La
frontire
des
crits
bruts
:
pour
une
d-limitation
du
chant
de
la
folie
Pauline
Goutain
Universit
Carleton
Le
terme
crits
bruts
est
apparu
dans
la
continuit
du
concept
d
art
brut
.
Ce
terme,
d
en
1945
au
peintre
franais
Jean
Dubuffet,
visait
remettre
en
question
la
dfinition
traditionnelle
de
lart.
Tout
comme
l
art
brut
avait
t
conu
par
Dubuffet
en
tant
quart
anti-culturel
1,
les
crits
bruts
ont
t
dfinis,
une
trentaine
dannes
plus
tard,
par
opposition
1
Le
texte
de
Dubuffet
LArt
brut
prfr
aux
arts
culturels
(1949)
fait
office
de
manifeste
quant
la
dfinition
de
l
art
brut
et
positionne
clairement
ce
concept
contre
celui
de
culture
.
www.revue-analyses.org,
vol.
10,
n
2,
printemps-t
2015
la
littrature
traditionnelle.
Dans
louvrage-manifeste
Les
crits
bruts
(Thvoz,
1979),
marginalit
et
non-communication
sont
mises
en
avant
ainsi
que
lide
de
non-rudition.
La
notion
de
folie
joue
galement
un
rle
majeur
dans
la
dfinition
de
cette
catgorie.
En
effet,
ces
textes
proviennent
majoritairement
dhpitaux
psychiatriques
et
mettent
en
scne
les
dlires,
les
utopies,
les
rclamations
de
personnes
internes.
Les
enjeux
de
la
frontire
dans
les
crits
bruts
sont
multiples.
Si
le
mot
frontire
dsigne
en
premier
lieu
les
limites
dun
territoire
gographique,
il
permet
galement
de
dterminer
le
champ
dapplication
dun
concept
et
de
le
positionner
par
rapport
dautres
notions.
La
frontire
peut
tre
matrielle
ou
figure,
contribuer
lorganisation
dun
espace
concret
ou
la
structuration
de
lespace
mental.
La
notion
de
frontire
peut
aussi
tre
conue
comme
une
ligne
de
sparation
impliquant
un
rapport
de
force
ou
bien
une
interface
permettant
le
dialogue
et
lchange.
Ces
diffrents
aspects
de
la
frontire
permettent
daborder
les
crits
bruts
sous
diffrents
angles
:
des
limites
conceptuelles
de
cette
catgorie
aux
frontires
concrtes
de
ce
type
dcriture
savoir
son
contexte
de
cration
en
passant
par
la
frontire
du
support
cette
ligne
qui
dlimite
un
champ
dexpression
et
la
question
du
signe
interface
plus
ou
moins
transparente
o
raison
et
folie
se
rconcilient.
Dautre
part,
la
question
de
la
frontire
au
sein
des
crits
bruts
amne
sinterroger
plus
largement
sur
le
processus
de
reconnaissance
et
sur
le
rle
de
lcriture
en
soi,
au-del
du
champ
strict
de
la
littrature.
Tout
dabord,
dans
le
discours
avant-gardiste
associ
aux
crits
bruts
,
la
notion
de
frontire,
par
le
biais
des
mtaphores
spatiales,
semble
prendre
196
PAULINE
GOUTAIN,
La
frontire
des
crits
bruts
une
dimension
stratgique.
La
limite
dessine
entre
crits
bruts
et
littrature
tend
confrer
une
valeur
subversive
ces
textes
et
en
faire
un
outil
critique
allant
lencontre
de
la
norme
et
du
monde
de
la
culture.
La
frontire
concrte
des
crits
bruts
les
murs
de
lasile
vient,
de
plus,
remettre
en
question
le
contexte
qui
assure
lcriture
son
statut
de
littrature.
Enfin,
la
frontire
du
sens
cre
par
une
langue
affole
nous
invite
reconsidrer
lcriture
non
plus
comme
un
simple
vhicule
de
sens
mais
comme
un
acte
potique,
inventif
et
existentiel.
Ainsi,
nous
chercherons
explorer
les
diffrentes
strates
de
la
notion
de
frontire
afin
de
mettre
au
jour
les
diffrentes
perspectives
que
le
concept
d
crits
bruts
ouvre
sur
lcriture,
la
littrature,
voire
lart.
Les
crits
bruts
au
sein
de
l
art
brut
:
une
question
de
catgories?
Littrature
et
arts
visuels
:
deux
nations
trangres?
Dans
lhistoire
de
la
pense
occidentale,
le
domaine
de
lesprit
a
souvent
eu
la
part
belle
sur
celui
de
la
main
et
du
faire.
Les
arts
libraux
par
opposition
aux
arts
mcaniques
comptaient
ainsi
au
Moyen
ge
seulement
les
productions
de
la
pense,
l
ensemble
des
choses
crites
(Suberville,
1948,
p.
9)
auxquelles
on
reconnaissait
une
valeur
esthtique
et
un
contenu
rudit.
Ce
nest
qu
la
Renaissance
que
peinture,
dessin,
sculpture
et
architecture
intgrent
cette
catgorie.
Les
Beaux-
Arts
sont
ainsi
devenus
une
catgorie
relevant
de
lesthtique
au
mme
titre
que
les
Belles-Lettres.
Toutefois,
si
ces
deux
197
www.revue-analyses.org,
vol.
10,
n
2,
printemps-t
2015
disciplines
se
sont
vu
attribuer
le
privilge
de
relever
de
lintelligence
humaine
et
du
Beau,
elles
ont
t
spares
en
deux
univers
diffrents
lun
qui
a
trait
aux
mots;
lautre,
aux
formes
et
couleurs.
La
cration
des
Acadmies
(XVIIe
et
XVIIIe
sicles)
a
contribu
officialiser
cette
frontire.
En
France,
notamment,
la
fondation
de
lAcadmie
franaise,
charge
du
domaine
littraire
et
de
la
langue
franaise
(1635),
est
alle
de
pair
avec
la
cration
de
lAcadmie
royale
de
peintures
et
de
sculptures,
charge
des
Beaux-Arts
(1648).
Ces
deux
institutions
se
sont
maintenues
dans
le
temps
et
rgissent
toujours
la
distinction
faite
entre
langages
crit
et
pictural.
En
dehors
de
cette
limite
institutionnelle,
la
ligne
dissociant
la
production
littraire
et
les
arts
visuels
renvoie
galement
une
ralit
conceptuelle
:
une
certaine
reprsentation
du
monde
drivant
directement
de
la
hirarchisation
des
sens
et
de
lopposition
entre
corps
et
esprit.
Si
la
littrature
a
voir
avec
le
domaine
des
ides
le
champ
immatriel
de
la
pense
,
les
beaux-arts
sattachent
pour
leur
part
au
monde
des
objets,
la
ralit
concrte.
Dun
ct,
les
inscriptions
ne
sont
quun
support
matriel
subalterne
au
dveloppement
de
lesprit;
de
lautre,
cest
la
matire
pigments
mlangs
lhuile,
marbre,
bois,
etc.
qui
priment
sur
les
ides.
Les
formes
et
les
couleurs
en
appellent
au
toucher
et
la
vue
bien
moins
qu
lintellect
alors
que
lcriture,
elle,
requiert
un
effort
dintellectualisation
se
passant
de
toute
sensorialit.
Cette
vision
idal
sparant
la
littrature
et
les
arts
plastiques
en
deux
nations
trangres
a
longtemps
perdur
jusqu
ce
que
les
recherches
modernistes
des
XIXe
et
XXe
sicles
viennent
questionner
larbitraire
de
cette
frontire.
198
PAULINE
GOUTAIN,
La
frontire
des
crits
bruts
Toutefois,
malgr
les
recherches
formelles
des
crivains
et
les
expriences
potiques
des
peintres,
ceux-ci
restent
tributaires
des
systmes
tablis
de
diffusion.
Ainsi,
si
littrature
et
art
en
tant
que
formes
dexpression
spcifiques
ont
ouvert
leur
frontire
lune
lautre,
elles
ne
se
sont
jamais
constitues
en
une
nation
unie.
Le
livre
reste
le
voisin
du
tableau
et
de
la
sculpture,
mais
nintgre
jamais
leur
domaine
en
raison
du
lieu
auquel
il
est
attach,
les
tagres
des
librairies
ou
des
bibliothques.
De
mme,
luvre
dart
ne
peut
se
transposer
dans
un
livre
sans
perdre
ses
caractristiques
duvre
dart.
Le
muse,
la
galerie
ou
encore
lintrieur
priv
du
collectionneur
sont
ses
espaces
de
prdilection.
Les
deux
rgions
du
brut
:
les
crits
et
lart
Mme
si
Jean
Dubuffet
a
montr
un
intrt
pour
les
productions
crites
ds
ses
premires
prospections2
des
textes
issus
dhpitaux
psychiatriques
sont
en
effet
rassembls
ds
les
annes
1940
,
ce
nest
vritablement
qu
partir
des
annes
1960
qu
un
art
brut
dans
lcrire
(Thvoz,
1978,
p.
12)
est
mis
en
lumire.
ce
moment,
la
Compagnie
de
lart
brut,
qui
avait
t
dissoute
en
1951,
est
reconstitue.
Parmi
les
nouveaux
objectifs
de
lassociation,
une
place
toute
particulire
est
accorde
aux
formes
crites.
