Laurent Quinton These Version Diffusable PDF
Laurent Quinton These Version Diffusable PDF
C.E.L.A.M.
E.A. 3206
par
LAURENT QUINTON
Thse de doctorat
Littrature franaise du XXe sicle
Thse dirige par Mme Michle TOURET
Soutenue le 30 novembre 2007
Jury :
Mme Madeleine FRDRIC, Professeur lUniversit Libre de Bruxelles
M. Bruno CURATOLO, Professeur lUniversit de Franche-Comt
M. Luc CAPDEVILA, Professeur lUniversit Rennes 2 Haute-Bretagne
Mme Michle TOURET, Professeur mrite lUniversit Rennes 2 Haute-Bretagne
Sommaire
PIGRAPHES
11
12
13
19
21
23
51
52
52
56
65
66
66
67
75
79
89
89
92
96
103
103
105
108
121
121
134
137
144
144
147
150
Communistes ?
4. P.G. religieux
B. Refus du politique et permanence de lesprit franais
1. Le refus du politique
[Link]/unit
Critiques de la dsunion
Principes de lUnit (1) : lien de lhomme la Patrie
Principes de lUnit (2) : tous derrire le Chef !
Union en captivit
3. Permanence de lesprit franais
156
164
167
167
170
170
172
175
178
182
III. CONCLUSION
187
MTHODE,
191
192
192
192
193
206
220
220
226
228
231
233
233
236
239
243
244
258
259
260
265
268
269
269
271
273
275
279
279
279
284
286
3
294
294
295
304
306
314
322
325
326
326
329
342
348
348
354
357
377
378
388
391
409
416
417
424
424
426
427
433
433
438
438
441
443
444
446
450
455
457
462
462
465
470
470
470
473
4
RETOUR
RETROUVER LE MONDE
1. tats de non-vie (1) : ne plus adhrer la ralit
2. tats de non-vie (2) : fantmes
3. tats de non-vie (3) : ersatz
4. Obstacles
Inversion des valeurs
Le poids
5. Dguisements
RENDRE LE MONDE DE NOUVEAU FAMILIER
1. Le lieu commun de lanecdote
2. Comparer
478
483
483
488
491
494
494
496
498
502
502
507
513
515
515
517
521
528
528
537
540
CONCLUSION
545
ANNEXES
557
BIBLIOGRAPHIE
581
INDEX
601
REMERCIEMENTS
605
PIGRAPHES
qui donc appartient-il de participer aux affaires publiques sinon aux meilleurs dentre les Franais, ceux qui
ont conduit le pays vers le chemin de lhonneur ? Aux soldats qui ont dlivr son sol ?
Claude MORGAN, La dmocratie et ceux qui en parlent , Les lettres franaises, 16 dcembre 1944.
Un monde est mort. Si les Franais restent unis, un autre monde pourra natre o lhomme sera humain.
Claude MORGAN, La fin dun monde , Les lettres franaises, 3 fvrier 1945.
Leur retour la France cest pour la France le retour la vie.
Affiche sur le retour des prisonniers de guerre, 29 avril 1945.
Au fur et mesure que saffirmait en nous le sentiment dtre les victimes sans grandeur dun drame dont les ressorts
profonds nous chappaient encore, nous avons perdu de notre substance morale comme de notre substance physique.
Ren MNARD, Contre nos fantmes , Les vivants, 1946.
On ne parle pas assez de lennui de la guerre. Dans cet ennui, des femmes derrire des volets clos regardent lennemi
qui marche sur la place. Ici laventure se limite au patriotisme. Lautre aventure doit tre trangle.
Robert ANTELME, Lespce humaine, 1947.
Nous sommes tellement loigns que des Allemands ignorent notre rsistance.
Frre PATRICE, Le Dodore fait la malle, 1947.
Chasss de lhistoire, ces paquets de hros rats, ces martyrs sans palmes !
Jacques PERRET, Le caporal pingl, 1947.
Jean Dutourd, ancien prisonnier, parle svrement des prisonniers et de cette arme qui avait, dit-il, la vocation de la
captivit. Lui-mme donne de sa vie de prisonnier Auray, puis Vannes des images pittoresques qui voquent une
existence paresseuse, anarchique et facile.
Klber HAEDENS, compte rendu des Taxis de la Marne de Jean Dutourd, Lintransigeant, 1956.
Laraigne royale dtruit son entourage, par digestion. Et quelle digestion se proccupe de lhistoire et des relations
personnelles du digr ? Quelle digestion prtend garder tout a sur des tablettes ?
La digestion prend du digr des vertus que celui-l mme ignorait et tellement essentielles, pourtant quaprs celui-ci
nest plus que puanteur, des cordes de puanteur, des cordes de puanteur quil faut alors cacher vivement sous la terre.
Bien souvent elle approche en amie. Elle nest que douceur, tendresse, dsir de communiquer, mais si inapaisable est
son ardeur, son immense bouche dsire tellement ausculter les poitrines dautrui (et sa langue aussi est toujours
inquite et avide), il faut bien pour finir quelle dglutisse.
Que dtrangers dj furent engloutis !
Henri MICHAUX, La vie de laraigne royale , 1967.
Cet homme qui attend et sinterroge, dans cette baraque o tout lui est encore tranger, est oblig de constater quil
vient de changer dtat dune faon profonde, que la captivit nest pas seulement, au sens propre du mot, un
avatar militaire mais entrane une mtamorphose de la condition humaine dans ce quelle a dessentiel.
Pierre GASCAR, Histoire de la captivit des Franais en Allemagne (1939-1945), 1967.
Ami lecteur, je vais essayer de vous amuser un moment []. Et si les premires pages vous paraissent trop tristes ou
trop longues, alors nhsitez pas les tourner pour que, demble, nous puissions rire ensemble de bon cur.
H. BELIN, Saint Pierre derrire les barbels, 1975.
Dautres revenaient des camps de prisonniers, ou des camps de la mort. Les grandes vacances (1946) de Francis
Ambrire, Le caporal pingl (1947) de Jacques Perret racontent la guerre et les stalags avec une grande justesse
de ton.
Pierre ABRAHAM, Roland DESN, Histoire littraire de la France, 1939-1970, 1980.
Nous ne faisons rien, bien sr, mais nous sommes les sujets passifs dune mtamorphose. Tout a chang : nos yeux, ce
quils voient. En gros, je suppose que cest une dgradation, une simplification, un retour lenfance et mes camarades
le pensent comme moi. Mais enfin nous nen sommes pas srs.
Jean-Paul SARTRE, Journal de Mathieu , Les temps modernes, septembre 1982.
Il tait sans dignit, mais cela ne lempchait pas de vivre. Ce que Gohar admirait surtout chez lui, ctait son sens
vritable de la vie : la vie sans dignit. tre vivant suffisait son bonheur. [] Ce quil y a de plus futile en
lhomme, pensa-t-il, cest cette recherche de la dignit. Tous ces gens qui cherchaient tre dignes ! Dignes de quoi !
Lhistoire de lhumanit ntait un long cauchemar sanguinaire qu cause de semblables sottises. Comme si le fait
dtre vivant ntait pas une dignit en soi. Seuls les morts sont indignes.
Albert COSSERY, Mendiants et orgueilleux, 1993.
Lhistoire, cest toujours
la fiction du plus fort
Paol KEINEG, Terre lointaine, 2004.
Dans la Rome antique, les thermes taient quips de toilettes de plus de trois mille places. Sur le mur, on pouvait
lire la maxime suivante : [] Une nation qui excrte en collectivit est une nation unie.
G. SHIXING, Toilettes publiques, 2004.
10
DE QUELQUES DFINITIONS
PRLIMINAIRES
ET DE LEUR USAGE
11
CAPTIVIT.
il
convient
galement
dinscrire
celle-l
dans
le
systme
Pour des raisons de lisibilit et de lgret, jcrirai dornavant stalag , oflag et kommando sans
majuscules ni italiques, bien que lusage typographique le prescrive.
1
12
Quas-tu regarder la paille qui est dans lil de ton frre, et la poutre qui est dans ton il, tu ne la remarques pas !
Ou comment vas-tu dire ton frre : laisse-moi retirer la paille de ton il, et voici la poutre dans ton il ! Hypocrite !
de ton il retire dabord la poutre ; et alors tu verras clair pour retirer la paille de lil de ton frre.
vangile selon saint Matthieu, VII, 3-5.
IDOLOGIE.
Ensemble plus ou moins cohrent des ides, des croyances et des doctrines
philosophiques, religieuses, politiques, conomiques, sociales, propre une poque, une socit, une
classe et qui oriente laction. (Trsor de la langue franaise) la suite dune certaine pense
marxiste, ce sens didologie est gnralement connot pjorativement, parce que
lidologie sopposerait ainsi la science , la justification de vues personnelles ou
communautaire lexposition dsintresse et objective des faits :
Lidologie est, dans la socit de classe, une reprsentation du rel, mais
ncessairement fausse, parce quelle est ncessairement oriente et tendancieuse, et elle
est tendancieuse parce que son objectif nest pas de donner aux hommes la connaissance
objective du systme social dans lequel ils vivent, mais au contraire de leur donner une
reprsentation mystifie de ce systme social pour les maintenir leur place dans le
systme de lexploitation de classe.2
Pour ma part, je partirai du principe que tout discours de savoir et/ou de pouvoir
(quil soit politique, scientifique, historien, littraire), et pour peu quil tente
darticuler, dans son contenu aussi bien que dans ses structures, lindividu et le
collectif, repose sur une idologie. Ds lors, la connotation pjorative du terme peut
tre revue la baisse. Lidologie est fortement lie l historicit : linscription
dans lHistoire dun sujet parlant et pensant. De Sartre jusqu Jacques Derrida, dans
une re du soupon 3, des travaux nous ont appris quil nexistait plus de discours
innocents, de discours purs , surgis de nulle part. On ne peut plus aujourdhui
considrer quil y a des discours entirement objectifs , parvenant sinon surgir
dun lieu de parole neutre, du moins effacer toute trace de leur origine de temps et
de lieu ; ni de discours qui lgitimeraient leur valeur collective, universelle, par leur
Louis ALTHUSSER, Thorie, pratique thorique et formation thorique. Idologie et lutte idologique, texte ronotyp,
p. 29 ; cit par Jacques RANCIRE, La leon dAlthusser, Paris, Gallimard, coll. Ides , 1974, p. 230. Althusser
est li de prs ce sujet de thse : dabord parce quil a t captif au stalag X A, de 1940 1945 ; ensuite parce
quil en a donn un rcit, dans sa magnifique autobiographie Lavenir dure longtemps (Stock/I.M.E.C., 1992) ;
enfin parce quil fut avant guerre, en classe de khgne du Lyce du Parc Lyon, llve dun futur captif
particulirement important : Jean Guitton. Pour des raisons de dlimitation de corpus, je ntudierai
malheureusement pas ce rcit. Il existe galement un Journal de captivit : Stalag X A, 1940-1945, qui est surtout
un tmoignage du travail philosophique quAlthusser effectuait en captivit (Olivier Corpet, Yann Moulier
Boutang (d.), Stock/I.M.E.C., 1992).
3
Jean-Paul SARTRE, Situations II, Paris, Gallimard, 1948. Jacques DERRIDA, Limited Inc., Paris, Galile, 1990.
Nathalie SARRAUTE, Lre du soupon, Paris, Gallimard, 1956. Roland BARTHES, Sade, Fourier, Loyola, Paris, Le
Seuil, 1970.
2
13
prtendue neutralit .4
Ces travaux de dconstruction nous ont galement appris que le langage hsitait
rarement avant de devenir un outil de pouvoir et doppression. Sil semblait
relativement facile de faire trbucher les plus voyantes des techniques de
propagandes (celles des rgimes totalitaires ou des publicitaires), il fallait galement
prter attention aux langages plus usuels, plus quotidiens, plus naturels . Si lon
croit comme je le crois que la circulation du pouvoir et de loppression ne fait
pas systmatiquement le chemin du haut (ltat, le Capital, le Pre, la Loi, etc.) vers
le bas (lindividu, le proltaire, la femme, lenfant, etc.), mais emprunte galement
des voies de traverse interindividuelles par exemple , alors ltude des langages
vidents et de bon sens quon entend et quon emploie tous les jours est
particulirement urgente pour dceler les prsences idologiques. Le langage, parce
quil est une ralit que tout humain partage, est un redoutable outil de transmission
des idologies.
Pour autant, ces tentatives de dconstruction ne doivent pas nous emmener sur une
voie paranoaque, et nous conduire nier certains faits. On peut songer par exemple
aux thories ngationnistes, hritires en partie (pour leur provenance ultragauchiste) de cette critique de lidologie. Paranoaques et de mauvaise foi, ces
thories le sont assurment parce quelles confondent volontiers la ralit dcrite et
la rcupration politique ou religieuse qui est parfois faite de cette ralit. Elles
jettent, comme on dit, le bb avec leau du bain.5 En revanche, la dconstruction du
langage nest jamais un dni de la ralit auquel le langage fait rfrence ; elle se
donne plutt pour mission de dplier les techniques et les enjeux dapprhension,
dagencement, et de transmission de cette ralit.
Cependant, tous les discours ne sont pas rductibles lidologie qui les soustend. Certains plus que dautres assument, dveloppent et soignent leur inscription
idologique ; dautres au contraire cherchent le plus possible lvacuer ; dautres
enfin lignorent simplement. Mais dans aucun de ces trois cas, lidologie nest une
Une certaine cole de ce quon appelle la philosophie analytique, appuye sur les recherches en sciences dures et
en ingnierie, tente de dmontrer le contraire. Pour une critique de ces mthodes, je renvoie aux travaux de
l Institut de dmobilisation : [Link]
5
Pour une mise au point thorique sur le ngationnisme, voir larticle de Patrice LORAUX, Consentir , in Le
genre humain, n 22, 1990, qui montre que la mthode hyper-critique du ngationnisme se disqualifie en
allant jusqu se heurter la simple acceptation de la ralit.
4
14
question rsolue et matrise par le discours ; en aucun cas les efforts du discours
nont raison de lidologie qui le sous-tend. Sil est alors impossible pour un discours
dchapper son inscription idologique, on peut toutefois tenter de connatre celleci, pour lendiguer et ne pas se laisser submerger par elle.
Une question elle-mme idologique et hrite de Mai 68 permet
dengager simplement le travail de reconnaissance : Do tu parles ? . Cest--dire :
de quel pays ?, de quelle poque ?, de quelle place (sociale, conomique,
gographique, politique, littraire, culturelle) dans la communaut nationale ? ;
mais aussi : de quel hritage ?, de quelle place de toi ?, de quel imaginaire ? Cette
question a le mrite denvisager linscription idologique autant sur le plan collectif
que personnel, et dans larticulation de ces deux plans. Mais, comme lcrit Michel
Foucault, cette question est galement une question policire qui soumet les rseaux
de significations dun discours la seule origine de celui-ci et tente ainsi de lui fixer
une identit. Elle polarise linterprtation des discours vers ses causes plutt que vers
ses effets, et surtout elle nenvisage pas le devenir de la parole :
Je ne pense pas quil soit ncessaire de savoir exactement qui je suis. Ce qui fait lintrt
principal de la vie et du travail est quils vous permettent de devenir quelquun de diffrent de
ce que vous tiez au dpart. Si vous saviez, lorsque vous commencez crire un livre, ce que
vous allez dire la fin, croyez-vous que vous auriez le courage dcrire ? Ce qui vaut pour
lcriture et pour une relation amoureuse vaut aussi pour la vie. Le jeu ne vaut la chandelle que
dans la mesure o lon ignore comment il finira.6
Cela peut signifier pour nous, par exemple, quun texte littraire nest pas
rductible aux donnes biographiques, psychanalytiques, sociologiques, historiques,
au sein desquelles il prend vie. Mais cela signifie aussi quun texte et plus
largement toute prise de parole, ou de position dun individu prsente le risque
de linattendu, de lincohrence, voire de linexplicable, par rapport ce quon prvoit
de ce texte. Le texte nest plus simplement la production (aux deux sens du terme : le
produit et le processus qui produit) logique dun individu conditionn par un certain
milieu ; il se donne le droit de contredire (ou non) ce quon attend de lui. Certains
artistes se sont fait, chacun avec ses techniques propres, une spcialit dans le
Michel FOUCAULT, Vrit, pouvoir et soi , entretien avec R. Martin, universit du Vermont, 25 octobre
1982, repris dans Dits et crits, t. II, 1976-1988, Daniel DEFERT, Franois EWALD (d.), Paris, Gallimard,
coll. Quarto , 2001, p. 1597. Voir aussi lentretien de Foucault avec Roger-Pol Droit, juin 1975, repris dans
Le point, n 1659, 1er juillet 2004, p. 82.
6
15
16
sera pas le mme, et qui par sa lecture modifiera luvre ; [l]ignorance du dynamisme de
luvre []10
Delfau et Roche rappelaient enfin qu crire, cest rpondre une demande, ft-elle
inexprime ; mais cest aussi se projeter vers lavenir selon une forme dchange social dont les
termes restent prciser. 11 En accord avec ces remarques toutes simples, je plaide ici
pour une technique danalyse des textes qui soit la fois attentive lorigine de
ceux-ci parce que, somme toute, Do tu parles ? est lune des moins
mauvaises questions qui puissent tre poses , mais qui accepte galement le peu
de pertinence de cette question, et prfre tabler sur un certain tat de devenir des
textes, plutt que sur leur identit originelle. Cette technique danalyse mest apparue
comme la meilleure que jai pu trouver, compte tenu du caractre ambigu de
nombreux textes du corpus tudi.
Ces rcits de captivit, en effet, sont la fois documents historiques,
tmoignages, uvres de mmoire personnelle mais aussi collective, tentatives
dcriture (et non simplement comptes rendus), tentatives de symbolisation, voire de
potisation de lexprience de la captivit de guerre. Ds lors, lidologie est au
cur de ces textes, non pas ncessairement comme unique cl de lecture, mais
comme ple dattraction (et de rpulsion) pour toutes les fonctions assignes aux textes.
Chacun des auteurs, se posant la question Pour quoi jcris ? , se confronte, un
moment donn, la question : Do jcris ? .
Jajouterai enfin quil y a bien une difficult porter une critique idologique
tout en simprgnant comme je souhaite le faire ici de lesprit de lpoque de la
captivit. En effet, si la Seconde Guerre mondiale a manifest clairement son
fonctionnement idologique (parce que sy affrontaient rellement plusieurs
conceptions du monde, et parce que le langage et la pense servaient darmes de
guerre), rares furent les individus qui en saisirent entre 1939 et 1945 la porte et les
implications quil engendrait. Ainsi les soldats de lArme franaise, dans leur
ensemble, nont pas remis en cause le principe dobissance ltat qui les
caractrise traditionnellement, bien que la rbellion du gnral de Gaulle en 1940 ait
introduit un puissant lment idologique sur le terrain de jeu de la lgalit et de la
Grard DELFAU, Anne ROCHE, Histoire/Littrature. Histoire et interprtation du fait littraire, Paris, Le Seuil, 1977,
p. 287.
11
Ibid.
10
17
lgitimit.12 Ds lors, il semble que la critique idologique que je souhaite mener ici
se porte sur une poque peu consciente de ce qui lui advint, du point de vue
idologique. Le confort intellectuel de ma position dhomme franais du dbut du
e
XXI
sicle ne rend-il pas alors cette critique trop facile et, somme toute, un peu
injuste ? Il est ais de reprocher aujourdhui aux hommes de 1940 leur aveuglement et
leurs errements dans des idologies monstrueuses : la critique du phnomne
idologique ne se fera vritablement que dans les annes 1960-1970. Cependant, ds
les annes 1930, il existe une critique des idologies : Les chiens de garde de Paul Nizan
en est un bon exemple. Durant la guerre, la critique des idologies adverses est une
technique parmi dautres de production didologies : communisme, gaullisme,
nazisme, ptainisme se construisent en se dmarquant les uns des autres, tout autant
que sur leurs valeurs propres. Les individus engags dans un systme idologique
donn portent une critique sans doute plus pointilleuse sur les stratgies
idologiques de leurs adversaires que sur les leurs Quoi quil en soit, la critique
idologique que je souhaite ici est pour moi moins un outil de jugement des
hommes, que de pistage, de traabilit des formes, des structures et des contenus
idologiques dune littrature qui a t trs peu tudie, et qui nous parvient, sans
avoir t jusqualors dcontamine.
Je fais surgir ici une vieille baleine enterre depuis plus de cinquante ans, et
peut-tre que son action, si elle a t oublie, nest pas tout fait morte ; peut-tre
que les petits baleineaux ns depuis les annes 1980 (quand prolifraient les rcits
de vie ) scrivent dans le souvenir mythique de leur baleine-mre, et que le
souvenir de la baleine (1940-1953) mrite aujourdhui dtre dconstruit, avant que
nous puissions enfin le partager et nous le rapproprier.
Il va sans dire que le travail que jeffectue ici repose lui aussi sur une idologie,
que jessaierai, du mieux que je pourrai, de dplier et de dconstruire.
12
LA RALIT/LE REL.
Langue franaise nous donne plusieurs dfinitions de ralit. Je nen retiendrai que
deux, mon avis complmentaires : Manifestation concrte, contenu (d'un processus, d'un
vnement) et Ce qui existe indpendamment du sujet, ce qui n'est pas le produit de la pense .
La ralit est alors synonyme de fait, mais galement de phnomne cest--dire de
ce qui, du monde, advient la conscience humaine. Exemples de ralit(s) : les
barbels qui ceignent le stalag (un objet, un espace) ; une vasion (un vnement) ; la
faim (un ressenti) ; un rcit de captivit (une parole, un texte). Jentends galement
par ralit des agencements plus complexes : le systme concentrationnaire nazi, par
exemple, est une ralit de la Seconde Guerre mondiale.
La notion de rel est complmentaire de celle de ralit. Elle touche plus
prcisment lordre du sens et du symbolique. On peut ainsi chercher un rel pardel la ralit, ou les ralits. Par-del, cest--dire ou bien sous la ralit (un ordre du
monde souterrain) ; ou bien au-dessus de la ralit (un ordre du monde transcendant,
souvent divin) ; ou bien encore en surface, dans un agencement horizontal de la ralit
(comme le conceptualisent par exemple Gilles Deleuze et Flix Guattari). De
nombreux rcits de captivit tentent de donner un sens lexprience de la
captivit ; ils tentent parfois aussi den faire le symbole dun ordre du monde. Cest
le cas, par exemple, de Jean Guitton, qui fait de la captivit un champ
dexprimentation tout entier tendu vers la Rvolution Nationale. Mais cest
galement le cas de Raymond Gurin qui voit dans la captivit une manifestation du
Temps de la Sottise et du Minotaure (cest--dire de loppression de lindividu
par la socit des hommes).
Jappelle ces tentatives de sens et de symbolisation : entreprises de dvoilement du
rel. Rel, ici, sera aussi souvent prcd dun article dfini quindfini : je parlerai
autant du rel que dun rel. Jessaie ainsi de faire au mieux sentir la dimension
totalisante (et terrifiante aussi, par certains aspects13) que prennent parfois ces
De ce point de vue, cette notion de rel se nourrit de la philosophie de Clment Rosset et des fictions de
lcrivain amricain Howard Phillips Lovecraft. Dans ces dernires, le rel abominable de lunivers (la
prsence de monstruosits extraterrestres malveillantes) se dvoile, sous lapparent bleu du ciel, des esprits
dexception, potes, scientifiques, rudits, qui finissent invitablement broys par ce quils ont dcouvert.
Clment ROSSET, Le rel et son double, Paris, Gallimard, coll. Folio Essais , 1993 ; Le monde et ses remdes, Paris,
P.U.F., 2000 ; etc. Howard Phillips LOVECRAFT, uvres compltes, Paris, Robert Laffont, coll. Bouquins , 3
vol., 1991-1992. Voir galement Laurent QUINTON, Lvnement monstrueux dans les rcits de
H.P. Lovecraft , Que marrive-t-il ? Littrature et vnement, Actes du colloque Littrature et vnement ,
Emmanuel BOISSET, Philippe CORNO (dir.), Rennes, Presses Universitaires de Rennes, coll. Interfrences ,
13
19
FRANAIS.
peu rancie) quelle puisse paratre ici, essaie surtout de mettre en lumire
linscription de ce travail dans une histoire, une mmoire et une langue de la captivit qui
sont fondamentalement franaises. Lampleur de la dfaite et de la captivit, leur
rcupration par plusieurs idologies concurrentes, leur relative absence dans le
champ de la pense de notre modernit, me laissent croire que la captivit fait
encore aujourdhui pour les Franais partie de ce pass qui ne passe pas 16. Du
moins : pour moi. Soit, je parle de ce lieu-l, qui me permet de sentir dans le
contexte actuel les traces et les failles laisses par lvnement, dans nos langues, nos
penses et nos mmoires. Cest donc aussi lespoir que ce travail puisse peut-tre
servir interroger notre modernit.
16
ric CONAN, Henry ROUSSO, Vichy : un pass qui ne passe pas, Paris, Fayard, 1994.
21
22
ENVOI
LA FIN DUN MONDE
23
Le 17 juin 1940, aprs une suite daffrontements sans quivoque au cours desquels
123 000 soldats franais furent tus, advint ce que Marc Bloch appela ltrange
dfaite . Qua-t-elle dtrange, cette dfaite ? Ce nest pourtant pas la premire fois
dans son histoire que larme franaise perd une guerre ; et ce nest pas la premire
fois non plus que le territoire national est occup par lennemi. La dfaite de 1940
rsonne cet gard fortement avec celle de 1870, sautant regret dans les mmoires
par-dessus la victoire chrement paye de 1918. Immdiatement, face au
surgissement de lvnement, un rflexe de comparaison se fait dans les consciences,
pointant le retour du mme, les causes quon a parfois dit anciennes et profondes, le
mal tre dune socit franaise dcadente et amollie qui na pas su affronter la
nouveaut dun monde apport par les armes allemandes. Le besoin de
comprendre et de saisir cet vnement de la dfaite est dautant plus urgent que la
socit franaise est tout entire sous le choc. En juin 1940, les militaires sont
hagards et les civils, croisant dans un exode pitoyable rgiments de vainqueurs et
colonnes de vaincus, shumilient sur les routes du pays. La dfaite, proprement, cest
ce qui dfait un peuple et une nation.
Si la dfaite est trange, cest sans doute quelle succde une drle de
24
guerre . Une guerre lente, de position, dennui et dattente molle, qui sachve dans
des affrontements brefs et parfois sanglants. Franois Cochet relve dans un dossier
des Archives dpartementales des Ardennes quon parle ce propos de guerre
bizarre . Julien Green, dans Le Figaro du 31 janvier 1940, parle dune catastrophe au
ralenti et Jean-Paul Sartre de guerre la Kafka , guerre fantme , et mare
dennui .17 Les historiens anglais, quant eux, nomment cette drle de guerre
Phoney War, semblant de guerre . Ils la placent ainsi dans le registre du virtuel, des
possibles, des probables, des fantasmes, voire des lgendes. 18
En mettant en relation les adjectifs drle et trange, deux sensations
mapparaissent. Ou bien cette guerre et cette dfaite ne sont quune vaste farce, un
jeu immense et tragique les gouvernants sont des pantins, pliant et gesticulant au
gr des positions germaniques ; les chefs militaires ordonnant de vains et puisants
exercices leurs troupes, en attendant que a arrive. Ou bien tout a a quelque chose
de unheimlich, comme disent les Allemands, quelque chose dune inquitante
tranget 19, qui rend ces vnements incomprhensibles et menaants ceux qui y
sont colls. La guerre et la dfaite seraient alors lexpression de quelque chose de
plus profond, un ordre du monde souterrain ou suprieur, et qui craserait lhomme
par son surgissement : le jugement de lHistoire , comme lcrit Pierre Laborie20.
Le rflexe de comparaison avec les guerres prcdentes apparat ainsi comme
une solution immdiate pour chapper lhbtude qui saisit lhomme face
lvnement, face au rel et pour essayer de le comprendre. plusieurs endroits
de Mon journal sous lOccupation, Jean Galtier-Boissire raconte quil lit des ouvrages
voquant la guerre de 1870, dont les conclusions sappliquent selon lui trs bien
1940 :
[27 septembre 1941] [] Pendant que tout se transformait autour deux, les hommes
de guerre en France restaient immobiles. En Allemagne, par des innovations et des progrs
incessants, on adaptait larme aux conditions du monde nouveau, tandis quon maintenait en
France avec complaisance un systme surann .
Ces rflexions sur 1870 ne valent-elles pas pour 1940 ?21
Franois COCHET, Les soldats de la drle de guerre : septembre 1939-mai 1940, Paris, Hachette Littratures, 2004,
p. 8. Jean-Paul SARTRE, Carnets de la drle de guerre, Paris, Gallimard, 1995, pp. 35, 36, 125.
18
F. COCHET, ibid., p. 11. Je souligne.
19
Sigmund FREUD, Linquitante tranget [Das Unheimliche, 1919], Linquitante tranget et autres essais, Paris,
Gallimard, coll. Folio Essais , 1985, pp. 209-264.
20
Pierre LABORIE, La dfaite : usages du sens et masques du dni , in Patrick CABANEL, Pierre LABORIE (dir.),
Penser la dfaite, Toulouse, Privat, 2002, p. 14.
21
Jean GALTIER-BOISSIRE, Mon journal sous lOccupation, Paris, La Jeune Parque, 1944, p. 82 ; voir aussi au 23
17
25
Mais comme toute raction face au rel qui surgit, cette comparaison avec les
guerres passes na rien de naturel, ni dvident. Car en termes technologiques,
politiques, sociaux et conomiques, 1940 nest pas 1914 et encore moins 1870. Peuttre mme est-ce prcisment parce que les stratges militaires ont pens la guerre
de 1940 comme celle de 1914 quils nont pas pu vaincre les Allemands. Sans
voquer les erreurs stratgiques et politiques des gouvernants et des militaires, on
peut tout de mme supposer que lune des raisons de lhbtude de la France en
1940 est prcisment quelle ntait pas prpare cette nouveaut radicale qua t
la Seconde Guerre mondiale.22 Certes on ne peut, par dfinition, prvoir la
nouveaut dun vnement sinon celui-ci ne serait pas vritablement nouveau.
Mais certains rflexes de pense facilitent ou au contraire barrent laccs des
consciences la nouveaut qui merge. Il semble que sur ce point la France ait t
parfois habitue en son histoire ne pas tenir compte de lmergence de la
nouveaut, et que la leon sil en est une nait jamais t retenue.23 La dfaite
franaise de 1870 tait ainsi fortement lie une conception dj ancienne de la
stratgie et de la technologie militaire (canons qui se chargent par la bouche,
fantassins lourdement arms, etc.) face une arme prussienne beaucoup plus
moderne dans son quipement, dun effectif plus nombreux, et surtout beaucoup
mieux organise. Ajoutons cela quune grande partie de lopinion franaise de 1870
apprhendait le conflit avec lide que son arme tait invincible puisquelle avait
t invaincue depuis la Crime en 1855 et que lefficacit du feu dinfanterie de cette
bataille avait fait ses preuves. mile Ollivier dclara mme, au nom de son
gouvernement, le 19 juillet 1870, quil acceptait cette guerre dun cur lger , parce
que cette guerre, que nous faisons, nous la subissons .24 De manire plus gnrale, et
comme lcrit Luc Capdevila :
novembre 1941 (p. 102) ; repris dans Journal 1940-1950, Paris, Quai Voltaire, 1992.
22
Comme lcrit le romancier anglais Charles Morgan, trs lu en captivit : finalement, tous les checs se ramnent
un seul ; il nexiste dautre chec quune dfaillance de limagination. (Sparkenbroke, 1e dition franaise : Paris, Stock,
1934, traduction: Germaine Delamain.)
23
Faut-il croire, avec Christian Amalvi, que nous en avons aujourdhui, semble-t-il, fini en France avec cette culture de
lanalogie militaire, qui permettait si commodment de transformer les dfaites en victoire, les vaincus en hros et dviter de
regarder lucidement la ralit en face ? ( Penser la dfaite, le recours une histoire analogique : de la chute de
Napolon Ier la chute de la IIIe Rpublique , in Penser la dfaite, op. cit., p. 165.)
24
Alain PLESSIS, De la fte impriale au mur des fdrs 1852-1871, Paris, Le Seuil, coll. Points Histoire , 1979,
p. 223.
26
Franois Cochet rappelle en outre quen 1939 les soldats franais voyaient leur
imaginaire de la guerre tiraill entre les dveloppements sur la grandeur du fantassin 26 et
lmergence des forces mcanises. La dfaite survient un moment o
lassimilation de ce passage dun type de guerre traditionnel un type de guerre
moderne na pas encore t fait par les officiers et les hommes de troupe.
En termes purement militaires, lagression allemande de 1940 apparat la fois
comme un retour du mme (lennemi de toujours, qui nous dborde et nous crase
de nouveau) et comme une nouveaut (Blitzkrieg, utilisation intelligente et efficace
des nouvelles technologies guerrires, discipline exemplaire de larme allemande).
Plutt que de parler ici, dans un effort synthtique, dun ternel recommencement, il
me semble important de bien sparer ces deux aspects de la dfaite : dun ct le
retour de ralits connues (et donc matrisables, du moins saisissables) ; de lautre,
lmergence dune ralit nouvelle (et en partie insaisissable).
Ces deux aspects du saisissable et de linsaisissable se retrouvent leur manire
dans les rcits de captivit que je vais tudier ici. Je montrerai quils sont tendus,
chacun dune manire diffrente, entre ces deux ples. En comprenant la captivit
comme une continuation de la dfaite, on comprend la tension et la souffrance
qui habite tous les rcits de captivit, que ceux-ci aient t crits et publis pendant
ou aprs la guerre. Comme continuation de la dfaite, la captivit des prisonniers de
guerre franais est un temps de rumination, de digestion, et dexpulsion de la dfaite,
dans laction, la pense, ou le rcit. Les rcits, penses et actions ns en captivit sont
pour la plupart des tentatives de transformation de lvnement insaisissable (ou de
linsaisissable de lvnement) de la dfaite en principe daction (purification par la
souffrance, discipline du corps et de lesprit, etc.), morale (fraternit et solidarit des
barbels, etc.), mmoire (anecdotes, commmorations, etc.) de la captivit.
Luc CAPDEVILA, Lidentit masculine et les fatigues de la guerre (1914-1945) , Vingtime sicle, juilletseptembre 2002, p. 98.
26
Henry DUTAILLY, Les problmes de larme de terre franaise 1935-1939, Paris, Imprimerie nationale, 1980, p. 290 ;
cit par Franois COCHET, Les soldats de la drle de guerre, op. cit., p. 49.
25
27
28
28
29
Francis AMBRIRE, Les grandes vacances. 1939-1945, Paris, ditions de la Nouvelle France, 1946, p. 152.
Franois COCHET, Les soldats de la drle de guerre, op. cit., p. 241.
30
socit plus juste34. Mais les hommes du gouvernement de Vichy furent souvent des
anciens de la IIIe Rpublique ; en 1944, lpuration des cadres administratifs laissa en
place de nombreux fonctionnaires ayant offici sous Vichy35 ; et le projet nazi navait
pour but que lexploitation et lasservissement des pays europens au profit de
lAllemagne.
La nouvelle page de lhistoire de lhumanit dont je parle ici a moins voir avec
ces projets politiques quavec des effets inattendus de techniques mises en place
pendant la guerre. Cest plutt, je le montrerai, une nouvelle figure de lhumain que
lexprience des camps du systme concentrationnaire nazi a produit : cest
proprement, mon sens, une redfinition de lhumain la lumire des mtamorphoses
corporelles et psychiques subies par les prisonniers et les dports en Allemagne. Cest galement
la dcouverte que lhomme avait trouv avec la bombe atomique de 1945 le moyen
ultime (rapide, efficace) de sa destruction totale. Cette nouvelle page de lhistoire de
lhumanit est donc tout la fois une refondation mais sest-elle vraiment faite ?
je ne le crois pas existentielle et politique, qui interroge lhomme dans son
rapport ses semblables et au monde dans lequel il vit.36
Peu de rcits voquent cette nouvelle figure de lhumain et ce monde nouveau.
Jai cependant cru la dceler dans les autres rcits, cette fois-ci de manire non pas
consciente et volontaire mais inconsciente, suivant un principe de raction : face
lmergence dun monde nouveau, le rflexe la raction est de se ressourcer
sur les bases du monde ancien. Face linconnu, je me retourne vers le connu ; face
la nouveaut, pour ne pas me perdre, je fais rfrence lancien, qui mest familier.
Selon mon hypothse, la majorit des rcits de captivit contiendraient donc, en
creux, la prsence de ce monde nouveau qui surgit avec la dfaite et la captivit, et
auquel seuls quelques rares rcits accordent une importance fondamentale. Pour
Cest ainsi quon peut lire par exemple la mfiance de nombreux rsistants du maquis face aux des
gouvernements dAlger et de Londres, qui reproduisaient des techniques politiciennes davant-guerre. Contre
cela, le maquis se voulait alors un modle dutopie, de rgnration des nergies nationales, fond sur un idal
de puret.
