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11-me anne, N-Ds 7-9.
Juillet-septembre 1925.
'
REVUE HISTORIQUE
DU
SUD-EST EUROPfiEN
(Continuation du Bulletin de l'Institut pour l'tude
de l'Europe sud,orientale")
--
PUBLICATION TRIMESTRIELLE
dirige par
4.
N. IORGA,
Professeur a l'Universite de Bucarest, Agree a la
Sorbonne, Correspondant de !Institut de France.
1I
r.
('
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BUCAREST
LIBRAIRIE PAVEL SURU
73, Ca lea Victoriei.
14
PARIS
LIBRAIRIE J. GAMBER
5, Rue Danton.
www.dacoromanica.ro
DIRECTEUR :
N. IORGA
BUCAREST, 8, SOSEAUA BONAPARTE
SECRETAIRE DE REDACTION :
C. MARINESCU
Professeur a l'Universitd de Cluj.
SOMMAIRE
ARTICLES. Pricls Papahagi: Quelques
influences byzantines sur le macedo-roumain
sI
I
ou aroumain.
N. lorga: Les etudes de M. Joseph Casts gn sur g
Les dcrivains realistes en Roumanie ;
les Touraniens et la Russie.
comme temoins du changement de milieu au XIX-e siecle (confe- ;
II. Patriarcalisme
rences donnes en Sorbonne: I. Introduction.
moldave et transylvain chez les conteurs roumains, entre 1870 et
Ill. Nouveaux problemes sociaux dans les conteurs rou1880.
mains du X1X-e siecle.) Une lettre du roi Charles de Roumanie
au prince Alexandre de Bulgarie.
Deux lettres de Dora d'Istria.
COMPTE-RENDUS sur : Charles Drouhet, Anastase Inirkov,
--
Andr Protich, Dmetre Chichmanov.
CHRONIQUE.
Imprimerie Datina Romneasca"
Vlenii-de-Munte
www.dacoromanica.ro
suaamman,
REVUE HISTOMQVE
DU
SUD-EST EUROPEEN
PIIRLIEE PAR N. IORGA, PROPESSICEIA ..k. L'UNIVERSITE DE BIIOAMEST
ILE ANNEE, N-OS 79.
JUILLET-SEPTEMBRE 1925.
Quelques influences byzantines sur le macddoroumain ou aroumain 1
par Pericles Papahagi
Les influences grecques sur la langue roumaine en geheral
sont de trois especes: ancienne, byzantines et modernes.
Les elements grecs introduits dans le latin vulgaire des les
premiers siecles de notre ere ayant subi, A leur passage dans la
langue rournaine, les memes transformations que les elements
latins, ne sauraient A ce point de vue roumain etre considrs
comme grecs, mais plutt comme latins. Je me borne A un seul
exemple: le mot ba-searica (eglise) du latin basilica, qui luimme vient du mot grec 6' a 1 c X r. z ii, a subi les memes transfor-
mationi 'que celles auxquelles ont t soumis en roumain les
mots latins eux-mmes: 11 des mots latins entre deux voyelles
se change en r en roumain. En outre, l'a final du mot basilica
s'est change en roumain en A.
Les influences grecques modernes sont importantes pour nous,
par la facon differente dont elles ont pntr dans les deux dialectes principaux de la langue roumaine, A savoir le daco-roumain
et le macedo-roumain. Dans le dialecte daco-roumain l'entre des
mots grecs modernes est due principalement A la culture intellec-
tuelle grecque rpandue en Roumanie par des refugies grecs
apres la prise de Constantinople ainsi qu'A l'influence politique
des princes d'origine grecque dans les principauts roumaines.
dans le dialecte macdo-roumain ce qu'il y a
d'lments lexiques grecs s'y est introduit, en majeure partie,
Par contre,
par le contact direct de la population roumaine avec la population grecque. Aussi le sort de ces mots a-t-il t different dans
les deux dialectes roumains. Avec la cessation de la domination
1 Communication faite au Congrs d'tudes byzantines de Bucarest.
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Pdricls Papahagi
186
phanariote, ces mots commencent a disparaitre du Iangage daco-
roumain. Leur nombre se rduit de jour en jour et ce qui en
reste encore n'est le plus souvent employe que pour donner a
l'ide que l'on veut exprimer une teinte d'ironie: ainsi apelpisesc
pour desper" (dsesprer), -apelpisit pour desperat", filotimie,
filotimisire, lefter, dascal, etc.
Il Wen est pas de meme dans le dialecte macedo-roumain.
ttant entrs, comme nous l'avons dit, par ie contact direct des
deux populations, les mots grecs font partie inseparable df l'idiome macdo-roumain. On pourrait dire que les elements grecs
sont dans le macdo-roumain ce que les elements slaves sont
dans le dialecte daco-roumain.
Lors mme qu'il serait impossible d'liminer du daco-roumain
un mot tel 4ue trebuie, duquel se sont formes les mots roumains trebuitor, trebuinta, trebuincios, etc., a suffixes purements
ou encore le mot vreme, qui, a donne naissance a des
mots telS que vremelnic, vremuitor, de vreme, a vremui, etc.,
nous senait-il impossible d'carter du vocabulaire macedolroumain des mots grecs tels que pistipsescu, hArizescu, hfirios,
hare, cu hare, arisescu, arisit, etc.
Si la fagon dont les elements grecs modernes ont pntre dans
les deux principaux dialectes roumains a t diffrente, il en
a t de meme des elements byzantins. C'est ce qui rsulte au
moins de l'existence de certains mots dans le dialect? dacoroumain, tels que zestre =( Cthcprpov ), votru ( 66rpoc, maquignon"), etc., mots qui n'existent pas dans le macdo-roumain,)
latins,
ou, s'il y existent,
c'est dans une forme qui montre qu'il
y ont pass d'une fawn difrente que dans le daco-roumain, ex:.
dr. temei, maced. 6imaliu; decor.. tarnae, maced. Ohnlana, etc,
Nous avons cru devoir insister sur ce point qui est important
en ce sens qu'il montre que tous ces elements se sont introduits
dans les deux dialectes apres la separation des-Macdo-Roumains
d'avec les Daco-Roumains ou .plutest quand leurs rapports eurent
commence a se relacher.
Mais a quoi se rapportent ces quelqUes influences byzantines
sur le dialecte macdo-roumain desquelles je voudrais parler ici?
Elles ont trait a l'une de leurs occupations principales, au
caravan:ant. Le mot carfivanrit vient du mot cfirfivanar et
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Quelques influences byzantines sur le macdo-roumain ou aroumain
187
celui-ci de deavane, qui lui-mme derive du mot caravane, ayant
la mme siignification. Par caravilnarit on entend le commerce de
transport a dos de mulet de presque tous des produits de la
Pninsule Balcanique. Caravanari s'appellent les muletiers, possesseurs ou conducteurs des caravanes.
Les Roumains du Sud de la Pninsule Balcanique ont eu de tout
temps, pour ainsi dire, le monopole de ces transports. Ceux qui
ont visit les pays balcaniques ont sans doute pu voir ces interminables files de mulets qui se droulent sans cesse sur les routes sillonnant ces pays. Les Roumains du Sud doivent avoir pratiqu ee metier depuis bien longtemps, puisque nous en retrou-
vons la trace au VI-e siacle (579), alors que fut prononcee la
phrase bien connue de torna, torna, fratre.
Qu'on me permette d'entrer dans quelques details sur ce sujet.
Tels sont les mots rapports par le chroniqueur byzantin TheoThane, et l'on sait dans quelle circonstanees ils ont t prononcs.
En 579 les Avares envahissent la Thrace. Ils .arrivent aux portes
de Constantinople. Les gnraux Martin et Commentiolus essaient
de les prendre a revers et de les attaquer au moment favorable.
Mais, juste au moment ou ils sont en train de le faire, un accident arrive. Voyant que le fardeau d'un mulet penche de ct
et menace de tomber par terre, un soldat se meit a crier, pour
appeler le muletier qui cheminait a quelque distance devant lui:
Torna, torna, fratre".
Il est vrai que Thophylacte rapporte cette mme phrase sous la
forme de retorna", mais pour des raisons qui seraient trop longues a exiposer nous croyons que c'est Thophane qui donne la
vraie forme.
Ce cri da torna, .torna", mac.-roum. toarn, toarn, on peut
rentendre meme actuellement cent fois par jour parmi les muletiers macdo-roumains en pareille circonstance, c'est-a-dire lors-
que le fardeau d'un mulet penche de cOt. A ee cri on accourt
pour le redresser. C'est done pour attirer Pattention du muletier
que le soldat avait crie: torna, torna, fratre".
Mais les soldats ont cru qu'il s'agissait de battre en retraite,
de se sauver, de tourner en arrire, vu que le mot torna" a
aussi ce sens. Aussi bien les soldats que les muletiers ont pris
le mot dans le sens de se sauver. Jl n'en est pas moins vrai
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Pdricls Papahagl
188
que les soldats aussi bien que les muletiers s'exprimaient dans
un idiome connu, maternel, &v Ti-1 natp64 cpwv7,1.
Cependant, bien que les chroniqueurs byzantins disent que ces
mots ont t prononcs dans la langue maternelle, les savants
qui s'en sont occups les ont interprts diffremment, les uns
soutenant que, ce seraient des termes de commandement1, d'autres, comme M. G. Weigand 2, pretendent que le torna, tor-.
na, fratre" ne serait pas du roumain, mais tout simplement du
latin villgaire et a l'appui de son asseirtion ii soutient, Nen a
tort, que la mot torna aurait chez leg Daco-Roumains comme
chez les Macdo-Roumains le sens de verser, de donner a boire
du viu et nulIement celui de revenir sur ses pas.
II
n'est cependant pas du tout vrai que chez les Macedo-
Roumains le mot torna n'ait pas ce dernier sens. En void quelques exemples tirs de Basme aromne (edition de l'Acadmie
Roumaine, glossaire, p.. 715): $lurna caplu
II retourna la
que vous les retourrliez; slurna dila soput
tate; s'li torni'
ii le
elle s'en revenait de la fontaine;
lu toarn al Cola
41 n'est pas retourn, ii n'est
renvoya a Colas; nu slurn
pas revenu; nu-ni se-are brnat
ii n'a pas t de retour, II
West pas revenu ; toarna-te
retourne!; toarn, turina ncoa
retourne, retourne!,
ramene le troupeau ici; toarnS, toarnal
etc., etc.
Car enfin, qu'est-ce qui aurait pu faire dire aux chroniqueurs
byzantins que ces mots ont t prononces dans la langue maternelle, iv
s.4 Irwcpcj)cf, cpcovil
selon Theophane, iv inekupiy
fmlYczli
(dans la langue du pays), selon Thophylacte, s'il ne s'agissait
pas d'une langue non-latine a cette epoque? On doit Vaisonnablement se figurer que les chroniqueurs byzantins n'ignoraient pas
ce qu'tait le latin et c'est prcisment parce que l'idiome parle
a cette poque par les soldats et les muletiers en question fleur
a paru non-latin qu'ils ont t amens a le qualifier de tangle
maternelle ou de langue du pays de ces soldats. Autrement ils
auraient dit que ces mots ont et prononcs en latin. Mais les
soldats composant cette armee et les muletiers qui les accomt Ovide Densusianu, Histoire de la langue roumaine, I, Paris, p. 390 : c'est
que torna dtait un mot du lanage officiel de Parme byzantine, il est donnd
comme tel, a cOtd de cede,sta,etc., dans le traitd attribud a l'empereur Maurice".
Enciclopedia Romind, I, p. 230, art. Ariundnii.
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Quelques influences byzantines sur le macedo-roumain ou arournain
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pagnaient n'taient plus, a cette epoque-l, latins pour Thophane et Thophylacte.
Examinons le sens des mots.
A consulter les dictionnaires latins, on ne trouve nulle part
que le mot torno-tornare vat aussi le sens qu'il avait dans la
bouche du soldat criani torna, torna, fratre", a savoir dans
le sens que le fardeau penchait de ct, qu'il menagait de
tomber, de verser" comme on dirait pour une voiture. Par
contre, dans le dialecte macdo-roumain le mot tornu" a, meme
aujourd'hui, a ct d'autres acceptions que j'ai dj exactement
rendues le sens de la phrase torna, torna, fratre.
En void quelques exemples:
Lorsque les muletiers macdo-roumains chargent a dos de
mulet ou de cheval un fardeau, incArcaturi ou furtie, compose
de deux parties qui doivent necessairement etre tales de poids,
pour rester en quilibre, il est couramment d'usage que les plus
vieux disent aux jeubes:
Ncarcati mula (sau calu) ghine s'nu toarnA,
Ayez soin de
faire les parties du fardeau tales, autrement le fardeau sera
renvers.
Vezi Ca loarna mula.Prends garde, le mulet (ou le cheval)
penche de ofit. II menace de renverser son fardeau (sa charge).
Mu la, calu tura furtia.
Le mulet, le cheval a renvers le
fardeau.
Toarn mula di n parte.
Le fardeau du mulet penche de
ct.-II menace de tomber.
Le cheval, le mulet a renvers, a jet
Tura, mula, calu.
par terre le fardeau.
Tu n'a pas bien
Nu ncarcgi ghine mula, va sloarna"
charg le mulet, le fardeau va tomber.
Mutriti ghine cndu tree call tu arape, s'nu toarna var
Quand les chevaux cOtoieront des precipices, faites attention
qu'ils ne renversent leurs fardeaux.
Le mulet a renvers son fardeau.
De sorte que: le torna, torna, fratre", transpose en macedoroumain, donne exactement ceci: toarna, toarna, fratre,on sousMu la turn
entend le cheval ou le mulet.
Par les exemples que nous venons de donner on voit que dans
tOute autre langue c'est seulement par une priphrase que Pon
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Pericles Papahagi
190
peut rendre l'expression lapidaire du torna, torna, fratre. Ce
n'est qu'en macedoTroumain qu'elle se transpose exactement et
qu'elle est jOurnelkment employee ainsi. Aussi ne saurait-on
douter que l'idiome parle par les soldats et les muletiers des
generaux Martin et Commentiolus en 579 apres Jesus-Christ,
ne fat la dialecte macdo-roumain de plus tard.
Ce serait ne pas se rendre a l'vidence que de soutenir encore qu' cette epoque le parler latin de la population put etre
du latin vulgaire.
Le mot fratre dans la bouche du soldat simple resterait tout
a fait inexplicable si l'on devait accepter l'interprtation du mot
torna comme terme de commandement. Un simple soldat donnant des ordres, voila qui serait singulier. Parmi les conclusions
que l'on peut tirer de ce qui vient d'etre tabli, il en est une;
d'une grande porte.
Nous avons toujours soutenu que la langue roumaine s'est
forme sur toute l'tendue de l'empire romain d'Orient, c'est-adire aussi bien dans la Dacie Trajane que dans la Dacie Aurlienne et que cela a eu lieu, selon toutes probabilits, entre le
III-erne et le VIII-e ou IX-e sicles, ainsi qu'il appert des elements
etrangers qui ont pntr dans la langue roumaine apres
le
IX-e siecle.
il ne saurait en etre autrement , il
s'ensuit que la langue roumaine a du, des cette epoque-ld,
S'il en est ainsi
et
offrir des commencements de dialectes. La langue ne pouvait
assurment pas se dvelopper sur un territoire aussi tendu
uniformement, tant au point de vue phonetique qu'au point de
vue semen tique.
Au point de vue phonetique, malgr les doutes de cer4ains
des differences caractristiques existent entre l'idiome
savant
roumain du Nord et celui du ,Sud. Wine si pour certaines de ces
differences nous admettions qu'elles fussent dialectales, leur ori-gine
doit etre recherche dans l'epoque de formation de la
langue roumaine, si peu que cela puisse etre formellement prouv.
Au point de vue semantique, il existe egalement des differen-
ces qui remontent prkisment a la formation de notre langue.
La question n'a cependant pas encore t tudiee sous ce rapport. Tornu, turnare nous offre un, exemple A cet egard.
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Quelques influences byzantines sur le maccio-roumain ou aroumain
191
Lc sans du mot tornu, turnare, donne au renversement du fardeau par une bete d a somme, constitue, a notre avis, un exemple &latent de la difference smantique de certains mots dans
les dialectes daco-rNmains et macdo-roumains.
De temps immmoriaux, dans la Peninsula Balcanique, l'elment remain, qui s'est continue dans l'lment macdo-roumain,
a da oprer le transport des diffrentes denrees et des hommes
d'une region dans l'autre a dos de cheval ou de mulet, tant
donne la configuration du sol, son tablissement dans les montagnes, le dfaut de routes practicables et mme sur les grandes voies romaines telle que la Voie Egnatia. C'est pour les me-
mes raisons que le mulet, vu son agilit, sa force et la stirete'
de son pas, a t choisi par les Macedo-Roumains pour parcottinit les chemins tortueux, raboteux et dangereux de la presqu'ile
balcanique et cela explique la facon dont s'est dvelopp le sens
du torna, torna, fratre.
Chez les Daco-Roumains, par contre, grace aux plaines tendues, aux collines habites en majeure partie par eux (les mon-
tagnes n'tant habitables que trois mois par an), c'est la charette, le car qui a joue un role important. Aussi s'y sont
formes les mots de crare, a Ora (transporter), mots qui n'existent pas chez les Macdo-Roumains, chez lesquels manque aussi
le mot car, parce que oes derniers n'en font pas usage.
Nous avons dit en quel honneur on tient la charette chez lEls
Daco-Roumains. On fait des reproches a un pauvre de cette
maniere:
Nici nu ai turme de oi,
Nici cosar cu papusoi,
Niel car mare 'a patru boi,
Ca sa poti cinsti cu noi.
C'.est de la charette tire par quatre boeufs qu'on parte.
A ce point de vue le mot torna, turnare" est une preuve que
la langue roumaine s'est formee aussi dans les Balcans, en
mme temps que le manque de cette acception du mot turnare
dans le claco-roumain prouve la continuite des Daco-Roumains
dans la Dacie Trajane.
Mais ce mot constitue en meme temps une preuve tout aussi
srieuse de cette occupation de muletiers (carvfinarit), presque
exclusivement macedo-roumaine, ce terme au sens de renversewww.dacoromanica.ro
Pericles Papahagi
192
ment du fardeau etant purement special a oe mtier. Ce mtier,
qui a pendant longtemps t avec l'elevage du btail une des
principales occupations de l'lment macdo-roumain, a chi aussi
etre pratique par celui-ci sous le Bas Empire.
C'est du moins a cette conclusion que nous menent les termes ayant trait au mtier de muletier et dits, sans conteste, a
l'idiome grec du moye-age.
Voici quelques-uns de ces termes:
Mul et Mad. Le mulet s'appelle en macdo-roumain mul
m, mulA f. Ce mot, quoique d'origine latine, a pass, tres probablement, clans l'idiome macdo-roumain du grec. II n'a pas
pu y passer directement du latin, tant donne la conservation.
du 1'1 entre deux voyelles. Venant directement du latin, ii aurait
t transforme en macdo-roumain en murk d'apres la regle
phonetique qui veut que tout 1, entre deux voyelles, dans les
mots d'origine latine, change en r.
Pourtant, nous ne pouvons nous prononcer d'une maniere
II pourrait etre aussi d'origine purement latine, drivant
soit du. latin, mulus, devenu mul pour diffrencier du mot aromain mu (lat. murus) en vertu du principe de diffrenciation,
soit d'un prototype latin mullus, derive du latin mulleus (eft
sfire.
Densusianu, Graiu i suflet, pp. 141-142).
Nous serons inclines pour cette derniere derivation d'autant plus
qne ce mot sous la forme de mul, mulA n'est employe dims la
Peninsule Balcanique que chez les Aroumains et chez les DecoRoumains 1
Tastru (trastu, trastru), petit sac" dans lequel on sert aux
betes de somme leur portion journaliere d'orge ou d'avoine.
Le mot derive, indubitablemefit, du mot grec zarilariipcov,
mensura annonae praebendariae ad equos, praebendarium. Aoiivcet
xxs 'hoc cinicy.ceut Scat VAC Z7t1LOOC cthroii
L 0,cce TarIcrcliptce sal
pace xscpcaUsap.ct (Dugs, p. 45).
Sous la forme taitcyrOtov, scip.crrpoy, havrEsae." ii est donne
par Corals, H, 578, 688. C'est de cette derniere forme que
derive le mot roumain tastru, comme l'indique l'acoent et la
chute du 7 epres le ton.
4 Dacoromanta, III, p. 843.
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Quelques influences byzantines sur le macdo-roumain ou aroumain
193
Le mot tastra a pentre aussi dans la langue dacroumaine
sous la forme tralsti. Quoiqu'en disent a ce sujet nos philologues
Hasdeu (Columna lui Tralan), Densusianu (Histoire de la langue ronmaine), je considere ee mot comme un aroumanisme, tel
que much% sumedru, auk sulinar, omiroani, etc.
Ligutastru. Du mot tastru et du mot grec & Xoya (cheval),
s'est forme ligutastru, signifiant le sac dans lequel pn sert la
portion d'orge ou d'avoine seulement aux chevaux.
Le .mot, qua je sache, manque au gree moderne. J'ineline a la
eonsiderer comme formation macdo-roumaine.
Aruguciar. De oe mot gree &kayo derive aussi le mot aromain aruguciar, aluguciar (aussi: linguciar, liTuciar), qui traduit
ad litteram le daeo-roumain cCuser et l'aneien cAlusar D'alogo,
moyennant les suffixes uci ar, on a forme aluguciar, aruguciar, tout comme on forme en daeo-roumain cAlusar de calus
et oe dernier de cal.
TAime. Je trois que c'est du gree que derive le mot Mime,
portion d'aliments" pour hommes et animaux, pension alimen.
taire.
En neo-grec existe le mot ccerlytov
qui signifie aussi pen-
sion alimentaire" comme le gree: rrj tcl ( = may1)fourniture de viv.res" (Corals, II, 687).
11 va sans dire que raripiwy derive du Tait sibv cpbc t Cifiv It.loceptalloy ; : xxi
ttxj ,thedy Woro stet imorbc =pet To5 66tcaitec
-1.Lipstc e illiipav gun iitLipac it &ziOavev. Ou : TecTtic
Tthv ?rimy; Nicoh.; Twit a aussi le sens de: 6ctatXtxt Scopedc, cadeau
BIstaGwoc
royal", ration (des soldats), =fair quidquid ad victum equi prae-
sertim, tar): commeatus' et comparatio rerum neeessariarum.
11 parait done que le macdo-roumain Ohne derive du mot
grec savilytov, d'oa derive aussi, a mon sgu, le mot turc tain,'
avec la meme signification.
Taisescu, rdisire est un mol derive du grec tar(40), qui signifie: pasco, cibo"; ot Si Tow Tioliaiow Accoi tt vuxsi broncsay xai
itaav sd &knee a6z69 (Theoph., ch. 17; =Timm tec aX07a
adss ypotphy Toic arroce;). Le verbe aromain tisescu s'emploie
de meme et exelusivement pour la nourriture des animaux et
seulement d'une maniere ironique, quknd ii s'agit. d'un fainant.
1
P. Papahagl, dans la revue Graiu-Bun, Bucarest 1907.
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Pericles Papahagi
194
Mare. Ce mot aussi derive du grec Taiapto v, traduit par
Du Cange par: cribrum, quo forte .r a y a i. equorum sea evenae excernuntur: Itai, Aa6aw xdoxtvoy, 6 Tar6.ptov licaoijac., noivnoco
ark hex* iv a?yrip".. Tayapcov, nous di t Corals, II, 588, c'est : aoxsiov
itv0pimov ou acbmov Sta6citoo aeptixouaa Tpocpetc.
Avec eette derniere signification il y a en macdo-roumain
un derive de tfigare, c'est tigareica, le petit sac de peau de
chevre dont las muletiers et les bergers se servent pour conserver leurs aliments.
Sasma. Couverture de cheval."
On apelle sasma la couverture grossiere tissue de poll de
chvre et destine a couvrir le cheval, sur laquelle on met ensuite le bat. Quand cette couverture est de laine, on l'appelle du
mot d'origine latine astirnut ou astirnumintu (du verbe asterneare). Sasma derive du greo oecrtap.a intratum equi" (Georg.
Ham. et Leo Gramme., Thophile, p. 455): tilw anew 2qtpotiptov
cciiv
Ilepiov acepritivwv /avec xpoadiv accitagtuov. Un autre
exemple : sUpsv cc?Yrbv ivtestatillivov iv 'CC!) OCCILOILOM T06 aSat05 ZZZOD
'A k cc uvev (Ind. in Mich. Theophili, p. 469); ou l'exemple cite
au tastru:. Li ova: xas' iroc actliaveca, etc. Autant au point de vue
05
de la forme que du sens, l'aroumain sasma derive pour stir du
grec adcycav.a.
Furtie, charge", fardeau", consistent de deux parties, appelees prti. C'est du gree ?optia (cpoptioy, onus, sarcina) : vl'airriv
aiveiv, p.siali Mt Topticc %Goat.
II a aussi en aroumain .le sens de acriorp.a: _41761cp.a ilaXtoy i'l
"poptix.
De furtie derive ensuite la fourche dont se servent les muletiers
pour charger le fardeau, appelee furea et furtutire (Toorcosiiptoy, qui sert a charger), et fortuma, cordev.
Sar(a)g'eseu, Sargl'escu, Sal(a)g'eseu. Voile un mot tres important, car il vient confirmer tout ce que 1'E:a dit de l'origine
byzantine des mots ci-dessus cites.
Sarglescu (saragescu, sarg'escu et sal(a)gescu) par sa forme
.
indique
qu'il
est entre dans le roumain balcanique a l'po,
que ou la formation de la langue roumaine est presque acheve,
comme l'atteste la transformation de 1 entre deux voyelles en r,
comme dans les mots d'origirke purement latine.
Sargrescu dans sa forme primitive: sar(A)g'escu, derive du
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Quelques influences byzantines sur le macdo-roumain ou aroumain
195
grec axXxvito =Ante) . Wm), zpoweth, x*(0c ti oy.vion (I)A.
ptkoXoTataC dakoToC, 1, p. 339), qui derive aussi du grec ancien
csActigo.).
En macdo-roumain sargrescu signifie: laisser les chevaux en
j'ai laiss libre les
libert pour paitre: sArgIti calf tras pascA
chevaux. pour paitre.
Dap drumul cailor (la pascut): Laissez libres
SArgriti call.
les chevaux.
Angrie. En rapport troit avec le mtier de muletiers se
trouve le mot =Ode (corve). II n'est pea-etre pas de peuple
dans la Pninsule Balcanique,\ comme le peuple macdo-roumain
qui ait eu tant a souffrir des requisitions arbitraires. Sans remonter jusqu'a l'epoque o furent prononcs les mots torna,
torna, fratre, qui montrent qu(e des cette epoqua-la les muletiers roumains s upportaient le poids de la guerre par le fait qu'ils
taient obliges de transporter les vivres et les munitions de
l'arme, on peut dire que sous la domination ottomane il n'y a
et Dieu sait,s'il y en a eu---d laquelle les Mapas eu de guerre
cdo-Roumains n'aient apport leur contribution par les corvees
auquelles leurs caravanes ont t soumises et qui n'aient le plus
souvent couru les memes risques que les soldats. Mais; ainsi
que le montre l'origine grecque du mot angrie, ces requisitions
arbitraires et inhumaines remontent aux premiers temps de l'Empire byzantin,scar ce mot, derive sfirement du mot grec moyenAgeux angaria, &mink (etvat) &vamp zi ookeiav Cotobatoy zai az
(xc yevop.iv-v rprepea(av
coactam et invictam servitudinem et
servitium quod aliquis vi adactus abit).
C'est-a-dire il a exactement le mme sens que dans l'idiome
macedo-roumain.
11 y a encore quelques mots relatifs au mtier des muletiers, mais, comme nous ne pouvons pas tablir avec precision
s'ils drivent du grec--du moyen-Age ou du grec moderne, nous
les laissons de cet pour le moment.
Comme nous le voyons, le nombre des mots d'origine byzan-
tine relatif a ce mtier n'est pas grand, car la plupart des
termes sont toujours d'origine latine, tel que cal (caballum),
f5rnu (frenum), sgAri (scalae), vinclii (vincula), 'ncarcu, nearcare (incaricare), discarcu-disarcare, ncarcAturA,
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discarciturA,
196
Pericles Papahagi
ndlicare, disdlicare, disdliatoare, parte, furc, smar, *auk
disad, dissimil), veriga, paPa (paille), earb, carniciu, etc., etc.
Ils sont peu, Mais pourtant l'importance de 'ces termes
byzantins n'en est pas moindre pour les conclusions historiques
qu'on en peut firer.
Ainsi: une premiere conclusion qui s'en dgage est que la
langue roumaine, forme entre le III-e et VIII-e ou IX-e sicle, s'est
forme sur toute l'tendue de l'empire romain d'Orient. Le fait
que ces termes n'existent pas dans la langue Vaco-roumaine
constitue une preuve srieuse de la continuit des Daco-Roumains
dans la Dacie Trajane.
Si le daco-roumain s'tait forme au Sud, ainsi que le pretend
la theorie roeslrienne, il faudrait que ces mots existassent aussi
dans le daco-roumain, car ces mots ont pntr dans le macedoroumain entre le neuvieme et le onzieme siecles, done avant le
rtour des Daco-Roumains dans la Dacie-de-Trajan, comme le
voudrait la theorie roesslrienne.
Une autre conclusion qui s'en &gage, c'est que les elements
trangers entrent dans la langue roumaine apres la separation
des dialectes, ofi, pour mieux dire, apres le relkhement des rapports entre les Roumains du Nord et Sud.
D'une maniere indirecte on peut done soutenir que, si les elements grecs du dialecte macdo-roumain sont posterieurs A la
formation de la langue roumaine, tant entrs la plupart entre
le IX-e et le XIV-e sicles, la meme chose a cm se passer avec
les elements trangers slaves de daco-roumain, lesquels aussi, il
faut l'admettre, ont pntre apres la neuvieme siecle.
Per. Papahagi
Membre correspondant de l'Acadmie Roumaine.
Les etudes de M. Joseph Castagne sur les
Touraniens et la Russie.
Dj en 1921 M Joseph Castagne avait donne dans la Revue
du monde musulman" un travail sur les Tamgas des Kirghizes".
C'est une excellente etude d'ethnographie, qui s'appuie sur des
ouvrages russes inabordables et, pour la pluOrt des chercheurs,
inutilisables. Le blason, le tamga (dont le nom a passe A la desiwww.dacoromanica.ro
Les etudes de M. Ioseph Castagne sur les Touraniens et la Russie
197
gnation du btail et a l'empreinte sur les monnales) est minutieusement lucid. Quelques _bonnes planches renseignent sur la vie
kirghize dans la steppe. Ajoutons que les Roumains, dont les
rapports avec les Tatars de la Horde d'or et avec ceux de CHme ont t nombreux et importants, conservent aassi bien la
inarquage du btail et des chevaux par le feu que celui par l'incision sur Poreille,
Le premier des ouvrages, d'une information'personnelle et toute
nouvelle, que M. Joseph Castagn a entrepris de donner sur les
rapports entre la race turque et l'Islam, d'un cOte, la Russie
sovitique, unais
tout de meme nationaliste, de l'autre, a t
publi en 1921, dans la meme Revue du monde musulman", et II
-s'appelle Le bolehvisme et l'Islam, I, Les organisations sovietiques
de la Russie musulmane.
Uzi premier chapitre presente Pattitude des musulmans a l'-
gard de la revolution russe a ses debuts. II y eut des unitaristes" et des fedralistes". Les Soviets s'orienterent de plus en
plus vers le nationalisme russe; un centraligme inexorable servit bient6t ees tendances (des 1918 la federation libre" fut...
imposee; des commissaires furent adjoints aux gouvernements
nationaux; etablissement d'un Conseil des nationalits" a Moscou;
les actes officiels sont donnes en entier).
Lie
rsultat fut: la
famine et le banditisme. En echange, des institutions furent formes
pour donner les propagandistes. A cOt, la possibilit d'un mouvement seolaire, linguistique et litteraire.
Line autre partie montre les tentatives d'organisation eiationale des allogenes musulmans. M. Castagne commence par
la Caucase, envahi bientbt par les Russes au drapeau blanc et
par ceux au drapeau rouge. Il y eut une formidable reaction
sanglante, bientOt touffe (17.000 bolchvics tus dans les montagnes; p. 85).
Les vicissitudes d'une lutte incessante sont poursuivtes ensuite
dans toutes les republiques disjointes" (Cabardie, Balcanie, Daghestan, Adighe, Caratchavie et Tcherkessie, Azerbeidschan, Adjarie, Tatarie, du Volga ou de Cazan, Crime, Bachkirie, Kirguizie,
Turkmenie, Khorezmie, Boukharie, Turkestan). Quelques notes biographiques a la fin.
