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Chatenay Psychanalyse Et Cybernétique

Ce document résume une conférence de Lacan de 1955 sur la cybernétique et la psychanalyse. Lacan explique les liens entre la cybernétique, les sciences du langage et la psychanalyse, notamment en ce qui concerne le fonctionnement de l'inconscient et le déterminisme. Il aborde également la question de l'intention dans les lois déterministes.

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Chatenay Psychanalyse Et Cybernétique

Ce document résume une conférence de Lacan de 1955 sur la cybernétique et la psychanalyse. Lacan explique les liens entre la cybernétique, les sciences du langage et la psychanalyse, notamment en ce qui concerne le fonctionnement de l'inconscient et le déterminisme. Il aborde également la question de l'intention dans les lois déterministes.

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09-03-14 Psychanalyse et cyberntique Intervention Strasbourg Page 1 sur 9

Dernire impression le 15/03/2009 [Link]

Je remercie Armand Zaloszyc et la Section Clinique de Strasbourg de mavoir invit lire


cette confrence que Lacan a prononce en 19551. Je les en remercie parce que, au-del du
plaisir de venir Strasbourg vous rencontrer pour travailler un peu avec vous, davoir relu une
nouvelle fois cette confrence mest apparue son actualit brlante.

Cyberntique, machines, pense, parole et signifiant, lettre et jouissance


I - Cyberntique
Prenons les choses comme cela : le terme Cyberntique a t forg par Wiener, en 1945,
partir du grec kubernetik, gouverner . La cyberntique, cest la science du gouvernement.
Le terme nest plus beaucoup utilis, on a divis le champ en sciences cognitives ,
neurosciences et sciences du management trois dnominations diffrentes, pour
trois domaines dapplication diffrents, mais quil me semble justifi de regrouper, car elles
relvent toutes trois, il me semble, du mme paradigme. Paradigme que jnoncerai ainsi : le
langage y est conu comme instrument de communication, la communication comme
transmission dinformations, lobjet de ces dites sciences tant les systmes de traitements de
linformation les dites sciences du management ont pour objet les organisations humaines,
conues comme des systmes de traitement de linformation.
Des sciences du gouvernement aux sciences du management, il y a un pudique dplacement.
Lexercice du pouvoir se maquille du vocabulaire de la gestion, le discours du matre se
prsente comme discours du gestionnaire. Que prtend le gestionnaire, disons le bureaucrate ?
quil nest pas le matre, mais servant du savoir. Ce nest pas moi qui fait les rgles, je
suis dsol de vous licencier, mais les chiffres du march mondial nous imposent de
dlocaliser nos activits .
Gouverner, cest prvoir , avait dit Pierre Mends-France2. Traduisons : gouverner, cest
calculer. Calculer, cest--dire numriser, chiffrer, compter, valuer, faire des estimations,
tablir les probabilits sur la base desquelles on tentera danticiper sur les calculs des autres
acteurs du jeu mondial. En anticipant sur lenseignement de Lacan, le discours du Matre se
cache sous celui de luniversitaire jai le plus grand respect pour les universitaires, mais
cest ainsi que Lacan, dans son Sminaire XVII a nomm le discours du matre moderne, du
capitaliste, du bureaucrate.3
Cyberntique dit que toute cette prtendue scientificit gestionnaire a une fonction, celle
de voiler quen fait gouverner cest dcider, et que la dcision est le fait du matre.
Je vous le disais, cest dune actualit brlante, et je menflamme un peu.
Revenons calmement sur le texte.

En quoi la cyberntique intresse-t-elle la psychanalyse ?


En demandant lanalysant de se soumettre la rgle de lassociation dite libre, Nous nous
efforons, dit Lacan p. 341, dobtenir dun sujet quil nous livre sans intention ses penses
comme nous disons, ses propos, son discours, autrement dit quintentionnellement il se
rapproche autant que possible du hasard. Ce terme de hasard a rsonn, pour moi, avec
ce que Jacques-Alain Miller a avanc dans son cours cette anne, en fvrier : il a parl de la
contingence, et notamment propos de lassociation dite libre et des formations de
linconscient qui en mergent lapsus, rves, etc.