35
Jean Galtier-Boissire parle avec dgot du procs Laval en octobre 1945, o le Prsident et le Procureur
avaient tous deux prt serment au marchal Ptain en 1940. (Mon journal dans la drle de paix, Paris, La Jeune
Parque, 1947, pp. 32-43.) Claude Morgan, quant lui, dplore quen septembre 1944 lpuration soit aussi
dsordonne et timide : Des hommes parmi les plus coupables se promnent tranquillement Paris sans tre inquits. Dj
il se croient srs du pardon et ils relvent la tte. Demain, si lon ny prend garde, ils seront de nouveau les matres. ( Salut
public , Les lettres franaises, n 21, septembre 1944 ; repris in Chroniques des Lettres franaises, t. I, ( laube de
la IVe ), Paris, ditions Raisons dtre, 1946-1947, p. 77.
36
Voir infra, Quatrime Partie.
34
31
33
34
Flammarion, 2004, p. 25.) Sur lhistoriographie de la Rsistance, voir le tout rcent livre de Laurent DOUZOU,
La Rsistance franaise : une histoire prilleuse. Essai dhistoriographie, Paris, Le Seuil, coll. Points Histoire , 2005.
42
Je citerai, pour ne parler que de littrature franaise, et en mautorisant de grands carts historiques,
quelques exemples : La nause de Jean-Paul Sartre (1938), Ltranger dAlbert Camus (1942), En attendant Godot
de Samuel Beckett (1952), et plus rcemment : La honte dAnnie Ernaux (1996), Extension du domaine de la lutte
de Michel Houellebecq (1994), Rapport sur moi de Grgoire Bouillier (2003).
43
Par exemple : Philippe DELERM, La premire gorge de bire (1997). Frdric BEIGBEDER, 99 francs (2000). Anna
GAVALDA, Ensemble, cest tout (2004).
35
Peut-tre ; les figures hroques survivent tout de mme, mais elles ont t
relgues dans la paralittrature (science-fiction, heroic fantasy, romans daventure,
etc.). Aujourdhui, le rel larvaire (le rel de ce monde naissant avec la dfaite), tel
quont pu le sentir et le dcrire Hyvernaud et Gurin dans limmdiate aprs-guerre,
semble avoir eu raison de lhrosme viril, du moins en littrature (franaise). Ces
deux auteurs sont de plus en plus lus, on les tudie, on aime leur destin (provisoire)
de rats et dincompris. Leur uvre pourtant loin dtre encore classique et
majoritaire semble avoir trouv depuis la fin des annes quatre-vingts une
poque plus attentive et dispose couter sa singularit. Que la revie de Gurin,
de Calet et dHyvernaud soit le signe dune redcouverte des autres rcits de
captivit, rien nest pourtant moins sr. Lexprience de la captivit a encore du mal
tre reconnue comme matire littraire valable, comme lont pu ltre les actions
de la Rsistance, ou, plus rcemment, la dportation des Juifs 45. Elle nest encore
qu un vnement historique ou un lment de mmoire personnelle, pas encore
mais le sera-t-elle jamais ? un objet digne de littrature. Jai pu ainsi observer
de nombreuses reprises que des textes sur la captivit trouvaient leur place dans des
bibliothques de particuliers. Mais ce ntait pratiquement jamais pour leur valeur
littraire que ces textes y figuraient : il y avait, la plupart du temps, un vnement
familial li la Seconde Guerre mondiale, et qui avait alors conduit lachat de ces
textes, dont lusage tait alors surtout de documentation.
Ces rcits ont aujourdhui surtout une valeur documentaire, plutt
quexistentielle ou politique. Que pourrait-on en effet tirer, aujourdhui, de rcits
prnant le plus srieusement du monde la puret, le culte du travail, et criant la
nostalgie du dracin, le regret du paysan qui ne pourra pas soigner sa terre, la
Claude MORGAN, Dfense de lhrosme , Les lettres franaises, n 91, 18 janvier 1946 ; Chroniques des Lettres
franaises, op. cit., t. II ( La fin dun monde ), p. 143.
45
Des textes comme Le choix de Sophie de William Styron (1981), et surtout Fragments. Une enfance (1939-1948)
[Bruchstcke. Aus einer Kindheit] de Binjamin Wilkomirski (1996) tmoignent bien que le gnocide juif a russi
acqurir ce statut de matire littraire.
44
36
souffrance des fiancs spars ? Que pourrait-on tirer de rcits dont laction
politique se rsume souvent faire des blagues aux Allemands, se mettre au garde-vous pour clbrer le 11 Novembre, ou suivre un chef comme sil tait la fois
martyr et sauveur, pre et patrie, marchal puis gnral ? Que pourrait-on encore
tirer de la souffrance, de la rigolade, de la camaraderie, comme valeurs constitutives
de notre socit, de notre existence ? Je pose ces questions un peu brutalement, parce
quelles permettent dclairer certaines raisons de loubli de lexprience-P.G. par la
socit franaise, et certaines images forges par les P.G. eux-mmes de ce
que fut la captivit. Jean Vdrine rapporte un pisode qui me parat significatif de la
mentalit de beaucoup de P.G. pendant la guerre. Reus officiellement le 14 janvier
1943 par Ptain, en tant quanciens captifs rapatris, Vdrine et deux autres de ses
anciens compagnons offrent un cadeau au Marchal :
Nous lui offrmes ensuite un message remis par les copains du camp et un prsent
tout fait symbolique. Il sagissait dun morceau de pavillon franais qui avait t hiss
impromptu sur le camp [stalag VIII C], le 1er mai 1942, et qui avait 11 mtres de longueur
sur 4 ou 5 de largeur. Ce genre dexploit parat drisoire et anachronique. Et pourtant, cela
avait, lpoque, beaucoup de signification personnelle et collective. Ce dfi comportait des
risques. Lide de hisser les couleurs la barbe des Allemands avait t prise par les
dirigeant franais du camp et nous y avions associ, dans le secret, de trs nombreux
camarades : des centaines de mouchoirs furent collects, ports secrtement teindre en
bleu ou en rouge en ville, ensuite cousus la nuit tout ensemble. Onze mtres sur quatre, il
faut le faire ! Et ce pavillon qui montait dans le ciel de Sagan, ctait quelque chose pour le
moral des milliers de prisonniers qui en avaient marre de la captivit, de lexil, de la guerre,
des nazis et dun peu de tout ! Ils staient runis volontairement raison de 90 % des
effectifs du camp pour cette crmonie patriotique .
Ctait un morceau de ce drapeau que les camarades mavaient charg doffrir au
Marchal, et les menuisiers du camp avaient fabriqu, pour contenir et offrir ce tmoignage,
un coffret de marqueterie qui tait, en ralit, fait de planches de sapin des caisses des
colis Ptain . Notre cadeau fut apprci sa juste valeur.46
En faisant ce tmoignage presque quarante ans aprs les faits, Vdrine reconnat
que le symbole de ce drapeau ne peut plus avoir le mme sens laube des annes
1980 quen 1943. Il y a un peu de nostalgie dans ce tmoignage-l, tout autant sans
doute que de tentative de justification de son engagement ptainiste. Comment un
acte aussi charg de sens en 1943 a-t-il pu perdre toute sa puissance symbolique ?
Cest que le rapport des Franais leur patrie a chang. Les annes daprs-guerre,
les guerres de dcolonisation, Mai 68, et la mondialisation des changes
46
38
P.G. font lexprience de cette unit, mais en plus, ils sen font les chantres les plus
puissants, du fait mme de leur exil. Et cest prcisment cette unit, ce dsir dunit
que les P.G. ont tent de transmettre la mtropole, de vive voix ou dans leurs
rcits. Toutes les valeurs spcifiques de la captivit, toutes les leons en tirer,
quelles soient lues par les ptainistes ou par les rsistants, sont relier cette ide
dunit franaise. Vdrine est alors un chantre parfait de ce dsir dunit, lui qui
russit articuler sans heurts son engagement ptainiste et son engagement rsistant.
Nest-il pas la preuve mme que les P.G. ont russi lunit franaise, par-del les
divergences dordre idologique ? Vdrine mais aussi Francis Ambrire, Jean Guitton,
et bien dautres ne cessent de pointer le danger que reprsentent les engagements
idologiques des uns et des autres. Mais, disent-ils, lunit du peuple et du pays
parvient tout de mme, en captivit, transcender ces divergences.
Voil le grand hritage de la captivit que dfendent les P.G. : loppression et
lexil ne font que renforcer lunit du peuple franais et de son pays ; la captivit na
pas abattu les Franais, elle les a au contraire ressouds, elle leur a fait prendre
conscience de cette force fondamentale qui les reliait les uns aux autres, et qui leur a
permis de vivre ensemble cette pnible preuve. On comprend alors que
lexprience-P.G. se veuille un ferment politique pour la socit daprs-guerre au
sens o la/le politique est ce travail qui a pour but de faire vivre des individus
ensemble. Politique, lexprience-P.G. lest assurment, en tant que pratique (nous
avons russi pendant cinq ans vivre ensemble, malgr toutes nos divergences),
mais aussi en tant que thorie (notre vivre-ensemble est un modle possible pour
cette France qui revit). Les conditions historiques et politiques daprs-guerre
semblent mme particulirement favorables lcoute dun tel discours dunit :
Charles de Gaulle nintitule-t-il pas le deuxime tome de ses mmoires Lunit ?49
Et un peu avant lui, le marchal Ptain ne prnait-il pas la rconciliation du peuple
tout entier avec son sol, derrire sa noble figure de sage vieillard, et dans loubli des
querelles parlementaristes ? Enfin, la masse humaine que reprsentent les P.G. nestelle pas la preuve de la validit de ce modle de valeurs expriment en captivit ?
Mais alors, si tous ces facteurs sont runis, pourquoi lexprience-P.G. et les
valeurs quelle dfend sont-elles aussi peu prsentes dans laprs-guerre ? Pourquoi
49
41
Ces images-l existent bel et bien, et resurgissent de temps en temps, mais elles
ne psent pas grand-chose face aux reprsentations des autres ralits de la Seconde
Guerre mondiale : les batailles militaires, la Rsistance, la dportation, lOccupation.
Il ne sagit pas de critiquer ici la prminence ou la domination de ces mmoires-l,
mais plutt dessayer de comprendre pourquoi la mmoire de la captivit na jamais
vraiment russi se mnager un espace dans un champ pourtant en expansion. Nat-on pas multipli, depuis les annes 1980, les rcits, les tudes, les missions, les
documentaires et les fictions sur la Seconde Guerre mondiale ? La liste de Schindler, la
bombe atomique, le Gnral de Gaulle, Si cest un homme et Lespce humaine ne font-ils
pas partie des balises de notre modernit occidentale ? Peut-on en dire autant de La
vache et le prisonnier, des Grandes vacances, ou des Indomptables du Gnral Le Brigant ?
En termes littraires pourtant, les textes de Gurin, dHyvernaud, de Calet, de
Gascar53 ou de Vialatte pourraient prtendre correspondre aux critres de la
modernit (et bien plus, sans aucun doute, que ceux de Perret ou dAmbrire)
mais l encore qui les lit ? qui les connat ? Que reste-t-il des signes envoys par les
P.G. ? Circulent-ils encore aujourdhui ? Sans doute, mais pas ncessairement
comme lauraient souhait les captifs : au dbut des annes 1980, il y avait
Bordeaux un groupe de punk-rock indpendant nomm Stalag. La rfrence faite la
captivit est sans doute mettre en rapport avec un clbre groupe anglais de la
mme poque, Joy Division, dont le nom voquait les quartiers de prostitu(e)s dans
les camps de concentration. Cette ironie acide sur lhritage et limagerie de la
Seconde Guerre mondiale me semble typique des annes 1980.54
Lamertume et la peur de ne pas tre couts et dtre oublis par la socit
franaise percent souvent dans les rcits de captivit que jai pu tudier. Franois
Cochet parle ce propos de la mmoire corche des captifs de lan 40 55. Ce sont des
sentiments auxquels jai essay dtre attentif dans cette tude. Si les rcits de
captivit ne peuvent aujourdhui pas construire grand-chose pour les individus et les
socits, il ne sagit pas notre tour de les ignorer. Ce quils nous disent, et ce quils
ne nous disent pas (parce quils ne le veulent ou ne le peuvent pas) est prcieux
Pierre GASCAR, Le temps des morts, Paris, Gallimard, 1953.
Il existe Bordeaux, la mme poque, un groupe nomm STO. [Link]
55
Franois COCHET, Des retours dcals. Les P.G. et les requis du travail , in Actes du colloque
Rsistances Retours Renaissances , op. cit., p. 151.
53
54
42
aujourdhui parce que ces voix ont t jusquici peu entendues ou peu coutes.
Ces voix nous sont notamment prcieuses, parce quelles dessinent toutes un
envers du mythe de la Rsistance . Que ce soient les rcits de ceux qui nont pas
agi dans la Rsistance, en se laissant plus ou moins submerger par lvnement, ou
bien ceux qui ont prfr suivre le Marchal plutt que le Gnral, ou encore ceux
qui ont tent, sur leur retour, de rattraper le train de la Rsistance tous
tmoignent plus ou moins, et chacun leur manire, dun idal politique qui devait se
positionner face la prsence massive de lidal de la Rsistance. Pour diverses
raisons que jexposerai en dtail, lhistoire de la captivit et celle de ses rcits est
alors lire en regard de celle de la Rsistance et des autres internements de la
Seconde Guerre mondiale.
Cest pourquoi la question qui hante les rcits de captivit de 1940
jusquaujourdhui est la question de la place : quelle place me reste-t-il, si je nai pas
pu/su tre rsistant ? Quelle place de pre me reste-t-il quand toute la place du pre
et du grand-pre est dj prise par le marchal Ptain ?56 Quelle place me reste-t-il
quand la socit franaise, et ma famille, et mes enfants, ont continu sans moi, en
dpit de mon absence ?, etc. En dautres termes : quel rcit de captivit dois-je crire pour
(re)trouver ma place dans la socit franaise ? Cette question de la place se double de la
question de lidentit : Comment montrer que la captivit ma/ne ma pas chang ?
Comment concilier mon identit dhomme et de P.G. ? Comment faire entendre la
singularit de mon identit de P.G. ? Comment fusionner mon identit de P.G. avec
celle de la France qui se (re)construit ? Comment faire pour que mon identit de
P.G. ne soit pas laisse de ct dans cette France en reconstruction ? En dautres
termes : quel rcit de captivit dois-je crire pour que la socit franaise accepte mon identit de
P.G ?
En dernire analyse, la proccupation fondamentale qui ressort des rcits de
captivit, quils soient ptainistes, gaullistes, et mme lorsquils chappent ces
distinctions, est que les rcits de captivit puissent tmoigner au monde que les P.G.
sont vivants. La revue ponyme (Les vivants) qui parat en 1944-1945 condense au
France, coute ce vieil homme sur toi qui se penche et qui te parle comme un pre. (Paul Claudel, 1940, cit dans
Images de la France de Vichy 1940-1944, Paris, La Documentation franaise, 1988, pp. 18-19.) Voir aussi Grard
MILLER, Les pousse-au-jouir du marchal Ptain, Paris, Le Seuil, coll. Points Essais , 2004, pp. 55-57, ch. Notre
pre .
56
43
45
dploiement de 1940 1953) aux discours et aux gestes qui lentourent. Les lignes
de force qui caractrisent la captivit ne proviennent pas toutes de la captivit ellemme, mais se nourrissent souvent des modes de pense et de perception du monde
qui accompagnent les P.G. : ainsi, lide dunion (politique, sociale, de lhomme et du
monde, etc.) qui, dveloppe conjointement par les idologies rsistante et
ptainiste, se retrouve, transforme et digre, dans les rcits de captivit59.
Retrouver lesprit dune poque est une tche ardue lorsque lon sait que
beaucoup de prsupposs de la pense franais durant la guerre (patriotisme, unit
nationale, souvenirs de la Grande Guerre, etc.) ont disparu aujourdhui, emports
dans la faille irrparable du temps, ou bien critiqus, dconstruits, et remplacs par
dautres systmes de valeurs. Je crois, avec lhistorien de lart Federico Zeri qu
[] une uvre dart ancienne, on peut sefforcer de limiter, mais on ne russira jamais
la comprendre dans sa complexit []. Il existe des lments dsormais incomprhensibles
[]. Toute uvre dart peut tre lue diffrents niveaux, et au-del du niveau formel [], il
existe des allusions, des connotations qui sont mortes jamais. Le pass est mort pour
toujours. [] Benedetto Croce disait : Toute lhistoire est histoire contemporaine. Nous
voyons la problmatique du monde ancien, son aspect, avec notre sensibilit.60
Retrouver lesprit du temps est alors une tche impossible, mais qui peut
toutefois se tenter, si lon se contente de sen approcher le plus possible, et avec
humilit. Pour cette raison, ce travail essaie dtre attentif aux lieux communs, cest-dire aux lieux primordiaux de langage et de pense qui sont partags par une
communaut, aussi grossiers, faux, mal penss, pervers soient-ils. Envisager avec le
plus grand srieux que la France est une personne (et une femme, par surcrot), que
les Allemands sont des gaillards congnitalement lourds et mal dgrossis61 alors que
les Franais sont sducteurs, spirituels et dbrouillards, voil qui sans aucun doute
ne rsiste ni la rationalit critique ni une thique de laccueil de lautre (la femme,
ltranger, le compatriote) dans sa diffrence ontologique. Mais ce sont toutefois des
convictions que nos anctres les captifs manquaient rarement dexprimer et de
transmettre, et quil me semble donc importer dintgrer ce travail.
Ce champ dtude a dvoil, tout au long de mes forages successifs, ses
implications et surtout ses enjeux. Ce sont ces enjeux qui me paraissent constituer
Voir infra, ch. Union/unit , p. 169.
Federico ZERI, Conversations sur lart de lire lart, Paris, Rivages, 1988, pp. 74 et 157.
61
Voir Patrick OUREDNIK, Europeana. Une brve histoire du XXe sicle, Paris, Allia, 2004.
59
60
46
de
la
ralit
humaine ;
voil
un
ensemble
littraire
qui,
Mais, concrtement, que craint la littrature ? Sur ces enjeux de ralit, je renvoie au trs stimulant ouvrage
de Jacques DERRIDA, Limited Inc., op. cit.
63
Jai notamment enseign, de 2004 2006, un cours de Littrature Gnrale et Compare lUniversit
Rennes 2, intitul : Introduction aux littratures europennes : histoire des perdants , o je proposais aux
tudiants de Licence 1 danalyser les facteurs doubli et de reconnaissance de textes littraires. Il sagissait
dtre aussi attentif des facteurs externes (historiques, politiques, sociaux, biographiques, etc.) qu des
facteurs internes (matrise ou non des techniques littraires, thmes, style, vision du monde, idologie, talent,
puissance, etc.). Le travail tait cens questionner les prsupposs esthtiques et idologiques de lhistoire
littraire telle quelle scrit et se transmet lcole jusqu luniversit et dans les mdias et ceux, aussi, et
des tudiants.
47
les mmes critres luvre de Marcel Proust et celle dAbel Hermant ou dHenry
Bordeaux ? Peut-on juger avec les mmes outils les livres de Daniel Pennac et ceux
de Christian Prigent64 ? Il y a des cas nombreux dans la production littraire
mondiale, o il est plus juste et plus intressant de saisir les textes par un autre
endroit que celui de la question de la valeur littraire.
En consquence, vouloir faire des auteurs des rcits de captivit des gnies
injustement oublis pour de viles raisons idologiques ou des pesanteurs
dacadmisme esthtique tait un leurre... Vouloir trouver une valeur littraire l o il
ny en avait peut-tre pas ferait quen dfinitive les textes eux-mmes se plieraient
loutil danalyse, ce qui est une solution dangereuse. Certains rares textes du corpus
peuvent cependant affronter la question de la valeur, sans en ressortir broys, une
nouvelle fois, par lhistoire littraire : ceux de Raymond Gurin, dHenri Calet,
dAlexandre Vialatte, de la revue Les vivants, et surtout La peau et les os de Georges
Hyvernaud. Toutefois jai essay de ne pas tomber dans ce risque inhrent toute
revie littraire, de vouloir refaire lhistoire littraire mme si celle-ci est
galement une construction idologique , et de remplacer les valeurs dominantes
institues par des valeurs minoritaires qui deviendraient leur tour dominantes.
*
Aprs avoir tudi ces rcits de captivit, jen suis arriv une conclusion, provisoire
et encore fragile, qui constitue pour moi aujourdhui une profession de foi
littraire. Je crois que lenjeu principal de la littrature est de tmoigner de lhumain,
et daccueillir, le plus possible, toutes les puissances de vie humaine, aussi unheimlich
soient-elles. La littrature se rvle ici comme une affaire de singularit, de
description et daccueil de la singularit des expriences humaines. En ce sens, elle
pose constamment des questions esthtiques, thiques, politiques humaines. La
littrature de captivit parce que lvnement a imprim son sceau sur ceux qui
lont crite entre souvent dans ce champ humain, plus ou moins adroitement, ou
lgamment. Bien sr, elle nest pas la seule littrature humaine qui ait t crite !
Christian PRIGENT, Grand-mre Ququette, P.O.L., 2003 ; Le professeur, Al Dante, 2001 ; Ceux qui merdRent,
P.O.L., 2000 ; etc. Daniel PENNAC, La fe carabine, Gallimard, 1987, La petite marchande de prose, Gallimard, 1989 ;
Comme un roman, Gallimard, 1992 ; etc.
64
48
Roland BARTHES, La chambre claire. Note sur la photographie, Paris, Cahiers du Cinma/Gallimard/Le Seuil,
1980, p. 184.
65
49
50
PREMIRE PARTIE
HISTOIRE, LITTRATURE ET
IDOLOGIE CAPTIVES
51
I. HISTOIRE ET LITTRATURE :
PRSUPPOSS POUR LANALYSE
INTRODUCTION
Le fil de mes recherches ma montr que la captivit na pas toujours t 66 un sujet
totalement laiss pour compte dans la production littraire et historique franaise de
la seconde moiti du
XX
textes qui voquent la captivit et attestent ainsi quelle fut une exprience massive
pour la population franaise. Pour autant, le partage de cette exprience na pas t
aussi massif. Les vocations de la captivit dans la littrature sur cette priode sont
pour la plupart rapides, lgres, et mles dautres. La captivit durant la Seconde
Guerre mondiale nest pas un sujet tabou de la conscience collective franaise, mais
plutt un phnomne parmi dautres de cette poque si trouble (et troublante). La
captivit nest pas parvenue se poser comme un lieu crucial dhistoire, de mmoire
et de rflexion sur le champ de la Seconde Guerre mondiale. Elle na pas acquis,
comme la dportation raciale, la Rsistance, et mme la Collaboration, le statut de
ralit identifiable et partageable par tous. Lorsquaujourdhui en France lon voque
la Rsistance, la dportation raciale ou la collaboration, il y a toujours par rapport
ces sujets (mais pour combien de temps encore ?) des ractions, et des prises de
position. Les travaux innombrables des historiens, des intellectuels, des enseignants,
des crivains ont russi transmettre ces expriences la conscience collective et
individuelle des Franais.67 Ces ralits de la Seconde Guerre mondiale font partie de
Comme je le supposais il y a quelques annes, au moment de dbuter mon D.E.A. : Rcits de captivit des
prisonniers de guerre franais de la Seconde Guerre mondiale : analyses et interprtations autour dune
digestion difficile , mmoire de D.E.A. de Littrature franaise, sous la direction de Michle Touret,
Universit Rennes 2, 2002.
67
Que ce soit grce des tudes sur les structures et les conditions de ces ralits (J.-P. Azma, A. Gurin,
66
52
notre mmoire et de notre fonds culturel communs. On peut, par exemple, encore
faire des blagues sur cette priode ou traiter Jean-Marie Le Pen de nazi , ou bien
dans les manifestations anti-C.P.E., les C.R.S. de S.S. , et comparer le C.P.E. au
S.T.O Le gnocide juif et le couple Rsistance/Collaboration sont devenus en
France les ralits les plus marquantes du champ de la Seconde Guerre mondiale,
parce quils posent trs fortement des questions dthique individuelle et collective
qui travaillent encore notre conscience post-moderne. Ces ralits nous servent
encore de modles ou de repoussoirs, de balises de rflexion et de positionnement
face au monde contemporain.
Le moins que lon puisse dire, cest quil nen va pas de mme pour la captivit
de guerre des soldats franais. Aprs avoir t de 1940 1945 au cur des
proccupations franaises, elle est aujourdhui une figure fort discrte de lhistoire et
de la mmoire franaises de la Seconde Guerre mondiale. La captivit ny est pas
inexistante. Mais elle est dlaye dans ce gigantesque champ vnementiel dont on
na toujours pas russi faire le tour et puiser les enjeux. Les P.G. ne sont souvent,
dans les textes publis aprs la Libration jusquaujourdhui, que des figures
spectrales, pas mme effrayantes comme le furent en revanche les dports
politiques et raciaux , qui brillent, comme on dit, surtout par leur absence. titre
dexemple, dans les manuels scolaires actuels des classes de 3e, les P.G. occupent au
mieux quelques lignes, quand le gnocide juif et la rsistance en occupent plusieurs
pages.68 Autre exemple, le site internet du Centre Rgional de Documentation
Pdagogique (C.R.D.P.) de Reims, proposant des pages sur lenseignement de la
Seconde Guerre mondiale, fournit des entres sur La dportation et le systme
concentrationnaire , Vichy et les Juifs , La Rsistance en France , mais aucune
sur les P.G., qui ne sont cits que deux fois dans lensemble des pages.69
R. Hilberg), des tudes dopinion (Ph. Burrin, P. Laborie), ou encore des rflexions sur leur traabilit
et leur mmoire tout au long de la fin du XXe sicle (A. Wieviorka, J. Cotillon). Les textes de Pierre VidalNaquet qui, dhistorien de la Grce antique, devint le porte-parole franais de la lutte contre le rvisionnisme,
ne sont pas les moins importants cet gard, parce quils montrent que le gnocide reste, depuis plus de 60
ans, dune brlante actualit.
68
Par exemple : V. ADOUMI (dir.), Histoire Gographie 3e, Paris, Hachette ducation, 2007 : 1,8 million de soldats
franais restent prisonniers en Allemagne. (p. 125) / 8 pages sur le sort des Juifs / 5 pages sur la Rsistance.
Sbastien COTE, Armelle FELLAHI (dir.), Histoire Gographie 3e, Paris, Nathan, 2007 : pas un mot sur les P.G. / 4
pages sur le sort des Juifs / 6 pages sur la Rsistance. ric CHAUDRON, Rmy KNAFOU (dir.), Histoire Gographie
3e, Paris, Belin, 2007 : pas un mot sur les P.G. / 5 pages sur le sort des Juifs / 5 pages sur la Rsistance. Etc.
69
Exception faite dune page de liens trs fournie, o lon trouve de nombreuses rfrences aux articles et
ouvrages de Franois Cochet, Yves Durand et Sarah Fishman ([Link] et pages relies). [visit le 7.11.06]
53
Sur certains sites internet tenus par des associations danciens combattants,
lhistoire de la captivit est troitement lie lengagement rsistant, celle-ci
englobant celle-l.70 Cependant, depuis quinternet est devenu un lieu pratique de
transmission de la mmoire personnelle et collective, de plus en plus de pages
personnelles voquent la captivit. Ainsi, le site Les mmoires de Robert
Legros (1917-2000) fut ralis par les enfants de R. Legros, partir du journal de
guerre que leur pre avait tenu, puis rcrit dans les annes 1990.71
Sur le plan littraire, la captivit est souvent noye dans un rcit plus vaste. Lun
des exemples les plus frappants est La route des Flandres de Claude Simon, o la
captivit nest quune parenthse dans le rcit proprement parler, car les signes
typographiques des parenthses ouvrent et ferment la narration de la captivit.72 Le
roman de Simon est dailleurs un gigantesque creuset de mmoire o bouillonnent
des flux de ralits qui se mlent constamment les unes aux autres.
Claude Roy, ancien P.G. vad comme Claude Simon, rgle sa manire sa
captivit dans un des tomes de son autobiographie, Moi je.73 Fait prisonnier en juin
1940, et envoy au frontstalag 240 Verdun, Roy est enrl par les Allemands dans
un kommando de main-duvre agricole, pour soccuper de la moisson. La captivit
de Roy est courte ; et sa libration nest due qu son initiative personnelle : ayant
rencontr une jeune fille, Marie D., qui il fait lamour dans des greniers foin, il
dcide de svader grce son aide. Le 3 octobre 1940, il passe sous les barbels, se
cache dans une casemate de 1914-1918 enterre dans un champ, o il passe trentesix heures avant que Marie D. le retrouve et lui apporte des vtements civils. Et cest
tout : la captivit de Roy aura dur trois mois, et tient sur six pages trs belles au
demeurant du premier tome de son autobiographie en sept volumes.74 Le
chapitre suivant, racontant son retour Paris, souvre sur cette remarque :
54
[] je ne savais pas du tout o jallais. Je savais un peu o jtais. O jen tais, beaucoup
moins. Jusque-l, javais t acteur (mettons : figurant) dans des vnements historiques :
attente de la guerre, guerre ; attente de la dfaite, dfaite ; attente de svader, vasion.75
Ibid., p. 295.
Marc-Olivier BARUCH (dir.), Une poigne de misrables. Lpuration de la socit franaise aprs la Seconde Guerre
mondiale, Paris, Fayard, coll. Pour une histoire du XXe sicle , 2003.
77
Un exemple intressant contredit ces hypothses : celui des P.G. russes, qui furent pour 3 300 000 dentre
eux, extermins par les Allemands, et dont, en France, on parle trs peu. Lintensit de la souffrance et le
nombre phnomnal ne sont donc pas des critres suffisants pour entrer dans les proccupations historiques.
Sajoute cela cependant le fait que lU.R.S.S. na jamais tent de valoriser cette extermination : bien plus,
lArme rouge, librant ses compatriotes dans les stalags et les oflags, les envoyait aussitt dans les goulags.
Il ny a donc pas eu de dynamique de mmoire lance par ltat sovitique, qui aurait pu donner lieu des
tudes et un intrt partageable.
75
76
55
LE POIDS DE LA RALIT
tudier les rcits de captivit des prisonniers de guerre franais de la Seconde
Guerre mondiale implique un certain rapport vis--vis de la ralit historique. Il me
semble particulirement important de lier ces rcits avec les circonstances
historiques dans lesquelles ils ont t produits. Les rcits de captivit sont pris dans
un contexte historique, politique, littraire, sociologique quil convient, autant que
faire se peut, de ne jamais oublier. Les conditions de production et de rception de
ces textes sont dterminantes pour leur comprhension. On peut certes saisir ces
rcits comme des textes purs , dtachs de tout contexte (si ce nest celui de qui
les saisit quil lavoue ou non). Mais le rseau de significations quils dgageraient
alors en serait certainement appauvri, beaucoup plus sans doute que pour des textes
dont la valeur littraire est bien moins incertaine. On peut ainsi, sans trop de
problmes, saisir limportance et lintrt des uvres de Proust et de Rimbaud sans rien
connatre du contexte dans lequel elles ont t produites ; cest beaucoup plus
difficile pour les uvres de Francis Ambrire ou de Jean Guitton. Bien plus, la revue
Les vivants, dont la valeur littraire parat aujourdhui indniable78, souhaita tre une
revue phmre de fait, elle le fut, avec seulement trois numros de 1944 1945
, pour pouvoir faire natre publiquement une littrature des camps, dans lurgence 79. La
comprhension de cette dmarche si particulire, qui nous fait part dun fort dsir
dhistoricit, ncessite en retour une forte recontextualisation des conditions
(historiques, littraires et politiques) de production et de rception de ces textes.80
Mais histoire et politique ne servent pas uniquement de contexte de production
ou de rception de ces rcits. Si les donnes historiques et politiques me semblent si
importantes, cest quelles constituent galement la matire mme des rcits de
captivit. Contexte et matire sont ainsi intrinsquement lis. Les rcits de captivit
parlent sans cesse des vnements historiques et politiques, et du rapport dindividus
Y ont offici entre autres Pierre Bost, Robert Antelme, Georges Duhamel, Pierre Berger, Pierre Mathias,
Jules Lorquin, Philippe Dumaine. Tous ntaient pas des crivains de mtier , mais portaient cependant une
trs haute exigence esthtique, en comparaison de la grande masse des crits de la littrature
concentrationnaire de cette poque.
79
Michle TOURET, Les vivants, revue phmre pour une littrature ncessaire , in Bruno CURATOLO, Jacques
POIRIER (dir.), La chronique littraire, Dijon, ditions universitaires de Dijon, 2006.
80
Cela tant pos, je ne mempcherai pas pour autant de dtacher, de temps autre, certains de ces rcits de
leur contexte, afin den mieux faire ressortir certains aspects intressants et importants qui napparatraient
pas si clairement par ailleurs.
78
56
ces ralits humaines. Bien plus ces rcits tmoignent tous dun dsir de participer
de lhistoire, de la politique, du monde ; ils tmoignent tous dun dsir dintgrer la vie
individuelle et collective. Les rcits de captivit sont un moyen pour les P.G. de
revenir la vie, et au monde normal . Cest pourquoi ils y intgrent les lments
du monde quils pourraient partager avec ceux qui nont pas t captifs : la guerre, la
souffrance de la dbcle, la haine des nazis, les joies de la victoire et de la libration,
etc.
Enfin, les vnements (la dfaite, la captivit, la guerre, la collaboration, la
Rsistance, etc.), en plus dtre la matire des rcits de captivit, sont aussi leur
raison dtre. crire un rcit de captivit, cest la fois voquer lvnement de la
captivit (et des vnements qui lui sont lis), et pouvoir faire face lvnement.
Cest enfin pouvoir tenir debout face lvnement. crire un rcit de captivit, cest tenter
de saisir la captivit et tenter de ne pas se laisser submerger, amollir par elle ; cest se
rapproprier lvnement de la captivit et lui faire face, grce au travail dcriture et de
pense de lvnement. Jtudierai en dtail les diverses modalits de cette
rappropriation ; jessaierai par ailleurs de montrer quil y a une part
dinappropriable dans lvnement qui chappe parfois aux rcits, et que cest peuttre prcisment dans cet inappropriable que se situe le cur de la captivit.
Ce travail ne soccupera pas de pointer la fidlit ou la trahison de la
ralit historique par les rcits mme si la fidlit la ralit historique est un des
prsupposs de la quasi totalit des rcits. Il sagira plutt de voir comment les rcits
(di-)grent les vnements de cette ralit travers les rcits. Quels outils choisissentils pour en rendre compte ? Quels sont les aspects mis en avant par les rcits ?
Quels sont ceux qui sont occults, consciemment ou non ? Etc. En ce sens, ce
travail est littraire plus quhistorien. Je ntudierai pas ce qua t la captivit pour
les P.G. : cest le travail de lhistorien, en collaboration avec le P.G. lui-mme. Je
ntudierai pas non plus comment les P.G. ont vcu leur captivit : cest le travail du
chercheur en psychologie ou peut-tre seulement le travail du P.G. lui-mme, pour
lui-mme. Mon travail tentera en revanche dobserver ce que les rcits de captivit,
et pas seulement leurs auteurs, disent sur la captivit et le monde qui la cre. Il
tudiera la langue et la structure de ces rcits.
Il tentera galement un rcit symbolique de la captivit : une mise en relation de
57
XX
58
monde suppose quil existe donc un monde, une ralit, qui prcde le texte : soit,
nous voil rassurs. Le texte se saisit de ce monde, de cette ralit, il en fait ce quil
veut, et/ou ce quil peut. Il le trahit ou lui est fidle , suivant les prsupposs
esthtiques et idologiques qui le guident, mais il nen est pas le crateur. Aucun des
rcits que jai tudis na le dsir conscient, du moins de se sparer du monde,
de la ralit des faits advenus pendant la dfaite et la captivit.
Dans Lre du tmoin, lhistorienne Annette Wieviorka pose de faon claire la
distinction entre une vrit historique et une vrit littraire , pointant que
lhistorien et lcrivain nont pas le mme rapport aux faits :
Quand [lhistorien] sentretient avec un crivain, il doit savoir que lcrivain nest pas
comme lui, en qute dune ralit factuelle, positiviste, mais dune vrit littraire, autre, et
que lcrivain utilise pour crire les schmes qui se trouvent dans la littrature elle-mme,
quitte les subvertir. Lcrivain crit dans la littrature, et partir de la littrature.82
Il me semble quant moi que pour ce corpus des rcits de captivit mais je
ferai la mme remarque pour le corpus de rcits de dportation qutudie Annette
Wieviorka , le poids de la ralit, du monde et de lhistoire sur les hommes, sont
tels que les structures et les fonctions des textes en subissent profondment
lempreinte. On peut sans danger rester dans le monde de la littrature si, dans
lOccident conomie capitaliste, lon fait un roman de science-fiction, ou un
recueil de posie avec des rimes en x . Cest plus difficile, dj, si lcriture est
vcue ce qui arrive souvent comme une thrapie personnelle. Cest un exploit
lorsque lvnement historique est tel quil conditionne chaque instant, chaque geste
et chaque pense des individus qui crivent. Le gnocide juif est un de ces cas
extrmes ; la captivit, dans une moindre mesure, me semble ltre aussi.
La littrature de captivit (Hyvernaud, Gurin, Ambrire, Vialatte mme, et
dautres) est alors moins proccupe de subvertir la ralit (en construisant un rel
subversif, par exemple) que dadopter face elle une attitude de fidlit. Comme je le
disais plus haut, cette fidlit mintresse peu dans son rapport aux faits eux-mmes.
