Louis-Ferdinand Cline
Progrs
Mercure de France
Note de l'diteur
Madame Ccile Robert Denol1, la veuve de lditeur de Voyage
au bout de la nuit, a bien voulu confier le manuscrit de ce texte que
Cline lui-mme lui avait offert au dbut de lanne 1933. Il sagit
dun double dactylographique de cinquante-cinq feuillets numrots
de 2 54 sous couverture cartonne et lace. La page de couverture
porte de la main de Cline le mot Pricls , barr de trois traits
transversaux et corrig ct en Progrs 2. En bas de page et
droite, sur deux lignes on peut lire : Louis Destouches / 35 rue
Vernet .
Cette adresse, qui figurait galement sur le manuscrit de Lglise
en octobre 19273, tait celle du sige parisien de la Socit des
Nations. Louis Destouches y fit suivre son courrier aprs son dpart
dfinitif de Genve. Ce texte nest donc certainement pas postrieur
dcembre 19274. En outre, la rencontre dElizabeth Craig (ici
LAmricaine ) nayant eu lieu, au plus tt, qu lautomne 1926,
la rdaction ne remonte vraisemblablement gure au-del du second
ou troisime trimestre 1927. Les nombreux lapsus phontiques de la
dactylographie, en gnral immdiatement corrigs la suite ou en
interligne suprieur, et la machine, font mme penser la
transcription dune stnographie. Cette hypothse dune dicte nest
pas contredite par la rvision manuscrite qui se limite, pour
lessentiel, un simple chenillage des fautes et omissions.
Totalement indit, ce texte a donc maintenant un demi-sicle. Trs
probablement contemporain de Lglise, il contribue avec la
3
publication des recherches biographiques de Franois Gibault et
celle des lettres dAfrique5 la connaissance de la formation
intellectuelle et littraire de Louis Destouches. Le cadre parisien, le
milieu familial dont la transposition est vidente et certains
personnages (dont le futur Lempreinte de Mort Crdit) sont de
vritables esquisses de luvre ultrieure. Exprimes ou allusives,
bien des situations y figurent dj (culte de la beaut plastique des
danseuses, charme de la musique amricaine, dgradation des
murs, mfaits du progrs, hantise des dettes) et, plus
particulirement, dans les tirades prtes Gaston . Enfin, dans
les limites et sous le couvert de la fantaisie la moins labore,
Progrs comporte quelques particularits de la conception
dramaturgique des futurs Ballets6 : construction symtrique des
tableaux impairs (longs et ralistes) et pairs (brefs et feriques) ;
intrigue cdant le pas au mouvement ; mariage des tons o la
parodie permet lauteur de prendre quelque distance lgard de
ses personnages.
Comme dans Des vagues 7, la tenue littraire de ce texte
imposait, tout la fois, une publication intgrale et une
prsentation aussi lisible que possible. Lorthographe, quand elle
avait chapp la rvision de lauteur8, a t rtablie ; la
ponctuation, harmonise en fonction des lisages les plus courants de
ce texte, mais les tirets qui navaient pas dquivalence
typographique vidente ont t maintenus. Le mme impratif de
clart a fait uniformiser lintroduction des rubriques et la
disposition des indications scniques. Les quelques leons ou
rfections autographes, qui confirment lauthentification du
manuscrit9, ont t enregistres dans le corps du texte. On trouvera,
en bas de page, la dactylographie originale ; et ventuellement,
entre crochets, lindication de nature des ajouts.
4
1 Nous lui devions dj les lettres de Cline Robert Denol de 1932 1934 (Magazine
littraire, n 116, septembre 1976).
2 Cette correction na pas t reporte sur la page de titre o on lit sur trois lignes :
PERICLES / Farce en trois [sic] tableaux / et petits divertissements . La dernire ligne
est manuscrite, tout comme la signature, en bas et droite : Louis Destouches .
3 Daprs une fiche de lecture des ditions Gallimard.
4 Pour la biographie de cette priode, voir Franois Gibault, Cline. Le Temps des
esprances (Mercure de France, 1977).
5 Voir Lettres et premiers crits dAfrique. 1916-1917 (Gallimard, 1978, Cahiers
Cline , n 4).
6 Gallimard, 1959. Une nouvelle dition, plus complte, est actuellement en prparation.
7 Dans Lettres et premiers crits dAfrique (op. cit.).
8 Soit un peu plus d'une trentaine de cas en comptant les modifications de ponctuation.
9 Toutes ces interventions sont lencre noire et dune graphie identique celle des lettres
adresses la S.D.N. en 1926-1927.
Premier tableau
Les personnages sont habills de faon un peu fantastique, pas
trop, maquills de manire trs pittoresque, drles, un peu
symboliques pour tre un peu des personnages de rve, pas trop
clairage un peu rveur aussi sauf par moments de prcision.
Le premier tableau chez Marie vingt-six ans fille de
Madame Punais. Salon bourgeois assez cossu.
Personnages :
Marie : elle nest pas belle, elle est gentille, elle boite un peu, elle
est douce et pleine de bons sentiments, mais lucide cependant.
Madame Punais : sa mre cinquante ans, sombre vtue, pas
triste, marchande la toilette autrefois, elle est devenue avec la
gentille prosprit antiquaire.
Gaston : trente ans, mari de Marie, irritable, impuissant et
passionn, employ dassurance motif.
Monsieur Berlureau : le voisin, binocles, employ de ministre,
quarante-trois ans, sentimental, un pianiste aussi, mais un pianiste
chauve.
Madame Doumergue : trs, trs vieille, elle donne des petites
leons de piano, elle est aussi manucure entre temps.
6
La Bonne : typique, un peu bretonne.
LEmploy du gaz : typique.
Au premier tableau, en scne : Marie, Madame Punais.
Marie joue du piano avec difficult, un fox-trot quelle essaye de
rendre un peu cynique et piquant. Elle a du mal, beaucoup de mal.
Sa mre lobserve en lcoutant. Mais Marie snerve un peu, elle se
lve alors pour aller fermer la fentre, en allant fermer la fentre,
on saperoit quelle boite. En la voyant passer en boitant, sa mre
lobserve mieux encore mais ne dit rien. Marie revient au piano,
rejoue, sa mre sort un instant puis revient en lisant un journal.
Mme Punais Tout de mme Marie ! coute un peu ! (Marie
continue jouer) Marie ! dis donc ! crois-tu ?
Marie, un peu impatiente Maman !
Mme Punais Crois-tu ! coute-moi a !
Marie, sans sinterrompre Quoi ?
Mme Punais Le Bois de Boulogne tout de mme !
Marie Quest-ce quil y a au Bois de Boulogne ?
Mme Punais Ben, des satyres
Marie, dsabuse Ahah !
Mme Punais Eh bien dis donc tu trouves que cest rien a ! Il y a
quatre ans que a dure ils y vont par bandes et en auto quon dit.
Marie Ah Maman !
Mme Punais Ah ! ma fille !
7
Marie Quoi ?
Mme Punais Joue du piano va ! Cest moi qui te lai offert.
Marie Je tai dj dit merci.
Mme Punais Oh ! je ne te dirai pas que je lai pay bien cher,
dabord tu le sais aussi bien que moi depuis quinze ans quon
lavait au magasin cest peu prs la seule chose qui ne se soit pas
vendue en quinze ans.
Marie Ah ! il tait mal plac y avait trop de bibelots tout
autour si tavais voulu le mettre prs de la vitrine comme je te le
disais, il serait parti, mais il tait cach par tous les rossignols, du
dehors on ne le voyait pas.
Mme Punais Enfin ! ten as hrit, te plains pas est-ce que tu
veux reprendre des leons aussi, je veux bien ten faire donner avec
le piano tiens et puis passe-moi donc les cartes
Marie, lui passe Tu vas te les faire ?
Mme Punais, elle spare les cartes Non ! cest toi que je vais
les faire, je te trouve lair inquite.
Marie, sans faire trop attention aux cartes Qui tas mis dans
lide pour me donner des leons ?
Mme Punais Madame Doumergue
Marie La vieille mre Doumergue ?
Mme Punais Oui ! tu te souviens bien delle voyons !
Marie Bien sr, mais je croyais bien quelle tait morte depuis
le temps tu te rappelles elle montait les escaliers dj comme a
ah ! ah ! (Elle halte).
Mme Punais Eh bien elle les monte toujours comme a ! ah ! ah !
Marie Tes bien sre que cest la mre Doumergue ?
Mme Punais Mais oui, et elle donne toujours les mmes leons.
8
Marie Alors, elle a cent ans !
Mme Punais Je lui demanderai.
Marie Tas t chez elle ?
Mme Punais Oui Asnires, elle a encore son petit pavillon
avec des treillages jusquau premier tage et un bosquet avec une
boule qui pend et qui brille encore un peu. a ne ma pas rajeunie, je
tassure, de voir a, surtout la boule ! a ma rappel ton pre qui
faisait sur le quai dAsnires de la premire bicyclette avec une
chemise molle et une fine cordelire autour du cou qui avait des petits
glands folichons au bout. Il avait aussi des mollets superbes. a
reviendra ces modes-l, tu verras des cravates comme a pour les
hommes, pas le folichon, on ne sera plus jamais en mode dtre
folichon, moi je crois que cest parce quon vend trop crdit, cest
a qui les rend tristes les gens, ils ont trop de dettes. De mon temps y
avait que les artistes qui avaient des dettes mais comme ils les
payaient jamais eux, a les rendait pas tristes.
Marie Alors quest-ce quelle ta dit Madame Doumergue ?
Mme Punais Quelle tait bien contente de me voir, mais comme
a sent mauvais chez elle ! tas pas ide ! jai beau aimer le pass,
quand il sent trop fort comme a ! Enfin, tiras pas, elle viendra ici.
Marie Mais tu vas la faire mourir, Maman, la dplacer comme
a son ge !
Mme Punais Non, elle ma dit quelle aimait mieux venir encore,
avec lt, elle irait jusqu Saint-Cloud prendre le bateau et quelle
reviendrait par llectrique.
Marie Par le bateau a ira encore mais si ge, en
lectrique ? Enfin tes sre que cest bien elle, la mme ?
Mme Punais Dame oui ! nous aussi on est toujours les mmes !
Marie Pourquoi tas pens elle ?
9
Mme Punais Elle me doit de largent, elle men devait dj il y a
vingt ans. Elle est de la catgorie des artistes, elle, les dettes, elle les
paye pas, et a la rend pas triste.
Marie Combien te doit-elle ?
Mme Punais Cest mystrieux.
Marie Ah !
Mme Punais Oui.
Marie Ah !
Mme Punais Ctait aprs ton brevet suprieur, tu venais de te
fiancer avec Gaston La Garenne, ton mari (Silence.) vitant ainsi de
te marier avec Jean Bart qui tait parfait.
Marie Oui Maman.
Mme Punais, rsigne Ny revenons pas Gaston me plat
beaucoup aussi.
Marie Tant mieux.
Mme Punais Ctait donc au moment o tu as cess ton piano
pour te fiancer avec Gaston et ne pas te marier avec Jean Bart il y a
treize ans.
Marie Treize ans !
Mme Punais Treize
Marie Alors donc ?
La Bonne Cest encore moi !
Mme Punais Entrez !
Marie Sortez !
Mme Punais Ne bougez plus, je sens que vous avez quelque
chose dire.
La Bonne Cest lencaustique !
Marie Bien !
Mme Punais Allez-vous-en !
10
La Bonne, en partant Et allez donc !
