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"Modernisme et Savoir Ethnographique Africain"

Le document décrit un roman ethnologique qui représente la société Bassa au Cameroun. Il détaille les éléments de la famille, du village et du cadre naturel dépeints dans le roman pour mieux comprendre la culture Bassa.

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"Modernisme et Savoir Ethnographique Africain"

Le document décrit un roman ethnologique qui représente la société Bassa au Cameroun. Il détaille les éléments de la famille, du village et du cadre naturel dépeints dans le roman pour mieux comprendre la culture Bassa.

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DE LA FICTION AU SAVOIR

ETHNOGRAPHIQUE SUR LAFRIQUE NOIRE A


TRAVERS KELLAM, FILS DAFRIQUE DE
NKINDENGVE NDJOK
Lintrusion du modernisme occidental dans le quotidien des
peuples de lAfrique noire reprsente dans les romans franais de la
deuxime moiti du XXe sicle ne sest pas seulement traduite par
une domination militaire, administrative et conomique des socits
concernes. Elle a t aussi une aventure intellectuelle dans la mesure
o le dominateur a tent de connatre dans leur altrit les peuples
quil soumettait sa loi par le christianisme, lcole et la technique,
pour mieux les administrer et, ventuellement, les faire changer en vue
dun dveloppement, dit-on, durable. A la violence physique
dexpansion coloniale dantan est venue se succder une violence
spirituelle .
Ceux qui avaient combattu et ceux qui staient rendus, ceux qui
avaient compos et ceux qui staient obstins se retrouvrent le
jour venu, recenss, rpartis, classs, tiquets, conscrits,
administrs (KANE 1961 : 60)

On en voit lenjeu : il sagissait de penser lautre, le Noir,


travers ce qui tait cens le diffrencier de lhomme occidental, de le
situer positivement dans le champ du savoir voire de limaginaire et
de vrifier les thses de Gobineau en se posant la question comme
Delafosse : les ngres africains forment-ils une race
intellectuellement infrieure aux autres races humaines ?
(DELAFOSSE 1922 : 15)
Cette tentative de reprsentation de lAutre apparat en
particulier de faon significative dans certains romans ethnologiques,
tel Kellam, fils dAfrique de Kindengve Ndjok. Cest un titre
solidement fond sur la tradition Bassa du Cameroun qui peut tre
considr juste titre aujourdhui comme le strotype des catgories
fondamentales de lentendement occidental un moment de son
histoire, en raison notamment de lattrait que ce roman exera sur les

esprits laube des indpendances africaines. La mthode de J.M


Carret1 alias Kindengve Ndjok, cest le dsir de voir et lapptit de
comprendre lautre sans le fardeau des prjugs et des paresses du
cur et de lintelligence. Cest une manire de rendre compte du
regard de lautre, de la rencontre historique entre lAfrique et la
France.
Exhumer de prime abord de ce roman ce savoir
ethnographique qui pouse le contour de lhistoire de lextrieur
intressera notre analyse. Ce qui va nous tre dit de la socit bassa
nous proccupera ; et puis nous lopposerons la civilisation impose
pour permettre de positionner lauteur par rapport aux courants dide
de lheure lexemple de la dnonciation des effets dshumanisants,
la fois physiques et psychiques, de la colonisation.
Pour cette analyse, nous ignorons des lments exotiques
relevant de la mimsis. Il sagira des lments ethnologiques, voire
folkloriques, donc trop loin de grandes idologies. Souvenons-nous
que folklore remonte deux termes anglais folk = peuple et
lore science, ainsi folklore signifie tymologiquement science du
peuple . On admettra donc que ces lments folkloriques sont dune
grande importance parce que justement leur tude permet daccder
lme du peuple quon veut coloniser ou quon veut prendre pour
partenaire dans les changes conomiques. Ce qui justifie chez
quelques crivains franais dAfrique noire cette curiosit relle
sintresser lAfrique profonde avec le roman ethnologique. Il y en a
eu plusieurs sortes : lun superficiel o lethnologie sert lexotisme,
lautre qui est la mise en uvre romanesque de connaissances,
approfondies de la vie africaine. Nous pensons que Kellam et
quelques autres crits cits appartiennent cette deuxime catgorie.
Dans notre approche, nous partirons de ltude du cadre, nous
1

Jean Marie Carret, Breton et Franais, prtre de la congrgation du Saintesprit, missionnaire au Cameroun de 1932 sa mort survenue le 26 fvrier 1960, fut
cur de Kribi au bord de lAtlantique. Entommologiste reconnu par le Musun de
Paris, correspondant de plusieurs revues (marchs coloniaux, Revue des deux
mondes) et crivain (Kllam fils dAfrique, roman ethnologique), ctait un
voyageur infatigable (il a parcouru tout le Cameroun), un homme politique efficace
(il finit adjoint au maire de sa ville et serait dput du dpartement de lOcan sil
ntait pas religieux). il trouve encore le temps de tenir un journal indit dont plus
de soixante cahiers sont conservs aujourdhui dans les archives des pres du SaintEsprit, 30, Rue lHomond Paris. Son cahier-journal de paroisse est demeur
Kribi

86

analyserons celui naturel, puis celui spirituel avant de nous attaquer


lorganisation sociale.
1 Le cadre naturel
En effet on a, pars dans Kellam, fils dAfrique des
comportements sociaux de lhomme qui permettent de reconstituer la
tradition bassa voire ngro-africaine. On peut les dceler travers le
cadre du pays bassa dans son double aspect naturel et spirituel. Ce
fond naturel et vcu qui fixe les ides empche limagination et
lesprit de trop dcoller de la ralit africaine. Pour mieux
apprhender cette uvre btie sur les coutumes et les croyances voire
les mentalits, il est impratif que lethno critique dcouvre laspect
permanent de ce cadre, savoir la vie quotidienne du Bassa du
Cameroun : les modes de vie, les mariages, la dot, les naissances, les
dcs, les enterrements, la polygamie, le pouvoir de clan, la vie
communautaire, les rcoltes, la solidarit, les croyances,
les
crmonies religieuses initiatiques, le ftichisme, les gnies
protecteurs, la vie du totem, l'invention des sorciers, les divers objets,
ustensiles de la vie courante, des crmonies, de chasse, de pche, de
la culture, etc.
On peut lire Kellam comme un document dpoque, un
document qui peint une terre de paraboles, une cit antique qui
apparat comme la seule alternative la tyrannie de la marchandise et
leffroyable pagaille des civilisations modernes. Cela peut se voir au
niveau de la famille.
- La famille :
Le roman de Kindengve Ndjok a pour point de dpart la famille :
Le pre, la mre et les enfants, les oncles, les grands-parents, les
arrires petits-enfants, les copouses. Kellam est n de la quatrime
pouse de Ngan, fils de Koklum, lui-mme fils de Bilon et dautres
encore (Kindengve Ndjock, 1958 : 14) Cest par la connaissance de
Kellam, ce fils venu sur le tard, que dbute Kellam, fils dAfrique.
Le livre sachve sur lhymne du protagoniste. La famille, comme
la socit, commence par lenfant. Cest le rejeton destin grandir,
prenniser ses gniteurs, maintenir la flamme de la communaut par
son travail et sa propre progniture avant de se transformer, aprs la
mort en divinit.
Dans la socit Bassa, la hirarchie fodale tyrannique nexiste
pas, mme la notion de chef de Cantons ou de village nest quune
87