Elle mintresse bien plus cependant dans sa volont par rapport au rel et dans son
implication et ses effets esthtiques, thiques et idologiques. Bien sr, la
transparence dune criture qui pourrait, avec ou sans travail, dans sa sincrit ou
82
son exactitude, rendre la ralit telle quelle est, relve de lillusion positiviste ou
mystique. Bien sr, Georges Hyvernaud, Raymond Gurin, Alexandre Vialatte ont
truff leurs textes de motifs littraires qui donneraient raison la formule lcrivain
crit dans la littrature, et partir de la littrature . Mais il ne faut pas confondre loutil et
la fonction. Les textes de mon corpus disposent de nombreux outils qui leur
permettent daccomplir les fonctions que leur auteur leur assigne. Pourquoi
donnerait-on alors plus dimportance et de valeur aux rfrences implicites au retour
dUlysse au dbut de La peau et les os qu la tarte aux fraises, spcialit de Ginette ,
qui cristallise parfaitement lcart du narrateur de Georges Hyvernaud par rapport
au monde dans lequel il revient ?83 Pourquoi, pour le formuler autrement, la
littrature serait-elle la seule nourriture primordiale de lcrivain ? Sil existe bien une
tradition de rcits de captivit antrieurs la Seconde Guerre mondiale 84, il nest pas
sr que ceux-ci soient les modles uniques des rcits de 1940-1953. La ralit
prsente, les conditions prsentes, littraires, idologiques, historiques et aussi les
capacits des auteurs inventer, cest--dire ne pas suivre des modles
prexistants jouent un rle particulirement important dans lcriture de ces
rcits ; je tcherai de le montrer85. Cest pourquoi je fais ici le choix de porter
attention toutes sortes dlments textuels, paratextuels, et contextuels, de quelque
provenance quils soient, et qui permettent didentifier une vision du monde collective et
individuelle, une pense non rationnelle, mais symbolique, au principe dune uvre. 86 Ce travail
permettra donc aussi de faire merger un (si ce nest le) grand rcit 87 de la captivit,
constitu par lensemble des rcits tudis.
Cela tant dit, il arrive souvent que les rcits, dans les faits, produisent des
tentatives de fuite de cette ralit : il faut donc bien que je mesure les motivations
et les implications de ce genre de comportements, sans les nier. Lattention que je
souhaite porter la langue des rcits est autant loccasion dcouter ce qui est dit que
ce qui nest pas dit, ce quon ne peut pas ou quon prfre ne pas dire. : les creux de la
Georges HYVERNAUD, La peau et les os, op. cit., pp. 15 et 25.
Voir velyne GAYME, Limage des prisonniers de guerre franais de la Seconde Guerre mondiale : 19402000 , op. cit., pp. 35 sqq.
85
Voir infra, ch. Questions gnriques , p. 193 sqq.
86
Antoine COMPAGNON, Le Dmon de la thorie. Littrature et sens commun, Paris, Le Seuil, coll. Point Essais ,
2001, p. 220.
87
Nicolas BEAUPR, crire en guerre, crire la guerre. France-Allemagne 1914-1920, Paris, C.N.R.S. ditions, coll.
C.N.R.S. Histoire , 2006, p. 22.
83
84
60
captivit et ses points aveugles. En comparant les rcits entre eux, jai pu remarquer par
exemple que, bien que la captivit ait offert un contexte fort propice leur
dveloppement (cinq ans de promiscuit de mles en manque daffection et de
sexualit), lhomosexualit et la masturbation sont, sans grande surprise dailleurs,
des ralits trs rarement voques dans les rcits88. Inversement, la prsence quasi
systmatique dpisodes o les P.G. jouent des tours pendables leurs gardiens
allemands ma alert sur la possibilit dy voir une tentative dinsertion dans laction
et lhistoire rsistante. En figurant ces pisodes dans leurs rcits, les P.G. veulent
nous signifier quils ont eux aussi, leur manire, rsist lennemi nazi : ces
pisodes ont ainsi une fonction de lgitimation de leur exprience de captif, sous la
bannire rsistante.
Certaines ralits de la captivit sont donc tues, et dautres mises en avant, parce
quil existe souvent dans les rcits un projet de sens qui les guide. Le rcit est la
plupart du temps, si ce nest toujours, loccasion pour les P.G. de se rapproprier
lvnement de la captivit (et travers lui, celui de la dfaite). Cette rsistance
lvnement rsistance a posteriori se fait souvent en construisant un sens
lvnement, en examinant ses causes, et en lui attribuant une finalit. Parfois mme,
nous avons affaire une vritable tlologie de la captivit. Par exemple, en
effectuant de toute la ralit de la captivit une lecture ptainiste en trouvant la
dfaite des causes de dcadence et damollissement de la socit franaise, et en
lisant dans les moindres phnomnes de la captivit les ferments dune politique de
redressement de la France , le Journal de captivit de Jean Guitton ne laisse pas les
faits de la captivit exister en dehors de cette tlologie.89 Toute la captivit vcue
par Guitton est lue travers ce puissant prisme de pense politique et mtaphysique
quil dveloppe dans son texte.
On retrouve plus souvent lhomosexualit dans les rcits de dportation, mais celle-ci est gnralement
associe aux gardiens et aux Kapos, et non aux dtenus : ltat des corps de ceux-ci fait que les fonctions
sexuelles ne peuvent gure plus tre assures. En outre, lhomosexualit est souvent vcue comme un vice,
une inclination que partagent les bourreaux et ceux qui leurs sont volontairement soumis. Dans Lespce
humaine, le dport Flix a des cuisses presque normales et propres (ce qui fait de lui un privilgi du camp) et
donne une patate un petit dport malingre pour que celui-ci couche avec lui ; plus loin Paul dnonce Flix
aux S.S., parce que lui-mme couche avec un Stubendienst franais (op. cit., pp. 190-192). En France, les rcits
de la dportation homosexuelle sont tardifs : Pierre Seel est lun des premiers, en 1994, avec Moi Pierre Seel,
dport homosexuel (Paris, Calmann-Lvy).
89
Jean GUITTON, Journal de captivit (extraits) 1942-1943, Paris, Montaigne, 1943 (rdition Albin Michel en
1984, sous le titre Pages brles. Journal de captivit 1942-1943. Cest cette dernire dition que je ferai
rfrence).
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62
63
que lhomme est cette crature terrestre plus forte que tout ce qui peut se dresser
contre lui. Si lon suit Hyvernaud dans son interprtation du monde, on renonce
beaucoup de certitudes, de pratiques sociales, et de techniques de consolation. Frayant
avec le nihilisme et la philosophie de labsurde, oprant un vritable
dsenchantement du monde , luvre dHyvernaud souhaite voquer le versant
inappropriable de la captivit, celui qui ne pourra servir aucune idologie. Et pour ce
faire, il a recours la construction dun sens qui sera idologiquement,
politiquement, difficile rcuprer.98
Jai voqu ici rapidement trois textes significatifs (ceux de Guitton, Croquet et
Hyvernaud) grant de manire diffrente dans leur projet dcriture la question de la
ralit de la captivit. Le rinvestissement de ces visions de la ralit demande tre
interrog pour chaque rcit, par exemple en tablissant une chelle de rappropriation.
Quest-ce qui pousse tel auteur de rcit interprter son exprience dans un cadre
ptainiste ou rsistant ? Et pourquoi tel autre se contente de compiler une suite
dvnements ? Entre ces deux ples, il y a de nombreuses variations, propres
chaque rcit. Les rponses ces questions sont, je le montrerai, autant dordre
esthtique (forme, volont littraire , etc.) que politique (inscription dans un
courant didologie dominante, etc.) et historique (la notion de tmoin change de
sens depuis 60 ans).
En lisant ces rcits, il mest clairement apparu que les ralits de la captivit
furent pour chacun des auteurs un poids que les rcits se sont charg de (di-)grer, en
laccueillant ou en le refusant, avec des variations propres chacun.
Pour plus de dtails sur le positionnement idologique et politique de Georges Hyvernaud, je renvoie
deux numros des Cahiers Georges Hyvernaud, publis par la Socit des Lecteurs de Georges Hyvernaud (c/o
Guy Durliat, 39 avenue du Gal Leclerc, 91 370 Verrires-le-Buisson) : Georges Hyvernaud, humaniste ?
(n 3, anne 2003) et La place du politique dans luvre de Georges Hyvernaud (n 8, paratre).
98
64
Lun des enjeux de cette tude est de comprendre quels sont les mondes construits
par ces rcits, et quels sont les effets de ces constructions. Non seulement ces rcits
parlent du monde dans lequel ils sont ns, mais encore ils crent des reprsentations
qui peuvent parfois peser sur ce monde. Je crois pour ma part, navement peut-tre,
que des textes littraires ont une influence, plus ou moins grande, sur notre monde
et sur nos vies. Il ne sagit pas pour autant dune croyance humaniste : les effets
de ces textes ne sont pas ncessairement bnfiques. Je crois au pouvoir de
persuasion de certaines techniques de manipulation des mots et des images, dans
lesquelles la littrature, la rhtorique sont passes matresses depuis plusieurs
millnaires. Pour cette raison, je fais le pari de prendre la littrature au srieux. Cest-dire non seulement dy voir une construction littraire (un agencement de
techniques littraires dont il sagit de dcortiquer le fonctionnement), mais
galement une pense sur le monde, une forme qui pense 99, une forme cratrice de pense
et de ralit. Non seulement : comment a fonctionne, la littrature ? ; mais encore :
quest-ce que a dit ? et quest-ce que a cre ?
Pour reprendre lexpression de Jean-Luc Godard propos du cinma. (Histoire(s) du cinma, chapitre 3a, La
monnaie de labsolu , Gallimard/Gaumont, 1998. Godard superpose un texte ( UNE FORME/QUI
PENSE ) une photo de Pier Paolo Pasolini, et la chanson de Richard Cocciante, La nostra lingua
italiana .)
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67
50 ans. La captivit des P.G. a donc une incidence concrte sur la cellule familiale :
les rentres dargent sont plus difficiles ; la distribution des soldes des captifs a du
mal se mettre en place dans les premiers mois, et de toute faon ne permet pas de
nourrir femme et enfants. Les femmes de prisonniers, quand elles le peuvent,
trouvent un emploi (80 % dentre elles travailleront pendant la guerre), mais doivent
aussi soccuper des tches mnagres et de lducation des enfants. Ptain dclarait
ce propos, dans son appel du 20 avril 1941 :
En labsence de leur mari, les femmes de prisonniers ont pris dans lexploitation la place
du chef, ajoutant leur labeur habituel des travaux particulirement pnibles. Ces femmes ont
des droits notre respect et notre reconnaissance. Leur sacrifice est dautant plus mritoire
quil est volontairement consenti.109
Lhomme absent ne peut plus remplir quindirectement par le seul biais des
lettres quil envoie sa famille les fonctions qui lui sont traditionnellement
assignes. Le captif nest plus celui qui apporte largent au foyer, mais surtout, il
nest plus le pre, le mari, ni lamant. Beaucoup de P.G. dplorent de ne pouvoir
voir grandir leur enfant. Cest le cas de Georges Hyvernaud, dont la captivit en
oflag dura cinq ans :
ma toute dernire permission cinq ans bientt tu tais une toute petite crature
qui courais gauchement sur le sable, merveille par des coquillages et des cailloux. []
Puis, sur ce temps bref de clart, cinq annes se sont tendues, et cette absence, et cette
angoisse. Il y a eu entre nous des paisseurs inhumaines dvnements et de pays. Et prsent
tu es cette petite fille inconnue habite de souvenirs, damitis, de contes, de chansons que je
ne sais pas. Cette petite fille trangre : ma fille110
68
Le film de Claude Chabrol, Une affaire de femme (1988), rend bien compte de ce
processus de remplacement du P.G. Le personnage jou par Isabelle Huppert
(Marie Latour) a deux jeunes enfants, et un mari captif en Allemagne. Parce quelle
peine survivre, et surtout parce quelle entend bien, envers et contre tout, jouir de
la vie, elle simprovise avorteuse dans une ville de Zone Sud. Le retour de Paul, son
mari (jou par Franois Cluzet), qui touche une pension dinvalide de guerre 80 %,
Luc CAPDEVILA, Identits masculines et fminines pendant et aprs la guerre , in velyne MORINROTUREAU (dir.), 1939-1945 : combats de femmes. France et Allemagne, les oublies de la guerre, Paris, Autrement, coll.
Mmoires , 2001, p. 203.
115
Dominique VEILLON, Images de la France de Vichy 1940-1944. Images asservies et images rebelles, Paris, La
documentation franaise, 1988, pp. 109 et 122.
116
Ren RATEAU, Un homme de confiance dans la ville des roses , in Les K.G. parlent, op. cit., pp. 25-26.
114
69
ne change rien la situation. Bien plus, Marie Latour enjoint son mari trouver du
travail. Paul Latour est une figure falote, voire ridicule, dans ce film. La captivit
semble lavoir rendu un peu idiot : on le voit par exemple coller entre eux des petits
bouts de papier. Sa femme le domine psychologiquement, le nargue, refuse quil
soccupe des enfants, et le trompe de manire honte avec un jeune collabo. Et
pour cause : la captivit a fait de Paul Latour un impuissant sur tous les plans de
sa vie. Le P.G. est alors vritablement cet homme qui ne peut plus assurer aucun de
ses rles davant guerre : ni mari, ni pre, ni amant. Bien plus, il est lhomme qui
lon ne laisse plus assurer ces rles, parce quil est ct de la ralit. 117 De lautre
ct, la femme est figure comme indpendante et affranchie dune certaine morale
conservatrice de lpoque.
Si toutes les femmes franaises ne se comportrent pas pendant lOccupation
comme Marie Latour, elles eurent cependant toutes trouver des solutions de
remplacement de labsent. Toutes sortes dorganismes associatifs furent crs pour
soccuper des femmes et des enfants de P.G.118 On envoya les enfants de P.G. dans
des camps de vacances ( !), on aida lenvoi de colis en Allemagne, on cra du
lien social entre les familles de prisonniers. Les femmes elles-mmes participrent
activement au dveloppement de ces associations. Mmes les communistes,
pourtant si discrets durant la guerre sur la question-P.G., prennent en compte les
femmes de captifs dans leur rhtorique. Claude Morgan P.G. vad et directeur
de publication des Lettres franaises clandestines depuis 1942 crit en novembre
1944 :
[Lombre de la guerre] est sur le visage de ces femmes de prisonniers et dports qui
attendent depuis plus de cinquante mois et que hantent les cauchemars des bagnes, des camps.
Elle voile le regard de ces vieux qui ont vu leur maison scrouler avec leur ville. Elle durcit le
masque de ces garons qui ont perdu leurs meilleurs compagnons retrouvs gorgs, les yeux
crevs, abandonns sans spulture sur la terre de leur maquis.119
Linclusion des femmes de prisonniers cette date dans le champ des victimes
Ce thme de lhomme rendu impuissant par la guerre se retrouve dj dans le Gilles de Drieu La Rochelle
(Gallimard, 1939), et plus tard dans lAurlien dAragon (Gallimard, 1944). Voir Marjolaine FOREST, La
condition masculine dans le roman franais dentre-deux-guerres : le temps des vacillements , thse de
doctorat de Lettres modernes, sous la direction de Serge Gaubert, Universit Lyon 2-Lumire, 2004.
118
Sur cette question, voir Jean VDRINE, Dossier P.G.-rapatris, op. cit., t. 1, N.E. 7, p. 3, N.E. 23, N.E. 24.
119
Claude MORGAN, La loi de la libert , Les lettres franaises, n 29, 11 novembre 1944 ; Chroniques des Lettres
franaises, op. cit., t. I, p. 93.
117
70
L encore, cest lunion des souffrances qui met celles-ci en exergue, et les rend
prcieuses pour le projet idologique des communistes. Mais elle plaque aussi un
sens des plus discutables : les dports juifs, des martyrs ? les P.G., des martyrs
des nazis ? Le grand magma unitaire de laprs-guerre se dessine ici dj, dans lequel
la mmoire de lexprience-P.G. finira par sombrer.
Outre cette sollicitude des communistes, le plus puissant des organismes daide
fut sans conteste La famille du prisonnier , qui comptait, en 1943, 27 000
collaborateurs dont 26 000 bnvoles, et russit runir 650 millions de francs pour
les P.G. : il avait pour but daider les femmes de prisonniers et leurs familles dans les
difficults particulires. En octobre 1940, le Secours National regroupa et
coordonna toutes les organisations prives de secours, lexception de la CroixRouge, dont le fonctionnement restait indpendant. Vichy soutint les associations
qui dfendaient des valeurs proches de celles de la Rvolution Nationale : la
libration des P.G. tait une de ses priorits politiques. Il arriva cependant quil y et
quelques tensions, lorsque ces associations marquaient trop leur appartenance
idologique. Ce fut le cas par exemple de lAssociation des Prisonniers de Guerre
1939-1940 (A.P.G. 1939-1940), dobdience ptaino-fasciste, dont le but tait de
maintenir lesprit de solidarit entre les prisonniers de guerre et de travailler suivant les
directives des divers messages du marchal Ptain , mais galement de crer des uvres
dentraide destines aux prisonniers et leurs familles . Le 21 mars 1942, Ptain dclara
navoir donn aucun patronage quelque groupement de rapatris que ce soit ; pour
lui seul le Commissariat Gnral aux P.G. tait comptent. En mai 1942, le comit
directeur de lA.P.G. 1939-1940, nayant pas reu lagrment du Marchal, fut
dissous.
120
Ibid., p. 94.
71
Grard Miller rappelle que lautorit familiale est la seule que la dbcle nait pas
emporte 124. Plus exactement, Ptain russit rcuprer lautorit laisse vacante par
les prisonniers exils. La lgitimit de Ptain en tant que figure paternelle idale avait
dautant plus de poids quelle tait lie au sol franais. On pouvait faire confiance
Ptain-le-Pre, parce que lui, contrairement certains hommes politiques ou
militaires, navait pas fui le territoire national la patrie. Ptain tait aussi celui qui
demeurait quand ses enfants chris taient en exil forc en Allemagne. Pour
symboliser cet enracinement, on alla mme jusqu baptiser de son nom un chne de
la fort de Trononnais, en novembre 1940. Ptain veillait sur les foyers quand les
chefs de la communaut familiale ne pouvaient plus sacquitter de cette tche. Il
assurait, lui aussi, son niveau, la relve .
Les P.G. taient une vritable proccupation pour Ptain, sincre sans doute, en
plus des enjeux de toutes sortes quils charriaient. Laide quil leur apporta, si elle ne
fut pas toujours efficace, fut pour le moins relle et continue. Mais cette aide fut
bnfique autant quembarrassante : les P.G. seraient pour longtemps, dans les
On pouvait acheter des affiches, des cartes postales, des calendriers, des assiettes, des tasses, des chaises, des mouchoirs, des
timbres, des cahiers de coloriage, des botes dallumettes, des tapisseries, des presse-papiers, des mdailles, des vases, des jeux de
socit, des cendriers, des canifs et des baromtres leffigie de Ptain. (Julian JACKSON, La France sous lOccupation, op. cit.,
p. 332.)
122
PTAIN, Message de Nol, 24 dcembre 1940, in Discours aux franais, op. cit., p. 103.
123
Message du 9 octobre 1940, ibid., p. 83.
124
Grard MILLER, Les pousse-au-jouir du marchal Ptain, op. cit., p. 57.
121
72
mentalits franaises, lis leur protecteur officiel. Dans La traverse de Paris (1956),
le seul personnage de P.G. rapatri est un jeune homme ( Dd ), l encore falot et
idiot, collant des timbres avec son pre et tenant des propos drisoires sur luvre
de remise en ordre entreprise par le Marchal.125 Dans Une affaire de femme, Paul
Latour, le P.G. rapatri, est vaguement marchaliste. Mais surtout, dans ce dernier
film, les solutions de remplacement matriel et symbolique de labsence du P.G., que
sinvente Marie Latour, vhiculent des valeurs contraires aux valeurs dominantes de
lpoque, et notamment ptainistes. Marie Latour se fait faiseuse danges ; elle
couche avec un viril collabo (mme pas ptainiste !) ; elle ne soccupe pas vraiment
de ses enfants ; elle contribue la dnatalit ; et surtout, elle choisit lesprit de
jouissance plutt que de sacrifice . Cette conduite sera dailleurs punie de peine de
mort, la fin du film.
La vie de femmes de P.G. ntait pas vraiment facile sous lOccupation. Le
rgime , rappelle Julian Jackson, exhortait les femmes revenir leurs rles traditionnels ,
mais dans la vie quotidienne, on se mfiait des femmes de captifs : on les suspectait
particulirement dinfidlit et de prostitution, au point quune loi de 1942 contre
ladultre promulgua des peines spciales pour elles. Miranda Pollard rappelle que
limage de la femme du P.G. qui profite de labsence de son mari pour vivre sa
sexualit comme elle lentend est trs rpandue sous lOccupation.126 Ptain se
voulait fidle la Nation, et par synecdoque, pouvait faire pntrer lide de fidlit
dans des foyers dmembrs : la femme ntait plus seule et cderait moins les
P.G. lespraient la tentation daller voir ailleurs. Le dcalage entre la vie des
P.G. en captivit et celles de leurs pouses sous lOccupation tait souvent une
source dangoisse pour les P.G. Ren Mnard, ancien captif, tente dexpliquer ses
anciens camarades ce que cet cart signifie :
Non, toutes ces femmes ne furent pas ncessairement oublieuses ou infidles, mme si la
fidlit fut durement gagne et le souvenir pniblement maintenu. Mais quont-elles retrouv
souvent, pour rpondre leurs esprances de femmes devenues libres au milieu des richesses
de la vie vritable ?127
Une histoire de femme me semble faire explicitement rfrence cette scne du film dAutant-Lara, lorsque
Paul Latour colle lui aussi des petits bouts de papier.
126
Miranda POLLARD, Reign of Virtue. Mobilizing Gender in Vichy France, Chicago & London, The University of
Chicago Press, 1998, p. 64.
127
Ren MNARD, Contre nos fantmes , in Les vivants, n 3, 1946, p. 24.
125
73
Face ce comit drection, un narrateur, ancien captif (le mme que dans La
peau et les os ?), qui na pas russi reprendre sa vie en mains, et pour qui le monde
retrouv en 1945 conserve encore, malgr toutes les viriles tentatives de
redressement de son ami Bourladou, membre du Comit drection, des traces de
larvaire.
Ibid., p. 24.
Ibid., p. 10.
130
Luc CAPDEVILA, Identits masculines et fminines pendant et aprs la guerre , art. cit, in op. cit., p. 209.
131
Cit ibid.
132
Georges HYVERNAUD, Le wagon vaches, Paris, Le Dilettante, 1997, p. 62 ; 1e dition : Denol, 1953.
128
129
74
75
Adolf Hitler, cit par Philippe BURIN, La drive fasciste, Paris, Le Seuil, 1986, pp. 353-354.
Sur ce point : Julian JACKSON, La France sous lOccupation, op. cit., pp. 335, 295, 661, 375
76
cette volont politique quil faut comprendre lobstination des P.G. runis en
Cercle Ptain pour repenser la communaut. Qui mieux quun exil pouvait
dsirer si ce nest vritablement penser la communaut totale et unie ? Qui
mieux quun membre arrach pouvait vouloir fusionner avec le corps de la Nation ?
Qui mieux quun apatride forc pouvait vanter les dlices du sol familier ?
Jean Guitton, lidologue le plus fin et le plus subtil du rgime, produisit en
captivit un essai politique et philosophique, les Fondements de la communaut franaise
(1942), qui articule les divers niveaux dune nation idalement ptainiste. Aux
fondements de la communaut nationale, il y a les communauts naturelles dont la
famille, irrductible cellule de base, lie les personnes entre elles, par le cur ( qui, en
franais, signifie la fois amour et courage ) et le devoir ( Dans la mesure exacte o elles
obissent au devoir, elles sont libres )138. Au niveau suprieur, il existe des communauts
intermdiaires comme les communauts de travail ou provinciales, dont le rle est
dassurer le lien entre les communauts naturelles et la communaut nationale. Au
niveau suprme, stabilis par les communauts prcdentes, la communaut
nationale, guide par un chef qui, subordonn[ant] sans asservir, ordonn[ant] sans
restreindre , garantit lunion de toutes les communauts.139
La pense de lenracinement est primordiale dans la rhtorique ptainiste, et on
la retrouve bien souvent dans les rcits de captivit. Si la distance des P.G. au sol de
la patrie est pour certains un gage de lucidit dans le diagnostic de la situation
franaise140, et si souvent Ptain considre quune partie de la valeur franaise est en
exil en Allemagne, cela ne signifie pas pour autant que la vraie France soit en
dehors du territoire. La vraie France selon Ptain ne se sauve pas dans lexil,
contrairement la vraie France de De Gaulle : elle subit lexil et toutes les
penses des P.G. exils sont tournes vers la patrie. Cette vectorisation des
attentions et des penses des P.G. est entretenue aussi bien par la rhtorique
ptainiste que par les dsirs nostalgiques du foyer des rcits de captivit. Au final, et
une fois encore, labsence des P.G. et leur dsir de retourner chez eux sont engloutis
par lidologie qui les rcupre.
Jean GUITTON, Fondements de la communaut franaise, Lyon, Les cahiers des captifs, n 1, 1942, 164 et 25.
Ibid., 65-75.
140
Continuez avec vos Camarades, dans vos Cercles dtudes fixer limage de la France : lloignement rend trs pur
lamour que vous lui portez et vos preuves nous imposent de la refaire digne de vous. (Philippe PTAIN, prface Jean
GUITTON, Fondements de la communaut franaise, op. cit., p. 4.)
138
139
77
Plus tard, la Libration, les P.G. qui ne sont toujours pas rentrs sont encore
lobjet dun enjeu politique. Franois Mitterrand, ancien P.G. ayant expriment en
captivit ce quil est convenu dappeler la fraternit P.G. , a conscience que cette
masse de Franais exils peut constituer une force politique dcisive, et quil faudrait
pouvoir fdrer. En juin 1945, la Fdration Nationale Prisonniers de Guerre
(FNPG) compte un million dadhrents. Plusieurs personnalits P.G. (dont
Mitterrand) essaient de ngocier avec de Gaulle le report du rfrendum et des
lections lgislatives de 1945, afin que les P.G. encore en Allemagne puissent y
participer. De Gaulle refuse : cest l lun des signes les plus clairs que les captifs ne
sont assurment pas la priorit dans son projet de reconstruction de la France.
Lhostilit envers Mitterrand qui vient dfendre les P.G. est alors manifeste et
rciproque. Mme les communistes pourtant peu investis pendant la guerre dans
le problme P.G. donnent de la voix, la fin 1944 et au dbut 1945, en critiquant
violemment le Ministre aux Prisonniers, Dports, Rfugis (P.D.R.) dHenry
Frenay sur sa gestion du retour des dports ; pour les communistes, le Ministre est
un repaire de vichystes 141. Cest pour eux une occasion de marquer des points dans
la bataille de la mmoire de la dportation qui les oppose aux gaullistes. Les
gaullistes contre-attaquent en dnonant la mauvaise volont de larme sovitique
librer les P.G. franais recueillis par eux lest de lElbe.142
Jusquau bout du bout de la guerre, la captivit fut un enjeu idologique,
particulirement pour Vichy, mais aussi pour les Allemands. Lors de lexil de ltat
franais Sigmaringen dans ce voyage qui rapprochait ironiquement les P.G. de
leur pre tous, mais pas dans le lieu prvu , les nazis continurent de reconnatre
la lgalit politique de Vichy. Profitant ainsi de laura suppose de Ptain auprs des
P.G., ils espraient pouvoir mieux contrler la masse des Franais exils sur leur sol.
Ferdinand de Brinon fut nomm chef de la Dlgation gouvernementale franaise
Sigmaringen et ce titre eut la charge des P.G. De lautre ct, et la mme poque,
le Ministre aux P.D.R., emmen par Mitterrand puis par Frenay, et remplaant
Annette WIEVIORKA, Dportation et gnocide, op. cit., p. 39.
Sur la libration des P.G. par les Sovitiques, voir notamment la longue et minutieuse description quen fait
Jacques de la Vaissire, dans son rcit de captivit Silsie morne plaine. Cahiers trouvs dans un grenier, Paris,
ditions France-Empire, 1991, pp. 309-437. Jean-Louis CRMIEUX-BRILHAC, Retour par lU.R.S.S., Paris,
Calmann-Lvy, 1945. Le point de vue communiste apparat dans une brochure intitule Des prisonniers franais
librs par larme rouge, Paris, ditions France-U.R.S.S., s.d. [1945 ?].
141
142
78
notamment le Commissariat Gnral aux P.G., cr par Vichy, essayait lui aussi
dasseoir sa lgitimit auprs des P.G.143
Cette attention continuelle et relle aux P.G. pendant la guerre ne saurait
videmment masquer les motifs idologiques qui lanimrent, de quelque bord
quelle vnt. Lisant les journaux, Jean Galtier-Boissire note dans Mon journal pendant
lOccupation, la date du 27 octobre 1941 :
Luvre : Plusieurs personnes ont fait parvenir des indications sur les meurtriers de Nantes et de
Bordeaux leurs proches parents prisonniers sont librs. 144
79
Lattention porte aux P.G., aussi rconfortante ft-elle pour eux, charria
pourtant son lot deffets indsirables. Dans lditorial du 15 novembre 1941 du
journal du stalag IX C, Lphmre, Franois Mitterrand dveloppe cet trange
paradoxe :
Certes, on soccupe de nous. Dans sa chronique de Lphmre, notre camarade Jean
Nicolas a relat Ce quon a fait pour nous : comits, associations, uvres dentraide, livres
qui retracent la physionomie des camps, groupements qui sefforcent de multiplier les liens
unissant la Patrie ses prisonniers. Ah certes, on soccupe de nous ! Mais pour les lettres
admirables dune mre ou dune femme ou dun ami fidle, pour les tmoignages dun
camarade de travail ou de lemployeur respectueux de la place quitte depuis deux ans, combien
doublis et de silences et dabandons, combien de tendresses perdues145 ? La nomination dun fonctionnaire
prpos aux services daccueil au prisonnier, la distribution, dans les gares, de chocolat et de
sandwiches, et les sourires des dames de la Croix-Rouge, cela ne peut suffire, croyons-nous,
gurir les inquitudes, exalter les courages. Ce prisonnier libr quinvite illico un percepteur
attentionn, qui qute une place de bureau en bureau, quon retient dans les hpitaux pour
soigner des militaires enrhums, qui retrouve des gosses plis loin du soleil quon na pu leur
offrir, nous devinons quil est limage menaante de chacun dentre nous.146
Quels que soient les efforts entrepris par la socit franaise pour ses P.G.,
ceux-l demeureront ncessairement insuffisants, et cela dautant plus que la guerre
et la captivit se prolongent. Si la captivit ne fut pas souvent la vie de chteau 147,
la nourriture quon distribuait dans certains oflags, ou que certains fermiers
partageaient avec les P.G. qui travaillaient pour eux, tait parfois plus abondante que
celle des Franais en France. Guy Deschaumes convient que la nourriture de loflag
y est sommaire, mais convenable : La soupe Maggi du matin, avec une saucisse, parat
satisfaisante. ceux qui rlent contre le repas du soir, plus lger encore, il rpond,
sur un ton badin :
Mais tu sais bien que les cuisiniers sarrangent, le plus souvent, pour ajouter une
soupe lgre ce menu officiel !... As-tu peur de perdre ton ventre ?148
80
Le P.G. du moins lorsquil est aussi conciliant avec les Allemands que ltait
Guy Deschaumes dans ce rcit de 1942 semble donc pouvoir se payer le luxe
dune bonne purgation en captivit Les conditions varient dun camp lautre,
dun kommando lautre, mais, pour les Franais, mme lorsquelles furent
insuffisantes pour les effort quils devaient fournir, les rations de nourriture furent
tout de mme suprieures celles distribues dans les camps de concentration.149 Il
ny a que Pierre Gascar, dans son Histoire de la captivit, qui ose effectuer le
rapprochement des deux situations :
On ne saurait trop insister sur ce point : la nourriture distribue dans les stalags ne
dpasse gure en quantit comme en qualit celle que reoivent les dtenus des camps de
concentration.150
Lattention aux P.G. devient alors un souci, et bien souvent un sacrifice pour les
populations civiles, dans un pays, reconnat Ptain, o les enfants ne mangent pas
toujours leur faim 151. Georges Hyvernaud, qui son pouse lui demande de quelles
denres il a besoin, lui rpond :
Ne tinquite pas de nos repas : ce serait trop long texpliquer, mais nous avons
diverses sources dapprovisionnement familial et local. [] Beaucoup de Franais nen ont pas
tant !152
81
82
Dans ce geste joyeux, existent des signes plus sombres pour le P.G. : nous
assistons ici une technique de transfert de vie du P.G. aux librateurs. Ce qui fait
limportance de la vie, pour cette femme, cet instant, ce nest plus de penser son
mari en Allemagne, mais de fter les librateurs avec les moyens prvus pour les P.G. L
encore, la joie immdiate lemporte inconsciemment peut-tre, lgitimement bien
sr sur le souci et la fidlit du souvenir. Jean-Bernard Moreau rapporte quen
mars 1945, un officier de loflag II B, apprenant qu Paris, le 11 novembre [1944],
toutes les femmes taient aux vainqueurs, espre nanmoins que quelques femmes de prisonniers
font exception 158. Peine--jouir, les P.G. le furent assurment, et malgr eux la
plupart du temps. Ils semblent peser sur la vie des mtropolitains, comme le suggre
lauteur de la rubrique Correspondance des Cahiers du Sud, en janvier 1942 :
Les pomes des prisonniers ont tous cette apparence de regards un peu lourds et fixes
un peu trop fixes pour ceux qui vivent encore entre des murs qui ont gard la teinte de
lancien bonheur. Ils se lvent du fond de la chair et nous avons la sensation que nous ne leur
chapperons pas.159
Mme la Fte nationale, le 14 Juillet, reprise en mains par Vichy, associa le sort
des P.G. lensemble des malheurs franais :
En pensant nos morts, nos prisonniers, nos ruines, nos espoirs, vous saurez faire
de cette fte une journe de recueillement et de mditation. Votre repos ne sera troubl ni par
les agitations de la rue, ni par les divertissements des spectacles.160
Alain BROSSAT, Libration, fte folle. 6 juin 1944-8 mai 1945 : mythes et rites ou le grand thtre des passions populaires,
Paris, Autrement, 1994, p. 100.
158
Commission de contrle postal des prisonniers de guerre, oflag II B, mars 1945 ; archives du Ministre des
anciens combattants Prisonniers de Guerre ; cit par Jean-Bernard MOREAU, op. cit., p. 279.
159
Cahiers du Sud, Marseille, n 242, janvier 1942, p. 72.
160
Philippe PTAIN, appel du 12 juillet 1941, in op. cit., p. 157. Voir aussi Julian JACKSON, La France sous
lOccupation, op. cit., p. 306.
157
83
Encore en captivit, le P.G. acquiert ici ses premiers galons de fantme : il est,
pour les femmes laisses au pays, une vritable prsence spectrale. La Maison du
Prisonnier diffusa pendant la guerre des affiches qui portaient le titre Chaleur du
corps/Chaleur du cur ! , et qui taient destines la collecte des vtements pour
les P.G. Sur cette affiche dessine, on voit une femme prendre des vtements dans
une commode sur laquelle est pos le portrait dun P.G. (avec son calot). En haut
gauche, la mme image du P.G., hors de son cadre cette fois-ci, en suspension dans
lair.162 Le P.G. est alors ddoubl, en image et en pense, mais son corps est absent :
la femme ne peut pas entrer en contact avec son P.G.
On peut tenter une explication de ce phnomne de prsence-absence en
rappelant leffet de Double Bind163 que provoquent la rhtorique et lattention
ptainistes. Certes, la place accorde aux P.G. dans les proccupations du
gouvernement de Vichy fut importante : les P.G. furent successivement considrs
comme ceux qui pourraient mieux que dautres expier les pchs de la France, et
comme lavant-garde des penseurs du redressement voulu par la Rvolution
Nationale. Mais cette France de la Rvolution Nationale se construisait prcisment
sur ce qui manquait aux P.G. : le contact de lhomme avec sa terre ; lunit de la
famille ; lunit dans ldifice national :
Pierre PAN, op. cit., p. 154.
Voir Miranda POLLARD, Reign of Virtue, op. cit., p. 137.
163
Dsigne la situation dans laquelle un individu ou un groupe est soumis deux exigences contradictoires, de telle sorte que
lobissance lune entrane la violation de la seconde. J.-M. PETOT, art. Double Bind , in Roland DORON,
Franoise PAROT (dir.), Dictionnaire de psychologie, Paris, P.U.F., 1991, p. 212.
