht, Le fascisme hitlérien. Présentation, Recherches interna-


tionales, 4, 1971, p. 29.
580 August Thalheimer, Über des faschismus, in Reinhard Kühnl, Texte zur
Faschismus diskussion, I, Hambourg, 1974. Voir Jost Dülffer, Bonapartism,
Fascism and National-Socialism, Journal of Contemporary History, octobre
1976.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 197

directe ou indirecte, aux détenteurs du pouvoir économique 581. On


sait, par exemple, que Nicos Poulantzas s’est sans cesse opposé au
modèle réductionniste du CME : il n’en estime pas moins que la venue
d’un « État d’exception » comme celui du fascisme se traduit par
« une crise des institutions » (qui), tout en ayant ses propres effets sur
la lutte des classes, n’en est elle-même que l’effet. Ce ne sont pas les
institutions qui déterminent les antagonismes sociaux, c’est la lutte
des classes qui commande les modifications des appareils d’État » 582.
C’est pourquoi, selon lui, en Allemagne, le fascisme installe « par un
procès de régulation (procès qui n’a rien à voir avec le mythe d’un
« capitalisme organisé ») la domination décisive du grand capi-
tal » 583, proposition qui mène à une [179] description très sommaire
de l’État d’exception lui-même 584. Le modèle bonapartiste comme
tous ceux qui veulent témoigner de la spécificité du politique devrait
au contraire, comme on tentera de le montrer, conduire à un examen
attentif du devenir de l’État à l’aide des matériaux fournis, par
exemple, par la science administrative.
Nuancée par le modèle bonapartiste, la théorie du CME a été reje-
tée encore plus nettement par tous ceux qui prédisent, dès cette
époque, l’apparition d’un simple capitalisme d’État qui parviendrait à
dominer les monopoles et à orienter leurs actions en fonction de ses
intérêts propres. C’est essentiellement au sein de l’École de Francfort
que se sont développées de telles théories : attentif aux conséquences
des inventions technologiques, Frederick Pollack conçoit le national-
socialisme comme l’apparition d’un nouvel ordre social au sein du-
quel se réalise un divorce entre le pouvoir et la propriété des moyens
de production, proposée à la même époque, mais de manière indépen-
dante, que la thèse de Burnham sur la montée des managers, cette
thèse souligne l’originalité du capitalisme d’État instauré par le natio-
nal-socialisme. Selon Pollack, il « élimine les derniers vestiges de la
liberté économique des acteurs ; la propriété et les revenus ne déter-

581 C’est par exemple le cas de Daniel Guérin dans Fascisme et grand capital,
Maspero, 1965.
582 Nicos Poulantzas, Fascisme et dictature, op. cit., p. 71.
583 Ibid., p. 111.
584 Ibid., 7e partie, chap. 3 et 4.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 198

minent plus la position sociale de l’acteur » 585. Retrouvant les ana-


lyses de Harold Lasswell sur « l’État garnison », Pollack met aussi en
évidence la situation de dépendance dans laquelle se trouve désormais
les industriels par rapport à ceux qui possèdent les moyens de
l’exercice de la violence 586. Pour Pollack, « dans un État capitaliste
de forme totalitaire, l’État est l’instrument d’un nouveau groupe diri-
geant qui résulte de la fusion des intérêts privés les plus puissants, du
personnel dirigeant du monde industriel, de celui qui occupe les fonc-
tions les plus élevées dans les bureaucraties civile et militaire et les
dirigeants de la bureaucratie du parti » 587. Si Pollack utilise la notion
du totalitarisme pour analyser le nazisme, alors que la pensée marxiste
de l’époque se réfère plutôt à la notion de dictature du capital, il ne
parle pourtant pas d’État totalitaire car, dans son [180] esprit, c’est
davantage la classe dirigeante qui dispose d’un tel pouvoir par
l’entremise d’un État capitaliste, classe composée surtout de ceux qui
occupent des fonctions les plus élevées dans différentes institutions.
Pour lui, comme pour Max Horkheimer, le nazisme tend à abolir le
marché et à favoriser « l’étatisme intégral » 588 : du coup, « le capita-
lisme d’État est l’État autoritaire du temps présent » 589. Même si,
comme on le constate, ces théoriciens de l’École de Francfort utilisent
indifféremment les notions d’autoritarisme et du totalitarisme, qu’ils
n’entreprennent aucune étude de cet État lui-même, préférant faire
porter leurs recherches sur les conséquences du Siècle des Lumières,
sur les rapports entre la Raison et les techniques ou encore sur la per-
sonnalité autoritaire elle-même, ils ne s’en éloignent pas moins d’une
vision purement économiste du phénomène nazi que d’autres
membres de cette même École soutiennent néanmoins 590. Parmi ceux

585 Frederick Pollack, Is national-socialism a new order, Studies in Philosophy


and Social Science, 3, 1941, p. 443. Notons pourtant que Pollack cite, p.
441, note 3, les travaux de Burnham.
586 Ibid., note 6.
587 Frederick Pollack, State capitalism. Its possibilities and Limitations, Studies
in Philosophy and Social Sciences, 2, 1941, p. 201.
588 Max Horkheimer, L’État autoritaire, in Théorie critique, Payot, 1978, p. 332
(article écrit en 1942).
589 Ibid., p. 330.
590 En particulier A. R. L. Gurland qui soutient qu’au nom des monopoles
« L’État reçoit pour fonction d’accroître la concentration du capital au dé-
triment du petit commerce » (in Technological trends and économie, Studies
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 199

qui appartiennent à cette École, c’est pourtant Franz Neumann qui


pousse le plus loin l’analyse du pouvoir nazi. Si sa perspective paraît
compatible, par certains aspects avec le marxisme, elle se rapproche,
par d’autres, de celle adoptée par Pollack sans pour autant s’y identi-
fier. Pour lui, à la différence de ce dernier, « le terme même d’« État
capitaliste » est contradictoire. Un tel État n’est plus par conséquent
capitaliste. On pourrait l’appeler l’État esclave ou dictature des mana-
gers ou encore bureaucratie collectiviste — il ne doit donc plus être
analysé en terme économique mais bien à partir de ses caractéristiques
politiques » 591. Franz Neumann rejette par conséquent aussi bien
l’idée que le régime est un État capitaliste que celle selon laquelle il
constituerait un capitalisme monopoliste d’État. Pour lui, la société
nazie apparaît plutôt comme « une économie capitaliste privée enré-
gimentée par un État totalitaire. La meilleure manière de la nommer
est donc « capitaliste monopoliste totalitaire » 592. Conservant
l’inspiration marxiste et se distinguant dès lors de la [181] plupart des
autres membres de l’École de Francfort, Neumann refuse d’accorder
une importance particulière à la technologie et au pouvoir qu’elle peut
conférer à ceux qui la détiennent : à ses yeux, le régime national-
socialiste repose toujours sur une économie capitaliste. Mais le pou-
voir d État ne s’en trouve pas moins, semble-t-il, augmenté : « Ce qui
caractérise le nazisme, c’est le renforcement d’un État qui assure par-
tout son emprise. La domination de la bureaucratie et de l’armée est
complète. Seuls les domaines de l’ordre public et de la jeunesse sont
réservés à la police » 593. Soulignant que « dans la mesure où le pou-
voir politique de l’État a été renforcé, l’idée du totalitarisme doit être
rejetée » 594, Neumann peut conclure au caractère totalitaire de l’État
et non de la société.

in Philosophy and Social Sciences, 2, 1941, p. 244). Martin Jay analyse re-
marquablement les différentes approches du pouvoir nazi au sein de l’École
de Francfort in L’imagination dialectique, Histoire de l’École de Francfort
(1923-1925), Payot, 1977, chap. 5.
591 Franz Neumann, Behemoth, New York, Oxford University Press, 1944, p.
224.
592 Ibid., p. 265.
593 Ibid., p. 184. Voir aussi p. 409.
594 Franz Neumann, Behemoth, op. cit., p. 61.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 200

Cette affirmation est sujette à caution puisque, comme on l’a re-


marqué, les dirigeants nazis avaient plutôt pour ambition de détruire
l’État en imposant un pouvoir totalitaire qui ne saurait supporter sa
présence. Dans ce sens, on étudiera plus loin les mesures prises par le
pouvoir nazi pour remettre en question l’organisation étatique résis-
tant à ses prétentions totalitaires. L’analyse de F. Neumann n’en a pas
moins l’intérêt de faire surgir le problème du totalitarisme au sein de
la pensée marxiste et d’éviter dès lors que l’État nazi ne soit simple-
ment perçu comme l’expression de la dictature d’un capital dont il
reconnaît la puissance.
De plus, après avoir à de nombreuses reprises insisté sur le conti-
nuel renforcement de l’État dans la société nazie, Neumann souligne
maintenant le fait que cet État ne saurait se comparer au Léviathan de
Hobbes dont le pouvoir était limité par la loi ; il peut se rapprocher
plus davantage de Behemoth, qui est un « non-État », un pouvoir total
qui, contrairement au Léviathan « avale toute la société » 595. Si le
pouvoir nazi « avale » toute la société, c’est qu’il remet en question la
différenciation du politique que respectait au contraire le Léviathan :
en définitive, ce n’est pas un État qui est totalitaire mais bien un
« non-État », un pouvoir qui exerce une emprise totale sur la société
par un processus de dédifférenciation qui a déjà été analysée au début
de ce chapitre. Cette négation de l’État par le pouvoir totalitaire im-
plique, selon [182] Neumann, la destruction de la fonction pu-
blique 596. Après avoir, un peu comme F. Pollack, distingué quatre
groupes concurrentiels qui composent la classe dirigeante (en refusant
comme ce dernier une trop stricte conception économiste du pouvoir),
à savoir les dirigeants nazis contrôlant la police et la propagande,
l’armée, le pouvoir économique et la haute fonction publique, F.
Neumann estime que l’on assiste peu à peu au déclin de la bureaucra-
tie publique qui se trouve annihilée 597 ; il peut par conséquent con-

595 Franz Neumann, Behemoth, op. cit., p. 459.


596 F. Neumann, Behemoth, op. cit., p. 630. Otto Kirscheimer, qui appartenait
lui aussi à l’École de Francfort, insiste également sur la distinction de la bu-
reaucratie et analyse la manière dont le parti « capture la machine d État »
(Politics, law and social change, New York, Columbia University Press,
1969, p. 153 et p. 1551.
597 F. Neumann, Behemoth. op. cit., p. 632. Cette disparition rendant possible
une alliance entre le pouvoir économique et le chef du parti nazi (p. 634).
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 201

clure que le pouvoir nazi n’est pas un « État capitaliste » ni un capita-


liste monopoliste d’État, mais bien un non-État 598. En dépit de ses
ambiguïtés et même de ses contradictions, l’analyse du pouvoir natio-
nal-socialiste proposée par Franz Neumann apparaît aujourd’hui fon-
damentale : elle se trouve finalement compatible avec l’analyse théo-
rique proposée plus haut du totalitarisme impliquant la disparition de
l’État et permet déjà de saisir à quel point le discours hitlérien anti-
étatiste va parvenir à se traduire dans les faits.
À l’époque actuelle, rares sont les auteurs qui conservent une ana-
lyse réductionniste et économiste du nazisme 599. En insistant surtout
sur sa dimension politique 600, on se trouve logiquement conduit à
mettre en lumière les transformations profondes qu’il a imposées à
l’ancien État prussien au nom d’une conception politique anti-étatique
du totalitarisme. L’État prussien a en effet été construit sur le modèle
français comme un État fortement institutionnalisé. La « Sparte du
Nord » apparaît comme un [183] « État-garnison » reposant sur de
solides bureaucraties civile et militaire. Cet « État des fonctionnaires »
(Beamtenstaat) délimite un espace politique pénétré certes par les
Junkers mais qui n’en exerce pas moins une immense emprise sur la
société tout entière. La bureaucratie étatique magnifiée par Hegel et
admirée par Weber fonctionne et impose un système de valeurs contre
lequel, on l’a déjà noté, s’élève Hitler. La haute fonction publique ci-

Neumann retrouve alors une perspective marxiste plus classique qui se


trouve davantage justifiée par la reconnaissance explicite de la disparition de
l’État lui-même en tant que lien particulier du pouvoir.
598 Ibid., p. 470. Voir Pierre Ayçoberry, Franz Neumann. Behemoth, Le Débat,
sept. 1982.
599 Arthur Schweitzer a souligné l’extrême diversité des coalitions d’intérêts qui
se nouent entre les multiples centres de pouvoir de la classe dirigeante, le
monde des affaires s opposant, en dehors de l’IG Farben, au dirigisme éco-
nomique fondé sur le volontarisme politique des chefs nazis. Voir Big Busi-
ness and the Third Reich, Londres, Eyre et Spottiswoods, 1964, pp. 43, 240,
241, 540. Voir aussi Henry A. Turner Jr., Le grand capital et la montée de
Hitler au pouvoir, in David Schoenbaum, La révolution brune, Laffont,
1979, Annexe. Pour une interprétation marxiste, voir, au contraire, David
Abraham, The Collapse of the Weimar Republic, op. cit., pp. 321-324.
600 Voir T. W. Mason, Primat de la politique et rapport de la politique à
l’économie dans l'Allemagne national-socialiste, in D. Schoenbaum, La ré-
volution brune, op. cit.. Annexe.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 202

vile et militaire se présente comme un ensemble méritocratique, au


recrutement social élevé, fermé sur lui-même à tel point que de nom-
breux fonctionnaires sont eux-mêmes fils de fonctionnaires. Prépon-
dérants au sein du personnel politique, ils apparaissent comme
l’instrument indispensable et efficace du pouvoir autoritaire 601. C’est
cet État qui a poussé assez loin sa différenciation qu’entendent abattre
d’abord les mouvements pan-germanistes puis le parti national-
socialiste car il brise tant l’unité du Völk que celle de l’appartenance
ethnique en imposant sa propre conception d’une citoyenneté plus li-
mitée. Comme le national-socialisme a remis en question la préémi-
nence de cet État, qui demeure lié aux Junkers, certains l’ont même
considéré comme un élément de modernisation dans la mesure où,
par-delà le totalitarisme qui succède à l’autoritarisme, la démocratie et
le régime parlementaire ont finalement réussi à s’implanter en Alle-
magne 602.
On peut appréhender le mouvement national-socialiste comme une
tentative d’abattre l’État prussien : après avoir dû coexister longtemps
avec lui étant donné la forte défense qu’il lui a opposée, (l’État « pré-

601 Voir Hans Rosenberg, Bureaucracy, Aristocracy and Autocracy. The Prus-
sian Experience, Cambridge, Harvard University Press, 1958 ; John Gillis,
The Prussian Bureaucracy in Crisis 1840-1860, Stanford, Stanford Univer-
sity Press, 1971 ; Gordon Graig, The politics of the Prussian Army. 1640-
1945, Oxford University Press, 1979, Londres ; Fritz Marstein Marx, Civil
service in Germany, in Leonard White, Civil Service Abroad, New York,
1935 ; J. C. G. Röhl, Higher civil servants in Germany, 1890-1900, Journal
of Contemporary His- tory, VI, 1967 ; Daniel Lerner, The nazi elite, Stan-
ford, Hoover Institute Studies, 1951 ; Wolfgang Zapf, Wandlungen der
deutschen Elite. 1919-1961, Munich, 1965 ; Walter Struve, Elites against
Democracry-Leadership ideals in bourgeois political thought in Germany.
1890-1933, Princeton University Press, 1973.
602 Voir aussi Ralph Dahrendorf, Society and democracy in Germany. Sur le
fascisme italien comme facteur de modernisation de la société, voir A. F. K.
Organski, « Fascism and modernization ». Organski exclut le nazisme qui
apparaît dans une société déjà industrialisée. Sur le lien nazisme-
modernisation voir aussi Wolfgang Sauer, National-socialism : Totalitarian
or fascism, in H. Turner (ed.), Reappraisal of fascism, New York, Franklin
Walts, 1975 ; Henry A. Turner, Fascism and Modernization, in Henry A.
Turner, Reapprasal of fascism, op. cit. ; Karl Bracher, Tradition und Revo-
lution in National-sozialismus, in Manfred Funke, Hitler, Deutschland und
die Mächte, Broste Verlag, 1976 ; Alan Cassels, Fascism, New York, 1975.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 203

rogatif » se construisant parallèlement à un État [184] « normatif »


protégeant avec succès ses propres structures, son mode de fonction-
nement et ses valeurs particulières) le national-socialisme est peu à peu
parvenu à éliminer cet « État double » 603 en instaurant une société qui
tend au totalitarisme.
La dédifférenciation de l’État se marque par l’abandon du titre de
chancelier du Reich au profit de l’appellation du Führer. Comme le
note William Ebenstein, « Hitler rejette le titre de chancelier du Reich
étant donné le caractère trop fonctionnel de cette attribution.
L’appellation « le Führer » fait de son détenteur le chef du peuple al-
lemand et non celui d’une formation, même la plus élevée » 604. Les
soldats prêtent serment à Hitler en tant que Führer et non en tant que
chef d’État ; dès la loi sur la fonction publique du 26 janvier 1933, il
en va de même de l’ensemble des fonctionnaires civils. Pour briser
l’administration et ses particularismes on fait aussi disparaître les
États en unifiant le territoire par la loi du 10 janvier 1934 sur la Réor-
ganisation du Reich, mettant ainsi un terme à l’indépendance des
Länders 605, en imposant ainsi une centralisation politique à la place

603 Sur la modernisation en Allemagne et la révolution « par en haut », Barring-


ton Moore, Les origines sociales de la dictature et de la démocratie, Maspe-
ro, 1969, pp. 347-361 ; Ernst Fraenkel. The Dual State, New York, Octagon
Books, 1969, (lre éd. 1941), p. 13.
604 William Ebenstein, The nazi State, op. cit., p. 13.
605 L’Italie comme l’Allemagne ont été unifiées tardivement et dans cette ré-
gion intermédiaire de l’Europe la construction définitive de leur État a été
retardée. Voir Juan Linz, Some notes toward a comparative study of Fas-
cism in Sociological Historical Perspective, in W. Laqueur, Fascism, op.
cit., p. 15. Linz poursuit ici la perspective tracée par S. Rokkan, in Seymour
Lipset et Stein Rokkan, Party Systems and Voter Aliguments, New York,
Free Press. 1967. Voir aussi Juan Linz, Political Space and Fascism as Late-
comer, in S. Larsen et al., Who were the Fascists, op. cit., et Bernt Hagtvet
et Stein Rokkan, The conditions of fascists Victory, in S. Larsen et al.. Who
were the Fascists, op. cit. Sur les rapports entre l’administration italienne et
le fascisme, voir Ernesto Ragionieri. Politica a administrazione, storia della
Italia unita ; Isabella Rossiello (ed.), Gli apparati statali dall’ Unita al Fas-
cismo, Bologne, Ji Mulino, 1976, et surtout Alberto Aquarone, Vorganizza-
zione délia Stato totalitario, Turin, Einaudi, 1965. Voir aussi A. James Gre-
gor, Italian Fascism and developmental dictatorship, Princeton University
Press, 1979. Sur la comparaison entre l’Allemagne nazie et l’Italie fasciste
du point de vue des institutions, voir les remarques souvent confuses de
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 204

des structures étatiques. Le droit administratif qui témoigne de la dif-


férenciation de l’État est peu à peu remis en question et, en novembre
1939, on met fin à toute juridiction administrative indépendante.
L’ordonnance pour la protection du peuple et de l’État du 28 février
1933 instaure de manière permanente l’état d’urgence afin de porter
aussi un coup définitif à l’État de droit, les SA ne se soumettant plus
aux juridictions d’État, et, le 2 mai 1935, il est décidé que les décrets
de la Gestapo ne relèvent plus des tribunaux administratifs.
[185]
La dédifférenciation de l’État se fait au profit du parti. La loi du
1er décembre 1933, « Garanties pour l’unité du parti et de l’État » 606,
est en réalité destinée à marquer la prééminence du parti qui acquiert
même un statut public : c’est lui qui représente dorénavant l’État et
l’on assiste à une progressive fusion des personnels favorisant sans
cesse les dirigeants du parti ; nommé par Hitler, le conseiller du
Führer devient membre du gouvernement du Reich, il signe les dé-
crets et lois et intervient dans la procédure de nomination des fonc-
tionnaires ; de même, le chef de propagande du parti devient ministre
de la propagande, le chef des SS, chef de la police et les 45 Gaulei-
tiers, chefs locaux du Parti, sont nommés gouverneur des pro-
vinces 607. Comme le souligne Hans Buccheim, cette loi essentielle a
pour but « d’affirmer la prépondérance du parti sur l’État ; le pouvoir
du Führer repose sur lui et c’est grâce à lui et non à l’État que se cons-
truit le nouveau Reich » 608. Comme le proclame Hitler, dès le 6 juillet
1933, « le parti est devenu l’État ».
En réalité, à cette époque, il n’en est rien et même si les fonction-
naires juifs, les communistes et les socialistes sont immédiatement
exclus, les bureaucraties civile et militaire réussissent à maintenir
quelques années encore une relative autonomisation. Le mouvement
national-socialiste doit, pendant un certain temps, composer avec les
élites de l’État autoritaire et le prestige de ces institutions bureaucra-

Amos Perlmutter, Modern Authoritarianism, New Haven, Yale University


Press, 1981, pp. 111-114.
606 Voir Walther Hofer, Le national-socialisme par les textes, op. cit., p. 68.
607 Martin Broszat, The Hitler State, Londres, Longman, 1981, pp. 108-112.
608 Hans Buccheim, Totalitarian Rule, op. cit., p. 137. Voir aussi Alfred Gros-
ser, Dix leçons sur le nazisme, Fayard, 1976, chap. 4.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 205

tiques est tel que même certains militants nazis qui y sont nommés
adoptent leurs valeurs et s’y intègrent 609. Contre la loi du 7 avril 1933
qui menace l’autonomie des fonctionnaires, Ludwig Gravert, nommé
secrétaire d’État au ministère de l’Intérieur de Prusse dirigé par Gö-
ring, rappelle la nécessité d’un fonctionnariat homogène, capable et
efficace : pour lui, le corps des fonctionnaires doit être préservé en
tant qu'institution, son expertise pouvant être utilisée par le mouve-
ment national-socialiste. Dans le même sens, Frick, ministre du Reich
et membre du parti nazi, se fait le défenseur du corps des fonction-
naires et tente de limiter sa politisation : il veut affirmer la préémi-
nence de l’administration [186] de l’État sur les forces idéologiques.
Bormann, le conseiller de Hitler, entend au contraire réduire
l’administration à la fonction de gestion et d’exécution des décisions,
le parti national-socialiste se réservant l’élaboration des perspectives
globales en s’assurant de la fidélité des fonctionnaires par des nomina-
tions où le critère politique l’emporte sur tout autre. Frick veut limiter
les nominations purement idéologiques et estime, comme Schulenburg
qui rédige en 1935 un mémoire intitulé Krise des Beamtentums, qu’il
est de l’intérêt du pouvoir nazi de préserver l’autonomie fonctionnelle
de la bureaucratie. Cette position, adoptée par d’autres dirigeants, est
défendue par Frick jusqu’en novembre 1941, date à laquelle son der-
nier mémoire se trouve définitivement rejeté par Hitler 610. Frick dé-
missionne et lui adresse une lettre où il déclare : « J’estime qu’il était
de mon devoir en tant que ministre de la fonction publique depuis
1933 de favoriser, en votre nom et en celui de l’État, la formation
d’une fonction publique très professionnalisée et de la renforcer con-
formément au vieux modèle prussien du devoir et dans l’esprit natio-
nal-socialiste. Ce qui est advenu ces dernières années me fait penser
que mes efforts n’ont pas été fructueux : on ne peut plus parler d’une
fonction publique professionnalisée sur laquelle reposerait le pouvoir
de l’État... la fonction publique souffre aussi du fait que les nouvelles