1
J. Lacan, Psychanalyse et cyberntique, ou de la nature du langage , in Le Sminaire, livre II, Le moi dans la
thorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse, Seuil, Paris, 1978, chapitre XXIII.
2
Cf. J.-A. Miller, in Le calcul du meilleur : alerte au Tsunami numrique , Multitudes n 21, 2005.
3
J. Lacan, Le Sminaire, livre XVII, Lenvers de la psychanalyse, Seuil, Paris, 1991, deux premiers chapitres.
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Dernire impression le 15/03/2009 [Link]

Mais revenons. videmment cette rgle de lassociation dite libre serait absurde, folle, serait
une invitation la folie et les analystes sont prudents quant inviter lassociation libre un
sujet quils pensent psychotique , cette rgle serait folle si nous ne supposions pas qu
ainsi tenter dabandonner la matrise de ses propos, lanalysant laisserait venir au jour un
autre ordonnancement, un autre ordre, un certain dterminisme qui simpose lui malgr ses
intentions. Cet ordre suppos, cest linconscient comme discours. Or quest-ce quun
discours, au sens le plus courant du terme, sinon une parole ou un crit ordonnanc, cest--
dire un ordonnancement symbolique ? Et de plus ce discours est discours de lAutre, puisque
le sujet a accept den abandonner la matrise.
Or les machines cyberntiques les ordinateurs par exemple, mais aussi les systmes de
pilotage des canons de DCA auxquels avait travaill Wiener pendant la guerre, et bien
dautres choses encore , les machines cyberntiques sont des machines qui manipulent des
informations, des symboles ce sont des machines symboliques. Et de plus, ce sont des
machines autorgules cest lusage du feed-back. Cest--dire que ce sont des systmes
symboliques qui fonctionnent sans nous, dont le fonctionnement est spar de notre
subjectivit, Autre par rapport notre subjectivit. Comme le dit Lacan page 346, Cela
fonctionne dans le rel et indpendamment de toute subjectivit. Il y a une autonomie du
symbolique, et cette autonomie est efficace cela fonctionne dans le rel. Je pense au beau
titre que vous vous tes donn pour cette anne, Lart de lefficacit mais justement,
vous navez pas dit La science de lefficacit , mais lart de lefficacit cest crucial, et
jy reviendrai pour suggrer quil y a une potique mathmatique. Et aprs tout, la
mathmatique et la logique faisaient partie, au Moyen ge, des arts libraux.4

Alors je ne vais pas essayer de vous rsumer lhistoire de la science et des sciences
conjecturales jusqu lavnement de la cyberntique que Lacan dveloppe dans ces pages
cest limpide, absolument sensationnel, je nai jamais lu ailleurs cette articulation entre
sciences exactes et sciences conjecturales, et jajouterai que cest parfaitement inform,
jusque dans les dtails5.
Mais je vais quand mme vous parler de deux points de son dveloppement.

Premier point : comment comprendre cette phrase : La notion mme du dterminisme, cest
que la loi est sans intention ? Cela ma fait difficult. Alors jai cherch des exemples.
Prenons la thorie no-darwinienne : dans la duplication de lADN, se produisent des erreurs,
au hasard, disons dans la contingence. Et il peut se trouver que ces mutations confrent aux
individus qui en sont porteurs un certain avantage statistique dans le milieu dans lequel la
contingence a fait quils vivent. Nulle intention nest venue orienter la mutation, ni organiser
la rencontre entre cette mutation hasardeuse et le milieu dans lequel elle se rvlera
statistiquement avantageuse. Et ce nest pas un hasard, cest le cas de le dire, si des opposants
la thorie darwinienne se rclament de l Intelligent Design , du dessein, de lintention
intelligente. Ils ont bien repr que le point critique est celui de lintention.
Autre exemple : Lorsque Newton rpond ceux qui lui demandaient comment la terre et la
lune savent quelle distance elles sont lune de lautre, lorsquil leur rpond Je ne feins pas
dhypothse , que dit-il ? Jtablis les formules dterministes de la gravitation. Quant
savoir quelle est lintention qui prside la soumission des astres cette loi, ce nest pas du
ressort de la science, je ne feins pas dhypothse.

