Le Mouvement Squat À Genève - Jean Rossiaud: Equinoxe 2004
Le Mouvement Squat À Genève - Jean Rossiaud: Equinoxe 2004
JEAN ROSSIAUD1
1. Introduction
Le squat genevois est une exception lchelle europenne. A partir du milieu des annes 90,
Genve peut tre considre comme lune des villes les plus squattes dEurope.
Mais le squat genevois nest pas exceptionnel du simple fait de son tendue, du nombre ou de
la surface de logements occups, mais galement de par sa forte politisation, de par sa
position dans lespace public et par le soutien populaire quil a acquis.
A loccasion de chaque occupation illgale, le squat devient lenjeu de luttes politiques qui
lenglobent et dintrts qui le dpassent. Il est plus ou moins directement instrumentalis par
les partis et organisations de gauche, pour la plupart, mais acquiert paradoxalement dans ce
mme jeu, lgitimation et autonomie. Au fil du temps, les enjeux sociaux changent, de mme
que la composition sociale, les motivations et les stratgies des occupants se mtamorphosent
larrive dune nouvelle gnration doccupants. Lidentique ne se reproduit jamais au
mme, et lidentit centrale du mouvement squat de revendication d'autonomie individuelle et
collective sactualise diffremment selon les priodes. Lvolution du discours politique
affich par les occupants permet de distinguer quatre priodes du squat genevois: 1975-1982,
1982-1993, 1993-1998 et 1998-2003.
A travers lhistoire de la mouvance squat, cheville ouvrire de la contestation genevoise, il
sagit de comprendre comment se transforme la scne alternative locale, et comment elle peut
le cas chant tre permable de jeunes en rupture ou la drive; mais aussi internationale,
puisque c'est Genve qu'a lieu, en fvrier 1998, la confrence de fondation de lAction
Mondiale des Peuples (AMP), premier rseau permettant aux organisations altermondialistes
de communiquer entre elles pour changer des informations ou lancer des campagnes de
mobilisations communes. Ds lors, lide daccueillir des militants du monde entier donne un
dynamisme imprvu une partie des jeunes squatters dj impliqus dans les rseaux
zapatistes et attire un grand nombre dautres personnes, qui pour certaines sengagent pour la
premire fois dans laction politique. Et les squatters genevois d'inventer non seulement des
formes de luttes singulires, mais galement des formes dorganisation sociales originales.
Un dtour historique savre alors ncessaire, pour souligner la force utopique contenue dans
ce mouvement et pour cerner les enjeux politiques et sociaux quil soulve aujourdhui. Le
squat est avant tout un enjeu local (cf. 2.) ; il se dveloppe entre la lutte urbaine et
laffirmation dune contre-culture (cf. 3.) ; par rapport aux autres mouvements sociaux, le
squat exprime une spcificit idologique (cf. 4) et dveloppe une spcificit stratgique (cf.
5). Dans lhistoire du squat Genve, nous avons dtach quatre priodes, qui sappuient sur
quatre types de discours (cf.6.). Au fil du temps, la composition des squats volue (cf. 7.).
Aujourdhui diffrentes tendances politico-culturelles sexpriment dans les squats (cf. 8.), il
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sest tabli un lien entre la scne squat et le mouvement altermondialiste et le rapport entre
squat et police connat un durcissement (cf. 9.).
Yves FLCKIGER et Gabrielle ANTILLE (dir.), Genve la croise des chemins : chiffres, faits,
analyses et perspectives conomiques Laboratoire d'conomie applique, Facult des sciences
conomiques et sociales, Universit de Genve, , Genve, Union de banques suisses, 1995, p.70.
3
Ibid p.72.
4
Ibid p.71.
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Par ailleurs, Genve est moins un canton de propritaires que de locataires (plus de 78%)5 et
ceux-ci galement se mobilisent avec une grande efficacit. Ds 1970 en effet, le peuple
genevois se prononce massivement en faveur du droit au logement loccasion dune
initiative fdrale sur la question. Cest Genve que linitiative connat son meilleur score.
