DP Beat Generation
Thèmes abordés
DP Beat Generation
Thèmes abordés
ET DES PARTENARIATS
DOSSIER DE PRESSE
BEAT GENERATION
22 JUIN - 3 OCTOBRE 2016
BEAT
GENERATION
#BeatGeneration
BEAT GENERATION
22 JUIN - 3 OCTOBRE 2016
www.centrepompidou.fr
7. VISUELS DISPONIBLES POUR LA PRESSE PAGE 64
Avec le soutien de
8. INFORMATIONS PRATIQUES PAGE 68
Grand mcne
En partenariat avec
COMMUNIQU DE PRESSE
BEAT GENERATION
direction de la communication
et des partenariats
75191 Paris cedex 04
La photographie, essentiellement des portraits, dAllen Ginsberg et de William Burroughs mais aussi
dimportants ensembles de Robert Frank (The Americans, From the bus), de Fred McDarrah,
de John Cohen pris sur le tournage de Pull My Daisy ou encore dHarold Chapman qui, entre 1958 et 1963
a tenu la chronique du Beat Hotel Paris, fait partie intgrante des mdiums utilis par la generation beat.
Il en est de mme pour le cinma (Christopher MacLaine, Bruce Baillie, Antony Balch, Stan Brakhage,
Ron Rice) dont la pratique a accompagn de manire continue les dveloppements et lhistoire
de ce mouvement.
Les beats prennent rapidement possession des techniques de la reproductibilit: machines crire bien
sr mais galement enregistreurs puis magntophones bande, phonographes, imprimantes primitives
et mimographes, appareils photo, camras tout ceci avec lide de lexprimentation, du bricolage
dont lexposition se propose de rendre compte. Limite un cadre historique prcis, celle-ci illustre
quel point la beat generation, dans sa libert dexpression, sa volont de dcloisonnement des disciplines
et des cultures, son esthtique pauvre, extatique et contemplative, sa violence aussi, a conditionn
les dveloppements ultrieurs des contre- cultures contemporaines, dont elle apparait comme lorigine
et auxquelles elle permet de donner une perspective historique.
La Beat Generation est ne de la rencontre de William Burroughs, Allen Ginsberg et Jack Kerouac
qui se rencontrent New York, la Columbia University en 1944. Le mouvement se dplace ensuite
sur la cte Ouest et gravite autour de la librairie de Lawrence Ferlinghetti San Francisco,
la maison ddition City Lights et brivement, autour de la Six Gallery o a lieu, le 7 octobre 1955
la clbre lecture par Ginsberg de son pome Howl, qui donnera lieu un retentissant procs
pour obscnit et apportera aux potes beat une clbrit paradoxale. Deux autres figures majeures
de la Beat Generation, les potes Philip Lamantia et Michael McClure prirent une part active lvnement
fondateur la Six Gallery. Entre 1957 et 1963, Paris sera un des foyers essentiels de la Beat Generation :
William Burroughs, Gregory Corso, Allen Ginsberg, Peter Orlovsky, Brion Gysin, etc. logent rgulirement
au Beat Hotel, 9 rue Gt-le-Cur, haut lieu de la marginalit du Paris polyglotte daprs-guerre
et vritable laboratoire pour les exprimentations visuelles et sonores. Cest l en particulier que Brion Gysin,
William Burroughs et Antony Balch dveloppent la technique du cut-up , que Burroughs compose
Naked Lunch, et que Brion Gysin invente sa Dreamachine.
La prsente manifestation fait suite aux rcentes expositions sur le mme thme du Centre Pompidou-Metz,
du ZKM Karlsruhe du Fresnoy Tourcoing, des Champs Libres Rennes et du Muse dart moderne
de Budapest prsentes entre 2013 et 2014 dont le commissaire tait Jean-Jacques Lebel.
Lexposition est accompagne dun catalogue avec des textes de Barry Miles, Alain Cueff, Jean-Jacques Lebel,
Philippe-Alain Michaud, Rani Singh, Enrico Camporesi, Pascal Rousseau, Gilles A. Tiberghien
et Jean-Pierre Criqui. Louvrage prsente galement des interviews (la plupart indits en franais)
de Lawrence Ferlinghetti, Joanne Kyger, Brion Gysin, Michael McClure, Shigeyoshi Murao,
William S. Burroughs et Allen Ginsberg.
5
La Beat Generation, cest une vision quon a eue [] la fin des annes 1940,
dune gnration de mecs dans le coup (hipsters), dingues et illumins slevant soudain
et parcourant lAmrique, cingls, vivant dans la rue, allant dun endroit un autre en stop,
dguenills, bats et beaux dune manire moche, gracieuse, nouvelle
vision inspire de la faon dont on avait entendu le mot beat
employ au coin des rues Times Square et Greenwich Village,
dans dautres villes dans la nuit des centres villes de lAmrique de laprs-guerre
beat, cest--dire dans la dche, mais remplis dune intense conviction.
Jack Kerouac, Aftermath: The Philosophy of the Beat Generation, Esquire, mars 1958, p. 24
La Beat Generation, mouvement littraire et artistique apparu la fin des annes 1940 aux tats-Unis
au lendemain de la Seconde Guerre mondiale et aux premiers jours de la guerre froide, scandalise
lAmrique puritaine et maccarthyste et prfigure la libration culturelle, sexuelle et le mode de vie
de la jeunesse des annes 1960 : rejetant le scientisme et les idaux technologiques occidentaux,
le racisme et lhomophobie, dfendant une nouvelle thique tribale et lusage des psychotropes,
il a directement inspir les mouvements de mai 1968, lopposition la guerre du Vietnam, ou encore
les hippies de Berkeley, de Woodstock et du monde entier.
Dabord perus par la culture dominante comme des rebelles subversifs, les beats apparaissent aujourdhui
comme les acteurs dun mouvement culturel parmi les plus importants du 20 sicle.
Les uvres littraires beat, accueillies avec mpris et suspicion, font aujourdhui partie du canon
de la littrature amricaine et sont enseignes dans les universits. Le terme beat, emprunt largot
des rues signifie cass, pauvre, sans domicile et reconduit le mythe romantique et bohme
de la gnration perdue. Lcrivain dorigine franco-canadienne Jack Kerouac, dont le roman Sur la route
(1957) reste la pierre angulaire du mouvement, y ajoutera une nuance contemplative : dans beat,
il faut aussi entendre selon lui batitude. Cest ainsi que la Beat Generation tmoigne dun attachement
profond aux grands espaces, la nature et aux spiritualits chamaniques dans lesquelles lhomme
est partie intgrante du Cosmos. Enfin, dans beat, on remarque le tempo du bop, qui reste, notamment
travers la figure de Charlie Parker, la musique organiquement lie au mouvement : cest dailleurs
la culture jazz et le be-bop qui inspireront la posie beat sa prosodie, son rythme et ses techniques
dimprovisation.
Si le groupe se constitue New York avec la rencontre lUniversit Columbia en 1944 de Jack Kerouac,
William Burroughs et Allen Ginsberg, rejoints plus tard par Gregory Corso, il se dplace en Californie
dans les annes 1950, dans le quartier de North Beach: la librairie City Lights et la maison ddition
de Lawrence Ferlinghetti lui serviront de catalyseur. Cest San Francisco, la Six Gallery sur Fillmore Street
quAllen Ginsberg lit son pome Howl en 1955, lecture qui sera lorigine dun retentissant procs
et contribuera la renomme des crivains beat. Paris sera le lieu dlection europen de ce mouvement,
essentiellement nomade : leur lieu de rassemblement sera le Beat Hotel, rue Git-le-Coeur
o rsidrent, galement dans les annes 1950-1960, Burroughs, Corso, Ginsberg, Orlovsky et Gysin
et o ils entrent en relation avec des artistes franais comme Jean-Jacques Lebel, lun des passeurs
les plus actifs de la culture beat en France. Le Beat Hotel qui fut, en mme temps quun espace travers
par la magie, un vritable laboratoire pour les exprimentations visuelles et sonores. Cest notamment
l que Gysin et Burroughs laborrent la technique du cut-up.
En dehors de New York, San Francisco et Paris, la gographie beat stend au Mexique o artistes,
crivains, photographes et cinastes trouvrent des modles dexistence alternative en mme temps que
des voies daccs la pense et aux cultures indiennes, Tanger (o Ginsberg, Burroughs ou Gysin,
rejoignant Paul Bowles, firent des sjours prolongs), et lInde et au Japon o Ginsberg et Orlovsky
rejoignirent Garry Snyder la recherche des fondements de la philosophie zen.
7
Lexposition Beat Generation est organise gographiquement, en suivant comme axe idale la route
analogique trace par limmense rouleau tapuscrit de Sur la route, et elle est divise en trois grandes
sections (New York, Californie, Paris) avec deux espaces plus restreints ddis au Mexique et Tanger.
Bien que cadre historiquement entre 1944 et 1969, lexposition est nanmoins marque par quelques
incursions dans le contemporain. Un exemple est linstallation dAllen Ruppersberg Singing Posters
(2003-2005), directement inspire du pome Howl dAllen Ginsberg, dont la pice expose la transcription
phontique. Afin de souligner lintrt crucial port par les crivains beat vers les technologies
denregistrement et de reproduction mcanique, une charte dinfluences centre sur la question est produite
cette occasion par Franck Leibovici.
NEW YORK
La partie new-yorkaise de lexposition se focalise sur les relations entre musique et littrature
et sur les tapes qui ont conduit les crivains beat semparer des technologies et des supports
de leur poque (du disque la machine crire) afin dinventer un nouveau mode potique et artistique
qui dpasse largement la mythologie tardoromantique laquelle ces auteurs sont souvent rattachs.
Cette section permet dapprocher la scne new-yorkaise dans toute sa diversit et complexit. Les revues
y occupent une place dhonneur : cest dans les pages de Floating Bear (dit par Diane Di Prima
et LeRoi Jones), de Kulchur ou de Fuck You : A Magazine for the Arts dEd Sanders que les textes
des crivains beat circulent. Le texte littraire est dans cette section mis en relation avec la vie sociale
du Village, que Fred W. McDarrah a photographi, thtre des lectures publiques et lieu de rencontre
avec le jazz. Pull My Daisy (1958) tourn par Robert Frank et Albert Leslie, avec la musique de David Amram,
et bas sur le pome collectif de Kerouac, Ginsberg et Cassady, est au centre de la section new-yorkaise
et synthtise lesprit de collaboration de la scne beat. Une partie est galement ddie la peinture,
avec des uvres dAlfred Leslie, Bob Thompson, Julian Beck, Larry Rivers. Des nombreux dessins
et huiles de Kerouac (dont luvre graphique et picturale demeure largement mconnue)
ainsi que des travaux sur papier de Peter Orlovsky, Robert LaVigne, Gregory Corso, compltent
le portrait de la scne new-yorkaise.
CALIFORNIE
La section consacre la Californie se concentre sur la scne beat littraire et artistique entre 1952 et 1965.
Elle prsente un groupe dartistes et dcrivains avant-gardistes et transgressifs dont luvre a influenc
profondment les gnrations suivantes en Amrique et au dehors. Les uvres prsentes illustreront
le caractre novateur et non-conformiste de la priode qui voit le dveloppement dune culture
de lassemblage, du recyclage et de la rcupration et dun usage bricol des techniques et des mdiums,
contre-courant des tendances esthtiques dominantes. La slection des uvres soulignera galement
les connections et les collaborations entre artistes, potes et musiciens qui prennent un caractre
systmatique dans la culture alternative des annes 1950 et 1960. Photographies, ephemera, documents
historiques, publications, manuscrits et enregistrements sonores seront exposs dans les salles
afin de restituer le contexte historique, politique et culturel de lpoque.
La section californienne de lexposition obit un dcoupage gographique : elle est idalement divise
en deux parties consacres respectivement la Californie du Nord (Bay Area et San Francisco),
et la Californie du Sud (Los Angeles). Dans la premire partie sont rassembls des livres dartistes
et des imprims publis dans la mouvance de la librairie City Lights, des films exprimentaux
de Christopher MacLaine, Stan Brakhage, ou Larry Jordan, des photographies, des collages, de lart postal
de Jess, Wallace Berman, Jay DeFeo ou Bruce Conner. La seconde partie est consacre la Californie
du Sud et Venice Beach, que Charles Brittin a largement document travers ses photographies,
et qui a accueilli une petite communaut beat entre 1955 et 1965.
8
MEXIQUE
Depuis le commencement des annes 1950, le Mexique, pays mythique situ au-del de la dernire frontire,
a exerc une attraction particulire sur les artistes californiens et les crivains beat peut-tre aussi
cause du souvenir du voyage dAntonin Artaud chez les indiens Tarahumaras. Pour Burroughs comme
pour Kerouac et bien dautres crivains de cette gnration, le Mexique fut un lieu dexprience
la fois romantique et sordide, le pays du peyotl, de la violence et de la magie, o se concentrent
tous les thmes qui traversent leur histoire. Ce fut aussi le lieu fantasmatique o la contre-culture pacifiste
de Californie, linstar de Bruce Conner, pensait pouvoir chapper aux explosions atomiques.
Dans cette section sont prsents des films de Bruce Conner et Ron Rice et les photographies
de Bernard Plossu, ralises pendant son voyage mexicain en 1965-1966, lissu duquel, remontant
vers le Nord, il allait arriver en Californie au milieu du Summer of Love .
