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Aspects de L' Esoterisme Chretien - XVIIIe Siècle

Ce document décrit l'ésotérisme chrétien au 18ème siècle en Europe. Il présente les principales idées des penseurs de cette époque, notamment leur intérêt pour la théosophie, la kabbale, la réintégration de l'homme dans son état originel, et leur croyance dans les correspondances entre l'homme, Dieu et l'univers.
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Aspects de L' Esoterisme Chretien - XVIIIe Siècle

Ce document décrit l'ésotérisme chrétien au 18ème siècle en Europe. Il présente les principales idées des penseurs de cette époque, notamment leur intérêt pour la théosophie, la kabbale, la réintégration de l'homme dans son état originel, et leur croyance dans les correspondances entre l'homme, Dieu et l'univers.
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ASPECTS DE L'ESOTERISME CHRETIEN - XVIIIe sicle

Extrait de Marie-Madeleine Davy, Encyclopdie des mystiques , vol. 02, Seghers, Paris,
1972.

L'SOTERISME chrtien constitue, sinon une tradition ininterrompue, du moins un


ensemble de tendances permettant de comparer entre eux des penseurs et des crivains
l'esprit souvent fcond, il se manifeste certaines poques plus qu' d'autres ; les
Kabbalistes chrtiens de la Renaissance constituent ainsi un renouveau de la thosophie
et de l'illuminisme en terre chrtienne ; mais le sicle s'y prtait ; et si Guillaume
Postel, Pic de la Mirandole, Reuchlin, n'ont cess d'avoir des successeurs, il faut
attendre la seconde moiti du XVIIIe sicle pour trouver une autre priode propice.
Certes, l'poque qui prcde la Rvolution franaise et qui la prolonge,
l'illuminisme ne gagne pas seulement des chrtiens ; mais ils sont la majorit, et si
leurs options thosophiques ne sont pas toujours identiques, du moins se rattachent-ils
une foi assez semblable. C'est d'eux qu'il s'agit ici, de leurs tendances les plus
reprsentatives, environ un sicle aprs la mort de Jacob Bhme jusqu'au congrs de Vienne.
Cet expos concerne essentiellement des thosophes chrtiens ; mais n'oublions pas
que des affinits identiques d'esprit rattachent ces derniers d'autres penseurs
galement marqus par le pythagorisme, la Kabbale, etc. Fabre d'Olivet, Court de
Gbelin ne font pas ici l'objet de dveloppements ; mais par leur thorie du langage, leur
got de la recherche analogique, leur dsir de parvenir une clef universelle, grce
une intuition guide par une Tradition qu'il s'agit de retrouver, on peut les comparer
Saint-Martin, Baader. C'est ainsi qu'il ne sera gure question des no-polythistes, de
tous ceux qui rpandent surtout aprs 1800 le got des spculations orientales,
prparant leur manire l'avnement du romantisme. Sans une semblable
limitation, ce chapitre aurait t dmesur ; mais un Restif de la Bretonne, un
Dupont de Nemours, y eussent trouv leur place. On constatera aussi, parmi ces
chrtiens, l'absence du grand pote von Hardenberg, alias Novalis, prsent dans un
autre chapitre ; certes, on se devait de le faire figurer parmi les romantiques allemands ;
mais il se rattache aussi l'illuminisme chrtien. Son absence est due au plan de cet
ouvrage. D'autre part, le choix des vingt-huit noms retenus ici pourra sembler arbi-
traire ; n'est-ce point le sort de toute slection de ce genre ? Si des penseurs tels que
Johann August Starck, Karl von Hund, Savalette de Lange, Jean de Turckheim,
Chefdebien, etc., ne font pas l'objet d'une rubrique particulire, c'est par manque
de place, et l'on pourrait bon droit prtendre que chacun d'eux et mrit d'tre
prsent sparment.
