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Modèle Intégré de Rationalité Sociale

Ce document présente la théorie de la rationalité de Raymond Boudon et la phénoménologie sociale d'Alfred Schutz. Il résume les principales idées de Boudon sur la rationalité cognitive et instrumentale, et critique la théorie du choix rationnel pour son utilitarisme. Le document explore également les liens possibles entre les travaux de Boudon et Schutz sur la compréhension des actions individuelles.

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Modèle Intégré de Rationalité Sociale

Ce document présente la théorie de la rationalité de Raymond Boudon et la phénoménologie sociale d'Alfred Schutz. Il résume les principales idées de Boudon sur la rationalité cognitive et instrumentale, et critique la théorie du choix rationnel pour son utilitarisme. Le document explore également les liens possibles entre les travaux de Boudon et Schutz sur la compréhension des actions individuelles.

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La TGR de Raymond Boudon et la Phénoménologie Sociale

d’Alfred Schutz, vers un modèle intégré du concept de Rationalité


Federico Bietti
IDHES/ENS de CACHAN/UNIVERSITE PARIS SACLAY

La théorie de la rationalité de Boudon ou la théorie générale de la rationalité.

Toute action représente une unité de sens (noétique-noématique, en termes


phénoménologiques) dont on peut reconstruire les motifs qui lui donnent son sens. La
compréhension, verstehen, en tant que méthode propre à la sociologie, s'adresse au centre de
cette unité-ci. A travers la compréhension –comme méthode guidant la réflexion sociologique-,
combinée avec l'idée de Merleau-Ponty sur l’herméneutique dans le travail sociologique et avec
la méthode herméneutique approfondie-développée par Gadamer (sans doute d'inspiration
wittgensteinienne), on peut lier, d’abord, les travaux de Boudon et de Schutz. Ainsi, la science
des conduites sociales, selon Boudon et sa réflexion fondée sur les travaux des sociologues
classiques et contemporains, a pour but d’expliquer un comportement, une action, ou une
croyance individuelle à partir de la reconstruction des raisons qui en rendent compte dans
l'esprit de l'individu. Mais, ces raisons ne sont pas sui generis. Elles sont le produit émergent
de contextes particuliers et situations biographiquement déterminées (Boudon, 2011 ; Schutz,
1962). Alors, expliquer une action, signifie retrouver les raisons des individus idéal-typiques
qui composent le groupe d’appartenance, ou le contexte d’émergence, des sujets qui agissent.
La sociologie qui vise à comprendre un phénomène social, une action ou croyance, autrement
dit, qui vise à retrouver leurs causes, doit donc tourner son regard là où elles se trouvent, dans
les actions individuelles qui les produisent. Le travail sociologique consiste donc en expliquant
ces actions individuelles à retrouver leurs causes. Cette idée nous conduit à un autre principe
épistémologique qui régit la recherche en sociologie : celui qui soutient que l’action humaine
est rationnelle. Le principe de rationalité de l’action veut dire qu’il faut chercher les causes des
actions du côté des raisons dans l’esprit des individus (Boudon, 2007, 2009, 2011).
Alors, nous allons essayer de suivre l'argumentation de Raymond Boudon autour du concept de
rationalité, en respectant ses élaborations et les chemins de sa pensée. Nous allons être fidèles
aux termes qu’il introduit et à son organisation au sein de sa théorie. Finalement, et pour
vraiment enrichir la discussion autour du problème de la rationalité, nous allons poser quelques
questions à la théorie en essayant d’y répondre depuis la théorie même. Mais comme il n’est

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pas possible d’arriver à une réponse claire et distincte à partir de ses seuls postulats, nous allons
faire appel à d'autres théories, notamment, à la phénoménologie constitutive de l'attitude
naturelle pour complémenter la perspective boudonienne de la rationalité.

L'insuffisance de la théorie utilitariste de la rationalité


Pour élaborer sa propre théorie de la rationalité Boudon nous présente un compte-rendu de
perspectives contemporaines qui portent sur le problème en question. Nous pouvons avancer
une première conclusion: Boudon en faisant ce compte-rendu des théories de la rationalité
constate l’insuffisance des différentes perspectives et la nécessité de fonder un point de vue qui
prenne en charge toutes les dimensions que le concept entraîne.
Cela veut dire qu’à partir de son analyse de l’état de l’art du concept il essaye de développer
une perspective qui fonctionne comme une théorie générale. Une théorie qui servirait de base
pour toute analyse qui se veut sociologique. Une théorie de la rationalité, de caractère général,
est un enjeu central pour la sociologie et les sciences sociales dans un large sens. Compter sur
une théorie pareille va nous permettre d’attaquer le cœur de la relation entre la logique des
comportements individuels ou « micro » et les effets de structure ou « macro » qu’elle produit.
Une théorie générale de la rationalité pour l’analyse des phénomènes sociaux (TGR), en suivant
Boudon, représente ce que la grammaire est à la linguistique (Boudon, 2007).
La première théorie sur laquelle Boudon pose son regard (et dont la critique qu’il en fera sera
au fondement de son point de vue), est la théorie du choix rationnel (TCR). Il est intéressant,
pour commencer l’argumentation, d’introduire une idée de Coleman récupérée par Boudon.
Coleman aborde la relation entre le concept de « rationalité » de l’action et la connaissance
sociologique. Il dit : « l'action rationnelle des individus a une force d'attraction particulière pour
la théorie sociologique. Si une institution ou un processus social peut être ramené à des actions
individuelles rationnelles, alors seulement alors, peut-on dire qu'ils ont été expliqués »
(Coleman, 1986 : 1, chez Boudon, 2011 : 46). La question qui se pose de façon immédiate est:
qu’est-ce que signifie « rationalité » dans ce contexte-là ? Gary Becker nous offre une réponse
en disant que « une action est rationnelle dès lors qu'elle donne à l'individu qui la commet le
sentiment de provoquer des effets qu'il apprécie et même qu'il apprécie davantage que ceux
qu'aurait pu produire toute action alternative » (Boudon 2011 : 46).
Dans les termes économiques dont nous parle Bercker, cela signifie que l’individu agit de façon
rationnelle lorsqu’il se comporte selon un critère d’utilité maximum et par rapport aux
alternatives d’action aussi disponibles. Ainsi, Boudon identifie le principe utilitariste qui guide

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les définitions de la TCR. Selon cette théorie toute action se justifie dans l'esprit de l'individu
par son caractère instrumental ou égoïste. Aussi, autour de ce principe Boudon avance sa
première critique à la TCR : c’est une théorie très effective au moment de rendre compte des
choix des individus par rapport aux moyens conduisant à une fin déterminée, cependant elle est
incapable d'expliquer le complexe catégoriel qui fait que l’individu préfère cette fin ponctuelle
à une autre qui serait aussi à portée de main (Boudon, 2002, 2007, 2009, 2011).
La rationalité instrumentale est une rationalité utilitariste. Elle considère qu’une action est
rationnelle lorsqu'elle entraîne des effets « utiles » par rapport aux plans d’ordre supérieur
(Schutz, 2009) de l'acteur. L'action rationnelle, en suivant la logique instrumentale, aurait pour
cause l’obtention d’effets positifs pour le projet en cours du sujet. Par exemple, comme nous
l’avons remarqué dans le point 1.3, la théorie du choix rationnel et sa perspective instrumentale
permettent de façon très efficace d’expliquer un phénomène comme la guerre froide. Dans ce
cas-là la TCR est optimale par le simple fait que tout gouvernement doit être égoïste et avoir
priorité des intérêts de la nation dont il a la charge (Boudon, 2011, 2009, 2007). La TCR, alors,
confond « Rationalité » avec rationalité instrumentale. Elle ne prend en compte aucune autre
dimension de la notion de rationalité. Mais quelles autres dimensions doit-on concevoir pour
mieux comprendre la notion de rationalité ?

La rationalité cognitive
Il existe une autre dimension de la rationalité par laquelle nous considérons valide un système
d'arguments conduisant à une action s'il n'existe pas un autre ensemble d’arguments qui nous
laisse envisager une autre action comme préférable (Boudon, 2007, 2011). Il s’agit de la
dimension cognitive de la rationalité. A partir de la lecture boudonienne des auteurs classiques
de la sociologie, on peut retrouver chez Durkheim une première version de la rationalité
cognitive comme intuition non développée mais explicite.
Durkheim soutenait que les individus croient dans un premier temps en une idée en raison de
son caractère collectif ; dans un deuxième temps cette idée devient collective à cause de la vérité
dont l’investit la collectivité. Selon ce raisonnement, les individus pour y croire exigent que la
croyance soit collective. Mais cette façon de produire la « vérité » implique aussi que les mêmes
sujets n'abandonnent pas une théorie, une idée, un énoncé ou un ensemble d’énoncés, qui font
l'objet d'une croyance intersubjectivement valide sans raisons, également valides, pour les
abandonner. Ces raisons coïncident avec l’existence d’une autre théorie alternative qui conduit
aux mêmes objectifs de façon plus effective ou à d’autres objectifs préférables et également
disponibles.

