MOLIRE
G. Lakknksthe.
Molioro.
VOLUMES DE LA COLLECTION
Agrippa d'Aublgn, par
S.
Roche-
La
RLAVE.
par
Andr
LAYS.
POLYTE I'aHIGOT.
Fnelon, par
Mary Darmesteteb.
Maxime du
Gautier (Thophile), par
Camp.
Hugo
Lopold Mabil-
(Victor), par
par
duc
le
de
Bro-
Marivaux, par Gaston Deschamps.
Mrime, par Augustin Filon.
Edmond Rousse.
Mirabeau, par
Molire, par G. Lafenestke.
Montaigne, par Paul !Stapfbr.
SToiitesquieu, par Albert Sobel.
Musset (A. de), par Arvue Barine.
Pascal, par Emile Boutroux.
Ren Millet.
Rabelais, par
Racine, par
Gustave Larroumet.
RoiisarU, par
M.
J.
Jusserand.
par Arthur Chh-
(J.-J.),
OUET.
Royer-CoUard, par E. Spuli.kr.
Emile Faguet.
Fontenelle, par Laborde-Mila.
Frolssart, par
Malherbe,
che.
Rousseau
Paul Jankt.
Flaubert, par
COGOHDAN.
Hal-
Bernardin de Saint-Pierre, par AkVl>E BaRINE.
Boileau, par G. Lanson.
Bossuet, par Alfred HbelliaO.
Calvin, par Kossert.
Chateaubriand, par de Lkscure.
Chnler (Audr), par Em. Fagoet.
Corneille, par Gustave Lanson.
Cousin (Viotor), par Jules Simon.
D'Alenibert, par Joseph Behtrand.
Descartes, par Alfred Fouille.
Dumas (Alexandre), pre, par Hip-
Bour-
J.
par George?
Maistre (Josejjh de),
Balzac, par Emile Faguet.
Beaumarchais,
par
Rochefoucauld,
deau.
Rutebeuf, par Cldat.
Sainte-Beuve, par G. Michaut.
Saint-Simon, par Gaston Boissier.
Svign
LEAU.
(Madame
de),
par Gaston
Boissier.
La Bruyre, par Paul Morillot.
Lacordaire, par le comte d'HausSONVILLE.
(Madame
le
Vigny
Palologue.
Voltaire, par G.
Chaque volume in-16 br
Albert
Edouard Rod.
par G. Paris.
Lanson.
Villon (Franois),
Lamartine, par R. Doumic.
1210-21.
par
par P. de Rmusat.
(Alfred de), par Maurice
Tliiers,
Georges Lape-
par
de),
SORKL.
Stendhal, par
Fayette (Madame de), par
comte d'Haussonvillk.
La
La Fontaine,
nestre.
Slal
Coulommler^. Imp. Paol
fr.
BRODAHD.
11-21.
LES GRANDS CRIVAINS FRANAIS
MOLIRE
GEORGES LAFENESTHE
DE
I-
INSTITUT
DEUXIME DITION
LIBRAIRIE
79,
HACHETTE
BOULEVARD SAINT-GERMAIN, PARIS
1922
UrolU de
Irxliiclian t
dm rtprediicl'oa r<i<rv<f.
MOLIRE
L\ VIE
JEUNESSE ET APPRENTISSAC.
i:
(1622-1658)
L'homme et l'auteur no font qu'un chez
On comprendrait mal son uvre, si l'on ne
sait
bien sa vie.
biens
railleurs,
Comme
Rutebeuf
Gringoire
et
et
Molici-e.
connais-
Villon, pl-
Boileau, bourgeois
satiriques, Voltaire et Beaumarchais, penseurs militants, le plus
grand de nos potes comiques, JeanMolire, est un gamin de
Baptiste Poquelin, dit
Paris.
11
est n
en plein cur de
la
grande
ville
frondeuse, tout prs des Halles, deux pas du Pont-
Neuf,
ti(iue,
15 janvier 1622; il y grandit dans une bouprs d'un atelier, parmi les rumeurs et les
le
caquetages
la/zis et les
des marchands et des commres, les
boniments des charlatans
et bateleurs.
Son pre, Jean Poquelin, matre
tapissier, avait
vingt-sept ans, sa mre, Marie Cress,
fille
et nice
de tapissiers, vingt peine. Jean-Baptiste, premier
neuvime
mois de lune de miel. Cinq autres enfants, Louis,
Jean, Marie-Madeleine, Nicolas, Marie, allaient rgu-
n, leur tait arriv vite et gament au
lirement
lui
succder, presque tous les ans. Le
vieux logis, colombages, du xv* sicle, o croissait
niche, au
la
coin des
Singes.
rues Saint-Honor et des
nom de Maison des
Sur son poteau cornier, sculpt et peint,
Vieilles-Etuves,
portait
le
grimpait, en grimaant, au tronc d'un oranger, une
bande joyeuse de ces quadrumanes imitateurs. Le
grand Molire, devenu, pour ses contemporains, le
Singe de la Nature , se souviendra, non sans
gratitude, de cette nave enseigne
il fera figurer,
dans son blason, ct du masque de la Comdie et
des miroirs de la Vrit, les animaux malins dont
:
les
gambades, amusant ses yeux, avaient encourag,
ds l'enfance, ses instincts d'espiglerie observatrice
et
moqueuse.
dix ans, Jean-Baptiste eut
le
malheur de perdre
sa mre, le 15 mai 1632. D'aprs l'inventaire, aprs
dcs, l'intrieur des Poquelin tait des plus confor-
Meubles sculpts, belle argenterie; dans la
chambre nuptiale, grand lit pentes brodes, ten-
tables.
tures en
tapisserie,
garde-robe de
et
la
miroirs et tableaux;
dfunte, bon
dans
la
nombre de costumes
riches parures, de fines lingeries, des -bijoux,
quelques livres parmi lesquels une
Plutarque
le
Bible et
un
gros Plutarque mettre les rabats
qu'on retrouvera tous deux chez Molire sa
moi'l.
JliUNLSbi;
I.a
jeune mre
luxe,
t-lail
la toilette, les
Ai'i'i;i:.\
i:i
issA(.i.
une femme d'ordre, aituaiit le
bonnes compagnies, avec une
On
certaine et solide culture.
se plat riuia_i;inor^
vive, gnreuse, enjoue et iVamlie.
croire que,
pour
L!:ots
si
son
un(; vie
gance personnelle,
cette
l'ieux
promptitude
hrita
large,
il
lui
Tout porlo
Tordre intrieur,
l'b'-
reste aussi redevable de
et chaleur d'motion,
de bon sens tiavers
douleurs de
lourment
la vie,
fatal
visiblement de ses
de cet imp-
besoin d'amour et de tendresse, de cette
sistance
h;
lils
j)er-
les plaisirs et
qui devaient devenir
les
la (ois
de son existence aventureuse
et
l'aliment le plus heureux de son gnie.
Marie Cress
laissait
son mari, depuis peu
du roi, trois enfants en bas ge, dont le
commerant affair ne pouvait s'occuper. Il ne tarda
pas leur donner une belle-mre. Kn avril 1033,
Jean Poquelin pousa une autre lille de gros tapissier, Catherine Fleurette. Quelques moliristes exalts ont voulu retrouver, dans l'uvre du beau-Iils,
Pour les uns, c'est
le portrait de la belle-mre.
Bline, l'odieuse martre du Malade imaginaire,
pour les antres, Elmire, l'affectueuse amie de ses
ta[)issier
beaux-enfants, dans
penser de
la
/e Tartu/f'e.
On
valeur de ces clefs, au
on prtend pntrer
le
mystre de
sait ce qu'il faut
moyen
la
descpiellcs
gestation imagi-
native chez les crateurs de posie et d art. llien
parler l)ien ou mal de cette jeune
femme, morte, elle aussi, prmaturment, victiine de
deux accouchements trop rapprochs, le 12 novembre 1630. Ce qui reste probable, nanmoins, c'est
n'autorise
(j\ie le
vide prcoce d'alfeclion maternelle autour de
MOLIEBE.
son enfance, a laiss une lacune dans
les analyses
morales du pote. Les rles de mres seront aussi
j[,'ares
dans ses comdies que ceux de pres y sex'ont
et ces pres seront presque toujours
frquents
des veufs.
en revanche, naturel
et vraisemblable, que
du bonhomme Poquelin aient pu et
d, plus ou moins volontairement, servir au comII.
est,
certains traits
dien dans
Le
la
confection de ces derniers personnages.
portrait
du papa qu'a trac Larroumet, d'une
pointe fine et vive, d'aprs les documents, semble
assez exact.
Vrai type de bon bourgeois parisien
que ce commerant, laborieux
rang, retors en
et
d'une probit scrupuleuse, qui transmit
affaires,
aussi son
une bonne part de son esprit pra-
fils
tique et de son activit infatigable.
dirigea, natu-
Il
rellement, l'ducation de ses enfants, avec
dence d'un honnte chef de
la
pru-
famille.
Jean-Baptiste, futur successeur de son pre dans
son ngoce
quenta,
et
comme
dans ses fonctions
officielles,
ne
fr-
tous ses petits voisins, jusqu' l'ge
de quatorze ans, que l'cole paroissiale de Notre-
Dame, o
l'on
enseignait, avec le
catchisme,
le
un peu de latin. Le reste du
temps, Jean-Baptiste, ml aux ouvriers et commis,
calcul, le plain-chant,
travaillait
au magasin.
Il
y apprenait, avec le mtier,
aux manires
le
maniement des
et
au langage d'un autre monde par ses rapports
avec les
clients
affaires, s'initiait dj
et
dbiteurs du matre tapissier,
presque tous gens de robe ou gens de cour.
Aux heures de repos,
sur
le
Pont-Neuf ou
la
c'taient avec ses camarades,
Place Dauphine, de longues
JEUNESSE KT ATM'UKX'IISSAGK
slaliiiiis
parmi
les
badauds
('l)aliis
'.'
devant
!<
-^
liclcaiix
do nniscaiiil)ille, Gaultier-Gar^iiille, Guillot-(Jorjii
et autres farceurs,
latans oprant en
c'tait parfois la
paradislcs, saltiird)anc|ues, liarplein
air.
Aux
de
jours
fle,
journe dans un vrai thtre. Ses
parents eux-ninics en ralfolaiont,
comme
tous les
marchands du quartier, et ly conduisaient. L'htel
de Bourgogne, le seul rgulirement ouvert, rue
Mauconseil, tait tout proche. Les maitres de la
Confrrie de
la
Passion, anciens propritaires de
la
y avaient conserv une loge. Louis Cress, le
gi'and-pre maternel, ami du doyen, y avait ses
entres. Le petit Jean-laptiste y put entendre les
salle,
tragdies et tragi-comdies du fcond Hardy, celles
de ses premiers successeurs, Thophile de Viau,
Racan, Mairet, Pichon
neille,
et
des rcents novateurs,
du llyer, Tristan, Scudry, Pierre Cor-
Rolrou,
Boisrobert,
Des parades,
etc....
soties et
farces prcdaient toujours et suivaient la pice de
que
rsistance, d'autant plus gaies et libres,
tait
celle-ci
plus hroque, guinde et prcieuse, grandilo-
quente
et
romanesque. La famille Poquelin occupait
en outre, deux boutiques aux grandes foires
muros de Saint-Laurent
et
farceurs et bateleurs cosmopolites battaient
chaque anne, durant
exii'a-
de Saint-Germain, o des
plusieurs
la caisse,
semaines,
.lean-
Baptiste y put de bonne heure goter le rpertoire
italien,
avec
le
Sur
pantomines, mascarades, Commediadell'Artc,
rpertoire gaulois des tabarinades.
le
coup de ses treize ans, aprs
mtier,
demanda lui-mme
son pre
mort de
pour son
la
sa belle-mre, l'enfant, dit-on, sans got
de
le faire
MOLIERK.
10
tudier
Si le
est vrai, ce serait dj chez lui
fait
cette vivacit de dcision, cette franchise de parole
qui devinrent un des traits les plus saillants de son
caractre.
Son pre
De 1636
prire.
bonne grce
se rendit de
sa
1640 environ, Jean-Baptiste
suivit les leons des Jsuites au collge de Glerinont
frquent par dix- huit
presque tous nobles. On y enseignait
moins bien le grec qu' Port-Royal, on y tudiait
plus fond latin et franais. L'un des professeurs les
plus estims tait le P. Lemoyne, auteur du Pome de
saint Louis et des Entretiens potiques. Les lves y
jouaient, certains jours, des tragdies et comdies
(plus tard Louis-le-Grand)
cents lves,
latines,
dans
anciennes et modernes
maison.
la
succs,
souvent
crites
Une Suzanne, en
qu'on dut
la
1640, y eut un tel
reprsenter la cour. Que
pour l'admirateur des bateleurs et des Grands Comdiens! Il en sortit fort
bon humaniste, encore plus grand philosophe,
lisant les potes avec un soin tout particulier et les
possdant parfaitement, surtout Trence .
d'excitations, l encore,
s'tait
Il
utiles
avec
fait,
dans
camaraderies. La
le
il
d'agrables et
collge,
liaison ds
cette
poque
prince de Gonti, frre du duc d'Enghien,
beaucoup plus jeune,
reste,
le
et qu'il devait
revoir plus tard,
est vrai, assez douteuse. L'amiti est plus
certaine qui l'unit ds lors et l'unit jusqu' la
avec Chapelle,
fils
mort
naturel d'un conseiller libre pen-
seur, Luillier. Celui-ci, lui ouvrant sa maison, lui
permit d'y suivre
les
cours de Gassendi, qu'il char-
geait de complter l'ducation philosophique de son
fils.
Poquelin
s'y
trouva avec Hesnault, Cyrano de
JKUNESSE ET AI'I'UKNTISSACK.
11
lorgerac, liernier, etc.. Ilesnaiill et lui, dans leur
eutliDusiasrnc
pour
au plus fort de
caries.
Ce
doctrines ('picuriennes, tra-
les
duisirent en vers
pome de Lucrce. On
le
(pierelle entre
la
que
n'tre pie chair, tandis
ap|)clant
chair,
tait
Des-
l'esprit,
l'esprit,
reprochait
lui
de
Kn
bonhomme,
lui tait l'esprit .
rpondit
lui
vous ne m'tez pas
lant
et
dernier, bout d'arguments, accusant sob
contradicteur de matrialisme,
Gassendi
le
tin
comme, en vous appe-
vous ne quittez pas votre corps; en
sorte que vous n'tes pas au-dessus de
la
condition
humaine, ni moi au-dessous, bien que vous reniez
que moi
ce qui est humain, et
tranger.
je ne
m'y croie pas
C'est ce qu'avait dit Trence, c'est ce
que rptera sans relche Molire. L'enseignement
positif et sage,
rience,
et
l'exp-
chez l'auteur dramatiiue,
devait laisser
Galile),
comme
fond sur l'observation
du respectable Gassendi (correspondant de
chez tous ses condisciples, des traces
inef-
faables.
Kn mme temps que
Poquclin
suivait-il
bonne? Tallemant
en
l'air,
ces leons de libre critique,
des cours do thologie en Sor-
l'a dit,
au sujet de
droit Orlans, o
il
mais Tallemant parle
ce garon
prit sa licence, srieuses
bcles, sont plus certaines.
On
croit
fort
Ses tudes en
mme
quelque dbut au barreau. En tout cas, en
ou
qu'il Ht
I6-'2,
par
pour s'assurer la survivance des
fonctions paternelles, tapissier du roi en exercice;
il accompagne Louis XIII Narbonne. D'aprs une
prcaution,
le voici,
tradition douteuse,
risqu sa
vie par
il
aurait,
dans cette tourne,
une gnreuse imprudence en
MOLIERE.
12
le conspirateur Cinq-Mars dans un cabinet
de l'Archevch. D'aprs une autre, moins invrai-
cachant
semblable, c'est Montfrin, prs de Nmes, qu'il
aurait rencontr,
la
dans une
troupe de comdiens
la belle et
dj fameuse Madeleine Bjart,
matresse-femme,
qui devait avoir sur sa vie et
nomades,
sa carrire
une
si
tonnante influence.
une grande et belle fille, d'allure franche et
un peu virile, ^vec une magnifique chevelure
d'un blond ardent. Elle avait dbut, de bonne heui^e,
C'tait
hardie,
en quelque troupe errante.
elle
a dj si
bien
fait
En
1636, dix-huit ans,
ses affaires qu'elle achte
une petite maison avec jardin, pour 2 000 livres,
dont moiti comptant et moiti emprunt. En 1638
elle est matresse en titre d'un gentilhomme avignonnais,
le
Seigneur de Modne
et autres lieux.
Quoique mari, ce noble aventurier lui reconnat
une fille, Franoise, baptise Saint-Eustache,
laquelle il donne pour parrain son propre fils lgitime; la marraine est Marie Herv, mi^e de Madeleine. Singulier personnage que ce Seigneur de
Modne, qu'on voit courir fortune travers complots, intrigues, duels, champs de bataille, en
France, en Allemagne, en Italie, en Hongrie! Il
revient, d'ailleurs, de temps autre, Madeleine.
Au dclin de cette existence fantaisiste, c'est Madeleine qui le recueillera et lui pargnera une fin
misrable en prenant
le
monde trange o
convaincu,
sible,
le
le
le
soin de ses affaires. Voil
jeune avocat,
lettr dlicat, le
l'honnte
fils
le
philosophe
pote franc
et sen-
de bourgeois rguliers va se
trouver, tout d'un coup, jet, entran, emport
MUNKSSK ET APPUENTISSAGE.
la fois.
par sa vocation imprieuse pour
l'art dratiia-
par sa passion pour Madeleine.
ti<|iie et
eut-il,
Montfrin,
entre
comdienne
la
et le
jeune lapissiei-, encore novice, un coup de foudre qui
ds lors leurs existences? Kst-ce seulement au
lia
retour, Paris, que s'opra la liaison par toutes
sortes d'aflinits d'intelligence et d'ambitions?
Toujours
importe.
est-il
que,
le
quelques jours avant ses vingt
homme
et
1G43,
un ans,
jeune
le
avertit par crit son pre qu'il renouerait la
charge de tapissier royal.
Il le
priait d'en assurer la
survivance l'un de ses cadets.
Rn mme temps
sur ce qui pouvait
sollicitait tant
la
Peu
3 janvier
lui
il
appartenir de
succession de sa mre, qu'en avancement d'hoirie
future ,la
somme de
GSOlivres
pour l'employer
mentionn . Quelelfet? Une association pour
une entreprise dramatique avec la Bjart, son frre
.loscpli, sa sur Genevive, et quelques-uns de leurs
amis. La troupe prenait le nom d' Illustre Thtre .
l'eiret
Que
le
pre Poquelin, que sa famille, que son
entourage aient pouss
les hauts cris l'annonce
de
cette quipe,
quoi de surprenant? Observations,
supplications,
lamentations,
tout chouait
devant
renttement du jeune homme. En dsespoir, de
cause, Jean Poquelin aurait mme pri Jean Pinel,
un vieux matre de Jean-Iaptiste, d'intercder
auprs de son lve. Pinel avait accept la mission,
mais, la suite d'un entretien (rsultat imprvu,
dplorable et grotesque!) ce
par
le
troupe
disciple,
pour y jouer
chez les Bjart,
fut le
qui s'engagea
la
les
magister, converti
lui-mme dans
pdants.
D'autre
la
part,
situation devenait chaque jour
MOLIRE.
14
plus pressante.
aux eaux
sier
En mars,
matrone fconde
succession,
Genevive
la
tutrice de Joseph, Madeleine,
Molire).
Le pre Poquelin, en
grognant, se rsigna, s'excuta, finana;
premire
mre,
d'une petite non encore baptise
et
femme de
future
(la
la
sans scrupules, renonce
et
comme
chef de famille, huis-
le
meurt insolvable;
et forets,
c'tait la
ce ne devait pas tre la dernire.
fois,
La
socit de 1' Illustre Thtre fut constitue
30 juin 1643, par acte dress dans la maison de
Marie Herv. Les obligations des socitaires y sont
le
rigoureuses.
Nul ne pourra se
retirer, avant ses
dbuts, sans un ddit de 3 000 livres tournois, et
aprs, sans prvenir quatre mois d'avance, peine
d'hypothques pour dommages-intrts sur tous ses
(mme ses quipages, en
en quelque temps qu'ils puissent
Les pices nouvelles sont distribues
biens prsents et venir
quelque
lieu
et
tre trouvs),
par
les
auteurs
sans contredit
puisse plaindre du rle donn.
Bjart a
voudra.
qui
prrogative de choisir
la
En
mne
sans qu'aucun se
Seule,
fait,
on
le
l'aventure.
le
Madeleine
rle qu'elle
sent bien, c'est Madeleine
Elle est la forte
tte
de
la
troupe, elle en restera toujours l'administratrice et
la
caissire.
acteur,
est
Son jeune commanditaire,
bonne cole.
l'auteur
L' Illustre Thtre
s'assurer
le
et peut-tre
eut, d'abord, quelque peine
plus modeste gte. Sauf Madeleine,
Denys Beys, tous
troupe taient des dbutants
le
nom de La Couture,
Joseph
et
les
les
le
comparses de
la
vieux Pinel, sous
deux autres Bjart.
Genevive, Bonnenfant, clerc de procu-
iDNl-SSU KT AI'IMIENTISSAGE
reur,
ti<'i-iii,
frre d'iino actrice
Catherine do Terlis,
lilie
l 'i
du Marais,
la
Ix-llc
d'un coiiiinis au gretrc,
Madeleine Malingre, fille d'un menuisier, tous des
chapps de famille, en rupture de bourgeoisie,
dont les noms ne disaient rien au public. Une
de Jeu de Paume, trs dlabre, sur un
du rempart, prs de la Porte de Nesle(aijourd'hui rue Mazarine) leur fut enfin loue pour trois ans,
moyennant 1 IHK) livres tournois. Sans rancune, par
l'entremise mme du tratre Pinel, le vieux Poquelin
fit une nouvelle avance de 100 livres.
vieille salle
foss
Kn
nettoyage
on
novembre,
durant la foire de Saint-Romain. Au mois de
janvier 1(544, on revient, on s'installe, on dbute.
On ne donne d'abord que des tragdies. Madeleine
y triomphe et Jean-Baptiste en ralFole. Auprs des
alla
attendant
s'exercer
le
les rparations,
et
Rouen, en octobre
et
pices en vogue, par Mairet, Rotrou, Pierre Corneille,
s'talent,
sur
l'affiche,
des titres flambants
Scvola, par du Ryer, Mort
d'uvres nouvelles
de C/irispe et Mort de Snque par Tristan THer:
mite, Artaxerce par
les
le
plus fconds de
28 juin, en
Magnon. L'un des fournisseurs
la
compagnie,
mme temps
et qu'elle s'associe,
qu'un danseur,
Nicolas Desfontaines. Tous ses hros,
illustres
Perha, ou
la
lui,
c'est
sont
Suite de V Illustre Bassa, Saint-
Alexis ou l'Illustre Olympie
le
Martyr de Saint-
Genest ou l'Illustre Comdien. Malgr tant d'illustres
tragdies et malgr
le
succs de Madeleine dans les
pices de Tristan o elle jouait les rles passionns
de l'impratrice Fauste, cette Phdre romaine,
de l'hroque Epicharie,
les rsultats
de
la
et
saison
MOLIRE.
16
furent
et
Le 9 septembre, il fallut
100 livres Louis Baulot, conseiller
lamentables.
emprunter
matre d'htel du roi, le 17 dcembre 2 000 livres
un certain Pommier. On rsilie, en mme temps,
le bail
et,
de
Porte de Nesle, on dmnage au galop
la
repassant
la
Seine, pour se rapprocher du quar-
tier aristocratique, le
Paume,
autre Jeu de
Marais, on s'installe dans un
dit
de
Croix-Noire, rue des
la
Barres, prs du port Saint-Paul.
sur gages, une marchande
tournois) par
Ici,
nouvel emprunt,
la toilette (291
M. de Molire, dont
il
livres
ne pourra,
hlas! s'acquitter avec les intrts, que quatorze ans
aprs, lors de la premire reprsentation de V Etourdi,
En
attendant, la misre continuait. Le 2 aot 1645,
marchand qui fournit les chandelles la compagnie. Matre Fausser, pour une somme de 142 livres,
et \e sieur Pommier, sus-nomm, pour son prt de
l'anne prcdente, font emprisonner le pauvre
Molire au Chtelt. Il demande et obtient sa libert
provisoire, sous caution, mais deux Jours aprs, sur
requte de Dubourg, linger, crancier pour 150 lile
vres,
il
est
transactions
En
remis en gele.
il
en put
On
ne
sait
par quelles
sortir.
tout cas, peine dehors, le 13 aot,
il
signe
un second contrat de socit avec les trois Bjart,
deux nouvelles camarades, Catherine Bourgeois et
Germaine Rabel, et Clrin, le seul rest fidle des
premires recrues.
la
Les autres
avaient
bourrasque. Tous les Bjart, mre et
ruins.
Quant Molire,
n'allait
pas
cesser,
sous
taient
meute de ses cranciers
ou de loin, durant
poursuivre. Ce fut encore
la
de prs
toute sa jeunesse, de le
fui
fils,
JEUNESSE ET APPUEXTISSAf;!-..
17
son prc> <"0!iimc l'atteste un inventaire postliiinic,
reprises, les apais(M' par des
dut, plusienrs
i|ui
i.oniptes ou satisfaire par rrglemenls
Mais
Molire
ljart et
la
pas gens a
n'taiiMii
(U'scsprer. Pais ne les nourrit plus? VAi bien!
On
(pttera Paris. Quelle joie, d'ailleurs, de reprendre
la
vie aventureuse et libre des
(h;
courir les provinces sur
Thespis,
la
charrette
comdiens nomades,
le
moderne char de
pittoresque
que va bientt
itumortaliscr l'ami Scarron dans son
(jue\...
Dans leur malchance obstine,
cies s'taient,
l'un
et l'autre,
Roman
les
coini-
deux asso-
par leur droiture
et
leur activit, leur intelligence et leurs talents, cont|uis
nombreuses et des amitis
Peu de temps aprs leur dconfiture
on les trouve Bordeaux prot(''gs par le
dj des sympathies
onfiantes.
Paris,
gouverneur,
duc d'Eperjion. Bientt
le
s'associe celle de
vite.
L'auteur du
Du
Roman comique
troupe
fera bientt l'loge
de celle qui enchante les Manceaux, en
la
Fresne. Sa rputation grandit
aussi complte que celle
la
dclarant
du prince d'Orange
de Son Altesse d'Epernon .
Dans l'automne de 1647, aprs un sjour
et
Tou-
louse, la voici Albi et Carcassonne, en 1048, au
l)rintemps
Nantes
et
Fontenay-le-Comle en
Limoges, puis de
,
1649, Poitiers, Angoulme,
nouveau Toulouse, pour les ftes donnes par les
Capitouls au comte de Rouvre, lieutenant gnral,
(|iii
va ouvrir les Etals,
Durant
lioi-.
l'n
dsir de
la
le
l*""
juin, MontpelIiiM-.
session, on reste sans doute iMonlj)el-
novembre, on passe Narbonne, avec le
retourner dans l'oucsl. Maib les circon-
G. Lakknesthe.
Mo'.ire.
MOLIERE.
18
Stances sont fcheuses, la France entire est agite
par
les troubles
de
la
Fronde. Le maire de Poitiers
refuse la visite des comdiens,
du tomps
et la chert
des bls
attendu
. Ils
misre
la
errent de nou-
et triment dans le Midi, jusqu' ce que le duc
d'Kpernon (fvrier 1650) leur donne l'ordre de quitter
Narbonne pour se rendre Agen o ils sjourneront
jusqu' sa disgrce, en juillet ou septembre. La session des Etats du Languedoc s'ouvrant alors
Pzcnas, on s'y transporte pour trois mois. Au
veau
printemps suivant (14 avril 1651) Molire
voyage Paris, probablement seul, et pour
])ersonnelles
un
(un nouvel emprunt son pre par
acte notari) mais regagne vite son Midi.
de Lyon
fait
affaires
court
Il
Vienne, Carcassonne et Pzenas
(sessions des tats en 1651 et 1652), en d'autres
stations encore.
Nanmoins,
c'est
Lyon que
se font
les haltes les plus frquentes, les recettes les
fructueuses.
Lyon
est alors, dans le Midi, le
plus
grand
centre commercial et financier, cosmopolite et lettr.
Depuis longtemps, pour la nombreuse colonie trangre, y fonctionne un thtre italien.
C'est Lyon, en 1653 ou 1655 au plus tard, que
l'actcur-pote obtient enfin son premier succs avec
C lourdi. Le sujet en tait dj familier aux amateurs
de la ville. h'Inavvertito, comdie de Niccolo Bardieri, dit
Beltrame, dont s'inspire Molire, y avait
lui-mme et sa troup
t jou d'abord par l'auteur
des Gelosi avec grand succs, puis reprise par ses
successeurs en
mme
lem[)s
clbres de L. Grotto et de
n'oubliera pas.
que d'autres pices
Secchi, que Molire
iNicc.
La renomme de
la
troupe grandis-
ET APPRENTISSAGE.
JII.M'.SSE
Elle
sait.
lit
alors une heureuse recrue
Thrse de Gnrla,
en pousant
(|ui,
cette
iille
Du
iMai.juisL'-
d'un charlatan des Grisons,
Parc, s'engage avec
Belle Marquise
19
C'est
lui.
qui eut l'honneur, succes-
sivement ou conjointement, d'tre courtise par
trois plus
grands gnies du
les
Cor-
franais,
th('-iUi"e
en son dclin, qu'elle ddaigna, Molire, en
premire gloire, dont elle se joua. Racine, en
ses dbuts, qu'elle aima peut-tre. Quinze ans plus
neille,
sa
lard, aprs s'tre brouill
mier prolecteur,
et lui
A'Atidroinnque et
l'auteur
toiles,
avec Molire, son pre-
avoir enlev l'une de ses trois
de
Britannicus
suivra son cercueil eu pleurant.
Les sjours Lyon furent interrompus,
excursions
des
pa
anne,
Dijon,
la
mme
Grenoble,
etc., puis par une longue halte la
Grange des Prs, rsidence du Prince de Conti, en
Montbrison,
disgrce aprs
la
Fronde, durant
Etats. L'ancien condisciple
Clermont. tait, pour
superbe
et
l'instant, entre les
hautaine matresse,
devant laquelle on doutait
j)lus
session des
Mme
mains d'une
de Calvimont,
des deux
laquelle
tait
surprenante, de sa beaut ou de sa sottise
C'tait
le
la
de Molire au collge de
de plus, une
femme
cadeaux
, et
comme
directeur d'une autre troupe errante, Cormier, lui
avait dj graiss les doigts, Molire,
bien qu'ap-
du prince, par l'abb de Cosnac,,
fut assez mal reu. Le prince refusa mme de payer
aux comdiens leurs frais de voyage Ce'^mauvais
procd me touchant de dpit, dit Cosnac, je rsolus
de les faire monter sur le thtre Pzenas et de
pel, sur l'ordre
leur
donner
raille
cus de
mon
argent, plutt que de
MOLIERE.
20
manquer de parole
leur
Mais, ds qu'il les sut
prts jouer pour des bourgeois, Gonti, -piqu
d'honneur par cette manire d'agir,
Sarrazin, son secrtaire
La Grange.
ment,
la
Pour
et pi'ess
par
accorda une reprsentation
Mme
de Calvimont, naturelle-
troupe est dtestable. Les htes du prince
en jugent autrement.
faut plusieurs jours
Il
encore
d'insistances pour que Sarrazin et Cosnac, rempor-
amoureux de la Du Parc,**
le
bon moyen de
de Calvimont. Revanche complte,
tent la victoire. Sarrazin,
veut
qu'il
retenir,
trouv
gagner Mme
Molire reoit une pension, en attendant
qu'il suive Montpellier, quelques mois aprs,
alors
son .capricieux protecteur qui, aprs avoir lch
la
Calvimont, s'est mis en route pour aller pouser
Paris
Anne
Martinozzi, nice de Mazarin.
Montpellier, quelques jours, Conti
noce,
fait la
pour les Messieurs des Etats. Le
6 janvier 1654, nous l'y trouvons encore, parrain d'un
npuveau-n dans sa troupe, avec Madeleine de
l'Hermitte pour commre. Le 7 mars, rentr Lyon,
Parc, et le 26 du
il y baptise un enfant des Du
mme mois, un autre enfant de camarades, cette fois
avec la Du Parc pour commre. C'est plaisir de voir
Molire joue
combien
la
joyeuse compagnie, travers tous ses
dplacements, travaille
la
repopulation. Ces actes
de naissances, sems sur sa route comme les cailloux blancs du Petit Poucet, sont les plus srs
indices qui nous permettent de retrouver ses traces.
Un
autre baptme, o ligure encore
la
Du
Parc, mar-
comLyon
raine infatigable, avec un de ses camarades pour
pre, nous les montre en novembre, toujours
JEUNESSE. ET APPnENTISSAGE.
En dvcpmbre,
rappel
21
Montpellier par Coiili,
y vient, avec sa jeune
une Ma/.arine dlure, prsider en personne
Klats. Cette l'ois, grand accueil et grand succs.
qui, mari, assagr, atiinislir,
leinnie,
les
On y
raccole une auti'e troupe de danseurs et musi-
on y enrle i)on nombre d'amateurs, marquis,
barons, ofliciers, robins, boui-goois, pour y jouer,
ciens,
devant
couple princier, l'trange ballet-moralit
le
C'est une suite d'entres, avec
des* Incompatibles.
des couples allgoriques de danseurs, symbolisant
des tres ou ides contradictoires, Fortune
Vieillards et Jeunes
Charlatans
reux,
et
etc., etc....
le
Sage
le
Courtisan,
le
Soldats,
VAmu-
et
Silence et les
Suivant l'usage, quelques vers,
avec allusions personnelles, inscrits sur
gramme, expliquaient chaque
deux
ligure
Peintre
et
fois,
comme
V Alchimiste
de
avec V Argent, et
Ferlu,
et
P/tilosop/ies et
Campagnards,
Vrit
la
Femmes,
et
Gens,
comme
la
entre.
le
pro-
Molire y
Pote,
compagnon du
dans
l'incompatibilit
Harengre, dans sa ren-
contre hostile! avec V loquence. Travesti en
femme
dos Halles, annonant l'association des contraires,
crudit gauloise et de
de
la
la
Farce
et
de
la
Posie,
le
la
gravit classiqus, de
comdien y rvle dj
ses esprances et les ambitions de l'auteur
Je fais d'aussi beaux vers que ceux que je rcite...
