QUEST-CE QUE LA GESTALT
La Gestalt-Thorie
Mais, au fait, pourquoi "Gestalt" ? Que veut dire ce terme "bizarre" ? Pourquoi
ne pas parler "franglais" comme tout le monde ?
En effet, Gestalt est un terme allemand - et c'est pourquoi on le prononce
"Guchtaltt" ( l'allemande) et on l'crit gnralement avec une majuscule,
lorsqu'il est employ comme substantif (comme tous les noms communs en
allemand). Ce mot est parfois traduit par "forme" (ainsi : Gestalt-Thorie =
"Thorie de la forme"), mais il s'agit en ralit de quelque chose de beaucoup
plus complexe, qu'aucun mot ne traduit exactement dans aucune langue. Aussi, at-on conserv ce terme de Gestalt aussi bien en franais (o il est entr dans le
dictionnaire), qu'en anglais, en russe ou en japonais !
Le verbe gestalten signifie "mettre en forme, donner une structure signifiante".
Le rsultat, la "Gestalt", est donc une forme structure, complte et prenant
sens pour nous. Par exemple, la mme table prend une signification diffrente
selon qu'elle est recouverte de livres et de papiers, ou d'une nappe et de plats
(sa "Gestalt" globale a chang).
En fait, ds notre naissance, la premire "forme" importante que nous
reconnaissions est une Gestalt : c'est le visage de notre mre. Le nouveau-n
n'en peroit pas encore les dtails, mais la forme globale est "signifiante" pour
lui.
Nos perceptions obissent un certain nombre de lois : ainsi, une totalit (dans
cet exemple, un visage humain) ne peut se rduire la simple somme des stimuli
perus ; de mme, l'eau est autre chose que de l'oxygne et de l'hydrogne ; une
symphonie est autre chose qu'une succession de notes. On constate ainsi que le
tout est diffrent de la somme de ses parties.
On souligne aussi qu'une partie dans un tout est autre chose que cette mme
partie isole ou incluse dans un autre tout - puisqu'elle tire des proprits
particulires de sa place et de sa fonction dans chacun d'entre eux : ainsi, un cri
au cours d'un jeu est autre chose qu'un cri dans une rue dserte ; tre nu sous la
douche n'a pas le mme sens que de se promener nu sur les Champs-Elyses !
Pour comprendre un comportement ou une situation, il importe donc, non
seulement de les analyser, mais surtout, d'en avoir une vue synthtique, de les
percevoir dans l'ensemble plus vaste du contexte global, avoir un regard non pas
plus "pointu" mais plus large : le "contexte" est souvent plus signifiant que le
"texte" ("com-prendre", cest prendre ensemble). Ainsi, pour analyser un
vnement politique tranger, il ne suffit pas de "parachuter" sur place un
envoy spcial ; il importe surtout d'avoir une vision synthtique globale de
l'conomie mondiale et des grands enjeux de pouvoir.
La thrapie
Je viens d'voquer rapidement quelques principes gnraux dgags par la
Gestalt-thorie, mais ce qui nous intresse ici aujourd'hui, ce sont leurs
applications la Gestalt-thrapie et pour prvenir toute confusion, je ne devrais
donc pas omettre le second terme. C'est pourtant dessein que je ne le
mentionnerai pas systmatiquement. En effet, le mot thrapie, en franais,
conserve trop souvent pour la plupart des gens, un sens restreint concernant le
traitement des maladies, cela alors mme que l'O.M.S. (Organisation Mondiale de
la Sant) rappelle, dans son prambule, que :
"La sant n'est pas l'absence de maladie ou d'infirmit, mais
un tat de complet bien-tre physique, mental et social".
Dans une telle perspective globale, "holistique" (du grec "holos", le tout), la
Gestalt-thrapie vise donc le maintien et le dveloppement de ce bien-tre
harmonieux et non la "gurison", la "rparation", de quelque trouble que ce soit ce qui sous-entendrait une rfrence implicite un tat de "normalit", position
oppose l'esprit mme de la Gestalt, qui valorise le droit la diffrence,
l'originalit irrductible de chaque tre.