Dans
la
Notice
sur
la
nouvelle
2
la
suite
de
la
dnomination
de
l
art
brut
en
1945,
Dubuffet
commence
des
prospections
dans
les
hpitaux
psychiatriques
et
les
campagnes
(essentiellement
en
France
et
en
Suisse).
En
1948,
il
fonde
la
Compagnie
de
lart
brut
afin
de
rationaliser
ces
collectes
et
dviter
les
drives
marchandes
des
uvres
rassembles.
Des
expositions
sont
organises
dans
les
sous-sols
de
la
Galerie
Drouin
Paris,
le
Foyer
de
lart
brut.
199
www.revue-analyses.org,
vol.
10,
n
2,
printemps-t
2015
Compagnie,
Dubuffet,
faisant
tat
des
collections,
prcise
notamment
ceci
:
Outre
les
uvres
caractre
proprement
artistique,
nos
collections
comprennent
aussi
quelques
manuscrits
ou
crits
divers
qui
nous
paraissent
avec
les
normes
de
la
littrature
usuelle
dans
le
mme
rapport
que
les
ouvrages
dart
brut
avec
ceux
des
arts
culturels.
(1967,
p.
172)
Concernant
les
publications3
projetes
par
lassociation,
Dubuffet
souligne,
de
plus,
que
le
dchiffrement
et
la
transcription
de
certains
de
ces
textes
sont
prvus.
Les
fascicules
paratre
intgreront
ainsi
non
seulement
des
reproductions
duvres
les
plus
marquantes
de
la
collection
mais
aussi
des
crits
[...]
qui
procdent
dune
position
inventive
analogue
celle
de
lart
brut
(p.
172).
Ainsi,
par
ces
nouveaux
objectifs,
Jean
Dubuffet
intgre
lunivers
littraire
sa
pense
anti-culturelle
et
tablit
lcriture
aux
cts
de
la
cration
plastique
au
sein
du
monde
du
Brut
.
Toutefois,
malgr
son
intention
premire
remettre
en
question
ce
qui
structurait
la
culture
occidentale,
savoir
ses
catgories
artistiques,
ses
institutions
et
son
got,
par
le
biais
dune
nouvelle
conception
de
lart
,
la
manire
de
considrer
les
crits
au
sein
de
l
art
brut
ne
fait
que
ritrer
une
structure
quil
voulait
dconstruire.
En
effet,
la
reconnaissance
des
formes
crites
dans
l
art
brut
reste
tributaire
de
la
frontire
trace
culturellement
entre
littrature
et
art.
Les
textes
bruts
sont
conus
dans
un
rapport
danalogie
avec
les
uvres
dart
brutes
,
et
ces
deux
formes
dexpression
sont
de
nouveau
isoles
en
deux
univers
parallles.
3
Une
srie
de
publications
-
les
Cahiers
de
lart
brut
-
documentant
luvre
et
la
vie
de
chaque
auteur
est
mise
en
place
(bien
que
planifie
en
1947,
cette
publication
ne
dbute
que
dans
les
annes
1960).
200
PAULINE
GOUTAIN,
La
frontire
des
crits
bruts
Une
dizaine
dannes
plus
tard,
la
parution
des
crits
bruts
(Thvoz,
1979)
ne
fait
quofficialiser
cette
distinction.
La
dfinition
qui
en
est
donne
transpose
littralement
le
concept
d
art
brut
dans
le
domaine
littraire.
Alors
quen
1949,
Jean
Dubuffet
entendait
par
art
brut
des
ouvrages
excuts
par
des
personnes
indemnes
de
culture
artistique,
dans
lesquels
donc
le
mimtisme,
contrairement
ce
qui
se
passe
chez
les
intellectuels,
ait
peu
ou
pas
de
part,
de
sorte
que
leurs
auteurs
y
tirent
tout
(sujets,
choix
des
matriaux
mis
en
uvre,
moyens
de
transposition,
rythmes,
faons
dcritures,
etc.)
de
leur
propre
fond
et
non
pas
des
poncifs
de
lart
classique
ou
de
lart
la
mode.
(1967,
p.
201-
202),
les
crits
bruts
,
eux,
dsigneraient
des
textes
produits
par
des
personnes
ignorantes
ou
rfractaires
la
culture
des
cultivs
,
insoucieuses
des
modles
du
pass,
indiffrentes
aux
rgles
du
bien-crire
(si
ce
nest
pour
les
transgresser),
totalement
trangres
en
tout
cas
au
milieu
que
nous
associons
aussitt
lide
de
littrature,
celui
des
crivains,
des
diteurs
et
des
critiques.
(Thvoz,
1979,
p.
6)
Il
est
noter
que
la
publication
des
crits
bruts
correspond
un
moment
particulier
de
lhistoire
de
l
art
brut
,
un
moment
dinstitutionnalisation
et
de
restructuration
(de
structuralisme
aussi),
pourrait-on
dire,
o
la
question
des
catgories
semble
importante.
Au
dbut
des
annes
1970,
en
effet,
Jean
Dubuffet
lgue
les
uvres
jusqualors
rassembles
par
la
Compagnie
de
lart
brut
la
ville
de
Lausanne.
Cette
donation
mne,
en
1976,
louverture
de
la
Collection
de
lart
brut,
dont
Michel
Thvoz
sera
est
le
premier
directeur.
Bien
que
ce
lieu
dexposition
se
veuille
au
dpart
un
anti-muse
,
les
questions
daccrochage,
de
catgories
ainsi
que
de
discours
sur
les
uvres
accroches
se
posent
tout
comme
pour
une
institution
normale.
Le
concept
201
www.revue-analyses.org,
vol.
10,
n
2,
printemps-t
2015
d
crits
bruts
se
dessine
donc
un
moment
o
les
textes
quil
dsigne
se
voient
accorder
une
nouvelle
visibilit;
le
fait
dtre
exposs
au
sein
dun
muse
ct
duvres
dart
ayant
comme
suscit
la
ncessit
den
tracer
les
contours
conceptuels.
Si
lapparition
de
la
notion
d
crits
bruts
suit
lancien
modle
sparant
les
lettres
et
les
arts,
la
place
de
lcriture
dans
l
art
brut
savre
toutefois
plus
complexe
quune
simple
limite
entre
deux
champs
dexpression.
La
matrialit
des
textes
graphisme,
rapport
texte
/
image,
nologismes,
etc.
met
en
effet
en
question
la
frontire
dresse
entre
uvre
picturale
et
uvre
littraire
et
interroge
par
l
notre
manire
dapprhender
traditionnellement
un
texte
ou
une
uvre
dart.
Quand
les
mots
deviennent
formes
et
quand
les
mots
assaillent
les
formes
Le
mot
prend
forme
:
il
devient
lui.
Cette
forme
devient
ce
que
le
mot
reprsente.
Tout
est
mots.
Tout
ce
qui
est
mot
est
plus
ou
moins
forme?
Tout
ce
qui
est
forme
plus
ou
moins
se
pntre,
plus
ou
moins
est
pntr,
plus
ou
moins
senveloppe,
plus
ou
moins
est
envelopp.
(
Palanc
lcrituriste
4,
dans
Dubuffet,
1967,
p.
230)
Comme
le
mentionne
Michel
Thvoz
en
introduction
des
crits
bruts,
la
dcouverte
d
uvres
plastiques
[...]
trangres
dans
une
large
mesure
notre
culture
uvres
qui
furent
qualifies
par
Dubuffet
d
art
brut
a
amen
mettre
jour
4
N
Vence
en
1928,
Francis
Palanc
tait
ptissier.
lge
de
19
ans,
il
commena
laborer
son
systme
alphabtique,
tout
en
ralisant
paralllement
des
tableaux
faits
partir
de
coquilles
duf
et
dautres
matriaux
prissables.
Ce
pome
tait
inscrit
sur
une
feuille
colle
au
dos
dun
de
ses
tableaux.
La
transcription
donne
par
Dubuffet
conserve
les
fautes
dorthographe
prsentes
dans
le
texte
original.
202
PAULINE
GOUTAIN,
La
frontire
des
crits
bruts
des
processus
de
cration
et
de
subversion
qui
pouvaient
emprunter
presque
indiffremment,
pourrait-on
dire,
le
moyen
des
formes
figuratives
et
des
mots
de
la
langue
(1979,
p.
10).
Il
prcise
dailleurs
quun
des
traits
caractristiques
des
crits
bruts
consiste
justement
ne
jamais
se
dtacher
tout
fait
dune
impulsion
graphique
qui
peut
aussi
bien
sappliquer
une
expression
figurative
,
rvlant
par
l
larbitraire
des
catgories
telles
que
beaux-arts,
littrature,
musique,
etc.
(p.
9-10).
Dans
la
plupart
des
crits
bruts
,
le
trac
du
stylo
peut
en
effet
devenir
forme
ou
lettre,
modeler
la
surface
de
la
feuille
en
un
espace
plastique
ou
tre
le
simple
support
un
signifi.
La
ligne
peut
tre
lue
et
vue
simultanment
comme
un
signifiant
ou
comme
le
contour
dune
figure
plus
ou
moins
abstraite.
La
frontire
entre
littrature
et
art
se
dissout
alors
pour
laisser
place
au
domaine
plus
large
du
geste
graphique.
Les
uvres
de
Palanc
dit
lcrituriste5
sont
en
ce
sens
rvlatrices.