Mme Punais Et voil ! (Lisant les cartes.) Ah ! Marie !
petits ennuis encore Je vois petits ennuis beaucoup
Marie On dirait que tu mannonces une nouvelle !
Mme Punais Ah ! des ennuis de sant ! mais faut pas faire
attention cest toujours des rhumes
Marie Combien elle te prend pour les leons de piano ?
Mme Punais, dans les cartes Tu sais je vois toujours la sant
Cest la sant.
Marie Ah ! je ny connais rien ! dis-moi donc si elle joue encore
bien son ge, tu las entendue ?
Mme Punais Mais a a toujours t une artiste cette femme-l,
elle jouait et chantait aussi ravir, elle avait de jolies paules il y a
encore trente-cinq ans, ton pre men parlait trop souvent pour quil
nait pas fini par coucher avec elle.
Marie Oh ! Maman.
Mme Punais Maman sait quelle a t cocue, a me rendait mme
assez triste chaque fois, mais ce fut encore plus triste dtre veuve.
Marie Alors Maman, il y a bien longtemps que tu connais la
mre Doumergue ?
Mme Punais Dans les coins, a non seulement elle me faisait
cocue, mais encore ne ma jamais pay une petite poudreuse Louis XV,
un amour, quelle mavait achete, je men souviendrai toujours, la
veille de la Toussaint de lanne 1900. Elle me lavait achete cent
vingt francs. Ah ! tu peux dire quelle, a ne la gne pas les dettes, je
vais lui rappeler de temps en temps, elle me dit : Ah ! Madame
Punais, y a trop longtemps quon se connat, voyons ! ! nen parlons
plus ! ! ! Je ne peux pas en tirer autre chose Cest vrai quil y a
longtemps quon se connat ! Enfin elle la eue ma poudreuse, la vraie,
11
ce que jen ai vendu des copies depuis celle-l. des prix
amricains ! elle, elle a eu la vraie, et elle la jamais paye. (Elle lit
dans les cartes.) Tu vois : ennuis dargent.
On entend jouer du piano dans lappartement voisin.
Marie Tentends le ciment arm, on entend tout on nest plus
chez soi et toutes les maisons neuves1 cest comme a.
Mme Punais Il joue bien hein ! Il y met du cur Cest peuttre pour toi quil joue
Marie Pour moi ?
Mme Punais Tu ne crois pas ?
Marie Je ne sais pas Maman, pourquoi il jouerait pour moi ?
cest le voisin !
Mme Punais Ah ! enfin il joue bien Cest pas un
professeur ?
Marie Non cest un fonctionnaire.
Mme Punais Ah ! Ah ! eh bien vous pourriez peut-tre jouer
quatre mains tous les deux.
Marie Quatre mains ? Mais enfin Maman jai assez dun homme
comme a quest-ce que tu veux donc ?
Mme Punais Oh moi tu sais ! Enfin tu veux lui faire plaisir et
tu veux pas qui soit jaloux non plus. Cest difficile faire plaisir un
homme qui nest plus jaloux et bien tu vois dans les cartes petit
malaise Ah ! oui a y est bien
Marie Tu y tiens !
La bonne est entre.
Mme Punais, la bonne Cest une dame ? (La bonne fait signe
que non.) Va tarranger alors ma fille cest un monsieur.
Marie Mais pourquoi Maman ?
12
Mme Punais Ah sois donc un peu coquette mon enfant ! ce que tu
es agaante !
Marie Mais pourquoi ?
Mme Punais Ah ! va toujours !
Entre Monsieur Berlureau trs discret, trs gn.
M. Berlureau Madame Je me suis permis une visite une
petite visite Je suis Berlureau.
Mme Punais Enchant, Monsieur.
M. Berlureau Je suis votre voisin.
Mme Punais Ah ! alors que vous jouez bien ! Cest pour ma fille
que vous venez. Vous la connaissez ?
M. Berlureau Je ne la connais pas Madame, mais ctait pour
mexcuser, de jouer le soir peut-tre un peu tard et nos murs sont si
minces on peut dranger sans savoir, alors je me suis permis de venir
vous demander je mappelle Berlureau.
Mme Punais Mais comme vous jouez bien du piano.
M. Berlureau Oh ! Madame, je pianote.
Mme Punais Vous ne la connaissez pas. Elle va tre bien
contente. Elle me dit toujours : Comme mon voisin joue bien.
M. Berlureau Oh ! Madame, je suis confus, je men vais !
Mme Punais Ah ! que non Monsieur cest un fait ! vous jouez
nous rendre rveuses.
M. Berlureau Cest lchange spirituel.
Mme Punais Cest bien a, mais connaissez-vous aussi mon
gendre ?
M. Berlureau Non Madame, je nai pas ce plaisir non plus, mais
vous savez jtais venu seulement pour mexcuser de jouer si tard
parfois.
Mme Punais Ah ! cest curieux il me semble toujours que tout le
13
monde le connat ma fille veut lui faire plaisir, elle essaye dgayer
sa maison avec du piano cest une ide
M. Berlureau Oui cest une ide
Gaston entre.
Gaston Bonjour Madame.
Mme Punais Bonjour Gaston.
Berlureau gn.
Mme Punais Cest notre voisin, il est venu nous rendre une petite
visite et jai eu le plaisir de faire sa connaissance, vous savez cest
lui, ce pianiste que nous entendons.
Gaston Que nous coutons avec tant de plaisir.
Mme Punais Eh bien ! il venait nous demander sil ne nous gnait
pas parfois en jouant le soir.
Gaston Ah certes non, voyons, Monsieur cest un vrai plaisir au
contraire.
Mme Punais Quailleurs2 on payerait cher, mais je vais vous
demander de venir nous voir souvent Monsieur et peut-tre
voudrez-vous faire de la musique avec ma fille ?
Gaston Oh Madame ! cest beaucoup demander, Marie
apprend
Mme Punais Si si, je trouve a tout fait gentil. Je ferai venir
aussi Madame Doumergue cest une artiste, vous verrez ! Elle donne
des leons ma fille elle nest pas trs jeune, mais enfin moi non
plus.
M. Berlureau Moi non plus, Madame.
Mme Punais Oh ! vous ! Monsieur Berlureau vous tes un artiste,
jen ai connu beaucoup dartistes, Monsieur Berlureau, et ce quils
font encore de mieux cest quils restent bien longtemps jeunes,
longtemps ! pas toujours ! bien sr ! ah toujours cest a quen
14
serait3 un artiste !
Marie entre avec Gaston qui lui a racont la dmarche du voisin
dans la coulisse.
Mme Punais Ah ! voici ma fille Monsieur Berlureau. Marie, ton
mari ta dit ?
M. Berlureau Oh ! Madame Monsieur cest votre mre qui
a t trs aimable, mais elle a trs vivement insist croyez-le Je ne
sais pas encore si je dois accepter. Cest une invitation flatteuse
Marie Oh ! Monsieur cest tout fait aimable de bien vouloir
faire un peu de musique avec nous de temps en temps.
Mme Punais Ah ! Ah ! Mais au fait vous tes fonctionnaire
Gaston comme Monsieur.
Gaston Non Madame, je ne suis pas fonctionnaire, je ne suis
quemploy dassurance.
Mme Punais Ah ! mais il est bachelier vous savez tout de mme.
Gaston En effet, je suis bachelier.
M. Berlureau Oh ! jai d passer aussi une petite licence.
Mme Punais Marie a son brevet, vous savez et moi je lis le
journal de temps en temps.
Gaston Mon pre tait docteur en droit
Marie La bonne ne sait pas crire son nom
M. Berlureau Alors tout va bien.
Mme Punais Ma fille, Monsieur Berlureau, voulait sortir du
commerce, eh bien elle en est sortie du commerce je ne vous le
reproche pas Gaston.
Gaston Vous ne me flicitez pas non plus Madame, il y a douze
ans que vous ne me flicitez pas.
Mme Punais Mais si Gaston je veux bien vous fliciter.
Gaston Mais non vous ne me flicitez pas.
15
Mme Punais Mais si !
Gaston Mais non !
Mme Punais Si !
Gaston Non ! vous hassez les intellectuels !
Mme Punais Je ne hais personne, pas mme les intellectuels.
M. Berlureau Moi je reviendrai plus tard.
Mme Punais Demain, deux heures, Monsieur Berlureau ! vous
prendrez le caf avec nous. Je reviendrai avec Madame Doumergue
pour votre premier concert, vous verrez que cest une amie et aussi
comme vous une artiste.
Mme Punais, part Vous verrez elle est trs gentille ma fille
Marie, trs douce, trs sensible, mais un petit temprament ; lui aussi
Gaston, il est sensible, cest linstruction qui rend sensible. Elle en a
voulu un comme a, moi jtais veuve de bonne heure avec quatre
enfants ah jai envi les hommes plus souvent qu mon tour.
M. Berlureau Madame vous avez eu de grands mrites.
Mme Punais Oui. Oh ! je ne regrette rien, mais enfin il y a pas de
quoi se pmer. Cest encore la vie et rien que cela, manger, boire,
dormir et puis des risques : dtre malade, de perdre tout son argent,
et puis encore manger, marcher, boire et dormir et puis cest tout. Vous
voyez autre chose, vous, Monsieur Berlureau dans la vie ?
M. Berlureau Oh ! je dirais aussi quelques distractions
artistiques qui rompent la monotonie, consolent un peu.
Mme Punais Cest lger a comme grande consolation, vous ne
trouvez pas que cest un peu pour des oiseaux4 la musique. Cest ce
que je dis toujours 5 Madame Doumergue, elle cest la musique et
aussi la religion qui la consolent de vieillir. Elle a fait une
combinaison des deux, elle croit maintenant quelle ma dit, elle
voulait me faire croire aussi mais moi jai du mal, je suis pas assez
16
vieille peut-tre ?
Gaston entre.
Mme Punais Ah ! Eh bien ! Monsieur Berlureau alors demain.
(Elle laccompagne vers la porte de sortie.) Je vous reconduis.
Pendant que la mre est absente, Gaston donne des signes de
colre, il va de long en large la manire dun lion et se donne en
reprsentation de furie pour faire trembler Marie.
Marie, un peu inquite, mais cependant habitue Mais Gaston !
mon chri ! je ten prie tu vas te faire du mal !
Gaston sent quil fait un effet, senflamme.
Gaston Ah ! nom de Dieu de nom de Dieu ! (Il brandit un objet.)
Marie, pousse un cri, se jette contre lui Je ten prie ! Je ten
prie ! tu vas encore te rendre malade.
Gaston Cest elle, cest elle, ta mre, la garce !
Marie Je tassure quelle ne veut pas te froisser.
Gaston Si ! Si ! je vois bien son jeu elle veut mabaisser, me
froisser me meurtrir dans ma dignit dhonnte homme.
Marie Oh ! Gaston.
Gaston Si ! je vois clair elle fait venir ce crtin ici pour
mhumilier, je le tuerai.
Marie Mais non mon chri, comment peux-tu dire ? Il te trouve
tout fait remarquable, il la dit Maman.
Gaston Cest un cochon.
Marie Tu es jaloux, Gaston, il ne reviendra plus et voil tout.
Gaston Lui, a mest gal, mais cest elle que je voudrais
trangler. Toi tu es inconsciente, mais moi je vois.
Marie Moi je taime.
Gaston a ne sert rien.
Marie Comment a ne sert rien ?
17
Gaston Non a ne sert rien.
Marie On ta encore froiss au bureau Gaston ?
Gaston Si on ma froiss ? Mais on me pitine Marie on me
pitine un honnte homme nest-il pas pitin par la canaille
longueur de journe ?