Cette conception de la thrapie rejoint alors la notion de dveloppement
personnel, d'panouissement du potentiel humain - qui diffre explicitement des
vises normalisatrices, centres sur la sant et l'adaptation sociale. Rappelons
que les premiers "thrapeutes" n'taient pas des soignants, mais des esclaves
responsables de l'entretien des statues des dieux ; puis, des prtres chargs
d'analyser les textes sacrs. Ces deux fonctions consistaient resserrer les
liens entre les dieux et les hommes, c'est--dire entre les Cieux et la Terre,
l'esprit et la matire, entre le Verbe et la chair. A l'origine, la thrapie
recherchait donc l'harmonie psychosomatique et non les soins mdicaux. C'est le
sens repris par tout le cou-rant dit des "Nouvelles thrapies" humanistes - dont
la Gestalt.
Ainsi, pour Goldstein (New York, 1934), l'un des matres de Perls, le fondateur
de la Gestalt-thrapie :
"Le normal doit se dfinir, non par l'adaptation, mais, au
contraire, par la capacit d'inventer de nouvelles normes"
A qui s'adresse donc la Gestalt ?
La Gestalt(-thrapie) se pratique aujourd'hui dans des contextes et avec des
objectifs trs divers :
en psychothrapie individuelle (face face avec le thrapeute),
en psychothrapie de couple (les deux conjoints ensemble),
en psychothrapie familiale (avec plusieurs membres de la famille runis),
en groupes de thrapie ou de dveloppement personnel du potentiel de chacun,
au sein d'institutions (coles, tablissements pour jeunes inadapts, hpitaux
psychiatriques, etc.),
dans le cadre d'entreprises du secteur industriel ou commercial, pour amliorer
le contact, enrichir les relations humaines, grer les conflits, stimuler la
crativit.
Elle s'adresse donc, non seulement des personnes souffrant de troubles
psychiques, physiques ou psychosomatiques, catalogus comme pathologiques,
mais aussi des personnes en difficult face des problmes existentiels malheureusement courants (conflit, rupture, difficults sexuelles, solitude, deuil,
dpression, chmage, etc.), ou encore, plus largement, toute personne (ou
organisation) recherchant un meilleur panouissement de son potentiel latent,
non seulement un mieux-tre mais un plus-tre, une meilleure qualit de vie.
En somme, il s'agit d'une approche naturelle et universelle, pouvant convenir
des personnes de tous ges, de tous niveaux, de diverses cultures et dans
diverses situations. D'ailleurs, Perls trouvait sa mthode "trop bonne pour
ne la rserver qu'aux malades et aux marginaux" et il la prsentait
volontiers, dune manire provocatrice, comme une"thrapie des normaux".
Histoire et gographie de la Gestalt
Qu'est-ce donc finalement que cette "nouvelle thrapie" aux contours souvent
encore mal dfinis pour le grand public, baptise tour tour, par les uns ou les
autres : thrapie de l'ici-et-maintenant, thrapie du contact, psychanalyse
existentielle, thrapie intgrative, psychodrame imaginaire, que sais-je encore
?
Jusqu'aux annes 80, la Gestalt tait encore assez mal connue en France, alors
mme qu'elle tait devenue, en Allemagne comme Outre-Atlantique, l'une des
mthodes de thrapie, de dveloppement personnel et de formation les plus
rpandues - loin devant la psychanalyse. Aux Etats-Unis, son enseignement est
rgulirement dispens aux psychologues et aux travailleurs sociaux, aux
pasteurs, aux responsables de mouvements de jeunesse et de larme. On estime
ainsi que plusieurs centaines de milliers de personnes y ont suivi des sessions
individuelles ou de groupe en Gestalt.