609 Hans Mommsen, National socialism : Continuity and change, in Waltheur


Laqueur, Fascism, Penguin Books, 1976, pp. 156 et 171. Voir Jane Caplan,
Bureaucracy, Politics and the National Socialist State, in Peter Stachura, ed.,
The shaping of the Nazi State, Londres, Croom Helm, 1978.
610 Cette présentation de la question repose sur l'ouvrage de Hans Mommsen.
Beantemtum in Dritten Reich, Stuttgart, Deutsche Verlags Anstalt, 1966. De
même, Frick veut maintenir les structures internes de discipline, etc.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 206

tâches sont davantage confiées aux organisations du parti » 611 Avec


la guerre généralisée, le totalitarisme parvient peu à peu à éliminer le
frein que constitue l’État prussien autoritaire bureaucratique. Cette
tentative menée par les bureaucraties civile et militaire de défendre
leur spécificité quitte à servir le pouvoir nazi, aura donc duré de nom-
breuses années et l’esprit de corps va réussir longtemps à l’emporter.
Ce n’est qu’en 1939 qu’un décret stipule que, pour accéder à la fonc-
tion publique, tout « candidat devra appartenir ou avoir appartenu au
parti ou à l’une des organisations qui lui sont affiliées » 612. Pourtant,
avant même de réussir à mettre un terme à la prétention des structures
bureaucratiques de maintenir leur spécificité, le pouvoir nazi a tenté
aussi de les contourner en créant ses propres institutions destinées à
remplir les fonctions dévolues normalement à l’administration [187]
prussienne. Le meilleur exemple de cette stratégie est la formation
d’un ministère des Affaires étrangères bis, l’officiel étant tout particu-
lièrement attaché à ses prérogatives et à ses traditions. Sous la direc-
tion de Ribbentrop, un nouveau ministère est créé : ses membres ne
sont plus des fonctionnaires professionnels mais des militants nazis.
Dans le même sens, l’administration économique dirigée par Gö-
ring pour mener à bien le 4e Plan, l’organisation Todt pour le déve-
loppement des autoroutes, les SS, le Service du Travail, les organisa-
tions de jeunesse de même que les écoles qui doivent la former sont
organisées en dehors des structures traditionnelles de l’administration
civile et militaire 613. D’où une grande pluralité de sources de pouvoir
qui entrent en compétition les unes avec les autres. Dans la mesure où
les organisations étatiques perdent finalement leur rôle, on assiste à un
retour partiel vers des relations d’homme à homme, des rapports de
vassalité et des tentatives de constitution de fiefs personnels qui ne

611 Citée in M. Broszat, The Hitler State, op. cit, pp. 257-258. Sur ce point, voir
l’ensemble du chapitre 7 de ce même ouvrage.
612 Voir David Schoenbaum, La Révolution brune, op. cit., p. 253.
613 Voir Martin Broszat, The Hitler State, op. cit., chap. 8 et 9. Dans ce sens,
voir aussi Frédéric Burin, Bureaucracy and National-Socialism : a reconsi-
deration of Weberian Theory, in R. Merton, Reader in Bureaucracy, New
York, Free Press, 1952, pp. 42-43. John Steiner montre comment les fonc-
tionnaires deviennent « des soldats politiques » efficaces et obéissant du sys-
tème hitlérien totalitaire » : Power politics and Social Change in National-
Socialist Germany, Mouton, 1976, p. 141.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 207

sont pas sans rappeler l’époque antérieure à la formation de l’État, à


savoir le Moyen Age 614. Après Ernst Fraenkel qui voyait le nazisme
comme un État double et Franz Neumann qui analysait la lutte à la-
quelle se livrent les quatre piliers du pouvoir, des auteurs comme Mar-
tin Broszat ou Hans Mommsen mettent aujourd’hui l’accent sur la
grande multiplicité de centres de pouvoir qui exercent parfois de ma-
nière concurrentielle d’identiques fonctions. Au lieu de présenter le
totalitarisme hitlérien comme un système grâce auquel Hitler détient
un pouvoir absolu, ils insistent sur le caractère dysfonctionnel des
structures de décision, et sur l’aspect souvent irrationnel de ces déci-
sions résultant de cette grande multiplicité de centres de pouvoir.
Dans cette « polycratie » 615, la grande diversité et l’émiettement des
instruments de pouvoir atténueraient la dimension totalitaire du sys-
tème et rend dès lors moins strictement « intentionnelle » les [188]
décisions 616. On ne souhaite pas ici aller plus loin dans la polémique
qui se développe entre les tenants des thèses polycratiques et ceux des
thèses intentionnalistes 617. Affirmer le pouvoir de groupes opposés
ou celui d’un dictateur agissant intentionnellement, c’est dans les deux
perspectives reconnaître la fin du pouvoir de l’État prussien lui-même.
Dans la lutte permanente qu’il a menée contre cet État fort qui main-
tenait sa spécificité, le mouvement totalitaire s’est encore davantage
radicalisé, il a bouleversé les institutions, détruit largement l’État et
fait naître en retour une multiplicité de pouvoirs concurrentiels qui
menacent sa propre cohérence et son efficacité. Dans ce sens, l’échec

614 Voir Robert Koehl, Feudal aspects of National-Socialism, op. dt., pp. 161-
162.
615 Martin Broszat, The Hitler State, op. cit., chap. 9 ; Hans Mommsen, Aus-
nahmezustand als Herrscheftstechnik des NS Regimes, in M. Funke (ed. ),
Hitler, Deutschland und die Mächte, Dusseldorf, 1976, ou H. Mommsen,
Das nationals-sozialistiche Herrschaftssystam, in Jahrbuch der Universitàt
Dusseldorf, 1970-1971.
616 Karl D. Bracher affirme quant à lui au contraire le caractère « intentionnel »
du totalitarisme hitlérien imposé par le Führer, in The German Dictatorship,
Pengmn Book, 1970 p. 423 et suiv. ; du même auteur, voir, plus récemment,
Zeitgeschichthche Kontroversen, in Um Faschismus, Totalitarisme, Demo-
kratie, Munich, 1976.
617 Voir Klaus Hildebrand, Das Dritte Reich, Munich, Oldenburg, 1979, et Tim
Mason, Banalisation du nazisme ? La controverse actuelle sur
l’interprétation du national-socialisme, Le Débat, sept. 1982.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 208

relatif du totalitarisme s’explique aussi par la solidité des institutions


étatiques prussiennes qui, par leur force, ont fait naître tant de struc-
tures parallèles concurrentielles.
L’État prussien n’a pas été remplacé par un État totalitaire, expres-
sion qu’il conviendrait d’oublier ; mais, confrontée à un État très insti-
tutionnalisé, la mobilisation totalitaire nazie, en dépit de son radica-
lisme aux conséquences tragiques, s est elle-même désintégrée en une
multitude de pouvoirs rivaux dominés par un moderne tyran.

Face à un État « fort », une mobilisation extrême parvient donc à


se constituer à travers des structures sociales qui en permettent seules
l’éclosion puis la croissance. À la corrélation État « fort » — mobili-
sation forte devrait correspondre a contrario une relation État
« faible » ou peu différencié — mobilisation faible, ou tout au moins,
prenant des formes moins radicales et se dotant d objectifs politiques
moins extrêmes. On pourrait de même imaginer que, dans un système
social où les rapports sociaux associatifs ou communautaires auraient
été largement laminés, nulle mobilisation forte ne parvienne à se dé-
velopper à l’encontre d un État pourtant particulièrement puissant ; ou
encore que dans une société dans laquelle ces rapports demeureraient
un élément essentiel de la vie collective, une forte mobilisation réus-
sisse néanmoins à se produire [189] mettant alors en danger un État
faiblement constitué et qui parviendrait du même coup encore plus
difficilement à offrir une grande résistance. Ces actions collectives
pourraient de plus se produire de manière successive au sein d’une
même société qui verrait son État se renforcer ou s’affaiblir et dans
laquelle les rapports sociaux connaîtraient eux aussi de profonds
changements, les réseaux d’inter-connaissance se trouvant laminés ou
parvenant au contraire à se reconstituer. Dans ce sens, les pages qui
précèdent se présentent simplement comme une introduction à
l’élaboration d’une véritable typologie des multiples formes de mobi-
lisation politique qui reste encore à construire.

[190]
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 209

[191]

Dimensions du pouvoir.
DEUXIÈME PARTIE

Chapitre X
Tcket gratuit,
actions collectives et États

Retour à la table des matières

L’analyse de l’État et de l’action collective implique, en définitive,


une véritable discussion méthodologique : ces faits sociaux peuvent
en effet être analysés aussi bien à partir d’une perspective structurelle
privilégiant le tout aux dépens des parties qui le composent qu’en
fonction de l’action propre des acteurs qui agissent à partir des rôles
qu’ils détiennent dans chacun de ces ensembles structurés :
l’opposition entre holisme et individualisme s’applique par consé-
quent aussi bien à l’étude de l’État qu’à celle des mouvements so-
ciaux. Pour Durkheim, « un tout n’est pas identique à la somme de ses
parties », ainsi « le groupe pense, sent, agit tout autrement que ne fe-
raient ses membres s’ils étaient isolés. Si donc on part de ces derniers,
on ne pourra rien comprendre à ce qui se passe dans le groupe ». C’est
pourquoi, selon Durkheim, ces faits sociaux « consistent en des ma-
nières d’agir, de penser et de sentir, extérieures à l’individu et qui sont
doués d’un pouvoir de coercition en vertu duquel ils s’imposent à
lui » 618. À partir d’un tel point de vue structurel, l’action dépend tout

618 E. Durkheim, Les règles de la méthode sociologique, op. cit., p. 102, 103, 5.
Notons toutefois, que Durkheim affirme également que « c’est de l’individu
qu’émanent les idées et les besoins qui ont déterminé la formation des socié-
tés et, si c’est de lui que tout vient, c’est nécessairement par lui que tout doit
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 210

à la fois de la fonction qu’exerce l’acteur dans le tout, des rôles qui lui
sont liés et des valeurs et des normes propres au groupe et qui exer-
cent un contrôle social sur chacun des acteurs qui en sont membres.
Dans de nombreux paradigmes [192] de la théorie sociologique mo-
derne, que ce soit le fonctionnalisme ou le structuralisme ainsi que
leurs multiples combinaisons (Parsons) ou révisions (Merton, Gould-
ner, etc.), on tend dès lors à privilégier le tout pour comprendre
l’action d'un acteur qui y a été socialisé et dont les valeurs dépendent
étroitement des rôles qu’il y occupe. Cette théorie sociologique
s’appliquerait à tous les faits sociaux, à ceux qui relèvent de
l’anthropologie des sociétés primitives, comme à ceux sur lesquels se
penchent des sociologues des sociétés contemporaines.
Pour Weber, au contraire, une activité n’est sociale que « quand et
pour autant que l’agent ou les agents lui communiquent un sens sub-
jectif » ; c’est pourquoi, « toute construction conceptuelle fonction-
nelle (qui part du « tout ») n’est qu’un travail préliminaire », l’action
humaine ne pouvant se déduire des fonctions exercées par l’acteur
mais des valeurs auxquelles il adhère 619. Weber peut ainsi affirmer :
« Je suis devenu sociologue... pour mettre un terme au spectre des
conceptions collectives. La sociologie repose sur l’étude de l’action
d’un ou de plusieurs individus séparés et doit par conséquent adopter
une stricte méthode individualiste » 620. Perspective structurelle ou
structuro-fonctionnaliste et approche individualiste ne sont donc guère
compatibles et il semble malaisé de vouloir les réconcilier 621.
S’opposant aux conceptions holistiques des sociétés « fermées », Karl
Popper estime que « tous les phénomènes sociaux, et particulièrement
le fonctionnement de toutes les institutions sociales doivent toujours
être étudiées comme le résultat des décisions, actions, attitudes, etc.,
des individus ; ... on ne doit donc jamais se satisfaire des explications
de nature collective » 622. Qu’il s’appuie sur l’œuvre d’un Weber qui

s’expliquer. D’ailleurs, il n’y a rien dans la société que des consciences par-
ticulières », ibid., p. 97.
619 Max Weber, Économie et société, Paris, Plon, 1971, pp. 4-16.
620 Cité in W. Mommsen, Max Weber’s Political Sociology and his Philosophy
of World History, International Social Science Journal, XVII, 1965, p. 25.
621 C’est ce que tente pourtant de faire Raymond Boudon dans son livre, La
logique du social, op. cit., chap. 1.
622 Karl Popper, La société ouverte et ses ennemis, Le Seuil, 1979, vol. II.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 211

affirme qu’un « État » cesse par conséquent d’« exister » dès qu’a
disparu la chance qu’il s’y déroule des espèces déterminées d’activités
sociales, orientées significativement 623, ou sur celle d’un Simmel es-
timant que, « pour une connaissance parfaite, il faut admettre qu’il
n’existe rien que des individus... C’est donc seulement par un procédé
de méthode que nous parlons de l’État, du droit... comme si c’étaient
des [193] êtres indivis » 624, l’individualisme méthodologique aura
donc pour but d’étudier, par exemple l’État, à partir seulement des
actions menées intentionnellement par les acteurs qui agissent dans le
cadre d’un tel système de rôles, leurs actions ne pouvant nullement se
déduire des fonctions qu’ils y assument. On sait, au contraire, que par
exemple, pour Durkheim, l’État « est véritablement un organe de ré-
flexion » 625 doté d’une conscience « claire ». Appliquées à l’État ou à
l’action collective, les perspectives structurelles ou individualistes di-
vergent donc profondément.
Certains théoriciens peuvent être tentés de nier cette opposition de
méthode en situant le domaine particulier de chacune d’entre elles à
des étapes différentes de l’histoire des sociétés. Pour simplifier, la mé-
thode substantialiste et holiste serait adéquate pour rendre compte des
sociétés primitives ou fortement communautaires tandis que la pers-
pective de l’individualisme méthodologique s’appliquerait essentiel-
lement aux sociétés connaissant un fort individualisme provoqué par
la modernisation, le développement du marché, l'industrialisation,
l’urbanisation, etc. Cette opposition renvoie à de nombreuses théories
sociologiques classiques dichotomisatrices, telles celles de Tönnies,
Cooley, Redfield, etc. Il s’agit alors de pouvoir dater l’apparition de
l’individualisme. Dans La grande transformation, Karl Polanyi situe
son épanouissement, par bien des aspects tragiques, à la fin du XVIIIe
siècle, avec la généralisation du marché suscitant la recherche maxi-
male de l’intérêt personnel 626. Cette analyse reprend d’une certaine

623 Max Weber, Économie et société, op. cit., p. 24.


624 Georg Simmel, Sociologie et épistémologie, Paris, PUF, 1981, p. 174.
625 Émile Durkheim, Leçons de sociologie, op. cit., p. 96.
626 Karl Polanyi, La grande transformation, op. cit., chap. 10. Notons toutefois
que Max Weber instaure lui aussi une hiérarchie entre les types
d’intentionnalités et réintroduit dans sa théorie une certaine démarche évolu-
tionniste en soulignant que c’est essentiellement dans les sociétés modernes
qu’apparaissent les actions les plus rationnelles. Dans le même sens, Simmel
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 212

manière les critiques que Macaulay adressait à James Mill 627 ou en-
core celles que Marx faisait à Bentham. De nos jours, Louis Dumont
estime lui aussi que « le problème des origines de l’individualisme est
de savoir comment, à partir du type général des sociétés holistes, un
nouveau type a pu se développer qui contredisait fondamentalement la
conception commune » 628. À ses yeux, par conséquent, [194]
l’individualisme est « l’idéologie moderne » qui s’applique mal « aux
autres sociétés » 629. Pour lui aussi, c est essentiellement au XVIIIe
siècle que « l’individu-dans-le-monde » devient l’unique réalité. C’est
d’ailleurs déjà ce que constataient en le regrettant des auteurs comme
de Bonald, de Maistre ou Tocqueville ; c est aussi l’interprétation que
Macpherson donne de la naissance de l’individualisme possessif 630
qui, selon Robert Nisbet, est supposé détruire définitivement la Com-
munauté où les parties se trouvent encore liées en un tout cohérent 631.
Plus récemment, d’autres auteurs refusent de dater ainsi l’apparition
de l’individualisme pour souligner qu’en Angleterre les lointaines so-
ciétés paysannes bien antérieures à la naissance du capitalisme étaient
déjà fondées sur un individualisme qu’ignoraient les sociétés pay-
sannes de l’Europe continentale. Rejetant explicitement les conclu-
sions de Polanyi ou celles auxquelles avait déjà abouti Louis Dumont
dans ses ouvrages antérieurs, Alan Macfarlane souligne la spécificité
de la société anglaise ou, dès les XIIe-XIIIe siècles, l’agriculture de-
vient elle-même individualiste, les sociétés rurales françaises et, de
manière générale continentales, demeurant communautaires. En
s’opposant aussi bien aux thèses de Marx qu’à celles de Weber, Mac-
farlane soutient que l’individualisme anglais est donc largement anté-

semble s’éloigner comme Weber de sa démarche purement analytique en


datant du XVIIIe siècle la naissance de l’individu capable d’une démarche
véritablement intentionnelle, in Sociologie et épistémologie, op. cit., p. 142
et suiv.
627 Jack Lively et John Rees, eds., Utilitarian logic and politics, Oxford, Cla-
rendon Press, 1978.
628 Louis Dumont, Essais sur l’individualisme, Paris, Le Seuil, 1983, p. 35.
629 Ibid., p. 23.
630 C. B. Macpherson, La théorie politique de l’individualisme possessif de
Hobbes à Locke, Paris, Gallimard, 1971.
631 Robert Nisbet, The sociological tradition, op. cit., chap. 3.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 213

rieur tant au capitalisme qu’au protestantisme 632. Ces différents mo-


dèles de l’individualisme situent par conséquent sa naissance à des
étapes variables de la société moderne, certains faisant succéder ho-
lisme et individualisme vers le XVIIIe siècle tandis que d’autres con-
sidèrent que ces types de sociétés peuvent au contraire coexister dans
le temps dans des régions différentes de l’Europe occidentale. En dé-
pit de leurs divergences, on peut soutenir que, pour les uns comme
pour les autres, les méthodes d’analyse du réel (holisme et individua-
lisme méthodologique) n’ont un pouvoir explicatif que pour certaines
sociétés spécifiques à structure communautaire ou, au contraire, aux
fondements individualistes. Dans le temps, l’holisme permettrait de
rendre compte de sociétés primitives ou encore, de sociétés de type
traditionnel, de leurs structures sociales comme de leur type de pou-
voir alors que l’individualisme [195] méthodologique apparaîtrait
comme un instrument plus adéquat pour analyser les structures so-
ciales et le type d’État des sociétés modernes. Dans l’espace, le ho-
lisme serait une approche adéquate pour examiner de nos jours cer-
taines structures sociales collectives et un type d’État particulièrement
institutionnalisé tandis que l’individualisme méthodologique pourrait
être utilisé pour se pencher sur des structures sociales atomisées et de
type d’État moins fortement structuré 633. On pourrait d’ailleurs ima-
giner également que des espaces particuliers au sein d’une même so-
ciété et des parcelles du type d’État qui y a été construit relèvent de la
démarche holistique tandis que d’autres, au sein de la même société
seraient analysables à partir de la perspective de l’individualisme mé-
thodologique. Mais qu’elles s’appliquent à une société historiquement
située, à une société contemporaine par opposition à une autre, ou en-
core à des lieux différents d’une identique société, la recherche sur
l’État ou encore sur les structures sociales propices à l’action collec-

632 Alan Macfarlane, The origins of English Individualism, New York, Cam-
bridge University Press, 1978, chap. 7.
633 On peut aussi opposer, par exemple, la France à l’Angleterre en estimant
comme Claude Nicolet que « la France est peut-être le seul pays d’Europe
qui n’ait jamais admis la Grande Coupure..., l’acte de naissance de la mo-
dernité ». En restant fidèle à l’idéal révolutionnaire influencé par les mo-
dèles antiques, la France refuserait la « grande transformation . », l’entrée
dans la modernité qu’est l’individualisme économique, L’idée républicaine
en France, Paris, Gallimard, 1983, pp. 479-480.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 214

tive relèverait toujours d’une méthode unique qui serait seule appro-
priée.
Les théories qui reposent sur l’individualisme méthodologique, du
dilemme du prisonnier aux modèles de K. Arrow ou de M. Olson lui-
même, présupposent l’établissement définitif d’un individualisme
foncier à partir duquel les acteurs procèdent rationnellement ou, du
moins, intentionnellement à leurs choix pour maximiser leurs profits
personnels. D’autres auteurs, au contraire, pour nier le caractère fé-
cond de l’individualisme méthodologique soulignent la permanence
des structures communautaires dans le cadre desquelles les acteurs
décident ensemble de leurs actions. Que ces structures soient de type
collectif ou associatif 634, elles permettaient seules la résistance à la
Révolution française dans certaines parties de la Vendée 635, la mobi-
lisation des groupes révolutionnaires à travers les clubs 636 ou les sec-
tions locales 637, elle rendrait [196] possible la mobilisation générale
contre les ennemis de la Révolution 638 ou la résistance collective
contre le coup d État de Napoléon III 639. Elles expliqueraient de ma-
nière générale le succès des mouvements paysans d’action collec-
tive 640, leur mobilisation aussi bien en France, en Russie ou en Chine
où les collectivités paysannes fortement structurées se lancent dans
des actions révolutionnaires 641 qu’à l’époque contemporaine, en Asie
du Sud-Est 642. À des époques différentes, et au XX siècle, l’exemple
e

nazi, comme on l’a déjà noté en étant une parfaite illustration, la mo-
bilisation se produirait par conséquent en fonction du degré
d’intégration dans des structures collectives : elle ne résulterait nulle-
ment ni de l’irrationalisme des masses atomisées ni d un choix inten-

634 A. Oberschall, Social conflict and social movement, op. cit., C. Tilly, From
Mobilization to revolution, op. cit.
635 C. Tilly, La Vendée, op. cit.
636 A. Cochin, L’esprit du jacobisme, Paris, PUF, 1979.
637 A. Aulard, Histoire politique de la Révolution française, Paris, 1901.
638 Pierre Birnbaum, La logique de l’État, op. cit., pp. 193-213.
639 M. Agulhon, La République au village, op. cit., T. Margadent, French
peasants in revolt, op. cit.
640 E. Wolf, Les guerres paysannes du XXe siècle, Paris, Maspero, 1974.
641 T. Skocpol, States and social révolutions, op. cit.
642 James Scott, The moral economy of the peasant, op. cit., chap. 7 ; Jeffrey
Paige, Agrarian revolution, op. cit., pp. 375-376.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 215

tionnel des acteurs cherchant individuellement à maximiser leurs inté-


rêts spécifiques puisque, pour ces auteurs, dans de telles collectivités,
le tout contrôle l’action des parties. Pour étudier ces structures so-
ciales collectives, l’individualisme méthodologique ne serait d’aucune
utilité car la fusion du groupe le doterait d’une conscience propre
exerçant une emprise complète sur les valeurs de chaque acteur : la
stratégie du ticket gratuit serait donc inconcevable. La culture com-
mune prévient par conséquent le choix individuel et les rapports face à
face qui règnent dans de tels groupes primaires 643 assurent
l’intégration de l’ensemble et de la dépendance mutuelle. Comme le
note Craig Calhoun, à partir d’une analyse des communautés
d’artisans au tout début du XIXe siècle qui n’hésitent pas, dans une
perspective conservatrice, à se lancer dans des actions violemment
mobilisatrices, dans ces petits groupes fortement structurés, « on peut
aisément identifier ceux qui seraient tentés d’adopter une stratégie de
ticket gratuit et leur imposer une discipline interne ». Plus tard, les
ouvriers organisés de manière plus universaliste auront « raison de
considérer l’action de classe comme trop coûteuse, ses résultats étant
incertains : ils se tourneront vers une [197] stratégie de ticket gra-
tuit » 644 mieux adaptée à des actions individuelles que les artisans
anglais ont, quant à eux, refusé de privilégier de même que les pay-
sans de l’Asie du Sud-Est qui se sentent liés les uns aux autres par une
éthique de réciprocité et de loyauté 645. Dans cette perspective, des
structures holistiques empêcheraient tout recours à la stratégie du
ticket gratuit qui a retenu l’attention des théoriciens comme Mancur
Olson, à partir du point de vue de l’individualisme méthodologique,
ce type d’action présupposant un comportement individualiste en

643 Voir aussi l’exemple des soldats allemands agissant, selon E. Shils et M.
Janowitz, non en fonction de convictions nazies mais seulement en fusion
avec leur groupe conçu comme un tout, « Cohésion et désagrégation de la
Wehrmacht », H. Mendras, ed., Éléments de sociologie, Texte, Paris, A. Co-
lin, 1968.
644 Craig Calhoun, The question of class struggle, Chicago, University of Chi-
cago Press, 1982. Ira Katznelson montre lui aussi comment tant que la
classe ouvrière américaine est organisée au niveau local dans des quartiers
homogènes, tant que le lieu d’habitation n’est pas séparé du lieu de travail,
on peut s’attendre à « des résultats holistiques », in City trenches, New
York, Panthéon Books, pp. 52-53.
645 James Scott, The moral economy of the peasant, op. cit., pp. 166-167.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 216

termes de coûts et bénéfices que peut davantage adopter, par exemple,


chaque ouvrier des sociétés industrialisées. Dans ce sens, la possibilité
du ticket gratuit expliquerait le réformisme de la classe ouvrière et
permettrait à nouveau de répondre à la question posée par Sombart qui
s’interrogeait sur l'absence de socialisme aux États-Unis. Dans cette
société individualiste, un ouvrier croit pouvoir bénéficier davantage
d’une stratégie conforme uniquement à ses propres intérêts que d’un
hypothétique mouvement collectif très coûteux et hasardeux, impli-
quant un profond changement structurel 646. L’efficacité d’une dé-
marche serait donc appréciée à partir de la nature des faits dont elle
devrait rendre compte. Quand la réalité serait de nature communau-
taire ou même fortement associative, la méthode de l’individualisme
méthodologique ne serait pas appropriée et les tentatives de « sortie »
individuelle (Hirschman) et de ticket gratuit (Olson) demeureraient
faibles ; elles deviendraient au contraire prédominantes dans les socié-
tés individualistes, empêchant dès lors la naissance de tout mouve-
ment d’action collective.
De nos jours, on tente pourtant de récuser une telle interprétation
par trop évolutionniste en mettant en lumière l’existence de stratégies
individualistes au sein des groupes sociaux les mieux structurés et les
plus fortement organisés de manière collective. Comme l’affirme Mi-
chaël Hechter, « quel processus inhérent à une conception structurelle
peut exister pour empêcher un acteur [198] d’opter pour une stratégie
de ticket gratuit ? La réponse est claire : il n’y en a aucun » 647. Dans
cette perspective, la solidarité du groupe ne résulte pas d’un phéno-
mène de contrôle social ou culturel, elle dépend en permanence des
choix individuels de chaque acteur. Cette réinterprétation très nova-
trice des capacités explicatrices de l’individualisme méthodologique,
qui ne se limiteraient plus aux sociétés individualistes mais
s’appliqueraient même aux structures supposées holistes, peut égale-

