Patrizia Lombardo
La Vengeance
La vengeance a le caractre direct dune raction une action nocive ou
considre comme nocive : dans lthique Nicomaque, Aristote affirme que les
tres humains essayent de rendre la mal pour le mal et que, sils sont dans la condition
de ne pas pouvoir le faire, ils sont ou ils se considrent des esclaves. Dans la
mythologie grecque, les dieux mmes connaissent et pratiquent la vengeance : le code
thique ancien linclut autant que la violence. La vengeance semble tre une passion
antique, dont la valeur a t fortement mise en cause par le Christianisme ; le pardon,
concept chrtien fondamental, ne pourrait se comprendre sans ce quoi il soppose.
Lhistoire mme du systme des lois dans les nations et les tats modernes marque le
passage de la pratique sauvage du chtiment lorganisation de la justice, qui est une
vengeance sanctionne socialement, et donc nest plus une passion. Pourtant, en dpit
de lcologie morale du monde actuel, peut-on dire que cette passion nexiste
aujourdhui que dans le monde patriarcal de la mafia ? Elle oscille entre la grandeur
dune juste punition et la petitesse dun geste mchant, dune phrase blessante. Sa
violence, sa fureur, sa duret sont indniables. Combien de guerres dans lhistoire de
lhumanit ont t dictes par cette passion, de manire ouverte ou cache ! Passion
de lhistoire par excellence, sentiment humain inbranlable auquel ont faire les
historiens, la vengeance a habit une immense partie de la littrature occidentale.
Mais combien de menues vengeances sinstallent-elles dans lexistence de tous les
jours, de la vie domestique et familiale la vie professionnelle !
Il ne serait pas possible de penser la littrature sans la vengeance. Et quelle
foule dautres passions et actions peuvent sassocier elle ou lui faire cortge :
lorgueil, lhonneur, la jalousie, la rage, la rancune, le ressentiment, la haine, la
trahison, loffense, le sens de sa propre puissance ou de sa propre impuissance. Rien
dhumain nest tranger cette passion, et infinie est la varit dobjets sur lesquels
elle peut se poser.
Vengeance divine et vengeance humaine : lIliade et lOdysse les chantent en
dployant toutes les actions (res gestae) qui en dcoulent. Le prtexte de la guerre de
Troie a t lenlvement dHlne, la femme de Mnlas : ainsi les Achens, conduits
par Agamemnon, frre de Mnlas, assigent-ils la ville de Troie depuis neuf ans. Les
vengeances sentrecroisent et les dieux sont partie prenante : Apollon envoie la peste
sur larme pour se venger dAgamemnon qui tient captive la fille dun prtre du dieu.
De son ct Achille en colre invoque sa mre, la desse Thtis, qui obtient de Zeus
la promesse de vengeance : la victoire sera son fils. Quant aux aventures dUlysse
dans lOdysse, ses pripties se multiplient ds quUlysse a aveugl le gant
Polyphme et que le dieu Posidon, pre de celui-ci, veut se venger. Et que dire de la
trilogie dEschyle, lOrestie, o la reprsentation de la vengeance touche au dbat sur
la justice ? Le parcours littraire serait infini, non seulement travers les rfrences
classiques, mais aussi travers limmense littrature de la Renaissance : si on pense
au thtre lisabthain, des dizaines dhistoires viennent lesprit. Lhistorien culturel
peut souligner que, lpoque mme de la pense de ltat moderne, la littrature
reprsente de plus en plus la tension entre le dsir brutal de vengeance et le caractre
dsintress de la justice.
La philosophie politique et thique ne saurait se passer du problme de la
vengeance : Francis Bacon, dans ses Essays Civil and Moral (1597), appelle cette
passion wild justice (justice sauvage), et insiste sur son caractre antisocial et
autodestructeur. Dans la socit humaine, la vengeance usurpe le rle de la loi.
La philosophie du XVIIIe sicle, qui sest tant intresse laffectivit humaine
en gnral, ne pouvait ngliger cette passion ni son dveloppement travers les temps
et la culture. Le trait sur les sentiments humains dAdam Smith, The Theory of the
Moral Sentiments (1759), texte indispensable ltudes des passions, est la fois un
manuel dconomie politique et de thorie du droit. On ny trouvera pas les couleurs
sombres de la tragdie antique, ni le ton des prcheurs chrtiens, ni le pessimisme des
moralistes franais du XVIIe sicle. En bon philosophe pragmatique, Adam Smith
considre quil faut comprendre les sentiments humains pour que les lois soient
raisonnables. On ne peut pas avoir une vision idalise des tres humains, et Smith est
convaincu que, pour bien organiser la vie sociale, il est ncessaire de connatre les
mcanismes de lme. Les hommes jugent les actions des hommes et ressentent dans
le vif de leur exprience quil y a des actions qui ont du mrite et dautres qui font du
tort ; il existe donc des objets qui mritent rcompense ou punition.
