Recherches en langue et Littrature Franaises.
Revue de la Facult des
Lettres et Sciences Humaines
Anne 53 NO.221
L'tude de la question de focalisation dans
Un amour de Swann de Marcel Proust
*
Dr. Mohammad Javad Shokrian
Matre-Assistant, Universit d'Ispahan
**
Ahmadreza Heidaripoor
Titulaire d'un master en langue et littrature franaises, Universit d'Ispahan
Rsum
La prsente recherche, en sappuyant sur les concepts narratologiques
de Grard Genette, cherche tudier la question du point de vue dans Un
amour de Swann de Marcel Proust. Lanalyse minutieuse de cette question
savre importante pour une double raison: 1. Ltude formelle de luvre
monumentale quest la Recherche du temps perdu dpasse sans aucun
doute le statut dune simple pratique des techniques narratologiques. En effet
pour une uvre dans laquelle le style particulier de lauteur est au service du
fond, ltude des procds narratifs est en rapport direct avec la
comprhension plus claire de luvre. 2. Un amour de Swann occupe une
place privilgie dans toute La Recherche et cela provient de son thme
principal: amour. L aussi les techniques narratives sont au service du sens
du texte. Cet article, en rvisant la focalisation interne utilise dans ce rcit,
ainsi que ltude approfondie des autres focalisations et leur frquence,
cherche rpondre la question de savoir si on peut parler dune
focalisation dominante dans ce rcit.
Mots-cls: la focalisation interne, lomniscience, la narration, la
focalisation zro.
89/3/26: 88/12/1 : -
-E-mail: Shokrianjavad@[Link]
-E-mail: Ahmadreza_heidaripoor@[Link]
**
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Recherches en langue et Littrature Franaises. Revue de la Facult des Anne 53 NO.221
Introduction
Lunivers fictif dun roman, tout comme lunivers visuel dun film,
est mis en scne pour son lecteur grce deux moyens: 1. La voix
2. Limage. Le texte narratif, rceptacle des informations vhicules
au lecteur, livre cet univers par deux canaux: I. Le narrateur II. Le
point de vue adopt. Si du ct de la voix, cest le narrateur qui joue le
rle principal, la question de point de vue concerne un foyer de
perception, un filtre par lequel le degr de prcision et de transmission
des informations est rgl. Prcisant la source visuelle par laquelle on
suit les vnements de lhistoire, le foyer de perception rpond la
question suivante: Qui voit?
Cette diffrenciation dlicate, on la doit Grard Genette: dans son
discours du rcit publi en 1972 dans Figures III, il dlimite1 les
frontires entre celui qui raconte les vnements et celui qui les voit.
Une tude narratologique pour rpondre la question ci-dessus
savre indispensable car la rgulation de linformation narrative, par
le point de vue adopt, dans une uvre littraire majeure dans laquelle
une ide se profile derrire une forme soigne, est lune de ses
particularits stylistiques.
Un amour de Swann de Marcel Proust nous livre un exemple
brillant de cette alliance fond-forme et de la recherche de son auteur,
tout au long du rcit, pour soigner linformation communique son
lecteur. Une belle part de la comprhension de lunivers proustien
rside dans leffort du lecteur de cette uvre difficile: du fait, dans le
cas dUn amour de Swann, le lecteur attentif de Proust est amen,
mme aprs une lecture rapide, sinterroger sur la focalisation
1. [], cette question a t, de toutes celles qui concernent la technique narrative,
la plus frquemment tudie depuis la fin du XIXe sicle, []. Toutefois, la plupart
des travaux thoriques sur ce sujet (qui sont essentiellement des classifications)
souffrent mon sens dune fcheuse confusion entre ce que jappelle ici mode et
voix, cest--dire entre la question quel est le personnage dont le point de vue
oriente la perspective narrative? Et cette question tout autre: qui est le narrateur?- ou
pour parler plus vite, entre la question qui voit? Et la question qui parle? (Genette,
1972: 203)
L'tude de la question de focalisation dans Un amour de
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dominante du rcit, sur lattitude de lauteur dans le choix de la (des)
focalisation(s) dans le texte. La question est galement de savoir sil
sagit dune seule focalisation dominante dans Un amour de Swann.
La prsente recherche essaie de rpondre ces questions en
sappuyant sur les concepts narratologiques de G. Genette concernant
la focalisation. Une tude dtaille des points de vue interne et zro
ainsi que leur emploi en fonction du style de Proust nous conduit
finalement vers la question de la focalisation dominante dans ce rcit.
1-La focalisation interne
En comparaison avec les autres romans d la Recherche du temps
perdu, le rcit dUn amour de Swann prsente des particularits qui le
distinguent nettement du reste. Si tous les sept volumes sont raconts
la premire personne, Un amour de Swann est un rcit essentiellement
narr la troisime personne. Lhistoire de la grande liaison de
Swann avec Odette sest droule lpoque o le narrateur ntait
pas encore n. Aussi ntait-il pas tmoin vivant de cette histoire quil
raconte avec un dcalage temporel considrable. Il situe lui-mme cet
amour de Swann avant sa naissance: [] je me suis souvent fait
raconter bien des annes plus tard, [], que quand il crivait mon
grand-pre (qui ne ltait pas encore, car cest vers lpoque de ma
naissance que commena la grande liaison de Swann [] . (Proust,
2000: 191)
Cest dire que le narrateur dUn amour de Swann transpose une
histoire quon lui a dj raconte. Il laffirme lui-mme la fin de la
premire partie -Combray en disant: [] et par association de
souvenirs ce que, bien des annes aprs avoir quitt cette petite
ville, javais appris, au sujet dun amour que Swann avait eu avant ma
naissance [] (Ibid. 184)
Cette remarque rvle une autre spcificit de ce texte: le narrateur
qui raconte lhistoire, en connat toutes les pripties: grce ce quon
lui a racont, il connat les diffrentes phases de lamour qua vcues
Swann, il sait sa fin et tout ce que Swann, comme protagoniste, ignore
pendant quil vit sa passion pour Odette. La scne dextorsion des
aveux dOdette la fin du rcit (Cf. Proust, 2000: 355-360) o Swann
dcouvre la vraie vie dOdette quand il nest plus amoureux delle, en
fournit un bon exemple. Le narrateur connaissant dj les personnages
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de La Recherche, connat du mme coup la vraie Odette alors que
Swann amoureux, tomb dans une idoltrie de sa matresse, ignorait
lpoque la vraie vie dOdette.
Le narrateur dUn amour de Swann est un narrateur
htrodigtique1, absent dans le droulement des actions. Il nest
mme pas, nous lavons vu, tmoin de ce qui se passe. Mais il se
diffrencie du concept, du moins le plus courant, que se fait la
narratologie du narrateur htrodigtique: Soit le narrateur
htrodigtique est un des personnages du rcit qui nintervient
nullement dans lhistoire, mais cela nempche pas quil adopte un
point de vue interne ou tout simplement externe comme la camra;
soit il nest pas personnage du rcit et peut donc adopter toutes les
trois focalisations possibles.