Est-ce alors que furent composes et joues, sous
un autre
11
titre, les
Prcieuses ridicules?
semble aussi qu'aprs
prince de Conti
taire
ait
la
On
l'a
pens.
mort de Sarrazin
le
alors olfert une place de secr-
au comdien. Molire, heureusement, refusa.
22
MOLIRE.
Au printemps de 1655, retour Lyon o l'on
marie deux camarades. Succs de gloire, succs
d'argent.
Le burlesque d'Assoucy, pote-musicien,
vagabond de nature, joueur et noceur de profession,
devient dans cette Cocagne durant trois mois, le
commensal de la troupe hospitalre
:
En
cette
douce compagnie
Je passais doucenient la vie.
Jamais plus gueux ne fut plus gras!
Quand
ces bons
compagnons, en novembre, redes-
cendent vers Pzenas
ne
les lche pas.
ofi
Contiles rappelle,
Avignon,
un
tripot, et ce sont
ne
les quitte qu'
il
se
le
bohme
dcaver dans
fait
eux qui le tirent d'affaire. Il
Narbonne, pour son malheur. A
son arrive Montpellier, on l'emprisonne comme
athe.
Impossible d'ailleurs, de suivre, dans ses dplacela troupe partout fte, Carcas-
ments continuels,
sonne, Castelnaudary, Toulouse, Agon,
sait o.
mire
En
et;c.,
1656, Bziers applaudit, pour
fois, le
Dpit amoureux, dont
le
on ne
la
pre-
succs se
poursuit en Languedoc, Dauphin, Bourgogne jusqu' Dijon. En 1657, mme tourne dans les mmes
rgions, avec retour Pzenas, l'automne, pour les
Etats. Mais tout cela n'est point Paris!
Quand donc
pourra-t-on y remonter vers ce Paris si tristement abandonn, toujours regrett, un Paris enfin
pacifi, le sjour
N'est-ce pas
l,
du roi, de la cour, des bons juges?
pour le comdien et ses compa-
gnons, que sourient
la
gloire et la fortune? N'est-ce
JEUNESSE ET APPRENTISSAGE.
pas
l.
poui" lo pote on gestation
de
23
gi'nie,
menteiit les ides propices son closion
ment des
le
succs des uvres
fec-
de vrit, de
clart,
comme dans
naturel, de gait, dans la littrature
socit,
que
L'apaise-
nouveau rgne,
esprits, l'approche d'un
un besoin gnral d'ordre, de
de
la
la
pense qui
rpondent cette aspiration nouvelle, tout semble
lui
montrer une place
prendre.
Knln, enfin, en mai 1658, on peut se transporter de
(Irenoble Rouen, se rapprocher du Paradis perdu!
Rouen,
la
De
le trio
des toiles,
la
Bjarl, la
Du
Parc,
Normands. La Du Parc en
quelques-uns, parmi lesquels les deux frres
Brie, blouissent les
alible
(Corneille, le vieux et le jeune.
On
sait
avec quelle
verve orgueilleuse l'auteur du Cid se vengea des
mpris de
la
comdienne. De Rouen, Molire put
aisment pousser des
pointes vers Paris.
n'y
Il
besogneux, en dbuUne rputation, patiemment conquise, l'y pri'--
a[)paraissait plus en dclass
tant.
cdait.
Beaucoup d'amis
lils
exceptionnelles
leur,
de
Irre
a
lui
lin
du
diplomate, firent
roi (plus tard
et
l'y
attendaient. Ses (pia-
d'homme
actif,
le reste.
de beau par-
Le duc d'Anjou,
duc d'Orlans),
lui
accorda,
sa troupe l'honneur de sa protection,
avec 300 livres de pension pour chaque comdien
Lagrange ajoutera, sur son
registre, en marge
Nota que les 300 livres n'ont
pas t payes. N'importe! L'honneur sufiisait.
Plus tard,
il
est vrai,
:
Molire avait t prsent par le jeune duc
mre, la rgente Anne d'Autriche, son frre,
Louis XIV. Les portes de
la
sa
le roi
cour, celles de l'avenir
(talent entrebailles. C'tait Molire de les ouvrir
MOLIRE,
24
toutes grandes.
Il
tait
trop avis, trop rsolu, trop
bien arme, pour y manquer.
Il avait trente-six ans. Au physique, nous
le connaissons par divers portraits, peints ou gravs. Les
plus parlants sont ceux de la Comdie-Franaise et
du Muse Cond, Chantilly. A Paris, c'est le comdien en scne, l'acteur tragique, sous figure de hros,
dans un de ses grands rles prfrs, celui de Csar
{Mort de Pompe). Presque
drap de pourpre,
la
mi-corps, cuirass,
romaine,
le
bras nu,
il
treint,
d'un geste tragique, son bton de commandement. La
presque de face, charge d'une lourde perruque
d'une grosse couronne de lauriers, se tourne, un
peu releve, d'un air de dfi. Peinture thtrale, un
tte,
et
peu dclamatoire, qui fait penser la diatribe caricavenimeux Montfleury, son rival et con-
turale du
current de l'Htel de
Bourgogne
Un
hros de romans! ... Il vient, tenez auvent,
Les pieds en parenthse et l'paule en avant,
Sa perruque, qui suit le cost qu'il avance.
Plus pleine de lauriers qu'un jambon de Mayonce,
Les mains sur ses costs, d'un air peu nglig,
La teste sur le dos comme un mulet charg,
Les yeux fort gars, puis dbitant son rle,
D'un hoquet ternel spare ses paroles.
C'est une caricature malveillante.
rien de tel
fixer,
que
la caricature et la
par excs, les
trait et caricature
vif; la
traits
Mais
il
n'y a
malveillance pour
d'une physionomie. Por-
sont videmment tirs d'aprs
seconde confirme l'exactitude du premier.
suppose,
avec quelque
vraisemblance,
le
On
cette toile
peinte par Mignard, Avignon ou Paris, dans les
JKUNF.SSE ET APPUKNTISSAGR.
25
temps de leur liaison, lorsque Molire
connu que comme acteur.
A Chantilly, en revanche, dans ce simple buste
cil mdaillon, d'une date un peu postrieure, comme
premiers
gui'e
n'i'lait
dans
d'autres
portraits
aujourd'hui
de Mi<j;nard,
perdus, mais dont les gravures nous restent, c'est
l'homme lui-mme,
bien
Mmes
Yeux
traits
pote et
le
le teint
brun,
narines frmissantes, des lvres
guines.
l'autre.
Rien d'un belhUre,
Dans tous
forte
lit
plus
et
nu"ir,
la
Csar.
le
nez
et
fort, les
paisses et san-
dans
l'un,
ni
dans
deux l'impression d'une virifranche. A Paris, chez le comdien
qui
provocante,
exige par
ni
les
une attitude rsolue,
jeune,
le
aux regards droits
saillants, noirs et vifs,
fermes, gros sourcils,
penseur.
le
caractristiques que dans
n'est
le rle.
pas
fire,
militante,
tout entire
peut-tre
Chantilly, chez
l'homme plus
dj fatigu par le travail et les soucis, toute
gravit simple d'une exp('i'ience
amre
et rsi-
gne, avec un effort de vague sourire singulirement
touchant. D'autres eflgies, en pied, dans
Farceurs italiens
et
franais,
la
la toile
des
Comdie-Franaise,
ou sur les frontispices de quelques pices improvises, nous ont conserv, sous un troisime aspect,
la ligure complte du
celui de l'acteur comique
,
grand homme. Toutes ces images nous permettent
de le faire revivre devant nous, tel que nous l'a
dcrit la lille de son camarade Croisy, Mlle Poisson Ni trop gras, ni trop maigre; la taille plutt
grande que petite, le port noble, la jambe belle. Il
:
marchait grav-ement,
Srieux,
il
pouvait
l'air
srieux
l'tre.
Par ces quinze annes
MOLIERE.
26
de vagabondage aventureux et laborieux travers la
France, il avait acquis, ses dpens, une rare exprience des choses et des gens.
liations subies,
de toutes
de toutes
De
toutes les humi-
les vicissitudes traverses,
les luttes affrontes,
rapportait, avec un
il
mondaines
et
bourgeoises, des habitudes d'observation libre
et
esprit trs dgag des
personnelle, qui
le
conventions
rendaient de beaucoup suprieur
tous les lettrs de cabinet.
voyages,
Dans
l'exprience. Infatigable travailleur,
mul
les
de ces
l'agitation
que de
n'avait pas, d'ailleurs, recueilli
il
avait
il
accu-
Qui saura ce
projets, tudes, bauches.
que contenait
cette fameuse malle, bourre de mao Vinot et Lagrange, retrouvrent, aprs
sa mort, Don Garde, ^Impromptu de Versailles^
Don Juan, Mlicerte les Amants magnifiques, la
nuscrits,
Comtesse
dont
la
d' Escarbagnas^
le
Malade imaginaire,
et
trace se perd chez les hritiers de Lagrange
Elle tait dj bien garnie la rentre dans Paris,
car
on Vy
verra puiser,
dans
presse, jusqu' sa mort. Rien ne
plus que
plnitude,
les
ses
occasions pour
rves
et
ses
les
lui
moments de
manquait donc
raliser,
dans leur
ambitions de
com-
dien, de pote, de penseur. Aussi, de quelle ardeur
saisit-il la
premire qui se prsentai
II
LES PREMIKRES
BATAILLES
(1G58-1664)
Le 24 octobre 1658 marque, dans
la carrire
du
pote et dans riiisloire des lettres, une date dcisive.
Ce jour-l, dans la Grande Salle des Gardes, au Vieux
le comdien ambulant, avec sa troupe, d('l)ute
devant Louis XIV. Le roi avait 20 ans. Ardent au
Louvre,
ardent au travail,
plaisir,
rnes de l'tat lorsque
rait
tomber,
il
le
et sa sagacit
en silence, autour de
raient servir en
ses
se prparait saisir les
vieux cardinal les laisse-
prcoce choisissait dj,
lui, les
hommes
qui
lui
pour-
amusements comme en
ses
ambitions.
La premire pice reprsente
Nicomde, de
fut
Pierre Corneille. Le choix tait habile Dans cette apo!
logie de la royaut absolue et
magnanime, plus d'une
par l'acteur principal, dut frapper au
jeune souverain, comme un appel vers la
tirade, lance
cur
le
gloire.
trois
Le gros succs, en apparence,
Grces,
la Bjart, la
Du Parc
fut
et la
pour
De
les
Drie.
28
MOLIRE.
Mais, quand
((
tragdie fut acheve, Molire,
la
qui
harangue , s'avana sur la scne pour
remercier Sa Majest de la bont qu'elle avait eue
aimait
la
d'excuser ses dfauts
et ceux de la troupe . Il ajouta
que l'envie qu'ils avaient eue de divertir le plus
grand roi du monde leur avait fait oublier que Sa
Majest avait son service d'excellents originaux,
dont ils n'taient que de trs faibles copies, mais
puisqu'EIIe avait bien voulu souffrir leurs manires
de campagne,
il
pour agrable
qu'il lui
tissements qui
et
dont
la suppliait trs
lui
humblement d'avoir
donnt un de ces petits diver-
avaient acquis quelque rputation
rgalait les provinces .
il
Ce compliment, d'une modestie maligne, o l'orComdiens de
Troupe Royale, assistant aux dbuts de leurs
gueil naissant du roi et la vanit des
la
rivaux, devaient trouver leur compte, fut dbit avec
tant d'aisance et de grce
retentirent.
La
que
les
applaudissements
farce annonce, le Docteur
joue encore par Molire, en dchanant
amoureux,
le rire,
com-
plta la victoire.
Ds
ce
moment, y
entre l'humble
eut-il,
tapissier, inquiet et dclass,
exerant toutes les
qualits
mais
d'un
parfait
homme , et le superbe hritier 4u trne
comme un pressentiment de l'alliance
qu'allait
nouer entre eux
littraires,
la
fils
possdant
du
et
galant
de France,
prochaine
communaut des gots
des ambitions glorieuses, des instincts
personnels? Chez l'un
et l'autre,
monarque apprenti,
comdien expert, mme intelligence pratique de la
vie, mme promptitude juger les hommes, estimer
les circonstances et s'en servir.
En
tout cas,
ils
se
LES PnEMIKRRS HATAII.I.ES.
compri-rent vite et s'entendirent, IVanclioinent ou
demi-mot,
(|uo la
le
plus souvent. C'est bien l^ouis XIN
France doit Molire. Sans
le roi,
sans sa pro-
nous n'aurions peut-tre qu'un seul
Molire, celui du rire, farceur incomparable, farceur
unique, sans doute, mais enfin un Molire rduit,
tection iidle,
exclusivement comique et traditionnel. Nous n'aurions pas le grand Molire, si original et si personnel, la fois satirique et moraliste, le vaillant pote,
crateur des
grands types humains de vice
Don Juan^ le Misanthrope.
et
de
vertu, Tartufe,
Toujours
est-il
que
pour Lyon,
le roi
voulut tmoigner
contentement.
loiu'bon,
Il
le
lendemain, avant de partir
mit sa disposition
au Louvre,
attenante
et
la
troupe son
du Petit
communiquant
la salle
avec les appartements royaux. Les reprsentations,
Scaramouche et de ses acteurs
commencrent
huit jours aprs. D'abord,
y
alternant avec celles de
italiens,
que des tragdies, llracUus^ Cinna, Rodogune,
Pompe et peu de succs. L'accent plus
simple que Molire et ses compagnons s'efforaient
rien
Cid,
le
d'introduire dans l'loquence cornlienne, tonnait
et scandalisait
des oreilles accoutumes aux dcla-
mations ronflantes des Grands Comdiens de l'Hotel
de Bourgogne. Mais lorsque ce jeu naturel apparrt
les deux Nouveauts ,ri(ourdi puis le Dpit
amoureux, que l'acteur-auteur se hta de leur offrir,
dans
la
surprise du Parterre tourna vite en joyeuse admi-
ration.
rille
Le succs de Molire dans
fut tourdissant,'
violents
ble
dtracteurs.
Boulanger
de
au dire
Treize
Chalussay,
le
rle de Masca-
mme
ans
de
aprs,
ses plus
l'igno-
dans son Elomirc
MOLIERE.
30
Ihjpocoiidre^ mettant
dire
Molire
en
scne,
lui fera
harangue et fais tout de mon mieux,
Mais inutilement je tentai la fortune.
Aprs Hraclius on siffla Rodogune...
....Dans ce sensible affront, ne sachant o m'en prendre
J'affiche, je
Je
me
vis mille fois sur le point de
me
pendre..
...O je devais prir, je rencontrai le port.
Je veux dire qu'au lieu des princes de Corneille,
Je jouai l'Etourdi, qui fut une merveille,
Car peine on m'eut vu, la hallebarde au poing,
A peine on eut ou mon plaisant baragouin,
Vu mon habit, ma toque, et ma barbe et ma fraise,
Que tous
Le
roi,
les spectateurs furent transports daise...
sur ces entrefaites, tait rentr Paris. Le
Marchal de
la
Meilleraye
son chteau de Chilly,
le
lui offrit
28
avril.
une petite
fte
Molire, appel,
pour sa seconde rencontre avec le souverain, lui
donne l'trenne du Dpit amoureux. Quelques jours
aprs, on demande au Louvre l'Etourdi, dj applaudi
au Petit-Bourbon.
de Paris,
Gomme
les
bourgeois
et vilains
noble assistance, mise en joie, rclame
la
encore, rclame surtout d'autres farces. Le Mdecin
volant,
Gros-Ren
colier (l'une retrouve
dans
les
papiers de Jean-Baptiste Rousseau, l'autre, en cinq
actes, perdue), le Dpit
et
la
ville
l'clat
amoureux, prparent
la
cour
d'une prochaine escarmouche
autrement hardie.
Le 18 novembre 1659,
la
Farce des Prcieuses,
dj connue aussi dans le Midi, apparut sur
parisienne avec Cinna.
Le succs
fut
la
scne
aussi rapide
qu'imprvu. Les acteurs, contre l'usage, n'avaient
mme
os doubler les prix pour
sentation.
On
dut
le faire
ds
la
la
premire repr-
seconde,
et l'on
put
I.P.S
31
peiidanl longtemps. Cette premire attaque
le faire,
contre
PnEMIEUICS ItATAII.LES.
le |>cliintisme et
le
manirisme dont
la littt'-
raturc tait en)poisonnce depuis prs d'un demisicle,
rpondait trop
l'tat
aprs les Colles quipes de
pas salue,
la
comme un bon
gnral des esprits,
Fronde, pour n'tre
prsage, par
la
gn-
Aprs les rgences agites de
Marie de Mdicis et d'Anne d'Autriche, les luttes
nouvelle.
ration
(le
Richelieu et Mazarin contre l'anarchie et l'inso-
lence nobiliaires, l'crasement de la littrature inth--
formalisme des gram-
pendanle
et
populaire par
mairiens,
la
prciosit des salons, la sentimentalit
r.ictice
le
des pastorales, l'emphase et
la
grossiret des
imbroglios tragi-comiques, c'tait dans toute
la
nation,
surtout Paris, un besoin irrsistible d'ordre et de
bon sens, de vrit, de raison et de gaiet,
comme dans la vie. Descartes, par
Discours de la Mthode ("1037) et le Trait des
paix, de
dans
le
les plaisirs
Passions (1649), avait puissamment orient dans ce
sens
ciales
les esprits rflchis.
Pascal, par les Provin-
(1050-1057), venait de dclarer
la
guerre
mensonges. Tous
les espoirs se tournaient vers le jeune roi, qu'on
sentait viril, impatient de briser les freins imposs
ses apptits de gloire et de popularit" par les
toutes les hypocrisies et tous les
prtentions des courtisans et les chicanes des parle-
mentaires.
Lorsque furent donnes
les Prcieuses,
son frre taient dans les Pyrnes. Si
le
le roi et
premier
jour ce fut la victoire, ce fut aussi le scandale.
Tout
l'Htel de Rambouillet tait l! Cette grosse pierre
lance
brusquement dans
le
tranquille tang des
MOLIRE.
32
immense
vanits littraires y souleva aussitt un
coassement de grenouilles. Un vieux bourgeois eut
Courage, courage, Molire, voil de
beau crier
:
la
bonne comdie!
Prcieux
tent, chuchottent, complotent.
et
Prcieuses s'agi-
Par
l'influence d'un
de qualit, les reprsentations sont suspendues. Sans perdre la tte, Molire envoie la
alcviste
pice au roi. Lorsqu'elle lui revient avec l'approbation attendue,
avec un
il
remet
la
le 2
dcembre sur
l'afOche,
plus noble, mais dj plus provocant
titre
Les Prcieuses Ridicules, Comdie. Le succs fut
norme et ne se ralentit pas durant quatre mois. Outre
semaine au Petit-Bourdonner beaucoup d'autres durant le
Carnaval et l Carme, en visite. On est venu f*aris
de vingt lieues la ronde, dit Gui Patin, et ceux qui
font profession de galanterie et n'avaient pas vu les
les trois reprsentations.par
bon,
il
en
fallut
Prcieuses n'osaient l'avouer sans rougir.
Ds que
le roi
fut rentr
femme, Marie-Thrse,
il
se
fit
Paris avec sa jeune
jouer
la
pice discute
Vincennes le 29 juillet, puis les 21 et 26 octobre,
au Louvre
et
trs malade.
chez Mazarin. Le Cardinal
On remarqua que
temps, debout, respectueusement,
derrire
tait dj
le roi se tint, tout le
comme un invit,
On tait
de son vieux ministre.
le fauteuil
du Petit-Bourbon
Colonnade du Louvre. La troupe
allait se trouver sans gte. Le Cardinal lui tmoigna
sa sympathie par un don de 3000 cus, le roi par
alors en train de dmolir l'Htel
pour commencer
la
un ordre envoy
M. de Ratabon, surintendant
des btiments, trs hostile aux comdiens, celui de
mettre en
tat,
pour eux,
la
Salle
de Thtre au
LES PnEMIKRES BATAILLES.
Palais-Hoyal (ancien
33
Palais -(lardinal),
construite
pur lUchcIicu et abandonne depuis sa mort.
Dcidment, Molire
me
s'tablissait,
tait
mais avec
bien en cour. Sa renomla
renomme,
s'amassait,
grossissait, s'irritait, de tous cts, contre lui,
la
meute d'ennemis qui' ne cessera d'aboyer ses
trousses. La guerre ouverte par les Prcieuses, n'tait
encore qu une petite guerre, professionnelh;
traire,
I
la
fois
contre
Htel de Bourgogne et du
iiitards
Marais,
auteurs
les
des ainpliigojiris et vocifrations hroques,
les vanits
tion
et lit-
comdiens rivaux de
les
du pdantisme fminin
et
de l'infatua-
mondaine. Lger combat d'escarmouche, brve
mle d'avant-garde! Mais
le
beau lutteur est mis
en train par ce premier avantage.
voir,
par des attaques hardies,
retraites prudentes, s'avancer
On
va bientt
le
entrecoupes de
patiemment, opinitre-
ment, vers un but, d'abord indcis peut-tre, mais
peu peu, s'claire, s'agrandit, se rapproche.
Avant d'tre expulss du Petit-Bourbon, les
Comdiens de Monsieur y avaient caus nn
nouveau scandale par un nouveau succs. Le 28 mai
ItJGO, Molire, pour rpondre aux gmissements des
pruderies prcieuses, y avait donn et jou en personne le Cocu iinaginaiie. Pouvait-on plus franchement s'afOrmer comme l'hritier conscient et heureux
des anctres gaulois, conteurs libres et goguenards
du Moyen ge, farceurs et paradistes de la foire ?
Dj, aprs les Prcieuses on lui avait prt ces
Je n'ai plus que faire d'tudier Plante
paroles
(^t
Trence, je n'ai plus qu imiter le monde .
La saillie ne saurait tre exacte dans ces termes
qui,
G. I.AFENESTHK.
MoUPO.
MOLIERE.
34
absolus, car Molire ne cessa jamais de frquenter
grands
les
mais
classiques;
suivre ses instincts naturels, et
imite
comme
Latins
les
jamais
sera
ce
refondant,
et
est
va
tudie, traduit,
Espagnols,
les
en
hsitation,
s'il
remaniant
qu'en
pense
la
sans
Molire,
Dsormais,
juste.
ne
au
creuset de son gnie personnel, les lments qu'il
y recueille.
La nouvelle bravade vis--vis de
cieuse
fut
la
pruderie pr-
avec une joie bruyante.
accueillie
La
plupart des gens de qualit, autant que les robins,
marchands, artisans, applaudirent cette remonte de
gat populaire et de libre langage, sur les trteaux
d'un Palais. Bien que
le
Cocu
ft
durant les ftes d'un mariage royal,
quarante
fois
jou en plein
il
fallut le
t,
donner
de suite, devant une salle comble aussi
bien dans les loges qu'au parterre. Parmi lesapplaudisseurs se trouvaient, sans doute, auprs du vieux
Sorel, l'un des premiers
et
de
la prciosit,
Chapelle
et
adversaires du bel esprit
quelques condisciples de Molire,
Hesnault; parmi les lettrs, La Fontaine,
Maucroix, Furetire, ses contemporains,
et
Racine, ses cadets.
Ds
moment
ce
Boileau
se formait
l'avant-garde de ses dfenseurs, de tous les dgots la fois
par
les
excs de
la
prciosit et eux
du burlesque. Boileau entre en campagne avec sa
premire Satire. Racine soumet Molire sa Tlio^
gne et Charicle. Tout cela se prpare d'abord gament autour de la table, en de frquentes runions
aux cabarets de la Croix de Lorraine et du Mouton
Blanc , d'o bientt jaillira ce joyeux et irrvrenlieux manifeste,
le
Chapelain dcoiff.
PnRMIEHRS ItAlAILLES.
I.KS
Lorsque
Cocu se prsenta
le
85
la roiir,
il
prit
grand
plaisir.
A son exemple
pote,
le
le
salons,
Molirc-Sganarelle.
roi
cardinaux, princes,
j^rands scigiii!urs, linanciers, appellent qui
mieux, dans leurs
n'effa-
Le
loiicha pas davantage son noble auditoire.
Gomme
mieux
farceur et
l'tonnant
les Prcieuses,
Cocu est de suite imit, parodi, critiqu, accus
de
plapfiat, subit
et
la
toutes les |>reuves que
la
jalousie
aux rvlations
sottise infligent d'ordinaire
trop clatantes d'un talent nouveau.
comme Shakespeare, homme de
Molire,
avant tout, sachant qu'une
thtre
uvre s'amliore, se
complte, s'enrichit, chaque reprsentation, par
le
cMi
jeu des acteurs et
le
publi
province,
contact avec
Prcieuses avaient t imprimes,
imprime
ne
lui,
Les
sur
C'est une chose trange, crit-il, qu'on
les
gens malgr eux... J'avais rsolu de
Prcieuses qu'
faire voir ces
ne pas
pices.
malgr
clandestinement vendue un
une copie drobe,
libraire
public, n'avait,
le
aucune de ses
mentir
faire
le
la
chandelle pour
proverbe (Elle est belle
la
grand jour gte tout)
J'ai eu
temps, murs... Toute sa vie,
beau crier
en noble artiste, il gardera ceMe peur de l'imprichandelle mais
le
merie qui
fixe
cl lorsqu'il
trop vite
la
pense en pleine
activit,
publiera, ce ne sera que par ncessit,
pour se dfendre, presque toujours avec une incroyable ngligence.
Pour
le
Cocu,
des copies, mais inutilement.
siaste,
^L de
la
il
Un
avait vit la fuite
admirateur enthou-
Neufvillaine, suivit les reprsenta-
tions jusqu' ce qu'il st la pice par
livrer au libraire Jean
cur
et la
pt
Ribou. Quand Molire, averti,
MOLIRE.
36
fit
saisir le tirage
de douze cents exemplaires, on n'en
trouva plus que quatre.
Ce fut par /e Cocwques'inaugura, le 20 janvier 1661,
du Palais-Royal. On le donna plusieurs fois
de suite avec les Prcieuses. Amis ou ennemis, avec
la salle
sympathie ou jalousie, tous s'accordent alors recondans le chef de la troupe,- le plus dsopilant
natre,
des farceurs, mais un simple farceur. Cela pouvaitil
suffire
aux ambitions du pote ? Conscient des forces
suprieures qui s'agitaient en
lui, l'auteur du Dpit
en montant sur une plus grande scne, entendait
bien aussi s'lever vers de plus hautes destines.
La tragi-comdie, l'intrigue courtoise, la pastorale
mme, qui avaient amus sa jeunesse, conservaient
toujours pour
lui,
comme pour
et les
amateurs
tives,
mlanges de rires
talit, raillerie et
des rles hi*oques,
et
canevas auxquels
Pour
le
il
il
cour
Dans
constamment
essay, lui aussi, des
genre.
tiroirs,
jouait
On
lui
en verra, plus
en toute occasion, des
donnera des formes nouvelles.
moment, tromp peut-tre par
labeurs que
la
de larmes, de sentimen-
s'tait
il
mme
de ses
tard, sortir
pour
posie, un lgitime attrait.
ses tournes provinciales, o
compositions du
le roi,
par leurs liberts Imagina-
lettrs,
lui avait
imposs
les efforts
de
cette ambition juv-
inopportune ou prmature, il crut frapper un
grand coup en donnant Don Garde de Navarre ou
nile,
le
Prince jaloux.
Le contraste de
hroque,
cette tude passionnelle, srieuse,
lgiaque,
franches gauloiseries
tait
avec
des
les
fines
railleries
Prcieuses et du
vraiment trop violent.
Le public
et
Cocu
parisien,
amuseur (i('ja class,
mme, condamn ^u rire continu.
n'y reconnut plus son
(.Icrouti;,
et,
par ses succs
Ce
fut la
les
envieux
chute plat, complte. Mauvaise joie chez
consternation inquite
rivaux,
les
et
mode
chez les amis. La
plus, dcidmfnt,
n'tait
mlanges des genres, o
ces
37
BATAIl.l.l s.
PIlCMII'.nES
I.KS
vie se pi'scntait
la
sous toutes ses varits d'aspect. Nos vieux instincts,
incurablement formalistes
par
la
et doctrinaires, rveills
purile et bruyante querelle des units, exi-
geaient de l'unit apparente tout prix, non seule-
ment dans
dans
la
temps,
le
suite et la
Quelques annes
riv, lui aussi,
rieuse, n'avait
le lieu,
l'action,
auparavant
grand Corneille,
le
par l'admiration,
pu
mais encore
nature de l'motion thtrale.
la
formule victo-
accepter son beau di-ame de
faire
Don Sanclie d'Aragon par le prjug public. Don
Garde, d'une excution trs infrieure, devait,
l)lus
forte raison, subir
pas, nanmoins,
le
mme
sort. N'oublions
qu'avant les tragdies de Racine
ce fut le plus srieux
acheminement vers
psychologique, uniquement fond sur
le
drame
jeu
le
des
passions.
Ce n'est pas un tel four
qui pouvait,
ressources
la
que Molire. D'abord,
Cour, qui celte
ville la
ville,
et
tel
y restera
qu'aprs
valle
fois,
il
en appela de
protesta contre
la
Recommand par Versailles
Don Garde essaiera bien de repa-
mais inutilement.
par Chantilly,
ratre
mot est du bon Lagrange)
dmonter un homme de
(le
d'ailleurs,
Paris deux ans
la
la
mmo,
aprs,
et la pice
mais
la
froideur
ne sera imprime
mort de Molire. Celui-ci, dans
de ces deux chutes, n'avait pas, on
l'inter-
le petisc
MOLIRK.
38
bien, perdu son temps.
Pour
satisfaire la fois tous
ses spectateurs, courtisans et bourgeois, nobles cl
vilains,
il
de farce
leur avait servi un plat composite, mlange
et
de morale, d'amusants quiproquos
saines penses, l'usage du petit et du grand
L'Ecole des
Ma ris, joue
en deux heures,
Garde
avait
Paris le
et
de
monde,
24 juin 1661,
avait,
regagner l'auteur de Don
fait
tout le terrain perdu pour sa popularit. Elle
fait
mieux encore,
vant les bons juges,
elle avait fait
l'art
abandonn par
de
la
regagner, sui-
comdie, tout
le
pense humaine depuis
l'antiquit grco-romaine. Mnandre, Piaule, Trencc
avaient enfin un successeur qui, en s'inspirant d'eux,
terrain
la
manifestait hardiment l'intention de les
La pice
fut
Royal,
du
avec
mme
la
dpasser.
reprsente, sans relche, au Palais-
24 juin
au 11 septembre, applaudie,
chaleur,
Vaux
et
Fontainebleau,
Reine d'Angleterre, Monsieur et Madame,
rcemment maris, le Roi, la Reine et toute la cour.
Malgr sa rpugnance pour l'impression, Molire
par
la
dut se dcider
publier.
la
Il
la
ddia au duc
d'Orlans, son protecteur, en s'excusant de
par ncessit absolue
C'tait,
thse.
comme on
Deux
celte
bagatelle
justement, une pice
mr, d'humeurs diverses,
l'a dit
frres, d'ge
l'un jaloux et tyrannique, l'autre
gent, sont tous deux
malgr
qu'ils
la
la
fois
d'ge, de
pouser.
aimable
et indul-
tuteurs et amoureux,
deux jeunes surs
Lequel,
par
l'ducation
mieux assur leur affection
son bonheur!' La rponse, on la connat. C'est
qu'il leur a
et
diffrence
veulent
lui offrir
donne,
s'est
Arisle, le souriant, qui l'emporte sur Sganarelle, le
LKS PREMIKUKS HAtAIM-ES.
grojj;iion.
les
Or, ce moment, cliez lus coiuoclieiis et
on
lollrcs,
quarante
ans,
ge
Bcjart,
de
d'autant
plus
Molire,
d'pouser
proposait
L'occasion
dix-neuf.
la
que
point
n'ignorait
se
de trouver sur
et
:)9
tait
scne des allusions
que
picjtiantes
le
Armande
la
belle
ralit,
futur mari,
en
Sganarelle, s'tait rserv le rle ridicule et anti-
pathique.
chaque
comme
On
manqua
n'y
elle se
Ds
pas.
comdie,
nouvelle
pose encore, de
lors,
posa
se
la
la
presque
question,
part de sentiments
personnels introduite par Molire en ses
thAtrales, d'une
apparence
Question invitable
plexe
et,
le
plus
et
ligures
impersonnelle.
si
lgitime,
question
souvent, insoluble,
si
comveut
l'on
une rponse prcise. Qui dterminera jamais, dans
les crations du gnie et de l'art, la quantit d'lments que les crateurs ont tir fatalement d'eux-
mmes, de
passions et de leur
leurs
qu'ils ont extrait
du monde
par l'observation et
d'uvre,
veuille
si
et
l'exprience?
personnelle ou
vie,
et
ce
des tres extrieurs
n'est
Il
point
impersonnelle qu'elle
ou puisse paratre, qui ne
soit
un amalgame
de ces divers lments dans des proportions inlini-
ment diverses. La gestation d'un pome ou d'un
roman s'accomplit dans le cerveau producteur par
une suite d'oprations plus mystrieuses et involontaires encore que la gestation de l'enfant dans les
entrailles de sa mre. L'homme de gnie est incapable de s'analyser lui-mme avec prcision et
certitude.
S'il
est
impossible d'viter
semblables prol)lmos
l'utilit,
et d'en
l'attrait
de
contester l'intrt et
on ne saurait donc apporter dans leur tude
MOLIRE
40
de prudence pour
trop
les
hypothses,
trop
de
rserves pour les conclusions.
.
Que Molire, avec
la vivacit
l'ardeur de son temprament,
de ses sentiments
la
franchise de son
caractre, la hardiesse de sa pense, ait
d mettre,
sciemment ou inconsciemment, beaucoup de luimme dans son uvre, qui donc en pourrait douter?
Combien de ses contemporains nous l'ont affirm!
Par Lagrange et Vinot, ses premiers diteurs, par
Baron, inspirateur de Grimarest, tmoins
gnons de
compa-
et
sa vie, ne connaissons-nous pas bien sa
faon de travailler?