rcente cration administrative. Les Kellam ne connaissent que


lautorit patriarcale.
Chaque famille tablie dans sa clairire vivait alors sans
grands rapports sociaux avec ses voisins immdiats (P 89)

La polygamie est de rgle. Le nombre denfants dune femme


nest pas limit. Ngan a pu avoir quatre enfants avec la mre de
Kellam.
La famille est tantt unie, tantt dsunie. Il est rare quelle soit
unie dans un sens favorable la culture trangre, la christianisation.
Quand elle est unie, cest presque toujours contre ltranger ou pour
livrer une guerre. En temps de guerre, un chef commun tait pour un
temps dsign (p 38)
Dsunis, les membres dune famille saffrontent. Mais leurs
palabres se rglaient par les vieux . (P 89) Dans les affrontements, les
uns dfendent la culture ancestrale, les autres les cultures trangres.
Et lcrivain, le grand complice en profite, en gnral, pour noncer
ses ides, pour poser son regard.
Ainsi soppose sa famille et leur forme de vie, Kellam revenu
de la ville pour organiser ses fianailles. Il est enclin discrditer le
prestige des anciens dans leur mnage. Les histoires de son pre ne lui
semblent plus que dun intrt relatif. Il demeure un transfuge entre
les Blancs et les membres de sa famille. Il ressent un malaise envers la
coutume. Alors intervient lcrivain Kindengve Ndjok pour
relativiser la culture africaine.
Cest encore jusqu leur forme de vie qui lui devient lourde,
linconfort de la case, la natte dure, la relative propret, leau
de boisson suspecte, la viande toujours un peu fermente, le vin
de palme granuleux et enrichi de trop de bestioles. Il lui faut
revivre terre, sans table ni chaise, manger la cuvette
commune, avec ses doigts, bien que parfois on le serve part
avec son pre. La fume envahit la case, poulets et cabris
partagent lhabitation des hommes. Aussi se prend-il
regretter lalcarit de la vie citadine, son confortable
bungalow, les soires joyeuses aux buvettes, et jusqu ses
rapports avec les Blancs.Bref, il sennuie ( p 178)

Llment tranger plus diffus, plus subtil, conscient ou non


chez lauteur nous invite linterprtation. Cest toujours le membre
de famille qui est all lcole trangre qui apporte la fausse note
88

dans la famille autrefois unie. Pour justifier la colonisation et


enraciner le christianisme dans la socit, lauteur fait volontiers de
cette dsunion un thme littraire inpuisable.
- Le village, le terroir.
Kindengve Ndjok dcrit dans les dtails les paysages o il fait
vivre ses personnages. Le village est peint avec prcision. En gnral,
les esquisses de lAfrique noire dpouille des dfauts occidentaux
sont reprsentes dans ce roman ethnologique. Kindengve Ndjok en
dcrivant le village de Kellam, met laccent sur les descriptions
idylliques des endroits retirs de la plante lexemple des forts
vierges, zones vierges de la souillure technicienne havres de beaut
et de puret protger Ce sont les dernires traces du stade primitif.
On peut le dcouvrir travers les yeux de Kellam qui a mis un temps
en ville et qui retourne chez lui au village :
Il tait de nouveau chez lui. La fort tutlaire le protgeait de
sa vote ternelle, les myriades darbres prenaient dj un
aspect familier : grand tronc dcorce rouge, contrefort gant
de celui-l, lanctre creux, asile dcureuils volants et de
roussettes, de pangolins Il est chez lui. Enfin !Singulier
attachement du Noir pour son coin de fort natale o rien
cependant ne semble devoir le retenir, o surtout le rappeler.
Les cases sont phmres, leur emplacement et celui du village
mme, change souvent. Le chez-soi se compose dautres
lments : atmosphre faite de grands arbres familiers de la
silhouette dune colline, du tournant dune piste, de ce rocher
qui penche, de laccent familier du langage et des mots en ce
pays o labsence de parler crit et le peu de relation avivent
les particularits locales et familiales. Ce sont encore les
influences du sol qui lui sont bienfaisantes : lesprit de ses
pres qui continue planer dans ces lieux. Les gnies
tutlaires des arbres et des champs, une disposition
personnelle bienveillante de la terre envers eux, de la pluie, des
orages. Il est chez lui. (p 75)

Lauteur fait de ces espaces (fort vierge) dintgration de


lhomme son environnement les lieux dun bonheur perdu par
loccidental. Cette rverie primitiviste se dploie dans cette uvre en
comparaison Paris, ville dcrite au cinquime chapitre de la
troisime partie lors du voyage de Kellam en France (pp. 228-230).
La description prcdente nous permet de toucher du doigt les
questions relatives la tradition. Kellam, fils dAfrique est avant
tout un roman de la rencontre de loccident chrtien et de lAfrique
89

noire animiste, de loccident colonisateur et de lAfrique des clans.