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Arrivé à ce point, on peut avancer une objection à l’entreprise boudonienne qui fonde sa théorie
de caractère général en considérant la rationalité cognitive comme dimension constitutive de
l’idée complexe de rationalité. L'objection à laquelle nous nous référons consiste à soutenir
que l'action est souvent fondée sur des idées fausses et qu’en effet des actions fondées sur des
idées fausses ne peuvent pas être considérées comme rationnelles. La réponse de notre auteur
sera la suivante : considérer la rationalité sur la base de la vérité d’un énoncé revient à confondre
la rationalité avec la « correction » (par rapport à la connaissance positive de l’ensemble de la
société à un moment déterminé). Ainsi, Boudon ajoute que les idées fausses peuvent aussi se
fonder sur la base de raisons fortes et valides pour le sujet qui les porte. Cela veut dire que, dans
ce cas-là, elles sont rationnelles (Boudon, 2009). On pourrait complémenter cette explication à
traves l’idée schutzienne selon laquelle la rationalité ne dépend pas de la structure intrinsèque
de l’action mais du système catégoriel introduit par l’analyse sociologique. La rationalité, alors,
ne relève pas d’une question de contenu de l’action (Schutz, 1964 ; Schutz et Parsons, 1978)
En bref, ces croyances fondées sur les idées fausses peuvent également répondre à des raisons
enracinées dans l’esprit des acteurs. Même si, aux yeux des savants ou des citoyens bien
informés ces raisons sont considérées comme fausses, les acteurs qui les portent peuvent les
percevoir comme fondées et légitimes. Une différence centrale avec la perspective
boudonienne, en introduisant cette dimension de la rationalité, consiste à se séparer des théories
qui, sur ce point-là, voient dans l’acteur un esprit habité par des forces exotiques. Ces forces
seraient par exemple l’inconscient chez Freud ou la fausse conscience telle que la décrit Marx.
Elles prennent la place de la volonté et de la conscience au moment d’expliquer les actions des
individus. Elles sont elles-mêmes l’explication mais n’expliquent pas les actions ; elles
s’expliquent elles-mêmes à travers les actions des individus, mais effacent la particularité des
conduites, la capacité projective des acteurs et la spontanéité impliquée dans les actes quotidiens
de production de la vie collective. Par contre, dit Boudon, nous obtiendrons de vraies
explications, ou au moins des explications plus acceptables, si nous considérons que les acteurs
retrouvent dans leur expérience, située dans un contexte donné, des raisons de croire en des
idées fausses (Boudon, 2007). Ces raisons ne correspondent pas à celles de type instrumental
dont nous parle la TCR, mais à un type différent que Boudon appelle cognitif. Ainsi, nous
reconnaissons une dimension de la rationalité qui montre un sujet dont les actes, au-delà de son
agir utilitariste, visent aussi à déterminer si une idée est vraie ou fausse, ou dans quelles
conditions elles peuvent devenir vraie ou fausse. De cette façon, par-delà la dimension
instrumentale de la rationalité on reconnait aussi son aspect cognitif. C'est pour cela que la TGR
offre, alors, une explication plus précise, par rapport à la TCR, de la rationalité sous-jacente aux

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phénomènes sociaux. Ainsi, nous pouvons formaliser la définition boudonienne de la notion de
rationalité cognitive. Boudon soutient que

« Etant donné un système d'arguments {S}--- P expliquant un phénomène P, il est


cognitivement rationnel de considérer {S} comme une explication valide de P si 1/
toutes les composantes de {S} sont acceptables et compatibles entre elles et si 2/ aucune
explication alternative {S}' n'est disponible et préférable à {S}. » (Boudon, 2007 : 97)

Mais les chemins de la conceptualisation boudonienne ne s’arrêtent pas là. Ainsi, comme cette
définition-ci nous invite à penser une théorie de la rationalité complexe qui comprend une
dimension cognitive, il faudra aussi considérer la déclinaison axiologique de cette dimension
cognitive ; et ces deux dernières en parallèle avec la dimension instrumentale développée et
conceptualisée par la TCR.

La rationalité axiologique
La notion de rationalité axiologique fait référence à ces cas où les croyances normatives
trouvent leur fondement dans l’esprit des acteurs en s’appuyant sur des systèmes ou ensembles
de raisons, pouvant être de caractère instrumental ou non, perçues par les individus comme
valides. La rationalité axiologique consiste, en suivant les arguments de Boudon, en
l’inclination normative de la rationalité cognitive (Boudon, 2007, 2009, 2011). Comme nous
l’avons dit plus haut, la rationalité cognitive reconnaît un système d’arguments S comme
explication valide de P, si tous les composants de S sont acceptables, compatibles et cohérents
et si aucune alternative S1 n’est considérée comme préférable et est à sa disposition (Boudon,
2007). La rationalité axiologique se définit ainsi

« soit un système d'arguments {Q} ---- N contentant au moins une préposition normative
ou appréciative et concluant à la norme N, toutes les composantes de {Q} étant
acceptables et compatibles, la rationalité axiologique veut qu'on accepte N si aucun
système d'arguments {Q}' préférable à {Q} et conduisant à préférer N' à N n'est
disponible. » (Boudon, 2007 : 63).

Une analyse plate de la dimension axiologique de la rationalité peut nous conduire à


l’interpréter comme une sorte de conformisme normatif. Cela veut dire qu’en faisant appel à la

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variation des normes et valeurs d’une collectivité en fonction du contexte historique, social,
économique, de genre, etc., les analyses tombent dans une explication de type relativiste-moral
qui tend à valider les interprétations culturalistes des sentiments moraux.
Par contre, Boudon préfère identifier une dimension propre, ou pour mieux dire une dignité
conceptuelle de son propre ordre, aux croyances prescriptives fondées sur la subjectivité sur la
base d’un ensemble de raisons ou motifs que l’individu identifie comme valides. La dimension
axiologique avancée par la TGR, enrichit la notion de rationalité proposée par la théorie
sociologique contemporaine et nous permet d’avancer vers des explications dépourvues de
boîtes noires (Boudon, 2007, 2011).
La théorie développée par Boudon soutient ainsi que des raisons de caractère cognitif se
trouvent à la base des croyances, valeurs et sentiments axiologiques. De plus, celles-ci
s’enracinent dans l’esprit des acteurs et en conséquence, donnent du sens à leurs actions.
Ainsi, après avoir introduit la troisième dimension de la rationalité nous arrivons à certaines
conclusions avant de présenter de façon systématique les postulats de la TGR. Tout d’abord on
peut dire que l'action sociale dépend de façon générale des croyances. Ensuite, les actions, les
croyances et les conduites doivent être considérées comme rationnelles, cela veut dire comme
l’effet de raisons ou motivations que les acteurs considèrent valides et légitimes. Finalement les
raisons de type instrumental qui introduisent l’idée d’un sujet purement calculateur des « coûts-
avantages » de son action, doivent être uniquement considérées dans les cas où le phénomène
à expliquer l’exige. Ainsi, Boudon distingue à partir de l’introduction des dimensions décrites
la rationalité de l'utilité.
Les sciences sociales ont comme principe la compréhension des phénomènes auxquels elles
s’intéressent. Cette caractéristique s’explique par le fait que ces phénomènes sont inspirés par
des raisons ou motivations. Cependant, ces raisons ne sont ni homogènes ni symétriques. Elles
sont de différents types. D’un côté, l'action peut se fonder sur des croyances ordinaires ou non.
D’un autre côté, les croyances peuvent être fondées sur des raisons de type téléologiques. Mais,
dans tous les cas, la TGR considère que l'action sociale retrouve son sens à partir du « sens »
que l’acteur lui attribue.
En d’autres termes, et comme nous l’avons déjà remarqué, elle part de l’idée que l’action est
fondée sur un système de motifs considérés comme valides par le sujet. Cependant, la TGR
n’est pas une théorie de la licence, autrement dit, elle n'implique pas que toute action et toute
croyance soient justifiables ou défendables.