Comment expliquer alors que cette dernire soit demeure aussi peu connue en
France pendant trente ans aprs sa naissance ? Faut-il invoquer la rsistance
particulire des hritiers de Descartes tout ce qui n'apparat pas reposer
essentiellement sur la pense rationnelle et causaliste traditionnelle ? En France,
il arrive encore que la dcouverte des "causes" - fussent-elles hypothtiques importe plus que le rsultat, s'il n'entre pas d'emble dans les schmas
explicatifs en cours ! Faut-il rappeler que la France fut particulirement
rticente l'introduction de la psychanalyse - qui heurtait de front les prjugs
de l'poque ? Cette dernire s'est ainsi dveloppe chez nous avec un retard
considrable avant de s'y arroger un monopole quasi imprialiste !
Toujours est-il que la Gestalt - d'ailleurs de source europenne au dpart - s'est
rpandue rapidement dans les pays germaniques et anglo-saxons et qu'elle gagne
maintenant tous les continents : Canada, Amrique latine, Australie, Russie,
Japon, etc. En Allemagne, elle est enseigne depuis 1969 dans plusieurs Instituts
et l'on y compte plus de 2 000 praticiens professionnels (travailleurs sociaux,
formateurs et consultants, enseignants, psychiatres ou psychologues - avec
mme des spcialisations de Gestalt-pdagogues et de Gestalt-grontologues),
cela alors qu'en France, les Gestaltistes professionnels qualifis ne sont encore
que quelques centaines.
Prsentation succincte de la Gestalt
La Gestalt a t labore surtout partir des intuitions de Fritz Perls,
psychanalyste juif d'origine allemande, migr l'ge de 53 ans aux Etats-Unis.
On peut situer la conception de la Gestalt en 1942, date de la parution du
premier ouvrage de Perls : Le Moi, la Faim et l'Agressivit, publi en Afrique du
Sud - o Perls s'tait provisoirement rfugi, la suite des perscutions nazies.
Son acte de naissance et son baptme officiel sont dats de 1951, date de la
parution New York du livre princeps : Gestalt-thrapie. Mais ce n'est que bien
plus tard, en Californie, qu'elle est devenue clbre, l'occasion du vaste
mouvement de "contre-culture" de 1968 - qui devait secouer tout le Nord de la
plante, en qute de nouvelles valeurs humanistes de crativit ("l'imagination au
pouvoir"), rendant chacun sa part de responsabilit ("autogestion") et
cherchant revaloriser l'tre par rapport l'avoir, manciper le savoir par
rapport au pouvoir.
Aujourd'hui, la Gestalt, au del dune psychothrapie, se prsente volontiers
comme une vritable philosophie existentielle, un "art de vivre" dans le contact
authentique, une manire particulire de concevoir les rapports de l'tre vivant
au monde, inversant bien souvent le regard traditionnel : elle valorise la synthse
par rapport lanalyse, le finalisme (orient vers le futur) par rapport au
causalisme "passiste", la crativit et loriginalit, par rapport la normativit
ou la "normalisation".
Le gnie de Perls et de ses collaborateurs (Laura Perls et Paul Goodman,
notamment) fut d'laborer une synthse cohrente de plusieurs courants
philosophiques, mthodologiques et thrapeutiques europens, amricains et
orientaux, constituant ainsi une nouvelle "Gestalt", dont "le tout est autre chose
que la somme de ses parties" : en utilisant des "briques" traditionnelles, il est
arriv concevoir un difice nouveau, tout fait original.
La Gestalt se situe au carrefour entre la psychanalyse, les thrapies
psychocorporelles d'inspiration reichienne (issues des travaux de Wilhelm Reich,
psychanalyste dissident de Freud), le psychodrame, le rve-veill, les approches
phnomnologiques et existentielles, les philosophies orientales.