Comme les philosophes empiristes, Smith nenvisage pas les passions dans
leur nature abstraite, mais chez le sujet qui vit laffect et agit en consquence. Ce
penseur ntudie jamais les passions de manire isole, mais dans leur rapport la
motivation qui peut amener laffect positif ou ngatif. Il ne sagit pas de trancher
entre le vice et la vertu, mais didentifier le dclic motif en conjonction avec les
circonstances, qui, elles, dterminent des comportements et des actions. Ainsi Smith
ne veut pas sparer la vengeance de son contraire, car il ne vise pas dfinir cette
passion en elle-mme, mais signale les motifs psychologiques qui poussent les
hommes se venger : le ressentiment et lenvie de punir ce qui est une offense, ou est
considr comme telle. La vengeance alors ne peut pas tre entendue sans la gratitude,
lautre sentiment qui est li ce que nous ressentons vis--vis de laction dautrui. Les
deux passions opposes ont la mme origine, et pour ainsi dire la mme rapidit
motive, car une action qui nous semble avoir du mrite appelle immdiatement notre
sensation de gratitude, ainsi que laction qui nous fait du tort appelle immdiatement
le dsir dinfliger le mal lautre. Smith affirme quil y a certes dautres passions la
base de nos rapports avec les autres, de leur bonheur ou malheur, mais aucunes autres
ne nous excitent de manire si directe en devenir nous-mmes les instruments.
Plus tard, dans son uvre monumentale de 1776, The Wealth of Nations (La
Richesse des nations), en exposant, au chapitre II du livre IV, les problmes relatifs
limportation des marchandises trangres, Smith considre le sentiment de
vengeance qui est naturel dans le cas o une nation restreint par des droits levs, ou
des interdictions, limportation de biens manufacturs trangers. La raction ne peut
tre que des reprsailles, et le pays qui ne peut pas importer librement imposera les
mmes interdictions limportation des biens produits dans le pays qui dicte ces
restrictions. Dans un autre chapitre, traitant des revenus et des dettes publiques, Smith
explique le mcontentement du peuple face tout nouvel impt et juge que lorsque la
dette publique est grande et quune nation est surcharge dimpts, il ny a que les
ncessits dune nouvelle guerre, que lanimosit de la vengeance nationale, ou que
linquitude pour la scurit nationale qui puissent inciter le peuple se soumettre,
sans trop dimpatience, un nouvel impt (livre V, chap. III).
De la philosophie la politique, lconomie, lhistoire, la littrature, la
rflexion sur la vie humaine a donc d se pencher sur le problme de la vengeance.
*
Parmi les exemples littraires, on se limitera ici rappeler deux moments des
plus clbres dans les drames de Shakespeare qui laborent la question du chtiment
sauvage et de la justice rationnelle. La mchancet et la malveillance sont
ncessaires pour la vengeance personnelle, mais non pas pour la justice (on ngligera
la vengeance dOthello, trop fortement lie la passion amoureuse).
The Merchant of Venice (Le Marchant de Venise date probable : 1598) oppose
la mchancet dusurier de Shylock et la gentillesse dAntonio. Sans entrer dans le
dbat critique sur le possible antismitisme de Shakespeare, Shylock tant juif et
Antonio et Portia chrtiens, le discours de Shylock, au troisime acte, est un parfait
exemple de wild justice qui montre la dimension toute personnelle de la vengeance.
Rendre le mal pour le mal, punir de sa propre main, faire soi-mme justice, comme
lindique lexpression grecque consacre : dikas lambanein (sumere penas en latin,
infliger la punition). Shylock rpond Salerio quil est prt prendre la chair mme
dAntonio, qui, perdant ses vaisseaux en mer, ne pourra pas respecter le contrat avec
lui. Une livre de sa chair, cela servira du moins appter le poisson, et, dans un
martlement de questions, Shylock montre que la soif de justice sauvage est fonde
sur des torts reus (ou imagins comme reus) : lindividu veut faire payer
directement lautre loffense reue, lindividu, comme le dit Smith dans luvre
cite, devient linstrument du malheur de lautre. La punition envisage par Shylock
ne possde pas la dimension grandiose de certaines vengeances de lantiquit. Il ne
sagit que dune livre de chair :
Si elle ne nourrit rien dautre que cela elle nourrira ma vengeance. Il ma dshonor et il ma
fait perdre un demi-million, il a ri de mes pertes, il sest moqu de mes profits, il a mpris ma
nation, contrari mes affaires, loign mes amis, excit mes ennemis, et pour quelle raison ?