Plus de 70% des Genevois lapprouvent, alors que celle-ci est refuse au niveau national.
Quelques mois aprs la votation, le 17 dcembre 1971, une sance du Grand Conseil est
consacre au problme de la pnurie du logement, endmique Genve. Lors de cette sance
la gauche, par la voix de Pierre Karlen (PdT) prsente un projet de loi proposant la mise
disposition de locaux habitables vacants des personnes sans abri, aussi longtemps que svit
la pnurie de logements. Le futur Conseiller dEtat, lavocat auprs de la section genevoise de
lAssociation suisse des locataires (ASLOCA), Christian Grobet, alors parlementaire
6
socialiste, dveloppe une motion demandant la rquisition des appartements vacants . Ces
positions politiques vont revenir de manire rcurrente dans le discours sur la politique du
logement et, en particulier, sur lattitude observer quant aux occupations illgales.
Ds lors, les associations de locataires vont constituer un lobby trs puissant; elles influent
grandement sur les lections au Grand Conseil et au Conseil dEtat. Les associations de
propritaires et de rgisseurs sont galement trs influentes, et le rapport de force est
permanent. Cependant, sauf au tribunal des baux et loyers, il ny a pas de ngociation directe
entre partenaires sociaux sur lamnagement du territoire et la politique du logement. Ce sont
donc aux pouvoirs publics seuls, Canton et Ville, quil revient darticuler des politiques
publiques qui prennent en compte des intrts divergents, tout en mnageant les lecteurs, qui
disposent de larme du rfrendum. Ce modle est loppos de celui pratiqu dans la gestion
des relations de travail, o les organisations syndicales et patronales ngocient directement,
sans la mdiation de lEtat. En consquence, il ne peut pas y avoir de paix du logement,
comme il existe une paix du travail7.
Durant les trente glorieuses, par la politique sociale du logement, lEtat va pouvoir satisfaire
dans les grandes lignes aux exigences des organisations patronales et ouvrires de la
construction, tout en mnageant la fois les locataires et les propritaires.
En contrepartie dune subvention ou dune exonration fiscale aux propritaires, lEtat obtient
une baisse du niveau des loyers pendant un certain nombre dannes (10 ans pour les HCM,
20 ans pour les HLM, les HBM restant sous contrle permanent de lEtat). Cependant, les
loyers sont chers.
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En Suisse, lespace est extrmement exigu. Les terrains reprsentent donc un bien dimportance
vitale. Il en dcoule que les questions de rapports de proprit, dconomie foncire et de politique
foncire publique sont dune importance tout fait primordiale , Hans TSCHNI, A qui appartient la
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Les idologues du systme libral ne sy trompent pas : leur colre, mais surtout la violence et
la maladresse avec laquelle ils lexpriment, rvlent la centralit du phnomne squat :
Que le squat viole dlibrment le bien dautrui me hrisse car la proprit est le droit
individuel par excellence et un ordre social libral doit en consquence la protger fermement
[]
Ces squatters sont la libert ce que Frankenstein est ltre humain : caricatures drisoires
et grotesques des droits individuels, le squat et les bipdes qui le hantent tiennent de la
tubercule gntiquement modifie, du veau cinq pattes ou dune procession de Doly blant
la sortie de quelque photocopieuse chromosomique dtraque. [] Messieurs les squatters o
est votre masculinit ? En avez vous dailleurs ? Le monde est mal fait ? Changez-le, au lieu
dessayer den profiter pour vivre gavs, blass et oisifs. Dtruisez une socit injuste,
proposez un grand soir ou un petit matin, migrez [] prenez les armes ou au pire dfoncezvous avec clat pour exprimer votre dsespoir, mais au nom du ciel faites quelque chose au
lieu de vous branler au chaud dans le confort douillet des appartements que notre socit,
bonne fille gnreuse et paternaliste, vous assure aux frais de quelques malheureux
propritaires. 9
Mais, les squatters ne se bornent pas contester la proprit du sol; ils revendiquent, surtout
depuis le milieu des annes 80, un choix de vie en rupture radicale avec un mode de vie
qualifi de bourgeois ou petit-bourgeois : ils se battent pour un habitat communautaire,
autogr, entre des personnes qui se seraient choisies et o le confort bourgeois, qui
symbolise la socit de consommation, laisserait la place une vie plus frustre, mais o la
convivialit et lentraide mutuelle remplaceraient le chacun pour soi des grands ensembles
prns tant par la gauche que par la droite.