4
Arts libraux : libres de contraintes de la production, contrairement architecture ou peinture : langage : le
trivium (dialectique ou logique, rhtorique, grammaire) puis mathmatiques : le quadrivium (arithmtique,
gomtrie, musique et astronomie).
5
Cf. le passionnant livre de Mathieu Triclot, Le moment cyberntique. La constitution de la notion
dinformation, Champ Vallon, Seyssel, 2008. Mathieu Triclot cite dailleurs Lacan plusieurs reprises.
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Deuxime point. Lacan, lpoque de ce Sminaire, dfinit le rel de la Science comme ce


que lon retrouve toujours la mme place (p. 342). Mais dans ce texte, il fait une prcision,
que personnellement javais oublie : le rel est ce que lon retrouve la mme place, quon
ait pas t l o quon y ait t . Et il ajoute : Et nos propres dplacements nont pas, en
principe, sauf exception, dinfluence efficace sur ce changement de place revoici
lefficacit. On conoit bien que la trajectoire de la lune nest pas modifie par le fait que
nous soyons l, ou pas. On conoit que nos dplacements nont pas deffet notable sur la
trajectoire de la lune. Le rel est ainsi dfini comme ce qui est indpendant de lobservateur et
de sa thorie. Le rel, cest ce qui est indpendant du rfrentiel , disait Einstein. Mais
alors, quid des situations o lon ne peut considrer comme ngligeable linfluence de
lobservateur sur lobjet quil observe ? a a t un problme, dans la physique des particules.
Et quid alors des sciences humaines ? On ne peut ngliger linfluence de la simple prsence
de lethnologue sur la tribu quil tudie. Alors si par dfinition le rel est ce que lon retrouve
la mme place, quon ait pas t l ou quon y ait t , quel est le rel de la physique des
particules, de lethnologie, de lconomie, de la clinique mdicale et de la psychanalyse ?

Dans son Introduction luvre de Marcel Mauss6, Lvi-Strauss, en 1950 sans doute
Lacan y pense dans le passage que je suis entrain de commenter , Lvi-Strauss nous dit que
la question intervient partout o lon se propose de faire des mesures fines, cest--dire o
lobservateur (lui-mme, ou ses moyens dobservation) sont du mme ordre de grandeur que
lobjet observ . Comment alors atteindre lobjectivit, au rel, comment rcuprer cette
diffrence dordres de grandeur ? Une des rponses ce nest pas celle de Lvi-Strauss
passe par la statistique. Lobjet de la statistique nest pas un individu ou quelques individus,
son objet cest une population, cest--dire quelque chose dun ordre de grandeur trs
suprieur celui de lobservateur. Linfluence variable de lobservateur sur ce quil observe,
ses prsupposs, ses maladresses, limperfection de ses instruments sont alors supposs
compenss par la multiplicit des observations et des observateurs. Il est amusant quune des
premires avances de cette mthode ait t le fait des astronomes la mthode des
moindres carrs7. Cette rponse seul labord statistique peut prtendre lobjectivit
cette rponse a t et reste celle de la mdecine des Facults, de la mdecine universitaire,
contre la clinique au cas par cas des praticiens. Cest videmment une rponse que lon peut
contester rationnellement, car elle nglige les biais massifs, le poids norme que fait peser le
choix des catgories qui prside llaboration du protocole sur ce qui est pris en compte
dans les rponses de celui, homme ou objet, qui est interrog8. Tous ceux qui ont affaire au
DSM en savent quelque chose. Actualit brlante.

Lvi-Strauss ne rpond pas par la statistique. Je dirai quil rpond par la structure. Il ne sagit
pas de comptabiliser les phnomnes, disons les signes, mais de viser, travers les variations
des signes, y compris celles quintroduit la prsence de lobservateur, de viser la permanence
de la structure, de lordre symbolique lintrieur duquel adviennent ces phnomnes et
cet ordre, lui, ne varie pas, sauf exception. Et ceci est vrai, remarquons-le, de la science
exprimentale, qui drange dlibrment les phnomnes. Ce qui nest pas drang, ce qui
revient la mme place, ce ne sont pas les signes, cest lordre symbolique qui prside la
venue des signes, cest la structure. Ainsi conu, le rel qui revient la mme place, cest

6
Cl. Levi-Strauss, Introduction luvre de Marcel Mauss , in M. Mauss, Sociologie et Anthropologie, PUF,
Paris, 1950, p. XXVII.
7
A. Desrosires, La politique des grands nombres : histoire de la raison statistique, La Dcouverte, 2000. Voir
aussi J.-A. Miller, Lre de lhomme sans qualits , La Cause freudienne n57, 2004, pp. 73-97.
8
Cf. par exemple I. Hacking dans son cours au Collge de France, Faonner les gens II , 2005.
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la structure. Le rel-de-la-structure , dira Lacan, sans doute un peu ironiquement, dans


Tlvision , dix huit ans plus tard9 lpoque, il aura rompu avec le structuralisme. Il
ne dit videmment pas cela en 55, il considre que le rel reste en-dehors de la cure, que cest
une inertie a revient toujours la mme place , une inertie sur laquelle la psychanalyse
na pas prise. Cela nous fait deux rels, celui qui reste en-dehors de lexprience, et le rel-
de-la-structure , objet de la science de la combinaison des places en tant que telles .10 La
cyberntique est de lpoque de lmergence du structuralisme.