Je suis Juif. Un Juif na-t-il pas dyeux, un Juif na-t-il pas de mains, dorganes de
proportions, de sens, de sentiments, de passions ; ne mange-t-il pas les mmes choses, nest-il
pas bless par les mmes armes, sujet aux mmes maladies, guri par les mmes remdes,
rchauff et refroidi par le mme t et le mme hiver que lest un chrtien ? Si vous nous
piquez, est-ce que nous ne saignons pas ? Si vous nous chatouillez, ne rions-nous pas ? Et si
vous nous faites injure, est-ce que ne nous vengerons pas ? Si nous vous ressemblons pour
tout le reste nous nous ressemblerons en cela. Si un Juif fait injure un chrtien, celui le
supporte-t-il humblement ? Vengeance ! Si un chrtien fait injure un Juif, comment celui-ci
devrait-il le supporter lexemple des chrtiens ? Eh bien ! vengeance ! La vilenie que vous
menseignez, je vais la mettre en pratique et ce sera bien le diable si je ne renchris pas sur ce
quon ma appris.
La justice sauvage de Shylock peut tre oppose la vengeance dHamlet, hros
moderne par excellence, toujours hsitant, en proie au doute, partag entre la rflexion
et laction. Mais il faudrait lire les oscillations de son me et son incertitude non pas
comme une difficult agir, mais comme la manifestation du passage de la justice
antique administrant la vengeance de manire directe, la justice moderne qui fait de
la loi la mdiation entre la sauvagerie et lexigence de punition. Hamlet est le drame
historique de la diffrence entre la vengeance brutale et la vengeance lgale, et les
doutes du protagoniste sont le signe de cette tension. Inoubliable reste lappel du pre
qui, aprs sa mort, apparat sous les espces dun fantasme et lincite venger le
crime horrible dont il a t victime. Dans la clbre scne V du premier acte, le
spectre raconte Hamlet comment il a t empoisonn par son frre en perdant dun
seul coup la vie, la couronne et sa femme. Hamlet sidr par la rvlation rpond
vite :
Hamlet : Dieu !
Le Spectre : Venge son meurtre horrible et monstrueux.
Hamlet : Son Meurtre !
Le Spectre : Un meurtre horrible ainsi que le meurtre est toujours,
Mais celui-ci horrible, trange et monstrueux.
Hamlet : Vite instruis-moi. Et dune aile aussi prompte
Que lintuition ou la pense damour
Je vole te venger.
Plus tard, la fin du deuxime acte, Hamlet, qui se retrouve seul, agit par ses
doutes, sinterroge sur ce que la vengeance paternelle lui demande, labjection morale
et le mensonge quil doit supporter ; il sexhorte prendre courage et, aprs toutes ses
indcisions, vaincre sa faiblesse et sa mlancolie, et accomplir ce quun homme
courageux doit accomplir.
La logique de la justice sauvage travaille son me et la questions retentissante
le saisit. Est-ce lchet de ne pas punir le crime de son oncle ?
... Serais-je un lche ?
Qui me traite dinfme ? Qui vient me casser la figure ?
Qui vient marracher la barbe, et me la jeter aux yeux,
Et me tirer par le nez, et menfoncer dans la gorge
Mes mensonges jusquaux poumons ? qui me fera cela ?
Car, par Dieu, je le subirai. Il est certain
Que jai le foie dun pigeon et manque du fiel
Qui rend amer loutrage, car sinon
Jaurais dj grav tous les milans du ciel
Des tripes de ces chien !
Il faut se venger contre ltre perfide qui a commis le meurtre, sans perdre du
temps dans des rflexions et des discours sans fin :
... Oh, me venger !
Mais quel ne je suis ! Et quil est beau
Que moi le tendre fils dun pre assassin,
Moi que ciel et enfer poussent se venger,
Je dballe mon cur avec des mots, des mots
Mais encore, avant de se dcider utiliser une reprsentation thtrale pour
piger le roi, il se dit que peut-tre le spectre est un dmon, un imposteur qui utilise
son trouble et sa mlancolie ses fins :
... et il se peut
Qutant donn mon trouble et ma mlancolie
Et lempire quil a sur ces sortes dhumeurs,
Il mabuse afin de me perdre.
Lauto-analyse psychologique dHamlet met en scne la tension entre le code
antique et le code moderne. Le premier pousse accomplir lacte de vengeance, et
celui qui nose pas punir les torts subis est stigmatis comme lche. Le second
demande quelque chose dautre, que le poids du chtiment ne pse pas sur la dcision
personnelle, et que la justice sexerce dune manire autre : la passion mme de la
vengeance est un spectre, et lhomme moderne sen mfie.