Dans Russie slave et Russie turque, les chances d'une politique
islamique allemande" (forme le volume LVI de la Revue du
monde musulman", dcembre 1923), M. Castagn prsente d'abord les causes de l'islatnisation en Rusie" (bonne observation
sur le earactere kirguize des Scythes sur les vases grecs de la
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198
N. lorga
Russie du Sud, reconnaissance perspicaoe du role des Koutrigoures et Outigoures, etc., des sources byzantines; large participation
de l'lment turc proprement 'dit dans l'invasion mongole"i;
pp. 1-3). Les derniers Aravaux' russes sont employes, comme
celui d'Elpatinski. Suit une description des usages politiques tatars (large part attribuee A la femme; p. 6 et suiv.): bascacsresidents, divans, yarlic (oucaze), couroultaI (dike d'lection).
Avec une grande richesse de details sont dcrites ensuite les
differentes varits des elements touraniens laisss par la conquete, A commencer par les Nogals. Des Grecs, des Goths sont
entrs dans la masse des Crimens (p. 17). Sur les nouveaux
sens de Sarte" (aujourd'hui: Ouzbek), p. 59 et note
1.
C'est
une etude ethnographique de tout premier ordre. Sur les Yasses
ou Ossetes (dont les Jazyges Sarmates"), p. 80 et suiv.
Ensuite, M. Castagne dcrit l'infiltration des Russes colonises;
la libratioil du paysan slave amene toute lune armee d'invasion
pacifique au pays des Bachkirs, p. 96 et suiv. En 1860 le Tzar
sequestrait toute la terre kirguize (p. 99). En quatre ans telle
vine a 16.000 habitants (p. 100). La ligne de chemin de fer
demandant A etre dfendue, il y eut un autre afflux de coloniseteurs (p. 101). Les koulaks russes mangent le malheureux musulman (p. 103). Par la creation de tarkhanies", d'immunits"
certains elements indigenes sont gagnes A la Russie (p. 116 et
suiv.). Le commerce, l'Eglise collaborerent A l'oeuvre de russification. Avant Catherine II on imposa de force le baptme, comme
l'avait fait Charlemagne aux vieux Saxons. La mthode douce"
vint ensuite. Tout un chapitre nouveau de l'histoire de la Russie,
et hautemett intressant. 100.000 convertis sont compts pour le
seul regne de la Tzarine Elisabeth (p. 127). Aussi Pougatchev
recruta-t-il des adeptes parmi ces pauvres gens traques et sduits.
La Crime se couvrit d'eglises (pp. 129-130). 'Des 1860 une socit spciale fut constitue pour la christianisation des allogenes.
En 1905 cependant ceux qu'on croyait pour toujours gagns
s'agitent. Tout un monde se rappelle, sous l'influenoe du premier
modvement rvolutionnaire, son pass. On parlait d'un congres
musulman, qui fut dfendu. Les deux dolmas eurent un nombre
importants de deputes musulmans. Pendant la Grande Guerre
une manifestation nergique se produisit a Lausanne, en 1916.
M. Casten& prsente ensuite le tableau de ,ja vie musulmane
en Russie. II suit le mouvement qui tend A unir plus troitement
les republiques communistes. L'auteur reconnait, du reste, que
tout vrai pouvoir est entre les mains du comit central moscowww.dacoromanica.ro
Les ecrivains realistes en Roumanle
199
vite (p. 183). Au fond, la constitution de nombreuses unites
sovitiques n'est qu'une decentralisation administrative territoriale
base sur le principe des nationalits'?
(p. 183). La nouvelle
organisation scolaire, celle des oeuvres feminines sont minutieusement exposees.
Ce qui peut etre admis du programme affiche de la resurrection des langues forme un at4re chapitre. Line etude sur les expositions et les foires, une autre sur l'influenee allemande finisseht
N. Iorga.
cet ouvrage si riche de renseignements.
LES ECRIVAINS REALISTES EN ROUMANIE
comme temoins du changement de milieu
au XIX-e siecle
Conferences donnes en Sorbonne
I.
Introduction.
S'il s'agissait de presenter a un public etranger les conteurs
rouniains pour leur importance litteraire, pour leur valeur esthetique, la prtention serait sans, doute grande, mais ce n'est
pas un historien littraire, ni un philosophe s'occupant d'esthetique qui s'adresse a re public: c'est un historien, et il s'agit alors
de chercher, en tant qu'historien, des renseignements sur la vie
spirituelle, sur la vie d'ame du Sud-Est europen et, specialement,
des Roumains. Alors la question change, et on ne demandera
pas aux conteurs roumains ee qu'ils ne peuvent pas donner, ce
qu'ils ne peuvent pas donner tant donne l'age de la langue littraire roumaine, par egard aux difficults qu'il fallait vaincre,
et, en meme temps, les courants tres diffrents d'origine qu'il
fallait harmoniser.
Si on peut retirer d'un breve analyse de la littrature narrative roumaine des renseignements historiques, concernant aussi
la vie politique t sociale du Sud-Est de 'Europe, si c es renseignements peuvent s'ajouter a d'autres pour servir a former une
synthese definitive de la vie intellectuelle de ces regions et des
diffrentes formations politiques et sociales dans des regions bien
Caractrisees de l'Europe, alors j'aurai rempli mon but, qui n'est
Pas Plus ambitieux aue cela.
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200
N. lorga
Mats j'ai aussi d'autres excuses a presenter pour le sujet que
j'ai choisi, et les void: je pourrais dire que l'histoire contemporaffle reste a criie. Ce que nous avons, en fait d'histoire contemporaine, mme pour l'Occident, pour l'Europe centrale ou
occidentale, ce n'est qu'une preparation a la vraie histoire contemporaine, qu'on n'a pas meme encore entreprise. Employer les
journaux, employer les compte-rendus des seances du Parlement.
et de diffrentes conferences, employer les matriaux qui se
prsentent en grand nombre et en premiere. ligne peut donner
certaines lignes de l'histore contemporaine, mais l'histoire contemporaine ne peut etre un rsum des dbats du Parlement,
ni la presentation des actes diplomatiques avec l'explication gulls
peuvent demander; l'histoire contemporaine ne peut pas etre
non plus une suite de biographies politiques ou de biographies
littraires. C'est un peu plus que cela; si on peirt employer le
procd biographique pour l'antiquit, et encore, si on peut
l'employer pour le moyen-age, tant donne le petit nor*
bre de personnalits a presenter, il est impossible de le faire
a une poque de democratic,
si on dolt employer le moct,i
et on doit l'employer dans un certain sens,oa les personna!Hes ne veulent pas s'effacer, mais finissent par etre effaces
contre leur volont. 11 faut donner autre chose que les personnalits saillantes, auxquelles on ne permet pas d'tre saillantes,
car, aussitt qu'elles s dtachent du milieu, il y a diffrents
moyens d'y rapporter celles qui sentent l'ambition bien naturelle
et dangereuse d'tre un peu 'pour ellest-mmes.
Alors, si on veut avoir une histoire contemporaine, cette histoire contemporaine doit etre, avant tout, un peu l'histoire de
tout le monde. Et non pas celle des ardes vulgaires de la vie.
Elle doit s'attacher a cette partie essentielle, a cette partie premire et cratrice qui est Fame, puisque, en dpit de certaines
theories qu'on est en train de realiser, de la fagon que l'on sait,
dans telle region de l'Europe, l'humanit vit encore par son
&me, et les efforts materiels ne sont que les manifesWons continuelles de cette lime, en tant que l'ame peut s'exprimer dals
des efforts materiels, ce qui 'est encore une question.
Une grande partie de Fame d'un individu, d'une classe, d'une
socit plisse sans doute dans l'effort materiel, mais, pour se
rendre compte de ce que ce effort materiel peut avoir d'owww.dacoromanica.ro
Les ecrivains ralistes en Roumanle
201
et de valeur, II faut recourir a son principe qui
est eette time. Gette ame est exprimee dans la littrature, Et
voici un autre point de vue duquel un historien a la possibilite,
riginalit
a le devoir de considrer la littrature.
Ces vieux livres qu'on ne lit plus sont, piarfois, ceux qui ont
t le plus lus, eux qui sont mafntenant les plus abandonns.
Cheque generation veut avoir sa part; il y a aussi un goisme sacre" dans le domaine des lettres, et on demande d'oublier les anciens pour se faire voir et pour se faire valoir. Cela
n'est pas toujours tres digne d'eloges, mais, cependant, c'est
tabsolument naturel.
Eh bien! cette littrature abandonnee, cette litteratupe negligee,
cette littrature mprisee, la litterature des prdcesseurs, contient autre chose que des modes qu'on rpudie ou des systmes
littraires qui ont vecu, qu'un vocabulaire qui a vieilli, qua des
formes synttiques dont on ne veut plus, les trouvant un peu
encombrantes, dans leur air vieillot, pour les lans d'une nouvelle generation, cratrice d'une nouvelle litterature. Gette litterature peut servir a quelque chose. On ne peut pas connaitre une poque de la vie politique et sociale d'une nation de rhumanit
sans recourir a la littrature oublie. Et je devine, je prevois
un moment oil II y aura des histoires icontemporaines qui, au
lieu de renvoyer, dans les notes, aux discours faits par Un Tel,
tel jour de grand triomphe, dans une assemble legislative,
feront un renvoi a tel roman, feront un renvoi a telle oeuvre
potique, a tel produit litteraire. En tout cas, cela est plus durable que les discours; ceux qui en font s'en rendent compte, et
Dieu sait si j'en ai fait rnoi-meme! Ces choses-la durent tres peu,
tandis que l'oeuvre litteraire conserve quelque chose, je dirai:
de la fraicheur d'une epoque qui a disparu, qui s'est envole, et
c'est une excuse pour des produits littraires mdiocres.
Je le dis des le commencement: je n'ai pas rintentiop de
plaider, pour ma propre nation, ni les circonstances attenuantes,
dont elle peut ma pas aVoir besoin, ni, dans l'autre sens, de la
presenter comme rettlisant, plus que d'autres nations, des memes
regions d'ailleurs, l'idal esthetique de l'humanit. S'il y a des
productions mediocres qui pourront paraitre, sous la forme d'analyses ou sous la forme d'extraits devant le public, j'aurai toujours cette excuse que oe sont des documents de vie, que c'est
2
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202
N. lorga
une psychologie dont nous avons besoin pour connaitre l'histoire
d'une epoque.
Je d is nous avons besoin", ce qui peut paraitre tres prtentieux, puisque quiconque n'appartient pas a cette nation ne lit
pas cette littrature et ne pourrait meme pas s'adresser aux originaux, et, quant aux traductions, ces traductions n'existent pas
pour la plupart. Je ne dirai pas: Cela peut bien servir aussi
A la psychologie de votre nation", mais cela peut servir a la
psychologie generale de l'humanit.
Je crois avoir raison lorsque je dis que l'humanit s'ignore
encore dans des elements qui, pour ne pas 'etre les plus grands,
peuvent etre cependant fres caractristiques, L'histoire de l'humanit peut A peine etre entreprise; on ne sait jamais oft est l'hu-
manite; on la cherche ou la carte est plus grande, oil la statistique prsente le plus grand nombre d'individus, oa il y!
a la plus grande quantit de richesses, et ou oublie quelquei
chose.
Sans doute, le Sud-Est de l'Europe ne reprsente pas, pour
Pepoque contemporaine, ce que la Grce reprsentait pour l'antiquit, et il est presque inutile de le dire; mais, cependant, il est
bien possible que dans telle ou telle region mediocre de surface,
contenant une population peu nombrease et se trouvant, en ce
qui concerne le dveloppement de la civilisation contemporaine,
A un degre qui n'est pas celui des nations plus avancees,
il
est bien possible, dis-je, que l on puisse trouver des elements
qui peuvent servir A expliquer la vie intellectuelle de l'humanit
de cette epoque A un degr plus Metre que celles qui, se trouvent
dans d'autres regions, plus favorisees.
Combien est fragmentaire et incomplet tout ce que nous a-.
vons, en fait d'histoire, aprs Pantiquite! Et, encore, pour l'antiquit, on est en train d'introduire l'histoire de l'Orient, et toutes les proportions changent; je ne dis pas que la, Grece sliminue,
mats la Grece s'explique d'une autre faon, et Rome elle-mme
apparait dans une autre lumiere A la suite des monarchies orientales, Mais l'operation qu'on pratique pout" l'antiquite, cette operation qui consiste A voir ce qu'on peut voir, A ne Russel- rien de
ce qui peut tre vu et peut servir a l'explication de l'ensernible,
cette operation doit tre faite aussi pour l'histoire du moyenAge et pour l'histoire moderne et pour celle de ce que nous apwww.dacoromanica.ro
Les crivains ralistes en Roumanie
203
pelons, d'une fagon tres prtentieuse, pour quelques dizaines
d'annes, Vepoque contemporaine. Et je crois qu'il est ncessaire
de pentrer dans des domaines qui ne sont pas encore explores.
de chercher des elements de comprehension tres intressants dans
ces regions-IA.
ft
D'autant plus gull y a des regions que je dfinirai ainsi: regions
de tradition, qui retiennent et qui concentrent des elements ap-
partenant a d'autres regions.
On dit tres souvent : Byzance s'arrete IA. Or, au cours des digcussions du recent Congres d'tudes byzantins, on s'est apergu, A
chaque moment, que Byzance existe encore. Il n'y a plus d'empereur chrtien A Constantinople, mais ii y avait, jusque hier, un em-
pereur ottoman qui n'tait que la copie de l'empereur byzanr
tin. On croit que Fart byzantin est fini, et on Mit encOre, dans
le Sud-Est de l'Europe, des eglises dont les lignes et dont les
ornements appartiennent visiblement IA l'art byzantin. Je ne par-
lerai pas de ce qu'on appelle certaine morale byzantine.
qui
s'est si largement rpandue a travers l'Europe qu'on la retrouve
un peu partout; if n'y a pas de pays qui en soit exempt. De
sorte que, dans le domaine des formes politiques, dans le do,maine d'une certaine morale qui se confond avec la politique,
dans ces domaines Byzance existe. II y a des choses qui datent
de plusieurs milliers d'annes et qui sont actuelles; ii y a ldedans des choses qui viennent certainement de la prehistoire;
II y a, chez certaines populations, en Albanie et ailleurs, deg
faits qui tiennent A des phnomenes bien anterieurs A la premiere manifestation crite de la vie de l'humanit. II y a des
races qui sont mortes seulement en .apparence: la race gauloise, est, ici, un peu partout; ailleurs, chez nous, la race thrar
co-illAse, qui tait une des grandes races, sur:.out en ce qui concerne les Thraces,les Illyres bordant toute l'Adriatique et penetrant jusqu'au fond du 'Irrol et les Thraces occupant toute la
Pninsule des Balcans jusqu'aux Carpathes ; mme les regions
ucrainiennes font partie du grand heritage des Thraces et l'Asie
Minewe appartenait a la meme race, race nombreuse, race
tres bien doude ayant des qualites tout-A-fait superieures.
Tout ce qui appartenait aux anciens Thraces vit encore dans les
elements de la pense populaire, sous toutes les formes, dans
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204
N. lorga
cette region du Sud-Est de l'Europe; ils pensent, ils sentent, us
crent, ils admirent la beaut, Hs la rendent dans une forme qui
correspond a ces civilisations qu'on pourrait appeler prhistorlques, bien que prehistorique" n'a aucun sens: si c'est prehistorique, alors on ne sait rien, et, si on sait quelque chose, alors ce
n'est plus prehistorique, mais ii y a des termes qu'on emploie
seulement pour la facilit des comunications scientifiques.
Et, alors, si je paHe du pass roumain tel qu'il peut se presenter dans des oeuvres littraires du commencement du XIX-e
sicle, ce ne sont plus les Roumains seuls qu'on peut connaitre,
ce ne sont plus seulement certaines phases de la vie des Roumains qu'on peut distinguer par eette oeuvre littraire. On verra,
meme dans cette premiere partie, combien toute la vie de
l'Orient europen et beaucoup de cOts {le l'Orient asiatique vivent dans ces romans roumains, surtout dans un roman roumain
qui n'est pas tout-a-fait oubli, eelui qui, datant d'environ 1860,
recueille des elements un peu plus anciens.
Ii y a ici comme une synthese de la vie du Sud-Est eurdpeen
et de la vie orientale qui appartient aux regions de l'Asie Mineure, et, lorsque, dans une autre partie de ces etudes, ressaierai
de &gager les elements de la vie patrfarcale des Roumains
et des regions voisines dans des oeuvres littraires en prose
qui datent de la moiti du sicle pass, on verra, dans cette
vie populaire rurale, dans cette vie de village, des choseis
qui ne sont pas seulement de chez nous, qui sont de toute
la Pninsule des Balcans et qui sont encore de l'Asie Mir
tcuro, qui sont des iles de l'Archipel, du Sud meme de l'Italie.
Car, si on va en Sardaigne, en Sidle, mais surtout en Sardaigne,
si on va dans certaines van& des Alpes, on retrouvera les memes
elements, la mme fagon de %vivre dans le village, qui n'est
que la fagon de vivre de nos regions. Et rdserai 'mme dire
que, dans les regions scandinaves, dans le Nord de l'Europe
(parce que les Scandineves ont t, a un certain moment, sur
le Dnieper, les voisins de la civilisation thrace) des elements populaires se rencontrent qui sont communs a tous les hritiers de
la race thraco-illyre. J'ajouterai que, dans des oeuvres littraires
comme eelles de Bjrnsterne Bj8rnson, ces beaux romans traduits en franais des il y a une quarantaine 6Vannees, on trouve.
sans doute, une vie rurale qui correspond absolument a la vie
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Les crivains realistes en Roumanie
205
rurale roumaine, a celle qu'on peut intituler: vie rurale du Sud-Est
europeen, jusqu'au moment actuel.
Arrivant maintenant au premier Chapitre d ces etudes, on
me permettra, de rappeler certains faits, de caractere general europeen, concernant le roman historique.
II y aura la deux avantages: d'abord, je n'affirmerai pas
des choses tout-a-fait etrangeres aux procupations du public
et, en meme temps, cette srie de conteurs roumains se peesentera dans une atmosphere beaucoup mieux connue et qui servira a interpreter les elements particulirement roumains que je
prsenterai ensuite.
On s'imagine trop souvent que le roman historique a une
anciennet, un age et une origine qu'il n'a pas, et on ne
s'est pas demand& assez souvent d'oa vient le roman historique.
Le XVIII-e siecle ne l'avait pas, ou, s'il paraissait l'avoir, ce
n'tait pas un roman historique; c'tait une intrigue, un rcit
que l'on plaai a telle ou telle poque; le nom des hros et
des heroines pouvait etre historique, mais II n'y avait rien, dans
le milieu, sappelant l'poque a laquelle on prsentait cette intrigue oil on faisait defiler les diffrents actes du rcit.
Pour arriver au roman historique, il a fallu certaines apparitions littraires qui datent de la fin du XVIII-e siecle. Car le
roman historique ne commence pag d'une fawn spontanee; II
est une forme drive d'un autre genre littraire.
A la fin du XVIII-e siecle, les ballades populaires cossaiseg
paraissent et il y a l'admirable ballade de Burns, qui, s'inspirait
directement de la vie cossaise contemporaine. Ces ballades ont
eu une tres large clebrit, et, aussitOt apres, on a eu la rvlation d'Ossian,Macpherson, affubl en Ossian, en barde du commencement du moyen-age, de Pepoque des invasions barbares,
et l'oeuvre d'Ossian exerga une profonde influence sur tous les
publics europens et sur toutes les productions qui appartiennent
a cette poque.
De la forme versifiee, de la forme potique, on a ensoite
passe, naturellement, a l'autre fagon de presenter la lgende ou
l'histoire, qui est la faon de Walter Scott. N'oublions pas que
Walter Scott lui-mme a commence par des ballades versifies
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N. lorga
206
qu'on a trop oublies pour s'tre tenu surtout a l'oeuvre en
prose, ati roman proprement dit du mme crivain.
Ensuite,
apras Walter Scott, on voit, un peu partout, une
tendance a mettra les legendes ou les elements d'histoire propres a chaque nation dans tine forme littraire qui tait celle
du roman historique. Et je me demande si, dans l'oeuvre si
varie d'Alexandre Dumas, qui, par l'initiative, lui appartient
mme dans les parties qu'il n'a pas rdigees lui-memeet on
sait le nombre et 'name la valeur de certains de ses collaborateurs,
si, dans l'oeuvre d'Alexandre Dumas, qui a penetrO un peu
partout (et on pourrait dire deux mots sur la fagon dont Alexandre
Dumas a pntre en Roumanie, sur la fagon trs large et fres
profonde dont il a t lu et imit en Roumanie), il n'y a pas un
reflet du grand succs qu'a eu l'oeuvre de son predcesseur
anglais.
Quant a l'Italie, elle a eu un roman historique bien suprieur
a celui de Walter Scott et d'Alexandre Dumas. Walter Scott est
bien mort; de temps en temps, il y a une nouvelle edition de
Waver ley" ou d'Ivanhoe", mais je me demande combien
nombreux est le public qui lit ces nouvelles editions. Alexandre
Qumas passe maintenant au cinmatographe, mais, pour la lecture courante, il est, depuis longtemps, abandonn. Tandis qu'on
lira,
autant qu'il y aura d'intrat pour le roman, cette admi-
rable oeuvre de Manzoni, Les Fiancs". Toute la vie de l'Italie
mdievale est retenue et fixe dfinitivement dans ces pages.
A ct, il y a des crivains italiens de mrite infrieur, connus
par leur activit dans d'autres domaines, qui, cependant, comme
Massimo d'Azeglio dans Niccola de' Lapi", ont laiss des' images de la vie italienne a la fin du moyen-dge, dahs des pages
absolument inoubliables.
Le roman historique allemand n'est pas si ancien et n'a jamais joui de la large popularit qu'ont eue les oeuvres littraires, dans ce domaine du roman, qui ant t &rites en Angleterra et en France.
Or, en Roumanie, cette nouvelle coutume littraire de donner
la forme du roman aux souvenirs de d'histoire, aux echos de la
lgende, a pnetr, des le debut de l'poque romantique, et IR
premier des ecrivains roumains qui a ainsi essay de rendre
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Les crivains ralistes en Roumanie
207
le passe, est, je crois, Constantin Negruzzt Mrime tait un
crivain ayant au plus haut degre le souci du style, et Negruzzi
l'avait aussi, de la fagon dont l'avait l'ecrivain frangais, bien que
je ne croie pas gull y ait eu une influence directe de Mrime
sur le Moldave, son contemporain; mais la fagov de traiter les
sujets est la mme que celle de l'crivain frangais, qui lui est
notablement superieur.: une critique 'tres aigud dans la forme lit-
teraire, une attitude rserve a regard de tout ce qui pourrait
se presenter comme parure romantique, un sens fres net deS
proportions.
Seulement, Constantin Ngruzzi n'a pas t un crivain de
carriere et, s'il est arrive a presenter certaines parties du
pass roumain, du pass moldave dans ses nouvelles, il faut
l'expliquer de cette fagon: a un certain moment du XIX.e siecle,
les chroniques moldaves ont t publies. Ces chroniques moldaves representent un des monuments les plus intressants de
l'historiographie de l'Europe orientate au XVII-e et au XVIII-e
et je me propose de dormer line edition du texte
roumain en traduction frangaise ou meme, puisque les editions
de texte roumain sont assez bien faites, de donner uniquement
la traduction frangaise de ces chroniques en roumain qui contiennent un grand nombre de renseignements ne regardant pas
uniquement l'histoire des pays danubiens et carpathiques, mais
l'histoire de toute cette region du Sud-Est europeen.
La publication par un homme d'un fres haut mrite, Michel
Koglniceanu, de ces chroniqueset Kogalniceanu, lui-meme a
essay des nouvelles historiques perdues dans des revues, qui
n'ont plus te reproduitesa donne a Constantin Negruzzi l'ide
de faire passer, dans un rcit d'imagination, le contenu de ces
siecle,
chroniques.
Pour se rendre compte de l'attitude de ce conteur a regard
du roman historique, on peut lire dans l'Anthologie" rdigee par M. Septime Gorceix avec ma collaboration, qui s'est
borne a lui donner uniquement la traduction telle quelle du
texte roumain, les pages d'une de ces nouvelles qui prsente
un episode de la carrire du roi polonais Jean Sobieski, traversant la Moldavie, vers 1691, pour y' rencontrer l'opposition
d'un petit nombre de guerriers montagnards, a demi paysans,
a demi soldats, qui dfendaient une citadelle. II attaque cette
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268
N. lorga
citadelle, croyant trouver toute une arme derriere ses murs,
et, lorsque ces prtendus soldats capitulent, le roi de Pologne
s'apergoit qu'il n'y avait, au commencement, que douze pauvres
paysans plus ou moins arms, dont un certain nombre taient
morts pendant le siege et dont les autres passaient devant la
brilante arme polonaise transportant le corps de leurs camarades tues pendant le conflit. L'episode se trouve dans l'His.toire de l'Empire Ottoman par Dmtrius Cantemir, grande persona!it littraire que ce prince de Moldavie connaissant, en meme
temps, les sources grecques, orientales et les sources latines,
occidentales et russissant a mettre ensemble ces diffrents lments d'inspiration pour crer une oeuvre qui a bien un cachet
original.
L'crivain moldave contemporain, fils d'un petit bolar, fonctionnaire d'unc carriere tres mediocre, s'inspirant de ses lectures
frangaises et un peu de ses lectures russes,,car il lisait l'oeuvre
de Pouchkine,
arrive a rendre assez chichement l'pisode heroique de la defense de lta citadelle de Neamt par les soldatspaysans.
Cette fagon de rendre le pass est caractristique, non seulement pou7 Constantin Negruzzi, mais pour sa generation enflare. C.! sont des choses qu'il n'a pas vues, bien entendu, car
il n'tait pas n en ...1686; mais il crivait a une poque na
l'histoire des Roumains etz>.it encore en formation. Ses connaissances d'histoire universelle taient aussi extremement reduites;
il n'avait aucune idee de ce que le roi Jean Sobieski a & pour
l'histoire de l'humanit. Cette grande personnalit en est visiblement arnoindrie, et l'arme polonaise ne se presente pas dans
l'tat oil elle tait a ce moment: l'auteur n'a pap la vision historique.
Les propres reflexions de Negruzzi ne manquent pas. Ce n'est
pas une narration objective; on voit que l'auteur souligne certaines parties de son sujet, gull prononce des jugements, qu'il se
declare pour tel ou tel des combattants; il a une attitude, disons:
de Roumain cornbattanC Mais ce qui frappe en premiere ligne,
&lest ce fait que la milieu manque completement; ne connais-
sant pas le milieu de l'poque, le conteur ne cherche pas a
le rendre. La forteresse, c'est une forteresse quelconque; l'arme,
c'est une armee qui se traine apres de jours de famine et d'erwww.dacoromanica.ro
Les crivains ralistes en Roumaule
209
rements, mais on ne distingue pas ce qui est caracteristique
pour cette armee. Tout cela est tres vague: ce sont des lignes
abstraites tracees pour introduire aussitt le rcit de l'aventure.
Mais le mme crivain a trait quelque chose de beaucoup
plus important dans une autre nouvelle: il a trait certains moments de la carrire du terrible pi:ince moldave, sorte de Nron,
qui fut, au XVI-e siecle, Alexandre Lapuneanu, malade, que sA
maladie poussait a des actes de cruaut: a plusieurs reprises,
il tua se:, bolars, lui taient cependant assez nombreux, puisgull en est rest jusqu'au aujourd'hui. 11 traitait son pays d'une
facon qui n'tait pas a proprement parler philanthropique et ne
s'en sentait que mieux. La physionomie d'Alexandre, espece
d'Ivan le Terrible roumain, a pu frapper un crivain.
La nouvelle de Costantin Negruzzi est courte; mais s'il asvait crit un roman sur ce meme sujet, il aurait procd de la
meme fagon qua pour Sobieski et les RoUmains".
Alexandre est, bien entendu, un mauvais prince, un prince cruel,
l'assassin de sa noblesse; c'est un homme sans pitie. II y a le
jugement de Dieu qui le punira: on le voit mourir, il demande
a revetir l'habit d'un moine, car il veut, de cette fagon, se presenter pur de ses peches devant le Crateurl Ces moments existent dans la chronique, et l'auteur les rend, mais il n'a pas' caractris le prince; il ne l'a pas prsent, lui non plus, dans
son milieu, et cr.: milieu est particulierement intressant au moment oft, en Occident, il y avait a peine une Cour de princes.
La Cour s'est forme en Italia; -elle a pass d'Italie en Occis
dent, et il a fallu Catherine de Mdicis pour avoir la vraie Cour
royale en France. Mais, au moment oU cette Cour, qui avait exist
en Espagult, passait d'Italie en France et de France en Attemagne, a ce moment la Cour tait une grande ralit dans le
Sud-Est de l'Europe. La vie byzantine s'y maintenait, et le prince
d'un petit pays, comme cet Alexandre Lapupeanu, tait entourd
d'un person,131 nombreux et brillant; les grandes dignits de
l'Empire d'Orient s'y conservaient; il y avait de la richesse, et,
comme on ignorait le budget de Mat, il fallait qu'une partie
du public subvienne aux besoins de la Cour. Des marchands
de Pologne, des marchands de Turquie passaient a travers
le pays: il y avait done de l'argent a dpenser. 11 y avait
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210
N. lorga
galement une vie intellectuelle assez developpee, et tout cela
pouvait entrer dans cette autre oeuvre de Constantin Negruzzi.
Mais c'est un abstrait, dont la maniere de presenter les choses
est absolument
celle de Mrime. Ce qui l'intresse, c'est de pre,
senter d'une faon linaire, pourrais-je dire, les vnements memes qui foiment le fond de son sujet.
A la meme poque, il y en a eu d'autres 'qui, s'inspirant de
la meme publication des chroniques moldaves, ont essay de
donner une image du pass. 11 y a eu ainsi un crivain dont
l'importance n'est pas assez reconnue dans son propre pays et
qui mriterait au moins un sicle apres ses premieres manifestations littraires d'avoir ce qui lui est chi. II s'appelait Georges Assaki. Moldave, fits de pretre, ayant fait des etudes a Vienne, en Italie; dessinateur de grand talent, imprimeur artistique,
-auteur et initiateur de tableaux qui figuraient encore, dans mon
enfance, stir les murs des maisons des boiars intellectuels en
Moldavie; introducteur des rythmes italiens, des plus difficiles
rythmes italiens dans une langue litteraire qui tait sur le
point de se former. On s'imagine la difficult gull y a a
vaincre dans une langue qui se forme a peine, qui cherche des
neologismes, a laquelle on donne d'abord trop peu de nologismes ou de mauvais neologismes grecs ou tures, qu'on carte
pour les remplacer par des neologismes latins, par des neologismes italiens. Si l'on se rend compte de la difficult norme
qu'il y avait a faire passer dans cette langue qui n'tait guere
fixe, qui tait en discussion, la forme crialline du sonnet italien
et il y a reussi on comprendra alors l'importance 'du
geSte hardi que reprsente la littrature d'Assaki et la place
qu'il conserve dans la littrature roumaine.
Mais, si ses sonnets sont encore tres interessants, la facon de
rendre le pass roumain l'est beauco'up moins. Un vent de romantisme 1 soufflait sur le pays, et alors les heros du pass roumain, des hros a fibre forte, des hros d'energie, et non pas
sans doute des sentimentaux, encore moins des phraseurs, ces
heros reels soupirent, sourient aux toiles, et les figures fminines se prsentent, je ne dirai pas : comme dans les romans
1 Voy. nos Etudes roumaines, II, Paris 1924.
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Les crivains ralistes en Roumanie
211
de George Sand (sur lesquels on peut revenir, car il y a de tres
belles choses dans George Sand), mais de la maniere de ceux
qui ont donne la contrefagon des romans de cet crivain. Car
ii y a eu aussi clans le roman italien, a une certain date, l'influence du style romarltique frangais, influence qui est, II faut
bien le dire, dplor.able, Ainsi- GiOvanni Verga, un tres grand
crivain, qui a fait des romans comme Les Malavoglia" et
,Mastro don Gesualdo", a commence par des rcits romanepques dans ce style.
Donc, a cOt du rcit dont Constantin Negruzzi donne la ligne,
ii y a d'autres qui plongent le sujet dans une vague atmosphere,
faisant disparaitre tout ce qui est contour, tout ce qui es coo,
leur, tout
l'action.
oe qui est ralite dans la pensee, le sentiment et
Mais apres oette premiere generation de conteurs roumains s'a-
dressant au pass, et au pass des princes du XVI-e et du
XVII-e siecles, donc au pass heroique, ii y a eu autre chose: il
y a eu la connaissance du pass, d'un cOt par des reminiscences qu'on pouvait consulter sur ces poques, qui pouvaient refaire
la topographie &line ville, rendre l'aspect d'une foule, le caractere d'une ipompe solennelle. Et, en mme temps, les etudes
historiques avaient progress, les documents commengaient a etre
tudies, les recueils d'archives taient ouverts.
Vers 1860, il y a eu ainsi une autre srie de conteurs roumains
qui se sont inspires de ces deux sources ou d'une seule, selon
les circonstances de la vie des crivains; Us se sont adresses aux
seuls tmoins du passe ou, en meme temps, aussi aux temoignages des documents &zits.
