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Banana Yoshimoto - Kitchen

livre

Transféré par

Daniela Vladimirescu
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© © All Rights Reserved
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Banana Yoshimoto

Kitchen
Traduit de japonais par Dominique Palm
Et Kyko Sat

nrf
Gallimard

Ce roman a paru sous le titre original :


KITCHEN

Banana Yoshimoto, 1988


French translation rights arranged with Fukutake Publishing Co., Ltd., Tky
through Japan Foreign Rights Centre.
ditions Gallimard, 1994, pour la traduction franaise.

Les traductrices de cet ouvrage ont bnfici dune bourse-rsidence de lInstitut Rgional
du Livre du Conseil Rgional Provence-Alpes-Cte dAzur au Collge International des
Traducteurs Littraires dArles.

KITCHEN

Kitchen 1

Je crois que jaime les cuisines plus que tout autre endroit au monde.
Peu importe o elles se trouvent et dans quel tat elles sont, pourvu que ce soient des
endroits o on prpare des repas, je ny suis pas malheureuse. Si possible, je souhaiterais
quelles soient fonctionnelles, et lustres par lusage. Avec des tas de torchons propres et
secs, et du carrelage dune blancheur blouissante.
Mais une cuisine affreusement sale me plat tout autant.
Ce lieu o tranent des pluchures de lgumes, o les semelles des chaussons
deviennent noires de crasse, je le vois trangement vaste. Un norme rfrigrateur sy
dresse, rempli de provisions suffisantes pour tenir facilement tout un hiver, et je
madosse sa porte argente. Parfois je lve distraitement les yeux de la cuisinire tache
de graisse ou des couteaux rouills : de lautre ct de la vitre brillent tristement les
toiles.
Restent la cuisine et moi. Cette ide me semble un peu plus rconfortante que de me
dire que je suis toute seule.
Quand je suis vraiment puise, je songe avec enchantement quau moment o la mort
viendra, jaimerais pousser mon dernier soupir dans une cuisine. Seule dans le froid, ou
au chaud auprs de quelquun, je voudrais affronter cet instant sans trembler. Dans une
cuisine, ce serait idal.
Avant dtre recueillie par les Tanabe, je dormais tous les jours dans la cuisine.
O que je me mette, javais le sommeil agit, et en me laissant driver de ma chambre
vers le reste de la maison, la recherche dun endroit plus confortable, jai dcouvert un
matin, laube, que ctait prs du frigidaire que je dormais le mieux.
Je mappelle Mikage Sakurai, mes parents sont morts jeunes lun et lautre. Et jai t
leve par mes grands-parents. lpoque o je suis entre au collge, mon grand-pre
est mort. Ensuite, nous nous sommes dbrouilles toutes les deux, ma grand-mre et
moi.
Et puis lautre jour, voil quelle est morte son tour. a ma fait un choc.
Javais bien eu ce quon appelle une famille, mais avec les annes, elle sest rduite peu
peu, et puis soudain je me suis aperue que jtais seule dans cette maison, et tout ce
qui mentourait ma sembl creux. Dans la chambre o javais grandi, le temps scoulait
comme si de rien ntait, mais mon grand tonnement, il ny avait plus que moi.
On aurait dit de la science-fiction. Le noir des plantes.
Jai pass les trois jours qui ont suivi les funrailles lesprit dans le vague.
Tranant dlicatement derrire moi la douce somnolence qui vient dune tristesse sans
larmes, jai install mon matelas dans la cuisine lumineuse de silence. L, jai dormi
comme Linus, roule en boule dans une couverture. Le ronron du frigo me protgeait de
la solitude. Et aprs une longue nuit paisible, le matin est venu.
Ce que je voulais, ctait simplement dormir sous les toiles.

Me rveiller dans la lumire du jour.


Tout le reste glissait, sans histoires.
Et pourtant ! Je ne pouvais pas rester ternellement comme a. La ralit est
impitoyable.
Bien sr, ma grand-mre mavait laiss une certaine somme dargent, mais
lappartement tait trop grand et trop cher pour moi toute seule, et il fallait que je cherche
un autre logement.
contrecur, je suis alle acheter un journal de petites annonces immobilires et je
lai feuillet, mais force de regarder toutes ces chambres identiques, alignes en rang
doignons, jai t prise de vertige. Un dmnagement, cest du temps. Cest de lnergie.
Mais je ntais pas en forme, et dormir jour et nuit dans la cuisine, a finissait par me
donner des courbatures Alors, redresser cette tte qui ne servait pas grand-chose pour
aller visiter des appartements ! Et transporter des affaires ! Et faire installer le tlphone !
Jen tais l, compltement dsespre, paresser au lit, numrant tous les
inconvnients possibles et imaginables, quand le miracle, tout rti, ma rendu visite un
aprs-midi. Je me souviens trs bien de ce jour-l.
Dring dring ! a fait soudain la sonnette de lentre.
Ctait un aprs-midi de printemps un peu nuageux. Fatigue de parcourir dun il
distrait les annonces immobilires, jtais en train puisque jallais dmnager de toute
faon de mescrimer ficeler des revues. Je me suis prcipite moiti habille, et sans
rflchir jai tourn la cl dans la serrure pour ouvrir la porte. (Heureusement que ce
ntait pas un voleur.) Et l, jai vu Yichi Tanabe.
Merci pour lautre jour , ai-je dit. Ce garon, dun an plus jeune que moi, mavait
beaucoup aide au moment des funrailles. Je savais quil tait tudiant dans la mme
universit. Mais moi, depuis quelque temps, je nallais plus aux cours.
Il ny a pas de quoi, a-t-il rpondu. Tu as trouv un logement ?
Rien du tout pour le moment. Et jai souri.
Cest bien ce que je pensais !
Tu ne veux pas entrer pour prendre un th ?
Non merci. Je passais en vitesse, je suis press. Il a souri son tour. Je voulais
juste te dire quelque chose. Jen ai discut avec ma mre. On se demandait si tu ne
voudrais pas habiter quelque temps chez nous
Chez vous ? ai-je dit.
coute, tu nas qu faire un saut la maison ce soir, vers sept heures Voil le plan.
Ah bon ? Et jai pris le papier distraitement.
Eh bien, Mikage, je compte sur toi ! a nous ferait tellement plaisir, ma mre et
moi Et il a ri. Dun rire si joyeux, dans cette entre au cadre familier, que ses prunelles
mont paru toutes proches, je ne pouvais plus en dtacher les yeux. Ctait peut-tre aussi
parce quil mavait soudain appele par mon prnom.
Bon, en tout cas, je viendrai ce soir.
Mais quest-ce qui me prenait, est-ce quon mavait jet un sort ? Pourtant, lattitude de

Yichi tait tellement cool quelle minspirait confiance. Et comme toujours quand je
me sens ensorcele, un chemin se dessinait devant moi, dans lobscurit. Il me semblait
luisant de blancheur, et si sr que cette rponse mtait venue tout naturellement.
plus tard , ma-t-il dit, et il est parti en souriant.
Jusquaux funrailles, je le connaissais peine. Le jour de la crmonie, quand je lai
vu soudain apparatre, je me suis vraiment demand si ce ntait pas lamoureux de ma
grand-mre. Devant lencens quil venait dallumer, il sest inclin, les paupires closes
gonfles davoir trop pleur, les mains tremblantes, et au moment o il se recueillait
devant la photo de la dfunte, de grosses larmes ont recommenc rouler sur ses joues.
En voyant cela, une pense ma travers lesprit : est-ce quil ntait pas plus attach
ma grand-mre que moi ? Il avait lair tellement triste.
la fin, en se tamponnant les yeux avec un mouchoir, il ma dit : Je voudrais faire
quelque chose pour vous aider. Alors, par la suite, je lui ai demand toutes sortes de
services.
Yichi Tanabe.
Quand est-ce que javais entendu ce nom dans la bouche de ma grand-mre ? Je devais
tre vraiment perdue, car il ma fallu un certain temps pour men souvenir.
Il travaillait mi-temps chez le fleuriste o elle allait souvent. Je me rappelais
effectivement lavoir entendue dire je ne sais combien de fois : Il est vraiment gentil, ce
garon, tu sais bien, Tanabe : aujourdhui encore Comme elle adorait les fleurs, et ne
manquait jamais den dcorer la cuisine, elle en achetait au moins deux fois par semaine.
Dailleurs, je crois bien quun jour, il lavait raccompagne jusqu la maison, en portant
un grand pot de fleurs.
Ctait un garon tout en bras et en jambes, avec un joli visage. Jignorais tout de lui,
mais il me semblait bien lavoir vu souvent saffairer avec entrain chez le fleuriste.
Ensuite je lavais aperu plusieurs fois avec ma grand-mre, mais je ne sais pourquoi, il
avait continu de mapparatre comme quelquun dun peu froid . Malgr la grande
gentillesse de son ton ou de ses attitudes, javais limpression quil vivait dans son monde.
Bref, je ne le connaissais pas plus que cela, ctait presque un tranger pour moi.
Ce soir-l, il pleuvait. Une pluie chuchotante et tide qui embrumait la nuit de
printemps, enveloppant les rues dans lesquelles je marchais, le plan la main.
Limmeuble des Tanabe se trouvait exactement de lautre ct du parc Ch. Comme je
le traversais, les effluves nocturnes des feuillages mont presque fait suffoquer. Jallais
sur le sentier luisant dhumidit, pataugeant dans des flaques aux reflets darc-en-ciel.
vrai dire, je me rendais chez les Tanabe parce quils me lavaient propos, sans plus.
Je navais aucune ide en tte.
En levant les yeux vers le sommet de leur immeuble, le neuvime tage o ils
habitaient ma sembl trs haut, et jai pens que de l on devait avoir une vue
magnifique, la nuit.
Une fois sortie de lascenseur, jai suivi le couloir, un peu inquite de lcho de mes
propres pas. Je venais peine dappuyer sur la sonnette que Yichi ma ouvert la porte :
Bienvenue ! a-t-il dit.

En le remerciant, je suis entre, et l jai dcouvert un endroit vraiment peu ordinaire.


Mon regard a dabord t attir par le canap gant qui trnait dans le salon. Il tait l,
tournant le dos aux tagres vaisselle que japercevais en enfilade, dans la grande
cuisine, et il ny avait rien dautre, ni table, ni tapis. Recouvert dun tissu beige, on aurait
dit un canap comme on en voit dans les spots publicitaires, un de ceux dans lesquels la
famille sinstalle au grand complet pour regarder la tlvision, avec ct un chien dune
taille bien trop grosse pour le Japon, bref, il tait tout simplement fabuleux.
Devant la grande baie vitre qui donnait sur la vranda, taient alignes toutes sortes
de plantes en pots ou en bacs qui faisaient penser une vraie jungle, et dailleurs en y
regardant de plus prs, lappartement croulait sous les fleurs. Des fleurs de saison,
disposes partout, dans des vases aux formes et aux tailles les plus diverses.
Ma mre ma dit quelle allait schapper un instant de son travail pour venir te voir,
alors en attendant, si tu veux, je peux te faire visiter lappartement Sur quoi tu te bases,
toi, pour te faire une ide ? ma demand Yichi en prparant le th.
Une ide de quoi ? ai-je rpondu en masseyant sur le canap moelleux.
De la maison, et des gots de ceux qui lhabitent. Tu sais bien, il y a des gens qui se
basent sur les toilettes, par exemple
Il tait du genre parler calmement, en souriant dun air dtach.
Moi, cest sur la cuisine.
Eh bien, cest ici. Tu nas qu faire le tour , a-t-il dit.
Je suis passe derrire lui tandis quil soccupait du th, et jai inspect la pice.
Une jolie carpette sur le plancher, des pantoufles de bonne qualit aux pieds de Yichi,
et puis des ustensiles de cuisine mais juste le strict ncessaire accrochs en bon ordre
sur le mur, et qui avaient apparemment beaucoup servi. Il y avait un pole de marque
Silverstone , et un pluche-lgumes fabriqu en Allemagne, le mme que chez moi. Ma
grand-mre, avec son ct nonchalant, en tait trs contente, car elle pouvait enfin faire
de lpluchage sans se fatiguer.
Sous la lumire dun petit tube fluorescent, les verres tincelaient, les assiettes
attendaient sagement leur tour. Malgr son aspect dpareill, cette vaisselle tait
dexcellente qualit. Et puis ce qui ma plu aussi, ctait quil y avait des rcipients pour
chaque usage : de grands bols en terre cuite pour le riz, des plats gratin, dimmenses
assiettes, et encore des chopes de bire munies dun couvercle Et dans le petit frigidaire
que Yichi ma laiss ouvrir, les choses taient ranges leur place, avec un grand soin.
Jai fait tout le tour en hochant la tte en signe dapprobation. a, ctait une cuisine !
Et jen suis tombe amoureuse au premier coup dil.
Au moment o je revenais masseoir sur le canap, Yichi ma servi du th bien chaud.
Dans cet appartement inconnu que je dcouvrais, face ce garon que je connaissais
peine, je me suis sentie tout dun coup effroyablement seule.
Mon regard a crois celui de mon reflet dans la baie vitre derrire laquelle le paysage
nocturne, envelopp de pluie, se noyait dans les tnbres.
Je navais plus aucun proche parent sur cette terre, et jtais libre daller nimporte o,
de faire nimporte quoi : finalement, quel luxe !

Le monde incroyablement vaste, lobscurit si noire Ces derniers temps je venais de


frler du doigt et des yeux, pour la premire fois, leur charme et leur tristesse sans
limites. Jusqu prsent, je nai vu le monde que dun seul il, me suis-je dit.
Mais au fait, pourquoi tu mas fait venir ? ai-je demand.
Parce que jai pens que tu tais dans une situation difficile, a-t-il rpondu
gentiment en plissant les paupires. Jaimais vraiment beaucoup ta grand-mre, et puis
comme tu le vois, ici, on ne manque pas de place. Dailleurs, est-ce que tu ne dois pas
librer ton appartement ?
Si Mais pour le moment, mon propritaire ma accord un petit dlai
supplmentaire.
Alors je me suis dit que tu pourrais venir ici , a-t-il ajout comme si ctait la chose
la plus naturelle du monde.
Cette attitude, ni trop chaleureuse ni trop froide, ma sembl vraiment rconfortante
dans ltat o jtais. Je ne sais pas pourquoi, mais il y avait l quelque chose qui me
touchait profondment, qui me donnait presque envie de pleurer. Cest ce moment-l
que la porte sest ouverte bruyamment, et quune femme extraordinairement belle est
entre en courant, le souffle court.
Jen suis reste les yeux carquills de surprise. Elle ne semblait pas toute jeune, mais
elle tait dune beaut blouissante. son vtement extravagant, son pais maquillage,
jai tout de suite compris que son travail tait en rapport avec la vie nocturne.
Yichi ma prsente : Voici Mikage Sakurai.
Encore essoufle, elle ma dit : Enchante dune voix un peu rauque, en souriant.
Je suis la mre de Yichi. Je mappelle Eriko.
a, une mre ? Plus que stupfaite, je narrivais pas la quitter du regard. Avec ses
cheveux lisses qui flottaient sur ses paules, ses yeux en amande lclat profond, ses
lvres bien dessines, son nez droit et fin et cette aura de lumire qui manait delle et
me semblait la vibration mme de la vie, on aurait dit quelle ntait pas de ce monde. Je
navais jamais vu une femme pareille.
La dvisageant toujours, presque impoliment, jai tout juste russi lui rendre son
sourire en murmurant mon tour : Enchante.
Je suis sre que nous allons bien nous entendre , ma-t-elle dit gentiment, puis, se
tournant vers son fils : Excuse-moi, Yichi ! Je ne peux absolument pas rester. Jai
prtext une envie daller aux toilettes pour passer en coup de vent. Juste une seconde. Le
matin, jai plus de temps, alors ne laisse pas Mikage repartir ce soir , tout cela dune
seule haleine, et faisant virevolter sa robe rouge, elle sest prcipite vers la porte.
Allez, je taccompagne en voiture, lui a propos Yichi.
Je suis dsole : tout ce drangement pour moi, ai-je dit.
Mais non, mais non ! Jamais je naurais imagin avoir autant de monde ce soir !
Cest moi qui mexcuse. Bon, demain matin !
Elle courait dj sur ses hauts talons, et Yichi, ajoutant : Tu peux allumer la tl en
mattendant ! , sest lanc ses trousses, et moi, compltement dpasse, je suis reste
l.
Quand on y regardait vraiment de prs, elle avait videmment les quelques rides

normales pour son ge, ou des dents un peu mal plantes, bref, certains dfauts qui la
rendaient humaine. Mais malgr tout, elle tait tourdissante. Et javais envie de la revoir.
Au fond de mon cur, comme une image rmanente, brillait doucement une lumire
chaude, et je me suis dit : Cest a, le charme ! Pareille Helen Keller dcouvrant
leau, jai senti ce mot gicler devant mes yeux comme quelque chose de vivant. Je
nexagre pas, ctait vraiment une rencontre surprenante.
Yichi est revenu, en faisant tinter les clefs de la voiture.
Si elle navait que dix minutes, elle aurait mieux fait de tlphoner ! a-t-il dit en se
dchaussant dans lentre.
Tu crois ? ai-je rpondu, toujours assise sur le canap.
Alors Mikage, ma mre, elle ta pate ? ma-t-il demand.
Mais oui, elle est tellement belle ! me suis-je exclame.
Cest normal. Il sest approch en riant, et sest assis par terre devant moi. Cest
grce la chirurgie esthtique.
Ah bon ? ai-je dit dun air faussement calme. Je me disais aussi que de visage, vous
ne vous ressemblez pas du tout
En plus, tu as remarqu, non ? a-t-il continu en rprimant difficilement un rire. Tu
sais, cest un homme !
Cette fois, ctait trop. Je lai dvisag, les yeux carquills. Jtais prte attendre le
temps quil fallait, il allait bien me dire que ce ntait quune plaisanterie. Ces doigts fins,
ces gestes, cette allure ? Me remmorant cette beaut, jattendais en retenant mon
souffle, mais lui restait l tout simplement, lair amus.
Mais enfin Jai fini par ouvrir la bouche. Mais tu mas dit tu mas bien dit que
ctait ta mre !
coute, franchement, mets-toi ma place : tu pourrais parler de pre, pour
quelquun comme a ? a-t-il rpliqu calmement. Effectivement, il avait raison. Ctait
une rponse tout fait convaincante.
Mais son nom, cest bien Eriko ?
a aussi, cest faux ! Je crois quen fait, cest Yji.
Jai eu soudain limpression dun blanc total devant mes yeux. Et quand jai enfin
retrouv mes esprits, jai pos une question.
Mais alors, qui est-ce qui ta mis au monde ?
Autrefois, tu sais, ctait un homme comme les autres. Dans sa jeunesse. Et il a t
mari. Ma vraie mre, ctait sa femme.
Ayant le plus grand mal men faire une image, jai demand : Et elle elle tait
comment ?
Je ne men souviens pas trs bien. Elle est morte quand jtais tout petit. Jai une
photo, tu veux la voir ?
Oui.
Comme jacquiesais, sans se lever il a tir son sac vers lui et ma tendu une vieille
photo quil a sortie de son portefeuille.
Ctait un visage indfinissable. Avec des cheveux courts, des petits yeux, un petit nez.
Une femme qui navait pas dge, et qui faisait une impression curieuse Comme je

restais silencieuse, il a dit : Elle a lair un peu bizarre, tu ne trouves pas ? , et jai ri, ne
sachant que rpondre.
Eriko ou plutt Yji a t confi dans son enfance, pour je ne sais quelle raison,
la famille de ma mre, et apparemment elle et lui ont t levs ensemble. Comme
homme aussi, il tait assez beau, je crois quil avait un certain succs auprs des femmes,
alors je me demande bien pourquoi Quand on voit ce drle de visage Et il a souri en
regardant la photo. Il tait tellement attach ma mre quils se sont enfuis ensemble
tous les deux, malgr tout ce quil devait sa famille elle.
Je lcoutais en hochant la tte.
Aprs la mort de ma mre, il a arrt de travailler, et comme jtais encore tout petit
et quil ne savait vraiment pas que faire, cest l quil a dcid de devenir une femme.
Parce quil ne voyait pas comment il pourrait encore tomber amoureux. Avant de changer
de sexe, il parat que ctait quelquun qui parlait trs peu. Il naimait pas les demimesures, alors il sest fait remodeler de la tte aux pieds, et puis avec largent qui restait il
a pris un fonds de commerce, et il ma lev. Tu crois que dans ce cas-l aussi, on peut
parler de mre courage ?
Et il a ri.
Quelle vie poustouflante elle a eue ! ai-je dit. Il ma rpondu : Mais elle nest pas
encore morte !
Est-ce que je pouvais croire tout cela ? Est-ce quon me rservait encore dautres
surprises ? Plus japprenais de dtails sur leur vie tous les deux, moins jy voyais clair.
Mais je pouvais croire la cuisine. Et puis, il y avait un point commun entre cette mre
et ce fils qui se ressemblaient si peu : quand ils riaient, leurs visages rayonnaient dune
lumire qui rappelait les statues de Bouddha. Et a, ctait ce qui me plaisait beaucoup en
eux.
Demain matin, je ne serai pas l, mais nhsite pas te servir de tout !
Yichi, lair ensommeill, ma apport une couverture et un pyjama, et ma expliqu
comment utiliser la douche, o se trouvaient les serviettes, et dautres dtails de ce genre.
Aprs avoir cout lhistoire de sa mre (si poustouflante !), jai continu, sans penser
grand-chose, bavarder avec Yichi, du fleuriste, de ma grand-mre, en regardant
distraitement une cassette vido, et le temps a pass trs vite. Il tait dj une heure du
matin. Le canap tait vraiment confortable. Et si moelleux, si profond, si vaste, quune
fois install dedans, il semblait impossible de sen extraire.
Au fait, ai-je dit, je parie que ta mre, en passant par hasard au rayon des meubles,
dans un grand magasin, sest assise dans ce canap, et quelle la achet tout de suite, sur
un coup de tte !
Tu as gagn ! a-t-il rpondu, cest quelquun qui suit toujours ses envies. Ce que je
trouve formidable, cest quelle a la force de les raliser !
Je trouve aussi.
En tout cas, ce canap, pour le moment, il est toi ! Cest ton lit ! a-t-il dit. Je suis
bien content quil serve quelque chose.
Cest bien vrai, ai-je murmur timidement, je peux vraiment dormir ici ?

Bien sr ! a-t-il rpliqu.


Je te remercie , ai-je dit.
Aprs mavoir donn toutes les explications ncessaires, Yichi ma souhait une
bonne nuit et est parti dans sa chambre.
Javais sommeil, moi aussi.
En prenant une douche dans cette maison qui ntait pas la mienne, je me suis
demand ce que je faisais l, tandis que leau chaude, pour la premire fois depuis
longtemps, diluait peu peu ma fatigue.
Jai pass le pyjama que Yichi mavait prt, et jai regagn le salon plong dans le
silence. Pieds nus, je suis alle de nouveau visiter la cuisine. Elle me plaisait toujours
autant.
Ensuite je me suis installe dans le canap qui tait mon lit, dsormais, et jai teint la
lumire.
Le long de la baie vitre, les plantes qui se dtachaient dans la pnombre respiraient
doucement, enchsses dans le splendide paysage nocturne. Paysage de nuit avec ses
reflets feriques, il brillait de tous ses feux dans lair limpide et vaporeux daprs la pluie.
Je me suis enroule dans la couverture, et jai ri toute seule lide que ce soir encore
jallais dormir ct dune cuisine. Pourtant, il ny avait aucune solitude en moi. Aprs
tout, javais peut-tre attendu. Attendu dsesprment une seule chose : un lit pour
oublier, ne ft-ce quun instant, tout ce qui stait pass jusqualors, tout ce qui allait se
passer lavenir. Quand on est trop proche de quelquun, on se sent encore plus seul.
Mais l il y avait une cuisine, et des plantes, et une prsence sous le mme toit, et tout
ce calme Ctait idal. Ctait un endroit idal.
Jai dormi paisiblement.
Un bruit deau ma tire de mon sommeil.
Le matin tait l, tincelant.
En me redressant sur le canap, encore somnolente, jai aperu Eriko de dos, dans
la cuisine. Au moment o elle se retournait pour me dire bonjour , le vtement quelle
portait, plus sobre que la veille, a accentu encore lclat de son visage, et du coup, cela
ma compltement rveille.
Bonjour , lui ai-je dit en me levant, et jai vu quelle inspectait le frigidaire dun air
ennuy. Elle a dit en me regardant : Dhabitude, cette heure-ci, je suis encore au lit,
mais ce matin, je ne sais pas pourquoi, jai une de ces faims ! Mais il ny a rien, dans
cette maison ! Je vais demander quon nous livre Quest-ce que tu veux manger ?
Je peux prparer quelque chose, si vous voulez, lui ai-je propos en mapprochant
delle.
Vraiment ? ma-t-elle dit, et elle a ajout dun air soucieux : Endormie comme tu
es, tu crois que tu es capable de manier un couteau de cuisine ?
Ne vous inquitez pas.
La pice tait pleine de lumire, on aurait dit un solarium. On avait une vue
panoramique sur le ciel bleu aux teintes veloutes qui stendait sans fin, blouissant.

Comme la joie de me trouver dans cette cuisine qui me plaisait tant mclaircissait
lesprit, je me suis souvenue tout coup quEriko tait un homme.
Malgr moi mes yeux se sont ports sur elle. Et une sensation irrpressible de dj
vu ma assaillie.
Dans la lumire, la lumire ruisselante du matin, cela sentait bon le bois ; Eriko,
nonchalamment allonge sur des coussins poss mme le plancher poussireux,
regardait la tlvision, et cette scne a fait natre en moi une terrible nostalgie.
Eriko a mang de bon cur la bouillie de riz aux ufs et la salade de concombre que
javais prpares.
En plein midi, dans lair printanier, on entendait des voix denfants qui chahutaient
dans le jardin de limmeuble.
Le long de la baie vitre les plantes, enveloppes dans les doux rayons du soleil,
brillaient dun vert clatant, et au loin, dans le ciel bleut, passaient lentement des
tranes de nuages.
Ctait une journe paisible et tide.
Prendre un petit djeuner tardif en compagnie de quelquun quon connat peine
Jusqu la veille au matin, comment aurais-je pu imaginer cette scne ? Elle me faisait
une impression tout fait trange.
Comme il ny avait pas de table, nous avons mang par terre. Passant travers les
gobelets, en transparence, les rayons du soleil dessinaient joliment sur le plancher
lombre verte et tremblotante du th japonais glac.
Tu sais ce quil ma dit, Yichi ?, a commenc brusquement Eriko en me
dvisageant, il ma dit souvent que tu ressemblais Nontchan, que nous avons eu chez
nous, autrefois. Eh bien, cest tout fait vrai !
Et ctait qui, Nontchan ?
Un toutou.
Ah Un toutou.
Oui, tu as les mmes yeux, les mmes cheveux Hier, quand je tai vue pour la
premire fois, je tassure, jai failli pouffer de rire !
Ah bon ? Pourvu au moins quil ne sagisse pas dun saint-bernard ou dun chien
de ce genre, ai-je pens.
Aprs la mort de Nontchan, Yichi ne pouvait plus rien avaler. Je crois que cest pour
a que tout ce qui tarrive ne peut pas le laisser indiffrent. Mais de l parler damour
avec un grand A
Et elle a ri sous cape.
Sa gentillesse me touche beaucoup, ai-je dit.
Il parat que ta grand-mre lavait pris en affection.
Oui, elle aimait beaucoup Yichi.
Ce garon, tu sais, je ne men suis pas beaucoup occupe, alors jai rat pas mal de
choses !
Rat ?
Je me suis mise rire.

Oui, a-t-elle dit avec un sourire maternel. Ses motions sont imprvisibles, et puis
dans ses rapports avec les gens il reste trangement distant, bref, il y a des tas de trucs qui
ne collent pas Mais je voulais en faire quelquun de gentil, sur ce plan-l je nai pas
mnag ma peine ! Et a, je peux tassurer quil est gentil !
Oui, je sais bien.
Toi aussi, dailleurs !
Elle ou plutt il ? souriait. Dun sourire vulnrable qui rappelait celui des gays
de New York, quon voit souvent la tlvision. Pourtant, Eriko tait trop forte pour quon
lassimile eux. Elle rayonnait dun charme si profond, un charme qui lavait porte dun
seul lan jusquici. Et javais limpression que ni sa femme morte, ni son fils, ni mme
elle, navaient pu arrter cet lan. Il y avait au fond delle la tristesse secrte et
irrductible qui va de pair avec tout cela.
En croquant des bouts de concombre, elle a repris : Tu sais, il y a beaucoup de gens
qui diraient probablement a sans en penser un mot, mais sincrement tu peux rester ici
tant que tu veux. Je sais que tu es quelquun de bien, et je suis vraiment heureuse que tu
sois l. Quand on va mal, cest tellement dur de navoir nulle part o aller ! Et elle a
ajout en me regardant au fond des yeux, comme pour me convaincre : Ne te gne pas,
fais comme chez toi ! Promis ?
Le cur serr, jai dit grand-peine : Au moins, je tiens vous payer quelque
chose pour la chambre. Si vous le permettez, je voudrais dormir ici jusqu ce que je
trouve un autre logement.
Voyons, ne ten fais pas ! Tout ce que je te demande, cest de me prparer de temps
en temps de la bouillie de riz. La tienne est bien meilleure que celle de Yichi , a-t-elle
rpondu en riant.
Vivre seul avec une personne ge, cest terriblement angoissant. Plus angoissant
encore quand celle-ci semble en pleine forme. En fait, quand jtais avec ma grand-mre,
je vivais dans linsouciance, sans me rendre compte de cela, mais prsent, avec du recul,
je prenais conscience de cette ralit.
Javais toujours peur, tout le temps peur que ma grand-mre meure .
Quand je rentrais la maison, elle sortait de sa chambre o elle regardait la tlvision
pour maccueillir. Chaque fois que je revenais tard, je lui achetais des gteaux. Elle tait
dune grande bont, et condition dtre prvenue, elle ne se fchait jamais, mme quand
je restais dormir ailleurs. Avant de nous coucher, nous passions un moment ensemble
devant la tl, en mangeant des gteaux, en buvant tantt du caf, tantt du th japonais.
Dans sa chambre, qui navait pas chang depuis mon enfance, nous causions de tout et
de rien, des potins des milieux du spectacle, de ce qui stait pass dans la journe. Je
crois me souvenir que cest dans ces moments-l quelle me parlait parfois de Yichi.
Mme quand jtais follement amoureuse, mme quand jtais grise de joie et
dalcool, dans le fond je pensais constamment elle, la seule famille qui me restait.
Dans la vie deux dun enfant et dune vieille personne mme la plus heureuse , il
y a toujours un silence oppressant qui respire dans tous les coins de la maison et fait
sursauter, un vide impossible combler : cela, je lavais peru relativement tt, sans
quon ait eu me lexpliquer.

Ce devait tre pareil pour Yichi.