La Gestalt dveloppe une perspective unifiante de l'tre humain, intgrant la
fois ses dimensions sensorielles, affectives, intellectuelles, sociales et
spirituelles - permettant une exprience globale o le corps peut se parler et la
parole s'incarner.
Elle met l'accent sur la prise de conscience de l'exprience actuelle ("l'ici et
maintenant" - qui englobe, bien entendu, la rsurgence ventuelle d'un vcu
ancien) et elle rhabilite le ressenti motionnel et corporel - trop souvent encore
censur dans notre culture, qui codifie svrement l'expression publique de la
colre, de la tristesse, de l'angoisse mais aussi, de la tendresse, de l'amour ou
de la joie !
Elle favorise un contact authentique avec les autres, un ajustement crateur de
l'organisme l'environnement, ainsi qu'une prise de conscience des mcanismes
intrieurs qui nous poussent trop souvent des conduites rptitives et
primes. Elle met en relief nos processus de blocage ou d'interruption dans le
cycle normal de satisfaction de nos besoins et dmasque nos vitements, nos
peurs et nos inhibitions ainsi que nos illusions.
La Gestalt ne vise pas simplement expliquer les origines de nos difficults mais
exprimenter des pistes de solutions nouvelles : la recherche du "savoir
pourquoi", elle ajoute le "sentir comment", mobilisateur de changement.
En Gestalt, chacun est responsable de ses choix et de ses vitements. Il travaille
au rythme et au niveau qui lui conviennent, partir de ce qui merge pour lui dans
l'instant - qu'il s'agisse d'une perception, d'une motion ou d'une proccupa-tion
actuelle, de la reviviscence d'une situation passe mal rsolue ou "inacheve", ou
encore de perspectives d'avenir incertaines. Le travail est gnralement
individualis - mme lorsqu'il est pratiqu en groupe. Ce dernier est utilis alors
comme tmoin, comme support ou comme "cho" amplificateur.
La Gestalt intgre et combine, de manire originale, un ensemble de mthodes et
techniques varies, verbales et non verbales, telles que : lveil sensoriel, le
travail sur l'nergie, la respiration, le corps ou la voix, lexpression de l'motion,
le travail partir des rves ou du rve-veill, le psychodrame, la crativit
(dessin, modelage, musique, danse, etc.).
En rsum, il ne s'agit pas de comprendre, analyser ou interprter des
vnements, des comportements ou des sentiments, mais plutt de favoriser
la prise de conscience globale de la manire dont nous fonctionnons, de nos
processus d'ajustement crateur l'environnement, d'intgration de
l'exprience prsente, de nos vitements et de nos mcanismes de dfense
(baptises "rsistances", au sens gestaltiste du terme ).
Une 3e voie
Il s'agit l d'une attitude de base qui se diffrencie la fois de la psychanalyse
et du comportementalisme, constituant une "3e voie" originale : ni comprendre ni
apprendre, mais exprimenter, afin d'largir au maximum notre champ vcu et
notre libert de choix et tenter d'chapper ainsi au dterminisme alinant du
pass et de l'environnement, la prgnance de nos conditionnements
"historiques" ou "gographiques" gnrs par notre enfance ou notre milieu, afin
de retrouver une plage de libert et de responsabilit :
"L'important, dit Sartre, n'est pas ce qu'on a fait de moi
mais ce que je fais moi-mme de ce qu'on a fait de moi"
Il n'est pas question, pour autant, de nier navement le poids de l'hrdit
biologique, ni des expriences de la premire enfance, pas plus que de minimiser
la pression culturelle du milieu social, mais de rechercher plutt une cohrence
interne de mon tre-au-monde global afin de dcouvrir et dvelopper mon propre
style de vie, dans sa spcificit et son originalit.
La Gestalt m'incite surtout, dans un premier temps, mieux me connatre et
m'accepter tel que je suis et non vouloir changer pour me conformer un
modle de rfrence explicatif ou idalis - qu'il soit individuel ou social, interne
ou externe, philosophique, moral, politique ou religieux.
