LA JOLIE ROUSSE
Me voici devant tous un homme plein de sens
Connaissant la vie et de la mort ce qu'un vivant peut connaître
Ayant éprouvé les douleurs et les joies de l'amour
Ayant su quelquefois imposer ses idées
Connaissant plusieurs langages
Ayant pas mal voyagé
Ayant vu la guerre dans l'Artillerie et l'Infanterie
Blessé à la tête trépané sous le chloroforme
Ayant perdu ses meilleurs amis dans l'effroyable lutte
Je sais d'ancien et de nouveau autant qu'un homme seul
pourrait des deux savoir
Et sans m'inquiéter aujourd'hui de cette guerre
Entre nous et pour nous mes amis
Je juge cette longue querelle de la tradition et de l'invention
De l'Ordre de l'Aventure
Vous dont la bouche est faite à l'image de celle de Dieu
Bouche qui est l'ordre même
Soyez indulgents quand vous nous comparez
A ceux qui furent la perfection de l'ordre
Nous qui quêtons partout l'aventure
Nous ne sommes pas vos ennemis
Nous voulons nous donner de vastes et d'étranges domaines
Où le mystère en fleurs s'offre à qui veut le cueillir
Il y a là des feux nouveaux des couleurs jamais vues
Mille phantasmes impondérables
Auxquels il faut donner de la réalité
Nous voulons explorer la bonté contrée énorme où tout se tait
Il y a aussi le temps qu'on peut chasser ou faire revenir
Pitié pour nous qui combattons toujours aux frontières
De l'illimité et de l'avenir
Pitié pour nos erreurs pitié pour nos péchés
Voici que vient l'été la saison violente
Et ma jeunesse est morte ainsi que le printemps
O Soleil c'est le temps de la raison ardente
Et j'attends
Pour la suivre toujours la forme noble et douce
Qu'elle prend afin que je l'aime seulement
Elle vient et m'attire ainsi qu'un fer l'aimant
Elle a l'aspect charmant
D'une adorable rousse
Ses cheveux sont d'or on dirait
Un bel éclair qui durerait
Ou ces flammes qui se pavanent
Dans les roses-thé qui se fanent
Mais riez de moi
Hommes de partout surtout gens d'ici
Car il y a tant de choses que je n'ose vous dire
Tant de choses que vous ne me laisseriez pas dire
Ayez pitié de moi
Guillaume Apollinaire, Poèmes retrouvés, Poésie-Gallimard
ENIVREZ-VOUS
Il faut être toujours ivre, tout est là ; c'est l'unique question. Pour ne pas sentir l'horrible
fardeau du temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre, il faut vous enivrer sans
trêve.
Mais de quoi? De vin, de poésie, ou de vertu à votre guise, mais enivrez-vous!
Et si quelquefois, sur les marches d'un palais, sur l'herbe verte d'un fossé, vous vous
réveillez, l'ivresse déjà diminuée ou disparue, demandez au vent, à la vague, à l'étoile, à
l'oiseau, à l'horloge; à tout ce qui fuit, à tout ce qui gémit, à tout ce qui roule, à tout ce qui
chante, à tout ce qui parle, demandez quelle heure il est. Et le vent, la vague, l'étoile,
l'oiseau, l'horloge, vous répondront, il est l'heure de s'enivrer ; pour ne pas être les esclaves
martyrisés du temps, enivrez-vous, enivrez-vous sans cesse de vin, de poésie, de vertu, à
votre guise.
Charles Baudelaire, Les petits poèmes en prose
A la Mystérieuse
J'ai tant rêvé de toi que tu perds ta réalité. Est-il encore temps d'atteindre ce corps vivant
et de baiser sur cette bouche la naissance de la voix qui m'est chère? J'ai tant rêvé de toi
que mes bras habitués en étreignant ton ombre à se croiser sur ma poitrine ne se plieraient
pas au contour de ton corps, peut-être. Et que, devant l'apparence réelle de ce qui me hante
et me gouverne depuis des jours et des années, je deviendrais une ombre sans doute.O
balances sentimentales.
J'ai tant rêvé de toi qu'il n'est plus temps
sans doute que je m'éveille.
Je dors debout, le corps exposé à toutes
les apparences de la vie et de l'amour
et toi, la seule qui compte
aujourd' hui pour moi,
je pourrais moins
toucher ton front et tes
lèvres que les premières lèvres
et le premier front venu. J'ai tant
rêvé de toi, tant marché,
parlé, couché avec
ton fantôme qu'il ne me
reste plus peut-être, et
pourtant, qu'à être fantôme
parmi les fantômes et plus
ombre cent fois que
l'ombre qui se
promène et se
promènera
allégrement
sur le cadran
solaire de ta vie.
Robert Desnos
Partir.
Comme il y a des hommes-hyènes et des hommes-
panthères, je serais un homme-juif
un homme-cafre
un homme-hindou-de-Calcutta
un homme-de-Harlem-qui-ne-vote-pas
l'homme-famine, l'homme-insulte, l'homme-torture
on pouvait à n'importe quel moment le saisir le rouer
de coups, le tuer - parfaitement le tuer - sans avoir
de compte à rendre à personne sans avoir d'excuses à présenter à personne
un homme-juif
un homme-pogrom
un chiot
un mendigot
mais est-ce qu'on tue le Remords, beau comme la
face de stupeur d'une dame anglaise qui trouverait
dans sa soupière un crâne de Hottentot?
Je retrouverais le secret des grandes communications et des grandes combustions. Je dirais orage. Je
dirais fleuve. Je dirais tornade. Je dirais feuille. Je dirais arbre. Je serais mouillé de toutes les pluies,
humecté de toutes les rosées. Je roulerais comme du sang frénétique sur le courant lent de l'oeil des mots
en chevaux fous en enfants frais en caillots en couvre-feu en vestiges de temple en pierres précieuses assez loin
pour décourager les mineurs. Qui ne me comprendrait pas ne comprendrait pas davantage le rugissement du
tigre.
Et vous fantômes montez bleus de chimie d'une forêt de bêtes traquées de machines tordues d'un jujubier de
chairs pourries d'un panier d'huîtres d'yeux d'un lacis de lanières découpées dans le beau sisal d'une peau
d'homme j'aurais des mots assez vastes pour vous contenir
et toi terre tendue terre saoule
terre grand sexe levé vers le soleil
terre grand délire de la mentule de Dieu
terre sauvage montée des resserres de la mer avec
dans la bouche une touffe de cécropies
terre dont je ne puis comparer la face houleuse qu'à
la forêt vierge et folle que je souhaiterais pouvoir en
guise de visage montrer aux yeux indéchiffreurs des
hommes
Il me suffirait d'une gorgée de ton lait jiculi
pour qu'en toi je découvre toujours à même distance
de mirage - mille fois plus natale et dorée d'un
soleil que n'entame nul prisme - la terre où tout
est libre et fraternel, ma terre.
Partir. Mon coeur bruissait de générosités
emphatiques. Partir... j'arriverais lisse et jeune
dans ce pays mien et je dirais à ce pays dont le
limon entre dans la composition de ma chair :
« J'ai longtemps erré et je reviens vers la hideur
désertée de vos plaies ».
Je viendrais à ce pays mien et je lui dirais:
Embrassez-moi sans crainte... Et si je ne sais
que parler, c'est pour vous que je parlerai».
Et je lui dirais encore :
« Ma bouche sera la bouche des malheurs qui
n'ont point de bouche, ma voix, la liberté de
celles qui s'affaissent au cachot du désespoir. »
Et venant je me dirais à moi-même :
« Et surtout mon corps aussi bien que mon
âme, gardez-vous de vous croiser les bras en
l'attitude stérile du spectateur, car la vie n'est
pas un spectacle, car une mer de douleurs n'est
pas un proscenium, car un homme qui crie n'est
pas un ours qui danse... » AIMÉ CÉSAIRE
Les mains d'Elsa
Donne-moi tes mains pour l'inquiétude
Donne-moi tes mains dont j'ai tant rêvé
Dont j'ai tant rêvé dans ma solitude
Donne-moi te mains que je sois sauvé
Lorsque je les prends à mon pauvre piège
De paume et de peur de hâte et d'émoi
Lorsque je les prends comme une eau de neige
Qui fond de partout dans mes main à moi
Sauras-tu jamais ce qui me traverse
Ce qui me bouleverse et qui m'envahit
Sauras-tu jamais ce qui me transperce
Ce que j'ai trahi quand j'ai tresailli
Ce que dit ainsi le profond langage
Ce parler muet de sens animaux
Sans bouche et sans yeux miroir sans image
Ce frémir d'aimer qui n'a pas de mots
Sauras-tu jamais ce que les doigts pensent
D'une proie entre eux un instant tenue
Sauras-tu jamais ce que leur silence
Un éclair aura connu d'inconnu
Donne-moi tes mains que mon coeur s'y forme
S'y taise le monde au moins un moment
Donne-moi tes mains que mon âme y dorme
Que mon âme y dorme éternellement.
Louis Aragon, Extrait du "Fou d'Elsa", Édition Gallimard (collection Blanche)
Sachez qu'hier, de ma lucarne,
J'ai vu, j'ai couvert de clins d'yeux,
Une fille qui dans la Marne
Lavait des torchons radieux
Je pris un air incendiaire
Je m'adossais contre un pilier
Puis je lui dis "O Lavandière"
Blanchisseuse étant familier
La blanchisseuse gaie et tendre
Sourit et, dans la hameau noir
Au loin, sa mère cessa d'entendre
Le bruit vertueux du battoir.
Je m'arrête. L'idylle est douce
Mais ne veux pas, je vous le dis,
Qu'au delà du baiser on pousse
La peinture du paradis.
Victor Hugo
Ce soir,
Si j'écrivais un poème
pour la postérité?
fichtre
la belle idée
je me sens sûr de moi
j'y vas
et à la postérité
j'y dis merde et remerde
et reremerde
drôlement feintée
la postérité
qui attendait son poème
ah mais
Raymond Quenaeau, Extrait de "L'Art Poétique", Poésie/Gallimard
A L C H I M I E D U V E R B E
À moi. L'histoire d'une de mes folies.
Depuis longtemps je me vantais de posséder tous les paysages possibles, et trouvais dérisoires les
célébrités de la peinture et de la poésie moderne.
J'aimais les peintures idiotes, dessus de portes, décors, toiles de saltimbanques, enseignes,
enluminures populaires; la littérature démodée, latin d'église, livres érotiques sans orthographe,
romans de nos aïeules, contes de fées, petits livres de l'enfance, opéras vieux, refrains niais, rhythmes
naïfs.
Je rêvais croisades, voyages de découvertes dont on n'a pas de relations, républiques sans histoires,
guerres de religion étouffées, révolutions de moeurs, déplacements de races et de continents: je
croyais à tous les enchantements.
J'inventai la couleur des voyelles! - A noir, E blanc, I rouge, O bleu, U vert. -Je réglai la forme et le
mouvement de chaque consonne, et, avec des rhythmes instinctifs, je me flattai d'inventer un verbe
poétique accessible, un jour ou l'autre, à tous les sens. Je réservais la traduction.
Ce fut d'abord une étude. J'écrivais des silences, des nuits, je notais l'inexprimable. Je fixais des
vertiges.
RIMBAUD, UNE SAISON EN ENFER
Monsieur Prud'homme
Il est grave, il est maire et père de famille,
Son faux-col engloutit son oreille, ses yeux
Dans un rêve sans fin flottent insoucieux
Et le printemps en fleurs sur ses pantoufles brille
Que lui fait l'astre d'or, que lui fait la charmille
Où l'oiseau chante à l'ombre et que lui font les cieux
Et les prés verts et les gazons silencieux.
Monsieur Prud'Homme songe à marier sa fille,
Avec Monsieur Machin, un jeune homme cossu,
Il est juste milieu, botaniste et pansu
Quant aux faiseurs de vers, ces vauriens, ces maroufles,
Ces fainéants barbus mal peignés, il les a
Plus en horreur que son éternel coryza
Et le printemps en fleurs brille sur ses pantoufles.
Paul VERLAINE
Les pas
Tes pas, enfants de mon silence,
Saintement, lentement placés,
Vers le lit de ma vigilance
Procèdent muets et glacés.
Personne pure, ombre divine,
Qu'ils sont doux, tes pas retenus !
Dieux !... tous les dons que je devine
Viennent à moi sur ces pieds nus !
Si, de tes lèvres avancées,
Tu prépares pour l'apaiser,
A l'habitant de mes pensées
La nourriture d'un baiser,
Ne hâte pas cet acte tendre,
Douceur d'être et de n'être pas,
Car j'ai vécu de vous attendre,
Et mon coeur n'était que vos pas.
Paul Valéry, Extrait de Poésies - Charmes, éd. Poésie/Gallimard
UNE BONNE PAIRE DE CLAQUES DANS LA GUEULE
Quand on est tout blasé,
Quand on a tout usé
Le vin, l'amour, les cartes
Quand on a perdu l'vice
Des bisques d'écrevisse
Des rillettes de la Sarthe
Quand la vue d'un strip-tease
Vous fait dire: "Qué Bêtise !
Vont-y trouver aut' chose"
Il reste encore un truc
Qui n'est jamais caduque
Pour voir la vie en rose
Une bonne paire de claques dans la gueule
Un bon coup d'savate dans les fesses
Un marron sur les mandibules
ça vous r'f'ra une deuxième jeunesse
Une bonne paire de claques dans la gueule
Un direct au creux d'l'estomac
Les orteils coincés sous une meules
Un coup d'pompe en plein tagada
ça enterre tout, la drogue et l'aspirine
Les épinards, la Schnouff et la Badoit
C'est bien plus bath que l'foie gras en terrine
Car c'est moins cher et ça n'alourdit pas
Une bonne paire de claques dans la gueule
Et la vie reprend tout son prix
Chaque matin, quand on se sent seul
Claquons nous la gueule entre amis!
Quand elle a foutu l'camp
En emportant l'argent
Et la machine à coudre
En vous laissant l'évier
Plein de vaisselle pas lavée
Et l'sel dans l'sucre en poudre
Quand vot'meilleur copain
Téléphone le lend'main
En disant : "Viens la r'prendre!"
On ricane et on pense
"Attends un peu Hortense
Qu'est-ce que tu vas prendre!"
Une bonne paire de claques dans la gueule
Un bon coup d'savate dans les fesses
Un marron sur les mandibules
ça te r'f'ra une deuxième jeunesse
Une bonne paire de claque dans la gueule
Un direct au creux d'lestomac
Les orteils coincés sous une meules
Un coup d'pompe en plein tagada
Tu t'ennuyais dans ma p'tite chambre
Tu voulais voir du nouveau
Chaque matin de janvier à décembre
Tu pourras t'offrir a gogo
Une bonne paire de claques dans la gueule
Et çà me consolera ma chérie
Des soirées où tu manoeuvrais
Le rouleau à patisserie
Tiens! Salope!
Boris Vian
L'épitaphe
Frères humains qui après nous vivez,
N'ayez les coeurs contre nous endurcis,
Car, si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous mercis.
Vous nous voyez ci attachés cinq, six :
Quant à la chair, que trop avons nourrie,
Elle est piéça dévorée et pourrie,
Et nous, les os, devenons cendre et poudre.
De notre mal personne ne s'en rie ;
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !
Si frères vous clamons, pas n'en devez
Avoir dédain, quoique fûmes occis
Par justice. Toutefois vous savez
Que tous hommes n'ont pas bon sens rassis ;
Excusez-nous, puisque sommes transis,
Envers le fils de la Vierge Marie,
Que sa grâce ne soit pour nous tarie,
Nous préservant de l'infernale foudre.
Nous sommes morts, âme ne nous harie,
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !
La pluie nous a débués et lavés,
Et le soleil desséchés et noircis ;
Pies, corbeaux, nous ont les yeux cavés,
Et arraché la barbe et les sourcils.
Jamais nul temps nous ne sommes assis ;
Puis çà, puis là, comme le vent varie,
À son plaisir sans cesser nous charrie,
Plus becquetés d'oiseaux que dés à coudre.
Ne soyez donc de notre confrérie ;
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !
Prince Jésus, qui sur tous a maistrie,
Garde qu'Enfer n'ait de nous seigneurie :
À lui n'ayons que faire ni que soudre.
Hommes, ici n'a point de moquerie ;
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !
François Villon
Parce que de la viande était à point rôtie
Parce que le journal détaillait un viol
Parce que sur sa gorge ignoble et mal bâtie
La servante oublia de boutonner son col
Parce que, d'un lit grand comme une sacristie,
Il voit sur la pendule un couple antique et fol
Et qu'il n'a pas sommeil et que sans modestie
Sa jambe sous le drap frôle une jambe au vol
Un niais met sous lui sa femme froide et sèche
Contre son bonnet blanc frotte son casque à mèches
Et travaille en soufflant inexorablement
Et de ce qu'une nuit sans rage et sans tempête
Ces deux êtres se sont accouplés en dormant
O Shakespeare, et toi Dante ! il peut naître un poète
Stéphane Mallarmé
DESSEIN DE QUITTER UNE FEMME
Qui ne le contentait que de promesses
Beauté, mon beau souci, de qui l'âme incertaine
A comme l'Océan son flux et son reflux :
Pensez de vous résoudre à soulager ma peine,
Ou je me vais résoudre à ne la souffrir plus.
Vos yeux ont des appas que j'aime et que je prise,
Et qui peuvent beaucoup dessus ma liberté :
Mais pour me retenir, s'ils font cas de ma prise,
Il leur faut de l'amour autant que de beauté.
Madame, songez-y, vous perdez votre gloire
De me l'avoir promis et vous rire de moi,
S'il ne vous en souvient vous manquez de mémoire,
Et s'il vous en souvient vous n'avez point de foi.
Quand je pense être au point que cela s'accomplisse,
Quelque excuse toujours en empêche l'effet :
C'est la toile sans fin de la femme d'Ulysse,
Dont l'ouvrage du soir au matin se défait.
J'avais toujours fait compte, aimant chose si haute,
De ne m'en séparer qu'avecque le trépas,
S'il arrive autrement ce sera votre faute
De faire des serments et ne les tenir pas.
François de Malherbe
Chanson de Barberine
Beau chevalier qui partez pour la guerre,
Qu'allez-vous faire si loin d'ici?
Voyez-vous pas que la nuit est profonde,
Et que le monde n'est que souci?
Vous qui croyez qu'une amour délaissée
De la pensée s'enfuit ainsi,
Hélas! hélas! chercheurs de renommée,
Votre fumée s'envole aussi.
Beau chevalier qui partez pour la guerre,
Qu'allez-vous faire si loin de nous?
J'en vais pleurer, moi qui me laissais dire
Que mon sourire était si doux.
Alfred de Musset
L'Amour et la Folie
Tout est mystère dans l'Amour,
Ses flèches, son carquois, son flambeau, son enfance:
Ce n'est pas l'ouvrage d'un jour
Que d'épuiser cette science.
Je ne prétends donc point tout expliquer ici:
Mon but est seulement de dire, à ma manière,
Comment l'aveugle que voici
(C'est un dieu), comment, dis-je, il perdit la lumière;
Quelle suite eut ce mal, qui peut-être est un bien
J'en fais juge un amant, et ne décide rien.
La Folie et l'Amour jouaient un jour ensemble:
Celui-ci n'était pas encor privé des yeux.
