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LE FANTASTIQUE

1
DANS LES NOUVELLES DE MARCEL AYME
by

Irne Starosta, B.A.

A thesis submitted to the Faculty


of Graduate Studies and Research in
partial fulfilment of the requirements
for the degree of Master of Arts.

Department of Romance Languages,


French,
Mc Gill University,
Montreal.

April 1963.
'
TABLE DES MATIERES

INTRODUCTION. . 1

PREMIERE PARTIE: BUT DU FANTASTIQUE
Chapitre I Le fantastique, porte ouverte sur
un monde agrandi ou quelques
grands problmes qu'il faut
toujours remettre en question:
- de la notion de ralit
- des institutions et conventions
sociales
-de l'esprit chrtien et des
vertus naturelles
- de la libert en art
-de l'avenir de la science ll
Chapitre II Le fantastique, viatique pour
l'humain voyage ou les
divertissements de Marcel
Aym,et leurs multiples formes 46
DEUXIEME PARTIE: TECHNIQUE DU FANTASTIQUE
Chapitre I : Prsentation du fantastique 76
Chapitre II ; "La technique de l'vidence" 91
CONCLUSION ...................................... ... 108

BIBLIOGRAPIIIE ..................... . 112


INTRODUCTIOB

"Comment il est, ce Marcel Aym?


- Il est drlement habill et il ne
parle pas." 1
Pourtant quelques mois d'intimit avec l'auteur nous ont
convaincu du contraire. Qu'il soit "drlement habilln,
nous ne le nions pas, et nous ne voulons pas parler seu-
lement des vtements aux couleurs criardes ainsi que des
lunettes noires si clbres, nous voulons parler de son
oeuvre si "drlement habille". Quoi de plus invraisem-
blable, en effet, qu'une jument qui soit le tmoin bavard
de plus d'un demi sicle de vie paysanne, d'une desse
des champs qui se mle d'aimer un paysan, et d'hommes
munis de dons merveilleuxt Mais ct de ce monde, voici
aussi les terribles ralits de notre temps: la guerre,
les restrictions, hommes et femmes qui meurent de faim;
aussi invraisemblables que ce monde inconnu. Quelle vision
de l'univers se fait donc cet auteur qui habille ainsi de
rose et de noir son oeuvre? Nanmoins,aussi "drlement
habille" qu'elle puisse tre, son oeuvre parle; l'auteur
est silencieux, peut-tre, mais que pourrait-il dire qui
n'ait dj t dit dans ses crits? Afin de satisfaire

1. Billetdoux, Franois: "Marcel Aym, l'hoJ,!).me la


tte de bois", Opra, 19 dcembre 1951.
2

les curieux il faudrait que Marcel Aym rvlt son auteur


favori, celui qu'il dteste, ses gots, ses manies, ques-
tions ridicules qui appellent des rponses plus ridicules
encore. Marcel Aym donne d'ailleurs un bon exemple de ce
genre "d'interviouves" dans une de ses pices de thatre:
1
Les guatre vrits. Ce que nous aimerions conna!tre chez
Aym, c'est Aym et tout ce qui fait de lui un crivain
de classe; son oeuvre rpond d'elle-mme notre question.
Ainsi sous des apparences de froideur et d'impertinence
l'gard de ceux qui viennent le trouver pour l'interroger,
nous qui ne l'avons jamais vu ni entendu, nous sentons la
profonde sympathie et le grand intrt qu'il a pour ses
semblables. C'est une impression que renforcent les juge-
ments de certains critiques son gard, tels ces mots de
2
M. Bardche :
"C'est un des rares crivains qui s'obstinent
considrer que lorsqu'on met un crivain
en prison, cela devrait un peu intresser
les autres." 3
ou encore cette apprciation de Jean Cathelin jouant sur
les mots "engag" et "engageant":

1. Aym, Marcel: Les quatre vrits, Paris, Grasset, 1954,


p. 34.
"Le journaliste: Pratiquez-vous le basket-ball?
Olivier : Non
Le journaliste: Que pensez-vous de [Link]?
Olivier : Rien
Le journaliste: Portez-vous des bretelles?
Olivier : Non "
2. Lorsque M. Bardche fut arrt pour avoir crit
Nuremberg ou la terre promise, Aym envoya spontanment
une protestation un hebdomadaire parisien.
:;. Cit par Pol Vandromme, Marcel Aym, Parist Gallimard,
1960, (Collection "La bibliothque idale"J, p. 17.
3

Mil n'est engag ni dans la gauche ni dans


la droite, ni dans le gnie: il est
engageant. C'est dire qu'il contraint
les gens qui le lisent ou l'coutent
s'engager non dans une arme quelconque
mais dans la voie du sourire et de la colre." 1
Il est bien vrai que~ pour Marcel Aym.l'crivain ne doit
tre affili aucun groupe politique, philosophique,
religieux ou social, il est avant tout un individu qui
dfend la libert d'un autre individu sans prendre aucun
parti: "il est un individualiste sa manire, un indivi-
2
dualiste qui, comme [Link] est 'sans haine, sans
3
hargne et sans gne'." Il doit tre lui-mme et doit se
laisser guider par son intelligence et son bon sens pour
crer une oeuvre saine, qui ne cherche nullement im-
pressionner et apitoyer par des mots creux et des exemples
violents. Il faut que l'crivain soit d'abord naturel,
et M. Lepage, pousant les ides de Marcel Aym, nous rend
compte de la dchance dans laquelle est tombe la nouvelle
littrature pseudo-intellectuelle lorsqu'il dit:
"Quand on lit un livre ce n'est plus que pour
y chercher une petite musique ou un climat
philosophique ou esthtique." 4
L'homme de lettres ne doit pas s'enliser dans un monde
factice, il doit au contraire aider l'homme se retrouver,

1. Oathelin, Jean: Marcel Aym ou le paysan de Paris, Paris,


Nouvelles Editions Debresse, 1958, p. 8.
2. [Link] - n Paris en 1922, il se consacre depuis
la libration la littrature et au journalisme.
3. Robert, Georges: Marcel Af:, cet inconnu, Paris, Editions
de la revue Dfense de 11 eprit, 1955, p. 40.
4. Aym, Marcel: Le confort intellectuel, Paris, Flammarion,
1949, p. 43.
4

se dpouiller des ides reues, des sentiments emprunts


et des sensations violentes. "Notez du reste la fortune
que connait depuis plus d'un demi-sicle le mot original,"
dit encore M. Lepage son interlocuteur, "un v3tement,
un individu, un tableau, un pome ne sont estimables aux
yeux des gens de got que s'ils peuvent tre originaux,
1
c'est dire s'ils attirent violemment l'attention."
L'originalit,voil un mot que Marcel Aym mprise, pour-
tant,au premier abord,quoi de plus original que son oeuvret
Mais,ne nous y trompons pas,ce n'est pas l'originalit
que vise l'auteur, mais bien au contraire la simplicit.
Il ne semble nullement ]Iroccup des problmes
mtaphysiques, comme la plupart des @crivains notoires
de notre poque; le destin de l'homme et son angoisse
devant l'absurdit du monde ne sont pas les thmes habi-
tuels de sa mditation. Ce n'est pas l'homme dans le
monde, mais l'homme dans la socit qui parat l'intresser:
l'homme et les relations qu'il a avec ses semblables.
Tous les hommes peuvent bien s'appeller Martin, mais aucun
ne se ressemble; et tous sont intressants condition
qu'ils soient eux-mmes, car on ne le redira jamais assez:
Marcel Aym dteste l'artificiel. Sous ce vernis qui re-
couvre la socit, sous cette paisse couche de conventions,
de mensonges et d'hypocrisie, il dtecte la vraie nature
de l'homme. Pourtant Marcel Aym est loin d'tre un

1. Aym, Marcel: Le confort intellectuel, Op. cit., p. 100.


5

crivain qu'on oserait qualifier de raliste. Sa psycho-


logie, si juste et si pntrante, n 1 appara1t qu' travers
des aventures, qui semblent au premier abord invraisem-
blables, sinon compltement fantastiques: a-t-on jamais vu
un homme qui traverse les murs, un autre qui vit un jour
sur deux, et un autre encore qui essaie de de dbarrasser
d'une aurole trop gnante? Aprs tout, Marcel Aym n'est
peut-tre pas si loign des grands problmes philosophiques
qui sont l'apanage de la littrature contemporaine, mme
s'il se dfend d'avoir des thories en quoi que ce soit.
1
"Je n'ai de thorie sur rien" , disait-il un journaliste
venu "l'interviouver" lors d'une rptition de sa pice:
Les guatre vrits.
Le lecteur, si pris soit-il par la fantaisie ou le
merveilleux, n'en vient-il pas se demander si le monde
si extraordinaire qu'il vient de quitter n'a pas autant
de vrit que celui qu'il est habitu considrer comme
le monde rel? Sait-on mme ce qu'est le r~el? Pourquoi
ne serait-il pas, aprs tout, ce que nous sommes habitus
classer comme relevant du domaine fantastique? Ce qui
choque notre logique, ce que nous trouvons absurde ima-
giner, n'est pas, aprs tout, plus absurde que le monde
factice que nous avons cre. Le monde fantastique, ne
serait-ce pas un aspect de celui que nous n'avons pas
encore model notre manire, celui qui nous reste

1. D'Aubarde, Gabriel:"Rencontre avec Marcel Aym*',


Les Nouvelles Littraires, 21 janvier 1954; No. 1377.
6

explorer? Et quand notre univers para!t lourd~difficile

supporter, il est agrable de s'chapper vers ce monde


inconnu.
"L'invention fantastique procde d'un refus
de s'intresser au monde tel qu'il est, ou
mme tel qu'il pourrait tre un jour grce
aux efforts des hommes de bonne volont." 1
Cette dfinition nous renseigne sur l'origine du vri-
table fantastique. qui ne s'est panoui en France qu'avec
le romantisme, car il rpondait en cela aux besoins d'une
poque inquite, mlancolique et due qui cherchait par
tous les moyens s'vader d'une ralit pnible suppor-
ter. Il fallait tout prix viter de sonder es inqui-
tudes et ses terreurs, l'heure tait venue "de s'abandonner
ces songes attrayants, ces illusions consolantes, qui
2
aident surmonter l'ennui de vivre." Pour Nodi~r
particulirement "l'univers fantastique offre un refuge
3
tous ceux que doit et dcourage le sicle nouveau."
Dans son tude Du fantastique en littrature,Nodier
souligne l'importance de ce fantastique dans la vie de
l'homme:
"Il est l'instrument essentiel de sa vie
imaginative et peut-itre mme est-il
la seule compensation vraiment providentielle
des misres insparables de sa vie sociale." 4

1. Castex, Pierre-Georges: Le conte fantastilue en France


de Nodier Maupassant, Paris, Corti, l95 , p. 400.
2. Ibid., p. 64.
3. Ibid., p. 64.
4. Nodier, Charles: Contes fantastiques, Paris, Charpentier,
~S74, p. 25.
7

Pour BalzacJqui "n'a jamais cess de croire aux inter-


1
frences entre le monde visible et le monde invisible"'
le fantastique est un des moyens d'exprimer sa philosophie.
Certains des personnages de La Comdie humaine semblent
tre descendus sur terre sous forme d'anges ou de dmons
pour exercer un pouvoir magique sur le monde. Tous les
auteurs fantastiques du dix-neuvime sicle: Balzac, Nerval,
Maupassant, Mrime cherchent crer une atmosphre de
mystre, mais ilsne manquent pas d'tablir pourtant une
certaine correspondance entre les vnements quotidiens
et le mystrieux. Certes,tous ces conteurs fantastiques
dsirent nous apporter une certaine illusion de l'au-del
et la connaissance d'un monde totalement inconnu. Ncro-
mancie, astrologie, magie noire, filtres, tous les moyens
sont bons. Quant au fantastique pur, celui qui ne relve
d'aucune explication, et qui cherche produire chez les
lecteurs la terreur et l'pouvante en mettant en scne
fantmes et vampires, il n'a pas fait long feu. C'est
le domaine des "contes noirs" comme les appelle Castex
pour les distinguer des contes fantastiques proprement
dits.
"Contes noirs~ ou simplement contes fantastiques,
n'ont qu'un lointain rapport avec le fantastique de
Marcel Aym. En dpit de leurs donne~ses nouvelles
sont plutt anti-fantastiques, car l'auteur ne cherche

1. Castex, Pierre-Georges, Op. cit., p. 213


8

nullement entraner son lecteur dans un au-del, au


contraire il ramne tout au rel. Ses fes, ses personna-
ges aux dons ztupfiants,au lieu de nous faire goter
l'inconnu et de nous tonner par leurs bizarreries, nous
ramnent par leurs paroles et leurs actions vers une ralit
laquelle nous avions cru tourner le dos. Le public du
vingtime sicle n'est plus intress de la mme manire
au mystrieux. C'est un public blas: notre poque ne
parait-elle pas devoir trouver rponse tout? Le miracle
ne surprend plus,et les phnomnes les plus inconcevables
se rvlent conformes l'ordre de la nature. Ce que la
science ne peut expliquer aujourd'hui, lle l'expliquera
demain; ce qui intresse le public du vingtime sicle,
c'est,d'une faon gnrale, beaucoup plus l'homme que les
mystres de l'univers. Et Marcel Aym rejoint en ceci
son public. Son fantastique, puisqu'il faut tout de mme
l'appeler ainsi, faute d'un meilleur terme, est,si l'on
peut dir~ purement humain: il tourne autour de ce que la
science considre comme les cas pathologiques, ou il
s'aventure dans ce qui est encore pnombres psychologiques.
C'est pourquoi il rl~a aucun recours l'arsenal habituel
des auteurs fantastiques du sicle prcdent: magie, filtres,
fantmes ou dmons; et peu d'incursions dans le monde de
l'invisible ou d~ mystrieux. Ajoutons que lorsqu'il n'est
pas purement humain, son fantastique est de l'ordre de la
science-fiction, de la fantaisie et de la posie. C'est
9

celui que l'on retrouve aussi dans les dlicieux Contes


du chat perch, que nous n'inclurons pas dans notre travail
puisqu'ils ne font pas partie proprement parler des
1
"nouvelles" de Marcel Aym Pourtant "n'aurait-il crit
que les merveilleux Contes du chat perch, nous pourrions
tre aussi assurs de la survie de l'auteur que de celle
2
de Perrault ou du bon La Fontaine."
L'usage que fait Aym du fantastique nous rvle,
non pas: l'me inquite et tourmente, mais l'esprit
sceptique et dsinvolte de l'auteur et son parti pris de
gaiet.
On connait la recette que donne Prosper Mrime
pour faire un bon conte fantastique:
"Commencez par des portraits bien arrts de
personnages bizarres, mais possibles et
donnez leurs traits la ralit la plus
minutieuse. Du bizarre au merveilleux,
la transition est insensible, et le lecteur
se trouvera en plein fantastique avant qu'il
se soit aperu que le monde rel est loin
derrire lui." 3
La recette de Marcel Aym est la mme, condition toutefois
de changer l'ordre des termes "fantastique" et "rel"; et
le lecteur ne se trouvera plus en"plein fantastique", mais
en plein rel "avant qu'il se soit aperu que le monde

1. La nouvelle tant diffrente du conte en ce qu'elle


introduit l'analyse psychologique dans le rcit.
2. Boisdeffre, Pierre: Une histoire vivante de la littrature
d'aujourd'hui, Paris, Perrin, 1962, p. 259.
;. Mrime, Prosper: Carmen, Paris, Calman-Lvy, s.d., p. 283.
10

fantastique est loin derrire lui", ou mieux encore


n'existe pas.

Nous nous proposons dans l'tude qui va suivre


d'analyser le fantastique dans les nouvelles de Marcel
Aym. Notons en passant que son utilisation du fantas-
tique ne se limite pas aux nouvelles: certains romans
1
et pices de thatre ont des donnes purement fantastiques.
Si nous nous attachons aux nouvelles,c'est que noua
croyons que ces dernires offrent une varit de sujets,
qui nous permet de traiter ce thme dans une perspective
beaucoup plus vaste que les romans ou le thtre ne nous
l'auraient permis. D'autre part,nous pensons que Marcel
Aym nouvelliste est suprieur au romancier et au drama-
turge.
Nous examinerons tout d'abord quelle fin l'auteur
utilise son fantastique; nous nous attacherons ensuite
ce qui constitue la technique du fantastique; enfin,pour
terminer,nous tcherons de dfinir l'impression gnrale
laisse par l'oeuvre et son auteur.

1. Romans: La jument verte, La vouivre.


Thtre:Clrambard, Les oiseaux de lune.
PREMIERE PARTIE

BUT DU FANTASTIQUE
CHAPITRE I
LE FANTASTIQUE, PORTE OUVERTE
SUR UN MONDE AGRANDI ,
OU QUELQUES GRANDS PROBLEJYJES
QU'IL FAUT TOUJOURS ~mTTRE EN QUESTION
Nous avons tent dans l'introduction de montrer en
quoi le fantastique de Marcel Aym diffrait du fantastique
pur. Nous savons qu'il n'a pour but, ni de nous emporter
vers un monde inconnu, ni de nous dtourner d'une ralit
parfois difficile supporter, ni de provoquer chez ses
lecteurs de violentes motions. Quel est donc le secret
de ce fantastique si merveilleusement rpaadu dans l'oeuvre
entire de l'auteur? Il parait avoir t sem au hasard, et
le lecteur tout d'abord tonn accepte vite sans la moindre
gne les donnes les plus bizarres, et termine sa lecture
oubliant compltement le ct extraordinaire de la situation
ou du personnage. Pourtant, ce fantastique que nous ctoyons
1
au cours de notre lecture, est bien l'essence de la nouvelle ,
et, si nous finissons par l'ignorer, c'est que Marcel Aym
veut qu'il en soit ainsi; il utilise le fantastique pour
nous prouver que l'invraisemblable n'existe pas. J.R. Loy,
dans un article publi dans The French Review, insiste sur
le fait que le fantastique de Marcel Aym, n'est pas plus
fantastique, que tout ce que nous acceptons quotidiennement

1. Il faut noter, cependant, que dans les six recueils de


nouvelles publies par l'auteur, quelques unes ne con-
tiennent aucun lment de fantastique. Pour Aym, toutefois,
cela ne signifie point qu'elles soient plus ralistes que
les autres.
12

1
comme rel et vraisemblable. Or, justement, ce que fait
Marcel Aym, c'est de nous amener tout doucement accepter
ce fantastique. Notre horizon s'largit, le monde s'agrandit,
nous n'prouvons plus ce sentiment d'isolement; nous sommes
projets dans une nouvelle ralit, libres de penser, d'agir,
de vivre tels que nous sommes. C'est ainsi que Marcel Aym
fait, peut-on dire, "du ralisme l'intrieur de l'imagi-
2
naire" , et nous amne rviser les ides reues, et
nous faire voir combien les cadres de notre rel ont t
arbitrairement tablis, qu'on se place dans le domaine des
ides ou dans celui des faits; qu'il s'agisse de nos notions
philosophiques, sociales, religieuses, morales, artistiques
ou scientifiques.

Ce monde des apparences dont nous semblons si srs,


ne le sentons-nous pas parfois vaciller sur ses bases? Et
nous sommes prts reconnatre que la ligne de dmarcation
n'est pas toujours facile tablir,entre le monde dit rel
et le monde imaginaire, lorsque Marcel Aym nous prsente
des personnages qui tout en tant bizarres ne diffrent
pas tellement de leurs congnres. Le passage du monde
rel au monde fantastique se fait tout naturellement dans
les cerveaux un peu fls. Certains tats psychiques,tels

1. Ley, J.R., ttThe reality of Marcel Aym's world", The


French Review, dcembre 1954, p. 117.
"The fantasy of his points of departure is not more
fantastic, he seems to say, than what we all
acceptas the realities of social living".
2. Ganne, G., ttMarcel Aym l'anticonformiste", Les
oeuvres libres, avril 1952, p. 149.
13

que l'obsession et les dlires, nous font mesurer que la


marge n'est pas grande qui spare les deux mondes.
1
Dans la nouvelle Le vin de Paris , un employ pauvre
souffre de ne pouvoir satisfaire son got pour la boisson:
c'est la guerre et il a dj puis sa carte de vin. Sa
souffrance se change bientt en obsession,et le voil qui
se met dcouvrir une forte ressemblance entre son beau-
pre et une bouteille de bordeauxt
"Brusquement il dcouvrait que le vieillard
avait une forme intressante. Son torse
mince, ses paules troites et fuyantes,
son cou maigre surmont d'une petite tte
au crne rubicon lui donnaient penser.
'Je ne rve plus, se dit-il, on croirait
une bouteille de bordeaux. Avec sa
calvitie rougeoyante, on aurait jur une
bouteille de vin bouch." 2
Cette ide saugrenue, au lieu d'tre passagre, devient une
hantise et il finira par dcapiter son beau-pre, comme on
casse " la russe" le goulot d'une bouteille. Aprs avoir
assomm le malheureux, il s'enfuit dans la rue o l'atten-
dait un spectacle merveilleux:
"Des dizaines et des dizaines de bou-
teilles des crus les plus divers
dambulaient sur le trottoir." 3
Le pauvre homme finira l'asile d'alins o les mdecins
le mettent au rgime de l'eau de Vittel. Nous ne croyons
pas la mtamorphose des gens en bouteille de vin, mais
nous comprenons trs bien ce qui s'est pass dans le cerveau

1. Aym, Marcel: Le vin de Paris, Paris, Gallimard, 1947,


p. 101.
2. Ibid., p. llO.
3. Ibid., p. 113.
14

d'Etienne Duvil: cet homme est malade, car il a t le


seul tmoin d'un phnomne extraordinaire. Mais cet exemple
montre aussi que le rel et le fantastique ne sont pas deux
mondes spars. Ce ne sont que deux prises de vue diffrentes.
Il est vrai qu'ancrs dans nos habitudes, nous avons peur
de ceux, qui, comme Duvil viennent bouleverser nos usages,
et nous les loignons de notre socit, une socit o l'ha-
bitude et l'assurance de ne pas tre seul ont cr la certi-
tude. C'est ainsi que "notre existence se rgle sur des
1 2
usages plus ou moins anciens." Le cocu nombreux illustre,
avec humour, cette ide que le normal est simplement ce qui
rpond un conformisme dans les habitudes de pense. Un
vagabond arrive dans un village o chaque personne a le pou-
voir de se diviser en deux corps. Un des habitants indique
au vagabond la demeure du fou du village, il lui rend visite,
et le malheureux fou voit dans le vagabond un compagnon
d'infortune:
"Alors vous aussi vous ~tes fou
........ ..pas,
.- .Je...ne...comprends . ....dit
. . . .. . .......
le vagabond.
Pourquoi dites-vous que je suis fou?
- C'est ainsi que les gens du village
dsignent un homme qui vit dans un seul
corps." ;
Ce n'est pas parce qu'il vit dans un seul corps qu'il est
fou, mais parce qu'il est le seul vivre dans un seul