Quand on chemine sur un sentier de montagne sombre et dsol, la seule chose quon
puisse faire, cest de trouver sa lumire en soi-mme. Cela, quel ge lavais-je compris ?
Javais grandi dans un climat daffection, et pourtant la tristesse tait toujours prsente
en moi.
Tout le monde est appel un jour se disperser dans les tnbres du temps et
disparatre.
Et on marche, si plein de cette pense quelle se lit mme dans les yeux. Il tait peuttre tout fait naturel que Yichi ait ragi quelque chose quil dcelait en moi.
Et cest ainsi que je me suis lance dans une vie de parasite.
Je me suis autorise paresser jusquau mois de mai. Et mes journes sont devenues
aussi agrables quun paradis.
Javais gard mon travail mi-temps, mais part cela je menais presque une vie de
femme au foyer, entre le mnage, la tlvision, la confection des gteaux.
Peu peu, la lumire et le vent pntraient dans mon cur, et jen tais vraiment
heureuse.
Comme Yichi partageait son temps entre ses cours luniversit et son petit emploi
chez le fleuriste, et quEriko travaillait la nuit, il tait trs rare que nous nous retrouvions
tous les trois ensemble lappartement.
Au dbut, javais du mal dormir dans cet espace nu et vaste, et comme je me rendais
souvent mon ancien logement pour empaqueter mes affaires, toutes ces alles et venues
me fatiguaient, mais trs vite je me suis habitue.
Chez les Tanabe, jaimais le canap presque autant que la cuisine. L, je pouvais enfin
goter le sommeil. Je mendormais toujours rapidement, berce par le souffle des fleurs
et des plantes, entoure par le paysage nocturne que je devinais derrire les rideaux.
Ne voyant pas ce que je pouvais dsirer de plus, jtais comble.
Cest toujours comme a. Tant que je ne suis pas accule, je narrive pas bouger.
Cette fois encore, ctait vraiment au moment critique quon mavait offert un lit bien
chaud, et sans savoir si Dieu existait ou non, je le remerciais du fond du cur.
Un jour, je suis retourne mon ancien logement pour mettre de lordre dans les
affaires qui y restaient.
Chaque fois que jouvrais la porte, je frissonnais. Depuis que je ny habitais plus, cet
endroit semblait avoir chang de visage.
Il tait sombre, silencieux, rien ny respirait. On aurait dit que toutes les choses
autrefois familires me faisaient la tte. Au lieu dentrer en criant : Me voil ! , javais
presque envie de me glisser pas de loup dans la maison en mexcusant de dranger.
Avec la mort de ma grand-mre, le temps de cette maison tait mort, lui aussi.
Je le sentais, physiquement. Je ne pouvais plus rien faire. part men aller, pour
toujours Je me suis retrouve astiquer le frigidaire, en fredonnant la chanson La

vieille horloge de mon grand-pre.


Cest alors que le tlphone sest mis sonner.
Jai dcroch. Je men doutais, ctait Star.
Mon petit ami dautrefois. Nous nous tions spars au moment o ltat de ma grandmre stait aggrav.
All ! Cest toi, Mikage ? a-t-il dit dune voix qui maurait presque fait pleurer de
nostalgie.
a fait une ternit ! ai-je rpondu pourtant avec entrain. Ce genre de raction,
plus que de la pudeur ou de lorgueil, cest une sorte de maladie.
Comme je ne te voyais plus la fac, jai demand de tes nouvelles un peu partout, et
cest comme a que jai appris la mort de ta grand-mre. a ma fait un coup ! a a d
tre dur, pour toi ?
Oui Jai t un peu occupe avec tout a.
On peut se voir, l, tout de suite ?
Daccord.
En discutant de lendroit du rendez-vous, jai regard distraitement par la fentre :
dehors, tout tait dun gris morne.
Des vagues de nuages, pousses par le vent, senfuyaient imptueusement. En ce
monde il ny avait rien de triste. Absolument rien.
Star adorait les jardins publics.
Il avait une passion pour les espaces verts, les vastes paysages, le plein air, et mme
sur le campus de luniversit on le voyait souvent assis sur un banc dans le square ou le
long du terrain de sport. Un refrain avait fini par courir son sujet : pour le trouver,
cherchez dans la verdure. Apparemment, il voulait faire un mtier en rapport avec
lhorticulture.
Dcidment, je tombais toujours sur des garons entours de plantes.
Quand ma vie tait encore paisible et que je sortais avec lui qui est gai et placide ,
nous formions le parfait petit couple dtudiants. tant donn ses gots, nous nous
donnions souvent rendez-vous au jardin public, mme en plein hiver, mais comme jtais
gne darriver toujours en retard, nous avions finalement choisi comme terrain
dentente un vaste caf situ juste ct du parc en question.
Comme autrefois, Star, assis la table la plus proche du jardin, mattendait en
regardant au-dehors.
Derrire la vitre on voyait, sur fond de ciel gris, les arbres agits par le vent. Me
glissant entre les serveuses qui circulaient en tous sens, je me suis approche de lui. Ds
quil ma aperue, il a souri.
En masseyant de lautre ct de la table, jai dit : Je me demande sil va pleuvoir.
Non, le temps va sclaircir, mon avis, a-t-il rpondu. Mais dis donc, a fait une
ternit quon ne sest pas vus, on pourrait peut-tre parler dautre chose ?
Son visage rieur ma rassure. Le th, laprs-midi, avec quelquun quon connat
comme sa poche, je trouve que cest vraiment agrable. Je savais quil prenait des
postures invraisemblables en dormant, quil ajoutait des quantits industrielles de lait et

de sucre dans son caf, et je connaissais aussi le reflet incroyablement srieux de son
visage dans le miroir quand il sescrimait, avec le sche-cheveux, discipliner ses mches
folles. Je me suis dit : si nous tions encore ensemble, je serais bien incapable de
bavarder aussi tranquillement avec lui, cause de mon vernis ongles, tout caill force
dastiquer le frigidaire
Au fait, en ce moment Comme nous parlions de choses et dautres, Star a dit,
comme sil sen souvenait soudain : Il parat que tu habites chez Tanabe ?
Jen suis reste interloque.
Sous le coup de la surprise, jai failli lcher ma tasse, et le th sest renvers dans la
soucoupe.
la fac, on ne parle que de a ! Cest dingue Tu ntais pas au courant ? a dit Star
en souriant dun air gn.
Mais non ! Je ne savais mme pas que tu ltais, toi ! Quest-ce quon raconte ? ai-je
demand.
La copine de Tanabe, ou plutt, son ancienne copine Eh bien, elle la gifl en plein
resto U !
Ah bon ? cause de moi ?
Oui, je crois. Il parat que a marche bien entre vous deux. Cest ce que jai entendu
dire
Ah bon ? Premire nouvelle
Mais enfin, vous vivez bien ensemble ?
Oui, avec sa mre (qui dailleurs nest pas tout fait sa mre).
Quoi ? Mais cest une blague ? sest exclam Star. Autrefois, jaimais vraiment
sa gaiet spontane, mais prsent, devant ce ct bruyant, je nprouvais plus quune
gne terrible.
Au fait, Tanabe, ma-t-il dit, il parat que cest un drle de type ?
Je nen sais rien Je ne le vois pas beaucoup Nous ne parlons pas vraiment
Il ma juste recueillie comme un chien perdu.
Et puis il ne tient pas particulirement moi.
Dailleurs, je ne connais rien de lui.
Et comme une idiote je nai mme pas remarqu quil avait des ennuis.
De toute faon, je nai jamais trs bien compris comment tu fonctionnais
sentimentalement, a dit Star. En tout cas, je pense que cest bien, pour toi. Jusqu
quand tu vas rester chez eux ?
Je nen sais rien.
Il faudrait peut-tre que tu te rveilles ! ma-t-il lanc en riant.
Je tcherai dy penser , ai-je rpondu.
Au retour, nous sommes passs par le parc. Entre les arbres, on voyait limmeuble des
Tanabe.
Cest l que jhabite, ai-je dit avec un geste de la main.
Quelle chance ! Cest juste ct du parc. ta place, je me lverais cinq heures du
matin pour me promener.

Il a ri. Comme il est trs grand, jai toujours t oblige de lever la tte pour le
regarder. Si jtais encore avec lui, ai-je pens en lobservant de profil Il me tranerait
partout pour trouver un nouvel appartement, il me pousserait reprendre les cours
Ce ct sain, ctait ce que jaimais en lui, ctait quelque chose que jenviais, et je men
voulais presque de ne pas tre la hauteur. Autrefois.
Il tait lan dune famille nombreuse, et lespce dentrain quil mapportait sans le
savoir quand il rentrait de chez lui me rchauffait le cur.
Pourtant prsent, javais plutt besoin de ltrange gaiet, du calme des Tanabe, et il
me semblait impossible dexpliquer cela Star. Dailleurs, tait-ce vraiment
ncessaire ? Mais chaque fois que je le voyais, je me sentais triste dtre moi-mme.
bientt !
Une question innocente, dicte par la tendresse qui demeurait au fond de moi, est
passe dans mon regard :
Y a-t-il encore une petite place pour moi dans ton cur ?
Dans ses yeux qui souriaient avec droiture, jai lu une amorce de rponse :
Accroche-toi la vie !
Je vais tcher ! ai-je dit, et je lai quitt sur un signe de la main. Tous ces
sentiments allaient senvoler loin, trs loin, et disparatre.
Ce soir-l, je regardais une cassette vido quand la porte dentre sest ouverte, et
Yichi est apparu, portant un grand carton dans ses bras.
Bonsoir !
Jai achet un traitement de texte ! a-t-il dit dun air joyeux. Ces derniers temps
javais remarqu, dans cette famille, une passion presque maladive pour les achats.
Volumineux, de prfrence. Et surtout pour les appareils lectromnagers.
Cest formidable ! ai-je dit.
Tu veux que je te tape quelque chose ?
Voyons
Pourquoi pas les paroles dune chanson ? Comme je minterrogeais, il ma dit : Jai
une ide ! Je vais tcrire des avis de dmnagement !
Quest-ce que cest que a ?
Mais tu ne vas quand mme pas vivre dans cette grande ville sans adresse ni
tlphone ?
Oui, mais il faudra recommencer quand je partirai de chez vous, alors a membte !
Tes pas drle !
Comme il avait lair un peu dcourag, je lui ai dit : Daccord, je veux bien ! Puis,
me rappelant ce que Star mavait racont : Dis, tu es sr que a ne pose pas de
problme ? a ne te causera pas dennuis ?
Quoi donc ?
Il avait lair de tomber des nues. Si javais t sa copine, je laurais srement gifl.
Oubliant ma situation de parasite, je lai pris un instant en grippe. Vraiment, il ne
comprenait rien rien !

Je viens de dmnager. Dsormais, veuillez me contacter ladresse suivante :


Mikage Sakurai
Rsidence xxxxx
Appartement 1002
3-21 xxxxx
Arrondissement xxxxx
Tky
Tl. : xxx-xxxx
Une fois que Yichi a tap le texte de la carte, jen ai fait une srie de photocopies
(comme je le souponnais, il y avait aussi un copieur cach dans cette maison), et jai
commenc crire des adresses.
Yichi sy est mis avec moi. Apparemment, ce soir-l, il navait rien faire. Et javais
remarqu, entre autres choses, quil dtestait rester inactif.
Le temps, dun silence transparent, coulait goutte goutte avec le crissement de nos
stylos. Au-dehors mugissait un vent tide, pareil une bourrasque de printemps. Mme le
paysage nocturne semblait tanguer. Avec une certaine motion, jcrivais les noms de mes
amis. Je ne sais pourquoi, jai omis Star de ma liste. Comme le vent tait fort ! Javais
limpression dentendre vibrer les arbres et les fils lectriques. Jai ferm les yeux et,
accoude la petite table pliante, jai song aux rues do ne venait aucun bruit. Pourquoi
y avait-il une table pareille dans cette pice ? Je nen savais rien. Celle qui lavait achete,
celle qui nagissait que sur des coups de tte, travaillait ce soir, comme toujours, dans son
bar.
Ne tendors pas ! ma dit Yichi.
Mais je ne dors pas ! En fait, jaime beaucoup crire des avis de dmnagement.
Moi aussi ! Jadore toutes ces cartes quon envoie quand on change dadresse, ou
quon voyage
Mais dis-moi Une seconde fois, je lui ai tendu la perche. Peut-tre que cette
carte va faire des vagues, et que tu risques une gifle au resto U ?
Ah, ctait de a que tu voulais parler, tout lheure ?
Un peu gn, il a ri. Son visage ouvert ma dsarme.
Tu sais, tu peux tre franc avec moi ! Dj je trouve a tellement formidable, de
pouvoir rester ici !
Arrte ! ma-t-il dit. Alors daprs toi, on faisait simplement joujou avec des petits
cartons ?
Cest quoi, faire joujou avec des petits cartons ?
Jen sais rien !
Nous avons ri. Et nous sommes passs autre chose. Mais tout cela tait si peu naturel
que, malgr ma lenteur desprit, jai enfin compris. Compris en voyant ses yeux.
Il tait affreusement triste.
Tout lheure, Star me lavait dit : la copine de Tanabe en avait assez, parce que
mme au bout dun an elle ne savait toujours pas qui il tait. Elle racontait quil tait

incapable de sattacher une fille plus qu un stylo.


Moi, comme je ntais pas amoureuse de lui, je comprenais. Que pour lui et pour sa
copine, un stylo navait ni la mme qualit, ni le mme poids. Et puis aprs tout, il y a
peut-tre dans ce monde des gens qui aiment-leur stylo en mourir. On peut limaginer,
condition de ne pas tre amoureux. Ctait tout cela qui me rendait triste.
Yichi, apparemment dconcert par mon silence, a dit sans lever la tte :
Ctait invitable ! Mais tu ny es pour rien
Merci !
Je ne sais pourquoi ce mot mest mont aux lvres.
Je ten prie , a-t-il rpondu en riant.
Jai senti que je venais deffleurer quelque chose en lui. Depuis prs dun mois que je
vivais dans cet appartement, ctait bien la premire fois. Et je me suis dit quun jour
peut-tre, jallais tomber amoureuse de Yichi. Quand jaimais quelquun, en gnral, je
fonais tte baisse, mais avec lui, les choses pouvaient voluer par petites touches, au fil
de conversations aussi anodines quaujourdhui, comme ces toiles quon aperoit par
intermittence dans un ciel couvert.
Pourtant, ai-je pens tout en continuant rdiger des adresses Pourtant, il faudra
bien que je men aille un jour.
Il tait vident quils staient spars parce que jhabitais ici. Mais est-ce que jtais
assez forte pour recommencer dj vivre seule ? Je nen avais pas la moindre ide.
Malgr tout, bientt, trs bientt mme si les avis de dmnagement que jtais en train
dcrire disaient le contraire il allait falloir que je men aille.
cet instant, la porte sest ouverte en grinant, et notre grande surprise Eriko est
entre, portant un norme sac en papier dans ses bras.
Quest-ce qui se passe ? Et ton travail ? a dit Yichi en se retournant.
Jy vais de ce pas ! Regardez : jai achet un mixeur ! sest-elle exclame
joyeusement en sortant un carton du sac. Encore ! ai-je pens.
Alors, je suis passe le dposer. Nattendez pas que je revienne pour vous en servir !
Taurais pu me tlphoner, je serais pass le prendre ! a dit Yichi en coupant la
ficelle avec des ciseaux.
Penses-tu ! Ce ntait pas si lourd !
Du paquet que Yichi venait douvrir en un tour de main est sorti un merveilleux
mixeur, qui semblait prt concocter tous les jus possibles et imaginables.
Avec a je vais prparer des jus de fruits frais, a me donnera une jolie peau, a dit
Eriko lair ravi.
ton ge, a ne donnera rien du tout ! a lanc Yichi en lisant le mode demploi.
La conversation quils changeaient devant moi tait si naturelle comme toutes
celles quon peut entendre entre une mre et un fils que jen ai eu presque le vertige.
Cela ma fait penser Ma femme est une sorcire. Ils taient si gais, dans cette situation
tellement peu saine !
Tiens ! Tu annonces tes amis que tu as chang dadresse ? ma dit Eriko en jetant
un coup dil sur mes cartes. a tombe bien ! Voil un cadeau pour fter ton installation

dans cette maison.


Et elle ma tendu un petit paquet envelopp dans du papier. Je lai ouvert : il en est
sorti un joli verre avec un dessin de banane dessus.
Tu peux lutiliser pour boire des jus, a dit Eriko.
a semble idal pour le jus de banane, a ajout Yichi trs srieusement.
a me fait un plaisir fou ! ai-je murmur en sentant venir mes larmes.
Quand je men irai, je lemporterai avec moi, et mme aprs je reviendrai et je
reviendrai encore, pour prparer de la bouillie de riz, ai-je pens, sans arriver le
formuler.
Adorable petit verre.
Le lendemain expirait le dlai que mavait accord mon ancien propritaire. Jai enfin
termin de tout ranger. Avec une lenteur descargot.
Ctait un aprs-midi ensoleill, sans vent, sans nuages, et les rayons doux et dors du
soleil filtraient dans la chambre vide qui avait t mon berceau.
Jai rendu visite mon propritaire, pour mexcuser davoir tant tard dmnager.
Dans son bureau o jtais souvent venue tant enfant, jai bavard avec lui en buvant
le th quil mavait servi. Comme il a vieilli ! me suis-je dit avec motion. Ce nest pas
tonnant que ma grand-mre soit morte, elle en avait bien lge.
Et comme elle de son vivant, jtais assise prsent sur la mme petite chaise, boire
du th en causant du temps ou des problmes de scurit du quartier. Tout cela me
semblait trange. Je ne my faisais pas.
Tout ce que javais vcu jusqu ces derniers temps tait pass devant moi en coup
de vent et avait pris le large. Et moi, hbte, je restais la trane, et je me dpensais avec
des lenteurs de tortue, pour rattraper mon retard.
Pourtant, il faut le dire : ce ntait pas moi qui avais dclench le mouvement.
Absolument pas. La preuve, cest que tout cela mattristait profondment.
La lumire pntrait dans ma chambre compltement vide, l o flottait autrefois
lodeur dune maison habite.
La fentre de la cuisine. Le sourire de mes amis, la verdure clatante du jardin de
luniversit que japercevais derrire le profil de Star, la voix de ma grand-mre lautre
bout du fil quand je lappelais tard le soir, ma couette dans le froid du petit matin, le bruit
des pantoufles de ma grand-mre qui rsonnaient dans le couloir, la couleur des rideaux
les tatami la pendule
Toutes ces choses-l. Tout ce qui faisait que je ne pouvais plus rester ici.
Quand je suis sortie de la maison, ctait presque le soir.
Un ple crpuscule descendait sur la ville. Le vent stait lev, il faisait un peu frais.
Les plis de mon manteau lger frissonnaient tandis que jattendais le bus.
Je regardais les grands immeubles aligns de lautre ct de la rue, avec leurs ranges
de fentres qui se dtachaient sur fond bleu. On aurait dit que tous les gens qui
saffairaient lintrieur, et les ascenseurs dans leur course verticale, taient sur le point,
dans un halo de silence, de se fondre lobscurit vague.

Mes derniers bagages taient poss mes pieds. Javais limpression que cette fois,
jallais vraiment me retrouver toute seule, sans rien, et jai t prise dune curieuse envie
de pleurer et de rire, qui ma presque fait palpiter le cur.
Le bus est apparu au tournant. Il sest coul le long du trottoir, sest arrt lentement
devant moi, et des gens y sont monts en file indienne.
Le bus tait bond. Magrippant la poigne sur laquelle je pesais de tout mon poids,
je me suis mise contempler le ciel qui, sobscurcissant, disparaissait peu peu dans le
lointain, derrire les immeubles.
Au moment o mon regard se dirigeait vers la lune naissante qui sapprtait traverser
doucement le ciel, le bus a dmarr.
Chaque coup de frein me crispait, ce qui est chez moi un signe de grande fatigue.
Jallais ainsi, dirritation en irritation, quand en levant distraitement les yeux, jai vu un
ballon dirigeable qui flottait au loin.
Chassant lair, il se dplaait lentement.
Retrouvant ma bonne humeur, je lai suivi longuement des yeux. Piquet de petits feux
clignotants, il parcourait le ciel comme un ple reflet de lune.
Soudain, non loin de moi, une vieille dame sest penche vers la fillette assise devant
elle, et lui a dit voix basse : Regarde, Yuki : un ballon dirigeable ! Tu vois comme il est
joli !
Lenfant, qui lui ressemblait trait pour trait, devait tre sa petite-fille ; elle avait lair de
fort mchante humeur, sans doute cause de laffluence, et elle a dit en se tortillant de
colre : Cest pas vrai ! Cest pas un ballon dirigeable !
La grand-mre, sans broncher, a rpondu en souriant : Ah bon ? Tu as peut-tre
raison
Cest encore loin ? Jai sommeil !
Yuki continuait ronchonner.
Sale gosse ! Jtais puise moi aussi, et ce vilain mot mest pass par la tte. Ne parle
pas comme a devant la grand-mre ! Tu ten mordrais les doigts !
Allons, allons, on est bientt arrives ! Regarde, derrire : maman fait dodo ! Tu veux
aller la rveiller ?
Cest vrai !
Se retournant vers sa mre qui somnolait un peu plus loin, Yuki sest enfin mise
sourire.
Comme elles ont de la chance, ai-je pens. Je les enviais, cette grand-mre qui parlait
si gentiment, et cette petite qui, souriant, me paraissait soudain si mignonne. Je ne
connatrais plus jamais cela.
Je naime pas beaucoup ce plus jamais , sa rsonance terriblement sentimentale,
son ct dfinitif. Pourtant quand elle mest venue lesprit cet instant, cette
expression, avec sa pesanteur crasante, son pessimisme, avait une puissance que je
noublierai jamais.
Je peux vous jurer que jtais en train de rvasser, avec un certain dtachement du
moins je le croyais. Et ballotte par le rythme du bus, je continuais distraitement de

suivre des yeux le petit dirigeable qui sen allait lautre bout du ciel.
Mais soudain jai senti des larmes qui coulaient sur mes joues et tombaient goutte
goutte sur mon manteau.
Je nen croyais pas mes yeux.
Je me suis dit que ma mcanique tait casse. Comme quand on est dans un tat
divresse incontrle, les pleurs affluaient deux-mmes. Tout cela se passait en dehors de
moi. Puis la honte ma rendue carlate. Cela, en revanche, je men suis bien rendu
compte. Je suis descendue du bus en catastrophe.
Ds quil sest loign, je me suis prcipite dans une petite ruelle obscure.
L, accroupie dans la pnombre entre mes bagages, jai clat en sanglots. Jamais je
navais autant pleur de ma vie. Tout en versant des larmes tides, intarissables, je me
suis aperue tout coup que depuis la mort de ma grand-mre, je navais pas eu mon
compte de pleurs.
Je crois que javais simplement envie, sans raison particulire de tristesse, de tout
noyer dans les larmes.
Soudain jai vu flotter dans les tnbres de la vapeur blanche, de la vapeur qui sortait
dune fentre claire juste au-dessus de ma tte. Jai tendu loreille : de lintrieur me
parvenaient des voix animes de personnes qui travaillaient, des bruits de casseroles et de
vaisselle.
Cest une cuisine !
Jai t prise dun sentiment irrpressible de dtresse et de joie, et jai ri pendant un
petit moment. Puis je me suis leve, jai secou ma jupe, et je me suis mise marcher
vers limmeuble des Tanabe o je devais retourner ce soir-l.
Mon Dieu, donnez-moi la force de continuer vivre !
Je nen peux plus , ai-je annonc Yichi en arrivant lappartement, et je me suis
couche aussitt.
avait t une journe puisante. Pourtant, pleurer mavait rendue plus lgre, et un
doux sommeil ma gagne.
Cest incroyable ! Elle dort dj ! Jai cru entendre, dans un coin de ma tte, la voix
de Yichi, venu boire du th la cuisine.
Jai fait un rve.
Jastiquais lvier, dans la maison que javais quitte dfinitivement ce jour-l.
La couleur verte du sol, comme elle me manquait dj ! Pourtant, je lavais dteste
tant que jhabitais l, mais prsent que jallais partir, je commenais la regretter
terriblement.
Dans le rve, je venais de terminer les prparatifs de dmnagement, et il ny avait plus
rien, ni dans les placards ni sur la table roulante. (Dans la ralit, javais dbarrass toutes
ces affaires depuis bien plus longtemps.)
Soudain, je mapercevais que Yichi tait en train de passer la serpillire sur le sol. Et

sa prsence tait pour moi dun grand rconfort.


Faisons une petite pause ; je prpare du th , proposais-je. Ma voix retentissait dans
la pice vide qui me semblait vaste, incroyablement vaste.
Daccord , disait Yichi en levant la tte. Je pensais : Quelle ide de transpirer
comme a, pour faire briller le sol dune maison quon va quitter, qui appartient
quelquun dautre Cest tout fait lui !
Ctait a, ta cuisine ? ma demand Yichi, assis par terre sur un coussin, en
buvant le th que je lui avais servi dans un gobelet car toutes les tasses taient dj
empaquetes.
Elle devait tre bien, cette cuisine !
Oui, vraiment , ai-je dit. Moi, je buvais dans un bol de riz que je tenais deux
mains, comme pour la crmonie du th.
Il y avait un tel silence quon se serait cru dans une cage de verre. Je levais les yeux :
sur le mur ne restaient que les marques de la pendule.
Il est quelle heure ? demandais-je.
a doit tre la pleine nuit, disait Yichi.
Pourquoi ?
Dehors, il fait tout noir, et puis cest tellement calme.
Cest comme si je dmnageais en douce !
propos de notre conversation de tout lheure, disait Yichi, tu as lintention de
partir aussi de chez nous, non ? Ne pars pas !
Comme ces paroles venaient sans aucun -propos, je regardais Yichi avec surprise.
Tu as lair de croire que je nagis que sur des coups de tte, comme Eriko, mais en
fait jai beaucoup rflchi avant de dcider de te faire venir la maison. Ta grand-mre se
faisait du souci pour toi, et prsent la personne qui te comprend le mieux, cest
certainement moi. Je sais trs bien que le jour o tu auras retrouv tes forces pour de
bon, tu seras tout fait capable de ten aller, quels que soient nos efforts pour te retenir.
Mais en ce moment, tu nes pas encore prte a. Et comme tu nas plus personne pour te
le dire, jai eu limpression que ctait moi de le faire Tout cet argent que ma mre
gagne, cest dans des moments comme a quon peut sen servir. Il nest pas l
uniquement pour acheter des mixeurs. Il se mettait rire.
Tu peux en profiter, je tassure ! Ne te prcipite pas , me disait-il en me regardant
droit dans les yeux et en dtachant chaque mot calmement, avec la force de persuasion de
celui qui essaie, en toute bonne foi de faire avouer un criminel.
Jacquiesais.
Bon, reprenons notre astiquage ! sexclamait-il.
Saisissant le bol et le gobelet, je me levais moi aussi.
Tandis que je faisais la vaisselle jentendais, entre les bruits deau, Yichi qui
fredonnait une chanson.
Pour ne pas briser
Les reflets de lune
Jai stopp mon bateau

Au bout du promontoire
Mais je la connais, cette chanson ! Quest-ce que cest dj ? Elle me plat bien. Qui
est-ce qui la chante ? demandais-je.
Attends Cest Momoko Kikuchi ! Quest-ce quon peut lentendre ! disait Yichi en
riant.
a, cest bien vrai !
Et nous nous mettions chanter en chur, moi en astiquant lvier, lui en frottant le
sol.
En pleine nuit, ctait un vrai plaisir dentendre nos voix rsonner dans le silence de la
cuisine.
Jaime surtout ce passage , disais-je, et je chantais les premires lignes du second
couplet.
L-bas
Au lointain
Les faisceaux
Du phare
Font chatoyer les nuits
Que nous passons ensemble.
Et en nous amusant comme des fous, nous recommencions chanter tous les deux
tue-tte :
L-bas au lointain
Les faisceaux du phare
Font chatoyer les nuits
Que nous passons ensemble.
Soudain, je laissais chapper ces mots : Mais joubliais : si on chante trop fort, on va
rveiller ma grand-mre qui dort ct !
Aussitt, je me disais : Quelle gaffe !
Yichi semblait encore plus embarrass que moi : de dos, je voyais sa main sarrter
net sur le plancher.
Puis il se retournait, et me jetait un regard un peu gn.
Ne sachant que faire, je men tirais par un rire.
Dans ces moments-l ce garon, quEriko a lev dans la tendresse, prend soudain des
manires de prince.
Il me disait : Quand on aura fini de tout nettoyer, en rentrant la maison on va
sarrter lchoppe, dans le parc, pour manger des nouilles chinoises !
Je me suis rveille.
En pleine nuit, sur le canap, chez les Tanabe Voil ce qui arrive quand on se

couche aussi tt, ce qui nest pas dans mes habitudes. Quel drle de rve , me suis-je
dit, en allant boire de leau la cuisine. Javais comme une sensation de glace dans le
cur. La mre de Yichi ntait pas encore rentre. Il tait deux heures du matin.
Jtais encore englue dans mon rve. En coutant le bruit de leau qui giclait contre
linox, je me suis vaguement demand si je nallais pas astiquer lvier.
Ctait une nuit de solitude tellement silencieuse quon aurait presque pu entendre au
creux de ses oreilles la rumeur des toiles qui se dplaaient dans le ciel. Les gorges
deau imprgnaient lentement mon cur dessch. Il faisait un peu froid, mes pieds nus
ont commenc trembler dans mes pantoufles.
Bonsoir !
Soudain jai sursaut en entendant Yichi juste derrire moi.
Quest-ce que tu fais l ? ai-je demand en me retournant.
Je me suis rveill, javais un creux, alors je me suis dit je pourrais peut-tre me
faire des nouilles chinoises
Le vrai Yichi, bredouillant, le visage bouffi de sommeil, navait rien voir avec celui
de mon rve. Moi, le visage bouffi de larmes, je lui ai propos : Je vais te prparer a.
Reste assis ! Sur mon canap !
Oh ! Sur ton canap
Et il est all sasseoir en flageolant.
Sous lclairage de la petite pice qui flottait dans lobscurit, jai ouvert le frigidaire.
Jai coup des lgumes. Dans cette cuisine que jaimais tant Quel drle de hasard,
cette histoire de nouilles ! ai-je pens, et tournant toujours le dos Yichi je lui ai lanc
pour plaisanter : Dans le rve aussi, tu parlais de nouilles chinoises !
Aucune raction de sa part. Il avait d se rendormir. Je me suis retourne : il me
regardait bouche be, dun air ahuri.
Ce ce nest pas possible ! ai-je dit.
Alors Yichi, presque pour lui-mme : Dans ton ancienne maison, ta cuisine Je
veux dire : le sol il tait bien de couleur verte ?
coute, on ne va pas jouer aux devinettes ! Dabord, jai trouv a amusant, puis
jai vite compris et jai dit : Merci davoir nettoy par terre, tout lheure.
Sans doute parce que les femmes sont toujours plus rapides admettre ce genre de
choses.
a y est, je suis rveill ! a-t-il dit, et, lair un peu vex davoir t distanc, il a
ajout en riant : Je voudrais que tu me serves du th, mais pas dans un gobelet !
Tu nas qu le faire toi-mme !
Jai une ide ! Je vais me prparer un jus de fruit, avec le mixeur ! Tu en veux aussi ?
Oui.
Yichi a pris des pamplemousses dans le frigidaire, et tout content il a sorti le mixeur
de sa bote.
Dans la cuisine, en pleine nuit, jai fait cuire les nouilles en coutant le bruit
assourdissant de la machine qui nous prparait nos jus.
Ctait la fois quelque chose dextraordinaire et de tout fait naturel. Un miracle et

une vidence.
Quoi quil en soit, jai renferm en moi cette frle motion prte svanouir ds quon
cherche la transposer en mots. Nous avions tout notre temps. Et au fil des nuits et des
matins qui allaient se succder longtemps encore, peut-tre cet instant, lui aussi, se
transformerait-il un jour en rve.
Ce nest pas une mince affaire de devenir une femme , a dclar Eriko un soir,
brle-pourpoint.
Levant la tte de la revue dans laquelle jtais plonge, jai dit : Comment ? La
ravissante mre de Yichi tait en train darroser les plantes devant la baie vitre juste
avant de partir son travail.
Je sens que tu es quelquun qui comprend la vie, alors a ma donn envie de ten
parler. Tu sais, cest en levant Yichi toute seule que je me suis rendu compte de a. Il y
a eu tellement, tellement de choses pnibles. Quand on veut vraiment sassumer, cest
bien de soccuper dun enfant, ou dune plante. a permet de prendre conscience de ses
limites. Et cest l que tout commence !
Dun ton chantant, elle ma parl de sa philosophie de la vie.
a na pas d tre rose tous les jours ! me suis-je exclame avec motion.
Tu peux le dire Mais de toute faon, dans la vie, si on ne touche pas au moins une
fois le fond, si on narrive pas comprendre quelle part de soi on tient vraiment, alors
on grandit sans mme savoir ce que cest que le bonheur. Moi, je trouve que jai eu de la
chance !
Je voyais ses cheveux souples onduler sur ses paules. Il y a tellement de coups durs
dans la vie, tellement de moments o on se dit que le chemin est trop raide, quon
voudrait fermer les yeux ! Mme lamour ne sauve pas de tout. Et pourtant, enveloppe
dans les rayons du crpuscule, elle continuait, de ses doigts fins, arroser les plantes.
Dans cette douce lumire, si tincelante quelle semblait dessiner des courbes darc-enciel autour des filets deau limpide.
Je crois que je comprends, ai-je dit.
Jaime beaucoup ta spontanit, Mikage ! Je suis sre que ta grand-mre, qui ta
leve, tait quelquun de merveilleux, a dit la mre de Yichi.
Oui, jtais trs fire delle. Et jai ri.
Quelle chance tu as eue !
Jai devin, au mouvement de son dos, quelle souriait.
Je ne peux pas rester ici indfiniment, ai-je pens en me plongeant de nouveau dans
ma revue. Ctait vident, mme si cette ide tait dure, mme si elle me donnait presque
le vertige.
Est-ce quun jour, ailleurs, je penserais cette maison avec nostalgie ?
Est-ce quun jour il marriverait encore de me retrouver dans cette cuisine ?
En tout cas, pour le moment jtais ici, avec cette mre dbordante dnergie, et ce
garon au regard si gentil. Ctait la seule chose qui comptait.
Jallais grandir encore, il marriverait des tas de choses, et je toucherais souvent le
fond. Mais aprs chaque preuve je referais surface. Je ne me laisserais pas abattre. Je ne

relcherais pas mes forces.