Une dispute vint : l'Amour veut qu'on assemble
Là-dessus le conseil des Dieux;
L'autre n'eut pas la patience;
Elle lui donne un coup si furieux,
Qu'il en perd la clarté des cieux.
Vénus en demande vengeance.
Femme et mère, il suffit pour juger de ses cris:
Les Dieux en furent étourdis,
Et Jupiter, et Némésis,
Et les Juges d'Enfer, enfin toute la bande.
Elle représenta l'énormité du cas;
Son fils, sans un bâton, ne pouvait faire un pas:
Nulle peine n'était pour ce crime assez grande:
Le dommage devait être aussi réparé.
Quand on eut bien considéré
L'intérêt du public, celui de la partie,
Le résultat enfin de la suprême cour
Fut de condamner la Folie
A servir de guide à l'Amour.
Jean de La Fontaine
GENRE BIOGRAPHIQUE
Déjà, à l'âge de trois ans, l'auteur de ces lignes était
remarquable : il avait fait le portrait de sa concierge en
passe-boule, couleur terre-cuite, au moment où celle-ci,
les yeux pleins de larmes, plumait un poulet. Le poulet
projetait un cou platonique. Or, ce n'était ce passe-boule,
qu'un passe-temps. En somme, il est remarquable qu'il
n'eut pas été remarqué: remarquable, mais non regret-
table, car s'il avait été remarqué, il ne serait pas devenu
remarquable; il aurait été arrêté dans sa carrière, ce qui
eût été regrettable. Il est remarquable qu'il eût été
regretté et regrettable qu'il eût été remarqué. Le poulet
du passe-boule était une oie.
Max Jacob, Le Cornet à dés, Poésie/Gallimard.
L'AMOUREUSE
Elle est debout sur mes paupières
Et ses cheveux sont dans les miens,
Elle a la forme de mes mains,
Elle a la couleur de mes yeux,
Elle s'engloutit dans mon ombre
Comme une pierre sur le ciel.
Elle a toujours les yeux ouverts
Et ne me laisse pas dormir.
Ses rêves en pleine lumière
Font s'évaporer les soleils
Me font rire, pleurer et rire,
Parler sans avoir rien à dire.
Paul Eluard, Extrait de "Capital de la Douleur", Poésie/Gallimard
Tu m'as dit si tu m'écris
Ne tape pas tout à la machine
Ajoute une ligne de ta main
Un mot un rien oh pas grand chose
Oui oui oui oui oui oui oui oui
Ma Remington est belle pourtant
Je l'aime beaucoup et travaille bien
Mon écriture est nette est claire
On voit très bien que c'est moi
qui l'ai tapée
Il y a des blancs que je suis seul à savoir faire
Vois donc l'oeil qu'à ma page
Pourtant, pour te faire plaisir j'ajoute à l'encre
Deux trois mots
Et une grosse tache d'encre
Pour que tu ne puisses pas les lire.
Blaise Cendrars, Extrait "Du Monde entier, Au Coeur du Monde", Poésie/Gallimard
LES DOIGTS DE LA MAIN.
Le pouce est ce gras cabaretier flamand,
d'humeur goguenarde et grivoise, qui fume sur
sa porte, à l'enseigne de la double bière de
mars.
L'index est sa femme, virago sèche comme une
merluche, qui dès le matin soufflette sa
servante dont elle est jalouse, et caresse la
bouteille dont elle est amoureuse.
Le doigt du milieu est leur fils, compagnon
dégrossi à la hache, qui serait soldat s'il n'était
brasseur, et qui serait cheval s'il n'était
homme.
Le doigt de l'anneau est leur fille, leste et
agaçante Zerbine qui vend des dentelles aux
dames et ne vend pas ses sourires aux
cavaliers.
Et le doigt de l'oreille est le Benjamin de la
famille, marmot pleureur, qui toujours se
trimballa à la ceinture de sa mère comme un
petit enfant pendu au croc d'une ogresse.
Les cinq doigts de la main sont la plus
mirobolante giroflée à cinq feuilles qui ait
jamais brodé les parterres de la noble cité de
Harlem. Pudeur
ALOYSIUS BERTRAND Elle rougit si l'on parle de chaise, pour ce que l'on
y pose.
Je prends mille précautions pour ne pas choquer
ma femme. Dès le matin, une lettre la prévient
de ma visite
possible pour le lendemain soir.
J'entre, comme quelqu'un qui se tromperait,
m'excusant, revêtu d'un lourd par-dessus beige.
Ensuite, je dois imaginer mille raisons pour le
quitter : la chaleur ou qu'il est trempé.
En veston, je ne puis éviter que sa rougeur ne
soit extrême. Il me faut revenir en arrière,
m'entourer de rideau, ou me cacher dans la pièce
voisine. Je reviens. Elle, enfouie sous les draps,
en manteau de fourrure, a repris sa contenance.
Je me glisse.
Non, ce n'est pas commode.
Après, je dois partir en voyage.
Mais la gêne persiste pendant des mois
entre nous deux.
André Frédérique
Le Verbe Être
Je connais le désespoir dans ses grandes lignes. Le
désespoir n'a pas d'ailes, il ne se tient pas nécessairement à
une table desservie sur une terrasse, le soir, au bord de la
mer. C'est le désespoir et ce n'est pas le retour d'une
quantité de petits faits comme des graines qui quittent à la
nuit tombante un sillon pour un autre. Ce n'est pas la
mousse sur une pierre ou le verre à boire. C'est un bateau
criblé de neige, si vous voulez, comme les oiseaux qui
tombent et leur sang n'a pas la moindre épaisseur. Je
connais le désespoir dans ses grandes lignes. Une forme
très petite, délimitée par un bijou de cheveux. C'est le
désespoir. Un collier de perles pour lequel on ne saurait
trouver de fermoir et dont l'existence ne tient pas même à
un fil, voilà le désespoir. Le reste, nous n'en parlons pas.
Nous n'avons pas fini de deséspérer, si nous commençons.
Moi je désespère de l'abat-jour vers quatre heures, je
désespère de l'éventail vers minuit, je désespère de la
cigarette des condamnés. Je connais le désespoir dans ses
grandes lignes. Le désespoir n'a pas de coeur, la main reste
toujours au désespoir hors d'haleine, au désespoir dont les
glaces ne nous disent jamais s'il est mort. Je vis de ce
désespoir qui m'enchante. J'aime cette mouche bleue qui v
ole dans le ciel à l'heure où les étoiles chantonnent. Je
connais dans ses grandes lignes le désespoir aux longs
étonnements grêles, le désespoir de la fierté, le désespoir
de la colère. Je me lève chaque jour comme tout le monde
et je détends les bras sur un papier à fleurs, je ne me
souviens de rien, et c'est toujours avec désespoir que je
découvre les beaux arbres déracinés de la nuit. L'air de la
chambre est beau comme des baguettes de tambour. Il fait
un temps de temps. Je connais le désespoir dans ses
grandes lignes. C'est comme le vent du rideau qui me tend
la perche. A-t-on idée d'un désespoir pareil! Au feu! Ah! ils
vont encore venir... Et les annonces de journal, et les
réclames lumineuses le long du canal. Tas de sable, espèce
de tas de sable! Dans ses grandes lignes le désespoir n'a
pas d'importance. C'est une corvée d'arbres qui va encore
faire une forêt, c'est une corvée d'étoiles qui va encore faire
un jour de moins, c'est une corvée de jours de moins qui va
encore faire ma vie.
André Breton
Extrait de
"Le révolver à cheveux blanc"
Poésie/Gallimard.
A la poursuite du cheval
Quand il était adolescent
il vivait dans une ville
qui était une légende
au bord de la mer caraïbe.
Si on voulait on pouvait
se changer en n'importe quoi,
on pouvait être un arbre
qui marche et boit du rhum,
un boeuf qui joue de l'orgue
le dimanche à l'église,
un lion qui rend cocus
tous les notaires de la ville.
Lui, un soir de son adolescence
il était devenu un cheval de course,
il traversait au galop Jacmel
il hennissait et invitait les gens
à venir gambader avec lui dans la rue.
Mais portes et fenêtres restaient fermées.
Soudain une jeune fille est sortie
d'une maison de la place d'Armes :
c'était l'un des trésors de la ville,
elle était en chemise de nuit
et souriait à l'adolescent-cheval.
Quand il arriva auprès d'elle
la jeune fille quitta sa chemise
et sauta sur son dos : il galopa
galopa sans fin dans la nuit
en faisant plusieurs fois le tour de Jacmel.
Il sentait Hadriana toute nue sur son dos
comme le ciel nocturne sent les étoffes
ou comme la terre sent l'herbe au matin
il sentait sa saveur de jeune fille.
Il galopa galopa dans la nuit
avec l'étoile de Jacmel sur son dos,
avec la joie de la ville et toute la douleur
de la ville sur son dos
Avec ses peurs et
ses haines sur son dos,
il galopa galopa dans la nuit
avec les baisers
et tous les rêves de Jacmel sur son dos.
Au petit matin ils allèrent à la mer
où ils se rafraîchirent longuement,
ensuite ils allèrent à la rivière
pour se quitter le sel du corps.
Plus tard il la déposa chez elle
sous les arbres éberlués de la place.
Quand il reprit sa forme de garçon
il avait les flancs ensanglantés,
il avait d'atroces douleurs aux épaules,
il avait très mal au cuir chevelu,
il resta deux semaines au lit
à regarder s'éloigner son adolescence
avec la plus belle fille de sa vie !
René Depestre
PLAIN-CHANT
Je n'aime pas dormir quand ta figure habite,
La nuit, contre mon cou ;
Car je pense à la mort laquelle vient trop vite,
Nous endormir beaucoup.
Je mourrai, tu vivras et c'est ce qui m'éveille!
Est-il une autre peur?
Un jour ne plus entendre auprès de mon oreille
Ton haleine et ton coeur.
Quoi, ce timide oiseau replié par le songe
Déserterait son nid !
Son nid d'où notre corps à deux têtes s'allonge
Par quatre pieds fini.
Puisse durer toujours une si grande joie
Qui cesse le matin,
Et dont l'ange chargé de construire ma voie
Allège mon destin.
Léger, je suis léger sous cette tête lourde
Qui semble de mon bloc,
Et reste en mon abri, muette, aveugle, sourde,
Malgré le chant du coq.
Cette tête coupée, allée en d'autres mondes,
Où règne une autre loi,
Plongeant dans le sommeil des racines profondes,
Loin de moi, près de moi.
Ah ! je voudrais, gardant ton profil sur ma gorge,
Par ta bouche qui dort
Entendre de tes seins la délicate forge
Souffler jusqu'à ma mort.
Jean Cocteau, Extrait de "Plain-Chant", Poésie/Gallimard
Les hommes doués d'une sensibilité excessive,
jouissent plus et souffrent plus que les natures
moyennes et modérées.
J'ai participé à ces excès d'impressions, dans la
mesure de mon organisation.
Ceux qui sentent plus, expriment plus aussi. Ils sont
éloquents, ou poètes.
Leurs organes paraissent faits d'une matière plus
fragile mais plus sonore que le reste de l'argile
humaine.
Les coups que la douleur y frappe y résonnent et
propagent leurs vibrations dans l'âme des autres.
La vie du vulgaire est un vague et sourd murmure du
coeur.
La vie des hommes sensibles est un cri.
La vie du poète est un chant.
Alphone de Lamartine
La Brouette
Tel un prince héritier qui se déguise et rôde
Afin de démasquer l'injustice et la fraude
Dans les états du Roi, son père,
Tel, Jésus, reprend parfois son jeune front mortel,
Quitte en secret le firmament du Dieu, Son Père
Et blond, s'en vient un peu voyager sur la Terre
Télémaque divin, que comme un vieux Mentor,
Le Bon saint Pierre, ôtant son auréole d'or
Pour n'être pas trahi par ses feux, accompagne.
Un jour, ayant battu longuement la campagne,
Le Seigneur et le Saint (on était en hiver)
Firent halte en un bois, dont le feuillage verre
N'était plus sur le sol que de l'humus rougeâtre.
Saint Pierre eût bien voulu s'asseoir au coin d'un âtre A ma femme endormie.
Et chauffer ses vieux doigts, mais la seule maison
Qui leva le chapeau de chaume à l'horizon Tu dors en croyant que mes vers
Ne penchait pas au vent la plume de fumée Vont encombrer tout l'Univers
Qui fait rêver bon gîte et soupe parfumée. De désastres et d'incendies ;
Donc, ce bois valait mieux. D'autant que le Soleil Elles sont si rares pourtant
y [Link] soleil, pas bien chaud, c'est vrai, Mes chansons au soleil couchant
Timidement vermeil. Mais tout de même, Et mes lointaines mélodies.
Point trop à dédaigner dans ce matin si blême, Mais si je dérange parfois
Et Pierre, tout fourbu d'aller par les chemins, La sérénité des cieux froids,
S'étant assis, tendait vers ce Soleil, ses mains Si des sons d'acier et de cuivre
Et les dégourdissait dans sa lumière rose, Ou d'or, vibrent dans mes chansons,
Cependant que Jésus, rêvait, à quelque chose, Pardonne ces hautes façons,
Debout, et ne sentant ni fatigue, ni froid. C'est que je me hâte de vivre.
Pierre cria soudain :" Maître, fils de mon Roi, Et puis tu m'aimeras toujours.
Regardez ! Regardez cette femme ! Éternelles sont les amours
N'est-elle pas stupide ou folle ? Sur mon âme, Dont ma mémoire est le repaire
Elle veut ramasser du Soleil. Voyez-là !" Nos enfants seront de fiers gas
Qui répareront les dégats,
Edmond Rostand Que dans ta vie a fait leur père.
Ils dorment sans rêver à rien,
Dans le nuage aérien
Des cheveux sur leurs fines têtes ;
Moi, je vis la vie à côté, Et toi, près d'eux, tu dors aussi,
Pleurant alors que c'est la fête. Ayant oublié le souci
Les gens disent : Comme il est bête! De tout travail, de toutes dettes.
En somme, je suis mal coté.
Moi je veille et je fais ces vers
J'allume du feu dans l'été, Qui laisseront tout l'univers
Dans l'usine je suis poète ; Sans désastre et sans incendie ;
Pour les pitres je fais la quête. Et demain, au soleil montant
Qu'importe ! J'aime la beauté. Tu souriras en écoutant
Cette tranquille mélodie.
Beauté des pays et des femmes,
Beauté des vers, beauté des flammes,
Beauté du bien, beauté du mal.
Charles Cros
J'ai trop étudié les choses ;
Le temps marche d'un pas normal;
Des roses, des roses, des roses !
Charles Cros
LÉGENDE
Va dire à ma chère Ile, là-bas, tout là-bas,
Près de cet obscur marais de Foulc, dans la lande,
Que je viendrai vers elle ce soir, qu'elle attende,
Qu'au lever de la lune elle entendra mon pas.
Tu la trouveras baignant ses pieds sous les rouches,
Les cheveux dénoués, les yeux clos à demi,
Et naïve, tenant une main sur la bouche,
Pour ne pas réveiller les oiseaux endormis.
Car les marais sont tout embués de légende,
Comme le ciel que l'on découvre dans ses yeux,
Quand ils boivent la bonne lune sur la lande
Ou les vents tristes qui dévalent des Hauts-Lieux.
Dis-lui que j'ai passé des aubes merveilleuses
A guetter les oiseaux qui revenaient du nord,
Si près d'elle, étendue à mes pieds et frileuse
Comme une petite sauvagine qui dort.
Dis-lui que nous voici vers la fin de septembre,
Que les hivers sont durs dans ces pays perdus,
Que devant la croisée ouverte de ma chambre,
De grands fouillis de fleurs sont toujours répandus.
Annonce-moi comme un prophète, comme un prince,
Comme le fils d'un roi d'au-delà de la mer;
Dis-lui que les parfums inondent mes provinces
Et que les Hauts-Pays ne souffrent pas l'hiver.
Dis-lui que les balcons ici seront fleuris,
Qu'elle se baignera dans les étangs sans fièvre,
Mais que je voudrais voir dans ses yeux assombris
Le sauvage secret qui se meurt sur ses lèvres,
L'énigme d'un regard de pure transparence
Et qui brille parfois du fascinant éclair
Des grands initiés aux jeux de connaissance
Et des couleurs du large, sous les cieux déserts...
Patrice de La Tour du Pin
France, mère des arts...
France, mère des arts, des armes et des lois,
Tu m'as nourri longtemps du lait de ta mamelle:
Ores, comme un agneau qui sa nourrice appelle,
Je remplis de ton nom les antres et les bois.
Si tu m'as pour enfant avoué quelquefois,
Que ne me réponds-tu maintenant, ô cruelle ?
France, France, réponds à ma triste querelle :
Mais nul, sinon écho, ne réponds à ma voix.
Entre les loups cruels j'erre parmi la plaine,
Je sens venir l'hiver, de qui la froide haleine
D'une tremblante horreur fait hérisser ma peau.
Las ! tes autres agneaux n'ont faute de pâture ;
Ils ne craignent le loup, le vent, ni la froidure :
Si ne suis-je pourtant le pire du troupeau.
(Les Regrets) Joachim du Bellay ( 1525-1560)
Le ramoneur
Une petite chose noire sur la neige
Criant" amoneur, amoneur..." avec des accents plaintifs !
"Où sont ton père et ta mère, dis?...
- Ils sont tous deux partis jusqu'à l'église pour prier.
Parce que j'étais joyeux sur la lande
Et que je souriais dans la neige de l'hiver,
Ils m'ont vêtu d'habits de deuil,
Ils m'ont appris à chanter en me plaignant.
Et parce que je suis heureux et que je danse et que je chante.
Ils pensent qu'ils ne m'ont fait aucun tort
Et ils sont partis louer le Seigneur, et son prêtre et son roi
Qui édifient un paradis de notre misère."
(Chants d'innocence et d'expérience)
Traduit de l'anglais par M.-L. et Philippe Soupault, William Blake (1757-1827)
IL faut que j'écrive...
Il faut que j'écrive mon dernier voyage
J'avais le pied enflé
La barbe toute brûlée de cheveux gris
Le soleil pâlissait devant mes yeux
Assommés par l'ivresse
mon cœur était près d'éclater
Tous ceux que j'avais laissé souillons
Étaient maintenant pleins d'arrogance
Ils avaient appris à commander.
(Isefra) Traduit du kabyle par Mouloud Mamerri, Si Mohand (1845-1906)
Amour du prochain
Qui a vu le crapaud traverser une rue? c'est un tout
petit homme : une poupée n'est pas plus minuscule. Il se
traîne sur les genoux : il a honte, on dirait...? Non ! il est
rhumatisant, une jambe reste en arrière, il la ramène ! où
va-t-il ainsi ? il sort de l'égout, pauvre clown. Personne
n'a remarqué ce crapaud dans la rue. Jadis, personne ne
me remarquait dans la rue, maintenant les enfants se
moquent de mon étoile jaune. Heureux crapaud ! tu n'as
pas d'étoile jaune.
(Derniers Poèmes en vers et en prose) Max Jacob (1876-1944)
-Eh ben, t'as été en prison
-Ben oui, Seigneur!
-Eh ben, i' t'ont donné trente jours?
-Ben oui, Seigneur!
-Eh ben, t'as purgé ta peine?
-Ben oui, Seigneur!
-Eh ben, tu veux bien r'commencer?
-Ben oui, Seigneur!
-Eh ben, tu t'battras pour la cause?
-Ben oui, Seigneur!
-Eh ben, tu tiendras tête au juge?