1. Aym, Marcel: Silhouette du scandale, Paris, Le


Sagittaire, 1938, p. 9.
2. Aym, Marcel: Derrire chez Martin, Paris, Gallimard,
1938, p. 115.
;. Ibid., p. 133.
15

corps. Cet homme,isol des autres parce qu'il ne leur


ressemble pas, est anormal; et du fait qu'on ne peut
comprendre son anomalie, qui parait fantastique, on le
dira fou. Par son absurdit, le fantastique dans cette
nouvelle, nous fait rire de notre conformisme et nous
oblige rviser les valeurs que nous avons si solidement
tablies. Tout comme le scandale,il devient une "revanche
1
de la vrit sur l'hypocrisie du monde."
Nous croyons ce que nous voulons croire, mme si
ce que nous voulons croire appartient l'imaginaire;
l'homme est ainsi fait, obsd par une ide fixe, il ne
peut s'en dbarasser, et qu'un tout petit incident vienne
confirmer son ide, rien ne pourra ensuite le faire cr~nger
2
d'avis. Ainsi dans Les clochards , un pauvre homme,qui ne
poss~de pour tout bien que quelques sous en poche,sme
l'affolement parmi les clochards quand ils entendent parler
de ces quelques pices. Ces hommes)que la faim et la pau-
vret pourchassent,ont cru entendre parler d'une mine d'or,
ils ont cru voir la fortune:
"Il y a de l'argent par ici. On a
entendu des billets, on a vu briller
des pices, et il y en avait des cents
et des cents." 3
Ce qui n'tait qu'une supposition devient certitude, tant

1. Aym, Marcel: Silhouette du scandale, Op. cit., p. 36.


2. A~, Marcel: Le puits aux images, Paris, Gallimard,
1932, p. 125.
3. ~., p. 135.
16

confirme par le tmoignage de plusieurs clochards, et


bientt tous les loqueteux de Paris semblent rpondre
cet appel de l'inconnu, ils courent tous vers un trsor
qui ne peut plus tre imaginaire puisqu'ils ne sont pas
deux ni trois y croire, mais des centaines et des
centaines.
1
Dans L'individu , le locataire d'un immeuble: M.
Marcelin hait sans aucun motif valable un de ses voisins.
Des motifs de haine il n'en n'a pas, mais il en trouvera.
Chaque parole, chaque geste de cet inconnu seront inter-
prts de manire entretenir sa haine. Quand l'inconnu
lui rendra service lors de l'accouchement de sa femme, il
tJ.?ouvera cela tout fait normal: "c'est la moindre des
2
choses" , dit-il: car M. Marcelin est maintenant persuad
que l'inconnu est le pre de l'enfant.
Dans cette mme catgorie de nouvelles on peut
3
ranger Les mauvaises fivres, l'histoire d'un paysan,qui,
dsirant ardemment la mort de sa femme,annonoe son dcs,
4
croyant ainsi qu'il aide la ralisation de son voeu.
Il est d'autres formes d'obsession; moins patholo-
giques et plus frquentes, celles qui consistent trouver

1. Aym, Marcel: Le puits aux images, Op. oit., p. 14-7.


2. ~., p. 166.
;. Ibid., p. 41.
4. x-ctte mme catgorie appartiennent aussi: Rue [Link]-
pice, Josse, Trois faits divers, L'me de Martin.
17

dans le r3ve un compagnon la ralit. Dans Le puits


1
aux images , nouvelle qui donne son titre au recueil, une
brave paysanne est victime des cruauts de son mari qui
a l'habitude, en guise de punition, de la descendre au
fond d'un puits. La malheureuse supporte ce supplice
avec rsignation et bientt avec plaisir, car au fond de
ce puits lui apparatra l'image de deux amoureux. Hante
par cette vision, elle se jettera l'eau pour rejoindre
les deux jeunes gens de son rve. Cette femme n'a pas
reni sa misrable existence, elle ne s'est pas suicide
pour mettre fin ses souffrances, bien au contraire,elle
a fait pntrer le rve dans sa vie; et le rve, s'il n'a
pas embelli sa vi~ a tout du moins aduci, pour quelque
temps, sa misre etr'arendue supportable.
2 '
Dans Rue de l'vangile , une "Madame Eovary" de
faubourg, Mme Alceste, patronne de caf, oublie la ralit
pour vivre selon le programme que lui offre son magazine
de cinma, et un jour, le pauvre Arab~qui frquente le
caf,se mtamorphose pour elle en un lgionnaire, hros
du film "Mon lgionnaire":
"Levant les yeux, Mme Alceste rencontra le regard
fauve de l'Arab et son coeur se mit battre
plus vite. Accoud au zinc dans sa vieille
capote militaire, avec son visage brun et
malpropre, il lui apparut comme un soldat

1. Aym, Marcel: Le puits aux images, Op. cit., p. 7.


2. Aym, Marcel: Derri~re chez Martin, Op. cit., p. 155.
18

brl par le soleil d'Afrique et portant


aux plis de son uniforme souill la misre
glorieuse des combats. Elle retrouvait,
surgie en ralit, la figure hroique de
Votre Cinma, elle reconnaissait, au fond
des yeux chauds, le dsir mle et sauvage
qu'elle venait d'appeler tout bas." l
2
Dans La canne le fantastique est le mme que
celui des deux nouvelles prcdentes. Cependant chez
le hros il n'y a aucun abandon la rverie passive,
le personnage est beaucoup plus actif grce une canne
qui devient un stimulant. Un brave bourgeois s'imagine,
en effet, que grce une canne il est un tout autre homme:
"Sorbier n'avait jamais souponn que le
!ait de tenir une canne dans la main droite
pt donner un homme une conscience meilleure
de sa dignit." ;
La canne est un vritable talisman dont le pouvoir magique
lui permet de se librer, d'agir enfin comme l'homme qu'il
n'a jamais cess d'tre. La ralit est toujours prsente,
toujours aussi miteuse, mais Sorbier, lui, a chang; il
sait maintenant comment l'accepter. Malheureusement lors-
que Sorbier casse avec sa canne le panneau de glace d'un
caf, l'objet perd son pouvoir magique, et le pauvre homme
retombe sous la tutelle de son pouse; il vivra dsormais
sa morne existence~sans la supr&me consolation de pouvoir
de temps autre avoir "des ides de printemps." 4

1. Aym, Marcel: Derrire chez Martin, Op. cit., p. 163-164.


2. Aym, Marcel: Le nain, Paris, Gallimard, l934, p. 29.
;. ~., p. ;;.
4. ~., p. 50.
19

A c8t de ceux quiJgrce l'intensit de leur


dsi~ en arrivent croire l'existence de ce qu'ils
r8vent, on peut inscrire ceux qui, l'oppos de cette
attitude~refusent tout, le rel et l'imaginaire; ceux
qui tout est indiffrent et qui passent travers la vie
1
sans rien voir, sentir ou toucher. Dans L'indiffrent ,
nous retrouvons l'tranger de Camus, "incapable
d'un lan de haine et d'amour ou d'prouver la sensation
d'un monde cohrent vou un rle de spectateur
2
incurieux." Cet indiffrentJque rien ni personne ne
trouble vit, lui aussi, dans un monde part, un monde
qui nous paratt fantastique puisqu'il ne nous est pas
familier.
Dans la prire d'insrer qui introduit Les contes
du chat perch, l'auteur informe son lecteur que " ces
contes sont de pures fables ne visant pas srieusement
3
donner l'illusion de la ralit." En effet, ils ne
donnent nullemeat l'illusion de la ralit, ils nous font
voir un autre monde qui la complte et qui nous rconcilie
avec elle. Nous dcouvrons nouveau la beaut, la joie
et l'amiti que nous avons salies, peut-~tre, mais que
nous restons capables de reconnattre l'tat pur. C'est
4
ainsi que la nouvelle Les bottes de sept lieues montre

1. Aym, Marcel: Le vin de Paris, Op. oit., p. 7.


2. Ibid., p. 15.
3. Cit par Pol Vandromme, Op. oit., p. 167.
4. Aym, Marcel: Le passe-muraille, Paris, Gallimard,
1943, p. 165.
20

comment un enfant aid de sa mre obtient l'objet de son


bonheur, une paire de bottes. Ceci, parce que son dsir
tait dsintress, sincre et pur. Dtach du monde
quotidien, il se donne, dsormais, tout entier son rve:
"il lui sembla que le triste papier neuf
qui tapissait les murs tait d'un joli
vert pomme de printemps En dix minutes,
il fut l'autre bout de la terre et
s'arrta dans un grand pr pour y cueillir
une brasse des premiers rayons du soleil
qu'il noua d'un fil de la Vierge. 11 l
C'est en atteignant cet tat de puret, de fracheur et
d'innocence du monde enfantin que nous aussi, nous pn-
trerons le monde fantastique.
Ainsi, que ce soit par la psychologie de ses per-
sonnages, dans leur vasion des ralits quotidiennes,
par le rve veill ou par la ferie enfantine, Marcel
Aym nous fait aborder un monde fantastique qui se substi-
tue au monde rel.

Mais ces incursions dans le monde des choses ima-


ginaires ne servent pas seulement l'auteur philo-
sopher sur la plus ou moins grande lgitimit de notre
croyance la ralit du monde extrieur; il les utilise
souvent pour montrer l'absurdit des cadres sociaux que
nous avons forgs, et leur fragilit qui ne le cde en
rien celle des cadres de la connaissance. Institutions,
justice, politique, classes sociales, religion, passent
tour tour dans l'orbite de Marcel Aym. Cet homme, qui
peut tre si tendre quand il s'adresse aux enfants, ou

1. Aym, Marcel: Le passe-muraille, Op. oit., p. 205.


21

nous parle du monde rural, devient froce quand il fait


la satire de la socit, et d'autant plus froce qu' cet
effet, il utilise la plupart du temps la farce et le ridi-
cule. AinsiJpour faire la satire de la justice,il crit
1
une de ses nouvelles les plus cocasses: Dermuche Dans
sa prison un assassin se mtamorphose en nouveau-n, le
voil donc lav de son crime car rien n'est plus innocent
qu'un nourrisson1 et pourtant une justice aveugle et in-
consciente persiste vouloir le guillotiner. car "le fait
que le meurtrier se ft un peu tass sous le poids du
remords ou pour toute autre cause ne pouvait en rien con-
2
trarier les dispositions de la Justice." Cette justice,
pour faire excuter ses lois,emploie des hommes,qui selon
leur caractre ou l'humeur du moment>dcident de la vie
d'un de leurs semblables. Pourquoi dcide-t-on de trancher
la tte au nouveau-n Dermuche? Simplement parceque les
hauts fonctionnaires qui ont dcider de la vie d'un
homme taient " moiti rveills et de trs mauvais
;
poil." De la mme manire, l'tranger d'Albert Camus se
rendait compte du ridicule de son jugement:
"Le fait que la sentence avait t lue vingt
heures plutt qu' dix-sept, le fait qu'elle
aurait pu 3tre tout autre, qu'elle avait t
prise par des hommes qui changent de linge,

1. Aym, Marcel: Le vin de Paris, Op. oit., p. 115.


2. Ibid., p. 127.
3. Ibid., p. 126-127.
22

qu'elle avait t porte au crdit d'une


notion aussi imprcise que le peuple
franais . enlevait beaucoup de srieux
une telle dcision." 1
2
Non seulement le sort d'un homme se joue " pile ou face" ,
mais parfois le sort entier d'une nation. C'est ainsi que
3
dans Lgende poldve , dont nous nous rservons de faire
le rsum en abordant la satire religieuse, une allusion
est faite quant la raison dterminante d'une guerre:
"La situation tait dj trs tendue lorsqu'un
grave incident mit le feu aux poudres. Un
petit garon de Molletanie pissa dlibrement
par dessus la frontire et arrosa le territoire
poldve dont la eonscience se rvolta, et la
mobilisation fut aussitt dcrte." 4
Ce sont les infiniment petits incidents de ce genre ( on
se souvient aussi du nez de Cloptret) qui dcident de
la vie de milliers d'hommes. Quoi de plus absurdet Et
c'est contre cette absurdit que lutte Marcel Aym. En
fait 1 il lutte contre tout ce qui dtruit la vie. C'est
ainsi qu'il a t accus d'tre la fois pro et anti-
5
1) fasciste, 2) smite, 3) chrtien, 4) communiste; alors
qu'il tait tout simplement un homme qui dfendait la
libert et la vie de l'individu contre toutes les insti-
tutions qui les mettaient en danger.

1. Camus, Albert: L'tranger, New Yor~, Appleton-Century-


Crofts, Inc., 1955, p. 126.
2. Aym, Marcel: La tte des autres, Paris, Collection Le
livre de poche, l952, p. 56.
3. Aym, Marcel: Le passe-muraille, Op. cit., p. 130.
4 Ibid., p. 132.
5. WThi Conscience of Love", (Critique du livre de Marcel
Aym, Les tiroirs de l'inconnu), Time, 4 mai 1962, No. 18,
.PP 62-63. ----
23

Les hommes ne sont plus libres de rgler leur vie


leur guise, la socit a cru bon de les enfermer dans
des classes d'o il est difficile de sortir. Une vamp
n'pouse jamais un normalien et un norm~lien ne devient
1
pas garon boucher, comme dans La vamp et le normalien
Mais pourquoi les vamps n'aimeraient-elles pas les norma-
liens et pourquoi les normaliens ne deviendraient-ils pas
bouchers? Car pourquoi mettre "au service de l'Etat, sinon
2
des conditions misrables, l'emploi de leur beau savoir."
L'intelligence et l'ducation ne sont pas toujours l o
la socit a dcid qu'elles doivent tre. Cette manie
qui consiste tout classer, tout ranger, tout tiqueter,
nous rend semblables des robots; et nous parlons, pensons,
agissons, selon l'tiquette que l'on nous a colle. L'in-
dividu n'existe plus, ou s'il existe ce n'est qu'en tant
que membre d'un groupe. Ce phnomne,Marcel Aym l'a
observ tout particulirement aux Etats-Unis, et dans
3
Le mendiant, nouvelle crite son retour d'Amrique et
envoye au magazine Colliers qui ne la publia jamais, Aym
ne se gne nullement pour critiquer l'Amrique et son mode
de vie; pays o les gens ont pris la couleur et la rsonan~

ce de cet argent qu'ils affectionnent tant et qui sonne

1." Aym, Marcel: En arrire, Paris, Gallimard, 1950, p. 211.


2. Ibid., p. 216.
3. ~., p. 229.
24

si creux. Un pauvre mendiant Archibald s'en va tous les


1
jours, dans "sa voiture vieille de presque huit ans" ,
exercer son mtier qui consiste tendre la main pendant
qu'un disque rcite:
"Ladies et gentlemen ayez piti d'un homme
malheureux qui a une femme pas commode et trois
enfants nourrir et n'oubliez pas mes frais
gnraux." 2
Cet homme est visit par un ange qui le conduit vers un
nouveau Messie: Le Grand Moteur, prophte d'une nouvelle
religion, celle de la puissance et de l'argent. Archibald
deviendra le prophte de cette nouvelle religion, qui,
puisqu'elle est ne aux Etats-Unis,est un bon commerce
exploiter. Une grande admiratrice propose au prophte lu
vingt mille dollars "mais j'entends ne pas perdre mon
3
argent", ajoute-t-elle.
"-Le Grand Moteur n'oubliera pas ceux qui
l'auront servi.
- Cher Grand Moteur! Mais mettons les choses
au net. Vous apportez le Grand Moteur, moi
j'apporte l'argent sans lequel il n'est rien.
Vous trouverez juste que ma part des bnfices
soit de cinquante pour cent." 4
Dans cette nouvell~Marcel Aym nous montre quel point
l'homme devient l'esclave d'une socit base sur l'argent,
pris dans cet engrenage il ne peut en sortir et sa vie

1. Aym, Marcel: En arrire, Op. oit., p. 231.


2. Ibid., p. 232.
3. Ibid., p. 245.
4. Ibid., p. 245.
25

tourne autour de cette ide. Ses sentiments, sa foi, son


avenir, sont insparablement lis ce grand destructeur
d'hommes: l'argent. C'est la conclusion de ces pages
froces o un homme "ami des vrais mendiants, le pote de
la terre, l'amoureux de l'anarchique nature, l'ennemi du
carcan social et de l'esprit mcaniste clame son horreur
de l'efficace Amrique." 1
Marcel Aym ne critique pas seulement le but de la
socit,qui est de nous isoler dans des cadres rigides,
et de nous faire vivre selon certaines lois~qui n'ont pas
plus de raison d'exister que de ne pas exister; il critique
aussi l'attitude des membres de cette mme socit, une
attitude d'oubli et d'indiffrence envers leurs semblables.
Aprs nous avoir dict la ligne de conduite suivre, la
socit nous abandonne nous-mmes. Valentin Duranton,
nain du cirque Batnaboum,s'aperoit de cette attitude lors
de sa croissance miracle. Valentin, hros de la nouvelle
2
Le nain 1 se mit grandir lors de sa trente-cinquime anne,
sa nouvelle condition fait de lui un homme comme les autres,
perdu dans l'anonymat:
"Les passants ne lui prtaient pas plus d'attention
qu' l'un quelconque d'entre eux." ;
Difforme, il tait un individu qui mritait l'attention;
devenu un homme normal, il n'est plus rien qu'un inconnu

1. Cathelin, Jean: Op. cit., p. 160.


2. Aym, Marcel: Le nain, Op. cit., p. 7.
;. Ibid., p. 19.
26

que l'on croise dans la rue sans y prter la moindre


attention. Pourtant chaque homme est intressant, il
suffit simplement de s'intresser lui; mais tous les
hommes pourraient bien s'appeller Marcel Aym, aucun ne
ressemblerait notre auteur.
Toutefois la socit a ses lus qu'elle glorifie,
et qu'elle oublie bien vite. "Il y avait un inventeur
1
nomm Martin" , c'est ainsi que dbute la nouvelle La Statue,
dans laquelle un inventeur, que l'on croyait mort, vient
habiter prs de la statue que l'on a leve sa mmoire.
Il s'aperoit de l'indiffrence et de l'ingratitude son
gard, des passants, qui ne savent mme pas pourquoi cette
statue existe. Cet oubli, l'inventeur finira par l'prouver
lui-mme; et c'est ainsi que l'homme, indiffrent ses
semblables, devient bientt indiffrent ce qui l'entoure,
sa vie, sa personne, il devient semblable au hros de
2
L'indiffrent.

A Gilbert Ganne qui lui faisait remarquer propos


de sa pice Clrambard:
"On ne peut nier que votre pice manifeste
un vritable esprit chrtien, tt
Marcel Aym rpondait:
"Le meilleur esprit chrtien n'est pas
forcment l'esprit clrical." 3

1. Aym, Marcel: Derrire chez Martin, Op. cit., ~ 199.


2. Nouvelle que nous avons analyse dans la premiere partie
de ce chapitre, p. 19.
;. Ganne, Gilbert: Op. oit., p. 137.
27

On peut reprocher Marcel Aym de ne pas avoir l'esprit


clrical, mais on ne peut lui reprocher de manquer d'es-
prit chrtien. Ce n'est nullement la religion qu'il met
en cause, mais ses formes dogmatiques qui am~nent des
mfaits sociaux et compliquent l'esprit des hommes et des
enfants leur retirant toute puret de sentiments. Pourquoi
le monde du Christ serai t-il rserv au bien pensant?. se
.. 1
demande Marcel Aym dans Conte de Noel ,. Nouvelle dans
laquelle il prsente l'enfant Jsus portant,de la part
d'un soldat en prison, un cadeau de Noel la prostitue
qui l'attend ce soir-l. La foi n'est pas rserve
quelques privilgis, pourquoi vouloir la restreindre
certains milieux sociaux comme nous avons fait de toutes
nos institutions? La vritable religion se joue parfois
2
de la morale religieuse. Dans Mauvaises fivres , le brave
paysan qui annonce le dcs de sa femme alors qu'elle est
encore vivante, et qui ensuite s'adresse la Vierge en
;
ces termes: "Sainte-Vierge je vous ai fait confiancet"
Cet homme va certainement l'encontre de la morale reli-
gieuse, mais sa sincrit et sa foi ne sont nullement mises
en doute. Il rpte ce qu'on lui a appris, il a mis sa
confiance en la Vierge, une confiance sincre, la confiance
na1ve d'un enfant qui ne voit pas o est le mal.
Un saint homme n'est pas toujours celui que le ciel

1. Aym, Marcel: Derrire chez Martin, Op. cit., p. 18;.


2. Aym, Marcel: Le puits aux images, Op. cit., p. 4;.
;. ~., p. 52.
28

ou l'glise a gratifi d'une aurole. Tel est le sujet


1
de La grce, nouvelle qui raconte l'histoire d'un saint
homme, pieux et charitable, qui s'est vu gratifi par Dieu
d'une aurole. Soucieux de plaire son pouse qui a trouv
ce don ridicule, le saint homme commet les sept pch~s

capitaux afin de s'en dbarasser. Mais un saint reste


toujours un saint,et des profondeurs de la pire dchance
le saint homme aperoit toujours la clart de son aurole.
Marcel Aym se pla1t aussi dmasquer la floraison de
dvotion malsaine, de mysticisme inquiet, et de proslytisme
vanglique qui entra!nent certains tres dans un monde
surnaturel et abstrait qui n'a rien de commun avec la
ralit. Cette attaque se retrouve dans la nouvelle Lgende
2
poldve Une vieille fille dvote,qui entendait au
moins une messe par jour, communiait deux fois par semaine,
donnait largement pour le dernier du culte, brodait des
nappes d'autel et distribuait des aum8nes aux pauvres les

'
plus recommandables" , avait lev un neveu orphelin,qui
ne lui apporta en rcompense que des dboires. Dvoy,
sadique, voleur, il s'engagea pourtant dana l'arme de son
pays quand la guerre clata, mais il ne s'amenda pas pour
autant, au contraire, "la guerre n'tait pour lui que ri-
4
pailles, ribotes et parties de plaisir." Il rencontra la

l. Aym, Marcel: Le vin de Paris, Op. cit., p. 83.


2. Aym, Marcel: Le passe-muraille, Op. cit., p. 130.
3. Ibid., p. 130
4. Ibid., p. 13,.
29

mort sur le champ de bataille. Quant sa pauvre tante, elle


mourut dans son lit, victime d'une pidmie de grippe. Tous
deux se rencontrrent aux portes du paradis, o la pauvre
vieille fille eut un mouvement d'indignation, quand elle
s'aperut que les portes du lieu cleste s'ouvraient grandes
devant les garnisons de soldats, parmi lesquels, elle venait
de reconnatre son bandit de neveu. Alors que l'entre du
paradis lui tait ferme elle, son neveu la prit en piti,
et la prenant en croupe, la fit entrer dans le Royaume de
Dieu en dclarant St. Pierre:
"C'est la catin du rgimentt
Aht bon passez " 1
de rpondre le gardien du Paradis. Les bien pensants ne
peuvent manquer d'tre choqus et de s'indigner, pourtant
cette vieille fille est le type courant de ces gens,qui
menant une vie insipide,pensent payer leur place au paradis
en donnant quelques sous et un peu de leur temps aux bonnes
oeuvres. Il faut avouer, avec Marcel Aym, que "les desseins
2
de la Providence sont impntrables." Pour lui, avoir la foi
c'est tout d'abord tre humain, et aimer avec un coeur d'homme
ses semblables. Marcel Aym a cette foi, mme s'il refuse
les enseignements et les lois de l'Eglise. Si ouvert au
merveilleux, son esprit redevient cartsien lorsqu'il s'agit
des vrits rvles. Sans doute son anticlricalisme
est l, qui l'empche de s'abandonner au merveilleux

1. Aym, Marcel: Le passe-muraille, Op. cit., p. 143.


2. ~., p. 142.
30

chrtien. Pourquoi Marcel Aym ne peut-il croire au mirac~e?