Quels traits communs runissent la plupart de ces penseurs ? Ils reprsentent la source
vive laquelle viendra puiser le romantisme ; presque tous, ils se rattacheraient plus
au romantisme allemand qu'aux autres courants littraires romantiques de
France et d'Angleterre par exemple. En premier lieu, ils font presque tous partie de
l'glise intrieure , se mfient des mdiations proposes par les grandes
glises constitues. L'glise matrielle est appele disparatre ; mais l'glise
invisible reprsente le rgne venir dont ils se considrent gnralement comme les porte-
parole. Foin des thologiens, et des preuves de l'existence de Dieu! Les meilleures
preuves sont en nous-mmes, dans le sentiment, o l'intelligence a sa part. Pourtant,
le catholicisme exerce souvent sur eux un bien singulier attrait ; Joseph de Maistre ne
cesse de lui demeurer fidle ; Lavater, pasteur protestant, nourrit pour Rome un
amour respectueux et discret ; Zacharias Werner devient prtre catholique ; et les
Aufklrer allemands, inquiets de ces tendances, reprochent aux illumins un crypto-
catholicisme, un cryptojsuitisme, dont ils sont bien rarement coupables. Jugement
sommaire, certes ; mais l'cumnisme est la mode ; en 1782, au convent de
Wilhelmsbad, Willermoz et ses partisans rvent d'utiliser la franc-maonnerie pour
rpandre le christianisme sur toute la terre : de telles tendances favorisent les
perscutions gouvernementales jsuites, bien souvent contre les lments
rvolutionnaires.
Les illumins chrtiens mettent fortement l'accent sur l'ide de chute et de
rintgration ; en mme temps, il rvent l'infini sur l'tat de l'homme avant la
chute, son rle dans l'conomie divine, son androgynit, etc., ainsi que sur la nature
mme de ce pch originel, qui suivit celui des anges et dont la matire grossire
actuelle, purement provisoire, est une consquence : Rom. VIII,19-22 fournit un terrain
de choix leurs spculations. A la suite de Jacob Bhme, qui exerce une trs
profonde influence chez plusieurs d'entre eux, ils confrent au fait historique de
l'Incarnation une signification cosmique, ils passent insensiblement d'une doctrine
de salut une cosmogonie. Les loges mystiques, et mme la franc-maonnerie tout
entire, par leur aspect initiatique, la nature de leurs rituels, orchestrent
magnifiquement ce thme. Presque toujours, il s'agit de se rintgrer dans l'tat qui a
prcd la chute de l'homme ; on peut y parvenir par la perfection intrieure, la
connaissance progressive des arcanes symboliques dvoils les uns aprs les autres
aux initis, et par la thurgie, qui met l'initi en contact avec des entits angliques
capables de le mener efficacement sur la voie du salut ; cette thurgie, chez les lus
Cohens et dans d'autres Ordres, n'est pas seulement individuelle ; sa pratique a aussi
une fonction universelle, qui est d'acclrer la rintgration de l'humanit et de faire
disparatre le mal de la surface de la terre. Ds 1780, les Rose-Croix d'Or d'Allemagne
ont dj essaim des loges dans presque toute l'Europe. Partout, et particulirement
dans les pays protestants, l'homme prouve souvent un besoin de compenser la
disparition des hirarchies spirituelle, politique, sociale, de l'Europe mdivale, en
s'affiliant des socits secrtes.
On comprend ds lors que ce renouveau des doctrines thosophiques s'accompagne
la fois d'un intrt plus marqu que jamais pour la doctrine des correspondances et,
partant, pour la nature et toutes ses manifestations. Cette conception des rapports
cohrents entre l'homme et Dieu, les anges et l'homme, l'homme et les choses, etc.,
se rsume dans le titre d'un des principaux ouvrages de Saint-Martin : Tableau
naturel des rapports qui unissent Dieu, l'homme et l'univers. Il s'agit d'expliquer la
nature par l'homme, et non pas l'homme par les choses. Chez beaucoup de ces
penseurs, il est difficile de sparer le physicien du mtaphysicien. Eckartshausen,
Novalis, Baader et bien d'autres rvent d'une physique transcendantale, d'une chimie
suprieure capable d'unifier ce qui jusqu'alors tait morcel, et de faire de
l'homme la fois un pote, un prtre et un mage. Certes, les charlatans pullulent.
