Modèle Intégré de Rationalité Sociale
Modèle Intégré de Rationalité Sociale
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pas possible d’arriver à une réponse claire et distincte à partir de ses seuls postulats, nous allons
faire appel à d'autres théories, notamment, à la phénoménologie constitutive de l'attitude
naturelle pour complémenter la perspective boudonienne de la rationalité.
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les définitions de la TCR. Selon cette théorie toute action se justifie dans l'esprit de l'individu
par son caractère instrumental ou égoïste. Aussi, autour de ce principe Boudon avance sa
première critique à la TCR : c’est une théorie très effective au moment de rendre compte des
choix des individus par rapport aux moyens conduisant à une fin déterminée, cependant elle est
incapable d'expliquer le complexe catégoriel qui fait que l’individu préfère cette fin ponctuelle
à une autre qui serait aussi à portée de main (Boudon, 2002, 2007, 2009, 2011).
La rationalité instrumentale est une rationalité utilitariste. Elle considère qu’une action est
rationnelle lorsqu'elle entraîne des effets « utiles » par rapport aux plans d’ordre supérieur
(Schutz, 2009) de l'acteur. L'action rationnelle, en suivant la logique instrumentale, aurait pour
cause l’obtention d’effets positifs pour le projet en cours du sujet. Par exemple, comme nous
l’avons remarqué dans le point 1.3, la théorie du choix rationnel et sa perspective instrumentale
permettent de façon très efficace d’expliquer un phénomène comme la guerre froide. Dans ce
cas-là la TCR est optimale par le simple fait que tout gouvernement doit être égoïste et avoir
priorité des intérêts de la nation dont il a la charge (Boudon, 2011, 2009, 2007). La TCR, alors,
confond « Rationalité » avec rationalité instrumentale. Elle ne prend en compte aucune autre
dimension de la notion de rationalité. Mais quelles autres dimensions doit-on concevoir pour
mieux comprendre la notion de rationalité ?
La rationalité cognitive
Il existe une autre dimension de la rationalité par laquelle nous considérons valide un système
d'arguments conduisant à une action s'il n'existe pas un autre ensemble d’arguments qui nous
laisse envisager une autre action comme préférable (Boudon, 2007, 2011). Il s’agit de la
dimension cognitive de la rationalité. A partir de la lecture boudonienne des auteurs classiques
de la sociologie, on peut retrouver chez Durkheim une première version de la rationalité
cognitive comme intuition non développée mais explicite.
Durkheim soutenait que les individus croient dans un premier temps en une idée en raison de
son caractère collectif ; dans un deuxième temps cette idée devient collective à cause de la vérité
dont l’investit la collectivité. Selon ce raisonnement, les individus pour y croire exigent que la
croyance soit collective. Mais cette façon de produire la « vérité » implique aussi que les mêmes
sujets n'abandonnent pas une théorie, une idée, un énoncé ou un ensemble d’énoncés, qui font
l'objet d'une croyance intersubjectivement valide sans raisons, également valides, pour les
abandonner. Ces raisons coïncident avec l’existence d’une autre théorie alternative qui conduit
aux mêmes objectifs de façon plus effective ou à d’autres objectifs préférables et également
disponibles.
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Arrivé à ce point, on peut avancer une objection à l’entreprise boudonienne qui fonde sa théorie
de caractère général en considérant la rationalité cognitive comme dimension constitutive de
l’idée complexe de rationalité. L'objection à laquelle nous nous référons consiste à soutenir
que l'action est souvent fondée sur des idées fausses et qu’en effet des actions fondées sur des
idées fausses ne peuvent pas être considérées comme rationnelles. La réponse de notre auteur
sera la suivante : considérer la rationalité sur la base de la vérité d’un énoncé revient à confondre
la rationalité avec la « correction » (par rapport à la connaissance positive de l’ensemble de la
société à un moment déterminé). Ainsi, Boudon ajoute que les idées fausses peuvent aussi se
fonder sur la base de raisons fortes et valides pour le sujet qui les porte. Cela veut dire que, dans
ce cas-là, elles sont rationnelles (Boudon, 2009). On pourrait complémenter cette explication à
traves l’idée schutzienne selon laquelle la rationalité ne dépend pas de la structure intrinsèque
de l’action mais du système catégoriel introduit par l’analyse sociologique. La rationalité, alors,
ne relève pas d’une question de contenu de l’action (Schutz, 1964 ; Schutz et Parsons, 1978)
En bref, ces croyances fondées sur les idées fausses peuvent également répondre à des raisons
enracinées dans l’esprit des acteurs. Même si, aux yeux des savants ou des citoyens bien
informés ces raisons sont considérées comme fausses, les acteurs qui les portent peuvent les
percevoir comme fondées et légitimes. Une différence centrale avec la perspective
boudonienne, en introduisant cette dimension de la rationalité, consiste à se séparer des théories
qui, sur ce point-là, voient dans l’acteur un esprit habité par des forces exotiques. Ces forces
seraient par exemple l’inconscient chez Freud ou la fausse conscience telle que la décrit Marx.
Elles prennent la place de la volonté et de la conscience au moment d’expliquer les actions des
individus. Elles sont elles-mêmes l’explication mais n’expliquent pas les actions ; elles
s’expliquent elles-mêmes à travers les actions des individus, mais effacent la particularité des
conduites, la capacité projective des acteurs et la spontanéité impliquée dans les actes quotidiens
de production de la vie collective. Par contre, dit Boudon, nous obtiendrons de vraies
explications, ou au moins des explications plus acceptables, si nous considérons que les acteurs
retrouvent dans leur expérience, située dans un contexte donné, des raisons de croire en des
idées fausses (Boudon, 2007). Ces raisons ne correspondent pas à celles de type instrumental
dont nous parle la TCR, mais à un type différent que Boudon appelle cognitif. Ainsi, nous
reconnaissons une dimension de la rationalité qui montre un sujet dont les actes, au-delà de son
agir utilitariste, visent aussi à déterminer si une idée est vraie ou fausse, ou dans quelles
conditions elles peuvent devenir vraie ou fausse. De cette façon, par-delà la dimension
instrumentale de la rationalité on reconnait aussi son aspect cognitif. C'est pour cela que la TGR
offre, alors, une explication plus précise, par rapport à la TCR, de la rationalité sous-jacente aux
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phénomènes sociaux. Ainsi, nous pouvons formaliser la définition boudonienne de la notion de
rationalité cognitive. Boudon soutient que
Mais les chemins de la conceptualisation boudonienne ne s’arrêtent pas là. Ainsi, comme cette
définition-ci nous invite à penser une théorie de la rationalité complexe qui comprend une
dimension cognitive, il faudra aussi considérer la déclinaison axiologique de cette dimension
cognitive ; et ces deux dernières en parallèle avec la dimension instrumentale développée et
conceptualisée par la TCR.