Etre ce que je suis avant d'tre autrement, c'est la "thorie paradoxale du
changement" (Beisser, 1970).
Dans la pratique, ces principes dbouchent sur une mthode particulire de
travail, d'inspiration phnomnologique, appuye sur un certain nombre de
techniques. La phnomnologie - qui a nourri l'existentialisme - insiste sur le vcu
immdiat et subjectif de chacun, la description personnelle du phnomne, sans
interprtation, sur le ressenti concret "ici-et-maintenant" ; elle s'oppose ainsi
aux vises "objectivantes" du comportementalisme.
Trop souvent encore, ces techniques - dont certaines sont empruntes au
psychodrame et dont plusieurs autres ont t, leur tour, utilises par d'autres
approches (lanalyse transac-tionnelle, par exemple) - sont confondues avec la
Gestalt elle-mme : ainsi, on entend parfois dire "je fais de la Gestalt", par des
personnes ignorant presque tout de ses principes fondamentaux - sous le simple
prtexte qu'ils utilisent la "chaise vide" ou font parler quelqu'un un coussin !
Comme s'il suffisait de jouer la comdie pour faire du psychodrame, ou de
s'allonger sur un divan, pour "faire de la psychanalyse"!
L'essentiel de la Gestalt n'est pas dans ses techniques mais dans l'esprit gnral
dont elle procde et qui les justifie.
En Gestalt, le symptme est considr comme un "appel" spcifique de la
personne : c'est le langage qu'elle a "choisi". On l'coute donc avec attention et
respect et l'on encourage mme son expression maximale par des techniques
d'amplification, l'intensifiant ventuellement pour mieux "l'entendre" : mon mal
de gorge, qu'est-il est en train de me dire ? Quel est son message ? Le
symptme, notamment corporel, sera ainsi souvent considr comme un canal,
permettant un contact plus direct avec les couches sous-corticales profondes du
cerveau. (Voir chap. 6).
Dans ce travail, le Gestalt-praticien (ou Gestalt-thrapeute) se montre
volontiers intervenant et actif, mais il n'est pas "directif" pour autant : il agit et
fait ragir (par exemple, mettre en scne), c'est--dire qu'il inter-agit, mais ce
n'est pas lui qui fixe la direction du travail. Tout comme un guide de montagne ou
de splologie, il met sa comptence la disposition du "client" (*) pour
l'accompagner attentivement dans la dmarche d'exploration que ce dernier
dtermine lui-mme. Son rle est en somme, de permettre et de favoriser, plus
que de comprendre ou de faire faire.
Le praticien en Gestalt et son client sont ainsi deux partenaires, engags dans
une relation duelle authentique, et c'est bien ce qui caractrise la Gestalt.
(*) en Gestalt, on vite l'emploi du mot "patient", qui voque la passivit devant
les prescriptions du mdecin ; on prfre le mot "client" = celui qui est
demandeur, libre et responsable de ses demandes.
Le pentagramme de Ginger
Pour illustrer cette approche pluridimensionnelle, j'ai souvent recours une
reprsentation symbolique (*) utilisant l'toile cinq branches, le
"pentagramme", image traditionnelle de l'homme - avec sa tte, ses deux bras et
ses deux jambes.
Les cinq branches de l'toile reprsentent, pour moi, ce que je considre comme
les cinq dimensions principales de l'activit humaine :
1. la dimension physique : le corps, la sensorialit, la motricit, la sexualit
physique...
2. la dimension affective : le "coeur", les sentiments, la relation d'amour,
l'autre...
3. la dimension rationnelle : la "tte" (avec ses deux hmisphres ! ) : les ides
et l'imaginaire crateur,
4. la dimension sociale : les autres, l'environnement humain, culturel...
5. la dimension spirituelle : la place et le sens de l'homme dans l'environnement
cosmique et l'cosystme global...