Johann Gessner (1727-1779), Johann Georg Schrepfer (1739-1774), Gottlieb Franz
Gugomos (1742-1816) semblent abuser des pouvoirs dont ils se prtendent les
dpositaires ; mais tous les illumins de cette poque essayent d'embrasser les lois de
la nature autrement que par les mthodes du matrialisme. Le mesmrisme participe
une telle tentative : dans les annes quatre-vingts, Mesmer, Puysgur, rpandent la
thorie du magntisme animal . Une tude sur l'illuminisme du XVIIIe sicle ne
saurait les ignorer ; et si le prsent travail ne prsente sur eux aucun dveloppement
particulier, c'est qu'il a fallu se limiter l'sotrisme d'inspiration chrtienne. Mais,
presque toujours, l'intuition reste la mme : connaissance de Dieu et science de
Dieu deviennent connaissance de ce monde dans sa totalit. Connatre le monde, c'est
connatre Dieu dont la nature est une rvlation graduelle. La science acquiert du mme
coup une signification religieuse, et le salut du monde devient possible grce une
connaissance purifie de celui-ci. Herder parle de force dynamique , prparant
ainsi la voie Schelling ; il est moins question .du concept spinozien de substance
que d'nergie au sens leibnizien ; on proclame un monisme vitaliste, et Swedenborg,
physicien et visionnaire, remplace l'ide d'inertie par celle de mouvement dont est
constitue la substance active du monde.
L'lment gnostique, c'est l'accent mis sur l'existence et l'importance des esprits
intermdiaires entre l'homme et Dieu ; c'est la croyance en ces ons, en ces anges
auxquels les hommes sont d'ailleurs suprieurs car ils leur commandaient jadis :
sephirot, ides platoniciennes, Elohims, vertus, puissances, autant de mots qui se
rapportent peut-tre un archtype identique. Mais au dix-huitime sicle, le scenario
est presque toujours le mme : Dieu a puni l'ange dchu en crant le monde afin de l'y
enfermer, l'homme fut cr son tour pour servir de gelier au prvaricateur. Ce
monisme, s'il est de nature gnostique, ne saurait tre compar qu' celui de Basilide ou
de Valentin, au second sicle. Dj le no-platonisme affirmait des ides courantes
chez les physiciens romantiques . Pour Paracelse, Nicolas de Cuse, Cornelius Agrippa
et mme Kepler, l'univers est comme un tre vivant pourvu d'une me, une relation
d'universelle sympathie rgit toutes les manifestations de la vie, d'o la croyance en
la magie, en la valeur de l'arithmosophie ; les illumins du sicle verront presque
toujours dans les nombres un moyen d'accs aux plus hautes sphres de connaissance.
D'autre part, contemplation no-platonicienne et mystique chrtienne quitiste
surtout prsentent de grandes ressemblances, et c'est Paracelse que l'on doit
d'avoir fait concider cette mystique avec le no-platonisme pur, prparant ainsi la
voie l'illuminisme du XVIIIe sicle.
