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La Frontière Des Écrits Bruts

Ce document traite de la notion de « écrits bruts » et explore les différentes acceptions du concept de frontière dans ce contexte. Il analyse les limites conceptuelles des écrits bruts, leurs contextes de création et la question du sens dans ces textes, invitant à reconsidérer l'écriture.

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La Frontière Des Écrits Bruts

Ce document traite de la notion de « écrits bruts » et explore les différentes acceptions du concept de frontière dans ce contexte. Il analyse les limites conceptuelles des écrits bruts, leurs contextes de création et la question du sens dans ces textes, invitant à reconsidérer l'écriture.

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La

frontire des crits bruts :


pour une d-limitation du chant de la folie

Pauline Goutain
Universit Carleton


Le terme crits bruts est apparu dans la continuit du
concept d art brut . Ce terme, d en 1945 au peintre franais
Jean Dubuffet, visait remettre en question la dfinition
traditionnelle de lart. Tout comme l art brut avait t conu
par Dubuffet en tant quart anti-culturel 1, les crits bruts
ont t dfinis, une trentaine dannes plus tard, par opposition

1 Le texte de Dubuffet LArt brut prfr aux arts culturels (1949) fait office de

manifeste quant la dfinition de l art brut et positionne clairement ce


concept contre celui de culture .

www.revue-analyses.org, vol. 10, n 2, printemps-t 2015


la littrature traditionnelle. Dans louvrage-manifeste Les


crits bruts (Thvoz, 1979), marginalit et non-communication
sont mises en avant ainsi que lide de non-rudition. La notion
de folie joue galement un rle majeur dans la dfinition de
cette catgorie. En effet, ces textes proviennent majoritairement
dhpitaux psychiatriques et mettent en scne les dlires, les
utopies, les rclamations de personnes internes.
Les enjeux de la frontire dans les crits bruts sont
multiples. Si le mot frontire dsigne en premier lieu les
limites dun territoire gographique, il permet galement de
dterminer le champ dapplication dun concept et de le
positionner par rapport dautres notions. La frontire peut
tre matrielle ou figure, contribuer lorganisation dun
espace concret ou la structuration de lespace mental. La
notion de frontire peut aussi tre conue comme une ligne
de sparation impliquant un rapport de force ou bien une
interface permettant le dialogue et lchange. Ces diffrents
aspects de la frontire permettent daborder les crits bruts
sous diffrents angles : des limites conceptuelles de cette
catgorie aux frontires concrtes de ce type dcriture
savoir son contexte de cration en passant par la frontire du
support cette ligne qui dlimite un champ dexpression et la
question du signe interface plus ou moins transparente o
raison et folie se rconcilient.
Dautre part, la question de la frontire au sein des
crits bruts amne sinterroger plus largement sur le
processus de reconnaissance et sur le rle de lcriture en soi,
au-del du champ strict de la littrature. Tout dabord, dans le
discours avant-gardiste associ aux crits bruts , la notion de
frontire, par le biais des mtaphores spatiales, semble prendre

196

PAULINE GOUTAIN, La frontire des crits bruts


une dimension stratgique. La limite dessine entre crits


bruts et littrature tend confrer une valeur subversive ces
textes et en faire un outil critique allant lencontre de la
norme et du monde de la culture. La frontire concrte des
crits bruts les murs de lasile vient, de plus, remettre en
question le contexte qui assure lcriture son statut de
littrature. Enfin, la frontire du sens cre par une langue
affole nous invite reconsidrer lcriture non plus comme un
simple vhicule de sens mais comme un acte potique, inventif
et existentiel.
Ainsi, nous chercherons explorer les diffrentes strates
de la notion de frontire afin de mettre au jour les diffrentes
perspectives que le concept d crits bruts ouvre sur
lcriture, la littrature, voire lart.

Les crits bruts au sein de l art brut :


une question de catgories?

Littrature et arts visuels : deux nations trangres?

Dans lhistoire de la pense occidentale, le domaine de lesprit a
souvent eu la part belle sur celui de la main et du faire. Les arts
libraux par opposition aux arts mcaniques comptaient
ainsi au Moyen ge seulement les productions de la pense,
l ensemble des choses crites (Suberville, 1948, p. 9)
auxquelles on reconnaissait une valeur esthtique et un contenu
rudit. Ce nest qu la Renaissance que peinture, dessin,
sculpture et architecture intgrent cette catgorie. Les Beaux-
Arts sont ainsi devenus une catgorie relevant de lesthtique
au mme titre que les Belles-Lettres. Toutefois, si ces deux

197

www.revue-analyses.org, vol. 10, n 2, printemps-t 2015


disciplines se sont vu attribuer le privilge de relever de


lintelligence humaine et du Beau, elles ont t spares en deux
univers diffrents lun qui a trait aux mots; lautre, aux formes
et couleurs. La cration des Acadmies (XVIIe et XVIIIe sicles) a
contribu officialiser cette frontire. En France, notamment, la
fondation de lAcadmie franaise, charge du domaine littraire
et de la langue franaise (1635), est alle de pair avec la
cration de lAcadmie royale de peintures et de sculptures,
charge des Beaux-Arts (1648). Ces deux institutions se sont
maintenues dans le temps et rgissent toujours la distinction
faite entre langages crit et pictural.
En dehors de cette limite institutionnelle, la ligne
dissociant la production littraire et les arts visuels renvoie
galement une ralit conceptuelle : une certaine
reprsentation du monde drivant directement de la
hirarchisation des sens et de lopposition entre corps et esprit.
Si la littrature a voir avec le domaine des ides le champ
immatriel de la pense , les beaux-arts sattachent pour leur
part au monde des objets, la ralit concrte. Dun ct, les
inscriptions ne sont quun support matriel subalterne au
dveloppement de lesprit; de lautre, cest la matire
pigments mlangs lhuile, marbre, bois, etc. qui priment sur
les ides. Les formes et les couleurs en appellent au toucher et
la vue bien moins qu lintellect alors que lcriture, elle,
requiert un effort dintellectualisation se passant de toute
sensorialit.
Cette vision idal sparant la littrature et les arts
plastiques en deux nations trangres a longtemps perdur
jusqu ce que les recherches modernistes des XIXe et XXe
sicles viennent questionner larbitraire de cette frontire.

198

PAULINE GOUTAIN, La frontire des crits bruts


Toutefois, malgr les recherches formelles des crivains et les


expriences potiques des peintres, ceux-ci restent tributaires
des systmes tablis de diffusion. Ainsi, si littrature et art en
tant que formes dexpression spcifiques ont ouvert leur
frontire lune lautre, elles ne se sont jamais constitues en
une nation unie. Le livre reste le voisin du tableau et de la
sculpture, mais nintgre jamais leur domaine en raison du lieu
auquel il est attach, les tagres des librairies ou des
bibliothques. De mme, luvre dart ne peut se transposer
dans un livre sans perdre ses caractristiques duvre dart. Le
muse, la galerie ou encore lintrieur priv du collectionneur
sont ses espaces de prdilection.