La rationalité axiologique
La notion de rationalité axiologique fait référence à ces cas où les croyances normatives
trouvent leur fondement dans l’esprit des acteurs en s’appuyant sur des systèmes ou ensembles
de raisons, pouvant être de caractère instrumental ou non, perçues par les individus comme
valides. La rationalité axiologique consiste, en suivant les arguments de Boudon, en
l’inclination normative de la rationalité cognitive (Boudon, 2007, 2009, 2011). Comme nous
l’avons dit plus haut, la rationalité cognitive reconnaît un système d’arguments S comme
explication valide de P, si tous les composants de S sont acceptables, compatibles et cohérents
et si aucune alternative S1 n’est considérée comme préférable et est à sa disposition (Boudon,
2007). La rationalité axiologique se définit ainsi
« soit un système d'arguments {Q} ---- N contentant au moins une préposition normative
ou appréciative et concluant à la norme N, toutes les composantes de {Q} étant
acceptables et compatibles, la rationalité axiologique veut qu'on accepte N si aucun
système d'arguments {Q}' préférable à {Q} et conduisant à préférer N' à N n'est
disponible. » (Boudon, 2007 : 63).
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variation des normes et valeurs d’une collectivité en fonction du contexte historique, social,
économique, de genre, etc., les analyses tombent dans une explication de type relativiste-moral
qui tend à valider les interprétations culturalistes des sentiments moraux.
Par contre, Boudon préfère identifier une dimension propre, ou pour mieux dire une dignité
conceptuelle de son propre ordre, aux croyances prescriptives fondées sur la subjectivité sur la
base d’un ensemble de raisons ou motifs que l’individu identifie comme valides. La dimension
axiologique avancée par la TGR, enrichit la notion de rationalité proposée par la théorie
sociologique contemporaine et nous permet d’avancer vers des explications dépourvues de
boîtes noires (Boudon, 2007, 2011).
La théorie développée par Boudon soutient ainsi que des raisons de caractère cognitif se
trouvent à la base des croyances, valeurs et sentiments axiologiques. De plus, celles-ci
s’enracinent dans l’esprit des acteurs et en conséquence, donnent du sens à leurs actions.
Ainsi, après avoir introduit la troisième dimension de la rationalité nous arrivons à certaines
conclusions avant de présenter de façon systématique les postulats de la TGR. Tout d’abord on
peut dire que l'action sociale dépend de façon générale des croyances. Ensuite, les actions, les
croyances et les conduites doivent être considérées comme rationnelles, cela veut dire comme
l’effet de raisons ou motivations que les acteurs considèrent valides et légitimes. Finalement les
raisons de type instrumental qui introduisent l’idée d’un sujet purement calculateur des « coûts-
avantages » de son action, doivent être uniquement considérées dans les cas où le phénomène
à expliquer l’exige. Ainsi, Boudon distingue à partir de l’introduction des dimensions décrites
la rationalité de l'utilité.
Les sciences sociales ont comme principe la compréhension des phénomènes auxquels elles
s’intéressent. Cette caractéristique s’explique par le fait que ces phénomènes sont inspirés par
des raisons ou motivations. Cependant, ces raisons ne sont ni homogènes ni symétriques. Elles
sont de différents types. D’un côté, l'action peut se fonder sur des croyances ordinaires ou non.
D’un autre côté, les croyances peuvent être fondées sur des raisons de type téléologiques. Mais,
dans tous les cas, la TGR considère que l'action sociale retrouve son sens à partir du « sens »
que l’acteur lui attribue.
En d’autres termes, et comme nous l’avons déjà remarqué, elle part de l’idée que l’action est
fondée sur un système de motifs considérés comme valides par le sujet. Cependant, la TGR
n’est pas une théorie de la licence, autrement dit, elle n'implique pas que toute action et toute
croyance soient justifiables ou défendables.
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La TGR a comme point de départ l’idée selon laquelle la rationalité peut prendre trois formes :
instrumentale, cognitive, et axiologique. Parallèlement, elle repose sur le principe suivant : la
plupart des comportements ou actions s’appuient sur des croyances ou valeurs. Ces croyances,
il faut les expliquer en les reconduisant aux raisons valides, enracinées dans l’esprit des
individus. La TGR propose aussi que des raisons de type cognitif servent de fondement, d’un
côté aux représentations du monde que se donnent les acteurs, de l'autre aux croyances et aux
valeurs ou sentiments normatifs ou axiologiques. Ainsi, la rationalité cognitive fonctionne
comme un système d'arguments qui conduit à une conclusion ponctuelle. La TGR fait preuve
de cette façon d'une capacité explicative plus satisfaisante grâce à sa conception des croyances,
des représentations et des valeurs qui soutient la plausibilité de leur compréhension.
La TCR, selon Boudon, fait partie du sous-sol conceptuel -non explicite- des travaux de Max
Weber. Notre auteur considère que la TCR fait partie des intuitions non développées par l’auteur
allemand. En suivant ses études sur la religion, il associe ce genre de croyances et pratiques à
un contexte situé dans une temporalité ponctuelle et à un territoire déterminé. Mais, surtout,
Weber reconnaît qu’elles s’expliquent à partir des motivations individuelles et identifiables.