TANGER
Place sous mandat des pays europens et dclare zone franche jusqu lindpendance du Maroc
en 1956, la Tanger de laprs-guerre dont Burroughs fera l interzone labyrinthique du Festin nu,
fut un lieu dlection accueillant pour nombre dcrivains et dartistes qui vinrent y sjourner plus
ou moins rgulirement. William Burroughs loua une chambre lhtel Muniria en 1954, bientt rejoint
par Ginsberg, Kerouac, Corso et Orlovsky. Paul Bowles vivait Tanger depuis la fin des annes 1930
et Gysin y ouvre un restaurant au commencement des annes 1950, Les Mille et Une Nuits ,
o les matres musiciens de jajouka venaient jouer tous les soirs. Lexposition met laccent sur linfluence
de la musique de transe que Paul Bowles enregistre au cours de ses voyages travers le Maroc en 1959,
des pratiques magiques et de la consommation du kif sur la production littraire et visuelle
(cest notamment Tanger que Burroughs dveloppe sa pratique du photomontage) de la gnration beat.
Les crivains beat quittent Tanger un peu avant lessor de la culture psychdlique dont les commencements
sont voqus dans la revue Gnaoua, dite par Ira Cohen, dans laquelle Burroughs et Gysin crivent.
PARIS
La dernire partie de lexposition est consacre Paris o certains textes majeurs de la posie beat
ont t crits et publis, spcifiquement au Beat Hotel o Ginsberg, Burroughs, Gysin, Corso et bien dautres
crivains et artistes amricains ont sjourn entre 1957 et 1963. Une srie de photographies
dHarold Chapman documentant la vie des rsidents de lhtel o il vcut plusieurs annes, est prsente
dans lexposition. Cest au Beat Hotel que Brion Gysin, un crivain et peintre anglo-canadien, inventa
la technique du cut-up et du cut-in (le cut-up sonore) dont William Burroughs fera un usage extensif
dans sa littrature. Gysin, qui avait pass plusieurs annes Tanger, avait rapport du Maroc une conception
magique et extatique de lactivit potique et artistique quil devait combiner aux techniques formalistes
de la permutation : une reconstitution de la chambre 25 quil occupait au Beat Hotel ralise daprs
ses propres indications enregistres en 1978 est prsente dans lexposition. Sont galement prsentes
une srie duvres graphiques, la Dreamachine quil cra galement au Beat Hotel avec le concours
du mathmaticien Ian Sommerville, et une srie de pices sonores cres la mme poque par Gysin
et Burroughs. Sont ici voqus les liens de la communaut des crivains amricains avec les potes
et les artistes davant-garde franais actifs la mme poque, tels que Bernard Heidsieck, Henri Chopin,
Ghrasim Luca, Henri Michaux ou Jean-Jacques Lebel qui a jou un rle de passeur et de traducteur.
Cest par lentremise de ce dernier que Ginsberg, Corso et Burroughs feront la rencontre dcisive, Paris,
de Marcel Duchamp, Man Ray, Benjamin Pret et Gherasim Luca, ds 1958. Par ailleurs, Ginsberg
et Burroughs visiteront Louis-Ferdinand Cline, Meudon.
9
Fred W. McDarrah Slim Gaillard and his Orchestra feat. Charlie Parker
William Morris Beatnik Pad, Slims jam , 29 dcembre 1945
212 Sullivan Street, 24 mai 1959 Album Intgrale Charlie Parker, vol. 2 :
preuve glatino-argentique, 50,6 40,2 cm Nows the Time, 1945-1946
McDarrah Estate et Steven Kasher Gallery, New York
Dizzy Gillespie Sextet feat. Charlie Parker
Larry Rivers Groovin High , 2 fvrier 1945
Cedar Bar Menu II, 1961 Album Intgrale Charlie Parker, vol.1:
Huile sur toile, 25,7 95,2 cm, Collection particulire GroovinHigh, 1940-1945
Beatitude Anthology, San Francisco, City Lights Books, The Hasty Papers,
1960, Bibliothque nationale de France, Paris Leslie Alfred (d.), 1960
Archives Herni Zerner
Big Table
n 1, 1959-n 5, 1960 The Last Times, n.d.
Bibliothque nationale de France, Paris Archives Jean-Jacques Lebel, Paris
Centre Pompidou, MNAM-CCI,
Bibliothque Kandinsky, Paris Anonyme
[Saga beatnik], 9 juin 1959
Esquire, novembre 1968 Footage
Archives Jean-Jacques Lebel, Paris Courtesy CBS News Archives
Lew Welch
Hermit Poems, San Francisco, Four Seasons, 1965
Collection Soizic Audouard, Paris
26
Brion Gysin
Brion Gysin et Ian Sommerville, chambre 25
du Beat Hotel, Paris, 1962
preuve glatino-argentique, 25 36,5 cm
Collections Thieck
33
SALLE 14 Anonyme
Gregory Corso, Harold Acton et Alan Ansen,
Anonyme le 14 juillet 1960 Venise
Precolombian Mushrooms Archives Jean-Jacques Lebel, Paris
3 champignons en granit,
30 20 cm, 27 17 cm, 25 16 cm Antony Balch
il Rivellino Gallery, Locarno Towers Open Fire, 1963
Film 16 mm, N & B et coul., son, 10
Bruce Conner Centre Pompidou, muse national dart moderne,
Crossroads, 1976 Paris. AM 2000-F1446. Achat 2000
Film 35 mm, N & B, son, 37 Groupe Artmis
Franois Pinault, Paris [ William S.Burroughs]
Beat Hotel, 1961
Bruce Conner 4 preuves glatino-argentiques, 7,7 7,7 cm chacune
Looking for Mushrooms, 1959 Collection Claude Givaudan et Soizic Audouard
Film 16 mm, coul., son, 145 Courtesy Kohn
Gallery, Courtesy Conner Family Trust William S.Burroughs
Brion Gysin, 1961
Bruce Conner Scan de ngatif, 9 9 cm
Temptation of St. Anthony, 1963 The William S.Burroughs Trust
Encre sur papier, 60,9 45,7 cm
Michael Kohn and Caroline William S.Burroughs
Cible en carton sur laquelle W. Burroughs a tir
Bruce Conner au revolver, puis dessin et sign, 1967
Untitled, 1968 35,5 35,7 cm
Encre de Chine sur papier, 57 42 cm Fonds de dotation Jean-Jacques Lebel, Paris
Centre Pompidou, muse national dart moderne,
Paris. AM 2003-329. Achat, 2003 William S.Burroughs
Cible en carton sur laquelle W. Burroughs a tir
Bruce Conner au revolver, puis dessin et sign, 1967
Untitled, 1962 30,5 51 cm
Encre spia sur papier, 63,5 48,2 cm Fonds de dotation Jean-Jacques Lebel, Paris
Michael Kohn and Caroline Styne, Los Angeles
William S.Burroughs
Michael McClure ( p o me s ) Harold Norse, 1961
et Bruce Conner ( uvres graphiques ) Tirage au bromure dargent, 7,8 11 cm
Untitled [Mandalas], San Francisco, The Henry W. and Albert A. Berg Collection
Dave Haselwood, 1966 of English and American Literature, The New York
Collection Claude Givaudan et Soizic Audouard Public Library, Astor, Lenox and Tilden Foundations
Collection David. R. Packard and M. Bernadette Castor
William S.Burroughs
SALLE 15 Last Words of Hassan Sabbah, 1960-1961
Posie sonore, 1210
OU Cinquime saison : revue de posie volutive De la srie Nothing Here Now But the Recordings ,
n 20/21, 1964 de lalbum The Best of William Burroughs From
Centre Pompidou, MNAM-CCI, Giorno Poetry Systems, dition Giorno Poetry
Bibliothque Kandinsky, Paris Systems Institute & Mercury Records, 1998
Centre Pompidou, muse national dart moderne,
Ouvrez les guillemets : William Burroughs Paris. AM 2002- 254(4.18).
et Brion Gysin Paris , 22 avril 1974 Courtesy John Giorno
Extrait, N & B, son, 36,
ralisateurs : Claude Barma, Roger Kahane
34
Ettore Sottsass
Lawrence Ferlinghetti, Paris, 1965
preuve glatino-argentique (2016), 20 30 cm
Centre Pompidou, MNAM-CCI,
Bibliothque Kandinsky,
Fonds Sottsass
Ettore Sottsass
Taylor Mead, Turin, 1967
preuve glatino-argentique (2016), 20 30 cm
Centre Pompidou, MNAM-CCI,
Bibliothque Kandinsky,
Fonds Sottsass, Paris
Ettore Sottsass
William S.Burroughs, Fernanda Pivano, Londres,
environ 1967-1968
preuve glatino-argentique (2016), 20 30 cm
Centre Pompidou, MNAM-CCI,
Bibliothque Kandinsky,
Fonds Sottsass, Paris
Nathalie Waag
Robert Cordier, statue de Denis Diderot,
Alain Jouffroy, Jean-Jacques Lebel
et Gregory Corso Paris, en 1962
preuve glatino- argentique, 50 40 cm
Archives Jean-Jacques Lebel, Paris
40
4. PUBLICATION
BEAT GENERATION
NEW YORK, SAN FRANCISCO, PARIS
Catalogue de lexposition,
sous la direction de Philippe-Alain Michaud
Format: 23 x 30,5 cm
Illustrations: 300
Pages: 304
Reliure: broch avec rabat
Prix: 44.90
SOMMAIRE
Essais
Barry Miles, Les crivains de la Beat Generation dans les annes 1950 et 1960 : une introduction
Gilles A. Tiberghien, Dynamo beat, criture et voyages
Philippe-Alain Michaud, Odds and Ends
Franck Leibovici, beat media (unruly reports) - carte de conversation avec howard becker,
enrico camporesi, jean-jacques lebel et philippe-alain michaud
Pascal Rousseau, Dreammachine: opticalisme beat et transgression homo-rotique
Alain Cueff, Sur la route, sous le ciel
Rani Singh, Les crivains beat Paris
Jean-Jacques Lebel, Dadastes, surralistes, clochards clestes et compagnie
Enrico Camporesi, Man, Im beat. Puissance dun lieu commun
Jean-Pierre Criqui, Honey, I rearranged the poem. Quelques remarques sur Allen Ruppersberg
et The Singing Posters
Entretiens
Barry Miles, Publier Howl. Entretien avec Lawrence Ferlinghetti
Barry Miles, City Lights Books. Entretien avec Shigeyoshi Murao
Rani Singh, Entretien avec Joanne Kyger, Bolinas, Californie, 10 octobre 2015
Barry Miles, La guerre des posies. Entretien avec Michael McClure
Eduardo Lipschutz-Villa, propos de Semina. Entretien avec Michael McClure
Barry Miles, propos du procs de Howl et de Paris. Entretien avec Allen Ginsberg
Barry Miles, Le Beat Hotel. Entretien avec William S. Burroughs
Grard-Georges Lemaire, Rub Out the Words. Entretien avec Brion Gysin (Paris, novembre 1974)
41
42
BEAT GENERATION
NEW YORK, SAN FRANCISCO, PARIS
Auteur : Philippe-Alain Michaud
Format: 27 x 27 cm
Illustrations: 70
Pages: 60
Reliure: broch
Prix: 9,50
Robert Frank et Alfred Leslie ralisent le moyen-mtrage Pull My Daisy en 1959, partir dun scnario
original de Jack Kerouac. Inspir dun texte indit du pote de la Beat Generation qui retrace une soire
chez Neal Cassady, Pull My Daisy dcrit la rencontre, chez un cheminot et sa femme, de leurs amis potes
avec un vque, sa mre et sa sur. Les beatniks vont progressivement perturber le dner qui finira
par devenir extrmement comique.
Cet ouvrage est la premire traduction franaise du scnario de Kerouac. Sa retranscription crite laisse
apparatre toutes ses qualits littraires et potiques, et permet de lui rendre toute son importance
au sein de loeuvre de Kerouac. Il comporte galement plusieurs essais : une prface de Patrice Rollet
suivie dun commentaire critique de Jack Sargeant et de deux entretiens avec les ralisateurs du film,
Robert Frank et Alfred Leslie. John Cohen, photographe et musicien amricain, ralisa les photographies
de plateau du film, saisissant latmosphre si particulire du tournage. Les 70 photographies originales
de John Cohen sont ici reproduites pour la premire fois dans leur ensemble, ainsi que 15 photogrammes
du film.
43
EXTRAITS DE TEXTES
LES CITATIONS CI-DESSOUS SONT EXTRAITES DES ESSAIS DU CATALOGUE DE LEXPOSITION
BEAT GENERATION. NEW YORK, SAN FRANCISCO, PARIS, PARIS, DITIONS DU CENTRE POMPIDOU, 2016.
REPRODUCTION INTERDITE SANS LAUTORISATION DE LDITEUR ET DES AUTEURS
La Beat Generation est un groupe ayant runi quelques centaines de personnes, engages pour la plupart
dans lavant-garde de la posie, de la littrature ou des arts, groupe plus connu pour les uvres
de ses trois chefs de file: Sur la route de Jack Kerouac, Howl dAllen Ginsberg et Le Festin nu
de William S. Burroughs. Bien que Gregory Corso, Michael McClure, Gary Snyder, Philip Lamantia,
Brion Gysin et dautres aient contribu ce mouvement de manire significative, lhistoire a surtout
retenu ce trio clbre. Ces crivains incarnent trois dcennies de raction lordre littraire tabli :
Kerouac dans les annes 1950, Ginsberg dans les annes 1960 et Burroughs dans les annes 1970.
Les annes 1950, cest la naissance du jazz be-bop et linvention du rocknroll, que ces phrases souvent
cites de Sur la route rsument la perfection: Les seuls qui mintressent sont les fous furieux,
les furieux de la vie, les furieux du verbe, qui veulent tout la fois, ceux qui ne billent jamais, qui sont
incapables de dire des banalits, mais qui flambent, qui flambent, qui flambent, jalonnant la nuit comme
des cierges dglise.
