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Gargantua

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II.

RABELAIS

LA V I E
IN E STI MAB LE
DU GRAND

G A R G A N T U A,
P E R E D E P A N T A G R U E L,

iadis composée par


l'abstracteur de quinte essence.

Livre plein de
Pantagruelisme.

-L’enfant qui est resté au ventre 11 mois ! il est né par l’oreille de sa mère
-la problématique du miraculeux : émancipation sous couvert de
conformisme
-Dieu : un créateur capricieux, responsable de la création des dieux antiques
-même appel à la lecture intelligente, à la lucidité ; création d’un lecteur
capable de rire et de renforcer ses défenses contre toute histoire racontée

« Dont une horde vieigle de la compaignie, laquelle avoit la reputation


d'estre grande medicine et là estoit venue de Brizepaille d'auprès de
Sainctgenou d'avant soixante ans, luy feist un restrinctif si horrible, que tous
ses larrys tant feurent oppilez et reserrez, que à grande pene avecques les
dents, vous les eussiez eslargiz, qui est chose bien horrible à penser:
mesmement que le diable à la messe de sainct Martin escripvent le caquet de
deux gualoises, à belles dentz allongea son parchemin. Par cest inconvenient
feurent au dessus relaschez les cotyledons de la matrice, par lesquelz
sursaulta l'enfant, et entra en la vène creuse, et gravant par le diaphragme
iusques au dessus des espaules (où la dicte vène se part en deux) print son
chemin à gausche, et sortit par l'aureille senestre. Soubdain qu'il feut né, il ne
crya pas comme les aultres enfans/ mies/ mies/ Mies. Mais à haulte voix
s'escryoit, à boyre, à boyre, à boyre. Comme invitant tout le monde à boyre.
Ie me doubte que ne croyez asseurement ceste estrange nativité. Si ne le
croyez, ie ne m'en soucye pas, mais un homme de bien, un homme de bon
sens croyt tousiours ce qu'on luy dict, et ce qu'il trouve par escript. Ne dict
pas Solomon proverbiorum. I 4? Innocens credit omni verbo re. Et sainct
Paul, prime Corinthio. I 3. Charitas omnia credit. Pourquoy ne le croyriez
vous?

Mais si le vouloir de dieu estoyt tel, diriez vous qu'il ne l'eust peu fayre? Ha
pour grace, ne emburelucocquez iamais vos espritz que a dieu rien n'est
impossible. Et s'il vouloit les femmes auroyent dorenavant ainsi leurs enfans
par l'aureille, Bacchus ne feut il pas engendré par la cuisse de Iuppiter? »

Pour les citations de l’œuvre de François Rabelais, voir


http://www.jimena.com/cocina/apartados/rab_pant.html et
http://un2sg4.unige.ch/athena/rabelais/rab_garg.html

Comment Gargantua feut institué par Ponocrates


en telle discipline, qu'il ne
perdoit heure du iour.

Chap. xxi.

