ARISTOTE, De l’âme, II, 7, 418 a 26 – 419 a 25
Traduction Bodéüs, GF, 1993, p. 166-171
Donc, ce que perçoit la vue, c’est le visible. Or est visible, la couleur, d’une part, et, d’autre
part, une chose qui, bien qu’exprimable dans une formule, se trouve n’avoir pas de nom (ανο
νυµος) ; mais on verra parfaitement plus avant ce que nous voulons dire.
Le visible, en effet, est couleur, c'est-à-dire, ce qui se trouve à la surface des objets qui sont
visibles de soi et que le sont de soi, non parce que cela tien à leur raison, mais parce qu’ils
contiennent en eux un motif de visibilité. Or la couleur est invariablement l’agent susceptible
d’imprimer un mouvement à ce qui est actuellement transparent ; c’est cela sa nature. Voilà
précisément pourquoi il n’y a pas d’objet visible sans lumière, mais que la couleur de chaque
chose se voit toujours dans la lumière. Aussi faut-il commencer par parler de la lumière et dire
ce qu’elle est.
Il y a donc de la transparence (τι διαϕανης1). Or, par transparence, j’entends ce qui, bien
que visible, ne l’est pas de soi, pour dire les choses simplement, mais en raison d’une couleur
qui lui est étrangère ; et telle est la qualité de l’air, de l’eau et de beaucoup de solides. Car ce
n’est pas en tant qu’eau, ni en tant qu’air, que ces corps ont de la transparence, mais du fait
qu’ils sont dotés d’une certaine nature qu’on retrouve identique en chacun des deux et dans le
corps éternel supérieur. Quant à la lumière, c’est l’acte de cette transparence, en tant que telle.
Là où elle se trouve potentiellement, en revanche, se trouve aussi l’obscurité, tandis que la
lumière est comme la couleur du transparent lorsqu’il se trouve réalisé sous l’effet du feu ou
d’un élément tel que le corps supérieur, puisque celui-ci présente avec le feu une seule et
même propriété.
Donc, on a dit ce qu’est la transparence et ce qu’est la lumière : il ne s’agit, ni de feu, ni, en
général, d’un corps, ni même de l’effluve d’un corps quelconque, car il s’agirait également
d’une sorte de corps dans ces conditions, mais de la présence du feu ou d’un élément analogue
au sein de la transparence. Et, de fait, deux corps ne peuvent se trouver ensemble au même
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Littéralement : « du transparent » ou « du diaphane » (selon traduction).
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endroit. On croit, en plus, que la lumière est le contraire de l’obscurité. Or l’obscurité consiste
à priver de ce genre d’état (εξις) la transparence. Il est par conséquent évident que sa présence
constitue la lumière. D’où l’erreur d’Empédocle et de quiconque qui, par ailleurs, aurait
professé son opinion, d’après laquelle la lumière se déplacerait et couvrirait en un moment
l’espace entre la terre et la périphérie, mais sans que nous nous en apercevions. C’est, en effet,
à la fois déroger à l’évidence de la raison et mépriser l’enseignement des phénomènes. Car,
sur une courte distance, le déplacement peut bien échapper, mais qu’il échappe sur la distance
du lever au couchant, c’est demander beaucoup trop.
Par ailleurs, ce qui est susceptible de couleur, c’est l’incolore, tandis que ce qui est
susceptible d’être bruyant, c’est l’insonore. Et l’incolore, c’est le transparent et l’invisible ; ou
bien c’est ce qu’on voit à peine, comme, semble-t-il, ce qui est obscur. Or tel est le
transparent, non, bien sûr, lorsque la transparence est réalisée, mais lorsqu’elle est potentielle,
car c’est la même nature qui est tantôt obscurité, tantôt lumière.
Tout visible cependant ne l’est pas dans la lumière. Seule l’est, au contraire, la couleur
intime de chaque objet. En effet, certaines choses ne se voient pas dans la lumière, alors
qu’elles produisent une sensation dans l’obscurité. Tels sont les objets qui apparaissent ignés
et brillants, bien qu’il n’y ait pas de terme unique pour les désigner. Ainsi les champignons
agarics, la corne, les têtes de poissons, les écailles, les yeux. Mais on ne voit la couleur intime
d’aucun de ces objets.
Pour quel motif ces choses-là se voient-elles ? C’est, bien sûr, une autre question. Mais,
jusqu’ici, il y a au moins un fait évident, c’est que ce qui se voit dans la lumière est la couleur.
Aussi ne se voit-elle pas sans lumière.
Ce qui fait d’elle, en effet, qu’elle est une couleur, c’est, on l’a dit, la propriété d’imprimer
un mouvement à ce qui est actuellement transparent. Or la réalisation de la transparence est la
lumière. Il en est, du reste, un indice évident : si l’on vient, en effet, à placer l’objet coloré sur
la vue elle-même, il ne se verra pas. Mais, en fait, la couleur imprime un mouvement au
transparent, l’air par exemple ; et c’est donc celui-ci qui, contigu à l’organe sensoriel, met ce
dernier en mouvement. Démocrite, en effet, ne rend pas bien compte du phénomène lorsqu’il
croit que si l’entre-deux devenait vide, on verrait avec précision même une fourmi qui serait
dans le ciel. La chose, en fait, est impossible. Car c’est lorsque le sensoriel subit une certaine
affection que se produit la vision. Donc, si ce ne peut être sous l’effet de ce qu’on voit, c'est-à-
dire la couleur elle-même, il reste que ce doit être sous l’effet du milieu. La réalité d’un
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intermédiaire est par conséquent nécessaire ; et, avec le vide, ce n’est pas la précision qu’on
obtiendrait, mais l’impossibilité de rien voir du tout.
Donc, on a dit pour quel motif la couleur doit être nécessairement dans la lumière pour se
voir, alors que le feu, lui, se voit dans les deux cas, aussi bien dans l’obscurité que dans la
lumière. Ce qui tient également de la nécessité, puisque c’est grâce à lui que la transparence
devient transparence.