Alisa Poisson PDF
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Le poisson fum
sur la Petite Cte
sngalaise
Afin de faciliter la tche au lecteur, nous avons tabli les correspondances entre
quelques lettres alphabtiques wolof et l'alphabet franais.
Les consonnes
c : cest ce qu'on entend approximativement en franais dans tiens. Exemple : cin
(marmite) ou ceeb (riz).
j : cest ce qu'on entend en franais dans dieu. Exemple : jn (poisson), geej
(poisson ferment).
: existe en franais dans pagne. Exemple : aar (deux), aw (tranchant).
x : c'est la jota espagnole. Exemple : laax (bouillie de mil), keccax (poisson fum),
weex (blanc).
Les voyelles
a : comme le son franais.
e : se prononce ou . Exemple : dem (partir), fonde (bouillie de mil).
: c'est le son qu'on entend dans demain. Exemple : jn (poisson), ngmb (plat
sngalais).
u : c'est le ou franais dans fou. Exemple : ceebu jn (riz au poisson).
Les doubles voyelles transcrivent les voyelles longues. Exemple : geej (poisson
ferment), yeet (mollusque ferment), laax (bouillie de mil).
Sommaire
Rsum .................................................................................................................................. 5
Abstract ................................................................................................................................. 6
Introduction........................................................................................................................... 7
Aperu de la filire halieutique au Sngal............................................................................. 9
Historique et caractristiques du secteur de la pche............................................................... 9
L'importance de la pche dans lconomie nationale ............................................................ 11
La transformation des produits halieutiques........................................................................... 13
Les systmes techniques, les savoir-faire et les processus dinnovation ................................. 23
La fabrication du keccax Mbour et Joal............................................................................... 23
Une situation de concurrence sur le march des produits halieutiques................................... 23
La coexistence de plusieurs systmes techniques................................................................... 24
Les principaux procds et outils de fabrication du keccax .................................................... 25
Une organisation de la production de plus en plus coteuse.................................................. 35
Les stratgies commerciales et les acteurs des transactions .................................................... 39
Les savoir-faire et les spcialisations...................................................................................... 43
Les processus d'innovation ................................................................................................... 51
La rorganisation et les perspectives autour de la production de keccax................................. 55
L'volution de la consommation de keccax chez les mnages dakarois ................................. 63
Les conditions conomiques des mnages
et l'volution des styles alimentaires ..................................................................................... 63
L'volution de la consommation de poisson dans lalimentation............................................ 67
L'importance de la consommation de keccax chez les mnages ............................................ 69
Les pratiques d'approvisionnement en keccax ....................................................................... 73
Conclusion........................................................................................................................... 79
Bibliographie ....................................................................................................................... 85
Glossaire.............................................................................................................................. 87
Rsum
Au Sngal, la pche et la transformation du poisson sont des activits anciennes qui ont une
grande importance sur le plan conomique, social et culturel, sachant que le poisson couvre
plus de la moiti des besoins en protines. En prenant le keccax (sardinelle fume, sale et
sche) comme objet technique de leurs investigations, les auteurs ont, dune part, tudi les
systmes techniques luvre dans la transformation artisanale, en mettant en vidence les
diffrentes tches et processus dacquisition et de transmission des savoir-faire, dinnovation et
dorganisation de lactivit, et, dautre part, enqut auprs des consommateurs afin
dapprhender leurs prfrences, leurs critres de choix, ainsi que les tendances dvolution.
Cette double dmarche permet de dgager des interactions entre consommation des mnages
et systmes techniques de transformation. Le premier chapitre souligne la forte contribution de
la pche au produit intrieur brut, son apport en devises et le nombre demplois gnrs, avant
daborder la transformation des produits, tant industrielle quartisanale. Cette dernire fournit la
majorit des produits transforms consomms au Sngal. La consommation de keccax a
tendance crotre et on observe des volutions dans les techniques et la rpartition des tches,
notamment entre hommes et femmes. De plus en plus dhommes sintressent la production
du keccax, ce qui a des incidences sur la qualit des produits et linnovation. Le deuxime
chapitre sintresse ce qui fait la spcificit du keccax, en identifiant les oprations, les
procds ou les outils qui justifient une mme appellation pour un produit quon peut obtenir
par trois voies diffrentes (brais au sol, brais au four, bouilli). Des variations techniques
permettent aux acteurs de la transformation de couvrir le plus de segments de march possible.
Il apparat que le systme technique du keccax constitue un vritable enjeu pour une multitude
dacteurs attirs sur la Petite Cte. Lvolution de la consommation de keccax fait lobjet du
troisime chapitre. Cette volution est fonde sur des changements dordre conomique,
notamment une diminution significative du pouvoir dachat. Il existe plusieurs types de keccax
et de nombreux acteurs autour de la transformation et de la commercialisation. Les pratiques
dapprovisionnement et les critres de choix chez le consommateur se diffrencient en fonction
de ces variables. Les revendeurs sur les marchs fournissent les mnages en keccax mais aussi
en dautres produits transforms, souvent de qualit sanitaire mdiocre. En conclusion, partir
du cas des femmes transformatrices de Mbour dplaces vers un nouveau site loign de la
ville, plusieurs perspectives daction sont traces pour amliorer la qualit et lhygine de leurs
produits, les soutenir dans lobtention de crdits et lorganisation des circuits de
commercialisation, informer les consommateurs de la spcificit de leur keccax sur un march
trs diversifi.
Abstract
From the dugout to the dish : smoked fish on the Petite Cte in Senegal. In Senegal, catching
and processing fish are ancient activities of great economic, social and cultural importance. In
fact, fish provides more than half of the countrys protein requirements. The authors of this
study examined the technical systems used in the small-scale processing of keccax (smoked,
salted and dried sardinellas). They highlighted the different tasks and processes involved in
obtaining and passing on know-how, innovation and how the activity is organized. They also
conducted a consumer survey to determine the preferences, the criteria for choosing products
and the trends. This twofold approach made it possible to determine the interactions between
household consumption and technical processing systems. The first chapter underlines the
important contribution made by fishing to gross national product, currency and job creation
before going on to deal with industrial and small-scale product processing. The majority of
processed products consumed in Senegal are produced on a small scale. Keccax consumption
is on the increase and changes in the techniques and distribution of tasks have been observed,
particularly between men and women. More and more men are interested in keccax
production, which has an impact on product quality and innovation. The second chapter
focuses on the specific nature of keccax and identifies the operations, procedures or tools
which justify why a product that can be obtained in three different ways (braised in the ground,
braised in an oven and boiled) has a single name. Technical variations have meant that
stakeholders involved in processing can cover as many market sectors as possible. The
technical system used for keccax seems to be an important stake for a multitude of stakeholders
who are drawn to the Petite Cte. The third chapter covers the evolution and consumption of
keccax. This evolution is based on economic changes, particularly the significant drop in
purchasing power. There are several types of keccax and numerous stakeholders involved in
processing and marketing. These variables determine the methods of supply and the criteria
used by consumers to choose the product. Market retailers provide households with keccax as
well as other processed products, whose quality in terms of health is often mediocre. Based on
the case of the women processors in Mbour who were moved to a new site a long way from the
town, the conclusion outlines several options for action in order to: improve the quality and
hygiene of their products; to support them in their attempt to obtain credit and organize
marketing circuits; and to inform consumers of the specific nature of their keccax in a very
diverse market.
Introduction
2. Remonte d'eaux froides, riches en sels nutritifs, le long de la pente du plateau continental, acclre par la prsence de
canyons sous-marins qui font effet de tuyres , lesquelles grce l'clairement solaire provoquent une production importante de
plancton, base de la chane alimentaire. L'upwelling est permanent au large du Sahara occidental et sa dure dcrot lorsqu'on se
dplace vers le sud. Au large de Dakar, il dure de novembre juin.
3. Se dit d'un organisme vivant en pleine eau ou en surface.
4. Se dit d'un organisme vivant proximit du fond de la mer.
Captures en tonnes
92
93
500 000
94
400 000
95
300 000
96
200 000
97
100 000
98
0
Pche artisanale
Pche industrielle
Total prises
10
11
12
13
Pour les produits frais, la matire premire provient 30 % de la pche artisanale (Sofreco,
1998). Les poissons entiers sont conditionns sous glace dans des caisses isothermes en
polystyrne pour le march international (Europe) et dans de simples caisses en bois pour le
march local. Les produits filets sont soit emballs individuellement et mis sous glace, soit
conditionns sous vide (sacs en polythylne forte densit et scells). Les espces traites sont
des espces dmersales nobles comme les mrous, les dorades et les soles.
Les produits congels sont les poissons entiers, les filets (soles), les crevettes et les
cphalopodes. La conglation peut s'effectuer bord des bateaux ou terre dans les units de
transformation. Des poissons de faible valeur commerciale sont galement congels en bloc et
expdis en conteneurs frigorifiques par voie maritime en Afrique de lOuest et du Centre.
Le secteur des produits appertiss (conserverie), qui sappuie essentiellement sur la pche
thonire, est en rgression (sept usines en 1960, quatre en 1998). Les usines ont des capacits
de production largement suprieures aux quantits traites (Sofreco, 1998). En 1996, la vente
de conserves tait de 20 104 tonnes. Les principaux marchs sont europens (Thiof News,
dcembre 1997).
Les difficults rencontres7 par le secteur de la transformation industrielle sont un taux d'activit
de l'ordre de 40 60 % de la capacit, li un surdimensionnement ou une insuffisance
d'approvisionnement, des cots de production levs, tenant surtout une faible valeur ajoute
(15 20 % de la valeur de la production) qui a de multiples impacts (notamment des difficults
rmunrer le travail et se moderniser), des problmes de trsorerie et, finalement, une faible
comptitivit des produits sur des marchs o la concurrence est svre. Depuis plusieurs
annes, le Sngal exporte principalement vers le march franais o une forte progression des
exportations ivoiriennes a t enregistre. Les exportations africaines sont galement concurrences par les productions asiatiques dont la limitation en volume et la taxation vont disparatre
prochainement.
La transformation artisanale : tourne vers le march intrieur et la sous-rgion
La transformation artisanale absorbe 30 40 % des dbarquements de la pche artisanale,
auxquels s'ajoutent les invendus de la pche industrielle. En 1996, la Dopm estimait plus de
30 000 tonnes les produits transforms, dont plus de 12 % taient destins l'exportation vers
la sous-rgion. Les principaux produits transforms au Sngal sont prsents dans le tableau I.
Les techniques de production sont simples et les quipements rudimentaires. En outre, les
conditions d'hygine sont prcaires, posant des problmes en matire de qualit des produits
finis et de sant du consommateur.
Les sites de transformation se trouvent proximit des sites de dbarquement. Les principaux
sont ceux de Joal et Mbour sur la Petite Cte, Kayar sur la Grande Cte, Saint-Louis et Dakar
(Thiaroye/mer, Bargny Domine). Il existe, par rgion, une prdominance de certains produits
par rapport aux autres. Ainsi, le geej serait la principale production de la Casamance et des les
Saloum, le keccax celle de la Petite Cte et le sali celle de la Grande Cte.
Le keccax reprsente 55 % du volume national des produits halieutiques transforms, suivi par
le tambajang, le sali, le mtora, le geej et le yeet (figure 2).
Le niveau de production varie au cours de lanne suivant les fluctuations de
lapprovisionnement :
la saison de faible captures se situe entre les mois de juin et octobre, saison des pluies, o le
volume des produits transforms diminue ;
la priode allant de novembre juin correspond la saison de bonne production, avec une
matire premire abondante assurant un bon approvisionnement du sous-secteur de la
transformation.
7. Cellule d'appui l'environnement des entreprises, op. cit.
14
Yeet
Sals et schs
Sali (poisson ouvert)
Tambajang (poisson
entier)
Fums et schs
Metora
(gros poissons
ouverts, petits entiers)
Braiss, sals, schs
Keccax
Espces
Mthode de traitement
Type de
consommation
Dmersales, requins,
raies, gros
maquereaux
(utilisation des
invendus)
Cymbium
(gastropode)
Condiment
Condiment
Petits plagiques
(ethmalose,
sardinelle...)
Substitut de
poisson frais et
condiment
Petits plagiques,
espces dmersales
(raies, requins)
Substitut de
poisson frais ou
condiment
Petits plagiques
(sardinelles)
Substitut de
poisson frais ou
condiment
Sali
10%
Yeet
2%
Autres
2%
Geej
10%
Keccax
55%
Metora
10%
Tambajang
11%
Figure 2. Rpartition des produits transforms par type de produit en 1995 (source : Dopm).
Les prix suivent gnralement ces variations du volume de loffre, comme le montre la figure 3,
avec les schmas de production de keccax et de metora en 1998, Joal, le plus gros centre de
transformation artisanale (source : Oeps).
On note pour le keccax des variations importantes du niveau de transformation au cours de
lanne, ainsi que des prix. Cela pourrait sexpliquer par la forte demande du march national,
lirrgularit des approvisionnements effectus par les commerants dans les centres de
production et la trs forte hausse de la sardinelle en 1998, avec une concurrence entre la vente
en frais et la transformation.
15
En revanche, malgr des variations du volume de production, les prix du metora sont beaucoup
plus stables. Cette stabilit est sans doute lie une demande plus rgulire et une production
globalement plus faible, essentiellement destine lexportation dans la sous-rgion.
Les produits transforms sont commercialiss localement dans les marchs dakarois et ceux de
l'intrieur du pays par des commerants qui viennent s'approvisionner sur place. Les
exportations de certains produits par des commerants spcialiss vers des pays africains mais
aussi asiatiques sont galement importantes. La demande extrieure est croissante et s'oriente
vers des produits qui ne sont pas consomms au Sngal, ni en frais, ni en transforms (sali,
poissons fums). Cette tendance du march est trs prometteuse car la transformation artisanale
dans ce secteur n'entre pas en concurrence avec la consommation en frais et constitue un
march spcifique pour la pche artisanale.
Le secteur de la transformation artisanale est dynamique. Il montre des capacits dadaptation par
ladoption dinnovations tant sur le plan technique (nouveaux quipements et procds,
diversification et spcialisation par zone) quorganisationnel (regroupement, organisation de la
commercialisation) et social (insertion dhommes dans le secteur et de personnes originaires des
pays voisins). On note, cependant, une qualit insuffisante lie en partie ladoption de
pratiques de transformation (schage incomplet) pour rpondre tout prix la demande
croissante des consommateurs. Se posent galement des problmes de financement (ncessit
dun fonds de roulement important pour l'achat de la matire premire) et de revenus lis
lirrgularit des prix et des bnfices.
16
Burkina
Metora, keccax
Congo (Brazzaville)
Gambie
Ghana
Guine Conakry
Mali
Sali
Togo
Tambajang
Sali
Sali
Keccax
Keccax, geej
17
Le metora, principalement du machoiron fum, est achemin vers le Mali. Par exemple, des
importateurs maliens bass Dakar s'approvisionnent en Casamance. Les produits arrivent
dans des paniers, par bateau, au port de Dakar, pour tre ensuite transfrs dans des cartons,
puis achemins par camion jusqu' Kayes o ils sont chargs sur le train en direction de
Bamako. On utilise ces deux moyens de locomotion par souci d'conomie, le cot du transport
en camion tant moins lev que celui en train.
Le march l'exportation hors Afrique
Profitant de la stimulation induite par la dvaluation du franc Cfa, la pche sngalaise a
dvelopp ses exportations. Les produits halieutiques en constituent le premier poste devant les
conserves et les produits frais. Ainsi, un grand nombre d'tablissements, plus d'une soixantaine,
se consacrent l'exportation de produits de la mer en frais ou congels. L'Europe et notamment
la France sont les principaux importateurs de produits halieutiques sngalais, en particulier les
poissons entiers congels et les conserves de thon (figure 4).
Les principaux pays importateurs de produits halieutiques frais ou congels, savoir l'Europe,
le Japon et les Etats-Unis, continueront tre demandeurs de ces produits. On peut supposer
que l'augmentation quantitative de la demande sera faible compte tenu de leur pression
dmographique rduite et de leur niveau de consommation dj lev. Actuellement, la
demande en produits halieutiques destination de ces marchs est estime 105 000 tonnes.
Ils sont demandeurs de poissons chair ferme et blanche (espces dmersales), entiers ou en
filets, congels ou frais.
Certains produits transforms traditionnels sont exports par les circuits informels vers les
marchs ethniques des grandes villes europennes et des Etats-Unis. Ces flux concernent
essentiellement les poissons fums ou schs, expdis en petites quantits. Gnralement, ce
sont des particuliers qui voyagent avec quelques paniers de produits.
Farine de
poisson
3%
Congels
labors
10%
Frais
entiers
15%
Frais
labors
3%
Congels
entiers
40%
Conserves
de thon
29%
Figure 4 : Rpartition des produits halieutiques exports vers l'Europe en 1997 (source : Dopm).
Les acteurs et les circuits de distribution
La matire premire provient de la pche artisanale ou de la pche industrielle. Les produits de
la pche artisanale peuvent tre autoconsomms ou vendus aux mareyeurs, aux reprsentants
des usines ou aux transformatrices. Les produits de la pche industrielle sont principalement
commercialiss auprs des usines. Les produits transforms et les produits frais suivent des
circuits diffrents, avec des acteurs spcialiss.
18
19
Les dtaillants de march commercialisent des volumes plus importants de produits frais que
les dtaillants de proximit. Ils se trouvent sur les grands marchs urbains dont le principal est
celui de Dakar.
Les acteurs conomiques de la distribution des produits artisanaux transforms
Les transformatrices ne s'occupent gnralement pas de la commercialisation. Toutefois, il leur
arrive de vendre les produits directement au consommateur. D'ordinaire, les commerants
viennent chercher les produits sur les sites. Mme si certaines sont regroupes en Gie, la vente
se fait presque exclusivement de manire individuelle.
Les grossistes de produits transforms commercialisent une quantit de produits plus importante
que les petits commerants et disposent gnralement de moyens de transport et de stockage. Ils
vendent leurs produits aux dtaillants des marchs urbains ou dans d'autres pays de la sousrgion.
Les petits commerants de produits transforms artisanaux ne disposent gnralement pas
moyens de transport. Seuls les plus importants peuvent tre propritaires de vhicules
locataires avec d'autres commerants. Les autres utilisent les transports en commun, cars
taxis-brousse. Ils s'approvisionnent de plusieurs paniers auprs des femmes et se chargent
les vendre directement au consommateur ou, pour les plus importants, des dtaillants.
de
ou
ou
de
Les dtaillants de proximit s'approvisionnent auprs des mareyeurs ou auprs des pcheurs,
lorsqu'il existe un lien de parent. D'ordinaire, ce sont de petits commerants vendant leurs
produits sur des tals ou mme le sol dans les marchs situs sur les lieux de dbarquement.
Ils sont gnralement spcialiss dans la vente soit de poissons frais, soit de produits
transforms. Les quantits commercialises sont souvent faibles. Ils s'approvisionnent trs
rgulirement car ils ne disposent pas de lieux de stockage.
Les dtaillants de march jouent galement un rle important dans la distribution des produits
transforms.
Les acteurs institutionnels de la filire
On note lexistence de nombreuses structures professionnelles dans la filire, mais
essentiellement dans le secteur de la pche et du mareyage : Collectif national des pcheurs
artisans du Sngal (Cnps), Fenagiems, Gimes, Upames, Association de la promotion de la
pche et de la dfense de l'environnement maritime (Adpem), Groupement des armateurs et
des industriels de la pche (Gaipes), Fdration nationale des Gie (Fenagiepche)
Ladministration a mis en place plusieurs structures. La Direction de l'ocanographie et des
pches maritimes (Dopm) est responsable de l'tude et de la conception des politiques de
dveloppement de la production, de la transformation et de la commercialisation des produits
halieutiques. La Direction de la marine marchande a plus particulirement en charge les
pcheurs et la scurit maritime. LObservatoire conomique de la pche au Sngal (Oeps),
plac sous l'autorit directe du ministre de la Pche, a pour mission le suivi conomique de la
filire. Le Bureau de contrle des produits halieutiques (Bcph), sous tutelle de la Dopm), vrifie
entre autres l'tat sanitaire des produits l'exportation. Le Centre d'assistance,
d'exprimentation et de vulgarisation pour la pche artisanale (Caep) est responsable de
l'assistance, de l'encadrement, de la formation et de l'information de tous les oprateurs de la
pche artisanale. Par ailleurs, il exprimente et vulgarise toutes les techniques et technologies
lies au dveloppement de la pche artisanale.
20
Pcheurs
Bana-bana
Reprsentants
usine
Mareyeurs
Transformatrices
Usines
Exportation
Commerants
grossistes
Commerants
grossistes
Exportation
Dtaillants de
proximit
Bana-bana
petits commerants
Dtaillants de
march
Dtaillants de
march
Dtaillants de
proximit
Consommateurs
Produits frais
Produits transforms
Figure 5 : Circuits de distribution.
21
Les projets dappui la pche sont localiss : Projet d'appui de la pche artisanale sur la Petite
Cte (Papec), Programme d'appui la pche artisanale en Casamance (Propac), Projet d'appui
l'innovation technologique pour l'amlioration des techniques de pche. Le Pamez (rgion de
Ziguinchor), le Propche (Grande Cte) et le Papec ont mis en place des lignes de crdit au
sein de la Caisse nationale de crdit agricole du Sngal (Cncas).
Les travaux de recherche sont essentiellement assurs par le Centre de recherche ocanographique de Dakar-Thiaroye (Crodt) de lIsra (Institut sngalais de recherche agricole), qui collabore
avec lIrd (Institut de recherche pour le dveloppement, ex-Orstom). LInstitut de technologie
alimentaire (Ita) travaille sur l'amlioration des techniques de transformation halieutique.