Mme si les uvres les plus applaudies de Ginsberg ont toutes t crites dans les annes 1950,
il na acquis la clbrit quau cours de la dcennie suivante en adoptant le rle de mentor et de gourou
de la contre-culture pour toute une gnration nouvelle. De mme que la Beat Generation naurait sans
doute pas exist sans linpuisable nergie avec laquelle il la fait connatre, la culture des jeunes
des annes 1960 doit beaucoup lenthousiasme et la capacit de crer des rseaux dont Ginsberg
a fait preuve. Il a t lun des leaders de la campagne contre la guerre, pour la lgalisation de la marijuana
et du LSD, pour le mouvement gay, ainsi que de bien dautres campagnes de moindre importance. Cest
grce cet activisme quil est devenu probablement le pote vivant le plus connu au monde. Il a rsum
ainsi ses engagements : Je suis clbre,/mes pomes ont fait du bien certains hommes/et du mal
quelques femmes, peut-tre le bon/domine-t-il le mauvais, je ne le saurai jamais./Pourtant, je me sens
coupable de ne pas en avoir fait davantage.
Burroughs a pass vingt-cinq ans de sa vie en exil volontaire et nest rentr aux tats-Unis quen 1974,
o il a reu un accueil digne du retour du fils prodigue. Il a fait sien le culte amricain de la clbrit
propre aux annes 1970 et a rapidement acquis la notorit grce ses armes, ses chats et ses drogues;
il tait lhomme qui y est all et est revenu pour en parler. On la considr comme le grand-pre
du punk, lui qui sest forg une forte prsence publique sous le nom del hombre invisible. Auteur
dune ultime trilogie de romans, il a connu une tonnante carrire de peintre partir du milieu
des annes 1980. Il a toujours eu un message de lutte contre toutes les formes de contrle: La premire
chose, et la plus importante, quun individu puisse faire, cest de redevenir un individu, de se dfaire
du contrle, dapprendre comprendre ce qui se passe et regagner autant de terrain que possible
pour son indpendance. Paroles prmonitoires en notre poque de surveillance gnralise.
Malgr certaines tentatives visant prsenter la Beat Generation comme un mouvement social,
la plupart de ceux qui adoptrent ce mode de vie taient des artistes bohmes lancienne, en rupture
avec lordre tabli. Ces personnes furent qualifies de beatniks, sobriquet ddaign par les fondateurs
44
du groupe, mais reprsentant une tendance plus humoristique du mouvement.Ted Joans (1928-2003),
dont la posie be-bop tait purement beat, avait mont une petite entreprise, baptise avec humour
Rent-a-Beatnik [Louez un beatnik], qui permettait des mnagres de la bourgeoisie dgayer
leurs soires de banlieues rsidentielles, et aux artistes et potes dsargents de subvenir leurs besoins.
Mais lestablishment prit cela trs au srieux. Avec la publication de Sur la route, les hommes politiques
et la presse se jetrent sur la Beat Generation. En 1960, J. Edgar Hoover dclare quaprs les communistes
et les crnes doeuf (les intellectuels), les beats sont le troisime danger qui menace lAmrique ;
en revanche, la presse adore le clich du beatnik et sen sert lenvi dans des articles, des bandes dessines,
des disques, des films et mme une srie tlvise, tous destins faire peur.
Les leaders du groupe ont poursuivi leurs activits tout au long des annes 1960 et mme aprs, en jouant
un nouveau rle auprs de la jeunesse et de son mouvement naissant. La Beat Generation englobait
les mouvements pacifistes des Premire et Seconde Guerres mondiales, et ses moeurs sexuelles relches
remontaient aux annes 1920 ; elle faisait le lien avec le jazz des annes 1950, lexprimentation approfondie
de la drogue, loccultisme, le Vedanta et lintrt pour la religion extrme-orientale n dans lEurope
des annes 1920 et remis au got du jour grce lattention porte par les beats aux bouddhismes zen
et tibtain.
Portant en 1982 un regard rtrospectif sur les choses accomplies par son petit groupe damis des annes
1940 et 1950, Allen Ginsberg publia un rsum de ce quil considrait comme les effets essentiels
de la Beat Generation, savoir :
libration spirituelle, rvolution ou libration sexuelle, cest--dire libration homosexuelle,
un certain catalyseur de la libration des femmes, des noirs, du militantisme des Gray Panthers ;
libration du monde vis--vis de la censure ;
dmystification et/ou dcriminalisation du cannabis et dautres drogues ;
lvolution du rhythmnblues vers le rocknroll comme forme artistique : en tmoignent les Beatles,
Bob Dylan, Janis Joplin et dautres musiciens populaires influencs la fin des annes 1950
et dans les annes 1960 par les oeuvres des potes et des crivains de la Beat Generation ;
la progression de la conscience cologique, souligne trs tt par Gary Snyder et Michael McClure,
lide dune plante neuve ;
lopposition la civilisation de la machine militaro-industrielle, mise en vidence dans les crits
de Burroughs, Herbert Huncke, Ginsberg et Kerouac ;
lattention porte ce que Kerouac appelle (aprs Spengler) une seconde religiosit
en dveloppement au sein dune civilisation avance ;
le retour aux particularits individuelles par opposition lenrgimentement dtat ;
le respect de la terre et des peuples et cratures indignes, suivant le slogan de Kerouac
dans Sur la route : La terre est indienne.
LA PREMIRE VAGUE
Le groupe damis reprsentant la premire vague de la Beat Generation se constitue pendant la guerre,
au cours de lhiver 1943 et du printemps 1944, autour de luniversit Columbia New York. Le noyau
de ce groupe est compos de Lucien Carr, Celine Young, David Kammerer, Jack Kerouac, Edie Parker,
Allen Ginsberg et William S. Burroughs.
Lucien Carr (1925-2005) en est le catalyseur ; cest par lui que se rencontrent les membres du groupe.
Ce beau jeune homme issu dun milieu ais quitte luniversit de Chicago pour Columbia afin de
se dbarrasser dun homme qui le suit comme son ombre : David Kammerer (1911-1944), ancien chef
de son groupe de scouts dans sa ville natale de Saint Louis, laccompagne dune cole lautre depuis
45
quil a douze ans. peine Carr est-il arriv New York que Kammerer sy installe aussi, en prenant
un emploi de gardien uniquement pour tre prs de lui. Carr tait encore trs jeune quand son pre quitta
le foyer familial avant de mourir. Kammerer a jou les pres de substitution. Carr est horrifi de voir
Kammerer finir par lui faire une dclaration damour. Rsolument htrosexuel, il na jamais cd
aux avances de Kammerer. Au moment o se runit pour la premire fois le groupe de la Beat Generation,
Carr a une petite amie, Celine Young, tudiante au Barnard College.
Ami intime de Kammerer depuis lcole Saint Louis, William S. Burroughs (1914-1997), qui frquentait
Carr et Kammerer Chicago, dcide de les suivre New York et emmnage dans un appartement
de Greenwich Village pour tre prs des bars gays de Bleeker Street. Le grand-pre de Burroughs
tait linventeur de la machine calculer et, mme si la famille a vendu toutes les parts quelle dtenait
dans la Burroughs Corporation avant quelle devienne une norme entreprise, le jeune Burroughs
a grandi entour de domestiques et frquent des coles pour enfants aiss. Il a fait des tudes
de littrature anglaise Harvard et de mdecine Vienne en 1936-1937. Cest Vienne quil a rencontr
et pous Ilsa Herzfeldt Klapper (1900- ?), juive dont le passeport allemand avait t rvoqu,
ce qui lui permettra presque certainement dchapper aux camps de la mort. Burroughs suit des tudes
de doctorat en anthropologie Harvard en 1937, anne o, avec son colocataire, Kells Elvins, il crit
Twilights Last Gleamings [Les dernires lueurs du crpuscule], texte o apparat pour la premire fois
le personnage du docteur Benway.
Cest juste avant Nol 1943 que Carr fait la connaissance dAllen Ginsberg (1926-1997) lUnion Theological
Seminary, prs de luniversit Columbia, o tous deux vivent dans des logements universitaires.
Carr emmne son nouvel ami dans le centre de New York pour lui prsenter Kammerer et Burroughs.
Tout juste g de dix-sept ans, Ginsberg vient de commencer ses tudes suprieures et ces hommes
plus gs lui font grand effet. Lucien Carr voque ainsi Ginsberg: Il tait incroyablement naf. Ce ntait
quun jeune juif srieux de Paterson qui voulait tout savoir sur les livres, les crivains, lart et la peinture.
Il ignorait tout des choses srieuses de la vie comme les nanas et lalcool! Dans son journal intime,
Ginsberg voque limpression quexerce sur lui le raffinement de Carr: Connais ces mots et tu parleras
le langage de Carr : fruit, phallus, clitoris, caca, fcal, foetus, utrus, Rimbaud.
Ginsberg vient dune famille de la classe moyenne modeste de Paterson, dans le New Jersey, o son pre
socialiste est professeur danglais. galement enseignante, sa mre est membre du Parti communiste ;
elle souffre de crises de schizophrnie de plus en plus graves, au cours desquelles elle entend des voix
et succombe la paranoa, ce qui lui vaudra de longs sjours en hpital psychiatrique. Ginsberg sest inscrit
Columbia dans lespoir de devenir avocat spcialis en droit du travail afin de dfendre les proltaires.
Au West End Bar, situ en face de lentre principale de Columbia dans la 116th St., Carr sest li damiti
avec Edie Parker (1922-1993), jeune femme papillonnante et adorant les ftes. Jack Kerouac (1922-1969),
son petit ami depuis 1940, a quitt luniversit pour devenir marin dans le transport de matriel de guerre
en Europe. son retour, il souponne, non sans raison, que Carr sintresse Edie, mais il finit par se lier
damiti avec celui qui encourage son ct rebelle. Ils deviennent compagnons de beuverie. Lucien Carr :
Une fois que jai fait la connaissance de Kerouac, nous nous sommes mis boire comme des trous.
Tout ce dont je me souviens de Columbia, ce sont les soleries avec Jack, les heures passes dans les bars,
les cours o nous allions tant bien que mal, en gnral sans avoir dormi et moiti bourrs.
Pendant deux ans, Parker et Kerouac partagent un appartement au 420, West 119th St. avec une autre
tudiante du Barnard College, Joan Vollmer (1923-1951), avant de sinstaller, en dcembre 1943,
au 421, West 118th St., appartement 62. cette poque, Carr et Celine Young passent beaucoup de temps
chez lune et lautre, chappant ainsi la surveillance de David Kammerer.
Carr prsente Ginsberg Kerouac. En mai 1944, Ginsberg se rend limproviste chez Kerouac et Parker.
Le romancier dcrit cette rencontre dans Vanit de Duluoz ; table, il attend que Parker lui serve manger :
Alors a vient, ce repas, criai-je Johnny [Edie], car ctait tout ce que javais en tte quand il entra.
46
Irwin [Ginsberg] mit des annes surmonter la peur indfinissable que lui inspira le sombre-artiste-
footballeur gueulant pour avoir son dner dans le grand fauteuil de papa ou quelque chose dapprochant.
Le 13 aot 1944, Carr et Young vont boire un dernier verre au West End Bar, o les rejoint Kammerer.
Young regagne sa chambre universitaire. Il fait trs chaud cette nuit-l New York et, lorsque le bar ferme
ses portes 3 heures et demie du matin, Carr et Kammerer vont sasseoir sur les bords de lHudson.
Jaloux de Young, Kammerer menace de sen prendre la jeune femme si Carr ne cde pas ses avances.
Kammerer lui envoie un coup de poing, Carr se dfend avec son canif de scout et le tue. Il trane le corps
de Kammerer dans le fleuve o celui-ci drive dans le courant. Dsempar, Carr se rend chez Burroughs,
au 69 Bedford Street Greenwich Village, pour lui demander conseil. Pris de panique, il dit Burroughs:
Je vais me faire griller (passer sur la chaise lectrique), mais Burroughs ne prend pas cette ide
au srieux : Nimporte quoi ! Trouve-toi un bon avocat et tu ten tireras.
Le lendemain, Carr se prsente de bonne heure chez Jack Kerouac et se confie lui. Ils se dbarrassent
ensemble de larme et des lunettes de Kammerer, geste inutile puisque Carr a dj dcid de suivre
le conseil de Burroughs et de se rendre la police. Les policiers sont dabord sceptiques : on na pas
retrouv le corps et aucune disparition na t signale. Mais ce sont les garde-ctes qui dcouvrent
le cadavre de Kammerer, flottant la hauteur de la 108th St. Carr est inculp dhomicide involontaire.
Kerouac et Burroughs sont interpells comme tmoins : le pre de Burroughs arrive en avion de Saint Louis,
verse la caution pour la remise en libert provisoire de son fils et le ramne dans le Missouri. Le pre
de Kerouac refuse dtre associ de prs ou de loin son fils ; Kerouac doit sa remise en libert provisoire
au fait quil pouse Edie Parker, dont la riche mre paie la caution de son gendre. Carr invoque la lgitime
dfense face une agression homosexuelle; il est envoy dans ltablissement pnitentiaire dElmira,
dans ltat de New York, o il purgera une peine de moins de deux ans.
Burroughs retourne New York en dcembre 1944 ; Ginsberg et Kerouac lui rendent une visite officielle
afin denquter sur ltat de lme de Burroughs. Si celui-ci connat tous les membres du groupe
de Columbia grce Carr et Kammerer, il prfre, en homme plus g, habiter le centre de New York
et frquenter les bars homosexuels de Bleeker Street. prsent, on le sollicite pour quil joue le rle
de mentor.