La ralit quotidienne du squat nest peut-tre pas toujours la hauteur de ses ambitions ou de
son utopie. Mais l nest pas le problme. Lintrt en termes socioculturels et historiques
rside dans le fait quen poursuivant cette utopie, par le discours et par laction, les squatters
inscrivent leur mouvement dans le processus sculaire dautonomie individuelle et collective
dclench par la modernit.
Les sciences sociales dfinissent communment les socits modernes par opposition aux
socits traditionnelles. Ces dernires sont qualifies de Gemeinschaften (F. Tnnies), cest-dire de communauts reposant sur une solidarit mcanique (E. Durkheim), o la notion
dindividu nexiste quen fonction dun tout indcomposable (holisme / L. Dumont) et du rle
social qui est attribu chacun (A. Touraine). Les socits modernes, linverse, sont
considres comme Gesellschaften (F. Tnnies), comme des socits reposant sur une
solidarit organique (E. Durkheim), o la notion dindividu autonome supplante celle de tout
social (individualisme / L. Dumont) et o effectivement les individus agissent moins en
fonction dun rle prdfini par des normes sociales quen tant quacteurs sociaux et sujets
(A. Touraine), mais sont galement livrs eux-mmes, isols les uns des autres et en butte
des comportements anomiques (Durkheim).
10
Le mode de vie en tribu , qui caractriserait le squat, pourrait tre analys comme une
tentative de dpasser la fois les modles communautaires / traditionnels des socits prindustrielles et individualistes / modernes des socits contemporaines . Dans le prolongement
de la modernit, les squatters revendiquent lautonomie individuelle et collective, la lgitimit
Suisse ? Notre droit foncier vers une nouvelle fodalit ; Traduit de lallemand par Laurent DUVANEL,
Carouge, Zoe, 1998, p145.
9
Lavocat libral Charles PONCET in Le nouveau libral, n38 - 11 mars 1999, p.15.
10
Le mode de vie en tribu serait, selon le sociologue Michel MAFESSOLI, lexpression sociale de la
post-modernit , Michel MAFESSOLI, Le temps des tribus, Paris, Meridiens Klincksieck, 1988.
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de choix de vie individuels, mais aussi la lutte dans des mouvements sociaux universalistes;
et, pour lutter contre labsence de normes sociales et lalination rsultant de la solitude
anomique, ils revendiquent galement un mode de vie de type communautaire. Dans cette
optique, il ne sagirait l aucunement dun retour une forme pr-moderne de communaut o
la solidarit serait mcanique et les rles sociaux imposs par des normes sociales prdfinies.