Quoiqu'il ft
agrable en conversations lorsque les
ne parlait gure en compagnie... Cela
faisait dire qu'il tait rveur et mlancolique, mais s'il parlait peu, il parlait juste... Il observait les manires de tout
!e monde, il trouvait ensuite moyen d'en faire des applications admirables dans ses comdies, o on peut dire qu'il
y
a jou tout le monde, puisqu'il s'y est jou le premier sur des
affaires de sa famille et qui regardaient ce qui se passait dans
son domestique. C'est ce que ses plus particuliers amis ont
obscrf bien des fois.
gens
lui
On
trs
plaisaient,
il
peut donc croire qu'en composant ou achevant
V Ecole des Maris, durant
la
crise qui prcda la
clbration de cette union disproportionne, Molire
dut, plus d'une fois, songer lui-mme,
cults
de
son
prsent,
aux diffiaux incertitudes de son
avenir, et se faire l'pter, par Ariste, les conseils
d'indulgence, de
tendresse,
de
douceur
qu'il
se
donnait lui-mme in petto, dans l'espoir d'assurer
son bonheur. Que de vers optimistes ou pessimistes,
dsesprs ou attendris, que de mots charmants ou
douloureux, retentissent,
comme
les
chos alternants
i'hkmikhios batailles.
i.Ks
un
cl
((piir
dans
a}j;it('',
des deux hai'bons
peine
sui-c-('S
el
l'/tcolc
battait
41
les dialofues contradifloires
do leurs pupilles!
Maris
des
son plein, (juand
paru,
avait-elle
le roi
le
demander,
fit
d'urgenre, l'auteur une fantaisie quelconijuc, ce
voudrait, pourvu qu'il y et des intermdes,
qu'on y pt intercaler des ballets. Les Fcheux
lurent jous, le 17 aot IGGI, au chteau de Vaux,
(pi'il
et
lors des ftes magnifiques
donnes
cour par
la
le
surintendant Foucpiet, qui devait tre emprisonn
(|uclques jours aprs.
Prface, ne fut
si
Jamais entreprise,
prcipite que celle-ci
dit
chose, je crois, toute nouvelle, qu'une comdie
conue,
jours.
faite,
Malgr
apprise, reprsente
l'extraordinaire
la
une
c'est
ail
en quinze
virtuosit
dont
preuve en d'autres occasions, on peut
penser, qu'en la circonstance, il se vantait un peu.
Molire
fit
Si la faon
de prsenter
portraits,
vrais et
si
si
et
d'encadrer les divers
amusants, qui font de cette
pice tiroirs une dlicieuse galerie de peintures
vivantes, fut
mme pour
'
('
rapidement improvise, en fut-il de
chaque pisode en particulier? C'est
propQS que Grimarest-Baron
vation
fait
cette
obser-
dise qu'il ait fnil cette pice en quinze jours, j'ai
peine A le croire. C'tait l'houime ([ui travaillait avec
11'
plus (le (iifficull, cl il s'esl lrc.;iv que des divertisseuienls
(ju'on lui demandait taient faits plus (l'iin an aupai-avant...
On ne lui a jamais donn de sujets. Il en avait un magasin
d'bauches, par la (piantit de petites farces ipi'il avait
hasardes dans les jtrovieices; et la Cour et la Ville lui pr^l'iilaienl tous les jours des ori^j^'iiuuix de tant de faons,
lu il ne pouvait s'empchei- <lc travailler de kii-mnie sur
ux qui le l'i'appaient le plus.
Qii(ii<iiril
lii'
lu
moliemk.
'j2
Rien de plus vraisemblable que cette habitude,
infatigable, de puiser dans ses
rserves et de se trouver ainsi prt toute rquisi-
pour un nolateur
tion.
Quoi
qu'il
en
soit, et
comme
le
temps ne
fait
rien
ou moins improviss, les Fclieiix
ocraient un admirable dfil de types et de caractres,
l'ailaire,
plus
avec une verve endiable d'esprit et de style. C'tait
tout l'entrain satirique, descriptif, boufTon de Mathu-
Rgnier,
Saint-Amant, Desmarets, Scarron,
une intensit de prcision, une profondeur
d'analyse, une sret de got bien suprieures. Cne
fut qu'un long clat de rire. S'il ne s'y reconnaissait
rin
avec
pas lui-mme, chacun y croyait reconnatre un voisin.
Le
roi,
victime obligatoire chaque jour de tant de
fcheux, voulut collaborer la vengeance des amants
toujours troubls dans leurs rendez-vous;
pour
la
il
fournit,
seconde reprsentation, un type d'importun
supplmentaire, celui du chasseur. Les applaudisseurs du pote grandissant ne se tiennent pas d'aise.
On
sait
ce, jour-l,
avec quelle joie
campagne mene contre
l'ami
Maucroix
d'alli,
dans
la
manirisme romanesque
La Fontaine
et la navet artificielle,
mme
le
crivait le soir
un ouvrage de Molire.
Cet crivain, par sa manire
Charme prsent toute la Cour.
De la faon dont son nom court
Il doit tre par del Rome
J'en suis ravi, car c'est mon liomme.
Te souvient-il bien qu'autrefois
Nous avons conclu d'une voix
Qu'il allait ramener en France
Le bon got et l'air de Trence?
C'est
rui
l.l.s
.>lll.lll.^
iiA
All,l,l>,
Plnnlo n'est plus (in'iiii pin)
Kt jaiiwiis il ne fit si Ixui
'i:>
)...ii(V,,i,
Se IrouviM" la Comodio
Car ne |)eii8o pas qu'on y rie
De maint trait jadis admir
Et bon in illo (eniporc
Nous avons chanj^f de im-llioiie,
.
Jddelet n'est plus A la mode
Et maintenant il ne faut pas
Quitter la Nature d'un pas.
Les Fcheux, revus et augments,
(|ucl(|ues
hleau.
jours apr's, devant
l'hiver,
la
au Palais-Royal,
grand public. Ce seront
les
reparaissent
cour, Fonlaineils
font la joie
du
Fcheux, farce ai'islocra-
tique, qui, avec le Cocu, gauloiserie populaire, tien-
dront
Il
m:
le
plus souvent l'affiche du vivant de Molire.
va sans dire que tant de portraits comiques, o
pouvaient reconnatre tant de spectateurs, allaient
dchaner contre
et
le
Peintre
de nouvelles rancunes
de nouvelles attaques. Et, cependant,
les
Fcheux
n'avaient encore t qu'une opration de sondage
dans
du
l'esprit
roi.
Jusqu' quel point
la raillerie,
jusqu'alors limite aux prcieuses et aux valets pars
des plumes des marquis, pourrait-elle directement
XIV avait rpondu
lui-mme aux coups du
s'adressera leurs matres? Louis
sans
tarder.
En
offrant
lui
donnait
marquis
allaient
satirique son grand-veneui*,
libre.
du
Ds
lors, tous les
petit au grand.
Trop
il
spirituels,
lions courtisans, la plupart,
il
le
chain[)
y passer,
est vrai, trop
pour ne pas
faire
de
ncessit vertu, ou trop sufGsants et trop sots pour
se vouloir reconnatre tout en reconnaissant leurs
voisins,
Oivori
ils
vont, d ailleurs, s'empresser autour du
royal,
afin
de s'assurer ses bonnes grces.
MOLlnE.
'A
Molire n'avait-il pas,
N'tait-il
pas
vivance de son pre?
la
mode
lui aussi,
Valet de
et jouait
cour?
devenait donc un
homme
11
souvent dner, mais
office la
ce rle,
avec tact et dignit.
un
Chambre du Roi
comme
en sur
tous les autres,
Ces messieurs lui donnent
rend tous les repas qu'il
il
son esprit le faisant aller de pair avec beaucoup de gens qui sont beaucoup au-dessus de lui .
Le 20 fvrier 1662 fut clbr, Saint-Germain
reoit,
l'Auxerrois, le mariage de J.-B. Poquelin, et d'Ar-
inande-Grsinde Bjart.
Les tmoins taient Jean
Poquelin, pre du mari, A. Boudet, son beau-frre,
la
dame Herv, Louis
frre et
sur de
la
de quelques mois lors de
Thtre
avait
Molire, dans
la
Bjart,
Madeleine Bjart,
marie Armande. Celle-ci, ge
la
fondation de
leve par
troupe.
Il
semble
sa
I'
sur
mme
Illustre
par
et
qu'elle ait
jou, de bonne heure, quelques rles enfantins sous
le
nom
de Mlle Menou.
De bonne heure
aussi, par
sa gentillesse et son intelligence, elle avait inspir
son ducateur une tendresse d'affection qui changea
de caractre mesure que
s'embellissait.
Ds
165),
la jeune fille grandissait et
une rponse de l'ami Cha-
pelle l'imprsario se plaignant des chagrins con-
donnent ses Trois Desses, Pallas-
tinuels
que
Bjart,
Junon-Du Parc, Cypris-De Brie, pour
lui
distribution des rles, rvle,
rique, l'tat dj douloureux de son
Mlle
Menou y
est
compare
la
sous forme allgo-
me
inquite.
un jeune arbrisseau
qui n'a pas
Encor la vigueur et la force
De pntrer la tendre corce
FnRMliiltRS
t.BS
Du
Saiilu
'i;.
tend les brns.
lui
(|iii
BATAILLES.
...La liruiiche ainoiiruuse et lluurie
Dans cin([ ou six jours se ])ronict
De l'allii-er son sommet.
fi
Vous montreroz cos hoaux vers
bien sont-ils
lussi
Quatre mois
titre
(le
de
aprs son mariage,
Madame
tait
dans
entrait
(jualit)
la
rserv
m. Toutefois,
son
attendant, durant
Mlle Molire
au.\
pour
elle
la
premier
part de
depuis un
accouchement.
lune de miel,
le
Kn
pote laborieux
perdu son temps. Sous
n'avait point
femmes de
ne devait dbuter que l'anne
elle
aprs
troupe avec une
socitaire, rserve, d'ailleurs,
suivante,
Menou seulement;
Mil'
figure d'elle et de vous
la
l'action d'une
ide fixe, celle d'tre heureux dans son mna<;;e, de
par sa tendresse et son indulgence,
l'tre
repris C Ecole
Femmes. En
il
avait
des Maris pour en faire V cole des
fait,
c'est la
mme
thse, avec
mmes
contrastes dans les caractres et les sentiments, aboutissant
aux
mmes
conclusions, mais avec une force
d'analyse et de pense toujours grandissante, une
verve de plus en plus abondante et communicative,
une perfection plus soutenue de style thtral, vif,
clair,
souple,
comme dans
l'heure o l'on
dormir dans
la
scne, le
jamais.
dans
vibrant
commenait
ou de se
les flicits
les dsillusions
color,
du mariage,
26 dcembre
il
l'accuser
de s'en-
laisser accabler par
reparaissait donc sur
ICGii,
plus militant que
Amis etennemis, ce jour-l, purent se compter,
se mesurer, aiguiser leurs armes.
vu
l'amertume
la gait.
On
tant de visages souriants, ni tant de
n'avait jamais
mines dcon-
MOLIERE.
46
ni tel triomphe, ni tel tumulte. Vcole des
Femmes, sans dsemparer, allait tenir chaque soir,
de Nol jusqu' Pques, l'affiche du Palais-Royal et,
presque tous les autres jours, se transporter en ville.
Mais travers quelles protestations, quels orages,
ftes,
quels changes violents de paroles et d'critures
Les attaques par
le livre
ou
le
thtre ne pouvaient
alors se produire aussi vite qu'aujourd'hui, cause
des lenteurs
du permis d'imprimer ou
et difficults
de jouer. Tandis que les adversaires jasaient, complotaient, griffonnaient dans l'ombre, les amis n'h-
sitrent pas
se
Quatre jours aprs
dclarer.
premire reprsentation,
la
jeune Boileau, connu
le
seulement, dans lepetit cnacle, par quelques satires
non imprimes, envoyait son
M. Molire
salut de
nouvel an
Ta muse avec
utilit
Dit plaisamment la vrit,
Chacun profite ton cole;
Tout en est beau, tout en est bon,
Et ta plus burlesque parole
Vaut souvent un docte sermon.
Nature, Vrit, Moralit, voil dcidment ce que
rclament, avec les prcurseurs, La Fontaine, Sorel,
Furetire,
Chapelle,
les
Boileau et Racine. C'est
de ces Jeunes-France,
Boileau
le
nouveaux combattants,
temps o les runions
soit
au cabaret, soit chez
rue du Vieux-Colombier, furent les plus
frquentes, cordiales et fcondes pour l'avenir.
Boileau
laisser
ter-ninait
gronder
les
ses
stances par le conseil de
envieux
. Ils
allaient
gronder,
BATAILLES.
l'IlK.MIKHES
l,i;S
47
effet. Ds le mois de fvrier, un jeune arriviste,
Uonneau de Vise, le fului" journaliste, fondateur du
en
Mercure galant, ouvrit
Nouvelles contre
dans ses Nouvelles
feu
le
que tout
cette ])ice
monde
le
trouve mchante, mais o tout le monde a couru...
le sujet le plus mal conduit qui fut jamais... Il se
dclarait
prt soutenir qu'il n'y a point de scne
o Ion ne puisse
Force
une
faire voir
lui est bien,
infinit
de fautes
pourtant, d'avouer que
jamais
ne fut si bien reprsente; chaque acteur
combien il doit faire de pas, et toutes ses illades
cotiK'die
sait
sont comptes
Aveu naf
exceptionnelles de Molire
et intressant
des qualits
comme metteur en scne,
instructeur des comdiens, acteur lui-mme.
terminait son pamphlet
l'loge
i:)ar
Donneau
de l'Htel de
o l'on prparait une pice pleine de
du temps qui sont prsentement en si
grande estime... Elle est, ce que l'on assure, de
Bourgogne
ces tableaux
celui qui a fait les Nouvelles Nouvelles .
ijue
fon assure
est
charmant
et
Cet
ce
d'une saveur de
rclame assez moderne.
Aux environs de Pques,
le
dpit des jaloux et
des envieux dut s'exasprer l'annonce d'une nouvelle faveur royale. Molire, recevait
([ualit
la
de bel
somme de
espi'it . Il tait
000 livres
pension
couch sur
comme
l'tat
en
pour
excellent pote
du vieux Pierre Corneille premier
pote dramatique du monde pour 2 000 livres, et
du jeune Racine pour 800 livres. Parmi les autres
comiciuc
ct
potes, un seul tait plus favoris
sieur Chapelain,
Iit
jamais t
et
le
plus grand
que Corneille,
le
pote franais qui
du plus solide jugement
C'tait
MOLIERE.
48
Chapelain, sans modestie
comme
sans rancune, qui
avait dress les listes et rdig les notes.
Molire
s'empressa de remercier
roi
le
en
Avec quelle joie il semble avoir saisi l'occasion de pousser une nouvelle pointe, lgre encore,
vers
mais droite
et franche,
contre ces Marquis, dont
Avec
dissimuls!
quelle
libres, d'un tour libre,
quis,
lui
il
il
mpris plus ou moins
avait trop souvent essuy les
verve d'ironie, en vers
costumant
la
Muse en Mar-
enseigne les faons de s'habiller
mode, de se pousser au lever du
cohue des courtisans, de s'y faire
jactance et son impertinence
roi,
parmi
la
la
valoir, par sa
qu'il faut pour paratre Marquis,
N'oubliez rien de l'air ni des habits...
Arborez un chapeau charg de trente plumes
Vous savez ce
Sur une perruque de prix.
le rabat soit des plus grands volumes
Et le pourpoint des plus petits.
Jetez-vous dans la foule et tranchez du notable
Coudoyez un chacun, pas du tout de quartier
Que
Poussez, poussez, faites le diable
Pour vous mettre le premier.
Quelques jours aprs, Vcole
mmes applaudissements. De
tait reprise
avec
tous cts aussi gron-
daient de nouvelles menaces d'hostilit. Mais avant
mme que Donneau
de Vis, Boursault, Robinet,
eu le temps de dmasquer leurs batteries souterraines, Molire, ouvrant
Montfleury
le
La
feu,
et d'autres aient
avait
forc les assaillants se dcouvrir.
Femmes clate au Palaisvendredi 1" juin 1663. La pieuse reine-
Critique de VEcole des
Royal,
mre,
le
Anne
d'Autriche,
en accepte
la
ddicace.
LES PREMIRES BATAILLES.
KUc qui prouve
bien que
si
la
49
vritable drvolioii
aux honntes divertissouicnts,
n'est point contraire
Elle qui, de ses hautes penses et de ses importantes
occupations, descend
de nos spectacles
rnme bouche qui prie
C'est alors
hiimaiiionient dans
si
ne ddaigne pas de
et
Nombre de gens
bien Dieu...
si
que toutes
les
plaisir
de celte
rancunes se dchanent.
crurent
se
le
rire,
quelques-uns
viss,
avec raison, dans ces portraits, gravs
la
pointe
sche, de potereaux envieux, de critiques aigres,
d'amateurs prtentieux et ignorants. Le duc de
Feuillade,
l'homme du
tarte
crme
la
homme
fort
durs
visage en
caresse
lui faire
Une
pareille
insuite
met loul
comment
le
duc
fut
le
ne pouvait
naturellement, qu'exciter l'indignation du roi.
ignorons
, lui
boutons de son pourpoint
et fort tranchants , et lui
sang.
l'aborde avec les dmonstra-
qui voulait
frotte !e visage contre les
'(
la
Tarte la crme, morbleu
rencontrant Molire dans une
galerie de Versailles,
tions d'un
Nous
rprimand, mais
il
le
peu de temps aprs, Racine crivait l'abb
Le Vasseur
Je n'ai pas trouv aujourd'hui
le
comte de Saint-Aignan au lever du roi, mais j y
lut, et
ai
trouv Molire,
qui
le roi
donn assez de
louanges, et j'en ai t bien aise pour lui;
bien aise aussi que j'y fusse prsent.
de cette faveur
lui
devenait, en
effet,
La
il
a t
publicit
de plus en plus
ncessaire.
Zclindc par
rai, tre
iLa
Donneau de Vis
n'avait pu,
il
est
reprsente, mais sa venimeuse brochure
Durait partout, et l'on annonait la reprsentation
u Portrait du Peintre ou Contre-Critique de l'cole
MOLIERE.
50
des Femmes, par Boursault. Encore une
fois,
n'attend pas l'attaque. L'Impromptu de
jou
Versailles, le
Molire
Versailles,
14 octobre, riposte d'avance au
coup mont par l'Htel de Bourgogne, o l'on ne
fut prt que le 17 novembre. C'est en vain que, sous
celte cinglante vole d'une bastonnade impitoyable,
Vis s'efforce encore de regimber par la Vengeance
des Marquis, Robinet, par le Pangyrique de t cole
des Femmes, Montfleury par l'Impromptu de l'Htel
de Coud. La bataille du bon sens,
satirique
libert
vaincus,
la
cause de
dfinitivement gagne.
est
la
Les
aux abois, en sont rduits se servir
d'armes empoisonnes. Vis accuse hypocritement
souverain de trahir sa fidle noblesse,
le
et le
Montfleury adresse au roi une requte o
Molire d'avoir pous
Mais Montfleury,
Cour.
dit
la
fille
de sa
il
vieux
accuse
matresse.
Racine, n'est pas cout
la
Louis XIV saisit
comdien quel cas il
pouvait faire de toutes ces vilenies. Le 28 fvrier 16G4, Mlle Molire ayant mis au monde un
Quelques jours aprs, en
effet,
l'occasion de prouver son
second
fils,
Louis
XIV
prenant pour commre
duchesse
d'Angleterre,
Madame depuis
Le
si
s'en dclare le parrain, en
sa
rois,
le
Saint-Germain-l'Auxer-
duc de Grqui, ambassadeur
ducliesse par
la
Henriette
charmante
la
longtemps Inenveillante au pote.
roi se fait reprsenter,
par
belle-sur,
d'Orlans,
marchale de Choiseul.
Rome,
la
m
LA GRANDE LUTTR
(l(;G'i-1669)
Le jeune roi, ambitieux et pflorieux, marchandait
de moins en moins ses faveurs au pote-histrion en
qui
son
gosme
tiers divers,
En
prises.
clairvoyant
comme
expriment,
un collaborateur
revanche,
il
prompte
la
le
la
infatigable,
l'heure
toujours
mme o
honorer son auguste par-
pre, par son ordre, s'atlelait d'urgence
la confection d'un ballet
chez
et
pour ses entrecomme de
utile
besogne.
naissait l'enfant qu'allait
rainage,
pressenti
exigeait de lui,
tous les autres, une activit
docile et
avait
en d'autres bourgeois de m-
qu'on devait reprsenter
reine-mre. Ces ballets, o
le
beau Louis,
entour de ses lgants gentilshommes, dployait
conii)hiisaniment aux yeux de sa femme, de sa
et
de Mlle de
seur,
nesse,
la Vallire,
faisaient
enfin
fureur
dbride,
qu' danser et
le
rire
mre
toutes ses grces de danla
cour.
Toute cette jeumoins rire
n'aimait pas
de Molire
lui
devenait une
distraction et une excitation ncessaires.
MOLIERE.
62
Suivant ses habitudes d'habile manuvrier, dans
la farce
comique, o devaient s'encadrer
les entre-
chats des gentilshommies avec les madrigaux galants
leur adresse, Molire ne se
fit
pas faute d'allusions
Le Mariage forc rappelait,
une aventure rcente du comte de Grammont.
actuelles et personnelles.
dit-on,
Ce
ayant corfpromis en Angleterre Miss
joli fat,
Hamilton, avait oubli de l'pouser, mais
frres de la
fille
l'avaient rejoint
l'pe en main, de rparer cette ngligence.
les
les
Douvres
deux
et forc,
A travers
rminiscences de Rabelais, quelques-uns aussi
crurent deviner, dans
Dorimne,
la
allures
les
mancipes de
peinture, volontairement charge, des
faons de Mlle Molire, dont les coquetteries com-
menaient d'inquiter
le
mari laborieux, surmen,
maladif, irritable. Molire, en y jouant, de nouveau,
comme toujours, le rle ingrat et ridicule, celui de
Sganarelle, semblait bien,
il
est vrai,
attaquer de
pour n'tre point attaqu.
plus fort que tous, de ses
face les malintentionns
Pure le premier, rire
propres inquitudes et de ses propres misres,
c'tait ne laisser personne le droit d'en affirmer
mesurer l'tendue. Nanmoins, en
un costume d'emprunt,
tant de raisons pour excuser un mariage disproportionn, en se complaisant, avec une telle opinitret,
l'existence ni d'en
se donnant lui-mme, sous
en des illusions de tolrance dlicate
et
de tendres
pour s'assurer laffection et la vertu
d'une indigne compagne, jusqu'au remords final, ne
attentions,
pas le flanc toutes les malignits? S'il
gorge dploye, ne pouvait-on insinuer (ju'il
jaune? Quelques-uns n'y manqurent pas.
pretait-il
riait
riait
LA <;nANDE LL'TTK.
Quoi
qu'il
religieux et
comme on
en
ft,
le
monde
lettr,
53
monde
tait, d.ins le
en pleines querelles
lliologiqucs et {)hilosophiques, entre jansnistes et
jsuites, cartsiens et gassendistes, la consultation
grotesque de Pancrace
et
Marphurius,
bourr
l'un
empoisonn de
scepticisme pyrrlionien, dsopila son auditoire mondain, que harassaient toutes ces batailles de syllode ralisme aristotlique, l'autre
On
gisnis et ces subtilits de controverses.
que,
mme
dans ses bouffonneries
les
vit bien
plus
gro-
tesques, l'auteur des /fco/es entendait et savait faire
accepter par son public quelque sage leon de bon
sens.
Le
roi, d'ailleurs,
enivr de ses succs diploma-
tiques, avait en tte de plus fiers projets.
ans, des
sailles.
d'ouvriers
milliers
Sans tre achev,
le
Depuis
travaillaient
palais
trois
Ver-
t^it dj fort
agrandi et les jardins runissaieai assez d'embellissements pour qu'on pt les offrir l'admixaliou
des
courtisans.
Louis rcolut
d'inaugurer
splendeurs par des ftes somptueuses dont
trit garderait le souvenir.
fut
Il
charg de prparer
s'adjoignit,
Ces
d'Isral
conserv
11}
*
mai.
leurs
pos-
Le duc de Saint-Aignan
les Plaisirs
ne
l'Ile
enchante.
suivant l'ordre loyal, Vigarani pour
les dcors, Lulli
thtre.
la
pour
musique, Molire pour le
dont les gravures
tant de relations nous ont
la
(tes extraordinaires,
Sylvestre
et
occuprent sept journes du 7 au
trouj)C du Palais-Royal, arrive le
le dtail,
La
continua d'y fonctionner jusqu'au 22 mai,
presque sans relche, soit en jouant la comdie, soit
30
avril,
en figurant, sous costumes allgoriques, mle aux
MOLIRE.
54
gentilshommes
grandes dames, dans
et
masca-
les
rades, cavalcades, courses de bagues, intermdes
incessants, o le roi lui-mme s'attribuait souvent
le rle principal.
Ds
le
premier jour,
les trois
Fameuses Com-
diennes ravirent tous les yeux et enflammrent quel-
ques curs,
la
Du
Parc, en Printemps,
Sicle d'Or, la Bjart,
la
Molire en
en Diane, juche sur
la
cime
d'une montagne roulante, ct de Molire en dieu
Pan. Le lendemain 8 mai,
Molire reparut dans
la
nouvelle pice de son mari, la Princesse d'licle, et
le
surlendemain dans
la
De
Brie, en
l'irrsistible
le
la
Ballet
nymphe
du palais
suivante de
d'Alcine, avec
Du
la fire
Parc,
Fe. Nouveau succs de beaut pour
nouveau succs d'esprit et de gat pour l'aula comdie pseudo-grecque o sa
verve gauloise avait trouv moyen de rchaufTcr la
froideur pdantesque des ballets mythologiques par
elle,
teur-acteur de
l'introduction de
la
la farce raliste.
On
boufibnnerie sarcastique et de
pouffa de rire en l'entendant,
tour tour, dbiter ses drleries sous
d'un valet de chiens ou les grelots
cour.
un
Un
fou,
ou soi-disant
invit, plus
la
casaque
d'un
fou de
crivait le soir
mme
heureux, plus sage que trente doc-
teurs qui se piquent d'tre des Gtons;
Et pour moi, je tiens qu' la Cour
N'est pas fou qui plal son matre.
En quelques
comdie par Moreto,
El Desden con el Desden fort applaudie Madrid, il
avait bcl, en vers, les deux premiers actes et.
Or Molire
plaisait
jours, sur le canevas
son matre.
d'une
LA
de temps,
faute
fait
C;
BANDE LUTTE.
65
rcpt-ter et jouer les trois der-
La princesse n'avait eu le loriips
que de prendre un de ses brodequins et elle l'-iait
venue donner des marques de son obissance, un
niers en prose.
pied chauss et l'autre nu.
Telle quelle,
d'un dlicieux imbroglio sentimental et por-
L;("'n(,
liipie
transformation, vive et sans
cette
en une mixture de parade foraine
rale hroque,
Molire
enchanta
de pasto-
et
cour. Les jours suivants,
la
encore par d'autres gatcs de son
la ravit
rpertoire. C'est alors que, la voyant point, se
croyant assez fort pour lever son masque de fou
devant
noble asseml)le,
la
sparation,
il
la
veille
mme
de leur
voulut se montrer de nouveau, avec
son vrai visage, celui d'un philosophe militant
justicier,
maniant
faire, cette fois,
le
fouet de
avec une
telle
satire.
la
Il
vigueur que
et
allait le
les clats
sonores en retentiraient bientt jusqu'aux extrmits
du monde.
Le lundi
soir,
12 mai,
pieuses reines espagnoles
coutrent
Tlu'rse
l
les
le
Roi Trs Chrtien,
Anne d'Autriche
trois
et
les
Marie-
premiers actes
de
Imposteur. La pice tait-elle rellement acheve?
prudent lutteur jugeait-il
(Nubien
le
tenir l
pour
le
moment, de
tter
propos de s'en
un terrain brlant
avant
de risquer les dclarations cyniques de Tarav
ife
m.
aux quatrime
oute l'ignominie du
et
cinquime actes, dvoilant
faux
dvot, ingrat, paillard,
Couq)lte ou non, l'uvre
vo
voleur?
tait,
selon toute
parence, connue du roi et sa reprsentation auto-
m.
se par
lui.
On
la
dit la relation officielle.
trouva fort divertissante
MOLIERE.
56
Divertissante pour tous? Non, assurment.
Au
pour la plupart, une gnante
pour beaucoup un effroyable scandale.
premier abord, ce
surprise,
fut,
L'expression de ces sentiments divers d'inquitude
ou de rpulsion s'tait forcment contenue devant
l'attitude
Ds
royale.
le
lendemain,
L'archevque de Paris, confesseur du
Prfixe,
se
ft
elle
clata.
roi,
M. de
l'interprte des plaintes souleves
par cette audacieuse satire, o nombre de dvots
sincres se croyaient suspects et bafous en
temps que
Fontainebleau. Molire
Le
mme
roi tait parti
pour
l'y rejoignit, obtint,
quel-
les faux dvots.
ques jours d'intervalle, plusieurs audiences, tandis
que la tempte grossissait et montait. Le roi, pour
la
calmer, dut donner une apparence de satisfaction
aux plaignants.
Quoiqu'on ne doutt pas des
tentions de l'auteur,
il
dfendit pourtant
la
in-
pice en
public et se priva lui-mme de son plaisir pour n'en
pas laisser abuser d'autres moins capables d'en faire
un juste discernement.
Molire pourra
Votre Majest m'tait tout lieu de
ayant eu
la
lui crire
me
plaindre,
bont de dclarer qu'Elle ne trouvait
rien dire dans cette comdie qu'Elle
de produire en public.
me
dfendait
En
fait, deux mois aprs, quand le cardinal Chigi,
du Pape, vint Fontainebleau apporter les
excuses du Saint-Sige pour l'insulte faite l'ambassadeur, duc de Crqui, ce fut Molire qu'on appela
lgat
Sa tactique fut la mme qu'
Aprs avoir fait rire l'Eminence par la
Princesse cVlide^'iX sollicita une audition pour la
pice incrimine par le clerg franais. Le Tartuffe,
pour
le
distraire.
Versailles.
LA GHANDE LUTTE.
67
SOUS son vrai nom, reparut, en appel, devant
juge
le
plus autoris. L'Emincnce, accoutume
liberts italiennes,
marqua
sa satisfaction
par un
sourire, qui devint bientt, dans un placet,
lin
probation de M.
Aprs
le
Lgat
et
de
MM.
cette consultation, tout le
penser de
la
'ap-
les Pr'ats .
monde
dfense royale. C'est
le
ux
sut
qui,
que
prince,
seigneur, gros bourgeois, invitera chez lui Molire,
pour une reprsentation, soit pour une lecture.
Pas de belle runion, pas de bon repas sans lui
soit
Molire, avec Tarlii/fe, y doit jouer son rle.
Ceux mme qui semblent ses victimes les plus
et les mieux atteintes, jsuites et
jansnistes, se laissent tenter par la curiosit. Le
nettement vises
une reprsentation chez une des nobles
Mme de Longueville ou
Mme de Sabl, ne fut suspendue que par la concice jour-l
dence du plus fcheux contretemps
2()
aot,
protectrices Ue Port-Royal,
mme
des
les
agents royaux procdaient l'expulsion
Vnrables Mres de
reprsentations
la
sainte
ou lectures furent
maison. Des
donnes chez
l'acadmicien Montmaur, Ninon de Lenclos,
Mon-
du Roi, Madame, sa belle-sur, dans
un temps o Sa ^Lijest tait irrite contre les
dvots de la Cour et quelques prlats qui s'taient
aviss de lui faire des remontrances au sujet de ses
amours . Plusieurs se succdrent chez le grand
Cond qui, ds le premier jour,' avait pris hardisieur, frre
ment
la
dfense de Molire.
Huit, jours aprs que i Iwposlcnr eut t dfendu, on reprsenta devant la Cour une pice intitule Scaramoucltc ermite,
MOLIERE.
58
et le
bien
fort
Roi, en sortant, dit au Grand Prince
Je voudrais
savoir pourquoi les g'ens qui se scandalisent si
de la comdie de Molire ne disent mot de celle de
:
Scaramouche . A quoi le Prince rpondit La raison de
cola, c'est que la comdie de Scaramouche joue le Ciel et la
:
Religion, dont ces Messieurs-l
ne se soucient point; mais
de Molire les joue eux-mmes; c'est ce qu'ils ne peuvent souffrir. (Prface de Tartuffe. Mars 1669.)
celle
Par reconnaissance,
Raincy, qu'il
senter enfin
fit
la
en cinq actes
Cond, au chteau de
c'est
l'honneur, le 29 novembre, de pr-
Comdie
acheve
parfaite, entire et
Tartuffe allait encore reparatre,
nombre de fois, chez les Cond, Paris et ChanNanmoins, pour qu'il remonte sur un thtre
tilly.
public,
et
il
faudra encore cinq annes, cinq longues
dures annes, de lutte acharne contre des oppo-
sitions respectables
le
ou intresses, durant lesquelles
pote-comdien dut dployer autant d'opinitret
et d'activit
physiques
et intellectuelles
que
le roi
mit de volont intime et de souplesse extrieure
sympa-
concilier ses devoirs de souverain avec ses
thies personnelles.
Durant
mme
le
sjour du roi P^ontainebleau,
les invectives contre le
pote avaient pris
le
ton
le
plus menaant. Le cur de l'glise Saint-Barthlmy
comme
comme un
le
dnonait au roi dans un pamphlet servile
un dmon vtu de chair
homme,
le
jamais dans
attentat
habill
plus signal impie et libertin qui ft
les sicles passs, qui mritait
sacrilge
exemplaire
et
et
impie
et public, et le feu
par cet
un dernier supplice
mme, avant-coureur
de celui de l'enfer . Le roi fit sans doute adresser
quelques rprimandes cet ecclsiastique fanatique
59
LA grandi: I-UTTK.
menac du bcher, ne tarda
s'apaisa, Molire,
(|ui
point riposter, par une offensive plus violente
plus haute porte. Le 15 fvrier 1665,
donnait
le Festin
Cette
reprise d'une
et
de
Palais-lloyal
de Pierre.
rien dire pour
fois,
le
(hlait la
sujet,
le
d'une pieuse l-
('dilianle,
njoralilt'
gende, d'un mystre ds longtemps populaire sur
d'Espagne
les trteaux catholiques
et d'Italie,
que
des traductions ou adaptations l'centes venaient de
remettre
mode en France. Le drame de Tirso
la
de Molina, El Burlador de Sevilla y Conibidado de
picdra, avait t jou Paris en 1660, par une
troupe espagnole, celui de Giliberto et de Cico-
Convive de pierre)
Lyon. Dorimont et Viltranges du Festin de Pierre (!)
gnini, // Convitato di pietra (le
par
les Italiens Paris et
liers,
ou
sous les
titres
le Fils criminel,
traduits
ou
adapts
et
l'
Athe foudroy, les avaient
scne franaise.
la
En
pro-
vince et dans la capitale, grce
dcors, aux effets fantastiques de
la
mise en scne,
la
dbauche
leurs
tragi-comdies,
montrant
la
crime punis par un miracle, attiraient
En voyant
grossissaient les recettes.
dans
tour, entrer
t'difiante
])ouvait
son compte,
la
les
la
des
et le
foule et
Molire, son
reprendre cette lgende
cabale des faux dvots
croire son repentir ou,
soumission
Ds
la lice et
varit
du moins,
sa
l'erreur ne fut pas de longue dure.
premires scnes,
ils
purent voir que
adversaire n'avait pas dsarm, bien au contraire,
^'abord, le banal
munder
vrai
la
dbauch d'Espagne qui unit par
confession in extremis, s'tait chang
libertin
franais
gentilhomme
cynique,
MOLIRE.