646 Voir Adam Przeworski et Michael Wallerstein, The structure of class con-
flict in démocratie capitalist societies, American Political Science Review,
1982, vol. 16, et Bertel Ollman, Toward class consciousness next time :
Marx and the working class, in Ira Katznelson et al. (eds.), The politics and
society reader, New York, David McKay Company, 1975.
647 Michaël Hechter, A theory of group solidarity, in M. Hechter ed., The mi-
crofoundations of macrosociology, Philadelphie, Temple University Press,
1983 p. 10.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 217

ment s’appuyer sur les recherches originales menées par Samuel Pop-
kin. Critiquant explicitement les travaux de ceux qui, à l’instar de
James Scott ou Eric Wolf, estiment que les relations sociales dans les
sociétés intégrées précapitalistes seraient régies par des règles morales
assurant une justice collective, S. Popkin récuse cette vision roman-
tique impliquant une conception holistique des villages et affirme que,
dans un tel contexte collectif, les paysans n’en mènent pas moins des
stratégies individuelles. Ils décident d’investir dans la famille, les
animaux ou la terre, gèrent individuellement leurs stocks et négocient
les rapports clients-patrons de la même manière qu’ils chercheraient à
maximiser leurs bénéfices propres dans une structure de marché. De
plus, ils bénéficient de toutes les manières, d’un grand nombre de
biens collectifs indivisibles, qu’ils participent ou non à leur produc-
tion : d’où la tentation permanente de la stratégie du ticket gratuit.
Pour S. Popkin, par conséquent, la problématique de Mancur Olson
peut également s’appliquer aux sociétés paysannes et son utilité n’est
donc pas limitée aux sociétés de marché individualistes modernes ; se
penchant sur les sociétés rurales du Tonkin, il estime comme Mancur
Olson que, dans ces petits groupes, l’action collective « ne devient
possible que lorsque les paysans estiment qu’il est de leur intérêt indi-
viduel d’attribuer certaines de leurs ressources à un mouvement col-
lectif et non d’adopter une stratégie de ticket gratuit » 648. En tant que
« paysans rationnels », ils préfèrent, dans [199] le cas contraire, une
stratégie de ticket gratuit ou même de sortie. Les paysans des sociétés
traditionnelles de même que les ouvriers des sociétés contempo-
raines 649 n’acceptent par conséquent de se mobiliser que s’ils esti-
ment en termes de coûts-bénéfices qu’ils peuvent retirer des avantages

648 Samuel Popkin, The rational peasant, Berkeley, University of California


Press, 1979, p. 253 Sur le débat Popkin/Scott, voir Bruce Cumings, Interest
and Ideology in the study of agrarian politics, in Politics and Society, n° 4,
1981. De même, on a pu montrer que dans les kibboutz, groupe social pour-
tant fortement structuré, se produisent aussi des stratégies de ticket gratuit
que l’on tente de contrôler. Voir M. Spiro, Kibbutz : venture in utopta, New
York, Schocken 1963, pp. 90-109. Certains auteurs réinterprètent même le
fonctionnement des sociétés primitives telle celle des Nuer à partir de
l’individualisme méthodologique. Voir Robert Bates, Essays on the political
economy of rural Africa, Cambridge, Cambridge University Press, 1983,
chap. 1.
649 Voir Jacques Rancière, La nuit des prolétaires, Paris, Fayard, 1981.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 218

plus élevés de leur action en suivant les leaders qui les incitent à
s’engager dans l’action collective.
La démarche de S. Popkin a l’avantage de briser le rapport méca-
nique établi par des nombreux auteurs entre une méthode d’analyse du
réel et une étape particulière d’une évolution de sociétés. Elle résout
pourtant cette difficulté, en appliquant, comme le propose aussi M.
Hechter, l’individualisme méthodologique, à toutes les formes de so-
ciété quels que soient leurs types de rapports sociaux et de réseaux
internes. On peut estimer au contraire indispensable d’utiliser conjoin-
tement les théories de la mobilisation qui la font dépendre de réseaux
communautaires ou associatifs étroits (Oberschall, Tilly, Agulhon,
etc.) et celles qui la lient à la recherche maximale d’intérêts indivi-
duels. La mobilisation présuppose bien une intentionnalité de chaque
acteur s’engageant dans l’action collective ; mais les bases et la maî-
trise du calcul ne sont peut-être pas les mêmes dans des sociétés très
structurées où règne un fort contrôle social et dans les sociétés où
l’individualisme se donne davantage libre cours ; dans le même sens,
l’utilisation de stratégie de ticket gratuit et de sortie n’est sans doute
aussi aisée dans le premier cas que dans le second.
Dans ce sens, ce n’est que très artificiellement que l’on pourrait
appliquer les dilemmes du prisonnier à une société solidement structu-
rée ou à un groupe primaire : il faudrait préalablement briser les liens
affectifs et de face-à-face qui y règnent et isoler les acteurs pour les
inciter à calculer uniquement en termes de maximisation des choix
individuels, sans se soucier davantage du bien collectif produit aupa-
ravant par des rapports sociaux fortement interdépendants. À
l’inverse, dans une société de type individualiste, on pourrait éviter
ces mêmes dilemmes et, plus largement, les conséquences de la pers-
pective tracée par M. Olson en prenant en considération la durée des
actions individuelles, leur répétition, qui permet l’échange
d’informations et par conséquent une coopération productrice de biens
collectifs 650.

650 Voir Michaël Taylor, Community, anarchy and liberty, Cambridge Universi-
ty Press, 1982, p. 53, et Jon Elster, Ulysses and the sirenes, Cambridge Uni-
versity Press, 1979, p. 146. Dans le même sens, Michaël Laver, The politics
of private desires. The guide to the politics of rational choice. Londres, Pen-
guin, 1981, p. 50 et suiv. Sur l’ensemble du débat, voir Russel Hardin, Col-
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 219

[200]
On peut, plus brièvement, appliquer le même raisonnement non
plus à l’action collective mais à l’État lui-même. Certains types d’État
particulièrement différenciés et institutionnalisés se présentent comme
des structures bureaucratiques auxquelles on peut être tenté
d’appliquer une méthode d’analyse holistique tant le système de rôles
semble exercer une emprise sur les acteurs. Dans ce type d’État
(exemples de la France, de la Prusse, etc.), de même que dans les so-
ciétés en quasi-fusion, le tout semble différent de la somme des parties
et la structure paraît déterminer le comportement des acteurs. Les
règles impersonnelles s’imposent de manière si stricte que les agents
de l’État ne peuvent que s’y soumettre. Le droit administratif régit
l’action des fonctionnaires et énonce leurs obligations : la plus sévère,
l’obligation de réserve s’étend même, en France, à l’action que cer-
tains hauts fonctionnaires poursuivent dans leur vie privée. Pure fonc-
tion en action, les agents d’un semblable État fort paraissent dépour-
vus de toute autonomie d’action. En ce sens, la nature de l’élite qui
occupe le sommet de l’État ne revêt que peu d’importance non pas
parce que les fonctions quelle assure seraient déterminées par les rôles
quelle occupe dans un État agissant, en définitive, d’autant plus faci-
lement en faveur des intérêts d’une classe hégémonique qu’il possède
une certaine autonomie, mais bien parce que cette élite s’identifie ré-
ellement à cet État fortement institutionnalisé.
Cette absence de toute démarche intentionnelle des agents de cet
État résulte d’une socialisation « à l’État », dans les Écoles de l’État
où ses propres valeurs se trouvent enseignées. L’identification des
agents de l’État à cette structure qui contrôle dans les moindres détails
leurs actions est également renforcée par un recrutement méritocra-
tique universaliste qui exclut tout intrus des rangs de l’État et em-
pêche la pénétration dans l’appareil d’État d’acteurs issus des catégo-

lective Action, Baltimore, John Hopkins, University Press, 1982 ; Brian Bar-
ry et Russel Hardin, Rational man and irrational society, Londres, Sage,
1982 ; Terry More, The organization of interests, Chicago, University of
Chicago Press, 1982. Raymond Boudon, Individual choice and social
change : a no-theory of social change, British Journal of Sociology, mars
1983. Dans une perspective différente, Alain Touraine, Production de la so-
ciété, Paris, Le Seuil, 1973.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 220

ries dirigeantes de la société civile 651. Les fonctionnaires se font alors


les porte-parole de l’intérêt général, du service public. Ils acceptent
aussi de changer de valeurs lorsqu’ils sont [201] nommés à d’autres
rôles au sein de l’État : la prégnance des rôles est si forte qu’elle im-
pose même ces modifications de valeurs 652. De manière plus géné-
rale, la logique de ce type d’État paraît contrôler le comportement de
l’élite bureaucratique quelles que soient ses origines sociales et ses
idéologies particulières 653. On comprend dès lors qu’un État aussi
fortement structuré puisse entreprendre plus aisément des actions mo-
bilisatrices « par le haut » 654 grâce auxquelles il renforce tout à la fois
son emprise sur la société et sa propre légitimité en établissant un rap-
port direct avec l’ensemble des citoyens.
À l’inverse, dans un État faible, la bureaucratisation est moins
poussée, la socialisation « à l’État », moins forte, la circulation entre
les élites, plus grande et l’espace étatique est défendu moins solide-
ment par des frontières statutaires et par un droit administratif qui de-
meure quasi inexistant. C’est pourquoi l’identification aux rôles revêt
une moins grande intensité : les agents de l’État ne peuvent dès lors
plus être conçus comme de simples fonctions en action. Dans un État
faible (exemples de la Grande-Bretagne ou des États-Unis) de même
que, précédemment dans une société de type individualiste, les valeurs
des acteurs obéissent moins à une pure logique institutionnelle car le
contrôle qui s’exerce sur eux émane de normes collectives infiniment
moins contraignantes. D’où des stratégies individualistes plus aisées,
une plus grande distance à l’égard des rôles et peut-être la possibilité
d’une stratégie de ticket gratuit qui serait plus concevable que dans le
contexte d’un État fort. Pourtant là encore, on peut tenter de remettre
en question cette utilisation d’une perspective holiste adaptée à un
seul type d’État et d’une approche fondée sur l’individualisme métho-
dologique qui serait valable pour d’autres types d’États. De même que
Samuel Popkin ou d’autres auteurs s’efforcent d’appliquer la méthode
individualiste aux sociétés supposées structurées fortement comme

651 Voir Pierre Birnbaum, Les sommets de l’État, Pans, Le seuil, 1977.
652 Voir par exemple Ezra Suleiman, Les hauts fonctionnaires et la politique,
Paris, Le Seuil, 1976.
653 Voir plus loin le chapitre 3 de la IIIe partie.
654 Sur les mobilisations « stalactites » et « stalagmites », voir Peter Nettl, Poli-
tical Mobilization, Londres, Faber Faber, 1967.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 221

des ensembles collectifs, de même on peut montrer que même un État


fort ne parvient pas à contrôler totalement l’action de ses agents qui
réussissent à préserver leurs propres valeurs et n’oublient pas de saisir
toutes les possibilités de maximisation de [202] leurs intérêts indivi-
duels. Cette remarque s’applique bien évidemment à la simple straté-
gie des acteurs qui, d’un corps à l’autre, d’un grade à l’autre, d’une
administration centrale à l’autre, d’un ministère à l’autre ou d’une pré-
fecture de région ou de département à l’autre, gèrent au mieux leurs
propres carrières, n’oublient pas de prendre en considération le mon-
tant respectif des primes allouées par chaque ministère, évaluent
l’avantage qu’ils peuvent retirer de leur nomination à telle préfecture
où règne un homme politique puissant pour remonter plus vite à Paris,
pèsent l’intérêt d’un passage par un cabinet ministériel pour parvenir
plus rapidement à une fonction politique, décrocher la direction d’une
grande entreprise nationalisée ou pantoufler de la manière la plus effi-
cace dans telle ou telle grande entreprise du secteur privé. Même dans
un État fort où l’idéologie de service public s’impose à tous, les fonc-
tionnaires n’en sont pas moins des hommes... qui calculent et maximi-
sent leurs avantages propres sans pour autant nécessairement porter
atteinte à celui de l’État. Par ailleurs, les travaux du Centre de Socio-
logie des Organisations et en particulier ceux de Pierre Grémion,
Jean-Pierre Worms ou Jean-Claude Thoenig 655 ont montré que les
agents les plus prestigieux de cet État fort que sont les préfets ne dé-
daignent pas d’établir des liens privilégiés avec des notables locaux,
de contourner les règles et les procédures institutionnalisées pour bé-
néficier de leur appui, indispensable à la réussite de leur action locale
et favorable, à plus long terme, à l’amélioration de leur propre car-
rière. Dans un semblable contexte où les obligations de chacun sont
déterminées par la structure spécifique à chaque corps, un haut fonc-
tionnaire peut malgré tout tenter de tirer son épingle du jeu et
d’adopter une stratégie du ticket gratuit en évitant de s’engager dans
une action collective déterminée pourtant institutionnellement.
À l’inverse, si dans un État faible où les stratégies individualistes
sont plus aisées dans la mesure où l’institutionnalisation des structures

655 Pierre Grémion, Le pouvoir périphérique, Paris, Le Seuil, 1976 ; Jean-Pierre


Worms, Le préfet et ses notables, Sociologie du travail, 3, 1966 ; Jean-
Claude Thoenig, La relation entre le centre et la périphérie en France, Bulle-
tin de l’Institut international d’Administration publique, oct.-déc. 1975.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 222

étatiques demeure faible, la stratégie du ticket gratuit paraissant plus


fonctionnelle et la sortie restant toujours une issue possible, on peut
néanmoins constater que, par exemple, en [203] Grande-Bretagne le
contrôle social organise les stratégies individuelles et limite les choix
comme le révèlent par exemple les cultures de déférence qui façon-
nent notamment la perception du rôle et de l’identité du personnel po-
litique anglais. Par ailleurs, on peut de plus constater la naissance de
structures étatiques partielles fortement institutionnalisées. Dans ce
sens, Stephen Krasner souligne qu’aux États-Unis le State Department
apparaît comme une institution très structurée qui devient ainsi ca-
pable d’imposer sa propre politique 656. De même, Theda Skocpol et
Kenneth Finegold montrent que, depuis la guerre civile, le ministère
de l’Agriculture américain constitue « un îlot d’État fort dans un
océan de faiblesse » 657. C’est dire que certains hauts fonctionnaires
d’un État faible adoptent néanmoins des types d’actions déterminés
par les rôles fortement institutionnalisés de ces institutions partielles
très structurées. L’action mobilisatrice que peut mener par « en haut »
certaines institutions étatiques risque d’en être ainsi facilitée.
Si tous les acteurs sociaux, ceux des sociétés primitives comme
ceux des sociétés urbanisées et industrialisées fondent également leurs
actions sur une démarche intentionnelle et ne sont jamais, sauf dans
des cas limites de contrôle externe absolu, de simples vecteurs d’une
causalité structurelle s’imposant à eux, leur marge de manœuvre, tant
dans des structures sociales à travers lesquelles peuvent se déclencher
des mouvements collectifs que dans les institutions étatiques qui s’y
trouvent confrontées ou qui s’efforcent au contraire de susciter une
mobilisation « par le haut » varie en fonction précisément de ces con-
textes différents. Un indigène d’une société primitive fortement inté-
grée, un paysan d’une société rurale rigide, un ouvrier habitant dans
un quartier très homogène, un acteur appartenant à des groupes pri-

656 Stephen Krasner, Defending national interest, Princeton, Princeton Univer-


sity Press, 1978.
657 Theda Skocpol et Kenneth Finegold, State capacity and économie interven-
tion in the Early New Deal, Political Science Quarterly, été 1982 ; Theda
Skocpol et John Ikenberry, The political formation of the American Welfare
State in historical and comparative perspective, Comparative Social
Research, 1983, 6. Voir aussi Stephen Skowroneck, Building a new Ameri-
can State, New York, Cambridge University Press, 1982.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 223

maires subissent, de même qu’un chef dont les actions sont contrôlées
par les traditions 658 ou encore un haut fonctionnaire d’un État fort ou
même, parfois, d’un État faible, des pressions très contraignantes qui
limitent une [204] autonomie d’action qui serait plus grande dans une
société de type individualiste : les uns et les autres n’en conservent
pas moins, dans un contexte plus coercitif, une autonomie qui donne
seule un sens à leur action et explique leur engagement ou, au con-
traire, leur stratégie de ticket gratuit aussi bien dans le cadre de
l’action collective que dans celui de l’action étatique. À l’inverse, si
les acteurs des sociétés contemporaines marquées par l’individualisme
ne se privent pas de recourir à des stratégies de ticket gratuit aux con-
séquences démobilisatrices, ils n’hésitent pas non plus à s engager
souvent dans des mouvements d’action collective tout en sachant
qu’ils n’en retireront aucun bénéfice mesurable en termes olsomens.
Des raisons d’ordre éthique ou idéologique les incitent à entreprendre
des actions qui risquent pourtant de porter atteinte à leurs propres inté-
rêts. Comme le note Douglass North, « toute idéologie efficace doit
résoudre le problème du ticket gratuit. Son but fondamental est de
pousser à l’adoption d un comportement contraire au calcul individuel
simple et hédoniste, en termes de coûts-bénéfices » 659.
L’individualisme méthodologique strictement entendu ne pourra, dans
ces conditions, rendre compte de ces mobilisations qui se produisent
dans les sociétés contemporaines les plus marquées par
l’individualisme.
Pour comprendre un phénomène de mobilisation collective, il est
par conséquent indispensable d’examiner les valeurs des acteurs qui

658 Margaret Levi, The predatory theory of rule, Politics and Society, 1981,
n° 4.
659 Douglass North, Structure and change in Economic History, New York, W.
W. Norton & Co., 1981, p. 53. Brian Barry a lui aussi souligné le rôle joué
par les idéologies pour détourner les acteurs d’une démarche purement fon-
dée sur l’intérêt personnel. Il mentionne en particulier l’exemple du nationa-
lisme qui demeure vivace dans les sociétés contemporaines, in Sociologists,
economists and democracy, Londres, Collier, Macmillan, 1970, pp. 39-45.
Hannah Arendt distingue quant à elle le citoyen du bourgeois qui ne cherche
qu’à maximiser son intérêt personnel et, privilégiant le cas de Rosa Luxem-
burg, elle estime que celle-ci « était préoccupée par les affaires mondiales et
pas du tout par les siennes », in Hannah Arendt : the recovery of the public
world, op. cit., pp. 310-330.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 224

s’engagent dans un tel mouvement ainsi que celles des agents de


l’État particulier contre lequel cette mobilisation se déroule. Pour ap-
précier la nature, la signification et la possibilité d’une action collec-
tive, il semble indispensable du même coup d’utiliser des méthodolo-
gies opposées, la perspective holistique comme la démarche reposant
sur l’individualisme méthodologique, en les appliquant de manière
simultanée tant aux réseaux sociaux à travers lesquels se réalisent la
mobilisation (la stratégie utilitaire et démobilisatrice du ticket gratuit
demeurant toujours possible, sa [205] réalisation étant simplement
plus aisée dans des sociétés industrielles que dans des groupes sociaux
fortement structurés) qu’au type d’État spécifique contre lequel elle se
réalise suscitant, par contrecoup, des réactions multiples dépendant
tant des valeurs des agents de cet État que de la logique propre à son
mode de fonctionnement particulier.

[206]
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 225

[207]

Dimensions du pouvoir.

Troisième partie
D’UN POUVOIR
À L’AUTRE

Retour à la table des matières

L’étude des multiples catégories dirigeantes apparaît indispensable


pour appréhender l’action propre de l’État. Comme elle détient les
fonctions les plus élevées dans l’institution étatique, l’élite politico-
administrative exerce une influence particulière sur la mise en œuvre
de sa politique. En analysant, à partir de l’exemple français, son évo-
lution du gaullisme au mitterandisme, on s’efforce de rendre compte
de la marge de manœuvre dont elle peut néanmoins disposer dans le
cadre contraignant des rôles qu’elle occupe. On constate alors que des
élites dissemblables tant du point de vue de leur recrutement que de
leurs valeurs subissent les unes comme les autres le poids de la lo-
gique étatique. Celle-ci limite leur latitude d’action de même qu’elle
freine par ailleurs d’autant plus aisément la naissance de l’action col-
lective que les mouvements sociaux paraissent éviter d’affronter un
État qui est parvenu à obtenir la quasi-institutionnalisation de leurs
dirigeants au sein de ses propres structures.