Alors, ne sachant pas pourquoi un narrateur htrodigtique
adopte telle ou telle focalisation, le lecteur ne conteste pas lomission
de telle information narrative par exemple. Mais le cas du narrateur
dUn amour de Swann est assez diffrent: le rcit de cet amour
sintgrant dans toute la Recherche, sa narration est assume par le
mme narrateur que celui des autres volumes qui prsentent, au moins
dans la fiction, un aspect autobiographique
Le lecteur qui vient de terminer la partie de Combray pour passer
au rcit en question, connat suffisamment le narrateur. Il sait qui il
est, quel est son rapport avec lhistoire, il connat sa distance lgard
du rcit quil raconte. Il sait mme approximativement le degr de
prcision des informations quil apporte. Il sait enfin que le narrateur
connat toute lhistoire. Face toutes ces observations il rencontre, en
adoptant un point de vue narratologique, des contradictions quil peut
se permettre de contester. Nous nous proposons de prciser le point de
1 - Si le narrateur laisse paratre des traces relatives de sa prsence dans le rcit
quil raconte, il peut galement acqurir un statut particulier, selon la faon
privilgie pour rendre compte de lhistoire. On distinguera donc ici deux types de
rcits: lun narrateur absent de lhistoire quil raconte [], lautre narrateur
prsent comme personnage dans lhistoire quil raconte []. Je nomme le premier
type, pour des raisons videntes, htrodigtique, et le second homodigtique.
(Genette, 1972: 252)
L'tude de la question de focalisation dans Un amour de
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vue ou comme le dit G. Genette le code qui rgit la rgulation de
linformation (Genette, 1972: 203) dans cette section d la
Recherche du temps perdu.
Le lecteur lit la dernire page de Combray:
Cest ainsi que je restais souvent jusquau matin songer au
temps de Combray, mes tristes soires sans sommeil, tant de jours
aussi dont limage mavait t plus rcemment rendu par la saveur
ce quon aurait appel Combray le parfum - dune tasse de th, et
par association de souvenirs ce que, bien des annes aprs avoir
quitt cette petite ville, javais appris, au sujet dun amour que Swann
avait eu avant ma naissance, avec cette prcision dans les dtails plus
facile obtenir quelquefois pour la vie de personnes mortes il y a des
sicles que pour celle de nos meilleurs amis, [] (Proust, 2000: 184)
Alors il se reprsente le narrateur qui va raconter cette histoire
comme narrateur omniscient. Or cette omniscience apparente, qui peut
tre dailleurs fortement conteste- on ne peut pas reproduire dans
toutes ses dtails une histoire que les autres nous ont raconte, ne
rpond pas lexigence du lecteur voque plus haut. En effet bien
que le rcit soit rdig la troisime personne, la focalisation
dominante est apparemment interne. David Galand et Sandra
Lecardonnel nont pas tort quand ils affirment: Cest le point de vue
de Swann qui nous est donn. Le lecteur ne connat gure Odette qu
travers le regard de Charles. Tout ce que ce dernier ignore de la vie
dOdette, le lecteur lignore galement, [] . (Galand. Lecardonnel,
2006: 37)
Or le narrateur qui par une narration ultrieure raconte bien des
annes aprs lhistoire, connat toutes ces informations. Mais il se
garde de les transmettre son lecteur et celui-ci sachant que le
narrateur est bien inform peut contester ce filtrage des informations.
En effet le narrateur dUn amour de Swann qui simpose ce
silence lors de sa narration, poursuit la mme dmarche
laquelle procde dans tous ses rcits; nombreuses sont
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les dmystifications1 diffres dans La Recherche que le narrateur
adulte - qui raconte sa vie passe - fournit son lecteur au moment de
la narration alors mme que le hros reste ignorant de ces mystres au
cours de lhistoire.
Ce mme procd narratif est prsent dans le rcit de Swann: tous
les vnements lis la passion de Charles pour Odette sont mis en
scne travers le regard de Swann. Alors que le narrateur connat,
grce ce quon lui a racont, la vritable vie dOdette loin de Swann,
il nintervient pas aux moments o Swann est aux prises avec ses
soupons pour clairer au lecteur ce que Charles ignore. Il laisse son
lecteur voir les choses par lintermdiaire de Swann, cest--dire
plong lui aussi dans les mmes doutes que le hros pour nen sortir
qu la fin du rcit toujours avec Swann. Le silence du narrateur
continue jusqu la dcouverte de la vie dOdette qui ne se fait que par
les autres personnes: Swann reoit une lettre dans laquelle lauteur
sous le couvert de lanonymat dnonce les vices dOdette, ensuite la
dmystification finale se ralise dans la scne dextorsion des aveux
dOdette. (Cf. Proust, 2000: 356-360)
Lautre exemple est Swann lui-mme qui souffrant terriblement de
la jalousie, ne sait pas sil gurira de cette maladie :
Et cette maladie qutait lamour de Swann avait tellement
multipli, il tait si troitement ml toutes les habitudes de Swann,
tous ses actes, sa pense, sa sant, son sommeil, sa vie,
1 .Dans La Recherche, ce procd est effectu par les mouvements analeptiques qui
consistent interrompre la narration et remonter dans le temps pour reprendre lhistoire dun
vnement droul dans le pass. Le narrateur, au moment propre de la narration de
lvnement ne donne pas suffisamment dexplication. Cest seulement beaucoup plus loin
dans le rcit au moment o il interrompt sa narration- quil explique cet vnement. Nous
avons comme exemple la rencontre du jeune Marcel avec la dame en rose quil ne connat
pas au moment de leur rencontre. Le lecteur plus loin dans le rcit va dcouvrir que cette
dame tait Odette de Crcy: En effet cette demi-mondaine djeunait chez votre oncle le
dernier jour que vous lavez vu. Mon pre ne savait pas trop sil pouvait vous faire entrer. Il
parat que vous aviez plu beaucoup cette femme lgre, et elle esprait vous revoir. Mais
justement ce moment-l il y a eu de la fche dans la famille, ce que ma dit mon pre, et
vous navez jamais revu votre oncle." Il sourit ce moment, pour lui dire adieu de loin, la
nice de Jupien. Elle le regardait et admirait sans doute son visage maigre, dun dessin
rgulier, ses cheveux lgers, ses yeux gais. Moi, en lui serrant la main, je pensais Mme
Swann et je me disais avec tonnement, tant elles taient spares et diffrentes dans mon
souvenir, que jaurais dsormais lidentifier avec la Dame en rose. (Proust, 1973: 267).
L'tude de la question de focalisation dans Un amour de
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mme ce quil dsirait pour aprs sa mort, il ne faisait tellement
plus quun avec lui, quon naurait pas pu larracher de lui sans le
dtruire lui-mme peu prs tout entier: comme on dit en chirurgie,
son amour ntait plus oprable. (Ibid. 303)
Ici encore le narrateur renseign de tous les dtails de lhistoire sait
bien que Swann sera dlivr de cette maladie; il va mme adopter une
attitude absolument raliste lgard de son illusion de lamour.