161
162
84
Que chacun reste sa place, cest toute la sagesse ptainiste : que le penseur soit dans
son cabinet , l crivain dans son bureau , l artisan son tabli , l artiste dans son
atelier , le commerant dans sa boutique , l ouvrier dans son usine , le cultivateur dans
son champ . Et les cochons seront bien gards.164
De tous ces principes constructifs, les P.G. taient concrtement absents, mme
si les uns et les autres se persuadaient quun lien sentimental et spirituel pouvait
remplacer cette prsence. Jean Guitton crit :
Il faudrait faire comprendre nos amis de France ce quest larrachement ces
communauts qui font vivre : famille, profession, patrie, et ce sentiment de vide, de morosit,
de dgot, de rancur parfois, qui est l, rugissant, prt bondir sur votre esprit et le
dvorer.165
Si les P.G. se sont sentis et reprsents souvent comme des fantmes, cest que,
de fait, ils ntaient pas leur place : ils auraient d tre lusine, au champ, auprs de
leur famille, et au lieu de cela, ils ne donnaient que de maigres et monotones
nouvelles sur des cartes formates et, comble de lironie, travaillaient pour ceux-l
mmes qui les avaient exils. Mmes les fonctions dexpiation et de pense du
redressement ntaient quun pis-aller : tout le monde saccordait dire que la
captivit ne devait tre quun tat provisoire, quelle tait un tat anormal de la
socit franaise. Le retour la normale signifiait dabord le retour des prisonniers
au pays natal. En outre, la captivit charriait bien malgr les P.G., il est vrai
des valeurs contraires celles de la Rvolution Nationale : loisivet des officiers
nallait-elle donc pas contre lappel au redressement par le travail ? Les P.G. ntaientils pas des exils, comme le tratre de Gaulle qui avait fui son pays quand il aurait
fallu au contraire y demeurer ? Le 13 juin 1940, lorsquil affirme son dsir de rester
sur le sol franais, Ptain lance avant mme que les soldats soient vraiment des
captifs contre les P.G. une maldiction involontaire :
Priver la France de ses dfenseurs naturels dans une priode de dsarroi gnral, cest la
livrer lennemi, cest tuer lme de la France, cest par consquent rendre impossible sa
renaissance.166
Grard MILLER, Les pousse-au-jouir du marchal Ptain, op. cit., p. 114. Citation du Message de Ptain au Conseil
national du 14 octobre 1941.
165
Jean GUITTON, Pages brles, op. cit., p. 36 [27 fvrier 1942].
166
Philippe PTAIN, note lue au Conseil des Ministres, 13 juin 1940.
164
85
Nest-ce pas l le sort qui attendait pourtant 1,5 millions de Franais ? Bien sr,
de cet tat des choses les P.G. ne voulaient pas : les ralits positives quils
exprimentrent en captivit (fraternit, purification, reprise de soi, etc.) restrent
malgr tout de peu de poids par rapport leurs souffrances (arrachement sa
famille et sa patrie, soumission aux nazis, faim, froid, maladie, ennui, promiscuit,
etc.). Il nempche : la rhtorique ptainiste cre nettement ici un effet pervers.
La rcupration constante de lexprience de la captivit par des instances
idologiques de tous bords, pour des usages divers, est mon sens lune des raisons
majeures et paradoxale peut-tre, premire vue de son oubli par la socit
franaise daprs-guerre. La captivit na pas su, pendant la guerre, et malgr les
efforts de quelques uns de ses penseurs, se montrer comme une exprience de vie
ou de libration de la vie. Les expriences de dportations raciale et politique, quant
elles, ont su trouver un rseau de significations qui les rendait indispensables la
France de laprs-guerre. La martyrologie rsistante et, plus tard, la souffrance
ontologique incarne par les dports juifs furent des ralits suffisamment
puissantes pour porter une socit dans sa reconstruction et la questionner dans ses
fondements politiques et humains. De ces significations puissantes de la Rsistance
et du gnocide juif, nous gardons encore aujourdhui une trace ou un
questionnement toujours brlant. 167
Mais reste-t-il, de la mme manire, des traces de la captivit des P.G. ? La
rcupration de la captivit par les ptainistes, les gaullistes, les communistes, les
chrtiens, na pas russi faire de cette exprience un lieu commun de la socit
franaise. Au contraire, tout semble stre pass comme si la captivit stait mise
aprs-guerre ne plus poser problme. Le gouvernement de Vichy semble avoir entran
dans sa chute certains des points dappui de sa politique : la droite conservatrice
scroula aux lections de 1945 (mais renaquit ensuite) ; le catholicisme franais
qui trouva une nouvelle jeunesse dans les camps se trouva dstabilis par la
167
Malgr de trs nombreux travaux dhistoriens franais ou dtrangers, lattitude de ltat franais envers
les Juifs reste encore un pass qui ne passe pas . Pour un rsum de ces questions, voir Julian JACKSON, La
France sous lOccupation, op. cit., pp. 697-731. Les traces de la Rsistance peuvent se trouver par exemple dans la
chanson de Damien Saez, Fils de France , crite au lendemain du 21 avril 2002 : Nous sommes, nous
sommes/La nation des droits de l'homme,/Nous sommes, nous sommes,/La nation de la tolrance,/Nous sommes, nous
sommes,/La nation des Lumires,/Nous sommes, nous sommes, l'heure de la rsistance.
86
tienne et Alain SCHLUMBERGER, Lhonneur et les rebelles de la marine franaise, op. cit., p. 217.
87
aussi eut des lectures politiques et religieuses. Certains (le Rav Ovadia Yossef, la
fin des annes 1990) y virent une punition divine de pchs collectifs ; dautres la
justification de la fondation de ltat dIsral169. Mais la plupart de ces lectures
passrent ct du cur de lextermination, savoir la destruction de lhomme en
tant quhomme, la destruction de lhomme pour ce quil est et non pour ce quil fait.
De cela, les tmoins savent parfois tre les meilleurs porte-parole, en particulier
Primo Levi, ou ce mdecin hongrois Miklos Nyiszli, embauch par Mengele
Auschwitz170. Relays par des penseurs aussi puissants que Maurice Blanchot (pour
la dportation politique de Robert Antelme) ou Giorgio Agamben (pour Primo
Levi), la parole du dport des camps de concentration devient un support
incontournable de pense de lindividu et de la communaut pour la seconde moiti
du
XX
collective franaise, et surtout celle des jeunes gnrations, le modle de ce que fut la
dportation en gnral, comme le prvoyait Annette Wieviorka en 1991.171 Elle est
surtout devenue le parangon dune souffrance extrme dans de gnantes tentatives
de comparaison. Dportation politique et raciale ont su plus ou moins se dgager de
lectures idologiques ayant tendance les absorber : elles ont russi prserver un
Sur cette question, on ira voir louvrage provocateur et enrichissant de Norman G. FINKELSTEIN,
Lindustrie de lHolocauste, Paris, La Fabrique, 2001, et sa prface plus modre de Rony Brauman.
170
Primo LEVI, Si cest un homme, Paris, Pocket, 1990, et surtout Les naufrags et les rescaps. 40 ans aprs Auschwitz,
Paris, Gallimard, coll. Arcades , 1989, qui propose une relecture amre et troublante de la dportation.
Louvrage de Miklos Nyiszli, Mdecin Auschwitz, est le tmoignage de dportation le plus fort quil mait t
donn de voir. Mdecin juif hongrois de renomme internationale, Nyiszli fut dport Auschwitz, avec sa
femme et sa fille, et chappe la slection parce que le Dr. Mengele voulait en faire son assistant dans ses
travaux exprimentaux sur les dports. Nyiszli chappa plusieurs fois la mort, la dernire seconde,
sauv par les plus hautes autorits du camp. Mais il fut surtout le tmoin dvnements rarissimes, comme de
la survie (provisoire) dune petite fille envoye la chambre gaz, et qui dut ce rpit une poche dair cre
entre les corps. Au-del des erreurs propres ce type de tmoignage, ce que raconte Nyiszli est proprement
parler incroyable plus incroyable encore que ne lest, par dfinition, le tmoignage dun survivant de la
dportation raciale. Il russit entrer dans le camp des femmes, Birkenau, pour aider sa femme et sa fille, il
dcrit les cuves dacide dans lesquelles on plongeait les cadavres des dports, etc. : cest le rcit dun tmoin
extraordinaire. Cela amnera un auteur rvisionniste amricain mettre en cause la vracit de son rcit, et
mme de lexistence de Nyiszli (Charles PROVAN, New light on Dr. Miklos Nyiszli and his Auschwitz book ,
The Journal for Historical Review, January/February 2001.) Le rcit de Nyiszli est dune criture distancie, sans
affects, mais sans cynisme non plus. Nyiszli fut accus par les Hongrois de collaboration avec les nazis et se
suicida. Le livre a paru la premire fois ( ?) en franais aux ditions Julliard, en 1961 (la mme anne que Si
cest un homme, qui sappelait encore Jtais un homme, chez Buchet-Chastel), puis dans la collection Leur
aventure ( !) de Jai Lu, en 1971. Il nexiste depuis lors aucune dition franaise de ce texte, alors quune
dition allemande a paru en 1992, aux ditions Dietz, et que les Hongrois lont rdit en 2004.
171
On peut en voir un signe, par exemple, dans le fait le laurat 2007 du Prix de la Fondation Auschwitz, soit
attribu une thse de doctorat sur Les travailleurs civils franais en Allemagne pendant la Seconde Guerre
mondiale (1940-1945) : travail, vie quotidienne, accommodement, rsistance et rpression (Patrice Arnaud,
Universit de Paris I, 2006). De la mme manire, le mmoire dHistoire contemporaine dAudrey Pelettrat de
Borde, Les rcits de prisonniers de guerre de la Seconde Guerre mondiale (Universit de Franche-Comt,
2002-2003), a su retenir lattention du jury, qui lui a allou un subside pour la poursuite de ses recherches.
169
88
noyau insaisissable, une connaissance inutile (Charlotte Delbo), qui ne les soumet
pas lutilisation que lon en fait.
La captivit, quant elle, na pas russi ou pas voulu ce dsengagement et
na pas pu tre porte aprs-guerre au niveau dune conscience nationale. Elle na
pas pu ou pas su faire connatre et partager sa valeur symbolique la conscience
civile.
1. La langue en lutte
Si la dimension idologique prsente dans les rcits de captivit me semble si
importante, cest que ceux-ci sont pris dans une priode o la langue elle-mme
(quelle soit littraire, politique, mais aussi quotidienne) exprimente sa situation
idologique. De 1940 1945, en France mais aussi dans le monde entier en guerre,
la langue est, comme le dit Jean-Paul Sartre, situe 172 : elle est prise de manire trs
concrte dans un rseau denjeux idologiques, politiques, esthtiques et
philosophiques ; elle est prise, ds lors, dans des enjeux de pouvoir. Elle est dabord,
dans lhritage des pratiques de la Premire Guerre mondiale, une arme de guerre.
Hanovre, lautomne 1943, les Anglais larguaient de leurs avions le tract : la
population civile des rgions industrielles allemandes , destin dessiller les yeux de
la population allemande ou lavertir dun prochain bombardement. Le rgime nazi
condamnait de mort celui qui le ramassait, le lisait ou le distribuait173. En France,
comme le rappelle Robert Frank, cest la guerre des symboles , dont lpisode le plus
connu est la campagne de rappropriation de lespace public par le signe V de la
Rsistance. Elle est dabord lance par les Belges de la B.B.C. en janvier 1941, puis la
172
173
Jean-Paul SARTRE, Quest-ce que la littrature ?, Paris, Gallimard, coll. Folio essais , 1985 ; 1e dition : 1948.
Jrg FRIEDRICH, Lincendie. LAllemagne sous les bombes 1940-1945, Paris, d. de Fallois, 2004, p. 209.
89
La
France
de
Morgan
est
donc
culturellement,
historiquement
et
175
90
XIV
sicle.178 Char
91
Sous Vichy, la refondation de la langue nest pas aussi radicale que sous le
rgime nazi. Dans son livre Les pousse-au-jouir du marchal Ptain, Grard Miller fait
une passionnante analyse (dinspiration linguistique et freudienne) du vocabulaire, et
Voir Victor KLEMPERER, LTI. La langue du IIIe Reich, Paris, Pocket, coll. Agora , 1998, pp. 89-94.
Ibid., p. 196. Voir aussi Primo LEVI, Les naufrags et les rescaps, Paris, Gallimard, coll. Arcades , 1989,
pp. 31-32.
182
183
92
Gide recopiait alors cette lettre dans son Journal et, quatre jours plus tard,
continuait la rflexion sur ce sujet :
Je souscris volontiers ces phrases de la lettre de Roger Martin du Gard que je reus
hier : Javoue tre trs sensible au style et laccent de ses discours [ceux de Ptain] []
Chacun de ses messages rend un son authentique, qui est bien du mme homme, et qui va
gnralement assez droit au cur. Ses erreurs mme ne manquent ni de droiture ni de
noblesse naturelle.186
Pour le magistrat de Pau tout autant que pour Martin du Gard ou Gide, la
langue du Marchal nest donc pas simplement politique mais possde galement
des caractristiques qui lui donnent une indniable valeur littraire : elle meut celui
qui lcoute ou la lit, cest--dire quelle le touche et le met en mouvement sur le
chemin (de la Rvolution Nationale). Quelques mois auparavant, et du fond de son
oflag, Jean Guitton proposait un jugement analogue, quil prend lui aussi le soin de
publier dans son Journal de captivit :
Relecture des discours du Marchal sur le Travail, Saint-tienne et Commentry.
Quand je sens quelque doute, quelque trouble, quelque fume, je reviens ces textes si simples
et qui sont au-dessus de toutes les applications politiques, comme des vrits suprieures
Prendre au srieux le discours ptainiste, cest cela : faire parler les textes mmes, les dployer, les mettre en perspective, les
faire varier, sintresser leurs marges, leurs connotations, leurs effets. (Grard MILLER, Les pousse-au-jouir du marchal
Ptain, op. cit., p. 218.)
185
Andr GIDE, Journal 1939-1949 (6 octobre 1942), Paris, Gallimard, coll. Bibliothque de la Pliade , 1954,
p. 135.
186
Dois-je ajouter aujourdhui (1949) que cette opinion, que je partageais avec mon ami, nous navons pu, ni lun ni lautre,
la conserver longtemps. (Note dA. Gide), Andr GIDE, Journal 1939-1949, op. cit., p. 138.)
184
93
incontestables.187
De la mme manire, Jean Guitton voquera avec motion dans son Journal de
captivit cette paysanne qui a horreur des mots qui apparat la Vierge Marie dans une
grotte de Lourdes.189 La rhtorique ptainiste adhre parfaitement ces rflexions
parce quelle incite la contrition et fait lloge dun langage simple, naturel,
authentique, qui ne saurait, quant lui, mentir. Pour sortir du dangereux abus de
parole, Ptain nous donne son avis sur ce que doit tre le style juste et bon :
Il faut tre simple et avare, cest le meilleur moyen. Voici ce que je veux : une ide
centrale qui soutient le texte dun bout lautre. des paragraphes peu nombreux,
proportionns leur importance. Pour les phrases, le sujet, le verbe, le complment, cest la
encore la faon la plus sre dexprimer ce que lon veut dire. Pas dadjectifs, ladjectif, cest
ridicule, cest comme ces ceintures de soie que portent les officiers dans les armes doprette.
Encore moins de superlatifs. Rarement des adverbes et toujours exacts. Et surtout pas de
chevilles au dbut des phrases. Elles cachent lindigence de la pense. Si la pense est en ordre,
cest phrases sembotent delles-mmes. Le point virgule est un btard.190
94
Ptain tente pour sa part de rajuster la parole la ralit. Avec lui, les mots
recouvrent un sens, cest--dire quils retrouvent leur identit aux choses quils
dsignent. Limpratif de lunivocit 192, comme lanalyse Grard Miller, est une
caractristique de la langue ptainiste.
videmment, la prtendue simplicit de la langue nest quun effet rhtorique,
travaill, et qui ds lors ne saurait tre intrinsquement simple . Comme toute
rhtorique qui sert et construit une idologie, celle du Marchal ne montre jamais sa
dimension idologique. Bien plus, en sappuyant sur les ides de simplicit,
dauthenticit et de justesse, elle en vient mme nier cette dimension idologique :
ce langage simple et transparent, qui fait croire quil ne fait que transmettre la nature
des choses ne peut pas, moins de se contredire, se dvoiler comme idologique.
On peut stonner de la puissance dimpact dune telle rhtorique, et surtout de
ladhsion quelle russit, de 1940 1942 surtout, susciter chez la plupart des
Franais. Grard Miller rappelle juste titre que le ptainisme est dabord un phnomne
daudition 193 et donc de parole. Lun des modes dintervention les plus populaires de
Ptain est la retransmission de ses appels et messages la radio. Le 17 juin 1941,
revenant sur son discours darmistice de lan pass, il le commente ainsi :
Voil ce que, dune voix casse par lmotion, je vous disais le 17 juin 1940. Ma voix
aujourdhui sest raffermie car la France se relve.194
Ptain cest une voix, qui vibre lunisson de ltat de sant de la France195. Il
Philippe PTAIN, Message de Saint-tienne, 1er mars 1942.
Grard MILLER, Les pousse-au-jouir du marchal Ptain, op. cit., p. 80.
193
Grard MILLER, Les pousse-au-jouir du marchal Ptain, op. cit., p. 44.
194
Cit par Grard MILLER, Les pousse-au-jouir du marchal Ptain, op. cit., p. 45.
195
[] dans quelques minutes nous allions entendre [sur Radio-Paris] la voix mme du Chef, avec son timbre propre, son
accent unique, sa vibration unique, avec cet accent qui est le regard de sa parole. (Jean GUITTON, Pages brles, op. cit., p. 33
191
192
95
Ce que Ptain lance l, ce nest rien moins quune maldiction sur la langue
franaise. Par ces paroles svres, la langue tout entire semble revenir, dans le
fantasme moralisateur du vieil homme, sa vacuit davant la dfaite, se dtacher
peu peu de la ralit des choses quelle dsigne et retourner au temps des
ambiguts et des faux-semblants des rgimes parlementaristes. Verba volent, mais les
uvres accomplies par la Rvolution Nationale, elles, sont bien relles et demeurent,
pour le Marchal, comme des ralits intangibles. Pense-t-il particulirement sa
Semaine du Prisonnier , institue par son gouvernement, et qui fut remplace, en
janvier 1945, par la Semaine de lAbsent (celle-ci englobant cette fois les dports
que Vichy ne prenait videmment pas en compte) ?197
3. La vraie France
videmment, la langue franaise na pas pri avec le Marchal et ne sest pas
[25 fvrier 1942].)
196
Le procs du marchal Ptain. Compte rendu stnographique, Paris, Albin Michel, 1945.
197
Jean-Bernard MOREAU, op. cit., p. 173.
96
Bien sr, cette revendication de lgitimit se fonde sur des valeurs politiques et
morales qui font que de Gaulle et Ptain ne proposent et ne reprsentent pas la
mme France, cest--dire le mme idal et la mme image de la France. Chacun des
deux hommes politiques semble occuper un territoire idologique a priori distinct.
Mais pour tous deux, la base de la revendication de la lgitimit est une mme ide,
abstraite voire un fantasme, une fiction. De Gaulle et Ptain se disputent une
rhtorique de la ralit et de la vrit. Pour de Gaulle, comme pour Ptain, il nexiste
quune France, et une seule : la vraie France. Chacun de leur ct, et avec des
moyens rhtoriques (thmes, vocabulaire, syntaxes, rfrences) qui leur sont
propres, les deux hommes politiques veulent assurer leur lgitimit.
Pour Ptain, ce combat de lgitimit commence favorablement en 1940. Grce
son aura pratiquement indiscute de hros de Verdun, et grce au chaos incroyable
Jean-Claude BARBAS, Lide de patrie et de nation dans les discours de Philippe Ptain, chef de ltat
franais (juin 1940-aot 1944) , Guerres mondiales et conflits contemporains, n 177, janvier 1995, p. 39.
198
97
98
1943, il y aura des luttes de pouvoir entre de Gaulle et Jean Moulin, chacun de leur
ct pensant pouvoir reprsenter et fdrer la Rsistance et la France.202 Mais cette
poque, la rhtorique de lunit de la Rsistance a dj fait son chemin. Sil y a ces
tensions entre Moulin, de Gaulle et le gnral Giraud, rcemment vad de son
oflag, cest donc sans doute que les rseaux de rsistance ont besoin dune unit
que cela vaut la peine dessayer de leur trouver une unit. Cette unit de la
Rsistance ne sera, pendant la guerre, jamais effective dun point de vue idologique.
Elle le fut cependant, de manire progressive, sur le plan symbolique, pour les
populations civiles. Elle en trouva en outre la confirmation dans les messages de
propagande nazie et vichyste, qui mlaient tous ensemble juifs, francs-maons,
communistes, anglophiles et gaullistes.
En outre, Ptain possde sur de Gaulle un avantage non ngligeable : il est rest
sur le sol franais, afin, dit-il, de partager les misres de la Nation et daccomplir son
devoir. Comme le rappelle Robert Belot, dans les premires annes de la guerre,
lopinion a du mal simaginer que le relvement de la France puisse venir de
ltranger. Les rsistants sont encore appels dissidents et la formule de Ptain
Les seules voix qui parlent franais slvent du sol de ce pays sonne souvent comme une
vidence.203 Cette mfiance envers les exils est entretenue par la rhtorique
ptainiste, qui fait du paysan, dans son attachement sa petite patrie, lincarnation
mme du vrai Franais. Mais elle est aussi prsente dans les milieux qui ne
souscrivent pas cette idologie, et bien sr dans les milieux rsistants : on se
souviendra notamment des svres critiques de Robert Desnos ou du groupe
surraliste La Main la Plume lintention dAndr Breton qui avait quitt la France
en mars 1941 : Si vous tenez tant que cela jouer au cadavre exquis, vous navez qu partir
en Amrique. 204 Robert Belot parle ce propos dune difficult penser la France
comme une absence, rebours de lidologie vichyste triomphante 205, qui empche dans les
premiers temps les Franais dadhrer au geste gaulliste.
Malgr ces difficults, de Gaulle russit finalement prendre le pas sur Ptain,
Julian JACKSON, La France sous lOccupation, op. cit., pp. 529-540.
Robert BELOT, La Rsistance sans de Gaulle, Paris, Fayard, 2006, p. 90.
204
Anne ROCHE, loge du lointain. La production surraliste partir de 1937, relation lhistoire et ngation
de lhistoire , in Rfugis et immigrs dEurope centrale dans le mouvement antifasciste et la Rsistance en France (19331945), actes du colloque de lI.H.T.P., 17-18 octobre 1986, p. 12.
205
Robert BELOT, La Rsistance sans de Gaulle, op. cit., p. 91. Soulign par lauteur.
202
203
99
dans le combat de lgitimit : il commence fdrer autour de lui des forces qui
peuvent prtendre reprsenter certains lans de la population franaise. Si les
rhtoriques vichyste et nazie et en premier lieu celle de Philippe Henriot206
sacharnent autant montrer les Rsistants comme des bandits sans foi ni loi,
assoiffs de sang, cest quelles craignent que pour la population lide de lgitimit
ne change de camp. Ptain dclare quant lui quil dplore les actes des terroristes
la solde de ltranger , parce quils divisent la population franaise, et mnent la
guerre civile.207 Cest un souci sincre de sa part sans doute et ce nest pas
ncessairement une mauvaise analyse politique des choses. Mais cest avant tout un
effet rhtorique trs puissant pour tenter de contrer le risque qui le
menace directement : le remplacement, sur le terrain de la lgitimit, dune unit
lgale par une unit (encore) illgale .
Des tudes dopinion montrent que la population, qui souscrit parfois
volontiers lidentification rsistants/terroristes dveloppe par Vichy et les nazis
(notamment en ce qui concerne des assassinats dofficiers allemands), jugent par
ailleurs trs dfavorablement les reprsailles dmesures lances en ces occasions
par les nazis.208 De plus en plus alors, les sympathies de la population franaise vont
vers la Rsistance. Il ne faut pas y voir ncessairement un signe dinconstance ou
dopportunisme de lopinion franaise ; ce nest pas non plus le signe de la puissance
rvolutionnaire de lidologie rsistante. Il vaut mieux essayer de voir que la
sympathie de la population pour de Gaulle et les rseaux de Rsistance est la fois
progressive et soumise des variations, mais ne diminue pas ncessairement, de
lautre ct, la sympathie pour Ptain Pour le dire autrement, il est relativement
frquent de trouver des Franais pour qui la lgitimit de la France est partage
entre la lgalit de Ptain, et lillgalit de De Gaulle ou de la Rsistance. Ces cas
sont dailleurs souvent renforcs par lide souvent partage jusquen 1943 du
moins que Ptain, subtil diplomate, joue un double jeu avec les Allemands.
Philippe Henriot, Secrtaire dtat lInformation et la Propagande partir du 6 janvier 1944, fut
assassin par des Rsistants du C.O.M.A.C., le 28 juin 1944. ditoriaux prononcs la radio par Philippe Henriot,
n 1 et 2, s.l.n.d. [1944 ?].
207
Message du 29 aot 1943. Voir aussi le discours du 28 avril 1944 : La dissidence a prpar l-bas les voies au
communisme. Lindiscipline engendre chez nous le terrorisme. Lun et l'autre sont deux aspects du mme flau.. Ils se couvrent du
pavillon du patriotisme. Mais le vrai patriotisme ne saurait s'exprimer que par une fidlit totale. On ne compose ni avec son
devoir ni avec sa parole.
208
Voir Pierre LABORIE, Lopinion franaise sous Vichy. Les Franais et la crise didentit nationale 1936-1944, Paris, Le
Seuil, coll. Points Histoire , 2001.
206
100
101
moins de librations. Il faut toutefois ajouter les librations dues la Relve : 24 150
en 1942 ; 74 200 en 1943 et 1 300 en 1944.211 Mais, globalement, les P.G. furent
hostiles la Relve, et mme Scapini, nayant pas t consult par Vichy, sy
opposa.212
Si la confiance en la personne du Marchal diminua moins vite chez les P.G.
quen France mtropolitaine, cela ne signifia pas pour autant que les captifs eurent
confiance en Vichy pour assurer leur libration. Lvasion de Franois Mitterrand,
vichyste convaincu, en 1942, en tmoigne bien : la libration (quelle se fasse contre
ou avec les Allemands) tait pour de nombreux P.G. le rsultat dune initiative
personnelle. La donne idologique est donc trs importante chez les P.G., parce
quelle conditionne aussi bien les conditions concrtes de la captivit (librations,
aides matrielles, propagande, etc.) que la manire dont les P.G. sapproprient,
psychologiquement et symboliquement, leur captivit. Elle ne constitue pas
toutefois la seule cl de lecture des comportements des P.G., mme lorsque son
caractre idologique parat premire vue vident : les vasions en sont le meilleur
exemple, qui ne sauraient tre rduites au seul dsir dengagement dans la
Rsistance.
Les rcits, dans leur grande majorit, vont tenter de donner un sens et une
apparence de cohrence aux comportements (quils soient idologiques ou non) des
P.G. en captivit. Pris dans le combat de lgitimit entre ptainisme et rsistance, les
P.G. doivent russir le tour de force de trouver un terrain dentente entre lobissance
lordre militaire (et donc Ptain) et lopposition au gardien allemand quincarne
de plus en plus, au fil des annes, la Rsistance.
Faut-il mettre part les librations dues la Relve, bien que celle-ci soit, sa manire, un accord
Vichy/Berlin ? Les annes 1944 et 1945 sont plus difficiles observer compte tenu de la Libration de la
France. Jean VDRINE, Dossier P.G.-rapatris, op. cit., t. I, N.E. 3, p. 2.
212
Jean VDRINE, Dossier P.G.-rapatris, op. cit., t. I, N.E. 30, p. 9.
211
102
A. P.G. politiques
Le long sjour en Allemagne ne rend pas les P.G. impermables aux tendances
idologiques de leur poque et de leur pays. Si Ptain semble tant tenir ce que les
P.G., du fond de leur exil, travaillent penser la destine de la France, cest quil
croit, juste titre dailleurs, que ces questions politiques et philosophiques
intressent les captifs. La drle de guerre , dj, remplit le vide des journes par
des discussions politiques ou autres. Sartre, dans ses Carnets de la drle de guerre, donne
une illustration, un peu ironique, de lintrt intellectuel qui pouvait exister (ou quil
sut, personnellement, susciter) sur ces questions politiques :
[23 novembre 1939] On parle politique ce matin. Hang, Pieter, Paul, moi-mme, sur
lorganisation de lEurope aprs la guerre. On dit nombre de sottises.214
103
officiers captifs tmoignent bien de lintrt soutenu que les P.G. accordent aux
questions politiques. On y trouve rgulirement des commentaires sur Ptain, Laval,
la politique intrieure, la Rvolution Nationale, les terroristes , de Gaulle, les
Anglais, etc.215 Lexil et la rclusion nentranent donc pas, chez les P.G., un
renoncement au monde, bien au contraire : pour les P.G., la France et ce qui sy
passe, au niveau familial ou national, est un horizon idalis qui leur permet de
supporter la captivit. En outre, Ptain fait des P.G. la force davant-garde du
redressement et enjoint donc ses enfants chris ne pas se replier sur eux-mmes,
mais mditer sur le destin de la France et agir pour elle. Si la politique est
souvent perue par les P.G. (surtout les officiers, plus culturellement militaires
que les hommes de troupe) comme une puissance de division du pays et engendre
donc la mfiance, elle est toutefois accepte comme ncessaire lorsquelle choisit
linverse lunit des forces du pays. Dans ce cas, les P.G. ont leur rle jouer, dans
lombre du Chef qui les commande, pour le redressement de la France.
La
III
Rpublique avait fait des officiers des citoyens part, en leur enlevant
leur droit de vote : larme devenait alors la Grande Muette . Cependant, comme
le rappelle Jean Delmas, tre tenu lcart des consultations lectorales nimplique pas de se
dsintresser de lvolution de la vie politique, surtout si celle-ci parat menacer les bases de
larme. 216 La politique est alors pour les P.G. un vritable lieu de partage partage
du sensible pourrait-on dire en parodiant Jacques Rancire217, tant il est vrai que les
captifs inscrivent leurs positionnements politiques aussi bien sur le plan de la raison
que celui de la sensibilit , o sexpriment leurs diffrentes visions du monde tout
autant que leur dsir commun de se retrouver, tous ensemble, rattachs la patrie
quon les fora quitter. Rares en effet, je le rpte une fois de plus, sont les rcits
de captivit o ne figure pas un dsir dunion de la communaut P.G. avec le reste
de la communaut franaise ; rares sont les rcits (Hyvernaud, Gurin, Vialatte, Les
vivants) qui prfrent la fission la fusion.
Jean-Bernard MOREAU, op. cit., passim, et particulirement pp. 420-522.
Jean DELMAS, Les officiers et la Rsistance en France , in Franois MARCOT, Didier MUSIEDLAK (dir.), Les
Rsistances, miroir des rgimes doppression. Allemagne, France, Italie, Actes du colloque international de Besanon,
24-26 septembre 2003, Besanon, Presses Universitaires de Franche-Comt, Srie Historiques n 25, 2006,
pp. 321-322.
217
Jacques RANCIRE, Le partage du sensible. Esthtique et politique, Paris, La Fabrique, 2000. Pour Rancire,
lexpression partage du sensible dsigne la rpartition des corps et des actes de paroles, du dicible et de
lindicible, du visible et de linvisible. Il y a politique lorsquun indicible merge dans la sphre du dicible. Par
exemple, la parole proltarienne, au XIXe sicle, qui revendique son appartenance la polis.
215
216
104
Cest bien la personne du Marchal qui attire la confiance des P.G. : son
physique, son aura, son histoire, plus que ses actions prsentes. Faut-il parler pour
autant ce propos de marchalisme plutt que de ptainisme (qui serait ladhsion
lidologie de la Rvolution Nationale)221 ? Yves Durand soutient que cette adhsion
Ptain une forme de patriotisme mal clair qui se rfre Ptain simplement parce quil
reprsente officiellement la France et pense que si elle a dur plus longtemps dans les
camps quen France mtropolitaine, cest que le marchalisme fut idalis, dans le
vase clos mal inform des camps.222 Cette distinction peut tre utile pour
Yves DURAND, La vie quotidienne, op. cit., p. 211.
Jean-Bernard MOREAU, op. cit., pp. 419-420.
220
Rapport de captivit du colonel Cohade, rapatri de loflag IV D en novembre 1941 ; cit par Jean-Bernard
MOREAU, op. cit., p. 420.
221
Cette distinction est due Jean-Pierre Azma, dans son ouvrage De Munich la libration, Paris, Le Seuil,
coll. Points Histoire , 1979, pp. 106-107.
222
Yves DURAND, La vie quotidienne, op. cit., p. 212. Et Yves DURAND, La captivit, op. cit., p. 364.
218
219
105
106
pour leurs familles ; ils sentent la libration de plus en plus proche, ce qui suscite en
eux beaucoup despoir, bien que leurs conditions de vie ne cessent de se dgrader,
lAllemagne ne se chargeant plus de lacheminement des colis en provenance de
France.
Il part toujours de ce sophisme que la solution de tout le problme France est dans le
triomphe de A et lanantissement de B. Ses puissances de haine et damour y ont leur emploi.
Il se sert de sa haine contre B. et de son amour pour A. Mais il ne reste plus en lui aucune
nergie pour la France.226
109
Lhabilet rhtorique de Guitton lui permet de rester en bons termes avec les
Allemands, tout en posant les bases dun autoritarisme la franaise. Les rpliques
polies quil change avec les officiers sur lirrductibilit des destins nationaux
tmoignent de son dsir de prserver une certaine exception franaise . Sur ce
point, les Fondements sont clairs et font parfaitement cho au Journal :
La France na pas besoin demprunter au del de ses frontires le modle de sa rforme.
Elle possde ce modle en elle-mme, condition quelle accepte de prendre conscience
de sa tradition profonde.231
En donnant ainsi la France une tradition et une identit, Guitton dessine pour
son pays un chemin dquilibriste entre le danger internationaliste (quil soit juif,
communiste ou gaulliste) et lhgmonie nazie. Dans ltau de ces deux influences
trangres, la France, pour se redresser, na plus que la solution de revenir en ellemme, l o elle trouvera sa vrit.
La fin de la conversation approche et chacun, dans le respect et lcoute de
lautre, a pos son point de vue sur la situation politique et historique des deux pays.
Guitton crit :
Je crois que mes interlocuteurs furent tonns, et aussi reconnaissants, de me voir porter
les questions sur les sommets. Ni je ne leur parlais de lissue de la guerre, ni je ne plaidais pour
notre libration, bien que je me souvienne de leur avoir dit : Comment nous parler de
collaborer, alors que vous nous retenez dans ces fils ? Vous nous demandez de vous tendre les
mains et vous coupez les bras.
Sourire gnral, dans la grce duquel nous nous sparmes232
Il sagit ici, sans aucun doute, dun cas exceptionnel de mise en uvre concrte
dune proccupation politique dun P.G. : cadre exceptionnel dune discussion entre
des officiers qui appartenaient llite de larme allemande 233 et un des plus prestigieux
Assistant une grand-messe nazie en 1937, il se fait la rflexion suivante : Dans beaucoup des aspects de cette
politique nouvelle, on a envie de dire plutt de cette posie, tout, certes, nest pas pour nous, et on na pas besoin dinsister pour le
dire. Mais ce qui est pour nous, ce qui est un rappel lordre constant, et sans doute une sorte de regret, cest cette prdication
soutenue qui est faite la jeunesse pour la foi, le sacrifice et lhonneur. De mme que Jacques Bainville revint monarchiste de
lAllemagne davant-guerre, de mme tout Franais revient de lAllemagne daujourdhui persuad que son pays, que sa jeunesse,
pourraient faire au moins aussi bien que nos voisins, si nous restaurions dabord certaines vertus universelles. Et cela cest une
leon valable pour tous. (Notre avant-guerre, op. cit., pp. 277-278.)
231
Jean GUITTON, Fondements de la communaut franaise, op. cit., 5, p. 19.
232
Jean GUITTON, Pages brles, op. cit., pp. 133-134.
233
Ibid., p. 129.
110
111
Aprs un alina, Guitton enchane directement sur les leons que lui et la
communaut des P.G. pourraient tirer de cet vnement douloureux :
Ne pas nous faire une me douloureuse, mais forte.
Tirer de ces peines une plus grande volont de soublier pour les autres et de servir.
Ne pas revendiquer, quand nous reviendrons, mai continuer se sacrifier la
communaut, en ayant pris ici lhabitude.
En somme, ne pas nous complaire dans la morosit, ne pas savourer nos tristesses,
mais faire germer la peine en amour et lamour en un don prcis et dtaill. Je naime pas le
don trop gnral.
Je laisse M son chagrin terrible. Je ne trouve rien lui dire. Dans quinze jours, il
saura peut-tre quelques dtails.237
Si Guitton crit son Journal dans la grande tradition des moralistes franais, on
reconnat bien cependant quelques thmes caractristiques du ptainisme. Ce
moralisme chrtien se fait volontiers politique, quand lpoque y est favorable. La
236
237
Ibid., p. 117.
Ibid., pp. 117-118.
112
238
239
Guitton nous explique ici de manire lgante son travail rhtorique de choix et
de montage, mais russit tout de mme sauver lide dun dvoilement de son
intimit. Il a crit ce journal en sincrit et la confi pour la publication des
proches, ses parents, ses amis. Ce Journal que nous lisons se donne des airs de
confessions, et la prface de ldition de 1984 scrit comme une Rtractation la
manire de saint Augustin, cest--dire une autocritique, [un] jugement de soi par soi
plus que comme la parole construite et rflchie dun brillant idologue. Indiquant
dans cette prface quil na jamais relu ces pages, Guitton nous laisse supposer quil
les a laisses telles quelles taient en 1943. Dans la rdition en 1999 chez Pocket
dun de ses derniers ouvrages, Mon testament philosophique (Presses de la Renaissance,
1997), on trouve cet avertissement de lditeur : La premire impression de cet ouvrage
contenait un certain nombre de passages qui ont t supprims la demande de Monsieur Jean
GUITTON. Ces passages se trouvaient pages 11, 24, 82, 110 et 143. La bonne foi
concernant la rdition du Journal nest donc pas exclure demble, mme si Mon
testament philosophique est bien moins compromettant que le Journal : la sincrit fait
partie du champ dinvestigation de Guitton et cest dans ses travaux biographiques
quil fait sans doute uvre dcrivain vritable 240. Cette illusion de la sincrit est pour
Guitton le moyen le plus efficace et le plus dlicat de rendre publiques ses ides. Les
Fondements de la communaut franaise, quil publia en 1942 dans la collection Les
cahiers des captifs , tait bien plus aride dans sa forme : paragraphes courts,
numrots, ides gnrales, philosophiques et historiques. En comparaison, le
Journal de captivit est presque un ouvrage de vulgarisation de la pense de la
Rvolution Nationale, sur le mode de la mditation intime !