Allen Ginsberg: Nous sommes donc alls voir Burroughs que nous avons trouv dune extraordinaire
et tendre courtoisie. Trs digne. Je crois que nous sommes tous les deux repartis avec limage du tableau
de Gainsborough, LEnfant bleu, un vrai gentleman, mais trs timide dans ses beaux vtements,
dune sensibilit totale. Burroughs leur fait dcouvrir toutes sortes dcrivains, comme Louis-Ferdinand
Cline et William Blake. Il offre Ginsberg Le Pont de Hart Crane et colle dans les bras de Kerouac
une dition en deux volumes du Dclin de lOccident dOswald Spengler en lui disant: Instruis-toi, mon garon,
avec la grande ralit des faits. Ce livre exercera une influence capitale sur loeuvre de Kerouac.
Ginsberg est expuls de Columbia pour avoir hberg Kerouac ; ce dernier avait t dclar persona non grata
par les autorits de luniversit en raison de son statut de tmoin dans laffaire du meurtre de Kammerer.
Ginsberg sinstalle alors dans le nouvel appartement de Joan Vollmer, au 419, West 115th St., o il partage
une chambre avec Hal Chase. Vollmer, absente pendant le procs de Carr, car elle avait donn naissance
un enfant, ne connat pas encore Burroughs que lui font rencontrer Allen Ginsberg et Jack Kerouac.
Ginsberg: Jack et moi avons prsent Burroughs Joan et ils ont tout de suite accroch, ils taient
tous les deux trs intelligents. Ils apprciaient leurs personnalits respectives, leur style laconique,
la manire dont chacun deux lisait les journaux avec une certaine condescendance. Sa sous-location
arrivant terme, Burroughs sinstalle chez eux. Le grand appartement est dsormais partag
47
par Burroughs et Vollmer, Ginsberg, Kerouac et sa jeune pouse, Edie, et Hal Chase. Cest ainsi que,
pendant une brve priode, toute la Beat Generation se trouve runie en un seul et mme lieu.
Mais Kerouac se brouille bientt avec Edie (leur mariage sera annul en septembre 1946), passe le plus
clair de son temps chez ses parents et ne retourne Manhattan quen dcembre 1945 pour travailler
avec Burroughs un livre consacr au meurtre de Kammerer, Et les hippopotames ont bouilli vifs
dans leurs piscines (qui ne paratra quen 2008).
Lune des caractristiques du groupe est sa fascination pour la pgre, univers en marge de la normalit
bourgeoise. Burroughs y voit un monde radicalement oppos la socit aise dans laquelle il a grandi
et ladopte avec enthousiasme. Ses amis de la pgre se mettent bientt frquenter lappartement,
tel Herbert Huncke (1915-1996), prostitu homosexuel et voleur dont le quartier gnral est Times Square.
Cest Huncke qui leur a donn lappellation beat: beaten down (abattu), au bout du rouleau, ayant
du mal survivre. Cest par Huncke et Phil White, dit le Marin, que Burroughs commence se droguer
la morphine. Il se met falsifier des ordonnances et finit par se faire arrter. En juin 1946, il est condamn
quatre mois de prison avec sursis, condition de retourner vivre sous la protection de ses parents
Saint Louis. Dpouiller de leur argent des ivrognes dans le mtro avec le Marin, rechercher chaque jour
de la morphine, rencontrer des voyous avec Huncke, ces hauts faits alimentent Junky, livre presque entirement
autobiographique, ainsi quun grand nombre de situations et de personnages ultrieurs:
Je travaillais le trou avec le matelot
LA DEUXIME VAGUE
Puis cest la dispersion. Burroughs quitte Saint Louis pour rejoindre son ami Kells Elvins dans une entreprise
de production de coton au Texas. Au dbut doctobre 1946, apprenant que Joan Vollmer vient dtre hospitalise
Bellevue aprs un pisode psychotique provoqu par la benzdrine, il se rend New York pour aller
la chercher. Il retourne avec elle et sa fille Julie au Texas o, peu aprs, il achte un terrain New Waverley
et tente de cultiver de la marijuana, en engageant Herbert Huncke comme ouvrier agricole. Cest l
que natra William Seward Burroughs III (1947-1981).
En janvier 1947, Allen Ginsberg a une liaison brve mais intense avec un jeune crivain en herbe de Denver,
Neal Cassady (1926-1968). Cassady a grandi dans les quartiers pauvres de Denver avec son pre alcoolique.
Arrt lge de quatorze ans pour vol de voiture, il a frquent les maisons de correction et la prison.
Ginsberg a une prfrence pour les hommes htrosexuels qui font une exception pour lui. Cassady
nest attir que par les femmes, mais il apprcie suffisamment Ginsberg pour lui cder. En mars 1947,
Cassady quitte New York pour retourner Denver, o Ginsberg le rejoint en juillet ; mais leur relation
reste sans lendemain car Cassady sintresse avant tout son ex-pouse et dautres femmes.
Les deux hommes se voient peine, mais en aot, Ginsberg le convainc de traverser lAmrique en auto-stop
avec lui pour rendre visite Burroughs au Texas.
Cassady inspire galement Kerouac, qui fera de lui Dean Moriarty, le personnage principal de Sur la route,
chronique peine dguise des nombreuses traverses de lAmrique queffectueront Kerouac et Cassady.
Kerouac a reconnu linfluence majeure du style verbal de Cassady, marqu par le courant de conscience,
sur sa mthode dcriture fonde sur la prose spontane. Ces alles et venues travers les tats-Unis
paraissent totalement inutiles Burroughs, mais Kerouac en tire profit: Mon sujet en tant qucrivain
est bien entendu lAmrique et je dois, cest simple, tout savoir ce sujet. Kerouac entame la premire
mouture de Sur la route en novembre 1948. Cassady est galement le sujet dun autre de ses romans,
plus ambitieux et plus exprimental, Visions de Cody.
En 1948, Kerouac fait la connaissance de lcrivain John Clellon Holmes (1926-1988) qui deviendra
lun de ses meilleurs amis. Publi en 1952, le livre de Holmes intitul Go est considr comme le premier
roman beat ; ses personnages sont inspirs de Kerouac, Cassady et Ginsberg. Cest dans This is
the Beat Generation, article quil fait paratre dans le New York Times le 16 novembre 1952, que le terme
figure pour la premire fois par crit. Et cest dans le petit appartement de Holmes, au 681 Lexington Avenue,
48
quest ne lexpression Beat Generation en 1949. Dix ans aprs, Kerouac et Holmes ont donn
des versions diffrentes de cette cration au journaliste Al Aronowitz :
Cest peu prs la mme poque, le 18 juillet 1948, que Ginsberg a une hallucination auditive, croyant
entendre la voix antique de William Blake lui parler travers la vote du temps. Profondment marqu,
Ginsberg se retrouve temporairement comme dissoci de la ralit quotidienne. Herbert Huncke profite
de sa vulnrabilit. En fvrier 1949, Ginsberg accepte btement de le laisser partager son nouvel
appartement du 1401 York Avenue, situation que Huncke exploite impitoyablement : non seulement il occupe
le lit de Ginsberg, mais il fait venir ses copains de la pgre, Little Jack Melody et Vickie Armitage,
qui entreposent sur place des marchandises voles. Deux mois plus tard, Ginsberg est arrt aprs que
Jack Melody a fait un tonneau avec une voiture remplie dobjets drobs en tentant dchapper la police.
Ginsberg parvient viter la prison en se faisant admettre au Columbia Presbyterian Psychiatric Institute,
o il rencontre Carl Solomon (1928-1993), auquel il ddie Howl, crit six ans plus tard, mais inspir
des expriences de ses amis : Jai vu les plus grands esprits de ma gnration dtruits par la folie,
affams hystriques nus
Le premier groupe de collaborateurs est rejoint par le dernier membre essentiel, Gregory Corso (1930-2001),
dont Ginsberg fait la connaissance en dcembre 1950, alors quil rcite ses pomes au Pony Stable,
bar lesbien de Greenwich Village. Corso connat la rue comme sa poche : il a pass le plus clair
de sa jeunesse dans des familles daccueil et purger des peines de prison. Cest en prison quil a lu Shelley
et que des cads de la mafia lont protg. Ginsberg reconnat aussitt en lui une me soeur.
Le premier livre de Kerouac, The Town and the City, dans lequel il raconte sa vie la manire
dun Thomas Wolfe, avec des portraits reconnaissables de ses amis de la Beat Generation,
parat le 2 mars 1950 sous le nom de John Kerouac. Le 17 novembre, il pouse sa nouvelle petite amie,
Joan Haverty, et emmnage dans son appartement, au 454, West 20th St. Tandis que Joan travaille
comme serveuse pour subvenir aux besoins de son mari, Kerouac charge sa machine crire
de longues bandes de papier calque que lui a offertes Lucien Carr, et, stimul par la benzdrine, se lance
dans la rdaction de Sur la route. Imitant la prose spontane de Neal Cassady, il achve, le 26 avril 1951,
au bout de vingt jours de travail presque ininterrompu, un manuscrit de 86 000 mots, long de 36,5 mtres
(le dernier mtre a t dvor par le chien de Lucien Carr). Le premier des trois chefs-duvre
de la Beat Generation vient dtre crit. Le mariage de Jack et Joan est de courte dure ; lorsque Joan Haverty
met au monde lenfant de Jack, Janet Kerouac (1952-1996), le pre refuse de la reconnatre. Une prise
de sang ordonne par la justice confirme la paternit lorsque Jan a neuf ans, mais son pre ne tient pas
compte de lordonnance du tribunal lenjoignant de payer sa part de lducation de lenfant.
Adulte, Jan crira deux mmoires dinspiration beat, mais ne rencontrera son pre que deux fois.
Entre-temps, aprs des dmls avec la justice, Burroughs a quitt le Texas pour La Nouvelle-Orlans,
o il est interpell pour possession dhrone ; puis, en octobre 1949, il ne respecte pas les mesures
de libert provisoire sous caution et sinstalle Mexico avec Joan et sa petite famille. lexception de quelques
brefs sjours, Burroughs ne rsidera plus aux tats-Unis avant 1974. Lucien Carr lui rend visite et,
aprs lavoir entendu lui raconter des histoires hilarantes sur sa vie de junky New York et ses frasques
avec Huncke et Phil White, il lencourage crire ce quil a vcu. Cest ainsi que nat Junky, premier livre
de Burroughs, paru chez Ace Books au printemps 1953 (sous le titre Junkie).
49
Bien que Burroughs ne lait jamais cache Joan, son homosexualit est videmment une source
de conflits entre eux. Quelques jours aprs son retour dun voyage insatisfaisant au Panama et en quateur
avec Lewis Marker, un amant quil paye, Burroughs tire accidentellement une balle sur Joan et la tue,
lors dune fte arrose dans lappartement dun ami, situ au-dessus du Bounty Bar Mexico.
Joan avait laiss entendre qu ce moment-l, sils avaient vcu dans la nature, son mari aurait t trop ivre
pour subvenir aux besoins de sa famille en chassant. Burroughs avait rtorqu: On va faire notre numro
de Guillaume Tell, numro quils avaient lhabitude de faire au Texas. Elle stait pos un verre de whisky
sur la tte, Burroughs avait sorti son pistolet automatique 0,380 mm et tir, la touchant en pleine tempe
parce quil avait vis trop bas. Ctait de la folie pure. Mme si javais eu le verre, les morceaux auraient
vol dans toute la pice pleine de monde.
Deux semaines plus tard, un bon avocat le fait remettre en libert sous caution; il doit se prsenter
chaque semaine la prison locale pendant douze mois. Cest cette poque que Kerouac lui rend visite
et quil crit Docteur Sax Mexico. Mais il abuse de lhospitalit de Burroughs, esprant que celui-ci lui
donnera de largent, et laisse traner de la marijuana dans son appartement, un moment o toute
incartade risque de renvoyer Burroughs en prison.
Lorsque son avocat quitte le pays aprs avoir, lui aussi, tu quelquun, Burroughs juge prudent de partir.
Il passe six mois dans les forts vierges de Colombie et du Prou et prend de layahuasca, ou yag,
un breuvage psychotrope, afin dessayer didentifier la part de sa personnalit qui a tu Joan,
ce quil qualifiera plus tard desprit affreux. Il ny parvient pas, mais se servira de ces expriences
dans les Lettres du Yage et La Machine molle. Burroughs regagne les tats-Unis, sjourne chez Ginsberg
avant de se rendre en Europe et de sinstaller, en janvier 1954, Tanger o il prend une chambre
dans un bordel masculin de la Mdina. Ginsberg devient son confident et les longues lettres intimes
que Burroughs lui envoie pendant quatre ans serviront la rdaction du Festin nu.
Pendant ce temps, Ginsberg travaille dans la publicit et les tudes de march New York. Il frquente
assidment le bar San Remo de Greenwich Village, o il retrouve Gregory Corso, Jack Kerouac
et un nouvel ami, Alan Ansen (1922-2006). Cette poque est le thme du roman Les Souterrains,
dans lequel Kerouac dcrit sa liaison avec Alene Lee au dbut de 1953. Afin dviter un procs en diffamation,
ses diteurs lui demandent de situer le roman San Francisco. la mi-aot 1953, William S. Burroughs
arrive New York, sinstalle avec Ginsberg au 206, East 7th St. et dtrne Corso qui vivait dans cet appartement.
Burroughs et Ginsberg ont une liaison laquelle ce dernier mettra un terme, effray par son intensit.
En dcembre, Burroughs part pour lEurope et Ginsberg pour Cuba et le Mexique.
[...]
II
En 1950, Kerouac rdigeait une version intermdiaire de Sur la route intitule American Times,
dont le texte manuscrit tait compos en deux colonnes, la manire dune page de journal. Il notait
alors que le texte devait tre lu haute voix, si possible la radio, par un enfant noir de dix ans,
mais aussi par des Mexicains, des Indiens, des Canadiens-Franais, des Italiens, des gens de lOuest,
des dilettantes, des taulards, des clochards, des hipsters et dautres reprsentants de la diversit
des langues parles en Amrique ce que Kerouac appelait l Americanan.
