1. OUI . IL FAUT PREFERER LE BONHEUR A LA VERITE.
LA VERITE OU LA RECHERCHE DE LA VERITE RENDENT MALHEUREUX.
A. IL FAUT PREFERER LE BONHEUR A LA VERITE PARCE QUE LA VERITE EST
INSUPPORTABLE .
Peut-être que « la vérité » dans son sens le plus général – la vérité du monde la
vérité de notre condition humaine – est horrible, insupportable. Peut-être que
nos souffrances humaines n’ont pas de sens, que l’injuste inégalité entre les
hommes n’aura jamais de fin, que notre existence est absurde : que c’est cela…
« la vérité ». Alors il faudrait s’en détourner, n’y plus penser et, effectivement,
lui préférer le bonheur, si toutefois nous pouvons être heureux dans l’évitement
de cette vérité.
Mais c’est bien ce que présuppose le libellé : « faut-il préférer le bonheur à la
vérité ? » laisse en effet entendre, d’une part, que bonheur et vérité existent,
d’autre part, qu’il est possible de les dissocier : de vivre heureux sans se soucier
de la vérité, ou de vivre pour la vérité mais en sacrifiant son bonheur.
On trouve dans la première œuvre de Nietzsche, La Naissance de la tragédie,
cette idée que la vérité de la condition humaine est trop dure à supporter, qu’il
nous est impossible de la regarder en face : impossible de regarder en face le
fait que notre souffrance n’est ni méritée ni rédemptrice, impossible de regarder
en face le grand rire amoral de Dionysos, le dieu de l’Ivresse et de la Cruauté,
devant l’absence de sens de nos vies. C’est pourquoi, poursuit Nietzsche, nous
avons besoin de nous détourner de cette vérité, qu’il nomme donc dionysiaque,
et de la fuir en l’embellissant avec des formes apolliniennes : avec cette beauté
superficielle de l’art capable de nous donner un peu de bonheur.
« Nous avons l’art, pour ne pas mourir de la vérité », Nietzsche, La Naissance
de la tragédie (1782), Folio, 1989.
En généralisant cette idée, nous pouvons affirmer que, si la vérité ne peut que
nous rendre malheureux, il nous reste la possibilité de la fuir et de chercher
notre bonheur dans cette fuite même.
Cela revient à dire, sur le plan psychologique, individuel cette fois et non plus
métaphysique, que si la vérité est trop horrible, il faut cesser d’y penser, et lui
préférer le bonheur : ce bonheur, précisément, qu’il y a ne plus penser à cette
vérité, voire, tout simplement, à ne même pas la connaître. Prenons l’exemple
d’un enfant abandonné tout jeune, adopté, mais qui ne le sait pas. Il ne connaît
rien de son histoire mais vit parfaitement heureux, entouré de l’amour de ses
parents adoptifs. Faut-il vraiment briser son bonheur en lui révélant la vérité ?
Ne faut-il pas, ici, « préférer le bonheur à la vérité » ? Suivre le sens commun
qui nous répète à l’envi que « toute vérité n’est pas bonne à dire » ou à entendre
?
Toutefois, s’il peut être tentant de « préférer le bonheur à la vérité », ce n’est
pas nécessairement parce que cette vérité est « insupportable », mais ce peut
être aussi parce que la recherche ou le souci de la vérité peuvent être sources de
malheur.
B. IL FAUT PREFERER LE BONHEUR A LA VERITE PARCE QUE RECHERCHER LA
VERITE EST VAIN ET EPUISANT .
La vérité n’est pas nécessairement insupportable : elle peut être tout simplement
introuvable. Nous ne savons alors pas si elle existe ou pas, mais nous savons
que nous nous épuisons à la chercher en vain. Si cette quête est fatigante,
angoissante, pourquoi en effet ne pas lui préférer « le bonheur » ?
Nous pouvons penser ici à la figure du savant fou, qui perd la tête à force de
chercher la vérité, à tous ces philosophes qui se sont suicidés ou ont développés
des troubles psychiques graves. La recherche de « la vérité » n’est-elle pas
dangereuse ? Si « la vérité » devient le but de la vie, et si elle demeure en même
temps introuvable, comment échapper au désespoir ?
« La vérité » est dangereuse, aussi bien lorsqu’on la trouve que lorsqu’on ne la
trouve pas !
Ceux qui pensent l’avoir trouvée ont parfois tendance à ne pas supporter ceux
qui restent dans l’erreur, à sombrer dans l’intolérance et à vouloir imposer par
la force « la » dite vérité. La violence de l’Inquisition est inséparable de ce
rapport à « la vérité », tout comme, d’ailleurs, celle des staliniens qui
condamnaient à la mort ou à la déportation les opposants politiques à leur
conception de « la » vérité historique.