De plus, comment entendre que quelque chose revienne toujours la mme place, sinon
comme un mode de la rptition et la rptition, lpoque, pour Lacan, est au cur de
lordre symbolique.
Or il se trouve que cette rptition est au principe, aussi, des machines. Ce rel-de-la-
structure , disons moins anachroniquement lautonomie de lordre symbolique dont il essaye
de convaincre les participants son Sminaire, Lacan en trouve une manifestation
spectaculaire dans les machines cyberntiques, en ce quelles fonctionnent dans le rel, et
indpendamment de toute subjectivit.
Entrons dans les machines symboliques.

II Machines symboliques
Jai t tent de vous parler de la machine de Turing cest assez simple, et cest trs bien
expliqu dans le livre La machine de Turing 11, ou encore de la dmonstration du premier
thorme dincompltude de Gdel12 Turing dailleurs utilise la dmonstration de Gdel
dans son article. Mais Armand Zaloszyk ma dit que M. Jean Franon, qui est Professeur
mrite dinformatique lUniversit de Strasbourg, donnerait une confrence
prochainement, il a bien sr une comptence que je nai pas sur la question. De plus, nous
sommes ici la Section Clinique de Strasbourg essayons-nous un exemple lacanien.
Lacan nous donne dans ce Sminaire un exemple de machine qui fonctionne dans le rel
qui a une efficacit relle et indpendamment de toute subjectivit
indpendamment des intentions des sujets qui sy trouvent pris. Il nous en donne un exemple
lorsquil analyse lcrit dEdgar Poe, La lettre vole . Je nentre pas dans le dtail, vous
lavez tudi, mais que nous prsente-t-il ? Le petit drame met en jeu quatre personnages, le
Roi, la Reine, le Ministre, Dupin, et un objet, la lettre. Cest bien en tant quobjet que cette
lettre intervient, puisquon ne saura jamais ce quelle dit. En dautres termes, cette lettre est
un message qui ne vaut pas par ce quil dit, qui ne vaut pas par sa smantique. Comme dans
les machines cyberntiques, comme dans la thorie de linformation, la smantique nest pas
prise en compte. Cest un petit drame qui se droule travers les dplacements de lobjet
lobjet passe de la Reine au Ministre, puis Dupin, pour revenir la Reine. La tension
dramatique, la menace tient ce que cet objet ne doit pas parvenir au Roi. Or le Roi nest roi
quen tant quil occupe la place symbolique du Roi, pas en tant que sujet. De mme, la Reine
est reine en tant quelle occupe la place symbolique de la Reine. Roi , Reine ,
Ministre , Dtective , sont les noms de diffrentes places dans un certain ordre
symbolique. On sintresse aux places. Lobjet ne doit pas venir la place du Roi. Car que se
passerait-il sil y venait ? La Reine se rvlerait pas toute sa place de Reine, la Reine se
rvlerait pas-toute Reine elle se rvlerait aussi femme. Et ceci remettrait en question
lordre des places, la structure dans laquelle la Reine est reine, et le Roi roi cela remettrait

9
J. Lacan, Tlvision , Autres crits, Seuil, Paris, 2001, p. 537.
10
J. Lacan, Le Sminaire, livre II, Le moi, [Link]., p. 345.
11
A. Turing, J.-Y. Girard, La machine de Turing, Seuil, Paris, 1995.
12
K. Gdel, E. Nagel, J. R. Newman, J.-Y. Girard, Le thorme de Gdel, Seuil, Paris, 1989.
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en question la Royaut en tant quordre symbolique.13 Cet ordre symbolique de la Royaut,