*
Que devient la vengeance dans la littrature du sicle qui marque une seconde
modernit aprs celle de la Renaissance, ce XIXe sicle o la fin de labsolutisme
politique, les rvolutions, le progrs technologique, la dmocratie, lurbanisation ont
produit de immenses changements de mentalit ? Les sociologues ont parl juste
titre dun clivage toujours plus fort entre lhomme public et lhomme priv, entre
lindividu et lhistoire. En tmoigne la littrature romantique et, en France, luvre de
Chateaubriand, ce grand crivain, comme dit Baudelaire, couch lhorizon du
sicle, qui a connu la fois lengagement dans les vnements politiques et
diplomatiques les plus importants de son poque, et les affres du moi triste et solitaire,
affect par le mal du sicle qui ne quittera plus la littrature, jusqu La Nause de
Sartre.
La stature hroque, dans le mal comme dans le bien, nest plus une
caractristique du roman du XIXe sicle, touch par la mlancolie que Chateaubriand
appelait : le vague des passions , ce sens de vide, dinaction, que les modernes
connaissent si bien et qui tait tranger aux anciens (et qui a souvent pouss vers une
lecture romantique des doutes dHamlet). Les hros, ou plutt les protagonistes des
romans, enfants par les Rveries et les Confessions de Rousseau, ainsi que par Ren,
sont de plus en plus souvent des mes tourmentes ; agir nest plus de mise et
lintrigue devient souvent la traduction de la vie intrieure, le compte rendu des
oscillations de la conscience. Lamour alors prend une place toujours plus importante,
lue passion exemplaire. Comment penser alors les drames de vengeance ?
Comment trouver la dimension dune passion dune telle envergure ? Comment la
dire ?
Un conte de Jules Barbey dAurevilly se charge de rpondre ces questions.
Les rcits des Diaboliques de Barbey dAurevilly, qui plongent dans les mystres les
plus insondables de lme humaine, traitent souvent de la vengeance. La Vengeance
dune femme narre lhistoire dune noble espagnole, la duchesse dAcros de SierraLeone, qui se prostitue Paris pour venger le crime atroce de son mari : celui-ci avait
fait tuer le suppos amant de sa femme, Don Esteban, arracher son cur et le donner
en pture ses chiens.
Il convient de voir comment le lecteur est introduit et amen dans ce rcit
extraordinaire. La nouvelle de Barbey dbute par le problme de la force de la passion
et de la force dune littrature qui sache lexprimer. Lpigraphe latine laffirme de
manire concise et frappante : plus fortement, fortiter. Lcrivain se plaint de la fausse
hardiesse de la littrature moderne ainsi que de sa prtendue capacit reprsenter le
monde. Que de mensonges par pruderie : la littrature nexprime pas la moiti des
crimes que la socit commet mystrieusement et impunment tous les jours, avec
une frquence et une facilit charmantes. Par exemple, la littrature nose pas
raconter tous les incestes qui font partie de la vie commune : Ren de Chateaubriand
le laisse peine entrevoir, hlas, de manire dlicate, mais jamais la littrature
moderne naborde franchement les sujets vrais et scabreux qui sont toujours vivants.
Quelle diffrence par rapport lantiquit avec les histoires de Myrrha, dAgrippine et
ddipe. Barbey na aucun doute : le roman, forme par excellence du XIXe sicle, est
faible et lche, et devrait devenir plus fort.
Pourquoi, par exemple, la littrature ne raconte-t-elle pas un drame de
vengeance qui vient immdiatement lesprit de lcrivain, donnant lavant-got du
thme de la nouvelle : il sagit dune histoire connue dans tout Paris, mais quun
crivain ne saurait pas crire. Cest cette Mme Henri III qui avait pris sa propre
mre son amant et qui, voyant cet homme retourner sa mre, avait pris possession
des lettres passionnes crite par celle-ci son amant, les avait fait lithographier pour
les jeter, par milliers, du Paradis (bien nomm pour une action pareille) dans la salle
de lOpra, un jour de premire reprsentation .
Avec lemportement du prcheur et lironie de qui se mfie des bons
sentiments de son poque, Barbey attaque la faiblesse de la littrature moderne, qui se
voudrait reprsentation du monde, ainsi que toutes les tentatives pour enjoliver le
crime qui, dans la civilisation contemporaine, par ce temps dineffables et de
dlicieux progrs est encore plus effroyable que dans le pass : les crimes de
lextrme civilisation sont, certainement, plus atroces que ceux de lextrme barbarie
par le fait de leur raffinement, de la corruption quils supposent, et de leur degr
suprieur dintellectualit .