Elles
partent
du
dsir
de
crer
un
alphabet
qui
puisse
signifier
les
fondements
universels,
non
par
les
lettres
traditionnelles
mais
par
une
graphie
guide
par
des
principes
gomtriques.
La
gomtrie,
selon
Palanc,
rgit
la
vie
mentale
de
chaque
individu
et
cest
ce
sens
cach,
ce
lien
profond
qui
unit
lhomme
au
monde,
quil
cherche
mettre
jour
travers
un
code
se
situant
la
limite
de
la
lettre
et
de
la
figure.
Personnifiant
la
gomtrie,
il
crivait
:
Je
suis
gomtrie
visage
universel.
Mes
lignes
sont
des
mots
des
murmures
sans
5
Les
crits
de
Francis
Palanc
sont
les
rares
crits
intgrs
aux
crits
bruts
qui
ne
proviennent
pas
dhpitaux
psychiatriques.
203
www.revue-analyses.org,
vol.
10,
n
2,
printemps-t
2015
bruit.
Lentement,
doucement,
je
vous
pntrerai.
Faisant
de
votre
forme
puret
de
mes
lignes.
(Dubuffet,
p.
222-223)6
Au
cur
de
ses
recherches
plastiques
et
alphabtiques
se
trouvent
les
notions
du
masculin
et
du
fminin.
Le
premier
est
signifi
graphiquement
par
des
tracs
rectilignes
et
par
le
carr;
le
second,
par
des
courbes
et
le
cercle.
Mais
au-del
de
cette
analogie
entre
formes
et
principes
universels,
cest
lide
de
mtamorphose
et
dincarnation
qui
est
luvre
dans
ses
critures.
Le
mot
prend
corps
dans
la
forme
et
la
forme
donne
vie
la
chose
signifie.
Ses
exercices
graphiques
et
gomtriques
visent
en
effet
avant
tout
trouver
lexpression
visuelle
par
laquelle
le
mot
retrouvera
toute
sa
vertu
et
sa
consistance
profonde.
Ceux
qui
apparaissent
le
plus
souvent
dans
ses
tableaux
Moi
,
Toi
,
Lui
,
Vie
,
Joie
,
Vase
sinsrent
les
uns
dans
les
autres
et
se
mtamorphosent
pour
mieux
exprimer
linterrelation
existant
entre
lhomme
et
la
femme.
Jean
Dubuffet
qualifie
la
cration
scripturale
de
Palanc
d
criturisme
et
d
alchimie
pronominale
(1967,
p.
230),
montrant
par
l
que
la
limite
entre
domaine
littraire
et
artistique
svapore
face
un
langage
proccup
avant
tout
de
mettre
jour
le
sens
et
le
flux
de
la
vie.
Si
la
plasticit
mme
des
crits
bruts
remet
en
question
la
frontire
entre
dessin
et
criture,
un
autre
trait
de
ces
textes
vient
galement
perturber
cette
limite
:
la
6
En
plus
des
inscriptions
prsentes
dans
ses
tableaux,
Palanc
rdigea
de
nombreuses
notes
entre
simples
notations,
aide-mmoire
et
pomes
pour
amliorer
son
systme
alphabtique.
Le
texte
dans
lequel
il
donne
la
parole
la
Gomtrie
et
duquel
cette
citation
est
tire
correspond
ce
pan
de
sa
cration.
204
PAULINE
GOUTAIN,
La
frontire
des
crits
bruts
juxtaposition
des
textes
et
des
images
dans
un
rapport
qui
savre
plus
complexe
que
celui
dune
simple
illustration.
Dans
les
crits
de
Joseph
Heuer7,
par
exemple,
la
mise
en
page
des
dessins
et
des
critures
brouille
le
dialogue
traditionnel
qui
stablit
entre
le
langage
pictural
et
le
texte
dans
un
livre
imag.
Le
dessin
est
une
sorte
de
pictogramme
qui
constitue
un
signe
part
entire
autour
duquel
est
agenc
le
texte.
Les
mots
ne
suivent
pas
la
linarit
et
la
verticalit
conventionnelles
de
lcriture
occidentale,
mais
exploitent
la
spatialit
de
la
feuille
dans
un
rapport
analogique
avec
ce
quelle
signifie.
Joseph
Heuer,
qui
tait
sergent
dans
linfanterie
avant
dtre
intern,
conoit
en
effet
lespace
de
la
feuille
comme
un
territoire
quil
investit
par
les
mots
et
les
images.
Ses
tableaux
de
graphismes
,
comme
les
nomme
Jean
Dubuffet,
ouvrags
avec
grand
soin
dune
fine
plume,
en
plusieurs
couleurs,
et
avec
beaucoup
dinscriptions
portes
lenvers
fonctionnent
la
fois
[...]
dans
le
sens
de
libells
et
dans
celui
de
topographies
:
ils
sont
en
mme
temps
des
actes
et
des
cartes,
quand
mme
ils
nassument
pas
encore
aprs
cela
des
figurations
la
signification
symbolique.
(1967,
p.
288)
Les
frontires,
par
exemple,
sont
marques
par
des
baonnettes
petits
signes
anguleux
qui
dlimitent
les
territoires
tout
en
manifestant
sur
le
mode
symbolique
la
garde
militaire
et
la
prsence
vigilante
en
tous
lieux
du
sergent
lui-mme
(p.
289).
Concernant
les
critures
mme
de
ses
dessins,
Joseph
Heuer
7
Joseph
Heuer
(1827-1914)
est
intern
en
1860
Genve
jusqu
la
fin
de
sa
vie.
Ce
nest
que
tardivement,
vers
1907,
et
aprs
avoir
chang
dasile,
quil
semble
avoir
commenc
crire
et
dessiner.
Cest
grce
au
Professeur
Ladame
que
ses
dessins
et
crits
ont
t
prservs.
On
sait
peu
de
choses
de
Joseph
Heuer,
simplement
quil
a
t
bniste,
relieur,
rgleur
de
registres
avant
dtre
sergent
dans
linfanterie.
Cest
cette
dernire
profession
qui
ressort
le
plus
dans
son
uvre.
205
www.revue-analyses.org,
vol.
10,
n
2,
printemps-t
2015
greffe
ses
mots
de
nombreuses
lettres
muettes,
accentuant
par
l
la
dimension
graphique
de
lcriture
et
laspect
visuel
des
mots.
Territoire
devient
TERRHITHOIRE
et
les
pays
qui
apparaissent
sur
certaines
de
ses
cartographies
lItalie,
la
Russie
ou
encore
lAmrique
prennent
les
formes
respectives
de
Hithalhie
,
Rhusscies
et
Hammerhic
.
Si
ce
manirisme
orthographique
semble
inutile
sur
le
plan
du
sens
et
rend
difficile,
au
premier
abord,
la
comprhension
du
texte,
il
joue
un
rle
sur
le
plan
visuel.
Dautre
part,
il
rvle
une
troisime
dimension
du
langage,
son
oralit.
Une
fois
lues
haute
voix,
en
effet,
les
parties
silencieuses
des
mots
se
taisent
et
le
sens
cach
derrire
des
inscriptions
visuellement
incomprhensibles
est
dvoil.
La
plasticit
mme
de
lcriture
dans
les
crits
bruts
tout
comme
la
prsence
simultane
dinscriptions
et
dimages
ou
encore
les
nologismes
purement
phontiques
engagent
un
mode
de
lecture
qui
ne
met
pas
seulement
en
jeu
le
processus
dintellection
comme
dans
la
lecture
dun
livre
imprim
ou
dune
lettre
traditionnelle
mais
qui
implique
aussi
de
prendre
en
considration
laspect
visuel
et
sonore
du
texte.
Ces
dimensions
viennent
perturber
la
limite
sparant
les
modes
de
diffusion
de
lart
et
de
la
littrature,
savoir
respectivement
lexposition
et
la
publication.
Les
textes
relevant
des
crits
bruts
sont
la
fois
voir,
parler
cest--dire
dchiffrer
haute
voix
et
entendre
cest--dire
lire
comme
un
message.
Leur
transcription
typographique
format
exig
pour
leur
publication
ou
bien
leur
mise
sous
verre
mode
de
prsentation
musal
limitent
obligatoirement
un
de
ces
aspects.
La
typographie
omet
la
richesse
formelle
de
la
graphie
sa
disposition
sur
la
feuille,
le
style
mme
du
trac,
etc.
pour
se
concentrer
sur
les
particularits
linguistiques
de
lcriture,
206
PAULINE
GOUTAIN,
La
frontire
des
crits
bruts
alors
que
leur
accrochage
rend
difficile
la
lecture
des
textes
pour
se
focaliser
sur
leur
dimension
esthtique
les
pages,
dans
le
cas
de
livres,
ne
peuvent
tre
feuilletes
et
la
feuille
ne
peut
tre
tourne
pour
suivre
des
inscriptions
courant
dans
plusieurs
sens.
Ceci
nest
pas
pour
pointer
du
doigt
la
dficience
de
ces
modes
de
diffusion
:
leur
prsence
est
ncessaire
et
a
permis
de
faire
reconnatre
des
crits
qui,
sans
eux,
seraient
rests
dans
lombre.
Plutt,
cette
analyse
vise
montrer
que
les
textes
relevant
des
crits
bruts
se
situent
au
seuil
de
deux
catgories.
Par
cette
position
mme,
ils
perturbent
la
stabilit
de
la
frontire
entre
littrature
et
art.