Cuisines de rve.
Jen aurais sans doute normment. En imagination, et dans la ralit. Ou encore au
cours de mes voyages. Toute seule, avec beaucoup damis, deux dans tous les lieux o
je vivrais, jen rencontrerais srement des quantits.

La pleine lune

la fin de lautomne, Eriko est morte.


Tue par un dtraqu qui lavait longtemps harcele. Il avait dabord aperu Eriko dans
la rue, lavait trouve attirante, et en la suivant, avait dcouvert quelle travaillait dans un
bar pour homosexuels. Il avait alors crit une longue lettre pour dire quel choc il avait
prouv en apprenant quune femme aussi belle tait un homme, puis il avait commenc
sincruster dans le bar. Plus il sobstinait, plus Eriko et les employs le traitaient par le
mpris, si bien quun soir, il stait mis hurler quon se foutait de lui, et avait poignard
Eriko. Celle-ci, dgoulinante de sang, avait saisi les haltres qui dcoraient le comptoir, et
en avait assen un coup mortel sur la tte du meurtrier.
Apparemment, ses derniers mots avaient t pour dire :
a, cest de la lgitime dfense, alors on est quitte !
Quand jai appris cette nouvelle, lhiver tait dj l. Yichi ma enfin tlphon
longtemps aprs que tout a t fini.
Tu sais, elle sest bagarre jusqu la mort ! a-t-il dit brle-pourpoint. Il tait une
heure du matin. Rveille en sursaut par la sonnerie qui retentissait dans le noir,
incapable de comprendre de quoi il sagissait, jai vu dfiler vaguement dans mon cerveau
engourdi des scnes de films de guerre.
Yichi, quest-ce que tu racontes ? De quoi tu parles ? lui ai-je demand plusieurs
reprises. Aprs un moment de silence, il a dit : Ma mre Ou plutt mon pre. Il sest
fait tuer.
Je ne comprenais pas. Je ne comprenais toujours pas. Je suis reste l sans dire un
mot, le souffle coup. Yichi, avec lair de se forcer, sest mis me raconter par bribes la
mort dEriko.
De plus en plus incapable dy croire, jai senti mes yeux se figer de froid et lespace dun
instant, lcouteur qui sloignait brutalement de moi.
a sest pass quand ? a vient juste darriver ? ai-je demand, sans vraiment
savoir do sortait ma voix, et ce que jtais en train de dire.
Non. a remonte dj un moment. Moi et les employs du bar, on a fait une
petite crmonie funbre Excuse-moi. Je nai pas pu je nai pas russi te le dire.
Jai eu limpression quon marrachait une part de moi-mme. Eriko ntait plus l.
prsent, elle ntait plus nulle part.
Je te demande pardon, vraiment ! rptait-il.
Au tlphone, rien ne passe. Je ne voyais pas Yichi. Avait-il envie de pleurer ? De rire
aux clats ? De discuter pendant des heures ? Voulait-il quon le laisse tranquille ? Je nen
savais rien.
Yichi, jarrive ! Je peux venir ? Il faut que je te voie pour te parler ! ai-je dit.
Oui. Et ne tinquite pas : je te raccompagnerai.

Je narrivais toujours pas dcrypter ses motions.


tout de suite !
Et jai raccroch.
Quand est-ce que javais vu Eriko pour la dernire fois ? Est-ce quon stait quittes
sur un sourire ? Ma tte sest mise tourner. Au moment o javais arrt dfinitivement
mes tudes la fac pour devenir assistante dans une cole de cuisine, lautomne
commenait. Aussitt aprs, jtais partie de chez les Tanabe. Quand je mtais retrouve
seule aprs la mort de ma grand-mre, javais vcu pendant plus de six mois avec Yichi
et sa mre Eriko, qui en fait tait un homme La dernire fois, est-ce que ctait le jour
de mon dmnagement ? Eriko avait vers quelques larmes, et mavait dit : Comme
cest tout prs, viens donc nous voir les week-ends ! Non, je me trompais : je lavais
rencontre la fin du mois dernier. Mais oui, ctait en pleine nuit, au libre-service ouvert
24 heures sur 24.
Ce soir-l, je narrivais pas dormir, et jai fait un saut au magasin pour acheter des
crmes caramel. lentre, je suis tombe sur Eriko et sur les serveuses de son bar des
hommes, en fait , qui, venant juste de terminer leur travail, taient en train de manger
de loden{1 } et de boire du caf dans des gobelets en carton. Jai appel : Eriko ! Elle
ma pris la main, et ma dit en riant : Tiens, Mikage ! Tu as drlement maigri depuis que
tu es partie de chez nous ! Elle portait une robe bleue.
Quand je suis ressortie aprs avoir achet mes crmes caramel, Eriko, un gobelet la
main, regardait fixement la rue qui brillait dans lobscurit. Pour plaisanter, je lui ai dit :
Eriko, il y a de lhomme sur ton visage ! Retrouvant son sourire panoui, elle a
rpondu : Mais regardez-la, ma fille, elle narrte pas de me mettre en bote ! a doit
tre le dbut de lge ingrat Jai dit : Je suis majeure et vaccine ! , ce qui a fait rire
toutes les filles du bar. Et puis elle ma lanc : Promets-moi de venir nous voir ! Oui,
au moins on sest quittes sur un sourire. Ctait cette nuit-l, la dernire fois.
Combien de temps ai-je mis pour retrouver ma brosse dents de voyage et une petite
serviette ponge ? Jtais compltement dboussole. Jai tourn comme un ours en cage
dans la pice, narrtant pas douvrir et de fermer des tiroirs, dentrebiller la porte des
toilettes, de renverser le vase de fleurs puis dessuyer le plancher, jusquau moment o je
me suis aperue que javais toujours les mains vides ; l, quand mme, je me suis mise
rire, puis jai ferm les yeux, en me disant : Il faut que tu te calmes !
Jai fourr la brosse dents et la serviette dans mon sac, et aprs avoir vrifi je ne sais
combien de fois le robinet du gaz et le rpondeur tlphonique, je suis sortie de chez moi
en flageolant sur mes jambes.
Quand jai repris mes esprits, la scne avait chang, et je me dirigeais vers limmeuble
des Tanabe, dans les rues nocturnes de lhiver. Comme je marchais sous le ciel toil en
faisant cliqueter mes clefs, mes larmes se sont mises couler, elles ne pouvaient plus
sarrter. Le trottoir sous mes pieds, et la ville plonge dans le silence, tout ma paru
dform, pris dans une bue chaude. Aussitt, jai eu une sensation pnible
dtouffement. Javais beau faire tous mes efforts pour aspirer lair frais, il ne pntrait
que par minces filets dans mes poumons. Javais limpression que le vent dnudait les

pointes caches au fond de mes yeux, et les rendait plus froides de seconde en seconde.
Je narrivais plus distinguer les poteaux lectriques, les lampadaires, les voitures en
stationnement, ni le ciel noir, tout ce que je voyais dhabitude sans y penser. Tout cela,
comme travers une nappe de chaleur, brillait dun clat magnifique en se distordant la
manire dimages surralistes, et venait simposer en gros plan ma vue. Javais
limpression que toute mon nergie me quittait, que je narrivais pas la retenir. Avec un
chuintement, elle svaporait dans les tnbres.
la mort de mes parents, jtais encore une enfant. la mort de mon grand-pre,
jtais amoureuse. la mort de ma grand-mre, je mtais retrouve seule au monde,
mais prsent, ma solitude tait bien plus intense.
Javais envie, vraiment, de renoncer mettre un pied devant lautre, de renoncer
vivre. Demain allait fatalement venir, et puis aprs-demain, et bientt la semaine
prochaine. Jamais tout cela ne mavait sembl plus assommant. Jallais sans doute vivre
ces moments dans la tristesse la plus noire, et cette ide-l mtait insupportable. Alors
que mon cur tait en pleine tempte, je me voyais avec curement en train de marcher
dun pas gal dans les rues nocturnes.
Javais envie, rapidement, dune coupure, et au moins, une fois que jaurais vu Yichi
Une fois quil maurait tout racont Mais quest-ce que a allait changer ? quoi est-ce
que a servirait ? Seulement faire cesser la pluie froide qui tombait dans lobscurit.
Cela navait rien voir avec lesprance. Ce ntait quun petit cours deau sombre, qui
venait se jeter dans limmense fleuve du dsespoir.
Compltement accable, jai sonn la porte de lappartement des Tanabe. Javais le
souffle court, car sans penser prendre lascenseur jtais monte pied jusquau
neuvime tage.
Jai entendu le pas de Yichi qui sapprochait, ce rythme que je connaissais si bien.
Quand je vivais en parasite dans cette maison, il marrivait souvent de sortir en oubliant
mes clefs, et combien de fois navais-je pas sonn lappartement en pleine nuit ! Chaque
fois, Yichi se levait pour venir mouvrir, et quand il la dfaisait, la chane de sret
rsonnait dans le silence.
Yichi, un peu amaigri, a pass la tte par la porte et ma dit : Salut !
a fait longtemps , ai-je rpondu, sans pouvoir rprimer le sourire qui me
montait aux lvres, et cela ma fait trs plaisir : dans le fond de mon cur, je me
rjouissais sincrement de retrouver Yichi.
Je peux entrer ?
Sortant de sa torpeur, il sest repris, et ma dit en esquissant un faible sourire : Oui,
bien sr ! Jtais tellement persuad que tu serais dans une rage folle Alors, de te voir
comme a, a ma un peu surpris. Excuse-moi. Entre donc !
Moi, ai-je dit, je ne me fche pas pour ce genre de choses. Tu le sais bien,
dailleurs !
Il a acquiesc, en sefforant de me montrer un visage souriant, comme dhabitude.
Je lui ai rendu son sourire, et je me suis dchausse.
Quand on revient dans un appartement o on a vcu peu de temps auparavant, mme
si au dbut on ne se sent pas tout fait laise, trs vite on shabitue de nouveau son

odeur, et une nostalgie particulire vous envahit. Enfouie dans le canap, je me laissais
bercer par cette nostalgie quand Yichi ma apport du caf.
Jai limpression que a fait une ternit que je ne suis pas venue ici, ai-je dit.
Cest normal. Tu tais tellement occupe ces temps-ci. Comment a va, ton travail ?
a te plat ? ma demand calmement Yichi.
Oui, en ce moment tout mamuse. Mme dplucher des pommes de terre. Je suis
dans une phase comme a , ai-je rpondu en souriant. Alors Yichi, posant sa tasse, est
entr soudain dans le vif du sujet.
Ce soir, pour la premire fois, jai senti que ma tte recommenait fonctionner. Je
me suis dit : Il faut absolument que je la mette au courant. Tout de suite ! et je tai
tlphon.
Je me suis penche vers Yichi pour bien lcouter, et je lai regard attentivement. Il
sest mis parler.
Jusqu la crmonie funbre, je ne savais plus o jen tais. Ctait le blanc total
dans ma tte, le voile noir devant mes yeux. Tu comprends, je nai jamais vcu avec
quelquun dautre, et ctait la fois mon pre et ma mre. Aussi loin que je men
souvienne, a a toujours t comme a, alors jai t bien plus boulevers que ce que
jaurais pu imaginer, et puis rien quavec la foule de choses quil y avait faire, les jours
passaient sans que je men rende compte, dans un vritable tourbillon. Comme tu le sais,
avec elle les choses ntaient jamais banales, alors mme sa mort Ctait quand mme
une affaire criminelle ! Toutes sortes de gens se sont amens, la femme, les enfants du
meurtrier ; les filles du bar sont devenues compltement hystriques, et moi, je devais
assumer le rle du fils, sinon aurait t le dsordre le plus total. Je pensais toujours
toi. Je tassure que cest vrai ! Jy pensais sans cesse. Mais jtais incapable de te
tlphoner. Javais limpression que ds que je te mettrais au courant, tout allait devenir
rel, et a me faisait peur. Peur de me dire que ma mre, qui tait aussi mon pre, avait
fini de cette faon-l, et que je me retrouvais tout seul. Pourtant, elle tait aussi trs
proche de toi, et maintenant, quand jy pense, je trouve a vraiment moche de ne pas
tavoir prvenue. Cest pas possible, je devais tre compltement dboussol !
Yichi avait parl presque pour lui-mme, sans quitter des yeux la tasse quil tenait la
main. On dirait quautour de nous Devant son air abattu, ce sont les premiers mots
qui me sont monts aux lvres. Il ny a que des morts. Mes parents, mon grand-pre,
ma grand-mre et la femme qui ta mis au monde, et maintenant, Eriko. Cest
incroyable ! Dans cet univers immense, je suis sre quil ny en na pas deux comme
nous ! Quel hasard extraordinaire quon sentende bien ! Autour de nous, la mort, a
narrte pas !
Cest vrai, a dit Yichi en souriant. On devrait proposer aux gens qui ont envie de
mourir dhabiter avec eux ! On ferait peut-tre de bonnes affaires ? Ce serait un boulot
compltement passif.
Il y avait dans son sourire triste et serein lclat de la lumire qui sparpille. La nuit
tait de plus en plus profonde. Je me suis retourne et jai regard le merveilleux paysage
qui scintillait de lautre ct de la vitre. Vue ainsi den haut, la ville tait ourle de
paillettes tincelantes, et les files de voitures ruisselaient dans le noir comme des rivires

lumineuses.
Voil, je suis orphelin, a dit Yichi.
Et moi alors, a fait la deuxime fois. Et ce nest pas pour a que jen suis plus
fire ! ai-je rpondu en riant, et soudain, jai vu de grosses larmes jaillir de ses yeux.
Javais envie de tentendre plaisanter, a-t-il dit en se frottant les paupires avec son
bras. a me manquait tellement !
De mes deux mains tendues jai enserr sa tte, et jai dit : Merci de mavoir
tlphon.
En souvenir dEriko, jai choisi un pull-over rouge quelle mettait souvent.
Parce quil me rappelait un soir o elle me lavait fait essayer, et stait exclame :
Cest pas juste ! Je lai pay cher, et il te va bien mieux qu moi !
Ensuite, Yichi ma laiss le testament quEriko avait fourr dans le tiroir de sa
coiffeuse, et aprs mavoir souhait une bonne nuit, il est parti dans sa chambre. Une fois
seule, je me suis mise le lire.
Cher Yichi,
a me fait un drle deffet dcrire une lettre mon propre fils. Mais ces temps-ci, je
me sens parfois en danger, alors je prfre tcrire, au cas o Ce nest quune blague,
bien sr ! Un jour, on lira a ensemble. Et a nous fera bien rire.
Mais quand mme, Yichi, rflchis un peu : si je meurs, tu te retrouveras tout seul.
Exactement comme Mikage. En ce cas, plus question de te moquer delle. Nous navons
aucune famille ! Au moment du mariage avec ta mre, ils nous ont rejets, et quand je
suis devenue une femme, daprs ce que je sais, ils mont maudite. Alors nessaie surtout
pas de reprendre contact avec tes grands-parents ! Tu as compris ?
Tu sais, Yichi, il y a vraiment toutes sortes de gens en ce monde ! Mais ceux que jai
du mal comprendre, ce sont les gens qui vivent dans une boue noire. Ceux qui font
exprs des choses dgotantes pour attirer lattention des autres, et dans le pire des cas,
ils finissent par se prendre leur propre pige Je ne comprends vraiment pas ce quils
ont dans la tte. Et quelle que soit la puissance de leur douleur, je nai aucune
compassion pour eux. Parce que jai toujours vcu sans me plaindre, en payant de ma
personne. Je suis belle. Je rayonne. Et si jattire les gens, mme ceux que je ne recherche
pas, je me fais une raison, en me disant que cest une sorte de ranon. Alors si jamais on
me tuait, considre a comme un accident ! Ne va pas imaginer des choses ! Il faut que tu
croies en moi, en celle que tu as connue.
Tu sais, jai fait tous mes efforts pour crire au moins cette lettre dans un style
masculin, mais le rsultat nest pas fameux. Je me sens tellement gne que jai du mal
poursuivre. a fait longtemps que je suis devenue une femme, et pourtant je continuais
croire que ce ntait quun rle, que quelque part javais gard ma vritable identit, celle
dun homme. Mais en fait je suis une femme, corps et me, et une mre plus vraie que
nature. Et a me donne envie de rire.
Moi, jaime ma vie. Je suis heureuse davoir t un homme, de mtre mari avec ta
mre, dtre devenu une femme aprs sa mort, de tavoir lev, davoir vcu avec toi dans

la joie et puis, davoir accueilli Mikage ! a, ctait le comble du bonheur ! Jai vraiment
envie de la revoir. Elle aussi je la chris, comme si elle tait ma fille !
Mais voil que je deviens sentimentale.
Transmets toute mon affection Mikage. Et dis-lui darrter de se dcolorer les poils
des jambes devant les garons. Ce nest pas joli voir. Tu es bien daccord avec moi ?
Jai gliss dans la mme enveloppe lensemble de ma fortune. Je suis sre que tu ne
comprends rien aux paperasseries administratives. Alors, prends contact avec mon avocat.
De toute faon, part le bar, tout est toi. Cest bien, dtre fils unique !
Eriko
Aprs avoir termin ma lecture, jai repli soigneusement la lettre. Elle sentait encore
vaguement le parfum dEriko, et cela ma vrill le cur. Jaurais beau louvrir et louvrir
encore, bientt je ne retrouverais plus cette odeur. Et ctait a qui me semblait le plus
pnible.
Je me suis allonge sur le canap, me souvenant avec une nostalgie douloureuse de
lpoque o je men servais comme lit, quand jhabitais encore ici. Comme alors, la nuit
tait l, dans cette mme pice, et les silhouettes des plantes le long de la baie vitre se
penchaient sur la ville endormie.
Mais jaurais beau attendre, Eriko ne reviendrait plus.
lapproche de laube, jentendais un fredonnement et des claquements de talons
hauts qui se rapprochaient, puis la clef qui tournait dans la serrure. Elle revenait toujours
un peu mche de son travail, et le bruit quelle faisait me rveillait moiti. Bruits de
douche, de pantoufles, deau qui bouillait Rassure, je replongeais dans le sommeil.
Chaque nuit, ctait comme a. Et prsent tout cela me manquait ! Un manque me
rendre presque folle !
Yichi, qui dort dans la pice d ct, a-t-il fini par mentendre pleurer ? Est-il englu
dans des rves douloureux et lourds ?
Notre histoire souvre timidement par cette nuit de tristesse.
Le lendemain, quand nous avons merg lun et lautre, laprs-midi tait dj bien
avanc. Ctait mon jour de cong, et je parcourais paresseusement le journal en
grignotant du pain au moment o Yichi est sorti de sa chambre. Aprs stre
dbarbouill, il sest assis ct de moi, et ma dit tout en buvant du lait : Je vais peuttre aller faire un tour la fac
Ah, la vie dtudiant ! Vous vous la coulez douce ! Et je lui ai donn la moiti de
mon pain. Merci , ma dit Yichi, et il sest mis mchonner. Ainsi installs devant la
tl, nous avions vraiment lair de deux orphelins, et a ma fait tout drle.
Mikage ? Ce soir, tu rentres chez toi ? ma-t-il demand en se levant.
Mmm Jai rflchi un instant. Je vais peut-tre rentrer aprs le dner
Chic ! Un souper prpar par une pro ! sest exclam Yichi. Jai trouv lide
tellement rjouissante que je me suis prise au jeu.
Daccord, on va mettre les petits plats dans les grands ! Mme si je dois me tuer la
tche, je vais te montrer ce que je sais faire !

Jai labor avec enthousiasme un menu somptueux, et aprs avoir fait la liste de tous
les ingrdients ncessaires, jai donn mes ordres Yichi : Prends la voiture, et va
acheter tout ce que jai not l ! Il ny a que des choses que tu aimes, alors reviens vite, et
pense au plaisir quon va avoir manger jusqu en mourir !
Ouah ! Tu parles comme une jeune marie ! a-t-il dit, et il est parti en
grommelant.
La porte sest referme avec bruit, et une fois seule je me suis rendu compte que jtais
compltement puise. La pice tait plonge dans un silence si total quon ne sentait
mme plus sgrener les secondes, et tout baignait dans une immobilit qui me rendait
presque coupable dtre la seule mactiver, tre vivante.
Cest toujours comme a dans une maison, aprs la mort de la personne qui y habitait.
Lesprit dans le vague, je me suis enfouie dans le canap, et jai contempl de lautre
ct de la baie vitre les rues drapes dans la grisaille du dbut de lhiver.
Je me sentais incapable de supporter le poids de lair glac qui sinfiltrait comme le
brouillard dans tous les recoins de cette ville, dans les parcs, dans les ruelles. Jtais
oppresse, jtouffais.
Les tres remarquables irradient par leur seule prsence, ils illuminent le cur de ceux
qui les entourent. Et quand ils disparaissent, ils laissent derrire eux une ombre
insupportablement lourde. Sa grandeur tait peut-tre bien modeste, mais Eriko avait eu
cette prsence, puis elle sen tait alle.
Comme je maffalais dans le canap, un souvenir alangui celui des heures o le
plafond blanc mavait rconforte est venu menvahir. Juste aprs la mort de ma grandmre, quand Yichi et Eriko taient absents laprs-midi, je restais souvent seule, comme
maintenant, regarder le plafond. Au moment o javais perdu, avec ma grand-mre, la
dernire personne de ma famille, je mtais dit que le sort me jouait un mauvais tour.
Jtais mme persuade quil ne pourrait rien marriver de pire, mais il y a toujours pire.
Eriko avait une norme importance pour moi. La chance, la malchance, cest sr que a
existe, mais cest trop facile de sy abandonner. Et ce nest pas parce quon y croit que les
choses sont moins pnibles. Une fois que javais compris cela, jtais devenue lchement
adulte, presque capable de vivre la fois le quotidien et les coups durs, ce qui, en un sens,
mavait rendu lexistence plus facile.
Mais ctait justement pour cela qu prsent javais le cur si lourd.
Des nuages sombres, vaguement teints dorange, commenaient stendre dans le
ciel, louest. Bientt la nuit froide allait lentement descendre. Elle allait sinfiltrer dans
le vide de mon cur Jai senti le sommeil me gagner. Si tu tendors maintenant, tu vas
faire des mauvais rves , ai-je dit haute voix, et je me suis leve.
dfaut dautre chose, je suis alle dans la cuisine o je navais pas mis les pieds
depuis longtemps. Un instant, le visage souriant dEriko mest apparu et cela ma serr le
cur, mais javais besoin de bouger. Apparemment, cette cuisine navait pas beaucoup
servi, ces derniers temps. Elle tait crasseuse et sombre. Je me suis lance dans un grand
nettoyage. Jai rcur nergiquement lvier, frott la gazinire, nettoy la plaque du four,
aiguis le couteau de cuisine. Jai fait tremper tous les torchons, les ai lavs, les ai mis
dans le sche-linge, et tandis que je regardais la machine tourner en ronronnant, jai senti

que mon cur commenait se ressaisir. Comment se faisait-il que jaimais tant tout ce
qui touchait aux cuisines ? Ctait vraiment curieux. Cette affection qui rappelait un
attachement lointain, grav dans la mmoire de lme. Ds que je mettais le pied dans
une cuisine, ctait le retour au point de dpart, limpression de retrouver quelque chose.
Javais consacr mon t apprendre la cuisine toute seule. Une sensation men est
reste, inoubliable : javais limpression que les cellules se multipliaient dans mon
cerveau.
Javais achet trois livres : principes, thorie, applications, et je les avais mis en
pratique de A jusqu Z. Dans le bus ou sur mon canap, je potassais le volume thorique,
pour apprendre par cur tout ce qui concernait les calories, les tempratures, les
ingrdients. Puis, ds que javais un moment, jallais mentraner dans la cuisine.
Maintenant encore, je conserve prcieusement ces trois livres, qui tombent presque en
lambeaux. Comme pour les albums que jadorais dans mon enfance, des pages entires
me reviennent parfois lesprit, dans les moindres dtails de leurs illustrations couleur.
Yichi et Eriko narrtaient pas de dire : Cest pas possible, Mikage est devenue
compltement folle ! Et effectivement, avec un acharnement de malade, jai pass tout
lt cuisiner, cuisiner, cuisiner. Jy consacrais tout largent que je gagnais, et quand je
ratais une recette, je my remettais avec obstination jusqu ce que je russisse. Je ne
cessais de prparer des petits plats, tantt avec rage, tantt avec agacement, tantt avec
tendresse.
Quand jy repense, cela nous a valu un bel t, un t o nous avons souvent pris nos
repas tous les trois ensemble. La brise du soir passait travers la moustiquaire, et en
regardant, au dehors, les derniers vestiges du ciel voil de chaleur qui se dilataient dans
un clat bleut, nous mangions du porc bouilli, des nouilles froides la chinoise ou de la
salade de pastque. Tous ces plats, je les prparais pour eux deux, pour Eriko qui se
rjouissait bruyamment chacune de mes tentatives, pour Yichi qui sans rien dire
engloutissait dnormes quantits.
Il ma fallu du temps avant de russir certaines recettes : omelettes garnies dune foule
de bonnes choses, plats en sauce joliment prsents, tempura{2 } Mon ct mal dgrossi
me jouait bien des tours ; jamais je naurais imagin quil puisse devenir un tel handicap
la gastronomie. Je navais pas la patience dattendre la temprature idale de cuisson, je
ne prenais pas le temps de faire rduire une sauce, et tous ces petits dtails, qui me
paraissaient insignifiants, se rpercutaient immdiatement, ma grande surprise, sur la
couleur ou la forme des mets obtenus. Sils sapparentaient tant bien que mal de
lhonnte cuisine familiale, ils ne rivalisaient jamais avec les magnifiques photos de mes
livres.
Je mtais donc rsigne matteler la tche avec le plus grand soin. Jessuyais
mticuleusement les bols, je refermais les botes pices aprs chaque utilisation, je
rflchissais calmement la marche suivre, et quand jtais sur le point dexploser
dnervement, je marrtais pour respirer profondment. Au dbut, mon impatience me
dsesprait, mais soudain jai eu limpression que les choses commenaient samliorer,
on aurait mme dit que mon caractre avait compltement chang ! Ctait une illusion,

bien sr.
Javais russi devenir lassistante de la spcialiste de gastronomie pour laquelle je
travaillais prsent, ce qui tait, apparemment, un vritable exploit. En dehors de lcole
de cuisine quelle dirigeait, elle tait aussi trs connue pour son mission de tlvision et
les nombreux articles quelle crivait dans des revues, et un nombre considrable de
candidats staient donc prsents pour obtenir ce poste. Ctait ce que javais entendu
dire aprs coup. Pour moi qui ntais quune dbutante, cela paraissait une chance
incroyable davoir t retenue aprs un seul t de prparation, et jen avais prouv une
joie secrte, mais en voyant les filles qui frquentaient cette cole, javais compris
pourquoi. Javais vite senti que leurs motivations par rapport la cuisine diffraient
radicalement des miennes.
Elles vivaient leur bonheur. Elles avaient beau continuer enrichir leurs
connaissances, elles taient duques sans doute par des parents bienveillants de
faon ne jamais sortir des limites de ce bonheur. Mais les vrais plaisirs, elles ne savaient
pas ce que ctait. Bien sr, on ne peut pas dire ce qui est prfrable. Chacun est fait pour
vivre ce quil est. Le bonheur, cest de mener une vie o rien ne vous oblige prendre
conscience de votre solitude. Moi aussi, je trouvais que ctait a, lidal. Porter un joli
tablier et apprendre la cuisine, le visage panoui comme une fleur, tre amoureuse de
toutes ses forces, avec ce que cela comporte de chagrins, de ttonnements, et finir par un
beau mariage. Quelquefois, cela me faisait rver. Cette vie si belle, si douce. Surtout
quand jtais puise, quand javais des boutons ou quand, les soirs de solitude, je
tlphonais tous mes amis mais que personne ne rpondait, alors mes origines, mon
pass, mon existence, tout me dgotait. Et je nprouvais que des regrets.
Et pourtant, quel bonheur cet t-l, dans la cuisine !
Je navais peur de rien, ni de me brler, ni de me couper, mme les nuits blanches ne
mtaient pas pnibles Chaque jour, je tremblais de joie lide que le lendemain allait
venir, me permettant de relever de nouveaux dfis. Dans la tarte aux carottes dont je
connaissais la recette par cur staient glisss des clats de mon me, et jaurais donn
ma vie pour des tomates vermeilles que javais trouves au supermarch, tellement je les
aimais.
Javais got ainsi les vrais plaisirs, et je ne pouvais plus revenir en arrire.
Je voulais toujours garder prsente en moi lide que jallais mourir un jour. Sinon,
comment avoir la sensation dtre vivante ? Voil pourquoi ma vie avait pris cette
tournure.
Dans lobscurit, on chemine dun pas incertain au bord dun prcipice, avant de
dboucher enfin sur une route, avec un soupir de soulagement. Extnu, on lve la tte :
le clair de lune est dune beaut qui pntre le cur. Cette beaut-l, je la connaissais.
Quand jai termin le mnage et les premiers prparatifs du dner, il faisait dj nuit.
La sonnette de lentre a retenti, et aussitt Yichi, les bras chargs dun norme sac
en plastique, et poussant la porte avec effort, a fait son apparition. Comme je me dirigeais
vers lui il ma dit : Cest vraiment incroyable ! , et il a pos lourdement le sac.
Quoi donc ?