[208]
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 226

[209]

Dimensions du pouvoir.
TROISIÈME PARTIE

Chapitre XI
Sur l’étude des élites

Retour à la table des matières

Depuis un certain temps déjà les recherches sur les élites ou les ca-
tégories dirigeantes dans les sociétés contemporaines tentent essentiel-
lement d’examiner le type de relations qu’elles entretiennent entre
elles en s’inspirant soit d’un modèle pluraliste, soit d’un modèle uni-
taire. Dans le premier cas, les élites sont perçues comme des groupes
dirigeants qui n’exercent leur pouvoir que dans un champ spécifique
en n’ayant aucune influence sur les autres élites ; dans la seconde
perspective, une élite cohérente et consciente domine l’ensemble du
système social. Face à l’accusation marxiste selon laquelle les sociétés
occidentales contemporaines seraient dominées par le monde des af-
faires qui contrôlerait plus ou moins directement le personnel poli-
tique, les tenants du pluralisme se sont efforcés de démontrer, à l’aide
de diverses méthodes, dont la méthode décisionnelle, l’autonomie si-
non l’indépendance de chacun des champs. De nos jours, on tente plu-
tôt d’évaluer le degré d’« agglutination » (Lasswell) des élites en pre-
nant la mesure de leur interpénétration, c’est-à-dire de l’imbrication
des dirigeants qui détiennent en même temps des positions domi-
nantes dans différents secteurs ou qui occupent ces positions les unes
après les autres. Au lieu de raisonner à partir d’un modèle général qui
s’appliquerait uniformément aux relations unissant entre elles toutes
les élites dans chacune des sociétés contemporaines, on préfère mettre
en lumière des cas de figure profondément différents.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 227

Quelles sont les voies privilégiées menant au pouvoir politique, à


l’administration, qui permettent la réussite dans le monde des [210]
affaires ? Quelle est la perméabilité de chacune de ces voies ? Peut-on
changer facilement en cours de chemin ? Vaut-il mieux commencer
une carrière politique au niveau local dans un pays particulier ou pas-
ser au contraire par le centre politique ou administratif ? Quels sont
les mécanismes de sélection des élites ? l’hérédité, la cooptation,
l’élection, l’ancienneté ? Quel type de profession et d’expertise vaut-il
mieux posséder ? Quelles sont les structures qui, à un moment particu-
lier favorisent davantage l’ascension vers un certain type de pouvoir ?
Quelle que soit leur origine sociale, les prétendants au pouvoir se
trouvent en effet situés dans des contextes plus ou moins favorables
d’ouverture ou de stabilité, de rotation possible des emplois par le
vote ou tout autre moyen, d’augmentation de ceux-ci dans une société
qui connaît de nouveaux besoins liés à une mobilité structurelle ou, au
contraire, de stagnation quasi complète qui bloque tout recrutement.
Ces questions qui transforment assez considérablement la perspective
traditionnelle des études sur les élites ont été admirablement posées
par un certain nombre d’auteurs 660 qui ont bien montré comment, à
chaque génération et dans chacun des pays concernés, les voies vers le
pouvoir peuvent différer, le recrutement politique se modifiant sans
cesse en fonction par exemple du poids spécifique d’un secteur parti-
culier de la société. Les différentes élites occupant des lieux de pou-
voir ne participent pas d’une manière identique, d’une époque à
l’autre, et d’un pays à l’autre, au recrutement des dirigeants politiques.
De ce point de vue, il peut sembler que le concept
d’institutionnalisation présente une grande utilité car il permet
d’avancer dans l’analyse comparative des relations qui unissent entre
elles les différentes élites. À l’origine, les analyses de Marx sur la
spécificité que peut acquérir la bureaucratie (en particulier, dans Le 18
Brumaire de Louis Bonaparte) celles de Weber portant soit sur la
formation des appareils bureaucratiques conçus comme des systèmes
de rôles organisés par des normes rationnelles et impersonnelles soit
encore sur la spécificité des hommes politiques qui « vivent de la poli-

660 Parmi les ouvrages récents, voir L. Seligman, Recruting Political Elites,
New York, John Wiley, 1971 ; R. Putman, The Comparative study of Politi-
cal elites, Englewood Clifs ; Prentice Hall, 1976 ; H. Eulau et M. Czud-
nowski (eds), Elite recruitment in Democratic Polities, Londres, Sage, 1976.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 228

tique », celles encore par exemple de Schumpeter qui met en évidence


la formation d’une véritable profession politique due au développe-
ment des grands partis politiques, [211] celles enfin de Hauriou qui est
probablement le premier juriste à utiliser ce concept pour mettre au
jour les phénomènes de pouvoir ont les unes comme les autres montré
à quel point le pouvoir d’une catégorie dirigeante spécifique dépend
de son institutionnalisation véritable qui lui assure seule son indépen-
dance vis-à-vis des autres catégories dirigeantes.
Les sociologues contemporains ont développé l’usage de ce con-
cept. Ainsi dès 1951, Parsons définit l’institution comme « un en-
semble institutionnalisé de rôles intégrés qui exerce une influence
structurelle essentielle dans un système social ». De même, Friedrich
conçoit l’institution politique comme « un ensemble relativement
stable de rôles, ayant une fonction dans le système politique ». À par-
tir de chacune de ces définitions, on considérera qu’une élite présente
un aspect fortement institutionnalisé si elle parvient à préserver son
système de rôles spécifiques en détenant la maîtrise de son propre re-
crutement et en réussissant à exclure toute invasion d’intrus qui ne
satisfont pas à ses propres règles d’admission, étant eux-mêmes issus
d’un autre champ social organisé en un autre système de rôles et de
valeurs. Dans les années récentes, le concept d’institutionnalisation a
été surtout précisé et enrichi par les travaux de Samuel Huntington.
Selon cet auteur, l’institutionnalisation dépend de quatre facteurs : la
complexité, l’autonomie, la cohérence, l’adaptation. Pour Huntington,
une organisation très complexe divisée en un grand nombre de sous-
unités peut s’adapter aux demandes, être plus flexible et donc plus
durable. Dans le même sens, l’autonomie d’une organisation, la maî-
trise de son recrutement assure son intégration verticale et son indé-
pendance vis-à-vis des formes sociales externes : « dans un système
politique institutionnalisé, on ne peut normalement atteindre les posi-
tions de pouvoir les plus élevées qu’en ayant d’abord exercé celles qui
le sont moins » 661. Ce critère est fondamental car, dans certains pays,
il ne peut s’appliquer à l’élite politique ; d’où la remise en question de
son institutionnalisation. Or, dans une société complexe et dévelop-
pée, la diminution de sa propre clôture risque de mettre un terme à la

661 Samuel Huntington, Political Order in Changing Societies, New Haven,


Yale University Press, 1968, p. 22.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 229

spécificité et à l’indépendance du pouvoir politique. Les deux autres


variables présentées par Huntington pour analyser
l’institutionnalisation, à savoir la cohérence, fondée [212] sur le con-
sensus interne à l’organisation et l’adaptabilité qui assure sa conti-
nuelle transformation revêtent une moins grande importance si l’on
s’intéresse surtout aux relations entre les élites institutionnalisées. La
complexité (la multiplicité des positions internes) et l’autonomie
(l'indépendance vis-à-vis des autres élites) peuvent servir de facteurs
significatifs aux chercheurs qui se penchent sur le chevauchement ou
l’interpénétration des différentes élites.
Robert S. Robins s’est efforcé d’appliquer les variables énoncées
par S. Huntington aux élites dirigeantes, politiques et administratives
en recherchant successivement dans quelle mesure se manifestent une
intégration horizontale (processus par lequel une élite passe d’une po-
sition de pouvoir dans une institution à une autre position impliquant
un pouvoir identique dans une autre institution) et une intégration ver-
ticale (l’intégration étant dans ce cas la conséquence d’un changement
de fonctions qui s’opère à l’intérieure d’une même organisation). Ro-
bins utilise habilement les facteurs retenus par Huntington pour éva-
luer le degré d’institutionnalisation d’un lieu de pouvoir. Finalement,
selon lui, « une société caractérisée par des organisations bureaucra-
tiques ayant un haut niveau d’intégration horizontale de l’élite sera
davantage institutionnalisée ; elle appartient aux sociétés politique-
ment développées ». Dans cet esprit, une institutionnalisation satisfai-
sante adaptée aux sociétés industrielles requiert un faible degré
d’intégration entre les élites (overlap). Même si cette observation peut
être discutée, une rotation pouvant dans certains cas faciliter la bonne
marche du système global et empêcher qu’une institution intégrée ne
se referme trop sur elle-même, un modèle de ce type se trouve le plus
souvent à la base des théories pluralistes contemporaines qui insistent
toutes sur l’autonomie et la spécialisation des élites indépendantes et
souvent concurrentielles 662. L’intégration horizontale entre
l’administration et la politique ne se produirait jamais dans les socié-
tés stables de type occidental mais serait réservée aux sociétés à parti
unique ou à celles qui sont en voie de développement. Robins se féli-

662 Robert S. Robins, Politcal Institutionalisation and the Integration of Elites,


Londres, Sage, 1976, p. 43. Voir aussi le chap. 3.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 230

cite de cette absence d’intégration horizontale dans les sociétés occi-


dentales car elle produirait selon lui, lorsqu’elle se manifeste, de sé-
rieuses dysfonctions : s’inspirant de la perspective de S. Huntington, il
souligne à quel point cette intégration détruit [213] la complexité du
système politique, réduit sa cohérence, entrave son fonctionnement,
menace l’autonomie des organisations envahies par les intrus dont la
promotion obéit à d’autres règles que celles prévues au sein de
l’organisation elle-même (l’avancement, par l’ancienneté par
exemple), accorde aux forces sociales externes de grandes possibilités
de pressions internes, risque enfin de mettre en danger le consensus
interne qui repose sur des valeurs et des règles propres à
l’organisation. L’auteur se prononce dont résolument, à partir d’une
perspective fonctionnelle et quelque peu développementaliste, contre
toute forme d’intégration politico-administrative. Or, comme nous
voudrions le montrer, différents types d’intégration horizontale entre
les élites se réalisent qui portent presque toujours atteinte à une stricte
institutionnalisation des pouvoirs et mettent en cause les modèles plu-
ralistes qui le plus souvent se trouvent étroitement liés à son constat.
Face aux querelles qui séparent les élitistes des pluralistes ou à celles
qui opposent les auteurs d’inspiration strictement marxiste aux tenants
d’un libéralisme absolu, on doit plutôt mettre en lumière le type
d’intégration horizontale qui caractérise une société particulière. Si
une stricte institutionnalisation ne semble jamais se réaliser complè-
tement (et n’est d’ailleurs probablement pas souhaitable étant donné la
rigidité qu’elle susciterait), les flux d’échanges entre secteurs de pou-
voir varient d’un moment à l’autre dans une même société et d’une
société à l’autre, leur étude permettant d’approfondir la relation qui
unit l’État à la société civile.

[214]
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 231

[215]

Dimensions du pouvoir.
TROISIÈME PARTIE

Chapitre XII
Gaullisme

Retour à la table des matières

Dans la France d’aujourd’hui, on ne compte plus les ouvrages qui


portent sur l’élite politique et l’État. Celui-ci est tour à tour conçu
comme le monstre totalitaire qui menace les libertés, l'instrument so-
cial des seuls monopoles, l’agent efficace de la modernisation écono-
mique, la résultante d’un bloc au pouvoir, la conséquence de la longue
centralisation du système politique français à laquelle s’opposent aussi
bien les tenants de l’autogestion que les partisans du régionalisme, etc.
Enjeu du changement politique, l’État n’a cessé de se transformer lui-
même. Ces modifications doivent être comprises comme étant le ré-
sultat de l’histoire spécifique de la construction de l’État français. Si,
depuis 1945, l’État s’est profondément modifié dans sa structure
propre, son évolution doit donc être interprétée tant par rapport à la
mutation de son rôle au sein de la société globale actuelle où
s’affrontent les classes et les groupes sociaux que par rapport à sa tra-
jectoire historique particulière : la structure de chacun des États dé-
pend en effet aussi des circonstances originelles de leur création 663.
La France, la Grande-Bretagne, les Pays-Bas, la Suisse ou

663 Voir Charles Tilly, The formation of national States in Western Europe,
Princeton, Princeton University Press, 1975, R. Bendix, State and Society,
Berkeley, University of California Press, 1973 ; P. Anderson, Lineages of
the Absolutist State, Londres, NLB, 1974, et Bertrand Badie et Pierre
Birnbaum, Sociologie de l’État, op. cit., IIIe Partie.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 232

l’Allemagne fédérale sont aujourd’hui, les uns comme les autres, des
pays capitalistes où les grandes entreprises détiennent un pouvoir con-
sidérable qu’elles exercent tout particulièrement à travers l’État ; il
n’en reste pas [216] moins que la structure spécifique et le mode
d’action de chacun de ces États diffèrent radicalement. Par rapport à
ses voisins, on sait que l’État a depuis longtemps revêtu, en France,
une force extrêmement centralisée. Au fur et à mesure de sa construc-
tion, le centre s’est doté en France d’un État particulièrement puissant
afin de parvenir à établir et à maintenir son contrôle sur l’ensemble
des périphéries.
En étudiant ici essentiellement la période gaulliste, on verra com-
ment, la forte emprise traditionnelle de l’État s’est accrue encore avec
le changement de système politique, les nouvelles alliances qui s’y
font jour menant dès lors à une transformation du système de partis ;
on analysera ensuite les raisons et les conséquences de la croissance
des interventions de l’administration centrale qui se heurte pourtant
tant au sommet qu’à la périphérie à la résistance des groupes sociaux
sur lesquels elle tente d’agir ; on examinera enfin l’évolution qui a
conduit l’État volontariste et planificateur à abandonner peu à peu sa
prétention à l’indépendance et à revenir au libéralisme économique.

1. La nouvelle distribution
du pouvoir politico-administatif

Retour à la table des matières

La IVe République peut être considérée comme l’exemple type


d’un régime d’Assemblée où le Parlement détient l’ensemble des
pouvoirs : il détermine la politique générale, vote la loi, contrôle le
gouvernement. L’exécutif lui est étroitement soumis. La toute puis-
sance retrouvée du Parlement correspond aussi à la prédominance des
partis politiques. Durant la « République des députés » de même que
sous la « République des professeurs », le personnel politique profes-
sionnel contrôle le pouvoir politique. À part la haute-administration
qui continue à lui échapper, le personnel politique issu des partis poli-
tiques de masse, la SFIO, le PC, et le MRP, oriente l’action de l’État.
Compromis par sa forte collaboration durant l’occupation, le patronat
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 233

quitte la scène politique. Mais on sait que les alliances conclues pen-
dant la Résistance entre les partis de gauche, celles qui leur succèdent
après l’éviction du général de Gaulle (tripartisme) vont rapidement
éclater ; sous le double feu du PC sur leur gauche et du RPF gaulliste
sur leur droite, les partis modérés, du centre et la SFIO vont gouverner
dans des alliances fragiles et toujours rompues.
[217]
Le Parlement qui fait et défait les majorités est l’expression d’un
large multipartisme lié au mode d’élection, le scrutin proportionnel, il
est le lieu où, par l’intermédiaire des nombreux partis à la discipline
souvent assez lâche, s’élaborent les compromis sociaux. Enracinés
dans leur circonscription en dépit de ce type de scrutin, les députés
sont des notables locaux ayant franchis les étapes d’une longue car-
rière qui mène du conseil municipal à la mairie, au conseil général, à
la députation ou au siège de sénateur et enfin, parfois, au gouverne-
ment lui-même. Les parlementaires paraissent tout particulièrement à
l’écoute des demandes locales. Pays encore rural, à l’économie pro-
fondément dualiste, où prédominent largement les PME, la France des
profondeurs exprime ses intérêts à travers le Parlement dont les dépu-
tés, avocats, médecins ou enseignants se font les porte-parole d’autant
plus écoutés qu’ils disposent d’une forte assise locale, appartenant à
des conseils locaux, cumulant un grand nombre de mandats et ayant
pour la plupart été réélus plus de cinq fois 664. Les hauts fonction-
naires et les industriels qui avaient assez largement participé au gou-
vernement de Vichy demeurent absents au Parlement. Ces liens établis
vont se maintenir en dehors du Parlement : comme on le verra plus
loin, la haute administration va mettre en place des structures spéci-
fiques propres à susciter la modernisation des grandes entreprises.
L’État des partis, avec son personnel professionnel de notables inté-
grés localement apparaîtra de plus en plus comme incapable, d’une
part, d’en terminer avec les guerres coloniales d’une autre époque et,
d’autre part, d’accompagner et de renforcer la modernisation du sys-
tème économique.

664 Mattéi Dogan, Political ascent in a class society : French deputies 1870-
1958, in D. Marwick. ed., Political decision-makers, Glencoe, Free Press,
1961, et Les filières de la carrière politique en France, Revue française de
Sociologie, n° 8, 1967 ; Jean Chariot, Les élites politiques en France de la
IIIe à la Ve République, Archives européennes de Sociologie, 14-19/3.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 234

On sait que le système politique de la Ve République repose tout


entier sur un pouvoir exécutif fort bénéficiant de l’appui de la haute
administration. C’est à partir de cette fusion partielle des pouvoirs que
se développe la prétention de l’État à l’indépendance 665. L’idéologie
gaulliste a toujours mis l’accent sur l’indépendance de l’État vis-à-vis
des partis. La Constitution de 1958 est tout entière fondée sur cette
idée : l’État, qui s’exprime avant tout par le pouvoir exécutif, doit être
un « arbitre » qui demeure « au-dessus des [218] partis ». Le gouver-
nement émane désormais du Président de la République élu, depuis la
réforme de 1962, au suffrage universel. Bénéficiant de la légitimité
populaire, le Président de la République n’est nullement responsable
devant le Parlement ; c’est pourtant de lui qu’émane un gouvernement
qui peut être démis alors même qu’il vient d’obtenir la confiance du
Parlement. L’État semble donc s’incarner dans le seul pouvoir exécu-
tif ; le déclin du Parlement n’est alors nullement un mythe. La préten-
tion de l’État gaulliste à l’indépendance signifie, par conséquent, la
toute-puissance de l’exécutif qui recrute ses ministres surtout parmi
des hauts fonctionnaires qui n’ont souvent même pas été élus au Par-
lement auparavant 666. Un nouveau cursus se forme qui mène les hauts
fonctionnaires aux cabinets ministériels puis à la fonction ministérielle
et enfin à la députation. Sous les IIIe et IVe Républiques, de même par
exemple qu’en Grande-Bretagne ou en Italie, les ministres sont tous
d’anciens parlementaires. Ce n’est plus le cas dans la France gaulliste.
Ce cursus inversé signifie que le pouvoir exécutif se veut l’expression
de l’intérêt général, qu’il entend traiter de manière rationnelle et tech-
nique, et non d’intérêts locaux et partiels dont il se méfie 667. Formés
souvent par l’ENA, créé après la seconde guerre mondiale par le géné-
ral de Gaulle et Michel Debré, les hauts fonctionnaires bénéficient
d’une compétence technique grâce à laquelle ils souhaitent faire jouer
à l’État son rôle modernisateur en intervenant de manière très volon-
taire sur l’ensemble de la société globale, et, en particulier, sur le sec-

665 Voir P. Birnbaum, Les sommets de l’État, Le Seuil, 1977, chap. 1 et 5.


666 P. Antoni et J. D. Antoni, Les ministres de la Ve République, Paris, 1976 ;
Mattéi Dogan, Comment on devient ministre en France, 1870-1976, Com-
munication au Congrès de l’Association internationale de Science politique,
Edimbourg, 1976.
667 Voir Ezra Suleiman, Les hauts fonctionnaires et la politique, Paris, Le Seuil,
chap. 6.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 235

teur économique pour accélérer, par la planification et les aides sélec-


tives sur lesquelles on reviendra plus loin, la concentration des
grandes entreprises.
La Ve République gaulliste a développé l’autonomisation de l’État
en menant à son terme l’institutionnalisation de son appareil. La haute
administration qui sert le pouvoir exécutif accroît son homogénéité de
valeurs, la cohérence des règles qui régissent son action, le caractère
méritocratique de son recrutement. Elle renforce aussi sa fermeture
vis-à-vis des intrus de l’extérieur qui ne parviennent presque jamais à
entrer dans ses rangs. On sait, bien sûr, que les ministres de la Ve Ré-
publique pantouflent encore davantage que ceux de la IVe République
et que les hauts [219]
fonctionnaires, surtout ceux qui proviennent des Grands Corps,
n’hésitent pas à démissionner de plus en plus souvent pour apporter au
secteur privé leurs divers types de compétences 668. Ce flux n’entame
pourtant pas la spécificité de la haute administration dont l’entrée de-
meure toujours hermétiquement close. Lieu spécifique de pouvoir, la
haute administration donne à l’État gaulliste les moyens de justifier sa
prétention à l’indépendance, tant vis-à-vis des forces sociales que vis-
à-vis des partis politiques. Liée étroitement au pouvoir politique, la
haute administration semble véritablement remplir les fonctions dévo-
lues aux partis politiques 669. Ceux-ci étant écartés des sommets de
l’État, alors qu’ils les occupaient dans les Républiques précédentes, il
revient à la haute administration d’agir au nom de l’État, à travers les
cabinets ministériels, les commissions du Plan et tout un ensemble de
commissions ad hoc. Cette puissance de la fusion pouvoir exécutif -
haute administration s’explique également par une transformation du
système de partis. Le scrutin majoritaire à deux tours rétabli en 1958
implique des alliances électorales et conduit rapidement à la bipolari-
sation des forces politiques. Le système multipartiste de la IVe Répu-
blique se trouve ainsi remplacé peu à peu par deux grandes coalitions
dont l’une, restée majoritaire depuis 1958, se trouve étroitement su-

668 P. Birnbaum, Les sommets de l’État, op. cit., chap. 6, P. Bourdieu, L. Bol-
tanski, M. de Saint-Martin, Les stratégies de reconversion, in Informations
sur les sciences sociales, oct. 1973.
669 Nicos Poulantzas, L’État, le pouvoir, le socialisme, Paris, PUF, 1978, 241,
265.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 236

bordonnée au pouvoir exécutif. Sous la IVe République, les nombreux


grands partis représentent chacun 15% des suffrages exprimés : sous
la Ve République, le gaullisme, sous ses diverses étiquettes, va réussir
à dépasser à lui seul 30% des suffrages pour atteindre en 1968 jusqu’à
près de 44% des suffrages : il est devenu véritablement un parti domi-
nant 670, de masse, et qui, dès 1967, est le plus représentatif de
l’ensemble de l’électorat français. Il a su attirer à lui un tiers de
l’électorat ouvrier, pénétrer peu à peu dans presque toutes les circons-
criptions y compris dans les bastions traditionnels de la gauche, con-
quérir lentement des mandats locaux qui confèrent à leurs détenteurs
le statut de notable solidement implanté. Grâce à ce parti gaulliste, la
droite, s’est dotée d’un parti de masse qui revendique plusieurs cen-
taines de milliers d’adhérents, masse de manœuvre largement soumise
aux volontés du pouvoir exécutif sur [220] lequel elle n’a pourtant, de
même que les parlementaires, presque aucun contrôle. Grâce aux suc-
cès de l’UDR, puis de l’UDR, l’État gaulliste, c’est-à-dire avant tout le pouvoir
exécutif, dispose d’une majorité automatique au Parlement alors
même que le général de Gaulle ou Georges Pompidou n’ont jamais
appartenu au parti gaulliste lui-même. Bénéficiant de cet appui quasi
inconditionnel, le pouvoir exécutif va gouverner en étroite osmose
avec la haute administration. Dans ce sens, le parti perd une partie de
sa fonction de représentation puisque, si, à travers lui, s’expriment les
intérêts de la France profonde, celle des paysans, des petites et
moyennes entreprises, des cadres et également des ouvriers, ceux-ci
risquent le plus souvent de demeurer à l’état de demandes qui pénè-
trent un Parlement largement démuni de tout pouvoir tant à cause de
l’étroite subordination du parti au pouvoir exécutif qu’en raison des
mesures prévues par la Constitution et qui, par exemple, limitent con-
sidérablement le pouvoir législatif du Parlement en restreignant le
domaine de la loi, permettant au pouvoir exécutif d’intervenir comme
il l’entend dans tous les autres domaines à l’aide de mesures régle-
mentaires, dépouillent le Parlement de la maîtrise de son ordre du
jour, fondement de la démocratie parlementaire, écartent les amende-
ments grâce au vote bloqué, n’accordent aucune influence aux com-
missions parlementaires, etc. La France des provinces se fait entendre
d’un Parlement qui ne peut agir et se trouve forcé d’accepter des me-
sures que son électorat condamne souvent (loi sur les plus-values, sur

670 Jean Chariot, Le phénomène gaulliste, Paris, Fayard, 1970, chap. 3.


Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 237

l’autonomie des universités, l’avortement, etc.) tandis que l’ensemble


cohérent formé par le pouvoir exécutif et la haute administration peut,
en toute quiétude, mener à bien un tout autre projet politique et indus-
triel sur lequel on reviendra plus loin. Avec la fin du gaullisme, la ve-
nue au pouvoir de Georges Pompidou, puis surtout, celle de Valéry
Giscard d’Estaing, le pouvoir politico-administratif va abandonner
peu à peu sa prétention à l’indépendance et l’autonomisation de l’État,
fortement se réduire. L’État apparaît de plus en plus comme une
simple fonction exercée de manière passagère par des acteurs qui ap-
partiennent tous à la classe dirigeante 671. L’État volontariste cède la
place à l’État libéral, la haute administration abandonne l’idéologie du
service public et de l’intérêt général, ciment de son [221] institution-
nalisation, et adopte les mêmes conceptions que celles qui règnent
dans le secteur privé.
L’État prétend alors d’autant moins à l’indépendance que, d’une
part, il n’essaie plus de l’extérieur d’agir sur le monde des affaires, il
coopère au contraire avec lui et, comme on le verra, ce changement
bouleverse l’action de la haute administration qui lui a longtemps ser-
vi de pilier propre à assurer son indépendance et que, d’autre part, il
s’appuie dorénavant sur un électorat nettement moins interclassiste
que n’était celui du général de Gaulle 672.
Dans les années soixante et, plus encore, à partir de l’élection de
Valéry Giscard d’Estaing à la Présidence de la République, le système
de partis se reconstitue au sein d’une bipolarisation qui oppose, plus
nettement que jamais, la gauche à la droite. Dans l’électorat de Valéry
Giscard d’Estaing, on ne retrouve plus la forte proportion de voix ou-
vrière qui s’étaient ralliées au général de Gaulle : tandis que plus de

671 Voir P. Birnbaum, C. Barucq, M. Bellaiche et A. Marié, La classe diri-


geante française, Paris, PUF, 1978.
672 Elisabeth Dupoirier montre comment, dès 1968, le gaullisme perd, à Paris,
une partie de son implantation dans l’électorat populaire et se concentre da-
vantage dans les quartiers plus aisés et traditionnellement conservateurs.
Cette évolution ne fera que s’accentuer, aux élections suivantes la droite
gaulliste aura peu à peu le même électorat et la même implantation que la
droite modérée devenue giscardienne. En 1977, aux élections municipales,
les électorats sont devenus presque identiques, Une ou deux droites à Paris,
les élections municipales de 1977 et la restructuration du bloc conservateur,
Revue française de Science politique, déc. 1977.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 238

70% des ouvriers votent Mitterrand, 72% des agriculteurs votent Gis-
card, ainsi que 67% des commerçants et artisans et 56% des cadres
supérieurs et industriels 673. De même, aux élections législatives de
mars 1978, près de 60% des agriculteurs, des artisans et des commer-
çants, 54% des cadres supérieurs et des professions libérales, mais
seulement 25% des ouvriers se prononcent en faveur de la majori-
té 674. Le déclin du parti gaulliste au sein de la majorité, au profit de la
coalition formée des Indépendants et des divers centristes marque la
victoire de la droite traditionnelle et conservatrice, de la bourgeoisie
qui a facilité le départ du général de Gaulle. Après avoir réussi à faire
reculer le gaullisme, droite bonapartiste et nationaliste qui cherche à
rassembler, le giscardisme, nouvelle forme que prend la bourgeoisie
libérale, moderniste et libre-échangiste donne naissance à un nouveau
parti, le Parti républicain, lequel, de même que le RPR [222] gaulliste,
est officiellement représenté dans le gouvernement Chirac par ses di-
rigeants nationaux.
À l’encontre du gaullisme, le giscardisme donne ainsi une nouvelle
vigueur à la lutte des partis. Dans cette perspective, la contradiction
signalée plus haut entre la politique suivie par l’ensemble pouvoir
exécutif-haute administration et les demandes, qu’exprimait un parti
interclassiste, semble s atténuer. Le Parti républicain devient le porte-
parole du pouvoir exécutif : il est un grand parti conservateur qui sou-
tient ouvertement sa politique libérale et s’inspire du modèle améri-
cain de croissance à laquelle continue de s’opposer, au niveau de la
formule politique, la droite gaulliste, nationaliste et populiste qui,
abandonnée, dans une certaine mesure, par la grande bourgeoisie mo-
derniste, conserve le soutien d’un électorat plus hétéroclite, allant des
ouvriers aux détenteurs des petites et moyennes entreprises menacées
par la concentration croissante à laquelle conduit le libéralisme domi-
nant. 675

673 François Borella, Les partis politiques dans la France d’aujourd’hui, Paris,
Le Seuil, chap. 2. Voir Colette Ysmal, Daniel Boy, Gérard Grunberg, Béa-
trice Moine-Roy, La redistribution des électeurs de droite en mai 1974, Re-
vue française de Science politique, avril 1975.
674 L’Express, 13 mars 1978.
675 Elisabeth Dupoirier montre, par exemple, qu’à Paris, aux élections présiden-
tielles de 1974, l’électorat de Jacques Chaban-Delmas se « présente comme
un modèle réduit de l’électorat gaulliste sous la présidence du général de
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 239

2. Puissance et impuissance de l'administration

Retour à la table des matières

L’Administration était déjà puissante sous la IVe République mais


ses représentants n’avaient pas envahi les sommets de l’État comme
ils l’ont fait durant la Ve République. Le renforcement du pouvoir de
l’État s’est traduit par un développement considérable des cabinets
ministériels qui ont, d’une part, accès au pouvoir exécutif et tendent à
contrôler, d’autre part, de plus en plus le reste de l’Administration.
Composés presque totalement de hauts fonctionnaires le plus souvent
issus des Grands Corps 676 et qui acceptent de donner un minimum
d’allégeance politique à la majorité en place, ces cabinets ministériels
constituent véritablement le moteur de l’action de l’État. C’est à tra-
vers eux que les hauts fonctionnaires issus de l’ENA et souvent membres
des Grands Corps orientent et accélèrent le rythme de leur carrière en
se faisant nommer ensuite [223] à la tête de grandes entreprises du
secteur public ou privé, à la direction des partis ou des grands moyens
d’information de masse (radio, télévision, etc.) étendant ainsi sans
cesse la sphère d’influence d’un État partisan.
Prévue par la Constitution (le domaine de la loi ayant été limité, le
pouvoir réglementaire étant ainsi étendu et, par ailleurs, un grand
nombre de lois devenant des lois d’orientation très générales qui
abandonnent à l’Administration le soin de décider des mesures pré-
cises devant être prises, renforcée par la nature du nouveau système
politique, l’emprise de l’Administration s’est à la fois accrue et diver-
sifiée. Les nouveaux ministères ont été créés qui illustrent le change-
ment d’objectifs de l’État : on doit citer principalement le ministère de

Gaulle » dont on a souligné, par ailleurs, le caractère interclassiste. Une ou


deux droites à Paris, op. cit., p. 881, n. 57.
676 J. Siwek-Pouydesseau, Le personnel de direction des ministères, Paris, A.
Colin, 1969 ; A. Darbel et D. Schnapper, Le système administratif, Paris,
Mouton, 1972 ; B. Badie et P. Birnbaum, L’autonomie des institutions poli-
tico-administratives. Le rôle des cabinets des Présidents de la République et
des Premiers ministres sous la V' République, Revue française de Science
politique, avril 1976.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 240

l’Equipement (1966) et le ministère des Affaires sociales (1969) 677.