Mais « la vérité » n’a même pas besoin d’exister, d’avoir été découverte, pour
être dangereuse : à force de se dérober, elle peut laisser celui qui la cherche
dans un égarement insupportable, le laisser inconsolable et ainsi lui interdire le
bonheur.
Ce qui est valable de la vérité du monde peut l’être aussi de la vérité personnelle.
Je peux être en quête de « ma vérité » et ne jamais la trouver. Cette vérité du
moi existe-t-elle d’ailleurs ? Ne suis-je pas fait d’un ensemble hétéroclite
d’affects, de désirs, d’idées, de projets… impossible à unifier sous ce qui serait
« ma vérité » ou « mon identité » ? Dans ce cas, ne dois-je pas faire le deuil de
cette aspiration à découvrir « ma vérité » pour rencontrer la réalité du bonheur ?
Ne vais-je pas souffrir si je cherche sans cesse ce « moi », cette vérité du moi
qui n’existe pas ? Cette « vérité du moi » était en effet pour Nietzsche une
illusion, ayant pour fonction de recouvrir la réalité de cette somme hétéroclite
d’instincts qui nous constitue. C’est pourquoi il nous invitait à goûter le bonheur
en multipliant les instants de vie intense. « Le bonheur, c’est le sentiment que la
puissance croît », écrit-il dans Ainsi parlait Zarathoustra. Mais cette puissance
n’est pas celle du « moi » : c’est toujours celle d’une partie de moi, qui vient
justement de l’emporter sur les autres. Lorsque, par exemple, j’éprouve une joie
forte à émettre une idée nouvelle et pertinente, c’est parce qu’une part de moi
(la part créatrice, que Nietzsche nomme « l’instinct de l’art ») vient de
l’emporter sur une autre (la part conformiste, qui se contente de reproduire les
schémas de pensée habituels, que Nietzsche nomme « l’instinct de la peur »),
j’ai alors le sentiment que « ma puissance croît », je ressens ce qui est pour
Nietzsche le bonheur, mais ce bonheur exige donc de moi que je fasse le deuil
de la quête de cette vérité ou unité du moi : il n’y a de bonheur que d’une partie
de « moi » ; il n’y a de bonheur que parce que je ne crois plus en « la vérité »
unifiée du moi.
C. IL FAUT PREFERER LE BONHEUR A LA VERITE PARCE QUE LE BONHEUR EST
PLUS ACCESSIBLE QUE LA VERITE .
Ainsi, lorsque le sens commun répète que « toute vérité n’est pas bonne à dire
», probablement a-t-il l’intuition de ce que nous venons d’évoquer : la vérité
risque d’être dangereuse, insupportable, voire introuvable… Mieux vaut alors se
détourner d’elle. Cette « sagesse » populaire serait alors une vraie sagesse.
Probablement sent-elle aussi que les qualités requises pour mettre sa vie au
service de la vérité ne sont pas celles du commun des mortels. Tout le monde
ne peut pas, comme le savant ou le philosophe, consacrer sa vie à la recherche
de la vérité, sacrifier sa santé, son temps ou sa vie sociale sur l’autel de cette
vérité qui, par ailleurs, restera peut-être à jamais cachée. Sur le plan de la vérité
personnelle, tout le monde n’est peut-être pas capable de faire une
psychanalyse, de passer des années allongé sur un divan en quête de « sa »
vérité. Le souci de la vérité semble plutôt l’apanage d’une élite de savants, de
philosophes ou d’individus éclairés. « Préférer le bonheur à la vérité », en
revanche, est accessible à tout le monde.
Mais c’est ici que l’argumentation montre ses limites. La séparation entre des
hommes qui rechercheraient le bonheur et d’autres qui rechercheraient la vérité
est caricaturale. La quête de la vérité, qu’elle ait été ou non « trouvée », n’a-t-
elle jamais rendu un homme heureux ?
Plus simplement encore, le bonheur que nous avons ici voulu préserver, en le
préférant à la vérité, ne risque-t-il pas d’être illusoire ou, plus précisément,
provisoire ? Fuir la question de la vérité ne provoque-t-il pas une forme
d’ivresse simplement passagère, capable de céder vite sa place à la désillusion ?
Fuir la question de la vérité du monde ou du sens de notre vie, au motif qu’elle
est trop complexe, fatigante ou angoissante, risque par exemple de mal nous
préparer aux circonstances de la vie – perte d’un être cher, échec
professionnel, catastrophe naturelle…- qui nous obligeront alors à nous la
poser. Pour n’être pas trop démunis ce jour-là, pour grever le moins possible
nos chances de résistance au malheur, mieux vaut probablement essayer de se
poser la question de « la vérité » avant que le malheur ne nous tombe dessus.
