Reflets Dans Un Oeil Mort
Reflets Dans Un Oeil Mort
ISBN: 978-2-917339-20-6
ISSN: 1961-1676
INTGRALE OU PARTIELLE, FAITE SANS LE CONSENTEMENT DE L'AUTEUR OU DE SES AYANTS DROIT OU AYANT CAUSE, EST ILLICITE (LOI DU
1957, ALlNtA
11
MARS
DE L'ART/CLE 40). CEnE REPRSENTATION OU REPRODUCTION, PAR QUELQUE PROCD QUE CE SOIT, CONSTITUERAIT UNE CONTRE-
LA WI DU
TIONS STR/CTEMENT RSERVES A (USAGE DU COPISTE ET NON DESTINES A UNE UTILISATION CC!.LLECTIVE.
COPIES OU REPRODUC-
..
1.
___
..
Tout un pan du cinema s'est developpe loin de I'histoire officielle du 7' art.
Un monde fait de productions Qpetits budgets aux sujets sensationnels, oses, tabous
ou extremes, dont les mots d'ordre etaient "d'en mettre plein les yeux
aux spectateurs'= Redoublant d'ingeniosite pour satisfaire les exigences
de la production tout en cherchant Qoffrir des films dynamiques et,
parfois, novateurs, les realisateurs de ces films destines aux cinemas de quartier
representent, bien plus que leurs collegues etablis, Ie vrai sang et la chair
du 7' art. CinExploitatoin veut rendre hommage Qce cinema souvent decrie
par la critique~ et Qcelles et ceux qui ont passe leur vie
pour qu'i1 se developpe et existe.
Bienvenue dans la face cachee du cinema mondial !
titres parus
Vol. 1: Blaxploitation, 70's Soul Fever
Voyage au CCFur du cinema noir-americain des annees 70.
Au programme: coupes afros, gros flingues, maquereaux et revendications sociales !
Qparaitre'
Vol. 4 Les BO de genres: cris, chuchotements et fusillades
Avec la collaboration de: Mathias Ferrer, Christophe Geudin, Jean-Fran{ois Gire, Laurent Guido, Julien Seveon...
Un genre marginal dont Ie destin alongtemps ete detre confine dans Ie ghetto d'un cinema qualifie de 'Bis' qui rassemble ausi
bien CFuvres mineures, partois biicJees ou ridicules, que des tresors de mise en scene temoignant souvent d'une rare intelligence...
cinexploitation@[Link]
p.7
p.9
p. 15
p.21
p.22
p.41
p.59
p.59
p.79
p.95
p. 100
p. 111
p. 127
1. Le corps abject
2. Corps sans organes, organes sans corps
3. Chair exposee et viande avendre
4. Le film-spectacle: monstration et monstruosite
5. Les "explora-tueurs"
6. Un retour au primitif: nature sublime et etres de boue
7. La mort en face: sacrifices d'animaux et festins de sang
8. Au plus pres: Ie gros plan et /'image-choc
9. Avant-garde, fragmentation, de-contextualisation, deterritorialisation
10. Les voix-off: entre omniscience et courant de conscience
11. Strategies de choc et art du decalage
12. Symphonie de f'horreur et cacophonie visuelle
13. Rituels carnavalesques et fetes tristes
14. Magie, traditions, coutumes et divertissement
15. L'obscenite du regard
16. La camera mortifere
p. 149
p. 155
p.l71
p.179
p. 187
p. 199
p.215
p.229
p.237
p.247
p.259
p.273
p.279
p.315
p.323
p.333
p.339
Conclusion: Apocalypses
Bibliographie
Filmographie
Index
p.351
p.354
p.357
p.362
.'I~'
C eiIEI,I.i1ali'l - rs serle I
1.I:s I\IITI:IIliS
SEIU\STII:N (j~wIU\lJI)
M~\XIMI: IJ\I:IU\lJI)
Ne en 1973 aMillau, Sebastien Gayraud est enseignant en cinema et conferencier. Ses specialites
sont Ie fantastique et l'horreur.11 est auteur
notamment de plusieurs articles sur Roman
Polanski (Roman Polanski, I'art de I'adaptation,
L'Harmattan, 2006), Stephen King et Serge Brussolo (Colloque de Cerisy. Autour de Stephen King:
L:horreur contemporaine, Bragelonne, 2008) ainsi
que d'une these sur Ie theme de la maison hantee. Ses prochains textes aparaitre sont dedies
aux films de cannibales (pour la revue Otrante) et
aMark Z. Danielewski. Passionne par I'esthetique
documentaire et d'une maniere generale par ce
qu'il designe comme "Ia culture de I'apocalypse';
il se consacre depuis plusieurs annees au cinema
d'exploitation sous toutes ses formes, et partage
sa vie entre la recherche et ses creations artistiques personnelles.
sebgayraud@[Link]
([Link]\IIII:
Death Movie: Designe une categorie particuliere de documentaires-choc. Produit video offrant I'exhibition de cadavres et de morts violentes.
Exploitation (film d') :Terme d'origine anglo-saxonne. Designe un ensemble d'ceuvres, generalement
abudgets reduits, produites en serie et diffusees dans les cinemas de quartier, drive-in et salles de
seconde zone. Divise en une myriade de sous-genres (blaxploitation, nazisploitation, hixploitation,
bikesploitation, etc.), iI joue sur des themes commerciaux, relayes par des campagnes publicitaires
tapageuses.
Fake: Scene donnee au spectateur comme authentique mais en fait reconstituee et truquee.
Freeze-frame: Litteralement "image gelee': Procede d'arret sur images.
Gore: Nom donne atout effet special sanglant, designant par extension tout Ie cinema d'horreur "graphique':
Hate Movie: Film de propagande dont Ie but est d'inciter ala haine d'une communaute, d'une ethnie
ou d'un mode de pensee.
Jump-cut: Coupure de montage aI'interieur d'un meme plan, donnant I'impression que I'image saute.
Mondo: Categorie de films d'exploitation (on trouve egalement Ie terme Mondosploitation). Documentaire proposant un montage de sequences filmees autour du monde regroupees autour de themes racoleurs et spectaculaires.
Nudie: Designe aux Etats-Unis I'ancetre du cinema erotique. Film d'exploitation usant de pretextes
pour exposer la nudite (exemple : les films de plage naturiste).
Score: Musique originale composee pour un film, en opposition avec la musique de source, souvent
constituee de morceaux preexistants.
Snuff movie: Terme cree au milieu des annees 70 pour designer des films c1andestins montrant des
tortures et des morts non simulees qui seraient commercialisees illegalement et dont I'existence n'a, a
ce jour, jamais pu etre prouvee.
Stock-shots: Images recuperees dans des films de toutes sortes et reinserees dans un autre metrage.
Video nasties: Litteralement"videos malsaines". Surnom donne en Angleterre au debut des annees 80
aune vingtaine de longs-metrages faisant I'objet par Ie gouvernement d'une interdiction totale (exempie: Cannibal Holocausn.
Les auteurs tiennent Q remercier Ie Centre Regional des Lettres Midi-Pyrenees, Christophe Cathus, Daniel Gouyette, Sylvain
Bermudes, Angelo et Alfredo Castiglioni, Chantal Lasbats, Boyd Rice, Harvey Keith, Frederic Thibaut et Franck Lubet d'Extreme
Cinema, Xavier Laradji, Sarah Arnold, Marjory Salles, Stephanie et Patrice d'Hors-Circuits, Monte Cazazza, L:Etrange Festival,
Franq et Fran~ois de Bimbo Tower, Jacques Noel d'Un Regard Moderne et Thierry Steff.
L'editeur remercie Laurence Duchemin pour son aide precieuse et toujours de bans conseils.
.'I~'
yant grandi, enfant, a Lemon Grove, en Californie, au debut des annees 60,
j'ai eu la tres grande chance de vivre a un demi-pate de maisons du seul
cinema de la ville. ('est la que j'ai pu voir les derniers films d'Elvis qui sortaient, les trucages de Harryhausen et un bon nombre de films de la serie des Hercule.
Nous y allions presque toutes les semaines, mais de toutes les choses que j'ai vues sur ce
grand ecran, Ie film qui aeu Ie plus grand impact sur moi fut Mondo Cane. Rien en cette
annee 1963 n'avait pu preparer les cinephiles au contenu de ce film. D'un cote, Mondo
Cane etait prodigieusement cinematographique et d'une beaute eblouissante ; d'un
autre cote, il rapportait sto'iquement des scenes depeignant la laideur humaine, la barbarie, la folie et la stupidite. Un materiau plutot frontal pour la plupart des gens du
public - encore plus pour un gar~on en culotte courte.
Je pense que ce que j'en ai retire, meme en tant que jeune gar~on, c'est que la vie
peut etre plus etrange qu'elle n'y parait; ou peut-etre que les evenements du monde reel
pouvaient etre bien plus bizarres que Ie contenu des films d'horreur, de science-fiction ou
fantastiques qui enflammaient mon imagination. Inutile de dire que ce film influen~a
profondement la maniere dont je vois les choses depuis ce jour.
Jusque-Ia, peu d'occidentaux soup~onnaient que dans Ie monde qui s'etendait
au-dela de la securite de leurs banlieues confortables, des choses inimaginables se
produisaient quotidiennement. II y avait des restaurants OU des riches raffines
payaient tres cher pour manger des plats a base d'insectes frits. Dans certains coins de
I'orient, pour les diners de la c1asse ouvriere, un chiot vivant etait selectionne, arrache
a sa cage afin d'etre cuit puis servi comme plat principal. Dans un marche en plein air,
les serpents etaient ecorches vifs et places, alors qu'ils se contorsionnaient encore,
dans Ie sac de la maitresse de maison (encore un autre traitement culinaire exotique).
Ailleurs, Ie royaume animal prenait Ie dessus sur I'homme, meme si ce n'etait que
pour un bref moment. Le lacher de taureaux a Pampelune, connu de certains a travers
les ecrits de Hemingway, etait devoile pour la premiere fois sur grand ecran, en Technicolor. Un des poursuivants essaie d'attirer I'attention du taureau en s'engageant dans
une danse idiote. C;:a marche. L'animal charge, saigne Ie fou, Ie souleve avant de Ie jeter
au sol, en sang et inconscient. Dans une autre exhibition de machisme (ou de stupidite)
M.I~.
qui inclut a nouveau des taureaux, une rangee de matadors marche en une seule file
vers un taureau en colere. Lanimal fonce sur eux renversant les infortunes toreadors
comme s'il s/agissait de dominos.
aux seins nus atravers Ie globe dansant Ie twist, Ie frug, etc., sur une musique frenetique
et echevelee de boite de nuit. Pour donner a I'ensemble un ton sociologique, Meyer a
inclus les voix-off des differentes danseuses expliquant I'importance de leur art, et pourquoi elles n'ont pas de complexes a devoiler leurs corps aux yeux de tout Ie monde.
Qu'un pionnier comme Meyer ait ete influence par Ie genre Mondo etait la preuve a
I'epoque d/une reconnaissance nouvelle. Pratiquement n'importe quoi etait precede du
terme Mondo afin de suggerer un sentiment d'exotisme, d'interdit, d/inconnu. C'etait la
promesse pour Ie spectateur de voir quelque chose d'outrancier et tabou. Et la plupart
du temps, c'etait Ie cas.
Si la barbarie et la souffrance humaine perturbaient les classes moyennes occidentales qui constituaient Ie public, les exces de I'art moderne etaient aussi veritablement derangeants. Lhomme moyen etait totalement desempare face au phenomene de
I'art moderne, cela ne Ie mettait pas seulement dans un etat de confusion mais declenchait chez lui une profonde colere. Ayant compris cela, Jacopetti et Prosperi avaient
inclus des sequences d'un vernissage artistique dans lequel etaient presentees les
ceuvres d'un IInouveau realiste dont les sculptures sont des automobiles broyees jusqu'a
en devenir de petits cubes. Evidemment, Ie public considerait cela comme la pire des
insanites. Quand ils apprenaient qu'une seule de ces ceuvres se vendait bien plus cher
que ce qu'ils gagnaient en une annee de labeur, la plupart des spectateurs etaient
consternes - nous etions vraiment a la fin d'une epoque.
ll
Mais alors que Ie genre du documentaire-choc devenait sursature, les authentiques tabous devenaient plus difficiles a localiser qu'a rapporter. Si Mondo Cane montrait
la c1asse dirigeante en train de manger des plats d'insectes, Mondo Bizarro presentait
d'elegants diners a base de debris de verre. Bizarre? Absolument. Reel? Pas tant que ~a.
Dans les decennies suivantes, les vrais tabous sont devenus une espece rare,
presque aussi morts que Ie dodo. Les travestis qui faisaient ecarquiller les yeux dans
Mondo cane sont a present des intermedes comiques dans les sitcoms grand public.
Manger des insectes, meme si cela reste repugnant, est un incontournable de la telerealite. Les comportements barbares et la stupiditelfolie dont seuls les humains sont
capables sont toujours a I'ordre du jour dans certains coins du monde, mais la plupart
des gens qui savent preferent detourner Ie regard. Pourquoi ? Parce que personne en
Occident n'ose affirmer qu'il existe un marche de penis humains quelque part dans Ie
monde. C'est bien plus repugnant que tout ce que les createurs de Mondo cane Jacopetti
et Prosperi avaient rapporte.
Le dernier grand chef-d'ceuvre des realisateurs, Africa Addio (Farewell Africa), fut
denonce en grande partie pour son racisme car il examinait en profondeur les exces qui
avaient lieu sur Ie continent africain. On pretendit meme (faussement sans aucun doute)
que les metteurs en scene auraient paye les militaires afin de pouvoir filmer I'execution
d'un rebelle. Que cela soit vrai ou faux, il y eut des repercussions sur eux.
ll
I'etaient alors.
On peut noter en particulier Mondo Topless, excursion du realisateur Russ Meyer
dans Ie monde du documentaire/expose. II s'agit d'un pastiche presentant des femmes
Pour contrer cela, ils creerent un des films les plus absurdes de tous les temps:
Goodbye Uncle Tom. II reprenait Ie modele des films Mondo, bien qu'i1 s'agisse d'un faux
documentaire situe pendant la periode de I'esclavage. En tant que tel, iI rendit perplexe
et sonnait faux en grande [Link], ce film dont Ie but etait d'innocenter ses
auteurs des accusations de racisme fut re~u comme bien plus raciste que Ie film qu'il
etait suppose contrebalancer. 115 etaient alles trop loin pour tout Ie monde. Si je ne me
trompe pas, i1s'agit de leur dernier effort en commun.
12 claEI,lallali.a - .'Isscrlc I
Une preuve de la tres grande popularite de Mondo cane peut etre per~ue dans
Ie fait que son theme musical More fut une des chansons les plus populaires de I'annee
1963. II fut diffuse a profusion dans des programmations easy listening au sur des
radios plus grand public. Bientot, des paroles furent rajoutees et des versions enregistrees aussi bien par Andy Williams que par Johnny Mathis. Une decennie plus tard, on
Ie jouait encore dans des salles d'exposition ou des salons a Las Vegas. Je crois que Ie
Mondo cane de Riz Ortolani lui valut un Academy Award en tant que meilleure musique
de film de I'annee.
En comparaison aux productions studio grand public, les "chocumentaires"
Mondo etaient relativement peu coOteux a mettre en forme. Etant donn~ qu'il n'y avait
pas de salaires a payer a des acteurs ou des actrices, les coats de production partaient
essentiellement dans la pellicule, Ie developpement, etc. Certains films utilisaient d'ailleurs enormement d'archives visuelles ou de bulletins d'actualite. Vu que la plupart de
ces films etaient des repliques de Mondo cane, leur unite venait souvent de la bande-son.
Riz Ortolani posa les bases du genre, en utilisant des leitmotivs recurrents a la Wagner. II
melangeait et mariait les rythmes, les tempos et I'instrumentation sur la base d'un
theme musical, les alternant selon Ie lieu et la culture examines. Les imitateurs suivirent.
Car les films ne representant pas des fortunes a produire, iI y avait de I'argent dans Ie
budget pour se payer les meilleurs et plus talentueux compositeurs de musiques de
films de I'epoque. Cest ce qui se passa. Un des contributeurs les plus connus etait Ennio
Morricone.
Kai Winding realisa une des premieres bandes musicales de Mondo, en faisant
une grande utilisation d'un des premiers instruments electroniques dans un contexte
pop (je ne me souviens plus s'il s'agissait de I'ondioline ou du stylophone). Bien qu'hantes et evocateurs, la plupart des morceaux sonnaient comme Telstar du groupe The Tornadoes, Joe Meek et Eat your heart out! Dans Mondo Topless, Russ Meyer utilisa les chansons du genie qu'etait Henry Price. Certains de ces titres etaient deja apparus dans Rat
Pfink a Boo-Boo par Ie realisateur legendaire Dennis Steckler.
Sans que I'on s'en rende compte dans l'Ouest, les compositeurs italiens faisaient
I'experience d'une sorte de renaissance. Tout Ie monde connaTt les bandes originales
composees par Nino Rota pour les films de Fellini, mais peu connaissent Ie nom de
Bruno Nicolai (Mr. Kiss Kiss Bang Bang). Encore moins connus, on retrouve des noms
comme Piero Umiliani, Angelo Francesco Lavagnino, Franco Tamponi, Armando Sciascia,
Carlo Savina, qui mirent tous leur talent au profit de films Mondo. Ce ne serait pas exagere, ou une simple hyperbole, de dire que ces musiques ont joue un role central dans
Ie succes des films. Ces bandes-son servaient acon solider des elements varies qui autrement auraient ete disparates ou sans lien logique.
* ~Buxotic' un terme qu'ovoit invente Russ Meyer pour les offiches promononnelles du film Mondo Topless. (ene idee de "busIes exonques" renvoyoit oux
pOltlines opulentes des ocfrices qui figuroient dons les films de ce moitre du cinemo d'exploitotion.
maillots de bain - des femmes aux fortes poitrines qui paradent et posent dans de proverbiaux "itsy-bitsy tout petits bikinis" comme on les trouve dans la tradition populaire.
Aujourd'hui, cela fait plus de quarante-cinq ans que Jacopetti et Prosperi ont jete
Ie genre de la "realite-choc" au visage d'un monde incredule. La formule qu'ils creerent
reste tout aussi valide et irresistible aujourd'hui quia leur epoque de gloire ; et on peut
avancer avec certitude que Ie comportement humain a peu (si ce n'est pas du tout) evolue entre ces annees-Ia et Ie present. Tant que I'homme sera homme, de tels exces seront
rapportes. Et aujourd'hui, comme toujours, Ie public pour de tels spectacles est largement i1limite.
L'humanite, malgre ses merites et ses intentions nobles, peut parfois s'apparenter a un accident de voiture. Ceux qui n'ont pas la curiosite morbide elementaire de
ralentir, etirer leurs cous pour mieux voir Ie desastre font sans aucun doute partie d'une
minorite distincte.
Boyd Rice
Decembre 2009
a camera survole la surface d'une mer tropicale. L'eau est pure, cristalline, du
moins en apparence. Le paysage est paradisiaque. On n'aper~oit aucun etre
humain dans ce decor exotique. La musique qui accompagne la sequence est grandiloquente, Iyrique. Typique des annees 60, elle apporte un souffle romanesque a cette
invitation au voyage. La voix-off qui commente les images adopte Ie point de vue des
cameramen, qui se posent a la fois en tant que cineastes et explorateurs.
( Cela fait quatre jours que nous suivons cette trainee blanche qui nous mene vers
notre prochaine aventure. Cest tout ce qui reste d'un vol de papillons migrateurs que la
radioactivite a tues. Nous sommes dans f'ocean Pacifique, quelques kilometres de f'atoll
de Bikini .
Le commentaire poursuit sa description de ce site si paisible en surface, mais
devaste en profondeur par les retombees d'essais nucleaires. La faune, nous dit-it est
atteinte de toutes sortes de tares dont la moindre est la sterilite. Le milieu aquatique est
frappe de fa~on particulierement cruelle puisqu'il pousse ses habitants a fuir ses eaux
infestees par les radiations.
En echo a ce discours anthropologique, la camera nous montre des images
incroyables : des poissons sont perches sur les branches des arbres, suffoquant a I'air
libre, ouvrant et fermant leurs yeux enormes et globuleux. Arrive alors sans prevenir une
scene atroce, insoutenable. Une tortue marine vient de pondre ses CEufs steriles sur Ie
sable. En cherchant arevenir ason milieu naturel, elle se trompe de direction et s'enfonce
vers "interieur aride des terres. La radioactivite, nous explique Ie commentaire, I'a rendue
folie et lui aate Ie sens de I'orientation.
La pauvre tortue meurt peu a peu, agonisant lentement sur Ie sable brulant
entouree d'oiseaux avides qui attendent de se disputer sa carcasse pour y faire leurs nids.
De meme, la camera enregistre cette mort lente d'un CEil patient et froid, presque
contemplatif. Pour Ie spectateur, qui assiste impuissant acette image ou I'animal bat desesperement cfes pattes, une question se pose, qui finit tres vite par en entrainer bien
d'autres : pourquoi Ie cameraman ne se porte-t-il pas au secours de la tortue ? Un tel
secours est-il d'ailleurs possible dans cet univers martyrise ? Mais surtout celle-ci : a quoi
BOYD RICE. Ne en 1956 Lemon Grove, Boyd Rice est connu pour etre I'inventeur de la noise music. Artiste
experimental et provocateur, grand pretre de l'Eglise de Satan, il est egalement un journaliste defricheur qui
s'est interesse depuis les annees 80 certains des aspects les plus obscurs de la culture populaire. Auteur d'un
des tout premiers articles d'importance sur les Mondo movies dans la revue Re-Search, toute son ceuvre
decoule en grande partie de I'esthetique confrontationnelle et subversive de ces films qu'il a pu voir des son
plus jeune age dans les salles de cinema californiennes. Dans sa discographie, on trouve des albums aussi
varies que Black Album (1977), Easy Listening for the Hard of Hearing (1981), Blood and Flame (1987), Music,
Martinis and Misanthropy (1990), God and Beast (1997) au Wolf Pact (2001). Ses ecrits ant ete rassembles dans
I'ouvrage Standing in Two Circles: les ecrits de Boyd Rice (Camion Noir, 2009).
[Link]
Ie eiIEI,[Link]'1 - rs serle I
peut bien penser Ie realisateur au moment OU il grave sur pellicule ce travail de mort?
Que ressent-il ?De la compassion? Un desir sincere de filmer I'atrocite dans I'espoir de
faire cesser cette derniere, comme il est si souvent dit dans Ie milieu de I'information ?
au tout simplement un plaisir sadique communique au spectateur dans un jeu voyeuriste et pervers ?
Changeons de film et de sequence.
Nous sommes dans la jungle. Un groupe d'aventuriers installe son campement
au bord d'une riviere. L'un des protagonistes est equipe d'une camera 16 mm et filme la
mise en place du bivouac.
Les points communs avec la sequence precedente sont evidents. Le lieu est exotique et les personnes que nous voyons sur I'ecran sont en train de realiser un documentaire.1I ya toutefois une difference de taille: dans Ie film precedent, I'equipe de tournage
etait hors champ, on ne percevait sa presence que par Ie biais du commentaire, alors
qu'ici elle est presente aI'interieur du cadre, elle se met en scene.
Ce parti pris a des consequences au niveau de I'esthetique des images. La
sequence precedente nous presentait des plans d'une grande beaute, parfaitement
cadres et organises. lci, on retrouve tous les defauts techniques d'un filmage brut: photographie sale et laide, mouvements de cameras tremblants et instables, plans flous,
montage ala gachette, decoupage incoherent. ..
Et voici qu'une nouvelle tortue entre en scene. lei, elle est sortie de la riviere par
un des hommes presents. Elle est retournee sur Ie dos tandis que ce dernier brandit une
machette et, d'un coup sec, la decapite.
S'en suit alors une autre scene abominable ou elle est coupee en morceaux et
depecee. Les pattes sont tranchees et les visceres arrachees alors que I'animal bouge
encore, secoue de spasmes d'agonie.
On pense bien sur au Sang des betes (1947) de Georges Franju, avec ses scenes
d'abattages de moutons ou ces derniers etaient egorges ala chaine, secoues eux aussi
par des soubresauts signes d'une "vie purement vegetative". Sauf qu'ici, tout est different. Dans Ie moyen-metrage de Franju, la camera cadrait en plan large, imposant une
distance pudique par rapport ace qu'elle filmait. lei au contraire, elle cadre I'horreur au
plus pres et ne nous epargne aucun detail: la tete coupee qui tressaute en ouvrant la
bouche, I'expression hilare des protagonistes, I'unique femme du groupe qui se cache
derriere un arbre pour vomir. ..
Comme pour la sequence precedente, la question du point de vue du realisateur
pose un reel probleme ethique. Ce malaise est d'autant plus accentue par I'absence de
justification a posteriori. L'argumentation anthropologique est evacuee. Ne reste plus
sur I'ecran qu'un etalage de bestialite, un melange de jouissance primitive et de folie
furieuse qui pousse Ie spectateur dans ses derniers retraQchements, entre revulsion et
fascination.
.'I~'
...les acne Is
~als Ilell 1I
17
Entre ces deux sequences, presque vingt ans d'ecart. La premiere est extraite de
Mondo cane (Iitteralement Monde de chien) realise par Gualtiero Jacopetti, Franco Prosperi et Paolo Cavara en 1962. La seconde, d'une sauvagerie sans egale dans I'histoire du
cinema, est tiree de Cannibal Holocaust de Ruggero Deodato, sorti en 1980.
Au cours du xx siecle, peu de films auront ete aussi controverses que ces deuxla. Ace jeu, seul Sal6 ou les 120 jours de Sodome de Pasolini (1975) peut rivaliser. Ces
CEuvres auront fait bien plus que declencher Ie scandale. Elles ont suscite la haine et
seme la panique generale, ont valu a leurs auteurs insultes et menaces, ont jete jusque
sur leurs spectateurs un voile de suspicion et d'opprobre.
Mondo cane appartient a un genre qu'il a lui-meme cree: Ie Mondo Movie. Cannibal Holocaust, avec son titre explicite, est I'exemple Ie plus celebre d'une categorie particuliere de film d'horreur : Ie film de cannibales. Les deux films (ainsi que la plupart dont
nous allons parler dans cette etude) sont [Link] s'inscrivent dans I'histoire du cinema
transalpin comme Ie debut et la fin d'une tendance bien particuliere.
Les deux films sont reunis egalement par la complementarite de leur reception
respective: Ie premier est un documentaire dont tout Ie monde a pense qu'il etait truque, Ie second est une fiction que tout Ie monde a crue authentique.
Mondo Movies et films de cannibales sont deux freres jumeaux issus d'une meme
matrice. lis ressortent en fait d'un seul genre que I'on pourrait appeler, un peu adefaut
d'autre chose, Ie docu-horreur. Le principe en est simple: il s'agit de melanger images
prises sur Ie vif et scenes de fiction dans Ie but de creer une confusion dans I'esprit du
spectateur. Le documentaire, genre associe a la notion de regie deontologique, est
detourne au service du sensationnel et de I'image choc.
Lors de sa retrospective consacree au Mondo en avril 2007, la cinematheque de
Toulouse ecrivait : II s'agit de films qui se veulent documentaires, mais realises sans aucune ethique documentariste, melanges de scenes reelles prises sur Ie vif et de sequences
bidonnees privilegiant toujours les situations extremement spectaculaires ou simplement
deconcertantes. On les appelle Mondo Movies pour leur aspect images du monde. On peut
les appeler documenteurs, chocumentaires ou fauxculmentaires .
Les sujets sont toujours les memes: la violence, la mort, Ie retour aun etat primitif degenere. Les Iieux choisis sont lointains afin de satisfaire Ie desir d'exotisme du
public, mais aussi pour etablir un contraste entre I'etat civilise (sous-entendu celui du
spectateur) et I'etat de nature (Ies indigenes folkloriques).
Et puis bien sur il y a I'horreur. Mondo Movies et films de cannibales sont des films
d'une violence extreme qui ne reculent devant rien pour choquer Ie spectateur : tortures,
comportements sexuels extremes, massacres d'animaux non simules, executions sommaires, Ie tout aggrave encore par la confusion entretenue sur la nature des images montrees.
Le discours de ces productions est la aussi toujours Ie meme : I'homme est un
loup pour I'homme, sa nature est la violence.
Parfois ambigue dans sa formulation, cette vision du monde est au diapason
d'un dispositif cinematographique oscillant en permanence entre denonciation et
de constater que la polemique ne s'embarrassa pas de poser un regard veritablement critique sur Ie travail de Deodato, qui eut /'idee non seulement de donner un ton realiste ason
entreprise par /'intermediaire d'un style "reportage'; avec tout ce que cela sous-tend aux
niveaux technique et ideologique, mais aussi de livrer au spectateur un materiau a/'etat
brut pour aboutir dans son propos . I
L'etude que vous tenez entre les mains se veut en partie une reponse a cette
absence de regard critique. Notre propos est de tenter d'etablir une autre grille d'analyse
la ou d'autres (y compris parmi les amateurs) se sont arretes a la simple exaction visuelle
et s'en sont tenus a un rapport quasi physiologique.
('est pourquoi la distinction morale entre documentaire (terme amanipuler dans
ces pages avec precaution) et fiction n'orientera que tres peu notre discours. Dans Ie
meme ordre d'idee, nous assumons d'assimiler dans un meme mouvement Mondo et
horreur. Nous abordons ici un domaine qui refuse les conventions ordinaires du cinema,
y compris celui dit"de genre':
Ala maniere des "explorateurs en goguette" qui peuplent ces metrages, nous
vous invitons a nous suivre au CCEur d'un territoire presque inexplore, en tout cas non
balise. Evoluer dans cette jungle de pellicule, c'est non seulement en etablir la carte, mais
surtout y creuser soi-meme des pistes et y reperer les points d'eau.
1. Mad Movies. n0161. liMier 2004.
Le chemin promet d'etre ardu, toutefois nous vous promettons de vous ramener
sain et sauf a bon port.
Restons neanmoins a l'affGt : ce territoire mal fame est aussi Ie lieu d'une remise
en cause des valeurs etablies du cinema, un espace qui a choisi de fa~on deliberee Ie
politiquement incorrect (a une epoque ou Ie terme etait loin d'exister) pour faire retentir un discours vehement qui reste d'une triste actualite.
A/ors profitons du paysage et respirons les fleurs exotiques.
Mais prenons quand meme garde aux cannibales.
-.
Non, non! Ne vous y trompez pas! Tout ceci n'est qu'un aimable prologue.
(e n'est que dans un instant seulement que Ie rideau se levera pour de bon.
Un peu comme dans ces baraques foraines de jadis ou, a/'heure de la parade,
danseuses et animaux savants donnaient un aper~u de leur talent pour inciter
Ie badaud hesitant aen decouvrir davantage a/'interieur. [... J Un plus grand
theatre nous attend. Le monde entier est une scene, adit Shakespeare dans
Comme il vous plaira. La scene que nous allons dresser devant vous, peut-etre,
elle, ne vous plaira-t-elle pas. file est pourtant a/'echelle ironique, cruelle, odieuse
ou tendre du monde, du monde dans lequel vous vivez sans toujours tres bien vous
en rendre compte.
Mais la representation va commencer. Pour ne pas vous faire trop vite
grincer des dents, voici d'abord quelques images en apparence anodines JJ.
Mondo cane 2, commentaire de Fran~ois Chalet dit par Gilbert Caseneuve.
---
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Scots, Ie trucage etait plus visible. En effet, avant la decapitation, une coupure est faite et
la tete brandie n'est autre que celie d'un mannequin. Cette coupure n'est pas visible dans
Ie film de 1901 et on peut donc se demander s'iI s'agit d'une des premieres morts reelles
gravees sur pellicule.
Dans les annees 10, les Mondo Movies et films de cannibales trouveront un veritable ancetre dans les films de jungle et les films animaliers realises par Martin Johnson,
accompagne de sa femme Osa. Nous reviendrons plus tard sur ces explorateurs americains mais il est important de noter qu'ils ont pose les bases d'un cinema mi-scientifique
mi-sensationnaliste. De Cannibals of the South Seas (Chasseurs de tetes des mers du Sud,
1912) jusqu'a Borneo (1937), ils produiront une quantite impressionnante de films aussi
bien sur les tribus cannibales que sur la faune la plus dangereuse de la savane. Pour
obtenir ces images exceptionnelles et grace aux talents reveles d'Osa en tant que tireuse
d'elite, ils n'hesiteront pas a tuer des animaux devant la camera et a poser pour I'appareil assis sur leurs carcasses. Cet esprit colon
se ressent egalement dans leur humour tres
particulier. Dans une scene celebre de
Congorilla (1932), Osa fait danser les Pygmees au son de la musique jazz.
Leur quete d'une technologie toujours plus performante, leur gout pour Ie
danger, leurs safaris aeriens, leur interet pour
les societes primitives et leur don inegalable
pour trouver des sponsors et pour faire de
I'argent par la publicite en font a la fois des
aventuriers hors pair et les precurseurs d'un
certain cinema d'exploitation.
Beaucoup suivront leurs traces jusque dans les annees 50 ou les films de sauvages cannibales connaitront une premiere
vague populaire. Cette influence peut se
Un couple de o n - d'lm_ liar..
, , _ de WtOO
_
0\ d'al<ploitO
faire sentir de Gow the Killer (1931) de
Edward A. Salisbury jusqu'a Congolaise
mrrf4"g.u~i
(1950) de Jacques Dupont Bowanga
Bowanga (1951) de Norman Dawn, Karamoja
(1954) de William B. Treutle, Continent perdu (1954) d'Enrico Gras, Giorgio Moser et Leonardo Bonzi, Mau Mau (1955) d'Elwood G. Price, Mondo Keazunt (1955) de Gian Gaspare
Napolitano et Folco Quilici ou encore Naked Africa (1957) de Ray Phoenix. Tous ces films
proposent une sorte d'ethnographie sauvage dont Ie but est d'offrir du depaysement et
du folklore a travers une vision tres "colonialiste" des tribus primitives. Cette tradition
des films d'explorateurs sensationnalistes qui n'ont peur de rien, en quete des rituels les
plus incroyables et extremes, trouvera son point de non-retour dans un film comme
_no.
It,l"!?.,i.
Moa~o
Kwaheri (1964), qui par son attrait pour les mal- formations humaines et les images sanguinolentes represente a la fois I'extreme visuel auquel ces series Bdocumentaires tendent, tout en etant un des Mondo Movies les plus violents des annees 60, qui inaugurera Ie virage sordide et brutal que Ie genre amorcera dans les annees 70.
Dans son article sur les Mondo Movies pour la revue-livre Re-Search, Boyd Rice,
aussi connu com me un des representants majeurs de la musique industrielle, cite Ie
film Ingagi (1931) com me un ancetre du genre, ceuvre qui fit scandale de par la suggestion de rapports sexuels entre une femme et un gorille : Produit par Congo Pictures
Limited, Ingagi melange des scenes documentaires prises en Afrique et en Amerique du
Sud avec une sequence de sacrifice d'une femme noire offerte un gorille, par une tribu de
"femmes singes" entierement nues. Malheureusement, une enquete officielle a decouvert
que les femmes etaient des actrices, et que Ie tout avait ete filme dans un zoo californien,
for~ant Ie retrait du film. Le melange cru de sexe et de rituel macabre aurait ete acceptable,
vaire Mucatif, s'il avait ete tourne dans une
terre lointaine, mais la Californie etait trop proche. D'autant plus que la veracite du film est
serieusement remise en question: Ie narrateur,
Sir Hubert Winslow de Londres, n'a aucune trace
d'accent britannique. En un mois d'exploitation
en salle, Ie succes a ete au rendez-vous, Ie film
realisant plus d'entrees que certaines grosses
productions. Bien entendu, la motivation premiere du spectateur n'etait pas de se tenir
informe, mais de voir des femmes nues assassiner quelqu'un (que ce soit vrai au non importait
peu) 3 .
Le debut du cinema de serie B americain dans les annees 30 s'accompagne,
quant alui, bien souvent d'images reelles ou documentaires, les fameux stock-shots, scenes recuperees afin de remplir les bobines. Bien avant Ed Wood, Dwain Esper (18941982) etait Ie specialiste de cette pratique, et sous pretexte de denoncer les ravages de
la drogue (Marihuana, 1936) ou de decrire les symptomes de la schizophrenie (Maniac,
1934) proposait de veritables films d'exploitation dont Ie but etait de voir de jeunes filles aux tenues suggestives et d'explorer les tabous de son epoque. Sinister Harvest (1930)
prend pour sujet les personnes dependantes aI'opium en Egypte alors que dans Modern
Motherhood (1934), il s'interesse a la question de I'avortement. Ce film peut etre vu
comme I'ancetre des films d'hygiene sexuelle et de prevention qui allaient connaitre une
vague populaire dans l'Allemagne de la fin des annees 60 et du debut des annees 70. Le
film Mom and Dad (1945) de William Beaudine, s'inscrivant aussi dans cette tradition des
films sur I'hygiene sexuelle, inclut, quant a lui, une veritable scene de naissance filmee
en direct. Un autre pseudo-documentaire de cette epoque com me Lash ofthe Penitentes
3. Boyd Rice. Films Mondo [l9B6] in Standing in Two Circles: les ecrits de Boyd Rice. Carnian Nair, 2009, pp. 131-132.
.1
climatiques, malnutrition etendue et chronique, omnipresence de la mort et particulierement de la mortalite infantile, resistance aux reformes medicales et legales, mauvaises installations sanitaires, individualisme forcene et un conservatisme anere dans Ie fatalisme' .
<
vons rien faire pour elle. Trois jours plus tard, alors que nous demandions de ses nouvelles, on
nous apprit que la fillette etait morte . Le film accumule ainsi les vignettes, parmi lesquelles on retient la permanence des mises a mort d'animaux. Outre les scenes des poulets
deja citees, on trouve egalement un ane tue par les ruches d'abeilles qu'il transportait, et
une chevre qui chute du haut d'un rocher. Cette derniere pose d'ailleurs un autre probleme ethique. Alors que sa mort nous est donnee a voir comme accidentelle par Ie
commentaire, elle est en rea lite abattue par un des membres de requipe avec une arme
afeu. La fumee de la detonation apparait d'ailleurs nettement dans Ie coin du cadre.
Cest a notre connaissance une des premieres sequences de snuff animalier de
I'histoire du cinema aux cotes de celles que I'on trouve chez Martin et Osa Johnson. Elle
sera suivie d'une longue serie qui constituera plus tard Ie principal cheval de bataille des
detracteurs du Mondo.
Voici comment Ado Kyrou, dans son ouvrage Le Surrealisme au cinema justifie ce
procede : {{ II est un plan particulierement caracteristique : Ie commentaire dit que les chevres tombent souvent des roches abruptes et se tuent; ace moment nous voyons dans Ie
coin inferieur gauche une legere fumee, et du haut du rocher une chevre degringole. Ce coup
f'Q?il de BuflUel qui voit (et nous fait voir) plus loin que son axe de vision. II ne prend pas parti,
car pour lui la vision equivaut aune prise de position, Ie speetateur ne peut que faire de
meme. Autre exemple :un one portant une ruche rue et tout son chargement roule par terre,
pendant que les abeilles par centaines attaquent f'animal. Le groupe de Butiuel aurait pu
porter secours af'one, mais il ne f'a pas fait (if apeut-etre meme aide les abeilles asortir des
ruches), car Ie plan de f'one dechiquete et Ie plan du chien mordant abelles dents la charogne nous font faire un pas vers la connaissance. Socialement, il est d'ailleurs beaucoup plus
important de montrer une image-requisitoire qui peut reveiller f'elan revolte chez les speetateurs que de sauver un ones .
Pour contestable que soit cette analyse, elle a en tout cas Ie merite de mettre en
lumiere la demarche particuliere des auteurs, qui est de faire coller I'image a une idee
preetablie. La mise a mort d'animaux n'est per~ue que comme la maniere la plus spectaculaire d'illustrer un propos virulent.
Cest justement ce rapport particulier commentaire/image qui est caracteristique. Abien des egards, la voix-off donne une coherence diegetique a I'univers du film,
qui sinon apparaitrait comme un collage d'elements heteroclites souvent denues de
sens. Limage ne parle pas pour elle-meme, elle se contente d'illustrer ce qui est dit.
Cette voix-off omnipresente, qui conduit Ie recit en permanence et nous explique ce que nous sommes censes voir est une constante du cinema Mondo, presque une
marque de fabrique.1I faut ajouter que ce commentaire s'appuie sur une convention de
connivence avec Ie spectateur. Le narrateur interpelle ce dernier, impose un point subjectif de fa~on outree, s'interroge avec une candeur presque narve.
Au cours de la scene dans I'ecole, il s'exclame devant un tableau accroche au
mur : {( Une image inattendue et choquante. Que peut bien faire ici cette gravure absurde ?
Acela vient s'ajouter I'utilisation omnipresente de la musique. Terre sans pain est accompagne de bout en bout par la Quatrieme Symphonie de Brahms, une des pieces les plus
sombres de son auteur qui vient apporter a I'ensemble un ton tragique,
Cette musique ne repond pas seulement a un imperatif technique, a savoir palIier a I'absence de prise de son directe, ce qui sera aussi Ie cas dans Ie cinema italien jusque dans les annees 80, Elle souligne Ie parti pris subjectif en hissant Ie propos vers une
autre sphere, presque mythologique.
La derniere sequence est nocturne. Alors que les habitants s'endorment dans
leurs maisons delabrees, une vieille femme fait la criee dans les rues du village. {{ II nest
rien qui tienne mieux eveille que de penser sans cesse la mort , dit-elle au cameraman.
Cest la conclusion du film. La camera observe une derniere fois Ie paysage grandiose et aride, {( Apres deux mois de sejour dans les hurdes, nous quittons Ie pays .
Fin.
de fusil- qui n'est meme pas cache - resume Ie desespoir de ceux qui pendant des siecles
voient un de leurs rares moyens de subsister disparaftre sans coup de fusil. Cette fumee est
4. Bill Krohn et Poul Duncan. luis Bunuel. Taschen, 2005, p. 41.
-2orti en 1933, Terre sans pain appartient a une periode ou Ie cinema se cherche
des formes et s'invente au jour Ie jour. Si son impact politique est indeniable,
sa structure interne ne sera jamais remise en,question par la posterite./1 en ira tout autrement pour les films faisant I'objet de cette etude. Ce phenomene s'explique par Ie changement culturel qui marque la seconde moitie du xx siecle.
1945. Les soldats americains decouvrent I'existence des camps de la mort. Equipes de cameras, ils filment I'horreur absolue. On retrouve meme des bobines de films
tournees par les nazis qui revelent toutes sortes d'atrocites. Ces images, diffusees dans
les cinemas aux actualites, vont traurnatiser Ie monde entier. E/les constituent Ie point de
non-retour a partir duquelle cinema aura definitivement perdu son innocence.
Nuit et brouillard d'Alain Resnais (1955), commande par I'lnstitut d'Histoire de la
Seconde Guerre mondiale, est Ie premier film qui va tenter de temoigner de I'indicible,
de reconstruire une CEuvre a partir de I'infilmable. Documentaire d'une sobriete seche
dont Ie commentaire est ecrit par Jean Cayrol, ancien deporte, il va devenir Ie film de reference sur la Shoah en meme temps qu'il suscitera un veritable rassemblement critique.
AI'inverse, un film de fiction tourne cinq ans plus tard est voue aux gemonies par
ceux-Ia meme qui citent Resnais en exemple. Ce film, vivement denonce dans les colonnes des Cahiers du cinema, va etre aI'origine d'un texte fondateur de la critique fran~aise,
veritable manifeste qui va peser sur tout ce qui sera tourne apres lui.
Le film, Kapo de Gillo Pontecorvo (1960), relate Ie destin d'une prisonniere d'Auschwitz. L'article des Cahiers signe Jacques Rivette porte un titre explicite : De f'abjection.
Pour de multiples raisons, faciles acomprendre, Ie realisme absolu ou ce qui peut en tenir .
irrepresentable 8 .
On imagine sans peine la reaction de Serge Daney Ie jour ou iI decouvrit Mondo
cane. Dans un tel contexte, I'existence meme d'un film com me celui de Jacopetti et Pros-
dale tel que Ie con~oivent la critique et les rats de cinematheque inities par Henri Langlois:
un film qui ne respecte pas la condition humaine, realise par un auteur qui ne sait pas trouver la distance juste entre Ie sujet filme, Ie sujet filmant et Ie sujet spectateur 7 .
peri releve de la pure provocation, du pave jete dans la mare. Car c'est bien de cela qu'il
s'agit. Le cinema relevant du docu-horreur s'oppose completement a cette conception.
Pire: il ne se contente pas d'en ignorer les preceptes, i1les bafoue point par point.
La Nouvelle Vague revendique Ie respect du reel? Le docu-horreur truque ce dernier, I'instrumentalise a plaisir. La Nouvelle Vague considere la moralite comme un devoir
sacre ?Le docu-horreur s'assoit dessus. La Nouvelle Vague fait de I'anti-spectacle la condition sine qua non d'une vision juste du monde ?Le docu-horreur produit des spectacles
dantesques qui donnent au spectateur un avant-gout de la fin, justement, du monde.
Ces deux-Ia ne sont vraiment pas faits pour s'entendre et I'on ne peut meme pas
parler de malentendu. Quand Jacopetti et Prosperi projettent leur premier long-metrage
au Festival de Cannes, ils attaquent sciemment ce qui a I'epoque est considere comme
I'avant-garde, et qui dans les decennies qui allaient suivre allait symboliser ce que I'on a
appele "I'exception culturelle':
De ce point de vue-la, Ie doute n'est plus permis. Le docu-horreur balaye Ie "montage interdit" theorise par Andre Bazin, pietine en rigolant bien fort Ie travelling affaire
de morale de Godard, demastique au bazooka la moralite de /'homme d'images que
Daney evoque a propos de Raymond Depardon.
La polemique est donc non seulement inevitable mais inherente ace cinema. Elle
fait partie integrante de la reception de ces films, de leur conception et, sans aucun
doute, de leur intention de depart. Ces derniers sont faits pour provoquer, aussi naturellement qu'une voiture est faite pour rouler. Ce sont des armes offensives dont la cible est
la bonne conscience. Des lors, on ne doit pas s'etonner de la quasi-absence de travail critique. La plupart des articles disponibles se Iimitent a des chapelets d'insultes ou a des
cris outrages. Le vocabulaire employe est toujours Ie meme, de meme que I'argument
massue est systematique: ces gens ne font ~a que pour I'argent ; ils exploitent la morbidite a des seules fins commerciales. Et c'est la que la these admise par la critique trouve
sa limite. La dialectique entre Ie "moral" et Ie "commercial'; si facile a avancer pour les
representants de la Nouvelle Vague, s'avere un concept bien plus trouble si I'on veut bien
admettre la complexite du monde cinematographique.
Stephane Derderian, dans son article deja cite, analyse de fa~on assez juste cette
complexite. Evoquant les accusations d'exploitation humaine et d'appat du gain adresses a Ruggero Deodato suite a Cannibal Holocaust, il ecrit : On pourra toujours taxer
lieu au cinema est ici impossible: toute tentative dans cette direction est donc necessairement inachevee (donc "immorale"), tout essai de reconstitution ou de maquillage derisoire
ou grotesque, toute approche traditionnelle du "spectacle" releve du voyeurisme et de la pornographie 6 .
Rivette appuie son discours sur une sequence au cours de laquelle une resistante
se suicide en se jetant sur des barbeles electrifies. L'homme qui decide, ce moment, de
faire un travelling avant pour recadrer Ie cadavre en contre-plongee, en prenant soin d'inscrire exactement la main levee dans un angle de son cadrage final, cet homme n'a droit qu'au
plus profond mepris .
De f'abjection va creer un precedent unique dans I'histoire de la critique. Repris
par Jean-Luc Godard, Serge Daney et d'une fa~on generale par toute la generation de la
Nouvelle Vague, il va federer autour de lui un veritable dogme. Le fameux "travelling de
Kapo" devient la figure absolue de I'abomination cinematographique, Ie symbole d'une
frontiere separant Ie moral de I'immoral. Kapo est devenu ainsi Ie symbole du film scan-
31 eilElpllilaUl1 -llIsselie I
Deodato d'opportunisme (Ie marche du film d'horreur est decidement tres rentable et la
recuperation scandaleuse de faits "authentiques" fait souvent recette) et /'on pourra toujours Ie traiter de negrier. Ceux qui /'ont accuse de faire ce film pour de betes raisons commerciales n'ont qu'a allerjeter leur pierre a d'autres produits moins reflechis mais plus aptes
a manipuler les masses, ou mieux encore, aller denoncer certaines superproductions tournees a grand renfort de main-d'CEuvre bon marche 9 .
Si I'on veut aborder Ie docu-horreur avec la tete froide, il faut reviser avant tout
un certain nombre d'idees toutes faites, suspendre pendant un certain temps les opinions arretees sur Ie "bien': Ie "beau': Ie "bon". II faut surtout renoncer a cette distinction,
tres manicheenne au fond, entre Ie pur et I'impur.
Car, a ce stade, deux solutions s'offrent a nous. La premiere consiste a considerer
ce cinema comme un fleau social et ses instigateurs comme des agents du chaos, ce qui
fut I'opinion generale pendant toute la periode OU ces cineastes etaient en activite. La
seconde consiste, plus simplement, agarder les yeux ouverts et d'accepter un court instant que pendant que nous regardons les tenebres les tenebres regardent aussi en nous .
Le cinema, quoi qu'on en dise, n'a jamais ete un art pur. ('est sa part d'ombre et
de lumiere. ('est aussi sa force paradoxale, ce qui lui confere son poids historique inconscient. Nier I'ombre au profit de la lumiere, c'est toujours vouloir faire rentrer Ie reel dans
un moule, Ie sacrifier au nom d'une vue de I'esprit.
('est pourquoi notre position se trouve ici.
Entre I'ombre et la lumiere.
:i
e documentaire, au sens c1assique du terme, a en soi genere un flot considerable d'etudes et d'analyses. ('est la raison pour laquelle nous n'allons pas
nous etendre sur Ie sujet. Toutefois, nous ne pouvons faire impasse sur un genre dont
on a souvent dit que Ie docu-horreur constituait la caricature: Ie documentaire ethnographique.
.II~'
sequence vient de faire eclore un merveilleux moment de cinema: nous venons d'assister a la mise en place d'un rituel, presque au passage d'un etat de conscience a un autre
en I'espace d'une fraction de seconde, et ce au moment OU nous nous y attendions Ie
moins. Cette volonte de ne pas fragmenter Ie reel n'a pas pour seule fonction d'assurer
la veracite de ce qui est montre. Elle restitu~ les choses dans leur temporalite, les inscrit
sur une chaine de causa lite. En d'autres termes, elle permet Ie surgissement de la vie.
Cest cette recherche qui conditionne la demarche de Rouch et, d'une fa~on genera Ie,
d'un certain documentaire ethnographique. En derniere analyse, on peut dire que ce
cinema met en lumiere par son contraire tout ce que Ie docu-horreur n'est pas et n'a
jamais ete : un cinema humaniste. Entre les deux, la difference n'est pas seulement une
affaire de contenu, meme si la conclusion du film de Rouch est la aussi revelatrrce.
Les Tambours d'avantlTourou et Bitti se termine bien avant ce qui aurait pu donner
lieu a une scene spectaculaire. Pourtant, Rouch se refuse a nous la montrer.
Et moi, j'aurais dO continuer afilmer mais... j'ai voulu faire un film, retomber sur Ie
debut de mon histoire, etje me suis eloigne lentement, pour voir ce que voyaient les enfants
des ecoles, cette petite place de village aux derniers rayons de soleil ou au cours d'une ceremonie furtive, les hommes et les dieux parlaient des recoltes avenir .
Et la camera s'en va, comme sur la pointe des pieds.
Nuits d'Europe est ainsi un montage defpa scenes disparates : se suivent spectacles de magiciens et de clowns, avec en vedettes Channing Pollock et les freres Rastelli,
ainsi que des chansons et des danses. On y retrouve Henri Salvador et diverses beautes,
futures actrices de Cinecitta. Pourtant, la vraie raison du succes du film reside bien sur
dans ce qui a declenche les foudres de la censure, et va constituer la veritable raison
d'etre des sexy italiens : les scenes de strip-tease.
La sortie du film de Blasetti co'incide en effet avec les premieres autorisations en
1958 des premiers numeros de strip-tease dans les cabarets italiens, au grand dam bien
sur des autorites religieuses. Nuits d'Europe ne fait alors qu'apporter a un public peu
habitue a ces spectacles des images qui, bien que tres prudes pour Ie spectateur d'aujourd'hui, n'en constituaient pas moins pour I'epoque un summum d'erotisme. Pierre
Charles, dans son dossier exhaustif Les Sexy italiens auquel nous empruntons un bon
nombre d'informations de cette sous-partie, cite avec delice les critiques outragees
issues de la Centrale catholique du cinema, attribuant de maniere systematique aux
films du genre la cote morale: Arejeter, s'abstenir par discipline chretienne et pour donner /'exemple : Films ne pouvant que porter prejudice la sante spirituelle et morale des individus et de la societe. Films qui pr6nent ouvertement des idees mauvaises et subversives; [' .. J
qui font complaisamment etalage de vices [... J, etc. 10
-4i Ie Mondo Movie aeu son acte de naissance "officialise" en 1962 avec la sortie
de Mondo cane, il doit neanmoins son existence a un genre cinematographique anterieur de quelques annees, genre a I'existence breve et aujourd'hui totalement
oublie, mais auquel il doit un certain nombre de ses auteurs, sa structure de production
et de diffusion, et, plus important peut-etre, sa terminologie. En effet, c'est dans les films
sexy italiens que Ie terme Mondo commence a apparaitre dans Ie sens OU nous I'entendons ici, a savoir comme une appellation generique designant un voyage autour du
monde, monte de maniere aleatoire et propose au public comme un spectacle populaire. II est, en tout cas, plus que vraisemblable de penser que si Gualtiero Jacopetti
n'avait pas collabore a des films comme Nuits d'Europe ou Mondo di notte, il n'aurait pas
imagine Ie concept meme du docu-horreur, en tout cas pas avec la meme forme ni surtout avec la meme intuition.
...
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FRANCfSCO MAZZE, . [Link] PROlA
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LUIGI VANlj
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Quand s'altumentles lumt~(es de Ia nuit, Londres, Paris, TokyO,
toutes Ies grandes vlltes du monde s'olNrent a tous teos fantos~
mes des gens qulles habitant 91 cux tourtstes. Ce r,1m est un
monloge de lout ce qui polNan 6tre atrange, aratique.
bizarre. rore, canoil~, sexy, ose, polissof\ pervers. sensotion
ne~ excitanL au debut des aonees 60. Un formidable
voyage dons I'erotisme de Papa I
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('est justement pour contourner ces problemes de censure que les films qui suivront I'exploitation de Nuits d'Europe choisiront Ie systeme de la double version: une
version reservee a I'ltalie OU la strip-teaseuse termine son numero en bikini, une autre
pour les pays plus permissifs comme la France ou elle peut, de maniere fugace faut-ille
preciser, montrer sa poitrine. Un erotisme Qien desuet, contrebalance toutefois par I'aspect tres sophistique, inventif des situations, qui apporte a ces images un certain
charme suranne.
Devant Ie refus de Blasetti de tourner une suite ason succes, c'est I'un de ses deux
assistants, Luigi Vanzi, qui realise en 1960 une premiere imitation, Mondo di notte (Le
Monde de la nuit), qui beneficiera elle aussi d'une distribution internationale par la Warner. lei, Ie "c1ou" du film est Ie numero de la celebre Dodo de Hambourg, future vedette
du Crazy Horse Saloon, qui met au point Ie fameux"strip de la veuve':
Laurent Aknin, I'auteur du Oictionnaire du cinema bis, decrit de la maniere suivante la naissance du film sexy italien, en y voyant un ancetre du film erotique ou pornographique : (( Le film sexy est un genre plus original et assez ruse. On peut Ie considerer
comme Ie veritable ancetre en Europe des films erotiques, puis pornographiques, distribues
dans les salles specialisees [.. .J. Le film fondateur (meme si l'on peut certainement trouver
des exemples anterieurs) est Europa di notte, de Blasetti en 1958, suivi par Mondo di notte,
Vanzi 1960 (deja Ie mot Mondo...), Mondo di notte 2, Notti nude, puis, avec f'avenement
du mot sexy: Mondo sexy di notte (1962), Sexy al neon (1962) et beaucoup d'autres. La plupart de ces films sont f'evidence truques. Les numeros exotiques sont filmes dans un coin de
studio puis inseres entre des stock-shots touristiques montrant les villes ou les pays d'ou ils
sont censes provenir. Par ailleurs, Ie nombre de films de cabaret effectivement produits est
difficile determiner. Produits la charne, remontes entre eux, ils ont meme ete decoupes
pour servir de courts-metrages de premiere partie dans les salles de quartier. Quoi qu'il en
soit, la serie s'acheve vers 1964 (Venere proibite) vietime de ses propres limites et d'un nouveau type de documentaire-bis : Ie documentaire "choc" (shockumentaries) inaugure en
1961 par Mondo cane .
Ces films ont amorce au meme titre que les films de jungle la branche "documentaire" du cinema de serie B, c'est-a-dire un cinema produit en serie et repondant a des
budgets bien moindre que les films officiels. Comme Aknin Ie precise, certaines sequences sont des reconstitutions, et notamment celles de strip-teases, ce qui souligne deja
une volonte de melanger realite et fiction. On retrouve aussi a la fin la liste des Iieux ou
les scenes ont ete realisees, une technique qui perdurera jusqu'a la fin des annees 70
avec Mondo di notte oggi (1975) ou Le noW porno nel Mondo (1977).
Le commentaire du film Mondo di notte, assure par Jacopetti, amorce deja I'ironie sociologique des documentaires chocs a venir. Les premiers mots du film sont les
suivants : (( Voici Londres, un soir quelconque, si rose dire un soir de tous les jours, la venue
de cinq heures passees Ie midi vient de retentir Westminster. Avec une discipline toute britannique, toutes les montres, toutes les pendules du royaume ont repete la bonne nouvelle.
11. laurent Aknin. Documenfuire et cinema-lJis : les MondrrFilms, in Le Documenfuire : contesfution et propogande, dir. Catherine Soouter.
Xyz, 2005, pp. 9596.
Aussit6t les bureaux, les ateliers se sont vides, bient6t les rues se sont emplies d'artisans,
d'employes, de fonctionnaires qui la journee toute entiere ont travaille durement. Certains
ont fait peut-etre simplement semblant. Ce ne sont pas eux les moins fatigues. Voici
Londres, f'heure ou les boutiques ferment leurs portes. Les Anglais sont des gens extremement travailleurs qui sont toujours tres contents de voir venir Ie moment de ne plus travailler. Meme quand on aime son metier, Ie travail c'est comme les coups de marteau sur la tete,
c'est tellement bon quand <;a s'arrete. Et f'on se jette sur f'autobus nomme desir d'evasion. Le
chemin de la liberte passe par la prison du metro. La gaiete dec/ate pas sur Ie visage de ces
heureux liberes, ils sont encore trop etourdis. Les loisirs c'est une attitude prendre [Link] avancent vers la liberte provisoirement reconquise avec prudence, un peu comme
on tate l'eau du bain du bout du pied.
Un humoriste a dit: "on perd sa vie la
Les Sixties! L'erotisme filme par Papa...
gagner': En effet, f'homme n'en finit pas
UHIPllOOUCTIOH
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lurelYAHll RAusl:EPAR
de s'inventer des aetivites et des besoins
~,IlANCESCO IltAZlEI
GIANNI PRO'A
nouveaux et Ie ciel nous con temple avec
tant d'etonnement que chaque soir la
nuit lui en tombe des mains. Nuit universelie, partout differente. En
Amerique, en Europe, en Asie, Paris,
Hong Kong, Honolulu, nous voulons
justement vous convier un voyage au
bout de toutes ces nuits. Allons, venez,
depechons-nous, nous n'avons pas une
minute, pas une etoile perdre. Elles
passent si vite les grandes vacances de
la nuit .
Malgre cette amorce ou I'on
sent deja fortement la patte Jacopetti,
les scenes du film etonnent par la
pudeur du commentaire. Un passage
est assez frappant a ce niveau-Ia. On
nous fait visiter un cabaret ambiance
1890 ou I'on cultive "Ie culte de I'ancetre': ('est Ie cabaret de grand-maman
avec des danseuses du troisieme age.
Le commentaire parle avec respect de
ces grandes anciennes, encore en pleine forme et irradiant de bonne humeur. II est
juste stipule qu'i1 y a un sentiment de (( tristesse de la vieillesse arrivee trop vite : (( Le
temps passe et comme il apasse! Dans un Mondo Movie post-Mondo cane, I'ironie, voire
la moquerie, aurait ete bien plus prononcee. De meme, la camera se serait approchee
au plus pres des chairs f1etries pour rendre compte des rides et du vieillissement de la
....
chair, la mort a I'CEuvre. En ce sens, ces films, meme s'ils ne precedent Mondo cane que
de quelques annees, font figure de prehistoire du cinema Mondo.
Mondo di notte et les autres films de la serie sont d'autant plus interessants car
avec un fonctionnement identique et I'idee de donner acces a un public populaire ades
spectacles qu'ils ne pourront jamais voir, I'effet produit par Ie visionnage de ces films de
cabaret est a I'antithese de I'esthetique Mondo. En effet, la ou Ie Mondo Movie s'attarde
sur I'image choc, sur Ie gros-plan, Ie zoom, Ie grotesque et la laideur, un film comme celui
de Luigi Vanzi propose, quant a lui, des plans larges ou, tels les spectateurs dans la salle
que nous voyons sans cesse afin d'une meilleure identification, nous assistons a une
vision d'ensemble du spectacle comme si nous etions avec eux. Chaque sequence, soit
strip-tease soit numero de cirque ou de music-hall, est entrecoupee par des plans de
ville eblouis par la lumiere incessante des neons. Les films de cabaret, ce sont les paillettes et les lumieres alors que Ie Mondo Movie se delecte dans la boue, Ie sale et Ie sordide.
La encore, Ie triomphe est au
rendez-vous. Mondo di notte parvient
jusqu'a la cinquieme place du boxoffice, parvenant parmi les 153 productions ou coproductions italiennes
de 1960 a surclasser tous les autres
films de genre. Par la suite, et sous la
houlette du realisateur Gianni Proia,
Mondo di notte va se decliner en une
serie a succes dont I'esthetique va finir
par se confondre avec celie des Mondo
Movies naissants. Apres un 2 en 1961,
exploite en France sous Ie titre Tous les
plaisirs du monde, Proia va en effet privilegier a partir du 3 les scenes violentes et repulsives, en alternance avec les
traditionnels cabarets et night-clubs, avant d'offrir bien des annees plus tard avec Mondo
di notte oggi (1975) un des films les plus decadents et degeneres du genre.
Toutefois, en ce debut des annees 60, la mode est encore aux paillettes, favorisee par I'abaissement progressif des classifications de censure europeennes: En 1962,
au grand dam de /'Eglise, Ie cinema devient de plus en plus ose, pornographique osent
meme pretendre certains [.. .J. Suivant /'exemple fran~ais, les censeurs italiens vont abandonner /'interdiction aux moins de 16 ans pour adopter celie aux moins de 14 et 18 ans.
Cest naturellement dans cette derniere categorie que seront classes tous les films sexy /1 .
Apres America di notte, sorti en 1961, I'annee 1962 voit la sortie de pas moins de vingtcinq films tandis que 1963 en verra quinze sur les ecrans. Citons entre autres Nuits frenetiques, Mondo caldo di notte et Sexy de Renzo Russo, Nuits capiteuses, Mondo sexy di
12. Pierre Charles. Dossier les Sexy ituliens. Cine line lone, nOl14.
37
notte et Notti edonne proibite de Mino Loy, Nuits chaudes d'Orient, Sexy nel mondo, Sexy
nudo, Sexy mondial, Superspettacoli nel Mondo de Roberto Bianchi Montero, un vrai stakhanoviste de la pellicule qui tournera dans Ie meme temps deux films proches du Mondo,
Africa sexy et Mondo infame, avant d'enchaTner sur Univers interdit, pour la seule annee
1962. En 1963, c'est Supersexy'64, Les Nuits scandaleuses, Venus interdite et Le mille e una
donna de Mino Loy, Sexy super-interdit de Marcello Martinelli, Les Danseuses du desir et
Toujours plus nu de Renzo Russo...
Comme un simple survol des titres Ie suggere, les chansons et autres tours de
magie tendent a s'effacer au fil du temps devant les effeuillages en tout genre. Mais c'est
justement cette course a I'erotisme qui va signer I'arret de mort brutal du genre,
puisqu'en 19641a production s'arrete d'un seul coup. Pierre Charles, dans Ie dossier deja
cite, explique cette desaffection en ces termes : Les spectateurs des salles specialisees des
quartiers chauds ayant leur disposition un nombre de films erotiques de plus en plus considerable, ces spectacles de cabarets, aussi emoustillants soient-ifs, ont fini par lasser les habi-
tues. Et if faut bien avouer que toutes ces productions ne relevent pas vraiment de /'art cinematographique. Ce ne sont ni plus ni moins que des spectacles filmes et leurs vrais auteurs ne
sont pas les metteurs en scene mais les choregraphes ou les directeurs comme Alain
Bernardin du Crazy Horse Saloon qui ont mis au point les numeros de strip-tease.
Si Ie film sexy se revele limite par son propre dispositif, plus televisuel dans Ie
fond que veritablement cinematographique, il met deja en place un certain nombre
d'elements essentiels. En premier lieu, on trouve evidemment I'attrait pour I'exotisme et
Ie voyage. Prevus en fonction d'un public considere comme populaire et non sophistique, les films sexy nous promenent dans un monde de carte posta Ie, OU chaque ville se
resume aun cliche touristique et ou les rares indigenes ne sont que de simples danseurs
folkloriques. On verra bientot de quelle maniere Ie Mondo Movie, en partant du meme
postulat, va reveler un fond beaucoup plus macabre et derangeant.
On peut noter egalement un certain goat pour Ie bizarre qui transparait, bien
que de maniere encore assez inoffensive, dans certaines sequences comme les contorsionnistes de Mondo di notte ou dans certains sous-entendus SM de Sexy interdit. Pierre
Charles cite comme un des films les plus originaux du genre Sexy super-interdit, presente
comme un film sur file strip-tease a travers les siecles" et offrant des scenes decalees
comme Ie strip-tease de la premiere femme des cavernes ou une astronaute se mettant
nue devant des extraterrestres.
Surtout, on sent une volonte affichee, bien que la aussi de fa~on assez timide,
d'amener Ie spectateur du cote du transgressif, du tabou, de l'interdit. Les affiches des
films sont, a ce titre, assez revelatrices, nous promettant a coups d'intitules racoleurs de
nous faire decouvrir les dessous nocturnes des differentes capitales du monde. Le striptease etant en soi et par definition un jeu du montre/cache, on va la aussi voir de quelle
maniere Ie docu-horreur va se reapproprier ce concept, qui au final revient souvent a
promettre I'image du desir bien plus qu'a la montrer, aannoncer un scandale qui au fond
n'arrive jamais vraiment.
Autre composante essentielle qui, bien que deja soulignee par Pierre Charles, va
neanmoins demeurer comme une composante essentielle du Mondo: I'obsession du
"spectacle dans Ie spectacle': Boites de strips en tous genres bien sar, comme dans des
films comme La Femme travers Ie monde ou La Femme spectacle, cabarets travestis et
autres night-clubs vont rester les lieux de predilection ou les realisateurs vont poser
leurs cameras, entre deux expeditions dans la jungle ou la savane. Tout au long de son
existence, Ie Mondo restera une mise en abime de I'humanite s'offrant en spectacle,
plongee dans une sorte de fete eternisante ou les danses, les costumes et bien sar les
chansons s'enchainent sans presque jamais s'arreter.
La musique joue bien sar un role capital dans ce dispositif. Les films sexy, tout
com me les Mondos plus tard, sont des films "musicalises" a I'extreme, beneficiant de
grands orchestres et surtout du talent d'une generation de compositeurs particulierement prolifiques. Collaborateurs fideles de cineastes comme Mino Loy ou Renzo Russo,
Armando Sciascia ou Franco Tamponi sont les maitres d'CEuvre d'un jazz sexy et langoureux dont la qualite surpasse bien souvent la banalite des images qu'elles illustrent. Nous
reviendrons plus en detail dans notre chapitre consacre a la musique sur la contribution
essentielle de ces personnalites incontournables du cinema italien. Qu'i1 nous suffise de
dire pour l'instant qu'un certain nombre de reeditions CD permettent de redecouvrir
aujourd'hui quelques-unes de ces BO, qui prennent un tout autre eclat une fois sorties
du contexte de films dont la plupart ont depuis longtemps sombre dans l'oubli, et qui
constituent sans nul doute un jalon fondamental d'une certaine musique pop.
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Quoi qu'il en soit, Ie film sexy afait son temps. En 1964, lorsque la production s'arrete definitivement, un autre film realise dans des conditions presque identiques et avec
les memes moyens de production, vient deja de changer la donne de maniere definitive.
On y voit aussi des filles en bikini et des chanteurs de charme, on y danse aussi dans des
lies exotiques, on y fait la fete ... sauf qu'u[1 autre invite s'est glisse dans la partie. Tel Ie
danseur au masque de crime dans la nouvelle d'Edgar A. Poe, qui s'immisce au milieu des
convives dans cette ronde sans fin, la mort et I'horreur font desormais partie du carrousel. De Nuits d'Europe a Face Qla mort, c'est toute I'histoire de cette fete peu a peu hantee par la presence de sa propre fin. Du strip-tease au cadavre, bient6t ce sont les morts
qui vont danser...
.....
--
Toutes les scenes que vous allez voir dans ce film ont ete prises sur Ie vif.
Si parfois elles vous paraitront ameres, c'est que bien des choses Ie sont
sur cette terre. Presenter 10 realite en toute objectivite sans [,Mulcorer
est un devoir .
Carton d'introduction de Mondo cane.
....
7:
'1
'acte de naissance du cinema Mondo est donne en 1962, avec la sortie sur les
ecrans de Mondo cane. Un dossier de presse aux photos agressives donne Ie
ton d'un cinema nouveau avec comme introduction une phrase peremptoire : t.:homme
est Ie seul animal qui nalt en pleurant .
AI'origine de ce metrage, qui fut Ie premier d'une longue serie, il ya un homme,
Gualtiero Jacopetti. Associe avec I'anthropologue Franco Prosperi, Jacopetti est I'initiateur d'un genre dont il restera la figure de proue en meme temps que Ie maitre d'ceuvre Ie plus ambitieux, ce que prouve assez bien I'intitule d'un documentaire consacre
aux deux cineastes : The Godfathers of Mondo. Auteur complet de ses films sur un plan
technique, Jacopetti I'est egalement sur Ie fond, revendiquant un ensemble de themes
recurrents qui donnent a son ceuvre une profonde coherence.
Personnalite etrange et controversee, Jacopetti a durant toute son activite de
cineaste qui s'acheva dans les annees soixante-dix, cultive une aura de mystere et suscite
des rumeurs contradictoires. Ainsi, selon certains journalistes, c'est un ancien play-boy
devenu infirme a I'age de quarante ans suite a un accident. Selon d'autres, il s'agit d'un
.'I~'
ex-militaire ayant fait partie de commandos de choc. Tout Ie monde s'accorde a voir en
lui un misanthrope, un etre cynique qui aurait choisi Ie cinema comme exutoire a sa
haine contre I'humanite.
Ne en 1919 a Barga dans la province de Lucques, Jacopetti est licencie en Sciences politiques a I'universite de Pavie. Tresjeune, il connait sept ans de guerre. Comme
beaucoup de gens de sa generation, il est embrigade dans I'armee de Mussolini. De
cette periode qu'il qualifie lui-meme "d'obscurantiste'; il conserve une profonde deception qui va I'amener as'engager dans la resistance en 1943 afin, selon ses propres termes,
d'aider /'ltalie retrouver sa dignite . II devient officier de renseignement pour I'armee
americaine et developpe un goat prononce pour I'aventure et Ie voyage.
Sa carriere de journaliste debute en 1949, ou il devient successivement envoye
extraordinaire du Carriere della sera,
redacteur en chef de La settimana
Incom iIIustrata, directeur de Cronache
et enfin directeur du journal de cinema
Europeo C1AC et leri, oggi, damani.
Parallelement, il ecrit pour Ie
theatre. Sa piece Quelle ladra di mia
moglie est interpretee par la compagnie de Calindri au theatre Manzoni de
Milan en 1952.
Franco Prosperi, quant a lui, est
Ade de devoI;on dans Mondo cane 2.
ne en 1928 a Rome. Licencie en biologie, il adirige trois expeditions scientifiques en Inde, en Afrique et en Australie placees
sous la tutelle de la presidence du Conseil pour Ie compte de la societe geographique
italienne, du Jardin zoologique et de I'lnstitut de zoologie de I'universite de Rome. II travaille egalement pour la television en realisant une trentaine de courts-metrages a
caractere politique, economique ou social ainsi qu'une soixantaine de documentaires
dont certains remporterent des prix a Venise et a Cannes. II est aussi I'auteur de deux
ouvrages consacres ala biologie et I'ethnologie :Matea mora et Gran camara. Ses travaux
sur les fonds sous-marins des oceans indiens et pacifiques lui valurent une medaille d'or.
La rencontre entre les deux hommes se fait au sein de I'atelier d'actualites filmees
que Jacopetti cree a la fin des annees 50. Tres vite, ils tombent d'accord sur un concept:
I'idee d'un documentaire monte non plus sous la forme d'une bande d'actualite ou d'un
court-metrage, mais comme un veritable long metrage donne au public comme un
spectacle.
Le premier projet propose par Prosperi est un film intitule L'Amour travers Ie
monde, mais Jacopetti a, quant a lui, une autre idee en tete: celie d'aller filmer cette
actualite "autre" qu'il a souvent observee pendant ses reperages, mais qui n'interessait
pas les diffuseurs. Mondo cane sera un film nouveau, son but sera de proposer du
jamais vu.
Le film va coOter une somme de cent cinquante millions de lires. Finances par Ie
producteur Rizzoli qui leur garantit une liberte artistique totale, Jacopetti et Prosperi
forment une equipe qui restera, a quelque chose pres, inchangee sur toute leur filmographie. Outre Ie realisateur de seconde equipe Paolo Cavara, on retrouve Ie brillant
chef-operateur Antonio Climati qui fera lui-meme carriere dans Ie Mondo dans les
annees soixante-dix.
La logistique de tournage est morcelee et s'etale sur deux ans. Apartir des informations recueillies apropos de tel ou tel evenement insolite dans Ie monde, une equipe
est depechee sur place pour verifier la faisabilite du tournage. En cas d'avis positif, les
realisateurs arrivent et tournent la scene.
Cette methode entraine, comme on s'en doute, d'enormes difficultes sur un plan
technique. La lourdeur du materiel 35 mm et du stockage de la pellicule necessite un
tour de force de chaque instant dans des lieux souvent inaccessibles. Certaines sequences sont totalement improvisees,
I'equipe decouvrant au cours de son
periple de nouvelles scenes inconnues.
Le tournage est egalement
ponctue de moments tragiques. Outre
un crash d'avion au-dessus des lies
Fidji qui faillit coOter la vie a Prosperi,
un terrible accident de voiture se produit aux Etats-Unis, au cours duquel
Jacopetti perd sa compagne, I'actrice
Belinda Lee, et se retrouve grievement
blesse.
Le film se poursuit neanmoins,
coate que coate. Jacopetti, platre de la
tete au pied et accro a la morphine,
De gaud.e Ii dro;Ie, Prosper;, Gregore"; el
en ple;ne eJCploral;on.
trouve la force d'assurer la fin des prises de vues et Ie montage, dont il
revendique I'integralite. AI'aide de son seul bras valide, il utilise une colleuse a I'acide et
selectionne lui-meme parmi les kilometres de rushes dont il aurait soi-disant decoupe
les photogrammes avec les dents.
Mondo cane voit Ie jour en 1962. Presente comme un documentaire sur la sauvagerie de I'homme, Ie metrage est une compilation de sequences tournees aux quatre
coins du monde et mettant en scene des coutumes etranges ou barbares.
II est anoter que Ie sens du film est tout entier contenu dans son titre, qui donne
une idee tres claire de I'orientation de ses auteurs. SignaIons neanmoins que I'expression
italienne Mondo cane n'a pas la signification pejorative qu'en donne la traduction litterale fran~aise. II s'agit plutot ici d'une interjection ironique teintee de fatalisme, I'equivalent d'une "chienne de vie': Quoi qu'il en soit, on retrouve ici I'idee deja signalee apropos
Cavara
de Terre sans pain, asavoir que I'image est toujours assujettie aun discours preexistant
dont elle est la simple illustration.
Resume du film: Apres un generique sur fond noir bruite d'aboiements de chien, Ie film
debute de fa~on abrupte sur une sequence consacree au culte de Rudolph Valentino en Italie,
lors d'une celebration ou sont rassemblees plusieurs dizaines de "sosies" de /'acteur.
L'aspect patibulaire et degenere des facies contraste d'emblee avec Ie ton badin du commentaire. Ce trouble n'ira qu'en s'accentuant dans les scenes qui suivent, toutes consacrees a differents rituels de seduction dans Ie monde.
Sans transition, Ie film nous fait basculer dans une tribu d'Afrique rongee par la famine.
Parmi ces malheureux, certains ont deja eu recours a la chair humaine . Jacopetti et
Prosperi introduisent ce qui sera Ie theme de predilection du cinema qui nous interesse ici,
/'anthropophagie, en meme temps qu'ils nous livrent ce qui deviendra Ie "passage oblige"
du genre, Ie massacre d'[Link], ce sont des porcs que /'on abat par dizaines au cours
d'un festin orgiaque. Par la suite, Ie metrage enchaine toute une serie de sequences aux
contenus heteroclites et a /'interet inegal. Sont convoquees pratiques gastronomiques bizarres (plats de cafards
farcis, gratins de fourmis, etc.), sports
collectifs (cures de remises en forme,
corridas, etc.) ainsi que toutes sortes de
rituels sociologiques ou religieux.
Outre la sequence de la tortue dont
nous parlions dans notre introduction,
on retiendra de cet assemblage la fete
de la biere allemande, qui constitue
etrangement la scene la plus sinistre
Gos'rollomi1CO,ique dOlls Mondo can..
du film. Une assemblee d'ivrognes se
livre devant la camera a toutes sortes
de singeries, donnant Ie spectacle
d'une humanite degeneree et hideuse tandis que la voix-off commente cette "celebration de la vie':
Apres nous avoir fait assister a divers rites funeraires, Ie film s'acheve sur une superbe
sequence tournee en Afrique. La vivent les derniers survivants d'une tribu aux mceurs prehistoriques. t:homme blanc a construit des cites et implante Ie christianisme, mais les
quelques indigenes qui restent continuent a vouer un culte aux avions qu'ils prennent
pour des envoyes du paradis.
Sur une colline on adresse un bCicher, une replique en bois de ces cargos qui transportent
les marchandises. Les hommes regardent Ie ciel crepusculaire, les yeux fixes, comme en
attente d'un message, d'un signe qui leur expliquerait la raison de leur presence ici. Le feu
est allume. II brille dans la nuit comme une f1amme derisoire alors que les tenebres envahissent Ie monde. Fin.
.II~I
Sou",'oge de choc
dOllS
Mondo cane.
Ell
Dans ce petit resume, nous avons tente de souligner Ie caractere peu coherent
du materiau livre par Mondo cane. En tant que premiere CEuvre realisee trois personnes, Ie film se pose comme un zapping encyclopedique qui passe un peu du coq aI'ane.
Cet effet de morcellement, qui va devenir la loi du genre, n'est pas rassemble autour d'un
concept global comme ce sera Ie cas par la suite. D'ol! cet aspect d'CEuvre brute, parfois
difficile asuivre.
Presente au Festival de Cannes, Ie film sera surnomme (( imMondo cane et
declenchera un veritable scandale. (( II faut une certaine dose d'impudeur pour defendre
une telle conception, je ne dis pas du cinema, mais simplement d'un film. [' .. J
[Jacopetti] se met en
quete (avec quel argent et dans
quelles conditions dorees !) de
tout ce qui est ignoble sur terre.
Reconnaissons malgre tout que
certains de ces documents ne
manquent pas d'interet, mais ce
qui est grave, c'est /'usage qu'jf en
fait. II est honteux de les faire servir a des fins qu'ils n'ont pas. Des
hommes saouls, des vieillards
qui agonisent, des betes qu'on assassine, bien sOr que cela existe : iI n'empeche que c'est, en
soi, terrifiant. Or, vouloir pour charmer Ie public rendre ces documents simplement pittoresques, et meme les truquer pour plus de photogenie, c'est en cela que reside la demagogie de
/'affaire. Se servir de la vie, dans ce cas-la, et de ses moments d'horreur grandiose, pour n'en
faire qu'un objet d'amusement, condamne ajamais de semblables entreprises. Comme dirait
Godard, Mondo cane c'est toute la laideur du monde en Technirama et musique douce 13 .
La revue Positif va plus loin: Mondo cane est Ie film d'un chien. M. Jacopetti, en
nous Iivrant son etalage de laideurs exotiques, n'enlaidit que lui-meme. Tout ce qu'il nous
montre de mutilations, de vomissures, de decheances et d'agonies pourrait etre filme honnetement, directement, avec un sens precis de ce qui est cruel et de ce qui est bas. [... JOn aboutit au cinema-mensonge, au faux temoignage filme, a la diffamation du reel 14 .
On accuse egalement les realisateurs
d'avoir provoque les massacres d'animaux.
Toutefois, on constate ala relecture de ces critiques que la polemique porte moins sur Ie
contenu des images que sur la maniere dont
elles sont agencees. On peut bien montrer
des horreurs, mais pas comme ~a. Rejete en
bloc par la critique mais accueilli par un succes public foudroyant, Mondo cane conservera I'aura d'une CEuvre derangeante et malsaine exploitant des atrocites.
Cette reputation para!t quelque peu
exageree aujourd'hui, autant d'un point de
vue retrospectif (on avu bien pire depuis) que
factuel : Ie montage privilegie autant sinon
JOlope"i (a droite} et SOli produlteur
plus les scenes exotiques ou burlesques que
ell pleille [Link].
les images sordides. II convient a ce sujet de
rappeler qu'une bonne partie des Mondo
Movies sont depourvus de scenes sanglantes, preferant miser sur I'erotisme pour appater Ie chaland (La Femme a travers Ie monde, Mondo Erotico, Le notti porno nel mondo.. .J.
Mondo cane 2, qui sortira dans la foulee en 1963, reprend a la lettre les ingredients de son predecesseur. Les deux films sont si semblables qu'on se demande parfois
si Ie second n'a pas pour but de recycler des chutes non utilisees sur Ie premier. Un element neanmoins fait la difference: Ie commentaire. La ou Mondo cane jouait plutot la
carte de la distance ironique, Mondo cane 2 force Ie trait jusqu'au malaise, dans Ie texte
de Fran~ois Chalet lu par Gilbert Caseneuve.
De quelque cote que vous vous tourniez, /'homme sera toujours cet acteur intimide
par une piece oil Ie createur lui adonne un role trop lourd pour ses freles epaules, et qui fina13 Cahiel5 du cinemano132, Juin 1962.