Il ne sagit pas non plus dune synthse plus ou moins heureuse des deux modles prcdents,
mais bien plutt dune tentative de construire lintrieur de la modernit (puisque les notions
dautonomie y sont centrales) un modle de relations humaines qui rponde un dsir de
solidarit interpersonnelle plutt qu la solidarit sociale offerte par lEtat-providence. En
cela, lidal de lhabitat communautaire fait rfrence un nouveau modle de socit,
diffrent tant du traditionnel que du moderne . Lutopie de lhabitat communautaire
propose une Gesellschaft (socit) dans laquelle entrent toutes les Gemeinschaften (toutes les
11
communauts) reposant sur une base davantage lective que mcanique . On comprend
mieux alors pourquoi le combat de lArme zapatiste de libration nationale pour un monde
o de nombreux mondes aient leur place (un mundo donde quepan muchos mundos) selon
lexpression du Subcomandante Marcos rsonne avec force dans le petit monde des squatters
genevois. Leur lutte pour agir ici et maintenant, ainsi que pour des idaux lointains, renforce
encore cette tendance. Leur idal dautonomie et dautogestion, qui se matrialise par
loccupation illgale de logements, les rapproche ainsi des luttes indignes zapatistes du
Chiapas ou du Mouvement des paysans sans-terre (MST) du Brsil, qui eux - au prix de leur
vie faut-il le rappeler ! - choisissent aussi lillgalit et loccupation comme stratgies de
survie communautaire. Leurs luttes locales doccupations illgales sinscrivent donc bien dans
une lutte lchelle plantaire et lAction mondiale des peuples12 qui se donne pour ambition
de coordonner ces luttes dans un rseau commun, sans pour autant ambitionner de les diriger,
leur convient parfaitement.
Ainsi, le projet social des squatters nest pas un bricolage idologique opportuniste, mais un
axiome qui postule un passage potentiel un niveau suprieur de complexit sociale, dans la
droite ligne du processus de modernisation jusqu aujourdhui.
La relation des communauts entre elles au sein de la socit reposerait ainsi probablement, sur
une base organique, codifie par lEtat.
12
Sur lAction Mondiale des Peuples voir le site : [Link]
13
Selon la terminologies employes propos des Verts allemands depuis le dbut des annes 80, nous
pourrions qualifier ces deux tendances de realos et fundis . Realos et fundis existent
dans tous les mouvements, mais dans le mouvement squat leurs divergences sont plus vite exacerbes.
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La sociologie des mouvements sociaux a souvent mis en vidence la relation entre un faible degr
douverture politique et la radicalisation (voire lusage plus rsolu de la violence) des organisations en
lutte.
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ATF, du 11.2.1993.
Des squats comme ceux de Rhino, Coutance, Plantamour, Allobroges, Epinettes sont le rsultat de
cette stratgie.
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se dirigeait vers limmeuble squatter. Une confrence de presse tait organise, puis un
grand nombre de militants, soutenus par des dputs ou des personnalits mdiatiques
investissaient limmeuble occup, afin den rendre lvacuation immdiate difficile. On
occupait de prfrence le vendredi avec des fax la presse le jeudi soir. Un fte tait
organise pour tenir les 48 heures o une vacuation immdiate pouvait lgalement avoir lieu;
un serrurier venait changer toutes les serrures ; des politiciens mettaient leur noms sur les
botes lettres et, vu le soutien trs large, la police hsitait vacuer.
C. Troisime priode (1993-1998) :
Entre institutionnalisation et radicalisation de la lutte.
Alors que les militants les plus actifs sinvestissent dans la campagne pour les initiatives de la
Coordination contre la crise du logement, et que certains militants de la premire heure
choisissent des voies dexpressions plus institutionnelles18, de nouveaux acteurs apparaissent
dans le mouvement doccupation. En effet, linstitutionnalisation des pragmatiques tant
comme individus (engagement dans des syndicats ou des associations, lections au Grand
Conseil ou dans des conseils municipaux) que comme groupe (Usine, CIGUE, CODAH,
ANH, ARTAMIS, etc.), conduit les plus radicaux un recentrage principalement idologique
et stimule les tendances de repli. A partir du dbut des annes 1990, cest lIntersquat qui
coordonne principalement les nouvelles occupations, ce qui va modifier sensiblement la
stratgie du mouvement, comme nous le verrons. Puis le mouvement se dcompose et le petit
noyau qui lui reste attach cherche alors nouer des contacts internationaux. Il faudra attendre
la repolitisation du mouvement, dbut janvier 1999, pour voir lIntersquat retrouver sa place
de coordinateur de la lutte. La politisation du squat devient ardue par le fait que louverture de
nouveaux squats est facilite par la police qui gre - telle une rgie - le dbut et la fin des
nouvelles occupations. Dans la majorit des cas, lvacuation nest pas ncessaire, car les
occupants quittent sans rsistance les lieux et la police leur propose souvent un autre
immeuble squatter. Ainsi, en 1996, il y a Genve 4877 logements vacants, 144 squats ont
t ouverts, 102 ont t ferms, et la police na d effectuer quune seule vacuation.