Et faut-il seulement qu'il le tourne en drision dans


1
Dermuche? La toute puissance de la grce ne peut-elle tre
illustre que par la persistante saintet d'un homm~ qui
pour y rsister de toutes ses forces>commet coup sur coup
2 3
les sept pch~s capitaux? Dans Le mendiant~ il frise le
sacrilge en identifiant Dieu avec le Grand Moteur et en
parodiant la naissance du Christ dans la naissance d'une
nouvelle automobile: les trois rois mages personnifis par
le roi du porc fum, le roi du papier peint et le roi du
bowling. Le j1dicule est violent,et nous ne nous tonnons
point si la nouvelle ne connut jamais le jour dans cette
Amrique qui elle tait destine. Nanmoins,en tant que
la nouvelle attaque un matrialisme qui va en s'agrandissant
et que l'on retrouve jusque dans les penses et les senti-
ments les plus sacrs, elle n'est pas si anti-chrtienne
d'esprit qu'elle le semble au premier abord.
Si Marcel Aym a l'air de fronder la morale religieuse,
il croit dans une morale humaine qui se fonde sur une
honntet foncire de l'individu, qui persiste malgr les
accrocs que les circonstances occasionnent. Dans Traverse
4
de Paris, nous voyons un homme honnte, sincre, qui se

1. Aym, Marcel: Le vin de Paris, Op. cit., p. 115, rsum


de la nouvelle p. 21.
2. La ~rce, rsum de la nouvelle p. 28.
3. Aym , Marcel: En arrire, Op. cit., p. 231, rsum de
la nouvelle pp. 23-24.
4. Aym, Marcel: Le vin de Paris, Op. oit., p. 27.
31

livre au march noir, mais avec une parfaite conscience


professionnelle. L'action se passe Paris pendant
l'occupation, c'est la misre et la faim, il faut gagner
sa vie et Martin le fait le plus honntement possible car
1
"les convenances et les gards a existe aussi," dans tous
les mtiers. Un jour un artiste peintre se joint lui
recherchant secrtement dans ce monde de trafiquants une
sorte de plaisir esthtique. Martin,qui trouve que cet
acolyte n'a pas jou le franc jeu, l'assassinera. Mais
en allant en prison il laisse tomber une enveloppe con-
tenant un montant d'argent destin un de ses partenaires:
"Demain matin, ramassant cette enveloppe, un
passant la mettrait la poste. Ce passant ano-
nyme, Martin ne doutait pas de son honntet.
Jamais il n'avait eu une foi aussi entire en
la vertu de ses semblables." 2
L'honntet de l'individu existe, et si elle semble parfois
boiteuse ce n'est pas l'honntet qui est en cause, mais
les circonstances dans lesquelles elle est exerce. La
ncessit de vivre force parfois des actions regretta-
bles, mais un homme,qui n'a pas de quoi vivre~est contraint
bien des actes rprhensibles. Les martyres et les
hros sont rares,et plus rares sont ceux qui acceptent
de mourir au nom de l'Honntet et de la Morale. C'est
l~homme de la rue qui est notre semblable, et non le

l. Aym, Marcel: Le vin de Paris, Op. cit., p. 64.


2. ~., p. 79.
32

philosophe stoque ou le saint. D'ailleurs, ce ne sont


pas toujours les professionnels de la vertu qui la pra-
tiquent avec le plus de rigueur. La justice se trouve-
t-elle glorifie au tribunal? Marcel Aym a rpondu
cette question dans la pice fameuse, qui a fait tant cou-
1
1er d'encre: La tte des autres Pourquoi un huissier
ne serait-il pas charitable? Tel est le sujet de la nou-
2
velle L'huissier , nouvelle dans laquelle un huissier est
renvoy sur terre pour tenter de gagner son paradis. Les
vertus se trouvent, non pas l o la socit a dcrt
qu'elles doivent tre, mais l o il y a un honnte homme.
Et l'honntet d'un homme c'est "un sentiment de fidlit
soi-mme, command par l'estime qu'il a de sa propre
3
image, telle que la lui renvoie le mirroir de la vie sociale."
On remarque que pour Marcel Aym il n'y a pas de hiatus
entre la morale individuelle et la morale sociale.

Le fantastique va enfin servir Marcel Aym


nous faire saisir ce que nos ides touchant la pense et
l'art ont d'triqu et d'arbitraire. Quelle est l'attitude
de Marcel Aym en ce qui touche le domaine des ides? Il
ne semble pas toujours tre d'accord avec lui-mme:
"J'ai le regret de n'avoir pas t toujours
d'accord avec moi-mme. C'est une chose
qui arrive quand on n'a pas d'ides prconues,

1. Aym, Marcel: La tte des autres, Op. cit.


2. Aym, Marcel: Le passe-muraille, Op. cit., p. 206.
3. Aym, Marcel: Le vin de Paris, Op. cit., p. 70.
33

ce n'est d'ailleurs pas dsagrable Je


ne me prive gure de penser noir aprs blanc
et par aventure, les deux la fois." 1
2
C'est ainsi que dans Oscar et Erick le conformisme bourgeois
3
est fort malmen, alors que Le confort intellectuel glorifie
au contraire le confort intellectuel de la bourgeoisie,
c'est dire ce qui assure l'esprit sa sant dans la
scurit. Monsieur Lepage est un bourgeois conservateur
qui est contre toutes les ides avances; il dmolit tout,
depuis le romantisme jusqu' l'art abstrait en passant par
la rsistance. Dans Oscar et Erick,l'auteur nous prsente
un peintre Osca~ qui s'est vu rejet par sa famille et ses
amis,lorsqu'il se mit faire de la peinture impressionniste,
et traduisit sur toile la vision 'u'il avait de la nature:
"On n'a pas le droit de peindre autre chose
que ce qu'on voit, de lui dire son pre,
et Oscar de rtorquer:
'Si Dieu n'avait cr que ce qu'il voyait,
il n'aurait jamais rien cr'" 4
5
Misrable, rejet de tous, "on l'appelait Oscar le fou" ,
il continuait peindre des objets de plus en plus tranges.
Or son frre Erik, qui tait marin, revint un jour d'un
voyage autour du monde et il ramenait avec lui cactus,
dattiers, ravenalos, bananiers, arbres inconnus aux gens
du pays, mais qui taient les modles exacts de ceux que

1. Ganne, Gilbert: Op. cit., p. 158.


2. Aym, Marcel: En arrire, Op. cit., p. 7.
3. Aym, Marcel: Le confort intellectuel, Op. cit.
4. Aym, Marcel: En arrire, Op. cit., ~ p. 15.
5. Ibid., p. 16.
34

peignaient Oscar. Du jour au lendemain, Oscar fut clbre

et il continua peindre "des arbres de plus en plus tran-


ges des arbres encore inconnus et qui n'existaient peut-
1
tre nulle part." L'auteu~dans cette nouvelle,prend parti
pour les ides avances; il prouve le besoin de confondre
conservateurs et traditionalistes, qui ont peur de penser
et d'agir autrement qu'ils l'ont toujours fait. Oscar et
Erick explique trs bien le but du fantastique de Marcel
Aym,qui est de nous amener voir et croire autre chose
que ce que nous avons l'habitude de voir et de croire. Les
arbres encore inconnus d'Oscar seront connus un jour, comme
le furent les cactus, dattie~et bananiers. De mme qu'Oscar
2
et Erick, la nouvelle La bonne peinture condamne la pein-
ture photographique, la soi-disant penne peinture, bonne
manger. Elle nourrit physiquement, mais elle n'est nulle-
ment une nourriture pour l'art. La peinture de l'artiste
Lafleur a cette vertu extraordinaire de nourrir les gens qui
la contemplent. Bientt ce sont tous les peintres de France
qui s'adonnent la peinture nourrissante.
"Oe grand mouvement d'art efficace, comme on
l'a appel depuis, ne devait pas rester cantonn
dans le domaine de la peinture. On vit appara!tre
des sculpteurs efficaces. Leurs statues donnaient
la vigueur, la grce et faisaient tomber le
ventre qui caressait leurs formes de la main
ou du regard. La musique efficace stimulait
l'ardeur au travail Certains potes

1. Aym, Marcel: En arrire, Op. cit., p. 18.


2. Aym, Marcel: Le vin de Paris, Op. cit., p. 172.
35

publirent des oeuvres si chaleureusesqu'elles


chauffaient facilement un appartement de cinq l
pices avec la cuisine et le cabinet de toilette."
Le problme de l'existence est primordial, et l'art pour
certains n'existe qu'en fonction de ce problme. Nous ne
croyons pas que Marcel Aym tourne en ridicule la pein-
ture bonne manger, la posie qui rchauffe et la sculp-
.[Link] qui garde en pleine forme. Il- a simplement voulu,
comme dans beaucoup de ses nouvelles~s'amuser un peu de
cette fonction de l'art, car il ne faut pas oublier, comme
l'affirme Michel Braspart: "Marcel Aym n'est pas un
2
intellectuel." Il conte pour le plaisir de conter et de
traduire ses observations; il conte, comme Oscar peint,
des histoires fantastiques qui arriveront peut-tre un
jour. C'est cette ide qu'il faut rattacher Le confort
intellectuel, l'artiste doit tre libre de crer sa
guise. Mais "tout est permis, ne signifie pas que rien
3
n'est dfendu," et Monsieur Lepage vient rappeler l'artiste
l'ordre. Le domaine artistique est,avec le domaine scien-
tifique le seul champ libre dans lequel l'homme peut
introduire des innovations sans provoquer de dsapprobation.
Ce trop plein de libert,qu'on lui a refus ailleurs, se
dchane dans le domaine des arts et amne des abus et

1. Aym, Marcel: Le vin de Paris, Op. oit., p. 240.


2. Cit par Robert, Georges et Lioret, Andr:
Marcel AYffi insolite, Paris, Editions de la Revue
Ind4pendente, l958, p. 30.
3. Camus, Albert: Le mythe de Sisyphe, Paris, Gallimard,
1942, p. 94.
36

une dgradation de l'art:


n:b;t dans tous les domaines o prvalaient
autrefois l'intelligence, le bon sens,
l'esprit critique et constructeur, c'est
par quelque singularit facilement acce-
ssible la sensibilit bourgeoise qu'un
homme se fait maintenant apprcier." 1
Ce n'est plus sa libert qu'exprime l'artiste, mais sa
rvolte. Tout comme le rel conduit le fantastique, l'in-
telligence et le bon sens doivent conduire l'artiste.
L'crivain peut tout dire, mais condition que ce soit
bien dit, telle est la rponse que donne Marcel Aym
2
Gilbert Ganne.
3
Le romancier Martin.c'est "l'histoire d'un romancier
~aliste qui prend ses personnages dans une ralit si
drue, qu'il s'animent d'une vie relle, matrielle, et,
retirant l'auteur son libre arbitre de romancier, im-
4
posent son oeuvre les exigences de la ralit vcue."
Marcel Aym se moque avec humour des auteurs qui veulent
tout prix. faire oeuvre raliste, mais font attention
ce que leurs personnages voluent et vivent selon le voeu
de leur diteur et de leurs lecteurs.
5
L'affaire Touffard est une excellente parodie d'une

1. Aym, Marcel: Le confort intellectuel, Op. cit., p. 99.


2. Ganne, Gilbert: Op. cft., p. l52.
3. Aym, Marcel: Derrire chez Martin, Op. cit., p. 7.
4. Prire d'insrer de Derrire chez Martin; cit par
Pol Vandromme, Op. cit., p. 164.
5. Aym, Marcel: Le nain, Op. cit., p. 139.
37

nouvelle policire dans laquelle c'est l'Etat qui est


trouv coupable de meurtre. Toujours dans la mme veine ,
1
La cl sous le paillasson raconte les aventures burlesques
d'un cambrioleur mondain qui s'chappe de son roman feuille-
ton pour retrouver sa vritable identit. L'humour et la
fantaisie de Marcel Aym n'ont jamais t plus brillants
que dans ces rcits. La satire n'est pas mchante, Aym
se moque gentiment de la mauvaise littrature, des romans
feuilletons qui ne finissent jamais, des mauvais crivains
et des faux esprits; tout le clinquant et les excentricits
d'une fausse littrature. Mais tout ceci n'est pas bien
grave pour Aym, qui se contente d'en plaisanter. Son
attitude est bien diffrente comme on a pu le constater,
quand il s'agit de dnoncer l'injustice, la cruaut, toutes
les bassesses humaines et les fausses valeurs. Derrire
ces critiques d'ailleurs ne pouvons-nous voir une sorte
de plaidoyer pro domo pour sa fantaisie?
Dans leur livre de critique: Marcel Aym insolite,
G. Robert et A. Lioret affirment que dans les ouvrages
de Marcel Aym "l'originalit veut primer cote que cote,
2
en gnral, au grand dommage de la vraisemblance." On ne
peut tre plus loign de la vritable pense de Marcel
Aym. Son oeuvre tonne, nous l'avons dj fait remarquer,

1. Aym, Marcel: Le nain, Ot. cit., p. 249.


2. Georges Robert et Andrioret, Op. oit., p. 69.
38

mais avec lui tout devient si simple et si vraisemblable.

Ce monde dans lequel les notions d'espace et de temps


sont bouleverse~, ce monde nouveau,qui rejette les lois les
plus srieuses de la physique et de la philosophie, n 4 est point
1
autre que le monde fantastique de la science-fiction Son
monde fantastique n'est peut-tre bouleversant que pour notre
ge. Qui saurait dire si les lois que nous considrons comme
intangibles le seront ternellement? N'avons-nous pas dj
des exemples, qui nous prouvent que ce qui fut nagure science-
fiction est devenu ralit?
2
Dans Pastorale , Marcel Aym imagine l'organisation
de villages en gratte-ciel, ce qui cause,bien entendu, quelques
difficults:
"Les individus des trente-troisime et trente-
quatrime tages, somptueusement logs,
enviaient les tages infrieurs et bouchaient
les serrures des ~ppartements de l'entresol
au nom des immortels principes d'galit. Il
arrivait que l'glise, gnralement place au
sommet de l'difice, ft relgue dans les
sous-sols par une municipalit athe soucieuse
d'assurer la mairie une place magistrale." 3
Dans cette nouvelle, Marcel Aym s'amuse, tout en ne manquant
pas d'attaquer la posie, la religion, le gouvernement et

1. Loy, J.R., Op. oit., p. 125.


"When etrange things happen to time in Aym the reader
makes quick adjustment and finds the rest of the story
logical, credible and real. When etrange things happen
to matter and space, the reader makes equally rapid
adjustment , not grudgingly but with added delight. In
short by changing the very physical bases of philosophie
and scientific reasoning, Aym projects somewhat jokingly,
but, then who is so sure of time and space and matter? a
new reality through which we recognize ourselves moving
and feeling and thinking."
2. Aym, Marcel: Le puits aux images, Op. oit., p. 75.
3. Ibid. , p. 84.
39

les situations politiques. Pastorale n'est peut-tre pas


une des meilleures nouvelles de Marcel Aym, mais c'est une
de celles dans laquelle clate l'imagination de l'auteur.
Dans notre prochain chapitre nous traiterons plus longue-
ment de l'imagination si fconde de Marcel Aym.
1
Le passe-muraille reste le type et le chef d'oeuvre
des nouvelles fantastiques de Marcel Aym. Le passe-muraille
c'est l'histoire d'un homme qui habitait Montmartre, " au
troisi~me tage du 75 bis de la rue d'Orchampt, un excellent
homme nomm Dutilleul qui possdait le don singulier de
2
passer travers les murs sans en tre incommod." Marcel
Aym vient de secouer les lois qui rgissent notre existence
quotidienne. Pourtant nous ne sommes pas bouleverss, pas
plus que Dutilleul d'ailleurs, qui d'abord contrari par
son trange don, consulte ensuite un mdecin qui " dcouvrit
la cause du mal dansun durcissement hlicoidal de la paroi
strangulaire du corps thyroide. Il prescrivit le surmenage
intensif et, raison de deux cachets par an, l'absorption
de poudre de pirette ttravalente, mlange de farine de riz
3
et d'hormone de centaure." Marcel Aym tient donner une
explication rationnelle de ce mal, il se moque sans aucun
doute de la loi de cause effet qui veut que tout phnomne
est une raison d'exister. A prsent que le lecteur connat

1. Aym, Marcel: Le passe-muraille, Op. cit., p. 1.


2. Ibid., p. 1.
3. Ibid., p. 2.
40

la raison de ce mal, plus aucun doute,si cela est arriv


Dutilleul, pourquoi n'en serions-nous pas nous-mmes
les prochaines victimes? Ce don permettra au hros de
devenir un autre homme, il changera sa vie entire. Aupa-
ravant simple employ subalterne de l'administration, il
deviendra un cambrioleur clbre dont les exploits font
l'admiration detous. Malheureusement son don l'abandonnera
au mauvais moment~et il restera fig .l'intrieur d'une
muraillet Dutilleul a malencontreusement absorb, au lieu
d'aspirine, les cachets prescrits par le mdecin pour l'aider
se dbarasser de son trange pouvoir. La cause de ce don
est aussi absurde que son rsultat tragique; Marcel Aym
nous montre que la loi de causalit n'a aucune raison
d'tre, nous voulons tout expliquer, tout comprendre, p-
ntrer le mystre de l'univers et pourtant notre raison
se noie dans cet univers indchiffrable et limit. De
"la confrontation de cet irrationel et de ce dsir perdu
1
de clart dont l'appel rsonne au plus profond de l'homme"
nat l'absurde. Nous voyons quel point la pense de
Marcel Aym rejoint celle des grands humanistes du vingtime
sicle. Nous traiterons d'ailleurs en dtail, au cours
de notre tude, de cette notion de l'absurde chez Marcel
Aym si semblable celle d'Albert Camus.

1. Camus, Albert: Le mythe de Sisyphe, Op. cit., p. 37.


41

Apr~s avoir jou avec l'espace dans la nouvelle


1
Le passe-muraille, Marcel Aym joue avec le temps. Le
seul temps rel est le temps psychologique, ainsi dans
2
La carte , un homme n vit que quinze jours par mois.
C'est l'occupation en France et il f~ut tout prix viter
la mis~re et la faim, le gouvernement a donc dcrt que
les personnes les plus inutiles la socit devront se
contenter de vivre quelques jours par mois. Cette
loi touche particuli~remen~non seulement~les vieillards,
mais les crivains, les juifs et les prostitues. La vie
se rorganise tant bien que mal, mais bientt le march
noir des cartes de temps fait son apparition, et des
hommes se trouvent vivre ainsi plus de jours qu'il n'en
existe dans le mois. Dans eette nouvelle aucune explication
du fantastique; comment un homme peut-il vivre quinze jours
par mois? Que fait-il le reste du temps? Nous n'en savons
rien, tout ce que nous savons c'est pourquoi il ne vit
que quinze jours par mois, et les abus que cre la situation.
Marcel Aym ne nous donne pas des explications pseudo-
scientifiques comme dans Le passe-muraille, mais des expli-
cations humaines. C'est que le fantastique n'est pas qu'un

1. Les Sabines, et Le cocu mombreux sont aussi deux


nouvelles dans lesquelles Marcel Aym joue avec l'espace.
Dans la premire, ltauteur raconte la vie d'une femme
qui possde le don d'ubiquit et qui se multiplie en
soixante-sept mille femmes, chacune vivant sa propre
existence dans des paye diffrents. La seconde nouvelle
a t analys'e pp. 14-15
2. Aym, Marcel: Le passe-muraille, Op. oit., p. 59.
42

homme vive tant de jours par mois, les jours et les mois
n'tant que des divisions commodes mais factices, mais
c'est qu'une lo~ tablie par des hommes,dcrte que
certains hommes vivront moins que d'autres,parce qu'ils
sont inutiles la socit. Le fantastique de notre rali-
t est dmasqu par ce que nous avons cru tre le vritable
fantastique. Le fantastique de notre ralit c'est la
misre de l'occupation, et c'est surtout ce systme de
bureaucratie si inhumain~qui croit qu'il suffit d'mettre
un rglement, une carte, pour rsoudre tous les problmes.
1
Le dcret, plus encore que La carte nous prsente
un Marcel Aym particulirement obsd par l'ide que les
hommes peuvent disposer du temps. La notion de temps vcu
va remplacer la notion du temps impos. Dans Le dcret
les peuples las de la guerre dsesprent de sa fin. On
dcide enfin que dans le monde entier le temps sera avanc
de dix-sept ans:
"Lorsque par la vertu d'un dcret, le monde
eut vieilli tout coup de dix-sept annes,
il se trouva que la guerre tait finie. Il
se trouva aussi qu'on n'en avait pas encore
dchan une autre. Il en tait simplement
question." 2
Voici le monde plong dans l'avenir avec une vague notion
de ces dix-sept annes non vcues. Et pourtant ce grand
pas dans le futur s'est-il rellement produit? Nul ne le
sait, car le narrateur au cours d'un voyage se retrouve
dix-sept ans en arrire. Le futur a disparu, a-t-il rv?

1. Aym, Marcel: Le passe-muraille, Op. cit., p. 82.


2. Ibid., p. 84.
Il ne le sait, il se retrouve dans une poque triste et
inquite. Graduellement le narrateur oublie ce que
l'avenir rserve au monde:
"C'est peine si de temps autre et de plus
en plus rarement j'prouve la trs banale
sensation du dj vu." 1
Que s'est-il pass? Bien dea explications scientifiques
furent offertes:
"Le grand physicien Philibert Costume dana
un condens de sa Thorie des Affleurements
du temps, dmontrait que les dix-sept annes
avaient t vcues. Le R.P. Bichon dans son
trait de submtrique, dmontrait qu'elles
n'avaient pas t vcues. Enfin M. Bomomet,
professeur d'humour la Sorbonne, dans ses
considrations sur le rire soutenait que le
temps n'avait pas t avanc et que le fameux
dcret tait une farce homrique imagine
l'poque par les gouvernements." 2
Quel ridiculet Notre sicle scientifique si certain de
ce qu'il avance, ne s'inquite que de prouver, expliquer,
dmontrer et oublie compltement dans quel chaos moral
3
le monde est plong. L'avenir ne semble tre qu'une triste
r~ptition du pass, l'homme conna!t son destin, comme
Sisyphe il est condamn rouler ternellement son rocher.