-Ben oui, Seigneur...
(Fleuve profond, sombre rivière- Les negro spirituals)
Traduit de l'américain par M. Yourcenar.
Anonyme écrit entre 1961-1964
Le miel sauvage sent la liberté... Couplets de la rue Saint-Martin
Le miel sauvage sent la liberté, Je n'aime plus la rue Saint-Martin
La poussière sent le rayon de soleil, Depuis qu'André Platard l'a quittée.
La bouche d'une fille - la violette, Je n'aime plus la rue Saint-Martin,
Et l'or ne sent rien. Je n'aime plus rien, pas même le vin.
Le réséda sent l'eau, Je n'aime plus la rue Saint-Martin
L'amour sent la pomme, Depuis qu'André Platard l'a quittée.
Mais nous savons maintenant C'est mon ami, c'est mon copain.
Que seul le sang a l'odeur du sang. Nous partagions la chambre et le pain.
Je n'aime plus la rue Saint-Martin.
Et c'est en vain que le gouverneur romain
Se lavait les mains devant la foule C'est mon ami, c'est mon copain.
Sous les cris lugubres de la plèbe. Il a disparu un matin,
Et vain aussi la reine d'Écosse Ils l'ont emmené, on ne sait plus rien.
On ne l'a plus revu dans la rue Saint-Martin.
Frottait ses paumes étroites
Pour effacer les gouttes rouges Pas la peine d'implorer les saints.
Dans la pénombre étouffante Saints Merri, Jacques, Gervais et Martin,
De la maison royale. Pas même Valérien qui se cache sur la colline.
Le temps passe, on ne sait rien.
1943 (L'Ombre) Traduit du russe par André Platard a quitté la rue Saint-Martin.
Jeanne Rude, Anna Akhmatova (1889-1996)
1942 ( État de veille)
Robert Desnos (1900-1945)
Exécution
Creusant ma fosse comme il faut, comme on l'ordonne,
Je cherche dans la terre un peu de réconfort.
Je creuse encore, un coup, un vermisseau qui sort
D'en dessous, palpitant - le cœur tremble plus fort.
Et ma pelle le coupe -et, merveille, je vois
Chaque morceau coupé qui devient deux, puis trois,
Encore un coup, en trois, en quatre il se divise.
Ai-je vraiment créé de mes mains tant de vies?
Et le soleil revient au plus noir de mon âme,
Un espoir raffermit mon bras, trempe ma chair.
Si même un ver refuse de céder à la lame
Es-tu donc, homme, moins qu'un ver?
Ghetto de Vilno, 1942
(Où gîtent les étoiles)
Traduit du yiddish par Charles Dozynski.
Avrom Sutzkever (né en 1913)
"Je serais fleuve et rive..."
O fleuve heureux, qui as sur ton rivage
De mon amer la tant douce racine,
De ma douleur la seule médecine,
Et de ma soif le désiré breuvage!
O roc feutré d'un vert tapis sauvage!
O de mes vers la source caballine!
O belles fleurs! O liqueur cristalline!
Plaisirs de l'oeil qui me tient en servage.
Je ne suis pas sur votre aise envieux,
Mais si j'avais pitoyables les Dieux,
Puisque le ciel de mon bien vous honore,
Vous sentiriez aussi ma flamme vive,
Ou comme vous, je serais fleuve et rive,
Roc, source, fleur et ruisselet encore.
Sonnet 77 de "L'Olive" - 1550, Joachim Du Bellay
A propos de l'homme
L'homme sait comment
entre les deux jambes
allongées droites de la femme
printemps
été
automne
hiver
- la fleur -
comment la faire épanouir en chaque saison
l'homme à la façon d'un voyou/voyeur
le proclame crûment
à grosse voix
pour faire rougir la femme jusqu'au crâne
L'homme souhaite
voir mourir tôt la femme aimée et
pour se persuader
que la femme est sa chose à lui
un jour d'hiver au beau ciel dégagé
arrivant par derrière
il ordonne:
"Trépasse en vitesse, hein!
"Parce que c'est moi qui vais porter le cercueil sur l'épaule."
L'homme est pressé
l'abricot vert: "Faisons-le rougir!"
le bouton de rose: " Ouvrons-le de force!"
quand sa propre paume s'agite
la femme mûrie tombe et
sûr de soi comme le dieu Jéhovah
l'homme a toujours la paume
moite de pommade
Traduit du japonais par Jeanne Sigée.
Masako Takiguchi (né en 1918)
Dans la salle des interrogatoires Ode à Cassandre
-Ton nom? Mignonne, allons voir si la rose
-Lequel veux-tu Qui ce matin avait déclose
le premier, le troisième, ou celui qui figure Sa robe de pourpre au Soleil,
sur mon nouveau passeport? A point perdu cette vesprée
-Ton âge? Les plis de sa robe pourprée
-Deux morts printanières Et son teint au vôtre pareil.
une nuit me cachant une autre Las! Voyez comme en peu d'espace,
ou bien le jour Mignonne, elle a dessus la place
-Ta première profession? Las! Las! Ses beautés laissé choir!
-Jeune chanteur, sel Ô vraiment marâtre Nature,
tombant sur une blessure Puisqu'une telle fleur ne dure
-Ta profession actuelle? Que du matin jusques au soir!
-Tué en colère, astrologue tué
feu épuisé du chanteur Donc, si vous me croyez, mignonne,
charmant assassin Tandis que votre âge fleuronne
-Ton passe-temps? En sa plus verte nouveauté,
-Mourir entre rire et larmes Cueillez, cueillez votre jeunesse;
-Ta dernière volonté? Comme à cette fleur la vieillesse
-Que vous sachiez mon nom intégral Fera ternir votre beauté.
unique et sans équivoque "Les Amours" - 1552, Pierre De Ronsard
peut-être aussi NB: ceci, bien sûr, n'est pas un sonnet.
que vous me rendiez ma liberté!
(Je t'aime au gré de la mort)
Traduit de l'arabe par A. Laabi.
Samih Al Qassim (né en 1939)
"J'écris à l'aventure"
Je ne veux point fouiller au sein de la nature,
Je ne veux point chercher l'esprit de l'univers,
Je ne veux point sonder les abîmes couverts,
Ni desseigner du ciel la belle architecture.
Je ne peins mes tableaux de si riche peinture,
Et si hauts arguments ne recherche à mes vers:
Mais suivant de ce lieu les accidents divers,
Soit de bien, soit de mal, j'écris à l'aventure.
Je me plains à mes vers, si j'ai quelque regret:
Je me ris avec eux, je leur dis mon secret,
Comme étant de mon coeur les plus surs secrétaires.
Aussi ne veux-je tant les pigner et friser,
Et de plus braves noms ne les veux déguiser
Que de papiers journaux ou bien de commentaires.
Sonnet 1 - "Les Regrets" - 1558, Joachim Du Bellay
Le poète sans les muses
Las, où est maintenant ce mépris de Fortune?
Où est ce coeur vainqueur de toute adversité,
Cet honnête désir de l'immortalité,
Et cette honnête flamme au peuple non commune?
Où sont ces doux plaisirs, qu'au soir sous la nuit brune
Les Muses me donnaient, alors qu'en liberté
Dessus le vert tapis d'un rivage écarté
Je les menais danser aux rayons de la Lune?
Maintenant la Fortune est maîtresse de moi,
Et mon coeur, qui soulait être maître de soi,
Est serf de mille maux et regrets qui m'ennuient.
De la postérité je n'ai plus de souci,
Cette divine ardeur, je ne l'ai plus aussi,
Et les Muses de moi, comme étranges, s'enfuient.
Sonnet 6 - "Les Regrets" - 1558, Joachim Du Bellay
"Je me blessai le pied..."
Malheureux l'an, le mois, le jour, l'heure et le point,
Et malheureuse soit la flatteuse espérance,
Quand pour venir ici j'abandonnai la France:
La France, et mon Anjou, dont le désir me point.
Vraiment d'un bon oiseau guidé je ne fus point,
Et mon coeur me donnait assez de signifiance
Que le ciel était plein de mauvaise influence,
Et que Mars était lors à Saturne conjoint.
Cent fois le bon avis lors m'en voulut distraire,
Mais toujours le destin me tirait au contraire:
Et si mon désir n'eût aveuglé ma raison,
N'était-ce pas assez pour rompre mon voyage,
Quand sur le seuil de l'huis, d'un sinistre présage,
Je me blessai le pied sortant de ma maison?
Sonnet 25 - "Les Regrets" - 1558, Joachim Du Bellay
"Heureux qui, comme Ulysse..."
Heureux qui, comme Ulysse, a fait beau voyage,
Ou comme cestuy-là qui conduit la toison,
Et puis est retourné, plein d'usage et raison,
Vivre entre ses parents le reste de son âge!
Quand reverrai-je, hélas, de mon petit village
Fumer la cheminée, et en quelle saison
Reverrai-je le clos de ma pauvre maison,
Qui m'est une province, et beaucoup davantage?
Plus me plaît le séjour qu'ont bâti mes aïeux,
Que des palais Romains le front audacieux,
Plus que le marbre dur me plaît l'ardoise fine:
Plus mon Loire gaulois, que le Tibre latin,
Plus mon petit Liré, que le mont Palatin,
Et plus que l'air marin la doulceur angevine.
Sonnet 31 - "Les Regrets" - 1558, Joachim Du Bellay
"Je n'escris point d'amour..."
Je n'escris point d'amour, n'estant point amoureux,
Je n'escris de beauté, n'ayant belle maîtresse,
Je n'escris de douceur, n'esprouvant que rudesse,
Je n'escris de plaisir, me trouvant douloureux:
Je n'escris de bon heur, me trouvant malheureux,
Je n'escris de faveur, ne voyant ma Princesse,
Je n'escris de tresors, n'ayant point de richesse,
Je n'escris de santé, me sentant langoureux:
Je n'escris de la Court, estant loing de mon Prince,
Je n'escris de la France, en estrange province,
Je n'escris de l'honneur, n'en voyant point icy:
Je n'escris d'amitié, ne trouvant que feintise,
Je n'escris de vertu, n'en trouvant point aussi,
Je n'escris de sçavoir, entre les gens d'Eglise.
Sonnet 79 - "Les Regrets" - 1558, Joachim Du Bellay
"Comme on voit sur la branche..."
Comme on voit sur la branche au mois de may la rose,
En sa belle jeunesse, en sa première fleur,
Rendre le ciel jaloux de sa vive couleur,
Quand l'aube de ses pleurs au poinct du jour l'arrose;
La grace dans sa fueille, et l'amour se repose,
Embasmant les jardins et les arbres d'odeur;
Mais battue ou de pluye, ou d'excessive ardeur,
Languissante elle meurt, fueille à fueille declose.
Ainsi en ta première et jeune nouveauté,
Quand la Terre et le Ciel honoraient ta beauté,
La Parque t'a tuée, et cendre tu reposes.
Pour obseques reçoy mes larmes et mes pleurs,
Ce vase plein de laict, ce panier plein de fleurs,
Afin que vif ou mort ton corps ne soit que roses.
"Second Livre des Amours" - Sur la mort de Marie, 4 - 1578, Pierre De Ronsard
Orthographe non modernisée - fueille=pétale
"Quand vous serez bien vieille..."
Quand vous serez bien vieille, au soir à la chandelle,
Assise auprès du feu, dévidant et filant,
Direz chantant mes vers, en vous émerveillant:
"Ronsard me célébrait du temps que j'étais belle."
Lors vous n'aurez servante oyant telle nouvelle,
Déjà sous le labeur à demi sommeillant,
Qui au bruit de Ronsard ne s'aille réveillant,
Bénissant votre nom de louange immortelle.
Je serai sous la terre, et fantôme sans os
Par les ombres myrteux je prendrai mon repos;
Vous serez au foyer une vieille accroupie,
Regrettant mon amour et votre fier dédain.
Vivez, si m'en croyez, n'attendez à demain:
Cueillez dès aujourd'hui les roses de la vie.
"Sonnets pour Hélène" - II, 24 - 1578, Pierre De Ronsard
"Je n'ay plus que les os..."
Je n'ay plus que les os, un Schelette je semble,
Decharné, denervé, demusclé, depoulpé,
Que le trait de la mort sans pardon a frappé,
Je n'ose voir mes bras que de peur je ne tremble.
Apollon et son filz, deux grans maistres ensemble,
Ne me sçauroient guérir, leur mestier m'a trompé,
Adieu plaisant soleil, mon oeil est estoupé,
Mon corps s'en va descendre où tout se desassemble.
Quel amy me voyant en ce point despouillé
Ne remporte au logis un oeil triste et mouillé,
Me consolant au lict et me baisant la face,
En essuiant mes yeux par la mort endormis?
Adieu chers compaignons, adieu mes chers amis,
Je m'en vay le premier pour preparer la place.
"Derniers Vers" - Sonnet I - 1586 (édition posthume), Pierre De Ronsard
Orthographe non modernisée
Voici une des "Stances à Marquise" - 1658 : Une gaieté triste
"Marquise, si mon visage..." J'ai dit à mon coeur, à mon faible coeur:
N'est-ce point assez d'aimer sa maîtresse?
Marquise, si mon visage Et ne vois-tu pas que changer sans cesse,
A quelques traits un peu vieux, C'est perdre en désirs le temps du bonheur?
Souvenez-vous qu'à mon âge Il m'a répondu: Ce n'est point assez,
Vous ne vaudrez guère mieux. Ce n'est point assez d'aimer sa maîtresse;
Et ne vois-tu pas que changer sans cesse
Le temps aux plus belles choses Nous rend doux et chers les plaisirs passés?
Se plaît à faire un affront:
Il saura faner vos roses J'ai dit à mon coeur, à mon faible coeur:
Comme il a ridé mon front. N'est-ce point assez de tant de tristesse?
Et ne vois-tu pas que changer sans cesse,
Le même cours des planètes C'est à chaque pas trouver la douleur?
Règle nos jours et nos nuits: Il m'a répondu: Ce n'est point assez,
On m'a vu ce que vous êtes; Ce n'est point assez de tant de tristesse;
Vous serez ce que je suis. Et ne vois-tu pas que changer sans cesse
Nous rend doux et chers les chagrins passés?
Cependant j'ai quelques charmes
Qui sont assez éclatants "Poésies" - 1830-1840, Alfred De Musset
Pour n'avoir pas trop d'alarmes
De ces ravages du temps. A Mademoiselle
Oui, femmes, quoi qu'on puisse dire,
Vous en avez qu'on adore; Vous avez le fatal pouvoir
Mais ceux que vous méprisez De nous jeter par un sourire
Pourraient bien durer encore Dans l'ivresse ou le désespoir.
Quand ceux-là seront usés.
Oui, deux mots, le silence même,
Ils pourront sauver la gloire Un regard distrait ou moqueur,
Des yeux qui me semblent doux, Peuvent donner à qui vous aime
Et dans mille ans faire croire Un coup de poignard dans le coeur.
Ce qu'il me plaira de vous. Oui, votre orgueil doit être immense,
Car, grâce à notre lâcheté,
Chez cette race nouvelle, Rien n'égale votre puissance,
Où j'aurai quelque crédit, Sinon votre fragilité.
Vous ne passerez pour belle
Qu'autant que je l'aurai dit. Mais toute puissance sur terre
Meurt quand l'abus en est trop grand,
Pensez-y, belle Marquise; Et qui sait souffrir et se taire
Quoiqu'un grison fasse effroi, S'éloigne de vous en pleurant.
Il vaut bien qu'on le courtise Quel que soit le mal qu'il endure,
Quand il est fait comme moi. Son triste rôle est le plus beau.
Pierre Corneille J'aime encor mieux notre torture
Que votre métier de bourreau.
"Poésies" - 1830-1840, Alfred De Musset
"Beauté, mon beau souci..."
Beauté, mon beau souci, de qui l'âme incertaine
A, comme l'Océan, son flux et son reflux,
Pensez de vous résoudre à soulager ma peine,
Ou je me vais résoudre à ne le souffrir plus.
Vos yeux ont des appas que j'aime et que je prise,
Et qui peuvent beaucoup dessus ma liberté;
Mais pour me retenir, s'ils font cas de ma prise,
Il leur faut de l'amour autant que de beauté.
Quand je pense être au point que cela s'accomplisse
Quelque excuse toujours en empêche l'effet;
C'est la toile sans fin de la femme d'Ulysse,
Dont l'ouvrage du soir au matin se défait.
Madame, avisez-y, vous perdez votre gloire
De me l'avoir promis, et vous rire de moi;
S'il ne vous en souvient, vous manquez de mémoire,
Et s'il vous en souvient, vous n'avez point de foi.
J'avais toujours fait compte, aimant chose si haute,
De ne m'en séparer qu'avecque le trépas;
S'il arrive autrement, ce sera votre faute
De faire des serments et ne les tenir pas.
"Oeuvres" - 1630(éd. posthume), François De Malherbe
Paraphrase du Psaume CXLV
N'espérons plus , mon âme, aux promesses du monde:
Sa lumière est un verre, et sa faveur une onde
Que toujours quelque vent empêche de calmer.
Quittons ses vanités, lassons-nous de les suivre;
C'est Dieu qui nous fait vivre,
C'est Dieu qu'il faut aimer.
En vain, pour satisfaire à nos lâches envies,
Nous passons près des rois tout le temps de nos vies
A souffrir des mépris et ployer les genoux:
Ce qu'ils peuvent n'est rien; ils sont comme nous sommes,
Véritablement hommes,
Et meurent comme nous.
Ont-ils rendu l'esprit, ce n'est plus que poussière
Que cette majesté si pompeuse et si fière
Dont l'éclat orgueilleux étonne l'univers;
Et dans ces grands tombeaux où leurs âmes hautaines
Font encore les vaines,
Ils ont mangés des vers.
Là se perdent ces noms de maîtres de la terre,
D'arbitres de la paix, de foudres de la guerre;
Comme ils n'ont plus de sceptre, ils n'ont plus de flatteurs,
Et tombent avec eux d'une chute commune
Tous ceux que leur fortune
Faisait leurs serviteurs.
"Oeuvres" - 1630(éd. posthume), François De Malherbe
Parfum exotique
Quand, les deux yeux fermés, en un soir chaud d'automne,
Je respire l'odeur de ton sein chaleureux,
Je vois se dérouler des rivages heureux
Qu'éblouissent les feux d'un soleil monotone ;
Une île paresseuse où la nature donne
Des arbres singuliers et des fruits savoureux ;
Des hommes dont le corps est mince et vigoureux,
Et des femmes dont l'oeil par sa franchise étonne.
Guidé par ton odeur vers de charmants climats,
Je vois un port rempli de voiles et de mâts
Encor tout fatigués par la vague marine,
Pendant que le parfum des verts tamariniers,
Qui circule dans l'air et m'enfle la narine,
Se mêle dans mon âme au chant des mariniers.
"Les Fleurs du mal" - 1857, Charles Baudelaire
Tristesses de la lune
Ce soir, la lune rêve avec plus de paresse ;
Ainsi qu'une beauté, sur de nombreux coussins,
Qui d'une main distraite et légère caresse
Avant de s'endormir le contour de ses seins,
Sur le dos satiné des molles avalanches,
Mourante, elle se livre aux longues pâmoisons,
Et promène ses yeux sur les visions blanches
Qui montent dans l'azur comme des floraisons.