60
insolent, spirituel, athe raisonneur et ironique, se
de toutes les
mettant au-dessus
lois
comme
au-
dessus de tous les scrupules. C'tait bien un de ces
marquis
plumes que Molire voyait parader
et
caqueter autour de sa femme, pres ou grand-pres
des futurs Rous de
lgants
et
la Rgence. Jamais les vices
monstrueux d'un certain nombre de
jeunes courtisans n'avaient t mis nu avec celte
impitoyable franchise
la
et cette
surprise tait vive, mais
comble,
plter
la
au cinquime acte,
collection
verve brillante. Dj
le
scandale fut son
lorsque,
de ses infamies
pour com-
Don
Juan,
dguis en ermite, rpte devant son pre dup et
son valet ahuri, en l'aggravant d'une froide misanthropie, avec une abominable et superbe loquence,
la
profession de
foi
jsuitique, dj dbite aux pieds
d'Elmire par Tartuffe
L'Hypocrisie est un vice la mode, et tous les vices la
vertus... C'est un art de qui l'imposture
est toujours respecte, et, quoiqu'on la dcouvre, on n'ose
rien dire contre elle. Tous les vices des hommes sont exposs
la censure, et chacun a la libert de les attaquer hautement, mais l'Hypocrisie est un vice privilgi, qui de sa
main, ferme la bouche tout le monde et jouit d'une impunit souveraine. On lie, force de grimaces, une socit
troite avec tous les gens du parti...
C'est sous cet abri favorable que je veux me sauver et
mettre en sret mes affaires. Je ne quitterai point mes
douces habitudes, mais j'aurai soin de me cacher et me
divertirai petit bruit... Ds qu'une fois on m'aura choqu
tant soit peu, je ne pardonnerai jamais et garderai tout doucement une haine irrconciliable. Je serai le vengeur des
intrts du Ciel, et, sous ce prtexte commode, je pousserai
mes ennemis, je les accuserai d'impit, je saurai dchaner
contre eux des zls indiscrets qui, sans connaissance de
cause, crieront en public contre eux, qui les accableront
mode passent pour
LA GIIANDE LUTTi:.
damneront hniitemont de
<riiijiires, et les
(ii'st
privi'-c.
faut profiter des faiblesses des liommcs et
s'accommode aux vices de son sicle.
iiinsi (juil
[iruii
6l
leur iiul(ril
snjje esprit
Les coups taient trop cinglants pour que
I.
ou leurs dupes, fussent lents regimber.
sans nul doute, avait connu la pice. H garda
llagells,
I-o roi,
dans
l'iicore,
tout son sang-froid,
circonstance,
la
Noulant apaiser toutes les passions et concilier
de
libert
satire avec les gards
la
honntes
tibilits
reprsentation,
olfre
l'aumne
la
dus
respectables.
et
Ds
la
scne du pauvre qui
la
la
des suscep-
seconde
Don Juan
condition qu'il renie Dieu, fut
supprime. D'autres retranchements furent encore
i>[)rs
les
jours suivants. Nanmoins,
le
flot
des
rcriminations, plaintes et maldictions grossissait
et
montait tellement qu'aprs 15 reprsontalions,
des vacances de Pques,
veille
Le
laffiche.
le
publier.
la
la
pice disparut de
libraire qui avait acquis le texte n'osa
Ce chef-d'uvre, prcurseur du drame
moderne, ne devait tre imprim, avec coupures,
la mort de l'auteur, en 1()82.
qu'aprs
La querelle,
libelle,
dun
avocat
l'Use
d'ailleurs,
ne s'apaisait point.
cauteleux et perfide, d
au
Molire de
Parlement,
mettre
la
le
la
Un
plume exerce
sieur
llocliemoni,
Farce aux prises avec
Comme
rien n'a jamais paru de plus
paganisme il rappelle, lui aussi,
avec amnit, qu'Auguste envoya au supplice un
lioufTon qui avait raill Jupiter, et que Thodosc
avait condamn aux btes des farceurs qui tournrent en drision nos crmonies . Conclusion
f appel la justice exemplaire de Louis XIV, avec
I
l'ivangile!
impie dans
le
MOLIRE.
62
que ce mme bras sculier qui est
lappui des religions abattra tout fait ce monstre
et confondra jamais son insolence .
l'esprance
Le pamphlet de Rochemont
derniers
avait paru dans les
Les amis de Molire se
rpliquer par une Rponse aux obser-
jours
prparaient
d'avril.
valions touchant le Festin de pierre, et
une longue
Lettre sur ces observations, dissertations en rgle,
dans lesquelles on a cru sentir
la
collaboration
mme
de l'auteur attaqu. Mais, avant que ces protes-
imprimes (en juillet) le Roi avait dj
Le 12 juin, appel Versailles,
Molire avait crit un prologue pour une comdie de
Mlle Desjardins, le Favori, et il l'avait jou lui-mme,
tations fussent
donn
sa rponse.
faisant le rle d'un marquis, plus ridicule
qui s'installe sur
le
thtre,
malgr
des gardes, interpelle insolemment
querelle avec les spectateurs.
la
publication des apologies,
le
rsistance
parterre et se
Au mois
le roi
que jamais,
la
d'aot, aprs
rappelle
le
pote
donne une marque plus clatante de sa protection fidle en demandant son
Saint-Germain,
frre,
et lui
protecteur en
titre
de
la
troupe,
de
la lui
bohmes de
seront dsormais les Com-
cder, directeur et acteurs. Les anciens
Illustre
Thtre
du Roi avec une subvention de 6 000 livres.
L'encouragement venait point. Molire tait las,
moralement, physiquement, puis par tant de
diens
dboires,
perscutions,
dans cette
lutte acharne.
dmarches,
Il lui suffit,
inquitudes,
de ce
d'ailleurs,
retour de fortune, pour rebondir avec sa souplesse
si
habituelle, sur son tremplin.
suite, s'lance contre
Et
le
voil qui,
de nouveaux adversaires
de
LA GHANDE LUTTE.
Aprs
pdants
les
littraires, les
insolents, les hypocrites d'glise
68
grands seigneurs
ou de cour,
tour
le
venir des grands docteurs orgueilleux et des
.illait
hypocrites de
la
science.
Les mdecins vont passer
Don Juan,
sous ses trivires. Dj, dans
pouss
leur
il
Tout leur art est
[)ure grimace. C'est une des plus grandes erreurs qui
soit parmi les hommes . Une farce, les Mdecins
(plus tard C Amour mdecin), joue la cour le 15 sep-
avait
la
premire botte
tembre, au Palais-Royal sept jours aprs, souleva de
suite et partout
un
rire inextinguible.
Sans doute,
certaines plaisanteries sur la mdecine et les
cins,
depuis
Moyen
le
mde-
ge, se rptaient sans cesse
sur les trteaux franais, italiens, espagnols, mais
gnrales, banales, peu varies. Cette fois c'taient
vraiment
dits
les sottises,
ignorances, suflisances, avi-
contemporaines saisies sur
llagolles sans
on jiouvait
liis.
analyses et
est, cette fois,
reconnatre les victimes soit
dfauts physiques, soit leurs
les
le vif,
mnagements. Qui plus
noms
Toutes, des personnalits illustres,
princes
leurs
peine dforoflicielles,
mme de la science Des Fougerais [Desfo:
nnndrs),Espril{Ba/iys), Gunaut(i)/acrfl/on), Yvelin
{Fil/crin), les trois
de
la
Reine
et
derniers mdecins de Monsieur,
de Madame, de
la
pauvre
Madame
qui
devait, quelques annes aprs, si tristement et brus-
quement, mourir entre leurs mains ignorantes. On
accusa le mdecin de Molire, le D"" de Mauvillain,
iloyen de la Facult, d'avoir fourni des notes sur ses
confrres.
l'tait
)ur
On
chuchotait tout bas que le roi encore
pas tranger cette nouvelle minpagne.
que Molire
lui
prsentait Mauvillain
Un
Voil
MOLIRE.
64
donc votre mdecin,
dit
Louis XIV, que vous
Nous raisonnons ensemble;
remdes; je ne
fait-il?
m'ordonne des
il
les fais point et je guris . L'obstin
rieur disait-il bien la vrit
En
fait, il
se sentait de
plus en plus tourment par sa maladie de poitrine,
il
suivait
gurissait
un rgime, ne buvait que du lait et ne
pas. Ses diatribes amres contre les
impuissances
et les prtentions
mdicales ressem-
blent parfois des explosions de dsespoir person-
On y doit trouver aussi le trop juste ressentiment
de mille fcheuses erreurs contemporaines.
Or, en ce moment, Molire souffrait plus que
nel.
jamais d'un affaiblissement physique qui
le
rendait
incapable de faire face tous les chagrins et tous
les soucis
dont
obligations de
tait assailli,
il
son mtier
tous les devoirs et
De
de sa situation.
et
tous cts, ce n'tait que tracas
et
crve-curs.
Aprs
et
de Don Juan,
les interdictions
de Tartufe
au milieu d'une guerre incessante de calomnies
de menaces, une
Au
il
la
et
(4
avalanche de
et
douleurs intimes.
thtre, c'est Racine, le beau jeune pote, dont
avait
encourag
les dbuts, inspir les essais,
premire pice
la
jou
la Thbade, l'anne prcdente,
seconde, Alexandre,
en
cet
instant
mcmc
dcembre), qui, par hte d'ambition ou lchet
d'amour,
le
crier gare, le
trahit,
mme
la
troupe rivale,
la
dsertion
cieuse
de
la
l'abandonne,
fait
jouer, sans
Alexandre en concurrence par
l'Htel de Bourgogne, prpare
Du
Parc,
la
hautaine
et
capri-
Marquise. Dans son intrieur, ce sont
lgrets
incorrigibles
d'Arraande,
les
les
premiers
pardons suivis de r-accommodements phmres,
et
les
raccommodements
lalions
'>
(iHANDH i.mii;.
.A
suivis de douloureuses scpa-
en se rplanl, exasprent, dsesp-
qui,
rent l'opinitret d'une gnreuse affection, tendre
comme
celle
comme
d'un amant, dlicate
celle d'un
lre.
Cette anne-l, au dUut
rechute
si
grave que
le bruit
de l'hiver,
ne put remonter en scne durant
11
dcembre
et
d'aprs ses
airiis,
janvier.
fit
il
une
de sa mort se rpandit.
ce
p]st-ce
mois de
les
moment, que,
profondment dcourag, il essaya
toujours occup de
de vivre en vrai philosophe
assurer une rputation d'honnte
uiettre
>('
pour
une vritable tendresse ? C'est
Mais si celte crise, physique et
elle
vraisend)lable.
morale,
fut
plus pnibles que l'homme
l'une des
cul traverser, ce fui celle
trouva son inspiration
ment humaine. De
la
de soulagement
fois,
plus noble-
jaillit,
on
ne
farceur un succs
du
comme un
de vengeance, celle magni-
et
longuement soulfertes,
Misanthrope, jou au Palais-Royal
Celle
la
cette misanthropie passagre
fique confidence des douleurs
pote indigne
le
plus haute et
mari, de l'ami, de l'auteur ulcrs,
cri
sans
vivre sa guise, quoiqu'il conservt tou-
laissait
jours
homme,
en peine des humeurs de sa femme qu'il
pouvait
plus
le
4 juin 16GG
reprocher au
d aux jeux de la scne, aux
la verdeur du langage.
surprises de l'intrigue,
coup de thiUie, nulle action
Hieu qu un dveloppement de
psychologie passionnelle dans un seul personnage
Nulle
intrigue,
nul
({u'une action morale.
et
de psychologie sociale autour de
n'avait
exprim, avec
G. Lakknestre.
Molire.
si
lui.
Jamais on
peu de moyens
5
et
une
MOLIERE.
C6
telle
profondeur, quelques-unes des motions
plus vives et les plus
simple
Celte
dans
et
poignante
salon de
le
communes de
Mme
tragdie,
d'Orlans,
applaudie par les gens claires de
la ville.
l'^e
l'me hiunain(\
d'abord lue
avait
cour
la
fort
et
de
Elle tait d'une trop haute porte pour tre
aussi vite comprise par un public plus
nombreux,
mal prpar. Le parterre, surpris, fut
dsappoint. Les recettes, aprs la seconde reprsentation, baissrent rapidement et descendirent jus.moins
choisi,
qu'au minimum. Pour sauver
donc, au plus
vite,
la
situation,
il
fallait
une bouffonnerie. Molire n'eut
qu' fouiller dans la malle des tournes provinciales,
pour en
sortir le Fagatior qui, en quelques jours,
devint
Mdecin malgr
le
lui.
Grce cet appoint (6 aot) le Misanthrope put
reprendre sa carrire. Le paysan madr protgea et
fit passer le trop crdule et distingu gentilhomme.
Le
Vilain mire
du moyen ge,
le
Fagotior du Lan-
guedoc, sous leur nouveau costume, donnrent autant
de joie aux Parisiens du xvn' sicle que leurs pres
et aeux
en avaient donn leurs anctres. C'tait
toujours
la vieille
nouvelle France
peine
l'auteur
le
Gaule accourant au secours de
Mdecin malgr
du Misanthrope
la
fallut aussitt satisfaire
et collaborer
la
lui
avait-il
rendu
faveur populaire qu'il
lui
un nouveau caprice royal
au Ballet des Muses, qu'on organisait
au chteau de Saint-Germain sous
la
direction de
Benserade. Molire, pour sa part, y fournit trois
le 2 dcembre, une sorte
morceaux bien divers
:
d'idylle hroque, Mcliccrte, le 5 janvier,
une parodie
(JHANDK i.tm;.
i.A
Pastorale comique,
(hatiip''lro, la
le
C7
14
fvrici',
Le sujet de Mlicerte
peintre.
une
l'Amour
lanlaisiu coraico-romantique, le Sicilien ou
dans
tait pris
colbre romati de Mlle de Sciidry Artamne, ou
Oand
Cyrus;
Pisastris
et
sentimentale
l'histoire
c'tait
le
le
de
de Tiniante transporte de l'Kgypte
prcieuse des salons de Rambouillet, dans une valle
de Tein[) versaillaise. L'auteur-acteur-dirocteur
celte
fois,
Mlicerte,
les
et
si
press dans son
comme la
improvisation
Princesse d' Elide, en resta,
fut,
que
pour
rimes, au second acte; elle fut joue telle quelle
ne
s'y
fut
trahit
jamais complte. La rapidit de travail
chaque pas
et,
pourtant, nulle
Molire n'a sem de vers plus
tendres, d'un rythme
si
charmants
lgant et souple,
pari
et plus
embaums
de parfum antique. Quelques-uns en vont tre repris
ou imits par
le
Racine, quelques
La Fontaine
vieux
autres y font
et
le
pressentir
jeune
Andr
Chnier. Le rle principal du bel adolescent Myrtil,
sducteur
innocent
nymphes,
tait
de
jou par
Mlicerte
le
et
des
autres
jeune Baron. Molire,
ravi des dispositions thtrales de son lve, s'occupait
de son instruction avec tant d'aHection que
Mlle Molire en tait jalouse.
Un
jour qu'elle
s'tait
emporte jusqu' le soulfleter, Baron s'tait enfui de
la maison; on ne l'y avait ramen (ju' grandpeine.
Mlicerte, o la Molire joua le rle de celle qui
aime Haron-Myrlil, fut, semble-t-il, un acte de vraie
ou fausse rconciliation. Toujours
oublia Mlicerte,
mort, lorsque
et
le iils
est-il
que Molire
que, vingt-cinq ans aprs sa
de sa veuve remarie au com-
dien Gurin d'Estricl, eut
la
malencontreuse imper-
MOLIERE.
68
tinence de remanier et complter l'uvre interrom-
pue, mais demeure dans
ne trouva, nous
aucun scnario,
De
dit-il,
souvenir des lettrs,
le
dans
la
valise
il
posthume,
ni canevas des trois derniers actes.
comique,
la Pastorale
il
ne reste que quelques
fragments sans intrt, des couplets chanter. Le
Sicilien,
heureusement, ouvrage plus ancien peut-
On
tre, tait achev.
reprit trois fois avec un suc-
le
cs extraordinaire, les 14, 17, 19, et lorsque
quitta Saint-Germain, le roi lui
cation
de 6000 livres.
fit
la
donner une
son
Toutefois,
troupe
gratifi-
chef tait
puis par ce surmenage de productions, d'agitations,
de douleurs.
dsespra de
Il
retomba
lui
si
gravement malade qu'on
quelques jours,
grand'peine. C'est
fantaisie fut aussitt salue
les
amateurs.
ne se remit qu'
le Sicilien.
La dlicieuse
comme un
chef-d'uvre
Palais-Royal, reparatre dans
par
il
10 juin seulement qu'il put, au
le
On
y admira une libert
et
une
franchise croissantes dans le jeu scnique et le dia-
logue, une tendue nouvelle d'observation dans la
varit des types nationaux
et trangers,
dans
la
peinture des temprament et faons diverses d'aimer,
sentir
et
agir chez
un
Italien
du Midi, chez une
Grecque, chez un Franais.
Toutes ces alternatives de souffrances
ne faisaient point perdre
de vue
but suprme de ses dsirs,
la
et victoires
Molire
le
reprise de Tartuffe.
Aprs ces nouvelles preuves de soumission et de
talent donnes Saint-Germain et Paris, il se
crut en mesure de rouvrir la lutte. Le roi, en partant
pour Tarme des Flandres, lui accorda l'autorisation verbale de faire remonter sur les planches
LA GRANDE LUTTE.
mondanis
C [niposteiir,
lieu
I
et
69
Pmnulp/ie au
dfroqu,
de Tartuffe, hypocrite de cour au lieu d'hypo-
rite d'glise,
telles et
en habit de
grand
ville,
den-
collet,
rubans, avec l'pe. Presque rien de change,
sans doute, aux gestes et paroles. Tartuffe reparut
donc
tenir
le
5 aot au Palais-Royal, trop petit pour confoule
la
qui s'crasait.
Ce
fut
un triomphe
t'iourdissant.
Mais,
si le
roi tait loin, les dvots taient l
cres ou de grimace,
souverain,
la
ils
veillaient.
En
sin-
l'absence dn
Son
M. de Lamoignon, jansniste
police appartenait au Parlement.
rospecta!)le prsident,
austre, bless dans ses sentiments de pit, ds le
lendemain
fit
Les
interdire la pice.
affiches
lacres, les portes fermes, des gardes en
poss devant
le
Palais.
temps, court chez
la
sont
armes
Molire, sans perdre de
duchesse d'Orlans. Celle-ci
le Prsident un de ses
un messager maladroit, qui gte tout,
n'obtient rien. Les saints faisant la sourde oreille,
La Grange et la
il
faut s'adresser au bon Dieu
Thorillire, les deux plus distingus de la troupe,
dpche son tour chez
officiers,
lioinmes de sens et de tact, esprits clairs et bons
diplomates, s'lancent, ds
la
le
8 aot, en poste, sur
route de Flandre, chargs d'une supplique pour
le roi
Dans Ttt o je me vois, o ti-ouver, Sire, une protoction qu'au lieu o je vnis la chercher ?... Ln cabale s'est
Ils ont trouv moyen de surprendre des esprits
dans toute autre matire, font une haute profession de ne
se point laisser surprendre. Ils ne sauraient me pardonner
lo dvoiler leurs impostures aux yeux de tout le monde...
attends avec respect l'arrt que Votre Majest daignera
rveille...
{ui,
MOLIEUE.
70
prononcer sur cette matire; mais il est trs assure. Sire,
(/u'il ne faut plits que je songe faire de comdie si les Tartufes ont, r avantage, qu'ils prendront droit par l de me perscuter plus que jamais, ils voudront trouver redire aux
choses les plus innocentes qui pourront sortir de ma plume.
Le
deux messagers.
roi reut trs bien les
Mon-
sieur nous protgea son ordinaire, et Sa Majest
nous fit dire qu' son retour Paris, Klle ferait examiner la pice et que nous la jouerions. Aprs quoi,
nous sommes revenus. Le voyage a cot 1 000 livres
Malheureusement, le retour du roi se
Ds le 11 aot, l'archevque de Paris
avait lanc une ordonnance interdisant toutes personnes du diocse de reprsenter, lire ou entendre
la troupe.
fit
attendre.
rciter la susdite comdie, soit publiquement, soit
en particulier, sous quelque
soit et
nom
et prtexte
sous peine d'excommunication
trevue de Molire avec
le
que ce
Une
en-
Prsident de Lamoignon,
mnage par Boileau, n'obtint aucun adoucissement.
Lors du retour du roi, le 7 septembre, Molire,
profondment dcourag, l'epris par ses maladies,
puis par la lutte, sembla prt, en
sa menace, se retirer du thtre.
effet,
resta ferm durant sept semaines. C'est
tembre seulement que, sur
il
excuter
Le Palais-Royal
les instances
25 sep-
le
de ses amis,
se dcida le rouvrir avec le Misanthrope.
semble que, cette fois encore, malgr l'interdicmaintenue pour le Tartuffe, il ait t relev,
dans son abattement, par quelque assistance royale.
Et lorsqu'aprs quelques mois de retraite laborieuse,
Il
tion
ragaillardi,
preuves,
il
comme
d'habitude, et surexcit par les
montra n'avoir rien perdu de
en donnant Amphytrion,
la ville et la
sa veve
cour, pour
(MIANDK LUTTE.
I.A
/l
leurs ctrcnnos de 1G()8, on crut trouver, dans cette
tincelante
victorieuse
et
rivalit
avec
Plante et
Rotrou, plus d'une allusion transparente aux dernires
misres
et
consolations du pote de cour,
serviteur des puissants
Vers la retraitt; en vain la raison nous appelle,
En vain notre dpit quelcjuefois y consent
Leur vue a sur noire zle
Un ascendant trop puissant,
Et la moindre faveur d'un coui) d'oeil caressant
Nous rengage de plus belle.
:
La
dans
et
de leurs vices, qui clate, chaque instant,
les vers,
au rythme libre, de cette spirituelle
fantaisie, prouvait bien clairement et
la
des
libert, parfois irrvrencieuse, vi.s-.i-vi>.
grands
publiquement
rentre du pote en des grces qu'il n'avait janais
srieusement perdues. Remis en train par
succs,
le
compltant ou recomposant, avec une sret rapide
de mise au point due son exprience plus mre,
scnarios,
d'anciens
il
s'aflirme,
coup sur coup,
avec une profondeur d'ironie douloureuse, artiste
plus vivant que jamais, dans ces deux comdies,
poignantes et presque tragiques, Georges Dandin,
en
juillet,
A
celle
rAi>are en septembi-e.
travers tous ces vnements, sa pense,
comme
de ses amis, restait toujours attache Tartuffe.
Durant
l'anne
1GG8,
coninie Chantilly,
hors du
diocse de Paris, chappait aux foudres de l'excom-
munication lances par
Cond y
Tartuffe,
avait fait
le
Mgr
20 septembre.
clandestinement,
la
de Harlay,
reprsenter
mme
Il
le
Grand
publiquement
s'tait
le
dj donn,
satisfaction,
dans
son
MOLIRE.
72
Htel, Paris, le 4 mai.
l'ait
Il
devenait clair qu'il
sufli-
d'une occasion pour que l'interdiction ecclsias-
tique ft leve par l'autorit royale, Molire la crut
venue, lorsqu'un bref du pape Clment IX, mettant
fm aux dissentiments avec la cour de Rome, fut
apport
le
en
effet,
reprsenter
tion
la
fut
frappe
conclusion de
Paix de l'glise
cette
vite,
qu'une mdaille
Versailles, et
janvier 1669 pour solenniser
l'""
fut
la
le
. La Paix de l'glise devint
Paix au Thtre. La permission de
Tartuffe en public sans interrup-
signe ds
le
mme
5 fvrier. Le
soir,
une foule norme o l'on courut hasard d'tre
touff dedans la presse applaudissait tout
rompre
revenant annonc
le
comme
pice nou-
On ne
joua rien autre, au Palais-Roval,
jusqu'aux vacances de Pques. Encore fallut-il, les
velle
jours de libert,
sonnages,
l'aller
Beaucoup
jouer chez les grands per-
se plaignent
cins aussi, dit Gui Patin,
vu
ici, et les
qu'il n'y a plus
mdeque
les
comdiens qui gagnent au Tartuffe de Molire
Cette victoire ne fut attriste pour l'auteur que
par la mort de son pre, le 25 fvrier, dix jours
aprs la premire reprsentation. Jean Poquelin
!
laissait
des affaires fort embrouilles.. Dj, l'anne
son fils lui avait fait discrtement
prcdente,
avancer 10 000 livres, par l'entremise et sous le nom
de Rohault. Lors du rglement de la succession, le
5 aot, il se chargea, avec la mme gnrosit reconnaissante, d'acquitter le passif.
La cause de Molire
comme
comme
tait
donc gagne,
la ville
la cour, en province bientt et l'tranger
Paris, et
avec
elle, celle
de
la libert
au
(;ranob luttk.
i.A
llu'irc.
la
iriii|(s
aiiti'c,
on ne pourra plus l'loudcr.
nergique passion pour la vrilr,
l)AilIonncr encore,
Par sa
le
on pourra, de
I)('st)i'iiiais,
73
fi-anche et
farceur philosophe, achevant l'uvre de Descartes
et de Pascal, a complt, pour
pour la noblesse, la bourgeoisie,
de
chisseinent
l'lite
pense
nation entire,
peuple, l'alfran-
avaient
opr dans
des esprits cultivs, et dlivr de toutes les
chanes li-aditionnelles
Molire,
billet,
caiioiiicat vacant,
promet,
faire vivre
le
gnie national.
sur-le-champ, remercia gament
par un court
<pii lui
qu'ils
la
le
et
il
le
roi
recommandait pour un
de son honnte mdecin,
lui
le fils
veut s'obliger devant notaire
encore trente annes
. Il
le
s'excuse d'oser
demander encore cette grce le propre jour de la
grande rsurrection de Tartuffe, ressuscit par les
bonts de Sa Majest , Mais, ajoute-t-il, je- suis,
par cette premire faveur, rconcili avec les dvots
par cette seconde, avec les mdecins .
et je le serais,
IV
DlilIlNrRES
ANNES
(1069-1673)
Molire tait-il rconcili avec les dvots par les
applaudissements publics librement enfin accordes
Tartuffe? Allait-il l'tre avec les mdecins parce
que le fils de l'un d'eux, du sien, recevait de la faveur
royale une sincure ecclsiastique?
tait
trop avis pour
le croire.
remerciement, ironique
et
Le fin railleur
Le ton mme de son
triomphant, semblait d'un
fcheux augure pour ceux de ses adversaires qu'il ne
On
jugeait point encore suffisamment abattus.
le vit
bien ds que les occasions, en apparence les moins
opportunes,
lui en furent offertes par toute la srie
des ftes brillantes organises, les annes suivantes,
dans
les rsidences royales, et auxquelles
plus grande part,
joyeux
et
comme
il
prit la
fournisseur d'intermdes
de fantaisies boubnnes,
soit
intercals
entre les divertissements musicaux et chorgraphi-
ques, soit leur servant de prtexte et de
C'est une habitude de plaindre, et
mme
cadre.
d'accuser
DKRMi^HES ANNKKS.
pour
Molire,
s'lre si complaisamiiicnl
exigences de
caprices et aux
la
aii\
plic'
protection royale.
Pouvait-il agir autrement, aprs tant de bienfaits
reus? Est-il certain surtout qu'il et envie de faire
autrement?
Homme
d'action autant
habile se servir des gens
que de pense,
qu' disposer
autant
des choses, ne semble-t-il pas, au contraire,
ait
(ju'il
trouv, dans ces rcrations improvises, d'heu-
reuses satisfactions pour les besoins de son gnie
inventif autant que pour ceux de son amour-propre?
voir
l'entrain
giner qu'il en
qu'il
ait tant
y dploie, comment s'ima-
souffert?
Dans
ces ballets tour
tour mythologiques, allgoriques, bouffons, son
imagination, dlivre de toutes les rgies imposes
au thtre,
chappant aux chanes des units, se
mouvait avec plus d'aisance
et
pouvait se laisser
plus franchement aller toutes sortes de'hardiesses
et
d'innovations. Ces alternatives de gravit mlan-
colique et d'explosions de joie, ne
pas dj naturellement succd
comme
elles se succdaient
uvre,
dans sa vie? Chaque
prouv qucKpic dboire
qu'il avait
s'taient-elles
dans son
fois
l'occasion
de
ses grandes uvres, ne l'avait-of pas vu remonter,
avec des clats de rire i)ruyants, sur ses trteaux de
paradiste,
pour
se
venger des autres
et
de lui-mme,
en reprenant des forces pour continuer
Si
nous
allons
voir
presque rgulirement,
maintenant
le
se
la lutte
succder,
grave au bouffon,
la farce
que l'inspiralion vienne du roi ou qu'elle
vienne de lui, nous y reconnatrons une libert
d'esprit conforme aux ternels et doubles instincts
la posie,
de
la
nature humaine, mieux garde parles
hommes
MOLIRE
76
et par les gens du peuple, que par le
dogmatisme des lettrs. En passant de M. de
Pourceaugnac aux Amants magnifiques, du Bourgeois
de cour
gentilhomme Psych, des Fourberies de Scapin aux
Femmes savantes, de la Comtesse d'Escarbagnas au
Malade imaginaire, Molire
donner d'gales
allait
preuves d'une souplesse de gnie
de moyens
comparables
Comment pourrions-nous
comdie
rgulire
et
fertilit
Lope de Vega.
et
partager aujourd'hui les
prjugs scholastiques sur
la
d'une
de ses grands
celles
Shakespeare
prdcesseurs,
et
la
dignit exclusive de
classique
dont Boileau,
svre ami de Molire, son loyal et ferme soutien, se
faisait,
rit
auprs de
lui,
l'cho obstin avec
de douleur touchante?
Est-il vrai
du Misanthrope se dshonort
lorsqu'il endossait la
casaque de Scapin, ou s'exposait,
point
de Pourceaugnac
aux
une sinc-
que l'auteur
sous
le
poursuites
pourarmes
des apothicaires? Pas plus, assurment, que tous
les princes et
gentilhommes, qui, sous des dguise-
ments allgoriques,
entrechats. Tout ce
dansaient autour de
monde
tait
lui
des
exubrant de jeu-
nesse et de confiance, de vaillance
et
de sentimentaMolire s'asso-
lit,
d'intelligence et de malignit
ciait
naturellement cette joie de vivre. Plus mr,
nanmoins,
et
mler, tous
plus rflchi,
les
il
ne manquait pas de
plaisirs qu'il
leur donnait,
les
enseignements de son exprience sagace, enseigne-
ments d'autant mieux accepts qu'ils se prsentaient
sous des formes de plus en plus vives, spontanes,
franches et gaies. Alors, d'ailleurs, par prudence ou
par ordre, laissant quelque rpit aux hypocrites
DIvKMHES ANNERS.
77
du ct
d'glise ou de cour, le voil qui se retourne
du
tiers-tat.
prend,
il
Dans
la
nouvelle campagne qu'il entre-
s'attaque, de prfrence, aux vanits, pr-
monde
tentions, sottises, qu'il avait observes dans le
bourgeois, soit Paris, soit en province.
Tartujfe n'avait pas encore puis son succs au
Palais-Royal quand Molire et Lulli furent appels
au chteau de Chambord, o
cour
la
allait f)asser la
saison des chasses. Les deux compres, alors en bonne
intelligence, pote et
mu^cien, Parisien et Florentin,
y donnrent qui mieux mieux, et de leur mtier,
et de leur activit, et de leur personne. Arrivs
Chambord
le
le
17 septembre
n'en repartirent que
ils
20 octobre. M. de Pourceaugnac avait
sent
le
G de ce mois.
pour composer texte
Il
et
t repr-
donc suffi de 19 jours
musique, organiser la mise
aurait
en scne, suivre les rptitions. Or, durant ces trois
semaines, Molire avait jou, presque tous les jours,
dans son rpertoire ordinaire.
([u'en
circonstance
cette
Il
bien
est
comme en
certain
d'autres,
il
remania, adapta, rajeunit d'anciens scnarios com-
poss dans
ses
tournes juvniles.
Bien
que
la
scne soit Paris, les types sont provinciaux ou
trangers.
Pourceaugnac
est
limousin,
Sbrigani
napolitain, Nrine sent aussi son origine italienne,
bien quelle soit polyglotte, et parle
langue
d'ol,
comme
Lucette
la
couramment
langue d'oc.
la
On y
entend deux Suisses jargonncr du franco-allemand.
y a des chanteurs italiens. Tout le vocabulaire
mdical s'tale dans le discours des mdecins consulIl
et le vocabulaire juridicjue clate dans les
menaces du hobereau-robin qui tantt se vante et
tants
MOLIERE.
78
du droit, due simplebon sens de gentilhomme. C'est
tantt rougit de sa science
ment,
dit-il,
son
un pot-pourri international et interprovincial de
langages et de patois, o l'auteur prend plaisir
montrer le profit qu'il a retir de ses vagabondages au
nord et au midi. C'est aussi dcidment, l'introduction, sur la scne comique, des petites gens de
races diverses, avec les particularits exactes de leur
esprit et de leur laagage. Charlotte, Pierrot, avaient
commenc dans Don /aan, Martine
bientt suivre.
ahuri,
Molire, dans
remporta un succs de fou
maestro
Lulli,
lui
avec ses singeries,
et
le rle
Toinette vont
du limousin
l'ire,
comme
le
pantomime incomparable,
dans celui d'un mdecin potteur
aussi
de seringue.
Les mdecins
et leurs
royal,
et leurs
mdecines,
les apothicaires
instruments tiennent, dans ce divertissement
une
telle
place que les spectateurs modernes
s'en dclarent volontiers scandaliss.
en
d'autres
effet,
...des
murs
Nous avons,
murs,
qui se croient plus svres
et nous rinons nos verres.