Le comportement idologique le plus pointu, tel que lincarne avec aisance et
subtilit Guitton, tente toujours de se masquer. Comme la montr Roland Barthes,
tout mythe dans son caractre idologique a pour charge de fonder une intention
historique en nature, une contingence en ternit , et par l mme nier sa lidologie qui le
fonde (et quil fonde)241. Lidologie cherche ancrer son fondement dans le
Guy LE CLECH, Jean Guitton , art. du Dictionnaire des auteurs de tous les temps et de tous les pays, Paris, Robert
Laffont, coll. Bouquins , 1980, t. II, p. 418. On peut stonner que lauteur de cette notice fasse limpasse
sur les accusations de collaboration dont Guitton fut frapp la Libration, et qui lui valurent sa mise lcart
temporaire de lUniversit franaise.
241
Roland BARTHES, Le mythe, aujourdhui , in Mythologies (1957), repris dans uvres compltes, t. I, Le Seuil,
2002,, p. 853.
240
114
fondement mme du rapport de tout individu au monde. Alors que, par dfinition,
lidologie est un systme de choix, cest--dire de sparation de partage dun
individu ou dun groupe par rapport dautres individus ou dautres groupes, elle se
prsente au contraire comme une force dunion, de rassemblement, par la base, de
tous les individus.
Voil pourquoi lun des thmes les plus rcurrents des forces idologiques de la
Seconde Guerre mondiale est celui de lunit du peuple franais. Guitton, en chantre
de la Rvolution Nationale, nchappe pas cette rgle. Lisant, dans une des sances
de travail du C.E.R.N. de loflag IV D, lHistoire de Lavisse sur les vnements de
1848, Guitton en extrait la diffrence entre les principes de la Constitution (Libert,
galit, Fraternit) et ses bases (la famille, le travail, la proprit, lordre public, le
respect des nationalits trangres 242). Sensuit une discussion entre les instituteurs
du groupe (cest--dire les gens de gauche ) et les camarades de droite :
Nos camarades instituteurs seffraient souvent de voir rappeler les bases, alors quon omet
les principes.
Nos camarades de droite seffraient souvent dentendre proclamer les principes, alors
quon ne parle pas des bases.
Ces effrois sont heureux. Ils montrent bien que les deux sont ncessaires. Si la France
doit saccomplir, elle ne peut se renier. Jaurs et Maurras devraient pouvoir sunir dans une
pense suprieure.243
115
On tait donc all chercher Eynaud [un P.G.], lami des arbres, lhomme solide, le chef
des Jeunesses paysannes, le reprsentant de la Terre dans ce camp. [] Les camarades staient
groups, badauds comme toujours ils le sont dans ces camps ; ils regardaient Eynaud
accomplir avec gravit les gestes de terrien, qui rappelaient ceux du premier Homme dans le
premier Jardin, devant le premier Arbre, avant la cration de la Femme.
Eynaud ne parlait pas, il ne faisait pas de geste inutile : ctait une liturgie. Ses jambes
cartes, ses bras saillants avaient leur place exacte et leur parfaite appropriation la tche
entreprise, leur sens dutilit et aussi de beaut par surcrot. Il songeait sa ferme, son jardin.
Cet arbre tait en ce moment pour lui le type et le symbole de tous les arbres, dans toutes les
campagnes. On ne le considrait pas comme un arbre allemand ; ctait lunique arbre du
camp, quil fallait sauver, comme si toutes les espces darbres taient intresses ce soin.244
Le sorbier, on laura compris, nest pas quun simple arbre, que le hasard de la
Nature aurait fait juste pousser l. Rappropri par un paysan franais prisonnier de
guerre en Allemagne, il devient un point dancrage de la communaut franaise en
territoire tranger. Il est le symbole de tous les membres et de tous les territoires
denracinement de la communaut franaise ; et en tant que symbole, il les unit245.
Remarquons que la liturgie qui relie larbre aux hommes parvient faire surgir un
temps mythique, an-historique, ou pr-historique : un den, et sans femme.
Quelques indices amnent tablir un parallle mlancolique ou ironique
entre cet den et la captivit : labsence de femmes, le temps qui ne passe pas, qui
ne se droule pas dans une dure.
Mais lden est aussi le temps davant lvnement, le temps davant la Chute : il
ne sest encore rien pass qui puisse rendre lhomme mortel et malheureux. Cest un
temps o lhomme na pas encore rompu le lien qui lunissait Dieu et la
Cration ; cest le temps de lunit parfaite. Pour les hommes captifs selon Guitton,
ce temps mythique renvoie un temps historique davant la dfaite et mme davant
les divisions de la
III
116
Bref, la prsence en captivit de ce sorbier, ritualis par un P.G. paysan, est une
sorte de ssame qui donne accs un espace-temps idal, pass et futur. La captivit
nest alors plus seulement une punition de lHistoire, elle est galement un espacetemps ouvert une exprience mystique et visionnaire. Guitton nest pas le seul
cette poque dvelopper cette image. On la retrouve par exemple chez Pierre
Seghers, dans sa prface au cahier spcial de sa revue Posie 43, Potes
prisonniers . voquant les potes prisonniers, quil qualifie de nouveaux potes , il
crit :
Je pense ces hommes jets entre vingt et quarante ans dans une existence
inconcevable : la Terre a bascul dans le temps et nous voyons revenir le temps des pyramides,
des pyramides souterraines. [] Chasss du paradis de leurs vrais travaux, enlevs euxmmes et remis au dbut de tout, nos compagnons retrouvent les pouvoirs et la magie du
verbe.248
Comme chez Guitton, la captivit ouvre donc un accs un temps prhistorique, et donne aux captifs des outils pour uvrer vers un certain Bien : la
posie subit, sous le rgime de Vichy, une cure de purification et de simplification.
Et une fois de plus, les P.G. donnent lexemple : il semble quen captivit le Verbe
apparaisse enfin nu et puissant. Ds lors, les souffrances de la dfaite et le salut par
ces souffrances ne sauraient tre spars : le temps de souffrance est aussi le temps
qui conduit au salut, individuel et collectif. Les P.G. ne font pas fructifier leurs
souffrances pour eux seuls ; cest toute la communaut France qui doit en
profiter. Seghers crit :
Jean GUITTON, Fondements de la communaut franaise, op. cit., 15, p. 29.
Ibid., 4, p. 19.
248
Pierre SEGHERS, prface Potes prisonniers , cahier spcial de Posie 43, Villeneuve-ls-Avignon,
Seghers, mars 1943, p. 7.
246
247
117
Lavenir, les chemins souvrant sur le futur, la route qui conduit un autre monde ; alors
dans cette posie grondera lespoir dune construction nouvelle pour laquelle paient les
enfants malheureux .249
Lexil est alors paradoxalement le lieu qui donne accs la vraie France,
pure et unie. Les conditions de cette ouverture la vision du salut sont aussi fragiles
quencourageantes, pour les P.G. Fragiles, parce que les forces de division toujours
prsentes, au sein mme de la captivit, et mme dans une poque o la Rvolution
Nationale est bien engage :
Des vasions ayant eu lieu, les difficults furent accrues. En particulier, un glacis dune
dizaine de mtres vint nous sparer de la limite du camp : la nouvelle frontire passait
justement au tronc mme de larbre et le terre-plein tait partag en deux par elle. Il ntait
donc plus possible de faire le tour de notre arbre.
Vint enfin le temps o, aprs une nouvelle affaire, le Bloc 1 fut condamn tout entier :
larbre ne fut plus alors quun objet de contemplation, sa beaut augmenta.250
Nous avons ici un autre exemple de ce quest une utilisation idologique dune
ralit de la captivit : la condamnation des vasions par Guitton ne se fait pas
seulement sur le plan moral, mais touche au politique. Cest tout leffort de
redressement national qui est remis en cause par ces tentatives dvasion. Les
vasions cest--dire dun point de vue ptainiste, le choix de laction individuelle
plutt que la mditation collective, et surtout labandon de la communaut P.G.
crent ncessairement de la souffrance pour la communaut. Guitton rejoint en cela
la position du gouvernement de Vichy, qui condamne globalement, sans le dire
expressment, les vasions. Celles-ci, en effet, entravent non seulement les bonnes
relations franco-allemandes, mais galement les chances de voir les P.G. rapatris
rapidement.251
Parce quil est le symbole de cette communaut, le sorbier prend sa part de
souffrance et la division resurgit dans ce tronc spar en deux par la frontire du
camp. Aprs une nouvelle affaire (une nouvelle vasion ?), la frontire se transforme
en nouvel exil lintrieur de lexil, laissant entrevoir que le retour des P.G. en
Pierre SEGHERS, prface Potes prisonniers , op. cit., p. 10.
Jean GUITTON, Pages brles, op. cit., p. 55.
251
Jean-Bernard MOREAU, op. cit., p. 354. Nanmoins, les P.G. vads nont rien craindre de Vichy une fois
rentrs au pays.
249
250
118
France est directement li leur bonne conduite en captivit. Sils agissent mal (sils
svadent, sils ne sont pas corrects avec leurs gardiens), ils fragilisent lentreprise de
redressement de la Nation, qui seule assure le retour dans les foyers :
Prisonniers, mes chers amis, puis-je mieux travailler pour vous et prparer votre
libration quen montrant nos vainqueurs dhier combien vous nous paraissez dignes
destime.
Les Allemands ont su mesurer, dans vos camps, dans les activits diverses auxquelles
vous participez, votre conscience et votre habilet laborieuse, votre ingniosit, lamnit de
votre caractre ; et je suis convaincu quils prendront un jour en considration la ncessit du
rapatriement des prisonniers franais.252
Eynaud, le paysan-P.G., en est le plus bel exemple. Guitton nous dit quil est
solide , chef des Jeunesses paysannes et reprsentant de la Terre dans ce camp . Ces
trois qualifications tournent toutes autour de lide dun puissant enracinement, dun
profond attachement de lhomme sa terre. La solidit rappelle cette image connue
de la propagande vichyssoise figurant deux maisons symbolisant la France. La
premire est dlabre, sale et croulante, parce quappuye sur des fondements
pourris (paresse, dmagogie, internationalisme) qui sous-tendent eux-mmes une
multitude dlments dsordonns (avarice, radicalisme, gosme, franc-maonnerie,
pot de vin, etc.). La seconde maison est solide, claire et riante, parce que ses
fondements sont la famille, le travail et la patrie, qui sous-tendent la discipline,
lordre, lpargne et le courage.254 Dans le texte de Guitton, la majuscule Terre et
ses italiques dsigne moins ici la plante que la majest du sol (franais, cela va sans
dire) et donne Eynaud un rle, une responsabilit qui transcendent sa profession
de paysan. Enfin, son appartenance aux Jeunesses paysannes permet dtablir un lien
Philippe PTAIN, message du 24 dcembre 1941, in op. cit., p. 210.
Philippe PTAIN, message du 4 avril 1943, in op. cit., p. 301.
254
Affiche de R. Vachet, Centre de Propagande de la Rvolution Nationale dAvignon, 1940. Voir la premire
de couverture de Jean-Pierre AZMA, Franois BDARIDA (dir.), Vichy et les Franais, Paris, Fayard, coll. Pour
une histoire du XXe sicle , 1992
252
253
119
XII
sicle franais.256
Creuser autour de larbre est proprement une liturgie, parce que cest la production
chaque fois nouvelle et pourtant rpte dun geste ancestral. Comme chaque
eucharistie refait par analogie la Cne de nouveau (de manire identique) et
nouveau (de manire singulire), Eynaud ractualise en creusant cette rigole gale et
circulaire un rapport oubli de lhomme au monde un moment dunit de
lhomme, de Dieu, et de la Cration.
La rhtorique de Guitton fait dEynaud plus quune figure de la captivit : le
P.G./paysan devient rien de moins que le rceptacle et/ou le catalyseur dune
exprience mystique et symbolique, qui converge tout entire vers la Rvolution
Nationale. Ptainiste actif , Guitton lest srement, et fut peru comme tel comme
le confirme sa condamnation la Libration : notre professeur ne put regagner les
rangs de lUniversit quen 1955, aprs avoir t couronn, en 1954, du Grand Prix
Jean GUITTON, Fondements de la communaut franaise, op. cit., 15, p. 29.
Voir Jean-Claude SCHMITT, La raison des gestes dans lOccident mdival, Paris, Gallimard, coll. Bibliothque des
histoires , 1990.
255
256
120
121
sciemment dtaille, bien ces choix idologiques naient pas t le fait de la majorit
des P.G. La collaboration/le collaborationnisme furent cependant de voyantes
exceptions qui faisaient fonctionner plein rgime lensemble des positionnements
idologiques des P.G. En outre, pour la priode 1940-1944, les rcits
collaborationnistes sont nombreux et particulirement signifiants.
En 1940, les relations entre la France et lAllemagne ont dj une longue
histoire et occupent une place importante dans limaginaire franais, surtout depuis
les guerres de 1870 et 1914. Robert Brasillach affirme ainsi, dans Notre avant-guerre :
Avions-nous jamais cess de songer lAllemagne ? Y a-t-il un Franais vivant qui
lAllemagne ait cess de paratre, ft-ce une seule anne, comme une compagne toujours
prsente ? Avant la Grande Guerre, aprs elle, existe-t-il un pays qui ait autant fait partie, non
pas de notre vie intellectuelle, de nos curiosits, de nos raisonnements, mais de notre existence
charnelle elle-mme ? Qui ait fait en sorte que le destin, le malheur, le bonheur, aient, un
moment donn, un visage allemand ? Nous lavons toujours eue au-dessus de nous, cette
norme plante, elle a influenc nos vies mieux quaucun astre, et nous avons toujours su que
sans son cours inflexible, le monde aurait t diffrent.258
122
Jean GALTIER-BOISSIRE, Mon journal pendant lOccupation, op. cit., (1944) pp. 79, 88-89.
Voir Hlne BARBEY-SAY, Le voyage de France en Allemagne, 1870-1914, Nancy, Presses universitaires de
Nancy, coll. Histoire contemporaine , 1994.
262
Colonel RAYNAL, Le drame du Fort de Vaux. Journal du commandant Raynal, Paris, Albin Michel, 1933,
p. 196 ; 1e dition : 1919.
260
261
123
Les rcits de captivit tendance rsistante sont ceux qui hsitent le moins
reproduire ces lieux communs. Les grandes vacances de Francis Ambrire brocarde
particulirement les sentinelles imbcile[s] , les gros ivrognes dHauptmnner, la
lourdeur desprit de nos trs provisoires seigneurs , et Godasse, ce vieil officier qui tait
le type achev du grotesque , la sottise des subordonns , ou la sauvagerie de
Wachmnner oprant coups de bottes, de crosse de fusil ou de baonnette, le
Feldwebel si fru de propret quil faisait astiquer chaque matin le pole au cirage noir .264
Les scnes qui ridiculisent les Allemands prolifrent dans le texte dAmbrire :
Debout ! cochons ! scria le plus lev en grade [des gardiens allemands], un sousofficier jaune et mince, rput pour la brusquerie de ses faons ; cependant que par
complaisance le gefreiter qui laccompagnait, hideux nabot roux aux yeux bigles, approuvait
avec une grimace dgote : Ah oui, les cochons, les cochons ! 265
Pour Raymond Gurin, cest bien simple : quils soient civils ou militaires, les
Allemands sont des barbares, tout droit sortis de lge de fer, du temps des cavernes ,
vicieux et cruels : la Prussicote chez qui il travaille en kommando passe son
temps ricaner en voyant Le Grand Dab, si maladroit dans le travail manuel, se faire
recouvrir de la merde sche des vaches quil trille ; plus loin, branlant les pis et la
gorge nue sous le sarrau, elle titille lapptit sexuel de son prisonnier. Le Grand Dab
Jacques PRICARD, Debout les morts, souvenirs et impressions dun soldat de la Grande Guerre, Pques rouges, vol. II,
Paris, Payot, 1918, p. 57. Cit par Nicolas BEAUPR, crire en guerre, crire la guerre. France, Allemagne 1914-1920,
Paris, CNRS, coll. Histoire , 2006, p. 155.
264
Francis AMBRIRE, Les grandes vacances, op. cit., pp. 324, 325, 107, 109, 186, 187. Chez Louis Croquet : Ce
soir cest ladjudant-chef de la Fea-Werk qui est de service : grand type de Prussien, fourbe et cruel au possible. (Le chemin du
retour, op. cit., p. 37.)
265
Ibid., p. 266. On retrouve un peu le mme type de description dans le rcit de Serge Rousseau, Mes vasions :
peine tions-nous l quun unter-offizier, visiblement tir de son sommeil, nous fit entrer dans son bureau pour nous
mieux dvisager et se mit nous engueuler copieusement. Puis, ayant satisfait ce besoin naturel de gueuler qui est propre sa
race, et compltement rveill par l-dessus, il appela le gelier. Celui-ci parut. Petit, trapu, vot, une tte grimaante de
chimpanz, sa seule vue augurait la cellule. Il vint nous regarder sous le nez, en faisant tressauter avec volupt, un norme
trousseau de clefs quil tenait la main, puis se mit aboyer : Eins, zwei, drei, vier, fnf ! Heraus ! ! ! (Vichy,
Imprimerie Wallon, [octobre] 1944, p. 116.)
263
124
synthtise son impression son camarade Frou-Frou : Tu connais leur slogan : Vous
voyez bien que nous ne sommes pas des barbares ! Ils savent tellement bien ce quils sont quils
passent leur temps sen dfendre. 266 Le point de vue de Gurin sur la nature
allemande tire sa puissance de ce que cette observation est faite dune exprience de
kommando, l o le P.G. ctoie le plus directement la population allemande, et non
pas seulement les reprsentants de lappareil militaire ou nazi.
Ces descriptions outres ne sont pas le seul apanage des Franais, mme si
ceux-ci y excellent. On retrouve ces lieux communs dans dautres rcits
(cinmatographiques, cette fois) de captivit, parmi les plus clbres. Stalag 17 de
Billy Wilder (1952) prsente une communaut de P.G. anglais et amricains gards
par des Allemands subtils et cruels (le commandant du camp, jou par Otto
Preminger), des Hauptmnner lourds et stupides (Schultz, jou par Siegfried
Rumann, habitu aux rles de soldat, de patriarche, ou de brasseur de bire, et qui
deviendra le modle de lAllemand dans la srie amricaine Papa Schultz), l homme
de confiance des P.G. (en ralit un Allemand ayant fait ses tudes Cleveland, et
qui finira cribl de balles allemandes, et le nez dans la boue du camp).267
Annette Wieviorka a montr que le poids culturel du patriotisme marquait
galement de son empreinte les rcits de dportation politique et raciale de
limmdiate aprs-guerre. On y trouve, comme dans les rcits de la Grande Guerre
et dans certains rcits de captivit, des images dAllemands congnitalement,
racialement brutaux, cruels et barbares. Jean Rousset intitule son rcit de
dportation Chez les barbares et le fait dbuter par une dfinition du mot barbare.
Richard Pouzet affirme : Ce sont des barbares, ils lont toujours t et le resteront. Le
Frre Birin des coles chrtiennes enfonce le clou :
Raymond GURIN, Les poulpes, op. cit., pp. 22, 31, 51, 63.
On noubliera pas que Stalag 17 est aussi un hommage La grande illusion de Jean Renoir mais, semble-t-il,
moins pour le mode de figuration des Allemands que pour le questionnement politique, que Wilder se
rapproprie de manire magistrale en ladaptant au contexte de la nation amricaine. Wilder donne sa
communaut P.G. une plus grande union que ne le faisait Renoir, qui appuyait beaucoup plus sur les
diffrences de ses membres plutt que sur leur terrain dentente. Dans Stalag 17, les caractres des
personnages sont tout aussi marqus que dans La grande illusion, mais focalisent tous leur nergie vers la
constitution dune unit communautaire. Chacun est sa place, dans cette communaut : il y a les deux
clowns, qui font rire, et se chargent du poids de lindignit en se roulant dans la boue (pour que les autres ne le
fassent pas) ; il y a le chef et le contre-chef qui dialectisent le cheminement de la communaut ; il y a la
masse, confiante, qui adhre aux vnements et les fait rsonner ; il y a surtout le tratre, dont lassassinat par
les nazis permet de purifier la communaut de ses erreurs, et de la faire ainsi basculer entirement du ct du
Bien.
266
267
125
On ne peut, hlas, douter que cette race allemande ait produit presque normalement des
monstres de cruaut capables dexterminer tant dtre humains dans des supplices dignes des
sauvages les plus primitifs.268
On est bien loin alors des discours auxquels nous sommes habitus aujourdhui,
danciens dports prnant la paix universelle et lamiti entre les peuples ! Entre
temps le rapprochement franco-allemand a fait son uvre, les dports juifs ont
russi faire reconnatre la spcificit de leur sort et de leur identit la socit
franaise, et le patriotisme a progressivement perdu de son intrt269. Pour les rcits
de P.G., cette volution se fait galement sentir, et dans les annes 1980-1990 on
trouve souvent des rcits sans haine pour les Allemands.270 Christophe Lewin
affirme ainsi le rle prdominant des P.G. dans le rapprochement franco-allemand :
Les anciens P.G. constituent, probablement, le pont vivant de cette comprhension entre
les deux pays si longtemps adversaires. Ils ont vcu chez lennemi, aperu laspect humain,
constat la diversit, entrevu la dtresse, compris la mentalit, appris, ne serait-ce quun peu, la
langue, frquent des hommes. Cette connaissance balaya les strotypes freinant les rapports
humains et facilita une volution des mentalits paralllement lvolution dune politique.271
126
rapprocher de lui. Mais les motivations de cette connaissance sont souvent dordre
idologique. Dans son journal de captivit, Ambrire trace la figure du cur
allemand de Damscheid, qui refuse, au passage des nazis, de dire Heil Hitler ! et
leur rpond Grss Gott ( Dieu vous bnisse ) :
Il est, comme la plupart de ses collgues, trs anti-hitlrien. [] Nous savons aussi
pourquoi il rpond si brivement nos saluts le long du chantier : il na pas le droit, aucun
civil na le droit de saluer un prisonnier de guerre franais.272
Ce cur ami des P.G. permet notre auteur de sparer le bon grain allemand de
livraie nazie et de trouver une lgitimation son propre positionnement anti-nazi
dans le soutien que lui offrent des personnes moralement lgitimes, courageuses et
sympathiques. Cette distinction entre allemand et nazi naffaiblit pas le combat antinazi, parce quil ne conduit jamais au vertige de lirrductible diffrence entre les
individus. Cest bien l un risque : car sil ny a que des cas particuliers, sil ny a que
des histoires personnelles, comment combattre cette entit quon appelle les
nazis ? Chez Ambrire, il y a souvent un comportement collectif que lon peut
clairement identifier ici : les curs sont anti-hitlriens , et des marges ce
comportement, qui pondrent cette identit. Mais lidentit collective nest jamais
remise en cause par ses marges, jamais les marges ne viennent la pervertir. Les
quelques curs hitlriens ne font pas sombrer lordre ecclsiastique allemand dans le
nazisme ; les quelques P.G. collabos ne compromettent pas lintgrit rsistante de
la communaut captive.
loppos du modle fourni par Ambrire et provenant toutefois de
lauteur rsistant Claude Morgan , on a la figuration dAllemands corrects , au
sein mme des camps de prisonniers. La violence des rapports nest toutefois pas
exclue, mais elle se heurte aux limites imposes par la dignit humaine. Claude
Morgan dcrit ainsi linterrogatoire dun prisonnier, Jacques Bermont, par un
commandant allemand, auquel Bermont refuse de rpondre : linterrogatoire prend
alors fin, devant la rsistance du prisonnier273 Cette correction des Allemands se
retrouve galement lorsque ceux-ci occupent les maisons franaises.274 Humaniser
Francis AMBRIRE, Prisonniers , in Vie et mort des Franais 1939-1945, Paris, Hachette, 1971, p. 70 [10
octobre 1940].
273
Claude MORGAN, lappel de la libert, ditions de Minuit (clandestines), 1944.
274
Ibid., pp. 39-40.
272
127
Suggrant que les valeurs ternelles de larme ne se laissent pas influencer par
lidologie passagre de la
III
contre un certain sens commun, qui voudrait que le patriotisme soit li la haine de
lennemi combattu. Cette prface joue vritablement sur une provocation lgitime
par le dsir de lucidit et de vrit de son auteur. Le paradoxe des soldats franais ne
hassant pas les soldats allemands nest paradoxal, suggre B. de La Mort, que pour
Anne SIMONIN, Les ditions de Minuit, op. cit., p. 180. Sur lhumanisation des Allemands au moment de la
capture, voir infra, p. 349 sqq.
276
Le silence de la mer de Vercors (ditions de Minuit, 1942) vhicule lui aussi ce type dimages.
277
Nol B. DE LA MORT, Vie des prisonniers. Du frontstalag 210 au stalag XII, Paris, Grasset, 1941, p. 9. B. de la
Mort est en fait le nom de plume de Nol Bayon.
275
128
ceux qui se laissent prendre aux idologies haineuses et partisanes. Il dvoile en fait,
par sa violence mme, une vrit dissimule par les idologies. En cela, B. de la
Mort ne fait que rpondre aux injonctions faites par Bernhard Payr aux crivains
P.G. : pour le responsable de lAmtschrifttum, les P.G. encore en captivit devaient
reconnatre le vrai visage de lAllemagne nouvelle, et le transmettre leurs
compatriotes, afin de lutter contre la propagande anti-allemande davant-guerre278.
Louis Walter rpond trs volontiers ce souhait lorsquil crit, dans son rcit de
loflag IV D, Derrire les barbels (1942) :
Il ne nous fut pas possible de croire que la misre svissait dans la rgion aussi
intensment que nous aurions pu le penser suivant ce que nous croyions connatre de la
situation conomique en Allemagne. [] Il tait vident que nous ntions pas trs srement
renseigns sur la vie allemande en 1940.279
Dans son autre rcit de captivit Ceux des Stalags, paru en 1943 , Walter
donne encore une image sympathique des gardiens allemands. Ou bien ceux-ci sont
dbonnaires, et laissent les P.G. en kommandos marauder dans les champs ; ou bien
ils sont plus svres, mais sans jamais tre violents. Ils crient, tirent des coups de
fusil en lair, mais ne tuent jamais les P.G. :
278
Grard LOISEAUX, Phnix ou cendres ? Un bilan allemand de la littrature de collaboration par Bernhard
Payr, chef de lAmtschrifttum , in Yves MNAGER (dir.), La littrature franaise sous lOccupation, Presses
Universitaires de Reims, 1989, p. 342.
279
Louis WALTER, Derrire les barbels, Avignon, douard Aubanel, 1942, pp. 48-49. Voir aussi Jean Pron qui
dcrit des enfants allemands, lorsquil est en kommando : Ils sont lgrement habills. Ils portent une culotte qui
sarrte aux genoux, ils ont la tte nue, et leurs cheveux blonds sont bien peigns. Ils paraissent solides comme le roc, muscls
comme des athltes. Ils sourient. Ils semblent heureux. Le premier a les deux mains dans les poches. Lautre dvore avec apptit
une tartine beurre. Il a la figure barbouille autour de la bouche. (Jai t prisonnier en Allemagne (carnet), Paris, ditions
nouvelles, 1941, p. 131.)
280
Louis WALTER, Derrire les barbels, op. cit., p. 119. Nol B. de la Mort parle quant lui de laccueil si digne
par un officier allemand des soldats franais frachement capturs. (Vie des prisonniers, op. cit., p. 14.)
129
Un jour un soldat allemand, dsireux de nous effrayer, fit partir son coup de feu contre
loreille dun des amateurs de fruits mrs. Le Franais faillit mourir de frayeur rtrospective car
la balle tait vritablement passe trop prs de sa tte.281
La cruaut des Allemands que presque tous les P.G. ont dnonce dans leurs
rcits semble ici inexistante, et le risque ltal est rduit une simple frayeur.
Quant la remarque finale ( trop prs de sa tte ), elle sonne moins comme une
critique de la conduite du soldat allemand que comme une excuse : cest, somme
toute, par accident que ce Wachmann a vis si prs du P.G. franais Louis Walter
le dit dailleurs clairement dans les premires pages de Derrire les barbels :
Les Allemands firent ce quils purent.
Les Allemands qui furent les auteurs, sans doute involontaires, de ces misres ils
auraient voulu faire mieux, ctait visible nont pas se hrisser devant ce reportage. Je ne
les hais point. [] On devinera, au droulement des pages, que lattitude de nos gardiens fut
de plus en plus correcte, quelle devint cordiale et quils finirent pas se mettre en quatre pour
nous procurer les lments ncessaires aux distractions devenues indispensables afin
dchapper la hantise de la baraque et du barbel.282
Louis WALTER, Ceux des stalags, Avignon, douard Aubanel, 1942, p. 58.
Louis WALTER, Derrire les barbels, op. cit., p. 9. Mme ide chez Jean Pron : Je souhaite que ce livre apaise
beaucoup desprits inquiets, juste titre dailleurs, et quil contribue dtruire la lgende qui se plat dire que les prisonniers
sont maltraits dans les camps allemands. (Jai t prisonnier en Allemagne, op. cit., p. 6.)
283
Guy DESCHAUMES, Derrire les barbels de Nuremberg, op. cit., p. 20.
281
282
130
131
Mme son de cloche dans le recueil de pomes de Georges DAMOUGEOT-PERRON, Dun stalag, Paris, ditions
Arc-en-ciel, 1943 ; illustrations de Andr Baehr.
289
Guy DESCHAUMES, Vers la Croix de Lorraine, op. cit., pp. 166-167.
290
Ibid., p. 168.
291
Ibid., p. 97.
288
132
133
ne fait que subir quelques coupes appropries.292 Il faut moins, mon sens, lire ces
passages comme de lhypocrisie ou de lopportunisme que comme un dsir sincre
de pouvoir encore, malgr la sparation qua provoque la captivit, participer la
marche du monde.
Collaboration et collaborationnisme
Je distingue collaboration et collaborationnisme : le premier terme dsigne ici lattitude
rsultant dun certain principe de ralisme et de conciliation avec lennemi, en
vue dobtenir des avantages personnels, matriels ou symboliques293. Le second
terme ajoute cette conciliation une dimension idologique assume. Les
collaborationnistes sont des collaborateurs propageant de bonne grce la dimension
idologique de lentreprise de collaboration. De mme quentre marchalisme et
ptainisme, la ligne de partage entre ces deux attitudes se fera donc ici entre une
conscience de lidologie nazie et une inconscience ou un refus hypocrite de
cette idologie. Cette diffrence, dlicate discerner, dpend surtout du lieu
(idologique, lui aussi) do lon la juge, et qui dtermine la manire dont on spare
morale et politique. Ainsi, la collaboration est plutt un acte moralement
condamnable : on peut le mettre sur le compte de lgosme, ou la lchet, par
exemple. Le collaborationnisme, quant lui, est plutt condamnable moralement et
politiquement : il engage non seulement lindividu, mais aussi le collectif, et mme la
Nation. Si morale et politique sont bien sr lies entre elles, cela ne signifie pas pour
autant quelles sont synonymes. Or les rcits de captivit, quils soient ptainistes ou
gaullistes, ont souvent tendance confondre, un certain degr, morale et politique.
Cette confusion sapplique particulirement la question du collaborationnisme.
Jean Vdrine nest jamais en reste pour affirmer que chez les P.G., la rsistance
oppose lennemi tait naturelle et multiforme et rarement structure . Il rappelle
galement quen 1941, les officiers franais librs et devenus dlgus du S.D.P.G.
( Mission Scapini ) part quelques exceptions, se comportent naturellement en officiers qui
Voir infra, pp. 253 et 300 sqq.
[] la thse favorite du collaborateur aussi bien que du fasciste cest le ralisme (Jean-Paul SARTRE, Questce quun collaborateur ? , art. cit., in op. cit., p. 60.)
292
293
134
Ambrire insiste :
Quune partie des prisonniers se soit installe bassement, dans lopportunisme et la
complaisance au vainqueur, cest un fait que nul ne niera, et qui a offens en chacun de nous
quelque chose de plus profond et de plus douloureux encore que le sentiment de la patrie, la
foi dans lespce humaine.
Pendant quatre ans, dans lexploitation des pires quivoques, ces tristes larves nauront
vu que loccasion dchapper aux misres quotidiennes du prisonnier, pour se faire au sein du
malheur de tous une vie en marge, qui les tnt labri du besoin et les distingut du vulgaire.298
135
surtout de la bassesse dune minorit de P.G. On voit, dans ces condamnations qui
se donnent des airs dvidence, se crer les limites de la communaut P.G. Celle-ci est
alors perue, en opposition la minorit collaboratrice, comme sise sur une morale
forte. Il ny a quun pas, semble-t-il, pour passer de la collaboration comme
technique damlioration du quotidien au collaborationnisme. coutons de nouveau
Yves Durand :
Plus minoritaires encore, et compltement isols, sont les propagandistes dclars du
collaborationnisme. Ceux-l se mettent au service des Allemands pour prner ouvertement
ladhsion lidologie fasciste, vanter les mrites de lAllemagne nazie, prconiser ltroit
alignement de la politique franaise sur celle de Hitler.299
136
137
La critique est plus vive encore lorsque les rdacteurs sont des P.G. eux-mmes.
Francis Ambrire crit ainsi :
Cest dun kommando du stalag XIII B, par exemple, quun paltoquet, qui se disait
ancien lve de lcole Normale Suprieure de lEnseignement Technique, envoyait au Trait
dunion le rsultat de ses mditations sur lavenir, et dmontrait, clair comme le jour, que nous
avions intrt favoriser la victoire hitlrienne.305
Le problme que pose le Trait dunion semble finalement tre moins celui de la
propagande grossire quil diffuse, que celui de la compromission de nombreux P.G.
en mal de copie 306, qui acceptent dy crire des articles. Le vritable problme est
que des P.G. puissent succomber cette idologie, ce qui semble tre contre
nature . Dailleurs, comme lcrit Yves Durand avec ce qui semble tre de la
jubilation, en fait, il importe peu dapprofondir ici lanalyse du contenu du Trait dunion, tant
on sait par toutes les sources combien sa distribution, pourtant gratuite, avait peu deffet sur
lopinion des P.G. Ceux-ci sen servaient surtout pour un usage fort loign des hautes penses
intellectuelles et politiques. 307
Reprenons, quant nous, cette analyse, en prcisant que si les P.G. se servaient
du Trait dunion pour alimenter leurs popotes ou comme torche-cul, cela ne signifie
pas pour autant quils ne le lisaient pas auparavant. Aussi peu fiable soit-il, et
idologiquement orient, rempli de contre-vrits plus flagrantes les unes que les
autres et dune propagande grossire, ce journal fit tout de mme de manire
insistante partie du quotidien de tous les P.G., du premier jour de leur captivit
(premier numro : 23 juin 1940, deux jours avant lentre en vigueur de larmistice !)
jusquen mars 1945. En tout parurent 422 numros, auxquels collaborrent quelques
470 P.G. franais, la plupart dentre eux nayant sign quun ou deux articles.308
Louis Walter qui affiche clairement ses sympathies nazies rapporte que
larrive du journal dans chaque trave donnait lieu de vritables disputes pour en avoir la
lecture en priorit , notamment grce sa rubrique de recherches des prisonniers dans
les stalags et les oflags.309 Le journal mlait de manire habile des articles informatifs
Francis AMBRIRE, Les grandes vacances, op. cit., p. 145.
Yves DURAND, La captivit, op. cit., p. 351.
307
Ibid., p. 352.
308
Ibid., pp. 350-351.
309
Louis WALTER, Derrire les barbels, op. cit., p. 128.
305
306
138
(notamment sur la vie des camps) et dautres, nettement plus orients, sur les
ralisations (Walter) de lAllemagne nazie. Ce mlange ne facilitait sans doute pas
le discernement idologique des P.G.
On aurait tort alors sous prtexte de prserver lide que les P.G. franais
sont naturellement et instinctivement critiques par rapport ce type de publication
dvacuer Le Trait dunion du bouillon politique o baignaient les P.G. Il arriva
aussi que certains P.G. y crivirent par raction : ce fut le cas du pote Luc
Decaunes, prisonnier en stalag et en kommando, Mlhberg, puis du ct de
Leipzig. Decaunes na pas le profil dun collaborateur : il fut durant sa captivit
maintes fois puni pour dsobissance, et il avait des sympathies clairement
communistes ; littrairement, il tait li lquipe des Cahiers du Sud, qui il envoyait
rgulirement ses pomes durant la guerre. Son article pour Le trait dunion, envoy
dans un moment de fureur , sen prend aux Anglais et aux Amricains, responsables
ses yeux de la guerre et du soutien quils ont pendant longtemps apport Hitler
contre lU.R.S.S.310 Le trait dunion fonctionna alors aussi comme un espace
dexpression pour les P.G., illusoire sans doute, puisquentirement tourn vers
une apologie de la collaboration mais bien rel.