Quand Ponocrates congneut la vitieuse manière de vivre de


Gargantua, delibera de aultrement le instituer en letres mais pour les
premiers iours le tolera: considerant que nature ne endure poinct mutations
soubdaines, sans grande violence. Pour doncques mieulx son oeuvre
commencer, supplya un sçavant medicin de celluy temps, nommé Seraphin
Calobarsy: à ce qu'il considerast si possible estoit remettre Gargantua en
meilleure voye. Lequel le purgea canonicquement avec Elebore de Anticyre,
& par ce medicament luy nettoya toute l'alteration & perverse habitude du
cerveau. Par ce moyen aussi Ponocrates luy feit oublier tout ce qu'il avoit
aprins soubz ses anticques precepteurs, comme faisoit Thimothe à ses
disciples qui avoient esté instruictz soubz aultes musiciens. Pour mieulx ce
faire, l'introduysoit es compaignies des gens sçavans, qui là estoient, à
l'emulation desquelz luy creust l'esperit & le desir de estudier aultrement &
se faire valoir.
Après en tel train d'estude le mist qu'il ne perdoit heure quelconques
du iour: ains tout son temps consommoit en letres & honeste sçavoir. Se
esveilloit doncques Gargantua environ quatre heures du matin. Ce pendent
qu'on le frotoit, luy estoit leue quelque pagine de la divine escripture
haultement & clerement avec pronunciation competente à la matière, & à ce
estoit comis un ieune page natif de Basché, nommé Anagnostes. Selon le
propos & argument de ceste leczon, souventesfoys se adonnoit à reverer/
adorer/ prier & supplier le bon Dieu: duquel à la lecture monstroit la maiesté
& iugemens merveilleux. Puys s'en alloit es lieux secretz fayre excretion des
digestions naturelles. Là son precepteur repetoit ce que avoit esté leu: luy
exposant les poinctz plus obscurs & difficiles. Eux retornans consideroient
l'estat du ciel, si tel estoyt comme l'avoient noté au soir precedent: & quelz
signes entroit le Soleil, aussi la Lune pour icelle iournée. Ce faict estoit
habillé, peigné/ testonné/ acoustré/ & parfumé, durant lequel temps on luy
repetoit les leczons du iour davant. Luy mesmes les disoyt par cueur: & y
fondoit quelques cas practiques & concernens l'estat humain, lesquelz ilz
estendoient aulcunesfoys iusques deux ou troys heures, mais ordinairement
cessoient lors qu'il estoit du tout habillé. Puis par troys bonnes heures luy
estoit faicte lecture, ce fait yssoient hors tousiours conferens des propoz de
la lecture: & se deportoient … es prez, & ioueoient à la balle, ou à la
paulme, galentement se exercens les corps, comme ilz avoient les ames
auparavant. Tout leur ieu n'estoyt qu'en liberté: car ilz laissoient la partie
quand leur plaisoyt, & cessoient ordinarement lors que suoient par my le
corps, ou estoient aultrement las. Adoncq estoient tresbien essuez, & frottez,
changeoient de chemise: et doulcement se pourmenans alloient veoir sy le
disner estoyt prest. Là attendens recitoient clerement & eloquentement
quelques sentences retenues de la leczon. Ce pendent monsieur l'appetit
venoyt: et par bonne oportunité s'asseoient à table.
Au commencement du repas estoyt leur quelque histoire plaisante des
anciennes prouesses: iusques à ce qu'il eut print son vin. Lors (sy bon
sembloyt) on continuoyt la lecture: ou commenceoient à diviser ioyeusement
ensemble, parlans pour les premiers moys de la vertus, proprieté/ efficace/ &
nature, de tous ce que leur estoyt servy à table. Du pain/ du vin/ de l'eau/ du
sel/ des viandes/ poissons/ fruictz/ herbes/ racines/ et de l'aprest d'ycelles. Ce
que faisant aprint en peu de temps tous les passaiges à ce competens en
Pline, Atheneus, Dioscorides, Galen, Porphyrius, Opianus, Polybieus,
Heliodorus, Aristotele, Aelianus, & aultres. Iceulx propos tenens faisoient
souvent, pour plus estre asseurez, apporter les livres sudictz à table. Et si
bien & entierement retint en sa memoire les choses dictes, que pour lors
n'estoit medicin, qui en sceust à la moytié tant comme ilz faifaisoient.
Depuis par après devisoient des leczons leues au matin, &
parachevant leur repas par quelque confection de cotoniat, s'escuroit les dens
avecques un trou de Lentisce, se lavoit les mains & les yeulx de belle eau
fraische: & rendoient graces à Dieu par quelques beaux cantiques faictz à la
louange de la munificence & benignité divine. Ce faict on aportoit des