Jai achet tout ce que tu mavais demand, mais il y en a tellement que je nai pas
russi tout monter dun seul coup !
Ah bon ? Dabord, jai fait celle qui ntait pas concerne, mais comme Yichi
commenait ronchonner, jai bien t oblige de descendre avec lui jusquau parking.
Dans la voiture, il y avait encore deux normes sacs de supermarch, et rien que pour
les transporter jusqu lentre du parking, nous avons vraiment pein.
Cest vrai que jai aussi achet des tas de trucs pour moi , a dit Yichi, qui portait
dans ses bras le plus gros des deux sacs.
Des tas de trucs ?
Jai regard dans le mien, et jai aperu du shampooing, des cahiers, mais aussi une
foule de produits surgels. Cela en disait long sur la faon dont il stait nourri ces
derniers temps.
Dis donc, tu aurais aussi bien pu faire plusieurs fois laller-retour !
Mais quand on est deux, un voyage suffit ! Oh, regarde comme la lune est belle !
Yichi a point le menton vers le ciel dhiver.
Cest comme vous le dites ! ai-je rpondu ironiquement, mais en entrant dans
limmeuble, jai quand mme tourn la tte pour jeter un dernier coup dil vers la lune :
elle tait presque pleine, et brillait dune extraordinaire clart.
Dans lascenseur qui montait, Yichi ma dit : Il doit bien y avoir un rapport, non ?
De quoi tu parles ?
Par exemple, quand tu viens de voir un superbe clair de lune, a doit bien se
rpercuter sur la cuisine que tu fais ? Attention, je ne parle pas dun rapport indirect,
comme lenvie de prparer des tsukimi-udon{3 }
Lascenseur sest arrt avec un tintement mtallique, et jai eu soudain la sensation
que mon cur se vidait. En marchant dans le couloir, jai demand :
Tu veux dire : un rapport plus fondamental ?
Cest a ! Quelque chose de plus personnel
Oui, cest tout fait vrai ! a existe ! me suis-je crie immdiatement. Je suis
sre que lors dun jeu tlvis du style Une question pour la fortune, les cris
dapprobation du public auraient fait vibrer tout lauditorium.
Tu vois, cest bien ce que je pensais ! Moi, je tai toujours vue dans une profession
artistique, alors quand jai su quel mtier tu avais choisi, je me suis dit que la cuisine,
pour toi, a devait tre un art. Oui, je comprends Tu aimes vraiment ce travail ! a ne
mtonne pas. a me fait bien plaisir !
Yichi hochait constamment la tte, comme pour marquer son approbation. la fin,
on aurait dit quil parlait presque pour lui-mme.
Je me suis mise rire : Tas vraiment lair dun gosse ! La sensation de vide que je
venais dprouver sest transforme en mots qui mont travers la tte.
Du moment que Yichi est l, je nai besoin de rien dautre !
Cette phrase, trs fugitive, ma terriblement dsoriente. Car son clat tait si violent
que jen ai t presque aveugle. Elle ma combl le cur.
Jai mis deux heures prparer le dner.

Pendant ce temps, Yichi a regard la tlvision, pluch les pommes de terre Il est
trs adroit de ses mains.
Pour moi, la mort dEriko restait quelque chose de lointain. Jtais encore incapable de
laffronter. Ctait une ralit sombre qui sapprochait peu peu, venant dau-del de la
tourmente qui venait de me secouer. Yichi, lui, dprissait comme un saule expos la
violence dune pluie diluvienne.
Alors nous sommes rests tous les deux, sans oser parler de cette mort, ce qui nous a
fait perdre encore davantage toute notion de temps et de lieu ; mais nous ne pouvions pas
faire autrement que dtre l, ensemble. Sans rien, sans la moindre perspective, dans cet
espace rassurant qui nous enveloppait de sa chaleur. Mais comment dire ? je sentais
bien quun jour ou lautre il nous faudrait payer pour ce moment de rpit. Et ctait un
pressentiment norme et effrayant. Qui, par son normit mme, nous exaltait encore,
nous les enfants perdus dans les tnbres de la solitude.
La nuit, dans sa transparence, tait dj bien avance quand nous avons commenc
notre plantureux dner. Salade, feuillet, ragot, croquettes. Tfu{4 } grill, pinards
blanchis assaisonns la sauce de soja, poulet aux vermicelles chinois, ctelettes de
volailles la Kiev, porc la sauce aigre douce, bouches de viande la vapeur Ctait un
menu effroyablement cosmopolite, mais cela ne nous a pas empchs de tout manger
jusqu la dernire miette, en prenant tout notre temps, et en savourant un peu de vin.
Yichi ce qui est rare chez lui avait lair ivre. Jai trouv a bizarre : nous avions si
peu bu ! Jai jet un il distrait vers le sol : une bouteille vide gisait sur le plancher. Il
avait d la finir en attendant le repas. Pas tonnant quil soit dans cet tat !
Scandalise, je lui ai demand : Yichi, tu as bu tout ce vin, tout lheure ?
Sans bouger du canap o il tait allong, il a acquiesc en continuant croquer du
cleri.
a ne se voit pas du tout, pourtant ! ai-je dit. Aussitt, son visage est devenu
affreusement triste. On ne sait jamais comment sy prendre, avec les ivrognes ! Je lui ai
demand : Quest-ce qui se passe ?
Lui, avec le plus grand srieux : Depuis un mois, tout le monde narrte pas de me
dire a, alors ces mots me font mal.
Tout le monde ? Tu veux dire tes copains de la fac ?
Oui.
Alors tu nas pas cess de boire depuis un mois ?
Non.
Dans ces conditions, je comprends que tu naies pas eu envie de me tlphoner ! aije dit en riant.
Je voyais briller le tlphone, a-t-il rpondu en riant aussi. Le soir, quand on rentre
chez soi compltement ivre, on voit les cabines tlphoniques tout illumines. On les
aperoit mme de trs loin, dans lobscurit. Alors je me disais : il faut que je parvienne
jusque-l, il faut que jappelle Mikage, cest quoi son numro dj ? Jarrivais trouver
ma carte de tlphone, et entrer dans la cabine. Mais ds que je comprenais o jtais, et
ce que jallais avoir te raconter, brusquement je me dgonflais, et je renonais
tappeler. Une fois rentr la maison je mcroulais, mais je faisais des rves o tu

pleurais de rage au tlphone.


Je pleurais de rage ? a, ctait seulement dans ton imagination. Et limagination
amplifie tout.
Oui Je me sens heureux tout dun coup.
Sans doute Yichi lui-mme ne savait plus trs bien ce quil racontait, mais il a
continu, dune voix compltement endormie, mettre des phrases bout bout.
Ma mre ntait plus l, et malgr tout tu revenais dans cet appartement, tu tais
devant moi. Je mtais rsign lide que tu allais peut-tre te fcher et couper les ponts
avec moi, je savais bien que ctait de ma faute. a me faisait trop mal de me souvenir des
moments o on vivait ici tous les trois ensemble, javais limpression que je ne pourrais
plus te revoir a ma toujours plu que des gens passent la nuit ici, sur ce canap. Tu
sais, les draps blancs tout empess, et cette sensation de voyager tout en restant chez
soi Ces temps-ci, je me rendais bien compte que je me nourrissais mal, et jai pens des
tas de fois me prparer un vrai repas. Mais la nourriture aussi, a brille, comme les
cabines tlphoniques. Et puis quand on mange, a disparat. Je trouvais a tellement
ennuyeux que je nai fait que boire. Je me disais : si jarrive tout lui raconter, peut-tre
que Mikage voudra bien rester ici. Ou quau moins elle acceptera dcouter mes
explications. Mais en mme temps, quand je pensais ce bonheur, javais peur de mon
attente. Affreusement peur. Suppose que jaie trop espr, et que toi, tu aies t folle de
rage, alors pour le coup jtais prcipit tout seul au fond de la nuit. Et je navais pas assez
de patience, pas assez de confiance en moi pour texpliquer tout ce que je ressentais l.
a, cest bien toi !
Il y avait de la colre dans ma voix, mais mon regard sest tout de suite attendri. Avec la
complicit du temps que nous avions vcu ensemble, une comprhension profonde sest
installe aussitt en moi, comme une sorte de tlpathie. Apparemment, mon sentiment
complexe sest transmis cet animal. Yichi ma dit : a serait bien quaujourdhui ne
finisse jamais ! Je voudrais que la nuit dure une ternit. Mikage, si tu tinstallais ici pour
toujours ?
Ce nest pas une mauvaise ide , ai-je rpondu avec une gentillesse voulue, en me
disant quaprs tout, ce ntaient que des divagations divrogne. Mais noublie pas
quEriko nest plus l ! Si on vit ensemble, quest-ce que je serai pour toi ? Une vraie
femme, ou une simple amie ?
On pourrait peut-tre vendre le canap et acheter un grand lit ? a dit Yichi en
riant, puis il a ajout avec franchise : Moi-mme, je nen sais rien.
Cette rponse ma touche par sa sincrit dconcertante. Yichi a poursuivi : Pour le
moment, je suis incapable de penser quoi que ce soit. La place que tu tiens dans ma vie,
ce que je vais devenir, ce qui va changer pour moi et de quelle faon, tout a, je nen sais
absolument rien. Bien sr, je pourrais essayer dy rflchir, mais dans ltat o je suis, a
risque de ne pas donner grand-chose, alors je prfre ne pas prendre de dcision. Il faut
que je sorte vite de l. Je voudrais men sortir vite. Pour le moment, je ne peux pas
tentraner l-dedans. Tu ne seras jamais heureuse si tu restes plonge avec moi dans la
mort Si a se trouve, tant quon sera ensemble, on narrivera pas sen sortir !
Yichi, ce nest pas la peine de penser tant de choses la fois ! Demain, il fera

jour ! ai-je dit avec une vague envie de pleurer.


Tu as raison. Dailleurs demain, au rveil, jaurai sans doute tout oubli. Ces tempsci, cest toujours comme a. Rien ne dure plus dune journe.
Yichi, saffalant sur le canap, a murmur : Je suis dans un de ces tats ! Toute
la pice, tapie silencieusement dans la nuit, semblait couter sa voix. On aurait dit quelle
aussi narrivait pas se faire labsence dEriko. La nuit savanait, pesant lourdement
sur nous. Me donnant limpression quon ne pouvait rien partager.
Parfois, Yichi et moi, nous grimpons jusquau sommet dune troite chelle pose
dans une obscurit dun noir de laque, et de l nous nous penchons lun et lautre sur la
fournaise de lenfer. Le visage expos une chaleur si intense quelle donne des vertiges,
nous regardons bouillonner une mer de feu frmissante dcume carlate. Il est l, ct
de moi, ltre qui mest le plus proche au monde, lami irremplaable, et pourtant, nos
mains ne se rencontrent pas. Mme si nous nous sentons compltement perdus, chacun
dentre nous veut tenir seul sur ses jambes. Mais quand je vois son profil angoiss,
violemment clair par les flammes, je me demande toujours si ce nest pas a, lessentiel.
Dans la ralit, nous semblons tre frre et sur, mais dans le sens le plus primordial du
terme, ne sommes-nous pas un vrai couple ? Quoi quil en soit, cet endroit est trop
effroyable. Comment la paix pourrait-elle sy tisser ?
Mais tu ne vas quand mme pas jouer les mdiums !
Jtais plonge le plus srieusement du monde dans mes rveries quand cette ide, me
venant soudain lesprit, ma donn le fou rire. Quil est joli, ce couple en train de songer
un double suicide devant la fournaise de lenfer ! ce petit jeu, leur amour aussi va se
faire rtir ! Jai dj entendu a quelque part, ai-je pens, et mon fou rire a redoubl.
Yichi, dans la mme position, dormait dj comme un loir sur le canap. Sur son
visage, jai lu le bonheur davoir pu sendormir avant moi. Jai pos une couverture sur
lui, mais il na pas boug un cil. Attentive ne pas faire de bruit avec leau, jai lav des
piles de vaisselle en pleurant abondamment.
Pas parce quil mtait pnible de laver autant de plats toute seule. Mais je me sentais
abandonne dans cette nuit engourdie de tristesse.
Comme je devais aller travailler en fin de matine le lendemain, javais bien rgl le
rveil. Un tintement grle, agaant, ma tire du sommeil Machinalement, jai allong le
bras. Ctait le tlphone. Javais dj le combin la main.
Au moment o je disais all , je me suis souvenue que je ntais pas chez moi, et
je me suis empresse dajouter : Vous tes bien chez Tanabe.
Aussitt, lautre bout du fil, on a raccroch brutalement. a devait tre une fille, me
suis-je dit, lesprit embrum, avec le sentiment davoir fait une gaffe, et jai regard
Yichi : il continuait de dormir comme un loir. Tant pis, ai-je pens et aprs mtre
prpare je suis sortie de lappartement sur la pointe des pieds pour me rendre mon
travail. Javais toute la journe pour me demander si jallais revenir ou non chez Yichi le
soir.
Je suis arrive lendroit o je travaillais.
Cette cole de cuisine, qui comprenait des salles de travaux pratiques et un studio de

photo, occupait tout un tage dun grand btiment. La directrice se trouvait dans son
bureau, relire des articles. Encore jeune, ctait une excellente cuisinire, une femme
extrmement raffine et dun abord agrable. Comme dhabitude, ds quelle ma vue elle
ma souri, a enlev ses lunettes, et a commenc me donner ses instructions de la
journe.
Le cours de cuisine qui dbutait trois heures de laprs-midi demandait
apparemment de grands prparatifs, mais une fois ceux-ci termins, je ntais pas oblige
de rester plus longtemps. Pour le cours lui-mme, une autre assistante tait prvue. Donc,
aujourdhui, jaurai fini avant le dbut de la soire Jtais un peu dconcerte, mais
aussitt elle a continu sur une proposition qui tombait pic.
Mlle Sakurai, aprs-demain, je dois partir en reportage dans la rgion dIzu{5} . Pour
quatre jours. Excusez-moi davoir attendu le dernier moment, mais est-ce que vous seriez
daccord pour maccompagner ?
Izu ? Cest un reportage pour une revue ? ai-je demand dun air surpris.
Oui Les autres assistantes ont des empchements. Lide, cest de prsenter au
lecteur des spcialits de diverses auberges, avec quelques commentaires sur la faon de
les prparer Quen pensez-vous ? On va sarrter dans des coins charmants. Vous aurez
une chambre vous Si vous pouviez me donner rapidement votre rponse. Disons
dici ce soir ?
Elle avait peine termin que je rpondais dj : Je vais avec vous. Voil vraiment
ce quon appelle un oui franc et net.
a marrange vraiment beaucoup , a-t-elle dit en souriant.
En me dirigeant vers le laboratoire, je me suis sentie soudain le cur lger. Quitter
Tky et mloigner de Yichi pour quelques jours me semblait une bonne chose.
Quand jai ouvert la porte, Nori-chan et Kuri-chan, qui avaient commenc travailler
comme assistantes un an avant moi, taient dj en pleins prparatifs.
Mikage, elle ta mise au courant, pour Izu ? a demand Kuri-chan ds quelle ma
vue.
a va tre formidable, il parat quil y a mme de la cuisine franaise ! Et puis des tas
de fruits de mer, a dit Nori-chan en souriant.
Mais comment a se fait quon ma choisie ?
Cest cause de nous. On ne peut pas y aller, parce quon sest inscrites toutes les
deux un stage de golf. Mais si tu as un empchement, lune de nous peut annuler le
stage, pour te remplacer. Tu es bien daccord, Kuri-chan ?
Bien sr. Mikage, tu nas qu nous le dire franchement.
Leur proposition, si gentille, venait vraiment du fond du cur, mais jai secou la tte
en souriant : Non, non, a ne me pose aucun problme.
Lune et lautre, venant de la mme universit, taient entres en mme temps, par
relations, dans cette cole. Elles, ctaient de vraies pros : elles avaient dj quatre ans
dexprience derrire elles.
Kuri-chan tait quelquun de gai et de charmant, Nori-chan faisait trs belle
demoiselle de bonne famille . Elles sentendaient merveille. Elles shabillaient toujours
avec une extrme lgance, et dans leur faon dtre, elles avaient de la tenue. Toutes

deux taient rserves, aimables, patientes. Mme parmi les filles de milieux aiss, que
lon rencontre souvent dans le monde de la gastronomie, elles tranchaient par leur clat
authentique.
Parfois, quand la mre de Nori-chan tlphonait, ctait moi qui rpondais, et jtais
presque embarrasse par sa gentillesse et sa douceur. Jtais aussi surprise de voir quelle
connaissait sur le bout des doigts lemploi du temps de sa fille. Est-ce que ctait a, une
bonne mre ?
Nori-chan, tout en jouant avec ses longs cheveux superbes, parlait au tlphone avec sa
mre dune voix cristalline, entrecoupe de petits rires.
Ces deux filles avaient une vie trs loigne de la mienne, mais je les aimais beaucoup
lune et lautre.
Ds que je leur tendais ne serait-ce quune louche, elles me remerciaient en souriant.
Quand javais le moindre rhume, elles sinquitaient de moi et noubliaient pas de me
demander si a allait. Les voir rire sous cape en pleine lumire, dans leur tablier blanc,
maurait presque fait pleurer de bonheur. Travailler avec elles tait pour moi un vrai
plaisir, qui me dlassait.
Nous avions largement de quoi nous occuper jusqu trois heures : il fallait peser les
ingrdients, les rpartir dans autant de bols quil y aurait dlves, faire bouillir de
grandes quantits deau
Dans cette pice aux larges baies vitres, inonde de lumire, salignaient des ranges
de grandes tables quipes chacune dun four, de plaques lectriques et dun rchaud
gaz, et tout cela rappelait vraiment une salle denseignement mnager. Nous travaillions
avec entrain en bavardant de choses et dautres.
Il tait deux heures passes quand soudain on a frapp vigoureusement la porte.
Est-ce que cest la prof ? a dit Nori-chan dun air intrigu.
Entrez ! a-t-elle ajout dune petite voix.
Oh la la ! Jai oubli denlever mon vernis ongles ! Je vais me faire attraper !
Comme Kuri-chan saffolait, je me suis penche sur mon sac pour essayer de trouver mon
dissolvant.
Au mme moment, la porte sest ouverte et une voix fminine a dit :
Est-ce que Mikage Sakurai est ici ?
Surprise dentendre soudain mon nom, je me suis leve. lentre de la pice se tenait
une jeune fille totalement inconnue.
Ses traits avaient encore quelque chose denfantin. Elle ma sembl plus jeune que
moi. Elle tait petite, avec des yeux ronds lclat dur. Elle portait un manteau marron
sur un pull-over lger de couleur jaune, des escarpins beiges, et restait l, plante devant
moi. Ses jambes taient un peu fortes, mais la limite a leur donnait un petit ct sexy
quon retrouvait dans le reste de son physique, tout en rondeurs. Son front troit,
soigneusement mis en valeur, tait orn dune frange coiffe avec art. Dans lovale un peu
plat de son visage, ses lvres rouges semblaient saillir, comme en une moue de colre.
Elle ne mest pas foncirement antipathique, ai-je pens avec un certain embarras.
Javais beau faire, je ne voyais pas du tout o javais bien pu la rencontrer, et a, ctait
bizarre.

Nori-chan et Kuri-chan, gnes, regardaient la fille par en dessous. Jai fini par me
sentir oblige de lui demander : Excusez-moi, mais vous tes ?
Je mappelle Okuno. Jai vous parler, a-t-elle dit dune voix aigu, un peu rauque.
Je suis dsole, mais en ce moment je travaille. Est-ce que vous pourriez plutt me
tlphoner ce soir, chez moi ?
Javais peine fini de parler quelle ma lanc dun ton vif : Vous voulez dire : chez
Tanabe ?
Je comprenais enfin : ctait la fille qui avait appel le matin mme, jen tais sre.
Vous vous trompez, ai-je rpondu.
Mikage, ma dit Kuri-chan, si tu veux tu peux ten aller maintenant. On racontera
la directrice qu cause de ce voyage imprvu, tu es partie plus tt pour faire des courses !
Non, ce nest pas la peine. Je nen ai pas pour longtemps, a dit la fille.
Vous tes une amie de Yichi Tanabe ? ai-je demand en mefforant de garder mon
calme.
Oui, nous suivons les mmes cours la fac Aujourdhui, je suis venue vous
demander une chose. Je vais tre franche : laissez Tanabe tranquille !
a, cest Tanabe den dcider, ai-je dit. Jestime que ce nest pas vous, mme si
vous tes sa petite amie.
Elle a rougi de colre et ma dit : Mais vous trouvez a normal ? Vous dites que vous
ntes pas sa petite amie, et en mme temps vous ne vous gnez pas pour lui rendre visite,
et mme pour dormir chez lui, bref, vous nen faites qu votre tte ! Cest pire que si vous
viviez ensemble ! On aurait dit quelle tait sur le point de pleurer. Cest sr que je
connais bien moins Tanabe que vous, qui avez habit chez lui. Je suis simplement une de
ses camarades de fac. Mais je lai bien observ, et je laime, ma faon. Il est perdu,
depuis la mort de sa mre. Un jour, il y a quelque temps, je lui ai avou mes sentiments.
Alors il ma dit : Mais il y a Mikage Quand je lui ai demand si vous tiez sa petite
amie, il a secou la tte et ma rpondu : Il vaut mieux laisser a pour le moment Je
savais, comme tout le monde la fac, quune fille vivait chez lui, alors je nai pas insist.
Mais je nhabite plus chez lui !
Elle a coup ma phrase, qui sonnait comme une provocation, et a continu : Mais
vous fuyez toutes les responsabilits dune petite amie ! Vous prenez seulement les bons
cts de lamour, sans voir plus loin, et finalement, Tanabe ne sait plus se dcider. Vous
narrtez pas de lui tourner autour, avec vos bras minces, vos longs cheveux, et toutes les
apparences dune femme, et il devient de plus en plus lche ! Cest bien facile de rester
indfiniment comme a, sans avancer ni reculer. Mais vous ne pensez pas que lamour,
cest quelque chose de plus srieux, qui vous engage veiller sur lautre ? Et vous, vous
refusez cette charge, et vous restez l, comme si vous ntiez pas concerne, avec lair de
tout comprendre Je vous en prie, laissez sa libert Tanabe ! Tant que vous serez l, il
ne pourra pas bouger.
La clairvoyance de cette fille avait tendance aller dans le sens qui larrangeait elle.
Mais ses mots, par leur violence, avaient touch juste certains points sensibles, et je me
suis sentie profondment blesse. Comme elle ouvrait la bouche pour dire encore autre
chose, jai cri : Stop ! Elle a sursaut et sest tue.

Jai ajout : Je comprends ce que vous prouvez. Mais dans la vie, chacun essaie sa
faon dassumer ses propres sentiments Dans tout ce que vous avez dit, il manque une
seule chose, et ce sont justement mes sentiments. Cest la premire fois que vous me
rencontrez, alors comment pouvez-vous affirmer que je ne pense rien ?
Et vous, comment pouvez-vous parler aussi froidement ? a-t-elle rpliqu en
pleurant. Vous prtendez que malgr vos attitudes, vous avez toujours aim Tanabe ? Je
narrive pas le croire. Sa mre est peine morte, et vous ne vous gnez pas pour aller
dormir chez lui ! Quel procd dgotant !
Mon cur sest empli dune tristesse dplaisante. Cette fille ne savait pas que la mre
de Yichi tait un homme, ni dans quel tat je me trouvais au moment o ils mavaient
recueillie, ni quel point ma relation avec Yichi tait complexe prsent, et fragile
comme un ftu de paille, non, elle ne cherchait mme pas le savoir. Elle tait venue
uniquement pour me mettre sur la sellette. Son amour nallait pas tre pay de retour
pour autant, et pourtant aussitt aprs son coup de fil de ce matin elle avait d se
renseigner sur moi, dcouvrir o je travaillais, noter ladresse, et venir jusquici en
train peut-tre de loin. Comme tous ces efforts me semblaient vains, et dicts par la
tristesse et lamertume ! Jai imagin ce que cette fille devait ressentir chaque jour et tout
ce qui se passait dans sa tte au moment o, pousse par une colre inexplicable, elle tait
entre dans la pice, et jai trouv a vraiment affligeant.
Moi aussi, je crois avoir de la sensibilit, ai-je dit. Et moi aussi, jai perdu il ny a pas
si longtemps une personne qui mtait proche. Et puis ici, cest un endroit o on travaille.
Si vous avez quelque chose ajouter
Je pensais dire : Vous navez qu mappeler chez moi , mais la place une autre
phrase ma chapp : Je me mets pleurer et je vous poignarde avec un couteau de
cuisine, si vous tes daccord Je reconnais que ctait une sortie assez minable. Elle
ma jet un regard noir en me lanant froidement ! Jai dit tout ce que javais dire ! Je
vous laisse , et elle sest dirige vers le couloir en martelant le sol de ses talons. La porte
sest referme derrire elle avec un claquement rageur.
Cet entretien, affrontement de deux intrts inconciliables, ma laiss un got amer.
Mikage, ce nest pas ta faute ! ma dit Kuri-chan dun ton soucieux en venant prs de
moi.
Elle ne tourne pas rond, cette fille. mon avis, cest la jalousie qui la rend malade.
Allons, Mikage, ne ten fais pas ! a renchri Nori-chan avec douceur, en me regardant
dun air attentionn.
Plante au beau milieu du laboratoire o filtrait le soleil de laprs-midi, jai pouss un
soupir de lassitude.
Comme javais laiss ma brosse dents et ma serviette de toilette chez Yichi, le soir,
je suis repasse chez lui. Il ny avait personne : apparemment, il tait sorti. Je me suis fait
un riz au curry, que jai mang toute seule.
Il ny a vraiment rien de plus naturel pour moi que de prparer et de prendre mes repas
dans cette maison Jtais absorbe dans cette rflexion, qui rpondait une question
que je venais de me poser, quand Yichi est rentr.

Bonsoir ! lui ai-je dit. Il ntait absolument pas au courant de ce qui venait de se
passer et il ny tait pour rien, mais je me suis sentie incapable de le regarder en face.
Yichi, ctait pas du tout prvu, mais je dois partir Izu aprs-demain pour mon
travail. Hier, pour venir ici, jai tout laiss en plan, et je voudrais faire du rangement chez
moi avant de partir, alors ce soir je prfre rentrer la maison. Ah oui, si tu as faim, il
reste du curry
Ah bon ? Alors je te raccompagne en voiture ! a-t-il dit en souriant.
La voiture a dmarr. La rue sest mise draper. Dans moins de cinq minutes on
serait arrivs.
Yichi, ai-je dit.
Quoi ? a-t-il rpondu sans tourner la tte.
Euh on pourrait On pourrait peut-tre aller prendre un th.
Mais tu ne te sens pas trop presse, avec tes bagages faire ? Moi, personnellement,
je veux bien
Cest vrai, mais Jai une envie terrible de boire du th
Daccord, on y va ! O est-ce que je temmne ?
Mmm Si on allait cet endroit o il y a toutes sortes de ths, ce caf qui se trouve
au-dessus dun salon de coiffure
Mais cest trs loin du centre ville !
Je sais, mais jai limpression que cest le mieux
Daccord, allons-y !
Il na pas cherch en savoir plus. Il tait dune extrme gentillesse. Abattue comme je
ltais, jai eu limpression que mme si je lui avais propos de partir tout de suite en
Arabie pour aller contempler la lune, il maurait dit oui .
Ce petit caf, situ au premier tage, tait trs calme et lumineux. Les murs taient
blancs, les radiateurs diffusaient une douce chaleur. Nous nous sommes installs lun en
face de lautre, la table qui se trouvait le plus au fond. Nous tions les seuls clients ; une
musique de film rsonnait discrtement dans la salle.
Yichi, a semble incroyable, mais je crois bien que cest la premire fois que nous
nous trouvons ensemble dans un caf.
Cest vrai ?
Il a ouvert des yeux ronds. Il tait en train de boire de lEarl Grey, ce th infect que je
dteste. Je me suis souvenue que tard le soir, chez les Tanabe, a sentait souvent cette
odeur de savon. Dans le silence de la pleine nuit, quand je regardais la tlvision avec le
volume au minimum, Yichi sortait de sa chambre pour se faire du th.
Dans la drive du temps et des sentiments si prcaires, toutes sortes de souvenirs
avaient grav leur empreinte sur mes cinq sens. Dtails insignifiants, et pourtant
irremplaables, qui renaissaient soudain limproviste, en hiver, dans ce caf.
Jai bu tellement de litres de th avec toi que je naurais jamais cru Mais
maintenant que tu me le dis Tu as tout fait raison.
Tu vois ! Cest curieux. Et jai ri.
Je me sens compltement dphas, a dit Yichi en fixant dun regard svre la
lumire de la petite lampe de table. Je dois tre compltement crev !