14 Posifffno47, Juillet 1962
aenels ~IIS II eU rl 47
lement ne sait que donner Ie spectacle de sa propre frayeur. Quand il humilie sa chair, recitant un monologue que les dramaturges n'avaient jamais ecrit, iI semble esperer qu'un
applaudissement lui parvienne du ciel, comme Ie mot "Fin" au terme d'une tragedie sans
cesse recommencee .
Ces deux films offrent une vision du monde grin~ante, ou I'absurdite de I'existence est jetee comme un constat a la figure du spectateur. Les autres films du cineaste
seront tous marques par cette subjectivite outree, dont on ne sait pas tres bien si elle
releve de la lucidite ou de la complaisance. Toujours ambigus, ils se situent a la limite
entre la vision d'un monde noir et une vision
noircie a grands traits caricaturaux.
Mondo cane 1et 2font un tour complet
des themes chers aJacopetti et Prosperi: I'esc1avage et I'exploitation, qu'elle soit humaine
ou animale, la vieillesse et la laideur du corps
humain, la folie collective, I'absence de progres d'un monde voue aux seules lois de la
predation. Le discours renvoie dos ados societes "primitives" et "industrialisees" dont les
rituels apparaissent dans un cas comme dans
I'autre denue de sens.
Voici par exemple comment est commentee la restauration rapide aux Etats-Unis.
Qu'est ce qu'un restaurant automatique ? Une
sorte de mur des lamentations pour les veufs qui
auraient perdu leur femme au du moins leur
dejeuner. Dans ce cimetiere d'un nouveau genre,
les devotions se font sur un rite immuable,
devant un nombre considerable de petites urnes
sur lesquelles sont inscrits les noms des nourritures qui y sont enterrees. Au lieu de fleurs, dans un
orifice situe sur Ie cote de la pierre tombale, on glisse une piece de monnaie [.. .]. Entourez Ie
tout d'un petit Iinceul de papier et mangez froid, naturellement .
Puis les autoroutes, toujours aux Etats-Unis : lci aussi tout est automatique, sauf
que les futurs cadavres sont d'abord servis chaud. Apart cela, Ie procede est Ie meme : quelques jetons dans la corbeille et apres avoir avale quelques bouchees de kilometres, vous
avez toutes les chances de vous perdre de vue definitivement. ('est cela Ie grand avantage
de /'automatisme : la suppression des intermediaires qui fait que la moindre des choses
vous coOte moins cher [. ..J. Si avec cela, vous n'avez pas compris a quelle vitesse vous devez
mourir, votre cas est absolument desespere [oo .J. 100 morts et 400 blesses tous les 1650
metres. Adefaut de connaitre leurs peres, certains orphelins auront eu au moins /'avantage
d'apprendre /'arithmetique .
Toute forme de transcendance est exclue dans cet univers prive de causalite. Ce
cinema est un petit theatre de la cruaute OU I'homme, a la fois sujet et objet, met en
scene sa propre chute.
La derniere scene du film est a ce titre particulierement explicite. Dans une salle
de concert huppee, un pianiste joue [Link] un parterre de spectateurs richement
accoutres. A cote de lui, un quatuor de musiciens en smoking est aligne devant une
-2 II n'y apas que /a duree du tournage qui poserait un prob/eme, si /'on devait
refaire Adieu Afrique de nos jours.1I y a tout simp/ement /e fait qu'on nous interdirait de /e faire. Je pense que si on sortait Adieu Afrique aujourd'hui, on poserait
des bombes dans /es salles de cinema. Ce ne serait pas une critique verba/e.
De nos jours, on passe au niveau superieur .
Franco Prosperi.
e succes planetaire rem porte par les Mondo cane permet desormais a ses
auteurs de beneficier de financements considerables. Devenus millionnaires,
Jacopetti et Prosperi se lancent alors dans un projet demesure.
Adieu Afrique (Africa addio, 1965) est, de I'aveu meme des interesses, une tentative de faire leur Citizen Kane. Fruit de trois ans d'un travail acharne, Ie film se donne tous
130 et 185 du Code penal ouest-allemand sur les (( attentats contre la dignite humaine ,
et sont meme rejoints par l'Eglise catholique.
En Belgique, une tentative de projection organisee en avril 1969 a l'Universite
Iibre de Bruxelles degenere en bagarre. Cent cinquante etudiants envahissent la salle et
empechent Ie film d'etre montre. Jacopetti est devenu la cible de tous les mouvements
contestataires, son film est devenu un symbole de I'abjection 18.
L'apogee de la polemique est atteint lorsque Ie journal L'Espresso publie un article
de Carlo Gregoretti intitule La Guerre du Congo aux ordres de Jacopetti, qui accuse c1airement les realisateurs d'homicides
volontaires. Les scenes incriminees
sont celles des executions d'opposants
pendant les guerres tribales. On
raconte que Climati aurait lui-meme
declenche les mises amort, en demandant au chef mercenaire de /'armee
nationale congolaise de retarder Ie tir
jusqu'au signal "Moteur':
Une information est ouverte
par Ie procureur de la Republique italienne afin de mener une enquete sur
Ie tournage. Jacopetti se rend en personne au palais de justice afin de
demander de pouvoir retaurner en
Afrique pour rassembler les temoins et
les preuves de son innocence.
(( Ce n'est quand meme pas
crayable ! C'est tout Ie contraire de ce
qu'on a fait en Afrique. On a sauve des
vies, des dizaines de personnes. On a
cache des gens, on en a embauche. [... J
On a meme transporte des gens dans
I'avion de Mobutu ! On en a integre dans
notre equipe. On a amene des gens
I'ambassade italienne. [' .. JTout cela avait une source politique precise 19 . (( Acette epoque,
la realite africaine se chargeait de nous livrer autant de morts que nous en voulions. Nous
n'avions pas besoin d'organiser de macabres mises en scene 10 .
La reputation du film en restera entachee. Suspendu pendant six mois, Ie film
est saisi au siege de Technicolor sous un sceau explicite :"Meurtre': Sujets atous les approbres, Jacopetti et Prosperi decident de contre-attaquer en realisant un film c1airement antiraciste.
.'.~I
52 eIIEI,[Link].. - rs serie I
En choisissant de denoncer I'esclavagisme tel qu'i1 fut pratique aux Etats-Unis, ils
franchissent une etape supplementaire dans leur dispositif. Sans toutefois tourner Ie dos
au documentaire, leur nouveau projet va integrer dans son dispositif une plus grande
place a la fiction a grand spectacle: decors reconstruits, figurants par centaines, acteurs
costumes, etc. De I'aveu meme de Prosperi, cette evolution resulte d'un desir d'aller vers
un cinema plus "normal'; moins eclate et plus narratif que les films qui ont precede.
Les premiers plans des Negriers (Addio zio Tom, 1971) sont filmes aux Etats-Unis
ou I'equipe trouve ces maisons coloniales de style palladien qui constituerent Ie cadre
typique du Sud profond. Toutefois, de nombreux problemes financiers surviennent et
Jacopetti et Prosperi doivent envisager de deplacer Ie tournage.
('est Ha'iti qui est bientot choisi pour concretiser leur univers. Pays d'une pauvrete extreme gouverne par Ie dictateur Fran~ois Duvalier, il offre des conditions diffi-
ciles mais peu couteuses, ideales en tout cas pour les deux cineastes aventuriers prets a
tout pour conserver leur independance artistique.
De fait, la rentree d'argent apportee par Ie tournage dans ce pays sinistre ouvre
toutes les portes a Jacopetti et Prosperi, qui peuvent s'offrir tous les decors et les figurants qu'ils souhaitent sans avoir de comptes a rendre.
Cette liberte est contrebalancee par la tension politique qui agite Ha"lti dans ce
contexte de contre-revolution et de rejet de la politique interventionniste americaine.
Comme pour Adieu Afrique, I'equipe se retrouve au C<Eur d'un conflit arme qui menace
leur securite et leurs vies a maintes reprises.
Le film est une reconstitution historique a I'interieur de laquelle I'equipe simule
des conditions de reportage. Le commentateur va ainsi interviewer differents exploiteurs de la traite des noirs, lesquels sont bien sur interpretes par des comediens en costumes d'epoque.
54 [Link],[Link] - rs seric I
Adieu Afrique et Les Negriers sont des films de fievre et de demence. Adieu Afrique,
surtout, est un bouleversant hymne ala nature qui laisse Ie spectateur abasourdi par ce
melange de sauvagerie et de Iyrisme malade.
II est impossible d'oublier apres les avoir vus ces plans rouge sang ou l'helicoptere tente de recueillir les zebres survivants apres un safari. Transporte par des harnais,
les animaux sont souleves de terre par la machine fabriquee par I'homme. Les deux font
face au soleil couchant, absorbes par Ie disque immense de I'astre equatorial. Image
d'apocalypse, image de fin du monde qui donne au titre du film un sens plus general
encore et beaucoup plus inquietant. "L'adieu" en question concerne bien plus que la simple decolonisation africaine. ('est un adieu au monde et aI'humanite.
tronkh, un jeune gar{on aqui la nature avait donne les mreurs les plus douces.
Sa physionomie annon{ait son ame. If avait Ie jugement assez droit, avec /'esprit Ie
18""
plus simple; c'est, je crois, pour cette raison qu'on Ie nommait Candide [.. .J.
Le precepteur Pangloss etait /'oracle de la maison, et Ie petit Candide ecoutait
ses le{ons avec toute la bonne foi de son age et de son caractere.
Pangloss enseignait la metaphysico-theologo-cosmolo-nigologie.1f prouvait
admirablement qu'if n'y a point d'effet sans cause, et que dans Ie meilleur
des mondes possibles, Ie chateau de monseigneur Ie baron etait Ie plus beau
des chateaux et madame la meilleure des baronnes possibles.
(11 est demontre, disait-if, que les choses ne peuvent etre autrement : car, tout etant
fait pour une fin, tout est necessairement fait pour la meilleure fin. [...J
Par consequent, ceux qui ont avance que tout est bien ont dit une sottise ; if falfait
dire que tout est au mieux.) Candide ecoutait attentivement, et croyait
innocemment [... J.
'
II faut neanmoins ajouter qu'il existe ace jour deux versions du film, la premiere,
imposee par les distributeurs, dotee d'un commentaire cynique qui laisse effectivement
planer une ambigu'ite, la seconde beaucoup plus subversive puisque mettant en scene
des Black Panthers, leaders extremistes afro-americains, et pr6nant dans sa scene finale
la revolte armee et la lutte contre Ie pouvoir blanc.
Adieu Afrique et Les Negriers representent ''I'age d'or" si l'on peut dire du Mondo
Movie. lis marquent aussi la limite du dispositif de Jacopetti et Prosperi, qui echouent
atrouver un equilibre entre leur desir de choquer et leur volonte de Iivrer une CEuvre
"art et essai':
Cet equilibre impossible atrouver est la marque de leur folie. ('est cette derniere
qui, contre toute attente, donne une legitimite a leur entreprise. ('est elle qui irrigue
leurs films de bout en bout.
Voltaire, Candide.
23 Prosperi con~nuero sons Jocopetti et leolisero Ie film d'ongoisse Les Blites feroces attoquent (Wild Beasts, Belve feroci, 1984).
comme etant une de ses lectures de chevet des son plus jeune age. Eleve surdoue, il
avait tres tot etabli un parallele entre la morale pessimiste du philosophe des Lumieres
et les soubresauts de I'Histoire europeenne.
Cette comedie noire, adaptation unique en son genre de Candide, reprend presque a la lettre la trame narrative du conte. L,a premiere partie se deroule au XVIII' siecle
dans un chateau renaissance donnant une vision grotesque du paradis terrestre. Le
heros, Candide (Christopher Brown), en est rapidement chasse a cause de son amour
pour Cunegonde (Michelle Miller). II va alors effectuer un voyage dans un monde en
proie au chaos.
Sitot enrole dans I'armee bulgare, iI decouvre la guerre et l'lnquisition. II devient
la proie de toutes sortes de calamites mais iI est reconforte dans son malheur par Ie philosophe Pang loss qui lui affirme en toutes circonstances que tout est pour Ie mieux dans
Ie meilleur des mondes .
Le recit fait toutefois tres vite telescoper
film en costume et documentaire contemporain. Candide traverse ainsi les conflits israeloarabes, la guerre en Irlande et les Etats-Unis. II
rencontre dans son periple des personna lites
comme Attila, deguise en rocker sataniste,
L'ef,e humllin
Henry Kissinger, Christophe Colomb ou Davy
romme un IInge
derhu
Crockett.
dllns Mondo
Ce traitement fantasque est la concluCandido.
sion de la demarche esthetique des films precedents. Si certains critiques avaient souligne a
propos des Negriers la comparaison avec Fellini,
cette filiation devient ici flagrante. En ce sens,
Mondo Candido vient eclairer ce qui pouvait
passer pour obscur dans la vision de ses
auteurs. Surcharge, onirique, ala fois vulgaire et Iyrique, profondement italien dans sa
sensibilite, il renvoie en permanence aune imagerie qui prend ses racines dans un fond
culturel bien precis: Ie baroque.
On pense egalement a Jodorowsky dans Ie cote psychedelique du film, son
aspect delirant et debride. Toutefois, il s'agirait ici d'un Jodo grin~ant, plus porte sur Ie
vitriol que sur les acides, et parfaitement anti-utopique dans son raisonnement intellectuel. Mondo Candido reussit ce curieux melange d'etre a la fois typique des annees 70
avec sa musique easy listening, ses paysages colores et ses figurants nus, et d'en representer en meme temps la totale negation sur Ie plan ideologique.
La scene finale du film est ace titre eloquente, puisque Cunegonde trouve refuge
dans une communaute de hippies. Ces derniers sont figures aI'ecran par une horde de
vieillards seniles au milieu de tentes pourrissantes. On retrouve encore ici Ie nihilisme de
Jacopetti et Prosperi, ce refus de croire en une possible evolution de I'humain.
MII~I M.,les
nourrit ce questionnement qui reste au fond la seule dialectique valable dans I'art en
general et Ie cinema en particulier.
Au cours de leur carriere de realisateurs, Jacopetti et Prosperi ont tout vu et tout
entendu. 115 ont pousse Ie cinema dans ses derniers retranchements en meme temps
qu'ils ont, en leur epoque, experimente une forme inedite d'horreur ala fois sur un plan
graphique et moral. 115 ont recolte des tombereaux d'injures, ont ete declares ennemis
publics d'un milieu culturel dont ils etaient ala fois les epouvantails et les fous du roi. 115
laissent derriere eux une poignee de films qui restent encore aujourd'hui des objets
deconcertants, inquietants et hors normes.
Des objets etranges, comme tombes de nulle part.
Les critiques de I'epoque ont argumente sur la volonte essentiellement commerciale de leur demarche. Cette seule explication ne tient pas la route si I'on prend en
compte la folie et I'authentique dangerosite de leur demarche. De meme que I'ambigu'ite de leur vision du monde, Ie pourquoi de leur motivation reste la propriete exclusive de ces cineastes mercenaires qui auront ete tout ala fois artistes et escrocs, poetes
et fouilles-merde, moralistes et nihilistes.
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IJ\ \n:llSIOI\I J\MEllU:J\I~II: 1m MONIJII Mmfll:
i Jacopetti et Prosperi se sont imposes comme les pionniers du Mondo Movie,
ils n'en ont pas ete les uniques pourvoyeurs. Des Ie milieu des annees 60, suite
au succes de Mondo cane, de nombreux imitateurs ont suivi leur trace, contribuant a
faire du genre non plus une specialite italienne mais un produit international.
Le Mondo devient une veritable vague cinematographique, un genre a part
entiere. Le nombre de titres sortis jusque vers la fin des annees 70 en est tout simplement incalculable: on ne denombre plus les emules repondant aux noms de Mondo
Freudo, Mondo Hollywood, Mondo Teena, Mondo Bizarro, Mondo Topless, Mondo Mod,
Mondo Infame, Mondo Magic, Mondo Violence, Mondo Sexualis au encore Mondo Flash ...
CI cIIEI,I.1111111 - rs serle I
Dans Ie lot, certains reprennent a la lettre les ingredients de Mondo cane, d'autres s'en
eloignent carrement, Ie terme Mondo renvoyant juste a une exploration de I'interdit, de
la culture de la drogue, des sexualites differentes, et d'une maniere generale, associe a
tout ce qui releve du trash, du lubrique ou du sexy. Toutefois, il faut ace stade-Ia poser
une constatation : la specificite des Etats-Unis par rapport a cette production prolifique.
Cette specificite s'explique en partie par Ie systeme particulier de diffusion des
films. Au debut des annees 60, la production cinematographique se divise en deux categories : les films de majors, dits "Serie A'; et les exploitations movies, dont la particularite
est d'approvisionner surtout les drive-in. Cette derniere categorie, qui s'autorise tous les
sujets plus ou moins proscrits par Hollywood, seduit un public essentiellement compose
d'adolescents en leur pfOposant des produits tels que les Beach Movies, Biker Movies et
autre Monster Movies.
Bien que ne en Italie, Ie Mondo Movie s'integre tout naturellement dans cette tendance. II va toutefois s'y charger d'une coloration bien speciale, au contact d'un autre de
ces sous-genres : Ie nudie.
Le nudie, ancetre du film erotique, est une categorie dont I'intrigue est un pretexte a devoiler de fa~on fugace tout ce que la censure prohibait dans les films grand
public. Le melange entre realite et fiction y etait deja au rendez-vous, comme dans un
des premiers films du genre, La Vallee du nu (Elysia dans sa version longue, Brian Foy,
1934), qui fut aussi I'un des premiers longs-metrages consacres aux bienfaits des camps
nudistes.
Le Mondo americain des annees 60 tourne en grande partie Ie dos a son homologue transalpin. On trouve ici beaucoup moins de massacres d'animaux et autres exactions derangeantes. Le propos ici est d'attirer Ie spectateur par I'erotisme en lui proposant des situations excentriques, ainsi que bien sur Ie maximum de nudite toleree par
des codes alors tres stricts. L'acte sexuel n'est done jamais montre et les parties intimes
systematiquement effacees par un effet de grattage sur pellicule.
Mondo Freudo et Mondo Bizarro (Robert Lee Frost, 1966) sont les deux exemples
les plus representatifs de cette nouvelle tendance.
La camera cadre en plan large une plage californienne et ses milliers de baigneurs. Nous observons des couples enlaces, des femmes plantureuses en train de batifoler, des hommes en quete d'aventures. L'image s'arrete sur les tenues legeres et les formes avenantes. Bref, de I'erotisme, tout simplement.
Puis nous revenons sur Ie promontoire surplombant la plage, sur lequel est place
Ie cameraman. La voix-off nous explique d'un ton docte quel est I'etrange appareil manipule par ce dernier : il s'agit d'un nouveau modele de camera equipe d'un viseur demesure permettant des prises de vue a tres longue distance. Ce miracle de la technologie
moderne, dont Ie fonctionnement technique nous est longuement detaille, va nous permettre d'obtenir des images jamais vues, d'observer ce qui n'a jamais ete observe.
La sequence suivante nous montre I'application de ce prodige : nous pouvons
voir de nuit les couples en train de faire I'amour sur la plage, en utilisant une pellicule
.'I~' ."Ics
un film de
FRANGOIS
REICHENBACH
musjquede
MORT SHUMAN
CZ cIIEI,[Link].1 - rs serle I
dans Ie seul but de filmer des scenes de toute evidence bidonnees n'apparaTt que
comme un gag.
De meme I'erudition plus que douteuse de la voix-off laisse perplexe. Mondo
bizarro nous offre ainsi un commentaire d'un certain Claude Emmand, credite au generique comme Ie "directeur d'information" d'Lt~ "Parkinson Natural Musum [sic] of World
History" situe paraTt-il a Londres. Un tel CV force I'admiration. Cela promet pour la suite.
Les deux films, produits par la meme maison de production, se donnent a voir
com me complementaires. AI'instar des deux premiers Mondo cane, ils semblent avoir
ete montes a partir du meme groupe de rushes, si bien qu'on pourrait les considerer
comme un seullong-metrage de trois heures environ.
lis nous proposent chacun un voyage autour du monde a la rencontre des differents aspects de la sexualite, Ie tout parraine par une demarche "scientifique" des plus
serieuse. Les sequences proposees sont a ce titre d'une coherence admirable: striptease, cabines d'essayage aux parois transparentes, lingerie fine, salons de massages,
spectacles sadomasochistes, etc.
Les metrages offrent bien sOr leur lot de reconstitutions aussi spectaculaires
que bidons : on trouve ainsi un beau specimen de messe noire ou une figurante en
petite tenue se fait arroser d'un faux sang digne de Blood Feast, Ie film de Herschell
Gordon Lewis, Ie pape du gore des annees 60, ainsi qu'une scene de traite des blanches
ou des trafiquants tout droit sortis de Tintin au pays de I'or nair font, au milieu d'un
canyon, sortir plusieurs femmes nues de caisses en bois avant de les enfermer dans des
coffres de voitures.
On I'aura compris, les films de Robert Lee Frost n'attachent qu'une importance
mitigee a la credibilite. La demarche scientifique, presente quoi qu'on en dise chez Jacopetti et Prosperi, n'existe plus ici que comme un pretexte grossier. Les Mondos americains cherchent surtout aexploiter Ie sensationnel en misant sur I'attrait du sexe dans un
contexte de production ou ce dernier etait quasiment absent.
Toutefois, c'est ce particularisme qui va donner une "patte" a ce cinema, presque
un veritable style, profondement ancre dans la culture des Etats-Unis. Car si les films de
Frost se presentent eux aussi comme des voyages autour du monde, nous montrant
entre chaque sequence un plan de coupe sur un globe terrestre pour donner I'illusion
d'un periple, ils restent de purs produits de I'americana white trash des annees 60. Leur
ambition "internationale" n'est la que comme I'illustration de I'image deformante du
monde vu depuis la Californie.
Avec son rock garage omnipresent (interprete par Ie groupe The DuVals, qui fait
une apparition dans Mondo Freudo), ses actrices maquillees a outrance et ses couleurs
criardes, Ie cinema de Frost est Ie frere jumeau de celui qui est considere comme un veritable pape du cinema d'exploitation americain : Russ Meyer.
Mondo Topless, que Meyer tourna en 1966, franchit ace stade toutes les barrieres
du bon goOt. Dote d'un casting de choc entierement constitue de playmates du magazine Playboy, Ie film nous montre sur tout son metrage les danses debridees de ses
.'I~'
actrices aux seins nus. II n'ya aucun scenario, juste une heure non-stop de poitrines de toutes les formes et de toutes les tailles, perpetuellement agitees par un rock garage endiable.
Un commentaire aussi hilarant qu'hysterique (celui de Russ Meyer lui-meme) presente en
hurlant chacune de ces dames, qui viennent en voix-off confier leurs pensees metaphysiques (genre: Quandje danse, je pense de suite au sexe ). Serge Daney adO adorer.
Mondo Topless donne en tout cas un bon exemple du detournement du concept
original de Mondo Movie. Desormais passe dans Ie langage courant, Ie terme "Mondo" a
perdu la signification que lui conferait Ie titre du film de Jacopetti pour devenir synonyme de "vulgaire" ou "trash". La notion de documentaire est ici tellement distanciee
qu'elle frole la parodie, de meme que I'exotisme, si important dans les productions itaIiennes, est ici quasiment absent.
Ce cinema developpe au contraire
un univers fetichiste et decale dont les
references esthetiques sont ancrees dans
la serie B. On y retrouve toute I'iconographie californienne des sixties, tres "pinup et chewing-gum'; avec ses voitures
decapotables, sa passion des gadgets, sa
liberation sexuelle.
Le Mondo americain constitue ace
titre un fabuleux temoignage sur Ie rapport particulier entretenu par les Americains vis-a-vis du progres technologique.
Mondo Topless, outre la plastique avantageuse de ses actrices, devoile une panoplie de radios et magnetophones dont les
haut-parleurs ponctuent chaque sequence, filmes en gros plan comme d'authentiques merveilles. Une scene de piscine met en action un tout nouveau
modele de camera etanche, ce qui nous
vaut des plans sous-marins d'une baigneuse nue.
Ces films sont les produits d'un continent encore triomphant de I'apres-guerre et
qui vit ses dernieres heures d'innocence. Le conflit vietnamien, deja commence, va vite
sonner Ie glas de cet"age d'or'; mais pour I'heure l'Amerique contemple son propre reflet
avec un enthousiasme un peu naYf, se passionne pour les longues-vues, la radiophonie,
I'enregistrement sonore, les rayons Xet, bien sOr, I'automobile.
Mondo Bizarro livre d'ailleurs a ce titre une scene particulierement revelatrice,
puisqu'elle nous montre les reactions de la population face aux manifestants contre la
guerre du Vietnam. Une cassure entre deux mondes se met a jour, une scission entre
C4 [Link],[Link]" - rs serle I
d'un cate cette Amerique tradition nelle, com me figee dans une image de Norman
Rockwell, et I'avenement d'un monde nouveau qui annonce deja Ie paysage devaste
des annees soixante-dix.
Ace titre, Ie Mondo americain est representatif du cinema underground des
annees 60, dont iI s'inscrit dans I'esthetique :jump-cuts brutaux, montage sec et nerveux,
coupures abruptes dans les morceaux musicaux qui donnent I'impression que Ie mixage
passe d'une station de radio a une autre. ('est sa principale difference par rapport au
L'Eglise
de la Poudre
Pure dans
L'Amerique
interdite.
Mondo italien. La ou son homologue transalpin s'inscrit dans une tradition baroque, lui
se positionne dans une voie plus moderniste, a la limite de I'experimental.
Cette modernite dans la forme ne se donne toutefois jamais comme telle, englobee toute entiere dans un esthetique fast-food qui la legitime comme un derive de la
contre-culture. Si I'on aborde ce cinema d'un CEil retrospectif, on comprend instinctivement tout ce qui a pu fasciner un ecrivain comme Jim G. Ballard dans Ie Mondo. L'auteur
qui allait livrer avec Crash! (1973) Ie premier roman pornographique base sur fa technofogie ne pouvait que trouver une source d'inspiration dans ces bandes qui refletent
aussi bien ce choc entre les corps et les objets.
II n'est rien d'etonnant, en tout cas, ace qu'un groupe punk comme The Ramones
rende plus de vingt ans plus tard un hommage a ce cinema au travers de leur album
Mondo Bizarro. Eux aussi, apres tout, font partie de cette culture et leurs chansons a la
fois ultrarapides et nostalgiques sont Ie pendant musical de ces images criardes, comme
repeintes au rouge a levre.
Elles expriment mieux que tout autre ce melange de reve et de violence qui est
la marque de cette epoque et de ce continent, et dont les films de Frost et Meyer renvoient une image a la fois chaotique et drale, techniciste et parodique, grin~ante et
legere a la fois.
Cet aspect du Mondo americain sera d'ailleurs developpe d'une maniere plus arty
par certains realisateurs, dont un certain John Waters, tout jeune et emergeant quand iI
met en scene Mondo Trasho (1969). Ici,
la culture chewing-gum, cigarettes,
grosses voitures et pin-up hollywoodiennes est a son paroxysme, menee
tambour battant par les actrices fetiches du cineaste, Divine et Mary Vivian
Pearce, toutes en perruques blondes et
maquillages outranciers, mais Ie traitement est tout a fait different de celui
de Russ Meyer. Mondo Trasho est avant
tout un travail sonore, un zapping
radiophonique, ou airs c1assiques,
Hollywood, les noulfelles Sodome e' Gomorrh.
rock'n'roll debride, envolees psychedans Mondo Hollywood.
deliques et bruitages electroniques se
catoient. ('est a la fois la culture du sampling musical qui s'annonce, tout comme il
s'agit d'une application sonore du cut-up de William S. Burroughs et Brion Gysin. Le film
est en fait un jingle d'uen heure trente, avec des gimmicks qui se repetent, des agencements sonores qui reviennent. Strangers in the Night de Sinatra et Le Sacre du printemps
de Stravinski peuvent etre melanges ades barrissements d'elephants, I'hymne national
anglais, les rengaines nasillardes des Trashmen, des orgues d'eglise ou des pop songs
ludiques. Les enchalnements musicaux sont brutaux com me si on tournait Ie bouton
d'un poste de radio, avec souvent un craquement de vinyle dans Ie fond.
La reference a Mondo cane se fait des Ie debut du film ou I'on entend les aboiements affoles de chiens, qui reviendront d'ailleurs a plusieurs reprises. Ici, I'approche
Mondo est uniquement sonore, car meme si Ie realisateur use de trucages a la Melies et
d'apparitions/disparitions, I'histoire suit malgre tout une trame narrative, aussi fine et
dejantee soit elle. Le film commence egalement sur une scene de torture animaliere, ou
un homme cagoule, rappelant les bourreaux de l'lnquisition, abat a la hache un poulet
qui se debat frenetiquement.
Le film, quant a lui, raconte I'histoire d'une belle blonde (Mary Vivian Pearce), qui
se fait attaquer dans un parc par un fetichiste du pied. Alors que la scene dure, cette jeune
femme est prise de desir et se souvient son histoire, qui n'est autre que celie de Cendrillon, a qui Ie prince vient remettre la fameuse chaussure. Amoins que ce ne soit un fantasme. Deboussolee apres cet assaut, elle erre dans un bois, en larmes, puis emerge sur
une route ou elle est percutee par la voiture de Divine, une mauvaise fille. Le film relate
MII~I Mnles
ensuite leurs peripeties, les visions mystiques de la Vierge Marie, un sejour dans un asile
d'alienes, et finalement une operation chirurgicale durant laquelle celie que nous nommerons Cendrillon se fait greffer des pieds de poulet d'une taille serieusement grotesque,
Elle reprend connaissance et se rend compte qu'elle peut developper en bougeant ses
nouveaux pieds greffes Ie pouvoir de se deplacer comme par magie d'un lieu a un autre.
Malgre cette trame bien absurde, Mondo Trasho est un temoignage parlan~ du
fetichisme a I'CEuvre dans Ie Mondo Movie americain, Au-dela du culte sexuel voue au
pied, c'est aussi toute la frenesie fetichiste qui est representee, notamment a travers Ie
personnage incarne par Divine: dependance a la cigarette et au chewing-gum, ~Iepto
manie veneration de la Vierge, attirance pour les jeunes hommes en lunettes nOires, et
,
surtout rapport fortement sexualise a
la voiture. Le vehicule, tout en courbes
et agressivite phallique, n'est que I'extension du desir de Divine (qui etait en
fait un homme) alors que son regard
avide deshabille litteralement un bel
ephebe blond au look tres Andy Warhol. On est bien ici dans la culture pop:
musiques rythmees, tenues excentriques et belles gueules. D'ailleurs, I'expression "Mondo Trasho" sera reprise
aussi bien pour une chanson des
excentriques et tres mediocres Army of
Lovers que pour des meubles de design interieur.
Un autre film americain de
I'epoque, The Lusting Hours (1967) des
freres John et Lem Amero, explore, au
travers d'un noir et blanc bergmanien
et d'un montage dynamique, Ie rapKunglu au faun,,'
port des Americains au fetichisme.
dans L'Amerique interdite.
CEUVre-concept, developpee en trois
parties, House Girls, Street Girls et Call Girls, ce metrage decortique Ie monde de la prostitution et Ie rapport entre sexe et argent. Domine par un commentaire accusateur et
cynique, Ie film debute par la definition du terme "Luxure" (Lust) et souhaite prendre les
atours d'une these en sciences humaines sur Ie sujet, pretexte la encore a explorer certains tabous : lesbianisme, soumission, homosexualite. La voix-off de Gun Gun Sharper
(pseudo derriere lequel se cache Lem Amero) est, quant a elle, entrecoupee de temoignages de jeunes femmes quant a leur emploi dans Ie business du sexe.,
Dans la lignee du Mondo, ce film veut montrer une face cachee de la nature
humaine, aussi bien dans un contexte rural qu'urbain. Le commentaire du debut du
film est explicite : Chaque minute de chaque jour dans chaque endroit sur Terre, /'animal
qu'on appelle Homme est agresse et seduit par des forces organisees de corruption, qui
combattent pour contr61er et posseder ses aspirations normales, et eveiller en lui les passions ardentes de /'abandon erotique ! Ces parasites maltres de perversion Ie depouillent
de son argent et de son integrite morale en lui promettant des orgasmes physiques inavoues alors qu'inconsciemment on Ie prepare aux Heures de Luxure ! Cela donne une
idee de cette narration pieuse et pompeuse. Hilarante pour sur.
1\ est a preciser que si les freres
Amero se cachent derriere les noms des
producteurs/monteurs J. Ellsworth et L.
Firth, on retrouve egalement Michael et
Roberta Findlay sous les pseudonymes
Julian Marsh et Anna Riva, deja auteurs de
The Ultimate Degenerate. The Lusting Hours
s'inscrit c1airement dans ce que I'on pourrait appeler la Mondo prostitution, sousgenre du Mondo, melange de commentaiLes ".roi'nes ubu1Co,iques" de Russ Meyer.
res economico-sociaux et de scenes plus
racoleuses, qui connaitra de beaux jours
dans les annees 70 avant de devenir un
sujet favori des emissions televisees du soir.
Les points de vue abstraits, les gros plans
de parties du corps et les lumieres tres
vives sur fond noir, en font un film esthetiquement interessant, meme si son seul
interet reside peut-etre la-dedans et dans
Ie temoignage qu'il donne d'un New York
arty se tournant vers la sexploitation,
Mondo Hollywood (1967) de Robert
Carl Cohen est un autre objet cinematographique non identifie mais dont Ie montage
survitamine et Ie psychedelisme jubilatoire
en font un temoignage passionnant et unique sur les Etats-Unis des annees 60, meme
si son action se deroule exclusivement a
Hollywood.*
Robert Carl Cohen commence dans Ie
documentaire a la fin des annees cinquante
* Un film comme Mondo New York (1988) d'Harvey Keith peut eire vu comme une reponse new-yorkaise au defile d'excenlriques et d'artistes
marginaux que I'an Irauve dans Mondo Hollywood. Dans Ie film d'Harvey Keith, an renconlre un ban nambre de stars de I'undergraund parmi
lesquelles Ie peinlre/perfarmeur Jae Coleman, la poetesse/musicienne Lydia lunch au encore I'artiste/perfarmeuse Karen Finlay.
et apres avoir filme la Chine, l'Allemagne ou Cuba, il se decide avec ce projet d'enfin
retourner vers ses origines et d'aller a la recherche des personnalites les plus excentriques du lieu ou iI agrandi.11 part d'un principe simple: il y mettrait tous les etres les plus
hors normes et les plus insolites qu'i1 rencontrera et leur fera narrer leurs propres scenes,
dans un principe de volontariat et de liberte d'expression. Personne ne sera paye,
aucune ligne de dialogue n'est ecrite, et Cohen, lui, se charge de monter tout ce qu'il
recoltera sur bobines.
Muni d'une camera 24 heures sur 24, il se fait Ie temoin de ce Hollywood de la
fin des annees soixante, excentrique, tourne vers la culture surf et les acides. Le tournage commence en septembre 1965 et dure jusqu'en mai de I'annee 1967 mais,
com me ille stipule lui-meme dans un entretien avec Don Wrege, son attitude differe
de celie de Jacopetti lorsqu'il fit Mondo cane: J'ai fait de mon mieux pour capturer /'esprit
de la ville a cette epoque, un esprit qui n'existe plus. Hollywood est tres differente
aujourd'hui. Je n'ai pas essaye d'aller chercher ce que vous appelleriez "/'obscene': Mondo
cane fut Ie premier film a utiliser Ie spectacle de type Mondo aux Etats-Unis [. ..]. J'ai donc
essaye de montrer Ie monde hollywoodien, alors que dans Mondo cane, les sequences
etaient tournees dans Ie monde entier, de maniere tres reussie d'ailleurs en 16 mm [... J.
Mais dans Mondo cane, ils recherchaient Ie sensationnel. Je n'essayais pas de rendre
Hollywood sensationnelle, elle /'etait deja assez! 24
II n'a pas besoin d'aller chercher I'insolite,
I'insolite est partout a Hollywood. De plus, en se
faisant passer pour un journaliste de la chaine
Monte Carlo TV (qui n'a d'ailleurs jamais existee), iI
a pu avoir acces ades seances exceptionnelles et
on trouve dans son film de nombreuses personnalites: d'Alfred Hitchcock a la Reine Elizabeth, de
Frank Sinatra a Brigitte Bardot, de Dean Martin a
Robert Mitchum, de Telly Savalas au couple Elizabeth Taylor/Richard Burton, de Michael Caine a
Anthony Quinn, de Jayne Mansfield a Charlton
Heston, de Steve McQueen a Rock Hudson, etc.
Plusieurs sequences font aujourd'hui partie de
I'histoire comme la conference de presse de
Ronald Reagan, sans parler de la presence de
Frank Zappa avant meme qu'il ait sorti son premier album. En effet, comme dans tous les autres Mondo Movies americains de cette
epoque, la musique y est un element majeur, assuree ici par des formations qui allaient
par la suite devenir cultes comme Davie Allan & the Arrows ou The Mugwumps et d'autres noms comme The Raphaels. II faut savoir que les personnalites choisies pour figurer dans Ie film ont elles-memes par moments assure les chants et les parties musicales
des episodes les concernant.
24 Entrefien disponible en bonus de I'edifion OVO cnez Cnolet Films.
Dans sa selection, Robert Carl Cohen avait applique trois criteres qu'il a suivi a
la lettre : que ce soit quelque chose qui represente totalement Hollywood, son reve et
ses illusions, que la personne choisie soit inhabituelle et fantasque, et qu'elle soit dans
Ie reve hollywoodien. II a donc retenu en vrac et entre autres Gypsy Boots, un ecolo
dejante, Lewis Beach Marvin III, un millionnaire qui vit avec son singe et son chien, Margaretta Ramsey, une actrice, Vito, un musicien hippy excentrique, Mr & Mrs White, un
couple aise, Dale E. Davis, un surfeur, Valerie Porter, une ancienne actrice de films de
serie B, Estella Scott, une femme de menage, Sheryl Carson, une estheticienne, Carol
Cole, la fille de Nat King Cole, Richard Alpert, un psychologue, Helen White, une star du
cinema muet, ainsi que des sportifs, go-go danseuses, travestis ou accros aux amphetamines.
Comme d'autres films de I'epoque, tel Medium Cool par exemple, il faut recadrer
cette ceuvre dans son contexte et dans les bouleversements qui dechiraient les EtatsUnis a ce moment-Ia : les manifestations anti-Vietnam, Ie mouvement des droits civiques, I/emergence tres forte de la contre-culture avant qu'elle ne montre sa face la plus
sombre. II est d'ailleurs a noter que Bobby Beausoleil, un des personnages du film, atravaille pour Kenneth Anger avant de commettre des crimes avec les disciples de Charles
Manson et d'etre incarcere a vie. On y retrouve aussi un coiffeur, Jay Sebring, qui fut
assassine par la bande aManson.
.'I~'
71 eIIEI".itatl'l - IS selic I
Mais ceux qui attendent de voir un Mondo dans la lignee italienne, avec des scenes terribles, seront decontenances car il ne demeure ici qu'un desir de faire un cinema
libre, sans tabous, sans interdit. Du coup, les censeurs critiqueront Ie fait que, selon eux,
Ie film fait I'apologie de la drogue mais, comme Cohen Ie dit lui-meme, ce n'est pas sa
faute si (( n'importe quel endroit au je mettais la camera, la culture de la drogue etait presente . Des elements tres Mondo demeurent neanmoins : en pur heritier du plan choc
ala Jacopetti, Cohen passe de culturistes leveurs de poids aune femme qui coupe une
tranche de viande. S'ajoutent des scenes de foule, des matches de foot ressemblant a
des grands messes nazies, des cracheurs de feu et un goOt pour les freaks, une visite
d'un musee du sexe, une evocation des sexualites taboues, etc. Le montage, quant alui,
se delecte dans Ie gros plan et les effets psychedeliques.
En 1968, Ie film est invite pour ouvrir Ie Festival du film d'Avignon, Ie ministere de
l'lnformation interdira instamment Ie film pour des raisons qui semblent bien absurdes
aujourd'hui : (( Apologie d'un certain nombre de perversites, parmi lesquelles les drogues et
/'homosexualite... Un danger pour la sante mentale du public par son agression visuelle et
la psychologie de son montage . Trois
annees plus tard, en 1971, Ie ministere
fran~ais de la Culture enlevera I'interdiction (( en raison des changements
profonds apportes au film. Rien ne fut
change mais Mondo Hollywood gardera
une reputation sulfureuse, notamment
en Californie ou il fut interdit deux fois
et accuse de "pornographie".
Tout aussi bizarre, Ie film The
Wild, Wild World of Jayne Mansfield
(1968) s'attaque aun autre symbole de
la culture americaine : la playmate et
actrice de films de serie B, Jayne Mansfield, dont on asouvent dit qu'elle etait
un clone trash de Marilyn Monroe. La
culture pin-up sexy et grosse voiture
est veritablement incarnee dans cette
egerie pulpeuse. Auparavant, un autre
film s'intitulait Wild, Wild World (1965),
realise par Robert Sokoler, explorant
les pratiques bizarres et macabres atravers Ie monde dans la droite lignee des Mondos
ita liens post-Mondo cane. Dirige par Charles W. Broun Jr., Ie critique de cinema Arthur
Knight et Joel Holt, qui avait ete narrateur dans un bon nombre de Mondos mineurs
(Chained Girls, 1965) de Joseph P. Mawra, It's aSick, Sick World (1965) d'Antonio Scarpati et
Mondo Oscenita (1966) de Joseph P. Mawra), Ie film est avoir comme une le~on sur com-
ment faire du sensationnel a partir d'images anodines. Pour cela, comme dans tout
Mondo, Ie montage joue un role important, et encore plus la voix-off. lei, celie de Jayne
Mansfield est remplacee par une imitatrice non creditee, qui semble tout Ie temps sur Ie
point d'avoir un orgasme et qui se plait dans les interjections langoureuses : (( Salut, je
suis Jayne Mansfield. Pour les deux prochaines heures, j'aimerais que vous veniez avec moi.
J'aimerais vous faire partager les experiences sauvages de mes sorties lars de mon dernier
voyage travers Ie monde .
Deconcertante mais desopilante, cette voix-off est un des grands interets du film.
lci, pas de visee aI'objectivite, bien au contraire, tout est narre du point de vue d'une
blonde ecervelee, role que Jayne Mansfield assumait malgre son diplome de l'Universite
du Texas, sa maitrise de plusieurs langues, sa dexterite au piano c1assique et son QI de
163. Elle commente les images et part dans des digressions hallucinees, adoptant pour
Ie coup une vraie technique d'association d'idees et de courant de conscience. Par exempie, de regarder ses pieds dans I'eau lui fait penser aun spectacle de theatre ou tous les
acteurs etaient. .. des pieds ! Ses reveries I'ameneront jusque dans la Rome antique ou
elle ne saura ou donner de la tete devant de si beaux beefcakes. Elle s'exclame : (( Chacun
d'eux pourrait me dominer, ou encore, Jls avaient une vie dure, travaillaient dur, et d'apres ce
que j'en ai entendu, leur sexe etait dur 25 .
Constitue d'images prises lors d'un sejour en Europe de I'actrice durant Ie printemps et I'ete 1964, d'extraits de films dans lesquels elle a joues comme The Loves of
Hercules (1960) ou Primitive Love (1964), de photographies d'archives et de scenes rajoutees, filmees pour certaines avec une doublure, Ie film est un patchwork en hommage a
la jeune femme tout comme iI s'agit d'un moyen crapuleux pour se faire de I'argent sur
son deces brutal dans un accident de voiture. La fin du metrage prend d'ailleurs une
tournure assez sinistre. Nous nous retrouvons dans la voiture de Jayne, afin de vivre en
direct Ie crash, dans une reconstitution douteuse. De suite apres, la depouille de I'actrice
(et de son chihuahua !) nous est presentee. Cette fois-ci, un narrateur ala voix grave nous
dit qu'elle a failli etre decapitee, n'epargnant pas les details. Une visite de sa maison est
~roposee, ou nous voyons ses deux enfants ainsi que son ex-mari Mickey Hargitay
Jouant quelques notes sur Ie piano qu'illui avait offert pour leur anniversaire de mariage.
La tonalite tragique contraste avec tout Ie reste du film ou tout etait leger et traite sous
un mode absurde, comique, presque surrealiste. En effet, quoi de plus surrealiste que de
monter l'Arc de Triomphe de jour, puis de prendre une "descente interdite" pour atterrir
dans Ie Paris des night-clubs et dans un concours offrant une recompense aux plus
beaux seins du monde.
Apres un generique tres marque par Ie psychedelisme et I'esthetique sixties (on
pense au generique de la serie Ma sorciere bien-aimee) ou tous les night-clubs que nous
allons visiter sont enumeres (dans la lignee des films comme Mondo di notte), Ie film
demarre aRome ou on voit Mansfield marcher dans les rues, donner des autographes a
de nombreux admirateurs et se faire pincer les fesses aussi, vu que c'est (( Ie passe-temps
25 Tentulive de trodoction rres approxiroolive,de ~ ph~ose:. f They lived hard, worked herd, and for what Iheard, they laved harr! './1 yaKi. comme SOlNent dans ~ film.
un SOUIllntendu OINertement sexuel, vu que horthJn signme 'bonder" en angla~.
.'I~'
lZ eIIEI,[Link].1 - rs serle I
prefere des Italiens . l:enthousiasme de I'actrice est a son comble : Si j'avais pu embrasser chacun d'eux, je I'aurais fait mais je n'en avais pas Ie temps ce jour-hi , j'aimais Rome et
Rome m'aimait. Apres Rome, on la retrouve en bikini aCannes, puis en train de s'essayer
au nudisme sur 111e du Levant, et enfin a Paris chez I'estheticien Fernand Aubrey. ChuChu, son chihuahua, I'accompagne partout~ notamment sur la Tour Eiffel ou Jayne est
deconcertee d'apercevoir (avec une vue excellente, il faut dire) des couples qui se tripotent avec entrain un peu partout. La capitale apparait comme un lieu de debauches:
deux nains se rendent chez une prostituee et tout Ie monde semble etre devenu homosexuel. Apres les clubs gays, Jayne rencontre Gloria, une strip-teaseuse, et afin d'etre au
point pour son prochain film ou elle a une scene de ce genre, elle fait venir chez elle un
entraineur en la matier.e, Pierre. Mais I'eleve depasse Ie maitre. Des images suivent, prises au Sexy ou au Crazy Horse, avec diverses images de night-clubs et de french-cancan,
...ies lenels
~m .1 ell rl
13
('est suite aces pseudo-peripeties legeres que Ie ton se durcit pour narrer la mort
de la star en juin 1967 et nous montrer ses proches et Ie manque qu'ils ressentent. l:approche, quelque peu charognarde, nous confie que si Jayne Mansfield etait Ie symbole
de la femme sensuelle (tel que la caricature nous aete faite durant tout Ie film), elle etait
aussi une mere aimante et devouee. Une fin qui n'est pas sans annoncer Ie virage radical
que va prendre Ie Mondo americain durant la seconde moitie des annees 70 et au debut
des annees 80 avec des films comme Face la mort, se complaisant jusqu'a I'asphyxie
dans Ie macabre.
Parler du film comme d'un "hommage" posthume serait inapproprie tant nous
avons a faire a un pur produit d'exploitation. Tout ici a ete agence de maniere absurde
afin de creer du lien entre des images d'archives et des films de vacances sans grand rapport les uns avec les autres. Quelques scenes de sexploitation ont ete rajoutees afin de
Montage
video
recyrlont 1 . . - - - - , .---..==
la serie
des
This is
America.
1I.~,L.'IlI.
avant qu'elle ne revienne a New York, pour aboutir dans un concours de beaute pour travestis. D'ailleurs, \'un d'eux est son clone et il est interviewe devant la camera. Puis a
Hollywood, Jayne aI'impression que Ie monde est devenu topless (sans Ie haut). Coiffeuses, garagistes, serveuses, cireuses de chaussures, toutes les femmes ont perdu leur soutien-gorge. Elle se demande : Est-ce que ce sera bient6t aux professeurs de se mettre les
seins nus? Meme les groupes feminins de rock ont Ie buste denude dans un pur imaginaire a la Russ Meyer. De toutes fa~ons, en Amerique, une femme avec une belle poitrine
peut faire fortune, Jayne Ie sait car elle en est la preuve.
boucler la duree du metrage qui s'inscrit, malgre tout, dans la tradition du Mondo americain premiere epoque de par ses couleurs criardes, ses grosses poitrines, son sens de
I'incongru et son erotisme kitsch et degenere. Une information manque au film, c'est
qu'en 1966, Jayne Mansfield aurait rejoint I'eglise de Satan d'Anton La Vey, un des futurs
abonnes aux Mondo Movies (Angeli bianchi... angeli neri, Death Scenes), et qu'elle exposait sa plastique sculpturale lors de ceremonies sacrileges. II est etonnant que les realisateurs aient fait I'impasse sur un sujet pareil.
74 CIIEI,lllIallli - rs serle I
Ce qui ressort de tous ces Mondos americains de la premiere vague, c'est Ie manque absolu de moyens et des narrations cousues avec des bouts de ficelle, a I'inverse du
cinema de Jacopetti, Prosperi ou Climati qui beneficiaient de budgets considerables.
Neanmoins, une serie de films rencontrera un certain succes de par Ie monde tout en
signant la fin de cette tradition ou humour gras et delires potaches font bon menage:
les This is America de Romano Vanderbes, connus en France sous les titres L'Amerique en
folie (1977), puis L'Amerique interdite (1980).11 terminera la trilogie en 1990 avec America
Exposed, traduit L'Amerique interdite 1/ 26
,
Ces films s'inscrivent aussi dans une representation des Etats-Unis dans les
Mondo Movies, mais pour la premiere fois avec un point de vue interne. En effet, Ie territoire americain [Link] en lui tous les elements essentiels du genre: sexe, violence, bizarreries et exces en tout genre. Des les premiers Mondo cane, les Etats-Unis
figuraient deja parmi les pays privilegies quant a ce cinema. Mais ce qui est etonnant,
c'est qu'avant les This is America, seuls les Fran~ais et les Italiens etaient alles chercher Ie
sensationnel et I'insolite dans les terres des pionniers. L'Amerique insolite (1960) de Fran~ois Reichenbach avait pose les platres, puis peu apres, America di notte (Les Nuits
d'Amerique, 1961) de Giuseppe Maria Scotese et Carlos Alberto de Souza Barros, America
Paese di Dio (So This is God's Country 1, 1966) de Luigi Vanzi, America, cosi nuda, cosi violenta (L'Amerique nu, 1970) de Sergio Martino, Sex O'Clock USA (1974) de Fran~ois
27
Reichenbach ou encore Oh, America! (1975) de Michel Parbot
Cela dit, une difference de taille se fait sentir quant aux films que nous avons vus
precedemment, c'est Ie passage des annees 60 a 70. lei, plus de rock garage ou de surf
music, mais Ie punk-rock des Dictators ou les ambiances disco des boites de nuit. Chaque scene du premier film de la trilogie de Vanderbes, qui assure a la fois Ie role de producteur, auteur et realisateur, suit la liberation sexuelle et la transformation du pays
durant ces annees-Ia. On peut y ressentir notamment la montee du televangelisme ou
bien I'attrait de plus en plus fort pour les sports violents. Certains documentaires a succes des annees 70, comme Marjoe (1972) d'Howard Smith et Sarah Kernochan ou
Pumping Iron (Arnold Ie Magnifique, 1977) de George Butler annon~aient les thematiques
mises en avant dans cette Amerique en folie.
On commence d'abord ce voyage dans la culture americaine par la fascination
quasi religieuse pour les voitures : courses, accidents, fantaisies sexuelles liees aux carrosseries ou defiles d'indiens en voitures pour les All-American Indian Days. Apres Ie
concours de Miss India Americana, on passe a un concours de grosses poitrines a New
York puis a des go-go danseurs moustachus dans Ie New Jersey. Dans l'Ouest rural, on
peut decouvrir des bordels dans des ranchs avant de visiter une c1inique pour initiation
au sexe ou les remises des prix aux acteurs de films X a Hollywood alors que Ie public
2611 est 0 men~onner que Ie film Mondo cone 2000, /'inCledib/e (1988) de Gobriele (rison~ et Stelvio Massi apu etre commerciolise en tont que
This is Amercio 3.
.. .
....
27 Du cote omericoin, il est oussi oise de voir dons Ie film The Savage Eye de 1959 une onli~lpolion de taus les Mondos asUlvre sur les Etots-IJms.
de So This is God's Country? 010 serie des This is Americrr. evongelistes illumines, foules hystenques, culture lost-food, toutes ces Images sont fi~
mees sur Ie vii mois contees 0travers Ie regard poe~que d'une ieune femme. II est 0noter que The Savage Eye sera OUSSI Ie litre ongl0l5 du film
de Paolo (avo;o, un des clHluteurs de Mondo Cone, nomme L'occhio selvaggio ([0 Cible dons /'reil, 1967) et qui sera une des premieres cri~ques
cinemotographiques sur les exces du Mondo.
s'entraine a imiter leurs stars sur des bananes. L'art culinaire et la culture fast-food etant
incontournables, on assiste a une therapie de choc en Floride pour qu'une femme arrete
de manger des hamburgers, des frites, du milk-shake ou du Coca-Cola. Le rapport au
corps est egalement une thematique centrale quant aux Etats-Unis : dessous frivoles,
tatouages, culturisme au Gold Gym de Los Angeles en compagnie d'Arnold Schwarzenegger. Apres des scenes de catch et de lutte, Ie pont de San Francisco nous est montre,
la ou tant de jeunes gens se sont suicides. Mais heureusement la foi est la pour leur montrer qu'i1s n'ont pas ete abandonnes par Dieu. On visite ainsi un drive-in ou, installees
dans leurs voitures, certaines femmes se maquillent ou font leurs ongles tandis que des
hommes Iisent des revues sexy tout en ecoutant des sermons diffuses sur haut-parleurs.
Puis, dans Ie Sud profond, un evangeliste age de huit ans s'egosille avant que la camera
ne se fasse Ie temoin d'une messe noire dans Ie Massachusetts. Les scenes s'enchainent
ensuite toujours a un rythme aussi effrene : les mariages et les casinos de Las Vegas,
visite de lieux de plaisir ou on utilise des instruments de torture medievale, mormons a
Salt Lake City, nudistes, sex-shops et decouvertes de diverses machines de masturbation, de gommes en forme de phallus ou de
vibromasseurs, morgue pour les Noirs, cowboys et armes a feu. Le metrage se termine en
Californie du Nord, dans une prison mixte tout
confort ou, pour cinquante dollars par jour, les
jeunes gens vivent dans une sorte de camp de
vacances paradisiaque avec television, cafeteria, volley-ball et bronzette.
Le film nous balade ainsi aux quatre
coins du territoire en s'attardant sur les us et
coutumes des Americains comme s'il s'agissait
de betes curieuses qu'on regarde a travers les
Psyrhedelisme debride dans Mondo Hollywood.
grilles de la cage d'un zoo. Ce point de vue
n'etonnait pas quand iI s'agissait de Fran~ais ou
d'italiens qui s'interrogeaient sur les Etats-Unis, mais ici c'est un Americain qui regarde
lui-meme les aberrations de sa propre culture. Du coup, Ie second degre est de mise et
a aucun moment, Ie film ne possede la gravite de ton de certaines scenes de L'Amerique
nu ou de Sex O'Clock USA par exemple. Nous sommes dans du pur divertissement.
Le second volet de la serie, L'Amerique interdite, ira plus loin encore dans Ie comique absurde et demeure sans aucun doute Ie plus reussi de la serie, toujours drole meme
apres un enieme visionnage. Comme pour Ie premier film, Ie generique de debut et de
fin reprend des images du metrage dans un pur esprit de zapping, puis on debute sur
Jello Biafra, icone punk, qui se presente pour devenir maire de San Francisco en 1979. On
Ie voit jouer I'hymne de son groupe, California Ober alles des Dead Kennedys, dans une
synagogue. La voix-off nous dit qu'il arrivera troisieme, ce que Jello Biafra rectifiera : en
fait, il est arrive quatrieme. II fera d'ailleurs a nouveau campagne en 2000. Suite a cet
.'I~'
episode, on nous presente Ie capitaine Sticky. Entoure par ses majorettes, ce super-heros
autoproclame debusque les forces du mal et beneficie de popularite aupres des enfants
et des militaires. AI'interieur de sa Sticky Mobile et arme de tartes a la creme, il hante les
rues de Californie pour entarter les mechants. Nous passons ensuite a une scene de toilettage de voiture par des "expertes lavandie(~s" aux seins nus, puis Ie ton devient plus
sinistre alors que nous penetrons les reseaux souterrains de Manhattan ou un rat cannibale rode, Ie "Ratus Norvegicus'; aussi appele "Super Rat':
Apres une reconstitution de Iynchage au Far West, on rencontre un chasseur de
prime aux methodes expeditives. Suivent des hotels pour animaux et autres bordels
canins repondant aux noms raffines de La Truffe baladeuse ou La Queue qui remue. Apres
les indispensables body-buildeuses, une des meilleures scenes du film se presente, et
une des plus jouissives de toute I'histoire du Mondo: Apres Ie viol de I'une des leurs, les
SeEurs de la Sainte Famille de Philadelphie ont decide d'apprendre les techniques d'autodefense, a I'image des moines orientaux. On les voit s'attaquer a de bonshommes
armees de leur crucifix. Suivent des combats de femmes a St. Louis, Missouri, des clubs
disco new-yorkais ou les jeunes femmes se plongent dans la gelee de cerise et la creme
fouettee, puis des poulets qui mangent leurs propres excrements, suivis par un defile
pour obeses.
Toujours dans la thematique de la nourriture, nous penetrons dans la maison
d'une famille du Maine ou I'alimentation est faite a base de vers et d'asticots. Puis la thematique sexuelle se developpe au travers de patisseries erotiques a Manhattan, du parachutisme naturiste, ou on pratique des mariages en plein air, d'une ecole ou I'on
apprend Ie strip-tease, des indispensables go-go danseurs moustachus, de boxeuses
topless au Texas, d'une styliste new-yorkaise specialisee SM ou de boites de nuit ou I'on
pratique des orgies. Arrive ensuite une autre scene de bravoure : AHollywood, un ancien
playboy, Ie jeune Jonathan Parker s'est proclame pn?tre de l'Eglise de la Poudre Pure, lieu de
culte ou on peut atteindre Ie Seigneur en sniffant de la cocaine. Puis, a l'Universite de Berkeleya San Francisco, un gourou paraplegique dirige un culte d'auto-perfectionnement.
Le ton du film devient ensuite beaucoup plus noir pour se pencher sur Ie theme
de la violence aux Etats-Unis, meme si la voix-off cree toujours un decalage: La violence
est l'Amerique ce que la pomme est la tarte . Des images sanglantes sont projetees
rapidement, des enfants armes, un prisonnier qui rit en racontant les tortures qu'i1 afait
subir, des tueurs en serie puis une operation du cerveau ou une aiguille detruira les sieges de la haine et de I'agressivite. Les images etant plus dures, la musique se fait done
plus mievre et sirupeuse (Live and Let Die de Paul McCartney), dans un pur esprit Mondo.
Pour finir nous assistons a des condamnations a mort et Ie narrateur nous precise que
l'Amerique n'est plus Ie pays innocent qu'elle a ete.
Cette perte d'innocence confirmera definitivement Ie changement radical qui
s'opere dans Ie Mondo americain durant ces annees-Ia. Si L:Amerique interdite est un vrai
delice d'humour potache avec une voix-off qui change sans arret de ton, passant du
solennel au trivial, du dramatique au vulgaire, les images de fin renvoient indeniable-
ment au film Face la mort (1978) dont nous parlerons plus tard et a tous les Death
Movies qui suivront. Le long-metrage The Killing of America (1982) de Sheldon Renan
confirmera definitivement la perte du sens de I'humour et Ie regne d'un cinema catastrophiste, parano'iaque, empreint de terreur urbaine et de morbidite non voilee.
Le dernier opus de la serie, America ExpDsed/L'Amerique interdite 2, se penche, de
fait, avec beaucoup plus d'insistance sur Ie culte des armes a feu et de I'autodefense,
donnant un portrait bien plus cauchemardesque du territoire americain. Cela dit, l'humour grotesque est encore de mise et il est surprenant de lire sur la jaquette du film que
celui-ci est sorti en 1990, tant Ie ton et la construction sont proches des episodes precedents. En termes d'humour trash, cette troisieme mouture se revele desopilante.
Un petit parcours- s'impose dans ce dernier soubresaut du Mondo a la sauce americaine.
Nous commen~ons par une fete pour veterans du Vietnam animee par des stars
du porno et ou l'alcool se boit a I'interieur de jambes en plastiques et autres protheses.
Une foire aux armes afeu et un champ de bataille reconstitues font apparaitre la guerre
comme un amusement familial et bon enfant. S'en suit une hilarante communaute fondamentaliste en Caroline du Sud qui accuse Ie pere Noel d'avoir corrompu cette ceremonie religieuse. En tant que suppot du Diable, rebaptise "Satan Claus'; les adeptes brOlent
un mannequin a I'effigie du "monstre" au bout d'une corde, dans un rappel des sombres
heures du Moyen-Age. Nous rendons ensuite visite a une ecole d'art dramatique tres
particuliere vu qu'on y apprend afaire la charite. Toujours aussi grotesque, les bizutages
des nouvelles etudiantes des grandes ecoles se finissent par des le~ons de cuisine ou
elles cuisent un CEuf sur les fesses et les parties genitales de leurs collegues masculins.
Le sens de la fete se revele aussi pathetique dans un club country de Nashville ou les
bagarres sanglantes sont monnaie courante. Apres des cours d'autodefense pour Ie troisieme age, on rencontre les "Sakers'; gangs d'adolescents racistes qui ne connaissent pas
la difference entre justice et criminalite.
Beaucoup d'autres scenes du meme genre, axees sur l'autodefense et la criminalite temoignent non seulement de la montee extreme de la violence aux Etats-Unis
mais aussi de I'influence de tout Ie cinema de parano"ia urbaine, dont les Death Films
font partie, mais on pourrait aussi citer la serie des Inspeeteurs Harry, avec Clint Eastwood, ou les roles de justiciers des bas-fonds de Charles Bronson. On voit donc une
banque de Newark, au New Jersey,'qui pour trouver de nouveaux clients, offre des pistolets, tres convoites par la modeste population noire du [Link] du sort: la banque sera braquee par I'arme meme qu'ils avaient offerte. Plus inquietante, une ecole
dont les professeurs sont des anciens de la CIA apprend a ses eleves toutes les techniques d'assaut et de meurtres possibles et imaginables. On nous devoile aussi des quartiers ou tous les enfants de douze ans possedent leur propre arme ou des camps de
scouts diriges par Ie Ku Klux Klan.
Mais Ie film ne se limite pas a la guerilla urbaine, l'absurde et l'erotique y trouvent
aussi leur place. On y apprend des recettes de cuisine a base d'insectes a Boston ou la
.I.~I
manie des femmes Noires du Sud a cuisiner a base de terre recueillie pres des rivieres.
Des photographies erotiques servent a vendre des villas de Beverly Hills alors que des
jeunes hommes d'affaire passent des moments agreables avec des prostituees a l'interieur de limousines parcourant la ville de New York. Des couples s'amusent a copuler
dans les endroits publics alors que d'autres se marient dans des prisons et que des
necrophiles paient cher certains embaumeurs afin qu'ils leur donnent acces a certains
cadavres de jeunes filles.
En bref, on vogue encore dans Ie grand n'importe quoi mais avec ce sens de I'humour si particulier a Romano Vanderbes: la matonne qui fouille dans les parties intimes
de la jeune mariee, la comparaison du chef de camp KKK entre les Noirs et des chimpanzes, les pepes et memes qui mettent les jeunes punks au sol, etc. ('est de la satire
et de la caricature aI'etat brut. L'auteur tire de gros traits afin que meme les aveugles ne
s'y trompent pas. Le moins que I'on puisse dire, c'est qu'apres avoir vu la serie des films
de Vanderbes, on imagine mal comment on pourrait choisir les Etats-Unis pour aller
passer ses vacances.
II est tout de meme necessaire de mentionner aussi les films de propagande anticommuniste finances par les eglises fondamentalistes au cours des annees 70, notamment ceux de Ron Ormond a la demande du pasteur du Mississippi, Estus W. Pirkle. lei,
tout second degre a disparu au profit d'un cinema apocalyptique qui etait diffuse au
cours des ceremonies et qui avait pour but de faire reagir Ie public pour les amener vers
la foi, dans un etat de transe face a tant d'images-choc. On peut citer notamment If
Footmen Tire You, What Will Horses Do ? (1971) ou The Burning Hell (1974). Au lieu de servir la culture populaire et Ie cinema d'exploitation, les techniques du Mondo (narrateur
moralisateur, commentant des sequences pseudo-documentaires du monde entier)
sont utilisees ici pour provoquer la terreur pure et simple atravers Ie bourrage de crane
et de la manipulation. Si les Mondo Movies amenaient une lecture ironique de la societe
contemporaine et de I'homme postmoderne, il ne reste ici que I'endoctrinement appuye
par des scenes gore tres mal reproduites de decapitations d'enfants, de viols, de fusillades et de charniers. Ces films relevant de la Jesusploitation, genre lie a la culture blanche
des etats du Sud des Etats-Unis, portent en eux, malgre tout, ce passage d'un cinema
trash aux allures de foires aux monstres (Ies nains chantant des airs de Gospel, les defiles d'handicapes, Ie ton de bonimenteur de foire du pasteur) vers des CEuvres de parano"ia pure ou I'argument esthetique n'a plus aucun interet.
-21.1: I:I~IEMI\
algre la predominance des Etats-Unis dans la production cinematographique, l'ltalie conserve neanmoins sa position de figure de proue du Mondo
Movie, et ce jusqu'a l'extinction du genre, au debut des annees quatre-vingt. Suivant les
traces de Jacopetti et Prosperi, d'autres cineastes se lancent a leur tour dans I'aventure,
chacun imprimant au genre une marque bien particuliere. Parmi ceux-ci : Gianni Proia,
Roberto Bianchi Montero, Luigi Scattini, Roberto Malenotti, Fabrizio Gabella, Renato
Marvi, Giuseppe Scotese, Mino Loy, Sergio Martino ou encore Luigi Vanzi (proche de
Jacopetti qui fut a la fois precurseur et suive\dr). Quatre noms sortent du lot de par I'importance majeure de leur reuvre sur Ie genre :"es freres milanais Angelo et Alfredo Castiglioni et les collaborateurs Antoni Climati et Mario Morra.
Attardons-nous dans un premier temps sur les jumeaux Castiglioni.
Nes en 1937 a Milan de parents artisans, les Castiglioni ont fait des etudes commerciales et financieres tout en s'interessant tres jeunes au continent africain. Apres
leurs etudes, la guerre d'Algerie se finit et Ie monde commence a etre apprehende avec
un autre regard. Bien qu'il etait encore difficile de se deplacer a I'epoque, les jumeaux se
lancent dans un pari fou des la fin des annees cinquante alors qu'ils n'ont que vingt ans :
La premiere chose que nous avons faite c'!tait detudier Ie monde qui s'ouvrait doucement
ala connaissance, et surtout l'Afrique parce que cetait un pays avec une histoire qui nous fascinait. On a alors voulu aller en Afrique mais nous n'avions pas /'argent et les moyens pour
voyager. Nous avons pris des scooters, les fameuses vespas. Avec ces petites motos, nous
avons fait Ie voyage jusqu'au Maro( en faisant la cote fran~aise, la cote espagnole. Le Maroc
etait divise en deux, if y avait Ie Maroc fran~ais et Ie Maroc espagnol. Cetait un long voyage,
tres difficile. Puis nous sommes arrives en Mauritanie, c'etait Ie Sahara espagnol et ensuite a
Villa Cisneros, qui etait la capitale de cette region. Apres, nous nous sommes arretes au
Senegal. Ce long voyage a fait decouvrir un monde que personne ne connaissait alors.1I faut
dire qu'en Italie, ce netait pas facile de voyager, comme pour aller en Espagne, il fallait obtenir Ie visa. II fallait donc un visa pour Ie Maroc espagnol, ainsi que Ie Maroc fran~ais. Cetait
vraiment des difficultes. Ce fut Ie premier voyage a nous avoir ouverts sur l'Afrique. Cetait en
1957, il Ya une cinquantaine d'annees 18 .
Ainsi ils commencent a prendre leurs premieres photographies de ce territoire
insolite. Deja, les deux freres s'aper~oivent que l'Afrique est en pleine mutation et qu'il
faut capter sur pellicule et sur magnetophone une histoire qui est en train de disparaitre
suite a la decolonisation. Aleur retour, i1s integrent une ecole mise en place par la television italienne, la RAI, afin d'apprendre les metiers du cinema. Un discours de Leopold
Sedar Senghor, alors president du Senegal, finit definitivement de les convaincre dans
leur mission: Nous avons eu la chance d'entendre un discours de Senghor, un homme
d'etat mais surtout un grand phifosophe. II a dit a quelques journaiistes : ''Allez dans mes
villages et filmez, prenez des photos, enregistrez la voix des anciens, des griots avant qu'ils
ne meurent': C'etait une image tres dure, tres forte pour dire que ce qui est la vie, /'histoire
de ce peuple n'existe que dans les tetes et les memoires de ces gens. II n'y a rien d'ecrit. Tout
vient de la tradition orale et quand les vieux, les griots, vont mourir, il ne restera que ce que
vous enregistrerez maintenant avec votre magnetophone. II a ajoute : "Quand un Africain
meurt, c'est une bibliotheque qui brule". lis reprendront par la suite cette phrase dans Ie
28 Entretien personnel realise avec les freres Costiglioni Ie 4juin 2009 aVorese.
M"~I
carton d'introduction du film Addio ultimo uomo (The Last Savage, 1978), et leur reuvre
terminale et majeure Africa dolce eselvaggia (The Last Savage 2 : Shocking Africa, 1982)
finit, elle aussi, par une citation de Senghor.
Les freres Angelo et Alfredo Castiglioni commencent leur carriere cinematographique en 1969, date OU ils debutent une serie de films qui va se poursuivre jusqu'au
debut des annees 80. Auteurs de cinq films juges primordiaux dans Ie domaine, ils s'imposent derriere Jacopetti et Prosperi comme les plus prolifiques auteurs de Mondo
Movies, en meme temps que les plus constants en terme d'inspiration. En effet, tous leurs
films sont consacres aux aspects brutaux ou pittoresques du continent africain: Africa
segreta (Secret Africa, 1969), Africa ama (Africa Uncensored, 1971), Magia nuda (Mondo
Magic, 1975), ainsi que les deux films cites plus haut Addio ultimo uomo et enfin Africa
dolce [Link] sont egalement consideres comme les films du genre les plus reussis sur Ie plan plastique et, de par la formation scientifique tres serieuse des auteurs, sont
empreints d'une dimension ethnographique qu'aucun autre long-metrage de la tradition ne peut se vanter d'atteindre. L'reuvre des Castiglioni se pose comme Ie lien
improbable entre I'anthropologie filmique sur les rituels africains de Jean Rouch, les
montages chocs chers aJacopetti et Prosperi et une esthetique primitive et abjecte qui
influencera fortement Ruggero Deodato.
Des leur premier essai cinematographique, les Castiglioni rencontrent un succes
phenomenal en Italie, un succes etonnant de par la valeur anthropologique de leur travail et la violence des images montrees. Des ambulances sont garees ala sortie des cinemas, les rues sont comble. La force de leur cinema reside a la fois dans leur passion et
.II~I
leur investissement personnel mais aussi dans leur patience et leur capacite aprendre Ie
temps de s'integrer aux tribus des villages qui les interessent, car tout est vrai dans leurs
films. Rien n'est falsifie.
1/ faut dire aussi qu'apres Ie premier voyage en vespa, /'annee suivante nous avons
pris un paquebot fran~ais, Ie general Mangio, un bateau qui faisait des transports de
marchandises. Nous avons embarque a Marseille et sommes arrives a Alger, a lepoque OU
1'Algerie etait encore fran~aise. Cetait la periode pieds noirs. Nous avons fait toute la cote du
golfe de Guinee durant un mois et demi, car Ie paquebot faisait des escales jusqu'a Douala.
ADouala, nous avons commencea filmer un petit peu Ie Cameroun. Nous avions des appa-
reils qui se nommaient Paillard Bolex. Cetait du 16 mm et nous commencions a tirer les premieres images de ce monde en train de disparaitre. Puis, on a continue avec des voyages tres
aventureux jusqu'au moment ou nous avons obtenu la confiance de producteurs. Nous
avons mis ensemble les images, seulement pour faire voir, sans montage. Le premier producteur ajuge que cetait un film bien fait, avec des belles images, et surtout des images inconnues du monde europeen. Alors il a donne les moyens financiers pour continuer, et comme
cela, nous y sommes retournes plusieurs fois pendant trois annees pour faire Ie premier film
qui etait Africa segreta. Nous avons eu la chance d'avoir un producteur qui a vu dans notre
premier voyage quelque chose qui pouvait etre important egalement pour Ie public. En tout
cas, /'idee n'etait pas que de faire des choses eclatantes et commerciales mais surtout des etu-
des ethnologiques. Nous avons beaucoup travaille ensemble avec Ie professeur qui se nommait Guglielmo
Guariglia a /'universite de Milan en etudes ethnologiques. Nous avions lu tout
ce qu'il avait ecrit sur cette region
d'Afrique, l'Afrique occidentale fran~aise
et l'Afrique equatoriale fran~aise, Ie
Cameroun, Ie Gabon, etc. L'Afrique occidentale c'etait Ie Senegal, Ie Togo, la
Haute-Volta, etc. Nous avons visite les
deux Afrique en faisant avant tout des
etudes ethnologiques, ce qui nous a permis de porter en Italie beaucoup de
materiaux originels qui sont exposes
dans un musee qui est a la mairie de
Varese. Nous savions qu'il y avait des
rituels dans ces peuples mais Ie second
probleme cest qu'il faut avoir beaucoup
de temps. Quand on arrive dans Ie village, on ne voit rien, seulement la vie
quotidienne. Pas grand-chose. Mais
14 [Link],[Link] - rs serle I
.~
~
AllIfR11IGRJMAlDI
nous savions qu'il allait yavoir des rituels d'initiation, des rituels pour se souvenir des anciens,
des morts, les danses de la pluie.1I fallait attendre que les choses arrivent sans pousser.
Telle est la methode des Castiglioni, non pas rester quelques jours et arriver avec
une grosse equipe de tournage mais au contraire integrer doucement la communaute
en y passant plusieurs mois sans rien filmer. ('est quand les villageois se sont habitues a
la presence des jumeaux, accompagnes d'un interprete et de porteurs, qu'ils peuvent
commencer a sortir leurs cameras et immortaliser sur pellicule tous ces rituels de naissance, de mort ou de fertilite qui servent de matiere premiere a leurs films.
Le succes retentissant d'Africa segreta va amener plusieurs producteurs a s'interesser a leur travail, dont Ie grand Alberto Grimaldi qui avait deja travaille avec Sergio
UN FILM IN EASTMANCOLOR
REAUZZATO DA GUIDO GUERRASIO. ALFREDO CASTIGUONI
ANGELO CASTIGLlONI,ORESTE PELLINI
Leone, Pier Paolo Pasolini ou Federico Fellini. On peut noter a son palmares des titres
comme Le Bon, la brute, Ie truand (Leone, 1966), Satyricon (Fellini, 1969) ou Le Decameron
(Pasolini, 1971). Avec les moyens considerables deployes, les Castiglioni vont pouvoir
diviser leur travail en deux: d'une part, les etudes ethnographiques, les Iivres et d'autre
part les films d'exploitation populaire. Dans les films ne reste donc que I'aspect Ie plus
choquant et sensationnel des images qu'ils ont rapportees : rites de circoncisions, massacres d'animaux, modifications corporelles, vengeances sanglantes, emasculations, clitoridectomies, operations chirurgicales, pratiques sexuelles extremes, etc. Chaque film
propose des legeres variantes de cette banque d'images afin de produire un veritable
tout duquel emerge une vision forte et unique du continent africain ainsi que des scenes
Ie eIIEI,[Link]'l - rs serle I
.. cIIEI,[Link].. - rs serle I
vues nulle part ailleurs. De la vieille dame qui attend sa mort sur un rocher afin de ne pas
laisser son ame hanter sa maison dans Africa ama jusqu'au cadavre auquel on enleve la
peau afin qu'il redevienne blanc a I'image d'un nouveau-ne dans Addio ultimo uomo, les
scenes retenues sont epoustouflantes tant elles nous amenent dans un monde inconnu
ou tout est croyance et symbole.
_
II est egalement important de preciser qu'aux generiques de leurs deux premiers films apparaissent deux autres noms, Oreste Pellini et Guido Guerrasio : Guido
Guerrasio etait Ie premier contact que nous avons eu apres les etudes que nous avons fai-
tes avec la television italienne, quand nous avons decide de faire notre premier film documentaire. C'etait un homme de cinema, il avait fait des films et il avait surtout des contacts
avec les producteurs. Nous etions tres jeunes et pas du tout connus dans Ie milieu du
cinema. Cetait tres difficile de penetrer ce monde dos. Cet homme nous a permis de rentrer dans ce monde. 11 a fait avec nous Ie montage mais il n'a jamais pris f'avion. 11 avait
peur des maladies. Ce n'etait pas facile quand tu avais vingt-cinq/vingt-six ans de trouver
un producteur. Pour les films, tout se passait a Rome, avec Cinecitta, mais pas ici.
Maintenant, ils font aussi du cinema aMilan, il y a la television, CanalS, on peuty faire des
etudes de cinema mais pas af'epoque. L'autre personne, Oreste Pellini, est venue avec nous
pour les premiers voyages. Apres, il s'est marie, il a eu des obligations. C'etait Ie deuxieme
operateur .
M'I~'
bande-son d'Addio ultimo uomo, qui la aussi connut un gros succes, ou encore Riccardo
Cucciolla, acteur italien tres celebre qui prete sa voix a plusieurs de leurs films.
En s'interessant sans tabou aux societes primitives et en n'ayant pas peur des
gros plans, relevant parfois entierement du langage pornographique (Addio ultimo
uomo), les films des Castiglioni possedent des images fortes, marquantes et difficilement concevables aujourd'hui encore, qui furent d'ailleurs recuperees tres frequemment par la suite, notamment dans certains Death Movies, genre decoulant du Mondo
sur lequel nous nous attarderons plus tard. Chez eux, la camera s'arrete sur les sexes,
zoome sur les entrailles, f1irte avec Ie sordide, rendant les films presque insupportables
par ce travail filmique qu'on dirait racoleur alors que ce qui est presente est, dans I'integralite, non falsifie selon les aveux des realisateurs.
,. [Link],I.111111I - ,S selle I
David Kerekes et David Slater s'attardent notamment sur une des scenes d'Addio
ultimo uomo dans laquelle, suite a I'incendie d'une hutte, les membres d'une communaute se vengent sur un homme de la tribu adverse avec qui ils sont en conflit depuis
des annees. La sanction est une emasculation et la mutilation du corps de I'ennemi. On
voit notamment sa main coupee. Allant chercher dans Ie montage des elements qui
prouveraient qu'il s'agit d'une reconstitution, les auteurs de Killing for Culture en viennent ala conclusion suivante : Aussi brutal et choquant que puisse etre /'incident, if s'agit,
comme dans toutes les sequences extremes et exclusives des Mondos, d'un massacre fabrique. Son inclusion au sein de sequences documentaires reelles et I'utilisation "spontanee" de
la camera cree un effet reussi de vraisemblance. Cependant, une analyse de la continuite du
passage met ajour la construction pour ce qu'elle est. La victime est d'abord vue comme deja
transpercee. Ses mains tiennent Ie bout de la lance enfoncee dans son torse; Ie sang secoule
de son estomac et se deverse jusqu'a I'aine dans une mare de sang. Quand la camera filme
son visage, ses yeux sont a peine fermes, ne revelant aucune sorte de douleur ou de terreur
face a sa situation facheuse, manifestement fatale. Ensuite, Ie plan s'attarde sur les jambes
de I'indigene retenues par deux autres compfices; elle fait un panoramique sur Ie torse et les
cuisses tachees de sang, puis apres un cut, nous voyons Ie poignard attache a I'avant-bras
d'un autre des attaquants. Nous passons apresent a I'acte de castration. La blessure de l'estomac adisparu comme toutes les autres marques de sang. La victime reste sans bouger tandis que deux hommes commettent I'operation impromptue. Un couvre la base du penis et Ie
pubis, I'autre saisit l'organe et commence a decouper a travers la chair. Encore une fois, nous
passons a un autre angle de vue: Ie penis est toujours maintenu, mais aucune incision n'est
visible. La main du compfice est positionnee sur la zone du pubis tandis qu'en dessous se
trouve la main de la victime, n'essayant pas, semble-t-il, d'empecher la perte de sa mascufinite, mais retenant en fait un dispositifde prothese. La victime urine brievement. Cut vers un
angle de vue different et l'organe est pratiquement detache. Le sang gicle sur les cuisses alors
que I'organe est separe du corps. La deuxieme main reste resolument et commodement en
position, couvrant la partie inferieure meme quand la mutilation est terminee. Un indice supplementaire prouvant qu'un dispositifartificiel est utilise 19 .
A cela, Angelo Castiglioni repond et nous ne pouvons que lui donner credit:
Beaucoup de gens ont dit que cette scene etait truquee, pour la raison qu'il parart incroyable de voir des choses comme cela. II faut dire que cette scene n'etait pas prevue dans Ie
script. Nous avons eu la chance, chance non pas pour I'homme coupe bien sur, de nous trouver dans un village Nouba qui faisait la guerre a un autre, comme deux petites factions,
pour des motifs futiles. Une nuit, nous etions en train de dormir quand nous avons ete reveilles par la lumiere d'un feu. Nous sommes sortis de la cabane, pour voir que presque la moitie du village etait en train de bruler. Sur Ie moment, nous avons d'abord cru qu'il s'agissait
d'un feu accidentel, et puis au matin, nous avons vu les hommes s'habiller pour partir en
guerre, mettre des couleurs sur leurs visages. L'interprete nous aalors dit qu'ils allaient trouver quelqu'un du village adverse, peut-etre coupable peut-etre pas, pour accomplir une [Link] pensaient que Ie feu etait criminel, bien que je ne Ie crois pas: cetait probablement
29 David Kerekes et David Slater. Killing for Culture: on Illustrated History of Death Film, from Mondo to Snuff. Landres, Creotion Books, 1994, p.1 89.
la paille et Ie vent... C'etait tres difficile de suivre ces hommes qui couraient dans la brousse
en quete de quelqu'un sur qui se venger. Nous avons vu cet homme qui se promenait, les
autres ont immediatement reconnu un gars de I'autre camp et ifs ont commence a courir.