chartes, non pour iouer, mais pour y apprendre mille petites gentillesses, &
inventions nouvelles. Lesquelles toutes yssoient de Arithmeticque. En ce
moyen entra en affection de ycelle science numeralle, & tous les iours après
disner & souper y passoient temps aussi plaisantement, qu'il souloyt es dez
ou es chartes. A tant sceut d'ycelle & theoricque et practicque, sy bien que
Tunstal Angloys, qui en avoit amplement escript, confessa que vrayement en
comparaison de luy il n'y entendoit que le hault Alemant. Et non seulement
d'ycelle, mais des aultres sciences mathematicques, comme Geometrie,
Astronomie, & Musicque. Car attendans la concoction & digestion de son
past, ilz faisoient mille ioyeulx instrumens & figures Geometricques, & de
mesmes practiquoient les canons Astronomicques. Après se esbaudissoient à
chanter musicalement à quatre et cinq parties, ou suz un theme à plaisir de
guorge. Et au regard des instrumens de musicque, il aprint à iouer du luc, &
l'espinette, de la harpe, de la flutte de Alemant et à neuf trouz, de la viole &
de la sacqueboutte. Ceste heure ainsi employée, la digestion parachevée, se
purgoit des excrements naturelz: puis se remettoit à son estude principale par
troys heures ou davantaige: tant à repeter la lecture matutinale, que à
poursuyvre le livre entrepris, que aussi à escripre & bien traire & former les
antiques & Rhomaines lettres.
Ce faict yssoient hors leur hostel, avecques eulx un gentilhomme de
Touraine nommé l'escuyer Gymnaste, lequel luy monstroit l'art de
chevalerie. Changeant doncques de vestemens monstoit sus un coursier/ sus
un roussin/ sus un genet/ sus un cheval legier: & luy donnoyt cent quarrières,
le faisoit voltiger en l'air, franchir le fossé, saulter le palys, court tourner en
un cercle, tant à dextre comme à senestre. La rompoyt non poinct la lance.
Car c'est la plus grande reserve du monde, dire, Iay rompu dix lances en
tournoy, ou en bataille: un charpentier le ferot bien. Mais louable gloire est
d'une lance avoir rompu dix de ses ennemys. De sa lance doncq asserée,
verde & roidde, rompoyt un huys, enfonczoyt un arnoys, aculloyt une arbre,
enclavoyt un aneau, enlevoyt une selle d'armes, un aubert, un guantelet. Le
tout faisoit armé de pied en cap. Au reguard de fanfarer & fayre les petitz
popismes sus un cheval nul ne le feist mieulx que luy. Le voltigeur de
Ferrare n'estoyt qu'un cinge en comparaison. Singulierement estoyt aprins à
saulter hastivement d'un cheval sus l'aultre sans prendre terre. Et nommoyt
on ces chevaulx desultoyres, & de chascun cousté la lance on poing monter
sans estrivière, et sans bride guyder le cheval à son plaisir. Car telles choses
servent à discipline militaire. Un aultre iour se exerceoit à la hasche.
Laquelle tant bien coulloyt: tant vertement de tous pics reserroyt, tant
soupplement avalloyt en taille ronde, qu'il feut passé chevalier d'armes en
campaigne, & en tous essays. Puis bransloyt la picque, sacquoyt de l'espée à
deux mains, de l'espée bastarde, de l'espagnole, de la dague & du poignart,
armé, non armé, au boucler, à la cappe, à la rondelle. Couroyt le cerf, le
chevreuil, le daim, le sanglier, le livre, la perdrys, le faisant, l'otarde. Iouer à
la grosse balle, & la faisoyt Bondir en l'air autant du pied, que du poing.
Luctoyt courroyt saultoyt, non à troys pas un sault non à clochepied, non au
sault d'alement. Car (disoyt Gymnaste) telz saulx sont inutiles, & de nul bien
en guerre Mays d'un sault persoyt un foussé, volloit sus une haye montoyt
six pas encontre une muraille & rempoyt en ceste faczon à une fenestre de la
hauteur d'une lance.
Nageoyt en parfonde eau, à l'endroict, à l'envers, de cousté, de tout le
corps, des seulz pieds, une main en l'air, en laquelle tenant un livre
transpassoyt toute la rivière de Loyre à Montsoreau sans le mouiller & tyrant
par les dens son manteau, comme faisoyt Iules Cesar, puis d'une main
entroyt en grande force en un basteau: d'icelluy se gettoyt derechief en l'eau
la teste la première, sondoyt le parfond, creuzoyt les rochiers & gouffres de
la fosse de Savigny. Puis ycelluy basteau il tournoyt/ gouvernoyt/ menoyt
hastivement lentement, à fil d'eau contre cours, le retenoyt en plene escluse,
d'une main le guidoyt, de l'aultre s'escrymoyt avecq un grand aviron, tendoyt
le vèle, montoyt au matz apr les traictz, couroyt sus les brancquars, adiustoyt