Mais cette rencontre se fait sur un terrain ngre : animiste,
traditionaliste.
Avec le village est prsent galement tout le terroir, refuge des
esprits, des mnes des anctres. Mais le terroir, le village ne sont rien
sans la case du pre de famille. Cest l o il reoit des htes.
Kindengve Ndjok en fait une savoureuse prsentation :
celui-ci [Ngan], athlte dj vieilli mais tonnamment robusteet
droit, jouit, comme tous les hommes de sa race, de trs longs
loisirs, rarement coups de travaux : inluctable dbroussagedes
futures plantations, quand en vient la saison, cueillette
desrgimes de palmier, et biquotidienne rcolte de sa sve, de
loin en loin la construction dune case quil fait traner Aussi
se repose-t-il quand il le veut. Et il le veut souvent. Point nest
rare de le voir presque tout le jour adoss, devant sa case, un
bien inconfortable trpied de bois, se chauffant au soleil, et tirant
de lentes et rituelles goules de son brle-gueule o grsille un
charbon.Parfois un ami vient, puis un autre, tous gens arms du
petit balai des notables, et cest autour des calebasses de mimbo le vin de palme - dinterminables, enfantins et inextricables
propos vocifrs, que ponctuent des grands coups du dja - le
petitbalai chasse-mouche, - insigne des notables. (p 15)

Lhomme assumant gnralement la fonction dpoux dans la


famille, son rle se rduit souvent sa domination vis--vis de la
femme qui a pour mission de produire en mme temps la nourriture et
les enfants. Il travaille moins et jouit densment de sa caste de notable.
Mais il veille la protection de sa famille et lducation
traditionnelle des garons dans un cadre spirituel.
2 Cadre spirituel
Kellam a pour centre dintrt dans sa premire partie, la
spiritualit en Afrique quatoriale : toute la foi dans les Dieux, les
mnes des anctres. Ces Dieux sont tantt craints, tantt honors. Les
divinits sont partout prsentes. Les hommes se plient leur volont et
leur offrent des prires et des sacrifices, leur vouent des cultes
rguliers. Ce qui explique cette mthode dducation que reoit
Kellam.
Il sadaptait la Nature. Cependant dimpratives coutumes et
croyances lencadrent, auxquelles il ne saurait chapper : culte
des anctres, petits Dieux protecteurs, divination, forces

90

occultes bienfaisantes ou nfastes. Et ces croyances informent


sa vie ; elles lintgrent au rythme dun univers que rgissent
des forces dau-del. Lesprit des morts se rincarne en les
vivants ; ainsi chacun doit-il rester fidle ses pres, en
reproduire en quelque sorte la vie Innover une forme de vie
serait sattirer les pires reprsailles des Esprits.( p 25)

Ce qui explique toutes sortes de pratique ; par exemple :


- le culte des morts.
Il faut honorer les morts, car il ne sont pas morts dit Birago Diop dans
son conte Sarzan. Dans le fil de Kellam, cette uvre plus
ethnographique que romantique dans sa premire partie, les attitudes
des hommes face la mort sont voques. Ici ; herbes et corces
interviennent abondamment et, comme partout en Afrique noire on
nadmet pas quil existe de mort naturelle. Il y a les deuils avec des
traitements particuliers infligs aux veuves ou aux jeunes garons
lorsque la mort frappe un notable. Lauteur dcrit ici certaines
attitudes des villageois lorsque le vieux Ntamak, un notable
particulirement puissant et respect a disparu. On procde dabord
limposition des stigmates aux enfants mles et on organise le
deuil :
Depuis une heure au moins sans arrt, cest la danse. Sans
perdre la cadence, des batteurs dispos se succdent et, si le
rythme faiblit dun geste imprieux le masque de panthre
infatigable ranime le vacarme qui repart furieux, dans un
fracas de train, haletant, rgulier, inexorable. Les enfants
leur tour font le cercle autour des masques. Lun derrire
lautre, se tenant aux paules, ils savancent, pitinant en
cadence, se dhanchant et chantant : OOO ! OOO !
interminablement. Un signal encore, les masques ont disparu.
Tous alors se massent devant la tombe du vieuxNtamak. Un
un, les garons sont happs, certains hurlant de terreur. (pp
29-30)

Ce thme de la mort introduit inluctablement celui de la foi dans


les ftiches.
- La foi dans les ftiches.
Il faut renforcer la protection des mnes, des esprits, des
divinits- Lhomme fait appel aux ftiches et aux gris-gris Ceux ci
ont largement influenc Kindengve Ndjok. Le ftiche se porte sur le
corps, ou est suspendu dans la case ou lentre de celle-ci Les
91

enfants aprs la naissance portent des ftiches pour se protger des


forces malfiques. Kellam nen fait pas exception :
Pour conjurer le sort, il na plus au poignet quun mince
bracelet de peau diguane. La crote de terre qui garnissait
son crne depuis sa naissance sest effrite, partis aussi, les
bourrelets, ftiches du cou. (p20)

La foi dans les ftiches est renforce par la consultation de


laraigne- ftiche qui ici prend le nom de ngambi. Cette araigne
mygale est pour la race de Kellam ce quest la tortue ou lantilope
pour dautres. Cest le ftiche protecteur tribal. Voici comment le
narrateur nous le dcrit et le situe dans le destin de Kellam :
Sur une place dure du chemin lhorrible insecte velu, noir, aux
grosses pattes, large comme la main, creuse son terrier clos le
jour dun couvercle charnire. La nuit venue laraigne part
la chasse et soigneusement nettoie les abords de son aire.
Petit cailloux, brins dherbe, dbris dinsecte, plus ou moins
loin, plus ou moins mlangs. De cette pratique naquit le
procd divinatoire. Un soir, aprs certains prolgomnes
propitiatoires, une poigne dcailles de pangolin fut jete tout
autour du terrier. Au matin la Ngambi a fait place nette, et du
rapprochement des cailles se tisse loracle. un peu la
manire des tarots, lun signifiant le consultant, lautre le
voyage, un vnement heureux, un accident, la mort, la
fortune Ctaient signe complexes seul Ndombi-Nyaga savait
interprter, et il a, pour cela exig lhonoraire dun mouton.
Or la rponse est favorable : sagesse, puissance, honneurs,
voyages, richesse stait accumuls sur longlet dcaille grise
reprsentant Kellam (pp 100-101)

Les crivains franais expriment ainsi ce qui est souvent


confus dans leur esprit, cest--dire lesprit de ltranger en Afrique
noire. Cest pour eux une manire de dire que les ftiches et la mygale
ne font pas de miracles, que ce ne sont que des forces adjuvantes
renforant le pouvoir du bras de lhomme. Aussi balaient-ils du revers
de la main la croyance la divination. Mais quest-ce ?
- La divination
Les sorciers, les devins, les charlatans, les magiciens, les
fticheurs, inspirent les crivains franais dAfrique noire leur tour.
Le Prsident Houphout Boigny dans Le Petit train de la Brousse de
92

Philippe de Baleine en parle pour justifier le suicide de son ministre de


lEducation nationale Ernest Boka.
Le monde entier put ainsi apprendre que le Dr Ernest Boka,
ancien ministre et prsident de la Cour Suprme, avait tent de
tuer le vieux en remettant sa photo un marabout pour
que celui-ci travaille dessus .(BALEINE 1982 : 207)
Pour les occidentaux tout cela peut paratre des enfantillages,
mais, en fait, cest un grand drame qui se joue en Afrique,
affirme Houphout Boigny (P : 207)