Si vous regardez Ie film, vous voyez bien que Ie type se promene sans se rendre compte que
les autres arrivent. Puis il entend les cris, et il commence a fuir. Le fait de filmer, cela s'est
passe tres vite. On me voit faire un panoramique avec la camera au poing, sans pied. lis
I'ont attrape et ils ont commence a I'abattre. Tout I'acharnement des hommes s'etait
concentre sur lui. Nous n'avons pas eu de problemes pour filmer, la seule difficulte, c'etait
de trouver un espace pour avoir un bon angle de prise de vue. Cetait de I'adrenafine pure.
lis etaient enrages, mais pas contre moi,
qui restais la a filmer. Le film montre la
realite crue, mais cetait tellement bien
1969 ,AFRICA SEGRETA
1971 : AFRICA AMA
fait que les gens ont emis des doutes. On
a dit que l'on avait fabrique ces scenes,
nt.
alors que nous avons simplement eu la
chance que personne ne fasse attention a
UN FILM 01
nous et ne nous empeche de tourner.
alfredo e angelo
guido
Tout a ete filme, bien que nous ayons
CASTIGLIONI GUERRASIO
effectue des coupes, en raison des tremblements de la camera .
testo di ALBERTO MORAVIA
Addio ultimo uomo est de tous
voce dl RICCARDO CUCCIOLlA
music. _ cur. di A.F. lAVAGNINO
les films des Castiglioni, aux cotes de
3 ANNI 01 LAVORO
Magia nuda, celui qui se rapproche Ie
150.000 METRI or PELLICOLA GlRArA
300.000 CHllOMETRI PERCORSI IN
3 CONTINENTI
plus d'un Mondo Movie traditionnel de
per sc:oprire ..
par ses comparaisons entre Ie monde dit
.. meg's "alia I;-.;:el.
I damonJ hll& In,,l.
"primitif" et Ie monde occidental, et de
'.[Link]
par son montage alterne presentant des
.e _dleille magic.
II nlVl'~srno rituaJ.
images d'une rare violence visuelle : des
I ,. "'euutbelione ritual.
,. [Link].- taftic.
operations chirurgicales du nez et du
uo Il'ulgieo
[Link].
prov.
sein en parallele avec des modifications
VIETATO Al MINORt 0118 ANNI
corporelles impression nantes, la scene
de vengeance que nous venons d'evoquer suivie de charniers et de demembrements durant la guerre du Vietnam, etc. Le but
ici est de choquer Ie spectateur afin de Ie mettre face ala brutalite du monde avec une
approche qui se revele tres sombre. Angelo Castiglioni nous confie : L'idee d'Addio
ultimo uomo est nee d'un motif simple. Quand nous avons fait Africa segreta et les films
qui ont suivi, les gens disaient toujours la meme chose: "Ce sont des primitifs, ce sont des
sauvages': Alors je me suis dit : "Je vais montrer que nous sommes tout aussi sauvages
qu'eux': Nous avons donc fait des comparaisons. II y a beaucoup de choses que j'ai filmees
moi-meme, comme la vivisection des animaux ou les scenes de chirurgie esthetique, mais
nous avons achete du materiel de la guerre du Vietnam, afin de Ie mettre en comparaison
1975[Jp~.
MAGIAHUDA
if ..
I.
I.
MK' amor-a
dd. . .rgl"'"
.II~I . . . ies
avec les petites guerres africaines, pour montrer que ce n'est rien face de telles horreurs. J'ai
ouvert les archives de guerre americaine et nous avons achete ces images .
En effet, ces temoignages visuels sont d'un macabre rarement egale, ce qui explique aussi Ie fait que nous ayons peu vu ces images dans d'autres films. Trop insupportables. De la meme maniere, Magia nuda, afin de montrer la similitude de certaines pratiques primitives, alterne des tournages realises en Afrique avec les tribus Mundawi et
Dinka, en Amazonie avec les Yanomamo (Ies anthropophages dont il est question dans
Cannibal Holocaust' ainsi qu'aux Philippines et au Sri Lanka (anciennement nomme
Ceylan). Cette technique donne egalement une valeur plus universelle a leurs films.
Ainsi, Magia nuda est sans nul doute I'o=uvre la plus forte des realisateurs. Rien
n'est trafique ici et pourtant tout releve de I'extreme : des excrements du betail utilises
comme insecticide aux tueries d'animaux, des cadavres de sorciers pourrissant dans la
savane sans que les vautours ne les touchent jusqu'aux punitions cruelles pour adultere,
des operations a mains nues aux repas cannibales, des tortures de la chair aux ceremonies sexuelles. Chaque scene est epoustoufiante de brutalite sans qu'aucun jugement
cynique ne soit administre par la voix-off. Les images parlent d'elles-memes et la musique y est souvent discrete, contrairement aux compositions grandiloquentes auxquelles
les films de Jacopetti et Prosperi avaient habitue Ie spectateur. Nul n'ira aussi loin dans la
representation du corps et, de ce fait, les films des Castiglioni restent une des experiences les plus radicales du cinema du xx siecle, et rien qu'a ce titre meritent qu'on s'y
replonge ou qu'on les decouvre.
En revanche, les Castiglioni avouent avoir fait leurs films dans leur coin et n'ont
en aucune mesure essaye de copier Ie modele inaugure par Jacopetti et Prosperi, d'autant plus qu'ils se sentent tres eloignes de la vision du continent africain developpee
par leurs confreres italiens. Alfredo Castiglioni explique que les seuls "films choc" qu'ils
aient vus sont Mondo cane, Adieu Afrique et Les Negriers : En premier lieu, nous dirons
que ce sont des films tres bien faits. Ensuite, que ces films refletent une Afrique qui change
de maniere violente. Troisiemement, que beaucoup d'images ont ete trafiquees. J'ai discute
avec des operateurs qui m'ont confirme que certaines sequences ont ete mises en scene. La
majorite des images sont reelles, mais ce sont des images que je n'aime pas voir parce qu'elles traitent d'une Afrique qui n'est pas la notre, une Afrique de guerres, de violence, de
racisme. Notre Afrique nous est celie des petits villages, des hommes, des rituels, des traditions, de la magie. C'est elle que nous aimons, pas celie des guerres d'independance, sijustes soient-elles. Adieu Afrique montre des scenes de chasse, certaines trafiquees, mais qui
donnent une image exacte de ce nouveau continent de violence. Nos films aussi sont violents. Nous avons aussi filme des scenes de chasse et des rituels violents, mais c'est une violence qui a un but bien precis pour les communautes ou sur Ie plan symbolique. Cela n'a
rien voir avec celie de ces autres films. Par ailleurs, je dois vous dire que j'essaye deviter de
regarder les travaux d'autres realisateurs, afin de ne pas etre conditionne. Je prefere que
mes idees restent personnelles, qu'elles soient bonnes ou mauvaises. Quand nous tour-
nions, notre preoccupation etait d'aller dans les villages et de vivre avec les gens. Ensuite,
quand Ie producteur disait: "/I faut ceci ou cela.. .'; c'etait d'ordre commercial. C'est un autre
domaine. Ceci etant dit, la principale difference entre Jacopetti et nous est Ie fait qu'i1 se
depla~ait avec une troupe alors que nous, nous voyagions trois ou quatre personnes :
moil mon frere, peut-etre un autre operateur, un interprete, quelques porteurs locaux...
Cesttout .
Les cinq films sur l'Afrique des Castiglioni apparaissent comme les pendants
necessaires d'une meme o=uvre, se repondant les uns les autres, recyclant des memes
thematiques et obsessions visuelles jusqu'a atteindre une certaine forme d'apogee dans
;,0
trR:
i1..1"""t~OO C;J",,,.oc,,,"
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ANGELO e
BJASTlGLlONI
Screenplay by:
Music by
VITTORIO BUTTAFAVA
FRANCO GOOI
A Co-Production:
PEA Produzioni Europee Associate [Link]., Roma
CAST. S.r.I. Milano
EASTMANCOLOR
30 les points communs entre Mogio nuda et Cannibal Holocaust sont rres nombreux, ne serail-<e que sur un pion esthetique. II suffit de
comporer les s(llnes d'ouverture, 10 portition musicole ou meme certains codrages. les (ostiglioni ovouent n'ovoir jomois vu Ie film de Deodoto,
Ie controire est peu probable.
leur dernier long-metrage de la serie, Africa dolce e selvaggia, qui pour Ie coup conjugue
cette mission anthropologique, academique avec des scenes interminables de circoncisions et de clitoridectomies, accompagnees par les cris de douleur des jeunes enfants,
donnant une dimension experientielle et physique aux spectateurs qui visionnent ces
images. En plus d'apprendre et de decouvrir sur la symbolique cachee derriere les
croyances, nous suivons les rituels, des premieres danses et des explications des anciens
aux plus jeunes jusqu'aux actes en eux-memes. Par la violence des images, les Castiglioni
nous invitent a ne pas etre des observateurs passifs ou des intellectuels aux regards
froids et scientifiques. Meme Les Maitres fous de Jean Rouch parait tres sage a cote. lis
.'I~'
ajoutent : L'important est de creer un effet sur Ie speetateur grace au montage mais sans
abuser sur /'image .
Les Castiglioni ont donc mis sur pellicule, comme Ie preconisait Senghor, des rites
qui aujourd'hui appartiennent a une histoire pas si lointaine, ce qui les amene aujourd'hui a parler de leurs travaux dans Ie monde .entier, aussi bien en tant qu'ethnologue
mais aussi en tant qu'archeologue, un virement qu'i1s prendront suite aces films. Avec Ie
recul, ils portent un regard presque nostalgique sur I'experience qu'ils ont eue : Quand
nous retournons dans l'Afrique d'aujourd'hui, par curiosite, nous ne nous y reconnaissons
plus. Les jeunes n'ont plus Ie respect des anciens, alors que cetait la base sociale de la famille,
de la tribu. Les anciens sont maintenant devenus, comme chez nous, un poids social, on les
met apart pour mourir. Les croyances religieuses ont ete remplacees par Ie christianisme ou
/'Islam. Autrefois, ils avaient ancre la certitude d'un au-dela de la mort dans leur conscience,
une poetique des rituels maintenant revolue. C'est ce que nous avons retenu de toutes ces
annees de voyages en Afrique. Voir des situations humaines, sociales, religieuses que nous
avons perdues. Avant, quand on construisait une maison, quand on cultivait, les gens
vivaient vraiment en groupe. On riait, on pleurait tous ensemble. Dans les petits villages, les
naissances ou les funerailles ne concernaient pas que les families, mais tout Ie monde. Ce
netait pas individuel mais global. Cest ce que nous a appris notre travail... Cetait la bonne
epoque. Puis nous sommes passes a /'archeologie, et notre editeur nous a dit : "Vos vies sont
.,Ics lenets
~IIS
II ell n IS
.II~I . . . Ies
de sexualite primitive, comme ces scenes OU des tribus africaines repandent leurs
semences dans la terre, ou aI'interieur de totems symbolisant des animaux morts.
Comme chez Jacopetti et Prosperi, ces images sont mises adistance par un commentaire cynique qui renvoie dos ados civilisation et sauvagerie. L'harmonie entre I'humain et son environnement apparait comme une mascarade, un paravent hypocrite derriere lequell'homme tente de cacher vainement son instinct carnassier.
AI'instar de leurs predecesseurs, Climati et Morra cristallisent ce discours dans un
tableau ambigu des mouvements hippies et pacifistes des annees 70. D'une fac;:on generale, on peut dire que Ie Mondo Movie entretient une relation paradoxale avec la contreculture, faite ala fois d'exploitation et de rejet pur et simple. Le film suivant de la "trilogie sauvage'; Savana via/enta, va ainsi nous proposer un portrait tout aussi caricatural
des successeurs des hippies, figures de la "decadence de la jeunesse": les punks, en particulier atravers une scene de panne sexuelle sur Ie tournage d'un film porno contemporain ou les acteurs sont des figures du punk de I'epoque, notamment Jordan, vedette
de Jubilee (1978) de Derek Jarman, et une autre des actrices ressemble aVivienne Westwood, styliste associee ace mouvement.
Toutefois, la veritable nouveaute des films de Climati et Morra reside dans Ie
caractere particulierement trompeur du statut de I'image. En veritables faussaires, les
deux cineastes poussent plus loin que leurs confreres la confusion entre rea lite et fiction.
Ainsi, Les Derniers Cris de la savane integre deux sequences soi-disant documentaires
tournees camera aI'epaule montrant un touriste devore par des lions et des indigenes
massacres par des mercenaires. Ala sortie du film, ces scenes, entre autres, ont pousse
d'eminents critiques sortir de leurs gonds et se casser la tete faire Ie tri du vrai du
faux entre les images prises sur Ie vif et celles relevant du trucage.
Ces polemiques pretent aujourd'hui asourire, tant lesdites sequences apparaissent trente ans apres comme des bidonnages grossiers. En effet, aI'exception des scenes
de chasse et de morts d'animaux, tout ou presque dans Les Derniers Cris de la savane est
faux. Le caractere realiste des images provient avant tout de leur mise en scene, qui
simule avec une redoutable efficacite les conditions du filmage en direct: decadrages
constants, absence de son synchrone, flous, etc.
En effet, Ie cinema de Climati et Morra pose des bases qui seront reprises et
poussees a leur paroxysme par Ruggero Deodato dans son Cannibal Holocaust. Nous
analyserons dans un chapitre ulterieur Ie detail de cette filiation. Qu'il nous suffise de
dire pour Ie moment qu'elles illustrent mieux qu'une demonstration la frontiere f10ue
qui separe Ie faux documentaire du vrai cinema d'horreur. Elles effraient autant parce
qu'~lIes montrent que par Ie caractere instable, tremblant du support. Cette instabilite
est Ie dernier garant du reel.
Ce qui derange egalement est cette obsession des realisateurs a montrer
I'homme s'affrontant avec la bete ou I'animal avec I'animal sur un fond superbe de couchers de soleil ou de paysages qui auraient ete paradisiaques ou oniriques si la brutalite
des especes ne les tachait de sang. Cette beaute visuelle rend les films de Climati et
Les films de Climati et Morra franchissent un pas rarement atteint dans la vio'lence. D'ailleurs, Morra realisera dans les annees 80 une des CEuvres les plus noires et
apocalyptiques du genre Dimensione Violenza (1984) alors que Climati se lancera dans
une soi-disant suite a Cannibal Holocaust avec Natura contro (1988). II est vrai que
meme les films gore semblent bien sages en comparaison aux cadavres decomposes,
aux epidemies ou aux guerres sanguinolentes qui rythment Ie film Savana violenta.
Kerekes et Slater y voient une etape essentielle dans leur ouvrage Killing for Culture:
Alors que Ie genre Mondo a evolue au travers de trois decennies de changement politique,
de violence qui s'intensifie et de liberation sexuelle, les sequences-choc devinrent trop facilement accessibles et de plus en plus repoussantes. Parfois truquees avec evidence. Parfois
inquietantes de realite. De temps en temps, des dementis precedaient Ie generique d'ouverture precisant que Ie film qui va etre visionne a ete
produit pour un public academique. Cette assertion
d'education plut6t que d'exploitation n'etait que
plus mensongere. Le Mondo etait et est toujours
produit simplement pour faire de /'argent sur Ie desir
instinctif de voir l'interdit et non pas, comme cela a
ete souvent avance, pour eclairer. Avec les freres
Castiglioni et leurs semblables, ou C1imati et Morra
la barre, il fut evident plus que jamais que les attributs sexuels et violents des documentaires - ou plus
exactement, des "chocumentaires" comme ils ont
ete amenes se faire connaitre - representaient les
sequences les plus populaires et memorables 31 .
11 est vrai que ces films contiennent les germes du cinema de cannibales et des Death Movies.
11 n'est donc pas surprenant que Ie dernier essai de
Mario Morra dans Ie genre, Dimensione Violenza,
integre totalement les themes de ces derniers :
decapitations, executions publiques, autopsies,
violences policieres, barbarie animaIe, chaises electriques, fusillades, meurtres, explosions, tortures. Ce long-metrage crepusculaire n'en retient pas moins une esthetique du
decalage propre au Mondo et une tendance chere aux collaborations avec C1imati a
melanger allegrement reconstitutions et faits reels.
La "trilogie sauvage" va egalement trouver des emules aux Etats-Unis. Brutes and
Savages d'Arthur Davis (1978) est un film se situant dans la lignee des films de C1imati et
Morra. On y retrouve la meme esthetique sophistiquee, l'usage systematique des ralentis qui viennent magnifier Ie vol d'un aigle fondant sur un serpent ou d'un crocodile se
jetant sur sa proie. Cette "touche italienne" est encore accentuee par la collaboration
musicale de Riz Ortolani, qui apres avoir illustre les films de Jacopetti et Prosperi trouvait
un veritable filon dans l'accompagnement du Mondo.
.'I~' ."Ies
32 Propos tires du documentaire Cefte Uberte de chien, en bonus de I'edition DVD de Manda mne chez Neo Publishing.
qui fait cruellement defaut aun bon nombre de leurs successeurs, que nous allons aborder maintenant.
Le Mondo, en tant que genre cree par un seul film, est porte par une problematique qui constitue a la fois sa faiblesse et sa force. La ou Mondo cane proposait du jamais
vu, ses suiveurs sont condamnes a recycler un stock de situations forcement limite. Si
Jacopetti et quelques autres parviennent atranscender leur materiau par un traitement
talentueux ou simplement original, la plupart se contentent d'appliquer une rhetorique
purement televisuelle a un contenu pas fameux en soi.
Bref, des la fin des annees soixante, Ie Mondo porte deja en germe sa propre
decadence, qui finira par I'achever dans les annees quatre-vingt.
L'exemple Ie plus representatif de cette tendance est sans doute Suede, enter et
paradis de Luigi Scattini (1968).
Voyage aussi decale qu'absurde dans la Suede des annees soixante, reputee pour
ses mreurs sociologiques dissolues, Ie film de Scattini est un melange de comedie leste,
d'erotisme soft et de documentaire au ton anthropologique particulierement risible.
Suite de sequences presque dada"istes a force de non-sens et d'humour involontaire, Suede, enter et paradis oscille en permanence entre theories "pedagogiques" a
I'usage des jeunes generations et psychedelisme ringard proche des Chariots. Hippies
toxicomanes et "blousons noirs" violeurs forment a nouveau Ie portrait d'une jeunesse
decadente prete aagresser I'innocence de filles en f1eur en train de folatrer dans la neige.
Entre discours paramedical fumeux et sociologie reactionnaire de bazar, Scattini atteint
un point de non-retour dans Ie n'importe quoi difficile a surpasser.
Le film toutefois est entre dans la legende (une legende minuscule, faut-ille preciser. .. ) non en raison de ses images mais en raison de son theme musical. Compose par
Piero Umiliani pour illustrer une sequence de sauna, cette melodie easy listening inoubliable appelee a devenir un grand c1assique des cours de recreations dans les annees
80, sera immortalisee par ses reprises dans des programmes televises aussi prestigieux
que Tele-Foot, Ie Muppet Show et plus que tout dans Benny Hill, qui la rendit si populaire
qu'elle en fOt totalement detachee de son film d'origine. En fait, la musique d'Umiliani a
reussi I'exploit de traverser plusieurs decennies la ou Ie film de Scattini a presque sombre dans I'oubli.
En 1970, Scattini realise un autre Mondo qui, la aussi, brille plus par la musique de
Piero Umiliani que par sa mise en scene: Witchcraft 70, egalement intitule The Satanists
ou Angeli bianchi... angeli neri, Ie titre original que nous garderons. Apres un generique
psychedelique tres reussi, Ie film se balade de l'Angleterre au Portugal, en passant par Ie
Bresil, la Finlande, la Suede, I'ltalie, Ie Colorado ou la Californie, afin de nous donner un
portrait de la sorcellerie a travers Ie monde et des rituels sataniques. Nous y voyons
Anton LaVey, figure emblematique de l'Eglise de Satan, aSan Francisco, qui fera de nombreuses apparitions dans des Mondo Movies. Son temple ne paie d'ailleurs pas de mine
et I'affligeant c6toie ici I'absurde, dans la lignee des autres reuvres du cineaste.
MII~I
Ce qui prete a une certaine fascination avec Ie recul, c'est que ces cineastes aux
budgets souvent assez minces, ont reussi a creer du sensationnel en montrant du rien,
de I'ennui, du banal, du quotidien, du vide de carte postaIe. Un exemple frappant se
trouve dans les tout premiers films de Sergio Martino, Mille peccati... nessuna virtu
(1969), avec la voix tres reconnaissable de I'acteur anglais Edmond Purdom, et surtout
L'Amerique nu (America cosi nuda cosi violenta, 1970) qui, comme son nom I'indique, a
pour but de devoiler la face cachee du continent americain, I'envers du reve, II
Periple touristique allant de New York a la Californie, en passant par Ie Texas, Ie
Mississippi ou la Floride, les images anodines de L'Amerique nu, renvoyant a une vision
connue du Continent, sont contrebalancees par la voix-off assuree par I'habitue des
Mondo Movies, Dominique Paturel pour la version fran~aise. Ainsi, la voix s'exclame
devant des footballeurs americains : Superman existe, regardez-Ie evoluer sur cet ecran !
Une messe evangelique a Harlem un dimanche matin est agrementee d'un humour
douteux : Les Noirs possedent un instinct comme les Blancs des [Link] ne peuvent s'en
separer. Le besoin de communiquer avec Dieu leur est necessaire et primordial . La parole
s'enflamme 121 ou les images n'ont qu'une fonction illustrative, et quand Ie narrateur dit en
conclusion que pour moi, tu n'asjamais existe, Amerique f... J, il n'y ajamais eu de liberte ,
on a envie d'applaudir une telle supercherie.
La quasi-integralite des autres Mondos italiens des annees 60 aura pour but de
faire penetrer Ie spectateur dans un monde interdit, un univers dans lequelles cameras
ne vont jamais s'aventurer. Les titres parlent d'eux-memes : Ce monde interdit (Questo
Mondo proibito, 1963) de Fabrizio Gabella, Les Esc/aves existent toujours (Le Schiave esistono ancora, 1964) de Roberto Malenotti ou encore Ce monde si merveilleux et si degueulasse (Questo sporco Mondo meraviglioso, 1971) de Mino Loy. Ce postulat est avant tout
un argument propice a montrer de la nudite, des poitrines opulentes ou des pratiques
sexuelles hors-normes.
Si la plupart de ces films revendiquent egalement d'etre construits a partir d'images prises sur Ie vif, rares sont les documents authentiques. Un exemple flagrant est Ie
film de Giuseppe Scotese, Acid, delirio dei sensi (1968), qui commence par Ie carton: Les
images de ce film sont prises sur Ie vif. Pourtant, tout Ie metrage est absolument
romance, suivant les peripeties amoureuses des protagonistes aux prises avec Ie LSD. Le
realisateur utilise toutes les techniques de deformations, de dedoublements et de f10u
de I'image afin de produire des effets visuels censes representer les hallucinations des
personnages principaux. Les couleurs criardes, Ie rock psychedelique et la culture hippie
sont des constantes de cette vague italienne de Mondo Movies.
Certains films reprendront d'emblee des scenes extraites des ~uvres de Jacopetti et Prosperi, comme Les Esc/aves existent toujours ou on retrouve les enfants mutiles forces a porter des corsets de bois deformants pour mendier dans Mondo cane 2. De
ce fait, des Ie debut, Ie Mondo fait appel a un recyclage permanent de ses propres scenes les plus fortes. La recette se systematisera, notamment dans les films de Bruno Mat-
33 Plus encore, Ie film Chained Girls de Joseph P. Mowro nous porle de lesbionisme dons les onnees soixonte en filmont sur 10 moiM du metroge
des possonts dons 10 rue.
tei, comme Sesso perverso, Mondo violento (Libidomania n02, 1980) par exemple, qui
recycle des scenes du film Nuova Guinea, f'isola dei cannibali (1974) d'Akira Ide, tout
com me dans les films de cannibales ou les Death Movies. Cette repetition creera beaucoup de confusion dans I'esprit des spectateurs qui ne sauront plus dire d'ou est extra it
tel ou tel passage.
Deux noms sortent neanmoins du lot de par leur maitrise parfaite de la mise en
scene: Gianni Proia et Paolo Cavara. Ces deux cineastes, apres avoir realise des Mondo
Movies de tres bonne facture 01 ne faut pas oublier que Cavara est credite comme
corealisateur de Mondo cane), dont Mondo di notte 3 (1963) ou Realta romanzesca (1969)
de Proia ou I MalaMondo (1964) de Cavara, produiront ensuite des ~uvres qui sont de
veritables reflexions sur Ie
genre : La Cible dans f'CEil
(L'occhio selvaggio, 1967) de
Cavara et Mondo di notte oggi
(1975) de Proia, De par la mise
en abime du media, ces films
peuvent etre consideres
comme les plus "postmodernes" du genre.
Nous reviendrons largement sur ces deux films
majeurs dans notre seconde
partie mais il est important de
souligner que si La Cible dans
l'ceil est un film froid, amer et
sans concessions sur un realisateur de Mondo Movies, nous en
depassons /'esthetique documentaire pour entrer dans la
fiction pure. En revanche,
Mondo di notte oggi utilise tous
les codes du genre pour en montrer I'evolution et la degenerescence, avec un humour
qu'a aucun moment Cavara ne se permet d'avoir. Les deux films n'en sont pas moins des
critiques intelligentes des exces du genre qui ne tombent jamais dans la satire sanguinolente comme c'est Ie cas pour Cannibal Holocaust.
Etant tellement ancre dans la culture transalpine, Ie Mondo italien perdurera jusque dans les annees quatre-vingt, offrant peu d'~uvres interessantes et continuant a
explorer la veine sexuelle alors que les Death Movies n'y trouveront plus aucun interet,
tant Ie cinema hardcore etait deja aile tres loin. Alors que Ie Mondo evolue dans Ie registre morbide avec des films comme Face la mort (1978), Des morts (1979) ou The Killing
ofAmerica (1982), des metteurs en scene continueront afaire du Mondo aI'ancienne. On
Page de droite :
Comment
un documentairechoc
se transforme
en film
fantastique
(Mondo flash
de Bitto
Albertini!.
D'autres pays se sentent, eux aussi, interpelles par Ie genre. LAliemagne, quant a
elle, sort Shocking Asia de Rolf Olsen (1974), credite sous Ie pseudonyme d'Emerson Fox.
Cette carte postale au commentaire particulierement touristique s'attache a nous faire
connaitre Ie (( cote secret de l'Asie mysterieuse .
Peu regardant sur sa propre coherence, Ie film cumule sur 1h30 tout ce qui est
susceptible d'appater Ie spectateur : clubs SM, musee du sexe, cuisine exotique, accessoires divers et varies, rituels funeraires et sexuels, etc. Le c10u du spectacle reste neanmoins la scene de I'operation de changement de sexe, reconstitution bidon pretexte a
un enorme effet gore.
Apres l'Afrique, la Suede et les Etats-Unis, l'Asie rentre au palmares des pays aux
mCEurs les plus bizarres. Le succes du film amenera Rolf Olsen a realiser une suite qui par
certains aspects se revele plus reussie: Shocking Asia II, les ultimes tabous (1986). Tout en
mort, prend Ie contre-pied de toutes les regles du Mondo. Si on retrouve encore la logistique du tournage international, I'aspect morcele qui nous fait passer sans prevenir d'un
lieu a un autre, on delaisse par contre tout aspect racoleur.
Bien au contraire, Ie film est une sorte de voyage pudique au centre de nos peurs
les plus intimes, en meme temps qu'une reafnrmation de la vie dans ce qu'elle ade plus
fragile et de plus obstinee. II compose une mosa'ique d'images et de sons de laquelle
pulse une vitalite permanente, presque un rythme de meditation.
.. ,
Authentique film d'auteur d'une sobriete exemplaire (pas de commentalre, discretion de la musique, aucun effet de mise en scene...), Des morts marque une volonte de
sortir du Mondo pour rentrer dans la categorie du documentaire au ,sens noble du terme.
La maison de production Les Films du losange, creee par Eric Rohmer, est sans
doute pour quelque chose dans cette volonte affichee de respectabilite. Toujours est-i1
que cette tentative sera couronnee d'une vive incomprehension.
Contresens et sur Ie cinema et sur la mort, ce film, effectivement abject, sous Ie
couvert de totaliser I'experience de la mort par Ie tableau de la multiplicite de ses rituels
d'embaumement et de funerailles, invoque frauduleusement la science comme pretexte
une jouissance sadique de la torture de corps silencieux (cadavres et animaux) sommes
d'avouer la camera ce qu'ils sont quand leur mort n'est qu'en effet induit par celle-ci. [... J
II n'y a de mort que symbolique. Mais c'est Ie propre de cette camera fetichiste de ~ecider la
mort 10 ou elle n'est pas et de ne faire que /'inverse des victimes de la mort: ouvnr les cerweils, effeuiller les morts, les eventrer, 10 ou aux autres la grande faucheuse se revele par la
disparition du visage sous Ie voile. L'immortalite des corps indivis des dieux riefenstalhiens
est Ie contrechamp de cette boucherie 35 .
Nous reviendrons en detail sur ce film fascinant et atypique et sur la division qu'il
crea au niveau de la critique. Mais attardons-nous quelques instants sur Ie territoire fran~ais qui a, lui aussi, produit un grand nombre de Mondo Movies mais pas assez pour rivaliser avec I'ltalie ou les Etats-Unis 36. II faut quand meme preciser que la France a eu son
Mondo cane atravers Ie film L.:Amerique insolite (1960) de Fran~ois Reichenbach. Ce documentaire colore, brillant, festif et cocasse apose les bases d'une nouvelle fa~on de filmer
qui influencera de nombreux autres documentaristes.
.
Ce gout du carnavalesque est mis en avant des Ie debut du film par la vOlx-off(une
citation de Jean Cocteau lue par lui-meme) :(( iI existe partout des exces, des desordres merveilleux, une desobeissance [' .. Jqui conserve au monde I'etrange beaute dissymetrique du visage
humain . Ce voyage de dix-huit mois au sein du territoire americain prend en effet les
atours d'une fete foraine. On y voit une poule qui joue aux quilles, des chevaux qui font
du plongeon, des concours de bulles de chewing-gum, des barbecues geants, ?~~ ecole~
de strip-tease, des prix de beaute, des maneges qui tourbillonnent, des competitions ou
I'on mange les pasteques sans les mains, des deguisements ou des habitants de Houston
qui revivent I'histoire des pionniers. On y mange des glaces decorees comme des mariees,
III
'I'
LES INTERDITS DU MONDE ce film de reportages que nous avons realise a ete
totalement interdit par la censure.
POURQUOl?
Parce que nous avons filme des mreurs violentes, etranges, parfois cruelles.
Parce que nous avons montn! des rites sexuels et religieux.
Parce que nous avons montn! des tabous choquants pour nos societes policees ou la
difference devient une agression morale.
Comment, et sur quel critere moral, la censure juge Celie?
Condamne Celie?
L'authenticite de la violence manifestee dans nos reportages est-elle plus degradante
que celie truquee sur laquelle sont bilties certaines fictions?
=-':~c;:ic.-_
Va;.:s ave: i;iEI: \~o<.:lu :~e Ci'-:ancer le: visa. a'exr-loitctic:: Et 1. t~:...:t~_
C'Ex_::or:E:ic:-. e.:. :a'Je'l.1I d:.; fil.~ fra..r:.-;ais de lo:-;? l1Er.r.=:?e i.,::;~:...::.-:.~ :
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),
JacJ;
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b_ .. ,.l<ttndeM_J_Lu,
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n'intervienne, ou encore Carre Blanc (1985) d'isabelle Pierson et Gilles Delannoy, dont Ie
scenario passionnant offre une satire toute personnelle du journalisme a sensation.
Nous reviendrons dans notre seconde partie sur ces films originaux qui tendent a prouver que la France arrive atirer son epingle du jeu la ou d'autres pays s'engouffrent dans
Ie recyclage insipide.
"I
Un dernierfilm realise par un Japonais merite d'etre mentionne car il figure parmi
les meilleurs Mondo Movies des annees 70, a cote de Magia nuda des freres Castiglioni :
Nuova Guinea, /'isola dei cannibali d'Akira Ide, aussi connu sous Ie nom de Guinea ama. II
s'agit neanmoins d'une production
italo-japonaise et on y retrouve la
musique de Riz Ortolani. Condense
de I'esthetique Mondo OU les musiques douces accompagnent des
scenes brutales, chaque passage du
film presente des documents
exception nels sur les pratiques
magiques exercees encore par certaines tribus de Nouvelle-Guinee.
Une scene particulierement marquante devoile de vieilles touristes
americaines en train de photographier un rituel funeraire en s'exclamant : Merveilleux ! La douleur de
la perte n'est vu que comme un folklore pratique par des cannibales.
Nous assistons neanmoins a une
veritable scene cannibale des Ie
debut du metrage : une femme
mange les restes du corps putrefie
de son mari, en tenant son enfant
dans ses bras. Les images sont tellement fortes qu'elles seront recuperees a foison dans d'autres films.
Cela dit, Ie film pose, bien avant
Cannibal Holocaust, atravers ce portrait d'Occidentaux ala curiosite morbide, la fameuse
question: Qui sont les vrais cannibales ?
Mais si Ie Mondo a pu briser de nombreux tabous, il ne lui manquait plus qu'une
etape a franchir, celie de representer la mort en direct devant la camera. Cette lacune
allait etre reparee bien vite, delaissant les perversions sexuelles au cinema X qui en faisait deja tres bon usage, notamment dans des films comme Forced Entry (1972) de Shaun
Costello ou Born to Raise Hell (1975) de Roger Earl.
-5 Au cours de ces vingt dernieres annees, j'ai compris que mon attrait
Inltumanities 2
pris chez les fans d'horreur les plus endurcis. Interdit dans quarante-six pays, considere
comme I'ultime etape dans Ie mauvais gout et Ie voyeurisme macabre, il a declenche
aupres de nombreux spectateurs un profond malaise qui, chez certains, avire a la honte
pure et simple.
Ces reactions extremes sont surtout dues, a notre avis, a la suite de cette franchise qui va en effet sombrer dans les annees quatre-vingt dans la surenchere gratuite
et malsaine. Face la mort amorce un processus de recuperation d'images sordides qui
va se generaliser dans les volets ulterieurs de la serie, jusqu'a occulter toute forme de
sens ou de discours.
Le film se consacre ensuite ades visions de morgues et d'accidents divers. Nous assistons
t~n~i~ que Ie commentaire s'interroge sur Ie triste devenir du corps
humatn et de sa degenerescence. Nous en arrivons alors af'un des "clous" du film: les executions [Link] par cette forme particuliere de la mort, Ie narrateur nous intro~uit da~s un penitencier OU ont lieu une asphyxie au gaz et une electrocution. Apres un
[Link] nous montrant une orgie cannibale dans une secte sataniste, Ie film se pourSUIt dans un crescendo apocalyptique, encharnant des images d'archives de victimes de
cataclysmes et de catastrophes diverses.
Cet apogee crepusculaire trouve son denouement dans une image de la naissance de la
vi~ :une femme met un bebe au monde, contrebalan~ant par sa note idyllique Ie deluge
d'images morbides qui nous a ete assene. Le commentaire s'acheve sur un discours opti"!iste sur f'ev~ntualite d'une vie apres la mort. Le film se termine sur des images paradislOques tandls que retentit une chanson miel1euse. Fin.
a des .autopsies
Une simple lecture de ce resume met assez vite en lumiere la nature du materiau
particulierement spectaculaire de Face ala mort, en meme temps qu'une des raisons de
I'i~men~e sc~n?~le qu:i1 ~rovoqu~ en s~~ temps. ('est bien simple, on n'avait jusqu'a
present Jamals ete aussllorn dans Iexposition du tabou et de I'insoutenable. En ce sens,
John Alan Schwartz afranchi une veritable etape.1I a pousse Ie Mondo dans ses derniers
retranchements.
Hatons-nous toutefois de preciser qu'a I'instar d'autres films traites dans cette
etude, Face la mort doit aussi sa notoriete a une part d'imposture et de supercherie. Si
John AI~n Schwartz est considere comme une figure culte du cinema underground, c'est
en partie en raison de ses talents de faussaires qui lui ont permis dans son film de faire
passer des vessies pour des lanternes, et d'eprouver Ie spectateur en Ie manipulant.
Ainsi, les principales scenes chocs du film s'averent etre de pures mises en scene.
Le petit singe dans Ie restaurant n'est, et ce malgre la rumeur, jamais mis a mort devant
I~ camera. La scene d'orgie n'est qu'une grossiere blague de potache dans laquelle Ie reahsateur lui-meme interprete Ie grand gourou. II en est de meme pour la scene OU Ie
guide se fait devorer par un alligator, dans laquelle Schwartz simule avec un certain brio
tous les effets du filmage direct.
Le bidonnage Ie plus spectaculaire reste cependant I'execution par electrocution.
Tourne dans un loft loue pour I'occasion, il necessita la construction d'une fausse chaise
electrique et I'utilisation de pate dentifrice pour la bave blanchatre coulant de la bouche
du "condamne". SignaIons au passage que ce dernier est, aux dernieres nouvelles toujours e? vie ~t exercera~t parait-illa profession de liftier a New York. Schwartz a, ace ~ujet,
r~conte .avolr accumule une documentation sur les executions, notamment par Ie biais
d un article paru dans Ie magazine Hustler.
II n'en demeure pas moins que Ie film monte ces sequences en parallele avec
d'authentiques scenes documentaires, et en cela Ie malaise provoque par Ie film
demeure intact.
Face a la mort debute de fa~on abrupte par une scene d'operation cceur ouvert filmee
en gros plan. Suite acette entree en matiere, la camera nous presente Ie docteur Frances
B. Gross (Michael Carr), medecin et chercheur, qui nous expose son projet :obsede depuis
toujours par tous les aspects de la mort, if vient d'accumuler au cours de ses voyages de
saisissantes images des differentes formes que revet ases yeux la plus grande enigme de
la destinee humaine. 11 nous invite donc aIe suivre dans un voyage au bout du mystere.
Ledit voyage debute par une visite des catacombes de Guanajuato (Mexique) avant de se
consacrer aux differentes methodes d'abattages d'animaux, dans les fermes puis dans les
abattoirs industriels. S'en suit alors une scene restee celebre, au cours de laquel1e un petit
singe est massacre acoups de marteaux dans un restaurant asiatique avant d'etre servi
ades touristes qui degustent sa cervel1e encore chaude.
.II~'
En effet, les images d'archives collectees vont chercher dans les zones les plus
taboues de I'imaginaire collectif, de celles qui comptent parmi les images les plus
interdites de la societe humaine : archives nazies, autopsies, abattoirs, accidents, etc. II
ne fait aucun doute que Schwartz a deliberement choisi de choquer Ie spectateur par
tous les moyens, quitte a pulveriser ce qui, chez bon nombre de gens, represente la
limite ultime de la decence. En ce sens, il a parfaitement atteint son but.
Toutefois, si Face la mort franchit une veritable etape, c'est autant dans la
recherche de I'effet choc que dans sa propre mise adistance du media cinematographique. Face la mort reussit ce curieux paradoxe d\~tre un film implacablement serieux et
en meme temps traverse d'une constante ironie, dont temoignent non seulement les
scenes bidon, mais eg'alement les multiples private jokes, comme les plusieurs cameos
du realisateur qui outre Ie role deja cite fait plusieurs apparitions au cours du film.
Cet etat d'esprit particulier annonce une nouvelle fa~on d'envisager Ie cinema. Si
Ie Mondo traditionnel a toujours cherche a manipuler Ie spectateur, il n'avait jamais jusque-Ia dissimule dans son materiau meme les moyens de demasquer sa propre supercherie. Auparavant, Ie truquage etait cache. Maintenant, il sera au contraire visible a I'ceil nu,
presque mis en avant. Les images n'en paraitront pas moins credibles. Bien au contraire.
Toutefois, Ie principal interet de Face la mort, ou du moins son originalite a nos
yeux, tient surtout dans une don nee sans doute dictee par des raisons budgetaires. Car
si Ie film tente assez vainement de nous balader en Afrique ou en Asie, I'essentiel de son
action se situe sur Ie sol des Etats-Unis et exploite au maximum tous ses cliches sensationnalistes : fusillades, sectes, ceremonies de red necks, etc.
De fait, Face la mort constitue une exploration du folklore profond americain et
de ses mythes. La scene de la foire aux serpents ou la sequence du guide se faisant devorer par un alligator dans un marais renvoient a toute une imagerie qui constitue la base
meme de la culture sudiste.
De meme, Ie rapport a la violence, aux armes afeu et ala peine de mort reste une
preoccupation omnipresente. En ce sens, Ie film est un pur produit d'exploitation yankee
qui met ajour, en partie de fa~on inconsciente, toute une part de fantasmes et d'interrogations politiques typiques.
Le corollaire de ce fond culturel est bien sur I'interrogation : pourquoi ? Tout au
long du film, Ie narrateur ne cesse de s'interroger sur Ie sens de la vie et la moralite de
tout ce qu'il nous montre. Questionnement hypocrite et assez hors de propos, mais qui
nous renvoie directement a ces memes questions posees par Ie commentaire dans
Mondo cane.
Catholicisme italien et protestantisme americain, une meme rhetorique qui se
heurte a un meme ecueil : la presence obstinee de la mort a I'ecran, I'impossibilite de la
justifier sur un plan moral, I'incapacite a nier la corruption de la chair par un argument
metaphysique, la peur devant Ie neant, la pourriture, la fin.
De Mondo cane aFace la mort, la meme perte de sens, la meme absence. Face
la mort se termine sur la vision paradisiaque, sur fond de soleiI couchant, d'une mere ser-
rant son enfant dans ses bras. Des oiseaux s'envolent dans Ie ciel, comme pour celebrer
cette victoire de la vie sur la violence du monde. Cette image si rassurante s'efface pourtant des que nous fermons les yeux. Le noir envahit peu a peu /'ecran, la musique douce
disparalt, et ne restent plus que les tenebres et Ie silence.
Et cette presence obstinee, aveugle.
Les paysages exotiques se sont evanouis.
Ne reste plus que la mort, la
mort et rien d'autre.
iIIn 8$tremecedor documento ave nos muestra ~I
cr~Cimiento de Ia vlD/eRda en los staclas IlnidoSI
Cet optimisme final relevait
donc d'une erreur d'analyse et
c'est ce constat qui sert de depart
au second volet de la serie des
Face la mort (1981), surement Ie
plus derangeant et Ie plus sombre
de tous, toujours signe Conan Ie
Cilaire, Ie pseudonyme qu'utilisait
John Alan Schwartz. Frances B.
Gross avoue : Quelques mois apres
avoir acheve ma premiere etude, je
me suis rendu compte que plusieurs
de mes theories d'origine n'etaient
plus valables. Ma conviction qu'apres
la mort on retournait la vie etait fortement ebranJee. Cependant, notre
instinct de conservation, si nous pouvans souffrir corporellement, fait que
notre esprit, lui, ne cesse de lutter
contre cette crainte naturelle de la
mort . Telle est la base du crescendo macabre a suivre qui s'avere
etre remarquable dans sa capacite a
creer un sentiment de parano"la
rarement atteint.
En avant-propos, Ie film nous invite a suivre une voiture de police se rendant sur
un accident. Certains corps sont deja morts, d'autres en sang. Les urgences arrivent sur
Ie lieu. Puis d'autres cadavres sont repeches des eaux pour finir dans I'atmosphere froide
d'une morgue. Le sujet est donc clair: la mort, et aucune echappatoire possible.
Apres Ie retour sur un contexte historique, necessaire atoute etude, sur les rituels
de commemoration de la mort atravers les ages et qui furent pour certains aI'origine de
la necrophilie, nous arrivons a I'epoque contemporaine et aux Etats-Unis ou la mort est
une industrie f1orissante, tout comme Des morts en avait fait Ie constat quelques annees
auparavant. Nous passons ensuite a une cremation sur la rive du Gange, puis un incendie en Allemagne de l'Ouest, des avalanches en Suisse et de nombreux carambolages,
toujours en Allemagne -Ie commentaire nous precise d'ailleurs que I'autoroute fut une
des idees originales d'Adolf Hitler. Cela dit, la vitesse n'est pas la seule cause de la mort
bien entendu, et Ie narrateur nous propose d'explorer pour la majeure partie du film toutes les raisons qui peuvent amener au deces d'une personne.
L'investigation visuelle debute par des images au ralenti de voitures qui explosent lors de courses automobiles, comme a Indianapolis en 1973, mettant I'accent sur la
notion de spectacle et de foule temoin. Puis, nous voyons un homme se faire perforer
I'estomac par un taureau, la mort par KO du boxeur Johnny Owen sur Ie ring face a Lupe
Pintor en 1980, la aussi Ie ralenti est utilise, et Gross, ridicule avec ses santiags sur sa
moto, affirme que pour certains hommes, la mort est une quete, comme pour certains
cascadeurs, Kenny Powers par exemple. Allant assez loin dans son discours et accentuant la parano'ia a I'ceuvre, iI insiste sur Ie fait que prendre un avion ou un train est en
soi un acte suicidaire, avec images a I'appui.
S'en suivent des scenes de la guerre civile au Salvador et ses innombrable victimes innocentes. Le ton devient ace moment-Ia de plus en plus apocalyptique. En pensant aux deux cents milliards de dollars consacres a I'armement aux Etats-Unis, Gross
s'exclame : Je me demande si cette course au pouvoir absolu n'ira pas jusqu'au suicide
mondial . Les bombes au napalm durant la guerre du Vietnam sont evoquees, ainsi
que d'autres experiences nucleaires au Nevada. La guerre, c'est aussi I'art de la survie
et s'enchainent de nombreuses scenes de tortures animales (lapin, astrakans, visons,
tete d'un coq qu'un homme arrache avec ses dents en souvenir des Geeks des foires
aux monstres) et d'experiences scientifiques (sur des singes, des rats et des hommes).
Un homme sous PCP sera d'ailleurs I'assaillant d'une des scenes suivantes. En effet, Ie
film aborde, comme tout Death Movie americain, la culture des armes a feu et la violence urbaine, d'abord avec une prise d'otages en Californie puis au travers de I'attentat contre Reagan par John W. Hinckley. Gross s'inquiete: Nous quittons /'ere de /'industrialisation pour nous precipiter dans /'ere de /'angoisse . Apres des images de fleuves et
d'oceans pollues, infestes de poissons et d'oiseaux morts, Gross continue sa these
catastrophiste : Notre guerre contre la nature ne pourra se terminer que par la destruction totale du genre humain I>. En athee convaincu, nous Ie retrouvons dans une eglise
ou il confirme : Je suis persuade que la croyance religieuse sera Ie facteur dec/enchant de
la troisieme et ultime guerre mondiale. Quand la guerre nucJeaire explosera et que partout
les gens mourront par millions, quand nos enfants ne respireront plus qu'une atmosphere
empoisonnee, quand l'Apocalypse sera finalement au rendez-vous, je parie que partout les
gens prieront leur Dieu qu'illes aide I>.
Par succession logique, nous en arrivons aux guerres de religions, en Iran puis au
Liban. Gross ne peut s'empecher d'ajouter : La Bible predit que la fin du monde viendra
du Moyen-Orient I>. Par decalage ironique, nous voyons ensuite Ie professeur Gross avec
un lapin dans les mains envoyer des enfants chercher des ceufs de paques. Cet inter-
M'I~'
mede ne sera que de courte duree etant donne que nous voyons ces memes lapins
depeces dans un abattoir de Los Angeles dans les plans suivants. Leurs cerveaux sont
disseques pour faire des medicaments et meme leurs pattes serviront de porte-bonheur
aux enfants. Nous tombons ensuite dans des cliches des Mondo Movies: I'industrie des
fast-foods, la chasse a la baleine et aux dauphins, les cannibales de Nouvelle-Guinee, la
lepre au Cambodge, I'autopsie d'un cancereux. Rien de bien nouveau, si ce n'est la rencontre avec un collectionneur de vestiges de la conquete de l'Ouest ou la visite d'un
musee de criminologie a New York.
Pour finir, Ie film s'attarde sur les executions capitales. La derniere scene, sonnant
Ie glas de ce film catastrophiste, fi/mee par un cameraman fran<;ais, suit Ie jugement et
I'execution sur la plage et accroches a des poteaux de treize ministres du regime de Tolbert au Liberia. La encore, nous voyons/e public se rejouir face aces massacres humains
passes encore une fois au ra/enti avec la musique inquietante de Gene Kauer. Gross a
arrete de parler, les images suffisent, portant en elles un effet de choc aux allures de procession mortuaire.
Base quasiment que sur des images d'archives (seuls David Kerekes et David Slater se permettent de douter de la scene de prise d'otages dans Killing for Culture), Face a
la mort 2 possede du meme coup une force que Ie premier film de la serie n'avait pu se
parer de par ses scenes reconstituees. lei, tout est vrai, tout est tragique. Si ce n'est les
apparitions de Frances B. Gross, rien ne prete a rire, tout est funebre. Le ton de predicateur de l'Apocalypse et les images catastrophistes, qui correspondent la aussi a une
mode de I'epoque (Days of Fury, Encounter with Disaster, The Killing of America, etc.),
depassent Ie cadre du simple film. Nous sommes bel et bien face a une experience dont
Ie seul but est la terreur. Va-t-on se laisser emporter par Ie discours pour se faire sauver
en allant vers I'autel comme dans les films de propagande baptiste? Va-t-on succomber
a I'angoisse face a un monde de pollution, de crime et de comportements inhumains ?
Va-t-on implorer Dieu qu'il nous sauve d'une Troisieme Guerre mondiale ?
Si Ie volet precedent etait parcouru tout au long d'une ironie chere au genre
Mondo (que I'on ne retrouve ici que dans quelques juxtapositions musicales incongrues
ou dans les apparitions du Dr Gross), Face ala mort 2amorce un virage esthetique et thematique radical et tire sa force meme de son aspect propagandiste, influence par les sermons apocalyptiques typiques au continent americain.
Le troisieme episode paru en 1985 reprendra, helas, ce goCJt pour les scenes
bidonnees du premier et, du coup, perdra la force realiste de ce precedent opus. De plus,
de nombreux passages ne sont que du copier-coller avec Ie deuxieme film de la serie. Le
genre s'essouffie, condamne a se recycler a I'infini. II n'ya plus de surprise, plus de choc,
juste de la repetition. L'image jadis extreme devient monotone. Meme les apparitions de
Francis B. Gross sont pour la plupart empruntees a Face la mort 2, sans parler de la
bande-son qui n'apporte aucune surprise etant donne que Gene Kauer etait decede
quand Ie film est sorti.
Un des seuls interE~ts du film reside dans son generique d'introduction dont nous
reparlerons dans notre seconde partie, devoilant des yeux en plans extremement rapproches essayant de detourner leur regard de ce qu'i1s voient ou de faire face, singeant
toute la panoplie des emotions possible face a ce qu'on imagine etre Ie propre film
auquel nous allons assister. Par la suite, s'en~hainent donc d'autres facettes de la mort,
avec pour commencer les accidents de voitures sur les autoroutes allemandes (repris
du 2), puis nous suivons des policiers aux Etats-Unis a la recherche d'un tueur en serie
qui s'attaque aux pauvres puis un autre aux jeunes etudiantes. Une semaine apres, Ie
tueur, un certain Michael Lorenzo est capture et nous assistons ason proces ou un Snuff
Movie qu'il a lui-meme realise est projete.1I se suicidera peu apres.
D'emblee, nou oyons que Ie film a decide de mettre I'accent sur la terreur
urbaine dans les grandes vi lies americaines. De fait, Ie film est ponctue de nombreux
entretiens avec des temoins afin de mettre en avant Ie sentiment de peur face ala mort.
Les armes afeux sont partout et meme les forces de I'ordre semblent avoir la gachette
facile. On voit donc un homme qui, apres avoir tire sur des habitants de la ville de New
York, est retrouve par la police et abattu devant sa campagne mise sous contrale medical. Puis sont montres des trafiquants de drogue captures dans les Everglades, pour
enchainer sur un homme arrete dans un commissariat sous I'influence du PCP. D'autres
scenes bidonnees suivent : un parachutiste tombe dans Ie parc de Gatorama et se fait
devorer par les alligators, un homme est torture pour obtenir des informations, une
bombe explose laissant la camera intacte, puis Ie film des dernieres minutes d'un cameraman mort au Vietnam est diffuse.
Toutes ces scenes tentent de prouver I'existence de films captant la mort aI'ecran,
cet instant du basculement, que ce soit Ie Snuff Movie ou ce dernier temoignage filmique. Une femme est ensuite interviewee ayant fait I'experience d'un coma ou elle a vu
une lumiere blanche et tous ses proches qui I'attendaient. La reconstitution est franchement ridicule mais apparait comme Ie seul rayon d'espoir au travers de ce temoignage
de quelqu'un qui n'a plus peur de mourir.
Suite au saut d'un homme de la fenetre de son immeuble malgre les efforts de sa
compagne de Ie dissuader, Ie recyclage du deuxieme opus de la serie se fait plus present,
aussi bien dans les images que dans Ie commentaire : on revoit les abattages de lapins,
de poulets, puis on penetre Ie monde aquatique. Un plongeur y perd la vie. Les indispensables serpents venimeux s'echappent ensuite dans une maison puis les requins du Pacifique precipitent les derniers instants d'un realisateur de films scientifiques sur les fonds
marins. Le film se conclut sur un voleur tue par deux chiens mechants, ceux-ci abattus
par la police. Une camera de videosurveillance a filme les faits. Retour sur un ceil ecarquille. La voix-off nous dit que la violence est la peste de notre siecle, avant de s'achever
dans un zapping d'images extraites du film ou non. Du n'importe quoi ou presque.
Le dernier plan stipule que certaines scenes ont ete recreees afin de retranscrire
des evenements reels, au cas ou ce ne serait pas evident pour tout Ie monde. Avec Ie
recul, cet episode, comme tous ceux qui suivront et sur lesquels iI nous semble inutile de
.II~I
nous attarder tant Ie procede ne change plus, ressemble as'y meprendre aune emission
televisee americaine dans laquelle on suit les forces de la police aux prises avec Ie chaos
et la terreur du monde urbain. II est apreciser qu'un autre Death Movie, Inhumanities 2 :
Modern Atrocities (1989) de Wesley Emerson sera commercialise en France sous Ie titre
Face la mort 3. Ane pas confondre done.
En revanche, un autre long-metrage mettra en avant cette para nora et cette terreur des grandes vilies avec plus d'efficacite : The Killing of America (1982) de Sheldon
Renan, avec un scenario assure par Chieko et Leonard Schrader, Ie frere du metteur en
scene et scenariste de prestige, Paul Schrader, aqui I'on doit des films comme Hardcore,
American Gigolo, La Feline, Mishima ou
Affliction. Ce film, tout en s'inscrivant
dans la lignee des Death Movies dont
Ie but est de montrer la violence dans
tout ce qu'elle a de plus repoussant,
possede une force unique de par Ie
fait qu'aucun plan n'est truque mais
surtout chaque scene renvoie a un
inconscient collectif, tant iI s'agit
d'images que tout Ie monde a vues et
revues. L'implication du spectateur ne
peut donc qu'etre plus forte et I'approche se revele on ne peut plus serieuse
quant a un pays sorti de ses gonds en
proie a la brutalite la plus insensee et
ou les armes sont devenues une partie
integrante du quotidien.
Le rapport des Americains aux
armes afeu est bel et bien Ie point central de ce film. Schrader explique dans
une interview don nee au journal
anglais The Independent Ie 30 juin
2000, tout en se rememorant son
enfance dans Ie Michigan des annees
quarante : Mes ondes possedaient tous des fusils de chasse et des chiens de chasse. lis chassaient les oiseaux et Ie cerf. Ces armes m'ont toujours fait peur, peut-etre parce qu'elles rendaient la possibilite du suicide trap facile quandjetaisjeune .Ironie du sort: Ie film, finance
par Ie Japon, ne connaitra pas de sortie en salle aux Etats-Unis.
Contrairement ala fin de Face la mort 3, ici Ie ton est donne d'emblee : (( Tout
Ie film que vous allez voir est vrai. Rien n'a ete mis en scene . Des les premiers plans, Ie
chaos urbain est mis en avant. Un helicoptere survole la ville. Nous voyons des c1ochards, des prostitues hommes ou femmes, des policiers en panique, des meurtres, des
gens hysteriques, tout cela accompagne par Ie son des sirenes, des radios et de la musique synthetique de Mark Lindsay et W. Michael Lewis qui n'est pas sans rappeler les films
d'horreur italiens. Le spectateur est de suite mis face ades chiffres assez abrutissants. On
nous precise qu'il y a une tentative de meurtre toutes les trois minutes et qu'une personne est victime d'un meurtre toutes les vingt minutes. En Amerique, on compte
27 000 meurtres par an, et au cours des quatre-vingts annees de ce siecle, il y a eu plus
d'un million de meurtriers. Ce constat statistique fait des ttats-Unis Ie seul pays industrialise avec un taux de crimes aussi eleve. La raison est avancee : la facilite de se procurer une arme a feu. La voix-off, assuree par Chuck Riley, est categorique : plus il y aura
d'armes, plus il y aura de morts. Quelques plans rapides d'une reconstitution du Far West
suffisent a contextuali er I'arme afeu dans la culture et I'histoire americaine.
Suite a cette introduction commence Ie defile d'une serie d'images d'archives,
prouvant qu'il n'ya aucune securite dans Ie pays, meme pas pour un President. Ce sont
les coups tires sur Ronald Reagan par John Hinckley Ie 30 mars 1981 qui debutent Ie cortege. Le tireur avait vingt-cinq ans lors des faits et etait Ie fils d'un riche homme d'affaires. Auparavant, I'assassinat de John F. Kennedy Ie 22 novembre 1963 avait annonce la
transformation d' un reve de Iiberte en un cauchemar meurtrier . Le film d'Abraham
Zapruder ou I'on voit Ie president abattu par balles est repasse en boucle comme Ie
point de depart de I'avalanche de brutalite gore a suivre. Ce que ce meurtre a prouve
c'est que tout Ie monde ne partageait pas ce reve americain des grandes voitures, des
grandes maisons, de la consommation et du loisir a outrance de la meme maniere. S'en
suit I'assassinat de Martin Luther King Ie 4 avril 1968 par James Earl Ray, dans Ie contexte
des emeutes et des manifestations anti-guerre du Vietnam de la fin des annees 60. La
chanson contestataire de Buffalo Springfield, For What It's Worth, sert de bande-son aces
images terribles que nous avons tous vues ou on tire notamment une balle dans la tete
d'un jeune Vietnamien. Le film s'interesse ensuite a Arthur Bremer, I'homme qui tira sur
George Wallace, I'opposant de Nixon, puis a Sirhan Sirhan, jeune Palestinien de vingtquatre ans, responsable de la mort de Robert Kennedy. Cette premiere partie s'acheve
sur un entretien filme avec Ie meurtrier.
The Killing ofAmerica s'attarde par la suite sur la violence insensee, com me quand
Charles Whitman tira au hasard sur les etudiants de I'universite de Houston en 1966,
apres avoir tue sa mere et sa femme, ou com me dans un film recupere par une camera
surveillance de deux adolescents qui abattent Ie caissier d'un supermarche et blessent
son collegue. En 1966 en Arizona, Robert Smith, un etudiant de dix-huit ans, tua sept
personnes pour la simple raison qu' il voulait se faire un nom . Une autre eleve excellente, Brenda Spencer visa des enfants et provoqua la mort de deux personnes tout
simplement parce que les lundis sont si ennuyeux parfois . Anthony Barbero, quant a lui,
se pendit apres avoir abattu plusieurs passants en 1974. Cette section se termine sur la
figure de Mark Essex, un membre des Black Panthers, qui tira sur les forces de police de
la Nouvelle-Orleans en 1972. Des photographies de suicides par pendaison ou par balles concluent Ie chapitre de maniere tragique.
.'I~'
americaine. Tout comme Jean-Baptiste Thoret I/a mis en avant dans son ouvrage, 26
secondes, l'Amerique eclaboussee, I/assassinat de JFK a marque un tournant definitif ~o~r
la civilisation americaine et a signifie toute la mort des mythes sur lequel ce pays setalt
construit. Reste un pays sans reperes, enclin ala loi des nevroses et ala perte de sens.
Par cette succession d'archives televjsuelles montrant des crimes perpetres en
direct devant les cameras, The Killing of America pose les jalons, tout comme Face a la
mort 2, pour tous les Death Movies asuivre. Des scenes identiques se retrouvero~t .selectionnees dans un bon nombre de ces catalogues d'atrocites. On peut citer la sene des
Traces of Death, Faces of Gore, Death Scenes, The Many Taboos of Death ou Inhumanities,
qui, contrairement ala serie des Faces of Death qui se complaira [Link], troisie~e opus
dans les reconstitution5cgrand-guignolesques, se baseront sur des faits reels filmes sur Ie
vif. Le procede reste Ie meme pour tous ces films: une accumulation d'images m~cabres
et de morts filmees appuyees par une esthetique VHS amille lieues des couleurs eclatantes, de I'exotisme saugrenu et du cinemascope des premiers Mondo Movies. Les mU~i
ques de foire ou Ie hard rock qui accompagnent ces objets voyeuristes ajoutent, cela dlt,
une dimension festive et profondement perverse aces spectacles sordides que les adolescents s'echangeaient sous Ie manteau dans les cours de recreation.
Un film merite neanmoins que I'on s'arrete dessus, de par son caractere hors
norme lorgnant du ccM de I/art video et de I'avant-garde des annees 80: True Gore (198~)
de Mathew Dixon Causey. Monte Cazazza, performeur et musicien aI'origine de la muslque dite "industrielle" aux cotes de Throbbing Gristle, Cabaret Voltaire, NON et autres SPK,
assure la charge de conseiller artistique et sa presence se fait sentir tout au long du
metrage 37 Ce film fait definitivement Ie lien entre les preoccupations cheres ac:s artistes/musiciens interesses par la manipulation mediatique, les comportements extremes, la
provocation, la psychiatrie, les visuels morbides, I'agression sonore, la ~ropagande par
I'information et I'esthetique propre aux Mondo Movies et aux Death Movies. Auparavant,
SPK avec Ie film Despair (1982), surement un des Death Movies les plus derangeants, et
meme Coum Transmissions, Cabaret Voltaire et Psychic TV avec leurs premiers travaux videos
ala fin des annees 70 et au debut des annees 80 avaient pose les jalons de visuels-choc
afin de provoquer des reactions vives de degout dans I'audience qui trouvaient leur pendant dans la distorsion, Ie cri, les collages de bandes magnetiques, les percussions metalliques ou les bruits industriels, retranscrivant une alienation ala fois humai~e et sociaIe.
True Gore peut donc etre visionne comme un videoclip d'une heure et demle sur un des
mouvements musicaux les plus arty et controverses des annees quatre-vingt, agremente
des nombreux documents exceptionnels issus des propres archives filmees de Monte
Cazazza ou comme un des derniers Mondo Movies digne de ce nom. Jack Sargeant y voit
/'heriti~r logique du Mondo Movie, ce genre bizarre qui reunit la foire aux monstres, la curio38
site anthropologique et Ie voyeurisme pur et Iicencieux .
Le film lui-meme se divise en quatre parties, divisees entre informations scientifiques, images reelles difficiles, digressions artistiques et scenes reconstituees empruntes
37 Monte (ozozzo ovoit deja porticipe aun Mondo movie de 1976, Mondo Homo, sur les profiques extTemes dons les clubs goy. Les bobines de
ce film ant pOI 10 suite ete volees et demeurent introuvobles.
.
38 http:[Link].comj2006j12jtrue->[Link]
d'un humour des plus noir : The World of the Dead, Easy Ways to Die, Art and Death et The
Science ofDeath. En avant-propos, Ie narrateur nous met en garde: Le film que vous allez
voir est derangeant. Ce n'est pas pour tout Ie monde. Ce n'est certainement pas pour les
enfants. II a ete deja interdit par des pays dans Ie monde entier. D'une certaine fa~on, je suis
d'accord avec /'interdiction car les sequences auxquelles vous allez assister dans quelques instants sont troublantes... Apres avoir vu ce film, vous allez vous rendre compte qu'il vous sera
impossible de regarder votre vie ou votre existence avec les memes yeux . L'emphase sur Ie
sensationnel sera encore plus developpee dans Ie discours qu'i! nous tient en introduction
de la premiere partie: En raison de 10 nature controversee de ce film, if est devenu necessaire
que je me cache derriere cette lumiere et ces effets... Pourquoi regardons-nous un accident de
voiture sur /'autoroute ou nous precipitons-nous pour voir un feu, est-ce pour s'abreuver de 10
violente solitude de la terreur, ou simplement pour avoir un aper~u de notre destinee ? Dans
la veine de Face a 10 mort, True Gore se propose tout d'abord de nous mettre face ala realite de la mort, celle-ci passe par un descriptif extremement precis sur les differentes etapes avant et apres putrefaction, avec images aI/appui bien entendu. Suite ades images
devoilant des femmes devorees par des rats ou par leurs animaux domestiques, Ie narrateur se pose la question des causes de la mort. Se succedent des photographies d'hommes aux visages mutiles, ayant rate leur cible pour ainsi dire. Un enregistrement sonore
complet du dernier sermon de Jim Jones est diffuse en conclusion.
La seconde partie continue d'accumuler les collages sonores et visuels : accidents de voitures, scenes de crime, homme qui vomit, autopsies, dessins animes, missiles, explosions, entrailles. On y apprend que la torture est pratiquee dans certains pays
afin de pretexter la diffusion d/une performance de Monte Cazazza ou I/artiste est
pendu par les pieds, la tete dans un seau d'eau, un serpent autour de la tete. Nous passons ensuite aux necessaires et ignobles tortures animales pratiquees au nom de la
science aussi bien sur un porc dont les cris se melent a la bande-son que sur un chat a
qui on extrait Ie cerveau.
La troisieme section s'interroge sur les rapports entre art et mort, ainsi que sur
I'erotisme lie a la mort. Cela commence par une performance du groupe de San Francisco, Factrix, accompagne de Monte Cazazza et des sculptures de Mark Pauline base
de carcasses animees d/animaux. Une longue piece musicale suit, aux tonalites medievales et appuyee visuellement par des gravures du xif siecle, presentant la mort comme un
squelette visitant toutes les strates de la societe. Le narrateur nous diffuse ensuite deux
entretiens filmes avec des necrophiles. Malgre Ie souffle de I'enregistrement, les timbres
de voix tres convaincants et Ie fait que ce soit filme en une seule prise, nous reconnaissons I'artiste Deborah Valentine, petite amie de Monte Cazazza, ainsi que Ie bassiste de
Factrix, Cole Palme, dans les roles principaux. Apres un historique sur la peste atravers
les siecles, Ie film s'arrete sur Ie f1eau contemporain, Ie SIDA, et accumule des images de
cadavres difformes, d'infections, avant de nous presenter une reelle et impressionnante
autopsie ou chaque organe est preleve et examine.
La derniere partie du film debute sur des archives de la Seconde Guerre mon-
.'I~'
diale et sur un discours d'Adolf Hitler avant de voir les tortionnaires nazis executes sur
des pelotons pour crimes contre I'Humanite. L'ere atomique est ensuite retranscrite a
travers la aussi des collages visuels appuyes par la chanson Ais for Atom des Atom Smashers et chantee par Monte Cazazza. L'imagerie apocalyptique, faite d'explosions, de
corps d'enfants mutiles, de globes terrestres qui s'obscurcissent ou de fumees aveuglantes, finit par atteindre un crescendo assez proche des premiers Face la mort. Le
film se conclut sur une touche funebre, Ie narrateur deambulant dans un cimetiere sur
une musique solennelle et morbide : La crainte de la mort est naturelle... mais vivre
dans la peur de la mort, c'est gdspiller sa vie . En guise d'adieu, il dit : Rendez-vous de
/'autre cote . La camera, quant a elle, finit a I'interieur d'une tombe ouverte, comme un
autre c1in d'CEil au premier Face la mort. Un clown automate au rire mecanique succede a une priere du Notre Pere et donne une touche finale particulierement terrifiante,
liant la mort a une esthetique de foire comme Ie Mondo I'a souvent fait par Ie passe. De
la meme maniere, Ie generique se reflete dans un CEil exorbite filme en gros plan. La
encore, on peut se demander si ce plan n'a pas ete influence par Ie generique du debut
de Face la mort 3. Le regard est instable, panique, comme atteint par les derniers soubresauts instables de l'agonie.1I se fait egalement reflet des yeux extraits des cranes lors
des scenes d'autopsies visualisees. Pour finir, une biographie et des conseils de lecture
indiquent les sources qui ont pu influencer Ie propos du film.
Plus intellectuel que la plupart des autres Death Movies, trop arty pour etre juste
de la video, True Gore demeure une CEuvre difficilement c1assable, tant son contenu est
plus une retranscription filmique des obsessions cheres a la scene musicale industrielle
et leur attrait pour un terrorisme sonore et visuel, tout comme Ie film Despair de SPK,
ou avec un humour particulierement macabre et un desir de choquer avoue, on peut
voir un cadavre se masturber. L'idee est de denoncer Ie pouvoir des images et la manipulation qu'elles generent. De fait, Ie film offre une evolution toute particuliere au
Mondo, deja age de vingt-cinq ans. Ces jeunes artistes ont vu dans Ie genre une mise en
application des theories qu'i1s defendent au travers de leurs performances et de leurs
creations. De fait, Ie film retrouve la dimension subversive qui avait ete perdue a force
de repeter les memes recettes.
En effet, de nombreuses scenes du film mettent profondement mal a I'aise (ia
lampe a souder appliquee sur Ie porc vivant par exemple) car elles soutiennent sans
arret les compositions musicales, parfois invitant a un veritable discours entre les deux.
Les musiques envoOtantes, parfois dansantes, releguent du coup des images insoutenables au rang de divertissement, comme quand des images d'enfants mutiles accompagnent Ie morceau Ais for Atom a la rythmique proche d'un hip-hop electronique. Le film
se presente donc comme une symphonie de I'horreur, posant mieux qu'un autre les
questions ethiques liees a la representation de la mort a I'ecran.
Ce qui est particulierement destabilisant c'est que dans tous les Death Movies,
I'aspect voyeuriste est c1airement affirme, quelque part entre divertissement et gravite
feinte. Le ton se fait parfois comique ou cynique, mettant Ie tabou de la mort face a des
."~I
visage se disloquer en une grimace obscene, ses yeux sont bandes, les n6tres ouverts,
horrifies devant sa mere en larmes, traumatisee. La preuve terrible que ces mises a mort
ne sont ni rapides ni sans douleur. La souffrance inimaginable dure une minute montre
en main, nous precisent les auteurs. Le film se conclut sur des chiffres terrifiants : Les
victimes par injection mortelle prennent jusqu'a vingt minutes pour mourir, celles par pendaison jusqu'a quinze minutes, celles par electrocution jusqu'a dix-huit minutes, celles par
gaz jusqu'a vingt minutes et celles par lapidation jusqu'a quatre heures .
De par ce portrait coup-de-poing des technologies mises en o;>uvre pour exterminer les ennemis ou les gens nefastes, les cineastes avancent I'idee que plus les methodes se sont revelees "humaines" et efficaces, plus Ie nombre d'executions a augmente.
Cet argument alui seukl fait couler beaucoup d'encre et asuscite la controverse. Comme
on peut Ie supposer, les partisans internationaux de la peine de mort ont essaye d'interdire Ie film sur Ie sol britannique ou Ie documentaire a ete realise. Le film est d'autant
plus fort qu'il se focalise entierement sur les victimes et la douleur, reelle, physique, de la
mort. Le plus alarmant est que ces executions sont approuvees par les gouvernements
et la politique des pays dans lesquels elles se produisent.
Contrairement aux autres Death Movies ou Ie commentaire fait constamment
appel au voyeurisme des spectateurs, Ie propos d'Executions est intelligent, base sur
de veritables recherches quant a I'evolution de la peine capitale dans Ie monde. Le
grain VHS a quant a lui laisse la place a une esthetique televisuelle lechee, signant du
meme coup la fin totale du genre des Death Movies et leur integration a I'interieur de
programmes televisuels ou sur des sites Internet. Si Ie but de ces films avait ete de rattraper Ie temps perdu en ne montrant plus la mort reelle comme un tabou visuel, les
Death Movies se sont peu a peu eteints avec les annees quatre-vingt-dix, enterrant une
fois pour toute la tradition des Mondo Movies avec leurs obsessions macabres et mortiferes.
-.---..
Ceci est Ie recit fidele des evenements qui ont amene 10 decouverte
d'une tribu de /'age de pierre sur /'ife de Mindanao, Les ceremonies
et les rituels depeints dans ce film sont tels qu'i1s ont ete vecus
ou observes par Robert Harper ,
..
&
partir du debut des annees soixante-dix, Ie Mondo Movie commence a s'essouffler peu a peu, concurrence par I'arrivee massive de la television dans les
foyers. Un autre genre cinematographique va prendre sa place: Ie film de cannibales.
Genre typique a I'ltalie, Ie film de cannibales est Ie pendant plus "fictionnel" du
Mondo Movie. II s'agit d'un sous-genre (Ie terme n'a rien de pejoratif) du cinema d'horreur dont la particularite est d'etre denue de tout element fantastique et d'integrer dans
sa structure des elements documentaires.
Si I'histoire du Cannibal movie se confond avec celie du Mondo, on peut neanmoins lui trouver des precurseurs specifiques dans les premieres heures du cinema
documentaire : Cannibal Land de Martin Johnson (1919) et Chez les mangeurs d'hommes
de Robert Lugeon et A.P. Antoine (1931).
Martin Johnson est un aventurier cameraman assez controverse pour ses mises en
scenes fantaisistes. II realise un film au titre bien dans la Iigne de /'imagerie attendue :
Cannibal land dont la version fran~aise est intitulee Chasseurs de tetes des mers du Sud, a
partir des voyages effectues entre 1917 et 1919 dans les lies de Malekula et d'Ambryn aux
Nouvelles-Hebrides (Vanuatu). Ce film eut un immense succes en Europe et aux Etats-Unis
[. ..J. Quelques annees plus tard, deux cineastes reprennent Ie filon (toujourslucratif en 2001)
du dernier voyage chez les derniers kannibals [. ..J. [Chez les mangeurs d'hommes] est presente au public fort opportunement au moment OU se tient l'exposition coloniale de Paris en
1931. Les scenes qui pourraient etre per~ues comme d'authentiques documents ethnographiques sont Ie plus souvent denaturees par des reconstitutions kannibalesques de mauvais
9
goQt3 .L'auteur de I'article fait bien sur allusion aux inevitables scenes truquees ou des
acteurs payes un shilling par jour et ivres morts sur Ie plateau simulaient de faux rituels
anthropophages.
Quoi qu'il en soit, Ie film de cannibales ne deviendra un veritable genre aux codes
bien etablis qu'a partir d'une date precise: 1972.
Dans son ouvrage Mangez-vous les uns les autres, J.J. Rue s'interroge avec
3,9 Jeanne Ou~ost. ~es des kanni~ales au ~nema., dans Kannibals et Vahines. Ediftons de la reunion des musees naftonaux, 2001, p.64.
l outeur aopte pour Iorthographe kanmbol, plus proche de I'efymologie onginole derivee du terme 'kanak'.
M'I~'
repousse a la fois.
Et puis, il y a I'aspect commercial. II faut en effet presenter Ie contexte particulier
de ces productions. Le cinema d'horreur italien du debut des annees 60 jusqu'au milieu
des annees 80 beneficie d'un systeme economique particulier lie aCinecitta. Les studios
produisent a la chaine des "films de serie" avant tout destines aalimenter les cinemas de
quartier et emploient des realisateurs prompts a pratiquer tous les genres representes :
peplums, westerns, erotiques, science-fiction, etc. Le film de cannibales, tel qu'il apparait
lorsque sort Ie premier titre consacre, n'est alors considere que comme une mode de
plus, un filon a exploiter jusqu'a epuisement.
On peut aussi attribuer a cet engouement une origine precise du cote des faits
divers. En 1972, I'actualite est marquee par Ie crash dans la cordillere des Andes d'un
avion transportant une equipe de jeunes rugbymen uruguayens. Isoles dans la montagne et prives de radio puis sauves grace a une perilleuse expedition d'une partie du
groupe, les infortunes ne purent survivre qu'au prix de I'inacceptable. Apres avoir enfoui
les cadavres de leurs camarades sous une mince couche de neige, ils en consommerent
la chair. Aleur retour a la civilisation, les rescapes firent un voyage a Rome pour recevoir
I'absolution du pape.
Philippe Rouyer, dans son ouvrage Le Cinema gore, decrit Ie cinema cannibale
comme un croisement entre Ie Mondo Movie et Ie film de jungle des annees 30 (films
d'aventures exotiques ou {( I'anthropophagie etait souvent evoquee maisjamais montree ).
Du premier, il emprunte tout ou presque: confusion documentaire/fiction, images recurrentes de massacres d'animaux, discours survivaliste, attrait pour la violence et
les situations sexuelles derangeantes,
souci cinematique qui passe par une
esthetique sophistiquee et I'utilisation
d'une musique emphatique, etc.
Du second, il emprunte une trame
scenaristique immuable que I'on retrouvera grosse modo aI'identique de films en
films: I'incursion d'un groupe d'occidentaux dans la jungle et sa confrontation
avec les "sauvages': Un film comme Les
Mines du roi Salomon (1938) de Robert Stevenson exerce en effet une influence souterraine sur bon nombre de titres qui nous
interessent ici, en particulier sur un film
comme La Montagne du dieu cannibale .
Toutefois, la principale innovation
reste bien sur I'apport specifique de la narration heritee du cinema d'horreur. La ou Ie
Mondo offrait des films souvent sans forme
apparente, decousus, Ie film de cannibales
construit son propos autour de la dualite
entre I'ordre et Ie chaos. {( Quels que soient les themes abordes, les films d'horreur racontent
toujours 10 menace, pour un individu ou pour un groupe, d'une force maJefique monstrueuse,
surnaturelle ou non. S'ensuit un affrontement qui s'acheve sur 10 victoire (provisoire) d'un des
deux camps. Plus que sur cet affrontement c'est sur Ie potentiel horrifique des forces du mal
que porte l'investissement creatif4 I .
Dans Ie premier film du genre, Cannibalis : au pays de I'exorcisme, comme dans
tous les metrages qui suivront, cette"force malefique monstrueuse"c'est la tribu cannibale.
40 J.J. Rue. Mangez-vaus les uns les oulres. Ediftons Tousend Augen, 2004, pp.3839.
41 Philippe Rouyer. ie Cinema gore: une esthefique du song. Ediftons du Cerl. 1997.
humour sur cette soudaine emergence: {( Une question nous taraude ici. Comment un
genre aussi saugrenu est-il net et pourquoi tout particulierement en Italie? Ancien etudiant
en histoire, j'ai dans un acces de delire universitaire tente de trouver des reponses dans /'inconscient collectif italien. Est-ee que les acres supposes de cannibalisme d'un Neron ou
d'un Caligula auraient traverse les siecles poW engendrer une maniere de revival? Est-ce
que 10 passion tres italienne pour la carne aurait influence des realisateurs en lutte contre
les tentations vegetariennes des annees hippies? Le gout tres prononce pour Ie rouge dans
les tableaux italiens de 10 Contre-Reforme a-t-il influence Umberto Lenzi? au bien les
deconvenues coloniales de /'Italie mussolinienne trouvent-elles un echo dans les expeditions relatees par les Cannibal Movies? Puis j'ai pense que tout cela n'avait ete qu'une
mode aux raisons incOlJlprehensibles comme celie des baskets a Velcro, des pogs ou des
boules facettes 40 .
Nous pouvons, quant anous, avancer un autre semblant d'explication. Si, comme
nous I'avons dit, les annees 70 amorcent un essoufflement du Mondo Movie, elles marquent egalement I'explosion du cinema d'horreur dans Ie monde entier. Les Etats-Unis,
surtout, produisent des films d'une violence graphique inconnue jusqu'alors, et dont la
particularite est justement d'instiller Ie malaise par Ie traitement realiste de I'image.
La Nuit des morts-vivants de George Romero (1969) marque a ce sujet une date
dans I'histoire du cinema. Tourne dans des conditions ala limite de I'amateurisme, iI franchit une etape dans la representation de la violence dans la fiction, notamment en montrant en gros plan des scenes de mastication de viande humaine par les zombies aux
facies livides. Ces images, bien qu'integrees dans une histoire faisant appel au fantastique et au surnaturel, vont exercer une influence decisive sur les films que nous allons
maintenant aborder.
Mais pourquoi I'ltalie comme terre d'election ? On peut avancer la meme raison
qui engendra la naissance du Mondo: I'appel de I'exotisme. En ce sens, on retrouve ici la
problematique abordee au chapitre precedent: la ou Ie cinema americain explore en
priorite sa propre mythologie, I'ltalie joue plutot la carte de I'ailleurs, du lointain pour
attirer Ie spectateur.
Ace titre, Ie film de cannibales est une exploration de la jungle et de tout son
potentiel fantasmatique. Ala fois jardin d'Eden et enfer vert, cette derniere symbolise
encore pour I'occidental des annees soixante-dix une part d'inconnu qui fascine et
-2a belle histoire du film de cannibales debute en 1972 pour s'achever dix ans
plus tard exactement, en 1982. Elle regroupe environ une dizaine de longsmetrages, tres differents les uns des autres et de qualite variable. Elle est bien sur I'CEUvre de plusieurs realisateurs, parmi lesquels se detachent de fa~on tres claire les deux
figures majeures du genre: Umberto Lenzi et surtout Ruggero Deodato.
Si I'on peut considerer Umberto Lenzi comme I'inventeur et Ie pere fondateur du
Cannibal movie, on peut egalement affirmer que Ruggero Deodato en sera Ie veritable
maitre d'CEuvre, celui qui en a donne la quintessence en meme temps que son film Ie
plus ambitieux : Cannibal Holocaust.
Rien pourtant ne predisposait ces cineastes a briller particulierement dans Ie
genre. AI'instar de leurs confreres de Cinecitta, ce sont au depart des realisateurs tous
terrains prets a passer du western a la comedie sans trop se poser de questions. Artisans
efficaces et doues, ils partagent pourtant un point commun qui va s'averer particulierement revelateur: un gout affirme pour I'aspect "sur Ie vif" de I'image.
Rt...Jt3OERO DEODATO
-----
..tIiIIIdt_.....tIIlI.........
Des les premiers plans du film, Ie ton d'ensemble est donne, qui privilegie Ie
depaysement et I'exotisme. Cannibalis : Au pays de l'exorcisme, loin d'etre un film d'horreur extreme, reste plutot du cote du film d'aventure, fortement impregne d'un discours
ecologique typique des annees soixante-dit OU I'homme blanc apres avoir passe une
serie d'epreuves violentes, se voit offrir I'acces a un monde plus beau et plus pur, loin de
la corruption occidentale.
Si I'argument scenaristique plagie Un homme nomme cheval de Elliott Silverstein
(1969), Ie film se signaIe par son traitement documentaire directement herite du cinema
Mondo: la traversee de la Tha'ilande se resume a une serie de vignettes touristiques qui
font penser aux plans de Shocking Asia, la description du peuple de natifs se fait par Ie
.'I~' ."ies
point de vue dominant. Pivot diegetique, il est Ie porte-parole de la civilisation confrontee a la sauvagerie, role qui dans Ie Mondo etait attribue au commentaire.
Nous verrons plus loin comment un film comme Cannibal Holocaust va reutiliser
ce procede pour en tirer un resultat particulierement percutant. II faut toutefois souligner un autre element important du film de cannibales "premiere epoque" : /'erotisme.
Bien avant d'etre Ie theatre des exactions qu'il sera par la suite, ce cinema offre pour I'instant surtout I'occasion d'offrir Ie spectacle de jolies indigenes en petite tenue au milieu
de decors paradisiaques. Cannibalis ... est assez exemplaire ace titre, puisqu'une bonne
partie de son metrage est consacree aI'idylle du couple, que nous voyons gambader nu
au milieu des fleurs exotiques.
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8";gll,,de
sua"e.
(Emanuelle
et les derniers
cannibales).
P"ge de dro;'e :
UII auueil
rus';que d"IIs
Emanuelle
et les derniers
cannibales.
biais de rituels pris sur Ie vif par la camera, Ie metrage accumule sans souci narratif les
scenes violentes ou pittoresques, et bien sur, les massacres.d'animaux sont legion.