Quand parfois sur ce globe, en sa langueur oisive,
Elle laisse filer une larme furtive,
Un poète pieux, ennemi du sommeil,
Dans le creux de sa main prend cette larme pâle,
Aux reflets irisés comme un fragment d'opale,
Et la met dans son coeur loin des yeux du soleil.
"Les Fleurs du mal" - 1857, Charles Baudelaire
La Mort des amants
Nous aurons des lits pleins d'odeurs légères,
Des divans profonds comme des tombeaux,
Et d'étranges fleurs sur des étagères,
Écloses pour nous sous des cieux plus beaux.
Usant à l'envi leurs chaleurs dernières,
Nos deux coeurs seront deux vastes flambeaux,
Qui réfléchiront leurs doubles lumières
Dans nos deux esprits, ces miroirs jumeaux.
Un soir fait de rose et de bleu mystique,
Nous échangerons un éclair unique,
Comme un long sanglot, tout chargé d'adieux ;
Et plus tard un Ange, entr'ouvrant les portes,
Viendra ranimer, fidèle et joyeux,
Les miroirs ternis et les flammes mortes.
"Les Fleurs du mal" - 1857, Charles Baudelaire
L'albatros
Souvent pour s'amuser, les hommes d'équipage
Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,
Qui suivent, indolents compagnons de voyage,
Le navire glissant sur les gouffres amers.
À peine les ont-ils déposés sur les planches,
Que ces rois de l'azur, maladroits et honteux,
Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches
Comme des avirons traîner à côté d'eux.
Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule !
Lui, naguère si beau, qu'il est comique et laid !
L'un agace son bec avec un brûle-gueule,
L'autre mime, en boitant, l'infirme qui volait !
Le poète est semblable au prince des nuées
Qui hante la tempête et se rit de l'archer ;
Exilé sur le sol au milieu des huées,
Ses ailes de géant l'empêchent de marcher.
"Les Fleurs du mal" - 1857, Charles Baudelaire
"Mon âme a plus de feu..."
Puisque j'ai mis ma lèvre à ta coupe encor pleine;
Puisque j'ai dans tes mains posé mon front pâli;
Puisque j'ai respiré parfois la douce haleine
De ton âme, parfum dans l'ombre enseveli;
Puisqu'il me fut donné de t'entendre me dire
Les mots où se répand le coeur mystérieux;
Puisque j'ai vu pleurer, puisque j'ai vu sourire
Ta bouche sur ma bouche et tes yeux sur mes yeux;
Puisque j'ai vu briller sur ma tête ravie
Un rayon de ton astre, hélas! voilé toujours;
Puisque j'ai vu tomber dans l'onde de ma vie
Une feuille de rose arrachée à tes jours;
Je puis maintenant dire aux rapides années:
-Passez! passez toujours! je n'ai plus à vieillir;
Allez-vous-en avec vos fleurs toutes fanées;
J'ai dans l'âme une fleur que nul ne peut cueillir!
Votre aile en le heurtant ne fera rien répandre
Du vase où je m'abreuve et que j'ai bien rempli.
Mon âme a plus de feu que vous n'avez de cendre!
Mon coeur a plus d'amour que vous n'avez d'oubli!
"Les Chants du crépuscule" - 1835, Victor Hugo
"Demain, dès l'aube..."
Demain, dès l'aube, à l'heure où blanchit la campagne,
Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m'attends.
J'irai par la forêt, j'irai par la montagne.
Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps.
Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées,
Sans rien voir au-dehors, sans entendre aucun bruit,
Seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées,
Triste, et le jour pour moi sera comme la nuit.
Je ne regarderai ni l'or du soir qui tombe,
Ni les voiles au loin descendant vers Harfleur,
Et quand j'arriverai, je mettrai sur ta tombe
Un bouquet de houx vert et de bruyère en fleur.
"Les Comtemplations" - 1856, Victor Hugo
"Eteindre la beauté..."
Eve offrait au ciel bleu la sainte nudité;
Eve blonde admirait l'aube, sa soeur vermeille.
Chair de la femme! argile idéale! ô merveille!
Ô pénétration sublime de l'esprit
Dans le limon que l'Etre ineffable pétrit!
Matière où l'âme brille à travers son suaire!
Boue où l'on voit les doigts du divin statuaire!
Fange auguste appelant le baiser et le coeur,
Si sainte qu'on ne sait, tant l'amour est vainqueur,
Tant l'âme est vers ce lit mystérieux poussée,
Si cette volupté n'est pas une pensée,
Et qu'on ne peut, à l'heure où les sens sont en feu,
Eteindre la beauté sans croire embrasser Dieu!
Eve laissait errer ses yeux sur la nature.
Et, sous les verts palmiers à la haute stature,
Autour d'Eve, au-dessus de sa tête, l'oeillet
Semblait songer, le bleu lotus se recueillait,
Le frais myosotis se souvenait; les roses
Cherchaient ses pieds avec leurs lèvres demi-closes;
Un souffle fraternel sortait du lys vermeil;
Comme si ce doux être eût été leur pareil,
Comme si ces fleurs, ayant toutes une âme,
La plus belle s'était épanouie en femme.
"La Légende des Siècles" - 1859, Victor Hugo
Le Lac
Un soir, t'en souvient-il? nous voguions en silence;
On n'entendait au loin, sur l'onde et sous les cieux,
Que le bruit des rameurs qui frappaient en cadence
Tes flots harmonieux.
Tout à coup des accents inconnus à la terre
Du rivage charmé frappèrent les échos;
Le flot fut attentif, et la voix qui m'est chère
Laissa tomber ces mots:
"O temps, suspends ton vol! et vous, heures propices,
Suspendez votre cours!
Laissez-nous savourer les rapides délices
Des plus beaux de nos jours!
"Assez de malheureux ici-bas vous implorent:
Coulez, coulez pour eux;
Prenez avec leurs jours les soins qui les dévorent;
Oubliez les heureux.
"Mais je demande en vain quelques moments encore,
Le temps m'échappe et fuit;
Je dis à cette nuit: "Sois plus lente"; et l'aurore
Va dissiper la nuit.
"Aimons donc, aimons donc! de l'heure fugitive,
Hâtons-nous, jouissons!
L'homme n'a point de port, le temps n'a point de rive;
Il coule, et nous passons!"
Temps jaloux, se peut-il que ces moments d'ivresse,
Où l'amour à longs flots nous verse le bonheur,
S'envolent loin de nous de la même vitesse
Que les jours de malheur?
Hé quoi! n'en pourrons-nous fixer au moins la trace?
Quoi! passés pour jamais? quoi! tout entiers perdus?
Ce temps qui les donna, ce temps qui les efface,
Ne nous les rendra plus?
Eternité, néant, passé, sombres abîmes,
Que faites-vous des jours que vous engloutissez?
Parlez: nous rendrez-vous ces extases sublimes
Que vous nous ravissez?
O lac! rochers muets! grottes! forêt obscure!
Vous, que le temps épargne ou qu'il peut rajeunir,
Gardez de cette nuit, gardez, belle nature,
Au moins le souvenir!
Qu'il soit dans ton repos, qu'il soit dans tes orages,
Beau lac, et dans l'aspect de tes riants coteaux,
Et dans ces noirs sapins, et dans ces rocs sauvages
Qui pendent sur tes eaux!
Qu'il soit dans le zéphyr qui frémit et qui passe,
Dans les bruits de tes bords par tes bords répétés,
Dans l'astre au front d'argent qui blanchit ta surface
De ses molles clartés!
Que le vent qui gémit, le roseau qui soupire,
Que les parfums légers de ton air embaumé,
Que tout ce qu'on entend, l'on voit ou l'on respire,
Tout dise: "Ils ont aimé!"
"Médiations poétiques" - 1820, Alphonse De Lamartine
"Le vierge, le vivace..."
Le vierge, le vivace et le bel aujourd'hui
Va-t-il nous déchirer avec un coup d'aile ivre
Ce lac dur oublié que hante sous le givre
Le transparent glacier des vols qui n'ont pas fui!
Un cygne d'autrefois se souvient que c'est lui
Magnifique mais qui sans espoir se délivre
Pour n'avoir pas chanté la région où vivre
Quand du stérile hiver a resplendi l'ennui.
Tout son col secouera cette blanche agonie
Par l'espace infligée à l'oiseau qui le nie,
Mais non l'horreur du sol où le plumage est pris.
Fantôme qu'à ce lieu son pur éclat assigne,
Il s'immobilise au songe froid de mépris
Que vêt parmi l'exil inutile le Cygne.
"Poésies" - 1870-1898, Stéphane Mallarmé
"Ses purs ongles très haut..."
Ses purs ongles très haut dédiant leur onyx,
L'Angoisse, ce minuit, soutient, lampadophore,
Maint rêve vespéral brûlé par le Phoénix
Que ne recueille pas de cinéraire amphore.
Sur les crédences, au salon vide: nul ptyx,
Aboli bibelot d'inanité sonore,
(Car le Maître est allé puiser des pleurs au Styx
Avec ce seul objet dont le Néant s'honore).
Mais proche la croisée au nord vacante, un or
Agonise selon peut-être le décor
Des licornes ruant du feu contre une nixe,
Elle, défunte nue en le miroir, encor
Que, dans l'oubli fermé par le cadre, se fixe
De scintillations sitôt le septuor.
"Poésies" - 1870-1898, Stéphane Mallarmé
onyx = variété d'agate; lampadophore = qui porte des flambeaux; ptyx = tablette ou feuillet
pour écrire; nixe = génie ou nymphe des eaux
A M.V.H.
Il faut, dans ce bas monde, aimer beaucoup de choses,
Pour savoir, après tout, ce qu'on aime le mieux,
Les bonbons, l'Océan, le jeu, l'azur des cieux,
Les femmes, les chevaux, les lauriers et les roses.
Il faut rouler aux pieds des fleurs à peine écloses;
Il faut beaucoup pleurer, dire beaucoup d'adieux.
Puis le coeur s'aperçoit qu'il est devenu vieux,
Et l'effet qui s'en va nous découvre les causes.
De ces biens passagers que l'on goûte à demi,
Le meilleur qui nous reste est un ancien ami.
On se brouille, on se fuit. Qu'un hasard nous rassemble,
On s'approche, on sourit, la main touche la main,
Et nous nous souvenons que nous marchions ensemble,
Que l'âme est immortelle, et qu'hier c'est demain.
"Poésies" - 1830-1840, Alfred De Musset
"L'Etoile a pleuré rose..."
L'Etoile a pleuré rose au coeur de tes oreilles,
L'infini roulé blanc de ta nuque à tes reins;
La mer a perlé rousse à tes mammes vermeilles
Et l'Homme saigné noir à ton flanc souverain.
"Poésies" - 1871, Arthur Rimbaud
Le Bateau Ivre
On n'est pas sérieux, quand on dix-sept ans.
- Un beau soir, foin des bocks et de la limonade,
Des cafés tapageurs aux lustres éclatants!
- On va sous les tilleuls verts de la promenade.
Les tilleuls sentent bon dans les bons soirs de juin!
L'air est parfois si doux, qu'on ferme la paupière;
Le vent chargé de bruits, - la ville n'est pas loin, -
A des parfums de vigne et des parfums de bière...
- Voilà qu'on aperçoit un tout petit chiffon
D'azur sombre, encadré d'une petite branche,
Piqué d'une mauvaise étoile, qui se fond
Avec de doux frissons, petite et toute blanche...
Nuit de juin! Dix-sept ans! - On se laisse griser.
La sève est du champagne et vous monte à la tête...
On divague; on se sent aux lèvres un baiser
Qui palpite là, comme une petite bête...
Le coeur fou Robinsonne à travers les romans,
- Lorsque, dans la clarté d'un pâle réverbère,
Passe une demoiselle aux petits airs charmants,
Sous l'ombre du faux-col effrayant de son père...
Et, comme elle vous trouve immensément naïf
Tout en faisant trotter ses petites bottines,
Elle se tourne, alerte et d'un mouvement vif...
- Sur vos lèvres alors meurent les cavatines...
Vous êtes amoureux. Loué jusqu'au mois d'août.
Vous êtes amoureux. - Vos sonnets La font rire.
Tous vos amis s'en vont, vous êtes mauvais goût.
- Puis l'adorée, un soir, a daigné vous écrire!...
- Ce soir-là,... - vous rentrez aux cafés éclatants,
Vous demandez des bocks ou de la limonade...
- On n'est pas sérieux, quand on a dix-sept ans
Et qu'on a des tilleuls verts sur la promenade.
"Poésies" - 1871, Arthur Rimbaud
Le Mal
Tandis que les crachats rouges de la mitraille
Sifflent tout le jour par l'infini du ciel bleu;
Qu'écarlates ou verts, près du Roi qui les raille,
Croulent les bataillons en masse dans le feu;
Tandis qu'une folie épouvantable broie
Et fait de cent milliers d'hommes un tas fumant;
- Pauvres morts! dans l'été, dans l'herbe, dans ta joie,
Nature! ô toi qui fis ces hommes saintement!... -
- Il est un Dieu, qui rit aux nappes damassées
Des autels, à l'encens, aux grands calices d'or;
Qui dans le bercement des hosannah s'endort,
Et se réveille, quand des mères, ramassées
Dans l'angoisse, et pleurant sous leur vieux bonnet noir,
Lui donne un gros sou lié dans leur mouchoir!
"Poésies" - 1871, Arthur Rimbaud
Le Dormeur du Val
C'est un trou de verdure où chante une rivière
Accrochant follement aux herbes des haillons
D'argent; où le soleil, de la montagne fière,
Luit: c'est un petit val qui mousse de rayons.
Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
Dort; il est étendu dans l'herbe, sous la nue,
Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.
Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme
Sourirait un enfant malade, il fait un somme:
Nature, berce-le chaudement: il a froid.
Les parfums ne font pas frissonner sa narine;
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.
"Poésies" - 1871, Arthur Rimbaud
Ma Bohème
Je m'en allais, les poings dans mes poches crevées;
Mon paletot aussi devenait idéal;
J'allais sous le ciel, Muse! et j'étais ton féal;
Oh! là là! que d'amours splendides j'ai rêvées!
Mon unique culotte avait un large trou.
- Petit-Poucet rêveur, j'égrenais dans ma course
Des rimes. Mon auberge était à la Grande-Ourse.
- Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou
Et je les écoutais, assis au bord des routes,
Ces bons soirs de septembre où je sentais des gouttes
De rosée à mon front, comme un vin de vigueur;
Où, rimant au milieu des ombres fantastiques,
Comme des lyres, je tirais les élastiques
De mes souliers blessés, un pied près de mon coeur!
"Poésies" - 1871, Arthur Rimbaud
Voyelles
A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu: voyelles,
Je dirai quelque jour vos naissances latentes:
A, noir corset velu des mouches éclatantes
Qui bombinent autour des puanteurs cruelles,
Golfes d'ombre; E, candeurs des vapeurs et des tentes,
Lances des glaciers fiers, rois blancs, frisson d'ombelles;
I, pourpres, sang craché, rire des lèvres belles
Dans la colère ou les ivresses pénitentes;
U, cycles, vibrements divins des mers virides,
Paix des pâtis semés d'animaux, paix des rides
Que l'alchimie imprime aux grands fronts studieux;
O, suprême Clairon pleine des strideurs étranges,
Silences traversés des Mondes et des Anges:
- O l'Oméga, rayon violet de ses Yeux!
"Poésies" - 1871, Arthur Rimbaud
Le Bateau Ivre Des écroulements d'eaux au milieu des bonaces,
Et les lointains vers les gouffres cataractant!
Comme je descendais des Fleuves impassibles,
Je ne me sentis plus guidé par les haleurs: Glaciers, soleils d'argent, flots nacreux, cieux de braises!
Des Peaux-Rouges criards les avaient pris pour cibles Echouages hideux au fond des golfes bruns
Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs. Où les serpents géants dévorés des punaises
Choient, des arbres tordus, avec de noirs parfums!
J'étais insoucieux de tous les équipages,
Porteur de blés flamands ou de cotons anglais. J'aurais voulu montrer aux enfants ces dorades
Quand avec mes haleurs ont fini ces tapages Du flot bleu, ces poissons d'or, ces poissons chantants.
Les Fleuves m'ont laissé descendre où je voulais. - Des écumes de fleurs ont bercé mes dérades
Et d'ineffables vents m'ont ailé par instants.
Dans les clapotements furieux des marées,
Moi, l'autre hiver, plus sourd que des cerveaux d'enfants, Parfois, martyr lassé des pôles et des zones,
Je courus! Et les Péninsules démarrées La mer dont le sanglot faisait mon roulis doux
N'ont subi tohu-bohus plus triomphants. Montait vers moi ses fleurs d'ombre aux ventouses jaunes
Et je restais, ainsi qu'une femme à genoux...
La tempête a béni mes éveils maritimes.
Plus léger qu'un bouchon j'ai dansé sur les flots Presque île, ballotant sur mes bords les querelles
Qu'on appelle rouleurs éternels de victimes, Et les fientes d'oiseaux clabaudeurs aux yeux blonds.
Dix nuits, sans regretter l'oeil niais des falots! Et je voguais, losqu'à travers mes liens frêles
Des noyés descendaient dormir, à reculons!
Plus douce qu'aux enfants la chair des pommes sûres,
L'eau verte pénétra ma coque de sapin Or moi, bateau perdu sous les cheveux des anses,
Et des taches de vins bleus et des vomissures Jeté par l'ouragan dans l'éther sans oiseau,
Me lava, dispersant gouvernail et grappin. Moi dont les Monitors et les voiliers des Hanses
N'auraient pas repêché la carcasse ivre d'eau;
Et dès lors, je me suis baigné dans le Poème
De la Mer, infusé d'astres, et lactescent, Libre, fumant, monté de brumes violettes,
Dévorant les azurs verts; où, flottaison blème Moi qui trouais le ciel rougeoyant comme un mur
Et ravie, un noyé pensif parfois descend; Qui porte, confiture exquise aux bons poètes,
Des lichens de soleil et des morves d'azur,
Où, teignant tout à coup les bleuités, délires
Et rythmes lents sous les rutilements du jour, Qui courais, taché de lunules électriques,
Plus fortes que l'alcool, plus vastes que nos lyres. PLanche folle, escorté des hippocampes noirs,
Fermentent les rousseurs amères de l'amour! Quand les juillets faisaient crouler à coups de triques
Les cieux ultramarins aux ardents entonnoirs;
Je sais les cieux crevant en éclairs, et les trombes
Et les ressacs et les courants: je sais le soir, Moi qui tremblais, sentant geindre à cinquante lieues
L'Aube exaltée ainsi qu'un peuple de colombes, Le rut des Béhémots et les Maelstroms épais,
Et j'ai vu quelquefois ce que l'homme a cru voir! Fileur éternel des immobilités bleues,
Je regrette l'Europe aux anciens parapets!
J'ai vu le soleil bas, taché d'horreurs mystiques,
Illuminant de longs figements violets, J'ai vu des archipels sidéraux! et des îles
Pareils à des acteurs de drames très antiques Dont les cieux délirants sont ouverts au vogueur:
Les flots roulant au loin leurs frissons de volets! - Est-ce en ces nuits sans fond que tu dors et t'exiles,
Million d'oiseaux d'or, ô future Vigueur? -
J'ai rêvé la nuit verte aux neiges éblouies,
Baiser montant aux yeux des mers avec lenteurs, Mais, vrai, j'ai trop pleuré! Les Aubes sont navrantes.