Ces deux ministères indiquent la direction vers laquelle s’oriente la
régulation de l’État, celles qui sont les plus vitales pour assurer un
fonctionnement adéquat du secteur économique. La planification ur-
baine révèle par exemple le rôle de l’État dans la gestion des tensions
sociales. En dehors des administrations traditionnelles, verticales,
segmentées et agissant chacune pour elle-même souvent en opposition
les unes avec les autres, l’État a créé tout un ensemble de structures
ponctuelles, organisées en dehors de l’Administration traditionnelle,
de manière horizontale et non pas verticale, plus légères, n’ayant par-
fois qu’une durée provisoire et qui agissent en dehors des hiérarchies.
On peut citer tout particulièrement celles qui concernent la gestion de
l’urbain qui conditionne le développement des entreprises et influence
aussi la nature des rapports sociaux et des mouvements par lesquels ils
se manifestent. La création, par exemple, en 1963, de la DATAR (Dé-
légation d’Aménagement du Territoire et à l’Action régionale) 678 qui
dispose d’importants moyens financiers spécifiques et s’impose
comme une administration de décision rattachée directement au Pre-
mier ministre puis au ministère de l’Intérieur, responsable aussi des
collectivités locales, capable d’agir auprès de l’ensemble des minis-
tères, des commissions de modernisation du Plan, des administrations
régionales, créant des organismes particuliers dans les [224] domaines
urbains, touristiques, distribuant des crédits, les siens mais aussi ceux
quelle contrôle comme, par exemple, ceux du FDES (Fonds de Déve-
loppement économique et social), animant les comités régionaux
d’expansion, organisant les OREAM (organismes d’Etude
d’Aménagement des Aires métropolitaines) et contrôlant largement
les CODER (Commission de Développement économique régional)
où devait s’élaborer, en collaboration avec les forces vives et en de-
hors des administrations traditionnelles liées à leur clientèle respec-
tive, une politique de modernisation, témoigne du nouveau type

677 Sur l’importance prise par les interventions de l’État dans le domaine social,
essentiel pour la gestion des rapports sociaux bouleversés par le rapide
changement économique, voir Jacques Fournier et Nicole Questiaux, Traité
du social. Situations, luttes, politiques, institutions, Paris, Dalloz, 1978, 2e
éd.
678 Voir Bernard Pouget, La délégation à l’aménagement du territoire et à
l’action régionale, Paris, Cujas, 1968 et Lucien Sfez, L’administration pros-
pective, Paris, A. Colin, 1970.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 241

d’emprise que tente de mettre en place l’État. Liées à ces réformes, on


doit aussi souligner l’importance prise par les missions, telles celles
du Languedoc-Roussillon ou encore de l’Aquitaine qui, elles aussi,
sont spécifiques, provisoires et horizontales, court-circuitant les admi-
nistrations traditionnelles et suscitant ainsi de nombreux conflits insti-
tutionnels à la périphérie. Avant de prendre la mesure de ce type
d’intervention de l’Administration et de tenter de mettre au jour sa
signification, remarquons que l’État s’est doté, sous la Ve République,
de moyens d’intervention nouveaux, plus efficaces, moins bureaucra-
tisés, qu’il contrôle mieux et qui accroissent encore la traditionnelle
centralisation. Signalons aussi rapidement que c’est encore sous la Ve
République que sont introduites les nouvelles méthodes de gestion
destinées à accroître le caractère rationnel de l’action administrative et
inspirées de la méthode américaine du PPBS, telle que la RCB (Ratio-
nalisation des Choix budgétaires). Ces techniques de même que la
centralisation des nouvelles structures administratives n’ont pu, rappe-
lons-le, que limiter encore plus la portée des tentatives de décentrali-
sation, de déconcentration et de participation : elles ont mené, au
mieux, à l’intégration, à la cooptation de ceux qui, à la périphérie, ac-
ceptaient de collaborer avec l’administration (c’est le cas des GAM,
Groupes d’Action municipale 679) et elles ont accru encore le contrôle
par le Centre de l’information 680. Si, durant la Ve République, l’État
a souvent tenu un discours décentralisateurs, les nouvelles formes
d’action de l’administration, le type de techniques utilisées de même
que la tutelle qu’il exerce sur les nouveaux établissements publics ré-
gionaux et l’absence d’aide financière que [225] reçoivent tant les
administrations périphériques que les établissements publics ou en-
core les collectivités locales qui ne peuvent augmenter leur ressource
ou accroître leur fiscalité ont pour conséquence de renforcer davan-
tage le pouvoir du centre et de réduire d’autant plus la portée des ten-

679 Michèle Sellier, Les groupes d’action municipale, thèse Université de Paris
1, 1975.
680 Jean-Claude Thoenig, Le PPBS et l’administration publique : au-delà du
changement technique, Annuaire international de la fonction publique,
1970-1971.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 242

dances à la segmentation de l’appareil d’État que l’on observe en


France de même que dans d’autres pays 681.
Pour accroître son efficacité et rendre plus efficace son action,
l’État central a tenté, comme nous l’avons déjà vu, de mettre en place
d’autres types d’interventions afin de maîtriser, par exemple,
l’aménagement du territoire, la distribution des ressources,
l’implantation des entreprises, l’organisation du tourisme, des trans-
ports et renforcer tout particulièrement le rôle des grandes entreprises
concentrées qui se constituent sous la Ve République et requièrent une
infrastructure favorable. D’où, par exemple, la politique des grands
pôles industriels qui détermine aussi le type d’aménagement du terri-
toire, le quadrillage de la France par des centrales nucléaires qui sym-
bolisent tout particulièrement l’emprise que veut exercer le centre sur
la périphérie.
Cette politique de l’État bouscule les administrations tradition-
nelles implantées verticalement à la périphérie et qui entretiennent des
relations de clientélisme avec les notables locaux peu ouverts à ces
formes de modernisation. On sait que le préfet, agent direct du pou-
voir central qui dépend du ministère de l’Intérieur et exerce un pou-
voir de tutelle sur les collectivités locales, se trouve en réalité lié par
une forte complicité avec les élus locaux 682. Ces derniers ont besoin
du préfet pour accéder au centre, assurer leur prestige, obtenir des
crédits ou des faveurs à la marge de la légalité qui symbolisent
d’autant mieux leur propre pouvoir ; réciproquement le préfet a besoin
des notables pour assurer la politique du centre, maintenir l’ordre so-
cial et le consensus et justifier sa propre position vis-à-vis de Paris.
« Le régime des préfets », celui de la Ve République, trouve, par con-
séquent, ses limites dans cette politique traditionnellement de clienté-
lisme qui brise toute velléité de [226] modernisation remettant en
cause ces intérêts locaux. On sait qu’en 1964 une réforme régionale de
grande importance tente, en partie sous l’impulsion de la DATAR,

681 L’administration des grandes villes, Cahiers de l’IFSA, n° 14, 1977, Les
formes nouvelles d’administration : le cas de la région provençale, Revue
française d’Administration publique, juil.-sept. 1977 ; Jacques Chevallier et
Danielle Loschak, Science administrative, LGDJ, 1978, t. 2.
682 Charles Roig, L’administration locale et les changements sociaux, in Admi-
nistration traditionnelle et planification sociale, Paris, 1964 ; Jean-Pierre
Worms, Le Préfet et ses notables, op. cit.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 243

dont on a souligné la fonction administrative et le rôle économique, de


passer outre à ces solidarités en bousculant tant les administrations
traditionnelles à la périphérie que les notables qui leur sont liés. Deux
décrets mettent en place dans chacune des 21 (puis 22) régions un pré-
fet de région qui préside une conférence administrative régionale et
dialogue avec une CODER où l’on espère que viendront siéger non
pas les notables traditionnels mais les représentants des forces vives.
Cette réforme menace par conséquent de détruire les circuits de soli-
darité qui se sont établis dans le cadre de chacun des départements,
ceux-ci étant désormais intégrés aux régions comme l’a montré Pierre
Grémion 683, cette réforme a échoué car les départements autres que
celui du préfet de région ont refusé cet échelon de contrôle à partir
duquel devait être mise en place une planification régionale. Cette ré-
forme a rencontré la double hostilité des administrations départemen-
tales qui veulent pouvoir se prévaloir d’un accès direct au centre et
des notables locaux qui risquent de perdre leur accès direct auprès de
leur préfet, et, par conséquent, du centre et craignent aussi de se voir
supplanter par les nouvelles forces socioéconomiques, davantage
tournées vers la modernisation et l’expansion économique. Cet échec
de l’Administration centrale, instrument d’un pouvoir exécutif, tout
puissant, révèle les limites de son action. À la périphérie, l’État se
heurte à la résistance de la France des profondeurs, celle des notables
locaux, des petites et moyennes entreprises, des commerçants effrayés
par la politique moderniste si favorable au grand patronat que tente
d’imposer l’administration. À un niveau où règne souvent une certaine
forme d’apolitisme 684, cette résistance a rallié aussi bien les notables
de gauche, implantés solidement (en particulier, ceux du Parti socia-
liste et du Parti radical) que ceux de la majorité (les élus gaullistes
ayant eux aussi réussi peu à peu à se transformer en notables locaux).
Là encore, l’Administration a, par conséquent, joué le rôle d’un véri-
table parti politique au service d’une politique économique moderniste
encouragée par l’État central et qui avantage les grandes industries
mais se trouve le plus souvent récusée par les [227] représentants poli-
tiques de ce même centre, à savoir les députés de la majorité qui de-
meurent attentifs à la diversité des demandes locales. Comme
l’observe encore Pierre Grémion, « l’appareil administratif de l’État

683 Pierre Grémion, Le pouvoir périphérique, Paris, Le Seuil, 1976.


684 Mark Kesselman, The ambiguous consensus, New York, A. Knopf, 1967.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 244

est ainsi fortement contrôlé périphériquement ». Cette résistance des


pouvoirs locaux, c’est « l’État en miettes et le triomphe du clienté-
lisme » 685.
La réforme régionale apparaît donc comme un instrument du
centre qui vise à organiser l’ensemble du territoire dans le cadre d’une
politique économique favorable à la modernisation et au renforcement
des grandes entreprises. Ce n’est donc pas un hasard si les revendica-
tions régionalistes qui se développent aujourd’hui en France sont éga-
lement soutenues par les notables menacés par l’État central. Les so-
lides féodalités de Bretagne, ou du Languedoc se font les porte-parole
d’un régionalisme différent de celui proposé par le centre car il leur
permettrait de défendre, dans le cadre de leur territoire, leur pouvoir
économique et politique menacé par l’action des sommets de l’État
favorables aux grandes entreprises. Pour certains, le régionalisme ex-
primerait par conséquent, en dehors de ses aspects proprement cultu-
rels, le heurt entre des bourgeoisies dont les intérêts en viennent à
s’opposer 686. En mettant en danger le pouvoir des notables par une
politique délibérément modernisatrice visant à transformer
l’aménagement du territoire, l’Administration révèle tout à la fois sa
force due à sa liaison étroite avec le pouvoir exécutif et sa faiblesse.
La périphérie résiste en effet au centre ; les maires des grandes villes
qui détiennent souvent d’autres mandats nationaux (députés, séna-
teurs) agissent directement au centre pour préserver les équilibres lo-
caux 687. Us sont mieux à même de défendre leur ville grâce à un ca-
binet qui regroupe un personnel technico-politique sauf, bien sûr,
lorsque la municipalité, pour des raisons politiques, ne fait
qu’appliquer localement les normes de planification élaborées au
centre 688.

685 Pierre Grémion, op. cit., p. 305 et 462. Dans le même sens, Sidney Tarrow,
Between center and periphery, Londres, 1977. La procédure de fusion des
communes, autre réforme initiée par l’État central pour améliorer la gestion,
elle a aussi échoué car elle s’est également heurtée aux pouvoirs de la péri-
phérie.
686 Renaud Dulong, Les régions, l’État et la société locale, Paris, PUF, 1978.
687 Jean-Claude Thoenig, La relation entre le centre et la périphérie en France,
Bulletin de l’IIAP, nov.-déc. 1975.
688 Bruno Jobert et Michèle Sellier, Les grandes villes : autonomie locale et
innovation politique, Revue française de Science politique, avril 1977.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 245

Menacé par un pouvoir économique qui dispose de l’aide des


sommets de l’État, les notables locaux parviennent également à [228]
utiliser la scène politique : lors des élections municipales, les divers
groupes sociaux font parfois bloc pour soutenir le pouvoir d’une frac-
tion localement hégémonique de la bourgeoisie, d’autres pouvant au
contraire se rallier à la politique décidée par le centre en espérant par-
tager les fruits produits par le nouveau type d’expansion : c’est le cas
par exemple à Caen, à Roanne ou à Dunkerque ou dans certains cas la
municipalité est elle-même conquise par l’opposition de gauche 689.
Soulignons d’ailleurs que la gauche gouverne la France urbaine de-
puis 1977 et donc une partie de l’appareil d’État 690. L’action de la
haute administration appuyée par les sommets de l’État qui disposent,
sous la Ve République, d’un pouvoir immense et forment un ensemble
homogène, rencontre par conséquent des obstacles (administration
traditionnelle, notables locaux, etc.) qui réussissent parfois à arrêter sa
mise en œuvre 691.

689 C. Soucy, Contribution à une sociologie des centres urbains, Reconstruction


et développement ; les centres de Caen et du Havre, Paris, 1970 ; S. Biarez
et al.. Institution communale et pouvoir politique, le cas de Roanne, Paris,
Mouton, 1973 ; Manuel Castells et Francis Godard, Monopolville, Paris,
Mouton, 1974. Voir aussi Jean Lojkine, Le marxisme, l’État et la question
urbaine, PUF, 1977.
690 Depuis 1977, aux dernières élections municipales, la gauche est majoritaire
dans toutes les villes : elle contrôle 70% des villes de plus de 30 000 habi-
tants et 57% des autres. Elisabeth Dupoirier et Gérard Grunberg, Qui gou-
verne la France urbaine ? Les élections municipales de mars 1977 dans les
communes de plus de 9 000 habitants, Revue française de Science politique,
févr. 1978. Cette tendance s’est renversée en mars 1983.
691 On peut aussi mettre l’accent sur les oppositions internes à l’administration
qui résultent d’une action syndicale de certains de ses membres qui
s’opposent, au sein même de l’État, à sa politique (Syndicat de la Magistra-
ture, police, enseignement, etc.).
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 246

3. De l’État planificateur à l’État entrepreneur

Retour à la table des matières

Au lendemain de la seconde guerre mondiale, la France est le seul


pays du monde occidental à se doter de structures planificatrices. Re-
trouvant ainsi une longue histoire durant laquelle l’État centralisateur
a souvent prétendu tout régenter en intervenant également dans la vie
économique, la France continue aussi l’expérience de Vichy qui a vu
se développer les relations entre la haute administration et le patronat
afin d’assurer le fonctionnement de l’économie. Si la planification a
été également souhaitée par la Résistance, si les partis de gauche ont
soutenu au début sa mise en œuvre, elle est rapidement devenue un
moyen de remettre en marche les grandes entreprises fort bien accueil-
li par un patronat compromis par sa collaboration sous Vichy et ayant
peu de lien [229] avec les partis de gauche qui triomphent au lende-
main de la guerre. La liaison haute administration — grand patronat
va ainsi s’établir sous la IVe République, le Parlement étant plus sen-
sible aux intérêts des groupes de pression hétéroclites. Dès cette
époque, la haute administration joue par conséquent ce rôle de quasi-
parti sur lequel on a déjà insisté : à travers la planification, elle va
prendre en charge les intérêts privés qui ne bénéficient pas d’une véri-
table représentation politique au Parlement. On verra que sous la Ve
République, ce rôle qu’exerce la haute administration en faveur de la
modernisation du grand capitalisme devient encore plus explicite dans
la mesure où désormais la relation qui les unit viendra à englober de
plus en plus le pouvoir exécutif lui-même, le Parlement demeurant à
l’écart de cette fusion, comme un lieu où tentent de se faire entendre
les autres intérêts socio-économiques.
Soulignons dès à présent que la structure même de l’État se modi-
fie afin de mener à bien ses fonctions économiques : des institutions
se modifient, d’autres sont créées. En dehors des structures adminis-
tratives naissent de nouvelles institutions : le Commissariat Général
au Plan (1946), divers comités devant élaborer des rapports sur les
réformes à apporter à la structure de l’économie française afin de la
moderniser (Comité Rueff, Comité Rueff-Armand, Comité de Déve-
loppement industriel, Comité Nora, etc.) qui rassemblent des hauts
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 247

fonctionnaires et les dirigeants des plus grandes entreprises, la datar


(1963), l’anuar (Agence nationale pour la Valorisation de la Re-
cherche) (1967), l’Agence nationale pour l’Emploi (1967), les Insti-
tuts universitaires de Technologie, la dgrst (Direction générale de la
Recherche scientifique et technique) (1968), la Direction générale de
l’Industrie, au ministère de l’Industrie qui est une direction horizon-
tale (1974), sans compter les diverses institutions régionales qui ont
déjà été évoquées, etc. De même l’INSEE change de nature, passant
de 1962 à 1975, de 2 700 agents à 7 200 et le service de statistique du
ministère de l’Industrie, de 20 à 750 agents, l’institution statistique se
réorganisant aussi de fond en comble 692. D’autres sont les résultats
d’un remodelage de structures déjà existantes dont on entend ainsi
transformer la finalité : ministère de l’Equipement (1966), ministère
des Affaires sociales (1967), ministère de l’Industrie qui devient en
1969, le ministère du Développement industriel et scientifique, les
[230] différents secrétariats d’État qui résultent soit de création, soit
de transformation : secrétariat à la Condition féminine, secrétariat
d’État pour la revalorisation du travail manuel, secrétariat d’État aux
travailleurs immigrés, etc. On peut remarquer qu’un grand nombre de
ces créations ont lieu entre 1963 et 1969, c’est-à-dire au moment du
tournant néo-libéral par lequel l’État devient un véritable entrepreneur
qui apporte tout son concours au renforcement, à la concentration et à
l’expansion des grandes firmes en modifiant sa politique des entre-
prises publiques, par sa politique des prix, du crédit, les subventions
qu’il accorde, les prêts à très faibles intérêts 693, les marchés de gré à
gré dont bénéficient en réalité un très petit nombre d’entreprises, la
conquête des marchés extérieurs à laquelle se consacre sa diplomatie,
la gestion du chômage qui résultera inévitablement des profondes mo-
difications structurelles du secteur économique en faveur des grandes
entreprises compétitives et au détriment des « canards boiteux », la

692 Voir Michel Voile, Le métier de statisticien, Paris, 1978.


693 Le financement de l’État des entreprises prend, on le sait, un caractère de
plus en plus massif. En 1974, il représente 6% de la production intérieure
brute, 28% des investissements de l’ensemble des entreprises, 43% de
l’épargne brute des entreprises et 63% de l’épargne brute des entreprises
ayant la forme juridique de sociétés, 2,2 fois l’impôt sur les sociétés prélevé
par l’État. Voir Les transferts États-industrie en France et dans les pays oc-
cidentaux, Notes et Études documentaires, Documentation française, 1976.
À l’opposé, la part du secteur public ne fait que diminuer.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 248

formation permanente et celle des nouveaux techniciens, etc. Pouvant


compter sur un parti de masse qui recueille des demandes émanant de
la France des provinces, des notables, des petites et moyennes entre-
prises, des professions libérales et les canalise sans pour autant, le
plus souvent, les faire aboutir, comme dans le cas de la loi Royer qui
bloque momentanément le développement des grandes surfaces afin
de conserver l’appui électoral des petits commerçants, l’État peut sa-
tisfaire, au contraire, d’autres types de demandes, celles des grandes
entreprises concentrées tournées vers l’exportation, demandes qui,
elles, ne demeurent pas des non-décisions 694.
Ce n’est pas le lieu ici de refaire après d’autres l’histoire de la pla-
nification française 695. Rappelons simplement que celle-ci a eu [231]
pour fonction de lutter contre l’arriération industrielle, l’économie
française étant restée profondément dualiste (M. Levi-Leboyer), que,
grâce à elle et aux nationalisations et dès l’origine, l’État a pris en
charge la reconstruction des grands secteurs économiques (transport,
énergie, etc.) qui engendrent peu de profits 696 facilitant ainsi le redé-
marrage des grandes entreprises auxquelles sont distribués, de ma-
nière privilégiée, les crédits du Plan Marshall 697 et menaçant ainsi
d’emblée les petites et moyennes entreprises (d’où leurs réactions,
depuis celle de Gingembre, dans l’immédiat après guerre jusqu’à
celles qui s’expriment par le mouvement Poujade ou, plus tard, par le
CIDUNATI). À travers les différents plans, l’État a mis en place une

694 Sur cette problématique, voir P. Bachrach et M. Baratz, Power and poverty,
New York, Oxford University Press, 1970.
695 Voir, par exemple, Stephen Cohen, Modern capitalist planning. The French
model, Berkeley, University of California Press, 1977 (2e éd.) ; John McAr-
thur et Bruce Scott, L’industrie française face aux plans, Paris, Editions
d’Organisation, 1970 ; R. Catherine et P. Gousset, L’État et l’essor indus-
triel, l’administration nouvelle, Paris, Ed. de l’Epargne, 1962 ; Planification
et société, Grenoble, Presses Universitaires de Grenoble, 1974 (et, en parti-
culier, les articles de L. Nizard, G. Delange, A. Gauron et J. Hayward), C.
Gruson, Origine et espoir de la planification française, Paris, Dunod, 1978 ;
L. Sardais, L’État et l’internationalisation du capital. Un essai sur la poli-
tique industrielle de la France, thèse, Université de Paris X, 1978.
696 Voir l’étude essentielle de Louis Fontvielle, Évolution et croissance de
l’État français, 1815-1969, Paris, Cahiers de l’ismea, 1976.
697 Voir Jean-Paul Scott, La restauration de l’État, juin 1944 - novembre 1945,
Cahiers d’Histoire de l’IMT, 1er trimestre 1977.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 249