Le collaborationnisme le plus significatif fut le fait danciens P.G. rapatris dans
les premires annes de la guerre. Cest le cas, par exemple, de Jacques BenoistMchin311. Ayant appartenu aprs la Premire Guerre mondiale aux troupes
doccupation Wiesbaden, il devint un ardent dfenseur de la culture allemande.
Membre du Comit France-Allemagne, auteur darticles dans la Revue europenne et
dans LEurope nouvelle, o il voque les crivains Georg Kaiser et Fritz von Unruh,
Benoist-Mchin fut trs actif dans la tentative de rapprochement franco-allemand.
Le fascisme lui vint la lecture de E.R. Curtius, dont il traduisit lEssai sur la France
en 1932. En 1941, il fit partie du gouvernement Darlan, comme responsable des
relations avec lAllemagne. Ami de Drieu La Rochelle et du ministre de la
Propagande Paul Marion, il signa le manifeste ultra-collaborationniste que lamiral
Platon lana le 9 juillet 1944 appelant au limogeage de Laval et la constitution dun
gouvernement entirement acquis leffort de guerre allemand. En mai 1947, il fut
310
311
Jean-Marie AUZIAS, Luc Decaunes, Paris, Seghers, coll. Potes daujourdhui , 1969, p. 17.
Julian JACKSON, La France sous lOccupation, op. cit., pp. 194-195, 645, 684.
139
condamn mort par la Haute Cour, mais graci par Vincent Auriol. Auteur dune
gigantesque Histoire de larme allemande (1936), son talent dhistorien fut reconnu par
des personnalits aussi diverses que Mitterrand ou de Gaulle.
Benoist-Mchin fut lauteur dun des premiers rcits de captivit paru en
France, en avril 1941 : La moisson de Quarante. Journal dun prisonnier de guerre, qui fut
traduit la lanne suivante en allemand et publi Hambourg par Hanseatische
Verlagsanstalt. Benoist-Mchin neut subir quune courte captivit, au frontstalag
202, Voves en Eure-et-Loir du 25 juin au 15 aot 1940. Les conditions de sa
libration restent obscures. Lors de son procs en Haute Cour, Benoist-Mchin
dclara quil stait pour ainsi dire auto-libr sans stre pour autant vad ,
grce un formulaire de libration que lui avait donn le commandant allemand du
camp de Voves. Benoist-Mchin insista pour dire quil ne stait pas vad de ce
camp ; il se prsenta en effet la Kommandantur Paris, pour mettre cette
libration en rgle. Il expliqua cette largesse de la hirarchie allemande par le fait que
le commandant du camp navait pas reu de consignes prcises concernant les
prisonniers, et quil possdait ainsi une certaine latitude daction. Ce scnario
aussi trange soit-il est probable, dans la mesure o Benoist-Mchin russit luimme, en deux mois de captivit, et en discutant avec cet tonnant commandant,
librer 6 400 P.G. sur les 7 000 que comptait le camp Il existe une autre
explication, plus probable encore et dfendue par laccusation, de la libration de
Benoist-Mchin. La mre de Benoist-Mchin reut un jour un appel de la mre
dOtto Abetz, qui lui demanda si a lui ferait plaisir que son fils soit libr. Elle
rpondit par laffirmative et la maman dAbetz demanda son fils de faire quelque
chose pour son vieux camarade de lentre-deux-guerres Cette explication fut
rcuse au procs par Benoist-Mchin qui affirma que son auto-libration arriva
avant lordre de libration envoy par Abetz au commandant du camp. Divers
documents de source allemande semblent pourtant faire la publicit de cette
libration amicale.312
Encore plus significatif fut lengagement dAndr Masson. Pass par le stalag
V C, rdacteur au Trait dunion, considr comme collaborateur , il avait parmi les P.G.,
Je renvoie au passionnant ouvrage de Jean-Louis AUJOL, Le procs Benoist-Mchin. Compte rendu intgral des
dbats, Paris, Albin Michel, 1948, pp. 18-48.
312
140
trs mauvaise presse 313. Il fut rapatri au tout dbut de 1943. Favorable Laval, il
succda au ptaino-rsistant Maurice Pinot la tte du Commissariat Gnral aux
P.G., le 14 janvier 1943. En septembre de la mme anne, le gouvernement de
Vichy officialise le Mouvement Prisonniers cr par Masson. Voici les objectifs
que se fixaient le Mouvement Prisonniers :
Art. 1. Le Mouvement Prisonniers a pour objet de faire passer en ralisation pratique
les enseignements dvelopps au sein des Cercles Ptain des oflags et stalags. cet effet, il
groupe tous les P.G. leur retour de captivit, sous la seule condition quils sengagent
servir, avec discipline, fidlit et dvouement, le Marchal de France, chef de ltat, et son
gouvernement. Il unit et dirige les efforts des rapatris sur tous les plans de lactivit nationale
pour traduire dans les faits les principes noncs par le chef de ltat. []
Nulle part dans ces statuts, il nest fait mention de collaboration avec
lAllemagne. On ne sen tonnera pas outre mesure : le Mouvement Prisonniers
recrutait parmi des personnes ayant concrtement connu le joug germanique. la
Libration, le Mouvement Prisonniers et sa branche activiste, le Service dOrdre
Prisonniers (S.O.P.) furent classs parmi les groupes anti-nationaux dont les
membres taient passibles de lindignit nationale.314 Masson fut aussi lauteur dun
rcit de captivit, Entre deux mondes (1943) et de quelques pomes de captivit,
publis notamment dans les Cahiers des prisonniers, la mme anne.315 Dans lavantpropos dEntre deux mondes, il crit :
Les prisonniers rapatris ne parlent et nagissent en France quau nom de leurs frres
toujours captifs et ne veulent pas dautre inspiration que cet esprit des camps quils gardent en
eux pour que leur patrie retrouve en soit enrichie.316
141
142
devint Sturmbannfhrer dans les S.S., et marqua ainsi son adhsion totale la cause
nazie.
Lengagement de Darnand fut assurment trange, capable de prendre des
orientations qui paraissent contradictoires. Comment imaginer en effet quun soldat
franais si exemplaire en vint pouser la nouvelle idologie de son peuple ennemi ?
Ce nest certes pas un possible apolitisme militaire qui le ferait ainsi virer de bord :
maurrassien convaincu, Darnand souhaitait galement laborer la Milice sur le
modle du parti fasciste italien, quil admirait ds la fin des annes 1930 ! En outre,
le dsir daction est un lment absolument fondamental de la vie militaire et peut
prendre des dimensions quasi mystiques. Darnand concevait ainsi la Milice sur le
modle dune lite chevaleresque luttant contre la lpre juive , lindividualisme, le
bolchevisme, la franc-maonnerie, pour dfendre la civilisation chrtienne. Les
valeurs de virilit, de transcendance de lindividu une cause collective, et de
combativit que proposait le fascisme me semblent des sductions dterminantes
pour des militaires et a fortiori pour des militaires qui ne peuvent plus saffirmer en
tant que tels. Lors de son procs en Haute Cour, nous dit Julian Jackson, Darnand
se prsenta comme un soldat honnte qui avait obi au Marchal et accompli ce quil croyait tre
son devoir de patriote. 321
Les figures de Benoist-Mchin, de Masson et de Darnand permettent dillustrer
la diversit des engagements danciens P.G. dans la collaboration et le fascisme. La
captivit, si elle a travers chacune de ces existences, ny a pas laiss les mmes
traces. On remarquera toutefois que lexprience de la captivit fut particulirement
courte chez ces trois hommes et ne se rsolut pas de la mme manire. Ds lors, le
choix de la collaboration ne se fit pas vritablement dans lhritage de la captivit.
Autrement dit, la captivit ne fut pas lvnement dclencheur des choix de
collaboration pour Darnand et Benoist-Mchin. La germanophilie tait pour le
second une passion dj bien ancre avant la guerre ; et les valeurs du nazisme qui
plaisaient Darnand se retrouvent dans des proccupations quil avait ds 1918,
avant mme quil ne se sente fasciste. Le cas de Masson est plus troitement li la
captivit, autant lorsquil tait rdacteur au Trait dunion, que lors de ces missions
gouvernementales en faveur des P.G. ; cest pour cette raison aussi quil a t
321
3. P.G. rsistants
La Rsistance, normale et naturelle
Si le collaborationnisme est assurment un positionnement idologique minoritaire
chez les P.G., il nen demeure pas moins spectaculaire et significatif. Il agit, surtout
dans les tmoignages daprs-guerre mais galement dans ceux publis entre 1940 et
1944, comme un repoussoir trs puissant. Lattitude collaborationniste de Masson,
surtout, a permis la grande majorit des auteurs de rcits, de fixer des bornes
politiques et morales quils disent ne pas avoir franchies. Francis Ambrire en est
bien sr lexemple le plus net, qui crit :
Quelle fureur soulevrent parmi nous la cration de la LVF et la pense que des Franais
allaient se battre sous luniforme feldgrau, avec laigle hitlrienne sur la poitrine, dsormais
semblables par lquipement ceux qui nous gardaient, mais combien plus vils !322
Ailleurs, il voque les poings crisps des P.G., les Salauds ! , la honte et la
fureur morne , une explosion de dgot et une suffocation en raction des attitudes
de collaborationnisme.323 La condamnation est gnrale et, comme souvent chez
Ambrire, issue du corps et de linstinct plus que de lintellect. Pour la majorit des
P.G., le collaborationnisme est une trahison de la patrie et de lesprit franais. Le
collaborationnisme soppose alors au patriotisme, puisquil est le dsir dinjecter
dans lesprit franais la logique allemande. Cest pourquoi le collaborationnisme est
souvent ressenti comme une monstruosit, une aberration de lesprit : il mle deux
essences diffrentes, voire contradictoires. On trouve peu de critiques dordre
idologique sur le nazisme dans les rcits de captivit. La critique se porte plus
souvent, en revanche, sur lincompatibilit de lordre nazi avec lordre franais. La
rsistance peut alors se confondre avec le patriotisme lorsque se trouve enfin
dvoile, partir de la fin 1942, la soumission de Ptain Hitler. Telle est du moins
322
323
la voie royale de passage idologique pour les P.G. : trompes, gares par
lambigut de celui qui se disait le Sauveur de la France, les mes pures des P.G.
crurent sincrement que Ptain tait le Pre patriote, et qutre patriote, ctait
accepter la dfaite avec humilit. partir de la fin 1942, la Rsistance prit dans les
camps une densit suffisamment grande pour que les P.G. puissent y voir un
honorable rceptacle de leurs lans patriotiques. La transformation de la F.N.P.G.
en F.N.C.P.G. (o combattant a t ajout) en juin 1945 tmoigne ainsi du dsir
rtrospectif de marquer que la captivit est le prolongement et la poursuite du combat 324.
Le choix de la Rsistance apparat dans les rcits souvent moins comme un
choix, un engagement, que comme la fidlit cet lan patriotique, et mme, comme
lexprime bien Ambrire, instinctif. Jean Vdrine crit que, rapatris,
[] les prisonniers sont convaincus que la captivit a t, parfois mme
indpendamment de leur volont, la continuation du combat sous une autre forme. Ils ne se
considrent pas moralement dmobiliss et beaucoup trouvent normal, aprs un temps de
repos qui suit leur retour, de poursuivre la lutte avec leurs camarades de combat. 325
145
1942 et aprs ce temps de repos dont parle Vdrine, reprend son travail de
professeur dans un lyce nantais. Encore embu par sa captivit, ressentant encore
confusment et sans pouvoir clairement la formuler, loppression nazie sur la
France, nayant, en un mot, pas encore accompli le chemin de conscience vers la
Rsistance, Berthier russit tout de mme faire surgir de lui un incontrlable
mouvement de rsistance. Par inadvertance, il enlve un lve lcusson de la Brigade
anti-bolchvique que celui-ci arborait firement dans sa classe. Son collgue Carrre,
dme rsistante, et stant inquit que Berthier ait contract en captivit quelque
ptinite galopante , lui fait alors remarquer ironiquement :
Mais quel malentendu ! Vous voici compromis, vous allez passer pour un
pur ! 329
Si linstinct parle alors, il nest pas encore suffisamment pour que Berthier lui
cde. Un peu plus tard dans le rcit, Berthier se confie son meilleur ami, Le Braz,
gaulliste lui aussi :
Ah ! Le Braz, je suis tortur. Je sens en moi une force, un lan irrationnel qui me
pousse croire avec vous. Vous ranimez en moi un espoir mort. [] Vous me tentez, Le
Braz, mais je ne vous suis pas ! 330
146
Toute la saveur du texte de Deschaumes tient dans le soin accord, dpli au fil
des pages, ce rajustement de linstinct et de la raison, et au trajet de retour dune
brebis gare vers lensemble de la communaut dj fidle aux voies de la
Rsistance.
147
148
France ! Ces observations peuvent prter sourire, bien sr, mais elles tmoignent
surtout du fait que les P.G. (et encore une fois, particulirement les officiers) ont un
dsir dinscrire leur destin le plus possible dans une lgalit et sous la bienveillante
autorit dun chef militaire. lautomne 1944, la correspondance des officiers
montre quils sont satisfaits de voir que la France se rallie de Gaulle, mais aussi
quils craignent le pril rouge dans le Sud Ouest : on espre que de Gaulle pourra y
remettre de lordre.
Cependant, les officiers P.G., sils reconnaissent la lgitimit du Gnral
prendre en main les rnes de la France, ne lui accordent pas autant de confiance
quau Marchal. Jean-Bernard Moreau rappelle :
Beaucoup [dofficiers] ont en effet rejoint les anti-ptainistes par raction au nouvel
ordre que Vichy essayait dtablir, mais assurment pas en raison dune quelconque hostilit
envers Ptain, auquel ils ne reprochent finalement que dtre un soldat malencontreusement
fourvoy dans le monde de la politique, dont nombre dentre eux se mfient et que certains
excrent.338
La zone grise
Entre le ptainisme et le gaullisme, il y a pour les P.G. ce que jappellerai, un peu
ironiquement il est vrai, la zone grise , en rfrence lexpression employe par
Primo Levi propos de ce terrain dindistinction entre bourreaux et victimes dans
les camps, et qui exige de repenser les catgories morales traditionnelles. 339 Le livre
rcent de Robert Belot, La rsistance sans de Gaulle montre de manire trs claire
lexistence de ces zones dengagement o seffectuent des passages et des hsitations
idologiques.340 Ces passages, on laura compris, mintressent beaucoup et me
semblent tre lune des clefs principales de comprhension de lidologie P.G. et
des rcits qui, consciemment ou non, la vhiculent.
Je qualifierai la premire facette de cette zone grise de ptaino-rsistante .
Elle trouve une actualisation particulirement aigu dans les organismes de la
mtropole chargs de soccuper des P.G. : le Commissariat au P.G., mais aussi,
dune certaine manire, la Mission Scapini . On remarquera que lorientation
rsistante des P.G. semble se dclarer, comme dans Vers la Croix de Lorraine, partir
du moment o les P.G. sont rapatris : les mouvements de Rsistance
spcifiquement P.G. (R.N.P.G., F.A.C.E.A.) sont structurs en mtropole, et
soccupent spcifiquement des P.G. rapatris, mme si les liens avec les captifs ne
sont pas absents. En captivit, la Rsistance est beaucoup plus de lordre de laction
individuelle et moins structure, et lorsquune structure existe (le F.I.A., par
exemple), son efficacit est plus limite. Cependant, lidologie-P.G. qui sous-tend
cette Rsistance nest pas toujours gaulliste, loin sen faut : antifasciste, elle peut tout
aussi bien tre nationaliste de droite, non maurassienne, que de gauche rpublicaine.
Pour traiter de lorientation idologique de ces structures, je mappuierai sur
lanalyse quen donne Jean Vdrine, en ayant bien conscience que le point de vue de
cet auteur est fortement conditionn par la volont de lgitimer son propre
Primo LEVI, Les naufrags et les rescaps, op. cit., ch. II La zone grise , pp. 36-68. Voir aussi lanalyse quen
fait Giorgio Agamben dans Ce qui reste dAuschwitz, op. cit. (passim).
340
Voir aussi la synthse quen fait Julian Jackson dans La France sous lOccupation, op. cit., pp. 597-600.
339
150
de
rduire
linfluence
sur
les
P.G.
rapatris
des
organes
reprsente avec Mitterrand (qui fut son actif et influent second) ces P.G.
conservateurs, gnralement catholiques et antifascistes, qui napprcient pas la
morgue du gnral rebelle, et croient globalement aux valeurs dfendues par la
Rvolution Nationale.
Andr Masson, qui succda Pinot, fut au contraire un ardent dfenseur de la
collaboration. Les ptaino-rsistants du R.N.P.G. et de la F.A.C.E.A. (Jean Vdrine,
Maurice Pinot, Franois Mitterrand) en firent leur bte noire. Le 15 mai 1943,
Marcel Perrin de la F.A.C.E.A. intervint pendant la runion publique organise par
le Commissariat Gnral aux P.G. pour le lancement du Mouvement Prisonniers. Le
10 juillet, Mitterrand, lors dune intervention mmorable, interpella directement
Masson, salle Wagram Paris, au cours du Congrs du Mouvement Prisonniers. Le
remplacement de Pinot par Masson la tte du Commissariat provoqua de
nombreuses protestations chez les directeurs des C.E.A., et certains en vinrent
mme dmissionner de leurs fonctions. Le 2 mai 1943, au lendemain de la
nomination de Masson, quelques-uns des dmissionnaires, en accord avec Maurice
Pinot, se runirent pour penser leur action en dehors du Commissariat. Leur but
tait toujours de maintenir lunit des P.G., mais galement dtablir un rseau de
contacts clandestins entre les responsables des C.E.A., ainsi quavec les
organisations de la Rsistance, en soccupant particulirement des vads. Dans le
courant de lanne 1943, Pinot et Mitterrand vont ainsi multiplier les contacts avec
les mouvements Libration , Combat , Franc-Tireur , N.A.P. et SuperN.A.P. Si lon en croit Vdrine, la rsistance active et passive des P.G. qui en aurait
dcoul aurait permis ce rsultat exceptionnel pour lpoque : llimination dun haut
fonctionnaire entirement acquis aux thses du gouvernement et soutien activiste de sa politique :
le dpart dAndr Masson, le 14 janvier 1944.343
premire vue, on pourrait penser que le double jeu est galement lun des
modes daction dAndr Scapini. Ambassadeur, chef de la Dlgation franaise
Berlin, il est charg de ngocier auprs des Allemands la libration et lamlioration
des conditions de vie des P.G. Comme le rappelle Vdrine, de nombreux P.G.
voient en Scapini et en ses dlgus qui visitent les camps, des pions au service de la
collaboration, incapables damliorer le sort des captifs, et uniquement proccups
343
153
lattitude de Scapini ; mais elles laissent aussi voir est-ce un effet voulu par
Vdrine ? une certaine navet de Scapini face aux circulations de lidologie.
Comment le chef de la S.D.P.G. aurait-il pu sapercevoir si tard, en novembre 1941,
que Le Trait dUnion (qui est distribu aux P.G. depuis le 23 mai 1940) est un organe
de propagande nazie ?347 Ce type dargumentation est particulirement important
pour le sujet trait ici, parce quil trace quelques contours de la communaut des
P.G. en tres se dsirant apolitiques, et songeant avant tout agir dans le concret. La
mfiance et le mpris revendiqus par de nombreux P.G. pour la politique et
lidologie conduisent donner deux limage dmes pures et naves, nayant eu le
seul tort que dtre fidles un chef qui les trompa finalement, et de navoir pas su
et voulu habilement manuvrer politiquement pour imposer leur exprience la
communaut franaise libre.
La seconde facette de cette zone grise est ce quon appelle le giraudisme .
Elle nest pas ncessairement trs loigne de la premire, si lon se souvient que
Franois Mitterrand arriva Alger, en novembre 1943, avec une rputation de
giraudiste. De Gaulle le reut trs froidement les prfrences de Mitterrand
nallaient dailleurs pas spcialement de Gaulle.348 Lhypothse Giraud possdait
pour les P.G. plusieurs atouts non ngligeables. Le gnral tait dune part un vad
de la Grande Guerre quand il ntait que capitaine et quil fut gravement bless
en aot 1914 , et surtout le plus glorieux des vads de la captivit de 1940. Son
vasion en 1942 fut salue par la quasi totalit des P.G., lexception notable des
autres gnraux de la forteresse de Knigstein, qui lui tinrent rigueur de ne pas avoir
Une rponse symbolique : Scapini tait, la suite dune blessure de la Grande Guerre, aveugle. Voyait-il
alors travers le lgendaire regard bleu et perant du Marchal ? Lidologie, l encore, cherche se
dissimuler. Comme lcrit dans son rapport le capitaine dinfanterie Paul de Granier de Cassagnac, aprs sa
libration en aot 1941 : Il fallait quelquun pour y voir clair, et on a choisi un aveugle pour ce poste. (cit par JeanBernard MOREAU, op. cit., p. 428.) Le gouvernement de Vichy, par pragmatisme encore, choisit de faire de la
France la puissance protectrice de ses propres prisonniers. Normalement, ce rle est confi une puissance
neutre dans le conflit : jusqu cette dcision du 16 novembre 1940, les tats-Unis sen chargeaient.
Pragmatiquement, on peut considrer que cette dcision de Vichy facilite le soutien aux P.G. : il semble que
de 1940 1944, cela ait t favorable aux officiers, mais pas aux hommes de troupe. partir de 1944, cest au
contraire un handicap, puisque le G.P.R.F. na aucune lgitimit aux yeux des Allemands (voir Jean-Bernard
MOREAU, op. cit., p. 560 sqq.) Idologiquement cependant, le statut de puissance protectrice induit la neutralit
de la France dans le conflit, cest--dire quelle envisage officiellement la captivit comme la continuation de la
dfaite, et non celle du combat. Pour les P.G., cest un poids supplmentaire dans la tension entre leur
lgalisme ptainiste et leurs ventuelles aspirations rsistantes.
348
Julian JACKSON, La France sous lOccupation, op. cit., p. 601.
347
154
respect le devoir dobissance qui est au fondement mme du mtier militaire 349
Ni lincitation, lance Giraud par Scapini de se rendre, ni les sanctions dcides par
Hitler ne refroidissent lenthousiasme suscit par cette vritable aventure dun hautgrad franais. En mtropole, le journal Combat lui aussi salue en mai 1942 ce beau
geste de libert :
Nous ne savons pas si Giraud est rpublicain, royaliste, bonapartiste, dmocrate, ou sil
rve dautocratie, et cela importe peu aujourdhui. Giraud est pour nous un soldat inflexible et
sans tache. Il est libre, ayant tout refus aux Allemands. Il a gard son pe immacule pour le
service de la France.350
Lapolitisme revendiqu de Giraud est une valeur trs apprcie par les P.G.,
mais aussi par Roosevelt, qui le prfra de Gaulle comme reprsentant de la
France libre, aprs lassassinat de Darlan. Giraud na pas dsavou la lgislation de
Vichy et na pas combattu en Syrie dans lun ou lautre camp. Il est avant tout
considr comme un militaire, et son casier est vierge : il a na t pas un cadre de
cette IIIe Rpublique tant hae. Comme le rsume parfaitement Robert Belot :
Giraud, avec la tierce France quil fait natre grce la bndiction des Amricains,
entre Vichy et Londres, va jouer un rle irremplaable dans le mouvement de dsaffection de
lopinion franaise lgard de Vichy et de Ptain. Il va donner un dbouch, un territoire et
un cadre quasi lgal aux marchalo-rsistants qui rpugnent rallier les mouvements de
rsistance ou le gaullisme et qui se reconnaissent dans son apolitisme proclam et sa filiation
avec Ptain.351
Ce qui est vrai en France mtropolitaine lest aussi en partie dans les stalags et
les oflags. Yves Durand note en effet qu loflag VIII F, le giraudisme facilite la
transition entre le ptainisme et la rsistance.352 Toutefois, la possibilit Giraud
sefface devant la prsence et lefficacit relles de De Gaulle la tte du Comit
franais de Libration Nationale (C.F.L.N.). Le 9 novembre 1943, Giraud fut vinc
du C.F.L.N. La raction suit dans les oflags : peu peu, la popularit de Giraud
dcrot, lorsque lon saperoit quil nest plus celui qui peut reprsenter la France
Libre.353Giraud, enfin, produit chez Julliard en 1946 son rcit de captivit,
Jean-Bernard MOREAU, op. cit., p. 360.
Cit par Robert BELOT, La Rsistance sans de Gaulle, op. cit., p. 317.
351
Ibid., p. 318.
352
Yves DURAND, La captivit, op. cit., p. 369.
353
Jean-Bernard MOREAU, op. cit., pp. 544-545.
349
350
155
Giraud est un excellent reprsentant des P.G., parce quil leur donne bien
volontiers une haute valeur morale, dans un monde qui ne semble pas tre en
accord avec les leons de lexprience captive.
Communistes ?
Jai trouv peu de traces dengagement communiste dans les rcits de P.G., ou
mme dans les analyses proposes par Vdrine ou Durand. Jean-Bernard Moreau ne
recense quant lui aucun mouvement de rsistance communiste dans les oflags : ces
mouvements sont plus volontiers gaullistes ou giraudistes. Pour les officiers, cela ne
doit pas vraiment tonner : la peur du pril rouge est une tradition de larme
franaise, et lattitude pacifiste et le pacte germano-sovitique ne font quaggraver ce
jugement. Jusquen 1942, la correspondance des officiers tmoigne trs souvent de
leur dsir d crasement dfinitif des Soviets et [de] la liquidation de limprialisme anglais 355.
Lenlisement de larme allemande Stalingrad lhiver 1941 alimente cet antiHenri GIRAUD, lettre-prface Frre PATRICE, Le Dodore se fait la malle, Cholet, Farr et Freulon, 1947, p. 9.
Contrle Postal des Prisonniers de Guerre, septembre 1941, AN F9 2907 ; cit par Jean-Bernard MOREAU,
op. cit., p. 469.
354
355
156
communiste, tant est encore ancre dans les esprits des officiers captifs lide que
leur libration est directement lie la victoire de lAllemagne.356 Jean Delmas
affirme mme que le point commun des officiers de lArme franaise est sans
doute leur anti-communisme, tant reste vif le souvenir des Bolcheviks dmobilisant, en
1917, le grand alli de revers. 357
De leur ct, il semble que pendant la guerre les communistes sintressent peu
au sort des P.G. velyne Gayme voque toutefois un tract communiste daot 1942,
manant de Combat , et dnonant lillusion de la libration des P.G. que pourrait
engendrer la Relve.358 Il sagit moins pourtant, me semble-t-il, dune prise en
compte spcifique des P.G. que dune critique de la politique de collaboration.
Aprs la Libration, la situation change : LHumanit est le seul journal qui au
printemps 1945 consacre rgulirement une place importante aux P.G., malgr les
restrictions de papier imposes par le G.P.R.F. Les arrire-penses politiques ne
sont toutefois pas absentes de cet intrt subit : il sagit de contrer les attaques
dHenry Frenay, critiquant les conditions de rapatriement des P.G. par lArme
rouge.359 Une brochure est alors publie aux ditions France-U.R.S.S., compilant
tmoignages et anecdotes difiants sur lextrme correction des soldats sovitiques
envers les P.G. franais.360 En outre, les lections approchent et la communaut
P.G. reprsente pour les diverses forces politiques du pays un corps lectoral trs
important. Claude Morgan, ancien P.G. vad ayant rejoint les rangs de la
Rsistance, publie ainsi, ds dcembre 1944, un article dans les Lettres franaises :
900 000 prisonniers, 500 000 politiques, 1 000 000 de travailleurs. Ainsi commenait
un pome de Paul luard publi dans les Lettres franaises. 2 400 000 hommes. Une importante
fraction du corps lectoral. Des hommes jeunes, presque tous gs de 20 30 ans. Ceux qui
ont le plus souffert. Ceux qui auront avant tous les autres le droit de parler dans la France de
demain.
Au nom de la dmocratie certains viennent nous dire que, sans attendre le retour de leurs
frres exils, les Franais doivent aller aux urnes et se prononcer entre les candidats des
diffrents partis politiques.361
Ibid., p. 477.
Jean DELMAS, Les officiers et la Rsistance en France , art. cit, in Les Rsistance, miroir des rgimes
doppression, op. cit., p. 322.
358
velyne GAYME, op. cit., p. 154.
359
Jean-Bernard MOREAU, op. cit., p. 577.
360
Des prisonniers franais librs par larme rouge, Paris, ditions France-U.R.S.S., s.d. [probablement 1945]. Pour
un point de vue diamtralement oppos, voir le rcit (plus tardif) de Jacques DE LA VAISSIRE, Silsie, morne
plaine. Carnets trouvs dans un grenier, Paris, ditions France-Empire, 1991, ch. Les rouges , pp. 309-465.
356
357
157
La prsence des communistes se fait galement sentir au sein des C.E.A. qui se
sont politiss depuis la Libration.362 De manire gnrale, linfluence des
communistes, jouissant du prestige de lArme rouge et de lexprience des maquis
devient dominante dans toutes les sphres de la socit. Sur larticulation des
questions esthtiques et politiques, les communistes (et en particulier Aragon) sont
incontournables. Comme lcrit Edgar Morin dans ses mmoires :
La Rsistance, en 1944, rpudiait lantisovitisme et lanticommunisme. Le communiste
stalinien, martyr et vainqueur de la guerre, dgageait un rayonnement solaire. Ceux qui osaient
tout contester taient vous au mpris ou lindiffrence.363
158
Pour Antelme, les camps sont la prolongation dun rgime dexploitation que le
monde normal connat bien :
On aura dcouvert ou reconnu quil ny a pas de diffrence de nature entre le rgime
normal dexploitation de lhomme et celui des camps. Que le camp est simplement limage
nette de lenfer plus ou moins voil dans lequel vivent encore tant de peuples.367
David Rousset voit quant lui les camps comme la rponse spcifique de
lAllemagne la crise conomique et sociale de lentre-deux guerres :
LAllemagne a interprt avec loriginalit propre son histoire la crise qui la conduite
lunivers concentrationnaire. Mais lexistence et le mcanisme de cette crise tiennent aux
fondements conomiques et sociaux du capitalisme et de limprialisme. Sous une figuration
nouvelle, des effets analogues peuvent demain encore apparatre. Il sagit, en consquence,
dune bataille trs prcise mener.368
La figure du pauvre est galement trs prsente dans les rcits de captivit,
quils soient ptainistes ou rsistants dailleurs, mais je nai trouv nulle part cette
rflexion faisant des stalags et des oflags une manifestation du capitalisme. Il y a
pour la majorit des rcits de stalags, o les P.G. servirent dans diffrents
Robert ANTELME, Pauvre proltaire dport , in Jeunesse de lglise, n 9, Le temps des pauvres ,
septembre 1948 ; repris dans Robert ANTELME, Textes indits. Sur Lespce humaine. Essais et tmoignages, Paris,
Gallimard, 1996, p. 29.
367
Ibid., p. 32.
368
David ROUSSET, Lunivers concentrationnaire, Paris, Les ditions du Pavois, 1946 ; rdition Hachettes
Littratures, coll. Pluriel , 1998, p. 187. Dautre part, le chapitre XVI sintitule Un nouveau visage de la
lutte des classes , pp. 159-174.
366
159
Dans son recueil de pomes quil sous-titre tmoignage , Robert Volne compare le P.G. un manuvre
et un esclave ( Les stalags , in pope sans gloire, 1940-1945. Tmoignage, Paris, Bibliothque des tudes
potiques, 1958, pp. 14-15.)
370
Jean GUITTON, Pages brles, op. cit., p. 140.
369
160
Je porte la dfroque des pauvres. Je fais les gestes des pauvres. Je ramasse les bouts de ficelle
et les vieilles botes, parce que tout peut toujours servir.371
161
en chirurgie lhpital de Bedburg Hau rend un son bien franais, rassemblant, pardel le tragique de ce dnuement total, des extrmes de dignit et dindignit :
Delalande reprsente le club des clochards ; il a tout le physique de la corporation : figure
bate et avine, sous une tignasse en dsordre, langage pteux, frntiques appels au gros
rouge. Il a prouv au mdecin que, si on lui avait donn son litre tous les jours et une demidouzaine dapritifs, il serait guri depuis longtemps ! Mais le mdecin na pas compris,
limbcile ! En attendant, notre homme raccourcit : lorteil dabord, puis le pied, ensuite le
mollet et le voici rendu au genou Le mal semble gurir et, un beau jour, la plaie, belle en
apparence, suppure nouveau Mais a ne fait rien : il trouvera toujours quelquun sur le
boulevard pour lui payer un Pernod ds son retour Paname Pauvre Delalande ! Il rit
quand on lui parle de remonter sur le billard et pleure chaudes larmes aux interminables
vocations de ses contacts avec la bouteille !374
Dans tous les cas, la comparaison avec le pauvre ou le clochard tend montrer
un certain dcalage avec lidentit suppose des soldats. Roger Ikor lexprime trs
bien lorsquil crit : Jusquau milieu de 1942, donc, nous serons des clochards ; ensuite, nous
redeviendrons des officiers. 375 Nol B. de la Mort fait le mme constat, au moment de la
capture : Un soldat sans fusil nest plus un soldat et nous avons lair de vagabonds
dpenaills. 376 Il ny a finalement que chez Hyvernaud que le devenir-clochard
nest pas vcu comme une anormalit, mais au contraire comme le dvoilement de
la nature mme des hommes face lvnement de la dfaite.
Cette diffrence de vues entre les captifs et les dports politiques tient
plusieurs raisons. Dune part, les dports politiques sont, par dfinition, interns
pour le sens politique quils donnent leurs activits. Se trouvent alors runis
Buchenwald en particulier des personnes qui se rassemblent autour de ce sens
politique, quelle que soit la cause dfendue. Les P.G., quant eux, sont runis par
lvnement de la dfaite, parce quils taient l, plutt que par ce quils ont fait.
Dautre part, les dports politiques ont su construire une vritable structure
politique au sein dun camp comme celui de Buchenwald : ils ont russi organiser
la vie et la mort des dports dans le but dune opposition politique aux
gardiens et aux Kapos. Rien de tel dans les camps de P.G., mme si les captifs se
sont concrtement et souvent collectivement opposs leur gardiens. Lopposition
Frre PATRICE, Le Dodore se fait la malle, Rcit de captivit et dvasion, Cholet, Farr et Freulon, 1947 ; lettreprface du Gnral Giraud, pp. 32-33.
375
Roger Ikor, cit par Jean-Bernard MOREAU, op. cit., p. 294. 1942 correspond au moment o, les Allemands
reculant devant les armes russes, les P.G. se reprennent estimer que le combat nest pas perdu.
376
Nol B. DE LA MORT, Vie des prisonniers, op. cit., p. 15.
374
162
Franois Mitterrand assiste dans sa trave, au partage quitable du pain : Spectacle rare et instructif. Jai assist
la naissance du contrat social. Je napprendrai rien personne en notant que la hirarchie naturelle du courage et de la droiture
qui venait ainsi de saffirmer plus puissante que le couteau ne correspondait que de loin la hirarchie dautrefois, lordre social
et moral antrieur lunivers des camps. Drision ! Lordre ancien navait pas rsist lpreuve de la soupe au rutabaga. (Ma
part de vrit : de la rupture lunit, Paris, Fayard, 1969 ; cit par Pierre PAN, Une jeunesse franaise, op. cit., p. 125.)
378
Voir infra, ch. Retour , p. 478 sqq.
379
Cest aussi ce qui se passe dans La grande illusion et Stalag 17, la diffrence prs que le dpassement de la
conscience de classes sy fait de manire consentie par les membres de la communaut P.G. : aprs quelques
rticences des diffrents personnages, le passage dune identit sociale une identit communautaire se faisait
avec consentement.
380
Maurice CHEVALIER, a sent si bon la France , 1945.
377
163
4. P.G. religieux
La religion et particulirement la religion catholique fut une force idologique
non ngligeable en captivit. La fonction de lien que la religion propose
tymologiquement fut une ralit importante, dans les premiers temps de la
captivit, o les esprits taient perdus, et o lunit et le sens taient plus que jamais
ncessaires aux P.G. Les ecclsiastiques taient nombreux dans les oflags (quand ils
taient aumniers) ou dans les stalags (comme le Frre Patrice), et surtout, ils se
retrouvaient dans une situation o ils ctoyaient quotidiennement et concrtement
les fidles. Jean-Bernard Moreau et Yves Durand notent tous deux que laction des
prtres en captivit fut tangible, et quelle apportait souvent un secours face
langoisse et la satisfaction dun besoin spirituel.381
En captivit, la religion tait un excellent facteur dunion. Dans les oflags, les
Allemands se mfiaient du regain de ferveur religieuse chez les officiers franais : les
prtres P.G. russissaient en effet, surtout dans les premiers temps de la captivit,
runir de nombreux captifs, et de nombreux baptmes et communions furent
clbrs pendant cette priode. Les sermons taient vrifis par les autorits du
camp, et des gardiens taient prsents aux messes. Dans de nombreux oflags, une
semaine de lUnit fut organise chaque anne, linstigation des prtres : selon
Jean Guitton, lcumnisme de Vatican II serait mme n dans les camps.382 Dautre
part, la religion propose une rappropriation pratique du temps, grce notamment
au calendrier liturgique et la prparation des diverses crmonies religieuses.