Tous les lments de la construction dune histoire terrible sont l : crime et
vengeance sont lis dans leur pacte la fois antique et moderne, la violence qui fait
partie du monde ancien et la nouvelle forme de violence qui est typique du moderne,
une violence subtile, intellectualise. Le conte diabolique commence, non sans le
rappel de lInquisition, de sa comprhension profonde du mal. En chrtien rompu
Satan, lcrivain sexprime avec le ton de qui connat les abmes de la mchancet
humaine et la fureur divine :
LInquisition le savait bien. une poque o la foi religieuse et les murs publiques taient
fortes, lInquisition, ce tribunal qui jugeait la pense, cette grande institution dont lide seule
tortille nos petits nerfs et escarbouille nos ttes de linottes, lInquisition savait bien que les
crimes spirituels taient les plus grands, et elle les chtiait comme tels... Et, de fait, si ces
crimes parlent moins aux sens, ils parlent plus la pense ; et la pense, en fin de compte, est
ce quil y a de plus profond en nous. Il y a donc, pour le romancier, tout un genre de tragique
inconnu tirer de ces crimes, plus intellectuels que physiques, qui semblent moins des crimes
la superficialit des vieilles socits matrialistes, parce que le sang ny coule pas et que le
massacre ne sy fait que dans lordre des sentiments et des murs... Cest ce genre de tragique
dont on a voulu donner ici un chantillon, en racontant lhistoire dune vengeance de la plus
pouvantable originalit, dans laquelle le sang na pas coul, et o il ny a eu ni fer ni poison ;
un crime civilis enfin, dont rien nappartient linvention de celui qui le raconte, si ce nest
la manire de le raconter.
On est Paris, la fin du rgne de Louis-Philippe, et le halo romanesque
prpare cette histoire dune vengeance de la plus pouvantable originalit : un
jeune homme lgant, Robert de Tressignies, suit, un soir, dans une des ruelles
obscures et mal fame de la Chausse-dAntin, une femme dallure dcide, habille
avec le luxe dune courtisane. Le sentiment qui pousse cet homme de plus de trente
ans, froid et libertin, est plus fort que sa volont : cest la passion de la curiosit, une
curiosit qui lui impose daller au fond dune sensation nouvelle . Et une ide
ronge le jeune homme : la mystrieuse crature qui stait enfonce dans lobscur
passage ressemblait une autre femme.
Inutile de dire que Tressignies suit la provocation de la belle effronte jusqu
monter des immondes escalier et entrer enfin dans un appartement dont la splendeur
de certains objets sallie mal avec le dsordre des alcves des prostitues. Le rcit suit
les ondulations dun va-et-vient de penses chez le jeune homme, de doutes, de
questions, dtonnement pour la beaut inattendue et sublime, la volupt et
lindcence dmesures de cette courtisane espagnole, aussi superbe que les portraits
des femmes dans les plus beaux tableau. Tressignies tudie attentivement toutes ses
expressions : la frocit, lamertume, les soupirs de plaisir, les signes de distraction
jusquau moment o, suivant avec dpit les yeux de la femme sur un portrait, la
conversation commence et le rcit de celle qui se rvle tre la duchesse dAcros de
Sierra-Leone. Cest bien la noble Espagnole que, quelques annes auparavant, Robert
de Tressignes avait inutilement essay de rencontrer, dont la beaut unique et
inatteignable tait reste grave jamais dans sa mmoire.
Il fallait toute la prparation par les commentaires initiaux sur la littrature et
par la mise en perspective travers le regard de Tressignies pour rendre encore plus
surprenant le rcit de la duchesse. Barbey saisit le caractre en cascade de la
vengeance et le lien brutal entre lacte de vengeance et lorgueil : le mari de la
duchesse, bless dans son incommensurable amour-propre, se venge de ce quil
considre comme une offense en punissant lun par la mort et lautre par la terrible
douleur quil lui inflige. videmment la scne du cur mang, chtiment sanguinaire
et cannibalesque de la jalousie, ritre le geste mythique de la littrature du Moyen
ge, o on trouve des maris qui offrent un repas horrifiant la femme adultre (quon
pense la clbre Gabrielle de Vergy, qui dailleurs est rappele par la Duchesse,
histoire qui avait t reprise par Stendhal dans une fantaisie de Mme de Renl dans Le
Rouge et le Noir).
Rendre le mal pour le mal : cest la phrase qui dit la trajectoire de la
vengeance, et Barbey le montre bien, dans la terrible vengeance de la duchesse, en
rpondant une vengeance sanguinaire par une vengeance froide.