Ils
la
rendent
permable,
la
dplacent,
la
traversent,
apportant
tour
tour
des
lments
de
lart
dans
le
monde
de
la
littrature
et
vice-versa,
ceux
de
la
littrature
dans
lunivers
de
lart.
Ils
sont
une
sorte
dinterface
o
dialoguent
littrature
et
art.
Toutefois,
ils
sont
galement
un
troisime
monde
dont
les
occupants
semblent
condamns
osciller
entre
deux
pays
auxquels
ils
nappartiennent
pas
entirement.
La
stratgie
de
la
frontire
dans
le
discours
sur
les
crits
bruts
Comme
il
est
mentionn
prcdemment,
la
dimension
visuelle
et
orale
des
crits
bruts
tend
les
situer
en
marge
de
la
littrature.
Toutefois,
cette
position
si
elle
correspond
une
ralit
matrielle
est
renforce
par
le
discours
avant-gardiste
qui
leur
est
associ.
En
effet,
la
notion
de
marginalit
constitue
un
lment
stratgique
dans
la
dfinition
des
crits
bruts
et
contribue
en
faire
un
outil
critique
de
la
littrature
207
www.revue-analyses.org,
vol.
10,
n
2,
printemps-t
2015
traditionnelle.
Et
Michel
Thvoz
de
dire
:
La
notion
dcrit
brut
se
dfinira
essentiellement
par
opposition
la
littrature
telle
quon
lentend
ordinairement.
(1978,
p.
11)
Pour
un
contour
historique
des
crits
bruts
Pour
mieux
comprendre
le
discours
associ
aux
crits
bruts
,
il
y
a
lieu
de
revenir
sur
le
contexte
qui
lui
a
donn
le
jour.
Le
moment
de
reconnaissance
des
crits
bruts
savoir
les
annes
1960
et
1970
correspond
un
contexte
littraire
et
intellectuel
particulier.
Le
langage
est
alors
au
centre
des
dbats
:
Richard
Rorty
parlait
ce
propos
de
linguistic
turn
(1967).
La
scne
culturelle
franaise
est
marque
par
une
attirance
certaine
des
sciences
humaines
par
la
linguistique
et
la
smiotique.
Sous
linfluence
du
structuralisme,
le
langage
est
pos
comme
un
systme
interrelationnel
mettant
en
jeu
les
mots,
les
signes,
les
individus
et
le
pouvoir.
Son
arbitraire
tout
comme
sa
relativit
et
sa
normativit
sont
ports
sur
le
devant
de
la
scne.
Lide
dun
langage
individuel,
ingnu
et
naturel
est
abandonne
au
profit
de
la
vision
dun
langage
autoritaire
et
alinant.
cette
vision
pessimiste,
sajoute
la
dsillusion
dune
possibilit
de
nommer
la
ralit.
Les
mots
ne
sont
pas
les
choses
et
chouent
dans
leur
tentative
de
cerner
le
monde
matriel.
Dautre
part,
dans
le
domaine
de
la
communication,
le
dveloppement
de
nouveaux
mdias
contribue
faire
du
langage
un
outil
purement
objectif,
strictement
vou
vhiculer
du
sens
et
relguer
sa
dimension
potique
dans
les
limbes
de
loubli.
Face
cette
situation
du
langage,
nombre
dcrivains
sinterrogent
sur
le
sens
donner
la
littrature.
Dans
la
continuit
de
la
pense
barthsienne
selon
laquelle
il
ny
a
rien
en
dehors
du
langage
,
ils
se
confrontent
limpossibilit
208
PAULINE
GOUTAIN,
La
frontire
des
crits
bruts
pour
le
langage
de
signifier
lhumain
et
la
ralit.
La
forme
des
mots,
et
non
ce
quils
portent
leur
sens
est
alors
explore
pour
tenter
de
dire
ce
qui
ne
peut
tre
dit.
Dans
le
domaine
des
arts
visuels,
une
mme
attention
est
porte
au
langage.
Les
no-
avant-gardes,
telles
que
le
lettrisme
ou
encore
Fluxus,
accordent
une
place
nouvelle
la
posie.
Perptuant
lassaut
des
catgories,
elles
intgrent
les
expriences
littraires
leur
processus
de
cration
artistique.
Elles
tentent
de
relier
lart
et
la
vie
en
abaissant
les
frontires
entre
posie,
art
visuel
et
exprience
du
quotidien,
au
sein
duvres
dans
lesquelles
les
mots,
les
formes
et
les
matriaux
cohabitent.
Contre
lobjectivit
du
langage,
pour
une
langue
individuelle
et
potique
Lintrt
port
aux
crits
bruts
textes
majoritairement
raliss
en
contexte
asilaire
et
mettant
en
jeu
le
langage
de
la
folie
ainsi
que
la
conceptualisation
de
ce
terme
doivent
tre
restitus
sur
cette
toile
de
fond.
Dans
les
premiers
ouvrages
consacrs
ce
concept
Le
Langage
de
la
rupture,
1978
et
Les
crits
bruts,
1979
,
Michel
Thvoz
fait
directement
rfrence
aux
thories
linguistiques
et
aux
modles
de
communication
pour
mieux
les
critiquer.
Partant
du
systme
saussurien,
il
rvle
comment
ces
lments
structurels
sont
lobjet
dune
recomposition
dans
les
crits
bruts
et
comment
ces
derniers
se
jouent
du
talon
dAchille
de
la
linguistique,
cest--dire
de
larbitraire
du
signe.
Dans
les
crits
bruts
,
cette
faille
est
en
effet
exploite
sous
toutes
ses
facettes
:
des
modifications
orthographiques
du
signifiant
(comme
lajout
de
lettres
inutiles,
la
suppression
des
lettres
muettes
ou
encore
le
renchrissement
des
prfixes
ou
suffixes)
en
passant
par
209
www.revue-analyses.org,
vol.
10,
n
2,
printemps-t
2015
lexploration
des
variantes
phontiques
ou
encore
des
structures
grammaticales
(le
verbe
devenant
un
nom;
le
nom,
un
adjectif
ou
un
adverbe,
etc.).
Dans
les
crits
de
Samuel
Daiber8,
par
exemple,
le
suffixe
-ment
(propre
aux
adverbes)
devient
le
moyen
de
rallonger
des
mots
qui
lui
semblent
trop
courts.
La
ngation
pas
se
transforme
en
pasement
,
point
en
pointement
,
ni
en
niment
,
ou
encore
jamais
en
jamaisement
.
Sur
le
mme
modle,
Samuel
Daiber
invente
de
nouvelles
expressions
comme
automobilement
pour
signifier
au
moyen
dune
automobile
.
partir
de
noms,
il
cre
galement
de
nouveaux
verbes.
Par
le
simple
ajout
de
la
terminaison
-er
,
il
condense
des
expressions
et
rend
actifs
des
objets
au
dpart
passifs.
Pistolader
(
tuer
au
pistolet
)
redonne
ainsi
le
pouvoir
daction
au
pistolet,
voixer
redonne
la
parole
la
voix
,
ou
encore
priler
dit
dans
un
raccourci
lensemble
de
mots
mettre
en
pril
Dans
lanalyse
des
crits
dits
bruts
,
laccent
est
plac
sur
la
logique
subversive
du
processus
de
rcriture.
Le
dtournement
de
lcriture
selon
le
titre
de
louvrage
de
Michel
Thvoz
(1989)
qui
mne
aux
crits
bruts
rcupre
les
rgles
linguistiques
et
se
joue
de
leur
caractre
conventionnel
pour
aboutir
un
langage
individuel
droutant.
Les
drives
graphiques
font
glisser
le
rapport
tabli
entre
le
signifiant
et
le
8
Samuel
Daiber,
n
en
1901,
est
hospitalis
de
manire
permanente
lge
de
47
ans
(il
meurt
en
1983).
partir
de
ce
moment,
il
se
met
crire
des
textes
qui
ont
la
forme
de
longues
missives
adresses
au
mdecin
directeur
de
ltablissement,
des
parents
ou
des
destinataires
imaginaires.
Ce
sont
pour
la
plupart
des
feuilles
de
papier
lettre
ligne,
de
30
x
21
cm,
que
Samuel
D.
couvre
intgralement
dune
criture
soigne
et
rgulire
en
biffant
parfois
de
longs
passages
[...].
(Thvoz,
1979,
p.
61-86)
Les
textes
de
cet
auteur
ont
t
lobjet
dune
tude
approfondie
(Capt,
2012).
210
PAULINE
GOUTAIN,
La
frontire
des
crits
bruts
signifi.
Lindpendance
du
signifiant
saffirme
:
le
mot
peut
tre
crit
indiffremment
sous
telle
ou
telle
orthographe
sans
pour
autant
affecter
le
sens
du
signifi.
Rciproquement,
un
mme
signifiant
peut
renvoyer
plusieurs
signifis;
sa
disposition
sur
la
page,
sa
plasticit
et
sa
sonorit
offrant
plusieurs
possibilits
dinterprtation
visuelle
et
orale.
Dans
les
crits
dAnnette
Libotte9,
par
exemple,
les
rgles
phontiques
sont
mises
jour
dans
lorthographe
mme
des
mots
:
leswi
min
correspond
lessuie-mains
,
le
trois
mai
devient
le
trwa
m
est
mais
on
pourrait
tout
aussi
bien
lire
le
tramway
,
nos
ailes
sont
dcomposes
en
no
zestl
mais
de
nouveau,
dautres
mots
peuvent
senvoler
de
cette
orthographe
selon
limagination
du
lecteur,
tels
que
zle
ou
zeste
10.