La théorie générale de la rationalité

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La TGR a comme point de départ l’idée selon laquelle la rationalité peut prendre trois formes :
instrumentale, cognitive, et axiologique. Parallèlement, elle repose sur le principe suivant : la
plupart des comportements ou actions s’appuient sur des croyances ou valeurs. Ces croyances,
il faut les expliquer en les reconduisant aux raisons valides, enracinées dans l’esprit des
individus. La TGR propose aussi que des raisons de type cognitif servent de fondement, d’un
côté aux représentations du monde que se donnent les acteurs, de l'autre aux croyances et aux
valeurs ou sentiments normatifs ou axiologiques. Ainsi, la rationalité cognitive fonctionne
comme un système d'arguments qui conduit à une conclusion ponctuelle. La TGR fait preuve
de cette façon d'une capacité explicative plus satisfaisante grâce à sa conception des croyances,
des représentations et des valeurs qui soutient la plausibilité de leur compréhension.
La TCR, selon Boudon, fait partie du sous-sol conceptuel -non explicite- des travaux de Max
Weber. Notre auteur considère que la TCR fait partie des intuitions non développées par l’auteur
allemand. En suivant ses études sur la religion, il associe ce genre de croyances et pratiques à
un contexte situé dans une temporalité ponctuelle et à un territoire déterminé. Mais, surtout,
Weber reconnaît qu’elles s’expliquent à partir des motivations individuelles et identifiables.
C’est ainsi que Boudon comprend qu'il doit reprendre ses intuitions et leur donner forme dans
une théorie générale de la rationalité qui soit plus satisfaisante que les théories contemporaines
(Boudon, 2007).
Cette théorie propose d'abord une définition analytique du sens commun. A travers cette
conception du sens commun, on peut établir un lien entre la TGR et la phénoménologie sociale
d’Alfred Schutz, dont le but principal est de déterminer les structures au fondement de la vie et
de l’attitude des individus dans la vie quotidienne. La TGR se focalise sur le sens et la
compréhension moyenne qu’un individu entraîne pour appartenir à une communauté donnée.
Ainsi, la TGR montre, soit que les valeurs et les croyances portées par les sujets sont reconnues,
inter-subjectivement, comme légitimes et valides pour fonder les actes quotidiens d’existence,
soit que le sujet est apte à estimer les raisons, guidant ses actions, communicables et
compréhensibles pour ses contemporains et ses associés (Boudon, 2007 ; Schutz 1962). La
perspective boudonienne de la rationalité nous propose de penser et de comprendre ce sens qui
lie le sujet à sa communauté d’origine ou d’appartenance –qui le plus souvent coïncident. En
conséquence - autre avantage de la TGR par rapport aux perspectives purement
instrumentalistes - elle nous permet de retrouver la solidarité sociale comme dimension
supérieure de la cohésion sociale. De ce fait, elle s’écarte une nouvelle fois des perspectives qui
ne reconnaissent que la concurrence comme moteur de l’action individuelle.

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-La reconstruction du contexte de l’action : l’identification des raisons et des motifs
La perspective de Boudon, comme nous l’avons introduit dans les sections précédentes, reprend
les intentions weberiennes de faire de la sociologie une science compréhensive de l’action
sociale et de ses agencements d’ordre supérieur –relations sociales, communautés, associations,
ordres sociaux, etc. Pour elle, tout phénomène social est le produit de croyances et d'actions
individuelles. Ainsi, l’objectif guidant la réflexion sociologique n’est autre que celui d'expliquer
les raisons de ces croyances et actions.
De cet objectif se dégage une première question d’ordre méthodologique. Comment identifier
les motifs de l’action, ses causes, de façon systématique et avec une certitude raisonnable ?
Pour répondre de façon satisfaisante à cette question, on peut lier encore une fois la perspective
de Boudon avec celle d’Alfred Schutz. La phénoménologie sociale porte sur l’identification et
la description de la structure des motifs qui guident l'action du sujet. En clair héritage weberien,
Boudon propose comme méthode pour déchiffrer l’action, l’identification des motifs et raisons
sur lesquels elle se fonde. Cependant, nous pouvons réinterpréter le concept weberien de
« motifs » à la façon de Schutz. Comme le montre Schutz, la définition des motifs de Weber est
insuffisante parce qu'elle ne distingue pas la dimension temporelle du projet d’action. Par
conséquent, elle ne peut pas reconnaître les motifs en-vue-de, des motifs parce-que, qui
constituent le sens de l'action. Elle ne peut distinguer les motifs qui répondent à la dimension
temporelle future du projet d'action et ceux qui répondent à la dimension temporelle passée ou
stock de connaissances disponibles (Schutz, 1962, 1993).
En suivant l’argumentation boudonienne, expliquer un phénomène social consiste à retrouver
les causes des actions des individus qui produisent le phénomène en question. Seule une théorie
puissante et ambitieuse le permet. Les causes auxquelles se réfère Boudon reposent sur les
motivations qui expliquent l’action concrète attirant le regard du sociologue. Mais, le point de
vue sociologique implique aussi de penser que la reconstruction des motifs doit être fondée sur
une conception psychologique valide. C’est pour cela que Boudon se sépare de nouveau des
perspectives fondées sur une conception des acteurs identique à celles qui envisagent les
individus en tant que participants et producteurs du monde ordinaire. Cette psychologie valide
doit rendre compte du contexte caractérisant les acteurs impliqués dans la production des profils
du monde et doit être compréhensible et cohérente avec ses catégories (Boudon, 2002, 2007 ;
Schutz, 1972, 1993). Cependant, cette conception se distingue des catégories propres au sujet
qui vit et habite le monde ordinaire, au sens large du terme.

- La TGR et la méthode compréhensive : les postulats de réalisme et matérialisme

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En reprenant le point de vue de la méthode « compréhensive » par rapport à la methodenstreit,
le bon sens sociologique consiste en l’application de la verstehen comme méthode propre aux
sciences sociales, en opposition au positivisme instrumental des sciences de la nature. Ainsi,
« seuls sont par principe susceptibles de recevoir une réponse scientifique dans le cadre des
sciences sociales les comportements pouvant être ramenés à des motivations et à des raisons
compréhensibles, les autres relevant en principe des sciences de la vie » (Boudon, 2007 : 58).
La compréhension, comme toute science, part du principe de réalisme. Elle a pour objectif de
décrire la réalité telle qu'elle est, telle qu’elle se dévoile (Boudon, 2002, 2007, 2011). En termes
phénoménologiques, on dirait que les sciences sociales poursuivent l’objectif de décrire le
monde en tant que phénomène et la façon dont il se révèle à la conscience, selon un mode
particulier de la conscience qui permet de se représenter son objet (Husserl, 2003, 2011 ; Zubiri,
1963 ; Schutz, 1962). Un autre objectif de la compréhension sociologique est de reconduire les
explications vers des causes fondées sur l’esprit des acteurs, comme dernière garantie
d’objectivité. Ce postulat correspond au principe du matérialisme. Le risque consiste à
surestimer ou confondre les principes et, en conséquence, de faire de la sociologie une copie
plus ou moins élaborée du monde social, une réplique, une contrefaçon des phénomènes en
question. Un autre risque consiste à confondre la connaissance sociologique avec un reflet des
actions des individus.
Le principe de réalisme, impliqué dans toute explication sociologique d’une action, consiste à
pouvoir reconduire ses propositions vers une réalité concrète ou matérielle dans un sens large.
A la différence des sciences de la nature où le postulat de réalisme et le postulat de matérialisme
se synchronisent à l’intérieur des phénomènes, dans le monde humain, les postulats ne
coïncident pas. Cela répond au fait que « les intentions, les raisons et les motivations des
hommes font aussi partie du monde en question. » (Boudon, 2007 :60).
Cette remarque nous renvoie aux classiques, à Weber et Durkheim, quand tous les deux
soutiennent que la compréhension sociologique d’une pratique ou d’un phénomène consiste à
montrer qu’ils sont le produit de raisons et de motivations fondées sur l’esprit des individus.

-La théorie générale de la rationalité (TGR) face à la théorie du choix rationnel (TCR)

Afin de caractériser la TCR, Boudon nous offre six postulats sur lesquels elle se fonde. Au-delà
des difficultés de synthétiser une théorie et la dispersion conceptuelle propre du travail des
nombreux représentants d’un courant de pensée, Boudon arrive à un ensemble de principes que
nous allons présenter, en essayant de suivre l’intention de l’auteur.