1. Aym, Marcel: Le passe-muraille, Op. oit., p. 109.


2. Ibid., p. 86.
3. Loy, J.R., Op. oit., p. 127.
"What continues to be ridiculous for him, in this
scientifically marvelous age is the certainty, the
sacredness attached to a working set of standards
by the very wise owls whose emotional, mental,
social and political lives are so often in complete
chaos."
44

"Pendant dix-sept ans, il n'y aura pour


moi que des certitudes. Je ne conna1trai
plus l'espoir," 1
de dire le narrateur avec nostalgie.
2
Dans Rechute, tout comme dans La carte et Le dcret,
Marcel Aym nous prsente les consquences tragiques crs
par une loi visant tablir les annes de vingt-quatre
mois, rajeunissant ainsi les gens de la moiti de leur
ge. Josette, la narratrice, une jeune fille de dix-huit
ans est prcipite de l'excitation de son premier amour
dans la misre de la neuvime anne. Les adultes~eux~

acceptent fort bien la chose, quant aux enfants ils ne


songent qu' se rvolter. Finalement il ne faudra pas moins
d'une rvolution pour que tout redevienne comme par le pass.
Les moins affects par la loi sont les arrivistes, qui sont
tout fiers d'tre jeunes et d'tre arrivs; ceux qui n'ont
jamais senti peser sur eux le poids d'une existence bien
remplie, d'une existence passe travailler. C'est ainsi
que toute la joie du pre de Josette, "c'est de se dire
qu'! vingt-neuf ans il est un maitre du barreau, un homme
arriv, officier de la Lgion d~onneur."

vieille bonne de la maison se lamente:


' Alors que la

"Quand on a derri~re soi une existence de


travail la mort ne fait pas peur, on y pense
comme une chose bien gagne. Mais refaire

1. Aym, Marcel: Le passe-muraille, Op. cit., p. 99.


2. Aym, Marcel: En arrire, Op. cit., p. 41.
;. Ibid., P 53.
45

ce qui a t fait, est-ce que a ressemble


quelque chose? " 1
Les enfants sont les plus misrables, il leur faudra
nouveau tre considrscomme "une espce intermdiaire
entre l'homme et l'animal une espce qu'on peut
rduire au silence et qui n'a mme pas le droit d'avoir
2
en tte d'autres penses que celles qu'on lui prte." Toute
la sympathie de Marcel Aym va aux enfants, il semble que
la socit les relgue dans un monde part et leur permet
seulement d'exister.
Notons que>dans toutes ces nouvellesJl'introduction
la science-fiction est utilise surtout pour dmontrer
quel point la science est responsable de la dshumanisation
du monde. Occupe penser l'avenir du monde, elle oublie
l'homme en t~nt qu'individu, l'homme et ses problmes quoti-
diens. Et pourtant "la vie sans enluminures, la vie quoti-
dienne est ce qui, par dessus tout peut mouvoir intensment
3
Marcel Aym" , et c'est pour cette raison qu'il lutte "contre
4
tous ceux qui ne laissent pas les gens en paix."

[Link], Marcel: En arrire, Op. oit., p. 55.


[Link]:!t p. 52.
3. Robert, Georges et Lioret, Andr, Op. oit., p. 87.
[Link], Pierre: Prsences contemporaines, t. I, Paris,
Editions Debresse, 4e Ed., 1958, p. 320.
CHAPITRE II
LE FANTASTIQUE, VIATIQUE POUR L'HUMAIN VOYAGE
OU LES DIVERTISSEMENTS DE MARCEL AYME,
ET LEURS MULTIPLES FORMES

S 1 il dnonce la vrit de la vie et si, faisant


cela, il jette parfois malaise et amertume dans l'me de
son lecteur, Marcel Aym sait montrer aussi un "optimisme
1
dlirant." Il entend par l, qu'il rend le rel plus
acceptable. Son fantastique vient point pour amuser le
lecteur, et calmer les rflexions amres que pourrait faire
natre le spectacle de l'existence. Si la ralit est
dcevante et l'homme indigne, il faut pourtant nous en
accommoder et trouver le moyen de les accepter tels quels,
et de les aimer tels qu'ils sont. Marcel Aym a dcouvert
la formule magique et nous en fait don: le voici qui prend
son lecteur par la main, et l'entrane dans le monde mer-
veilleux de la fantaisie, de l'humour, de l'imagination et
de la posie.
Nous nous sommes efforcs dans l'introduction de
donner une dfinition du fantastique de Marcel Aym. Nous

1. "Ne dites pas que je suis un affreux


pessimiste, je suis au contraire d'un optimisme
dlirant."
Phrase crite par Marcel Aym dans une lettre
publie en tte de l'ouvrage de Georges Robert,
Op. cit., p. 10.
47

n'avons pas cependant distingu entre le fantastique et


la fantaisie, car certaines nouvelles de Marcel Aym sont
nettement plus fantaisistes que fantastiques. La fantaisie,
nanmoin~n'empche nullement le fantastique, mais dans
beaucoup de nouvelles la fantaisie plus que le fantastique
domine. Ce sont des nouvelles qui sduisent par leur ten-
dresse malicieuse, leurs caprices lgers, et une posie trs
dlicate. Il existe une bonne dfinition de la fantaisie
par Edmond Jaloux. C'est,dit-il,
"de prendre ces choses de tous les jours
et de les utiliser comme cadre des
caractres d'une singularit exceptionnelle,
de les traiter comme les cubistes font
une guitare ou un numro du Journal." 1
La fantaisie,moins srieuse que le fantastique,entraine le
lecteur dans un monde capricieux, o le bon sens et le
manque de logique se donnent la main. Plus encore que le
fantastique, elle est un compagnon trs proche de notre
univers quotidien qu'elle sauve de la mdiocrit: elle le
transfigure en le parant de soleil, de gaiet et de folie.
Plus dlicate que le fantastique, la fantaisie ne nous
cause pas de surprise, car elle est prsente en chacun de
nous; un jour ou l'autre nous prouvons tous ce besoin
d'accomplir certains gestes, de croire certaines choses
qui semblent si loigns de notre banal quotidien,et qui
pourtant le compltent si bien. Nous y entrons donc de

1. Jaloux, Edmond: L'esprit des livres, Paris, Plon,


1923, p. 128.
48

plein pied et nous sommes toujours prts pour les songes


merveilleux o la posie et le rve ont beaucoup en commun.
En tant que satiriste et critique, Marcel Aym utilise
sttrtout le fantastique; mais pour divertir son lecteur, pour
attnuer la duret de la ralit, il a plutt recours la
fantaisie, bien que parfois les deux soient combins.
1
Dans la nouvelle Au clair de la lune, la fe Udine
sort du fleuve o elle "tait en pnitence depuis neuf cents
2
ans" Etant fe, elle prouve le besoin de faire une bonne
action, et comme elle s'occupe particulirement des affaires
de coeur, elle songe rconcilier deux jeunes gens que l'or-
thographe sparait. L'un prtendait que "piano" s'crivait
avec un "t", l'autre avec un "x", de l venait tout leur
malheur et la fin de leur amour. Udine leur confra le don.
de l'orthographe,et "les deux fiancs tombrent dans les bras
l'un de l'autre en soupirant: F - i - a - n - o .' ...........
Avant de monter dans son quipage, elle prta l'oreille un
insta,nt au tendre murmure des fiancs qui pelaient des mots
difficiles comme ornithorynque et microcphale. Et l'amour
est une chose si douce et si troublante quand on sait bien
l'orthographe que Valentine et Jacot n'entendirent mme pas
les trois lapins blancs emporter Udine vers d'autres aven-
3
tures". Rien de plus fantastique, bien sr, que l'apparition
soudaine de la fe Udine, mais une fois que la prsence

1. Aym, Marcel: Le puits aux images, Op. cit., p. 169.


2. Ibid., p. 171.
3. Ibid., p. 182.
49

d'Udine est explique et accepte, le lecteur est ravi


par la fantaisie qui se dgage de toute sa personne, de
celle des amoureux et des raisonnements de l'auteur. Udine~

c'est une fe trs ancienne qui a su s'adapter la vie


moderne, tout comme Jacot, le fianc, qui a su s'adapter
la prsence d'une fe et n'est nullement troubl par elle1
et encore moins par son quipage:
"Jacot ne dissimula pas sa surprise de voir
un chariot attel de trois lapins blancs,
puis il dit en hochant la t~te:
-La carrosserie est originale, mais c'est
un peu petit comme cabriolet 1vous direz ce
que vous voudrez." 1
Quant au gendarme qui arr~te l'quipage d'Udine, il ne
s'intresse qu'au rglement et qu'Udine soit fe et que
l'quipage se compose de trois lapins cela ne change rien
la loi:
"N'aves pas de lanterne, dit le gendarme,
je vous dresse procs-verbal Donnez-moi
vos noms et qualit. Je vous requiers." 2
Marcel Aym ne perd pas une occasion de prendre parti
les gardiens de l'ordre, et il se moque avec humour de
l'acharnement que l'on apporte faire respecter cote que
cote les rglements, en dpit du bon sens et de la logique:
"Il faut avoir un prnom, dit le gendarme,
c'est obligatoire et prvu par la loi." 3
Mais la fantaisie ne fait qu'effleurer la satire et l'appa-

1. Aym, Marcel: Le puits aux images, Op. cit., p. 177.


2. Ibid., p. 172.
;. Ibid., p. 173.
50

rition du gendarme apporte surtout la gaiet de son an-


chronisme.
N'allons pas croire,d'ailleurs,que Marcel Aym~ refait
sa manire un conte de fe. Nous ne changeons pas d'uni-
vers, comme nous le faisons, par exemple, dans les contes
de Perrault; la fe Udine raisonne et agit comme le commun
des mortels: tout comme un mauvais lve elle ne connatt
pas l'orthographe, et en vrai sportive elle participe avec
son quipage de lapina une course contre une automobile
C 6. C'est cette dsinvolture et ce mlange de notre vie
quotidienne avec les attributs d'un monde dit "feriquett,
qui donnent cette note fantaisiste la nouvelle et en font
un rcit dlicieux.
D'un genre diffrent mais tout aussi fantaisiste
1
apparatt la nouvelle Le vin de Paris C'est surtout dans
la prsentation de la nouvelle que rside l'lment fantai-
siste. Ds les premires lignes le ton est donn: l'auteur
s'amuse faire languir son lecteur et le mystifier. En
effet, il commence nous raconter une histoire, une histoire
boire, puisque c'est celle d'un homme qui n'aimait pas le
vin:
"Il y avait dans un village du pays d'Arbois,
un vigneron nomm Flicien Gurillot qui
n'aimait pas le vin." 2
Mais au bout d'une page l'auteur se met interpeller son

1. Aym, Marcel: Le vin de Paris, Op. cit., p. 101.


2. ~., p. 101.
51

lecteur, pour lui dire tout bonnement:


"Voil une histoire de vin qui partait., en
somme, assez bien. Mais tout d'un coup,
elle m'ennuie. Elle n'est pas du temps
et je m'y sens comme dpays. Vraiment,
elle m'ennuie, et une histoire qui m'ennuie
me cote autant crire qu'un verre de vin
boire Flicien Gurillot." 1
A notre tour,nous nous interrompons pour songer ici ce
roman exquis de Tristram Shandy que la prsentation de cette
nouvelle semble un peu imiter. Aprs interruption (de la
part de Marcel Aym et de la ntre), l'auteur qui a aban-
donn l'histoire qu'il avait commence,est prt en raconter
une autre, mais pas sans avoir fait patienter pendant encore
deux pages son lecteur. C'est une nouvelle histoire
boire, une histoire de vin triste, "elle se passe Paris.
2
Le hros s'appelle Duvil." Marcel Aym a la bonne ide de
la continuer jusqu'au bout~

Parfois nous nous croyons embarqus dans quelque


anecdote mi-raliste, mi-stylise, et tout d'un coup celle-
ci perd tout ralisme, et le lecteur se retrouve en pleine
3
fantaisie. C'est ce qui arrive pour La liste (Histoire
d'une fille qui ne pouvait pas tenir dans un conte fantas-
tique) dit l'auteur. La nouvelle raconte les ennuis d'un
pre qui a trop de filles et ne sait qu'en faire:
"Il n'avait qu' jeter un regard sur la
plaine pour en apercevoir toujours une
douzaine." 4

1. Aym, Marcel: Le vin de Paris, Op. cit., p. 102.


2. Ibid., p. 105.
3. xym, Marcel: Le nain, Op. cit., p. 55.
4. Ibid., p. 56.
52

Pour se souvenir de leurs noms il garde une liste sur


laquelle est crite le nom et la date de naissance de
chacune de ses filles. Malheureusement,un jour la liste
se coince dans le couteau de poche du pre et le dernier
nom d'une de ses filles est coup et oubli, bientt "celle
qui n'tait plus appele se perdit au milieu de ses soeurs
1
et ne compta plus." Il n'a fallu qu'un petit dtail pour
que la fantaisie clate,et avec elle un humour potique qui
tempre le ralisme rabelaisien de la nouvelle.
2
Avec La clef sous le paillasson, le lecteur est
entratn~ dans une tourdissante aventure o sa raison est
mise rude preuve! Le fantastique du dpart cde le pas
la fantaisie et le tout baigne dans un humour bien fran-
ais: "faon lucide, calme, remarquablement impassible de
3
raconter des choses normes."
"Un cambrioleur mondain s'chappa une fois
d'entre les pages d'un roman policier, et,
aprs d'admirables aventures arriva dans
une toute petite ville de province." 4
Il semblerait que la nouvelle s'oriente dans la plus fantas-
tique des lucubrations, mais ds la fin de la phrase elle
aborde dans la fantaisie; ce n'est que tout la fin de .

1. Aym, Marcel: Le nain, Op. cit., p. 60.


2. Ibid., p. 249.
3. !Oard, Henri: Histoire de la littrature franaise
du symbolisme nos jours, t. II, Paris, Albin Michel,
l949, p. 368.
4. Aym, Marcel: Le nain, Op. cit., p. 249.
53

l'histoire que le hros retournant dans son feuilleton, nous,


nous retombons du mme coup dans le fantastique. Quelle
est l'ide de derrire la tte de Marcel Aym? Veut-il
faire la satire du roman raliste et s'amuser une nouvelle
technique romanesque? De toute manire le lecteur s'amuse
au milieu de toutes ces invraisemblances et il est ravi par
l'humour de l'auteur.
Toutes les nouvelles de Marcel Aym clatent, en
effet, d'humour; un humour qui, s'il est parfois pre et
dur, est le plus souvent un humour sain et gaulois, un
divertissement qui allge et qui soulage. Il est bien la
victoire du rire et de la libert sur le quotidien monotone
et crasant. A cet effe~un des procds familiers de
Marcel Aym est la parodie. C'est un procd que tous les
auteurs burlesques ont employ, et qui, notre poque, a
t beaucoup employ au thtre par les auteurs qui ont
repris les thmes antiques sur des modes tantt tragique,
tantt comique (de Giraudoux Anouilh en passant par Cocteau
et Sartre). Marcel Aym utilise la parodie sur une chelle
beaucoup plus grande. Bien entendu, le comique de toutes
ces parodies repose sur l'anachronisme soit dans les moeurs,
soit surtout dans le langage. Nous allons voir successi-
vement la parodie du Moyen-Age, de l'antiquit, du roman
policier et des contes de fe.
Marcel Aym a choisi de parodier au Moyen-Age la
littrature aristocratique o rgnent l'amour courtois et
54

un code rigide de l'honneur et de la chevalerie. C'est


l
la nouvelle L'armure, dans laquelle Marcel Aym pitine
d'une manire cocasse le code de la courtoisie. Dans un
cadre noble il fait vivre trois personnages qui semblent
sortir directement d'un roman de Chrtien de Troyes. Une
douce dame, le roi son poux, et un noble chevalier, conn-
table du roi. Le conntable, croyant qu'il est l'agonie,
confesse son roi qu'il a dtourn la reine de ses devoirs
d'pouse. Mais la reine est innocenteJcar le conntable
s'est fait passer auprs d'elle pour son poux. La reine
innocente et ignorante de la confession du conntable, le
conntable pardonn, le roi n'en est pas moins jaloux, car
la reine a bel et bien aim>non pas son royal poux>mais
un tranger. Or dans cette aventure la noble reine a t
sduite, non par les gentillesses d'esprit ou la grandeur
morale de son visiteur nocturne, mais par la fougue d'em-
brassements inusits. Marcel Aym s'amuse faire des
variations sur les romans courtois: au lieu d'un amant
potique il a imagin un mari potique, et une grande dame
plus sensible aux charmes vraiment mles qu'aux dlica-
tesses du sentiment:
"Je vous dis les plus jolies choses du monde,
je m'efforce aux jeux les plus tendres, je
suis tour tour lgiaque, familier, gamin,
et vous n'en remuez pas plus que si je vous

1. Aym, Marcel: Le nain, Op. oit., p. 210.


55

parlais du budget de l'Etat," 1


se plaint le mari. Mais la reine>sur un ton trs vingtime
sicle~lais&e voir son irritation:
"Puisqu' des faons mles et cavalires,
vous prfrez ces vains babillages
et ces pas de menuet, qui plaisent bien
sr aux matresses de vos rimeurs et de
baladins~ Est-ce ainsi qu'on doive traiter
une reine, une pouse, une amante?
Avez-vous oubli vraiment cette soire
d'automne o vous entrtes arm, casqu,
dans mes appartements, et sans vous faire
annoncer?" 2
Remarquons l'emploi du style historique (pass dfini:
"entrtes'') qui confre l'aventure du conntable et de la
reine un dcorum et un crmonial qu'elle fut loin d'avoir~

D'ailleurs Marcel Aym~dans cette nouvelle,jongle tantt


avec un langage extrmement familier, tantt avec un lan-
gage trs noble:
"Ah sire je suis trop horr~e d'honneur," 3
dclare le conntable son roi.
"Mon oeil dit le roi. Vous n'avez mme pas
su tenir votre langue devant moi qui suis
pourtant l'poux." 4
Monde courtois, mais l'auteur n'oublie pas qu'il s'adresse
un public moderne, un public qui aime rire et qui derrire
les dguisements reconnatt l'ternel thme du mari tromp.
Ne retrouvons-nous pas, sur un mode encore plus burlesque,
le thme d'Amphitryon transpos une fois de plus?

1. Aym, Marcel: Le nain, Op. cit., p. 219.


2. Ibid., p. 219.
3. Ibid., p. 222.
4. Ibid., p. 222.
56

Veut-il pasticher quelque figure antique? Nous


1
aurons dans La lanterne le philosophe Diogne, qui Marcel
Aym prtera son mpris des lucubrations de l'esprit et
son ralisme un peu agressif. Le philosophe grec vivait,
comme chacun le sait, dans un tonneau et se promenait avec
une lanterne la recherche d'un homme. Marcel Aym s'en
donne coeur joie et joue avec adresse de l'expression:
"chercher un homme". Diogne cherche un homme, et il n'est
pas le seul, sur son chemin il rencontre une courtisane de
quartier:
"O vas-tu, beau garon avec ta lanterne?
Machinalement, Diogne rpondit:
- Je cherche un homme,
-Ah, dit la fille, moi aussi. C'est drle." 2
Et la bouffonnerie continue sur le mme ton. Diogne le
sage, qui vit selon la raison et selon la nature}se dses-
pre, personne ne le comprend; l'esprit philosophique semble
jamais disparu d'Athnes. Pourtant un disciple de Platon
semble comprendre le Cynique:
"-Elle n'est autre chose, cette lanterne,
que l'Esprit suprieur, l'expression de
toute pense libre, la plus haute marche
du trne o rayonne l'Esprit du Bien lumire
divine sans laquelle il est vain de prtendre
la connaissance de la perfection humaine
et de la .
- Pas du tout, interrompit Diogne d'une voix
furieuse, ma lanterne n'est rien de cela. En
voil. des faons de faire parler les gens t
- Aht dit Lyniodore d'un air pinc, et qu'est-
ce donc, s'il te plat?
-Eh bien quoitune lanterne il n'y a pas
d'esprit qui vaille une lanterne, c'est
un falot." :3

1. Aym, Marcel: Le puits aux images, Op. oit., p. 185.


2. Ibid., p. 187.
3. Ibid., pp. 191-192.
57

Et voil la grande conclusion de Diogne sur la philosophie,


une lanterne c'est un falot. La philosophie serait-elle
pour Aym un art bien "falot"? D'ailleurs il ne s'agit
pas seulement de la philosophie, mais de toute obscurit,
aussi bien en littrature qu'en philosophie. On se souvient
de la rponse de Mallarm un de ses disciples rempli
d'admiration bate, qui lui disait en parlant d'un de ses
pomes obscurs: "Maitre, c'est la synthse de l'Absolu, que
vous avez voulu faire? -Mais non~ c'est la description de
ma pendulet"
Marcel Aym peut trs bien, s'il le veut, manier
la plume la manire de Sir Conan Doyle. Ses personnages
ressemblent alors trangement Sherlock Holmes et au Dr .
1
Watson. Le rcit s'intitule: L'affaire Touffard. Un crime
atroce a t commis, un milliardaire et ses douze enfants
ont t assassins; Sherlock Holmes, qui s'appelle en la
circonstance O'Dubois, et son partenaire Joubin font une
enqute.
"Que rpondrai-je au reporter de Paris-Crimes
qui viendra chez vous cet aprs-midi, demande
Joubin son patron.
- Intuition et rflexion. Vous aurez ainsi
rsum toute ma mthode'" 2
Marcel Aym continue sur ce ton et fait un pastiche extr-
mement comique du style roman policier. O'Dubois trouve
au pied d'un arbre trois pinces: une pince sucre, une

1. Aym, Marcel: Le nain, Op. oit., p. 140.


2. ~., p. 140.
58

pince-monseigneur et un pince-nez. Bien entendu l'affaire


tourne autour de ces"pinces":
"Je crois que nous rencontrerons pas mal
d'autres pinces, affirma O'Dubois. Voyez-
vous, Joubin, dans un problme comme celui-
ci, il faut toujours s'attacher saisir
l'ide gnrale qui sera le fil conducteur
Intuition et rflexion savez-vous
pourquoi, tout l'heure, je me suis pinc
le nez, avant de vous envoyer chercher le
haut de forme? Eh bient J'avais compris
que l'affaire reposait sur ce mystre de
pinces. Je me suis donc pinc le nez pour
me mettre en tat de rceptivit intuitive." 1
L'auteur aime particulirement utiliser certains mots
caractre banal ou bizarre,qui n'ont aucun rapport avec
l'histoire qu'il nous raconte, mais qui ajoutent une note
trange et produisent un effet trs cocasse. Ici, bien
entendu, une bonne partie du comique rside autour du mot
"pince" avec lequel l'auteur joue habilement, pour le plus
grand plaisir du lecteur qui est vritablement "pinc"; et
il n'en n'a pas fini de rire, l'auteur lui rserve des
surprises. Qui est le meurtrier'? Le grand dtective,aprs
mre rflexion et intuition,conclut que le crime ne profi-
, 1

terait qu' une seule personne: l'Etat. L'Etat est donc


coupable de meurtre:
"C'est lui l'hritier du milliardairel maintenant
que toute la ~&mille a pri. C'est lui et
lui seul que pro fi te le crime Il a [Link]
qu'il existait en France un milliardaire n'ayant
qu'une dizaine d'enfants et de petits-enfants.
C'tait un cas unique. En effet, combien y-a-t-il
de personnes qui n'aient pas au moins un millier

1. Aym, Marcel: Le nain, Op. cit., p. 142.


59

de cousins en partant d'un bisaeul ou


d'un trisaeul?" 1
.
Marcel Aym en profite pour dcocher, en passant, une flche
au gouvernement et la Justice:
"Nous en voyons tous les jours de ces malheureux
assuJettis qui se laissent dpouiller de leur
chemise mme, sans lever un murmure de pro-
testation. Comment la famille Touffard et-elle
rsist un commandement de l'Etat parlant
sa personne?" 2
Avec quel art et quelle aisance l'auteur prodigue la fois
son humour, sa fantaisie, ses attaques et son talentt
Le conte de fe, "loin du rel secrte son propre
3
espace, son propre temps, ses propres personnages." Si
telle est la loi du genre, elle n'a rien qui doive effrayer
Marcel Aym, qui simplement modernisera les circonstances,
et jouera comme l'ordinaire sur les deux tableaux, celui
du monde merveilleux et celui du monde rel. C'est ainsi,
nous l'avons vu plus haut, qu'il va repcher du fleuve une
4
fe "aux longs cheveux d'or, comme elles ont toutes," et
Udine, car c'est l son nom, est prte pour "faire une
bonne action, par naturelle gentillesse de coeur, et pour
soutenir l'clat d'une rputation dj ancienne qui avait
5
souffert d'une absence aussi longue." Ainsi dbute Au clair
de la lune, conte de fe la manire de Marcel Aym. Le
lecteur, qui a peut-tre dplor un jour qu' notre poque