Il existe galement quelques structures rgionales dont Infopche (Abidjan, Cte d'Ivoire),
organisation intergouvernementale qui informe et coopre pour la commercialisation des
produits de la pche en Afrique, et le Programme rgional Afrique de l'Ouest de valorisation
des captures de la pche artisanale (Abidjan, Cte d'Ivoire), engag dans le cadre de la
convention de Lom (Ue-Acp) regroupant les seize pays d'Afrique de l'Ouest.
Conclusion : sintresser la production de keccax
Cet aperu de la filire met en vidence un rel dynamisme de la pche artisanale. Une part non
ngligeable des captures est ensuite transforme par des petites et micro-entreprises. Le secteur de
la transformation joue donc un rle essentiel dans la valorisation des produits, dans la diminution
des pertes, dans lapprovisionnement des villes et des rgions et, plus prcisment, dans la
couverture des besoins en protines dune grande partie de la population, grce laccessibilit
conomique des produits et leur dure de conservation qui permet une distribution trs tendue
sur tout le territoire sans quipement frigorifique. Parmi ces produits, le plus important est sans
aucun doute le keccax (55 % de la production). Outre cette importance quantitative du produit,
on note des changements de diffrents ordres dans ce secteur de production et dans la
consommation de ce produit, qui justifient tout lintrt que nous lui avons port.
La consommation de keccax a tendance crotre tant sur le plan national que dans les pays
voisins. Cette demande du march, avec des exigences parfois diffrentes, stimule sans aucun
doute le dveloppement de la production, mais on note galement que loffre en petits
plagiques, dont la sardinelle, a tendance stagner et quune certaine concurrence sinstaure
entre la vente en frais et la transformation en raison dun accroissement du prix des autres
poissons et de la baisse du pouvoir dachat. Ce contexte, tant en amont quen aval de la filire,
a des incidences sur le fonctionnement et lorganisation de la filire ainsi que sur les pratiques.
On observe, dans le mme temps, des volutions significatives quant aux techniques, avec
lintroduction dinnovations, mais galement des modifications dans la rpartition des tches,
notamment entre hommes et femmes. Auparavant, les activits taient bien rparties.
Aujourdhui, si la pche demeure une activit exclusivement masculine, il nen est pas de mme
pour la transformation, jusqu prsent presque exclusivement fminine. Les hommes
nintervenaient que dans certaines tches (transport du poisson de la plage aux sites de
transformation, oprations dttage et dviscration) qui taient confies des ouvriers
saisonniers venant de lintrieur du pays. Maintenant, de plus en plus d'hommes, qui disposent
contrairement aux femmes de moyens financiers, s'intressent cette activit de transformation et
investissent dans des quipements de plus grande capacit (fumoirs) qui leur permettent de capter
les gains de croissance du march. Cette entre des hommes dans la transformation du poisson
aura sans doute des incidences multiples sur la qualit des produits, sur lextension des marchs,
enfin sur les innovations et lorganisation dans toute la chane de production du keccax. Les
chapitres qui suivent tentent donc de mettre jour les caractristiques et les changements, les
articulations et reprsentations qui se construisent autour de ce produit spcifique.
22
23
tion, passant dun rle dcoulement des surplus9 un rle de rgulation des marchs locaux de
poisson et dapprovisionnement croissant des populations, toutes catgories socioprofessionnelles
confondues.
Cette concurrence sexprime aujourdhui de diverses faons :
nombre accru et diversification des acteurs se convertissant aux mtiers de la transformation
du poisson, secteur traditionnellement fminin ;
multiplication des intermdiaires entre la pche et la consommation ;
dveloppement des conflits sur les prix dachat des captures entre mareyeurs, usines
dexportation ou de conglation et transformateurs(trices), ou encore entre mareyeurs et
transformateurs autour des captures, sur les plages et dans les pirogues.
Dans ce chapitre, nous examinerons les deux premiers points, qui touchent directement aux
systmes techniques de transformation.
Par ailleurs, cette situation et ces nouvelles fonctions conomiques de la transformation ont des
consquences sur l'organisation des activits, dont quelques-unes seront abordes ici :
la transformation artisanale du poisson est gnralement une activit fminine au Sngal
(Ndiaye, 1997 ; Sousa Gomez, 1998), les femmes tant charges de contrler et de raliser
pour partie la plupart des oprations techniques ; toutefois, la tendance actuelle est marque
par une monte rapide des hommes dans le contrle, lappropriation et la gestion des
principales oprations et des principaux outils de transformation, situation particulirement
visible pour la fabrication de keccax ;
la multiplication des institutions de contrle et des exigences rglementaires, notamment
internationales, concernant en priorit les produits frais mais pouvant avoir des effets indirects
sur l'organisation et la rputation de la transformation ;
le ramnagement et le dplacement du site de transformation de Mbour, jusquici localis
proximit de laire de dbarquement, entranant des modifications significatives de toute
l'organisation des acteurs engags dans la pche et ses produits.
Ce transfert du site ancien vers une zone priurbaine loigne, Mballing, traduit une volont
politique dj ancienne impliquant plusieurs acteurs. Ses incidences ont t en partie releves
chaud puisqu'une partie de nos enqutes Mbour sest justement droule pendant ce
dplacement des transformatrices de Mbour vers Mballing.
9. Ndiaye (1997) met en vidence d'autres fonctions de l'artisanat de transformation dans l'histoire de la pche au Sngal.
24
La fabrication du keccax constitue lun des multiples systmes techniques observables dans le
secteur de la transformation halieutique. Ces systmes ne sont pas disjoints (trangers les uns
aux autres), ils sont au contraire caractriss par des oprations communes, des savoirs, des
acteurs et des espaces communs. Cependant, ils permettent dobtenir des produits diffrents,
spcifiques, renvoyant des reprsentations, des logiques de spcialisation professionnelle
tout autant qu' des stratgies et enjeux conomiques ou alimentaires diffrents.
Dans ce vaste ensemble, la fabrication du keccax constitue un systme technique particulier,
dans lequel le keccax reprsente un objet technique, un rsultat technique, pouvant tre
obtenu de diffrentes manires (trois processus techniques). Lobjectif est donc, dans un premier
temps, de comprendre ce qui, d'un point de vue technologique, fait la spcificit de ce poisson
transform appel keccax ; autrement dit, d'identifier les oprations, les procds ou les outils qui
justifient, aux yeux des transformateurs, une mme appellation pour un produit qu'on peut
obtenir par trois voies diffrentes. Cela nous conduira, logiquement, prsenter tout d'abord ces
manires de faire du keccax, c'est--dire exposer les processus techniques possibles, et
analyser, sur le plan technologique et du point de vue des transformateurs, ce qui est commun
ces processus et qui justifie un mme nom pour les trois produits qui en sont issus ; seront ainsi
mises en vidence des oprations stratgiques dans la fabrication du keccax, entendues avant tout
comme des oprations incontournables, obligatoires et spcifiques.
Il faudra ensuite replacer ces oprations stratgiques dans un ensemble technique et
conomique plus large, permettant d'identifier et de comprendre certaines variations
techniques attaches des oprations juges stratgiques aujourd'hui. On verra notamment
que les variations techniques rpondent tout autant des contraintes techniques qu' des
motivations et changements de contexte conomique, mais aussi qu'elles autorisent les acteurs
de la transformation faire voluer leurs procds et produits en vue de couvrir de plus en plus
de segments de march possible.
Enfin, nous verrons que le systme technique du keccax, caractris par des volutions rapides
sur vingt ans, est troitement articul au contexte conomique national et quil constitue
aujourd'hui un vritable enjeu pour une multitude d'acteurs attirs sur la Petite Cte pour
intgrer ou contrler la filire. Au terme de nos enqutes sur les techniques de transformation,
nous faisons le constat d'une vritable profusion d'acteurs, de marchs, de rgles autour des
changes et des reprsentations sur les mtiers du keccax et nous formulons l'hypothse
que c'est sans doute travers les flux stratgiques d'hommes, de produits et d'argent qui
faonnent en partie ce systme technique qu'il faut dsormais comprendre les choix
professionnels, les options techniques, les formes d'organisation et d'innovation, enfin les
volutions des procdures de qualification dans la fabrication du keccax.
25
nelle est la seule espce permettant de fabriquer du keccax, le recours l'ethmalose tant
exceptionnel.
La sardinelle est donc le premier critre de dnomination et de diffrenciation du keccax par
rapport d'autres poissons transforms. On constate, par ailleurs (Ndiaye, 1997), que c'est au
large de la Petite Cte, de Mbour et Joal en particulier, que cette espce est la plus abondante : la
rputation du keccax renvoie cet espace de pche. Il y a donc une correspondance immdiate
entre la rputation d'un produit et un territoire, celui-ci tant pens, dfini la fois comme lieu
d'approvisionnement et comme espace de valorisation (par transformation) de la matire
premire.
Pour le sens commun, et dans un premier temps d'observation, le keccax est une sardinelle
soumise trois transformations essentielles : la cuisson, le salage et le schage. Plus prcisment,
il est admis que le vrai keccax est issu d'une cuisson spcifique, le braisage au sol, qui serait
caractristique de l'un des plus grands sites de transformation de la Petite Cte : Mbour10.
Ce produit aurait t introduit au Sngal il y a une cinquantaine d'annes, par les Lbous,
premiers utilisateurs de la technique du braisage11. On rencontre d'ailleurs Mbour,
aujourd'hui encore, beaucoup de familles lbou travaillant dans la transformation du poisson,
en particulier dans la fabrication du keccax. Mbour constituant le plus grand centre de
fabrication de keccax, en volume, les procds techniques qui caractrisent ce systme
technique local sont gnralement bien connus (tableau III).
Tableau III : Chane opratoire de rfrence pour la fabrication du keccax de Mbour (daprs
Hette, 1998).
Procd
Braisage
Refroidissement
Parage
Salage
Schage
Stockage
Mthode
Les poissons sont disposs au sol, entiers, tte
bche, recouverts de paille, de feuilles de filao
ou dcorces de baobab puis enflamms
Parfois, des pluchures de poissons et des
cendres sont rajoutes la paille pour viter la
carbonisation du produit
Les produits sont laisss sur place refroidir
puis les cendres balayes
Les poissons sont pels, tts et viscrs
Saupoudrage rapide de sel fin dans la bassine,
provoquant lexsudation dune partie de leau
(ration sel/poisson = 1/15)
Les poissons sont disposs en couches serres
ou tals sur des claies lair libre
Sur claies et recouverts dune bche plastique
ou de sacs de jute
Conditionnement en paniers
Equipements
Aucun
Dure
Une deux
heures
Balais vgtaux
Quelques heures
Bassines
Bassines
Claies surleves
(50 cm au-dessus
du sol environ)
Claies, bches ou
toiles de jute,
paniers.
Deux trois
jours
Dure de
conservation :
plusieurs mois
10. Nous savons, par ailleurs, que le braisage est aussi le procd utilis pour l'obtention du paan Palmarin (Ndiaye, 1997), mais
nos interlocuteurs sur les sites tout comme les consommateurs rencontrs ne connaissent pas cette donne et n'effectuent donc
aucune comparaison entre le keccax et le paan.
11. Selon Ndiaye (1997), au dbut des annes 70, bien que la technique de braisage au sol ne soit pas vraiment une innovation
technique puisqu'on pouvait la rencontrer chez les Lebu au dbut du sicle (Gruvel, 1908), elle se gnralise et prend une forme
standardise pour rpondre l'augmentation rapide des mises terre. Le keccax [] sera dsormais conu grande chelle et de
manire quasi identique dans tous les centres de transformation partir des abondants dbarquements de sardinelles. Ce dernier
changement profite surtout aux centres de la Petite cte, Mbour et Joal, qui non seulement mettent fin la domination de SaintLouis sur la production de transforms, mais aussi gnrent de nouveaux modles de production dans la transformation artisanale
(spcialisation dans certains types de produits, apparition des fours keccax, etc.) .
26
Le produit fini est lgrement dshydrat, gras en surface, la chair est cuite et dore, recouverte
d'une fine pellicule de sel, et se dtache facilement de l'arte centrale. Le poisson peut tre
vendu entier ou par petites portions, avant d'tre utilis en substitution au poisson frais ou la
viande.
Comme toute chane opratoire, celle que prsente le tableau III ne constitue qu'un modle
indicatif permettant de guider, d'organiser l'exploration plus fine des techniques, savoirs et
ressources (cognitives, matrielles et humaines) mobiliss pour chacune des oprations
releves ; elle prcise, en fait, un certain nombre d'tapes incontournables, justifiant une
investigation dtaille auprs d'une diversit de transformateurs pour mettre jour des sries de
variations significatives et, partir de l, identifier les motivations, intrts et interactions qui
permettent de leur donner existence et sens au sein d'un mme espace.
Les caractristiques formelles des oprations techniques
Les caractristiques que nous prsentons ici sont fournies par la plupart des observations
effectues et par les premiers entretiens raliss avec des transformatrices installes dans le
mtier depuis au moins deux gnrations.
Le braisage
La technique du braisage au sol, prsente dans le tableau III, est encore aujourdhui la plus
couramment observe. Cependant, quand on commence identifier d'autres zones de
production de keccax (Saint-Louis, Joal, Kayar), dautres procds et outils apparaissent pour
cette premire opration de cuisson.
A Saint-Louis, le manque de place sur les sites et la raret des combustibles sont voqus par
les transformatrices pour justifier labsence dun braisage au sol : les sardinelles ne sont pas
braises mais bouillies dans de grandes bassines. Cette opration particulire donne un poisson
de got et de texture diffrents que seuls les habitants de cette rgion semblent apprcier. De
fait, elle nest jamais ralise sur les sites de Dakar, Mbour ou Joal.
Sur les sites autour de Dakar (Mbour et Joal), le ramnagement des aires de transformation, la
recherche de meilleurs rendements et dconomies de combustible sont les principaux arguments
avancs pour justifier la mobilisation de fours en parpaings12, rectangulaires, denviron huit
mtres de longueur pour un mtre de largeur, composs de quatre compartiments de mise feu,
recouverts dune longue claie en grillage sur laquelle sont dposes les sardinelles, ttes vers le
bas, serres les unes contre les autres. Les poissons sont alors fums.
Enfin, Kayar, sur la Grande Cte, on observe une utilisation combine des cuissons sur four et
du braisage au sol, selon les saisons.
Ayant concentr nos recherches sur les systmes techniques de la Petite Cte, nous laisserons
de ct le site de Kayar et cette combinaison saisonnire des outils et procds de cuisson. S'il
fallait schmatiser les chanes opratoires observes sur ces diffrents sites, et pour cette
premire opration, le terme braisage serait remplac par cuisson l'eau Saint-Louis, fumage
Joal, fumage ou braisage Kayar, braisage Mbour.
L'ensemble de ces termes renvoie finalement une opration unitaire, essentielle, toujours
situe en dbut de chane, commune ces divers sites de fabrication de keccax : la cuisson du
poisson frais. On remarquera par ailleurs que, dans tous les cas, le poisson est cuit entier, sans
aucun traitement pralable.
12. Comme Ndiaye (1997), nous avons constat que la littrature tout comme les acteurs locaux utilisent le terme four par abus
de langage, car il s'agit plutt de fumoirs : En effet, le poisson n'est pas plac l'intrieur d'un four pour tre cuit, bien qu'il soit
parfois recouvert pour acclrer le fumage.
27
Deux procds de cuisson sont donc actuellement identifiables sur les sites de Joal et Mbour.
Premier procd, le poisson frais, de petite taille, est tal sur le sol puis recouvert de paille (
laquelle sont parfois mlangs des rsidus de poisson permettant daugmenter lintensit des
flammes). Pendant la cuisson, il est directement en contact avec les braises, avec la fume
mise par les combustibles utiliss et les graisses brles : sa peau noircit par endroits, sa chair
cuit rapidement. Second procd, le poisson frais est pos, tte vers le bas, sur la grille
surleve dun four en plein air. Il nest donc pas en contact avec la flamme ou les braises mais
uniquement avec la fume, et sa cuisson sapparente ici un fumage partiel dune dure plus
courte que le braisage au sol. Le feu est entretenu par l'ajout ventuel de combustible et surtout
par la chute des graisses de poisson sur les flammes. L encore, la peau noircit et la chair cuit
rapidement, d'autant plus que les poissons sont recouverts de toiles gnralement plastifies,
qui maintiennent totalement la fume au contact avec les poissons.
Le refroidissement
Plus qu'une opration technique, c'est en fait un moment invitable dans la mesure o le
poisson doit tre ensuite manipul par un oprateur, mains nues. Un refroidissement complet
ne semble pas obligatoire, et sa dure peut donc varier en fonction de la place disponible, des
quantits de poisson traiter ou de celles qui attendent pour une nouvelle cuisson.
Le parage
Sont regroups sous ce terme une srie de gestes effectus successivement et rapidement, sur
chaque poisson, par un seul oprateur. Cette opration est prsente dans tous les sites observs,
quelle que soit la cuisson effectue avant. Elle succde donc, dans tous les cas, la cuisson de
la sardinelle. Aprs refroidissement (une dizaine dheures au plus), chaque poisson est tt,
pel et vid. Les poissons sont dposs par couches successives dans une bassine ou un panier.
Le salage
C'est une opration parallle et successive la prcdente, souvent confondue ou oublie par
l'observateur. Elle doit pourtant tre distingue dans la mesure o, d'vidence, tous les poissons
vids ne sont pas sals automatiquement dans d'autres systmes techniques. Ainsi, par
exemple, la fabrication du metora fait intervenir un parage, mais aucun salage ne lui succde :
le poisson est rapidement lav avant d'tre fum. Chaque couche de poissons forme aprs
parage est gnreusement saupoudre de sel.
Le schage
Chaque bassine remplie de poissons sals est porte vers une claie de schage et les poissons y
sont dposs, l'air libre. Chaque claie est abondamment recouverte de sel saupoudr la
main. Le principe du schage repose ici sur une dshydratation rapide au contact de l'air qui
circule facilement entre les poissons, autour des claies, pendant plusieurs jours (trois quatre).
Le schage peut tre ralenti en couvrant les claies de grandes bches qui ont pour fonction
secondaire de protger les poissons contre les poussires et les insectes.
On distingue, cependant, plusieurs manires de faire scher qui, dans un premier temps,
peuvent paratre fondes sur une division sexuelle des techniques :
les femmes talent les poissons dcortiqus plat sur les claies, par ranges successives, avec
un lger chevauchement des uns sur les autres ; lapparence de lensemble est un mouvement
de vagues douces sur toute une longueur de claie ;
les hommes disposent les poissons comme dans les fours, verticalement, serrs les uns contre
les autres, en ranges successives ; tant presss les uns contre les autres, la graisse sen coule
immdiatement.
28
J. Muchnik
F. Ndoye
F. Ndoye
F. Ndoye
29
Cette distinction des modes de schage repose, en fait, sur bien dautres critres mais aussi sur
des comptences spcifiques. C'est d'ailleurs dans cette opration que s'observent le plus de
variations, toutes prcisment justifies par les oprateurs(trices), nous le verrons plus loin.
Au final, la chane de fabrication de keccax suit le mme ordre de succession des oprations
quels que soient les sites et quels que soient les modes de cuisson privilgis. Cette cohrence
d'ensemble de la chane opratoire permet de caractriser la fabrication de keccax par
opposition d'autres modes de transformation ; vritable modle d'action et de rfrence, pour
les transformatrices et les consommateurs, cette chane opratoire constitue aussi, pour les
premires, une trame avec de multiples variantes et volutions techniques qui, sans dnaturer
le produit, permettent d'amliorer les oprations, de rpondre diverses contraintes, ou encore
de mieux valoriser ou spcifier le keccax de Mbour.
La spcificit de la chane opratoire du keccax face d'autres chanes de transformation
On prendra pour premire base de cette comparaison la fabrication du metora (tableau IV), qui
nous a longtemps paru semblable celle du keccax et source possible de confusion.
Or, ds qu'on compare cette chane opratoire celle du keccax, on constate plusieurs points
dterminants pour le rsultat final.
La cuisson est ralise systmatiquement avec un four, rejoignant en cela le mode de cuisson
du keccax observ Joal. Cependant, pour le keccax, il s'agit d'une cuisson de courte dure,
feu vif, contrle par un oprateur charg de ralimenter les foyers, d'entretenir la flamme ;
pour le metora, il s'agit rellement d'un fumage : c'est une cuisson trs longue, o les braises et
la fume sont essentiels, o les flammes peuvent tre ventuellement touffes avec de la
sciure.
Le poisson fum n'est pas sal mais directement pos scher en vrac sur les claies.
Totalement dshydrat par la dure du fumage, on pourrait presque dire qu'il est boucan... La
dure de schage n'est donc pas ncessairement longue, d'autant moins qu'elle est facilite par
la circulation libre de l'air entre les poissons.
Tableau IV : Schma opratoire formel de la fabrication du metora (daprs Hette, 1998).
Procd
Mthode
Equipements
Parage
Bassines, couteaux
Schage
Claies
Fonction de la dure
prvue de fumage
Fumage
Fours en parpaings,
cartons, bches...
Un trois jours
Schage
Claies surleves
(50 cm au-dessus
du sol environ)
Indtermin
Stockage
Toiles de jute,
paniers, cartons
Dure de conservation :
plusieurs mois
30
Dure
J. Muchnik
J. Muchnik
F. Ndoye
F. Ndoye
F. Ndoye
31
13. Dtail pour l'observateur rapide, car peut-on parler encore de dtail ou de modification imperceptible quand chaque
geste dans le dcoupage formel de ces chanes opratoires, et l'analyse de leurs variantes, s'avre efficace, porteur d'effets
dterminants pour la caractrisation et la reconnaissance du keccax sur le march ?