quel est-il, comment qualifier sa loi ? Il me semble pouvoir obtenir votre agrment, si je vous
propose de dire que la loi de la Royaut est phallique. La lettre, lobjet risque de rvler que la
Reine nest pas toute soumise la loi phallique, quelle est aussi femme. videmment, je lis l
le Lacan du Livre II avec un Lacan bien postrieur, celui par exemple de lpoque du Livre
XVIII, o Lacan revient sur La lettre vole .14
Lobjet ne vient pas la place du Roi, mais ses dplacements, de la Reine au Ministre, puis
Dupin pour revenir la Reine, ne sont pas sans effets dans le rel, cela fonctionne dans le
rel, la lettre, nous dit Lacan, a des effets de fminisation sur son dtenteur. Pourquoi le
simple fait de dtenir la lettre fminise-t-il son dtenteur ? Pour la Reine, je crois avoir
compris, mais pour le Ministre, et pour Dupin ? Lorsque vous dtenez la lettre, vous dtenez
la possibilit de rvler, mme par inadvertance, que la Reine nest pas-toute sous la loi
phallique. Vous dtenez un objet qui pourrait rvler, mme malgr vous, que tout ne se
soumet pas la loi phallique et en cela, vous tes en instance dtre hors-la-loi, vous ntes
plus tout fait votre place de sujet du Roi, vous tes vous-mme pas tout entier pris sous la
loi phallique. Si tre femme, cest tre pas-toute prise sous la loi, sous lordre phallique, vous
en tes fminis.
Revenons notre proccupation concernant les places. Lorsque lobjet occupe une place,
celui qui sy tenait en est d-plac mis hors de la place que lui assignait lordre
symbolique. Les actes des personnages, leurs intentions bonnes ou mauvaises, et mme leur
position sexuelle, sont dtermins par les diffrentes places que prend lobjet, la lettre, dans
une petite machine symbolique. Disons-le en anticipant une nouvelle fois sur lenseignement
de Lacan, cette machine, que jai appele la Royaut , cest le Discours du Matre dont
Lacan donnera la formule, le mathme, dans son Sminaire XVII Lenvers de la psychanalyse,
quinze ans aprs.

Il y a des places diffrencies par leur position les places sont ordonnes. Cet
ordonnancement des places, on peut lappeler une syntaxe. La smantique, elle, ne joue pas :
le contenu de la lettre reste ignor. Le sens au sens smantique de signifi, Sinn, ne joue pas.
Par contre, si lon veut, il reste une signification primordiale, une Bedeutung, une
signification partir de laquelle les dplacements sordonnent, disons un axiome de lordre
symbolique de la Royaut, que je proposerais dcrire ainsi : lobjet ne doit pas venir la
place du Roi sinon cest la structure elle-mme qui est atteinte dinconsistance.
Maintenant cette lettre, cet objet qui agite les personnages et les fminise, qui les divise
disons qui cause leur dsir , je ne vois pas pourquoi je minterdirais de la dsigner par une
lettre, par exemple a. Lappareil symbolique, le petit drame de La lettre vole peut se
formaliser, scrire comme une srie de rgles de dplacements de lettres, avec un point de
dpart, une initialisation, et chaque pas du dveloppement du drame, une instruction : si telle
lettre est telle place alors il sen suit que
En quelque sorte, cest un petit programme informatique. Jai rencontr Mr Riguet, le
mathmaticien qui en 1955 travaillait avec Lacan, et qui dailleurs intervient dans le
sminaire, il mavait confi comment il avait tent de formaliser, dcrire le programme de
La lettre vole . Mais il avait d abandonner, tout ne se laissait pas formaliser. Je dirais
mais cest facile dire lorsquon a pu lire le Lacan du Sminaire XX par exemple je dirais
qu mon avis quelque chose ne pouvait que rsister la formalisation leffet de
fminisation.

13
La Royaut en danger fait le scnario de lexcellent film de Stephen Frears, The Queen.
14
J. Lacan, Le Sminaire, livre XVIII, Dun discours qui ne serait pas du semblant, Seuil, Paris, 2006, pp. 101-
105.
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III - Pense
Reprenons. Depuis la dmonstration de Gdel, le lambda calcul de Church et les machines de
Turing, depuis la conceptualisation par Turing de ce qui allait devenir les ordinateurs que
nous utilisons, lide sest rpandue que, partir du moment o lon dispose daxiomes, cest-
-dire de propositions de dpart que lon ne dmontre pas, dun alphabet, de lettres et de
rgles combinatoires, toute proposition, si elle est dmontrable, devrait pouvoir scrire
comme le rsultat dun calcul, cest--dire si vous voulez dun programme. Je suis prudent,
jai dit lide sest rpandue , pas on sait , parce que je ne suis pas tout fait sr que
toutes les mathmatiques et toutes les logiques puissent sy soumettre cest discuter.