Ne pas fuir la question de la vérité peut être une manière de se préparer au
malheur, et donc de renforcer les chances de notre bonheur futur.
Sur le plan de la vie personnelle, vivre dans le déni de sa vérité risque aussi
d’accroître le risque d’un violent retour de balancier. Reprenons l’exemple de
l’enfant adopté, qui ne sait pas qu’il a été abandonné par ses parents
biologiques. Peut-être un jour, après toutes ces années de bonheur sans
questions, tombera-t-il soudain en dépression, sans même savoir pourquoi,
parce qu’il résiste inconsciemment, et depuis si longtemps, contre cette
impression de ne pas être à sa place, impression qu’il ne pourra comprendre
sans connaître la vérité de son histoire.
L’impasse d’une fuite ou d’un refus de la vérité apparaît aussi dans la figure de
l’homme du divertissement tel que Pascal la décrit dans les Pensées.
« Les hommes n’ayant pu guérir la mort, la misère, l’igorance, ils se sont avisés
pour se rendre heureux de n’y point penser. » Pascal, pensées (1670), Garnier
Flammarion, 1993.
L’homme du divertissement fuit la vérité de Dieu et de sa condition dans
l’agitation mondaine, dans cette ivresse superficielle qui le divertit de l’essentiel.
Mais cette ivresse n’a qu’un temps. Viendra, ensuite, le temps de l’angoisse, le
temps de la question. Alors, il faudra cesser de fuir. C’est d’ailleurs l’histoire de
Pascal lui-même, préférant d’abord le bonheur superficiel des salons mondains
à la quête de la vérité, avant de découvrir que la fréquentation de la vérité de
Dieu pouvait le remplir d’un bonheur bien plus grand, bien plus authentique.
De toute façon, s’il faut « préférer le bonheur à la vérité », c’est que la vérité
existe. Le bonheur ne sera alors jamais complet : il y aura en suspens quelque
part, dans un coin de notre esprit ou un recoin de notre inconscient, cette
question de la vérité.
Nous avons essayé de défendre un bonheur insouciant, débarrassé du souci
d’une vérité compliquée. Mais l’insouciance, chez l’adulte, n’est-elle pas
nécessairement illusoire ? N’est-elle pas « imbécile » ? N’aurions-nous fait que
brosser le portrait de « l’imbécile heureux » ? Pouvons-nous vraiment vivre
sans souci ? Et même, le voulons-nous à tout prix ? Le philosophe allemand
Robert Spaemann imagine, dans ses Notions fondamentales de morale, une
expérience très particulière : un homme est placé sur une table, endormi
artificiellement, puis on lui injecte dans le cerveau une substance chimique, de
manière répétée et régulière, afin de lui procurer un sentiment d’extase
permanent. Au bout de plusieurs décennies de « bonheur » ininterrompu, son
corps devenu trop vieux, il est euthanasié. Qui voudrait être à sa place ?
Personne ! N’est-ce pas dire déjà que nous ne voulons pas d’un bonheur
artificiel, coupé de notre vérité de sujet conscient ? Qu’il nous faut maintenant
chercher un bonheur plus complet, moins illusoire, un bonheur qui ne soit pas «
préféré à la vérité » ?
2. NON. IL NE FAUT PAS PREFERER LE BONHEUR A LA VERITE . C’EST DE
CONNAITRE LA VERITE QUI NOUS REND HEUREUX .
A. CONNAITRE LA VERITE NOUS LIBERE DE NOS PEURS.
S’il ne faut pas préférer le bonheur à la vérité, c’est peut-être d’abord parce que
la vérité peut avoir le pouvoir de nous guérir du malheur.
Prenons l’exemple d’une jeune mère, très inquiète à l’idée de la fragilité de la vie
du nouveau-né qu’elle tient dans ses bras. Elle craint tant la mort du petit être à
qui elle vient de donner la vie, qu’elle ne peut être heureuse. L’imbécile heureux
lui conseillerait volontiers de n’y plus penser, de chercher son bonheur dans
l’évitement de la question insoluble de la fragilité de la vie. Conseil impossible à
suivre – ne plus y penser ne relève bien sûr pas d’une décision – mais, au-delà,
il y a peut-être une meilleure méthode pour dissiper sa peur et son malheur.
Pourquoi ne pas penser vraiment à la vérité de la condition humaine et,
effectivement au caractère fragile, ou plus exactement contingent, de toute vie
humaine ?