32
sans rajout de sel, est suivi dun rangement des poissons en couches superposes (6-8 couches),
couvertes dune toile de jute puis dune bche plastifie. Une grande partie de la claie est ainsi
libre pour faire scher de nouveaux poissons, une manire de stocker permettant galement
dviter quils se dshydratent davantage : le produit peut attendre le client pendant une dizaine
de jours sans trop perdre de poids et de souplesse. Or, pour les transformatrices, l'enjeu est de
maintenir un rapport poids/prix acceptable et leurs stratgies se concentrent donc essentiellement
sur les modes de schage puis de stockage des produits.
Le second type de schage, gnralement ralis par les hommes, permet une dshydratation
lente par pression, permettant simultanment un coulement d'eau et de graisse. Il s'effectue sur
des claies vgtales aussi, dont la trame est lche et qui sont, au contraire des premires, souvent
remplaces ds quelles deviennent trop hermtiques (on nous signale, par ailleurs, que ces claies
sont plus fragiles, les tiges rompant plus facilement sous le poids). Ce type de disposition prsente
un double avantage : le keccax occupe moins de surface de claies et on peut taler des quantits
importantes de poisson quotidiennement, jusqu' l'arrive d'un acheteur. De fait, on constate que
les hommes qui effectuent ce type de schage sont aussi ceux dont les stocks sont les plus
rapidement couls puisqu'ils rpondent, pour la grande majorit d'entre eux, des commandes.
Guids par une logique de production contractualise avec un ou des commerants, ces
oprateurs effectuent un schage diffrent des autres, adapt aux contraintes de la commande
(trois quatre jours sparent en gnral la transformation de la vente un grossiste).
L'observation prcise de ces modes de schage rvle que celui-ci constitue bien une opration
stratgique pour les transformateurs, hommes ou femmes. Les uns comme les autres ne se
distinguent pas seulement par des comptences diffrentes qui justifieraient ces variations, mais
bien par des objectifs diffrents. Les matriaux choisis, leur agencement, les temps de schage,
les manires de disposer les poissons varient en relation directe avec un objectif de vente
spcifique et mobilisent des comptences qui, selon les femmes, ont t construites ces trente
dernires annes (en mme temps que la demande en keccax augmentait), transmises pour partie
aux hommes ds lors qu'ils ont accompli un apprentissage de la transformation auprs d'elles.
La cuisson
Les variations les plus videntes concernent la cuisson puisqu'elles entranent un changement
radical d'espace (de cuisson) et d'outils mobiliss : d'un braisage au sol (comportant dj des
variations, mais peu visibles et rarement nonces) on passe une cuisson sur four. Ces deux
variations techniques dune mme opration concernent souvent des acteurs diffrents mais
cohabitent dans le mme espace de transformation. On rencontre aussi de plus en plus de
femmes, spcialises dans le braisage au sol, qui combinent cette premire technique de
cuisson celle du fumage sur un four, selon les saisons. En effet, l'hivernage constitue un
facteur limitant pour la cuisson au sol et le four prsente un intrt vident pour toutes les
transformatrices qui tentent de produire du keccax toute l'anne. Le four fournit le mme
produit que les mthodes traditionnelles (keccax), il peut donc tre rentabilis localement. Il a
une plus grande capacit de production que la mthode de braisage au sol, qui compense le
cot dinvestissement (150 000 Fcfa). Le temps de fumage est par ailleurs rduit (2-3 heures) et
adapt au travail individuel, il nimpose pas de surveillance stricte. Il permet, enfin, dutiliser
diffrents combustibles et d'tre ainsi moins dpendant des ressources en tiges de mil et en
coques d'arachide qu'impose le braisage au sol.
D'autres variantes, moins visibles, sont adoptes par ailleurs, notamment pour les oprations de
salage. Elles rpondent aussi des objectifs conomiques et, de manire secondaire, des
objectifs de qualit (la variation des quantits de sel rpond, selon certains transformateurs,
des attentes diffrencies par zone de consommation).
L'ensemble de ces variantes opratoires a des effets recherchs significatifs, tant pour le
transformateur cots et volumes diffrents concernant le sel, temps de conservation (donc
33
gestion des risques de mvente) plus long, surface occupe, taux de graisse diffrencis que
pour le consommateur qui retrouve, travers elles, une diversit relative de produits
correspondant la diversit de ses attentes : les uns prfreront un keccax plus sec, moins gras,
d'autres au contraire un keccax plus sec, plus friable, plus sal...
Toutefois, les variantes, brivement exposes ici, ne sont ni infinies14, ni surtout sans effets sur
l'organisation du travail des oprateurs. Sans radicalement changer le rsultat final, elles
engagent en effet, pour certaines d'entre elles, des modifications importantes dans les chanes
opratoires : rpartition des tches, temps des oprations, volumes traits, matriaux et intrants
mobiliss, main-d'uvre concerne.
Par ailleurs, ces variantes ne semblent pas pouvoir tre actives sur n'importe quel site de
transformation ; elles sont souvent localises de manire prcise, en vertu de conditions
favorables relevant aussi bien du contexte culturel que des ressources matrielles d'un milieu15.
C'est en ce sens aussi qu'on peut raisonnablement parler des systmes techniques keccax
(plutt que d'un systme technique).
Ces systmes techniques ainsi caractriss par des variations significatives autour d'une chane
opratoire formelle servant de modle de rfrence (la chane opratoire du keccax de Mbour),
dans notre expos comme pour les acteurs multiples qui s'y intressent (des consommateurs aux
pcheurs, en passant par les projets techniques) se diffrencient d'autant plus les uns des autres
qu'ils ont des rpercussions conomiques et sociales, qu'ils s'intgrent dans des espaces
particuliers, et qu'ils recouvrent aujourd'hui une diversit d'enjeux professionnels, technologiques et alimentaires.
Il n'est pas possible ici de reconstruire de manire systmatique et dtaille toutes les sries
opratoires possibles, toutes les variations possibles sur chaque opration et leurs effets multiples,
ni toutes les formes d'innovation qui ont pu s'y constituer rcemment. Il n'est pas possible non
plus de prsenter toutes les formes de savoirs et de trajectoires sociales, professionnelles,
historiques que ces chanes opratoires mobilisent ou modifient. Nanmoins, nous nous
fonderons sur un double constat.
Premier constat, les keccax de Mbour et de Joal sont les plus connus, les plus recherchs, les plus
largement consomms au Sngal ; ils sont aussi les plus importants en volume pour l'conomie
nationale et l'exportation. Second constat, la cuisson, bien plus que le salage ou le schage,
constitue l'heure actuelle une opration cl et mme un enjeu de la fabrication du keccax,
Mbour et Joal, pour les transformateurs (et dans une moindre mesure pour les consommateurs) :
c'est en effet autour de la cuisson que se cristallisent aujourd'hui des reprsentations, des savoirs,
des formes d'organisation du travail, des outils et procds, des projets d'amlioration de la
qualit, des acteurs ports par des intrts diffrents, des conflits (concernant l'espace de cuisson,
sachant que le braisage occupe beaucoup d'espace). L'extrait d'entretien suivant le montre.
Les sardinelles plates sont disposes une une terre. On dpose de la paille sur le lit de poissons. Le
tout est recouvert de cendres et incendi. Les dchets de poissons (peau) sont verss sur les cendres
pendant la cuisson. La dure de fumage dpend des types de poisson et de paille utiliss. Il est prfrable
que le feu soit doux pour viter de brler le produit. Le fumage peut tre ralis le matin ou le soir en
fonction de larrive des pirogues. Il dure entre 10 et 20 heures. Aprs cuisson, les cendres sont retires
laide dun balai et les poissons sont pels et tts. Ils sont disposs dans des bassines et saupoudrs de
sel. Les produits sont ensuite tals un un sur des claies ; deux jours aprs, lorsque les poissons sont
secs, ils sont rangs minutieusement sur les claies et recouverts de plastique. Le commerant vient alors
chercher les produits et les emballe sa charge dans des paniers.
14. Les variantes autour de la cuisson, par exemple, recouvrent trois possibilits : fum, bouilli, brais. Les variantes sur le schage
en recouvrent deux : schage par pression et aration, schage par simple aration.
15. Rappelons, notamment, que le keccax bouilli est identifiable Saint-Louis et non ailleurs, qu'il renvoie des conditions
particulires du milieu (manque de combustible) ainsi qu' une culture locale.
34
C'est donc autour de cette opration que nous ordonnerons la suite de ce chapitre. Ainsi, nous
aborderons toujours simultanment deux options possibles, diffrencies d'abord par les
techniques (outils, acteurs, procds) de cuisson qu'elles mettent en uvre. Nous verrons
comment ces deux options techniques permettant de fabriquer du keccax se rattachent aussi
des territoires et rseaux socioprofessionnels spcifiques16. Ce sont le braisage au sol, qui
domine Mbour, et le fumage sur four, qui domine Joal.
Pour caractriser rapidement ces deux manires de faire du keccax autrement que par les outils
et procds qu'elles mobilisent, on rappellera que la premire, qui est essentiellement matrise
par des femmes, originaires de Mbour et/ou d'origine lbou, permet d'obtenir un keccax de
rfrence , reconnu et apprci, pour sa couleur dore mais irrgulire, sa chair tendre malgr
la dshydratation, et que la seconde mthode est essentiellement domine par des hommes,
des Sngalais issus de milieux ruraux ou urbains ou encore venus de pays voisins (Burkina,
Guine) et prsents sur les grands sites de transformation sngalais. Cette option permet
d'obtenir un keccax reconnu pour sa bonne qualit hyginique et sa tenue (bien sec et entier).
L'une et l'autre de ces options reposent, toutefois, sur un mme principe, largement connu et
partag : on ne peut faire du keccax qu'avec des sardinelles et, rciproquement, la sardinelle ne
sert pratiquement qu faire du keccax. Cette caractrisation du produit fini par son origine (ici
l'espce) tend se normaliser sous l'effet d'une demande croissante en keccax, d'une
commercialisation rgionale organise en rseaux, enfin d'une rputation dsormais
transfrontalire, pour ne pas dire internationale.
35
Rares sont les femmes qui attendent aujourdhui les pcheurs de leurs familles sur l'aire de
dbarquement. Le nombre de transformatrices et dintermdiaires masculins prsents dans le
mareyage ayant considrablement augment ces vingt dernires annes, les femmes n'ont plus
systmatiquement de liens privilgis avec des pirogues de pcheurs.
Si elles sont intgres dans des rseaux locaux de pcheurs originaires du mme site ou
membres d'une mme ligne familiale, les transformatrices peuvent encore acheter leurs
matires premires crdit. Quand elles ne sont pas directement lies une pirogue, un
groupe de pcheurs, les femmes attendent les bateaux et luttent avec d'autres concurrent(e)s
pour accder le plus vite possible aux poissons et aux quantits qu'elles recherchent, payant
alors au comptant leur approvisionnement.
Si elles ont toujours la possibilit de passer des contrats oraux avec certains pcheurs, de
financer le matriel de certains d'entre eux (ce qui leur donne un droit d'accs prioritaire aux
matires premires), elles sont dsormais concurrences par les mareyeurs et les socits
d'exportation qui rgulent aussi leurs approvisionnements sur la base de contrats (crits) avec
pirogues et journaliers.
Avec le dveloppement du mareyage puis la sparation des sites de pche et de transformation,
la grande majorit des transformateurs, hommes et femmes, s'est progressivement trouve
oblige de s'adresser des mareyeurs pour s'approvisionner : les transformateurs, notamment
les femmes (du moins ce sont elles qui s'en plaignent le plus), n'ont pas les moyens ni le temps
de quitter leur emplacement pour se rendre sur les aires de dbarquement au retour des
pcheurs. Or, l'appel aux mareyeurs, ou mme de simples intermdiaires de transport, influe
bien videmment sur la qualit des produits disponibles et sur leurs prix : les poissons offerts ne
correspondent pas forcment aux attentes des transformatrices et leurs prix sont plus levs
puisque soumis aux dcisions des mareyeurs et affects d'un cot de transport.
Enfin, l'augmentation des captures lie aux transformations des techniques de pche et des
pirogues et l'accroissement de la demande sur le march a considrablement modifi la
gestion des approvisionnements.
Nous, nous ne sommes pas nos grands-mres, nous utilisons de grandes quantits. Nos grands-mres
qui utilisaient de petites quantits ne gagnaient rien. C'est qu'en ces priodes il n'y avait pas assez de
pirogues et pas assez de poisson. Maintenant, avec les chalutiers, nous avons beaucoup de poisson : nos
grands-mres transformaient trois bassines, nous, plus de quarante ; donc la production a augment et
nous avons chang.
L'achat des matires premires reprsente actuellement environ 77 % des cots de production
(Ndiaye, 1997). Ce cot dpend cependant du site de dbarquement (il serait plus lev Joal),
de la saison, de l'espce achete (les sardinelles sont moins chres que d'autres espces) et de
l'offre (les prix flambent quand l'offre est faible et qu'entrent alors en concurrence les diffrents
acteurs intresss par les captures de sardinelles).
A Mbour, beaucoup de femmes ont des parents pcheurs (mari, enfants...), mais elles achtent
toujours au comptant. Elles nont plus de fournisseurs fixes. Aprs lachat de la matire
premire, elles doivent transporter le produit jusquau site ( environ 200 m). Elles font appel
des hommes qui chargent les charrettes. Le cot du chargement est de 300 Fcfa par charrette.
Ainsi, le cot de revient pour le transport est de 250 Fcfa par panier.
A Joal, en revanche, les femmes sapprovisionnent auprs des pcheurs au jour le jour. Elles
doivent ensuite payer le transport en charrette du port jusquau site de transformation. Le cot
du transport est de 50 Fcfa par panier. Elles nont pas de fournisseurs fixes. Elles achtent selon
leurs moyens et elles payent au comptant.
36
En quelque trente ans, et de manire acclre ces dix dernires annes, les modes
d'approvisionnement se sont singulirement modifis : organiss dans des rseaux de proximit
forte, dans des rseaux de parentle localiss, avec des volumes et surtout des cots matriss, ils
font aujourd'hui intervenir de plus en plus d'intermdiaires incontournables, gnrent de
nouveaux cots et une incertitude vidente sur les produits et leur qualit. Personne ne peut
prtendre actuellement matriser cette tape pourtant essentielle de la transformation en keccax.
La fabrication du keccax
L encore, les volutions ont t rapides et coteuses. Chaque femme engage dans le mtier
de la transformation se souvient de l'organisation qui prvalait encore il y a vingt ans pour la
fabrication du keccax et signale surtout les changements qui ont marqu le processus de
fabrication. Le passage de l'espace domestique la plage, d'une main-d'uvre familiale
fminine une main-d'uvre salarie masculine, le perfectionnement des claies, les essais puis
la diffusion rapide des fours de cuisson sont les principaux facteurs de rorganisation du travail,
entranant des cots nouveaux, rgulirement souligns lors des enqutes.
Les claies
Aujourd'hui, mme si les techniques se sont peu modifies, elles se sont dveloppes dans
l'espace et dans le temps : en dehors des approvisionnements, les principaux cots de
production rsident dans l'achat des intrants (combustibles, sel), dans la rmunration de la
main-d'uvre et, surtout, dans la construction des claies qui se multiplient ou qu'il faut
remplacer, rparer
Les fours
Pour les transformateurs de Joal, seuls les fours ncessitent un investissement consquent,
estim 150 000 Fcfa (Hette, 1998 ; enqutes Joal, 2000).
Les transactions sont aujourd'hui nombreuses autour de cet objet technique stratgique :
un propritaire revend ses fours six ans aprs les avoir construits ;
des grossistes investissent dans la construction dun ou deux fours quils louent ensuite des
ressortissants de leur pays (sils sont trangers) ou des transformateurs de la rgion de Joal,
pour 2 500 Fcfa par mois ;
un locataire sous-loue momentanment lun de ses fours lun de ses proches (ami, membre
de sa famille ou originaire du mme village) pour quil puisse satisfaire une commande
spcifique qui vient de lui tre faite par un grossiste.
Un vritable march des fours sest mis en place Joal, qui permet aux propritaires, et mme
aux locataires dans certains cas, de se constituer une rente dans le secteur de la transformation
tout en exerant dautres activits.
La transformation des poissons au four est en fait caractrise par une grande mobilit des entrepreneurs et de la main-duvre, et par une vision court terme de lactivit elle-mme. C'est ce
qui la diffrencie de la transformation traditionnelle par braisage. L'accs un outil fixe, dans un
cas, l'accs un espace, dans lautre il dtermine des logiques et des stratgies diffrentes.
Selon le mode de cuisson, le cot des intrants varie de manire significative : le sel achet entre
10 et 30 Fcfa/kg est utilis en bien plus grandes quantits pour un keccax au four. Le cot du
combustible, quant lui, varie fortement selon les sites (Joal est plus proche de zones boises que
Mbour), selon le type de combustible achet, selon les techniques employes (braisage ou
fumage). Les tiges de mil, les corces, le bois proviennent d'espaces souvent loigns, et leur cot
semble augmenter chaque anne. L'utilisation de dchets de poissons (cuits et gras) est, de ce fait,
en augmentation rgulire, tant moindre cot puisque directement disponibles sur les sites.
37
La main-d'uvre
Traditionnellement, la transformation du poisson est caractrise par une forte division des
tches entre les sexes : les femmes contrlent et ralisent les principales oprations (parage,
cuisson, schage) tandis que les hommes participent aux travaux lourds de transport, de
remplissage, d'limination des cendres et dchets des aires de braisage... En fait, ds que les
femmes sont passes de la maison la plage pour leurs espaces de transformation, beaucoup
d'hommes ont t recruts, avec un statut de journalier ; on en rencontre encore, ralisant
toutes les oprations de parage sous le contrle des transformatrices.
Le recours de la main-duvre n'tait donc pas exceptionnel pour les femmes prsentes dans
ce mtier depuis plusieurs gnrations ; le nombre de personnes recrutes dpend, bien
entendu, des quantits de poisson traiter dans la journe, du produit recherch, des
ressources dont dispose la transformatrice. Le type mme de la main-d'uvre, ses origines
peuvent tre diversifis : main-d'uvre familiale permanente ou occasionnelle, compose de
filles en apprentissage, de nices, de jeunes parentes plus loignes dans la parentle mais
entretenues par la transformatrice, gnralement perue comme un vritable chef d'entreprise
qui on confie volontiers l'ducation d'un enfant...
Cette tradition familiale s'est peu peu modifie au profit d'un recrutement privilgi de maind'uvre extrieure et masculine ; en effet, les transformatrices envoient volontiers leurs filles
l'cole plutt que sur les sites de transformation et trouvent, dans les vagues de migration issues
des zones rurales dfavorises, une ressource abondante en journaliers, capables d'assumer
toutes les tches possibles, peu exigeants sur les salaires ou leurs modalits de recrutement.
Pays la tche ou la journe, plus rarement l'anne, ces migrants se sont parfois
spcialiss :
C'est seulement aujourd'hui que les Srres pilent le sel pour avoir la farine du sel. Autrefois, c'est nous
qui le faisions : regarde mes mains, c'est d cela. Maintenant, les Srres des villages de l'intrieur
viennent piler le sel et nous les payons. Nous ne cherchons plus la paille, ce sont des charrettes qui la
transportent et nous payons.
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Lorsque les charrettes de poissons frais arrivent sur le site, les ouvriers les disposent un un au sol. Ils
recouvrent les produits de paille. Les poissons sont ainsi braiss. Ensuite, la paille est retire laide dun
rteau et les cendres balayes. Pour le pelage, on emploie dautres personnes. Pour chaque bassine
pele, louvrier est rmunr 100 Fcfa. En revanche, les ouvriers permanents travaillant toute la journe
sont rmunrs 1 500 Fcfa par jour avec le petit djeuner et le djeuner.
39
valeur commerciale peut paratre faible au regard d'autres espces transformes (Ndiaye,
199717), il constitue un produit de plus en plus attractif l'chelle nationale et rgionale, une
manire de faire vite de l'argent selon certains transformateurs trangers de Joal.
Cette rputation conomique (rentire) de l'activit et la demande croissante sur le march
expliquent sans doute l'arrive rgulire et massive (depuis une dizaine d'annes) d'trangers
(Burkinabs, Guinens) qui se sont installs Joal (o l'espace tait disponible contrairement
Mbour, site satur et relativement contrl par les familles du village). Ces nouveaux venus
fabriquent un keccax cuit sur des fours, qu'ils destinent des marchs d'exportation, via leurs
propres rseaux de commercialisation, gnralement dans leur pays d'origine.
Pour rpondre une demande qui volue, qui se diversifie, mais aussi pour matriser les
variations saisonnires de prix et la diversit des acheteurs, les transformateurs (hommes ou
femmes), dsormais en concurrence, dploient aujourd'hui une multitude de stratgies
commerciales faisant intervenir diffrents types d'intermdiaires-acheteurs. Nous avons
rapidement recens ces stratgies et les acteurs qu'elles mettent en scne.
Si les transformatrices de Mbour ne commercialisent qu'exceptionnellement leurs produits
directement auprs des consommateurs, elles sont en revanche intgres dans des rseaux de
dtaillants. Ces dtaillant(e)s sapprovisionnent auprs des transformatrices presque
exclusivement, pour un keccax spcifique, peu sec, de couleur bien dore, peu sal. Ils le
destinent aux marchs de Dakar, de Kaolack, et plus gnralement aux consommateurs des
villes ctires ; ces commerants sont plutt spcialiss dans ce type de produit et de march,
ils nont pas de liens familiaux avec les femmes et choisissent de sapprovisionner en fonction
des prix annoncs mais aussi de la couleur et de lapparence (sec/humide) du keccax.
Les femmes, de leur ct, ont opt pour des circuits diversifis de commerants permettant de
limiter les risques de mvente : Je prfre vendre de petites quantits des commerants
diffrents, j'aurai de meilleurs prix. (extrait d'entretien ralis par J. Adanle, 2000).