Marie Je parie que cest encore le sous-chef Monsieur
Lempreinte ? Ah ! je taime.
Gaston Ah ! Lempreinte quelle horreur je voudrais ltrangler
mais il est en vacances.
Marie Cest celui qui le remplace alors ?
Gaston Cest tous Marie. Cest tous, je voudrais tous ah !
tiens !
Marie Dis-toi bien que je taime Gaston.
Gaston Je men fous, a ne sert rien la vie est trop dure
lamour cest une douceur qui nest pas faite pour la vie que je
mne.
Marie Pas pour moi Gaston a nest pas un luxe.
Gaston Tu me dgotes aussi alors. Tu te tiens mal.
Marie Cest affreux Gaston, tu me fais peur.
Gaston Je me fais peur aussi, mais je rsiste avec courage mais
jusqu quand ?
Marie coute Gaston.
Gaston Quoi ?
Marie Tu ne vas pas te fcher ?
Gaston Va, je peux entendre tout.
Marie Oh ! alors non je ne te dirai rien.
Gaston Va, tu as commenc ! Achve-moi !
Marie coute si cest trop dur, nous navons que des petites
ressources cest vrai, mais je demanderai Maman de me reprendre
18
au magasin tu quitteras ton bureau tu chercheras autre chose.
Gaston, rugissant Cest a moi un maquereau tes crochets,
un vrai maquereau Ah ! moi, lhonneur mme tu dis que tu
maimes
Marie Mais cest parce que je taime.
Gaston Ah ! que je vive tes crochets ! Ah ! lhorreur que tu me
proposes ! je suis achev ! je ne peux plus vivre, moi un honnte
homme entendre tout a, au bureau ici ta mre toi mais
cest un complot cest un complot : vous voulez me salir ! (Il va
prendre une potiche et sapprte la casser, mais sa belle-mre
entre suivie de la bonne, il repose la potiche, et sen va.)
Mme Punais Jai arrang la musique tas vu a ? et ton mari na
pas lair content (Un moment de silence.) cest cause de quoi ?
Marie cause du bureau il a des ennuis.
Mme Punais On nest pas content de lui ?
Marie Si je crois mais il y a des jaloux.
Mme Punais Ah ! ah ! ( Gaston qui est entr.) Gaston vous
ntes pas gentil avec moi, embrassez-moi.
Gaston, lembrasse Voil.
Marie qui le regarde Voil Maman !
Gaston normment
Gaston va sasseoir. Ils sont tous assis et demeurent ainsi un peu
perdus dans un rve. Le voisin ct joue. Ils parlent en
chantonnant chacun pour soi pnombre, halo sur les
personnages.
Gaston Va-t-elle foutre le camp ?
Mme Punais Comme il est vert comme il est blanc.
Gaston Viendra-t-elle ainsi tous les jeudis jusqu ma mort ?
19
Mme Punais Il viendra chez moi pour voir si je suis morte
Gaston Qui de nous deux va mourir le premier ? Si je 1
assassinais, je nhriterais pas.
Mme Punais Ce ne sont pas ceux qui fallait qui sont morts la
guerre
Gaston Elle na que des bons de la dfense nationale, pas de
ptrole, Marie me la dit
Marie, haut Gaston Tu nas pas froid mon chri ?
Mme Punais Nous sommes trs bien.
Marie joue du piano. peine a-t-elle commenc quentre la
bonne. Reprise de lactivit en scne.
La Bonne Je viens pour le gaz !
Gaston Le gaz !
Marie Ce gaz !
En chur tous Ce gaz !
Gaston Cest terrible, cest affreux !
Marie Quoi ?
Gaston Mais tout ! la bonne ! celle-l ! a ! le gaz ! le bureau !
tout ! tout !
Marie Mon chri ! voyons tu nes pas heureux tu ne
maimes pas.
Gaston Je nai pas besoin damour. Jai besoin de tout.
Marie Mais lamour cest tout. As-tu mal la tte ?
Gaston Ah non ! Oui !
Marie, joyeuse Eh bien, vite ! il faut chercher un cachet ! mon
chri ! (Vive.) attends ! jy vais attends-moi ! dans la salle de bains.
(Elle y va, do elle parle.) Attends je cherche, les voil. (Pendant
quelle cherche les cachets, la bonne entre.)
La Bonne O monsieur a-t-il mis la clef de la cave ?
20
Gaston L-haut. (Il lui montre une petite tagre au-dessus de
la porte, la bonne monte sur une chaise, elle est ainsi devant lui et
les jambes de la bonne sont la hauteur de ses yeux.)
La Bonne Elle ny est pas.
Gaston, qui sexcite Si, elle y est.
La Bonne Non.
Gaston Si.
La Bonne Ah ! non.
Gaston Si, si, cherchez encore !
Marie revient avec un verre deau et lui donne.
Marie a va mieux ?
Gaston, dsol Un peu !
La bonne passe ct de la bote aux cachets, elle en a pris trois
et quatre et finit le verre deau.
Marie coute, je crois que tu tennuies un peu Gaston, si je
reprenais mon piano a te ferait plaisir ?
Gaston Comme tu voudras.
Marie Tu aimais a quand nous tions fiancs. Tu aimes encore
a dis ?
Gaston Oui
Marie Tu verras jai appris des airs amricains, des airs de
danse.
Gaston Des airs amricains ?
Marie Oui a fait plus gai.
Gaston Tu sais bien que nous ne dansons pas.
Marie Oui mais cest gai quand mme.
Gaston Ah oui !
Marie Tu verras la mre Doumergue, elle tamusera bien cellel cest un numro, elle fait tout, elle fait les mains, elle donne des
21
leons de piano, elle dit lavenir aussi dans les mains. (Lui ne dit
rien.) Dis-moi que a te fait plaisir que je rejoue du piano.
Gaston Oui Eh bien je vais chercher mon journal. (Il sort.)
Marie Cest a.
Mme Punais Eh bien je vais men aller aussi. Je reviendrai
demain pour le concert si je suis encore en vie.
Marie Pourquoi que tu dis a ?
Mme Punais Dame tu sais, on est tous logs la mme enseigne
et une vieille dame a ne pse pas bien lourd sur une chausse
glissante 11 heures du soir surtout depuis quil y a tant et tant
dautos !
Marie Tu te promnes dans les rues 11 heures du soir ?
Mme Punais Ah ! je fais pas le trottoir va sois tranquille et
cependant jai encore des propositions oui mon amie y a pas dge
pour a, la nuit surtout non je me promne au petit bonheur.
Marie Eh bien tes drle toi, pourquoi tu ne vas pas au cinma
plutt ?
Mme Punais Jaimerais assez a mais tu sais faut lire tout le
temps alors a me fatigue ! Il ny a pas trs longtemps que je sais lire
ma petite Marie. Faut pas oublier que jai appris dans ma boutique
jai accouch dans ma boutique, jai tout fait dans ma boutique,
quand jai su lire, tavais dj cinq ans, on a presque su lire en mme
temps toutes les deux eh bien quand on na pas appris jeune a
fatigue toujours un peu, tu sais, on dirait, et puis jpeux pas y aller tous
les soirs non plus.
Marie Tu devrais te faire mettre une radio chez toi.
Mme Punais Jy ai pens mais tu sais a encore je suis si
curieuse que si jen avais une chez moi je ne sortirais plus je le
sens je ne pourrais plus mempcher de lcouter. Un jour figuretoi que jai t chez Madame Banconte Bcon, y avait toute la
22
famille du receveur ; ils lont eux la radio. Eh bien minuit ils
dormaient tous moi je suis reste jusqu deux heures du matin
avec le petit collgien qui la faisait marcher, on entendait New York
Cest pas admirable ! Je me connais. Si javais un truc comme a
chez moi, on ne me verrait plus !
Marie Maman tu es monstrueuse !
Mme Punais Ah bien toi, ma pauvre Marie tu les pas !
Gaston entre, la bonne le suit.
La Bonne Cest pour la concierge.
Marie Quest-ce quelle a ?
La Bonne Ah ben tiens je ne sais plus si je sais cest-dire que je crois quil tait question dargent.
Mme Punais Eh bien alors a reviendra largent et de la
mmoire.
La Bonne Cest a. (Elle sen va.)
Marie, sa mre qui part Alors Maman encore dans la rue ?
Mme Punais Un peu ce soir du ct du Snat, le jardin est
ferm. Il ferme au tambour. Tu nas jamais entendu le tambour Marie
passer dans les alles le soir ? ran ran ran ran il est tout
seul Cest un garde rpublicain un bel homme dans les alles il
sen va il disparat ran ran sous les arbres du jardin vide
on dirait quil va mourir tout seul en jouant du tambour
Marie Tas de la veine toi aprs de pouvoir te promener comme
a ! moi faudrait bien que je puisse danser.
Mme Punais Tu ne peux pas ?
Marie Tu sais bien.
Mme Punais Ta jambe te fait encore mal ? (Marie fait signe que
oui en effet un peu.) a te refait mal alors ?
Marie Un petit peu et puis surtout on dirait quelle a un peu
23
aminci. (Elle montre ses jambes sa mre, la lumire dessine un
halo autour de ses jambes, la mre se baisse attentive.)
Mme Punais La gauche ? (Marie fait signe que oui.) Fais voir
mon petit. (Elle touche.) Tu ne boites pas ?
Marie Un petit peu.
Mme Punais Y a combien de temps que tu ten es aperue ?
Marie Y a bien trois mois.
Mme Punais Tu ne mas rien dit. (Marie fait signe que non.
Madame Punais regarde bien et puis essaye de la rassurer, mais elle
est inquite.) Oh tu sais force de regarder, on simagine nimporte
quoi !
Marie Tout de mme tu sais.
Mme Punais Gaston, quest-ce quil dit ? (Marie fait signe quil
ne dit rien.) Il sen est aperu ? (Marie fait signe que sans
doute .)
La bonne est entre, elle regarde la scne, elle coute, Marie sen
aperoit soudain, rabaisse sa robe confuse la bonne reste l, elle
pense.
Mme Punais, la bonne Tu veux voir mon derrire ?
La Bonne Non ! (Elle sen va.)
Mme Punais, mue Ah ! tout de mme je croyais bien que ttais
tout fait gurie. Il me lavait dit le docteur Ratier, il lavait dit aussi
Madame Doumergue. a ne reviendra pas. Tu es sre ma chrie que
cest un peu plus mince ? Fais voir encore ? (Mme halo, elles se
baissent et regardent toutes les deux anxieuses et attentives.) Tu ne
tes peut-tre pas assez repose. Il tavait dit le docteur, tu te
souviens, faudra se reposer encore de temps en temps (Elle tte.)
L, tu vois cest un peu moins dur que de lautre ct, on dirait.
Marie Ah ! ah !
24
ce moment-l, suivant la bonne, entrent doucement des femmes
de la maison, les bonnes, les concierges, des ouvrires, elles
regardent en scne et se taisent attentives, fabuleuses dans la
pnombre, prennent une part muette ce petit drame esthtique
fminin, et puis sortent, en se parlant loreille, en discutant,
muettement.
peine sont-elles sorties que Gaston entre.
Gaston, trs anim Eh bien tu sais, on a un ministre Cropichon.
Je le disais au bureau ce matin ! cest fait ! cest le comble de la
honte ! cest un ministre Cropichon ! et les francs-maons sont
partout. Ils sont partout ! lArme, les administrations, tout ! la
finance, tout ! Chez nous Larpentin, le chef du contentieux ! vnrable !