Certes, cet enfant peut mourir, mais il aurait aussi pu ne pas naître. Penser que
cet enfant aurait pu ne pas naître, qu’elle aurait pu ne jamais rencontrer
l’homme qui est désormais le père de cet enfant, qu’elle-même d’ailleurs aurait
pu ne pas exister… mais que toutes ces existences, contingentes, ont existé, se
sont même rencontrées et que cet enfant, maintenant, est, n’est-ce pas la
meilleure manière d’apprendre à se réjouir ? Cet enfant est, alors qu’il aurait pu
ne pas être. Il est telle une présence, miraculeuse et palpable en même temps, au
cœur de la contingence radicale de nos vies humaines. Le plus grand bonheur
n’est-il pas alors corrélé à la pensée de la vérité contingente de la condition
humaine ?
Ce raisonnement est typiquement épicurien : pour apprécier notre bonheur,
Épicure nous proposait de penser notre bonheur comme contingent. C’est le
secret de l’épicurisme : penser à la vérité de la contingence du cosmos et de nos
existences humaines constitue une méthode pour saisir notre vie comme un
privilège, et l’apprécier en conséquence pleinement. Vérité et bonheur vont donc
désormais ensemble. Cette connaissance de la vérité a en même temps le
pouvoir d’intensifier notre bonheur et de dissiper nos peurs.
En effet, précise Épicure dans sa Lettre à Ménécée, nous souffrons souvent
parce que nous nous faisons des idées fausses des choses, par exemple des
dieux ou de la mort. Nous craignons que les dieux nous punissent pour nos
mauvaises actions ou que la mort soit une souffrance insupportable. Connaître
la vérité, c’est alors se libérer du malheur. En effet, si les dieux existent bien, ils
sont indifférents, d’une indifférence infinie, divine en quelque sorte ; ils vivent
tranquillement leur existence de dieux sans se soucier des agissements humains.
Inutile, dès lors, de les craindre. Quant à la mort, « elle n’est rien pour nous » et
ne nous fera jamais souffrir : en effet, quand je suis vivant, je ne suis pas mort,
et quand je suis mort, je n’ai plus la conscience pour m’en rendre compte, ni
même le système nerveux pour en souffrir. Pourquoi, alors, s’inquiéter ? La
compréhension de la vérité est donc pour Épicure la condition de notre bonheur,
d’un bonheur qui se confond avec la sagesse et se traduit par l’ataraxie
(l’absence de troubles physiques ou psychiques). Connaître ainsi cette
complicité de notre bonheur et de la vérité nous permettrait, conclut Épicure à la
fin de la Lettre à Ménécée de vivre « comme des dieux parmi les hommes ».
Les autres, ceux qui vivent simplement comme des hommes parmi les hommes
continuent, eux, à « préférer le bonheur à la vérité » sans même s’apercevoir
que c’est la raison de leur malheur.
« Quand nous sommes, la mort n’est pas là, et quand la mort est là, c’est nous
qui ne sommes plus ! Elle ne concerne donc ni les vivants ni les trépassés, étant
donné que pour les uns, elle n’est point, et que les autres ne sont plus. »
Épicure, Lettre à Ménécée.
On pourrait bien sûr objecter à Épicure que l’ataraxie est un bonheur réservé
aux sages, mais l’objection ne tiendrait pas vraiment. Chacun d’entre nous a le
pouvoir, à son échelle, d’intensifier le bonheur vécu en saisissant par la pensée
son caractère contingent. C’est d’ailleurs pourquoi l’épicurisme rencontra tant
de succès dans l’Antiquité, pourquoi l’école que fonda Épicure, le « Jardin », ne
désemplit pas : cette méthode et cette pédagogie du bonheur étaient loin d’être
réservées aux sages.
B. CONNAITRE LA VERITE CONSTITUE LE BONHEUR SUPERIEUR : LE BONHEUR DU
SAGE.
Si nous radicalisons notre propos, et notre entreprise de réconciliation du
bonheur et de la vérité, nous arrivons très vite à l’idée que le bonheur le plus
haut réside peut-être dans la connaissance même.
Ceci n’est pas un manuel de philosophie de la vérité : connaître la vérité n’est
plus simplement un moyen d’être heureux, c’est le bonheur même, au-dessus
duquel aucun autre bonheur ne se tient. C’est ce bonheur que Spinoza nomme
béatitude, que Platon avant lui nomma vie contemplative du sage. Rien de plus
parfait pour un homme, selon Platon, que de contempler les vérités éternelles
brillant dans le ciel des idées. Ce bonheur suprême se mérite : il est réservé au
philosophe et vient couronner une longue vie passée à se détourner des
apparences et des opinions faciles. Il ne faut alors évidemment pas « préférer le
bonheur à la vérité ». Il faut lui préférer la vérité, aimer la vérité plus que tout, et
goûter en conséquence le bonheur le plus haut : la participation à la vérité.