Cest vident, cest tout fait normal, ai-je rpondu, un peu surprise.
Toi aussi, au moment de la mort de ta grand-mre, quest-ce que tu tais fatigue !
prsent, je men souviens trs bien. Souvent on tait l, regarder la tl, toi affale sur le
canap, et parfois je levais la tte pour te demander par exemple : Tu as saisi ce quils
racontent ? mais je voyais bien ton visage que tu tais absente, que tu ne pensais rien.
Maintenant, je comprends bien cet tat-l.
Yichi, je peux te dire ai-je commenc que je suis trs heureuse de te voir tenir
aussi bien le coup, au point dtre capable de tadresser moi avec autant de calme, autant
de cohrence. Jen prouve presque un sentiment de fiert !
Mais quest-ce que tu racontes ? On dirait vraiment que tu fais de la version
anglaise ! a dit Yichi en souriant sous la lumire de la lampe. Et jai vu ses paules
frmir sous son pull-over bleu marine.
En tout cas, sil y a Jallais ajouter : quelque chose que je peux faire, surtout
dis-le-moi , mais jy ai renonc. Tout ce que je dsirais, ctait que les impressions
tincelantes de ce moment la saveur du th pris en tte tte, la lumire et la chaleur
de cet endroit puissent lui apporter un peu de rconfort.
Les mots sont toujours trop abrupts, ils teignent ce quil y a de plus prcieux dans ces
fragiles tincelles.
Quand nous sommes sortis du caf, la nuit limpide et indigo tait dj l. Il faisait un
froid mordant.
Au moment de monter en voiture, Yichi commenait toujours par mouvrir la portire
avant de se glisser sur son sige.
Comme la voiture dmarrait, je lui ai dit : notre poque, cest rare les hommes qui
tiennent la porte une femme. Finalement, cest peut-tre a, llgance
Cest Eriko qui ma duqu comme a, a rpondu Yichi en riant. Quand joubliais
de le faire, elle refusait catgoriquement de monter dans la voiture !
Quel culot, pour un homme ! Je me suis mise rire, moi aussi.
Tu las dit : quel culot !
Rideau.
Le silence est tomb avec la lourdeur dune toffe.
La ville la nuit. Aux feux rouges, tous les gens qui passaient devant le pare-brise,
salaris et employes de bureau, jeunes et vieux, semblaient embellis par les lumires.
Ctait lheure o, travers les voiles froids et silencieux de la nuit, chacun, envelopp
dans un manteau ou un pull-over, se dirige on ne sait o, vers un endroit bien chaud.
Soudain, jai imagin que Yichi ouvrait aussi la portire lhorrible fille que javais
vue dans laprs-midi, et aussitt, inexplicablement, jai eu la sensation que la ceinture de
scurit mtouffait. Linstant daprs, je me suis dit avec stupeur : Cest donc a, la
jalousie ? Comme un petit enfant qui fait lapprentissage de la douleur, je commenais
comprendre. Depuis la mort dEriko, Yichi et moi, flottant en apesanteur dans les
tnbres, nous avions poursuivi notre course travers un fleuve de lumire, et nous
tions sur le point datteindre un premier cap.
Je le savais. Je le savais la couleur de lair, la forme de la lune, au noir du ciel
nocturne qui parcourait le prsent. Les btiments et les lumires de la ville brillaient dun

clat poignant.
Yichi a arrt sa voiture devant mon immeuble et ma dit : Jespre que tu me
rapporteras un souvenir
Il allait rentrer tout seul son appartement. Et son premier geste serait sans doute
darroser les plantes.
Quoi, par exemple ? Du feuillet aux anguilles ? ai-je demand en riant. Le profil
de Yichi se dtachait vaguement la lumire des lampadaires.
Du feuillet aux anguilles ? Quelle ide ! Il suffit daller la gare de Tky, on en
vend dans tous les kiosques !
Ou alors peut-tre du th ?
Pourquoi pas une marinade au raifort ?
Quoi ? Tu aimes a ? Moi, je narrive pas avaler ce truc-l !
vrai dire, moi non plus, sauf celle avec des ufs de hareng.
Daccord, je vais ten acheter !
Et en riant jai ouvert la portire.
Aussitt, un vent glacial sest engouffr en sifflant dans la voiture bien chauffe.
Jai froid ! me suis-je crie. Yichi, jai froid, jai froid, jai froid ! Et magrippant
son bras, je me suis blottie contre lui. Son pull-over, tout tide, avait une odeur de feuilles
mortes.
Il fera certainement meilleur du ct dIzu , a dit Yichi, et presque machinalement,
de son autre bras il a enserr ma tte.
Tu reviens quand, dj ? ma-t-il demand, en me gardant contre lui. Jai entendu
sa voix vibrer contre sa poitrine.
Dans quatre jours , ai-je rpondu, en mcartant doucement de lui.
ce moment-l, je pense que je serai un peu plus frquentable. On pourra reprendre
nos ths lextrieur. Et il ma regarde en souriant. Daccord , ai-je dit, puis je suis
sortie de la voiture, et je lui ai fait au revoir de la main.
Tirons un trait sur ce qui sest pass de moche aujourdhui, me suis-je dit en suivant
des yeux la voiture qui sloignait.
Qui pouvait dcider si jtais gagnante ou perdante par rapport cette fille ? Personne,
moins dadditionner tous nos actes, ne pouvait savoir laquelle dentre nous avait la
meilleure position. Dailleurs, il ny a pas de critre dans ce monde pour mesurer ce genre
de choses, et surtout par cette nuit si froide, jtais incapable de le dire. Je nen avais pas
la moindre ide.
Voici un souvenir dEriko. Le plus triste.
Elle cultivait toutes sortes de plantes, poses le long de la baie vitre, mais la premire
quelle avait achete, ctait un ananas en pot.
Elle mavait racont a un jour.
Ctait en plein hiver ! mavait-elle dit en prambule.
Mikage, cette poque-l, jtais encore un homme.
Jtais un bel homme, mais avec les yeux plus brids que maintenant, et le nez un
peu plus court. Ctait avant de me faire remodeler le visage. Je ne me souviens mme
plus de la tte que javais ce moment-l !

Ctait lt, lapproche de laube, il faisait un peu frais. Yichi tait absent, il navait
pas dormi la maison cette nuit-l, et Eriko venait de rentrer de son travail, rapportant
des brioches la viande que lui avait donnes un de ses clients. Comme dhabitude, jtais
en train, en prenant des notes, de regarder une mission de cuisine que javais enregistre
dans laprs-midi. Le ciel bleut de laube commenait lentement sclaircir lest. Si
on les mangeait maintenant, ces brioches ? ai-je propos, et aprs les avoir mises au
four je prparais du th au jasmin quand Eriko sest lance dans cette histoire.
Cela ma un peu surprise, mais je me suis dit quil avait d se passer quelque chose de
dsagrable au bar, et je lui ai prt une oreille distraite en somnolant moiti. Sa voix
me semblait rsonner comme en rve.
Cest une vieille histoire, a remonte lpoque o la mre de Yichi tait mourante.
Je parle bien sr de ma femme, celle qui la mis au monde. Elle avait un cancer, et son
tat saggravait de plus en plus. Tu sais, elle et moi on saimait vraiment, alors je mtais
arrange avec des voisins pour quils gardent Yichi, et jallais tous les jours la voir
lhpital. Sauf pendant la journe, o je travaillais dans un bureau, je passais presque tout
mon temps auprs delle. Le dimanche, jemmenais Yichi avec moi, mais le pauvre, il
tait encore trop petit pour comprendre Les espoirs que javais lpoque, mme les
plus modestes, je peux affirmer prsent quils ntaient pas loin du dsespoir. Ctait la
priode la plus noire de ma vie. Je nen avais pas vraiment conscience, et maintenant,
quand jy pense, a rend les choses encore plus noires.
Eriko parlait les yeux baisss, comme si elle me confiait de doux souvenirs. Dans lair
bleu du petit matin, elle tait dune beaut couper le souffle.
Un jour, ma femme ma dit : Jaimerais quelque chose de vivant, dans cette
chambre ! Et elle a ajout : de vivant, qui a un rapport avec le soleil, tiens : une
plante ; oui, une plante, ce serait bien. Mais qui ne demande pas tellement de soins. Si tu
pouvais macheter une plante dans un grand pot Comme ctait tellement rare quelle
exprime un dsir, je nai fait quun bond jusque chez le fleuriste. Tu sais, jtais plutt du
genre viril, alors les lauriers-benjoin, les saint-paulias, tout a, je ny connaissais rien,
mais je me suis dit quun cactus, quand mme Alors finalement jai achet un ananas.
Avec ses petits fruits, mme moi jai su tout de suite ce que ctait. Quand je suis entr
dans la chambre avec le pot dans mes bras, elle tait si heureuse quelle ma remerci je
ne sais combien de fois.
Et puis vers la fin, trois jours avant de tomber dans le coma, elle ma dit soudain, au
moment o jallais partir : Tu veux bien remporter lananas la maison ? Elle navait
pas lair si mal, pourtant, et bien sr je ne lavais pas mise au courant du fait quelle avait
un cancer, mais elle a murmur a comme si elle me dictait ses dernires volonts. a ma
fait un choc, et je lui ai dit : Tant pis sil se dessche, tu peux bien le garder ici ! Mais
elle a insist : Je ne peux plus larroser, et je ne voudrais pas que la mort sinfiltre dans
cette plante si gaie, venue du Sud, alors emporte-la maintenant, je ten prie ! Elle avait
les larmes aux yeux. Quest-ce que tu voulais que je fasse ? Je suis reparti avec le pot dans
les bras.
Javais beau tre un homme, je pleurais comme un veau, alors pas question de
prendre un taxi, et pourtant il faisait un de ces froids ! Cest peut-tre ce moment-l que

je me suis dit pour la premire fois : Jen ai marre dtre un mec ! Jai repris un peu
mon calme, jai march jusqu la gare, et l, aprs avoir bu un coup, jai dcid de rentrer
en train. Il faisait nuit, il ny avait presque personne sur le quai, le vent tait glacial. Je
tremblais en serrant le pot contre moi, les feuilles de lananas me piquaient les joues Et
jai pens, si fort que les mots me sont monts aux lvres : Ce soir, il ny a que moi et cet
ananas qui nous comprenons, dans ce monde. Les yeux ferms, jai senti que sur ce quai
expos au vent, blottis lun contre lautre pour nous protger du froid, nous tions seuls
partager la mme solitude Ma femme et moi, nous nous comprenions mieux que
personne, mais prsent elle tait bien plus proche de la mort que de moi ou de mon
ananas.
Elle est morte tout de suite aprs, et lananas aussi sest dessch. Je ne savais pas
comment men occuper, je lai sans doute trop arros. Je lai mis de ct, dans un coin du
jardin, et l, jai vraiment compris une chose que je narrive pas bien expliquer.
Pourtant, quand on lexprime avec des mots, cest tout bte : le monde ne tourne pas
uniquement autour de moi. Et la proportion de malheurs qui marrivent, je ne peux rien y
changer. Ce nest pas moi qui dcide. Cest l que je me suis dit que le reste, il fallait en
faire quelque chose dclatant Alors je suis devenue une femme, et me voil !
Au moment o elle mavait racont tout cela, javais senti en gros ce quelle voulait
dire, mais sans le saisir de lintrieur, et javais pens : Cest peut-tre a, la joie de
vivre Mais prsent, je le comprenais, jusqu en avoir la nause. Pourquoi a-t-on si
peu le choix ? Mme si on se sent cras comme un vermisseau, on sentte prparer
des repas, manger, dormir. Tous les gens quon aime meurent les uns aprs les autres.
Et pourtant, il faut bien continuer vivre.
Ce soir encore, les tnbres sont paisses et oppressantes. Nuit o chacun se dbat
contre un sommeil lourd, qui vous ferait toucher le fond.
Le lendemain matin, le temps tait superbe.
En prvision de mon voyage je faisais la lessive quand le tlphone a sonn.
Onze heures et demie ? Ctait rare quon mappelle cette heure-l.
Comme je dcrochais en me demandant qui cela pouvait tre, jai entendu une voix
rauque et stridente qui scriait : Cest toi, Mikage ? a fait longtemps !
Chika-chan ? ai-je dit dun ton surpris. Ctait un appel de lextrieur, et
jentendais en fond sonore un bruit incessant de voitures, mais la voix me parvenait trs
nettement, et avec elle, la silhouette de Chika-chan mest revenue en mmoire.
Ctait un travesti, qui dirigeait lquipe des serveuses dans le bar dEriko. Chika-chan
venait souvent dormir chez les Tanabe lpoque o jhabitais chez eux. Aprs la mort
dEriko, ctait elle qui avait pris sa suite la tte de ltablissement.
Jai dit elle , mais contrairement Eriko, on voyait bien au premier coup dil quil
sagissait dun homme. Mais Chika-chan tait grand et mince, et avait un visage qui se
prtait bien au maquillage. Les robes voyantes lui allaient ravir, et ses manires taient
douces. Ctait quelquun qui seffarouchait pour un rien : une fois, dans le mtro, comme
un colier lui retroussait ses jupes pour se moquer de lui, il stait mis pleurer pour de
bon. a me gne un peu de le dire, mais quand nous tions ensemble, javais toujours

limpression que ctait moi la plus masculine.


Dis-moi, en ce moment je suis ct de la gare, tu ne peux pas faire un saut ? Jai
te parler. Tu as dj djeun ?
Non, pas encore.
Alors viens tout de suite au Sarashina !
Aprs avoir dbit ces mots toute vitesse, Chika-chan a raccroch. Renonant
tendre mon linge, je suis sortie prcipitamment de chez moi.
Jai march dun pas rapide dans les rues de lhiver, blouissantes sous le soleil de
midi. En entrant dans le restaurant de soba{6 } que Chika-chan mavait indiqu, dans la
galerie marchande devant la gare, je lai aperue, vtue dun survtement de jogging qui
faisait effroyablement folklorique : elle mattendait en mangeant un tanuki-soba {7}.
Chika-chan !
Comme je mapprochais, elle sest crie : Ouah, a fait une ternit ! Quest-ce que
tu es devenue femme, joserais mme plus taborder !
Jtais presque mue, et la nostalgie a t plus forte que la gne. Je ne connais pas de
visage au sourire plus ouvert, de ces sourires qui ont lair de dire : Tu peux memmener
nimporte o, je ne te ferai pas honte ! Chika-chan me regardait en riant littralement
de toutes ses dents. En rougissant un peu, jai dit dune voix forte : Des ptes au poulet,
sil vous plat ! La patronne est venue vers nous petits pas presss, et a pos sans plus
de faons un verre deau sur la table.
Quest-ce que tu voulais me dire ?
En mangeant mes ptes, je suis entre dans le vif du sujet.
Chaque fois quelle avait me parler, ctait toujours pour me demander mon avis sur
des btises, alors je mattendais une fois de plus ce genre dhistoires, mais elle a
murmur comme sil sagissait dune chose dune extrme importance : Tu sais, cest
propos de Y-chan{8} !
Mon cur sest mis battre la chamade.
Hier soir, en pleine nuit, il est venu au bar, et il ma dit : Je narrive pas dormir !
Et comme a nallait pas il ma propos, pour se changer les ides, de partir avec lui
quelque part. Surtout, ne va pas croire des choses ! Tu sais, je lai connu quand il tait
petit comme a ! Il ny a rien entre nous, cest comme un fils pour moi. Un fils
Mais je sais bien ! ai-je dit en riant. Chika-chan a continu.
Bref, a ma tonne. Je suis un peu bte, alors ce que les gens ressentent, souvent,
a mchappe Et en plus, Yichi, cest quelquun qui a horreur de laisser voir ses
faiblesses. Bien sr, il pleure facilement, mais il ne fait pas lenfant gt. Et malgr a, il
narrtait pas dinsister. De me dire : Je voudrais bien quon parte quelque part Il tait
tellement abattu que javais limpression quil flottait. Moi, jaurais bien aim
laccompagner, mais tu comprends, en ce moment, on fait des travaux dans le bar. Et puis
tout le monde est encore perturb, alors je ne peux pas mloigner. Je lui ai rpt je ne
sais combien de fois que ce ntait pas possible, alors il a fini par dire dun ton accabl :
Puisque cest comme a, je vais partir tout seul. Je lui ai donn ladresse dune auberge
que je connais.
Je vois Je vois.

Pour rire, je lui ai dit : Tu nas qu y aller avec Mikage ! Ctait vraiment par
plaisanterie. Et le voil qui me rpond, le plus srieusement du monde : Elle part pour
Izu, pour son travail. Et puis de toute faon, je ne veux plus la mler mes histoires de
famille. Ce serait moche, au moment o a commence vraiment aller mieux pour elle !
Tout coup, jai eu une intuition : dis donc, ce ne serait pas de lamour, par hasard ? Cest
sr, cest de lamour ! Allez Mikage, je te donne ladresse et le numro de tlphone de
lauberge o il est, tu le rejoins, et tu te le fais !
Chika-chan, voyons ! ai-je dit. Je pars en voyage demain, mais cest pour le travail !
Jtais bouleverse.
Je comprenais je ne comprenais que trop bien ce quprouvait Yichi. Une impulsion
cent fois plus forte que la mienne le poussait partir loin. partir seul l o il naurait
plus rflchir rien. Il voulait fuir tout ce qui lentourait, y compris moi, et peut-tre
quil comptait mme ne pas revenir pendant quelque temps. Je ne me trompais pas. Jen
avais la certitude.
Le boulot, mais on sen fout ! a dit nergiquement Chika-chan en se penchant vers
moi. Dans ces moments-l, quest-ce quune femme peut faire ? Une seule chose ! Mais
propos ne va pas me dire que tu es encore vierge ? Ou bien est-ce que je me trompe ?
Yichi et toi, vous lavez dj fait ?
Chika-chan, enfin !
Mais en mme temps, jai pens que ce ne serait pas mal si tout le monde tait comme
elle. Parce que dans limage quelle se faisait de nous, nous tions bien plus heureux
quen ralit.
Je vais y rflchir, ai-je dit. Tu sais, je viens tout juste dapprendre, pour Eriko, et je
suis dj compltement bouleverse, alors imagine ce que a peut tre, pour Yichi ! Je
sens que ce nest vraiment pas le moment de brusquer les choses.
Soudain Chika-chan a pris un air trs srieux en levant la tte de son bol de soba.
Cest pareil pour moi ! Tu sais, comme je ne travaillais pas au bar ce soir-l, je nai
pas assist la mort dEriko. Alors mme maintenant, je narrive pas y croire Mais le
type qui a fait a, je le connaissais de vue. Si Eriko men avait parl plus en dtail au
moment o il frquentait le bar, jamais je naurais laiss faire une chose pareille ! Je
comprends que Y-chan ait du mal digrer tout a. Lui qui est si gentil, lautre jour en
regardant les nouvelles la tl, il a dit avec un air faire peur : Les assassins, je
voudrais quils crvent tous ! Le pauvre, il est bien seul maintenant ! Eriko tenait tout
rsoudre par elle-mme, mais quand je vois la faon si horrible dont a sest retourn
contre elle Cest vraiment trop !
Et des larmes ont perl ses paupires. Je nai mme pas eu le temps de dire ouf :
dj elle pleurait bruyamment, et tout le restaurant avait les yeux braqus sur nous. Les
paules tremblantes, Chika-chan sanglotait tout ce quelle savait et de grosses larmes
tombaient goutte goutte dans le bouillon de son soba.
Mikage, si tu savais comme je suis triste ! Pourquoi est-ce que a arrive, des choses
pareilles ! Cest pas possible, y a pas de bon Dieu ! Quand je pense que je ne reverrai plus
jamais Eri-chan{9 } , a me donne envie de hurler
Je suis sortie du restaurant, emmenant Chika-chan qui pleurait toujours, et la

soutenant par ses paules qui taient bien plus hautes que les miennes, jai march
jusqu la gare.
Tu mexcuses, hein ? a-t-elle dit en se tamponnant les yeux avec son mouchoir en
dentelle, et avant de passer sur le quai elle ma gliss dans la main un papier avec
ladresse et le numro de tlphone de lauberge o devait se trouver Yichi.
Chapeau, elle est vraiment du mtier ! Pour lessentiel, elle sait ce quil faut
faire ! Admirative jai suivi des yeux, avec un pincement au cur, sa grande silhouette
qui sloignait.
Son tourderie, ses inconsquences en amour, son pass de reprsentant rat, tout
cela, je le connaissais Mais quelque chose, dans la beaut des larmes quelle venait de
verser, mavait touche. Quelque chose qui me faisait croire quil y a un diamant dans le
cur de lhomme.
Sous le ciel hivernal, dune transparence glace, je me sentais fatigue de moi-mme.
Moi non plus, je ne savais plus que faire. Le ciel tait bleu, si bleu. La silhouette des
arbres dnuds sy dcoupait en ombres chinoises, frles au passage par la bise qui
sifflait.
Cest pas possible, y a pas de bon Dieu !
Le lendemain, comme prvu, je suis partie pour Izu.
Nous tions une petite quipe la directrice de lcole de cuisine, quelques personnes
du magazine, un photographe et latmosphre sannonait gaie et cordiale. Lemploi du
temps ntait pas trop serr non plus.
Ctait bien ce que je pensais : dans ltat o je me trouvais, ce voyage tombait
vraiment pic. Je naurais pas pu rver mieux.
Je me sentais libre des six derniers mois.
Durant ces six mois qui allaient de la mort de ma grand-mre celle dEriko, nous
avions toujours gard le sourire, Yichi et moi du moins en apparence, mais
intrieurement, les choses taient devenues de plus en plus compliques. Les joies et les
tristesses avaient t si grandes quil avait t difficile, au quotidien, dy faire face, et nous
nous tions constamment efforcs lun et lautre, avec peine, de crer un espace paisible.
Un espace dont Eriko, brillant de tous ses feux, tait le soleil.
Tout cela, en imprgnant peu peu mon cur, mavait transforme. Et la petite
princesse gte et mlancolique sen tait alle loin, si loin qu prsent je distinguais
peine son reflet dans le miroir.
En regardant dfiler par la fentre du train le paysage ensoleill et tonifiant, jaspirais
pleins poumons la distance vertigineuse qui stait creuse en moi.
Moi aussi, jtais puise. Moi aussi, je voulais mloigner de Yichi, pour me
dtendre.
Cela me rendait affreusement triste et pourtant, il ne pouvait pas en tre autrement.
Et puis, ce soir-l
Vtue dun kimono de coton lger, je suis alle voir la directrice dans sa chambre et je
lui ai dit :
Madame, je meurs de faim ! Est-ce que je peux sortir pour aller manger quelque

chose ?
La plus ge de lquipe du magazine, qui partageait la mme chambre, sest crie :
Cest vrai que vous navez rien mang, mademoiselle Sakurai !
Sur le point de se coucher, elles taient dj en chemise de nuit, assises sur le futon.
Jtais vraiment affame. Dans les plats de primeurs, spcialit de cette auberge, quon
nous avait servis ce soir-l, tous les lgumes que je dtestais, cause de leur odeur
infecte, se disputaient la vedette et pourtant, je nai pas lhabitude de chipoter et
javais peine aval trois bouches. La directrice, en souriant, ma donn lautorisation de
mabsenter.
Il tait dj dix heures passes. Empruntant le long couloir, je suis dabord retourne
dans ma chambre pour me changer, puis je suis sortie de lauberge. Comme javais peur
de trouver porte close au retour, jai dverrouill discrtement lissue de secours, qui se
trouvait larrire du btiment.
Ce jour-l, notre reportage avait t consacr cette effroyable cuisine, mais le
lendemain nous allions reprendre la route pour partir ailleurs. En marchant dans le clair
de lune, je me suis dit que ce serait vraiment bien de pouvoir vivre comme a tout le
temps, en voyage. Si javais une famille qui mattendait, les choses seraient encore plus
romantiques, mais comme je navais plus personne, jprouvais aussi une intense
solitude, qui navait vraiment rien dune plaisanterie. Pourtant, ntait-ce pas cette vie-l
qui me convenait le mieux ? La nuit, en voyage, lair est toujours limpide de silence, et le
cur, parfaitement clair. De toute faon, me suis-je dit, si je ne suis rien, si je ne suis de
nulle part, pourquoi ne pas mener cette vie clairvoyante ? Ce serait peut-tre lidal.
Lennuyeux, ctait que je comprenais ce que ressentait Yichi Comme tout serait plus
facile si je pouvais ne plus retourner l-bas, dans cette ville !
Jai descendu une grand-rue o salignaient de nombreuses auberges.
La masse noire des montagnes, encore plus noire que les tnbres, veillait sur la ville.
Les rues taient pleines de touristes mchs, lair frigorifi, qui portaient des vestes
matelasses sur leurs kimonos de coton lger, et se croisaient en riant dun gros rire.
Sans raison, la joie me grisait lgrement.
Jtais seule, sous les toiles, dans un endroit inconnu.
En passant sous chaque lampadaire, je marchais sur mon ombre qui stirait puis
rapetissait.
Comme javanais toujours, vitant les petits bars bruyants qui me faisaient peur, je
suis arrive tout prs de la gare. En regardant distraitement les vitrines des boutiques de
souvenirs plonges dans lobscurit, jai remarqu les lumires dune gargote qui tait
encore ouverte.
En jetant un il par le verre dpoli de lentre, jai vu quil y avait juste un comptoir,
avec un seul client ; rassure, jai fait coulisser la porte.
Prise dune envie irrsistible de manger quelque chose de bien consistant, jai
demand : Un katsudon{1 0} , sil vous plat !
Il faut dabord que je pane la viande, a va prendre un certain temps. a vous va ?
ma rpondu le patron. Jai acquiesc. Dans ce petit restaurant bien tenu, qui sentait bon
le bois neuf, il y avait une atmosphre agrable. Ctait le genre dendroit o on mange

bien, en gnral. Tandis que jattendais, jai aperu porte de main un tlphone de
couleur rose.
Tendant le bras, jai saisi le rcepteur, trs naturellement jai sorti le papier que Chikachan mavait donn et jai fait le numro de lauberge o Yichi tait descendu.
Pendant quune employe de cette auberge me faisait patienter au bout du fil, une
pense mest venue lesprit.
Depuis quil mavait annonc la mort dEriko, le sentiment dabandon que jprouvais
en prsence de Yichi avait quelque chose de commun avec le tlphone . Depuis,
mme quand il se trouvait devant moi, javais limpression quil tait ailleurs, de lautre
ct de la ligne. Dans un monde bien plus bleu que celui o je vivais prsent, un monde
qui mvoquait les fonds sous-marins.
All ? Jai enfin entendu la voix de Yichi.
Yichi ? ai-je dit, soulage.
Cest toi, Mikage ? Mais comment tu as su o jtais ? Ah, je vois : cest Chikachan
Sa voix calme, un peu lointaine, parcourait la nuit travers le cble. Les yeux ferms,
je lcoutais avec nostalgie. Elle rsonnait comme le bruit triste des vagues.
L o tu es, quest-ce quil y a de particulier ? ai-je demand.
Un Dennys{1 1 } ! Non, non, je plaisante ! Il y a un temple shint en haut de la
montagne, cest a qui attire les touristes, je crois. Dans la valle, cest plein dauberges o
on sert une spcialit quon appelle la cuisine de moines, rien que du tfu. Moi aussi
jen ai mang, ce soir.
Quel genre de cuisine ? a a lair original !
Ah oui, bien sr, a tintresse ! En fait, tout est base de tfu. Cest bon, mais on
sen lasse ! On en trouve dans tous les plats, sous toutes les formes, cuit au bain-marie,
grill, frit, agrment dcorces de citron, de graines de ssame Inutile de te dire quil y
en avait mme dans la soupe. Javais envie de quelque chose de plus consistant, et
jattendais la fin du repas, esprant au moins un bol de riz ! Eh bien non, mme a, on me
la servi sous forme de bouillie ! a ma fait limpression dtre un vieux pp !
Quel drle de hasard ! Moi aussi, je meurs de faim !
Comment a ? Tu nes pas dans une auberge gastronomique ?
On na servi que des choses que je dteste !
Et pourtant, statistiquement, la probabilit tait mince ! Tu nas vraiment pas de
veine !
a ne fait rien. Je me rattraperai demain !
Tu as bien de la chance ! Moi, je devine dj ce qui mattend, au petit djeuner
Sans doute une marmite de tfu !
Oui, de celles quon fait chauffer sur un petit rchaud a doit tre a, jen suis
sre !
Tu sais, comme Chika-chan adore le tfu, elle tait ravie de me recommander cet
endroit, et cest vrai que lauberge est fantastique. Dans ma chambre, il y a une immense
fentre, do lon voit une espce de cascade. Mais moi, je suis encore en pleine
croissance, alors jai envie de manger des trucs gras, et riches en calories Cest curieux.

Sous le mme ciel, on est tous les deux affams ce soir ! a dit Yichi en riant.
Cest vraiment trs bte, mais ce moment-l je me suis sentie incapable de me vanter
en lui disant que jallais manger du katsudon. Je ne sais pas pourquoi, mais cela maurait
sembl une infme trahison, et je voulais continuer mourir de faim avec lui, au moins
dans sa tte.
Jai t saisie cet instant dune intuition si aigu que jen aurais frissonn. Je la
percevais de faon presque palpable.
Nos sentiments, blottis lun contre lautre, taient en train damorcer en douceur un
virage dans des tnbres environnes de mort. Mais une fois pass ce tournant, leurs
chemins allaient se sparer. Et cette fois nous ne serions plus, jamais, que de simples
amis.
Aucun doute, je le savais.
Ce que je ne savais pas, ctait comment ragir. Mais aprs tout, les choses taient
peut-tre bien ainsi.
Quand est-ce que tu rentres ? ai-je demand.
Yichi, aprs un moment de silence, a rpondu : Bientt.
Quel menteur maladroit ! ai-je pens. Jtais sre que tant quil aurait de largent,
il allait continuer de fuir. Et quil finirait par ne plus oser me tlphoner, encombr par
cette gne qui lui avait fait reculer indfiniment le moment de mannoncer la mort
dEriko. Ctait dans son caractre.
Alors, bientt, ai-je dit.
Oui, bientt.
Sans doute ne savait-il pas lui-mme pourquoi il avait envie de fuir.
Surtout, ne va pas te couper les veines ! ai-je dit en riant.
Quoi ?
Yichi a ri lui aussi, puis il a raccroch.
Soudain, une terrible lassitude ma envahie. Aprs avoir pos le combin, je suis reste
un bon moment regarder dun il fixe la porte vitre du restaurant, en coutant
vaguement les bruits du dehors, brouills par le vent. Jentendais des voix de passants qui
sentrecroisaient, se plaignant du froid. Aujourdhui encore, la nuit venait, la nuit allait
passer pour tout le monde. Et je sentais que cette fois, jallais vraiment toucher le fond de
la solitude, l o personne ne peut vous rejoindre.
On ne succombe pas aux circonstances ou aux forces extrieures, cest de lintrieur de
soi que vient la dfaite, me suis-je dit en moi-mme. Sensation dimpuissance : jassistais
la fin de quelque chose que je ne voulais pas voir finir, et pourtant je narrivais mme
pas maffoler ou prouver de la tristesse. Tout ntait que morne et sombre.
Je voulais quon me laisse le temps de rflchir, dans un endroit plus clair, plein de
lumire et de fleurs. Mais ce moment-l il serait sans doute trop tard.
Bientt, on ma servi mon katsudon.
Reprenant mes esprits, jai saisi mes baguettes.
Ventre affam , me suis-je dit. Le plat avait lair tonnamment bon, mais au got,
ctait encore mieux que a. Ctait littralement exquis.
Cest dlicieux ! me suis-je exclame spontanment.

Nest-ce pas ! a dit le patron en souriant firement.