Sil ny eut pas de conversion chez les agnostiques ou les lacs bien que Jean
Mariat voque celle de son camarade communiste et mourant , il y eut
nanmoins, dans les premires semaines de la captivit, un regain de ferveur chez les
pratiquants et les non-pratiquants. Mais celle-ci chuta partir de 1941 jusqu la
premire moiti de 1942. cette date, et jusqu la fin de la guerre, les signes de
ferveur se stabilisent, mais restent tout de mme plus nombreux qu lautomne
1940. Les raisons du regain dadhsion la religion dans les camps sont parfois
Jean-Bernard MOREAU, op. cit., p. 225 sqq. Yves DURAND, La vie quotidienne, op. cit., pp. 173-178.
Ibid., pp. 225-235. Voir aussi Lauro-Aim COLLIARD, Trois pionniers de lcumnisme entre barbels et miradors :
Patrice de la Tour du Pin, Jean Guitton, Yves Congar, Paris, ditions Don Bosco, 2002.
381
382
164
autres que celles de la simple foi : on y trouve aussi des traces de patriotisme, de
sentimentalisme ou mme dinstinct grgaire.383
Le ptainisme trouva dans le vocabulaire chrtien de lexpiation et de la
souffrance une cl de lecture parfaitement adapte la vie captive. Grard Miller
montre bien que Ptain fait figure de Christ prenant sur lui la souffrance des
Franais, et inaugure par l mme une poque o la souffrance sera la valeur qui
conduira au redressement. Dans cette optique, les P.G. sont de vritables martyrs de
la France : Guitton dit quils portent le poids de lexpiation , et demande que lon
reconnaisse le sacrifice des 1 200 000 hommes de troupe obligs de travailler pour
les Allemands.384 Robert Gaillard lui aussi rcupre le langage chrtien pour voquer
la captivit : son rcit sappelle Jours de pnitence, il y parle rgulirement de LImitation
de Jsus-Christ, et dit beaucoup apprcier un pome dAlphonse de Chateaubriant,
La rponse du Seigneur 385. De mme, louvrage Foyer retrouv, publi en 1942,
regroupe un ensemble de confrences sur les rapports hommes-femmes, faites par
des P.G. de loflag VIII-F. Sy expriment les doutes et les angoisses de ces hommes
esseuls, qui esprent reprendre dans le Foyer retrouv une place qui ne saurait
indfiniment [leur] tre refuse . Pour permettre la renaissance familiale , ils envisagent,
aids par la doctrine chrtienne, des solutions personnelles et collectives, pour
enrayer la gravit du pril de la baisse de la natalit et de lindividualisme qui
mettent en pril la famille.386 La loi du 2 avril 1941 du Gouvernement de Vichy leur
parait prometteuse, limitant le recours des poux au divorce, dans les premires
annes de leur union.387
On remarquera ici que lassociation du catholicisme et du ptainisme provient
de lacs et non decclsiastiques En effet, les rcits de captivit crits par ces
derniers, bien quils soient nombreux, ne furent pas publis entre 1940 et 1944. Il y
eut bien la publication dans la premire moiti de 1944 dune confrence faite
Marseille en 1941 dun ancien P.G., labb Ludovic Giraud : La vie des prisonniers dans
Jean-Bernard MOREAU, op. cit., p. 235.
Jean GUITTON, Pages brles, op. cit., p. 37 [27 fvrier 1942]. Sur les P.G. martyrs, voir aussi infra, ch. 19401945 (3) : dlgation de la Patrie un P.G. exil , pp. 259 sqq.
385
Robert GAILLARD, Jours de pnitence, op. cit., p. 64 sqq. Son roman Les liens de chane (1942) doit son titre
une citation de lEcclsiaste : La femme est plus amre que la mort et ses bras sont liens de chane .
386
196, 202, 205
387
Lieutenant GAUDEMET, La famille et la cit , in Lieutenant BARR, Lieutenant VRON, et alii, Foyer retrouv,
Paris, Alsatia, 1942, pp. 161-205.
383
384
165
388
De la mme
manire, le rcit de Frre Patrice, Le Dodore se fait la malle, fut publi en 1947 et nous
prsente un prtre courageux et aventureux, loin des images que lon pourrait
attendre de pieux et mditatifs ecclsiastiques. Celui de Louis Croquet, Le chemin du
retour semble plus conforme ces images, lorsquil voque le pnible rapatriement
des P.G. en 1945 :
Sur cette route, Stettin-Hambourg, une lassitude gnrale se fait sentir dans les rangs. Le
silence est cependant interrompu.
Tiens, mais cest vrai, cest la Semaine Sainte.
Pour sr, nous faisons un fameux chemin de crois, rplique Andr C
Cette rflexion suffit pour donner un sens au chemin que nous faisons et qui nous parat
interminable Nous pensons aux tapes qui ont men le Christ au Golgotha.389
166
1. Le refus du politique
Les ides dfendues par les P.G. que je vais dvelopper ci-dessous sont lire dans
leur contexte dnonciation. Si, comme on a pu dj sen apercevoir, lon retrouve
souvent le mme type de discours pendant la captivit et aprs elle ; si se dessine
donc une identit des P.G. travers leurs discours, il nen demeure pas moins que
prner lunit de la communaut captive lorsquon est encore dans les barbels
(comme Deschaumes dans Derrire les barbels) na pas le mme sens que lorsquon en
est sorti et quon sapprte entrer en rsistance (comme Deschaumes dans Vers la
Croix de Lorraine). La continuit de telles ides nous renseigne donc sur la dfinition
mme de la communaut captive : cest une communaut qui existe aussi lorsquelle
nest plus captive. Lunit franaise en 1941 nest pas la mme quen 1943 ou 1945,
mais les P.G., je le montrerai, tentent parfois de la conserver, cote que cote.
Jtudierai donc ici aussi bien des discours de captifs que de P.G. revenus au pays,
pendant ou aprs la guerre.
Jean Vdrine laffirme clairement dans Dossier P.G.-rapatris : Ce qui unit les P.G.
167
relve de lthique et non du politique .391 Cest l presque une lapalissade, si lon se
souvient que la politique a trs souvent chez les captifs une connotation ngative,
synonyme de divisions meurtrires, nfastes et striles 392. Comment en effet pourrait-on tre
unis par une force qui divise ? Il y a l un paradoxe que les P.G. nont gure lair de
vouloir surmonter. Lthique, au contraire, qui peut se fonder sur un sens moral
naturel , instinctif , ou bien mme sur des traditions morales religieuses ou
militaires, est propre fdrer la communaut P.G. Mme si, je lai montr, les P.G.
ne se dsintressent pas de la res publica, ils semblent fort laise dans ltablissement
dune ligne de partage claire entre politique et thique, si lon en croit Christophe
Lewin :
[La F.N.P.G.] comprit fort bien que [lengagement politique] tait l le seul moyen
dinfluencer directement les choix et les options du pays. Rpublicaine et dmocratique autant
quune organisation peut ltre, elle encouragea donc ses membres sengager activement dans
la vie politique et de servir de leur mieux la Patrie, selon leurs convictions personnelles.
Cependant, elle interdit ses adhrents dinfluencer par leurs opinions politiques la vie de
lassociation. Citoyen conscient et actif donc homo politicus lextrieur, ancien P.G.
uniquement au sein de lorganisation telle tait sa conception de base.393
168
captivit , contraste avec la tradition de la vie associative franaise 395 Les P.G. apparaissent
alors comme des tres humbles et dtermins : humbles parce quils connaissent les
limites de leur action ; dtermins parce que leur thique de fonctionnement tient
loignes de leur univers les souillures du Sicle.
Pour les P.G., lapolitisme est une manire de ne pas prter le flanc aux diverses
propagandes, de quelque bord quelles proviennent et qui ne cessent de vouloir
sapproprier lexprience de la captivit. Ainsi, lapolitisme des directeurs de Maisons
du Prisonnier et des C.E.A. en France est une raction aussi bien aux appels du pied
collaborationnistes durant la guerre, quaux tentatives de noyautage communiste
daprs 1944.396 Dans ce jeu quilibriste, toute la difficult est de se tenir entre un
dsir daction concrte et la prise de distance avec des idologies dj installes sur le
terrain de laction. Contre ces rcuprations, cest encore ltablissement dune ligne
de partage qui fonctionne le mieux : Vdrine dcrit ainsi les C.E.A. comme des
organismes daction sociale (aides aux P.G. rapatris et leurs familles, soutien
moral et matriel, etc.), alors que lA.P.G. 1939-1940, fonde Paris en 1941 par les
collaborationnistes, se charge dune mission civique entendons : de
propagande.397 Dans les oflags, lapolitisme rpond lui aussi une stratgie de mise
distance des idologies : au dbut de lanne 1944, la plupart des officiers estiment
que la situation actuelle commande la plus absolue neutralit . Et mme aprs la chute de
Vichy, les opinions dfavorables au Marchal sont encore relativement rares : la
fidlit au glorieux vainqueur de Verdun sajoute alors la prudence (ou le dsarroi ?)
dhommes face aux vnements qui secouent, loin deux, leur patrie.398
2. Union/unit
Christophe LEWIN, Le retour des prisonniers de guerre franais, op. cit., p. 274.
Jean VDRINE, Dossier P.G.-rapatris, op. cit., N.E. 29, pp. 7 et 26.
397
Ibid., N.E. 11, p. 2 ; N.E. 7, pp. 1-5. Le troisime alina de larticle 3 dfinissant les buts de lA.P.G. 19391940 est explicite : Travailler suivant les directives des divers messages du marchal Ptain, Chef de ltat, faire une
France rnove dans une Europe rconcilie, meilleur moyen de hter le retour de ceux qui sont encore en captivit. La dure de
lassociation est illimite.
398
En juin 1944, 78,2 % des 46 lettres voquant Ptain (0,3 % des envois) expriment pour le Marchal une
opinion favorable ; 13,1 % sont dfavorables ou hostiles ; 8,7 % sont dus face son impuissance. Dans les
stalags, la mme date, seules 0,07 % des lettres parlent de Ptain ; 81 % dentre elles lui sont favorables et
19 % hostiles. (Jean-Bernard MOREAU, op. cit., p. 422.)
395
396
169
La valeur suprme pour les P.G., cest lunion. En cela, ils ne font souvent que
reprendre des ides et des rhtoriques matresses de leur poque. La Rsistance elle
aussi, rappelle Robert Belot, se fonde sur le postulat de son apolitisme et son
unit.399
Critiques de la dsunion
Pour les P.G., lune des causes les plus importantes de la dfaite de 1940 est la
dsunion provoque par les politiciens de la
III
170
lunit ralise derrire les barbels provoqua lmerveillement : ce que les politiciens
davant-guerre nont pas su ou pas voulu faire, une socit solidaire et homogne , les
P.G. lont accomplie. 402
Mais pour les P.G. la critique de la dsunion sapplique aussi au champ politique
des annes 1940-1945. Elle touche invitablement ladversaire, suivant le camp
idologique dans lequel on se situe. Les premiers jours aprs son rapatriement,
coutant la B.B.C., Ren Berthier dcle dans la rhtorique des exils les relents
persistants de la IIIe Rpublique :
[] il tait irritant de retrouver dans la bouche de ces exils, de ces migrs, les formules
surannes, les dveloppements caducs davant la guerre, toute cette idologie, toute cette
phrasologie vaine et dcevante du rgime disparu, tout cet anarchisme faussement
humanitaire, qui avait noy les mes dun bain de guimauve, dissous les nergies dans cette
fadeur lnifiante, rong les armatures sociales et politiques, et fait du corps de la nation une
sorte de magma sans charpente ni vertbres, o la volont allemande avait pntr sans effort,
telle une lame dans le saindoux.403
des
gaullistes,
mais
aussi
des
journaux
parisiens
trop
171
Cest sans doute Charles Maurras qui, par un got prononc pour le paradoxe et bien quil ne soit pas
P.G., a formul la critique la plus radicale de la dsunion anti-patriotique : [] tout le mal que les hommes
dAbetz ne pouvaient faire la France lui tait fait par M. de Gaulle et les siens. Les deux factions apparaissaient paules et
fortifies lune par lautre contre lUnit vivante de la Patrie. Le principal recruteur de M. de Gaulle tait certainement le petit
peloton des hitlriens franais, mais le programme anti-marchaliste de ceux-ci tait soutenu et dvelopp ardemment par toutes les
bouches de Radio-Londres, qui tentaient ce quelles pouvaient contre la concorde, lopinion et le bon sens de notre nation.
(Charles MAURRAS, Toute la vrit , in En attendant Douaumont, op. cit., pp. 84-85.)
407
Sur la figuration de la Patrie en femme dans les rcits, voir infra, ch. Marches : laube de lindignit ,
p. 357 sqq.
408
Jean-Bernard MOREAU, op. cit., p. 282 sqq.
172
vivants ; les fruits du sol figuraient alors lme des disparus et chacun avait conscience de
participer un monde obscur dont lindividu ntait que lexpression fugitive. Qui donc aurait
pu sparer ce tout ? Lhomme sintgrait lanimal, au vgtal, au minral, et se reconnaissait
en eux : il ntait pas encore ce faux dieu qui donne sur le monde et ne sait plus, comme
entran par sa propre folie, o il reposera les pieds. []
Aussi ma libration navait-elle commenc que du moment o, dbarrass des gestes
officiels, javais pu, muni de mon mince bagage, entamer la dernire tape. Lmotion lgitime
des accueils en fanfare, cela faisait encore partie du crmonial de labsence. Sitt abandonn
moi-mme, javais dcid cette marche, ce contact direct avec les choses de chez moi. Une
grande joie se tait pour nourrir les souvenirs : comme le nageur dans leau et loiseau dans lair,
je me sentais lastique et frais ; nul besoin dintermdiaire pour me soutenir ; lclat de la voix,
les bondissements du cur eussent t importuns. []
Chaque carr bruni par la trace des labours, chaque champ, chaque maison sagement
dfendue contre les vents, racontait une victoire. Un accord subtil stait tabli entre lhomme,
dernier venu triomphateur, et la terre, sicle par sicle livre. La force nat de lquilibre. []
Chacun de mes pas me rapprochait de la gloire des miens, la seule ternelle ; celle que la
terre exalte en son orgueil de vaincue. Ce peuple qui domine le sol o il vit et qui reoit, en
change, lapport des puissances secrtes contenues dans ses flancs, je pouvais le rejoindre sur
crainte. Loin de lui, javais appris dsirer la grandeur ; je devinais, presque interdit, quen lui
jallais la possder.409
Franois MITTERRAND, article pour le journal des Compagnons de France, avril 1943 ; cit par Pierre PAN,
Une jeunesse franaise. Franois Mitterrand 1934-1947, Paris, Fayard, 1994, pp. 162-165.
410
Ibid., p. 164.
173
174
Onze novembre 1942. Nous mlons dans un mme souvenir les morts de la Marne et de
Verdun, ceux de Dunkerque et de la campagne de France, ceux de Bir-Hakeim, dEl Alamein
et de Dieppe, ceux de toutes les mers et de tous les ciels, les fusills de Chateaubriand, du
mont Valrien et de la France entire. []
Submerge mais nullement soumise, la nation tout entire tient tte ses agresseurs. Elle
na pas perdu le souvenir de sa grandeur et elle na rien renier de son pass glorieux. Elle
demeure fire davoir aboli lesclavage, proclam les Droits de lHomme et lgalit des
races.413
Pour les P.G. rsistants, lunit de la patrie est donc trans-historique ; mais on
se souviendra que chez les ptainistes, Eynaud, le paysan-P.G. de Guitton faisait lui
aussi une exprience trans-historique, reliant la captivit au Moyen ge et lden.
Fonde sur la relation mme (gographique et historique) de lhomme au monde,
remplissant de sa puissance les canaux de lme et du corps des individus, lunit
tant dsire par les P.G. se met labri de toute critique dordre idologique.
Partage par tous les camps idologiques, associe en permanence lide de
patriotisme (elle aussi peu souponne dtre idologique bien que toutes les forces
politiques de lOccupation se soient empares de cette notion), lide dunit sera
durant la captivit et aprs la guerre mme un horizon indpassable et commun la
quasi-totalit des P.G. auteurs de rcits de captivit.
175
fidle cette inclination naturelle de tous les P.G. quest le patriotisme, il faut
choisir lindividu (avec ses ambitions et ses faiblesses) qui le reprsente. Cest
pourquoi certaines orientations politiques du Gouvernement de Vichy crent des
divisions au sein de la communaut des captifs. Jean-Bernard Moreau rapporte cette
note du doyen de loflag XVII A, suite aux ractions violentes des P.G. sopposant
la dcision de Vichy dautoriser le travail des officiers captifs, en octobre 1941 :
[] il nappartient nul dentre nous de juger les dcisions du gouvernement franais.
Sil a lev linterdiction faite aux officiers de travailler, il la jug bon ainsi. Le gouvernement ne
nous demande pas notre avis, mais il demande de lui obir, mme sans comprendre. Cela fait
partie de la discipline et du respect que nous devons ceux qui, actuellement, ont la charge
effroyable de la FRANCE.414
176
applique par ceux qui la prnent. En avril 1942, la moiti des officiers sont
favorables la prsence de Laval au Gouvernement, malgr ses prises de position
collaborationnistes : cest que le Marchal assure quil ny a pas de divergences entre
lui et ceux qui le servent. Lautre moiti des officiers, voyant que Laval na pas su
empcher les sanctions allemandes suite lvasion du gnral Giraud, naccorde sa
confiance quau Chef suprme. linverse, la dissidence de Darlan provoque peu de
ractions chez les officiers ; est-ce la solidarit du corps militaire qui parle ici ?418
Au bord de sa profession de foi gaulliste, Ren Berthier en vient discuter avec
sa famille et son collgue Le Braz, sur la ncessaire union instaurer dans la France
lorsque celle-ci sera libre des chenilles et autres parasites :
[Le Braz :] Dailleurs, vous avez raison, Berthier. Nous aurons une lourde tche
raliser, rconcilier la France, la cimenter en un seul bloc, bien arm, en effaant les querelles
du pass...
Oh ! Oh ! Et les tratres ? objecta Andr.
Bien entendu, aprs avoir exclu de la communaut les grands coupables !
[]
Oui, pronona Lise, avec une confiance passionne, suivons de Gaulle ! Suivons-le
tous ! Cest lui qui nous a soutenus, consols, tirs du dsespoir o nous tions plongs
Luttons ses cts, renchrit Andr, cest notre chef, notre sauveur. Il refera la
France. []
Et Berthier sentait bien que seules les ides simples, les ides que les complexits
psychologiques et les nuances affectives nalourdissent ni ne brouillent, constituent vraiment
des ides-forces. Seules, elles peuvent obtenir lagrment des foules, seules, elles peuvent se
manier comme des armes, et se lancer hardiment vers les cibles de lavenir. Lme en proie aux
hsitations, aux doutes, aux craintes et aux scrupules est voue linactivit et la paralysie.
La sienne, jusqualors trouble, incertaine, aspirait dsormais la clart des convictions
vigoureuses, prouvait le dsir perdu des certitudes dcisives, que laction ncessite.419
Si tout sclaire pour Berthier, cest que dans le passage dune idologie lautre,
il ne sest pas perdu en chemin. Il nest plus seul, dans son petit dlire : dautres
personnes (sa famille, son ami Le Braz, tous ardents gaullistes) existent en dehors de
lui, qui revendiquent le besoin dun chef capable dunifier la communaut franaise.
Berthier nest pas oblig, en suivant de Gaulle plutt que Ptain, dabandonner son
propre penchant pour lordre et lautoritarisme. La fidlit un chef est donc,
comme il le pressentait en ce temps o il tait ptainiste, la clef de lunit de la
nation. Il suffit juste prsent de changer didologie, de remplacer lancienne par la
Au moment de lassassinat de Darlan, le 24 dcembre 1942, les ractions des officiers sont peu
nombreuses mais souvent acerbes, comme en tmoigne ce passage lapidaire tire de la correspondance dun
officier : Darlan est mort. Les Judas sont toujours chtis. (Jean-Bernard MOREAU, op. cit., p. 425 sqq.)
419
Guy DESCHAUMES, Vers la Croix de Lorraine, op. cit., pp. 185-187.
418
177
nouvelle qui saccorde mieux avec les aspirations de lopinion publique, et lunit
sera alors rendue possible ! Nous sommes ici un point de fusion, particulirement
brlant, du ptainisme et du gaullisme : le langage lui-mme ne nous permet plus de
savoir si lon parle de Ptain ou de De Gaulle, lorsquil est question de notre chef,
notre sauveur qui refera la France . Pas de paradoxe ici, ni mme dambigut dans
cette utilisation du langage par Deschaumes, mais une confusion absolue, une
dissolution absolue, magistralement brodes sur le thme du dvoilement de l tregaulliste de Ren Berthier, des lignes de partage idologique. Lopposition entre
ptainisme et gaullisme se trouve ainsi balaye par lvidence de la clart surgissant
en Berthier ; lidologie cde face la puissance du ressenti individuel.
Union en captivit
Cest surtout en captivit que cette unit est concrtement vcue par les P.G. : la
fidlit au Chef peut certes provenir dun rflexe de tradition militaire, mais la
captivit rend cette fidlit particulirement urgente et utile ; de mme, la volont
dun Berthier de voir son pays enfin uni est tout autant un dsir dAncien
Combattant que de P.G. rapatri ayant expriment en exil lunit communautaire.
Cest ce qui permet Vdrine daffirmer que la F.N.C.P.G. constitue le rsultat
exceptionnel de la volont dunit dune catgorie de citoyens, souds par une exprience commune et
rsolus en proposer les enseignements leur pays. 420.
Pour le Deschaumes de 1942, celui de Derrire les barbels de Nuremberg, cette
unit des P.G. se fait dabord concrtement au niveau de la trave , dans les
baraques.
Nous sommes maintenant habitus la vie en commun et nichs dans nos alvoles
comme une colonie de madrpores sur son rcif. Nos usages, nos manies cessent de se heurter
pour saccommoder au mieux. La trave est unit, entit collective. Elle a son chef, dont
lautorit est paternelle et douce.421
Les P.G. recrent en captivit ce dont ils ont le plus besoin : une socit taille
humaine, dirige par un chef idal, limant les extnuantes diffrences des uns et des
420
421
Comme toujours chez Guitton, lunion est trans-historique (union des trois 15
aot de la captivit et de la fte religieuse) et trans-gographique (loflag, uni, est le
reflet magnifi de lunion des provinces de France). Pour Ambrire, lunit est aussi
une ralit profonde de la captivit. Outre que la captivit fut, par-del les
diffrences de condition dinternement, une exprience commune424, cest bien la
volont des P.G. face aux Allemands qui construisit cette unit. Au kommando de
Wiebelsheim, les sous-officiers rfractaires, obligs par leurs gardiens quelques
manuvres expiatoires , chantent une chanson Dieu lui demandant de faire crever
ces salaud et quils pourrissent dans leau :
Glou glou glou glou glou glou glou ! scandaient la fin mille poitrines heureuses pour
orchestrer le remous, agrable imaginer, dune arme teutonne enfonce dans les flots.
Cependant que le feldwebel rubicond qui nous commandait, entour de son tat-major de
gefreiter et de schtze, approuvait petits coups de tte rjouis : Gut ! Gut ! Fortsetzen !
(Bien, bien, continuez !). Car la marche chante tait trs en faveur dans larme allemande, et
le spectacle que nous donnions flattait doucement son amour de la chose militaire.425
179
180
181
Ils ont surtout fait de leur mieux pour entretenir et aviver la flamme sainte qui palpitait et
rsistait, au prix de tant de peine, dans lpre brise de lexil.430
Un autre article de cette revue dveloppe cette mme ide dunion des P.G.
avec la France, rapprochant lexprience de la captivit de celle de la Rsistance :
Cest cette condition dexistant qui nous rapproche de ceux de la Rsistance.[] Au-del
des raisons et des causes, nous avons dcouvert lexistence dans sa gratuit. Et quand
scrouleraient toutes les logiques politiques, il nous resterait cette grce. Cette exprience qui
nous est commune peut tre le point de dpart de notre action concerte.431
Du fait de leur exprience captive, les P.G. sont crdits dune vision
particulire de la France et de son destin. Ils se dessinent eux-mmes souvent
comme des individus haute moralit, et pouvant, en toute humilit, tre un
exemple pour la nation. La fusion en mars 1945 des C.E.A. avec le M.N.P.G.D. est
pour Jean Vdrine un fait unique cette poque : cest le mariage, librement
consenti, et dmocratiquement ralis[] entre une organisation de rsistance et un groupement
qui a eu pendant la guerre une activit publique. Pour lancien P.G., cette exception na
pas de quoi tonner, quand on connat lindpendance politique [sic] du premier
Commissaire gnral aux P.G. [Maurice Pinot] et des responsables successifs des C.E.A., qui ne
font, au pouvoir, que les concessions verbales indispensables, tout en prenant le contre-pied de sa
politique intrieure et extrieure 432. Que peut-on esprer de mieux pour la France que
lon souhaite unifier ? Quil soit vcu sur le mode de linstinct, comme chez
Ambrire, ou bien savamment thoris par Jean Guitton, le dsir de synthse et de
fusion est constant chez les P.G. et dans leurs rcits. Il ny a ds lors pas de quoi
stonner non plus face lattitude dun Guy Deschaumes/Ren Berthier, passant
du ptainisme au gaullisme : car si pour les P.G. une fusion est possible entre ces
deux idologies, cest bien quil sagit dans les deux cas didologies fusionnelles.
Georges DUHAMEL, Lintelligence captive , Les vivants, n 1, novembre-dcembre 1945, pp. 9-10.
Henri MALDINEY, La dernire porte , Les Vivants, n 1, novembre-dcembre 1945.
432
Jean VDRINE, Dossier P.G.-rapatris, op. cit., N.E. 11, p. 11.
430
431
182
La captivit et les rcits qui en sont faits sont les lieux privilgis dexpression et de
dfinition des valeurs propres la patrie et la nation franaise. Lesprit franais comme
le patriotisme connat en captivit une nouvelle jeunesse : il sagit pour la plupart des
P.G., face lennemi hrditaire, daffirmer les valeurs qui font la France de
toujours. Louis Walter voit dans les nombreuses confrences organises dans les
camps une manifestation de cet esprit :
Les confrenciers comprenaient des anciens lves de lE.N.S., dautres agrgs,
professeurs de lyces, jeunes, la plupart au got dlicat, au verbe entranant, lenthousiasme
que donne la foi dans le savoir.
leurs cts, des chefs dindustrie, des matres du barreau, des journalistes, des
ingnieurs, des astronomes, des historiens, des gographes, des gologues, des romanciers, des
potes, des peintres, des sculpteurs, des matres-artisans, des ministres des cultes catholiques et
rforms, des sportifs, toute une cohorte de valeurs bien franaises, tout un panorama de
lesprit national, tout un ensemble de la culture travers les mille facettes de son incroyables
diversit.433
Francis Ambrire lui aussi affirme la singularit des P.G. franais, sous le rgime
dopposition leurs gardiens :
Il est certain quaux yeux des Allemands nous faisions figure dnergumnes. Lhabitude
quils avaient de ne rencontrer que des prisonniers dociles leur faisait paratre dautant plus
injurieux notre refus.434
184
captivit ? ces questions, Guy Deschaumes nous apporte, sur un ton badin, une
rponse :
Vibert, ce matin, distribuait la trave, selon notre usage fraternel, les petits beurres LU
dun paquet, en prononant la formule sacramentelle : Et a, cest du vrai ! Le vrai , cest
ce qui vient de France.439
Si la posie captive est capable de parler franais, malgr son exil, cest quelle
chemine avec le vrai. En focalisant son dsir tout entier vers la France, et en tentant
de conserver ses valeurs quils croient singulires, les P.G. ne risquent pas de
sgarer dans des idologies contradictoires et contingentes : la voie de la vrit et de
la fidlit soi-mme est ouverte ; son identit est garantie. On peut lire alors
nouveau le changement idologique de Ren Berthier. Son passage du ptainisme au
gaullisme nest pas considrer sous langle de lopportunisme ou de lhypocrisie,
mais bien comme une exprience de rvlation de son identit. Si Berthier a t
ptainiste, cest quil a t tromp par Ptain celui de 1940 du moins, car celui de
la Grande Guerre reste toujours aussi glorieux et quil tait, au fond de lui-mme,
avant tout patriote et franais. Le ptainisme apparat Berthier comme une trahison :
[Ren Berthier] lui [Ptain] en voulait durement de ce rle abject, masqu sous des vertus
hypocrites. Il sentait fermenter en lui une rancune svre contre ce vieillard, qui avait ainsi sali
les sentiments les plus purs et dup les consciences les plus droites, pour des fins ambitieuses
ou partisanes et qui lavait, un temps, tromp lui-mme, odieusement tromp, en lui masquant
la route directe du devoir.441
Ptain sest empar du sensible aussi bien que de la raison, des fins de
division, et sur le mode de la tromperie : en un mot, il sest empar, le plus
malhonntement quun P.G. puisse imaginer, de la vie tout entire des captifs. En
Guy DESCHAUMES, Derrire les barbels de Nuremberg, op. cit., p. 167.
Pierre SEGHERS, art. cit, in Potes prisonniers, op. cit., p. 11.
441
Guy DESCHAUMES, Vers la Croix de Lorraine, op. cit., p. 207.
439
440
185
442
443
Ibid., p. 225.
Ibid., p. 235.
186
III. CONCLUSION
Jai tent de dmontr dans cette premire partie ltroite cohabitation des P.G., tout
au long de leur parcours captif, et des divers forces et enjeux idologiques de leur
poque. La tradition militaire, le souvenir de la Grande Guerre pour certains,
rendent les P.G. mfiants vis--vis des idologies qui tentent de semparer de leur
exprience. Une conception propre aux captifs cherche alors simposer, saffirmant
volontiers apolitique ou thique , et fonde le plus souvent sur la solidarit, le
patriotisme, la discipline et lobissance un chef dont la lgitimit est assure. Ce
chef, cest dabord de manire vidente pour la plupart des P.G., le marchal Ptain,
dont le souci pour les P.G. fut vritable durant la guerre. partir de la fin 1942 et
progressivement jusqu la fin de la guerre, lorsque les choix de la collaboration avec
lennemi sont manifestes, les P.G. se tournent vers le gnral de Gaulle, dont le
panache et la volont redonnent aux captifs le got de la combativit. Le gnral
Giraud lui aussi incarna aprs son vasion davril 1942 les dsirs patriotiques des
P.G. Lapolitisme revendiqu de tels positionnements permit des passages
idologiques dun chef un autre, sans que toutefois lidentit thique et patriotique
des P.G. subisse un revirement. Le destin du personnage Ren Berthier, dans le
roman Vers la Croix de Lorraine de Guy Deschaumes, en est lillustration la plus
frappante : Berthier russit, sans jamais remettre en cause son tre profond,
devenir gaulliste aprs avoir t, en captivit, ptainiste. Appuyes sur des
rhtoriques aux nombreux points communs (puret, simplicit, vrit), les idologies
du ptainisme et de la rsistance trouvent chez les P.G. une incarnation trs
particulire : le patriotisme de ces exils, se dbarrassant de son caractre
idologique, peut aussi bien accueillir le Marchal que le Gnral, et oprer des
points de fusion entre eux.
Mais on ne dissimule pas les idologies par une simple discipline du cur et de
lesprit. Ce que les P.G. nont pour la plupart pas peru ou pas voulu percevoir, cest
que lidologie circule, se transmet, et nest jamais totalement isolable. Ce nest pas
en voulant simplement servir la Patrie et en obissant son Chef que lon chappe
187
la nature idologique de ces deux attitudes ; ce nest pas en dnonant les grossires
propagandes anti-patriotiques des collaborationnistes du Trait dunion que lon efface
ses propres et grossires propagandes. Il y a ici un rflexe que lon retrouve dans la
plupart des rcits de captivit : les P.G. vont plus volontiers on en comprendra
facilement les raisons vers le connu deux-mmes que vers linconnu deux-mmes que
provoque pourtant lvnement. Voulant tout prix restaurer leur identit mise
mal par la dfaite, les P.G. saccrochent la partie stable et connue de cette identit,
qui leur permet de rester en vie, individuellement et collectivement. Accrditant par
leurs propres comportements en captivit lide dune France ternelle,
indestructible et unie, qui ne se laisse pas entamer par les idologies de division, la
plupart des P.G. ne peuvent pas voir lempreinte de lvnement sur leur vie. Les
idologies dominantes suivies par les captifs et dont ceux-ci nient le caractre
idologique rpondent prcisment ce dsir dune France unifie et vivante. La
situation devient alors paradoxale, et les P.G. en souffriront particulirement leur
retour en France. Refusant de considrer quen suivant le Marchal et/ou le
Gnral, ils oprent un choix idologique, cest--dire un choix de division par rapport
la communaut, les P.G. se retrouvent tout entiers soumis ces idologies.
Conclusion paradoxale, sans doute, dun effet qui contredit un dsir : les rcits de
captivit sont idologiques prcisment l o ils refusent dtre idologiques.
Le sentiment de linjustice saisit les captifs rapatris en 1945, lorsquils se rendent
compte que celui qui incarne alors la France na pas beaucoup destime pour eux, au
vu de leur longue fidlit au tratre Ptain. Voil aussi pourquoi Guy Deschaumes
fait prendre conscience son personnage, Ren Berthier, que sa fidlit au Marchal
na pu qutre le fait dune tromperie : dans une logique apolitique , il ne saurait y
avoir quun seul chef, quun seul reprsentant de la Patrie digne dtre suivi. Mais
Berthier et les autres P.G. ayant suivi le Marchal nont pas t tromps par une
idologie fallacieuse. Ils y ont au contraire souscrit bien volontiers parce quelle
rpondait leurs espoirs et leurs besoins les plus immdiats et les plus profonds
la promesse dune libration rapide, dun ordre subjuguant le chaos quils avaient
vcu, lassurance que le monde quils allaient retrouver en rentrant serait clairci,
purifi, saisissable : les communauts naturelles de Jean Guitton ne sont-elles pas
lexpression dun monde taille humaine , dun monde qui nchappe pas au
188
contrle que lhomme peut avoir sur lui ? Le choix de De Gaulle ou de Giraud
reflte lui aussi un dsir de revanche sur le monde : se battre et rsister malgr
lcrasement par lvnement, voil qui redonne confiance en les capacits de
lhomme agir et vaincre ce qui soppose lui.
Les rcits de captivit frayent toujours avec les idologies de leur poque, que cellesci soient assumes ou non, parce que ces idologies occupent le mme terrain que
les rcits : celui de lidentit. La phrase de Sartre Nous nen revenons pas quon
puisse tre allemand peut tout aussi bien sadresser aux Franais : en ces temps o
le patriotisme est tir hue et dia par toutes les forces idologiques, lidentit
franaise na plus rien dvident. Faut-il tre un peu allemand (ou anglais, ou
sovitique) pour tre vritablement franais ? Comment tre encore franais quand
on est exil ? ces questions, les rcits de captivit proposent chacun des rponses,
individuelles et collectives, que les P.G esprent pouvoir leur permettre de retrouver
une place dans la France daprs-guerre.
189
190
DEUXIME PARTIE
TYPOLOGIE DES RCITS DE
CAPTIVIT
MTHODE, FONCTIONS, PROBLMES
191
On ne comprend rien la littrature si lon ne tient compte que des trs grands. Un ciel qui noffre que des toiles de premire
grandeur nest pas un ciel. On ne peut pas trouver chez Lenz ce quon trouve chez Goethe. Et il nest nullement prouv qu une
uvre de gnie secondaire il manque ncessairement quelque chose. En eux-mmes et tous gards, ils peuvent tre parfaits.
Certains parmi les moins connus nont simplement pas eu le temps dcrire davantage, ou de se dvelopper plus compltement, ou
ont manqu dargent, de relations ou de nerfs assez solides. Certains nont rien valu dans lart du lchage de bottes,
magistralement possds par certains des plus grands. Dautre part, la mauvaise habitude de rduire la littrature allemande
Goethe, Schiller et Heine ne saurait sexcuser par le simple manque de temps. Celui qui nen sait pas plus long sur elle ne sait
rien delle que ce soit ou non par manque de temps.
Bertold BRECHT, Les arts et la rvolution.
Et qui, diantre, vous pousse vous faire imprimer ?
Si lon peut pardonner lessor dun mauvais livre,
Ce nest quaux malheureux qui composent pour vivre.
Croyez-moi, rsistez vos tentations,
Drobez au public ces occupations ;
Et nallez point quitter, de quoi que lon vous somme,
Le nom que, dans la cour, vous avez dhonnte homme,
Pour prendre, de la main dun avide imprimeur,
Celui de ridicule, et misrable auteur.
MOLIRE, Le misanthrope, Acte I, Scne 2, 1667.