Les hommes consultent les marabouts tout particulirement et


les respectent comme des tres sacrs, ou les craignent comme des
tres mchants. Les devins, par exemple prdisent lavenir. Ils jouent
le rle tenu par les prophtes dans les religions rvles. Nous
regroupons sous le terme sorcier ceux qui, dans Kellam sont
appels fticheurs et gurisseurs . Sorciers et fticheurs ne sont
dissemblables que par une connotation lgrement plus pjorative
attribue au mot fticheurs . Les gurisseurs soignent, et de par leur
fonction ils se diffrencient du reste des sorciers. Pourtant, comme un
sorcier peut aussi tre un gurisseur, ils auront tous des caractres
communs, et ce nest quau niveau de leurs fonctions quune
distinction peut seffectuer.
Le sorcier est un notable, et certains de ses caractres sont ceux
de chef. Seulement le chef est rcupr et utilis pour encadrer la
socit coloniale telle que le Blanc lorganise, tandis que le sorcier
chappe son contrle. Il est un lment dordre. Il peut attirer la
pluie, fconder les femmes, interdire la foudre aux toits pointus des
amis, non la faveur dun ridicule paratonnerre mais grce une
corne dantilope . (Kindengve Ndjok : 32) Il matrise la maladie, par
la mdecine traditionnelle : corces contre la fivre, herbes
purgatives, celles pour soigner les plaies ou les maux de poitrine,
traitement des morsures de serpents, le strophantus, poison des
flchettes de chasse, et son contre-poison, toutes les mille plantes
ftiches et leurs formules sotriques ( P .32)
Il peut mme chasser les revenants. Ndombi-Nyaga est
convoqu par le chef Bonnog parce qu lenterrement du vieux
Bineng, on ne lui avait pas donn assez dhonneur et son ombre
rancuneuse, inapaise ne pouvait descendre au pays des esprits.
Ndombi-Nyaga raconte que :
93

Le Nkuki du dfunt lui tait apparu, cheminant prs de lui


comme une moiti dhomme vaporeuse, demi-visage et corps
coup comme un couteau. Bien vite il avait mis les deux mains
sur ses yeux ferms : sil avait vu le corps entier, il mourait !
(P : 32)

Un clbre sorcier fut appel. Laraigne-ftiche fut consulte.


Des poulets sont gorgs, puis un bouc.
Ce rite accompli, femmes et enfants chasss, deux fossoyeurs
dblaient rapidement la tombe jusquau cadavre quasimomifi. Cest peine si des lambeaux de chair adhrent
encore au crne grimaant. Un plat de nourriture est apport,
une calebasse de vin de palme. Aprs avoir got une bouche,
bu une gorge, le fticheur crache entre les dents du mort
quune lame de coupe-coupe carte avec peine quelque
parcelle de nourriture, un filet de vin de palme, puis
dmoniaque, surgit de la fosse en hurlant. La terre est
prcipitamment rejete, tasse, recouverte de grosses pierres,
et la calebasse fiche au sol par le goulot. Le grand ftiche est
achev. (PP : 44-45)

Satisfaisante dsormais, lombre du dfunt se laissera glisser


au monde imprcis et dolent des Minkukis, oubliant le pass, et
laissant en paix le monde des vivants. De pre en fils, les sorciers
nont quune ide : combattre linconnu, prserver leurs semblables de
tous les maux qui pour eux nont jamais dorigine matrielle mais
spirituelle.
- La magie et la sorcellerie
Les pratiques magiques et les histoires de sorciers ne peuvent
laisser indiffrents certains crivains franais dAfrique noire. Ils les
exploitent aussi des fins littraires. Eric de Rosny dans Les yeux de
ma chvre rvle quon devient sorcier par le transfert de pouvoir.
Cest ainsi quil veut se faire ouvrir les yeux chez les Nganga, un
peuple ctier de Douala (Cameroun) pour traiter les malades.
Magie et sorcellerie relvent du mme mode de pense et
obissent la mme lgislation, aux mmes principes. La sorcellerie
vise la domination de la nature, la protection contre les ennemis et la
nuisance ceux-ci. La magie recourt des moyens sans commune
mesure avec des effets escompts, par exemple des formules
incantatoires, pour faire pleuvoir ou des signes cabalistiques, pour
invoquer les esprits. La magie est neutre ; elle peut se mettre au
94

service de la religion ou du bien, ou au contraire celui de la


sorcellerie ou du mal.
Magicien et sorcier se distinguent sous langle de la matrise
des forces occultes. Alors que le magicien est un matre, un savant qui
possde et oriente ces forces occultes, le sorcier est parfois emport
par des puissances quil a lui-mme dchanes. Les vritables
magiciens habitent les grandes villes alors que le sorcier cest le
magicien du village. Les charlatans, les magiciens, les gurisseurs, les
fticheurs qui se dploient dans Kellam, fils dAfrique nhabitant
que la brousse, la zone forestire, sont tous des sorciers. Face au
dveloppement loccident, ils constituent des lments incompris.
Dans Cameroun Tribune n 3889, Joseph Dong Aroga dclare :
Le retard de lAfrique noire a pour cause entre autres la
mentalit magique qui se manifeste principalement par la
sorcellerie. Celle-ci sera par consquent un obstacle
leffort de dveloppement que ces pays entreprennent

Les sorciers de Kellam comme les devins ont pour rle


dexpliquer la vie aux hommes, et de trouver des solutions leurs
problmes parfois travers les sacrifices.
-Les sacrifices.
Chez les Bassa, comme dailleurs chez tous les hommes, les
lments naturels les plus indispensables comme le feu, lair et leau
peuvent se rvler dangereux pour la vie. Par exemple leau peut
manquer ; les pluies peuvent cesser de tomber aprs exploitation
abusive des forts, tomber en avance ou en retard par rapport la
saison ; elles peuvent tomber trop abondamment. Labondance ou le
dfaut, lavance ou le retard des pluies sur les semailles ou les rcoltes
paralysent la vie des Bassa. Ce qui explique labondance des prires
adresses aux dieux pour quils rendent la nature favorable aux
hommes.
Il peut plutt arriver que ce soit lesprit des anctres qui
perturbe le droulement normal de la vie des vivants. Les vieillards
prennent leurs responsabilits. Les Esprits de nos anciens sirritent
contre nous. A nous les vieux, le commandement et la gloire . (P :
41)
Tout ceci explique aussi les sacrifices, nombreux et frquents
que Kindengve Ndjok dcrit avec dlice. Il faut gorger poulet et
95

bouc. Il faut galement placer le peuple ouvertement sous la


protection du grand anctre de la race (P : 26)
- Les lieux sacrs
Il faut entendre par lieux sacrs : fort, bois, montagne, plaine,
rivire, foyer, pierre, grotte. Tout crivain qui tourne son regard vers
la tradition laisse sur ses pages des notes savoureuses relatives ces
lieux sacrs que seuls les prtres du clan ou de la famille peuvent
pntrer - les lieux sacrs sont lgions dans Kellam fils dAfrique.
Au cours des crmonies des fianailles, les vivants savourent leur
joie mais ils sollicitent aussi la bndiction des divinits en entranant
le futur poux la la pierre sacre :
prenant Kellam part, le vieux paen lui fait toucher, en leurs
deux mains serres, la pierre sacre, hache des anciens
disparus, quil vient de prendre dans la trousse des ftiches du
Ng (P : 185)