D'autres, mieux dotes en capital de rserve, ont plutt opt pour une gestion des stocks et de
leurs approvisionnements en frais, jouant cette fois non plus sur la diversit de la clientle mais
sur les variations invitables des prix saisonniers.
J'ai ma mthode de vente : quand il y a beaucoup de poisson frais, j'achte en grande quantit et je
transforme. Les moments o le poisson devient rare, o la pirogue revient bredouille et que le keccax ne
se trouve presque pas, alors je vends mon poisson, et bon prix Les autres sont presses et vendent
vite leur produit, c'est ainsi qu'aux moments de pnurie elles n'ont plus rien vendre Pendant les
priodes de pnurie, tu viens mme faire la cour au vendeur et faire tout pour arracher quelques kilos de
poisson.
Il semble que les femmes de Joal et de Mballing n'ont pas les mmes stratgies de
commercialisation qu' Mbour : plutt que de reconstituer ou de s'appuyer sur des rseaux
diversifis de commerants, elles ont tendance, vu l'loignement du site (peru par elles
comme un risque de mvente), privilgier non pas la diversit des acheteurs, et donc des prix,
mais les volumes couls : elles sont ainsi prtes vendre l'intgralit de leurs marchandises au
premier grossiste venu sans ngocier les prix, alors mme que l'espace de transformation et
surtout de stockage semble plus vaste, fournissant une marge de manuvre que n'ont pas les
femmes de Mbour sur l'ancien site. Plus inquites sur les risques d'invendus, elles cherchent
avant tout couler leurs produits et cdent facilement la pression des grossistes.
17. Le keccax, qui pourtant domine en volume la production de transforms, reste un produit de faible rapport poids/prix. Sa
valeur commerciale tait estime 78 Fcfa/kg en 1991, ce qui le plaait en avant-dernire position, loin derrire le metora (364), le
geej (326), le yeet (212) et le sali (160). (source : Dopm, rsultats en 1991).
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Les transformateurs de Joal ont en majorit affaire des grossistes qui se rendent sur place pour
s'approvisionner en quantit (2 5 tonnes par voyage, selon Hette, 1998) et revendre des
dtaillants sur divers marchs du sud du Sngal, des zones rurales en gnral, de pays voisins
enfin. Le keccax pour la Guine et le Mali vient ainsi en majeure partie de Joal, via des
grossistes sngalais, guinens ou maliens, coulant leurs marchandises lextrieur des zones
ctires. Certains dentre eux, toutefois, revendent leurs produits sur quelques marchs de gros
de Dakar. Il ny a pas dinterdiction pour eux vendre sur la cte mais ils partagent tous le
point de vue selon lequel le keccax au four est moins apprci, moins bien vendu sur la cte
quen zones rurales. Les transformateurs auxquels ils s'adressent se sont, de leur ct,
spcialiss dans la fabrication rapide de keccax au four, et sur commande. Beaucoup d'entre
eux attendent ces grossistes devant leurs fours pour lancer le processus de fabrication rapide du
keccax ; ils ne prennent aucun risque et ne font aucun stock, ils vendent au premier venu le
produit et les quantits commandes.
Contrairement aux hommes, les femmes ont la rputation d'attendre les clients sur place et de
compter sur la rputation de leur produit. Cette vision simpliste est dmentie par les quelques
stratgies prsentes ci-dessus mais aussi par l'identification, Joal puis sur le nouveau site de
Mballing, de transformatrices finances l'avance par des commerants garantissant
l'coulement de leurs produits pour des commandes spcifiques vers Kaolack Touba, Diourbel.
Ces transformatrices fabriquent alors les produits attendus sur le mme modle d'action que les
hommes. Cette forme d'intgration commerciale, qui fait par ailleurs la rputation des hommes
installs dans la transformation Joal, a des chances de se dvelopper si on en croit les
commentaires et attentes des transformatrices dmnages rcemment Mballing.
D'autres, face la concurrence et au dynamisme commercial des hommes de Joal,
souhaiteraient aujourd'hui tre mieux informes, aides, pour s'intgrer de nouveaux rseaux
de commercialisation sans pour autant changer de technique ou de produit ; dans ces deux
derniers cas, en effet, les femmes rencontres revendiquent un poisson brais, toujours
apprci par les consommateurs, mme non dakarois.
Les transactions commerciales Mbour, peu enqutes dans le cadre de cette tude, sont
forcment de plus en plus complexes, compte tenu de la profusion d'intermdiaires, de
stratgies commerciales, de critres ou contraintes avancs par ces acteurs pour ngocier les
prix, compte tenu enfin de la difficult (et des risques) de proposer un keccax plus cher aux
consommateurs des zones rurales et urbaines, en pleine crise conomique.
Du temps de ma grand-mre (il y a environ 50 ans), un kilo de keccax valait entre 30 et 50 Fcfa
maximum. Avec ces 50 francs, on achetait un sac de ciment.
Aujourd'hui, un kilo de keccax se vend entre 65 et 400 Fcfa maximum, mais le sac de ciment vaut
2 500 Fcfa, donc on ne peut pas dire que les prix du keccax ont augment !
De plus, le prix du keccax fluctue tout le temps, en fonction :
de la saison : c'est en hivernage, quand le poisson frais est rare, que les prix du keccax grimpent, allant
de 200 350 Fcfa/kg ;
des priodes de pche (l'abondance fait baisser les prix, la pnurie les fait augmenter) ;
des pirogues : les jours o elles en ramnent beaucoup, ou en jettent, les prix chutent, tout le monde en
a;
de la taille et de l'espce : la sardinelle ronde est plus recherche et plus chre que la sardinelle plate
(100 Fcfa/kg contre 70 Fcfa/kg en ce moment) ;
du cot de la vie et du cot en particulier des paniers, des couvertures.
Qu'il y ait ou non une commande pralable passe entre un commerant et un(e)
transformateur(trice), une bonne partie de la transaction se rvle et s'achve aujourd'hui la
pese du poisson, c'est--dire autour d'une balance collective sur le site. Point de rencontre
41
stratgique, la balance formalise les changes : les critres de choix noncs par le client, les
critres de fixation des prix, les cots divers pour chacun des oprateurs de la transaction, les
formes de jugement, tout s'nonce autour de la pese.
Sans dcrire en dtail tous les cas de transactions rencontrs, on peut retenir quelques-unes des
rgles rcurrentes :
le transport des sacs ou paniers de poissons, choisis ou commands, vers la balance
reprsente un cot, pris en charge par la transformatrice (25 Fcfa par panier), tandis que le cot
des paniers ou sacs est pris en charge par le commerant ;
les critres de choix d'un commerant qui n'a pas pass de commande reposent sur le prix
annonc par la transformatrice, mais aussi sur la couleur du poisson ;
le prix offert pour un poisson brais au sol est gnralement suprieur au prix offert pour un
poisson cuit au four (100 Fcfa contre 75 Fcfa), une variation qui nest pas argumente par la
qualit diffrente, mais par les segments de march, les keccax braiss tant vendus sur des
marchs urbains (consommateurs plus riches), tandis que les keccax au four vont sur des
marchs ruraux, pauvres, loigns ; de plus, le keccax fum au four est gnralement achet en
trs grandes quantits, ce qui justifie une diminution sensible de son prix ;
le poisson fum au four, avant tout destin au march transfrontalier, est rachet par des
grossistes ; certains d'entre eux viennent deux trois fois par an Joal, passent commande
plusieurs transformateurs, avancent l'argent ncessaire pour s'approvisionner en matires
premires et rcuprent les keccax fums trois jours plus tard. Ce type de transaction semble se
gnraliser Joal.
L'origine des commerants est mal connue mais quelques informations ponctuelles recueillies
sur diffrents marchs permettent d'identifier quelques catgories de commerants,
significatives18 dans la mesure o elles dterminent aussi des formes spcifiques de transactions.
Certains d'entre eux sont originaires de Mbour ou de Joal et, ce titre, intgrs depuis
longtemps dans des rseaux d'affinits avec les pcheurs et les transformatrices originaires de
ces lieux. De ce fait, ils privilgient les achats de produits dans leur localit d'origine,
s'appuyant sur leurs rseaux non pas tant pour garantir une qualit des produits qu'ils
revendent que pour bnficier de paiements diffrs de leurs achats auprs de leurs
fournisseurs. Cette stratgie peut entraner des pertes consquentes quand ces intermdiaires
(dtaillants aussi bien que grossistes) s'approvisionnent les yeux ferms auprs de
transformatrices de leurs rseaux : certains rencontrent, en effet, des problmes vidents
d'hygine, de mauvaise cuisson, qui limitent leurs ventes au dtail des revendeurs plus
attentifs.
Si une partie des transformatrices de Mbour est intgre dans des rseaux fidliss et diversifis
de commerants, d'autres (une majeure partie, semble-t-il, actuellement) ont affaire des
commerants rcemment apparus sur le march ; touchs par la crise conomique, plusieurs
d'entre eux sont issus d'autres professions (les dflats ) et se sont lancs dans ce commerce
qui ncessitait peu d'investissements au dpart (en moyenne 50 000 Fcfa), rapidement amortis
du fait de l'importance de la demande en keccax sur les marchs urbains et ruraux.
Ces dflats convertis en grossistes tentent de couvrir divers segments de march
simultanment en s'approvisionnant auprs d'une grande diversit de transformatrices sur tous
les sites de la Petite Cte. Ils revendent ensuite leurs produits de multiples dtaillants et
transporteurs. D'autres ont investi aussi dans un magasin et constituent des stocks partir
d'approvisionnements diversifis ou chelonns dans l'anne mais tous destins un seul type
de march (les dtaillants de Dakar) ; ces grossistes affirment qu'ils cherchent, de cette faon,
rpondre leurs propres exigences sur les produits, de manire pouvoir les stocker
18. On trouvera dans la thse de Ndiaye (1997) beaucoup d'informations et de prcisions concernant ces commerants, par
catgorie (grossistes, semi-grossistes).
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longtemps, par exemple en attendant une hausse des prix sur le march. Pour ce type de
stratgie opportuniste de vente, les critres de slection du keccax privilgient la dure possible
de conservation (un produit sec et/ou bien sal, correspondant au keccax de Joal), ou encore
laptitude du produit conserver son apparence intacte malgr les transports et les temps de
stockage (un produit moins sec, donc moins cassant, correspondant au keccax de Mbour).
Interrogs en 1999 (Adanle, 2000), certains de ces nouveaux commerants prfrent,
linverse des prcdents, s'approvisionner uniquement Joal, jugeant la qualit des keccax de
Mbour mdiocre : l'tat du site se serait dgrad Mbour, tandis que l'arrive de concurrents
Joal et l'utilisation de fours auraient amlior la qualit des keccax de Joal. D'autres prfrent
s'adresser uniquement aux transformatrices de Mbour, du fait de sa rputation et de sa proximit
par rapport Dakar ; tout comme les consommateurs interrogs en 1999 par J. Adanle, ces
commerants citent Mbour comme premier site de fabrication et de provenance du keccax (95 %
des consommateurs interrogs citent Mbour en premier lieu). Ainsi, contrairement Joal, que les
consommateurs peroivent comme un site rcent, non spcialis, Mbour constitue pour les
consommateurs, mais aussi pour certains commerants, un espace identifiable par une
spcialisation : le keccax. Plus gnralement, en fait, la Petite Cte est rpute pour son keccax.
Enfin, les dtaillants et semi-grossistes peuvent tre classs en trois catgories. Certains s'approvisionnent directement auprs des transformatrices qu'ils connaissent et sont en gnral issus des
mmes localits, destinant les produits aux alentours immdiats des sites de transformation. Mais
certains semi-grossistes viennent aussi de rgions loignes (on en rencontre beaucoup venus du
Mali), concurrenant ainsi les grossistes sngalais. Les autres, enfin, s'approvisionnent auprs
des grossistes, soit sur place, soit dans des villes et villages loigns. Dans tous les cas, ces
revendeurs n'achtent que des petites quantits (30 50 kg par achat au plus), par manque de
ressources financires mais aussi pour rduire au maximum les risques de pertes dues au
stockage, subissant alors fortement les variations de prix saisonnires imposes par les grossistes.
Cette catgorie, malgr les faibles quantits achetes, met en avant des critres spcifiques
d'achat : le prix propos par le grossiste ou par la transformatrice n'est pas dterminant. La qualit
apparente du poisson transform joue un rle plus important : on choisit plutt un produit entier
(par opposition des poissons casss ou des morceaux), bien sal et bien cuit pour pouvoir
aussi le conserver en cas de mvente. Enfin, beaucoup de dtaillants enquts en 1999 (Adanle,
2000) privilgient le keccax de Joal, plus apprci en ce moment (bien sal, cuisson et apparence
homognes) par les consommateurs. L'origine territoriale du produit est ici un argument de
ngociation des prix, auprs des grossistes notamment.
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Je suis ne les pieds dans l'eau. J'ai grandi dans ce pays et il en est de mme pour mes parents et
grands-parents. Mon grand-pre tait pcheur et mon pre aussi a t pcheur. Ma mre faisait du
keccax et j'ai appris ce mtier auprs d'elle. Mon mari est pcheur et mes garons travaillent avec lui et
font du mareyage. Mes quatre filles et moi travaillons ensemble mais je ne leur donne pas de salaire. Pour
le moment, je subviens tous leurs besoins, quand elles se marieront je les aiderai s'installer.
J'ai six claies de schage que j'ai hrites de ma mre. J'ai refait le tressage parce qu'il tait us. Quand
mes filles s'installeront, nous continuerons utiliser les mmes claies tant que je travaillerai. Aprs ma
mort, elles s'entendront entre elles.
Ici, Mbour, une femme doit produire du keccax. Je ne suis pas prte changer de mtier, on ne
demande pas un paysan de quitter son champ pour une autre occupation [...]. Tout ce que j'ai
aujourd'hui, je l'ai eu grce au keccax : j'ai une maison, regardez-moi, tout mon or je l'ai achet en
faisant du keccax.
Certaines transformatrices vont plus loin, mettant en valeur, travers leur discours,
l'importance de leur activit, de leur rle dans la filire halieutique pour diversifier les
habitudes alimentaires.
C'est grce nous que la sardinelle est autant consomme, c'est aussi grce nous que certaines
rgions du Sngal arrivent s'approvisionner en poisson.
Enfin, elles se souviennent volontiers de l'image ngative qui leur tait renvoye, du fait de leur
contact avec le poisson, puis du retournement d'opinion qu'a suscit leur enrichissement
rapide et visible ds lors que l'activit de transformation est sortie de la maison pour
devenir un mtier lucratif, permettant d'instaurer de nouvelles relations de dpendance ou de
travail, et dsormais peru comme une rente l'extrieur.
Nous, lorsque nous tions en train d'apprendre ce mtier, on nous disait : Regarde ces filles, elles
sentent mauvais. Mais lorsque nous sommes parvenues acheter nos maisons et gagner beaucoup
d'argent, alors les autres nous ont dit : Apprenez-nous transformer. C'est ainsi que les gens ont
commenc nous frquenter pour apprendre transformer le keccax Et ces personnes qui nous
disaient que nous sentions mauvais, lorsqu'elles ont eu besoin de chaussures ou d'argent, sont venues
nous emprunter nos effets. Ensuite, quand nous avons achet des maisons, elles ont vu que nos activits
taient rentables et a a t la rue. Mais ces femmes, ds leur venue, vous leur montrez comment
transformer et vous leur trouvez un endroit pour faire le keccax
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Toutes celles qui ont t rencontres ce sujet ont en moyenne trente ans d'anciennet dans
l'activit et transmettent encore le mtier leur fille ds l'adolescence. Comme dans bien
d'autres activits fminines (cuisine, cramique ; Mazi, 1993), la transmission du savoir
s'effectue ici en ligne maternelle, par progression au contact des mres et grands-mres : les
fillettes aident pour des tches annexes, complmentaires, avant de se lancer dans des tches
plus risques (parage des poissons, contrle du braisage).
Avec ma grand-mre, quand nous revenions de l'cole, nous allions chercher de la paille et des coques
d'arachide. Les coques servaient entourer la paille. Aprs cette mise en place, on allumait la paille qui,
en se consumant, venait incendier la coque. La coque se consume lentement mais peut entraner des
dsagrments en transformant le keccax en petits morceaux ou en brisures, ce qui entrane des pertes. La
coque n'est intressante que pendant l'hiver. En priode de chaleur, elle se consume trop lentement, ce
qui rend le keccax kayax ou en brisures. Donc mieux vaut utiliser la paille.
[] chercher la paille [] c'est le dbut de l'apprentissage et la premire opration. Ensuite, nous pilions
le sel. C'est seulement aujourd'hui que les Srres pilent le sel pour avoir la farine du sel (et nous la
vendre).
Tous les quipements essentiels de mme que l'espace de travail ont t acquis dans un
premier temps par colonisation de l'espace de dbarquement des pches ou des plages. Ils
sont depuis directement hrits par la ou les filles d'une transformatrice et l'accs cet hritage
constitue pour elles un enjeu depuis que l'espace disponible s'est rarfi ( Mbour) ou qu'il est
devenu payant (nouveau site de Mballing, Joal).
Moi, j'avais fabriqu mon propre emplacement : il y avait un emplacement ou une place o on
dposait les ordures, alors j'ai pay pour le ratissage et l'enlvement des ordures, puis pour faire un
remblai avec du sable de la plage, et j'ai eu mon emplacement qui m'est propre. D'ailleurs, j'en ai eu
beaucoup par la suite. D'autres ont eu leur emplacement par hritage : cela appartenait leur mre et,
aprs leur disparition, cela leur est revenu de droit. En tout cas, moi et mes autres surs, nous avons
cherch nos propres emplacements et lieux de cuisson.
Du ct des hommes, tous ceux qui ont pu tre interrogs entre 1999 et 2000 sont originaires
d'autres rgions (Louga, Saint-Louis) ou pays (Guine, Burkina...) : les uns se sont prsents sur
le site de Joal ou de Mbour pour des emplois journaliers, pour des oprations lourdes de
dchargement, de portage, de transport..., les autres sont venus sur le site de Joal pour se lancer
dans la fabrication de keccax, soit en investissant titre personnel dans un four (ce qui suppose
une place disponible pour construire, videmment payante, le terrain tant vendu ou lou par
la mairie), soit en louant un four libr rcemment, soit encore en s'intgrant dans un rseau de
transformateurs dj constitu, issu de la mme rgion, dans lequel ils offrent leur force de
travail en attendant d'accumuler un capital suffisant pour s'installer leur compte.
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Moustafa venait de Taba Niassne, prs de Nioro, et a trouv ici ma tante Fatou N. Il tait porteur.
Ensuite, avec le temps, il a eu de l'argent et achet des pirogues acheter des pirogues voulant dire
acheter le contenu des pirogues, qu'il revendait au bana-bana, c'est--dire le revendeur grossiste. Aprs
le marchandage avec le bana-bana, tu as un pourcentage et la longue tu amasses de l'argent. Ensuite,
tu entres dans le circuit soit de transformation, soit de vente de poisson travers les villages. Voil
comment on a de l'argent. Moustafa portait des sacs de poissons. Aprs un temps, il a vu comment les
femmes faisaient le braisage au sol. Il a appris ainsi : il cherchait [du travail], des femmes l'ont pay pour
enlever la peau des poissons dj braiss, et maintenant il a le monopole de la vente.
On peut distinguer, chez les hommes, deux catgories dapprentis (deux modes dapprentissage). Au contact de transformateurs installs, disposant d'un four, le nouvel arrivant observe,
aide, durant quelques jours ou semaines, offre sa force de travail au quotidien, accumule un
petit capital et de l'exprience, notamment autour du contrle de la cuisson au four, avant de
prendre en charge lui-mme un four et de la main-d'uvre journalire ou de s'associer un
transformateur expriment. C'est le cas le plus frquent Joal. Chez cette catgorie d'apprentis, aucune opration n'est prsente comme particulirement difficile : Il faut faire comme
les autres et avoir des moyens pour se lancer tout seul.
Au contact des femmes, quand ils s'offrent comme main-duvre, en passant dune tche une
autre (porteur de poissons, ouvrier pour le parage, la cuisson), les apprentis observent ces
dernires : Pour apprendre le keccax, ce nest pas difficile, il suffit de bien observer pour qu la
longue on y parvienne. Il nous est arriv de voir des Guinens qui ne parlent mme pas wolof
mais qui, aprs trois jours dobservation, font du keccax. Seulement pour cailler les poissons,
cest un problme, un peu difficile assimiler ; ils peuvent au dbut ranger les poissons, mettre la
paille et brler. Cet extrait dentretien peut laisser penser quune simple observation rapide
permet de raliser sans dommage la chane de transformation mais laisse entendre dj quune
opration est plus longue assimiler que les autres. En fait, au fil de cet entretien, dautres
oprations vont nous tre expliques dans leur complexit, avec leurs risques derreurs et la
difficult de les corriger ; autant doprations qui ne sapprennent pas en quelques jours mais
dans la dure, avec des essais et des erreurs. Cest ainsi que la disposition des poissons sur laire
de braisage est essentielle pour garantir une cuisson lente et viter la carbonisation des chairs.
[] la disposition du poisson rpond des rgles, sinon tu auras des poissons dont le braisage dpasse
les limites, donc hors d'usage []. Lorsque tu vois que la disposition est anormale avec le systme de
mise en paille, tu peux rectifier les imperfections pour viter d'obtenir un mauvais braisage [] teraw,
c'est la manire de disposer les poissons.
Toujours sur l'aire de braisage, la succession des combustibles, leur rpartition et leur densit
sur les poissons sont aussi dterminantes pour la qualit de la cuisson et viter, l encore, la
carbonisation des poissons : cette succession de combustibles, de mme que les gestes
effectuer pour parfaire leur rpartition sur le foyer, est rglemente.