1. Aym, Marcel: Le nain, Op. cit., p. 160.


2. Ibid., pp. 162-163.
3. Vax, Louis: L'art et la littrature fantastique, Paris,
P.U.F., Collection "Que sais-je?" 1960, p. 5.
4. Aym, Marcel: Le puits aux images, Op. cit., p. 171.
5. Ibid., p. 174.
60

Perrault et ses contes de fe fussent malheureusement


oublis, ne pourra plus se plaindre. Il n'aura m3me pas
quitter son monde solide et rassurant pour aller la
recherche de la fe dans un monde inconnu, c'est cette
dernire qui viendra lui rendre visite, et qui aura l'obli-
geance de se soumettre nos lois. Quel travail pour l'au-
teur que ce bouleversement dans les traditions~ car la fe
doit prouver qu'elle est bien fe:
"Monsieur, je vous le dis. Je suis fe. A la
vrit, je suis reste un certain temps sans
exercer, mais vous voyez j'ai encore ma
baguette et j'ose dire que je n'ai rien perdu
de mon ancien pouvoir." 1
Elle doit aussi voluer avec le temps, et adapter son pouvoir
au besoin du sicle, ce qui n'est pas toujours facile:
"-Ainsi, Jacot, c'est dans ces jardins tout
parfums de blanche aubpine et de tendre
pcher que vous veniez tous les soirs chanter
la romance ternelle sous les fen3tres de
Valentine?
- Oht non, madame; d'abord, il y a des pises
dans le jardin; c'est crit sur le mur. Et
puis, je crois que Valentine n'aimerait pas
beaucoup, elle dit que je chante faux et il
est bien vrai que je ne m'accorde jamais
avec le son du triangle. Quand je veux voir
Valentine, je vais simplement tirer la sonnette.
C'est plus commode." 2
Mais Udine finit par se mettre la page, et elle deviendra
une fe tout fait adapte notre sicle. D'ailleurs
Udine vient en aide, non pas aux princes et princesses mys-
trieux, mais aux jeunes filles qui ont leur "baccalaurat"
et des "indfrisables qui durent toute une anne." Remarquons

1. Aym, Marcel: Le puits aux images, Op. cit., p. 173.


2. Ibid., p. 179.
61

le choix des anachronismes: "baccalaurat" et "indfrisable";


le premier qui traduit notre poque en terme de l'man-
cipation de la femme et le deuxime: "indfrisable" qui
appartient aux vocables de formation rcente~comme la chose
qu'il dsigne, et dont le sens gentiment absurde est sou-
lign par le complment: "qui dure toute une anne". Ces
deux noms qui se trouvent l brusquement, inattendus~ crent
non seulement une note comique, mais rsument aussi l'ac-
tivit d'une jeune fille moderne qui, malgr son baccalaurat
et son indfrisable, a les m3mes difficults et les m3mes
pesoins que la jeune fille d'un sicle jamais rvolu.
Marcel Aym, avec beaucoup de fantaisie et d'humour,
se fait le Perrault du vingtime sicle, c'est dire un
Perrault trs conscient de son poque. C'est pourquoi il
jue de cet trange et dlicieux mlange de langue: voca-
bulaire administratif associ aux termes les plus potiques.
La fe parlera de ses "collgues," tout en remarquant que
la "lune clate au firmament toil comme la rose livide
1
dans un parterre de jasmins." C'est un humour discret et
lger fait surtout de contrastes:
"Ce qu'il y a de commode quand on est rest
neuf cents ans dans la rivire, c'est qu'on
n'a presque pas de visites faire en sortant.
A part les collgues on ne connat plus grand
monde." 2

1. Aym, Marcel: Le puits aux images, Op. oit., p. 172.


2. ~., p. 172.
62

Ce qui fait sourire le lecteur~o'est la disproportion qui


existe entre la premi~re partie de la phrase et la deuxime.
Dans la premire partie, Marcel Aym nous parle d'une fe
qui est reste neuf cents ans dans la rivire, alors que la
fin de la phrase nous ramne dans un domaine tout fait
rel qui n'a rien voir avec la fe. Le lecteur sourit
car il est pris au dpourvu, tout semble avoir un sens et
rien ne lui semble plus logique que ce qu'il vient de lire.
C'est l'absurde et le contradictoire pr~sents comme lgiti-
mes,. c'est ce que Cathelin appelle "la technique de l'vi-
1
denee," et dont nous traiterons plus longuement dans le
2
chapitre qui lui est rserv.
L'humour conditionn par la "technique de l'vidence"
3
se retrouve aussi dans la nouvelle Le vin de Paris Comment
un homme pourrait-il ressembler une bouteille de vin?
"Son torse mince, ses paules troites et
fuyantes son cou maigre surmont d'une
petite tite, au crne rubicon
on croirait une bouteille de bordeaux
Avec sa calvitie rougeoyante on aurait
jur une bouteille de vin bouch." 4
L'explication est tout fait raisonnable, et la comparaison
se justifie; mais parce que l'explication est lOgique et

1. Cathelin, Jean: Op. cit., p. 44


2. Conte du milieu, histoire d'ogre interdite au moins de
seize ans, peut 3tre inclus dans la parodie des contes
de fe.
3. Aym, Marcel: Le vin de Paris, Op. oit., p. 99.
4. Ibid., P llO.
63

parce que l'cart qui existe entre un homme et une bouteille


de vin reste toujours aussi fantastique, le lecteur se laisse
aller l'hilarit. L'auteur, selon son habitude, ne manque
pas l'occasion de jouer avec les mots, et c'est ainsi que
Dvil obsd par le vin, ne voit pas "rouge", selon l'ex-
1
pression usuelle, mais voit "vin rouge." L'auteur, signalons-
le en passant, car une partie non ngligeable de son humour
rside en cela, adore jouer avec le langage. Il dforme
les mots, leur confre un sens autre que celui qu'ils ont
habituellement, les dpouille de tout srieux, ou leur prte,
au contraire, un srieux qu'ils n'ont pas. Il n'a pourtant
pas la prciosit de Giraudoux qui s'adresse davantage
une lite cultive, ses effets sont plus accessibles au
"grand" public, et il crit une "langue claire, saine, drue,
2
nullement alambique."
3
Avec Dermuche, c'est le miracle de Notre-Dame la
manire de Marcel Aym. Dermuche, un assassin, se trans-
forme en nouveau-n dans la nuit du vingt-quatre dcembre et,
"en prsence de ce miracle dlicat, l'aumnier
ne cessait de rendre grces Dieu, et ses
yeux se mouillrent de tendresse tandis qu'il
regardait cet enfant quasi divin qui reposait
entre Leboeuf et le directeur." 4
Le directeur tant probablement l'net Mais la justice est

1. Aym, Marcel: Le vin de Paris, Op. oit., p. 113.


2. Criticus, Le style au microscope, vol. I, Paris,
Calman-Lvy, 1949, p. 44.
3. Aym, Marcel; Le vin de Paris, Op. oit., p. 115.
4. Ibid., p. 125.
64

loin d'3tre touche par ce miracle.


"Alors il suffirait de se changer en
nourrisson pour chapper la Justice?
Ce serait vraiment trop commode." 1
L'emploi par .Aym de clichs de langage qui comdennent
aussi mal que possible la situation produit un humour
des plus loufoques.
Humour et fantaisie effacent pour un moment la
frocit de la vie; mais pour oublier plus compltement
l'hostilit d'un monde o il manque hlas beaucoup d'humour,
Marcel Aym fait appel toute l'imagination dont il est
capable. Il sait inventer, il sait trouver une grande
diversit d'incidents, et des situations si curieuses et
si tranges que l'on est certain que l'on ne les retrouvera
nulle part ailleurs.
"Le fantastique est sans doute la forme
extrme et naturelle de l'imagination
de Marcel Aym," 2
dit un critique avec beaucoup de pertinence. Cette imagi-
nation est des plus brillantes dans une nouvelle comme
3
La fosse aux p3chs. Les passagers d'un bateau,ayant
vendu leur me au diable,se retrouvent morts au fond de
la mer:
"Nous avions des ttes de morts, des yeux
de poissons morts et un rictus inscrit
dans la rigidit des chairs," 4

1. Aym, Marcel: Le vin de Paris, Op. cit., p. 126.


2. Vandromme, Pol; Op. cit., p. 126.
3. Aym, Marcel: Le vin de Paris, Op. cit., p. 131.
4. ~., p. 134.
65

constate le narrateur du rcit. Un pasteur, le seul qui


fut rest fidle Dieu, se prsente devant le diable
pour racheter les Ames des damns. Il combat successive-
ment les monstres qui se prsentent lui, et qui repr-
sentent les sept pchs capitaux.
"L'Avarice tait une norme marmite surmonte
d'une tte d'oiseau de proie aux yeux vifs
et mchants Tout en elle rvlait
la cruaut, la mfiance qui vont de pair chez
les avares. Son regard haineux implacable,
les contractions fbriles de ses mains et de
ses doigts de pied griffus trahissaient une
impatience mchante ...
....... .. ..................................
Le pasteur la rejoignit sans qu'elle et
seulement conscience de son approche et d'un
coup de pointe lui creva la marmite." 1
Marcel Aym ne se prive pas, on le voit, du plaisir de
crer des expressions appropries la situation. Aprs
avoir triomph de ses adversaires l'enfer vomit sa proie,
et chacun se retrouve libre. La conclusion de la nouvelle
est donne par un professeur de philosophie, le premier
qui vendit son me au diable:
"Si vous voulez vous garder des mauvaises
tentations, ne hassez pas le pch,mais
familiarisez vous avec le pril. Ne soyez
pas btement modestes, ne mprisez pas
les bonnes nourritures, ne fuyez pas les
femmes, etc." 2 ,
Tel est le conseil que donne le professeur l'usage de
ceux qui s'abstiennent de tout, et qui succombent ainsi
plus vite la tentation. Mais>plus que cette leon de

1. Aym, Marcel: Le vin de Paris, Op. cit., PP 142-143.


2. ~., p. 150.
66

"sagesse", ce qui domine la nouvelle c'est la folle ima-


gination qui rgente le rcit. O donc Marcel Aym est-il
all cherche~ ces monstres biz~rres et ext~aordinaires~qui

rpondent si bien au nom de gourmandise, avarice, orgueil,


paresse, col~re, envie et luxure? Les monstres qu'il
dcrit ressemblent,non seulement,physiquement au pch
qu'ils reprsentent, mais Marcel Aym leur attribue les
sentiments qui,selon lui, accompagnent le pch:
"L'apparition de la Gourmandise ne manqua pas
de nous surprendre beaucoup Nous vmes
un bourgeois cossu tr~s bien mis et presque
lgant malgr l'ampleur de son ventre, ses
membres un peu courts et son cou d'apoplectique
Quoique noys dans la graisse
qui lui mangeait les yeux et dbordait par
la cassure du col, les traits de son visage
enlumin gardaient une surprenante finesse,
particulirement son nez court, d'un dessin
dlicat, et sa bouche purile en forme de
coeur Sous son apparence de souriante
bienveillance et malgr la dlicatesse des
traits, l'expression du visage tait dure
et ruse. Les petits yeux brids par la
graisse avaient un regard froid lgrement
lucide." 1
L'imagination de Marcel Aym est si convaincante que le
lecteur russit presque oublier le monde o il vit.
Presque, mais pas tout fait, car il ne faut pas oublier
que Marcel Aym guide son gr le fantastique et nous
remet en contact, un moment ou un autre, avec la ralit.
Dans La fosse aux pchs, ce moment o le fantastique et
la ralit se croisent est d'autant plus amusant qu'il est
inattendu: la scne se passe au moment o la fille du

1. Aym, Marcel: Le vin de Paris, Op. cit., pJ. 143-144.


67

pasteur dclare en apercevant le diable:


"C'est le diable . je le
reconnais. Je l'ai vu Londres
dans un film amricain. tt 1
Dommage, nous commencions oublier qu'il existait un monde
dans lequel on voit des films amricainst
2
Avec Fiancailles, l'imagination dbride de Marcel
Aym donne le jour un rit des plus savoureux. L'auteur
raconte les aventures d'une jeune fille de bonne famille,
Ernestine, fiance un jeune centaure. La nature cheva-
line de ce dernier triomphera, et la pauvre Ernestine se
verra dlaisse par une rivale, qui n'est autre qu'une "jolie
3
alezane aux formes lgantes" Dans ce rcit, qui met en
cause la nature humaine et la bestialit, Marcel Aym donne
libre cours son imagination. D'o vient ce centaure? Il
est le fils lgitime d'un marquis et d'une marquise. Pourquoi
un centaure? Parce que la marquise s'intressa passionnment
durant sa grossesse l'antiquit grecque et la mythologie.
La naissance de ce centaure explique, la discussion se tourne
vers des questions de haute mtaphysique: l'me, la nature
humaine et la nature chevaline:
"Croyez-vous vraiment qu'on puisse sur
des apparences purement extrieures,
traiter en cheval le fils d'un homme et
d'une femme?" 4

1. Aym, Marcel: Le vin de Paris, Op. oit., p. 136.


2. Aym, Marcel: En arrire, Op. oit., p. 21
:;. Ibid., p. 39.
4. ~., p. 29.
68

demande un marquis excd un homme d'glise.


"Mais nierez-vous qu'il ait en lui
une nature chevaline?" 1
de rpliquer ce dernier. L-dessus, le marquis demande
au prlat,s'il pense comme lui, que "le sige de l'me est
2
dans la tte, et, sinon o il le place". Aprs ces dis-
cussions d'ordre mtaphysique, le rcit s'achve en dmon-
trant que les instincts bestiaux sont plus puissants que
l'intelligence et les sentiments. Marcel Aym, on ne peut
plus le nier, a de l'imagination revendre.
3
Avec Pastorale, o Marcel Aym joue avec l'espace
4
et le temps, on dcouvre chez l'auteur une forme srieuse ,
mais aussi trs plaisante de "science-fiction" littraire.
Marcel Aym, tout comme Aldous Huxley dans Brave New World,
prsente l'Utopie de demain. C'est le retour la terre,
alors que l'on se plaint de l'exode vers les villes. L'au-
teur imagine l'organisation d'un village en un gratte-ciel.
L'invention d'une telle nouvelle, et la matrise de l'in-
trt du lecteur, demande, non seulement, beaucoup d'ima-
gination, mais aussi le recours une certaine logique.
Marcel Aym fait, sans aucun doute, concurrence aux meilleurs
auteurs de "science-fiction". Toutefois, c'est quand il mle
dans sa nouvelle,avec esprit et humour,tous ses griefs que ce

1. Aym, Marcel: En arrire, Op. dit., p. 29.


2. Ibid., p. 29.
3. Aym, Marcel: Le puits aux images, Op. cit., p. 75.
4. Voir chapitre 1, pp. 38-39.
69

soit contre la posie, le gouvernement, l'amour, l'glise


et le reste, que l'imagination de l'auteur atteint son
point culminant. Tout est combin,alors,d'une manire
si subtile, que l'on oublie la satire pour rire avec
l'auteur.
"Les potes passent le plus clair de leur
temps lamenter leur solitude. Si le
nombre s'en accroit hors de proportion
raisonnable, ils n'auront plus cette
fameuse solitude qui est le meilleur
de leur inspiration." 1
S'agit-il de tourner en ridicule l'histoire, c'est propos
qu'il rappelle l'image inattendue des bourgeois de Calais:
"Devant l'attitude menaante des !les
Borromes qui dtenaient le secret du
Napus, il fallut faire amende honorable.
Douze dputs traversrent le lac Majeur,
en pyjama et la corde au cou." 2
L'imagination de Marcel Aym ne se manifeste pas seulement
dans les dtails du rcit; le choiX du sujet et du genre
de fantastique tmoignent de l'imagination fconde de
l'auteur. Aucune nouvelle ne se ressemble, m~me si deux
3
d'entre elles s'inspirent du mme thme, elles sont trai-
tes d'une manire si diffrentes que le lecteur ne se rend
pas compte qu'elles font appel au mme procd fantastique.
En gnral,les nouvelles de Marcel Aym frappent par leur
diversit et leur tranget. Le premier moment de surprise

[Link], Marcel: Le puits aux images, Op. oit., p. 90.


[Link]., p. 78.
3.~ocu nombreux et Les sabines.
70

pass le fantastique nous semble presque aller de soi.


~ 1
Que Marcel Aym trouve l'Etat coupable de meurtre , nous
voulons bien le croire; qu'un homme vive avec une aurole
2
au-dessus de sa tte , cela ne nous gne pas; nous entrons
aussi dans le jeu quand il nous parle d'un homme qui vit
3
un jour sur deux. Nous trouvons, au fond, beaucoup plus
extraordinaire que le cerveau d'un auteur puisse imaginer
toutes ces choses1 Qu'il russisse y faire croire son
lecteur et dvelopper une histoire qui ne cesse de cap-
tiver l'intrt tant elle est blouissante d'action, d'im-
prvus et de fantaisie; ceci est sans doute "fantastique"t
Parfois toute la fantaisie, l'humour et l'imagination
prennent une allure symbolique qui touche l'pique. C'est
4
le cas avec la nouvelle Le dernier, l'histoire d'un coureur
cycliste qui arrive toujours dernier dans toutes les preu-
ves auxquelles il participe:
"Il y avait un coureur cycliste appel
Martin qui arrivait toujours le dernier,
et les gens riaient de le voir si loin
derrire les autres coureurs." 5
Cela ne semble d'abord n'tre que l'histoire d'une vie,
une histoire mi-fantaisiste, mi-raliste, bien entendu.
Le mtier de coureur existe, bien sr, mais qui a jamais
pens qu'on pouvait vivre sur un vlo toute sa vie. N'est-

1. L'affaire Touffard.
2. La grce.
3. Le temps mort.
4. Aym, Marcel: Le nain, Op. cit., p. 271.
5. Ibid., p. 271.
71

ce pas la fois invraisemblable et ridicule? Martin ne


voyait sa famille que "de loin en loin, dans un clair,
1
quand la course passait par l." Cela ne l'empchait pas
de songer elle, "pas pendant la course (il avait autre
2
chose faire) mais le soir, l'tape." Ce clown du vlo
a tout pour faire rire et pourtant le rire fait place
un sentiment de tendre amiti et d'intrt affectueux.
Cet homme que son idal protge de toutes les bassesses
humaines est incapable de sentir la mchancet ou l'hos-
tilit:
tt ... ...... la foule riait et faisait des
plaisanteries ... ...................... .
Et lui, qui entendait leurs paroles, il
n'avait pas mme un mouvement de mauvaise
humeur, et s'il jetait un coup d'oeil vers
la foule, c'tait avec un sourire doux." 3
Son bonheur est tout entier dans son idal, un bonheur
simple et pur qui lui fait voir la vie de la mme manire.
4
Ce Martin il est un peu le frre de Grand; ce Grand de
Camus,qui passait sa vie polir et repolir la phrase
unique de son roman,car il ne voulait rien moins que la
perfection du style; tout le reste tait si simple, mme
la lutte contre la peste. Martin et Grand tmoignent de
la tendresse indulgente de deux grands crivains pour l'homme,
l'homme honnte envers lui-mme, qui a foi en lui et dans

1. Aym, Marcel: Le nain, Op. oit., p. 272.


2. Ibid., p. 273.
3. Ibid., p. 272.
4. un-des personnages central du roman d'Albert
Camus, La peste.
72

les autres, et qui arrive la grandeur parce qu'il a


donn un sens sa vie par l'action ou la pense. C'est
avec un vlo que Martin est devenu un homme, le vlo lui
a donn une me:
"Avant de s'endormir, Martin faisait sa
prire Dieu et lui parlait de l'tape
qu'il avait couru dans la journe, sans
songer qu'il pt abuser de sa patience.
Il croyait que Dieu s'intressait aux
courses de bicyclettes, et il avait bien
raison." 1
La persvrance dans l'idal malgr. tous les checs, cette
volont de Sisyphe qui refuse d'abdiquer, n'est-ce pas l
ce qui fait la dignit de l'homme?
"Comme il enfourchait sa machine, au sortir
de la porte Maillot, un camion le projetta
sur la chausse. Martin se releva, serrant
dans ses mains le guidon de sa bcane fra-
casse, et dit avant de mourir: je vais me
rattraper." 2
Par ces mots)c'est comme si le tragique de la condition
humaine tait exorcis.
C'est d'une posie plus tendre qu'est pare la nou-
3
velle Le puits aux images. Nous sommes dans le monde un
peu fruste des paysans, et ct du langage et des ma-
nires grossires de son mari, La Jouque parat avoir peu
de choses en commun avec cet homme, et avec le monde paysan
en gnral. Un jour on lui a parl de cinma:
"Figure-toi une salle o il fait tout noir
comme tu dirais dans ton puits, t'as plus

1. Aym, Marcel: Le nain, Op. cit., p. 273.


2. Ibid., p. 283.
';.Aym, Marcel: Le puits aux images, Op. cit., p. 9.
Analyse de la nouvelle, chapitre I, p. 17.
73

qu' regarder dans le fond, sur


une toile, tu vois des choses que
tu croirais y tre tout du beau
monde qui se faisait des mamours." 1
A partir de ce tableau simple et rude, dpourvu du moindre
lyrisme La Jo~que a bti son rve, elle voit au fond de son
puits l'image d'une belle fille et d'un beau garon et,
"entre leurs visages, La Jouque voyait reflet dans l'eau
bleue, son propre visage, menu, de grce avec ses yeux clairs
Elle fit signe qu'ils l'at-
2
tendissent et plongea."
Marcel Aym, s'il sait prendre le ton rabelaisien
pour raconter l'histoire de La jument verte, sait aussi
imprgner d'une atmosphre potique le monde des champs et
3
des bois.
Nous ne sommes nullement convaincus de l'ostracisme
4
de Marcel Aym contre la posie Son M. Lepage n'est
qu'un Marcel Aym irrit, furibond contre la dchance dans
laquelle est tombe la littrature et en particulier la
posie. Les pseudo-intellectuels essaient d'prouver et
d'analyser des sentiments et un tat d'me qu'ils ne poss-
dent pas. La posie, c'est peut-tre la seule forme d'art
rserve ceux qui ne pensent pas, mais qui vivent les
sentiments, et non qui prtendent les prouver. La posie

1. Aym, Marcel: Le PUits aux images, Op. oit., p. 15.


2. Ibid., p. 24.
3. Voir en particulier son roman: La vouivre
4. Aym, Marcel: Le confort intellectuel, Op. cit.
74

1
c'est La Jouque, c'est aussi l'arabe perdu dans Paris,
seul, errant la recherce d'une prsence:
"A chaque pas, il sentait la ville et le
monde entier se retirer de lui .
Il lui semblait n'tre nulle part et
flotter sur le vide. Un vertige le gagna.
Il leva les yeux vers le ciel pour ohap-
~~r-. 1' treinte des murs, mais le ciel
etait bas et pesait comme un couvercle." 2
Cette dernire phrase n'est pas comme on pourrait le croire
une moquerie l'gard de Baudelaire. Marcel Aym, au
contraire, a emprunt ce vers au pote afin de montrer que
la posie est utile, mais qu'elle doit tre mise au service
.
de ceux qui en ont besoin, non pour des etres comme Anais
3
Coiffard qui vont la recherche de la posie en essayant
de se faire une collection de sensations,pour donner un
semblant de vie une morne et triste existence. Ce vers
ne prend sens que quand l'arabe qui se trouve seul, dans
un quartier inconnu, prouve non seulement l'hostilit des
hommes, mais l'hostilit de la nature. La posie pour
Marcel Aym,c'est avant tout les senti;ents profonds des
tres simples comme La Jouque et l'arabe, et non un style.
La posie de Marcel Aym se manifeste par une sorte de ten-
dresse, et parce que c'est la tendresse qui rconcilie avec
le genre humain, l'oeuvre entire de Marcel Aym fait une
4
grande place la posie.