Sacharn, larchiviste, avancement formidable ! jaurais d men
douter ! vnrable ! parbleu ! M. Palotin des loges, cest clair : grand
dignitaire ! il tuerait sa mre pour avancer un honnte homme qui
na que sa conscience pour guide est pendu6 ! lglise, le refuge
suprme des consciences, trs gangrene ! Tout se ligue contre
lhonnte homme. Il est guett pas les forces occultes, il aime la clart,
il ne se mfie pas, et tout se sait dans la loge, plus de vie prive,
lhonnte homme na rien cacher. Heureusement ! il ne sait pas
mentir, il souffre au soleil ! mais ce nest pas l quon lattaque, cest
par-derrire, il est seul, par-derrire, on est toujours seul quand on est
honnte, on est tout seul ! seul ! seul ! (Il se regarde, il se trouve seul.
Il regarde du ct de sa femme et de sa belle-mre.)
Mme Punais Il va mieux tu vois !
Marie Tu crois Maman ?
Mme Punais Oui, oui, il joue
Gaston, se prend la tte Ah ma tte !
Marie Elle te fait encore mal mon chri ?
Gaston Cest la vie qui me fait mal, et la vie cest l quelle me
25
fait mal (Il montre sa tte.) et l surtout. (Il montre son cur.)
Elle lembrasse sur la tte et puis sur le cur et il sort.
Marie a mennuie tout de mme que la bonne ait vu, tu crois
quelle a vu ?
Mme Punais Oh ! elle a pas compris. (Marie fait signe que si,
si . Mais tu sais si les deux jambes taient pareilles, a serait trs
lgant, elle nest pas trop mince celle-l.
Marie Ah ! tu vois il y en a une qui est plus grosse que lautre,
hein ?
Mme Punais, gne Mais non, mon chri, on ne voit rien du tout
comme a cest parce que tu me las dit en regardant bien.
(Marie pleure, Madame Punais la console.) Mais mon chri je
tassure que a ne se voit pas.
Marie Si, si, Maman, cest dgotant.
Mme Punais Dgotant ? Mais penses-tu, voyons Marie a nest
pas dgotant du tout ! Tu es folle mon chri !
Marie Si, si Maman, cest dgotant pour les hommes.
Mme Punais Quest-ce que tu dis l ?
Marie Je sais bien va !
Mme Punais Ah, les hommes, y a pas que les hommes.
Marie Cest dgotant
Mme Punais Quest-ce qui ta dit a ? Cest ton mari ?
Marie Personne ne dit a.
Mme Punais Tu crois ? (Marie fait signe que oui.) Eh bien,
coute tu vas te reposer pendant quil sera au bureau.
Marie Ah ! on ne se marie pas pour se reposer. Un contrleur
du gaz entre.
Le Gaz. Excusez-moi, Mesdames, cest le compteur, la bonne
ma fait signe quil tait par l. (Il va traverser la scne.)
26
Marie Voil, Monsieur !
Le Gaz, regarde un instant par la porte donnant sur le couloir et
dit Ah ! non, je viens pour llectricit.
Marie Alors, Monsieur, cest par ici.
Le Gaz Ah, mais non au fait, je viens cette fois-ci pour le gaz
je travaille pour les deux. (Il rigole.) Il faudrait que je me dcide. (Il
hsite, il coute la musique du voisin.) a cest gentil !
La bonne entrouvre la porte et le regarde. Ils se font de lil
derrire la mre enfin il va vers la porte du gaz gauche, la
bonne allait le suivre de ce ct-l, quand elle se dtourne
brusquement, il la poursuit, ils retraversent la scne, ils sortent tous
les deux droite.
Entre la mre Doumergue. Elle est entre par la gauche.
Mme Doumergue La porte tait ouverte. Je suis entre. Bonjour !
La mre Doumergue est vieille, vieille, h h, il y a longtemps que je
ne vous ai pas vue ma petite Marie, et je vous retrouve pleurante, il
me semble.
Marie Oh ! je suis contente de vous revoir Madame Doumergue,
contente.
Mme Doumergue Moi aussi, Marie, et de vous revoir aussi
Madame Punais. Je veux vivre longtemps encore, je ne veux pas
mourir.
Mme Punais Vous ne voulez pas mourir ?
Mme Doumergue Non !
Mme Punais Vous nen avez jamais assez, jamais.
Mme Doumergue Je me suis prserve des lassitudes humaines,
Madame Punais.
Mme Punais Comment faites-vous a ?
Mme Doumergue Vous me connaissez, je crois la musique et
27
Dieu. Jai aim trois fois dans ma vie, avec mon cur, tous les vingt
ans, et cependant je suis vierge Je me suis toujours refuse
toujours chaque fois trois fois cest beaucoup surtout la
dernire, ctait trs dur je veux arriver vierge au Bon Dieu et me
donner lui toute, je naurai plus longtemps attendre, je crois. Dieu
sera le quatrime et il maura tout entire, les autres nont eu que mon
cur, jai sauv mon corps. Le premier ctait le fils dun notaire de
Dijon, il sappelait Lucien, il avait t en Angleterre, cest le premier
homme que jai vu boire du th ; le second ctait lExposition de
1900, un prince persan qui me versait des poudres dans mes verres et
me voulait toute nue disait-il comme la Lune ; le troisime
ctait un passant, je lappelle ainsi le chri parce quil faisait
dhumbles courses dans les magasins, mais il avait des mains
adorables et je les lui faisais pour rien, il demeurait ct de chez
moi dans un modeste logement Asnires, il tait brusque, mais ne
parlait jamais de mon ge, il aimait la musique, je lai loign avec
chagrin, il a bien failli me ravir Dieu, ce fut, je lespre, mon
dernier pril et mon dernier amour humain. Joffrirai enfin mon cur,
mon corps et mes souffrances llu bientt, mais cependant
Madame Punais je ne dis pas que jen ai assez ! Vivre, pour les mes
ardentes, est une carrire dangereuse, mais lart est l et ne ma jamais
manqu, la prire non plus, je les mets ensemble et voil ! Mon piano
ma guide, soutenue, jai donn mon piano tout ce que je refusais
aux hommes, il me la rendu.
Mme Punais Vous tes une femme pratique.
Mme Doumergue Je crois surtout que jai eu peur des
complications. Ds quon ma appris de quelle manire on arrivait
Dieu, je me suis dit quen commettant des pchs je ntais jamais
sre dtre absoute, alors je me suis tenue bien tranquille. Je nai
jamais rien risqu, je nai pas pris les petits chemins. Je suis reste
28
sur la grande route.
Mme Punais Vous faites toujours les mains aussi, Madame
Doumergue ?
Mme Doumergue Je les fais, je les fais, il y a bien des choses
certes sur les mains, Madame Punais.
Marie Tenez regardez les miennes, Madame Doumergue.
Mme Doumergue Jy vois jy vois
Mme Punais Vous y voyez la joie de vivre mais oui.
Mme Doumergue Cest a, jy vois aussi un grand dsir.
Marie Quel dsir ?
Mme Doumergue Ah ! a ! cest difficile dfinir.
Mme Punais Celui des femmes : daimer et dtre aime.
Mme Doumergue Et celui des hommes quel est-il Madame
Punais ?
Mme Punais Oh ! de ne pas mourir !
Mme Doumergue Vous ntes pas loin de la vrit, mais le Bon
Dieu est entre les deux.
Mme Punais Et le piano ?
Mme Doumergue Cest lart qui est la douceur de Dieu !
Mme Punais Cest demain, Madame Doumergue, quun voisin
viendra nous charmer. Je lai invit, vous verrez, cest un pianiste
dlicieux.
Mme Doumergue Quelle est la couleur de ses yeux ?
Marie Bleus.
Mme Doumergue Alors nous pourrons jouer ensemble, les bruns
mindisposent, ils ont une odeur.
Marie Vous croyez ?
Mme Doumergue Oui, jai jou beaucoup de quatre mains avec
29
des bruns.
Mme Punais La maison va devenir un temple de la musique.
Mme Doumergue Le bonheur pour moi a toujours t ce prix.
Demeurer une artiste pure jusqu la fin de mes jours, surtout depuis
que jeus la mdaille dhonneur au concours international de juillet
lExposition de 1889. La chastet dans lart et par lart, voil mon
serment.
Marie Vous ne jouez plus lpinette, Madame Doumergue, voil
linstrument des sentiments dlicats, je ladore.
Mme Doumergue Jen ai jou divinement, je peux le dire,
prsent je lai bien dlaisse, mes doigts mont quitte la mdaille
de 1896. Il a plu cette anne-l, les rhumatismes mont pris dune
manire fatale et lpinette demande un toucher dlicat, vous le savez.
prsent, le piano-forte me sert encore un peu, mais sinon les
quelques leons que je donne de temps en temps, je ne joue presque
plus, jcoute et jattends les fausses notes. Je nentends mme que les
fausses notes dans un morceau, tous les morceaux que jouent les
lves, je les connais si bien, je les ai entendus si souvent que je ne
les remarque plus, mais jattends les fausses notes, je les guette, je les
recueille7 pleine oreille, elles seules sont encore un peu imprvues,
et cest l nest-ce pas le secret de la musique moderne.
Mme Punais Madame Doumergue, et les mains ?
Mme Doumergue Ah ! elles me parlent. Cest bien simple elles
me parlent, je sais le langage des mes et ce que le piano ne me dit
pas, je le demande aux mains, donnez-moi votre main ma mignonne.
(Elle prend la main de Marie.)
Marie Ah pas ici ! dans ma chambre !
Mme Punais Eh bien cest a, et bonne chance.
Elles passent dans la chambre.
30
Mme Punais Gaston, eh bien, mon ami, hein quelle est bizarre,
elle va gayer votre intrieur cette femme-l, moi jai toujours eu un
faible pour elle.
Gaston Ah ! cest une vieille passionne, elle est dgotante
celui-l, (Il montre le mur do tombent des torrents de musique
du voisin.) celui-l aussi il ne peut plus se tenir. Tous des chiens, ils
me dgotent, la passion, le sexe, cest lordure moderne.
Mme Punais Cest vrai peut-tre Gaston, mais vous y gotez
aussi.
Gaston Comment ?
Mme Punais
Gaston Allons quest-ce que vous voulez dire, il ne manquait
plus que cela, allons expliquez-moi clairement ! De quoi ? prsent !
Allez-y voyons !
Mme Punais Je ne vous accuse pas Gaston. Je vous rencontre
je me promne beaucoup dans les rues dans les passages
Choiseul.
Gaston Choiseul ?
Mme Punais Oui Choiseul.
Gaston Alors ?
Mme Punais Alors eh bien alors cest lamentable, faites
attention Gaston si Marie savait que vous la trompez cela lui
serait un trs grand chagrin je suis sre, surtout en ce moment
Gaston En ce moment
Mme Punais Oui en ce moment Vous savez bien. (Elle regarde
du ct de sa chambre elle.)
Gaston, gn ne dit rien et puis Oui.
Mme Punais Faites ce que vous voulez mais ne vous affichez pas
parlez de vertu la maison, ne vous gnez pas, parlez-en beaucoup,
31
cest toujours mieux que rien, mais croyez-moi, allez plutt aux
Tuileries avec votre petite amie, dans le passage, tous les gens du
quartier y passent aprs le djeuner. Tout se sait quand on a une bonne,
Gaston.
Un bruit de dgringolade de vaisselle en coulisse, la bonne
arrive.
Mme Punais, la bonne, brusque Alors ?
La Bonne Cest le gaz qui est parti.
Mme Punais Eh bien il en fait du bruit en partant.
La Bonne Il a fait encore bien dautres choses.
Mme Punais Je ne vous le demande pas ! La bonne sort.