Javais beau mourir de faim, la cuisine, cest quand mme mon mtier. Ce katsudon,
ctait du grand art, ctait presque une rencontre ! La qualit de la viande, le got du
bouillon, le degr de cuisson des ufs et des oignons, la consistance du riz, tout tait
parfait ! Je me suis alors souvenue que dans la journe la directrice de lcole avait parl
de ce restaurant, elle aurait bien voulu lui consacrer quelques pages, et je me suis dit que
javais vraiment de la chance. Ah ! Si seulement Yichi tait l ! cette pense, une
phrase ma chapp : Vous faites aussi des plats emporter ? Vous pouvez me prparer
une autre portion ?
Quand je suis sortie du restaurant, bien rassasie, il tait presque minuit, et je me suis
retrouve plante en pleine rue, toute seule, un peu perplexe, avec la main une
barquette pleine de katsudon encore tout chaud.
Mais quest-ce qui mest pass par la tte ? Au moment mme o je me demandais
ce que jallais faire, un taxi sest gliss devant moi, me prenant pour une cliente, et ds
que jai vu le voyant rouge qui affichait libre , ma dcision a t prise.
Je suis monte dans la voiture et jai demand : Vous pouvez memmener jusqu la
ville dI ?
Jusqu I ? a dit le chauffeur dun air incrdule en se tournant vers moi. Moi, je
veux bien, mais cest loin, vous savez, et a va vous coter trs cher !
Oui, je sais, mais cest pour une affaire urgente. Jai pris lattitude solennelle de
Jeanne dArc devant le Dauphin. De cette faon, jtais sre dtre convaincante. Une
fois arrive l-bas, je vous paierai la course. Je voudrais que vous mattendiez une
vingtaine de minutes, aprs quoi vous me ramnerez ici.
a ma tout lair dune aventure amoureuse ! a-t-il dit en riant.
Cest plus ou moins a ! Jai ri mon tour, en me forant un peu.
Eh bien, allons-y !
Le taxi a dmarr dans la nuit, en direction dI Me transportant avec mon katsudon.
puise de ma journe, jai dabord somnol, et quand je me suis brusquement
rveille la voiture roulait toute vitesse sur une route presque dserte.
Pris dans la chaleur du sommeil, mes bras et mes jambes restaient encore engourdis,
seul mon esprit, soudain parfaitement clair, tait comme en veil. Dans la pnombre de la
voiture je me suis redresse sur mon sige pour regarder par la fentre.
a a t rapide, on est bientt arriv , a dit le chauffeur.
En acquiesant, jai lev les yeux vers le ciel.
La lune, haute et limpide, traversait le ciel nocturne en balayant les toiles. Ctait la
pleine lune. Elle se cachait derrire les nuages, puis rapparaissait nonchalamment. Il
faisait chaud dans la voiture, et mon souffle embuait la vitre. Les silhouettes des arbres,
des champs, des collines, dfilaient comme des ombres chinoises. Des camions nous
doublaient parfois dans un grondement, puis le silence revenait et lasphalte brillait sous
la lune.
Bientt, nous sommes arrivs I
Dans les rues noyes dobscurit, on apercevait et l, entre les toits des maisons, les

torii{1 2 } de petits temples shint. La voiture gravissait rapidement un chemin en pente


raide. Le trac du funiculaire qui menait au sommet de la montagne dessinait une ligne
paisse dans les tnbres.
Autrefois, les moines navaient pas le droit de manger de la viande, alors ils ont
invent toutes sortes de plats avec du tfu. Et les aubergistes du coin ont accommod a,
comment dire la sauce daujourdhui, et font leur publicit l-dessus. La prochaine
fois, vous devriez venir dans la journe, pour y goter, a dit le chauffeur.
Effectivement, jai entendu parler de a.
Clignant des yeux, jexaminais le plan de la ville la lueur des lampadaires qui
surgissaient intervalles rguliers de lobscurit.
Arrtez-vous langle de la prochaine rue. Je reviens tout de suite.
Daccord, daccord , a-t-il dit en freinant brusquement.
Dehors, le froid tait perant, et jai eu trs vite les mains et les joues geles. Jai mis
mes gants et, le sac contenant le katsudon sur lpaule, jai commenc gravir le chemin
en pente, au clair de lune.
Ctait bien ce que je craignais : lauberge o logeait Yichi ntait pas de ces vieux
btiments o lon peut pntrer facilement au milieu de la nuit.
Du ct de lentre principale, la porte vitre automatique tait boucle, de mme que
la sortie de secours de lescalier extrieur.
Ne sachant que faire, jai regagn la rue pour tlphoner lauberge, mais personne na
rpondu. Rien dtonnant, on tait en pleine nuit.
Cest pour a que je suis venue jusquici ? Je me sentais compltement perdue, devant
cet tablissement plong dans lobscurit.
Incapable pourtant de me faire une raison, jai contourn le btiment pour aller vers le
jardin, en me glissant avec peine dans une ruelle qui se trouvait du ct de la sortie de
secours. Comme Yichi me lavait dit, ctait ce jardin, avec vue sur la cascade, qui faisait
apparemment la rputation de lauberge, et les fentres donnaient toutes de ce ct-l.
Mais elles taient plonges dans le noir.
Jai pouss un soupir en contemplant le jardin. Une balustrade tait jete sur les
rochers, et une fine cascade tombait den haut, martelant les pierres couvertes de mousse.
Des gouttelettes deau glace mouchetaient de blanc les tnbres. La cascade tait claire
de tous cts par des lumires vertes dune intensit incroyable, qui faisaient ressortir de
manire artificielle les teintes des arbres du jardin. Ce paysage ma rappel le Jungle
Cruise de Disneyland. Cest un vert compltement factice , me suis-je dit, en me
retournant pour regarder encore une fois lalignement des fentres sombres.
Soudain, sans savoir pourquoi, une certitude ma saisie.
La chambre qui fait langle, juste devant moi, avec sa vitre qui brille de reflets verts,
cest celle de Yichi !
cette ide, jai eu limpression que je pourrais facilement jeter un coup dil dans la
pice, et sans rflchir je me suis mise grimper sur les pierres entasses dans le jardin.
Le rebord du toit qui agrmentait la faade entre le rez-de-chausse et le premier tage
ma sembl alors presque porte de main. Jai eu limpression que je pourrais latteindre

en me haussant sur la pointe des pieds. Ttant du pied les pierres empiles de faon
prcaire, jen ai escalad deux ou trois, mapprochant encore davantage. Jai tendu le bras
vers la gouttire, pour voir. Jai russi, en forant un peu, la toucher. Jai fait un bond
pour my agripper dune main, tandis que de lautre bras je prenais appui de toutes mes
forces sur le toit, pour me raccrocher aux tuiles. Soudain, jai vu le mur du btiment se
rapprocher une vitesse vertigineuse, et jai senti mes pauvres nerfs moteurs, bien
rouills, se faire tout petits avec les chuintements dun ballon qui se dgonfle.
Toujours agrippe aux tuiles du toit, les pieds presque dans le vide, incapable davancer
ou de reculer, je ne savais que faire. Javais les bras engourdis par le froid, et pour tout
arranger mon sac dos a gliss dune de mes paules.
Quelle histoire ! me suis-je dit. Pour un simple coup de tte, me voil accroche un
toit, en train de grelotter ! Comment me sortir de l ?
Jai baiss la tte : le sol sur lequel je me tenais tout lheure me paraissait prsent
sombre et lointain. La cascade retentissait avec un bruit infernal. Je navais pas le choix :
concentrant toute ma force dans mes bras, jai tent un rtablissement. Pour me hisser,
ne serait-ce quen partie, sur le toit, jai pris mon lan en donnant un coup de pied dans le
mur.
Jai entendu un bruit de frottement, et une douleur aigu ma travers le bras droit.
force de ramper, je me suis retrouve recroqueville sur le toit en bton, les pieds dans
une flaque deau sale peut-tre de pluie.
Jai pouss un soupir, et sans me redresser, jai regard mon bras : voyant quil tait
teint de rouge autour de lcorchure que je venais de me faire, jai eu un vertige.
En fait, cest comme a pour tout le monde.
Cest ce que je me suis dit aprs avoir jet le sac dos ct de moi, et toujours
allonge jai regard les nuages et la lune qui luisait au-del du toit de lauberge. (Dans
cette situation, comment ai-je pu penser une chose pareille ? Probablement par
dsespoir. Mais jaimerais mieux quon y voie de la philosophie en action.)
Les gens croient quil y a beaucoup de chemins possibles, et quon peut choisir celui
quon veut. Ou sans doute serait-il plus exact de dire quils rvent le moment o ils
choisiront. Moi aussi, je lavais cru. Mais prsent je venais de comprendre. De
comprendre au point de pouvoir le mettre en mots : le chemin est toujours dtermin, et
je ne le dis pas au sens fataliste du terme. Cest lair que lon respire chaque instant, ce
sont les regards, et les jours qui se rptent, qui le dterminent tout naturellement. Et il
arrive que certains dentre nous se retrouvent inluctablement, comme si cela allait de
soi, allongs en compagnie dun katsudon dans une flaque deau sur un toit, en plein
hiver, regarder le ciel nocturne dans un endroit inconnu.
Ah, que la lune est belle !
Je me suis leve, et jai frapp la vitre de la chambre de Yichi.
Le temps ma sembl long. Au moment o le vent glacial commenait mordre mes
pieds tremps, la lumire sest allume soudain, et jai vu Yichi apparatre, du fond de la
chambre, le visage effray.
Me dcouvrant debout sur le toit, le buste seul visible de la fentre, il a carquill les
yeux de surprise, et jai lu sur ses lvres : Mikage ? Frappant de nouveau la vitre, jai

acquiesc dun signe de tte. Il sest prcipit pour ouvrir la fentre, et saisissant la main
gele que je lui tendais, il ma tire dans la pice.
La clart brutale ma blouie. La chambre tait si bien chauffe que je me suis sentie
dans un autre monde, et jai eu limpression que mon corps et mon cur, jusqualors
dissocis, retrouvaient enfin leur unit.
Je suis venue te livrer du katsudon, ai-je dit. Tu comprends ? Ctait tellement bon
que je me suis sentie presque coupable de manger toute seule !
Et jai sorti la barquette de mon sac dos.
La lumire fluorescente clairait les tatamis bleuts. On entendait le son de la
tlvision, en sourdine. Le futon sur lequel il tait couch linstant gardait encore la
forme de Yichi.
Il y a longtemps, on a dj vcu quelque chose comme a, a dit Yichi. On sest parl,
en rve. Tu crois quon est encore dans un rve ?
Tu veux quon chante une chanson ? Tous les deux ensemble ?
Et jai souri. Je venais de retrouver Yichi, et aussitt la ralit avait commenc
sloigner de moi. Le temps que nous avions pass ensemble, la vie dans le mme
appartement, tout cela me semblait comme un rve lointain. Son cur en ce moment
ntait pas de ce monde, et javais peur de ses yeux froids.
Yichi, tu peux me prparer une tasse de th ? Je dois repartir tout de suite !
Et jai ajout pour moi-mme : Quon soit dans un rve ou non
Bien sr ! a-t-il rpondu, et il a apport une thermos et une thire. Puis il ma
servi du th brlant que jai bu en tenant la tasse deux mains. Je me suis enfin
dtendue. Je revivais.
Et jai senti de nouveau le poids de latmosphre qui rgnait dans la chambre. Je me
suis dit quaprs tout, je me trouvais peut-tre dans un cauchemar de Yichi. Javais
limpression que si je restais plus longtemps ici, jallais devenir une part de son mauvais
rve, et finir par me dissoudre dans lobscurit. Comme une impression floue, comme le
destin
Je lui ai dit : Yichi, tu nas plus envie de revenir, nest-ce pas ? Tu voudrais tirer un
trait sur ton pass, sur ta vie bizarre, et repartir zro. Inutile de mentir ! Je le sais
bien ! Mes mots exprimaient le dsespoir, et pourtant je me sentais trangement calme.
Mais pour le moment ce qui compte, cest le katsudon ! Dpche-toi de manger !
Le silence bleu mtouffait au point de me donner envie de pleurer. Yichi, les yeux
baisss cause de la gne, a pris la barquette de katsudon. Dans ce climat qui rongeait la
vie comme un ver, quelque chose de totalement imprvu nous poussait en avant.
Mikage, quest-ce que tu tes fait la main ? ma demand Yichi en sapercevant de
mon corchure.
Ne tinquite pas ! Mange dabord pendant que cest encore chaud ! ai-je dit avec
un sourire en lui montrant ma paume.
Il navait pas lair tout fait rassur, mais il a ouvert le couvercle de la barquette. a
a lair dlicieux ! a-t-il dit, et il a commenc manger le katsudon que le patron du
restaurant mavait prpar avec soin.
En le regardant, je me suis sentie soudain lgre.

Jai eu le sentiment que javais fait tout ce que je pouvais.


Je comprenais. Ctait le temps cristallis et tincelant des heures heureuses qui,
sveillant soudain du profond sommeil de la mmoire, venait de nous pousser en avant.
Comme un souffle de vent rafrachissant, lair embaum de tous ces jours passs
ensemble venait de renatre et respirait dans mon cur.
Encore des souvenirs de la vie en famille.
Le soir o nous avions jou des jeux vido en attendant le retour dEriko. Ensuite,
frottant nos paupires lourdes de sommeil, nous tions alls tous les trois manger du
okonomi-yaki{1 3 } . La bande dessine marrante que Yichi mavait donne un moment
o mon travail me pesait. En la lisant, Eriko stait mise rire aux larmes. Lodeur de
lomelette un dimanche matin o il faisait beau. Le contact lger de la couverture quon
mettait sur moi chaque fois que je mendormais par terre. Ouvrant un il moiti, je
voyais vaguement le bas de la jupe et les jambes fines dEriko qui sloignait. Et elle
encore, compltement ivre, que Yichi avait ramene la maison en voiture, et que nous
avions porte tous les deux jusqu son lit Et le jour de la fte de lt, la sensation de la
ceinture quelle avait noue nergiquement sur mon kimono de coton lger, et la couleur
des libellules rouges qui dansaient leur danse folle dans le ciel du soir.
Les vrais souvenirs, les bons souvenirs vivent toujours dun mme clat. Au fil du
temps, ils respirent avec une douceur mlancolique.
Tant de journes, tant de soirs o nous avions partag nos repas
Un jour, Yichi a dit : Comment a se fait que tout est si bon, quand je mange avec
toi
Jai ri : Cest sans doute parce que tes apptits sont combls la fois sur le plan
culinaire et sexuel !
Non, non, ce nest pas a ! a-t-il rpondu dans un clat de rire. Cest srement parce
que nous sommes en famille !
Eriko ntait plus l, mais entre Yichi et moi tait revenue la gat dautrefois. Il
mangeait son katsudon, je buvais mon th, les tnbres ntaient plus porteuses de mort.
Et cela me suffisait.
Bon, je vais rentrer !
Je me suis leve.
Rentrer ? a dit Yichi dun air tonn. O a ? Do tu es venue ?
coute-moi, lui ai-je dit dun ton moqueur, en fronant le nez. Cest une soire tout
fait relle ! partir de l, il ma t impossible de marrter. Je suis venue dIzu, jai
saut dans un taxi pour venir jusquici. Tu sais, Yichi, je ne veux pas te perdre. Jusqu
maintenant, nous tions dans un monde trs triste, mais en mme temps bien moelleux.
La mort, cest trop lourd, et on naurait pas d la connatre si tt, alors il ny avait pas
moyen de faire autrement lavenir, avec moi, tu vivras peut-tre des choses pnibles,
embtantes ou mme curantes, mais si tu le veux bien, jaimerais quon aille tous les
deux vers quelque chose de plus dur peut-tre, mais de plus vivant ! Ce nest pas la
peine dy penser maintenant, mais quand tu auras retrouv la forme Sil te plat, ne
disparais pas comme a !

Yichi a pos ses baguettes, et a dit en me regardant droit dans les yeux : Je crois que
je ne mangerai plus jamais un katsudon aussi bon Ctait absolument dlicieux !
Tu vois ! Et jai ri.
Je reconnais que dans lensemble, je nai pas t trs brillant. La prochaine fois, je
me montrerai plus viril, plus fort, tu verras !
Yichi a ri son tour.
Tu serais capable de dchirer lannuaire du tlphone devant moi, par exemple ?
Oui, oui, ou de soulever une bicyclette pour la jeter au loin !
Ou de pousser un camion pour lcraser contre un mur !
a, cest juste bon pour les brutes !
Son visage rieur rayonnait, et jai senti que javais peut-tre fait bouger quelque
chose dun ou deux centimtres.
Bon, jy vais ! Sinon, le taxi va se sauver , ai-je dit, et je me suis dirige vers la porte.
Yichi ma appele : Mikage !
Oui ?
Comme je me retournais, il ma dit : Prends bien soin de toi.
Je lui ai fait un signe de la main en souriant, et, cette fois, je suis sortie par la porte
principale que javais dverrouille, et jai couru vers le taxi.
Arrive mon htel, je me suis enfouie sous la couette, et laissant le chauffage allum
cause du froid glacial, je me suis endormie comme une masse.
Rveille soudain par les voix du personnel de lhtel et des claquements de
pantoufles dans le couloir, jai vu que le temps avait compltement chang.
De lautre ct de la grande baie vitre, le ciel tait couvert de nuages gris et lourds, et
un vent violent, ml de neige, soufflait avec rage.
Tout engourdie, je me suis leve pour allumer la lumire, avec limpression davoir
rv tout ce qui stait pass la nuit prcdente. Au-dehors, sur les montagnes qui se
dcoupaient contre la vitre, la neige virevoltante poudroyait. Les arbres ployaient en
mugissant. Ma chambre, presque trop chauffe, tait blanche et claire.
Je me suis enfouie de nouveau sous la couette, et je suis reste longtemps regarder le
paysage enneig, puissant et gel. Mes joues taient brlantes.
Eriko ntait plus l.
Devant ce paysage, cette fois vraiment je le savais : quel que soit lavenir qui nous
attendait, Yichi et moi, et mme si la vie tait longue et belle, je ne reverrais plus jamais
Eriko.
Des passants marchaient dun pas frileux sur les berges de la rivire, la neige
commenait recouvrir les toits des voitures dune couche lgre et blanche, les arbres
dodelinaient de la tte, dispersant au vent des feuilles mortes. Le chssis argent de la
fentre brillait dun clat froid.
Bientt jai entendu derrire la porte rsonner la voix joyeuse de la directrice, qui

venait me rveiller : Mademoiselle Sakurai, vous tes leve ? Il neige, il neige !


Je viens ! ai-je rpondu en me mettant debout. Shabiller, repartir pour une autre
journe Encore et toujours de nouveaux dparts.
Le dernier jour, aprs un reportage sur la cuisine franaise dans un charmant htel de
Shimoda, nous avons conclu notre voyage par un somptueux dner.
Les autres membres de lquipe taient tous des couche-tt, mais pour moi, la
noctambule invtre, la soire ne pouvait pas se terminer si vite, et quand chacun a
regagn sa chambre je suis partie me promener toute seule sur la plage devant lhtel.
Mme avec un manteau et plusieurs paisseurs de collants, jaurais presque cri
tellement il faisait froid. Au distributeur automatique jai achet une bote de caf que jai
mise dans ma poche. Elle me tenait chaud pendant que je marchais.
Je me suis arrte sur la digue : la plage tait plonge dans des tnbres blanchtres.
La mer, dun noir dencre, sourlait parfois dun lisr de dentelle scintillante.
Le vent glacial soufflait en rafales, et dans cette nuit o le froid engourdissait lesprit,
jai descendu lescalier sombre qui menait la plage. Le sable, presque gel, crissait sous
les pas. Jai march longtemps le long du rivage, en buvant mon caf chaud.
Je regardais la mer infinie, enveloppe dobscurit, la masse norme des rochers
rugueux qui rsonnaient du battement de la houle, et jai t prise dune trange
mlancolie mle de douceur.
Je connatrais encore sans doute bien des joies, bien des peines Mme sans Yichi.
Ctait ce que je pensais, profondment.
Au loin pivotait le faisceau du phare. Il se tournait parfois vers moi, puis sloignait de
nouveau, traant un chemin lumineux sur les vagues.
Jai hoch la tte, et jai regagn ma chambre dhtel, la goutte au nez.
Pendant que leau chauffait dans la petite bouilloire lectrique, jai pris une douche
brlante. Une fois dshabille, jtais assise sur mon lit quand le tlphone a sonn. Jai
dcroch : ctait la rception.
Il y a une communication pour vous. Ne quittez pas, sil vous plat !
Au-dehors, je voyais le jardin de lhtel en contrebas, la pelouse sombre et le portail
blanc. Plus loin il y avait la plage glaciale o je me trouvais tout lheure, la mer avec sa
houle noire. Le bruit des vagues venait jusqu moi.
All ! La voix de Yichi ma saut aux oreilles. Enfin, je te trouve ! Jai eu
vraiment du mal !
Tu mappelles do ?
Je me suis mise rire. Je sentais mon cur se dtendre doucement.
De Tky , a-t-il dit.
Ctait une rponse qui disait tout.
Tu sais, aujourdhui, ctait le dernier jour. Je rentre demain, ai-je dit.
Tu as mang plein de bonnes choses ?
Oui, du sashimi{1 4 } , des crevettes, de la viande de sanglier Et aujourdhui, de la
cuisine franaise. Jai pris un peu de poids. propos, jai envoy chez moi, en exprs, un
paquet plein de marinade au raifort, de feuillet danguille et de th. Si tu veux, tu peux

aller le prendre !
Et pourquoi il ny a pas de sashimi et de crevettes ? a-t-il demand.
Ce nest pas le genre de choses quon envoie par la poste, ai-je rpondu en riant.
Bon, je viendrai te chercher demain la gare, alors tu nas qu men apporter. Tu
arrives quand ? a dit Yichi joyeusement.
Il faisait chaud dans la chambre, o montait la vapeur de leau bouillante. Jai commenc
lui indiquer lheure darrive du train et le numro du quai.

MOONLIGHT SHADOW

Hitoshi, partout o il allait, ne se sparait jamais dune clochette quil avait accroche
son porte-cartes.
Ctait un cadeau insignifiant que je lui avais fait au moment o nous ntions pas
encore amoureux, sans savoir quil ne le quitterait pas jusqu la fin.
Nous nous tions connus au lyce, en seconde anne, lors dun voyage scolaire o nous
tions lun et lautre responsables de nos classes respectives. Comme chaque classe devait
suivre un itinraire diffrent, nous nous tions trouvs ensemble seulement laller, dans
le Shinkansen{1 5} . Sur le quai de la gare, nous nous tions amuss nous faire des adieux
solennels en nous serrant la main. Me souvenant soudain que javais dans la poche de
mon uniforme une clochette qui avait gliss du collier de mon chat, je la lui avais donne
en guise de souvenir. Quest-ce que cest que a ? avait-il dit en riant, mais il lavait
pourtant enveloppe avec beaucoup de soin dans son mouchoir. Ce geste tait tellement
inattendu de la part dun garon de son ge que jen tais reste tout tonne.
Lamour a commence toujours comme a.
tait-ce parce que ce cadeau venait de moi ? Ou parce que Hitoshi tait trop bien lev
pour traiter avec ngligence ce quon lui offrait ? En tout cas, ce geste spontan me lavait
rendu trs sympathique.
Cette clochette avait cr un lien entre nous. Ensuite, pendant tout ce voyage o nous
ntions pas ensemble, elle avait t prsente pour lun et pour lautre. Chaque fois quelle
rsonnait son oreille, il pensait moi et aux jours que nous avions passs prparer
tous les deux ce voyage, et moi je songeais sans cesse cette clochette qui tintait sous un
ciel lointain, et au garon qui tait avec elle. notre retour a commenc un grand amour.
Pendant environ quatre ans, jour et nuit, la clochette a vcu avec nous tous les
vnements. Notre premier baiser, nos disputes, le beau temps, la pluie et la neige, notre
premire nuit, nos rires et nos larmes, les musiques et les programmes de tlvision que
nous aimions elle a partag toutes nos heures. Ds que Hitoshi sortait son porte-cartes
dans lequel il mettait aussi son argent, on entendait son grelot limpide. Mlodie adorable,
toujours prsente nos oreilles.
Dire que je pressentais quelque chose, cela peut sembler, aprs coup, du
sentimentalisme de jeune fille. Et pourtant
Javais toujours, au fond de moi, une impression trange. Limpression que Hitoshi,
parfois, ntait pas vraiment l, mme quand il se trouvait en face de moi. Pendant quil
dormait, combien de fois nai-je pas coll loreille contre son cur ! Ctait plus fort que
moi. Quand ses traits silluminaient soudain dun sourire, je restais l, fige, le regarder.
Il y avait toujours sur son visage, dans latmosphre qui se dgageait de lui, une sorte de
transparence. Je pensais que ctait de l que venait cette impression phmre,
incertaine. Si cest cela, les pressentiments, quelle tristesse !
Perdre un petit ami : pour la premire fois de ma longue existence qui ntait que
dune vingtaine dannes je faisais cette exprience, et je souffrais au point den avoir le
souffle coup. Depuis le soir de sa mort, mon cur avait gliss dans un autre espace, et ne
pouvait plus revenir. Il mtait impossible de voir le monde avec mes yeux dautrefois. Ma
tte, comme ballotte par les vagues, toujours en quilibre instable, tait vide et lourde.
Je ne pouvais que dplorer davoir t entrane dans un de ces pisodes de la vie

(avortement, prostitution, maladie grave) dont certaines personnes ont la chance dtre
dispenses.
Cest vrai que nous tions jeunes, et que ce ntait sans doute pas le dernier amour de
ma vie. Mais nous avions vcu deux, pour la premire fois, toutes sortes de choses.
Nous avions bti ces quatre annes en dcouvrant, en mesurant le poids de chacun des
vnements qui se produisent quand on a une relation vraie avec quelquun.
prsent que tout est fini, je peux le crier trs fort.
Dieux, je vous maudis ! Jaimais Hitoshi en mourir.
Chaque matin, pendant les deux mois qui ont suivi la mort de Hitoshi, jai bu du th
chaud, appuye la balustrade du pont qui enjambe la rivire. Comme je ne dormais pas
bien, je faisais du jogging laube, et ce pont se trouvait exactement lendroit o
jamorais mon demi-tour.
Mendormir le soir me faisait tellement peur Ou plutt, ctait le choc du rveil qui
tait terrible. Quand je mveillais soudain, comprenant o jtais vraiment, je restais
effraye par les profondes tnbres qui mentouraient. Je faisais toujours des rves en
rapport avec Hitoshi. Dans mon sommeil lger et agit, il tait l, tour tour prsent ou
absent, mais je sentais bien que ce ntaient que des rves et quen ralit je ne le
reverrais plus jamais. Alors, tout en rvant, je faisais des efforts pour ne pas me rveiller.
Je narrtais pas de transpirer, de me tourner et de me retourner dans mon lit. Combien
de fois, prise dun cafard donner la nause, nai-je pas ouvert vaguement les yeux
laube, dans le froid ! Le jour blanchissait de lautre ct des rideaux, et je me sentais
projete dans le silence dun temps blme, au souffle touff. Tout tait si triste, si glac,
que je regrettais de ntre plus dans un songe. Solitude de laube o, ne pouvant plus me
rendormir, jtais tourmente par des rminiscences de rves. Je me rveillais toujours
ce moment-l. Javais fini par avoir peur de la fatigue due au manque de sommeil, de ces
longues heures passes attendre seule, au bord de la folie, les premires lueurs du jour,
et javais dcid de me mettre courir.
Jai achet deux survtements de jogging assez chers, une paire de chaussures de sport,
et mme une petite thermos en aluminium. Je pense que cest assez lamentable de se
soucier dabord du matriel, mais en loccurrence jai trouv mon attitude pluttconstructive.
Jai commenc courir ds le dbut des vacances de printemps. Jallais jusquau pont,
puis je rentrais la maison et l, aprs avoir lav et sch soigneusement ma serviette
ponge et ma tenue de jogging, jaidais ma mre prparer le petit djeuner. Ensuite, je
dormais un peu. Ma vie se droulait ce rythme. Le soir, je faisais tout ce que je pouvais
pour meubler mon temps libre, en rencontrant des amis ou en regardant des films vido.
Mais ces efforts taient compltement vains. Au fond, je navais envie de rien. Je dsirais
simplement revoir Hitoshi. Pourtant, je sentais quil fallait absolument que je continue
faire travailler mes mains, mon corps et mon cur. Je voulais croire que ces efforts
indfiniment rpts allaient finir par dboucher sur quelque chose. Rien ne pouvait me
le garantir, mais je devais tenir le coup jusque-l. Aprs tout, jy tais bien arrive la
mort de mon chien et celle de mes oiseaux. Cette fois, ctait une occasion

exceptionnelle. Les jours passaient, sans la moindre perspective, semblant se desscher


peu peu. Et moi, je continuais rpter, comme une prire :
a va aller, a va aller, un jour tu ten sortiras !
La rivire prs de laquelle je faisais demi-tour tait large et divisait la ville en deux.
Pour arriver jusquau pont blanc qui lenjambait, il me fallait une vingtaine de minutes.
Jaimais cet endroit. Ctait l que je retrouvais toujours Hitoshi, qui habitait sur lautre
rive, et mme aprs sa mort, javais continu y tre attache.
Sur le pont dsert, berce par le bruit de leau, je faisais une pause en buvant
tranquillement le th chaud que javais emport dans ma thermos. Les berges blanches
stendaient perte de vue, noyes dans les brumes bleutes de laube, qui recouvraient la
ville. Debout dans lair pur et glac qui piquait la peau, javais limpression dtre un peu
plus proche de la mort . En fait, ctait seulement dans ce paysage dsol, dune
implacable transparence, que je pouvais vraiment respirer. Masochisme ? Je ne crois pas.
Car sans ces moments, je naurais pas trouv en moi assez de confiance pour aborder une
nouvelle journe. Javais besoin de ce paysage, ctait presque vital.
Ce matin-l encore, sortant dun vague cauchemar, je mtais rveille en sursaut. Il
tait cinq heures et demie. La journe sannonait belle, et comme dhabitude je me suis
habille et je suis sortie pour courir. Il faisait encore sombre, il ny avait personne dans
les rues. Lair tait dun froid pntrant, la ville baignait dans une vague blancheur.
lest, le ciel indigo se teintait graduellement de rouge.
Je mefforais de courir avec entrain. Parfois, quand je messoufflais, javais
limpression qu courir ainsi alors que je manquais de sommeil, je ne faisais que
martyriser mon corps, mais aussitt je chassais cette ide de mon esprit embrum en me
disant que je pourrais dormir au retour. En traversant les rues plonges dans un profond
silence, javais du mal garder la tte claire.
Le bruit de la rivire se rapprochait, le ciel dinstant en instant changeait de couleur.
travers sa transparence bleute, on sentait venir une belle journe ensoleille.
Une fois arrive sur le pont, comme toujours je me suis appuye sur la balustrade, et
jai regard la ville aux contours indcis, noye dans les profondeurs de lair bleu. Leau
coulait avec un grondement puissant, charriant dans des remous dcume blanche des
dbris de toutes sortes. Ma sueur svaporait peu peu, tandis quun vent frais venu de la
rivire soufflait sur mes joues. Une moiti de lune se dcoupait sur le ciel du mois de
mars encore froid. Je soufflais de la bue blanche. Sans quitter la rivire des yeux, jai
vers du th dans le gobelet de ma thermos. Jallais boire quand soudain jai t surprise
par une voix, derrire moi, une voix qui disait : Cest quoi comme th ? Moi aussi jen
voudrais bien !
Sous le coup de ltonnement, jai laiss tomber la thermos dans la rivire. Seul le
gobelet rempli de th chaud est rest dans ma main.
Perplexe, je me suis retourne : une fille au visage souriant tait debout devant moi.
Jai bien vu quelle tait plus vieille que moi, mais jtais incapable de lui donner un ge.
Environ vingt-cinq ans, peut-tre
Elle avait les cheveux courts, et de grands yeux clairs. Portant un manteau blanc sur

son vtement lger, elle ne semblait pas du tout sentir le froid. Elle avait un tel naturel
quon aurait dit quelle tait l depuis toujours.
Dune voix douce, un peu nasillarde, elle ma dit en riant joyeusement : a ressemble
beaucoup cette histoire de chien Ctait Grimm ou sope, dj ?
Mais lui, ai-je rpondu dun ton calme, cest en voyant son reflet dans leau quil a
lch son os. Personne dautre na provoqu a !
Elle a souri : Bon, la prochaine fois, je vais toffrir une thermos !
Merci ! ai-je dit en riant.
Elle tait tellement imperturbable que je me sentais incapable de me fcher, et que jai
mme fini par trouver que tout cela navait aucune importance. Et puis quelque chose en
elle la diffrenciait des gens un peu bizarres, ou de ces ivrognes qui rentrent chez eux
laube. Son regard tait dune telle intelligence, dune telle lucidit Et son visage avait
une expression si profonde, comme si elle avait connu toutes les tristesses et toutes les
joies du monde Ctait de l que venait cet trange magntisme qui manait delle.
Aprs avoir bu une gorge de th pour me dsaltrer, je lui ai dit : Tiens, le reste,
cest pour toi. Cest du th chinois, du Pu-Erh , en lui tendant le gobelet.
Chic, jadore a ! sest-elle exclame en le prenant dans ses mains frles.
Je viens darriver ici. Je suis venue de loin , a-t-elle dit avec les yeux brillants
dexcitation quon voit chez certains voyageurs, et elle a regard la surface de leau.
Cest pour du tourisme ? ai-je demand, en pensant quil ny avait pourtant rien
visiter dans les environs.
Oui ! Tu es au courant ? Trs bientt, on va pouvoir assister un spectacle
exceptionnel, qui narrive quune fois tous les cent ans !
Un spectacle ?
Oui, si toutes les conditions sont runies
Quest-ce que cest ?
Pour le moment, cest un secret. Mais je te le dirai, je te le promets. Parce que tu
mas donn du th , a-t-elle dit.
Puis elle a souri, et je nai pas os lui en demander plus. Le matin approchait, il allait
emplir le monde. La lumire fondait dans le bleu du ciel, et de faibles lueurs faisaient
briller lair dun clat blanc.
Mapprtant rentrer, je lui ai dit : Bon, je men vais ! Elle ma regarde bien en
face, dun il serein : Je mappelle Urara. Et toi ?
Satsuki.
On se reverra bientt , ma-t-elle dit, et elle ma fait au revoir de la main.
Agitant moi aussi la main, je me suis loigne du pont. Cette fille tait trange. Je
navais rien compris ce quelle disait, mais elle ne devait pas mener une vie ordinaire.
chaque foule, tout cela me semblait de plus en plus mystrieux, et prise dune vague
inquitude, je me suis retourne : Urara tait encore sur le pont.
Elle regardait la rivire. Devant son profil, ltonnement ma saisie : son visage tait
tout fait diffrent de celui que javais devant moi tout lheure. Je navais jamais vu une
expression aussi austre chez un tre humain.
Sapercevant que je mtais arrte, elle ma adress de nouveau un signe de la main,

en souriant. Je me suis empresse de lui rpondre, et jai repris ma course.