C’est ainsi que Boudon comprend qu'il doit reprendre ses intuitions et leur donner forme dans
une théorie générale de la rationalité qui soit plus satisfaisante que les théories contemporaines
(Boudon, 2007).
Cette théorie propose d'abord une définition analytique du sens commun. A travers cette
conception du sens commun, on peut établir un lien entre la TGR et la phénoménologie sociale
d’Alfred Schutz, dont le but principal est de déterminer les structures au fondement de la vie et
de l’attitude des individus dans la vie quotidienne. La TGR se focalise sur le sens et la
compréhension moyenne qu’un individu entraîne pour appartenir à une communauté donnée.
Ainsi, la TGR montre, soit que les valeurs et les croyances portées par les sujets sont reconnues,
inter-subjectivement, comme légitimes et valides pour fonder les actes quotidiens d’existence,
soit que le sujet est apte à estimer les raisons, guidant ses actions, communicables et
compréhensibles pour ses contemporains et ses associés (Boudon, 2007 ; Schutz 1962). La
perspective boudonienne de la rationalité nous propose de penser et de comprendre ce sens qui
lie le sujet à sa communauté d’origine ou d’appartenance –qui le plus souvent coïncident. En
conséquence - autre avantage de la TGR par rapport aux perspectives purement
instrumentalistes - elle nous permet de retrouver la solidarité sociale comme dimension
supérieure de la cohésion sociale. De ce fait, elle s’écarte une nouvelle fois des perspectives qui
ne reconnaissent que la concurrence comme moteur de l’action individuelle.
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-La reconstruction du contexte de l’action : l’identification des raisons et des motifs
La perspective de Boudon, comme nous l’avons introduit dans les sections précédentes, reprend
les intentions weberiennes de faire de la sociologie une science compréhensive de l’action
sociale et de ses agencements d’ordre supérieur –relations sociales, communautés, associations,
ordres sociaux, etc. Pour elle, tout phénomène social est le produit de croyances et d'actions
individuelles. Ainsi, l’objectif guidant la réflexion sociologique n’est autre que celui d'expliquer
les raisons de ces croyances et actions.
De cet objectif se dégage une première question d’ordre méthodologique. Comment identifier
les motifs de l’action, ses causes, de façon systématique et avec une certitude raisonnable ?
Pour répondre de façon satisfaisante à cette question, on peut lier encore une fois la perspective
de Boudon avec celle d’Alfred Schutz. La phénoménologie sociale porte sur l’identification et
la description de la structure des motifs qui guident l'action du sujet. En clair héritage weberien,
Boudon propose comme méthode pour déchiffrer l’action, l’identification des motifs et raisons
sur lesquels elle se fonde. Cependant, nous pouvons réinterpréter le concept weberien de
« motifs » à la façon de Schutz. Comme le montre Schutz, la définition des motifs de Weber est
insuffisante parce qu'elle ne distingue pas la dimension temporelle du projet d’action. Par
conséquent, elle ne peut pas reconnaître les motifs en-vue-de, des motifs parce-que, qui
constituent le sens de l'action. Elle ne peut distinguer les motifs qui répondent à la dimension
temporelle future du projet d'action et ceux qui répondent à la dimension temporelle passée ou
stock de connaissances disponibles (Schutz, 1962, 1993).
En suivant l’argumentation boudonienne, expliquer un phénomène social consiste à retrouver
les causes des actions des individus qui produisent le phénomène en question. Seule une théorie
puissante et ambitieuse le permet. Les causes auxquelles se réfère Boudon reposent sur les
motivations qui expliquent l’action concrète attirant le regard du sociologue. Mais, le point de
vue sociologique implique aussi de penser que la reconstruction des motifs doit être fondée sur
une conception psychologique valide. C’est pour cela que Boudon se sépare de nouveau des
perspectives fondées sur une conception des acteurs identique à celles qui envisagent les
individus en tant que participants et producteurs du monde ordinaire. Cette psychologie valide
doit rendre compte du contexte caractérisant les acteurs impliqués dans la production des profils
du monde et doit être compréhensible et cohérente avec ses catégories (Boudon, 2002, 2007 ;
Schutz, 1972, 1993). Cependant, cette conception se distingue des catégories propres au sujet
qui vit et habite le monde ordinaire, au sens large du terme.
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En reprenant le point de vue de la méthode « compréhensive » par rapport à la methodenstreit,
le bon sens sociologique consiste en l’application de la verstehen comme méthode propre aux
sciences sociales, en opposition au positivisme instrumental des sciences de la nature. Ainsi,
« seuls sont par principe susceptibles de recevoir une réponse scientifique dans le cadre des
sciences sociales les comportements pouvant être ramenés à des motivations et à des raisons
compréhensibles, les autres relevant en principe des sciences de la vie » (Boudon, 2007 : 58).
La compréhension, comme toute science, part du principe de réalisme. Elle a pour objectif de
décrire la réalité telle qu'elle est, telle qu’elle se dévoile (Boudon, 2002, 2007, 2011). En termes
phénoménologiques, on dirait que les sciences sociales poursuivent l’objectif de décrire le
monde en tant que phénomène et la façon dont il se révèle à la conscience, selon un mode
particulier de la conscience qui permet de se représenter son objet (Husserl, 2003, 2011 ; Zubiri,
1963 ; Schutz, 1962). Un autre objectif de la compréhension sociologique est de reconduire les
explications vers des causes fondées sur l’esprit des acteurs, comme dernière garantie
d’objectivité. Ce postulat correspond au principe du matérialisme. Le risque consiste à
surestimer ou confondre les principes et, en conséquence, de faire de la sociologie une copie
plus ou moins élaborée du monde social, une réplique, une contrefaçon des phénomènes en
question. Un autre risque consiste à confondre la connaissance sociologique avec un reflet des
actions des individus.
Le principe de réalisme, impliqué dans toute explication sociologique d’une action, consiste à
pouvoir reconduire ses propositions vers une réalité concrète ou matérielle dans un sens large.