(*) "symbolique" s'oppose "diabolique" : en effet, en grec, dia-bolen veut dire
"lancer de tous cts, sparer" (rle du Diable), tandis que sun-bolen signifie :
"lancer ensemble, rassembler". Le langage symbolique rassemble les hommes de
tous pays, il constitue une sorte "d'espranto phylogntique" naturel de
l'espce.
On notera que les deux bras voquent la relation ( l'autre et aux autres), tandis
que les deux jambes symbolisent nos racines, permettant l'quilibre entre le
physique et le mta-physique, entre la matire et l'esprit (ou l'nergie). Une
spiritualit dsincarne est suspecte ou fragile.
La Gestalt s'efforce de maintenir une approche pluridimensionnelle effective par
un abord "polysmique" (qui prsente simultanment plusieurs significations), la
fois physique, affectif, rationnel et spirituel de l'homme : elle considre non
seulement tous ces aspects mais surtout les interrelations systmiques de
chacune d'entre elles avec les quatre autres - et c'est ce qui nous parat
constituer l'une de ses principales richesses. On pourrait dire encore, d'une
faon quelque peu simpliste mais plus image, que la Gestalt rhabilite les
fonctions globalisatrices de l'hmisphre crbral droit, tandis que notre
culture franaise fait trop souvent de nous des "hmiplgiques" utilisant
essentiellement notre cerveau gauche, analytique et rationnel (voir la place
minime rserve par l'ducation Nationale aux activits physiques et artistiques,
comparativement aux pays anglo-saxons)..
Bien entendu, cette approche est extrapolable de l'individu un couple, une
famille, une institution ou une entreprise, et ce schma conserve une valeur
diagnostique et heuristique (qui aide la dcouverte) pour localiser les
dysfonctionnements et envisager une stratgie d'intervention cohrente. (*)
J'appelle "socio-Gestalt" non pas l'application de la Gestalt au sein d'une
institution (telle qu'une cole ou un hpital) ou d'une entreprise, mais bien
l'application de certains principes gestaltistes l'ensemble de l'institution,
considre comme un "organisme" global, en interaction avec son environnement
.(**)
(*) un petit test ! Voyez si votre couple fonctionne bien sur tous les plans :
physique, affectif, intellectuel, social et spirituel
(**) faites de mme pour l'entreprise o vous travaillez, sur les plans : matriel
(quipement), relationnel (atmosphre), rationnel (technologie), social (liens avec
l'extrieur) et idologique (les grands principes)
Quelques techniques
Pour donner un aperu plus concret ceux qui n'ont jamais pratiqu la Gestalt, il
convient maintenant d'voquer trs rapidement, titre d'exemple, quelques-unes
des techniques les plus couramment utilises en Gestalt-thrapie :
l'amplification.
Un des thmes majeurs de la Gestalt est de rendre plus explicite ce qui est
implicite, en projetant sur la scne extrieure ce qui se joue sur la scne
intrieure, permettant ainsi chacun de mieux prendre conscience de la manire
dont il "fonctionne" ici-et-maintenant, la "frontire-contact" entre lui-mme et
son environnement.
Il s'agit donc de suivre le processus en cours, cela en obser-vant attentivement
les "phnomnes de surface" et non en plongeant dans les profondeurs obscures
et hypothtiques de l'inconscient - qui ne peuvent tre explores qu' l'aide de
l'clairage artificiel de l'interprtation.
Ainsi, par exemple, les phnomnes de vasodilatation du visage et du cou
constituent de prcieux indices de ractions motionnelles sous-jacentes, de
mme que les mini-contractions de la mchoire, un changement de rythme de la
respiration ou de la dglutition et, bien entendu, les micro-gestes automatiques
des mains ou des pieds. Souvent, le thrapeute suggre d'amplifier ces gestes
inconscients, considrs en quelque sorte comme des "lapsus du corps",
rvlateurs de processus en cours, inapparents au client lui-mme.