Mais il se garde dinformer son lecteur. Cest quil laisse son lecteur
dans la mme confusion que son personnage et le lecteur va suivre pas
pas Swann qui la soire chez la marquise de Saint-Euverte: []
comprit que le sentiment quOdette avait eu pour lui ne renatra
jamais, que ses esprances de bonheur ne se raliseraient plus. (Ibid.
347)
Ces remarques pourraient bien prouver ladoption dune
focalisation interne par le narrateur. Selon les dfinitions donnes plus
haut les vnements et les personnages de lhistoire sont vus travers
le regard dun personnage. Mais si on examine les passages o une
focalisation interne apparente est dominante, nous pouvons constater
un aspect problmatique que nous allons tudier en nous aidant
dexemples.
Pour G. Genette la focalisation interne, dans une approche trs
rigoureuse, se ralise compltement lorsque le personnage focal se
rduit vritablement sa position focale; cest--dire lorsque le
lecteur, en lisant le segment narratif, a limpression que son regard
pour voir les choses est install dans lintrieur de ce personnage,
comme sil regardait travers lobjectif dune camra. A travers ce
regard il suit les vnements et les personnages, et comme il est
lintrieur du personnage il dcouvre ses penses et ses sentiments.
Genette affirme lui-mme:
Il faut aussi noter que ce que nous appelons la focalisation
interne est rarement appliqu de faon tout fait rigoureuse. En effet,
le principe mme de ce mode narratif implique en toute rigueur que le
personnage ne soit jamais dcrit, ni mme dsign de lextrieur, et
que ses penses ou ses perceptions ne soient jamais analyses
objectivement par le narrateur. (Genette, 1972: 209)
Ce point assez dlicat savre dautant plus problmatique que
celui qui parle est distinct de celui qui voit. En effet, lorsque ces deux
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instances sont confondues, celui qui soccupe de la rgulation de
linformation narrative est en mme temps celui travers les yeux
duquel on suit la chane des vnements. On est avec lui, presque en
lui lorsquil confronte les diffrentes tapes de lhistoire, cest lui
aussi qui nous transmet les informations: nous sommes donc de plus
en plus amens avoir limpression que nous sommes parfaitement
installs dans lintrieur du personnage focal.
Or dans le cas dun rcit la troisime personne focalisation
interne o les deux sources de vision et celle de locution sont
nettement distinctes, ce problme se fait sentir davantage. Les
sentiments et les penses du personnage focal sont vhiculs par un
intermdiaire: le narrateur. On a limpression que lintrieur du
personnage est extriorise par le narrateur et que le lecteur est
renseign de ce qui se passe dans lesprit du protagoniste par un agent
extrieur. G. Genette dit ce propos:
La focalisation interne nest pleinement ralise que dans le rcit
en monologue intrieur, ou dans cette uvre limite quest La
Jalousie de Robbe-Grillet, o le personnage central se rduit
absolument et se rduit rigoureusement de sa seule position
focale. (Ibid. 209-210)
Remarquons que comme nous lavons expliqu, cette position
lgard de la focalisation interne relve dune attitude trop rigoureuse.
Avec une certaine tolrance on peut revenir sur la dfinition courante
de focalisation interne sans trop se soucier de la distinction des cas de
rcits la premire et la troisime personne. La dfinition qui
correspond au schma narrateur=personnage.
Revenons-en maintenant Un amour de Swann pour voir comment
les choses sy droulent: nous avons dj parl dune focalisation
interne apparente, mais pourquoi apparente? Nous savons quUn
amour de Swann est un rcit la troisime personne, les instances de
voir et de la narration tant distinctes, nous sentons une certaine
distance par rapport ce qui se passe dans lintrieur de Swann. Ce
que pense ou ressent Swann est transmis par une narration mdiatise,
surtout que dans toute La Recherche, le narrateur a une prsence trs
dominante dans le roman. Mme un lecteur profane na pas grandpeine discerner les passages commentatifs insrs dans la narration
ou un degr plus spcialis le reprage du dtachement que prend
parfois le narrateur lgard de son personnage. Tout cela peut
L'tude de la question de focalisation dans Un amour de
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confirmer la volont du narrateur pour imposer sa prsence dans le
rcit. Nous allons examiner des exemples ce propos dans le roman
que nous tudions.
Nous avons pu constater que dans quelle mesure on peut parler
dans Un amour de Swann, de la focalisation interne: cest que dans
lensemble du roman les scnes de la confrontation de Swann avec les
vnements de lhistoire sont domines par la focalisation interne sur
celui-ci. Nous, les lecteurs, sommes informs de la production et de la
progression de ces vnements au mme rythme que Charles savance
dans le temps et dans lhistoire. Cette assez claire focalisation interne
selon la dfinition courante dans la narratologie se rencontre en guise
dexemple dans la scne o Swann se retourne vers lhtel dOdette,
au-dessous de sa fentre pour assouvir sa curiosit ainsi que pour
calmer son angoisse de dcouvrir ce quelle pourrait faire cette
heure-l loin de lui: la vue de la fentre, la dcouverte de ce qui se
passe derrire ses volets sont transposes entirement par une
focalisation interne: toute linformation qui nous est donne se rduit
absolument aux perceptions auditives et visuelles de Swann; de mme
quil ne peut pas voir ce qui se passe derrire les volets et ne peut
entendre ce que se disent les silhouettes, de mme le lecteur est plong
dans cette ignorance. Le narrateur ne leur fournit aucun
renseignement: Il voulait savoir qui; il se glissa le long du mur
jusqu la fentre, mais entre les lames obliques des volets il ne
pouvait rien voir; il entendait seulement dans le silence de la nuit le
murmure dune conversation. (Proust, 2000: 268)
Un autre exemple encore en est la scne de la rception de la lettre
anonyme par Charles dans laquelle on dnonce les vices dOdette.
Dans cette scne nous apprenons les penses et les soupons de
Swann par une focalisation interne: de mme quil narrive pas
deviner lauteur de la lettre, de mme le lecteur na aucune ide ce
propos et le silence du narrateur est pouss son extrme; le lecteur
ne connatra jamais lauteur de la lettre:
Il fut tourment de penser quil y avait parmi ses amis un tre
capable de lui avoir adress cette lettre []. Il chercha qui cela
pouvait tre. Mais il navait jamais eu aucun soupon des actions
inconnues des tres, de celles qui sont sans liens visibles avec leurs
propos. [], il ne vit pas de raisons pour relier cette infamie plutt
la nature de lun que de lautre. (Ibid. 350)
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Nous avons dit plus haut que des scnes o le point de vue interne
est dominant, ce sont celles o Charles affronte les vnements
constituant purement la chane vnementielle de lhistoire et qui
concernent exclusivement lamour. Un exemple significatif est les
scnes des aveux dOdette la fin du rcit: une srie de mouvements
rtrospectifs font connatre la vie passe dOdette Swann et surtout
une suite de dmystifications des actions delle du temps o Charles
frquentait sa matresse. (Cf. Proust, 2000: 355-360)
Aprs avoir analys brivement ces exemples, revenons maintenant
notre problmatique: nous avons parl dune focalisation interne
apparente: nous avons expliqu aux pages prcdentes lune des
raisons de lemploi de cet adjectif. Pour une analyse plus dtaille
nous allons essayer dclaircir lautre raison de lutilisation de ce mot.