Les deux rgions du brut : les crits et lart

Mme si Jean Dubuffet a montr un intrt pour les productions
crites ds ses premires prospections2 des textes issus
dhpitaux psychiatriques sont en effet rassembls ds les
annes 1940 , ce nest vritablement qu partir des annes
1960 qu un art brut dans lcrire (Thvoz, 1978, p. 12) est
mis en lumire. ce moment, la Compagnie de lart brut, qui
avait t dissoute en 1951, est reconstitue. Parmi les nouveaux
objectifs de lassociation, une place toute particulire est
accorde aux formes crites. Dans la Notice sur la nouvelle


2 la suite de la dnomination de l art brut en 1945, Dubuffet commence

des prospections dans les hpitaux psychiatriques et les campagnes


(essentiellement en France et en Suisse). En 1948, il fonde la Compagnie de
lart brut afin de rationaliser ces collectes et dviter les drives marchandes
des uvres rassembles. Des expositions sont organises dans les sous-sols
de la Galerie Drouin Paris, le Foyer de lart brut.

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www.revue-analyses.org, vol. 10, n 2, printemps-t 2015


Compagnie, Dubuffet, faisant tat des collections, prcise


notamment ceci :
Outre les uvres caractre proprement artistique, nos
collections comprennent aussi quelques manuscrits ou crits
divers qui nous paraissent avec les normes de la littrature
usuelle dans le mme rapport que les ouvrages dart brut avec
ceux des arts culturels. (1967, p. 172)

Concernant les publications3 projetes par lassociation,


Dubuffet souligne, de plus, que le dchiffrement et la
transcription de certains de ces textes sont prvus. Les
fascicules paratre intgreront ainsi non seulement des
reproductions duvres les plus marquantes de la collection
mais aussi des crits [...] qui procdent dune position
inventive analogue celle de lart brut (p. 172).
Ainsi, par ces nouveaux objectifs, Jean Dubuffet intgre
lunivers littraire sa pense anti-culturelle et tablit lcriture
aux cts de la cration plastique au sein du monde du Brut .
Toutefois, malgr son intention premire remettre en question
ce qui structurait la culture occidentale, savoir ses catgories
artistiques, ses institutions et son got, par le biais dune
nouvelle conception de lart , la manire de considrer les
crits au sein de l art brut ne fait que ritrer une structure
quil voulait dconstruire. En effet, la reconnaissance des
formes crites dans l art brut reste tributaire de la frontire
trace culturellement entre littrature et art. Les textes
bruts sont conus dans un rapport danalogie avec les
uvres dart brutes , et ces deux formes dexpression sont de
nouveau isoles en deux univers parallles.

3 Une srie de publications - les Cahiers de lart brut - documentant luvre et

la vie de chaque auteur est mise en place (bien que planifie en 1947, cette
publication ne dbute que dans les annes 1960).

200

PAULINE GOUTAIN, La frontire des crits bruts


Une dizaine dannes plus tard, la parution des crits


bruts (Thvoz, 1979) ne fait quofficialiser cette distinction. La
dfinition qui en est donne transpose littralement le concept
d art brut dans le domaine littraire. Alors quen 1949, Jean
Dubuffet entendait par art brut
des ouvrages excuts par des personnes indemnes de culture
artistique, dans lesquels donc le mimtisme, contrairement ce
qui se passe chez les intellectuels, ait peu ou pas de part, de
sorte que leurs auteurs y tirent tout (sujets, choix des
matriaux mis en uvre, moyens de transposition, rythmes,
faons dcritures, etc.) de leur propre fond et non pas des
poncifs de lart classique ou de lart la mode. (1967, p. 201-
202),

les crits bruts , eux, dsigneraient


des textes produits par des personnes ignorantes ou
rfractaires la culture des cultivs , insoucieuses des modles
du pass, indiffrentes aux rgles du bien-crire (si ce nest pour
les transgresser), totalement trangres en tout cas au milieu que
nous associons aussitt lide de littrature, celui des crivains,
des diteurs et des critiques. (Thvoz, 1979, p. 6)

Il est noter que la publication des crits bruts correspond un


moment particulier de lhistoire de l art brut , un moment
dinstitutionnalisation et de restructuration (de structuralisme
aussi), pourrait-on dire, o la question des catgories semble
importante. Au dbut des annes 1970, en effet, Jean Dubuffet
lgue les uvres jusqualors rassembles par la Compagnie de
lart brut la ville de Lausanne. Cette donation mne, en 1976,
louverture de la Collection de lart brut, dont Michel Thvoz
sera est le premier directeur. Bien que ce lieu dexposition se
veuille au dpart un anti-muse , les questions daccrochage,
de catgories ainsi que de discours sur les uvres accroches se
posent tout comme pour une institution normale. Le concept
201

www.revue-analyses.org, vol. 10, n 2, printemps-t 2015


d crits bruts se dessine donc un moment o les textes


quil dsigne se voient accorder une nouvelle visibilit; le fait
dtre exposs au sein dun muse ct duvres dart ayant
comme suscit la ncessit den tracer les contours conceptuels.
Si lapparition de la notion d crits bruts suit lancien
modle sparant les lettres et les arts, la place de lcriture dans
l art brut savre toutefois plus complexe quune simple
limite entre deux champs dexpression. La matrialit des textes
graphisme, rapport texte / image, nologismes, etc. met en
effet en question la frontire dresse entre uvre picturale et
uvre littraire et interroge par l notre manire
dapprhender traditionnellement un texte ou une uvre dart.

Quand les mots deviennent formes
et quand les mots assaillent les formes

Le mot prend forme : il devient lui. Cette forme devient ce que
le mot reprsente. Tout est mots. Tout ce qui est mot est plus ou
moins forme? Tout ce qui est forme plus ou moins se pntre,
plus ou moins est pntr, plus ou moins senveloppe, plus ou
moins est envelopp. ( Palanc lcrituriste 4, dans Dubuffet,
1967, p. 230)

Comme le mentionne Michel Thvoz en introduction des crits


bruts, la dcouverte d uvres plastiques [...] trangres dans
une large mesure notre culture uvres qui furent
qualifies par Dubuffet d art brut a amen mettre jour

4

N Vence en 1928, Francis Palanc tait ptissier. lge de 19 ans, il


commena laborer son systme alphabtique, tout en ralisant
paralllement des tableaux faits partir de coquilles duf et dautres
matriaux prissables. Ce pome tait inscrit sur une feuille colle au dos dun
de ses tableaux. La transcription donne par Dubuffet conserve les fautes
dorthographe prsentes dans le texte original.