Spinoza nommera Béatitude la connaissance des causes véritables des choses, le
bonheur ultime qu’il y a à comprendre la vérité de ce Dieu, c’est-à-dire de cette
Nature dans laquelle nous vivons et qui nous détermine absolument. Dans cette
Béatitude, le sage expérimente alors « qu’il est éternel » : son bonheur se
confond avec la connaissance de la nature éternelle de la vérité.
Mais une telle lucidité peut s’entendre aussi en un autre sens, se jouer dans un
autre rapport à la vérité : non dans la connaissance de la vérité enfin dévoilée,
mais dans le savoir de l’absence même de cette vérité, cette absence de vérité
devenant alors « la vérité ». C’est ainsi que Nietzsche définira la « joie tragique
» comme ce bonheur supérieur, celui du surhomme, qu’il y a à « dire oui à la
vie » même si notre existence est insensée, même si nulle Vérité ne viendra
jamais nous éclairer ni nous sauver. Si la vérité n’existe pas, si c’est en fait cela
« la vérité », il existe une autre option que la pseudo-insouciance que nous
avons essayée de défendre au début : il nous est possible, annonce Nietzsche à
travers la bouche de Zarathoustra, de regarder en face cette absence de vérité,
de la vouloir même dans une « belle humeur », et d’agir en conséquence, en
surhommes capables de vivre joyeux malgré l’absence de sens du monde,
comprenant que nous sommes seuls, par notre action, par notre affirmation de
ce qui est, à pouvoir donner du sens aux choses.
« La Heiterkeit, la belle humeur : plus que la gaieté, c’est l’allégresse sereine, un
allegro appassionato con fuoco, un élan mesuré, un bonheur d’être, défini plus
par le mouvement et l’allant, l’exercice et la tension aisée de la Force que par la
paix et l’ataraxie ou la détente de la satisfaction. » ÉRIC BLONDEL,
INTRODUCTIONA ECCE HOMO DE NIETZSCHE, GARNIER-
FLAMMARION, 1992, PP. 17-18.
Toutes ces propositions, bien sûr, sont encore très métaphysiques. Il s’agit
d’être heureux en connaissant la vérité du monde – c’est la « béatitude »
spinoziste –, ou en regardant en face cette absence de vérité – c’est la « joie
tragique » nietzschéenne. Dans les deux cas, il ne faut pas préférer le bonheur à
la vérité, mais trouver son bonheur dans la vérité, que cette vérité soit la vérité
elle-même ou son absence.
Si bien sûr ces figures du sage contemplatif, « béat », ou du surhomme joyeux
semblent un peu loin de nous, elles nous disent quand même un idéal que nous
pouvons faire nôtre : celui d’un bonheur dans la connaissance de la vérité, non
dans sa fuite ou son déni, celui d’un bonheur lucide, non insouciant. Le bonheur
lucide, c’est le bonheur de ne pas se voiler la face, de se guérir de l’illusion,
d’accepter la vérité quelle qu’elle soit. Le moment est venu d’essayer
d’appliquer cette exigence de lucidité à la vérité, non plus du monde, mais du
moi : de chercher notre bonheur non plus dans la connaissance de la vérité du
monde mais dans celle de sa vérité personnelle.
C. LE VRAI BONHEUR : CONNAITRE LA VERITE SUR SOI.
Savoir ce que nous valons, « connaître en vérité » n’est-ce pas la meilleure
façon d’être heureux ? Dans le cas contraire, en effet, soit nous nous sous-
estimons, et passons à côté d’un développement optimal de nous-mêmes, de
nos capacités, soit nous nous surestimons, et risquons d’aller de désillusion en
désillusion. Prenons l’exemple d’un sportif de haut niveau : comment pourrait-il
préférer le bonheur à la vérité ? Son bonheur, c’est de se développer au
maximum en approfondissant son sport et son art : impossible de penser
atteindre un tel bonheur dans le déni de la vérité de son niveau. Son bonheur
s’éprouvera dans la mesure même de sa lucidité. Pour le sportif de haut niveau
comme pour chacun d’entre nous, la vie est cette occasion de manifester sa
vérité, et le plus grand bonheur réside probablement dans le fait de n’avoir pas
raté les occasions de la manifester.