Lamour, dans cette Diabolique, est certes dpeint dans toutes les nuances du
mysticisme (la passion ardente et pure de la duchesse pour Don Esteban) et de
lrotisme le plus effrn (les bats sensuels de la dame prostitue avec celui qui paie
pour son corps). Mais lamour nest que le fond obscur sur lequel slve la
vengeance. Dun ct, dans la raction du mari, la jalousie naccompagne pas
lamour, nest pas intriorise, lie pour ainsi dire aux tremblements de lme, source
de tourments inavouables comme dans La Princesse de Clves ou plus tard chez
Proust ; la jalousie est lie lorgueil, la peur du dshonneur, et dirige vers laction
vers ce que Adam Smith appelait la tendance humaine rpondre laction
dautrui. De lautre ct, la duchesse amoureuse de Don Esteban sublime sa passion,
et dans ses rsolutions de vengeance, la sensualit la plus corrompue, la dbauche
dmesure ne viennent que du dsir dinsulter, par son propre corps souill, le nom du
duc de Sierra-Leone, dans la patiente certitude quun jour, lorsquelle sera morte dans
un honteux hpital, il apprendra comment sa femme a vcu et comment elle meurt. La
vengeance alors montre toutes ses possibilits, de sa forme la plus sanguinaire son
caractre le plus crbral.
Le sang mme possde un aspect charnel et mystique qui renforce le caractre
baroque de la culture catholique, tandis que la pense de la duchesse comme du duc
ne se nourrit que de limage de la souffrance de lautre. Adam Smith parlait du
caractre particulier des sentiments de gratitude et de ressentiment : aucun autre
groupe de passions nest aussi fortement li lide dtre soi-mme linstrument du
bonheur ou du malheur de lautre. Limagination de lcrivain romantique et
catholique, nourrie de plusieurs sicles de littrature et de peinture, pousse lextrme
cette manire de devenir linstrument de la vengeance, en faisant du corps mme de la
comtesse le moyen de dchaner sa vengeance : le romancier ne peut pas rester dans
lquilibre rationaliste de la rflexion, et trouve plus envotant de reprsenter les
ravages des passions ngatives. La littrature na-t-elle pas souvent la capacit
dexprimer, par lobscne et lexcessif, ce qui travaille lme humaine ? Robert Musil,
le romancier philosophe du XXe sicle, croyait ce caractre exceptionnel de la
littrature, source intarissable de connaissance. Barbey dAurevilly le dit de manire
plus haletante :
[] le Roman est spcialement lhistoire des murs, mise en rcit et en drame, comme lest
souvent lHistoire elle-mme. Et nulle autre diffrence que celles-ci : cest que lun (le
Roman) met ses murs sous le couvert de personnages dinvention, et que lautre (lHistoire)
donne les noms et les adresses. Seulement, le Roman creuse bien plus avant que lHistoire. Il
a un idal, et lHistoire nen a pas : elle est bride par la ralit. Le Roman tient, aussi, bien
plus longtemps la scne. Lovelace dure plus, dans Richardson, que Tibre dans Tacite. Mais,
si Tibre, dans Tacite, tait dtaill comme Lovelace dans Richardson, croyez-vous que
lHistoire y perdrait et que Tacite ne serait pas plus terrible ?
Les dtails les plus scabreux des mots et des choses exasprent la vision de
lextraordinaire nud de vengeance de la nouvelle. La vengeance colore tout : les
objets qui sont dans lappartement parisien de la duchesse devenue fille publique, les
vtements tchs du sang dEsteban quelle montre celui qui est tomb dans ses
bras, les phrases rapportes dans le rcit qui rappellent les mots changs entre le mari
et la femme pendant la scne de lhorreur le corps dchir dEsteban, trangl, la
poitrine fendue. Les mots sont comme des armes, leur pointe va droit au cur et au
cerveau ; les gestes sont des penses, et la passion vengeresse montre un duel o
lorgueil inhumain et la sauvagerie de lun correspond un autre orgueil dclench
par la souffrance amoureuse et la rage sublime. Tel est le dfi de la duchesse, au
moment o le duc fait manger le cur dEsteban par les chiens : Allons donc,
venge-toi mieux ! lui dis-je. Cest moi quil faut le faire manger ! Il resta
comme pouvant de mon ide... Tu laimes donc furieusement ? - reprit-il.
La passion brle sans rpit. Pour dfigurer le nom de Sierra-Leone, il faut
raconter. La duchesse offre son rcit avec la mme ferveur avec laquelle elle a donn
son corps Tressignies :
Vous savez qui je suis, mais vous ne savez pas tout ce que je suis. Voulez-vous le savoir ?
Voulez-vous savoir mon histoire ? Le voulez-vous ? reprit-elle avec une insistance exalte.
Moi, je voudrais la dire tous ceux qui viennent ici ! Je voudrais la raconter toute la terre !
Jen serais plus infme, mais jen serais mieux venge.