En 1951, Kerouac tapait une nouvelle version du texte sur un long rouleau de papier de 36,50 mtres. [...]
Dans un entretien publi dans le New York Post du 10 mars 1959, Kerouac confiait Al Aronowitz:
a ma pris 21 jours pour taper Sur la route. Je lai crit sur un long rouleau de papier sans point,
sans virgule [ce nest pas tout fait vrai, il y a de la ponctuation], sans paragraphe, un seul type
despacement. La machine crire associe au rouleau permet de dvelopper une pratique rythmique
de lcriture, uniquement scande par la frappe et les retours de chariot, et de lacclrer. Ce qui fera dire
Truman Capote: Ce nest pas crire, cest taper la machine. Mais cest aussi transformer lcriture
en exprience extatique: Jai crit dun seul jet en laissant linconscient sexprimer sous sa propre
forme, crit Kerouac, je laissais le texte couler par vagues et sans interruption moiti veill, sachant
peine ce que je faisais, sinon que jcrivais. Sous leffet du sketching cette langue en esquisse,
spontane et sans respiration inspire de la prosodie jazz que Kerouac dcrira comme un flux continu
dides-mots personnelles et secrtes qui jaillissent de la pense, et qui closent (comme pour les musiciens
jazz) sous forme dimages , le texte, port par la mcanique des touches, se droule sans rupture,
la manire dune route ou dun rail analogique sur lesquels rgulirement vient se dresser la silhouette
de Dean Moriarty (Neal Cassady), comme une allgorie de lcrivain-voyageur port par lnergie
de la musique: [Dean Moriarty] debout, pench sur le grand phonographe, coutait un morceau
de bop sauvage, The Hunt. Dexter Gordon et Wardell Gray soufflaient comme des fous, devant un public
qui hurlait ; a donnait au disque un volume et une frnsie fantastiques. Et lorsquen 1964, le bus
des Merry Pranksters, baptis Further (plus loin), conduit (sans freins) par Neal Cassady, traverse
les tats-Unis douest en est, il parcourt la route trace par le texte de Kerouac, donnant cette fois
au voyage la forme de lenregistrement[...] En 1966, Ginsberg et Peter Orlovsky sillonnent leur tour
les tats-Unis en combi Volkswagen ; pendant quOrlovsky conduit, Ginsberg dicte des pomes
sur un magntophone Uher, enregistrant ses impressions, condensant des publicits radiophoniques,
des paroles des chansons des Beatles, des Kinks et de Dylan : cest durant ce voyage quil compose
Wichita Vortex Sutra.
III
En 1952, remplaant le rouleau par lenregistreur, Kerouac utilise un magntophone bandes magntiques
pour composer le troisime chapitre de Visions de Cody. Intitul Frisco: the Tape, le texte est la transcription
littrale de conversations enregistres pendant cinq nuits avec Cassady et quelques comparses,
entrecoupe de commentaires de morceaux de jazz qui passaient sur un lectrophone et de didascalies
indiquant la fin des bandes. Comme la not Friedrich Kittler, les techniques denregistrement analogiques
permettaient, pour la premire fois, de transcrire le son indpendamment des significations, cest--dire
sans effacer les silences, les repentirs, les accidents de la profration lensemble des signes opaques
qui articulent le discours non lordre du sens, mais celui du rel. Et si Kerouac dclare en 1968
quil a finalement renonc cette mthode (a ne marche pas bien, avec Neal et moi, quand tout
est transcrit, avec tous ces ah, ces ho, ces hum et le plus terrifiant, cette satane machine est en train
de tourner et il ne faut gaspiller ni llectricit, ni la bande), il nabandonnera jamais tout fait le style
improvis et la prise en compte de la voix et du corps dans la production du texte que les techniques
51
denregistrement permettent : en 1958, en postsynchronisant un texte improvis sur les images du film
de Robert Frank et Albert Leslie Pull my Daisy, ou encore en 1959, au moment o il publie dans le magazine
Escapade un article intitul The Beginning of Bop, en enregistrant sur vinyle des lectures accompagnes
au piano par Steve Allen (Poetry for the Beat Generation, Zonophone) et au saxophone par Zoot Sims
et Al Cohn (Blues and Haikus, Hanover Record). Kerouac sera ulcr par le peu dintrt marqu
par les musiciens ; mais au fond, en traitant leur prestation comme un simple accompagnement,
ceux-ci ne faisaient que remettre les choses leur place.
IV
En 1968, Allen Ginsberg notait: Kerouac a trouv son inspiration directement dans Charlie Parker,
Gillespie et Monk. Il coutait Night in Tunisia et tout ce que le Bird notait au vol, il le transformait
en prose. De cette contamination, Ginsberg avait son tour prouv les effets dans sa posie. En 1959,
propos de Howl, il expliquait ainsi lemploi quil y faisait de lanaphore: Je dpendais du mot who
pour tenir le rythme, une base pour garder la mesure, laquelle je revenais et dont je mloignais
nouveau pour inventer quelque chose dautre [] En fait, cest Lester Young que je pensais Howl
fonctionne entirement comme du Lester. Et cela, je le tiens de Kerouac. Ou alors jy ai fait attention
cause de Kerouac, certainement il ma fait couter a.
Plus directement, cest Kenneth Rexroth qui aurait suggr Ginsberg demployer la scansion du jazz
pour casser la rigidit du vers linfluence sur Howl de son pome Thou Shalt Not Kill publi en 1953
est au demeurant patente. Jai pass ma vie essayer dcrire comme je parlais , crit Rexroth
dans lintroduction son autobiographie, An Autobiographical Novel, entirement compose laide
dun dictaphone comme nombre de ses textes et des comptes rendus de livres diffuss dans lmission
hebdomadaire quil animait sur la station de radio KPFA. Il faut prendre Rexroth comme il est, crit
un auditeur la station : il peut tousser, cracher, souffler comme il veut, et nous applaudirons. On aime
aussi les voitures qui traversent le studio. La station de radio KPFA, finance par les auditeurs et base
Berkeley, a commenc mettre en 1949. Quand je suis arriv San Francisco en 1951, dira Rexroth,
lactivit [de KPFA] battait son plein. Elle a t le centre de la communaut intellectuelle jusquau
commencement des annes 1960. Faire tat des innovations dans le domaine de la littrature fait partie
de son cahier des charges : cest ainsi que dans son mission, Rexroth fait diffuser des lectures
dinnombrables potes Robert Creeley, Denise Levertov, Gary Snyder, Philip Whalen, Amiri Baraka
(alias LeRoi Jones), Diane di Prima et que la radio se fera lcho des dbats et des controverses
qui suivront la lecture de Howl la Six Gallery, en 1955. De linfluence des modes de diffusion
radiophoniques sur la contre-culture de la Bay Area, lusage que Wallace Berman fait du Verifax
dans les annes 1960 porte la trace obsessionnelle. Le Verifax est un photocopieur de la premire
gnration commercialis par Kodak, utilisant un procd photographique indirect aux sels dargent
(diffusion transfer reversal). Berman lemploie comme un instrument pour raliser ses Verifax Collages
partir dun module unique : la publicit pour un transistor commercialis par Sony dans laquelle
la surface du haut-parleur a t vide pour laisser la place une photographie, prleve dans un journal
ou un magazine. Les compositions dimages montes dans le botier de transistor, organises en grilles
plus ou moins complexes, sont faites directement sur la plaque du Verifax, puis imprimes
un seul exemplaire. Les images sont des reproductions dautres images : elles ne renvoient plus
des concepts ou des substrats visibles mais sont traites comme des agencements de sons renvoyant
des frquences.
San Francisco, au commencement des annes 1950, Harry Smith utilisait aussi les enregistrements
de jazz pour gnrer non pas des textes, mais des peintures, dans lesquelles chaque coup de pinceau
correspondait une note. Devant une de ses toiles peinte daprs un morceau de Dizzy Gillespie, Manteca,
Smith expliquait: Chaque coup de pinceau reprsente une note prcise de lenregistrement. Si javais
le disque, je pourrais projeter une diapositive de la peinture et pointer certaines choses. L il y a le thme
52
En 1951, Smith dmnageait New York pour rencontrer, dira-t-il, la peintre abstraite Hilla von Rebay,
couter du jazz Birdland (un club de jazz de la 52th St.) et rencontrer Marcel Duchamp. [...]
Peu aprs son arrive New York, Moses Asch, fondateur de Folkways Records, lui proposait
de produire une compilation de musique folk. LAnthology of American Folk Music, en trois volumes de deux
LP chacun, comprenant quatre-vingt-quatre morceaux accompagns dun fascicule crit et dessin
par Smith, sort en 1952. Lanthologie aura une influence dcisive sur les musiciens des annes 1960,
tels Bob Dylan, Jerry Garcia, le fondateur de Grateful Dead, ou encore John Cohen, guitariste
et photographe qui ralisera en 1958 un reportage sur le set de Pull my Daisy. [...]
VI
En 1959, au Beat Hotel, 9, rue Gt-le-Coeur, chambre 25, en dcoupant un carton de montage
pour un dessin, Brion Gysin inventait par hasard le procd du cut-up: Jai fendu toute une pile de journaux
avec ma lame et jai pens ce que javais dit Burroughs quelque six mois auparavant de la ncessit
dappliquer les techniques du peintre directement lcriture. Jai ramass les mots bruts et jai commenc
mettre ensemble des textes qui ont paru plus tard comme premiers cut-ups dans Minutes to Go.
Burroughs dcrit ainsi la mthode mise au point par Gysin: Prends une page de texte et trace une ligne
mdiane verticale et une horizontale. Maintenant tu as quatre blocs de texte: 1, 2, 3 et 4. Maintenant coupe
le long des lignes et place le bloc 4 ct du bloc 1, le bloc 3 ct du bloc 2. Lis la page recompose.
Associant le geste alatoire de la dcoupe une rgle combinatoire, le cut-up transforme le texte
en une grille constitue de blocs dcriture divisibles et permutables. [...]
Les scrapbooks quil composait dans des livres de comptabilit partir de coupures de journaux,
de photographies, de textes dactylographis et de dessins sur le modle des systmes de hiroglyphes
gyptien et maya taient, disait Burroughs en 1966, des exercices permettant dapprendre penser
en blocs [association blocks] plutt quen mots. Les mots, ajoutait-il au moins tels quon les utilise
, peuvent empcher ce que jappelle une exprience de dcorporation [nonbody experience].
Il est temps de penser laisser notre corps derrire nous. Des scrapbooks aux permutations
ou aux peintures au roller qui deviendront lidiome artistique de Gysin, la grille, gnre par le double
geste protocolaire auquel se rduit le cut-up dcoupe accidentelle et redistribution logique ,
apparat dsormais comme la matrice qui rend les diffrents mediums, crits ou visuels, commensurables
et interchangeables indpendamment de toute rfrence au sujet.
VII
Au moment o Gysin inventait le cut-up, Burroughs, dans la chambre 15 du Beat Hotel, travaillait faire
et dfaire le texte du Festin nu. La partie narrative du roman consistait en vingt-trois pisodes tablis
partir de lettres, de brouillons et dhistoires de dtectives crits par Burroughs pendant son sjour
Tanger, entre 1954 et 1958, et que Ginsberg et Kerouac, avec laide dAlan Ansen, auraient ordonns
et retaps la machine. [...]. Maurice Girodias ayant accept de le publier dans les Travellers Companion
Series dOlympia Press, Burroughs chercha organiser le texte partir des preuves, mais Girodias
et lui dcidrent finalement que lordre alatoire fonctionnait mieux.
Du Festin nu, Gysin disait quil sagissait dun cut-up spontan: Il existait dj des douzaines de variations
et sil semblait manquer quelque chose, des tranches dcriture antrieures se glissaient silencieusement
ct des versions plus rcentes puisquaucune des pages ntait numrote. Que faire de tout cela?
Le coller sur le mur avec des photos et voir quoi a ressemble. Tiens, colle ensemble ces deux pages
et coupe au milieu. Colle le tout ensemble, bord bord, et renvoie-le comme un grand rouleau de piano
mcanique
VIII
53
Dans une confrence prononce Cambridge en 1960 propos de la technique mise au point par Gysin,
Burroughs avanait que la mthode du cut-up apportait aux crivains le collage, utilis par les peintres,
les cinastes et les photographes depuis cinquante ans. En fait, tous les plans dextrieur pris
avec une camra ou un appareil photo soumis aux facteurs imprvisibles du mouvement des passants
et de la juxtaposition, sont des cut-ups: couper et ragencer une page dcriture introduit une nouvelle
dimension dans le texte et permet lauteur de transformer les images en variations cinmatiques.
Et Burroughs comparait la mthode des fold-ins, drive de celle des cut-ups (instead of cutting, you fold)
la technique du flash-back et du flash-forward: La mthode du fold-in tend lcriture le flash-back
utilis dans les films, et permet lauteur de se dplacer en avant ou en arrire le long du fil temporel
par exemple, je prends la page 1 et je la plie dans la page 100 Jinsre le rsultat composite la page 10
quand le lecteur lit la page 10 il se dplace en avant dans le temps [he is flashing forward in time]
la page 100 et en arrire la page 1 le phnomne de dj-vu peut ainsi se produire la demande
On utilise cette mthode en musique bien sr, o lon est en permanence dplac en avant et en arrire
dans le temps par les rptitions et les variations des thmes musicaux Or ce nest pas seulement
le texte que les cut-ups et les fold-ins transforment en film mais plus immdiatement le tissu de lexistence
quotidienne : lire le journal est un cut-up ou regarder la rue travers une vitre: Jtais assis dans
un restaurant New York avec un beignet et un caf, racontait ainsi Burroughs en 1966. Je pensais
quon se sentait un peu enferm New York, comme si on vivait dans une range de botes. Je regardais
travers la vitre, et il y avait un grand camion Yale. Cest un cut-up une juxtaposition entre ce qui arrive
au dehors et la manire dont vous le pensez. Je mets a en pratique quand je marche le long de la rue.