202

PAULINE GOUTAIN, La frontire des crits bruts


des processus de cration et de subversion qui pouvaient


emprunter presque indiffremment, pourrait-on dire, le moyen
des formes figuratives et des mots de la langue (1979, p. 10). Il
prcise dailleurs quun des traits caractristiques des crits
bruts consiste justement ne jamais se dtacher tout fait
dune impulsion graphique qui peut aussi bien sappliquer une
expression figurative , rvlant par l larbitraire des
catgories telles que beaux-arts, littrature, musique, etc.
(p. 9-10).
Dans la plupart des crits bruts , le trac du stylo peut
en effet devenir forme ou lettre, modeler la surface de la feuille
en un espace plastique ou tre le simple support un signifi.
La ligne peut tre lue et vue simultanment comme un
signifiant ou comme le contour dune figure plus ou moins
abstraite. La frontire entre littrature et art se dissout alors
pour laisser place au domaine plus large du geste graphique.
Les uvres de Palanc dit lcrituriste5 sont en ce sens
rvlatrices. Elles partent du dsir de crer un alphabet qui
puisse signifier les fondements universels, non par les lettres
traditionnelles mais par une graphie guide par des principes
gomtriques. La gomtrie, selon Palanc, rgit la vie mentale
de chaque individu et cest ce sens cach, ce lien profond qui
unit lhomme au monde, quil cherche mettre jour travers
un code se situant la limite de la lettre et de la figure.
Personnifiant la gomtrie, il crivait : Je suis gomtrie
visage universel. Mes lignes sont des mots des murmures sans

5 Les crits de Francis Palanc sont les rares crits intgrs aux crits bruts

qui ne proviennent pas dhpitaux psychiatriques.

203

www.revue-analyses.org, vol. 10, n 2, printemps-t 2015


bruit. Lentement, doucement, je vous pntrerai. Faisant de


votre forme puret de mes lignes. (Dubuffet, p. 222-223)6
Au cur de ses recherches plastiques et alphabtiques se
trouvent les notions du masculin et du fminin. Le premier est
signifi graphiquement par des tracs rectilignes et par le carr;
le second, par des courbes et le cercle. Mais au-del de cette
analogie entre formes et principes universels, cest lide de
mtamorphose et dincarnation qui est luvre dans ses
critures. Le mot prend corps dans la forme et la forme donne
vie la chose signifie. Ses exercices graphiques et
gomtriques visent en effet avant tout trouver lexpression
visuelle par laquelle le mot retrouvera toute sa vertu et sa
consistance profonde. Ceux qui apparaissent le plus souvent
dans ses tableaux Moi , Toi , Lui , Vie , Joie ,
Vase sinsrent les uns dans les autres et se
mtamorphosent pour mieux exprimer linterrelation existant
entre lhomme et la femme. Jean Dubuffet qualifie la cration
scripturale de Palanc d criturisme et d alchimie
pronominale (1967, p. 230), montrant par l que la limite
entre domaine littraire et artistique svapore face un
langage proccup avant tout de mettre jour le sens et le flux
de la vie.
Si la plasticit mme des crits bruts remet en
question la frontire entre dessin et criture, un autre trait de
ces textes vient galement perturber cette limite : la

6

En plus des inscriptions prsentes dans ses tableaux, Palanc rdigea de


nombreuses notes entre simples notations, aide-mmoire et pomes pour
amliorer son systme alphabtique. Le texte dans lequel il donne la parole
la Gomtrie et duquel cette citation est tire correspond ce pan de sa
cration.

204

PAULINE GOUTAIN, La frontire des crits bruts


juxtaposition des textes et des images dans un rapport qui


savre plus complexe que celui dune simple illustration.
Dans les crits de Joseph Heuer7, par exemple, la mise en
page des dessins et des critures brouille le dialogue
traditionnel qui stablit entre le langage pictural et le texte
dans un livre imag. Le dessin est une sorte de pictogramme qui
constitue un signe part entire autour duquel est agenc le
texte. Les mots ne suivent pas la linarit et la verticalit
conventionnelles de lcriture occidentale, mais exploitent la
spatialit de la feuille dans un rapport analogique avec ce
quelle signifie. Joseph Heuer, qui tait sergent dans linfanterie
avant dtre intern, conoit en effet lespace de la feuille
comme un territoire quil investit par les mots et les images. Ses
tableaux de graphismes , comme les nomme Jean Dubuffet,
ouvrags avec grand soin dune fine plume, en plusieurs
couleurs, et avec beaucoup dinscriptions portes lenvers
fonctionnent la fois [...] dans le sens de libells et dans celui de
topographies : ils sont en mme temps des actes et des cartes,
quand mme ils nassument pas encore aprs cela des
figurations la signification symbolique. (1967, p. 288)

Les frontires, par exemple, sont marques par des baonnettes


petits signes anguleux qui dlimitent les territoires tout en
manifestant sur le mode symbolique la garde militaire et la
prsence vigilante en tous lieux du sergent lui-mme (p. 289).
Concernant les critures mme de ses dessins, Joseph Heuer

7 Joseph Heuer (1827-1914) est intern en 1860 Genve jusqu la fin de sa

vie. Ce nest que tardivement, vers 1907, et aprs avoir chang dasile, quil
semble avoir commenc crire et dessiner. Cest grce au Professeur
Ladame que ses dessins et crits ont t prservs. On sait peu de choses de
Joseph Heuer, simplement quil a t bniste, relieur, rgleur de registres
avant dtre sergent dans linfanterie. Cest cette dernire profession qui
ressort le plus dans son uvre.

205

www.revue-analyses.org, vol. 10, n 2, printemps-t 2015


greffe ses mots de nombreuses lettres muettes, accentuant par


l la dimension graphique de lcriture et laspect visuel des
mots. Territoire devient TERRHITHOIRE et les pays qui
apparaissent sur certaines de ses cartographies lItalie, la
Russie ou encore lAmrique prennent les formes respectives
de Hithalhie , Rhusscies et Hammerhic . Si ce
manirisme orthographique semble inutile sur le plan du sens
et rend difficile, au premier abord, la comprhension du texte, il
joue un rle sur le plan visuel. Dautre part, il rvle une
troisime dimension du langage, son oralit. Une fois lues
haute voix, en effet, les parties silencieuses des mots se taisent
et le sens cach derrire des inscriptions visuellement
incomprhensibles est dvoil.
La plasticit mme de lcriture dans les crits bruts
tout comme la prsence simultane dinscriptions et dimages
ou encore les nologismes purement phontiques engagent un
mode de lecture qui ne met pas seulement en jeu le processus
dintellection comme dans la lecture dun livre imprim ou
dune lettre traditionnelle mais qui implique aussi de prendre
en considration laspect visuel et sonore du texte. Ces
dimensions viennent perturber la limite sparant les modes de
diffusion de lart et de la littrature, savoir respectivement
lexposition et la publication. Les textes relevant des crits
bruts sont la fois voir, parler cest--dire dchiffrer
haute voix et entendre cest--dire lire comme un
message. Leur transcription typographique format exig pour
leur publication ou bien leur mise sous verre mode de
prsentation musal limitent obligatoirement un de ces
aspects. La typographie omet la richesse formelle de la graphie
sa disposition sur la feuille, le style mme du trac, etc. pour
se concentrer sur les particularits linguistiques de lcriture,
206