La circulation des sèves inouïes, Toute lune est atroce et tout soleil amer:
Et l'éveil jaune et bleu des phosphores chanteurs! L'âcre amour m'a gonflé de torpeurs enivrantes.
O que ma quille éclate! O que j'aille à la mer!
J'ai suivi, des mois pleins, pareille aux vacheries
Hystériques, la houle à l'assaut des récifs, Si je désire une eau d'Europe, c'est la flache
Sans songer que les pieds lumineux des Maries Noire et froide où vers le crépuscule embaumé
Pussent forcer le mufle aux Océans poussifs! Un enfant accroupi plein de tristesses, lâche
Un bateau frêle comme un papillon de mai.
J'ai heurté, savez-vous, d'incroyables Florides
Mêlant aux fleurs des yeux de panthères à peaux Je ne puis plus, baigné de vos langueurs, ô lames,
D'hommes! Des arcs-en-ciel tendus comme des brides Enlever leur sillage aux porteurs de cotons,
Sous l'horizon des mers, à de glauques troupeaux! Ni traverser l'orgueil des drapeaux et des flammes,
Ni nager sous les yeux horribles des pontons.
J'ai vu fermenter les marais énormes, nasses
Où pourrit dans les joncs tout un Léviathan! Arthur Rimbaud
Mon rêve familier
Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant
D'une femme inconnue, et que j'aime, et qui m'aime,
Et qui n'est, chaque fois, ni tout à fait la même
Ni tout à fait une autre, et m'aime et me comprend.
Car elle me comprend, et mon coeur, transparent
Pour elle seule, hélas! cesse d'être un problème
Pour elle seule, et les moiteurs de mon front blême,
Elle seule les sait rafraîchir, en pleurant.
Est-elle brune, blonde ou rousse? - Je l'ignore.
Son nom? Je me souviens qu'il est doux et sonore
Comme ceux des aimés que la Vie exila.
Son regard est pareil au regard des statues,
Et, pour sa voix, lointaine, et calme, et grave, elle a
L'inflexion des voix chères qui se sont tues.
"Poèmes saturniens" - 1866, Paul Verlaine
Chanson d'automne
Les sanglots longs
Des violons
De l'automne Le dormeur du val
Blessent mon coeur C'est un trou de verdure où chante une rivière,
D'une langueur Accrochant follement aux herbes des haillons
Monotone. D'argent ; où le soleil, de la montagne fière,
Luit : c'est un petit val qui mousse de rayons.
Tout suffocant
Et blême, quand Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
Sonne l'heure, Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
Je me souviens Dort ; il est étendu dans l'herbe, sous la nue,
Des jours anciens Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.
Et je pleure;
Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme
Et je m'en vais
Sourirait un enfant malade, il fait un somme :
Au vent mauvais
Nature, berce-le chaudement : il a froid.
Qui m'emporte
Deçà, delà,
Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;
Pareil à la
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine,
Feuille morte.
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.
"Poèmes saturniens" - 1866,
Paul Verlaine Arthur RIMBAUD (1854-1891)
Clair de lune
Votre âme est un paysage choisi
Que vont charmant masques et bergamasques,
Jouant du luth, et dansant, et quasi
Tristes sous leurs déguisements fantasques.
Tout en chantant sur le mode mineur
L'amour vainqueur et la vie opportune,
Ils n'ont pas l'air de croire à leur bonheur
Et leur chanson se mêle au clair de lune.
Au calme clair de lune triste et beau,
Qui fait rêver les oiseaux dans les arbres
Et sangloter d'extase les jets d'eau,
Les grands jets d'eau sveltes parmi les marbres.
"Fêtes galantes" - 1869, Paul Verlaine
Green
Voici des fruits, des fleurs, des feuilles et des branches
Et puis voici mon coeur qui ne bat que pour vous.
Ne le déchirez pas avec vos deux mains blanches
Et qu'à vos yeux si beaux l'humble présent soit doux.
J'arrive tout couvert encore de rosée
Que le vent du matin vient glacer à mon front.
Souffrez que ma fatigue à vos pieds reposée
Rêve des chers instants qui la délasseront.
Sur votre jeune sein laissez rouler ma tête
Toute sonore encor de vos derniers baisers;
Laissez-la s'apaiser de la bonne tempête,
Et que je dorme un peu puisque vous reposez.
"Romances sans paroles" - 1874, Paul Verlaine
La Chanson Du Mal-Aimé
Le pont Mirabeau
Sous le pont Mirabeau coule la Seine
Et nos amours
Faut-il qu'il m'en souvienne
La joie venait toujours après la peine
Vienne la nuit sonne l'heure
Les jours s'en vont je demeure
Les mains dans les mains restons face à face
Tandis que sous
Le pont de nos bras passe
Des éternels regards l'onde si lasse
Vienne la nuit sonne l'heure
Les jours s'en vont je demeure
L'amour s'en va comme cette eau courante
L'amour s'en va
Comme la vie est lente
Et comme l'Espérance est violente
Vienne la nuit sonne l'heure
Les jours s'en vont je demeure
Passent les jours et passent les semaines
Ni temps passé
Ni les amours reviennent
Sous le pont Mirabeau coule la Seine
Vienne la nuit sonne l'heure
Les jours s'en vont je demeure
"Alcools" - 1913, Guillaume Apollinaire
Marie
Vous y dansiez petite fille
Y danserez-vous mère-grand
C'est la maclotte qui sautille
Toute les cloches sonneront
Quand donc reviendrez-vous Marie
Les masques sont silencieux
Et la musique est si lointaine
Qu'elle semble venir des cieux
Oui je veux vous aimer mais vous aimer à peine
Et mon mal est délicieux
Les brebis s'en vont dans la neige
Flocons de laine et ceux d'argent
Des soldats passent et que n'ai-je
Un coeur à moi ce coeur changeant
Changeant et puis encor que sais-je
Sais-je où s'en iront tes cheveux
Crépus comme mer qui moutonne
Sais-je où s'en iront tes cheveux
Et tes mains feuilles de l'automne
Que jonchent aussi nos aveux
Je passais au bord de la Seine
Un livre ancien sous le bras
Le fleuve est pareil à ma peine
Il s'écoule et ne tarit pas
Quand donc finira la semaine
"Alcools" - 1913, Guillaume Apollinaire
Nuit rhénane
Mon verre est plein d'un vin trembleur comme une flamme
Écoutez la chanson lente d'un batelier
Qui raconte avoir vu sous la lune sept femmes
Tordre leurs cheveux verts et longs jusqu'à leurs pieds
Debout chantez plus haut en dansant une ronde
Que je n'entende plus le chant du batelier
Et mettez près de moi toutes les filles blondes
Au regard immobile aux nattes repliées
Le Rhin le Rhin est ivre où les vignes se mirent
Tout l'or des nuits tombe en tremblant s'y refléter
La voix chante toujours à en râle-mourir
Ces fées aux cheveux verts qui incantent l'été
Mon verre s'est brisé comme un éclat de rire
"Alcools" - 1913, Guillaume Apollinaire
Mai
Le mai le joli mai en barque sur le Rhin
Des dames regardaient du haut de la montagne
Vous êtes si jolies mais la barque s'éloigne
Qui donc a fait pleurer les saules riverains
Or des vergers fleuris se figeaient en arrière
Les pétales tombés des cerisiers de mai
Sont les ongles de celle que j'ai tant aimée
Les pétales flétris sont comme ses paupières
Sur le chemin du bord du fleuve lentement
Un ours un singe un chien menés par des tziganes
Suivaient une roulotte traînée par un âne
Tandis que s'éloignait dans les vignes rhénanes
Sur un fifre lointain un air de régiment
Le mai le joli mai a paré les ruines
De lierre de vigne vierge et de rosiers
Le vent du Rhin secoue sur le bord les osiers
Et les roseaux jaseurs et les fleurs nues des vignes
"Alcools" - 1913, Guillaume Apollinaire
LES PARFUMS DE SA VIE L'ANGE DECHU
C'est vrai que dans ses draps fourbus Je jette une orange
Jusqu'aux aurores, à l'inconnu Vers l'astre mort
Elle a roulé à demi-nue Quand s'éveille l'ange
Son corps de bras en bras tendus Dans mon pauvre corps
C'est vrai qu'au vent de ses cheveux J'arrache les pierres
A ses parfums de safran bleu Aux murs épais
Elle a brûlé à petit feu Du tombeau de terre
Sa liberté, manière de jeu Où tu m'as jeté
Elle a dans son regard
Un reste d'étendard Je monte à grand peine
L'ombre d'un corbillard Par les chemins
Que poussent des pillards Que prennent les reines
Les assassins
Moi je l'ai tant aimée
Dans cet univers de cendres
Tant aimée, tant aimée
Où aimer n'existe pas
Que mon corps est pétri
Parfois je prie mon ange
Des parfums de sa vie
Eh ne m'oublie pas
Moi je l'ai adorée
Adorée
Chaque jour les nostalgies
Que mon corps est pétri
Nous rongent
Des parfums de sa vie
Sans amour nous dérivons
C'est vrai qu'au bord de ses écarts Privés de tout retour
Ses yeux froissés sont en retard
Quand sonne l'heure de leur départ Je crains tant le souffle
Ou d'un sourire ou d'un regard Du temps sur moi
Elle a le corps ouvert aux rives des adultères J'ai connu sa bouche
A la caresse amère des amours passagères Dans l'au-delà
Fais de mon âme une branche
Moi je l'ai tant aimée
De mon corps un talus
Tant aimée, tant aimée
Mais Dieu apaise l'ange
Que mon corps est pétri
L'ange déchu.
Des parfums de sa vie
Moi je l'ai adorée
Jean-Louis Murat
Adorée
Que mon corps est pétri
Des parfums de sa vie
C'est vrai qu'elle a donné souvent
Des nuits, des rêves éblouissants...
Moi je l'ai tant aimée
Tant aimée, tant aimée...
Patrice Guirao
Le visage entre les visages
Je n'ai de toi que ton visage
Qui jamais ne fut tout à moi.
Ton sourire qui se Partage,
L'accent trop égal de ta voix.
Je n'ai de toi que ta figure
Dont tu donnes à tous les regards,
Et ces mots dont je suis bien sûre
De n'avoir qu'à moitié ma part.
Mais ce visage dont j'ignore
Les plus troublantes expressions,
Malgré toi j'en possède encore
D'insaisissables abandons.
Maria Bugenia Celso ( brésil )
Nous tisserons la fleur ombilicale
Nous tisserons la fleur ombilicale
Contre les jours de sang
Nous tisserons le soleil nu
Face à la terre nue
Et nous ferons l'amour
Avec l'écriture du vent
Sur nos corps pluriels
Et nous ferons l'amour
Avec l'écriture du feu
Sur nos lèvres gercées
Avec les cicatrices du temps
L'eau les phrases immortelles
La parole seule gravée de soleil
Poeme de Paul Dakeyo (Cameroun )
J'aurais voulu être avec toi
J'aurais voulu être avec toi quand tu étais dans la pensée
de Dieu,
Quand ta mère t'a conçu et nourri de sa vie,
J'aurais voulu être avec toi la première fois que tu as divisé
les formes, les couleurs et les sons,
A ta première larme, à ta première joie, j'aurais voulu
être avec toi,
Avec toi dans ton enfance, dans ton adolescence, suivant
de près les changements de ton physique.
Dans ta première pudeur, comme dans ta première caresse,
Je voudrais être avec toi à l'instant du départ de ton âme,
De la décomposition de ta chaire de ton cerveau, de ta
bouche et de ton sexe,
Afin que je puisse continuer avec toi dans le Monde sans
Espace et sans Temps.
poeme d'adalgisa nery (brésil)
La mer tranquille
La mer tranquille la mer houleuse au vent calé
s'en va lointaine comme un immense tapis de nacre
bordant le ciel à I'horizon là-bas tout là-bas
Un jour le jour naîtra
qui verra le jour dans I'aurore enchanteresse de ses
cuisses
Je suis l'arme avant qui fend le brouillard matinal
afin que perce le soleil
La nuit a été longue
Elle me colle encore à la paupière
brûlante comme les mille feux de I'amour
La nuit a été habile
Elle me reste accrochée au sein droit
poeme de pierre makombo bambote ( Republique centre africaine )
Guerre
Il y a tant de sang que les fleuves
se détournent de leur rythme,
l'océan délire
et repousse son écume rouge.
Il y a tant de sang
que la lune elle-même se lève, effroyable,
errant en des endroits tranquilles,
somnambule aux halos rouges,
le feu de l'enfer dans ses cheveux.
ll y a tant de morts
que les visages eux-mêmes, côte à côte, ne se reconnaissent pas
et les morceaux des corps sont là comme des épaves sans
emploi.
II y a tant de morts
que les âmes seules formeraient des colonnes,
les dégagées... et atteindraient les étoiles.
poeme de cecilia meireles
POURQUOI?
Pourquoi m'avez-vous fait une telle cervelle
Ouverte à tous les vents qui tourmentent l'esprit?
Où la science et l'art sont une citadelle
Qu'une étoile illumine et qu'une ombre envahit ?
Pourquoi m'est-elle un monde, une obscure planète
Où se cache la Muse au démon créateur ?
Alors que, dans mon crâne, un cerveau de fauvette
Eût été plus léger et plus apte au bonheur.
Et pour quelle raison m'avoir donné cette âme
Dont je ne puis sonder l'étrange profondeur?
Où je sens un enfer de désir et de flamme
Côtoyer tout un ciel de paix et de candeur?
Une âme que torture un rêve d'épopée,
Au chant mystérieux, au souffle d'idéal ?
Alors, qu'en ma poitrine une âme de poupée
Eût été moins complexe et m'eût fait moins mal.
Cécile Chabot
Elévations
Au-dessus- des étangs, au-dessus des vallées,
Des montagnes, des bois, des nuages, des mers,
Par-delà le soleil, par-delà les éthers,
Par-delà les confins des sphères étoilées,
Mon esprit, tu te meus avec agilité,
Et, comme un bon nageur qui se pâme dans l'onde,
Tu sillonnes gaiement l'immensité profonde
Avec une indicible et mâle volupté.
Envole-toi bien loin de ces miasmes morbides :
Va te purifier dans l'air supérieur,
Et bois, comme une pure et divine liqueur,
Le feu clair qui remplit les espaces limpides.
Derrière les ennuis et les vastes chagrins
Qui chargent de leur poids l'existence brumeuse,
Heureux celui peut d'une aile vigoureuse
S'élancer vers les champs lumineux et sereins;
Celui dont les pensers, comme des alouettes,
Vers les cieux le matin prennent un libre essor,
Qui plane sur la vie, et comprend sans effort
Le langage des fleurs et des choses muettes !
Charles Baudelaire
Ne me quitte pas
Il faut oublier
Tout peut s'oublier
Qui s'enfuit déjà
Oublier le temps
Des malentendus
Et le temps perdu
A savoir comment
Oublier ces heures
Qui tuaient parfois
A coups de pourquoi
Le cœur du bonheur
Refrain
Ne me quitte pas
Ne me quitte pas
Ne me quitte pas
Ne me quitte pas
Moi je t'offrirai
Des perles de pluie
Venues de pays
Où il ne pleut pas
Je creuserai la terre
Jusqu'après ma mort
Pour couvrir ton corps
D'or et de lumière
Je ferai un domaine
Où l'amour sera roi
Où l'amour sera loi
Où tu seras reine
Refrain
Ne me quitte pas
Ne me quitte pas
Ne me quitte pas
Ne me quitte pas
Ne me quitte pas
Je t'inventerai
Des mots insensés
Que tu comprendras
Je te parlerai
De ces amants-là
Qui ont vu deux fois
Leurs cœurs s'embraser
Je te raconterai
L'histoire de ce roi
Mort de n'avoir pas
Pu te rencontrer
Refrain
Ne me quitte pas
Ne me quitte pas
Ne me quitte pas
Ne me quitte pas
On a vu souvent
Rejaillir le feu
De l'ancien volcan
Qu'on croyait trop vieux
Il est paraît-il
Des terres brûlées
Donnant plus de blé
Qu'un meilleur avril
Et quand vient le soir
Pour qu'un ciel flamboie
Le rouge et le noir
Ne s'épousent-ils pas
Refrain
Ne me quitte pas
Ne me quitte pas
Ne me quitte pas
Ne me quitte pas
Ne me quitte pas
Je ne vais plus pleurer
Je ne vais plus parler
Je me cacherai là
A te regarder
Danser et sourire
Et à t'écouter
Chanter et puis rire
Laisse-moi devenir
L'ombre de ton ombre
L'ombre de ta main
L'ombre de ton chien
Refrain
Ne me quitte pas
Ne me quitte pas
Ne me quitte pas
Ne me quitte pas
Jacques Brel
Quand on a que l'amour
Quand on a que l'amour
A s'offrir en partage
Au jour du grand voyage
Qu'est notre grand amour
Quand on a que l'amour
Mon amour toi et moi
Pour qu'éclatent de joie
Chaque heure et chaque jour
Quand on a que l'amour
Pour vivre nos promesses
Sans nulle autre richesse
Que d'y croire toujours
Quand on a que l'amour
Pour meubler de merveilles
Et couvrir de soleil
La laideur des faubourgs
Quand on a que l'amour
Pour unique raison
Pour unique chanson
Et unique secours
Quand on a que l'amour
Pour habiller matin
Pauvres et malandrins
De manteaux de velours
Quand on a que l'amour
A offrir en prière
Pour les maux de la terre
En simple troubadour
Quand on n'a que l'amour
A offrir à ceux-là
Dont l'unique combat
Est de chercher le jour
Quand on a que l'amour
Pour tracer un chemin
Et forcer le destin
A chaque carrefour
Quand on a que l'amour
Pour parler aux canons
Et rien qu'une chanson
Pour convaincre un tambour
Alors sans avoir rien
Que la force d'aimer
Nous aurons dans nos mains,
Amis le monde entier
Jacques Brel
L'oiseau et L'enfant
Refrain
Comme un enfant aux yeux de lumière
Qui voit passer au loin les oiseaux
Comme l'oiseau bleu survolant la terre
Vois comme le monde, le monde est beau
Beau le bateau, dansant sur les vagues
Ivre de vie, d'amour et de vent
Belle la chanson naissante des vagues
Abandonnée au sable blanc
Blanc l'innocent, le sang du poète
Qui en chantant, invente l'amour
Pour que la vie s'habille de fête
Et que la nuit se change en jour
Jour d'une vie où l'aube se lève
Pour réveiller la ville aux yeux lourds
Où les matins effeuillent les rêves
Pour nous donner un monde d'amour
L'amour c'est toi, l'amour c'est moi
L'oiseau c'est toi, l'enfant c'est moi
Moi je ne suis qu'une fille de l'ombre
Qui voit briller l'étoile du soir
Toi mon étoile qui tisse ma ronde
Viens allumer mon soleil noir
Noire la misère, les hommes et la guerre
Qui croient tenir les rênes du temps
Pays d'amour n'a pas de frontière
Pour ceux qui ont un cœur d'enfant
Refrain
Comme un enfant aux yeux de lumière
Qui voit passer au loin les oiseaux
Comme l'oiseau bleu survolant la terre
Nous trouverons ce monde d'amour
L'amour c'est toi,l'amour c'est moi
L'oiseau c'est toi, l'enfant c'est moi
L'oiseau c'est toi, l'enfant c'est moi
Marie Myriam
Je suis venu te dire que je m'en vais
Je suis venu te dir'que je m'en vais
et tes larmes n'y pourront rien changer
comm'dit si bien Verlaine "au vent mauvais"
je suis venu te dir'que je m'en vais
tu t'souviens des jours anciens et tu pleures
tu suffoques, tu blémis à présent qu'a sonné l'heure
des adieux à jamais
oui je suis au regret
d'te dir'que je m'en vais
oui je t'aimais, oui, mais- je suis venu te dir'que je m'en vais
tes sanglots longs n'y pourront rien changer
comm'dit si bien Verlaine "au vent mauvais"
je suis venu d'te dir'que je m'en vais
tu t'souviens des jours heureux et tu pleures
tu sanglotes, tu gémis à présent qu'a sonné l'heure
des adieux à jamais
oui je suis au regret
d'te dir'que je m'en vais
car tu m'en as trop fait- je suis venu te dir'que je m'en vais
et tes larmes n'y pourront rien changer
comm'dit si bien Verlaine "au vent mauvais"
tu t'souviens des jours anciens et tu pleures
tu suffoques, tu blémis à présent qu'a sonné l'heure
des adieux à jamais
oui je suis au regret
d'te dir'que je m'en vais
oui je t'aimais, oui, mais- je suis venu te dir'que je m'en vais
tes sanglots longs n'y pourront rien changer
comm'dit si bien Verlaine "au vent mauvais"
je suis venu d'te dir'que je m'en vais
tu t'souviens des jours heureux et tu pleures
tu sanglotes, tu gémis à présent qu'a sonné l'heure
des adieux à jamais
oui je suis au regret
d'te dir'que je m'en vais
car tu m'en as trop fait
Serge Gainsbourg
Aux armes et caetera
Allons enfants de la patrie
Le jour de gloire est arrivé
Contre nous de la tyrannie
L'étendard sanglant est levé
Aux armes et caetera
Entendez-vous dans les campagnes
Mugir ces féroces soldats ?