la boussole, contreventoyt les boulines, bendoyt le gouvernail.
Issant de l'eau roydement montoyt encontre la montaigne, &
devalloyt aussé franchement, gravoyt es arbres comme un chat, saultoyt de
l'une en l'aultre comme un escureuil, abastoyt les gros rameaux comme un
aultre Milo: avec deux poignars asserez & deux poinssons esprovez,
montoyt au hault d'une maison comme un rat, descendoyt puys du hault en
bas en telle composition des membres, que de la cheute n'estoit aulcunement
grevé. Iectoyt le dart, la barre, la pierre, la iaveline, l'espieu, la halebarde,
enfonceoyt l'arc, bandoyt es reins les fortes arbalestes de passe, visoyt de
l'harquebouse à l'oeil affeustoyt le canon, tyroit à la butte, au papagay du bas
en mont, d'amont en val, davant, de costé, et en arrière, comme les Parthes.
L'on luy atachoyt un cable en quelque haulte tour pendent en tersre: par
icelluy avecques deux mains montoyt, puys devaloyt sy roiddement, & sy
asseurement, que plus ne pourriez parmy un pré bien eguallé. L'on luy
mettoit une grosse perche apoyée à deux arbres à ycelle se pendoyt par les
mains, & d'ycelles alloyt & venoyt sans des pieds à rien toucher, que à
grande course on ne l'eust peu aconcepvoir.
Et pour se exercer le thorax & poulmons, crioyt comme tous les
diables. Ie l'ouy une foys appelant Eudemon depuis la porte de Bessé
iusques à la fontaine de Marsay Stentor n'eut oncques telle voix à la bataille
de Troye Et pour gualantir les nerfz l'on luy avoyt faict deux grosses
saulmones de plomb chascune du poys de huys mille sept cens quintaulx
lesquelles il nommoyt alteres. Icelles prenoyt de terre en chascune main &
les elevoyt en l'air au dessus de la teste, et les tenoyt ainsy sans soy remuer
troys quars d'heure & dadventaige que estoyt une force inimitable. Iouoyt
aux barres avecques les plus fors. Et quand le poict advenoyt se tenoit sus
ses pieds tant roiddement qu'il se abandonnoyt es plus fors en cas qu'ils le
feissent mouvoir de sa place. Comme iadys faisoyt Milo. A l'imitation
duquel aussy tenoyt une pomme de grenade en sa main, & la donnoyt à qui
luy pourroyt houster.
Le temps ainsi employé luy frotté, nettoyé, & refraischy
d'habillemens, tout doulcement s'en retournoyt & passans apr quelques prez,
ou aultres lieux herbuz visitoient les arbres & plantes, les conferens avec les
livres des anciens qui en ont escript comme Theophraste, Dioscorides,
Marinus, Pline, Nicander, Macer, & Galen. Et en emportoient leurs plenes
mains au logis, desquelles avoyt la charge un ieune page nommé Rhizotome,
ensemble des marrrochons, des pioches, cerfouetes, beches, tranches, &
aultres instrumens requis à bien arborizer. Eulx arrivez au logis ce pendent
qu'on aprestoyt le soupper repetoient quelques passaiges de ce qu'avoyt esté
leu & s'asseoient à table. Notez ycy, que son disner estoit sobre & frugal, car
tant seulement mangeoyt pour refrener les haboys de l'estomach, mays le
souper estoyt copieux & large. Car tant en prenoyt que luy estoyt de besoing
à soy entretenir & nourrir. Ce que est la vraye dicte prescripte par l'art de
bone & sceure medicine, quoy qu'un tas de badaulx medicins herselez en
l'officine des Arabes conseilent le contraire. Durant ycelluy repas estoyt
continuée la leczon du disner, tant que bon sembloyt, les reste estoyt
consommé en bons propous tous letrez & utiles. Après graces rendues se
adonnoient à chanter musicalement, à iouer d'instrumens harmonieux, ou de
ces petitz passetemps qu'on faict es chartes, es dez & goubeletz, & là
demouroient faisans grand chère & s'esbaudissans aulcunesfoys iusques à
l'heure de dormir, quelquefoys alloient visiter les compaignies des gens
letrez, ou de gens qui eussent veu pays estranges. En pleine nuyct davant
que soy retirer alloient en lieu de leur logys le plus descouvert veoir la face
du ciel, & là notoient les comètes sy aulcunes estoient, les figures, situations,
aspectz, oppositions & coniunctions des astres. Puis avecques son precepteur
recapituloyt brievement tout ce qu'il avoyt leu, veu, sceu faict & entendu ou
decours de toute la iournée. Si prioient dieu le createur en l'adorant, &
ratiffiant leur foy envers luy, & le glorifiant de sa bonté imense, & luy
rendant graces de tout le temps passé, se recommendoient à sa divine bonté
pour tout l'advenir. Ce faict entroient en leur repous.