Parce que nous lavons
Mais,
la
cour du grand
roi,
on ne se condam-
nait pas toujours, ni des yeux, ni des lvres, tant
de rserves pudibondes, pas plus que, dans les
rsidences princires, les architectes ne songeaient
encore aux constructions d'hygine et de propret
qui nous semblent les plus indispensables. Il suffit
d'ouvrir les
mmoires
et
lettres
du temps pour
savoir que la libert de langage, prise par Molire,
et
mme
sa libert de gestes,
taient
celles
des
DKUNUMIKS ANNICK S.
dames
les
|)liis
79
Ce mlange de
rallines.
rcts naves et de prciosits
grossi'-
subtiles, qui
niiii-
point, d'ailleurs, des corruptions morales
|)Ii(iiiail
plus profondes que nos coi-ruptions modernes sous
une rserve apparente dans les mots, n'est pas un des
traits les moins curieux de la socit du xvii* sicle.
Quant aux satires sanglantes dont Molire poursuit,
la
avec un acharnement opinii\tre,
l'ignorance,
suflisance, la cupidit des mdecins, le ton
n'en dpasse pas celui des mdecins
mme
amer
lorsqu'ils
parlent alors de leurs confrres. Les lettres de Gui
Patin, le saigueur infatigable, le galiniste fanatique,
expliquent et justifient les applaudissements dont
toutes les victimes de
\cut routine solennelle, ou
leurs survivants, saluaient la rvolte et la protestation
du bon sens contre leurs infatuations meurMolire pouvait-il oublier que son vieux
trires.
malre Gassendi avait succomb l'acharnement des
saign treize fois de suite le jour de sa
mort? Molire, d'accord avec Louis XIV, tait, celte
fois encore, le dfenseur du progrs contre la
tradition, de la science contre la routine. Tous deux
acce[)taient Tmtique et la circulai ion du sang quand
lancettes,
Gui Patin, doyen de
l'cole
de Paris, enregistrait
la
mort d'un adversaire, un docteur de Montpellier,
trop accessible aux ides nouvelles, en ces termes
Gomme tant fort malade, on lui profuribonds
:
posait une saigne,
il
i-pondit
que
c'tait le
remde
des pdants sanguinaires et qu'il aimait mieux mourir
que d'tre saign. Ainsi a-t-il fait. Le Diable le
f^aif^nera
dans
fourbe
un athe
et
l'autre
.
monde comme
Il
le
faut reconnatre
mrite un
qu'auprs
MOLIB.
80
de ces animositcs et amnits professionnelles,
ironies de Molire semblent assez innocentes.
Aprs
dbauche de ralisme gaulois, un repos
cette
dans l'idalisme espagnol, dans
aprs
bouffonne,
la fantaisie
Molire,
le roi
roman hroque
le
relvement
tait le
Le
rafrachissement obligatoires.
le
le
nous
roi,
et
dit
qui ne veut que des choses extra-
ordinaires dans tout ce qu'il entreprend
lui-mme
les
lui
fournit
Amants magnifiques. Thme
temps, dans une telle socit, en
sujet des
assez hardi pour
le
de tels lieux, et qui rvle, chez
le roi, ce
moment
bien servi par de petits bourgeois, une libert
si
d'esprit presque rvolutionnaire.
d'un
soldat
de
prince&se, dont
il
est
Il
s'agit,
en
effet,
amoureux d'une grande
fortune
aim.
Sincrement soumis
tous deux aux conventions sociales, ni l'amant, ni
la
dame, par dignit, n'osent longtemps se dclarer,
finissent cependant par s'pouser, sans que
Ils
le
vaillant gnral ait besoin,
comme don Sanche
d'Ai-agon, de trouver subitement, par un coup
thtre invraisemblable,
l'humilit
plbienne change pour
l'clat
de
de son origine
d'une
naissance
Toute cette action amoureuse est mene
entre personnages de sentiments levs et de langage courtois, avec une dignit souriante et d'ex-
royale.
quises dlicatesses;
les
Amants magnifiques furent
jous Saint-Germain, en fvrier i670.
Peu de temps auparavant, au mme
chteau,
le
en audience solennelle un envoy du
Grand Seigneur, Soliman Muta Harraca. La mise
roi avait reu
en scne
tait
somptueuse.
Le
roi,
sur un trne
d'argent, au-dessus d'une estrade de quatre degrs,
DKnMUItS ANNEES.
81
y pai'aissait dans toute sa uiajest, rcvi'tu dun Uvocart d'or, loUeineut ccnivert de diamants qu'il semblait qu'il fut couronn de lumire . Mais le Turc,
non moins superbement vtu, charg d'orfvreries
et
de pierres prcieuses, n'avait point t bloui,
comme il convenait, ni par le
mme par la beaut lire de
Il
affecta
luxe de
la salle,
ni
l'Auguste Majest!
mrae de ne s'en point apercevoir,
et
son
indinVi'cnco fut imite par sa suite. Cette insolence
inattendue chez un Barbare avait exaspr
On
des courtisans.
moquant.
la
vanit
rsolut de s'en venger en s'en
drogman de l'ambassade,
un long sjour, avec les coutumes
adjoint Molire et LuUi pour la
D'Arvieux,
familiaris, par
de l'Orient,
composition
fut
d'une
turquerie
mcrants seraient traits de
la
o ces
bonne manire.
grotesque,
Le Bourgeois gentilhomme, jou, l'anne suivante,
au mme chAteau de Cliambord, dans la mme saison
do chasse, y surprit et y enchanta plus encore que
son an, le pseudo-gentilhomme de province, le
robin honteux,
la
M. de Pourceaugnac. De mme que
course des clystres n'avait t qu'un prtexte
bafouer
des charlatans
la sottise
turque en l'honneur du
le
Ballet
dos
et la suffisance
provinciaux, les intermdes dansants,
la
crmonie
nouveau Mamamouchi
des Nations, n'avaient t pour
la
et
sou-
plesse de Molire qu'une occasion d'intercaler dans
un cadre bouffon une
vivantes, d'une
^la
de ses
comdies
les
plus
haute porte sociale. D'une part,
Bourgeoisie vaniteuse, mais honnte, avec ses
dans M. Jourdain, sa droiture et son bon
pidiculos
Jens dans
Mme
G. Lafenestre,
Jourdain. D'autre part,
Moiiro.
la
Noblesse,
6
MOLIEHE.
82
(ultive
mais corrompue, avec ses insolences
dans
vices,
amant,
comtesse
la
comte escroc.
le
intrigante
C'tait
et ses
son digne
et
continuer
encore
avec plus de hardiesse, sous des formes plus habiles,
la
campagne, depuis longtemps commence, contre
toutes les vanits, vilenies ou sottises engendres par
les ingalits sociales.
semble qu' ce moment, du reste, une heureuse
11
accalmie, dans ses souffrances physiques et morales,
avait rendu,
pour quelque temps, un essor plus
libre
l'inspiration toujours prte de l'obstin lutteur.
Dans
sa champtre solitude d'Auteuil,
plus souvent possible, aux tracas
le
du surmenage thtral
portrait qu'il
fait
Clonte, dans
le
il
et
chappait,
aux soucis
Le dlicieux
femme par le tendre
et directorial.
tracer de sa
Bourgeois, rvle tout au moins
le
dsir et l'espoir d'une rconciliation qui fut accomplie au plus tard l'anne suivante,
lui
donna un second
cet tat d'esprit,
de posie,
dons.
le
Il
est
il
fils
comme
puisque Armande
en septembre 1672. Dans
il
est en veine de gait et
en veine de gnrosits
se rconcilie et rconcilie sa
et
de par-
femme avec
jeune Baron, qu'on rappelle de province pour
l'attacher dflnitivement la troupe.
avec
le
vieux Pierre Corneille, dont
accueilli ses
dbuts
et qu'il avait
Il
il
se rconcilie
avait t mal
lui-mme irrv-
rencieusement attaqu.
L'occasion ou la consquence de ces raccommo-
dements
un nouveau
fut
demand par
le roi.
ballet,
grand spectacle,
Cette fois encore, aprs
la
bouf-
y avait au garde-meuble un
niagnilique dcor des Enfers, depuis longtemps
fonnerie,
la
posie.
Il
oichnikhes axnkks.
imililis.
D'autre part,
le
roman de
s:
Psi/c/k?,
la pil-
luresquc lgende d'Apule, dlicieusement moder-
bonhomme La Fontaine, tait le grand
du jour. Concidence vraiment tentante!
Vite, vite, une Psych aux linfersl La besogne presnise par le
succs
lit, Molire dut demander son matre, au doyen
du Thtre, sa collaboration. L'auteur du Cid et de
Polyeucte, toujours jeune malgr ses soixante-quatre
ans, se souvint qu'avant d'tre le puissant tragique,
il
avait t le tendre et vif auteur d'exquises fantaisies
galantes,
bel
il
Amour
accepta avec empressement. Le rle du
tait
rserv au beau Baron, celui de
sduisante Psych
les
beaux yeux
et
la
les
uflorieux, l'un qui l'adorait,
ilut
une
deux potes galement
l'esprit ptillant excitrent
fconde mulation entre
>n tait si
la
sduisante Armande, dont
l'autre
qui l'admirait.
presse que, pour les vers musique, on
appeler un troisime collaborateur, Quinault
Le carnaval, dit Molire, approchait, et les ordres
du roi m'ont mis dans la ncessit de souffrir un
|>eu
de secours,
Un peu de secours! C'est, il faut l'avouer, de la
|)art de Molire, un euphmisme assez peu modeste
L'i
marquant peu d'gards pour Corneille. En fait
650 vers, Corneille 2 226, et ceux
les plus charmants
<|u'on puisse recueillir dans son uvre immense,
et mme dans la posie lyrique et lgiaque du
wii" sicle. Sans doute, dans les parties qu'il avait
pu achever, Molire avait fait un effort heureux pour
Molire avait
fait
du vieux matre comptent parmi
se hausser,
comme dans
jusqu'au style de
la
les
Amants
magnifiqutis,
posie noble, tout en gardant
MOLIERE
84
son originalit d'observateur psychologique.
pourtant constater que Corneille, pris
Il
faut
l'iraproviste
pour une besogne dont il semblait avoir perdu
dans cette occasion, une
matrise suprieure de pense et d'excution.
En attendant que le Palais-Royal pt reprsenter,
son tour, cette Psych si fort applaudie aux Tuileries, mais dont la mise en scne exigeait de grandes
et
l'usage, dploya encore,
dpenses en
dcors
faire patienter
le
Molire l'apaise en
et
costumes,
il
public parisien. Ds
lui offrant les
fallait
le
bien
24 mai,
Fourberies de Scapin.
une de ces farces joyeuses, dont
avaient raffol nagure les badauds du Lyonnais, de
Languedoc, de Gascogne. Remani, amplifi, raffin par un artiste, chaque jour plus sr de lui,
Gorgibus dans le sac, sous son nouveau titre, allait
vite conqurir une lgitime popularit qui dure
encore, malgr les protestations de Boileau.
C'est ce moment, semble-t-il, que l'honnte et
svre Aristarque, navr de voir son ami s'abaisser,
selon sa pense, des besognes indignes de son
gnie, et surtout compromettre sa dignit de pote
C'tait encore l
sous
le
travestissement et les grimaces d'un bouffon,
lui aurait,
de nouveau, adress
plications pressantes.
Il
ce sujet
est juste
des sup-
de dire qu' ce
scrupule moral s'ajoutait, probablement chez Boileau
comme
chez d'autres familiers, l'apprhension
de quelque catastrophe.
nage que ce
position,
de
On
direction,
du surmecompliqu de com-
s'c (Trayait
travail opinitre et
imposait
d'administration
ce valtudinaire d'autre part accabl par d'inces-
santes douleurs ou inquitudes intimes.
Conten-
DEUMI-IM'S ANNHI-S.
tez-vous de composer,
85
lui disait-on, laissez l'action
thtrale quclinrun de vos camarades, cela vous
d'honneur dans
Irra plus
le public, et vos acteurs,
ne sont pas des plus souples avec
d'ailleurs, qui
vous, sentiront mieux votre supriorit.
la
rponse de l'imprsario, rponse dicte
On
sait
la fois
par une passion persvrante pour l'action thA-
une conception plus large
ti-ale,
et plus libre
de
la
profession de comdien, un sentiment gnreux de
solidarit reconnaissante
mauvaise
et
pour ses compagnons de
Ah! Monsieur, que
de bonne fortune
dilcs-vous-l! Il y a honneur ne point quitter.
Toutes
ms
les circonstances, pourtant, se
relche,
pour
lui
comment
ce repos,
le
est jou tous les jours,
conseiller une dtente. Mais
prendre? Tandis que Scapin
on prpare
la
mise en scne
de Psych. Psych est peine monte
24
succdaient
joue
et
le
qu'en prvision du prochain mariage de
juillet,
Monsieur,
veuf d'Henriette,
avec une princesse
demande deux comdies pour encaintermdes d'un norme ballet. Dans ce
palatine, le roi
drer les
Ballet
des
Ballets,
brillants pisodes
devront tre runis
les
plus
applaudis dans les ballets ant-
rieurs. C'est Molire qui doit procder cette confection,
lui
donner Tme , c'est Molire qui
les deux morceaux dramatiques,
doit
improviser
c'est
Molire qui doit y jouer les principaux personDes deux comdies, l'une est perdue, la Pas-
nages.
torale,
o l'auteur figurait un Votre et un Turc,
Comtesse cCEscarbagnas. Ce dernier
l'autre est la
pot-pourri enchanta l'Allemande et toute
II'
redemanda durant
I-
l'hiver.
la
cour, qui
MOLIRE.
86
Chaque hiver
(-lait,
pour Molire, une cause de
rechute. Mais, cet iiiver-l, toutes les souffrances
d'une bronchite
tres.
Le 19
opiiiiti'e, s'en
fvrier,
il
leine Bjart, la vieille
seillre
monte
donne
la
con-
savantes,
acheves,
sans
La premire reprsentation
11 mars. Nouveau triomphe, nouvelles
le
la
maladie.
temptes. L'attaque renouvele contre
et le
la
fondatrice de la troupe,
une longue agonie. En ce moment,
Femmes
les
doute, durant
est
amie de sa jeunesse,
de toute sa vie,
s'teignait aprs
on
ajoutrent bien d'au-
ne put jouer, parce que Made-
Pdantisme
est,
cette fois,
si
nergique, pousse fond avec une
de dveloppements, une
telle
la
Prciosit
gnrale et
si
telle franchise
hardiesse de person-
que toutes les haines endormies se rveillent. Physiquement, Molire n'en peut plus. Moralement, il sent qu'il faiblit. Pendant qu'il prpare
nalits,
la
reprsentation des
accouche d'un
le
second
fille.
le
fils
fils
Femmes
qu'il perdait.
Sa douleur
savantes,
sa
femme
qui meurt un mois aprs. C'tait
fut
Il
profonde.
temps de pouvoir suivre
le
ne
Il
lui restait
n'avait
qu'une
mme
pas
conseil qu'il donnait
nagure, en semblable deuil, La Mothe Levayer
Aux larmes, Le Vyer, laisse tes yeux ouverts.
Ton deuil est raisonnable, encor qu'il soit extrme,
Et lorsque pour toujours on perd ce que tu perds,
La Sagesse, crois-moi, peut pleurer elle-mme.
Durant la maladie mme de l'enfant, on avait d
dmnager, quelques jours aprs l'accouchement,
pour s'installer dans la rue Richelieu. La veille di
sa mort, le dimanche 16 octobre 1672, il y avait eu,
DnnNir.nRs annes.
87
au tlu'iro, une bagarre presque sanglante, coups
de pieds
coups d'pe, entre un gentilhomme
el
Du
des laquais.
])arterce,
aux comdiens,
et
Molire avait t bless par
mme
gros bout d'une pipe fuujer. Kn
temps,
rateur et ami, l'intrigant et astucieux Lulli.
flatteries
de bassesses,
et
de Musique
Florentin
le
extorqu, au mois de mai, pour son
le
le
il
en querelle violente avec son ancien collabo-
tait
de
et
on avait lanc des pierres
force
avait
Acadmie Royale
entre autres avantages exorbitants,
privilge exclusif des pices chantes et danses.
Malgr ses protestations, Molire
personnel musical G chanteurs
remplacer, dans la Comtesse,
Charpentier
par celle de
compositeur
achevait
la
musique de
travers
tant
et
la
et
la
vit
rduire son
12 violons.
Il
dut
partition de Lulli
demander au mme
nouvelle comdie qu'il
d'angoisses.
Mais
cette
partition ayant paru trop inipoi-tanle encore Lulli
pouvant
et
oblige de
la
faire
lui
concurrence, Charpentier
fut
mutiler. Molire pouvait-il s'empcher
de voir, dans ces faveurs excessives accordes son
persi'culcur,
auprs du
une diminution de sa propre influence
roi,
son protecteur ncessaire?
C'est dans ces tristes conditions que fut compos,
rpt, jou,
le
fallu l'auteur
Malade imaginaire.
11
n'avait jamais
autant d'nergi<jue volont, une telle
habitude de ragir par l'intelligence philosophique
contre les ralits brutales, et de refouler, par
rire consolateur, les
prtes tomber
tait
Lorsqu'il ramassa ce qui lui res-
de force pour remonter sur
se persuader
le
larmes de dsespoir ou de rage
lui-mme
les
planches, pour
qu'il n'tait (pi'un
malade
MOLIHE.
88
imagirnaire, pour crier aux spectateurs ce qu'il souf-
des impuissances on mensonges de
frait
mdicale,
ne se
il
avec peine, dans
la
la
plus gure d'illusion.
science
Il
joua
premires reprsentations,
les trois
14 fvrier.
les 10, 12 et
Avant
faisait
quatrime,
le
vendredi 17, au matin,
il
se trouvait tourment de sa flusion plus qu' l'ordi-
naire
il fit
de Baron
appeler sa femme
et lui dit,
en prsence
Tant que
ma
galement de douleur et de
mais aujourd'hui que je suis
accabl de peines sans pouvoir compter sur aucun moment
de satisfaction et de douceur, je vois bien qu'il me faut
plaisir, je
me
vie a t mle
suis cru heureux;
quitter la partie, je ne puis plus tenir contre les douleurs
et les dplaisirs qui ne me donnent pas un instant de relche.
Mais, ajouta-t-il, qu'un homme souffre avant de mourir! Je
sens bien que je suis fini.
Sa femme
le
et
remettre
que
la
mus jusqu'aux larmes,
Baron,
supplirent de
ne point jouer ce jour-l,
reprsentation.
je fasse? leur dit-il;
il
Gomment
y a cinquante pauvres
ouvriers qui n'ont que leur journe pur vivre.
feront-ils si l'on
de
voulez-vous
ne joue pas
C'est peine
Que
s'il
consentit faire venir quelques-uns des comdiens
et les
prier de
commencer
heures prcises. La
toile fut
le
spectacle quatre
leve l'heure dite.
Molire eut grand'peine tenir jusqu'au bout. La
moiti des spectateurs s'aperurent qu'en prononant
la crmonie du Malade imaginaire il lui
une convulsion. Ayant remarqu lui-mme que
s'en tait aperu, il se fit un effort et cacha par
Juro dans
prit
l'on
un
rire forc ce qui venait
Ce
rire
forc'.,
celui
de
mme
lui arriver.
dont,
masquant ses
deumkhks annks.
aiifoisses,
gay
avait tant de fois
il
80
On
les plus froids
que le temps
dans sa robe de chambre, de le
conduire, frissonnant et glac, dans la loge de Bai'ou.
spectateurs, c'tait
le
dernier.
n'eut
de renvolo]>p(;r
Une
chaise porteurs fut
compagna.
tait
Il
appele, et Baron
peine au
lit
grosse toux. Aprs avoir crach,
lumire
ayant vu
ci'i
le
Voici,
dit-il,
il
lui prit
qu'il
ac-
une
demanda de
du changement
la
Baron,
sang, qu'il venait de rendre, poussa un
de frayeur.
Ne vous pouvantez
point, lui dit
Molire, vous m'en avez vu rendre bien davantage.
Cependant,
monte
ajouta-il, allfv. dire
ma fomme
([u'elle
Dj, accourues au bruit, deux sci-urs religieuses,
d'Annecy, dit-on, qui venaient chaque anne quter
Paris et auxquelles il dpnnait l'hospitalit, le
soignaient et l'assistaient.
sacren.ents.
Son
Il
demanda lui-nime
les
valet et sa servante coururent chez
MM.
Lenfantet Lechaut, deux prtresde la paroisse.
Tous deux refusrent de venir. Un troisime, l'abb
Paysant, s'habillant en
liAte,
arriva cependant trop
Avant mme que Mlle Molire et Baron fussent
remontes il avait rendu l'esprit entre les bras de
le sang qui sortait par sa
ces deux bonnes urs
bouche en abondance rtouffa .
Baron alla de suite Saint-Germain annoncer la
lard.
nouvelle au roi.
daigna
aux
le
tmoigner.
Sa Majest en
Qui pouvait,
fut
touche
et
alors, s'attendre
difticults qui allaient retarder les funrailles?
L'anne prcdente, jour pour jour, le 17 fvrier,
la vieille amie de Molire, Madeleine Bjart, tait
morte, et peut-li'e, en sa courte agonie,
le
souvenir
MOLIBRE.
90
de cet anniversaire, s'ajouta-t-il, pour le mourant, au
poids de ses angoisses. Le clerg de Saint-Germainl'Auxerrois avait clbr avec clat les obsques de
la
comdienne,
Saint-Paul
porte en carrosse l'glise de
elle
avait
Cependant, se fondant sur
le
voulu
de Franois de Gondi, interdisant
indignes, tels
diens,
s'ils
qu'usuriers,
enterre.
tre
uvre
Rituel de 1646,
le
viatique
ne sont d'abord purifis par
aux
com-
concubinaires,
sainte
la
pour leur
confession et n'ont
donn
offense publique
cur de Saint-Eustache refusa
la
spulture.
par
la
veuve
, le
satisfaction
La requte adresse
Mgr tle
et le beau-frre, n'obtint
vque qu'un renvoi
l'official,
Harlay
de l'arche-
pour information, au
bout de trois jours. Le cadavre restait donc toujours
encore traner, si Mlle Molire
l, l'affaire allait
n'avait pris le parti d'aller Saint-Germain se jeter
roi. On a dit que Louis XIV aurait
rpondu brusquement la veuve, en la renvoyant
l'archevque. Mais qui connat les paroles changes
aux pieds du
dans ce lugubre entretien
Qu'il lui ait dit qu'il fallait
l'autorisation de l'archevque, c'est probable, c'tait
rgulier.
Ce qui
est certain, c'est
que
le
lendemain
mme du jour o il renvoyait l'affaire l'official,
Mgr de Harlay dut, sur la mme feuille, autoriser
spulture ecclsiastique, condition que ce
la
sera sans aucune pompe, avecque deux prtres seule-
ment, hors des heures du jour,
aucun service solennel
Il
ne se fera
donc bien recon-
et qu'il
faut
natre l encore la volont royale certifie par Boi-
leau
Sa Majest
fit
dire ce prlat qu'il
sorte d'viter l'clat et le scandale
ft
en
DEHNIRES ANNBKS.
(i'i'Ni
lut
nuit noire, le mardi 21 fvrier 1673
il
lev
Peintres
91
, le
que
Richelieu, proche l'Acadmie des
rue
corps de
dfunt Jean Baptiste Poque-
de Molire, tapissier, valet de chambre ordinaire
lin
du Roi
au
pour
de
])ied
la
tre
inhum au cimetire Saint-Joseph
En l'absence du clerg, une
croix.
centaine de ses amis l'accompagnrent, portant de
grands flambeaux. La foule, assemble aux portes de
maison mortuaire,
la
en
pi'it
hostiles.
Comme
conseilla,
lui
tait si
peur un moment,
il
avait
grande que Mlle Molire
lui
croyant des intentions
beaucoup de pauvres, on
suivant l'usage,
quehjue argent.
de leur distribuer
cinq sols par
tte,
il
y en eut
douze cents livres; ils taient trois
pour
quatre mille. Elle les jeta ce peuple assembl en
le priant avec des termes si touchants de donner des
jjrires son mari, qu'il n'y eut personne de ces gensraille
qui ne prit Dieu de tout son cur.
Molire
laissait,
avec un trs riche- mobilier, une
fortune de 40 000 livres (300 000 francs environ).
Sa veuve touchait de plus sa part d'auteur. Quant
la valise contenant les
heureusement
pour
la
manuscrits, elle
Lagrange. Cet ami
fidle
confia
la
y reprit,
premire dition des uvres, en 1082, quel-
(jues-unes des pices joues autrefois et non encore
imprimes.
|)our
ce
sa mort ses hritiers n'eurent point,
prcieux
dpt,
le
mme
respect.
papiers posthumes de Molire sont perdus,
Les
comme
ont t perdues toutes les lettres qu'il dut crire
durant sa vie active. L'criture
mme du grand
cri-
vain ne nous est connue que par quelques signatures.
OEl VUE
L'OHKIINALITE
Un
leniprarncnt chaud et gnreux, une sensi-
bilit
vive et passionne, un bon sens droit et ferme,
une volont opinitie
une intelligence
et patiente,
rapide et curieuse, une- pense nette et libre, tels
sont (sa vie nous
l'a
montr) les dons naturels
rarement associs qui, joints au besoin
sens de l'action
de Molire.
On
utile,
constituent
le
et
si
au juste
fonds du gnie
connat les circonstances dans les-
quelles et par lesquelles ce gnie s'est dvelopp.
Que trouverons-nous, dans son uvre, de
traditionnelles qui
le
qualits
rattachent ses devanciers,
de qualits communes qui l'apparentent ses contemporains, de qualits particulires qui
guent des uns
tablit,
pour
lui,
et
des autres,
dans
l'art
de
la
et
le distin-
dont l'ensemble
comdie, une sup-
riorit crasante, et jusqu' prsent sans rivale
Comme
dans tous
les produits
du gnie humain.
MOLIERE.
94
ouvrages d'art
littraire ou plastique, on
y peut
aisment, par l'analyse, dmler trois lments, plus
ou moins puissamment amalgams
a reu
du pass
dans
le
qu'il
transmet l'avenir par
de
son
prsent par impressions
de
imagination,
excution.
Or Molire
les
ce
que
l'arllste
observations, ce
et
appoints personnels
son
invention," de
fut, la fois,
lateurs les plus infatigables
que nous
par. assimilation, ce qu'il a recueilli
et
son
Tun des assimi-
les plus
judicieux
offre notre histoire thtrale et l'un des
observateurs les plus pntrants
fonds que
littrature puisse
et les
plus pro-
comparer aux psycho-
logues et philosophes de profession.
De
plus, par
coramunicatif aujourd'hui
l'irrsistible attrait, aussi
qu'en son temps, de ses conceptions joviales ou
srieuses,
il
reste le
crateur d'un
monde
idal
peupl de figures immortelles, aussi vivant, aussi
vari, aussi largement accessible tous, dans le
champ des ralits familires, que peut l'tre le
monde idal de Shakespeare dans la sphre des vraisemblances tragiques, historiques et potiques
On a compar frquemment, longuement, Molire
Shakespeare.
(D""
Stapfer en France.)
seuls soient de
Humbert en Allemagne, Paul
Il
mme
semble qu'en
taille.
Le
effet
tous deux
parallle, d'ailleurs,
s'impose par d'tranges similit-udes dans les temp-
raments
et
les
Tous deux sont fils de
campagne, l'autre la ville,
destines.
marchands, l'un
la
exercs, de bonne heure, la pratique des affaires
et probe. Mme commme intelligence curieuse
dans un milieu laborieux
plexion chaude et tendre,
et souple,
forme
la fois
par les leons du magisit
L OniC.INALITK.
des colcs hiiissoiinirc ou
classifjiie ot ('(IIcs
miue
roce.
imJrpendante,
hiiiiicur
Tous deux,
l'amille
95
roiaiiic,
innie volont
par suite d'une
folie
d'amour qui psera sur
toute leur vie. L'un, dix-neuf ans, a pous une
de
vintt-six, l'autre, vingt ans, a suivi
inre, dont
il
prti-
peine majeurs, quittent leur
pousera
la
lille
une femme
trop jeune sur, dix-
huit ans, lorsqu'il en aura quarante.
Pour tous deux,
en des liaisons d'aventure ou des unions disproportionnes, les tortures
(|ue
dans
sont d'autant plus
les milieux irrguliers
ils
cruelles
sont forcs
de vivre,
ils conservent une dlicatesse de sentiune droiture de jugement, une noblesse
de pense qui survivent, non sans repentirs et
remords, leurs pires dsordres.
ments,
Puis, ds qu'ils sont jets dans la vie hasardeuse
de
la
Bohme
thtrale, les voil tous deux, grce
leur activit nergique, des factotums pratiques et
intellectuels, la fois acteurs et auteurs, adminis-
trateurs et directeurs.
Leur bonne ducation, leur
instruction premire leur permettent de frayer an
dehors, dans les socits choisies, avec les gens de
cour, lettrs, savants, et d'y conqurir leur place
malgr tous
les prjugs.
gloire et fortune, grce au
la
dignit de
leur
Tous deux y acquircut
charme de leur personne,
conduite, qui leur assurent,
autant que l'clat de leurs ouvrages, les protections
ncessaires aux hardiesses de leur gnie.
Chez tous deux, mme passion pour l'art qu'ils
mme dvouement actif leurs compagnons de travail, mme fcondit dans la cration
exercent,
|hlralc,
mtue absence de vanit ou d'orgueil.
MOLIERE.
96
Tous deux meurent
cinquante et
un ans, dans toute
leur force de penseurs et crateurs, l'Anglais dj
des luttes dans sa bourgade champtre,
retir
le
Parisien en pleine activit, dans sa ville enfivre,
tous deux
si
insouciants de leur gloire qu'ils n'ont
pris soin ni d'imprimer toutes leurs
uvres ou d'en
corriger l'impression, encore moins de les recueillir.
Ce seront des amis
qui, aprs leur
mort, sauve-
ront ce qu'ils pourront recueillir de leurs paves,
36 pices pour Shakespeare, 33 pour Molire. Eux
ne nous laissent rien pour nous renseigner sur
leurs vies, leurs sentiments, leurs penses, ni cor-
respondance, ni notes, ni brouillons, ou,
laiss, leurs hritiers indiffrents
s'ils
en ont
ont tout perdu.
Avec des facults si semblables, de si semblables
comment s'tonner qu'on puisse trouver
dans leurs uvres, d'apparences si disparates, un
destines,
fond gnral de similitudes, parfois
mme
quelques
rencontres de dtail? N'est-ce pas, chez l'un
l'autre, le
mme
besoin de franchise
mme amour pour ce qui est vivant,
la mme pntration deviner les
et
et
chez
de vrit,
le
sain et naturel,
ressorts cachs
des sentiments et des passions humaines,
la
mme
habilet puissante faire mouvoir, sur la scne, en
des actions intressanles, avec des gestes et des
paroles dcisives, des personnages-types d'une ralit
individuelle
si
fortement condense qu'elle de-
vient une vrit gnrale
La comparaison,
mmes
causes
d'ailleurs, doit s'arrter l. Si les
devaient,
en
de
ments, dvelopper ds qualits de
l'acte
>
de
la
mmes tempra-
mme
sorte
pour
production, elles agissaient sous des
I.
influences
OtlIlilNALII K.
07
trop varies de climats,
de nKL'urs, d'tat social
production, dans
la
de
et politique,
forme, ne
ft
cette
pas extraordinai-
mme
rement diverse. La sincrit
croyances,
pour que
de leurs gnies,
aussi fidles sur les bords de la Seine et sur ceux de
la
Tamise aux traditions ancestrales que librement
soumis aux influences contemporaines, a prcisment fait d'eux, un demi-sicle de distance, les
reprsentants les plus complets de leurs pays et de
Tous deux s'adressent, aussi sre-
leurs langues.
ment
par
l'un
la
que
l'autre, l'me
vivacit, la clart,
de son langage familier,
la
la
de leur race. Molire,
simplicit,
la
nettet
juste porte de sa rail-
joyeuse ou moralisante, reste aussi profondment un Franais, Gallo-Homain du xvii* sicle, <[ue
lerie,
Shakespeare, par les sonorits pittoresques, l'abon-
dance exubrante de son loquence lyrique ou
viale,
ses chappes vers
la
tri-
nature extrieure, ses
contrastes d'motions tragiques et de subtilits sen-
timentales reste un Anglais, Gelto-Saxon-Normand
du
xvi*" sicle.
Leur vertu principale, leur vertu constante
deux,
mme
en leurs improvisations
tous
les plus ngli-
ges, est celle qu'ils doivent leur mtier de comdiens. L'art de
la
mise en scne, de la vie infuse
la vraisemblance et la conve-
aux personnages par
nance des actions,
gestes,
paroles,
presque jamais dfaut. Or, cet
ne leur
fait
art spcial et profes-
sionnel, auquel nulle perfection littraire ne saurait
Isuppler, est
dune
telle
importance
et
d'une
telle
puissance qu'il peut, en revanche, faire oublier toutes
^^_lcs
irrgularits et incorrections.
^^B
O. Lafenestre.
- Molire.
n'y a pas de
MOLIERE.
98
thorie qui tienne, pas d'ides prconues ou rflchies sur les
moyens
but du thtre qui ne se
et le
dissipent, lorsque le
spectateur est
mu ou irrsistiblement diverti.
srieusement
La principale rgle
de toucher, dira lui-mme Racine. Toutes
est
les
autres ne sont faites que pour parvenir cette pre-
mire.
La grande
comme
compris de
fut d'avoir
de
celle
suite,
par
la
personnelle et l'exprience quotidienne,
pratique
que
de Molire,
force
Shakespeare,
c'tait l la
vertu essentielle. Lettrs ds leur
jeunesse, curieux, sagaces, sensibles, mais lettrs
ils ne furent jamais, heureusement pour
pour nous, ni des rudits, ni des critiques,
artistes,
eux
ni
et
mme
ont ni
la
des littrateurs professionnels.
mthode, ni
les
scrupules, ni
Ils
le
n'en
labeur
en vue de l'impression et de la
Le Thtre, avec ou sans dcor, o dos
en chair et en os, gais ou tristes, aimables ou
solitaire et casanier,
lecture.
tres
odieux, se rencontrent, se parlent, s'adorent ou se
hassent, voil leur atelier de travail. C'est pourquoi
ils
rpugnent,
comme
les Italiens
de
la
Commedia
delVArte, fixer dfinitivement ces explosions spon-
tanes de sentiments et de passions qui se modifient
et se
compltent, pour eux, chaque reprsenta-
tion, soit
par
le
jeu
mme
propres rflexions. Juger
la toise
des acteurs, soit par leurs
les auteurs
dramatiques
des formules scolaires ou des prjugs
traires, c'est
lit-
commettre, avec une erreur, un dni
de justice. Telles concessions superficielles qu'ils
aient d faire des formules ou prjugs en vogue,
Alnlirp ot
Shakespeare, de
fait
ot
an
fond,
s'en
L OIUr.INALITK.