PAULINE GOUTAIN, La frontire des crits bruts


alors que leur accrochage rend difficile la lecture des textes


pour se focaliser sur leur dimension esthtique les pages,
dans le cas de livres, ne peuvent tre feuilletes et la feuille ne
peut tre tourne pour suivre des inscriptions courant dans
plusieurs sens.
Ceci nest pas pour pointer du doigt la dficience de ces
modes de diffusion : leur prsence est ncessaire et a permis de
faire reconnatre des crits qui, sans eux, seraient rests dans
lombre. Plutt, cette analyse vise montrer que les textes
relevant des crits bruts se situent au seuil de deux
catgories. Par cette position mme, ils perturbent la stabilit
de la frontire entre littrature et art. Ils la rendent permable,
la dplacent, la traversent, apportant tour tour des lments
de lart dans le monde de la littrature et vice-versa, ceux de la
littrature dans lunivers de lart. Ils sont une sorte dinterface
o dialoguent littrature et art. Toutefois, ils sont galement un
troisime monde dont les occupants semblent condamns
osciller entre deux pays auxquels ils nappartiennent pas
entirement.

La stratgie de la frontire dans le discours


sur les crits bruts

Comme il est mentionn prcdemment, la dimension visuelle
et orale des crits bruts tend les situer en marge de la
littrature. Toutefois, cette position si elle correspond une
ralit matrielle est renforce par le discours avant-gardiste
qui leur est associ. En effet, la notion de marginalit constitue
un lment stratgique dans la dfinition des crits bruts et
contribue en faire un outil critique de la littrature

207

www.revue-analyses.org, vol. 10, n 2, printemps-t 2015


traditionnelle. Et Michel Thvoz de dire : La notion dcrit brut


se dfinira essentiellement par opposition la littrature telle
quon lentend ordinairement. (1978, p. 11)
Pour un contour historique des crits bruts

Pour mieux comprendre le discours associ aux crits bruts ,
il y a lieu de revenir sur le contexte qui lui a donn le jour. Le
moment de reconnaissance des crits bruts savoir les
annes 1960 et 1970 correspond un contexte littraire et
intellectuel particulier. Le langage est alors au centre des
dbats : Richard Rorty parlait ce propos de linguistic turn
(1967). La scne culturelle franaise est marque par une
attirance certaine des sciences humaines par la linguistique et
la smiotique. Sous linfluence du structuralisme, le langage est
pos comme un systme interrelationnel mettant en jeu les
mots, les signes, les individus et le pouvoir. Son arbitraire tout
comme sa relativit et sa normativit sont ports sur le devant
de la scne. Lide dun langage individuel, ingnu et naturel est
abandonne au profit de la vision dun langage autoritaire et
alinant. cette vision pessimiste, sajoute la dsillusion dune
possibilit de nommer la ralit. Les mots ne sont pas les choses
et chouent dans leur tentative de cerner le monde matriel.
Dautre part, dans le domaine de la communication, le
dveloppement de nouveaux mdias contribue faire du
langage un outil purement objectif, strictement vou vhiculer
du sens et relguer sa dimension potique dans les limbes de
loubli. Face cette situation du langage, nombre dcrivains
sinterrogent sur le sens donner la littrature. Dans la
continuit de la pense barthsienne selon laquelle il ny a
rien en dehors du langage , ils se confrontent limpossibilit
208

PAULINE GOUTAIN, La frontire des crits bruts


pour le langage de signifier lhumain et la ralit. La forme des


mots, et non ce quils portent leur sens est alors explore
pour tenter de dire ce qui ne peut tre dit. Dans le domaine des
arts visuels, une mme attention est porte au langage. Les no-
avant-gardes, telles que le lettrisme ou encore Fluxus, accordent
une place nouvelle la posie. Perptuant lassaut des
catgories, elles intgrent les expriences littraires leur
processus de cration artistique. Elles tentent de relier lart et la
vie en abaissant les frontires entre posie, art visuel et
exprience du quotidien, au sein duvres dans lesquelles les
mots, les formes et les matriaux cohabitent.

Contre lobjectivit du langage,
pour une langue individuelle et potique

Lintrt port aux crits bruts textes majoritairement
raliss en contexte asilaire et mettant en jeu le langage de la
folie ainsi que la conceptualisation de ce terme doivent tre
restitus sur cette toile de fond. Dans les premiers ouvrages
consacrs ce concept Le Langage de la rupture, 1978 et Les
crits bruts, 1979 , Michel Thvoz fait directement rfrence
aux thories linguistiques et aux modles de communication
pour mieux les critiquer. Partant du systme saussurien, il
rvle comment ces lments structurels sont lobjet dune
recomposition dans les crits bruts et comment ces derniers
se jouent du talon dAchille de la linguistique, cest--dire de
larbitraire du signe. Dans les crits bruts , cette faille est en
effet exploite sous toutes ses facettes : des modifications
orthographiques du signifiant (comme lajout de lettres inutiles,
la suppression des lettres muettes ou encore le
renchrissement des prfixes ou suffixes) en passant par
209

www.revue-analyses.org, vol. 10, n 2, printemps-t 2015


lexploration des variantes phontiques ou encore des


structures grammaticales (le verbe devenant un nom; le nom,
un adjectif ou un adverbe, etc.).
Dans les crits de Samuel Daiber8, par exemple, le suffixe
-ment (propre aux adverbes) devient le moyen de rallonger
des mots qui lui semblent trop courts. La ngation pas se
transforme en pasement , point en pointement , ni
en niment , ou encore jamais en jamaisement . Sur le
mme modle, Samuel Daiber invente de nouvelles expressions
comme automobilement pour signifier au moyen dune
automobile . partir de noms, il cre galement de nouveaux
verbes. Par le simple ajout de la terminaison -er , il condense
des expressions et rend actifs des objets au dpart passifs.
Pistolader ( tuer au pistolet ) redonne ainsi le pouvoir
daction au pistolet, voixer redonne la parole la voix , ou
encore priler dit dans un raccourci lensemble de mots
mettre en pril
Dans lanalyse des crits dits bruts , laccent est plac
sur la logique subversive du processus de rcriture. Le
dtournement de lcriture selon le titre de louvrage de Michel
Thvoz (1989) qui mne aux crits bruts rcupre les
rgles linguistiques et se joue de leur caractre conventionnel
pour aboutir un langage individuel droutant. Les drives
graphiques font glisser le rapport tabli entre le signifiant et le

8 Samuel Daiber, n en 1901, est hospitalis de manire permanente lge de

47 ans (il meurt en 1983). partir de ce moment, il se met crire des textes
qui ont la forme de longues missives adresses au mdecin directeur de
ltablissement, des parents ou des destinataires imaginaires. Ce sont pour
la plupart des feuilles de papier lettre ligne, de 30 x 21 cm, que Samuel D.
couvre intgralement dune criture soigne et rgulire en biffant parfois de
longs passages [...]. (Thvoz, 1979, p. 61-86) Les textes de cet auteur ont t
lobjet dune tude approfondie (Capt, 2012).