Un
autre
aspect
qui
est
mis
en
avant
dans
lanalyse
des
crits
bruts
est
leur
dimension
anticommunicative
:
nous
souhaitons
prciser
ici
que
cet
aspect
est
li
aux
particularits
stylistiques
des
crits
bruts
bien
plus
qu
lintentionnalit
de
leurs
auteurs.
La
rformation
et
reformation
des
rgles
linguistiques
observables
dans
la
majorit
de
ces
textes
vont,
en
effet,
lencontre
du
modle
de
communication
qui
conoit
la
langue
comme
un
lien
univoque
reliant
un
metteur
et
un
rcepteur.
Ainsi,
le
glissement
de
larbitraire
du
signe
vers
la
libration
de
ses
ressources
smantiques
et
graphiques
9
Annette
Libotte
est
ne
Bruxelles
en
1890.
Elle
est
interne
plusieurs
reprises
en
Belgique
partir
de
1934.
Les
textes
conservs
la
Collection
de
lart
brut
et
reproduits
dans
lanthologie
crits
bruts
ont
t
crits
en
1941
et
1942.
Ils
consistent
en
350
pages
rparties
dans
deux
petits
carnets,
genre
bloc-notes,
de
13
x
8
cm
(Thvoz,
1979,
p.
41-54).
10
Nous
nous
sommes
permis
dajouter
la
transcription
classique
(telle
que
propose
dans
les
crits
bruts)
dautres
vocations,
celles
mmes
que
ces
graphies
ont
suscites
en
nous,
indpendamment
du
sens
du
texte.
211
www.revue-analyses.org,
vol.
10,
n
2,
printemps-t
2015
contribue
faire
des
crits
bruts
un
cheval
de
Troie
permettant
dbranler
la
conception
rationnelle
du
langage.
Ceux-ci
sont
une
entre
par
laquelle
le
discours
anticulturel
de
Jean
Dubuffet
et
de
Michel
Thvoz
vient
critiquer
sa
normativit
et
sa
fonction
coercitive
au
sein
de
la
socit.
Comme
des
feux
de
Bengale
lancs
dans
un
monde
en
perte
daltrit,
les
crits
bruts
sont
rcuprs
pour
clairer
la
possibilit
dune
expression
plus
individuelle
et
potise
rsistant
aux
conventions
culturelles
et
luniformit
sociale.
Prenant
comme
support
les
textes
de
Samuel
Daiber,
Michel
Thvoz
disait
notamment
ce
propos
:
Contrairement
au
commun
des
individus
pour
qui
lhomostasie
(cest--dire
la
contrainte
de
stabilit)
du
langage
reprsente
une
garantie
de
communicabilit,
Samuel,
rejet
de
toute
manire
du
circuit
de
la
communication,
la
ressent
comme
une
gne.
Pour
ragir
contre
la
normalisation
du
langage,
contre
le
refroidissement
et
loubli
des
mtaphores,
contre
leffacement
de
ltymologie,
il
entreprend
de
matriser
individuellement
le
processus
dvolution.
(1978,
p.
164-165)
Enfin,
les
spcificits
linguistiques
des
crits
bruts
sont
mises
en
parallle
avec
les
recherches
des
potes
de
lpoque.
Les
dformations
orthographiques,
la
transposition
de
loralit
du
langage
dans
lcriture
ou
encore
les
jeux
formels
de
la
graphie
sont
en
effet
au
centre
des
proccupations
daprs-
guerre.
Jean
Dubuffet,
aux
cts
de
Raymond
Queneau,
insistait
notamment
sur
le
fait
que
la
gnralisation
de
la
typographie
en
Occident
avait
fait
oublier
toutes
les
ressources
visuelles
des
graphies
et
toutes
les
ressources
du
parler
(Dubuffet,
1967,
p.
293)
et
que
lcriture
se
devait
de
retrouver
son
expression
plastique
et
verbale
avec
ses
sonorits,
inflexions,
mimiques
(p.
293).
De
mme,
Raymond
Queneau,
samusant
212
PAULINE
GOUTAIN,
La
frontire
des
crits
bruts
des
rgles
de
la
langue
franaise,
proposait
non
de
corriger
lorthographe
de
lancien
franais
[...]
mais
de
choisir
quelle
orthographe
donner
au
nouveau
franais
,
en
prcisant
que
la
plus
phontique
semblerait
simposer
(Queneau,
1965,
p.
22).
Dans
un
autre
registre,
Francis
Ponge,
face
aux
dbats
sur
le
silence
de
la
posie
la
suite
des
atrocits
de
la
Seconde
Guerre
mondiale,
faisait
du
jargon
lespoir
de
ce
genre11.
Ainsi,
ce
nest
pas
par
hasard
si
les
pomes
de
Queneau,
de
Ponge
ou
encore
les
Pices
littraires
de
Dubuffet
sont
intgrs,
de
manire
comparative,
lanalyse
des
crits
bruts
.
Ce
dialogue
permet
de
renforcer
le
potentiel
expressif
et
potique
des
crits
bruts
et
dclairer
le
fait
que
la
langue
est
bien
plus
quun
systme
rgi
par
des
conventions
ou
un
instrument
de
communication
facilement
matrisable.
Face
un
langage
pris
dans
lhistoire
et
les
normes
littraires,
les
crits
bruts
sont
prsents
comme
une
porte
libratrice
:
celle
de
la
folie
et
de
laltrit.
Le
discours
sur
les
crits
bruts
participe
ainsi
de
la
dfense
dun
langage
autre
et
dune
criture
plurielle
qui
rpondent
lexhortation
des
potes,
savoir
explorer
cette
vertu
stupfiante
des
mots
lorsquon
les
dispense
de
la
transmission
des
ides
et
quon
rveille
ce
quon
pourrait
appeler
leur
processus
primaire
(Thvoz
citant
Paul
Valry,
1978,
p.
153).
Il
participe
galement
dune
nostalgie
plus
gnrale,
dun
fantasme
collectif
cherchant
retrouver
un
tat
utopique
du
langage,
un
langage
pr-institutionnel
o
criture,
parole
et
gestualit
exprimaient
lhomme
dans
son
essence
11
Rpondant
la
constatation
de
Theodor
Adorno,
crire
un
pome
aprs
Auschwitz
est
barbare
,
Francis
Ponge
crivait
:
Lespoir
est
donc
dans
une
posie
par
laquelle
le
monde
envahisse
ce
point
lesprit
de
lhomme
quil
en
perde
peu
prs
la
parole,
puis
rinvente
un
jargon.
(1961,
p.
195-199)
213
www.revue-analyses.org,
vol.
10,
n
2,
printemps-t
2015
mme,
une
langue
idale
o
les
mots
approchaient
de
si
prs
les
choses
quils
en
captaient
le
sens
profond,
un
langage
individuel
libr
de
toute
contrainte
sociale.
Les
crits
bruts
,
un
ple
voguant
contre-courant
12?
Le
discours
sur
les
crits
bruts
tend
reconstituer
ce
lieu
fantasm
du
langage.
Dans
cette
construction,
le
trac
de
la
frontire
est
central.
Toutefois,
celui-ci
nest
pas
neutre.
Comme
en
situation
de
guerre,
il
tablit
un
rapport
de
force
entre
le
lieu
des
crits
bruts
territoire
de
la
folie
et
son
parti
ennemi
celui
de
la
culture
.
Les
normes
sociales
et
lusage
conventionnel
du
langage
sont
prsents
comme
lempire
hgmonique
branler;
les
crits
bruts
et
leur
auteur,
comme
le
char
dassaut.
Le
pouvoir
des
crits
bruts
est
vu,
en
effet,
dans
leur
capacit
sen
prendre
la
base
la
plus
rsistante
du
conditionnement
culturel,
sa
racine,
cest--dire
aux
mots
et
leur
agencement
usuel
(Thvoz,
1978,
p.
8).
Cette
attaque
est
modlise
selon
diffrentes
topographies,
de
la
vision
du
tratre
qui
attaque
de
lintrieur
celle
du
rvolt
qui
a
rompu
avec
le
systme
tabli
ou
encore
de
ltranger
venant
de
lextrieur.
Toutefois,
quelle
que
soit
la
spatialisation
choisie,
le
discours
sur
les
crits
bruts
en
revient
toujours
lopposition
entre
le
centre
et
la
priphrie
:
le
centre
correspondant
ce
qui
est
reconnu
par
tous,
au
contrat
social,
la
norme;
la
marge,
ce
qui
est
autre,
la
diffrence,
la
folie.
ce
propos,
Michel
Foucault
disait
dailleurs
:
Ainsi
ont-ils
tous
les
deux
le
fou
et
le
pote,
au
bord
extrieur
de
notre
culture
et
au
plus
proche
de
ses
partages
essentiels,
cette
situation
12
Cette
expression
fut
employe
par
Jean
Dubuffet
pour
redfinir
lart
brut
en
1959
(1967,
p.
515).
214
PAULINE
GOUTAIN,
La
frontire
des
crits
bruts
la
limite
posture
marginale
et
silhouette
profondment
archaque
o
leur
parole
trouve
sans
cesse
leur
pouvoir
dtranget
et
la
ressource
de
leur
contestation.
(1966,
p.