Cannibalis ... introduit deux acteurs qui vont tres vite devenir des figures emblematiques du genre: Ivan Rassimov, dont Ie physique inquietant incarne a merveille I'aspect rude de I'aventurier, et la comedienne asiatique Me Me Lai, qui dans chaque film
trouve toujours Ie moyen de mourir de fa~on atroce. Sans vouloir exagerer la qualite
relative de leur interpretation, signaIons tout de meme qu'i1s tendent afaire de leurs personnages de simples esquisses, notamment Ie heros qui n'est que Ie simple observateur
d'un monde inconnu qu'il semble decouvrir en meme temps que Ie spectateur.
Car c'est bien la la principale innovation apportee par Ie film de cannibales par
rapport au Mondo: I'introduction d'un personnage principal qui vient porter sur lui Ie
Cette tendance va se poursuivre avec des films comme La Montagne du dieu cannibale de Sergio Martino (1978) et Emanuelle et les derniers cannibales (1977) de Joe
D'Amato. La Montagne du dieu cannibale est sans doute, parmi tous les films qui nous
interessent, celui qui paye de fa~on la plus explicite son tribut au film de jungle. Martino,
qui cite en reference Les Mines du roi Salomon, met en scene une c1assique histoire d'expedition avec tous les ingredients du genre.
Suzanne Stevenson (I'ex James Bond girl Ursula Andress) part dans la jungle de
Nouvelle-Guinee a la recherche de son mari disparu. Accompagnee d'un guide interprete par Stacy Keach, futur Mike Hammer, elle part se dirige vers une montagne inaccessible, a la fois veneree et redoutee par les indigenes.
M'I~'
Sergio Martino aligne tous les passages obliges: malediction ancestrale, peregrinations dans la jungle, porteurs devores par les crocodiles, arrivee dans un village
avec ceremonies rituelles, descentes dans les rapides, etc.
Toutefois, Ie metrage prend un ton plus contemporain des I'arrivee de cette fine
equipe dans I'antre de la tribu des feroces eukas. Le defunt mari est retrouve dans un
etat de putrefaction avance, erige en totem par les cannibales qui croient que Ie compteur geiger enfonce dans sa poitrine lui confere la vie eternelle. La belle Suzanne se voit
aussit6t bombardee deesse de la tribu. Deshabillee sans qu'on lui demande son avis, elle
est attachee a un poteau et enduite d'une substance rougeatre dans une scene de body
painting restee celebre.
Ce cliche de la d:eesse blanche directement herite de la litterature populaire colonialiste va rester un element recurrent du film de cannibales. Meme quand il est adapte
au masculin, I'homme blanc devenant un objet de culte, la fantasmatique erotique reste
toujours la meme: I'etranger est toujours per~u comme un objet sexuel. Emanuelle et les
derniers cannibales (1977) de Joe d'Amato pousse plus loin encore cette tendance du film
de cannibales.
Sur une trame scenaristique vaguement semblable acelie du film de Sergio Martino, Emanuelle et les derniers cannibales (distribue en France sous Ie titre Viol sous les tropiques) est un melange assez curieux d'erotisme et d'horreur. Ainsi la premiere heure du
metrage n'est qu'un genereux pretexte adevoiler la plastique de ses actrices qui passent
leur temps afaire des galipettes dans la jungle. Le propos ethnographique est evacue au
profit d'un echangisme de bon ton, qui culmine dans une scene ou les deux nymphes se
lavent mutuellement dans une cascade, sequence digne d'une publicite Tahiti douche.
Toutefois, I'horreur reprend ses droits dans la derniere demi-heure. Captures par
les cannibales qu'on avait un peu fini par oublier, les protagonistes passent tres vite a la
casserole. Demembrements et degustations d'intestins sont au menu de ces fins gourmets, qui s'amusent comme des fous en coupant en deux un des explorateurs avec une
ficelle enroulee autour de sa tail Ie.
Tout ceci est bel et bon, mais ace stade-Ia nous ne sortons guere du tout-venant
des productions italiennes de I'epoque. Melange d'horreur, de sexe et d'exotisme, Ie film
de cannibales, si I'on s'en tient aux trois films precites, ne s'eloigne pas des sentiers battus qui regissent I'ensemble du cinema dit"de serie". Atitre d'exemple, on peut dire que
des films comme L'lnvasion des piranhas ou tEnfer des zombies reutilisent a peu de chose
pres les memes ingredients, et ce bien qu'ils s'appuient sur un argument fantastique. La
encore, la principale nouveaute du Cannibal movie reste I'inclusion des plans documentaires animaliers, particulierement choquants dans La Montagne du dieu cannibale , qui
font la jonction avec Ie cinema Mondo.
En fait, Ie film de cannibales ne prend vraiment son envoi qu'avec I'arrivee de
Ruggero Deodato. AI'instar de Jacopetti et Prosperi pour Ie Mondo, ce dernier va donner
au genre de veritables films culte, en meme temps qu'i! va attirer sur lui les attaques critiques et juridiques les plus violentes.
Personnalite a part, meme pour Ie cinema ita lien, Deodato represente pour
beaucoup I'homme d'un seul film. Rien n'est plus faux pourtant si I'on jette un regard
retrospectif sur sa carriere, qui commen~a en tant qu'assistant-realisateur sur les westerns de Sergio Corbucci pour s'achever tristement dans les egouts de la television.
Cineaste jusqu'au-boutiste fascine par la violence, Deodato offre dans son CEuvre un
travail constant sur Ie voyeurisme qui reste unique en son genre. Cite comme une
influence par des artistes aussi divers que Lars Von Trier, Oliver Stone, Sergio Leone ou
Renny Harlin, il est devenu une reference sur Ie travail de point de vue au cinema, presque un cas d'ecole.
L'autre particularite de Deodato par rapport au film de cannibales est Ie degre d'implication qu'il ade
suite affiche par rapport au genre.
Loin d'etre un simple gimmick commercial, c'est Ie terrain propice qui va
lui permettre d'exprimer a la fois sa
vision du monde et du cinema. A
I'exemple des parrains du Mondo,
Deodato s'est investi dans son sujet
de fa~on totale, anime par une passion demesuree et un reel attrait pour
la provocation et Ie danger.
Son premier film du genre est
Le Dernier Monde cannibale (1977). Si
sa trame scenaristique reprend la
structure et les situations deja presentes dans Ie metrage de Lenzi, son traitement visuel franchit un palier dans la
erudite et la violence qui indisposa
bon nombre de spectateurs. La jungle
_lIIII8illlll-... [Link]"-fBD"~zaaa_.... fIIllI CIIURI .......,_........ -..
photogenique a ici fait place a un
Viol sous les tropiques, lilre a/lernalif d'Emanuelle
enfer prehistorique de cavernes et de
et les derniers cannibales.
c1airieres apeine eclairees par Ie solei!.
Le metrage cumule les scenes derangeantes et insanes. Le heros, apres avoir subi les
pires humiliations, retourne a un etat quasi sauvage, et finit par arracher lui-meme Ie
CCEur du chef de la tribu qui Ie poursuit, avant de Ie devorer.
Le film est, selon son auteur, un documentaire maniere sur les cannibales et
une etude psychologique traitant de /'influence d'un environnement sauvage sur la nature
de /'homme 41 . Ce parti pris de realisme, ainsi que cette presence presque palpable de la
jungle, constitue la principale attraction du film en meme temps que la principale raison
du malaise qu'il engendre.
42 Ruggero Deodoto, Mod Movies, n0162, mors 2004
Toutefois, Deodato pousse plus loin encore la confusion, puisqu'il orchestre luimeme une campagne publicitaire destinee asemer Ie doute quant ala nature des images montrees. Le cineaste se revele aI'occasion en veritable bateleur de foire pret atoutes les astuces.
La bande-annonce est particulierement eloquente : tout ce que vous allez voir
est vrai, nous dit-elle en substance. Le realisateur, qui pose sur Ie lieu du tournage, presente les cannibales de son film comme les derniers de leur espece, insiste sur les risques
encourus par son equipe et evoque la disparition de certains techniciens. On nous promet d'authentiques actes de cannibalisme , tandis que Ie carton precite affirme I'erudition anthropologique de la chose.
Deodato a PaJrailieurs assure jusqu'a aujourd'hui la presence d'authentiques
anthropophages dans son film. /I y en a eu quelques-unes. /Is etaient issus d'une vieille
tribu cannibale et ne mangeaient que les membres d'une tribu ennemie ! Nous avons eu de
tres bons contacts avec eux par Ie biais de nos interprNes linguistiques et if fa/lait voir leur
reaction lorsqu'ils etaient face a un homme blanc. [' .. JRencontrer ces gens a ete une sacree
experience. Une fois, je les avais suivis pendant qu'ifs chassaient avec une sarbacane. L'un
d'eux avait cloue un oiseau sur un tronc d'arbre aplus de cent metres de distance! Cetait vraiment impressionnant 43 .
Si Ie film anticipe tous les elements que I'on retrouvera dans Cannibal Holocaust,
il Ie precede egalement au niveau de I'accueil critique qui lui sera fait. A sa sortie, Le
Demier Monde cannibale est violemment attaque, notamment par la SPA qui porte
plainte pour braconnage et actes de cruaute envers des especes en voie de disparition.
Selon Ie realisateur, les scenes incriminees auraient ete tournees par Ie producteur et
incluses dans Ie montage final contre sa volonte.
Quoi qu'il en soit, malgre son contenu choc, Le Demier Monde cannibale reste
fidele a la tradition initiee par Umberto Lenzi, a savoir un point de vue univoque sur I'action imposee par Ie regard du personnage principal. En ce sens, sa violence est justifiee
d'un point de vue narratif par Ie c1ivage entre la civilisation, que porte sur lui Ie "heros"
auquel peut se referer Ie spectateur, et la sauvagerie symbolisee par la jungle. Les roles
sont ainsi repartis, et la frontiere entre Ie bien et Ie mal c1airement designee. Ainsi, ce premier coup d'essai de Deodato dans Ie genre reste un film d'horreur "c1assique" qui n'implique pas encore Ie spectateur dans son dispositif.
Nous allons voir maintenant comment cette donnee va changer de fa~on radicale dans un de ses films suivants, Cannibal Holocaust.
-:i
a sortie en 1980 du film Cannibal Holocaust constitue aplus d'un titre une date
dans I'histoire du cinema.
La jaquette qui orne la recente sortie DVD du film proclame en grosses lettres :
Le film Ie plus controverse de toute /'histoire du cinema . Pour une fois, nous serions tentes de dire que la publicite dit vrai. Toutefois, nous nous empressons d'ajouter que si
Cannibal Holocaust engendra un tel traumatisme en son temps, ce fut autant sinon
moins en raison de son degre de violence que parce qu'il avait invente une forme inedite
pour faire resonner ladite violence. En d'autres termes, Deodato a tout simplement
invente une nouvelle fa~on de penser Ie cinema et de Ie ressentir.11 areussi, peut-etre de
fa~on inconsciente, a creer ce que tout cineaste espere creer: un veritable archetype.
Ala fois chef-d'c:euvre et chant du cygne du cinema italien, ce voyage au bout de
I'horreur fait partie de ces rares films dont Ie destin est semble-t-il d'avoir echappe a
leurs auteurs pour devenir de veritables buvards culturels. Deodato lui-meme avoue que
Ie tournage I'a completement depasse et qu'il n'est plus jamais arrive a faire aussi fort
depuis. Cannibal Holocaust a nourri sa matiere d'une rage et d'une folie qui s'est cristallisee dans les dissensions qui aujourd'hui encore tiraillent son equipe, dissensions qui
sont elles-memes rentrees en correspondance avec celles de toute une epoque.
Ace sujet, iI faut rappeler que Ie film trouve son origine dans un constat sociologique. Je voulais faire un film sur Ie voyeurisme. Cannibal holocaust est en fait un bras
d'honneur a /'encontre des medias italiens sensationnalistes. [' .. JJ'ai declare la guerre aux
medias en me servant de leurs armes. Chaque fois que j'a/lumais la tele, je tombais sur des
emissions faisant un etalage morbide de meurtres, de viols et d'autres actes violents commis
en Italie [.. .J. J'en ai eu ras-Ie-bol et j'ai decide de prendre les armes et de contre-attaquer. Je
me suis promis de faire Ie film Ie plus violent qui soit et de Ie jeter a la figure de ce public feru
d'images malsaines, dans /'espoir de calmer leurs bas instincts. Un peu a la maniere du
sevrage de Malcolm McDowell dans Orange mecanique 44 .
Resume Un groupe de trois jeunes reporters vient de disparaitre dans la jungle, alors
qu'ils etaient en train de toumer un documentaire sur les peuplades primitives [Link]
professeur Monroe (Robert Kerman), anthropologue de renom, est charge de partir aleur
recherche. Apeine arrive sur les lieux, il est mis en garde par les militaires deja presents
sur place sur les dangers de l'expedition : la jungle abrite des tribus d'anthropophages
avec qui il va falloir negocier. Apres setre enfonces dans "I'enfer vert'; les explorateurs arrivent en vue d'une de ces tribus. /Is sont aussit6t temoins d'une scene barbare ou une
femme est suppliciee par un des natifs. Neanmoins, ils parviennent se faire accueillir
par la communaute.
Apres avoir assiste a toutes sortes de rituels etranges, Ie professeur Monroe ne tarde pas
a retrouver les restes putrefies des reporters. Les cannibales les ont mis a mort sans avoir
touche au materiel audiovisuel qu'ils transportaient : ces objets sont pour eux signes de
malheur.
Voulant a tout prix remporter les rouleaux de pellicules, demier temoignage de la tragedie, Ie scientifique est oblige de ruser avec la tribu. Pour parvenir ses fins, il sera neanmoins contraint de pactiser avec Ie chef, qui /'oblige a consommer de la viande humaine.
Des son retour a la civilisation les speculations vont bon train sur ce qu'il convient de
faire du film rescape. Les executifs de la television veulent exploiter ce demier sur-Iechamp tandis que Monroe prefere rester prudent quant a la nature des images toumees.
spectateur non averti, et par ce biais impliquant Ie spectateur qui est contraint d'identifier son regard a celui du cameraman.
L'effet ressenti est d'autant plus desagreable que les reporters, dans Ie cas du
film de Deodato, nous sont montres com me des criminels et des etres bestiaux. La
sequence du massacre de la tortue, que nous decrivions dans notre introduction, produit a ce titre une gene profonde puisqu'elle nous pousse non seulement avoir la mort
d'un animal mais surtout I'atrocite de la mise en scene de cette mort et des com portements des protagonistes.
45 Dans 10 version ariginale anglaise, 10 phrase est fJes differente et donne ilia fin une tonalite maraliste simpliste presque camique : "I wonder
who the reol connibols are r ("le me demonde qui son! les vrois conniboles r).
Deodato et les acteurs du film se sont toujours defendus de cette scene comme
repondant a une necessite de la vie dans la jungle. Les avis divergent toutefois entre les
membres de /'equipe, certains eprouvant encore un certain embarras par rapport a ce
qu'ils considerent comme une exploitation de la violence.
L'act~ur Luca Barbareschi, qui etait age de vingt ans pendant Ie tournage, se
souvient : Ecoutez, sij'etais hypocrite, je dirais : "C'est mal de blesser les animaux': Af'epoque, je m'en fichais completement. C'etait fonctionnel au film. Je ne suis pas un defenseur
acharne. Je ne les maltraite pas, mais je mange tout de meme de 10 viande. Je soutiens
ceux qui les defendent et respectent mains les humains [sic]. A un certain moment, je
devais tuer un sanglier. Recemment, pour 10 sortie du film, j'ai re~u des messages du genre:
"Salaud, tu as tue un sanglier, tu vas Ie payer cher !" Quand on mange du jambon, c'est 10
meme chose. Cela ne m'a pas trouble. En revanche, les rites tribaux avec les singes m'ont
impressionne. Les decapiter... ~a se fait en Chine pour manger 10 cervefle chaude. C'est un
animal proche de nous, c'est impressionnant. Ces scenes-Ia etaient les plus difficiles. Mais
personne ne s'est jamais plaint 46 .
L'effet cinematographique, en tout cas, est devastateur. La confusion est poussee
a son paroxysme dans Ie fait que ces sequences de Snuff animalier ponctuent un
metrage lui-meme sature d'effets gore. L'hypecrealisme induit par Ie support donne une
credibilite aces images qui les rend insoutenables.
('est cet "effet de reel" qui va declencher Ie scandale et provoquer une veritable
panique chez certains spectateurs, traumatises aI'idee d'avoir vu ce qu'ils croient etre un
SnuffMovie. Le film est interdit etle realisateur accuse d'homicide sur ses acteurs. Oblige
de dementir sa propre campagne de publicite (il avait fait promettre aux comediens de
rester caches pendant laJ60rtie afin de faire croire a une disparition), Deodato doit presenter devant un tribunal des preuves de la supercherie. II ecopera neanmoins d'une
peine de quatre mois de prison avec sursis pour maltraitance envers les animaux.
L'accueil critique est desastreux.
Le recit, bien entendu, n'est pas une seconde credible bien que les camps nazis et les
goulags sovietiques nous rappellent que l'escalade de /'horreur peut etre sans fin. En l'occurrence, nous sommes dans Ie grand guignol macabre et if n'est pas douteux que Ie metteur en
scene Ruggero Deodato, maitre du sadomasochisme, combine avec un realisme cynique les
images capables deveiller les instincts les plus degradants et les plus atroces sensations. Je
pense surtout que sous couvert de fantaisie anthropologique, voire ecologique, il arealise un
film pornographique et scatologique dont la perversite peut paraitre rentable. Je vous souhaite de ne pas tomber dans Ie piege 47 .
Interdit dans plusieurs pays, Cannibal Holocaust va egalement voir son exploitation video menacee. L'Angleterre promeut la loi sur les video nasties (videos malsaines)
interdisant toute copie ou diffusion de ce type de productions. Le film de Deodato fait
I'objet de descentes de police dansles videoclubs et les trafics iIIegaux de cassettes sont
punis d'amendeslourdes, voire de peines de prison.
En France, iI tombe dans un premier temps sous Ie coup de la censure promulguee par Giscard, qui justifia entre autres I'interdiction totale de Maniac et Massacre ala
tron~onneuse. L'abus est tel que la gauche Ie reprend comme un argument electoral: en
1982, I'abolition desdites lois profite aux distributeurs qui inondent les supermarches et
les stations-service de cassettes horrifiques. Cannibal Holocaust est exploite ainsi, coince
dans les rayons entre les pornos et des productions Mondo type Face a la mort.
Le film va toutefois acceder au fiI des annees au statut d'ceuvre culte et creer une
legende.11 faut dire qu'au-dela de sa denonciation assez ambigue des medias sensationnalistes, iI trouve un veritable point d'achoppement dans Ie theme de la camera mortifere. En ce sens, il prophetise au debut des annees quatre-vingt un certain avenir du dispositif audiovisuel et sa repercussion sur I'inconscient collectif.
CEuvre puissante et maitrisee, Cannibal Holocaust fait preuve, et ce en depit de sa
reputation de simple bande d'exploitation putassiere, d'une certaine distance par rapport ason sujet et touche a une veritable "poesie de I'horreur': Stephane Derderian, dans
.II~I
son article deja cite, note: II est vrai que dans ces enchevetrements de corps se livrant a
toutes sortes de viols et d'horreurs, il y a une sorte de beaute veneneuse qui transpire.
Finalement, peut-etre que nous sommes particulierement sensibles a cette forme d'esthetisme du fait que ce film nous renvoie egalement a nos instincts primitifs (ou tribaux). Du
coup, on peut preferer cette sorte de discours direct a la metaphore. Cannibal Holocaust,
avec ses images a la fois choquantes [. .. j, belles f... Jet revoltantes [. ..J, voire derangeantes
[. ..] revet parfoisle caractere d'un hymne ala nature qui preche un retour aux formes sexuelles primitives. Et peut-etre, vu sous cet angle, jamais film d'horreur aussi inhumain n'aura
atteint son objectif48 .
Dans I'avant-derniere sequence du film, Ie dernier reporter survivant, alors qu'il
est sur Ie point d'etre mis a mort par les cannibales, fait tomber sa camera sur Ie sol. La
derniere image enregistree est un plan flou, decadre, sur Ie propre visage ensanglante
du cameraman. Son ceil mort nous fixe longuement a travers I'objectif, tandis que les
rayures de la pellicule et I'amorce de fin de bobine font virer I'ecran a une surface aveugle et mettent fin a la projection.
-4e succes de scandale de Cannibal Holocaust fait I'effet d'une veritable bombe
dans Ie paysage du cinema italien du debut des annees 80, et va engendrer un
nombre considerable de plagiats et de clones. La problematique de ces productions
reste toutefois quasi insoluble, tant Ie film de Deodato s'avere a bien des egards une
ceuvre terminale, une porte c1aquee sur un certain seuil du cinema d'horreur. Comment
aller plus loin apres ~a ? semble etre la question que se sont posee pas mal de gens a
I'epoque, et les films qui vont achever la courte histoire du genre cannibales vont tenter
d'apporter une reponse.
La Secte des cannibales (1980) est I'occasion pour Umberto Lenzi de faire son
retour dans I'anthropophagie. Tourne en exterieurs au Sri Lanka et aux Etats-Unis, Ie
film reemploie les acteurs emblematiques du genre: on retrouve Robert Kerman (qui,
outre son role principal dans Cannibal Holocaust, a surtout fait carriere dans Ie X), Me
Me Lai (Cannibalis ... et Le Dernier Monde cannibale) et Ivan Rassimov (idem).
Le film part du postulat c1assique du film d'aventure : une femme organise une
expedition dans la jungle afin de retrouver un membre de sa famille mysterieusement
disparu. Ce point de depart est deja celui de La Montagne du dieu cannibale de Sergio
Martino, film auquel Lenzi fait d'autres emprunts.
La principale nouveaute reside toutefois dansl'inspiration d'un fait divers. Le scenario s'inspire en effet ouvertement de la tragedie de la secte du Temple du peuple, fondee aux Etats-Unis par Ie reverend Jim Jones. Apres avoir tente sans grand succes en
1974 de fonder une communaute agricole, Jonestown, dans Ie petit etat sud-americain
de Guyana, Jones s'y installe definitivement en 1977, sa situation devenant difficile aux
Etats-Unis. Alors qu'un envoye de Washington, Leo Ryan, tente de soustraire certains
47 L'Aurore, 2S ovri11981.
M'I~'
adeptes a la secte en leur faisant quitter Guyana, I'affaire eclate dans une fusillade. Ryan
est tue par balles et Jim Jones organise Ie suicide collectif par empoisonnement de ses
adeptes : ce jour-la, environ neuf cents personnes trouvent la mort.
Le film de Lenzi traite toutefois cette actualite un peu par-dessus la jambe, a
I'image d'un metrage qui fait preuve d'une d,emarche anthropologique plut6t fantaisiste. Cense se derouler en Nouvelle-Guinee mais peuple de figurants sri lankais aux physiques peu conformes, Ie film exhibe dans la sequence du film mysterieux retrouve par
la police un monument bouddhiste, totalement invraisemblable dans Ie contexte du
pays. II s'agit dans la realite d'un des plus celebres monuments du Sri Lanka, Ie "Grand
Bouddha couche" du site de Pollonaruwa.
Le film cumule egalement les stockshots empruntes a d'autres films. On retrouve
ainsi des plans empruntes a La Montagne du
dieu cannibale (Ie rituel dans la caverne) a
Cannibalis : Au pays de l'exorcisme (I'agression
de la jeune fille au bord de la riviere) et au
Dernier Monde cannibale (Ie demembrement
de Me Me Lai). Resultat des courses: les indigenes arborent suivant les sequences des costumes et des physiques tant6t amazoniens,
melanesiens ou extreme-orientaux.
Ce manque de credibilite marque Ie
debut de la degenerescence pour Ie film de
cannibales. A mesure que I'aspect ethnographique, donnee essentielle de ce cinema car
assurant son "effet de reel'; se delite, Ie genre
perd peu apeu de son realisme et donc de son
interet. Ne reste plus que la surabondance d'effets gore pour tenter de renouveler la recette.
Cette tendance va atteindre son
paroxysme dans Ie film suivant de Lenzi,
Cannibal Ferox (1981). Dernier grand c1assique du film de cannibales italien, il stigmatise pourtant I'impasse d'un genre condamne a la surenchere par epuisement de son
propre sujet.
Une etudiante dont la these est consacree a I'anthropophagie decide de partir
dans la jungle avec deux amis, afin d'apporter la preuve que Ie cannibalisme n'existe
qu'en tant que mythe . Sit6t immerges dans ce milieu hostile, ces pelerins tombent sur
deux trafiquants de drogue en mauvaise posture, qui vont les entrainer dans une desastreuse aventure.
Ces derniers s'averent en effet des psychopathes ayant reduit en esclavage la
population par la terreur et la violence, afin de profiter de gisements d'emeraudes. On
La principale difference est bien sOr I'absence de travail sur Ie point de vue et sur
Ie fameux "effet de reel" essentiel chez Deodato. Lenzi ne cherche pas, et ce malgre les
inserts documentaires, a nous faire croire a I'authentieite de cette expedition.
Prive de tout ce qui constituait Ie sens et Ie fil conducteur de son modele,
Cannibal Ferox se heurte a la limite de son pr9pre dispositif, au risque de decredibiliser
ses effets. Et ace jeu-Ia, Ie film n'evite pas toujours Ie ridicule, temoin cette scene ou I'un
des personnages, qui vient de se faire trancher Ie sexe, trouve plusieurs heures apres la
force de galoper dans la jungle, sans paraitre Ie moins du monde handicape et sans ressentir la moindre douleur. Chapeau, I'artiste.
La trilogie d'Umberto Lenzi s'acheve donc sur Ie constat d'une incapaeite a
renouveler un materia~ussi codifie. Le film de cannibales s'epuise aussi vite qu'il s'est
popularise presque dix ans plus tot.
.'I~' .IYles
dans I'exotisme du decor, dont I'architecture typique et les paysages sublimes perpetuent la tradition italienne du pittoresque.
Pour Ie reste, Ie film reemploie tous les codes du cinema gothique traditionnel,
avec maisons hantees, cimetieres blafards, catacombes, eclairs zebrant la nuit et musique synthetique funebre. De fait, Anthropophagous est un film d'ambiance d'une parfaite reussite. II permet neanmoins de mesurer tout ce qui separe Ie film de cannibales
du reste de la production.
Toutefois, Anthropophagous est reste dans toutes les memoires pour deux scenes marquantes qui ont contribue a sa legende : un avortement barbare ou Ie maniaque arrache sauvagement un fretus du ventre de sa mere, et Ie final du metrage, ou,
blesse a mort avec une pioche, il porte ses propres intestins dans ses mains avant de
les devorer. Les amateurs des annees quatre-vingt gardent un souvenir emu de la
jaquette video qui proclamait fierement a la devanture des supermarches : (( L'homme
qui se mange lui-meme !
Quoi qu'il en soit, Anthropophagous sonne Ie glas du genre. Philippe Rouyer note
que Ie cannibale du film n'est a ce titre (( que la caricature transalpine des criminels qui, en
ce debut de decennie, font les beauxjours des films de psycho killers americains .
Ce n'est pas faux, mais nous sedons tentes d'ajouter que I'aspect physique particulier du tueur, avec son visage putrefie et ses vetements en lambeaux, rappelle ega lement les zombies qui sevissent au meme moment dans les films de Romero et Fulci.
ANTHROPOPHAGOUS
Dans une Us de la mer Egee, completement deserte.
debarquent troIS couples de jeunes, decides 6' pas
Un dernier c1assique du genre tente toutefois d'innover sur Ie canevas : Anthropophagous de Joe d'Amato (1979). lei, point n'est question de jungle hostile et de tribus
primitives. L'approche du cannibalisme se fait sur un mode moins ethnographique et,
donc, plus proche du cinema d'horreur c1assique.
Un groupe de vacanciers part sur une He grecque ou ils decouvrent un village
devaste par une menace mysterieuse. Leur bateau ayant disparu, ils ne tardent pas aetre la
proie de ladite menace: un maniaque degenere qui a pris goat a la chair humaine ala suite
d'un naufrage.
Bien que I'on retrouve de nombreux points communs avec les films etudies iei,
nous sommes aux antipodes du genre initie par Ie Mondo. La continuite passe surtout
AVERTISSEMENT ~ CHTE YlotOCASSETH EST fXClUSIVEMENT RtSERvtE A UN USAGE PIUVE TOUlE PROJECTION COMMERCIAl!: au PijBllQU. MAH 6RATlIIH.
EST RIBOURElISEMENT INTERDIJE. rouTE REPROOUC
TlON, "~ME PARTlElU, EST IHTEftOITE. AUX HRM[S
OE lA lOI OU 11 MARS 1951
M'I~'
I:
"
50 Oe 10 meme [Link] film Pulsions canniboles (Apocalypse Domoni/Connibol Apocalypse. 1980). aussi connu sous Ie titre Demoin
l'Apocalypse, d'Antonio Morgheriti, connu notamment pour ses films d'epouvante gathique (La Vierge de Nuremberg, 1963 ; Danse macabre,
1964 ; La Sorciere sanglante, 1964 ; Les Diablesses, 1973) innove Ie film de cannibales en Ie melangeont avec d'autres genres d~ 10 sene B,
dant Ie film de guerre avec des veterans du Vietnam, Ie western urbain et Ie film de zombies, tout cela dons Ie contexte du su!l-Qmencam, vu
que Ie film aete tourne et se deroule aArianta en Georgie. Au demeurant tres reussi, Ie film se rapproche plus du gore politique et musde du
Zombie (1978) de George A. Romero que de 10 jungle et de I'esthetique Manda de Cannibal Holocaust.
51 Philippe Rouyer. Le Cinema gore, p. 233.
Ce traitement atypique fait que les scenes de cannibalisme chez Franco tendent a s'autonomiser du reste du metrage, recit d'aventure sans grand relief, pour s'imposer comme
des petits courts-metrages a I'interieur du film.
Le cas Bruno Mattei est quant a lui encore plus probant. Realisateur d'un nombre
incalculable de films sous dix-huit pseudonymes differents, Mattei est, a I'instar de
Franco dont il fut un temps Ie monteur, un acharne de la serie Btoujours pret a exploiter un filon rentable. II Ie fait toutefois d'une fa~on qui n'appartient qu'a lui, et que
resume assez bien Ie magazine Mad Movies: La decouverte d'un de ses films necessite un
regard oblique, {'oubli temporaire des criteres habituels de valeur, {'amnistie de {'art. De gout
et de talent, Bruno Mattei n'en aaucun. Ce qui fait paradoxalement toute sa personnalite Sl .
Virus cannibale (1980) en offre un exemple spectaculaire. Plagiat ehonte du
Zombie de Romero, Ie film tente d'imbriquer au beau milieu du metrage un pseudo
documentaire ethnographique dans la lignee de Cannibal Holocaust. Truffe de stockshots animaliers granuleux et de plans repiques aNuova Guinea /'isola dei cannibali, Virus
cannibale, bien que tourne vraisemblablement en Italie, essaie en vain de nous faire
croire que I'histoire se passe en Nouvelle-Guinee. Entre les faux raccords et les anachronismes geographiques, Ie spectateur abasourdi ne s'etonne meme plus de voir un
toboggan au beau milieu de la "jungle" ou un militaire arborer un tutu avant de se faire
devorer.
Toutefois, Mattei attendra plus de vingt ans pour realiser ses premiers vrais films
de cannibales. Tournes coup sur coup en DV avec les memes acteurs dans Ie meme
decor, Land of Death et Cannibal World (2005) sont deux copies conformes du film de
Deodato, qui decalquent sans vergogne toutes les situations de I'original.
Inutile de dire que la vision de ces reporters miteux ou de ces barbouzes en treillis arpentant ce qui ressemble a un jardin des plantes suscite un fou rire irrepressible.
Cette brusque degenerescence du genre marque la limite tracee par Ie film de
Deodato : d'un certain point de vue, impossible d'aller plus loin apres ~a. Le film de cannibales s'eteint au cours des annees quatre-vingt, tout comme Ie Mondo Movie dix ans
plus t6t, et pour les memes raisons: a la fois par epuisement de son propre sujet qu'a
cause de la concurrence de la television.
Surtout, c'est Ie cinema de genre dans son ensemble qui effectue une mutation:
autrefois s'adressant a un public specialise, il devient une partie integrante du paysage
culturel de I'epoque. Ce phenomene ades repercussions sur la creation. L'horreur documentaire, trop extreme, trop derangeante, est passee de mode. Les productions s'adressent desormais a un large public qui cherche avant tout aetre diverti et non plus destabilise ou traumatise.
Tandis que Ie cinema ita lien se meurt, une nouvelle vague de realisateurs prend
d'assaut I'industrie americaine. Sam Raimi, Frank Henenlotter ou Stuart Gordon mettent
en scene des films gore qui font fi de toute concession au realisme : les corps explosent
dans des gerbes de couleurs, se transforment, etc. L'amusement est de rigueur et les
Ce
Avec une terrible darte, Ie capitaine voyait soudain s'edairer ases yeux /'interieur
de son ame. Pour une fois, iI ne se voyait pas comme Ie voyaient les autres, iI percevait de lui-meme une image comme d'une marionnette grima~ante et grotesque.
1/ s'appesantissait sans faiblesse sur cette vision.
1/ /'acceptait sans retouche ni excuse
Carson McCullers, Reflets dans un ceil d'or.
.'I~' ."Ies
53 Arieh Sochs (ed.). The English Grotesque: An Anthology frolll Langland to Joyce. Jerusolem. Israel Universiftes Press, 1969, X'f/.
54 Freddy Buoche. Le Cinema italien 19451990. lausanne, l'Age d'homme, 1992, pp. 210-211.
des mercenaires blancs, mort accidentelle d'un touriste devore par les lions dans Les Derniers (ris de la savane (1975). Notons que, par une espece de hierarchie, la mort infJigee
certaines races semble d'emblee de moindre importance. Exactement comme, dans Ie
domaine erotique, une epoque encore striete, les documentaires et les films d'explorateurs devoilaient sans difficulte les nudites indigenes 55 .
La plupart des anthologies font d'ailleurs souvent I'impasse sur ce genre de
films, ne les jugeant pas dignes d'y figurer, sans parler des nombreux ouvrages sur Ie
film documentaire qui voient dans des longs-metrages comme Mondo cane ou La
Femme atravers Ie monde des CEuvres tres mediocres qui prouveraient I'incapacite des
Italiens afaire des documentaires de qualite 56 Ado Kyrou, lui meme, dans son ouvrage
sur Ie surrealisme au cinema, prefere faire I'impasse sur Mondo cane, trop agace par
I'abjection qui en ressort : Dans Ie meme sens, Mondo cane de /'Italien G. Jacopetti
(1962) "triche" beaucoup plus manifestement avec la realite, car Ie choix est plus que tendancieux: tout y est laid, sale et degueulasse. Ce parti pris, aussi enervant que celui des
documentaires produits par Disney ou tout est beau, mignon et agreable, nous eloigne de
notre propos 57 .
La laideur est certes un sentiment qui peut agacer, irriter, mais nous trouvons
regrettable de rejeter un cinema qui met en scene cette irritation et cet agacement que
la laideur represente. Le pari est en soi aventureux et original et merite qu'on s'y interesse de maniere plus approfondie. Comme Ie signa Ie Jim G. Ballard, grand amateur de
films Mondo auxquels il dedica~a son CEuvre The Atrocity Exhibition (La Foire aux atrocites) :
La reaction critique/respectable aux films de Jacopetti a ete uniformement hostile et dedaigneuse. Comme toujours, cela en a confirme leur originalite et leur importance 58 . Le fait que
des CEuvres d'art aient pu engendrer autant de violence et de reactions de repulsion en
fait (repetition) des objets qui appellent I'attention. Nous connaissons la part importante que joue I'abject et Ie grotesque dans I'art moderne et contemporain, doit-on
pour autant rejeter les installations d'Edward Kienholz, les peintures d'ivan Ie Lorraine
Albright, les photographies de Cindy Sherman, Joel-Peter Witkin ou Marilyn Minter, les
ecrits de Louis-Ferdinand Celine, Georges Bataille, Jean Genet ou Dennis Cooper, les
vocalises de Diamanda Galas, la musique de Throbbing Gristle, les videos des actionnistes viennois ou du performeur Paul McCarthy? N'ont-ils pas prouve que la beaute
pouvait se cacher derriere les atours les plus hideux et visceraux ?N'ont-ils pas temoigne de la puissance de I'art a depasser I'abject pour nous mener a I'essence meme de
I'emotion ?N'ont-ils pas explore les voies de la liberte creatrice ?
Des la fin du XVIII' siecle, Ie marquis de Sade avait ecrit sur la capacite du laid a
nous amener ades etats de conscience superieurs, et que I'essence meme du vivant se
trouve du cote du laid: La beaute est la chose simple, la laideur est la chose extraordinaire
55 Gerard lenne. La Mort avoir. Paris, Ediftons du Cerl, 1977, p. 26.
56 Dons son ouvrage Le Oocumentoire: un autre cinema (Paris, Nathan, 1995), Guy Gauthier ecrit il propos de Manda (ane :
( Recherchant Ie sensationnela taut prix, utilisant de vrois dacuments ades fins de falsificatian, Jacapetti jeta une ombre sur Ie documen
taire rtalien au paint que certains critiques douterent de la capacite des Italiens as'adapter au genre. (BBl. II cite pour cela Robert
Benayoun dons Positif: ( Sur la fai de Mondo Cane, on peut penser que les Italiens n'ant pas de dispasitians pour Ie dacumentaire pur,
damarne anglals " n049, decembre 1962.
57 Ado Kyrou. Le Surrealisme au cinema. Paris, Ramsey, 2005 [1963], p. 44.
58 Mark Goodall. Sweet and Savage. Londres, Heodpress, 2006, p. 1415.
[.. .J. La beaute, la fraieheur ne frappent jamais qu'en sens simple, la laideur, la degradation portent un coup bien plus ferme, la commotion est bien plus forte, I'agitation doit done etre plus
vive 59 .
Victor Hugo ecrit, quant a lui, dans sa preface aCromwell (1827) que Ie grotesque allie au sublime est a la base meme du genie moderne, qui surpasse de loin la
beaute antique. Le grotesque c'est I'infini, la beaute c'est la limite. Les pensees de Hugo
sont d'autant plus interessantes que, dans Ie cinema Mondo, la nature sublime est toujours contrebalancee par Ie trivial, Ie visceral et Ie sale. Souillure et purete, carnage et
evanescence, Ie Mondo se situe bien ala limite ou ces notions se confrontent.
Une confrontation qui utilise toutes les techniques et les le~ons de I'avantgarde pour faire passef son message. Deux passages sont tres parlants quant acette
brutalite visuelle et cette violence emotionnelle que ce cinema engendre. Dans Des
morts, Thierry Zeno, au travers d'un montage vif et surprenant, met en parallele aplusieurs reprises I'aspect Iisse, aseptise, technologique de la maniere dont les Americains
traitent leurs morts. Un jeune embaumeur nous explique par exemple comment rendre au mieux Ie contour des levres, un scientifique nous narre comment on peut aujourd'hui geler un corps et Ie faire hi berner dans des caissons afin qu'i1 puisse traverser
les siecles, un autre Americain raconte comment il gagne bien sa vie en jetant les cendres des defunts du haut de son avion. En contraste, les rituels funeraires de Maesanga,
en ThaHande ou de Pashupatinah, au Nepal, portes par des musiques envoatantes et
par la poesie du geste et de la croyance, meme dans Ie cas de sacrifices, considerent
leurs morts d'une maniere bien plus naturelle et frontale. Plus humaine pour sar.
On peut voir par exemple les difficultes des ThaHandais de Maesanga a faire
entrer Ie corps de leur mere dans Ie trou qu'ils ont creuse. Apres trois jours de ceremonie, celui-ci a tellement gonfle qu'ils doivent s'y prendre a plusieurs reprises avant de
Ie glisser difficilement en biais. En parallele, Ie montage nous montre une machine
monumentale, dans un cimetiere americain, en train de mener mecaniquement un cercueil dans son emplacement. De la meme maniere, nous assistons a une lente procession, au Nepal, atravers les eaux et sous la chaleur, avant que Ie corps ne soit apporte
sur Ie bacher, et tout a coup, nous retournons aux Etats-Unis et voyons les cercueils
glisses dans des fours d'une maniere qui est encore la tres mecanique. Les alternances
de ce genre se multiplient souvent dans Ie Mondo, donnant lieu au fameux"plan choc';
qui pourrait etre celui de I'ceil tranche dans Le Chien andalou de Buriuel. Pour finir, Ie
jeune embaumeur, au visage a la fois angelique et terrifiant, nous conte sur un ton
monocorde, dans un decor blanc et immacule, les actions qu'il met en ceuvre afin de
retrouver I'apparence qu'avaient les defunts de leur vivant. II remet les yeux en place,
rase Ie corps, Ie vide puis Ie recoud afin qu'il n'y ait plus de fluides qui s'echappent
encore. Ces plans difficiles filmes de tres pres sont entrecoupes d'images oniriques,
relevant presque d'un kitsch carnavalesque, ou I'on voit une blonde en tenue de soiree
danser avec un automate, accentuant de fait la terrible froideur du rituel moderne
d'embaumement et d"'embellissement" des morts.
59 DAF de 5ade lIuvres 1: Dialogue enlre un prelre et un moribond. Les 120 )ournees de Sodome. Aline et Volcour ou Ie roman phi/osaphique. Paris. Gallimord (La Pleiade), 1990, p. 51-52.
."~I."lcs
Dans Addio ultimo uomo des freres Castigioni, les memes contrastes sont soulignes dans une mise en scene bien plus agressive et brutale. Nous sont montres les
rituels d'imposition d'une marque tribale sur Ie front des enfants des tribus Shilook,
entrecoupes par des coups de bistouri et de suppression du gras sur un corps de
femme, afin que son ventre puisse redevenir plat. La musique est festive, Ie ton tres ironique, creant un malaise tres fort. Nous revenons sur les piercings et les modifications
corporelles des tribus africaines, sur la levre ou les oreilles, pour retrouver a nouveau
ces plans sur la table de chirurgie. Cette fois, on s'attaque au nez et au sein. Les gros
plans s'accelerent, creant un tourbillon de repulsion accentue par Ie montage epileptique, la voix sportive du commentateur et la musique hysterique. Aussi drole et triste
que I'asphyxie d'un singe dans la cage doree d'un zoo.
Ces deux exemples montrent que la representation du corps abject est au centre de I'imaginaire Mondo, un corps qui echappe alui-meme, troue, fendu, taille, vide,
eviscere, qui rabaisse perpetuellement Ie sujet du cote de I'objet, I'etre du cote du
non-etre.
.'I~'
--
On dit qu'on est ce que /'on
..
..
-.
Mais que /'artiste se rassure ! Quoi qu'if propose aux yeux des autres dans /'ordre
60 Julio Kristevo. Pauvairs de /'harreur: essai sur /'abjectian. Paris, Seuil, 1980, p. 9.
moi et I'autre, 11 la peripherie entre I'interieur du corps et Ie monde exterieur. Tout ce qui
amene I'humain du cote de I'animalite, de la materia lite, de la mortalite du corps releve
de I'abject. (ela peut passer par les f1uides corporels (salive, sueur, sang, pus, urine) ou
tout ce que nous perdons, nous lachons (cheveux, poils, excrements), qui menacent par
la distinction qu'ils font entre Ie sujet et I'objet, quelque chose qui se detache du corps,
qui fuit, mais qui garde encore les traces du sujet. La reaction peut etre un sentiment
d'horreur ou de nausee, et Ie sujet est amene, 11 travers Ie vomissement, 11 se proteger par
rapport 11 ce qui Ie perturbe et 11 canfirmer une fois de plus sa nature abjecte.
L'abjection releve donc d'un processus d'identification. Le fait que nous soyons
revulses 11 la vue de la mort ou de matieres fecales ne fait que nous affirmer en tant que
sujet, confronte 11 la rea*1:e de notre propre mortalite. Dans Ie developpement personnel,
I'abject marque Ie moment ou Ie corps de la mere nous expulse, la naissance meme, ou
la separation entre moi et I'autre se revele brutalement. De la meme maniere, Ie comble
de I'abjection se revele dans la figure du cadavre. lci, Ie sujet ne rejette plus mais "Je" est
rejete : Le cadavre - vu sans Dieu et hors de la science - est Ie comble de /'abjection.1I est la mort
infestant la vie. Abject. II est un rejete dont on ne se debarrasse pas, dont on ne se protege pas ainsi
que d'un objet. Etrangete imaginaire et menace reelle, if nous appelle et finit par nous engloutir61 i).
Nous considerons qu'une chose est abjecte car elle perturbe I'identite, I'ordre et
elle nous confronte trop frontalement 11 la realite de la mort. II devient alors fascinant
de voir que c'est un des termes qui est Ie plus usite par la critique fran~aise pour definir les films de Jacopetti et Prosperi et leurs successeurs. De plus quand on canna!t I'approche Iitteraire du cinema documentaire par Jacopetti et les references innombrables
dans les Mondo Movies aux grands auteurs (Shakespeare, Dante, John Donne, Swift, Voltaire, Baudelaire, Aldous Huxley, etc.), il est interessant de lire que pour Kristeva, la
meilleure Iitterature moderne (Joyce, Artaud, (eline, etc.) explore Ie role de I'abject et
cet espace ou les limites s'effondrent et deviennent floues : Ay regarder de pres, toute
litterature est probablement une version de cette apocalypse qui me parart s'enraciner, quelles
qu'en soient les conditions socio-historiques, dans la frontiere fragile ("borderline") OU les identites (sujet/objet, etc.) ne sont pas ou ne sont qu'a peine - doubles, floues, heterogenes, animales,
metamorphosees, alterees, abjectes 62 .
Des Ie depart, Ie Mondo a offert I'image d'une humanite degenerescente dans un
univers qui prend des allures d'apocalypse (Adieu Afrique, Les Negriers, Les Derniers Cris de la
savane, Face a la mort, Dimensione Violenza ...). On y montre des corps d'enfants mutiles
(Mondo cane 2, Les Esclaves existent toujours) 11 cause de corsets de bois que des marchands
d'esclaves leur ont fait mettre pour mendier, ou mutiles par les morsures de requins
(Mondo cane, Shocking Asia 11). En plus d'exposer I'obesite et la vieillesse, la mort 11 I'reuvre
sur Ie corps humain, les charniers, les autopsies, rien ne nous est epargne. On y crache
(sur des tableaux dans Mondo cane 2), on y vomit (d'avoir trop bu dans Mondo cane), on y
vide des cadavres (Des morts, Mondo cane 3), on y fusille des etres humains (Adieu Afrique,
Face a la mort 2), on y perce des carps (Mondo Bizarro, Paris interdit, Magia nuda), on y
61 Julio Kristevo, Op. cit., p. 11-12.
62 Julio Kristevo, Id. p. 245.
M'I~' M"lcs
decoupe les testicules d'un singe et on lui pre/eve Ie creur (Mondo cane 4), on y opere des
changements de sexe (Shocking Asia, Tomboy), on y boit du sang (Kwaheri, Brutes and
Savages), on y castre des hommes (Nudo e crudele) ou on y force un indigene 11 manger
son propre penis avant de mourir (Les Derniers Cris de la savane). Rien d'etonnant donc 11
ce que Ie Mondo evolue peu 11 peu vers Ie Death Movie, film base sur des collages de
videos tirees de I'actualite presentant des morts reelles en direct, et vers Ie film de cannibales, ou les summums de /'horreur sont atteints (decapitations, enucleations, empalements, tortures).
La mort, tabou ultime, ne pouvait qu'attirer les provocateurs que sont les realisateurs de films Mondo. Et, comme Ie suggere Mark Goodall dans Sweet and Savage, il a
suffi qu'Amos Vogel se plaigne qu'il n'y ait pas plus de films traitant de la mort dans son
ouvrage Le Cinema, art subversif (Film as a Subversive Art, 1974) pour que, des I'annee suivante, sorte Ie film, Death: the Ultimate Mystery, lan~ant la mode d'un nouveau genre de
films Mondo se basant sur la representation de la mort 11 travers Ie monde, des differentes croyances et rituels qui I'entourent, mais aussi au travers d'images de catastrophes,
carambolages, suicides, sacrifices ou mises 11 mort. Vogel ecrivait : Tout cadavre est encore
considere comme contagieux au point que non seulement sa presence, mais sa representation fictive eveille en nous une profonde anxiete, car ce spectacle brise les cadres de notre vie quotidienne,
s'oppose aux conceptions illusoires touchant leternite et l'ordre sur lesquels repose notre existence,
prive la puissance, la richesse et les ideologies diverses de leur pouvoir rassurant, grace auquel
nous tachons deloigner de nous Ie neant [.. ,J. II faut constater que les realisateurs de documentaires, ces intrepides realistes [... j, evitent eux aussi soigneusement ce sujet. [...JLeur curiosite ne les
apas pousses, dans la quasi-totalite des cas, as'interesser ala mort, aux salons mortuaires, aux
morgues, pas plus qu'aux embaumeurs avec leurs appareils, leurs baumes et leurs injections. Le
fait que ces sujets, offrant cependant un caractere plus universel que bien d'autres exploites
jusqu'a satiete, n'aient jamais ete traites au cinema revele incontestablement la virulence du
tabou dont ils sont /'objet 63 .
Le seul exemple d'un film traitant ouvertement du sujet anterieur ala publication
de I'ouvrage de Vogel, est The Act ofSeeing With One's Own Eyes (1971) de Stan Brakhage,
une des CEuvres les plus derangeantes sur Ie sujet.
Figure majeure de I'avant-garde cinematographique, Brakhage s'est, durant sa
carriere comprenant plus de deux cents films, interesse a la perception et la confrontation visuelle viscerale,pllaissant de ccM les normes traditionnelles de narrativite et en
reduisant I'accompagnement sonore aun strict minimum. Ace titre, The Act ofSeeing With
One's Own Eyes, dernier volet d'une trilogie tournee a Pittsburgh composee egalement
des films Eyes et Deus Ex, peut apparaitre comme une de ses plus grandes reussites. Ici,
pas de bande sonore, juste une confrontation directe avec les images. Si les deux films
precedents s'interessaient au corps dans des institutions telles que la police et I'hopital,
pour ce dernier opus, Brakhage amene sa camera dans une morgue et filme trois autopsies. Les couleurs sont vives, les lumieres riches, la camera zoome, au plus pres de I'action, danse, virevolte, bouge, devient floue, creant un profond malaise chez Ie spectateur. Le silence devient insupportable et presque assourdissant, les images nous mettant
face a I'inevitable materialite de notre corps tout en nous fascinant devant ce spectacle
qui devient presque abstrait.
Le fait que les visages n'apparaissent que par portions (un peu de cheveux, un CEil
ouvert) amene a une vraie identification avec ces corps. Leur materialite devient notre
materialite. De plus, en filmant un homme qui vient faire Ie menage apres les operations
et Ie docteur parlant dans un micro relie a un magnetophone, nous sommes amenes a
voir des employes ou des professionnels dans leur quotidien. Ces plans qui arrivent a la
fin sont surement les plus destabilisants car ils nous ramenent a la realite, la verite qui
sous-tend ce spectacle etrange auquel nous venons d'assister. Cette destabilisation n'est
pas eloignee de I'attitude de certains realisateurs de films Mondo comme les freres Castiglioni qui cherchent cette dimension experientielle, voulant que Ie spectateur per~oive
tout, afin de ressentir un profond malaise et qu'il ait envie de vomir. Meme les odeurs
sont representees par des mouches recouvrant les corps (cette meme mouche que I'on
voit dans Ie film de Brakhage dans un plan tres resserre) ou par Ie visage des vivants faisant du vent afin que I'odeur ne les fasse pas s'evanouir, comme dans Des morts.
Lapproche de Brakhage est organique, physiologique, avec cette terrible notion:
c'est dans la salle d'autopsie que peut-etre la vie est la plus cherie. Si les morts sont ainsi
disseques, analyses, mesures, c'est bien au benefice de la vie, d'ou la terrible ambigu'ite
du film qui se situe bel et bien dans Ie domaine de I'abjection, tel que nous I'avons definie, ou I'effondrement des barrieres corporelles d'un cote nous eCCEure (ce qui devrait
rester aI'interieur est rejete, Ie corps devenu objet) et en meme temps ne fait qu'affirmer
63 Amos Vogel. Le Cinema, art 5ubversif (Film as aSubversive Art) [1974]. BuchetjChostel. 1977, p. 263.
notre identite en tant qu'etre vivant. Andre Habib ecrit : La mort, pour elle-meme, se maintient toujours au seuil de l'invisibilite, dans /'ordre de la representation elle ne montre jamais son
visage, puisqu'elle est Ie sans-visage, qui exprime la radicalite sous-jacente atout visage 64 .
La confrontation abjecte a la mort se developpe donc dans Ie Mondo des annees
70, au travers notamment des approches porno-ethnologiques, comme on peut les trouver chez les freres Castiglioni, mais d'une maniere bien plus frontale dans Death: the
Ultimate Mystery, Des morts et Face ala mort. Une difference de taille demeure entre ces trois
films: Ie premier est une curiosite fauchee et hilarante dans sa gravite ridicule, Ie second
est un chef-d'CEuvre du cinema anthropologique avec une vraie patte artistique et Ie troisieme est une sorte de boutade morbide et provocante, qui connut un succes phenomenal et qui changea definitivement la face du Mondo pour les deux decennies a venir.
En parallele a cela, Ie cinema d'horreur et d'exploitation est en pleine mutation.
Fini I'erotisme soft, les cabarets sexy ou I'epouvante fantastique. Le reel et I'idee de realite se melangent a I'esthetique gore des films de Herschell Gordon Lewis, qui se developpent eux-memes en parallele au cinema Mondo des annees soixante. Certains realisateurs jouent deliberement sur I'idee du Snuff Movie (une mort reelle filmee a I'ecran)
comme dans Snuff (1976) de Michael et Roberta Findlay ou Last House on Dead End Street
(1978) de Roger Michael Watkins. En parallele, la pornographie hardcore rencontre un
vif succes depuis les films Gorge profonde (1972) et L'Enfer pour Miss Jones (1973) de
Gerard Damiano, d'une telle maniere que les realisateurs n'hesitent pas a utiliser I'idee
de viol a I'ecran, comme dans Forced Entry de Shaun Costello par exemple, ou de delires
sadomasochistes et de tortures nazies (Born to Raise Hen 55 Hell Camp, lisa, la louve des 55,
La Derniere Orgie du 11/' Reich ...). Dans Ie meme temps, Ie Nouvel Hollywood propose des
films d'une violence extreme, ou I'horreur Grand-Guignol et viscera Ie se mele a I'effet
de reel, comme chez Scorcese ou De Palma. De fait, pour veritablement realiser un
"chocumentaire" dans cette periode de frenesie cinematographique, il ne restait plus
aux realisateurs de films Mondo qu'a exploiter Ie dernier des tabous : notre rapport a la
mort et au cadavre.
Helas, Ie premier essai du genre, Death: the Ultimate Mystery (1975), n'est pas franchement reussi et ne peut que preter a rire. Dirige par Bob Emenegger et Allan Sandler
et narre par Cameron Mitchell, Ie film questionne les possibilites d'une vie apres la mort
en suivant les investigations du protagoniste (qui prefigure Ie Dr Gross de Face ala mort)
a travers l'Egypte, l'lnde ou les Etats-Unis. Le metrage melange investigation journalistique, autobiographie et esthetique Mondo, sur fond de musique synthetique et de piano
vampirique. La voix grave et profonde de Mitchell, dont on ne voit souvent que la main,
et I'ambiance angoissante accompagnant la confrontation visuelle a des momies, des
tombes ou des crimes, participent a une outrance caricaturale, appuyee par les propos
d'une rare na"lvete : nous avons taus peur de la mort car c'est l'inconnu . Le film n'a donc
qu'un caractere anecdotique et sans grand interet pour cette etude si ce n'est qu'il fut un
des premiers d'une longue serie de documentaires hors normes qui posent les bases de
ce que I'on appellera Ie Death Movie.
64 Andre Habib. La mort au travail-, ooOt 2002, [Link]
.II~I
En revanche, Ie film Des morts se revele, quant a lui, d'une rare richesse emotionnelle due notamment a I'absence de toute voix-off, comme on en trouve dans la quasitotalite des Mondo Movies. Neanmoins, cette CEuvre a sa place dans cet ouvrage de par
son montage alterne, utilisant les techniques d'associations d'idees cheres au genre, et
de par son esthetique de la confrontation . Sorti en salle a la fin de I'annee 1979, Des
morts a represente quatre annees de travail pour les auteurs belges Jean-Pol Ferbus,
Dominique Garny et Thierry Zeno, ce dernier ayant deja realise une fable allegorique et
scatologique denommee Vase de noces en 1974 alors qu'il n'avait que vingt-cinq ans
avec Garny dans Ie role principal et au scenario. Les trois jeunes hommes, amis depuis
I'adolescence et ages d'a peine trente ans lors de la sortie du film, se sont donc rendus
dans plusieurs regio du monde (Belgique, Tha'ilande, Etats-Unis, Coree du Sud, Nepal)
afin de ramener des images prises sur Ie vif mettant en scene les rites, chants et techniques funeraires de ces differentes contrees. Une annee a ete necessaire pour les preparatifs, deux annees pour ramener les trente heures de pellicule qui serviront de matiere
premiere et une derniere annee pour boucler Ie montage.
Lors d'un entretien avec Carole Babert pour Le Matin du 23 novembre 1979,
Jean-Pol Ferbus s'explique sur les raisons qui les ont motives: Impossible de nier que Des
morts est Ie fruit d'un long cheminement, d'une reflexion sur la mort et peut-etre d'un malaise
[.. .]. Nous discutions taus les trois autour de la table, et cela nous est apparu evident, essentiel,
fondamental meme : nous allions parler de la mort. II fallait nous confronter ala chose. Non pas
dans un film de fiction cela aurait ete malhonnete de notre part, mais pour apporter un simple
temoignage sur ce dernier voyage qui nous attend. Sans doute aussi parce que nous sommes persuades qu'il y va de la survie de notre societe. lci, on evacue la mort. Fait significatif, on ne parle
jamais de "bonne" mort mais de "belle" mort, celie qui passe inaper(ue. On travestit la mort en
embaumant les cadavres afin qu'ils conservent leur apparence de vivants, ce qui est bien Ie comble du mensonge. Aforce d'evacuer cette mort, la societe traverse une grave crise d'identite.
L'individu ne peut plus se definir que par rapport ade fausses valeurs :I'argent, la reussite sociale.
On dit d'ailleurs que la depression nerveuse est la maladie du siecle ; c'est vrai, parce qu'elle est
aussi la maladie de la societe en crise, une mort symbolique ! ft la seule fa(on de (re)trouver Ie
bonheur, c'est peut-etre de reintegre" dans la vie de taus les jours, une dialectique de reconnaissance a travers les chases essentielles. L:amour, Ie sexe. ft bien sOr la mort. II est frappant de
constater qu'a I'inverse les societes orientales ne se voilent pas la face et qu'iI y a prise en charge
collective de la mort et du chagrin .
Le sujet du film nait donc de questionnements intellectuels sur la place de la
mort dans nos societes, sur celie qui est assumee (en Asie) et sur celie qui est cachee
(en Occident). La camera se fait temoignage dans ce que Ferbus nomme un film-regard
qui ne demontre rien, ne propose rien, se garde de toute interpretation philosophique au sociologique . L'absence de tout commentaire s'adapte aussi a I'experience qu'ont vecue les
cineastes en etant confrontes quotidiennement au trepas et au deuil. Les mots deviennent caduques et trop pauvres pour exprimer I'indicible des sentiments et la surcharge
emotionnelle : Notre bagage intellectuel ne nous a servi arien. Rien. Les mots, la reflexion la
I'enfouissement (il n'y a pas d'autre mot) immediat d'un maquisard thai1andais soup~onne de trahison, n'ajoute rien au propos mais est vraiment insoutenable. Je crois qu'iI devait etre possible une fois Ie film decide - de traiter Ie sujet avec davantage de discretion et de tact 67 .
Et pour finir avec ce defile de critiques ameres, nous noterons I'article de Michel
Perrez pour Le Matin denomme L'Horreur et la repulsion qui, pour Ie coup, fait un parallele avec Ie film Mondo cane, qu'il juge condamnable, et Ie film de Stan Brakhage, dont
nous avons parle plus haut, The Act ofSeeing With One's Own Eyes. Selon lui, ce film ne fait
que s'inscrire dans la Iignee de ces documentaires qui produisent de I'horrible et du sensationnel : (( ('est un film con~u selon les principes du documentaire moderne. Aucun commen-
taire, une organisation des divers documents filmes depourvue de toute logique apparente,
aucune volonte d'enseign rou de demontrer quoi que ce soit. Des images, un point c'est tout. Et qui
doivent parler d'elles-memes.
Le theme autour duquel ces documents ont ete rassembles nest pas aussi precis qu'on
pourrait Ie croire. If ne s'agit pas exclusivement, loin de la, de repertorier la diversite des rites
funeraires a travers Ie monde, ni de nous familiariser avec notre propre mort, ni de nous
entretenir de cette survie precaire qui attend notre corps quand nous aurons rendu Ie dernier
soupir, cet ultime role social que nous jouerons, absent de nous-meme, pour quelques heures, jusqu'a la mise en terre.
Les images de ce film, bien sOr, abordent ces aspects de la mort, aquelque moment,. mais
la volontaire absence de reflexion des auteurs (si tant est qu'on puisse donner aces cineastes
Ie nom d'auteurs) fait qu'il nous semble tres vite qu'elles ne sont assemblees que dans un seul
but: produire du sensationnel, de I'insoutenable, et montrer si possible des choses qui n'ont
encore jamais ete vues a I'ecran, lequel pourtant, de nos jours, montre tout. Je n'y peux rien,
Des morts m'evoque facheusement les documentaires du style Mondo cane qui avaient pour
but de provoquer des frissons exquis en organisant Ie grand defile des miseres et des ignominies de ce bas monde comme on organise un spectacle de cirque.
Je ne vois pas trop, par exemple, I'urgence qu'if y a anous montrer ce qui se passe a f'interieur d'un four crematoire lors d'une incineration. Ni I'utilite de suivre les derniers moments d'un
blesse mexicain amene d'urgence a I'hOpital. Ni celie qu'iI y a anous faire assister aune autopsie.
En ne montrant, d'ailleurs, que de I'a-peu-pres montrable. Le cineaste americain, Stan Brakhage,
ayant ete aussi loin qu'on puisse aller dans ce domaine de I'exploration du corps humain, dans son
film intitule: The Act of Seeing With One's Own Eyes, realise iI y aura bientot huit ans,
t:enseignement Ie plus clair de ce film consiste simplement anous avertir que la mort a de
multiples visages, selon les latitudes, les civilisations et fa condition sociale de chacun. Et que Ie
visage de celie qui nous attend n'est pas Ie plus consolant, avec nos hOpitaux, nos morgues, la tristesse obligee de nos rites religieux ou celie, pire encore, du refus de ces rites [.. .J. Puisqu'if s'adresse
aun public occidental, Ie but Ie plus noble de ce film aurait dO etre de nous aider avaincre cette
horreur et cette repulsion que nous eprouvons lorsque nous envisageons I'avenir de notre corps. Je
crois, au contraire, qu'iI ne fait que les renforcer 68 .
Inutile de Ie preciser, Des morts n'est pas fait pour les ames sensibles. (( La mort
douce n'existe pas comme Ie sou~igne t:Express du 3 decembre 1979. ( En tout cas, les trois
67 Lo Croix, 22 novembre 1979.
68 Le Molin, 23 novembre 1979.
cineastes belges - honnetes mais impitoyables - ne I'ont pas rencontree . Un des merites du
film a ete, en tout cas, d'avoir inspire Ie debat, et en ce sens, au-dela des qualites esthetiques, de vrais questionnements ont ete mis en lumiere dans de nombreux journaux.
Par exemple, Herve Guibert, pour Le Monde, fait un parallele avec Ie livre de Jean-Luc
Hennig, Morgue, enquete sur Ie cadavre et ses usages, sorti a la meme epoque : ( Le film
montre Ie cadavre en gros plan, fait marcher Ie zoom qui s'approche pres, tres pres de ces visages
boursoufles, de ces yeux qui semblent avoir bascute a f'interieur du crane, de cette peau blanche
gonflee qu'on recoud sans delicatesse. La camera rase la barbaque, et soudain cest son propre
corps qui est ainsi projete, expose, nu, glace, humide, eventre sur lecran. On ne peut pas sen empecher :c'est ason propre corps, asa propre mort, que renvoient ces images, qui instaurent avec Ie
spectateur un rapport de souffrance, qui I'obligent. Mais on ne meurt qu'une fois :ce film nous fait
mourir dix fois, quinze fois, nous paralyse, nous trepane, nous refroidit, nous crame, nous vieillit a
une vitesse vertigineuse, nous decompose, et au boutde tout ~a rien ne sera plus pareil. On sait qu'il
ya un cadavre dans soi, et dans son voisin, et on n'a que deux possibilites :l'obsession ou l'oubli. On
se dit quelle fait bien cette societe de camoufler la mort, de la faire deambuler dans des souterrains, de f'interdire, de la parquer, de la terrer.
Rien nest plus pareil : on reclame pour son corps la protection supreme, /'indolence,
la luxure, et plus jamais de crime, plus jamais dexecution capitale, et plus jamais de suicide,
pitite ~sic) pour Ie corps. Rien que des morts "naturelles': Mais il n'y a pas de mort "naturelle;
et ce ftlm, ce livre, nous aident aprendre Ie corps comme il se doit, au bout du compte, comme
une enveloppe embarrassante, un peu de viande qui pourrit vite, car la mort resiste, et malhe~reusement quand elle survient, Ie corps ne se dissout pas dans I'air, il ne laisse pas qu'une
petIte lueur, ou un parfum, ou une coloration imperceptible dans Ie ciel. La mort est insoluble. Et il faut bien se debarrasser des cadavres, et dans notre societe, que ce trafic rapporte de
I'argent, devienne spectacle, recule les limites de la pornographie69 .
Heureusement, une autre partie de la critique aura su depasser Ie choc des images pour s'apercevoir que Ie film n'est non pas un eloge du macabre mais bel et bien un
hommage au vivant. Joshka Schidlow ecrit dans Telerama : (( Ce film est une fabuleuse ran-
donnee a travers les fantasmes de I'homme qui refuse I'absurdite de la mort et lui substitue des
mythes fabuleux ou de la camelote sinistre. Sa superbe rigueur en fait un document d'une valeur
ethnologique rarissime. Mystrieusement, a travers ces images de mort, cest la vie, primitive ou
moderne, chaleureuse ou cruelle, qui est exaltee 70 . Michel Marmin dans Le Figaro parle d'un
"extraordinaire documentaire" incitant a de "passionnantes comparaisons" : (( En regard
[Link] incinerations thai1andaises, si peu morbides et en fin de compte si peu funebres, par exemple,
~'lndustrie funeraire americaine a quelque chose d'inhumain et de proprement effrayant. Bien des
Images, sans doute, risquent fort de choquer, sinon de traumatiser certains speetateurs. Mais elles
~ont toujours d'une remarquable (sic) fermete cinematographique et elles nous invitent aregarder
a nouveau la mort en face, c'est-a-dire sans vaine sensiblerie" . Au-dela de cela Ie film s'af-
firme comme bien plus qu'un film-regard mais un film-miroir, mettant en sc~ne non seulement la platitude et Ie vide symbolises par la technologie de nos societes occidentales,
69 Le Mande, 27 navembre1979.
70 Telerama n01558, 21 navembre 1979.
71 Le Figaro, 22 novembre 1979.
tente du moment ultime ou Ie corps passe de vie atrepas. De la meme maniere, plus tot
dans Ie film, Ie spectateur assistait a des images d'une corrida alternee rapidement avec
des plans montrant I'abattage d'un poulet et ses derniers soubresauts de vie, et la tete
d'un veau brandie avec une effusion de sang et d'informations. Ces moments tranchants
et rapides comme un coup de hachette s'inscrivent dans la pure tradition de la representation de la violence dans les Mondo Movies, rendue encore plus extreme et insoutenable
par cette vitesse du decoupage, sOrement heritee d'un Eisenstein.
De meme, Ie metrage a/terne les gros plans d'un embaumement ou Ie corps est
vide, nettoye puis recousu avec les plans d'une danseuse hermaphrodite dans un cabaret dont Ie corps est d'un cote habille en tenue de soiree tres feminine et de I'autre en
smoking de gentleman. La tete d'un automate est ajoutee a son epaule, creant une
confusion renvoyant a I'esthetique d'illusionnisme ou de foire aux monstres, tout cela
accompagne par des vi%ns Iyriques delicieusement desuets. Inutile de dire que cela
cree un effet a la fois surrealiste et deroutant quand la camera retourne a des gros plans
sur I'aiguille dans Ie crane du cadavre.
Si Ie film reste assez pudique
pour ce qui est de la musique, preferant
laisser les chants traditionnels donner
une charge symbolique supplementaire au film, a plusieurs reprises, nous
pouvons entendre des compositions
d'Alain Pierre, avec qui Zeno avait deja
travaille sur Vase de noces, tout d'abord
un theme synthetique melancolique
(que I'on peut entendre quatre fois) et
ensuite deux autres musiques electroniques plus farfelues et dejantees, dans
la lignee des bidouillages sonores de
leur precedent film: dans une scene ou un cercueil est amene a la morgue et durant la
scene ou une personne est interviewee sur la cryogenie, cette science de conserver les
corps dans des caissons. Les corps sont ainsi refrigeres en attendant que peut-etre un
traitement existe un jour pour guerir leur maladie. Cette scene aelle seule est purement
hallucinante. Les effets et manipulations synthetiques apportent une dimension de
science-fiction assez curieuse tandis que des photographies de cadavres sont projetees
en diaporama avec I'interviewe qui apparait en medaillon sur Ie cote, dans des teintes
plutot rosatres. Le melange d'une esthetique kitsch et retro en parallele avec la froideur
des representations photographiques des macchabees est la aussi pour Ie moins surprenant. Encore un decalage cher a I'esthetique Mondo.
Le montage utilise donc des techniques telles que cette alternance d'interviews
face a la camera et d'inserts d'images figees, comme dans ces scenes un peu ridicules
sur la cryogenie, mais Ie metrage fait aussi appel au metatexte, en reprenant a la fin des
images du film lui-meme, creant un rappel et un effet emotionnel certain, d'autant plus
que Ie theme musical funebre revient pour une derniere fois. Les sons contaminent les
images et les images s'impregnent des sons. Un effet surreel parfois deconcertant, parfois poetique, est mis en scene, ponctue par moments de touches d'humour noir, tels les
passages avec Ie jeune embaumeur americain. Un des choix de montage les plus etonnants est celui OU une personne se presente a la camera, un joueur d'orgue d'une eglise
de Sierra Dawn, et de suite nous passons a une sorte de zapping televisuel a partir d'un
ecran ou I'on peut voir des extraits de films d'angoisse, des explosions, Superman, des
fusees qui decollent avec toujours I'orgue en fond sonore. lei, Ie son cree Ie lien, aussi
bizarre que cette association puisse etre.
Mais il y a auswdes passages poignants dans Ie film, parmi lesquels notamment
les handicapes souffrant de dystrophie musculaire, la femme qui se passe en boucle un
enregistrement de son mari fait avant que celui-ci ne succombe au cancer, les derniers
mots d'un homme accepte aux urgences ou encore les rituels des societes plus archa'iques ou les chants sont porteurs d'images fortes et tout simplement bouleversantes. Le
film finit par Ie son du feu qui craque, dans Ie four crematoire, un effet simple et terriblement lugubre qui donne au generique final un impact tres fort.
Des morts va bien plus loin que depeindre la mort et s'interesse aussi ala maniere
dont ceux qui restent font face, face ala realite de la peine et de la douleur de perdre un
etre cheri. De ce fait Ie film est terriblement humain et demeure bien plus puissant que
n'importe quel Death Movie. Comme Ie souligne Charles Kilgore, en comparaison, les
73
films du genre Face 0la mort ressemblent 0un film de college sur l'autodefense . Ce dernier
ajoute que Ie montage de Zeno atteint, sans narration, rimpact des juxtapositions thematiques de Mondo cane et demeure un des rares documentaires a avoir su suggerer a travers Ie montage une reaction tres forte, si ce n'est visceraIe, sur Ie spectateur.
Cela dit, les intentions des realisateurs ne sont pas sans faire echo au discours
du Dr Gross dans Face 0 la mort: Nous sommes partis d'une reflexion toute simple qui nous
a frappes par son evidence: la mort est un phenomene fondamental et universel. Pourquoi
I'homme de nos societes occidentales s'efforce-r-il d'en parler Ie moins possible! de I'effacer, de la
nier presque? Sans doute parce que la mort s!accorde mal avec notre monde de proprete, d'efficacite, de rentabilite. Mais tricher avec la mort n'est-ce pas en meme temps tricher avec la vie?
Nous voulions ainsi comparer les relations hypocrites que nos societes entretiennent avec la
mort, avec celles des societes traditionnelles : 10 OU Ie deuil semble 0 la fois plus serein et mieux
pris en charge par les vivants 74 .
Avec Ie recul, il est difficile d'imaginer I'impact et Ie succes qu'a connu Face 0 la
mort a I'epoque. Numero 1 au box-office des locations dans les magasins de videos, Ie
film a rem porte une somme astronomique a son auteur et demeure un des Mondo
Movies les plus connus de I'histoire. Mais comment expliquer un tel succes ? Largument est simple: nous allons vous montrer la rea lite de la mort, c'est-a-dire des images prises sur Ie vif mettant en scene cet instant ou I'etre humain passe de I'autre cote.
En meme temps, Ie film se propose d'analyser "sociologiquement" notre rapport aux
73 Charles Kilgare & Michael Weldon, "Mondo movies: port 2 - The losf 20 years" Psychotronic video, n04, hiver 1990, p. 34-43
74 France-Soir, 22 novembre 1979.
.II~I
a travers un miroir devant la silhouette du pied du pretre, les nuages defilent devant
lui alors qu'il fait Ie signe de croix et se retire du cadre. Puis la boue se met a recouvrir
I'ecran et de fait notre propre regard. Car la encore, Schwartz nous fait adopter Ie point
de vue du mort. II est a noter que cette idee apparaissait deja dans Ie Mondo de 1964
de Claude Lelouch, La Femme spectacle, mais elle est exploitee ici d'une maniere terriblement efficace, provoquant une vraie sensation d'etouffement, nous renvoyant a
tout I'imaginaire lie a I'enterrement premature. On pense evidemment a Edgar Allan
Poe et a de nombreuses CEuvres de la Iitterature gothique. Poe disait lui-meme dans sa
nouvelle du meme nom: ee Les frontieres entre la Vie et la Mort sont au mieux nebuleuses et
f1oues. Qui dira au /'une termine et au /'autre commence 6 Dans la scene suivante, les presences fantomatiqJtes se feront ressentir, ouvrant les grilles d'un cimetiere. Corps
momifies, voix lugubres, aspect ceremonial, cordes de piano pincees, Ie film utilise
donc Ie langage d'un cinema d'angoisse lie au sensoriel et reussit encore son but: provoquer une reaction forte chez Ie spectateur et jouer avec sa perception pour Ie mettre a rude epreuve, ce qui a toujours ete un des buts du Mondo Movie.
Car Face la mort, apres tout, n'est qu'un Mondo traditionnel, comme Ie stipule
Charles Kilgore: Avec en apparence les memes objectifs que Des morts, Face a la mort ressemble plus un Mondo Movie de facture classique avec son inclusion de sequences visiblement bidonnees [.oo]. Et c'est tout: des scenes ridiculement mises en scene, des sequences d'actualite sanglantes et une philosophie de Prisunic que seul un cretin pourrait accepter comme
introspective 77 . En effet, Ie film de Schwartz est une sorte de condense des techniques
cheres au genre: des images d'archives juxtaposees a des scenes reconstituees, dont
la brutalite est accentuee par les musiques mievres qui leur servent de support, telles
ces images de charniers de la Seconde Guerre mondiale ou des Sieg heil ! hurles sont
accompagnes par des douceurs melodieuses 78. Avec un humour noir certain, Ie montage peut mettre en parallele des boogie-woogies avec des gens qui se suicident en
sautant des immeubles, ou la mort terrible d'un poulet, dont Ie corps decapite se
contorsionne dans tous les sens au son d'un ballet. Pour ajouter au Grand-Guignol de
la scene, la fermiere qui tient la hache a une coupe de cheveux a la Mireille Mathieu et
des grosses lunettes noires et elle est introduite par un banjo bluegrass. La douleur et
Ie desespoir sont trivialises pour participer a une sorte de defiles de monstruosites
cheres a un Cabinet des Curiosites. Les notions de fete et de carnaval, telles que nous les
discuterons plus tard, sont melees a un spectacle mortifere qui obeit a la definition
que donne Paul Ardenne de la representation extreme:
ee Exhiber la mort, la montrer en acte est une recurrence de la representation
extreme. La mort ?Autant dire Ie ravage Ie plus attraetif qui soit. Rien d'extreme en effet
si ce/le-ci ne rode pas. Les spectacles ree/lement terrifiants sont d'essence "thanatique:
comme disent les sociologues./1 convient qu'on y meure : vues d'accidents brutaux, assas-
76 E.A. Poe. The Premature Burial in The Complete Tales and Poems. New York, The Modern library, 1938, p. 258.
77 Charles Kilgare & Michael Weldon. "Monda movies: part 2- The last 20 years" Psychatronic video, n~4, hiver 1990, p. 39.
.
78 Deux chansons ont d'ailleurs ele composees specialement paur Ie film life sur Ie bonheur de donner la vie qUI sert de support aux dermers
plans du film, et Jesus Oaesn't live Here Anymore, une ballade folk hippie extremement mielleuse qui accompagne une manifestation contle
Ie nucleaire.
sinats enregistres sur pellicule. au que la mort y soit programmee : te/le execution capitale, par exemple, photographiee ou filmee au moment du passage de vie trepas du
condamne. La vie en acte, toujours, se montre intriguee par la mort en action 79 .
Cette fascination morbide est au centre du film, la camera allant chercher sans
pudeur I'image/mort, mais Ie film met egalement en avant ce voyeurisme malsain pour
mieux Ie desamorcer. ('est ce qui fait que Ie film est au bout du compte plus facile a
regarder que des "chocumentaires" plus ethnographiques et "serieux" tels que Kwaheri :
Vanishing Africa de David Chudnow et Thor Brooks ou Magia nuda des freres Castiglioni.
Cette dimension de second degre est permanente dans les six volets de la serie realises
entre 1978 et 1996, dans lesquels par moments John Alan Schwartzjoue lui-meme aI'acteur, ainsi que dans The Worst of Faces of Death (1987), compilation des pires moments des
trois premiers episodes de la serie, et dans Ie parodique Faces of Death: Fact or Fiction?
(1999). Cette distance par rapport au contenu est, par exemple, mise en avant dans Ie
pregenerique de Face la mort 3. On y voit une succession d'yeux en plans extremement
rapproches, exprimant des tas d'emotions differentes face a ce qu'ils voient : terreur,
degoCJt, plaisir, etonnement. oo Nous pouvons supposer que les images projetees sont
celles du film que nous allons regarder. Du coup, Ie spectacle ne devient plus Ie film luimeme mais les reactions qu'il engendre. Comme nous Ie verrons plus tard, Ie Mondo a,
des ses debuts, utilise Ie metatexte pour souligner Ie processus meme de creation du
film (Adieu Afrique, Les Negriers, etc.). Nous pouvons y voir Ie realisateur au I'equipe technique mis en scene mais dans Face la mort 3, c'est la reception meme de ces films qui
est offerte au regard en un principe de mise en abime ironique.
De plus, en presentant ces yeux remplissant I'integralite du cadre comme solitaires, ils en apparaissent du coup comme detaches du corps. lis deviennent des organes
sans corps aqui se rattacher. Si I'abject se situe a la frontiere entre Ie sujet et I'objet, entre
ce qui m'appartient encore et ce qui n'est plus, tout cela devient bien plus fou avec des
Mondos tels que Face la mort: les morts prennent la place du spectateur, d'ou cette identification avec Ie cadavre dans Ie cercueil, et les organes humains, tels cette galerie
d'yeux, ne sont plus que des objets pour notre regard. Des yeux deja morts.
.,.~,
nl eltEl,I,It,tI,. - rs serie I
...-
--
...-
..
Dans ces films, Ie corps eclate et deborde, 11 travers des flots de sang, de vomi, de
sueur, de crachats, comme ces malades atteints d'une etrange maladie, dans Savana
Violenta, en proie 11 des diarrhees et 11 des rires incontr6lables. La camera taille, analyse,
deglutit chaque substance corporelle afin de porter un regard c1inique 11 ce qui est presente sur I'ecran.
Mais 11 travers cette surrepresentation du charnel, ce ne sont pas des corps qui
nous sont presentes mais plut6t des "anticorps" pour reprendre une expression qu'AIberto Moravia, narrateur pour plusieurs Mondos, utilise lors d'un entretien avec Jean
Duflot : L'art est d'autant plus social qu'il est plus erotique. Aujourd'hui la vraie fonetion
sociaIe de I'art est d'etre antisociale. C'est d'introduire dans Ie corps conformiste de la societe des
anticorps 80 .
Cette citation est doublement interessante car, d'une part, Ie Mondo a toujours
joue sur les notions qui sont mises ici en avant: la fonction sociale de ce cinema et I'erotisme. II suffit de s'attarder sur les affiches ou les photographies d'exploitation dont ce
livre est illustre pour s'apercevoir que les films s'appuient souvent sur une erotique corporelle. On fait sentir au spectateur qu'i1 va voir des femmes denudees, qu'il va pouvoir
ressentir du desir pour ces formes harmonieuses et offertes, alors qu'au resultat, c'est
bien Ie contraire qui se passe. Ces pub/icites nous laissent penser que I'on va avoir
affaire 11 de I'erotisme masque sous Ie pretexte documentaire; au final, nous avons bien
80 Jeon Ouflot. Entretiens avec Alberto Moravia. Paris, Be~ond, 1970, p. 114.
.,.~,
un etalage de chairs sur I'ecran mais Ie desir charnel est ici totalement aneanti, d'ou la
pertinence de ce terme "d'anticorps".
En representant a outrance, il ne reste plus qu'un aspect physiologique, presque
medical, de I'approche au corps, ce qui engendre forcement Ie degoOt, car Ie Mondo est
cinema de la frustration. line faut pas oublier que I'ironie est au centre de ce cinema.
Jacopetti et Prosperi se font les dignes heritiers dans Ie septieme art de la prose satirique
d'un Jonathan Swift qui, par exemple, dans son texte Modeste proposition pour empecher
les enfants des pauvres detre la charge de leurs parents au de leur pays et pour les rendre
utiles au public, propose Ie cannibalisme comme remede a la surpopulation. Nous ne
sommes pas face ades pseudo-pornos qui ne veulent pas s'avouer comme tels mais bel
et bien face a des tl:je-I'amour. II est interessant de voir d'ailleurs que certaines des stars
du cinema X apparaissent dans Ie cinema Mondo (John Holmes, la star de Exhausted,
dans Sex O'Clock USA, Laura Gemser dans Le noW porno nel mondo, Seka dans America
Exposed, etc.) mais c'est toujours pour etre mieux ridiculises sous Ie ton moqueur de la
voix-off. Le summum est atteint dans Savana Violenta de Climati et Morra, quand la
camera arrive sur Ie tournage d'un film hardcore ou I'acteur principal a une panne. Du
coup, on fait appel a une poupee gonflable pour Ie remettre d'aplomb, celle-ci apportee
par Jordan, punk-rockeuse anglaise mythique, actrice principale du film Jubilee (1978) de
Derek Jarman et proche de la premiere formation d'Adam & the Ants.