210

PAULINE GOUTAIN, La frontire des crits bruts


signifi. Lindpendance du signifiant saffirme : le mot peut tre


crit indiffremment sous telle ou telle orthographe sans pour
autant affecter le sens du signifi. Rciproquement, un mme
signifiant peut renvoyer plusieurs signifis; sa disposition sur
la page, sa plasticit et sa sonorit offrant plusieurs possibilits
dinterprtation visuelle et orale. Dans les crits dAnnette
Libotte9, par exemple, les rgles phontiques sont mises jour
dans lorthographe mme des mots : leswi min correspond
lessuie-mains , le trois mai devient le trwa m est
mais on pourrait tout aussi bien lire le tramway , nos
ailes sont dcomposes en no zestl mais de nouveau,
dautres mots peuvent senvoler de cette orthographe selon
limagination du lecteur, tels que zle ou zeste 10.
Un autre aspect qui est mis en avant dans lanalyse des
crits bruts est leur dimension anticommunicative : nous
souhaitons prciser ici que cet aspect est li aux particularits
stylistiques des crits bruts bien plus qu lintentionnalit
de leurs auteurs. La rformation et reformation des rgles
linguistiques observables dans la majorit de ces textes vont, en
effet, lencontre du modle de communication qui conoit la
langue comme un lien univoque reliant un metteur et un
rcepteur.
Ainsi, le glissement de larbitraire du signe vers la
libration de ses ressources smantiques et graphiques

9 Annette Libotte est ne Bruxelles en 1890. Elle est interne plusieurs

reprises en Belgique partir de 1934. Les textes conservs la Collection de


lart brut et reproduits dans lanthologie crits bruts ont t crits en 1941 et
1942. Ils consistent en 350 pages rparties dans deux petits carnets, genre
bloc-notes, de 13 x 8 cm (Thvoz, 1979, p. 41-54).
10 Nous nous sommes permis dajouter la transcription classique (telle que
propose dans les crits bruts) dautres vocations, celles mmes que ces
graphies ont suscites en nous, indpendamment du sens du texte.

211

www.revue-analyses.org, vol. 10, n 2, printemps-t 2015


contribue faire des crits bruts un cheval de Troie


permettant dbranler la conception rationnelle du langage.
Ceux-ci sont une entre par laquelle le discours anticulturel de
Jean Dubuffet et de Michel Thvoz vient critiquer sa normativit
et sa fonction coercitive au sein de la socit. Comme des feux
de Bengale lancs dans un monde en perte daltrit, les crits
bruts sont rcuprs pour clairer la possibilit dune
expression plus individuelle et potise rsistant aux
conventions culturelles et luniformit sociale.
Prenant comme support les textes de Samuel Daiber,
Michel Thvoz disait notamment ce propos :
Contrairement au commun des individus pour qui
lhomostasie (cest--dire la contrainte de stabilit) du langage
reprsente une garantie de communicabilit, Samuel, rejet de
toute manire du circuit de la communication, la ressent
comme une gne. Pour ragir contre la normalisation du
langage, contre le refroidissement et loubli des mtaphores,
contre leffacement de ltymologie, il entreprend de matriser
individuellement le processus dvolution. (1978, p. 164-165)

Enfin, les spcificits linguistiques des crits bruts sont


mises en parallle avec les recherches des potes de lpoque.
Les dformations orthographiques, la transposition de loralit
du langage dans lcriture ou encore les jeux formels de la
graphie sont en effet au centre des proccupations daprs-
guerre. Jean Dubuffet, aux cts de Raymond Queneau, insistait
notamment sur le fait que la gnralisation de la typographie en
Occident avait fait oublier toutes les ressources visuelles des
graphies et toutes les ressources du parler (Dubuffet,
1967, p. 293) et que lcriture se devait de retrouver son
expression plastique et verbale avec ses sonorits, inflexions,
mimiques (p. 293). De mme, Raymond Queneau, samusant

212

PAULINE GOUTAIN, La frontire des crits bruts


des rgles de la langue franaise, proposait non de corriger


lorthographe de lancien franais [...] mais de choisir quelle
orthographe donner au nouveau franais , en prcisant que la
plus phontique semblerait simposer (Queneau, 1965, p. 22).
Dans un autre registre, Francis Ponge, face aux dbats sur le
silence de la posie la suite des atrocits de la Seconde Guerre
mondiale, faisait du jargon lespoir de ce genre11. Ainsi, ce
nest pas par hasard si les pomes de Queneau, de Ponge ou
encore les Pices littraires de Dubuffet sont intgrs, de
manire comparative, lanalyse des crits bruts . Ce
dialogue permet de renforcer le potentiel expressif et potique
des crits bruts et dclairer le fait que la langue est bien
plus quun systme rgi par des conventions ou un instrument
de communication facilement matrisable. Face un langage
pris dans lhistoire et les normes littraires, les crits bruts
sont prsents comme une porte libratrice : celle de la folie et
de laltrit.
Le discours sur les crits bruts participe ainsi de la
dfense dun langage autre et dune criture plurielle qui
rpondent lexhortation des potes, savoir explorer cette
vertu stupfiante des mots lorsquon les dispense de la
transmission des ides et quon rveille ce quon pourrait
appeler leur processus primaire (Thvoz citant Paul Valry,
1978, p. 153). Il participe galement dune nostalgie plus
gnrale, dun fantasme collectif cherchant retrouver un tat
utopique du langage, un langage pr-institutionnel o criture,
parole et gestualit exprimaient lhomme dans son essence

11 Rpondant la constatation de Theodor Adorno, crire un pome aprs

Auschwitz est barbare , Francis Ponge crivait : Lespoir est donc dans une
posie par laquelle le monde envahisse ce point lesprit de lhomme quil en
perde peu prs la parole, puis rinvente un jargon. (1961, p. 195-199)

213

www.revue-analyses.org, vol. 10, n 2, printemps-t 2015


mme, une langue idale o les mots approchaient de si prs les


choses quils en captaient le sens profond, un langage individuel
libr de toute contrainte sociale.
Les crits bruts , un ple voguant contre-courant 12?