Je veux dire, quand je suis arriv l jai vu une enseigne, je pensais a, et quand je rentre chez moi,
je le tape la machine. Jutilise une partie du matriel, le reste non. Lorsquil voyageait, Burroughs
emportait avec lui un carnet de notes divis en trois colonnes : la premire tait rserve aux vnements
factuels, la seconde aux penses que ces vnements activent et la troisime, des citations provenant
des livres quil emmenait avec lui. Par exemple, [entre Tanger et Gibraltar], je lis The Wonderful Country
(Tom Lea) et le hros est en train de passer la frontire mexicaine. Cest juste le moment o je passe
la frontire espagnole, alors je le note dans la marge. Comme le voyage, le cut-up est une technique
de dsorientation : When you start making these fold-ins and cut-ups you lose track.
IX
Le 21 dcembre 1958, Gysin crivait dans son journal: Jai eu un orage transcendantal de visions
en couleur aujourdhui dans lautobus qui allait Marseille. Nous roulions le long dune longue avenue
borde darbres et jai ferm les yeux contre le soleil couchant. Une inondation crasante de dessins
dune brillance intense et de couleurs surnaturelles explosait derrire mes paupires : un kalidoscope
multidimensionnel tournoyant travers lespace. Jtais emport hors du temps. Jtais dehors
dans un monde de nombres infinis. La vision sest brusquement arrte quand nous avons quitt les arbres.
tait-ce une vision ? Quest-ce qui mtait arriv? Gysin stait expos au scintillement du soleil
dont les arbres coupaient les rayons intervalles rguliers tandis que lautobus filait sur la route.
la vision qui lavait frapp sur son chemin de Damas, le mathmaticien Ian Sommerville allait donner
une forme matrielle en utilisant la structure de llectrophone comme un support de vision.
Le 15 fvrier 1960, il crit: Jai fait une machine clairs intermittents toute simple ; un cylindre
en carton avec des fentes qui tourne sur un phonographe 75 tours/minute avec une ampoule lintrieur.
Il faut le regarder avec les yeux ferms et les clairs jouent sur tes paupires. Les visions commencent
par un kalidoscope de couleurs sur un plan devant les yeux, et elles deviennent de plus en plus complexes
et belles, se fracassant comme des vagues sur une plage jusqu ce que toute la palette de couleurs
frappe et rentre. Aprs un moment les visions taient en permanence derrire mes yeux et jtais
au milieu de toute la scne avec des dessins sans fin qui se craient autour de moi.
Le 18 juillet 1961, Sommerville dposait le brevet de la Dreamachine, une machine capable de produire
des visions partir de la seule projection de lumire stroboscopique. [...]
54
[...] En utilisant le magntophone, Burroughs, Gysin et Sommerville, le seul possder une vraie comptence
technique, devaient, avec le cut-in, tendre la technique du cut-up au registre sonore, transformant
le Beat Hotel en vritable studio denregistrement. [...] [Brion Gysin] poursuit: L on a commenc
soccuper des sons comme dun matriau mesurable en centimtres, mme en pieds et en pouces,
et le but de lexercice tait de faire la chose en traitant le son comme si ctait un matriau un matriau
tangible ; comme en fait il lest devenu depuis linvention de la bande magntique. Lun des premiers
cut-ins raliss par Burroughs en 1960, Klinker is Dead, mixait le son de deux magntophones,
lun diffusant lenregistrement dun morceau de musique jajouka mle une version au banjo
de Brother Can You Spare a Dime? (Bing Crosby), et lautre, des voix mises des vitesses diffrentes.
En 1961, Gysin enregistrait pour la BBC une srie de Permutated Poems sur un magntophone 16 pistes
permettant de dvelopper les possibilits de spatialisation et de superposition des sons gnres
par le cut-in. Dans ces enregistrements, rassembls dans un programme de 23 minutes, figuraient
I Am That I Am, un pome inspir dune formule emprunte aux Portes de la perception dAldous Huxley
qui, systmatiquement permute, dcrit littralement la dislocation de la fonction sujet; et Pistol Poem,
enregistr dans le studio Footsteps de la station o taient produits les sons de maisons hantes, de vent,
doiseaux, de vagues et de portes qui claquent utiliss dans les fictions documentaires de la BBC.
Pistol Poem est compos partir dun son de coup de revolver prlev dans les archives sonores
de la BBC, renregistr cinq fois cinq distances diffrentes, permut, repris lenvers et surimprim
en palimpseste, tandis que le producteur Douglas Cleverdon ralentissait le passage de la bande devant
les ttes de lecture avec ses doigts. Une des pires audiences que la BBC ait connue. [...]
XI
lpoque o il crivait Le Festin nu, dit Gysin, Burroughs semblait sintresser davantage aux photos
quil assemblait avec du scotch sur le mur, faisant disparatre et glisser les scnes les unes sous les autres,
qu ldition de son manuscrit dont les pages dactylographies taient rpandues sans ordre
dans lespace confin de la chambre 15. Les murs de celle quil occupait dans lhtel Muniria Tanger
dans les annes 1950 taient dj tapisss de panneaux de photos prises en 1945 pendant son voyage
la recherche du yage cest prcisment pendant ce voyage initiatique quil avait commenc photographier.
Burroughs utilisait ses panneaux photographiques comme des cibles, le shoot dsignant, par une sorte de
convergence homonymique, la fois le tir et le clich probablement aussi linjection. Les compositions
photographiques de Burroughs obissent une double logique de permutation et de mise en abme:
il utilisait par exemple des miroirs pour rephotographier les montages en strates successives, jusqu
ce que les prises de vue de premire gnration se perdent dans le dtail de limage, de sorte que
la photo cesse de rvler, pour au contraire effacer. [...]
[...]La pratique de lenregistrement et de la diffusion des images et des sons navait pas seulement
pour fonction de dtruire le rel, ctait aussi un instrument dauto-effacement. Dans les chambres austres
du Beat Hotel, Gysin, Burroughs et Sommerville projetaient des collages et des photographies sur les murs
et au plafond au moyen de projecteurs de diapositives et dun pidiascope [...].
Burroughs avait achet en 1958 une boule dacier inoxydable destine aux pratiques divinatoires
quil accrocha dans sa chambre et dans laquelle Gysin et lui samusaient lire lavenir. Dans la chambre 25,
il y avait deux armoires sur les portes desquelles des miroirs taient encastrs. En les ouvrant, Gysin se
trouvait entour de ses reflets: Une fois je suis rest assis pendant trente-six heures regarder directement
le miroir ; jtais assis en position de lotus sur le lit, le miroir en face moi, et on me passait des choses
comme de la nourriture, des cigarettes, des joints ou quoi que ce soit, pour que je reste assis l pendant
tout ce temps, et je suis rest assis et veill pendant trente-six heures, simplement fixer ce grand miroir
Jai vu toutes sortes de choses On voit de sacres galeries de personnages qui passent.
Agissant par effacements et dplacements, la magie est aussi une technique analogique.
[...]
55
XIV
La Beat Generation porte les couleurs de lAutre Amrique pas celles du Pentagone, de la NSA,
de Wall Street et de Hollywood, coup sr et cest un fait quelle naurait pu advenir ailleurs
Ainsi, une de ses sources dinspiration, et proprement amricaine, est-elle la musique autochtone,
celle des Afro-Amricains inventeurs du jazz, seul art conu, n et dvelopp massivement aux tats-Unis.
Les riffs de Charlie Parker, de Thelonious Monk, de Lester Young, dIllinois Jacquet, de Ma Rainey
et de Bessie Smith sont omniprsents dans la matire potique et dans le ton spcifique aux beatniks
(terme bricol par le magnifique pote afro-amricain Bob Kaufman). Est-ce dire, pour autant, que toutes
ses composantes sont dorigine exclusivement amricaine? Certainement pas. Kerouac doit beaucoup
Cline, Proust et au folklore christique sauce bouddhisme zen, les cut-ups de Gysin et de Burroughs
drivent peut-tre, de faon directe ou non, de Lewis Carroll, Ginsberg est redevable Blake, Rimbaud,
Genet, au mixage du messianisme biblique et du bouddhisme tibtain. Ils sen sont longuement expliqus.
Mais quen est-il de la profonde connexion de ces crivains beat avec Apollinaire, avec Czanne, avec
Artaud, avec Michaux, avec lcriture automatique des surralistes dont la doxa ne veut pas entendre parler?
force de vouloir nationaliser et territorialiser la Beat Generation, de la circonscrire au primtre
strictement amricain, les historiographes surtout universitaires en ont fait un phnomne isol,
voire isolationniste, coup des grands flux transculturels et tlologiques qui lont dclenche et alimente.
Lexposition du muse national dart moderne va tenter de faire sauter ces verrous idologiques
et de rtablir ces flux.
[...]
Voici les faits: en cette anne 1943 au moment o uptown, Columbia, tait en train de se nouer
la relation entre Ginsberg, Kerouac et Burroughs , le 8 octobre pour tre exact, un pote amricain
de quinze ans lge quavait Alfred Jarry lorsquil inventa Ubu crivait une surprenante lettre
Andr Breton, alors en exil New York, o il prparait un numro spcial particulirement riche
du magazine View, intitul pour loccasion VVV (triple V), avec le concours de David Hare, de Marcel Duchamp
et de Max Ernst. Ce numro exceptionnel, qui parut en fvrier 1944, comprenait la lettre envoye Breton
lanne prcdente par le jeune Philip Lamantia, car ctait lui, sous le titre Surrealism in 1943, illustre
dune photo de lauteur juvnile. Au mme sommaire figuraient galement des textes excusez du peu
de Breton, Benjamin Pret, E. L. T. Mesens, Aim Csaire, Pierre Mabille, Charles Duits, Leonora Carrington
et dautres contributeurs aguerris, le tout illustr par Duchamp, Roberto Matta, Wifredo Lam, Yves Tanguy,
Dorothea Tanning, Isabelle Waldberg. Entre dautant plus fracassante et triomphale du trs jeune
Lamantia dans lunivers surraliste quen plus de sa profession de foi exalte [] parurent
dans ce mme numro de VVV, en anglais, trois de ses pomes: The Islands of Africa (ddi Rimbaud),
Touch of the Marvelous et Plumage of Recognition. Ce nest pas tout. Dans un double numro
(automne/hiver 1943-1944) dHmisphres, la revue francophone de tendance surraliste publie
New York sous la direction dYvan Goll, Lamantia publiait en anglais deux autres pomes: A Winter Day
et A Civil World. Breton, Csaire, Andr Masson, Goll, Jorge Guilln, Henry Miller, Roger Caillois
contribuaient cette livraison. Dans le numro suivant, dat du printemps 1945, figurait encore un pome
de Lamantia, Moments of Exile. Il est important de remarquer quil ne renia jamais son adhsion
passionne aux idaux surralistes mais quil continua au contraire sa vie durant de sen rclamer,
notamment dans Selected Poems, ouvrage publi par Lawrence Ferlinghetti et sa maison ddition
City Lights Books en 1967, qui reprend, dans une section intitule Revelations of a Surreal Youth,
quatre des pomes qui viennent dtre mentionns. Cela signifie quil y a continuit entre ladolescent
surraliste et celui, de dix ans plus g, qui, la Six Gallery de San Francisco, le 7 octobre 1955, participe
activement la fameuse sance collective avec Ginsberg (qui lit Howl pour la premire fois),
Michael McClure (lorganisateur de la soire), Gary Snyder et Philip Whalen, tous nergiquement encourags
par un Kerouac vocifrant et mch. Des cinq potes participants, Lamantia est le seul qui ait dj fait
des lectures publiques. La sance sera unanimement considre comme lacte public inaugural
de la Beat Generation. Lessentiel, cependant, nest pas dans lallgeance de Lamantia envers
57
Ce bt en a bless plus dun parmi ceux, commencer par Ginsberg, qui ont cherch imposer lide
que la posie de la Beat Generation fut et reste un phnomne sui generis, sans prcdent aucun,
et que les profondes affinits, pour ne pas dire plus, entre lcriture automatique des surralistes
(Lamantia compris) et la spontaneous prosody de Kerouac seraient fortuites. Position intenable.
Ginsberg finira par le reconnatre, ne serait-ce qu demi-mot, dans un essai critique consacr Lamantia
Lamantia as Forerunner (Lamantia en prcurseur): il insiste sur lintrt de ce dernier
pour les techniques de composition surralistes, en dautres mots, pour lcriture automatique
que Ginsberg par ambivalence affective omet de nommer, de crainte daccrditer la thse
selon laquelle criture automatique et parole-fleuve beat fonctionneraient suivant le mme principe
et produiraient les mmes schizes, les mmes rsultats disruptifs, les mmes dchanements dnergies
psychiques ingouvernes. []
Les combinatoires non-linaires et les carambolages imags forgs par Ginsberg, tel lHydrogen Jukebox,
quil aime citer comme une invention amricaine, nont-elles pas un arrire-got surralisant?
On ne saurait omettre une autre source dnergie, rhizomique en diable, musicale : le jazz, le blues
et le be-bop qui sont omniprsents non seulement dans la jazz poetry de Ted Joans, mais chez Kerouac,
Ginsberg, LeRoi Jones, Kaufman et les autres. Kerouac a enregistr des disques avec des jazzmen,
dont Zoot Sims. Ginsberg, Corso et Herbert Huncke ont travaill sur le tard avec Ornette Coleman,
et Brion Gysin sest produit de nombreuses reprises avec Steve Lacy, surtout Paris. La Beat Generation
sest imprgne dans son ensemble de luniversalisme multiethnique en quelque sorte infralinguistique
du jazz.