« économie concertée » (F. Bloch-Lamé) qui, après le départ rapide


des syndicats, a permis une étroite concertation au sein de différents
organismes étatiques, entre les hauts fonctionnaires et le grand patro-
nat ; c’est ainsi que les commissions de modernisation du Plan ras-
semblent essentiellement des hauts fonctionnaires et des grands pa-
trons ou des dirigeants d’entreprises 698. Ces liaisons institutionnali-
sées ont d’ailleurs permis aux hauts fonctionnaires issus de l’ENA et
ayant reçu une bonne formation économique d’établir d’étroites rela-
tions avec le patronnât grâce auxquelles ils pantouflent d’autant plus
aisément en quittant le service de l’État pour celui des grandes entre-
prises concentrées 699.
Dans le domaine économique, l’action de l’État s’est donc engagée
en faveur des grands groupes industriels. On sait qu’aux débuts de la
Ve République, le plan a été qualifié d’« ardente obligation » par le
général de Gaulle. À cette époque encore, le grand patronat n’était pas
encore toujours convaincu de la nécessité de devoir se mettre à l’heure
du « défi américain », de se concentrer, de se moderniser à outrance
pour affronter la concurrence extérieure à travers la libéralisation des
échanges. L’État a pris en sa faveur un très grand nombre de mesures
économiques et fiscales 700 pour l’inciter à rationaliser ses entreprises.
Il a décidé de mettre en marche une nouvelle politique industrielle que
le patronat n’était [232] pas prêt à mettre en œuvre, de par lui-même.
Dans ce sens, les hauts fonctionnaires ont servi d’« intellectuels « or-
ganiques » du capitalisme » 701, il a obligé les industriels à se jeter à
l’eau 702.
L’autonomisation de l’État a été d’autant plus forte que celui-ci a
dû imposer jusqu'au début des années soixante une politique écono-

698 Voir P. Birnbaum, Les sommets de l’État, op. cit., chap. 6.


699 Voir P. Birnbaum, C. Barucq, M. Bellaiche, A. Marié, La classe dirigeante
française, op. cit. ; P. Bourdieu et M. de Saint-Martin, Le patronat, Actes de
la recherche en Sciences sociales, mars-avril 1978.
700 Anicet Le Pors, Les béquilles du capital, Paris, Le Seuil, 1977.
701 Gilles Martinet, Le système Pompidou, Paris, Le Seuil, 1973, p. 44.
702 D’après Stanley Hoffman, « ayant affaire à des nageurs dont le manque
d’enthousiasme était notoire, l’État a réchauffé l’eau afin d’enlever aux na-
geurs toute raison de craindre le rhume, et il a multiplié les arguments pour
les assurer que la natation était non seulement inoffensive, mais profitable »
(Sur la France, Paris, Ed. du Seuil, 1976, p. 104).
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 250

mique contraire à celle que préconisait une partie importante du pa-


tronat. La prétention de l’État à l’indépendance est, à cette époque,
non seulement une idéologie nationaliste mais aussi une réalité qui
utilise la planification comme instrument tout à la fois de développe-
ment et de cohésion sociale. On ne peut donc soutenir que « l’État est
plus que jamais l’instrument politique et économique de classe de la
bourgeoisie monopoliste... il est contrôlé de plus en plus jalousement
par les groupes monopolistes » 703 ou que, « avec de Gaulle et son
gouvernement, l’État est plus complètement que jamais aux mains de
la haute banque et des monopoles » 704, que l’État est la simple traduc-
tion institutionnelle du capitalisme monopoliste d’État » 705, c’est-à-
dire « l’instrument grâce auquel la classe possédante maintient et re-
produit sa domination. Ses formes, ses structures, ses organes sont
essentiellement déterminés par son contenu de classe » 706. Non seu-
lement l’État a mis en place une politique économique, certes favo-
rable aux intérêts du grand patronat mais c’est le pouvoir politico-
administratif qui en a pris l’initiative ; de plus, il faut affirmer avec
force, contrairement à toutes les théories de l’État qui en font un ins-
trument, un rapport abstrait, ou encore le simple résultat d’une « con-
densation » des rapports sociaux, que l’État est lui-même un ensemble
spécifique, ayant des structures particulières qui renforcent ou non son
institutionnalisation, des hiérarchies internes, des rôles, des grades,
des corps 707 qui s’opposent souvent les uns aux autres, pour [233] des
raisons totalement indépendantes du pouvoir des monopoles, un sys-
tème de valeurs et des idéologies qui accentuent et justifient, de ma-
nière plus ou moins accentuée selon les époques, son autonomie.
Il est vrai qu’à partir des années soixante, l’État semble avoir
abandonné peu à peu son idéologie planificatrice en faveur d’une
« politique industrielle » qui fait de lui davantage un entrepreneur

703 Traité marxiste d’économie politique, Paris, Ed. Sociales, 1971, t. 1, p. 84.
704 Thèses du XVe Congrès du PCF, 3e point, juin 1959.
705 A. Demichel, F. Demichel, M. Piquemal, Institutions et pouvoirs en France,
Paris. Ed. Sociales, 1975.
706 L. Fabre, F. Hincker, L. Sève, Les communistes et l’État, Paris, Ed. Sociales,
1977, p. 13.
707 A. Darbel et D. Schnapper, Morphologie de la haute administration fran-
çaise, Paris, Mouton, 2 vol. 1969-1972 ; Jean-Claude Thoenig, L’ère des
technocrates, Paris, Ed. d’Organisation, 1973.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 251

agissant en étroit contact avec les firmes elles-mêmes 708, se « concer-


tant » avec leurs représentants 709, suscitant même une certaine oppo-
sition de certains hauts fonctionnaires attachés à la notion d’intérêt
général 710. Comme l’indiquera le rapport du Comité de Développe-
ment industriel, la « recherche d’une concurrence efficace doit
d’abord influencer les actions de l’État qui conditionnent
l’environnement des entreprises. Environnement économique dont
l’État a la charge, environnement législatif et réglementaire » 711.
À partir du Ve plan, et jusqu’au VIe et VIIe, l’État va agir pour ac-
célérer la concentration des grandes entreprises, leur expansion et leur
profit en adoptant à cette fin ses propres structures et en recevant,
cette fois, l’appui du grand patronat, maintenant convaincu des vertus
de la modernisation. Dans cette perspective libérale où les lois du
marché l’emportent sur toute autre considération, où les prix sont eux-
mêmes, les uns après les autres, libérés (en août 1978, on libéralise le
prix du pain, réglementé depuis 1791, comme symbole d’une poli-
tique économique concurrentielle), l’État abandonne certaines de ses
attributions, accepte de plus en plus la privatisation d’une partie de ses
activités, favorise l’implantation des capitaux étrangers qui contrôlent
un nombre non négligeable des toutes premières entreprises fran-
çaises 712, met un terme à des projets nationaux d’importance vitale
(ordinateur, nucléaire, téléphone). Cette politique ne peut qu’aviver
encore davantage la contradiction déjà marquée entre son orientation
favorable aux grandes entreprises et les demandes non satisfaites des
nombreuses catégories socioprofessionnelles qui soutiennent malgré
tout la [234] majorité et tentent de se faire entendre, parfois avec un
certain succès, à travers les partis qui la composent. L’État apparaît

708 E. Friedberg, Administration et entreprises, in Où va l’administration fran-


çaise ?, Paris, Ed. d’Organisation, 1974.
709 Pierre Gremion, La concertation, in Où va l’administration française ?, op.
cit.,
710 J. Chevallier, L’intérêt général dans l’administration française, Revue inter-
nationale des Sciences administratives, 1975, 4 ; J. Sallois et M. Crétin, Le
rôle social des hauts fonctionnaires et la crise de l’État, in La crise de l’État,
Paris, ed. N. Poulantzas, Paris, PUF, 1976.
711 Rapport du CDI, p. 59.
712 Voir M. Delapierre et C. A. Michalet, Les implantations étrangères en
France, Paris, Calmann-Lévy, 1976.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 252

alors comme le point nodal d’un grand nombre de contradictions :


celle qui règne entre les grandes entreprises qu’il soutient et les autres
catégories socioprofessionnelles qui lui apportent son appui car elles
peuvent malgré tout tirer avantage de sa politique globale, celle aussi
qui l’oppose aux différents types de régionalisme et qui risquent de se
conjuguer avec les pouvoirs supranationaux (à la fois publics et pri-
vés) pour mettre en cause son propre pouvoir d’action autonome.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 253

[235]

Dimensions du pouvoir.
TROISIÈME PARTIE

Chapitre XIII
Giscardsme

Retour à la table des matières

Le giscardisme représente, par beaucoup d’aspect une menace à


l’égard de l’État du même type que celle qui s’est déjà réalisée sous la
Monarchie de Juillet. L’État disparaît du discours giscardien qui
trouve son fondement dans le libéralisme. À la place d’un État conçu
comme l’acteur privilégié de la modernisation intervenant, grâce à la
rationalité qu’il est supposé exprimer, sur l’ensemble du système so-
cial, c’est dorénavant le marché qui régit les relations sociales. L’État
absolu, la tradition jacobine ou gaulliste ne trouvent pas leur place
dans Démocratie française, l’ouvrage où Valéry Giscard d’Estaing se
montre davantage préoccupé de l’autofonctionnement de la société
civile. D’où un court essai de libéralisation des mœurs (loi sur
l’avortement, le divorce, la majorité à 18 ans) et un libéralisme éco-
nomique plus musclé (libération des prix, y compris celui du pain,
quasi disparition du Plan, remise en question du monopole de cer-
taines entreprises publiques, apparition de nouveaux économistes
adeptes de Milton Friedmann, etc.). La droite bonapartiste et étatiste
se voit dès lors remplacée par une droite orléaniste devenue à son tour
moderniste. Ce n’est plus de l’État que l’on attend le progrès, c’est
davantage du marché et de la science.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 254

Or l’État faisait essentiellement reposer son action sur une fonction


publique autonomisée et fortement consciente de la spécificité de son
rôle. On sait, par exemple, que le gaullisme a mis en place une « Ré-
publique des fonctionnaires » ; recevant une bonne formation tech-
nique à l’ENA, ayant profondément intériorisé leurs
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 255

[236]

TABLEAU 1
Origine professionnelle des membres de huit gouvernements de la Ve République
(% des divers groupes)

Couve de Murville

Chaban-Delmas
Pompidou 1962

Pompidou 1966
De Gaulle 1958

Messme 1973

Chirac 1974
Debré 1959

Barre 1976

% Moyen
1968

1969
Fonctionnaires 69,5 52 43,3 50 58 43,5 66 62 64 55
Chefs d’entreprise 4,3 16 16,6 25 13 12,8 10,5 5,4 8,3 11,4
Avocats 8,7 8 16,6 14,8 13 15,4 2,6 5,4 2,8 9,9
Journalistes 8,7 8 13,3 3,5 6,4 7,7 8,1 8,3 6,8
Appareils des partis politiques 4 3,2 5,1 8 2,7 8,3 4,2
Agriculteurs 4 6,6 2,6 2,7 2
Médecins 5,1 2,7 1,3
Commerçants 4,3 4 3,5 3,2 5,1 2,6 2,7 2,8 2,7
Hommes de lettres 4,3 4 3,3 3.5 3,2 2,6 2
Divers 5,1 5,2 8,1 5,6 3,5
* Pourcentages globaux de chaque groupe pour les 256 membres des 8 gouvernements analysés (de Debré à Barre).
(Extrait de Francis de Baecque, L’interpénétration des personnels politiques et administratifs, in Francis de Baecque et Jean-Luc
Quermonne, Administration et politique sous la Ve République, Paris, Presses de la Fondation nationale des Sciences politiques, 1981,
p. 28.)
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 256

[237]
rôles sociaux et les valeurs qui les expriment, les hauts fonctionnaires
ont envahi le pouvoir politique, monopolisé les cabinets ministériels,
contrôlé la marche de l’économie et sont même allés jusqu’à
s’imposer dans les organes de direction des grandes entreprises pri-
vées. La force de l’État semble alors s’exprimer par l’immense éten-
due du pouvoir de ses hauts fonctionnaires, détenteurs du savoir,
porte-parole de la seule rationalité. De ce point de vue, le giscardisme
a particulièrement porté atteinte à cette logique de fonctionnement du
système social. Au primat du marché correspond une diminution de la
spécificité et de la puissance de la haute fonction publique. Les hauts
fonctionnaires se voient eux-mêmes de moins en moins comme
l’instrument de la réalisation de l’intérêt général ; ils semblent même
s’en moquer et se concevoir maintenant comme de simples managers
semblables à ceux du secteur privé, estimant par ailleurs normal que
ces derniers viennent, à une certaine étape de leur carrière, occuper
leur propre place dans l’État 713. Pour limiter encore davantage
l’institutionnalisation de l’État, on a assisté de plus, par exemple, dans
la magistrature, à l’intégration de personnes étrangères au service pu-
blic. A cette époque des projets existent enfin qui prévoient une réduc-
tion drastique de la fonction publique et son passage de 2,5 millions
de fonctionnaires à moins d’un demi-million (rapport Longuet).
L’État durant la période giscardienne semble donc perdre sa position
privilégiée même si les structures de contrôle et de répression conser-
vent et accroissent même leur puissance. Ces changements, résultat de
la nouvelle prédominance du marché, sont incontestables. On se pro-
pose dans les pages qui suivent d’en mesurer l’importance en ce qui
concerne le personnel politico-administratif lui-même. Peut-on cons-
tater, là aussi, un déclin du rôle joué par les hauts fonctionnaires, con-
forme au relatif effacement de l’État dans la société tout entière ?

713 Pierre Grémion, La concertation, in M. Crozier (ed.), Où va


l’Administration française ?, Ed. d’Organisation, 1974 ; J.-C Thoenig, La
stratification, in Où va l’Administration française ?, op. cit. ; J. Chevallier,
L’idéologie des fonctionnaires : permanence et/ou changement, in F. de
Baecque et J.-L Quermonne, Administration et politique sous la Ve Répu-
blique, op. cit.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 257

Au sein du personnel ministériel, on doit souligner tout d’abord la


très forte présence des fonctionnaires. Elle est, durant le giscardisme,
aussi forte que sous le gaullisme ; ce n’est que durant la présidence de
Georges Pompidou qu’elle avait diminué de façon significative.
[238]
Comme on a tenté de le montrer, cette osmose entre le personnel
gouvernemental et l’administration caractérise tout particulièrement
les pays à État très différencié comme la France ou encore,
l’Allemagne : les fonctionnaires sont absents au contraire du gouver-
nement en Grande-Bretagne ou aux États-Unis. Ce qu’il importe pour-
tant de retenir ici, c’est que non seulement la présence des fonction-
naires est incomparablement plus importante sous la Ve République,
où triomphe l’État, que sous la IVe où s’épanouit la démocratie parle-
mentaire mais qu’à l’intérieur de cette catégorie le rapport haut fonc-
tionnaire/enseignant a beaucoup évolué. Comme l’ont remarqué Jean-
Luc Parodi et Véronique Aubert, « la haute administration, qui com-
pose 18% des élus et 33% des ministres, fonctionnaires d’origine sous
la IVe République, contribue à raison de 39% et 73% de leurs effectifs
à ces mêmes ensembles sous la Ve République » 714. C’est souligner
la formidable prépondérance des hauts fonctionnaires durant la Ve
République.
Ce fait est connu. Ce qui l’est moins c’est l’opposition de ce point
de vue du gaullisme/giscardisme au pompidolisme. Elle pose en effet
un vrai problème théorique. Le giscardisme se présente comme une
période de déclin de l’État et pourtant ses agents privilégiés demeu-
rent toujours aussi prépondérants au sein du personnel politique mi-
nistériel. En devenant un parti du pouvoir, les giscardiens ont donné
une importance croissante dans leur rang à la haute fonction publique.
On sait que, les Indépendants sous la IVe République et au début de la
Ve avant que Giscard d’Estaing ne se sépare d’Antoine Pinay 715,
étaient encore un parti de notables de province ; les ministres qui les
représentaient au gouvernement étaient en effet presque tous des pro-

714 Véronique Aubert et Jean Luc Parodi, Le personnel politique français, Pro-
jet, juillet-août, 1980, p. 792.
715 Jean-Claude Colliard, Les Républicains indépendants, PUF, 1971.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 258

priétaires fonciers, des avocats, des notables provinciaux. Ils ont su


remarquablement s’adapter à la fonction exécutive et pousser aussi
loin que le mouvement gaulliste la technocratisation de leur personnel
dirigeant. Sous le gaullisme, les ministres giscardiens hauts fonction-
naires sont peu nombreux. Au contraire, avec leur venue au pouvoir,
leur présence va s’accroître considérablement. De façon plus globale,
si l’on ajoute aux hauts fonctionnaires la catégorie « professeur » qui
se compose presque uniquement, dans les partis de droite, sous la
[239] Ve République, de professeurs d’Université ayant de plus sou-
vent une dimension technocratique (ils enseignent presque toujours
dans des Universités de Droit, d’Economie ou de Médecine), en 1958
sur 16 ministres fonctionnaires (soit 69,5% des membres du gouver-
nement), on a 12 hauts fonctionnaires ; en 1976, sur 22 ministres fonc-
tionnaires (soit 64% de l’ensemble des ministres du gouvernement),
on trouve 18 hauts fonctionnaires.

TABLEAU 2
Analyse de la rubrique fonctionnaire dans les gouvernements de la Ve République

Couve de Murville

Chaban-Delmas
Pompidou III
De Gaulle

Pompidou

Mesmer

Chirad
Debré

Barre
Haute fonction publique 11 9 9 10 12 15 19 15 17
dont corps technique 3 2 2
Autres fonctionnaires 1 1 5 1
Enseignants 5 4 3 4 2 5 5 2 4
dont enseignement supérieur 1 3 3 4 3 1 1 1
Total 16 13 12 14 18 17 25 22 22

(Extrait de Francis de Baecque, L’interpénétration des personnels politiques et


administratifs, op. cit., p. 90).

À titre de comparaison, durant la IVe République, sous le gouver-


nement Mollet où les fonctionnaires sont les plus représentés par rap-
port à tous les autres gouvernements (41% de l’ensemble des Mi-
nistres), on ne trouve que 4 hauts fonctionnaires, 10 enseignants du
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 259

secondaire, 4 instituteurs et aucun membre de l’enseignement supé-


rieur. Retenons enfin qu’une proportion de plus en plus importante de
ministres ont commencé leur carrière en provenant directement d’un
cabinet ministériel, type de carrière qui marque la prédominance de
l’exécutif au dépens de la fonction parlementaire : entre 1959 et 1974,
36% des ministres ont ainsi débuté leur [240] carrière dans un cabinet
ministériel ; ils sont, en 1979, 41% à être dans ce cas.

Du point de vue de la nature de son personnel gouvernemental, le


giscardisme appartient donc bien toujours à la République des fonc-
tionnaires à laquelle la présidence de Georges Pompidou avait au con-
traire porté quelque peu atteinte (en 1962, par exemple, on trouve
25% d’industriels au gouvernement ; ils ne sont que 4% en 1958 et
5,4% dans le gouvernement Chirac en 1974). Alors que les idéologies
et les pratiques gaullistes et giscardiennes divergent profondément, les
personnels qui les mettent en œuvre sont donc au contraire très
proches. Si l’on envisage rapidement la composition des cabinets mi-
nistériels qui ont joué un rôle essentiel dans le renforcement de
l’autonomisation de l’État, on constate également là une grande simi-
litude entre les cabinets du général de Gaulle et de Michel Debré et
ceux de Valéry Giscard d’Estaing ou de Jacques Chirac : les hauts
fonctionnaires représentent dans chacun d’entre eux pratiquement les
trois quarts des membres des cabinets, le secteur privé étant pour ainsi
dire absent alors que sa présence apparaît comme non négligeable
dans les cabinets de Georges Pompidou.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 260

TABLEAU 3
Origine des membres des cabinets
Haute fonction Secteur économique
publique
administrative public privé total Autres
Général de Gaulle 76 7,4 1,6 9 15
M. Debré 69 0 0 0 31
M. Couve de Murville 76 4 0 4 20
M. G. Pompidou (PM) 66 10 7,5 17,5 16,5
M. G. Pompidou (PR) 58 10 10 20 22
M. J. Chaban-Delmas 70 14 0 14 16
M. P. Messmer 77 6,7 2,3 9 14
M. V. Giscard d’Estaing 71 11 0 11 18
M. J. Chirac 68 8 0 8 24

(Tableau extrait de Bertrand Badie et Pierre Birnbaum, L’autonomie des institu-


tions politico-administratives. Le rôle des cabinets des présidents de la Répu-
blique et des Premiers ministres sous la Ve République, Revue française de
Science politique, op. cit., p. 289.).

[241]
Dans le même sens, la présence des hauts fonctionnaires membres
de ces cabinets et issus de l’ENA demeure toujours très élevée et at-
teint même son maximum dans le cabinet de Valéry Giscard d’Estaing
(53%). Le gouvernement qui met ainsi en place une politique libérale
et qui s’attache moins à marquer la prééminence de l’État en donnant
au contraire un rôle essentiel au marché est donc en même temps celui
où les anciens élèves de l’ENA, créée par le général de Gaulle et Mi-
chel Debré pour assurer encore davantage l’indépendance de l’État, se
révèle être les plus nombreux. En janvier 1980, sur les 230 membres
officiels de l’ensemble des cabinets ministériels, on compte 40%
d’anciens énarques ; dans les centres de décision stratégique ce pour-
centage s’élève encore : il est de 60% à l’Elysée et de 55% à Mati-
gnon 716. Les cabinets ministériels sont donc littéralement envahis par

716 Bertrand Badie et Pierre Birnbaum, L’autonomie des institutions politico-


administratives. Le rôle des cabinets des Présidents de la République et des
Premiers Ministres sous la Ve République, op. cit.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 261

les énarques et, en particulier, par ceux qui ont pu sortir dans les pre-
miers rangs pour rentrer dans les grands corps de l’État : plus de 40%
des collaborateurs des ministres proviennent soit du Conseil d’État, de
l’Inspection des Finances ou encore de la Cour des Comptes. Au con-
traire, les administrateurs civils, eux aussi issus de l’ENA mais non
dans la « botte » et qui sont bien plus nombreux que les membres des
grands corps, ne forment pourtant que le quart des collaborateurs des
ministres 717. Les cabinets ministériels giscardiens continuent de ser-
vir de lieux d’osmose entre le pouvoir politique et les énarques
membres des grands corps, issus des catégories encore plus favorisées
que les autres énarques 718. Si le rôle de l’État s’est donc profondé-
ment transformé sous le giscardisme, l’élite politico-administrative,
elle, est donc étrangement demeurée semblable à elle-même.
Notons encore que les hauts fonctionnaires, principalement ceux
issus de l’ENA, pantouflent encore davantage dans le secteur privé
qu’au temps du gaullisme. On sait que de 1964 à 1974 le [242] pan-
touflage de la haute fonction publique passe de 20 à 28% 719. En 1980,
dans le secteur bancaire, par exemple, les présidents du Crédit Lyon-
nais, la Banque nationale de Paris, du Crédit industriel et commercial,
du Crédit du Nord, de la Société Lyonnaise de Dépôt et de Crédit in-
dustriel, de même que les gouvernements de la Banque de France ou
du Crédit foncier sont tous issus de l’ENA. On trouve aussi des énarques à
la direction de la Chase Manhattan Bank, le Morgan Guaranty Trust,
la Banque de Paris et des Pays-Bas, la Banque Rothschild, à la tête du
groupe des Assurances nationales, des Assurances régionales de
France, à Air liquide, Rhône-Poulenc, Creusot-Loire, chez Dassault,
etc. L’ENA se transforme donc en une sorte d’école de management.