Mais connaître la vérité sur soi, c’est aussi connaître la vérité sur son histoire
familiale, sur son enfance ou celle de ses parents, parce que nous n’existons
pas hors de cette histoire. Combien de parents ont détruit leurs enfants en ne
leur révélant pas, soi-disant pour préserver leur « bonheur », un secret de
famille ? Philippe Grimbert raconte dans Un secret combien il a longtemps
souffert de cela même qu’il ignorait, consciemment en tout cas : il n’est pas fils
unique comme on le lui a toujours dit mais cadet d’un frère qu’il n’a pas connu,
mort en déportation, pendant la seconde guerre mondiale. Si Philippe Grimbert
l’ignorait consciemment, il le savait inconsciemment, le sentait sans le
comprendre, au travers de ce manque et de cette absence qu’il éprouvait au
fond de lui mais sans comprendre de quelle absence il pouvait bien s’agir. C’est
alors ne pas savoir, ne pas connaître la vérité de son histoire qui rend
malheureux, qui interdit tout bonheur. « Préférer le bonheur » de ses enfants à
la vérité dévoilée de ce qui est aussi leur histoire, c’est leur interdire le bonheur,
les vouer à la névrose, voire à la psychose.
Tous ceux qui accompagnent les mourants en fin de vie le savent bien : la peur
de la mort est la plus forte chez ceux qui ont le sentiment de ne pas s’être
accomplis dans l’existence, d’avoir manqué les occasions de le faire. En
revanche, chez ceux qui ont le sentiment d’un accomplissement, la peur est
beaucoup moins forte ; ils semblent même parfois si heureux de leur vie qu’ils
en sont presque heureux de mourir. Leur bonheur, alors, est d’avoir pu
rencontrer leur vérité. « Connais-toi toi-même », conseillait l’oracle de Delphes
à ceux qui venaient le consulter. Peut-être parce que c’est dans cette
connaissance de soi, dans cette connaissance de sa vérité, que réside la clef du
bonheur authentique.
Transition
Mais une telle connaissance de soi ne peut probablement être atteinte qu’en fin
de vie, comme une sorte de but ou de récompense. Pourtant, il faut bien être
heureux avant ! Quelle relation peut-il alors y avoir entre notre bonheur et «
notre vérité » dans cette période où nous ne la connaissons pas encore, où nous
n’avons pas encore manifesté notre valeur parce que nous sommes en train de
l’élaborer action après action, année après année ? Et si c’était en fait de
chercher notre vérité, plutôt que de la trouver, qui nous rendait vraiment
heureux ?
De plus, nous ne pouvons pas démontrer que la vérité existe : ni la vérité du
monde que le sage aspire à connaître, ni la vérité du sujet que l’individu aspire à
objectiver dans l’action ou à entendre sur un divan. Peut-être qu’elle n’existe
pas, mais que c’est pourtant de la rechercher qui peut nous remplir de la forme
la plus humaine du bonheur.
3. NON. ILNE FAUT PAS « PREFERER LE BONHEUR A LA VERITE ». C’EST DE
CHERCHER LA VERITE QUI NOUS REND HEUREUX.
A. LE BONHEUR RESIDE DANS LA QUETE DE LA RECONNAISSANCE OBJECTIVE.
Qu’est-ce qui nous rend vraiment heureux ? N’est-ce pas de se développer
concrètement dans l’action, et d’obtenir par là même, peu à peu, d’une manière
toujours à confirmer, la reconnaissance objective de notre valeur ?
C’est ainsi en tout cas que Hegel définit le bonheur proprement humain. Pour
lui, l’homme cherche à satisfaire de nombreux désirs, mais tous ces désirs
expriment en fait un désir plus profond : le désir de voir sa valeur objectivement
reconnue. Hegel conçoit donc le bonheur humain comme la reconnaissance
objective de sa valeur véritable. Mais comme cette reconnaissance ne sera
jamais suffisante, parce que nous allons mourir et en sommes conscients, et
que cela menace par définition notre valeur, la quête de cette reconnaissance
n’aura jamais de fin. Elle nous apportera du bonheur sans être pour autant
jamais parfaitement achevée. Le bonheur, c’est alors de « prouver » ma valeur :
moins que ma valeur soit objectivée (elle ne le sera jamais assez) que le
mouvement même par lequel je l’objective.
Mon bonheur, c’est de sortir de ma subjectivité et de voir ma vérité reconnue
objectivement : par les autres, qui approuvent mon travail et me prouvent ainsi
que mon existence, même si je vais mourir, n’aura pas été vaine. Peut-être que
je sens au fond de moi une fibre littéraire, que j’ai l’impression d’être en
puissance l’auteur de grandes œuvres littéraires, que je sens en moi cette vérité
subjective, mais j’ai besoin, nous dit Hegel, de la prouver objectivement pour
être vraiment heureux : heureux, non du bonheur subjectif de la « belle âme »
romantique qui sent en elle la puissance du talent sans avoir besoin de passer à
l’acte, mais heureux du bonheur le plus humain et le plus accompli qui soit,
celui qu’il y a à conquérir progressivement la reconnaissance objective de soi.