Au cours de son initiation Kellam est conduit successivement


la grotte sacre la croupe solitaire du Mont sacr, Ngok Lituba, do
tait sortie toute la race (52) et au Bibum, premier emplacement du
village :
Un jour Ngan dclara :- Demain nous irons aux Bibums de
nos pres.Kellam sendormit lourd dapprhension
religieuse : les Bibums !Au sommet dsert de quelque colline
toute envahie de brousse et de fort, danciens villages ont
laiss l leur emplacement dont les (Bassa) superstitieusement
scartent (P : 34)

Le Bibum de Kellan, cest l ! Trois gnrations peine se


sont coules depuis que les hommes ont abandonn ce coin de fort,
jadis largement lague. Lancienne occupation humaine y a laiss
place aux vgtaux. Mais le lieu est rest sacr, il peut tre habit par
les totems..
- Les totems.
Les religions animistes sont essentiellement totmiques cest-dire fondes sur la croyance que la plupart des familles des classes
ont des affinits avec certains animaux dont ils descendent ou qui en
sont leurs doubles ou les protecteurs. En ralit, cette descendance est
purement symbolique. Au niveau actuel du dveloppement mental
96

des socits africaines, il est infructueux de critiquer cette croyance ;


cest pourquoi les crivains en font une matire littraire. Kindengve
Ndjok exploite le totem, lors des danses sacres, les hommes qui en
possdent mettent des symboles de ces totems. Une longue liane
porte par les membres du clan symbolise le Mboma ou serpent
python. Certains portent le masque dlphant ou de panthre. Ainsi
lors de la danse du Ng dans Kellam, le premier masque tait
lanctre mtamorphos en panthre ! Un deuxime masque alors
avait surgi : celui de llphant, lourd vtement dcorce, tte
brinquebalant une trompe et dimmenses oreilles. (P : 29)
Ce qui est extraordinaire, cest la parfaite union qui stablit
entre ltre et son totem. Les deux ont des devoirs lun envers lautre :
le totem protge lhomme, et lhomme le respecte, le vnre. Lorsque
le pacte entre lhomme et le totem est trahi, la mort sen suit. Claude
Njike Bergeret, est sans doute lun des crivains qui a exploit ce
phnomne avec le plus de bonheur. Pour expliquer la mort de la reine
mre de la chefferie Bangangt, dans la socit Bamilk voisine,
Chantal dclare :
Tu sais pourquoi elle est morte ? Il parat quun chasseur a tu
une panthre, son totem, le mme que celui de son mari.
Depuis six ans que lancien chef est mort, le totem errait sans
protection. Mais ce nest pas la faute du chasseur. Il ne savait
pas. (NJIKE BERGERET 1997 : 244)

Parfois, le totem dun homme napparat que devant la femme


aime et ne lui fait aucun mal. Cest souvent un signe daurevoir.
Quand la panthre totem du chef Bangangt a paru devant Claude
Bergeret, ce fut pour signaler sa mort prochaine. Elle en fait le rcit
dans Ma passion africaine.
Soudain, la sortie dun virage, la panthre apparut devant
mes phares. Dinstinct, je freinai. Elle allait dun pas lent et
souple, indolent presque. On aurait dit que, ne de la nuit, elle
me montrait le chemin : A quoi bon le presser, NTECHUM ?
Tu finiras bien par arriver chez toi . Je la suivis doucement,
merveille par la beaut puissante et fine du flin au pelage
dor, tachet de noirDs mon retour la chefferie, le
lendemain, je voulus communiquer au chef la sensation
magique de beaut parfaite que mavait procure lapparition
nocturne du flin.- Tu as d te tromper ! rpliqua-t-il sur un
ton sec. (P :304)

97

Une semaine plus tard, le chef est mort. Son totem savait que le
chef allait mourir et il voulait lannoncer sa femme qui tait au
dessus de la reine . Il lui tait interdit de blesser cet animal.
- Les tabous et les interdits.
Lanimisme est fait aussi de tabous et dinterdits qui
compltent la spiritualit du monde ngro-africain les interdits et les
tabous renforcent les rgles religieuses, mais rgissent aussi la bonne
marche de toute communaut. Les socits ont donc leurs interdits
dont la transgression expose toujours des sanctions. Il est par
exemple interdit un membre de la tribu de tuer un animal qui est
totem de la famille. Dans Kellam, les pouses infidles sont
exposes aux crocs vengeurs des fourmis rouges (P : 40) Et ici,
chez les Bassa, on recommande denterrer simplement, avec la mre
dfunte, lenfant trop jeune pour tre sevr (P : 40). Ce sont l des
rites, interdites et tabous anciens, trs difficiles pratiquer
aujourdhui.
Tout peut tre interdit ou tabou, y compris les parties dun gibier.
Tel est le cas du sexe du sanglier voqu dans Kellam. Il appartient
Mutamal qui a dpec lanimal.. Sa tte pouvait doffice tre la
chasse garde du patriarche sigeant au conseil de famille. Ceci nous
amne examiner lorganisation sociale prsente dans Kellam, fils
dAfrique.
3 Lorganisation sociale
Nous voudrions, dans cette partie, lucider les points de mire de
lauteur de Kellam, fils dAfrique. Il nous parat intressant de
cerner et interroger les aspects dune civilisation affronte
lenvahissement dune autre. Un tel projet, explique la fcondit de
cette uvre ethnologique comme source de rflexion pour un homme
de la fin du vingtime sicle qui aborde la socit africaine en vue
dun quelconque change, dune fructueuse coopration.
-Sagesse Bassa
Les proverbes, les contes, les devinettes, les lgendes, et les
dictons passent de plus en plus dans la littrature crite et les chansons
sont des genres qui fleurissent dans la littrature orale africaine. Ils
intressent les crivains franais dAfrique. Luvre de Kindengve
Ndjok en est sans doute la plus grande manifestation. Tous ces genres
y sont concurremment utiliss. Il apparat dans le corps de ce roman
des lgendes, des dictons, des humours et mmes des contes. Tous
98