Or quest-ce que la pense ? Ne serait-ce pas une succession rgle de propositions, de


propositions que lon devrait pouvoir crire avec des lettres, et donc quelque chose qui
ressemble la mise en route dun programme, dune machine de Turing ?
Do la question les machines pensent-elles ? Cest un dbat qui a agit les logiciens,
Gdel notamment15, et les philosophes, par exemple Searle16. Les machines pensent-elles ?
Alan Turing, dans un article de 195017, a propos de remplacer la question par une autre qui
serait : La machine russit-elle le jeu de limitation que je propose ? . Je ne rsiste pas
vous prsenter sa premire version du test, cest trs amusant :
Cest un jeu qui dans un premier temps se joue trois personnes, un homme (H), une femme
(F), et un interrogateur (I), qui peut tre de lun ou lautre sexe. Linterrogateur ne se trouve
pas dans la mme pice que les deux autres personnes, il ne communique avec eux que par
tlscripteur. Disons maintenant par eMail sans images! : il na donc que le texte des
rponses pour se guider.

Le but du jeu pour linterrogateur est de dterminer qui est lhomme et qui est la femme.
Linterrogateur est libre des questions quil pose, et lhomme comme la femme sont libres de

15
Cf. P. Cassou-Nogus, Gdel et la thse de Turing , Revue dHistoire des Mathmatiques, Tome XIV,
fascicule 1, 2008, pp. 77-111. En fait Gdel ne discute pas directement de cette question, mais discute de la
question de savoir sil existe des procdures (des suites doprations dtermines par des rgles univoques)
irrductibles des procdures de Turing (p. 80), cest--dire des machines de Turing.
16
Sur les dbats sur les tests de Turing, voir M. Triclot, Le moment cyberntique, op. cit., pp. 129-169.
17
A. M. Turing, Computing Machinery and Intelligence , Mind 59, 1950. Traduit en franais dans A. Turing,
J.-Y. Girard, La machine de Turing, [Link] et dans A. Plissier et A. Tte, Sciences cognitives, textes fondateurs,
(1943-1950), PUF, Paris, 1995, pp. 255-285. Jai remplac les lettres (A), (B), (C) quutilise Turing par
respectivement (H), (F), (I).
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leurs rponses. Le but de la femme est daider linterrogateur, celui de lhomme est de se faire
passer pour la femme.
Nous posons maintenant la question, dit Turing, Quarrivera-t-il si une machine prend la
place de lhomme dans ce jeu ? Linterrogateur se trompera-t-il aussi souvent que dans la
situation o le jeu comporte un homme et une femme ? Ces questions remplacent notre
interrogation premire, Les machines peuvent-elles penser ? .
La machine pense entre guillemets si elle russit aussi bien quun homme se faire passer
pour une femme Je trouve cela dlicieux, et je trouve intressant ce retour de la question
fminine, que lon rencontrait dj dans La lettre vole .

Alors, les ordinateurs pensent-ils ? On sait bien quelle ne pense pas, cette machine, dit
Lacan page 350. Cest nous qui lavons faite, et elle pense ce quon lui a dit de penser. Mais si
la machine ne pense pas, il est clair que nous-mmes ne pensons pas non plus au moment o
nous faisons une opration. Nous suivons exactement les mmes mcanismes que la
machine.
Si la machine ne pense pas, il est clair que nous-mmes ne pensons pas non plus au moment
o nous faisons une opration
Quest-ce-que la pense alors ? Je ne suis pas l pour faire de la philosophie, reprenons la
question autrement. Plaons-nous au lieu o lon considrerait a priori que la pense consiste
faire des oprations, plaons-nous dans la logique ou les mathmatiques on conoit en
effet souvent lactivit mathmatique ou logicienne partir dune phrase de Russell que
Lacan cite souvent, comme la mise en uvre dune pure manipulation de symboles dont on
ignore le sens la dite pense mathmatique serait rductible la mise en uvre dune
machine symbolique. Mais deux points au moins viennent sopposer cette ide.
Dune part, le programme de rduction de la mathmatique une machine symbolique, soit le
programme de Hilbert, a t logiquement invalid, notamment par Gdel, Church et Turing.
Dautre part, dautre part surtout, de nombreux mathmaticiens tmoignent que la
formalisation, le passage lcriture des formules avec des lettres, lcriture, nest quune
part, certes prgnante et souvent pnible, mais quune part de leur activit mathmatique. La
pense, la rflexion mathmatique, nous disent-ils, ne peut se rduire lcriture
mathmatique, la formalisation. Certes une dmonstration formalise, crite, pourrait tre
mise en machine et dailleurs certaines dmonstrations ne peuvent tre produites et
vrifies quen passant par un ordinateur. Certes on pourrait envisager dentrer en machine
une thorie, cest--dire des axiomes, un langage et des rgles de combinaison, et faire tourner
la machine pour quelle nous sorte tous les thormes de la thorie. Mais tout le problme
serait de dcider lesquels de ces thormes sont intressants. Le grand mathmaticien, le
mathmaticien qui ouvre des perspectives, nest pas quun bon calculateur et parfois il
nest pas un bon calculateur. Et certains mathmaticiens des plus minents ne sintressaient
pas beaucoup, daprs ce quon nous dit, la formalisation ils laissaient a dautres. Je
pense par exemple Grothendieck, si vous lisez ses Rcoltes et semailles 18, certains
passages atteignent la posie les mathmatiques comme art de lefficacit. Il faut plus
que le calcul, il faut orienter le calcul. Il faut, dirais-je, un dsir. Poincar disait que lintuition
tait fondamentale, et a crit que certaines de ses avances venaient de linconscient19. Gdel
sest pos jusqu la folie la question : si le calcul nexplique pas la cohrence, do vient-
elle ? De linconscient ? de Dieu ? Et do viennent les incompltudes ou les inconsistances ?
De ma condition limite ? Des dmons ?20