Mme Punais Gaston Vous ne voulez pas voir le mdecin avec
elle ?
Gaston Peut-tre
Mme Punais, elle rflchit Ah ! faudrait peut-tre mieux que
vous ne lui en parliez pas.
Entre encore la bonne.
La Bonne Cest le voisin qui joue comme a ? O est madame ?
partir dici la scne, les rpliques, les personnages prennent un
ton mcanique, syncop.
Mme Punais, va taper au mur de Berlureau, cependant quelle dit
Gaston faites attention Gaston. Je vais appeler Berlureau Et
vous, ne couchez pas avec les femmes de votre bureau.
Gaston Pourquoi lappelez-vous Madame ?
Mme Punais Il va sauver votre bonheur conjugal.
Gaston Vous croyez Il nest pas en danger.
Berlureau entre.
Mme Punais Je me suis permis, Monsieur Berlureau vous tes
32
un ami
Berlureau Mais oui mais oui trop heureux Madame, voulezvous contremander notre petit entretien musical pour demain ?
Mme Punais Que non ! que non ! mon gendre est bien content
mais il voudrait avoir un petit renseignement.
Berlureau Un petit renseignement ? je suis content.
La bonne coute. Gaston est trs gn, il ne comprend pas.
Mme Punais Voil ! vous tes garon, Monsieur Berlureau,
mavez-vous dit ?
Berlureau, dans un soupir Mais oui.
Mme Punais Eh bien vous devez savoir o vont les garons o
vont les garons
Gaston Je suis Madame tout fait gn.
Mme Punais Il est trop tard pour reculer. Je vous en prie laissezmoi continuer.
Berlureau Je vous en prie Madame !
Le Gaz est revenu, il coute aussi dans la pnombre, un piano
dans la coulisse.
Gaston Cest Marie qui joue, pas de danger.
Mme Punais Linstant est propice, je veux savoir
M. Berlureau Madame Punais. Tout votre service.
Mme Punais O par exemple, Monsieur Berlureau, vous iriez ?
(Une et deux ouvreuses passent de la salle sur la scne et
coutent en rigolant.) tel que vous tes.
M. Berlureau Tel que je suis.
Mme Punais Si daventure il vous prenait lenvie
Gaston Tout garon que vous tes
M. Berlureau Tout garon que je suis
33
Mme Punais Daller sans vous faire connatre ? (Par les
portes de droite et de gauche des personnages styliss et typiques
entrent : bonnes, concierges, facteurs coutent la confidence.) Une
aprs-midi de printemps par exemple.
Gaston, content Aprs cinq heures ?
M. Berlureau, tonn Dans un jardin ?
Tous sur la scne font signe et chuchotent : non .
Aux jeux de quilles ?
Mme jeu de scne : non !
(En badinant.) Alors aux chevaux de bois
Mme jeu : non
Au caf ? Je ny vais pas (Il cherche.) les concerts nont pas
encore lieu, cest plus tard !
Gaston a nest pas a ! il sait !
M. Berlureau Je ne sais pas ! Aprs cinq heures ? (Plus bas.)
Lhiver jai peur.
Gaston Et pas tout seul ?
M. Berlureau Chez ma sur de Montretout ?
Mme Punais Garon voyons vous avez des droits.
M. Berlureau Je prfre la musique Je ne vote pas
Gaston Sa sur demeure Montretout tulu.
Mme Punais a nest pas suffisant ce quil voulait ctait le
nom dune maison o vous iriez sentimental.
Gaston Si jtais garon.
M. Berlureau, rvl soudain Ah ! vous voulez aller au boston !
Quelle infamie ! et pour Madame Marie quelle trahison !
Gaston Je suis puni !
Mme Punais, vite a nest pas pour lui. Cest un service trange
pour conduire des Amricains que je connais dans mon commerce.
34
M. Berlureau Alors si cest pour le commerce cest bien
diffrent, je vais vous donner ladresse. (Il la glisse loreille de
Gaston pendant que tous les personnages qui remplissent la scne
essayent dentendre quelques dtails.)
Gaston, ayant entendu Ce nest pas cher.
Mme Punais Vous en savez assez long prsent je lespre, vous
lhomme, pour bien vous conduire dans la rue.
Mme Doumergue, Marie. Elles viennent du fond toutes les deux
et sarrtent au premier plan Oui Oui je sais, mais bon
courage ma jolie, tout va bien vous avez la main tendre et la ligne
de lidal cest tout ce quil faut une femme8 pour se conduire
admirablement dans la vie
RIDEAU
1 cest comme a. [ajout la suite].
2 Quailleurs [surcharge] Dailleurs.
3 serait ! [surcharge] ferait.
4 oiseaux [surcharge un mot illisible].
5 [surcharge un point].
6 Se lit plus distinctement que : perdu.
7 recueille [remplit un blanc de la dactylographie].
8 une femme [ajout en interligne].
35
Deuxime tableau
Trois semaines plus tard. Dans le salon de Marie le piano est au
centre du salon. Les ttes de Monsieur Berlureau et de Marie qui
jouent dpassent lgrement le dessus du piano dont on voit le
verso. Madame Punais est au premier plan, elle coud, elle a des
lunettes. Entrent quatre jeunes enfants, vtus de tuniques colores
qui vont danser un petit ballet au milieu du salon. Ils vont danser
avec la musique de Marie et Berlureau mais le tout est un rve,
une fantaisie. En dansant, ou plutt entre les figures, les enfants
chantent sur un petit air de cantique guilleret :
Par la bouche de lInnocence
Prvoyance !
Prvoyance !
Donne aux hommes la vrit (bis)
Aux regrets adressons nos danses
Innocence !
Innocence !
Temps trop purs pour tre vcus (bis)
Madame Punais nous offense
Conscience !
Conscience !
36
Et fait march de la vertu (bis)
Au pr nouveau la pquerette
Fauverette !
Fauverette !
Mouton brouta sa colerette
avec trois gouttes de rose (bis)
O vie cruelle que rien npargne
Que dalarmes !
Que dalarmes !
Rends-nous deux gouttes de rose (bis)
Quelle soit douce nos innocences
Providence !
Providence !
Vois de Marie lInexprience
p ri ence
p ri ence
Et du cocu la nouveaut !
Et du cocu la nouveaut !
Entre ce moment Madame Doumergue, habille elle aussi en
angelot, elle a des petites ailes, elle se joint la ronde, et chante
seule en enchanant :
Du ciel chante la Providence
Bienfaisance !
Bienfaisance !
37
Il menvoie pour tout arranger
Les Enfants :
Ciel lenvoie pour tout arranger (bis)
Ici lair de la ronde change, il devient amricain et foxtrotesque,
mais toujours rveur. Les danseuses se fixent au milieu de la scne
et coutent les autres personnages qui parlent sur un ton monotone,
uni, sauf quelques reparties la fin du tableau.
Mme Punais Marie ? Ton mari nest pas l ?
Marie Non maman !
Berlureau Non ! je vous aime Marie ! depuis toujours !
Marie Non ! depuis lautre jour
Berlureau Mais il ny avait rien avant ce jour-l Marie !
Marie Ah ! que cest beau ce que vous venez de dire l !
Mme Punais Nest-ce pas ? Mon gendre serait cocu si je ntais
pas l.
Marie Ce serait parfait sil ny avait pas ma jambe.
Berlureau Le sentiment qui ma conduit vers vous est en sorte
religieux.
La Bonne, qui est entre Vive le Bon Dieu !
Marie Pourquoi ?
Berlureau Parce que je vous aimais avant de vous connatre.
Ah ! ah !
Marie Cest mystrieux !
La Bonne Vive le Bon Dieu !
Mme Punais Sil y avait des serrures chez le Bon Dieu, on en
verrait peut-tre des drles !
38
La Bonne Ils sont rien cochons tout de mme les hommes.
Monsieur sera cocu. Ce Berlureau est un vilain. Je le dirai au
concierge qui enverra au patron une lettre anonyme, une longue hi ! hi !
Vive le Bon Dieu !
Mme Punais Monsieur sen fout hlas ! Si la bonne ntait pas si
sale et sil navait pas lhonneur si gros, il y a longtemps, je le sens,
quil aurait couch avec elle, il faut un peu de tout pour faire un
homme fidle.
Marie Lchez-moi la main, Monsieur Berlureau. Dlivrez mon
genou, vous me gnez pour les triolets.
Berlureau Cest votre me que je veux Marie, je suis un triolet
damour.
Marie Vous naurez que mon me, mon me abandonne, seulette
et chagrine.
Berlureau Je suis abandonn aussi quarante-huit ans, Marie
quarante-huit ans sans amour, laiss derrire lui par la vie,
chauve, orphelin des destines.
Marie Alors je vous adopterai, Monsieur Berlureau.
Berlureau Cest promis, Marie ? votre me, je lai ?
Marie Je vous lai dit, je vous adopterai.
La Bonne La concierge qui louche, en attendant a va faire peur
aux mouches qui lui courent le long de la bouche.
Berlureau Ah ! vous me comblez Marie. Je ne finirai pas seul.
Mme Punais Lamour cest des jumeaux ! Hi ! hi !
Marie Mais vous me comprenez bien, je nirai jamais plus loin.
Berlureau On ne va pas plus loin que lme.
Marie Oui mais saurez-vous toujours tre aussi beau, ne ferezvous point de scnes hors de propos ? vous nirez point pleurer dans
les coins ? me faire la grimace ? embrasser lagent qui passe ? boire
39
du pernod ?
Mme Punais Se piquer la morphine, me faire boire de la cigu.
Oh ! Oh !
La Bonne Vous essuyer en colre les pieds sur le tapis du salon
quon va battre aux Tuileries ?
Marie Vous jeter dans la Seine, vous faire griffer par le chat,
arrter le tramway dArpajon avec votre derrire, dites-moi ?
Berlureau Vous serez le flambeau spirituel de ma vie et cela me
suffit.
Marie Alors vous nachetez ni chien, ni chat, ni pipes pour vous
consoler. Vous pensez moi ?
Berlureau Je le promets, cest a.
Marie Oui, mais de mon dshonneur, jamais vous ne parlerez ?
Berlureau Je vous assure.
Marie Il faut quil le jure.
Berlureau Je le jure bien haut.
La Bonne Ah ! comme cest beau ! Vive le Bon Dieu ! Vive
Berlureau !
Berlureau Ah ! comme vous me faites du bien !
Mme Punais Lesprit cest tout, la chair nest rien. Mais il faut
tre bien assis. Voici ma fille occupe sans danger.
Marie, douce Cest jur ?
Berlureau Je ne suis plus seul.
Marie Moi non plus.
Mme Punais Ce quil faut cest ne pas reproduire. Tout est l.
La Bonne Mais Nom de Dieu cest a quest difficile. Vive le
Bon Dieu !
Mme Doumergue Le moment des anges est venu.
40
Les enfants du ciel et Madame Doumergue archange dansent un
petit ballet et le rideau tombe.
41
Troisime tableau
Ce tableau se passe dans une maison de rendez-vous du centre de
Paris laprs-midi.
Personnages :
Madame : grante de la maison, quarante-cinq ans.
Une Amricaine : cliente, vingt-cinq ans danseuse, trs belle,
riche, muscle, harmonieuse.
Juliette : une dame de la maison, vingt-cinq ans.
Lulu : la bonne.
Dautres dames de la maison.
Gaston.
Berlureau.
Des clients.
Au lever du rideau Madame fait ses comptes.
Madame Lulu ! Lulu !
Lulu Madame ! (Elle arrive.)
Madame Dites donc Lulu les capotes ont encore augment. Je
vois a l.