Je citerai deux de ces criveins qui sont, sans doute,
les plus remarquables, bien &Ts n'eussent pas t des crivains
de profession. Car, dans une vie publique qui commengait a
peine dans sa forme moderne, comme la vie publique des Roumains, on tait tellement sollicit de tous cOts que colui qui
commengait en crivain finissait en homme politique, mats il
ne m'est jamais arrive de voir quelqu'un commengant par etre
homme politique et finissant par la littrature.
Un de cas crivains a t assez connu, a Paris il y a une cinquantaine d'annees: e'est Alexandre Odobesco. Odobesco s'est fix
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212
N. lorga
parmi les archeologues par la publication d'un grand ouvrage
sur le trsor prtendu gothique (et qui n'est guere gothique)
de Pietroasa. Secrtaire de la Legation de Roumanie a Paris,
ii y avait fait auparavant ses etudes, 11 avait voyage en Europe;
c'tait un esprit tres bien dou, ayant le sens inn du pittoresque, meme la passion jusqu'au vice rle ce pittoresque. Je l'ai
connu personnellement et je sais la facon dont il rdigeait: if
commenait par &lire d'une eertaine fagon,../et puis il plagait le pittoresque sur son premier rcit, ce qui n'est pas la
meilleure facon de l'avoir, car ce n'est phis fa vision premiere,
mais un element artificiel qui s'ajoute a l'autre, et on voit trs
bien oa est introduit le placage.
L'archeologue qu'il tait connaissait tres bien Parcheologie ancienne, mais ii connaissait beaucoup moins Parcheologie roumaine. Ayant devant lui l'exemple de Constantin Negruzzi, l'exem-
pre d'Assaki beaucoup moins, il a cherch une autre figure de
prince-tyran, et on voit fres bien l'imitation.
Comme les Moldaves ont eu Alexandre, tueur de bofars, a demi
fou,
la Valachie a eu, a la mme poque, Mircea le Patre".
C'tait, du reste, un phnomene general dans l'Orient de l'Europe,.
Mircea n'tait pas un patre de troupeaux, mais seulement un
grand marchand de bestiaux, descendant de la dynastie valaque et il avait gagn, en payant argent comptant a Constantinople, ce trOne- roumain. Et, a cOte de cet autre prince terrible,
ii y a une femme, la sienne, qui ne Pest pas moins, et Odobesco
a prefr intituler sa nouvelle du nom de cette femme. Au lieu
de dire Mircea le Nitre", il a dit: La princesse Kiajna".
La difference entre Odobesco etentre l'autre est celle-ci: le con-
teur valaque a le souci de l'archologie, car c'est sa profession;
il a done le dsir d'introduire le milieu; ses personnages ne figurent pas entre les lignes droites tracees des quatre cts de la
page f. Lui il veut voir la vie contemporaine, II veut voir une
Cour qui fonctionne, une armee qui entoure cette Cour; il lui
faut du mouvement. Mais, cependant, ses moyens taient
encore tres restraints, et lorsque, chez cet autre conteur, il est
queStion de rendre le pasS roumain, on a devant soi des scenes,
des defiles qui sera' ent d'apres la coutume de nos anciens. On
peut savoir cependant pertinemment de quelle facon a t fabrique le recit. Ces coutumes ce sont celles du XVIII-e ou du commen-
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Les ecrivains realistes en Roumaqle
213
cement du XIX-e .sicle. Les autres, celles qui ne faisaient pas
partie du ceremonial, sont les coutumes generales des enterreInents rournains et, en plus, il y a des choses qui pourraient
etre transportees de cette vie roumaine du. XIV-e sicle dans la
vie de n'importe quelle nation ayant, a un certain moment, le
souci d'enterrer 'un mauvais prince que conduit au tombeau une
femme aussi mechante que lui.
Mais je crois que -le type physique de Kiajna, Odobesco aurait
pu le connaitre puisqu'il figure dans des fresques du XVI-e siecle au monastere de Snagov, qui est encore pres de Bucarest
.et qu'il a visite et dcrit. Le type physique est eependant fauss,
et aussi le type moral. ll'atiteur veut le monstre fminin, et
il le fabrique; tandis que, chez la vraie Kiajna, la mechancett
tait tres problematique, et, quant a son aspect physique, je peux
assurer gull tait sympathique: une fres belle femme a chevelure blonde abondante, vetue de vetements de brocart, lui don-
nant Pair imposant, n'avalt rien de ce caractere terrible que
lui inflige Odobesco.
Mais celui qui, parmi les Roumains, a os le plus, qui a cr
une ,oeuvre tendue, qui, ;I ct du roman dont je presentoraI
quelques specimens, a tent de faire revivre le pass roumain
et en a t enpech seulement par une mort prmaturee car
sa carrire a t mediocre, n'ayant pu persvrer dans une
activit littraire qui s'annongait sous les meilleurs auspices, est
Nicolas Philemon (Filimon).
Le nom *est grec (Philemon et Baucis" de Florian), mais je
doute que l'crivain de oe nom, qui est mort vers 1870, et t
d'origine grecque. Au contraire, son roman est plutOt destine
A faire ressortir les mauvais cts de la vie roumaine a repoque
des Phanariotes, et ce sont, chez lui, toujours les Grecs qui en
sont coupables, sans gull se soucifit du fait que chaque Grec
noble, A cette poque, tait un peu Roumain et que chaque Rou-
main noble tait un peu Grec, de sorte que toute cette hoiarie
s'etendait au mal comme larrons en foire; il n'y avait pas de
grande distinction al faire entre ceux qui taient venus d'ailleurs
et qui avaient pouse des femmes du pays, et entre ceux qui
taient du pays et pouvaient avoir pouse des femmes venant
du Phanar de Constantinople.
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2i4
N.
lorgi
C'tait la socit suprieure du Sud-Est europeen, la derniere
efflorescence de Byzance. Elle n'avait pas de caractere national; on se distinguait d'apres ses habitudes, d'apres ses aptitudes, d'apres ses vertus, d'apres ses vices, mais on ne peut
pas en faire deux categories au point de vue national.
Philemon avait conimence par une activit romantique qui
ne nous intresse guere : des nouvelles A sujets italiens, avec
des sbires, avec des executions, des Masques, avec des rencontres inattendues, des moments terribles oil sombre tout un amour longtemps entretenu, avec des esperances gui se sont
effondrees. On sait ce que c'est: dans n'importe quelfe littrature,
c'est cela.
Mais, a un certain moment, Philemon a t employe aux Archives de l'Etat de Bucarest. Ii avait commence, dans le domaine
des etudes sur le reel, par presenter une certaine catgorie fres
intressante de ses contemporains. La socit roumaine, en 1860,
tait sans doute un societ en pleine transformation; elle l'est
encore, mais aujourd'hui ii y a tout de meme des distinctions
plus nettes entre les classes, tandis qu' cette epoque, ces distinctions n'existaient pas; il yavait des categories en pleine decadence,
une ancienne societ qui, lentement, s'effondrait et il y avait des
nouveaux qui jouaient des coudes, cherchant a s'ouvrir la voie.
Les nouveaux n'taient pas tres intressants a leurs debuts; ils
commengaient par des humiliations A la coutume de l'Orient, par
certains actes d'hommage servile, pour se venger ensuite con-
tre ceux auxquels ils avaient t contraints de rendre cet acte
hommagial a ce point de leur carrierp.
Philemon a commence done par une nouvelle qu'il prsentait cette fois sans aucun souci du milieu, puisqu'il s'agissalt
de choses contemporaines; il a commence par plaisanter ce qu'il
appelait les gentilshommes de faubourg", ceux qui dbutent
par faire la cour aux bonnes et aux femmes de chambre et qui
arrivent plus tard, dans des conditions plus favorables, A un
degre superieur de la socit.
Et le fonctionnaire des archives, celui qui avait t chantre d'une
glise de Bucarest, qui avait pris place, pendant de longues
annes, au lutrin, lui qui tait l'ami d'un pote populaire, Antoine
Pann, et qui avait des relations de chaque cOt, vivant dans un
milieu quasi-peuple", possedait deux elements dont pouvait sortir
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Les ectivains r6afistes en Roumanie
215
le roman historique avec tous ses caracteres, avec tout ce
qui sert A former sa synthese: ii avait, avec la vie populaire,
les reminiscences recueillies sur les levres 'nth-nes das temoins de Pepoque phanariot finissante et, en m8me temps, dans
ses archives, les documents contemporains dont certains sont
introduits dans son rcit.
y avait autre 'chose aussi: vers 1860, commenait une querelle de
partis, qui, sous d'autres formes, dure encore. D'un cOt, les defenseurs de- la tradition et, de l'autre, les innovateurs. Les inno-
vateurs ne se servent pas toujours d'lments appartenant
l'ancienne socit; ils prferent sans doute ceux qui sont intresss a la faire disparaitre et A la remplacer par la nouvelle.
Ces acolytes n'taient pas pris ordinairement dans les masses
populaires. Car les paysans arrivent a avoir une action imQ
portante dans la vie publique de la Roumanie seulement vers
1870, et, avant cette epoque, II n'y avait que les petits boiars,
les petits employes qui exeraient une influence importante sur
la nouvelle vie du pays.
Or, certaines personnes en etaient genes, et, pour cordbattre ces intrus, pour dvoiler ces usurpateurs, pour car-
ter ceux qui n'avaient aucun autre droit que le droitje .ne
dirai pas de leur talent, mais le droit de leur initiative, de leur
hardiesse a s'infiltrer, Philemon a crit un roman qui devait
avoir aussi une seconde partie, mais cette seconde partie n'a jamais t crite: Parvenus anciens et parvenus nouveaux" (Ciocoil vechi
noi).
Les parvenus anciens", il les a prsents tels qu'ils vivaient encore vers 1820. Mais j'ai dit que le roman a t &tit
pour mettre au piori les nouveaux: c'est IA son vrai but. II
commence done par les anciens pour avoir seulement le repoussoir, ce que l'auteur voulait tant la satire politique du moment.
On s'en apercoit bien, du reste, par sa preface mme. Ii dit:
Le parvenu, le ciocoiu cherche avec ardeur a niveller l'tat
de la socit d'apres une mthode plus pratique que celle des
vrais communistes. La tentative russit admirablement; la situation de notre communiste s'amliore avec la mme rapidit
avec laquelle se ruine celle de son maitre...
Le ciocoiu ou le fils de ciocoiu, devenu homme politique, se
distingue de Phonnthe homme sous plusieurs points de vue,
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N. forgo
mais surtout par sa fagon de se eonduire. 11 ne ge prononee
dfinitivement pour aucune doctrine politique, il ne devient l'adepte ,lidele d'aucun parti, et pas parce que son esprit serait objectif et impartial, mais pour pouvoir mieux exploiter toutes
les doctrines et tous les partis a son avantage.
L'amour de la patrie, la libert, regalite et le dvouement
sont ses paroles sacramentales qu'il lance, dans les reunions publiques ou privees, mais, pour lui, ces vertus civiques qu'il exhibe
avec tant de pompe ne sont que les marches par lesquelles il
vent s'Clever au pouvoir et parfois, quand tout cela ne lui sert
pas assez, il prend son refuge aupres de l'etranger et en accepte des situations dans sa patrie.
Arrive a ce degre de grandeur pour lequel il a souffert toutes
les humiliations et a epuise toutes les dclamagons sur le su-
jets de toutes les vertus du monde, sans sincrit aucune, le
ciocolu leve le marque de l'hypocrisie et se dvoile dans la
nudit miserable et vicleuse de Son lime mesquine...".
C'est assez bien emit et c'est tres juste. Et en cherchant a faire
voir cette socit roumaine de 1810-1820, Philemon a imagine
une intrigue. L'intrigue est breve et mauvaise. Le fils d'un
petit boiar arrive a Bucarest, il se prsente a un grand boiar
d'origine phanariote; il est capable de toutes les platitudes.
Le grand boiar lui donne d'abord le soin d'administrer sa cour,
son mnage, ses serviteurs; puis, comme le maitre avait certaines relations qu'il fallait surveiler, il donne a son humble serviteur" un office qui est ordinairement rempli a Constantinople
par des tres humains appartenant a une certaine categoric
sans sexe. Malgr sa jeunesse, Dinu Paturica (le petit plie en
deux") consent a are le gardien du serail monogame du grand
boiar roumain. Apres quelque temps, il arrive a carter les
autres et a rester le titulaire de la charge. Dans cette situation,
il exploite le patron de fagon a lui fairelperdre toutes ses terres.
Mais, a la \fin, comme l'ancien rgime phanariote cesse ,et qu'il
y a le nouveau rgime des princes indigenes, qui It.)unit les
coupables et remunere ceux dont la vertu a trop longtemps
attendu, on volt le parasite puni de ses mauvais services. On
voit, sn m8me temps, le grand Phanariote qui finit d'une fa-
con digne de sa vie entier8. Quant a la femme, elle trouve
moyen de passer le Dahube, ayant en Turquie des personnes qui
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Les crlvalns r6alistes en Routnanie
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s'interessent a son sort. N'est-ce pas que l'intrigue est trs
simple et qu'elle est mauvaise?
Car il y a de la moralite, une moralit trop visible pour
exercer une vraie influence sur l'esprit des lecteurs; on voit
bien a quoi cela mene. Mais ee qui est tres intressant, ee qui
est trs bon et nous sert a nous, historiens, en premiere ligne,
c'est la reconstruction historique, qui est parfaite, en comptant
la vue integrale de l'ancienne Bucarest, de la Bucarest d'il y
a cent ans, avec toutes ses categories.
Les caracteristiques des classes sociales de cette vie roumaine
de 1810 a 1820 se prsentent colores et vivantes dans le roman
de Philmone.
Voici d'abord le prince vassal des Turcs. Le prince tait,
a cette poque, Jean Caradja ; on le croyait normment ri-
qu'un de mes amis, qui en descend, prtende, et
mme par crit, que sont aieul est mort pauvre, ce qui ne
signifie gure que sa richesse n'efit exist et qu'elle n'e0t t
che, bien
gagne par certains procds plus souvent critiquables.
Il est juste cependant de reconnaitre que Pavide tyran" Caradja a fonde un gymnase grec, une Academie hellenique dont
fe role a t assez important dans le dveloppement intellectuel
de l'Orient en Europe. Sa Cour avait un grand air. On y voyait sa fille Ralou, traductrice d'ouvrages frangais en grec,
son fils ain, Constantin, qui se faisait trainer par les rues de Bucarest sur une espce de char d'Apollon avec six eerfs attels,
portanf le manteau blanc, le khandschar en brilants, a cOt
des chales et des robes prcieuses de sa soeur.
Ii y a les boiars, et l'crivain satyrique les dcrit de cette
faeon, qui, je peux l'assurer, est d'une vrit trs approximative, car, s'il y avait de& boiars comme ceux que dcrivit Phiil y en avait bien d'autres,
avec eeux-la seuls qu'a
dcrits Philemon, le pays ne vivrait pas en ce moment.
lemon,
La definition littraire doit etre rduite done a certaines categories morales, a certaines categories sociales: on ne peut
pas l'appliquer a la noblesse entiere.
Nos boiars vivent dans les plaisirs et ne pensent qu'aux intrigues pour renverser les princes, croyant que les nouveaux
qui viendront leur donneront des fonctions plus importantes,
a
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N. lorga
leur livreront le pays pour le traire encore plu. Ils ne'penSent
gure a leurs biens herditaires. Ils ont des terres, et n'en
connaissent pas les limites, ni le revenu annuel; ils ont des
vignobles sans savoir leur etendue; ils ont des fabriques, des
etangs, des vergers et autres /gulls donnent a ferme pour
rien, et les fermiers ne se contentent pas de cent pour cent;
,,ils tirent leur gain sur le dos des paysans, ruinent les forts
et les installations des terres, et souvent vont jusqu' vendre
du territoire qui leur est confi."
A Ole, ii y a les hegoumenes grecs qui rentrent dans la
meme satire:
L'hegoumene grec, l'archirnandrite, a la grasse nuque..., avec
cinq, sept ou hurt concubines dans ses appartements, et les
douze ou trente filles du village dont il se rit, qui bat les pauvres serfs de ses biens, leur prend jusqu'aux cendres de l'atre,
les pend par les pieds, les enfume comme des renards et puis,
leur montrant le fouet a douza lanieres de plomb, leur dit:
Fais sortir ton argent, miserable rustre, ou je ferai clater
ta peau sous le fouet.
Encore, II faut dire qu'une partie des hegoumenes grecs pratiquaient le systeme, mais ii y en avait d'autres qu'on ne pourrait pas faire entrer dans la meme caractristique.
Quant aux agents du pouvoir, les agents subalternes font sortir des villages pour un festin dans la fdret cinq agneaux
gras, du beurre frais, des oeufs et quatre ou cinq mesures de
vin, et, si on vous demande l'argent, dites-leur que c'est
pour preparer le relais de l'ispravnic". A ceux qui sont encore
bons, on leur dit gulls ne comprennent ni Pepoque, ni les
gens du milieu dans lequel ils vivent."
Void maintenant l'usurier oriental qui se nourrit de luxe et
qui entretient ses vices: Costa le Borgne vend les soieries de
Venise, les toulpans, les rubans, les rseaux et les dentelles
de Leipsick, les fez blancs de Constantinople, les chles de
Phan, les diamants de toute espece, les rubis, les meraudes
et les perles de plus fameux joaillers de Constantinople", et
quand quelqu'un entre pour faire un achat, ses filles sont la
pour remplir leur mission, et le marchand borgne lui pabrle de
cette faon: O quel miracle, Louxandritza, Marguiolitza! Regardez-le, mes fillettes, le noble seigneur ! N'est-oe pas gull
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Les dcrivains r6alistes en Routnanle
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ressemble a un prince? Combien tout cela te sied, jeune seigneur! Le vtement parait coup sur ta mesure. Al Ions conclure
le march an deux mots. Je t'aime beaucoup; je ne sais pas
ce que tu as pour me charmer ainsi. L'objet me coate douze
mahmoudies, mais, pour te faire plaisir, je te le donne pour
Aix. Al Ions! qu'il te porte bonheur.
L'occidental est reprsent par tel baron russp dont la profes-
sion est relie surtout au jeu des cartes et par les musiciens
allemands qui sont appeles, de temps en temps, pour accompagner et pour faire jouir d'un moment de repit les laoutars".
Un aspect favorable est assure aux seuls bourgeois de Bucarest que l'auteur, chantre, journaliste, fonctionnaire, connait et
aime. Ce bon bourgeois de Bucarest passe sa soire dans les
jardins de Breslea, de BarbAlatA, de Cismegiu et de Giafer.
La chaque corporation ou chef de famille Etend ses nippes et
avec ses commensaux et amis boit et mange. Puis ils se prennent a danser la ronde ancestrale et les joyeuses danses latines.
Des vieillards eux-mmes se laissent prendre a leui gaite. On
y voit le couvre-chef carr du staroste des tailleurs, le bonnet
du marchand qui va au pays des Cosaques, celui du fabricant
des jaquettes en peau fine, le bonnet a roue du marchand de
boccasins et le kalpak fourr de l'Armnien vendeur de fil
de toton.
..Les enfants s'arrtent aux vendeurs ambulants de sucreries;
ils jouent a la bane. et aux os de mouton; les fillettes A la cache-cache ou A l'aveuglette. Les serviteurs partent en avant,
avec les plats et les gourdes. Ils retournent par corporations.
En hiver, on joue aux cartes; la concina, le jei.4 hongrois au
sou de Marie-Therese (mariapl) et la petite courrone 1.
Les bolars mangent dans le jardin de Skoupho", dans les
vignes de BrAncoveanu sur la colline de Spires", dans le jardin
de Bellio pres de VAcAresti".
Quant au paysan, ii est represent& surtout par sa plainte versifie, par sa chanson douloureuse:
Feuille verte de seigle,
dit la chanson populaire,
Justice n'est plus chez nous:
Si au prince tu te plains,
'
R6suin6.
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R 20
14. lorga
II Venvoie au Spatar.
Tu t'en vas au Divan,
Un an tu perds ton temps.
Si aujourd'hui suis au bois,
Le pistolet en ceinture,
Le fusil sur le dos,
Pourquoi ne me demandes pas
Quel est le feu qui me bride?
J'ai eu mere et pere,
Large maison abondante,
Dix vaches sous le hangar,
De l'argent dans les poches,
Mais le Grec, le maudit,
M'a ravi tout cela:
Parents, femme, enfants.
Ne m'est rest au monde
Que moi et mes habits.
Feuile verte de jasmin,
Al Ions, freres, comme haidoucs,
Sauvons-nous d'etra,ngers,
De fermiers et ciocois.
Ils viennent devant Dinu apporter des poulets, une cuelle
oeufs ou un pot de beurre", Ils se plaignent qu'on leue
prend les bestiaux, qu'on les bat, qu'on s'empare de leurs fines,
a
qu'on les atelle comme des boeufs au char qui porte le bois, qu'on
les pend la tete en bas et les enfume de piment, qu'on les
oint de miel et les lie aux arbres pour etre 1:Aqus par les
mouches et les cousins, qu'ils sont prets A passer en terre turque.
Si cependant on prend e bel ouvrage redige par un Francais, Vail laat, en Roumanie, vers 1840, les trois volumes de _se
Romanie"; si on consulte l'crit de Felix Colson, qui prsente
la vie de la nation roumaine entiere dans ce qu'elle avait d'essentiel; si on s'adresse A des temoignages d'art comme 1e,s scenes
de vie roumaine donnes par toute une srie d'artistes frangals qui ont visite la Roumanie vers 1840, et dont le mieux dou,
le plus nergique a t sans doute Raffet, dont le plus abondant
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Les crivains ralistes en Roumanie
221
a t Bouquet (il y a meme tel de ces artistes francais qU'on
est en train de dcouvrir aux archives de P8cole des BeauxArts de Paris, avec les dessins indits du pays qu'il a laisses),
alors on peut voir autre chose:
On peut voir un prince, qiii, meme lorsqu'il n'pargne pas les
revenus de son pays et le contribuable qui paie ces revenus,
reprsente la majest dchue des empereurs d'Orient et qui,
tout en tant Grec d'origine, se soumet aux,traditions sacrees de
ee pays qui conserve des coiltumes millenaires.
On peut y voir des boiars dont tel a t crayonne d'une fagon- sympathique par Philemon lui-meme, des boiars qui vivent
en grande partie a la campagne, qui sont les compagnons du
payskn, qui batissent Peglise ott ils se retrouvent avec leurs
freres plus pauvres, qui tablissent des coles pour l'enseignement, qui sont parfois les premiers traducteurs de franois, qui
s'inscrivent parmi les plus zles introducteurs des idees occidentales, qui donnent au pays sa premire impulsion, cette impulsion
qu'avaient oublie les gens de 1848 et ceux de 1860, lorsqu'ils
rejetaient dans Pombre, dans cette ombre noire, avec tant de
craut, une entiere catgorie sociale par laquelle q vcu le pays
entier.
Et, a dile, des fonctionnaires qui n'taient ni meilleurs ni pires
que les fonctionnaires, je ne dirai pas de tout l'Orient, mais de
bien des pays de l'Europe. A ce moment, vers 1820, je ne crois
pas que l'administration autrichienne, trs respectueuse des formes, tait au fond plus morale que l'administration phanaridte
des pays roumains.
Puis cette bourgeoisie qui est presentee par Philemon lui-meme
ayant des agapes comme les premiers chrtiens, avec des scenes rurales et des coutumes anciennes qui rappellent la Grece,
Et, au fond, ce paysan, qui, s'il souffre, s'il se plaint, s'il prend
le fusil, est, en meme temps, en etat de creer un ordre nouveau, de le defendre contre Petranger qui attaque le pays et
de le consolider contre les elements intrieurs qui seraient en
tat de s'attaquer et a son avoir et a sa dignite humaine.
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N. lorgz
222
II.
Patriarcaltsme moldave et transylvain chez les conteurs roumains,
entre 1870 et 1880,
Apres la reproduction du pass sur la base des souvenirs et
des documents chez les conteurs rountains jusque vers 1870,
il nous faut passer a un autre chapitre: celui de la litterature
que j'appellerai patriarcale. Et voici ce que j'entends par cette
fogmule:
Une littrature populaire voulue n'est pas une littrature patriarcale. On peut chercher des motifs nouveaux dans la vie
des classes rurales, et ces motifs, on les trouve. Si on se proposait de chercher de ces motifs dans la vie des classes rurales
en France, on en trouverait assez, d'autant plus que, si les
provinces ont disparu de par les mesures de la Rvolutioh, elles
sont (c'est, du moins, l'opinion d'un tranger) la grande ralit
de la vie spirituelle, je dirai theme: la grande ralit de la vie
frangaise prise dans son ensemble. Au moins, on pourrait s'adresser a cette vie des 'provinces pour trouver une nouvelle inspiration a toute la littrature frangaise, qui ne serait pas condamne.
a chercher du nouveau dans des analyses plus ou moins oiseuses
et dans des s ujets orientaux fantastiques qu'on emprunte parfois
a tort a la mauvaise morale des auteurs etrangers.
Mais, a ct de cette littrature voulue, qui, cherchant du
nouveau, voulant une inspiration indite, s'adresse a la vie des
masses rurales, qui sont toujours plus intressantes, parce qu'elles sont les conservatrices opinialres de traditions dont Fanciennet depasse parfois les comptes faits par siecle pour atteindre des milliers et des 'milliers d'annes, qui vivent dans ces
traditions, il y en a une autre.
L'crivain n'a pas voulu donner du nouveau. Il n'avait guere
la conscience que ce qu'on crit couramment est chose use,
qu'il faut remplacer; il n'a aucun contact avec le public, et il
peut mme arriver que ce ne soit pas un ecrivain de profession.
Les trois crivains roumains que je veux presenter ici, n'ont
pas t des crivains de mtier:
L'un a beaucoup crit, mais ayant une profession a ciit et
s'occupant, en premiere ligne, de cett.e profession, 11 n'a pas
te un homme de. lettres.
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Les crivains rdalistes en Roumanie
223
Le second i t un paysan devenu prtre, puis defroque.
Le troisime, un homme politique qui crivait a ces heures
et qui, sans doute, lorsqu'il a atteint ses vingt ans, ne se
doutait gure qu'il laigsera des traces dans la litterature de
son pays. Il a bien fait une traduction du Dante, assez habile,
mais sans rien de l'energie du magnifique, du terrifiant ori-:
ginal, car il travaillait en guise de distraction; en tout cas
sur le retour de l'ag ?. cette traduction du Dante n'tait pas
le dernier acte d'une parrire littraire (Klement remplie.
Done, voici des crivains cpli ne sont pas, en premiere ligne,
qui ne se proposent pas d'ecrire; ils n'ont pas la
conscience du moment oa il y a un tournant dans le mouvement de la litterature A laquelle Hs appartiennent; ils crivent
grace A une provocation exterieure, a un hasard de leur vie, a
crivains,
des amities, a leur presence accidentelle dans un cercle littraire;
et Hs n'ont pas de critique pour les appuyer, pour les exhorter,
pour les diriger.
Au moment oa ces trois crivains ont paru, entre 1870 et
1880, il y avait un cercle littraire, mais, A cate de ce cercle lit-
traire qui, du reste, ne dirigeait pas la fagon dont ont crit
ces trois crivains, il n'y avait pas d'opinion littraire. Les revues taient tres peu nombreuses; les jo6rnaux ne s'occupaient
guere (et nous sommes, aujourd'hui,, loin de l'epoque a laquelle
les journaux se sont occups, d'une fagon suivie, impartiale,
de la littrature courante) de la production littraire. En plus.
surtout
ce ne sont pas des intelligences tres compliquees,
le deuxieme et le troisime; ce sont des gens plutat simples,
bien que l'un d'eux eat suivi les cours d'un sminaire et l'autre
eat termine des etudes de Droit. Seulement, ce qu'ils racontent,
ce sont les seules choses qu'ils puissent raconter, et, au lieu de
chercher dans des domaines pour lesquels il leur faudrait faire
des etudes spciales, entreprendre des voyages, commencer ces
enqutes", devenues habituelles dans la littrature occidentale du
XIX-eme siecle,mais qu'on pourrait, a juste t' t-e critiquer, parce
que ce n'est pas apres une etude de quelques mois ou ,mme de
quelques annees, etude faite dans des buts littraires, qu'on
arrive a connaitre ce qu'une classe a d'essenttel, et
il peut
arriver, ce qui est arrive dans certaines littratures curopennes
que nous connaissons, que la valeur morale d'un pays soit infiwww.dacoromanica.ro
224
N. lorga
niment superieure a la valeur morale qiii ressortirait de ces expositions
romanesques, d'apres enquetes, et que l'tranger y
qu'ils
croie, ils viennent d'un milieu gull connaissent bien,
aiment et, il faut ajouter enc6re quelque chose, qu'ils respectent,
Parce que, pour bien parler d'un milieu national, d'un milieu social, d'un milieu intellectuel il faut commencer par deux actes:
Paime: vraiment et le respecter. Aussit6t qu'on considere le su-
litteraire de la meme faon qu'un savant (et il y 'a des
savants qui aiment aussi leur sujet), qu'un philologue, qu'un
archeologue traite, une question. tout-a-fait spciale, on n'arrivera jamais a saisir les secrets de cette vie.
Voila done toute une srie d'crivains qui ne sont pas faits
jet
pour la littrature, auxquels on ne demande pas leur litterature,,
qui arrivent a &fire des choses qui sont des souvenirs: des
souvenirs prsents comme des souvenirs, ou des souvenirs em-
ployes pour une nouvelle ou un roman, et qui presentent, en
meme temps que des tableaux de moeurs, en mme temps que
des psychologies, qui sont interessantes, originates, une impression integrate du milieu. Ils .ne poursuivent aucun autre but, et,
si on croit l'apercevoir, il correspond a la fagonid'etre meme de
Pcrivain.
Aucun d'eux n'a commence par intention, n'a continue par
enquete pour arriver a sa production littraire, et on verra, pour
le premier de ces crivains, qui est le plus dou et celui qui
est arrive a fournir une plus large oeuvre littraire, on verra
qu'il y a tout de mme ce qu'on pourrait appeler une direction.
Une direction, pas une tendance, car cette direction n'est pas
voulue. II est comme sa classe a lui; il connait parfaitdment
cette classe qu'il reprsente, parce qu'il lui appartient par toutes
ses fibreS. Il ne preche pas; il semble dire:
Moi, je suis comme
cela; les miens me ressemblent. C'est la vie qu'il faut mener,
car c'est la vie que je mene, car c'est la vie qu'on menait autour de moi.
Void quel est le sens de cette littrature raliste patriarcale. Il
y a comme un souffle de paix sociale et morale qui domine
toute leur oeuvre, et, sans conflits dramatiques, au dernier moment, l'crivain qui a suscite le probleine doit apaiser. La paix
est, du reste, sans eesse dans l'oeuvre; une tune ealme, serein
la domine toute entiere. C'est done une litterature absolument
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Les ecrivains rdalistes en Roumanie
225
saine et par ce fait superieure, bien que, sous le rapport du
style, elle ait t tres souvent dpassee.
Celui des trois qui a vcu dans le milieu moldave, le pretre dont
je parlais tout-a-Pheure, celui-la a un style tres intressant pour
les philologuas, par le vocabulaire tout nouvead, par les tournures de phrases et les expressions populaires. On emploie certains
de ses produits pour deg etudes de seminair philologique. Lors-
qu'on arrive a l'iaterprster, on est bien stir de connaitre le rouon pourrait dire le roumain d'une certaine region,
main,
mais, tout de mme, ce sont des devinettes offertes a l'tranger
a cheque pas, dans son oeuvre, et les traductions (on en A
essaye!) sont torcement mdiocres.
En dehors de cet crivain,
si les autres cherchent quelque
chose qui dpasse le milieu, qui surpasse la forme courante, c'est
d'une fagon presque inconsciente. Ce ne sont pas des amateurs
de style nouveau. C'est pourquoi le style des modernes parait
plus pittoresque, plus serr aussi: II y a une emotion plus concentree dans la littrature roumaine qui part de 1880 et s'tend
jusqu' nos jours.
Et il est bid explicable que cette littrature mprise un peu
ses devanciers, mais il y a, dans la litterature patriarcale, un
equilibre, une sante morale que les nouveaux n'ont jamais realise et n'arriveront jamais a le faire.
Sans idees prcongues, sans tendances poursuivies avec opiniatret sous les fermes trompeuses du mtier littraire, ces criveins arrivent a intresser, et, en prsentant quelques-uns d'entre
eux, je crois pouvoir susciter tut certain intrt pour cette
phase d'une littrature europeenne qui n'est pas des plus gran-
des, mais qui peut paraitre, de temps en temps, plus intressante que les littratures anciennes, parce que celles-ci ne sortent
pas des traditions bien connues et des methodes depuis longtemps appliquees.
Une autre explication prealable s'impose aussi: Les autres
littratures du- Sud-Est de l'Europe ont, bien entendu, leurs conteurs au XIX-e siecle.