Ils viennent jusque dans nos bras
Egorger nos fils, nos compagnes
Aux armes et caetera
Amour sacré de la patrie
Conduis, soutiens nos bras vengeurs
Liberté liberté chérie
Combats avec tes défenseurs
Aux armes et caetera
Nous entrerons dans la carrière
Quand nos aînés n'y seront plus
Nous y trouverons leur poussière
Et la trace de leurs vertus
Aux armes et caetera
Serge Gainsbourg
La chanson de Prévert
Oh je voudrais tant que tu te souviennes
Cette chanson était la tienne
C'était ta préférée
Je crois
Qu'elle est de Prévert et Kosma
Et chaque fois les feuilles mortes
Te rappellent à mon souvenir
Jour après jour
Les amours mortes
N'en finissent pas de mourir
Avec d'autres bien sûr je m'abandonne
Mais leur chanson est monotone
Et peu à peu je m' indiffère
A cela il n'est rien
A faire
Car chaque fois les feuilles mortes
Te rappellent à mon souvenir
Jour après jour
Les amours mortes
N'en finissent pas de mourir
Peut-on jamais savoir par où commence
Et quand finit l'indifférence
Passe l'automne vienne
L'hiver
Et que la chanson de Prévert
Cette chanson
Les Feuilles Mortes
S'efface de mon souvenir
Et ce jour là
Mes amours mortes
En auront fini de mourir
Serge Gainsbourg
Des armes
Des armes, des chouettes, des brillantes
Des qu'il faut nettoyer souvent pour le plaisir
Et qu'il faut caresser comme pour le plaisir
L'autre, celui qui fait rêver les communiantes
Des armes bleues comme la terre
Des qu'il faut se garder au chaud au fond de l'âme
Dans les yeux, dans le cœur, dans les bras d'une femme
Qu'on garde au fond de soi comme on garde un mystère
Des armes, au secret des jours
Sous l'herbe, dans le ciel et puis dans l'écriture
Des qui vous font rêver très tard dans les lectures
Et qui mettent la poésie dans les discours
Des armes, des armes, des armes
Et des poètes de service à la gâchette
Pour mettre le feu aux dernières cigarettes
Au bout d'un vers français brillant comme une larme
Noir Désir
Petite reine
Un toréador dans l'arène
C'est ça l'amour, petite reine
Un taureau dans le ventre
Et le sourire aux lèvres
Des paillettes et du sang
Joli rêve
Un toréador dans l'arène
Viens je t'emmène, petite reine
Sous les hourras et les crachats de la foule
Loin d'ici en des pays extrêmes
La vie, c'est bien court
Quand on court après l'amour
Ai-je assez serré
Le bonheur contre mon cœur
T'ai-je assez serrée dans mes bras ?
La mort, c'est bizarre,
Vous prend par hasard
L'orchestre s'est tu
L'arène est déçue
Je suis heureux
Perdu dans tes yeux
Arthur H
En cloque
Elle a mis sur l' mur
Au dessus du berceau
Une photo d'Arthur
Rimbaud
Avec ses cheveux en brosse
Elle trouve qu'il est beau
Dans la chambre du gosse
Bravo
Déjà les p'tits anges
Sur le papier peint
J' trouvais ça étrange
J' dis rien
Elle me font marrer
Ses idées loufoques
Depuis qu'elle est
En cloque
Elle s' réveille la nuit
Veut bouffer des fraises
Elle a des envies
Balaises
Moi, j' suis aux p'tits soins
J' me défonces en huit
Pour qu'elle manque de rien
Ma p'tite
C'est comme si j' pissais
Dans un violoncelle
Comme si j'existais
Plus pour elle
Je m' retrouve planté
Tout seul dans mon froc
Depuis qu'elle est
En cloque
Le soir elle tricote
En buvant d' la verveine
Moi j' démêle ses pelotes
De laine
Elle use les miroirs
A s' regarder dedans
A s' trouver bizarre
Tout le temps
J' lui dit qu'elle est belle
Comme un fruit trop mûr
Elle croit qu' je m' fous d'elle
C'est sûr
Faut bien dire s' qu'y est
Moi aussi j' débloque
Depuis qu'elle est
En cloque
Faut qu' j' retire mes grolles
Quand j' rentre dans la chambre
Du p'tit rossignol
Qu'elle couve
C'est qu' son p'tit bonhomme
Qu'arrive en Décembre
Elle le protège comme
Une louve
Même le chat pépère
Elle en dit du mal
Sous prétexte qu'il perd
Ses poils
Elle veut plus l' voir traîner
Autour du paddock
Depuis qu'elle est
En cloque
Quand j' promène mes mains
D' l'autre côté d' son dos
J' sens comme des coups de poings
Ça bouge
J' lui dis "t'es un jardin"
"Une fleur, un ruisseau"
Alors elle devient
Toute rouge
Parfois c' qu'y m' désole
C' qu'y fait du chagrin
Quand j' regarde son ventre
Puis l' mien
C'est qu' même si j' devenais
Pédé comme un phoque
Moi j' serai jamais
En cloque
Renaud
Morgane de toi
Y a un mariolle, il a au moins quatre ans
Y veut t' piquer ta pelle et ton seau
Ta couche culotte avec tes bonbecs dedans
Lolita, défend-toi, fous-y un coup d' râteau dans l' dos
Attend un peu avant de t' faire emmerder
Par ces p'tits machos qui pensent qu'à une chose
Jouer au docteur non conventionné
J'y ai joué aussi, je sais de quoi j' cause
J' les connais bien les play-boys des bacs à sable
J' draguais leurs mères avant d' connaître la tienne
Si tu les écoutes y t' feront porter leurs cartables
'Reusement qu' j' suis là, que j' te regarde et que j' t'aime
{Refrain:}
Lola
J' suis qu'un fantôme quand tu vas où j' suis pas
Tu sais ma môme
Que j' suis morgane de toi
Comme j'en ai marre de m' faire tatouer des machins
Qui m' font comme une bande dessinée sur la peau
J'ai écrit ton nom avec des clous dorés
Un par un, plantés dans le cuir de mon blouson dans l' dos
T'es la seule gonzesse que j' peux tenir dans mes bras
Sans m' démettre une épaule, sans plier sous ton poids
Tu pèses moins lourd qu'un moineau qui mange pas
Déploie jamais tes ailes, Lolita t'envole pas
Avec tes miches de rat qu'on dirait des noisettes
Et ta peau plus sucrée qu'un pain au chocolat
Tu risques de donner faim a un tas de p'tits mecs
Quand t'iras à l'école, si jamais t'y vas
{Refrain}
Qu'est-ce qu' tu m' racontes tu veux un p'tit frangin
Tu veux qu' j' t'achète un ami Pierrot
Eh les bébés ça s' trouve pas dans les magasins
Puis j' crois pas que ta mère voudra qu' j' lui fasse un p'tit dans l' dos
Ben quoi Lola on est pas bien ensemble
Tu crois pas qu'on est déjà bien assez nombreux
T'entends pas c' bruit, c'est le monde qui tremble
Sous les cris des enfants qui sont malheureux
Allez viens avec moi, j' t'embarque dans ma galère
Dans mon arche y a d' la place pour tous les marmots
Avant qu' ce monde devienne un grand cimetière
Faut profiter un peu du vent qu'on a dans l' dos
{Refrain}
Renaud
Mistral gagnant
A m'asseoir sur un banc cinq minutes avec toi
Et regarder les gens tant qu'y en a
Te parler du bon temps qu'est mort ou qui r'viendra
En serrant dans ma main tes p'tits doigts
Pis donner à bouffer à des pigeons idiots
Leur filer des coups d' pieds pour de faux
Et entendre ton rire qui lézarde les murs
Qui sait surtout guérir mes blessures
Te raconter un peu comment j'étais mino
Les bonbecs fabuleux qu'on piquait chez l' marchand
Car-en-sac et Minto, caramel à un franc
Et les mistrals gagnants
A r'marcher sous la pluie cinq minutes avec toi
Et regarder la vie tant qu'y en a
Te raconter la Terre en te bouffant des yeux
Te parler de ta mère un p'tit peu
Et sauter dans les flaques pour la faire râler
Bousiller nos godasses et s' marrer
Et entendre ton rire comme on entend la mer
S'arrêter, r'partir en arrière
Te raconter surtout les carambars d'antan et les cocos bohères
Et les vrais roudoudous qui nous coupaient les lèvres
Et nous niquaient les dents
Et les mistrals gagnants
A m'asseoir sur un banc cinq minutes avec toi
Et regarder le soleil qui s'en va
Te parler du bon temps qu'est mort et je m'en fou
Te dire que les méchants c'est pas nous
Que si moi je suis barge, ce n'est que de tes yeux
Car ils ont l'avantage d'être deux
Et entendre ton rire s'envoler aussi haut
Que s'envolent les cris des oiseaux
Te raconter enfin qu'il faut aimer la vie
Et l'aimer même si le temps est assassin
Et emporte avec lui les rires des enfants
Et les mistrals gagnants
Et les mistrals gagnants
Renaud
Le déserteur
Monsieur le Président
Je vous fais une lettre
Que vous lirez peut-être
Si vous avez le temps
Je viens de recevoir
Mes papiers militaires
Pour partir à la guerre
Avant mercredi soir
Monsieur le Président
Je ne veux pas la faire
Je ne suis pas sur terre
Pour tuer des pauvres gens
C'est pas pour vous fâcher
Il faut que je vous dise
Ma décision est prise
Je m'en vais déserter
Depuis que je suis né
J'ai vu mourir mon père
J'ai vu partir mes frères
Et pleurer mes enfants
Ma mère a tant souffert
Elle est dedans sa tombe
Et se moque des bombes
Et se moque des vers
Quand j'étais prisonnier
On m'a volé ma femme
On m'a volé mon âme
Et tout mon cher passé
Demain de bon matin
Je fermerai ma porte
Au nez des années mortes
J'irai sur les chemins
Je mendierai ma vie
Sur les routes de France
De Bretagne en Provence
Et je dirai aux gens:
Refusez d'obéir
Refusez de la faire
N'allez pas à la guerre
Refusez de partir
S'il faut donner son sang
Allez donner le vôtre
Vous êtes bon apôtre
Monsieur le Président
Si vous me poursuivez
Prévenez vos gendarmes
Que je n'aurai pas d'armes
Et qu'ils pourront tirer
Boris Vian
Nota: La version initiale des 2 derniers vers était: "que je tiendrai une arme ,
et que je sais tirer ..."
Boris Vian a accepté la modification de son ami Mouloudji pour conserver le côté pacifiste de
la chanson !
LES FEUILLES MORTES
Oh! je voudrais tant que tu te souviennes
Des jours heureux où nous étions amis
En ce temps-là la vie était plus belle,
Et le soleil plus brûlant qu'aujourd'hui
Les feuilles mortes se ramassent à la pelle
Tu vois, je n'ai pas oublié...
Les feuilles mortes se ramassent à la pelle,
Les souvenirs et les regrets aussi
Et le vent du nord les emporte
Dans la nuit froide de l'oubli.
Tu vois, je n'ai pas oublié
La chanson que tu me chantais.
C'est une chanson qui nous ressemble
Toi, tu m'aimais et je t'aimais
Et nous vivions tous deux ensemble
Toi qui m'aimais, moi qui t'aimais
Mais la vie sépare ceux qui s'aiment
Tout doucement, sans faire de bruit
Et la mer efface sur le sable
Les pas des amants désunis.
Les feuilles mortes se ramassent à la pelle,
Les souvenirs et les regrets aussi
Mais mon amour silencieux et fidèle
Sourit toujours et remercie la vie
Je t'aimais tant, tu étais si jolie,
Comment veux-tu que je t'oublie?
En ce temps-là, la vie était plus belle
Et le soleil plus brûlant qu'aujourd'hui
Tu étais ma plus douce amie
Mais je n'ai que faire des regrets
Et la chanson que tu chantais
Toujours, toujours je l'entendrai!
C'est une chanson qui nous ressemble
Toi, tu m'aimais et je t'aimais
Et nous vivions tous deux ensemble
Toi qui m'aimais, moi qui t'aimais
Mais la vie sépare ceux qui s'aiment
Tout doucement, sans faire de bruit
Et la mer efface sur le sable
Les pas des amants désunis.
Jacques Prévert
Chanson pour les enfants l’hiver
Dans la nuit de l’hiver galope un grand homme blanc.
C’est un bonhomme de neige avec une pipe en bois,
un grand bonhomme de neige poursuivi par le froid.
Il arrive au village.
Voyant de la lumière,
le voilà rassuré.
Dans une petite maison, il entre sans frapper
et pour se réchauffer
s’assoit sur le poêle rouge
et d’un coup disparaît,
ne laissant que sa pipe au milieu d’une flaque d’eau,
ne laissant que sa pipe et puis son vieux chapeau...
Jacques Prévert
JE SUIS COMME JE SUIS
Je suis comme je suis
Je suis faite comme ça
Quand j'ai envie de rire
Oui je ris aux éclats
J'aime celui qui m'aime
Est-ce ma faute à moi
Si ce n'est pas le même
Que j'aime chaque fois
Je suis comme je suis
Je suis faite comme ça
Que voulez-vous de plus
Que voulez-vous de moi
Je suis faite pour plaire
Et n'y puis rien changer
Mes talons sont trop hauts
Ma taille trop cambrée
Mes seins beaucoup trop durs
Et mes yeux trop cernés
Et puis après
Qu'est-ce que ça peut vous faire
Je suis comme je suis
Je plais à qui je plais
Qu'est-ce que ça peut vous faire
Ce qui m'est arrivé
Oui j'ai aimé quelqu'un
Oui quelqu'un m'a aimée
Comme les enfants qui s'aiment
Simplement savent aimer
Aimer aimer...
Pourquoi me questionner
Je suis là pour vous plaire
Et n'y puis rien changer.
Jacques Prévert
VIENS JE TE HAIS
Pour ta nuque endormie, pour tes pleins, tes déliés
Pour ce que je t'ai pris, pour ce que j'ai donné
Pour des lanternes attardées
Pour tes pavés que j'ai usés
Viens, je te hais
Pour l'ombre de tes cils, pour tes mèches alourdies
Pour mes rêves inutiles, pour ta bouche étourdie
Pour tes embruns, pour une aurore
Pour tes palais de sel et d'or
Tout oublier pour s'en aller
Tout reconstruire ou s'enliser
Viens, je te hais
Tout oublier pour s'en aller
Tout reconstruire ou s'enliser
Viens, je te hais
Tout oublier
Viens, je te hais
Pour tes bas en résille
Pour tes talons aiguille
Viens, je te hais
Pour tes moiteurs cachées
Pour ta voix caressée
Viens, je te hais
Et je parle aux cailloux
Des griffures de la mer
Les pieds sur les falaises
Un nuage autour du cou
Et je parle aux noyés
Je leur parle de nous
Mais je sais que je mens
Que tout ça c'est du vent
Qu'il n'y a que de l'eau
Sous les culs des bateaux
Où ricoche mon château
Patrice Guirao
OU TROUVER LES VIOLONS
A provoquer le temps, à bâtir des galères
A déchirer le vent, à retenir la mer
Comment courir, vers le vent du grand large
A nouer son mouchoir pour penser à aimer
Le dénouer le soir pour ne pas s'oublier
Comment courir, vers le vent du grand large
Où trouver les violons perdus le long des plages
Et l'éclat des chansons, décrocher des nuages
A briser les miroirs au galop de l'été
A jeter sur le soir des galets fatigués
Comment coucher, sur le lit des rivières
Comment redevenir le flambeau des batailles
A l'horieon des désirs, des barrières de corail
Comment courir, vers le vent du grand large
Où trouver les violons perdus le long des plages
Et l'éclat des chansons, décrocher des nuages
Comment courir encore vers le vent du grand large
Fouler le long des plages les jardins de l'aurore
Et quand revient le soir renouer son mouchoir
Et pour ne plus se voir éclater les miroirs
Où trouver les violons perdus le long des plages
Et l'éclat des chansons, décrocher des nuages
Comment courir encore vers le vent du grand large
Couler le long des plages les jardins de l'aurore
Et quand revient le soir renouer son mouchoir
Et pour ne plus se voir éclater les miroirs
Comment...
Patrice Guirao
COTE COUR
C'est une blessure qui va mentir
Du bout des lèvres qui va grandir
C'est cet amant qui ne t'aime plus
Le coeur serré d'un chien perdu
Un mot d'adieu comme un couteau
L'ouragan d'un coeur en lambeaux
C'est sur le fil du désespoir
L'éclat cassé de ton miroir
Se trouver seul un jour le rideau côté cour
Se trouver sans amour
Et crier au secours
Et crier au secours
C'est sur un banc l'enfant qui pleure
C'est ce vieil homme devant sa peur
C'est quand revient un soir l'envie
De cet amour qu'on a maudit
C'est sur les vagues de l'océan
Le vol inquiet du goêland
De voir partir tout loin devant
Un corps blessé, un quai sanglant
Se trouver seul un jour le rideau côté cour
Se trouver sans amour
Et crier au secours
Et crier au secours
Je veux enchaîner ma mémoire
Tout seul au mât de mon radeau
Je veux enchaîner ma mémoire
Tout seul aux pierres de mon tombeau
Se trouver seul un jour le rideau côté cour
Me trouver sans amour
Et crier au secours...