192
phnomne captivit et des rcits de celui-ci, en prenant en compte quelquesunes de ses extensions. Le retour de Ren Berthier dans Vers la Croix de Lorraine, sur
lequel jai beaucoup insist, en est le meilleur exemple, qui voque bien plus les
suites de la captivit que la captivit elle-mme. On peut lgitimement se demander
si Berthier est encore un P.G., et si, consquemment, Vers la Croix de Lorraine peut
trouver sa place au sein dun corpus de rcits de captivit. Mme si, je lai montr, le
texte de Deschaumes est pour de nombreuses raisons exceptionnel dans la
production des auteurs P.G., il nen demeure pas moins, selon moi, lun des tmoins
les plus utiles de cette mentalit P.G. que jessaie de cerner depuis le dbut de ce
travail. Savoir si Berthier, rapatri, est encore un P.G. na rien dune question vaine,
car rpondre cette question cest dj trouver une piste assure de dfinition de
lidentit du P.G., que construisent les rcits publis entre 1940 et 1953. Si, comme
je le crois, lidentit des P.G. dborde ou mme : veut dborder de leur
internement, si elle se prolonge avant et aprs celui-ci, alors il est intressant de
prendre en compte certaines paroles et actes des P.G. qui se situent en dehors de cet
internement. Lentre en rsistance dun Georges Adam ou dun Claude Morgan, les
rcits du retour dun Deschaumes ou dun Gurin, le procs raisonn des
responsables de la guerre par les officiers de Maurice Betz au lendemain de la
dfaite, etc., sont autant daddenda vitaux aux rcits de leur stricte captivit. Si lon
suit cette logique, on saperoit que la captivit rayonne alors en amont et en aval,
quelle est souvent une grille de lecture de rtrospection et danticipation des annes
1939-1945. En accord avec ces hypothses, la troisime partie de ce travail ( Se
dfaire de la dfaite ) sattellera suivre les ramifications de lidentit P.G. travers
les vnements narrs dans les rcits.
2. Questions gnriques
Il est un critre de dfinition, pourtant vident, que je nai pas encore voqu : le
critre gnrique. Du point de vue gnrique, quentends-je par rcit ? Jusquici, les
rcits dont jai parl ont tous un point commun : ils sont tous en prose narrative et
ils ont tous t publis. Il nest pas question de posie, jusquici. Toutefois, je
193
nexclurai pas certains pomes de captivit de cette analyse, en appui des rcits en
prose, lorsquils reproduisent lidentique les fonctions des rcits. Au-del du choix
de la prose, pourtant, il y a de nombreuses diffrences gnriques entre les textes : la
plupart sont, pour reprendre lexpression de Delphine Chenavier, des rcitstmoignages 445 qui scrivent comme la transmission vridique dune exprience :
(Derrire les barbels de Nuremberg, Derrire les barbels, Prisonnier en Allemagne, etc.
Dautres sont des fictions :La peau et les os, Le fidle Berger, Les poulpes, Le bouquet, etc.
Lutilisation de la fiction na rien de systmatique et de transparent pour les
rcits de la priode 1940-1953. La distinction entre fiction et rcit-tmoignage est
moins franche quil ny parat premire vue, non pour des raisons de thorie
narrative mais dans le rapport de lcrivain lvnement vcu. Dans La peau et les os,
Le bouquet ou Les poulpes, le protagoniste principal respectivement : le
narrateur , lartilleur Adrien Gaydamour, Monsieur Herms alias Le Grand Dab
est clairement crit comme un double de son auteur qui, lui, a rellement vcu la
captivit.446 Dans le cas de ces rcits, la fiction na donc pas pour fonction premire
de permettre limagination de pallier labsence de vcu. Les cas de Francis
Ambrire, Jacques Perret, qui, en crivant leur rcit sous le signe de laventure,
donnent leurs souvenirs de captivit des allures romances, viennent encore
complexifier la situation : ces rcits, on le suppose, sont exacts, mais leur unit est
plus celle de la littrature ou de lidologie que du tmoignage. Et que dire de
la construction fictionnelle de Maurice Betz, gre par un narrateur qui sidentifie
lauteur, mais qui substitue aux noms des vritables camarades de combat des noms
de fiction ? Que penser, enfin, de la maladroite juxtaposition dun Rcit , de
Souvenirs et anecdotes et dun Conte de Dans les barbels dAlain Le Diuzet ?
Impossible ici davoir une thorie cohrente du rapport la fiction pour
lensemble des rcits. En revanche, une tude au cas par cas permet de comprendre
les diffrents choix de fiction comme autant de stratgies identitaires des rcits. La
fiction, quand elle est choisie, permet dapprhender la question de lidentit des
Delphine CHENAVIER, op. cit., p. 21.
Pour Georges Hyvernaud, je renvoie la lecture des Carnets doflag, Paris, Le Dilettante, 1999 ; pour
Raymond Gurin, celle de la biographie qui fut faite par Jean-Paul Kauffmann, 31, alles Damour, Paris, Berg
International/La Table Ronde, 2004 et aux Lettres Sonia 1939-1943 dites par Bruno Curatolo (Paris,
Gallimard, coll. Les indits de Doucet , 2005) ; pour Henri Calet, la Correspondance Calet/Gurin tablie
par Bruno Curatolo (Paris, Le Dilettante, 2005).
445
446
194
P.G. avec un point de vue singulier. Le choix de la fiction, dans ses diffrentes
variations, est galement parfois le signe distinctif des auteurs P.G. souhaitant faire
une vritable uvre de la captivit. Gurin, Ambrire, Vialatte, Perret, Betz,
Hyvernaud, qui tous ont choisi demprunter le chemin de la fiction, sont des
crivains de mtier, contrairement Jean Mariat, Nol B. de la Mort (tous deux
journalistes) ou Serge Rousseau. A contrario, Jean Guitton et lcrivain Robert
Gaillard choisissent, pour voquer leur captivit, la forme du journal. Guy
Deschaumes, quant lui, passe du rcit-tmoignage (Derrire les barbels de Nuremberg),
au roman (Vers la Croix de Lorraine). Il me semble ds lors que le choix de la fiction
se comprend en interrogeant les fonctions assignes au rcit. La suite de mon analyse
sera essentiellement tourne vers la comprhension de ces fonctions.
Toutefois dautres questions gnriques demeurent. Le choix massif du rcittmoignage par les auteurs P.G. doit retenir lattention, sinon sur des questions
esthtiques, du moins sur le statut de ces textes. Ces textes acquirent ainsi une
caractristique, si ce nest une valeur, littraire. La fonction principale de la quasitotalit des rcits est bien dabord de tmoigner de la captivit, den dvoiler lessence
et/ou le fonctionnement, mais aussi dgrener les souffrances quelle produisit.
Dventuelles volonts esthtiques ou dautonomie du texte par rapport
lvnement ne viennent, pour la plupart, quensuite. Les textes de captivit sont
donc principalement crits comme des tmoignages et reus, entre 1940 et 1953,
comme des textes documentaires. Dans son introduction La moisson de 40, BenoistMchin explique clairement cette importance de la vrit :
Tout ce que je raconte ici a t vcu et ressenti. Certaines conversations paratront peuttre banales au moment o ce livre paratra. Je prie le lecteur de se reporter en pense aux
dates o elles furent prononces et de se demander si elles ltaient ce moment-l. Jai
prfr les laisser telles quelles, plutt que de les retoucher. Dautres paratront intempestives,
tant les esprits ont volu depuis la signature de larmistice. Je ne me suis pas cru davantage le
droit de les modifier, voulant conserver ce journal la valeur dun document psychologique,
crit dans une priode de transition, intermdiaire entre la guerre et la paix.447
195
catgorie du tmoignage, ils ne conscientisent pas les techniques et les outils propres de
ce genre dcrits. Ils ne font que suivre le genre, en ce quil leur permet de dire ce
quils ont dire. Jinsiste l-dessus : lessentiel, pour les auteurs des rcits de
captivit, est bien plus dans ce quils ont dire que dans la forme qui le dit. Les
rflexions sur la forme et le genre ne sont que ponctuelles et annexes, parce que
limportant est de tmoigner de lexprience vcue, en vrit et en sincrit. Cet tat
de fait a un autre impact : les lieux de transmission de lexprience P.G. ne se
limitent pas aux seuls rcits. Il y a aussi les articles dans les journaux, les pomes, les
chansons de la captivit, les correspondances, etc. Si tous ces lieux dexpression ne
disent pas la mme chose, parce quils ne proposent pas la mme forme, ils
contiennent nanmoins souvent le mme dsir dexpression. Lorsquen 1943
Mitterrand crit son article sur son retour en France pour le journal des
Compagnons de France, ou lorsque Jean Mariat rassemble ses pomes de captivit
dans son recueil Trois de France (quil publie la mme anne que Prisonnier en
Allemagne), ou lorsque Nol B. de la Mort rdige ses Contes aux prisonniers pour ses
camarades encore captifs, ou bien enfin quand Pierre Gascar sattelle son Histoire
de la captivit, on est encore et toujours dans lexpression de la captivit : le matriau
est le mme, le dsir de transmission et de reconnaissance est le mme, seule la
forme employe diffre. Ds lors, la distinction entre un type de texte (le rcit) et les
autres textes (articles, contes, tudes historiques, etc.), gnriquement tablie,
demande tre reconsidre lorsque lon est attentif comme je le souhaite ici, aux
fonctions des textes.448
En outre, ltablissement de ces textes en corpus littraire est li son
historicit en tant que corpus. Pour le dire autrement, non seulement ces textes
nont pas ncessairement t crits et lus comme des textes littraires, mais encore la
recherche universitaire ne les a pas toujours utiliss comme des textes littraires. La
recherche sur la captivit provenant presque essentiellement dhistoriens et non de
littraires, le statut littraire de ces textes doit tre dans la mesure o cela en vaut
la peine aujourdhui affirm et justifi.
Les toutes premires recherches sur la captivit manrent danciens captifs :
Cest avec cette ide en tte que jai men jusquici lanalyse des rcits eux-mmes, accompagns des
nombreux autres discours sur la captivit, quils soient historiques, politiques, etc. La captivit, pour les P.G.,
dborde aussi les rcits, comme elle dborde les barbels des stalags et des oflags.
448
196
197
et
sur
leur
dimension
de
rflexion
ontologique
sur
lunivers
concentrationnaire. Le point fort dAntelme et dHyvernaud est bien plus dans leur
puissante vision de lexprience concentrationnaire que dans la prcision
documentaire dont leurs rcits font preuve. Leur vision du monde et de lindividu
que je qualifierai de post-humaniste trouve un cho dans une poque de
Par exemple : Georges MOGNOT PRIGNIAT, Un bouquet dorties ou 30 ans aprs. Rcit, Saint-Quentin, Presses de
lAisne Nouvelle, 1978 ; Ren DUFOUR, Captivit et vasions au pays des Sudtes, Lons-le-Saunier, ditions MarqueMaillard, 1982 ; Roger CHABIN, Monsieur Chabin, ouvrier parisien, Ivry-sur-Seine, Phnix ditions, 2000. Pour ce
qui est de lhistoire locale, Jacqueline Sainclivier a soutenu une thse en 1978 sur La rsistance en Ille-etVilaine (sous la direction de Michel Denis, Universit Rennes 2) ; Yvon TRANVOUEZ, Catholiques en Bretagne au
e
XX sicle, Presses Universitaires de Rennes, 2006. On trouve aussi nombre dhistoriens amateurs qui publient
des brochures : Francis Naz, Maires et municipalits de mon village : deux sicles dhistoire municipale bonduoise,
Bondues, Club dhistoire locale, 1984 ; etc.
454
Bove a t redcouvert et rdit grce aux efforts de Raymond Cousse qui lui consacra, avec Jean-Luc
Bitton, une biographie (Emmanuel Bove : la vie comme une ombre, Le Castor Astral, 1994). Raymond Gurin doit
sa revie Bruno Curatolo, auteur dune thse : Le style de la fiction dans luvre de Raymond Gurin
(1905-1955) (Universit Paris III, 1990) dont une version abrge a t publie chez LHarmattan, en 1996 :
Raymond Gurin : une criture de la drision. Sur le phnomne de la revie littraire, voir, Bernard ALLUIN, Bruno
CURATOLO (dir.), La revie littraire. Du succs oubli la reconnaissance posthume : quinze romanciers contemporains rdits,
Actes du Colloque de Lille III, 15-16 mai 1998, Dijon, Centre Le texte ddition, 2000.
453
198
plus en plus attentive au poids de lvnement sur les vies individuelles 455. Dautres
rcits trouvent aussi une nouvelle coute : ceux qui, comme Les carnets de Gustave
Folcher, paysan languedocien (Maspero, 1985) peuvent servir de matire pour les
historiens, parce quils sont moins crits que ceux dauteurs professionnels.
Paralllement ces revies, lhistorienne Annette Wieviorka dfinit en 1991, dans
son livre Dportation et gnocide, le rcit de dportation politique et raciale de
limmdiate aprs-guerre comme genre littraire :
La structure commune tous les rcits, quel que soit le camp concern [], quel que soit
le motif de dportation de celui qui crit, racial , rafl [], rsistant, nous autorise parler
de genre littraire , celui de la littrature du tmoignage ne de la guerre de 1914-1918.456
199
depuis Jrmie se lamentant sur la destruction du Temple. Ainsi en est-il aussi de la littrature
du goulag, qui poursuit la tradition dune littrature de la dportation illustre notamment par
le chef-duvre de Dostoevski, Souvenirs de la maison des morts. Ce qui frappe ici, cest au
contraire labsence de matrice littraire, due dailleurs ltranget du phnomne, celui du
camp de concentration, totalement extrieur la culture politique et littraire franaise.458
Plus facilement que pour les rcits de dportation pourtant, on peut trouver une
gnalogie la catgorie du rcit de captivit. Mais il sagit plus de la transmission
dune mmoire que dun genre littraire . velyne Gayme retrace de manire
approfondie une gnalogie possible de cette mmoire, la faisant dbuter aux rcits
des captifs des guerres du Ploponnse, traversant les sicles, et parvenant jusqu
ceux des guerres de 1870 et 1914, dont les P.G. ont probablement entendu les rcits
lcole ou dans leurs familles. La dernire tape de cette mmoire de la captivit est
incarne par le film La grande illusion, dont le succs fut retentissant la veille de la
Seconde Guerre mondiale. Le film de Renoir eut mme le droit la caution des
anciens combattants, qui attestrent de son authenticit.459
Il existe pour la Grande Guerre quelques rcits de captivit. La guerre nest pas
finie quand Eugne-Louis Blanchet crit et publie son livre En reprsailles en 1918.
Malade, vacu en Suisse, puis rapatri, Blanchet exprime sans cesse son dsir de
retourner au combat pour combattre les Allemands. Son cas est assez exceptionnel,
puisque la plupart de ses camarades sont encore prisonniers dans un camp de
reprsailles en Allemagne. Comme pour les rcits daprs 1945, la captivit acquiert
alors un sens fort, celui de continuer la lutte contre lennemi :
La rsistance tant lme du prisonnier, le sabotage atteignit des proportions
magnifiques.
Cette crne bonne humeur [des Franais] dmonte lAllemand, infrieur au jeu, qui gagne
le large sans demander son reste ou encore se fche et frappe.460
La haine intense que lon sent dans lcriture de Blanchet lencontre des
Allemands a plusieurs causes : dabord, il sagit dun rcit de camp de reprsailles, o
la captivit et loppression sont particulirement prouvantes, et font parfois penser
ce que seront les rcits de dports politiques, voire raciaux de la Seconde Guerre
Annette WIEVIORKA, Dportation et gnocide, op. cit., p. 189.
velyne GAYME, Limage des prisonniers de guerre franais, op. cit., pp. 20-43.
460
Eugne-Louis BLANCHET, En reprsailles, Paris, Payot, 1918, pp. 89 et 79.
458
459
200
mondiale. En outre, la guerre ntant pas finie, cest bien cette haine qui alimente la
volont de continuer le combat. Il est moins dshonorant, pour Blanchet, dtre
envoy en reprsailles, que de rester inactif dans son camp : au moins, en
reprsailles, il contribue, par son patriotisme, lutter contre les Allemands. Cette
attitude doit se comprendre dans le contexte dune guerre o les soldats captifs sont
souponns dtre des lches qui refusent de monter au front. Insister sur leur dsir
de retourner au front est donc une stratgie choisie par les auteurs pour casser cette
image de couardise.
Enfin, le rcit de Blanchet nest pas particulirement pacifiste comme pouvaient
ltre certains rcits de lpoque : sil fustige le militarisme prussien , il loue
plusieurs reprises lhrosme et lexaltation quapportent le combat arm. La
propagande patriotique je donne ces mots le sens quils avaient lpoque
quil nourrit nest pas innocente, et influence probablement le rcit des horreurs quil
a vcues. Tous les Allemands lexception dun officier, mais qui a fait la guerre
de 1870, et captif, fut bien trait par les Franais461 sont stupides, hurleurs et
particulirement cruels. Il est impossible de ne pas y voir, du moins en partie, des
traits caricaturaux, propres alimenter chez les lecteurs franais de lpoque la
haine du boche . En comparaison dEn reprsailles, les rcits de captivit de 19401953 mme ceux des camps de reprsailles ont lair dtre de la musique de
chambre Pourtant, la structure des rcits ne semble pas subir beaucoup de
modifications entre les deux guerres : elle reste par exemple le plus souvent
chronologique.
Sil y a de nombreux points communs entre les rcits de la Grande Guerre et
ceux de la Seconde Guerre mondiale, il me semble toutefois que cette filiation des
rcits de captivit est difficile tablir de manire certaine. Plus exactement, il est
difficile de savoir si et de quelle manire la gnalogie des rcits de captivit et
dvasion nourrit les rcits de 1940-1945. Dans le corpus que jai tudi, je nai pas
trouv de rfrence explicite aux rcits de captivit de 1914-1918 : ceux-ci ne
donnent pas sens aux rcits de 1940-1945. La seule exception de mon corpus est
celle de Mes vasions du gnral Giraud, qui lie son vasion davril 1942 celle quil
vcut en fvrier 1915. Comme il lcrit au dbut de son rcit : Chaque homme a son
461
Ibid., p. 98.
201
destin. , et le sien est de devoir tre combattant, prisonnier, puis vad dans les deux
guerres. Mais cette exception, on laura compris, nen est pas vraiment une : car
Giraud, sil fait rfrence la captivit de la Grande Guerre, nvoque pas pour
autant les rcits qui en furent faits. Les anciens combattants ont en captivit un poids
symbolique bien spcifique (souvent ptainistes, ils sont nombreux reprocher aux
soldats de la drle de guerre leur manque de combativit462), mais leurs rcits ne
semblent avoir laiss aucune trace. Selon velyne Gayme, la mmoire des P.G. de
1914-1918 aurait t compltement laisse lcart aussi bien par le Gouvernement
que par lopinion publique. La grande illusion serait donc un cas exceptionnel de
visibilit de cette mmoire.463
En revanche, les rcits publis partir de 1940 ont souvent t lus par les P.G.,
surtout dans les premiers temps de la captivit. Georges Hyvernaud crit sa femme
quil a lu La moisson de Quarante de Benoist-Mchin en juin 1941.464 Robert Gaillard
tmoigne que ses camarades de captivit ont lu Prisonnier en Allemagne de Jean Mariat
et que lui-mme se tient au courant des publications de P.G.465 Et Raymond Gurin
cite, dans sa prface La peau et les os, et avant quil ait publi Les poulpes, les noms d
Ambrire, Perret, Calet.466 Il y a pendant la captivit une curiosit naturelle des P.G.
sur la manire dont leur sort se transmet lopinion publique. Mais l encore, il est
difficile de dire si les auteurs de rcits se sont influencs les uns les autres. Gurin
est un cas singulier, puisque dans ses Poulpes, il y a une rfrence explicite La peau
et les os. De retour en France, Le Grand Dab imagine sa concierge lui dire :
Ce que vous devez tre content ! Pour sr ! Vous prendrez bien une goutte ? Si, si, vous
allez men dire des nouvelles. Jai l une vieille bouteille. Vous nen buviez pas de celle-l, lbas ! Mais ce que vous avez maigri, mon pauvre Monsieur ! a fait piti ! Elle le scruterait de
son il en vrille pour chercher o il avait bien pu les cacher, tous ces kilos perdus.467
Les mmes mots se retrouvent chez Hyvernaud, au tout dbut de La peau et les
os :
202
Il nest pas question de plagiat ici. Gurin est coutumier, dans Les poulpes, de
lemprunt de citations dautres auteurs. Il semble de plus quil ait t trs
impressionn par la lecture de La peau et les os, et il pourrait y avoir ici une sorte
dhommage Hyvernaud. Mais outre ce cas particulier, je nai pas trouv dans les
rcits de captivit de rfrences explicites dautres rcits. Cela nempche pas les
rcits publis pendant la guerre de sinscrire dans un corpus si ce nest un genre
des rcits de captivit. Ce corpus existe, ds 1941, puisqu cette poque plusieurs
rcits ont dj t publis, et ont su trouver une coute publique et critique. Il y a
donc pour les lecteurs, tout autant que pour les auteurs, un horizon dattente du
rcit de captivit.
Dautres intertextes sont plus nettement signifiants. Le brigadier Berger
dAlexandre Vialatte, isol en cellule voque indiffremment les figures relles et les
personnages de Monte-Cristo, du Masque de Fer, de Gaspard Hauser, ainsi que Les
derniers jours dun condamn.469 De mme dans lincipit de La peau et les os de Georges
Hyvernaud, qui fait implicitement rfrence au retour dUlysse dans Odysse (chant
XIV), et sa reconnaissance par le chien Argos :
Picolo te reconnat bien, tu sais, ma dit Tante Julia. Picolo, cest le chien. Baveux,
chassieux, ignoble, il tremblote sur un coussin.470
203
Ce que Revel dit ici, cest que la circulation des influences ne se limite pas des
zones esthtiques communes, ni mme des rfrences explicites une uvre. Pour
lcriture emprisonne 474, ou pour des critures qui sont fortement conditionnes par
le contexte de leur production, en un mot pour des textes qui ne peuvent ou ne
veulent pas se sparer du poids de lvnement (quil soit intrieur ou extrieur),
le geste de lcriture est aussi important que lesthtique dploye. Pour le dire
autrement, ce qui importe fondamentalement dans un rcit de captivit, ce nest pas
tant quil appartienne la tradition dun quelconque genre littraire du rcit de
captivit. Cest plutt quil soit crit par un captif, alors que dure encore ou bien que ne dure
plus la captivit. Si jinsiste autant pour dplacer la question de la filiation littraire et
esthtique de ces textes sur le plan des conditions du geste de leur criture, cest que
ce dplacement me semble particulirement important pour la comprhension de
ces rcits. Comprhension, dune part, de leurs fonctions ; et dautre part, de ce que
disent prcisment ces rcits du monde dans lequel ils naissent. Il y a toujours eu des
hommes qui ont eu le dsir demprisonner dautres hommes ; et ces derniers
hommes ont souvent eu le dsir de raconter lemprisonnement quils subirent. Mais
peut-on dire pour autant quil y a une filiation, un fil conducteur, ou mme une
solidarit entre tous les rcits demprisonnement ? Est-ce quon dira de la mme
manire que les pomes damour de Francis Lalanne hritent dune tradition dont
lun des points dorigine est le Cantique des cantiques, et qui se prolonge de Ronsard
Aragon ? Non. Surtout, la question de la filiation limite souvent la littrature
une uvre de conscience, dintertextualit, et de reproduction de schmas.
premire fois au Thtre Saint-Marcel, Paris, le 18 novembre 1840). De mme, Mon cur chez les P.G., de
Robert Javelet tient son titre des deux romans de Clment Vautel : Mon cur chez les riches (Paris, Albin Michel,
1923) et Mon cur chez les pauvres (Paris, Albin Michel, 1925).
473
Jean-Franois REVEL, Papillon ou la littrature orale , postface Henri CHARRIRE, Papillon, Paris, Le Livre
de Poche, 1990, p. 696.
474
Voir Jean BESSIRE et Judith MAAR (dir.), Lcriture emprisonne, actes du colloque du 9-10 juin 2006,
Universit de Paris III, Paris, LHarmattan, coll. Cahiers de la nouvelle Europe , 2007.
204
XXI
205
expression, mise en rapport avec la forme du journal choisie par Gaillard, permet
galement de concevoir la captivit comme un champ dintrospection personnelle.
De fait, Gaillard consacre la plus grande partie de ses Jours de pnitence interroger
son ressenti de la captivit et celui de ses camarades. Si elle nest tout fait identique
la captivit de guerre, lexprience de la prison possde nanmoins un terrain
commun avec celle-ci. Dans un article datant de la fin 1945 et paru dans les Cahiers
du Sud, Ren Lacte, rendant compte des Feuilles de Fresnes que Gabriel Audisio
publie aux ditions de Minuit, crivait :
Louvrage dAudisio veut tre strictement le tmoignage dun crivain et il est vrai que
seul un crivain pouvait lcrire. Pourtant, ouvrier ou intellectuel, je pense que nul parmi nos
compagnons de captivit ne rcusera cette dmarche dun esprit rsolu sauvegarder en lui la
dignit humaine.477
Les compagnons de captivit qui furent nombreux parmi les auteurs des
Cahiers du Sud peuvent donc comprendre le sort et la dmarche dun crivain
dtenu par la Gestapo Fresnes : la passerelle entre les deux types dexprience
sappuie cette fois sur un ennemi commun, lAllemand. Les Cahiers du Sud, et
particulirement Lon-Gabriel Gros, mirent un point dhonneur associer
littrature et libert, permettant cette jonction entre des potes captifs en stalag (Luc
Decaunes, Jean Garamond, Jean Marcenac, etc.) et des crivains rsistants478. L
encore, la littrature captive ne trouve pas ncessairement son sens dans une
rfrence la littrature de captivit des autres guerres, ni mme dans la littrature
de guerre tout court (notamment celle de 1914-1918), mais bien dans le contexte
immdiat de leur criture et de leur publication. La littrature de captivit de 19401953 est donc caractrise par une certaine nouveaut, non pas dans ses formes qui
restent traditionnelles la plupart du temps, mais dans sa signification globale : se
situant la plupart du temps en accord ou en rejet par rapport des idologies
Pour ma part, je nai trouv quune rfrence au bagne, dans Le chemin du retour de Louis Croquet, qui voque
les pnibles conditions de dtention des P.G. russes : Avec leurs yeux hagards, leurs habits en guenille, on les croirait
chapps dun de ces bagnes du film La citadelle du silence. (Op. cit., p. 36.) En revanche, il semble que cette
comparaison fasse long feu, puisquon la retrouve dans le recueil de Robert Volne, pope sans gloire (1958) :
Dans lordre et le calcul du grand bagne allemand,/Le malheur semblerait tre un nivellement. ( Les commandos II ,
p. 17.). Un rcit plus rcent et non publi en volume montre la prennit de cette comparaison, les
Mmoires dhier et daujourdhui de Robert Legros (2000) : un camp de transit prs de Laval, quil surnomme le
bagne du camp des tanks . ([Link]
477
Ren LACTE, Feuilles de Fresnes, par Gabriel Audisio , Cahiers du Sud, n 274, 2e semestre 1945, p. 863.
478
Voir Lon-Gabriel GROS, La langue de la libert , Cahiers du Sud, n 272, 2e semestre 1945, pp. 525-528.
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Les vivants sont aprs-guerre la seule revue qui, ma connaissance, porte ce type
dinterrogation esthtique sur les rcits de captivit. loppos de cette dmarche,
en 1957, Franois Boudot estime dans les Annales que Le caporal pingl de Jacques
Perret constitue des souvenirs de qualit , pouvant tre sans trop de mfiance saisis
par les historiens qui souhaitent tudier la captivit481 : la dimension esthtique du
texte est alors compltement vacue. La question pose dans Les vivants connat peu
de succs aprs-guerre, et cela bien que de nombreux crivains de mtier (Ambrire,
Calet, Gurin, etc.) se soient attels dcrire la captivit. Jean Guitton semble
sceptique quant au rsultat de la rencontre entre littrature et captivit :
Je ne crois pas que la captivit puisse donner naissance des uvres littraires, jentends
des uvres qui aient cette captivit pour unique objet. Notre vie est si monotone, si morne,
si pauvre, riche seulement en vnements intrieurs, en patience, en priodes alternes de
dsespoir et de renouveau482
Pas de littrature de captivit, parce quil ny a rien raconter ; il est vrai que le
Voir infra, p. 239 sqq.
Maurice BRUEZIRE, Initiation aux lettres captives (Les Tmoignages) , Les Vivants, n 1, novembredcembre 1945, p. 117.
481
Franois BOUDOT, Pour une histoire de la captivit. Souvenirs de qualit , Annales, mars 1957.
482
Jean GUITTON, Pages brles, op. cit., p. 19 [16 fvrier 1942].
479
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Robert BRASILLACH, Journal dun homme occup, in O.C., op. cit., vol. VI, p. 580.
De cette captivit, il ne garde dailleurs pas un mauvais souvenir, si lon en croit cette lettre crite sa mre,
le 12 octobre 1944, alors quil est Noisy-le-Sec, dans un camp de transit : lintrieur, on est trs libre, confort
trs infrieur celui de Soest, trs serr dans les chambres, sur de la paille ou des paillasses. Robert BRASILLACH, Lettres
crites en prison, in uvres compltes, op. cit., t. IX, p. 189.
485
Voir Robert BRASILLACH, Notre avant-guerre, op. cit.
483
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moyen transparent de transmission de cette vrit, dont laccs fut, dans laction,
immdiat et brutal. Dans cette vision des choses, la littrature na pour seule raison
dtre que de transmettre cette vrit, puisquelle ne produit rien qui ne soit dj
connu par lexprience du soldat. Sous la plume dIzard, on sent le besoin dune
fidlit de lhomme lvnement, un dsir de fusion de lhomme avec lvnement
de la dfaite. Cest le seul moyen pour lui de connatre les causes de cet incroyable
effondrement de lArme franaise. Le combat nest pas, comme lcriture, une mise
distance de lvnement ; il est au contraire loccasion de ne faire plus quun avec
lui. Il sagit bien ici dune fusion consentie de lhomme avec lvnement de la
dfaite et sous des apparences de ressemblance avec lapproche de Gurin, de
Vialatte ou dHyvernaud490, il y a une profonde diffrence : car lhomme sort vivant,
et plus clair aprs ce corps corps, il ne reste pas cras par la dfaite, mais
parvient en tirer une explication et une vrit qui se trouvent confirmes
froid .
Pendant la guerre, la valeur de vrit est primordiale dans lapprciation de la
littrature venue des camps. Paul Marion, prfaant Mes vasions de Robert Gaillard,
salue en lui cette qualit :
Oui, plus dune fois en lisant ces pages graves et belles, au frmissement contenu, et qui
sont dun authentique crivain, jai pens : comme cest vrai , et je suis certain que beaucoup
dautres le rediront.491
Jean Tortel, rendant compte, dans le numro de juillet 1943 des Cahiers du Sud,
de la parution de lanthologie Potes prisonniers, semble mme gn trouver une
dimension littraire ces pomes venus des stalags et des oflags :
Livre dangereux pour la critique qui ne doit pas se laisser aller son motion. Jai dabord
soupes ses pages comme un message fraternel venu du fond du gouffre et jtais prs
nous le sommes tous de cder la plus curante des sensibilits. De ma part, cet t de
la littrature. Ceux qui retrouvent chaque soir leur lampe et leur table nont pas plaindre des
hommes qui, ayant tout perdu, sefforcent de tout retrouver. Mais simplement les regarder
et, si possible, les comprendre. Ces potes, la plupart sont des inconnus : daucuns, tel Andr
Maurel, sont morts dj. Rien ne prvaudra contre leur prsence qui est celle mme de la
vrit. Ils tmoignent la fois de la ferveur de la France dont ils sont la voix relle et en faveur
de la posie dont ils prouvent la ncessit.
490
491
Sil tait permis (ou mme dcent) den tirer une conclusion dordre littraire, nous
constaterions quils chappent aux influences qui taient le plus redouter. Celle de Pguy est
nulle ; celle de Claudel et du surralisme sont peine sensibles, et encore uniquement chez
ceux qui la subissaient dj avant la guerre. Et les meilleurs ont compltement oubli
Apollinaire ou Jean Marc Bernard.492
211
Ainsi, cet ensemble de pomes mapparat comme une manifestation spontane du gnie
potique franais. Ce ne sont plus quelques artistes exceptionnels (et nous en avons
heureusement toujours quelques-uns chez nous, que 1943 leur prte vie !), ce ne sont plus des
crivains connus, en pleine possession de leur mtier, qui disent la France malheureuse, le
crve-cur de ses enfants, la nuit secrte sur leurs villes : voici de nouveaux potes.494
494
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posent ces rcits sont dordre idologique. La moisson de Quarante de Jacques BenoistMchin est probablement celui qui provoqua le plus de remous, au dbut de la
guerre, puis la Libration. La courte captivit de Benoist-Mchin au frontstalag
202 de Voves durant lt 1940, la rapide publication de son rcit (dbut 1941), son
gros tirage (30 000 exemplaires en octobre 1941) et son orientation nettement
collaborationniste ont fait de ce texte un tmoignage trs remarqu de la captivit.
Ds sa sortie, la critique fasciste reconnat en lui une uvre pouvant servir au
rapprochement franco-allemand. Marcel Dat crit dans Luvre, le 3 mars 1941 :
Ceux qui nont pas compris le sens de la Rvolution Nationale ont le lire, et tout de
suite. On va voir maintenant comment ce pur mtal va rsister aux corrosions de Vichy, car
Benoist-Mchin est aux cts de lamiral Darlan : je suis tranquille, il rsistera.
Mais cest toujours Lucien Combelle qui traite les questions desthtique :
Je crois que La moisson de Quarante est le meilleur livre publi aprs la dfaite. Non que
son auteur ait t le tmoin de grands combats du Nord et de la Somme, mais bien parce que,
dpassant les limites du documentaire et du roman vcu, ce livre est une synthse et un acte de
foi.502
215
saperoivent que le livre reproche aux officiers leur peu de combativit pendant la
guerre. loflag II D, un officier crit dans une lettre :
Ce qui rvolte, cest de lire certains livres, comme celui de Benoist-Mchin, et surtout les
critiques, comme celle parue au sujet de ce livre dans la N.R.F. Lire de telles choses sur les
cadres de notre arme fait mal et soulve une grosse motion. Ces livres font du mal pour
luvre de redressement, en plus que cest archi-faux. Lauteur parle de ce quil ne connat pas,
car il juge daprs quelques lves officiers qui ntaient pas encore dans le moule de la troupe.
[] Sil avait vcu parmi nous, il saurait que, comme toujours, jusqu la dernire minute,
lofficier a t au plus prs de ses hommes, et nos hommes le savent. Cest un travail malsain
ce livre, en vue de buts inavouables.503
216
217
camarades. Et les protestations qui slvent du stalag ne proviennent elles aussi que
dindividus mcontents, et non pas dune voix communautaire, ou de ces mille
poitrines dont parle Francis Ambrire. Gaillard russit donc canaliser cette
dissension de fond en la rduisant laffrontement damour-propre des P.G. et
dimpuissance de Mariat. Pourtant, en 1946, loccasion dune rdition de ces Jours
de pnitence, Robert Gaillard supprime et rcrit quelques passages de son journal de
captivit celui sur Mariat est remplac, la date du 26 juillet 1941, par une
rflexion sur Montaigne et Rousseau.508 Cest laveu certain de la prsence dun
problme idologique. Gaillard participa en outre louvrage collectif Rcits de
prisonniers, publi en 1944, aux cts des P.G. rapatris les plus nettement
collaborationnistes : Nol B. de la Mort, Pierre-Antoine Cousteau, Andr Masson
et Jean Mariat.509
Les ractions de dsaccord qui suivirent la publication de ces rcits touchent
donc des questions formelles, sinon esthtiques. Le cas est un peu diffrent pour
les Dialogues des prisonniers de Maurice Betz, qui fut interdit en zone libre, suite la
demande crite du gnral Hutzinger, du 30 avril 1941, jugeant que le livre port[ait]
atteinte au prestige de larme. 510 Seul le propos de Betz est remis en cause et non la
forme qui le soutient et le construit. Enfin, le scandale ne porte pas sur la dimension
fictionnelle de certains rcits de captivit. Les raisons sont assez simples
comprendre : ce qui compte, pour les P.G., cest bien la transmission et le partage de
leur exprience auprs des non-P.G. La fiction apparat alors souvent comme un
moyen de cette transmission, et ne possde pas, a priori, dthique ou de pense
propre qui produirait des uvres profondment diffrentes des rcits-tmoignages.
Aprs tout, la fiction nest quune modalit particulire de la dlgation de parole :
un tre de papier plutt que de chair parle la place dautres tres de chair.
Les rcits de captivit se trouvent sur un terrain troubl, de 1940 1953 : la fois
Robert GAILLARD, Jours de pnitence. Mes vasions, Saint-tienne, . Dumas, coll. Choisi pour vous , 1946,
pp. 101-104.
509
On trouve aussi : Andr Gurin, J.-P. Burin, R. Solignac, A. Chamois, Saint-Rmy, etc. COLLECTIF, Rcits de
prisonniers, Paris, Comit de la Presse parisienne pour laide aux prisonniers et leurs familles, 1944. Louvrage
est une anthologie de textes sur la captivit, illustrs par Saint-Rmy, Lechantre, Cluseau-Lanauve, etc. Parmi
les autres contributeurs, on trouve Jacques Vidal de la Blache, ou Andr Gurin. Sur la page de garde figure :
Les signataires de ce livre ont le trs grand honneur den offrir le premier exemplaire au Marchal Philippe Ptain [qui]
incarna pour tous les prisonniers la grandeur et lhonneur de la France.
510
Archives nationales, F41 258 ; cit par Pascal FOUCH, Ldition franaise sous lOccupation, op. cit., t. I, pp. 173174. Pour le positionnement de Betz sur le prestige de larme , voir infra, ch. Digestion de la dfaite (1) : le temps
des responsables .
508
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