sont lmanation de la sagesse bassa, la sagesse ngre qui, dans


certains cas, rejoint la sagesse occidentale. Certains faits proches de la
lgende et partant de linvraisemblable sont rapports. A propos de la
lgende de Ngok Lituba, il est enseign Kellam que :
Aux temps trs lointains, [Leurs] pres sortirent un jour du
profond de la terre, par la caverne situe mi-hauteur du
rocher de Ngok - lipondo la roche perce l-bs sur la
plaine, prs du pays bti. Ces hommes l, dil y a si
longtemps, ne savaient point construire de case, ni allumer de
feu, ni travailler le fer ; ils allaient nus, couchaient sur la terre
et tuaient des bufs sauvages avec des haches et des pointes de
pierre ; ctaient de fameux hommes ! (P :31)

Ce rcit populaire traditionnel dcoulant dun vnement de


type exceptionnel ayant eu lieu dans le pass sest transmis de
gnration en gnration travers les traditions orales. Elle est
inhrente au peuple Bassa et constitue leurs lments de
caractrisation.
Dans cette tribu, Mutamal le bouffon est un homme
indispensable qui matrise les chansons et mme le Mwet. Il sait tant
de chose : rite des danses, rythmes des tambours, charmes des sorts,
gurisons des morsures de serpents. Et aussi colporter les nouvelles
comme chantonner dinterminables mlopes indignes quil
accompagne de mwet, cette espce de guitare lamelles de bois.
(P : 38)
Lhumour, les proverbes et les surnoms nont pas chapp au
miroir de Kindengve Ndjok. Comme chantillon de proverbes et de
dictons, chez le bassa, la rgle dor est : ne broncher jamais un
premier appel . Cest une mthode possdant deux avantages : celui
dabord de dcouper peut-tre le questionneur, et de gagner ainsi la
paix ; ou pour le moins de rflchir la manire de rpondre. Il est
aussi un autre domaine o lesprit observateur du Bassa, son ironie
narquoise, son intuition le servent : celui des surnoms. Ils peuvent
partir des trait physiques dont la comparaison simpose avec les objets
familiers : demi - tonneau ou pleine - marmite signifie un grand
chauve, et porte sans - battant cest une bouche ouverte.
Cependant, il faut convenir dun gnie singulier dans la
stigmatisation de certains : La - chauve - souris - qui - rit - jusque dans - la - sauce, dira-t-on dun visage pliss dun perptuel rictus
dcouvrant des dents jaunes. Labcs - ne ttonne pas o sortir
99

dsignera le querelleur et la chique sattaque mme aux pieds


du seigneur dmontre limpertinent. Le suivre du serpent
vert se dira dun autre, aux ractions imprvisibles, dangereuses son
entourage, ainsi averti davoir se mfier.
En effet, cest pour fortifier leur pense, animer la tribu
commune dans les cours de justice traditionnelle que les Noirs ont
recours aux proverbes, des dictons ou des penses, des surnoms ou
des humours ; ce ne sont donc pas des ractions des crivains franais,
mais leur contribution la transcription de la littrature orale. En les
recrant ou mieux en les transcrivant daprs le fond traditionnel, ces
crivains trangers la culture ngre se forment en laissant aussi au
public la matire formation.
4 Formation de lindividu
- Linitiation :
La tradition consacre une part importante de son temps
lducation de lindividu. Celle-ci passe essentiellement par lacte
initiatique. Tout sapprend, tout a un rite auquel lhomme doit
sinitier. Linitiation se fait par tapes successives. Elle est un
ensemble dpreuves la fois physiques et morales. La circoncision
chez les Bassa ouvre la vie la socit des hommes. Cest
limposition des cicatrices de sa tribu (p.183). Ou le tatouage des
trois lzards (p.183). Pour Kellam, on lui a montr comment
grimper sur un palmier, on la galement initi diffrents jeux : les
rites de la danse du Mban, limportance de la communication par le
langage du tam-tam, vritable tlgraphie dAfrique noire.
Linitiation a aussi pour but de rendre les enfants endurants en
raison de la part importante de souffrance quelle comporte. Elle doit
amener lenfant vaincre la peur. Cest la lutte qui est trs souvent
pratique. Au cours de ce jeu, " deux combattants bondissent, muscles
tendus, les corps corps sont brefs. Le plus souvent, jambe happe,
lun des joueurs est dpch terre (P : 49)
Autrefois ces jeux forts excitaient des passions, on pariait. Des
querelles sen suivaient de village village. Des combats entranaient
des morts, les femmes du vaincu passaient au vainqueur.
Mais linitiation ne sarrte pas la seule formation des
hommes comme Kellam, elle stend aussi aux jeunes femmes. Les
jeunes filles sadonnent aux plus durs travaux : portage, binage,
sarclage de plantations, ramassage du bois, mise en poto-poto des
100

cases, confection de lhuile de palme, soins de la demeure et cuisine


(P : 180)
Les autres modes dinitiations consistent par exemples
assister aux rituels denterrement, de deuils, participer aux veilles,
tendre des pantires pour attraper des gibiers, faire la chasse.
La description de linitiation pour Kindengve Ndjok nest pas
un fait gratuit. Lauteur en profite pour rendre palpable le conflit de
culture qui dchire le monde ngre. Car il va mettre bientt Kellam
lcole missionnaire. Ce que les patriarches de la socit Bassa nont
pas connu dans leur volution.

5 Les lois sociales


La socit Bassa travers Kellam, fils dAfrique apparat
tant avec les manifestations quotidiennes quavec les normes qui
rgissent la bonne marche de toute la communaut. Nous prendrons
ici le cas des classes sociales, des mariages ; de lhospitalit et de la
solidarit et enfin des techniques.
- les classes sociales
Il nest pas une page de la premire partie du roman Kellam,
fils dAfrique qui ne fasse apparatre les diffrentes classes sociales.
Parmi les vivants, la hirarchie stablit ainsi : : les vieux, les pres,
les enfants ; mais classs par sexes, les autochtones se rpartissent en
hommes, au sommet de la hirarchie et les femmes, en bas. Les vieux
amnent le reste de la communaut vnrer inconditionnellement les
divinits. Kindengve Ndjok na pas rsist la tentation de faire vivre
les classes dge dans son roman. Cela sest fait ressentir avec la
rparation du tort caus au dfunt Bineng. Cest l quun conflit est n
entre les classes dge. Mais cest toujours les divinits qui
lemportent sur les hommes, les vieux sur les jeunes, les hommes sur
les femmes. Pour le cas, les vieux ont grimac un pas de danse auprs
du tertre du dfunt, en mlant aux louanges du mort le regret de sa
perte. Le rite termin, les femmes et les enfants sont chasss avant la
suite des crmonies.
Dans Cette Afriquel (1962) de Jean Ikelle Matiba, crivain
camerounais originaire de la rgion Bassa qui a servi de cadre
Kindengve Ndjok, lauteur explique comment sest form le pouvoir
des anciens et des vieux :