64)
Sagissant
de
la
premire
topographie
celle
du
tratre
,
lide
matresse
est
que
les
auteurs
d
crits
bruts
connaissent
et
partagent
la
langue
des
hommes
de
culture,
mais
quils
en
usent
de
manire
pernicieuse,
la
dtournant
de
son
usage
habituel
pour
la
diriger
vers
un
tat
limite
auquel
peu
ont
accs,
aux
confins
de
lhermtisme
smantique
et
de
lillisibilit
:
Les
auteurs
dcrits
bruts
ne
parlent
pas
une
autre
langue
que
les
crivains
professionnels
[...].
Il
faudrait
plutt
les
considrer
comme
des
intrus
dans
leur
propre
langue,
comme
des
voleurs,
qui
procdent
par
rapts
systmatiques
trahissant
le
sens
des
mots
et
perturbant
les
convenances
de
la
syntaxe.
(Thvoz,
1978,
p.
12-13)
Dans
le
second
type
de
cartographie,
les
auteurs
d
crits
bruts
sont
positionns
en
dehors
du
systme
culturel,
dans
des
lots
de
dsalination
sociale
que
sont
les
asiles.
Leur
position
desprit
rebelle
toute
norme
et
toute
valeur
collective
les
a
marginaliss.
Rfractaires
au
dressage
ducatif
et
au
conditionnement
culturel
,
ils
se
sont
retranchs
de
la
collectivit
(Thvoz,
1990,
p.
34).
En
choisissant
la
folie
comme
mode
de
pense,
ils
ont
toutefois
gagn
une
victoire
:
celle
de
ne
plus
devoir
rpondre
aux
exigences
de
la
communication
et
de
parler
une
langue
qui
leur
est
propre.
Sortes
d
anarchistes
et
de
terroristes
,
selon
les
mots
de
Michel
Thvoz,
ils
dtournent
les
mots
pour
produire
des
textes
socialement
inassimilables.
(1978,
p.
180)
Leur
folie
est
ainsi
assimile
une
voie
de
libration
qui
part
dun
tat
de
rvolte
contre
le
poids
de
limprialisme
culturel
et
mne
vers
les
marges
de
la
raison.
215
www.revue-analyses.org,
vol.
10,
n
2,
printemps-t
2015
De
ce
modle
qui
prsente
les
auteurs
d
crits
bruts
comme
des
refuseurs
et
autistes
(Thvoz,
1990,
p.
34)
isols
dans
lasocialit,
drive
le
troisime,
savoir
lide
quils
sont
aussi
des
trangers
qui
peuvent
attaquer
de
lextrieur.
Habitants
de
lombre,
ce
lieu
mconnu
quest
la
folie,
ils
sortent
parfois
de
cette
nuit
en
se
manifestant
sur
la
page
blanche.
Toutefois,
quand
ils
se
mettent
crire,
ce
nest
pas
par
rfrence
familire
des
auteurs
ans
,
mais
pousss
par
un
sentiment
de
non
appartenance
qui
se
rsout
par
une
agression
inventive
contre
le
langage.
(Thvoz,
1978,
p.
12)
Les
textes
quils
produisent
sorte
de
langage
de
la
rupture
abattent
la
frontire
codifie
de
la
littrature
et
infiltrent
la
folie
dans
son
champ
en
venant
perturber
son
ordre.
Dans
chacune
de
ces
reprsentations
spatiales,
lintentionnalit
des
auteurs
d
crits
bruts
est
modele
et
redirige
selon
la
vise
critique
du
concept
d
crits
bruts
.
Les
auteurs
sont
positionns
comme
les
sujets
de
la
guerre
mene
contre
la
littrature,
la
culture
et
les
rgles
sociales,
ce
qui
est
en
grande
partie
spculation
interprtative.
De
la
mme
manire,
les
textes
relevant
des
crits
bruts
objets
inertes
au
dpart
tendent
recevoir
un
pouvoir
daction
anticulturel.
Ce
pouvoir
nest
pas
intrinsque
aux
crits
mais
dcoule
de
la
construction
discursive
qui
les
entoure.
Cette
dernire,
nourrie
de
sciences
humaines
et
faisant
cho
aux
enjeux
du
monde
littraire
contemporain,
leur
donne
les
rames
et
les
armes
pour
quils
voguent
contre-courant.
Nous
souhaitons,
dans
une
troisime
partie,
considrer
ces
crits
sous
une
lumire
diffrente.
Mettant
de
ct
le
rapport
de
force
tabli
dans
le
discours
de
Jean
Dubuffet
et
de
Michel
Thvoz
entre
les
crits
bruts
et
la
littrature,
nous
216
PAULINE
GOUTAIN,
La
frontire
des
crits
bruts
voudrions
concevoir
ces
productions
comme
une
interface
mettant
en
jeu
du
sens,
au-del
de
toute
question
de
catgorie.
Traverser
la
frontire
du
champ
de
la
folie
Au
sein
des
murs
de
lasile
Comme
il
est
mentionn
en
introduction,
les
textes
dont
il
est
question
dans
les
crits
bruts
sont
issus
majoritairement
dhpitaux
psychiatriques.
Dats
pour
la
plupart
davant
1950,
ils
ont
t
raliss
dans
un
contexte
particulier.
En
effet,
avant
la
seconde
moiti
du
XXe
sicle,
linternement
signifiait
le
plus
souvent
la
rclusion
vie,
notamment
pour
les
patients
schizophrnes
qui
taient
placs
dans
des
pavillons
spciaux.
Les
relations
humaines
au
sein
de
lasile
taient
limites
et
rgies
par
le
code
de
dontologie
de
lpoque,
savoir
viter
tout
rapport
de
rciprocit
entre
le
personnel
mdical
et
les
malades
pour
contrler
les
consquences
du
transfert
freudien.
Dautre
part,
le
discours
du
malade
ntait
pris
en
compte
que
pour
sa
valeur
psychopathologique,
et
sa
porte
signifiante
dsamorce
du
fait
de
sa
folie.
Les
crits
quil
produisait
taient
prservs
comme
documents
psychiatriques.
Le
langage
quils
mettaient
en
scne
tait
lu
comme
la
manifestation
de
ses
dlires
et
la
preuve
de
son
incapacit
dialoguer
normalement.
Le
patient
tait
ainsi
dresponsabilis
de
ses
paroles
et
isol
de
lautre
ct
de
la
ligne
de
sgrgation
entre
la
raison
et
la
draison
.
Cette
situation
bloquait
demble
le
mouvement
de
rciprocit
que
le
langage
appelle
par
principe
(Thvoz,
1978,
p.
44).
De
plus,
les
contacts
avec
lextrieur
taient
extrmement
limits
:
les
visites
taient
rares
217
www.revue-analyses.org,
vol.
10,
n
2,
printemps-t
2015
et
les
sorties
quasi
inexistantes;
quant
au
courrier,
il
passait
rarement
la
frontire
de
lasile13.
Langage
de
la
rupture,
les
crits
bruts
le
sont.
Parce
quils
rompent
avec
les
normes
linguistiques
certes,
mais
aussi
parce
quils
tentent
dabattre
les
murs
du
silence
qui
entoure
leur
auteur.
Ces
textes
nous
donnent
voir
une
langue
qui
essaie
sans
fin
de
communiquer
mais
ny
parvient
pas
faute
dcoute
et
de
destinataires.
Si
anticommunication
il
y
a,
ce
nest
donc
pas
par
refus
de
communiquer
mais
plutt
en
raison
de
la
barrire
qui
simpose
ces
messages.
Au-del
de
la
question
du
sens
cest--dire
laspect
inintelligible
de
certains
de
ces
crits
,
il
y
a
donc
lieu
de
revenir
sur
lacte
dcrire
en
soi,
qui
consiste
dj
en
une
tentative
de
faire
sens.
Toute
inscription
peut
en
effet
tre
lue
comme
la
volont
de
laisser
une
trace,
de
marquer
un
support
dune
prsence,
de
faire
mention
de
quelque
chose
ou
douvrir
sur
une
ralit
autre
:
Tu
ne
traces
rien,
ce
que
tu
vie
seulement
te
trace
dans
la
mesure
ou
ce
que
tu
vie
est
inconnu
de
tous
mme
de
toi.
(Palanc
lcrituriste,
dans
Thvoz,
1978,
p.
81)
Une
criture
auto-suffisante
The
outsiders
thus
lives
to
be
enclosed
in
the
radiant
space
of
his
own
creativity.
It
is
a
self-sufficient
domain.
(Cardinal,
1979,
p.
29)
Si
linternement
impose
au
patient
une
coupure
avec
la
socit,
il
a
galement
pour
consquence
de
relguer
aux
frontires
de
lasile
son
identit
passe.
Le
patronyme
qui
a
pour
rle
dinscrire
un
individu
dans
une
ligne
gnalogique
et
de
marquer
son
appartenance
une
communaut
perd
sa
valeur
13
Sur
le
contexte
asilaire,
voir
Qutel
et
Postel
(2012).
218
PAULINE
GOUTAIN,
La
frontire
des
crits
bruts
identitaire
pour
ne
devenir
quune
simple
dnomination
(il
est
dailleurs
le
plus
souvent
lud
par
le
secret
mdical
dans
le
cadre
public).
Quant
la
profession,
lment
important
de
reconnaissance
sociale,
elle
nest
plus
permise
au
sein
de
lhpital.