1. Rue de l'vangile. Analyse de la nouvelle, chapitre I,


pp. 17-18.
2. Aym, Marcel: Derrire chez Martin, Op. cit., pp.l69-170.
3. Aym, Marcel: Le confort intellectuel, Op. cit.
4. Autres nouvelles o la posie tient une grande place:
Les clochards, Conte de No~l, L'me de Martin.
'75

Comment expliquer tant de fantaisie, tant d'humour,


tant d'imagination et de posie1 Marcel Aym aime la vie,
il l'aime mme avec ses laideurs, comme il aime l'homme;
il l'aime en pote. Il sait que l'homme est plein de
rves qu'il ne russit jamais fixe~ alors Marcel Aym
rve pour lUi.
"C'est un intercesseur qui offre nos
nostalgies une forme cohrente." 1
Il fait pntrer nos rves dans notre vie~la dotant ainsi
de beaucoup de fantaisie et d'humour. Pour reprendre les
mots d'un critique qui le connat bien:
"Il orne merveilleusement le songe de
l'existence au moyen d'une infinit
d.' autres songes, choisis pour leur
charme, pour leur inattendu, pour leur
vivacit, et au milieu desquels trans-
parat vaguement l'ide d'une sensibilit
universelle." 2

1. Vandromme, Pol: Op. cit., p. 128.


2. Poulet, Robert: Partis pris, Bruxelles, Les crits,
1943, pp. 64-65.
'
DEUXIEME PARTIE

TECHIIQUE DU FANTASTIQUE

CHAPITRE I
,
PRESENTATION DU FANTASTIQUE

On est toujours intrigu lorsqu'on ouvre un recueil


de nouvelles de Marcel Aym. L'auteur va-t-il nous accor-
der l'vasion vers un monde ferique, ou nous plonger au
plus noir de la ralit? Le lecteur en alerte attend:
quelle forme prendra cette fois le fantastique de Marcel
~ym, comment se manifestera-t-il et quel moment?
"Tout chez Aym est naturel: l'invention
et le dcor, le dialogue et le croquis,
le mouvement et la voix tout, sauf
(sans gure qu'il y paraisse) les [Link] 1
C'est en effet la plupart du temps dans les situations que
le fantastique fait son apparition, ~sans qu'il y paraisse",
bien entendu.
"Il avait assassin une famille de trois
personnes pour s'emparer d'un plat
musique qui lui faisait envie depuis
plusieurs annes." 2
"Il" c'est Dermuche, un assassin qui a tu pour un motif~

si non extraordinaire,tout au moins drisoire. Il est

1. Vaudal, Jean: "Gustalin, par Marcel Aym", N.R.F.,


janvier 1938, pp. 489-490.
2. Aym, Marcel: Le vin de Paris, Op. cit., p. 117.
77

condamn avoir la tte tranche, mais au jour et


l'heure fixs pour l'excution, ne situation fantastique
attend les assistants: " la place de Dermuche reposait
1
un enfant nouveau-n ou g de quelques mois." Voil qui
suffit, la phrase ci-dessus expose d'emble le caractre
fantastique de la nouvelle. Que va-t-il se passer ensuite?
Rien, c'est dire plus rien de fantastique. La situation
est extraordinaire, il est vrai, mais l'ordre des vnements
ne saurait tre modifi pour cela. Le premier moment de
surprise pass, le directeur de prison ne s'arrte pas
cette extraordinaire situation et ordonne l'excution du
nouveau-n Dermuche. Le lecteur, son tour, se dtourne
du miracle qui vient de se produir~car il est mis en face
d'un fait tout aussi extraordinaire: des hommes insensibles
devant le surnaturel, vritables robots que rien ni personne
ne russissent mouvoir. La situation fantastique ne
bouleverse nullement les donnes de la nouvelle, elle amuse
1

tout d'abord, car ne l'oublions pas Marcel Aym cherche, en


premier lieu divertir le lecteur. Il dclarait Jeanine
Delpech lors d'une enqute sur le roman franais:
"La premire qualit d'un roman c'est de ne
pas tre ennuyeux. L'ennui n'est pas une
ncessit." 2
La situation fantastique amuse, mais outre cela, elle offre
au lecteur l'occasion de dcouvrir un enseignement, une

1. Aym, Marcel: Le vin de Paris, 0~. oit., p. 123.


2. Delpech, Jeanine: "Y-a-t-il une crise du roman franais?" Les
Nouvelles littraires, dcembre 1947, no. 1059.
78

1
vrit~, dans l'histoire qu'il vient de lire.
Dans Dermuche la prsentation de la situation fan-
tastique se trouve au point culminant du rcit. Il n'en
2
n'est pas de mme avec des nouvelles comme La carte , ~
3 4
dcret ou Le nain, dans lesquelles la situation fantastique
est expose ds les premires lignes. Dans la nouvelle
La carte, le lecteur appren~ ds le dbut, les mesures prises
par le gouvernement durant la guerre:
"Afin de parer la disette, et d'assurer un
meilleur rendement de l'lment laborieux
de la population, il serait procd la
mise mort des consommateurs improductifs
Naturellement il n'est
pas question de mettre mort les inutiles,
on rognera simplement sur le temps de vie." 5
Pourquoi l'auteur introduit-il le fantastique ds le dbut?
O'est que la raison de cette situation fantastique ne deman-
dait nullement comme dans Dermuche, o Marcel Aym doit
dvoiler le caractte et la personnalit de l'assassin,
une longue explication. La raison de la mise mort des
consommateurs improductifs est simple: "6'est afin de parer
la disette et d'assurer un meilleur rendement de l'lment
6
laborieux de la population." La raison de la transformation

1. Delpech, Jeanine: Op. cit.


"Si je pense que 1 1auteur ne doit jamais imposer une morale,
je pense aussi que beaucoup de lecteurs aimeraient -dga-
ger un enseignement moral du roman: l'art de l'auteur
est de les amener trouver eux-mmes la morale de l'his-
toire qu'on leur raconte."
2. Aym, Marcel: Le passe-muraille, Op. cit., p. 59.
3. Ibid., p. 82.
4. Aym, Marcel: Le nain, Op. cit., p. 7.
5. Aym, Marcel: Le passe-muraille, Op. cit., p. 59.
6. Ibid., p. 59.
79

de Dermuche en nourrisson n'est pas aussi simple, comme


nous avons pu en juger. Pour comprendre le miracle nous
devons croire en la candeur et l'inconscience de Dermuche,
et enfin toute cette premire partie est bien trop amusante
pour ne commencer l'histoire qu'au moment o se produit
le miracle. Il n'y aurait aucun intrt s'tendre sur
les conditions de vie en France pendant la guerre, le lec-
teur est au courant de ces tristes circonstances. Marcel
Aym ne ferait que rpter ce qui a dj t dit bien des
fois, et il a mieux dire. Une fois la situation fantas-
tique prsente, l'auteur n'a plus qu' s'tendre sur les
consquences de cette fcheuse situation: consquences des
plus drles et aussi des plus misrables, consquences qui
n'atteignent pas ceux qui disparaissent pendant un ou plu-
sieurs jours, mais qui les affectent ds leur retour dans
la vie courante. Rappelons-le une fois de plus, Marcel
Aym n'est pas intress l'inconnu, ce qui l'intresse
ce n'est pas ce qu'il advient de l'homme qui disparatt, mais
son tat d'esprit avant son vanouissement dans le nant
et son attitude au moment de sa rapparition.
Parfois~ la nouvelle dbute dans le fantastique pour
ensuite se dtacher de cette donne fantastique 1 et devenir
trs raliste.
"Il y avait un inventeur nomm Martin que
tout le monde croyait mort et qui l'on
avait lev une statue sur une petite
place de Paris Quelques
annes aprs l'poque qu'on prsumait
80

tre celle de sa mort Martin avait lu


domicile dans les environs de sa statue. tt 1
C'est ainsi que dbute la nouvelle La statue pour continuer
sur un ton tout fait raliste. En effet,la situation
fantastique de l'inventeur Martin n'est l que pour rvler
un drame de conscience trs vraisemblable: celui de l'homme
qui souffre de voir ses mrites si vite oublis par la
socit. Simplement ce drame est rendu palpable par cette
survie du hros, que tout le monde croit mort, et qui, par
une sorte de ddoublement, s'identifie sa statue et
s'afflige de l'indiffrence que les passants montrent envers
elle. Par la suite,il en devient mme jaloux et finalement
se dissocie d'elle, l'ignore de la mme manire que ceux
qu'il avait un jour condamns. Il l'envie "d'avoir su
arrter le temps et de s'tre fige dans un moment glorieux,
tandis que lui-mme s'tait laiss prendre l'habitude de
2
vivre." Finalement, le pauvre Martin est oblig de renoncer
tre l'homme de la statue: l'inventeur Martin. Il s'in-
ventera pour la dernire fois une atre vie: il deviendra
un autre homme, un pauvre mendiant qui n'a plus rien en
commun avec cette statue.
"Quelques jours plus tard, le hasard
conduisait Martin sur la petite place
o il s'tait assis si souvent. Il la
traversa sans la reconnatre ni prendre
garde la statue et ce fut peine si
une obscure inquitude lui fit presser
le pas." 3

1. Aym, Marcel: Derrire chez Martin, Op. oit., pp. 199-200.


2. ~., p. 211.
}. ~., p. 218.
81

Martin aurait pu Gtre vivant et subir les mmes


humiliations. Le fait que l'auteur nous ait dit que tout
le monde le croyait mort, alors qu'il tait encore en vie,
ne change rien aux vnements_ qui se sont drouls. Il est
vrai~que d'ordinaire on lve des monuments des clbrits
dj~ disparues, mais on a dj vu des personnes~qui de leur
vivantJont eu droit cette gloire et aussi l'oubli.
Quels sont ceux d'entre nous qui n'ont pas rv un
jour ou l'autre de se drober une existence qui leur pse~

On s'imagine pouvoir traverser l'espace, avancer le temps,


' .
ou possder des dons extraordinaires. Tout homme selon
son degr d'imagination se construit un "moi" fictif, et
change ainsi de peau. Marcel Aym parce qu'il a tous les
droits sur ses personnages leur accordera les dons qu'il ne
peut malheureusement octroyer ses lecteurs. Faisons lui
confiance, croyons ses personnages, et nous pourrons mieux
approcher ce "moi" fictif dont nous avons rv.
"[Link] plupart des personnages de Marcel Aym
1' [Link] te est donn au dpart. C'est un
gag de la cration. Les juments naissent
vertes (a), les employs montmartrois ont le
pouvoir de traverser les murailles (b); les
cabaretiers se mettent composer des vers
raciniens (c); les normaliens s'tablissent
garons bouchers (d); des gens simples trangers
la magie arrtent leur guise la marche du
temps et ne vivent qu'un jour sur deux (e)." 1

acl La jument verte.


Le passe-muraille.
Uranus.
La vamp et le normalien.
l:e Le temps mort.
1. Vandromme, Pol: Op. cit., p. 127.
82

Rien n'est impossible, ces personnages aux dons extra-


ordinaires qui se jouent des lois et du bon sens, que va-
t-il leur arriver? Le lecteur impatient attend la suite
du rcit:
"Il y avait Montmartre un pauvre homme
appel Martin qui n'existait qu'un jour
sur deux." 1
Quelles vont tre les consquences extraordinaires de cette
anomalie extraordinaire? Des consquences extraordinaires
il n'y en aura pas, la ralit reprend le dessus et le
paUvre Martin doit affronter les ennuis que lui causent ce
pouvoir si trange. Il vit un jour sur deux, c'est bien
fantastique, nous en convenons; mais l'existence continue,
et le pauvre homme doit affronter les rgles de cette exis-
tence. Le fantastique a disparu, le jeu ne continue plus.
Martin a un pouvoir bien extraordinaire, mais les gens
autour de lui n'ont nullement ce pouvoir, rien n'est chang;
c'est Martin qui doit se dbrouiller dans la vie avec son
anomalie:
"Un jour qu'il n'existait pas, une fuite d'eau
se produisit dans sa chambre et inonda l'tage
infrieur. Avertie, la concierge vint frapper
sa porte et, constatant qu'elle tait ferme
clef de l'intrieur, pensa qu'il tait mort.
Elle fit appel un serrurier et fut trs
tonne de ne trouver dans sa chambre ni mort
ni vivant On n'alla pas jusqu'
souponner la vrit, mais l 1 affire fit du
bruit dans la maison. Le lendemain,comme

1. Aym, Marcel: Derrire chez Martin, Op. cit., p. 95.


83

il descendait de bonne heure son habitude,


la concierge arrta Martin et lui demanda
la raison de ce mystre. Il eut assez
de sang-froid pour ne pas s'embrouiller dans
une explication impossible et rpondit avec
un air d'insouciance:
-Ma foi, je n'y comprends rien, mais vous
avez un peignoir de pilou qui vous va jo-
liment bien " 1
La ralit, comme l'on s'en aperoit ressort ici victo-
rieuse.
"On n'chappe pas au train du monde. Le
rve n'est qu'un r~pit, une tra1ne
phmre que l'existence recouvre trs
vite." 2
Situations fantastiques, personnages aux dons fantastiques,
ne servent qu' mieux dfinir le dessein raliste de l'au-
:;
teur.
Marcel Aym, nous l'avons mentionn dans notre intro-
duction, fait rarement appel des personnages irrels:
fantmes, fes, enchanteurs et monstres divers, il prfre
avoir recours, comme nous venons de le voir, des per-
sonnages humains, gens de tous les jours, qui il attribue
des dons merveilleux. Cependant dans quelques nouvelles,
le lecteur a la surprise d'apprendre,par exemple, qu'une
certaine fe, la fe Udine, aprs neuf cents ans d'absence,
4
est de retour sur terre.
5
Dans Conte du milieu, le lecteur est mis en prsence

1. Aym, Marcel: Derrire chez Martin, Op. cit., p. 95.


2. Vandromme, Pol: Of. cit., p. l30.
3. Voir chapitre IIdeuxime partie) "Technique de
l'vidence."
4. Nous ne traiterons pas de cette nouvelle qui a t
tudie en dtail au chapitre II (premire partie).
5. Aym, Marcel: En arrire, Op. cit., p. 145.
84

d'un ogre. Non pas un ogre qui mange les petits enfante,
mais un ogre sadique qui ne recherche que les femmes:
"Il y avait Paris, dans le quartier de la
Porte Saint-Martin, un ogre tout ce qu'il
y a de mchant, qui mangeait les personnes
du sexe d'entre quatorze et vingt-cinq ans.
A le voir, comme a, ni grand ni petit,
plutt trapu et gras du ventre, avec la
figure de tout le monde, vous n'auriez
jamais dit un ogre, sauf peut-tre cette
manire qu'il avait chaque instant de
passer sa langue sur sa moustache
Son affaire, c'tait les unes, et pas
toujours pour les manger, port qu'il
tait comme pas un sur la chose de vous
savez quoi en somme c'tait l'ogre
vicieux." 1
Dans une langue parle des plus savoureuses, 1.a propritaire
d'une maison de tolrance raconte ses pensionnaires comment
son ami vint bout de cet ogre si terrible, qui grce
un anneau magique rapetissait ses victimes en tres minus-
cules, pour ensui te les enfermer dans un bocal o. elles
taient sa disposition. Nous semblons tre l dans un
domaine trs diffrent du domaine habituel de Marcel Aym;
et en fait,nous pensons que dans ces exemples l'auteur s'amu-
se parodier une manire de rcit fantastique qui n'est pas
2
du tout dans sa conception habituelle.
Est-ce aussi au monde de la parodie,et de la parodie
' 3
un peu irrvrencieuse qu'appartient ce Conte de No~l,
l'usage exclusif des grandes personnes, o l'enfant Nol
apparat soudain devant un adjudant nullement surpris:

1. Aym, Marcel: En arrire, 0~. cit., p. 149.


2. Nous avons eu 1 1 occasion d' tudier ce type de nouvelles
dans le chapitre II (premire partie) pp. 59-62.
;. Aym, Marcel: Derrire chez Martin, Op. cit., p. 181.
85

"Un enfant tout nu, charg d'une hotte


s'arrta dans le faisceau de lumire en
protgeant ses yeux blouis avec ses deux
mains. L'adjudant Constantin sourit car
il venait de reconnatre l'enfant Nol
qu'il avait dj rencontr une anne." 1
L'enfant No81, cette anne l, nest pas trs riche, et il
ne peut apporter que des bonnes penses aux soldats
~ ,,
l'occasion de Noel. On le voi~ l'enfant Noel, tout comme
la fe Udine qui ne connaissait pas l'orthographe, a ses
problmes lui aussi: il est pauvre. Tous deux sont gou-
verns par les mmes restrictions, subissent les mmes
limitations qui frappent les humains. C'est d'ailleurs
en vertu de ces restrictions que l'enfant Noel
'' est a' m~me
A

de comprendre l'existence d'une maison de tolrance, et


qu'il ne refuse nullement d'aller apporter un cadeau une
des pensionnaires de la part d'un soldat en prison.
Il arrive enfin que le fantastique n'apparaisse
qu' la fin du rcit. Le rcit mme n'est qu'une suite
prolonge de courts pisodes,montrant la transformation
graduelle d'un personnage auparavant normal qui, sous l'in-
fluence d'une ide ou d'Une passion, va se transformer en
un tre qui agira d'une manire fantastique. C'est ce que
nous avons indiqu dj dans le chapitre I (premire partie),
lorsque nous avons parl du fantastique naissant de certai-
nes attitudes psychique~telles qu'ides fixes ou obsessions.

1. Aym, Marcel: Derrire chez Martin, Op. cit., p. 191.


86

1
Josse, c'est l'histoire d'un adjudant retrait
qui vient habiter avec sa soeur, vieille fille acaritre
et pleine de refoulements. Josse s'ennuie, il s'ennuie
de sa vie passe, il s'ennuie de sa carrire. La vue d'un
enfant inconn~ qui joue dans le jardin voisin,va le sauver
de cet ennui si profond dans lequel il est plong:
"Josse vivait la fentre de sa chambre
et c'tait bien un grand amour qui venait
d'entrer dans sa vie. Une communication
presque permanente s'tait tablie entre
lui et l'enfant qui semblait avoir besoin
de sa prsence." 2
Cet intrt pour l'enfant se changera en un culte maniaque:
il tapisse les murs de sa chambre avec des photos du petit
garon, il organise ses journes selon l'horaire du bambin:
"Il ne vivait plus que pour l'enfant des
voisins, n'avait pas d'autre passe-temps
que d'changer avec lui des sourires et de
le contempler." 3
Mais sa soeur, jalouse d'un mystre dont elle est exclue,
s'acharne aprs lui et dcouvre finalement le secret.
Cependant elle paiera gravement cette profanation. Josse
tente de l'assassiner; ce geste.d'ailleu~[Link] libre de
son rve. La prison,pour lui~c'est le retour son monde
normal, le monde de l'arme qu'il avait quitt au moment
de sa retraite:

1. Aym, Marcel: En arrire, Op. cit., p. 169.


2. Ibid., p. 194.
3. Ibid., p. 197.
87

"Dans sa cellule, Josse pensait avec


satisfaction aux annes de bagne qui
l'attendaient. Il lui semblait renatre
un monde cohrent o les hirarchies
et les consignes calaient sa conscience
et le protgeaient contre les aventures
sentimentales." 1
C'est ainsi, comme nous venons de le voir, qu'il y a un
fantastique de la ralit. Il prend parfois le visage de
la cruaut humaine, comme chez la soeur de Josse, ou bien
il est prsent dans le cerveau malade, dans le coeur st-
rile de certains hommes, comme Josse.
Toujours dans la catgorie du fantastique issue d'une
personnalit nvropathique on peut inscrire la nouvelle
2
Rue [Link]. Machelier, malheureux musicien qui a fait
de la prison la suite d'un crime passionnel, ne pouvant
retrouver d'emploi,se fait embaucher par un fabricant d'ima-
ges de pit. La faim lui ayant creus les joues, lui donne
du mme coup une tte de Christ. Il posera pour les images
saintes. Ce malheureux, qui la vie n'offre rien si non
la solitude et la misre, trouve un moyen d'chapper sa
condition: croire en ce qu'il fait. Il en vient s'ima-
giner qu'il est vritablement le Christ, jusqu'au jour o
voulant marcher sur les eaux il trouve naturellement sa
mort. Le malheureux, pianiste de son tat, n'avait d'abord
consenti cet emploi que malgr lui.

1. Aym, Marcel: En arrire, Op. cit., p. 210.


2. Aym, Marcel: Le nain, Op. cit., p. 97.
88

"Il lui parut qu'il trahissait sa mission


d'artiste en acceptant de se dshabiller
dans un atalier de photographe." 1
Mais peu peu pouss par la paresse de chercher un autre
emploi aussi rmunratif, il se met considrer son
travail sous un autre jour, et il retire de l'orgueil de
se voir ainsi compar au Christ. Cette identification
avec le Christ lui permet d'chapper sa condition mis-
rable:
"Il s'attendrissait sur son visage douloureux,
sur son supplice et sur sa mort
A l'atelier il n'avait jamais un mouvement
d'impatience, il tait doux, serviable et
cherchait toutes les occasions d'obliger
ses compagnons
L'on s'accordait dire qu'il avait bien
choisi son emploi." 2
Ainsi force de reprsenter le Christ, il s'est senti
devenir Christ lui-mme et il retrouve tous les talages
son image de crucifi; et avec elle,la certitude de sa
divinit.- certitude qu'il mettra bien un peu en doute le
jour e sans emploi il dambule dans les rues la recherche
d'un g1te et d'un repas. Ne trouvant ni g1te, ni repas, il
ne lui reste plus que la ressource de se remettre cro,re
qu'il est le Christ, seule certitude laquelle il puisse
s'accrocher et qui est son ultime recours pour se rapprocher
des hommes.
"Machelier comprit qu'il avait encore un

1. Aym, Marcel: Le nain, Op. cit., p. 102.


2. Thll ' p. 109
89

effort faire pour persuader les hommes


qu'il tait avec eux." 1
Il s'accroche cette certitude avec toute la force de
son pauvre cerveau malade, il s'y accroche jusqu'au point
de croire en son pouvoir miraculeux. Le miracle n'a pas
lieu, le fantastique ne dpassera pas les limites de l'ima-
gination du hros et le pauvre Machelier trouve la mort
dans les eaux de la Seine.
Dans toutes les nouvelles o le fantastique fait
2
partie de la psychologie d'un personnage , le fantastique
ne se manifeste jamais au dbut de la nouvelle, il se d-
couvre plus lentement, se cachant dans quelques dtails.
Le lecteur perspicace doit d'abord pntrer le caractre
du personnage pour dcouvrir le petit dclic~qui le fait
passer du monde normal au monde fantastique. Dans l'his-
;
taire de Martin, par exemple, hros de la nouvelle Le Dernier,
le point de dpart du fantastique est assez difficile
localiser. L'idal qui l'obsde, en soi n'a rien de fan-
tastique, et ne le devient que par l'exagration de l'im-
portance que le personnage lui accorde. A quel moment
franchit-il les bornes de ce que le reste des humains
considre comme normal?