717 José Freches, L'ENA. Voyage au centre de l’État, Paris, Conti-Fayolle,


1981, pp. 36-37. Voir aussi Ezra Suleiman, Les hauts fonctionnaires et la
politique, Paris, Le Seuil, 1976.
718 Jean-Luc Bodiguel, Les anciens élèves de l’ENA, Paris, Presses de la Fonda-
tion nationale des Sciences politiques, 1978. Voir aussi Jean-Luc Quer-
monne, Politisation de l’Administration ou fonctionnarisation de la poli-
tique ?, in F. de Baecque et J.-L. Quermonne, Administration et politique
sous la Ve République, op. cit., du même auteur, Le gouvernement de la
France sous la Ve République, Paris, Dalloz, 1980.
719 P. Birnbaum et al., La classe dirigeante française, op. cit., p. 64 ; J. Freches,
L’ENA, op. cit. Voir aussi P. Bourdieu et Monique de Saint-Martin, Le pa-
tronat, op. cit.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 262

On peut conclure sur ce point en avançant l’hypothèse selon laquelle,


si l’État n’est plus présenté pendant le giscardisme comme l’acteur
privilégié, l’élite bureaucratico-politique qui se trouve à sa tête de-
meure pourtant identique à celle qui dominait durant le gaullisme ;
elle réussit pourtant, de plus, à la sortie, en pantouflant, à améliorer
encore les contacts avec les secteurs industriels ou bancaires, privés et
publics, favorisant dès lors une interprétation des élites propice non au
renforcement de l’État mais plutôt à celui d’un espace dirigeant.
Si l’on examine maintenant l’ensemble des parlementaires élus en
1978, on constate là encore une croissance relativement rapide de la
proportion des députés provenant de la haute fonction publique.
Certes, au Parlement, comme durant la IVe République, ce sont tou-
jours les professions libérales qui sont les mieux représentées alors
qu’elles ont pratiquement disparu du gouvernement : ce faisant, elles
continuent de témoigner du déclin qu’a connu le Parlement au profit
du pouvoir exécutif. Mais depuis l’occupation des sommets de l’État
par les hauts fonctionnaires ceux-ci ont de plus en plus tendance à re-
chercher une nouvelle légitimité à leur pouvoir en tentant de se faire
parachuter dans une circonscription électorale. En 1951, il n’y avait
que 2,7% de hauts fonctionnaires au Parlement ; on en trouve 9% en
1962 et 13% en 1978. Cette évolution concerne tout particulièrement
les partis de droite majoritaires vers lesquels se dirigent plus volon-
tiers les membres des grands [243] corps. Ainsi, les membres du corps
diplomatique présents au Parlement appartiennent tous à la majorité
giscardienne, de même que la quasi-totalité des inspecteurs des fi-
nances et de ceux qui sont issus de la Cour des Comptes. Seuls les
membres du Conseil d’État et du corps préfectoral se répartissent de
manière plus équilibrée entre la droite et la gauche 720.
Si l’on compare l’UDF au RPR, on constate là encore les pro-
fondes transformations qu’ont connues les Républicains indépendants.
Issus auparavant, comme les ministres RI, du milieu notabiliaire de
province, ce sont eux maintenant qui proviennent dans la proportion la
plus forte de la haute fonction publique. En 1978, 26% des députés
UDF en faisaient partie (si l’on ajoute au 15% des membres des

720 A. di Stéfano, La participation des fonctionnaires civils à la vie politique,


Paris, LGDJ, 1979, et Guy Drouot, Les fonctionnaires députés sous la Ve
République, thèse, Aix-en-Provence-Marseille, 1975.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 263

grands corps et au 6% des cadres supérieurs du secteur public, la moi-


tié des professeurs qui enseignent dans le supérieur) ; il en est de
même pour 24% des députés RPR. Ces partis qui ont donc exercé le
pouvoir exécutif l’un et l’autre deviennent par conséquent très proches
de ce point de vue. À cette date, on ne trouve au contraire aucun haut
fonctionnaire parmi les députés du Parti communiste et seulement
20% au Parti socialiste. Se rapprochant progressivement du pouvoir
exécutif, le PS favorise donc lui aussi les hauts fonctionnaires, même
si, dans son groupe parlementaire, ce sont toujours les enseignants du
primaire et du secondaire qui forment les plus gros bataillons (32% du
groupe parlementaire) ; ceux-ci ne constituent au contraire que 5% du
groupe parlementaire RPR et 5% de celui de l’UDF. La fonction pu-
blique est donc très présente au Parlement mais elle se répartit diffé-
remment selon les multiples partis. Si l’on compare encore les Ri aux
membres du RPR, on s’aperçoit que les uns comme les autres (de
même de ce point de vue que le PS) n’ont aucun député d’origine ou-
vrière, salarié agricole ou issu du personnel de service (remarquons
qu’au PC, si l’on exclut les professionnels de la politique, c’est-à-dire
les permanents et les membres de l’appareil, on ne trouve que 13%
d’ouvriers) ; dans les deux grands partis de la majorité giscardienne,
on trouve une proportion identique de députés issus du monde des af-
faires ou venant des professions libérales. La seule différence notable
est la présence un peu plus forte
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 264

[244] [245]
Tableau 4. Origine professionnelle des candidats et députés en 1973

UDF RPR Parti socialiste Parti communiste TOTAL

Rapport candidats/ popu-

Rapport candidats/ popu-

Rapport candidats/ popu-

Rapport candidats/ popu-

Rapport candidats/ popu-


dans la population active

Rapport élus/candidats

Rapport élus/candidats

Rapport élus/candidats

Rapport élus/candidats

Rapport élus/candidats
% de chaque catégorie

population active

population active

population active

population active

population active
Candidats % (2)

Candidats % (2)

Candidats % (2)

Candidats % (2)

Candidats % (2)
Rapport Élus /

Rapport Élus /

Rapport Élus /

Rapport Élus /

Rapport Élus /
lation active

lation active

lation active

lation active

lation active
Élus % (3)

Élus % (3)

Élus % (3)

Élus % (3)

Élus % (3)
Ind., gros commerçants 1,1 16,5 15 13 12 0,8 12,2 11 11 10 0,9 304 3 5 4,5 1,5 0,2 0,2 0,2 5 4,5 9 8,1 1,8
Professions libérales 0,8 24 30 30 39 1,3 21,8 27 31 39 1,4 11,5 14 20,5 26 1,8 1,9 2,3 8 10 4,2 15 19 24 30 1,6
dont : Avocats 7,3 10 1,4 4,7 9 1,9 3,4 8 2,3 6,2 4 7 1,7
Médecins 9,6 15 1,6 10,6 14,5 1,4 5,4 8 1,5 1,3 2,5 1,9 6 10 1,7
Cadres supérieurs privés 3,5 18 5 7 2 0,4 21 6 9 2,6 0,4 13,5 4 4,5 1,3 0,3 2,6 0,7 5 1,4 6 1,7 1,2
Dont: Ingénieurs 3,6 2 0,5 5 4 0,8 4,8 3 0,6 1,9 3 2,5 0,8
Grands corps de l’État 0,1 4,3 43 15 150 3,5 6,6 66 15 150 2,3 2 20 6 60 3 2 20 10 100 5
Cadres supérieurs publics 1,3 6,6 5 6 5 1 3,8 3 4 3 1 2,3 2 6 60 2,6 3 2,3 3 2,3 1
Professeurs 1,1 9,6 9 11 10 1,1 10,2 9 9 8 0,9 33,9 31 28 25 0,8 17,3 15,7 9 8,2 0,5 12 11 14 13 1,2
Total des classes supérieures 8 79 9,8 83 10 1,1 75,6 9,4 79 10 1,1 66,4 8,3 70 8,7 1 22 2,7 17 2,1 0,8 42 5,2 66 8,2 1,6
Artisans, petits commerçants 6,7 3.5 0,5 2 3 0,5 3 0,5 1,5 0,2 0,5 1 0,1 1 0,1 1 0,1 1 4 0,6 1 0,1 0,2
Cadres moyens 10,2 11,5 1,1 3,5 3,5 0,3 14 1,4 5,5 0,5 0,4 17,7 1,7 10 1 0,6 19,5 2 10,5 1 0,5 18 1,8 9 0,9 0,5
Instituteurs 2,5 1 0,4 1 0,4 1 5,9 2,4 12 4,8 2 10,2 4 10,5 4,2 1 5 2 5 2 1
Employés 13,2 1,6 0,1 2,2 0,1 4,1 0,2 1 0,05 0,2 11,3 0,6 8 0,4 0,7 11 0,6 2 0,1 0,2
Total des classes moyennes 38,6 16,6 0,4 5,5 0,1 0,3 20,2 0,5 8 0,2 0,4 28,7 0,7 23 0,6 0,8 42 1,1 30 0,8 0,7 38 1 17 0,4 0,4
Ouvriers 37,7 0,3 0,01 1,1 0,03 33 0,9 13 0,3 0,4 8 0,2 2 0,05 0,2
Salariés agricoles 1,7
Personnel de service 5,7
Total des classes populaires 45 0,3 0,01 1,1 0,02 33 0,7 13 3,3 0,4 8 0,2 2 0,04 0,2
Agriculteurs 7,6 4 0,5 8 1 2 3,5 0,5 3 0,4 0,8 2,3 0,3 1 0,1 0,4 2,3 0,3 1 0.1 0,4 2 0,3 4 0,5 2
Divers 0,5 2 3 0,5 9,5 1,4 7 0,6 38 * 9 12
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 265

UDF RPR Parti socialiste Parti communiste TOTAL

Rapport candidats/ popu-

Rapport candidats/ popu-

Rapport candidats/ popu-

Rapport candidats/ popu-

Rapport candidats/ popu-


dans la population active

Rapport élus/candidats

Rapport élus/candidats

Rapport élus/candidats

Rapport élus/candidats

Rapport élus/candidats
% de chaque catégorie

population active

population active

population active

population active

population active
Candidats % (2)

Candidats % (2)

Candidats % (2)

Candidats % (2)

Candidats % (2)
Rapport Élus /

Rapport Élus /

Rapport Élus /

Rapport Élus /

Rapport Élus /
lation active

lation active

lation active

lation active

lation active
Élus % (3)

Élus % (3)

Élus % (3)

Élus % (3)

Élus % (3)
100%

100%

100%

100%

100%

100%

100%

100%

100%

100%

100%
21 774 560

Nombre

4 266
TOTAL GÉNÉRAL
380

120

407

145

444

112

472

474
86
* La catégorie « divers » est gonflée par le poids des permanents politiques qui dans les statistiques du ministre de l’Intérieur figurent à cet endroit. Leur nombre s’élève à 21 et constitue 6% de l’ensemble « divers ».

(1) Recensement de 1975 in Tableau de l’économie française 1978, Paris, INSEE, 1978, 159 p., p. 33.
(2) Gilles Fabre-Rosane, Alain Guédé, Sociologie des candidats aux élections législatives de mars 1972, RFSP, vol. 28, n° 5, octobre 1978, p. 840-850, p. 854. L’enquête porte sur les candidats titulaires excluant les sup-
pléants. Le critère de sélection retenu a été celui de l’investiture par le parti.
(3) Statistiques établies à partir des données du ministère de l’Intérieur, Les élections législatives des 12 et 19 mars 1978, Paris, Impr. nat., 1978, 1 125 p., pour les élus : p. 108-109 ; pour les inscrits : p. 106-107.

(Ce tableau a été réalisé par Véronique Aubert, CNRS.)


Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 266

[246]
des classes moyennes au RPR (qui souligne sa dimension plus popu-
liste) et la proportion toujours un peu plus grande de propriétaires
fonciers aux RI (retenons pourtant qu’en 1958 on trouvait 21%
d’agriculteurs aux RI). À de légères différences près, ultime témoi-
gnage d’histoire dissemblable, les députés giscardiens se distinguent
donc de moins en moins des députés gaullistes. L’accès à l'exécutif
impose par conséquent sa propre logique à tous les niveaux du pou-
voir politique 721.
Ce rapprochement de plus en plus marqué entre ces deux partis po-
litiques se révèle encore davantage par le fait qu’une proportion quasi
identique des nouveaux députés UDF ou RPR élus en 1978 provien-
nent directement des cabinets ministériels, lieux essentiels de
l’exercice du pouvoir exécutif. En 1978, en effet, 26% des nouveaux
élus UDF et 29% des députés RPR sont issus d’un cabinet ministériel.
On voit là une nouvelle preuve de l’existence d’un type de carrière
inversé qui ne débute plus par l’existence du pouvoir local (maire,
conseiller général, etc.) pour se poursuivre ensuite par celui du pou-
voir national (député, sénateur ou ministre). La nationalisation de la
vie politique marque la nouvelle prééminence du pouvoir exécutif au
détriment du législatif permet ainsi à certains hauts fonctionnaires,
appartenant plus souvent aux partis de droite qu’à ceux de gauche,
d’avoir accès aux cabinets des ministres puis de bénéficier d’un para-
chutage dans certaines circonscriptions sûres où ils se font élire dépu-
té.
On a eu souvent tendance à exagérer l’importance de ce second
type de carrière : le passage direct de la haute fonction publique à la
députation ne doit pas masquer le fait que parfois le nouvel élu est lui-
même né dans la région de sa circonscription. Au début de la VIe légi-
slature, par exemple, 60% des députés UDF, 63% de députés RPR,
64,5% des députés du PS et 68,5% des députés du PC sont nés dans la
région dont ils sont devenus, plus tard, après des carrières souvent très
différentes, députés. Ces proportions sont presque identiques pour
tous les groupes politiques même si là encore, on peut noter le plus

721 Voir V. Aubert et J.-L Parodi, Le personnel politique français, op. cit., et D.
Gaxie, Les logiques de recrutement politique, Revue française de Science
politique, février 1980.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 267

grand localisme des partis de gauche, mieux implantés traditionnelle-


ment au niveau local, les partis de droite bénéficiant au contraire de
l’occupation du pouvoir exécutif. Retenons pourtant encore que sur
les 62 hauts [247] fonctionnaires députés de la VIe législature, 24 sont
nés dans la région de leur nouvelle circonscription électorale ; il en est
de même de 16 des 37 énarques. Ces proportions sont certes plus
faibles que celles qui s’appliquent aux députés dans leur ensemble et
là encore on retrouve l’opposition enseignant/haut fonctionnaire qui
recouvre d’ailleurs partiellement l’opposition gauche droite : sur 100
enseignants, 67 sont nés dans la région de leur circonscription (soit les
deux tiers d’entre eux alors que pour les hauts fonctionnaires cette
proportion est inférieure à la moitié) 722. Par-delà ces différences,
fortes importantes pour juger de l’influence respective de la localisa-
tion du pouvoir national ou de la nationalisation du pouvoir local 723,
retenons que même les hauts fonctionnaires qui appartiennent le plus
souvent à la droite entretiennent parfois avec la région dans laquelle
ils se trouvent parachutés des liens personnels qui n’apparaissent pas
de manière visible au cours de leur carrière. De manière plus globale,
63,35% des députés de la VIe législature sont des autochtones et
71,3% d’entre eux (qui ne sont pas nécessairement des autochtones)
ont eu un cursus classique, du pouvoir local vers le pouvoir national,
soit une proportion qui n’est guère différente de celles de certaines
législatures de la IVe République. Encore faut-il ajouter que parmi
ceux qui sont devenus députés en suivant une carrière inversée, un
assez grand nombre le deviennent soit par simple suppléance soit par
hérédité politique (au sein d’une même famille : fils, frère, cousin,
gendre, conjoint, petit-fils, etc.) 724, ce qui renforce d’autant plus le
type de carrière la plus classique.
Si la thèse de l’inversion des carrières, symbole de la prééminence
de l’État sur la société, ne doit donc pas être exagérée, elle ne doit pas
non plus être totalement écartée. Elle permet de comprendre les rai-

722 J.-C. Cardy, Les députés français élus en 1978, thèse de l’Université de Pa-
ris I, Paris, 1981, t. 2.
723 Voir Marcel Merle et Albert Mabileau (eds.), Les facteurs locaux de la vie
politique nationale, Paris, Pedone, 1972, et Pierre Birnbaum, Office holders
in the local politics of the French Fifth Republic, in J. Lagroye et V. Wright,
Local Government in Britain and France, London, Allen and Unwin, 1979.
724 J.-C. Cardy, op. cit., p. 463 et suiv.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 268

sons pour lesquelles ceux qui bénéficient de ce mode d’accès au pou-


voir législatif ont le plus souvent entretenu des relations étroites avec
le pouvoir exécutif ; à l’inverse, on comprend que l’implantation lo-
cale des députés soit plus marquée à gauche et surtout au Parti socia-
liste qu’à droite. Ainsi 52% des nouveaux [248] députés socialistes
élus en 1978 étaient auparavant maires ; c’est le cas seulement de 38%
des nouveaux députés RPR et de 40% des nouveaux députés UDF. De
même 58% des députés socialistes élus en 1978 cumulent plus de
deux charges électives, cette proportion diminuant notablement pour
passer à 34% au PC, 35% au RPR et enfin 39% à l’UDF 725. Le RPR
de même de ce point de vue que le PC apparaissent donc comme des
partis où les carrières se décident davantage au centre (l’État ou
l’appareil dirigeant du Parti ; ainsi 73% des nouveaux élus commu-
nistes en 1978 sont des responsables du Parti). Au contraire, I’udf,
succédant à la droite modérée de la IVe République et du début de la
Ve, conserve une meilleure implantation locale (relevons encore que
47% des nouveaux UDF sont conseillers généraux, ils ne sont que
38% au RPR), tout en bénéficiant avant cette période de l’accès à un
État dont elle conteste pourtant théoriquement la prééminence dans
son discours, ce qui lui permet d’utiliser les deux types de carrière
classique et inversée. Encore mieux implantés localement et disposant
depuis le 10 mai 1981 de l’accès à un État dont ils souhaitent assurer,
dans une perspective jacobine, la prééminence, les socialistes, en tant
que nouvelle élite politique, vont être à même à leur tour d’utiliser
dorénavant les deux types de pouvoir dont ils disposent.

725 Michel Reydellet, Le cumul des mandats, Revue de Droit public et de


Science politique, 3, 1979, et V. Aubert et J.-L. Parodi, Le personnel poli-
tique français, op. cit.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 269

Pour conclure, si à travers le giscardisme une classe supérieure a


tenté de se constituer en classe dirigeante en donnant une importance
moindre à l’État lui-même tant dans son discours que dans ses pra-
tiques, l’élite politico-administrative giscardienne présente pourtant
des caractéristiques identiques à celles de l’élite politico-
administrative gaulliste qui tentait au contraire de régenter la société à
l’aide de l’État. Les élites disposent donc d’une autonomie insoup-
çonnée, résultat de leur rôle propre ; leur nature ne peut se déduire
uniquement de la force ou du déclin de l’État. Dans un autre contexte,
il reste à voir si la poussée socialiste de mai 1981 mène à la formation
d’un type d’élite politico-administrative différente et si elle constitue
ou non une menace pour l’État.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 270

[249]

Dimensions du pouvoir.
TROISIÈME PARTIE

Chapitre XIV
Mitterandisme

Retour à la table des matières

Grâce à sa victoire aux élections législatives de juin 1981, le Parti


socialiste et ses alliés ont conquis le pouvoir parlementaire. Contrôlant
désormais les fonctions législative et exécutive, bien implanté au ni-
veau du pouvoir local, le PS occupe le pouvoir politique presque dans
son ensemble. Domine-t-il pour autant l’État lui-même ? Dans un sys-
tème politique comme celui de la France où le principe étatique
s’exerce de manière si permanente par la construction d’un espace
politique différencié qui témoigne de l’autonomisation de l’État, où
une fonction publique solidement organisée adhère à l’idée de service
public et prétend se tenir à l’écart de tous les groupes sociaux présu-
més particularistes, il est clair que la gauche ne conquiert pas l’État
lorsqu’elle parvient à maîtriser le pouvoir politique à l’aide du suf-
frage universel.
Une situation aussi paradoxale ne se produit par définition que
dans les pays où l’emprise de l’État se présente comme un fait structu-
rel résultant de circonstances historiques particulières qui ne cessent
aujourd’hui encore de peser de tout leur poids. Du coup, en France
comme aujourd’hui, par exemple, en Espagne, principe parlementaire
et principe étatique paraissent s’opposer. Au contraire, dans des pays
comme la Grande-Bretagne où l’étatisation à outrance a été évitée par
une acceptation rapide du principe parlementaire, lorsque le Parti tra-
vailliste remporte les élections, il réussit à contrôler l’essentiel du
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 271

pouvoir central et même s’il vient se heurter à une administration par-


fois hostile, celle-ci n’apparaît pas, étant donné sa fragilité même,
comme un véritable obstacle [250] à l’exercice de son pouvoir. Si,
lorsqu’il est au pouvoir, le socialisme parlementaire se révèle modéré
dans ses objectifs, cette prudence ne s’explique pas par la présence
d’un État fort et hostile.
Depuis toujours, en France, la puissance de l'État s’est réalisée au
détriment de celle du Parlement et l’idée même de représentation ne
s’est imposée que tardivement et dans des conditions fragiles.
L’universalisme de l’État s’est appuyé sur l’universalisme du citoyen,
être supposé détaché de toute allégeance partisane ; dès lors le couple
État-citoyen rend presque illégitime la représentation des intérêts par-
ticuliers, situation qui explique tout à la fois la faiblesse du système de
partis et la quasi-absence de solides groupes de pressions et
d’associations qui jouent au contraire un rôle si important dans les
démocraties anglo-saxonnes. En France, l’administration préfère éla-
borer elle-même, à l’abri de l’intervention des députés ou des groupes
d’intérêts, la politique de la nation ; en tant que porte-parole de
l’intérêt général, elle croit assurer ainsi l’indépendance de l’État à
l’égard de toutes les périphéries culturelles ou sociales (d’où la longue
exclusion de la classe ouvrière).
Au cours de l’histoire française, on peut soutenir que l’État a été
menacé dans sa spécificité de deux manières radicalement différentes.
A certaines époques, la classe dirigeante a voulu occuper directement
le pouvoir politique en réduisant au minimum la structure étatique :
sous la Monarchie de Juillet, par exemple, la classe dirigeante porte à
ce point atteinte à l’État que celui-ci perd toute légitimité ; du coup,
les conflits sociaux s’accroissent, la révolution pointe, rendant inéluc-
table le retour au principe étatique. À d’autres périodes, c’est la dé-
mocratie qui vient menacer l’État : sous les IIIe et IVe Républiques, le
principe étatique est à nouveau mis à mal. À nouveau, l’instabilité so-
ciale et politique se développe suscitant le retour à l’État. D’où, avec
la Ve République, la domination exercée sur le Parlement, le pouvoir
moindre de la classe dirigeante, la suprématie de l’État. À son tour, le
giscardisme remet en question la spécificité des institutions étatiques :
le libéralisme dont il se réclame les lamine en accroissant le pouvoir
de la classe dirigeante. On peut estimer qu’aujourd’hui le mouvement
traditionnel de retour au principe étatique qui a toujours succédé à sa
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 272

remise en question par un régime spécifique risque de ne pas complè-


tement se produire. En effet, la nouvelle majorité socialiste peut pro-
voquer, pour des raisons opposées, une rupture de la fusion des pou-
voir propres au principe étatique.
[251]
Soulignons pourtant que le régime politique de la Ve République,
si favorable au principe d’étatisation, conserve, en dépit du change-
ment de majorité, ses caractéristiques essentielles. Revenue au pou-
voir après en avoir longtemps été absente, la gauche n’a pas porté at-
teinte au régime semi-présidentiel mis en place par la Constitution de
1958 : elle n’a pas tenté de retourner au régime parlementaire clas-
sique grâce auquel elle a réussi auparavant, sous les républiques pré-
cédentes, à conquérir le pouvoir. C’est quelle bénéficie pour la pre-
mière fois des dispositions constitutionnelles prises par ses adversaires
et quelle avait elle-même combattues : le Président de la République,
hier comme aujourd’hui, a des pouvoirs plus étendus que ceux du Pré-
sident des États-Unis ou que ceux du Premier Ministre britannique ; le
temps, de plus, est son fidèle allié. La « force tranquille » du socia-
lisme s’exerce grâce aux institutions gaullistes étatistes ; comme le
déclarait François Mitterrand : « Les institutions, je m’en accom-
mode » 726.
Si, au Congrès de Valence, Robert Chapuis déclare : « Nous ne
voulons pas d’État-PS. Nous voulons changer l’État », en réalité, la
suprématie du pouvoir présidentiel n’a pas été atteinte et le Parlement
n’a guère été rénové. L’augmentation de ses prérogatives par une
transformation constitutionnelle de l’équilibre des pouvoirs instaurés
par la Constitution de 1958 ne figure pas parmi les prochains objectifs
du gouvernement. La place du pouvoir réglementaire n a pas été dimi-
nuée et celle de la loi, augmentée. La procédure de fixation de l’ordre
du jour n’a pas été transformée et le pouvoir des commissions qui
jouent un rôle si essentiel dans les démocraties parlementaires n’a pas
été accru. De plus, dans la pratique des choses, le Parti socialiste se
trouve étroitement contrôlé par les représentants du pouvoir exécutif
qui disposent ainsi d’une majorité presque automatique au Parlement.
Des votes récents, par exemple celui qui porte sur la politique énergé-
tique, démontrent la subordination du groupe parlementaire au pou-