Les references et integrations de scenes X dans Ie Mondo sont legion (Ies scenes
de masturbation en gros plan dans Mondo cane 2000, les extraits de films porno dans
Addio ultimo uomo, les scenes d'homosexualite dans Guinea ama, etc.) mais sont trompeuses. La au Ie porno s'attarde sur des actes sexuels alignes a la suite avec Ie plus de variantes possibles, dans Ie but d'exciter la libido du spectateur, Ie Mondo, en jouant sur un
racolage mensonger, promet des choses qu'i1 n'offre jamais veritablement. Pas de plaisir,
pas d'assouvissement, et bien sOr pas d'ejaculations en gros plan qui apparaissent
comme I'apogee et Ie point final de toute scene hardcore. lci les images sont integrees
d'une part a un contexte de pensee pseudo-sociologique (meme si celle-ci frole souvent
Ie degre zero), d'autre part la mise en scene du corps est liee a une representation degenerescente du monde et de I'etre humain, ce que nous allons voir avec Ie film Mondo di
notte oggi de Gianni Proia.
Tout comme les premiers Mondo Movies reprennent I'esthetique du nudie, cet
ancetre du cinema erotique, pour aboutir aune vision cynique du monde et de la nature
humaine, les films de ce genre les plus reussis opteront pour cette dramatique ou Ie
corps n'est qu'un produit futile et perissable, comme une carrosserie qui se rouille. On se
souvient de ces vieillards en dentiers dans les deux premiers Mondo cane qui viennent
chercher des baisers aupres de jeunes filles ou qui veulent croire a I'eternelle jeunesse.
Le final de Mondo Candido, tel que nous en parlions dans la partie precedente, est a ce
titre tres revelateur et Ie physique degrade et grotesque de Coccinelle dans Mondo di
notte oggi n'est la que pour souligner Ie fait que dans un Mondo, tout ce qui est montre
devient syndrome pathologique et spectacle pathetique.
La Sfene
d'autopsie
dans
True Gore.
dans ce cinema, avec Le noW porno nel mondo, Mondo Erotica ou encore Sessa perverso,
Mondo violento. Ces fabuleux nanars sont des perles d'humour, ou Ie langage porno (gros
plans de seins, sexes, tetons, pieds, avant-bras) de morcellement des parties corporelles
n'a pas pour but de susciter I'envie mais plus de developper une esthetique du mauvais
goat qui provoque I'amusement, comme dans cette scene de Sessa perverso, Mondo violento ou des jeunes femmes feignent I'orgasme alors qu'elles font du velo d'appartement
et qu'elles soulevent des poids, la camera s'attardant bien evidemment sur la toison mal
rasee qui depasse du short.
Si, dans Ie Mondo, la curiosite et Ie voyeurisme du spectateur sont confrontes a
une annihilation du desir, un regard impuissant, il n'est pas etonnant de voir Ie charnel
confronte avec les annees et I'evolution du genre a une pathetique de plus en plus
mortifere : I'abject film japonais Death Woman, montrant des cadavres de femmes dans
des positions" erotiques" par exemple. Le genre suivra aussi I'evolution du cinema d'exploitation et ses differentes modes. La nudite et Ie sexe dans les films qui nous interessent ici participent avant tout d'une liberation des modes d'expression et d'une volonte
subversive de braver les interdits (Ce Monde interdit L'Amerique interdite, La France interdite,
Les Interdits du monde, etc.), mais en meme temps aucune liberation ne se fait jour dans la
representation des corps: corps-objets, corps alienes par leurs desirs, corps humilies,
corps transperces, prisonniers de leur condition, mutiles. D'un autre cote, du point de
vue du spectateur, iI n'ya plus de culpabilite a voir ce genre de films qui, par les arguments pseudo-intellectuels, les elevent dans une categorie bien superieure a la majorite
des films X. Plusieur9'niveaux de lectures et de receptions sont possibles et c'est la une
des forces du Mondo Movie.
Mais attardons-nous a present sur un film qui nous semble pertinent quant aux
idees soulevees ici. Mondo di notte oggi a ete realise en 1975 par Gianni Proia.
Aujourd'hui meconnu, Proia s'est fait la main dans Ie genre avec les premiers Mondo di
notte au tout debut des annees soixante. II faut noter que Jacopetti avait lui-meme
assure Ie commentaire du premier de la serie en 1959, realise par Luigi Vanzi. Proia se
chargera de la realisation des trois autres opus de la saga. Mais si Ie premier et Ie second
volet (1961) se proposent de faire Ie tour du monde des cabarets et des spectacles de la
nuit, du cirque au strip-tease en passant par Ie burlesque, il faudra attendre Ie troisieme
volet (1963) pour y ressentir I'influence des techniques de choc de Mondo cane et pour
parler veritablement de Mondo Movie. Aussi intitule fcco, ce film superbement realise ne
se contente pas de nous montrer de belles anatomies feminines dans des cabarets des
grandes villes du monde, on peut y voir Ie bal des c10chards des berges de la Seine ou
la derniere representation du theatre du Grand-Guignol, mais, d'une maniere plus significative, la camera nous amene dans un Berlin sinistre entrecoupe d'images de ruines et
de camps de concentration avant de nous laisser dans les mains d'une communaute
d'etudiants traditionalistes. Ces derniers se balafrent mutuellement, dans un jeu OU les
visages doivent rester immobiles pendant I'assaut. Ces balafres glorieuses sont per~ues
comme des preuves de leur courage. Cette scene violente et pathetique prouve que
Proia adefinitivement appris les le~ons de Jacopetti. Meme chose pour la scene tournee
au Portugal ou I'on voit la tuerie d'une baleine de vingt metres de long au harpon. Ce
passage rappelle evidemment les tortures infligees aux requins dans Mondo cane. Le
narrateur parle d'ailleurs d'une corrida des mers. Mais la scene sOrement la plus eprouvante reste celie, tres frequente dans les Mondos, du corps perce, ici celui du fakir fran~ais Yvon Yva. La camera serre la scene au plus pres, et quand la goutte de sang perle
d'une de ses plaies, la tension est ason comble.
Proia continuera dans I'esthetique Mondo en 1969 avec Ie film Realta'Romanzesca
(Realities around the World), accompagne tout comme Ie film precedent du compositeur
fetiche Riz Ortolani et d'une mise en scene originale et stylisee. De fait, quand il se
lance dans la realisation de Mondo di notte oggi (1975), Proia connait deja Ie genre sur Ie
bout des doigts et ce metrage peut etre vu comme une reflexion sur I'evolution de ce
cinema du documentaire choc. Mark Goodall y voit une des contributions les plus reflechies et postmodernes du genre . Le theme du film est Ie changement des goats et des
divertissements offerts ou demandes par Ie public, et surtout Ie declin des divertissements tels qu'i1s existaient a I'epoque des premiers Mondo di notte, ou Ie glamour et Ie
sexy sont remplaces par des spectacles pornographiques, des pratiques extremes ou
de la comedie trash.
Le film commence par des images d'archives de I'artiste transsexuelle fran~aise
Coccinelle (1931-2006, de son vrai nom Jacqueline-Charlotte Dufresnoy, nee Jacques
Charles) du temps de ses premieres annees de gloire dans les cabarets des annees 50 et
soixante. Ces images d'elle au sommet de sa beaute contrastent avec une interview
d'une femme a la quarantaine bien entamee. Son discours est sans pitie sur I'evolution
du monde du spectacle: Cest de la merde! Nous la voyons au milieu des portraits et
photographies de sa jeunesse en reminiscence a une Gloria Swanson dans Sunset Boulevard. Meme si la chevelure est toujours aussi blonde et Ie maquillage soigne, quoique
trop appuye, la camera se met a descendre sur ses seins, ses mains, en se rapprochant
toujours plus pres. Les plans isolent les parties du corps, et les rides et cernes au coin des
yeux apparaissent, puis la peau des mains se revele fripee, avec les veines apparentes,
trahissant I'age malgre les ongles parfaitement manucures. De fait cette image de la
belle devant son miroir devient Ie symbole de cette degenerescence revelee tout au
long du film, Ie langage ordurier ne faisant que rajouter a la degradation de ce monde
du divertissement et a sa contrepartie beaucoup plus crue. Cette presentation d'une
personne desirant rester dans I'illusion de la beaute et de la jeunesse, avec ses deux
petits chiens sur ses genoux, releve plus de I'obscene que de I'elegance dont il est question, affirmant la encore Ie propos du film: cette elegance n'existe plus.
De suite apres cette sequence d'ouverture, Ie generique se presente comme un
resume de ce qu'etait Ie Mondo Movie dans les annees soixante, une sorte de zapping de
Mondos ! S'enchainent donc des ambiances musicales extremement variees, mais plutot
lumineuses, sirupeuses ou entrainantes, en hommage aux divertissements aI'ancienne :
spectacles de music-hall, combats sur Ie ring, vieux orchestres ringards, competitions de
culturisme, etc. La premiere scene nous montre une famille scandinave dans son salon,
avec un televiseur ou I'on peut voir tout d'abord une version erotique d'Othello de Shakespeare, puis Ie jeune gar~on change la chaine pour tomber sur un spectacle comique
a I'humour gras. D'emblee, Ie ton est donne. Le film va mettre en parallele, avec cette
technique de montage alterne si chere au genre, Ie vieux et Ie nouveau, Ie ringard et
I'obscene, Ie glamour et Ie provoquant, les paillettes et Ie sale. Les scenes de french cancan trouvent donc echo dans des pieces de theatre au contenu scatologique. Le
Hallelujah Hollywood filme au grand hotel de la Metro Goldwyn Mayer a Las Vegas est,
quant alui, entrecoupe par des scenes tournees au celebre club gay new-yorkais I'Eagle's
Open Kitchen ou un jeune homme est vendu comme esclave, avant d'etre fouette
jusqu'au sang par un homme cagoule et d'etre brule au fer rouge, avant de lecher les
pieds de son bourreau, alors que d'autres s'affairent dans la back-room, se lubrifiant les
avant-bras et se Iivrant atoutes formes de pratiques orales et anales.
Grace ace montage dynamique, a son sens de I'incongru (des plans d'une jeune
femme et son dauphin apprivoise en Floride tourne en plein jour pour un film cense se
derouler la nuit, des trucages aussi vieux que Ie cinema d'apparition/disparition a la fontaine des desirs, u~rganiste allemand s'egosillant et se defoulant sur son instrument
dont I'on n'entend pas Ie son alors qu'un couple copule sur un lit a quelques centimetres
de lui) et a son humour, certes grotesque et pathetique mais omnipresent, Proia nous
livre ici encore une reussite du genre, provocante dans son hesitation entre I'approche
sociologique et la quete du sensationnel, entre les spectacles coquins et glamour et la
pornographie sordide, et fascinante dans sa reflexion sur la mise en scene du divertissement et sur Ie medium dont elle est I'objet.
Comme nous Ie disions plus haut, Proia, pour ce film, met constamment a distance ce qu'il nous presente, de fait, les spectacles qui nous sont devoiles, qu'ils s'inscrivent dans la lignee des strass et pailiEmes des revues de music-hall ou dans des clubs priyes contemporains aux pratiques plus frontales (Ies massages de frottements frenetiques des corps dans la mousse a raser a Osaka, les orgies au bain a New York, les hommes chauves et grassouillets qui font des concours d'apnee pour pouvoir toucher et palper Ie corps de jeunes femmes devetues), sont tous presentes comme ridicules et absurdes. Si la camera serre au plus pres les corps, ce n'est pas pour en devoiler la beaute
(comme Ie dirait Ie reporter interviewe dans Mondo Strip-Tease) ou titiller Ie spectateur
mais c'est plus pour Ie confronter au vide, a la superficialite, a la stupidite de tels divertissements. En mettant sans arret en scene Ie medium (Ies clients du Salambo a Hambourg regardent un roman-photo sous forme de film avant que les acteurs entrent dans
la piece pour partager leur lune de miel avec eux, les emissions televisees qui deviennent Ie film et tous les spectacles a I'interieur du spectacle), Mondo di notte oggi vide les
corps nus qui impregnent chaque plan du film de tout leur contenu et potentiel erotique. L'enveloppe corporelle y est froide, elle est mise adistance et devient objet. Abjecte.
"Ies lenets
les rires, se cache un constat bien triste : ce desir de toujours choquer Ie spectateur, Ie
surprendre, comme I'a toujours cherche Ie Mondo Movie, porte en lui-meme quelque
chose de pathetique et de desespere. L'erotisme est absent, les intentions vaines. Derriere ce petit monde, c'est Ie capital qui transpire, la depense improductive. Que Proia ait
eu I'envie de proposer avec Mondo di notte oggi une satire sur Ie genre qui I'a rendu celebre n'est pas une certitude mais I'effet est la neanmoins. II ne faut pas se fier au cote c1inquant, petillant et psychedelique des affiches promotionnelles du film, il s'agit bien
d'une CEuvre terriblement noire. Mark Goodall ecrit : Mondo di notte Oggi est loin du film
d'art conceptuel. II s'agit plut6t d'une mise jour glorieusement grotesque du Mondo du temps
de /'innocence /'age du mepris, la tristesse, la perversite et la laideur du film ressemblent un
carrefour qui mene aux spectacles d'horreur des Mondos des annees 1980 81 .
D'autres films iront encore plus loin dans cette representation de I'abjection
corporelle, d'un corps qui se vide, qui vomit, qui crache, qui deglutit. Le film Dimensione
Violenza, aussi connu sous Ie titre The Savage Zone (1984), derniere CEuvre de realisation
de Mario Morra, commence, par exemple, par une scene d'accouchement filmee dans
toute son horreur. Le sang gicle du corps accompagne de hurlements, avant que la tete
emerge de I'entrejambe, recouverte de f10ts pourpres. ('est une entree en matiere
absolument insoutenable, bien plus derangeante qu'une scene gore, elle-meme
appuyee par Ie discours apocalyptique de la voix-off, presentant la naissance comme
un acte d'une rare violence. Pour sur, c'est comme tel qu'elle est representee ici. Le don
de vie s'apparente dans I'esthetique Mondo a une veritable mutilation et a une
decharge obscene. Quoi de plus logique pour un genre qui tire ses racines d'un film qui
s'appelle "Monde de chien':
Ce rapport entre Ie corps et I'objet est par exemple mis en avant dans I'image de
ce couple qui s'ebat sur une carrosserie de voiture aux yeux des passants, ou dans cet
autre spectacle ou Ie penis est un objet en plastique. Cette thematique du corps-objet
est au centre des Mondo Movies. De fait, on ne s'etonnera pas de visiter incessamment des
sex-shops ou les organes masculins et feminins sont remplaces par des artifices (Sex
O'Clock USA, Shocking Asia, L'Amerique en folie, Nuda ecrudele). Mais au-dela de cela, derriere
81 Mark Goodall. Sweet and Savage. landres, Headpress, 2006, 46.
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pays (ce que feront egalement de nombreux Death Movies et certains Mondos de la
deuxieme generation). Les scenes de seins coupes, d'enucleations, d'empalements ou de
tortures, animales ou humaines, sont enumerees afin de mieux vendre Ie produit. La realisation de Lenzi elle-meme se complaisant dans une gratuite grand-guignolesque.
L'aspect mercantile des films de cannibale et leur succes phenomenal en fait des
objets cinematographiques extremement perturbants, ce qui n'a pu qu'attirer les foudres de la critique quand les films sont sortis. Le terme de "pornographie" ad'ailleurs ete
utilise ade nombreuses reprises. Dans un article pour TeJerama intitule Avomir, Jacques
Meillant ecrit a propos du Dernier Monde cannibale de Ruggero Deodato : Sous pretexte
d'ethnologie, on aligne, au cours d'aventures sans interet, des tableaux ecreurants OU apparait en
gros plan Ie depe~age des victimes. Le reste n'est qu'exhibitionnisme. Le seul respect des peuples
dont Ie developpement est encore apromouvoir
CMO,\' DISTRlBL no~
commande de s'abstenir de ce "porno" qui ne
J-'LMEDIS
veut pas s'avouer tel S] . Le journal L:Aurore,
quant a lui, n'hesite pas a titrer I'article
Pornographie en s'attaquant a la supposee
venalite de Deodato pour ce qui est de
Cannibal Holocaust 83 L'accusation a ete
generale pour ce qui est des "mauvaises
intentions" de ces films de cannibales 84
('est avant tout la dimension pecuniaire qui est denoncee. Un journaliste du
Nouvel Observateur accusera les studios de
Cinecitta, a la sortie du Dernier Monde cannibale de faire de I'argent avec les sujets les
plus reprehensibles : Aussi n'avons-nous
plus quia quitter la salle et la jungle des
Philippines ou est cense se passer ce film odieux
dont Ie titre fran~ais designe sans doute les studios de Cinecitta :apres avoir consomme Ie western et degluti Ie karate, les producteurs italiens
semblent, en effet, ruminer la serie 8americaine
des annees 1950 85 . Sous couvert d'une critique des exces du cinema Mondo, les films
de cannibales de Deodato demeurent particulierement derangeants car ils mettent en
scene, dans leur promotion meme, la complaisance la plus tapageuse et macabre:
Depuis Mondo cane, nous savons que les Italiens sont passes maitres dans Ie genre assez
meprisable du film ethnographique truque, uniquement pretexte aatrocites relevees d'exotisme.
Peu d'entre eux sont alles aussi loin que /'a fait Ruggero Deodato avec Le Dernier Cannibale et,
:-T'HXEstl..[ f..llO,,"
.'I~'
un instant, nous pouvons penser que, dans Cannibal Holocaust, if va faire son autocritique. Deja
Ie titre aurait dO nous faire douter de sa bonne foi. Quant au film, if utilise un procede astueieux
pour accumuler avec une abjecte complaisance les horreurs les plus premeditees : feignant de
denoncer, if en rajoute 86 .
Les Interdits du monde de Chantal Lasbats se voit aussi etre accuse de pornographie, sous couvert d'ethnographie. Crapoteux titre Telerama: Enieme avatar du pretendu
einema "verite'; Les Interdits du monde n'est pas mains cretin que La France interdite ni mains
crapuleux que L'Amerique interdite. On commence sur Ie ton ethno-soeio avec une scene d'hysterie collective au Togo (qualifiee de "premiere ceremonie vaudou jamais enregistree") et on bifurque, des la premiere sequence, vers Ie n'importe quai porno-scato-necro. On notera la franchise de
iJ'
/'affiche (une carte du monde sur une paire de fesses) qui a Ie merite d'annoncer a quel niveau se
situe Ie spectacle... 87 Des termes comme "obscene'; "pervers'; "sadique" sont mis en avant,
liant ces films, dont celui de Lasbats, atous les
vices possibles et imaginables. Dominique
Jamet ecrit dans un article intitule Le Spectacle
est dans Ie sale pour Le Quotidien de Paris: II
avait ete question d'interdire totalement ce film.
Finalement, if aete seulement "ixe'; on peut donc Ie
voir en sale, et verifier qu'if n'a pas d'autre objet que
de nous proposer, apres d'autres du meme genre,
une visite gUidee du laid, des pervers, de /'obscene.
Partage entre un sceptieisme ricaneur - quand on
se dit que c'est trap bidon -Ia repulsion - quand on
y croit -, /'ennui, la monotonie, la tristesse de la
chair sur /'ecran devenu etal, on sort soi-meme
degrade, sali, de cette seance de voyeurisme collectit une heure vingt-sept de promenade dans les
egouts, Ie nez au ras des eaux usees du vice 88 .
J.:Evenement du jeudi soulignera aussi I'aspect
terriblement triste et pathetique de la chair et de la condition humaine telle qu'elle est
presentee dans Ie film: Le syndrome Mondo cane (vous vous souvenez ?) aencore frappe. lei,
la realisatrice Chantal Lasbats nous fait faire un tour complet de la planete, de rituels en perversions. Mais, ce faisant, elle sait garder une espece de distance qui nous epargne Ie pire. [... J ('est,
au-dela du voyeurisme habituel, une tranche bien exhibitionniste de la comedie humaine, version
1986. Ames sensibles, s'abstenir 189
Le film de Lasbats sera voue aune interdiction totale jusqu'a ce que la realisatrice,
accompagnee de Benjamin Simon, son producteur, fasse alors appel aJack Lang, minis86 Georges Chorensol, Les Nouvelles UtMraires n02785, 30 ovril ou 7 moi 1981.
878. G., Teleramano1879, 15 ianvier 1986.
88 Dominiqu~ lame!, Le Quatidien de Paris, 18 ianvier 1986.
89 M. B., L'Evenement du jeudi, n063, 16 janvier 1986.
tre de la culture de I'epoque pour qu'il intervienne en personne afin que Ie jugement soit
revu. En effet, depuis Salo de Pasolini, la scatologie n'avait pas ete montree si frontalement dans un film destine ades salles de cinema, d'autant plus dans un circuit qui representait plus d'une centaine de salles UGC notamment. Ce film avait ete commande aLasbats apres qu'elle eut realise un film sur I'homosexualite pour la television qui avait battu
des records d'audience face a un discours du president Mitterrand 90 La realisatrice, specialisee dans les sujets de societe, apar la suite, explore de nombreux sujets polemiques
et s'avere passionnee par les formes d'art contemporain les plus subversives. De fait, son
film presente plusieurs interets. Tout d'abord, par sa surrepresentation de femmes de
pouvoir et de decisions (dominatrices, femmes qui achetent des hommes ou qui choisissent des prostituees pour passer la nuit, femmes qui revivent la crucifixion du Christ). De
plus, Ie film est narre par une voix feminine, ce qui n'est pas frequent dans les Mondo
90 Informations obtenues lors d'un entretien ovec la reolisatrice.
.'I~' ."lcI
Movies. Cette voix aurait dO etre celie de Lasbats elle-meme mais son leger accent pyreneen ayant gene les producteurs, on decida de remplacer sa voix par celie d'une autre
qui en garde neanmoinsles tonalites.
La commande avait ete simple: produire un film dansla lignee de L'Amerique insolite de Reichenbach, tout en retenant lesle~ons apprises par Mondo cane. Cela dit, malgre
des scenes fortes et derangeantes, les producteurs avaient juge que Ie film manquait de
contenu sexuel, et donc deux scenes ont ete rajoutees, qui representent les seuls
moments bidonnes du film : la scene
de necrophilie aNew York et celie de la
bourgeoise choisissant des hommes
dans un luxueux appartement. Ces
DllClImenI1'IJlO'IJVt _
" rtaUIt PI' J.. r.~s DAVY. [Link] de AI...
REEVES. c!llnlle par COlette REIlARO. Duree 1 beure 45.
scenes surprennent par leur mise en
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DAVY MfJUrd'EXHIS/TION. Lellltn
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COft1otnM. UrN ..,.
IabM
de ,. dlgnitj humltlne. Un document qui M,.,ut 1M ,.,.ott,.,.
feticheurs au Togo ou des coprophiles
i1dn'NrMt
8dIMf
dlt I'.,.,
sadomasochistes a Berlin.
II s'agit du dernier film de
cinema realise par Chantal Lasbats
avant qu'elle ne se tourne versla television ou les films d'art. En effet, cette
derniere, eCCEuree par I'affiche et par
les scenes racoleuses rajoutees au film,
a prefere renier cette CEuvre qui, cela
dit, explore des territoires thematiques
qui jusqu'a present n'avaient jamais
ete abordes dans Ie cinema fran~ais.
De plus, contrairement a une Catherine Breillat, auteur d'Une vraie jeune fille
(1976), qui s'interesse aux pulsions
morbides, aux deviances sexuelles et
aux fantasmes pervers et refoules par
Ie biais de la fiction, Lasbats a choisi Ie
langage documentaire, ce qui du coup
fait de son travail une CEuvre de precurseur, tout en s'inscrivant dans une tradition cinematographique, celie du Mondo, deja sur Ie declin.
En effet Ie spectacle grotesque et deprimant que nous donnent les Mondo
Movies n'arrange rien a I'affaire. Dans Mondo cane 2000 /'incredible, c'est la prostitution
enfantine et Ie commerce du sexe qui est mis en avant. On y vend des yeux de cadavres et on y opere des extractions d'organes sur un singe. Mais pour comprendre cet
aspect du cinema Mondo, il est indispensable de remonter aux racines memes du
1enfer de la
PROSTITi TION
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genre qui se trouvent a la fois dans les nudies et les films de cabaret et de boTtes de
nuit des annees cinquante ainsi que dans les aventures de jungle et Ie cinema gore. Un
regard sur les affiches memes de ces proto-Mondos ne fait que prouver ce racolage
publicitaire que Ie genre utilisera afoison. Des titres comme Mondo oscenita (1966) de
Joseph P. Mawra, Ce monde si merveilleux et si degueulasse (1971) de Mino Loy et Luigi
Scattini ou tout simplement Cannibal Holocaust sont quand meme des titres qui ne
mentent pas sur la marchandise.
Dans tous ces films, Ie corps feminin s'offre au regard masculin : La Femme atravers
Ie monde, La Femme spectacle, Mondo di notte, Mondo Freudo, Sesso perverso, Mondo violento,
etc. Pas etonnant que la thematique de la prostitution soit la plus recurrente du genre. II
est rare qu'elle n'appdfaisse pas aun moment donne, tant Ie genre fait un parallele entre
nudite feminine et tiroir-caisse. D'ailleurs, la plupart des documentaires sexuels
(Exhibition, Exhausted...) ou d'education sexuelle (Helga, Helga et Michael, de la vie intime du
couple, Rapport sur la vie sexuelle de la menagere, J'ai avorte Monsieur Ie Procureur.. .), qui pulluleront dans les annees soixante-dix, utiliseront I'esthetique Mondo. Le jeu avec la censure et I'exploration subversive des tabous est ce qui dirige tout ce cinema.
Faire de I'argent sur un erotisme qui met lui-meme en scene une erotisation de
I'argent, telle est la demarche de ces films d'exploitation, qu'Alberto Moravia Merit
tres justement dans un entretien : L'argent et f'erotisme sont actuellement etroitement
meles. Peut-etre parce que la prostitution est Ie cas extreme de la transformation de /'homme en
objet ou marchandise a travers Ie mecanisme de profit et parce qu'en meme temps la prostitution est une specialisation, c'est-a-dire qu'elle pretend faire de lerotisme une profession et une
I
I
--
..,sw
--.. ..
(( Ce que j'aime finalement chez les morts, c'est leur exhibitionnisme : c'est vrai
qu'i1s sont la, completement offerts. Les hommes sont la avec leurs couilles a/'air,
les femmes sont la avec la motte largement [Link] ont un air de dire: "Venez,
profitez-en, finalement je n'existe plus': Cest un peu comme une danse macabre
ou dans un true grotesque, c'est une espece de ricanement. Mais queUes que soient
les invitations qu'on pourrait te faire, tu n'as plus aucun desir de ces gens-Ia.
L'attirance est plus generale : c'est Ie plaisir d'etre dans un lieu interdit, c'est /'espece
d'excitation sensueUe quand tu es partage entre la transgression d'un interdit
et /'horreur, (est comme quelqu'un qui chante ala limite de sa voix, tu joues
un peu comme sur quelque chose de dangereux, tu sais en rentrant /i1-dedans que
tu peux t'evanouir d'horreur, vomir, etre pris de malaise, te rendre completement
ridicule, mais tu Ie fais quand meme, en te disant :comment je vais resister...
Une fois que /'epreuve est passee, tu te dis qu'apres tout, ce n'est rien du tout.
Jean-Luc Hennig, Morgue: enquete sur Ie cadavre et ses usages.
technique.
L'argent, en retour, apris logiquement une signification sexuelle. 1/ participe de la symbolique erotique. Dans Ie rapport entre homme et femme, /'argent n'est pas /'argent, c'est Ie sym91
bole erotique qui indique la transformation de la femme en objet .
"
la base du Mondo Movie, il ya une moquerie, pas forcement du documentaire traditionnel mais sur les discussions qu'il a generees, sur ce que I'on
peut et que I'on ne peut pas montrer, sur ce que I'on doit ou que I'on ne
doit pas devoiler. ('est la definition c1assique et ideologique du documentaire que Ie
Mondo met en question, tout en raillant et en ironisant sur ce concept que Serge Daney
appelait "Ia moralite de I'homme d'image':
II est important de citer ici la conception du documentaire que Jacopetti avait
mise en mots en 1966 pour mieux comprendre la demarche intellectuelle derriere les
films fondateurs du genre: (( Le documentaire "laid" est aujourd'hui "compris" par presque
91 Jean Dullo!. Entretiens avec Alberta Moravia. Paris, Be~ond, 1970, p. 114.
tout Ie monde. Le documentaire "beau atout prix'; d'une grande eloquence, previsible et correct
seulement sur Ie plan formel, est mort apresent. Aujourd'hui nous essayons de documenter d'un
point de vue plus realiste, avec une rapidite d'expression. [. .. j Le documentaire doit erre libre,
rapide, vivace et parler d'une voix forte, claire, reconnaissable. [... j L'ennui est Ie grand ennemi du
documentaire [.. .j. Ayant mon opinion personnelle, precise, durant Ie processus de realisation, je
n'etais certainement pas objectif, impersonnel, comme un reporter, mais un auteur avec une histoire araconter, un scenario, une idee alaquelle je voulais donner vie. Pour atteindre cela, j'ai utilise Ie monde comme une scene de theatre, les foules etaient des figurants, les personnages de la
vie reelle des acteurs. Pour moi, undocumentaire est un film qui doit etre narre exactement
comme un film conventionnel et en consequent, il doit reposer sur la forte personnalite de son
metteur en scene et sur unlWJreparation preliminaire profonde. II a /'avantage de la fascination
immense suscitee par les evenements contemporains, la realite des faits qu'il montre. Un documentaire, de fait, doit etre veritablement con~u comme un spectacle, etre projete dans les grandes salles de cinema, avec beaucoup, beaucoup
SiVageOanger!PrimitiYelme!11riIsUnimagioed!
de gens qui Ie regardent 91 .
Pour Jacopetti et Prosperi, Ie film
documentaire doit etre un spectacle. II suffit
de s'attarder sur les scenes d'ouverture des
deux premiers Mondo cane: Ie premier
debute sur I'image d'une statue que I'on
decouvre et devoile ; Ie second sur un
rideau de theatre qui s'ouvre. Car, pour
reprendre Shakespeare, qu'i1s aiment a citer,
(( la vie est un theatre pour eux. Mais un
theatre de Grand-Guignol.
Le Mondo reprend d'ailleurs des elements de ce theatre fran~ais dans sa
construction meme : la narration, la caracterisation des personnages, I'action y sont secondaires par rapport a I'effet de choc et aux
emotions fortes representees par les diverses eviscerations, decapitations et mutilations
mises en scene. Le Mondo tient plus de la compilation ou de la parade. Les notions de
temps et de lieux, meme dans des films relatant des evenements historiques, deviennent caduques et viennent toujours a manquer a un moment de la narration en voix-off
(Adieu Afrique). Linteret n'est pas la.1I reside dans Ie spectacle,la monstration et sa contrepartie, la monstruosite.
Lecrivain J.-G. Ballard avouait, lors d'un entretien, avec Mark Goodall, quant a
I'emergence des Mondo Movies dans les annees 60 :(( Nous avions besoin de violence et d'une
imagerie violente pour commander la revolution sociale (et politique) qui se mettait en place au
milieu des annees 1960 -Ia violence et la sensation, plus ou moins ouvertement melees, etaient en
train de demolir Ie vieux temple. Nous avions besoin que nos ''gouts''soient corrompus 93 . Et cette
corruption va passer, comme nous Ie disions dans la partie precedente, par Ie voyeurisme et la monstration de I'interdit.
Un des arguments majeurs que I'on trouve dans I'integralite des Mondo Movies est
de nous donner acces ades images que I'on ne verra nulle part ailleurs. Pour cela, la technologie doit etre de pointe, com me ces cameras infrarouges dans Mondo Freudo ou
Mondo cane 2000 ou I'utilisation de cameras cachees (Shocking Asia, Brutes and Savages).
Les films partent toujours de cette idee du spectacle dans Ie spectacle: nous entrons
dans Ie film comme nous entrons dans une salle de spectacle. En parallele, on nous
invite a voyager: voir des scenes etranges aux quatre coins du monde, tout en restant
~:;'''IJ~~::~
L12
aphrodiSiaques.
Filme pour la
LUXURI IT CONCUPISCENCE:
Singapour.
U.
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oux motrlSPLANFILM
de 18 ON
IJiotOlLIlkJwS,"'.
en securite dans notre fauteuil. II y a une veritable volonte de globalisation, qui se ressent non seulement dans les titres des films mais aussi dans ces globes terrestres presents dans une grande partie des films (The Lusting Hours, Shocking Asia, Addio ultimo uomo,
True Gore...). Cette invitation au voyage passe par une mise en abTme. Comme dans la
scene introductive de Face ala mort 3, nous regardons des gens qui regardent, nous sommes ala fois dans la salle et sur scene.
En effet, la camera nous fait souvent prendre la position du personnage a
I'ecran. Par exemple dans L'Amerique interdite (This is America 2), nous voyons un homme
assis derriere son volant tandis que des femmes aux formes avantageuses nettoient sa
voiture, puis la camera, donc Ie spectateur, se positionne dans la peau de I'homme et
assiste a un defile de p~rines humides qui se frottent a la carrosserie. Le spectateur
alterne ces deux positions.
Pour adopter une parfaite logique de divertissement, les affiches publicitaires,
les bandes-annonces et les narrateurs nous assurent que les spectacles vont etre multiples. Les jaquettes des videocassettes enumerent souvent la diversite des scenes qui
vont etre proposees. Tout est liste aI'aide de verbes sensoriels. Voici par exemple ce qui
est ecrit sur une affiche de Mondo cane: TREMBLEZ devant les rites brutaux jamais filmes
auparavant d'une tribu datant de la nuit des temps. EXPLOREZ les tombes terrifiantes des
morts... gardees par un million de squelettes. HALETEl devant Ie spectacle d'un homme s'opposant aun taureau, arme de ses seules mains. ASSISTEZ aux etranges coutumes de bain des hommes japonais... et des femmes aussi. DECOUVREl une maniere de peindre exotique fran~aise ...
qui utilise des corps feminins ala place des pinceaux. RECULEl devant Ie Culte du Sang pratique
par la Societe Secrete des Martyrs. FRISSONNEl devant les belles jeunes filles des plages australiennes... qui peuvent faire passer une noyade pour un plaisir. SURSAUTEl face aux requins sauvages mangeurs d'hommes et la vengeance encore plus sauvage de f'homme. PROGRESSEl Ie
long de f'eblouissante Riviera et enregistrez ses plaisirs. SOYEl CHOQUES en voyant un menu
de reptiles... une delicatesse de /'Orient. RENCONTREl des etres humains qu'on engraisse pour Ie
sacrifice nuptial de la nuit de noces. MARCHEl sur les dechets nucleaires des Atolls du Pacifique
Sud... parmi les especes monstrueuses de vie animale qu'ils ant engendrees .
Rien de nouveau dans ce genre de publicite, les films de jungle avaient systematise ces techniques de marketing. On pouvait donc lire sur I'affiche de Savage Africa/
Congolaise (1950) de Jacques Dupont: VOYElles lions rendus faus par la faim dechirant
leur proie ! VOYEl f'attaque feroce du leopard diabolique ! VOYElles monstres des rivieres de la
jungle! , et sur celie de La Deesse des Incas/Strange World (1952) de Franz Eichhorn: VOYEl
Ie terrifiant Piranha devorer sa proie ! VOYEl les rites secrets des tribus auxquelles la civilisation
n'a pas touchees ! VOYEll'Anaconda, Ie serpent Ie plus long du monde, briser sa victime ! VOYEl
les chasseurs de tetes feroces de f'Amazonie dans leur folie furieuse ! Et sur I'affiche de
Kwaheri (1964), qui peut etre considere comme Ie dernier film de cette tradition et ala
fois un des Mondos les plus insoutenables des annees soixante, on peut lire: VOYEl un
sorcier africain pratiquer une chirurgie du cerveau sans anesthesiant, drogues au hypnose !
VOYEl une vierge Tropoki brQlee vivante dans les feux de la puberte ! VOYEl des nains eblouissants qui veulent devenir grands, des geants qui voudraient etre petits!
La bande-annonce du film n'hesite pas autiliser Ie langage Ie plus racoleur, dans
la plus pure tradition du cinema d'exploitation : De nombreuses fois par Ie passe,la camera
sest aventuree dans Ie nair continent mais jamais auparavant ses secrets les plus sombres ant ete
reveles avec tant d'images stupefiantes afaire tressaillir. Vous allez voir pour de vrai des rites de fertilite interdits, une orgie rythmique de frenesie sexuelle culminant dans Ie sacrifice feroce d'une
vierge, Ie mari Ie plus fantastique du monde, un sorcier avec quarante-neuf epouses et deux cent
douze enfants, la danse de pubertejamais vue auparavant au les jeunes filles traversent Ie seuil de
la feminite, Ie drame infernal de la survie dans la jungle. L:Afrique, comme vous ne f'avez jamais
vue! Belle, brutale, fascinante, etonnante. Kwaheri, ne drtes apersonne ce que vous avez vu ! A
cela s'ajoute un carton final qui stipule : Anos patrons: ce film montre des scenes si osees... si
choquantes... que seules les personnes matures et sophistiquees peuvent les voir. Ce n'est pas
recommande aux personnes sensibles au trap jeunes , signe La Direction. 94
Dans tous ces films, Ie monde apparaTt comme un spectacle rituel et primitif. La
voix-off condamne, juge, s'etonne ou vise aune objectivite difficilement possible tandis
que la brutalite se dechaTne sur I'ecran. Cela cree une distanciation qui aide Ie spectateur
ane pas se sentir totalement dans la position du pervers, mais au contraire dans celie de
I'homme qui reflechit, qui se questionne, qui s'interesse, qui refuse de se voiler la face. Le
slogan de La France interdite est des gens qui vont au-dela des limites , Ie titre-c1e de la
bande-son s'intitule lui-meme France offLimits. Dans ce desir d'explorer les interdits sous
forme de spectacle, des ingredients se revelent indispensables: sex-shops, clubs gays,
lesbianisme, femmes qui se battent dans la boue, prostitution, exploitation du monde
des loisirs, du naturisme et des camps de vacances (St Tropez interdit). Que ce soit La
Femme a travers Ie monde, Suede, enfer et paradis, Mondo Bizarro, The Lusting Hours, The Wages
ofSin, Shocking Asia, Sex O'Clock USA, Le notti porno nel mondo, Mondo Erotico ou Nuda e crudele, tous les Mondos exploitent ce filon voyeuriste. Dans This is America/ L'Amerique en folie,
nous visitons non seulement des sex-shops et nous decouvrons Ie quotidien des naturistes mais nous penetrons aussi dans des c1iniques d'initiation au sexe et dans des lieux
de plaisir qui utilisent des instruments de torture medievale. Tout nous est explique sur
la fabrication des godemiches et autres joujoux sexuels tels ces machines de masturbation testees sur des mannequins. Dans L:Amerique interdite, c'est un couple nudiste que
nous voyons se marier en plein air.
Le discours est donc simple: nous avons reussi a nous introduire dans ces endroits
pour vous et nous vous proposons de rentrer avec nous dans ce monde interdit I). Cest com me si
la camera nous prenait par la main. De fait, on pourra assister aune scene bidonnee de
necrophilie New York dans Les Interdits du monde ou une execution capitale sur la
94 Les avertissements ou dos des ioquettes des edifions DVD de Neo Publishing se situent dons cette Iignee. Pour Connibalis :Au pa}'5 de rexordsme, il est ecrit: ATTENTION! Ce film canfient des scenes de violence primaire, de cruaute animale et de sexualite sauvage. Fortement
deconseille aux mineurs, aux persannes sensibles et aux femmes enceintes J. Meme chose pour Emanuelle et les derniers cannibales :
ATTENTION! Ce film confient des scenes hautement choquantes au sexe et sang ne font qu'un. Nous decanseillons fortement 50 vision aux
mineurs, aux personnes sensibles, aux vegetariens et membres du derge J. Pour finir, citons I'overtissement qui accompog~e Ie film Massacre
dans 10 vallee des dinosaures: ATTENTION! Comme tout film de canniboles, ce film peut nuire dvotre sante mentole. Ane regarder
qu'entre adultes cansentants J.
chaise electrique dans Face ala mort et L'Amerique interdite, la aussi reconstituee. Car Ie jeu
entre Ie vrai et Ie faux fait aussi partie du spectacle, comme aI'epoque des exhibitions de
monstres dans les foires ou il fallait deviner ceux qui etaient vraiment des freaks et ceux
qui utilisaient des artifices pour donner I'illusion de I'etre. Cette question a meme genere
un livre: Killing for Culture, de David Kerekes et David Slater, qui s'amusent adevoiler quelles sont les scenes trafiquees et celles qui ne Ie sont pas. En accentuant les trucages, ou
en mettant en scene Ie jeu terriblement faux d'acteurs inexperimentes, Ie Mondo se pare
d'un rire Iiberateur face a I'absurdite de tels artifices, pour ensuite devenir grin~ant
quand ce sont de vraies scenes qui nous sont devoilees.
Le spectacle devient d'autant plus destabilisant, quand on en vient a se demander en regardant les Mo~ cane 3 et 4 : est-ce bien un creur de babouin que I'on transplante sur un jeune enfant? Est-ce que cette operation sur Ie sexe feminin d'un cadavre
est bien reelle ou celie du testicule sur un primate? Est-ce que tout cela n'est pas une
supercherie ?
Le film de Fran~ois Reichenbach, Sex O'Clock USA (1976), apporte un point de vue
tres interessant quant a cette dichotomie f10ue entre mise a distance du voyeurisme et
implication perverse du regard. Le sujet en est la liberation sexuelle aux Etats-Unis et,
avec un point de vue forcement desenchante et moraliste, les exces auxquels elle a
amene et la tristesse humaine Iiee au marche qui en decoule. Le metrage se presente
avant tout comme une enquete, une recherche d'investigation sur un theme precis. Reichenbach s'explique ace sujet avec un journaliste de L'Aurore: Beaucoup de gens qui sont
passes par New York, Huston [sicl, ou Los Angeles vous diront qu'i1s n'ontjamais vu ce qui est montre dans mon film. Et c'est bien cela /'extraordinaire. Vous finissez par voir seulement ce que vous
voulez voir. Vous traversez des rues OU il se passe des scenes repugnantes et vous ne les voyez pas.
Moi je les ai vues parce que j'etais venu pour cela 95 .
Quelques mots s'imposent sur Reichenbach car, contrairement aux autres cineastes traites dans cet ouvrage, son reuvre a ete couronnee et saluee de son vivant. II a
obtenu un Oscar a Hollywood en 1970 pour un film sur Arthur Rubinstein, L'Amour de la
vie. II a egalement re~u Ie grand prix du court-metrage au festival de Cannes en 1964
pour La Douceur du village, ce qui I'amenera a participer au jury I'annee suivante. Un
creur gros comme ~a (1962), documentaire sur un boxeur senegalais, a egalement ete
couronne par plusieurs recompenses, dont Ie prix Louis-Delluc et Ie Leopard d'Or du Festival de Locarno. D'autres grands prix lui ont ete decernes a Edimbourg ou aTours. De
fait, quand Sex O'Clock USA parait sur les ecrans fran~ais en 1976, Reichenbach est un realisateur de documentaires etabli et reconnu, dont Ie talent ne fait plus aucun doute. Ses
portraits de personnalites comme Brigitte Bardot, Vince Taylor, Johnny Hallyday, Orson
Welles, Ie footballeur Pele, Ie sculpteur Arman, Barbara ou Mireille Mathieu, en font
quelqu'un de respecte autant par I'intelligentsia critique que par Ie public populaire.
Malgre sa notoriete deja bien installee, Reichenbach fait couler beaucoup d'enere avec ce film qui peut etre visionne en parallele avec son film sur l'Amerique de la fin
des annees 50, tAmerique insolite, sorte de meteorite dans I'esthetique documentaire de
95 Guy Teisseire, L'Aurore, 21 juillet 1976.
un film de
FRAN<;OIS
REICHENBACH
musiquede
MORT SHUMAN
son epoque, qui instaura les bases d'un nouveau "cinema-verite" au meme titre que
Mondo cane. Si Ie premier film se situait dans une esthetique carnavalesque festive, plus
proche de la bouffonnerie que Bakhtine associe au grotesque de la Renaissance, Sex
O'Clock revisite Ie grotesque sur Ie registre de I'alienation humaine, une approche plus
moderne et romantique, que Wolfgang Kayser avait definie dans son essai, The Grotesque
in Art and Litterature. Selon Ie critique allemand, [/J e monde grotesque est - et n'est pas notre monde. La maniere ambigue dont if nous affecte resulte de notre conscience que Ie monde
familier et apparemment harmonieux est aliene sous /'impact de forces epouvantables, qui Ie disloquent et brisent sa coherence 96 . Ici, nous sommes dans I'univers des appartements, des
parcs, des bars, des magasins et de I'environnement urbain quotidien, a part que ce qui
se trame dans ces espaces est etrange, bizarre et difficilement cernable. La celebration,
les orgies de nourriture et I'espieglerie des foules a I'ceuvre dans les centres commerciaux, dans des carnavals et parcs d'attraction ou sur des plages ensoleillees tout au long
de tAmerique insolite devient une exploration au plus intime de I'alienation corporelle a
I'interieur d'espaces c1os, suffocants. Le cocasse devient sordide.
Henry Chapier souligne ce parallele dans son article La Fin d'une illusion pour Le
Quotidien de Paris: II y avingt ans, Fran~ois Reichenbach y decouvrait /'insolite, /'extravagance
ou la joie : la jeunesse y semblait candide, et Ie troisieme age espiegle, folklorique, et heureux .
Chapier decele dans la mise en scene de pratiques masochistes dans Sex O'Clock USA ce qu'il
nomme un retour de l'esdavage mais c'est Ie traitement qu'en fait Reichenbach qui est
fascinant selon lui: Ie plus passionnant aspect du film reside justement dans cette distance iJ
/'egard du sujet :on montre tout - sans juger - pour que chacun d'entre nous en tire la philosophie
qui s'accorde Ie mieux iJ sa propre quete du bonheur. Autrement dit, Ie Sex O'Clock USA de Reichenbach serait Ie contraire de ce que Roland Barthes appelle un film "irrecuperable': Si un tel
degre de verite crue est supportable dans Ie cas du film de Reichenbach, les rumeurs qui circulent
sur les diffjcultes de sortie du chef-d'a!uvre d'Oshima sont invraisemblables... Ne /'oublions pas: ce
n'est jamais ce que /'on montre qui est discutable, mais la maniere dont on Ie fait. Cette premiere
manche, Sex O'Clock est en train de la gagner... 9/
Le film suscitera d'ailleurs beaucoup d'enthousiasme chez certains critiques.
Selon Le Monde, il ne faut pas s'arreter aux images, derriere /'apparence de la realite, if yaune
fable 98 . Pour Le Figaro, Louis Chauvet parle d'un remarquable reportage, qui, interesse iJ la
fois la chronique des mCEurs et Ie bon - ou Ie mauvais - usage que /'on peut faire de la morale.
Reichenbach souligne une contradiction majeure. La societe condamne avec une severite peutetre excessive tels actes indecents, tandis qu'elle tolere d'autres indecences qui, meme plus benignes, conduisent parfois iJ des consequences pires 99. Jacques Siclier produira lui-meme un article de taille pour Le Monde dans lequel il souligne I'approche poetique du sujet par I'auteur :
[ Json regard n'a pas la froideur de celui de /'ethnographe ou la rigueur de celui de /'enqueteur ;
if ne s'interesse pas aux mecanismes : if cherche iJ percer les apparences, iJ trouver sous /'impression brute d'un phenomene quelque chose qui serait, tout de meme, la poesie. La nuit de New York
ne cache plus les mysteres du sexe et les vices interdits. Elle les etale sous ses neons, les banalise,
en somme, en les privant des interdits. Habile, techniquement, iJ recueillir une image esthetiquement significative dans les conditions les plus hasardeuses du reportage, Reichenbach est etonne
et fascine par /'accomplissement, en publiC, d'exhibitions, de gestes ou d'etreintes qui echappent
96 Woagong Kayser, The Grotesque in Art and Uteralvre. Trod. Ulrich Weisstein. Trtre originol. Dos Grateske : seine Gesta/lvng in Ma/erei und
oichlvng. New York, McGrow-Hil1. 1966,37.
97 Henry Chopier, le Ouotidien de Paris, 22 iuillet 1976.
98 le Monde, 29 iuillet 1976.
99 louis Chouvet, le Figaro, 26 iuillet 1976.
ala fois au peche et ala repression. Pourtant, iI prend du recul, filme Ie spectacle du spectacle, prefere capter la beaute d'un corps ou un detail erotique suggestifque /'integralite des actes sexuels
offerts aux voyeurs et aux curieux dansles theatres et cabarets specialises 100 .
Pour cet article, il rencontrera d'ailleurs Reichenbach pour qu'il s'exprime sur
cette liberation sexuelle et les exces qu'elle a engendres : Cetait etonnant, Ie sexe etait
devenu un spectacle, une industrie, /'expression de minorites agissantes. Une veritable explosion
sociaIe, qui passionnait meme ceux qui etaient contre. Car, aux Etats-Unis, Ie plus petit bout de
liberte interesse la liberte generaIe. Je ne pouvais pas laisser passer cela, puisque je me veux
homme d'information, un temoin [.. .]. J'ai montre ce que{ai vu et qui m'a paru Ie plus significatif
d'une evolution des mCEurs. Mais ce que {ai vu ne m'a pas toujours plu. Derriere mon regard
"impressionniste~ iI y a for~ment une attitude personnelle, des choix, des fantasmes. Je m'interesse, avant tout, au mystere de la vie, ala nature humaine .
En effet, ce qui est montre sur I'ecran n'a pas pour but de plaire, meme si certaines scenes sont tres amusantes, mais d'inviter aune reflexion, certes orientee par la voixoff. Du coup, cette mise ajour de la laideur et du vice, si chere aux Mondo Movies, ne sera
pas du gout de tout Ie monde : Cest vrai que c'est sale ce qu'il montre. Sauf qu'iI ne montre
pas la revolution sexuelle, mais /'industrie du sexe. Et ce nest pas pareil. Filmer un industriel en
godemiche ou un sculpteur roublard qui prend Ie moule de votre vagin, ou encore un inventeur
astucieux qui vient de mettre au point Ie masturbateur masculin electrique, espece d'engin qui ressemble trait pour trait aune trayeuse, ce nest pas montrer la revolution sexuelle, mais ses epiphenomenes, ses exploitants ala petite semaine. Et cest triste en effet. Les chairs sont f1asques, les procedes mesquins. Le moins que /'on puisse dire, c'est que la jouissance ne circule pas. C'est aussi
morne qu'une nuit sans amour ou qu'une journee dans un sex-shop 101 .
Des revues au contenu tres oriente auront elles aussi leur mot adire. On peut lire
dans Minute: Malgre la sociologie et /'edification dont est enveloppe ce film racoleur, son succes
ses, les baiseurs, masos, voyous homos, f1agel/es, esclaves, prostitue(es) que /'on voit ne sont
cependant pas specifiques de la societe americaine. I/s ne sont que les agents d'un phenomene nouveau, reflet de /'incapacite de la bourgeoisie a assurer un equilibre durable au
corps et a /'esprit des travailleurs qu'elle exploite. Encore fallait-il que ceci soit montre. Sex
O'Clock USA, c'est la baise-refuge de toutes les societes occidentales qui mercantilisent Ie
sexe pour canaliser un malaise social que la bourgeoisie prefere voir exploser dans une ejaculation que dans la rue.
Par contre, et cela avive nos regrets, ce film a[sicJ /'interet de devoiler une ecume
bouillonnante de sadomasochisme qui, aux couleurs des USA prend de ce fait une dimension
impressionnante.
II faut donc dire nettement que Ie [sicJ "liberation sexuelle" (c'est ce que Reichenbach
pretend montrer) ne passe pas par /'etalage degradant - meme s'il est critique - d'un sadomasochisme pour Ie moins ambigu [sicJ, et que ce phenomene (proliferation des couples maitre-esclave
aux USA) ne peut etre explique que par les contradictions de la societe americaine incapable d'assurer une reelle emancipation 103 .
D'autres mettront juste en avant les questionnements que Ie film leur asuscites :
qu'on peut tirer de ce film [. ..J, cest que les societes qui engendrent de tels mefaits
La le~on
sont certainement plus coupables que les delinquants. Au pays du dol/ar roi, on peut tout
faire pour quelques dollars, au meme gratuitement. Mais quelle tristesse, quelle laideur et
quelle ironie sur les valeurs du "monde libre" 104. Emporte par sa curiosite, Reichenbach laisse
flotter son reportage au fiI de ses decouvertes. Et certaines sont etonnantes. Mais iI oublie, chemin
faisant, d'eclairer ce paradoxe - annonce au debut du film - d'une loi qui peut dans Ie meme mouvement condamner aquarante annees de penitencier un jeune Noir coupable de viol, et tolerer,
jusqu'a /'intolerable, Ie commerce Ie plus sordide du sexe. La question reste posee 105 .
de curiosite tient essentiellement ades images peu ragoOtantes qui ne depareraient pas Ie pire des
films "hard': C'est Ie sexe aux cloches f102 Rouge y sera de son interpretation tres personnelle
aussi : "Le "Porno" fait recette': Paral/element, il culpabilise toute une frange de cineastes ''de
gauche" ou "intel/ectuels" qui ne veulent pas voir leur nom associe a une production de ce
genre mais qui s'asseyent malgre tout dans des films demagogiques reprenant en charge un
certain nombre des tares qu'ils veulent denoncer.
Reichenbach n'y aura pas echappe. II a fallu qu'il commette un "simili-porno" reposant sur /'alibi fallacieux d'une enquete sur la microsociete americaine de la baise tous azimuths (sic). La caution qu'ilse donne, c'est /'authenticite. Le pere de la "camera-CEil" vous previent des Ie debut: Je certifie que tout ce que vous verrez est authentique . Du coup, ~a
fait serieux, du genre film documentaire qui montre les dessous d'une Amerique prospere et
pudique. On setonne malgre tout de la complaisance qui sous-tend lensemble du film ; on
setonne aussi de voir evoluer des individus isoles sans qu'a aucun moment Reichenbach ne
replace Ie phenomene qu'iI montre dans Ie cadre social dont il est issu : celui de la societe
americaine et de son American Way of life qui a perdu toute crMibilite. Desinseres, atomi-
.II~I
soit par de vrais Americains soit par des personnes qui imitent I'accent de telle sorte que,
d'une part, la comprehension n'est pas evidente, et d'autre part, un decalage comique
est mis en reuvre, creant la aussi une distance Iiberatrice vis-a-vis du sujet. Ainsi, Ie doublage rend par exemple les scenes dans les sex-shops proprement hilarantes, alors qu'en
version originale elles auraient pu etre malaisantes et pathetiques, quelque part entre Ie
freakshowet Ie porno deviant.
L'autre decalage particulierement notoire, qui la encore associe Sex O'Clock USA a
la pure tradition du Mondo, se trouve dans I'utilisation de la musique. Apparemment, Reichenbach venait de decouvrir Ie Krautrock allemand et s'est dit que la musique electronique froide de I'album Autobahn (1974) de Kraftwerk collerait parfaitement a son film,
accentuant peut-etre Ie;aractere deshumanise des rites sexuels qu'il nous presente.
Cela dit, associer un film sur les Etats-Unis a une musique si connotee et chantee en allemand, est pour Ie moins deroutant.
Reichenbach s'amuse et se fait plaisir et c'est bien lui qui est mis en scene et qui
se retrouve etre Ie sujet central du film. Si une esthetique du deguisement et de I'artifice
est utilisee pour mettre a nu l'Amerique, ce n'est pas Ie territoire qui est revele mais plus
Ie regard occidental, amuse ou indigne, curieux ou outre, implique ou emoustille, du
cineaste Reichenbach.
.ss
1.1:8 "1:[Link]'\-TIJI:1J1I8"
Now the killer gets the car and just drives it right into my guts...
Get it done with... Get it done with ...
Now the tears start flowing the fun really starts,
Goodbye heaven, here comes heartache...
When the tears start flowing the fun really starts,
Goodbye heaven, here comes heartbreak...
Well the blood is really flowing and the fun it really starts..."
Lydia Lunch & Nick Cave, Done Dun.
....
-.
evenons ici sur une des polemiques qui afait date dans I'histoire du Mondo,
celie autour du film Adieu Afrique de Jacopetti et Prosperi car elle est tres
representative d'une critique qu'on a faite aux realisateurs de Mondo, et
dont des films comme La Cible dans l'reil (L'occhio selvaggio, 1967) de Paolo Cavara et
Cannibal Holocaust (1980) de Ruggero Deodato ont tire des satires, amere pour la premiere, et ambigue pour la seconde. On aaccuse les realisateurs de tuer deliberement des
animaux pour les besoins du film ou d'etre de meche avec les bourreaux pour filmer des
executions en direct. Le fantasme du SnuffMovie deja a I'reuvre.
Le scandale autour d'Adieu Afrique naitra d'un article publie dans Ie journal
L'Espresso titrant La guerre du Congo aux ordres de Jacopetti, comme nous Ie mentionnions dans la partie precedente. Dans Ie documentaire The Godfathers ofMondo, les circonstances de ce proces pour homicide sont explicitees : Dans un article publie dans
L'Espresso, Gregoretti accusa Jacopetti, Ie cameraman Antonio Climati et Ie direeteur de production Stanis Nievo de crimes de guerre. L'article pretendait que les rebelles congolais furent tues
la commande de I"'action-camera" . La guerre est ainsi declaree entre Gregoretti et Jacopetti, et ce conflit sera a la base de I'image veneneuse qu'on a associe aux Mondo
Movies, et qui n'a jamais veritablement disparue. Du coup, la presse s'en meIe et en
rajoute. Newsweek titre Trap de realisme ? II y est ecrit : Si Ie juge decide finalement qu'il y
a matiere apoursuites judiciaires, ce ne sera pas la premiere fois que Jacopetti tombe en disgrace.1I y adix ans, il fut arrete et inculpe pour detournement d'une gitane de treize ans et ne fut
relache qu'apres avoir epouse la fille. Mais cette fois-ci, if pense que ses problemes sont purement
politiques . Les titres s'enchainent : Le documentaire de Jacopetti abuse du pouvoir du
film, L'Adieu ala raison ou dans Ie New York Daily News: Documentaire effrayable sur /'agonie de l'Afrique. Jacopetti gagnera Ie proces mais cette reputation associera a jamais
dans /'esprit des gens Mondo Movie et Snuff Movie.
Dans Ie documentaire Cette liberte de chien, Prosperi explique la notion de contredocumentaire que Jacopetti defendait : il voulait plut6t faire un contre-documentaire. II
voulait faire quelque chose qui aille a /'encontre des documentaires classiques, du genre des
paradis perdus, etc. Montrer ce qu'il y avait vraiment dans Ie monde, faire decouvrir Ie monde
au-dela de la vision edulcoree qu'on en donne habituellement . Pour Jacopetti, Ie montage
est Ie spectacle, et Ie but est Ie sensationnel, qui n'a pas de notion pejorative pour lui,
bien au contraire.
Cela dit, au travers de ce cinema de I'action violente prise sur Ie vif, qui trouve sa
replique exacte dans Ie photo-journalisme, Jacopetti a mis Ie doigt sur un tabou bien
plus profond : I'heritage et I'imaginaire colonialistes lies aI'exploration, qui se trouvaient
deja au sein de la quarantaine de films realises par Martin Johnson des annees lOa la
fin des annees trente, et dont les annees soixante essayaient de faire table rase. En montrant avec images al'apr*Ji Ie chaos qui regna en Afrique suite aI'independance du pays,
Carre blanc.
.II~' .lflcs
consciente, sera impossible areconnaitre. D'un autre cote, Ie monde se precipite vers des temps
meilleurs. La nouvelle Amerique a emerge sur les cendres de quelques hommes blancs, de tous les
peaux-rouges et des os de millions de buffles. La nouvelle Afrique morcelee se relevera sur les tombes de quelques hommes blancs, de millions de Noirs et sur les cimetieres immenses qui furent
jadis ses terrains de jeux. Le changement est si moderne et recent qu'il n'y a pas de place pour en
discuter sur Ie plan moral. Le but de ce film vise seulement adire adieu ala vieille Afrique qui se
meurt et aconfier a /'histoire l'enregistrement de son agonie .
Comme il est explicite dans ce
discours d'introduction, Ie film n'a pas
de morale afaire passer. II propose des
images qui parlent d'elles-memes. De
fait, Adieu Afrique est moins bayard
qu'un Mondo Movie traditionnel, laissant souvent la place aux compositions de Riz Ortolani qui donnent un
souffle epique et une grandeur
d'opera a cette CEuvre longue de cent
quarante minutes. Si certains y ont vu
une glorification des anciens temps,
c'est parce qu'ils n'ont pas su ou pas
voulu percevoir la complexite du film.
Selon Jacopetti et Prosperi, les Anglais
sont partis trop vite, abandonnant un
pays (( encore reveche et immature, juste
au moment ou il avait Ie plus besoin de
/,Europe. Le film part de ce constat,
d'une independance accordee a la vavite sans assistance. Mais Ie sujet se
revele plus vaste. Les realisateurs en
profitent pour denoncer la corruption
de certains nouveaux dirigeants et
anticipent toutes les dictatures avenir.
De plus, si Ie film s'attarde sur les comportements racistes entre Blancs et Noirs, il nous prouve aussi Ie caractere insense, gratuit et triste de tous ces cadavres amonceles devant les cameras. Cette violence n'a pas
de couleur et I'absurdite de cette brutalite devient Ie veritable sujet du film. Comme
dans tous les autres Mondos, les animaux massacres ne sont que les symboles et les
consequences de la ferocite de I'espece humaine. ('est ce que stipule Ie film, notamment
dans les scenes OU les parcs naturels, ces anciens sanctuaires de protection des especes,
deviennent ouverts a la chasse et se transforment en cimetieres d'ossements : (( Le plus
dangereux des animaux, /'homme, est passe par ici. Vous pouvez suivre ses traces sur des kilometres, Ie long de cette route blanche poussiereuse qui traverse aujourd'hui Ie CCEur de l'Afrique, serpentant Ie long de scenes OU iI n'y arien d'autre que la desolation et la mort . ('est ce point de
vue, triste, sombre et desespere, que Ie film defend. Rien d'autre.
Les Mondo Movies se deroulant sur Ie territoire africain appuieront tous cette idee
d'une nature sublime qu'il faut preserver avant qu'elle ne disparaisse, de Kwaheri a
Brutes and Savages, en passant par les CEuvres des freres Castiglioni ou de Climati et
Morra. Girafes, rhinoceros, lions, buffles, gazelles ou especes plus rares, tous ces films
relevent du documentaire animalier instaure par Martin Johnson avec des films comme
Congorilla (1932) et Borneo (1936). Au travers d'images ala fois terrifiantes et splendides,
ces explorateurs nous dev~ent la dangereuse beaute du continent africain, mais avec
une ambigu'ite chere au genre. Si d'un cote les tribus primitives et Ie monde sauvage
sont presentes comme en parfaite harmonie, la camera des cineastes Mondo s'attarde
sur les massacres d'animaux, Ie decoupage et vidage des chairs, les flots de sang et de
tripes. De fait, ces territoires encore vierges n'en sont pas moins barbares. Le couple
Johnson allait deja tres loin a son epoque car, pour denoncer les chasses sauvages
mena~ant les especes d'extinction, i1s utilisaient eux-memes des procedes tres discutables et choquants pour Ie spectateur d'aujourd'hui. Dans un plan-sequence, on peut
voir Osa, qui etait une excellente tireuse d'elite, provoquer un rhinoceros et I'abattre
face camera. De nombreuses images circuleront ou on verra la belle troner sur des carcasses d'animaux. Cela semble contradictoire avec Ie discours de preservation des
especes mais cela souligne aussi Ie dilemme auquel faisait face Johnson et qui secoue
tous les realisateurs de Mondo Movies: creer du spectacle et en meme temps assurer une
valeur scientifique au contenu qui est montre.
Quelques mots s'imposent sur ce couple americain unique et sur leur CEuvre,
representant aujourd'hui une masse d'archives visuelles rares. Martin et Osa se rencontrent en 1910 au Kansas, elle est mineure, lui est de douze ans son aine, et c'est immediatement Ie coup de foudre. Auparavant, Martin avait eu I'opportunite avingt-trois ans
d'etre engage par Jack London sur son Snark et a pu parcourir Ie monde accompagne du
fameux aventurier. De retour au pays, il cree un spectacle itinerant afin de ramasser de
I'argent pour pouvoir retourner vers ces fascinantes mers du Sud. Apres sept annees de
labeur, il repart enfin, accompagne d'Osa, pour les lies Salomon a la recherche des chasseurs de tetes puis des cannibales. Ces documentaires, Among the Cannibal Isles of the
South Seas (1918) ou Jungle Adventures (1921) connaissent un succes sans precedent et les
images sont declinees en de nombreux produits afin d'envahir Ie marche. Les Johnson
comprennent d'ailleurs assez vite que la publicite peut leur rapporter enormement d'argent et se retrouvent pour des films comme Baboona (1935) et Borneo avec des moyens
colossaux et des equipes techniques aussi importantes qu'une armee.
Enfants de pionniers americains, i1s meleront a leurs films un sens du glamour et
de la beaute a un esprit empreint d'imaginaire colonial. Ainsi on pourra voir Osa faire
danser Ie Jazz a une tribu de Pygmees dans Congorilla. Un humour douteux qui, malgre
."~I
leur succes et leur sympathique histoire, n'empeche pas certains de parler aujourd'hui
de racisme. Depuis leurs premiers metrages et leur idee de filmer leur voyage ala recherche des dernieres tribus cannibales, les Johnson avaient mis Ie doigt sur une thematique
lucrative et porteuse qui allait faire Ie bonheur du cinema des annees soixante-dix et
quatre-vingt.
Des les annees vingt, ils feront des adeptes. Jeanne Dubost cite dans Kannibals et
vahines Ie film Chez les mangeurs d'hommes de Robert Lugeon et Andre-Paul Antoine, qui
sera presente lors de l'Exposition coloniaIe de Paris en 1931. Ce qui etonne c'est I'admiration quasi unanime de la presse pour ces CEuvres alors que Dubost doute de leur
authenticite et n'y voit que des reconstitutions
grossieres 106. En gros, si ce qui est avance par
I'auteur est vrai, la critique et Ie public de I'epoque n'y ont vu que du feu. Cela dit, dans I'histoire des zoos humains et des expositions coloniales, nous savons tres bien que les indigenes
etaient mis en scene et se retrouvaient a jouer
les acteurs afin de mieux souligner leur sauvagerie et Ie besoin de les civiliser, tout en apportant de la reverie aux spectateurs emus par la
nostalgique authenticite qu'i1s y trouvent.
De meme, les Johnson se comporteront
en vrais colons, faisant porter aux autochtones
des T-shirts avec Ie nom de leurs sponsors. lis se
situent exactement a la croisee des chemins
entre la vision des explorateurs tels qu'on imagine ceux du XIX siecle et celie de I'homme d'affaire contemporain. Sur leurs affiches, ils se vantent de presenter des images qui n'ont jamais
ete vues avant nulle part ailleurs. Une recette
que Ie Mondo Movie appliquera constamment.
- ---- -'De la meme maniere, on peut lire sur I'affiche du film Borneo la liste des scenes etonnantes auxquelles on va pouvoir assister, une technique qui sera la aussi reprise dans Ie
cinema d'exploitation a venir : Des serpents volants ! Des hUltres sur les arbres! Des singes
avec des "schnozzolas"! Des hommes Murut defiant la mort! Des chasseurs de tetes tels qu'ils sont
vraiment! La "Bete Diabolique': .. tenant la jungle dans un regne de terreur !
Au-dela de I'aspect mercantile, Ie but de ces "amants de I'aventure'; pour reprendre Ie titre du documentaire fait par Michel Viotte en 1999, etait de capter en images ces
restes des premiers ages du monde qui, selon eux, etaient amenes a disparaitre. Cette
nostalgie de I'homme blanc face au territoire africain sera reutilisee dans un film qui
peut apparaitre comme Ie dernier de cette tradition mais agremente de tellement de
scenes chocs que I'on ne peut nier I'influence de Mondo cane sur ce dernier. II s'agit de
106 Roger Boulay. Konnibo/s et Vohines: imogerie des mers du Sud. Poris, Editions de 10 reunion des mushes noftonoux, 2001, p. 62.
Kwaheri - Vanishing Africa de David Chudnow et Thor Brooks. D'un autre cote, "Kwaheri"
signifie "adieu" en swahili, parle en Afrique de l'Est. Du coup, on peut se poser la question de savoir si Jacopetti avait eu connaissance de ce petit film americain avant de sortir Africa Addio. Le but des cineastes est ici de s'interesser aux tribus primitives africaines
qui sont, pour eux, la aussi en voie d'extinction, menacees par la civilisation. Le nouveau
rem place I'ancien, mais malgre tout, des rites ancestraux demeurent et c'est cela que les
cineastes-explorateurs decident d'aller chercher dans leur quete d'images a sensation.
Des I'introduction, Ie continent africain est presente comme une terre de desespoir, a la fois belle et brutale. Des images d'animaux sur des carcasses ou d'autres se
mangeant entre eux sont accompagnees d'une voix-off se lamentant sur la bataille sanglante qui aete menee pa(~ nouveau monde pour detruire I'ancien. Et c'est "I'agonie de
sa mort" que Kwaheri se propose d'explorer. Ce debut apocalyptique est suivi par des
plans de chantiers et d'urbanisation, les ports vont rem placer les plages, des immeubles
vont prendre la place des villages, etc. Tout cela est vu avec regret et amertume. Cela dit,
I'apport d'une medecine moderne est, en revanche, mentionne d'une maniere positive,
surtout en tant que pretexte a des plans chocs difficiles montrant des enfants handicapes, souffrant de la polio ou de la lepre. Une femme ades mains atrophiees, d'autres ont
des pieds d'elephants, un enfant a une tumeur rouge dans I'CEil, un autre dans la bouche.
Ce defile de monstruosites demeure tout aussi derangeant aujourd'hui, d'autant que la
camera n'hesite pas afilmer en gros plan. D'emblee, la volonte ethnographique du film
est contrebalancee par une esthetique de I'horreur, qui ne fera que s'amplifier dans Ie
deroulement de I'action. Animaux massacres, rites a base d'excrements, d'urine et de
sang, modifications corporelles, tous les elements du genre sont presents, agrementes
d'un gout certain pour Ie monstrueux et les freaks. On peut voir par exemple un nain qui
va voir un docteur car il veut grandir, car comme il est stipule : (( Calbino est blanc alors
pourquoi Ie nain ne peut-il grandir ?
Le discours, quant a lui, se base sur toutes les variantes que Ie sujet implique,
I'opinion africaine etant elle-meme divisee : parfois Ie nouveau monde aide I'ancien
monde a survivre, parfois Ie nouveau monde utilise I'ancien ou I'ancien monde utilise Ie
nouveau, etc. L'approche presque scolaire de la thematique est d'autant plus decalee
que les exemples filmes recherchent toujours I'abject. Par exemple, pour I'ancien
monde, boire des mixtures a base de cendres, de sang et d'urine est une pratique delicieuse qui eCCEure Ie nouveau monde. Histoire de montrer OU I'on se situe.
L'aspect malsain de I'explorateur s'accentue quand nous voyons Ie couple (un
hommage aux Johnson sans Ie glamour ?) habille avec tout I'attirail stereotype du colon,
apprendre qu'il y a des operations illegales du cerveau qui se pratiquent encore. lis doivent se rendre sur une lie cachee afin de rencontrer Ie sorcier qui les pratique. On nous
dit que Ie chemin est particulierement dangereux, etrange et difficile, afin de creer des
effets de suspense faciles. En revanche, les images seront a la hauteur de I'attente. L'ouverture du crane et I'operation seront filmees de pres, Ie sorcier offrira d'ailleurs aux yeux
de la camera un cortege d'anciens patients, tous avec Ie crane reste ouvert et leur che-
.'I~'
velure maintenue a I'aide de feuilles. Un spectacle qui reste tout aussi monstrueux quelque quarante-cinq annees apres la sortie du film. Kwaheri enchaine par la suite sur I'incontournable sacrifice de la jeune vierge et des danses tribales frenetiques OU les visages se contorsionnent, sous I'effet de la drogue, en masques grotesques et inquietants.
Ce qui choque aujourd'hui au visionnage de ce metrage c'est qu'encore une fois
sous pretexte de montrer la beaute de l'Afrique et d'apprivoiser un langage propre a
dechiffrer ses rites, les realisateurs ne font qu'accentuer, en contradiction avec la voix-off,
la sauvagerie et la monstruosite de ces peuples. De fait, meme si Ie film critique I'invasion occidentale en Afrique dans son discours, les images offrent une rea lite intolerable
faisant passer les Pygmees pour des etres a peine humains. Mais plus encore, Ie degout
nait de la representation meme de I'explorateur qui exploite, pret a tout, en proie a un
narcissisme qui trouve son apogee dans la personnalite egotiste et exacerbee d'un autre
americain, Arthur Davis, auteur du plus crapuleux des Mondo Movies jamais realises:
Brutes and Savages.
Aussi ridicule dans son accoutrement que les aventuriers de Kwaheri, Davis la
aussi se met en scene mais d'emblee la supercherie est revelee: les tribus sontjouees par
des comediens, les crocodiles sont en plastique, les scenes en camera cachee ont des
angles de vue professionnels et les plans de scenes d'action ne sont meme pas raccord.
Acela on rajoute une bande sonore disco penible assuree pourtant par Riz Ortolani. Pas
de doute, nous sommes en plein cauchemar Mondo et Ie seul moyen de supporter Ie
visionnage de ce film est de Ie considerer comme une parodie du genre, avec une tonalite parfois assez psychedelique, toujours absurde. Mais si les scenes sont pour la plupart
bidonnees, les tueries animales sont, en revanche, bien reelles et d'une violence rarement atteinte. Sexe, drogue, violence, tous les filons sont utilises afin de traiter Ie plus de
tabous possibles. Quand a la fin, on arrive a des scenes de zoophilie avec des lamas, on
ajuste envie de dire un mot: Stop!
Impossible de savoir si Brutes and Savages se situe dans la categorie de la parodie
ou s'il s'agit du plus tordu des films d'exploitation, ou les deux a la fois. Quoi qu'il en soit,
bien avant Cannibal Holocaust, des cineastes avaient critique I'aspect crapuleux des
explorateurs/cineastes auteurs de Mondo Movies. Le film Ie plus notable est celui de Paolo
Cavara, Cocchio selvaggio (La Cible dans /'CEiI).
Ayant debute comme assistant de realisation en 1958 sur La Maja nue (The Naked
Maja) d'Henry Koster, avec Ava Gardner, iI participe ensuite a la realisation de Mondo cane
et La Femme travers Ie monde, avant de faire IMalamondo en 1964. De fait, Cavara est un
habitue du genre quand il se lance dans Ie projet La Cible dans I'a:il. Par la suite, il touchera
atous les genres, du giallo (La Tarentule au ventre noir, 1971 ; ... etanta paura, 1976) au western (Los Amigos, 1972) en passant par la comedie (Virilite, 1974; La Locandiera, 1980).
Ce film singulier semble etre une reponse directe au scandale suscite par Africa
Addio et explore la psychologie d'un reporter-cineaste (Philippe Leroy), qui porte d'ailleurs Ie meme prenom que celui de Paolo Cavara, specialise dans les documentaires
chocs. S'agit-il d'une autobiographie, d'un temoignage des exces auxquels il apu assister
sur des tournages de Mondo Movies ou d'une satire sur Ie fantasme de "I' explora-tueur"?
('est difficile a dire car Ie film est tout cela a la fois. Pour Paolo, la realite crue est
ennuyeuse, il faut la mettre en scene afin que Ie spectateur puisse ressentir I'emotion du
cineaste au moment OU il est confronte a ces images. La verite doit etre sacrifiee aux
besoins du spectacle, selon lui. Sa muse Barbara devient donc la spectatrice muette de
ces reconstitutions et elle semble sans arret sur Ie point de vomir, quand elle n'offre pas
un visage diaphane, presque livide.
Les echos a Adieu Afrique sont nombreux, Ie film commence d'ailleurs par une
chasse a la gazelle en jeep avant meme que Ie generique apparaisse, associant d'emblee I'equipe du film ades chasseurs d'images sans foi ni loi. Dansie discours meme de
Paolo, c'est la figure de Ja~petti qui apparait, et si Ie film opte pour une esthetique a
mille lieues du Mondo, il n'en integre pas moins un bon nombre d'elements :alternance
de plans quasi touristiques du couple Paolo et Barbara alternes par des scenes de violence, identification du spectateur avec la camera afin de mieux voir en gros plan les
parties corporelles des danseurs d'une boite de nuit, incursion dans Ie milieu de la
prostitution, exploitation visuelle de la maladie, etc. Maisla scene la plus forte est celie,
tandis qu'ils tournent au Vietnam, de rebelles captures par les Vietcongs. Alors que I'un
d'eux va etre fusille, Paolo demande ace qu'on Ie deplace sur un fond de mur blanc afin
d'avoir une meilleure lumiere. L'execution se deroule devant la camera de Valentino,
son cameraman. La encore, Ie spectateur se retrouve dans la position du cadreur alors
que nous voyons les reglages d'image se faire sur I'ecran projete. Embusques a leur
tour, les deux hommes se defendront en hurlant a plusieurs reprises: (( nous sommes des
journalistes italiens !
Cette quete de I'image choc a tout prix au risque meme de sa vie et au detriment de toute reflexion ethique ne sera qu'amplifiee dansla scene finale. Alors qu'une
explosion doit avoir lieu au Lions Bar, au lieu de prevenir les jeunes gens qui s'amusent
sur la piste, ils preparent Ie materiel afin d'etre prets a filmer quand la catastrophe se
produira. Apres une attente tendue, soulignee par un gros plan sur I'ceil de Paolo
degoulinant de sueur (ce fameux ceil sauvage), Ie massacre se produit, ils capturent les
corps morts en images sous les ordres de Paolo qui insiste pour que tout soit filme. La
tragedie se profile quand une planche tombe sur Barbara, causant sa mort. Effondre,
Paolo la saisit dans ses bras, en pleurs. Mais apres quelques instants, il demande a son
cameraman de reprendre et de Ie filmer, devaste de chagrin et tenant sa compagne.
L'emotion a nu, saisie sur Ie vif. L'exploitation de son propre malheur a des fins de spectacle. Ainsi I'histoire s'acheve.
Portrait poignant des limites franchies par les cineastes Mondo, La Cible dans /'CEiI
est une ceuvre malheureusement meconnue, qui a Ie merite d'offrir un point de vue different sur ce cinema, sans cynisme ni humour noir. II s'agit d'un film froid, glace meme,
servi par un realisateur au sommet de son art. Atravers ce portrait peu reluisant d'un
cineaste qui cherche I'image-choc a tout prix, c'est aussi plus de dix annees avant, les
premices de I'ceuvre majeure de Ruggero Deodato qui se font sentir : Cannibal Holocaust.
Les mots reviennent ici a la voix-off du film True Gore: (( Vous appelez cela de la cruaute, j'appelle cela de la curiosite .
Inutile d'essayer d'enumerer tout ce qui a ete ecrit sur Cannibal Holocaust, ce film
sulfureux afait et fait encore couler beaucoup d'encre. Certains ont dit qu'il s'agissait de
la premiere fois que Ie lien entre violence et spectacle, spectacle et spectateur, spectateur et camera etaient questionnes d'une maniere aussi frontale. Nul doute que I'audience est amenee a reagir face a de telles images, mais ce qui est particulierement
epoustouflant quant a ce film est I'intelligence avec laquelle Ruggero Deodato utilise la
mise en abime et les effets de miroir dans sa narration.
L'equipe d'Alan Yates, composee de Faye Daniels et les deux cameramen, Jack
Anders et MarkTommaso, sert aelle seule de definition ala notion "d'explora-tueur': Sanguinaires, impudiques et prets atout pour Ie scoop et I'argent, tout ce qu'ils touchent est
Les Negriers.
voue a une mort d'une rare brutalite. Par exemple, des que Felipe, leur guide, est mordu
par un serpent, ils s'empressent de lui sectionner la jambe sans reflechir, causant sa mort
pour les besoins de leur film dont nous comprenons que Ie tournage a deja commence.
Auparavant, la fameuse scene de la tortue, depecee avec une sauvagerie extreme,
n'avait fait qu'annoncer la couleur.
Des qu'ils penetrent dans Ie village des Yacumos, leur violence se dechaine : ils
tuent, violent, brulent vivants et torturent les habitants. 115 massacrent un porcelet sous
pretexte que cela arrive tout Ie temps dans la jungle, et s'exclament qu'i1s auront un
Oscar pour les horreurs qu'ils mettent sur pellicule. Le viol est pour eux un acte festif et
quand la jeune indigene, que les trois hommes ont penetree chacun a leur tour, se
retrouve empalee, Yates essaie de prendre un air serieux devant la camera mais sans
succes, il a envie de pouffer de [Link] prennent tout, detruisent et eprouvent une jubilation a Ie faire.
En revanche, /'excursion du professeur Monroe, un anthropologue joue par
Robert Kerman, star du Xvu notamment dans Debbie Does Dallas (1978) ou The Devil in Miss
Jones /I (1982) (une touche d'humour tres Mondo de la part de Deodato), accompagne par
ZII
eIIEI~[Link]'I-
Ills serle I
.'I~' ."Ies
.II~'
Chako et Miguel, s'impose comme Ie reflet inverse de celie de la bande aYates. lis vont
suivre Ie meme chemin, les menant a la rencontre des deux tribus cannibales, les Yacumos et les Yanomamos.
Monroe base sa relation avec les primitifs sur un principe d'echange et de tentative de comprendre I'autre. De fait, avec son guide et son interprete, ils vont etre acceptes par la tribu et invites apartager les repas avec eux. De leur cote, Yates et ses acolytes
tirent sur les habitants de la foret avant meme d'essayer de communiquer avec eux : ils
ne voient en eux que des animaux qu'ils vont pouvoir torturer en toute impunite. Ce
pouvoir est d'ailleurs fortement lie a I'excitation sexuelle. Outre Ie viol, apres Ie saccage
du village, Yates eprouve un besoin pressant du corps de Daniels et Ie couple copule
devant les survivants de ~ tribu et la camera de leurs collegues. Le besoin sexuel semble d'autant plus fort que tout est enregistre sur bobines.
Les notions de pudeur et d'intimite semblent etrangeres a I'equipe de Yates. lis
aiment se filmer nus, en train d'uriner, de s'accoupler, de defequer ou de vomir, comme
dans la scene de la tortue ou la camera filme au plus pres Ie degoat de Daniels. En les
voyant agir sur les rushes, Monroe s'exclame : I/s avaient un vrai sens du theatral . Aquoi
on lui repond : Comme je disais, i/s etaient de vrais professionnels .