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Le premier postulat (P1) soutient que tout phénomène social est l'effet d'actions, ou de
croyances individuelles. Ce principe n’est autre que le principe de l'individualisme
méthodologique. Le deuxième postulat (P2) affirme que l’action, n’importe laquelle, peut être
comprise. On identifie ce principe comme postulat de la compréhension (verstehen). Ce
principe nous reconduit aux systèmes de raisons ou aux structures motivationnelles propres au
sujet qui agit. Le principe suivant ou postulat de rationalité (P3) suppose que les actions
auxquelles s’intéressent les sciences sociales sont rationnelles. Autrement dit, on peut retrouver
leurs causes en explorant les raisons qui les fondent dans l’esprit des acteurs. Le postulat P4,
de son côté, montre que les motifs de l'acteur viennent du fait qu’il prend en compte et a comme
priorité, l’utilité ou les conséquences de ses actions. C'est le postulat de l'instrumentalisme ou
le postulat téléologique de l’action. Pour sa part, le postulat P5 ou postulat de l’égoïsme
considère que les individus se préoccupent principalement des conséquences positives ou
négatives que l’action peut entraîner pour eux-mêmes ou leurs proches. Finalement, le dernier
postulat (P6) ou postulat de maximisation ou d'optimisation apporte l’idée selon laquelle les
acteurs sociaux sont capables d'évaluer les coûts et les avantages de diverses lignes d'action.
Après l’évaluation, ils tendront à choisir la ligne d'action dont les coûts sont minimes et les
avantages les plus élevés (Boudon, 2007).
En tenant compte des postulats de la TCR, et après avoir présenté les arguments boudoniens,
on peut présenter de façon synthétique les principes de la TGR. Boudon partage avec - ou
reprend à - la TCR les postulats P1, P2, et P3. La justification de cette sélection est simple, cet
ensemble définit une version de la sociologie compréhensive où les actions sont considérées
comme rationnelles, cela veut dire qu’elles sont fondées dans l’esprit de l'acteur sur des raisons
ou des motifs (Boudon, 2002, 2007, 2011). Ainsi, le paradigme de la TGR postule que :

- tout phénomène social est l'effet d'actions individuelles,


- l'action de l'individu est toujours compréhensible,
- les causes de l'action d'un individu résident dans les raisons ou motifs qu'il a de les
réaliser. (Boudon, 2007)

Le problème de la TCR, que la TGR est en conditions d’arranger, est qu’elle se focalise
seulement sur le profil utilitariste, instrumental et finaliste de la rationalité. La TCR réduit la
rationalité à sa dimension instrumentale et efface les dimensions cognitive et axiologique. A
partir de la récupération de ces deux dimensions Boudon développe sa théorie de la rationalité,
une théorie de type général.

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Maintenant, nous sommes en mesure d'interroger la TGR sur certains points. Comment
récupérer l’idée weberienne de l’inexistence de types purs de rationalité dans la réalité à travers
un modèle applicable à l'analyse d'un phénomène concret qui nous permette d’identifier les
interrelations des types proposées par Boudon ? Comment traduire cette idée d’inexistence de
phénomènes purs dans un modèle conceptuel qui nous permette d’aborder le caractère
« hybride » de la rationalité dans l’action située ?
Explicite-t-elle un mode de relation entre les dimensions instrumentale, cognitive et
axiologique de la rationalité ? Existe-t-il une relation hiérarchique entre elles ? Présentent-elles
une dialectique, un mouvement ou une dynamique interne ? Est-il évident que la rationalité
axiologique soit l’effet de la déclination normative de la rationalité cognitive ? Ne peut-on
affirmer le contraire, soit que la rationalité cognitive est le produit de l’argumentation ou de
l'élaboration des postulats de l’intuition des valeurs ? Et finalement, comment peut-on lier les
niveaux introduits par Boudon dans l’horizon temporel du projet d’action ?

Alfred Schutz et la rationalité dans le monde ordinaire.

« Rationality in its strict meaning is a category of the scientific observation of


the social world and not a category in the mind on the actor within the social
world »
Alfred Schutz, Unpublished Harvard lecture, Beineke Library of Yale University

Les concepts de rationalité et d’action rationnelle sont fondamentaux pour la méthodologie et


l'épistémologie des sciences sociales de même que pour la socio-phénoménologie. Cette section
se consacre à l'analyse des concepts schutziens liés à ces deux questions. Dans le même temps,
notre intérêt se porte vers la phénoménologie dans un sens plus large afin de construire un cadre
théorique qui nous permettra de répondre, dans la section suivante, aux questions introduites
dans la section précédente. Pour aborder ces concepts en suivant les arguments d’Alfred Schutz,
il est nécessaire de pénétrer dans la structure du monde ordinaire comme lui le fait. Une fois
installé dans le monde-de-la-vie quotidienne, il faudra diriger notre regard vers les différentes
attitudes assumées par l’acteur et l’observateur scientifique du monde social.

Le débat Schutz-Parsons autour de la définition de la rationalité


La perspective schutzienne sur la rationalité, développée dans ses travaux des années quarante
et cinquante, a comme point de départ la polémique avec Talcott Parsons autour du concept

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d’action rationnelle. L'action rationnelle, dit Schutz, est décrite par le structuro-fonctionnalisme
parsonien à travers sa définition de la rationalité. Selon Parsons,

« l'action est rationnelle tant qu’elle poursuit des fins réalisables eu égard aux
conditions de la situation, et par les moyens qui parmi ceux disponibles pour l'acteur
sont intrinsèquement les mieux adaptés à la fin recherchée pour des raisons
compréhensibles et vérifiables par la science empirique positive » (Parsons, 1937, dans
Schutz, 1998 : 23).

Pour Parsons, l’analyse de la rationalité doit commencer avec la conception d’un acteur qui est
capable ou au moins qui est en conditions de connaître les faits de la situation dans laquelle il
se trouve. Un acteur qui a certain contrôle de la situation à partir de la connaissance des
conditions de réalisation de l’action. Un acteur qui connaît les moyens disponibles pour
atteindre les fins qu’il projette ou imagine. La rationalité dans ce contexte-ci correspond à une
capacité d’application du calcul moyens-fins afin de prédire quelles seront les conséquences si
l'on suit les différentes voies alternatives d’action et de modification de la situation visant à
l’obtention d’une fin déterminée.
L’idée parsonienne représente le paradigme d’une conception d’action rationnelle qui se
confond avec le sens commun des acteurs dans la production du sens de l’action. Une science
pareille ne peut pas expliquer le sens de l’action parce qu’elle entraîne le biais du sens commun
des acteurs expliquant son activité. La définition parsonienne ne peut pas se séparer d’une idée
courante, propre aux acteurs impliqués dans la production quotidienne du monde ordinaire.
Parsons offre une idée d’action rationnelle qui fait de la science une duplication du monde
ordinaire. C’est pour cela que Schutz vise à présenter une conception qui rende compte de la
spécificité du niveau d’analyse scientifique. Schutz consacre ses efforts à établir les oppositions
entre le niveau de l’expérience des acteurs et celui de l'expérience propre à l’analyse
sociologique.
Le projet de la phénoménologie sociale pour aborder la notion de rationalité consistera alors à
examiner les différents niveaux de l’expérience du monde-de-la-vie. Schutz commencera par
examiner l’applicabilité de la notion de rationalité à la conception que l’acteur a de sa propre
action dans la sphère de l’attitude naturelle. Ensuite, il procédera de la même manière avec les
catégories de l’observateur scientifique. L’opération suivante consistera à déterminer si les
catégories utilisées par le scientifique correspondent avec celles de l'acteur observé. Comme
nous l'avons mentionné par anticipation dans la phrase qui ouvre cette section, on peut dire

12
qu’avec le passage d'un niveau de l’expérience à l'autre, les schèmes catégoriels se modifient.
Le terme de rationalité, à ce stade et en envisageant les niveaux présentés, a le rôle d'un concept
clé (Schutz, 1964). Le trait caractéristique des concepts clés est de signaler des sauts de niveau
dans un système qui jusque-là était considéré comme homogène. Les niveaux propres à notre
analyse sont l’attitude naturelle et la perspective de l’observateur scientifique. L’importance de
ce genre de concepts dans l’analyse est que le niveau auquel la recherche peut-être réalisée
dépend du sens attribuée au concept en question (Schutz, 1964). Les concepts clés divisent ce
qui avant était indifférent ou homogène. Le niveau qui se dégage par l'introduction du terme
d' « action rationnelle » est celui de l'observation théorique et de l'interprétation du monde
social en attitude naturelle.