Larrive de Grard Ramseyer en 1993, puis sa rlection la tte du Dpartement de justice
et police en 1997 durcit lattitude de la police face aux squats et rciproquement. Plusieurs
controverses vont clater, comme louverture illgale de bistrots dans les squats, la scurit
dans les squats, etc.
La dpolitisation, la fragmentation et la marginalisation de la mouvance squat est devenue
importante. On peut proposer quelques pistes danalyse ce propos.
La multiplication des squats partir des annes 90 signifie galement leur dpolitisation. Il
subsiste bien entendu une partie des squats (ou plus prcisment une partie des squatters) que
nous pouvons qualifier de politiques dans le sens o ils allient dans lacte de squatter la
recherche personnelle dun logement et un ensemble de revendications sociales et quils sont
prts sorganiser politiquement pour les faire aboutir. Cependant, la majorit des squats (ou
des squatters) peut ds lors tre qualifie d opportuniste (sans aucune intention
pjorative) dans le sens o leur motivation principale est le refus de payer un loyer au prix du
march et quils en trouvent loccasion dans le fait de squatter. Bien sr, il serait possible de
considrer ces occupations illgales comme politiques au sens large du terme, puisquelles
remettent en question lordre social et politique. Mais le fait est que ces squatters refusent de
18
Rmy Pagani, par exemple, trs actif sur le front du logement depuis la mobilisation aux Grottes,
puis lun des principaux animateurs de la Coordination, entre au Grand Conseil en 2001, sous la
bannire du nouveau parti de gauche SolidaritS.
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ou
Nous refusons la conception capitaliste du logement comme marchandise, lhabitat est un
droit fondamental, devant tre garanti pour chacun un prix correspondant honntement son
revenu. Mieux, UN SERVICE PUBLIC).21
La mise en pratique de lidologie rvolutionnaire dans les luttes urbaines va dboucher sur
une remise en cause de cette dernire, par une partie des squatters, davantage spontanistes,
en particulier des tudiants qui sont en rupture avec le discours de lextrme gauche et qui ne
supportent plus lenrgimentement dans des structures partisanes rigides. Ce sont ces jeunes
qui autonomiseront le mouvement squat par rapport lextrme gauche et qui mettront
laccent sur la culture plutt que sur la politique. Ils revendiqueront des centres autonomes et
des espaces de vie communautaires, davantage quune politique sociale du logement et un
urbanisme doption socialiste et tatiste. Ces nouvelles proccupations se traduisent alors par
de nouvelles associations contre-culturelles, qui sinstitutionnaliseront plus tard dans lUsine.
Leurs revendications ayant abouti, dans les grandes lignes, cette tendance des squats connut
une dpolitisation rapide.