La punition slabore, suivant ce que la duchesse appelle le gnie de
vengeance , ce plat quelle doit cuire et recuire, quelle doit toujours rchauffer, par
le souvenir, par la vue des vtements ensanglants dEsteban, conservs chez elle
comme une relique, par le rcit offert aux hommes quelle reoit, par linsulte quelle
imprime au nom du mari en nacceptant que la somme de cent sous avec la fiert
dune bassesse qui tait sa vengeance .
Une passion brle lesprit, ne laisse pas en paix le corps et, lorsque elle est
trop intense, elle pourrait cder la place un autre sentiment fort, comme le dgot ou
la honte. Il faut alors cultiver la vengeance avec lassiduit dun rituel religieux, la
garder vivante par des objets chargs de signification. En montrant les vtements de
Don Esteban, couverts de sang, la duchesse explique au jeune homme dj
compltement boulevers :
Quand je me retrouve seule dans lexcrable vie que je mne, quand le dgot my prend,
quand la boue men monte la bouche et mtouffe, quand le gnie de la vengeance faiblit en
moi, que lancienne duchesse revient et que la fille mpouvante, je mentortille dans cette
robe, je vautre mon corps souill dans ses plis rouges, toujours brlants pour moi, et jy
rchauffe ma vengeance. Cest un talisman que ces haillons sanglants !
La vengeance de la duchesse est une crature de la pense, de la volont. On
peut alors comprendre une autre caractristique de cette passion qui, la diffrence de
la plupart des autres tats passionnels exalts, ne contredit pas la volont. Bien au
contraire la vengeance moderne demande beaucoup de rflexion, de contrle. Le
crime exquis de la modernit est hautement crbral, et, disait Barbey, le massacre
ne sy fait que dans lordre des sentiments et des murs . Si lcrivain a voulu
donner un chantillon de ce genre tragique, antique et moderne la fois, ne peut-on
continuer la chane de la vengeance et voir luvre un ressentiment ultrieur et
hautement intellectualis ? La littrature elle-mme est une vengeance, en quilibre
prcaire dans le dfi que lcrivain fait aux crivains qui ont crit avant lui, la
littrature qui la prcd : nombreuses sont les allusions ouvertes ou caches aux
uvres littraires dans La vengeance dune femme les tragdies grecques, les
drames de la Renaissance, Gabrielle de Vergy, Lovelace, Richardson, les mystiques
espagnols, le souvenir de Paolo et Francesca dans LEnfer de Dante, qui lisent
ensemble, tout comme Esteban et la duchesse lisent lhistoire de Gabrielle. Comme il
lannonce, lcrivain vise rendre justice une posie satanique, o le sublime est
infernal, lhrosme diabolique, se vengeant contre toute une littrature contemporaine
mielleuse ou difiante ; il faut comprendre quil se mesure avec toute lhistoire
littraire par linvention dun atroce rcit de vengeance. Qui aura gagn : les crivains
de lantiquit, du Moyen ge, de la Renaissance, ou celui, hardi, du XIXe sicle?
Encore plus, la nouvelle de Barbey, par ses descriptions chargs et ses
couleurs violentes et effrayantes, veut se venger de la supriorit dun autre art, celui
qui vit de la couleur et du clair-obscur ? Les signes de cette lutte passionne contre la
peinture sont vidents : non seulement le narrateur voque des tableaux, quil sagisse
de la Judith et Holopherne dHorace Vernet, ou la Tentation de saint Antoine de
Paolo Veronese, ou des lorettes de Gavarni, mais surtout il veut, par la parole crite,
faire voir tout le visible Paris, ses boulevards, ses ruelles, lEspagne, les dcors dun
costume ou dun appartement, la beaut terrible et provocante dune femme et faire
voir ce qui nest pas de lordre des yeux, mais dune perce dans le cur humain. Qui
aura gagn : le peintre avec ses pinceaux ou lcrivain avec ses phrases ?
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Baudelaire aussi, admirateur de Barbey dAurevilly, adorateur dEugne
Delacroix, cherche une posie et une prose nouvelles capables dexprimer la vie
moderne, le sublime dans le mal, les spectacles les plus surprenants de la vie
intrieure et de la vie extrieure. Les pomes en prose sont de la posie sans rime et
sans rythme qui nat dans la frquentation des grandes villes modernes ; comme Les
Fleurs du Mal, ils prsentent des tableaux parisiens et des fragments sur le spleen et
lidal. Le spleen lui-mme est une horrible passion moderne, lennui qui dvore,
passion qui tait ignore du monde ancien. Alors, pour que le pote de la modernit
parle de la vengeance, il fallait inventer une sorte de fable, dans un monde non
historique, dans ce monde transhistorique qui est le thtre ; mais il fallait aussi que
ce monde parle mtaphoriquement de la vie moderne et de ce hros bless de la vie
moderne quest lartiste, souvent reprsent par Baudelaire par la figure du
saltimbanque. Une mort hroque , un de plus longs pomes en prose du recueil,
raconte lhistoire de Fancioulle, bouffon admirable, ami du Prince, qui, ayant conspir
contre le Prince, sera puni de la manire la plus atrocement cruelle.