Dans toute luvre de Proust la forte prsence du narrateur et
surtout la volont explicite du romancier dexposer ses points de vue
au cours de sa narration par la bouche de son narrateur est une ralit
incontestable: le dtachement du narrateur des personnages et les
phrases commentatives en sont deux tmoignages. Nous ne voulons
pas prendre en considration toute La Recherche. Nous nous penchons
exclusivement sur Un amour de Swann pour tudier ce phnomne.
En effet, ce rcit damour occupe une place singulire dans
larchitecture de toute luvre. On parle dune place singulire car
avant tout lamour de Swann pour Odette est larchtype de lamour
proustien. La conception de la passion amoureuse chez Proust, qui
finit par se dvoiler comme illusion, apparat dans Un amour de
Swann. Un tel privilge implique labondance des tudes
psychologiques ce qui est dailleurs pour Proust un principe dans
lcriture des lans amoureux. Le narrateur qui va vivre les mmes
aventures dans sa vie travers lamour quil prouvera lgard de
Gilberte et dAlbertine et qui au moment de la narration de lhistoire
de Swann est adulte, profite de cette occasion pour exposer ses
propres visions sur lamour. Do sa forte prsence dans tout le rcit.
Mais un autre effet ncessaire de cette volont se trouve dans le fait
que le narrateur essaie danalyser ce qui se passe dans le for intrieur
de son personnage Swann. Il se place donc entre la conscience de
Charles et le lecteur. Celui-ci dj, suivant les vnements travers le
regard de ce Swann, sattend normalement tre tmoin des actions
L'tude de la question de focalisation dans Un amour de
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de Swann et de ses ractions en face de ces vnements dune manire
immdiate.
Faisons attention: il est vrai que quand un rcit est narr la
troisime personne et que le narrateur choisit un point de vue interne,
le fait quil se mette comme intermdiaire entre le personnage focal
qui peroit les vnements et le lecteur est invitable, car linstance
de la narration est absolument distincte de linstance perceptrice de
lhistoire. Un personnage focal voit mais un narrateur
extradigtique en loccurrence raconte ce que celui-l peroit.
Toutefois ce qui pose problme cest le degr dintervention de
linstance narrative comme intermdiaire dans son acte narratif. On se
demande si la narration focalise laisse le personnage dans sa pure
position focale ou bien, soucieuse de donner le maximum
dinformations, impose lourdement le narrateur dans son rcit. Dans
Un amour de Swann nous pensons que la deuxime alternative sest
ralise au cours de la narration; il y a une volont explicite de la part
du narrateur dentrer dans ltude de la conscience de son personnage.
Pour une dernire remarque avant dentamer ltude dtaille de la
focalisation interne dans un amour de Swann; il faut noter que deux
catgories de segments narratifs peuvent nous amener penser au
point de vue interne sur Swann:
1. Ce sont dabord les scnes o Swann est face un vnement de
lhistoire. Nous avons voqu au dbut deux exemples reprsentatifs:
le narrateur nous transmet linformation narrative travers ce que
peroit Swann comme la scne de la fentre dOdette. Ces segments
narratifs sont rares dabord parce quils sont le plus souvent forms de
passages itratifs, et ensuite parce que dans ces mmes scnes o
Swann est en face des vnements, nous avons limpression que cest
seulement au tout dbut de la production de ces vnements que nous
avons la focalisation interne de Swann. Au fur et mesure quon
savance la prsence du narrateur sintensifie de plus en plus. Cest ce
qui nous conduit vers le deuxime type de segments focalisation
interne:
2. Ce sont les passages o le lecteur se trouve absorb dans la
pense de Swann, en train de dcouvrir directement ses sentiments,
ses douleurs et ses joies. Mais tout dun coup une phrase, une
information ou parfois un seul mot change tout. On a cette ide que les
sentiments et les penses de Charles ne sont pas vus de lintrieur de
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la conscience de Swann mais de lextrieur. De lextrieur dans ce
sens trs particulier que lintrieur du personnage est mdiatise par
notre clbre intermdiaire quest le narrateur. Il analyse, pour ainsi
dire, pour son lecteur de lextrieur se qui se passe lintrieur de son
personnage: sa raison en est claire: la volont du narrateur denrichir
sa narration de ses apports psychologiques. Nous allons maintenant
tudier ces phnomnes travers quelques exemples.
Un intressant exemple illustrant pertinemment le premier genre
de focalisations internes que nous avons expliques plus haut, cest le
passage qui relate les vnements du jour o Swann tant pass chez
Odette laprs-midi. Celle-ci lui demande de poster pour elle
quelques lettres parmi lesquelles lune tait adresse Forcheville.