Le premier srgl veut dire que la paille est lgre. Lm signifie prendre la paille et la mettre sur les
poissons. Le deuxime srgl veut dire y ajouter quelque chose de lourd (comme le sable) pour que la
combustion soit lente [il y a] deux types de srgl : le premier, c'est le fait de mettre la paille sur les
poissons ; le second, pour avoir une combustion lente et de bonne facture, c'est le fait d'y ajouter des
pluchures de poissons un peu huileuses et/ou du sable. Les pluchures de poissons protgent ces
derniers contre le sable contenu dans la cendre qu'on met dessus et sur la paille. Elles vitent que la
cendre et le sable soient directement en contact avec le poisson. C'est cela, vrai dire, le srgl Si tu
mets la paille, il faudra surtout mettre des cailles pour viter le sable. Aprs une bonne disposition des
cailles, on met la cendre. En limitant la quantit d'cailles et de cendres, tu auras une bonne cuisson,
avec un produit fini de qualit. Pour viter l'excs de braisage, un moment donn il faudra soulever un
poisson, enlever la peau et voir si c'est cuit ou non. Ensuite, il faut prendre un long bton et disperser les
ranges de poissons pour ne pas que le keccax soit brl
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La surveillance de la cuisson (dans le braisage comme au four) relve aussi d'un apprentissage :
les hommes reconnaissent faire de nombreuses erreurs au dbut de leur activit, les femmes
signalent simplement quil faut de temps en temps soulever un peu de paille du foyer, extirper la
queue dun poisson, lui enlever la peau dun geste rapide pour voir sil est encore rouge ou non.
Enfin, encore plus dterminantes sans doute, les techniques de schage, leur tour, ne
s'acquirent pas si rapidement et rvlent une matrise du procd de dshydratation,
essentielle sur le plan conomique.
Il y a une faon de scher qui entrane une perte de poids du keccax : quand les claies ont des mailles
mal disposes ou trs lches. Par contre, lorsque les claies sont colles cause de l'huile des poissons qui
s'y dpose jusqu' ne plus permettre l'eau de traverser les claies, on a des poissons qui ne schent pas
vite : l, on peut garder le poids la vente et cela fait notre affaire. Au dbut, tu as des claies neuves,
donc en faisant le schage, il te faut beaucoup de sacs (pour boucher les espaces) ; si tu n'as pas assez
d'argent, a dgrade le schage.
Le schage, opration rgulirement dsigne dans les entretiens, est en fait une opration
stratgique pour tous les acteurs : pour les transformateurs(trices), la matrise de cette opration
permet de garantir un gain sur le poids et la qualit apparente du produit ; pour les
commerants (grossistes, dtaillants), la qualit de cette opration se rvle dans la tenue
du poisson (il est encore suffisamment gras pour ne pas s'effriter mais suffisamment sec aussi
pour ne pas pourrir) ; pour les consommateurs, enfin, le schage garantit en partie la qualit
gustative du produit (la teneur en graisse renforce sa saveur, une bonne dshydratation vite
qu'il soit mou).
Les spcialisations des systmes et procds techniques dans l'espace de transformation
Les reprsentations sociales autour d'un mtier comme autour d'un type d'opration ou d'outil
dans une activit sont tout aussi dterminantes, clairantes, que les relations et pratiques
observables pour comprendre les mcanismes et la prennit des phnomnes de
spcialisation technique, au-del mme parfois des changements rencontrs par les acteurs.
De fait, les transformatrices les plus anciennes, et de manire plus gnrale les transformatrices
de Mbour, considrent que le braisage au sol est une opration spcialise, propre aux femmes,
et qu' l'inverse l'usage des fours constitue une opration plutt masculine. Mais on peut se
demander si ces reprsentations ne sont pas venues a posteriori, pour justifier, expliquer,
lgitimer l'accaparement par les hommes, notamment par des migrants, d'un outil de
production encore trs coteux, le four. Cette hypothse est valide ds lors qu'on s'attache
l'histoire du systme technique keccax : construit l'origine sur une complmentarit des
tches entre pche et transformation, entre hommes pcheurs et femmes terre , le systme
technique keccax le plus anciennement install ( Mbour) ne s'appuyait sur aucune variation
de l'outillage technique de transformation. Les fours constituent une innovation, propose par
des projets extrieurs d'appui la transformation ; ils ont pour vocation d'accrotre les volumes
de produits transforms ; le capital tout comme l'organisation du travail exigs par ce nouvel
outil ont exclu d'emble les transformatrices.
D'autres reprsentations nous semblent, en revanche, pertinentes pour comprendre
l'organisation sociale de la transformation et, au-del, les diffrents degrs de spcialisation
possibles, puis leurs effets sur la spcificit de l'espace de production et du systme technique
keccax.
Les transformatrices de keccax s'appuient encore, dans leur grande majorit, sur un savoir-faire
acquis dans la dure auprs de leurs mres et jugent de ce fait difficile, risqu, de s'orienter
vers de nouveaux procds, de nouveaux produits. Spcialises dans le keccax brais, elles
peuvent, au titre de leur exprience, s'appuyer sur leur savoir-faire pour valoriser, diffrencier
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leur produit sur le march, auprs notamment des grossistes. Cette spcialisation construite sur
l'exprience personnelle et la comptence d'une ligne familiale leur permet de dfendre un
prix, d'optimiser leurs gains ; associe l'existence de rseaux d'coulement familiers, elle
garantit une gestion sans risque de la production.
En mme temps, cette spcialisation sur un type de produit (keccax) et sur une srie opratoire
(autour du braisage) semble, finalement, relativement rcente (une trentaine dannes au plus).
En effet, pendant longtemps, les femmes ne transformaient qu'en saison sche (le braisage au
sol tant impossible par temps de pluie). Elles pouvaient ainsi faire scher, cuire, mais aussi se
consacrer des produits ferments, en fonction des espces pches et rapportes, en fonction
de la saison ou des opportunits du march.
Cette polyvalence a visiblement totalement disparu : une spcialisation s'est mise en place,
sans doute sous la pression du march et de l'arrive de migrants dans les activits de
transformation. Aujourd'hui, bon nombre de femmes interroges qui font du brais se
dissocient de celles qui travaillent du vivant : Nous sommes mieux vis--vis de celles qui
font du ferment, qui ont affaire des produits morts. Il nous a t impossible de savoir si
cette reprsentation est rellement rcente ou s'il s'agit l d'une ractivation de reprsentations
anciennes dans une priode de forte concurrence autour des comptences, des espaces de
production et des produits.
Les femmes spcialistes du keccax ou du sali parlent ainsi d' espace mort (ou salle de
mort pour reprendre leur expression), dsignant de cette faon l'aire des poissons ferments,
o l'on traite le pourri par opposition l'espace du poisson frais. Deux catgories bien
distinctes sont en effet tablies et reproduites dans l'espace, qui opposent d'un ct une gamme
largie de produits ferments subissant essentiellement une transformation naturelle (yeet,
geej, sali, tambajang) et de l'autre une gamme plus restreinte compose pour l'essentiel de
produits soumis l'action immdiate de l'homme sur la matire (keccax) par salage, parage,
fumage, braisage, dgraissage, etc. Ces catgories opposent le mort/le pourri, au vivant/frais et
sont matrialises clairement dans l'espace de production : Mbour, par exemple, sur l'ancien
site, face la mer, le long de la plage de dbarquement des pirogues, l'aire des produits
ferments est l'oppos de celle des poissons secs, les deux espaces ne se ctoient pas, une
vaste esplanade surleve, occupe par de la vente en frais, des mareyeurs, des revendeurs et
des badauds, les spare d'au moins 100 mtres. A Joal, les deux catgories d'espaces sont
distinctement spares aussi par un grillage d'une part (qui clt l'aire des poissons ferments)
puis par un espace qui semble en partie inoccup, partiellement couvert de dchets divers, de
foyers de braisage, de tas de combustibles en attente
Les claies qui font le keccax, si tu y fais du tambajang, elles le rendent sale et [celui-ci est] plein de
keccax [] ici Mbour, celles qui font du tambajang ou du yeet ne font pas de keccax. L'espace de la
mort, c'est le lieu o on fabrique le geej, le yeet, le tambajang, le sali... Le poisson est dj mort et mme
commence pourrir, alors qu'avec le keccax le poisson frais ou vivant est prfrable. De plus, les
espces ne sont pas les mmes Nous ne pouvons pas aller l'espace de la mort pour produire du bon
keccax les emplacements dpendent des produits. Les emplacements pour transformer le keccax sont
diffrents de ceux du tambajang.
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identifier des alignements de fours formant des sous-espaces, dsigns par les rseaux sociaux
qui en matrisent l'utilisation : ce sont les fours des Srres, les fours des Burkinabs, etc.,
autant de sous-espaces prcisment localiss dans le site, produisant un type de poisson
transform (pas forcment du keccax), avec des hommes exclusivement originaires de la mme
rgion, ayant appris le travail au contact de leurs pairs. C'est ainsi que n'importe qui ne peut
pas s'installer n'importe o malgr l'apparent dsordre du site ou malgr la disponibilit
apparente de certains fours. Chaque nouvel arrivant s'adresse en ralit au rseau qui lui
correspond : un Srre cherche retrouver sur l'aire immense des fours aligns son rseau de
transformateurs srres qui lui attribue une place soit comme manuvre, soit directement
comme grant d'un four, le rseau constitu tant charg alors de jouer le rle
d'intermdiaire pour le rglement de toutes les formalits administratives et financires de son
installation auprs des diverses institutions locales (municipalit, service de contrle des
pches, projet).
A cette rpartition en sous-espaces spcialiss, selon l'origine gographique des
transformateurs, correspond une spcialisation des espaces et des hommes par type de produit
fabriqu. Moins fortement qu' Mbour, cependant (o les reprsentations sociales autour des
spcialisations techniques tablissent des normes d'organisation de l'espace par principe
d'exclusion), on peut ainsi distinguer Joal et Mballing des sous-espaces domins par le
keccax, d'autres par le geej. Une division prcise s'est instaure et matrialise entre les
groupes, les uns tant chargs d'oprations de fermentation, les autres du dcoupage en frais,
d'autres encore du fumage.
Par ailleurs, les groupes ralisant du braisage sont distinctement spars de ceux qui disposent
de fours. L'espace des fours est vaste, dominant, bien part, et se construit lui-mme, on l'a vu,
sur des rseaux et territoires d'appartenance distincts. Mais les spcialisations techniques de
chaque sous-groupe ou sous-espace ne semblent pas fixes par une norme : les hommes d'un
mme groupe, en fonction d'une commande spcifique ou d'un nouveau segment de march
conquis, se lanceront dans un produit de la mme gamme que le keccax, dont la fabrication
repose sur des procds proches, le principe tant de fournir un poisson sec plus ou moins
fum, plus ou moins sal, plus ou moins dgraiss, correspondant au keccax, au sali, au
tambajang, au metora, et de rester sur le mme emplacement.
On rencontre, cependant, quelques cas (hommes et femmes) de changement saisonnier
d'emplacement et d'activit, passant radicalement d'une catgorie l'autre, du sec au ferment
ou inversement : il serait donc (toujours ou de nouveau ?) possible de changer d'activit, d'outil
et d'emplacement. L'offre du march serait dsormais dterminante : Chaque march a sa
demande ; s'il n'y a pas de demande pour le geej ou le tambajang, on peut emprunter nos
quipements pour faire aussi du keccax.
De fait, la logique de march domine clairement l'organisation de la transformation Joal, bien
plus qu' Mbour, et se matrialise par l'absence quasi totale de spcialisations techniques
revendiques, par la disparition de formes privilgies de transmission des outils au profit d'une
logique d'accs marchand aux outils et une place, enfin par la disparition de formes
privilgies de transmission des savoirs au profit de mcanismes de diffusion par rseaux
d'appartenance ou d'apprentissage progressif sur le tas , en vendant sa force de travail.
La spcialisation et les segments de march
La spcialisation des espaces de production, bien visible, permet de toute vidence un reprage
ais des fournisseurs et des produits recherchs par les diffrents acteurs de la mise en march.
Toutefois, la rpartition des transformateurs, de plus en plus nombreux, que ce soit Mbour ou
Joal, sur des aires de transformation spcifies qu'il n'est pas forcment possible d'agrandir, a
progressivement entran une saturation de l'espace global, notamment chez les transforma-
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teurs de keccax ; de ce fait, et notamment Mbour, les transformatrices souffrent d'une trop
forte promiscuit sociale et technique. La disparition progressive de toute sparation spatiale
entre tapes de la fabrication s'est d'ailleurs traduite, sur l'ancien site de Mbour, par une srie
de consquences ngatives :
des claies de schage alignes cte cte, serres les unes contre les autres, sans distinction
possible de leurs propritaires, entranant de relles difficults d'entretien, o se mlent divers
stocks de sel, de combustibles ;
des aires de braisage qui stendent sur les zones de passage des transporteurs, des pcheurs,
des commerants, avec des risques de brlure ou de destruction involontaire des produits en
cours de cuisson ou de refroidissement, limitant les possibilits de dplacement de tous les
individus susceptibles de participer l'entretien du site ;
la ralisation des oprations d'viscration sur le lieu de schage ou de cuisson, entranant
une recrudescence des insectes sur les produits finis et limitant les possibilits d'entretenir la
propret de l'espace ;
le rejet des dchets de poissons en bordure immdiate des aires de cuisson, attirant divers
prdateurs ;
le manque de sources d'eau potable pour une population croissante sur le site.
Cette excessive promiscuit fut le principal argument avanc par la mairie pour justifier la
construction d'un nouveau site de transformation. Beaucoup de grossistes dnonaient cette
promiscuit et ses consquences sur la qualit hyginique du keccax ; certains prfraient
dsormais se rendre Joal o les tapes de la fabrication sont bien spares les unes des autres,
mme si des problmes identiques se posent, notamment pour l'accs l'eau potable et
l'vacuation des dchets de poissons.
Si, Joal, l'espace ne parat pas encore satur, les transformatrices se plaignent pourtant du
dveloppement rapide des emplacements, des fours et de la main-d'uvre masculine
trangre. Les hommes occupent rapidement un espace qu'elles ne contrlent plus du tout, sur
lequel elles n'ont pas les moyens d'investir (par l'achat de fours, par exemple). Ils fabriquent les
mmes produits selon des savoir-faire acquis rapidement pour des marchs qu'elles ne
matrisent pas non plus. Selon Adanle (2000), 50 % des hommes interrogs (un sur deux)
reconnaissent que leur prsence gne les femmes mais pensent qu' la longue, ne visant pas les
mmes marchs, ils pourront mieux cohabiter et spcifier leurs rles respectifs par rapport au
march.
D'ailleurs, l'utilisation des fours permet en effet de diffrencier les produits : l'aspect et le got
diffrent, se reconnaissent la vue et au toucher. Commerants, grossistes, consommateurs
distinguent gnralement sans hsiter les deux gammes de keccax.
A linverse de Mbour, le site de Joal est peru comme un lieu de transformations multiples, non
spcialis, ouvert sur tous les marchs possibles ; c'est par dfinition un espace de production
opportuniste, engag dans une logique de march, que confirme d'ailleurs la prsence
d'institutions de soutien et de contrle, plus nombreuses aujourd'hui qu' Mbour.
Du fait de sa logique opportuniste dominante, le site de Joal est aussi un site de forte mobilit.
Les hommes le quittent ds que l'activit ne rapporte plus assez, chacun tant prt partir s'il
trouve une activit plus rmunratrice. L'identit territoriale pas plus qu'une identit de mtier
ne sont revendiques Joal pour construire une cohrence spatiale, conomique et sociale
autour de la transformation. D'autres instances sont dsormais invoques, mobilises, ou
mobiliser, pour btir cette cohrence et participer ainsi la reproduction des fonctions et
spcificits du site.
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A la faveur des diffrents appuis dont a pu bnficier la pche artisanale, au moins depuis les
annes 1950, pour accrotre les volumes commercialisables l'exportation en particulier, les
transformatrices ont pu, sans forcment bnficier directement d'appuis spcifiques leurs
activits, imaginer d'autres techniques, mais aussi d'autres produits, pour s'adresser de
nouveaux segments de march (des grossistes venus de rgions loignes), enfin profiter de
l'installation des premiers migrants (guinens) pour apprendre de nouvelles techniques de
conservation des poissons.
Quelques innovations retenues par la mmoire locale
Sans refaire l'histoire des innovations20 dans les techniques de transformation ou de fabrication
du keccax, on peut cependant signaler celles qui ont marqu les interlocuteurs rencontrs dans
le cadre de ce programme de recherche. Divers projets d'amlioration ont t en effet mis en
place par le pass pour amliorer le traitement et la qualit des produits (Durand et Conway,
1982 ; Ndiaye, 1997). Les transformatrices, de leur ct, se sont toujours adaptes en priorit
l'volution des marchs et des volumes de captures, bien plus qu'aux innovations proposes ;
par ailleurs, elles ne retiennent pas forcment comme innovation ce que l'observateur extrieur
relve de son ct comme tel.
Les changements signals dans l'entretien ci-dessus, concernant la recherche et le type de
combustible, ne sont donc pas retenus comme des innovations par les femmes. En revanche,
d'autres nouveauts techniques ont marqu les mmoires et, de fait, toute la chane opratoire
de transformation.
La diffusion des claies mtalliques de schage (annes 70) est la premire innovation mentionne par les femmes spcialises depuis plusieurs gnrations dans la fabrication de keccax.
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Pour les changements intervenus, ce sont les services de pche qui ont apport des claies en fer. Mais
avec l'usure et du fait qu'elles n'avaient pas assez d'argent pour les remplacer, elles ont utilis des claies
en paille, avec des tiges de quinquiliba, des tiges de salint. Les salints sont de petits arbustes qui poussent
dans les zones sableuses ou les niayes au Sngal ; ils sont de meilleure qualit Nous prfrons les
claies en salint ou en tiges de quinquiliba tisses. Sinon le keccax a des microbes
Censes faciliter le travail des femmes pour des volumes de production plus importants, ces
claies mtalliques ont rpondu une ncessit vidente (librer l'espace domestique et
amliorer le schage de volumes importants), mais leur cot ne permettait pas un
renouvellement systmatique par achat ou fabrication locale. Les femmes ont donc appris
concevoir et faire construire des claies en matriaux locaux, plus accessibles, et, bien plus,
elles se sont progressivement spcialises dans une matrise combinatoire des matires
premires et des trames produites par le tressage et l'assemblage des matriaux, les plus
efficaces pour contrler au mieux le poids des poissons et garantir leur qualit.
On peut ainsi considrer, dans cette logique, que les ajustements ou les nouvelles oprations
autour du schage constituent des sries de variations techniques innovantes orientes vers une
meilleure gestion des incertitudes pesant la fois sur l'coulement commercial de quantits
croissantes de poissons transforms puis stocks et sur les prix offerts par les acheteurs.
Comment tu fais pour stocker deux mois du keccax et perdre 2 5 kg par panier seulement ? En faisant
la cuisson mi-parcours, jusqu'au moment o le keccax est bien cuit en apparence mais qu'il reste
encore un laps de temps de cuisson. Tu fais la leve, tu l'entasses bien et tu mets beaucoup de sel. Tu fais
une autre couche de keccax et tu ajoutes du sel jusqu' la fin du stock. Ensuite, tu vas le garder en le
schant. Durant cette priode, la graisse de poisson mle au sel se dissout et sort, et tu as un bon
produit fini. La graisse de poisson, en plus du sel, permet de conserver longtemps sans pertes
considrables de poids. Le dessus du keccax est sec mais, l'intrieur, c'est encore lourd parce qu'il reste
de l'humidit jusqu' la vente L'excs de sel n'est pas bon : on utilise trop de sel uniquement pour
avoir un poids plus lev la vente. L'excs de sel casse le keccax, le sel ne sert qu' augmenter le poids
ou, pendant l'hivernage, pour la conservation. Par contre, si c'est du poisson gras, il consomme tout le
sel. De toute faon, le sel c'est pour avoir du poids et mieux conserver.
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aujourd'hui obliges de redfinir leurs propres objectifs et choix dans un environnement qui ne
leur est plus si favorable : les reprsentants politiques locaux adhrent de plus en plus des
logiques nationales et internationales de valorisation de leurs ressources (la cte, la pche, les
sites paysagers, l'exportation) ; les pcheurs sinscrivent de plus en plus souvent dans des liens
contractuels et marchands avec des socits, au dtriment de leurs liens de proximit aux
femmes ; les hommes employs comme manuvres se mettent de plus en plus rapidement au
service d'une entreprise, d'un propritaire de fours, dans une logique rentire qui s'oppose
clairement la logique de survie ouvrire dans laquelle ils s'investissaient il y a encore quinze
ans ; les usagers des petites villes (Mbour, Joal) et les consommateurs se sont diversifis et
dfinissent des segments de march qui, au total, apprcient, semble-t-il, tout autant le keccax
des femmes que celui des hommes
Dans cet environnement changeant, les transformatrices, longtemps matresses de leurs outils et
de leurs approvisionnements, ont aussi rvl la fragilit de leurs modes de commercialisation,
ce qui explique sans doute leur adhsion rapide et croissante, aujourd'hui, des groupements
d'intrt conomique (Gie), pour protger leur mtier mais aussi pour revaloriser ou renforcer
leurs rseaux de commercialisation, enfin pour diminuer sensiblement les nouveaux cots de
transaction gnrs, entre autres, par l'loignement de leurs sites de travail.