Mais il y a par dessus ce qui distingue les crivains roumains comme une time du Sud-Est de l'Europe entier. II m'est
arrive, tres souvent, a la lecture de nouvelles et de romans apparwww.dacoromanica.ro
N. Iorga
226
tenant aux littratures des nations voisines, d'avoir le sentiment
que je suis chez moi, et je crois que, si un Serbe, un Grec, un
Bulgare lisait la production romanesque des youmains, U aurait
le merne sentiment qu'il ne s'est pas dtach de son pays,
La !literature serbe, dans les trois ou quatre dernieres dizaines
d:annes, a des conteurs tres remarquables. On a abandonn la
grande traditipn historique, en relation avec le cycle pique
des combats nationaux, et on est arrive a un ralisme qui a
produit une littrature nombreuse et intressante. II correspond
au nOtre. Lorsqu'on prend un rcit de Karkavitza, le conteur
grec, on sent tres bien qu'entre cet crivain, entre ces rcits et ce
que, sur un sujet analogue, pourrait faire un Roumain, il y
a des points de similitude qui ne sont pas du tout fortuits.
11 y a une difference marquee entre tout ce que peut donner le
Sud-Est de l'Europe et entre Ice que donne n'importe quelle
alitre region du centre et de l'Occident du continent, et ceci
malgr les imitations, malgr la profonde influence que la litterature occidentale a exercee' sur toute la litterature de ces regions
du Sud-Est de l'Europe.
11 y a ceci, et il y a autre chose encPre : ii y a la Tossiti
bilit des comparaisons. Chaque fois que, dans la vie des nations voisines de la nation roumaine, il y aurait quelque chose
qui pourrait paraitre interessant pour l'explication des phnomerles litteraires, des phnomenes psychologiques presents par
la littrature roumaine d'une poque, il faut s'y arreter. Je
partirai toujours de la littrature que je connais le mieux. Mais
on pourrait essayer, partant d'une autre base hationale, pour
cette priode littraire aussi.
J'arrive maintenant aux trois crivains d'inspiration patriarcale:
Jean Slavici, Jean Creang et Nicolas Gane.
Slavici est un Transylvain", en prenant ce tarme dans un sens
qui n'est pas la sens propre, le sens geographique. Toutes les
provinces qui ont t attribuees a la Roumanie par les traits
de paix, toutes les provinces dtaches de la Hongrie pour des
motifs nationaux et ajoutees, pour ces motifs nationaux, a la
Roumanie, rentrent, d'apres la facon courlinte de s'exprimer,
dans cetta notion de la Transylvanie.
Le norn premier de oet eerivain n'etait pas Slavici, mais
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Les dcriva'us ralistes en Roumanie
227
Sarbu. Sa region a lui est sur les rives du Muras (Maros en hongrois), au Nord du Banat, d'o il est parti pour faire des etudes
suprieurs a Budapest, pour pratiquer pendant des annes le mtier de journaliste national et s'tablir ensuite, poursuivi et menace
par le regime magyar, en Roumanie, a Bucarest, oft, apres une
longue et fconde activit littraire et scolaire, II s'est mrit par
son attitude pendant la grande guerre une reprobation sur laquelle revile d'insister ici.
D'abord ce Transylvain" qui n'est pas Transylvain appar.
tient donc a une region dont le caractere rural se distingue du caraetere rural de la Transylvanie proprement dite.
Et ceci aura une influence, une profonde influence sur ses conceptions, sur son, attitude.
Le paysan d Transylvanie est, en effet, un hommp au caractere historique; c'est un rural n'ayant pas au-dessus de lui
de classe dominante appartenant a sa nation.
A un certai .1 moment mme, il a cr une classe historique,
qui s'est confondus dans les rangs de l'aristocratie magyare:
le roi Mathias y appartenait par son pre, le grand Jean Hunyadi, hros de croisade, et par sa mere aussi, une Szilagyi, une
Silaghi, originaire du district de nobles du Salagiu. Ce paysan
a vcu, jusqu'aux dernires annes, sous une domination transere : celle de la nation magyare, qui a dur plus de mille ans.
Mais nanmoins, cette classe a une conscience du pass qui
manque aux paysans colonises dans les regions qui bornent,
a l'Occident, la Transylvanie, dans ces regions on est ne, o s'est
forme Fame de l'enfant qui devait etre ensuite le nouvelliste, le
romancier Jean Slavici.
Entre la terre d Transylvanie et entre le paysan roumain ii
y a une relation millnaire. Ils s'entrepenetrent. La terre a,
plus ou moins, le caractere de la race qui l'habite. Elle a t
transforme par cette race et, dans cette race mme, il y a
tous les elements qui viennent de cette terre. C'est, sans doute,
la vie rurale la plus intressante, celle qui tient au sol et celle qui
tient a l'histoire.
Maintenant, ii
ne faut pas s'imaginer que les paysans qui
sont dans ces regions de l'Ouest de la Transylvanie, dont vient
Slavici n'ont aucune attache au sol de l-bas. Non. Ces terwww.dacoromanica.ro
228
N. Iorga,
ritoires ont CO habits, depuis les epoques les plus anciennes,
par des Roumains. Seulement, il y a eu des changements dans
cette regions non protegee, qui n'est pas un pays de montagnes.
La Transylvanie forme un cirque montagneux; on y pntre
avec difficulte et on y est retenu; on y est enferm pour des siecles lorsqu'on y est entre, mais on peut empecher les autres
d'y entrer, et, si les autres y entrent, il y a un moment ou
ils sont forces d'en sortir, tandis que dans les regions oil est
n notre con teur, il y a la plaine. Or, la plaine est envahissable; l'invasion peut y pentrer et s'y tablir. Dans cette region,'
par suite du fait qu'il n'y a pas de barrieres, diffrentes
nations se sont infiltree; se sont melees, sont entres en concurrence.
On critique l'oeuvre des diplomates de la Conference de Paris, qui n'taient pas, sans doute, des geographes (et ils n'arriveront jamais a le devenir), mais il faut tenir compte de ce
fait que ces infiltrations ont da determiner des frontieres d'un caractere tellement mele avec, a cheque pas, des oasis, des formations intercalees.
De ce fait, ces provinces ont t, pendant longtemps, un
territoire de defense contre les Tures et un territoire d'abri des
dfenseurs pour les territoires voisins. La Maison d'Autriche a
te, a son heure, maitresse de ces territoires. Or elle avait un
systeme tout special de leur donner des habitants: elle les deplagait conime on change de place les meubles d'une chambre. II y avait, avant tout, des raisohs fiscales, puisque l'Autriche
a te un stet financier, un stat destine a alirnenter par tous
les moyens la Cour et une catgorie assez nombreuse et assez
brillante de personnes qui entouraient cette Cour des Habsbourg.
On prenait done des habitants d'une region et on les transposait dans une autre, oa on leur accordait des privileges, des
exemptions d'impOts, oil on leur faisait de bonnes chaussees,
en marge desquelles on leur batissait des maisons. Il y avait
rneme un typJ tout particulier de maison qu'on peut appeler la
maison coloniale autrichienne", qui est la maison des bords du
Rhin, n'ayant rien & correspondent aux necessits du sol meme
sur lequel on la transporte. C'est une boite de pierre dans laquelle on fait entrer les individus humains, une fagon d'curie
suprieure poi(' le btail humain de l'empereur et roi,
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Les crivalns raalisies en Reamanie
220
Ce betail pensant On le prenait de Moos cts, on l'invitait, de
toutes les regions, a venir, on ry plagait, lui tailant des bienfonds plus ou monis correspondents, et on craait ainsi une vie
qui n'tait gutre historique.
Si -on passe de la Moldavie ou de la Valachie en Transylvanie,
mme, oil la colonisation saxonne a donna le type general de
l'habitatioa, on est aussitOt frappe du changement de style.
L'habitation des anciennes principauts danubiennes est une crea-
tion individuelle du pays, une creation sur des bases malenaires, un3 creation d'art. II y a de Fame du paysan dans chaque poutre, dan3 chaque colonnNte, dans la forme de chaque f enatre. Si on passe les montagnes, on voit la maison allemande
du Rhin, de la Meuse, de la Moselle, qui, au moyen-age, a vo-
yag jusque dans ces regions. Et puis, dans ces districts a
l'Ouest de La Transylvanie, il y a l'autre maison, la maison
transportable du gouvernement autrichien, celle qu'il faut habiter ncessairement: trs confortable, mais n'ayant aucune originalite. La rue du village n'est pas la rue qui s'est forme, par
les maisons; ce sont les maisons qui se sont formes par la rue.
Ici les Roumains peuvent donc etre anciens, mais res villages ne le sont pas toujours. Ii y en a qui viennent des colonisations appartenant au XVIII-e siecle.
Dans ces provinces un caractre tout special de la race finit
par s'tablir. On est partout, en fonction de son del, de sa steppe,
ou de sa valle, de sa montagne; on est en fonction de sa pluie
et de son beau temps; on est en fonction du sourire du soled
et du froncement de sourcil des nuages, mais on est, en mme
temps, en fonction de la maison qu'on habite, on est fagonnable
par son domicile. Le domicile -est fagonnable par l'homme,
mais l'homme est aussi faonable par son domicile.
En Transylvanie, on est aussi en pays de servage, de servage
pour le Roumain, et pas seulement pour le Routnain. C'est un
territoire historique du moyen-age, qui y survit jusqu' ce moment.
Il y a eu cela jusque dans les races privilgies, Magyars, Sa-
xons, ces derniers n'appartenant pas en entier aux sieges",
aux sedes de leur universita" politique madiavale, qui ont partage avec le Roumain ce joug kervile.
Le paysan est done la a cheque moment courb par cette
ancienne
servitude historique, et elle pent rendre Fame lache :
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230
N. hirga
or une Arne lfiche n'est pas prodUctive dans le domaine de la
littrature. Mais ce n'est pas seulement cette lchet d'ilme qui
vient du servage; ii y a aussi autre chose: une mlancolie, une
tristesse, runie a une profondeur d'analyse dans cette pauvre
fime torturee, qualits qui sont, sans doute, des elements crateurs de la littrature. On est plus intrieur sous le joug que dans
la libert. La libert, c'est le mouvement en avant; le servage
c'est le retour a soi-mme, et ce retour a soi-meme est, sans
doute, un des grands moyens d'inspiration dans toute littrature,
comme dans toute musique et dans tout art.
Or, dans les regions o s'est forme Slavici, 11 n'y a pas ceta;
ii y a la libert paysanne. Le paysan sent qu'il a te invite
a venir. On lui a dit: Venez; on vous donne eeci pour que
vous restiez". Alors, lui, il se sent maitre du sol, il se sent maitre de sa personne, et, s'il y a une mlancolie, cette mlancolie
n'est pas celle de sa condition sociale: c'est cette mlancolie,
inexplicable, qui forme le charme de Fame roumaine et de l'fime
du Sud-Est de l'Europe en general, cette mlancolie melangee
a un enthousiasme tout-A-fait particulier, a un mysticisme sp-
cial, .et Dieu sait combien on abuse de ce terme de mysticisme, qu'on emploie sans se rendre compte de ce quil signifie. II y a ces nuances d'ame qui appartiennent a l'ancienne
race des Thraces, dont nous sommes thus des heritiers. Car
tout cela n'est gure latin, et vient d'une profondeur qui dpasse de beaucoup la couche latine elle-mme, rurale et trs
intressante.
Constatons maintenant le rapport tres troit, trs intime qu'on
trouve dans toute la vraie littrature roumaine, dans toute la
littrature qui n'est pas d'imitation, et je dirai m8me dans toute la
littrature de ce Sud-Est 'de l'Europe, entre la nature et les
hommes. Le conteur, sans qu'il s'en rende compte, prsente,
chaque moment, le correspondant dans le milieu naturel de
l'tat d'Ame de l'homme. L'homme cultiv arrive' A se dtacher
a
de cette influence; l'homme qui n'est pas cultiv, et, lorsque
je dis eela, j'entends l'homme qui n'est pas cultiv i'vresvement,
parce qu'il peut arriver que la race non cultive ait, au fond
de son tre, des elements de civilisation tres anciens; lesquels, en
fin de compte, se manifestent par un instinct moral, qui est en
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Les krivaIns ralistes en Numanle
2gl
roumain l'omenie, ce sans social suprieur a Ia simple humanitas,
l'lixir le plus prcieux qu'on puisse distiller d'une civilisation
est sans eesse en fonction de nature, et le conteur sO
sentira oblig. lui-mme de presenter le phnomene naturel correspondant
l'action de son hero&
Voici, par exemple, la fagon dont notre conteur commence une
de ces nouvelles:
Le vent du nord siffle et hurle, agitant en tous sens les glacons. Les murs des maisons, les croisees des fentres, l'ecorce
des arbres, l'enclos des jardins, tout est egalement couvert
d'une dure crotIte de glace.
Dans le jardin de l'eglise, sur la place devant, sur les rues
qui y debouchent, de tous cts, les passants a pied et ceux
dans leurs charrettes se pressent vers la chaleur de l'abri.
Vers le soir, les gouttes glacees commencent a tomber plus
denses, et le vent fait plus librement des siennes.
L'un apres l'autre, les charretiers sortent de l'auberge, derHere le jardin, oa ils etaient caches, montent dans la charrette,
saisissent les freins, et chacun se hate vers son village.
Au bout, une seule charrette est reste, un seul charretier, le
Pere Marian....
On a ainsi donne l'accord general, la note dominante .de la
nature et, maintenant, le heros parait, influence par toute cette
vie de la soire couverte de glagons.
Presque deux heures depuis qu'il a quitt sa charrette derHere laquelle ii avait cherche protection contre le mauvais
temps. II avait pense, un moment, a entrer, lui aussi, dans
Pauberge; n'ayant rien a y chercher, il a flchi. Son manteau,
son bonnet de laine, ses cheveux lisses et sa grosse moustache sont glacs. II reste cependant appuye sur le bois qui
est derriere la charrette, calme, impassible, le visage serein,
comme si b monde, tel qu'il est, lui souriait.
Depuis que les lanternes sont allumes, ii regarde le vent qui
joue avec les rayons; il .le contemple saisissant la flamme
vive et ployante, s'evertuant a la deraciner. Tant6t la flamme
J,,s'teint,
et un germe de lumiere seul clignotte,
tantOt elle
se reveille plus large et plus obstinee a vivre..
Le Pere Marian regarde. Des larmes surgissent dans ses
yeux, se figent dans ses cils. Depuis longtemps il fait nuit,
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N. torgi
232
et il
regarde eonstamment, comme s'il vouiait interpreter te
mystere de la vie par le jeu de cette flamme.
Enfin, il se met en mouvement. Un sourire calme traverse
sa figure.
Eh! dit-il, le vent souffle, il souffle et, cependant, elle ne
s'teint pas..."
C'est la legon de philosophie et de morale que prend, A cheque moment, le Pere Marian rien qu'en regardant la nature.
Cependant, le chevai est tremp, les oreilles abaissees sur
le tissu agit par le vent. Au mouvement fait par son maitre,
il leve la tete et coule un regard en arriere..."
Parce que, comme dans l'ancienne vie populaire, ces gens,
qui sont de plein accord avec la nature, ont, en mme temps, des
relations d'me avec' le monde animal qui les entourg. On verra
ainsi le cheval qui arrive A convaincre son maitre qu'il ne doit
pas se rendre coupable d'un crime; le cheval, ployant son encolure sur l'paule de son maitre, l'exhorte, fraternellement, A la
douceur. Celui-ci jettera le couteau et semblera dire: Je ne
peux pas tuer; mon cheval m'a panle a sa fagon. II y a quelque
chose de la bont des tres qui est entre en moi, et je ne tuerai
pas, parce que, lui, l'tre ikn, m'a pule:
Le jeune cheval se prit A hennir doucement entre les dents, il
tourna la tete vers son maitre et le vieillard vit l'clat jaune de
ses gr&nds yeux. Carlan", dit-il. Et dans ce seul mot tait
comprise toute sa douleur.
Le chevai d'un mouvement se dtacha de l'curie, puis ii
revint et, baissant la tete, colla son encolure au visage de son
maitre.
Le Pere Marian eut un grand frisson. It se rappels la nuit
qui vehait a peine de finir, lorsqu'il restait tenant le couteau
dans .1a main crispe, pendant que sa fille pariah a Costan.
Il se vit pleurant comme alors sur l'encolure du cheval, trop
faible pour pouvoir modrer sa Elle dans ee moment d'eclat
passionn.
C'est impossible, s'cria-t-il terrine. Je ne paux pas le tuer.
Que la volonte du Pen., soit accoinpliel"
Revenant au Pere Marian, le vieillard s'adresse lui aussi A son
cheval et lui parle:
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Les ecrivains ralistes en Roumanle
233
Pauvre toi", dit le vieillard, toi non plus n'as .t mis au
monde sous une bonne toile...H s'approche du cheval, lui tire les oreilles, prend le sac et
le jette datis la charrette, puis 11 monte et part 1"
Dans cette page, il y a comme un rsum, non seulement de la
facon d'Crire de M. Slavici, mais, en mema temps, de la facon de sentir de tous ces gens.
Voici cependant ce mme, paysan en dehors de la nature. 11
est dans son village; dans ce village, il se sent maitre. Il y
a le fonctionnaire pour le servir, mais ii n'y a personne pour le
dominer. C'est le paysan colonise. II est le correspondant du
lloer de l'Afriqu ?. mridionale. II sait qua c'est lui qui a cr tout,
alors, parmi les siens, il passe comme un roi.
Mihu, le paysan, est sorti, il est parti d'abord vers la mairie, puis vers l'eglise. Tenant son long baton dans la main
droite, ii allait au beau milieu de la rue, la tete levee, a grandes enjambes et dans un balancement de sa taile. Partout sur
son chemin, a droite et a gauche, les hommes se levaient et decouvraient leur tete; les femmes se tenaient dans une attitude
dcente, et les felines mules, les jeunes files et les enfants
s'empressaient de lui toucher la main du front. Il faisait signe
de la tete a droite et a gauche, s'informant de la sante de chacun; prenait les filles par le menton, leur parlait, plaisantant
sur le mgriage. II distribuait des sous aux enfants, et, s'ils
taient de bonne souche, faisait l'eloge de leur beaut et, lenet,
tement, IL poursuivait son chemin.2.
Maintenant, dans ce monde villageols aussi, regne, a son
heure, l'amour.
Cet amour n'a rien du raffinement maladif dont se nourrit toute
une littrature qui finit par infester la socit, parce que l'amour
est chose saine entre etres sains. Dans ce monde rural, il y a
bien cette sante dans les relations de l'homme et de la femme.
Voici Sbasta, amoureuse sans le dire, s'adressant a Costan,
qui le sent bien, lui.
Tout-a-coup, a la poste, elle s'arreta, prit Costan par les
deux paules:
Une vie perdue.
2 L'opinion au village (Gura Satului).
'
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234
N. lorga
Veux-tu, dit-elle, comme en rve, etre mon marl?
Costan regards longuement ses yeux bralants, et, sentant
gull est hors de ses sens, lui rpondit, timide, mais decide:
Je te veux, mme si ce ,n'tait que pour un jour avant
de mourir.
Puis sans y penser, il l'entoura de son bras.
Laisse-moi, laisse-moi, s'dcria-t-elle, le repoussant de ses
bras comme un homme.
Puis elle se jets, comme affole, dans sa chambre."
Void maintenant la mme jeune fille a l'glise. C'est le moment
d'un grand office. Les paysans, dans cette eglise rurale, participent activement. On ne chante pas dans les eglises de chez
nous, de l'ancien royaume, surtout dans ee monde de bourgeois
et de nobles et de fonctionnaires, mais la-bas, chez eux, ils
chantent, et les fonctions de chantres sont remplies par des paysans.
Rien n'est plus beau quel d'entrer dans une de ces eglises et
de voir les plaCes rserves pour les plus considrs de ces paysans. On ne voit pas leurs noms crits au-dessus des stalles, mais
on a le spectacle, magnifique et mouvant, de ja srie digne
des vieillards, s'appuyant sur leurs batons d'un royal geste de
berger, pour couter l'office.
Le chantre de ee village-la aime une jeune fille, et l'office
s'en ressent:
,,A la messe, Peg lise tait pleine; aujourd'hui, tout le village
est venu chanter: Christ est ressuscit".
Marian a lu les Antes des Ap (Ares; Stan, le chantre, a cir-k
cul a travers l'eglise, portant sa boite a offrandes, la tete
leve en signe de fte, t.s'arretant chaque fois qu'on entonnait: Gloire au Pere.
Devant Helene aussi, il a pass. Il s'est arret devant elle,
la considrant avec bienveilance.
Boujor a chant l'hymne, la chanson sacree.
Quand il a prononc les paroles: L'ange s'cria, comme
une fleche passerent les sons du chant dans Paine d'Helene.
Elle rougit. Son coeur battit plus fort et ses yeux resterent
fixes sur les levres du chantre.
Boujor avait chant souveht et s'y entendait ; mais elle
paraissait redouter que, cette fois, il se compromettrait et, de
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Les crivains realistes en Roumanie
235
fait, lorsqua Boujor arriva au passage : Leve-toi maintenant, oft le chant est le plus beau, ses yeux rencontrerent,
parmi une centaine d'autres, deux yeux dont le regard fixe
le rendit muet. Leve-toi"..., et plus rien. Le chant qu'il avait
tant de fois chant bien, ne lui revenait plus. Il s'arreta au
milieu. Un instant, son regard se fixa sur celui d'Hlne, puis
il parcourut, effray, tout ce qui etait autour de lui, livres jet
,,gens.
Le chant l'avait quitt et la voix lui manquait.
Hlne voulait s'enfuir de l'eglise et, cependant, a ce moment, a ee motnent juste, elle ne le pouvait pas.
En avant, poursuis, en avant, cela marchera, disait son
regard, et ce regard rendit a BoujoF la suite et la voix. Ii
continua le chant, et dans son chant il y avait toute son
Arne."
Veut-on savoir comment se prepare dans le calme sacr de la
maison ma ternelle ces simples Ames, si- dlicates? 8coutez:
Le mtier a tisser et le mtier a canevas sont deux champs
sur lesqueis personne ne sait semer les fleurs comme Hlne. On
en paHe tout autour aussi loin qu'arrive la bonne nouvelle.
On dirait qu'il y a un charme dans ses doigts. Elle a eu, ausSi,
quelqu'un d'experiment pour le lui enseigner. Toute sa vie la
Mere Sanda n'a fait que des carpettes et des chemises A fleurs:
II y a peu de jeunes lilies qui se marient a Vezura sanslia youloir marraine, cat\ elle a toujours quelgue chose sous la main
pour la doz de la mariee. Mais Helene commence A la dpasser
elle-mme. Elle trouve la forme et les proportions, tragant la
bande entre les fleurs, apposant le vert au rouge, fixant sur
le fond blanc la fleur noire, a ct une feuillette en fil d'or, le
tout si bien fondu ensemble qu'il parait n'etre pas travaille,
mais bien sortir de la tige."
J'ai dit que cette littrature a tout de meme une direction; cette
direction est une direction morale 1 Dans tous les rcits de M.
' VQ1Ci cependant un recueil de sentences montrant une attitude absolument
paysanna, de soumission absolue aux lois de la nature dominante :
L'homme ne fait rien, rien lui-mme ; tout se passe a. travers sa vie.*
C'est en vaia que l'homme cherche a s'opposer aux instincts de la nature.'
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N. Iorga
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Slavici, on voit ceci: des gens qui se sont querelies entre ewe,
de vieilles inimitis de famille qui ont dur pendant des annees;
puis a un certain moment Hs doivent se reconciler ncessairement. Une fte de famille, un rien parfois qui fait que quelque
chose s'est mu dans toutes ces times, et alors on volt aussitt
disparaitre la haine accumule. Et cela se fait de la maniere la
plus simple et la plus douce.
Voila: les deux paysans ennemis vont ensemble et, tout-a-coup,
le chemin se partage: ii y a un chemin a droite et un chemin
a gauche. L'un d'eux veut prendre vite le chemin de gauche, et
alors celui qui desire la reconciliation dit:
Non, prenons le chemin de droite.
Et, lorsqu'il a dit: prenons le chemin de droite", cela signifie
que la reconciliation s'est accomplie.
Et, dans les Voisins, l'autre rpond:
Allumez les chandelles, apportez les chandelles et allu3)
mez-les, car 11 est bon et grand le jour oa nous sommes arrives.
Les yeux se remplirent de larmesr, alors que Baciu et Anne
restaient les yeux abaisss et leur fils regardait joyeusement
et le coeur ouvert les commensals.
Ici, continua Andr, ici, voisin, ici, voisine. Faites place. lei,
aux premieres place3. Soyez les parrains de la plus belle des
noces. Viens, garcon, et apprends comment l'homme se rjouit
de la joie d'un autre homme."
Ou bien, dans la maison d'un paysan qui est en inimiti avec
un autre, ii y a des noCes; le voisin regarde, sa haine flchit
de plus en plus, et il se decide, il prend la grande decision. Il
s'adresse a sa femme et lui dit:
Prenons un present et passons dans la maison voisine.
A celui qui croyait sa demande de mariage ref use, le pere
de sa dsire trouve Pheure de dire:
Bcoute, toi, Boujor. Mais je ne t'ai pas dit que je 'ne te
la donne pas.
L'homme ne vit qu'une iois, et miserable est celui qui ne prend pas de cette
vie ce qui est sous la maia."
Et pour l'attitude envers le milieu hut al
Les moments viennent, les mommts s'em vont ; le monc12 poursuit sa marche, et l'homme est twit It avec lc mjrd, taltOt cmtre Mi."
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Les crivains realistes en Roumanie
237
Quand ils se trouverent dans la rue, Boujor se dirigea du
cete de la croix.
Arrte, dit Mitrea, a droite ! Helene etait assise sur le
rebords du mur devant la maison de Stan et s'embrassait avec
Mere Sanda, la mere de Boujor."
Et parfois le sourire de l'enfant dans le berceau de bois clet
la serie des epreuves:
L'automne suivant, au-dela de trois collines et par dela trois
vallees, dans l'ombre d'un tilleul un nourrisson. Le chien Scormon est couch a cede et regarde, en silence, l'enfant qui se
joue avec ses menottes; marmottant des paroles d'un sens pro-
--
fond."
On voit bien que chez cet crivain, fils de paysan lui-meme,
il y a aussi l'ancien sminariste, celui qui devait etre pretre. Ill
y a une predication qu'ils s'est interdite, et ctte predication, qu'il
ne fera jamais dans Peglise, il la fait dans ses livres; mais
ce geste est inconscient. Ce n'est pas l'intention de moraliser ses
contemporains, c'est l'manation religieuse et morale de toute
cette erne rurale qui donne comme une benediction a la litterature qui en part.
Bien different de Slavici est cet autre : Creanga. Un Moldave, vivant dans une region de montagnes, region ou les paysans appartiennent a unp vieille race forte. Si le paysan de
Transylvanie est le paysan asservi, si le paysan colonise de la
region oceidentale de la Transylvanie est un paysan libre, entre les
paysans memes des Principauts ii y a tout de mme une difL
frence marquee, et la voici:
Du cete de la Valachie, on a le paysan vivant patriarcalement,
le paysan qui n'a pas combattu, le paysan qui n'a pas forme
d'Etat; l'Etat s'est forme par une confederation rurale, ii ne
s'est pas forme par une conquete, mais ce n'est pas lui, le paysan, qui a rempli, d'un sicle a l'autre, une fonction militaire,
tandis qu'en Moldavie c'est autre chose.
Le village ne se cache pas. Il n'est pas au milieu de la faret fermee a l'envahisseur. En Moldavie, on a le paysan qui
ose presenter sa maison, qui est fier de son village, qui sent
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N. Iorga
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bien que ce village il peut le dfendre en ancien guerrier. Et
ii sait aussi qu'a ct de ce village et d'autres villages il y a
la citadelle, ii y a la forteresse.
La Valachie, c'est un pays de paysannerie qui, a un certain
moment, a trouv la forme de l'Etat. C'est une vieille Romania
devenue
d'elle-meme un
principaut de facon
pluttit imp&
riale en ce qui concerne les droits du maitre par rapport a ses
sujets. La Moldavie c'est un pays conquis par des Roumains
sur d'autres Roumains, c'est un pays organise, et militairement
organise.
Le district, ce n'est pas le district du juge (jude), du judex,
comme en Valachie; c'est le distrift du commandant de la forteresse. Cheque forteresse a, autour d'elle, un carr de territoires
qu'elle domine.
Le paysan Creanga surgit de la region moldave de montagnes oil la vie est plus nergique qu'ailleurs. Il a done
une autre fagon de parler que le paysan de la region oa est ne
M. Slavici. Ce paysan a en outre, une qualit qui tient a un
certain mlange de races: il est plus compliqu que l'autre
et, a l'gard des phnomenes de la vie, il a un sens de la relativit des choses, il a une intelligence de ia profonde ironie
qui est au fond da l'existence humaine, il a un prevision du
mystere, bien que ce mystere ii ne le regarde pas avec des
yeux terrifies. La facbn d'crire de Creanga se distinguera
ainsi nettement de celle de son contemporain et de son ami
transylvain.
Voigi, dans notre Moldave, pretre ayant jet le froc aux orties,
mais, sous sa bonhommie narquoise, zl instituteur dans l'ancienne bonne ville de Jassy, la facon dont se prsentent ses premiers souvenirs d'enfance, celle dont il parle de sa mere:
Je na sais pas comment sont faits\ les autres, mais moi, en
pensant a la place de ma naissanee, a la maison de mes parents a Humuleti, a la colonnette de l'Atre oa ma mere attachait
une ficelle a bobine pour que les chats s'puisent a en jouer;
au rebords de l'atre recouvert de terre grise auquel je m'attachais pour me tenir debout; au fond lev du meme titre oa
je me cachals lorsque nous jouions, nous, les garons, a la cachewww.dacoromanica.ro
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39
cache et a d'autres jeux et jouets pleins de gaite et de charme
,enfantin, le coeur me parait tressaillir de joie.
i
Mon Dieu! comme Hs taient beaux ces temps-la, car mes
parents et mes freres et mes soeurs etaient en bonne sante et
rien ne manqur.'t chez nous, et les garcons et les filles des voisins se trouvaiern sans cesse en visite a notre maison. Et tout
marehait a mon gre, sans ombre de chagrin, de sorte que
tout le monde semblait etre a moi.
Et j'tais gal comme le beau temps, et espigle et enfantin comma le vent dans sa fureur.
Et ma mere, qui tait peureuse pour mes coups, me disait
parfois, avec un sourire, quand le soleil commenait a se montrer apres une longue pluie:
Sors, enfant aux boucles blondes, et ris au soleil; peutetre le temps s'en rassrnera-t-il.
Et, de fait, le temps se rasserenairapres mon sourire.
II savait, voyez-vous, le soleil, avec qui il a affaire, car
j'etais le fils de ma mere, qui, elle aussi, savait, de fait, accomplir beaucoup de miracles, et de grands: elle chassait les noirs
nuages qui pesaient sur notre village et envoyait ailleurs
la grle, rien qu'en fixant la hache en terre devant la porte;
elle faisait geler l'eau avec deux seuls pieds de vache, a rebahissement de tous. Elle frappait le sol ou le mur avec un mor-
ceau 'de bois, lorsque je me cognais a la tete, a la main ou
au pied, disant:
Tiens, tiens.
Et aussitiit la doulear passait.
Quand, dans le pale, le tison briilant frmissait, ce q\ui doit
signifier vent et mauvais temps, quand il sllflottait,on disait
que cela &nonce de mauvais propos, ma mere l'en taneait
sur la place, devant l'dtre, et le frappait a petits coups avec les
pincettes pour modCrer un peu l'ennemi.
Et plus que eela: si un petit peu mon regard l'inquitait,
aussitt, mouillant un doigt dans la bouche, elle prparait un
peu de boue avec la poussire recueiljie sur le talon de 'la
chaussure ; elle prenait le noir qui suintait a la bouche du poele,
disant:
De mme que le mauvais oeil n'a pas de prise sur le talon
ou sur la bouche du pale) ainst en soit-il de mon petiot,
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N. lorga
Et elle me4 faisait un point noir. au front pour que son trsor
ne soit pas en danger.
Et elle en faisait bien d'autres.
Tel le tait ma mere a l'poque de mon enfance, pleine dp
choses merveilleuses, autant que je puis m'en rendre compte."
Voyons comment le temps de cette heureuse enfance, si regrettee, se passe:
Ainsi nous nous visitions entre garcons et filles le mtier a
tisser en main, ce qui a la campagne s'appelle une veille, car
c'est suriout dans la nuit qu'on le fait, chacun occupe A son
travail A lui. Combien je travaillais de bon coeur rivalisant avec
la petite Marie et, comme le fuseau gresillait, ainsi gresillait
le coeur dans ma poitrine, par amour pour la petite Marie,
Dieu m'en est tmoin. Et je me rappelle qu'une fois dans l'obscurit, dans une assemblee a grener le mals, j'ai fait sortir
ime souris du sein de la petite, une souris qui allait la rendre
malade d'effroi si je n'avais pas t par la. Puis, l'te; les soirs
de fetes, avec les grandes files aux champs, sur les collines
et surtout dans les pres au bord de l'eau et dans les tarts pleins
de belles surprises, A cueillir les rameaux de jeune saule pour en
faire de la couleur jaune ou des berbes A colorer les fleurs du
tissu, ou l'herbe du pr et la fleur jattne pour en perfumer les
vetements, qui allait les chercher?..."