Bien avant linstallation de Corso, Ginsberg, Burroughs et Gysin Paris, au Beat Hotel, deux autres
protagonistes de la Beat Generation ont longuement sjourn Paris la fin des annes 1940:
le premier fut Lawrence Ferlinghetti, qui tudia la Sorbonne grce un G. I. Bill (bourse gouvernementale)
et y soutint sa thse sur Jacques Prvert, notamment sur la priode surraliste de lauteur de Paroles.
diteur pionnier des fameux livres de poche City Lights Books, San Francisco, cest lui qui fit connatre
et circuler la posie de la Beat Generation, y compris la sienne. Le second est Carl Solomon, qui assista
en personne la crise schizode vcue en public par Artaud au Thtre du Vieux-Colombier en 1947
et en fut traumatis au point dexiger, ds son retour New York, dtre intern au Columbia Presbytarian
Psychiatric Institute et quon lui administre des lectrochocs sur le champ. Il y rencontra Ginsberg
intern dans la mme institution qui il fit un fidle rcit de la tragique sance du Vieux-Colombier
en lui recommandant instamment la lecture de Van Gogh le suicid de la socit, ouvrage-cl publi
en 1947 et traduit ds 1949 en anglais (dans la revue The Tigers Eye) par Bernard Frechtman, ce qui permit
aux lecteurs new-yorkais de sen dlecter. De son sjour psychiatrique et de lexprience terrorisante
du coma induit par les lectrochocs, Solomon tira un essai critique de trs haute vole, intitul Report
From the Asylum, brlot qui fit date et uvra positivement la diffusion de la pense artaudienne
outre-Atlantique, avant mme que Mary Caroline Richards fasse paratre sa traduction du Thtre
et son double (1959). Quant lArtaud Anthology, elle parut, sous la direction de Jack Hirschman,
chez City Lights en 1965. La langue onomatopique invente par Artaud exera sur Lamantia, Michael McClure
et de trs nombreux potes sonores anglophones un impact indlbile. Au mme titre que Neal Cassady
hros central de Sur la route , Herbert Huncke prototype absolu du clochard cleste , Alan Ansen
polyglotte rudit qui fut un des premiers compagnons de Kerouac et de Burroughs , Peter Orlovsky
pote agrammatical surdou , tous encourags crire et publier par Ginsberg, Solomon, en assumant
la fonction sociale de cobaye existentiel volontaire, joua en coulisse et hors de la vue des mdias
un rle crucial au sein de la Beat Generation. Dans Report From the Asylum, il sidentifie carrment Artaud.
Ce nest pas par hasard que Ginsberg lui a ddi Howl et lui a rendu un hommage appuy dans le corps
du pome.
58
Ginsberg, pour sa part, sy reprend deux fois en 1958 avant de trouver le tombeau dApollinaire
au Pre-Lachaise. Il finit par sy installer pour mditer les consquences de Dada, pour dialoguer
avec Guillaume et pour crire sur place un de ses manifestes potiques majeurs dont le dernier vers
Ici je suis enterr et massoie prs de ma tombe sous un arbre signifie sans conteste quil a vcu
un phnomne dosmose avec le Pote assassin quil considre comme un des fondateurs de la posie
moderne.
Lamantia, quant lui, persiste et signe dans le numro spcial que View consacre en 1945 Marcel Duchamp
textes de Breton, Gabrielle Buffet, Robert Desnos, Nicolas Calas, Meyer Shapiro (dj lui) ; couverture
et illustrations de Duchamp ; dition assure par Charles Henri Ford. Il y publie un article intitul
Young Poets , trs impertinent, voire mprisant, envers certains crivains succs, notamment
Tennessee Williams. Il y affiche crnement sa dissidence vis--vis de la culture dominante diffuse dans
les universits amricaines et par lindustrie du livre. En cela, il prfigure la rbellion de la Beat Generation
qui prendra corps, partir de 1951, avec le premier jet, rdig non en anglais mais en joual, de Sur la route.
On ninsistera jamais assez sur le rle dincitateur assum par Ginsberg, qui, outre avoir cherch
sans relche des diteurs pour Kerouac, Burroughs ou Corso, sest comport en force motrice efficace
lgard de ces derniers comme de beaucoup dautres qui nauraient probablement jamais crit et publi
une ligne sil ne les y avait pousss avec insistance.
[] Ginsberg stait donn pour mission non seulement de porter la parole de ses amis et leurs nergies
potiques, mais aussi den assurer la circulation. Il y a lieu de se demander si, sans lui, la Beat Generation
aurait pu exister.
La mme anne, en juin, put se raliser, quoique incompltement, mon projet de rencontre organise
entre mes amis Ginsberg, Corso, Burroughs et Brion Gysin, et mes amis Breton, Pret, Man Ray
et Duchamp. [].
Ginsberg, dfonc, se cuita au whisky, tomba aux pieds de Duchamp et lui embrassa les genoux,
amoureusement, devant lassistance mduse. Corso sortit alors de sa poche une paire de ciseaux
et coupa la cravate de Duchamp, lequel, au lieu de soffusquer btement, sesclaffa, ainsi que Man Ray,
contents lun et lautre de constater que ces beatniks avaient des lettres ils venaient en effet de lire
ou relire la Dada Anthology de Robert Motherwell, do les Amricains tiraient le plus clair de leurs informations.
Burroughs, quant lui, ne se dpartit pas de son flegme ni de son chapeau. En fin de compte, la nuit
fut longue et fertile en rebondissements, changes intellectuels et affectifs. Par la suite, Corso et Burroughs
rendirent visite Juliet et Man Ray dans leur atelier de la rue Frou plusieurs reprises. Benjamin Pret
apprciait particulirement lhumour insolent de Corso, dont il avait lu quelques pomes traduits. Est-il
ncessaire de prciser que cette rencontre dcisive pour les uns comme pour les autres a curieusement
t passe sous silence par les spcialistes du surralisme comme par ceux de la Beat Generation?
Aux antipodes de lesprit des dadastes et des surralistes, il y a Czanne, pourtant influence essentielle.
Sil est une image qui rsume ce que les potes de la Beat Generation sont venus chercher en Europe
et particulirement Paris, cest bien la photo dHarold Chapman montrant Ginsberg assis sur son lit
au Beat Hotel sous le portrait de Rimbaud et une affiche (partiellement visible) dune exposition de Czanne.
Rimbaud, le grand annonciateur du drglement de tous les sens, cela tombe sous le sens.
Mais Czanne ? Linfluence quil exera sur Ginsberg fut indiscutablement profonde et joua un rle
constitutif dans la maturation intellectuelle du pote, qui suivit lenseignement du grand historien de lart
Meyer Shapiro Columbia et, dans ce contexte, rdigea un mmoire sur Czanne. []
Pour achever ce rapide survol des antcdents de la Beat Generation, je souhaiterais faire tat
dune dernire hypothse de travail. Linvention de la technique du cut-up, au Beat Hotel par Brion Gysin
et lutilisation brillante quen fit aussitt William S. Burroughs en fabriquant ses romans La Machine molle (1961),
Le Ticket qui explosa (1962) et Nova Express (1964) a t raconte de faon trs complte par les principaux
intresss. Et cest justice. Mais la plupart des commentateurs ultrieurs se voient obligs dvoquer
59
les mots tirs dun chapeau en 1920 par Tristan Tzara, lequel, revenu en mauvais tat de sa lugubre priode
stalinienne, se baladait souvent vers 1957, boulevard Saint-Germain, o Ginsberg et Corso lont crois.
Or le cut-up fait appel au hasard dune tout autre manire. Gysin et Burroughs auraient-ils eu connaissance
dun texte, pour le moins prmonitoire de Lewis Carroll? cest la question que je me pose aujourdhui,
faute davoir pens la leur poser de leur vivant. Il sagit dune strophe, prophtique, de Poeta Fit,
Non Nascitur, traduite et publie par Henri Parisot (encore un diteur ami des surralistes), la suite
de La Chasse au Snark. La voici :
Voil qui devrait faire rflchir les mgalomanes qui prtendent avoir tout invent eux seuls!
En vrit, les flux pulsionnels de la pense potique ne sinterrompent nullement lachvement
dune poque et aucune gnration, fut-ce celle des beatniks, nest dconnecte des prcdentes.
[]
Un autre point essentiel restera en suspens: il concerne le flux intemporel, ininterrompu et polyglotte
de lternel rcit rotique que toutes les formes littraires du monde, orales ou scripturales, ne cessent
dalimenter. Kerouac avait lu Sade on le sait par Burroughs, qui lui a prt une dition de poche,
probablement mdiocrement traduite, de LHistoire de Juliette et il avait eu accs la bibliothque
trs fournie en textes rares du romancier Paul Bowles, tabli de longue date Tanger. Lorsquil entreprit
de coller la suite les uns des autres les feuillets tapuscrits de ce qui allait former le long rouleau
de Sur la route, qui figure dans lexposition, Kerouac avait-il eu vent, par Burroughs, Bowles ou une autre
source, du formidable prcdent qutait le lgendaire rouleau de douze mtres de long constitu,
lui, de feuillets manuscrits colls en continu des Cent Vingt Journes de Sodome? Question cruciale.
[]
Fasse que la clbration enthousiaste des hallucins de lautre Amrique au muse national dart
moderne Paris la suite des rcentes expositions sur le mme thme du Centre Pompidou-Metz,
du Fresnoy, des Champs libres Rennes, du ZKM Karlsruhe et du Muse dart moderne de Budapest
contribue concrtement labolition de toute hgmonie politico-culturelle. Quelle mette en vidence
linanit des frontires, lineptie des chauvinismes et la dangerosit du monolinguisme isolationniste.
Que le champ artistico-littraire sorte de sa torpeur institue, que le muse sorte enfin de ses gonds
et quil cesse de fonctionner en funrarium rgent par le march. Quil se laisse transformer en ce
quil a toujours t: le lieu daffrontement entre les idologies de la servitude et la pulsion mancipatrice
de lart-action. Et que les potes malgr le vacarme des robots se fassent entendre. Mieux vaut tard
que pas du tout.
60
MAN, IM BEAT.
PUISSANCE DUN LIEU COMMUN
Enrico Camporesi
En 1953, William S. Burroughs parvient enfin publier, sous le pseudonyme de William Lee, son premier
roman au titre programmatique : Junkie (soustitre : Confessions of an Unredeemed Drug Addict). [...]
Cest de la littrature pulp en format poche le texte se veut exempt de toute prtention littraire.
Le volume est toutefois accompagn dune sorte dannexe, ou dune coda si lon veut forme insolite
pour ce type de publication , un glossaire. Il sagit sans doute dune aide la lecture ddie la comprhension
de largot de rue, mais en le lisant on ne tarde pas sapercevoir de la valeur minemment littraire,
et critique, de la proposition. Parmi les termes inclus dans ce glossaire, un statut particulier est accord
hep ou hip . Celui-ci dsignerait quelquun qui connat les ficelles. Quelquun qui comprend
le jargon des musiciens de jazz. Quelquun qui est dans le coup La dfinition explique autant
quelle introduit dautres lments lexicaux qui ncessiteraient une explication ultrieure. Elle se termine
en effet sur une ligne qui nonce limpossibilit dun claircissement smantique du mot : Lexpression
ne se prte pas une dfinition car, si vous nentravez pas ce que a veut dire, personne ne pourra
vous lexpliquer. De manire presque aristotlicienne, Burroughs sattache crer, plus quun simple
rpertoire lexical, des catgories. Ici, la dfinition de hip indique clairement limpasse, lextrme
difficult attribuer un signifi stable quelque chose qui serait pris dans le flottement smantique
du jargon de rue. Burroughs, en dmontrant la difficult quil y aurait caractriser tout le mouvement
(ou plutt ce rassemblement de diffrences) que lon a nomm Beat Generation , accorde ds cet instant
une importance cruciale aux faits de langage : cest l que rside une partie de lhistoire beat.
[...] En 1952, John Clellon Holmes, crivain du cercle beat largi, fait paratre un article sous le titre
This is the Beat Generation . Il y retrace lorigine du mot beat partir dune conversation avec
Jack Kerouac datant de 1948 5. Dans la bouche de celui-ci, le terme beat implique alors le sentiment
davoir t us jusqu la corde, dtre vif. Cela implique une sorte de nudit de lesprit et, en fin de compte,
de lme ; une impression dtre rduit au niveau minimal de la conscience . Ce dernier point, lappel un
tat de conscience, se rvlera galement dcisif dans dautres interventions de Kerouac sur le sujet.
En parallle, mais quelques annes plus tard (1957), Norman Mailer ouvre sa rflexion sur le hipster
en citant longuement un article de Caroline Bird sur la question. Lauteure y dcrit la figure du hipster
comme le dernier avatar des jeunes rebelles. Lune des caractristiques les plus videntes de cette figure
est la volont dauto-marginalisation au sein dune socit peuple de squares (les conformistes ).