99
Cornmc
alfranchissent le plus souvent.
vrai
le
luif
de Shakespeare est d'mouvoir ou d'enchanter, celui
de Molire est de divertir et d'instruire.
Ce gnie de
par
comique par
l'acliou
langage, o Molire
le
l'aniplifler
et
de
le
l'a-l-il
pantomime
la
et
connu, avant de
dvelopper jusqu' l'outrance!'
Dans quelques anciens, assurment, Trence, Aristophane, Plante surtout, mais bien plus encore dans
les
parades du Pont-Neuf, les mascarades des
les
liens,
extravagantes,
sations
mais vivantes
d'Alexandre Hardy. Sur ce point,
tres,
on
Ita-
imbroglios de l'Flspagne et les improviet
comme
franches,
sur d'au-
est stupfait, lorsqu'on le pratique assid-
ment, de l'tendue de ses connaissances directes
livresques dans
son
sicle,
le
pass
et
dans
le
prsent.
S'uI,
sinon La Fontaine, n'a puis, de tous
cts, avec autant d'avidit et d'intelligence,
l'immense trsor des traditions franaises
gres.
Il
porainc,
et
en
n'est point d'anne
infatigable
mille preuves de
sa
et
dans
et tran-
o l'rudition conlcmne dcouvre
pointilleuse,
familiarit avec le rpertoire
des Italiens et des Espagnols. Quant nous. Franais,
nous ne pouvons gure ouvrir un
dies, tragdies,
farces,
fabliaux jous ou
moralits,
livre de
satires,
imprims chez nous avant
com-
contes,
lui
ou
de son temps, sans tre convaincus, par quelque
imitation scnique ou rminiscence verbale, qu'il
les a
connus, son grand proGt.
Toutefois, dans notre ancien thtre, l'action visible
restait
le
plus souvent rduite, pour les entres,
sorties, jeux
de scne, des
quiproquos grotes-
ques, bousculades et bastonnades, pour les
mono-
MOLIERE.
ICO
logues des tirades
eii
hors-d'uvre, pour les dia-
logues de vifs changes de paroles rapides et
sales, sans autre but que d'exciter les gros rires.
Toujours mmes types excessifs et peu nombreux,
mmes
antiques et banales plaisanteries, qui, rani-
mes par
les
la
verve des bateleurs, suffisaient rjouir
badauds. Voil ce que, d'abord, navement
et
modestement, le comdien ambulant se contenta de
reprendre dans ses tournes provinciales, mais en y
ajoutant, chaque reprise, quelque joyeuset de son
cru. Bientt, mesure qu'il voit mieux et pense
,
mieux,
il
corse les vieilles farces et les amplifie par
l'addition de
caractristiques
traits
dans
les
fan-
toches sculaires et de traits satiriques dans les
dialogues traditionnels. C'est ainsi que, par degrs,
la
haute comdie,
la
comdie tragique mme, vont
dans
sortir des parades. Ainsi la Farce de Gorgibus
Ze 6'ac
deviendra
les
Fourberies de Scapin,
se changera en Mdecin malgr
Georges Dandin
le plaisir
et ainsi
lui, le
le
Fagotier
Barbouill en
de suite. La persistance
et
avec lesquels Molire reviendra toujours,
aprs chacune de ses uvres srieuses, dont "s'aug-
mente sa gloire dans
la
socit aristocratique,
ces divertissements bouffons qui
lui
assurent
les
applaudissemtients populaires, n'attestent pas seule-
ment son
habilit se conserver toutes ses catgo-
ries d'admirateurs. Elles
prouvent aussi, de sa part,
ce sr instinct, fortifi par l'exprience, des
imprieuses ncessits de
l'art thtral.
plus
C'est par
une trs juste crainte d'avoir trop accord aux dveloppements d'loquence satirique, philosophique,
morale, qu'il revient si vite aux souvenirs de aba-
loi
lAmiGiNALiTi';.
l'n
parfois, mais toujours
temps que
iiu^ine
Scaramouclie,
Gorju,
Gaullier-Gai'guillc,
riii,
{i!;rossiers
vivants
si
si
cette habilet scni(jue
lui
devenait plus familire, une autre supriorit plus
rare et plus inattendue^ grandissait rapidement en
lui.
Sans doute, dans
les
auteurs comiques, ses pr-
dcesseurs, en dehors des types traditionnels, trans-
mis par l'Antiquit
des
bien
essais
vraisemblables
Renaissance, on
la
mieux tudis
trouvait
caractres plus actuels,
de
mieux
et
plus
dfinis.
Malheureusement nous avions, l comme ailleurs,
l'admirable
oubli notre libre lan au Moyen ge
Dj
Pathelin n'avait point eu de successeurs
:
Molire, en donnant une telle importance au
vement scnique, rpondait
l'un
mou-
des instincts les
plus imprieux de notre race, celui d'agir et de voir
agir.
11
mieux encore d'autres habi-
satisfaire
allait
tudes
indignes, en faisant
nique
la
de ce mouvement sc-
reprsentation railleuse des travers, vices
auxquels
et ridicules
L'heure
la
retour, sur le thtre,
la
nature,
et
son cole,
comme
simplicit.
la
la
sensible.
si
dit,
pour ce
partout, la vrit,
La Posie, par Malherbe
Philosophie, par Gassendi et Des-
cartes, avaient dj
raisonnante
nation est
bonne, nous l'avons
tait
combattu
le
combat del Raison
contre l'Lnagination
dbride,
de
la
Ralit vivante contre l'Idal romanesque. L'enqute
laborieuse, entreprise l'Htel de Rambouillet par
les
purificateurs
mondain
du langage, par
et l'rudition
fonde sur
la
raison
le
grammaticale,
et,
malgr
les
dilettantisme
tait
elle-mme
abus d'une pr-
ciosit subtile, elle livrait la nouvelle gnration
un
102
MOLIRE.
instrument d'expression singulirement aiguis. Le
seul tort de tout ce mouvement, inspir et conduit,
comme
celui de la Renaissance,
prits trop spciaux, tait
plus, entre
l'aristocratie et
anormal dont nos arts
temps souffrir.
et
par une
lite d'es-
d'accentuer, de plus en
nation,
la
ce
nos lettres devaient
divorce
si
long-
Sur les thtres publics, frquents, depuis Richepar la noblesse aussi bien que par les petites
gens, on ne donnait satisfaction aux loges et au
parterre que par une sparation de plus efl plus
hostile des genres autrefois librement associs.
D'ailleurs, dans la comdie, comme dans la tralieu,
gdie,
depuis 1629 environ,
pour dgager
l'action
l'effort
tait
visible
scnique des complications
extravagantes de l'intrigue espagnole, par une observation plus directe et plus rflchie des ralits
environnantes. Corneille, dans ce genre aussi, avait
sa valeur sans attendre le nombre des
affirm
annes
Mlite, CUtandre, la Galerie
du
Palais, la
Place Royale, la Suivante, en plaant, avec sincrit,
le
dveloppement des sentiments amoureux chez
contemporains dans leur milieu
des personnages
rel,
avait ouvert la
comdie nationale un plus
vaste champ. Cette naturelle et charmante pousse
de posie familire et mondaine fut coupe presque
pour le fcond Rouennais, par le triomphe
du Cid, d'Horace, de Cinna, Polyeucte, etc.
Dsormais exalt par les complications tragiques
net,
clatant
des luttes entre
par
les
le
flot
le
Devoir
et la Passion, entran,
puissant de son loquence virile, dans
dbats politiques et moraux,
il
ne revint qu'en
l/oUIGINALIT.
de rares occasions
la
103
veine charmante, joyeuse
ou noble de ses premiers essais. Chaque fois qu'il
y revint,
il fit
un chef-d'(cuvre,
Menteur,
le
la
Suite
du Menteur^ Don Sanclie d'Aragon. Dans toutes ces
})ires, les
mencent
et les caractres individuels
types
se prciser,
sociales se mler et
les
Mme
s'associer.
com-
catgories
diffrentes
dans
les
transpositions des textes espagnols, on sort de l'imitation
du
livre
par l'imitation de
Molire commence de
la
la
mme
nature.
faon.
Son mrite
sera de poursuivre la tAche jusqu'au bout, jusqu'
ses consquences extrmes. L'observation directe,
de plus en plus perspicace
et intense,
rflchie,
mthodique, aprs avoir insuffl une vie nouvelle
des scnarios antiques ou trangers, deviendra
l'intrt capital
Dans
thtre
le
de
la
pice, son but et sa raison.
du pass,
c'taient les
vnements
extrieurs qi dterminaient l'action des caractres.
Dans
le
thtre de l'avenir, ce seront les caractres
qui dtermineront les vnements
extrieurs.
Ce
qu'on appelait l'intrigue, ce qui semblait jadis indis-
deviendra
pensable,
lui
plus d'une
fois,
dsinvolture
ses
lin
il
frisant
dnouements
d'un
dfil
mme
si
indiffrent que,
oubliera ou ddaignera, avec une
la
de donner
moindre vraisemblance. A
l'impertinence,
grouillant de
bouffonnes ou srieuses,
figures
de types,
la
admirables,
ridicules ou
sympathiques, d'tres* bien vivants, profondment
humains, voici, tout d'un coup, tomber du ciel ou
sortir de terre
un messager quelconque qui vient
bouleverser, par ses rvlations abracadabrantes,
le
tableau gnalogique des familles afin d'viter les
MOLIERE.
t04
On
incestes et marier les amoureux.
le
entendre
croit
brusque du gardien annonant l'heure de
cri
clture,
la
porte d'un muse
on ferme, on ferme!
sieurs,
Allons,
Et tout
le
la
Mesmonde
s'embrasse par des reconnaissances extravagantes,
agences
comme dans
la diable,
V tourdi, V cole
des Maris, f Ecole des Femmes, etc., etc..
Ce
n'est point par le seul Corneille
d'abord t bien prpare.
lui avait
au thtre,
comme dans
une
de cration extraordinaire
fivre
posie et
la
que
la
De 1630
roman,
le
tche
1G60,
c'est
une mula-
tion fconde entre les indpendants, tranards de la
Renaissance, et les rguliers, prparateurs du Classicisme, entre la prciosit et l'idal
des Salons littraires et
burlesques
le
romanesques
ralisme et
chers aux bourgeois
et
parodie
la
provinciaux.
Quelques-uns des auteurs comiques tudient dj
avec plus de sympathie les divers milieux sociaux,
donnent aussi plus d'importance
des caractres.
quent
fort,
la
la
mme nous
Certains titres
prtention de crer des types
par Claveret (1629);
Comdiens, par Gougenot
les
et
reprsentation
indi-
l'Esprit
deux Comdies des
Scudry (1633 et 1634)
le Railleur, Y)a.v A. Marchal (1636), un des premiers compagnons de Molire. Des progrs plus
et
dcisifs sont effectus par les Visionnaires, de Des-
marels
(16'7) et la Belle Plaideuse,
de Boisrobert.
D'autres, encourags par le Vieux Sorel qui, ds
1622,
avait
engag
la
lutte
de l'esprit populaire
contre le pdantisme nobiliaire,
comique de Francion
accueillent sur
la
et
son
par son Histoire
Berger extravagant,
scne des bourgeois
et
des manants,
L OIUGINALIT.
lOr,
dos provinciaux et des campagnards (Du Hycr,
les
l'endanges de Suresne, 1G35; Discret, Alizoi, 1037;
les
Noces de l'ait^irnrd, 1038;
nire, ie
beaux
la
Teysson-
inctne temps, de
comme Rotrou, dans
libres potes,
dies, pleines de
de
riillct
Campagnard, 1057). Kn
ses tragi-com-
ou cl(5giaques,
son Pdant
vcj's spirituels
comme Cyrano de
Bergerac,
jou
Scarron, dans ses adaptations
et le dsopilant
dans
joyeuses des boufTonneries espagnoles, assouplissaient,
animaient,
coloriaient
l'instrument
ryth-
mique et verbal avec une verve, une franchise, une
abondance que l'on aurait tort d'oublier. Molire
s'en est avantageusement plus d'une fois souvenu.
Nanmoins, dans toutes ces uvres, les types
comiques, htivement prsents, sous leurs traits
les plus grossiers,
avec des exagrations grotesques,
n'y jouaient gure
que des rles anecdotiques,
reprenaient vite, en de
banales rptitions,
retouches sur nature, l'aspect
et
sans
conventionnel des
anciens masques d'Italie. Ce personnel restreint de
types simples et sommaires qu'avait d^
souvent immortaliss
le
gnie latin
le
plus
par Plante
et
Trence, pouvait-il suffire une socit aussi complexe que
du
xvii* sicle o s'agitaient
du Moyen ge mls tant
d'apports humanistes de la Renaissance? Non, assurment. Il fallait en multiplier le nombre, en partila
socit
tant d'apports religieux
en
culai'iser les traits,
une tude plus intense
vivants, de
faon
foi'litier la
et
signification, par
plus aigu des modles
contenter les
exigences des
esprits cultivs par l'oxactilude ]>sychologi((ue, en
mme temps que
colles des ctcurs nafs par
une vra-
MOLIRE.
,106
facilement intelligible
cit
Ce
tue.
Ds
fut
franchement accen-
et
l'uvre de Molire.
ses dbuts, les forces et les finesses particu-
de son gnie d'observation se rvlent dans
lires
l'importance qu'il donne au caractre de ses person-
mme
nages, alors
qu'un imitateur
liens.
que, pour l'ensemble,
il
n'est
transformateur' de canevas ita-
et
Observation d'une acuit exceptionnelle, d'une
o s'associent des qualits
impartialit suprieure,
souvent incompatibles; car
elle est la fois analy-
tique et synthtique, prcise et gnrale, spontane,
mordante
et rflchie,
et bienveillante, railleuse et
gnreuse, satirique et morale, d'une
et
d'un bon sens imperturbable,
explosions
Moyen
de
gat
les
plus
salubre
dans ses
extravagantes.
Au
ge, pour nous divertir et instruire, nous
n'avions eu que
Moralit et
Farce gaillarde des vilains,
la
abstraites des
la Sotie
Renaissance que des pastiches
les
virilit
mme
bourgeois;
littraires
jous dans
Collges ou les Palais, devant quelques
Depuis Henri IV
et
publiques, c'taient,
l'italienne et
la
la
initis.
Louis XIII, sur les scnes
d'une part, des pastorales
des tragi-comdies l'espagnole, pour
une cour internationale, d'autre part, des intermdes
de parades grillardes
et les soldats.
et l'art
et
grotesques, pour les laquais
Le divorce entre
l'art
aristocratique
populaire s'accentuait, de jour en jour, par
dveloppement de
de Molire,
comme
la
celui
de La Fontaine,
verser les barrires. Entre ses mains,
rajeunie
et
le
tragdie classique. L'honneur
renouvele par
la
fut
de ren-
la
comdie,
sincrit
de cette
observation gnrale, au lieu de rester l'expression
107
i/()iii(;i.\Ai.iTi':.
iiicotnpR'tc et
seulement pour
ivilises, la
Un
mais, pour
Comdie humaine.
la
France
la
nations
toutes les
nationale,
('(inicilie
I
d'une seule fiasse sociale,
soiniriairc
devenir, non
allait
large souille d'iuimanil court dj dans son
a-livre
avant
<pi'il
n'en fasse retentir le mot.
la
malij^nit perspicace et irrespectueuse, la raillerie
joviale et
t(i-airc
et
sense de l'apprenti parisien, l'esprit
-hidieux s'ajoute vite tout ce qu'une prcoce
et
rude
donn au comdien errant,
sympathie bienveillante et universelle ponr tout
(jui, dans l'homme, lui semble naturel, sincre,
exprience de
(le
rc
II
lit-
aux srieuses rflexions de l'adolescent
la vie
anc, gnreux, di'oit et loyal. C'est grce cette
exprience que, rentre Paris,
il
s'y
montre
libre
tous les prjugs troits qu'impose fatalement,
(le
plus
ou moins longtemps, une jeunesse enferme
dans un seul milieu,
et qu'il se
meut, avec aisance, en
ilehors et au-dessus des coteries
littraires,
mon-
daines ou bohmes, prenant d'elles pourtant ce qui
lui
en semble bon,
mme
lorsqu'il les
combat dans
leurs ridicules. C'est grce cette exprience qu'il
voudra
et
monde
et
pourra devenir
bourgeois, des nafs
et
des dlicats, qu'il les amusera
tous en les instruisant tous par
vers et ridicules, des
le
la
communs
diversit des costumes et des
Une premire consquence de
dans
les
tous
murs.
cette acuit supprdominance progrescomdies ou farces, du caractre des
rieure d'observation est
sive,
spectacle des tra-
dfauts et des qualits, des
vices et des vei'tus qui leur sont
sous
du beau
la fois le favori
des petites gens, des courtisans et des
la
MOLIRE.
108
personnages sur tout autre
l'action scnique. L'intrt
lment
habituel
de l'intrigue,
la
de
coordina-
tion vraiseml)lal)le des scnes, les coups de thtre,
l'esprit
rang.
de mot,
Un
l'effet
second
de style passent au second
effet sera
l'esprit
de suite,
l'opi-
nitret avec laquelle le Contemplateur revient sans
cesse sur les
mmes
sujets
pour
les
analyser, les
approfondir, les complter, ne se fatiguant point de
s'attaquer aux
mmes
types, de les tourner et les
retourner, afin d'en prciser les changeants aspects.
Dans
effets,
le
but d'exposer plus clairement
dans
les
la varit
des
sentiments ou les vices, suivant les
tempraments, les conditions, les mtiers, il emploie
d'abord, dans ses premiers essais, un procd
familier aux Latins et
mme
personnages. La
Espagnols
il
ddouble ses
antienne sera rpte, mais
d'un ton diffrent, par un matre et un valet, un
homme
et
une femme, un gentilhomme
et
un bour-
geois. Bientt, dans cole des Maris et t cole des
Femmes, qui ne
sont, au fond,
progressives, sur
le
mme
que deux variations
leit-motiv,
il
ne se con-
tente plus de ddoubler les exemplaires d'un
mme
oppose l'un - l'autre des types contradictoires, propos des mmes circonstances, se combattant dans la mme famille.
Ces quelques portraits qu'il dresse en pied, gesti-
type;
il
culants et parlants, en un choc dtermin de passions, ne suffisent pas
longtemps
son imprieux
grand nombre d'tres
vivants, ridicules ou sympathiques. Ds que l'occasion lui en sera offerte, dans les Fcheux^ la Critique de r tcole des Femmes, f Impromptu de fer-
besoin de dcrire un plus
L OHICl.XALIT.
109
Remerciement au Roi, ce seront, en longues
sul/les, le
processions, des
siir le
(ro({u(''os
contemporaines
iiiiliviiliialils
qu'ii
nos yeux, largement brosses ou
fera dliler sous
vil",
en des tableaux parlants, d'une
couleur franchie et chaude, ou des dessins nets et
comme
rapides, d'une sret incisive et mordante,
gravs par
pointe leinporte-pice.
la
Est-ce assez? Va-t-il s'en tenir ces juxtapositions
de caractres opposs, dans une simple affaire de
famille,
comme
la
])rparation d'un
mariage? Pas
encore. Sa vision s'tend, s'afline, s'largit.
pas que
sullit
Il
ne
dfaut ou le vice agisse, dans une
le
brve circonstance, momentanment, sur quelques
toniparscs.
faut qu'il grandisse,
Il
toutes ses nuances, dans
cet
homme
sur toute
ragisse sur toute
la
socit o
les scandaliser, les
vrit,
la
la
il
s'incarne, avec
mme homme,
le
vit,
la famille
pour
les
et
par
passe,
il
bouleverser,
tonner, les rappeler au bon sens,
vertu.
Ces caractres dominants,
reprsentatifs des grands vices et des grandes vertus,
surhommes, comme on dirait aujourd'hui, ce
Don Juan, Alceste, c'est--dire l'Uy-
ces
seront Tarlu/fe^
/>ocrite,
On
sit
a,
V Athe.,
Misanthrope.
l'inten-
puissante avec laquelle, assemblant et condensant,
dans
les
mmes personnages,
ou travers,
en a
le
de notre temps, reproch Molire
fait
gnrale.
le
toutes sortes de vices
plus souvent pars dans
la ralit,
il
des tres synthtiques, d'une signification
Ce ne sont
son temps,
i)lus,
particuliers, suflisamnient
leur milieu
a-t-on dit, des gens de
des individus rels, avec des
traits
dats par les dtails de
naturel et moral.
force de gnra-
MOLIERE.
110
liser, le
pote philosophe retourne aux abstractions,
impersonnelles
glaces
et
des vieilles Moralits
scolastiques, ces insupportables Allgories vagues
et
bavardes, dont l'imagination franaise est reste
hante et dessche depuis
le
Roman d
la
Rose
et les
tirades verbeuses des coltres et robins aux xiv^ et
xv*^ sicles.
Le plus souvent
l'accusation est formule par des
trangers, accoutums voir les seules reproductions exactes de la vie dans l'parpillement tumul-
tueux ou spirituel des actions multiples et des paroles
abondantes chez
et anglais,
elle est
due
l'volution
les
grands dramaturges espagnols
et Shakespeare. Parfois
Lope de Vega
des Franais,
mais qui ont perdu, par
troitement raliste
et
copiste du thtre contemporain
besoin d'une
exaltation de
prosaquement
le
dsir
et
le
l'imagination et de
la
pense. Des deux cts, ce blme implique deux
en fait, la mconnaissance de la pat
erreurs
importante que Molire devait prendre, et qu'il a
:
prise, en conformit avec les ides de son pays et
de son
sicle, l'volution
ture franaise; en thorie,
classique de la littral'oubli
des
conditions
essentielles, en tout temps, de l'uvre d'art sup-
rieure,
qu'elle
d'autant
rsume
et
plus dominatrice et suggestive
condense, en des crations idales,
avec plus de logique
somme de
et
de
relief,
une plus grande
vrits positives. C'est par les
erreurs de critique ou
mme
mmes
froideur d'esprit qu'on
reproche, en sens inverse, aux personnages comiques
de Molire, d'accumuler aussi, en leurs personnes,
plus de ridicules que n'en comporte, l'ordinaire.
L'onir.lNAI.ITK.
un seul individu. Certes,
il
serait bien difficile
leur jaillit par tous
les
pores, gestes et
paroles, et qui, depuis plusieurs sirdcs,
che/tous
de
mme
de
ceux-l, l'extraordinaire force de
leur conlesler,
vie qui
Itl
soulve,
peuples, des rires inextinguibles. Mais,
les
qu'on trouvait Tartufe, Alcestc, I/arpagon,
trop abstraits et trop raisonneurs, on trouve l'our-
ceaugnac, Jourdain,
extravagants.
Argan trop bouffons
Gomme
si
des figures, par l'limination des
et
et
trop
ce grossissement expressif
dtails
inutiles
l'accumulation des dtails significatifs, n'tait pas
l'obligation
cipale!
propre de
Gomme
sait pas, l'on
si l'on
l'art tbalral et
ne sentait pas,
sa vertu prinl'on
ne subis-
n'admirait pas, sous des formes di-
verses et par des moyens divers,
le
mme
travail
d'limination et d'exagration chez tous les matres de
la
scne, antiques ou modernes, classiques ou roman-
tiques!
Plus leur imagination est puissante, plus
leur personnalit est originale, plus leurs crations
deviennent potiques, c'est--dire,
vivantes que nous, par
la ralit
la
fois
aussi
de leurs apparences,
mais plus profondment et plus durablement vivantes
que nous par la quantit de vrits actuelles et ternelles qu'elles contiennent et qu'elles fixent.
Molire, observateur et penseur, psychologue et
pote, complte et achve, sur la scne comique,
l'uvre
commence sur
la
scne tragique par Cor-
complte par Racine. Il est, comme eux,
certaines heures, le type du classique franais au
neille, et
xvii' sicle, mais,
par bonheur, plus indpendant,
il
mancipe, d'avance, un ait trop enchan dans la
monotomie de sa noblesse et sa grandeur. L'aisance
MOLIERE.
112
joyeuse avec laquelle
il
se
dgage en toute occasion,
franchement ou sournoisement, de la tyrannie des
units, et s'exerce rapprocher, de nouveau, le
comique
le
et
et le tragique, le rire et les larmes, la gat
sentiment,
Georges Dandin,
dans Don Juan,
le
le
Misanthrope^
Malade imaginaire,
et
dans
les
comdies-ballets, prvoit et prpare toutes les formes
drame roman-
futures de notre art thtral, depuis le
tique et
la
comdie intime, jusqu'
comique, l'oprette,
La souplesse
les
le
l'opra, l'opra-
vaudeville, la ferie.
infatigable avec laquelle, utilisant
moindres occasions,
il
introduit, dans tous les
genres, plus de naturel et plus d'humanit, serait
sans doute mieux remarque
s'il
avait pris soin de se
lui-mme en quelques prfaces ou commentaires. Il n'eut gure le loisir d'y penser ou,
plutt, crateur actif, peu soucieux des thories,
trouvait-il suffisant de rompre, en ralit, avec les
faire valoir
routines ou prjugs
la
mode, sans perdre en
paroles explicatives un temps prcieux et des forces
dj trop limites au gr de ses impatiences fertiles.
L'volution incessante de son gnie vers une expression objective, de plus en plus franche, libre et complte de la vie, s'opre, chez lui, par degrs,
modes-
tement, lentement. Et cette absence d'efforts apparents nous ravit d'autant plus qu'on y sent, au fond,
une vise constante
trs rflchie et trs volontaire.
D_e ce qu'il conserve, par habitude
comme on
le fera
longtemps aprs
ou commodit,
lui,
certains
noms
conventionnels, reprsentatifs d'un type gnral,
Gronie, etc., ou commmoratifs de
comdiens ou rles comiques particu-
tels <\\\Ariste,
quelques
L ORIGINALITK.
118
lirement applaudis, Gros-Ren, Scapin, etc.,
en forge lui-mme de nouveaux,
comme
(|u
il
Sganarelle,
Mancarille, Orgon ^Tartuffe, Argan^&u lieu de prendre,
dans
la
socit contemporaine, des
noms
rels et
varis, s'ensuit-il que, sous ces tiquettes gnriques,
parlent et agissent des personnages moins bien situs
et dfinis, et
(jii'ils
ne soient ni de leur pays ni de
Assurment Molire n'a gure souci do
la couleur locale, au sens o nous l'entendons aujoiirdhui on l'y peut mme trouver plus indiffrent
encore que Corneille et surtout que Racine dont il
n a point la sensibilit plastique et pittoresque. Nanmoins on doit constater que lorsqu'il emprunte soit
leur temps?
rAnti<|uit, soit
l'Espagne
et rilalie
uns des types consacrs, sitt
qu'il
les
quelquesintroduit
dpayse en attendant
qu'il les remplace par des types du terroir. Plus il
s'enhardit dans l'intelligence de la ralit, plus il
dans
le
milieu franais,
accentue,
mme
les caractres
ou
dans
il
les
les appellations,
l'origine et
spciaux de ses personnages, franais
trangers,
parisiens
ou
provinciaux. Dci)ui8
l'Etourdi, le Dpit, les Prcieuses, jusquk la Critiijuc
et
V Impromptu, on peut suivre
d'un gaUcisme dont
il
la
rapide volution
prend mieux conscience
chaque preuve. Dsormais, s'il emprunte au loin
des scnarios clbres tels que la Princesse d'Enfl
et
Don Juan,
il
en transforme
si
bien l'esprit
et le
langage qu'ils deviennent des crations alisolument
franaises.
[cynisme
trouver une peinture plus vive du
des
spirituel
cour de Versailles,
et,
cavaliers
Rgence, qu'en ce sduisant
G. Lafenestre.
libertins
de
par avance, des rous de
Molire.
et misralile
la
la
Don Juan
8
MOLIERE.
114
peu andalous? Et ces reprsentants inoubliade l'Hypocrite aux belles manires, du fier
si
bles
digne Courtisan, du Mondain obligeant et
et
tolo-
du
du Bourgeois avare, Tartufe,
Alceste, Philinte, Climne, Harpagon, Jourdain,
l'ant,
de
la
Coquette insensible
Bourgeois vaniteux
les placer,
Versailles, au
et incon-igible,
et
les reconnatre ailleurs qu' Paris et
temps du jeune Louis XIV?
De fait, plus l'impitoyable observateur s'accoutume
et
accoutume son public voir net et parler franc,
il accentue, dans la forme comme dans le fond,
ralit de ses victimes. Toutes les uvres de sa
plus
la
dernire priode,
(VEscarbagnas,
Femmes savantes, la Comtesse
Malade imaginaire marquent sa
les
le
volont constante de prciser, avec plus de
de couleur, de vivacit,
l'ducation,
le
dfauts
les
temprament,
spciaux
et
saillie,
les origines,
les
qualits
particulires de ses personnages. C'est dj
Plante et Trence que Lesage et Balzac.
dire,
avec raison, que son
fidle
de
uvre
s'en convaincre, d'y
comparer
les
moins
a pu
un miroir
pour
mmoires et les
France de Louis XIV;
la
On
est
il
suffit,
correspondances du temps. Miroir incomplet, a-t-on
ajout! Mais est-ce bien la faute de celui qui le tenait
et le
Qui
promenait, avec tant d'ardeur, autour de
sait ce
qui s'agitait encore dans
l'athlte terrass,
vigueur
Qui
et clart
sait si.
cinquante
et
le
lui
cerveau de
un ans, en pleine
d'un gnie toujours grandissant?
dans ses reliques perdues, ne se trou-
vaient pas dj les bauches des peintures sociales
qui semblent
Science
manquer encore
du
thtre,
sa riche collection?
force,
exactitude,
varit
L OniGINAMTK.
d'observation,
intelligence
humaines, est-ce
ralits
ginalit suprieure
don
le
mme
profonde
et
des
ce qui constitue l'ori-
de Molire? Non encore. Car
plus rare que
au
qui,
vive
l tout
115
la
nature
degr,
avec
mmes
les
le
accord, celui
lui ait
qualits
runies, n'a jamais reparu dans un ensemble d'uvre
don de la gat. Quel ravissement
incomparable que ce rire de Molire, rire sonore et
littraire, c'est le
gammes,
qui passe par toutes les
clair, franc et viril,
depuis l'explosion bruyante de
la joie la
plus folle
jusqu'au plus discret sourire d'une mlancolie rsi-
mme lorsciu'il
comme par un hautain
gne, ce rire consolant et salubre,
semble s'chapper avec peine,
dfi
au dsespoir, de lvres contractes par
la
dou-
leur, ce rire tour tour implacable et attendri, ven-
geur
compatissant, lger et profond, toujours
et
naturel, chaleureux,
humain! Oui,
rire incorrigible,
rire
le
race, ce rire franais
que
c'est bien
fortiOant,
celui
les trang-ers
le
de notre
ne compren-
nent pas toujours, et qui clate, dans un seul
homme,
par une manifestation unique, avec toutes ses meilleures qualits
Si
ciers,
on
le
au
compare au bon
Moyen ge
et
rire de tous ses
la
devan-
Renaissance,
on
trouvera moins grossier et moins brutal que chez
plupart des conteurs et farceurs, aussi
sec que celui de Pathclin, aussi
fin et
le
la
moins
large, abondant,
chaleureux, plus dlicat que celui de Rabelais, moins
attnu et refroidi par un dilettantisme goste que
celui
de Montaigne. Dans son pre sincrit
raison mordante,
il
et sa
retentit souvent avec des clats
de grave ironie dignes de Pascal
et des Provinciales.
MOLIERE.
116
Combien le rire savant, calcul, compass de son
ami Boileau, le grand satirique, semble glacial
ct! Ses premiers successeurs au thtre, Rcgnard,
Dancourt, Dufresny, n'en reprendront que la vivacit superficielle. Lesage seul, en retrouvera, en ses
bons jours, quelques chos fidles. Mais durant tout
le xviii^ sicle, ce beau rire ne feraque s'affiner en de
lgers sourires, tantt gracieux et attendris,
comme
celui de
Marivaux, tantt schement ironique et
comme
celui
de Voltaire.
Il
froid,
faudra l'approche de
la
Rvolution, et les sourds grondements du volcan
prt lancer ses flammes sanglantes, pour que Beau-
marchais ramasse
moqueur,
et le
le fouet
tomb des mains du grand
fasse claquer
son tour avec une
virulence qu'et applaudie son matre. Personne,
en
ne saura plus,
fait,
mme
sans
aisance,
si
compltement, avec
esprit
la
de mots, sans ironie
desschante, sans niaiserie prudhomraesque, sans
pdanlisme prcdicant, associer
mettre
la
la
raison dans
plus utile et
la
la gat
le rire, et faire
plus sre de
au bon sens,
du
la raison.
rire l'arme
VI
PASSIONS ET CARAGTKRES
Molire
tail
trop sensible et trop passionn pour
ne point apporter, dans ses observations,
la
vivacit
pour ne pas
coinniuniqucr cette vivacit aux tres fictifs que son
iniajjfiiiation, si bien outille, faisait ensuite mouvoir
de sentiment qui
sur les planches.
lui tait habituelle et
II tait,
d'autre part, trop sens par
pour ne pas
une ressemblance
nature, et trop rflchi par ducation,
vouloir donner, ces tres
fictifs,
aussi exacte que possible avec des tres rels, par
la vrit
comme
de leur extrieur
de leur esprit, de
leurs actions et de leurs paroles. Vivant lui-mme,
d'une vie forte
pense, par
et
dans
et
complte, par les sens
cur
le
et
l'idal, lorsqu'il
crations de son
bouillonnait en
l,
dans
le
la
et
cerveau, dans
projetait, hors
intelligence,
leur avoir comniuni(iu
De
par
ce
de
n'tait
par
la
le rel
lui,
ces
qu'aprs
plnitude d'existence qui
lui.
la
plupart de ses personnages, cette
exubrance coniniunicative qui clate
et
s'exprime
MOLini:.
118
par
franchise, claire et rapide, d'un langage net,
la
facile,
abondant o transperce, sous
ments
et incarnations divers, la personnalit, riche et
les travestisse-
dbordante, du pote sans cesse gay ou
De
l aussi,
chez les
attrist.
mmes personnages, grce
la
conscience scrupuleuse et opinitre quil apporte en
ses tudes
complmentaires sur leurs caractres,
situations sociales et familiales, habitudes morales,
intellectuelles, professionnelles,
une
ralit d'exis-
tence objective, visible et palpable, qui leur donne,
pourtant, des physionomies bien particulires. C'est
ainsi
que vivent ensemble, dans une famille
relle,
des enfants d'humeurs opposes et d'esprits difTrcnls, mais qui portent tous, nanmoins, par quelque
dtail
physique ou intellectuel,
la
marque indniable
de leur paternit commune.