Ca et la le souvenir de ripailles rabelaisiennes se mele a ces
touchants souvenirs d'une enfance rieuse:
Que voulez-vous?, II n'y a que deux fois dans l'anne la veille
de grandes fetes, Et meme je me rappelle qu' tel endroit
nous nous pressennes si fort que la table de l'hOte en fut renverse avec tout ce qu'elle contenait en fait de mets, droit au
milieu de la chambre, de sorte que le prtre en fut couvert de
honte pour nous. Mais l'hte dit, bnin:
LA seulement oU I y a quelque chose, on peut en verser,
mais tout de mme un peu d'atiention ne nuit jamais.
Puis, a la fete du patron de l'eglise, le repas commun durait toute une semaine, et il ne fallait que du ventre pour y loger
l'offrande de ble et les mets, tant II y en avait, Et des chantres,
des pretres, des eveques et toute espece de gens de partout
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Les crivE ins ralistes en Roumanie
241
se rassemblaient pour le patron de l'glise de Humulesti et 4
partaient tous contents. Et meme chez les nOtres beaucoup d'trangers taient accueillis."
II faut cependant se bien garder de croire qu'on ne travaille
pas dans la petite communaut rurale:
Car je dois vous dire qu'a Humulesti filles et garcons, fernmes et hommes tissent et on y fait n_ombre de pieces de manteau;
noires et de jeune agneau, qu'on vend aussi bien par morceau
et cousues, sur place meme, aux marchands armniens qui viennent expres d'autres places: de Focsani, de Bacau, de Roman,
de Targu-Frumos et d'ailleurs, et de meme aux foires de partout.
C'est dont se nourrissent les gens de la-bas, paysans a domaine
commun jadis, mais rests sans terres et vendant de la marchandise sur pied : btail, chevaux, cochons, brebis, fromage,
laine, huile de fruits, sel, farine de mais; des manteaux: grands,
genouilleres et sardaci ; des pantalons collants, des pantalons
flottants, de grandes chemises, des tapis et de carpettes a fleurs,
des essuie-mains choisis de sole grege et autres produits, qu'ils
menaient le lundi au march ou le jeudi aux couvents de nonnes
auxquelles le march est pie& incornmode."
Aussi ne fautril pas le croire lorsqu'il assure que Dame Oiseuse fut la patronne de son enfance a lui:
En dormant je ne demandais rien a manger; si je me levais,
je n'attendais pas qu'un autre m'en donne et, lorsqu'il y avait
quelque chose a faire, je donnais de rares visites a la maison.
Et j'avais aussi d'autres qualits : quand on me prenait par le
mauvais ct, on n'arrivait pas a grande chose avec moi;
quand on employait la douceur, pas plus, et, quand on me laissait a ma propre direction, j'en faisais une de telle fagon que
Sainte Anastasie ttme, la Sainte aux antidotes, n'aurait pas t
en tat de la rparer, malgr tous ses moyens."
Sa classe il la reprsente et il l'aime profondment. Il saigne
de ses souffrances a elle, sachant que celui qui se leve plus tOt
est dans leur village le maitre et il les opprime et .leur crie
pis qu'aux betes". II conserve la conscience forte que dans ces
mains de paysans dchires par les mauvaises herbes et pleines
de durillons ils vous tiennent vous tous depuis tant de siecles et
vous rendent la vie seeable et abondante".
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N. Iorga
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vient qu'il
Et c'est par reconnaissance pour ceux dont
exhaussera jusqu' l'popee le modeste conte populaire, creant
de son cru des figures comme celle du geant Guild, prosopope
de gel, qui, lorsqu'il sifflait, tout ce qui se trouvait autour
l'accompagnait : le vent gemissait comme un fou, les arbres
de la fort se plaignaient, les pierres criaient, les brindilles gresillaient et merne le bois A chauffer clatait de froid. Et les ecureuils, tasss les uns sur les autres dans les ouvertures des
vieux troncs, soufflaient chaud sur leurs ongles et pleuraient
dans leurs poings ferms, maudissant l'heure meme de leur
11
naissance."
Nicolas Gane n'est pas un fils de paysans. Il vient presqug
de la mme region que CreangA, mais il est un rejeton de petits
boiars, ayant probablement une ascendance historique beaucoup
plus importante. Le milieu dans lequel il vit est la bourgade
moldave, qui a un caractere tout-A-fait different de la bourgade
valaque, de la bourgade de Transylvanie et des regions voisines. Un monde tres ancien, tres paisible. Chacun connait son
voisin; on va d'une maison A l'autre et on perd en grande partie le temps rien qu'a ces visites; mais on se tolere et on s'aime.
Je ne sais pas si on finit par s'aimer parce qu'on se tolere, ou
bien si on se tolere paree qu'on a commence par s'aimer; ce
sont deux fagons diffrentes de procder.
Les meubles sont vieillots, on ne fait guere de bruit. Les
canapes; les chaises sont trs uses, mais personne ne s'en
apergoit, puisque, dans chaque maison, c'est Ainsi. Et on se dit
des choses de rien avec des gestes tres importants, qui sont
eux-memes anciens.
Voici, par exemple, la fagon dont Gane prsente une de ces
maisons, de campagne:
Tout tait archaIque autour de moi. Les sieges taient en noyer
avec de hauts dossiers et des appuie-mains, ressemblant plutert A des stalles. Lk lit tait aussi tres lev, de sorte qu'un
enfant n'aurait pas pu y monter. Une horloge A coucou, sonnant les demies et les quarts, tait accroche au-dessus d'une
armoire tout aussi ancienne et, sur l'armoire, brillaient deux
chandelles dans des candelabres d'argent. Aux fenetres pen,
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Les crivains ralistes en Roumanie
243
daient des rideaux de damas pris dans des anneaux enfils
sur une verge de fer..."
Et ainsi de Mille. Et le monde qui y circule correspond A cette
couleur doucement terne, passe. II y a une fete de famille. Les
vieux poux veulent se temoigner, devant le public, une tendresse qui n'offense personne. Et coutez de quelle fact:in ils parlent:
Depuis ton mariage, Marguiolitza, je n'ai pas dans
dit-il (le septuagenaire), se jetant, essouffl, au fond du fauteuil. Viens m'embrasser ici, sur la joue...
avec tant de plaisir,
Tu sais, comme dans notre lune de miel, car bient6t il y
aura trente ans de notre mariage... Dommage qu'il n'y aura
plus qu'il n'y a t.
Non, vieux brigand, Non! Je ne croirai jamais A tes paro-
les. Je vois tes yeux qui jouent dans ta tete.
Oh laoutars!... Venez pres de moi, ordonna-t-il, sortant de ses poches une poigne de sous. Voye,z-vous cette
vieille ferraille ? Je vous la jette toute A la tete, si vous ne me
jouez pas A mon gre une chanson de fond, des anciennes, une
Ah, mon Arne, ah!, pour me rappeler des jours oa ma femme
tait demoiselle. Il est vrai que c'est assez loin, ajouta-t-iil,
clignant de l'oeil.
Tiens, vieux coureur, tiens..., pour ne plus penser A d'au1)
tres, dit la vieille dame, l'embrassant sur la joue de tout son
coeur, de sorte que la pbarmacienne, delicate, s'en evanouill
d'effroi, la face dans ses deux mains.
Le boiar Etienne porte l'antrie de coutni A tchouboucs",
ceint d'un large chale turc; il a sur la tete un fez rouge a
gland d'un bleu-fonc. La dame Marguiolitza est encadr de
deux ranges de boucles A chaque tempe. Le pharmacien du
bourg voisin est un Allemand au visage ramass, aux mous:
taches hrisses, pleines de tabac, et au nez retourn comme
une pipe, sur lequel a cheval deux lunettes grandes comme
des fenetres". Madame la pharmacienne, a un ne m'oublie
pas" dans les chevaux et une rose A la place du coeur. Elle
est pale, delicate et ternellement amoureuse de la lune, pa-;
raissant dire :
Ne me laissez pas m'envoler." Et on voit
encore le catchete" (le pure), l'administrateur de la circonscription, attache A un sabre dans lequel il s'empetrait sans
cose"? etc,
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N. lorga
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Des femmes nergiques surgissent en dominatrices. Tel le la
tante du conteur:
Haute et robuste, de grands yeux sveres, bombes, prete a
distribuer des soufflets et toujours mecontente de tout ce qu'on
faisait. Des le premier jour, elle prit les clefs du depot d'aliments.
du grenier, de la grange, se mit a nettoyer, a blanchir
de
chaux partout; elle changea les meubles d'une piece a l'autre,
et tout cela accompagne de bruit, avec des mots comme ceux-ci
cries a haute voix: Mais tait-ee bien une habitation humaine? Peut-il y avoir plus de dsordre dans la dpense, plus de
scandale dans l'administration?..." Sa bouche y allait ainsi du
matin au soir et ne se fatiguait mie.
Et puis elle tait devote, ma chere tante, et toujours la legende du reve de la Vierge au sein. Surtout le matin elle tait
le coeur contrit, lorsqu'elle priait devant les icOnes: Notre pere
qui es aux cieux, que ton nom soit sanctifi, que ta volonte
soit faite... Vilain corbeau, que la flamme te leche", criait-elle
tout a coup, au milieu de la piece, ne vois-tu pas la poussire
sur l'armoire ?". Puis, sautant comme une lionne sur le dos
de la servante, qu'elle rencontrait, elle la prenait par Poreille
et lui mettait le nez dans la poussire, pour continuer a prier."
Et surtout le monde respectueux sans servilit des paysans,
qui n'ont jamais t serfs:
A ce moment je vis entrer par la porte de la cour les villageois venant fliciter leur nouveau maitre. Les vieillards avangaient en tete, tenant un agneau, une poule, une cuelle a
oeufs, des cadeaux de bienvenue. Des le milieu de la cour ils
retirerent leurs bonnets de laine et s'inclinerent profondment
a ma vue. Et moi, sans plus attendre, j'allai en- bate au milieu
d'eux, je tendis la main aux plus ages et les abordai avec ces
mots:
Je suis heureux de vous retrouver en bonne sante, bonnes
gens... Quelles nouvelles?
2)-- Nous vous souhaitons la bienvenue, jeune seigneur. De
longues annees encore! Entre nous tout est bien, pate bana.
Puis ils me prsentrent les cadeaux et, a mon tour, je leur
fis distribuer quelques mesures de vin. J'tais vraiment heureux
de me revoir apres de longues annes d'eloignement de nouveau ii la place de ma naissanoe entre les miens, Voici le Pere
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Leg ecrivains ralistes en Rountanie
246
Nicphore, vieux chef du village, notable a six boeufs, voici
le .Pere Le Luth, le joueur de cornemuse des veilles et des balanoires; voici le Pere Thomas le chasseur, celui qui m'a pour
!a premiere fois mis le cigare aux levres et le fusil dans la
main. Je les revoyais tous, mais plus chenus, plus courbes qu'a
mon depart, et de leurs rangt, ci et la, ii y en aVait qui manquaient, cueillis par la main de Dieu, comme ils le disaient
dans leur langage champetre."
Ce qui dpasse cette vie mediocre, mais touchante dans sa mediocrit, ce sont deux choses: d'abord la nature elle-mme dans la
spontanit de sa beaut, la nature que ne vent pas decrire
Creangd, mais que l'on sent. dans son rcit et, ensuite, un certain sentiment du mystere.
Chasseur de tradition, chasseur passionn, Gane connait a toute
heure tous les recoins de ce paradis de collines vertes sur le
fond bleu des horizons, qui se dveloppe en gradins harmonieux
sous les vieilles Carpathes en marge du Sreth majestueux et
de la claire et mobile Moldova:
Nous descendions maintenant vers Ptang... Un brouillard dense
recouvrait la surface de Peen comme le voile de la nuit, A
travers lequel ne pntrait aucune des toiles brillantes pour s'y
mirer; et l'eau dormait profondment avec les poissons du fond
et le gibier aile d'en face.
Deux heures entieres je veillais dans le sommeil de l'etang,
le fusil en main, pret a tirer, et, pendant ce temps, .on n'entendait que de loin en loin comme une note perdue dans les abimes du silence quelque faible coassement touff d'un canard
qui, le bec dans l'aile, revait, peut-tee, de Papproche de l'ennemi.
BientOt le lour va poindre, ii faut alter sur l'eau, me dit
le Pere Thomas le jardinier.
En effet une ligne blanchatre timide, a peine saisissable, apparaissait comme un lointain dsir d'amour en tharge de Phorizon.
Nous montames tous les deux dans un bateau, et le Pere Thomas le jardinier, qui s'entendait a tout, prit la rame et, apres avoir conduit l'embarcation dans l'intrieur de Fetang, l'arreta
dans les roseaux, prs'd'un tourbillon.
Maintenant, attention, me dit-il, car, dans peu, les volatiles
(les canards sauvages) commeneeront a se mouvoir sur l'eau.
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246
N. lorga
Et moi, plein d'impatience, je restais prt a tuer toute Pengeance, pensant d'avance combien je serai fier de revenir charg
de gibier.
La ligne blanchAtre, timide, grossissait chaqua moment et
devenait de plus en plus vive et brillante. On aurait dit qu'un
deluge de lumire cherchait a envahir la terre, sans trouver
sa voie.
Void la cime des collines environnantes; voici le clocher du vil-
lage s'allumant d'une flamme rouge; voici tous les nuages
en flammes et les toiles luisantes s'teignant tour a tour sur
la voilte bleutre.
J'assistais au rveil de la terre; rattendais le soleil qui s'an-
nonait avec tant d'clat, et j'en avais presque oubli les russ canards qui, maintenant, se prirent a battre de l'aile et
A nettoyer leurs plumes dans leurs couchettes. Lorsque, tout-acoup, des bas-fonds boueux de Peau, un cri rauque, long, assourdissant, tissu de mine notes, faisant assaut de stridence et
de sons percants, domina tout Petang, de fond en comple. C'taient les grenouilles qui, rveilles, celbraient en choeur le
lever du jour. Hideuses comme elles l'taient, avec leur chant
discordant, cependant cette clameur de joie, cette adoration vers
le soleil qui venait les ,rchauffer, avait quelque chose de
touchant.
Puis, au moment oil le soleil enflamm se presentait audessus de l'horizon avec tout l'clat d'un dominateur du globe,
leur chant s'arrta tout aussi subitement qu'il avait commence,
et alors tout Petang, reveille, se prit A s'agiter autour de moi.
Un peuple entier d'oiseaux fourmillait maintenant de tous
cOtes: les chassiers A longues jambes tendues tournoyaient
en larges cercles au-dessus de l'eau; les gelinottes agiles sau-
taient d'une tige de nnuphar A Pautre, et l'essa'm d'tourneaux battait des ailes dans les roseaux, se laiss t effrayer
par le chant du vent dans le fouillis. Puis des oiseaux aux longues encolures, des oiseaux pecheurs, des canards, des plongeurs criaient, se jouaient dans l'onde et dans l'air, sans cure
du danger qui les menagait.
Et, puisque cette naure a son mystere, ce mystre sera ml
A la vie de tout etre humain.
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Les krivains rdaiistes en Rotunanie
247
La mort a chez les simples de ce pays un caractre de majestueuse resignation:
Cinq jours seulement Jean Urdila fut au lit, mais le cinquieme
jour, le dernier de sa vie, il me pria d'arrter l'horloge sur
laquelle ii s'tait habitu a lire les heures.
Je ne veux plus savoir le mouvement du temps, dit-il avec
son air de patience et de decision en tout.
Puis il fit venir une servante pour ouvrir une vieille caisse de
Brasov, cache dans un coin sous des carpettes, et ordonna
qu'on en fit sortir le contenu.
Avec cette chemise, cousue de la main d'Ilinca (sa fille),
apres la mort.
Puis, apres quelques moments de Silence, il ajouta:
Revtez-moi des habits de drap noir, donns par notre
seigneur, que Dieu lui pardonne, l'anne de son trpas...
C'tait admirable de voir avec quel sang-froid il designait le
prtre qui doit lui lire les prieres des morts, la place. oU doit
etre pose son cercueil, l'image qu'il veut avoir sur la poitrine,
les personnes qui doivent avoir sa garderobe. Et plus II parlait
et descendait aux details, plus son visage se rassrnait: II lui
paraissait s'alleger le coetrr, un rayon de joie semblait lui descendre d'en haut sur le front sillonn par les ans et lever ses
sens comme si joyeux il se prparait pour son dernier voyage."
L'auteur nous dira aussi ce qui est arrive dans une vieille maison, dans laquelle il arrive le soir et trouve une vieille femme qui
pretend etre traite d'une autre fagon qu'une servante.
Pardonnez-moi, jeune seigneur", dit la Mere Axinie, de
m'atre assise devant vous; le seigneur lui-mme me permet
de m'asseoir devant sa personne. Car je suis ici plus qu'une
servante. Le seigneur m'apryelle Mere Axinie."
II regarde une toile, et il voit, sur la toile, une femme revtue d'un ancian costume 1, qui ressemble a cette servante
tzigane, et le jeune maitre finit par apprendre (il s'en rend compte,
sans rien demander a personne, rien que. par la ressemblance
' ,,mais ce qui mInteressait plus que l'ameublement de la chambre c'etait un
vieux portrait de famille peint a thuile et enfume, reprsentant une vieille dame
aux boucles pendant sur le front, a huppe au dessus de la tete, a dentelles
autour du cou, si larges que la tete en apraraissait comme sur un plateau."
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248
14, lorga
des figures) qu'il y a eu quelque chose dans la famine, que le grand'
pere a regArde a cte et que ce regard A cOt a fait surgir au
monde cette Tzigane qui ressemble si tonnemment a l'ancienne
maitresse de la maisoili. Et toute une tragdie se revele: la haine,
profonde, entre les deux soeurs, dont l'une tait humilie par la
presence de l'autre et surtout par la conscience que cette autre
avait de son origine. Or, un drame se passa jadis dans la mai-,
son au secret. La vieille Tzigane aux traits nobles parte:
Un jour (que ce jour n'efit jamais t dans ma vie!), alors que
le bolar Gregoire et sa femme taient absents de la maison,
la demoiselle Elisabeth me chercha un prtexte de rien pour
des douceurs qui s'taient gAtees. Elle ordonna de me jeter a
terre (que Dieu le lui pardonne!) et, de sa propre main, elle
prit le fouet et m'en frappe avec une haine de soeur sur la
tete, sur la poitrine et sur les reins jusqu'A ce que fie fouet
1ui tomba des mains de lassitude. Et elle aurait continue A me
frapper si elle en avait eu la force; mais elle ne l'avait plus.
Pendant deux mois, j'en fus malade A en mourir et on avait
allum le cierge A mon chevet. Mais ravais des jours a vivre.
et je me remis.
Mais, juste une anne apres, ce jobr mme de mercredi, et,
7,
si je ne me trompe, prcisment a partir de cette heure (ou
bien, non, je mens, deux heures plus tard), done, a minuit,
quand la demoiselle Elisabeth dormait le mieux, elle entendit,
la pauvre, quelqu'un cogner A la porte: une fois, deux fois,
trois fois. Elle ne voulut pas ouvrir, mais la porte, bien que
fermee en dedans, s'ouvrit d'elle-meme comme par, miracle
et qu'est-ce qu'elle vit ?....Que Dieu me garde de pareille rencontre! Elle vit un cercueil qui entre de soi-mme dans la chambre et qui tant entre, le couvercle sauta avec bruit, une ombre blanche en sortit. Or, quelle tait cette ombre?...Elle-meme,
la demoiselle Elisabeth, teHe qu'elle doit etre en ce moment
dans l'autre monde.
Et, un fouet a la main, elle se dirigea vers la demoiselle
vivante et se mit A la frapper sur la tete, sur la poitrine et sur
les reins, prcisment comme elle m'avait frappee, moi, jusqu' ce que la pauvre dfaillit de terreur et de souffrance.
Puis, ombre et cercueil disparurent.
Le lendemain, on trouva la porte tout aussi fermee par
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Les ecrivains realistes en Roumanie
249
dedans. La demoiselle Elisabeth n'avait aucune tache bleue sur
son corps, mais la fievre la secouait si terriblement qu'elle en
tremblait comme je le fais maintenant. Que Dieu me garde
d'etre a la mme, mesure que la dfunte."
Et puis le phnorriene se rpete, chaque fois, au moment oa
la soeur avait frappe la soeur:
Le mdecin auquel elle avait confess& l'accident, ne donnait
aucun espoir, le boiar Gregoire tait tres inquiet, mais le troisime jour la fievre la quitta, lui en restant la seule faiblessa
de ces transes, et le quatrierne jour elle tait parfaitement en bonne
sante et elle le resta pendant onze mois et vingt-neuf jours.
Mais, lorsque l'anne fut rvolue, luste A l'heure de minuit, elle
se vit de nouveau sortir du cercueil et elle subit de nouveau le
terrible chAtiment dont elle avait gagne la fievre. Et ainsi de
suite chaque anne, le meme jour et A la meme heeure, la mme
vision lui apparaissait jusqu' ce que la cinquieme anne on la
trouva morte dans ses draps."
Et la Tzigano finit par dire:
Que Dieu lui pardonne",
de la facon dont elle-mme lui a pardonn.
Or, entre la morale des paysans de Slavici, qui oublient une
haine d'une vie entilere pour participer A la solennit de la, maison voisine, pour meter leur sourire au sourire de ceux qui,
jusqu' ce Moment, les ont eus en haine, et entre le chatiment
de la soeur bolare, qui a os frapper sa soeur tzigane, et celle-ci
en raconte Phistoire, les yeux mouills de larmes, pour finir par
ce pardon, il y a une similitude, il y a une ressemblance absolue
de morale. Et ce n'est pas seulement la morale de trois crivains: c'est la morale d'une race.
IIL
Nouveaux problemes sociaux dans les conteurs rournains du XIX-e
siecle.
Ainsi des crivains, mme des icrivains ayant fait des etudes, des hommes cultivs qui cependant viennent, en fils de
paysans ou de propritaires, de catte campagne dont ils s'occupent, conservent, A OR& de la partie de leur Arne qui s'est forme
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N. Iorga
250
peu a peu a travers leur vie, a travers leurs etudes, A tra*.ra
leurs lectures, une autre partie, qui leur vient du fond ancestral.
Et, meme si l'ecrivain se propose de presenter ces reminiscences dans la /lumire de telle ou telle theorie, ii ne peut pas s'empecher, aussitert qu'il pense A ces choses de son pass, de le
faire de la mme maniere dont les aurait presentees, avec
son talent a lui et ;avec ses propres moyans de s'exprimer,
n'imriorte quel paysan vivant dans son village, ne s'tant jamais dtach de son endroit natal.
11 y a de ces dualits dans fa nature humaine, et ces dikalits
sont peut-tre, plus communes qu'on .ne le croit. II y a des
crivains qui ne s'en rendenf pas cdmpte, et il y a des critiques
qui s'en rendent compte tout aussi peu. L'Ame humaine parait
unitaire pap un acte de sa volont, par un acte d'hypocrisie
souvent, mai,s Fame est beaucoup plus complique qu'on ne
admet, et certains dotes qu'on dsirerait refouler, qu'on dsirerait
oublier, paraissent aussitOt que l'individu humain se trouve
dans une situation qui lui permet d'exprimer ce gull suppose ou
ce qu'il desirerait avoir kmbli.
Mais ii y a une troisime catgorie d'crivains roumains du
XIX-e siecle, prsentant un autre cas de conscience, qui s'est
prsent aussi dans d'autres regions. Et l'exemple roumain,
pour etre plus simple, plus facile a tudier, plus sincere, peut
servir mieux que des exemples choisis dans une socit beaucoup plus mlangee, beaucoup plus complexe, dans une socit
qui trouve beaucoup plus de moyens de cacher ce qu'elle veut
cacher que d'exprimer ce qu'elle veut exprimer.
11 s'agit des crivains dont les rcits, nouvelles ou romans, pretendent presenter pne situation et tirer de cette situation des
conclusions donnes.
Est-ce une littrature a these? Peut-tre oui, parfois, mais fine
faut jamais confondre la littrature A these avec la littrature
qui tudie un cas et pretend &gager ce qui en ressort.
Au fond, la littrature A these, c'est celle dont on sent l'intention
de presenter la these. AussitOt que, la these existant, elle est
melee au rcit et fondue dans Fame meme de recrivain, on ne la voit pas. Le critique seul l'apercoit, lorsqu'il
tudie l'ensemble de l'oeuvre, mais on n'est -pas, a chaque mowww.dacoromanica.ro
Les 6crivains rdafistes en Roumanie
251
ment, sollicit pour voir si la question dont il s'agit est voisine
du but que l'auteur entend poursuivre.
Cette littrature roumaine, prsentant eertaines situations pour
en &gager des enseignements, est, si on veut, assez ancienne,
et je releverai maim un de ses caracteres particuliers.
Dans les grandes littratures, on se soumet au coirant. Ce
sont les courants qui dominent a une certaine poque; on ne
risque pas d'tre autrement que les autres. II y a donc une determination generale, a laquelle on est force de se soumettre. II
y a un goilt du public, qui recherche le livre, il y a les ordres
premptoires de l'diteur; toutes ces choses-la n'existent pas
dans des pays oU la littrature peut se risquer sans tre au
bras d'un diteur, oa on peut trs bien braver le goat du public, car ce goat est tres partag et la mode n'est pas la dominatrice qu'elle est dans les grandes /civilisations. De sorte
que tudier une petite littrature a toujours cet avantage: on
voit a ct plusieurs tendances, plusieurs fawns de penser,
de sentir; plusieurs manieres peuvent cohabiter, tandis que, dans
les grandes littratures, la manire prime disparait, la facon d'crire qUi n'est plus au gout de tout le monde, puisqu'il
y a un: tout le monde, doit "etre abandonnee.
Dans les petites littratures, les petites individualits peuvent
done se manifester a leur gre. On peut se rappeler de choses
d'avenir tres lointaines, de sorte que le pass le plus vivace et
l'avenir le plus hasard se prsentent unis.
Et voici pourquoi le rcit ayant pour base une situation rvolutionnaire, une situation de changement, le passage d'un tat de
choses a l'autre et entendant juger ce passage et les acteurg
qui prparent a ces revolutions, les personnages qui dterminent
le mouvement, void pourquoi cette littrature peut etre trs
ancienne, saris cependant dominer repoque oit elle commence
a se manifester.
11
faut attendre chez nous jusque vers 1860-1870 pour avoir
une autre littrature que celle des ruraux, comme littrature
dominante. Elle dominera alors pendant longtemps, pour tre
remplace par une autre Iittratgre, contemporaine.
Le grand changement qui s'est pass en Roumanie date dja
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N. lorga
252
des annes 1830-1840, et j'ai essay, dans le second volume des
Etudes Roumaines", de montrer que la direction occidentale est
beaucoup plus ancienne, que, de fait, elle a toujours accompagne
le developpement intellectuel de la nation roumaine.
Seulement, alors qu'au XVII-e siecle, on prenait des modeles
qui venaient de la Pologne ou de la Hongrie et qui n'taient
que les,modeles de la Renaissance, au XVIII-e il y a eu une
grande onde d'influence frangaise qui a domin toute notre
vie intellectuelle. Ce qu'on appelle l'epoque phanariote est celle
d'un phanariotisme a tendance occidentale, a faon de s'exprimer
frangaise, un phanariotisme philosophique", liberal.
Mais, en tous cas, le grand changement s'est pass entre
1830 et 1840.
C'est a cette poque que, pour embrasser les ides occidentales, il a fallu abandonner la plus grande partie de la tradition.
Conserver les lois de la tradition, c'etait, dsormais, etre ridicule,
c'tait se .mettre en dehors de la socit. La societ marchait
de l'avant et ceux qui ne voulaient pas la suivre restaient des exemplaires bizarres dont on se moquait un peu.
Lors de la rupture au XVIII-e siecle, il y a eu tout de meme
une tendance d'harmonisation, mais la rupture brusque des ides
entre l'ancien etat de choses et le nouveau s'est passee seule'ment entre ces dates: 1830 et 1840.
Alors on s'est trouv devant deux socits, et on pouvait
prendre la part de ceux qui restaient en arrire ou la part de ceux
qui avangaient de plus en plus energiquement vers l'avenir. Ce
proces a t prsente aussi dans le theatre du grand pote
un theatre qui n'est plus de mise aujourd'hui, qu'on
ne pense plus a reprsenter, bien qu'il ait des cts tres vivaces,
Alexandri,
mais qui, en tant que document social, est de la plus grande
importance pour crire l'histoire de ce grhnd changement aecompli en Roumanie, et, de mme qu'en Roumanie, en Russie
et dans tout le Sud-Est de l'Europe.
Mais, a ct de cette presentation au theatre du conflit,
de la rupture entre le pass, plutt oriental, bien que pntr
dans certains domaines par l'esprit occidental, et entre l'avenir
qui se prsentait uniquement occidental, la nouvelle et le roman
entenclent avoir leur place.
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Les crivains ralistes en Roumanie
253
BeaucouP des contemporains considraient qu'il s'agit uniquement de formes: changer de vetements, changer de salon, employer, comme langue de salon, le frangais au lieu d'employer
le grec du XVIII-e siecle.
Celui qui a concu le changement dans toute son intensit et
dans toute son intimit, qui l'a ressenti comme un grand acte
organique devant commencer par la revolution spirituelle des
crivains pour se terminer par la revolution sociale pacifique
eet volutioniste du paysan, c'est Michel Kogalniceanu.
Entre autres fagons de participer a la littrature de son temps,
ce grand precuiseur a eu l'ide de presenter dans un rcit,
et bien avant ce Philemon dont il a t question dans le pTemier chapitre, vers 1840 'encore, la socite ancienne, qu'il connaissait bien et qu'il tait capable de rendre, non seulement en
crivain, mais aussi en historien. Et en historien tres moderne,
qui avait vcu pendant quelque temps dans le Berlin de Ranke,
de sorte que ses conceptions sur Phistoire ne reprsentaienb
guere la supgrficialit courante.
A cOt de cet ancien regime, il voulait mettre le nouveau, qui
s'installait. Il y aurait eu, sans doute, -im jugement facile entre
l'un et l'autre, mais, tant donne la fagon de penser tout-afait libre de prjugs de Kogalniceanu, incapable de donner
dans le dfaut de considrer le pass comme une abomination
et la jeunesse comme des apOtres ouvrant les portes du paradis
indit, Phomme qui etait en etat de comprendre les avantages
d'une tradition nationale plusieurs fois sculaire, elle-mme greffee sur une tradition beaucoup plus ancienne de toute cette re-
gion, a prfr expliquer deux mondes dont chacun avait ou
avait eu le droit de vivre.
S'il y avait, pour la littrature frangaise, un roman prsentant Pancienne socite, la socite du XVIII-e sieele, et, a cOt,
la socit rvolutionnaire de 1789, la nouvelle socit en quete
d'une organisation definitive, et la socite napolonienne, ou
bien mettant aux prises les souvenirs de l'poque napolonienne
avec l'avenement du libralisme, il y aurait quelque chose de
correspondant avec ca que KoOlniceanu voulait faire en Pays
roumain. Seuleent, ces questions ont t traites en France
dans les journaux, dans des brochures, tandis que chez lys
Roumains il n'y avait personne qui efit dja consider la queswww.dacoromanica.ro
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254
tion d'une facon polemique. On pouvait croire done qire la 'pre-
senter dans une exposition romanesque, dans un roman, est
de beaucoup preferable, l'influence qii'une pareille oeuvfe exeree
tant quelquefois beaucoup plus durable que celle d'un article
tle journal, d'une brochure passagere ou mdme de toute tine
campagne politique.
KogAlniceanu a donne donc, dans le feuilleton d'un journal
otibli, la premiere partie, tout-A-fait rernarquable, la recon-
stitution de la capitale moldave de Jassy vers 1830, et il est
bien malheureux qu'il n'ait pas continue la publication, ou peut-
etre la redaction meme de son roman, car nous n'avons que
cette premiere partie.
Mais la tendance a s'arreter sur ce chapitre d'histoire bient6t
tait tellement gnrale que, une dizaine d'annees plus
tard, en 1855, lorsque le poete Alexandri publiait une revue,
La Roumanie Littraire", dans cette revue quelqu'un qui n'a
pas emit,. qui n'tait pas un crivain cle profession, qui aurait
cru meme &roger en crivant, un grand boiar, appartmant
A une famille qui a donne des princes au pays et qui a jou
aussi dans d'autres regions un tres grand rOle au XVIII-e et
fini
au XIX-e siecle, un Maurocordato, Alexandre, publiait le commencement d'un roman extremement intressant.