Le discours sur les crits bruts tend reconstituer ce lieu
fantasm du langage. Dans cette construction, le trac de la
frontire est central. Toutefois, celui-ci nest pas neutre. Comme
en situation de guerre, il tablit un rapport de force entre le lieu
des crits bruts territoire de la folie et son parti ennemi
celui de la culture . Les normes sociales et lusage
conventionnel du langage sont prsents comme lempire
hgmonique branler; les crits bruts et leur auteur,
comme le char dassaut. Le pouvoir des crits bruts est vu,
en effet, dans leur capacit sen prendre la base la plus
rsistante du conditionnement culturel, sa racine, cest--dire
aux mots et leur agencement usuel (Thvoz, 1978, p. 8).
Cette attaque est modlise selon diffrentes topographies, de
la vision du tratre qui attaque de lintrieur celle du rvolt
qui a rompu avec le systme tabli ou encore de ltranger
venant de lextrieur. Toutefois, quelle que soit la spatialisation
choisie, le discours sur les crits bruts en revient toujours
lopposition entre le centre et la priphrie : le centre
correspondant ce qui est reconnu par tous, au contrat social,
la norme; la marge, ce qui est autre, la diffrence, la folie.
ce propos, Michel Foucault disait dailleurs :
Ainsi ont-ils tous les deux le fou et le pote, au bord extrieur de notre
culture et au plus proche de ses partages essentiels, cette situation

12 Cette expression fut employe par Jean Dubuffet pour redfinir lart brut en

1959 (1967, p. 515).

214

PAULINE GOUTAIN, La frontire des crits bruts


la limite posture marginale et silhouette profondment archaque


o leur parole trouve sans cesse leur pouvoir dtranget et la
ressource de leur contestation. (1966, p. 64)

Sagissant de la premire topographie celle du tratre , lide


matresse est que les auteurs d crits bruts connaissent et
partagent la langue des hommes de culture, mais quils en usent
de manire pernicieuse, la dtournant de son usage habituel
pour la diriger vers un tat limite auquel peu ont accs, aux
confins de lhermtisme smantique et de lillisibilit :
Les auteurs dcrits bruts ne parlent pas une autre langue que
les crivains professionnels [...]. Il faudrait plutt les considrer
comme des intrus dans leur propre langue, comme des voleurs,
qui procdent par rapts systmatiques trahissant le sens des
mots et perturbant les convenances de la syntaxe. (Thvoz,
1978, p. 12-13)

Dans le second type de cartographie, les auteurs d crits


bruts sont positionns en dehors du systme culturel, dans
des lots de dsalination sociale que sont les asiles. Leur
position desprit rebelle toute norme et toute valeur
collective les a marginaliss. Rfractaires au dressage
ducatif et au conditionnement culturel , ils se sont
retranchs de la collectivit (Thvoz, 1990, p. 34). En
choisissant la folie comme mode de pense, ils ont toutefois
gagn une victoire : celle de ne plus devoir rpondre aux
exigences de la communication et de parler une langue qui leur
est propre. Sortes d anarchistes et de terroristes , selon
les mots de Michel Thvoz, ils dtournent les mots pour
produire des textes socialement inassimilables. (1978, p. 180)
Leur folie est ainsi assimile une voie de libration qui part
dun tat de rvolte contre le poids de limprialisme culturel et
mne vers les marges de la raison.

215

www.revue-analyses.org, vol. 10, n 2, printemps-t 2015


De ce modle qui prsente les auteurs d crits bruts


comme des refuseurs et autistes (Thvoz, 1990, p. 34) isols
dans lasocialit, drive le troisime, savoir lide quils sont
aussi des trangers qui peuvent attaquer de lextrieur.
Habitants de lombre, ce lieu mconnu quest la folie, ils sortent
parfois de cette nuit en se manifestant sur la page blanche.
Toutefois, quand ils se mettent crire, ce nest pas par
rfrence familire des auteurs ans , mais pousss par
un sentiment de non appartenance qui se rsout par une
agression inventive contre le langage. (Thvoz, 1978, p. 12)
Les textes quils produisent sorte de langage de la rupture
abattent la frontire codifie de la littrature et infiltrent la folie
dans son champ en venant perturber son ordre.
Dans chacune de ces reprsentations spatiales,
lintentionnalit des auteurs d crits bruts est modele et
redirige selon la vise critique du concept d crits bruts .
Les auteurs sont positionns comme les sujets de la guerre
mene contre la littrature, la culture et les rgles sociales, ce
qui est en grande partie spculation interprtative. De la mme
manire, les textes relevant des crits bruts objets inertes
au dpart tendent recevoir un pouvoir daction anticulturel.
Ce pouvoir nest pas intrinsque aux crits mais dcoule de la
construction discursive qui les entoure. Cette dernire, nourrie
de sciences humaines et faisant cho aux enjeux du monde
littraire contemporain, leur donne les rames et les armes pour
quils voguent contre-courant.
Nous souhaitons, dans une troisime partie, considrer
ces crits sous une lumire diffrente. Mettant de ct le
rapport de force tabli dans le discours de Jean Dubuffet et de
Michel Thvoz entre les crits bruts et la littrature, nous

216

PAULINE GOUTAIN, La frontire des crits bruts


voudrions concevoir ces productions comme une interface


mettant en jeu du sens, au-del de toute question de catgorie.

Traverser la frontire du champ de la folie



Au sein des murs de lasile

Comme il est mentionn en introduction, les textes dont il est
question dans les crits bruts sont issus majoritairement
dhpitaux psychiatriques. Dats pour la plupart davant 1950,
ils ont t raliss dans un contexte particulier. En effet, avant la
seconde moiti du XXe sicle, linternement signifiait le plus
souvent la rclusion vie, notamment pour les patients
schizophrnes qui taient placs dans des pavillons
spciaux. Les relations humaines au sein de lasile taient
limites et rgies par le code de dontologie de lpoque,
savoir viter tout rapport de rciprocit entre le personnel
mdical et les malades pour contrler les consquences du
transfert freudien. Dautre part, le discours du malade ntait
pris en compte que pour sa valeur psychopathologique, et sa
porte signifiante dsamorce du fait de sa folie. Les crits quil
produisait taient prservs comme documents psychiatriques.
Le langage quils mettaient en scne tait lu comme la
manifestation de ses dlires et la preuve de son incapacit
dialoguer normalement. Le patient tait ainsi dresponsabilis
de ses paroles et isol de lautre ct de la ligne de sgrgation
entre la raison et la draison . Cette situation bloquait
demble le mouvement de rciprocit que le langage appelle
par principe (Thvoz, 1978, p. 44). De plus, les contacts avec
lextrieur taient extrmement limits : les visites taient rares

217

www.revue-analyses.org, vol. 10, n 2, printemps-t 2015


et les sorties quasi inexistantes; quant au courrier, il passait


rarement la frontire de lasile13.
Langage de la rupture, les crits bruts le sont. Parce
quils rompent avec les normes linguistiques certes, mais aussi
parce quils tentent dabattre les murs du silence qui entoure
leur auteur. Ces textes nous donnent voir une langue qui
essaie sans fin de communiquer mais ny parvient pas faute
dcoute et de destinataires. Si anticommunication il y a, ce nest
donc pas par refus de communiquer mais plutt en raison de la
barrire qui simpose ces messages. Au-del de la question du
sens cest--dire laspect inintelligible de certains de ces crits
, il y a donc lieu de revenir sur lacte dcrire en soi, qui
consiste dj en une tentative de faire sens. Toute inscription
peut en effet tre lue comme la volont de laisser une trace, de
marquer un support dune prsence, de faire mention de
quelque chose ou douvrir sur une ralit autre : Tu ne traces
rien, ce que tu vie seulement te trace dans la mesure ou ce que
tu vie est inconnu de tous mme de toi. (Palanc lcrituriste,
dans Thvoz, 1978, p. 81)