Swann, excit par sa jalousie essaie de comprendre de quoi parle la
lettre. Il russit en lire quelques mots travers lenveloppe. Tout cet
vnement est dabord racont par une focalisation interne; le lecteur
ne dcouvre travers lenveloppe que ce que peut voir Swann, on est
donc install dans la conscience du protagoniste. Ce point de vue
interne qui sexprime, aprs le passage concernant la dcouverte de
quelques lignes de la lettre, par le style indirect libre, rgit les
premiers moments de la production de lvnement:
Alors il lut toute la lettre; la fin elle sexcusait davoir agi aussi
sans faon avec lui et lui disait quil avait oubli ses cigarettes chez
elle, la mme phrase quelle avait crite Swann une des premires
fois quil tait venu. Mais pour Swann elle avait ajout: puissiezvous y avoir laiss votre cur, je ne vous aurais pas laiss le
reprendre. Pour Forcheville rien de tel: aucune allusion qui pt faire
supposer une intrigue entre eux. A vrai dire dailleurs, Forcheville
tait en tout ceci plus tromp que lui puisque Odette lui crivait pour
lui faire croire que le visiteur tait son oncle. En somme ctait lui,
Swann, lhomme qui elle attachait de limportance et pour qui elle
avait congdi lautre. Et pourtant, sil ny avait rien entre Odette et
Forcheville, pourquoi navoir pas ouvert tout de suite, pourquoi avoir
dit: Jai bien fait douvrir, ctait mon oncle? si elle ne faisait rein
de mal ce moment-l, comment Forcheville pourrait-il mme
sexpliquer quelle et pu ne pas ouvrir? [] (Ibid.: 278)
Suite cette focalisation interne nous avons la prsence du
narrateur qui intervient pour donner son propre point de vue, ce qui
fait que Swann sloigne de sa position focale et que le lecteur quitte
L'tude de la question de focalisation dans Un amour de
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son intrieur pour couter de lextrieur lanalyse psychologique de ce
que Charles prouve:
Puis sa jalousie sen rjouissait, comme si cette jalousie et eu
une vitalit indpendante, goste, vorace de tout ce qui la nourrirait,
ft-ce aux dpens de lui-mme. Maintenant elle avait un aliment et
Swann allait pouvoir commencer sinquiter chaque jour des visites
quOdette avait reues vers cinq heures [] (Ibid)
Parfois nous rencontrons dans un passage domin par la
focalisation interne des altrations volontairement mnages par le
narrateur au sein de sa narration focalise. Selon G. Genette toute
transgression de la focalisation dun segment narratif qui naffaiblit
pas le rle de ce mode narratif commander lensemble de ce
segment, sappelle laltration. Ainsi une pntration dans lesprit de
Swann, pour dabord dcouvrir ce quil pense ou ressent, dune
intervention du narrateur fournissant une information qui ne doit pas
tre normalement donne une paralepse - dclenche un certain
dtachement de lintrieur du personnage. Lexemple suivant peut
illustrer cette remarque: aprs une parfaite focalisation interne
effectue grce lutilisation du discours indirecte libre et avoir suivi
ce que Swann peroit, nous lisons:
Il attendait toute la nuit, bien inutilement, car les Verdurin ayant
avanc leur retour, Odette tait Paris depuis midi; elle navait pas
eu lide de len prvenir; ne sachant que faire, elle avait t pass sa
soire seule au thtre et il y avait longtemps quelle tait rentre se
coucher et dormait.
Cest quelle navait mme pas pens lui. (Ibid.290)
En effet, il est vrai que ce genre dinformation pourrait tre fourni
au narrateur des annes aprs cette priode de lamour par Swann luimme, mais notons que sa prsence ici lorsque Charles pendant la
nuit, au moins, ignore le retour dOdette, relve fort bien dune
paralepse. Il faut ajouter que de telles altrations qui impliquent,
comme nous avons dj dit, une certaine distance lgard du
personnage focal, introduisent ltude psychologique du protagoniste
chre Proust. Voici donc la suite les lignes ci-dessous:
[] et de tels moments o elle oubliait jusqu lexistence de
Swann tait plus utiles Odette, servaient mieux lui attacher Swann,
que toute sa coquetterie. Car ainsi Swann vivait dans cette agitation
douloureuse qui avait dj t assez puissante pour faire clore son
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amour le soir o il navait pas trouv Odette chez les Verdurin []
(Ibid.).
Lexemple suivant peut montrer linstabilit de la focalisation
interne surtout dans les passages o le narrateur sattache tudier
laspect psychologique de lamour et de lamoureux. Cette fragilit de
la focalisation interne aboutirait ce que nous pensons tre un point
de vue interne apparent:
Alors, cette Odette-l, il se demandait comment il avait pu
crire cette lettre outrageante dont sans doute jusquici elle ne let
pas cru capable, et qui avait d le faire descendre du rang lev,
unique, que par sa bont, sa loyaut, il avait conquis dans son estime.
Il allait lui, devenir moins cher, car ctait pour ces qualits-l,
quelle ne trouvait ni Forcheville ni aucun autre, quelle laimait.
Ctait cause delles quOdette lui tmoignait si souvent une
gentillesse quil comptait pour rien au moment o il tait jaloux,
parce quelle ntait pas une marque de dsir, et prouvait mme plutt
de laffection que de lamour, mais dont il recommenait sentir
limportance au fur et mesure que la dtente spontane de ses
soupons, souvent accentue par la distraction que lui apportait une
lecture dart ou la conversation dun ami, rendait sa passion moins
exigeante de rciprocits. (Ibid. 297)
Si nous prenons les sept premires lignes du passage, on assiste
une focalisation interne, car on a limpression que nous sommes
absorbs dans la pense de Swann et en train de relire presque
directement ses sentiments, une transformation se produit partir de la
huitime ligne: la suite savre dautant plus une analyse extrieur de
ce qui se passe lintrieur de Swann que nous avons le mot jaloux
pour qualifier lagitation ou la maladie que vivait Swann. En effet,
lhypothse que cette qualification ou plutt cette appellation dune
sensation provient de celui qui est lobjet mme de ce sentiment,
apparat inacceptable. Pour un Swann qui ne connaissait pas ltendue
de son amour, qui ne savait pas sil gurira de sa maladie, pouvoir
discerner nettement la nature de ses agitations savre inadmissible. Il
nous semble donc que cette analyse et surtout les lignes qui suivent,
proviennent du narrateur: une phnomnologie de lamour, une tude
de leffet et de la cause.
L'tude de la question de focalisation dans Un amour de
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Il en va de mme pour les passages suivants: une premire
focalisation interne apparente va cder la place la focalisation sur le
narrateur:
[], il se la figurait pleine de tendresse, avec un regard de
consentement, si jolie ainsi, quil ne pouvait sempcher davancer les
lvres vers elle comme si elle avait t l et quil et pu lembrasser
[]
Comme il avait d lui faire de la peine! Certes il trouvait des
raisons valables son ressentiment contre elle, mais elles nauraient
pas suffi le lui faire prouver sil ne lavait pas autant aime. (Ibid.
298)
Nous pouvons remarquer la prsence du mot certes qui provient
dune affirmation de la part du narrateur et sa synthse sur les raisons
du comportement de Swann, alors que dans les lignes prcdentes
nous sommes avec Swann et la dcouverte de ce quil imagine.
Certes le rcit dUn amour de Swann est une analyse de lamour
travers ce que vit Charles Swann, mais cela ne doit pas nous tromper:
nous ne pouvons pas conclure que toutes les analyses sont
commandes par la focalisation interne: chaque fois quon a affaire
un point de vue interne sur Swann, le narrateur en se permettant
dlibrment de dtourner son regard, transgresse le code de la
focalisation interne par des altrations ou effectue ingnieusement un
changement de point de vue. Dans certains passages, au mme
moment quon dcouvre lintrieur du Swann amoureux, le traitement
des actions du hros seffectue par une source extrieure: le narrateur.
Cette analyse semble tre objective, pratique de lextrieur par un
intermdiaire: des tudes extrieures compltes par des phrases
commentatives du narrateur. Cette objectivit va lencontre du
principe de lutilisation de la focalisation interne selon G. Genette:
En effet, le principe mme de mode narratif implique en toute
rigueur que le personnage focal ne soit jamais dcrit, ni mme
dsign de lextrieur, et que ses penses ou ses perceptions ne soient
jamais analyses objectivement par le narrateur. (Genette, 1972:
209).