Les niveaux de l’analyse schutzienne du concept de rationalité


Le travail scientifique, guidé par la méthode, la discipline et la rigueur conceptuelle, se
distingue du reste des activités humaines par le fait qu'il constitue le modèle de l'interprétation
rationnelle des actions signifiées. En revanche, et en suivant la définition de Parsons, dans la
vie quotidienne on agit rarement de façon rationnelle. Dans notre habituelle inertie, propre à
l’attitude naturelle d’expérimentation de la vie quotidienne décrite par Husserl, nous
n'interprétons pas le monde social de façon rationnelle, selon les termes de Parsons, sauf dans
des circonstances ponctuelles qui nous obligent à abandonner l' « attitude naïve » ou à nous
réveiller. Cette attitude naïve, en opposition à l’agir rationnel dont parle Parsons, caractérise
notre façon d'habiter le monde quand nous ne faisons que vivre et explorer les possibilités
offertes par le monde-de-la-vie. Nous organisons de façon naïve le monde social suivant notre
intérêt et selon notre intérêt actuel en fonction de l’environnement particulier qui sert de
contexte à l’action. Mais surtout nous habitons un monde qui a déjà été organisé et dont
l'organisation nous a été transmise par nos parents et notre famille, par les systèmes formels de
l’éducation, de la tradition, de la culture, des médias, etc. Cette organisation est accessible sous
forme de recettes qui nous servent à faire face à différentes situations de la vie quotidienne.
Elles fonctionnent aussi comme ressources cognitives pour développer de nouvelles réponses
face à des situations nouvelles. Un des traits de ce stock de connaissances est la capacité
d’innovation dans le monde ordinaire. Le stock de connaissances à portée de main est toujours
actualisé et renouvelé à partir de l’expérience. A partir de nos expériences, on actualise,
confirme ou reconfigure les réponses dont nous avons hérité à la façon de recettes et qui
s’organisent sous la forme de stocks de connaissances à portée de main. Le monde social
apparaît alors comme un cosmos organisé dans la mesure où le sujet dispose de recettes, pour

13
faire de son habiter et de celui de ses semblables une question de routine. Dans le monde
ordinaire, les hommes opèrent l’epojé de l’attitude naturelle, c’est-à-dire qu'ils suspendent le
doute sur la réalité du monde ; ils ne doutent pas que les faits du monde sont ce qu’ils
expérimentent (Schutz, 1962, 1964).

La clarification schutzienne des confusions autour du concept de rationalité de l’action


Selon Schutz, il faut distinguer le concept de rationalité des processus de rationalisation propres
à l’attitude naturelle. L’idée de rationalisation dont parle Schutz se lie à la notion de
« désenchantement du monde » de Max Weber. Le concept weberien fait référence à la capacité
des individus de transformer le monde incontrôlable, chaotique et inintelligible en une
organisation compréhensible et maniable qu’ils peuvent comprendre et maîtriser. Dans ce
nouveau cosmos organisé sous forme de routines ou de rituels de l’action réciproque, les sujets
pourront prédire et anticiper les situations futures.
La routine donne un caractère évident aux événements du monde ordinaire. En fait, c’est la
routine qui donne au monde chaotique son caractère ordinaire. La routine échange les mystères
du monde contre l’évidence (et la confirmation) quotidienne d’exister. Mais la routine est aussi
une forme d'enchantement du monde car elle est indépendante des phénomènes qui la font
émerger du chaos. Rationaliser implique ainsi d'échanger le caractère magique de l'inconnu
pour le caractère magique de la répétition ou l’évident. Une autre remarque nécessaire afin
d’avancer sur la conceptualisation schutzienne de la rationalité est de distinguer les termes
« rationnel » et « raisonnable » (termes souvent utilisés comme synonymes). Agir de façon
raisonnable signifie utiliser ou appliquer les recettes prouvées et validées dans des situations
analogues à la situation originelle. Raisonnable signifie alors actualiser les recettes disponibles
dans le stock de connaissances à portée de main. Par contre, agir rationnellement signifie ne pas
appliquer de façon mécanique les recettes. Autrement dit, il s’agit de rechercher de nouvelles
façons de maîtriser une situation quand elle défie nos catégories d’interprétation.
Selon Schutz, les confusions autour de l’idée de rationalité demeurent. L'action rationnelle, dit-
il, est parfois considérée comme synonyme d’action produite par la délibération ou d'action
délibérée. Pour clarifier ce point, il faut tenir compte du fait que l’action délibérée pourrait être
considérée comme rationnelle tandis qu’elle fait référence à l'acte de délibération originelle.
Dans le même temps, la délibération devrait prendre en compte les recettes susceptibles d’être
appliquées dans la situation en question afin d’anticiper un état de choses ponctuel. Finalement,
la délibération devrait aussi prendre en considération la répétition imaginaire des différentes
voies d'actions alternatives. Mais nous n'avons pas ce niveau de formalité avec nous-mêmes.

14
En général, nous avons une auto-connaissance qui nous permet d’éviter de nous poser toutes
ces questions ; dans la vie quotidienne, on agit sans se demander ce genre de choses. Le
caractère routinier de la vie nous évite tout ce processus ; dans tous les cas, la question centrale
de l’agir dans l’attitude naturelle se centre sur le problème du choix parmi les projets d'action.
L'action rationnelle est également définie comme « action planifiée » ou « projetée » par
opposition aux actes routiniers auxquels manquent ces caractéristiques. Les actes routiniers ne
sont pas non-rationnels. Considérer l’action rationnelle comme action planifiée éclipse le fait
que les routines reposent sur la structure de plans du sujet, qu’elles ont une inscription
biographique dans le parcours individuel, immédiat, médiat et futur du sujet. L’idée de
rationalité planifiée peut aussi amener à confondre rationalité avec prévisibilité de l’action. Sans
doute la capacité d’anticipation d’un état de choses déterminé fait-elle partie du projet d’action,
mais le caractère rationnel ne peut pas se fonder sur celle-ci. Le sujet, au-delà de la future
structure du projet, se focalise surtout sur l’actualité de l’action en cours. Finalement, pour
assumer une idée de rationalité qui parte de la conception de l’acteur de son propre agir, il serait
nécessaire que celui-ci prenne en compte les lignes d’action possibles des autres. Cela veut dire
que l’acter devrait avoir en tête l’horizon ouvert de l’action de ses semblables-associés.

L’idée de rationalité chez Schutz


Maintenant nous sommes en mesure de présenter le point de vue de notre auteur par rapport au
concept de rationalité. Tout d’abord, Schutz soutient que la rationalité n'est pas une catégorie
propre aux sujets qui agissent dans le monde-de-la-vie et sont plongés dans l’attitude naturelle.
Les sujet dans son agir quotidien se préoccupent fondamentalement des anticipations, et des
conséquences immédiates-suivantes du processus en cours. L’individu arrête naturellement le
processus d’action actuel si la séquence des retentions et projections est interrompue. Mais au
moment de projeter une action, il se place dans la temporalité future, quand l’action devient
l’acte. La projection de l’action nous rend un état de choses déjà matérialisé, mais dans
l’imagination, et dans un temps futur et parfait du processus. La seule voie pour évaluer
l’applicabilité de certains moyens comme appropriés ou non à l’obtention d’une fin, est de se
figurer l’action comme un « acte ». Cette opération de la pensée quotidienne, Schutz la définit
comme « pensée au futur parfait ». Une fois déterminés les moyens et l’action accomplie, l'acte
devient irrévocable. Par contre, la capacité d’imaginer de nouvelles voies d’action est toujours
révocable (Schutz, 1962). On peut toujours revenir sur l’imagination, mais non sur les actes.
C’est pour cela que la sélection parmi des projets d’action a une importance cardinale pour la
conscience humaine et la vie sociale. L’intérêt, comme une intentionnalité explicite et active

15
sur une région ponctuelle du monde-de-la-vie, est ce que Schutz définit comme sélection. La
question qui s'impose alors à nous est de savoir quand un choix est rationnel.
Il faut commencer par distinguer la rationalité de la connaissance (condition du choix rationnel)
et la rationalité du choix lui-même. La rationalité de la connaissance se présente plutôt comme
la capacité de distinguer clairement les options disponibles qui conforment l’univers d’éléments
parmi lesquels l'acteur doit choisir. Le choix qu'il fera sera considéré comme rationnel
seulement si, parmi les éléments à portée de main, l'acteur choisit le plus approprié à l’obtention
de l’état de choses projeté.
Le choix sera rationnel, depuis la gestation du projet dans l’imagination du sujet, s’il maîtrise
la fin comme les moyens disponibles pour l’atteindre. Autrement dit, il doit connaître la place
de l’objectif par rapport aux autres objectifs qui conforment la structure des plans de sa
biographie ; les interconnexions de cette fin avec les autres fins qui conforment la structure de
plans de sa biographie ; les conséquences volontaires et involontaires dérivées du fait de mener
à bien le projet d’action ; les différentes voies alternatives conduisant à la même fin. Cependant,
les complications s'accroissent quand on réalise la dimension intersubjective impliquée dans
l’action, quand on réalise que l’action se place sur un horizon social, c'est-à-dire quand on prend
en compte que l’action est orientée vers d'autres personnes. Il faut alors prendre en compte
d'autres éléments. Ce sont l'interprétation ou la mésinterprétation de l’action de la part de
l’Autre et sa possible « ré-action ».
En conséquence, comme nous l'avons déjà noté depuis l’exposition des arguments de Schutz,
le concept de rationalité, dès la phénoménologie sociale, se place non au niveau de l’acteur qui
agit au sein du monde social, mais au niveau théorique de l’observation scientifique de l’action
sociale. Ainsi, Schutz réaffirme-t-il que le concept de rationalité ne peut pas être une catégorie
de la pensée quotidienne des hommes dans l’attitude naturelle.