Lulu Oui, le pharmacien a dit que ctait cause du change.
Forcment cest anglais.
42
Madame Ben le gaz est pas anglais mais tout de mme les notes
augmentent aussi.
Lulu Si si, cest le charbon qui est anglais le concierge me la
dit.
Madame Ah ! zut on touche plus rien quest pas anglais ou
amricain, cest le charbon, le gaz, la soie, les capotes, les musiques,
y a plus que mon oui quest franais !
Lulu Ah ! cest encore voir, il doit bien parler langlais aussi
depuis quil en1 reoit !
Madame Ah ! dis donc salope ! va voir si je suis dans tes bidets
moi, et puis qui sont bien dgueulasses tes bidets dabord. (Elle va la
sortir.) coutez-moi a ! a sent encore lurine et a vous juge. (Un
coup de sonnette, Madame va ouvrir. On lentend en coulisse,
gracieuse.) Entrez donc, cher Monsieur ! entrez donc ! par ici.
Le Monsieur, gn, vieillot, excit Voil ! Ah ! javais peur de
rencontrer quelquun
Madame Mais non mais non cest tout discret ici.
Le Monsieur, gn Voil
Madame Un petit massage ? Jai une petite masseuse
charmante vous savez
Le Monsieur Ah a un massage, a sera si vous le voulez bien
pour une autre fois. Aujourdhui je nai quun petit dsir. (Il lui parle
loreille.)
Madame Ah a non coutez cest dfendu vous savez que
ma maison est absolument srieuse
Le Monsieur ?
Madame Ah ! cest cent francs.
Le Monsieur Cest cher !
Madame Et si jai des ennuis moi !
Le Monsieur Ah bien a va alors.
43
Madame Ben donnez-moi les
Le Monsieur, donnant L !
Madame Bon. Allez alors dans le petit cagibi l ! parce que je
nai encore personne
Le Monsieur a va venir bientt ?
Madame Mais oui ! mais oui ! l mets-toi l !
Le Monsieur Mais il fait nuit l-dedans !
Madame Je vais pas laisser la lumire voyons pour que les
autres vous voient faut du mystre pour ces choses-l
Le Monsieur Ah ! cest excitant hein ! Madame Ah oui !
Le Monsieur Bon alors il faut attendre dans le noir comme
a !
Madame Mais oui on te bouffera pas, mais faites attention au
rideau, quand ils seront en train tu soulveras hein, mais tout
doucement tas compris ? (On sonne. Elle a le temps de revenir
la porte du cagibi, elle dit au client qui y est enferm:) Tu ne veux
pas une petite dame en attendant ? pour patienter ?
Le Monsieur Non, non, je les connais toutes !..
Madame Mais non tu ne les connais pas toutes jen ai de
nouvelles.
Le Monsieur Ah ! vous dites toujours a.
Madame quoi dans le noir tu vas les reconnatre toi ? (Elle
referme la porte du cagibi et va ouvrir la porte du palier o on
resonne, elle revient avec une enveloppe, elle lit.) Ah, dis donc Lulu,
h Lulu !
Lulu Quoi ?
Madame Dis donc Lose ne va pas venir.
Lulu Non, elle me la dit, elle va chez la nourrice pour son gosse
qua sa premire dent.
44
Madame Ah ! merde ! elles ont toujours quelque chose ! Dabord
quest-ce qui te la dit ? Cest la concierge au moins ; elle sait tout
cette bonne femme-l, elle les attire, je leur avais dfendu pourtant dy
aller, je veux pas quelles y aillent, cest pas un bordel ici.
Lulu Moi jaimerais mieux un vrai bordel quoi, y a du monde au
moins et y a des pourboires ! laprs-midi comme a se passe ici cest
plutt des curieux, cest pas des gens qui ont besoin de faire lamour.
Quand jtais Versailles au 16 ctait pas des curieux l, y venaient
par trois, par quatre.
Madame Ah ! a va (On sonne.) on le sait qtes communiste.
(Elle va aller vers la porte pour ouvrir quand tombe du ciel,
lextrmit dun fil, Madame Doumergue, avec une tunique
darchange, des ailes, une longue trompette en cuivre, et la main
une horloge coucou .) Ah ! qui vient l ?
Mme Doumergue :
Point de frayeur
(Accompagnement de musique.)
Point de frayeur Madame
Les dieux sont las (bis)
Des turpitudes (bis)
et des goujats !
Madame Doumergue fait une pichenette et pour graver son
pouvoir surnaturel clatent un tonnerre et les clairs.
Madame, genoux Quelle preuve vous envoyez-nous et
combien dargent voulez-vous ?
Mme Doumergue Je ne veux rien de vous. Jattends le repentir.
Vous ne pouvez rien moffrir. Jattends pour le porter Dieu le
repentir le plus rare.
45
lexemplaire unique
le pardon des lois complices !
Jattends pour le porter aux cieux
Le regret merveilleux dun commissaire de la police.
Madame :
lexemplaire unique
le prodige
ltonnant exploit que par la gloire de Dieu
Madame, vous entreprenez l !
Les Churs, en coulisse chantent sur lair de Il est n le Divin
Enfant :
Depuis plus de vingt et mille ans
que lon juge et que lon dcrte
Depuis plus de vingt et mille ans
Le pendu2 jamais fut content
Depuis plus de vingt et mille ans
que lon joue de la clarinette
Les churs sloignent.
Mme Doumergue, continue Oui ! et jai dautres tches encore.
(Elle la regarde et la dsigne du doigt.) Je veux Marie, quennoblit
la souffrance, conserver son Gaston que guette le dmon. Le dmon
hante ces lieux Madame ! que la lutte sengage, lesprit du monde est
l, (Elle montre le coucou quelle porte la main.) il me soutient, il
me guide. Victoire est nous Madame ! Victoire est nous ! (Le
46
coucou fait coucou ! coucou ! .) Je ne suis pas seule et le malin
vaincu sera traqu et les postes restantes elles-mmes fermes, la
lumire sera ! Je vais ici tendre un sortilge. (Elle fait les manuvres
magiques, Madame sendort sur sa caisse, musique, le fil enlve
Mme Doumergue au ciel de lautre ct, tonnerre.)
Lulu, entre, voyant dormir Madame Elle a trop djeun je lui
avais bien dit, elle dira encore que jai barbot dans la caisse pendant
quelle dormait. ( ce moment-l Madame se rveille en sursaut.)
Madame Ciel ! un songe ! quesqui a barbot ma caisse ?
Lulu L ! je vous le disais !
Madame, compte Ah ! (Elle sourit.)
Le client qui attend rapparat dans la porte entrouverte.
Le client a vient ?
Madame Assez quoi ! en voil ! (On sonne.)
Un deuxime client entre.
Le Deuxime Client, guilleret Ah ! bonjour bonjour !
Madame Bonjour cher ami, bonjour entrez donc toujours gai
alors !
Le Deuxime Client Oui ! oui ! jai une ide
Madame Quest-ce que cest encore, grand cochon ?
Le Deuxime Client Voil ! aujourdhui (Il lui parle
loreille.)
Madame Ah ! dis donc Lulu ! lui aussi ah ! alors ! y en a pas
un qui veut faire lamour, ils veulent tous tre des voyeurs.
Le Deuxime Client Mais tu sais bien que je les ai eues toutes,
voyons, les femmes.
Madame Eh bien recommence.
Le Deuxime Client Je suis trop paresseux.
Madame Ah ! ce quils deviennent vicieux ! On ne sait plus quoi
47
leur offrir. (Elle fait des signes de dsespoir Lulu parce quelle
esprait bien que ce deuxime client lui fournirait de quoi satisfaire
le voyeur qui passe dailleurs une tte intresse et curieuse hors du
cagibi pour voir si le deuxime client va se dcider faire lamour.)
Tu veux pas une petite fille ?
Le Deuxime Client Non
Madame Mais quest-ce que tu veux ! jai personne en ce
moment te montrer !
Le Deuxime Client Alors je reviendrai
Madame Attends un peu reste l je vais te montrer mes
petites femmes. a ne te cotera rien l a te dcidera. Lulu ! Lulu !
fais venir les dames, elles doivent tre arrives.
Le Deuxime Client Non je vous assure, ne drangez personne,
sil ny a personne en ce moment (Il fait signe quil aime mieux
sen aller.)
Madame Ah ! fous pas le camp ! reste l ! tiens rentre l-dedans
et attends. (Elle lui montre le cagibi.) Attends. Lulu ! Lulu !
apporte-moi un masque pour lui y a dj quelquun !
Le Deuxime Client, offusqu Y a dj quelquun ? vous dites
Madame Mais oui ! Ah ! fais pas dhistoire cest un vieux client,
il veut faire un voyeur aussi quoi ! il est trs tranquille tu verras, et
puis il ne te verra pas puisque tas un masque (Il met le masque.) et
que vous tes dans le noir. (Elle le pousse dans le cagibi.) L faites
attention tous les deux pas de bruit surtout vous ne voulez pas
une petite femme pour vous amuser en attendant, jen ai une tout fait
mignonne de corps, tenez demandez la bonne si cest pas vrai ?
Hein Lulu ?
Lulu Ah ! oui alors quelle est bien, elle a des seins l comme
les miens.
Madame Et puis vous savez elle est marie vous pourrez la
48
fesser en attendant cest dix francs de plus seulement (Ils ne
disent rien.) Ah ! alors (Elle referme la porte du cagibi, dpite.)
On ne sait plus quoi leur prsenter ces salauds-l. Je crois que cest
les music-halls qui les rendent voyeurs comme a. Fais-les venir les
poules ? (Elles entrent certaines habilles, dautres mi-poil, six en
tout, assez jolies, assez bien faites.) L, restez l, le prochain qui
viendra faut me le prendre dassaut, hein les gosses !
Une Poule Oui.
Madame Et puis celle qui ira faudra quelle se mette bien sous la
lumire, y a des voyeurs !
Une Poule Ce qui sont dgotants quand mme les hommes, il
leur faudra bientt des accouchements pour les exciter si a continue.
Les Poules Ah ! dis donc !
On sonne, les deux clients prcdents observent, mais cest une
femme qui entre, cest Juliette, une des habitues en retard.
Juliette Ah je suis un peu en retard, Laura ma accompagne, elle
ne viendra pas cet aprs-midi, elle va en matine avec sa mre.
Madame Elle peut pas la sortir le soir sa mre ? coute donc, va
chercher le petit livreur du crmier, tu sais le petit brun ?
Juliette Pour quoi faire ?
Madame, elle lui parle loreille Ah ! si ! si ! cest ton bguin
amne-le on lui donnera vingt francs dis-lui.
Juliette Ben et son patron ?
Madame Dis-lui quil nous fasse monter des curs la crme
par le patron. Il sen fout le patron.
Les Poules Cest a, Ah ! dis donc, dis-lui quil men monte un
moi cest bon les curs cest meilleur que de baiser.
Juliette sen va en ouvrant la porte. Entre un client. Les femmes
lui font des aguicheries, mais il se dgage et parle la patronne un
moment.
49
Madame Ah alors ! celui-l aussi ! mais regardez a, (Elle
montre les femmes.) cest pas mignon ? ben attends, rentre l aussi
toi et puis mets un domino, y a dj du monde. (Elle lui met.)
Le Troisime Client Hi ! Hi ! pardon messieurs, pardon. (Il
entre dans le cagibi, joyeux, en gloussant.)
Madame Me voil bien ! ( Juliette.) Vas-y ! et puis ramne-le.
Les Poules Et puis ces curs la crme !