Dans les annes 1990, lampleur du mouvement va faire subir celui-ci une profonde
mutation interne. Diffrentes tendances peuvent alors tre discernes. Une aile radicale se
regroupe autour de quelques fiefs, dont la Kommune libre, par exemple exprime lune des
tendances. Dautres squats plus anciens se mobilisent essentiellement sur des thmes
culturels, insistant sur la qualit de vie et la convivialit, tel le Rhino. Par ailleurs, de
nombreux squats de type opportuniste souvrent. A mesure que lon avance dans la dcennie,
cette fragmentation augmente. Elle sexplique en partie par la tolrance des autorits. En effet,
la menace dune vacuation agissait, dans la priode prcdente, comme un catalyseur, un
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lment qui soudait la fois le groupe et, parce quil ncessitait lappui des autres squats,
lensemble de la scne squat, puis, le cas chant, une large coalition politique. Finalement,
labsence de lutte politique frontale a raison de lorganisation et de lunit de la mouvance. A
partir du moment o la menace dvacuation sloigne, chaque squat sindividualise, et -
lintrieur de chaque squat, les individus eux-mmes sautonomisent par rapport au groupe. Il
22
apparat, selon plusieurs sources , dune part, que la population squatter rajeunisse partir du
milieu de la dcennie et, dautre part, que lon assiste une certaine transformation de la
composition sociale des squats.
Pour rsumer, disons que les squats attirent des personnes de plus en plus jeunes et de plus en
plus marginales, si ce nest exclues. Aux squats dtudiants issus de la classe moyenne des
annes 80, cherchant un habitat communautaire, et prt politiser leur discours pour arriver
leurs fins (et passer lacte pour mettre en pratique leur discours), succdent des squats
refuges pour individus en rvolte ou en droute, cherchant un toit pour chapper aux diverses
institutions sociales (famille, cole, police, services sociaux, etc.) devenues trop
contraignantes. Cependant, certains squats se caractrisent par une mixit de ces deux sousensembles de population qui ne sont pas hermtiques lun lautre. Les squats mi-politiques
mi-marginaux rpondent alors un besoin et se voient reconnatre une fonction spcifique. Ils
peuvent tre considrs comme des mdiateurs entre les institutions sociales et des individus
la drive qui passent travers les mailles des services officiels, qui ne sont appels alors
quen dernire extrmit. Durant cette priode, lIntersquat, lorsquil arrive se runir et
faire taire les divergences personnelles ou idologiques de ses membres, ne reprsente de fait
que la partie politise des squatters genevois, qui, partir des annes 1998-2000, nest
srement quune minorit. Sa capacit de mobilisation est ainsi relativement faible, dune part
parce quil nest plus capable de mobiliser lensemble de la scne squat ; dautre part, parce
quil lui est difficile dtablir des coalitions politiques autour de ses revendications qui restent
marginales.
Par exemple, Claude GRIMM, GE squat : le squat Genve, un mouvement social, mmoire de
licence, sciences de l'ducation, universit de Genve, 1998.
23
Rseau de groupes d'action directe n en Angleterre d'inspiration cologiste et anarchiste dont les
militants conoivent la rue comme lieu o se vivent les rapports de pouvoir et les conflits sociaux,
mais aussi o la lutte doit tre mene et le pouvoir dfi.
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deux priodes prcdentes (lutte pour lautonomie, lutte contre la spculation) et qui seule
serait aujourdhui en mesure dlaborer un discours cohrent, capable de sappuyer sur de
nouvelles coalitions politiques et de relancer ainsi le mouvement.
Une frange politique, organise, que lon pourrait nommer anarcho-autonome ou anarchoviolente. Les militants de cette tendance - qui frquentent certains squats sans y habiter en
permanence - sont sensibles aux thories politiques qui soulignent la ncessit dune lutte
frontale et violente contre lEtat et sa police, afin que ceux-ci montrent dans la rpression leur
vrai visage. Cette tendance qui avait pratiquement disparu depuis le milieu des annes 80
resurgit aujourdhui la faveur dun double phnomne. Non seulement ils bnficient
probablement de la radicalisation idologique et du repli sur soi de certains militants issus de
la dcomposition de lIntersquat, mais ils se trouvent galement renforcs par les
durcissements rcents de la rpression policire et des dbordements de certains policiers,
encourags ds 1995 par le discours populiste muscl du Conseiller dEtat radical Grard
Ramseyer. Sil est peu probable que cette frange ait particip directement lAMP et
lorganisation des manifestations contre lOMC en 1998, puis contre le G8 en 2003, il est
cependant fort probable que ses militants aient t prsents durant les manifestations et quils
aient volontiers accueilli, cette occasion, leurs camarades autonomes suisses almaniques,
franais, allemands ou italiens.