Mailer a le mrite daller au-del de la surface des comportements pour en creuser leurs racines sociales
et politiques. Dans sa tentative de lecture du phnomne, Mailer peut alors rapprocher le hipster
du ngre , figure qui a vcu aux marges des systmes politiques totalitaires et dmocratiques durant
deux sicles . Les beats et les hipsters ne tarderont pas tre runis et, au moins partiellement,
confondus dans la presse. La tentative la plus claire est signe par Herbert Gold dans les pages de Playboy
en fvrier 1958. Gold prend pour point de dpart lanalyse bienveillante de Mailer lgard des hipsters,
mais il lui fait subir une vritable torsion en la faisant passer par le crible des comportements violents
et subversifs des diffrentes branches de la jeunesse amricaine (des motards aux tudiants et aux jeunes
bohmes au sens large). Il appartiendra Kerouac, qui ne semblait pas apprcier lquation entre beat
et jeunesse rebelle, de refaire, un mois seulement aprs larticle de Gold, le point sur la question :
La Beat Generation, cest une vision quon a eue, John Clellon Holmes et moi, et aussi
Allen Ginsberg dune faon encore plus folle, la fin des annes 1940, dune gnration
de mecs dans le coup (hipsters), dingues et illumins slevant soudain et parcourant
lAmrique, cingls, vivant dans la rue, allant dun endroit un autre en stop, dguenills,
bats et beaux dune manire moche, gracieuse, nouvelle vision inspire de la faon
dont on avait entendu le mot beat employ au coin des rues Times Square et Greenwich
Village, dans dautres villes dans la nuit des centres-villes de lAmrique de laprs-guerre
beat, cest-dire dans la dche, mais remplis dune intense conviction.
61
Kerouac dsigne largot de rue comme linfluence premire ayant servi lappellation de ce rassemblement
dcrivains. Une formulation encore plus claire, et qui entre explicitement en rsonance avec les propos
de Burroughs sur le mot hip , merge dune intervention publie dans Playboy un an plus tard, en 1959.
Kerouac fait surgir dans la bouche dHerbert Huncke, lun des hipsters qui peuplaient Times Square
New York dans la deuxime moiti des annes 1940, lorigine du terme : Huncke [] vient vers moi
et me dit : Man, Im beat [H mec, jsuis beat]. Et jai tout de suite compris ce quil voulait dire.
Tout comme dans le glossaire prpar par Burroughs pour Junky, o le terme hip ne ncessitait pas
de dfinition, beat na besoin daucune tentative dexplication. [...]
Les mots hip et beat , qui se confondent sans jamais vraiment se recouper, fonctionnent
de la mme manire. Ils dsignent quelque chose de lordre du style de vie, de lattitude existentielle
ils font au fond rfrence une existence vcue la marge. Mais, en raison du flottement du signifi,
ils peuvent tre convertis loccasion en insulte ou en apologie sur ce dernier aspect, les drives
mystiques de Kerouac, catholique romain fascin par le bouddhisme , en sont la preuve. Souvent
le sujet beat est dsign comme tel par des instances extrieures (la presse, les mdias, le cinma)
et conserve de ce fait un principe dambigut. On se reconnat comme beat si lon est in the know
et lon sen dtache si lattribution vient de lextrieur. Trs vite, la fin des annes 1950, le mot devient
un clich, ou un lieu commun, la fois terrain dentente et de conflit.
Les mmes problmatiques sont engendres par le terme beatnik , dont lapparition correspondrait
lassociation dans la presse des beats et des Spoutniks sovitiques. Considrs comme deux menaces
pour la stabilit des tats-Unis lune srieuse et externe au pays, lautre plus folklorique et provenant
de lintrieur , les deux phnomnes se trouvent runis dans un article de Herb Caen publi
dans le San Francisco Chronicle. Nous prfrons cette thorie une version concurrente de la gense
du terme, que lon doit au plasticien et cinaste Bruce Conner. Dans une interview tardive accorde
Paul Karlstrom, Conner tend attribuer la cration du terme beatnik la galeriste dorigine russe
Etya Getchoff, qui laurait employ loccasion de laccrochage dune exposition de lartiste. Une partie
dun assemblage quil souhaitait exposer semblait particulirement sale. Alors que la galeriste sapprtait
la nettoyer, Conner intervint pour len empcher. Getchoff lui aurait alors cri : Quoi, a te drange
la propret ? Tu ne serais pas une espce de beatnik ? Le mot est clairement lanc comme un reproche,
sinon comme une insulte. La mystification populaire des beats, incarne par les beatniks, ne tarde pas
advenir. Le nouveau terme fonctionne de manire indite : il se diffrencie la fois des acceptions
littraires du terme beat , sorte defflorescence savante du jargon de rue (voir Kerouac),
et des connotations existentialistes du hipster de Norman Mailer, tout en les assumant de manire
syncrtique. Cest ainsi que dans la bande dessine de William F. Brown Beat, Beat, Beat (1959),
par exemple, les beatniks manifestent cette gense multiple : on y retrouve des jeunes bohmes,
crivains ou artistes, passionns par la culture pseudo-existentialiste dorigine franaise.
la diffrence du hipster et du beat, le beatnik est sans conteste un produit tranger la cration
artistique et littraire. Se sentant dpourvus de parole et parls , pour ainsi dire, par dautres sujets,
les vrais protagonistes de la scne beat (ou les vrais hipsters) ne tarderont pas mettre en place
des outils critiques pour dmonter cette notion. [...]
62
5. AUTOUR DE LEXPOSITION
CONCERT/LECTURE MANIFESTE-2016
WILLIAM S. BURROUGHS
22 JUIN, 20H30, GRANDE SALLE
loccasion de louverture de lexposition Beat Generation.
Laurent Poitrenaux et Clotilde Hesmes se lancent dans une lecture plusieurs voix et en son
de Providence dOlivier Cadiot, qui imagine la rencontre dune jeune fille avec le pote amricain
William S. Burroughs.
En seconde partie de soire, le pianiste de jazz Benot Delbecq convoque son tour les secret heroes
musicaux de la Beat Generation, Charlie Parker, Miles Davis, Thelonious Monk.
PROJECTION IN VIVO
RENCONTRE JOHN GIORNO
22 JUIN, 18H30, CINMA 2
Compagnon de route de la Beat Generation, ami dAndy Warhol qui le filme dans Sleep (1963), le pote
et performeur John Giorno confronte ses pomes dautres mdias et dautres contextes crant
des vinyles, avec le label Giorno Poetry Systems, et un service tlphonique, le Dial-a-Poem . Distribue
en rollers aux passants de la 5e Avenue dans le cadre de la performance Street Work, ou retranscrite
sur toiles et murs dans les Poem Paintings, sa cration potique, performative et militante autant que
littraire, est projete dans la vie comme un hymne laction qui inspire toujours nombre dartistes.
Avec lartiste et Florence Ostende, conservatrice au Barbican Art Gallery, Londres.
Consacr la performance, IN VIVO invite un artiste sexprimer sur son travail ou montrer une action.
Un justificatif de parution devra tre envoy Dorothe Mireux, service presse du Centre Pompidou,
4 rue Brantme 75191 Paris cedex 04
Les uvres de lADAGP (www.adagp.fr) peuvent tre publies aux conditions suivantes :
- exonration des deux premires reproductions illustrant un article consacr un vnement dactualit
et dun format maximum d1/4 de page ;
- au-del de ce nombre ou de ce format les reproductions seront soumises des droits de reproduction /
reprsentation ;
- toute reproduction en couverture ou la une devra faire lobjet dune demande dautorisation auprs
du Service Presse de lADAGP ;
- le copyright mentionner auprs de toute reproduction sera : nom de lauteur, titre et date de luvre
suivis de Adagp, Paris 2016 et ce, quelle que soit la provenance de limage ou le lieu de conservation
de luvre.
- pour les publications de presse en ligne, la dfinition des fichiers est limite 400 x 400 pixels
et la rsolution ne doit pas dpasser 72 DPI
- pour les publications de presse ayant conclu une convention avec lADAGP : se rfrer aux stipulations de celle-ci
Jack Kerouac
On the Road
(tapuscrit original), 1951
Papier calque, 360 22 cm
Collection James S. Irsay
Estate of Anthony G. Sampatacacus
and the Estate of Jan Kerouac
John Sampas, Executor, The Estate of Jack Kerouac
John Cohen
Robert Frank, Alfred Leslie, Gregory Corso, 1959
preuve glatino-argentique, 22.2 x 33 cm
John Cohen
photo Courtesy L. Parker Stephenson
Photographs, New York
66
Gregory Corso
There is No More Street Corner...
Pome manuscrit indit, 200 x 200 cm, 1960
DR
photo: Archives Jean-Jacques Lebel
Ettore Sottsass
Neal Cassady, Los Gatos, Californie, 1962
preuve glatino-argentique (2016), 20 x 20 cm
Centre Pompidou, MNAM-CCI,
Bibliothque Kandinsky, Fonds Sottsass
Adagp, Paris, 2016
photo: Centre Pompidou, MNAM-CCI,
Bibliothque Kandinsky,
Fonds Sottsass
Brion Gysin
Calligraphie, 1960
Encre de Chine sur papier maroufl sur toile, 192 282 cm
Collection Galerie de France
Brion Gysin Galerie de France
Jonathan Greet / Archives Galerie de France
67
Bob Thompson
LeRoi Jones and his Family, 1964
Huile sur toile, 92,4 123,2 cm
Courtesy of Hirshhorn Museum and Sculpture Garden, Smithsonian Institution, Washington, D.C.
Estate of Bob Thompson; Courtesy of Michael Rosenfeld Gallery LLC, New York, NY
Photography by Lee Stalsworth
Wallace Berman
Untitled (Allen Ginsberg)
anne 1960
Collage Verifax sur carton mont sur bois,
(cadre original fabriqu par lartiste),
29 x 33 cm
Collection particulire
Estate of Wallace Berman
galerie frank elbaz, Paris
Jack Kerouac
The Slouch Hat, vers 1960
Huile et fusain sur papier, 43 35,5 cm
Il Rivellino Gallery, Locarno
Jack Kerouac
John Sampas, Executor, The Estate of Jack Kerouac
Photo il Rivellino Gallery, Locarno
Bernard Plossu
Mexique [Le Voyage mxicain], 1966
Bernard Plossu
69
8. INFORMATIONS PRATIQUES
INFORMATIONS PRATIQUES AU MME MOMENT AU CENTRE COMMISSARIAT
LOUIS STETTNER
ICI AILLEURS
15 JUIN - 12 SEPTEMBRE 2016
attache de presse
lodie Vincent
01 44 78 48 56
[email protected]
REN MAGRITTE
LA TRAHISON DES IMAGES
21 SEPTEMBRE 16 - 23 JANVIER 17
attache de presse
Cline Janvier
01 44 78 49 87
[email protected]
#BeatGeneration
@centrepompidou
https://www.facebook.com/centrepompidou
Early 20th-century literary movements like Dadaism and Surrealism influenced the techniques of the Beat Generation, such as the cut-up method used by Burroughs, which echoes the randomness of Tristan Tzara's Dadaist poetry technique. Furthermore, the embrace of automatism and emphasis on subconscious creativity seen in Surrealism informed the spontaneity and free-form approach of Beat literature .
Visual art played a significant role in the Beat Generation's evolution, especially for Allen Ginsberg, who was influenced by artists like Cézanne and Rimbaud. Ginsberg's engagement with visual art deepened at Columbia University, where he studied under art historian Meyer Shapiro. This exposure enriched his intellectual development and understanding of the visual dimensions of cultural expression, as reflected in his poetic work .
Allen Ginsberg's fame extended beyond his poetry due to his significant role in the counterculture movement of the 1960s. He became a central figure in campaigns against the Vietnam War, and for the legalization of marijuana and LSD, and the gay rights movement. His wide-reaching activism for social change and his ability to connect and galvanize youth culture contributed to his status as one of the most famous living poets .
Brion Gysin's development of the cut-up technique was paramount in Beat literature because it provided a novel approach to deconstructing and reshaping literary texts. This technique allowed for more experimental, fragmented narratives that challenged linear storytelling, reflecting the chaotic and spontaneous nature of the Beat ethos. Gysin's influence was significant in works like Burroughs' 'Nova Trilogy,' which employed cut-up to explore themes of control and mutation .
William S. Burroughs employed various innovative techniques such as the cut-up method for his novels, which involved rearranging text segments randomly to create new narratives. He also used photographic collages, homonymic convergence linking shooting with photography and injection, and the use of mirrors for rephotographing montages to obscure the original image—signifying his experimentation with visual and literary mediums .
Allen Ginsberg's interactions with figures like William S. Burroughs, Jack Kerouac, and Gregory Corso significantly impacted the Beat movement by fostering a collaborative and dynamic cultural exchange. These relationships facilitated the spread of new ideas and creative methods, such as the cut-up technique, and helped solidify the movement's core themes of anti-establishment and artistic innovation .
The Beat Generation utilized modern technology like the typewriter, camera, and audio recording devices to broaden their creative expression. They embraced these tools to capture spontaneity and realism, such as using audio recordings to document poetry readings, or employing collage techniques with photographs to create multi-dimensional artworks, thereby integrating technology with traditional literary and artistic practices .
The Beat Generation challenged conventional literary structures through methodologies such as the cut-up technique, stream of consciousness writing, and spontaneous prose. For instance, William S. Burroughs' use of the cut-up methodology disrupted narrative flow to create unexpected connections, while Jack Kerouac's 'spontaneous prose' typified a more fluid, unstructured form that prioritized immediacy of thought and expression .
The term 'Beatnik' contrasted with the foundational ideals of the Beat Generation by often carrying a more humorous or mocking connotation. While the Beat Generation was rooted in serious exploration of spirituality, rebellion, and artistic expression, 'Beatniks' were seen as more of a whimsical or superficial subculture. The founders of the Beat Generation disdained the label 'Beatnik' as it failed to capture the essence of their movement's deeper social and artistic objectives .
The Beat Generation's artistic output was heavily influenced by post-war disillusionment, a burgeoning counterculture, and Eastern philosophies. The socio-political climate of the Cold War and the rise of consumerism prompted members to explore themes of existentialism and individualism. Additionally, the movement drew inspiration from modernist art and literature, challenging traditional Western values through experimental forms and spiritual inquiry .