Cette fois, le grand boiar connait la vie de la campagne tout
aussii bien qu'un paysan de l-bas; il a, & regard de eette vie
de la campagne, les sentiments memes de la classe rurale; ,i1
possede un vocabulaire (qu'on ne peut pas rendre en traduction)
d'une richesse extraordinaire et, de plus, il s'entend, a la fa4
con paysanne, a tout ce qui concerne cette vie des pecheurs
et des agriculteurs dans le voisinage du lac Brates, la grande
masse d'eau qui se trouve dans le voisinage immdiat du port
de Galatz.
La population de ces regions a vraiment un caractere partilierement intressant; d'abord, c'est une population d'agricul-
teurs comme partout, mais, en Mettle temps, ce sont des pecheurs, des pcheurs dans le Pruth, dans le Danube, clans le lac
lui-mme, et, enfin, tant donne que, au XVIII-e siecle, ils taient les voisins des Tatars, tres incommodes, pillards par pro,fession, par ncessit de vivre, c'etait, en mtme temps, une powww.dacoromanica.ro
Les crivains rdalistes en Roumanie
255
pulation de paysans libres et guerriers. Ces trois caracteres leur
donnent une physionomie tout-a-fait particulire, et cette physionomie le grand boiar, qui avait probablement des terres de ce
cOt, entend la rendre.
Alors on voit son hros, (Pierre CHO, surgir comma un
type reprsentatif. II peche pour les autres et pour lui aussi, car
ii ne peut pas s'oublier. Un patriarcal hros rude. Mais ii
y a au fond un doux sentimentalisme rural, comme dans tel
passage,
ofi
est decrite
la vie de famille dans
cette re-
gion de pecheurs: quand ma mere", dit un des hros, voulait
me sauvert, void son sourcil qui se levait, une larme tombait
des yeux de ma mere, et tout se faisait comme cela devait
se f aire."
En meme temps, Alexandre Maurocordato entend donner des
scenes du pass. II place telle visite de ses paysans a Jassy
vers 1820 et on volt le prince mme paraitre, le prince pha-
nariote a cheval sur un etalon blanc, beau comme le soleil,
orne comme une fiancee de fil d'or, de broderies, de noeuds
de ruban."
Puis ii presente, dans cette capitale moldave, le marchand
de fourrures, le jugement devaant le Conseil du prince, la priison de cette epoque, le bon et le mauvais boiar, les janissaires
tures, les patres transylvains, qui ajoutent eux aussi a la couleur locale.
Comme on .le volt, c'est, en mme temps qu'un roman paysan, un rOman historique, et la presentation de ce conflit,
mentionn plus haut, que le grand bofar, liberal sans doute
comme presque toute sa classe, qui a donn dans la revolution
de 1848 aussi bien a Jassy qu'a Bucarest, entendait rsoudre alf
sens des nouvelles ides.
Puis void un troisieme des chefs du mouvement revolutionnaire, Jean Ghica, qui a t, pendant quelque temps, prince de
Samos. Car, au moment de l'migration des revolutionnaires, le
Sultan employant ces Roumains aussi dans d'autres situations,
Ghica eut la mission de donner un nouveau regime, occidental
et liberal, a cette ile grecque. Ii n'a pas perdu pour cela sa situation en Roumanie, oa il est revenu, bient6t, pour etre plus
tard president du Conseil sous le nouveau regime, puis, pendant
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N. lorga
256
longtemps, ministre a Londres. Comme ecrivain de pur hasard,
il est connu par ses dissertations conomiques et par des lettres
adresses 6 Alexandri, dans lesquelles il cherche a faire revivre
la socit dont il avait ete le contemporain. Mais parfois le ton
est un peu surfait, eren a observe que, dans certains cas, l'imagination avait beaucoup ajoute a la realite. En tout cas, dans cet
ecrit il est question de choses qui se sont passees bien apres
le conflit qui intresse id.
Mais, a un autre moment, oa Jean Ghica ne pensait pas a
etre ecrivain, a il n'avait pas le souci de la publicite, oa personne ne sollicitait sa participation a la nouvelle litterature, il
a
fait imprimer Les Dons Juans de Bucarest". Les Dons
Juans de Bucarest" ce sont les memes types que ceux de Philemon, qui met a dote d'eux, cependant, les representants de l'ancienne societe. On y voit le type du parvenu qui s'infiltre dans la
nouvelle socielt, type superficiel et ridicule qui entend dominer et
qui finit par subir la condamnation bien naturelle de son insuffisance.
Un second Ghica, Pantazi, a 'donn toute une serie de ro .
mans mdiocres, d'une valeur documentaire douteuse. .Mais la
societe commengait a en demander, et mme il y a eu toute
une serie de romans frangais traduits entre 1860 et 1870: je pourrais dire que ce qu'il y avait de plus saillant, sinon de meilleur
dans cette litterature a passe en Roumanie dans des traductions
assez soignes.
Mais un autre, cOntemporain de Philemon, a cherche le plus
a donner la forme d'un recit aux grands changements qui se
passaient dans la societe roumaine. Celui qui a employe le plus la
forme du rcit pour faire connaitre la metamorphose politique, sociale et morale de son temps, est le pate Demetre Bolintineanu.
Il
n'etait pas un inconnu en France vers 1850. Pate d'une
verve tres facile, d'une habilete toute particuliere a faire defiler
des vers sans trop d'originalite, sans une nuance de sentiment
tres prononce, ayant une rime facile et agreable, ce revo(lu-,
tionnaire romantique, refugie a Paris, a eu le courage d'essayer
de lui-meme, sans aucun mentor et sans personne qui le corrigeat, la transposition, en frangais, de ses Fleur's du Bosphore".
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Les crivains raHstes en Roumanie
257
La traduction a para avec une preface qui est signe Philarete
Chas les, ce qui, tout de mme, signifie quelque chose.
Mais, revenu dans le pays, le poete a eu, comme tous ses
contemporains, crivains, professeurs, sous le nouveau regime,
une grande situation. Il a commence par publier un journal,
a influence l'opinion politique du temps, pour devenir depute,
rneme ministre. Sa carrire a & brievement interrompue par
une maladie nerveuse et il est mort bien avant son heure.
Mais, au moment ou ii commencait cette carriere, oa ii n'atait
pas encore l'intime du prince Cuza et n'aspirait pas a
avoir un journal a sa disposition, apres avoir publie des notes de
voyage, tres interessantes, en Roumanie mme, en Macedoine,
dans l'Orient entier, notes influences par Lamartine et Chateaubriand, il a rdige deux romans un peu a la hate. Mats cependant,
outre les renseignements qui, bien naturellement, s'y trouvent,
ii y a aussi des impressions qui pourraient etre recueillies et
conserves. Ils nous font voir quelle tait la socit roumaine en
ee moment de transformation.
Ces romans ideologiques de Bolintineanu, tells qu'ils sont, peuvent etre considers comme typiques pour cette revolution dans
les conditions politiques, sociales et morales vers 1860. 11 y
a une difference entre Emmanuel" et Helene". Emmanuel"
est l'oeuvre d'un romantique, tandis qu'Hlene" reprsente une
phase plus avance des pratiques de ce type et, en mme
temps, de la conception de Bolintineanu.
Dans les deux, l'ancienne socit est presque invisible. L'auteur n'ose pas la condamner; du reste, II la connait tres peu.
Ci et la, on voit quelque boiar de campagne, vivant entre les
siens, mais tout ce monde cherche a abandonner aussit6t le lit
pour se fixer a Jassy, puis a Bdcarest, la nouvelle
capitale des Principauts Unies. Et ceux qui restent a la cam,pagne sont oublis, ils disparaissent.
ancestral
Seulement, les nouveaux reprsentants de la civilisation occiden-
tale, sans etre impregnes de son essence, au lieu d'avoir une orientation, ne font que tatonner, et leur histoire sera une srie
Werrements comiques ou de dsillusions tragiques.
n'y a pas un seul type' orient, un seul type ayant la vraie
connaissance du nouveau milieu et capable de se donner une direction a soi-mme et d'imprimer une direction aux autres.
H
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N. lorga
258
Toute cette socit est visiblement confuse, et les exemplaires
qui la reprsentent manquent de srieux, comme cela doit arriver cheque fois qu'il s'agit de passer d'un tat de civilisation a
un autre sans avoir le fil directeur dans sa propre conscience.
II y a done des hros A la fagon d'un Lassa lle, le socialiste 4e
salon allemand, l'invincible qui domine d'un regard et d'une parole tout un monde rvolutionnaire, qui se __fait agreer parce
qu'il se fait craindre par ses adversaires; celui qui scluit A droite et it gauche et finit par s'empetrer lui-mme dans les artifices de ses seductions; celui qui, sans \etre corrompu, corrompt et finit d'une fagon tragique sans avoir voulu faire autre chose que le bien.
Alors, avec son Emmanuel, son Helene, son Alexandre, ces
nerveux, ces phtisiques, ces fatalistes, pris dans .un monde tres
ml, o II y a des princes, des princesses, oil II y a des enrichis, des parvenus, on a l'impression d'un chaos moral, qui reprsente cependant une phase hautement intressante pour la sociologie.
La question de la grande rforme agraire s'est presentee des
cette poque, mais, cependant, on voit bien que ce Roumain de
Bucarest, que ce Roumain qui avait passe des annes entieres a
Paris, que ce Roumain d'un bureau de journaliste ou d'une Chembre des deputes n'est pas un Roumain du sol, un Roumain de la
race. Ajoutons qu'il tait d'une autre fraztion de la nation roumaine, des Roumains de la peninsule des Balcans, dont la vie,
tres daracteristique, est totalement diffrente de celle que menent les Roumains du Danube.
Ii y a done deux ou trois fois le paysan victime du boiar,
sacrifie son honneur pour sauver son
vieux pere,-- bret, des incidents romantiques, mais rien de
la fille du paysani qui
l'essence meme de la vie de cette elasse rurale, dans la conscience
et l'energie de laquelle reposait l'avenir de la nation meme.
Quelque temps passe, et voici qu'on se trouve en presence d'un
crivain dont toute Pactivit a et consacre A presenter, dans
une srie de romans, les grandes transformations de la socit
roumaine, & partir de 1870 environ,_pour terminer par les vnements qui ont precede la grande guerre. 11 s'agit de .quelqu'un
qui est mort a peine, II y a trois ans, Ores avoir t longtemps
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Les crivains ralistes en iioumanie
259
un diplomate de carriere et mme president de la Chambre,
par un pur hasard.
II s'appelait Duiliu Zamfirescu et tait originaire d'une region
mitoyenne entre la Moldavie et la Valachie.
A certains moments de sa vie, il a eu de grandes prtentions
de descendance byzantine. Il n'en tait rien: originaire de la
ville de Focsani, II connaissait ce milieu tout special qui est
reprsent par la region entre les deux anciennes principauts
roumaines. Mais sa vie ne s'tait pas passe dans ce milieu
urbain dont il tirait son origine.
Entre tres jeune dans la diplomatie, il avait pass de longues
annes a l'etranger, en Belgique a Athenes, en Italie, et ail).
leurs, et alors c'est danfr cette solitude, de l'exile par carriere,
de l'exil par profession, en pensant aux choses de chez lui, qu'il
s'est decide a crire ses romans.
L'oeuvre de Duiliu Zamfirescu est contenue dans une srie de
romans dont le premier s'appelle La Vie a la CamPagne",
dont le second porte le nom du hros, Athanase Scatiu", et le
troisieme est intituld Dans la Guerre". Ce troisime roman a
t traduit en frangais, tres bien traduit et publie chez 011endorff
en 1900. Apres la publication de ce troisime roman, l'auteur
a entrepris un quatrieme, Directions", et un cinqueme, Anna
ou ce qui est impossible".
Zamlrescu ne connait pas, comme les crivains de l'poque
patriaAle, le pays. Du reste, ii ne reprsente presque jamais
la region dont il est originaire, celle dont il pouvait mieux
rendre les caracteres. Son paysage a lui est une vague region
de la Valachie, du ct Est de la plaine, oU ii parait avoir passe
quelque temps. Des descriptions assez belles, mais ce n'est pas
le caractere de ces descriptions qui s'irnpose surtout a l'attention dans l'oeuvre de -cet ecrivain.
Quelques visions passageres suffiront:
L'tendue du champ se dveloppait dans un indicible calme
d't. D'un cOte, un champ de mais agitait Ie bout de ses feuilles nerveuses-, donnant a l'air un reflet vert, qui paraissait l'paissir de ce ct. De l'autre cOt, la Ialomita coulait douce-
ment entre des rives basses, laissant entrevoir une marge de
steppe, avec des jacheres impntrables, avec des pacages ron-
gs par le btail, avec un troupeau de brebis paraissant, au
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260
N. lorga
fond, comme une tache blanche et, par-dessus tout, cet horizim
trompeur dont la ligne illusoire jouait dans.la chaleur brillante
du soleil comme un miroir d'eau.
Du gravier d'un ruisseau,les bestiaux montaient par un gu et
se dirigeaient lourdement vers les champs. Seuls, quelques boeufs
isols restaient fixes sur le bord, la tate tendue, immobiles,
paraissant incorporer dans leur immobilit le earactere desert de
ces regions."
On voit bien par cette page cl'art" que c'est un crivain lettr
qui se rappelle des souvenirs, mais qui ne rend pas la sensation
dominante de sa jeunesse Ce n'est pas l'tre entier qui vibre
dans cet aspect de nature, pris un peu a la hate, en passant.
Dans son troisieme roman la fagon dont est reprsente la
mme plaine valaque, sous la pluie, est au fond la meme:
II pleuvait toujours. Par les carreaux mal joints soufflaif une
petite bise aigre de printemps. Les champs fuyaient vers l'ho-
rizon monotone, avec les plaques sombres des labours
oil,
ga et la, les pousses vertes des semences d'automne.
Pas un appel de vie dans la plaine dserte et boueuse. Par
moment, la vision rapide d'un chariot sous l'abri d'un arbre,
mais si seule, si dlaisse que le desert en paraissait grandi."
Puis la pluie cesse, et la beaut grise et bleue du paysage roumain de printemps apparait:
Apres une journe de pluie, le ciel souriait sans nuagps. Les
arbustes, au bord de l'eau, tendaient leurs branches Avertes
de fleurs; le bois gentil disparaissait dans une masse d'cume
neigeuse, l'arbousier poussait ses feuilles aiguEs A travers les
massifs de lilas pale; sur les berges du fleuve, partout l'herbe
verte tait maillee de fleurettes bleues et, ga et l, des buissons de pechers sauvages epanouissaient leur floraison rose
sur les branches enguirlandes, comne pour une fete.
Et c'etait vraiment la fete des yeux. De la terre montait un
hymne grandiose de vie vers le soleil fecondant.
Une fois le spectacle de la terre d'outre-monts, de la Transylvanie desire, avec Ses souvenirs daces et romains sortant de la
terre dcminee par le maitre etranger. Mais ici l'histoire envahit et.recouvre tout:
Sur ces terrains dboiss s'tendaient jadis les forts obscures
des indigenes, les rouvres, les frenes et les chenes de sous l'omwww.dacoromanica.ro
Les ecrivains ralistes en Roumanie
brage desquels
261
sortaient les robustes tribus des Costoboques,
des Carpes et des Taurisques, allant mourir, sous les yeux de
leurs tarabostes, pour la defense de la terre dace. Sur ces terrains-.
IA Hs s'taient butes au front granitique des legions nomaines,
assourdissant l'air d'hurlements, du choc des lances, du hennissement des chevaux. C'est par ici qu'avait sonn le cor de Sarmisegthouza, veillant les echos du Streiu, les valles de l'Olt,
remplissant de frissons les coeurs des Daces et rougissant les
eaux de sang. Les annes ont pass et les sicles, les chenes
ont peri et se sont tus les cors. Mais de la pate faite du sow
ancestral une nouvelle race a cru, taciturne et patiente, dont Fame
saillit haut dans le malheur et se prepare A la victoire. Salut a toi,
fort nejeton des bords du Tibre qui aS pouss dans le humus
noir des Carpathes et toi, fidele terre de la Dacie, conseivatnice
des vertus anciennes, salut".
La maison seigneuriale n'y est pas implante; elle en surgit,
elle en fait partie:
AussitOt apres avoir pass le pied" de la Ciulnita, en merge
de la colline, on voit le manoir du bolar Dinu Murgulet, maison
A la fawn ancienne et saine, telle- qu'on n'en trouve plus aujourd'hui sur les terres nobles. De la hauteur on distingue tout
autour jusque bien loin A droite la vallee de la Ialomita, h
gauche les taillis de la foret dite d'airain" et en face les tortillements des rues sinueuses du village.
Toute l'exploitation seigneuriale y vit calme et riche, avec
des essaitns d'oies, de dindes et de chapons, avec des pintades criaillar tes, avec des charettes dteles, avec des hommes de
peine qui se cherchent du travail d'ici let, le soir, lorsque
le Mail revient des champs, la perche du puits, criant entre
les four elies non enduites de graisse, accompagne les cigognes
perches sur les granges, dont les bees tourns en arriere clay
quent a vous assourdir."
On voit que tous ces paysages sont pour accompagner, qu'ils
ne forment pas la base. Ce qui est la base, c'est autre chose,
c'est le rcit. Le rcit comprend des personnages qui eux-memes
ne sont pas comme les personnages d'un Creanga, comma les
personnages d'un Slavici. De ce Slavici qui a essaye lui aussi
du grand roman historique et social, quand II a donne une srie
de rcits qui ne sont pas rests dans notre littrature, mal4
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N. Iorga
262
gre las belles scenes de reconstruction historique dans les
deux volumes des Ancetres", avec les visions de conflits medivaux entre montagnards" roumains et slaves et les ceremonies de Byzance ,et de Bagdad.
Distinguons d'abord, dans ce milieu, dont Zamfirescu se rappelle a l'tranger, la classe paysanne. Cette classe ii l'a aimee
sans doute; ii s'est rendu compte de son importance. II n'y a
pas de Roumain du XIX-e sicle qui n'efit saisi toute renergie
d'avenir qui existait dans cette classe fondamentale; mais, cependant, par reaction coatre ses predcesseurs et mme contre
certains contemporains qui fixaient le point de gravit de la
nation roumaine dans le paysan, l'auteur cherche a presenter,
d'une fagon realiste, un paysan fruste, un paysan dur, un paysan muet, un paysan violent. Voici, par exemple, la fagon.dont
une femme qui a perdu son amant, un berger, repond au
maitre lorsqu'il lui pose des questions sur les sentiments, faciles
a deviner,..que lui cause cette absence.
3)- Tu n'as rien appris sur son compte?
Elle, aregardant au fond du seau, rpondit:
Que le diable remporte!
8tonne, ii reprit:
Mais je croyais que vous tiez du meme village? Pourquoi en parler ainsi?
Nous sommes du mme village, mais...
Mais quoi?
II avait eu le caprice de se marier, Monsieur. Il avait
trop d'aise ici, et s'en est all se chercher un maitre... H verra
bien ce que cela signifie...
A-t-il pris ce qu'il avait chez moi?
Et qu'est-ce qu'il avait? Deux ou trois hardes et ses
pantalons.
Mais que faisait-il de son argent?
L'argent? Autant qu'il en avait, ii Penvoyait a sa mere
payer Pimp& de sa terre et s'entretenir.
A-t-il de la terre?
Il a une cette sterile et quelques cinq jeunes chvres.
Mais qui sait ce qui en est!
Tout cela dit les yeux a terre, d'un air srieux et triste.
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Les ctivainrsealistes en Roumanie
263
Mathieu (le propritaire) l'aurait crue plus sensible, plus ardente, d'apres ce qu'il avait lu dans les livres qui traitent de
nos paysans.
Et comment ne regrettes-tu pas son depart?
Que je le regrette ou non, cela revient au merne.
Et il ne put pas en tirer plus.
L'auteur met, des le debut, le mme paysan aux prises avec
le propritaire. La question agraire s'est dja posee pour les
gens
de 1848, mais cette question n'existe pas encore pour les
.
masses. Elle est dans les bonnes intentions du maitre, mais elle
n'existe pas encore dans les sentiments des sujets. Le paysan
n'a pas encore vcu le nouveau regime liberal, il n'a pas t
encore soldat, il n'a pas pris part a la guerre; on ne Iui a pas
dit de choisir un depute, on ne lui a pas imos, ce qui arrive
le plus souvent, un depute qu'il ne connait pas, dont il ne veut
pas et qui passe pour etre son reprsentant. Et il n'a pas lu
les journaux, puisqu'il n'a pas t a l'cole primaire.
Void cependant, vers 1870, un nouveau paysan qui surgit. Cette
apparition, du nouveau paysan est reprsente de cette mme
fagon crue et dure par Zamfirescu,\par le diplomate vivant au
Zehors, n'ayant pas le meme scrupule de l'opinion publique qu'
avaient ceux qui se trouvaient dans le pays, ne tenant pas autent qu'eux a se conserver une certaine situation dans cette
opinion.
ll faut distinguer aussi que, chez lui, ce n'est pas le paysan
de Moldavie, le paysan pret au pardon gnreux. C'est le paysan imbu de l'esprit de classe, et c'est surtout le paysan. d'une
region colonisee, cette region de la steppe qui est devenue
habitee par sa volont et fertile par son travail. Il se sent suprieur au propritaire amen par le vent", puisque la terre,
c'est lui qui l'a cre dans le desert. Et voici de quelle lagpn
(
il traite ce propritaire.
Des magistrats viennent pour une delimitation; Us patient aux
paysans et les paysans repondent.
i, Le droit sera du cede du propritaire.
On le sait bien, ajouterent plusieurs voix a la fois.
Ils n'osent pas entrer sur nos champs, s'crie gleuthere.
Qu'il s'en aille, la brigand, confirmrent certains autres."
Maintenant, le fermier veut payer de mine; il se mele a cette
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N. lorga
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masse paysanne prte A la rvolte; A cheval, il cherche A rom-
pre les rangs;
il
essaie id'agir en maitre au milieu de ces
rvolts. Et ce qui doit arriver arrive: il est bless, chass..
Puis, apres que le fermier disparut, la foule se tourna vers
les juges, menagante:
Maintenant, Messieurs les juges, c'est nous qui vous jugerons, dit un paysan; vous avez mange et bu chez le proh,
pritaire.
Le president essaya de leur puler:
Freres, bonnes gens, nous ne sommes pas coulpables.
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Descendez-les! Saisissez-vous en.
Un paysan se leva par derriere la voiture et saisit par Ses
cheveux l'avocat, qui se prit A pleurer et a geindre, Par lant de sa
femme, de ses enfants, A faire piti.
Maintenant, dans cette socit paysanne, il y a l'instituteur et il
y a le prtre. Zamfirescu ignore l'instituteur; il connait le pre.tre seul, et il le traite d'une facon tout aussi meprisante Aue
les paysans.
Il ne connait, du reste, que le prtre de i'ancien regime. On
verra dans ,la suite un autre pretre: le prtre qui- constille,
le pretre qui dirige ses ouailles et qui est tout imbu des ides
nouvelles, representant une fawn non rvolutionnaire de ces tendances qui sont arrives a transformer, de la facon la plus favorable, le pays. Mais il n'y a plus tle vieux pretre qui n'a pps
donne dans la politique, du vieux prtre qui vivait autour de
son eglise, &ant un paysan plus distingue que les autres,
apres une certaine preparation htive pour un mtier qui est
pour lui aussi une mission.
Le prtre qui a surgi vers 1870 est encore un produit de ce
changement brusque, qui a dtruit la tradition sans pouvOir en
crer une autre. L'etra ridicule et mauvaiS qui se trouve au milieu, ce type n'est pas seulement un type roumain, c'est le type
de transition par excellence. Des changements sociaux qui sont
en train de se produire dans tous les pays vont rsulter _sous
nos yeux de cas types qui chappent A la tradition de ,,leur
classe et ne peuvent pas se confondre dans une vie moYale d'autre
essence, d'autant moins donner la direction d'une vie oriente
vers d'autres horizons.
Le pretre Basile Levre Fendue tait connu une lieue A la
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Les 6crivains rdatistes en Roumanie
265
ronde. Avec las bords de sa soutane pris dans la ceinture, avec
ses bottes cuies et sa bedaine, il tait le vrai type du pretre
de rancien systme. Aimant a plaisanter, d'apptit avide, empress de finir l'office, il retenait sa profession par simpile
habitude et aussi parce que, tout de meme, quelque profit en
ressort.
Mais, du reste, c'tait un fermier comme les autres. II prenait un bout de champ d'un tel ; achetait de la laine d'un autre; prtait un peu d'argent a gros intrts. II pouvait ainsi
,,lever ses nombreux enfants.
C'est cela le pretre. II s'agit d'une profession. La procession
meme, avec ses images saintes, est presentee de la mme
fagon ridicule:
Dans une voiture trainee par quatre chevaux las venaient dans
un tourbillon de poussire quatre personnes: deux pretres au
fond, tenant l'image sainte, deux nonnes en face. Les prtres
descendirent, soutenant l'image des deux mains, par le bent et par
le bas, et commencerent a reciter leurs prires. La foule s'tait
agenouillee, pendant que les nonnes nettoyaient l'image.
Le fermier, c'est un fils de paysan. Le pere la t ,battu
devant le boiar, la mere est une ivrogne. II veut dompter ses pay-
sans libres; c'est lui qui est, de fait, l'auteur des rvoltes qu'il
brave et devant lesquelles il finit par s'enfuir. Il torture seS
serviteurs et corrompt l'administration, ce qui ne l'empeche pas
d'tre plusieurs fois depute et snateur et d'exercer une influence
tyrannique sur son district ender.
Il avait t dja depute sous deux regimes, avec celui qui
tait tomb, et maintenant il tait elu pour la troisime fois,
avec le nouveau. Sans cesse membre de la majorit, il parlait
des ministres comm.; s'il avait t leur plus proche aini, il
tutoyait tout le monde dans sa .conversation imaginaire avec les
hommes au pouvoir; il racontait comment il avait determine ce
freluquet de general a transfrer le premier regiment de
Slobozia et que le freluquet" avait suivi son avis; il employait des mots qu'il ne pouvait pas prononcer; melait le budget
du pays" avec la politique douaniere" et les millions des
fortifications" et le socialisme d'etat" dans une phrasologie
impossible, de laquelle on n'arrivait a comprendre qu'une seule
6
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N. lorga
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chose: qu'on ne pouvait plus vivre en Roumanie depuis que les
misrables paysans "avaient soulev des prtentions contre les
boiars."
La maniere dont il arrive est celle-ci, facile, pareille a celle
du hros de Philemon.
Il a epouse une fille noble et, s'tant install dans la maison
de son beau-pere, ii l'a convaincu que mieux vaut abandonner son
champ, parce qu'il est malade, et venir habiter avec le gendre, dont il sera bientOt le prisonnier.
Dans le second roman, on voit ce tableau, absolument impres-,
sionnant : la mort de la jeune femme torture pendant de longues annes, et puis l vieillard qui cherche a s'chapper le
lendemain des funrailles, qui s'entend avec des serviteurs, se.fait
transporter, bien que totalement perclus, dans une voiture qui
s'enfuit, mais est poursuivi par son gendre. Son gendre le trouve
au moment oil it avait reintegre ses proprits qui lui appar-
encore d'apres la loi. Et alors il donne Fordre de
lier le vieillard, de le transporter dans sa voiture, de le rameltenaient
ner dans sa prison...
Et ce sont les paysans que j'ai prsents tout-A-Pheure qui_de-
fendent (et ceci est tres beau, et eeci est tres vrai) la cause
du propritaire contre l'intrus, ils dfendent la tradition, qui est
aussi leur tradition, contre Penvahisseur, contre le parvenu sorti
de leur propr. milieu.
Ils preferent ainsi le reprsentant de la classe noble qui personnifie un droit au simple representant de cet envahissement
brutal qui ne reprsente pas autre chose que sa propre grossierete et son immoralit crasse.
Apres le massacre du tyran, le vieillard reste install de nou-
veau sur ses biens, mais tout-a-fait isole. N'ayant plus sa fille,
n ayant plus ses parents, ii demeure comme une triste et digne
image du temps pass.
Et le seignaur Dinu resta pour vivre plus loin perclus et seul,
mais comme auparavant maitre sur la terre qui lui avait et
si cdtaTc, sur laqucll ii avait t n et avait vecu, sur la tefre
dans laquelle ii allait reposer pour l'ternit."
Voyons maintenant la fagon dont Athanase Scatiu, le fermier,
en pHa tricmph rentre chez lui:
Avec une pelisse jusqu'a terre, par-dessus laquelle
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II
tait
Les dcrivalns relistes eti Roumanie
267
taint de la courroia de son *revolver, n monta Pescalier, entre
dans la salle oa l'attendait la bonne avec sa fillette, qu'il fit
semblant de ne pas mme avoir epergne.
Puis il passa dans la serre, ou il renversa deux ou trois vases
de fleurs; ensuite dans la salle-a-manger, jusqu' ce qu'il dcouvrit sa femme.
Eh quoi! il n'y a done personne dans cette maison?.
Catherine s'tait empressee de sortir a sa rencontre, mais
n'tait pas arrivee a temps.
Mais comment done? Nous voici tous. Mais qu'est-ce
qui vient de t'arriver?
Ne cherchi pas it me gronder. oa est Coste?
Le valet l'avait suivi des le pied de l'escalier.
Mais qu'est-ce que tu attends, toi? Tu es devenu seigneur,
toi aussi, hein? Et il n'y a que des seigneurs dans cette mai-1
son. Moi seul suis rest rustre. Que le rustre fasse le devoir
pour lequel il est ne. Combien je te chasserai, miserable!
Le valet restait devant lui, petrifi.
Tire d'ici, boeuf! Qu'as-tu a me regarder comme si tu_ me
voyais pour la premiere fois?
Costa detacha la courroie du revolver, aida son maitre a
sortir de sa fourrure, puis hi demands:
Voulez-vous des douceurs?
Apporte-moi d'abord les pantoufles, animal. N'est-tu pas
encore habitu au service?
Sa femme s'approcha doucement.
Athanase, entre chez toi, car tout est prepare; ne te de-chausse pas ici.
Vous, pargnez-moi vos legons ; allez les faire a ceux
qui en ont dj goilt, et pas a moi.
Le valet attendait.
Apporte-moi, toi, les pantoufles.
Catherine le regarda dans toute sa longueur sans rien dire,
..,
puis elle prit l'enfant par la main et voulut passer dans une au.,tre chambre. Lui, rappela sa fille:
Petite Zo, reste ici.
L'enfant ne le voulait pas trop. Sh mere la pria doucement
d'obeir. Elle le fit, mais sans plaisir.
3)- Ne veux-tu pas rester avec ton pere?, esseya-t-il, d'un
ton doucereux.
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N. lorga
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Non, rpondit la fillette, prte A pleurer.
Alors, va-t'en, marche.
L'enfant se tourna vers la porte, la main sur la bouche, n'osant pas sortir, mais, en mme temps, ne voulant pas rester.
Marche, que je ne te vole plus, bete que tu es!
Voici le deminateur de seigneurs. Et alors la question peut se
poser:
Quel est l'avenir de la nation qui se trouve entre ses mains?
Or, void la guerre qui parait, la guerre de 1877, la guerre
libratrice, la guerre de Pindpendance roumaine. A ce moment,
le probleme du devoir apparait devant toutes les classes, et c'est
sans doute la partie la plus impressionnante de l'oeuvre de amfirescu que celle at il montre l'attitude de ces classes A l'gard
de la guerre.
Les gens de l'espece d'Athanase Scatiu, les improvises du
changement subit, n'ont aucune attitude.
La guerre, elle est d'abord incommode, et puis c'est un fardeau. Il y a toute une opinion publique qui est composee de
ceux-l et, lorsqu'on dit que les Russes arrivent (le passage
des Russes a precede l'entre des Roumains dans la guerre),
cette apparition etrangere est regardee avec un sentiment d'impassibilit. Et, lorsqu'on pense qu'un devoir pourrait s'imposer
A la nation roumaine elle-mme, ce devoir on l'accepte avec
beaucoup de scepticisme quant aux rsultats mmes de cet effort
qui n'avait plus t tent depuis des sicles, puisque, depuis des
sicles, les Roumains n'taient pas entrs d'eux-mmes dans un
conflit guerrier.
Et le paysan? Dui liu Zamfirqscu, qui ne l'a pas connu dans son
intimit, mais plutet legerement, reconnait bien l'attitude admirable de ces soldats en grande parte 'improvises, qui n'avaient gure la conscience de la nature mme du conflit dont il
s'agissait, Mais, dans toute socit humaine, ceux qui supportent plutt les charges, ce ne sont pas ceux qui peuvent donner
la definition de la lutte a laquelle ils sont mls; ce sont ceux qui
d'instinct y entrent et d'instinct y remplissent leur devoir. Cet
instinct n'est autre chose que lh volont sculaire confondue dans
l'esprit meme de la race.
Le romancier dit:
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Les crivains ralistes en Rournanie
269
Cede caste anonyme et nombreuse qu'on appelle le peuple"
pensait simplement au village natal, la-bas dans la plaine ou sur
la montagne, ou les attendaient la femme et les enfants", elle
pensait que le prince avait ordonn de marcher en avant et que,
dans les moments supremes, ii faut savoir obir", ce qui est tout
de mme assez beau. Elle partage le mme sentiment que
ceux dont il sera question aussitOt, c'est-a-dire que, dans de pareilles circonstances, il faut bien que quelqu'un donne sa vie pour
ce pays".