Concrètement, donc, je vais devoir écrire des livres, trouver un éditeur puis un
public et la reconnaissance critique de ma valeur. Avant cette reconnaissance,
ma vérité n’était que subjective, à l’état de sentiment ou d’intuition. Avec cette
reconnaissance, elle devient ma vérité objective, objectivée : en cours
d’objectivation, surtout.
Impossible, en conséquence, de « préférer le bonheur à la vérité » : il n’y a de
bonheur que dans la quête de la reconnaissance objective de ma vérité. Ce
combat pour la reconnaissance n’aura peut-être jamais de fin mais c’est lui qui
me tient, me tient vivant comme un humain, lui qui me rend heureux. Mais ce
bonheur n’est plus le bonheur des Anciens : cette paix avec soi et avec le
monde, pleine de satisfaction et d’autosuffisance. C’est un bonheur de Moderne
: sentir en soi la vitalité d’une quête, d’un désir qui donne un sens à notre vie, et
qui est le désir de reconnaissance.
B. LE BONHEUR RESIDE DANS LA QUETE SUBJECTIVE DE SOI.
Le bonheur est ainsi étroitement lié à la recherche de sa vérité personnelle : de
sa vérité de sujet. Mais si Hegel nous invite à chercher notre bonheur dans la
reconnaissance objective de cette vérité, on peut aussi l’entendre en un sens
plus intime, et chercher notre bonheur dans la fidélité à notre vérité subjective, à
cette vérité qui se fait jour peu à peu sur le divan, lors d’une psychanalyse.
L’horizon de la psychanalyse – résumé dans la fameuse phrase de Freud : « Où
Ça était, Je dois advenir » – est bien d’essayer de prendre conscience de « sa
vérité » auparavant inconsciente et de trouver ainsi une forme de bonheur, de se
libérer en tout cas de l’angoisse produite par nos résistances inconscientes à ce
« Ça », que nous nous évertuions jusque-là à refouler.
Un des enseignements de la psychanalyse freudienne est assurément que le
malheur des hommes vient souvent de ce qu’ils ont « préféré le bonheur à la
vérité ». Tant d’hommes souffrent de ne pas vouloir voir la vérité de leur
histoire, qui pendant ce temps les travaille et les détruit de l’intérieur.
La psychanalyse nous propose de libérer notre parole pour qu’elle laisse
entendre notre vérité, la vérité de notre inscription dans une histoire familiale, et
que de cette vérité enfin entendue, et non plus refoulée, émerge la possibilité
d’un bonheur nouveau. Encore faut-il bien entendre le sens qu’ont les termes de
« vérité » et de « bonheur » chez Sigmund Freud ou Jacques Lacan.
La vérité du sujet dont il est ici question ne renvoie pas à l’unité insécable d’un
moi, à un noyau identitaire fixe, mais à ce qu’avec Lacan nous pourrions
appeler le désir du sujet, ce désir qui structure notre être et auquel nous devons
rester fidèle, pour pouvoir espérer être le moins malheureux possible. C’est ce
désir, pour l’essentiel inconscient, qu’une psychanalyse vise à nous faire
admettre : c’est lui, notre « vérité ». Notre bonheur se joue alors dans la quête
de la fidélité à ce désir. Autrement dit, c’est lorsque nous trahissons ce désir
que nous tombons dans la dépression, que le malheur vient nous indiquer, à
travers différents symptômes, que cette infidélité à nous-mêmes est
consommée. Il ne faut donc pas « préférer le bonheur à la vérité » : c’est
l’infidélité à la vérité de notre désir qui nous rendra malheureux. Pour être
heureux, il faut chercher à être fidèle à la vérité de son désir.
« Je propose que la seule chose dont on puisse être coupable, au moins dans la
perspective analytique, c’est d’avoir cédé sur son désir. (...) Si l’analyse a un
sens, le désir n’est rien d’autre que ce qui supporte le thème inconscient,
l’articulation propre de ce qui nous fait nous enraciner dans une destinée
particulière, laquelle exige avec insistance que la dette soit payée, et il revient, il
retourne, et nous ramène toujours dans un certain sillage, dans le sillage de ce
qui est proprement notre affaire. (...) Ce que j’appelle céder sur son désir
s’accompagne toujours dans la destinée du sujet […] de quelque trahison. »
Jacques Lacan. Séminaire, livre VII : L’éthique de la psychanalyse (1960),
Seuil, 1986.
Le bonheur dont nous parlons ici se joue donc bien plutôt dans la quête du
bonheur en question – de cette fidélité à son désir –, que dans la possession
durable d’un tel état. La psychanalyse est cette quête, et il n’est pas dit qu’elle
puisse un jour s’achever totalement.