726 Le Monde, 26 septembre 1981.


Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 273

voir exécutif. Comme l’affirme sans ambages Jean-Pierre Chevène-


ment, le godillot, « c est une bonne et belle chaussure » 727.
Les partis de droite n’ont jamais pu s’organiser en France à
l’image des grands partis centralisés de masse construits par la [252]
gauche ; pour agir, la droite tente donc souvent d’utiliser
l’administration en la détournant de son rôle. La victoire des partis de
gauche risque par conséquent de changer les relations avec
l’administration. Si les structures essentielles d’un pouvoir semi-
présidentiel favorable à une ferme application du principe étatique
demeurent en place, d’importantes transformations n’en apparaissent
pas moins qui atteignent sa cohérence. La victoire du Parti socialiste
entraîne en effet l’apparition d’une véritable « République des profes-
seurs » qui met un terme à la « République des fonctionnaires » dont
les particularités commençaient déjà à s’estomper durant le giscar-
disme ; elle brise encore plus sûrement la fusion élargie des pouvoirs
qui s’étaient mis en place durant cette dernière période.
Dans l’Assemblée élue en 1981, les fonctionnaires en tant que ca-
tégorie générale voient encore leur nombre augmenter mais, cette fois,
les tendances antérieures s’inversent et les enseignants l’emportent de
loin sur les hauts fonctionnaires. Au sein du Parti socialiste, on trouve
en effet 48% de députés enseignants et seulement 10,5% de députés
hauts fonctionnaires ; au contraire, à l’UDF par exemple, on remarque
la présence de 16% de députés hauts fonctionnaires et seulement celle
de 9,6% de députés enseignants ; de plus, les enseignants de l’UDF
proviennent surtout du supérieur alors que ceux du PS sont souvent
issus du secondaire.
De nombreux traits rapprochent la Ve République socialiste des IIIe
et IVe Républiques : rôle important des enseignants, relatif effacement
de la haute fonction publique, retour des professionnels de la poli-
tique. Soulignons pourtant que les ouvriers sont cette fois absents de
cette Assemblée fortement dominée par la gauche : on en trouve 6 sur
285 au PS, 15 sur 44 au PC. Remarquons aussi que les avocats, les
médecins ou les journalistes qui formaient une partie essentielle du
personnel politique de ces deux Républiques où triomphe le principe
démocratique ont, en 1981 une très faible représentation. On peut

727 Sur la fonction au PS en tant que futur parti dominant, Nicos Poulantzas,
L’État, le pouvoir, le socialisme, op. cit., pp. 265-266.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 274

avancer que le localisme du personnel politique national sera proba-


blement moins fort car les enseignants du secondaire ne bénéficient
pas toujours d’un statut de notable identique à celui des avocats, mé-
decins ou pharmaciens. La reconstitution des anciens réseaux de clien-
tèle en sera peut-être freinée, même si les nouveaux élus ont déjà une
certaine assise électorale, ayant souvent été élus à des conseils muni-
cipaux ou généraux.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 275

TABLEAU 1
La composition socioprofessionnelle de l’Assemblée nationale en 1981
PS RPR UDF PC NI Ens.
Nb % Nb % Nb % Nb % Nb % Nb %
Exploitants agricoles 1 2 4 3 10
Industriels et gros commerçants 1 8 2 11
Professions libérales 40 14 14 16 14 22 1 1 70 14,2
dont : Médecins 19 6 5 1 31
Avocats 15 4 6 25
Fonctionnaires (+ magistrats et armée) 30 10,5 19 21,5 12 19,3 3 64 13,2
dont : Administration centrale 22 7,7 16 10 16 2 50 10,3
Inspection des Finances 1 1 1 3
Conseil d'État 8 3 11
Cour des Comptes 1 3 3 7
Diplomatie 1 3 4
Corps préfectoral 2 1 3
Administrateurs civils 5 1 4 10
Ingénieurs de l’État 2 3 1 1 7
Autres adm. centrales 4 1 5
Administrations extérieures 7 2,4 1 8 2
Cadres administratifs 4 1 5
Cadres techniques 3 3
Enseignants 137 48 6 6,8 6 9,6 13 29,5 5 167 34
dont : Primaire 19 6,6 1 6 1 27
Secondaire 77 27 2 2 7 4 92
Supérieur 41 14,3 3 4 48
Ouvriers 6 15 34 21 4,3
Employés 4 5 11,4 9 1,8
Cadres moyens 17 5,9 4 1 2 24 4,8
Ingénieurs et cadres supérieurs 19 6,6 16 17 12 19,3 1 48 9,5
Journalistes 7 3 1 2 13 2,6
Divers 23 16 10 3 2 59
Total 285 100 88 100 62 100 44 100 12 100 491 100
(Ce tableau a été élaboré dans le cadre du séminaire de DEA de Sociologie poli-
tique de l’Université de Paris I à partir du Bulletin quotidien de l’Assemblée na-
tionale du 20 juillet 1981).
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 276

Le gouvernement se trouve cette fois dirigé par un enseignant qui a


longtemps été aussi militant syndical dans le secteur technique ; alors
que tous les anciens Premiers Ministres de la Ve République prove-
naient de la haute fonction publique, ce changement témoigne à lui
seul des nouvelles orientations du pouvoir socialiste. Dans le même
sens, il faut souligner le brutal [254] renversement qui se réalise dans
la représentation respective des enseignants et des hauts fonction-
naires par rapport aux gouvernements antérieurs : entre 1974 et 1980,
on trouvait par exemple 40,2% de hauts fonctionnaires : ils ne forment
plus que 25,5% dans les deux premiers gouvernements Mauroy. Au
contraire, d’une période à l’autre, les enseignants progressent de 8,7 à
34%. Dans le même sens, les énarques ne représentent plus que 14%
des membres des gouvernements socialistes alors qu’on en trouvait
jusqu’à 30% à certaines époques de la Ve République. Alors qu’il oc-
cupe les sommets de l’État, le PS ne donne donc toujours pas un rôle
essentiel aux hauts fonctionnaires et les enseignants, tout particuliè-
rement les agrégés du secondaire qui caractérisent à eux seuls le per-
sonnel politique professionnalisé traditionnel des partis de masse,
jouent à nouveau un rôle essentiel.
La composition des cabinets ministériels se transforme elle aussi
profondément. Depuis mai 1981, en apparence les choses n’ont pas
changé : de 1958 à 1981, on trouve dans les cabinets ministériels de
87 à 91% de hauts fonctionnaires ; cette proportion est un peu plus
faible dans les cabinets socialistes puisque ces hauts fonctionnaires ne
forment plus que 75% de la population totale. Pourtant, par-delà ce
relatif déclin, c’est la composition de cette catégorie elle-même qui se
modifie. La venue de la gauche au pouvoir, c’est la revanche des ad-
ministrateurs civils sur les Grands Corps. L’Inspection des Finances,
par exemple, qui a constamment tenu tous les postes essentiels, se voit
pratiquement évincée : aucun de ses membres ne figurent dans les ca-
binets de l’Elysée ou de Matignon. Le Conseil d’État, l’Inspection des
Finances et la Cour des Comptes, qui ont formé 27% des conseillers
des Premiers Ministres sous la Ve République dominée par l’ancienne
majorité, ne constituent plus que 6% des membres de l’entourage de
Pierre Mauroy. Les Grands Corps dans leur ensemble (y compris le
corps diplomatique et la préfectorale) composaient plus de 60% des
conseillers des anciens Présidents de la République, ils ne détiennent
plus que 19% des postes de l’entourage de François Mitterrand. Au
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 277

contraire, les hauts fonctionnaires de niveau moins élevé et provenant


souvent d’un milieu social plus modeste, même s’ils ont été eux aussi
élèves de l’ENA, jouent cette fois un rôle essentiel. De plus, l’importance
globale des hauts fonctionnaires diminue sensiblement au profit des
professionnels de la politique qui ont fait leur carrière uniquement
dans les organisations partisanes, des [255] enseignants ou encore de
certains représentants du monde syndical et des associations qui pénè-
trent pour la première fois dans ce lieu autrefois étroitement clos. À
côté de la compétence, l’engagement politique redevient ainsi un élé-
ment essentiel du recrutement du nouveau personnel politique des ca-
binets socialistes qui adhère le plus souvent aux organisations parti-
sanes elles-mêmes et appartiennent presque toujours au même courant
politique interne au PS que celui de leur ministre 728.
Composée surtout d’enseignants du secondaire, la majorité socia-
liste a tendance à adopter des comportements et des visions du monde
universalistes et moralisateurs qui peuvent parfois se concilier d au-
tant plus facilement avec un marxisme mécaniste et souvent som-
maire ; cela explique une certaine réserve à l’égard de la contre-
culture comme la méfiance qui s’exprime dans de nombreux discours
vis-à-vis des apports théoriques anglo-saxons. D’où l’éloignement
d’une partie de l’intelligentsia parisienne qui découvre pour sa part
aujourd’hui, avec son retard habituel, Popper et Feyrabend, l’analyse
systématique, le relativisme ou la philosophie utilitariste 729.
Le PS, alors même qu’il était encore dans l’opposition, n’est pas
parvenu à se doter véritablement d’une théorie cohérente de la société.
Il a souvent adopté, dans ses programmes et ses écoles de formation,
le vocabulaire utilisé par le Parti communiste. On s’explique ainsi la
lutte qu’il mène, dès cette époque, contre les gros et les faiblesses de
la théorie de l’État qu’elle présuppose 730. Dans ces conditions, on
comprend que le PS ait pu si facilement être attiré par des théories ana-
logues à celles qui affirment la réalité du capitalisme monopoliste

728 Voir Monique Dagnaud et Dominique Mehl, L’élite rose. Qui gouverne ?
Ramsay, 1982 ; de même, Samy Cohen, Les hommes de l’Elysée, Pouvoirs,
1982, n° 20.
729 Diana Pinto, Le socialisme et les intellectuels : le conflit caché, Le Débat,
janvier 1982.
730 Pierre Birnbaum. Le peuple et les gros. Histoire d’un mythe, Paris, Grasset,
1979.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 278

d’État, modèle profondément négateur, tout particulièrement dans le


cas français, de la spécificité de l’État et de son mode particulier
d’organisation résultant de l’application du principe de différencia-
tion.
On sait que, pour le Parti communiste français, en France, l’État
est « l’instrument grâce auquel la classe possédante maintient et re-
produit sa domination. Ses formes, ses structures, ses organes sont
essentiellement déterminés par son contenu de classe » 731. Le [256]
Parti socialiste a également parfois adhéré à une conception aussi ré-
ductionniste de l’État en affirmant que celui-ci était contrôlé par « le
capitalisme monopoliste » ou encore par « l’oligarchie finan-
cière » 732. Une telle perspective devrait conduire les partis de gauche
à détruire l’État s’ils entendent mettre en pratique une politique socia-
liste. Le Parti socialiste reviendrait étrangement à la pensée de Jules
Guesde pour qui « les pouvoirs publics... ne font qu’un avec les capi-
talistes » 733 et qui s’écriait : « Sus à l’État » 734). Il ferait sienne la
pensée de celui qui combattait Jaurès selon qui, au contraire, « l’État
n’est pas bourgeois ou plutôt c’est une simplification abusive » 735.
Dans le débat télévisé qui l’oppose à Valéry Giscard d’Estaing,
François Mitterrand affirme : « C’est la droite qui étatise, nous
n’étatisons pas. La bureaucratie, c’est vous qui l’avez faite, d’ailleurs,
c’est vous qui gouvernez » 736. Dans le même sens, Paul Quilès, l’un
des principaux dirigeants du PS, s’en prend aujourd’hui à
l’« obstruction de l’opposition et de ses relais, jusques et y compris
dans certaines sphères de la haute administration ». L’État serait donc
au service de l’opposition conservatrice qui s’en servirait pour proté-
ger les intérêts du monde des affaires. Ainsi, lors du débat sur les na-
tionalisations, M. Berson, député PS, souligne « les liens familiaux
qui unissent le personnel politique de la majorité d’hier aux grands

731 J. Favre, F. Hincker, L. Sève, Les communistes et l’État, Ed. Sociales, 1977,
p. 13.
732 Voir, par exemple, Michel Charzat, Ghislaine Toutain, Le CERES, un com-
bat pour le socialisme, Calmann-Lévy, 1977.
733 Jules Guesde, État, politique et morale de classe, Giard & Brière, 1901
(1884), pp. 52 et 92.
734 Ibid.
735 Jean Jaurès, L'armée nouvelle, Œuvres complètes, vol 4, p. 357.
736 Le Monde, 7 mai 1981.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 279

groupes financiers » 737. L’institutionnalisation étatique serait détruite


et le principe de différenciation ne s’exercerait plus. D’où la possible
tentation d’appliquer à la France un spoil System qui caractérise plutôt
les sociétés sans institutions étatiques véritablement institutionnalisées
comme les États-Unis.
Au cours de l’histoire française, le principe étatique s’est toujours
exprimé par l’action des Grandes Écoles et, en particulier, à l’époque
contemporaine, par celle de l’ENA. Or le Projet socialiste énonçait
déjà l’idée de la nécessité de « rapidement démocratiser la haute ad-
ministration par la transformation des modes de recrutement, de ré-
munération et de déroulement des carrières ». Dans [257] le même
sens, Anicet Le Pors, ministre de la Fonction publique et membre du
PCF, estime indispensable de transformer l’ENA pour ouvrir
l’appareil administratif qui « doit être le reflet social de la nation »
aux « élus locaux, responsables syndicaux, dirigeants des mouvements
associatifs » 738. Ces propositions auraient pour conséquence de porter
atteinte à l’universalisme de l’État à la française en introduisant une
sorte de proportzdemocracie fondée sur la méritocratie. D’une cer-
taine manière, cette théorie du « reflet social » remet également en
question le principe de différenciation.
Dans la réalité des choses, la fonction publique n’a pas connu de
profonds bouleversements analogues à ceux qui se sont produit dans
l’histoire française depuis le XIXe siècle. Même si on a vu des
membres de cabinets ministériels nommés sur critères partisans à la
tête d’une direction ministérielle, nombreux sont encore aujourd’hui
les directeurs qui étaient déjà en fonction avant mai 1981. En dehors
de certains postes comme ceux de recteurs qui avaient été profondé-
ment politisés et en dehors également d’une proportion non négli-
geable de nominations politiques dans le corps diplomatique, la fonc-
tion publique n’a pas connu de changements qui puissent évoquer
l’idée de spoil System 739. Demeurée intacte dans ses structures et le

737 Le Monde, 22 octobre 1981.


738 Le Monde, 22 septembre 1981.
739 François Bardos montre que l'épuration a été fort limitée. Les fonctionnaires
et le pouvoir politique. Pouvoirs, op. cit. J.-L. Bodiguel et J.-L. Quermonne
estiment que l'on assiste pourtant, depuis mai 1981, à une plus grande politi-
sation de la fonction publique, in La haute fonction publique sous la Ve Ré-
publique, Paris, PLF, 1983.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 280

plus souvent aussi dans son personnel, elle paraît même capable
d’offrir une certaine résistance à la politique gouvernementale.
Des changements plus sérieux paraissent devoir être provoqués par
les réformes de l’ENA. Ces mesures sont importantes car cette Grande
École a joué, on l’a vu, un rôle crucial à l’époque contemporaine, dans
le renforcement de l’institutionnalisation de l’État. Les décrets de sep-
tembre et d’octobre 1982 établissent la parité étudiants-fonctionnaires,
empêchent les « faux fonctionnaires » comme les simples élèves des
Grandes Écoles de se présenter au concours d’entrée, diminuent le
coefficient de l’épreuve de culture générale qui privilégie les membres
des classes supérieures, relèvent les limites d’âge afin de rendre pos-
sible les rattrapages de carrière des moins favorisés, etc. De plus, la
loi du 19 janvier 1983 instaure une troisième voie d’accès à l’ENA
réservée aux personnes ayant pendant au moins huit années exercé des
fonctions importantes [258] dans des organisations syndicales de sala-
riés, des associations ou des mutuelles et elle étend cette disposition à
certaines catégories d’élus locaux. Ces réformes sont loin d’être né-
gligeables et elles peuvent modifier à la longue le recrutement des
hauts fonctionnaires en favorisant sa démocratisation 740. Elles n’en
bouleversent pas pour autant la haute fonction publique qui continuera
à se recruter à l’issue d’épreuves de classement d’une Grande École
que la section locale de la CFDT voulait profondément transformée et
que le Parti communiste avait prévu pour sa part, dans son pro-
gramme, de supprimer.

740 Il est également prévu de créer d’autres Instituts d’Etudes politiques en pro-
vince pour favoriser un recrutement plus provincial. Par ailleurs, de nom-
breuses mesures sont prises pour renforcer les droits des fonctionnaires et
faire d’eux des « fonctionnaires-citoyens ». On n’étudiera pas ici les me-
sures de décentralisation qui semblent pourtant, dans un premier temps
mettre elles aussi en question le caractère propre à l’État qui a été construit
en France, en transférant une partie du pouvoir du préfet (devenu commis-
saire de la République) au président du conseil général pour le département
et au président du conseil régional pour la région. Le commissaire de la Ré-
publique dispose d’un droit de recours pour excès de pouvoir devant les tri-
bunaux administratifs contre les actions du nouveau pouvoir local et la ré-
partition des compétences entre ces divers organes demeure loin d’être
claire. Enfin, les agents administratifs locaux souhaitent en réalité s’intégrer
au statut général de la fonction publique. Voir les articles de Pierre Gré-
mion, de Hubert Dubedout, etc., dans Interventions, n° 3, 1983.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 281

En réalité, le mouvement socialiste s’adapte finalement en dépit de


sa spécificité, à la logique d’un État qu’il ne remet dans les faits que
modérément en question. L’idéologie autogestionnaire disparaît par
exemple presque complètement de son discours, le socialisme se réali-
sant désormais avant tout à travers l’action étatique. La mobilisation
sociale semble peu à peu s’évanouir, quelques satisfactions étant ac-
cordées aux femmes, aux étudiants, aux homosexuels ou aux prison-
niers, l’État transformant à chaque fois la législation dans un sens qui
leur est plus favorable.
Le PS paraît s éloigner des perspectives de l’« expérimentation so-
ciale » et privilégie la « culture étatique au détriment de la « culture »
participative. Les 15 thèses sur l’autogestion intégrées à la doctrine
socialiste en 1977 au Congrès de Nantes perdent leur importance. Le
PS semble faire sienne la critique que Régis Debray portait, dès 1978,
aux idées de mai 1968 qui, selon lui, a « liquidé Lénine dans les
têtes ». Régis Debray s’en prenait également à Libération, à « l’avant-
garde française (culturelle et politique) qui sera désormais le wagon
de queue américain » ; pour lui, cette « alliance de facto de certaines
couches intellectuelles issues de Mai avec la grande bourgeoisie fi-
nancière (permet) l’ultime [259] consolidation de l’hégémonie bour-
geoise » 741. Exprimé à l’époque de l’extérieur du PS, ce jugement
oriente en réalité souvent l'action de ce parti devenu dominant.
La force de l’État semble alors à nouveau s’imposer, certains diri-
geants des mouvements sociaux venant s’intégrer au nouveau person-
nel : ceux du mouvement féministe, des luttes étudiantes passées, des
combats pour une justice plus équitable, un enseignement moins sé-
lectif ou encore une police moins répressive. Devenus députés ou
membres de cabinets ministériels, ils n’échappent pas toujours à la
logique de leur nouveau rôle d'autorité, résultat de la place qui leur est
attribuée au sein de l’État. Leur départ paraît aussi avoir contribué à
briser l’élan de ces mouvements autrefois si actifs.
Le Parti communiste qui participe au pouvoir d’État en se voulant,
comme à la Libération, responsable et compétent, se montre, de même
qu’à cette période, respectueux du pouvoir d’État. Dans cette période
d’austérité qu’il accepte difficilement, il déclare, comme en 1945,

741 Régis Debray, Modeste contribution aux discours et cérémonies officielles


du dixième anniversaire, Maspero, 1978, pp. 41, 45, 82.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 282

qu’il est nécessaire de savoir « se retrousser les manches ». L’extrême


gauche semble, quant à elle, n’avoir jamais existé tant sa disparition
est forte et soudaine : les longs cortèges couverts d’oriflammes flam-
boyants, les interventions quasi militaires de même que les joyeuses
fêtes organisées à Pantin ou dans les banlieues parisiennes ne sont
plus que de lointains souvenirs. Les anciens maoïstes redécouvrent la
religion et la taupe trotskyste paraît avoir abandonné son ouvrage sou-
terrain. Comme le montre le récent film Mourir à trente ans, pour les
anciens combattants eux-mêmes, la guerre sociale est bien finie.
Edmond Maire, qui demeure loin des appareils d’État, n’hésite pas,
à de nombreuses reprises, à faire connaître son sentiment. Dès octobre
1981, il provoque une mini-crise en affirmant : « Aujourd’hui le gou-
vernement s’assoit sur les engagements préélectoraux qu’il avait
pris... Je pousse un cri de colère. Attention, ça commence à aller
vraiment mal. » En réalité, en dehors des actions menées contre la dé-
sindustrialisation, aucune manifestation sérieuse de mécontentement
ne s’est encore produite au sein de la classe ouvrière ; ce sont au con-
traire les petits patrons qui se mobilisent et occupent la rue pour
s’opposer au socialisme et... au gros [260] capital. C’est Wagner
qu’on entend dans les rues de Paris. Nul mouvement de grande am-
pleur qui témoignerait de la mobilisation du « peuple de gauche » ne
rompt la vie quotidienne. Comme le déclare Jean Poperen, le numéro
2 du PS, le 9 septembre 1982, « le gouvernement s’adresse à la
France, gouverne pour la France. Nous, militants socialistes, nous
avons à nous adresser à ceux qui veulent la réussite des socialistes, à
ceux qui peuvent être gagnés à cette cause, nous avons à les organiser
pour l’action ». Le gouvernement gouverne et le parti organise
l’action. On se trouve bien loin des utopies autogestionnaires, de la
mobilisation collective. Et la vague d’adhésions au parti lui-même qui
occupe pourtant le pouvoir ne semble jamais avoir été très importante.
À Paris, on ne voit désormais plus les longs rassemblements du
« peuple de gauche », les cortèges ouvriers, les joyeuses farandoles
homosexuelles. Retour à l’État, au régime semi-présidentiel, au parti
« godillot », au pouvoir de la haute administration, à l’action des mi-
nistères toujours aussi fortement centralisés. L’État et ses partis diri-
gent la société non vers le socialisme, expression qui a presque dispa-
ru du vocabulaire politique, mais, dans cette période de crise écono-
mique, vers un mieux-être, une certaine réduction des profondes iné-
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 283

galités socio-économiques, en assurant aussi une plus large liberté


d’expression et un meilleur respect des droits des citoyens grâce à de
réelles réformes de la justice.

Il faut dire aussi que les militants les plus actifs du « peuple de
gauche » sont bien fatigués. Depuis la fin des années cinquante, pré-
sents toutes les semaines, tous les mois dans les rues de Paris, ils ont
beaucoup marché, beaucoup crié leur indignation et leur espoir.
Contre la guerre d’Algérie, la venue au pouvoir du gaullisme, les dan-
gers de coup d’État militaire, toutes les formes de répression contre le
mouvement ouvrier, les travailleurs immigrés ou l’indépendance de
l’Université, contre l’enterrement de la culture, la guerre du Vietnam,
Budapest et Prague. Des milliers de fois, cette génération a arpenté la
voie traditionnelle qui mène de la Nation ou de la Bastille à la Répu-
blique ou, plus rarement, de la Bastille à la Nation ou encore, triste-
ment, de la République ou d’ailleurs, au Père-Lachaise. Qui dira la
symbolique de ces multiples parcours ? Elle a connu la violence de la
répression policière, la « divine surprise », pour certains, de mai 1968.
Elle a rencontré tant de déceptions, s’est engagée dans tellement
d’impasses avec le Grand Timonier ou les expériences tiers-
mondistes ! Cette [261] génération est lasse et le calme lui convient.
Retour vers la vie privée, la famille ou la communauté, les racines,
abandon de la scène publique aux professionnels de la politique qui
savent faire tourner les machines politiques, administratives, syndi-
cales ou encore universitaires au nom de l’État, de la patrie, de la Ré-
publique, de la science et du progrès, investissant leurs passions dans
leur nouveau rôle d’autorité.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 284

Les chômeurs cherchent difficilement un emploi, les ouvriers, les


employés et les cadres tentent de conserver le leur et les rêveurs, ceux
que mobilise l’imagination, se détournent de l’action collective, se
désengagent pour accomplir enfin, avant qu’il ne soit trop tard — le
temps presse, la vie est presque passée —, leurs intérêts privés :
comme le dirait A. Hirschman 742 : de l’action publique au bonheur
privé. À quand le début d’un nouveau cycle ?

[262]

742 Albert Hirschman, Bonheur privé, action publique, op. cit., chap. 1. Voir sa
théorie de la « déception » ressentie successivement par les acteurs dans
chacune des deux sphères.
Pierre Birnbaum, Dimensions du pouvoir. (1984) 285

[263]

Imprimé en France
Imprimerie des Presses Universitaires de France
73, avenue Ronsard, 41100 Vendôme
Avril 1984 — N° 29 654

Fin du texte

Vous aimerez peut-être aussi