A la différence des sciences de la nature où le postulat de réalisme et le postulat de matérialisme
se synchronisent à l’intérieur des phénomènes, dans le monde humain, les postulats ne
coïncident pas. Cela répond au fait que « les intentions, les raisons et les motivations des
hommes font aussi partie du monde en question. » (Boudon, 2007 :60).
Cette remarque nous renvoie aux classiques, à Weber et Durkheim, quand tous les deux
soutiennent que la compréhension sociologique d’une pratique ou d’un phénomène consiste à
montrer qu’ils sont le produit de raisons et de motivations fondées sur l’esprit des individus.
-La théorie générale de la rationalité (TGR) face à la théorie du choix rationnel (TCR)
Afin de caractériser la TCR, Boudon nous offre six postulats sur lesquels elle se fonde. Au-delà
des difficultés de synthétiser une théorie et la dispersion conceptuelle propre du travail des
nombreux représentants d’un courant de pensée, Boudon arrive à un ensemble de principes que
nous allons présenter, en essayant de suivre l’intention de l’auteur.
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Le premier postulat (P1) soutient que tout phénomène social est l'effet d'actions, ou de
croyances individuelles. Ce principe n’est autre que le principe de l'individualisme
méthodologique. Le deuxième postulat (P2) affirme que l’action, n’importe laquelle, peut être
comprise. On identifie ce principe comme postulat de la compréhension (verstehen). Ce
principe nous reconduit aux systèmes de raisons ou aux structures motivationnelles propres au
sujet qui agit. Le principe suivant ou postulat de rationalité (P3) suppose que les actions
auxquelles s’intéressent les sciences sociales sont rationnelles. Autrement dit, on peut retrouver
leurs causes en explorant les raisons qui les fondent dans l’esprit des acteurs. Le postulat P4,
de son côté, montre que les motifs de l'acteur viennent du fait qu’il prend en compte et a comme
priorité, l’utilité ou les conséquences de ses actions. C'est le postulat de l'instrumentalisme ou
le postulat téléologique de l’action. Pour sa part, le postulat P5 ou postulat de l’égoïsme
considère que les individus se préoccupent principalement des conséquences positives ou
négatives que l’action peut entraîner pour eux-mêmes ou leurs proches. Finalement, le dernier
postulat (P6) ou postulat de maximisation ou d'optimisation apporte l’idée selon laquelle les
acteurs sociaux sont capables d'évaluer les coûts et les avantages de diverses lignes d'action.
Après l’évaluation, ils tendront à choisir la ligne d'action dont les coûts sont minimes et les
avantages les plus élevés (Boudon, 2007).
En tenant compte des postulats de la TCR, et après avoir présenté les arguments boudoniens,
on peut présenter de façon synthétique les principes de la TGR. Boudon partage avec - ou
reprend à - la TCR les postulats P1, P2, et P3. La justification de cette sélection est simple, cet
ensemble définit une version de la sociologie compréhensive où les actions sont considérées
comme rationnelles, cela veut dire qu’elles sont fondées dans l’esprit de l'acteur sur des raisons
ou des motifs (Boudon, 2002, 2007, 2011). Ainsi, le paradigme de la TGR postule que :
Le problème de la TCR, que la TGR est en conditions d’arranger, est qu’elle se focalise
seulement sur le profil utilitariste, instrumental et finaliste de la rationalité. La TCR réduit la
rationalité à sa dimension instrumentale et efface les dimensions cognitive et axiologique. A
partir de la récupération de ces deux dimensions Boudon développe sa théorie de la rationalité,
une théorie de type général.
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Maintenant, nous sommes en mesure d'interroger la TGR sur certains points. Comment
récupérer l’idée weberienne de l’inexistence de types purs de rationalité dans la réalité à travers
un modèle applicable à l'analyse d'un phénomène concret qui nous permette d’identifier les
interrelations des types proposées par Boudon ? Comment traduire cette idée d’inexistence de
phénomènes purs dans un modèle conceptuel qui nous permette d’aborder le caractère
« hybride » de la rationalité dans l’action située ?
Explicite-t-elle un mode de relation entre les dimensions instrumentale, cognitive et
axiologique de la rationalité ? Existe-t-il une relation hiérarchique entre elles ? Présentent-elles
une dialectique, un mouvement ou une dynamique interne ? Est-il évident que la rationalité
axiologique soit l’effet de la déclination normative de la rationalité cognitive ? Ne peut-on
affirmer le contraire, soit que la rationalité cognitive est le produit de l’argumentation ou de
l'élaboration des postulats de l’intuition des valeurs ? Et finalement, comment peut-on lier les
niveaux introduits par Boudon dans l’horizon temporel du projet d’action ?
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d’action rationnelle. L'action rationnelle, dit Schutz, est décrite par le structuro-fonctionnalisme
parsonien à travers sa définition de la rationalité. Selon Parsons,
« l'action est rationnelle tant qu’elle poursuit des fins réalisables eu égard aux
conditions de la situation, et par les moyens qui parmi ceux disponibles pour l'acteur
sont intrinsèquement les mieux adaptés à la fin recherchée pour des raisons
compréhensibles et vérifiables par la science empirique positive » (Parsons, 1937, dans
Schutz, 1998 : 23).
Pour Parsons, l’analyse de la rationalité doit commencer avec la conception d’un acteur qui est
capable ou au moins qui est en conditions de connaître les faits de la situation dans laquelle il
se trouve. Un acteur qui a certain contrôle de la situation à partir de la connaissance des
conditions de réalisation de l’action. Un acteur qui connaît les moyens disponibles pour
atteindre les fins qu’il projette ou imagine. La rationalité dans ce contexte-ci correspond à une
capacité d’application du calcul moyens-fins afin de prédire quelles seront les conséquences si
l'on suit les différentes voies alternatives d’action et de modification de la situation visant à
l’obtention d’une fin déterminée.
L’idée parsonienne représente le paradigme d’une conception d’action rationnelle qui se
confond avec le sens commun des acteurs dans la production du sens de l’action. Une science
pareille ne peut pas expliquer le sens de l’action parce qu’elle entraîne le biais du sens commun
des acteurs expliquant son activité. La définition parsonienne ne peut pas se séparer d’une idée
courante, propre aux acteurs impliqués dans la production quotidienne du monde ordinaire.