Madame, lune delles Toi va thabiller, vite. (Elle laide
shabiller, layant habille, elle lui met un loup de dentelle et ouvre
la porte du cagibi.) Tenez messieurs voil une jeune fille qui vient
vous voir.
Les Voyeurs Nous ne voulons pas voir de jeunes filles.
Madame Cest la fille dun prfet, elle ne vient que le vendredi !
Les Voyeurs Tant pis ! tant pis !
Madame, la trousse Et regardez comme elle est bien btie !
Les Voyeurs, refermant la porte a suffit ! a suffit !
Madame Ils sont impossibles ces types-l, ils ny touchent pas,
cest des peintres.
Juliette, qui revient Il nest pas l le garon, il est en course.
Les Poules Et les curs la crme ?
On entend un bruit de pieds taps, dans le cagibi, les voyeurs
simpatientent On sonne, entre une femme de vingt-cinq ans,
amricaine, accent, luxe de muscles, luxe de robes, complte.
Madame Entrez Madame, je vous en prie. (LAmricaine entre,
elle regarde avec amusement le lieu et les femmes qui lentourent et
essayent de laguicher.) Cest pour un petit massage Madame ? une
petite flagellation ? (LAmricaine rit.)
LAmricaine Cest seulement pour voir.
Madame Certainement, alors cest cent francs pour vous offrir
ces dames un petit champagne.
50
LAmricaine Mais oui
Madame Vous ne voulez pas faire la connaissance dun monsieur
trs bien, curieux de sensations ?
LAmricaine Non, non, je suis danseuse, vous savez et je visite
Paris laprs-midi, je ne peux pas le soir, je danse au thtre, aprs le
thtre, je me couche pour avoir bonne mine, le concierge de lhtel
ma dit quon pouvait y aller aussi laprs-midi.
Madame Certainement, certainement. (On sonne.) Ah, voil des
clients, voulez-vous attendre par ici, Madame ?
LAmricaine Je peux rester ?
Madame Oh ! si vous voulez.
LAmricaine Alors je reste.
Entrent Gaston et Berlureau.
Berlureau, Gaston, dsignant lAmricaine Vous voyez a
hein ? (Gaston fait signe quil apprcie, toutes les femmes
lentourent.)
Madame, Berlureau Eh bien, cest gentil de nous amener des
amis, quest-ce quil veut ce joli garon, hein ! quest-ce quil veut ?
et toi gros coquin ? (Les voyeurs sont anxieux.)
Berlureau, rserv Oh ! moi ! (Il fait signe quil ne veut rien
prendre.)
Madame Tes gel aussi alors toi ?
Berlureau Non, mais vous savez jai mes petits ennuis.
Madame Tu me raconteras a. Lulu ! Lulu ! fais venir les dames.
(Gaston et Berlureau parlent la patronne de lAmricaine qui ne
dit rien et qui regarde. Les femmes entrent et se prsentent.) Alors ?
Crois-tu quelle est gentille celle-l ? et cette petite regarde-moi ces
seins. (Elle lui donne des dtails loreille les trois voyeurs
masqus suivent la scne lAmricaine aussi mais Gaston
montre un intrt marqu pour lAmricaine qui lui sourit.)
51
Gaston, Madame Ah bien coutez, on peut peut-tre attendre
un peu je vais vous dire a dans un instant
Madame Mesdames, tout lheure. Ces messieurs vont me dire
ce quils choisissent.
(Elles sortent en chuchotant. Gaston sapproche de lAmricaine
et ils se parlent ; pendant ce temps, Madame et Berlureau tiennent
la scne.)
Berlureau Jai promis de le conduire. Cest un service, il ne
connat pas Paris mari !
Madame Trs gentil
Berlureau Quand on est garon
Madame Ben quoi ! tas le bon bout. Tas pas besoin de soupirer
parce que tes garon. Lui y voudrait peut-tre bien tre garon
quoi ! aussi ! Hein ?
Berlureau Ah sait-on jamais. Cest dlicat ces choses-l.
Madame Tes pas drle dis donc, quest-ce que tas ? tes
amoureux je parie toi ttais tout ce quil y a de rgulier, un gentil
quoi.
Berlureau On tait presque mari ensemble
Madame Avec mes filles, quoi ?
Berlureau Ben oui.
Madame Et puis voil, tu rigoles plus ! on ta coup la machine.
Berlureau, triste toujours
Madame Ben alors cest srieux ?
Juliette, entre, elle veut parler Madame et lattire dans un coin
Jai essay davoir le fris de la mme piscine au Bar Louis XVI.
Il ma dit quil ne voulait pas faire le machin moins de cent francs et
encore avec sa femme lui cest cinquante francs pour elle quil a dit.
Madame Ah ! quel maquereau, cent cinquante balles pour deux
52
veaux.. a Ben y plutt 3 prochaine
les voyeurs ! Y a donc plus de mich sincre Paris ? attends. (Elle
revient prs de Berlureau.) Eh bien cher ami, il faut se consoler,
voyons. Prenez donc une de mes petites, vous navez pas eu la jolie
multresse l ! Ah ! il les aimait les multresses ! et ton ami l. (Elle
montre Gaston et lui parle.) Alors a va avec Madame on va
samuser tous les deux ?
LAmricaine fait signe en riant quelle na aucune envie de ce
genre.
Madame, Gaston Vous savez jai une petite danseuse qui a des
jambes superbes, elle danse au Tabarin, et des cuisses mon ami !
(Gaston fait signe quil est bien intress par lAmricaine.
Madame, insistante.) Si, si, vous allez voir. (Elle va la chercher.)
Berlureau Elle veut absolument quon fasse lamour !
LAmricaine Elle va trop vite, elle ne regarde rien.
Gaston Non, on ne regarde jamais assez bien.
LAmricaine Je suis tonne de la rapidit avec laquelle on doit
faire lamour dans ces maisons.
Berlureau Comme des mouches, cest affreux.
LAmricaine Si jtais homme, je regarderais bien.
Gaston Oh ! alors quand on regarde !
LAmricaine Il faudrait peut-tre sy mettre.
Gaston Mettons-nous-y.
LAmricaine Oui ! mais vous restez l. Vous toucherez
seulement si je le dis.
Gaston Oui cest entendu.
LAmricaine se dshabille, elle est ferme et
LAmricaine Le dsir des hommes voyez-vous, Monsieur du
peuple le plus amoureux de la terre, cest puissant et vague, ce quil
faut cest bien vous rendre compte, vous voyez ? cest oui ? cest
53
quatre heures de travail par jour, marques l, du travail comme a,
(Elle fait les mouvements en musique.) pas dans ma chair mais
dans les muscles tout simplement l celui-l le quadriceps
le voyez-vous et lquilibre l et puis ceci encore rien de
facilement obtenu travail fermet touchez sentez-vous ? le
jour o les femmes seront habilles de muscles seulement et de
musique que de phrases en moins o les cuisses molles et roses
seront enfin rputes dgotantes o les rachitismes, les atrophies,
les grosseurs mal places ne seront plus ce quelles sont aujourdhui,
les dlicatesses dont on se vante et que les esthtes apprcient et
peignent, Monsieur, mais bien4 des natures dgnres, ce jour-l,
Monsieur, le monde vivra-t-il encore de mots ? Croira-t-il que la
beaut est un don mystique, ou quelle est simplement5 faite dor, de
repos et de soleil, les esclaves non plus ntaient pas beaux en Grce,
Monsieur Pour tre beau, il ne faut faire que a et vouloir. (Elle
disparat en dansant dans la pnombre, Gaston reste seul.)
Madame, arrive Gaston encore berlue Alors elle est partie
loriginale ?
Gaston Oui Oui par l nue
Madame Ah oui ! jen vois beaucoup comme a, cest des
originales, des Amricaines riches comme a elles veulent tout
connatre cest des curieuses quoi une belle fille comme celle-l
hein ben elle a lair de vous avoir fait de leffet. Eh ! Dania, vienstu ? (Entre une petite danseuse mais videmment beaucoup moins au
point que lAmricaine.) Tte-moi a. (Gaston tte les jambes il
est dsol, il fait ah ! ah ! comme quelquun qui ne sen relvera
jamais.) Eh bien quoi, cest pas une jolie fille ? et puis tu sais pour
travailler y en a pas deux comme a dans la maison !
Gaston Oui.
Madame Ah ! coute, tu me fais perdre mon temps ! tu ne veux
54
pas en voir dautres ?
Gaston Non non
Madame Dis donc donne-moi cinquante francs quand mme.
Gaston, les donne Voil.
Madame Alors quoi ? a ne va plus, elle ten a dgot
lAmricaine ? Quest-ce quil y a ?
Gaston Je peux plus. (Il sen va.)
Madame Tu lattends pas ton copain ?
Gaston Non jattends plus rien, je sais que je ne suis pas
amricain voil tout Je vais prendre un bain.
Madame Ben sr que tes pas amricain : tes franais eh
ballot ! tes franais cest mieux mon vieux !
Gaston Bien mieux ! et les jambes alors ?
Madame Les jambes ? Il est fou.
Gaston Vous tes une grosse vache et vos femmes aussi et vous
ne comprendrez jamais rien, dans cette vie du moins.
Madame Ah, mais fous le camp eh salaud, si tes venu pour
mengueuler.
Gaston Je vous engueule parce que vous vendez de la chair et
que vous ne connaissez pas la bonne marchandise, vous tes abrutie
par les bnfices.
Madame Eh bien je connais les beaux salauds toujours et ten es
un tiens ! celui-l est-ce quil en est de la belle marchandise ?
(Elle relve sa jupe et lui montre son derrire.)
Gaston Je vois ce que cest : cest une dmonstration lamentable,
viande ple et boursoufle de la prostitution europenne ! largent
vous est venu si tard que vous ne pouviez plus grandir quand il vous
est venu ; quand vous avez commenc manger votre faim il tait
trop tard ! do ce type vulgaire, proltarien, quest le vtre.
Implacablement, irrmdiablement rien faire, les peuples pauvres
55
sont petits, mais vous avez eu tellement faim pendant votre enfance
misrable que llan norme vous emporte et vous fait manger encore,
vous mangerez trop par vengeance, trop normment, trop jusqu la
mort, lirrparable tant fait, ne pouvant plus dsormais grandir,
gagner ces quelques centimtres6 de distinction, vous avez engraiss,
vous bouffez, ne voulez plus tre laide seulement parce que petite et
maigre, humblement comme doivent ltre les pauvres, mais courte et
bonde de graisse, insolente et superflue comme une nouvelle riche7,
un corps de parvenu, court bas du cul, corps de serf. honte, court,
gras et cependant mal nourri, nourri trop tard, trop bien, laid, Madame
Lard, pour vous il devrait y avoir un adjectif quil faut admettre,
limbaisable
Madame Va-ten tiens ! je ne veux plus de fous dans ma maison !
Gaston Non ce sont des aveugles quil te faut. II y en aura
longtemps encore, assez longtemps pour te rendre riche toi et tes
enfants, (Il sen va.) pouah ! tes enfants ! Nourris-les bien surtout et
ds leur naissance !
Madame Ce quon est oblig dendurer tout de mme : les
voyeurs, les dgots
Les Voyeurs, masqus marquent du dpit et chantent mezzo voce :
Que dmotions (bis)
Et quelle dbau au che (bis)
Que lhomme est faible (bis)
Devant la pa ssi on (bis)
Entre Berlureau suivi de Madame trs agite.
Madame coute, tu vas rester !
56
Berlureau Oh non !
Madame coute, cest pour rien ! (Berlureau, un peu surpris.)
Oui.