Les doctrines sotriques, perptues silencieusement pendant le XVIIe sicle, connaissent
donc un renouveau de faveur en ce XVIIIe sicle qui ressemble par tant de cts
l'poque o surgit le mouvement Rose-Croix. Saint-Martin contribue rpandre Jacob
Bhme en Allemagne et, partant, l'ide de diffrentes tapes de l'manation divine,
la notion de Sophia. Quitisme franais et pitisme allemand, qui teintent fortement
l'illuminisme de leur marque propre, ne sauraient pourtant se confondre avec lui car
les illumins attachent une grande importance la mystique spculative ainsi qu'
l'intrt actif port la nature ; ils cherchent non seulement l'illumination intrieure, mais
aussi la clef qui procure le savoir et la puissance suprmes. Kant, connu surtout
partir de 1781, semble rendre l'esprit sa dignit, mais sa pense ne suffit pas
satisfaire le dsir d'exaltation vitale si fortement ressenti par bien des mes de ce
temps ; les lois abstraites que propose le philosophe de Knigsberg restent au fond
assez loignes de cette volont de progrs crateur fond sur les instincts et les
tendances profondes de l'individu. A cet gard, si les illumins empruntent souvent
l'Aufklrung ses mthodes, on comprend les liens troits qui les relient au Sturm und
Drang, au rousseauisme, par leur got de la fraternit, de l'amiti, des petits
cnacles. Ils se rattacheraient aussi au classicisme par leur dsir d'ennoblissement de
l'homme. Mais c'est bien entendu au romantisme qu'on pourrait les rattacher, ce
romantisme ternel dont parle Nicolas Berdiaev qui doit tant certains d'entre
eux. Il crit en effet et cette phrase peut servir d'introduction la prsente tude : Le
romantisme exprime la vrit du subjectif contre le mensonge de l'objectif . Le
romantisme ne croit pas que dans le monde objectif on puisse atteindre la perfection
(Mtaphysique eschatologique).

Franz Xaver von Baader (1765-1841)

Il serait difficile de classer Franz Xaver von Baader dans un systme ; aussi bien aucun
parti politique ou philosophique allemand ne s'est-il jamais rclam de lui.
Catholique, il a pass presque toute sa vie prcher le rapprochement avec l'glise
orthodoxe, mais les thologiens officiels l'ont tenu l'cart. Si Baader reste in-
classable selon les normes courantes, c'est qu'il est un sotriste de pure souche.
Son style baroque, voire maniriste, mais toujours prcis, absolument accord sa
pense, rebute le lecteur habitu aux logiques occidentales de type aristotlicien,
d'autant que l'uvre entire se prsente sous forme de brochures, de petits crits
de circonstance dans chacun desquels il touche tous les problmes propos d'un
seul. Franz Hoffmann, disciple du thosophe, a heureusement rassembl ces
publications dans des uvres compltes, parues de 1851 1860.
N Munich en 1765, fils de mdecin, lui-mme tudiant en mdecine mais peu
dsireux d'exercer cette profession, Baader se tourne vers la minralogie qu'il
tudie Freiberg, en Saxe (1788-1792), l o enseigne Abraham Gottlieb Werner
qu'entendra plus tard Novalis. Ds cette poque Baader se familiarise avec les
crits mystiques , ainsi qu'il ressort de son Journal de jeunesse. En 1792, il se
rend en Angleterre pour quatre ans, y tudie les questions relatives l'industrie
des mines, s'intresse Darwin et Adam Smith. Rentr Munich, il se plonge
dans Bhme et dans Saint-Martin, pour devenir le Boehmius redivivus dont
parlera A.W. Schlegel. Lecteur des grands mystiques, il sera en mesure de faire
connatre Matre Eckhart Hegel. Un an aprs son retour d'Angleterre, nomm
conseiller des Mines de Bavire, il gravit rapidement les chelons de cette
carrire sans cesser de prouver ses rels talents d'administrateur ni un sens
pratique hors de pair. Correspondant d'Alexandre 1 er et de A.N. Galitzine jusqu'en
1822, il joue un rle de premier plan dans les tentatives de rapprochement entre
l'Allemagne et la Russie, si bien qu'avec Mme de Krdener il apparat comme un
des inspirateurs du projet initial de la Sainte-Alliance. Les uvres de Baader n'ont
pas t mises l'index, mais l'encyclique Aeternis patris unigenitus (1879),
expression du nothomisme romain, contribuera beaucoup touffer la voix du
thosophe et de tous ceux qui, proposant un renouveau catholique fond sur un
largissement de la thologie traditionnelle, tentaient d'difier l'glise intrieure
selon leurs moyens. Apprci de Bonald et de Lamennais, Baader a contribu
faire connatre en Allemagne ces deux penseurs.