Une criture auto-suffisante

The outsiders thus lives to be enclosed in the radiant space of his own
creativity. It is a self-sufficient domain. (Cardinal, 1979, p. 29)

Si linternement impose au patient une coupure avec la socit,


il a galement pour consquence de relguer aux frontires de
lasile son identit passe. Le patronyme qui a pour rle
dinscrire un individu dans une ligne gnalogique et de
marquer son appartenance une communaut perd sa valeur

13 Sur le contexte asilaire, voir Qutel et Postel (2012).

218

PAULINE GOUTAIN, La frontire des crits bruts


identitaire pour ne devenir quune simple dnomination (il est


dailleurs le plus souvent lud par le secret mdical dans le
cadre public). Quant la profession, lment important de
reconnaissance sociale, elle nest plus permise au sein de
lhpital. Face cet anonymat, certains prennent le crayon et
tentent dsesprment de rcuprer ce qui leur a chapp.
Josome mile Hodinos (1853-1905)14, par exemple, intern en
1876 et auteur de nombreux projets de mdaille, retrouve dans
le dessin un moyen de prserver ce quil tait. Transposant son
mtier de graveur sur un autre plan des papiers destins la
confection de biscuits lui servent de support, et le crayon et
lencre font office de stylet , il fait de sa propre effigie lobjet de
ses pseudo-gravures. Les inscriptions qui courent au recto et au
verso de ses dessins viennent dcrire le sujet de la mdaille,
savoir lauteur lui-mme. Les mots se suivent les uns ct des
autres, alignant les lments le caractrisant, tels que des
donnes sur sa famille, des informations concernant son activit
professionnelle ou encore des dtails sur ses faits et gestes au
sein de lhpital. Dans un de ses dessins15 notamment, le
premier paragraphe du texte nous prsente ses origines et sa
formation de graveur :
mile Hodinos Josome. Conntable. Volontaire dun an.
Communard. Sabre de 1848. mile Jean Charles Hodinos, son
Pre. Gnralissime de armes de la Rpublique. Boulanger.
Patron trois boutique, laissa en mourant son fils E. Josome
Hodinos la somme de 25000 francs venu ou provenant de la
vente de fonds de commerce Boulangerie. [...] Sortie de Pension
lge de 16 ans, o il avait t pensionnaire pendant 4 ans, une


14 De son vrai nom Joseph Ernest Mntrier, il adopta celui de mile Josome

Hodinos une fois intern lasile de Ville-vrard (Paris).


15 Le dessin dont ce texte est issu est prserv la Collection de lart brut; il

est crit la plume sur une feuille de 32,5 x 21 cm et dat entre 1876 et 1896.
Les fautes dorthographe du texte original ont t conserves.

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www.revue-analyses.org, vol. 10, n 2, printemps-t 2015


anne Externe Il entra chez le Patron Tasset, Graveur en


Mdailles.

Il nous donne galement des dtails sur sa personne physique


la manire dune description anatomique :
mile Josome Hodinos. Est dune taille moyenne. La grandeur
de sa tte gale la distance comprise sous le menton au dessous
des Pectoraux, des Pectoraux au nombril, du nombril la ligne
du ventre, ses paules mesure deux ttes de longueur, sa
Poitrine bomb on y lit les ctes, le bout du Sertorum les
clavicules, les humrus, le bassin, les ttes de fmurs, les
Cubitus et radius.

Lcriture nen finit pas de le rpertorier dans une dynamique


tautologique, ce quil est dpendant de ce quil a t, de ce quil a
fait et de ce quil fait au moment prsent. La description de son
identit et de son physique semble ne pas suffire la captation
de sa personne. Il en vient dcrire le processus de cration lui-
mme, lcriture ayant comme besoin de se raconter elle-mme
pour dire lidentit de celui qui crit. Dans le dessin dcrit
prcdemment, le recensement de ses gestes dartiste et des
crations quil a ralises ou quil est en train de raliser au sein
de lasile prolongent les informations biographiques la
manire dun chapelet sans fin :
Enferm la Ville Evrard le 15 Dcembre 1876. [...] crit sa
Biographie. [] Dcrit son enfermement la Ville Evrard. []
Dans mes 10 volumes de mdailles runis pour savoir ce que
cest que la mdaille, jy ai pass onze anne. Jai divis des
feuilles de papiers biscuits en deux dans le sens de la hauteur
puis en deux dans le sens de la largeur ce qui ma donn
4 petites feuilles pour une. Jen ai ensuite coup 200 autres [].
(Thvoz, 1979, p. 106-113)

Si, dans les crits de Hodinos, la qute de sens se fait par


linventaire dune identit en voie de disparition, dans dautres
crits, elle se manifeste par des requtes auprs dautorits
220

PAULINE GOUTAIN, La frontire des crits bruts


relles ou fictives, mais toujours muettes. Les lettres de Samuel


Daiber en dehors des nologismes quelles prsentent et dont
nous avons parl plus haut savrent de vritables
protestations contre lenfermement : Je Demande Comande
sortir de ce Peureux, le quitter; je ne veux pas que lon le
perptue. Je moppose ce que lon me conduise, que lon
menfermeture de nouveau, en, dans un Hospice; je ne veux pas.
on est pas chez soit. [] Je veux mes droits civiques come
chacun. Je ne veux pas que lon me traite en dsuette. Je suis
normal. (Thvoz, 1979, p. 63)
De la mme manire, Gaspard Corpateaux (1838-1917)16,
qui adopte le discours formel des lettres officielles il tait
avocat avant dtre intern , rdige des missives afin dtre
libr. Tout comme chez mile Josome Hodinos, la question de
lidentit est centrale; notamment dans sa signature, qui est en
quelque sorte le lieu de son incarnation. Gaspard Corpataux
marque en effet toutes ses lettres de son nom, de ses initiales
compltes, de son statut de citoyen et de son ancien mtier
davocat. Il fait galement tat du temps coul depuis son
entre lasile en inscrivant la date de son internement 1880
et la date laquelle il crit la fin de chaque lettre. Alternant
lencre rouge et noire, et cadrant ses inscriptions au centre de la
page, il adresse ses propos le plus souvent sous cette forme :
Salut. Mdecin-Directeur. Cest "assez" dnigrer Injurier
mpriser : Doffice au grand devoir En bon Sauveur de droit
Finissant dans lendroit. Bien gurir le malade Et me sortir
guri Par vois soins corps-esprit Ordonnez mon dpart Avec le


16 Avocat originaire de la ville de Fribourg, Gaspard Corpataux rdigea ses

lettres entre 67 et 80 ans alors quil tait intern lhospice de Marsens. Il les
adressait majoritairement au personnel mdical et aux membres du Conseil
dtat de Fribourg (Adam et Capt, 2008, p. 72-79).