Le Gestalt-thrapeute procde donc de la surface vers le fond - ce qui ne veut
pas dire, pour autant, qu'il demeure en surface ! En ralit, l'exprience
confirme que la Gestalt atteint, plus facilement que des approches support
essentiellement verbal, les couches profondes, "archaques", de la personnalit -
constitues d'ailleurs une priode prcoce du dveloppement de l'individu,
lorsqu'il ne maniait pas encore couramment la parole.
le "monodrame"
est une variante du psychodrame o le protagoniste joue lui-mme, tour tour,
les diffrents rles de la situation qu'il voque : il pourra reprsenter ainsi, par
exemple, successivement : lui-mme et sa propre femme ; ou encore, sa mre
svre et rejetante, ct de cette mme mre, disponible et aimante ; il
pourra faire parler sa propre tte en conflit avec son sexe ("il ne faut pas
sduire ma collgue" mais "j'en meurs d'envie"), et incarner alternativement
ces deux instances, en rivalit prconsciente...
Le monodrame permet ainsi, de diverses manires, d'explorer, de reconnatre et
de mieux intgrer les "polarits" opposes d'une relation, sans vouloir les rduire
arbitrairement un "injuste milieu" artificiel, fallacieux et appauvri : je peux, en
effet, ressentir la fois une agressivit violente contre quelqu'un, en mme
temps qu'un amour passionn. Chacun de ces sentiments mrite d'tre clarifi au
maximum et non pas "neutralis" par une attitude composite d'amour relatif, ou
rduit une "grisaille" par la somme algbrique arbitraire de deux sentiments
violents et contraires, lesquels en ralit, s'additionnent plus qu'ils ne
s'annulent.
A la qute traditionnelle de l'quilibre statique et triqu de "l'injuste milieu", la
Gestalt prfre la conqute d'un quilibre dynamique. Suivant l'exemple du
funambule qui conforte son quilibre en largissant son balancier, elle nous incite
dployer nos ailes dans toute leur envergure. Elle nous propose d'changer la
grisaille du compromis, contre l'ventail de l'arc-en-ciel.
la mise en action gestaltiste
consiste jouer une scne, relle ou imaginaire, sur un mode symbolique (c'est-dire sans mise en scne prcise) ; elle peut favori-ser notamment l'expression,
l'abraction (dcharge motionnelle permettant de se librer d'un vnement
traumatisant) et la liquidation d'un certain nombre de "situations inacheves",
gnratrices de comportements nvrotiques rptitifs, de "scnarios de vie"
inappropris ou anachroniques (par exemple : difficults sexuelles, la suite d'un
viol dans l'enfance).
Faut-il souligner encore que toute intervention psychothrapique ne vise pas
transformer la situation extrieure, modifier les choses, les autres ou les
vnements, mais plutt transformer la perception interne que se fait le client,
des faits, de leurs interrelations et de leurs multiples significations possibles
(polysmie). Le travail vise donc favoriser une exprience personnelle nouvelle,
une rlaboration du systme individuel de perception et de reprsentation
mentale de chacun ("recadrage").
Je voudrais prciser que la "mise en action" dlibre de situations vcues ou
fantasmes - couramment prconise en Gestalt - s'oppose au "passage l'acte"
impulsif ou dfensif, dnonc juste titre par la psychanalyse : tandis que le
passage l'acte est un vitement qui "court-circuite" en quelque sorte la prise
de conscience (l'action se substituant l'analyse verbale), la mise en action
dlibre, bien au contraire, est un soulignement qui favorise la prise de
conscience en proposant une action visible et tangible ("incarne"), mobilisant le
corps et l'motion et permettant ainsi au client de vivre la situation plus
intensment, de la "re-prsenter" (au sens de "rendre nouveau prsent"),
d'exprimenter et d'explorer des sentiments mal identifis, refouls, voire
encore inconnus.