Kant insistait sur la relativit de la connaissance, mais Baader met l'accent sur la
pntration du sujet et de l'objet, sur la coopration active du sujet la ralisation
de l'objet. Entre Jacobi, qui souligne trop le rle de l'optatif, du sentiment, et Hegel
qui a tort de croire au caractre inconciliable du rationnel et de l'affectif, Baader
affirme que la religion doit tre une science, et la science une religion, qu'il faut
savoir pour croire, et croire pour savoir. Seulement, la connaissance ne commence
point par le cogito cartsien mais par l'admiration, car connatre, c'est prendre
conscience de la connaissance que Dieu a de nous. Pourquoi ne pas partir de l'tre
qui nous fonde ? Ainsi, la connaiss ance qui commence par la foi et qui s'achve
par sa connaissance intellectuelle est le produit de la foi et de la spculation, elle est
aussi le prolongement naturel de la rvlation.
Dcrire la pense thosophique de Baader reviendrait, dans les grandes lignes,
dcrire celle de Bhme. Mais Baader, outre une parent certaine en matire de
cosmogonie, de cosmologie et d'anthropologie, met plus encore que Bhme
l'accent sur des problmes comme l'androgynit, la Sophia, les chutes succes-
sives, le sacrifice, le magntisme, l'amour. Il subit aussi, de trs bonne heure et
fortement, l'influence de Saint-Martin dont il connat la pense d'abord par le Magikon
(1784) de Johann Friedrich Kleuker, avant d'approfondir et de rpandre en Allemagne
les ides du philosophe franais. Baader meurt en 1841 sans avoir cess d'crire ; sa vie
et son uvre dbordent donc le cadre de l'poque tudie ici, mais de cette uvre
toutes les grandes routes sont dj traces en 1815, et mme ds 1797 (Contributions
la physiologie lmentaire) et 1798 (Du carr pythagoricien dans la nature ou les
quatre points cardinaux).
Baader, la suite de Bhme, d'Oetinger, de Saint-Martin, dveloppe les deux notions fonda-
mentales et complmentaires de corporit et d'antagonisme. La seconde mriterait d'tre
tudie pour elle-mme chez Baader comme d'ailleurs chez plusieurs
thosophes prsents dans ce chapitre , ce qui ferait apparatre d'instructives
analogies avec la logique et les principes de Stphane Lupasco. On retrouve en effet
chez Baader, et ds le dbut de son oeuvre, l'opposition lupascienne entre
contradictionnel et contradictoriel , quand il affirme par exemple que Satan
spare pour sparer, tandis que le Christ spare pour runir. D'autre part, entre les
deux forces, qu'il appelle eau et feu, il affirme la ncessit d'en admettre une troi-
sime servant de point d'appui, la terre ; chaque lment forme un ct de triangle, celui-
ci est revtu d'un point en son centre, le principe actif animant tout, c'est--dire le
principe air qui appuie sur le levier. La doctrine du Ternaire s'identifie avec celle
du cercle et se ramne au carr de Pythagore (Smtliche Werke, VIII, 71). Ainsi,
Baader dcouvre l'autre couplage lupascien : actualisation - potentialisation. Du
mme coup, il affirme, entre le naturalisme de Schelling et le supra-naturalisme de Hegel,
que la vie ternelle n'existe point sans corporisation, et que la vritable Naturweisheit
devrait enseigner ce que sont le soma pneumatikon, le corpus. spirituale, le corps
transfigur. Et vis ejus (= Dei, unitatis) integra est, si conversas fuerit in terrain :
enseignement de la Tabula Smaragdina souvent rappel par Baader. Enfin, les vues du
thosophe sur l'clair pre de la lumire , sur la roue d'Ixion, l'imagination, la
Sophia, etc., d'une pntration rarement gale, gardent leur actualit et demeurent, sans
doute, en avance sur notre poque mme, tant en science qu'en philosophie.

Emmanuel Swedenborg (1688-1772)

N Stockholm, mort Londres, Swedenborg est plus d'un titre un personnage


considrable.