Une frange non politique, non organise, de jeunes opportunistes en rupture qui suivent
sporadiquement et de manire peu prvisible les actions prvues par les squatters organiss.
Certains, en rupture idologique avec le systme, squattent pour rpondre un dsir dhabitat
communautaire ou pour poursuivre individuellement ou collectivement une dmarche
artistique. Dautres, en rupture sociale, menacs de marginalisation, voire dexclusion,
squattent pour survivre en chappant le plus possible aux institutions. Quand il est annonc
que des manifestations risquent de draper, il est probable quils sy rendent en spectateurs,
puis en acteurs opportunistes, et quils manifestent ainsi leur haine contre un systme
social et politique dans lequel ils galrent ou ne peuvent ou ne veulent pas sintgrer.
Bien sr, il sagit ici dune typologie sommaire et de nombreux individus ne se reconnatront
dans aucune de ces catgories.
9. Vers un durcissement
Traditionnellement Genve, la tolrance du squat sexplique, en partie, en raison de lappui
politique, des votations favorables au mouvement et des pratiques policire et judiciaire
relativement tolrantes. Le concept de la paix sociale nicolen 24 a fortement jou, puisque,
on la vu, le Conseil dEtat, puis le procureur gnral y ont eu recours pour justifier leur
tolrance de lillgalit. Cette tolrance sexplique galement par le fait quil tait admis que
les squats rpondaient un besoin, jouant un rle social non ngligeable. Pour reprendre les
termes dun ducateur : les squats permettent de maintenir le contact avec des personnes qui
ne sinsreraient pas dans le cadre officiel des centres de loisirs". En dautres termes, les
squats mixtes du point de vue de leur population permettent la socialisation de marginaux ;
de plus, le milieu squat est un tremplin pour des carrires artistiques ; enfin, il est
multifonctionnel et sert de passerelle vers dautres espaces socioculturels et politiques.
Sur lensemble de la priode, le mouvement a gnralement t non-violent. Les centres
autonomes, comme lUsine ou Artamis, ont t obtenus et lgaliss sans trop de difficults.
24
Dominique WISLER et Marco TACKENBERG, Des pavs, des matraques et des camras, Paris,
LHarmattan, 2003.
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Cependant, depuis 1997, la rpression des squats, lors dvacuation par exemple, semble plus
muscle et cela provoque une certaine radicalisation. Ce durcissement de la lutte risque de
remettre en cause un consensus de prs de trente ans. De plus, la dgradation progressive de la
relation entre les squatters et les autorits pourrait, selon certains experts25, avoir radicalis
une partie de la jeunesse vivant dans les squats et amen certains jeunes au passage lacte
violent.
La police semble dcontenance par llargissement et la fragmentation de la scne squat.
Dans les squats mi-politiques mi marginaux, les manifestations politiques - par exemple celles
organises par la frange anarcho-pacifiste de lIntersquat - sont annonces et parfois suivies
par des participants htroclites. Le comportement que chacun adoptera face la violence
pourra tre extrmement diversifi. A ct de groupes politiques radicaux26, que nous avons
qualifis danarcho-autonomes et qui ne renient pas la violence, peuvent se trouver des
groupes moins politiques de squatters opportunistes, qui par ailleurs seraient prts en
dcoudre avec les forces de lordre ou casser quelques vitrines, et qui, leur tour, peuvent
attirer des individus ou des groupes plus jeunes qui peroivent les squats avec un mlange de
crainte et dadmiration. Cest probablement ce qui sest pass lors des manifestations de mai
98 contre l'OMC, puis lors du G8 en 2003.