Parsons offre une idée d’action rationnelle qui fait de la science une duplication du monde
ordinaire. C’est pour cela que Schutz vise à présenter une conception qui rende compte de la
spécificité du niveau d’analyse scientifique. Schutz consacre ses efforts à établir les oppositions
entre le niveau de l’expérience des acteurs et celui de l'expérience propre à l’analyse
sociologique.
Le projet de la phénoménologie sociale pour aborder la notion de rationalité consistera alors à
examiner les différents niveaux de l’expérience du monde-de-la-vie. Schutz commencera par
examiner l’applicabilité de la notion de rationalité à la conception que l’acteur a de sa propre
action dans la sphère de l’attitude naturelle. Ensuite, il procédera de la même manière avec les
catégories de l’observateur scientifique. L’opération suivante consistera à déterminer si les
catégories utilisées par le scientifique correspondent avec celles de l'acteur observé. Comme
nous l'avons mentionné par anticipation dans la phrase qui ouvre cette section, on peut dire
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qu’avec le passage d'un niveau de l’expérience à l'autre, les schèmes catégoriels se modifient.
Le terme de rationalité, à ce stade et en envisageant les niveaux présentés, a le rôle d'un concept
clé (Schutz, 1964). Le trait caractéristique des concepts clés est de signaler des sauts de niveau
dans un système qui jusque-là était considéré comme homogène. Les niveaux propres à notre
analyse sont l’attitude naturelle et la perspective de l’observateur scientifique. L’importance de
ce genre de concepts dans l’analyse est que le niveau auquel la recherche peut-être réalisée
dépend du sens attribuée au concept en question (Schutz, 1964). Les concepts clés divisent ce
qui avant était indifférent ou homogène. Le niveau qui se dégage par l'introduction du terme
d' « action rationnelle » est celui de l'observation théorique et de l'interprétation du monde
social en attitude naturelle.
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faire de son habiter et de celui de ses semblables une question de routine. Dans le monde
ordinaire, les hommes opèrent l’epojé de l’attitude naturelle, c’est-à-dire qu'ils suspendent le
doute sur la réalité du monde ; ils ne doutent pas que les faits du monde sont ce qu’ils
expérimentent (Schutz, 1962, 1964).
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En général, nous avons une auto-connaissance qui nous permet d’éviter de nous poser toutes
ces questions ; dans la vie quotidienne, on agit sans se demander ce genre de choses. Le
caractère routinier de la vie nous évite tout ce processus ; dans tous les cas, la question centrale
de l’agir dans l’attitude naturelle se centre sur le problème du choix parmi les projets d'action.
L'action rationnelle est également définie comme « action planifiée » ou « projetée » par
opposition aux actes routiniers auxquels manquent ces caractéristiques. Les actes routiniers ne
sont pas non-rationnels. Considérer l’action rationnelle comme action planifiée éclipse le fait
que les routines reposent sur la structure de plans du sujet, qu’elles ont une inscription
biographique dans le parcours individuel, immédiat, médiat et futur du sujet. L’idée de
rationalité planifiée peut aussi amener à confondre rationalité avec prévisibilité de l’action. Sans
doute la capacité d’anticipation d’un état de choses déterminé fait-elle partie du projet d’action,
mais le caractère rationnel ne peut pas se fonder sur celle-ci. Le sujet, au-delà de la future
structure du projet, se focalise surtout sur l’actualité de l’action en cours. Finalement, pour
assumer une idée de rationalité qui parte de la conception de l’acteur de son propre agir, il serait
nécessaire que celui-ci prenne en compte les lignes d’action possibles des autres. Cela veut dire
que l’acter devrait avoir en tête l’horizon ouvert de l’action de ses semblables-associés.
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sur une région ponctuelle du monde-de-la-vie, est ce que Schutz définit comme sélection. La
question qui s'impose alors à nous est de savoir quand un choix est rationnel.
Il faut commencer par distinguer la rationalité de la connaissance (condition du choix rationnel)
et la rationalité du choix lui-même. La rationalité de la connaissance se présente plutôt comme
la capacité de distinguer clairement les options disponibles qui conforment l’univers d’éléments
parmi lesquels l'acteur doit choisir. Le choix qu'il fera sera considéré comme rationnel
seulement si, parmi les éléments à portée de main, l'acteur choisit le plus approprié à l’obtention
de l’état de choses projeté.
Le choix sera rationnel, depuis la gestation du projet dans l’imagination du sujet, s’il maîtrise
la fin comme les moyens disponibles pour l’atteindre. Autrement dit, il doit connaître la place
de l’objectif par rapport aux autres objectifs qui conforment la structure des plans de sa
biographie ; les interconnexions de cette fin avec les autres fins qui conforment la structure de
plans de sa biographie ; les conséquences volontaires et involontaires dérivées du fait de mener
à bien le projet d’action ; les différentes voies alternatives conduisant à la même fin. Cependant,
les complications s'accroissent quand on réalise la dimension intersubjective impliquée dans
l’action, quand on réalise que l’action se place sur un horizon social, c'est-à-dire quand on prend
en compte que l’action est orientée vers d'autres personnes. Il faut alors prendre en compte
d'autres éléments. Ce sont l'interprétation ou la mésinterprétation de l’action de la part de
l’Autre et sa possible « ré-action ».
En conséquence, comme nous l'avons déjà noté depuis l’exposition des arguments de Schutz,
le concept de rationalité, dès la phénoménologie sociale, se place non au niveau de l’acteur qui
agit au sein du monde social, mais au niveau théorique de l’observation scientifique de l’action
sociale. Ainsi, Schutz réaffirme-t-il que le concept de rationalité ne peut pas être une catégorie
de la pensée quotidienne des hommes dans l’attitude naturelle.
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changement de niveau d’analyse, l'ensemble du système de catégories se transforme.
L’observateur développe ses analyses du monde social à travers la construction d’idéaux-types
à la façon de Max Weber. De ce fait, en tenant compte des idéaux-types, le cœur de l’analyse
est le point de vue à partir duquel le scientifique conçoit le monde qu’il observe.