On
peut donc, assez facilement, suivre, travers
son uvre objective, l'volution des passions
et
des
sentiments personnels qui aiguisrent sa pntration
et
dterminrent ses jugements
d'observation.
L'amour sensuel
qui, jusqu'au bout,
charmrent
dans son travail
et
et
l'amour tendre
empoisonnrent
sa vie, lui donnaient, sur les effets de cette passion,
une claivoyance extrme.
Il
saisit
donc avec pr-
dilection toutes occasions d'en dpeindre les ravis-
sements
et
les
angoisses,
les
confiances
jalousies, les exaltations elles dsespoirs, les
tements
et
les
dlicatesses,
les
et
les
empor-
noblesses
et
les
lchets, tout ce qu'il a connu, tout ce qu'il a senti
profondment chez les autres parce qu'il
connu et senti en lui-mme.
Depuis le joyeux Etourdi, o ce nigaud
si
l'avait
et
fou
PASSIONS ET CARACTEnES.
de Llie, avec toutes ses imprudences
119
et ptulances,
par hte de possder sa belle esclave, manque,
tout coup, de la perdre, jusqu'au
o ce maniaque
et sot
Malade
imn'^inaire,
d'Argan, par gosme et pusil-
lanimit, se laisse capter son hritage par la vilaine
Bline, quelle varit, aimable ou ridicule, d'amou-
reux et d'amoureuses, de fanfarons, de dupes et liypo-
d'amour, de tout ge, de tout rang, de toute
humeur, de toute profession, dont L-f suite se droule
on ses comdies bouffonnes ou tragiques!
crilcs
L'autre passion qui, chez
domine, avec ou aprs
Il en aime le mtier
lui,
l'amour, est celle du thtre.
comme
en aime
il
l'art.
se plat sur les planches,
Il
d'abord en com('>dien, parce que son ardeur de vivre
prouve une ivresse joyeuse
se travestir, se trans-
former, s'incarner, en des tres divers et nouveaux.
II
s'y
plat
comme
justicier, parce
plus haut et
nombreux
le
que
plus
public,
propres sentiments
mer,
auteur,
de
c'est
clair,
par
le
et ses
montre
il
et
il
qu'on peut parler
communiquer
ou
rire
le
le
un plus
l'motion,
propres penses,
le divertir, l'instruire,
dbuts,
observateur, juge et
l
le
ses
char-
Ds ses
comprend sa
moraliser.
prouve
qu'il
profession dans toute l'tendue de ses attraits, de
ses devoirs, de ses influences. Et c'est dans cette
passion pour
le
thtre qu'il fortifie une autre pas-
sion plus haute encore, celle de
la
vrit
humaine
y veut transporte!*, la passion du naturel, de
franchise, de la simplicit, et, partant, la haine de
qu'il
la
tous les
Et
mensonges, hypocrisies, charlatanismes.
c'est,
la vrit,
son tour, cette passion imprieuse pour
qui, *en se portant, avec
une
mme
curiosit,
MOLIEllE.
120
sur tous les
mondes,
temps, d'y saisir
gnraux
et
lui
permet, en trs peu de
et d'y fixer
autour de
un
nombre de types
tel
ces types suprieurs, une
quantit de types secondaires.
telle
un
Molire, de retour Paris, se trouva dans
milieu
mondain
o l'tude
sien,
bourgeois, jansniste et cart-
et
sits, la
sait
Thomme
connaissance de
et la
timental et moral semblaient
la
plus agrable et noble des occupations.
On
quel engouement pour les Portraits, en vers ou
en prose,
dans
tait alors
de
mode dans
comme
les livres
dans ce contact,
les salons. Il s'enhardit vite,
pousser fond ses analyses psychologiques
tre
sen-
premire des nces-
mme y
perdit-il
un peu trop
le
got
peut-
l'amour
et
des choses extrieures, qui persista mieux chez les
libres
compagnons de
sa jeunesse,
La Fontaine,
Cyrano, d'Assoucy, Chapelle, Bernier.
Mais
s'il
nglige parfois ou ddaigne
la
peinture
nous laisse trop
souvent ignorer leur ge, leur temprament, leur
profession, s'il oublie ou vite, presque toujours, de
physique de ses personnages,
les
s'il
engager dans une intrigue continue, relle ou
romanesque, dont
l'intrt
l'emporterait sur celui
de leurs caractres, en revanche, avec quelle pntration, quelle force, quelle souplesse
reconstitue ces caractres
a fixs ainsi n'est pas
analyse et
moins prodigieuse que
cision et la sret avec lesquelles
et parler
il
La varit des types
en concordance logique
leur nature avec le milieu o
ils
il
et
la
qu'il
pr-
les a fait agir
soutenue de
voluent. Le plus
souvent, ce caractre est dfini, par quelques traits
vifs
et
dcisifs,
sitt
que
le
personnage entre
et
PASSIONS ET CARACTRES.
nom
parle ou que son
121
Ds
est prononc.
les
pre-
mires scnes, parfois ds les premiers mots, l'exposition est donc faite; nous savons quel genre
On
d'originaux nous aurons adairc.
attendre
dveloppements de
les
d'ahord dans les gestes et
mme, puis dans
ses amis, ses
l'action
le
n'a plus qu'
cette originalit,
langage de l'individu
lui-
leurs const'(iuences sur sa famille,
relations,
sur
et
le
dnouement de
engage. Si nombreux que soient des acteurs
multiples sur une scne agite dans les pices
tiroirs,
la
comme
Comtesse
iV
les
Fcheux^
si
leur tat intellectuel et moral,
tufe,
Don
chologue
C Impromptu,
Complexe que soit
la Critique,
Escarbagnas,
comme
celui
Juan, Alceste, Elmire, Glimne,
attentif, l'observateur
fond, d'un
mme
de Tarle
psy-
consciencieux pousse
zle scrupuleux, l'expos dtaill
de leur personnalit, soit dans le croquis net et vif
d'une apparition passagre, soit dans l'tude, soi-
gneusement dessine et modele, d'une plus longue
pose sous une plus forte lumire.
Si Molire, pour peindre l'aspect physique des
gens est trop avare de ces termes pittoresques dont
nous sommes devenus si prodigues, en revanche, il
n'oublie gure de nous faire connatre leur atavisme
familial et social, et
provinciaux
et les
sies internationales,
gardent l'accent
mme
leur origine ethnique.
Les
trangers qu'il mle, en ses fantai-
aux Parisiens
et l'esprit
et aux F'ranais,
y
de leur terroir. Aussi sou-
vent que l'occasion s'en offre, ils y parlent leur langage, leur patois, leur jargon. M. de Pourceaugnac
et
Mme
d'Escarbagnas, malgr leurs prtentions au
purisme de
la capitale,
se trahissent, plus d'une fois,
MOLIRE.
122
par des idiotismes limousins
tongeaises. Les gens du
et
des locutions sain-
commun, ou ceux
qui les
singent, y mettent naturellement moins de faons.
Le
comdien vagabond, qui a vcu avec eux, se garde
bien de leur forger, littrairement, un langage conventionnel. C'est en vrai et bon patois de Picardie
et
de Languedoc, que Lucette
Nrine viennent
et
Pourceaugnac ahuri. Et
assaillir
si
subtil con-
le
ducteur des mystifications parisiennes,
le
Napolitain
Sbrigant, attend les intermdes pour parler italien,
il
ne manque pas d'afficher d'abord son ddain pour
o l'on ne peut faire un pas sans trouver
ce Paris
des nigauds qui vous regardent
rire ,
et se mettent
de rappeler, avec malice, son origine,
et
pour inspirer confiance
regardez
mon
bonne dupe
sa
habit qui n'est pas
fait
comme
.(
Vous
celui des
autres, mais je suis originaire de Naples, tout votre
service et
j'ai
de s'habiller
Molire,
voulu conserver un peu
et la sincrit
comme on
de
mon
l'a dit, a-t-il
et la
pays.
manire
travers les Alpes,
un sjour Naples, travers les Pyrnes, fait
un sjour Madrid? On en doute. Ce qui est sr,
c'est qu' Paris, Lyon, dans les villes du Midi, il
fait
a vu jouer des pices italiennes et espagnoles,
il
n'a
cess de vivre au milieu d'Italiens et d'Espagnols;
c'est qu'il lisait et parlait les
deux langues.
Avait-il
aussi quelque teinture d'allemand? C'est possible.
Dans
l'tourdi,
Mascarille,
dguis
e.
loueur de
chambres garnies, jargonne le franco-tudesque avec
un accent bien amusant, comme les deux soldats
suisses qui voudront sduire M. de Pourceaugnac
travesti en vieille.
PASSIONS ET CAHACTKnES.
ou provinciaux, Franais ou trangers,
Pai'isiens
ils
123
sont peints en quelques mots, avec des habitudes,
(.les
dfauts, des prjugs qui n'ont gure chang.
Voici,
dans
homme
le Sicilien, le
comme
prsent
gentilhomme franais qui,
la matresse du gentil-
peintre
de Messine, l'emhrassc en
la
saluant
Hol,
Seigneur Franais, celte faon de saluer n'est point
d'usage en ce pays.
C'est
la
manire de France
La manire de France est bonne pour vos femmes,
mais pour les mUres, elle est un peu trop familire .
Don Pdre, pour Adraste, est un jaloux maudit, ce
tratre de Sicilien, notre brutal , Mais quand le Sicilien s'tonne
son tour de trouver Adraste jaloux,
celui-ci, pirouettant
lui rpond avec
Les Franais excel-
sur ses talons,
une dsinvolture versaillaise
lent toujours dans toutes les choses qu'ils font, et,
quand nous nous inions
sommes
par instants,
l'cho
d'tre jaloux,
vingt fois plus qu'un Sicilien
il
nous
le
Ailleurs,
semble que Molire se fasse
mme
des jugements qu'on porte volontiers
sur
nous, l'tranger, avec trop de justesse, et n'hsite
point nous
Fcheux
faire dire
nos vrits par l'Eraste des
H,
mon
Dieu, nos Franais,
Ne prendront-ils jamais un
si
souvent redresss,
air de gens senss?...
L'tendue de son exprience, l'impartialit de sa
philosophie se manifestent donc par
diversit
modles
o
des types
offerts
qu'il
nombi-e
et la
d'aprs les
en tous lieux, dans tous les mondes
l'ont londiiit les vicissiludos
Quelle que soit
le
juxtapose,
la
de son existence.
catgorie dans laquelle
il
les choi-
MOLIRE.
12%
il
est rare en outre, qu'il n'en montre pas,
simultanment ou successivement, des exemplaires
sisse,
diffrents,
Dans
offre
la
les
uns
aux Parisiens,
de suite,
face.
risibles,
autres estimables.
les
premire nouveaut, par exemple,
la
les
noblesse et
qu'il
Prcieuses ridicules, ce sont,
la
bourgeoisie opposes face
Le milieu provincial
oii
il
les
renferme, pour
ce coup d'essai, justifiera ses hardiesses. Les vrais
gentilshommes
s'y tiennent
encore dans
la coulisse,
mais leurs valets, pars de leurs plumes, ont endoss, en les exagrant, leurs travers et leurs dfauts,
fatuit, vantardise, affectation d'esprit,
impertinence
Les cinglements d'trivires que leur
satirique ne s'adressent aux rustres que
et insolence.
prodigue
le
pour mieux atteindre leurs matres. Ne sont-ce pas
aussi les nobles pdantes, les bas-bleus des alcves
aristocratiques, qui sont bien et
dment frappes
pecques provinciales et bourgeoises, de Mlles Cathos et Madelon ? Mais, en mme
temps, dans la personne du papa Gorgibus parait
sur
le
dos des
ou plutt rapparat (nous le connaissons ds le
Moyen ge), le vrai bourgeois franais, homme
simple, loyal, cur naf, d'une exprience modeste,
mais sre. C'est ce brave
homme
qui,
sous des
formes plus ou moins lourdes ou grossires, ridicules
mme
et
grotesques, va devenir, dans toute l'uvre
postrieure,
le
reprsentant de ce bon sens natio-
nal, qui finit toujours
par nous remettre en qui-
libre et sant, aprs les crises intermittentes
de nos
exaltations et folies chevaleresques, religieuses ou
antireligieuses,
Le
monarchiques ou dmagogiques.
satirique devient plus libre vis--vis de
la
cour,
ET CAnACTKItKS.
t>ASSION'S
dans
choix et
le
que
iiiosiire
12S
prsentation de ses types,
la
encourage. Voici bientt, dans
le roi l'y
Fcheux, toute une bande de seigneurs authen-
les
bourdonnante
tiques, qui dfile,
et agite.
Rien que
des tourneaux ou maniaques, trs importuns pour
ceux qui n'ont pas
temps de
le
mais
les entendre,
d'un gosrae banal, superficiel et inoffensif. C'est
l'amateur de thtre,
combre
scne
la
et
bruyant
vantard, qui en-
et
juge tort
et travers, c'est
l'amateur de musique, compositeur de ballets, qui
assomme
les
gens de ses
ariettes, le duelliste enrag,
toujours en qute d'un second,
le
joueur de piquet,
qui raconte ses coups manques, l'amant sentimental
qhi vous vient poser des questions d'amour,
le
seur forcen dont les interminables rcits ont
gueur
et la sole-unit
Le salon
littraire
lon-
des tirades piques
de
la
Critique assemble enfin
de vraies femmes du monde, l'une,
la
chas-
la
la
matresse de
maison, Uranie, indulgente et douce, l'autre, sa
cousine Elise, plus maligne et ironique, toutes deux
intelligentes et charmantes, vis--vis
ddaigneuse Glimne
de
la
prude
monde..., ce qu'on appelle prcieuse, prendre
mot dans sa plus mauvaise
masculine est
cratie
aussi
cnacle, en partie double.
(les
Femmes, maladroit
et
plus grande faonnire du
la
et
le
signification . L'aristo-
reprsente,
dans ce
Le dtracteur de Vlicole
prtentieux, est un de ces
marquis, dcidment vous au ridicule, un de ces
messieurs du bel
terre
ait
d'avoir
lin
ri
air qui
ne veulent pas que
du sens
commun
avec
Son dfenseur
lui.
et qui
le
par
seraient fchs
est le judicieux et
chevalier Dorante, qui dtend avec feu, pied
MOLIERE.
126
pied,
contre
champion
les
de l'auteur comique
droits
rgles de
Chemin
prcieuse et contre son venimeux
la
critique Lysidas, ses libres ides sur
le
faisant^
il
et
soi-disant
les
ides de
Molire assurment.
sait aussi
dfendre, avec esprit
les
l'art,
et justesse, la socit cultive contre les
du pdantisme
prjugs
intellectuel.
Pourtant, ce ne sont
encore que des figures pi-
sodiques dont nous n'apercevons qu'une face dans
une occasion courte et spciale. Les caractres plus
complets de l'homme et de la femme de cour, avec
leurs vertus et leurs vices, l'ensemble de leurs qua-
dans
le
types
que
ne se dvelopperont plein que
et Don Juan. En ces deux
et dfauts,
lits
Misanthrope
virils,
les
Alceste et
Don
Juan, aussi imposants
hros tragiques dont
passionne,
semble bien
il
ils
que
ont
le
la
grandeur
pote,
dans
l'exaspration lucide
de sa lutte engage
tous les mensonges,
voulu, face face, condenser,
ait
contre
incarner tout ce qu'il avait observ d'honntet dli-
ou de corruption insolente et cynique
chez certains gentilshommes. Avec une supriorit
croissante d'analyse et de recomposition, il n'en fait
cate et fire
plus des caractres tout d'une pice, ne nous rvlant
qu'une part d'eux-mmes,
Si par
la
plus extrieure,
hauteur simple de ses
vertus, l'quitable noblesse de ses indignations, la
la
plus visible.
sincrit
poignante
de
la
ses
souffrances
Alceste inspire tous les esprits droits
et le
respect,
il
hommes par
ses
par
}es
aime
et
ressemble assez au
la
morales,
svmpathie
commun
faiblesses vis--vis de la
des
femme
brusqueries intempestives de sa
I'A>SI*>.\s
CAUACTKHKS.
1:1
127
loyaut maladroite, pour qu'il puisse tre tax de
folie et
sonfi;es
d'inconvenance par les pruderies et mendu savoir-vivre mondain; il reste donc siil-
lisaniment
ridicule
aux yeux
de tous ceux qu
il
humilie par sa supriorit morale pour leur fournir
prtexte
Don
le
dauber.
non plus,
Juan,
exclusivement
pas
n'est
odieux. Impossible de pousser plus loin l'gosme
sensuel et
devoirs
pour
son
la
dpravation sentimentale. Aucun des
communs ne compte pour
femmes
les
qu'il
pi'c qu'il bafoue,
engagements
ni des
volture
lui.
Nulle
pitii-
dshonore, nul respect pour
nul souci des serments
ofl'eris
mme
dsin-
pris. C'est avec la
impertinente et
fanfaronne qu'il
mystilic
du
ses cranciers et qu'il brave les foudres
ciel
L'athisme lger et brutal du rou jouisseur exagre
en
lui
toutes ses consquences.
comme
hros byroniens,
teurs, est-il bien sr
tant
Au
comme
fond,
les
de sectaires dclama-
de son athisme
Ne
serait-il
pas ffh qu'il n'y et nulle part une force inconnue
contre laquelle
il
soit possible
mesurer de pair pair?
On
joie chevaleresque qui clate
convive de pierre, dans
avec laquelle
il
la
son orgueil de se
vraiment la
dans son invitation au
le dirait
satisfaction
l'accueille et le sert sa table, et lui
rendre sa
confiante
reoit son signe de tte approbateur,
visite.
On,
l'et
promet de
pens dj, dans
la
lui
scne
du pauvre, lorsque, la fois touch par l'humblo
hrosme de cet aU'ara qui prfre la mort au blasphme, il lui jette un louis d'or avec un accent de
vraie piti et ce mot d'Humanit qui semble, sur
les lvres
ironiques de l'intelligent libertin, malgr
MOLIERE.
128
trop mu,
lui
comme
dsir et
le
le
pressentiment
d'une conception plus large et plus haute des forces
mystrieuses qui gouvernent
la vie.
Ainsi que les libertins bretteurs de Versailles,
ses
modles, ce grand seigneur pourri garde, en
ses dportements, une sduction de manires, une
crnerie gnreuse et dsintresse de courage qui,
par instants, nous trompent et nous attendrissent.
Cette mme vanit du point d'honneur, point d'hon-
neur espagnol aiguis par
la finesse
franaise, qui
rend incapable d'un remords et d'un repentir,
devant la Mort et devant Dieu, comme de lchets
le
un grand seigneur, lui ordonne
le premier venu que les
malandrins attaquent dans un bois. Par la contra-
honteuses pour
d'exposer sa vie pour
diction de ses actes et de ses penses, par ses incohrences intermittentes d'impitoyables froideurs et
de chaleureuses pitis, celui-l reste encore bien un
homme rel et vivant, comme
comme il y en aura toujours.
Dans
le
personnel,
entoure Alceste et
y en avait
il
ou fminin, qui
masculin
Don Juan,
alors,
apparaissent aussi
d'autres types, trs varis, avec les qualits ou les
dfauts des gens de
cour.
Sans parler du doux
Philinte, la contre-partie d'Alceste, politesse pous-
se jusqu' la flatterie, indulgence voisine de
diffrence, parfait galant
vrit
homme,
encore dans Oronte,
fausse modestie,
sa
le
suffisance
d'ailleurs,
l'in-
que de
pote-amateur,
irritable,
dans
sa
la
deux marquis, Acaste et Clitandrc!
De mme que Philinte est devenu le type idal de
l'gosme aimable, du savoir-vivre mondain, l'exfatuit
des
t>ASSIONS ET CAnACTKIlES.
129
quise et perfide Cliinne sera l'idal de
terii!
proCessionnelle,
le
la
coqiiet-
modle des Dalilas de salon,
insatiables et inpitoyal)les, dont la froideur savante
endormir
se plat
quefois
la
et
livrer au
mort, les Samsons,
dsespoir, quel-
comme
les Alcestes,
trop nafs et trop tendres. La prude Arsino vaut
moins qu'elle encore, puisque sa bgueulerie n'est
qu un masque hypocrite cacher tous les vices de
l'intrigante djwavc, et les autres
chres
madames
qui se pressent ses rceptions nous inspireraient
un dgot gnral pour cette socit distingue,
sans la pi'sence de la modeste et spirituelle Kliante.
Celle-ci rpand,
dans cette atmosphre empeste de
jalousies et de mdisances,
un salutaire parfum de
sincrit, de loyaut, d'intelligence qui suffit
rappeler, avec
les
belles
nous
d'Alceste, que
colres
parmi
les fleurs malsaines, dans tous les mondes,
peuvent crotre et s'panouir des fleurs assez fraches pour enchanter les yeux et le cur du j)hilo-
sophe
le
plus pessimiste. Aprs
le
Misanthrope^
les
marquises, courtisans et femmes nobles ne reparatront plus gure dans les dernires uvres, qu'en
dos rles moins apparents, quelquefois francheiiieiU
grotesques ou cyniquement odieux.
Mme
de Soton-
Mme
d'Escarbagnas ne sont que des sottes
ridicules, allbles de vanit nobiliaii-e, mais Angville et
lique,
ne de Sotenville,
qui enjle
et la marquise Dorimne
M. Jourdain, comme son homonyme avait
dj pous de force Sganarelle, ne sont plus que
d'affreuses drlesses,
libei-tines et rapaces.
au beau comte Dorante c'est dj presque un
avec
l'toffe
d'un rufian.
G. Lafenesthe.
Molire.
Quant
filon,
MOLIERE.
130
Quoiqu'en dise
Weiss, un peu misogyne ce
J.-J.
dans ses fines
jour-l,
profondes causeries sur
et
le
genre d'lise
et
chez Molire, dont
gat
fait
ne sont point rares
d'Eliante
triomphante
la
trop oublier
la
dbordante
et
sensibilit
les
comdies
bouffonnes, surtout dans les
comdies-ballets
got de
le
romanesque que Molire
qui rgne encore
rire. N'a-t-il pas,
nes
sentimentalit
la
n'avait jamais
perdu
et
cour, ti'ouve plus libre car-
la
dans Don Juan, avec
Dona
la
touchante
donn le porplus complet de ces grandes dames passion-
figure de l'Espagnole
trait le
Au
mme
dlicate.
contraire on les rencontre un peu partout,
dans
le
femmes dans
pote, les douces et fires silhouttes de
et
pieuses, d'une
Elvire,
dignit
si
hautaine et
si
tendre dans les faiblesses de l'amour, les sacrifices
du devoir,
qu'en
les
reprenant
retours vers
pour
elle
la
vertu?
nom
le
amazone que Don Garcia tourmentait de
et la faisant torturer
par
de Don Juan, Molire
semble
Il
de
la
noble
sa jalousie,
les trahisons et les insultes
song crer un type de
il avait cr dans Sgacomique.
rustre
Dans les plaintes
d'un
narelle celui
loquentes de cet amour trahi dans les objurga-
patricienne tragique
ait
comme
tions dsespres de cette pit rsigne, aprs le
sacrifice
accompli,
reterrtit
la
voix
des
hrones
cornliennes, Camille et Pauline. C'est aussi celle
des grandes pcheresses contemporaines,
Longueville, Mlle de la Vallire, etc.
On
1
Mme
de
nglige trop peut-tre, ce point de vue,
tude de ces comdies-ballets qui tiennent une
si
grande place dans l'uvre du pote (13 pices sur 33).
PASSIONS Kl
Il
n'est
CAItACTIvIlfcS.
131
presque aucun de ces scnarios ingnieux,
plus souvent improviss, intermdes et masca*
le
rades, o le gnie raliste et
se rvle, soit
comique de Molire ne
par de vraies comdies intercales
au milieu des pantomimes, soit par des personnages
plus ou moins ridicules mles aux hros et hrones
pseudo-anticiucs des pastorales amoureuses et lgen-
des mythologiques. Dans
intermdes jous
les
danss, accompagns de madrigaux
et
et
d'pigramraes,
nous voyons revivre la cour toute entire de Versailles et de Saint-Germain, parmi un luxe unique de
dcors naturels ou
artificiels,
avec ses hahillements
somptueux jusqu'
ses travestissements
et
la
folie,
tranges jusqu' l'extravagance, avec sa prodigalit
de politesses affectes, de flatteries prodigieuses,
assaisonnes d'ironies exquises et d'allusions perfides.
Nous y admirons encore quelque chose de
les costumes baroques d'une Grce
mieux; sous
empanache,
c'est,
comme
chez Racine, une pein-
ture, tantt vraie, tantt idale, des sentiments les
plus levs qui animaient encore tant de belles mes
dans ce milieu choisi. C'est dans
la Princesse
d'' Eli
de,
Amants magnifiques, Psych, qu'il a t'ait
parler aux pres et aux mres affectueux et indulgents, aux amoureux jeunes et sincres, aux pouses
Mlicerte, les
chastes et aimantes,
et le
La
socit
le
langage
moyenne,
ou irrgulier,
mieux.
les
le
le
plus noble
la fois,
plus dlicat.
Il
monde bourgeois,
le
rgulier
que Molire connat
y a vcu, il en a conserv
est pourtant celui
y a grandi,
il
habitudes de sens prati([ue, de franche parole, de
libre raillerie.
Il
a gravi
lui-mme tous
les
chelons
MOLIERE.
132
de cette chelle sociale qui monte des bas-fonds
populaires au znith blouissant de
Soleil, lia
vu combien, suivant
la
la
cour du Roi-
hauteur des degrs,
leur loignement des bas-fonds, leur rapprochement
du sommet, les groupes ingaux composant cette
masse laborieuse et ascendante, prsentent de diversits, combien les vices et les travers, communs
tous les hommes, s'y montrent sous des aspects
Aussi est-ce dans cette catgorie d'indi-
varis.
vidus
de professions que les types traditionnels
et
sont par
gence
la
lui
rajeunis et moderniss avec
l'intelli-
plus complte des changements de temps
et que les caractres nouveaux, saisis
pour la premire fois, s'y offrent en plus
grand nombre.
11 semble d'abord s'en tenir ces types gnraux,
sortis des traditions antiques ou mdivales, qui
et
de lieux,
sur
le vif,
avaient
suffi la
Renaissance italienne
et la
Renais-
que les successeurs de Hardy
avaient dj parfois remanis avec bonheur. Mais
combien il apporte plus de franchise dans le rappel
de ces fantoches suranns la vraisemblance et la
sance franaise,
ralit!
et
Les plus grotesques se conforment
exigences d'une socit plus calme
et
vite
aux
plus polie. Le
le Capitan bravache, le Matamore
Tranche-montagne qui, depuis Plante jusqu' Corneille, avaient amus tant de gnrations par leurs
normes fanfaronnades qu'applaudissaient hier encore
Miles Gloriosus,
les
hretteurs et les aventuriers de
la
Fronde, se
rabaissent aux vantardises prudentes du poltron Sganarelie. L'ancien Parasite, si
lourdement servile
et
glouton, se donne des allures mondaines, en ajou-
PASSIONS
i;i
CAitAt;ri.itKs.
183
tint sa paresse et son avidit la science
plus lucratifs
comte Dorante, des
Le
filous
cet invitable et
Pdifliit,
des comdies
do vices
seront Monsieur Tartufe
ce
d'exccllontes
et le
inanit-rcs.
encombrant personnage
bien en France qu'en
et farces, aussi
l*!spagne, Italie, Angleterre, parce qu'en effet, depuis
la
Renaissance,
cours et les
il
encombrait partout
villes, les
les coles, les
familles et les compagnies,
ne disparat pas aussi vite que ses acolytes, parce
ne disparat point, en
qu'il
l'auteur. Mais,
du monde o
effet,
en se transformant,
il
vit
se raffine, se
spcialise, se multiplie. C'est sous les aspects les plus
varis qu'il renat avec sa suffisance et ses cupidits.
Pour avoir jet aux
lav
s'tre
et
orties sa rol)e de magister,
dcrass,
il
n'en
insupportable et ridicule. 'Voici donc
pour
pas moins
reste
le
grammai-
rien citateur, Mtaphraste, l'inspecteur des Inscrip-
publiques, Caritids,
tions
matique,
Pancrace,
phurius,
le
le
le
critique aigre et jaloux,
Docteurs solennels, Doyens de
de
la
pripatticien
dog-
pyrrhonien dtraqu, Marla
Lysidas, les
Facult, Mdecins
Cour, Tomes, Dcsfonandrs, Macroton, Bahys,
Filerin, leurs stupides confrres Diafoirus pre et
fila,
leur parodiste Sganarelle. Voici le pote courtisan
Oronte,
les
gens de
lettres professionnels,
doucereux
et vindicatifs,
dans
comme
prcepteur, M. 13obinet, dans
le sot
le
salon des savantes parisiennes,
le
salon
des amateurs provinciaux. Aux pdants intellectuels,
littraires et scientifiques, on peut ajouter quelques
pdants juristes, comparses de second plan auxla brivet de sa vie n'a pas permis sans
doute au railleur d'adjoindre des cliicancaiix d'un
quels
MOLIERE.
134
rang suprieur, l'huissier Loyal
et le notaire
Bon-
nefoy, suffisamment dignes de leur nom. et les avocats et procureurs, dansants et chantants,
sulte, sur
que conson cas de polygamie, leur confrre Pour-
ceaugnac.
Des
rudits spcialistes, philosophes, mdecins,
jurisconsultes, ont, depuis longtemps, constat
la
sret des informations avec laquelle Molire prparait et menait toutes ses attaques contre les faus-
sets et sottises qui compromettaient, alors
comme
aujourd'hui, l'autorit et le prestige des professions
les plus respectables.
exagr les vices
muns dans
le
sentants,
corps mdical et dans
dans
raires, mais,
Non seulement
il
n'a point
et travers qui taient alors
le
langage
com-
les coteries litt-
qu'il prte leurs repr-
apporte une tonnante connaissance de
il
leurs habitudes et de leurs procds, de leur voca-
bulaire professionnel
mme
scrupule
formes
sies
technique. C'est avec
et
recherche
qu'il
du langage dans
et
mme
le dtail
Sultan Paris, assistant
de ses fantai-
Un envoy
du
crmonie turque du
ne trouva que deux choses
les plus extravagantes.
Bourgois gentilhomme,
le
des
l'exactitude
la
redire, la premire que le personnage du
Muphti
ne devait jamais sortir de la gravit qu'il avait
affecte en entrant sur le thtre, parce que les
gambades et caracoles ne conviennent point un
Muphti,
donne
la
manire. Et
Un
deuxime, que
M. Jourdain ne
il
certain
dit
comme
la
bastonnade que l'on
se donnait pas de cette
il
faloit la lui
nombre des autres
donner
caractres
communs
toutes les classes sociales dont Molire tudie l'action
PASSIONS ET CAHACIKHIiS.
famille avaient depuis
clans la
13.'.
longtemps paru sur
les thtres.
Les pres tyranniques
jouvenceaux
et les (illettes rebelles leur autorit,
et avares, les
grognons et amoureux, les valets russ
femmes d'inti-igue au service des passions
les vieillards
et les
juvniles, avaient dj
Renaissance des types
fourni l'Antiquit et la
fort
accentus, mais d'une
En
uniformit banale et fatigante.
les corrigeant et
amplifiant d'aprs nature, en les replaant dans la
ralit*'
complte de leur milieu, Molire en
des tres nouveaux, mais
il
fit
fit
d'abord
mieux encore,
il
en
nombre, et, en dveloppant, avec une
mthode, une logique, une ampleur, une sret jusqu'alors inconnues, l'action de leurs travers et de
augmenta
le
leurs vices sur la famille tout entire,
ment
il
grande comdie sociale et morale.
Que de types dfinitifs, au moins pour
cra vrai-
la
principaux, avant Balzac,
scnes
de
la
il
les traits
a dj fixs dans ses
Paris et en province
vie prive
D'abord, suivant leur fortune, suivant leur ducation
et leur
entourage, que de degrs entre ces bour-
geois! Les uns, gens de mtier,
Guillaume, Dimanche,
d'autres,
mieux parvenus,
mal dgrossis
Cocu, ceux
forc,
puis
leur aise,
que
et dcrotts, tels
mmes de
comme MM.
peine sortis de
le
la
Josse,
plbe,
mais encore
Sganarelle du
f Ecole des Maris et du Mariage
quelques-uns
vraiment
cossus,
gros
marchands, rentiers, propritaires, frus de gentil-
hommerie, se frottant la noblesse, s'en faisant
rouler et duper, Arnolphe
Georges Dandin,
M. Jourdain; enfin, un peu plus haut, plus rappro,
i'hs ainsi
du grand monde sans chapper encore,
MOLIRE.
136
sauf rares exceptions, son ddain ou son mpris,
les
mdecins, gens de
hommes de
lettres,
nous avons dj rencontrs parmi
robe, que
les fils et petits-
et ces amusants comdiens
comdiennes auxquels gens de la cour
bourgeois doivent galement leurs plus agrables
fils
des antiques Pdants,
et ces belles
et
distractions, qu'ils applaudissent et qu'ils flattent,
mais sans beaucoup
Toute
les estimer.
remuante, est
cette roture, si diverse et si
plus naturelle et plus simple dans l'expression de
ses sentiments, plus libre et plus franche dans l'exer-
comme dans
cice de ses qualits et de ses vertus
les manifestations
de ses vices
moins sensible au
rieures
et,
ridicule
dont
il
nous
opposant
que
partant, s'y prte
monde que Molire
donn
les figures
et
de ses travers,
classes sup-
les
davantage. C'est
le
a connu le mieux. C'est celui
la
peinture
la
plus complte,
sympathiques aux figures gro-
tesques ou odieuses, l'esprit calme
et
sens l'esprit
troubl et fauss, et mlant parfois, dans
le
mme
individu,
comme son
bien et
mal, l'intelligence et la sottise, les manies
le
exprience
le
lui
enseigne,
le
visibles et les souffrances intrieures.
Don Juan
personnifiait l'gosme aristocratique
dans ses plus odieux excs, Arnolphe, Orgon, Tartufe,
Georges
Argan, seront
sonnifier
Dandin,
Pourceaugnac,
les figures principales qui
Jourdain,
vont per-
l'gosme des classes moyennes. Autour
d'eux, autour de leurs vanits, petitesses, ambitions,
prtentions, manies et folies, tyrannies ou
lchets
une foule de comparses, victimes naves ou
rvoltes, dupes ou exploiteurs, flatteurs ou cen-
s'agite
PASSIONS
cahaci
i:t
187
i;ni:s.
seurs de leurs actes et paroles qui, souvent, personnilicnt eux-nimcs d'autres formes de cet gosnie.