En effet, leurs methodes reprehensibles et leurs comportements limite sont
excuses par ce fameux "professionnalisme': Pour plus en savoir sur eux, Monroe rencontre leurs families et fait des entretiens pour mieux connaitre leurs personnalites. lis sont
decrits unanimement comme des "salauds'; des gens qui n'ont plus aucune attache familiale dans Ie monde civilise. lis n'ont rien aperdre et leur metier de reporters leur permet
d'assouvir la violence et I'amoralite qui est en eux. Le chaos qu'ils generent et engendrent n'est qu'a I'image de leurs esprits psychotiques.
Les programmateurs de la chaine BDC (parodie de la BBC ?) proposent aMonroe
de lui diffuser un de leurs documentaires : The Last Road to Hell. Les images y sont d'un
realisme cru, presentant des executions et des amoncellements de cadavres dans un
pays du Tiers Monde. Suite au visionnage de ces images choc, Monroe apprend qu'il
s'agit d'un faux, que les soldats ont ete payes par Yates pour jouer la comedie.
Ce passage est un des plus destabilisants du film car il est evident que Deodato
a utilise ici de reelles images d'archives. Alors que Ie long-metrage tente de nous faire
croire ala veracite de The Green Inferno, Ie film retrouve presentant les horreurs commises
par I'equipe de tournage, les seules images relevant du reel sont quant aelles presentees
comme fausses. Par ce jeu d'inversions, c'est la perversite des medias qui est revelee. Les
informations y sont des mises en scene et vice-versa. Mikita Brottman voit dans la diffusion de The Last Road to Hell en plein milieu du film Ie point central de Cannibal Holocaust
du fait justement que ce qui est presente comme faux est la realite meme que Ie film se
vante de decrire, d'ou I'impact tres fort de ces images: The Last Road to Hell est un aper~u
fugace et crucial de la realite inimaginable avec laquelle Cannibal holocaust se deguise (faussement). Quand les regles memes que nous souhaitons inconsciemment casser sont veritablement
brisees sans que nousle sachions, cela passe inaper~u, maislaisse un gout hautement deplaisant
II ell.,,, 211
dans la bouche :un gout que nous attribuons ensuite avec indignation - et en se trompant totalement - ala narration centrale de Cannibal Holocaust 107.
The Last Road to Hell est donc presente comme un Mondo Movie, les scenes d'execution etant la encore un echo aAdieu Afrique. Deodato n'a jamais cache son admiration
envers Ie cinema de Jacopetti et I'influence majeure de Mondo cane sur son film. Les dins
d'CEil sont permanents, en plus des sacrifices d'animaux ou du scientifique auquel on a
du mal acroire. La musique meme est assuree par Riz Ortolani, Ie plus celebre compositeur du genre, et durant chaque scene insoutenable s'alternent des compositions
angoissantes et la melopee vaporeuse du theme principal. Du pur effet Mondo. Le film
commence, par exemple, par un carton stipulant que (( par souci d'authenticite, certaines
sequences ont ete retenues dans leur integralite I). Tout I'attirail est mis en place pour nous
faire croire a du vrai, tout en accentuant les cliches d'une tradition cinematographique
italienne vieille de deux decennies et dont Cannibal Holocaust annoncera I'agonie.
Les liens avec Ie cinema des Castiglioni sont la aussi evidents :des premiers plans
de la foret amazonienne jusqu'aux noms des tribus cannibales. Atravers ces explorateurs qui se mettent eux-memes en scene, c'est toute une tradition qui transparait, que
nous avons pu voir avec les Johnson, Kwaheri ou Brutes and Savages, de cineastes-explorateurs qui cherchent Ie sensationnel coate que coate. Dans Adieu Afrique, Jacopetti est
agresse et illaisse ces images dans Ie film. Dans Mondo Flash, un cameraman est attaque
par un serpent, tout comme Ie guide dans Africa dolce eselvaggia des Castiglioni. Comme
dans la quete du couple de Kwaheri d'assister a une operation du cerveau a mains nues,
les cineastes Mondo apparaissent aI'ecran des qu'il est question de prouver qu'ils ont risque leur peau. Cannibal Holocaust est la mise en scene de cela poussee a son paroxysme.
Les personnages sont des chasseurs d'images et ils en meurent.
Mikita Brottman, dans une interpretation marxiste du film, evoque Ie fait que
Yates est represente comme un capitaliste sans morale. II prend tout et se sert afin de
faire du profit et de nourrir son ego, alors que Ie professeur Monroe est plus dans un systeme social de communication ou un donne vaut un rendu. ('est Ie systeme moral de la
communaute que Yates met en question et, de fait, les actes cannibales de la fin ne sont
la que pour retablir un ordre moral menace: (( Le cannibalisme des Yanomomos dans The
Green Inferno fonctionne comme un homicide de retribution: de /'exophagie dont /'intention est
d'humilier et d'insulter les etrangers anarchiques. ('est un cannibalisme qui s'opere comme une
reaction hysterique aun effondrement moral et social lOB .
Selon Brottman, quand I'aura malefique que Yates donne au film The Green Inferno
est mentionnee, c'est en reference a la menace anarchique que "I'explora-tueur" represente. Est-ce a dire pour autant que Cannibal Holocaust est un film moraliste ? La phrase
de fin du professeur Monroe ((( Je me demande qui sont les vrais cannibales ?) pourrait nous
Ie faire croire, mais c'est, comme dans tout Mondo Movie, un moralisme ambigu da au
voyeurisme morbide du long-metrage. Et c'est sarement pourquoi Cannibal Holocaust
reste un film toujours aussi puissant.
107 Mikito Broltmon. Meat is murder! londres. Creation Books, 199B, p. 150.
lOB Mikito Breitman, Id. Op. cit., p. 143.
Ce qui est particulierement interessant, c'est Ie discours de la chaine de television. Pour eux, The Last Road to Hell (et The Green Inferno avant qu'ils ne voient I'integralite
des rushes), en dehors des questions de vrai et de faux, sont des films forts, de par Ie
caractere unique de ces images et du danger qu'elles ont represente. Un danger qui fait
de I'equipe de Yates de grands professionnels, des journalistes voues au scoop comme
ceux du film Carre Blanc (1985). De la meme maniere, ce film franco-canadien realise par
Isabelle Pierson et Gilles Delannoy s'interroge sur Ie role du journaliste a sensation. Ce
documentaire romance n'est pas vraiment un Mondo Movie bien qu'il fasse sans arret reference I'esthetique du genre. II est a noter que Gilles Delannoy a ete implique dans La
France interdite et des filg,ls s'inscrivant purement dans cette tradition.
L'action du film se situe Ie temps d'une reunion qui regroupe les plus grands journalistes de leur categorie, un est specialiste des reportages tout terrain, I'autre du sport
et de I'aventure, un troisieme des portraits exceptionnels, un quatrieme des affaires criminelles et un cinquieme du terrorisme. Le but est de monter un magazine a sensation
rassemblant les images les plus fortes que ces reporters ont pu ramener des quatre coins
du monde. lis sont representes comme des etres conquerants et survitamines, de vrais
winners a la mode quatre-vingt. D'emblee, un carton stipule que les journalistes sont des
vrais et que les sequences sont de vraies sequences "prises sur Ie vif': Pas de doute, nous
sommes bien en territoire Mondo.
D'autres equipes sont en competition pour ce magazine et iI faudra qu'ils soient
les meilleurs. Les journalistes commentent donc les propres sujets qu'i1s ont apportes
afin d'en soutenir la pertinence: echangisme, jeux c1andestins, interview d'un tueur a
gages, autopsies et techniques d'embaumement des cadavres, la drogue dans Ie Bronx,
jusqu'a la prise en otage d'une des journalistes par Action directe.
Ce qui fait de ce film une CEuvre unique, outre I'unite de temps et de lieu, est justement son propre dispositif avec les questions soulevees lors de cette reunion par les
"professionnels': Par exemple, concernant I'homme Ie plus protege du Canada, aujourd'hui collaborateur de la police, qui fut pendant plus de dix ans tueur gages et auteur
d'une trentaine de crimes, I'equipe se demande si en montrant ces images elle ne banalise pas I'horreur, elle fait de cet etre une personne admissible.
Mais toutes ces questions ethiques semblent etre en contradiction avec la quete
du sensationnel et Ie desir de rem porter Ie concours, ce qu'ils feront d'ailleurs. Tout
com me dans Cannibal Holocaust, la morale ne semble pas etre du cote du professionnalisme. La mise en danger et Ie risque sont ici indices de qualite d'un reportage. Comme
dans tous les Mondo Movies, les narrateurs mettent souvent en avant les difficultes de
tournage, Ie fait qu'i1s ont parfois echappe a la mort ou Ie fait qu'ils ont ete eux-memes
dego('JtEs parce qu'i1s ont vu : (( Des gens qui nous ressembJent... un an de recherche et de persuasion pour des images authentiques.... Cest Ja verite... elle ne supporte pas d'hypocrisie (La
France interdite). Les dangers et difficultes de capture des images sont parfois expliques :
(( iI faut apprivoiser Ie Dieu vaudou (Les Interdits du mande), (( pJusieurs mois ant ete necessaires i), (( deux ans de travail harassant pour porter /'ecran un spectacle vraiment exceptionneJ
(L'Amerique nu J, etc. Parfois, les auteurs avouent s'etre autocensure par souci de bon
gout (Shocking Asia I & II, Les Interdits du monde). L'utilisation de cameras cachees s'impose
par moments (Mondo Freudo, Mondo Bizarro, Shocking Asia, Sesso perverso, Mondo
violento ... J, et d'autres scenes sont presentees comme des documents authentiques
serieux (generalement quand ce n'est pas Ie cas) : I'homme mange par un lion dans Les
Derniers Cris de la savane ou par un crocodile (Brutes and Savages, Face la mort), ou I'explorateur deshabille par des indigenes jusqu'a en perdre son dentier dans Savana violenta (la encore, Deodato semble s'en etre inspire pour la scene ou les jeunes femmes
de la tribu cannibale tripotent Ie corps du professeur Monroe). II est d'ailleurs stipule
dans Ie film de Climati et Morra que ces images ont ete utilisees grace a I'autorisation
d'Alvaro de Calvado. +
De la meme maniere, les explorateurs/cineastes auteurs de Mondo Movies aiment
a se considerer comme bien plus que des aventuriers et ajoutent un discours sociologique, anthropologique, philosophique, ecologique et meme economique a leurs images.
De fait, les films se plaisent a donner des chiffres, afin d'en accentuer la valeur scientifi~
que (Chained Girls, II voulut etre une femme, Shocking Asia, True Gore...). Evidemment, les
sources de ces chiffres restent tres douteuses.
Atravers cette representation du journaliste/colon et du reporter/criminel, Ie
Mondo Movie se parodie lui-meme avant toute chose. II met en avant la dichotomie irreconciliable entre la valeur ethnographique, scientifique, voire historique (Adieu Afrique)
d'un document visuel et les necessites du spectacle. De fait, Ie Mondo est un cinema tres
contemporain dans Ie sens ou il nous apprend a ne pas prendre pour argent comptant
tout ce qui nous est montre. Une attitude que Ie spectateur d'aujourd'hui adopte face a
un journal televise par exemple. Le Mondo a introduit Ie doute et la suspicion dans un
genre (Ie documentaire) ou Ie contenu ne devait pas amener de questionnements quant
a la veracite des sources. Le Mondo saisit ce doute et Ie brandit en tant qu'esthetique.
--
NJ~[IJIII: SIJIII.n~lI:
La-bas, dans cette immensite inconnue, dit-i1 en pointant du doigt la jungle noire
".--.- .
et silencieuse qui meditait par-dela la lueur du feu, la-bas resident Ie mystere,
I'aventure et des terreurs sans nom. J'ai defie la jungle une seule fois et elle a failli
a
ravir mes os. Quelque chose apenetre dans mon sang, quelque chose s'est insinue!!f:l ,
dans mon ame comme Ie murmure d'un peche innommable. La jungle! Sombre
et maussade... Par-dela des Iieux de flots sales et bleutes elle m'a attire aelle,
et je pars aI'aube pour en trouver Ie creur. Peut-etre y vivrais-je d'etranges
aventures, peut-etre vais-je y trouver un destin funeste. La mort est preferable
ace besoin irresistible qui me taraude sans repit, ace feu d'amere insatisfaction
qui brule dans mes veines .
Robert E. Howard,
du film de Schroeder partent ala conquete d'une zone figuree par une tache blanche sur
la mappemonde, avec la seule indication obscured by clouds (obscurci par les nuages).
Dans Ie meme ordre idee, l'Afrique des films d'Angelo et Alfredo Castiglioni, l'Asie
des Shocking Asia ou de Cannibalis : au pays de l'exorcisme ou les forets d'Amerique du Sud
sont livres au meme f10u topographique. Peu importe au fond de savoir la localisation
exacte de tel ou tel rituel, ou meme de savoir si les noms donnes a la sauvette sont reels
ou relevent de la pure invention. Seul compte Ie fait de savoir que nous nous trouvons
dans un espace ou les regles de la societe normative n'ont plus cours, et ou les forces de
la nature ont repris leurs droits.
Les jungles du Bresil ou de la Tha'ilande, les deserts du Sahel ou de l'Australie, les
lies d'Hawa'i, les forets ~ les steppes, ou bien encore les solitudes glacees des scenes
finales des Derniers Cris de la savane, tous sont avoir comme des zones de rupture d'avec
Ie monde ordinaire. Ce sont des lieux mythiques, voire mythifies, ou Ie spectateur est
invite a projeter ses fantasmes, ses reveries et ses frayeurs. lis sont les representations
multiples d'un univers de forces cosmiques en action, face auxquelles I'etre humain n'est
plus reduit qu'au role de figurant.
En ce sens, on peut dire que la nature, telle qu'elle est don nee a voir dans les
Mondo Movies et les films de cannibales est non pas belle mais sublime, au sens ou I'entendait Burke dans sa Recherche philosophique sur nos idees du sublime et du beau (1757). Elle
inspire ce melange inextricable de fascination et de terreur dans lequell'homme est mis,
selon Ie philosophe, en face du spectacle de I'immensite. Elle constitue surtout ce lieu
privilegie ou, pour reprendre Ie concept que donne Stephen King dans Anatomie de f'horreur, Apollon, representant mythologique de la raison et de I'ordre, est vaincu de fa~on
radicale par Dionysos, dieu du chaos, de la sensualite et de I'animal.
Ce c1ivage du monde, avec d'un cote Ie civilise de I'autre Ie primitif, est un des elements qui tendent a rapprocher Ie docu-horreur du cinema d'horreur "c1assique" si I'on
peut dire, au sens ou comme Ie souligne encore King, ce dernier est entierement
construit sur la confrontation entre I'ordre et Ie desordre. Ainsi, dans Ie carton introductif precite, on confronte I'idee de la conquete spatiale -Ia puissance apollinienne, Ie symbole de I'esprit humain en ascension - avec celie de la jungle -Ies betes sauvages, Ie sexe
dionysiaque barbare et Ie cannibalisme.
La ou nous nous eloignons au contraire du concept de King, c'est dans la maniere
meme dont cette rupture est figuree a I'ecran. En effet, jamais la nature (pas plus que la
civilisation, d'ailleurs) n'est donnee a voir comme ontologiquement "bonne" ou "mauvaise': Des films de Jacopetti et Prosperi a ceux de Deodato, Ie message est clair: jungle
tropicale ou jungle de beton, la difference n'est qu'une question de degres, la barbarie
etant, quant a elle, omnipresente.
En derniere analyse, on peut dire que la rupture du monde, si appuyee soit elle
en apparence, n'est que gigogne. Elle ne constitue en fait que la fa~ade derriere laquelle
I'homme socialise, occidentalise, tente de dissimuler sa nature, de refouler I'image de cet
"autre" sauvage qui n'est au fond que Ie reflet deforme de lui-meme.
.I'~I ."Ics
Un paradis
paur les
taur;stes
dans
Mondo
Cane.
('est Ie debut d'une imagerie et d'une Iitterature populaire qui va alimenter tout
I'imaginaire colonialiste jusqu'au milieu du XX' siecle et, par ricochet, tout Ie reservoir de
representations dans lequel va puiser Ie Mondo. II faut ace titre rappeler I'impact tres fort
qu'eurent sur plusieurs generations tous les romans populaires prenant pour base Ie
reve et I'exotisme, parfois au detriment de toute objectivite ethnographique. Martin et
Osa Johnson, tout comme Jacopetti et Prosperi et d'une maniere generale la plupart de
l09 Roger Boulay, Kannibols et vahines, Op. Cit. p.l B.
leurs suiveurs sont des descendants de cette imagerie. Les realisateurs italiens en particulier, profondement impregnes (parfois a leurs depens) de catholicisme, ne feront Ie
plus souvent que reactualiser sous un format cinematographique la dichotomie paradis/enfer directement issue des recits d'explorateurs.
Osa Johnson, dans son recit autobiographique J'ai filme I'aventure, consacre I'essentiel de son ouvrage a decrire de maniere na'lve et parfois involontairement drole les
merveilles de la faune et de la flore qui s'ouvrent ases yeux. Si datees que puissent paraitre aujourd'hui ses observations, nul doute qu'elles aient pu emouvoir et charmer les lecteurs des annees 50, partageant les memes postulats culturels. Ainsi, Ie tableau qu'elle
donne de son installation dans I'oasis africaine qui deviendra sa demeure est exemplaire : un endroit vier~et inexplore, une nature edenique et bienfaisante, c'est Ie paradis sur Terre retrouve, un endroit trop beau pour etre vrai, et bientot voue adisparaitre
Plus revelateur encore, Ie commentaire ecrit par Jacopetti pour Mondo di notte de
Luigi Vanzi, pour illustrer une scene situee sur 171e de Honolulu aHawa'j: Venez Monsieur,
venez Madame! Surtout venez ensemble car voiei que nous vous offrons une nuit au paradis terrestre, un paradis enfin retrouve [... j, un paradis perfeetionne dont celui d'Adam et Eve n'a ete sans
doute que Ie brouillon. Les Eve iei sont nombreuses. Les Adam, ne craignez rien ! lei, les ananas et
les bananes ont avantageusement remplace les pommes, ce qui est Ie meilleur moyen deviter les
pepins. Nous avons de la chance: ce soir, nous arrivonsjuste atemps pour assister ala grande ceremonie traditionnelle du Luo. On abien du mal aorganiser des fetes en ce pays OU chaque jour est
une fete. lei, la nature agarde tous ses droits. Parfois, Ie progres montre son vi/ain nez sous la forme
d'une camera de television mais i/ nous en faudrait bien plus pour gacher notre nuit de paradis.
La danse des vahines, parees de leurs colliers de f1eurs sur la plage, telle qu'elle
sera declinee dans bon nombre de Mondos comme La Femme atravers Ie monde, renvoie
directement aux recits de Bougainville et joue encore sur cette idee d'un jardin d'Eden
fantasme et inaccessible, ce que signalise assez bien la conclusion du commentaire :
Ah ! Que Ie eiel preserve ajamais Ie paradis d'Honolulu ! Nous avons besoin de ce pays, meme si
jamais nous ne pourrons nous y rendre ! Cela nous est d'un grand secours de savoir qu'il existe...
Quelques annees plus tard, un film comme Adieu Afrique travaille encore sur cette
metaphore du paradis perdu, mais en chargeant cette derniere d'une connotation bien
plus cruelle et [Link], dans Ie berceau de cette "vieille Afrique" deja menacee par
les bouleversements economiques et politiques de la decolonisation, Ie temps semble
s'etre arrete. Sur ces images, inspirees du Fantasia de Disney, les animaux s'ebattent dans
un cadre idyllique. Des oiseaux multicolores prennent leur envoi a la surface d'un lac,
une montagne cerclee de nuages repose dans un sommeil ancestral. Pelicans, hippopotames et elephants semblent orchestrer un ballet sur un fond de nature elegiaque, tandis que Ie commentaire nous invite a la contemplation de ce monde reste inchange
depuis Ie temps ou Ie singe etait Ie seul etre amarcher debout et ou Ie silence est de rigueur
face a la paix infinie des elements.
Mais cette tranquillite est violemment dementie par la sequence qui suit, lorsque
I'arrivee des chasseurs equipes d'helicopteres et d'armes afeu fait basculer Ie reve dans
Ie cauchemar. Decimes par centaines, les animaux voient leurs depouilles alimenter un
gigantesque charnier. La vegetation luxuriante a fait place a un paysage devaste ou a
perte de vue, des ossements blanchissent au soleil, dans la poussiere et la boue. Dans ce
"paradis pour touristes'; la nature est transformee en mausolee. (( Ici, nous dit Ie commentaire, vous pouvez crier autant que vous voudrez. Vous ne derangerez plus [Link], i/ n'y
aplus que la mort et la desolation...
Ce qui fait la beaute fascinante de ces sequences, c'est la force presque evidente
avec laquelle ces dernieres convoquent toute I'imagerie chretienne du paradis et de I'enfer. Dante, souvent cite dans les commentaires de nombreux Mondos, trouve ici une illustration directe de ses ecrits. Nous noterons toutefois, que comme toujours ici, cette dialectique ne peut s'exprimer que par la confrontation d'une sequence a /'autre, toujours
selon une opposition binaire beaute/violence, abondance/desolation, Ie vivant/Ie cadavre, etc. On notera surtout que ces images, qu'elles tentent de figurer I'innocence ou Ie
desastre, jouent de maniere systematique sur I'idee de la suspension du temps; elles
frappent par leur caractere grandiose et cosmique, autant que par leur amplitude solennelle qui les fait se figer comme des representations eternisantes.
Des titres comme Mondo inferno (titre alternatif de 1/ Pelo nel mondo d'Antonio
MargheritiL Suede, enfer et paradis, America paese di Dio et bien d'autres encore sont
assez eloquents en eux-memes pour se passer de commentaires. Des premiers films exotiques et sexy des annees vingt jusqu'aux films de cannibales extremes des annees 80,
c'est toujours la meme idee declinee sous divers angles. Toutefois, c'est bien dans les
films de cannibales que cette imagerie infernale sera la plus poussee, sans doute pour la
raison evidente que, de tous les films traites ici, il s'agit de ceux OU la nature est la plus
presente, et ou sa mise en scene est la plus dramatisee.
L'Enfer vert est Ie titre fran~ais du dernier film d'Antonio Climati (Natura contro en
VOl mais c'est aussi Ie titre du documentaire realise par les protagonistes de Cannibal
Holocaust. Cette locuti~ est bien sOr a prendre au pied de la lettre. Les films de cannibales sont ceux ou la reference a Dante est la plus explicite, autant au niveau de la
construction dramatique, qui voit les personnages s'enfoncer de plus en plus profondement dans les tenebres en traversant differents "cercles'; que dans la description des differents supplices et calamites qui s'abattent sur les malheureux.
(( La jungle, ~a craint ! , s'exclame avec bon sens un des militaires du Land ofDeath
de Mattei. ('est un bon resume de la situation. La jungle est, en effet, un endroit desagreable : on s'y perd, on y meurt de faim et de soif quand on n'est pas force d'avaler des
trucs infects ou des champignons veneneux, on est englouti par des sables mouvants,
noye dans des chutes d'eaux, devore par les moustiques, les sangsues et les piranhas
dont certains poussent meme I'outrecuidance jusqu'a vous sodomiser (L'Enfer vert). On y
est pique par des serpents mortels et, d'une maniere genera Ie, attaque par toutes sortes
d'animaux antisociaux, quand on n'a pas eu la chance d'avoir deja succombe aune quelconque fievre pernicieuse mais exotique. Mais si vous parvenez a traverser toutes ces
rejouissances avec Ie sourire, c'est une bien belle aventure humaine qui s'offre a vous,
puisqu'il vous reste encore a affronter militaires a la gachette facile, trafiquants de drogue qui vous crucifient avant de vous ecarteler (Amazonia: la jungle blanche), aventuriers
psychopathes et violeurs qui vous demembrent a coups de machette (Cannibal Ferox) et
autres sympathiques proxenetes toujours prets avous accueillir dans leur club de vacances (Massacre dans la vallee des dinosaures). Tout cela bien sOr sans parler des cannibales,
qui feraient presque passer tous ces barbouzes pour des majorettes dans I'art du massacre et des sevices. Bref, la jungle, c'est vraiment I'enfer sur terre et seuls quelques rares
films comme Amazonia: l'esc/ave blonde vont contrebalancer ces deluges d'horreurs
cataclysmiques par des plans plus touristiques montrant la beaute de la nature. Dans la
plupart des films de cannibales, la jungle est juste immense et hostile, c'est tout. ('est un
endroit sombre, caverneux, dont la grandeur ne sert qu'a ecraser I'humain, aI'empecher
d'appeler au secours quand un helicoptere vient atraverser Ie ciel, sequence recurrente
dans presque tous les films du genre.
Immensite, tenebres. Impossibilite de s'echapper ou d'appeler a I'aide. La jungle est bien ici cet endroit demesure ou rien ne sert d'implorer un dieu absenteiste. En
franchissant sa frontiere, I'explorateur courageux (suicidaire ?) franchit bel et bien la
M'I~'
frontiere du monde ordonne. II va au-dela d'un seuil a partir duquel, pour citer a nouveau Dante, il convient (( d'abandonner toute esperance .
111:'1'01111
i\ 1.1\ '1'1:11111:
omme beaucoup de documentaires "normaux'; Ie Mondo aime bien les pro( logues spatiaux. Limage du globe terrestre y est frequemment utilisee en
guise d'ouverture, en complement des traditionnelles vues aeriennes et autres cartes
censees situer la localisation geographique des evenements. ('est toujours Ie meme
principe de mise en scene: Ie monde est vu du ciel ; nous I'observons de haut, avant de
descendre a sa surface.
Cette presentation peut prendre un aspect parfois ridiculement scolaire, comme
dans les Shocking Asia avec leur globe en plastique de cours de Iycee, mais elle peut aussi
prendre une allure rituelle et presque New Age, comme dans Ie terrifiant Earthlings
(2005). Ce dernier film, sorti aux Etats-Unis grace au soutien des associations vegetariennes et assimilable ala vague des Death Movies, denonce la maltraitance animale sous toutes ses formes. En guise d'introduction asa suite d'atrocites, Ie metrage presente une vue
de la terre et de ses differents ecosystemes, sur une tres belle musique planante de
Moby. La beaute de la sequence vient en partie du sentiment de purete qu'elle degage:
Ie cosmos, la nature et les elements semblent y former un grand ballet harmonique, et
ce pour une raison simple, c'est que I'humain en est absent.
Addio ultimo uomo debute apres son generique par des stock-shots de I'exploration spatiaIe, etablissant un parallele entre les cosmonautes parcourant la lune et les
explorateurs traversant la savane en Jeep. Lidee est bien sOr d'etablir une correspondance entre ces deux mondes inconnus, I'homme y prenant toujours la place a la fois de
I'arpenteur et celui de I'etranger, de I'intrus dans un macrocosme hostile.
Mondos et films de cannibales ne se preoccupent que rarement de metaphysique. Si nous ne representons que bien peu de chose face a I'immensite du cosmos,
notre retour a la terre, lui, est toujours brutal et tres concret : ce sont des hommes nus
qui depecent un elephant dans une orgie de chair et de sang dans Ie film des Castiglioni, ce sont des danseuses topless qui se roulent dans Ie mousse, la creme Chantilly
ou Ie sirop de groseille, quand elles ne participent pas a des matches de catch dans la
gadoue, ce sont ces corps couverts de sable qui retournent, justement, a la terre, dans
des rituels funeraires interminables ou la chair se mele au mineral. .. Concretement, ce
sont aussi ces images obsedantes d'avions qui s'ecrasent et de malheureux chutant sur
Ie sol qui parcourent la serie des Face la mort, images d'actualites suggerant que,
quelque part, notre technologie nous fait defaut, et que bien loin de s'envoler vers les
cieux, Ie destin de I'homme est bel et bien de finir dans tous les sens du terme au ras
des paquerettes, Ie corps transforme en une bouillie informe eta lee sur Ie gazon. Loin
d'etre un Icare en route vers Ie soleil, I'humain n'est rien d'autre qu'un cul-de-jatte
revant de saut a la perche, et dont la chute est d'autant plus pathetique qu'elle prend
les allures d'une triste blague scatologique, bien loin des atours de la mythologie.
sonnage a part entiere, elle est semblable aces humains impavides, noirs et prives de
parole dont la seule fonction est d'absorber avant de rejeter. Matiere comestible, vegetale, minerale ou fecale, tout est semblable, tout est equivalent.
Tenebres des sous-sols ou des sous-bois, tenebres des corps qui les peuplent.
Regards noirs qui percent a travers les feuillages, couleur grisatre des villages tribaux
recouverts de cendre, ocre des maisons construites a partir d'excrements d'animaux,
ebene des peaux luisantes de sueur. Presence obsedante des masques et des sexes de
bois, faisant de I'homme une figurine qui allie la chair et I'arbre. Eau croupie et air vicie,
allies de la putrefaction qui corrompt aussi bien Ie corps que la conscience. Tenebres des
cannibales en attente de leur proie, predateurs absolus d'un humain qui se devore luimeme au sein d'un macrocosme qui n'en finit plus de s'auto-alimenter.
Cannibal Holo,ausl.
(( Imaginer les futurs de /'homme, c'est exorciser les angoisses contenues dans
notre present; reconstituer une fiction prehistorique, c'est partir ala recherche
d'une identite perdue...
Christian Grenier.
i I'on porte un regard retrospectif sur ce que I'on aqualifie de culture moderne
au xx siecle, en opposition a la culture dite postmoderne qui est celie d'aujourd'hui, on constate assez vite que parmi les themes recurrents qui ont traverse cette
epoque, celui du retotif ala prehistoire ajoue un grand role. De la litterature de sciencefiction a la bande dessinee en passant par les animations pour enfants, des films d'auteurs comme 2001 jusqu'a La Guerre du feu, de La Planete des singes aux films de monstres
mettant en scene des dinosaures, des pochettes de disques de rock progressif comme
Procol Harum jusqu'aux manifestes anarchistes pop a la Themroc, on peut dire qu'une
certaine mode entre Ie debut des annees soixante et les annees quatre-vingt a ete aux
peaux de betes et aI'allumage des brindilles au silex. ('est un peu comme si les notions
de progres technologique et de futurisme avaient suscite dans I'inconscient collectif des
images obsedantes et fantasmatiques de leurs exacts opposes. L'homme civilise, revant
de voyages spatiaux, de televisions couleurs et de tables en Formica, semblait se regarder dans Ie miroir pour y trouver Ie reflet de son pendant primitif, une sorte de version
psychedelique de Captain Caverne qui aurait surgi du passe pour arpenter I'appartement
meuble avec chauffage central, un gourdin a la main a la place d'un verre de Martini.
Dans presque tous les films qui nous concernent, on retrouve cette idee d'un
monde perdu qui refait surface. La nature, telle qu'elle nous est montree, apparait bien
sur dans son eloignement geographique, mais aussi et surtout parce qu'elle semble
effectuer un retour dans Ie temps. Les jungles, les deserts, les glaciers sont des espaces
comme figes, fixes dans une temporalite pre ou post-humaine, et dans lesquels la notion
de civilisation n'apparait plus que comme un mirage. ('est Ie sens des preambules des
films de cannibales : derriere la fa~ade des cites modernes se cache un univers barbare,
immuable parce qu'eternel, et qui un jour reviendra nous devorer. Dans ces c1imats crepusculaires, les forces du chaos sont dechainees, et peut-etre faut-i1 voir dans la violence
croissante du cinema Mondo dans les annees soixante-dix une peinture de plus en plus
dantesque de ces angoisses, catastrophes naturelles et eruptions volcaniques renvoyant
directement a I'imagerie prehistorique d'un monde tellurique ou I'homme n'a pas sa
place, balaye par les elements.
Le cannibale, Ie sauvage, c'est la vision absolue d'un etre retourne ace qui est au
fond sa veritable nature d'homme de ero-Magnon. Le docu-horreur nous depeint atravers lui la vision d'un monde sans futur ou les temps anciens sont toujours presents, la
sauvagerie n'etant jamais tres loin sous la surface de I'urbanite triomphante. De
maniere assez symptomatique de cette demarche, Ie dernier film de Franco Prosperi,
MII~I
Les 8etes feroces attaquent, evoque une megalopole europeenne envahie par des animaux
sauvages, tandis qu'une hypothetique suite aCannibal Holocaust, regulierement reportee
par Deodato a I'heure ou nous ecrivons ces lignes, est censee se situer en plein CCEur de
New York. La morale de ces histoires ? Faites attention quand vous prenez Ie bus, votre
voisin apeut-etre bien plus mauvaise haleine que vous ne Ie pensez.
Toutefois, il est difficile de nier que ce type d'imagerie a, depuis maintenant une
vingtaine d'annees, fait long feu. La jungle, dans I'inconscient collectif actuel, n'evoque
plus un lieu infernal peuple de sauvages, mais se rapproche desormais plutot d'une
publicite pour les produits bio. Quant aux indigenes, aujourd'hui decimes par la deforestation, ils font I'objet d'une commiseration generale qui rend leur representation toute
aussi lisse, passee comme tout Ie reste a la moulinette du politiquement correct.
L'heure n'est plus desormais ni aux utopies futuristes ni aux peintures prehistoriques hallucinees, mais plutot a la repetition hebetee d'un monde ou ailleurs, c'est pareil
qu'ici, et ici, c'est partout. Plus d'envolees dans I'espace, pas plus que d'echappees dans
les profondeurs de la terre. L'univers audiovisuel contemporain n'est rien d'autre que la
vision de cet eternel retour du meme, de cette effroyable banalite du reel dont la transformation en spectacle n'est desormais plus qu'une affaire de convention.
Mondo Movies et films de cannibales sont definitivement les produits d'un autre
temps. Aujourd'hui, toutes les cameras videos du monde filment en meme temps toutes
les images du monde retransmises en meme temps sur tous les ecrans du monde. Le
futur n'est qu'un perpetuel present et Ie passe un souvenir lointain. Quant a la notion
d'ailleurs, elle fait desormais partie des vestiges du xx' siecle.
.II~I . . . Ics
..,
-.-..
(( Bien vite, je m'aper~us que malgre mon envie de m'installer dans mon r6le~
,.. . . .
,.
de chasseur, je n'arrivais pas ame soustraire ala tres precise sensation que tuer
un animal est un assassinat comme tuer un homme est un assassinat. Mais alors
je trouvai une explication acette sensation. Pour chasser, iI doit falloir se mettre,
comme on dit, dans la peau d'un homme d'aujourd'hui. Nous vivons une epoque
de civilisation de consommation et les elephants et les lions sont, pour
les amateurs de safaris, ce que sont les automobiles et les refrigerateurs : des objets
qu'on consomme, ou plut6t qu'on detruit et qu'on brise, pour laisser la place
ad'autres objets meilleurs, ou moins chers. Cetait tout simple: moi, je n'arrivais
pas aetre contemporain, je n'arrivais pas aoublier que si les automobiles
et les refrigerateurs se remplacent tres facilement, les lions et les elephants, eux,
disparaissent definitivement apres avoir ete "consommes"
Alberto Moravia, Aquelle tribu appartiens-tu ?
110 Mark Goodall, Sweet and Savage, Op. Cit. p.l 07.
ZU eIIEI,I.U,UII -Iarsserle I
III
IU [Link],[Link] - rs serlc I
meme niveau I'espece humaine et I'espece animaIe. Dans Les Derniers Cris de la savane, il
est dit :(( Et /'animal tue un autre animal pour se nourrir. Et /'animal tue /'homme pour se nourrir.
mal de vertus cynegetiques, ont, en partie, devores. Malsains ces gros plans d'agonie, cette
obstination aobserver ala loupe la main tremblante du singe qui meurt etouffe par Ie serpent. Volontairement choquants les derniers instants du touriste imprudent que se partagent, sous les yeux d'enfants hagards, les lions decha/nes. Sadisme que cette execution du
bon sauvage amazonien devenu proie et que l'on emascule, scalpe et decapite dans les hurlements du supplicie et les rires des tueurs.
Quelle est la part de falsification, quelle est la part de trucage ? L'authenticite de la
plupart des scenes ne fait pas de doute, la mise volontaire face aface d'ennemis irreductibles
non plus. D'autres sequences semblent fabriquees ou resultent d'habiles montages. Mais pourquoi
aussi ne pas supposer que l'on peut
de nos jours, sous la retine complaisante d'une camera, payer pour de
basses CEuvres de depeceurs ? Et
n'a-t-U pas ete tourne, voici quelques mois, en Amerique du Sud, un
document a caractere pornographique, vendu sous Ie manteau a
prix d'or, et qui s'acheverait sur
l'execution reelle d'un des personnages?
Georges De Caunes a prete
sa voix a /'entreprise des cineastes
italiens, et Alberto Moravia confie
ses reflexions. Cautions disparates
qui n'estompent pas /'impression
nauseeuse de ce film de /'horreur et
de la cruaute, dont les bonnes
intentions maintes fois proclamees
ne trompent personne III .
Le commentaire de Moravia est, en effet, sans equivoque et Ie ton nair, terriblement oriente, rendent impossible tout rire au toute tentative de comedie. Pour Julien Brunn, iI s'agit en tout et pour
tout d'une apologie de la violence: C'est la publkite qui est crapuleuse, pas /'image.
L'image, elle montre une realite qu'on ne peut pas ignorer. Une bande de tueurs agages,
employes par une importance [sic] societe, qui massacrent des populations entieres d'indiens en
[Link] regardent la camera, beats, contents, Us montrent la tete qu'ils viennent de couper.
Ce sont des scenes atroces, qui meritaient un autre commentaire que celui que Moravia aecrit
pour ce film. Le commentaire est une longue apologie de la violence. La morale de toutes ces histoires, c'est qu'il faut qu'elle s'assouvisse. D'ailleurs, vous n'avez quia voir. Tous cesjeunes rassem111 Claude lamotte, Les Heritiers de Mondo Cone, Le Monde, 27 janvier 1976.
bles l1Ie de Wight qui se cament, c'est parce qu'ils ne chassent pas, parce qu'ils necoulent pas
f'agressivite que tout homme porte en lui. Arrive ce point de la demonstration, on anettement
envie de tirer f'echelle 112 .
Si les Mondo Movies n'etaient decidement jamais entres dans Ie CCEur de la critique
fran~aise, avec Les Derniers Cris de la savane, la cesure sera definitive et ce cinema ajamais
irrecuperable : La chronique du cirque fait parfois mention d'un spectateur qui suivait un chapiteau de ville en ville dans l'espoir toujours de~u de voir les lions devorer Ie dompteur. On recherche d'autant plus un spectacle qu'il est plus rare et Ie sadisme n'a pas de bornes. Eh bien! certains
amateurs de cinema pourront assister au drame que nous venons d'evoquer, puisqu'il fait l'objet
d'une sequence particulierement impressionnante du film de C1imati et Morra: Les Derniers Cris
de la savane. [... JLe fil1Jt'en question n'est constitue que de scenes cruelles qui f'apparentent au
fameux Mondo cane, de Jacopetn lequel fut en son temps, fort mal re~u pour des raisons tout
aussi contestables en sens inverse 113 JJ.
La question du montage et du ton est egalement primordiaIe. Dans Mondo cane
les en Chine. Le plus faible meurt et tous ces films ne font que souligner la loi darwiniste
des especes : seuls les plus aptes survivent et les plus faib/es se font devorer.
Tous les films qui decoulent des Mondos ne feront qu'affirmer cette idee, notamment les films de cannibales qui demeurent toujours aussi problematiques aujourd'hui
pour ces memes raisons. Dans La Montagne du dieu cannibale, un singe implore du regard
la camera alors qu'il se fait manger par un serpent. Cette scene, comme on peut I'imaginer, crea une veritable dissension au sein de I'equipe de tournage.
Pour se defendre, les realisateurs parlent d'abattage industriet que tous les animaux tues I'auraient ete de toute fa~on et qu'ils leur servaient de repas dans ces contrees
retirees et difficiles. De la meme fa~on, filmer la mort en direct releve de /'information
pour ces reporters cineastes.
Ces arguments seront, cela dit, peu convaincants et Ruggero Deodato, plus que
tout autre, deviendra I'homme a abattre. II II Ya une vingtaine d'annees, un certain Jacopetti
s'etait taille une belle reputation d'escroc cinematographique grace ades montages de documents
mi-authentiques, mi-fabriques qui pretendaient lever Ie voile sur les turpitudes
cachees de notre pauvre monde. Cette tradition Deodato la reprend aujourd'hui et,
feignant de la denoncer, la pousse au pire.
Le film recourt en effet une construction
en abyme, assez complexe, qui leur permet
tout la fois de simuler la condamnation
morale de cela meme qu'i1 donne voir et
de laisser croire, mais, bien sOrt sans f'affirmer nettement, f'authenticite de certaines scenes.
[...JAla limite on pourrait trouver
drole, voire sympathique ce mixte de je-m'en-foutisme formel et de naivete intellectuelle, s71 n'etait
accompagne de trap d'hypocrisie et surtout d'un racisme primaire comme, je dois Ie dire, je n'en
avais pas vu depuis longtemps. Impossible donc de retrouver dans Cannibal Holocaust ces rapports entre Ie filmage et la mort chers au cinephile. L'obscenite, guere ontologique, n'est pas, ici, du
cote du cinema. Le seul effort du spectateur consiste don( et ce n'est pas peu, d'une part surmonter sa repulsion devant ce defile d'objets phobiques et de scenes traumatiques ; d'autre part ne
pas s'abandonner au seul desir qu'i1 suscite, celui de la censure. Tout de meme, de Ruggero
Deodato, on peut dire, comme, en 1940, les Anglais de Mussolini : "si vous rencontrez cet homme,
changez de trattoir"114 JJ.
Difficile d'aller plus loin dans I'horreur, meme si Umberto Lenzi essaiera de
depasser Deodato dans I'abomination avec Cannibal Ferox, mais sans Ie talent de mise
en scene. II ne restera plus que I'etalage de tripaille : Supplices et depe~ages en tous genres sont abondamment servis au spectateur. Les animaux nechappent pas au sadisme du realisateur et leurs scenes eux ne sont pas truquees. Abject 115 JJ. L'acteur Giovanni Lombardo
par exemple, les scenes de cruaute animale sont juxtaposees a d'autres, plus legeres,
plus humoristiques ou plus solennelles. De fait, apres nous montrer un chien cuisine et
mange, on passe a un defile canin puis a un cimetiere dedie aces charmants compagnons. Ces decalages accentuent I'impression de malaise et retranscrivent du meme
coup toute I'horreur de I'action de gayer des oies pour faire de beaux foies gras, pour ne
citer qu'un exemple.
Mondo cane 2 developpe quant a lui un veritable discours sur la cruaute inherente
a I'humain. On voit notamment des enfants regarder avec interet des poissons se battre
dans un aquarium. De la meme maniere, on peut assister a un combat entre deux mer112 Julien Brunn, liberation, 29 jonvier 1976.
113 louis (houvet, Le Figaro, 2fevrier 1976.
Monde
(one.
M'I~'
Radice, connu aussi sous Ie nom de John Morghen, n'aura d'ailleurs aucune excuse a
apporter a Lenzi quant a la scene ou Ie porcin est sacrifie et avoue aJay Slater sa haine
vis-a-vis de ce genre de scenes pratiquees depuis Mondo cane: Tristement, la torture
d'animaux etait enracinee dans Ie cinema italien depuis les annees soixante comme un moyen
d'exprimer la nostalgie du fascisme et, bien sur, pour titiller les pires elements chez un public simpler. Un realisateur terrible, Gualtiero Jacopetti avait dirige des films vraiment horribles comme
Mondo cane (1962), ou la torture etait infligee aux hommes et aux animaux. Ces films creerent
un gros scandale en Italie et furent censures. Jacopetti fut inculpe et se defendit en disant qu'il faisait Ie portrait de la "realitt: Ma reponse acette pretention artistique est "foutaises"/16 .
Les cineastes de Mondos,
en representant la mort reelle a
I'ecran, ont touche au dernier des
tabous, tout en nous renvoyant
au visage Ie reflet de notre propre
bestialite, brutalite, inhumanite.
('est une image primitive de
I'homme qui est offerte dans ces
films, comme si aucune evolution
n'avait eu lieu depuis la prehistoire. ('est ce que souligne fort
justement Amos Vogel dans son
ouvrage sur I'art subversif :
Lorsque nous sommes confrontes a
des tabous visuels tels que Ie sexe et la
mort, nous subodorons immediatement un element fondamental de risque, de danger, comme si /'image
etait capable de nous atteindre et
meme, en fait, de nous engloutir dans
sa propre realite. C'est durant ces
Le sang de la "ie et de la mort.
supremes moments de cinema que
'''0'0 A. & A. Cas,iglioni.
nous devrions ressentir les affinites
qui nous lient a /'homme primitif, ce
dernier n'etant pas encore tout afait capable d'etablir la distinction entre la realite et /'image /17 .
En effet, ces films touchent a quelque chose de profond, ce qui explique pour
beaucoup les reactions viscerales qu'ils suscitent avec leurs cameras qui penetrent tellement a I'interieur des tripes et des entrailles qu'elles nous en offrent une peinture presque abstraite. Cette utilisation du zoom et du gros plan sont a la base de cette fameuse
"image-choc" dont Jacopetti et Prosperi posent les bases dans Mondo cane, Ie langage
d'une camera qui va toujours plus pres, donnant acces a I'inaccessible.
115 B.G., fe/eramo, 30 juin 1982.
116 Joy Slater, Eaten Alive!: Italian Cannibal and Zombie Movies. Londres, Plexus, 2006, p.163.
117 Amos Vogel, Le Cinema subversif, Op. cit. p. 195.
....
--
..
ous est-il deja arrive d'embrasser un cadavre devore par des chats? au
2
d'avoir I'occasion d'observer de I'interieur I'abdomen d'un elephant?
au de regarder de pres les pieds des fakirs marchant sur des charbons f: ,
ardents ?Vous est-il deja arrive de vous faire charger par un rhinoceros? au d'assister
a une castration en direct? Vous etes-vous deja interroge sur la couleur des organes
internes du corps pendant une autopsie ? au sur les differentes recettes de cuisines a
base d'insectes ?
Ne cherchez pas plus loin, Mesdames et Messieurs. Atoutes ces questions et a
bien d'autres encore, Ie docu-horreur propose autant de reponses en autant d'images.
Ici, pas de speculations mais des preuves filmees en direct. Vous voulez savoir si les
medecins thanandais operent vraiment sans anesthesie ?Regardez bien et cherchez Ie
trucage. Vous croyez que les chasses a I'homme en Afrique ne sont qu'un mythe ?Nous
vous demontrons Ie contraire en quelques plans. Apres tout, I'image ne ment jamais, a
plus forte raison quand elle est tournee d'aussi pres, quand elle afait ace point de la visibilite absolue sa raison d'etre.
L'image-choc est la raison d'etre, la condition sine qua non, des Mondo Movies et
des films de cannibales. Sans cet ingredient, on retombe soit dans Ie documentaire ordinaire, soit dans Ie film de jungle comme on en tournait dans les annees 20. AI'instar de
la representation du sexe dans Ie cinema erotique, celie de la violence et du bizarre
constitue Ie fonds de commerce de cette etrange baraque foraine qui a pris la pellicule
comme nouveau support. Le parallele n'est pas fortuit tant Ie Mondo entretient a bien
des egards un rapport etroit avec I'essence meme du cinematographe.
La premiere fonction de I'image enregistree, c'est de montrer. ('est ce qui definit
tout Ie reste. Aceux qui disent qu'un cameraman ne peut pas tout filmer, nous repondrons qu'il s'agit d'un concept moral antinomique avec Ie metier. Un evenement spectaculaire se produit, on Ie filme, on Ie montre, un point c'est tout. De Thomas Edison
jusqu'aux journaux televises contemporains, rien n'a jamais change.
Reste asavoir de quelle maniere on filme ce type d'images, et ace jeu-Ia, Ie docuhorreur constitue un fabuleux cas d'ecole. Petit essai de grammaire cinematographique
applique au film d'exploitation.
"II"
frissons parmi les sieges. Cette idee est pourtant moins evidente qu'il ne para!t : elle
consiste, ni plus ni moins, a tester les Iimites de I'illusion de la projection. Bien que se
sachant en securite, Ie sPElctateur est pris d'un
reflexe epidermique quan il a la sensation, pendant une fraction de sec nde, de la presence
reelle du danger,
Le docu- orreur cherche avant
tout a provoqu r ce type de reaction.
('est un cinem qui s'adresse aux visceres bien plu quia la raison et qui
triomphe qua d, justement, celui qui
Ie regarde 0 lie sa propre 'tuation
passive p ur etre p si
im liqu'
Ce surgissement dans Ie champ (on adu mal atrouver un autre terme) trouve son
apogee dans les effets de cameras subjectives qui caracterisent les films les plus reussis
du genre. On se souvient bien sur des impressionnantes scenes d'emeutes d'Adieu Afrique ou I'equipe de tournage est agressee par la milice a I'interieur d'une voiture. Dans
une salle de cinema, c'est quelque chose: on a vraiment I'impression que les coups de
crosses portes sur Ie pare-brise surgissent de I'ecran. Reelle ou fabriquee, cette sequence
atteint son objectif maximum: abolir la frontiere entre Ie cineaste et Ie spectateur, faire
en sorte que ce dernier soit partie prenante de la violence montree.
Meme commentaire pour la scene des Derniers Cris de la savane ou un cameraman amateur est devore par un lion. Le dernier plan tourne par Ie malheureux, ou Ie
fauve bondit face ~'objectif, pousse Ie concept a son dernier degre puisque I'image en
devient illisible. La encore, I'implication est totale puisque Ie spectateur est amene a se
mettre dans la peau de la victime, symboliquement devore en meme temps qu'elle. Et
que dire de la terreur glaciale provoquee par la derniere bobine de pellicule retrouvee
dans Cannibal Holocaust, ou les indigenes se jettent sur Ie dernier survivant alors que I'appareil tombe sur Ie sol. On serait presque tente de faire un parallele avec Ie commentaire
de Executions qui nous invite a regarder travers les yeux des condamnes , puisqu'il est
presque toujours question d'une mise a mort suggeree par I'emplacement de la camera,
operant une fusion entre I'operateur et Ie sujet regardant.
En faisant I'experience du danger a distance, I'amateur d'images choc anticipe la
presence effective d'une menace existante. II s'en rapproche jusqu'a I'extreme limite, un
peu comme on se rapproche presque malgre soi d'un carambolage, a la fois terrifie et
soulage d'etre du "bon cote" de la barriere.
bien un cameraman ivre mort faisant sa mise au point avec les narines, les deux mains
crispees sur un moniteur de contrebande rachete au surplus de I'armee. Bref, I'unanimite
est generale. Le zoom, c'est laid. Le zoom, ~a fait mal au crane. Le zoom, c'est reserve aux
paparazzis, aux agents secrets et atonton Albert avec son camescope.
En toute logique, Ie zoom est la figure fondamentale du docu-horreur.
Le cinema italien dans son ensemble atoujours ete un gros utilisateur de I'objectif honni, et Jacopetti, Prosperi et Cavara, quand ils tournent Mondo cane ne font que
reutiliser une technique alors en vogue afin de dramatiser des plans d'actualites. On se
souvient, par exemple, du zoom saisissant sur la poitrine de femme allaitant un pore.
Adieu Afrique en fait, quant a lui, un usage immodere, accompagnant sa surenchere dans
Ie spectaculaire d'une rafale de rapprochements optiques brutaux.
AI'inverse du travelling, Ie zoom est toujours un choc visuel. Serge Daney, qui a
toujours considere ce dernier comme une scorie de la television, souligne avec raison Ie
caractere genant et anxiogene de cette maniere de s'approcher virtuellement d'un objet
sans se deplacer. II y a, selon lui, quelque chose de veule pour un cineaste a aborder Ie
reel avec ces yeux-Ia. Non seulement c'est inesthetique, mais surtout c'est malsain.
Les films dont nous parlons ici confirment cette theorie de maniere eclatante,
tant Ie zoom peut y prendre un caractere particulierement destabilisant et traumatique.
En temoigne Ie plan tres bref mais insoutenable de la tete ecrasee dans la sequence de
morgue de Carre blanc. De meme, on peut dire que I'impact tout aussi rude de la scene
du decoupage de la tortue dans Cannibal Holocaust provient de maniere directe de cette
technique qui vient focaliser au-dela de ce que la perception normaIe peut supporter.
On est toujours trop loin ou trop pres de l'horreur.1I n'y a plus de barriere de protection.
Lil OU Ie travelling
Serge Daney.
'il est un element du langage audiovisuel que tout Ie monde s'accorde atrouver detestable, c'est bien Ie zoom. Cree dans Ie courant des annees 50 en
France, cet objectif afocale variable permettant d'effectuer un "travelling optique" sur un
objet ades sa conception trouve de multiples applications, de la photo fixe aux longuesvues. Son utilisation dans Ie cinema a, toutefois, toujours ete consideree comme une
faute de gout, et ce jusqu'a aujourd'hui. Dans I'esprit de nombreux specialistes, Ie zoom
est synonyme de video amateur, de mauvais reportage ou de porno de bas etage. Les
productions c1assiques, qu'elles soient grand public ou d'art et essai, I'utilisent avec parcimonie, voire pas du tout. Les ecoles deconseillent son emploi comme la peste. De
meme, quel telespectateur ne garde un souvenir accable de ces allers-retours vomitifs
propages par les series tournees au kilometre, derriere lesquels on ne devine que trop
'une des autres raisons pour laquelle Ie zoom est toujours denigre, c'est pour
son association directe avec les notions de voyeurisme et de pornographie.
Apres tout, zoomer sur quelque chose, cela n'est rien d'autre que regarder par un trou de
serrure et il n'est rien d'etonnant a ce que I'objectif telescopique soit toujours associe a
I'image d'Epinal du journaliste a scandale et du pervers urbain. Depuis les films sexy
jusqu'aux Death Movies, les films ressortissants du Mondo ne font que nous promettre Ie
franchissement du tabou, de l'[Link] se proposent, en toute simplicite, de satisfaire
une pulsion voyeuriste elementaire.
Mondo Freudo nous I'a prouve avec a I'appui une argumentation scientifique irrefutable. Aquoi sert une camera equipee de I'equivalent d'une longue-vue? Aquelle utilisation va-t-on consacrer ce nouveau miracle de la technologie ?Amater les filles a poil
sur la plage, bien sur! Voir sans etre vu, c'est Ie fantasme ultime que Ie nudie en general
n'a cesse de promouvoir, et qui tire ici ses differents aspects des multiples facettes de la
notion de prise de vue.
MII~I M..les
..
---<>---
des images inedites nous assure Ie commentaire de La France interdite, la nature desdites recherches et persuasions restant dans I'ombre du secret professionnel. Apres tout
pourquoi pas? Existe-t-il vraiment une forme d'audiovisuel fonctionnant sur d'hypothetiques autres bases?
Le gros plan "immoral" et Ie plan large "pudique" sont des leurres ideologiques
qui dissimulent mal Ie fait qu'un documentariste reste dans son essence meme un chasseur d'images. Que ce dernier soit adepte du plan sequence arty ou du zoom nauseeux
n'est qu'un detail, Ie zoom ayant au moins cette coherence esthetique d'apporter au
choc du sujet une forme particulierement derangeante. Et, a ce propos, autant etre
franc: ladite forme parvient au detour de certains films toucher ce qu'il faut bien
appeler une forme d'abstraction du chaos. Que ceux qui ne sont jamais tombes en hypnose devant la beaute spectraIe d'un amas de grains verdatres ala surface d'une pellicule 16 mm nous jettent la premiere pierre!
'expression Full frontal est un de ces anglicismes comme nous les aimons tant.
Inventee aHollywood bien des annees apres la fin des Mondos et des films de
cannibales, elle est couramment utilisee pour definir les criteres de censure dans les
films commerciaux, permettant de classifier tout plan comportant un element litigieux
(comprendre du sexe et de la violence) filme plein cadre et en pleine lumiere, expose de
maniere frontale, donc, aux yeux du spectateur. ('est I'exact inverse du hors-champ, la
negation meme de la notion de suggestion, la revendication d'une visibilite absolue c1airement donnee comme telle. II va sans dire qu'aux Etats-Unis ce concept est perc;u
comme essentiellement commercial, permettant d'appater Ie chaland avec des promesses d'images chocs qui evidemment ne viennent jamais. Mais quelle belle expression ...
Mondo Movies et films de cannibales ont-ils represente, en leur temps,
Ie parangon du Full frontal? On peut
dire que oui. Les scenes de massacres
d'animaux des films d'Umberto Lenzi
illustrent dans leur caractere abominable cette notion de vision totale. Nous
observons tout dans ces sequences
interminables et, pire que tout, nous
entendons les cris de terreur de la pauvre bete etouffee par Ie serpent. Difficile de faire pire dans I'horreur, au
meme titre que les scenes tout aussi
eprouvantes de vivisections de True
Gore et de Earthlings. Ici, Ie cadrage est
_-....
VI
" . , I V. .
8"" - .,1111:11
........ics Icncts
reduit ason strict minimum et toute notion d'esthetique est evacuee au profit d'un enregistrement brut, terrifiant dans son objectivite meme.
.
Le tout dernier film de la carriere cinema des Castiglioni,Africa dolce eselvaggia,
dOlt selon certaines critiques son caractere terminal au fait qu'iI allait si loin dans Ie
domaine qu'il depassait tout ce que Ie spectateur normal etait capable de supporter.
Pre,sque vingt minutes de gros plan de mutilations sexuelles et de scarifications pratiquees sur des enfants hurlant de douleur, voila qui fait beaucoup sur la duree d'un
long-metrage. Certains inserts donnent litteralement I'impression de suinter Ie sang,
com me si la pellicule s'impregnait de ces peaux qui se dechirent sous les couteaux et
les lames de rasoirs.
.
~obsce~ite :ous toutes ses formes reste bien sur la matiere premiere de ce type
de representatlon~ans ce registre, difficile de ne pas mentionner ces sommets du bon
gout que sont Ie gros-plans d'ejaculation faciale dans Nuova Guinea !'isola dei cannibali ou
ceux qui suivent les filets de sperme qui s'ecoulent des fetiches ensemences dans Les
Derniers Cris de la savane. Le sadomasochisme a egalement droit a ses vues detaillees de
piercing dans La France interdite tandis que Sex O'Clock USA nous gratifie d'une image rare
d'un performeur pratiquant une autofellation. Full frontal, n'est-ce pas?
Bref, des pratiques monstrueuses et hors normes jusqu'aux zones erogenes, Ie
docu-horreur a tente de tout enregistrer Ie plus pres possible, plein cadre et sans filtres.
'I.S eU 1I Z4S
~odeur.
visc~res,
~e:
...
vez-vous jamais songe qu'il puisse exister un point commun entre Alain!!:
.....
'.
Resnais et Jose Benazeraf, ou entre Chris Marker et Bruno Mattei? Quel '
rapport voyez-vous entre un club echangiste du quartier latin, un temple
bouddhiste specialise dans les therapies de choc et un abattoir du Texas? Saviez-vous
que dans les soirees sadomasochistes homos americaines, on passe en boucle de la
musique electronique allemande? Pourquoi aper~oit-on une voiture dans un coin de
I'image alors que la scene est censee se derouler dans la jungle, et pourquoi les indigenes portent-ils des baskets et des rouflaquettes ?Quellien faites-vous entre la radio, Ie
cinema d'aventure, la technologie et la pornographie ?
Le cinema Mondo constitue, a chaque film que I'on aborde, une experience
deroutante et qui se renouvelle sans cesse tant on y trouve de tout ou presque. Aune
production prolifique tentaculaire (il est presque impossible d'en etablir une Iiste reellement exhaustive) s'ajoute un caractere proteiforme qui en accentue I'aspect presque
monstrueux. Cinema eclate, insaisissable et pourtant c1airement identifiable des que I'on
avance I'etiquette de film d'exploitation, Ie Mondo est une eponge culturelle, une sorte
de buvard qui contient en lui toutes les facettes des annees qui I'ont vu naitre. Pour Ie
meilleur et surtout pour Ie pire.
Le principal reproche que Ie cinephile traditionnel adresse generalement, c'est
justement cet aspect fourre-tout. Le Mondo constitue, bien souvent, une negation absolue de I'ecriture cinematographique de base. Les scenes semblent s'enchainer en depit
du bon sens, atoute vitesse, traitant de tout et de n'importe quoi. On n'y retrouve plus
ce qui, pour de nombreux spectateurs, constitue la condition elementaire d'un spectacle audiovisuel acceptable: I'assurance d'un univers diegetique clair, rendu coherent par
Ie moindre effort de montage.
A cet aspect general volontiers destabilisant s'ajoutent une multitude d'autres
vices de formes qui font de certains titres d'authentiques Ovnis Que faire de ces aberrations de la nature que sont Tomboy: sessa, inferno eparadiso ou Mondo Trasho ?Ou
dans un tout autre style de cette chose malsaine et inquietante qu'est Carre blanc?
Impossible ac1asser, tant cela depasse de tres loin tout ce qui est etabli comme normal.
entre la ~itrine d'exhibition et I'ecran du cinema. II ya ces paupieres qUi s'entrouvrent les
unes apres les a~tres devant I'horreur de Face la mort 3et Executions, et celles qui se ferment pour touJours dans les dernieres sequences de La Cible dans l'ceil et C 'b I
Holocaust.
annt a
La question du distinguo entre realite et fiction ne s'y pose meme plus, tant nous avons
atteint ici un autre niveau d'etrangete.
Mondos et films de cannibales se caracterisent avant tout par leur absence de
linearite. Ce sont des genres qui meprisent la coherence du materiau pour au contraire
jouer sur la fragmentation, la cassure. De fait, on y trouve parfois de vrais morceaux de
documentaire dedans, mais systematiquement confrontes a d'autres elements saugrenus qui semblent comme detraquer la machine de I'interieur. On peut passer sans transition du film animalier a la bande didactique d'education sexuelle, de I'horreur pure a
I'absurdite totale, Ie tout bien sur sans mode d'emploi prealable. Certains films en viennent a ressembler a d'authentiques puzzles, comme rapieces de toute part par tous
leurs plans distinctSjr
De par son caractere extreme et presque malgre lui, Ie docu-horreur n'a pas seulement reussi a attirer les amateurs de sensations fortes mais aussi a interroger la forme
meme du cinema aun niveau peu commun. Ainsi, si de nombreux artistes d'avant-garde
y ont trouve une source d'inspiration, si certains autres y ont emprunte des concepts
sans s'en apercevoir, si la video experimentale y a puise un reservoir d'images, c'est bel
et bien que son essence meme se trouve dans la modernite de la seconde moitie du xx
siecle. Si I'on peut qualifier certains titres d'experimentaux, on peut dire que ce cinema
dans son ensemble constitue une experience radicale. Passe la barriere de certains
metrages, il n'y a plus de retour en arriere. Une fois que I'on avu Adieu Afrique en salle, on
ne regarde plus jamais un ecran tout afait comme avant.
M'I~'
Gua/,iero
Ja(opetli.
M.. ~a ."Ies
mentaire du film n'est pas en question, il n'en ira pas de meme des Death Movies qui suivront, et qui recycleront sans vergognes les memes veines, qu'elles soient historiques ou
plus contemporaines : assassinats politiques, atrocites nazies, reportages de guerres au
Moyen-Orient, pieces a convictions policieres, etc. Ainsi, la serie des Face ala mort va, a
partir de son troisieme volet, se contenter de resservir ad nauseam la meme soupe, colmatant maladroitement les breches avec des scenes de fiction tournees ala va-vite, tandis que celie des Inhumanities va simplement renoncer a tourner la moindre sequence
originale pour s'orienter vers celles du JT.
Sans faire de jeux de mots, on peut dire que Ie film de cannibales va lui aussi succomber tres vite a cette tendance a I'auto consommation. Si Ruggero Deodato s'est souvent plaint de I'inclusion des sequences de massacres d'anima'ux dans Le Dernier Monde
cannibale, selon lui imposee par Ie producteur, il ne sera pourtant pas Ie dernier a remettre Ie couvert. Cannibalis :au pays de /'exorcisme et La Montagne du dieu cannibale fourniront
quant a eux de nombreux stock-shot pour les productions qui suivront, a commencer
par La Secte des cannibales, qui recyclera de maniere ehontee tous les plans Ie plus sangiants des titres precedents. La palme de l'absence de scrupules dans ce domaine
revient toutefois sans conteste a Bruno Mattei, qui non content de piller scenarios et
musiques a ses collegues, remonte maladroitement plusieurs scenes de rituels de Nuova
Guinea /'isola dei cannibali afin de nous faire croire que son Virus cannibale, tourne dans un
jardin de Rome, se deroule vraiment en Nouvelle-Guinee. Ou quand la serie Btouche a
I'art conceptuel a force de faux raccords hideux et de colorimetries changeantes.
La question, si contemporaine, du "droit a I'image" part en fou rire face a de tels
exemples et I'on est en droit de penser que I'extinction du docu-horreur sous son format
cinema est due en partie a son acceptation de procedes qui aujourd'hui declencheraient
proces sur proces. De la simple scene alternative au sabotage pur, du plan d'archives au
plan vole, Ie docu-horreur est un vrai inventaire de l'image detournee de sa source,
deplacee, rajoutee de maniere incongrue ou, au contraire, supprimee de maniere genante. Petit manuel de demontage a l'usage des mecanos du cinema, quand un banc
Atlas devient une machine a blanchir de la pellicule illegale.
M'I~'
d'or qui allait s'eteindre avec la disparition des cinemas de quartiers, cinemas a destination d'un public populaire peu preoccupe par I'existentialisme polonais ou Ie Nouveau
Roman. Au C02ur de ce foisonnement, un certain nombre de donnees culturelles, technologiques et sociales ont ete Ie lot commun de ces univers disparates, jetant des ponts
esthetiques inconscients entre des films it priori totalement dissemblables.
Le docu-horreur est Ie pur produit d'une epoque qui experimente a tout va et
cherche a repousser les limites de la perception dans tous les domaines. Ici, Ie scenario
ne compte plus, comme dans les films d'avant-garde. Seul compte I'aspect sensoriel des
images et des sons, I'excitation produite par I'accumulation. Peu importe I'aspect heterogene des materiaux utilises, puisque Ie collage fait partie de la regie du jeu. Ala fin des
annees 60, Ie cut-up;est considere comme la forme la plus moderne de creation artistique, juxtaposant des fragments d'informations un peu a la maniere de certains Mondos.
Le psychedelisme, avec sa vision du monde fragmentee et ses couleurs bariolees,
a ete des son apparition I'esthetique de la majorite des films de cette epoque. Peu
importe que cette debauche d'effets ait eu pour contrepoint un discours des plus
conservateurs, I'aspect visuel est la. De meme, on peut constater qu'il existe un curieux
point commun entre Ie "voyage" autour du monde propose par Ie Mondo et Ie "trip"
devenu comme Ie souligne Michel Chion un incontournable culturel : les deux symbolisent une quete de I'extreme, la proposition d'une nouvelle forme de vision.
En France, la periode de I'apres Mai 68 aura egalement une influence marquante, dans un contexte ou se melent liberation sexuelle, discours militants radicaux
et experimentations tous azimuts. Les "documentaires pornos" de Jean-Fran~ois Davy
constituent un bon exemple de ces films ou s'entrechoquent scenes de sexe, interviews
temoignages et considerations syndicalistes, en prenant pour sujet les tournages X
(Exhibitions), la prostitution ou les pratiques taboues. On peut egalement affilier acette
tendance (mais avec moins de rigueur et de franchise) les films de prostitution de JeanClaude Roy comme Dossier prostitution ou La Mafia du plaisir. Ami-chemin entre Ie porno
et I'art conceptuel parfois fumeux, Jose Benazeraf symbolise jusqu'a la caricature une
autre volonte d'hybridation typique des seventies. Son St Tropez interdit, pourtant sorti
dans les annees 80, est un collage bancal de sequences soft, de scenes de comedies
grasses, de voix-off decontextualisees et de documentaire. Une tentative ratee, mais qui
i1lustre bien qu'a un moment donne Ie film erotique s'est cherche de nouvelles formes
et de nouvelles ambitions.
Souvent ason corps defendant, Ie Mondo acultive I'heterogeneite parfois jusqu'a
I'incoherence. Si I'on considere Ie montage comme une operation visant arecreer du lien
entre les fragments, il arrive parfois que I'eclatement soit si complet qu'il ne reste vraiment plus rien acomprendre, aI'exception du commentaire qui essaie tant bien que mal
de maintenir un minimum de sens. Parfois experimental par la force des choses, Ie docuhorreur a pousse jusqu'a ses limites la frontiere entre Ie cinema d'exploitation et Ie rafistolage pur, proposant au detour du chemin de purs moments de dadaisme. Ainsi en
temoignent deux films aussi biscornus que Mondo di notte oggi et Virus cannibale, Ie pre-
mier en melangeant scenes de cabarets decadents et trucages a la Melies faisant disparaitre les personnages, Ie second en faisant surgir au milieu de la jungle... un toboggan.
Tour de magie ? Non. Systeme D.
outefois, un montage eclate n'est pas toujours Ie resultat d'un choix "artistique" mais ressort souvent bel et bien d'une volonte de supercherie. Apres
tout, quand Ie spectaculaire vient a manquer, ne reste plus qu'a Ie fabriquer de toutes
pieces, et pour cela rien de plus simple et de moins couteux que de revenir aux sources.
Principe de base de la manipulation cinematographique, Ie fameux effet Koulechov
(phenomene de contamination d'une image par une autre creant une sorte d'autosuggestion) asurement trouve dans Ie Mondo quelques-uns de ses plus pendables disciples, en meme temps que ses plus habiles praticiens.
Killing for Culture de David Kerekes et David Slater a deja fait sa principale preoccupation de demeler Ie vrai du faux dans cette production. Nous renvoyons donc Ie lecteur acet ouvrage, pour qui cherche un compte rendu exhaustif du Fake, pour n'en retenir qu'un exemple significatif. La sequence d'immolation par Ie feu du moine vietnamien
de Mondo cane 2 est analysee par Kerekes et Slater comme un cas parmi d'autres de faux
reportage mis en scene avec figurants et effets speciaux, s'appuyant neanmoins sur une
image authentique afin de creer un amalgame dans I'esprit du spectateur, ladite image
etant une celebre photo prise par un un correspondant de presse d'Associated Press.
L'Ameriqu. i/l'.rdi,.
pour des lanternes a ses contemporains. Un petit manuel pour les farceurs en herbe,
en quelque sorte.
Selon Chantal Lasbats, I'un des bidons les plus grossiers des Interdits du monde
qui auraient ete imposes par Ie producteur est la sequence de necrophilie, censee se
derouler a New York mais tournee en fait a Paris. Un faux raccord particulierement
enorme nous fait passer de stock-shot d'exterieurs americains a un interieur sans rapport avec Ie precedent contexte, ce que I'on peut constater a des details comme les
tenues vestimentaires. D'une maniere genera Ie, on peut dire que ce film, largement
remonte sans Ie consentement de sa realisatrice, est un de ceux qui souffre Ie plus de
ces ruptures entre Ie reel et Ie trafique, effet encore accentue par la censure de certaines scenes trash.
On revient donc anotre point de depart, asavoir I'importance de la coherence du
projet general. Certains Mondos parviennent a distiller un veritable trouble quant a la
nature des images presentees, et certaines reussites meritent d'etre citees en cas d'ecole.
Cannibal Holocaust reste encore la reference incontournable dans sa categorie, de meme
que certaines tentatives de faux Snuff, que nous evoquerons dans un chapitre ulterieur.
En derniere analyse, si Ie Fake reste la porte ouverte a toutes les controverses, son aboutissement reside dans sa faculte d'hypnose et d'interrogation. Aujourd'hui encore, certaines images resistent au demontage. Vrai ou faux? Avous de voir.
n 1982, Chris Marker tourne Sans soleil. Ce film-somme, sans doute I'un des
plus beaux de son auteur, est un film de montage cree a partir d'images de
voyages, principalement au Japon et en Afrique, ces deux poles extremes de la survie . Une
femme anonyme lit des lettres d'un realisateur fictif, Sandor Krasna, dont les reflexions
politiques, philosophiques et poetiques offrent un commentaire melancolique et abstrait a ce collage de plans heterodites : fetes populaires, visites de sites insolites, stockshot de sequences d'actualites, de fictions, etc. Fidele a ses obsessions, Marker questionne la memoire et Ie souvenir, en meme temps qu'il s'interroge sur la faculte de
I'homme a transcender la souffrance et la catastrophe. Au moment meme OU, au tournant des annees 80, Ie monde de I'apres-guerre se transforme, emportant avec lui tout
un pan esthetique et culturel dont lui-meme faisait partie, illivre un film de deuil, coda
a la fois inquiet et contemplatif au soleiI noir du xx siede.
Ala fois documentaire, film de science-fiction (!) et essai cinematographique,
Sans solei! ne s'apparente que difficilement au Mondo, et pourtant tout dans son materiau y renvoie. Au Japon, un temple est entierement dedie aux chats, tandis qu'un autre
fait office de sex-shop, decore de statues de phallus demesures et d'animaux en train de
copuler. Au Sahel, Ie desert est jonche de cadavres de vaches desseches. Nous assistons
ades images de guerre ainsi qu'a une sanglante chasse ala girafe. OU se situe donc cette
difference fondamentale qui separe Ie travail de Marker d'un quelconque film choc ?
Eh bien ... justement dans tout ce qui se situe au-dela de I'image choc: Ie montage, ici particulierement oblique et deconstruit, la musique experimentale et, bien
sur, Ie commentaire, bref, tout ce qui donne au film a la fois sa forme et son concept.
Sans soleil fait partie de ces quelques films (on pourrait citer egalement The Savage Eye
ou Ie film meconnu de Pasolini Camet de notes pour une Orestie africaine) puisant leur
matiere dans les representations du Mondo Movie, mais dans une optique opposee a
I'esthetique et a la finalite du docu-horreur. Au vu de ces quelques exemples, on comprend alors que ce dernier afait bien plus que seulement provoquer des reactions de
rejets, il atraverse et interroge toute une frange d'un certain cinema moderne.
Limage choc ne definit pas un genre en soi, ou en tout cas elle ne s'y reduit pas.
('est un materiau audiovisuel de base, utilise et adaptable partout car infiniment malleable, plastique et essentiel dans son impact physique et emotionnel sur Ie spectateur.
Ainsi, il n'est rien d'etonnant a ce que bon nombre d'artistes conceptuels, certains d'ailleurs tres eloignes du milieu cinematographique, aient trouve dans ces visions une
source inepuisable d'experimentations, comme I'a prouve la scene musicale industrielle
a la fin des annees soixante-dix.
Ce monde infe,dif.
Mais Ie cinema reste avant tout une question de construction et de filtre, atteignant la conscience (et surtout I'inconscient) du spectateur a des niveaux quelquefois
multiples et contradictoires. Le docu-horreur, avec ses montages frontaux et son esthetique brutale, affiche dans sa forme meme ce que Ie cinema ordinaire tend adissimuler,
que ce soit derriere une apparente sobriete ou un discours ideologique. Ce faisant, il propose un type d'installation particulier, mettant celui qui Ie regarde face a une veritable
seance d'exhibition.
Chris Marker ou Alain Resnais, avec ses plans d'animaux morts et d'autopsies,
auraient-ils fait du Mondo sans Ie savoir? ('est une blague. Les realisateurs de Mondo ontils fait du cinema moderne ? Pourquoi pas. Tous, en tout cas, ont propose des formes
cinematographiqujjIi simultanees a un reservoir d'images communes, reservoir qui
continue encore a alimenter Ie flux mediatique contemporain, video et Internet ayant
desormais pris Ie relais. La question du montage est, aujourd'hui, passee au second plan.
Reste neanmoins la question du rapport au reel, toujours latente des lors que I'on essaie
de sentir quelque chose au-dela du voile de I'image. Mais c'est une autre histoire...
chaine aux Etats-Unis afin de prevenir la menace communiste Ie seront aussi, meme si la
cause defendue sera differente. Aborder la question du commentaire dans Ie documentaire, c'est aborder une question politique. ('est s'interroger sur les differents sens
qu'une image peut prendre des lors que I'on y plaque des mots.
Le cinema Mondo n'a jamais ete un cinema de propagande, et ce meme si I'on a
souvent pretendu Ie contraire et voue les realisateurs aux pires accusations. ('est un
cinema qui cherche a choquer, a exciter, a divertir, mais rarement a defendre une these
c1airement definissable. Toutefois, il se calque sur un schema assez proche de celui que
I'on trouve dans Terre sans pain: un son direct peu present, une musique pour creer
I'emotion, et surtout un commentaire pour orienter Ie sens des images.
Analyser laj)c3rticularite de la voix-off dans les Mondos, c'est prendre en compte a
la fois une donnee cinematographique et une donnee litteraire, ou du moins verbaIe. A
I'instar de la musique, la voix aune existence propre, bien souvent independante par rapport a la "chaine de montage" que constitue I'image proprement dite. Parler de la voix
dans Ie Mondo, c'est isoler une part de cette chaine, presque un media a lui tout seul, fait
a la fois d'ecriture et de texture. ('est surtout s'attaquer a une veritable production de
sens, avec tout ce que cela necessite comme prudence et comme part d'ironie. ('est preter une oreille a beaucoup d'informations, certaines vraies, d'autres fausses, de fines
pages de poesie et d'enormes monceaux d'aneries grasses. Bref, c'est un peu s'instruire, et
surtout beaucoup rigoler. ('est etre attentif, a la maniere d'un conducteur sur une route
glissante, aux "risques de derapage du sens" dont ce cinema s'est fait une specialite.
dans les foyers. ('est I'enfant d'un contexte culturel et technologique ou la voix est centrale et reconnue comme telle. Mondo cane est, atitre d'exemple et en tant que point de
depart, un film tres "radiophonique" dans son ton comme dans son abondance textuelle.
On y sent I'empreinte d'une esthetique et d'un schema de pensee ou tout doit etre explique, nomme, cadre par les mots. Tous les Mondos garderont ce meme postulat : une voixoff omnipresente, quasi permanente du debut a la fin du film et nous expliquant, parfois
jusqu'a la redondance, Ie contenu de chaque sequence et effectuant des commentaires.
Procede elementaire auquel un seul film de notre corpus fait faux bon: Des morts est en
effet ce film un peu a part, depourvu de commentaire et faisant de meme un usage restreint de la musique, ce qui fait douter de son appartenance au genre selon certains critiques et selon son auteur meme.
Sinon, pour Ie reste, Ie schema restera toujours identique, Ie Mondo ayant fait de
la voix-off sa ressource principale, et ce jusqu'a sa disparition.1I est d'ailleurs interessant
de noter que ladite disparition, a partir de la fin des annees quatre-vingt, s'accompagnera egalement de celie du commentaire dans les images chocs de videos comme
Traces of Death ou, plus tard, de celles, plus brutes que brutes, propagees par Internet.
Ayant desormais largue les amarres avec tout support pellicule, ces dernieres se sont
egalement affranchies de toute velleite de sens et de justification, la ou Ie Mondo s'etait
efforce, souvent de maniere bien maladroite, a legitimer ses contenus. La voix-off a,
quant aelle, reintegre la television, comme un juste retour des choses. L'imagerie trash,
quelle que soit son origine ou son support, aura toujours besoin d'une presence
humaine pour I'accompagner.
WIlli IS IT 'I
ui se cache derriere la voix qui commente les images? Pas Ie cineaste en personne, mais son representant. Un (e) comedien (ne) Iisant un texte ecrit par
une tierce personne, et ce faisant livrant un point de vue sur Ie materiau tourne par Ie
chef operateur. Ce commentateur est omniscient: il parle depuis un point de vue dominant, detache de la "realite" filmee. La ou I'image expose un univers geographique en
perpetuel mouvement, la voix s'exprime depuis Ie sommet du monde. Elle est suspendue dans une sorte d'ether, alors que Ie reste n'est que materialite. Elle est, au propre
comme au figure, au-dessus.
Au meme titre que la musique, la voix agit a la maniere d'une sorte de filtre,
imposant aI'image brute une mise adistance par Ie discours. Si I'on s'en tient au principe,
on peut dire en simplifiant que I'image se situe apriori dans \'ordre de I'impact physiologique et du ressenti, la ou la voix se situe plutot du cote du reftexif et du cerebral. Le
verbe cree du sens, plaquant un concept sur ce qui, au depart, n'est que de I'ordre de I'informe et de I'emotionnel.
La question de I'identification physique et sexuelle de la voix-off se pose parfois
dans Ie discours theorique lie au documentaire. Le docu-horreur, en tant que genre
zn
amerique
anu
des frlssons dans Ie dos.
Le film
qUI "OU5
donnera
t deconseillees aux. sujets emotits :
_ La
_
Vivant~s- des
pcuenlenl
ColiS rouges.
es
_ Le Rama Krishna
t \a curiosite des hornm
_ La Bottomless: t~e;~~::~n
descend "raiment 000 drogues a San franciSCO.
_ La reunion des 500
t our porter a t' eera n un specde travail harsSsan p
~~~: :a~ment exceptlon ne \.
MERIQUE A NU
Mise en scene : SERGID MARTIND
que dans les passages scientifiques, Iyrique dans les passages grandioses ou grasse
pour les scenes grivoises. Elle emploie I'ironie et Ie sarcasme ((( Si taus les medecins pratiquaient ces massages erotiques, plus besoin de securite sociaIe ! dans Les Interdits du mandel,
devient parfois vulgaire ou se vautre dans I'absurdite ((( Dans ce pays, la mort est devenue
un mode de vie dans Face la mort 2). Elle peut aussi s'attendrir, faire de la poesie et
meme chanter (Ies scenes de vente immobilieres de Adieu Afrique). Elle s'affiche dans
toute sa vie. Elle est, accompagnee par la musique, Ie CCEur du film.
Le "devoir d'objectivite" enonce par Terre sans pain et repris dans I'introduction de
Mondo cane, n'est bien sur qu'un leurre conventionnel qui ne trompe personne et fait rire
tout Ie monde. Si I'on acoutume de dire qu'aucune image n'est objective, aucun commentaire ne I'est non plus, et a ce jeu-Ia Ie Mondo n'a jamais fait dans la subtilite. Si la critique
associe souvent Ie silence du documentaire a sa neutralite, Ie Mondo ouvre clairement les
hostilites en exhibant ses voix-off ostentatoires, politiquement orientees et musicalisees a
outrance. Si ce cinema etait une machine de guerre, alors la parole serait son arme afeu.
Toutefois, il faut bien garder a I'esprit la nature particulierement oblique et
contradictoire [Link], dont nous avons deja dit qu'il se construit sur la fragmentation et sur I'opposition systematique de differents materiaux au sein de la meme
chaine. En temps qu'element de ce dispositif, Ie commentaire est, au meme titre que Ie
reste, sujet ades tiraillements et ades chocs. Ce qui fait sa force fait aussi sa fragilite. Parfois, son statut vacille. Le verbe perd de sa superbe et s'egare dans des territoires incertains ou I'intention de I'auteur lui-meme devient indefinissable. Le texte sombre dans
I
I'insignifiance et ne reste plus que la voix dans toute son unite. Ala fois ridicule dans son
serieux et sublime dans son absence de complexes. Belle et conne a la fois.
La voix-off est cet etre f10ttant au-dessus du monde, cette entite qui prend Ie
spectateur par la main pour I'emmener avec elle dans un voyage chaotique. Elle est une
sorte de bateleuse errante, Ie Monsieur Loyal d'un music-hall imaginaire. Anous d'en
faire une amie ou un adversaire acombattre, un prof ou un clown, de nous joindre aelle
ou de la railler. Apres tout, elle ne nous en voudra pas. N'oublions pas: elle est, de toute
fa~on, au-dessus de nous.