Anobli en 1719, il sige alors la Chambre des Seigneurs. De bonne heure pote,
organiste, il est aussi ds sa jeunesse un mathmaticien du grande classe. A Londres
en 1710, il tudie Newton, puis voyage par toute l'Europe, rend visite bon
nombre de savants avec lesquels il entretient ensuite une importante correspondance
scientifique. Il invente un type de sous-marin, un nouveau systme d'cluses, un
appareil volant m par une hlice, etc. Assesseur au Collge des Mines, il publie en 1719
des ouvrages sur le mouvement de la terre et des plantes, l'algbre, le calcul
diffrentiel et intgral, et en 1733 un gros livre de physique naturelle. Son conomia
regni animalis (1740-1741) contient dj des spculations de nature cosmogonique ;
l'auteur applique ses raisonnements scientifiques l'ide d'analogie entre le microcosme
et le macrocosme. L'anne 1745 marque la fin de son activit scientifique proprement
dite; en effet, depuis juin 1743, il a observ chez lui des rves prmonitoires et
symboliques, qu'il a consigns dans le Journal de ses rves (1743-1744). Il se met
alors l'tude des critures et rdige ses Arcana coelestia (1748), exgse biblique.
Ds lors, les ouvrages thosophiques vont se succder.
Swedenborg est moins une me contemplative qu'un esprit observateur et analytique. C'est
un gographe des sphres clestes plus qu'un mystique dcrivant des visions
batifiques. Emerson a dit de lui qu'il avait su traduire la nature en termes de pense.
Il cherche le lien organique, vital, entre l'homme et la divinit, prsente son
enseignement comme une rvlation et affirme avoir t choisi par le
Seigneur pour expliquer aux hommes le sens spirituel de la parole de Dieu. Pour
Swedenborg, la cration est l'uvre du Soleil spirituel qui mane de Dieu.
L'univers cr renferme en soi l'image divine. L'homme est lui-mme l'origine du
Mal depuis qu'il s'est dtourn de Dieu, et la chute est une dgradation progressive de
l'espce humaine gare par les sens. Swedenborg distingue quatre ges de
l'humanit : l'ge d'or, d'argent, de bronze, de fer. La Trinit n'apparut qu' l'instant
o Dieu se fit homme. Le Christ a rtabli l'quilibre entre le ciel et l'enfer, mais,
depuis l'Incarnation, de nouveaux mfaits ont t perptrs et un nouveau
Jugement sera ncessaire. Assez hostile au catholicisme, Swedenborg fait aussi
grand cas de Mahomet. Il attaque l'ide de la foi seule justifiante, frquente chez les
protestants (thorie de Melanchton).
Les mondes spirituel et temporel tant uniquement peupls par des hommes, il n'y a
point d'anges directement crs par Dieu, donc point d'anges dchus. Dans le monde
des esprits, chaque tre humain finit par revtir son visage intrieur, rvlant ainsi
son tre vritable ; en enfer, les rprouvs se plongent eux-mmes dans leurs vices
avec dlices. Le vrai travail de rgnration consiste aliner notre libre-arbitre,
supprimer notre volont propre, pour devenir un instrument dans les mains de Dieu ;
de plus, Swedenborg soutiendra que l'homme ne peut vraiment penser ni vouloir par
lui-mme : il est le centre d'une infinit d'esprits cherchant agir sur lui. Le salut se
fait non par l'uvre d'un Rdempteur, mais par l'entranement de la volont. Le
secret de la manifestation divine, de la Thophanie, c'est que le Seigneur apparat
chacun sous une forme correspondant la capacit respective de chacun. (C'est
exactement ce que nous enseigne, en thosophie islamique, un Ibn Arabi.)
Swedenborg prcise : - Le Seigneur ne se cache pas, mais les mauvais le font
apparatre comme s'il se cachait, comme s'il tait sans existence (Henry Corbin).