1. Aym, Marcel: Le nain, Op. cit., p. 116.


2. Voir aussi les nouvelles: L'indiffrent, Traverse de
Paris, Les clochards, Le puits aux images, Rue de
l'vangile.
;. Voir chapitre II (premire partie) pp. 70-72.
90

Nous ne louerons jamais assez l'art avec lequel


Marcel Aym introduit le fantastique dans les nouvelles.
Avec un vritable tour de force,il incorpore ce fantastique
dans le rel pour en tirer les conclusions les plus vrai-
semblables. Il part de donnes fantastiq~es pour en faire
jaillir le plus savoureux ralisme. Parfois,c'est un monde
trs rel qu'il nous offre, le dformant graduellement en
un monde fantastique, qui pour finir, nous semble plus prs
de nous que le monde rel qu'il nous avait prsent tout
d'abord. Son fantastique est l'aise partout, il fait
irruption l o on s'y attend le moins et quand on s'y
attend le moins. Parfois~ on est tout surpris de voir qu'il
tait avef. nous tout a long de notre lectureJet qu'il a
pris, sans que l'on s'en aperoive, des proportions de
plus en plus grandes.
S'il y a un reproche faire Marcel Aym ce ne
sera jamais celui de manquer d'[Link] d'imagination.
C'est un magicien qui fait surgir n'importe quand, et de
n'importe o, un fantastique merveilleux qui voque la
fois toute la joie et toute la peine des hommes.
CHAPITRE II
"LA TECHNIQUE DE L'EVIDENCE"

Nous avons tudi au cours des prc~dents chapitres


le fant~stique tel qu'il apparat dans les recueils de
nouvelles. Nous avons essay de montrer ce qui le rend
si sduisant, et comment grce ce fantastique il nous
tait donn de dcouvrir une mouvante ralit, et de go~-

ter un humour et une fantaisi~qui~ certains moments,


corrigent ce que peut avoir de dplaisant cette mme ralit.
Il nous a permis 1 enfin 1de dcouvrir Marcel Aym et de voir
en lui un grand crivain de l'poque contemporaine. Il
nous reste cependant montrer ce qu'est la mthode de Marcel
Aym, car il s'agit bien l d'une mthode: partir du rel,
le transmuer en irrel, revenir au rel sans que l'on sache
trop bien comment cela s'est pass. L'crivain a-t-il cru,
et nou~ avons-nous cru ce qu'il a ra~ont? En tout cas~

Marcel Aym a russi nous imposer son fantastique, et


cette tonnante faon avec laquelle l'auteur nous l'a impos,
c'est ce que Cathelin appelle si justement "la technique de
l'vidence":
"La manire dont il nous impose participation
ce fantastique humain qui dpasse de loin
celui des fes et autres divinits relatives,
c'est ce que j'appellerai volontiers faute
92

d'une meilleure formule, aisment


accessible, la technique de l'vidence." 1
2
Marcel Aym,lui-m~me,dans sa prire d'insrer du recueil
de nouvelles Derrire chez Martin,explique le principe de
cette mthode:
"On contestera qu'un homme puisse n'exister
qu'un jour sur deux et qu'une m~me personne
puisse habiter simultanment deux corps et
on aura bien raison. Mais qu'on ne s'y
trompe pas. C'est justement dans ces
apparentes dfaillances de la vraisemblance
que mon ralisme se montre le plus vigilant,
car il ne fait (en ralit) qu'emprunter
une forme rigoureusement et svrement ma-
thmatique. En effet selon la mthode ana-
lytique consistant traiter un nombre
absurde, imaginaire, pour en faire jaillir
des quations comestibles, je pars sur des
donnes imaginaires avec une conscience
paisible et une foi robuste dans la vrit
du dnouement, de sorte ~u'en achevant la
nouvelle, j'ai le droit \parce que j'ai
t raliste tout le temps) d'ignorer les
absurdits auxquelles j'ai feint-de me
laisser aller." 3
Le fantastique est "le facteur imaginaire" qui permet de
faire une dmonstration, oette dmonstration ayant comme
but de prouver qu'il existe une ralit indiscutable, une
ralit dpouille d'artifices, une ralit o le miracle
devient possibilit et o le divorce entre le monde rel

1. Cathelin, Jean: Op. ci t., p. 44.


2. Vandromme, Pol: Op. cit., p. 142.
"Marcel Aym a pris l'habitude de rdiger lui-m~me
la prire d'insrer de ses livres et la prsentation
de ses pices de thatre. Il arrive m~me qu'il les
signe soit de ses initiales, soit de son nom. Ces
textes sont rares et trs recherchs."
3. Cit par Pol Vandromme, Op. cit., p. 164.
93

et le monde "social" ('est dire factice) devient de


plus en plus prononc. Nous avons montr dans le chapitre
traitant de la posie, de l'humour et de l'imagination,
comment, parfois, le fantastique de Marcel Aym sduit le
lecteur au point qu'il en oublie la dmonstration. Il
semble que,pour l'auteur comme pour le lecteur,ce qui compte
1
le plus c'est "l'adhsion au rve en cours." L'auteur lui-
mme est pris au pige, et s'il oublie si vite sa dmons-
tration c'est qu'il a trop bien jou le jeu. Mais cet
aspect enjou, cette richesse inapprciable qu'offre son
insolite ne font que recouvrir le mcanisme du rit, impos
par la "technique de l'vidence".
L'homme se forge un systme du monde grossier, peut-
tre, mais cohrent: les murs ne se laissent pas traverser
et l'on ne peut tre deux places la fois. Le fantas-
tique a pour rle de contredire une de ces certitudes par
un fait. Le fantastique n'a pas recours l'impossible
parce qu'il est effrayant, mais parce qu'il est, pour le
moment, impossible. Pour le moment, car nous sentons
aprs l'avoir ctoy,qu'il n'est pas impossible qu'un jour
nos efforts de transformation et de transmutation ne soient
couronns de succs. Une fois l'impossible ralis, ayant
cess d'tre impossible, il perdra son caractre fantastique.
Mais en attendant, vouloir le fantastique c'est vouloir

l. Robert, Georges et Lioret, Andr: Op. oit., p. 98.


94

l'absurde et le contradictoire. Marcel Aym le sait bien,


il sait aussi que si sa nouvelle est absurde, sa crdi~i

lit sera nulle et qu'il n'obtiendra pas la confiance du


lecteur. Marcel Aym va donc, de la manire la plus in-
gnieuse , nous amener accepter l'absurde presque sans
que nous en ayons conscience, grce la logique de ses
raisonnements. Bien sr, cette logique n'en conduit pas
moins vers l'absurde, mais un absurde qui nous lie la
ralit, qui nous contraint prendre conscience de cette
ralit, qui nous trouble enfin et qui nous inquite. Comme
l
nous l'avons dj mentionn , la notion de l'absurde chez
Aym est semblable celle des grands humanistes du vingtime
sicle et en particulier celle de Camus, qui nous plonge
au plus profond dsespoir afin de mieux nous faire accepter
notre existence. Marcel Aym fait de mme, mais sa manire
est moins tragique. Il nous entraine bien loin dans un
monde de fantaisie, d'imagination et de merveilleux pour
nous faire retomber dans le rel, conscient de notre univers
boulevers et troit; mais en mme temps soulag, trouvant
une nouvelle source d'espoir dans une vie vcue fond dans
toutes ses bizarreries et ses invraisemblances.
Cette "tecrurique de l'vidence" s'apparente une
vritable dmonstration qui s'effectue selon un certain
ordre. Une fois le fantastique prsent, l'auteur traite

1. Voir chapitre I (premire partie~ , p. 40.


95

avec logique et raison les consquences normales d'une


situation ou d'un tat impossible. Bien entendu une con-
clusion absurde se dgage de la dmonstration, puisque les
prmisses sont absurdes. Elle ne peut tre qu'absurde,
mme si elle mle troitement la logique avec l'invrai-
semblable; et pourtant, comme nous allons le voir, de 1~ ~me

manire que la logique et l'invraisemblable peuvent tre


troitement lis, l'absurde et le rel ne font qu'un.
Marcel Aym, dans certaines nouvelles, n'a pas l'air
de prsenter une histoire fantastique, il se contente sim-
plement de prendre au pied de la lettre certaines formules
ou faons de s'exprimer couramment employes. Ainsi il nous
arrive trs souvent de dire d'un homme qui nous semble
possder toutes les qualits: "c'est un saintt" Marcel
Aym traduisant en langage imag cette notion de sainteta
et adoptant l'imagerie habituelle, il peut le plus natu-
rellement du monde gratifier cet homme d'une aurole - signe
extrieur reconnu et indiscutable, et apanage rserv
cette catgorie d'tres -
"[Link] chrtien de la rue Gabrielle
comme de tout Montmart~e tait en 1939 un
certain M. Duperrier, homme si pieux et
si charitable que Dieu, sans attendre qu'il
mourt et alors qu'il tait dans la force
de l'ge, lui ceignit la tte d'une aurole
qui ne le quittait ni jour ni nuit. Faite
d'une substance immatrielle comme le sont
les auroles en paradis, elle se prsentait
sous l'aspect d'une rondelle blanchtre qu'on
et crue dcoupe dans un carton assez fort,
96

et rpandait une tendre lumire." 1


La logique du langage n'a pas d'objection ce qu'un
homm~ que l'on appelle un saint, possde une aurole qui
est le symbole de la saintet, mais l'invraisemblable,c'est
qu'un homme se promne dans un monde solide et rassurant
avec une aurole au-dessus de sa tte. Marcel Aym se
rend bien compte que son fantastique pour tre convaincant
doit tre discret, donc une fois l'aurole mentionne,
aucune allusion ne sera plus faite ce don extraordinaire,
et aucune explication ne sera donne pour clairer ce mys-
tre. L'auteur ne s'intresse qu'aux consquences fcheuses
que procure M. Duperrier ce grand privilge:
" Les dons de Dieu lorsqu'ils ont une
apparence un peu gratuite, n'ont pas
souvent la considration qu'ils mritent
et le monde y voit facilement un objet
de scandale. Duperrier s'effora autant
qu'il tait possible de passer inaperu
en toutes circonstances." 2
Nous sommes plongs ici en plein ralisme psychologique;
afin de se dbarasser de l'aurole qui gne sa femme, Du-
perrier va pratiquer les sept pchs capitaux.
"Mon Dieu, dit-il en substance, vous m'avez
accorQ la plus haute rcompense que
puisse esprer un homme sur cette terre,
le martyre except. Merci, mon Dieu, mais
je suis mari Ma femme jus-
tement ne peut supporter la vue ni mme
la pense de mon aurole, non pas du tout

1. Aym, Marcel: Le vin de Paris, Op. oit., p. 83.


2. Ibid., p. 84.
97

parce qu'elle est une faveur du ciel,


mais simplement parce qu'elle est une
aurole Personne n'y peut
rien et ma pauvre femme fivrait encore
cent ans qu'il n'y aurait jamais, dans
son univers, la moindre place pour mon
aurole .n 1
Marcel Aym nous a prsent son fantastique comme logique,
en a dduit des consquences logiques~et ensuite le fan-
tastique s'est effac pour laisser parler la ralit, il
n'a t ainsi que plus convaincant.
La logique de Marcel Aym opre de la mme manire
2
dans la nouvelle La bonne peinture Certains peintres
font des toiles si ressemblantes, des natures mortes si_
vivantes qu'il nous semble goter les fruits qui sont re-
prsents sur la toile: de la peinture quasi bonne manger
qui nous dlecte, et que nous savourons avec le plus grand
plaisir. L'auteur, lui-mme grand amateur d'art, va prendre
la notion de "bonnett peinture au pied de la lettre.
" A Montmartre, dans un atelier de la rue
Saint-Vincent, demeurait un peintre nomm
Lafleur, qui travaillait avec amour, achar-
nement, probit. Lorsqu'il eut atteint
l'ge de trente-cinq ans, sa peinture tait
devenue si riche, si sensible, si fraiche,
si solide, qu'elle constituait une vritable
nourriture et non pas seulement pour l'esprit,
mais bien aussi pour le corps. Il suffisait
de regarder attentivement l'une de ses toiles
pendant vingt ou trente minutes et c'tait
comme si l'on et fait, par exemple, un
repas de pt en crote, de poulet rti,
de pommes de terre frites, de camembert,

1. Aym, Marcel: Le vin de Paris, Op. oit., p. 88.


2. Ibid., p. 171.
98

de crme au chocolat et de fruits. Le


menu variait selon le sujet du tableau,
sa composition et son coloris, mais il
tait toujours trs soign, trs abondant
et il n'y manquait mme pas la boisson." 1
Cette peinture, qui alimente tous ceux qui la contemplent~

provoque une srie d'incidents plus ou moins cocasses) qui


permet au lecteur d'alimenter, son tour, ses connaissances
sur la nature humaine. Encore une fois le fantastique
cde le pas devant la ralit, et grce cela fait oublier
son caractre invraisemblable.
Sle fantastique de Marcel Aym est le plus souvent
acceptable c'est que l'auteur sait nous y prparer. C'est
ce qui se produit dans les nouvelles o la donne fantas-
2
tique n'appara!t pas au dbut du rcit, comme dans Dermuche.
L'assassin Dermuche l'me d'un enfant, indiffrent tout
ce qui l'entoure, except bien entendu pour ce plat
musique cause de son crime. L'aumnier de la prison se
rend bien compte de la mentalit de ce pcheur:
" C'est une .me d'enfant dans un corps de
dmnageur, il a tu les trois petits
vieux sans y mettre de malice comme un
enfant ouvre le ventre de sa poupe ou
lui arrache les membres. C'est un enfant
qui ne connatt pas sa force, un enfant,
un pauvre enfant, et rien qu'un enfant,
et la preuve, c'est qu'il croit au petit
Jsus." 3
Quand Dermuche se transforme en nouveau-n la surprise est

l. Aym, Marcel: Le vin de Paris, Op. cit., p. 171.


2. Ibid., p. 117.
3. Ibid., p. 121.
99

grande pour les reprsentants de la justice qui n'ont


jamais compris la mentalit de l'accus, le lecteur, lui,
est moins surpris. Si un homme peut avoir l'me d'un
enfant, pourquoi n'en aurait-il pas le corps? N'est-il
pas aussi fantastique pour un adulte d'avoir l'me d'un
enfant que le corps? Mais alors que nous sommes accoutums
voir des gens qui raisonnent comme des enfants, nous
n'en avons jamais vu qui avait un aspect physique semblable
leur cerveau. Ce fantastique,qui s'insre dans un monde,
qui par certains cts est dj draisonnable, semble donc
quasi motiv par la raison. Cela ne l'empche pas d'tre
impressionnant. Est-ce parce qu'il nat au coeur mme du
monde quotidien? Toutefois nous ne demandons pas Marcel
Aym qu'il soit vrai, nous ne requrons qu'une chose pour
couter la suite de son histoire, c'est que son invention
ne soit pas absurde. Et nous sommes si ravis de penser
que cette invention s'appuiesur une observation juste et
profonde de la nature humaine que nous ne le chicanons pas
sur la forme de son mythe.
Nous avons dit ailleurs que Marcel Aym tait un
vritable magicien, nous n'insisterons jamais trop sur
ce talent de l'auteur. Marcel Aym se rend trs bien compte
que s'il nous prsente des hommes qui ne sont plus soumis
aux lois de la nature, le lecteur peut se croire plong
en plein fantastique, loin de la ralit. Marcel Aym l'y
100

ramne cependant en mlant trs adroitement les dtails


les plus ralistes ce soi-disant fantastique. Ainsi
1
La carte est prsente sous forme de journal et l'auteur
introduit des personnages rels:
" Dans les files d'attente, j'ai reconnu,
non sans motion et, je doit l'avouer,
avec un secret contentement, des camarades
de Montmartre, crivains 1 et artistes:
Cline, Gen Paul, Daragns Fauchois,
Soupault, Tintin, d'Esparb~s et d'autres." 2
3
Il en est de mme dans les nouvelles Avenue Junot et ~
4
passe-muraille Tout ceci sert convaincre le lecteur
qu'il n'est pas dans un monde fantastique, mais dans son
propre monde peupl de figures connues. De mme1 Marcel
Aym parle du temps qu'on avance et recule volont, des
hommes qui ont le don d'ubiquit, comme s'il n'y avait
rien de fantastique en 6ela. Le lecteur rassur poursuit
sa lecture, pourtant au fur et mesure qu'il s'aperoit
des conclusions t'[Link] par 1' auteur de ce soi-disant fan-
tastique, il devient un peu angoiss. Quel est cet univers
qui se dresse face au ntre, et ces choses et ces tres?
Qet univers,c'est le ntre, c'est un univers fantastique
parce que nous venons de le voir enfin tel qu'il est: absurde.
Absurde parce que l'homme ne le comprend pas, il ne comprend

1. Aym, Marcel: Le passe-muraille, Op. cit., p. 59.


2. Ibid., p. 63.
3. Aym, Marcel: En arrire, Op. cit., p. 95.
Marcel Aym mentionne Celine.
4. Aym, Marcel: Le passe-muraille, Op. cit., p. 1.
Marcel Aym ment~onne Gen Paul.
101

1
pas la mchancet et l'injustice qui rgnent dans la
2
socit, il ne comprend pas l'indiffrence , il ne comprend
;
pas la guerre, la misre Il ne comprend pas qu'on
puisse ne plus croire en Dieu parce qu'on a cass deux
oeufs:
"Hier soir, j'ai trouv deux oeufs, des
vrais oeufs. hn rentrant chez moi, mon
pied a manqu le trottoir, je les ai
~asss tous les deux. Je ne crois plus
en Dieu." 4
Quatorze personnes apprennent ainsi aux autres ce qu'ils
sont; un enfant dit: "j'ai faim", un autre veut mourir
parce qu'il a perdu les cartes de pain de la famille, un
juif dit: "je suis juif", chacun rsume l'atrocit du monde
actuel dans lequel il vit.
Dans l'introduction}nous disions pourtant que "le
destin de l'homme et son angoisse devant l'absurdit du
5
monde ne sont pas les thmes habituels" de la mditation
de Marcel Aym. Nous le pensons toujours. Le recueil de
nouvelles: Le puits aux images et Derrire chez Martin,
6
certaines nouvelles dans Le nain et En arrire sont pu-
rement fantaisistes. Aprs tout, "l'auteur a bien le droit

1. Voir les nouvelles: Dermuche, Josse, Rechute.


2. Voir la nouvelle: L'indiffrent.
;. Voir la nouvelle: La carte.
4. Aym, Marcel: Le passe-muraille, Op. cit., p. 228.
5. Voir l'introduction p. 4.
6. En particulier: Fiancailles, Avenue Junot, Conte du Milieu.
7. En particulier: La liste, L'affaire Touffard, L'armure,
La cl sous le paillasson.
102

de s'amuser aussi. Les fes sont bien agrables fr-


1
quenter, les hommes aussi." La fantaisie se dcouvre
plus aisment que l'angoisse et les ides rjouissantes
paraissent moins profondes que les ides sombres. Mais.
ce serait faire injure Marcel Aym~ que de considrer un
recueil de nouvelles comme Le vin de Paris et Le passe-
muraille comme n'tant que divertissant. Dans Le passe-
muraille, publi pour la premire fois en 1943, Marcel
Aym ne pouvait pas crire que des histoires simplement
fantaisistes. Si cela avait t son but, il n'aurait pas
ml les vnements tragiques de l'heure son fantastique.
Marcel Aym, nous le rptons, n'est pas intress aux
problmes mtaphysiques, mais en homme qui aime ses sem-
blables, il est profondment intress l'homme, sa
vie, ses joies, et ses misres; et il les transpose
dans ses nouvelles. C'est pourquoi au milieu de ce vingt-
ime sicle;
" Les oeuvres de Marcel Aym pourraient
bien tout simplement n'tre qu' l'image
de la vie; sous des dehors enjous une
destine tragique." 2
C'est dans un roman comme Le chemin des coliers, que l'on
se rend compte que l'auteur est loin d'tre tranger aux
vnements qui ont boulevers notre poque. Des v~nements

1. Recueilli au magntophone par l'quipe d'O~ra et


publi par Robert, Georges et Lioret, Andr , Op. cit.,
p. 110.
2. Ibid., p. 71.
103

Marcel Aym en a vu et il les raconte avec un dtachement


qui semblerait presque inhumain si nous ne connaissions
notre auteur. Ainsi dans une note ajoute au bas d'une
page de son livre, il raconte, en marge de son roman, l'his-
toire d'un enfant dnonciateur.
tt Le gamin, qui avait sept ans, s'appelait
Ren Tournon. Affectueux, prvenant,
espigle un peu, il vivait heureux entre
ses parents et sa grand-mre. Tournon,
le pre, recevait chez lui une fois par
semaine trois ou quatre camarades, comme
lui communistes et rsistants, avec lesquels
il s'entretenait librement en prsence de
sa famille. Un jour de septembre, Ren
arrta un jeune officier allemand sur le
boulevard de Clichy et lui remit une
lettre dans laquelle il dnonait son
pre et les camarades de celui-ci en
fournissant sur leurs activits les ren-
seignements les plus pertinents. N'edt
t de l'criture et de l'orthographe,
on aurait pu croire que la lettre avait
t rdige par un homme trs averti des
questions politiques. L'officier, un
lieutenant autrichien, ne put se dcider
faire parvenir la dnonciation la
Gestapo et la dchira le lendemain. Pen-
dant deux mois, le petit Ren vcut dans
une anxit de chaque instant et nanmoins,
son visage restait calme et rien dans sa
conduite ne trahissait son angoisse. Six
mois plus tard, lorsque son pre mourut
d'une pneumonie double, il eut un profond
chagrin dont se ressentit sa sant." l
Cette note au bas d'une pag~qui n'a rien de commun avec
le roman,tmoigne de la ralit des personnages. Parce que
ces personnages n'appartiennent pas la fiction, Marcel
Aym n'avait pas le droit d'ajouter ses commentaires: telle
est la vie.