18
A. Grothendieck, Rcoltes et semailles , tlchargeables sur [Link]
19
H. Poincar, Linvention mathmatique et J. Hadamard, Essai sur la psychologie de linvention dans le
domaine mathmatique , Editions Jacques Gabay, Sceaux, 1993.
20
Cf. P. Cassou-Nogus, Les dmons de Gdel. Logique et folie, Seuil, Paris, 2007.
09-03-14 Psychanalyse et cyberntique Intervention Strasbourg Page 8 sur 9
Dernire impression le 15/03/2009 [Link]

IV Parole et signifiant
Ren Guitart, un ami mathmaticien, me disait que la mathmatique tait une langue vivante
une langue vivante que lon parle, avec ses patois rgionaux, et qui dborde lcriture.
David Ruelle crit que les mathmatiques, dans leur pratique actuelle par les
mathmaticiens, sont la discussion (dans une langue naturelle laquelle sajoutent des
formules et du jargon) dun texte formalis qui nest jamais crit explicitement. 21 Et de toute
faon lcriture ne tient pas toute seule, il faut bien qu un moment o un autre le
mathmaticien parle, quil dise par exemple comment il faut lire ce quil a crit22. Il y a un au-
del mathmatique de lcriture formelle mathmatique. Lorsque Grothendieck lance ses
motifs , personne pas mme lui ne sait ce que cest, sinon que cest une Chose
mathmatique qui attend sa formalisation, qui attend daccder la dignit dobjet
mathmatique23 : cest un pur signifiant, ce nest pas encore vraiment une lettre
mathmatique.
Alors, la raison pour laquelle les machines ne pensent pas, et nous non plus lorsque nous
faisons des oprations, tiendrait-elle ce que la pense, cest dans la parole, de lordre du
signifiant, et que la formalisation, le passage lcriture, la lettre, tuerait la pense ?
Faut-il penser que cest parce quil faut la parole pour lire la lettre que notre activit de
pense, y compris lorsquelle est mathmatique, ne peut tre compltement reprsente par
une machine ? Faut-il penser que cest parce que quelque chose du signifiant se perd lorsquil
devient lettre, que cette perte interdit aux machines de reprsenter notre activit de pense ?

Lacan en 1955 semble aller plus ou moins dans ce sens : je le cite page 355 : Ce qui dans
une machine ne vient pas temps tombe tout simplement et ne revendique rien. Chez
lhomme, ce nest pas la mme chose, la scansion est vivante, et ce qui nest pas venu temps
reste suspendu. Cest de cela quil sagit dans le refoulement.
Sil manque une lettre ou une ligne votre programme, si elle nest pas sa place, sil y a un
bogue, eh bien tant que la machine nest pas passe par l, vous ne vous en rendrez pas
compte. Le programme ne se dsorganise pas tout entier, il plantera ou produira des erreurs si
vous passez par l, mais pas avant.
Par contre le signifiant refoul, lui, insiste pour se faire entendre, mme dans des lieux qui a
priori nont rien voir avec sa place. a diffuse. Il ny a pas de rapport de proximit logique
ou matrielle entre la toux de Dora et limpuissance de son Pre. Le signifiant refoul
dsorganise et roriente autour de lui lensemble des rseaux signifiants, disons le graphe
inconscient. Pour proposer une autre mtaphore, le champ de linconscient est dform par le
signifiant refoul comme lorsquun objet massif dforme le champ gravitationnel dans lequel
il se dplace. Certains signifiants ont plus de poids que dautres, On saperoit quil y a des
mots qui portent, et dautres pas. Cest ce quon appelle linterprtation. , dira Lacan en
197424.