Toute chose naturelle est la reprsentation d'une chose spirituelle. Toute chose
naturelle tend sa Geistleiblichkeit, cet tat de corps spirituel dont tinger, en fidle
disciple de Swedenborg, a fait une notion fondamentale, parce qu'aussi bien c'est l'tat
des tres et des choses observs par Swedenborg au cours des tats visionnaires que
rapportent les Memorabilia ou le Diarium spirituale (Henry Corbin). Swedenborg se
plat particulirement dcrire le monde spirituel, le sjour des justes, o il
prtend s'tre longuement promen. Il en peint les villes, les maisons, les muses, les
bibliothques, etc. Comme sur terre, les hommes qui y sjournent ont besoin de se
loger, de se nourrir, de se vtir... Ils peuvent se marier, mais aucun enfant ne nat de ces
unions. On retrouve chez Swedenborg plusieurs conceptions propres au Poimandres
d'Herms Trismgiste. Ainsi que l'explique Maurice Got, Swedenborg use avec
une rigueur toute scientifique de sa table des correspondances ; sa dmarche concerne essen-
tiellement les moyens d'investigation du rel, et c'est ce titre qu'il a pu
intresser Paul Valry. Les visions de Swedenborg sont subordonnes l'utilisation
d'une mthode exacte. Le spirituel n'est point l'abstrait. Selon sa thorie des influx,
l'homme peut jouir d'une conscience largie. L'influx, qui provient du monde
spirituel, est la lumire de chaque homme naturel ; cet influx assure la cohrence, fait
l'unit entre tous les lments du rel, mais la notion de correspondances n'est
pas un simple paralllisme qui se manifesterait entre diffrents plans ; cause et
effet appartiennent un mme ordre ; toutes les choses manifestes dans l'espace
et le temps sont les symboles de situations spirituelles qui en sont la cause, si bien
que le monde visible n'est que la reprsentation du monde spirituel. L'me forme
le corps son image. La substance du monde est active, elle est lie au mouvement ;
l'ide d'onde et de vibration concrtise sa thorie des correspondances ; le
mouvement cre l'espace et le temps. L'interne est la ralit spirituelle dont le
monde sensible est l'apparence. De mme qu'il y a trois cieux ciel suprme,
ciel moyen, ciel infrieur , de mme il y a trois sens de la parole divine : un
sens clestiel, spirituel, naturel. Chatanier, l'un des traducteurs de Swedenborg en
France, pense que sa doctrine doit beaucoup la Cabala denudata de Knorr de
Rosenroth ; mais l'uvre de Swedenborg doit sans doute aussi plus d'une image
Saint-Georges de Marsais. Aucun mystique n'a eu sur la littrature franaise du
sicle dernier une influence aussi dcisive, aussi durable que le Sudois Swedenborg
(Paul Arnold). Balzac, Baudelaire, Nerval, George Sand lui doivent beaucoup, mais
aussi Strindberg, et de nombreux autres crivains parmi les plus grands. Ses
doctrines pntrent en France ds 1770. Pernty et Chatanier le traduisent ds 1782.
A la Swedenborg Society de Londres, la New Church de New York, il faut ajouter
aussi la socit des Illumins d'Avignon groupe autour de dom Pernty et de
Gra bianka. Aux alentours de 1820, Bonifas-Laroque, Anne-Pierre-Jacques de Vismes,
Hindrnarsch, publient sa doctrine sous forme d'abrgs ; citons encore le capitaine
Bernard, qui tente de concilier swedenborgisme et martinisme la synthse est
difficile , Gobent, Mot qui publie une traduction complte de ses uvres
(1819-1824). Kant connat d'abord Swedenborg par ses Arcana clestia, et le
critique dans ses Trume eines Gelstersehers, erlutert durch Trume der
Metaphysik (Knigsberg, 1766), ouvrage d'une trs grande importance pour le
dveloppement de la philosophie kantienne, car Kant y dveloppe ses propres ides
sur les limites de la mtaphysique. Novalis, Justinus Kerner, Baader, G.H. von
Schubert s'occupent de problmes de visions et reprennent, par certains cts, bien
des intuitions swedenborgiennes ; de mme, les principaux reprsentants du mou-
vement de l'Erweckung (Jung-Stilling, Lavater, Mme de Krdener et Oberlin),
malgr de profondes divergences thologiques, s'apparentent cette philosophie
dans la mesure o ils se soucient beaucoup des manifestations de l'au-del.

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