A Mballing, ces Gie semblent tout aussi stratgiques pour les femmes interroges : ils devraient
leur permettre, terme, de concurrencer les hommes qui, de leur ct, sinscrivent largement
dans des logiques contractuelles, intgres, avec leurs clients. En fournissant des appuis
financiers grs et assums collectivement (pour un fonds de roulement, pour l'acquisition de
fours, pour le renouvellement et le dveloppement des claies), les Gie se prsentent comme des
institutions de gestion des risques et des cots de transaction. Comme organisations formelles
aussi, ils permettent aux femmes de faire officiellement des demandes pour suivre des
formations (en hygine, en comptabilit), pour s'adresser un march spcifique ou toucher
une nouvelle clientle, par exemple.
SELON LA DIRECTION DES PECHES DE JOAL
Le centre de transformation de Joal comprend 44 Gie. Le site de Joal regrouperait 1 280 personnes
permanentes et 2 452 employs temporaires. Depuis 1995, le nombre de Gie installs a augment
denviron 20 %. Le regroupement en Gie a permis ces femmes de bnficier de prts pour leurs fonds
de roulement. Plusieurs organismes octroient des prts au Gie. Parmi ceux-ci, on peut citer le Papec, la
mission catholique (Caritas) et la Caisse populaire.
En 1995, avec laide du Papec, les transformatrices ont t dplaces de leurs lieux de transformation en
bord de mer vers lintrieur de la ville. Le projet a permis ces femmes de sorganiser et de disposer dun
plus grand espace. Cependant, elles doivent faire acheminer la matire premire du port jusquau nouveau
centre de transformation, et donc supporter ce cot supplmentaire. Par ailleurs, les emplacements sont
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lous. Pour un espace de 25 m , elles doivent acquitter un droit de location mensuel de 750 Fcfa.
Le nouveau site de transformation est divis en deux parties. Un emplacement est rserv la production
de keccax (mthode traditionnelle et mthode utilisant les fours). Un second emplacement est destin
la transformation des autres produits tels que le sal/sch, le yeet, le tambajang et le geej. Le traitement
des produits est ralis dans des conditions dhygine acceptables.
La rorganisation du travail
On la vu, l'organisation traditionnelle des transformatrices est caractrise par des relations de
proximit et de confiance, au sein de rseaux locaux de fournisseurs et de clients : les femmes
sapprovisionnaient directement sur les aires de dbarquement, payaient la matire premire au
comptant, sauf en cas de relation privilgie avec le fournisseur. La matire premire pouvait tre
aussi achete auprs des mareyeurs. Certaines femmes avaient un accs privilgi aux captures
en aidant un pcheur financer lentretien de ses pirogues ; le transport tait ralis sur une
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courte distance, en charrettes ou en paniers ports par des transporteurs pays la tche. Enfin,
les femmes faisaient appel une main-duvre familiale ou salarie.
EXEMPLE DUNE TRAJECTOIRE DE TRANSFORMATEUR A JOAL
Contrairement aux femmes, les hommes ne sont pas regroups en Gie. Ils arrivent trouver des fonds de
roulement pour leur activit.
Les hommes transformateurs sont assez nombreux sur le site. Ils sont gnralement originaires du Saloum,
de Boal et de Gambie. Dans un autre site de Joal (Tann), des Burkinabs et des Ghanens sont installs.
Les habitants de Joal travaillent rarement dans la transformation. Ce sont le plus souvent des pcheurs.
Sam est originaire de Touba. Il a commenc lactivit de transformation il y a cinq ans. Depuis la
scheresse qui a frapp le pays et les difficults conomiques, les hommes se sont lancs dans lactivit.
Chaque aprs-midi, les hommes se rendent sur la plage de dbarquement des pirogues pour
sapprovisionner en poisson frais. Ils achtent la matire premire au comptant et payent le transport en
charrette jusquau site de transformation.
La municipalit de Joal lui a attribu un emplacement avec four. Le prix mensuel de la location dun four
slve 2 500 Fcfa. Sa principale activit est la production de keccax. Pendant la priode dhivernage, il
est prestataire de services pour les femmes qui ne peuvent pas braiser au sol. Le travail est effectu par
une main-duvre externe. Il emploie aussi bien des hommes que des femmes. Les hommes sont chargs
des tches difficiles comme le chargement et le transport des paniers. Les femmes soccupent des tches
minutieuses comme le pelage. Pour chaque bassine de poisson pel, les femmes sont rmunres 50
Fcfa. Pour les poissons disposs sur les fours, les employs hommes ou femmes sont rmunrs 100 Fcfa
par four.
Les poissons sont disposs individuellement sur le four et recouverts de sacs. Les fours sont alors allums. Le
lendemain matin, les poissons sont retirs, disposs dans des bassines et pels par les femmes. Deux trois
heures sont ncessaires pour raliser le pelage de cinq bassines. Le contenu de 60 bassines est pel quotidiennement. Le four utilis pour le fumage est fabriqu de briques et de ciment par les maons du quartier.
Des barres en fer permettent de soutenir les grilles sur lesquelles seront disposs les poissons. Les fours sont
apparus avec larrive des Burkinabs sur le site. A lorigine, ces derniers utilisaient des fours en zinc.
Cependant, les fours en ciment sont plus rsistants, mais le grillage se dtriore vite. Sa dure de vie est
denviron une anne. Les barres de fer supportant la grille sont rsistantes mais chres. Les claies de schage
sont plus hautes et plus longues que celles utilises par les femmes. Cela permet doptimiser leur travail.
Les femmes fumeraient une dizaine de paniers par jour alors que les hommes transformeraient
quotidiennement 40 50 paniers. Les claies des hommes sont plus longues et les poissons sont disposs
diffremment.
La quantit de sel ncessaire pour le braisage en four est suprieure celle pour la mthode
traditionnelle. En effet, les poissons sont sals avant et aprs le fumage dans les fours. Comme la teneur
en sel est plus leve, le poisson se conserve plus longtemps. Du petit matriel tel que des bassines, des
couteaux et des bols est utilis par les ouvriers. Ces outils appartiennent aux employs. Les dchets sont
revendus, pour lalimentation du btail et lagriculture, des entreprises. Le prix est denviron 1 000 Fcfa
par charrette.
Le transformateur cit dispose de son propre circuit de commercialisation Kounguel. Cinq commerants
viennent rgulirement de ce village sapprovisionner en keccax directement sur le site de Joal. Lorsque
ces commerants arrivent, ils se mettent daccord sur un prix. Le transformateur et ses employs
disposent alors les produits dans des paniers quils recouvrent de plastiques. Ensuite, les paniers sont
pess sur une bascule et chargs dans le camion.
Selon ce transformateur, les commerants de Dakar semblent prfrer le keccax transform
traditionnellement, alors que ceux de Tambacounda prfrent les produits issus du braisage en four. Pour
ces derniers, le produit se conserverait mieux. Les Guinens prfrent aussi les produits issus des fours car
ils sapprovisionnent moins souvent et en plus grosse quantit. Cependant, le consommateur prfre le
keccax traditionnel car la graisse du poisson est peu exsude.
Le prix du keccax au four est infrieur celui produit traditionnellement.
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Lutilisation des fours sur le site de Joal a donc entran une volution de lactivit qui n'est pas
forcment ngative. Tous les acteurs locaux le reconnaissent, mme les femmes , disent
certains reprsentants politiques locaux. Pour cette raison, le site de Joal se serait dvelopp
plus vite que celui de Mbour : La transformation a chang avec le capital investi par ces
hommes qui emploient beaucoup de main-d'uvre , nous dit un reprsentant de la mairie de
Mbour. Mais, quand elles russissent dominer les effets de leur dplacement vers un nouveau
site, rinvestir sur un nouvel emplacement avec un four, les transformatrices (pour une grande
majorit) admettent que seule une organisation collective, le Gie, leur a permis de faire face au
changement.
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possible d'envisager une coexistence de deux processus : un processus sous contrle partiel de
l'Etat et/ou d'entrepreneurs privs qui uvrent sur des circuits longs ; un processus sous
contrle de professionnelles qui travaillent pour des circuits courts.
Les logiques conomiques et la qualification des produits
Pour rsumer les changements notables intervenus dans l' conomie du keccax , nous
rappellerons quelques points qui nous semblent dterminants si on examine des dmarches de
qualification dans ce secteur.
Les transformatrices ont connu plusieurs annes de monopole (ethnique, familial, rgional),
avec des profits rapides et consquents, favorisant des logiques d'accumulation personnelle en
mme temps que des logiques redistributives dans des rseaux familiaux, professionnels et
politiques, localiss. Elles ont perdu cette situation de monopole par multiplication des acteurs
de la fabrication et de la commercialisation du keccax, notamment, perdant du mme coup
leur capacit faire des profits rapides et importants. Les faibles gains actuels, raliss par la
trs grande majorit des acteurs de la transformation, sont plus difficiles accumuler ou
rinvestir mais ils constituent un soutien de l'activit de par leur rgularit.
La pche et la transformation du poisson sont longtemps restes dans une logique d'conomie
domestique, sans aucune intervention ni contrle de l'Etat : c'tait un secteur informel par
excellence. Aujourd'hui, l'Etat y intervient directement en ramnageant les sites, en imposant
des taxes l'installation des transformateurs, en prlevant des impts, sur l'outil de production
parfois mme Il n'intervient, cependant, pas encore dans la distribution des poissons
transforms, laisse thoriquement aux seuls acteurs locaux. En revanche, on constate une
prolifration d'acteurs extrieurs, grossistes et/ou transporteurs, vhiculant des exigences
particulires pour des segments de march, souvent trs loigns, qu'ils contrlent.
La production de keccax connat, aujourd'hui, une situation de multiplication des oprateurs
(hommes, intermdiaires de la commercialisation, clientles, transformateurs et commerants
autour des dchets de la transformation, projets d'appui, services de l'Etat), qui dfinissent
diffrentes arnes autour de plusieurs enjeux. Nous en retiendrons cinq : l'accs l'espace de
transformation, l'accs aux intrants et aux captures, l'accs des rseaux de commerants, le
maintien d'une clientle ou d'un march, la qualit diffrentielle des produits (ce dernier enjeu
est exprim par certains oprateurs : services de l'Etat, projets d'appui, certaines
transformatrices, consommateurs).
Cette multiplication rcente des enjeux, des oprateurs et, paralllement, la prcarisation
vidente des transformatrices qui ne matrisent plus l'ensemble de la filire induisent de
nouvelles stratgies, observables ou simplement nonces :
alterner secret et lisibilit, opacit et transparence, autour des modes d'approvisionnement,
des rseaux mobiliss pour raliser toutes les oprations de l'activit puis commercialiser,
autour des quantits produites, vendues, enfin autour des profits, cots et autres indicateurs de
flux ;
dfendre des comptences techniques en mobilisant deux types d'arguments, l'anciennet
dans le mtier et/ou les techniques employes, pour se diffrencier des concurrents ;
afficher des prouesses commerciales pour tre jug positivement et drainer ainsi plus de
confiance (ct clientle) ou d'aides pour dvelopper son activit ;
matriser tous les mcanismes comptables qui s'oprent toutes les tapes de la
transformation (approvisionnement, stockage, vente) et s'engager simultanment dans
d'autres activits rmunratrices, de manire disperser les sources de revenus puis l'pargne
constitue, qui pourront tre mobiliss rapidement par la suite.
Bien d'autres stratgies ont t mises jour et pourraient tre mentionnes. Nous retiendrons la
dernire stratgie nonce ci-dessus. Elle nous renvoie au moins deux logiques : une logique
60
61
Le contrle de la qualit est officiellement pris en charge par la Direction des pches. Mais, de
fait, cette dernire ne contrle aucune des oprations et s'intresse seulement au produit fini.
LA DIRECTION DES PECHES DE JOAL
La principale fonction de la Direction des pches est de contrler les produits de la pche et de la
transformation chaque entre et sortie de Joal. Elle dlivre des certificats de salubrit tous les agents
de la filire (mareyeurs, pcheurs, transformateurs).
Elle peut ainsi rcolter des donnes sur la ventilation des produits exports dans les dix rgions du
Sngal et dans la sous-rgion. Les donnes chiffres sont rpertories dans toutes les rgions et
centralises lchelon de la Dopm.
Les transformatrices, pour leur part, ne jugent pas forcment les pratiques observes (plastique
la cuisson, saupoudrage de Ddt, pour ne citer que les plus critiquables) comme allant
l'encontre de la qualit. Au contraire, les doses mles au sel sont trop faibles, selon elles, pour
tre nocives et sans Ddt les poissons seraient justement infests de vers et de larves. Elles
reconnaissent au plastique une nocivit relative (il ne fond pas vraiment) et admettent qu'une
rflexion sur des alternatives serait souhaitable.
Quant aux consommateurs, ils ont une perception relative et surtout trs diffrencie de la
qualit du keccax. Les avis semblent osciller entre priorit donne la saveur et priorit
accorde l'hygine, et les quelques opinions recueillies sur la question rvlent une forte
mconnaissance, finalement, des modes de transformation du poisson en keccax
Retenons, enfin, qu'une dmarche de qualification pourrait tre envisage aujourd'hui, compte
tenu des logiques et des capacits des transformatrices actuelles. Comme forme d'action
collective, elle n'aurait de garantie d'tre un jour effective qu'en se construisant sur leurs
propres exigences et contraintes, articules ou combines celles des consommateurs et mme
des commerants, avec l'appui de certains acteurs spcialiss dans ce type de dmarche.
62
Lalimentation apparat comme l'un des postes de dpenses les plus importants dans le budget
de consommation des mnages. En effet, selon l'tude Esam (1997), Dakar, les dpenses
alimentaires reprsentent prs de 45 % du budget de la famille contre 14 % pour le logement,
l'eau, l'lectricit, 11 % pour l'habillement, 4 % pour la sant et environ 3 % pour
l'enseignement.
63
Parmi les dpenses alimentaires, les crales et le pain occupent la part la plus importante du
budget alimentaire (30 %), contre 12 % pour l'huile, 12 % pour le poisson, 11 % pour la
viande, 11 % pour les lgumes et 5 % pour le lait et les produits drivs.
Les crales sont essentiellement composes de riz, base de l'alimentation au sein des
mnages. Gnralement, le chef de famille se procure un sac de 50 ou 100 kg qui couvre les
besoins de la famille pendant un mois.
TEMOIGNAGE DE A. NDIAYE, QUARTIER CHEIKH WADE A GUEDIAWAYE (QUARTIER POPULAIRE)
Le sac de riz symbolise le grenier et surtout l'autorit familiale. La fiert d'un homme, c'est d'amener
la fin du mois un sac de riz dans sa famille, oui, c'est a sa fiert. Et chaque fois qu'il accomplit cet
acte, il marque un point. Mais aujourd'hui, avec la crise, le chef de famille ne calcule plus en fonction
des besoins, surtout dans les grandes familles o la consommation de riz tournait autour de 6 kg par
jour ; le chef peut se retrouver avec 2 ou 3 sacs de riz par mois, or les moyens ne suivent pas et il est
vraiment effray lorsque la consommation dpasse cette limite fixe symboliquement.
La dvaluation n'a pas entran une baisse de la consommation de riz mais des ajustements sur
d'autres produits. Le cas particulier du poisson permettra de mettre en vidence certains de ces
ajustements.
Les pratiques de consommation en milieu urbain peuvent tre diffrencies en fonction des
trois repas quotidiens : le petit djeuner, le djeuner et le repas du soir. Selon l'tude ralise
dans le cadre de l'identification des styles alimentaires auprs de 504 mnages dakarois
(Ndoye, 2001), les produits consomms au petit djeuner sont en majorit le caf soluble et le
kinkliba, identifis chez 89 % des mnages. Ces produits sont toujours accompagns de pain,
avec une moyenne de 2,8 baguettes par mnage.
Au djeuner, ce sont les plats base de riz qui sont privilgis par la majorit des mnages
interrogs. Ainsi, 48 % ont prpar du riz au poisson (ceebu jn) dans leur foyer, 22 % du riz
la sauce, 9 % du riz la viande et 8 % du riz au poisson fum.
Le riz au poisson constitue le plat leader dans la consommation des mnages midi :
TEMOIGNAGE DE Y. DIOP, QUARTIER CHEIKH WADE A GUEDIAWAYE (QUARTIER POPULAIRE)
23
Il est difficile de remplacer le ceebu jn de midi au Sngal, seuls les malades l'hpital peuvent s'en
passer, oui, les malades surtout, mais un Sngalais bon teint, je dis bien, un Sngalais bon teint, ne peut
pas se passer du ceebu jn de midi dans ce pays. Les femmes prparent pendant trois ou quatre jours
dans la semaine rien que du ceebu jn, ce n'est que durant le week-end qu'elles songent faire du yassa
ou du mafe pour diversifier un peu et amener les enfants s'habituer d'autres plats. Nous devons
prparer le riz sous d'autres formes et ne pas prparer que du ceebu jn car cela peut amener des
complications, que ce soit pour les enfants ou pour les adultes.
La diversification passe ainsi par une variation des sauces et non de la base qui reste presque
toujours la mme. Avec la dvaluation, de nouveaux types de plats gnralement rservs au
soir sont apparus dans la consommation de midi : des plats comme le mbaxal24ou le daxin25
dont llaboration ne demande pas autant de frais que les autres plats (mafe26, yassa27, supu
23. Ceebu jn (qui signifie riz au poisson) est le plat national sngalais. Il est prpar avec du poisson, des lgumes et du riz.
Lorsqu'il est cuisin sans concentr de tomate, il est dnomm ceebu jn bu weex ou ceebu weex.
24. Mbaxal est un plat de riz trs pteux accompagn de poisson frais, transform, ou de viande.
25. Daxin est prpar avec de la pte ou de la poudre d'arachide et du nib, du poisson fum ou de la viande, du piment et des
oignons. Sa prparation ne ncessite pas une grande quantit d'huile ni de riz. Il est considr comme tant un plat trs bourratif.
26. Mafe est un plat de riz accompagn d'une sauce prpare avec de la pte d'arachide, des tomates et quelques lgumes. Le
maf peut tre prpar avec de la viande ou du poisson.
27. Yassa est un plat de riz accompagn d'une sauce prpare avec des oignons, de la viande ou du poisson.
64
kanj28, domoda29...). Les femmes justifient la perce de ces prparations en insistant sur les
questions de sant plutt que sur les aspects conomiques. Cette stratgie est immdiatement
claire par le tmoignage suivant qui met en avant les reprsentations associes certains
plats.
TEMOIGNAGE DE Y. DIOP, QUARTIER CHEIKH WADE A GUEDIAWAYE (QUARTIER POPULAIRE)
Avant, les personnes qui mangeaient ces plats taient considres comme des pauvres, nous nous
cachions pour en consommer. Mais aujourd'hui, mme quand nous avons des invits, nous pouvons leur
offrir du mbaxal ou du daxin, nous n'avons plus rien cacher, ils n'osent pas nous critiquer parce qu'ils
font la mme chose chez eux. Actuellement, beaucoup de femmes ont des maladies cause de
l'utilisation excessive d'huile dans leurs prparations, or des plats comme le mbaxal ou le daxin, nous les
prparons sans huile.
Ces diffrents plats base de riz sont prpars avec du poisson, lequel constitue la principale
source en protines des populations.
Le dner, contrairement au repas de midi, est caractris par une plus grande diversit dans la
consommation. Les plats du soir peuvent tre ainsi regroups en trois catgories : ceux base
de riz, ceux base de crales locales, ceux base de pain.
Les plats base de riz sont pour l'essentiel le mbaxal, le daxin, la bouillie (sombi ou gosi). Par
ailleurs, une bonne partie de la consommation du soir provient des prlvements sur le repas
de midi.
TEMOIGNAGE DE R. GUEYE, OUAKAM (QUARTIER POPULAIRE)
Lorsque je prpare des plats sauce, j'en rserve une part pour le dner. A chaque fois que je prpare des
plats sauce, je ne fais pas la cuisine le soir, je rchauffe la sauce. Les temps sont durs, je ne peux pas faire
autrement. Le riz au poisson est plus cher, il faut dpenser plus pour avoir une part le soir. Ce n'est pas le
cas pour les plats sauce o l'on peut ajouter juste de l'eau et du sel dans la sauce. Je prpare ct du riz
blanc qui ne demande aucuns frais supplmentaires. Les plats sauce sont beaucoup plus divisibles que
les plats de ceebu jn qui demandent des supplments d'huile, de tomate et de poisson ; et en plus, le riz
devient trop sec lorsqu'on le rchauffe, cela ne donne pas le mme got qu' midi.
Ainsi, selon l'tude cite, ralise dans le cadre de l'identification des styles alimentaires des
mnages dakarois, 95 % des familles prparent le petit djeuner et le repas de midi tous les
jours. Le dner n'est prpar tous les jours que chez 62 % des mnages.
Les plats base de crales locales sont gnralement des couscous et des bouillies de mil
(laax, fonde). Depuis la dvaluation, un plus grand nombre de mnages a recours ces plats.
TEMOIGNAGE DE A. DIA, SACRE CUR III (QUARTIER RICHE)
Avant la dvaluation, nous pouvions aisment assurer les besoins de consommation quotidienne de la
famille en riz dans la matine et en viande dans la soire pour moins de 5 000 Fcfa. Actuellement, il est
trs difficile de s'en tirer avec cette somme dans certaines familles. Avant, on ne consommait que trs
30
peu de nib [haricot local] dans notre famille, tandis qu'actuellement nous mangeons du ndambe
presque deux fois par semaine et du couscous presque toutes les nuits. Tout ceci prouve qu'il y a un
changement du point de vue des habitudes alimentaires. C'est une ralit que nous vivons et nous avons
compris que les crales locales, notamment le mil et le nib, peuvent nous permettre de sortir de cette
impasse. Avant la dvaluation, nous consommions du poulet, de la viande, mais ce n'est plus possible
avec ces temps difficiles.