Mais ce qui forme, dans la conception de Zamfirescu, le point
central, le point dominant de cet hroisme qui surgit tout-a-
coup, c'est l'attitude de la vraie noblesse. Car il distingue entre
la noblesse terrienne, entre la noblesse rurale, descendant des anciens guerriers, et entre la noblesse qui est compose des debris
de l'poque phanariote, croisement de races nefaste, runissant
le mensonge, la paresse et la couardise".
J'ai dja dit que, comme ,historien, je ne peux pas accepter
cette distinction. Les Phanariotes, les Grecs ont t tellement
mels aux Roumains, qu'on ne peut pas faire cette distinction;
on ne peut pas dire que les vertus, et surtout les vertus actives,
taient du ct des anciennes families, qui ne sont guere restees
pures de sang et que, du cert des Phanariotes, ii n'y avait
que lachet et indignit.
II faut se rappeler que ce sont les Phanariotes qui, tout de
meme, ont conduit le mouvement de liberation des Grecs en 1821
et que, si une Grece existe, malgr l'attitude haineuse qu'elle a
eue a l'egarti- des Phanariotes, elle le doit, en grande partie,
a l'nergie de conception et a la silret de decision de ces hommes qui, j'ajoute encore, ont sacrifi de grandes situations, des
trOnes me/nes pour se trouver a cOt des klephtes, des armatoles, des soldats guerriers de la Grece insulaire ou continentale,
ce qui signifiait pour eux, certainement, dchoir: ils devenaient
les sujets du roi bavarois ou du roi danois a Athenes, lotsqu'ils
avaient et princes a Jassy et a Bucarest.
Mais Zamfirescu veut fonder ses conclusions sur cette base de
la race pure et, lorsque, au moment oil cette guerre se ; declanche, on en parle, voici ce que dit un des hros:
Apres tant de siecles de souffrances, pendant lesquels, chez
)) nous, les hautes classes de sont montres ignobles de lachete,
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270
N. forgo
courbant la tete devant tous les etrangers qui dfilaient dans le
pays, courant, bourse en main et chapeau bas, du Pacha au
consul, du Phanariote au Russe et d'un Hospodar A l'autre, je
vous assure que l'heure a sonn pour ceux qui, de nos jours,
reprsent.,.nt ces hautes classes et se prtendent conscients du
rOle qui leur incombe, de prouver enfin qu'ils ne sont pas ce
que furent leurs peres."
Il y a des protestations; une femme dit qu'il s'est trouv
des bolars patriotes malgr le Phanar". Void cipendant la reponse:
Honneur a ceux-la et grand bien leur fasse, mais c'est une
poigne: le reste tait mange par la vermine trangere."
Ce qui n'empeche pas que les reprsentants de la race pure, telle
que la comprend le romancier, ont la plus admirable des attitudes
et que les hros du troisieme roman de Zamfirescu dorment leur
sang pour cette patrie roumaine qui est en train de gagner son
independence.
Dans les deux autres romans l'auteur a cherch A montrer l'volu-
lion de cette classe. Dans Directions", il montre la preparation
d'esprit qui a amen, non seulement la conception de Mat indpendant, mais cella de la race unie, cette profonde convictioh
qui a t le ressort principal de la victoire et de la reunion des
diffrentes provin4s Foumaines sous le sceptre .du roi national.
Un jeune homme de la generation apres la guerre d'indpendance, nevyau d'un general
present, celui-ci, avec toute son
insouciance et tous ses flirts bucarestois, alors que chez lui sa
femme s'entiche du nouvel hros de cette srie, un officier pouse- une jeune dille transylvaine qu'il n'a pas pens A courtiser,
d'autant moins a aimer, pour tirer celle vers laquelle va son Ame,
d'une situation qui pourrait, paraitre deshonorante. II a obi A
Fordre de celle-ci, qui n'ose pas etre son amante, mais qui n'entend ceder A personne un coeur qu'elle croit s'tre gagn.
Les deux jeunes gens partent. Ils sont A Rome, oil l'officier
ne se decide pas encore a croire qu'il est made, que cette jeune
creature, qui se &robe A son treinte, est bien sa femme, qu'il
ne devra plus s'en sparer. Le romantisme naf de la fille de
prtre d'outremonts, nourrie de souvenirs romains, s'en va vers
le Colonne, vers les lieux sacrs oft elle cherche le bereeau de sa
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Les crivainS realistes en Rournanie
271
race. On voit bien dans la description que Zamfirescu a habit
pendant des annes la cite dont il connait tous les details de
pittoresque et d'archologie, dont il respire tout le parfum.
II faut cependant prendre le chemin du retour. Avant de quitter
Rome, Michel Comanesteanu a pu cependant dcouvrir que dans
ce beau corps saiti dont il n'a pas desire la possession il y a
une foi inbranlable, l'appui d'une admirable tradition plusieurs
fois sculaire, une forte decision de vivre selon une iol de travail
et d'conomie, de reconstruction et de creation sonde. L'homme
appartenant a une socit intelligente; brillante et frivole se soumet, non pas a la femme qu'il commence a aimer, mais bien a lb
volont meme de la race qu'elle personnifie.
Pour le renforcer dans la decision de se transformer, l'auteur
lui fera voir la Transylvanie avec tout ce qu'elle contient de
paysannerie qui lui parait,
et ce n'tait pas seulement un
autrement organise materiellement et anime de
prjuge
confiance, autrement prcieuse done pour l'avenir de la nation,
qui se prepare, croit-il, malgr les souvenirs rcents de la guerre
d'indpendance, plutOt la-bas, dans l'autonomie active, rsolue
et calme de la vie rustique du ctit de Saliste, le plus beau, a son
avis aussi, des villages roumains.
A Poiana, tout pres, la presence des paysans a l'office donne la mme certitude constante a son me renouvele:
C'tait une vraie demeure de priere, pleine de lumiere, une
blanche catedrale, batie des sous du Roumain, accumuls avec
patience et confiance.
Quand ils y pentrerent, Comanesteanu ouvrit de grands
yeux, voyant bien ce qu'il y avait, mais hesitant de croire a ses
propres yeux. 8tait-ce done possible?
De sa vie, il n'avait vu quelque chose de plus magnifique.
,,Ces patres rassembls lui semblaient etre le Snat .romain a l'eA
Poque d'Appius Claudius Caecus, pret a rejeter les propositions
,,de Cineas. Robustes, propres, les bras appuys sur les batonS,
les boucles blanches flottant, ils restaient droits, coutant la
messe. Des jaquettes de peau a fleurs cousues qui deseeddaient des paules jusqu'a la forte sandale qui se relevait a la
,,pointe comme une barque, tout tait neuf, d'un blanc de neige. Sous les manches retournes de la chemise sortaient des
bras muscles, qui faisaient un arc dans l'air d'un large mouwww.dacoromanica.ro
272
N. lorga
vement lorsqu'ils les levaient pour le signe de la croix. Les
puissants corps s'inclinaient devant les pretres, qui servaient
haute voix, alors que les pensees s'levaient vers le Seigneur,
dans un seul dsir: celui de la renaissance dans une patrie
commune." Et le drapeau aux trois couleurs appendu a l'image sainte parait frissonner d'espoii lorsque des larges poitrines
part l'appel vers la divinit: Aie piti de nous, Seigneur, aidenous et nous sauve".
L'ame meme de ce dur apprciateur de la psychologie popu.laire parte dans ces pages. Le voyage du capitaine de 1880 c'est
son propre voyage, l'impression qu'il rend, c'est a sienne et il
dame un espoir dans l'avenir de sa nation enfin runie qui est
son propre espoir. Ce qu'il n'a pas voulu dire en son nom,
avec une timidit qui se cachait sous Papparence d'un ternel
dfi orgueilleux, ii l'a prsent comme la nouvelle conception na-
tionale, regenratrice, de son jeune hros.
Ce serait affaiblir cette impression que d'entrer dans l'analyse
de la cinquieme partie de cette srie de romans: ces vides histoires d'amour par dsoeuvrement ne contiennent Hen sur l'tat
d'ame de .ces generations d'avant la grande guerre qui a donne
le dernier mot dans le dveloppement d'un long et douloureux
drame national.
(a suivre.)
N. Iorga.
Une lettre du roi Charles de Roumanie au prince
Alexandre de Bulgarie
Dans son ouvrage plein d'inedit sur le prince de Bulgarie
Alexandre, ouvrage dont nous nous sommes deja occupes dans
le Bulletin" (IX, pp. 81-2 : Alexander von Battenberg, sein
Kampf mit dem Zaren und Bismark), M. Corti donne cette intressante lettre du roi de Roumanie Charles, que ravais signalee dans le compte-rendu et qui merle un commentaire :
Cotroceni, den 17/23 Juli 1879.
Mein lieber Sandro I
Es war eine besondere Aufmerksamkeit von Dir, einen alten
Bekannten zu schicken, der mir Deine Thronbesteigung zu notifizieren hatte. Ober seinen Empfang wird Dir der Major von
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Lettre du rol Charles de Roumaine
273
Corvin personlich berichten und wiederhole ich hier nochmals
was ich thin bei seiner offiziellen Audienz gesagt, dass niemand
so sehr erfreut sein konnte fiber Deine Wahl zum Ftirsten von
Bulgarien als ich und (lass Du in vollem Masse auf meine treue
Freundschaft und meine ganze Sympathie alien konntest. Ich
begrilsse Dich nun herzlich als meinen lieben Nachbarn und
zweifle keinen Augenblick dass wir in den freundschaflichtsten
und intimsten Beziehungen bleiben werden ! Meine warmsten
Wilnsche begleiten Dich in der schweren, dornenvollen Mission
und bin ich stets bereft, die Erfahrungen, die ich in meiner vierzehnjahrigen Regierungszeit gesammelt, Dir zur Disposition
zu stelien. Dein Wunsch, den Du in deinem Brief e ausdrtickst,
uns nachstens zu besuchen, erfilllt uns mit innigster Freude und
hoffen wir dass Du nicht daran zweifelst, wie sehr wir uns
freuen Dich wieder zu sehen und Dich tinter unserem Dache
zu beherbargen. Wenil Du, lieber Sandro, getrug an mir hast, so
findest Du mich zwischen dem 1/13 und 12/24 September in
Bucarest ; Elisabeth, die Dir ebenfalls schreibt, muss leider Ende
diesar Woche nach Deutschland und sich einer ernsten Kur
unterziehen, da ihre Gesundheit sehr erschtittert ist. Es fllt ihr
unglaublich schwer, mich in diesem Augenblicke, in welchem
die Judenfrage nicht geringe Sorge macht, allein zu lassen : ich
bestehe aber auf ihre Abreise. Es ist moglich dass mein altes-
ter Bruder mich auf kurze Zeit wieder besucht, um mich in
mainer Einsamkeit zu erheitern. Ich darf aber nicht von Einsamkeit sprechen, wann ich an Dich denke : solange Du durch
die Last der Staatsgeschafte erdritckt bist, wird Dir die Zeit
rasch vergehen, spater aber wird Dir das Alleinsein unertraglich
erscheinen. Elisabeth gibt Dir den guten Rat, dem ich mich
vollstandig anschliesse, bald eine Lebensgefahrtin zu finden, die
Deine Freuden und Sorgen, Deine Mtihe und Arbeit teilen soil.
Das Leben in Sofia schelnt noch einige Schwierigkeiten zu
haben: dies muss Dich veranlassen, so rasch als moglich einen
Schienenweg mit Rustschuk herzustellen, denn dies allein kann
Deiner Hauptstadt einen Aufschwung geben. Die Eisenbahnen
sind der Lebensierv eines Landes : ich habe dies in Rumanien
gesehen, das sich erst mit den Kommunikationen entwickelt hat.
Ich bin sehr gespannt, bei Deinem baldigen Besuch, den ich
mit Ungeduld erwarte, Deine Eindrticke Ober Land und Leute
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274
N. lorga
zu erfahren. Ich habe die Oberzeugung, dass sich aus Bu lgarien viel machen lasst und Du den Grundstein zu dem fainttigen Grossbulgarien legen wirst. Bei dem verzweifelten Zustande der Turkel werden sich die Hoffnungen und Wtinsche
Deines Volkes fruiter erftillen, als es selbst wartet. Die Dip lomaten mit all ihren Kniffen und KtInsten knnen den Gang der
Ereignisse nicht aufhalten.
Ich gehore nicht zu denjenigen, die den Berliner Vertrag ins
Herz geschlossen ; leider sehe ich aber ein, dass es durchgeftihrt
werden muss. Bessarabien und die Judenfrage bleiben tiefe
Wunden, die mein Land und mein Herz getroffen uncl die nicht
sobald vernarben werden. Es sind diese beiden Fragen, die
Rumanien seit anderthalb Jahren nicht zur Ruhe kommen lassen
und die Gemtiter hier in einer entsetzlichen Art aufgereizt
haben.
Was Du mir Ober die Russenwirtschaft in Bulgarien schreibst,
iiberrascht mich keineswegs und war ich tiberzeugt dass Du
manche missliebige Kampfe zu bestehen haben wtirdest, urn
diesem Unwesen zu steuern. Ich rate Dir aber mit Vorsicht
vorzugehen und das Odium des Aufraumens Deinen verantwortlichen Ministern zu tiberlassen. Der Weg, den Du eingeschlagen, den Kaiser Alexander in schonenderXeise von den unlantern russischen Umtreiben zu benachrichtigen, scheint mir
der glacklichste zu sein, denn das Verleumdungs-system ist
in St. Petersburg ein Rekommandationsmittel. Die aufrichtigen
Freunde der Souverane sind diejenigen, die den Mut haben ihnen
die voile Wahrheit zu sagen. Dem russischen Kaiser, fr den
ich wirklich eine aufrichtige Liebe und Anhanglichkeit habe,
sind Dinge von mir erzahlt worden, die, wenn alles wahr ware,
ihn berechtigten, gegen mich aufgebracht zu zein. Zum Gluck
kennt er mich und zweifelt nicht an meiner Aufrichtigkeit. Dass
ich mit der Abtretung Bessaltabiens hOchst unzufrieden war,
wusste er und fand es ganz begreiflich. Auch sind unsere guten
Beziehungen zu Russland wiederhergestelit und ich habe offen
erklart, dass ich auf dieselben den groasten Wert lege. Mein
Minister des Aussern wird jetzt eine Rundreise bei den Kabinetten machen, urn dieselben in der Judenfrage nachgiebiger
zu stimmen. Ich habe ihm den Auftrag gegeben, auch nach der
Neva zu gehen, um zu danken dass man uns von clod keine
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Lettre du roi Charles de Roumanie
275
Schwierigkeiten macht und sehr wohl begre.ft, das wir Israeliten
nicht bedingungslos die Tore des Landes offnen knnen.
Im September treten die Kammern zusammen, um diese unglfickselige Angelegenheit endlich so gut als moglich zu regeln. Ich begebe mich ktinftige Woche nach Sinaia urn mich
von den Strapazen des Sommers auszuruhen, denn die chwierigkeiten mit denen ich wegen den Judenrechten im In- und Auslande zu kampfen hatte, haben meine Krafte etwas abgespannt.
Es ist mir scieliesslich gelungen ein starkes Ministerium aus den
verschiedenen Parteien zu bilden, welches die Aufgabe hat, den
Art. 44. des Berliner Vertrages zur Anwendung zu bringen und
dadurch die offiziellen dtplomatischen Verbindungen mit England, Deutschland und Frankreich herzustellen. Von Berlin kamen biMer die grossten Schwierigkeiten in dieser Beziehung
und bis heute noch gestattet man in Preussen das Tragen meiner Orden u. Medallion nicht, was ich als eine Unfreundlichkeit
gegen, mich betrachte. Ich kann unmoglich langer warten mit
der Ubersendung melnes Grosskreuzes an Dich, da es volistndig unstatthaft ist dass Du als regierender Ffirst eine andere
Klasse besitzest. Ich erlaube mir daher, Deinem Adjutanten die
Insignien mitzugeber, damit Du beim Empfang meines Vertrejets, der clemnachst nach Sofia abreisen wird, bereits damit
geschmtickt sein kannst. Es ist wohl nicht ganz korrekt Dir auf
diesem Wege die Dekoration melnes Landes zukominen zu lassen, die doch Offiziell Uberreicht werden sollte ; da es aber-eine
Rektification ist, so denke ich, dass es Dir auf die Art lieber
sei. Ich hoffe, der Baron d'Hoggard, den wir schr gerne haben,
Deinen Erwartungen entsprechen wird: er ist gewandt, angenehm und schreibt recht gut, was ffir Deine politische Korrespondenz recht erwUnscht sein wird. In den Zeitungen las ich
dass Du jetzt die bulgarische Sprache eifrig studierst.
Nun muss ich aber meinen mir zu langen Brief beendigen.
Indern ich Dir, mein lieber Sandro, freundschaftlich die Hand
drticke, verbleibe ich Dein von ganzem Herzen treu ergebener
Vetter.
Karl.
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276
Deux lettres de Dora d'Istria
Deux lettres de Dora d'Istria
Madame Berenger a bien voulu nous communiquer ces deux
lettres de Dora d'Istria, Helene Ghica, dont l'oeuvre litteraire
est generalement connue. El les sont adressees a la mere de
Madame Brenger, directrice d'une revue italienne.
I.
L
Villa d'Istria, 23 mars 1874.
Chre Madame,
fal relu le chapitre deS Portraits cosmopolites dont vous
m'avez parte. J'al trouv comme vous WI y avait du mouvement, de la verve et de l'esprit. Mais il s'est gliss un certain
nombre d'inexactitudes que je vous signale. En outre, reedvain, qui est Espagnol, donne parfois aux mots un sens qui a
vieilli, comme chevalier errant pour paladino". Du reste,
quand il s'agit des contemporains, ces erreurs sont invitables ;
car on en trouve dans les publications les plus estimes, telles
que les &alien der Zeit (Femmes de noire temps') de Lorck ;
le Conversations-Lexicon (Dict. de la Conversationa, Xl-e edition) de Brockhaus ; le Dictionnaire des Contemporains de
Vapereau (IV-e edition), le Dictionnaire de la Conversation de
Duckett et Louvet, 1' Universal-Lexicon de Pierer (1V-e edition),
etc. Ce ne sont pas les simples particuliers qui sont seuls exposes a de pareils inconvnients. Le clebre moine de SaintGall, racontant d'apres les rcits d'un cortipagnon des guerres
de Charlemagne la vie de l'immortel restaurateur de l'empire
d'Occident, transforme en legende les actions du grand empereur, assez clatantes, ce semble, pour etre connues de tous.
Agrez, chere Madame, l'assurance de mes sentiments bien
Dora d'Istria.
distingues.
11.
1-er mars 1877.
Chre Madame,
J'ai ete comme vous douloureusement frappe de la mort su-
bite de la marquise Tanari. Je l'avais vue quelques jours seulement avant ce triste evnement, si pleine d'activite et de vie
que j'tais bien loin de croire a une fin aussi prochaine. Cependant elle m'avait parte d'un tat de malaise qui avait dtermin
son mdecin a la soigner, traitement dangereux a un age aussi
avanc. Mais ravais considr ce malaise comme un de ces acwww.dacoromanica.ro
Deux 16ttres de Dora d'1stria
277
cidents de la mauvaise saison qui n'pargnent pas des personnes plus jeunes et plus vigoureuses, et je n'y avais pas attache beaucoup d'importance. Malheureusement ces symptmes
annongaient la crise fatale qui devait enlever cette excellente
femme a sa famille et A ses amis.
Vos observations sur Rome et sur Florence ne m'tonnent
point. Dans les Etats centralises comme la France, ou qui sont
en train de .se centraliser comme l'Italie, la vie intellectuelle,
comme la vie politique, s'teint promptement dans les provinces.
Ce mouvement est irresistible et naturel et tous les efforts des
ex-capitales seront impuissants contre la force des choses. Tout
au plus quelque vitalit, purement commerclale du reste, se
conserve-t-elle dans quelques ports qui mettent la capitale en
relation avec les mers voisines ; c'est ce que j'ai constate a
Marseille, cite florissante, mais oir on ne lit que des brochures
stir le Sacr-Coeur ou Notre-Dame de Lourdes.
Je n'avais pas attendu votre lettre, Madame, pour parler de
vous A l'Empereur du Brsil. L'Imperatrice, que cal vue le len-
demain de son arrive, m'a paru porter assez bien les six nflees que le temps, depuis notre derniere entrevue, a ajoutes
a son age. Cependant ses cheveux ont beaucoup blanchi. Elle
s'est montre fort gracieuse et m'a rappel de la fagon la plus
aimable nos premiers entretiens. Sa soeur, la duchesse de Berry,
s'occupait un peu plus qu'elle de littrature ; mais j'ai remarque qu'elle s'intressait surtout i des oeuvres dramatiques. Elle
a protege d'une fagon particuliere les debuts de Scribe, et, quand
je l'ai connue, la princesse intrepide qui avait dirig la derniere
insurrection vendeenne, faisait encore jouer La Marraine et autres pieces de son auteur fa vori. L'Imperatrice Teresa a com-
me la mere du comte de Chambord le gout du theatre, goat
que n'avait nullement la fille de Louis XVI, dont l'austerite
me semblait faire un frappant contraste avec les tendances mondaines de la princesse napolitaine.
J'ai bien vu le professeur Gabba, mais, comme lui et sa femme
ne m'avaient pas d'abord trouve, ils taient, quand Ils sont
revenus, fort presses de partir pour ne pas manquer le chemin
de fer. Aussi nous n'avons eu guere que le temps de parler
d'accidents assez graves arrives au jeune Pietro et a sa petite
soeur,
, et M. Gabba n'a rien dit de ses travaux et de ses prowww.dacoromanica.ro
217$
Cornpte-renclug
jets littdraires. .le sais seulement que pour le monteet il est
excessivement occup. Outre son cours A l'Universit de Pise,
il est maintenant un des principaux professeurs de l'Ecole florentine des sciences sociales ; en outre, comme je vous l'ai dit,
il travaille activement A une nouvelle edition de son !lyre stir
la Condition lgale des femmes. II ne semble donc pas facile
d'en obtenir des articles.
Les cours dont vous me parlez, Madame, peuvent avoir d'autant plus d'utilit que dans nos pays latins l'enseignement oral
a bien plug de chances d'agir sur les intelligences que les livres ou les revues. Meme en Suisse, oft on lit beaucoup, les
dames Suivent ces cours avec tant d'ardeur que les mauvaises
langues prtendent que dans un pays ou le theatre est si peu
frquente, ou les concerts n'existent guere, ou les bals sont si
rares, le beau sexe saisit avec empressement cette occasion de
se montrer. A Lausanne les demoiselles vaudoises allaient en
foule aux legons de Sainte-Beuve sur les theologfens de
Port-Royal et un contemporain affirme qu'il s'y est prpar bien
des madages. Mais on en peut dire autant du sermon. L'essentiel est, que notre sexe aft des occasions d'apprendre quelque
chose, afin d'avoir dans la tete un peu *plus d'ides qu'un canari" et d'tre suprieure a telle ou telle miss dont le plus alebre des cdvains fminins de l'Angleterre fait un si vivant
portrait dans le Moulin sur la Floss.
Agrez, tres chere Madame, l'assurance de mes sentiments
Dora d'Istria.
les plus affectueux.
COMPTE-RENDUS
Charles Drouhet, Vasile Alecsandri si scriitorii francesi, Bucarest [1925].
C'est pour la premiere fois qu'un crivain roumain est rapporte d'une fa con si precise a ses sources. II fallait l'rudition
sure de M. Charles Drouhet pour dcouvrir dans l'oeuvre, pcndant longtemps si exclusivement admire et reste, depuis, digne
d'une respectueuse estime, du poete roumain Basile Alexandri
ses sources d'inspiration trangeres, qui appartiennent, comme
il nous le dmontre, a la littrature francalse.
On savait dj que les premiers vers du coryphee de la poe.
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Compie-rendu
27D
Aie romantique en Moldavie avaient t publies en frangais clans
le Glaneur moldo-valaque de Georges Asachi et d'un collaborateur frangais. Mais on n'avait pas remarqu avant M. Ovide
Densusiatiu, que reproduit l'auteur, les similitudes entre La petite &ode d'Alexandri et le Souvenir de son premier modele
qui fut Lamartine. Toute la lyrique d'amour de rcrivain roumain se rattache troitement a celle de ce grand inspirateur. L'
Hymne au soleil est pris a la mme source. M. Drouhet a constate meme la transposition des periphrases lamartiniennes, des
comparaisons du romantisme commengant. Avec finesse il observe chez son sujet la coutume des correspondances cherches
dans le monde des abstractions, revocation des reves ethts.
Passant plus lard a un autre genre que celui des mlancoliques confessions d'amour, Alexandri se dirigera vers Victor
Hugo: toutes ses visions d'Orient viennent du chantre des Sultans magnifiques, des Vizirs vaincus, de3 derviches blasphmateurs; les djinns y sont aussi dans une forme moins tragiquement mystrieuse. Le systeme rhtorique des enumerations, des
interrogations, des oppositions de couleur est copie par Alexandri, quemprunte aussi, parfois, le rythme sautillant de l'auteur des nOrientales". A un certain .moment le poete roumain
a cueilli aussi dans le jardin de T hophile Gautier.
ticore plus forte est l'empreinte de Hugo sur Alexandri
pote plque. C'est la Legende des sicles qui l'inspire cette
fois. Dans ce domaine cependant il nous paten que les paralleles ne doivent pas etre trop nombreuses, car il s'agit plutOt
d'une influence generale, de la creation d'un tat d'esprit parefl. Mais l'imprcation du derviche adres'se au puissant Pacha
Ali a passe, sous une autre forme, dans l'oeuvre du poete roumain. L'ironie des qualificatifs est certainement, dans le mme
morceau, un emprunt. II faut admirer la patience de l'auteur a
dcouvrir dans le plan, dans les procedes, dans le style tout
ce qui peut venir du grand romantique francais.
Dans les pieces qu' Alexandri donna dans sa jeunesse au
Theatre de Jassy ce n'est pas de lui que vient rintrigue. La
dame Kiritza", la provinciale en voyage, procede, avec tous
ses ridicules, des Provinciaux a Paris' de Picard ; ci et la des
traces du dialogue sont meme percevables ; d'autres traits rappellent La comtesse d'Escarbagnas" ou tette comdie de Regnard
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280
Compte-rendus
ou bien Madame Angot et les femmes de Scribe (p. 151 et suiv.).
M. Drouhet ira a la trace des plus menus details capables Iretre expliqus par un emprunt.
Alexandri, presse de fournir un repertoire au theatre moldave a peine era, ne cachait guere, du reste, ces influences. II
a indique sa dette envers un Duvert et un Lauzanne, =refs
un Brisebarre et un Marc Michel, envers le Bayard d'Un oiseau
de passage', envers Labiche lui-meme. Meme son drame so-
cial, Les sangsues du village", repond comme structure generale a l'cUsurier de village. de Charles Bataille et Amdee
Rolland. Les Marionettes de Picard furent aussi transposees en
roumain par ce fidele lecteur du repertoire parisien, qui se dirige d'apres les Frangais aussi dans ses chansonnettes satyri-
ques. Et c'est apres la lecture des cEffrontsp et du Fils du
giboyer" d'Augier qu' Alexandri risque ses grands tableaux
.clans gLes boTars et les parvenus. (Boieri fl cioco0. Et c'est,
avec Hugo auteur dramatique, pl'historisme" un peu lourd de
Ponsard qui incite Alexandri a crire ses drames historiques, Le
prince Despote", La Fons Bandusiae" et Ovidea.
Fixer ces rapports ne signifie pas diminuer un poete, mais
servir en mme temps deux littratures.
N. Iorga.
*
Anastase Ichirkov, La Bulgarie, aperu geographique illustr
(dans la collection La Bulgarie d'aujourd'hui"), Sofia 1924.
M. Ichirkov nous avait habitu pendant la guerre a des ouvrages de propagande, oil le sentiment national se taillait, aux
depens de la vrit, une large place. Cette foie, le professeur
de geographie de Sofia se borne A donner, dans un excellent
ordre, des renseignements nombreux et exacts. II y a dans cette
centaine de pages a peu pres de quoi crire un gros volume
et, en l'attendant, il faut remercier l'auteur d'avoir donne ce
coup d'oeil.
N. I.
*
Andi Protitch, L'architecture religieuse bulgare, Sofia, 1924.
Petit travail (dans la collection La Bulgarle d'aujourd'hui")
tres precis, contenant des notes sommaires sur tous les monuments, divises en trots poques, d'apres les trois empires" (de
la Mer Noire, de l'Adriatique, du Balcan et du Danube) de l'hiswww.dacoromanica.ro
Compte-rendus
281
toire politique bulgare. Les cliches sont nombreux et d'une excellente execution : i t n'y en a pas moins de 68 sur environ 70
pages : c'est l'oeuvre d'un technicien, qui vite toute description
littraire et toute considratien tendencieuse. 11 pourra servir
de manuel a quiconque veut s'inijier a cet art derive de Byzance et rest attach, sans melange, aux seules traditions byzantines.
N. I.
Dmetre Chichmanov, Le mouvement litteraire en Bulgarie
(dans la collection (La Bulgarie d'aujourd'huiD), Sofia 1925.
L'auteur, un crivain rput dans son pays, donne un bref
aperu de la littrature bulgare a partir de la grande guerre.
Des traductions plus tendues et d'une allure littraire auraient
mieux fait pour clairer le public tranger que czs pages de
N. I.
critique littraire, du reste de bon aloi.
CHRONIQUE
Dans son bel ouvrage L'Italia e il Mar di Levante, Milan
1917, M. Paolo Revelli donne, d'apres l'indit, des renseignements sur l'envoi a Constantinople de Francesco de'Franchi,
dit Tortorino, en 1556 (p. 93 et suiv.). 11 s'agit d'obtenir la
permission de faire trapper des ccus de Chios', pour le commerce du Levant (p. 94). L'auteur donne aussi l'essence du rapport d'un autre ambassadeur dans ces eaux, Agostino Durazzo.
Parmi les nombreuses et tres belles illustrations, l'aspect de
Fodosia, sur l'emplacement de Caffa, p. 97 ; aussi le facsimile
de l'acte par lequel Venfse promet de dfendre, en 1469, le rot
Jacques de Chypre contre tout ennemi, pp. 116-117.
*
Dans le Spominik de Belgrade, LX1I, 51, des renseignements
sur l'diteur du journal et des livres serbes a Bude, DElmetre
Davidovitsch, associ k un autre ccrivain serbe), Dmetre Frou-
jitsch. La petition prsente au gouvernement considere toute
la nation, dont 4.000.000 en Autriche, 3.000.000 en Turquie (2
fvrier 1813). Des objections sont soulev6es A cause de la
eguerre russep (?) et de la <situation de la Serbie*. Metternich
7
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282
Chronique
est de cet avis. Les deux criita'ns, des efudiants en meclecine,
s'adressent A rempereur: ils relevent la preuve d'anti- trussisme., qu'ils donnent. concentrant le mouvement A. Vienne (le
journal s'appellera 'Nouvelles dela vile impriale de Vienne..) ;
un censeur est tout incliqu. le slaviste Kopitar, qui s'occupe
aussi du journal grec. L'emnechement apport en Autriche amenerait la fondation d'un journal A Laybach ou A Venise (les
Grecs, sous l'influence frangaise, en ont un second A Zante).
La permission fut accorde. Un chaleureux appel A la nation
souligne que seuls les Serb?s et les 'Valaques, ont dt privs
du bienfait d'une presse nationale (mention de 'Finoubliablep
Dosithee Obradovitsch . qui eserait reste ternellement A Londres si l'amour pour ses Serbes ne l'avait att're A la place oft
il y avait des imprimeries serbes.).
Cependant les objections officielles continuerent. Ceci n'empecha pas Pacte Imperial du 11 aviil 1813.
Davidovitsch, originaire de Semlin, tudiant en philosophie
aussi, s'tait fait initier au mtier d'im7rimeur et avait achet
un petit tablissement. On essaya de lui en interdire l'usage en
1818. L'Universit de Pesth exhibait son privilege de publier
des lyres serbes. Kopitar lni-mme se mela A rintrigue, prsen tant le journaliste slave comme ayant t expulse du gymnase
pour une mauvaise satire contre les moines, comme nue
stele ordinaire', mais soutenant en fin de compte sa cause. On
enjoignit. A Davidovitsch de ne pas porter atteinte au monopole
univtrsitaire de Pesth. Puis on finit par dormer raison A ses
adver3aires, par admettre leurs .Zunftneckerelen 2. II tait question maintenant d'une imprimerie orientate". On voulait au moins
interdire l'emploi des lettres latines et germaniques. L'AcE,
Untie de Cracovie avait dj emu membre correspondant ce frere
slave.