Le problème scientifique ainsi présenté répond à deux questions. D’un côté, il définit les marges
nécessaires à la production d’énoncés admis dans le processus de la recherche. Il détermine
aussi les marges catégorielles à l’intérieur desquelles les concepts et les types-personnels
doivent être compatibles.
D' un autre côté, le fait de construire un phénomène comme une dimension de l’intérêt
scientifique crée un schème de référence pour la production des idéaux-types capables d’être
appliqués aux situations compatibles. Nous ne pouvons pas aborder les phénomènes sociaux
comme le positivisme biologique aborde les phénomènes du monde naturel. La construction
d’idéaux-types a l’avantage épistémologique pour l’observateur d'adapter le niveau de sa
recherche à celui de l'activité humaine individuelle. Mais au-delà de cette facilité
méthodologique, pourquoi est-il nécessaire de former des idéaux-types ? Parce que l’intention
de l’observateur scientifique est de comprendre les phénomènes du monde-de-la-vie. En effet,
la seule façon de les comprendre est de partir de l’application des idéaux-types pour mesurer la
réalité au sein du modèle.
L’observateur scientifique doit guider le regard en fonction de certains principes. Le premier
est le postulat d’interprétation subjective. Ce principe consiste à mettre en place le phénomène
par rapport à un type d'esprit individuel avec les pensées typiques qui peuvent lui être attribuées.
Il est complété par le postulat d’adéquation. Ce deuxième postulat indique que les termes qui
forment le modèle doivent être compréhensibles pour les acteurs en question. Pour compléter
le cadre, Schutz ajoute que l'ensemble des postulats doit être compatible avec les principes de
la logique formelle, que tous les termes doivent être conçus en toute clarté et distinction et que
l’explication doit être compatible avec l'ensemble des connaissances scientifiques. Ces
principes constituent le postulat de rationalité selon Schutz (1962, 1964).
Le postulat de rationalité implique que l'idéal-type soit construit de manière à ce que l'acteur,
dans le monde de l’habiter quotidien, agisse de façon typifiée s'il tient compte de la
connaissance scientifique et de la distinction de tous les éléments liés au choix. En effet, comme
nous l'avons mentionné par anticipation au commencement de la section, c'est seulement par
l'introduction du concept de rationalité, en tant que concept clé, que tous les éléments peuvent
se réorganiser à l’intérieur du niveau théorique. Le postulat de rationalité implique, au risque
de sembler redondant, que tout autre comportement soit aussi interprété comme dérivant du
17
modèle idéal typique qui fonde l’idée de l'action rationnelle.
18
2009). Le sens n’est pas une qualité ou une caractéristique inhérente à l’expérience qui émerge
à l’intérieur du flux de conscience pendant l’action en cours. Le sens est le résultat d’une
interprétation de l’expérience vécue ou passée, contemplée au temps présent depuis l’attitude
réflexive. Au moment d’expérimenter le flux de l'expérience vécue, mes actes manquent de
« sens ». Seules les expériences qu’on peut retenir et récupérer dans la mémoire au-delà de son
actualité, et celles qui peuvent être questionnées en relation à sa constitution, relèvent du sens
(Schutz, 1962).
Alors, existe-t-il des expériences dénuées de sens ? A cette question-là, Schutz répond par
« oui ». Il donne en exemple les réflexes physiologiques, comme cligner des yeux. La raison
est que ce genre d’expériences ne laissent pas de trace dans la mémoire et sont essentiellement
actuelles.
Les expériences subjectivement dotées de sens, et qui émanent de notre vie spontanée, seront
définies comme « comportements ». Ceux-ci peuvent appartenir au monde interne du sujet ou
s’enraciner dans le monde extérieur. Le comportement peut donc être explicite (un « fait ») ou
implicite (la pensée ou la réflexion). L’action se définit comme un comportement, explicite ou
implicite, imaginé par avance et fondé sur un projet préconçu.
Pour caractériser l’action implicite, il faut savoir si l’acteur a l’intention d’accomplir le projet,
de créer l’état de choses projeté. Cela fait de la simple réflexion d’un projet d’action, une
intention d’agir. Si l'intention d'atteindre un objectif manque au projet d'action, l’action n’est
qu’une fantaisie. Si l’action persiste, elle devient une action avec l’intention d’être accomplie.
De son côté, l’action explicite est déjà un effet ou une « mise en œuvre » du projet. Cette mise
en œuvre est l’extériorisation du projet d’action, caractérisée par l’intention d’accomplir
l’objectif à travers l’engagement corporel du sujet dans la situation. L’action explicite est la
forme de spontanéité la plus importante au moment de la constitution des marges de réalité du
monde-de-la-vie. Elle représente la forme de spontanéité la plus engagée dans la production des
profils du monde ordinaire. Elle permet que le soi-même intègre les dimensions passée,
présente, et future de son agir dans la temporalité propre du projet d’action. Ainsi, le sujet
émerge comme l’unité de ses actes et à travers eux il communique avec ses semblables et
organise les différentes dimensions spatiales du monde-de-la-vie (Schutz, 1962, 2009).
Pour projeter le cours de son action et la façon dont elle se déroulera, le sujet doit se placer, en
imagination, dans le moment futur de l’action accomplie. L’acteur doit se placer dans une
dimension où l’action a déjà été matérialisée, où l’action devient un « acte ». La projection de
l’action accomplie anticipe l’acte dans la temporalité future parfaite ou modo futuri exacti. Cette
dimension temporelle du projet se fonde sur :
19
1. Ma connaissance des actes typiques et analogues à ceux qui vont constituer le plan actuel.
2. Ma connaissance de la situation ponctuelle sur laquelle je projette l’action.
3. Ma situation biographiquement déterminée.
20
à partir de ses expériences passées. Elles servent de fondement et de condition de possibilité
pour concevoir de façon imaginaire le cours d’action en question. Les expériences passées qui
forment le stock de connaissances à portée de main, non seulement conditionnent l’action
projetée, mais la déterminent. Les motifs parce-que représentent la base intentionnelle du projet
en cours. Les motifs parce-que fonctionnent comme l’inscription biographique de la situation
imaginée ; et la situation imaginée existe grâce à la présence de ces motifs parce-que ponctuels,
en tant que sédiments d’expériences personnelles et propres au sujet en train de concevoir le
projet d’action (Schutz, 1962, 2009).