Le bonheur est alors de chercher le bonheur, de vouloir être heureux en
cherchant dans l’action la reconnaissance objective, ou en cherchant sur le
divan ce désir central auquel être fidèle. Le bonheur, c’est de chercher à être
heureux sans se trahir. On le voit très bien, d’ailleurs, dans la dépression : alors,
nous ne cherchons même plus à être heureux, et c’est pourquoi nous sommes
malheureux. Alors, nous sentons que nous avons trahi en nous quelque chose
de nous-mêmes.
C.VERITE DU MONDE OU DE SOI : ET SI C’ETAIT LA MEME QUETE ? ET S’IL Y
AVAIT , A LA CLEF, LE MEME BONHEUR ?
Nous affirmons donc que c’est de chercher la vérité qui nous rend heureux.
Mais finalement, chercher la vérité du monde, la vérité de la condition humaine,
ou sa vérité personnelle, est-ce si différent ? N’est-ce pas la même curiosité, le
même rapport au réel proprement humain ? Et n’y a-t-il pas, à la clef, le même
bonheur ?
Reprenons l’exemple d’une jeune mère avec son enfant. Le réflexe premier,
celui de l’imbécile heureux, serait bien sûr de croire que son bonheur sera vécu
d’autant plus pleinement qu’elle ne se posera aucune question : ni celle de la
vérité universelle de la maternité, ni celle, par exemple, de la manière dont
devenir mère, maintenant, à son âge et dans cette société, lui permettra de
s’épanouir dans sa vérité personnelle. Il faudrait alors « préférer le bonheur à la
vérité ». Nous avons ensuite vu que son bonheur pouvait être intensifié par la
connaissance de la vérité de la contingence de toute vie : la vérité a alors le
pouvoir de rendre heureux. Mais si, maintenant, nous cherchons le bonheur
dans la recherche de la vérité, est-il vraiment possible de séparer la recherche de
la vérité de la condition humaine de celle de la vérité personnelle de cette jeune
mère ?
Si, en effet, elle s’interroge par la pensée sur la vérité de ce qu’elle vit – sur
l’idée, par exemple, que donner la vie, c’est toujours donner la vie à un être qui
un jour mourra, sur l’idée que la vie est miraculeuse et fragile à la fois –, sa
réflexion viendra certes faire planer une menace sur son bonheur, mais il en
sera aussi, par là même, intensifié. La question de la vérité, la recherche de la
vérité rendront son bonheur, moins insouciant certes, mais plus riche, plus
lucide et plus profond : nos bonheurs les plus profonds ne sont-ils pas ceux qui
se sentent menacés ? Comment, d’ailleurs, une mère pourrait-elle mettre au
monde un enfant sans penser à la fragilité de la vie humaine ? Comment son
bonheur pourrait-il se jouer hors tout rapport à la question de la vérité de la
maternité, et donc de la vie ?
Mais surtout : en se posant ainsi la question de la vérité de la maternité et de la
vie, que fait-elle d’autre que se poser celle de sa vérité personnelle : de la
manière dont elle, personne unique et singulière, à ce moment très particulier de
sa vie, vit son rapport à la maternité et à la vie ?
C’est en sens que la question de « la vérité » et la question de « notre vérité »
vont ensemble. C’est bien sûr tout l’intérêt de la philosophie : nous posons des
questions générales ou universelles mais les entendons résonner par rapport à
notre existence singulière. Ces questions générales nous posent la question de
notre vie personnelle : suis-je à la hauteur ? Ma vie est-elle digne de la condition
humaine ? Nous cherchons en même temps la vérité et notre vérité, nous
cherchons le bonheur en même temps que ces réponses, et c’est tout cela qui
nous rend heureux.
CONCLUSION
« Préférer le bonheur à la vérité », ce serait probablement s’interdire le bonheur.
Si nous voulons être heureux, il nous faut viser plus que le bonheur.
Ce « plus » peut être « la vérité », qui nous rendra heureux d’un bonheur « à
l’ancienne » : nous procurera la sagesse ou la plénitude de ceux qui sont en paix
avec eux-mêmes autant qu’avec l’ordre du monde.
Ce « plus » peut être, non « la vérité » mais plus précisément sa quête, la quête
de sa vérité personnelle ou de celle du monde, cette quête qui nous remplira
d’une forme plus « moderne » de bonheur : ce mélange d’exigence,
d’insatisfaction et de promesse qui rend notre vie passionnante.
Il ne faut donc pas préférer le bonheur à la vérité, mais il ne faut pas non plus
préférer la vérité au bonheur. Le libellé sépare ce que notre vie d’homme réunit.
Il n’y a de bonheur vraiment humain que dans la fidélité à l’égard de « sa vérité
».