L’observateur, la rationalité et les principes de la recherche en sciences sociales


A travers son analyse de l’intersubjectivité concernant l'attitude naturelle, Schutz montre qu’on
organise le monde autour de notre propre « moi ». En revanche, l'attitude de l'observateur
scientifique par rapport au monde social doit s'appuyer sur une perspective différente. Le
monde-de-la-vie est l’objet sur lequel il pose le regard. La pensée scientifique en tant qu’acte
fondateur d'un nouveau sens du monde, signifié par avance – naïvement- par les acteurs
impliqués, est une activité solitaire. L’observateur quand il contemple la spontanéité du monde,
ou le monde en status nacens, se place en dehors de ce monde. L’observateur place au centre
de son univers celui de l'autre qu’il observe. Comme nous l’avons déjà mentionné avec le

16
changement de niveau d’analyse, l'ensemble du système de catégories se transforme.
L’observateur développe ses analyses du monde social à travers la construction d’idéaux-types
à la façon de Max Weber. De ce fait, en tenant compte des idéaux-types, le cœur de l’analyse
est le point de vue à partir duquel le scientifique conçoit le monde qu’il observe.
Le problème scientifique ainsi présenté répond à deux questions. D’un côté, il définit les marges
nécessaires à la production d’énoncés admis dans le processus de la recherche. Il détermine
aussi les marges catégorielles à l’intérieur desquelles les concepts et les types-personnels
doivent être compatibles.
D' un autre côté, le fait de construire un phénomène comme une dimension de l’intérêt
scientifique crée un schème de référence pour la production des idéaux-types capables d’être
appliqués aux situations compatibles. Nous ne pouvons pas aborder les phénomènes sociaux
comme le positivisme biologique aborde les phénomènes du monde naturel. La construction
d’idéaux-types a l’avantage épistémologique pour l’observateur d'adapter le niveau de sa
recherche à celui de l'activité humaine individuelle. Mais au-delà de cette facilité
méthodologique, pourquoi est-il nécessaire de former des idéaux-types ? Parce que l’intention
de l’observateur scientifique est de comprendre les phénomènes du monde-de-la-vie. En effet,
la seule façon de les comprendre est de partir de l’application des idéaux-types pour mesurer la
réalité au sein du modèle.
L’observateur scientifique doit guider le regard en fonction de certains principes. Le premier
est le postulat d’interprétation subjective. Ce principe consiste à mettre en place le phénomène
par rapport à un type d'esprit individuel avec les pensées typiques qui peuvent lui être attribuées.
Il est complété par le postulat d’adéquation. Ce deuxième postulat indique que les termes qui
forment le modèle doivent être compréhensibles pour les acteurs en question. Pour compléter
le cadre, Schutz ajoute que l'ensemble des postulats doit être compatible avec les principes de
la logique formelle, que tous les termes doivent être conçus en toute clarté et distinction et que
l’explication doit être compatible avec l'ensemble des connaissances scientifiques. Ces
principes constituent le postulat de rationalité selon Schutz (1962, 1964).
Le postulat de rationalité implique que l'idéal-type soit construit de manière à ce que l'acteur,
dans le monde de l’habiter quotidien, agisse de façon typifiée s'il tient compte de la
connaissance scientifique et de la distinction de tous les éléments liés au choix. En effet, comme
nous l'avons mentionné par anticipation au commencement de la section, c'est seulement par
l'introduction du concept de rationalité, en tant que concept clé, que tous les éléments peuvent
se réorganiser à l’intérieur du niveau théorique. Le postulat de rationalité implique, au risque
de sembler redondant, que tout autre comportement soit aussi interprété comme dérivant du

17
modèle idéal typique qui fonde l’idée de l'action rationnelle.

La réalité du monde-de-la-vie quotidienne et la structure temporelle du projet


Dans le monde de l’expérience quotidienne, le sujet s’oriente à partir d’un motif pragmatique
placé dans la structure de plans en vigueur à l’intérieur de sa propre biographie (Schutz, 1962,
1993, 2009). Le monde-de-la-vie vers lequel l’homme adulte et alerte dirige son attention est
expérimenté comme une réalité effective. En même temps, ce monde intersubjectif existait
avant la naissance du sujet comme un monde déjà interprété par ses prédécesseurs. Mais dans
ce monde déjà organisé, le sujet doit aussi faire sa propre expérience et sa propre interprétation
des objets, des phénomènes et des autres (ses semblables : ses associés et ses contemporains).
Ces interprétations que l’individu développera se fondent sur son stock d’expériences
précédentes acquis par la pratique, mais aussi transmis par la famille, les institutions éducatives,
la tradition et la culture. Ces expériences stockées fonctionnent comme schèmes de référence
et sous la forme des connaissances à portée de main. Le stock à portée de main appartient à la
connaissance selon laquelle le monde dans lequel nous vivons est un monde d’objets délimité
et limité, avec un certain nombre de caractéristiques définies, entre lesquels nous nous
déplaçons et sur lesquels nous pouvons agir.
Alors que nous sommes plongés dans l’attitude naturelle, le monde se présente à nous comme
un ensemble de formes, sons, couleurs, températures et textures. Après l’analyse de ce qui
constitue les expériences, on peut décrire la façon dont les éléments de l’ensemble apparaissent
à la conscience, dont ils nous interpellent sous la forme de sensations corporelles, et dont ils
émergent d’un arrière-plan indifférencié et inarticulé d’objets. Mais l’attitude naturelle ne
connaît pas ce problème de l’analyse constitutive. Le monde-de-la-vie est le monde ordinaire
et intersubjectif vers lequel nous nous orientons à partir d’un intérêt pratique. L’intérêt
pragmatique conduit alors notre attitude vers le monde. En conséquence, nos actions
(intéressées) modifient ce monde de tous les jours. Autrement dit, le monde-de-la-vie est la
scène et l’objet de nos actions et de nos interactions (Schutz, 1962, 1964).
Il faut donc clarifier ce qu’on comprend par “action”, et la façon dont elle est expérimentée par
les sujets dans le monde ordinaire, en suivant les définitions de Schutz. Les actions sont des
manifestations de la vie spontanée des hommes (Schutz, 1962, 1966). Mais, cela ne veut pas
dire que l’homme expérimente toutes les manifestations en tant qu’actions ni que les actions
modifient toujours l’ordre du monde. L’idée d’action selon Schutz fait plutôt référence au sens
que l’homme attribue à certaines expériences de sa propre vie spontanée.
Le problème se déplace désormais de la notion d’action à l’idée de « sens » (Schutz, 2011,

18
2009). Le sens n’est pas une qualité ou une caractéristique inhérente à l’expérience qui émerge
à l’intérieur du flux de conscience pendant l’action en cours. Le sens est le résultat d’une
interprétation de l’expérience vécue ou passée, contemplée au temps présent depuis l’attitude
réflexive. Au moment d’expérimenter le flux de l'expérience vécue, mes actes manquent de
« sens ». Seules les expériences qu’on peut retenir et récupérer dans la mémoire au-delà de son
actualité, et celles qui peuvent être questionnées en relation à sa constitution, relèvent du sens
(Schutz, 1962).
Alors, existe-t-il des expériences dénuées de sens ? A cette question-là, Schutz répond par
« oui ». Il donne en exemple les réflexes physiologiques, comme cligner des yeux. La raison
est que ce genre d’expériences ne laissent pas de trace dans la mémoire et sont essentiellement
actuelles.
Les expériences subjectivement dotées de sens, et qui émanent de notre vie spontanée, seront
définies comme « comportements ». Ceux-ci peuvent appartenir au monde interne du sujet ou
s’enraciner dans le monde extérieur. Le comportement peut donc être explicite (un « fait ») ou
implicite (la pensée ou la réflexion). L’action se définit comme un comportement, explicite ou
implicite, imaginé par avance et fondé sur un projet préconçu.
Pour caractériser l’action implicite, il faut savoir si l’acteur a l’intention d’accomplir le projet,
de créer l’état de choses projeté. Cela fait de la simple réflexion d’un projet d’action, une
intention d’agir. Si l'intention d'atteindre un objectif manque au projet d'action, l’action n’est
qu’une fantaisie. Si l’action persiste, elle devient une action avec l’intention d’être accomplie.
De son côté, l’action explicite est déjà un effet ou une « mise en œuvre » du projet. Cette mise
en œuvre est l’extériorisation du projet d’action, caractérisée par l’intention d’accomplir
l’objectif à travers l’engagement corporel du sujet dans la situation. L’action explicite est la
forme de spontanéité la plus importante au moment de la constitution des marges de réalité du
monde-de-la-vie. Elle représente la forme de spontanéité la plus engagée dans la production des
profils du monde ordinaire. Elle permet que le soi-même intègre les dimensions passée,
présente, et future de son agir dans la temporalité propre du projet d’action. Ainsi, le sujet
émerge comme l’unité de ses actes et à travers eux il communique avec ses semblables et
organise les différentes dimensions spatiales du monde-de-la-vie (Schutz, 1962, 2009).
Pour projeter le cours de son action et la façon dont elle se déroulera, le sujet doit se placer, en
imagination, dans le moment futur de l’action accomplie. L’acteur doit se placer dans une
dimension où l’action a déjà été matérialisée, où l’action devient un « acte ». La projection de
l’action accomplie anticipe l’acte dans la temporalité future parfaite ou modo futuri exacti. Cette
dimension temporelle du projet se fonde sur :