Remari A une Roumaine, associ pour son journal A retudiant
en droit Matics, Davidovitsch tait de nouveau discut par Kopitar ; qui signalait que les Mkhitarisies armniens peuvent publier aussi des livres roumains (eillyrisch und walachisch di t1( ken
dUrften,).L'rudit slave accusait son confrere de s'etre rendu chez
Miloch Obi enovitsch pour faire epouser sa file, ;Agee de onze
ans". La question de l'timprimcrie orientalep s'tait rouverte
Kopitar parle d'art certain Pozaratz, commis de commerce illyrien
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Compte-rendus
na
de Trieste'. Entre autres il affirme que Davidovitsch s'est en-
tendu avec Mladen, revenu de Russie, et qu'il y a un garcon roumain, de dix-huit A dix neuf ans, s'appelant Georgievicz, si je ne me trompe, qui se vante envers ses connaissances
au caf qu'il est en rapports Avec le chef de la police, qu'il
traduit des lettres grecques, valaques et illyriennes : 11 pretend
gull a eu A donner son tvis sur les posies nationales de Vouk,
done aussi sur moi, comme leur censeut" (leur publication,
approuve par Kopitar, avait die defendue par le gouvernement ; Vouk avait donn aussi tine biographie de Miloch,
parue en allemand dans la revue militaire de Vienne). On a une
lettre de ce M. Georgievichg qui dnonce que les papiers de
Davidovitsch, de fait disparu, bien qu'on le prsente comme
tant en quarantaine A Semlin, sont entre les mains du Roumain
de Macedoine Marc Darvari. Le journal cessa de paralire, au
grand regret des lecteurs; l'imprimerie, rclame par la femme
de Davidovitsch, fut interdite.
M. Ruvarac tralte du Mtropolite de Belgrade et Patriarche
serbe Vincent Stephanovitsch (vers 1740). Une corespondance
de Paul Nnadovitsch, A Vienne, en 1762-1764, est presentee
par le meme. Un article anonyme parle de l'assemble serbe
de 1749, runie A Carlovitz. Parmi les participants Georges
lenescu, protopope de Caransebes, Martin Grozav, oberkntze
de Lugor, Eustatius Gridovici, protopope de Brasov.
Dans le meme Sponzenik M. Tschrmochnik s'occupe du commerce serbe en 1282-1283.
Un mmoire de Ljudevit Gaj, date 1846, est prsenie par M.
Vladimir Tschorovitsch. ll s'agit du voyage du pere de l'illyrisme" en Serbie : le prince le fit voyager A cote de lui dans
son propre carrosse. II trouve tout prepare pour l'union politique,
l'influence russe en disparition dans les classes cultivea, celle
de la France en progres, celle de l'Autriche empeche par l'appui
qu'elle accorde aux Obrenovitsch ; un con sulat politique A Belgrade serait recommandable. Alexandre Caragueorguevitsch est
fortement lou par Gaj, ainsi que le tre3 populaire glie Garachanine. L'intrigant Voutschitsch est prseqte sans mnagements : <der Mann der Intrigue und des Unfriedensp. II appartient
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284
Compfe-rendus
aux Russes". La Russie denonce le code de Hadschitsch
comme souabe" et gcatholique, : elle prepare la rvolte de la
Bulgarie et de la Bosnie.
*
Dans la brochure de M. Victor Roth, Die ev. Kirche A. B.
In Miihlbach, Miihlbach (Sas-Sebes), 1922, on trouvera, A etot
d'une description minutieuse, des illustrations repr6sentant
cette dglise du XIII- e siecle, d'un intrt tout particulier pour
Ie modeste gothique de Transylvanie. Le choeur est du X1V-e.
Les armes du roi Louis de Hongrie sont sculptes dans les
votites. Telle console, reprsentant une femme au visage ironiquement souriant, est sans doute un portrait.
*
Dans le Glas de l'Acadmie de Belgrade, CX, 62 (Carlovitz),
M. Vladimir Tschorovitsch traite des rapports du despote serbe
Brancovitsch avec la contre du Canale ragusain.
Dans le meme recuell, M. Basile Popovitsch prsente l'action
du cneze Daniel A Paris en 1857", employant aussi l'inklit diplomatique.
M. Nicolas RadoItschitsch tudie de nouveau le Code de
Douchane et de ses rapports avec d'autres legislations.
*
I.
*
Dans les Atti" de l'Istituto veneto M. V. Lazzarini s'occupe
d'une ambassade ethiopienne en Italie, au commencement du
XV-e siecle. Rappelant ce que Cipolla dans l'Archivio veneto de.
1873 et 1874 et d'autres ont dit sur les envoyes du prtre Jean"
en 1402, il ajoute que, d'apres la decision indite du Snat Arenitien (10 aofit), les Abyssins prirent avec eux au retour le peintre florentin Vito et des ouvriers de construct:on. Dans la brochure
de Luigi Zanotto (II pontefice Bonifacio IX, memorie friulesi
sullo scisma d'Occidente, Udine 1904 ; tirake a part de 50
exemplaires) parait une autre mission, mentionnee dans un manuscrit conserve a Cividale.
Trois noirs thiopiens de l'Inde, bons chrtiens" et leurs
interpretes se prsentent A Rome, visitant les places d'adoration:
ils s'informent sur les dons envoyes pour le pontife et demandent des absolutions et des reliques.
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Chronique
285
M. Milan Rchtar vient de publier pour l'Acadmie de Belgrade un grand ouvrage sur la numismatique de Raguse (Carlovitz 1924). Un rsum italien suit le texte serbe et les nombreux documents a l'appui.
Apres un abreg de l'histoire de l'intressante cite dalmate
par feu Jirecek, un chapitre donne la bibliographie. Suit l'enumration des types montaires (entre autres le perpere nominal
et fictif). Les mesures ont un chapitre a part. Mention des monnaies etrangeres circulant a Raguse. Classification des mdailles. M. Rchtar parte aussi des sceaux et indique les depOts de
monnaies.
Dans la Zeitschrift fr slavische Philologie, 1924, 1, p. 1. et
suiv., M. M. Forster s'occupe, sans connaitre l'tude de M. V.
Parvan sur le mme sujet, publie dans les Annales de l'Acadmie Roumainea, du nom du Danube (Der Name der Donau").
II invoque des ressemblances celtes : Deve, Divonne, discute
l'opinion d'une origine thrace, rejette celle de Sobolevski (dans
l'Archiv fr slavische Philologie", XAVII, pp. 240-244), qui
cherche une souche scytho-sarmate et finit par admettre un em-
prunt bulgare (0 dans le nom roumain de Dunare, oir le -re
serait une pratique linguistique suppltive des Roumains. Les
matriaux employes peuvent servir a un travail mieux dirige.
Dans son etude Nuove considerazioni sul vescovato della Scizia Minore (extrait des iRendiconti della Pontificia' Academia
Romana di Archeologia,, anne 1924), M. V. Parvan, partant
des lignes de Sozomene sur l'vech de Tomi pour une region
criclre en villes, en villaes et chteaux), s'arrete sur la mention
dans la notitia episcopatuum de Boor (eZeitsbhrift ftir Kirchengeschichte*, XII), qui mentionne quatorze vechs soumis a Tomi
comme mtropole. L'auteur croit pouvoir expliquer ce fait, con-
firme dans Hierokles, par le rtablissement de l'ordre romain
dans ces regions sous Justinien ; les nouveaux centres auraient
eu le droit de se donner des vques, mais les venements dfavorables les en empcherent (invasion avare destructrice vers
60; apres l'an mine le siege archiepiscopal de Silistrie fut tran.
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286
Chronique
porte A Vitzina). Rappelant les points fixes par les recherches
archeologiques, M. PArvan, qui localise les noms de la liste de
Procope (un autre essai dans notre Revista Istoricd, armee 1924,
par M. Remus Hie), va jusqu'A quatre-vingt localits dans cette
province. M. PArvan reprend ensuite pour son compte le passage de Theophylacte sur les cites de la rive droite du Danube,
signale deja dans notre Geschichte des rumnischen Volkes
et longuement analyse dans notre communication au Congres
de Bruxelles, qui a et publie dans la Revue beige de philo-
logie et d'histoire, le tout lui ayant chappe. L'appel grec A
Dieu pour garder (Tomi refaitep ressemble A celui, mentionn
par Jirecek, dans ses Rmer und Romanen pour une ville de
la Msie Superieure menace par les mtmes Avars.
C'est par notre theorie des Romaniae autonomes, que nous
avons le plaisir de voir acceptee par le savant archologue,
dont les recherches paraissent avoir (Me tout A fait independantes, que s'expliquent les noms de ces veches : A Capidava,
A Vipainos, A Kouprou,. A Nikomidon, A Dsos, A Salsovia.
N. I.
*
La Revue Historique (mars-avril 1925) publie une etude detaille, d'apres des documents diplomatiques indits, de M. Michel Lhritier, sur l'lection du roi Georges 1-er en Grece (L'avnement de la dynastie bavaroise en Grce, 1861-3). La can-
didature du duc de Leuchtenberg ne fut pas soutenue par la
France et la Russie. Celle du duc Alfred d'Eclinbourg suscita
dans les milieux politiques grecs un grand enthousiasme (pp.
_169, 178): le Tzar s'opposa formellement A ce choix et la reine
Victoria dut retirer la candidature de son fils, Parmi les candidats figurent aussi le prince italien Amdee, le prince suidois
Oscar et me:ne le futur empereur du Mexique, Maximilien (p175), sans compter le prince de Leiningen, Nicolas de Nassau,
Henri de Hollande, Guillaume de Bade, le duc d'Aumale, Waldemar de Holstein, Guillaume de Hesse, Louis de Baviere, le
prince de Carignano avec le duc de Genes pour heritier. Pauvre ecouronne colporte sans succes A une demi douzaine de
princes, (p. 187)1 L'Angleterre avait propose meme Leopold de
Hohenzollern -(p. 187). Dans la candidature de Ferdinand de
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Chronique
287
Portugal, qui ref usa, on dcouvrit el'Angleterre dguisel. On
sait que le duc Alfred fut nanmoins lu par .l'Assemblee hel..
lnique*.
Dans l' Archiv fr slavische Philologie, XXXIX (1925), p. 145
et suiv., la revelation d'un chanteur italien appel en Russie A
la fin du XVII-e siecle. Filippo Balatri de Florence y devient
Filipouchca. 11 prsente les .Moscovites Jacchlusi sempre in una'
stanza, senza lettura e con la pipa in bocce. Le passage concernant la posie populaire (p. 152) est tres intressant.
Dans le metne numro de la Revue un essai d'expliquer les
Praedenecenti slaves dti moyen-Age (o. 234 et suiv.).
*
Dans le no. 1, anne 1925, du aBulletin statistique de Roumaniel, M. J. Teodorescu constate que la grande industrie roumaine s'est accrue de 154 nouvelles entreprises avec un capital de 4.385.763.428 lei entre la fin de l'anne 1922 et celle de
l'anne suivante. cL'industrie alimentaire a triple son capital.*
Deux milliards opt t ajouts A l'industrie du ptrole.
En 1923 importante diminution des mariages et des naissances (en 1920 206.470 mariages, 165.216 A peine-en 1923). Sauf
la Suede et la Hollande avec 10 0/0 de diminution, les 20./0
de la diminution en Roumanie restent gaux ou infrieurs A la
proportion des autres pays europens (40 0/0 pour la France et
l'Italie). Le phnomene se produit surtout pour la population
furale, plus dcime par la guerre. Le chiffre des divorces a
diminu. La natalit reste de 36 par mille par egard A 38.7 en
1921 encore. La mortalit a passe de 72.8 par mille A 22.3 (proportion double pour les vhles).
La population s'est accrue de 236, 283 Ames (en 1922 de 237.
490, en 1921 de 248.303, 13-7 par mille en 1923) (article de
N. T. lonescu).
M. N. Istrate croit pouvoir fixer qu'A la fin de 1923 il y avait en Transylvanie, sur 5.487.966 habitants, 3.232.806 Roumains, 1.357.442 Szekler et Magyars, 557.683 1,A11emands"
(Saxons et autres), 203.191 Juifs. Dans les villages on compte
2.951.856 Roumains, 987.762 Szekler et Magyars, 427.513 cAllemandsP, 71.561 Juifs.
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88
Chronique
Mais dans les villes les Roumains, carts par les rglementations de l'ancien regime tranger, n'ont que 30, 22 /0. En
1910 on calculait a 2.821.720 la population roumaine de la province (accroissement de presqu'un demi-million). Les villes
ont prospr depuis la souverainet roumaine. Dans ces quelques annes le chiffre des Roumains est devenu quintuple a
Cluj (Kolozsvdr) et a Oradea-Mare (Nagy-yardd), double a
Timipara, Arad, Sibilu et Braov, triple a TArgul-MurAplui
(Maros-Vasarhely), huit fois plus grand a Stmar. L'auteur
croit pouvoir affirmer cependant une diminution proportionnelle
de la population roumaine.
Jugement d' E. Denis, ehistorien de la Bohme, sur la question de la Bessarabie en 1818 (lettre du 26 mai, dans Le Monde
Slave de 1894, p. 265 ): cUaffaire de la Bessarable a te dsastreuse [pour les Russes]. Les Roumains ont ici beaucoup de
reprsentants, ils sont unis a nous par des liens tres etroits et,
dans tons les cas, ces procdes de reconnaissance sont par trop
primitifs. Le loup, au moins, a qui la cigogne avait enlev la
pierre qui l'empchait de manger, lui permit de se retirer, se
contenta de lul conseiller de ne plus recommencer.2
M. C. Marinesco vient de publier une tude sur le pretre
Jean", qui, quoi qu'en ,dise M. Souli sur le compte du professeur roumain", est bien le roi d'Abyssinie. Rematrquons que
dans les vaux-de-vire d'Olivier Basselin ii y a ces vers :
Mon voisin je tiendrois un an
Sur le vin, lorsque clu grand Cham
Ou du Soudan
Je luy conte quelque fable,
Qu'il crolt veritable,
Ou que je park a sa table
Du Preste-Jean.
P. L. Jacob, l'diteur de 1858, savait dj quelle tait la patrie
du, preste, bien qu'il ajoute nevement : ou plutt d'Asie".
II cite aussi 'la piece volante) Le Prebstre Jehan et les Nouvelles de la terre du Prestre Jehan de cette poque, fin du
XV-e et commencement du XVI-e siecle.
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Chronique
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Du reste l'interet pour les choses d'Orient est prouv aussi
par ce commencement de chanson :
He, qu'avons-nous affaire
Du Turc ni du Sophy ? (p. 82).
Dans Les Basmatchis (Paris 1925), M. Joseph Castagn, au-
teur de l'ouvrage Russie slave et Russie turque (1923), park
des changetnents intervenus dans la conscience nationale du
Turkestan des la revolution russe de 1917, qui crea les pseudorpubliques, indpendantes du Turkestan preprement dit, de la
Boukharie et de la Khorezmie (l'ancien Khovaresm). Ouzbecs,
Kirgtiizes, Turkmenes, Kiptschaca, Caracalpacs, Tadschics,
Galtchas et Yagunobs sont passes successivement en revue.
Peut-on vraiement considerer Timour, imitateur des empereurs
celestes' de la Chine, comme un prcurseur du nationaliSme
dans ces regions (p. 5)? De fait, la rvolte de th98 en fut la
premiere manifestation. Le chef, Madalidchan, reconnaissant les
avantages materiels de la conquete russe, ajoutait : 'Tout cela
nous le payons cher, car ratite du musulman s'en va. Le corps
jouit, mais l'Arne petit.' En 1916 le contact avec les prisonnlers
de la grande guerre amena le second soulevement contre les
Russes (o. 8), A Djzac, En 1917 le nationalisme se leve contre
la clibertp bolchviste ; les ebandes basmatschip apparaissent
(pp. 11-12). Le 10 dcembre un gouvernement se constitue sur
cette base par le congres de Kokand (p. 13). Les basmatchis
ce sont les .haIdoucss de cette rvolte. Les maitres du pouvoir
Tachkent ngocient avec les Anglais (p. 21). En 1918 ceux-ci
soutiennent les revolts d'Askhabad (pp. 22-23), soumis par
les Russes dans quelques mois. La lutte continue en 1919, les
Russes penetrant en Boukharie (p. 28). Des paysans russes cons-
tituent du ct de Ferghana un gouvernement A part (p. 29).
Des 1920 les sovietiques sont sur le Pamir (p. 31). L'epopee"
d'Enver-Pacha, appele par les Russes, est ensuite raconte par
ce tmoin oculaire. Le brillant aventurier considerait le Turkestan
comme un point de depart pour sa revanche sur. MoustaphaKemal (p. 45). Rappeld par les Russes, reconcilies avec ce
dernier, Enver parut a Moscou, tres choy en apparence (pp.
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290
Chronlque
45-46). Au congres de Bakou, Zinoviev ne lul.permet mme pas
de prendre la parole (p. 46).
11 se cherche maintenant une 'Rgyptex pour son napolonisme et finit par choisir la Boukharie (p. 46). Or II y rencontre la main-mise russe, cynique. Il passe chez les basmatschis
(1921), esprant pouvoir fonder le grand Etat musulman. (p.
49). Les sovitiques sont sommes par le nouvel emir de rappeter leurs troupes en quinze jours.
Enver apparatt comme le 'commandant en chef de toutes les
forces de l'Islam, gendre du Khalife et representant du Prophete,
(p. 51). line rencontre cependant que le dsir des masses de se
gagner la modeste indpendance locale, et Angora s'unissait A
Moscou contre lui (p. 53), le cmonstre orgueilleux et sangul-:
naire, (p. 54), la epeste du monde musulmanx. Le reveur pan-
touranien, vaincu par les Russes et abandonn par les siens,
suCcombe obscurment, pres de Vildjouan ; on retrouve son corps
eperce de cinq banes' (pp. 60-61). Les fuyards de son armee
se runtrent en conference a Caboul sans rien pOuvoir organiser. Un comit surgit a Samarcande (p. 65).
II fallut,aux sovitiques livrer bataille pour se degager. La
soumission se produisit au cours de l'annee 1924; trois rpubliques et deux rgions autonomes" furent ainsi tolres (pp.
73-74); une certaine satisfaction est dpnne aux tendances
nationales.
Des biographies de chefs finissent l'ouvrar, bien illustre et
muni d'une carte.
On trouvcra des souvenirs personnels intressants dans l'artide donne au Flambeau de Bruxelles par M. Funand van der
Heyde, diplomate beige, sur de Tzar des Bulgaresx (Ferdinand).
L'auteur reconnalt la psychose qui poussait vers 'Tzarigrade,
le Tzar balcunique (p. 39) : ii croyalt pouvoir y arriver a son
gre et se plaignait seulement de ce qu' on ne aurait pas toler& Ferdinand I-er tait convaincu de la victoire ineluctable
des Centraux (p. 40). L'incident de la Legion" pour- son flls,
sollicitee, puis refuse, montre bien le dseq iilibre de cette me.
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Chronique
291
Dans son Etude La mise en oeuvre de la reforme agraire en
Roumanie (Paris 1924), M. Livius Lazar defend le paysan roumain d'avoir mat employ la terre que lui a concde la rforme agraire, rcemment excute. Ci et la il y aurait des ob-.
jections a presenter contre l'exposition, si chaleureuse, de cette
these.
En face de ce travail mhitoire on pourrait mettre l'tude
comptente de M. G. 1onescu-SieVi, parue en roumain, Reforma agrarlf fi producliunea (Bucarest 1925 ; avec des tableaux
statistiques en couleurs).
*
Dans un article Beyrouth, centre d'affichage et de dpt des
constitutions impriales (dans la Syria", 1924), M. Paul Collinet
ajoute des donneet nouvelles a l'importance gull attribue a la
Beryte romaine et byzantine comme centre de la publication et
de la conservation, ainsi que de la codification et de l'labo ration de droit.
Dans le Xl-e volume du (Bulletin de la section historique de
l'Academie Roumaine* M. Vasile Grecu publie une longue etude
sur les sages" et les crivains" dans l'ancienne peinture des
glises roumaines.
Une observation. Le nbm de Pythagore est donne toujours,
dans ces glises, sous la forme P(vagorw. On en a cherche
l'explication, et je crols l'avoir trouvee.
En effet en armnien le th grec devient normalement un v.
Ainsi on a Goilav pour Goliath. Pythagore donnera done ce
(Pivagor,. Ceci plaiderait pour un certain emploi d'artisans
armniens on au moins de modeles d'Armnie dans l'ancien
art roumain.
Le premier volume de la revue dont la publication avait t
dcide au congres des etudes byzantines temi a Bucarest en
avril 1925 (le compte-rendu des seances, publi par M. C. Marinescu, seertaire-trsorier du Congres, vient de paraitre a Bucarest) a t donn, il y a quelques mois &id, par MM. Graindor
et Grgoire, ii Bruxelles (Byzantion, revue internationale des etudes byzantines).
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Chronique
11 s'ouvre par une biographie detainee de celui qui a t dans
ce Aomaine d'tudes un initiateur et qui tait consider pendant
les dernieres annes comme leur patriarche vnr, Nicodeme
Pavlovitsch Kondakov. La grande oeuvre du savant archolo-
gue est presentee, par M. Ebersolt, dans tous ses details,
avec competence et pit. Une notice ajoute au dernier moment
annonee la mort de Kondakov, arrive a Prague, au mois
de fvrier, quelques mois a peine apres son apparition a Bucarest, oa ii avait regu tous les hommages qui lui taient pleinement dils.
Une cinquantaine da pages est occupe par cette merveille d'-
rudition et de gout qui est l'tude, d'une belle forme littraire,
que l'archeologue russe a consacre, au congres irierne, a
cette scaramange", d'origine barbare, porte Par- les empereurs et les hauts dignitaires de Byzance lorsqu'ils croyaient
devoir quitter, pour des combats, des voyages, des chasses, meme
pour circuler dans la capitale et participer aux banquets, les am-
ples vetements de crmonie dont on est habitu a les considerer recouverts (Les costumes orientaux a la Cour de Byzance).
C'est, ainsi que le dit Kondakov, un caftan, comtne ceux des Tures,
et son origine est orientale; une tymologie du nom West pas
tente,: elle serait engageante, Le mot viendrait-il de ces Scythes
qui paraissent avoir employe exclusivement ce costume de cavalier errant tenant troitement au corps (voy. la figure 1)? Mme
si les Perses de l'poque des Sassanides Font porte et s'il figure
dans les representations du hems thrace", on pourrait admettre
ce point de depart. Kondakov trouvait des ressemblances avec
des costumes asiatiques de notre poque, qu'il pouvait bien connaitre : a la page 24 est donnee une jaquette de peau ornementee, qui est de .mise dans l'Afghanistan; il est impossible de n'y
pas reconnaitre, comme le fait l'auteur, le kojouk des Tcheques,
le cojoc des Roumains. Les chroniques de ces derniers parlent
de cojocs" ports par les Tatars. C'est encore une preuve pour
l'origine scythe et plus prcisment scytho-touranienne de ce
vetement de dessus. Mircea, prince de Valachie, est reprsent
sur les fresques de Cozia et de Brazi, refaites, mais conservant
le caractere de l'original, avec une courte tunique de cette f acon dans laquelle on a Jell, peut-tre, tort de voir seulement un
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Chronique
293
metement de mode nettement occidentale, un costume de chevalier".
Les fresques de Gentile de Fabriano (Adoration des Mages) et
de Benozzo Gozzoli (entre de Jean VIII 'Paleologue a Flo,
rence) sont presentees pour faire voir "que la searamange" a
fait son entre triomphale mme en Occident.
Le pre Abel a trouv dans la littrature byzantine la mention de la Sbaita arabe: elle est dans la Vie de Saint Nil (Eueat.rot).
M. Ainalov tudie un fragment d'Evangeliaire du VI-e sie-
cle, du Muse de l'Acadmie Ucrainienne de Kiev.
Un des articles les plus prcieux est ceTui que le profond
connaisseur de l'conomie politique et des finances byzantines,
M. Andreades, consacre aux variations de valeur de la monnaie
de l'Empire oriental. 11 patle des efforts faits par les basileis de conserver la monnaie saine". Kerne lorsque la misere les
rduisit a des concessions, on appelait en Occident frangais
besant" le standard" des vertus (voy. le Souge du vieil pelerin
de Philippe de Mzieres ; cf. Iorga, Philippe de Mezires et la
eroisade au XIV-e sicle, Paris 1896; Bibliographie). La dcheance de cette monnaie consider& comme offrant le plus
de garanties aurait pu etre compare avec ce qui arriva a
la monnaie ottomane, lorsque les Sultans reMplacerent sans
cesse, pour se ereer une source continuelle de gain, les aspres
anciens" par les aspres nouveaux". Les renseignements du
simple professeur de science financiere qui n'est pas byzantino-
logue" (p. 89) sont du plus haut intrt.
M. Bees s'occupe de quelques vechs suffragants de la Metropolie de Trbizonde". II s'agit d'un acte patriarcal de 1670,
conserve a la Mtropolie meme, qui presente des identifications pour les noms plus anciens (pp. 119-120). Une notice de
M. H. I. Bell sur l'episoopalis audientia" dans l'Egypte byzantine. M. Benegevi6 en donne une autre sur la mosaique a l'entre
de Peg lise du Mont Sinai, dont il discute la date. M. Adrien Blanchet prsente une bague du comte de l'Opsikion Leonce, qu'il
placerait au X-e siecle.
Ii
Wire
faudrait s'arrter plus longuement sur deux articles d'hispolitique et sociale d'une haute envergure : M. Ch.
Diehl met a contribution la Vie de Saint Etienne le Jeune pour fixer le Nile que pouvait avoir le Snat apres que les successeurs
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294
Chronique
de Justinien laisserent plus !aches les rnes du gouvernement
absolu ; M. Louis Brhier recourt a plusieurs Vies de Saints
pour tablir quelle etait au IX-e siecle la situation des classes agricoles dans l'Empire: ii distingue le monde administratif de
l'ainsi-dite feodalit" de propritaires terriens qui s'imposaient
par l'importance de leurs domaines; sir Mitchell Ramsay a
montr dans le Bulletin de la section historique de l'Academie
Roumaine", dont un analyse detainee sera donne dans le prochain numro, quel fut le rene de cette aristocratie dans la
resurrection" de l'Empire au X-e et XI-e sieeles. Le pere
Delechaye prsente cette Vie de Sainte Theoctiste de Lesbos dont
ii s'est occupe au Congres d'histoire de Bruxelles ; c'est l'oeuvre d'un Byzantin du X-e siecle, Nictas, peut-tre le Paphlagonien de ce nom. Elle contient des donnees prcieuses sur les
invasions a Lesbos des Arabes niches en Crete.
M. Jules Gay tudie l'hellnisme sicilien de Poccapation arabe a la conquete normande", c'estr-dire le caractere grec de
Phierarchie episcopate pendant eette epoque. Ii affirme avec
raison que la conqute arabe en Afrique n'a pas interrompu, les
raPports a travers la Mditerranee de l'Orient et de l'Occident
(Carthage, obsetve-t-il, resta byzantine jusqu'en 698). Est discute aussi la question si le Mtropolite reside a Catane ou bien
a Syracuse. Au X-e siecle il y avait encore des restes importants de cet hellnisme" episcopal dans l'ile (p. 221). Est mentionn aussi le fort souvenir durable qu'a laiss Papparition
rcupratrice du grand general byzantin Georges Maniakes. Les
Normands sont bien obliges de tenir compte des*attaches de la population qu'ils viennent de soumettre a une autre glise que celle
de Rome (pp. 224-225). Mais ils ne favorisent pas aussi, poun
cette mme population, une organisation des Sieges episcopaux
(p. 225), alors qu'en Calabre sous ce rapport aussi le pass avait
da tre conserve. L'observation que d'une confession a l'autre
on voisinait en amis malgr les quenelles-des chefs religieux est
parfaitement justifiee (pp. 226-228). Aujourd'hui mme on observe le meme phnomene dans la Transylvanie roumaine entre
orthodoxes et uniates. Je doute que les croisades, et specialement la quatrieme, eussent contribu a envenimer les rapports
entre les deux hierarchies rivales: au retour des Palologue ii n'y
eut pas de represailles religieuses a Byzance et Pempereur
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thronique
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Michel put entamer des ngociations d'union avec Rome, avant
Lyon, au Condi le et apres Lyon, sans s'exposer a des explosions de fanatisme de la part des siens.
M. Grabaf a raison de relever le caractere delicatement occidenal, presque mievre du, portrait de cette princesse Dsislava,,
femme de Jean le sbastocrator, qui s'est conserve avec un
splendide vetement de brocart du XIII-e iecle dans l'eglise de
Bo Yana en Bulgarie dont le meme auteur s'occupe pour un
travail plus tendu, d'un grand intret, qui sera prsent dans
le prochain numro. IL ajoute le caractere visiblement occidental
des vaisseaux et des navigateurs dans la fresque du miracle de
S. Nicolas de la meme eglise.
M. Graindor publie sa communication au Congres de Bucarest
sur un buste du Muse. d'Athenes; M. Granie celle qu'il a faite
a la meme occasion sur les souscriptions" dans les manuscrits
grecs du XI-e au XIII-e siecle ; M. V. Grecu sa notice sur un
siege de Constantinople qui figure dans les fresques d'eglise
en Moldavie (a Moldovita et ailleurs). Dans l'inscription discutee
il y a sans doute un'Dragosin", un ot Iasih" et un platil na",,
le peintre Draguin a bien accompli ce travail artistique pour
Anne file d'Arbure l'ancien" (on voit la fin du mot: Arbure).
Je crois distinguer mme le nom du pretre Coman, dont tait
fils ce DrAgusin en 1541. Il 0'31 a, que les trois noms du commen-
cement qui paraissent encore indchiffrables. Dans l'insciiption
de la p. 287 il y a tout bonnement deux fois les Ziches et pas
aussi les Scythes. M. Henry traite de l'originalite des peintures
bucoviniennes"; c'est encore une des communications faites audit Congres et une des- plus solides. L'tude de M. de Jerphanion sur le cycle iconographique de S. Angelo" s'y relie naturellement.
M. Hesse ling traite de deux poemes grecs du moyen-age",
l'Histoire des quadrupedes" et le Poulologos", proposant de
nombreuses emendations. MM. Jeanselme et M. Ooeconomos cher-
chent a donner la traduction de la satire, attribue a Theodore
Prodrome, sur les hgoumenes; ce n'tait pas un travail facile.
Tout un grand chapitre de l'histoire locale des croisades est
donne par M. J. Laurent sur Edesse entre 1071 et 1098, surtout
sur la base de ces chroniques armniennes dont depuis assez
longtemps dja le professeur de Nancy tire nombre de renwww.dacoromanica.ro
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Chronlique
seignements nombreux, varies et prcis. II est question aussi
des Bulgares Basile fits d'Alousianos, dfenseur d'Vxlesse en
1071, et Aaron, beau-frere d'Isaac Comnene, qui devint &pi en
1054-1059 due d'Ani, due de Mesopotamie et enfin aussi due
d'Edesse (pp. 370-371): M. Laurent propose meme de les confondre. Et il ajoute Samuel Alousianos le vestarque en 1069. (p.
371).
M. C. Marinescu public des actes indits sur cette princesse des
Hohenstaufen qui fut a Nicee l'imperatrice, la Despind, femme
de Jean Vatatzes.. Elle ne changea pas son nom occidental de
Constance.
M. G. Mercati dcrit le Plutarque de Barthelemy de Montepulciano du XIV-e siecle, venant de la bibliotheque du cardinal
Salviati. On l'avait apport de Constantinople a Florence en
1415-1416. L'historien italien de Part oriental, M. Munoz, traite
d'Octateuques illustrs. On rencontre avec plaisir la proposition
d'un Onomastique byzantin faite au Congres de Bruxelles par
l'rudit bollandiste, le pere Peeters. 11 y a de l'ironie dans l'artide sur Sainte Euthyrnie" de M. J. Psichari.
M. Puig i Cadafalch renseigne sur des elements d'architecture byzantine en Espagne. M. Valdenberg parle des discours
de Thmistius. Le grand rvolutionnaire dans l'histoire de Part
byzantino-oriental M. Strzygowski nous dirige cette fois, d'un
ton trangement irrit, vers la Scandinavie, oe II y aurait tin
grand art pre-roman et meme pr-byzantin". En passant, II
deplore que la grande guerre ait ifini par creer une infinite
d'Etats nationaux" (p. 553). M. Filov signale la dcouverte pres
de Varna du sceau de plomb du Tzar Boris-Michel, qualifie de
simple ammo BouXiapiac (p. 657).
La partie consacre aux comptes-rendus et a l'information est
tres large.
N. I.
Dans PAnnuaire de l'Institut d'histoire nationale", M. Virgile $0-
tropa s'occupe de l'invasion tatare dans la vallee transylvaine
de la Rodna (Cluj 1925). Il discute le texte du moine Roger.
Les traditions populaires qu'il cite appartiennent cependant,
non pas a l'invasion du XIII-e siecle, mais a celle du XVIII-e
(1717), qui est expos& dans ses derniers details. M. $otropa donne
la liste offieielle des pertes subies par les habitants.
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