AIVllmIUlIIJI: lUlU:
'il ya bien une serie de Mondos qui illustre la pire caricature de la voix-off documentaire, c'est celie des Shocking Asia. Tournes vers la fin des annees 70, ces
deux films tres similaires dans leur approche sont typiques de la decadence du genre,
qui voit la production perdre peu a peu tout credit cinematographique pour se rapprocher d'une esthetique purement tele. Bien que prolixe en scenes choc, Shocking Asia
declencha en salle lors de sa rediffusion un concert de fous rires, dus en grande partie a
son commentaire, qui constitue sans doute un cas d'ecole sur Ie decalage involontaire
pouvant s'installer non seulement entre Ie verbe et I'image, mais d'une maniere generale
entre I'intention et Ie resultat. Aux cotes d'un film comme Suede enfer et paradis, qui provoqua lui aussi I'hilarite des spectateurs, la serie des films d'Emerson Fox realise la
gageure d'etre incroyablement serieuse dans Ie discours et totalement idiote dans I'impression degagee. lis rentrent dans cette categorie, peu f1atteuse pour leurs auteurs, des
films que I'on regarde au second degre, leur interet premier venant precisement de ce
qui a echappe des mains de leurs concepteurs.
M.I~.
a la Groland, emission qui a emprunte plus d'un element a L'Amerique interdite, Comme
quoi, des qu'i1 s'agit de detourner I'info, cinema et television se rejoignent et parlent Ie
meme langage.
e suis la, J'existe. Je suis la voix derriere la camera, I'humain derriere la machine,
I'echo du realisateur qui vous parle. Voici ce que j'ai vu et entendu. Je ne juge pas.
J'ai juste des temoignages avous transmettre, des histoires avous raconter. Ecoutez-moi. ..
De tous les cineastes abordes en ces pages, Fran~ois Reichenbach est sans doute
celui de la premiere personne. Artiste resolument apart, a la fois essentiel dans I'histoire
du documentaire et un peu oublie, il est celui qui aura ete Ie plus loin dans une tentative
de compte-rendu du monde vu au travers du prisme du "Je': litteraire, subjective et personnalisee, son CEuvre est d'ailleurs completee par une publication de memoires
(Houston Texas, evocation du tournage du film du meme nom, et surtout Le Monde
encore un visage) qui achevent de placer celle-ci sous Ie signe de I'autobiographie.
L'Amerique insolite et Sex O'Clock USA sont des balades a travers les Etats-Unis ecrites au
singulier par Ie narrateur Reichenbach, narrateur se confiant au spectateur en meme
temps qu'illivre ses impressions sociologiques et parfois poetiques, Amerique, si je ne me
interne: la voix-off y represente un personnage a part entiere faisant partie de la realite filme a titre d'observateur. Son role est de commenter sans agir, ce qu'a bien souIigne Reichenbach dans Ie preambule de son premier film.
Toutefois, il peut arriver que Ie detenteur de la voix (ou plus exactement Ie representant symbolique du pronom personnel) fasse son apparition dans Ie champ de la
camera, qu'il passe du statut de speaker passif a celui d'acteur. Les Mondos italiens de la
grande epoque, s'ils utilisent tous Ie "nous" pour designer I'equipe de tournage, resistent
rarement a la tentation de faire passer realisateur et techniciens devant I'objectif, Ie plus
souvent dans Ie feu de I'action, cela va sans dire, ('est Jacopetti agresse par les miliciens
adressant un arrogant regard camera, dans Adieu Afrique. ('est la camera se Iivrant aI'obscene interview d'une prostituee mineure avant de passer a I'acte dans Les Negriers, ce
dernier film representant anotre avis celui qui exploite Ie plus loin Ie malaise lie ace dispositif, la voix-off ayant a elle seule un role interventionniste sur Ie reel.
Le "nous" a aussi cette particularite d'avoir une fonction inclusive pour Ie spectateur. La France interdite, par exemple, est un film qui ne cesse d'interpeller ce dernier, presentant des hommes et des femmes qui nous ressemblent , ou se Iivrant a des actes bases
selon des regles qui nous depassent , Ce personnel pluriel est ici c1airement oriente: en
mettant cote a cote I'equipe de tournage et Ie public, la voix met symboliquement ce
dernier du bon cote de la barriere, celui du statut dominant par rapport au sujet. Ce faisant, elle plaque ses a priori sur ceux supposes de celui qui regarde. Le "nous" decide a la
fois de la place du spectateur et de celui de son point de vue.
Car c'est au fond toujours de cela qu'il s'agit. Ou se situe-t-on par rapport a
I'image? Acette question, la voix-off semble nous repondre achaque fois: Vous etes avec
moi, vous etes de mon cote . Le pronom personnel, en meme temps qu'il humanise Ie dispositif filmique, cree un point d'accroche pour Ie spectateur, qui des lors est somme de
calquer ses impressions sur celles dictees par la subjectivite du discours. En trouvant un
contact humain, nous perdons en contrepartie une certaine liberte d'opinion. Exercer un
regard critique signifie remettre en question non seulement I'image, mais egalement Ie
verbe qui nous dicte comment regarder ces images.
suis pas perdu dans tes labyrinthes, cest que je n'ai pas essaye de te comprendre ni de deduire. Cest
juste que je t'ai aimee .
Les realisateurs fran~ais fascines par les Etats-Unis seront ceux ou cette technique de mise en abime du cineaste par la voix sera la plus presente. Oh! America est un
bon exemple de cette relation particuliere, qui voit Michel Parbot effectuer lui aussi un
voyage a la premiere personne, au point de faire sentir sa presence jusque dans la
chanson nostalgique du generique, Nostalgie qui sera bien sur totalement absente
des productions americaines intra muros, dont Ie particulierement trash et delirant The
Wild, Wild World of Jayne Mansfield, dont la voix-off pretend donner la parole non au reaIisateur mais a I'actrice du titre, pour un resultat [Link], point de digressions
intimistes ou poetiques, mais plutot une sorte de psy-show graveleux ou la narratrice
livre ses fantasmes. Quoi qu'il en soit, tous ces films exploitent Ie meme point de vue
.'I~'
constance dans Ie Mondo. On discute beaucoup psychologie et psychiatrie (TomboySessa: inferno etparadiso), histoire et geographie (Ies rituels funeraires europeens atravers
les siecles dans Face ala mort 2), sociologie (Ies films de prostitution ou les Acid Movies) et
meme occultisme (Face ala mort, La France interdite). On fait un peu de philosophie au passage, revisant les theories du darwinisme social. Et on termine avec une bonne dose de
technologie et de futurisme, speculant sur Ie progres et les gadgets. Quant a savoir si
toutes ces informations sont vraies ou relevent de la pure intox, c'est une autre histoire
mais, au fond qui s'en soucie? L'important c'est que ~a ait I'air vrai, que Ie vernis pedagogique de la chose fasse brillance au moins pendant quelques secondes.
Les lettres et arts sont
egalement sollicites, par Ie biais
de citations et de name droppings, strategie langagiere
consistant a parsemer un discours de noms de personnalites afin de donner du credit,
Dante et Shakespeare etant des
incontournables du genre. Le
Mondo fait egalement appel a
des ecrivains pour ecrire ses
textes. Alberto Moravia est un
habitue des films d'Antonio Climati et Mario Morra et des freres Castiglioni, tandis que, dans
un registre un peu moins prestigieux, I'auteur et scenariste
Jean-Pierre Imbrohoris prete sa
plume aLa France interdite. Parfois, la voix elle-meme sert de
caution, quand Georges de
Caunes devient Ie recitant des
Derniers Cris de la savane ou Boris Karloff pour Mondo 8alordo.
D'une maniere generaIe, on peut dire que la voix-off est touchee par cette esthetique du collage qui caracterise la piste sonore dans son ensemble. Interviews, argumentations publicitaires (Mondo Freudo, Mondo Topless), digressions diverses et meme comptes rendus sportifs (Ies scenes de boxe et de Formule 1dans Face ala mort 2) sont des elements parmi d'autres qui composent une sorte d'immense patchwork. La Femme spectacle est a cet egard un film au commentaire particulierement destructure, la voix allant
jusqu'a reciter pendant plusieurs minutes toutes les definitions du dictionnaire pour Ie
zel
mot "jalousie" pour accompagner une scene d'adultere. Les Interdits du monde font egalement entendre, au cours d'une scene d'orgie, une petite annonce pour couples echangistes. St Tropez interdit, quant a lui, atteint un tel niveau dans Ie chaos qu'il sort des Iimites du comprehensible.
Depuis une tradition documentaire directement heritee de Terre sans pain
jusqu'a I'emergence de la culture postmoderne, Ie Mondo aura applique a son esthetique en general, et a la voix-off en particulier presque toutes les fonctions. Tantot assuree et didactique, tantot bancale et experimentale, voix-off gigogne, moins com mentatrice du monde que temoin d'un certain etat culturel, receptacle de tous les
concepts, verites et mensonges, voix qui se met elle-meme en scene tel un bonimenteur de foire, voix qui accroche et decroche, vend du plein et du vide, signifiante et
insignifiante, signe et signifie.
S'I'IllU:TlJIU:S [Link]:S
(( Je suis la voix de /'energie
Je suis un generateur electrique geant
Je vous donne la lumiere et Ie pouvoir
Et vous permet de recevoir la parole, la musique et /'image iI travers /'espace
Je suis iI la fois votre serviteur et votre maitre
Et cela me plait
Amoi, Ie genie de /'energie
Kraftwerk, The Voice of Energy.
inconsciemment de la base meme de I'appareillage audio, dont nous avons deja souligne les traces perceptibles dans Mondo cane, a savoir la radiophonie.
Mondo Trash 0, bien que depourvu de voix-oft etait deja constitue d'une piste
sonore experimentale a base d'ondes radios, mais c'est dans Mondo Strip-Tease que cette
filiation apparalt la plus explicite. Etonnant dans son dispositif, Ie film d'Anthony Kay se
presente comme I'enregistrement d'une emission nocturne retransmise sur une station
americaine sans doute fictive, dans lequel une presentatrice a la voix lascive interviewe
un realisateur, dont Ie prenom ne correspond pas a celui credite au generique. Ces deux
protagonistes, que I'on ne voit jamais et sur lesquels nous ne savons rien, entament un
dialogue teinte de seduction tout en commentant les images, images que personne nest
cense voir puisque ~ut laisse suggerer que nous sommes dans un studio radio. Le plus
deconcertant dans cette histoire, c'est que Ie duo semble evoquer un film deja fini (( Ce
n'est pas un porno, cest un documentaire sur Ie voyeurisme ) alors meme que sa piste sonore
semble s'improviser au fur et a mesure, comme si Ie temps de I'emission etait synchrone
a celui du mixage. Ala fin du film, la presentatrice, convaincue par son partenaire des
bienfaits de I'exhibition, decide de passer a I'acte. Nous decouvrons alors Ie studio, du
moins nous Ie supposons car I'image est si sommaire que nous ne sommes plus sOrs de
rien. La voix feminine (mais est-ce bien elle ?) s'est incarnee en un corps sexy et muet qui
commence adanser devant I'objectif. Point final d'une curiosite dont on adu mal acomprendre I'intention, si intention il y a. La voix-off y revient en tout cas a sa source radiophonique dont I'image n'est plus que I'illustration, comme la bande de nuit visuelle d'un
talk-show imaginaire.
Mondo Topless est egalement un film porte par une piste sonore composee de
fragments musicaux rock et d'interviews radios, dont I'origine n'est encore une fois
jamais precisee. La particularite est qu'ici I'image fait apparaltre une profusion de transistors et de magnetophones, donnant ainsi I'illusion d'exhiber I'origine de la diffusion de
ces voix filtrees. On retombe encore sur cette sensation d'ecouter une emission fictive,
dont I'image n'est que "illustration. Les films americains, plus que les autres, sont ceux ou
la technologie audiovisuelle est la plus mise en scene, la plus auto-referencee, comme si
elle constituait au fond Ie veritable enjeu d'un spectacle oblique en pleine gestation. La
voix-off y redevient un bruissement electronique, un simple materiau sonore dont la
causalite est secondaire et dont I'aspect rythmique est la composante essentielle.
Moins interessant mais plus chaotique, Ie fran~ais St Tropez interdit est sans
doute celui dont la piste sonore est Ie plus proche d'un continuum sonore qui semble
parfois se desolidariser de certaines sequences, ces dernieres etant elles-memes particulierement incoherentes, en accord avec les velleites experimentales de Jose Benazeraf. On retrouve encore cette impression radiophonique a I'ecoute d'une suite d'interviews d'inconnus (ou peut-etre sont-ils connus, c'est impossible a determiner etant
donne que personne n'est nomme ni presente) dont les images n'apparaissent pas, et
s'exprimant dans un langage nebuleux sur des images parfois sans aucun rapport.
Curieux mais pas tres clair.
Mondo
StripTease.
derushage, ceux, retrospectifs, des producteurs, et pour finir ceux des reporters, qui donnent leurs impressions et font de veritables annonces en direct. Ce prisme de points de
vues contradictoires fait de ces plans disparates une sorte de point de chute vers lequel
convergent toutes les interrogations, en premier lieu celles du spectateur, oblige de
prendre une position personnelle face a un materiau livre sans interpretation. La voix
n'est plus sacralise mais au contraire mise a son niveau Ie plus basique, celui, indecis, de
la personne decouvrant les images au fur et mesure de leur deroulement.
Exercice de manipulation sans precedent, Cannibal Holocaust exhibe de maniere
ostensible les outils de sa propre manipulation. Ainsi, la scene de la femme empalee
nous donne a entendre, en plus du theme de Riz Ortolani, un commentaire se faisant
en direct, revelateur de la malhonnetete cruelle du protagoniste, qui passe de I'excitation a la compassion forcee des lors que la camera se met atourner. (( Cest horrible... Cest
inimaginable... Cette atrocite doit faire partie d'un rite primitif. .. Difficile d'aller plus loin
dans la demonstration de I'artificialite des bons sentiments, demonstration d'autant
plus perverse qu'elle laisse supposer que I'equipe de tournage a elle-meme tue I'indigene faisant I'objet de ce discours hypocrite.
Bien sur, la morale finale revient au professeur Monroe dont la voix-off apparalt
dans Ie dernier plan comme Ie commentaire humaniste de ces atrocites : Je me demande
qui sont les vrais cannibales , qui sera etrangement remplace dans la VF par un Faut-i/
montrer I'enfer pour que les gens comprennent leur bonheur ? II n'empeche, en demontant a
ce point-Ia les propres mecanismes de son cinema, Deodato a instaure un doute durable et derangeant dans I'esprit du spectateur. Nous ne savons plus qui croire et les phrases rassurantes n'y~hangent desormais plus rien. La voix-off, cette eternelle errante de
la chaine audiovisuelle, est entree dans /'ere du soup~on.
Avec toutes ces voix dans votre tete, comment entendriez-vous la v6tre ? demande un
des personnages du film de Cronenberg Scanners. ('est un peu a cette question qu'invite a repondre tout travail d'analyse sur /'information en general et sur I'art en particuIier. Tenter d'y repondre, (est effectuer un travail ala fois de reception et de trL ('est surtout integrer et comprendre, parfois a ses depens, Ie caractere versatile et proteiforme
des signaux et des formes, loin de la simple quete de sens a laquelle on voudrait bien
souvent les asservir. ('est ecouter les voix pour ce qu'elles sont, des messages envoyes
dans la nuit, des echos de machines et d'humains a travers lesquels nous cherchons, a
certains moments de nos existences, des presences, des substances, parfois meme des
rem parts pour nous proteger d'un vide de signification. Une voix, c'est ce qui sert ala fois
a nous endormir et a ressentir ce que Deleuze appelait la rumeur du monde.
MII~' M"les
-.
-.
::a=::
,..
-.
egarder un Mondo Movie releve d'une confrontation a I'image extreme, Ie
spectateur est dans un territoire d'instab~lite, d'~ntre-deux. Cela ~it, de pa.r
son recyclage incessant, ce qui choqua a une epoque semble bien gentll
pour la generation suivante. L'habitude est bien I'ennemie de I'effet de choc. Du coup,
aforce d'avoir repete les memes recettes, Ie Mondo a ete condamne a ne plus choquer
d'ol! sa disparition progressive dans les annees quatre-vingt. Le cochon qui tete une
femme au sein dans Mondo cane ne choque plus personne aujourd'huL Revenons sur Ie
point de vue de Paul Ardenne dans Extreme: S'agissant de I'image extreme veritable, Ie
medium n'est pas Ie message, Ie contenu y important plus que Ie contenant [oo.]. L'image
extreme, on I'a dit et redit, n'est pas stable dans Ie temps. La repetition du contact avec celle-ci,
I'habitude que I'on en acquiert ne sont pas sans modifier sa nature [.. .J. Ace stade, on ne decouvre plus, on reconnaft. On ne s'effare plus, on medite. Signe que I'image, naguere extreme, est en
passe d'integrer la vaste "reserve" des images chocs que consignent nos archives mentales, des
lors apparentee aune matiere ingeree. Ce qui reste alors de I'image, ce n'est plus I'extreme mais
Ie sensationnel, sa version secularisee, domestiquee ce qu'i/ convient, appelee aune vocation
documentaire, memorielle ou marchande 119 .
Cette dichotomie entre I'image extreme et sa recuperation consumeriste est
interessante, car I'esthetique Mondo se situe bien dans cette mise en scene sensationnelle d'images jadis insupportables. De fait, les Mondos recycleront les faits les plus
marquants de notre siecle : holocauste nazi, guerres, assassinats, suicides spectaculaires comme ceux de la secte de Jim Jones, consequences de la bombe, epidemies, etc.
Ces images entrees dans la psyche collective deviennent dans Ie cadre de ces films des
objets de spectacle, impliquant donc un certain plaisir, d'ol! I'effet pervers de ce
cinema.
118 les sfTategies de choc sont une expression que Ie groupe indusfTiel ausfTolien SPK avoit u~lisee dans un de leur discours man~este tel
qu'on Ie fTouve dans Industrial Re/Search Culture Handbook, publie en 1983.
119 Extreme, Paul Ardenn, Extreme, Op. cit., p. 317-318.
Mais, comme Ie precise Beatrice Picon-Vallin, I'effet recherche est, avant tout,
physiologique. Le but est d'amener Ie spectateur a une reaction physique face a des
evenements exception nels, des situations hors norme : Le contenu et les formes du spectaculaire varient selon les epoques, en fonction du vecu, du contexte politique et social, de /'histoire du goOt, des sensibilites, des ideologies et du progres technique, meme si /'effet vise reste
identique - if s'agit avant tout de frapper Ie spectateur. On acoutume de referer Ie spectaculaire
a la vision - spectaculum renvoie en latin a ce qu'on voit -, mais il concerne tout aussi bien /'audition et if existe tout un spectaculaire sonore [.. .J. Le spectaculaire agit sur Ie corps du public de
fa~on physiologique 120 .
Le "spectaculaire'; qui fait veritablement son entree dans Ie vocabulaire, au tout
debut du xx siecle,loen mettant en scene tout ce qui excede, qui depasse les normes
implicites, renvoie la encore aI'esthetique du sublime, dont nous parlions plus haut. De
fait, I'emotion suscitee est tellement forte, la reaction ne peut etre que physique. Nous
sommes dans un eloge de la sensation forte, de I'emotion face a ce qui releve du
"jamais vu'; du surprenant. ('est ce que soulignent les jaquettes ou les affiches des
films, et ce qu'accentuent les narrateurs. Le film Traces ofDeath 3 commence par exempie par un avertissement que les auteurs considerent eux-memes comme "extreme" :
(( AVERTISSEMENT EXTREME. Ce film s'adresse a"/, enthousiaste de la mort reelle': Dans la tradition de TRACES OF DEATH 1absolument AUCUNE des sequences contenues dans ce film n'a ete
recreee de quelque maniere que ce soit, ce qui fait de la serie TRACES OF DEATH les premiers
"VRAIS CHOCUMENTAIRES"jamais realises! Le materiau contenu dans cette video est VISUELLEMENT EXPLlClTE et n'est PAS pour les ENFANTS ou les AMES SENSIBLES quelles qu'elles soient. A
PARTIR DE LA, regardez avos depens ! Nous sommes serieux !
L'utilisation des majuscules, des caracteres en gras et des points d'exclamations
ramenent directement aux affiches de cirque et aux publicites racoleuses utilisees pour
les premiers films de jungle. En retravaillant Ie reel pour I'amener du cote du spectaculaire, Ie Mondo Movie renvoie a d'autres formes de divertissement tel celui des zoos
humains. En intitulant son premier film Monde de chien (Mondo cane), Jacopetti fait
deliberement un lien entre la condition humaine et Ie fait de se sentir com me un animal en cage. Tous les Mondos qui suivront presenteront I'humanite telle une exposition
ethnographique, faisant defiler chaque espece devant nos yeux comme pour une visite
guidee dans un zoo. Olivier Razac explique : (( Les exhibitions ethnographiques ont du succes parce qu'elles sont un spectacle presente comme si c'etait la realite et, en meme temps, elles
sont une realite que /'on observe comme si elle etait spectaculaire. Bien sOr, Ie spectacle est aussi
reel que Ie quotidien, mais ce n'est pas "Ia" realite, l'ensemble des faits qui arrivent spontanement.
Le spectacle est une realite travaillee en vue du spectaculaire. Mais ici, if Ya imbrication totale :
c'est parce qu'il est "reel" que Ie spectacle des hommes exposes plait, c'est parce qu'elle est inhabituelle dans sa banalite que la realite montree est spectaculaire 121 .
Razac souligne surement ici la raison du succes phenomenal que re~urent les
Mondo Movies a leur epoque et explique en meme temps Ie choc visceral et nauseeux
120 Beatrice Pican-Vallin, Le spectaculoire de masse: du theatre au cinema (Eisenstein dons Ie contexte theatrol sovietique) ) in HomanSireiols, Christine &Aildre Gardies (dirl, le spe<[Link], A1eas, 1997, p. 63.
121 Olivier Rowe, L'Ecron et Ie zoo: spectacle et domestication, des expositions colonioles 6 Loft Story. Paris, Denoel, 2002, 33.
qu'on ressenti les critiques d'epoque. D'un cote, certaines personnes ont vu dans ces
passages incessants d'un sentiment a I'autre des films qui etaient a I'image de la vie.
D'un autre cote, certains ont eprouve un eCCEurement face a cette rea lite jetee en
pleine face, a I'aide d'un montage brut et brutal, experimental pour sur dans Ie cas des
precurseurs Jacopetti et Prosperi. (( Les passages brusques c'est la vie. Les passages doux c'est
/'histoire, ce n'est pas /'experience quotidienne , affirmait Jacopetti. 122
Selon ce dernier, ceux qui se detournent de ses films sont ceux qui ne veulent
pas faire face a la rea lite telle qu'elle est. Mais voila, Ie rejet vient avant tout du fait que,
pour certains spectateurs, la vie n'est pas com me cela. Certains ne voient dans ces films
qu'un portrait deprimant, desesperant et degradant, et les touches d'humour et de
I'Amerique inferdife.
legerete ne font qu'accentuer Ie desastre. Les montages video sordides des annees
quatre-vingt et quatre-vingt-dix, se revendiquant du Mondo, ne feront que conforter
les detracteurs du genre.
Pour faire ressentir une veritable experience au spectateur, I'effet de choc atravers Ie montage se revele necessaire. Dans L'Amerique en folie, apres des remises de trophees a des acteurs de films porno ou a des danseurs denudes, avec un public qui s'entraine sur des bananes, on passe a I'industrie de hot-dogs fabriques avec des preservatifs et colorants. Une femme qui fait une therapie de choc, re~oit une decharge dans les
doigts des qu'elle essaie de manger un [Link] les plans chocs passent par une association entre la chair humaine et la nourriture. Nuda e crudele debute par un enchainement entre des acco~hements humains et des vaches qui mettent bas. De la meme
maniere, Shocking Asia II met en parallele combats de coqs et combats de boxe. ~humain
est sans cesse rabaisse au rang de I'animal, ou plus exactement de bete de foire, d'ou la
pertinence du terme de"zoo humain':
Cela etait deja present dans Mondo cane. Dans Ie 2, apres la scene ou Ie crocodile est mange, on passe a une autre viande, meilleure affaire du monde civilise: la stripteaseuse, puis la voix-off s'exclame: La chair est triste, et on poursuit avec des filles de
Somalie entre douze et seize ans revendues pour des bordels. On est dans un principe
d'associations d'idees ou chair animale et chair humaine sont sans arret juxtaposees.
Le choc dans Ie Mondo devient une technique, une accroche publicitaire, un
marche. La publicite pour Les Derniers Cris de la savane annonce la couleur: Dans ce film,
il n'y a pas de place pour les sentiments . Les termes "choquant': "sensationnel" sont utilises afoison afin d'attirer Ie public. Un jeu s'opere sur I'apprehension du spectateur. On
nous dit qu'on va nous montrer des choses terribles et de fait on les apprehende. Ce
n'est pas pour rien si certains "chocumentaires" ont ete distribues dans Ie marche de
I'horreur.
Comme nous I'avons souligne dans I'introduction de cette partie, Ie Mondo Movie
fonctionne sur un principe de dichotomie binaire : la joie et la peine, Ie pur et Ie sale, la
douceur et la haine, comme les titres des films Ie soulignent : Sweet and Savage, Suede
enfer et paradis, Angeli bianchi... Angeli neri, etc. Avec une rapidite etourdissante, les films
devoilent des paysages paradisiaques avant d'en montrer la destruction par la technologie, ou ils montrent des jeunes gens plein de vie avant de s'attarder ce qu'ils deviendront
plus tard : des corps abandonnes, malades et a I'agonie. seul un Mondo peut montrer la
decapitation d'un bouc suivie par des jeunes filles en train de danser sur de la musique
funk (Brutes and Savages). La morale est pervertie, des scenes choquantes peuvent etre
designees comme banales et des choses anodines deviendront spectaculaires.
Chez les Castiglioni, notamment dans Magia nuda, des rituels eprouvants sont
representes comme faisant partie d'un quotidien tout ce qu'il ya de plus banal alors que
L'Amerique anu se plait a s'indigner et a creer du sensationnel a partir de cartes postales
animees tout afait sans interet. Cette dialectique basique est systematique dans les films
de Climati et Morra. Par exemple, dans Savana vialenta, une femme s'offre ades hommes
"Ics Icncls
qui attendent pour la penetrer, [Link] suivie ~'une panne sur Ie tournage d'un film
porno. On passe sans cesse du comtque au traglq~e...
..,
Vivre et mourir, aimer ou tuer, la dichotomle est simple a la base, mals a partir de
la ce sont des couches qui se rajoutent, toujours traitees sous des modes diff~rents renyant a des registres cinematographiques tres varies: film d'aventures, comlque pota~~e, vaudeville, epouvante surnaturelle, etude de mCEurs, enquete policiere, etc.
Cest des contrastes que nait I'effet Mondo.
Iff 'rlTfIlD'Tf
DU MONDf
__ .\1_
~
'I~' ."Ies
On ne "voit" pas Ja meme chose quand on entend; on n'''entend'' pas Ja meme
-~ _ _
.
..
.-
ia
depourvue de commentaire,
Le premier plan figure une vue d'helicoptere d'un paysage cotier. La mise
en scene documentaire est signalisee a ce stade par Ie son direct du moteur, ainsi que
par I'ombre de I'engin, qui apparait distinctement au beau milieu du cadre. Puis, Ie son
direct s'efface pour laisser place a une montee de cordes. Une chanson commence,
entonnee par une voix feminine soliste : Oh, my love/Look and seelThe sun rising through the
window...
Ainsi s'en suivent des paroles d'un Iyrisme na'lf, dont I'une des particularites est
que I'on ne sait pas tres bien a quoi elles font reference, ni meme si elles entretiennent
un quelconque rapport avec Ie contenu des images.
Des les premieres secondes, iI s'est produit un double phenomene : d'un cote, la
creation d'un ton et d'un c1imat coherent, etabli par la jonction entre I'emotion de la
musique et la majeste des cadres en cinemaScope ; de I'autre, nous avons les premices
d'une disjonction plus souterraine, les premiers echos d'une dissonance.
La suite de la sequence ne fait qu'accentuer ce double discours. L'helicoptere survole au ras du sol des champs de coton dans lesquels travaillent des esclaves noirs qui
portent des ballots. On ressent alors un curieux malaise, car malgre I'enthousiasme
apparent des figurants qui saluent I'arrivee des reporters, on aper~oit aussi a I'image la
panique et la destruction provoquee par I'appareil au milieu du decor, qui arrache les
ballots et effraie les animaux.
La encore, Ie contraste entre la violence latente des images et I'envolee Iyrique de
la chanson cree une rupture de sens : il ya une dichotomie entre ces signes avant-coureurs de I'apocalypse et ces paroles si na'ives qui nous parlent de la croyance en un
monde meilleur, d'amour et de fraternite. Toutefois, cette dichotomie n'agit encore une
fois qu'en profondeur. En surface, musique et image sont portees par un meme souffle
epique, aI'instar de ce vent qui balaie des nuages de poussiere sur la surface du paysage.
Cette sequence, qui ouvre I'un des films les plus malsains de Jacopetti et Prosperi,
Les Negriers, se termine par I'image innocente d'enfants vetus de couleurs vives dans un
jardin colonialiste, tandis que Ie dernier couplet, berce par une emouvante melodie a la
C ,
c1arinette, nous annonce I'arrivee d'un brand new day. Elle sera Ie dernier moment
d'apaisement dans un film aux allures de descente aux enfers, suite quasi ininterrompue
de viols, sevices et massacres en tous genres. Des lors, Ie titre de la chanson du generique, at; my Love, chanson qui sera reprise dans Ie film mais sur un mode instrumental,
va s_ charger d'une connotation des plus macabres: dans Les Negriers, I'amour, la paix ou
la fraternite ne brilleront que par leur absence. Quant a la na'ivete et I'innocence...
II ya quelque chose d'a la fois passionnant et risque a s'attaquer a un sujet aussi
essentiel que I'utilisation de la musique dans Ie docu-horreur, et ce pour au moins trois
raisons.
La premiere raison est, justement, son caractere incontournable. En effet, rarement on aura v un genre cinematographique tout entier tirer sa rhetorique et son
essence meme du rapport musique/image. Autrement dit, un Mondo ne serait pas un
Mondo sans la musique qui va avec. 1/ suffit pour s'en convaincre d'interroger un spectateur non averti sur la nature de ce type de cinema: on obtient tres souvent une definition de nature additive du style (( ce sont des images horribles sur de 10 musique douce . Ce
type de reaction est moins anecdotique qu'i1 n'y parait. II signalise assez bien a quel
point, dans Ie genre qui nous interesse, I'essentiel reside moins dans Ie fond que dans la
mise en forme. On peut meme, si I'on suit cette logique, aboutir a cette conclusion: une
image de Mondo sans sa musique et son commentaire, cela n'est plus du Mondo, ~a
devient autre chose. Nous verrons dans Ie chapitre qui suit la nature particuliere de ce
changement.
En second lieu, il ya I'aspect proteiforme de toute cette vague musicale. En effet,
iI est impossible de dissocier la "musique Mondo" d'un ensemble bien plus large, qui est
celui de la musique de film d'exploitation tout court, sujet immense s'il en est, qui recouvre plusieurs centaines de films et presque autant de compositeurs. Explorer ce territoire, c'est s'aventurer dans une veritable jungle, c'est aussi redecouvrir un des pans les
plus passionnants (et meconnus) de la musique de cinema. Ace titre, iI convient de
saluer Ie travail de nombreux collectionneurs et de certains labels qui contribuent reguIierement afaire sortir de I'ombre des musiciens oublies et des scores rares dont certains
sont epuises depuis plusieurs decennies.
Et enfin, dans un ordre beaucoup plus theorique, il y a cette maniere beaucoup
plus insidieuse qu'a la musique de docu-horreur d'interroger la place de la musique au
cinema dans son ensemble. Bien qu'a notre connaissance aucune etude sur Ie sujet
n'en fasse mention, ces musiques peuvent en effet illustrer un pur cas d'ecole, sur cette
relation ambigue que peuvent entretenir image et son dans ce que Michel Chion
appelle la "chaine audiovisuelle': Nous Ie verrons, c'est ici que se joue avec Ie plus
d'acuite, pour Ie meilleur et pour Ie pire, cette esthetique de la fragmentation qui, bien
qu'elle soit en principe Ie lot de tout objet audiovisuel, trouve ici un questionnement
particulierement explosif.
.'I~'
~I
nvisager Ie domaine qui nous interesse de fa~on exhaustive est une tache evidemment hors de proportion. Toutefois, si I'on porte un regard d'ensemble sur
la production, on finit tres vite par reperer quelques courants majeurs et des noms
essentiels. La presentation qui suit se veut avant tout synthetique, invitant Ie lecteur
curieux apoursuivre lui-meme son investigation dans un domaine ou, de toute maniere,
toute tentative de classification perd tres vite son sens.
Nous abordons ici principalement la musique italienne. Et, a ce titre, et ce, avant
d'aborder LA figure incontournable du genre, compositeur qui pourrait meriter un chapitre entier a lui tout seul, il serait regrettable de ne pas jeter un coup d'~il sur les deux
compositeurs les plus meritants des films sexy des annees soixante.
H(I~~ord
~saasaa
titres composes pour des films comme Sexy haute tension ou Toujours plus nu. Franco
Tamponi beneficie du meme traitement, la compilation Donna sexy di notte, regroupant
des titres ecrits pour Ie realisateur Mino Loy, venant completer les editions integrales de
Mondo sexy di notte et 90 notti in giro per il mondo, dont les pochettes reproduisant les
affiches d'epoque justifient a elles seules I'achat.
1117. ()llTOIJ\l~1
e Ie 4 septembre 1931 a Pesaro, Riz (Riziero) Ortolani est pianiste de formation. En 1950, il fonde un groupe de jazz alors celebre en Italie. Sa carriere
dans Ie cinema debute a la fin des annees cinquante, periode vers laquelle il se consacre
a plein-temps a une production prolifique qui se poursuit encore aujourd'hui. Auteur de
plus de deux cents scores, parfois dissimule sous Ie pseudonyme de Roger Higgins, il s'est
depuis peu lance dans la musique
symphonique pure, et ce avec un certain succes. Souvent reste dans I'ombre d'Ennio Morricone, il reste neanmoins un des derniers grands noms
lies a I'age d'or des studios italiens,
ayant notamment travaille avec des
cineastes aussi varies que Dino Risi,
Pupi Avati, Antonio Margheriti ou
Lucio Fulci.
Pourtant, si Ie nom de Riz Ortolani est si souvent cite dans les anthologies, c'est systematiquement pour sa
contribution a des films affilies au
docu-horreur, genre dans lequel Ie
compositeur a rencontre a la fois ses plus grands succes et acquis une veritable legende.
Des Ie debut de sa carriere, sa collaboration avec Nino Oliviero pour Mondo cane s'impose
comme un c1assique. La chanson du film, More, obtient un Oscar et devient un tube, lan~ant un effet de mode dont nous parlerons un peu plus loin, et Ie score complet impose
un veritable modele copie par tous les imitateurs. Ace jour, I'album de la BO reste I'enregistrement de ses auteurs Ie plus souvent reedite en CD, parfois malheureusement au
detriment du reste de leurs discographies respectives.
Par la suite, et ce a I'exception de Mondo cane 2 seulement compose par Oliviero,
Ortolani va composer I'integralite des films du tandem Jacopetti/Prosperi. Si son travail
sur La donna nel Mondo reste, d'un point de vue stylistique, dans la droite lignee de
Mondo cane, les deux commandes suivantes vont amorcer une evolution vers une musique plus ample et symphonique, en accord avec des metrages qui utilisent pour la premiere fois Ie format cinemaScope et un langage herite des productions a grand spectacle.
M 0 R E.' t.\\O~;;fr~A:~~'kW"
~
Africa addio et Addio zio Tom comptent, en effet, parmi les plus beaux scores du musicien, alternant envolees Iyriques bouleversantes et passages bouffons grin~ants. La derniere collaboration avec les deux godfathers, Mondo Candido, change legerement de ton,
puisque s'orientant pleinement dans Ie registre de la comedie, faisant la part belle 11 un
rock psychedelique dans I'esprit des annees soixante-dix. La plupart de ces BO ne sont
disponibles 11 ce jour que dans les editions vinyles d'epoque, tres rares et recherchees par
les collectionneurs parfois 11 des prix considerables. Addio zio Tom et Mondo Candido ont,
quant 11 elles, ete reeditees recemment en CD.
Apres sa collaboration avec Jacopetti et Prosperi, Riz Ortolani continuera
ceuvrer dans Ie genre du Mondo, signant les musiques de feeo (aussi connu sous Ie titre
Mondo di notte 3), NU06 Guinea /'iso/a dei eanniba/i, Rea/ta'Romanzesea et sera meme sollicite pour un film americain avec Brutes and Savages. Ce dernier score laissera perplexe
plus d'un amateur, notamment dans
ses passages disco/funk saugrenus
surcharges d'abominables effets de
guitare wah-wah.
Mais I'autre rencontre determinante pour Ie compositeur restera
celie avec Ruggero Deodato. Choisi par
Ie realisateur dans Ie but avoue d'inscrire son film dans la lignee directe des
films de Jacopetti, Ortolani va trouver
dans cette nouvelle collaboration I'occasion de marquer sa carriere d'une
nouvelle pierre blanche.
Considere par beaucoup de
fans comme I'une des musiques de
film d'horreur les plus saisissantes
jamais composees, Cannibal Holocaust tire une grande partie de sa force et de sa singularite du fait qu'elle n'entretient, justement, que peu de rapport avec la musique de film
d'horreur"c1assique': Entre ballades folks melancoliques, passages electroniques experimentaux et interludes funky (heureusement plus discrets que sur Brutes and Savages), Ie
score cree une palette d'ambiances contrastees et parfaitement maitrisees. Le superbe
morceau Crucified woman en est sans nul doute Ie moment Ie plus fort; nous reviendrons
bient6t plus en detail sur I'utilisation qui en est faite dans Ie metrage. De fa~on assez
curieuse, la BO n'est sortie que tardivement sur format CD, editee il y aquelques annees
seulement sur un label de Heavy metal (!) Coffin records. Comme quoi, si la musique
adoucit les mceurs, Ie cannibalisme transcende les genres.
La musique de Riz Ortolani, si I'on devait tenter d'en donner une description, se
traduit avant tout par une profonde constante stylistique, notamment dans sa "premiere
epoque': Ancien pianiste de groupe, Ortolani est sans doute Ie musicien de sa genera-
er GUIIW.,O Jllro,.";,
. . . . . ."ll\lpo
est celui de morceaux plus langoureux, sentimentaux ou Iyriques. La encore, Ie musicien privilE~gie les melodies simples, immediatement identifiables, mais entierement
portees par la puissance de leur interpretation. On retrouve ces orchestrations inimitables, de par leur usage systematique et particulier des cordes et des chceurs, utilises
comme de veritables "murs du son'; blocs massifs d'emotion brute qui submergent Iitteralement I'auditeur.
On I'aura compris, la musique de Riz Ortolani ne fait ni dans la virtuosite demonstrative, ni dans la discretion. Elle s'oppose dans sa demarche acelie d'un Ennio Morricone
qui, bien que s'appuyant sur la meme
tradition populaire italienne, avait toujours pris soin de dissimuler son evidence melodique derriere une
construction savante. Ortolani choisit,
au contraire, de mettre en avant ce
caractere outrancier, excessif, parfois
trivial, qui indispose parfois certains
auditeurs pointilleux, mais qui n'est
bien souvent que Ie cceur brut de
toute musique populaire sans lequel
toute avant-garde, si innovante soit
elle, finit toujours par sombrer dans
I'insignifiance.
Quoi qu'il en soit, c'est precisement ce caractere "brut de decoffrage" de la musique d'Ortolani qui en fait la pierre
angulaire du cinema dont nous parlons dans ces pages. Son Iyrisme debride, ses interpretations flamboyantes, ses eclairs de violence presque incontroles (Ie morceau Ipescatori di Ragjput/Gli Squali de Mondo cane, avec ses percussions hallucinees, au bord de I'explosion) en font cet element essentiel sans qui Ie cinema de Jacopetti et Prosperi (entre
autres) n'aurait jamais pu atteindre cette "symphonie de I'horreur'; ce moment si particulier ou Ie document brut est transcende pour atteindre ce qu'i1 faut bien appeler une
veritable poesie cosmique du monde.
En ce sens, elle constitue Ie cceur et I'ame de ces images de boue et de sang. Elle
en est I'ouverture, cet eclairage etrange qui donne parfois I'illusion que, justement, la
boue se change en or.
inconnu dans sa categorie. L'une des raisons evidentes de ce relatif anonymat tient
dans Ie fait qu'il se soit surtout illustre, tout au long de sa carriere, dans Ie registre de la
comedie, genre musicalement souvent peu reconnu mais qui dans I'esthetique du
Mondo Movie va exercer une influence considerable.
La contribution d'Umiliani au Mondo sur trois longs-metrages, va donner quelques-uns des chefs-d'ceuvre les plus memorables du genre, en meme temps qu'elle va
etre a I'origine d'un des tubes les plus bizarro'ides de toute I'histoire du disque, tube
d'autant plus deconcertant qu'il s'est
des Ie depart dissocie a la fois du nom
de son auteur et du film dont iI etait
issu, Suede enfer et paradis.
Une autre singularite de la
musique de Piero Umiliani est qu'elle
illustre a merveille un phenomene
bien connu des amateurs de BO : celui
d'un score magnifique plaque sur des
images d'une nullite confondante. Ace
titre, la collaboration entre Ie compositeur et Ie cineaste Luigi Scattini reste
un cas d'ecole. Le contraste entre I'ennui sideral genere par ces films poussifs et la richesse incomparable des
themes qui les illustrent est si flagrant
qu'i1 tend a inverser I'idee re~ue : ici, ce
n'est plus la musique qui "accompagne" I'image, c'est Ie contraire, au point
que I'ecoute de I'album en solo s'avere
au final bien plus satisfaisante que la
vision du metrage.
En terme de style, les compositions sont typiques du versant leger,
sexy et dansant de la musique itaIienne, en opposition avec Ie cote plus
baroque et sombre dont Riz Ortolani
est I'exemple. Grand fan de Duke
Ellington, dont il ecoutait les disques
alors interdits par Mussolini lorsqu'il
etait adolescent, Piero Umiliani cree une musique pop aux arrangements sophistiques,
au confluent d'influences jazz, exotiques et psychedeliques. Ce style musical, que I'on ne
tardera pas a baptiser easy listening, sera abondamment utilise dans tout Ie cinema de
genre de I'epoque, avant d'etre redecouvert au milieu des annees 90 par toute une gene-
ration de DJs qui en fera une matiere inepuisable de sampling. Dans cette mouvance, Ie
travail de reeditions du label italien Easy Tempo reste une reference incontournable.
Svezia inferno eparadisio est sans aucun doute Ie grand ciassique d'Umiliani, et
considere par beaucoup comme une perle inegalee de la musique pop. La chanson d'ouverture You tried to warn me est, dans cette esthetique, totalement emblematique de ce
type de morceau vocal feminin interprete dans un style proche de John Barry, sur fond
de rythme bossa-nova et de vibraphone. Mais c'est surtout I'aspect instrumental qui
illustre Ie mieux la patte particuliere du compositeur, faite de cuivres elegants et discrets,
de chCEurs feminins mutins, de sections rythmiques groovy et d'orgues Hammond acides. Bref, ce sont les annees 60 comme si vous y etiez, avec tout Ie charme et I'humour
que I'on associe a c~annees-Ia, mais egalement avec une virtuosite de composition et
d'interpretation rare, qui place UmiIiani bien au-dessus des tikherons du
genre, pas loin de la perfection.
Le 45 tours extrait de I'album,
Mah-na mah-na, rencontrera comme
on I'a dit un bien curieux destin.
Reprise en 1969 par Henri Salvador
sous Ie titre fran~ais Mais non, mais non,
la melodie va se voir recuperee au
debut des annees soixante-dix par les
emissions pour enfants Rue Sesame et
Le Muppet show, qui la rendront celebre
dans Ie monde entier alors meme que
Ie film de Scattini est deja tombe aux
oubliettes. Consideree des lors comme
une simple musique d'illustration pour
la television, la chanson se verra
reprise a nouveau dans I'emission
Benny Hill, puis dans We-Foot!
Avec Ie recul, on reste intrigue
par Ie parcours de ce morceau tres
bref, au depart simple fond musical
dans une scene de sauna erotique (I)
dans un Mondo parmi les moins marquants du genre, devenu au fil des
annees un veritable tube des ecoles
primaires. On espere en tout cas que
son compositeur, a defaut d'y trouver
la celebrite internationale, en aura touche les droits d'auteur.
75288
Contine~t perdu
reconnu ,pour sa collaboration repetee avec Orson Welles sur trois de ses longs-metrages. II a egalement la particularite de s'etre distingue dans Ie documentaire "c1assique"
tendance photo-Mondo bien avant la sortie des films de Jacopetti et Prosperi, collaborant 11 Continent perdu, Magia verde et L'Empire du soleil.
Dans Ie meme ordre d'idee, Africa segreta, Africa ama et Magia nuda sont plus
proches des films ethnographiques traditionnels que leurs homologues italiens ou
americains, et ce, y compris dans leur usage de la musique. Les compositions de Lavagnino y sont utilisees avec plus de parcimonie qu'ailleurs, au profit d'enregistrements
de chants tribaux.
erniers heritiers de la tradition "films de prestige" du Mondo initiee par Jacopetti et Prosperi, Antonio Climati et Mario Morra ont ete les derniers de leur
generation 11 effectuer un travail esthetique de haut niveau sur leurs longs-metrages. En
temoignent leurs choix musicaux sur la fameuse trilogie sauvage, qui voient se succeder trois compositeurs chevronnes 11 la carriere prolifique, chacun ayant notamment
CEuvre dans Ie western, genre qui aura une influence determinante, en particulier sur Les
Derniers Cris de la savane.
Tous deux edites sur Cam's Soundtrack Encyclopedia, Ultime grida della savana et
Savana violenta forment un doublon complementaire, typique dans Ie son et dans I'ecriture de I'esthetique des annees soixante-dix Carlo Savina offre une suite orchestrale
majestueuse, qui conserve toujours toutefois une certaine touche d'ironie et de pastiche, tandis que Guido et Maurizio de Angelis privilegient une approche melodique plus
proche de la chanson, ce trait etant parfois I'un des points faibles de leurs compositions
dont les arrangements versent parfois dans la variete, Savana violenta restant malgre ces
defauts d'une tres bonne qualite.
Autre compositeur tout terrain,
Daniele Patucchi (qui signe egalement Ie
joli theme exotique de Cannibalis: au pays de
f'exorcisme ... ) va c16turer la trilogie avec
Sweet and Savage, sans pour autant cesser sa
collaboration avec Mario Morra qu'il retrouvera sur sa realisation en solo, Dimensione
violenza. Plus moderne dans sa demarche,
du moins dans I'acceptation qu'on avait de
ce terme dans les annees quatre-vingt, sa
musique reflete tous les gimmicks de I'epoque: synthetique et froide, portee par des
rythmiques agressives et assez mena~ante
dans son c1imat, elle est au parfait diapason de ces metrages 11 I'ambiance ultraviolente
et apocalyptique, tres revelatrice en tout cas de la nouvelle direction prise par Ie Mondo
alors en fin de vie. Detail tout aussi revelateur : Ie theme principal de Dimensione violenza ressemble 11 s'y meprendre 11 celui du Blade Runner de Vangelis, musique tout aussi
glaciale censee depeindre un monde futur deshumanise. Quoi qu'il en soit, cette derniere contribution de Patucchi sera I'une des dernieres marquantes d'un genre en
extinction, 11 I'image du cinema de genre italien dans son ensemble qui vit alors son
chant du cygne.
.'I~'
-2rrives a ce ,stade de ~otre pet~te [Link], nous ne ferons pas I'injure au lecteur de presenter qUi est Ennlo Morncone. Rappelons simplement qu'avant
d'etre Ie monument international que tout Ie monde connalt, Ie maitre ita lien fut surtout
un transfuge de la musique savante, disciple de John Cage, et qui trouva dans Ie cinema
Ie moyen de distiller ce melange de melodie et d'experimentations qui fit sa gloire. ('est
ce qui Ie differencie principalement de ses collegues, pour la plupart issus de la musique
populaire, et met son CEuvre dans une case privilegiee. Musicien a /'influence considerable, Morricone eut I'honneur il ya quelques annees de se voir attribuer Ie titre de plus
grand createur de formp du x)( siecle par la presse fran~aise branchee, formulation certes
pretentieuse mais parfaitement justifiee pour qualifier un chef d'orchestre par ailleurs
peu enclin a la modestie, travailleur acharne et conscient de son genie.
I Malamondo, edite la encore chez Cam's Soundtrack Library, est couple avec une
autre collaboration avec Paolo Cavara, Le tarantola dol ventre nero. Comme souvent dans
les BO de Mondos, /'album se presente comme une collection de themes aux ambiances
variees. Alternent plages orchestrales suaves, rythmes de danses et fanfares, avec bien
sOr cette touche d'exotisme qui caracterise si bien Ie genre. Toutefois, la specificite de
Morricone reside, comme on peut s'y attendre, dans I'extreme virtuosite avec laquelle Ie
compositeur se reapproprie ces codes pour livrer un exercice de style brillant. On
retrouve bien sOr tous ses gimmicks bien connus, chants solistes a base d'onomatopees,
cloches, guitares electriques et trompettes mexicaines, mais egalement son sens aigu du
pastiche qui s'illustre dans ses morceaux jazz et pop. Mesures asymetriques et associations d'instruments incongrus forment les structures cachees de ces musiques si evidentes en apparence, qui se revelent d'une invraisemblable complexite si on les ecoute
attentivement. Derriere la legerete de fa~ade se profile une noirceur qui s'exprime pleinement dans la BO suivante, composee pour Ie giallo La Torentule au ventre noir. Un theme
erotique d'une sensualite typiquement italienne precede des plages experimentales
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Les chansons dans les
eventuellement s'accompagner de celie d'un disque 45 tours au succes incertain, habitude devenue courante dans I'industrie a partir du debut des annees soixante.
Le cinema Mondo, dans son rapport a la musique en general et a la chanson en
particulier, s'inscrit totalement dans cette tradition, proposant de film en film peu ou
prou la meme recette : un theme principal se fait entendre, construit sur une melodie
simple qui sera repetee tout au long du metrage sous une forme instrumentale, avant
d'etre repris dans une version
vocale,
souvent durant Ie generiBANDE ORIGINALE DU IFlJLM
que de fin. ('est LA chanson du
film, Ie tube entetant qui conclut
ou ponctue Ie defilement de la
pellicule, avec sa melodie attachante, son refrain accrocheur et
des paroles sans reelle importance, simples supports pour un
interprete inconnu cache derriere un pseudonyme plus ou
moins improbable.
A I'instar du fameux
More de Riz Ortolani, My Love
(Carlo Savina) et Why? (Franco
Godi) furent, commercialises en
45 tours, les "tubes" respectifs
des Derniers Cris de la savane et
de Addio ultimo uomo. Piero Umiliani, on I'a vu, fut egalement dans sa categorie un
pourvoyeur de titres pop imparables comme Sweet Revelation ou Now I'm on my Own.
Dans un tout autre genre, Ie realisateur Romano Vanderbes afait appel au groupe punk
The Dictators pour Ie cultissime America the Beautiful. Et que dire de Face la mort qui
conclut une heure et demie d'atrocites avec son abominable slow Life, interprete dans
un style Las Vegas fa~on Barry Manilow, Ie tout sur fond de coucher de soleil et d'enfants innocents.
Grand pourvoyeur de variete, Ie Mondo fran~ais s'inscrit quant a lui dans une
autre tendance, liee a la specificite de la culture populaire hexagonale. La presence de
Michel Legrand, I'immense compositeur de Jacques Demy, au generique de L'Amerique
insolite est emblematique d'une certaine esthetique, de maniere aussi determinante qu'a
pu I'etre celie de Riz Ortolani sur les films de Jacopetti et Prosperi.
II est a ce sujet interessant de souligner qu'en parallele de ses films assimilables
au genre Mondo, et de ses collaborations avec des compositeurs originaux comme
Legrand ou Vangel is, Fran~ois Reichenbach realisa divers documentaires consacres ades
vedettes de la chanson comme Johnny Halliday ou Mireille Mathieu. L'interet general
L'AMERIQUE INSOLITE
ue porte Ie realisateur a la musique se fait egalement sentir, dans ses films americains,
~ans la selection de tubes empruntes aux hit-parades de I'epoque : Autobahn de Kraftwerk et plusieurs chansons de Mort Schumann (dont Ie tube Buyby Come On) pour Sex
O'Clock USA et Ie planetaire Walking on the moon de The Police dans Houston Texas.
Claude Lelouch, quelques annees avant de realiser La Femme spectacle, fut un des
plus prolifiques realisateurs de scopitones, ces a~cetres d~ ~ideoclip diffuses dans les
bars et bien connus des amateurs de ye-ye, produisant en sene des bandes pour C1~ude
Fran~ois, Dalida ou Sylvie Vartan. Son documentaire choc n'est, dans cette .I~glque,
qu'une suite ininterrompue de chansons delurees aux paroles toutes plus [Link]
unes que les autres, chantees dans un registre tres Discorama : La Femme nous offre Jour
suspendue, tandis que les paroles se lamentent sur la condition humaine. Ah ! Que Ie
monde est cruel, nous dit-on. ('est peut-etre de la metaphysique du pauvre, mais au
fond, est-ce si eloigne de la liturgie c1assique ?
Le Mondo, nous I'avons dit, reste ce cinema paradoxal qui questionne en permanence la representation du rituel, tout en evacuant Ie rapport au sacre. La musique en
general et la chanson en particulier y apportent cette touche de sens qui fait si cruellement defaut dans ces univers prives de causalite. D'ou ces chansons d'amour sans objets,
ces complaintes sur I'absence, ces mots qui apparaissent souvent denues de rapport a
I'image et qui, justement pour cette raison, semblent prendre un sens paradoxal et un
eclairage particulier. La chanson a quatre sous comme derniere presence du spirituel?
Ecoutez plutot...
~
Why? Don't ask me why
Why? There is asky
Things are what they are
And I don't try to understand...
MOllde
falle.
.~
I II 1I1'- rSSCIIC
.'I~'
A ce stade, iI faut se
rendre a I'evidence : en plus de
trente ans de services, Mondo
Movies et films de cannibales
auront decline toutes les formes de musiques de danse
existant depuis I'aube de I'humanite. Des les annees 60, on y
trouve de tout: du jazz evidemment, du swing, du twist,
du jerk, sans oublier les traditionnelles valses, boleros, etc.
Par la suite, cette tendance ira
en s'accentuant. Les ula-ulas
hawarennes cedent la place a
d'autres tempos exotiques.
les esclaves
"
.
Piero Umiliani compose pour
t:~t::;sl. Angell btan~hl ... Ang,el! n~ri de~ s~udades, macumbas, sambas et autres musiques de carnaval. ,Les,,:"ms am~,rJc~~~s de~lln:nt, quant a eux, toutes les formes de rock garage. Ce
caractere Juke-box, deja souilgne, va prendre dans les annees 70 et 80 une dimension
Mondo
Hollywood.
...Ies Icncls
meme un plagiat de... La Bamba dans I'ahurissant Terreur cannibale qui, a ce jeu, remporte sans probleme la palme de I'absurde. ,
."
,
,
Pourquoi cette frenesie de danse ? Dune manlere genera Ie, on se dehanche
beaucoup dans les Mondo Movies. Les scenes de boites de nuit, de clubs et par extension de tous les lieux de fetes, sont legion et constituent un des "passages obliges" du
genre, donnant aux realisateurs I'occasion
de filmer Ie spectacle eternel de corps en
train de se tremousser. Des films comme
Mondo Topless ou Mondo Strip-Tease poussent cette logique jusqu'au bout
puisqu'i1s ne proposent plus au spectateur QUE des scenes de danse. La
sequence finale de ce dernier film est ace
titre assez revelatrice puisqu'elle voit la
commentatrice, que I'on n'entendait
jusqu'a present qu'en voix-off, passer
devant la camera pour offrir un effeuillage au spectateur sur une chanson intitulee... I love to dance. Dont acte.
La danse c'est aussi bien sOr Ie
rituel, une autre forme d'erotisme aussi,
comme on peut Ie voir dans les metrages
de Climati et Morra et des Castiglioni. Souvent filmees au ralenti, ces images de
corps qui sautent et de sexes qui se balancent se posent comme des contrepoints
Les 'n'erdi,s du monde.
aux sequences de festivites "civilisees';
(idessous : Mondo Hollywood.
dont elles sont censees reveler Ie caractere
artificiel. Elles ressortent neanmoins de la meme logique : que I'on soit dans la ville ou
dans la jungle, la danse ne s'arrete jamais. La danse est ce rythme qui rassemble la communaute humaine dans une sorte de ceremonie eternisante. Car c'est bien de cela qu'i1
s'agit. En confrontant comme ille fait souvent danses sacrees et profanes, Ie mystique et Ie vulgaire, Ie docu-horreur cree
une sorte de mise a plat indifferenciee.
Ainsi, Les Interdits du monde nous presente
dans une meme sequence une scene de
marche sur les braises et une autre de
strip-tease particulierement obscene.
Entre une transe de derviches tourneurs et
un tube de Village People, la difference
.'I~'
Qij
Le,
"0
n'est qu'une affaire de decor, semblent nous dire ces films. Partout, c'est la meme pulsation. La musique donne litteralement Ie rythme du monde.
Mais la musique n'est pas seulement ce qui permet aux "personnages" d'exterioriser leur corps jusqu'a I'effondrement. Elle est aussi cette entite qui donne I'impulsion du
film tout entier. Ace sujet, les Mondos des annees quatre-vingt sont ceux ou I'utilisation
particulierement expressive de la musique rythmique tend a avoir une fonction omni-
Dans son ouvrage deja cite sur la musique au cinema, Michel Chion evoque Ie
caractere souvent repetitif de la musique dans les films erotiques, en un chapitre par
ail leurs tres court et assez lapidaire. Si son analyse, bien que s'appuyant sur un unique
exemple essentiellement base sur I'element rythmique, merite I'attention, c'est qu'elle
met selon nous en valeur une constante : la volonte d'installer un temps particulier, ala
{ois immobile et oriente vers un but, et de trouver Ie juste equilibre . En d'autres termes, il
s'agit de creer un c1imat vaguement ceremoniel afin, toujours selon lui, de deculpabiliser Ie speetateur voyeur en haussant /'acte la dimension noble d'un rituel sacre 123 I).
Bien que formulee avec un certain dedain et faisant reference a un film bien
precis, cette remarque a pour nous une valeur generaliste et resume de maniere fondamentale ce rapport tres particulier que Ie cinema erotique, et d'une maniere plus
vaste Ie cinema d'exploitation, entretient avec la musique. Films designes par excellence comme etant I'essence meme du voyeurisme, Mondos et films de cannibales
usent de la musique moins comme une ponctuation de I'action, que comme un tapis
recouvrant une sequence donnee, une maniere de "jeter un voile" sur des images suggerees a la fois comme objets de desir et interdites au regard. Qu'il s'agisse de sexe ou
de violence au fond importe peu. La musique attise la pulsion scopique du voir, en
meme temps qu'elle installe Ie spectateur dans un temporalite fantasmatique. Les premiers films de cannibales sont les plus representatifs de cette tendance, jouant a parts
egales I'erotisme et I'horrifique, la musique jouant a chaque fois Ie role d'un facteur
onirique.
ANUEllE HERA
Un theme comme L'Altalena de Riz Ortolani (BO de Mondo Candido) remplit egalement cette fonction de musique "erotisante': Basee sur un motif repetitif de piano electrique et d'envolees de cordes, Ie morceau tisse un de ces c1imats sentimentaux et
enflammes typique de leur auteur, alors meme qu'il accompagne au cours du metrage
des situations sexuelles scabreuses et vulgaires. L'effet est similaire a celui du "f1ou artistique" sur la photographie, il met adistance en meme temps qu'il sublime, bien qu'ici de
maniere ironique et cruelle.
Cette fonction est, dans Ie cadre qui nous occupe, particulierement importante
car elle deborde selon nous Ie simple cadre de la representation sexuelle pour devenir
celie de la representation tout court. Une des phrases les plus celebres de Fran~ois Truffaut sur Alfred HitchqKk concernait son fameux pouvoir a filmer les scenes de meurtres
comme si cetaient des scenes d'amour et inversement. On peut dire, au risque de la provocation, que Ie docu-horreur a atteint Ie meme but mais d'une autre maniere, particulierement oblique et [Link], ce sont les scenes d'horreur qui sont montrees comme
des scenes erotiques, et les scenes de sexe qui sont montrees com me, veritablement,
repoussantes.
MII~I
de catacombes de Mondo cane; d'une maniere beaucoup plus grossiere, aux bruitages
de science-fiction qui ponctuent les scenes dites "scientifiques" des films americains ; et
bien sOr aux innombrables styles musicaux, parfois pratiques au premier degre mais
aussi souvent detournes et parodies par les compositeurs, et dont les paragraphes precedents ont deja donne une Iiste epuisante.
En veritable eponge culturelle, Ie Mondo aura toujours et a chaque periode de
son evolution, absorbe tous les trucs et astuces a la mode, des chanteurs de charme des
annees 50 jusqu'aux gadgets f1uos, mais aussi use de toutes les pratiques audiovisuelles
en vogue, du film de jungle jusqu'au Snuff Movie, du scopitone au clip, et bien sOr, recycle tous les genres cinematographiques existants. Achaque nouveau gimmick, son illustration sonore ou musicale, son cliche plus ou moins assimile.
L'exemple Ie plus representatif a nos yeux reste I'usage assez particulier de la
fameuse ceuvre c1assique Toccata en re mineur de Jean-Sebastien Bach, dont I'ambiance solennelle fut souvent utilisee a des fins de pastiche dans de nombreux films.
Reorchestree de maniere jazz par Bruno Nicolai dans Mondo cane 2, elle offre un contrepoint saisissant a des images d'emeutes au Vietnam et de manifestations reprimees
dans Ie sang. Piero Umiliani en donne une version psychedelique, Ie Hammond y rempla~ant I'orgue d'eglise pour un resultat particulierement groovy dans Ie film de Luigi
Scattini. Malheureusement, la meme musique de Bach fit surtout les frais des producteurs sans scrupules de Inhumanities 2, qui en userent com me musique au metre pour
leur etalage d'atrocites montees comme un film d'entreprise. Un bien triste sort pour
une musique dont les montees de claviers servaient ala meme epoque a rythmer cette
serie pour enfant autrement plus crepusculaire qu'etait 1/ etait une fois /'homme.
D'une maniere generale, lorsque I'on ecoute un album original sorti du contexte
du film, on est toujours surpris de la predominance de themes legers au detriment de
morceaux plus dramatiques, souvent en contradiction avec I'image sombre des metrages. Qui pourrait se douter a I'ecoute de Angeli bianchi... Angeli neri qu'il s'agit d'une
musique conceptuelle autour de la sorcellerie ? Ou que la BO Le schiave esistono ancora,
signee Teo Usuelli a pour fonction d'illustrer Ie theme de I'esclavage ? Qu'on les associe
ou non au genre easy listening, les musiques de ''I'age d'or" se signalisent par leur vitalite d'ecriture, et il n'est pas interdit ace stade de faire un parallele entre la demarche de
ces compositeurs et celie de cet autre musicien de genie ayant ceuvre pour I'essentiel
de sa carriere dans Ie cinema fran~ais Ie plus populaire, Fran~ois de Roubaix. On y
retrouve en effet, ce meme melange de melodies attachantes et d'experimentations
subtiles, parfois tres eloignees en apparence de I'image vehiculee par les comedies
qu'elles sont censees illustrer, mais qui brillent a I'ecoute solitaire d'un eclat incomparable. En tout cas, de Roubaix aurait fait sans nul doute un fabuleux compositeur de
Mondo, nous en sommes certains.
Comedie. Film d'aventure exotique. Documentaire ethnologique. Erotique et
pornographique. Clip et comedie musicale. Film de guerre, et bien plus encore... Le
docu-horreur regroupe tout cela. Mais iI reste avant tout une forme particuliere du
cinema d'horreur, une des formes parmi les plus extremes du genre et dont la musique
reste une des composantes fonda mentales.
la chaine audiovisuelle de deux elements a priori opposes, et par extension du sentiment de decalage que I'on ressent souvent face ace type d'opposition. L'exemple Ie plus
frequemment cite quand on veut illustrer ce concept est bien sOr I'opposition entre une
image violente et une musique douce, et comme nous I'avons dit plus haut, Ie docuhorreur doit en grande partie sa reputation au recours frequent a ce procede.
L'analyse de ce phenomene est passionnante mais demesuree, et depasse de tres
loin Ie cadre de notre etude. ('est pourquoi, pour plus de commodite, nous allons centrer les paragraphes qui suivent sur Ie compositeur qui a acquis sa legende sur ce procede, au travers du film qui symbolise Ie mieux I'aboutissement de cette demarche
esthetique : Cannibal Holocaust.
Voici comme~Riz Ortolani raconte son travail avec Ruggero Deodato : [Deodato] a appris beaucoup de choses de films
comme Mondo cane et Africa addio, asavoir
ce net contraste avec la violence. Le realisateur en propose deja une forme tellement evidente qu'insister davantage la-dessus avec la
musique n'aurait fait qu'endommager celle-ci.
La violence s'apprecie si elle est accompagnee
par la douceur, par une musique sereine qui
tente un peu d'adoucir ce qui constitue les
sequences. Les sequences ont plus de valeur,
sont plus violentes ainsi. Si je devais composer
une musique dissonante, je ruinerais et abimerais tout Ie travail du realisateur '24 .
On aura note que la proposition
esthetique d'Ortolani s'appuie sur un double mouvement, en apparence contradictoire dans ses termes : a la fois adoucir et accentuer la cruaute des images. ('est que I'effet de contraste qu'il evoque, et qui constitue la base meme de son travail, est bien plus
complexe qu'il ne parait, et comporte de memorables precedents dans I'histoire du
cinema. On se souvient des exemples de Stanley Kubrick avec Orange mecanique, qui
confrontait musique c1assique et combats de rue, ou encore Docteur Folamour. On peut
egalement citer, dans un registre beaucoup plus obscur, Ie film d'horreur La Marque du
diable (1970) dont les scenes de tortures sous l'lnquisition rentraient en decalage avec Ie
theme doucereux qui les introduisaient.
Toutefois, la contribution de Riz Ortolani reste unique en son genre, tant elle va
avoir un impact fort sur les spectateurs. Cet impact est dO en partie au fait qu'Ortolani a
choisi d'appuyer cet effet de contraste en usant de deux ambiances distinctes, deja evoquees dans notre citation de Michel Chion : Ie liturgique et I'erotique.
Prenons par exemple la sequence de la femme adultere tuee par un indigene
dans Cannibal Holocaust. La scene est observee depuis la jungle par les explorateurs. Au
124 Entretren avec Riz Ortalani, making af de Cannibal Holocaust.
."~I
bord de la riviere situee en contrebas un des natifs met en place un rituel barbare. La
jeune femme qui en est la victime est trainee dans la boue et attachee a un poteau. Elle
est violee, subit des mutilations sexuelles avant de finir la tete eclatee acoups de pierre.
Une fois Ie forfait accompli, Ie cadavre est emporte dans une pirogue tandis que les
aventuriers, qui ont assiste a tout ceci sans pouvoir intervenir, se remettent en route
vers Ie village.
Qu'entend-on sur cette sequence restee celebre et qui fut censuree a peu pres
partout dans Ie monde ?
Le theme Adulteress Punishment, compose par Riz Ortolani, est construit sur une
basse continue jouee au synthetiseur analogique. Sur cette base en la et si majeur, se
deploie un adagio pour cordes a la tonalite sombre et solennelle, qui vient cui miner
dans les aigus dans un crescendo tragique avant de s'eteindre peu apeu, comme un dernier souffle, pour ne plus laisser place qu'a la pulsation froide du synthetiseur, terminant
Ie morceau comme il avait commence.
Quel est I'effet produit ? En premier lieu, celui directement decrit par Ie compositeur, asavoir une mise adistance qui met Ie spectateur en retrait du siege de I'action.
En effet, la musique, ici, arrive apoint nomme pour voiler ce qui, dans Ie contexte
de la scene, pourrait rendre cette derniere insoutenable meme pour Ie spectateur Ie
mieux accroche : Ie son direct. Les hurlements de la femme, Ie bruit des coups portes,
tous ces signes qui pourraient rendre aces images de tortures leur irreductible presence,
sont mis a distance. AI'instar des protagonistes, nous observons la scene comme derriere une vitre protectrice. L'agression est la, mais elle reste supportable.
D'autre part, cet adagio pour cordes avec son mouvement caracteristique introduit dans la scene une notion de sacralite. Con~u par son auteur comme une priere, il
deplace I'argument de la scene de la revulsion pure vers une forme de compassion pour
la victime melee de mystere face aI'etrangete du monde primitif qui nous est presente. En
temoigne ce plan ou I'indigene, cadre en contre-plongee, brandit une arme rudimentaire
qu'il abat sur la malheureuse, plan qui, accompagne de la musique, prend une dimension
rituelle et bestiale parce que transpose sur un fond cosmique qui Ie transcende.
Certains autres moments dramatiques du film fonctionnent sur ce meme ressort,
qui consiste a deplacer I'argument horrifique vers une sphere sacree. Le morceau
Crucified Woman, qui intervient adeux reprises au cours du metrage, repond egalement
a cette fonction. Cette ballade folk bercee de violons melancoliques donne dans sa lenteur et sa regularite une atmosphere de tranquillite solaire qui, la encore, contraste fortement avec les images qu'elle accompagne.
Donnee aentendre pour la premiere fois comme la musique originale accompagnant Ie faux documentaire The Last Road to Hell, elle se retrouve associee aux plans sordides de charniers et d'executions pretendument tournes par les journalistes disparus.
On la retrouve egalement dans LA scene iconique du film, celie ou ces tristes sires se
retrouvent face au cadavre d'une femme empalee sur un pieu qui la transperce de part
en part, et qui sera aI'origine du visuelle plus connu de Cannibal Holocaust.
Dans les deux cas, son utilisation repond a la meme uti lite que celie du morceau
precedent: creer une distance, comme une barriere de protection, entre Ie spectateur et
les images qu'on lui montre.
Et puis il yale Main Theme, sans doute Ie morceau Ie plus celebre du film, et dont
on peut dire qu'il afait presque autant pour sa notoriete que ses debordements graphiques. Base la aussi sur un arpege de guitare folk et sur une section rythmique binaire, il
repete un motif cyclique, a I'ambiance nostalgique, interprete d'abord a la flate synthetique, puis reprise par la section de cordes. Cette melodie Iyrique, au romantisme teinte
de gravite, est Ie leitmotiv du metrage : on la trouve dans Ie generique illustre de plans
aeriens de la jungle, qui reprend de maniere evidente Ie dispositif de Magia nuda; au
cours de la scene de b~nade, ou elle est brusquement interrompue quand la sequence
bascule dans I'horreur; durant I'incendie du village et reapparaissant de maniere fugace
lors de la scene du viol collectif final. Au generique de fin, elle cloture Ie film comme elle
I'avait commence, un plan d'immeuble ayant remplace la foret.
On a souvent evoque I'aspect erotique de ce theme qui, si I'on suit Ie processus
que nous avons deja evoque, tend a creer Ie malaise en illustrant un contenu OU Ie viol
et la mutilation sexuelle sont omnipresents. Ce n'est pas faux, mais il nous apparait plutot que cette musique a surtout pour fonction de signaliser la derniere frontiere avant
I'horreur totale, Ie dernier moment d'innocence avant que tout bascule, comme c'est Ie
cas dans la scene de la riviere, dont I'ambiance certes sexuelle mais presque bucolique
s'effondre a la decouverte des cadavres. Meme chose lors de I'apocalypse finale, ou tout
s'ecroule jusqu'aux reperes du spectateur. La reprise du theme y devient ce fragment restant de melodie, morcelee de la meme maniere que les corps des protagonistes sont
coupes en morceaux. En d'autres termes, la musique symbolise ce qu'il reste de I'humain
dans un cinema qui afait de I'inhumain son spectacle.
Si Cannibal Holocaust reste, comme nous I'avons dit, Ie film terminal du Mondo
Movie, il doit en grande partie son allure crepusculaire au travail de Riz Ortolani. Parfaitement en accord avec I'atmosphere sombre et froide qui caracterise la production musicale de I'epoque, toutes categories confondues, cette ~uvre majeure se distingue toutefois des autres moins pour de strictes raisons d'ecriture que pour I'impact durable
qu'elle a laisse dans I'esprit des auditeurs au contact des images du realisateur. Le tandem DeodatolOrtolani va d'ailleurs recidiver dans un registre identique sur Ie film qui
suivra, Ie tout aussi eprouvant La Maison au fond du pare. On y retrouvera, avec moins de
subtilite il est vrai, cette meme confrontation de violence, d'erotisme sale et Iyrisme cosmique dont Cannibal Holocaust reste un jalon insurpassable.
On peut dire en tout cas que de Mondo cane a Cannibal Holocaust, Ortolani aura
vraiment boucle la boucle, jalonnant un genre tout entier avec une coherence peu commune. Si I'art du contrepoint est devenu aujourd'hui un gimmick facile de I'audiovisuel
contemporain, jamais il n'aura atteint une telle force ni surtout une telle poesie que dans
Ie docu-horreur, genre qui aura atteint ses limites au moment ou justement, la musique
va se detacher de I'image.
Et que dire des scenes de chirurgie esthetique... Addio ultimo uomo opte, nous
I'avons deja dit, pour une grotesque musique de cirque, ce qui donne un resultat immediatement vomitif. La Femme spectacle et Tomboy: sesso inferno e paradiso utilisent des
chansons sur la seduction et Ie desir, aux paroles absurdes dans Ie premier, particulierement salaces dans Ie second ... D'une certaine maniere, ces exemples ne nous eloignent
guere des bandes videos type Death Movies, souvent accompagnees de death metal: la
musique ne fait qu'y ajouter une nouvelle couche d'obscenite. II n'ya litteralement plus
de construction, juste une aberration.
Plus interessantes a nos yeux sont les scenes d'operations du cerveau, sans doute
parce qu'elles relevent d'une curiosite scientifique plus manifeste, ce qui facilite un trai-
tement plus proche du documentaire "c1assique': Ainsi, Kwaheri et Brutes and Savages,
deux films qui pourtant ne brillent guere par leur subtilite, beneficient pour ces sequences-ci de moments musicaux assez forts. Dans Ie premier, Ie rituel magique pratique a
mains nues est accompagne d'une musique de suspense a la tonalite sombre et mysterieuse, ce qui accentue I'attente du spectateur pour I'issue de I'acte. Le film d'Arthur
Davis offre quant a lui une confrontation assez curieuse entre des plans purement c1iniques et un theme a la guitare c1assique a la tonalite melancolique et reveuse. La encore,
la musique d'Ortolani fait merveille dans cet art du contrepoint qui, d'un coup, deplace
Ie sens de I'image pour faire du geste medical un acte curatif, accompli dans un c1imat
de serenite en depit de la boucherie apparente.
Neanmoins, n~re premiere constatation demeure: il y aquelque chose d'incompatible entre ces images qui nient la mise en scene et la simple notion d'accompagnement. Non pas que la notion d'accompagnement soit impossible, puisque techniquement tout I'est, mais que Ie resultat obtenu a, quelle que soit I'option choisie, moins
avoir avec Ie cinema qu'avec Ie concept de musique au metre tel que I'on peut I'observer dans les peep-shows. II existe une frontiere au-dela de laquelle la pulsion voyeuriste
evacue presque inconsciemment tout propos esthetique, et que I'image chirurgicale
franchit de maniere radicale. Cette frontiere constitue a nos yeux la derniere etape du
dispositif audiovisuel auquel Ie docu-horreur est rattache. Passe cette etape, tout discours sur Ie rapport son/musique/image devient superflu.
epuis la fin des annees cinquante jusqu'a celie des annees quatre-vingt, des
films sexy jusqu'aux Death Movies, du jazz au disco, les musiques de docu-horreur n'auront, au fond, fait que des variations sur les memes themes pour nous raconter
toujours un peu la meme histoire. En fait, iI est presque etonnant de voir comment un
genre a priori aussi decousu aura etabli avec une constance aussi nette une esthetique
precise repetee de films en films. Les BO de Mondos et films de cannibales, cette petite
musique de chambre du cinema d'exploitation, forment retrospectivement une grande
chaine, une vaste symphonie dont Ie theatre, cette "scene du monde" dont parlait Jacopetti, s'est mue peu a peu en un vaste freak show. Elles ont ete les musiques du grand
film d'horreur du xx siecle.
La musique de film d'horreur ne proscrit pas seulement tout developpement mais aussi
toute nouveaute [.. .J. La musique n'est qu'une repetition sans fin de /'identique ou bien du meme,
c'est-i1-dire du semblable. ('est en ce sens qu'elle est l'expression sonore du meme monde que celui
illustre par /'image 125 .
De quoi nous parlent Mondos et Cannibal Movies, sinon de I'absence d'evolution ?
Ce sont des films repetitifs, depourvus de progression narrative, dont les sujets sont justement la repetition et I'absence de progreso Leurs scenarios minimalistes ne sont souvent que des pretextes a depeindre un univers immuable, comme mis a plat devant Ie
MII~I
spectateur. Pas de surprise, pas d'action, pas de suspense. Bref, pas de quoi donner
matiere aune musique de film au sens OU on I'entend d'ordinaire. Les musiques de docuhorreur ne sont que mise en scene orchestraIe autour de cet encephalogramme plat,
comme s'il fallait sans arret ranimer Ie monde absurde qui nous est depeint a grands
coups de sections de cordes et de rythmes frenetiques.
La sequence finale de La Cible dans l'cEiI de Paolo Cavara nous montre une scene
qui constitue un bon point final achapitre. Dans une boite de nuit, les noctambules dansent un slow langoureux (une composition de Gianni Marchetti), sans se douter qu'une
bombe est dissimulee dans la salle. Le denouement du suspens est bien sur tragique, et
Ie lieu de fete est en un instant transforme en charnier, sous I'CEil de la camera qui aenregistre toute la scene.
Voila qui resume bien tout ce que nous venons de dire. Que nous disent les musiques de Mondos ? Que la fete est deja fin ie, alors meme qu'elle semble battre son plein.
Que nous dansons sans Ie savoir au-dessus du volcan. Que nous chantons des chansons
d'amour derisoires, tandis que I'univers se fige dans I'indifference sous un ciel desesperement vide. Que nous composons des symphonies qui ne retentiront que dans Ie
desert. Que nous marchons au pas au son de fanfares qui ne menent qu'a nos propres
tombeaux. Que nous rions d'images anciennes qui rient deja de nous puisqu'elles nous
regardent depuis la mort. Que nous pleurons d'emotions aux souvenirs de mondes perdus, aux vagues des nostalgies indicibles pour ce qui n'a peut-etre jamais existe... Mais
toujours, que nous continuons avivre, au rythme des rituels et des rondes, rondes qui ne
s'arretent jamais, meme quand Ie dernier danseur est un cadavre en attente.
Dans son essai Anatomie de /'horreur, Stephen King a ecrit Ie film d'horreur celebre
les etres humains qui ont la force de regarder la mort en face parce qu'elle ne demeure pas encore
en leur C(Fur . Nous serions presque tentes de Ie prendre au mot, tant Ie docu-horreur
dans sa volonte de casser tous les codes du genre, tend en vertu d'un curieux paradoxe
a prouver cette validite.
lci, les morts ne marchent pas.
lci, les morts dansent...
M'I~' M"lcs
,.-.,
-.
.....
QueUes que
en devenir, processuel et changeant. Le corps grotesque s'oppose au corps c1assique qui est statique, c1os, repondant aux attentes de l'individualisme bourgeois;
Ie corps grotesque est connecte au reste du monde
Mary Russo, Female Grotesque: Carnival and Theory.
.. ....
c.
monde
int.,dit.
Les 'nt.,dits
dv monde.
(tout en restant donc en rapport avec elle) plut6t qu'il ne /'inverse : la parodie, la caricature, la
satire, la bouffonnerie sont ce qu'on pourrait appeler des formes eJementaires du carnaval '27 . Car
la ceremonie du carnaval est, avant tout transgression: Le carnaval, au contraire, ne se
tient pas ala place rigide, en somme morale, de /'inspiration apocalyptique, mais la transgresse, lui
oppose son refoule : Ie bas, Ie sexuel, Ie blasphematoire auquel iI adhere en riant de la loi 128 .
Les films fondateurs que sont ceux de Jacopetti et Prosperi jouent ouvertement
de I'esthetique carnavalesque rabelaisienne et fellinienne, les corps y debordent de partout, se contorsionnent en grimaces grotesques au sein d'un genre (Ie documentaire)
127 Michel Agier, Anthropologie du cornovol, Parentheses, 2000, p. 236.
128 Julio Kristeva, Pouvoirs de {,horreur, Op. cit., p. 241.
qui n'est pas habitue de tels effets stylistiques. Mark Goodall constate dans Sweet and
Savage: Le "realisme" de Jacopetti et Prosperi doit autant ala tradition de representer la realite
a travers des "mimetiques" (Eric Auerbach) Iitteraires que /'on trouve dans les reuvres de compatriotes comme Boccace et Dante et dans /'art de la commedia au la comMie grotesque peut etre
intrinseque a la notion de realisme 129 .
La musique, les orgies et ceremonies pa'iennes, les danses frenetiques, les exhibitions de monstres, tout cela se conjugue dans les satires de Jacopetti et Prosperi pour
atteindre, avec leurs deux chefs-d'ceuvre, Les Negriers et Mondo Candido, un veritable apogee. Ces deux metrages nous font voyager a travers les lieux et les epoques, dans un
principe onirique qui pourrait rapprocher Ie genre du surrealisme. Ces films, tout comme
tous les autres Mondos, s'attardent sur les corps mutiles, aberrants, difformes, vieillissants, renvoyant du meme coup aI'esthetique des zoos humains. Des les premiers Mondo
cane, les voix-off prennent des tonalites de bonimenteur, comme dans la scene de Mondo
cane 2 ou des chiens colores defilent devant nos yeux : ({ Non non ne vous y trompez pas,
tout ceci n'est qu'un aimable prologue. ('est dans un instant seulement que se levera Ie rideau pour
de bon un peu comme dans ces parades foraines de jadis au a /'heure de la parade danseuses et
animaux savants donnaient un aper~u de leur talent pour decider Ie badaud hesitant a venir en
decouvrir davantage a /'interieur .
Mais tout etre humain presente dans un Mondo Movie ne devient-il pas objet de
carnaval et de raillerie, jusqu'a ces femmes maquillees qu'on offre aux regards avides
de chair. Mondo cane 2 prend d'ailleurs la metaphore filee du carnaval pour construire
son propos: {{ Un carnaval, qu'est-ce que c'est ?Trois jours de joie pour oublier 360 jours de travail
et souvent d'adversite. Alors ces trois jours-Ia, autant laisser anotre nature Ie privilege de quelques
instants d'abandon. Qui pourrait y trouver a redire ? Et Ie film enchaine sur des debordements, les femmes sont deshabillees, puis agressees, donc d'emblee Ie carnavalesque
129 Mark Goodall, Sweet ond Sovoge, Op. cit., p. 18.
.II~I M..lcs
tarde, dans une attitude tres Mondo et voyeuriste, sur la vie de couple et la sexualite de
ces etres, afin de justement prouver qu'ils ne sont pas si differents que cela de la masse.