Qui pouvait-elle bien tre ? Jai continu me poser la question ce matin-l. Et dans
ma tte que le sommeil embrumait de plus en plus, seule limage de cette fille trange
nomme Urara est reste grave, blouissante, entoure dun halo de soleil.
Hitoshi avait un jeune frre, un garon assez curieux. Dans sa faon de penser,
daborder la vie, il y avait toujours quelque chose dun peu bizarre. On aurait dit quil avait
t lev sur une autre plante, quon lavait lch dans ce monde ds quil avait eu lge
de raison, et quil y avait trouv sa place ctait limpression quil me donnait depuis que
je le connaissais. Il sappelait Hiiragi. Il venait davoir dix-huit ans.
Ce jour-l, nous avions rendez-vous dans un salon de th, au troisime tage dun
grand magasin, aprs la fin de ses cours, et je lai vu arriver en uniforme de lycenne, vtu
dune marinire.
Je me suis sentie terriblement gne, mais il est entr avec un tel naturel que jai fait
semblant de ne rien remarquer. Il sest assis en face de moi et ma demand en reprenant
son souffle : Je tai fait attendre ? Comme je secouais la tte, il ma souri
joyeusement. La serveuse, en prenant poliment sa commande, la regard plusieurs
reprises de la tte aux pieds dun air intrigu.
De visage, il ne ressemblait pas tellement son frre, mais quand je voyais la forme de
ses doigts, ou certaines expressions qui passaient sur ses traits, je croyais que mon cur
allait sarrter.
Oh ! Comme toujours dans ces moments-l, jai touff un cri.
Quest-ce quil y a ? ma demand Hiiragi en me regardant, sa tasse la main.
Tu lui ressembles , ai-je dit. Alors il sest lanc dans ce jeu quil appelait
imitation de Hitoshi . Et nous avons ri. Nous amuser de nos propres blessures, ctait
tout ce que nous pouvions faire.
Javais perdu mon petit ami, mais lui, il avait perdu la fois son frre et la fille quil
aimait.
Elle sappelait Yumiko et avait le mme ge que lui. Ctait une jolie fille, toute petite,
qui jouait trs bien au tennis. Comme nous tions presque du mme ge tous les quatre,
nous avions beaucoup sympathis et nous sortions souvent ensemble. Quand jallais chez
Hitoshi, Yumiko tait l, avec Hiiragi. Combien de fois navons-nous pas jou des jeux
de socit, des nuits entires !
Ce soir-l, Yumiko tait venue rendre visite Hiiragi, et cest en la raccompagnant en
voiture jusqu la gare avant de me rejoindre que Hitoshi a eu cet accident. Ce ntait pas
sa faute.
Mais lun et lautre ont t tus sur le coup.
Tu continues ton jogging ? ma demand Hiiragi.
Oui.
Et pourtant, tu as grossi !

Cest parce que je tranasse toute la journe.


Je me suis mise rire. En fait, je maigrissais vue dil.
Le sport, cest pas suffisant pour rester en forme. Tiens, jai une ide ! Il y a un
restaurant qui vient douvrir tout prs de chez moi, un endroit o on peut manger
dexcellents plats avec de la tempura. Cest plein de calories. Allons-y ! Maintenant, tout
de suite ! a-t-il dit. Hiiragi navait pas du tout le mme caractre que Hitoshi, mais leur
ducation leur avait donn trs naturellement, lun et lautre, une gentillesse sans
prtention, sans arrire-pense. Celle quavait Hitoshi en enveloppant dlicatement la
clochette dans son mouchoir.
Cest une bonne ide ! ai-je dit.
Le costume que portait Hiiragi tait un souvenir de Yumiko.
Depuis quelle tait morte, il allait toujours au lyce dans cette tenue. Yumiko aimait
cet uniforme. Ses parents elle et lui lavaient suppli denlever cette jupe, lui disant
que cela naurait pas fait plaisir Yumiko. Mais Hiiragi avait ri et ne stait pas laiss
flchir. Quand je lui avais demand sil portait ce costume par sentimentalisme, il mavait
rpondu que non. Que de toute faon les morts ne revenaient pas, et que les choses
ntaient que des choses. Mais que a le faisait tenir debout.
Jusqu quand tu vas porter cet uniforme ? ai-je demand.
Je nen sais rien , a-t-il dit, et son visage sest un peu rembruni.
On ne te fait pas des rflexions bizarres ? Il ny a pas des bruits dsagrables qui
courent ton sujet, au lyce ?
Non, tu sais, au contraire Je rcolte la sympathie de tout le monde, jai un succs
fou auprs des filles Peut-tre parce quen portant une jupe, je comprends mieux ce
quelles ressentent.
Jen suis ravie ! ai-je dit en riant.
travers les vitres du salon de th on voyait passer le flot anim et joyeux des gens
venus faire des courses. Les vtements de printemps aligns dans les rayons de ce grand
magasin brillaient sous les lumires, lapproche du soir tout donnait une impression de
bonheur.
Soudain, je comprenais. Pour lui, cet uniforme de lycenne tait comme le jogging
pour moi. Ils jouaient tout fait le mme rle. Simplement, comme je ntais pas aussi
excentrique que Hiiragi, le jogging me suffisait. Mais lui il lui fallait, pour le soutenir,
quelque chose qui avait plus de force, et il avait choisi ce costume. Dans un cas comme
dans lautre, ce ntaient que des moyens destins donner du ressort nos curs
avachis. nous tourdir en attendant des jours meilleurs.
Durant ces deux mois, une expression nouvelle tait apparue sur nos visages. Celle des
gens qui luttent pour ne pas penser aux personnes quils ont perdues. Elle stait forme
sur nos traits notre insu, dans les tnbres o nous nous trouvions, submergs parfois
par la solitude quand un souvenir nous revenait.
Si on mange dehors, je vais passer un coup de fil la maison. Et toi ? a ne fait rien
si tu ne rentres pas pour le dner ? ai-je dit en me levant.
Ah, cest vrai ! Aujourdhui, mon pre est en dplacement.

Ta mre est toute seule. Alors, il vaudrait mieux que tu rentres !


Non, a ne fait rien, je vais lui faire livrer un repas pour une personne. Il est tt,
jimagine quelle na encore rien prpar. Elle aura la surprise dun dner offert par son
fils !
Cest une trs gentille ide !
a remonte le moral, non ?
Hiiragi a ri joyeusement. Dans ces moments-l, ce garon qui dhabitude avait lair
dun adulte retrouvait son visage dadolescent.
Un jour dhiver, Hitoshi mavait dit : Jai un frre plus jeune, il sappelle Hiiragi.
Ctait la premire fois quil me parlait de ce garon. Le temps tait la neige, et sous
le ciel gris et lourd nous descendions le long escalier de pierre qui se trouvait derrire le
lyce. Les mains enfouies dans les poches de son manteau, Hitoshi ma dit, en soufflant
de la bue blanche : Curieusement, il est plus adulte que moi
Plus adulte ? ai-je dit en riant.
Oui, comment te dire ? Il a une espce de sang-froid Mais ds quil sagit de la
famille, cest marrant, il ragit comme un enfant. Hier, mon pre sest fait une petite
coupure la main, avec du verre, et mon frre sest affol de faon vraiment incroyable.
On aurait dit que le monde scroulait. a me revient maintenant, parce que ctait
tellement inattendu !
Quel ge il a ?
Euh Quinze ans, je crois.
Jaimerais bien le connatre.
Mais tu sais, il est tellement spcial. On ne dirait pas que nous sommes frres. Si je
te le prsente, jai bien peur que tu me dtestes, moi aussi ! Je tassure, il est vraiment
bizarre ! a-t-il dit avec un sourire plein daffection pour ce petit frre.
Alors, il va falloir que jattende encore, jusquau moment o notre amour sera assez
solide pour rsister aux bizarreries de ton frre !
Mais non, je plaisantais ! Il ny a pas de problme. Je suis sr que vous allez bien
vous entendre. Toi aussi, tu as des cts un peu bizarres, et puis Hiiragi repre tout de
suite les gens qui ont bon cur !
Qui ont bon cur ?
Oui oui !
Hitoshi a ri sans se tourner vers moi. Dans ces moments-l, il tait toujours un peu
gn.
Lescalier tait trs raide, et je ne sais pourquoi, jai press le pas. Le ciel du plein hiver,
qui commenait sobsurcir, se refltait, transparent, sur les vitres du lyce peint en
blanc. Je me souviens de mes chaussures noires qui foulaient les marches une une, de
mes chaussettes longues, du bord de ma jupe duniforme.
Dehors, la nuit tait dj l, pleine dodeurs de printemps.
Comme le manteau de Hiiragi dissimulait son uniforme de lycenne, je me suis sentie
un peu soulage. Les vitrines illumines du grand magasin clairaient les trottoirs o se

pressaient les passants, jetant sur les visages un clat blanc. Le vent tait encore frais
malgr son doux parfum printanier, et jai sorti mes gants de ma poche.
Le restaurant de tempura dont je tai parl est tout prs de chez moi, il faut marcher
un peu ! ma dit Hiiragi.
On va traverser le pont , ai-je rpondu, puis je me suis tue. Je me souvenais de
cette fille, Urara, que javais rencontre cet endroit. Depuis ce jour-l, jy tais retourne
tous les matins, mais je ne lavais pas revue Jtais perdue dans mes penses quand
soudain Hiiragi ma dit dune voix forte : Bien sr, aprs, je te raccompagnerai !
Apparemment, mon silence lui avait fait croire que cela mennuyait daller aussi loin.
Mais non, ce nest pas la peine ! Il nest pas si tard ! ai-je rpondu prcipitamment
en pensant, sans lexprimer haute voix cette fois : Comme tu lui ressembles ! Il
navait mme plus besoin de limiter, on aurait vraiment dit son frre. Hitoshi ne brisait
jamais la distance quil avait mise entre lui et les autres, mais sa gentillesse ressortait tout
naturellement dans ses paroles, et ce mlange de froideur et de spontanit donnait
toujours mon cur une sorte de transparence. Ctait une motion limpide. Que je
revivais prsent. Avec nostalgie. Avec dchirement.
Lautre jour, je suis alle courir, le matin, et sur le pont jai rencontr quelquun
dtrange. linstant, jtais distraite parce que je repensais a, ai-je dit en me mettant
marcher.
Quelquun dtrange Ctait un homme ? a demand Hiiragi en riant. Le jogging
laube, cest risqu !
Non, non, ce nest pas a ! Ctait une femme. Une femme que jai du mal oublier.
Ah bon ? Ce serait bien que tu puisses la revoir !
Oui
Ctait vrai : je ne savais pas pourquoi, mais javais trs envie de revoir Urara. Cette
fille que pourtant je navais rencontre quune seule fois. Elle avait une telle expression !
cet instant, javais cru que mon cur allait sarrter. Jusque-l elle souriait avec
douceur, mais une fois seule, son visage stait transform, on aurait dit un dmon
mtamorphos en tre humain qui, refusant de se laisser aller plus longtemps, se fait
soudain violence. Ctait impressionnant. Il me semblait que ma tristesse, ma douleur,
ntaient rien ct des siennes. Et je me suis dit que javais peut-tre encore des choses
faire, dans cette vie.
Arrivs au grand carrefour du centre-ville, nous nous sommes sentis un peu mal
laise, Hiiragi et moi. Ctait l quavait eu lieu laccident de Hitoshi et de Yumiko. Comme
toujours, la circulation tait trs dense. Le feu tait vert ; nous nous sommes arrts lun
ct de lautre.
Je me demande sil ny a pas des revenants par ici , a dit Hiiragi en riant, mais ses
yeux ne riaient pas.
Jtais sre que tu allais dire a !
Moi aussi, je me suis force rire.
Les couleurs des phares sentrecroisaient, un fleuve de lumire sinueuse venait vers
nous. Les feux surnageaient, taches claires dans les tnbres. Ctait l que Hitoshi tait

mort. Un sentiment de gravit sest insinu en moi. L o meurent les gens quon aime, le
temps sarrte jamais. Si on pouvait, en se tenant exactement au mme endroit,
ressentir leur souffrance , disent certaines personnes. Avant, quand je visitais un
chteau ou un site touristique quelconque, chaque fois quon mexpliquait : Il y a des
annes, un tel sest promen ici, ces prsences du pass, vous pouvez les sentir
physiquement , je trouvais que tout cela, ce ntaient que des mots, mais maintenant je
voyais les choses autrement. Javais limpression que je comprenais.
Ce carrefour, les couleurs de la nuit sur lesquelles flottaient des ranges de magasins
et dimmeubles Voil le dernier paysage quavait vu Hitoshi. Et cela stait pass il ny
avait pas si longtemps.
Comme il avait d avoir peur ! Avait-il pens moi, mme une seule seconde ? Et la
lune, comme prsent, tait-elle en train de monter haut dans le ciel ?
Cest rouge !
Jusquau moment o Hiiragi ma pousse par lpaule, je suis reste plonge dans des
penses vagues, en regardant la lune. Sa lumire discrte et blanche tait si belle, elle
avait lclat froid dune perle.
Cest absolument dlicieux ! ai-je dit. Le kakiagedon{1 6 } que jtais en train de
manger au comptoir de ce petit restaurant nouvellement ouvert, qui sentait le bois, tait
si bon que je sentais revenir mon apptit.
Tu vois !, a dit Hiiragi.
Oui, cest excellent. Quand on mange des choses aussi bonnes, on ne regrette
vraiment pas dtre n !
Devant mon enthousiasme, le patron, derrire son comptoir, a eu lair presque gn.
Je laurais pari ! Jtais sr que tu allais dire a ! Tu as un got trs juste pour la
nourriture. Je suis vraiment content que a te fasse plaisir ! a-t-il dit dune seule
haleine, en souriant, et il est all commander un plat faire livrer sa mre.
Je suis du genre ressasser les choses, et puis il faut bien que je continue encore
traner les pieds dans ce tunnel, ai-je pens tout en mangeant mon kakiagedon. Mais
jaimerais vraiment que Hiiragi retrouve le plus rapidement possible ce sourire, sans avoir
besoin pour cela de porter son uniforme de lycenne.
Un jour brusquement, vers midi, elle ma appele.
cause dune grippe, javais renonc faire mon jogging et jtais au lit, en train de
somnoler. La sonnerie du tlphone rsonnait obstinment dans ma tte fivreuse, et jai
fini par me lever, lesprit dans le vague. Apparemment, il ny avait personne la maison,
et il ma bien fallu aller jusquau couloir pour dcrocher.
Oui.
All ! Est-ce que Satsuki est l ?
Jai entendu une voix fminine, inconnue, qui prononait mon nom.
Oui, cest moi, ai-je rpondu, un peu intrigue.
Cest moi, a dit la femme lautre bout du fil, cest Urara.
La surprise ma envahie. Elle avait le don de mtonner, une fois de plus. Je ne

mattendais vraiment pas ce coup de tlphone.


Cest un peu impromptu, mais tu es libre, l, tout de suite ? Tu ne peux pas venir me
rejoindre ?
Euh Daccord. Mais comment tu as fait pour avoir mon numro ? ai-je
demand avec un trouble dans la voix. Apparemment, elle mappelait dune cabine,
jentendais le bruit des voitures. Jai senti quelle souriait.
Quand on veut absolument savoir quelque chose, on finit toujours par lapprendre ,
a-t-elle dit comme si elle nonait une formule magique. Elle avait parl de faon si
naturelle que je nai rien demand de plus.
Bon, alors retrouvons-nous au quatrime tage du grand magasin qui est devant la
gare, au rayon o on vend des thermos.
Et elle a raccroch.
En temps normal, grippe comme je ltais, je naurais jamais eu lide de sortir. Ds
que jai pos le combin, je men suis voulue davoir accept. Javais les jambes en coton,
et limpression que ma fivre allait monter. Mais pousse par la curiosit de la revoir, jai
commenc me prparer. Sans aucune hsitation, comme si la lueur de linstinct,
clignotant au fond de mon cur, mintimait lordre dy aller.
Quand jy repense prsent, mon destin tait une chelle, et il ne fallait pas rater un
seul barreau. Si javais manqu une tape, je naurais pas pu arriver jusquen haut.
Pourtant, il aurait t bien plus facile de me laisser retomber. Ce qui mavait aiguillonne,
ctait sans doute la petite lueur qui brillait dans mon cur presque mourant. Cette
tincelle dans les tnbres, que jaurais prfr ne plus voir, pour pouvoir dormir.
Je me suis habille chaudement et je suis partie bicyclette. Ctait une journe
enveloppe dune lumire tide, qui annonait vraiment lapproche du printemps. Le vent
qui venait de natre soufflait agrablement sur mes joues. Dans les rues, des feuilles
vertes, encore enfantines, pointaient aux branches des arbres. Le bleu ple du ciel,
lgrement voil, stendait perte de vue.
Devant cette fracheur, jai senti quel point tout tait dessch en moi. Le paysage du
printemps narrivait pas pntrer dans mon cur. Il voltigeait la surface, sy refltant
comme une bulle de savon. Les passants me croisaient dun air heureux, la lumire jouait
dans leurs cheveux. Toutes les choses respiraient, leur clat sintensifiait, nourri par les
doux rayons du soleil. Dans ce beau paysage dbordant de vie, je regrettais les rues
dsoles de lhiver, le lit sec de la rivire laube. Jaurais voulu me briser en morceaux
et disparatre.
Urara tait debout devant les ranges de thermos. Portant un pull-over rose, elle se
tenait bien droite au milieu de la foule et cette fois, elle ma sembl avoir presque le
mme ge que moi.
Bonjour ! ai-je dit en mapprochant.
Tiens, tu es enrhume ? sest-elle exclame avec des yeux ronds. Excuse-moi ! Si
javais su
Cest ma tte qui a lair enrhume ? ai-je demand en riant.

Oui, elle est toute rouge ! Eh bien, dpche-toi de choisir ! Celle qui te plat le plus,
a-t-elle dit en se tournant vers le prsentoir. Tu prfres une grande thermos ? Mais pour
courir, il vaudrait peut-tre mieux en prendre une plus lgre Tiens, voil la mme que
celle que tu as perdue lautre jour ! Mais si tu tiens plutt lesthtique, on peut aller
faire un tour au rayon des articles chinois ?
Elle parlait avec tant denthousiasme que pour le coup, jai vraiment senti mes joues
devenir carlates, de plaisir.
Bon, eh bien, je prends celle-ci , ai-je dit en montrant du doigt une petite thermos
blanche, tout tincelante.
Chre cliente, je vois que vous vous y connaissez ! a rpondu Urara, et elle me la
achete.
Comme nous prenions le th dans un minuscule caf, au dernier tage du grand
magasin, Urara ma dit : Tiens, cest pour toi ! , et elle a sorti de la poche de son
manteau des petits sachets. Il y en avait tant que je suis reste bahie.
Je connais quelquun qui vend du th, je lui ai demand de me faire une slection. Il
y a toutes sortes de tisanes, des ths anglais, des ths chinois Les noms sont crits sur
les sachets. Jai pens que a tamuserait de les essayer, dans ta thermos.
Merci beaucoup !
Mais non ! Si ta prcieuse thermos est partie au fil de leau, cest cause de moi !
Et elle a ri.
Ctait un bel aprs-midi, le regard portait loin. Le soleil faisait luire la ville dun clat
vif, qui serrait presque le cur. Les reflets des nuages se dplaaient lentement, divisant
les rues en zones dombre et de clart. Ctait une journe paisible. Avec mon nez bouch,
je ne percevais pas le got de ce que je buvais, mais part cela, rien ne me semblait poser
le moindre problme. Le temps tait si serein !
Dis-moi Franchement, comment as-tu fait pour trouver mon numro ?
Mais cest vrai, ce que je tai dit, a-t-elle rpondu en souriant. Quand on vit
longtemps seul, en se dplaant dun endroit lautre, certains sens finissent par saffiner,
comme ceux des animaux sauvages. Je ne sais plus depuis quand ce genre de choses sest
dvelopp en moi Jessaie de deviner un numro de tlphone le tien, par exemple : il
suffit que je pose la main sur le cadran ; mes doigts se mettent bouger tout seuls, et
dans lensemble, a marche !
Dans lensemble ? ai-je dit en souriant.
Oui, dans lensemble. Quand je me trompe, je prsente gentiment mes excuses et je
raccroche. Ensuite je rougis un peu, et cest tout !
Et Urara a ri joyeusement.
Bien sr, il existait concrtement toutes sortes de moyens de se procurer un numro
de tlphone, mais je prfrais croire ce quelle venait de me raconter avec tant de
naturel. Il y avait quelque chose en elle qui suscitait cette confiance. Une part de moi me
disait que je la connaissais depuis trs longtemps, et pleurait de joie de lavoir retrouve.
Je te remercie vraiment pour aujourdhui. a ma fait trs plaisir. Comme de revoir
un amant ! ai-je dit.

En ce cas, ma belle amie, prtez bien loreille : dabord, il faut que tu gurisses dici
aprs-demain !
Pourquoi donc ? Ah oui Le spectacle dont tu mas parl, cest ce jour-l ?
Tu as devin ! Alors, coute-moi : pas un mot qui que ce soit ! Et Urara a baiss
un peu la voix. Aprs-demain matin, si tu viens cinq heures moins trois au plus tard
lendroit o nous nous sommes rencontres lautre jour, tu assisteras peut-tre quelque
chose
Quelque chose ? Mais quest-ce que cest ? De quoi tu parles ? Il arrive aussi quon
ne voie rien ?
Comment ne pas lassaillir de questions ?
a dpendra du temps quil fera, et aussi de ton tat. Comme cest tellement subtil, je
ne peux rien te garantir. Je me trompe peut-tre, mais mon intuition me dit quil y a un
lien troit entre cette rivire et toi. Alors je suis sre que tu verras quelque chose. Aprsdemain, lheure que je tai indique, si les conditions ncessaires sont runies, on verra
peut-tre cet endroit une sorte de mirage qui napparat quune fois tous les cent ans.
Excuse-moi de tous ces peut-tre
Ces explications, que je comprenais mal, mont laisse perplexe. Mais jai senti mon
cur frmir dimpatience, ce qui ne mtait pas arriv depuis longtemps.
Cest quelque chose de bien ?
Euh Quelque chose de prcieux, en tout cas. Mais a dpend de toi , a dit Urara.
a dpendait de moi ?
De moi, qui tais toute ratatine, qui avais mme du mal me dfendre
Daccord, jy serai !
Et je me suis mise rire.
Un lien entre la rivire et moi. En sursautant ces mots, je me suis dit : Mais cest
vrai ! Cette rivire, ctait la frontire entre Hitoshi et moi. Quand je pensais au pont, je
revoyais aussitt Hitoshi qui mattendait cet endroit. Jarrivais toujours en retard, il
tait toujours l. Et au retour, on se quittait toujours sur ce pont, pour rentrer chacun
chez soi. Ctait l aussi que je lavais vu pour la dernire fois.
Ce soir, tu vas chez Takahashi ?
Notre dernire conversation avait dbut par cette phrase. lpoque, jtais encore
heureuse et plus ronde qu prsent.
Oui, aprs tre repass la maison. a fait longtemps quon ne sest pas retrouv
entre copains.
Dis-leur bonjour de ma part. Comme il ny aura que des garons, jimagine que vous
allez vous raconter des cochonneries !
Bien sr ! Quest-ce quil y a de mal a ? a-t-il rpondu en riant.
Nous avions pass la journe nous amuser, et nous marchions, gais et insouciants,
dans une sorte de griserie. Le froid de lhiver pntrait jusquaux os, le splendide ciel
nocturne transfigurait les rues. Jtais dhumeur radieuse. Le vent picotait mes joues, les
toiles scintillaient. Je sentais, lintrieur de sa poche, la douce chaleur de nos mains
serres.

Mais ne tinquite pas, je ne raconterai rien de gnant sur toi !


Cette phrase quil a ajoute comme pour se rattraper ma amuse, et jai enfoui la tte
dans mon charpe pour touffer un rire. Et je me suis demande : Comment se fait-il
que je laime toujours autant au bout de quatre ans ? Quand jy repensais prsent,
javais limpression davoir vieilli de dix ans depuis. Jentendais bruire leau de la rivire,
et jtais triste de quitter Hitoshi.
Et puis ce pont. L, nous nous tions spars sans savoir que ctait pour toujours. La
rivire scoulait avec des grondements qui faisaient frissonner de froid, un vent glacial
nous fouettait le visage. Bercs par le bruit vivifiant de leau, sous le ciel parsem
dtoiles, nous avons chang un bref baiser avant de nous quitter sur un sourire, en
repensant aux vacances dhiver, qui avaient t si heureuses. La clochette sest loigne
en tintant dans la nuit. Nous tions pleins de tendresse lun pour lautre.
Nous avions vcu des scnes terribles, et aussi quelques petites infidlits. Parfois
nous avions souffert, tiraills entre le dsir et lamour, et avec notre inexprience, nous
nous tions souvent fait du mal. Durant ces quatre annes assez mouvementes, les
choses navaient pas toujours t roses. Pourtant, avaient t de belles annes. Et ce
jour-l surtout avait t parfait, tellement parfait que jaurais voulu ne pas le voir finir. Au
dernier moment, comme pour marquer dun point dorgue cette journe o tout avait t
si beau, si tendre dans lair limpide de lhiver, Hitoshi stait retourn. Aujourdhui
encore, je me souvenais de sa veste noire qui se fondait peu peu dans les tnbres.
Combien de fois avais-je revcu cette scne en pleurant ! Ds que jy repensais, mes
larmes se mettaient couler. Combien de fois aussi avais-je fait le mme rve : je
traversais le pont en courant pour rattraper Hitoshi, je le suppliais de ne pas sen aller, et
je le ramenais avec moi. Il me disait alors en riant : Grce toi, jai chapp la mort !
Au fil des jours, javais russi ne plus pleurer quand ces images resurgissaient
soudain, mais cela me rendait encore plus triste. Lui qui tait dj si loin me semblait
sloigner encore et encore.
Jai quitt Urara en ne croyant qu demi ce quelque chose qui allait peut-tre
apparatre prs de la rivire le cur empli pourtant dune sorte dattente. Elle sest
vanouie en souriant dans les rues de la ville.
Je me suis dit que mme si elle ntait quune mythomane, mme si jallais peut-tre
me faire avoir en me prcipitant laube pour la rejoindre, le cur battant, cela navait
aucune importance. Parce que grce elle, un arc-en-ciel venait de se former en moi.
Grce elle, javais senti renatre la joie bondissante quon prouve devant limprvu, et
un souffle dair avait pntr mon cur. Mme sil ne se passait rien, rester simplement
avec elle, regarder couler la rivire froide et tincelante dans le petit matin, me ferait
sans doute beaucoup de bien. Cela me suffisait.
Je marchais, la thermos sous le bras, en songeant tout cela. Alors que je traversais la
gare pour aller rcuprer ma bicyclette, jai aperu Hiiragi.
Je savais que les vacances de printemps navaient pas encore commenc dans le
secondaire. Si Hiiragi se promenait en ville en plein aprs-midi, sans porter son uniforme
de lycenne, cela voulait dire quil tait en train de scher les cours. Jai souri cette ide.