Patrice Guirao
LE TROUPEAU
D'avoir mené les chevaux
D'avoir traversé les glaces
Pour me bâtir mon troupeau
N'apaise pas mon angoisse
Pourtant le soleil est haut
Dans l'azur pas de menaces
Je rêve parmi les chevaux
D'horizon mauve et d'espace
Je voulais donner mon sang
Ma vigueur et mon audace
Mais sans passion à présent
Dieu que cette vie me lasse
Tous les gens de Durango
De Catane à Minor Track
Trouvent trop bon le Très-Haut
De m'avoir sauvé des glaces
Va je déteste la vie
De ces bâtisseurs d'empires
De ces voleurs de prairie
Où tu trouveras ta place
Je partirai cette nuit
Sous un ciel peuplé d'étoiles
Je ne connais qu'une envie
Je veux retrouver mon âme
D'avoir mené les chevaux
D'avoir traversé les glaces
Pour me bâtir mon troupeau
N'apaise pas mon angoisse
Jean-Louis Murat
CHEYENNE AUTUMN
Viens doux soleil
Que tes rayons
Agitent autour de moi
Ce monde d'abeilles
Qui palpitent
Impatient au fond des fois
Sors du long sommeil
Les loutres endormies
Près des torrents
Où luttent sans bruit
Des poissons amoureux
Dans le courant
Ton amour s'en va
Ton amour revient
Ton amour...
Que l'amour est loin...
... nostalghia...
Jean-Louis Murat
TE GARDER PRES DE MOI
Nos amours se défont
Tout s'efface
Pressé par le temps qui passe
Quand monte au loin
Dans une rumeur
Le chant du très vieil indien
"Fous d'aventure
Respectez le destin"
Je veux te garder près de moi
Corps épris
Voyageur
Ton esprit
Joue comme un derviche tourneur
Les amants ébouriffés par la danse
Du sacré tourment
Chantent au matin
Prisonniers du destin
Je veux te garder près de moi
Souvenirs
Lourds secrets
Vos mumures s'insinuent
Dans nos armures
Veux-tu bien jeter à nouveau
Tes jambes autour de mes reins
Je te le jure
Je me fous du destin
Je veux te garder près de moi
Jean-Louis Murat
LE GARCON QUI MAUDIT LES FILLES
Je me suis assomé contre les grilles
Qui hautes entourent ta maison
J'ai longtemps attendu la nuit
Couché ventre nu sur la gazon
De quel chagrin pleurent les filles
Quel noeud serré étreint les garçons
Bientôt pris dans les filets de la vie
Humides comme deux poissons
A l'heure de céder à l'envie
Le diable dessous ton jupon
T'a dit vois tu n'es plus de ton ami l'amie
Regarde il porte un caleçon
Je déteste pour toujours les familles
Plus tard je donnerai mes raisons
Aujourd'hui je suis un garçon
Qui maudit les filles
Et n'en tire que des chansons
Goûtez de l'enfant dont elles rient
Que l'on a vendu aux cochons
Qui trouve dans le ventre des filles
Les hautes grilles d'une maison
Quel noeud serré défait la fille
De quel chagrin pleure le garçon
Ce temps perdu que mes chansons l'essuient
Mon coeur aimait plus que de raison
Jean-Louis Murat
SI JE DEVAIS MANQUER DE TOI
Si je devais manquer de toi
Mon vague à l'âme mon poisson-chat
Ma tendre espionne ma passion
Toi l'encolure de mes chansons
Garde-moi si tu m'aimes
Mais si tu doutes oublie-moi
Des profondeurs de l'océan
Comme un matador un tyran
Guidé par l'odeur des chevaux
Je viens me glisser sous ta peau
Garde-moi si tu m'aimes
Mais si tu doutes oublie-moi
Si je devais manquer de toi
Autant me priver pour toujours
Des bords de Loire au point du jour
De la douceur de ton amour
Ton plus beau nom est portugais
Hongrois brésilien puis français
Par chaque bouche passe ta voix
En bouche à bouche parle-moi
Et garde-moi si tu m'aimes
Mais si tu doutes oublie-moi
Si je devais manquer de toi...
Jean-Louis Murat
LA BELLE SAISON
À jeun perdue glacée
Toute seule sans un sou
Une fille de seize ans
Immobile debout
Place de la Concorde
À midi le Quinze Août
Jacques Prévert
LE CANCRE
Il dit non avec la tête
mais il dit oui avec le coeur
il dit oui à ce qu'il aime
il dit non au professeur
il est debout
on le questionne
et tous les problèmes sont posés
soudain le fou rire le prend
et il efface tout
les chiffres et les mots
les dates et les noms
les phrases et les pièges
et malgré les menaces du maître
sous les huées des enfants prodiges
avec des craies de toutes les couleurs
sur le tableau noir du malheur
il dessine le visage du bonheur
Jacques Prévert
L'AMIRAL
L'amiral Larima
Larima quoi
la rime à rien
l'amiral Larima
l'amiral rien.
Jacques Prévert
LA CÈNE
Ils sont à table
Ils ne mangent pas
Ils ne sont pas dans leur assiette
Et leur assiette se tient toute droite
Verticalement derrière leur tête.
Jacques Prévert
LE DROIT CHEMIN
À chaque kilomètre
chaque année
des vieillards au front borné
indiquent aux enfants la route
d'un geste de ciment armé
Jacques Prévert
LE JARDIN
Des milliers et des milliers d'années
Ne sauraient suffire
Pour dire
La petite seconde d'éternité
Où tu m'as embrassé
Où je t'ai embrassée
Un matin dans la lumière de l'hiver
Au parc Montsouris à Paris
À Paris
Sur la terre
La terre qui est un astre.
Jacques Prévert
LES BELLES FAMILLES
Louis I
Louis II
Louis III
Louis IV
Louis V
Louis VI
Louis VII
Louis VIII
Louis IX
Louis X (dit le Hutin)
Louis XI
Louis XII
Louis XIII
Louis XIV
Louis XV
Louis XVI
Louis XVII
Louis XVIII
et puis plus personne plus rien…
Qu’est-ce que ces gens-là
qui ne sont pas foutus
de compter jusqu’à vingt ?
Jacques Prévert
LA BROUETTE OU LES GRANDES INVENTIONS
Le paon fait la roue
le hasard fait le reste
Dieu s'assoit dedans
et l'homme le pousse.
Les Paris Stupides
Un certain Blaise Pascal etc...etc...
Jacques Prévert
PATER NOSTER
Notre père qui êtes aux cieux
Restez-y
Et nous nous resterons sur la terre
Qui est quelquefois si jolie
Avec ses mystères de New York
Et puis ses mystères de Paris
Qui valent bien celui de la Trinité
Avec son petit canal de l'Ourcq
Sa grande muraille de Chine
Sa rivière de Morlaix
Ses bêtises de Cambrai
Avec son océan Pacifique
Et ses deux bassins aux Tuileries
Avec ses bons enfants et ses mauvais sujets
Avec toutes les merveilles du monde
Qui sont là
Simplement sur la terre
Offertes à tout le monde
Éparpillées
Émerveillées elles-mêmes d'être de telles merveilles
Et qui n'osent se l'avouer
Comme une jolie fille nue qui n'ose se montrer
Avec les épouvantables malheurs du monde
Qui sont légion
Avec leurs légionnaires
Avec leurs tortionnaires
Avec les maîtres de ce monde
Les maîtres avec leurs prêtres leurs traîtres et leurs
Reîtres
Avec les saisons
Avec les années
Avec les jolies filles et avec les vieux cons
Avec la paille de la misère pourrissant dans l'acier des canons
Jacques Prévert
CHASSE À L' ENFANT
Bandit ! Voyou ! Voleur ! Chenapan !
Au-dessus de l'île on voit des oiseaux
Tout autour de l'île il y a de l'eau
Bandit ! Voyou ! Voleur ! Chenapan !
Qu'est-ce que c'est que ces hurlements
Bandit ! Voyou ! Voyou ! Chenapan !
C'est la meute des honnêtes gens
Qui fait la chasse à l'enfant
Il avait dit j'en ai assez de la maison de redressement
Et les gardiens à coup de clefs lui avaient brisé les dents
Et puis ils l'avaient laissé étendu sur le ciment
Bandit ! Voyou ! Voleur ! Chenapan !
Maintenant il s'est sauvé
Et comme une bête traquée
Il galope dans la nuit
Et tous galopent après lui
Les gendarmes les touristes les rentiers les artistes
Bandit ! Voyou ! Voleur ! Chenapan !
C'est la meute des honnêtes gens
Qui fait la chasse à l'enfant
Pourchasser l'enfant, pas besoin de permis
Tous le braves gens s'y sont mis
Qu'est-ce qui nage dans la nuit
Quels sont ces éclairs ces bruits
C'est un enfant qui s'enfuit
On tire sur lui à coups de fusil
Bandit ! Voyou ! Voleur ! Chenapan !
Tous ces messieurs sur le rivage
Sont bredouilles et verts de rage
Bandit ! Voyou ! Voleur ! Chenapan !
Rejoindras-tu le continent rejoindras-tu le continent!
Au-dessus de l'île on voit des oiseaux
Tout autour de l'île il y a de l'eau.
Jacques Prévert
POUR TOI MON AMOUR
Je suis allé au marché aux oiseaux
Et j'ai acheté des oiseaux
Pour toi
mon amour
Je suis allé au marché aux fleurs
Et j'ai acheté des fleurs
Pour toi
mon amour
Je suis allé au marché à la ferraille
Et j'ai acheté des chaînes
De lourdes chaînes
Pour toi
mon amour
Et puis je suis allé au marché aux esclaves
Et je t'ai cherchée
Mais je ne t'ai pas trouvée
mon amour
Jacques Prévert
SABLE MOUVANT
Démons et merveilles
Vents et marées
Au loin déjà la mer s'est retirée
Et toi
Comme une algue doucement caressée par le vent
Dans les sables du lit tu remues en rêvant
Démons et merveilles
Vents et marées
Au loin déjà la mer s'est retirée
Mais dans tes yeux entr'ouverts
Deux petites vagues sont restées
Démons et merveilles
Vents et marées
Deux petites vagues pour me noyer.
LE MIROIR BRISÉ
Le petit homme qui chantait sans cesse
le petit homme qui dansait dans ma tête
le petit homme de la jeunesse
a cassé son lacet de soulier
et toutes les baraques de la fête
tout d'un coup se sont écroulées
et dans le silence de cette fête
j'ai entendu ta voix heureuse
ta voix déchirée et fragile
enfantine et désolée
venant de loin et qui m'appelait
et j'ai mis ma main sur mon coeur
où remuaient
ensanglantés
les sept éclats de glace de ton rire étoilé.
LE CHEVAL ROUGE
Dans les manèges du mensonge
Le cheval rouge de ton sourire
Tourne
Et je suis là debout planté
Avec le triste fouet de la réalité
Et je n'ai rien à dire
Ton sourire est aussi vrai
Que mes quatre vérités.
L'AUTOMNE
Un cheval s'écroule au milieu d'une allée
Les feuilles tombent sur lui
Notre amour frissonne
Et le soleil aussi.
DIMANCHE
Entre les rangées d'arbres de l'avenue des Gobelins
Une statue de marbre me conduit par la main
Aujourd'hui c'est dimanche les cinémas sont pleins
Les oiseaux dans les branches regardent les humains
Et la statue m'embrasse mais personne ne nous voit
Sauf un enfant aveugle qui nous montre du doigt.
CHANSON DU GEÔLIER
Où vas-tu beau geôlier
Avec cette clé tachée de sang
Je vais délivrer celle que j'aime
S'il en est encore temps
Et que j'ai enfermée
Tendrement cruellement
Au plus secret de mon désir
Au plus profond de mon tourment
Dans les mensonges de l'avenir
Dans les bêtises des serments
Je veux la délivrer
Je veux qu'elle soit libre
Et même de m'oublier
Et même de s'en aller
Et même de revenir
Et encore de m'aimer
Ou d'en aimer un autre
Si un autre lui plaît
Et si je reste seul
Et elle en allée
Je garderai seulement
Je garderai toujours
Dans mes deux mains en creux
Jusqu'à la fin des jours
La douceur de ses seins modelés par l'amour.
IMMENSE ET ROUGE
Immense et rouge
Au-dessus du Grand Palais
Le soleil d'hiver apparaît
Et disparaît
Comme lui mon coeur va disparaître
Et tout mon sang va s'en aller
S'en aller à ta recherche
Mon amour
Ma beauté
Et te trouver
Là où tu es.
PRESQUE
À Fontainebleau
Devant l'hôtel de l'Aigle Noir
Il y a un taureau sculpté par Rosa Bonheur
Un peu plus loin tout autour
Il y a la forêt
Et un peu plus loin encore
Joli corps
Il y a encore la forêt
Et le malheur
Et tout à côté le bonheur
Le bonheur avec les yeux cernés
Le bonheur avec des aiguilles de pin dans le dos
Le bonheur qui ne pense à rien
Le bonheur comme le taureau
Sculpté par Rosa Bonheur
Et puis le malheur
Le malheur avec une montre en or
Avec un train à prendre
Le malheur qui pense à tout ...
À tout
À tout ... à tout ... à tout ...
Et à tout
Et qui gagne "presque" à tous les coups
Presque.
L'ÉCOLE DES BEAUX-ARTS
Dans une boîte de paille tressée
Le père choisit une petite boule de papier
Et il la jette
Dans la cuvette
Devant ses enfants intrigués
Surgit alors
Multicolore
La grande fleur japonaise
Le nénuphar instantané
Et les enfants se taisent
Émerveillés
Jamais plus tard dans leur souvenir
Cette fleur ne pourra se faner
Cette fleur subite
Faite pour eux
A la minute
Devant eux.
PROMENADE DE PICASSO
Sur une assiette bien ronde en porcelaine réelle
une pomme pose
Face à face avec elle
un peintre de la réalité
essaie vainement de peindre
la pomme telle qu'elle est
mais
elle ne se laisse pas faire
la pomme
elle a son mot à dire
et plusieurs tours dans son sac de pomme
la pomme
et la voilà qui tourne
dans une assiette réelle
sournoisement sur elle-même
doucement sans bouger
et comme un duc de Guise qui se déguise en bec de gaz
parce qu'on veut malgré lui lui tirer le portrait
la pomme se déguise en beau bruit déguisé
et c'est alors
que le peintre de la réalité
commence à réaliser
que toutes les apparences de la pomme sont contre lui
et
comme le malheureux indigent
comme le pauvre nécessiteux qui se trouve soudain à la merci de n'importe quelle association
bienfaisante et charitable et redoutable de bienfaisance de charité et de redoutabilité
le malheureux peintre de la réalité
se trouve soudain alors être la triste proie
d'une innombrable foule d'associations d'idées
Et la pomme en tournant évoque le pommier
le Paradis terrestre et Ève et puis Adam
l'arrosoir l'espalier Parmentier l'escalier
le Canada les Hespérides la Normandie la Reinette et l'Api
le serpent du Jeu de Paume le serment du Jus de Pomme
et le péché originel
et les origines de l'art
et la Suisse avec Guillaume Tell
et même Isaac Newton
plusieurs fois primé à l'Exposition de la Gravitation Universelle
et le peintre étourdi perd de vue son modèle
et s'endort
C'est alors que Picasso
qui passait par là comme il passe partout
chaque jour comme chez lui
voit la pomme et l'assiette et le peintre endormi
Quelle idée de peindre une pomme
dit Picasso
et Picasso mange la pomme
et la pomme lui dit Merci
et Picasso casse l'assiette
et s'en va en souriant
et le peintre arraché à ses songes
comme une dent
se retrouve tout seul devant sa toile inachevée
avec au beau milieu de sa vaisselle brisée
les terrifiants pépins de la réalité.
CHANSON DE L' OISELEUR
L'oiseau qui vole si doucement
L'oiseau rouge et tiède comme le sang
L'oiseau si tendre l'oiseau moqueur
L'oiseau qui soudain prend peur
L'oiseau qui soudain se cogne
L'oiseau qui voudrait s'enfuir
L'oiseau seul et affolé
L'oiseau qui voudrait vivre
L'oiseau qui voudrait chanter
L'oiseau qui voudrait crier
L'oiseau rouge et tiède comme le sang
L'oiseau qui vole si doucement
C'est ton coeur jolie enfant
Ton coeur qui bat de l'aile si tristement
Contre ton sein si dur si blanc.
LE CHAT ET L'OISEAU
Un village écoute désolé
Le chant d'un oiseau blessé
C'est le seul oiseau du village
Et c'est le seul chat du village
Qui l'a à moitié dévoré
Et l'oiseau cesse de chanter
Le chat cesse de ronronner
Et de se lécher le museau
Et le village fait à l'oiseau
De merveilleuses funérailles
Et le chat qui est invité
Marche derrière le petit cercueil de paille
Où l'oiseau mort est allongé
Porté par une petite fille
Qui n'arrête pas de pleurer
Si j'avais su que cela te fasse tant de peine
Lui dit le chat
Je l'aurais mangé tout entier
Et puis je t'aurais raconté
Que je l'avais vu s'envoler
S'envoler jusqu'au bout du monde
Là-bas où c'est tellement loin
Que jamais on en revient
Tu aurais eu moins de chagrin
Simplement de la tristesse et des regrets
Il ne faut jamais faire les choses à moitié.
Jacques Prévert
Les Lilas
Quand je vais chez la fleuriste
Je n'achèt' que des lilas
Si ma chanson chante triste
C'est que l'amour n'est plus là
Comm' j'étais, en quelque sorte
Amoureux de ces fleurs-là
Je suis entré par la porte
Par la porte des Lilas
Des lilas, y'en avait guère
Des lilas, y'en avait pas
Z'étaient tous morts à la guerre
Passés de vie à trépas
J'suis tombé sur une belle
Qui fleurissait un peu là
J'ai voulu greffer sur elle
Mon amour pour les lilas
J'ai marqué d'une croix blanche
Le jour où l'on s'envola
Accrochés à une branche
Une branche de lilas
Pauvre amour, tiens bon la barre
Le temps va passer par là
Et le temps est un barbare
Dans le genre d'Attila
Aux cœurs où son cheval passe
L'amour ne repousse pas
Aux quatre coins de l'espace
Il fait le désert sous ses pas
Alors, nos amours sont mortes
Envolées dans l'au-delà
Laissant la clé sous la porte
Sous la porte des Lilas
La fauvette des dimanches
Cell' qui me donnait le la
S'est perchée sur d'autres branches
D'autres branches de lilas
Quand je vais chez la fleuriste
Je n'achèt' que des lilas
Si ma chanson chante triste
C'est que l'amour n'est plus là
Georges Brassens
Les Copains D'abord
Non, ce n'était pas le radeau
De la Méduse, ce bateau
Qu'on se le dise au fond des ports
Dise au fond des ports
Il naviguait en pèr' peinard
Sur la grand-mare des canards
Et s'app'lait les Copains d'abord
Les Copains d'abord
Ses fluctuat nec mergitur
C'était pas d'la litterature
N'en déplaise aux jeteurs de sort
Aux jeteurs de sort
Son capitaine et ses mat'lots
N'étaient pas des enfants d'salauds
Mais des amis franco de port
Des copains d'abord
C'étaient pas des amis de luxe
Des petits Castor et Pollux
Des gens de Sodome et Gomorrhe
Sodome et Gomorrhe
C'étaient pas des amis choisis
Par Montaigne et La Boetie
Sur le ventre ils se tapaient fort
Les copains d'abord
C'étaient pas des anges non plus
L'Évangile, ils l'avaient pas lu
Mais ils s'aimaient tout's voil's dehors
Tout's voil's dehors
Jean, Pierre, Paul et compagnie
C'était leur seule litanie
Leur Credo, leur Confiteor
Aux copains d'abord
Au moindre coup de Trafalgar
C'est l'amitié qui prenait l'quart
C'est elle qui leur montrait le nord
Leur montrait le nord
Et quand ils étaient en détresse
Qu'leurs bras lancaient des S.O.S.