La question de la responsabilit des squatters dans les drapages des manifestations contre
l'OMC en 1998, puis contre le G8 en 2003 est dlicate, car leur position peut paratre
contradictoire. Dune part, certains squatters en tant que co-organisateurs, veulent le succs
des actions prvues, ils nont donc pas intrt aux drapages et aux meutes; dautre part, ces
mmes squatters sont, parmi les militants de la gauche genevoise, les seuls avoir une
exprience et des stratgies des luttes urbaines et des affrontements avec la police. La nature
mme de leur action, qui les met dans lillgalit, les y conduit invitablement. Sils ne
cherchent pas dlibrment laffrontement, il ne fait aucun doute quils nont pas peur dy
participer et quils choisissent leur camp sans tats dme. De plus, les squatters disposent,
dans la ville, de lieux - les squats dhabitation ou culturels - qui peuvent tre autant de points
de repli pour des meutiers une fois les affrontements engags. Le site d'Artamis, notamment,
jouera ce rle en 1998 et probablement l'Usine en 2003. Enfin, la mouvance squat genevoise
est composite : elle comprend diffrentes tendances, politiques ou non, qui rassemblent des
individus plus ou moins intgrs ou marginaliss socialement. Il nest pas possible de parler
des squatters sans chercher distinguer le rle et lattitude des uns et des autres.
10. Conclusion
Quelles conclusions tirer de cette histoire du squat genevois pour notre comprhension de la
scne alternative locale, de ses rapports au politique, de son rle d'agent socialisant pour une
frange de la jeunesse, ainsi que son implication dans le processus de mondialisation du
mouvement altermondialiste?
Rares sont les habitants genevois ne pas avoir un moment ou un autre frquent la scne
alternative genevoise, tant celle-ci foisonne d'activits htroclites. Des activits de loisirs
(arts, sports, sorties, etc.) aux luttes politiques (solidarit internationale, urbanisme, cologie,
etc.), la scne squat genevoise, n'a cess, ds sa constitution, de se dvelopper, mlant
25
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Tel lpisode de la voiture brle lors de l'happening du 16 mai 1998 sur la place des XXII Cantons
lors des manifestations contre l'OMC.
28
Cest peut-tre dans la foule que lIntersquat lance les occupations de surfaces commerciales vides,
profitant de ces circonstances pour essayer de rassembler tous les squatters dans un nouveau projet
politique.
29
Au 1er juin 2003, il ny a plus que 355 logements vacants Genve, contre 508 un an auparavant,
soit une baisse de 30,1%. Tribune de Genve du 19 novembre 2003, p.25.
30
C'est d'ailleurs la suite de l'vacuation du Squat de St-Jean, qu'une trentaine de squatters dcident
d'occuper l'ancienne usine dsaffecte, Haro Technologies SA. Moins dun mois plus tard, ils seront
dlogs du lieu dcrt innoccupable par le procureur, puisque considr comme surface
commerciale.
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pour la capacit dinnovation de la scne alternative locale ? Doit-on y voir dans cette
dernire volution, une raction au manque de surfaces habitables vides ? Ou assistons-nous
la fragmentation d'une scne squat o certains collectifs tant fatigus par leurs checs, que
dsireux de tenter une nouvelle exprience dautonomie et de rupture, aspirent garder leur
distance vis--vis des squatters pragmatiques ? Peut-tre les deux.
Dun point de vue sociologique et politique, il est important de saisir ds prsent, les
mutations idologiques, stratgiques et sociales du mouvement squat, afin de comprendre les
luttes urbaines locales venir, et leur insertion dans le mouvement anti- et alter mondialiste
global.
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/Title
(mouvement social squat Genve )
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(D:20050322183001)
/ModDate
(mouvement social squat logement spculation
/Keywords
(PDFCreator Version 0.8.0)
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(D:20050322183001)
/CreationDate
(Jean Rossiaud)
/Author
-mark-
Genve)