19
1. Ma connaissance des actes typiques et analogues à ceux qui vont constituer le plan actuel.
2. Ma connaissance de la situation ponctuelle sur laquelle je projette l’action.
3. Ma situation biographiquement déterminée.

En même temps, et de façon complémentaire à la dimension future du projet, Schutz soutient


que toute connaissance fait déjà partie du stock d’expériences à portée de main (1993). La
connaissance stockée a nécessairement une temporalité différente de celle de l’anticipation
imaginaire de l’état de choses projeté.
Elle constitue la dimension passée du projet actuel. Le projet comporte ainsi des horizons vides
et des possibilités ouvertes qui seront remplies et « pleinifiées » avec l’acte matérialisé. C'est
pour cela que toute projection comporte une incertitude interne avant la « présentification » des
actes. Mais c’est la dimension temporelle qui clarifie la relation entre le projet et les différentes
formes de motifs (Schutz, 1964).
Les actions dotées de sens selon la définition de Schutz sont des comportements motivés.
Cependant, il faut préciser la notion de « motif ». La confusion de la sociologie compréhensive
autour du terme de « motif » de l’action se trouve à la base de la phénoménologie sociale. En
effet, ses réflexions sur la sociologie de Max Weber conduisent Schutz au diagnostic suivant :
la sociologie compréhensive ne présente pas une base philosophique solide, produite par une
analyse rigoureuse de la conscience (Schutz, 1993). Ce genre d’analyses présente la conscience
comme un flux de retentions et d'anticipations permanent qui, comme un présent qui coule
constamment, constitue le point zéro de toute action projetée. Tout cela a donc un corrélat dans
la structure des motifs du sujet qui agit dans le monde-de-la-vie.
En suivant les analyses husserliennes de la conscience et pour parvenir à son objectif de doter
de fondements philosophiques la sociologie compréhensive, Schutz distinguera dans la
structure des motifs, les motifs en-vue-de et les motifs parce-que de l’action.
Les motifs en-vue-de ont pour caractéristique de viser à l’état de choses projeté. Ce genre de
motifs se réfèrent à la temporalité future du projet d’action. L’acte projeté ou l’état de choses
imaginé constitue le motif-en-vue-de l’action future. En ligne avec les motifs-en-vue -de se
trouve le fait volontaire qui transforme la projection en décision d’accomplir le projet. Le fait
volontaire comme la décision « allons-y » transforme l’action imaginée en intention de la
réaliser (Schutz, 1962).
Les motifs parce-que, de façon complémentaire, se connectent avec la dimension passée du
projet d’action, c’est-à-dire que l’état de choses projeté s’inscrit dans la biographie de l’acteur

20
à partir de ses expériences passées. Elles servent de fondement et de condition de possibilité
pour concevoir de façon imaginaire le cours d’action en question. Les expériences passées qui
forment le stock de connaissances à portée de main, non seulement conditionnent l’action
projetée, mais la déterminent. Les motifs parce-que représentent la base intentionnelle du projet
en cours. Les motifs parce-que fonctionnent comme l’inscription biographique de la situation
imaginée ; et la situation imaginée existe grâce à la présence de ces motifs parce-que ponctuels,
en tant que sédiments d’expériences personnelles et propres au sujet en train de concevoir le
projet d’action (Schutz, 1962, 2009).
Maintenant, et comme nous l'avons fait avec la perspective de Boudon, nous sommes en mesure
de questionner le point de vue de Schutz. Nous avons notamment la question suivante à poser :
comment la phénoménologie sociale peut-elle servir de complément à la théorie de la rationalité
développée par Boudon ?

La complémentarité des perspectives de Boudon et Schutz : vers un modèle intégré de la


rationalité

Dans cette section, nous allons essayer de montrer la relation entre les théories de la rationalité
de Raymond Boudon et d’Alfred Schutz. Cette relation n’a rien d’évident, et constitue le
principal enjeu de notre travail. La mise en perspective de la TGR et de la phénoménologie
sociale représente notre apport dont le but tend à clarifier l’idée de rationalité exprimée par les
deux auteurs en question. Le modèle intégré de rationalité, que nous allons présenter à la façon
d’un schème d’orientation analytique, constitue notre humble contribution au problème
sociologique fondamental de l’action rationnelle. Dans cette section se concentre tout notre
effort analytique de construction d’un modèle de rationalité qui intègre les dimensions
développées par les deux sociologues qui nous intéressent : un modèle que nous sommes
déterminés à appliquer, afin de prouver sa capacité explicative, pour forcer ses marges
d’interprétation et ses possibilités de compréhension dans l’analyse de problématiques
concrètes. Dans notre cas, nous avons choisi comme action rationnelle, ou objet d’étude, la
prise de décision du gouvernement argentin (2012) d’exproprier 51% des actions de l’entreprise
pétrolière YPF, propriété du groupe espagnol Repsol. Cette mesure impliquait la récupération
par l’Etat argentin, du contrôle de la compagnie privatisée et dénationalisée pendant les années
1990 d’hégémonie néolibérale.

Un mode de relation pour les dimensions instrumentale, axiologique et cognitive de la

21
rationalité.
A partir de la lecture de la théorie générale de la rationalité on constate l’importance de
développer une perspective qui dépasse le biais utilitariste de la théorie du choix rationnel.
Ainsi, Boudon nous rappelle, d’un côté, l’importance des valeurs que le sujet porte pour
retrouver le système de raisons sur lequel se fonde l’action, et finalement arriver à une
explication valide des phénomènes sociaux. Cela veut dire que l’acteur, au-delà d’être un
individu qui cherche à maximiser les bénéfices de son activité, agit par rapport à un nombre de
propositions normatives à l’intérieur desquelles s’inscrit son action et depuis lesquelles l’action
en question reçoit sa signification. Boudon nous rappelle que les valeurs portées par le sujet
déterminent aussi le cours de l'action présente. Les valeurs font partie de la structure des motifs
sur lesquels il faut revenir pour expliquer une conduite ponctuelle. Sans prendre en compte la
dimension normative de l’action, ou pour mieux dire, le sous-sol axiologique sur lequel l’action
émerge, toute explication sera insuffisante. Le sujet égoïste décrit par la TCR porte certains
principes qui font de son action une action signifiée. La rationalité axiologique conforme
l’univers des motifs et des raisons auquel le sociologue doit revenir pour trouver l’explication
d’un phénomène social.
Mais Boudon nous rappelle, d’un autre côté, qu'il existe une autre dimension de la rationalité.
Celle-ci conduit à considérer comme valide un système d'arguments conduisant à une fin, dans
le cas où une autre argumentation, qui nous ferait considérer un autre objectif comme
préférable, ne se présente pas (Boudon, 2007, 2011). Il s’agit de la dimension cognitive de la
rationalité. Cette dimension nous présente un sujet qui considère un système de propositions
[S] comme fondement de son action. Un sujet qui fonde ses actions à partir d’un système de
propositions valides, dans un contexte donné, au-delà de la possibilité de montrer que ces idées
(sur lesquelles se base le cours de l'action) sont fausses.
La rationalité cognitive, sans s’intéresser au contenu particulier des systèmes d’arguments qui
soutiennent l’action, signale l’importance de revenir sur l’ensemble des propositions qui, dans
un contexte donné, motivent l’action. En effet, dans ce contexte particulier, le sujet a ses propres
motifs qui le conduisent à admettre ces idées au-delà de la possibilité qu’elles soient fausses.
De cette façon Boudon complète le cadre vers lequel la sociologie doit s’orienter : expliquer les
actions individuelles, retrouver leurs causes, leurs raisons, dans l’esprit des acteurs. Ainsi la
sociologie pourra-t-elle accomplir son objectif de retrouver les causes des phénomènes sociaux,
en reconduisant le regard là où elles se trouvent, dans les actions individuelles qui les
produisent. Mais, au moment de demander à la TGR une dynamique interne des dimensions de
la rationalité, un mode de relation entre les différents types de rationalité qu’elle introduit, nous