Lexemple suivant peut illustrer ce que nous venons de dire:
Parfois ctait aprs quelques jours o elle ne lui avait pas caus
de souci nouveau; et comme, des visites prochaines quil lui ferait, il
savait quil ne pouvait tirer nulle bien grande joie mais plus
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Recherches en langue et Littrature Franaises. Revue de la Facult des Anne 53 NO.221
probablement quelque chagrin qui mettait fin au calme o il se
trouvait, il lui crivait qutant trs occup il ne pourrait la voir
aucun des jours quil lui avait dit. Or une lettre delle, se croisant
avec la sienne, le priait prcisment de dplacer un rendez-vous. Il se
demandait pourquoi; ses soupons, sa douleur le reprenaient. Il ne
pouvait plus tenir, dans ltat nouveau dagitation o il se trouvait,
lengagement quil avait pris dans ltat antrieur de calme relatif, il
courrait chez elle et exigeait de la voir tous les jours suivants. Et
mme si elle ne lui avait pas crit la premire, si elle rpondait
seulement, en y acquiesant, sa demande dune courte sparation,
cela suffisait pour quil ne pt plus rester sans la voir. Car,
contrairement au calcul de Swann, le consentement dOdette avait
tout chang en lui. Comme tous ceux qui possdent une chose, pour
savoir ce qui arriverait sil cessait un moment de la possder il avait
t cette chose de son esprit, en y laissant tout le reste dans le mme
tat que quand elle tait l. Or labsence dune chose, ce nest pas
que cela, ce nest pas un simple manque partiel, cest un
bouleversement de tout le reste, cest un tat nouveau quon ne peut
prvoir dans lancien. (Proust, 2000: 300)
Nous avons essay de mettre en lumire par des exemples cits, des
aspects problmatiques de lemploi du point de vue interne dans Un
amour de Swann. Il nous semble maintenant ncessaire de prciser un
certain nombre de points avant de conclure:
I. On parle souvent dune focalisation interne dominante dans ce
roman; cette affirmation semble tre pertinente alors mme quelle
ncessite une grande tolrance. On parle du point de vue de Swann car
les vnements de lamour sont vus et vcus par Swann. Globalement
cest admissible, parce que le narrateur ou plus prcisment ici, le
romancier a cette volont explicite de prsenter cette histoire dune
manire nigmatique. nigmatique dans le sens quil veut faire
avancer son lecteur pas pas dans les diffrentes tapes de lamour,
pour en ralit lui faire dcouvrir sa propre conception de lamour. Par
le menu cependant nous avons pu comprendre que sil y a des
passages o la focalisation interne est pleinement ralise et nous, les
lecteurs, ne savons que ce que sait le personnage focal, mais la plupart
du temps cette pntration dans lintrieur de Swann semble tre fort
momentane. Le narrateur qui va vivre les amours semblables celui
de Swann, et cause des ressemblances quen de tout autres parties il
L'tude de la question de focalisation dans Un amour de
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offrait avec son caractre, se permet de procder une analyse
psychologique objective de ce qui se droule lintrieur de Swann.
Mais dans ses analyses le narrateur se contente le plus souvent de ne
dire que ses hypothses, ses suppositions. Nous avons constat
lemploi des expressions telles que: sans doute et peut-tre qui
changent le mode daffirmation dune ide en yajoutant une dose
dincertitude.
II. Nous avons cit G. Genette qui affirme: [] (la) focalisation
interne est rarement applique de faon tout fait rigoureuse.
(Genette, 1972: 209).
Nous devons ajouter nos analyses que nous navons pas
lintention de suivre une dmarche puriste, dadopter une approche
rigoureuse. Nous voulons prciser que ce qui nous conduit traiter des
aspects problmatiques du point de vue interne dans Un amour de
Swann cest le degr de lintervention du narrateur qui agit comme
intermdiaire et donc mdiatise lintrieur du personnage focal.
Le narrateur, par ses altrations, ses changements de focalisation,
ses infractions des codes du point de vue interne impose de plus en
plus sa prsence, son intervention. De telles transgressions dans le
mode narratif rvlent donc un degr trs lev de lintervention du
narrateur dans un rcit la troisime personne; ce qui peut confirmer
que nous navons pas voulu analyser le point de vue par une approche
trs rigoureuse. Par contre nous avons essay dexpliquer les cas o
les rudiments dun mode narratif sont omis.
2- La focalisation zro
Nanmoins la question du point de vue narratif dans Un amour de
Swann ne se rduirait pas lanalyse de la focalisation interne: le
narrateur sest fait raconter lhistoire qui sest droule avant sa
naissance. Il sest procur tant de dtails quil peut maintenant
raconter lhistoire avec beaucoup de prcisions cest-- dire quil est
si bien renseign de toute lhistoire quon peut le prendre pour
narrateur omniscient.
En vrit, cette omniscience correspond une fausse focalisation
zro: il ne sagit pas, selon la tradition romanesque, dun dieu qui sait
tout; qui est partout prsent; il sait tout ce quon lui a racont, il recre
donc lhistoire dun amour de Swann qui sest produit au moment o
il ntait pas encore n. Il nest pas prsent partout et ne connat pas
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Recherches en langue et Littrature Franaises. Revue de la Facult des Anne 53 NO.221
non plus lintrieur de tous les personnages. En fait son omniscience
se dfinit dans ce sens quil connat dj la fin de lhistoire, quil
connat la nature de la passion de Swann pour Odette: un amour qui
sera dsillusionn la fin, alors que Swann ne le sait pas. Cette fausse
omniscience prsente donc des aspects problmatiques:
1. Cest ce que nous avons analys pour le point de vue interne:
tandis que le lecteur sait que le narrateur est inform de ce que Swann
ignore, mais celui-l se garde dclairer les choses et choisit de se
taire. En acceptant cette omniscience restreinte nous pouvons penser,
en facilitant les choses, la focalisation interne dont nous avons
remarqu les aspects problmatiques. Toutefois il y a dautres
passages qui prsentent lautre aspect de cette omniscience:
Ce sont les passages o une information narrative est fournie au
lecteur alors que celui-ci, de part sa connaissance du narrateur, sait
bien que ce dernier ne peut tre prsent dans cette scne. Ces passages
reprsentent les scnes o une conversation entre les personnages est
transporte dans le rcit, alors que mme le personnage focal, Swann,
en est absent. On parle du personnage focal car sil tait prsent dans
de telles scnes, nous pourrions imaginer que, en suivant les
vnements de lhistoire travers les yeux de Swann, cest lui qui
serait tmoin de cette conversation et donc par lui nous aussi, nous
assistons cette conversation. Or nous savons que Swann est
absolument absent. En voici des exemples:
Quand tous les invits furent partis, Mme Verdurin dit son mari:
As-tu remarqu comme Swann a ri dun rire niais quand nous
avons parl de Mme La Trmoille? []
Je te dirai que je lai trouv extrmement bte. Et Mme Verdurin
lui rpondit:
Il nest pas franc, cest un monsieur cauteleux, toujours entre le
zist et le zest. [] (Ibid. 261)
Puisquil sagit des paroles directement rapportes, on sait que nous
avons devant nous une scne o la prsence du narrateur est rduite
L'tude de la question de focalisation dans Un amour de
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au minimum et donc nous assistons une mimsis1. Lorsque le
narrateur est absent et le personnage focal nexiste pas, cest une vraie
focalisation zro qui est ralise.