Face
cet
anonymat,
certains
prennent
le
crayon
et
tentent
dsesprment
de
rcuprer
ce
qui
leur
a
chapp.
Josome
mile
Hodinos
(1853-1905)14,
par
exemple,
intern
en
1876
et
auteur
de
nombreux
projets
de
mdaille,
retrouve
dans
le
dessin
un
moyen
de
prserver
ce
quil
tait.
Transposant
son
mtier
de
graveur
sur
un
autre
plan
des
papiers
destins
la
confection
de
biscuits
lui
servent
de
support,
et
le
crayon
et
lencre
font
office
de
stylet
,
il
fait
de
sa
propre
effigie
lobjet
de
ses
pseudo-gravures.
Les
inscriptions
qui
courent
au
recto
et
au
verso
de
ses
dessins
viennent
dcrire
le
sujet
de
la
mdaille,
savoir
lauteur
lui-mme.
Les
mots
se
suivent
les
uns
ct
des
autres,
alignant
les
lments
le
caractrisant,
tels
que
des
donnes
sur
sa
famille,
des
informations
concernant
son
activit
professionnelle
ou
encore
des
dtails
sur
ses
faits
et
gestes
au
sein
de
lhpital.
Dans
un
de
ses
dessins15
notamment,
le
premier
paragraphe
du
texte
nous
prsente
ses
origines
et
sa
formation
de
graveur
:
mile
Hodinos
Josome.
Conntable.
Volontaire
dun
an.
Communard.
Sabre
de
1848.
mile
Jean
Charles
Hodinos,
son
Pre.
Gnralissime
de
armes
de
la
Rpublique.
Boulanger.
Patron
trois
boutique,
laissa
en
mourant
son
fils
E.
Josome
Hodinos
la
somme
de
25000
francs
venu
ou
provenant
de
la
vente
de
fonds
de
commerce
Boulangerie.
[...]
Sortie
de
Pension
lge
de
16
ans,
o
il
avait
t
pensionnaire
pendant
4
ans,
une
14
De
son
vrai
nom
Joseph
Ernest
Mntrier,
il
adopta
celui
de
mile
Josome
Hodinos
une
fois
intern
lasile
de
Ville-vrard
(Paris).
15
Le
dessin
dont
ce
texte
est
issu
est
prserv
la
Collection
de
lart
brut;
il
est
crit
la
plume
sur
une
feuille
de
32,5
x
21
cm
et
dat
entre
1876
et
1896.
Les
fautes
dorthographe
du
texte
original
ont
t
conserves.
219
www.revue-analyses.org,
vol.
10,
n
2,
printemps-t
2015
anne
Externe
Il
entra
chez
le
Patron
Tasset,
Graveur
en
Mdailles.
Il
nous
donne
galement
des
dtails
sur
sa
personne
physique
la
manire
dune
description
anatomique
:
mile
Josome
Hodinos.
Est
dune
taille
moyenne.
La
grandeur
de
sa
tte
gale
la
distance
comprise
sous
le
menton
au
dessous
des
Pectoraux,
des
Pectoraux
au
nombril,
du
nombril
la
ligne
du
ventre,
ses
paules
mesure
deux
ttes
de
longueur,
sa
Poitrine
bomb
on
y
lit
les
ctes,
le
bout
du
Sertorum
les
clavicules,
les
humrus,
le
bassin,
les
ttes
de
fmurs,
les
Cubitus
et
radius.
Lcriture
nen
finit
pas
de
le
rpertorier
dans
une
dynamique
tautologique,
ce
quil
est
dpendant
de
ce
quil
a
t,
de
ce
quil
a
fait
et
de
ce
quil
fait
au
moment
prsent.
La
description
de
son
identit
et
de
son
physique
semble
ne
pas
suffire
la
captation
de
sa
personne.
Il
en
vient
dcrire
le
processus
de
cration
lui-
mme,
lcriture
ayant
comme
besoin
de
se
raconter
elle-mme
pour
dire
lidentit
de
celui
qui
crit.
Dans
le
dessin
dcrit
prcdemment,
le
recensement
de
ses
gestes
dartiste
et
des
crations
quil
a
ralises
ou
quil
est
en
train
de
raliser
au
sein
de
lasile
prolongent
les
informations
biographiques
la
manire
dun
chapelet
sans
fin
:
Enferm
la
Ville
Evrard
le
15
Dcembre
1876.
[...]
crit
sa
Biographie.
[]
Dcrit
son
enfermement
la
Ville
Evrard.
[]
Dans
mes
10
volumes
de
mdailles
runis
pour
savoir
ce
que
cest
que
la
mdaille,
jy
ai
pass
onze
anne.
Jai
divis
des
feuilles
de
papiers
biscuits
en
deux
dans
le
sens
de
la
hauteur
puis
en
deux
dans
le
sens
de
la
largeur
ce
qui
ma
donn
4
petites
feuilles
pour
une.
Jen
ai
ensuite
coup
200
autres
[].
(Thvoz,
1979,
p.
106-113)
Si,
dans
les
crits
de
Hodinos,
la
qute
de
sens
se
fait
par
linventaire
dune
identit
en
voie
de
disparition,
dans
dautres
crits,
elle
se
manifeste
par
des
requtes
auprs
dautorits
220
PAULINE
GOUTAIN,
La
frontire
des
crits
bruts
relles
ou
fictives,
mais
toujours
muettes.
Les
lettres
de
Samuel
Daiber
en
dehors
des
nologismes
quelles
prsentent
et
dont
nous
avons
parl
plus
haut
savrent
de
vritables
protestations
contre
lenfermement
:
Je
Demande
Comande
sortir
de
ce
Peureux,
le
quitter;
je
ne
veux
pas
que
lon
le
perptue.
Je
moppose
ce
que
lon
me
conduise,
que
lon
menfermeture
de
nouveau,
en,
dans
un
Hospice;
je
ne
veux
pas.
on
est
pas
chez
soit.
[]
Je
veux
mes
droits
civiques
come
chacun.
Je
ne
veux
pas
que
lon
me
traite
en
dsuette.
Je
suis
normal.
(Thvoz,
1979,
p.
63)
De
la
mme
manire,
Gaspard
Corpateaux
(1838-1917)16,
qui
adopte
le
discours
formel
des
lettres
officielles
il
tait
avocat
avant
dtre
intern
,
rdige
des
missives
afin
dtre
libr.
Tout
comme
chez
mile
Josome
Hodinos,
la
question
de
lidentit
est
centrale;
notamment
dans
sa
signature,
qui
est
en
quelque
sorte
le
lieu
de
son
incarnation.
Gaspard
Corpataux
marque
en
effet
toutes
ses
lettres
de
son
nom,
de
ses
initiales
compltes,
de
son
statut
de
citoyen
et
de
son
ancien
mtier
davocat.
Il
fait
galement
tat
du
temps
coul
depuis
son
entre
lasile
en
inscrivant
la
date
de
son
internement
1880
et
la
date
laquelle
il
crit
la
fin
de
chaque
lettre.
Alternant
lencre
rouge
et
noire,
et
cadrant
ses
inscriptions
au
centre
de
la
page,
il
adresse
ses
propos
le
plus
souvent
sous
cette
forme
:
Salut.
Mdecin-Directeur.
Cest
"assez"
dnigrer
Injurier
mpriser
:
Doffice
au
grand
devoir
En
bon
Sauveur
de
droit
Finissant
dans
lendroit.
Bien
gurir
le
malade
Et
me
sortir
guri
Par
vois
soins
corps-esprit
Ordonnez
mon
dpart
Avec
le
16
Avocat
originaire
de
la
ville
de
Fribourg,
Gaspard
Corpataux
rdigea
ses
lettres
entre
67
et
80
ans
alors
quil
tait
intern
lhospice
de
Marsens.
Il
les
adressait
majoritairement
au
personnel
mdical
et
aux
membres
du
Conseil
dtat
de
Fribourg
(Adam
et
Capt,
2008,
p.
72-79).
221
www.revue-analyses.org,
vol.
10,
n
2,
printemps-t
2015
ncessaire
A
teneur
de
la
loi
Marsens
1880-1906.
G.M.B.
Corpataux
citoyen-avocat17.
Ainsi,
dans
un
lieu
o
le
silence
est
impos
aux
mots
du
malade,
ces
textes
rvlent
la
volont
de
parler
malgr
tout.
Sur
le
mode
pistolaire
ou
encyclopdique,
les
auteurs
de
ces
crits
tentent
douvrir
un
espace
de
communication.
Faute
de
considration
et
de
rponse,
ils
ritrent
sans
cesse
cette
perce
vers
lautre.
Cette
criture
auto-suffisante
salimente
la
source
de
leur
pass
et
essaye
de
faire
survivre
le
sens
par
le
r-ancrage
r-
encrage
de
leur
individualit.
Les
murs
ont
des
oreilles
Les
auteurs
dcrits
bruts
sexpriment
dabord
pour
eux-
mmes,
et,
sils
sadressent
des
lecteurs,
il
ne
sagit
aucunement
de
public
cultiv
familier
des
librairies,
mais
dinterlocuteurs
imaginaires;
sils
visent
la
publication,
cest
sur
un
mode
utopique
qui
exclut
demble
ldition
rgulire
de
leurs
textes.
(Thvoz,
1979,
p.
6)
Si
la
porte
de
lasile
est
ferme
sur
lextriorit,
un
voyage
est
toujours
permis
par
limaginaire.