Maintenant, et comme nous l'avons fait avec la perspective de Boudon, nous sommes en mesure
de questionner le point de vue de Schutz. Nous avons notamment la question suivante à poser :
comment la phénoménologie sociale peut-elle servir de complément à la théorie de la rationalité
développée par Boudon ?
Dans cette section, nous allons essayer de montrer la relation entre les théories de la rationalité
de Raymond Boudon et d’Alfred Schutz. Cette relation n’a rien d’évident, et constitue le
principal enjeu de notre travail. La mise en perspective de la TGR et de la phénoménologie
sociale représente notre apport dont le but tend à clarifier l’idée de rationalité exprimée par les
deux auteurs en question. Le modèle intégré de rationalité, que nous allons présenter à la façon
d’un schème d’orientation analytique, constitue notre humble contribution au problème
sociologique fondamental de l’action rationnelle. Dans cette section se concentre tout notre
effort analytique de construction d’un modèle de rationalité qui intègre les dimensions
développées par les deux sociologues qui nous intéressent : un modèle que nous sommes
déterminés à appliquer, afin de prouver sa capacité explicative, pour forcer ses marges
d’interprétation et ses possibilités de compréhension dans l’analyse de problématiques
concrètes. Dans notre cas, nous avons choisi comme action rationnelle, ou objet d’étude, la
prise de décision du gouvernement argentin (2012) d’exproprier 51% des actions de l’entreprise
pétrolière YPF, propriété du groupe espagnol Repsol. Cette mesure impliquait la récupération
par l’Etat argentin, du contrôle de la compagnie privatisée et dénationalisée pendant les années
1990 d’hégémonie néolibérale.
21
rationalité.
A partir de la lecture de la théorie générale de la rationalité on constate l’importance de
développer une perspective qui dépasse le biais utilitariste de la théorie du choix rationnel.
Ainsi, Boudon nous rappelle, d’un côté, l’importance des valeurs que le sujet porte pour
retrouver le système de raisons sur lequel se fonde l’action, et finalement arriver à une
explication valide des phénomènes sociaux. Cela veut dire que l’acteur, au-delà d’être un
individu qui cherche à maximiser les bénéfices de son activité, agit par rapport à un nombre de
propositions normatives à l’intérieur desquelles s’inscrit son action et depuis lesquelles l’action
en question reçoit sa signification. Boudon nous rappelle que les valeurs portées par le sujet
déterminent aussi le cours de l'action présente. Les valeurs font partie de la structure des motifs
sur lesquels il faut revenir pour expliquer une conduite ponctuelle. Sans prendre en compte la
dimension normative de l’action, ou pour mieux dire, le sous-sol axiologique sur lequel l’action
émerge, toute explication sera insuffisante. Le sujet égoïste décrit par la TCR porte certains
principes qui font de son action une action signifiée. La rationalité axiologique conforme
l’univers des motifs et des raisons auquel le sociologue doit revenir pour trouver l’explication
d’un phénomène social.
Mais Boudon nous rappelle, d’un autre côté, qu'il existe une autre dimension de la rationalité.
Celle-ci conduit à considérer comme valide un système d'arguments conduisant à une fin, dans
le cas où une autre argumentation, qui nous ferait considérer un autre objectif comme
préférable, ne se présente pas (Boudon, 2007, 2011). Il s’agit de la dimension cognitive de la
rationalité. Cette dimension nous présente un sujet qui considère un système de propositions
[S] comme fondement de son action. Un sujet qui fonde ses actions à partir d’un système de
propositions valides, dans un contexte donné, au-delà de la possibilité de montrer que ces idées
(sur lesquelles se base le cours de l'action) sont fausses.
La rationalité cognitive, sans s’intéresser au contenu particulier des systèmes d’arguments qui
soutiennent l’action, signale l’importance de revenir sur l’ensemble des propositions qui, dans
un contexte donné, motivent l’action. En effet, dans ce contexte particulier, le sujet a ses propres
motifs qui le conduisent à admettre ces idées au-delà de la possibilité qu’elles soient fausses.
De cette façon Boudon complète le cadre vers lequel la sociologie doit s’orienter : expliquer les
actions individuelles, retrouver leurs causes, leurs raisons, dans l’esprit des acteurs. Ainsi la
sociologie pourra-t-elle accomplir son objectif de retrouver les causes des phénomènes sociaux,
en reconduisant le regard là où elles se trouvent, dans les actions individuelles qui les
produisent. Mais, au moment de demander à la TGR une dynamique interne des dimensions de
la rationalité, un mode de relation entre les différents types de rationalité qu’elle introduit, nous
22
constatons qu'il n’existe pas de réponse claire et distincte, pas même de réponse explicite. La
théorie générale de la rationalité ne présente pas d'explication de la dialectique interne des
différentes formes de rationalité qu’elle décrit. Elle n'offre pas non plus la possibilité de penser
un horizon temporel des dimensions de la rationalité par rapport au cours de l'action présent du
sujet ; le cours de l'action qui, à l’intérieur de la théorie, devient le phénomène à expliquer ou
l’objet d’étude.
Il faut reconnaître de toute façon qu’il existe dans la théorie générale de la rationalité l’intention
de lier les deux types de rationalité - la dimension axiologique et la dimension cognitive -
qu’elle propose afin d'accéder au caractère de théorie générale. La seule indication d’une
relation entre les éléments qui constituent la TGR se trouve dans l’idée que la rationalité
axiologique est l’inclination normative de la rationalité cognitive. Autrement dit, la rationalité
cognitive devient rationalité axiologique avec l’inclination normative d’une ou plusieurs de ses
prépositions. Ce rapport entre les dimensions axiologique et cognitive n'a pas de résultat clair.