101

- Il ny a pas dans la socit de la fort, de monarque


hrditaire.
- Les patriarches, les anciens du clan ou de la tribu sont issus
des familles qui ont pris une part active dans la conqute du pays ; on
les nomme, pour cela, les sages .
- Mais on naccde la fonction de sage qu la condition
davoir une vie antrieure exemplaire ; car lancien doit incarner la
connaissance, la sagesse.
- Seuls les initis, les guerriers, les chefs de famille investis de
la confiance populaire peuvent lire le chef, cest--dire lancien.
- Llu se fait sacrer devant lassemble de la tribu, prte
serment devant le peuple (P : 56). Cette explication faite, quen est-il
du poids des vieux sur les mariages
- Les mariages.
Le roman de Kindengve Ndjok souvre sur la naissance de
Kellam et se ferme sur son mariage. Cest dire que lauteur a exploit
ce thme de mariage avec bonheur. Le mariage est un thme
inpuisable des crits imagologiques. Il occupe aussi une grande place
chez les crivains franais dAfrique noire. Il exprime fortement le
pouvoir du clan. Tous les problmes annexes sont souvent tudis
avec un sens critique aigu : la polygamie, la dot, le divorce, les
enfants, etc. Si pour lAfrique, laspect essentiel de ce thme est le
mariage forc, pour lEuropen laccent est mis sur la dot surtout sur
les abus :
Montant de la dot devenant de plus en plus excessif, remise de
fille ds lacompte substantiel vers ; puis toutes les formes
possibles descroquerie et de chantage o la femme tait
reprise au premier, vendue un second plus offrant
remboursant le premier, et cela la chane et laissant toujours
au pre ou tuteur un bnfice certain. Bien plus, lappt du
gain grandissant, et la femme restant le plus souvent toujours
docile aux siens, des mariages parfaitement accomplis devaient
se voir soudain rompus sous le chantage dun nouveau
versement complmentaire, faute de quoi le divorce
intervenait et la femme convolait nouveau, apportant une dot
plus leve (Kindengve Ndjock : 187)

Le mariage change existe aussi dans la socit africaine


mais ce nest pas la voie que Kellam a emprunte.

102

Il et pu, car la coutume en subsistait encore, procder par


un mariage change, donner lune de ses surs un fils de
Mintsa, mais linconvnient tait de briser les deux unions
quand lune delles allait mal. Une autre coutume, bien
singulire en Ndogwez, tait de ne devoir sacquitter du plus
grand complment de la dot qu la mort de lpouse, ce qui
appauvrissait dfinitivement le veuf. Mais lavantage
dobliger les maris mnager et soigner leurs
compagnes. (P : 186)

Une fois un mariage clbr dans le cadre traditionnel, la


femme devient la proprit de sa nouvelle famille dadoption. Elle na
pas aim un homme mais une famille. Elle peut tre hrite aprs la
mort de son premier mari par son successeur ou loncle de ce dernier.
Si elle refuse son nouveau matre, elle doit rembourser la dot verse.
Kindengve Ndjok a bien tudi ce phnomne dans la socit bassa :
... la mort du mari ne rend pas la femme sa libert :
transmise avec les autres biens lhritier coutumier, fils,
oncle ou frre, elle ne garde en propre quune part de ses
vtements, le fruit de la rcolte en cours du champ quelle a
cultiv. Si elle veut sa libert, cest--dire refuser de devenir la
concubine de son nouveau matre, elle doit alors rembourser la
dot verse pour elle : cela ne lui est naturellement possible
quen retrouvant un nouveau fianc remboursant la famille du
premier. (PP : 179-180)

Les femmes taient habitues cette condition. Elles ne sen


rvoltaient pas. Ctait leur lot, comme encore celui des nourritures
dfendues, des viandes rserves aux seuls hommes. Ce quon peut
retenir de ces mariages, cest que la coutume unit les familles. Les
fausses notes ne peuvent provenir que des membres de famille qui
sont alls lcole trangre ou qui ont cru au christianisme. Sinon la
coutume est un ciment qui autrefois unissait la famille.
- lhospitalit et la solidarit
Ce sont deux aspects importants des fondements de la tradition
ngro-africaine. Lhospitalit africaine par exemple montre que
lAfrique noire est contre lindividualisme qui est un aspect
fondamental de la civilisation occidentale. Dans le terroir, on ne dit
jamais moi, mais nous. Ngan en construisant sa case a prvu des
trpieds pour accueillir les trangers et des amis. Il y a toujours dans
ses rserves une quantit importante de Mimbo vin de palme pour
agrmenter les conversations. Pour exprimer lhospitalit ngro103

africaine, Kindengve Ndjok peint ici laccueil que reu en fort le


missionnaire :
On avait apport les cadeaux, le coq, les ufs traditionnels,
lanourriture des, porteurs, et dans la case troite il avait pris
son tub puis sobrement dn. Alors le meilleur moment de la
journe tait venu : dans la nuit tendue sur sa chaise
longue, les anciens groups autour de lui, devant un grand feu
flambant, il avait cout les histoires d'autrefois, rpondu aux
questions, somnol, pendant que les enfants du village
dansaient un Mban frntique, et le rveillaient en le tirant par
la manche pour le prendre tmoin. ( P : 58)

Il sagit ici aussi de lobissance aux dieux qui ordonnent


lhospitalit. Lide sous-jacente est que mme lennemi a droit
notre macabo, lorsque le hasard lamne sous notre toit. On ne lui
donne pas un journal lire pendant que la famille dne ; car dans la
sagesse populaire, personne ne meurt de faim dans une Afrique riche.
Ceci explique ce que les occidentaux appellent le parasitisme ngroafricain , en ignorant totalement le bien-fond, lesprit culturel.
En Afrique, les jeunes gens apprennent les diffrents mandres
de lhospitalit travers les contes, les proverbes, les rites dinitiation.
Ils ne ngligent pas la solidarit. Elle se manifeste dans lorganisation
du travail. La forme la plus acheve de solidarit est dans Kellam,
fils dAfrique la prparation de lhuile de palme.
Les femmes saffairent autour dimmenses marmites, apportant
du bois, de leau. Ngan, Tonye, Ndombi-Nyaga, Kellam luimme, aiguisent des coupe-coupe.Les hommes se dirigent vers
les palmiers. Non plus comme chaque matin, pour y recueillir
les calebasses o la sve de la nuit a coul, mais pour y
rcolter les rgimes mrs. (P : 58)