Lautre exemple est la scne de la conversation, toujours entre
Mme et M. Verdurin, aprs la partie de dner la campagne et avant
leur dpart pour Chatou; Mme Verdurin ayant remarqu la dception
et la colre de Swann, dit son mari lorsquils furent rentrs:
As-tu remarqu les faons que Swann se permet maintenant avec
nous? dit Mme Verdurin son mari quand ils furent rentrs. Jai cru
quil allait me manger, parce que nous ramenions Odette. Cest dune
inconvenance, vraiment! Alors quil dise tout de suite que nous tenons
une maison de rendez-vous! Je ne comprends pas quOdette supporte
des manires pareilles. Il a absolument lair de dire: vous
mappartenez. Je dirai ma manire de penser Odette, jespre
quelle comprendra. (Ibid. 280-281)
Dautres passages qui pourraient justifier ladoption dun point de
vue omniscient sont les passages o le narrateur analyse dune
manire plus ou moins approfondie, une ralit qui schappe au
moment du droulement de lhistoire Swann comme personnage
focal. Lexemple suivant montre une analyse de la pense dOdette
que Swann ne connaissait pas lpoque:
Mais cest en vain que Swann lui exposait ainsi toutes les raisons
quelle avait de ne pas mentir; elles auraient pu ruiner chez Odette un
systme gnral du mensonge; mais Odette nen possdait pas; elle se
contentait seulement, dans chaque cas o elle voulait que Swann
ignort quelque chose quelle avait fait, de ne pas le lui dire. Ainsi le
mensonge tait pour elle un expdient dordre particulier; et ce qui
seul pouvait dcider si elle devait sen servir ou avouer la vrit,
ctait une raison dordre particulier aussi, la chance plus ou moins
grande quil y avait pour que Swann pt dcouvrir quelle navait pas
dit la vrit. (Ibid. 286-287)
Ou encore lexemple suivant qui est une tude caricaturale dtat
desprit de Mme Verdurin o Swann est totalement absent:
[Link] Platon, dans le cas des paroles rapportes, si le pote sefforce de donner
lillusion que ce nest pas lui qui parle, mais tel personnage, nous assistons ce que
Genette nomme limitation ou mimsis. (Genette, 1972: 184)
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Recherches en langue et Littrature Franaises. Revue de la Facult des Anne 53 NO.221
Elle avait remarqu que devant ce nom Swann et Forcheville
avaient plusieurs fois supprim la particule. Ne doutant pas que ce ft
pour montrer quils ntaient pas intimids par les titres, elle
souhaitait dimiter leur fiert, mais navait pas bien saisi par quelle
forme grammaticale elle se traduisait. Aussi sa vicieuse faon de
parler lemportant sur son intransigeance rpublicaine, elle disait
encore les de La Trmolle ou plutt par une abrviation en usage
dans les paroles des chansons de caf-concert et les lgendes des
caricaturistes et qui dissimulait le de, les dLa Trmolle, mais elle se
rattrapait en disant: Madame La Trmolle. La Duchesse, comme
dit Swann, ajouta-t-elle ironiquement avec un sourire qui prouvait
quelle ne faisait que citer et ne prenait pas son compte une
dnomination aussi nave et ridicule. (Ibid.261)
Le narrateur emploie surtout cette omniscience pour recrer
pleinement certaines scnes, entre autres les soires de Mme Verdurin.
En effet le narrateur qui veut exposer la peinture du milieu que Swann
frquente, essaie de le dcrire dans ses moindres dtails. Ainsi les
conversations de tous les fidles, mme celles qui se droulent loin de
Swann, sont insres dans la narration de ce qui se passe chez Mme
Verdurin. En guise dexemple nous pouvons citer le passage suivant:
Elle (Mme Cottard) fut interrompue par Forcheville qui
interpellait Swann. En effet, tandis que Mme Cottard parlait de
Francillon, Forcheville avait exprim Mme Verdurin son admiration
pour ce quil avait appel le petit speech du peintre.
Monsieur a une facilit de parole, une mmoire! avait-il dit
Mme Verdurin quand le peintre eut termin, [] (Ibid. 253)
Grce ces exemples nous avons pu tudier la prsence relle
dune focalisation zro, du point de vue dun narrateur omniscient,
omniprsent. Or, nous avons parl au dbut, propos de cette
focalisation, de laspect problmatique de la focalisation zro dans Un
amour de Swann. Mais pourquoi problmatique? Justement parce que,
comme nous avons voqu plus haut, on connat le narrateur, on sait
quil est impossible que ce Marcel soit omniprsent, quil soit
omniscient ce degr. Cette vritable focalisation zro va donc
lencontre de la fausse omniscience du narrateur dont nous avons parl
au dbut.
En outre, nous avons pu comprendre, lors de ltude de la
focalisation interne, le silence que simpose le narrateur quand il
L'tude de la question de focalisation dans Un amour de
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raconte les vnements de lhistoire de lamour. Nous voyons donc
que ce silence aussi va lencontre de cette omniscience du narrateur.
Ces contradictions saggravent lorsquon se rend compte des passages
o le narrateur tudie les sentiments et les penses du personnage;
nous avons vu lobjectivit du narrateur quant lanalyse
psychologique de Swann. Si on acceptait la focalisation interne dans
ces passages nous aurions une tude subjective de ce qui se passe
lintrieur de Swann. Alors que, comme nous lavons montr, cette
psychologie des penses et des sentiments du hros relve dune
tude de lextrieur, une tude objective.
Ayant donc accept cette extriorisation de lintrieur du
personnage focal, nous pouvons penser un point de vue du narrateur
omniscient qui grce sa connaissance illimite se permet de dvoiler
lintrieur des personnages. Pourtant dans ces cas-l il ne se prsente
pas vritablement comme un narrateur omniscient parce quil choisit
de formuler des hypothses, des suppositions en employant, comme
nous lavons dj dit, des mots tels que certes ou des expressions
telles que peut-tre. Pour illustrer ce point de vue du narrateur nous
allons voir des exemples suivants:
[]. Cest aussi du respect quinspirait Odette la situation
quavait Swann dans le monde, mais elle ne dsirait pas quil
chercht ly faire recevoir. Peut-tre sentait-elle quil ne pourrait
pas y russir, et mme craignait-elle que rien quen parlant delle il
ne provoqut des rvlations quelle redoutait. (Ibid. 238)
Ainsi il ny avait sans doute pas, dans tout le milieu Verdurin, un
seul fidle qui les aimt ou crt les aimer autant que Swann. Et
pourtant, quand M. Verdurin avait dit que Swann ne lui revenait pas,
non seulement il avait exprim sa propre pense, mais il avait devin
celle de sa femme. Sans doute Swann avait pour Odette une affection
trop particulire et dont il avait nglig de faire de Mme Verdurin la
confidente quotidienne: sans doute la discrtion mme avec laquelle il
usait de lhospitalit des Verdurin, sabstenant souvent de venir dner
pour une raison quil ne souponnaient pas [], sans doute aussi, et
malgr toutes les prcautions quil avait prises pour la leur cacher, la
dcouverte progressive quil faisait de sa brillante situation
mondaine, tout cela contribuait leur irritation contre lui. (Ibid.:
245-246).