Reconnaître cette relation impliquerait d'établir une hiérarchie, au moins entre ces deux types
de rationalité. Si la rationalité axiologique consiste en l’inclination normative de la rationalité
cognitive, cela veut dire qu’il existe une relation de dépendance entre elles et également qu’il
existe une asymétrie temporelle entre l’émergence de l'une et de l’autre : la rationalité
axiologique est donc le deuxième temps d'une rationalité cognitive avortée. Il n’est pas évident
que la rationalité axiologique dérive de la rationalité cognitive. En même temps, pourquoi ne
pas soutenir le contraire, à savoir que la dimension cognitive est produite par l’argumentation
ou l'élaboration des postulats de l’intuition des valeurs ? Cependant, cette opération ne conduit
nulle part. Nous préférons donc essayer de complémenter la TGR, sur ce point, grâce aux
apports de la phénoménologie sociale d’Alfred Schutz et de ses études sur la structure
temporelle du projet d’action. Avec l’introduction de l’horizon temporel du projet d’action
propre à la phénoménologie sociale, nous espérons arriver à un modèle intégré de rationalité
qui nous permettra d’aborder les phénomènes du monde-de-la-vie comme nos auteurs
l’indiquent : en retrouvant leurs causes dans le système ou la structure des motifs propre aux
individus qui les produisent.
23
motifs des acteurs comme une attitude naturelle. Sur cette base, nous allons essayer de
complémenter les dimensions de la rationalité présentées par Boudon, à partir des analyses de
la temporalité empruntées à la phénoménologie constitutive de l’attitude naturelle de Schutz.
Comme nous l’avons expliqué, Schutz distingue à l’intérieur du projet d’action en cours les
motifs parce-que des motifs en-vue-de.
Cette structure des motifs est le résultat de la relecture de l’idée weberienne des motifs de
l’action. La perspective weberienne ne présente pas un horizon de temporalité interne, produit
des analyses de la conscience en tant que conscience intentionnelle. Pour Weber, le sens est le
sens de l’action, sans distinction du « qui » qui produit ce sens ou du « pour qui » cette action
est signifiée. Ainsi, les analyses de la conscience qui rendent un halo et un horizon intentionnel
de temporalité interne avec trois intentions différentes du présent - l’intention de rétention des
événements passés, l’intention de projection des événements futurs et l’actualité pure des
événements présents ont un corrélat dans la structure du projet d’action (Schutz, 1962).
L’acteur, qui a la capacité d’imaginer différents voies d’action, investit ses projets avec les
mêmes dimensions temporelles qui fondent sa vie en tant que conscience intentionnelle (et avec
ses trois intentions du présent). La structure des motifs, fondée sur ses trois intentions
temporelles du présent de la conscience, consiste dans un premier temps à imaginer l’action
comme déjà accomplie dans le temps futur exacti, fait qui se traduit comme les motifs en-vue-
de de l’action. Dans un second temps, la possibilité d’imaginer le cours de l'action exprimé par
les motifs en-vue-de dépend des expériences passées du sujet qui s’organisent à la façon d’un
stock de connaissances à portée de main. Ce stock nous reconduit vers les motifs parce-que de
l’action qui réfèrent à la dimension temporelle passée du projet.
Maintenant nous sommes en mesure d’intégrer les deux perspectives à partir de la dimension
temporelle du projet d’action. Ainsi, la rationalité instrumentale, en tant que finaliste, a son
corrélat dans la structure des motifs à travers les motifs en-vue-de. La rationalité instrumentale
vise à atteindre un état de choses ponctuel, produit de calculs avantageux à court terme de la
part d’un sujet qui essaie de maximiser les bénéfices de son activité. Ainsi, comme les motifs
en-vue-de, elle fait partie de la dimension future du projet d’action. Pour sa part, la rationalité
axiologique en tant que système de valeurs, ou en tant que structure de valeurs qui porte
l’individu, fait partie de la subjectivité de l’acteur au moment de l’action. Elle correspond alors
à la dimension passée du projet. Ainsi, la rationalité axiologique peut se traduire dans la
structure des motifs comme faisant partie des motifs parce-que de l’action en cours. Finalement,
la rationalité axiologique nous montre un double caractère de la dimension temporelle passée
du projet d’action. Dans l’analyse –a posteriori- de l’action, la rationalité cognitive s’associe
24
avec les motifs parce-que et émerge comme argumentation valide pour atteindre l’objectif en
question. Aussi, bien que la question de savoir si la rationalité axiologique dérive de la
rationalité cognitive reste sans réponse, l’intuition boudonienne d'associer ces deux types de
rationalité se confirme avec l’introduction de la dimension temporelle afin d’intégrer les trois
dimensions de la rationalité qu'offre la TGR.
Afin d’éprouver la capacité explicative du modèle intégré de rationalité, nous nous proposons
d’analyser la prise de décision du gouvernement de l’Argentine en 2012 d’exproprier 51% des
actions de la compagnie pétrolière YPF appartenant au groupe espagnol Repsol. L’objectif de
la mesure consistait en récupérer le contrôle de la compagnie privatisée et dénationalisée
pendant les années 90. Le principal enjeu de la mesure était de garantir l’autosuffisance
énergétique de la nation et d'atteindre la souveraineté en matière d’hydrocarbures. A la suite,
nous présentons un schéma avec notre modèle intégré de rationalité, et la façon dont le modèle
pourrait s’appliquer à l’analyse du phénomène en question. Notre intention sera d'analyser la
prise de décision comme action rationnelle en vue d’être expliquée à partir de la dimension
temporelle du projet. A ce but nous allons associer la rationalité axiologique et son corrélat dans
la structure des motifs comme les motifs parce-que, avec l’idéologie politique qui sert de base
à la mesure. En même temps nous allons aligner la rationalité cognitive et son corrélat
motivationnel (motifs parce-que) avec l’argumentation technique qui fonde la décision. Enfin,
nous allons essayer de comprendre l’objectif de la mesure à travers la rationalité instrumentale
et son corrélat dans la structure des motifs comme les motifs en-vue-de de l’action.
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