On aurait dit les sémaphores
Les copains d'abord
Au rendez-vous des bons copains
Y avait pas souvent de lapins
Quand l'un d'entre eux manquait a bord
C'est qu'il était mort
Oui, mais jamais, au grand jamais
Son trou dans l'eau n'se refermait
Cent ans après, coquin de sort
Il manquait encore
Des bateaux j'en ai pris beaucoup
Mais le seul qu'ait tenu le coup
Qui n'ai jamais viré de bord
Mais viré de bord
Naviguait en père peinard
Sur la grand-mare des canards
Et s'app'lait les Copains d'abord
Les Copains d'abord
Georges Brassens
Belleville-ménilmontant
Papa, c'était un lapin
Qui s'appelait J.B. Chopin
Et qu'avait son domicile
À Belleville.
Le soir avec sa petite famille
Il s'en allait en chantant
Des hauteurs de la Courtille
À Ménilmontant, à Ménilmontant !
Il buvait si peu qu'un soir
On l'a retrouvé sur le trottoir
L'était crevé bien tranquille
À Belleville !
On l'a mis dans la terre glaise
Pour un prix exorbitant
Tout en haut du Père-Lachaise
À Ménilmontant, à Ménilmontant !
Ma soeur est avec Eloi,
Dont le frère est avec moi,
Le soir sur le boulevard y me refile
À Belleville
C'est comme ça qu'il gagne sa braise
Et son frère en gagne autant
En refilant ma soeur Thérèse
À Ménilmontant, à Ménilmontant !
Le dimanche au lieu de travailler
Ils nous montent au poulailler
Voir jouer le drame ou bien le vaudeville
À Belleville
Le soir, ils font leurs épates
Ils étalent leur trébuchant
Minces des genoux et larges des pattes
À Ménilmontant, à Ménilmontant!
C'est comme ça que c'est le vrai moyen
De faire un bon citoyen,
Ils grandissent sans se faire de bile
À Belleville !
Ils crient "Vive l'Indépendance"
Y z'ont le coeur bath et content
Et barbotent dans l'abondance
À Ménilmontant, à Ménilmontant !
Georges Brassens
La Mauvaise Réputation
Au village, sans prétention,
J'ai mauvaise réputation.
Qu'je m'démène ou qu'je reste coi
Je pass' pour un je-ne-sais-quoi!
Je ne fait pourtant de tort à personne
En suivant mon chemin de petit bonhomme.
Mais les brav's gens n'aiment pas que
L'on suive une autre route qu'eux,
Non les brav's gens n'aiment pas que
L'on suive une autre route qu'eux,
Tout le monde médit de moi,
Sauf les muets, ça va de soi.
Le jour du Quatorze Juillet
Je reste dans mon lit douillet.
La musique qui marche au pas,
Cela ne me regarde pas.
Je ne fais pourtant de tort à personne,
En n'écoutant pas le clairon qui sonne.
Mais les brav's gens n'aiment pas que
L'on suive une autre route qu'eux,
Non les brav's gens n'aiment pas que
L'on suive une autre route qu'eux,
Tout le monde me montre du doigt
Sauf les manchots, ça va de soi.
Quand j'croise un voleur malchanceux,
Poursuivi par un cul-terreux;
J'lance la patte et pourquoi le taire,
Le cul-terreux s'retrouv' par terre
Je ne fait pourtant de tort à personne,
En laissant courir les voleurs de pommes.
Mais les brav's gens n'aiment pas que
L'on suive une autre route qu'eux,
Non les brav's gens n'aiment pas que
L'on suive une autre route qu'eux,
Tout le monde se rue sur moi,
Sauf les culs-de-jatte, ça va de soi.
Pas besoin d'être Jérémie,
Pour d'viner l'sort qui m'est promis,
S'ils trouv'nt une corde à leur goût,
Ils me la passeront au cou,
Je ne fait pourtant de tort à personne,
En suivant les ch'mins qui n'mènent pas à Rome,
Mais les brav's gens n'aiment pas que
L'on suive une autre route qu'eux,
Non les brav's gens n'aiment pas que
L'on suive une autre route qu'eux,
Tout l'mond' viendra me voir pendu,
Sauf les aveugles, bien entendu.
Georges Brassens
Les amoureux des bancs publics
Les gens qui voient de travers
Pensent que les bancs verts
Qu'on voit sur les trottoirs
Sont faits pour les impotents ou les ventripotents
Mais c'est une absurdité
Car à la vérité
Ils sont là c'est notoire
Pour accueillir quelque temps les amours débutants
Les amoureux qui s'bécott'nt sur les bancs publics
Bancs publics, bancs publics
En s'fouttant pas mal du regard oblique
Des passants honnêtes
Les amoureux qui s'bécott'nt sur les bancs publics
Bancs publics, bancs publics
En s'disant des "Je t'aime" pathétiques
Ont des p'tit's gueul' bien sympatiques
Ils se tiennent par la main
Parlent du lendemain
Du papier bleu d'azur
Que revêtiront les murs de leur chambre à coucher
Ils se voient déjà doucement
Ell' cousant, lui fumant
Dans un bien-être sûr
Et choisissent les prénoms de leur premier bébé
Les amoureux qui s'bécott'nt sur les bancs publics
Bancs publics, bancs publics
En s'fouttant pas mal du regard oblique
Des passants honnêtes
Les amoureux qui s'bécott'nt sur les bancs publics
Bancs publics, bancs publics
En s'disant des "Je t'aime" pathétiques
Ont des p'tit's gueul' bien sympatiques
Quand la saint' famill' machin
Croise sur son chemin
Deux de ces malappris
Ell' leur décoche hardiment des propos venimeux
N'empêch' que tout' la famille
Le pèr', la mèr', la fille
Le fils, le Saint Esprit
Voudrait bien de temps en temps pouvoir s'conduir' comme eux
Les amoureux qui s'bécott'nt sur les bancs publics
Bancs publics, bancs publics
En s'fouttant pas mal du regard oblique
Des passants honnêtes
Les amoureux qui s'bécott'nt sur les bancs publics
Bancs publics, bancs publics
En s'disant des "Je t'aime" pathétiques
Ont des p'tit's gueul' bien sympatiques
Quand les mois auront passé
Quand seront apaisés
Leurs beaux rêves flambants
Quand leur ciel se couvrira de gros nuages lourds
Ils s'apercevront émus
Qu' c'est au hasard des rues
Sur un d'ces fameux bancs
Qu'ils ont vécu le meilleur morceau de leur amour
Les amoureux qui s'bécott'nt sur les bancs publics
Bancs publics, bancs publics
En s'fouttant pas mal du regard oblique
Des passants honnêtes
Les amoureux qui s'bécott'nt sur les bancs publics
Bancs publics, bancs publics
En s'disant des "Je t'aime" pathétiques
Ont des p'tit's gueul' bien sympatiques
Georges Brassens
Stewball
Il s'appelait Stewball.
C'était un cheval blanc.
Il était mon idole
Et moi, j'avais dix ans.
Notre pauvre père,
Pour acheter ce pur sang,
Avait mis dans l'affaire
Jusqu'à son dernier franc.
Il avait dans la tête
D'en faire un grand champion
Pour liquider nos dettes
Et payer la maison
Et croyait à sa chance.
Il engagea Stewball
Par un beau dimanche
Au grand prix de St-Paul.
"Je sais, dit mon père,
Que Stewball va gagner."
Mais, après la rivière,
Stewball est tombé.
Quand le vétérinaire,
D'un seul coup, l'acheva,
J'ai vu pleurer mon père
Pour la première fois.
Il s'appelait Stewball.
C'était un cheval blanc.
Il était mon idole
Et moi, j'avais dix ans.
Hugues Aufray
Céline
Dis moi, Céline, les années ont passé.
Pourquoi n'as tu jamais pensé à te marier ?
De tout' mes sœurs qui vivaient ici,
Tu es la seule sans mari.
Non, non, non, ne rougis pas, non, ne rougis pas.
Tu as, tu as toujours de beaux yeux.
Ne rougis pas, non, ne rougis pas.
Tu aurais pu rendre un homme heureux.
Dis moi, Céline, toi qui es notre aînée,
Toi qui fus notre mèr', toi qui l'as remplacée,
N'as tu vécu pour nous autrefois
Que sans jamais penser à toi ?
Non, non, non, ne rougis pas, non, ne rougis pas.
Tu as, tu as toujours de beaux yeux.
Ne rougis pas, non, ne rougis pas.
Tu aurais pu rendre un homme heureux.
Dis moi, Céline, qu'est il donc devenu
Ce gentil fiancé qu'on n'a jamais revu ?
Est c' pour ne pas nous abandonner
Que tu l'as laissée s'en aller ?
Non, non, non, ne rougis pas, non, ne rougis pas.
Tu as, tu as toujours de beaux yeux.
Ne rougis pas, non, ne rougis pas.
Tu aurais pu rendre un homme heureux.
Mais non, Céline, ta vie n'est pas perdue.
Nous sommes les enfants que tu n'as jamais eus.
Il y a longtemps que je le savais
Et je ne l'oublierai jamais.
{parlé:}
Ne pleure pas, non, ne pleure pas.
Tu as toujours les yeux d'autrefois.
Ne pleure pas, non, ne pleure pas.
Nous resterons toujours près de toi,
Nous resterons toujours près de toi.
Hugues Aufray
Le lac Majeur
Il neige sur le lac Majeur
Les oiseaux-lyre sont en pleurs
Et le pauvre vin italien
S'est habillé de paille pour rien ...
Des enfants crient de bonheur
Et ils répandent la terreur
En glissades et bombardements
C'est de leur âge et de leur temps
J'ai tout oublié du bonheur
Il neige sur le lac Majeur
J'ai tout oublié du bonheur
Il neige sur le lac Majeur.
Voilà de nouveaux gladiateurs
Et on dit que le cirque meurt
Et le pauvre sang italien
Coule beaucoup et pour rien...
Il neige sur le lac Majeur
Les oiseaux-lyre sont en pleurs
J'entends comme un moteur
C'est le bateau de cinq heures
J'ai tout oublié du bonheur
Il neige sur le lac Majeur
J'ai tout oublié du bonheur
Il neige sur le lac Majeur.
Mort Shuman
Tout le bonheur du monde
{Refrain:}
On vous souhaite tout le bonheur du monde
Et que quelqu'un vous tende la main
Que votre chemin évite les bombes
Qu'il mène vers de calmes jardins.
On vous souhaite tout le bonheur du monde
Pour aujourd'hui comme pour demain
Que votre soleil éclaircisse l'ombre
Qu'il brille d'amour au quotidien.
Puisque l'avenir vous appartient
Puisqu'on n'contrôle pas votre destin
Que votre envol est pour demain
Comme tout c'qu'on a à vous offrir
Ne saurait toujours vous suffire
Dans cette liberté à venir
Puisqu'on sera pas toujours là
Comme on le fut aux premiers pas.
{au Refrain}
Toute une vie s'offre devant vous
Tant de rêves à vivre jusqu'au bout
Sûrement plein de joie au rendez-vous
Libres de faire vos propres choix
De choisir quelle sera votre voie
Et où celle-ci vous emmènera
J'espère juste que vous prendrez le temps
De profiter de chaque instant.
{au Refrain}
Chais pas quel monde on vous laissera
On fait d'notre mieux, seulement parfois,
J'ose espérer que c'la suffira
Pas à sauver votre insouciance
Mais à apaiser notre conscience
Aurais-je le droit de vous faire confiance ?
{au Refrain}
Sinsemilia
Le métèque
Avec ma gueule de métèque
De Juif errant, de pâtre grec
Et mes cheveux aux quatre vents
Avec mes yeux tout délavés
Qui me donnent l'air de rêver
Moi qui ne rêve plus souvent
Avec mes mains de maraudeur
De musicien et de rôdeur
Qui ont pillé tant de jardins
Avec ma bouche qui a bu
Qui a embrassé et mordu
Sans jamais assouvir sa faim
Avec ma gueule de métèque
De Juif errant, de pâtre grec
De voleur et de vagabond
Avec ma peau qui s'est frottée
Au soleil de tous les étés
Et tout ce qui portait jupon
Avec mon cœur qui a su faire
Souffrir autant qu'il a souffert
Sans pour cela faire d'histoires
Avec mon âme qui n'a plus
La moindre chance de salut
Pour éviter le purgatoire
Avec ma gueule de métèque
De Juif errant, de pâtre grec
Et mes cheveux aux quatre vents
Je viendrai, ma douce captive
Mon âme sœur, ma source vive
Je viendrai boire tes vingt ans
Et je serai prince de sang
Rêveur ou bien adolescent
Comme il te plaira de choisir
Et nous ferons de chaque jour
Toute une éternité d'amour
Que nous vivrons à en mourir
Et nous ferons de chaque jour
Toute une éternité d'amour
Que nous vivrons à en mourir
Georges Moustaki
L'oiseau et l'enfant
Comme un enfant aux yeux de lumière
Qui voit passer au loin les oiseaux
Comme l'oiseau bleu survolant la Terre
Vois comme le monde, le monde est beau
Beau le bateau, dansant sur les vagues
Ivre de vie, d'amour et de vent
Belle la chanson naissante des vagues
Abandonnée au sable blanc
Blanc l'innocent, le sang du poète
Qui en chantant, invente l'amour
Pour que la vie s'habille de fête
Et que la nuit se change en jour
Jour d'une vie où l'aube se lève
Pour réveiller la ville aux yeux lourds
Où les matins effeuillent les rêves
Pour nous donner un monde d'amour
L'amour c'est toi, l'amour c'est moi
L'oiseau c'est toi, l'enfant c'est moi
Moi qui ne suis qu'une fille de l'ombre
Qui voit briller l'étoile du soir
Toi mon étoile qui tisse ma ronde
Viens allumer mon soleil noir
Noire la misère, les hommes et la guerre
Qui croient tenir les rênes du temps
Pays d'amour n'a pas de frontière
Pour ceux qui ont un cœur d'enfant
Comme un enfant aux yeux de lumière
Qui voit passer au loin les oiseaux
Comme l'oiseau bleu survolant la Terre
Nous trouverons ce monde d'amour
L'amour c'est toi, l'enfant c'est moi
L'oiseau c'est toi, l'enfant c'est moi
Marie Myriam
L'aigle noir
Un beau jour, ou peut-être une nuit,
Près d'un lac je m'étais endormie,
Quand soudain, semblant crever le ciel,
Et venant de nulle part,
Surgit un aigle noir,
Lentement, les ailes déployées,
Lentement, je le vis tournoyer,
Près de moi, dans un bruissement d'ailes,
Comme tombé du ciel,
L'oiseau vint se poser,
Il avait les yeux couleur rubis,
Et des plumes couleur de la nuit,
A son front brillant de mille feux,
L'oiseau roi couronné,
Portait un diamant bleu,
De son bec il a touché ma joue,
Dans ma main il a glissé son cou,
C'est alors que je l'ai reconnu,
Surgissant du passé,
Il m'était revenu,
Dis l'oiseau, ô dis, emmène-moi,
Retournons au pays d'autrefois,
Comme avant, dans mes rêves d'enfant,
Pour cueillir en tremblant,
Des étoiles, des étoiles,
Comme avant, dans mes rêves d'enfant,
Comme avant, sur un nuage blanc,
Comme avant, allumer le soleil,
Etre faiseur de pluie,
Et faire des merveilles,
L'aigle noir dans un bruissement d'ailes,
Prit son vol pour regagner le ciel,
Quatre plumes couleur de la nuit
Une larme ou peut-être un rubis
J'avais froid, il ne me restait rien
L'oiseau m'avait laissée
Seule avec mon chagrin
Un beau jour, ou peut-être une nuit,
Près d'un lac, je m'étais endormie,
Quand soudain, semblant crever le ciel,
Et venant de nulle part,
Surgit un aigle noir,
Un beau jour, une nuit,
Près d'un lac, endormie,
Quand soudain,
Il venait de nulle part,
Il surgit, l'aigle noir...
Barbara
La vie ne m'apprend rien
Qui ose dire qu'il peut m'apprendre les sentiments
Ou me montrer ce qu'il faut faire pour être grand ?
Qui peut changer ce que je porte dans mon sang ?
Qui a le droit de m'interdire d'être vivant ?
De quel côté se trouvent les bons ou les méchants ?
Leurs évangiles ont fait de moi un non-croyant
La vie ne m'apprend rien
Je voulais juste un peu parler, choisir un train
La vie ne m'apprend rien
J'aimerais tellement m'accrocher, prendre un chemin
Prendre un chemin !
Mais je n'peux pas, je n'sais pas
Et je reste planté là
Les lois ne font plus les hommes
Mais quelques hommes font la loi
Et je n'peux pas, je n'sais pas
Et je reste planté là
A ceux qui croient que mon argent endort ma tête
Je dis qu'il ne suffit pas d'être pauvre pour être honnête
Ils croient peut-être que la liberté s'achète
Que reste-t-il des idéaux sous la mitraille ?
Quand les prêcheurs sont à l'abri de la bataille
La vie des morts n'est plus sauvée par des médailles
La vie ne m'apprend rien
Je voulais juste un peu parler, choisir un train
La vie ne m'apprend rien
J'aimerais tellement m'accrocher, prendre un chemin
Prendre un chemin !
Mais je n'peux pas, je n'sais pas
Et je reste planté là
Les lois ne font plus les hommes
Mais quelques hommes font la loi
Et je n'peux pas, je n'sais pas
Et je reste planté là
Je n'peux pas, je n'sais pas
Et je reste planté là
Les lois ne font plus les hommes
Mais quelques hommes font la loi
Et je n'peux pas, je n'sais pas
Et je reste planté là
La vie ne m'apprend rien !
Daniel Balavoine
Toi + moi
{Refrain 1:}
Toi plus moi plus eux plus tous ceux qui le veulent
Plus lui plus elle et tous ceux qui sont seuls
Allez, venez et entrez dans la danse
Allez, venez, laissez faire l'insouciance
À deux, à mille, je sais qu'on est capables
Tout est possible, tout est réalisable
On peut s'enfuir bien plus haut que nos rêves
On peut partir bien plus loin que la grève
{Refrain 2:}
Toi plus moi plus eux plus tous ceux qui le veulent
Plus lui plus elle plus tous ceux qui sont seuls
Allez, venez et entrez dans la danse
Allez, venez, c'est notre jour de chance
Avec l'envie, la force et le courage
Le froid, la peur ne sont que des mirages
Laissez tomber les malheurs pour une fois
Allez, venez, reprenez avec moi
{au Refrain 1}
Je sais, c'est vrai, ma chanson est naïve
Même un peu bête et bien inoffensive
Et même si elle ne change pas le monde
Elle vous invite à entrer dans la ronde
{au Refrain 2}
L'espoir, l'ardeur pour tout ce qu'il te faut
Mes bras, mon coeur, mes épaules et mon dos
Je veux te voir des étoiles dans les yeux
Je veux nous voir insoumis et heureux
{au Refrain 1}
{au Refrain 2}
Oh, toi plus moi plus tous ceux qui le veulent
Plus lui plus elle et tous ceux qui sont seuls
Allez, venez et entrez dans la danse
Allez, venez et entrez dans la danse
Grégoire