Berlureau Cest la premire fois depuis dix ans que tu me dis a
cest que je taime
Madame coute, cest une petite jeune fille.
Berlureau Elle tait l avec les autres.
Madame Mais non, tu la connais pas je te dis.
Berlureau Oui mais vraiment en ce moment tu sais non l
je ne peux pas je suis fidle moi : tas jamais vu personne de fidle
toi.
Madame Si ! si ! cest justement ce quil faut.
Berlureau Mais demande mon ami
Madame Il est il a fini il est parti.
Berlureau Si vite ?
Madame Oui coute, cest une petite jeune fille qui veut se
marier.
Berlureau Ici.
Madame Oui, mais elle a perdu un fianc, alors elle est triste et
elle veut quelquun de sincre qui la comprenne et qui la console.
Hein tu vois cest ton genre
Berlureau, secou Cest affreux !
Madame Tu vois !
Berlureau Ah !
Madame Alors tu peux faire a pour elle hein, je compte sur
toi ?
Berlureau Vous tes ignoble jai ma tristesse, elle me suffit,
elle maccable
Madame Mais non, tes comme tous les hommes. goste, va ! tu
57
ne veux pas lui faire plaisir cette petite qui travaille. a ne coterait
rien pourtant et toi aussi a te ferait du bien allez vas-y quoi !
(Elle le pousse dans une pice et ferme la porte, elle demande
Juliette :) O quest la bonne ?
Juliette Dans la cuisine.
Madame Dis-lui de venir vite !
Les Voyeurs :
Nos vux, vicieux (bis)
biens prcieux (bis)
lattente (bis)
lamante (bis)
prunelle de nos yeux (bis)
Madame Ah ! la ferme l-dedans ! attendez a va venir ! quelle
journe ! ( Lulu, la bonne qui vient darriver, sale.) Eh bien torchon,
dis donc toi va vite mettre un loup, parce que je sais pas si il ta
vue en entrant.
Lulu Pour quoi faire ?
Madame Cest pour le voyeur !
Lulu Je vais le faire Ah !
Madame Oui parce quil a vu les autres au choix tout lheure.
Lulu Y a plus de loups ; ils les ont tous. (Elle montre les
voyeurs.)
Madame Ben tiens passe l ! je vais marranger attends-le.
(Lulu passe derrire le portant. Madame va chercher Berlureau qui
arrive guid.) Alors, vous allez voir, elle est tout fait gentille, et
timide vous savez, vous allez vous raconter vos chagrins.
Berlureau Ah ! je ne veux pas quelle me voye, avez-vous un
58
domino ?
Madame Un domino ? mais non jen ai pas ah ! ce que vous
tes difficiles tous aujourdhui, mais quest-ce que a peut faire
quelle te voye ?
Berlureau Jai honte jaime ailleursje souille je suis
pervers mentendez-vous vicieux cest le dsespoir qui me
rend vicieux.
Madame Tiens alors vicieux, mets ta chemise comme a ! l !
sous ton chapeau ! (Elle lui retire le pan intrieur de sa chemise de
sa culotte et len coiffe, puis pose et enfonce son chapeau sur sa
tte, ainsi il a son pan de chemise maintenu devant son visage, il
ttonne devant lui, elle lui tend la main et appelle :) Lulu ! Lulu ! (
Berlureau.) Attention ! la voil ! (Lulu arrive, minaude. Madame les
unit par les mains, ouvre la porte de la chambre o ils doivent faire
lamour et les pousse gentiment, ils entrent ainsi, main dans la
main, elle referme la porte, les voyeurs masqus poussent un grand
Ah ! de satisfaction et on les entend se fliciter, toujours vers le
fond de la pice o ils vont enfin pouvoir voir faire lamour.) Ah !
enfin les voil heureux pour une demi-heure. (Elle sallonge sur un
petit divan, la porte des voyeurs est entrouverte, on les entend.)
Les Voyeurs Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Allez ! vas-y ! ils
rigolent allez donc
Madame, alarme, elle y va Ah ! faites pas tant de chahut !
faites un peu attention ils vont entendre que vous tes l vous
allez me faire avoir des ennuis
Un Voyeur, excit qui sort, il va pour la peloter Ah ! dis donc
viens voir a toi-mme
Madame, rsistante Ah ! penses-tu ! si jallais rigoler avec vous
o cest quelle irait la maison ? Cest pas tout de rigoler. Nimporte
o, len faut toujours un qui semmerde dans la vie, sans a cest
59
lanarchie
Le Voyeur Tas raison tiens ! faut collaborer nom de Dieu, faut
des classes qui collaborent, le capital et le travail nom de Dieu ! faut
collaborer, tiens ! pour ton capital ! (Il lui tape sur les fesses et
repasse dans le cagibi.)
Le rideau tombe obscurit musique cleste et dcor du
quatrime tableau reprsentant le ciel, fond bleu, gros nuages, un
rideau ainsi dcor en somme le rideau ferme par le milieu, fente
pour jeu de scne extrieur, musique cleste.
1 en [ajout en interligne].
2 Le pendu [surchargent deux mots illisibles].
3 La dactylographie de cette ligne chevauche la prcdente et seuls quelques mots ont pu
tre dchiffrs.
4 [suivi de] les constatations opinitres [barr].
5 simplement [ajout en interligne].
6 centimtres [surcharge] sentiments.
7 comme une nouvelle riche [remplissent un blanc de la dactylographie].
60
Quatrime tableau
Donc rideau reprsentant un coin de ciel et sur la scne divers
gros nuages, sur lun deux trne le Bon Dieu aurol barbu la
lumire vient tincelante de son ct, la musique cleste se fait
entendre harpes, harmonium et un peu de banjo.
Les Angelots, sont autour de lui, ils chantent : Ah ! Ah ! Ah ! Ah !
Ah ! Ah !
Des Voix, en coulisse rpondent plus graves : oh ! oh ! oh ! oh !
oh ! (Et bis trois fois.)
Dieu sennuie un peu ; il bille discrtement.
Les Angelots, chantent :
Flicit ! Flicit !
Ah ! ah ! ah ! ah !
Des Voix, en coulisse rpondent :
Batitude ! Batitude !
Oh ! oh ! oh ! oh ! oh !
Dieu sennuie toujours.
Un Ange, entre, il se prosterne, il a une trompette la main, et dit
en cantiquant : Un corps est l, llue, Seigneur, qui vient du Ciel, le
sixime, et demande vous admirer.
Dieu, chantonnant De quatre heures six heures tous les
vendredis solaires solaires jai dit A-a-a-men !
61
LAnge :
Ils attendent dj depuis
quatre sicles et demi
Seigneur A-a-a-men.
Dieu :
Nom de moi ! nom de moi !
Quentends-je ! quentends-je ?
Vendredi nest pas loin !
Cest le jour de mon poisson !
Raison ! Raison !
LAnge Seigneur, pardonnez ces mes, que la joie spirituelle
enivre votre approche.
Dieu Je les entends (bis) et veux leur verser la cleste ivresse (Il
fait un geste.) en mattendant.
Les Churs, en coulisse, trs raplapla : ah ! oh ! ah ! oh ! ah ! ah !
!!!
Dieu Ils maiment.
LAnge Tous vous aiment, tout vous aime, Seigneur.
Dieu Cest bien ! vendredi, je leur donnerai chacun un morceau
du grand poisson cleste, de mon grand serpent dair, celui que de
temps en temps commencent dj voir certains avions des hommes.
LAnge, bloui Cest trop ! cest trop ! Seigneur, je suis jaloux.
Dieu Rien nest jamais trop, Sraphin ; quand on promet, on ne
promet jamais assez ; ce propos, Sraphin, va, cours lunivers, sois
prompt me rassembler quelques vieilles lunes teintes et mets-les
discrtement entre ces trois gros nuages o je puisse aisment les
retrouver. Jen ai beaucoup promis lautre printemps, elles
commencent me faire un peu dfaut. Va, Sraphin,va ! (Sraphin
sloigne reculons.) va ! je vais jouir un peu de lamour des lus
Sraphin. A-a-a-men. (Dieu commande en chantant :) Ba-ti-tu-de !
62
Les Angelots Ah ! ah ! ah ! ah !
Les Churs, ct Oh ! Oh ! Oh ! Oh !
Dieu sennuie ferme, il bille discrtement.
Un autre Ange, messager, entre et se prosterne, il chante une petite
grgorienne :
Ooooh ! les voilaaaa ! Seigneur !
Ooooh ! elle est bien fatiga-a-a-a
la Bate, Seigneur que vous
avez mande ! A-a-a-men.
Dieu :
Quon loigne ces chants !
je lattends !
Je lattends ! Ainsi soit-il !
Lange messager se retire reculons et Madame Doumergue entre
en scne, elle a un bton et lesprit du monde coucou la main.
Mme Doumergue, chante :
Pardonnez-moi Seigneur !
Pardonnez mon retard !
Jai d me frayer travers les nuages un chemin diffi-cii-le, mon bton nuageux repoussant les comtes est rempli
dlectrons Jai voyag sur un rai de lumire tranchant
comme un glaon.
(Elle montre sa robe coupe.)
Dieu Passons Bate ! Passons ! et dites-moi o ils en sont. Cela
me donne du souci. Avez-vous bien compris mon dessein ?
Mme Doumergue Je le crois Seigneur, lesprit du monde
accompagnait mes pas.
63
Dieu Rends-le moi Bate, Rends-le moi. (Elle lui remet
prcieusement le coucou quil pose sur le devant de la scne.) Cest
une me dlite cette Marie nest-ce pas ? et Gaston nest point
mchant non plus, nous le sauverons, cette fille dAmrique est venue
au bon moment, je le sens, je le sens Je vais me servir beaucoup de
ces corps rguliers dans les sicles qui vont venir pour illuminer la
luxure, je veux la rendre belle, cest un pas vers moi.
Mme Doumergue Vous tes infiniment bon Seigneur.
Dieu Oui Bate, mais parle-moi de lami, il faut blouir les
hommes pour les convaincre ou les aveugler, celui-l va-t-il me
trouver dans cette obscurit ?
Mme Doumergue Je crois Seigneur !
Dieu Est-il toujours l ? Est-il prt mentendre1 ?
Mme Doumergue Peut-tre Seigneur.
Dieu loignez-vous Bate, vous reviendrez la Pentecte !
Mme Doumergue Que votre volont soit faite ---men. (Elle
sloigne reculons.)
Dieu, quand elle sloigne Cest deux pas de lOpra nest-ce
pas Bate ?
Mme Doumergue Oui Seigneur. Bnissez-moi !
Dieu Voil ! voil ! (Il la bnit.)
Quand elle est partie, il prend une petite longue-vue quil a sa
droite, il descend de son nuage jusquau milieu de la scne, il cligne
dun il et va regarder avec sa longue-vue dans la fente du rideau
du fond, vers la terre.
Dans les coulisses chantent les lus allgrement :
Bonheur prcieux de nous comprendre
Dieu le roi des cieux
64
Est parmi nous
Bonheur prcieux de bien nous entendre
Nous serons toujours
ses deux genoux
ce moment, Dieu tant occup regarder avec sa longue-vue, le
coucou esprit du monde fait coucou , alors Dieu se dtourne et de
la main lui fait des signes et chut ! chut ! alors le coucou strangle
sur un dernier et affreux cou, c
et le rideau tombe.
FIN
1 entendre [surcharge] attendre.
65
Table des Matires
Page de titre
Note de l'diteur
Premier tableau
Deuxime tableau
Troisime tableau
Quatrime tableau
2
3
6
36
42
61
66