28. Supu kanj est un plat de riz accompagn d'une sauce gombo et d'huile de palme.
29. Domoda est un plat de riz accompagn d'une sauce tomate au poisson ou la viande mlange avec un peu de farine.
65
Paralllement la prparation familiale des repas, on observe que, dans les quartiers populaires
de Dakar et en banlieue, la restauration de rue se dveloppe, linitiative et sous le contrle
des femmes. Cette nouvelle structure de l'offre a pris son essor depuis la dvaluation et
prsente sur le march des plats base de produits locaux : ndambe, couscous accompagn de
sauce base (sauce la tomate et la pte d'arachide prpare avec de la viande ou du poisson
fum), bouillies comme le laax ou le fonde. Dans les quartiers populaires, les mnagres ont
recours cette restauration de rue soit parce qu'elles n'ont pas prpar de repas dans leur
foyer, soit pour un complment puisque les quantits prpares domicile ne sont pas
suffisantes pour l'ensemble des membres du foyer :
TEMOIGNAGE DE Y. DIOP, QUARTIER CHEIKH WADE A GUEDIAWAYE (QUARTIER POPULAIRE)
Dans ce quartier, partir de 19 heures, les gens commencent circuler avec des petits bols la
recherche de plats comme le laax, le fonde, le couscous, etc. Il s'agit des jeunes, des femmes, comme des
vieilles. Ils se promnent avec leur bol la recherche de bouillie ou autre [...]. Seules les trs grandes
familles sont obliges aujourd'hui de cuisiner le soir mais dans les petites familles avec 500 Fcfa
31
seulement on peut acheter du laax ou du fonde pour toute la famille. En gnral c'est du laaxu ntri et
non du laaxu soow. Cela nous arrange beaucoup car, si une famille devait prparer ce mme plat la
maison, les 500 Fcfa ne suffiraient pas, il faudrait calculer le prix du sucre, du mil, et le cot du plat
dpasserait largement les 500 Fcfa. Moi particulirement je ne cuisine plus le soir, j'achte chez les
vendeuses. Parfois j'ai un peu honte de ne pas prparer le soir la maison car il peut y avoir des
imprvus mais les enfants sont vraiment habitus leur bol de laax le soir, je n'y peux rien et en plus les
vendeuses de rue nous arrangent beaucoup.
La troisime catgorie de plats consomms le soir est base de pain. Ces plats sont prpars
avec de la viande (ragot, bifteck, soupe de pied de mouton, rti de viande ou de poulet...) ou
du poisson (boulettes, fritures...). Mais, aujourd'hui, un grand nombre de mnages affirme avoir
diminu la prparation de ce type de plat du fait du cot excessif des ingrdients (oignons,
pommes de terre, petits pois...) et surtout du pain.
TEMOIGNAGE DE A. DIONE, SICAP LIBERTE 3 (QUARTIER INTERMEDIAIRE)
Tmoignage de A. Dione, Sicap Libert 3 (quartier intermdiaire) Moi j'achetais un kilo de viande pour
le repas du soir, mais maintenant, avec 2 000 Fcfa, je ne peux plus prparer un bon plat ; les lentilles, les
haricots verts et le pain cotent excessivement cher. Si j'value, cela me revient 6 000 Fcfa pour le
dner seulement. Aujourd'hui, j'en prpare moins, je diversifie avec le laax, le fonde, le daxin... Avant, les
frigos taient remplis de poulet et de viande mais maintenant c'est du ndambe tout moment, la soupe
de pied de mouton, nous mangeons le poulet occasionnellement.
La crise conomique, qui a pour corollaire la baisse du pouvoir d'achat, a donc entran une
modification des pratiques de consommation, surtout pour le repas du soir. La structure des
repas du matin et du djeuner s'est maintenue, avec un important recours au kinkliba pour le
petit djeuner et une forte consommation de riz midi. En revanche, au dner, les mnagres
ont dploy de nouvelles stratgies. Celles-ci passent par la diminution de la consommation de
viande au profit du nib et des pieds de mouton ou des tripes, qui cotent relativement moins
cher, par la revalorisation des plats traditionnels comme le couscous ou les bouillies (laax,
fonde), qui sont d'ailleurs rservs chez certains mnages des jours spcifiques (le couscous
tous les vendredis, le laax tous les dimanches), par des prlvements plus frquents sur les
repas de midi et, enfin, par le recours la restauration de rue qui offre des produits diversifis
et faible cot : bouillies, soupe, daxin, couscous... Mais, qu'il s'agisse des plats du midi ou du
soir, la protine animale la plus utilise est aujourdhui le poisson.
30. Haricot local prpar avec une sauce tomate, des oignons et des pices ; le plat est similaire au cassoulet.
31. Bouillie de mil accompagne d'un mlange de jus de pain de singe, de pte d'arachide et de sucre. Le ntri est vers sur la
bouillie. La bouillie, laax, peut aussi tre accompagne de lait caill sucr, elle est alors appele laaxu soow.
66
Conglation pour
l'exportation
13%
Transformation
artisanale
30%
Mareyage pour le
march local
52%
Usine de farine
5%
67
Selon Ndoye (2001), 64 % des mnages ont utilis des espces plagiques lors de leur
prparation le jour de l'enqute, alors que les espces nobles n'ont t employes que dans
7 % des mnages. La viande, prpare chez 9 % des mnages, se situe lgrement au-dessus
du poisson noble.
L'utilisation des petites espces a accru la frquence de prparation des plats en sauce,
notamment au sein des mnages aiss. Chez les mnages pauvres, en revanche, le recours aux
petites espces permet de maintenir la consommation de riz au poisson :
TEMOIGNAGE DE A. DRAME, RUE 10 A PIKINE (QUARTIER POPULAIRE)
Le poisson cote effectivement trop cher sur le march, mais aujourd'hui nous utilisons plutt des petits
poissons comme le hareng. Avec deux tomates fraches, quelques lgumes, nous avons de quoi prparer un
bon riz blanc (ceebu weex). Par contre, si nous devons prparer du mafe, la pte d'arachide revient trop
cher, et il faut aussi du concentr de tomate. Le domoda demande aussi des frais, alors tout moment nous
prparons du riz au poisson, c'est deux fois moins cher que les plats en sauce que je viens de citer.
Quel que soit le type de mnage, l'utilisation des petites espces est devenue une pratique
courante Dakar. Cependant, les logiques diffrent en fonction des situations. Les mnages
aiss qui ont l'habitude de prparer le ceebu jn avec du gros poisson ne veulent pas rompre
avec la symbolique du plat (plat riche prpar avec une espce noble et beaucoup
d'ingrdients). Ils prfrent plutt consommer davantage de plats en sauce et rserver le ceebu
jn pour le week-end ou les jours fris. Si pour les riches 33 le ceebu jn se dfinit d'abord
32. Contrairement aux espces dmersales, ou espces nobles, qui sont captures en fond de mer, les plagiques sont pchs en
surface et ne ncessitent pas de gros efforts technologiques comme les autres. Les plagiques sont les sardinelles, les chinchards, les
ethmaloses...
33. La situation des mnages a t apprhende en fonction du type de logement et du niveau d'instruction du chef de mnage. Ces
critres peuvent constituer des indicateurs sur le niveau de vie du mnage. Les mnages pauvres vivent gnralement dans des
baraques et le chef de famille est d'un niveau d'instruction bas. En revanche, les mnages aiss ou riches habitent, pour la
68
par le type de poisson utilis et les ingrdients qui le composent, chez les pauvres , le plat
semble tre modifiable et adaptable n'importe quel budget. Les pauvres prfrent, par
ailleurs, limiter le nombre de plats en sauce o le cot des ingrdients est relativement plus
lev par rapport au budget disponible.
Au-del des espces plagiques en frais, l'exportation des espces nobles a aussi entran une
augmentation locale de la consommation de poisson transform. Le keccax est devenu une des
sources de protines les plus prises par les pauvres et les classes intermdiaires pour les repas
de midi comme du soir. Ainsi, l'accroissement de la consommation de keccax chez les
mnages urbains a pour cause principale la baisse du pouvoir d'achat et la rarfaction des
espces nobles sur le march local.
1990
1991
1992
1993
Geej
2 189
1 964
2 472
3 369
Keccax
14 150
16 531
16 170
Metora
310
155
3 973
Sali sch
Yeet Tuffa
1995
1996
1997
1998
1 933
2 972
2 999
3 242
3 837
13 273
19 712
15 366
18 714
21 217
15 738
163
281
90
2 975
3 236
3 859
4 282
4 786
3 772
3 221
1 312
3 243
2 711
3 263
2 725
819
780
1 058
907
5 865
2 758
2 666
3 611
3 214
1 411
1 583
1 238
1 252
362
617
1 098
830
890
Pa
42
74
45
67
36
331
23
35
66
Aileron
30
19
18
26
10
154
18
36
33
Autres
Total
78
60
96
69
4 290
57
36
29
141
23 002
26 672
25 032
22 465
33 610
28 473
31 501
36 122
30 926
Tambajang
1994
Source : Dopm.
plupart, des logements de grand standing dont le chef de famille est souvent dun niveau dinstruction lev et occupe un poste de
cadre. Mais cette relation n'est pas toujours vidente, dans la mesure o des chefs de mnage peuvent prsenter des niveaux de vie trs
levs et n'avoir aucun niveau dinstruction ; c'est le cas de certains commerants de Dakar, par exemple.
69
Les volumes de production ont connu une hausse importante partir de 1994, ce qui est sans
doute li la priode de dvaluation du franc Cfa. Parmi les diffrents produits, le keccax est
de loin le plus important en termes de volume, reprsentant plus de la moiti des produits
halieutiques transforms au Sngal.
Les usages des produits transforms dans les pratiques culinaires des mnages
La place des produits transforms dans la consommation des mnages varie en fonction de
leurs caractristiques et surtout des zones et des plats prpars (Sousa Gomez, 1998). Seul ou
combin, le poisson transform entre dans la confection d'une gamme diversifie de plats,
gnralement base de crales (riz et mil).
Ainsi, le poisson ferment, geej, a pour la majorit des populations urbaines et du littoral un
rle de condiment ou d'exhausteur de got dans les plats base de poisson frais (ceebu jn,
mafe au poisson, couscous au poisson, domoda...). Il est utilis en trs petite quantit, un seul
morceau suffisant gnralement pour relever le got du plat.
En revanche, dans les zones de l'intrieur, o l'accs au poisson frais est difficile, le geej est
utilis comme principale source de protines du plat (ceebu geej, ceere geej, mbaxalu geej...) et
en plus grande quantit.
Malgr la diversit des sites de transformation, le geej provenant de Casamance est le plus
apprci. Les consommateurs le reconnaissent la texture de sa chair et l'espce dorigine.
Le yeet (mollusque ferment), comme le geej, joue un rle d'exhausteur de got. Son utilisation
est davantage apprcie dans des plats comme le ceebu jn auquel il donne un parfum
particulier. Il peut accompagner aussi certains plats base de viande comme le ceebu yaap (riz
la viande), le daxinu yaap (riz assez pteux prpar avec de la pte ou de la poudre
d'arachide, du concentr de tomate...).
Cependant, quelles que soient les zones, le yeet ne peut tre utilis comme substitut du poisson
frais ou de la viande, contrairement au geej.
Le tambajang est un produit moins ferment que le geej. Il est gnralement labor partir de
petits poissons et n'est jamais fendu avant sa fermentation dans les bacs, contrairement au geej.
Il se prsente toujours entier, non vid et non pel. Les transformatrices prcisent toujours le
nom de l'espce dorigine quand elles nomment le produit : tambajangu xur xur, tambajangu
la la...
Sur la cte, le tambajang est utilis comme exhausteur de got en cas de dficit en geej. Dans
les rgions de l'intrieur, il est gnralement consomm comme protine principale dans les
plats base de riz ou de mil.
Le sali, produit traditionnellement labor dans les sites de la Grande Cte et particulirement
Saint-Louis, est toujours utilis comme exhausteur de got dans les prparations. Il peut tre
prpar avec du sompate (carpe blanche), du wara (grosse dorade appele aussi pagre), cest-dire avec des poissons qui ont une chair assez dense. Le sali est consomm en trs petite
quantit, contrairement au geej ou au tambajang, du fait de sa forte teneur en sel. Rarement
consomm dans les zones urbaines comme Dakar, il est plutt recherch en milieu rural. Il
existe plusieurs varits de sali dont la plus importante, en volume, est le sali gaynde (ou
requin), connu mais non consomm au Sngal, plutt destin aux pays de la sous-rgion
(Burkina, Togo, Congo, Gabon...). Aujourd'hui, avec le dveloppement du march sousrgional, son volume de production s'est fortement accru et certaines zones de transformation
qui n'avaient pas une tradition dlaboration du sali (Mbour, Joal...) ont intgr celle-ci dans
leurs savoirs et organisations de transformation.
70
Le sali est gnralement utilis dans les plats base de riz, ce qui suppose un trempage
pralable du produit dans l'eau pour diminuer la quantit de sel avant la prparation.
Le kong fum (machoiron fum) a une histoire trs rcente dans les pratiques de prparation
des mnages urbains. Gnralement consomm par les populations d'origine guinenne ou
gambienne au Sngal, et plus particulirement Dakar (ou dans dautres centres urbains), le
kong fum a peu peu gagn les habitudes alimentaires des citadins sngalais grce cette
proximit gographique et culturelle des populations. Il est associ aux prparations base
d'huile de palme comme supu kanj (sauce gombo), ciu diw tir (sauce base d'oignon et d'huile
de palme), broxe (plat guinen qui connat un rel succs chez les mnages urbains,
actuellement). Le kong fum est gnralement accompagn de poisson frais et les quantits
utilises sont assez importantes.
L'utilisation du keccax est rpandue au Sngal. Quelles que soient les zones ou la situation
des mnages, il est gnralement consomm comme protine principale. Il peut tre prpar
avec des plats base de riz, ceebu keccax (riz au poisson fum), daxin, mbaxal, et des plats
base de mil (tabceere base, laxu ciaxaan, ceere sim...).
Sil n'tait gnralement pas utilis dans les plats de riz accompagns d'une sauce (mafe, yassa,
supu kanj, domoda...), aujourdhui on constate, notamment en milieu urbain, quen cas de
dficit en poisson ou viande en frais les mnagres ont recours au keccax dans leur aari cin34
comme le mafe ou le domoda.
Les plats base de keccax peuvent tre ainsi classs en deux catgories : les plats spcifiques
(ceebu keccax, mabaxalu saloum, laxu ciaxaan...) et les nouveaux plats , qui ont fait leur
apparition en milieu urbain dakarois, surtout depuis la rarfaction du poisson frais sur les
marchs. Ces nouveaux plats montrent qu'il existe de vritables innovations endognes dans la
prparation et la consommation, innovations issues de situations de changement et repres
plutt dans les mnages populaires. Contrairement aux innovations exognes (soutenues par la
publicit, les dmonstrations culinaires), l'innovation endogne est plutt guide par l'intuition
et la curiosit de la mnagre qui prend l'initiative de confectionner des plats pouvant
correspondre ses attentes et surtout ses ressources.
Par ailleurs, la plupart des plats prpars avec du keccax sont associs au nib (haricot local),
qui accrot la valeur nutritive du plat. C'est pourquoi ils sont maintenant fortement
recommands par les instances de sant publique aux enfants prsentant des carences en fer et
surtout en protines.
L'volution de la consommation de keccax
Le dveloppement des produits transforms avant et aprs la dvaluation a fait merger un
march important pour ces produits. Par ailleurs, laugmentation de la consommation de plats
locaux traditionnels (mbaxalu saloum, cere base, laaxu gar...), pour compenser le cot des
ingrdients imports, accrot le recours au poisson transform.
Daprs lenqute d'identification des styles alimentaires des mnages dakarois (Ndoye, 2001),
la consommation de keccax constitue une pratique courante. Ainsi, prs de 93 % des mnages
interrogs affirment avoir recours ce produit, 39 % lutilisent presque cinq fois par semaine,
40 % deux fois par semaine et 21 % une fois par semaine.
34. Signifie plat sauce et littralement deux marmites . Les Wolofs font rfrence ici au mode de prparation du plat qui
ncessite l'utilisation d'une marmite pour llaboration de la sauce et une autre pour le riz blanc qui l'accompagne. Tous les plats
sauce (domoda, mafe, supu kanj, yassa, thiou...) sont ainsi appels aari cin.
71
Toutefois, mme si le keccax est utilis par la grande majorit des consommateurs, des
diffrences nettes apparaissent en fonction de la situation des mnages.
Ainsi, l'utilisation du keccax est plus importante chez les mnages pauvres vivant dans des
baraques ou btiments simples. Les consommateurs qui utilisent du keccax au moins cinq
fois par semaine se situeraient plutt dans cette catgorie de mnages, alors que les
consommateurs occasionnels rsident plutt dans des btiments tages ou dans des
rsidences de grand standing. Par ailleurs, la consommation de keccax suit de manire
dcroissante le niveau d'instruction du mari : plus ce niveau est lev, moins la consommation
de keccax est importante dans le mnage (40 % des hommes sans niveau d'instruction
consomment rgulirement du keccax contre 22 % des hommes de niveau suprieur).
Par rapport au moment de consommation, le keccax est prpar uniquement midi chez 38 %
des mnages, chez 14 % le soir ; en revanche, 41 % des mnages interrogs n'ont pas de
moment prcis pour l'utilisation de ce produit, il est prpar aussi bien midi que le soir.
40%
35%
30%
25%
20%
15%
10%
5%
0%
5 fois par semaine 2 fois par semaine
Soir seulement
Midi et Soir
Sans rponse
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le soir (62 % des mnages vivant dans des baraques n'ont pas de moment prcis, contre 32 %
des habitants des btiments tages).
Chez les mnages riches, les membres de la famille (la femme et le mari) exercent une activit
dans le secteur tertiaire et passent la journe au travail. Le repas du soir est alors le plus
important et regroupe toute la famille. A midi, le repas destin aux bonnes et aux enfants est
moins labor et peut tre prpar avec du keccax.
Malgr ses vertus et sa richesse sur le plan nutritionnel, le keccax est considr, en milieu
urbain, comme un aliment de pauvre. Cette reprsentation semble tre renforce par les
pratiques actuelles de substitution (remplacement du frais par du keccax), qui se sont
gnralises. De ce fait, on observe dans certains groupes une position paradoxale. Ainsi, chez
certaines familles lebu o le produit tait trs apprci, sa consommation devient moins
frquente.
TEMOIGNAGE DE B. DIAGNE, YOFF DIAMALAYE (QUARTIER RICHE)
Nous les Lebu, nous apprcions beaucoup les plats base de keccax. Malgr notre accs facile au
poisson frais (nous avons toujours un parent pcheur), nous prparions rgulirement le keccax. Mais
aujourd'hui les gens ont une autre vision du produit, ils le classent comme un aliment de pauvre, ce qui
est un peu dommage. Mon mari adore le keccax, mais il ne veut pas qu'on le prpare la maison, on ne
sait jamais, un invit peut arriver. Lorsqu'il en a vraiment envie, j'en prpare en petite quantit pour sa
consommation personnelle.
Si le keccax est considr comme un aliment de pauvre, sa consommation sest pourtant accrue
et son choix sur le march ne se fait pas au hasard ni laveugle : les consommateurs
connaissent les diffrents types de keccax auxquels ils peuvent avoir accs et, pour leurs achats,
ils mobilisent un certain nombre de critres qui font rfrence la diversit des systmes
techniques de transformation prsents au Sngal : le braisage au sol, le braisage au four et le
bouilli.
des lgumes leur commerce (feuilles doseille, tomates fraches, oignons). Par consquent,
notamment sur les marchs urbains, il n'existe pas de femmes strictement spcialises dans la
vente de keccax, comme cest le cas dans le commerce de poisson frais, par exemple.
Le keccax est achet par le consommateur soit par pese (allant de 250 g 2 ou 3 kg), soit par
petits tas. Ce dernier mode d'achat est le plus frquent sur le march. Le keccax est coup en
petits morceaux et prsent en tas de 25 ou 50 Fcfa. Son achat en grosse quantit est une
pratique assez rare, les mnagres prfrant acheter au jour le jour. Gnralement, la dcision
d'achat ou de prparation d'un plat base de keccax se fait sur place au march, lorsque le
poisson ou la viande revient trop cher par rapport au budget disponible.
Les critres de choix du produit
Pour l'achat du keccax, le sens le plus sollicit est la vue. En effet, toujours selon lenqute
d'identification des styles alimentaires, la couleur semble tre le critre le plus important lors
de l'achat (46 % des mnagres interroges le citent). Sont ensuite invoqus le got (38 %), la
technique de fabrication (20 %), la fracheur du produit (17 %), la taille des morceaux (15 %),
le type de poisson utilis (9 %). Le lieu dlaboration du keccax nest mentionn que par 3 %
des mnagres : la territorialit ne constitue donc pas, actuellement, un critre d'objectivation
majeur pour le consommateur. Quel que soit le lieu de provenance du produit (Saint-Louis,
Mbour, Joal, Kayar), ce sont en fait plutt des critres renvoyant aux techniques spcifiques de
fabrication qui entrent en jeu.
50%
45%
40%
35%
30%
25%
20%
15%
10%
5%
0%
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homogne). Le brais au sol a aussi une couleur dore mais mal rpartie, avec des taches
noires dues au mode de cuisson au sol (la sardinelle est brle par endroits). Le bouilli prsente
une couleur blanchtre du fait de son mode de cuisson.
L'espce dorigine contribue aussi au choix du consommateur et peut tre repre soit grce
une bonne connaissance des poissons, soit par la taille des morceaux prsents sur ltal. La
sardinelle ronde appele mrg ou encore yoboy 4 mtres est gnralement l'espce la plus
apprcie et se prsente a priori en gros morceaux. Plus charnue que dautres, elle est juge
comme tant un produit de meilleur got car plus gras.