"l'awareness",
ou prise de conscience globale, consiste tre sans cesse attentif au flux
permanent des sensations physiques, des sentiments, des ides, la succession
ininterrompue des "figures" qui apparaissent au premier plan de mes
proccupations, sur le "fond", constitu par l'ensemble de la situation que je vis
et de la personne que je suis - cela la fois sur le plan corporel, motionnel,
imaginaire, rationnel ou comportemental. Le thrapeute, en ce qui le concerne,
est ainsi sans cesse, la fois dans une awareness interne son propre ressenti
et dans une awareness externe, attentif tout ce qui se passe dans son
environnement, et particulirement chez son "client".
l'interpellation directe.
En Gestalt, on vite de parler de quelqu'un (qu'il soit prsent ou absent) : on lui
adresse plutt la parole directement, ce qui permet de passer d'une rflexion
intriorise (d'ordre intellectuel), un contact relationnel (d'ordre motionnel).
Ainsi, si j'ai quelque chose dire ma voisine, je ne dis pas :Je trouve que
Jeanne est un peu, mais je l'interpelle ouvertement. De mme, si j'ai accumul
des griefs contre mon pre dcd, je l'imagine assis devant moi (sur une chaise
vide, par exemple) et je lui parle "en face face": Papa, je n'ai jamais os te
dire que
Dans une thrapie en groupe, les participants peuvent tre invits confronter
leur perception celle des intresss prsents, afin de dbusquer le jeu subtil
permanent des projections dont nous nous entourons inconsciemment. Cette
confrontation permet d'viter de reprocher mon voisin mes propres
projections sur lui ! Exemple : J'ai l'impression que tu ne m'coutes pas ! .
J'arrte l ces quelques exemples, car en fait, chaque thrapeute peut inventer
sans cesse de nouvelles techniques, imaginer des variantes et des combinaisons
originales, tant il est vrai que chaque Gestaltiste travaille avec ce qu'il est
autant qu'avec ce qu'il sait, dans son propre style, selon sa crativit spcifique.
La Gestalt, une thrapie de notre temps
La Gestalt sinscrit dans un nouveau paradigme (manire de penser, ensemble de
croyances) qui dmythifie la toute puissance de la pense et de la science.
"Lide dun homme entirement rationnel
est totalement irrationnelle" (Edgar Morin)
L'objectivit scientiste froide du XIXme sicle (qui a nourri la psychanalyse) a
montr ses limites, y compris dans les sciences que l'on croyait "exactes".
La thorie du chaos a rvl un univers "fractal", infiniment complexe o tout
est une question d'chelle. Les caractristiques d'un objet varient selon la
distance de l'observateur. Ainsi, par exemple, il est impossible de mesurer
"objectivement" la longueur des ctes de la Manche : plus on s'en approche plus
elles s'avrent longues, car apparaissent sans cesse de nouvelles anfractuosits,
et la longueur tend vers l'infini ! Comme l'avait pressenti la Gestalt, le regard
modle les formes.
A chacun sa vrit. La subjectivit permet au sujet "d'habiter" l'objet, de lui
redonner vie. Aprs l'objectif imparfait, voici venir le plus-que-parfait du
subjectif !
Il devient clair aujourd'hui que :
la synthse intuitive prcde souvent lanalyse rationnelle,
la clarification du but recherch claire davantage que la comprhension
des causes passes,
le finalisme optimiste du "pour quoi" (en deux mots) lemporte sur le
causalisme pessimiste du "pourquoi" (en un seul mot),
la "posie" cratrice de la vie (du grec poen, "crer") dpasse la rigidit
"mathmatique" et strotype de la matire (du grec mathma, "ce qui a
dj t crit").
Aussi, contrairement la psychanalyse, la Gestalt ne revendique pas le statut de
science, mais s'honore de demeurer un art - accompagnant llan de recherche
contemporain qui traverse la physique, la biologie et la philosophie, toutes la
poursuite de lunit de la matire et de lnergie, cest--dire du corps et de
lesprit.