Comme le rcit de Barbey dAurevilly, le fragment de Baudelaire, indique le
degr de raffinement intellectuel que les passions subissent avec la vie moderne.
Comme chez Barbey dAurevilly, lart entre dans ltude des passions : la duchesse
de Sierra-Leone, figure la fois antique et moderne, est prise par le dmon du rcit,
elle raconte, raconte. Dans le pome en prose de Baudelaire, on voit la prsence du
bouffon, qui est un acteur formidable, tandis que le narrateur la premire personne
raconte lhistoire et commente les qualits de lart ainsi que les mandres de lme
humaine capable dune cruaut dmesure.
Aprs la dcouverte de la conspiration, le bruit court que le prince fera grce
aux conspirateurs et quun grand spectacle thtral aura lieu auquel serons invits tous
les gentilshommes conspirateurs. Fancioulle jouera un de ses meilleurs rles. Rien ici
de lengouement pour le sang qui colore le rcit des Diaboliques ; pour mieux
prsenter la cruaut du prince, Baudelaire insiste ironiquement sur ce qui est peru
comme son extrme clmence et sur les motivations les plus profondes qui auraient
amen le prince faire jouer son bouffon avant la condamnation mort.
Probablement le prince, homme aussi naturellement et volontairement
excentrique , voulait faire une exprience psychologique trs intressante et juger
des talents scniques dun artiste dans une situation extraordinaire.
Le jeu de Fancioulle est sublime :
Fancioulle introduisait, par je ne sais quelle grce spciale, le divin et le surnaturel, jusque
dans les plus extravagantes bouffonneries. Ma plume tremble, et des larmes dune motion
toujours prsente me montent aux yeux pendant que je cherche vous dcrire cette
inoubliable soire. Fancioulle me prouvait, dune manire premptoire, irrfutable, que
livresse de lArt est plus apte que toute autre voiler les terreurs du gouffre ; que le gnie
peut jouer la comdie au bord de la tombe avec une joie qui lempche de voir la tombe,
perdu, comme il est, dans un paradis excluant toute ide de tombe et de destruction.
Lartiste sera alors puni par une ruse atroce du Prince : pendant le spectacle,
au moment mme o le bouffon est le plus enivrant et sent tout son public domin par
son jeu, le prince fait interrompre le spectacle par un coup de sifflet. Leffet est
immdiat et
Fancioulle, secou, rveill dans son rve, ferma dabord les yeux, puis les rouvrit
presque aussitt, dmesurment agrandis, ouvrit ensuite la bouche comme pour
respirer convulsivement, chancela un peu en avant, un peu en arrire, et puis tomba
roide mort sur les planches . Les autres conspirateurs, les gentilshommes coupables,
invits ce spectacle, furent tus dans la mme nuit.
La vengeance de la duchesse de Sierra-Leone se concentre sur le corps mme
de la femme pour punir la mchancet du mari ; le prince, homme amoureux des arts
et enchant par les qualits de son bouffon favori, utilise le corps mme de lart pour
se venger de la conspiration. Littrature et vengeance ont scell leur pacte ternel.
Bibliographie
Francis Bacon, Essayes or counsels, civill and morall. First published in 1597, newly
written in 1625. And now edited by Walter Worrall ; with an introduction by Oliphant
Smeaton. New York, E. P. Dutton, et Londres, J. M. Dent and Co., 1900.
Jules Barbey dAurevilly, Les Diaboliques, uvres romanesques compltes, Paris,
Gallimard, Bibliothque de la Pliade, 2 vol., t. II, 1966.
Charles Baudelaire, Le Spleen de Paris. Petits Pomes en prose, uvres Compltes,
Paris, Gallimard, Bibliothque de la Pliade, 2 vol., t. I, 1975.
William Shakespeare, Le Marchand de Venise, trad. P. Spriet, uvres Compltes,
Paris, Robert Laffont, t.II, 2000.
Id., Hamlet, Othello, Macbeth, trad. Yves Bonnefoy, Paris, Gallimard, 1964.
Adam Smith, Enqete sur la nature et les cause de la richesse des nations, trad.
Paulette Taieb, Paris, PUF, 1995.
Id., The Theory of the Moral Sentiments, ed. Knud Haakonssen, Cambridge et New
York, Cambridge University Press, 2002.