L’abbaye de Thélème

Toute leur vie était dirigée non par les lois, statuts ou règles, mais selon leur
bon vouloir et libre-arbitre. Ils se levaient du lit quand bon leur semblait,
buvaient, mangeaient, travaillaient, dormaient quand le désir leur venait. Nul
ne les éveillait, nul ne les forçait ni à boire, ni à manger, ni à faire quoi que
ce soit... Ainsi l'avait établi Gargantua. Toute leur règle tenait en cette
clause :

FAIS CE QUE VOUDRAS,

car des gens libres, bien nés, biens instruits, vivant en honnête compagnie,
ont par nature un instinct et un aiguillon qui pousse toujours vers la vertu et
retire du vice; c'est ce qu'ils nommaient l'honneur. Ceux-ci, quand ils sont
écrasés et asservis par une vile sujétion et contrainte, se détournent de la
noble passion par laquelle ils tendaient librement à la vertu, afin de démettre
et enfreindre ce joug de servitude; car nous entreprenons toujours les choses
défendues et convoitons ce qui nous est dénié.

Par cette liberté, ils entrèrent en une louable émulation à faire tout ce qu'ils
voyaient plaire à un seul. Si l'un ou l'une disait : " Buvons ", tous buvaient.
S'il disait: "Jouons ", tous jouaient. S'il disait: " Allons nous ébattre dans les
champs ", tous y allaient. Si c'était pour chasser, les dames, montées sur de
belles haquenées, avec leur palefroi richement harnaché, sur le poing
mignonnement engantelé portaient chacune ou un épervier, ou un laneret, ou
un émerillon; les hommes portaient les autres oiseaux.

Ils étaient tant noblement instruits qu'il n'y avait parmi eux personne qui ne
sût lire, écrire, chanter, jouer d'instruments harmonieux, parler cinq à six
langues et en celles-ci composer, tant en vers qu'en prose. Jamais ne furent
vus chevaliers si preux, si galants, si habiles à pied et à cheval, plus verts,
mieux remuant, maniant mieux toutes les armes. Jamais ne furent vues
dames si élégantes, si mignonnes, moins fâcheuses, plus doctes à la main, à
l'aiguille, à tous les actes féminins honnêtes et libres, qu'étaient celles-là.
Pour cette raison, quand le temps était venu pour l'un des habitants de cette
abbaye d'en sortir, soit à la demande de ses parents, ou pour une autre cause,
il emmenait une des dames, celle qui l'aurait pris pour son dévot, et ils
étaient mariés ensemble; et ils avaient si bien vécu à Thélème en dévotion et
amitié, qu'ils continuaient d'autant mieux dans le mariage; aussi s'aimaient-
ils à la fin de leurs jours comme au premier de leurs noces.

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