Jaurais trs bien pu lappeler et me mettre courir pour le rattraper, mais tout me
fatiguait cause de la fivre, et je me suis dirige vers lui sans presser le pas. Au mme
moment, il sest mis marcher, et je me suis retrouve tout naturellement le suivre,
comme un dtective. Comme il avanait rapidement et que je navais pas envie de courir,
javais du mal ne pas rester la trane.
Je lobservais. Quand il tait habill normalement, ctait un joli garon, on se serait
presque retourn sur son passage. Il portait un pull-over noir, et marchait avec assurance.
Il tait grand, bien proportionn, et se dplaait tout en souplesse. Avec le physique quil
avait, quand il tait brusquement apparu au lyce en jupe, et que les filles avaient appris
que ctait luniforme de sa petite amie qui venait de mourir, elles avaient d ne plus le
lcher, me suis-je dit, en continuant le regarder. Perdre la fois son frre et son amie, a
narrive pas tout le monde. Cest le comble du romanesque. Moi aussi, si jtais une
lycenne dsuvre, je serais peut-tre tombe amoureuse de lui, avec le dsir de tout
faire pour le ramener la vie. Quand elles sont trs jeunes, les filles adorent ce genre
dhistoires.
Si je lappelais, Hiiragi allait me sourire. Je le savais. Pourtant, sans raison, je me
sentais gne de linterpeller alors quil marchait tout seul, et puis javais limpression
quon ne peut rien pour personne. Je devais tre vraiment puise. Rien ne pntrait
directement dans mon cur. Jaurais voulu menfuir au plus vite, pour atteindre lendroit
o les souvenirs ne seraient plus enfin que de simples souvenirs. Mais javais beau courir
et courir encore, le chemin tait long, et songer lavenir me faisait frissonner de
tristesse.
cet instant, Hiiragi sest arrt soudain, et machinalement jai fait de mme. a
devient une vritable filature, me suis-je dit en souriant, et jallais laborder cette fois
quand, comprenant pourquoi il venait de sarrter, jai de nouveau marqu le pas.
Il regardait la devanture dun magasin qui vendait du matriel de tennis. Il le faisait
distraitement, cela se voyait son air dtach. Mais cette absence mme dexpression
tait rvlatrice de ce qui se cachait au fond de lui. Cest comme les rflexes chez certains
animaux, ai-je pens. Un caneton qui suit la premire chose qui bouge, en croyant que
cest sa mre, a quelque chose de profondment touchant, mme si cest trs naturel pour
lui de ragir ainsi.
Javais le cur serr.
Dans la lumire du printemps, immobile parmi les passants, Hiiragi, compltement
absorb, continuait de regarder la vitrine. Tout ce qui touchait au tennis devait sans doute
le rendre nostalgique. Hiiragi avait le mme effet sur moi : seule sa prsence mapaisait,
parce quelle me rappelait Hitoshi. Tout cela tait bien triste.
Moi aussi, un jour, javais assist un tournoi de tennis auquel participait Yumiko.
Quand on mavait prsent cette fille, je lavais trouve mignonne, mais elle mavait
sembl si normale avec sa gaiet, sa gentillesse, que je navais pas compris ce qui, chez
elle, pouvait bien attirer un original comme Hiiragi. Il tait vraiment fou delle. En
apparence, il tait toujours le mme, mais il y avait chez Yumiko quelque chose qui le
subjuguait. Une force qui les mettait lun et lautre sur un pied dgalit. Javais demand

Hitoshi ce que a pouvait bien tre.


Cest le tennis ! avait-il dit en riant.
Le tennis ?
Oui. Daprs Hiiragi, elle est imbattable !
Ctait lt. Hitoshi, son frre et moi, nous avons assist une finale dispute par
Yumiko sur le court du lyce, cras de soleil. Les ombres taient denses, la chaleur
desschait la gorge. Tout tait blouissant cette poque.
Yumiko tait effectivement redoutable. Elle semblait mtamorphose. Je ne
reconnaissais plus celle qui me suivait avec le sourire clin dune petite fille. Je regardais
le match, bouche be. Hitoshi avait lair stupfait, lui aussi. Quant Hiiragi, tout fier, il ne
cessait de dire : Vous voyez bien, elle est formidable !
Elle attaquait en force, dun jeu puissant et concentr qui ne laissait aucun rpit
ladversaire. Et elle tait vraiment impressionnante. Avec son expression presque
meurtrire, elle faisait penser un animal farouche. Mais peine la victoire remporte
sur un dernier coup dcisif, Yumiko avait adress Hiiragi un sourire enfantin,
retrouvant avec une rapidit frappante son visage de toujours.
quatre nous avions pass dexcellents moments. Yumiko me disait souvent :
Satsuki, je voudrais quon reste toujours amies ! Il ne faut pas que tu te spares de
Hitoshi ! Je lui rpondais dun ton moqueur : Et vous deux, alors ? , et elle se mettait
toujours rire : Nous ! Oui, bien sr !
Et puis tout tait arriv. Et ctait vraiment trop.
Hiiragi ntait pas comme moi. prsent, il ne pensait sans doute pas Yumiko. Les
garons ne se complaisent pas dans la souffrance. Mais tout son corps, et ses yeux, en
disaient plus long que nimporte quel discours. Il ne le formulerait jamais. aurait t
trop dur. Beaucoup trop dur de prononcer ces mots :
Je voudrais quelle revienne.
Ctait presque une prire. Comme tout cela maffligeait ! Est-ce que javais lair aussi
perdu, laube, prs de la rivire ? Est-ce que ctait pour cela quUrara mavait
interpelle ? Moi aussi Moi aussi, je voulais le revoir. Revoir Hitoshi. Je voulais quil
revienne. Je voulais au moins lui faire mes adieux.
Finalement, jai renonc aborder Hiiragi, et je suis repartie en me jurant dtre gaie
quand je le verrais la prochaine fois, et de ne jamais lui dire que je lavais aperu ce jourl.
Ma fivre avait mont allgrement. Ctait tout fait normal. Quesprer dautre quand
on trane en ville dans un tel tat, au lieu de rester au lit ?
Ce ne serait pas une fivre de croissance, par hasard ? a dit ma mre en riant. Je lui
ai rpondu par un faible sourire. Ctait peut-tre vrai. Aprs tout, le poison de toutes mes
penses inutiles stait peut-tre rpandu dans mon corps.

Cette nuit-l, comme toujours, jai rv de Hitoshi. Malgr la fivre, je courais jusqu
la rivire ; il tait debout sur le pont, et me demandait en riant : Mais quest-ce que tu
fais l, avec cette grippe ? Ctait affreux. Jai ouvert les yeux, le jour se levait peine :
ctait lheure o dhabitude je mhabillais pour aller courir. Quel froid, quel froid
terrible ! Mon corps tait brlant, mais javais les mains et les pieds glacs. Je frissonnais
jusquaux os, et javais mal partout.
Tremblante, les yeux ouverts dans lobscurit, javais limpression dtre aux prises
avec quelque chose dnorme, dincommensurable. Et pour la premire fois de ma vie, je
me suis dit que jallais peut-tre avoir le dessous.
Cela faisait mal davoir perdu Hitoshi. Trop mal.
Chaque fois quil me serrait dans ses bras, japprenais des mots sans paroles. Je
percevais toute ltranget dtre proche dun autre tre, de quelquun qui ntait ni mon
pre, ni ma mre, ni moi-mme. Et en perdant ses mains et son cur, javais entrevu ce
que les gens rpugnent le plus voir, javais frl la puissance du dsespoir le plus
profond qui puisse se rencontrer. Jtais triste. Atrocement triste. prsent, je vivais le
pire. Si jarrivais aller au-del, il y aurait sans doute dautres matins, et des choses
heureuses qui me donneraient envie de rire. Si la lumire ruisselait. Si le jour venait.
Cette pense mavait toujours aide tenir, mais ce matin-l, nayant mme pas la
force de me lever pour aller jusqu la rivire, je nprouvais que de la douleur. Le temps
scoulait, engourdi, insipide. Jtais presque sre que si je courais jusquau pont, jallais y
retrouver Hitoshi, comme dans mon rve. Javais limpression que je devenais folle. Que
jtais en train de pourrir sur place.
Je me suis leve avec une lenteur descargot, et je me suis dirige vers la cuisine pour
boire du th. Javais la gorge affreusement sche. cause de la fivre, la maison me
semblait dforme, comme dans un tableau surraliste ; toute la famille dormait, la
cuisine tait plonge dans le froid et lobscurit. demi somnolente, jai prpar du th
brlant et je suis retourne dans ma chambre.
Grce au th, je me sentais beaucoup mieux. Ma soif stant calme, je respirais plus
facilement. Je me suis redresse pour ouvrir les rideaux de la fentre qui se trouve tout
prs de mon lit.
De l, je pouvais voir le portail de la maison ainsi que le jardin. Les arbres et les fleurs
frmissaient doucement dans lair bleut, composant un vaste panorama tout en aplats.
Ctait beau. Tout paraissait dune telle puret dans le bleu de laube ! Cela, je lavais
dcouvert depuis peu. Comme je regardais ainsi au-dehors jai aperu, sur le trottoir
devant la maison, la silhouette de quelquun qui marchait. La voyant approcher je me suis
frott les yeux, croyant rver : ctait Urara. Vtue de bleu, elle se dirigeait vers moi avec
un grand sourire. Elle sest arrte devant le portail, et jai lu sur ses lvres : Je peux
entrer ? Jai fait oui de la tte. Traversant le jardin, elle est venue jusque sous ma
fentre. Jai ouvert la vitre. Javais le cur battant.
Quest-ce quil fait froid ! a-t-elle dit. Le vent glac, pntrant dans ma chambre, a
rafrachi mes joues brlantes de fivre. Lair limpide tait dlicieux.
Quest-ce que tu fais l ? ai-je demand. Je suis sre que jai ri de joie, comme une
petite fille.

Je reviens de ma promenade du matin. Ta grippe na pas lair de sarranger. Tiens,


voil des pastilles la vitamine C.
Sortant des bonbons de sa poche, elle me les a tendus. Elle avait un sourire
transparent.
Merci beaucoup, ai-je dit dune voix enroue.
Tu as lair davoir beaucoup de fivre. Cest dur, je sais.
Oui, ce matin, je ne suis mme pas capable de courir.
Javais presque envie de pleurer.
Ta grippe, a dit calmement Urara en baissant un peu les paupires, est en ce moment
dans sa phase la plus dure. Cest sans doute mme plus pnible que la mort. Mais aprs,
les choses ne vont sans doute plus empirer. Parce que les limites de chacun ne varient
pas. Peut-tre que tu attraperas encore des tas de grippes, et que tu auras affronter
dautres moments comme ceux-ci, mais si tu taccroches, ce ne sera jamais plus prouvant
que cette fois. Les choses fonctionnent toujours de cette faon. Bien sr, on peut se
dcourager lide que les ennuis vont se rpter, mais on peut aussi penser que ce nest
pas plus grave que a, et alors les choses deviennent moins pnibles, non ? Et elle ma
souri.
Les yeux ronds, je suis reste muette. Est-ce quelle me parlait uniquement de la
grippe ? Est-ce quelle essayait de me dire autre chose ? Le bleu de laube et la fivre
embrumaient tout, et je ne distinguais plus clairement le rve de la ralit. Tout en
gravant ses mots dans mon cur, je regardais vaguement sa frange qui frmissait dans la
brise.
Bon, demain ! ma dit Urara en souriant, et elle a ferm la fentre de lextrieur.
Puis elle est repartie, franchissant le portail dun pas lger et dansant.
Je lai regarde sloigner, avec la sensation de flotter dans un rve. Jtais heureuse
quelle soit venue me voir la fin de cette nuit si dure, jen aurais pleur de joie. Jaurais
voulu lui dire quel point cela mavait fait plaisir de la voir arriver dans cette brume
bleute laspect ferique. Jai mme pens que tout irait sans doute un peu mieux quand
je me rveillerais. Puis jai sombr dans le sommeil.
Quand jai ouvert les yeux, jai senti quau moins ma grippe stait un peu amliore.
Comme javais bien dormi !
Ctait dj le soir. Je me suis leve, jai pris une douche, et aprs mtre rhabille je
me suis sch les cheveux. La fivre avait baiss, et part une sensation
dengourdissement, jallais mieux.
Urara tait-elle vraiment venue, me demandai-je, tandis que lair chaud du schecheveux caressait mes joues. Tout me semblait tellement irrel Ses paroles
concernaient-elles vraiment la grippe ? Elles avaient rsonn comme dans un rve.
Sur mon visage reflt dans le miroir planait une ombre lgre, signe que viendraient
encore, pareilles des ondes de choc, dautres nuits vraiment pnibles. Je me sentais
puise. puise au point de navoir mme pas envie dy penser. Et pourtant Mme en
rampant, je voulais men sortir.
Aujourdhui je respirais un peu plus facilement quhier. Pourtant, la perspective

dautres nuits solitaires, oppressantes, me dcourageait profondment. Ctait donc a, la


vie ? Ces ternelles rptitions ? Jen avais le frisson. Mais en mme temps, ctait dj
norme de pouvoir se dire que vient immanquablement un moment o on respire mieux.
Si norme que mon cur en frmissait despoir. Un espoir toujours prt renatre.
cette ide, jai enfin esquiss un sourire. La fivre avait baiss si brusquement que
mon esprit tait comme celui dun homme ivre. cet instant, jai soudain entendu
frapper. Oui, oui , ai-je rpondu sans faon, croyant que ctait ma mre. La porte sest
ouverte, et ma grande surprise jai vu apparatre Hiiragi. Ctait compltement
inattendu.
Ta mre ta appele plusieurs fois, mais comme tu ne rpondais jamais, a-t-il dit.
cause du sche-cheveux, je nai rien entendu.
Jtais un peu gne, avec mes cheveux encore mouills, moiti dcoiffs, mais
Hiiragi, sans y prter attention, ma dit en souriant : Je tai pass un coup de fil, et jai
su par ta mre que tu avais une grippe pouvantable, une espce de fivre de croissance,
alors je suis venu te faire une petite visite.
Soudain, je me suis souvenue quil tait souvent pass la maison avec Hitoshi. Les
jours de fte, ou en revenant dun match de base-ball Avec un parfait naturel, il a pris un
coussin et sest affal dessus. Comment avais-je pu oublier tout cela ?
Voil un cadeau pour la malade ! Hiiragi a ri en me tendant un grand sac en papier.
Je nai plus os lui dire que ma grippe tait gurie ; il tait si gentil que je me suis presque
sentie oblige de tousser. Cest le sandwich au poulet de Kentucky Fried Chicken, celui
que tu adores, et un sorbet ; et puis un coca. Jen ai pris aussi pour moi, on va manger
ensemble !
Il me traitait comme un objet fragile, ce ntait pas trs flatteur pour moi. Ma mre
avait d lui raconter quelque chose. Jen tais presque gne. Mais en mme temps je
ntais pas assez en forme pour lui dire : Je vais trs bien, de quoi tu tinquites ?
Assis par terre dans la chambre claire, bercs par la douce chaleur du pole, nous avons
mang tranquillement ce quil avait apport. Je me suis rendu compte que jtais
affame ; tout me semblait dlicieux. Comment se faisait-il quavec lui la nourriture
paraissait si bonne ? Ctait quelque chose dinapprciable.
Satsuki !
Oui ?
La voix de Hiiragi ma tire brusquement de mes penses, et jai lev la tte.
Ce nest pas bien de rester comme a toute seule, tu maigris vue dil. Au lieu de te
tourmenter ten rendre malade, tu ferais mieux de mappeler ! On pourrait sortir
ensemble. Chaque fois que je te vois, tu es encore plus maigre, et malgr tout tu essaies
de faire bonne figure, mais cest de lnergie perdue ! Hitoshi et toi, vous tiez vraiment
bien ensemble, alors cest normal que tu sois triste. Triste en mourir !
Il a dit tout cela sans reprendre son souffle. Je suis reste surprise. Ctait la premire
fois quil manifestait mon gard cette sollicitude enfantine. Comme je croyais quil
naimait pas se montrer sentimental, ses paroles, tellement inattendues, me sont alles
droit au cur. Jai eu soudain limpression de comprendre ce quavait ressenti Hitoshi, le
jour o il mavait racont en riant que son frre redevenait enfantin uniquement quand sa

famille tait en jeu.


Cest vrai que je suis encore jeune, et puis sans mon uniforme de lycenne je me
sens perdu, alors je nai sans doute pas lair trs solide, mais dans le malheur on est tous
frres, non ? Moi, je taime tant que je partagerais mme ma couette avec toi !
Il avait parl le plus srieusement du monde, sans se rendre compte, apparemment, de
la drlerie de ce quil disait. Quel personnage, ai-je pens, et je nai pas pu retenir un fou
rire. Puis je lui ai dit, du fond du cur : Tu as raison. Je ne vais pas rester comme a, je
te le promets ! Merci. Je te remercie beaucoup !
Aprs le dpart de Hiiragi je me suis rendormie. Sans doute cause des mdicaments
antigrippe, mon sommeil a t profond, paisible et sans rves, ce qui ne mtait pas arriv
depuis longtemps. Sommeil bni, plein dattente, comme ceux qui prcdent les Nols de
lenfance. Au rveil, jirais au bord de la rivire, o mattendait Urara, pour voir le
quelque chose dont elle mavait parl.
Avant laube.
Je navais pas encore compltement retrouv ma forme, mais je me suis habille pour
courir.
Tout tait fig dans le froid et le silence, le reflet de la lune semblait clou sur le ciel.
Tandis que je courais, le bruit de mes pas retentissait dans le bleu paisible de laube, avant
de se fondre lui et de disparatre par les rues.
Urara tait l, sur le pont, les mains dans les poches, le visage demi enfoui dans son
charpe. Comme jarrivais prs delle, elle ma dit bonjour avec un sourire qui faisait
tinceler ses yeux.
Quelques toiles scintillaient encore, piquetant dun clat blanc, presque mourant, le
ciel verniss de bleu.
Ctait dune beaut donner le frisson. La rivire grondait, lair tait limpide.
Tu as vu ce bleu ? Mme nos corps semblent sy dissoudre , a dit Urara en mettant
sa main en visire au-dessus de ses yeux.
La silhouette floue des arbres qui bruissaient dans la brise se refltait sur lhorizon. Le
ciel bougeait avec lenteur. Le clair de lune a travers la pnombre. Cest lheure . La
voix dUrara tait tendue.
coute bien ! partir de maintenant lespace, le temps, les limites, toutes ces chosesl vont vaciller, se dcaler un peu. Mme en restant lune ct de lautre, nous allons
peut-tre pendant un instant ne plus nous voir, ou voir des choses tout fait diffrentes
De lautre ct de la rivire. Mais il ne faut surtout pas parler, ni traverser le pont. Cest
daccord ?
Daccord.
Et le silence sest install.
Seul le grondement de leau rsonnait nos oreilles ; cte cte, nous regardions

fixement lautre rive. Mon cur battait, javais limpression que mes jambes tremblaient.
Le petit jour approchait peu peu. Le bleu du ciel sest fait plus clair, des chants doiseaux
nous parvenaient par intermittence.
Jai entendu au fond de mon oreille un son presque imperceptible. Instinctivement, jai
tourn la tte : Urara ntait plus l. Il ny avait que la rivire, le ciel et moi et, ml aux
bruits de leau et du vent, ce son si familier, si nostalgique
La clochette. Il ny avait aucun doute : ctait le son de la clochette de Hitoshi. Elle
vibrait avec des tintements grles dans cet espace o il ny avait que moi. Jai ferm les
yeux, pour mieux la percevoir dans le vent. Puis je les ai rouverts, et quand jai regard
lautre rive, jai cru que jtais devenue vraiment folle, bien plus folle que ces deux
derniers mois. Jai failli crier, je me suis retenue grand-peine.
Hitoshi tait l.
Si je ne rvais pas, si je navais pas perdu la raison, ctait bien lui qui se tenait de
lautre ct, le visage tourn vers moi. Et cette rivire entre nous La nostalgie ma
envahie, les moindres dtails de sa silhouette sont venus se superposer limage que je
gardais de lui dans mon cur.
Il me regardait, dans la brume bleute de laube. Avec lair inquiet quil avait toujours
quand je faisais des btises. Les mains dans les poches, il me fixait des yeux. Quelles me
semblaient proches et lointaines, toutes ces annes que javais passes dans ses bras
Nous restions l, nous regarder. Seule la lune plissante tait tmoin de ce qui nous
sparait, le cours tumultueux de la rivire, et cette distance vertigineuse. Mes cheveux et
la chemise de Hitoshi que jaimais bien flottaient vaguement au vent, comme dans un
rve.
Hitoshi, tu veux me parler ? Moi, jaurais tant de choses te dire. Je voudrais courir
vers toi, me jeter dans tes bras, partager avec toi la joie de nos retrouvailles. Et
pourtant mes larmes se sont mises couler le destin nous a arrachs lun lautre, il
a mis cette rivire entre nous, et je nai plus aucun moyen de te rejoindre. Je ne peux que
te regarder de loin, en pleurant. Toi aussi, tu me regardes dun air triste. Si seulement le
temps pouvait sarrter Cependant, au moment o filtraient les premires lueurs de
laube, tout a commenc sestomper doucement. Devant mes yeux, Hitoshi sloignait
de plus en plus. Comme je maffolais, il ma fait des signes de la main, en souriant. Des
signes indfiniment rpts. Il senfonait dans lobscurit bleue. Moi aussi, je lui ai
rpondu dun geste de la main. Hitoshi Jaurais voulu graver en moi la forme de ses
paules et de ses bras, qui mtaient si chers. Ce paysage indcis, la tideur des larmes qui
coulaient sur mes joues, tout cela je voulais le garder jamais dans ma mmoire. Les
lignes de ses bras formaient encore une dernire image qui se refltait dans le ciel. Mais
lui, seffaant peu peu, a fini par svanouir. Je lai suivi des yeux, travers mes larmes.
Une fois quil a compltement disparu, les berges de la rivire laube ont retrouv
leur aspect de toujours. Urara tait ct de moi. Sans me regarder, elle ma demand
avec un air dune tristesse dchirante : Tu as vu ?
Oui, ai-je rpondu en essuyant mes larmes.
Cela ta mue ?
Et cette fois elle sest tourne vers moi en souriant. Lapaisement ma gagne, et jai dit

oui en lui rendant son sourire. Nous sommes restes l un moment, dans les premiers
rayons du matin qui venait.
En buvant un caf bien chaud dans une petite ptisserie ouverte aux aurores, Urara
ma dit dun air un peu ensommeill : Moi aussi, mon ami est mort tragiquement, et je
suis venue dans cette ville avec lespoir de lui faire mes adieux.
Tu las revu ? ai-je demand.
Oui, ma dit Urara avec un petit rire. Cest une chose qui narrive quune fois tous les
cent ans environ, quand certaines circonstances sont runies. Mais on ne peut jamais
savoir prcisment lendroit et lheure. Ceux qui connaissent lexistence de cet vnement
lappellent phnomne de Tanabata{1 7 } . Parce quil se produit uniquement prs des
grandes rivires. Mais tout le monde ne peut pas le voir. Pour quil apparaisse, sous forme
de mirage, il faut une rsonance entre lme errante du mort et la tristesse de celui qui
reste. Moi aussi, cest la premire fois que je lai vu Tu dois avoir beaucoup de chance !
Tous les cent ans !
Je restais songeuse devant cette probabilit si faible, presque infime. Quand je suis
arrive dans cette ville, je suis alle reprer les lieux et je tai aperue, sur le pont. Avec
mon instinct animal, jai tout de suite compris que tu avais d perdre quelquun. Cest
pour a que je ten ai parl , a-t-elle dit, puis elle a souri.
La lumire du matin jouait dans ses cheveux, et Urara semblait aussi sereine et
inbranlable quune statue.
Mais qui tait-elle vraiment ? Do venait-elle, o allait-elle ? Et qui avait-elle vu tout
lheure, sur lautre berge de la rivire ? Je me sentais incapable de lui poser ces
questions.
La sparation, la mort, cest dur. Mais un amour qui ne te donne pas limpression
dtre le dernier, a ne vaut rien, mme pour tuer le temps ! a-t-elle dit comme si elle
parlait dune chose insignifiante, tout en mchouillant un beignet.
Alors je suis heureuse davoir pu lui faire mes adieux aujourdhui.
Il y avait dans ses yeux une infinie tristesse.
Oui, moi aussi , ai-je dit. Urara, le visage baign de soleil, ma regarde
tendrement.
Hitoshi qui madressait des signes de la main. Cette scne mavait fait mal, comme une
lumire venant me vriller le cur. tait-ce vraiment une bonne chose ? Je nen savais
rien encore. Pour le moment, dans les rayons violents du soleil, elle nveillait en moi que
des rsonances douloureuses. Si lancinantes que je pouvais peine respirer.
Et pourtant Et pourtant, grise par larme du caf lger, avec Urara souriante en
face de moi, je me sentais tout prs de quelque chose . Le vent faisait vibrer les vitres.
Mme si jouvrais tout grands mes yeux et mon cur, cette chose ne pouvait que sen
aller, comme Hitoshi mavait quitte. Elle brillait intensment dans les tnbres, la
manire dun soleil, et je passais travers une vitesse folle. Saisie dune sensation de
grce aussi joyeuse quun hymne.
Je voudrais tre plus forte !
Tu vas repartir ailleurs ? ai-je demand en sortant de la ptisserie.

Oui. Elle a souri et ma pris la main. Un jour, on se reverra ! Je noublierai pas


ton numro de tlphone.
Et elle sen est alle, emporte par la foule, dans les rues du matin. En la suivant des
yeux, jai pens : Moi non plus, je ne toublierai pas. Tu mas apport tant de choses !
Devine ! Lautre jour, jai vu , ma dit Hiiragi.
Jtais venue jusqu son lyce, pendant la rcration de midi, pour lui donner avec
retard son cadeau danniversaire. Je lattendais sur un banc du terrain de sport, en
regardant des lves qui sentranaient. Il est arriv en courant, et jai remarqu avec
tonnement quil ntait plus en uniforme de lycenne. Il ma lanc cette phrase ds quil
sest assis ct de moi.
Quoi donc ? ai-je demand.
Yumiko , a-t-il dit. a ma fait un choc. Un groupe dlves en tenue de
gymnastique blanche est pass de nouveau devant nous, en soulevant de la poussire.
Ctait avant-hier matin, je crois, a-t-il continu. Peut-tre que jai rv. Je
sommeillais quand la porte sest ouverte brusquement, et jai vu apparatre Yumiko. Elle
est entre si naturellement que jai oubli quelle tait morte, et je lai appele. Elle a fait
chut ! en mettant un doigt sur ses lvres, et elle ma souri Quand jy pense, a semble
quand mme un rve. Et puis elle a ouvert le placard de ma chambre, elle en a sorti
dlicatement son uniforme, et elle est partie avec. Ses lvres ont fait bye bye et en riant
elle ma adress un signe de la main. Je ne savais pas quoi faire, alors je me suis
rendormi. Oui, a doit tre un rve. Mais luniforme a disparu. Et pourtant, jai cherch
partout. Tu sais, jen ai pleur !
Je vois , ai-je dit. Aprs tout, peut-tre que ce jour-l, ce matin-l, une chose
pareille avait pu se produire ailleurs que sur les bords de la rivire. Comme Urara ntait
plus l, je navais aucun moyen de le savoir. Mais en voyant Hiiragi si peu troubl, je me
suis dit que cela pouvait aussi tenir lui, quil tait peut-tre quelquun dexceptionnel.
Capable de faire venir jusqu lui un phnomne qui ne devait avoir lieu qu un endroit
prcis.
Tu crois que je suis un peu dtraqu ? ma-t-il demand pour plaisanter.
Dans cet aprs-midi de printemps la lumire douce, le vent transportait jusqu nous
le brouhaha de la rcration de midi. En lui tendant le disque que je lui avais apport
comme cadeau, je lui ai dit en riant : Dans ces cas-l, je te conseille le jogging !
Hiiragi a ri lui aussi. Il a ri beaucoup dans la lumire.
Je voudrais tre heureuse. Au lieu de peiner longuement draguer le lit de la rivire,
me laisser sduire par une poigne de paillettes dor. Et je souhaite que tous ceux que
jaime soient plus heureux lavenir.
Hitoshi.
Je ne peux plus rester ici. Il faut que je continue avancer. Parce que le temps scoule
et quon ne peut pas larrter. Je dois men aller.
Une expdition sachve, une autre commence. Il y a des gens quon retrouvera un
jour. Dautres quon ne reverra plus jamais. Ceux qui sloignent avec le temps, ceux

quon ne fait que croiser. Nous nous saluons au passage, et chaque fois je gagne en
transparence. Sans quitter des yeux la rivire qui coule, je dois continuer vivre.
Mais quau moins la prsence enfantine de celle que jai t reste toujours auprs de
toi !
Merci de mavoir fait des signes de la main. Merci de mavoir fait tes adieux.

{1} Ragot de lgumes, de seiche, de pte de tubercules, assaisonn de moutarde. Il sagit dun plat populaire, bon
march, que lon mange souvent sur le pouce en plein air, dans de petites choppes. (N.d.T.)
{2} Beignets de poisson, de crevettes, de lgumes. (N.d.T.)
{3} Littralement, nouilles o on voit la lune . Il sagit dune soupe aux nouilles coiffe dun uf sur le plat. (N.d.T.)
{4} Pte de soja se prsentant sous forme de blocs rectangulaires que lon dguste soit frais, soit cuits et incorpors
toutes sortes de plats. (N.d.T.)
{5} Pninsule situe environ 150 km au sud-ouest de Tky. (N.d.T.)
{6} Varit de nouilles de sarrasin fines et de couleur gristre, que lon peut manger dans un bouillon, ou sautes, ou
encore froides avec une sauce lgre. (N.d.T.)
{7} Littralement nouilles du blaireau ; nouilles cuites dans un bouillon, et agrmentes de morceaux de pte de
tempura. (N.d.T.)
{8} Diminutif de Y ichi. (N.d.T.)
{9} Diminutif dEriko. (N.d.T.)
{10} Tranches de porc pan servies sur un bol de riz avec des ufs brouills et des oignons tremps dans une sauce.
(N.d.T.)
{11} Nom dune chane de restaurants, souvent situs en bordure des autoroutes. (N.d.T.)
{12} Portique de bois marquant lentre des sanctuaires shint. (N.d.T.)
{13} Sorte de grosses galettes que lon fait griller sur une plaque chauffante, aprs y avoir mlang, selon le got de
chacun, toutes sortes dingrdients, notamment des crevettes, de la seiche, des lgumes. (N.d.T.)
{14} Fines tranches de poisson cru que lon dguste avec de la sauce de soja releve de raifort. (N.d.T.)
{15} Le T.G.V. japonais. (N.d.T.)
{16} Bol de riz coiff de tempura. (N.d.T.)
{17} Du nom dune des ftes les plus populaires du Japon, celle qui marque, daprs une lgende chinoise, les retrouvailles
une fois lan, sur les rives de la Voie lacte, de Vga et d'Altar (la Fileuse et le Bouvier). (N.d.T.)

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