Cet
exil
intrieur
( Jaccard,
1975)
amne
la
cration
de
vritables
utopies.
Lcriture
autosuffisante
salimente
alors
la
source
des
dlires
:
Luvre
est
donc
envisage
par
son
auteur
comme
un
support
hallucinatoire.
[...]
Le
processus
cratif
se
dclenche
aussi
imprvisiblement
quun
pisode
psychotique,
en
sarticulant
17
Ce
texte
correspond
une
lettre
conserve
la
Collection
de
lart
brut
:
Salut
Mdecin-Directeur.
Vrit,
1906,
cab
10881.
Dans
la
transcription
que
nous
en
donnons,
les
majuscules
sont
le
fait
de
lauteur
et
elles
correspondent
le
plus
souvent
au
dbut
dune
nouvelle
ligne.
La
plupart
des
mots
sont
souligns
en
rouge,
notamment
le
mot
sortir
,
qui
est
soulign
plusieurs
fois
et
positionn
au
centre
de
la
page.
222
PAULINE
GOUTAIN,
La
frontire
des
crits
bruts
selon
sa
logique
propre,
comme
une
langue
invente.
(Thvoz,
1990,
p.
35)
La
narration
dune
ralit
parallle
devient
un
moyen
de
trouer
les
murs
du
silence
et
dlargir
le
champ
troit
de
lasile.
Les
murs
mmes
de
lhpital
se
transforment
en
support
de
ces
histoires.
Fernando
Oreste
Nanetti
(1927-1994)18,
intern
lhpital
de
Volterra
en
Italie,
a
ainsi
pris
les
parois
extrieures
de
ldifice
pour
se
raconter.
Pendant
neuf
ans,
lors
des
sorties
rgulires
dans
la
cour
de
lasile,
il
grava
un
gigantesque
livre
de
pierre
libro
graffito
avec
la
pointe
mtallique
de
la
boucle
de
son
gilet.
Sur
les
soixante-dix
mtres
de
faade
de
la
cour
intrieure
de
lhpital,
il
recra
son
identit
et
son
histoire.
Astronaute
,
ingnieur
des
mines
du
systme
mentale
,
colonel
astrale
,
il
raconta
ses
relations
avec
lau-del
et
ses
voyages
imaginaires.
Sorte
de
missionnaire
et
mdiateur
en
contact
avec
des
forces
cosmiques
il
se
prnommait
NOF4
ou
Nanof
dans
son
histoire
,
il
rapporta,
au
sein
des
pages
quil
dlimitait
sur
la
surface
du
mur,
les
informations
quil
recevait
par
tlpathie.
Orphelin
de
pre,
il
se
reconstitua
galement
une
famille
travers
lcriture19.
Dans
luvre
de
Nanetti,
le
support
et
le
format
de
sa
cration
littraire
font
sens
en
eux-mmes,
rajoutant
au
contenu
des
mots
une
dimension
supplmentaire.
Le
dveloppement
spatial
propre
lcriture
sapplique
dans
lespace
rel,
dpassant
ce
qui
apparat
au
dpart
comme
une
limite
matrielle,
le
mur
de
lasile.
Comme
un
droul
cinmatographique,
elle
permet
son
auteur
de
se
faire
son
film
et
de
le
projeter
aux
yeux
de
tous
(ses
inscriptions
ne
18
N
Rome,
Fernando
Oreste
Nanetti
entre
lhpital
de
Volterra
en
1958.
Il
ralisa
son
livre
de
1959
1972
(il
sort
de
lhpital
en
1973).
19
Pour
plus
dinformation,
voir
Nanetti,
2011.
223
www.revue-analyses.org,
vol.
10,
n
2,
printemps-t
2015
dpassent
pas
la
hauteur
dun
homme).
Elle
opre
en
quelque
sorte
cur
ouvert,
prouvant
le
mutisme
des
murs
en
les
taillant,
pour
mettre
jour
un
imaginaire
dlirant.
De
plus,
les
inscriptions
marquent
le
mur
dune
empreinte
indlbile
:
la
pense
de
son
auteur
y
reste
grave
durablement.
preuve
unique,
difficilement
destructible
et
indissociable
de
son
lieu
de
cration,
ce
livre
se
donne
voir,
attendant
un
passant
pour
tre
lu.
Anticommunicatif
et
autistique,
il
peut
paratre
du
fait
de
lutopie
singulire
quil
met
en
scne.
Mais
au-del
de
ce
langage
sens
unique,
sa
forme
mme
invite
la
lecture
et
souvre
la
postrit.
Il
sagit
ici
nouveau
dune
question
de
frontire,
non
plus
celle
qui
exclut
mais
celle
qui
est
traverser
de
la
part
de
spectateur
:
faire
le
pas
dentendre
ce
qui
se
dit
derrire
les
murs
de
la
folie,
de
comprendre
ce
qui
sy
cache
et
daller
au-
del
du
sens
commun.
Ce
seuil,
cest
un
infirmier
qui
la
franchi
du
vivant
de
Nannetti,
Aldo
Trafeli.
Il
a
permis
la
prservation
de
cette
uvre
quand
celle-ci
tait
menace.
la
fin
des
annes
1970,
les
autorits
italiennes
lancrent
en
effet
le
projet
de
fermer
toutes
les
institutions
psychiatriques.
Aldo
Trafeli
se
chargea
alors
de
faire
photographier
les
inscriptions
de
Nanetti.
Cette
initiative
suscita,
plus
tardivement,
lintrt
dautres
personnes.
Les
murs
furent
reproduits
par
moulage
pour
tre
exposs
et
permettre
lhistoire
de
Nanetti
de
retrouver
la
parole
et
lcoute
quelle
cherchait.
Comme
le
disait
Lacan,
il
ny
pas
de
parole
sans
rponse,
mme
si
elle
ne
rencontre
que
le
silence,
pourvu
quelle
ait
un
auditeur
(1966,
p.
247).
224
PAULINE
GOUTAIN,
La
frontire
des
crits
bruts
Bibliographie
ADAM,
Jean-Michel
et
Vincent
CAPT.
(2008),
Les
lettres
asilaires
de
Gaspard
Corpataux.
Pomes
de
lenfermement
,
dans
Art
brut
fribourgeois,
Lausanne
/
Fribourg,
Collection
de
lart
brut
/
d.
La
Sarine.
CAPT,
Vincent.
(2012),
crivainer.
La
langue
morcele
de
Samuel
Daiber,
Lausanne
/
Golion,
Collection
de
lart
brut
/
Infolio,
coll.
Contre-courant
.
CARDINAL,
Roger
et
Victor
MUSGRAVE.
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An
Art
without
Precedent
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et
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t.
1,
Paris,
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Les
Mots
et
les
choses,
Paris,
Gallimard.
JACCARD,
Roland.
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LExil
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Paris,
Presses
universitaires
de
France.
LACAN,
Jacques.
(1966),
crits,
Paris,
Seuil.
NANNETTI,
colonel
astrale,
13
mai-
30
octobre
2011,
Lausanne,
Collection
de
lArt
brut.
PEIRY,
Lucienne
et
Sarah
LOMBARDI.
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Collection
de
lart
brut,
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PONGE,
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Le
Grand
Recueil,
t.
2,
Paris,
Gallimard.
225
www.revue-analyses.org,
vol.
10,
n
2,
printemps-t
2015
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Btons,
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coll.
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Dtournement
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lcriture,
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(1990),
Art
brut,
psychose
et
mdiumnit,
Paris,
ditions
de
la
Diffrence.
226
PAULINE
GOUTAIN,
La
frontire
des
crits
bruts
Rsum
Au
sortir
de
la
Seconde
Guerre
mondiale,
Jean
Dubuffet
nomma
par
art
brut
des
uvres
dcouvertes
en
contexte
frontalier
hpitaux
psychiatriques,
campagne
recule,
prisons,
etc.
et
produites
par
des
personnes
nayant
suivi
aucun
enseignement
artistique.
Le
concept
d
crits
bruts
est
apparu
dans
la
filiation
de
cette
conception
avant-gardiste
de
lart.
De
par
leur
origine
majoritairement
le
contexte
asilaire
,
leur
matrialit
graphisme
et
support
non
conventionnels
,
et
le
discours
qui
leur
est
associ
un
loge
de
la
folie
et
une
critique
de
la
littrature
classique
,
les
crits
bruts
interrogent
de
nombreuses
limites,
et
la
notion
de
frontire
nous
est
apparue
particulirement
riche
pour
mettre
jour
ces
diffrents
enjeux.
Abstract
French
painter
Jean
Dubuffet
coined
the
term
"art
brut"
after
the
Second
World
War
to
designate
works
of
art
made
in
the
margins
of
culture
psychiatric
hospital,
countryside,
and
jails
-
and
produced
by
self-taught
people.
Following
from
this
avant-
gardist
concept
of
art,
the
term
crits
bruts
appeared
in
the
seventies
to
name
texts
mainly
written
in
mental
institutions.
Their
context
of
creation
the
asylum,
their
material
features
unconventional
supports
and
handwritings
and
the
way
they
have
been
interpreted
the
creativity
of
madness
as
opposed
to
the
inertia
of
classic
literature
question
many
boundaries.
In
this
essay,
we
will
analyse
the
notion
of
boundary
to
unveil
the
very
nature
of
the
crits
bruts,
especially
the
way
they
challenge
the
delimitations
of
literature
and
language.
227