Le travail collectif existe toujours en Afrique noire. Il se fait


parfois au son du tam-tam ds le point du jour. Les semailles comme
les moissons se font en groupe. Mme pour dpecer un gibier, fruit de
la chasse, le clan se regroupe :
Cest un cochon, un splendide phacochre au groin verruqueux,
la lourde chine, crinire rousse, qui, moiti assomm, se
retourne, et renifle en ce trou sans issue. Kellam, fou de joie,
slance vers le village et hurle pleine voix :A log yem ! Me
ngwel ngo o ! lona ni gwe ! Eh, gens de mon village, jai pris un
cochon, venez vite ! Presque aussitt les gens accourent, la lance

104

haute, coupe-coupe en main. Lanimal est tt transperc, tu,


hiss. Bientt, un long bton pass au travers de la peau de son
dos, il se balance au trot des porteurs, et fait au village une
entre de grand style. (P : 37)

La vie des personnages dans cette rgion revt un caractre


essentiellement communautaire. Plus tard, face aux banques
occidentales, elle va opposer la " socit "- cette manire de tontine o
plusieurs compagnons mettent leur salaire en commun par priode
pour remettre lun des membres tour de rle. Comme Kindengve
Ndjok, un grand nombre dcrivains insistent sur lesprit
communautaire ngro-africain. Cest ainsi que Claude Njike Bergeret
nous offre des scnes attendrissantes de travail en quipe dans la
valle du Noun dans Ma passion africaine.
6 Les Techniques
Les techniques champtres, celle de la chasse, de la pche, du
gurisseur, les techniques des jeux, des danses, de la musique, celles
qui permettent de grimper au palmier sont un aspect de la culture des
races de la fort vierge. Elles occupent une place importante dans
Kellam, fils dAfrique.
Cest lorsque le protagoniste volue dans son milieu naturel
que nous nous fixons sur divers objets quil manipule ou quil apprend
connatre comme Emile de Jean Jacques Rousseau :
Cest dabord la case fumeuse quil apprend connatre : la
couche de bambou, les poteries, lantipathique cuvette qui est
aussi le plat commun pour la pitance, les vanneries et, tout lhaut, inaccessible, la claie vernisse de suie, cuillres en bois,
produits pour le march, mais sch et coriaces loques de
viande boucane. (P : 19)

Kellam est dsormais assez fort pour apporter sa contribution


aux travaux du village, car si les besognes sont intermittentes, elles
sont inluctables qui veut manger : Il faut planter suffisamment,
monter la garde autour des plantations, puis chasser. En labsence
quasi-totale de fusils, les armes traditionnelles assurent encore un
ravitaillement ais sur ce gibier nombreux qui hante le sous-bois :
Lacets, trbuchets, assommoirs, chasse trappes sont aussi
judicieusement tablis aux passages. (P :36)

105

Il faut chaque matin les visiter.


Voici sommairement esquiss le fondement technique de la
vie sociale ngro-africaine et particulire de la vie en fort, chez les
Bassa. La tradition, en effet, tout comme la culture ne peut se
dissocier de la vie de chaque jour. Le roman de Kindengve Ndjok
exprime lhomme Bassa tel quil est au fond de lui-mme dans la cit
antique, mme si parfois, du fait de son bond en occident ou en ville,
le Bassa ne vit pas la coutume dans la pratique : il la porte en lui.
Cest cette coutume qui va affronter les trois lments de la
civilisation occidentale savoir : la religion chrtienne, la technique
occidentale, fille de la pense discursive et lesprit cartsien.
Comme la religion chrtienne ne laisse aucune place dautres
penses religieuses, comme pour elle tout est paganisme chez le
ngro-africain, mme son trsor humain, alors les Africains nont pas
renonc entirement leur culture pour devenir chrtien. Lchec de
lvanglisation se constate dans le maintien de la polygamie en
Afrique. Claude Bergeret le dclare dans Ma passion africaine :
...la polygamie, phnomne officialis et parfaitement reconnu dans
tout le Cameroun. Pour un missionnaire chrtien aussi convaincu que
(mon pre), ctait sans doute lchec le plus cuisant de
lvanglisation (1997 : 111)
Son pre la jugeait comme une tradition indfendable de
peuples primitifs, coutume barbare o la femme avait un statut
desclave, deux mille ans aprs les paroles de Jsus-Christ.
Face lesprit cartsien, la sensibilit du ngre devant la
beaut, les mystres de la nature, est rduite la simple motion. Sa
communion avec les forces secrtes de lunivers est qualifie de
simple flair primitif. Or un Beethoven, un Goethe ou un Victor Hugo
ne sont devenus clbres que grce la fusion de la sensibilit et de
lmotion. Les Beethoven se reconnaissent dans les griots africains.
Les oracles africains ne sont pas des connaissances primitives, ne sont
pas des superstitions, bien mieux ! Et comme le dclare un personnage
de Le petit train de la brousse : ce sont les Blancs qui ont rapport
dans leurs pays nos "superstitions ridicules" et qui se couvrent de
gris-gris, de croix du Sud et de Pierre du Nord, tandis qu'ils cherchent
lire l'avenir dans les fantasmagories de Nostradamus. (BALEINE,
1982 : 62)
En un mot, le roman ethnologique de Kindengve Ndjok
prsente des hauts et des bas dune socit dAfrique quatoriale.
106

Malgr quelques observations faites par le narrateur, cernant son


nationalisme, lauthenticit africaine est magnifie et exalte face au
primat suppos accord lconomique et la prpondrance de la
technique dans la conception dveloppementale loccidental. Son
texte a atteint son plein achvement avec ses regards non de
collaboration avec le colonialisme soutenant la politique de mise en
valeur et doccidentalisation, la doctrine dassimilation fonde sur
une conception de lhomme universel et celle du dveloppement
spar et diffrenci, mais des reprsentations plaidant pour le respect
des socits indignes, des particularismes avec leurs ferments
dvolution. Sans doute, lauteur a su dire lAutre sans le trahir, en
comprenant sa culture avec des modes de pense qui ne lui
appartiennent pas.
David MBOUOPDA
Universit de Dschang, Cameroun
[email protected]
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