1. Aym, Marcel: Le chemin des coliers, Paris, Gallimard,


1946, p. 116.
104

"C'est la tactique de Marcel Aym de


dire avec flegme les choses les plus
violentes. Il reste impassible devant
le merveilleux comme il l'tait
devant la frocit des hommes. La fivre
potique ne l'assaille jamais. Dans le
fantastique, il ~arde la mme dmarche,
il conserve le meme ton que dans le
quotidien. Le mme air de ne pas y
toucher. C'est que, pour lui, ce sont
deux manires d'atteindre la mme vrit.
La seule diffrence tient ceci: que
le merveilleux rend cette vrit plus
apparente, exemplaire." 1
Trs proche des crivains de l'absurde Marcel Aym
sait mieux accepter qu'eux le quotidien~ avec moins de
grandeur, peut-tre, mais avec plus de piti et de con-
fiance en l'homme. Il a invent un personnage admirable:
2
Watrin , qu~ dans une poque qui a t sanglante,a su appor-
ter beaucoup de tendresse et rconcilier l'homme avec lui-
mme.
"On ne peut rien penser de plus beau,
de plus doux que les hommes," 3
de dclarer Watrin. Chez 1 'homme, mme le plus froce, il
doit y avoir de la piti.
Marcel Aym nous fait songer un autre grand auteur
dont l'univers si solitaire suffirait l'loigner d'Aym,
si ce n'est que les deux crivains ont utilis trs souvent
leur fantastique avec les mmes intentions; nous voulons
parler de Franz Kafka.

1. Vandromme, Pol: Op. cit., p. 132.


2. Aym, Marcel: Uranus, Paris, Gallimard, 1948, p. 69.
3. Ibid., p. 69.
105

1
Le jeune Grgoire. qui se rville un matin trans-
form en un monstre plat et gluant, ne met nullement en
question son changement; ce qui l'ennuie le plus ce n'est
pas d'tre transform en une vermine, mais c'est plutt
de ne pouvoir s'adapter sa nouvelle situation, de ne
pouvoir se dplacer, se faire comprendre. Sa famille est
horrifie par sa mtamorphose, mais nullement tonne.
Absurde mais rel, sommes-nous tonns par les atrocits
que nous observons dans le monde? Non, nous sommes sim-
plement horrifis. Chez Kafka l'espoir est presque nul,
il existe pourtant, car Grgoire n'a perdu aucun sentiment
humain. Il est mme le plus humain des personnages du
rcit. Ainsi il est dsol de ne pouvoir travailler, il
se cache afin que sa vue ne provoque pas de dgot sa
famille, enfin il est mu par la musique. Tout comme dans
les nouvelles de Marcel Aym, le fantastique,ce n'est pas
que Grgoire soit transform en monstre, car mme monstre
il reste attach au monde des hommes, et ce sont ses sen-
timents qui le sauvent de sa misrable condition. Le fan-
tastiqu~ c 1 est cette terrible lucidit avec laquelle Grgoire
prend conscience de ce divorce ridicule entre son me et
son corps. C'est ce dcalage qui existe entre sa destine
tragique et son monde quotidien si troit. Il devient une
vermine, destin pourtant tragique, et cela l'ennuie; mais

l. Kafka, Franz: La mtamorphose, Paris,(Collection L~ livre


de poche,)l952,
106

ce qui l'ennuie plus encore c'est que son patron sera


mcontent de son absence. Voil Grgoire, l'homme la
destine tragique et absurde, destine qui n'en est pas
moins lie un monde quotidien et logique.
Il ne faudrait pas trop nous loigner de notre
sujet et associer Marcel Aym tous les crivains qui
traitent du fantastique et de l'absurde, il y aurait l
matire toute une tude. Mais nous trouvons ncessaire,
nanmoins, de comparer Marcel Aym un auteur comme Franz
Kafka, ou plus prs de nous encore Alain Robbe-Grillet,
qui lui aussi dcrit un monde fantastique, o au lieu de
l'action humaine sur les objets, on ne trouve que la pr-
1
sence obsdante et hallucinante des choses. Nous le
trouvons ncessaire car Marcel Aym ne se contente pas,
2
comme par exemple, Jacques Perret dans La bte Mahousse,
d'utiliser son fantastique avec le seul but de produire
un effet amusant. Certes, il possde cet humour et cette
capacit de pouvoir rire, qui fait gnralement dfaut aux
auteurs de l'absurde; et l'allgresse s'empare souvent du

1. Robbe-Grillet, Alain: Dans le labyrinthe, Paris, Les


iditions de Minuit, 1959.
Le rsum de l'histoire est trs mince. Un soldat
est charg par un camarade de remettre quelques
objets une personne dont le soldat ne connat ni
le nom ni l'adresse. Il erre dans la ville comme
dans un labyrinthe la recherche de la personne.
L'ennemi arrive, le soldat qui ne rpond pas une
sommation est bless et succombe peu aprs.
2. Perret, Jacques: La bte Mahousse, Paris, Gallimard,
1951.
107

lecteur comme du personnage chez Marcel Aym. Quoique


moins indign, peut tre, que les grands humanistes de
ce sicle, il n'en reste pas moins conscient, comme eux,
que l'homme est victime,dans une socit devenue incom-
prhensible et fantastique.
CONCLUSION

1
Le premier livre de Marcel Aym, un roman, Brlebois,
a t publi en 1926; le dernier, un autre roman, Les tiroirs
2
de l'inconnu, en 1960. Entre ces deux livres il s'est
coul trente-quatre annes durant lesquelles Marcel Aym n'a
pas cess d'crire: romans, nouvelles, contes, pices de
3
thtre, essais, plus de trente-cinq ouvrages ; et sans
aucun dout~il y en aura d'autres au cours des annes
venir. Le fait que Marcel Aym n'a pas encore fini d'crire
pourrait limiter le jugement porter sur l'homme et son
oeuvre, nanmoins~sa production littraire est assez consi-
drable pour que nous puissions baucher une conclusion;
il est, de toute manire, toujours assez malais de conclure
sur qui ou quoi que ce soit en matire de critique littraire.
Tout simplement revenons en arrire, dans ce monde
fantastique de Marcel Aym que nous venons de quitter, et
essayons de voir ce qui mrite notre auteur ses titres
de noblesse.
Ds le premier chapitre nous avons tudi le rle
que joue le fantastique dans les nouvelles de Marcel Aym.

1. Aym, Marcel: Brlebois, Paris, Gallimard, 1926.


2. Aym, Marcel: Les tiroirs de l'inconnu, Paris, Gallimard,
1960.
3. Voir la bibliographie qui se trouve la fin de cette
tude.
109

Nous avons alors dcouvert deux aspects de l'auteur: un


Marcel Aym moraliste et satiriste, hritier de l'esprit
Voltairien,qui,sans vouloir dmontrer quoi que ce soit~

dmasque pourtant les arbitraires des cadres sociaux si


artificiels: satire de la justice, de la morale, de la
religion et des arts. Nous avons vu ensuite l'autre aspect
de Marcel Aym, celui que les critiques affectionnent, celui
qui semble le mieux rpondre sa nature profonde. Cet
aspec~ c'est celui de Marcel Aym amuseur. L'auteur se
fait alors un vritable plaisir d'utiliser le fantastique
pour rendre le rel plus acceptable. Avec Aym amuseur,
c'est la posie, le rve, l'imagination et surtout l'humour
qui font une apparition toute nouvelle et pleine de fracheur
dans notre littrature. Marcel Aym rayonne la fantaisie
contagieuse d'un optimiste,qu'on attendait avec impatience
dans cette moiti de sicle,blase et dprime par les
misres qui ont t endures.
Amuseur, moraliste, avons-nous raison de ddoubler
ainsi Marcel Aym? Marcel Aym moraliste ne nous amuse-t-
l
il pas toujours? Et Marcel Aym quand il s'amuse et nous
amuse, ~anque-t-il jamais une occasion de se mtamorphoser
2
pour quelques instants en moraliste? Ainsi, Marcel Aym

1. Voir en particulier les nouvelles suivantes:


Lgende poldve, Pastorale, La carte.
2. Voir en particulier les nouvelles suivantes:
Le puits aux images, Au clair de la lune, L'affaire
Touffard.
110

1
amuseur est bien intimement li Aym moraliste. D'ailleurs
pourquoi Marcel Aym s'amuse-t-il et nous amuse-t-il, si
ce n'est pour se soulager et nous soulager des spectacles
d'un monde parfois lourd et difficile supporter? Il
amuse en racontant des histoires fantastiques, c'est sa
faon lui de rpondre ce sentiment de l'absurde qui
accable notre gnration; et c'est l,nous croyons, que
se rvle le grand talent de l'auteur. Mieux que de grandes
thories, ou de grands discours, Marcel Aym utilise son
fantastique, non seulement pour faire de la satire, non
seulement pour nous amuser, mais pou~ dmasquer l'angoisse
et l'inquitude qui nous assaillent devant des situations
et des vnements qui nous dpassent. Sans chercher
classer Marcel Aym, on se rend compte que sa place est
parmi les grands humanistes du sicle, et c'est faire erreur
que de considrer Marcel Aym comme moraliste, ou simple
amuseur. Il n'a pas sans doute la grandeur et l'envergure
d'un Sartre ou d'un Camus; ses sujets ne traitent pas de
la grandeur humaine la maniFe d'un Malraux ou d'un Saint-
Expry; il n'est pas rvolt et pessimiste la manire
d'Anouilh; toutefois lui aussi est de la race des grands
crivains, et son public s'tend d'anne en anne. Son

1. Loy, J.R., Op. cit., p. 121.


"The basic spirit of Aym remains fairly constant
in th~t delicate combination of amused bitterness
and pity which caracterizes him."
lll

genre propre est la nouvelle fantastique - qu'il a su


varieE l'infini - allant du conte merveilleux au conte
gaulois, en passant par le conte satirique. Nul comme lui
n'a su manier le fantastique: inventions cocasses mles
une logique imperturbable, personnages profondment vrais
sous des dfroques inattendues,dans des dcors tour tour
rels ou styliss jusqu' l'absurde. Il nous offre une
vasion la mesure de la sensibilit moderne.
La postrit le retiendra-t-elle comme un des grands
crivains de son temps? Ce n'est pas impossible. Il a
une forte personnalit, un don souverain de la parole et
connat l'art d'inventer des ressorts qui ravissent le
lecteur. Quant nous, qu'il nous soit permis de remercier
Marcel Aym pour les heures dlicieuses qu'il nous a fait
passer, et pour le monde merveilleux qu'il nous a permis de
ctoyer.
BIBLIOGRAPHIE
113

A. OEUVRES DE MARCEL AYME

I. ROMANS
(tous parus Paris aux Editions
Gallimard- N.R.F.)

1926. Brlebois ( Paru en 1925 aux Cahiers de France;


repris ensuite chez Gallimard )
1927. Aller-retour
1928. Les jumeaux du diable
1929. La table aux crevs ( Prix Renaudot )
1930. La rue sans nom ( Prix Populiste )
1931. Le vaurien
1933. La jument verte
1935. Maison basse
1936. Le moulin de la Sourdine
1937. Gustalin
1939. Le boeuf clandestin
1941. La belle image
1941. Travelingue
1943. La vouivre
1946. Le chemin des coliers
1948. Uranus
1960. Les tiroirs de l'inconnu
114

II. RECUEILS DE NOUVELLES


( tous parus Paris aux Editions
Gallimard - N.R.F. )

1932. Le puits aux images ( Le puits aux images -


La retraite de Russie - Les mauvaises fivres -
A. et B. -Pastorale -Les clochards -L'individu
Au clair de la lune - La lanterne - Enfants perdus )
1934. Le nain ( Le nain - La canne - La liste - Deux
victimes - Rue Saint-Sulpice - Bonne vie et moeurs -
L'affaire Touffard - Le mariage de Csar - Trois
faits divers - L'armure - Sporting - La cl sous
le paillasson - Le dernier )
1938. Derrire chez Martin ( Le romancier Martin - Je suis
renvoy - L 1 lve Martin- Le temps mort -Le cocu
nombreux- L'me de Martin- Rue de l'Evangile -
Conte de Noel - La statue )
1943. Le passe-muraille ( Le passe-muraille - Les sabines -
La carte - Le dcret - Le proverbe - Lgende poldve
Le percepteur d'pouses -Les bottes de sept lieues -
L'huissier - En attendant )
Edition utilise: Le club du meilleur livre.
1947. Le vin de Paris ( L'indiffrent- Traverse de Paris -
La grce - Le vin de Paris - Dermuche - La fosse aux
pchs - Le faux policier - La bonne peinture )
1950. En arrire ( Oscar et Erik - Fiancailles - Rechute
Avenue Junot - Les chiens de notre vie - Conte du
milieu - Josse - La vamp et le normalien - Le mendiant -
En arrire )

III. CONTES
1934. Les contes du chat perch, Edition originale. Illustr
de 32 lithographies en couleur par Nathan Altman,
Paris, Gallimard.
115

1950. Autres contes du chat perch, Illustrations de


Nathalie Parain, Paris, Gallimard.
1953. Contes et nouvelles, Edition gnrale illustre de
32 aquarelles de Gus Bofa graves sur bois, Paris,
Gallimard.
Signalons que [Link] du chat perch sont galement
parus en albums illustrs par Nathan Altman et Nathalie
Parin.

"'"'
IV. THEATRE
1944. Vogue la galre, Paris, Grasset.
1948. Lucienne et le boucher, Paris, Grasset.
1950. Clrambard, Paris, Grasset.
1952. La tte des autres, Paris, Grasset,
Edition utilise: Collection le livre de poche.
1954. Les guatre vrits, Paris, Grasset.
1956. Les oiseaux de lune, Paris, Gallimard.
1957. La mouche bleue, Paris, Gallimard.

V. ESSAIS
1938. Silhouette du scandale, Paris, Le Sagittaire.
1949. Le confort intellectuel, Paris, Flammarion.
1957. Images de l'amour, Seize lithos orig. en couleur
de Verts, Paris, Georges Guillot.

VI. PRINCIPAUX ARTICLES


1. J ou r n a u x
"La fille du chrif, le roman que je n'crirai
jamais", Combat, 18 janvier 1951.
116

"L'auteur passe facilement pour la cinquime roue


du carrosse", l'Intransigeant; 7 avril 1948.
2. H e b d o m ad a i r e s
ARTS

"Une tte qui tombe", 10 avril 1952.


"L'humeur vagabonde, marque de la vocation
d'crivain", 11 mai 1955.
"Les surprises du fantastique", 28 dcembre 1955.
"Une somme de misre et de puret", 17 octobre 1956.
"Je voudrais dnoncer le scandale", 21 novembre 1956.
"L'Amrique a peur de l'amour C'est le sujet
de ma prochaine pice", 28 aot 1957.
"Une pratique dplorable", 17 dcembre 1958.
CARREFOUR
"Ce que je pense du thtre? Ce qu'en pensaient
les portefaix du grand sicle", 28 avril 1948.
"Comment un romancier devient auteur dramatique",
10 octobre 1951.
"La libert de l'crivain est menace", 26 mars 1952.
"Gardez-vous gauche?", 29 aot 1956.
MARIANNE
"L'ge d'or", 31 mai 1933.
"Une ide de gnie", 1er novembre 1933.
"Primes la natalit", 10 janvier 1934.
"Cent ans aprs", 17 janvier 1934.
"Coup de thtre", 31 janvier 1934.
117

"Providence", 14 fvrier 1934.


"Le XXe sicle", 28 fvrier 1934.
"Les amis du million", 18 avril 1934.
"Le billet du pendu", 30 juin 1934.
"Vague de pudeur en Amriquen, ler aot 1934.
"Lettre recommande", 8 aot 1934.
"Ecoliers", 26 septembre 1934.
"Propos de guerriers", 3 octobre 1934.
"Jeux de massacre", 10 octobre 1934.
"La rforme", 31 octobre 1934.
"Jeunesse", 26 juin 1935.
"Les belles dcouvertes", 4 septembre 1935.
"Nostalgie", 25 septembre 1935.
3. R e vu e s
ASPECTS DE LA FRANCE
"L'Europe buissonnire", 17 novembre 1949.
"Un crime", 21 dcembre 1951.
CRAPOUILLOT, LE
"L'puration et le dlit d'opinion", ( no. 11 "Les
pieds dans le plat").
,
DEFENSE DE L'OCCIDENT
"Le librateurtt, (Numro spcial consacr au "Souvenir
de Robert Brasillach", fvrier 1955, no. 21).
PARIS MAGAZINE
"Chairs brles", octobre 1933.
118

PARISIENNE, LA
"Libert d'expression", janvier 1953.
"Bont de la maison", mars 1953.
"Antoine Blondin", novembre 1953.
dcembre 1953
. janvier 1954.
fvrier 1954.
mars 1954.
avril 1954.
mai 1954.
juin 1954.
juillet 1954.
aot-septembre 1954.
1
B CRITIQUES SUR MARCEL AYME

I. LIVBES

Oathelin, Jean: Marcel Aym ou le paysan de Paris,


Paris, Nouvelles Editions Debresse,
1958.
Robert, Georges: Marcel Ald, cet inconnu, Paris,
Editions e la Revue Dfense de
l'Esprit, 1955.
Robert, Georges et
Lioret, Andr: Marcel AYffi insolite, Paris, Editions
de la Revue Indpendante, 1958.
Vandromme, Pol: Marcel Aym, Paris, Gallimard, 1960,
(Collection "La bibliothque idale").

II. PRINCIPAUX ARTICLES

1. J o u r n a u x
MONDE, LE
Florence, Yves: ttMarcel Aym de Jean Cathelin",
18 juillet 1959, (Prix Sainte-Beuve).
119

Henriot, Emile: "Les tiroirs de l'inconnu",


21 dcembre 1960.
2. H e b d o ma d a i r e s
~
Reille, Jean-Francis: "Saint Marcel Aym et Franois
d'Assise: Clrambard", 24 mars 1950; No. 255.
Tournaire, Hlne: "Voulez-vous jouer avec Marcel
Aym?", 19 juin 1952; No. 364.
Cathelin, Jean:"Marcel Aym le patron", 30 septembre
1959; No. 742.
Nimier, Roger: "Lettre ouverte Marcel Aym: l'amour
en 1960, un sentiment sans majusculett, 26 octobre
1960; No. 793.
CARREFOUR
Lebesgue, Morvan: "Timide Marcel Aym", 28 dcembre
1955; No. 589.
Brissand, Andr: ttMarcel Aym pass au peigne fin
de la critique dite de droite", 28 dcembre 1960;
No. 850.
FIGARO LITTERAIRE. LE
Lemarchand, Jacques: "Les quatre vrits", 30 janvier
1954, p. 12.
Blanzat, Jean: "En arrire", 20 janvier 1951, p. 12
Lemarchand, Jacques:"Les oiseaux de lune 11 , 7 janvier
1956, p. 12.
Estang, Luc: "Les tiroirs de l'inconnu", 5 novembre
1960, p. 12.
NOUVELLES LITTERAIRES , LES
Delpech, Janine: "Y-a-t-il une crise du roman franais?tt,
Rponse l'enqute de Janine Delpech, 18 dcembre
1947; No. 1059.
120

D'Aubarde, Gabriel: ttRencontre avec Marcel Aym",


21 janvier 1954; No. 1377.
Perrin, Michel: "Comment nat une pice", 14 avril
1960; No. 1702.
OPERA
Billetdoux, !ranois: "Marcel Aym, l'homme la
tte de bois", 19 dcembre 1951.
PARIS-MATCH
Farran, Jean: "Marcel Aym, le taciturne des
lettres", 8 janvier 1955; No. 302, pp. 32-43.
RIVAROL
Poulet, Robert: "Aym et Aragon, les derniers potes",
10 novembre 1960; No. 513.

-TIME
"The Conscience of Love", (Critique du livre de
Marcel Aym: Les tiroirs de l'inconnu), 4 mai
1962; No. 18, pp. 62-63.
3. R e v u e s
BIBLIO
Nimier, Roger: "Marcel Ayf#., rat des champs",
octobre 1958; No. a, pp. 3-6.
ECRITS DE PARIS
Vandromme, Pol: "I'larcel Aym, rat franciscain",
novembre 1960; No. 187, pp. 100-109.
ESPRIT
Magny, Claude-Edmonde: "Marcel Aym ou le paysan
de Parisn, novembre 1940; No. 94, pp. 56-59.
FRENCH BEVIEW, THE
Marcel, Claude-Henri: "Marcel Aym ou le bon sens
paradoxal", octobre 1951, pp. 1-9.
Loy, [Link]: "The reality of Marcel Aym's
world", dcembre 1954, pp. 115-127.
121

Carlut, Charles: "Rire et satire dans le thtre


de Marcel Aym", avril 1960, pp. 448-453.
NOUVELLE REVUE FRANCAISE, LA
Vaudal, Jean: "Gustalin", janvier 1938, pp. 489-490.
OEUVRES LIBRES , LES
Ganne, Gilbert: "Marcel Aym l'anti-conformiste",
avril 1952; No. 297, pp. 133-160.
:PARISIENNE, LA
Nimier, Roger: "Une forte tte", (Un pastiche de
Marcel Aym), dcembre 1953; No. 12, pp. 1613-1618.
Henry, Genevive: "Les quatre vrits", mai 1954;
, .
No. 17, pp. 590-593.
PARIS-THEATRE
Aubriant, Michel: "Marcel Aym et la comdie de
tous les jours", septembre 1953; No. 76, pp. 13-18.
T.A:B LE RONDE, LA
Braspart, Michel: "L'oeil d'Uranus", septembre 1948;
No. 9, pp. 1544-1546.
Bras part, Michel: "Une histoire invraisemblable",
avril 1952; No. 52, pp. 167-169.
TERRE HUMAINE
Lerminier, Georges: "Marcel Aym et les juges",
juin 1952; No. 6, pp. 131-133.
,
C. OUVRAGES CONSULTES
Boisdeffre, :Pierre: Une histoire vivante de la littrature
d 1 aujourd 1hui, Paris, Perrin, 1962.
Brasillach, Robert: Notre avant-guerre, Paris, Plon, 1941.
122

Brodin, Pierre: Prsences contemporaines, Paris,


Editions Debresse, 4e Ed., 1958,
3 vol.
Camus, Albert: L'tranger, New-York, Appleton Century
Crofts, Inc., 1955.
Le mythe de Sisyphe, Paris, Gallimard,
1942.
Castex, Le conte fantastique en France de
Pierre-Georges: Nodier Maupassant, Paris, Corti, 1951.
Clouard, Henri: Histoire de la littrature franaise
du symbolisme nos jours, Paris,
Albin Michel, 1949, 2 vol.
Criticus ( pseud. Le style au microscope, Paris, Calman-
Marcel Berger ) : Lvy, 1949, 4 vol.
Jaloux, Edmond: L'esprit des livres, Paris, Plon, 1923.
Kafka, Franz: La mtamorphose, Paris, Gallimard,
Collection 11 Le livre de poche", 1955.
Lalou, Ren: Histoire de la littrature franaise
contemporaine, Paris, P.U.F., 1947,
2 vol.
Mrime, Prosper: Carmen, Paris, Calman-Lvy, s.d.
Nadeau, Maurice: Littrature prsente, Paris, Corra,
1952.
Nodier, Charles: Contes fantastiques, Paris, Charpentier,
1874.
Perret, Jacques: La bte Mahousse, Paris, Gallimard,
1951.
Poulet, Robert: Partis pris, Bruxelles, Les Ecrits,
1943.
Robbe-Grillet, Alain: Dans le labyrinthe, Paris, Les Editions
de Minuit, 1959.
Vax, Louis: L 1 art et la littrature fantastique,
Paris, F.U.F., Collection "Que sais-je?",
1960.

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