Tout comme la couleur, la plupart des caractristiques du keccax voques par les
consommateurs renvoient directement aux techniques dlaboration du produit (got, aspect,
taux de sel). Sans forcment connatre toutes leurs tapes dans le dtail, les consommateurs
savent cependant reprer les trois systmes techniques dlaboration du keccax que sont le
braisage au sol, le braisage au four et le bouilli. Mais si la diffrence entre un poisson brais et
un poisson bouilli est vidente pour tous, il parat plus difficile de diffrencier le brais au sol
du brais au four : les consommateurs mobilisent alors, et de manire variable, la fois des
critres objectifs, qui nous informent de leur niveau de connaissance technique sur les
procds de transformation et des critres plus subjectifs qui sappuient sur des rumeurs ou tout
simplement sur des attentes spcifiques.
Si les critres de jugement des produits mobiliss par les consommateurs sont en lien avec les
choix techniques des oprateurs de la transformation, ils sont aussi et surtout dtermins par les
habitudes (sociales, culturelles et rgionales) de consommation.
En milieu urbain et le long du littoral, la consommation de poisson frais est une pratique trs
courante. Les consommateurs recherchent alors dans le keccax des caractristiques qui le
rapprochent des poissons frais (poisson pas trop sec, conservant sa graisse, charnu). Dans les
rgions du sud-est (Tamba, Kdougou...) o la consommation de produits schs relve d'une
vieille habitude, les critres d'apprciation du produit ne sont pas les mmes et les
consommateurs sattachent plutt ltat de fracheur, lapparence immdiate du keccax
(poisson non dtrior par de trop longs stockages ou le transport, sec sans seffriter, bien sal,
uniformment dor...).
Autre diffrence, Dakar et dans la grande majorit des zones urbaines, le keccax le plus
apprci est celui qui est brais au sol car il aurait plus de got. Par contre, le keccax bouilli est
presque systmatiquement rejet par tous les consommateurs dakarois et constitue le produit
privilgi de quelques consommateurs originaires de la rgion de Saint-Louis et ses environs.
Le keccax au four, enfin, est un produit relativement nouveau sur le march mais il connat un
vif succs, surtout dans toutes les zones loignes des sites de pche : en effet, il ne s'carte pas
des habitudes alimentaires, et surtout il est toujours disponible sur le march (puisque produit
en trs grandes quantits avec ce procd), mme en hivernage (priode qui limitait la
production de poisson brais au sol).
Ces attentes diffrencies dfinissent des segments de march spcifiques pour les
commerants qui, leur tour, sadresseront aux transformateurs correspondants. Ainsi, par
exemple, les grossistes qui travaillent sur les marchs du sud-est prfrent s'orienter vers les
transformateurs spcialistes du braisage au four, lesquels offrent des produits bien secs et bien
sals se conservant trs longtemps.
Les transformateurs, leur tour, sorganisent, innovent et se positionnent pour ces divers
segments de march possibles.
75
76
pour dautres produits, le soumbala35 par exemple, mais il mobilise des critres qui font
finalement rfrence un systme de production bien localis.
Malgr la diversit des techniques de fabrication, chaque produit parvient se positionner sur
un segment de march et, par consquent, toute dmarche duniformisation des systmes de
production (utilisation du four dans tous les sites) pourrait aller l'encontre des attentes des
consommateurs.
35. Graine de nr fermente, utilise comme ingrdient dans les plats. Ce produit est appel netetu chez les Wolofs du Sngal.
Dans certains pays comme le Burkina, le consommateur fait plutt rfrence au territoire d'origine du produit (soumbala bobo,
soumbala senoufo...).
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Conclusion
La transformation du poisson en keccax au Sngal, en particulier sur les sites de Mbour et Joal,
est marque par quarante ans d'volution rapide : d'une conomie domestique essentiellement
fminine et saisonnire, on est pass une conomie marchande annuelle et de plus en plus
masculine ; d'une filire artisanale construite par les liens de parent autour du pcheur et de
son pouse, on a volu vers une filire intgre sur l'aval , de plus en plus marque par des
relations clientlistes autour de commandes garantissant des revenus et un coulement
rguliers des stocks.
Il y a ainsi eu volution rapide non seulement des systmes techniques de transformation, qui
sont passs de la maison des espaces excentrs, spcialiss, amnags, mais aussi du mtier
et du statut des transformatrices : d'pouses de pcheurs pluriactives et polyvalentes dans la
transformation, elles sont devenues soit des chefs d'entreprise fminins spcialiss (ayant eu
leur heure de gloire dans les annes 1970-1990), innovant sur des outils stratgiques (claies de
schage) par essais-erreurs et dialogue, soit de la main-d'uvre qualifie mais sans capital
suffisant pour faire face aux cots imposs notamment par les nouveaux sites, au service de
chefs d'entreprise masculins dont la caractristique est d'avoir su drainer rapidement du
capital.
La fabrication du keccax s'appuie sur des techniques et un savoir toujours innovants, pour une
activit conomique elle aussi volutive : en trois gnrations, les claies se modifient, l'activit
de saison sche devient une activit annuelle (vers 1965) plein temps, entranant une
saturation rapide des espaces domestiques puis des plages, ainsi que la cration demplois
masculins par des femmes devenues de vritables chefs d'entreprise, offrant aux hommes un
apprentissage, la possibilit d'accumuler du capital puis de s'installer dans une concurrence
relativement matrise.
Le schage et le stockage deviennent pour les femmes des oprations stratgiques, de vritables
enjeux conomiques, ds lors que la production de keccax augmente face une demande
croissante. La rentabilit de l'activit est vidente si on matrise ces deux oprations. Mais la
progression de l'immigration guinenne et burkinab dans les tches rattaches la pche et
la transformation a aussi facilit le dploiement des fours de fumage pour des produits
destination de ces pays d'origine.
Si on ne peut connatre l'volution de la consommation de keccax au cours de ces vingt
dernires annes, on sait toutefois que la demande a augment avec la dvaluation de 1994,
dans le pays et l'extrieur de ses frontires. On assiste ainsi une multiplication des
grossistes, qui passent commande notamment aux hommes effectuant la transformation sur four
(Joal). Avec cette technique, les poissons sont en effet plus secs, plus sals et produits en
quantits plus grandes.
L'accroissement de la demande en keccax se diversifie aussi et diffrents segments de march
s'affirment : par exemple, certains consommateurs (urbains, Lbous) restent attachs un
keccax traditionnel artisanal, brais au sol , dor et suppos venir de Mbour ; l'inverse,
des consommateurs nouveaux, moins exigeants, moins connaisseurs , s'approvisionnent
chez tous les commerants venus de Joal ou de Mbour. Ils acceptent un poisson moins dor,
plus sec et plus sal. Enfin, la consommation augmente en milieu rural, mais les
consommateurs restent peu exigeants.
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Les dbouchs se multiplient donc pour les poissons de Joal dont le prix au kilo est gal ou
infrieur celui du poisson brais. Le nombre d'hommes travaillant leur compte ou pour un
tiers, sur des fours, s'accrot : ces nouveaux acteurs s'inscrivent dans une logique de production
massive de keccax au four, la fois pour le march national (rural) et international. Les
femmes, de leur ct, se maintiennent dans une logique de production limite, pour des
marchs plus spcifiques : sur la Petite Cte et en zone urbaine, les consommateurs prfrent
encore s'adresser des dtaillants de keccax plutt qu'aux grossistes pour un produit qui soit le
plus frais et le moins sec possible aprs un temps de stockage limit. La diffrenciation des
activits et des outils entre hommes et femmes semble s'affirmer pour des segments de march
diffrents.
Nous aurions pu arrter nos analyses et conclusions ce scnario, en mettant simplement en
garde les femmes contre une dpossession de leur mtier et les consommateurs contre une
banalisation ou une dqualification de leur keccax, par exemple. Mais les vnements locaux
en ont dcid autrement : le projet de dplacement du site de Mbour, devenu lgendaire
force de n'tre qu'une rumeur, sest concrtis en 1999-2000, nous incitant alors ractualiser
nos enqutes pour identifier de nouveaux enjeux, mcanismes et points de vue. Ce retour au
terrain n'a pas t inutile ; il nous a permis de prciser les articulations effectives ou possibles
entre sites, entre techniques, entre marchs, entre acteurs de la transformation, puis d'identifier
des perspectives d'action directement rattaches aux constats et discours locaux sur le
changement en cours.
Mais rappelons d'abord les grandes lignes de ce bouleversement rcent.
A Mbour, les fours ne se sont pas dploys par manque de place, disent les uns, du fait d'une
protection du site par les femmes qui l'ont amnag, organis, et qui le dominent, disent les
autres. La saturation progressive mais rapide de l'espace gne certaines femmes pour produire
et stocker plus de keccax et rpondre ainsi la demande croissante du march local.
Paralllement, le dveloppement du mareyage et de l'exportation, qui font intervenir d'autres
acteurs (socits prives nationales ou trangres, mairie, main-d'uvre masculine
contractuelle), instaure une concurrence, sur le site mme, pour accder avant les femmes et
leurs propres rseaux d'approvisionnement aux espces lucratives (poulpes, espces
plagiques).
L'accroissement des exportations vers l'Europe agit aussi pour amliorer les conditions
d'hygine. Les Europens refusent ainsi de s'approvisionner Mbour tant que le site ne sera pas
amnag ; en revanche, le quai de Joal, amnag bien avant, attire tous les exportateurs. Cette
pression s'est traduite par un financement europen du ramnagement du site de Mbour.
L'Etat a pris en charge le projet et fait dmnager les femmes, non sans rsistances, puis
construire un nouveau quai de dbarquement. Un nouveau site a t attribu aux
dguerpies , il est loign (pour que la ville ne le rejoigne pas trop vite) en limite
administrative de Mbour. Les femmes ne sont pas indemnises et sont obliges de
recommencer zro . Les abandons de l'activit de transformation sont alors nombreux, dus
au manque de capital pour rinvestir dans l'quipement (les claies notamment), mais aussi du
fait des nouveaux cots de transaction de l'activit : transport du poisson, de la main-d'uvre
et de la nourriture.
Les femmes qui restent dans l'activit, sur le nouveau site, ont de la place mais aucune garantie
que les commerants viendront jusqu' elles. L'activit fminine de transformation est donc en
perte de vitesse, accentue par la pression politique et conomique.
On peut, cependant, faire l'hypothse que cette activit fminine ne disparatra pas dans les
prochaines annes : elle rpond un segment de march stable et, si l'information des
consommateurs est bien mene, ces derniers pourraient avoir la garantie que ce site produit
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non seulement le type de keccax qu'ils recherchent mais aussi quil est de meilleure qualit,
l'hygine du nouveau site tant vidente (mme pour les transformatrices).
Plusieurs perspectives d'action peuvent donc tre envisages :
travailler auprs des femmes pour amliorer encore la qualit et l'hygine de leurs produits ;
appuyer les femmes pour obtenir des crdits de fonds de roulement afin de matriser les cots
initiaux de rinstallation ;
soutenir les femmes pour trouver avec elles, ou consolider, des circuits de commercialisation,
pour contractualiser leurs relations avec les commerants et leur garantir un produit de qualit
rgulire (appui technique et financier pour un approvisionnement en poisson et une
augmentation du nombre de claies) ;
informer les consommateurs sur le keccax du nouveau site et promouvoir la reconnaissance
de ce produit sur le march diversifi du keccax.
Cette information est ncessaire si on ne veut pas voir les consommateurs se soumettre un
march qui tend uniformiser les produits, ne disposant encore d'aucune instance de prise de
parole ou de dfense leur permettant d'exiger une qualit ou un type de produit. La prise en
charge de leur information par des institutions locales comptentes en la matire permettrait,
au moins dans un premier temps, de promouvoir le keccax traditionnel, de le maintenir sur le
march et, travers ces deux axes, de lgitimer (renforcer) la production spcifique des femmes
de Mbour et de Joal spcialises en keccax brais
De fait, il nous semble que le lien l'origine du keccax (espce et territoire), malgr la diversit
des produits fabriqus et offerts, est un lment structurant les transactions entre, d'une part, les
producteurs et les commerants et, d'autre part, les consommateurs et leurs fournisseurs.
Les critres qui permettent de le qualifier sont de deux ordres :
les critres attachs la matire premire, recherchs par les transformatrices, savoir la
sardinelle ronde, trs frache, voire vivante ; ces critres sont inexistants chez les hommes qui
ne cherchent que l'espce, la sardinelle, quel que soit son tat (labsence de critre du ct des
hommes est d'ailleurs dnonce par les femmes) ;
les critres attachs au produit fini, exigs par les commerants cette fois ; ils concernent le
prix, le poids, le taux de dshydratation et de sel, enfin la couleur.
L'valuation et la hirarchisation de ces critres changent selon la catgorie de commerants et
la destination (segments de march viss), selon quil sagit de commerce ctier (prix, humidit,
couleur brun dor, sel invisible, poids) ou de commerce rgional, rural et hors frontires (prix,
sec, bien sal, poids, couleur).
Or, ces critres, on l'a vu, correspondent des modes de cuisson, de schage (essentiellement),
au dosage et la frquence du salage, ainsi qu' des composantes climatiques et la dure de
stockage. Ils peuvent tre parfaitement matriss par des spcialistes de la fabrication de keccax.
Du fait des spcificits fminines et masculines actuelles, lies non seulement des savoirs
diffrents mais aussi et, surtout, des techniques et stratgies commerciales diffrentes, ces
critres imposent une relle diffrenciation du produit que reprent les consommateurs et
qu'noncent les acteurs concerns :
les femmes ont un poisson gras, peu cuit, peu sal, dor (lments positifs) qui se conserve
peu ; il est donc rapidement sujet la dtrioration (microbienne ou structurelle s'il a t
stock trop longtemps et/ou si on y rajoute trop de sel ; lments ngatifs) ;
les hommes ont un poisson plus sec, plus cuit, plus sal, de couleur ple mais homogne qui
se conserve longtemps (lments positifs) mais qui s'effrite plus vite et est sujet des
dtriorations microbiennes et structurelles (trop sec, trop long temps de conservation ;
lments ngatifs).
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82
Un troisime lien se tisse ces dernires annes, au gr des transactions commerciales, entre
transformateurs et commerants : c'est un lien de nature marchande, qui se construit chez les
hommes dont les contrats se substituent au march libre et risqu du keccax. En
contractualisant leurs activits, en fonctionnant la commande , ils garantissent des
approvisionnements rguliers et homognes aux commerants qui, de leur ct, ont intrt
renforcer, rgulariser, maintenir leurs liens avec ces apports locaux dont ils connaissent les
caractristiques et les fournisseurs. De plus en plus de transformatrices, notamment sur le
nouveau site, voient dsormais dans ce type de transactions une solution possible pour la
scurisation ou le dveloppement de leur activit : la fidlisation des commerants leurs
produits spcifiques, prcisment lis au territoire, pourrait s'appuyer dsormais la fois sur
une rputation de qualit et sur des formes contractuelles d'change.
Enfin, au-del de ces relations entre acteurs de la transformation, le lien avec le territoire,
l'origine, apparat aussi comme une vidence pour le consommateur : l'apparence et la texture
sont, en effet, des signes de reconnaissance infaillibles pour les consommateurs qui savent
distinguer le keccax de Mbour du keccax de Joal (au four).
La crise actuelle vcue par les femmes de Mbour, qui rvle la fragilit de leur mtier, pourrait
bien trouver une issue si les rles du territoire et de leur savoir-faire dans les transactions et sur
le march taient soutenus, revaloriss, travers des formes institutionnalises
d'approvisionnement et d'change. La rapidit des nouvelles installations, la diversification des
activits sur le nouveau site, rendue possible par l'espace disponible et l'arrive de nouveaux
acteurs de la commercialisation (socits prives, intermdiaires), la possibilit donne aux
femmes de ne plus se spcialiser dans le keccax mais de produire diffrents types de produits
transforms (notamment grce au matriel permanent prsent sur le site et aux Gie qui
investissent dans diffrents types d'outils de transformation), tout laisse penser qu'on assiste
des formes de reconversion professionnelle et, dans le mme temps, un renforcement des
mtiers de la transformation chez les femmes, passant par une institutionnalisation et une
reconnaissance largement transfrontalire de leurs comptences, de leurs capacits
d'adaptation et de leurs produits. L'avenir du keccax se construit peut-tre dans les espaces
ouverts la fois par la diversification des marchs (pour le keccax et pour d'autres produits
transforms), par la multiplication des acteurs lgitimes en matire d'exigences sur la qualit et
par la prolifration des institutions d'appui la valorisation des pches au Sngal.
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85
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Glossaire
Araw (lire arao ) : produit issu du roulage de la farine humidifie puis tamise en grains de
diffrentes tailles (petit, moyen et gros araw).
Been cin (lire ben tin ) : littralement une marmite , terme utilis pour dsigner les plats
base de riz o les ingrdients sont cuits successivement dans la mme marmite (par opposition
aux plats aari cin ).
Broxe : plat guinen prpar avec des feuilles de patate douce, de l'huile de palme et du kong
fum.
Ceeb (lire thieb ) : riz.
Ceebu jn (lire tibou dien ) : littralement riz au poisson , plat national sngalais base
de riz et de poisson.
Ceebu keccax : prpar de la mme manire que le ceebu jn, mais le poisson frais est
remplac par du poisson fum (keccax).
Ceebu yaap : riz la viande prpar avec des lgumes, de l'huile, avec ou sans concentr de
tomate.
Ceebu weex : riz au poisson ou la viande sans concentr de tomate.
Cere (lire tir ) : couscous de mil appel cere en wolof, produit issu du roulage de la farine
humidifie en grains de trs petite taille ou plat utilisant ce produit.
Cere basse (lire thir bass ) : couscous avec une sauce contenant de la pte darachide, de
la tomate, du nib, des lgumes, du poisson fum ou de la viande.
Cere baase salte : couscous accompagn d'une sauce de poulet ou de viande, avec une
importante quantit de concentr de tomate, d'huile, de lgumes et de tubercules ; le baase
salte est considr comme la sauce la plus riche qui accompagne le couscous.
Cere keccax (lire tir ktiakh ) : couscous au poisson fum.
Cere mbuum : couscous accompagn d'une sauce paisse base de feuilles de nbeday, de
chou ou de nib, de poisson fum et frais, doignon et de poudre darachide.
Cere siim : plat de couscous le plus simple avec une sauce base de poisson frais, de
poisson fum ou de viande, prpare avec de lhuile darachide, des lgumes et du concentr
de tomate.
Cere yapp : couscous la viande.
Daxin (lire dakhine ) : plat proche du mbaxal mais contenant de la pte ou de la poudre
darachide, du nib (haricot local).
Diw tiir : huile de palme.
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Domoda : sauce un peu paisse (avec de la farine de bl) base de concentr de tomate,
dhuile darachide et de lgumes, servie avec du riz blanc.
Fonde (lire fond ) : bouillie base de granules (araw) plus consistante que le rouy ;
accompagne de lait caill ou de citron, elle est plutt rserve au repas du soir et au petit
djeuner.
Geej (lire gdj ) : poisson ferment sch.
Jn (lire dieune ) : poisson.
Keccax (lire ktiakh) : poisson fum, sal et sch.
Kong fum : poisson fum et sch.
Laax : bouillie base de granules (araw) ou de sankhal, plus consistante que le fond.
Compacte et homogne, elle peut tre consomme le soir.
Laaxu caxaan (lire lakhou tiakhan ) : sankhal avec une sauce de lgumes, tamarin, bissap,
poisson sec et fum, arachide pile et poisson frais ou viande.
Mafe (lire maf ) : sauce paisse base de pte darachide, de concentr de tomate et de
lgumes (carotte, chou), servie avec du riz blanc.
Mbaxal : riz daspect pteux, prpar avec un peu dhuile, des lgumes, du poisson fum ou de
la viande.
aari cin : littralement deux marmites , terme utilis pour dsigner les plats base de riz
blanc et de sauce (cuits sparment dans deux marmites) par opposition been cin .
Ndambe : prpar avec du haricot local (nib), du concentr de tomate, des oignons et des
pices, il peut tre accompagn aussi de viande et ressemble au cassoulet franais.
Nttou : graines de nr (Parkia biglobosa) cuites et fermentes, utilises comme condiment.
Ngurban : ou gar, plat base de sankhal, proche du daxin mais le riz est remplac par le
sankhal.
Niakatang : riz blanc sans sauce.
Nib : lgumineuse (haricot) souvent associe dans les programmes de dveloppement aux
crales locales.
Rouy : bouillie liquide prpare avec de la farine dlaye dans de leau puis sucre, avec ou
sans lait caill ou lait concentr, plutt rserve aux enfants, aux femmes allaitantes, aux
malades.
Sali : poisson fortement sal et sch.
Suluxu (lire souloukhou ) : sauce similaire au maf avec en plus du gombo, donnant un
aspect plus gluant, toujours prpare avec du poisson et servie avec du riz blanc.
Supukanj : sauce base de gombo (gluante), dhuile de palme et de quelques lgumes (piment,
aubergine amre) et des tubercules (manioc, patate douce, pomme de terre), servie avec du riz
blanc.
Tambajang : poisson ferment sal et sch.
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Tangana : lieu de restauration dans la rue (local amnag ou petite table et bancs sur les
trottoirs) proposant le matin du pain et du caf au lait et le soir des brochettes, des sandwichs,
des soupes
Thiou : sauce base doignons, de concentr de tomate, prpare avec de lhuile darachide ou
de palme (thiou tir), servie avec du riz blanc.
Yaap : viande.
Yaboy : sardinelles.
Yaboy mrg : grosses sardinelles, produit de choix pour la fabrication du keccax.
Yassa : sauce acidule (citron) prpare avec beaucoup doignons, du poisson ou de la viande,
servie avec du riz blanc.
Yeet : mollusque ferment, sch.
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