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Recherches en langue et Littrature Franaises. Revue de la Facult des Anne 53 NO.221
Mais la raison profonde en tait autre. Cest quils avaient trs
vite senti en lui un espace rserv, impntrable, o il continuait
professer silencieusement pour lui-mme que la princesse de Sagan
ntait pas grotesque [] (Ibid)
Cest quelle navait mme pas pens lui. Et de tels moments o
elle oubliait jusqu lexistence de Swann taient plus utiles Odette,
servaient mieux lui attacher Swann, que toute sa coquetterie. Car
ainsi Swann vivait dans cette agitation douloureuse qui avait dj t
assez puissante pour faire clore son amour le soir o il navait pas
trouv Odette chez les Verdurin et lavait cherche toute la soire.
(Ibid. 290-291).
Dans cette perspective, de quelle focalisation faut-il parler? Est-ce
possible de parler dun point de vue dominant dans Un amour de
Swann? Nous avons dj voqu que ce rcit possde un statut
privilgi dans tout la Recherche du temps perdu: il sert au
romancier dun modle reprsentatif de ses ides sur la passion
amoureuse.
Du fait le romancier ne cherche pas effectivement raconter une
histoire. Il est de plus en plus soucieux dexposer ses ides, de mettre
en scne son modle. On a constat la restriction dans lemploi de la
vraie focalisation interne et la concession accorde au narrateur pour
raliser des tudes et des analyses extrieures; ce qui prpare le terrain
pour exposer ses ides travers lexploitation de la conscience dun
Swann amoureux. Par des altrations, lemploi dune vraie
focalisation zro, allant lencontre dune fausse focalisation zro
(provenant de lomniscience restreinte du narrateur), nous avons donc
pu rencontrer toutes les variantes de la focalisation dans un rcit.
Mais pourquoi nous nous sommes attards sur cette
multifocalisation? En effet dans le rcit classique nous pouvons
imaginer la coexistence de multiples focalisations tout en acceptant
quun point de vue particulier commande lensemble du rcit. Mais
dans Un amour de Swann nous avons vu que par notre connaissance
du narrateur, ce voisinage est une coexistence fort contradictoire. Mais
do viennent ces contradictions? Elles proviennent, nous pensons, du
fait que le narrateur transgresse dlibrment les codes de chaque
mode narratif; il passe son gr de la focalisation interne au point de
vue zro ou la focalisation sur le narrateur. Selon quil veut
intervenir pour donner son avis sur un vnement ou quil veut
L'tude de la question de focalisation dans Un amour de
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maintenir son lecteur comme le personnage focal dans lignorance de
ce qui va se produire ou des actions des autres personnages, il adopte
la focalisation sur le narrateur ou le point de vue interne sur Swann.
Chaque fois quil dcide de donner une information, il ralise son
intention par une altration. Il va mme jusqu adopter la focalisation
zro pour procurer toutes sortes dinformations narratives.
Le romancier octroie son narrateur, suivant sa volont de
reprsenter un modle damour, chaque fois quil dcide, un certain
pouvoir narratif. Peu importe quil respecte les rgles des diffrentes
focalisations ou quil les transgresse. Il lui accorde un pouvoir
miraculeux lui permettant de savoir ce quil ne peut pas savoir
logiquement pour adopter son rcit son intention; il lui impose un
silence significatif quant ce quignore le personnage focal pour que
le lecteur dcouvre un rcit nigmatique. Un silence qui peut tre
facilement fractur comme lorsque le narrateur dit: [], et mme
craignait-elle que rien quen parlant delle il ne provoqut des
rvlations quelle redoutait (Ibid.: 238). Une dmystification
prcoce et laquelle le lecteur professionnel de Proust est habitu et
grce laquelle il sattend une rvlation finale: la scne des aveux
dOdette (Cf. Proust, 2000: 3563-60).
Conclusion
Il reste rpondre pour finir avec cette tude la question
suivante: Est-ce quon peut parler dun point de vue dominant dans
Un amour de Swann? En effet comme rponse on parle le plus
souvent de la focalisation interne sur Swann, et lon justifie cette
rponse en affirmant que tous les vnements de lamour sont vus
travers le regard de Swann. Nous avons analys plus haut cette
opinion. Rappelons ici en passant et sans le rpter quen effet cette
rponse pour la question de la focalisation dominante est en partie
vraie, car nous avons pu remarquer la restriction de lemploi de cette
focalisation dans ce rcit; les aventures de lamour sont vues par le
regard de Swann parce que justement le romancier veut narrer une
histoire o il maintient son lecteur dans la mme confusion que son
protagoniste au moment de laffrontement de ces incidents.
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Ce que nous ajoutons ici cest que si dans ce sens-l on peut parler
de la focalisation interne dominante, on ne peut pas ngliger la belle
part du point de vue du narrateur dans Un amour de Swann. Oui la
belle part de cette focalisation pour commander ce rcit parce que
mme aux moments o un vnement se produit et que cest Swann
qui le vit et donc le voit, cest le narrateur qui intervient au fur et
mesure que Swann prend ses distances de ces vnements pour
analyser ce qui se passe lintrieur de Charles. Nous avons vu ce
propos la fonction des expressions modales comme certes, sans
doute,..
Le narrateur essaie de dcouvrir la conscience de son protagoniste
mais de lextrieur et par sa connaissance personnelle dun homme
arriv un certain ge du monde de lamour. Il se contente donc de
faire des hypothses. Donc dans Un amour de Swann par le fait que la
position focale de Swann nest pas pleinement ralise et par la
prsence du narrateur dans le rcit, au mme titre quon parle de la
focalisation interne sur Swann on peut se permettre de parler du point
de vue du narrateur qui joue son rle fort considrable de commander
le rcit.
L'tude de la question de focalisation dans Un amour de
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Bibliographie
Galand, David. Lecardonnel, Sandra. Un amour de Swann de
Marcel Proust, Bral, Paris, coll: Connaissance dune uvre, 2006.
Genette, Grard. Figures III, Seuil, Paris, 1972.
Proust, Marcel. Du ct de chez Swann, Gallimard, coll: Folio
Classique, Paris, 2000.
Proust, Marcel. Le ct de Guermantes in uvres compltes,
Bibliothque de La Pliade, Tome II, Gallimard, Paris, 1973.