En quelque sorte, le vivant et la pense serait du ct de la parole, du signifiant, la


formalisation dans lcriture, la machinisation mortifierait la pense.

21
D. Ruelle, Ltrange beaut des mathmatiques, Odile Jacob, 2008, p. 23. Les italiques sont de moi.
22
Cf. J. Lacan, Le Sminaire, livre XVIII, Dun discours , [Link]., p. 92.
23
Cf. N. Charraud, La Chose mathmatique , La Cause freudienne n 44, 2000, pp. 134-143.
24
J. Lacan, Le phnomne lacanien (30 novembre 1974), Les cahiers cliniques de Nice, 1, juin 1998, pp. 9-25.
Je dois cette citation Anne Lysy-Stevens, Inconscient et interprtation , Liste de diffusion lectronique de la
New Lacanian School, fvrier 2009.
09-03-14 Psychanalyse et cyberntique Intervention Strasbourg Page 9 sur 9
Dernire impression le 15/03/2009 [Link]

V Lettre et jouissance
Mais aussi ne pourrait-on faire une autre lecture de ce que dit Lacan, que la scansion est
vivante , que le refoul revendique de se faire entendre ? Une autre lecture, certes
anachronique par rapport au Sminaire II, partir par exemple du titre de Linstance de la
lettre dans linconscient en 1957 Lacan fait remarquer dans le Sminaire XVIII quil a
crit Instance de la lettre , et pas Instance du signifiant 25 : linconscient nest pas
affaire de paroles, mais de paroles qui sinscrivent, cest--dire de lettres. Ne peut-on lire quil
y aurait dans la lettre, y compris dans la lettre logico-mathmatique, une autre dimension que
la pure dimension formelle ? La scansion est vivante : o se situe ce vivant qui donne
poids au signifiant refoul ? Ne serait-ce pas dans la lettre ? On pourrait en avoir lintuition
avec La lettre vole , avec les effets de fminisation de la lettre, on pourrait en avoir
lintuition avec le jeu de Turing qui fait intervenir une femme : quelque chose dans la lettre
nest pas dordre signifiant, quelque chose nest pas purement formel, quelque chose dans la
lettre elle-mme chappe lordre symbolique.
Il y a, dirais-je, une dynamique de la lettre. Les mathmaticiens en tmoignent : si les lignes
dcritures, si la dmonstration, le calcul mne un certain rsultat, mettons que le nombre
est transcendant, que cela vous plaise ou non, vous ne pourrez faire que ce nombre soit
rationnel. Lcriture vous contraint, elle a sa propre dynamique.
Quest-ce qui alimente cette dynamique ? Quelque chose insiste, quelque chose revendique,
dans la lettre. Et parfois cela angoisse les formules mathmatiques angoissent parfois, jai
vit de vous crire des formules. Et peut-tre pourrait-on dire que le mathmaticien est celui
qui russit faire de cet objet dangoisse la cause de son dsir. Il y a une dynamique de la
lettre, cest le pome qui fait le pote, et non linverse, disait Mallarm. Pour une part, cest le
mathme qui fait le mathmaticien26. La lettre impose sa dynamique. Comme on dit quune
quation est satisfaite pour certaines valeurs, quelque chose, dans la lettre, satisfait dans
langoisse parfois. La lettre engrne sur le corps.

Alors videmment janticipe janticipe sur les dveloppements de Lituraterre , 1971 :


Car rien de plus distinct du vide creus par lcriture que le semblant. Le premier est godet
prt toujours faire accueil la jouissance (). 27
Ce qui chappe la pense-machine, la lettre formalise, ce qui chappe de la lettre, cest la
jouissance. Ce qui fait tourner la petite machine, cest la jouissance de la lalangue.

25
J. Lacan, Le Sminaire, livre XVIII, op. cit., p. 89.
26
Cf. J. Lacan, Tlvision , Autres crits, Seuil, Paris, 2001, p. 539, ou Tlvision, Seuil, Paris, 1974, p. 62 :
quoi nous rompt ce dont le mathme, ou ce quil dtermine comme mathmaticien .
27
J. Lacan, Lituraterre , Autres crits, Seuil, Paris, 2001, p.19.

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