22
constatons qu'il n’existe pas de réponse claire et distincte, pas même de réponse explicite. La
théorie générale de la rationalité ne présente pas d'explication de la dialectique interne des
différentes formes de rationalité qu’elle décrit. Elle n'offre pas non plus la possibilité de penser
un horizon temporel des dimensions de la rationalité par rapport au cours de l'action présent du
sujet ; le cours de l'action qui, à l’intérieur de la théorie, devient le phénomène à expliquer ou
l’objet d’étude.
Il faut reconnaître de toute façon qu’il existe dans la théorie générale de la rationalité l’intention
de lier les deux types de rationalité - la dimension axiologique et la dimension cognitive -
qu’elle propose afin d'accéder au caractère de théorie générale. La seule indication d’une
relation entre les éléments qui constituent la TGR se trouve dans l’idée que la rationalité
axiologique est l’inclination normative de la rationalité cognitive. Autrement dit, la rationalité
cognitive devient rationalité axiologique avec l’inclination normative d’une ou plusieurs de ses
prépositions. Ce rapport entre les dimensions axiologique et cognitive n'a pas de résultat clair.
Reconnaître cette relation impliquerait d'établir une hiérarchie, au moins entre ces deux types
de rationalité. Si la rationalité axiologique consiste en l’inclination normative de la rationalité
cognitive, cela veut dire qu’il existe une relation de dépendance entre elles et également qu’il
existe une asymétrie temporelle entre l’émergence de l'une et de l’autre : la rationalité
axiologique est donc le deuxième temps d'une rationalité cognitive avortée. Il n’est pas évident
que la rationalité axiologique dérive de la rationalité cognitive. En même temps, pourquoi ne
pas soutenir le contraire, à savoir que la dimension cognitive est produite par l’argumentation
ou l'élaboration des postulats de l’intuition des valeurs ? Cependant, cette opération ne conduit
nulle part. Nous préférons donc essayer de complémenter la TGR, sur ce point, grâce aux
apports de la phénoménologie sociale d’Alfred Schutz et de ses études sur la structure
temporelle du projet d’action. Avec l’introduction de l’horizon temporel du projet d’action
propre à la phénoménologie sociale, nous espérons arriver à un modèle intégré de rationalité
qui nous permettra d’aborder les phénomènes du monde-de-la-vie comme nos auteurs
l’indiquent : en retrouvant leurs causes dans le système ou la structure des motifs propre aux
individus qui les produisent.

Vers un modèle intégré de rationalité à partir de la dimension temporelle du projet d’action


Comment lier la TGR et la phénoménologie sociale autour du concept de rationalité, à la
recherche de la complémentarité des perspectives ? Schutz est le sociologue qui a doté de
fondements la sociologie compréhensive à travers les analyses de la structure de la conscience.
Le point central de ses analyses a été de présenter la dimension temporelle de la structure des

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motifs des acteurs comme une attitude naturelle. Sur cette base, nous allons essayer de
complémenter les dimensions de la rationalité présentées par Boudon, à partir des analyses de
la temporalité empruntées à la phénoménologie constitutive de l’attitude naturelle de Schutz.
Comme nous l’avons expliqué, Schutz distingue à l’intérieur du projet d’action en cours les
motifs parce-que des motifs en-vue-de.
Cette structure des motifs est le résultat de la relecture de l’idée weberienne des motifs de
l’action. La perspective weberienne ne présente pas un horizon de temporalité interne, produit
des analyses de la conscience en tant que conscience intentionnelle. Pour Weber, le sens est le
sens de l’action, sans distinction du « qui » qui produit ce sens ou du « pour qui » cette action
est signifiée. Ainsi, les analyses de la conscience qui rendent un halo et un horizon intentionnel
de temporalité interne avec trois intentions différentes du présent - l’intention de rétention des
événements passés, l’intention de projection des événements futurs et l’actualité pure des
événements présents ont un corrélat dans la structure du projet d’action (Schutz, 1962).
L’acteur, qui a la capacité d’imaginer différents voies d’action, investit ses projets avec les
mêmes dimensions temporelles qui fondent sa vie en tant que conscience intentionnelle (et avec
ses trois intentions du présent). La structure des motifs, fondée sur ses trois intentions
temporelles du présent de la conscience, consiste dans un premier temps à imaginer l’action
comme déjà accomplie dans le temps futur exacti, fait qui se traduit comme les motifs en-vue-
de de l’action. Dans un second temps, la possibilité d’imaginer le cours de l'action exprimé par
les motifs en-vue-de dépend des expériences passées du sujet qui s’organisent à la façon d’un
stock de connaissances à portée de main. Ce stock nous reconduit vers les motifs parce-que de
l’action qui réfèrent à la dimension temporelle passée du projet.
Maintenant nous sommes en mesure d’intégrer les deux perspectives à partir de la dimension
temporelle du projet d’action. Ainsi, la rationalité instrumentale, en tant que finaliste, a son
corrélat dans la structure des motifs à travers les motifs en-vue-de. La rationalité instrumentale
vise à atteindre un état de choses ponctuel, produit de calculs avantageux à court terme de la
part d’un sujet qui essaie de maximiser les bénéfices de son activité. Ainsi, comme les motifs
en-vue-de, elle fait partie de la dimension future du projet d’action. Pour sa part, la rationalité
axiologique en tant que système de valeurs, ou en tant que structure de valeurs qui porte
l’individu, fait partie de la subjectivité de l’acteur au moment de l’action. Elle correspond alors
à la dimension passée du projet. Ainsi, la rationalité axiologique peut se traduire dans la
structure des motifs comme faisant partie des motifs parce-que de l’action en cours. Finalement,
la rationalité axiologique nous montre un double caractère de la dimension temporelle passée
du projet d’action. Dans l’analyse –a posteriori- de l’action, la rationalité cognitive s’associe

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avec les motifs parce-que et émerge comme argumentation valide pour atteindre l’objectif en
question. Aussi, bien que la question de savoir si la rationalité axiologique dérive de la
rationalité cognitive reste sans réponse, l’intuition boudonienne d'associer ces deux types de
rationalité se confirme avec l’introduction de la dimension temporelle afin d’intégrer les trois
dimensions de la rationalité qu'offre la TGR.
Afin d’éprouver la capacité explicative du modèle intégré de rationalité, nous nous proposons
d’analyser la prise de décision du gouvernement de l’Argentine en 2012 d’exproprier 51% des
actions de la compagnie pétrolière YPF appartenant au groupe espagnol Repsol. L’objectif de
la mesure consistait en récupérer le contrôle de la compagnie privatisée et dénationalisée
pendant les années 90. Le principal enjeu de la mesure était de garantir l’autosuffisance
énergétique de la nation et d'atteindre la souveraineté en matière d’hydrocarbures. A la suite,
nous présentons un schéma avec notre modèle intégré de rationalité, et la façon dont le modèle
pourrait s’appliquer à l’analyse du phénomène en question. Notre intention sera d'analyser la
prise de décision comme action rationnelle en vue d’être expliquée à partir de la dimension
temporelle du projet. A ce but nous allons associer la rationalité axiologique et son corrélat dans
la structure des motifs comme les motifs parce-que, avec l’idéologie politique qui sert de base
à la mesure. En même temps nous allons aligner la rationalité cognitive et son corrélat
motivationnel (motifs parce-que) avec l’argumentation technique qui fonde la décision. Enfin,
nous allons essayer de comprendre l’objectif de la mesure à travers la rationalité instrumentale
et son corrélat dans la structure des motifs comme les motifs en-vue-de de l’action.

1. Barber, M. (2004) The Participating citizen, New York, University of New York Press.

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2. Barber, M. (2010) “Somatic Apprehension and Imaginative Abstraction: Cairn’s
Criticism of Schutz’s Criticism of Husserl´s Fifth Meditation”, Human Studies, Vol. 33,
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8. Boudon, R. (2009) La rationalité, Paris, PUF.
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