221

www.revue-analyses.org, vol. 10, n 2, printemps-t 2015


ncessaire A teneur de la loi Marsens 1880-1906. G.M.B.


Corpataux citoyen-avocat17.

Ainsi, dans un lieu o le silence est impos aux mots du malade,


ces textes rvlent la volont de parler malgr tout. Sur le mode
pistolaire ou encyclopdique, les auteurs de ces crits tentent
douvrir un espace de communication. Faute de considration et
de rponse, ils ritrent sans cesse cette perce vers lautre.
Cette criture auto-suffisante salimente la source de leur
pass et essaye de faire survivre le sens par le r-ancrage r-
encrage de leur individualit.

Les murs ont des oreilles

Les auteurs dcrits bruts sexpriment dabord pour eux-
mmes, et, sils sadressent des lecteurs, il ne sagit
aucunement de public cultiv familier des librairies, mais
dinterlocuteurs imaginaires; sils visent la publication, cest sur
un mode utopique qui exclut demble ldition rgulire de
leurs textes. (Thvoz, 1979, p. 6)

Si la porte de lasile est ferme sur lextriorit, un voyage est


toujours permis par limaginaire. Cet exil intrieur ( Jaccard,
1975) amne la cration de vritables utopies. Lcriture
autosuffisante salimente alors la source des dlires :
Luvre est donc envisage par son auteur comme un support
hallucinatoire. [...] Le processus cratif se dclenche aussi
imprvisiblement quun pisode psychotique, en sarticulant


17 Ce texte correspond une lettre conserve la Collection de lart brut :

Salut Mdecin-Directeur. Vrit, 1906, cab 10881. Dans la transcription que


nous en donnons, les majuscules sont le fait de lauteur et elles correspondent
le plus souvent au dbut dune nouvelle ligne. La plupart des mots sont
souligns en rouge, notamment le mot sortir , qui est soulign plusieurs
fois et positionn au centre de la page.

222

PAULINE GOUTAIN, La frontire des crits bruts


selon sa logique propre, comme une langue invente. (Thvoz,


1990, p. 35)

La narration dune ralit parallle devient un moyen de trouer


les murs du silence et dlargir le champ troit de lasile. Les
murs mmes de lhpital se transforment en support de ces
histoires. Fernando Oreste Nanetti (1927-1994)18, intern
lhpital de Volterra en Italie, a ainsi pris les parois extrieures
de ldifice pour se raconter. Pendant neuf ans, lors des sorties
rgulires dans la cour de lasile, il grava un gigantesque livre
de pierre libro graffito avec la pointe mtallique de la
boucle de son gilet. Sur les soixante-dix mtres de faade de la
cour intrieure de lhpital, il recra son identit et son histoire.
Astronaute , ingnieur des mines du systme mentale ,
colonel astrale , il raconta ses relations avec lau-del et ses
voyages imaginaires. Sorte de missionnaire et mdiateur en
contact avec des forces cosmiques il se prnommait NOF4
ou Nanof dans son histoire , il rapporta, au sein des pages
quil dlimitait sur la surface du mur, les informations quil
recevait par tlpathie. Orphelin de pre, il se reconstitua
galement une famille travers lcriture19.
Dans luvre de Nanetti, le support et le format de sa
cration littraire font sens en eux-mmes, rajoutant au contenu
des mots une dimension supplmentaire. Le dveloppement
spatial propre lcriture sapplique dans lespace rel,
dpassant ce qui apparat au dpart comme une limite
matrielle, le mur de lasile. Comme un droul
cinmatographique, elle permet son auteur de se faire son
film et de le projeter aux yeux de tous (ses inscriptions ne

18 N Rome, Fernando Oreste Nanetti entre lhpital de Volterra en 1958. Il

ralisa son livre de 1959 1972 (il sort de lhpital en 1973).

19 Pour plus dinformation, voir Nanetti, 2011.

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www.revue-analyses.org, vol. 10, n 2, printemps-t 2015


dpassent pas la hauteur dun homme). Elle opre en quelque


sorte cur ouvert, prouvant le mutisme des murs en les
taillant, pour mettre jour un imaginaire dlirant. De plus, les
inscriptions marquent le mur dune empreinte indlbile : la
pense de son auteur y reste grave durablement. preuve
unique, difficilement destructible et indissociable de son lieu de
cration, ce livre se donne voir, attendant un passant pour tre
lu. Anticommunicatif et autistique, il peut paratre du fait de
lutopie singulire quil met en scne. Mais au-del de ce langage
sens unique, sa forme mme invite la lecture et souvre la
postrit. Il sagit ici nouveau dune question de frontire, non
plus celle qui exclut mais celle qui est traverser de la part de
spectateur : faire le pas dentendre ce qui se dit derrire les
murs de la folie, de comprendre ce qui sy cache et daller au-
del du sens commun. Ce seuil, cest un infirmier qui la franchi
du vivant de Nannetti, Aldo Trafeli. Il a permis la prservation
de cette uvre quand celle-ci tait menace. la fin des annes
1970, les autorits italiennes lancrent en effet le projet de
fermer toutes les institutions psychiatriques. Aldo Trafeli se
chargea alors de faire photographier les inscriptions de Nanetti.
Cette initiative suscita, plus tardivement, lintrt dautres
personnes. Les murs furent reproduits par moulage pour tre
exposs et permettre lhistoire de Nanetti de retrouver la
parole et lcoute quelle cherchait. Comme le disait Lacan, il
ny pas de parole sans rponse, mme si elle ne rencontre que le
silence, pourvu quelle ait un auditeur (1966, p. 247).

224

PAULINE GOUTAIN, La frontire des crits bruts


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226

PAULINE GOUTAIN, La frontire des crits bruts


Rsum

Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, Jean Dubuffet nomma
par art brut des uvres dcouvertes en contexte
frontalier hpitaux psychiatriques, campagne recule,
prisons, etc. et produites par des personnes nayant suivi
aucun enseignement artistique. Le concept d crits bruts est
apparu dans la filiation de cette conception avant-gardiste de
lart. De par leur origine majoritairement le contexte asilaire
, leur matrialit graphisme et support non conventionnels ,
et le discours qui leur est associ un loge de la folie et une
critique de la littrature classique , les crits bruts
interrogent de nombreuses limites, et la notion de frontire
nous est apparue particulirement riche pour mettre jour ces
diffrents enjeux.

Abstract

French painter Jean Dubuffet coined the term "art brut" after
the Second World War to designate works of art made in the
margins of culture psychiatric hospital, countryside, and jails -
and produced by self-taught people. Following from this avant-
gardist concept of art, the term crits bruts appeared in the
seventies to name texts mainly written in mental institutions.
Their context of creation the asylum, their material features
unconventional supports and handwritings and the way they
have been interpreted the creativity of madness as opposed to
the inertia of classic literature question many boundaries. In
this essay, we will analyse the notion of boundary to unveil
the very nature of the crits bruts, especially the way they
challenge the delimitations of literature and language.

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