Le carnaval et la culture americaine sont d'ailleurs tellement lies qu'i\ faudrait
un ouvrage entier pour developper ce point: les fetes nationales typiquement americaines (Thanksgiving, Halloween ...), Ie succes phenomenal de Barnum et des cirques
itinerants entre 1840 et 1940 (et leur influence encore aujourd'hui sur Ie Jim Rose Circus
ou Ie 999 Eyes ov Endless Dream), Ie folklore (Ie rodeo, les combats de coq, les foires aux
serpents ... ), les diverses celebrations et commemorations (autour de la guerre de
Secession ou du Vietnam). La Iitterature (sudiste en particulier) et les arts americains
ont souvent mis egalement Ie monstre de foire au centre de leurs preoccupations (Tod
Browning, Nathanael West, Carson McCullers, Flannery O'Connor, Truman Capote, Tennessee Williams, Diane Arbus, Leslie Fiedler, Harry Crews, Joe Coleman, Katherine
Dunn, David Lynch, Joel-Peter Witkin, etc.). Ce carnavalesque au sein de la culture americaine, comme nous en avons parle precedemment,
etait deja au centre de L'Amerique insolite de Fran~ois
Reichenbach et n'a fait que perdurer au travers
d'reuvres comme L'Amerique nu de Sergio Martino,
TOUS LES SECRETS DE L'AMERIQUE
L'Amerique en folie et L'Amerique interdite de Romano
EN PORTE-JARRETELLES
UN FLM DE SERGIO MART1NO
Vanderbes ou meme encore dans Face la mort. La
DE NEW YORK A HOLLYWOOD
DES GANGSTI:RS AUX P.O.
liste serait longue, mais il est interessant de noter a
DE SAN FRANCISCO
nouveau les films de propagande fondamentaliste et
anticommuniste finances par I'eglise d'Estus W. Pirkle et realises notamment par Ron Ormond, tels If
Footmen Tire You, What Will Horses Do ? (1971) ou The
Burning Hell (1974), qui involontairement soulignent
les aspects les plus grotesques de la croyance aux
Etats-Unis : on y fait chanter des nains qui sont
convaincus qu'ils vont grandir par intervention
divine, on y montre des decapitations d'enfants sous
pretexte que c'est ce qu'il se passera si les communistes prennent Ie pouvoir. Du pur cinema d'exploitation, crapuleux mais qui se veut informatif et documentaire, et qui avait pour but d'amener la foule vers
I'autel et de fortifier sa foi lors des projections durant
les ceremonies religieuses. Un cinema traumatisant pour sur et qui ne fait que souligner Ie lien entre voix-off, preche et bonimenteur de foire.
La France, I'ltalie et les Etats-Unis eux-memes ont offert une presentation du territoire americain comme un vaste carnaval : festif dans L'Amerique insolite ou mortifere
dans The Killing of America. Dans L'Amerique en folie, on assiste au Wyoming a la ceremonie
des All-American Indian Days avec des defiles d'indiens en voitures et I'election de Miss
India Americana. On y rentre aussi dans Ie Drive-In Sanctuary de la Californie du Sud OU les
gens peuvent prier dans leur vehicule : Venerez dans votre voiture ! , il est marque. Apropos de ce film, Charles Kilgore ecrit : Un portrait hilarant, bien que deforme, des petites
manies de l'Amerique vu d'une perspective europeenne, Jabberwalk [titre anglais] deforme et exagere quelques aspects deja grotesques de la vie americaine du vingtieme siecle. Le public local va
rire de voir nos modes de vie representes d'une maniere generalement reservee aux coutumes
"inhabituelles" de /'Orient ou des nations du Tiers Monde. [.. .] Les juxtapositions tranchantes et
schematiques de Jabberwalk rappellent Ie style de narration de Mondo cane. Le metteur en scene
a eanfectionne un film amusant, tres divertissant en se basant sur des obsessions en marge mais
indeniablement americaines. Haut en couleur, hautement sensationnel et finalement malhonnete, Jabberwalk est un grand pareaurs d'une Amerique devenue dingue 130 .
..- - - - - Dans Mondo cane 2, les policiers
americains se travestissent en femmes
pour les besoins de leur travail (Ies costumes et Ie deguisement sont une
autre des facettes fonda mentales du
carnaval). Toujours en Amerique, Ie
film nous presente un defile de colliers
et de boucles d'oreille pour chiens. On
y assiste egalement 11 une celebration
en hommage 11 Thomas Jefferson ou
Monde lane 2.
les exploits des pionniers sont rejoues,
avec des simulations de pendaisons.
Mais dans un principe d'auto-parodie propre au genre, des les annees 60, les
cineastes americains prendront du recul face 11 leur propre culture et en souligneront les
aspects les plus grotesques: les hippies ecolos bourres d'acides de Mondo Hollywood, les
evangelistes enfants dans Face a la mort, etc., tout cela ne faisant qu'inaugurer d'une
fa~on au bout du compte assez sobre Ie carnaval televise des reality shows americains des
annees quatre-vingt-dix et 2000.
Durant tout rituel carnavalesque, Ie corps scatologique est celebre, etant donne
que la hierarchie est inversee et que Ie bas, Ie materiel, Ie corporel, prend la place du
haut, du spirituel. Orgies de nourriture, animaux qui se comportent comme des hommes
et dans un principe d'hybridite, I'homme retourne 11 une forme animaIe. Les instincts les
plus viis se liberent dans Ie sexe et la violence, d'ou cette scene au carnaval de Rio qui
tourne mal dans Mondo cane 2 : la fete se transforme en viol. De meme, les scenes de
transe ou du carnaval de la Nouvelle-Orleans acquierent un caractere terrifiant, avec les
visages revulses et les gestuelles qui semblent ne correspondre 11 aucune logique. On y
mange, on y boit, on y defeque, on y vomit, on y copule, toute action est reduite 11 un langage elementaire.
Dans plusieurs Mondos (Shocking Asia, Nudo ecrudele), nous assistons 11 une ceremonie au Moyen-Orient ou Ie phallus est venere. Dans Nudo ecrudele, meme les bras
de fer se font avec des penis et les films plus ethnographiques des Castiglioni sur les
130 Charles Kilgore &Michael Weldon, 'Mondo movies: port 2- The lost 20 years' Psychotronic video, n04, hiver 1990, 36-37.
tribus primitives nous devoilent tout autant des ceremonies publiques en hom mage 11
la sexualite, 11 la fertilite. Pour preuve encore une fois que dans I'esthetique carnavalesque des Mondo Movies, les instincts charnels et bestiaux de I'homme sont eriges au
rang de culte.
Atravers ses musiques festives et bouffonnes, ses sujets centres autour du sexe,
de la violence et du charnel, ses montages rapides et presque excessifs, Ie Mondo se fait
tres derangeant quand il s'arrete quelques minutes, voire quelques secondes, sur un
sujet eminemment serieux. De fait, quand Jacopetti et Prosperi s'attaquent 11 un sujet qui
est celui de la Femme pour La Femme atravers Ie monde (meme chose pour Lelouch avec
La Femme spectacle), et qu'ils melangent cela 11 une folie carnavalesque, les critiques s'insurgent. Paule Sengissen ecrit dans Telerama du 28 juin 1964: Ce qui est inadmissible aussi
bien dans Mondo cane que dans La Femme 11 travers Ie monde, ce ne sont pas les faits. lis existent. Cest la fa~on dont on nous les presente. Ces images on les choisit toujours : un sein ou une
cuisse pour exciter - ou abetir -Ie spectateur, cette volonte de faire du spectaculaire avec la douleur des autres. Je pense aux bebes sans bras ou aces meres qui prient aLourdes pour leurs enfants
malades. Certes I'humanite ades cotes monstrueux et des aspects douloureux. Mais ce film qui se
complart, qui barbotte si I'on peut ecrire, dans la fange ne developpe pas mais entretient, developpe, encourage /'ignoble, Ie monstrueux, Ie vulgaire 'l'.
Jean de Baroncelli souligne : Apres tant de sottises et de laideurs nous pourrions etre
touches. Nous ne Ie sommes meme pas. Chez Jacopetti tout est fabrique, meme I'emotion. Devant
ces meres qui prient pour leurs enfants malades aLourdes, un sentiment de gene et de honte nous
saisit.1/ nous semble que nous n'avons pas Ie droit de regarder cela 132 . Et L'Express de rajouter :
Comme pour Mondo cane , Gualtiero Jacopetti et ses acolytes ont parcouru Ie monde ala
recherche de ce qu'ifs appel/ent sans doute /'insolite et qui n'est, Ie plus souvent, que Ie laid, I'horrible ou l'ecCEurant, pour lesquels ifs etalent une predilection sadique.
Leur film n'a meme pas I'excuse d'etre joyeusement feroce : if est morne et gris comme un
musee Dupuytren de foire et degoute bien plus qu'il ne choque. Le comble, cest que ces fouilleurs
de poubel/es pretendent nous faire la morale, apropos, par exemple, des enfants de la thalidomide
dont ils exposent complaisamment les bras atrophies et que, pour sauver les apparences et faire
avaler leur cul-d'CEuvre, ifs terminent sur des images mi-ricanantes, mi-edifiantes de Lourdes et de
la Vierge, la Femme des Femmes.
Cela dit, soyons juste - mais il faut avoir vraiment faim pour al/er les y chercher - on trouve
dans ce vicieux ramassis quelques documents stupefiants Ill.
Inutile donc de preciser que I'intelligentsia ne peut se faire aces camavals filmiques trop etranges. Les termes de "foire" et de "monstrueux" apparaissent d'ailleurs reguIierement dans les critiques insensibles ou, au contraire, trop sensibles aces fetes pathetiques. Le vocabulaire utilise dans les films est lui-meme rabelaisien. Dans Les Interdits du
monde, durant la scene des coprophages sadomasochistes a Berlin, Ie discours sur Ie
haut spirituel et Ie bas corporel de Bakhtine se trouve lui-meme trivialise. Le renversement des valeurs pour ces riches hommes se confronte a la rea lite physique: (( Tout Ie
monde est dans la meme merde . Monde de merde, monde de chien.
1:(JlJIln~II:S
I:I 1)I\fI:IIIISSI:~~II:NI
--....
La-bas,
tout est au meme niveau. Cest Ie sociaJisme et (est aussi une chose tres
importante, la croyance, pas seulement en Dieu mais aussi en rome des morts.
Pour nous, la croyance c'est la prudence. Nous allons a la messe parce que s'iJ ya
un Paradis et un Enfer, (est mieux de reserver sa place au Paradis. Eux sont
vraiment dans la croyance. Qu'iJ y ait un Dieu, quelqu'un qui aide, c'est normal.
C ,
ne des raisons qui nous a pousse, en tant qu'auteurs, a nous pencher sur
les Mondo Movies est Ie caractere unique de certaines sequences qui font
aujourd'hui partie de I'Histoire. Malgre tous les aspects problematiques
inherents au genre, que nous avons soulignes jusqu'a present, les films Mondo restent
des temoignages fascinants quant aux rites et coutumes pratiques de par Ie monde a
une epoque donnee. Les images immortalisees par des films comme Adieu Afrique, Nuova
Guinea, /'isola dei connibali ou encore Magia nuda acquierent aujourd'hui encore plus qu'a
I'epoque une valeur inestimable de par Ie fait que la pellicule nous presente des traditions magiques, des rites tribaux ou des evenements sanglants que I'on ne trouve nulle
part ailleurs.
La valeur anthropologique de ces reuvres est indeniable, meme si elle se noie
parfois dans un langage sensationnaliste OU les coutumes insolites se transforment en
divertissement pour les masses, offrant des cultures inconnues aux regards du plus
grand nombre. Tout n'est que rituel dans un Mondo Movie, accentue par Ie recours incessant au mystique, a la magie, a I'imagerie religieuse ou pa'ienne : les figures du Christ
dans les premiers Mondo cane, les sciences occultes et scenes de magie noire (Paris interdit, Angeli bianchi... Angeli neri, L'Amerique en folie, La France interdite, Les Interdits du monde,
etc.), les flagellations de la chair (dans Mondo cane bien sur), les reconstitutions de la crucifixion (Les Interdits du monde), I'attachement a la contre-culture mystique des annees
soixante et soixante-dix (Mondo Hollywood, les premiers films de Van Belle), I'enfer bouddhiste (Shocking Asia) ou encore les modifications et mutilations corporelles (fakirs,
tatouages et piercings dans fcco, Nuova Gunea /'isola dei cannibali, Shocking Asia, L'Amerique
en folie, etc.) comme on en trouve afoison dans I'reuvre des Castiglioni.
.II~I
Ces cineastes demeurent les plus fascinants dans Ie domaine car i1s se sont deliberement focalises sur les rituels des tribus primitives qui, pour certains, ont totalement
disparu. Les Americains Charles Kilgore et Michael Weldon soulignent dans leur historique des documentaires chocs I'intelligence et la puissance visuelle et thematique du
film Magia nuda: (( Le role du mysticisme dans Ie monde des peuples primitifs est Ie sujet principal
de Mondo MAGIC, peut-etre Ie meilleur film Mondo des annees soixante-dix. Un regard eprouvant
sur /'importance du rituel et de la magie dans les vies des peuplades primitives, MAGIC contient des
sequences documentaires si effroyables qu'un spectateur new-yorkais sest meme plaint que Ie film
etait "tres difficile a endurer, meme pour les amateurs inveteres de la Grindhouse de la 41' rue':
So us les gros titres se presentent quelques-unes des scenes les plus repoussantes et bouleversantes
sur Ie choc des cultures jamais montrees aux Etats-Unis. Le film fait neanmoins abstraction de I'at-
mosphere de foire aux monstres si repandue chez ses contemporains. La noble narration d'Alberto
Moravia cherche constamment aexpliquer, plus qu'a ridiculiser, des pratiques qui semblent grotesques aux yeux du public occidental. La OU Jacopetti se moquait, Moravia accepte avec une incredulite mise a I'unisson de ces rites. Une tribu africaine qui utilise les jets de pisse fraiche du betail
pour repousser les insectes est comprehensible quand on realise que I'alternative serait la mort par
demangeaison. Qu'y a-t-il de pire: la mort lente ala lance d'un elephant africain tue par une tribu
affamee de nourriture et en besoin de vetements, ou la mort par la balle du fusil puissant d'un braconnier pour la valeur de ses defenses en ivoire ?MAGIC est un film d'exploitation ediflant, une version gore du National Geographic. Un ton reflexif est maintenu que ce soit pour la revelation des
usages faits des bouses de vaches ou pour I'enregistrement de la risposte rapide et brutale faite par
une tribu face a I'adultere. Les croyances se fondent sur les besoins, affirme Ie texte, et MAGIC
AVlhenliqve rilve' de 'er,m,. barbare dans Addio Ultimo Uomo.
soutient ce point de vue. La modernite, gagnant toujours plus de terrain est vue comme une
menace, car Ie plus grand ennemi de la magie est Ie monde de la science et des explications steriles quant aux mysteres de /'existence. Dans Ie monde de Mondo MAGIC, la magie est un dieu plus
universel que la science. Malgre ses accents intellectuels et hautement spirituels, MAGIC n'est pas
pour tout Ie monde. Les scenes ou un vacher africain enfonce son bras jusqu'a /'epaule dans /'anus
d'une vache pour lui debloquer Ie colon ne seront jamais vues avec tant de details dans ALL CREATURES GREAT AND SMALL. Nous n'y verrons pas non plus /'image obsedante d'un jeune complice
africain des braconniers qui tient l'cEil d'un elephant massacre dans sa main un globe sanglant
enorme dont if craint, dans sa culpabilite, la malediction. Les segments sur la sexualite sont plus
explicites qu'ifs ne l'etaient auparavant: un docteur musulmanjette un sort de fertilite en caressant
les corps d'un couple copulant avec les pages
du Coran. La virginite d'une jeune fille musulmane est testee par un expert - ce qui est prealablement necessaire pour un mariage reussi.
Malgre de tels appels au voyeurisme, MAGIC
traite en general ses sujets avec dignite et un
respect mele de crainte. Dans MAGIC, Ie spiritisme est une reponse ala douleur qui ne peut
etre apaisee dans Ie monde physique. Alors que
la souffrance est montree avec un debordement de compassion, Ie film demeure toujours
aussi douloureux a regarder et impossible a
oublier. Grace ason intelligence et asa qualite
de choc indeniable, MAGIC est fortement
recommande a ceux qui peuvent endurer son
charme sauvage 134 .
De ce fait, les Castiglioni ont
publie, en parallele a leurs films, de nombreux ouvrages dans lesquels ils peuvent
se pencher avec plus de details sur les
rituels dont i1s ont ete temoins, et sont parfois accompagnes pour la redaction de ces
livres de figures eminentes dans Ie domaine de I'ethnologie et de I'anthropologie. Un
de ces livres se nomme Babatunde, un terme qui renvoie aI'idee d'une vie apres la mort
et qu'ils ont pu exprimer visuellement par la scene impressionnante du cadavre auquel
on enleve la peau dans Addio ultimo uomo : (( La mort, ce n'est pas la fin pour eux, mais la vie
qui continue. "Babatundf; c'est Ie pere ou Ie grand-pere qui va revenir. Pour illustrer cette question, nous avons eu la possibifite de filmer un rituel unique chez les Kapsuki, la population du
Nord Cameroun. C'etait la mort d'un vieux, depositaire de la tradition. Quand il meurt, la population du village sait que quelqu'un va disparaitre avec leurs coutumes, alors ils prennent Ie mort en
dehors de la maison pendant cinq jours, en attendant que toute la population, avertie par les
tam-tams, arrive pour rendre hommage au mort. Apres, un rituel tres violent s'opere. lis melan134 Chmles Kilgore &Michael Weldon, 'Mondo movies: port 2- The lost 20 years' Psychotroni( video, n04, hiver 1990, p. 36.
.'I~'
gent de /'eau avec des abrasifs naturels vegetaux pour enlever la peau du mort: Ens~ite cette,operation, ils mettent des vetements au mort puis ifs pratiquent une danse avec lUi, pose sur les epaules d'un homme robuste de la tribu. Tous les gens crient, chantent, accompagnes par les tamtams. Enlever la peau, c'est pour que /'homme redevienne blanc. L'interprete n'avait su nous dire
Ie motif originel, done nous avons fait des recherches. Vous savez que les Noirs naissent 8/ancs.
L'idee c'est que /'homme nait blanc done il meurt blanc. Ala fin, if est mis en terre en position
fcetale. Tu es sorti du ventre de ta mere, tu retournes dans Ie ventre de ta Mere qui est la terre. Tu
es reste dans Ie ventre de ta mere en position fcetale, tu vas mourir en position fcetale. C'etait 10
coutume, c'etait babatunde. Ce n'est pas la fin de la vie mais sa continuite.
La methode des Castiglioni pour filmer de tels rituels funeraires etait simple: rester des mois entiers avec la communaute, voir
les femmes aller prendre de I'eau au ruisseau
ou les enfants amener les animaux aux paturages, manger avec eux, se mettre au meme
niveau, coucher dans leurs maisons, puis les
portes s'ouvraient enfin. Ainsi, leur presence
et leur metier etaient acceptes et quand une
autre funeraille arrivait, il n'y avait plus de problemes pour filmer car ils n'etaient plus des
etrangers. Leur CEuvre nait donc d'une
patience et d'un contact au plus pres avec les
habitants afin de comprendre ce qui reieve de
I'insupportable a nos yeux : (( Nous avons pris
contact avec les feticheurs qui lisent dans les ames
des morts. Ce sont des rituels tres complexes pour
connaitre Ie futuro 1/5 regardent les entrailles des
animaux, puis /'homme qui va faire un voyage va
demander /'aide de son ancetre, son pere ou son
grand pere et if fait un rituel tres violent. II va enlever Ie crane du mort et if va manger les petites larves laissees par les mouches. C'est une communion
entre Ie mort, qui garde encore quelque chose de vivant avec ces mouches, et celui qui va demander la possibilite de faire un voyage.
Sans jamais pousser la violence, les Castiglioni ont pose leur camera au sein
d'une culture de la survie, humainement fascinante quant ason respect des anciens et
de la tradition, ou les techniques semblent dater de la prehistoire et ou Ie cannibalisme
des morts est un acte magique, comme dans la scene d'ouverture de Nuova Guinea, /'isola
dei cannibali ou une femme, tenant son enfant dans ses bras, picore sur Ie crane de son
defunt marL Non sans humour, Alfredo Castiglioni raconte avoir sOrement participe aun
festin cannibale : (( Nous etions avec un groupe de militaires a10 frontiere entre Ie Congo beige
et Ie Soudan qui suivait la ligne du fleuve. Dans les petits villages que nous traversions, if y avait
quelques petits animaux qui faisaient office de nourriture, des poulets, les petits singes de la foret,
mais la chasse etait tres difficile. Les buffles et les petits elephants se cachaient. Et puis, ami-parcours, nous sommes entres dans ce village ou Ie chef nous a invites a une grande fete, avec de la
viande aprofusion, une marmite enorme ou elle etait melangee adu pili-pili. Quand nous avons
demande quelle etait sa provenance, on nous asimplement repondu :"cest de la viande !" Anotre
retour, lorsque nous avons eu termine notre travail, nous nous sommes arretes dans Ie meme village. Nous avons demande Ie chef et les anciens, pensant que la fete avait ete organisee a notre
intention. On nous adit alors que Ie chef et les anciens avaient ete arretes par la gendarmerie pour
acte de cannibalisme. II y adonc une probabilite qu'il s'agissait de viande humaine, mais bien sur,
c'est impossible averifier. Un point d'interrogation, done. ..
Angelo Castig~ni c1assifie I'anthropophagie selon trois categories bien distinctes : (( En premier, on trouve I'anthropophagie profane, qui sert simplement ase nourrir. Ensuite,
il yaI'anthropophagie magique, ou I'on mange par exemple Ie CCEur pour s'approprier de la force,
de I'intelligence, de I'habilete manuelle... On va manger les doigts d'un artisan qui connaft bien
son metier, ou Ie CCEur qui symbolise Ie courage. La derniere categorie est I'anthropophagie judiciaire, qui vise des gens ayant commis des acres particulierement horribles, pas simplement des
homicides. Un vol d'animaux peut par exemple condamner une famille entiere a la mort. Cest
une chose tres grave pour eux, dans leur mentalire. Alors, il ne suffit pas de tuer, on veut faire disparaftre Ie corps, eliminer definitivement la personne, donc on la mange. Ces choses-Ia se produisaient il y a quarante ou cinquante ans. Aujourd'hui, tout cela est fini. Si quelqu'un s'imagine
encore l'Afrique comme un pays anthropophage, il se trompe grandement. Tout a tellement
change, d'un seul coup.
En plus des coutumes funeraires ou anthropophages, une grande part est donnee dans Ie cinema des Castiglioni d'une part aux rites sexuels et de fertilite et d'autre
part aux rites magiques et a I'intervention des ancetres. Chaque fois que des activites
importantes sont entreprises, des rituels existent, que ce soit pour I'agriculture, la chasse
ou meme la creation d'un instrument de musique. Comme il est stipule dans Africa dolce
eselvaggia, il ne fait pas bon etre un poulet en Afrique car ils sont sacrifies en permanence. En effet, certaines pratiques semblent relever parfois d'une brutalite gratuite, tels
ces matches de boxe OU les hommes se donnent des coups avec de lourds bracelets de
fer. Quand un se blesse, sa tete est posee sur I'epaule de son adversaire et Ie jeu s'arrete,
alors que Ie sang coule sur la terre pour la fertiliser, car la coutu me voulait que ce soit Ie
sang d'un jeune homme fort et robuste.
Le role des feticheurs est primordial dans ces rites et il se doit de tenir un role de
droiture quant a la communaute. De fait, quand dans Ie film Les Interdits du monde de
Lasbats, Ie feticheur entre en transe, pris par la folie, I'equipe de tournage n'a plus qu'a
s'enfuir, car c'est I'equilibre social de la communaute toute entiere qui se trouve menace.
Magie noire ou magie blanche, charlatans ou magiciens, Ie fait est que les freres Castiglioni ont assiste ades scenes incroyables, tel ce cadavre d'un feticheur que les vautours
ne touchent pas dans Magia nuda ou cet autre sorcier qui leur indiqua avec precision ou
trouver un elephant pour la chasse. Certains sont aussi des docteurs hors pairs, capables
.II~I
de guerir aI'aide d'herbes et d'autres arrivent asortir du corps des malades des organes
sans utiliser un seul instrument, comme aux Philippines. Les Castiglioni avouent avoir
eux-memes passe les images au ralenti pour voir s'il y avait un trucage mais sans succes.
Dans plusieurs de leurs metrages, c'est au transfert magique de la maladie auquel
on assiste : (( Si vous lisez un dictionnaire fait par Henri Trilles, qui se nomme L'Ame du Pygmee
d'Afrique, vous y trouverez cette idee du transfert de la maladie de quelqu'un qui est malade a
quelqu'un qui n'est pas malade. II raconte un episode ou iI a vu un homme avec Ie dos appuye
contre un arbre. Le feticheur commence afaire des danses et apres, I'arbre meurt, les feuilles tombent. L'homme s'en va et la plante apris la maladie asa place. Nous avons aussi vu une vieille prise
par des hommes forts. file netait pas capable de marcher. 1/ yavait une jeune en pleine sante ala
tete de la femme malade. I/s jettent la maladie
dans la jeune. Puis la jeune est prise d'une attaque epileptique et commence a se rouler dans
la poussiere. La jeune etant tres forte, elle peut
guMr, mais la vieil/e sinon allait mourir . Ces
transferts peuvent egalement etre pratiques sur des animaux ou sur des parties
du corps qui seront ensuite sectionnees,
tel que Ie petit doigt.
Si les coutumes et rites possedent
un caractere magique et spirituel, ils mettent aussi Ie corps au centre de I'action.
Des femmes-plateaux aux excisions, des
scarifications aux pratiques esthetiques,
nous avons toujours affaire a une enveloppe charnelle transpercee, coupee,
modifiee, etiree, trouee. (( Pour les Africains
qui n'ont pas de carte d'identite comme nous, Ie
moyen de savoir a quelle ethnie appartient la
personne quand elle est loin de chez elle, ce
sont des scarifications. Mais il y a trois types de
scarifications: la scarification comme marque d'identite, tine marque tribale, un passeport inscrit
sur la peau. Par exemple, les Shilook ont des taches sur Ie front, d'autres ont des decoupages sur Ie
front pour reproduire /'idee des comes de bCEuf, ete. Deuxiemement, iI y ales coupures de beaute.
Cest surtout les femmes qui les pratiquent, maisles hommes aussi se coupent la poitrine, les bras,
ete. Pour les Africains, iI n'y avait pas forcement la possibilite d'avoir des habits, des vetements et
c'etait comme un vetement fait sur la peau. Pour eux, des scarifications geometriques, deslignes,
des traits, etc., c'est beau. Certains disent que ces scarifications servent aaugmenter Ie plaisir de
I'homme qui va prendre la femme. Troisiemement, iI y ales scarifications de statut social. Le chasseur qui aWe un elephant acette scarification particuliere. Un homme qui aWe un autre homme
dans une guerre tribale possede d'autres scarifications. Cest une maniere de montrer que tu es un
Les Inte,dits du monde.
homme fort atravers des signes particuliers. II existe meme des ecoles dans lesquelles les
enfants apprennent Ie motif des scarifications afin d'etre prepares Ie plus tot possible.
Cela n'empeche neanmoins les cris face a une douleur extreme, rendant les scenes de
circoncisions et de clitoridectomies d'Africa dolce e selvaggia proprement insupportables. En grandissant, les jeunes emettent de plus en plus Ie desir d'avoir des signes tribaux, des signes de beaute. Dans ces societes isolees, c'est quand meme la loi du groupe
qui dicte les regles, et toutes les personnes ne se conformant pas sont rejetees, torturees
et considerees comme folie.
Pour les rituels d'initiation, la circoncision au la clitorideetomie, iI y a des preparations
tres longues. Les Manjas, une population du Centre-Afrique aPondichery, vont dans la foret. Des
hommes vont leur expJiquer les lois de la tribu, Ie secret des hommes que les femmes ne doivent pas
voir. Cest tres duro S'ils parlent, on va les fouetter. Psychologiquement on les prepare aujour au on
va couper Ie prepuce. Pareil pour les femmes aqui on va enlever Ie clitoris. En Haute-Volta, les femmes desiraient avoir Ie clitoris coupe. Pourquoi ?Parce que, sinon, elles n'ont pas la possibilite de se
marier. Une femme seule en Afrique ce n'est
pas agreable. II faut toujours avoir un mari,
une famille. Une femme sans famille n'est pas
consideree com me une femme et une femme
ne peut pas se marier si elle aun clitoris. Le clitoris est com me Ie penis, /'organe masculin
dans la femme. II y atoujours la peur de mourir de septicemie, du tetanos au autres infections qui arrivent parfois. Mais il faut supprimer cette part pour avoir une famille, des fils,
etc. Cest tres important pour les Africains.
Comme chez les Castiglioni, dans
tout Mondo Movie defilent des punitions
et rites signalant Ie passage a I'age adulte, ainsi que toutes formes de rites sexuels :
totems phalliques dans les Shocking Asia, pratiques homosexuelles dans Nuova Guinea,
/'isola dei cannibali ou zoophiles dans Brutes and Savages, etc. Les sexes masculins deviennent des fetiches, des symboles, liant d'une maniere incongrue les rites de fertilite des
tribus primitives au commerce des godemiches si present dans les films Mondo (Shocking
Asia, L'Amerique en folie, etc.). Chez les Castiglioni, on voit meme des femmes porter des
cache-sexes en forme de phallus afin d'eviter aux mauvais esprits d'entrer dans leurs
corps. Ces croyances peuvent mener ade bien etranges comportements : Dans certains
groupes ethniques, on pense que les femmes qui ant eu beaucoup de fils ant la possibilite de transferer leur fertilite ades jeunes femmes. Alors, la vieille, qui a eu beaucoup de gar~ons, urine sur la
jeune qui n'est pas capable d'avoir un fils pour transmettre. Chaque pratique est ainsi Iiee ala
magie et la foi mais, par leur caractere choquant, celles-ci deviennent objet de divertissement pour Ie spectateur mais un divertissement qui mene ades reactions de peur, de
degoOt, d'etonnement, de curiosite, d'effroi.
.'I~'
En effet, dans les Mondo Movies, les coutumes etranges se transforment en produits de spectacle. Atravers des mises en scene racoleuses, ce cinema arrive atransformer les gestes du quotidien en rites car si les Castiglioni ou Jacopetti ont tourne des scenes veritablement impressionnantes, d'autres films jouent sur les codes ethnographiques
pour devoiler Ie quotidien occidental comme des ceremonies primitives et bizarres.
Le film de Chantal Lasbats, Les Interdits du Monde met c1airement ces rites au centre de son recit. Nous commen~ons par une seance vaudou au Togo: la ceremonie des
mangeurs de crapaud. En transe, ils avalent des crapauds vivants et des serpents venimeux. Leurs yeux sont exorbites, les dieux sont avec eux, un homme se donne des coups
de poignard affOte mais il ne saigne pas. Plus au Nord, la narratrice nous propose d'aller
voir la tribu des Samba, nous assistons au sacrifice d'une chevre, d'une pintade et de
poules. Cette exaltation est controlee par les feticheurs. Les mains sont plongees dans
I'huile bouillante. Dans Ie meme film nous sont presentees des crucifixions volontaires
aux Philippines, les hommes marchent dans les cendres, ils se flagellent. D'autres penitents font Ie chemin de croix, les spectateurs en rajoutent, ils les fouettent pour se laver
des fautes de I'annee.
Dans Ie meme temps, une bourgeoise parisienne allant acheter les faveurs d'un
jeune homme ou d'autres pratiques sexuelles extremes, comme les scatophiles aBerlin
ou les necrophiles a New York, sont presentes comme des comportements exotiques,
mis en lien les uns aux autres par la metaphore animale. Comme nous Ie disions plus
haut, tout devient rite dans ce langage cinematographique, et meme la banalite
UZ eIIEI,[Link].I - rs serle I
(L'Amerique anu) ou les beuveries allemandes (Mondo cane) donnent de I'humain I'image
d'une creature digne pour des recherches en laboratoire.
Le film If Footmen Tire You, What Will Horses Do ? merite encore une fois d'etre cite
car, meme si nous ne sommes pas veritablement
dans un Mondo Movie au
sens strict, Ie temps du
recit devient, dans Ie cadre
de ce film, Ie temps du
rituel de passage du secularisme a la revelatio~t au
repentir.
/I est bien entendu
risque de faire des genera-
.'I~' ."Ies
,
I
...-
apparait necessaire de s'attarder quelques instants sur une notion que I'on a
_
sans cesse associee aux Mondo Movies et aux films de cannibales : I'obscenite. ...-....
En effet, ce terme est pour Ie moins f10u et nombreux sont ceux qui ont
essaye de Ie definir. Jean-Louis Guereria souligne : Renvoyant generalement la transgression de la norme sociale de I' "honnetete" et de la "pudeur'; la notion d' "obscene" est donc, #: ~
tout comme I'''indecence'; une notion relativement floue, aux frantieres incertaines et fluctuantes
historiquement et aussi geographiquement. III Jean-Christophe Abramovici ajoute :l'originalite
des mots" "obscene" et "obscenite" tient un manque, une indetermination semantique, qui font
leur valeur et leur utilite. En eux, reside "quelque chose" que leurs synonymes n'ont pas. Ces derniers - "impur'; "impudique'; "deshonnete" - sont construits sur un prefixe negatif, qualifient la
transgression d'une norme (historique), de ce qu'une societe considere, aun moment donne,
comme "pur~ "pudique" ou "honnete': "Obscene'; lui, signifie plus en disant moins. C'est en soi un
enonce dont la fonction est plus emotive que referentielle. II denote plus qu'iI n'exprime, ce qu'enregistre fort bien la premiere edition du Dictionnaire de l'Academie qui, en 1694 glose et definit
"obscene" non pas en recourant ason analogue "impudique~ mais au moyen du syntagme "Qui
blesse la pudeur"lJ6 .
Selon les epoques ou les zones geographiques, I'adjectif"obscene" a pu etre utilise atout va selon la subjectivite du lecteur ou spectateur. Ce qui fut juge obscene a un
moment ne I'est plus aujourd'hui, de meme que selon les cultures, I'appreciation
change. De plus, I'obscenite n'existe dans aucun livre ou tableau, mais n'est qu'un mode de l'esprit de celui qui lit ou regarde , comme Ie disait Theodore Schroeder. Gilles Mayne s'est
essaye ace necessaire travail de definition et en atire des conclusions tres interessantes :
Le statut general du terme "obscenite" est beaucoup plus ambigu. En effet ses definitions nous
laissent perplexes tant elles sont impregnees de jugements moraux. Dans les dietionnaires, "obscene" renvoie presque immanquablement a "eJegoOtant, grivois, grassier, immonde, immoral,
impudique, impur, inconvenant, indecent, licencieux" (et j'en passe). Mais dans l'ensemble, elles
negligent Ie fait que geographiquement (d'un pays aI'autre; d'un frat aI'autre aux USA), comme
historiquement (d'une civilisation aI'autre), les lois sur I'obscenite ont pu varier et continuent de
varier tres sensiblement, sans parler des decisions ponctuelles relatives a/'interpretation (parfois
tendancieuse) et aI'application (souvent arbitraire) des jugements relatifs atel ou tel objet, ou pratique declare (e) obscene atelle ou telle epoque [.. .J.
lites quant a /'attitude des realisateurs visa-vis de ces rites et coutumes, tant leurs
discours peuvent changer. Chez Jacopetti,
les rituels sont absurdes comme il Ie
prouve dans Mondo cane: Ie film se termine
sur des hommes face au ciel vide. Si tout
est rite, tout est absurde. Le discours de
Jacopetti n'est pas si eloigne de I'existentialisme et de la peinture d'un monde ou
Dieu est absent. D'autres Mondos tiendront d'autres discours, mais cela est flagrant chez Jacopetti. Dans Mondo cane 2, on assiste a une scene impressionnante ou les
hommes lechent les marches jusqu'au sang. Ces punitions de la chair en Italie sont presentees comme des rituels insenses.
Chez les Castiglioni, en revanche, les rites sont presentes avec nostalgie, devoilant leur sauvage beaute, d'ou cette omnipresence d'un discours explicatif, qui vise a
comprendre. Ce qui est cynisme chez Jacopetti et Prosperi devient volonte de percer
les secrets d'autres communautes chez les Castiglioni. Les uns ont une attitude philosophique et esthetique, les seconds ont une attitude ethnographique. Les autres
cineastes Mondo naviguent en permanence entre ces deux poles, souvent sans la puissance visionnaire de ces realisateurs mais y touchant par certains moments de par la
force des images presentees.
L'i"sou'."abl. de"o,a,io" de poul.,s "i"a,,'s
da"s des ,i,.s "audous film;,s po, I.s Cas,iglio"i.
135 Jeorrlouis Guereno, La Chasse 6 /'obscene. Palifiques et mouvements onfipornogrophiques en Espogne 610 fin du XIX' siede et ou debut
du rr in [,obscene, Jean-Claude Seguin (diLl. lyon, le Grimh-lCE-GRIMIA, 2006.
136 Jeon-Christophe Abromovici, Utote ou hyperbole? Lo cotegorie de /'obscene, d'hier il ou/ourd'hui, in /'Obscene, Op. cit., p. 9.
:=_=T:-U:
II semble donc qu'il faille voir, dans cette insistance a definir /'obscenite de cette fa~on
outree et globalement negative, bien plus qu'une simple impuissance (cependant reiteree) adefinir, la trace de /'affirmation d'un refus de definir, d'un "ne pas se risquer avouloir definir"procedant
d'un mecanisme de rejet instinetit et imperatif : d'un comportement qui repugnerait d'emblee a
"aller voir" du cote des definitions, pour en eprouver les insuffisances afin de degager la possibilite
d'en extraire justement des definitions plus veraces, plus convaincantes. En utilisant ces "definitions" par defaut ou par exclusion et non pas d'autres, iI semble fort que la societe cherche ase
proteger contre quelque chose d'extremement
derangeant pour elle en /'evacuant amoindres
frais, non seulement en Ie minimisant, mais en
faisant comme si cette chose n'avait aucune
raison d'exister, comme si d'emblee elle ne meritait pas d'exister, n'ayant meme pas droit aune
definition serieuse dans Ie dictionnaire, et
comme si par la, elle n'existait litteralement pas,
tant dans ce domaine, par un phenomene de
glissement subreptice, iI est facile de franchir Ie
pas entre /'absence "implicite'; bien qu'etrangement persistante, de definition serieuse, et Ie
refus explicite d'en vouloir donner une definition plus approfondie, en censurant tout afait
legalement ladite pulsion par ailleurs 137 .
Nous retiendrons les idees de refus
et de jugement moral car, a I'evidence, Ie
terme "obscene" a ete utilise en reference
aux films qui nous interessent ici par des
critiques qui preferent tout simplement
Les 'nfe,difs du monde.
nier ce cinema dans Ie sens ou iI ne correspond pas a leur vision morale du medium
cinematographique. La se trouve une erreur majeure d'interpretation ou d'appreciation
de ce genre. Malgre les tons et contextes moralistes dont ces films se parent, ils sont de
purs objets esthetiques d'exploitation qui tirent leur force de I'indecidabilite du sens et
de la juxtaposition, parfois incongrue, d'informations contradictoires. La morale est
hors de propos ici.
D'un autre cote, on associe egalement I'obscene a I'exces. Selon Jean-Claude
Seguin, /'obscene c'est Ie debordement Ie trop-plein . Cette definition du terme semble plus
adequate avec la surenchere visuelle, sonore et informationnelle des Mondo Movies. De
nombreux chercheurs se sont d'ailleurs pose la question de I'obscene comme etant lie
principalement a I'image. La revue La Voix du regard a consacre un de ses numeros en
2002 a la question: L'obscene, acte ou image? Abramovici appuie cette idee que I'obscene est avant tout lie au regard: L'obscene regarde enfin aujourd'hui principalement /'image,
137 Gilles Moyne, Pornographie, violence obscene, erafisme. Paris, Oes<ortes 8. Cie, 2001, 1416.
qualifie sans aucun doute plus souvent des representations que des mots, effet peut-etre mecanique de la sur-mediatisation de nos societes. [... J N'est-ce pas leur simple profusion, /'agressivite de
leur intrusion, leur martelement qui conduisent aparler de /'obscenite des images? 138
L'obscenite englobe donc bien plus que la pornographie, aqui on I'associe parfois, qui a elle-meme perdu son caractere transgressif et obscene afin de ne devenir
qu'un objet tres norme, adapte a un marche. La definition du Petit Robert reste une des
plus interessantes car elle accentue la notion de transgression (( qui blesse la pudeur... ),
de spectacularisation (( ... par des representations ou des manifestations grossieres... ) et de
sexe (( ... de la sexualite ). Maisie Mondo Movie, tout comme la pornographie, perdra son
aspect transgressif au cours des annees soixante-dix et quatre-vingt en ne devenant
plus qu'exploitation mercantile.
Ce "concept instable" 139 releve donc d'un ressenti, d'une lecture, d'une interpretation morale qui voit de I'obscene dans des "mises en scene" de I'innommable, et la
mise en scene dans Ie Mondo Movie, c'est Ie montage. Atraversla juxtaposition d'images
tres differentes et contrastees (dont nous avons pu faire un certain inventaire dans nos
138 Abramov;c; in ['Obscene, Op. cit. p. 12-13.
139 Corinne Maier, ['Obscene, /0 mort dI'reuvre, Fougeres, Enne marine, 2004, p. 14.
Pour beaucoup, Ie fait simple d'avoir melange langage documentaire et esthetique pornographique est obscene. En effet, on ne compte plus les soupirs langoureux
dans les accompagnements sonores, les masturbations en gros plan, les scenes de
penetrations simulees ou pas, les morts erotiques de Mondo Candido ou les projections
M'I~' M"les
de films X d'Addio ultimo uomo. Parfois, la camera s'approche si pres des poitrines
(notamment dans les Mondos americains premiere epoque, Mondo Freudo, Mondo
Topless, The Lusting Hours...) qu'ils en deviennent abstraits, semblant retenir un interdit
qui ne demande qu'a exploser. Sur les terres tropicales s'enchainent les plans tres rapproches sur les seins et les sexes masculins (Ies films des Castiglioni, Climan Morra et
Nuova Guinea /'isola dei cannibali). Cette quete permanente des parties sexualisees
derange dans Ie contexte ethnographique ou pseudo-ethnographique de ces longsmetrages. Dans Savana violenta, les gros plans sur les fesses se multiplient alors qu'il est
question de femmes qui tragiquement se jettent des arbres afin d'avorter. Dans Being
Different, sous pretexte de montrer que les personnes physiquement difformes sont
comme Monsieur etlfv1adame tout Ie monde, Ie realisateur s'attarde avec insistance sur
la vie sexuelle des sujets en entretien. Dans Ie Mondo, tout n'est qu'exces, mais heureusement sauve par I'ironie.
En revanche, I'obscenite devient plus grande quand on se penche sur If Footmen
Tire You, What Will Horses Do ? ou autres pseudo-documentaires de propagande, avec ses
massacres d'enfants et ses images repetees de torture pour denoncer ce qui pourrait
arriver si les communistes prenaient Ie pouvoir. ('est I'absence totale de recul face au
sujet de la part du realisateur qui rend ces films abjects. Heureusement, si Ie Mondo se
plait a manipuler Ie spectateur dans un principe ludique, il n'a jamais tente d'inculquer
des idees nauseabondes a ses spectateurs-cobayes, malgre ce que certains detracteurs
de Jacopetti ou Climati ont pu dire.
Mais si I'obscene offense la pudeur, ce n'est pas que dans la representation de
la sexualite mais aussi, comme nous allons Ie voir a present, dans la monstration de sa
conjointe ennemie, la mort. Comme Ie signale Alain Corbin dans Histoire du corps 2: Le
sentiment de /'obscenite est pudeur revoltee et angoisse face aux exces de visibiJite du corps;
comme si, dans sa totale exhibition, celui-ci perdait scandaleusement tout secret toute
enigme 140 .
140 Aloin (orbin, Histoire du corps, vol.2, Paris, Seuil, 2005, p.ll6.
--
......
--
I'audiovisuel com me alibi. Le present chapitre ne se veut en aucun cas un essai definitif
sur Ie sujet (pour cela, nous renvoyons a I'ouvrage de Kerekes et Slater, ainsi qu'a I'ouvrage de Sarah Finger, La Mort en direct, Snuff Movies), mais plutot une analyse de certaines pistes precises appliquee adivers films et diverses affaires, laissant au lecteur Ie soin
d'aller plus loin dans sa recherche si Ie besoin s'en fait sentir.
Mais pour I'instant, entrons dans I'arene...
'1
'emb'ee posons une constatation : la mort fut, de tout temps, consideree
comme un spectacle. Des jeux de cirques antiques jusqu'aux executions
publiques, so~ exhibition a toujours ete posee comme un divertissement de masse,
voire comme un facteur de regulation sociaIe. Le cinema dans ses premiers temps, alors
que son statut n'est encore que celui d'une curiosite foraine, n'a dans ses premiers exces,
fait que reprendre une idee qui existait bien avant lui, quasiment depuis I'aube de I'humanite, a savoir faire de la mort un objet de distraction et de catharsis collective.
Sarah Finger, dans "introduction de son ouvrage, souligne la specificite de
I'image animee dans la retranscription de la mise a mort: Contrairement aux anciennes
representations figees, quelles revetent la forme de peintures ou de photographies, Ie processus de
la mise iI mort est, grace au film, retranscrit dans son integralite. Le spectateur peut voir, com me s'il
assistait iI /'execution, Ie condamne passer de vie iI trepas /4/ .
Selon Finger, la premiere execution publique enregistree sur support filmique
remonte a 1935, captee par effraction dans la cour d'une prison par Ie reporter cubain
Abelardo Domingo, et qui sera diffusee par les actualites americaines. D'emblee, la
connexion evidente entre image "informative" et la representation de la mort se pose en
des termes qui ne sont guere differents de ceux qui regissent les medias contemporains.
Les premiers Mondos ne feront que reprendre ce concept, en y rajoutant les grands
moyens propres au cinema de fiction.
Bien qu'etant consideree par Kerekes et Slater comme un Fake complet, la
sequence de I'immolation volontaire du moine vietnamien dans Mondo cane 2 pose un
jalon sans precedent dans I'histoire du "cinema verite'; en etablissant un certain nombre
de codes esthetiques censes garantir la teneur authentique du document. En premier
lieu, on trouve bien sur la fameuse "camera au poing'; effet de mise en scene sur-analyse
sur lequel nous ne nous attarderons pas. Plus interessant a nos yeux est ce sous-texte
permanent qui fait de I'image Ie receptacle de la presence du cameraman: immerge
dans la foule des badauds disposes en cercle, qu'il essaie d'ecarter pour faire passer I'objectif, ce dernier devient Ie veritable protagoniste agissant de la scene, presque Ie personnage principal.
Se pose-t-on la question de la presence du cineaste dans un film ordinaire ?
Jamais. Ici, au contra ire, cette interrogation devient cruciale et il n'est pas interdit de
penser qu'un grande partie de I'hostilite provoquee par toute forme de documentaire
141 Sarah Finger, La Mort endire<f, Snuff movies, Paris, le Cherche midi, 2001, p.10.
visuels] contiennent des images ~e .m~;; c'est-iI-dire la volonte de provoquer 10 mort afm.1.~~:
reelles [...]. Mais la composante crrmm , '"
/' une uerre, ou un simple amateur qUI ,
est absente. Un reporter charge de couvn
g as la mort d'autrui mais se contente
montrer,
d' 'nconnu ne provoque P
, 142
forwitement les derniers instants un'"
'ts ui se deroulent devant sa camera '.
de 10 filmer.1I ne fait qu'enregistrer les evene~en lo{n Ie debat sur I'authenticite des ~mage~,
Finger ecarte quelques pages p us.
t aux Snuff Movies, ces morts reelles, fllfrequemment adresse aux Mondos : contra,r:~:;t pas provoquees dans Ie but d'etre commees en direct, et souvent dans leur processus, n
142 Sarah Finger, Gp. cit, p.28.
M'I~'
mercialisees. En revanche - et en cela, les shockumentaires rejoignent les Snuff Movies -, ces images sont diffusees dans Ie but de divertir. La mort, ainsi mise en scene, devient un veritable spectacle. Dans Ie cas des shockumentaires, on peut arguer que de nombreux deces diffuses a/'ecran
ne sont pas reels. Mais, apres tout, Ie spectateur se preoccupe-t-il vraiment de savoir si ces morts
sont reelles ou non, des /'instant OU les sensations et Ie sensationnel sont au rendez-vous 1'43
Difficile de contredire cette analyse, surtout a la vision d'une scene aussi impressionnante que Ie final de Face la mort 2, veritable climax du metrage ou treize ministres
au Liberia sont fusilles. Ce qui frappe Ie plus dans ces images, qui font echo a celles precitees d'Adieu Afrique, c'est leur scenographie, proche a la fois du jeu de cirque et du theatre antique. La foule disposee en cercle avec les condamnes au centre, les manifestations
de joie et d'hysterieJ,e soleil, la mer et Ie sable qui inscrivent la mort sur un arriere-plan
cosmique. ('est bien simple: jamais un film n'aura ressemble a ce point a une arene.
-2-
Mort en direct
simulee dans
Mondo cane 2.
903. Coney Island, Etats-Unis. Un fait divers hors norme defraie la chronique.
Un elephant appartenant aun cirque est frappe de folie. II tue un homme et, hors de tout
controle, devaste tout sur son passage. Les autorites decident la condamnation a mort
de I'animal, qui sera execute par electrocution. Le pionnier du cinema Thomas Edison
filme la scene. Cette bande, Electrocuting an Elephant, deviendra Ie premier temoignage
d'une mort animale enregistree sur pellicule, et obtiendra un succes public considerable.
Des les annees vingt et les films de Martin et Osa Johnson, la scene de safari et
de tuerie animaliere devient une sequence incontournable du documentaire exotique.
lci, les cineastes, loin de se contenter d'etre un simple observateur, participent aI'action.
lis tournent, ils tuent, puis ils recuperent I'image comme un trophee, trophee qui est
ensuite livre au grand public.
143 Sarah finger, Gp. cit., p.99.
M..~. Mnlcs
acne Is ~IIS II eU ,1
345
dans laquelle tous les critiques actuels voient une representation visionnaire des horreurs de la guerre, fut realisee sans trucage ?
Le contexte de /'apres-guerre va, comme nous I'avons deja dit, pas mal changer
les choses, et on peut affirmer sans trop gros risques d'erreurs que c'est du traumatisme
engendre par les genocides (genocides enregistres sur pellicule, rappelons-Ie) que va
surgir cette nouvelle maniere de regarder la mort, humaine ou animale. Lombre des
camps de concentration plane sur les images d'abattages en serie du Sang des betes de
Georges Franju. La pratique cinematographique est desormais chargee d'un poids de
culpabilite, culpabilite que Ie docu-horreur n'aura de cesse de mettre a mal.
Pourquoi les massacres d'animaux des Mondos Movies et films de cannibales ontils fait couler autanlJ6'encre ? En raison de leur violence extreme, bien sO"~ mais pas seulement. Cannibal Holocaust, qui fait encore aujourd'hui I'objet d'une plainte de la SPA, n'a
fait au fond que reemployer un procede existant mais lie dans I'esprit du public a I'epoque coloniale, se heurtant ainsi a un changement de mentalites dont personne - acommencer par les detracteurs les plus virulents du film - n'eut conscience a I'epoque. En
derniere analyse, on peut dire que Deodato, de par Ie precedent juridique qu'il adeclenche, a sonne Ie glas de I'exploitation de la mort animale dans Ie cinema grand public.
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-4-
Apartir de quel
.11~[Link]
veritable mythe. Shackleton a eu en effet I'idee de I'arnaque du siecle : faire croire aux
spectateurs aI'authenticite des meurtres commis sur I'ecran.
Agremente d'une sequence finale commise par ses soins, Ie metrage se presente
ainsi. Passe Ie gros de sa narration fictionnelle, Ie film s'interrompt brusquement. Nous
decouvrons alors dans un dispositif de mise en abime Ie plateau du tournage avec les
techniciens et Ie realisateur. Ce dernier accoste I'actrice principale tandis que I'on
demonte Ie decor pour ce qui semble etre une proposition sexuelle. Ace moment, tout
bascule : alors que Ie realisateur fait signe aux cameramen de continuer a tourner, la
jeune femme est alors assaillie et maitrisee. On la mutile avec une scie electrique avant
de I'executer, Ie film se terminant avec I'image du realisateur arrachant a pleines mains
les visceres de I'in~tunee tandis que I'amorce de la bobine prend fin.
Ce qui est frappant dans cette scene, c'est I'effet de realite qu'elle suscite, et ce
malgre Ie caractere grossier des effets speciaux, grace avant tout a la presence de tous
les signes visibles d'un filmage pris sur Ie vif : cadrage tremblant, son defectueux,
amorce visible, etc. La rhetorique ici mise en place est celie de I'anticipation d'une speculation. Meme si Ie spectateur n'a jamais vu de meurtre en direct, cela pourrait ressembler a cela... De fait, tous les films jouant sur I'imagerie Snuff ne feront que reemployer la meme recette.
Toutefois, cela ne serait rien sans Ie discours mediatique englobant Ie film. Ainsi,
jouant allegrement la confusion entre realite et fiction, I'affiche publicitaire du film des
Findlay c1aironnait : Le film qu'on ne pouvait tourner qu'en Amerique du sud, la au la vie ne vaut
rien . II n'en faudra pas plus pour declencher les foudres de la censure (Ies Iigues feministes seront bizarrement les premieres a monter au creneau, face a ce qu'elles denoncent comme une degradation de I'image de la femme), et accessoirement declencher Ie
debut de ce qui allait devenir une veritable legende urbaine, selon laquelle il existerait
certains marches paralleles OU I'on fabriquerait et commercialiserait des films de tortures et de meurtres non simules.
Ce dernier postulat est exploite dans Last House on Dead End Street de Roger M.
Watkins, dont Ie titre fait c1airement reference a La Derniere Maison sur la gauche de Wes
Craven. Tres proche de Snuff dans son esthetique et son etat d'esprit (defonce et perversions atous les etages...), Ie film met en scene un ancien repris de justice qui decide de
monter une structure de production cinematographique specialisee dans les films "speciaux'; sa derniere trouvaille consistant bien sur a eliminer sadiquement ses adversaires
dans son entreprise, afin de commercialiser les images de leur agonie sous format 8 mm.
La encore, I'intrigue joue sur I'analogie avec I'affaire Manson, et notamment les rumeurs
concernant des films tournes lors du meurtre de Sharon Tate et ses amis, dont les assassins auraient parait-il fait commerce.
Un autre metrage sorti a la meme epoque, Emanuelle en Amerique (1976) de Joe
d'Amato, joue egalement sur ce fantasme en Ie rapprochant de I'univers de la prostitution. Ce film erotique, qui fut diffuse Ie dimanche soir sur M6 dans une version censuree,
propose de maniere assez surprenante pour qui Ie visionne dans sa version integrale, et
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ce, apres une premiere partie plus conventionnelle, quelques-unes des sequences les
plus eprouvantes du genre. Alors qu'elle enquete sur Ie milieu de la traite des blanches,
I'hero"ine, interpretee par Laura Gemser, fait la visite d'un monde interlope ou des milliardaires trouvent leur plaisir en visionnant des pellicules tournees dans les ge61es de dictatures militaires, ou des femmes subissent des sevices abominables. Ce metrage, qui
dit-on influen~a fortement Ie Videodrome de Cronenberg, joue encore sur I'idee d'un
commerce parallele au profit d'une c1asse dirigeante pratiquant I'exploitation humaine.
Aujourd'hui encore, une certaine partie du cinema d'horreur contemporain continue
d'explorer ce postulat.
Dans les annees quatre-vingt, la serie des Guinea Pig pousse Ie bouchon encore
plus loin que ses predecesseurs. Cette serie de moyens metrages, dont seuls les deux
premiers nous interessent ici, se donne pour sujet I'exploration des atrocites les plus
extremes, en usant de tous les effets de realisme perm is par la video. Devil's Experiments
et Flower of Flesh and Blood (Hideshi Hino, 1985) sont ainsi des comptes rendus non fictionnalises, froids et presque scientifiques de tortures et de mutilations perpetrees sur
des jeunes femmes, livres comme des documents quasi bruts sans justificatif de scenario... On se souvient que I'acteur americain Charlie Sheen, apres visionnage, fut si
convaincu de la veracite du second film qu/il prevint la police, persuade d/avoir eu
affaire a un authentique Snuff. Au-dela du devoilement de la supercherie, il faut neanmoins rappeler qu~e realisateur a toujours dit s/etre inspire d/authentiques films saisis par la police asiatique, sans que I'on sache vraiment s'il ne s/agit pas encore d'un
coup publicitaire.
Reste a savoir si les authentiques SnuffMovies procedent du mythe ou de la realite. En 2001, la journaliste Sarah Finger recueille Ie fruit des enquetes d'interpol et du
FBI et arrive a la conclusion qu'il ne pourrait s'agir vraisemblablement que d'une
legende urbaine. David Kerekes et David Slater, dans I'ouvrage cite plus haut et sorti
plusieurs annees avant celui de Finger, dressent un inventaire impressionnant de
videos morbides dont certaines ont fait I'objet de poursuites judiciaires. La conclusion
de leur etude reste toutefois proche: en tant qu'objets de consommations et de trafic,
les Snuff Movies n'existeraient pas. Precisons toutefois que ladite conclusion ne contredit en rien I'existence, averee a plusieurs reprises, d'atrocites enregistrees par d'authentiques serial killers, comme ce fut Ie cas au Japon OU un meurtrier recidiviste fut
condamne amort apres avoir, de son propre aveu, agi en imitation de Flower ofFlesh and
Blood, dont iI possedait la video en plusieurs exemplaires. Bien qu'i1 y ait effectivement
eu des images tournees, ces dernieres n/ont jamais fait I'objet d/un quelconque commerce, et c'est surtout, au-dela du fait de filmer Ie meurtre, cette notion de commerce
qui est mise en question ici.
Certains faits divers toutefois, comme I'affaire Kuznetsov revelee en 2000 par un
article du journal anglais The Observer, viennent regulierement relancer la polemique.
Proxenete et realisateur de videos pedophiles, Dmitri Vladimirovich Kuznetsov a ete mis
en examen par la justice russe pour trafic de Snuffs en direction d'une riche clientele en
Italie et en Grande-Bretagne. Bien que dans ce dernier cas I/inculpation de meurtre n/ait
pas ete retenue, Kuznetsov fut condamne atrois ans de prison pour production et distribution de pornographie infantile.
Le Snuff a, quoi qu'il en soit, donne matiere a de nombreux films de fiction et de
romans. Hardcore de Paul Schrader (1979) narre la descente aux enfers d/un puritain
immerge peu a peu dans Ie monde de la pornographie extreme et de la prostitution. Le
deja cite Videodrome de Cronenberg, ceuvre incontournable bien que sur-analysee, utilise une imagerie de science-fiction "ballardienne" pour decrire un univers infernal ou Ie
corps humain fusionne avec la technologie. Au rayon bouquins, on peut mentionner
com me un cas representatif I/ecrivain fran~ais Maurice G. Dantec qui afait de la theorie
du Snuff Movie un pivot central de son ceuvre, au travers de romans comme La Sirene
rouge, Les Racines du mal ou Villa vortex.
Parmi les films contemporains traitant du sujet, on peut mentionner Ie 8mm de
Joel Schumacher (1999) et surtout l/excellent Tesis d'Alejandro Amenabar (1996). Le film
de Schumacher ne sort guere des sentiers battus, travaillant avant tout sur la vision stereotypee d'un monde pornographe peu convainquant. En revanche, Ie second s'impose
com me un veritable film-somme sur Ie sujet, ouvrant une reflexion passionnante sur la
violence sociaIe et sur la fascination du mal. Avec cette histoire de deux etudiants qui
decouvrent I'existence d'une macabre videotheque dans les sous-sols de leur fac, Amenabar introduit une dualite complementaire au travers du portrait psychologique de ses
personnages. Entre la thesarde bien-pensante attiree en secret par la violence qu/elle dit
abhorrer (<< Je letudie mais Fen ai horreur... ) et Ie marginal amateur de Death Films qui va
devenir a la fois criminel potentiel, victime et antiheros s/amorce une veritable dialectique, un jeu d/une complexite qui va bien au-dela des cliches du genre, et remet en question la nature meme de I'attrait pour la mort.
Ala difference de Joel Schumacher, Amenabar connalt son sujet, accumulant les
clins d'ceil aCannibal Holocaust et aFace la mort, mais aussi a une certaine horreur gothique et aux contes de fees. CEuvre synthetique et intelligente, Tesis fait Ie lien entre tout
un ensemble de productions audiovisuelles, pour en tirer une conclusion certes critiquable (Ie mechant prof de cinema expliquant a ses eleves : Nous devons donner au public ce
qu'iI attend / etc.) mais pas non plus completement fausse, en tout cas formulee de
maniere un peu plus sen see que les perpetuels discours alarmistes sur la pretendue
attraction du meurtre dans Ie cinema contemporain dont on nous abreuve regulierement.
Quoi qu'i1 en soit, elle fournit une elegante conclusion a notre petit tour d'horizon.
-5ocumentaires, Mondo Movies, films d/horreurs, productions erotiques, pornographiques, films d/exploitation. Autant d'appellations plus ou moins f1oues,
de designations plus ou moins permeables pour nom mer cet ensemble de pellicules qui
ont fait une certaine Histoire parallele du cinema du xx' siecle. Heritiers des bandes a
scandales qui faisaient la fortune des baraques de foire bien avant I'invention des cinematheques, ces films nous racontent aujourd'hui les fantasmes du monde qui les a vus
[Link] sont Ie reflet d/un certain passe, de ses reves, de ses cauchemars surtout.
Le Death film, dont nous avons dit dans notre introduction qu'il ne constitue en
aucun cas un genre mais bel et bien un concept, aura traverse de maniere souterraine
cette Histoire, tel un fantome hantant aussi bien les recoins les plus obscurs que les
allees les plus eclairees. Qui se souvient aujourd/hui des authentiques cadavres utilises
par Francis Ford Coppola pour figurer les pendus d'Apocalypse Now? Ou des sequences
."~I ."Ies
tout aussi authentiques d'autopsies dans Ie Providence d'Alain Resnais ? Qui s'est interroge sur Ie sort du malheureux cascadeur du premier Mad Max, la nuque brisee par sa
propre mota et dont Ie realisateur reussit a conserver Ie gros plan de I'accident au montage ?Qui s'est indigne des animaux maltraites et parfois massacres non seulement dans
les westerns de I'age d'or america in, mais aussi dans des productions de prestige selectionnees au Festival de Cannes, comme Ie poulet decapite dans Jap6n de Carlos Reygadas en 2002?
Toutefois, il est assez evident que la representation de la mort reste, dans I'esprit
du spectateur contemporain, indissociable de I'image video et plus particulierement du
numerique, dont I'invasion a contamine tout Ie champ audiovisuel jusqu'a aboutir a
cette derniere mu~ion qu'est Ie multimedia. AI'heure ou nous ecrivons ces lignes, un
nombre considerable d'ouvrages sur Ie sujet ont deja ete ecrits, Ie plus souvent pour colporter un fJorilege d'aneries, la soi-disant violence des medias etant devenue un des
filons les plus lucratifs (et demagogues) de notre triste epoque.
Quelques pistes serieuses subsistent toutefois pour analyser ce phenomene, en
tout cas pour essayer de Ie raccorder a une Histoire, non plus celie du cinema, deja obsolete, mais celie d'un processus plus large dont I'appellation reste encore a trouver et
dont I'image de la mort reste Ie "film rouge'; une image buvard autour de laquelle se cristallise une structure spectatorielle inedite.
Alors en attendant, plutot que de perdre notre temps sur des livres genre La Mort
dans l'ceil, un bouquin malheureusement approuve par Godard et dans lequel I'auteur
joue les prophetes de I'apocalypse version Leader Price, relisons encore Jim G. Ballard,
dont Ie regard a la fois impitoyable et ironique sur Ie monde nous manque deja terriblement; revoyons les films de Jodorowsky, qui a si bien montre dans les annees 70 que la
seule regie etait de n'en avoir aucune, ceux de Thierry Zeno, qui nous ont dit qu'on pouvait parler de la vie en exhibant des cadavres, ceux de Pasolini, mort trop tot, avant
d'avoir eu Ie temps de prouver qu'il avait raison; reecoutons Riz Ortolani, Throbbing
Gristle et Monte Cazazza ... Mais surtout, regardons autour de nous.
Qui sait, peut-etre que la foire aux atrocites adeja commence... Peut-etre meme
qu'elle atoujours ete Iii...
e
(( Notre vie et nos actes se deroulent, je crois, dans un monde insoup~onne,
plein de cavernes, d'ombres et d'habitants crepusculaires
Arthur Machen.
~
L
(( It was the voice ofsomeone who was waiting in the shadows who was looking
_
-.
at the moon and waiting for me to turn the corner and enter anarrow street
and stand with him in the dull glaze ofmoonlight then he said to me he whispered .-; a that my plan was misconceived that my special plan for this world was aterrible
mistake because, he said, there is nothing to do and there is nowhere to go there ~e::L~
is nothing to be and there is no one to know. Your plan is amistake, he repeated. _
_
This world is amistake, Ireplied
Current 93, I have aspecial plan for this world.
'
E
Mystique noire de /'ecrasement transcendan tal. L'ecriture qui en resulte est peut-etre la forme ultime d'une attitude lai'que, sans
morale, sans jugement ni espoir 141 . Humour desesperant, ironie cynique face a ce qui est
presente comme la realite "crue'; "telle quelle'; Ie Mondo met definitivement en cause la
notion du cinema comme transfiguration du reel, comme esthetisation et embellissement de la rea lite.
Dans les Mondo movies, les grandes villes sont toujours mises en parallele avec
une nature primitive, vierge quant a la main de I'homme. Cette constante des films
Mondo, qui alternent vie citadine et rites primitifs (Mondo cane, La Femme travers Ie
monde, Addio ultimo uomo, Des morts, etc.), trouvera une suite et un echo flagrant dans
les films de cannib~s. Le but de ces paralleles est simple: la civilisation moderne est
tout aussi degeneree que ces tribus primitives, voire meme plus car ces communautes
tribales ont encore des valeurs et un rapport a la magie, au sens, que I'homme contemporain a totalement perdu. Nous voyons ici que nous ne sommes pas si eloignes de la
vision d'un esoteriste comme Rene Guenon quant au declin du monde moderne.
Mondo cane a pose les bases d'un cinema qui se vautre dans la boue, les excretions, la vase, afin de depeindre I'abjection sublime (au sens de Burke) d'une terre vouee
a disparaitre, d'une nature jadis impressionnante de beaute devenue plus qu'un depotoir. Un "Enfer vert" qui se teinte dans les annees 80 du grisatre defraichi des megalopoles polluees sur grain VHS. Un cliche terrible de I'humain revenu au stade animal malgre
la technologie : combat de catch dans la boue, corps dans la gelee, dans la peinture,
corps qui se debattent dans la matiere visqueuse, scatologique, quand ils ne mangent
pas des vers de terre dans L'Amerique interdite ou qu'ils ne preparent des gateaux a base
de terre elle-meme, recueillie pres des marais de Louisiane dans L'Amerique interdite 2.
Mais ceux qui verraient un discours ecologique dans ces films-Ia se trompent
aussi. Sinon, pourquoi montrer avec tant d'insistance les autochtones en train de decapiter leurs adversaires, eventrer des animaux, les torturer parfois ? Les seules scenes
dignes d'interet dans un film comme Brutes and Savages sont celles ou la brutalite animale et humaine se devoilent: lamas a la gorge tranchee, bouc decapite, etc. D'un c{M,
Ie film veut nous presenter une nature belle et sauvegardee mais de "autre, il ne s'attache qu'a la sauvagerie qui y regne. Tout est dit au debut du film : ou la vie est encore
un combat et tuer un acte aussi naturel que la levee du jour... Les couchers de soleil de
carte postale sont, comme a la fin de Face la mort, utilises pour ne faire qu'accentuer la
violence contenue dans les images.
Cinema existentialiste hante par les ecrits d'un auteur comme Dante, Ie Mondo a
su utiliser toutes les techniques a sa disposition, parfois Iiees aux avant-gardes de leur
epoque (Ia fragmentation, Ie collage, la decontextualisation, etc.) afin de remettre en
question les mythes contemporains et de comprendre pourquoi Ie monde en est venu a
sa perte. Genre bien plus intelligent qu'on a voulu I'admettre, Ie Mondo rei eve, comme
nous avons souhaite Ie montrer dans cette etude, d'un veritable langage cinematographique, meme s'il a pu engendrer Ie zapping televisuel a suivre et une certaine forme de
telerealite. Les realisateurs etaient des cinephiles et les references a tous les cinemas de
genre sont omnipresentes : Ie western, la comedie sentimentale, I'opera, I'epouvante, Ie
recit d'aventures, etc. De nombreux artistes de renom tireront des le~ons de cette rapidite
du montage, de cet aspect avant-gardiste et (excusez Ie terme) "postmoderne': En effet,
ce n'est pas un hasard si a la meme epoque que Mondo cane, William Burroughs et Brion
Gysin inventent la technique du cut-up et si les situationnistes s'interessent au detournement et a la societe du spectacle. ('est aussi ce qui aattire un auteur comme J.-G. Ballard
quant a ce cinema: Je fus tres impressionne par les films de Jacopetti - je les ai tous vus a
partir de 1964 - ils etaient diffuses dans des petits cinemas du West End, devant des salles
pleines ou plus ou moins pleines, et mon impression est que Ie public avait completement
saisi Ie "but" de ces films. Autant que je m'en souvienne, la reception qu'en avaient les gens
etait forte et positive [.. .]. A /'epoque, vingt annees s'etaient ecoulees depuis la fin de la
guerre, et tout Ie monde avait vu les images d'actualite de la Seconde Guerre mondiale Belsen, les cadavres passes au bulldozer, les Japonais morts sur les i1es du Pacifique, ainsi de
suite. Tout cela etait sinistrement reel, mais mis suffisamment adistance des spectateurs par
un signe qui disait "Ies horreurs de la guerre': Ce que les spectateurs de Mondo Cane voulaient c'etait les horreurs de la paix, oui, mais ils voulaient aussi se rappeler leur propre complicite dans la demarche quelque peu douteuse qu'il y avait adocumenter ces exemples marginaux du comportement humain. [' .. JMais les spectateurs etaient totalement conscients
de leur collaboration aux films, c'est ce qui explique pourquoi ils ne furent pas deranges
quand ce qui apparaissait etre des sequences bidonnees (bien qu'elles etaient peut-etre reelles) ont fait leur apparition dans les films qui ont suivi - il semblait qu'il fallait qu'elles apparaissent comme "fausses" pour souligner la conscience du public de ce qui se passe - ala fois
sur /'ecran et dans leurs propres tetes [. ..]. Pour moi, les films du type Mondo Cane furent une
de importante pour comprendre ce qu'il se passait dans Ie paysage mediatique des annees
1960, en particulier apres /'assassinat de JFK. Rien n'etait vrai, et rien n'etait faux (La Foire aux
atrocites aessaye de trouver une nouvelle signification dans ce qui etait devenu une sorte de
monde moralement virtue/) - "quels sont les vrais mensonges 1" 141 .
Cinema de I'aneantissement et du chaos, Ie Mondo movie a brouille les pistes
entre realite et fiction, scenes prises sur Ie vif et scenes reconstituees. De cette impossibilite a discerner Ie vrai du faux nait sa force. Que ce soit dans les films de cannibales ou
les Mondos, I'humanite se decline sous les traits d'une fete triste, barbare et pa"lenne,
Les cineastes font appel aux pulsions voyeuristes du spectateur, ces memes pulsions qui les amenaient au debut du xx siecle a voir des zoos humains ou des foires aux
monstres, mais les ravivent afin de mieux les aneantir. Cinema de I'aberration et de la
frustration, Ie Mondo, comme toute ceuvre satirique, s'appuie egalement sur un ordre
moral afin de mieux gerer ses effets. Comme disait I'ecrivaine Flannery O'Connor, pour
les malentendants, on hurle et pour les mal voyants on tire de gros traits saisissants .
Les Mondos sont des claques en plein visage, un concert de baffes avant la mort.
M'I~'
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MILLE PECCATI... NESSUNA VIRTU (The Wages
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Deathshow, fifre "ideo des Derniers Cris de 10 savone.
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IX
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XI
XIV
xv
XVI
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h~I)I:x
Coligula, 128
Conard enchaine (Le), 161
Candide, 55, 56, 57
Cannibal Ferox, /42-4, /79,
220, 232, 235, 296
Cannibal Holocaust, 7, /1-8,
29, 92, 96, 99, /03, //0,
/30, /33, /36-4/, /43,
/41-8, /79, /8/-2, /86,
/99,205,207,2/0-/2,
220, 224, 227, 232, 235,
240-1, 246, 255, 27/,
284, 290, 301-/0, 344,
349,367
Cannibal Land, /27
Cannibal World, /47
Cannibalis: au pays de /'exorcisme, /00, /29, /3/-3, /4/,
/42,2/6,25/,29/
Capote, Truman, 319
Captain Caverne, 226
Corne, Marcel, 32
Camet de notes pour une
Orestie africaine, 257
Carr, Michael, 112
Carre Blanc, /09,2/2,24/,
247,311
Carson, Sheryl, 69
Caseneuve, Gilbert, 21, 46
Cos~glioni, Mredo 8. Angelo,
79-81,85,88-94,99, 110,
153, 155, 158-9, 169, 173,
202,2112,216,221,232,
244-5, 250, 268, 276, 289,
299, 306, 320, 323-34,
326-32, 338, 367
Causey, Mathew Dixon, 122
Cavara, Paolo, 17, 43, 103,
199,205,222,241,291,
313
Cayrol, Jean, 27
Cazazza, Monte, 122-4, 350,
367
Ce monde interdit (Questo
Monda proibito), /02, /74
Ce monde si merveilleux et si
degueulasse (Questa sporco
Mondo meraviglioso), 102,
289
Celine, Louis-Ferdinand, 151,
156
Chained Girls, 70, 2/4
Cholet, Fran~ois, 21, 46
Chanteur de Gospel (Le), 104
Chapier, Henry, 194
Dalida, 294
Damiano, Gerard, 159
Doney, Serge, 28, 29, 63, 187,
24(}1
Danseuses du desir (Les), 36
Dante, 156,219, 22(}1, 268,
317,352,367
Dantec, Maurice G., 348
Davis, Arthur, 99, 205, 254,
311
Davy, Jean-Fran~ois, 252
Down, Norman, 23
Days of Fury, 117
D'Amato, Joe, 133-4, 144,
173,224,301,346,367
De Angelis, Guido 8. Maurizio,
290, 291
De Baroncelli, Jean, 322
De Caunes, Georges, 95, 233,
268
De Palma, Brion, 159
De Roubaix, Fran~ois, 305
Deod Kennedys, 75
Death: the Ultimate Mystery,
/50, /57, /59
Death Movies, 7, 78, 89, 98,
99, /03, 11/, 1/6,
/19, /22, /246, /57,
/59, /66, /8/,22/,
24/,25/,255,311-2,
344, 349, 367
Death Scenes, 73, /22
Death Woman, /74,345
Debbie Does Dallas, 207
Decameron (Le), 85
Deesse des Incas (La) (Strange
World), /90
Delannoy, Gilles, 108-9, 212
DuVals (The), 62
E
Gypsy Boots, 69
Gysin, Brion, 65, 353
H
Ingagi,23
Inhumanities, 119, 122, 251
Inhumanities 2: Modern
Atrocities, 119, 305
Inspecteur Harry (L'), 78
Interdits du monde (Les), 108,
174, 179, 182, 191,212,
214, 255, 2623, 269,
298-9,318,322,324,
328,331
Invasion des piranhas (L'), 134
It's aSick, Sick World, 70
J
l'ai avorte Monsieur Ie
Procureur, 186
Jacopetti, Gualtiero, 10-1, 14,
17, 28, 323, 35, 41-48,
50-59, 61-3, 68, 70, 74,
80-1, 92, 94-6, 99102,
108, lll, 130, 134, 148,
150-1, 155-6, 172-4, 179,
187-8,199-201,204,206,
2112,216-8,222,232,
234-6,241,248-50,254,
267,271,274-5,279,
283, 284, 289-90, 294,
312,316-7,321,322,
325,331,332,338
Jamet, Dominique, 182
Jarman, Derek, 96, 172
Jefferson, Thomas, 320
Jimenez, Marc, 155
Jim Rose Circus, 319
Jodorowsky, Alejandro, 56, 350
Johnson, Martin 8. Osa, 22,
26,27,200,202-3,2178, 238, 342
Jones, Jim, 121, 123, 1412,
273
Journal du dimanche (Le), 41
Joy Division, 187
Joyce, James, 156
Jubilee, 96, 172
Jungle Adventures, 202
K
Modern Motherhood, 24
Mohommodine Salar, 125
Mom and Dod, 24
Monaghan, David, 125
Monde (Le), 163, 194,266
Mondi caldi di notte, 282
Mondo americain, 60, 63, 65,
73-4
Mondo Balordo, 10, 59, 268
Mondo Bizarro, 10-1,59,60,
62-4, 156, 173, 191,214
Mondo caldo di notte, 36, 282
Mondo Candido, 55-1, 172,
284,303,317,337
Mondo Cane, 9-13, 11-8, 21,ift'
28, 32-3, 35, 41-3, 45-9,
53, 59, 60, 62, 65, 68,
70,74, 92, 101-3, 105-6,
114, 130, 138, 148-51,
155-6, 162, 166, 171-2,
174, 177, 181-2, 184, 188,
190, 193,203,205,2112,215,222,232,234,
236,241,245,248,250,
261, 264, 270, 273, 274,
276,283,286,296,304,
307,310,311-8,320-22,
324,332,351-353
Mondo cane 2,46, 156,254,
283,304,317,320,332,
340
Mondo cane 3 (Mondo cane
oggi - L'o"ore continua),
104, 156, 192, 299
Mondo cane 4 (Mondo cane
2000 - L'incredibile), 104,
157,192
Mondo connibale, 131, 146
Mondo di notte, 32-3, 35, 37,
71, 103, 172, 175, 186,
218
Manda di notte 2, 33
Mondo di notte 3 (Ecco), 10,
103, 171, 174,284,324
Mondo di notte oggi, 33, 35,
103, 174-7,252
Mondo Erotico, 46, 173, 191
Mondo Flash, 59, 104, 171,
211-2,222,301
Mondo franfais, 294
Mondo Freudo, 10, 59-62, 173,
186,189,214,241,268,
338
Mondo Hollywood, 59, 67, 70,
320,324
98-100,172-3,177,202,
214,232,234,250,268,
276,290-1,299,33
Morricone, Ennio, 12, 283,
286, 291-2
Mort avoir (La), 150
Mort dans /'mil (La), 350
Mort en direct, Snuff Movies
(La), 340
Moser, Giorgio, 23, 289
Mazart, WaWgang Amadeus, 125
Mugwumps (The), 68
Muppet Show (Le), 101, 288
Musique au cinema (La), 292
Mussolini, Benito, 42, 235, 287
Myrick, Daniel, 139
N
Naked Africa, 23
Naked World, 10
Napolitano, Gian Gaspare, 23
Natianal Geographic, 325
Negriers (Les) (Addio zio Tom),
11,52-5,92, 100, 150,
156, 169, 179,245,267,
279-80, 284, 296, 306,
317
Neron, 128
New York Daily News, 199
Newsweek, 199
Nicolai, Bruno, 12, 304
Nievo, Stanis, 199
Night Women, 10
Nixon, Richard, 120
NON, 122
Notti edonne proibite, 36
Notti nude, 33
Notti porno nel Mondo (Le),
33,46, 172-3, 191,301
Nauvel Observateur, (Le) 161,
181
Nuda ecrudele, 104, 157,
176,191,276,320
Nuit des morls-vivanls (La), 128
Nuit et brOUillard, 27, 28
Nuils copiteuses, 36
Nuils chaudes d'Orient, 36
Nuils d'Amerique (Les), 74
Nuils d'Europe, 32, 40
Nuils frenetiques, 36
Nuils scondaleuses (Les), 36
Nuova Guinea, !'isola dei cannibali, 103, 110, 147, 215,
222,224,244,251,284,
324, 327, 330, 338
214,216,221,262,2645,276,298,320,324, 330
Shocking kia II, les ultimes tabous, 104, 156,214,318
Siclier, Jacques, 194
Silverstein, Elliott, 132
Simon, Benjamin, 182
Sinatra, Frank, 65, 68
Sinister Harvest, 24
Sirene rouge (La), 348
Sirhan Sirhan, 120, 121
Slater, David, 90, 99, 117,
192, 253-4, 339, 348
Slaughter (The), 345
Smith, Howard, 74
Smith, Robert, 120
Snuff, 159, 232, 339, 342,
345-6,348
Snuff Movie, 7, 118, 140, 150,
159, 199,229,232,245,
301,304, 339, 341-42,
348
Sokoler, Robert, 70
Sorcellerie atravers les ages
(La) (Hiixan),24-5
Souza Barros, Carlos Alberto
de, 74
Spencer, Brenda, 120
SPK, 122, 124
SS Hell Camp, 159
St Tropez interdit, 191,252,
269,270
Steckler, Dennis, 12
Stevenson, Robert, 129
Stone, Oliver, 135
Strange World, 190
Stravinski, Igar, 65
Suede enfer et paradis (Svezia
infemo eparadisio), 220, 245,
264, 276, 287-8
Sunset Boulevard, 175
Supersexy'64, 36
Superspettaco/i nel Mondo, 36
Swanson, Gloria, 175
Sweet and Savage, 95, 98,
157, 229, 276, 291, 317
Swift, Jonathon, 149, 156, 172
T
Taboos of the World, 89
Tambours d'avant (Les)
(Tourou et Bitti), 31
Tamponi, Franco, 12,38, 281,
283
Tarentule au ventre nair (La)
Wagner, Richard, 12
Valentine, Deborah, 123
Wallace, George, 120
Valentino, Rudolph, 44
Warhol, Andy, 66
Valley ofthe Head HuntelS, 143 Watkins, Peter, 53
Van Belle, JearrLou~, 105, 324 Watkins, Roger Michael, 159,
Vanderbes, Romano, 74, 79,
346
107, 173,265,294,319 Weldon, Michael, 325
Vangelis, 291, 294
Welles, Orson, 89, 146, 192,
Vanzi, LUigi, 33, 35, 74, 80,
289
174,218
West, Nathanael, 319
Vartan, S0vie, 294
Westwood, Vivienne, 96
V
yz
Yvon Yva, 174
Zamori, Roberto, 281
Zappa, Frank, 68
Zapruder, Abraham, 120
Zecca, Ferdinand, 22
Zeno, Thierry, 105, 152, 160,
164-5, 166, 350
lombie, 147
14-047 .
DEPOT LEGAL
PARUTION
COURRIEL : INFO@BAZAARETCOMPAGNILCOM.