Les aventures
sent
leurs
msaventures auxquelles les expomorales,
intellectuelles ou
et
inlirmilcs
tourneraient,
plus souvent, malgr leur appa-
le
rence risible,
tragdie sanglante,
pote comique
mme
au drame larmoyant bu
raison
la
si
son exprience aiguise des con-
et
ditions fatales de la vie n'y mettaient toujours
moment
ordre au
la sensibilit,
bon
critique. C'est ces tournants de
la
joyeuse et indulgente
raillerie
va dgnrer en quelque ironie amre
o l'indignation
la
imperturbable du
et la
et
dsespre,
du spectateur accepteconclusion d'un dnouement
piti
raient sans surprise la
douloureux, que se rvle, avec le plus d'clat ou
finesse imprvus, l'inimitable puissance de son rire
ou de son sourire. C'est
le clair et vif rayon de
persent
la
menace d'orage
lement achever
ni
le
la
coup de vent lger,
soleil qui,
et
c'est
subitement, dis-
nous laissent tranquil-
route, sans nouvelle inquitude
mauvais souvenir.
il carte, de
mots sombres
Avec quelle promptitude ingnieuse
suite, l'ide noire, l'image lugubre, les
de mort, meurtre, maladie, ds
tent, mme en plaisantant! Ah!
dassins ou galants de
nant bien
reclus
qu'ils
les
se
prsen-
anciens spa-
tragi-comdie sont mainte-
la
avec
leurs
tirades
emphatiques
d'amoureux dsesprs!
i.i'i.ii;.
Je suis un chion, un Iraitro, un l)ouiTonu cllestnble....
Va, cesse les olVo; '.s pour un inaloiiconlreux
Qui ne saurait soulFiir que 1 ou le rende licureux.
MOLlnE.
138
Aprs tant de malheurs, aprs mon iitiprudence
Le trpas me doit seul prter son assistance.
MASCARILLli.
Voil
Il
le
vrai
moyen d'achever son
ne lui maKino
Pour
le
i)lus
destin
que de mourir enfin
couronnement de toutes ses
sott'ses.
{Etourdi, Y,
x).
ASCAGNE.
Si rien ne peut m'aider,
I
il
faut donc que je
meure?
KOSINE.
Ah! pour cela, toujours il est d'assez bonne heure.
La mort est un remde trouver quand on veut,
Et l'on s'en doit servir le plus tard que l'on peut.
{Dpit, IV,
I).
plus forte raison, lorsqu'il s'agit des gestes et
des actions.
Il
d'irrparable,
faut,
tout prix,
de lamentable,
que rien ne
soit fait
que tout le
monde, devant ces petites ou grandes misres humai
ns, reprenne, avec l'quilibre de ses penses, l'indulgence ou l'oubli salutaires qui rendent le got et
il
faut
le plaisir
les
de vivre. Aussi, quand
les vieillards
maris tromps, les amoureux trahis,
dups,
maniaques berns, malgr leurs faiblesses, leurs erreurs,
leurs ridicules, deviennent, force de souffrance,
sympathiques et touchants," avec quelle rapidit,
souvent brusque
et brutale,
Molire
les
les
drobe
nos
tentations d'apitoiement! Tantt c'est par quelque
coup de thtre, dnouement imprvu d'une intrigue
invraisemblable, intervention d'une puissance extrieure, conclusion fatale d'une situation inextricable,
qu'Arnolphe, Orgon, Georges Daudin, sont rejets,
meurtris et dsols, comme Alceste, dans les cou-
TASSIONS ET CARACTHES.
de
lisses
ralit. Tantl,
la
Argan, toujours
ccaiigiiac,
suites
les
dans
fantaisie
la
chovel que Jourdain, Pour-
iioulforine d'un ballet
eux-mmes sur
c'est
13
raystills, s'tourdissent
de leurs erreurs vani-
teuses ou de leur sotte pusillanimit.
Au
milieu de ces crises sentimentales ou fami-
liales,
sentiment de
le
conliaiite, est
la
vie
active,
naturelle et
sans cesse entretenu par d'autres per-
sonnages sympathiques. Ce sont tantt de jeunes
amoureux et fiancs,
et raccommodements,
si
respectueux
et
sincres dans leurs dpits
si
honntes dans leurs dsirs,
gnreux, presque toujours,
dans leurs querelles
tantt,
si
les plus vives
des conseillersprudentset modestes,
de sens rassis
et
de langage mesur, que
du sang ou ceux de
dtraqus
et
mme
avec leurs parents
l'amiti retiennent
hommes
les liens
auprs des
des affols, vis--vis des drles
et
des
pour prcher la tolrance et rtablir la paix.
Nanmoins, le rle le plus effectif, pour la rsistance aux ides fausses et la dfense du sens commun, n'y est point con ces aimables parleurs,
discrets et modrs, trop polis pour ne pas attnuer,
fripons,
dans
les
mots,
le
fond
Pour lancer
la
rapidement,
comme un
la
la
raisoUj
pour trouver
mme
de leurs sentiments.
vive et brve, qui s'enfonce
dard, dans l'oreille et dans
la
locution sonore et image,
formule tranchante et premptoire,
dcisif, jailli
la
saillie,
le
proverbe
d'une exprience sculaire, qui tranche
question et clt
le
dbat,
il
faut
des esprits plus
simples et des bouches plus libres. Parmi les bourgeois, ce seront les
inejit sortis
moins
cultivs, les plus
rcem-
des fortes racines plbiennes, ravivant
iMOIJKnE.
140
chaque jour encore leur bon sens pratique au contact familier
des bonnes gens, Gorgibus, Sganarelle,
Mme Jourdain,
Ils
ne
Chrysalc, qui parleront
plus franc.
le
qu'en des moments de
le feront, d'ailleurs,
colre, lorsque, devant trop d'inepties
ou trop de
scandales, la moutarde leur monte au nez, avec ces
exagrations de langage qui, en pareil cas, dpassent
naturellement
la
pense, et qui les rendent tout
d'abord ridicules; mais
moquer du qu'en
plus
la verdeur
comme
dira-t-on
ils
font bien de se
Plus nous rions d'eux,
vivace de leur raison droite s'implante
ave& force en notre mmoire,
et,
par consquent,
dans notre rflexion.
Et pourtant, ces honntes prud'hommes semblent
et modrs au censeur impi-
encore trop rservs
toyable qui veut cracher leurs vrits
la face
des
bourgeois aussi bien qu' celle des gentilshommes.
Le plus souvent, ses vrais porte-voix sont pris dans
peuple mme, les moins cultivs selon les rgles,
les mieux instruits souvent par les preuves de leur
le
vie.
si
D'abord
bien
les
paysans, l'honnte Pierrot, jugeant
la frivolit
du courtisan, se jetant bravement
pour sauver le plus misrable d'entre eux,
qui l'en rcompense de suite en lui soufflant son
amoureuse, puis le madr Sganarelle, le fagotier
ivrogne, qui, devenu mdecin par force, parle, con l'eau
sulte, gurit aussi
bien que les docteurs les plus
hupps.
Plus importants sont encore, parce qu'ils sont
plus initis aux affaires de
nent
la
famille dont
ils
devien-
les confidents et conseillers, les valets et les
servantes.
Sans doute, de longues traditions en
PASSIONS KT CAnCT'.HES,
avaient lgu Molire,
comme
141
ses prdcesseurs
imuidiats, des types dj varis et trs moderniss
par rilalie
l'Espagne.
et
11
n'oubliera jamais ni les
spirituels Toscans, ni les russ Napolitains (pii ser-
vent
si
bien ou desservent leurs matres dans
Commedia
dell'Arte.
Sbrigani
juscpi'au
bout
gues.
oubliera encore
Il
ses
Sancho Pana dont
pargn au
d'avanies,
plus
les
prcieux
agents d'intri-
moins l'honntc cuyer
sages proverbes eussent
Chevalier de
s'il
la
Scapin resteront
et
la
Figure tant
non plus que tous
Triste
les avait couts,
les graziosos, effronts ou mielleux, forts en gueule
ou gongorisant, qui gambadent, se dguisent, so
jouent de tous et d'eux-mmes travers les imbro-
de Lope de Vega
glios
et
qui ont dj fourni
Scarron ses fameux Jodelets.
Combien
vite
pourtant cette
maligne
et ingnieuse, et
pendre,
change d'esprit
avec des
noms
franais,
et
paribis,
toujours
bonne
de cur en prenant,
des caractres franais!
Est-ce dire que chez nous, au
parmi
valetaille,
mme,
xvii'' sicle,
il
n'y
gens de maison, des inOdles et des
coquins? Assurment non, mais ce qu'on y trouvait
aussi, et frquemment, comme on le sait par docueut,
les
ments, ce que Molire avait vu, en province, c'taient
des domestiques, dignes de ce nom, levs et mourant
dans
la
mme
maison, dvous corps
matres, vritables uiembres de
et
me
la famille,
leurs
et,
ce
y gardant leur franc parlei', surtout dans le
Midi, avec une franchise parfois grossire, mais
titre,
loyale et dsintresse, souvent utile et coute.
le
Ds
Dpit arnoureujCy Gros-Ren, vis--vis de Masca-
MOLIERE.
142
rJlIe,
annonce
la substitution
de
la
bonhomie
aise, raisonnante et expansive, la malignit
litaine, subtilisante
et nafs,
et dissimule.
Un peu
fran-
napo-
gauches
mal dgrossis assurment, parfois
mme
assez butors et nigauds, lorsqu'ils arrivent de leur
village (Madelon, Alain, Georgette, etc.), mais natu-
comme dans
rels
dans leurs dfauts
Peu
peu, ils s'assouplissent,
leurs qualits.
en s'accoutumant au
service, et lorsqu'ils deviennent, sans rien perdre de
leur sincrit, avec leur perspicacit villageoise et
leur langue bien afOle, les confidents des enfants,
faisant excuser leur hardiesse par leur dvouement,
nous ne pouvons que les remercier de leur inter-
vention.
En
applaudissant Dorine, Nicole, Toinette,
Sganarelle, nous applaudissons encore cette gait
saine et vaillante, qui rsiste toutes les extrava-
gances intellectuelles
et toutes les
dcompositions
morales des milieux suprieurs, trop
agits, trop gostes
et
utile
ou trop
oisifs
ou trop
gros
raffins. C'tait le
bon sens que Molire reconnaissait
fidle servante La
Fort,
lorsqu'il
pices avant de les prsenter
lui
lisait
la ville et la
sa
ses
cour.
VII
PENSEE ET MORALE
Que Molire, dans
un penseur, au sens
t,
sur
les liahitudes
le
de sa ve,
ait t
plus large du mot, qu'il
le thtre, qu'il ail
ait
voulu tre un moraliste,
nul n'en saurait douter.
Adolescent,
esprit
il
laisse au collge le souvenir d'un
curieux et rdchi. Jeune
homme,
tinue ses tudes philosophiques sous
esprit
du temps, Gassendi.
Son
le
il
con-
plus
lil)re
got pour
recherches leves, travers les dsordres
vits de son caractre passionn, p( rsiste assez
qu'il
continue suivre
le
mouvement des
les
et acti-
pour
ides con-
temporaines. Ses plus troites liaisons, jusqu' sa
mort, sont avec les fidles Gassendistes, l'encyclopdiste La
Mothe Levayer,
le
naturaliste-voyageur,
mdecin du Grand Mogol, Bernier,
le
physicien
spirituel et sceptique viveur Chapelle.
Rohault,
le
Mais,
garde son admiration pour Epicure,
s'il
il
s'en
spare, sur plus d'un point, ds qu'il connat Descartes et qu'il a lu Pascal.
Il
avait toujours soin
MOLIBE.
144
de cultiver
la
Philosophie, dit Grimarest (c'est--dire
Baron), Chapelle et
arliclc-l.
lui
ne se passaient rien sur cet
Celui-l pour Gassendi,
Descartes.
celui-ci
pour
L'anecdote amusante de leur violente
sur
discussion, ce sujet,
le
bateau, se rapporte
aux dernires annes de sa vie
Cette inquitude
des vrits gnrales et suprieures nous est confirme par
le
grand nombre de
Traits philosophiques
Dictionnaires
et
trouvs, ct de
la
dans sa bibliothque, aprs
Bible,
sa mort,
des
uvres de La Mothe L*evayer, de Montaigne, de
Plutarque dont il avait deux exemplaires, l'un rue
Richelieu, l'autre sa villa d'Auteuil.
Comment un homme
rveuse
(c'est le
si
cultiv,
d'humeur
reproche de Chapelle),
le
plus
souvent grave, silencieux, mlancolique, au point
d'tre surnomm le Contemplateur, l'Atrabilaire,
du plus vulgaire incident,
l'Hypocondre,
et tirant
comme
bateau d'Auteuil, une conclusion de
sur
le
morale pratique, n'aurait-il pas mis dans tout ce
qu'il
composait quelque chose d'une rflexion
si
constante? Tout ce qu'il dira, tout ce qu'il crira,
mme
en riant
et
pour
cho plus ou moins
il
est,
faire rire, sera
clair
forcment un
de sa pense. Mais
avant tout, un pote crateur et un
d'action
cette pense,
rsultat d'une observation
patiente, impartiale, gnrale des ralits
de
la vie,
comme
homme
ne se traduira pas,
comme
celle
complexes
du philo-
sophe professionnel, en des discussions abstraites,
dveloppements verbaux, formules tranchantes. On
la sentira, on la reconnatra, on la suivra, tantt
dans l'loquence, chaude et persuasive, de cer-
PENSEE
taines
MOrtAl.E.
1:T
tirades et iiiaximes
I'5
o cclalo l'me mme,
gnreuse du pllosophe, tantt dans
riiio forte et
l'impression dcrnirrc laisse au spectateur sincre
par
choc joyeux ou attristant
le
personnages
di's
contradictoires charg(''s de reprsenter les diverses
lluctuations, volutions, constatations
Et
se.
la
toujours,
dans
comme
sur
comme
bateau d'Auteuil,
le
de son compre La Fontaine, une
les fables
conclusion en vue de
et
de cette pen-
conclusion, comique ou tragique, sera
vie actuelle, de la concorde
la
du progrs, une conclusion de morale pratique.
En
comme
d'ailleurs,
cela,
l'hritier
de
en tout,
nationale.
tradition
la
il
est bien
C'est un
irait
constant de l'esprit franais, actif et positif, depuis
le
Moyen ge
jusqu' ce jour, qu'il a toujours
compris l'uvre
cileraent
littraire
d'art,
difli-
ou plas-
tique, sans destination utilitaire et sans application
ou instructive. La Beaut, pour nous, ne
que de la Vrit et ne saurait vivre que
difiante
peut
par
jaillir
la
Vrit.
De
l,
au
Moyen
ge, dans nos arts
o la matire imprieuse exige une
reproduction vraisemblable des ralits visibles,
plastiques,
cet
admirable panouissement d'un naturalisme cra-
teur sous l'abri peu gnant des
tiques.
De
l aussi,
programmes dogma-
dans notre thtre, o
la
parole
s'adresse plus directement lesprit, une soumission
plus complte ce besoin instinctif du temprament
indigne. Sur les trteaux de
la
les parodies,
mystres, ce
toujours
satires
eliaire
seront
prtentions
des
instructives.
ou plaideurs au Palais,
O. Lai-enestre.
Molire.
comme sur
comme dans les
foire
ceux des Eglises, dans
les
allgories
ou
Prcheurs en
thologiens et
10
MOLIERE.
4G
bnsochiens qui, jusqu'au
xvi'^ sicle,
furent presque
auteurs de nos Moralits ou Soties, leur
les seuls
imposrent naturellement
le
formalisme autoritaire
de leur enseignement orthodoxe ou juridique. Les
Humanistes de la Pliade
et leurs
successeurs conser-
vent, en l'aggravant parfois, par le pdantisme classique, ce got
pour
communs
les lieux
oratoires et
Les potes mme du
ne manquent gure de signaler, par des
sentences proverbiales.
les
XVI sicle
guillemets, les tirades, distiques ou vers final, rsu-
mant une rflexion judicieuse qu'il serait utile de
retenir. Le mme usage se conserve chez beaucoup
En
dos prdcesseurs immdiats de Molire.
mlant,
ds ses dbuts, dans les imbroglios entortills et
joyeux de VEtourdi
et
du Dpit, quelques observa-
tions srieuses et quelques sages avis d'une expil ne faisait donc que se conforcoutumes invtres en obissant lui-
rience dj mre,
mer
des
mme
lui
ses
habitudes
reste d'avoir su et
intellectuelles.
pu
le
sans
faire
La gloire
manquer
la loi la plus imprieuse de l'art thtral qui est
d'amuser d'abord
et d'intresser,
avant d'instruire
et d'clairer.
On
ne saurait,
cela
pote comique un
va sans dire
supposer au
coordonnes
ensemble d'ides
sur toutes les questions sociales et morales, qu'il
peut rencontrer en chemin.
On ne
peut
lui
demander
ce qu'on ne saurait attendre des doctrinaires
les plus
s'il
avait
prsomptueux.
11
et bien
ri,
mme
sans doute,
pu prvoir qu'on voudrait, quelque jour,
l'enrgimenter dans l'une ou l'autre des sectes phi-
losophiques
dont
il
raillait
les
subtilits impuis-
PENSEE ET MORALE.
sants.
En
alors qu'il se rattache, navement,
fait,
iiisiinclivcment,
gauloise, par
la tradition
l'ctrouver,
du Moyen ge dite
la verdeur
franchise de sa gaiet et
la
de son langage,
Ucnaissance
I'7
reste, plus encore, l'hritier de la
il
de l'Huiuanisnie par un dsir de
et
un
sous
amoncellement
sculaire
do.
prjugs factices et de superstitions puriles, les
primordiales inscrites par
lois
nature dans
la
la
conscience humaine, par sa croyance inhranlahle
au droit de libre examen et de libre critique vis-vis de toutes choses et
fiance
dans
la
du juste ou de
De
cette
la
et
par sa con-
l'injuste.
dans quelques principes moraux,
foi
dposs, chez tous
conclure,
de toutes gens
raison pour dcider du bien ou du mal,
comme
les
hommes, par
la
Nature,
faut-il
semble-t-il, Brunetire,
l'a fait,
pense de Molire ne
s'levait
que
pas au-dessus d'un
grossier sensualisme ou d'un scepticisme indiffrent?
Pour preuves,
il
en donne deux passages de
Rabelais et de Montaigne, deux de ses conseillers
favoris, en effet, qui lui semblent les
axiomes direc-
teurs de sa pense. L'un est l'inscription du portail
de l'abbaye de Thlme
avec
la
Fay ce que voudras
clbre allgorie de Physis
est cette ligne des lissais
suivre nature
le
(la
Nature), l'autre
Nous ne saurions
faillit
souverain prcepte, c'est de se
conformer elle . Mais il oublie que Rabelais et
Montaigne, pas plus que leur lve, n'avaient de
prtention au dogmatisme, et qu'on ne saurait tirer,
d'une phrase dtache, leur pense entire. L'un est
un polmiste trop militant, un progressiste trop
dcid, pour ne pas croire la puissance de la
MOLIRE.
148
raison, dans
l'homme lui-mme, pour
intrieure.
ne cesse de
Il
faire
le
sa rforme
entendre, et
s'il
accorde aux ermites voluptueux de Thlme de se
conduire leur guise, c'est qu'ils ont t d'abord
parmi
choisis
gens
libres, bien ns, bien instruits,
connaisseurs en compagnie
honnte,
par
ayant,
nature, instinct et aiguillon qui toujours les pousse
du vice
tre fort vertueux et retire
Voil une
nature singulirement corrige, amliore, perfectionne par l'ducation
et
divers
Quant
l'instruction.
Montaigne, ce modle du penseur
ondoyant
et
n'en est point compter les contradic-
il
tions sincres et charmantes que lui inspirent les
contradictions des vnements, de ses lectures, de
ses semblables.
pour
la
Il
a d'aussi frquents
Vertu que pour
la
Nature.
Il
enthousiasmes
voit
ncessaire et directrice de
elle l'allie
La Vertu
mme
la
en
Nature
que
les
inclinations la bont qui naissent en nous...
La
Vertu sonne je ne sais quoy de plus grand
de
est chose aultre et plus noble
et
plus actif que de se laisser, par une heureuse complexion, doucement et paisiblement conduire la
suite de la raison.
les
Ne
croit-on pas, dj, entendre
chauds accents de l'austre
fiert d'Alceste vis-
-vis de la molle et prudente politesse de Philinte?
Oui, Rabelais et Montaigne sont bien les anctres
de
Molire,
mais
leur
philosophie
qu'une philosophie vivante
tous
et mobile, celle
donne une exprience perspicace, impartiale
rile,
de
mue
et ressentie,
la vie et
d'ailleurs,
n'est
que leur
et vi-
indulgente et compatissante,
des hommes.
Ils
ne s'acharnent point,
chercher l'explication des contradictions
PENSEK ET MOHALE.
de toute sorte entre
cipes et les actions,
l'i'.l
les ides et les
le
bien et
le
faits, les
prin-
mal qu'ils sont
obligs d'y constater chaque instant.
parais-
Ils
sent, le plus souvent, se contenter d'en rire
ou d'un
Mais nanmoins, choz eux, l'instinct de
humaine et le besoin de secoui'ir ses semblables dans les communes misres, est plus fort
sourire.
solidarit
que leur ddain, leur dilettantisme et leur raillerie.
C'est alors qu'clate, violemment ou discrtement,
leur amour pour la Nature et leur passion pour la
Vrit, mais avec une libre simplicit et des prudences d'affirmation qui ne font encore prvoir
ni
sophismes orgueilleux de Jean-Jacques, ni le
cynisme matrialiste de quehjucs encyclopdistes.
les
Ds ses premires uvres, Molire affirme la
avec sa rsolution de donner aux caractres
humains la prdominance sur l'int-rl romanesque,
fois,
une tendance
intercaler,
sentimental,
ou
dans
le
dialogue comicjue
des observations
morales
d'une
porte gnrale. Bientt, cela deviendra une habi-
tude
et,
dans
les
grandes comdies,
les
actes se
joindront aux paroles, pour faire sortir de l'ensemble,
rapprochements ou les antagonismes des
le dnouement linal, une forte
impression de sympathie pour les personnages sen-
par
les
caractres, sinon par
ss et honntes,
de
la satire
rpulsion,
fussent-ils, d'ailleurs, justiciables
par d'autres cts,
dgoiU pour
les
et
de
piti,
imbciles
fourbes et
mpris,
vaniteux et
vicieux. Sa
connue dans son
entourage, que, d'aprs Lagrange, il aurait, volontairement, ananti quelques ouvrages de jeunesse,
poltrons,
volont,
les
ce
intrigants,
sujet,
fut si
bien
MOLIERE.
159
lorsqu'il se fut propos
pour but dans toutes ses pices d'obliger les hommes
se corriger de leurs dfauts . Lagrange ajoute
On peut dire que jamais homme n'a su mieux que
lui remplir le prcepte qui veut que la comdie instruise en divertissant . Chez lui, le premier, le
plus grand souci, est donc bien toujours celui de la
vrit dans la reprsentation vivante d'tres vivants,
mais il faut toujours aussi que cette vrit soit
et morale , suivant l'expression de
plaisante
Lanson.
Gustave
M.
trop gaulois, sans doute,
C'est aussi
celle
la
conclusion
de
Brunetire,
dont
devant l'uvre de Molire est bien
l'impression
qu'prouvent, depuis plus de deux cents ans,
tous ses auditeurs ou lecteurs
songer, et puisqu'il
quoi.
l'a dit
me
fait
quoi? Le franc
Molire
me
fait
songer, je veux savoir
et
sagace critique nous
avec plus d'autorit, mais nous
le
savions
depuis longtemps. Impossible, n'est-ce pas? de ne
pas se demander, au sortir de telle ou telle reprsentation, ce qu'il pense de l'amour et du mariage,
de l'autorit paternelle et de l'autorit maritale, des
devoirs et des droits des enfants, de l'ducation et
de l'instruction des femmes, des distinctions sociales
et des usages mondains, des vices nobiliaires et des
travers bourgeois, de la littrature et du pdantisme,
de
l'art thtral et
de ses interprtes, de
du charlatanisrne, de
la
la
science et
religion et de l'hypocrisie?
Et, sur tous ces points, nous avons ses rponses,
qu'il
nous
fait
srieusement,
donner, tantt plaisamment, tantt
soit
par change, entre ses interprtes,
de plaisanteries ou loquences contradictoires, soit,
PENsE ET MORALE.
151
plus efOcacenient encore, par les conclusions (jne
nous sommes obligs,
si
nous sommes sincrrcs, de
mme des
comme nous en
du spectacle
tirer
sions enjeu,
caractres et des pastirons, journellement,
des vnements auxquels nous assistons ou qui nous
sont raconts.
Les passions sont toutes bonnes de leur nature
nous n'avons viter que leur mauvais usage et
et
leur excs
, dit
Descartes. C'est
formule par
poraine,
le
la
pense contem-
matre philosophe,
que
^Molire exprinie sa manire lorsque, respectueux
de tous
donns
les instincts et
l'homme,
il
sentiments que
usages, les dviations et corruptions.
l'alli
la
Nature a
n'en ridiculise que les mauvais
Il
reste aussi
des penseurs de son temps lorsqu'chappant,
ainsi qu'eux, la tyrannie des prjugs et des tradi-
tions,
s'en rapporte,
il
comme
Gassendi, l'obser-
pour chercher les raisons des
choses, et, comme Pascal, croit que si l'esprit a
son ordre, le cur en a un autre . Et, sur le
thtre, il continue, pour le monde profane, l'uvre
vation de
la ralit
des Provinciales,
en
poursuivant de sa
saine et sense, la fausset, le
la
raillerie
mensonge, l'gosme,
vanit, sous toutes leurs formes, en rappelant les
grands
et les
petits la
modration
et la
sim-
plicit.
Il
un
ne faudrait pas, sans doute, voir dans Molire
homme
plus vertueux qu'il n'tait, qu'il ne pou-
vait et voulait tre.
ambulante o
murs
siis et
Les libres murs de la bohme
embrigade sa jeunesse, les
s'tait
galantes de la jeune coui\ assoiffe de plai-
de
ftes,
dont
il
dut toujours amuser l'oisivet,
MOLIRE.
152
gaulises
traditions
les
peuple parisien, dont
1
il
de
la
bourgeoisie
du
et
aimait les applaudissements,
excitrent toujours bien plus suivre les impul-
sions
son temprament sensuel
de
natives
mme
donner,
et d'diflcation! Il
voudra toujours, avant
et faire rire, se divertir
tout, plaire
lui-mme en divertissant
La vraie merveille,
autres.
qu'
en paroles, des exemples de rserve
les
qu'en riant sans
c'est
cesse et riant de tout, n'pargnant, en apparence,
avec une libert complte de langage, rien
qui semblait intangible
lial,
religieux,
des vices,
il
ait
hommes
irrsistible
y voyait
conserv une
du cur, que
l'esprit et
sur les
lorsqu'il
dans l'ordre
et
clart,
la
de ce
social,
fami-
des erreurs
ou
robuste sant de
si
sret de son jugement
sur les choses
jaillit
comme une
de ses bouffonneries
les
plus
extravagantes.
S'il est
lui
les
un point sur lequel on pourrait s'attendre
trouver quelque trouble
ides,
c'est
et
assurment sur
incertitude dans
la
question
des
femmes, de l'amour, du mariage. Il en avait assez
souffert pour la bien connatre. Nul des vieux conteurs n'avait raill si gament le cocuage rel ou
imaginaire, en herbe ou en gerbe, qu'il ne fit dans
Sganarelle, le Mariage forc, Georges Dandin. Mais,
dans le premier cas, l'pouse n'est pour rien dans les
visions cornues de la jalousie maritale, dans les deux
autres, la fiance et la femme ne sont que d'impudentes coquines dont le cynisme dgote premire
vue,
et,
dans tous
les trois, les
maris sont de justes
victimes de leurs lubies d'imbcile, de leur fatuit
de barbon dup, ou de leur sotte msalliance. La
PKNSK KT MOn.VLE.
iiioi'alc
moins
Il
s'en
tire
pour
le
pu!)lic
lo
cultiv, sans eflort.
no se
point faute, non plus, suiloul dans
fait
les interuides
d'elle-innio,
IT)!!
dos
folies et caprices-ballets,
l'encourageuient
des
destins
de
princiers,
lleuretaies
chanter, en vers et en prose, les dlices et les entra-
nements,
la libert et la
souverainet de l'amour en
gnral, de ressasser, avec ou sans Quinault,
ces lieux
Que
Lulli
communs de morale
rt'rhdiill'ii
lubrique
dos sons de sa iiuisicjuc.
mais, lorsqu'il en vient au faire et au prendre, en
des reprsentations de
n'encourage
jeiiiiesse,
l'amour
la
vie relle,
qu'en
des
il
n'accepte et
de sincrit, de tendresse, de dsintres-
sement, d'honntet, de raison, hors lesquelles
laille
de
conditions
il
le
impitoyai)lement. A-t-il assez de traits amers
pour toutes
les
femmes trop mures qui croient
appter les amants, Blise et lad'Escarbagnas, pour
toutes les coquettes, lgantes ou prudes, qui se
jouent des honntes gens, Climne et Arsiio,
pour les pdantes et les prcieuses, qui se guindent
au-dessus des lois naturelles pour y mieux retomber
par des chutes honteuses ou grotesques, pour les
nigorcs rapaces, comme Bline, ou les intrigantes
ruses comme la marquise Dorimne! Chez lui,
nulle
tales,
complaisance pour
les
passionnel,
les
concupiscences
rien
qui
simagres sentimensurannes,
rappelle
les
l'adultre
indulgences
alambi({ues des tragi-comdies romanesques, rien
qui annonce ou prpare les rveuses incomprises
MOLIERE.
154
de
littrature
la
affoles
les
et
neurasthniques
romantique,
les
divorceuses
professionnelles
de
notre thtre contemporain.
Ce
n'est pas seulement
faire
une
vieille
pour en
finir,
pour
satis-
convention, que ses amoureux et
ses amoureuses se marient au cinquime acte. C'est
parce que, depuis leur premire rencontre,
ardemment
et
sincrement dsir. Jeunes
francs et ouverts^
timents,
ils
l'ont
ne se cachent point leurs sen-
ils
ont grand peine les cacher aux autres.
Souvent mme, ces jouvenceaux, nafs
tourdis, imprudents,
ne
ils
et tendres,
les devrait point
ils
et ptulants,
confient leurs secrets qui
entendre
s'adressent, dans
Ils
leurs impatiences, aux premiers allis venus
pour
s'insurger contre la rsistance, juste ou injuste, de
leur famille, et d'abord, leurs valets ou servantes,
parfois d'assez mauvais
manuvres auxquelles
folies
drles
ces
fils
ou drlesses. Les
dans leurs
et filles,
la main pour obtenir, par ruse
consentement des parents, ne sont
d'amour, prtent
ou par
force, le
pas toujours
recommandables, tant s'en
faut!
pourtant, on leur pardonne presque tous, tant
Et
ils
sont vraiment tendres et honntes, francs et dlicats,
vis--vis de celles qu'ils ont choisies, et qui elles-
mmes, malgr leurs faiblesses de conscience au
sujet des moyens employs, restent pourtant assez
soumises et rsignes leurs devoirs de filles, pour
prfrer
le
couvent
et le
dsespoir au scandale d'un
enlvement.
Sur cette question du mariage,
de corps
et
la
pense de Molire
ne varie pas. Ce doit tre l'union
d'me entre des jeunes gens qui se sont
est bien nette et
PENSK ET MOItAI.K.
l.^.
librement choisis par sympathie d'abord, et par raison
ensuite.
Tout
lien
qui se noue en dehors de ces
conditions, par des entranements irrllcchis ou par
d'gosme, avec de trop
grandes dillerences d'ge, d'humeur, d'ducation,
des motifs d'intn^t et
de situation, devient une chane pesante, une cause
fatale de douleurs tragiques ou de tracas comiques
pour
1ns forats accou[)lt's, et
autour d'eux, dans
la
de dsordre, par eux
et
famille et la socit. D'ailleurs,
du mariage, un
bonheur durable, nulle prtention de soustraire
mme des poux mal assortis par leur faute
l'accomplissement de leurs devoirs et au sentiment
nulle ide qu'il puisse y avoir, hors
de leurs responsabilits.
Dans cotte lugubre farce de Georges Dandin,
fille
si la
effronte des Sotenville prtend s'manciper,
en doit invoquer pour raison la contrainte qu'ont
employe ses parents pour la forcer sa msalliance
elle
GEORGES DANDIN.
C'est ainsi que vous satisfaites aux engagements de la
que vous m'avez publiquement donne?
foi
ANGLIQUE.
Moi? Je ne vous l'ai pas donne de bon cur et vous me
l'avez arrache. .M'avez-vous, avant le mariage, demand
mon consentement, et si je voulais bien de vous ? Vous
n'avez pour cela consult que mon pre et ma mre; ce sont
eux, proprement, qui vous ont pouse....
Quant au pauvre mari, bafou, humili, ds le
la crise, il ne perd jamais cons-
commencement de
cience do ses fautes, et n'accuse, avec raison, dans
sa dtresse,
que lui-mme
MOLIRE.
156
GEORGES DANDIN,
seul.
H bien! Georges Dandin, vous voyez de quel air votre
femme vous traite? VoiKi ce que c'est que d'avoir voulu
pouser une demoiselle! L'on vous accommode de toutes
que vous puissiez vous venger, et la gentilhomvous tient les bras lis. L'galit des conditions laisse
du moins l'honneur d'un mari la libert de ressentiment,
et, si c'tait une paysanne, vous auriez m^aintenant toutes
vos coudes franches vous faire justice bons coups de
bton. Mais vous avez voulu, vous, ttcr de la noblesse, et il
vous ennuyait d'tre matre chez vous. Ah! j'enrage de tout
mon cur, et je me donnerais volontiers des soufflets!
pices, sans
nierie
Puis quand, bout de hontes, ayant d, genoux,
faire
amende honorable pour des
pas commises,
Ah!
abandonne
il
vilenies qu'il n'a
dsespr
la partie,
je la quitte maintenant, et je n'y vois plus de remde.
Lorsqu'on
a,
comme
moi, pous une mchante femme, le
que l'on puisse prendre, c'est de s'aller jeter
la premire.
nioillcur parti
l'eau, la tte
Ne
semble-t-il pas qu'on entende
pouss peut-tre plus d'une
par
le
mari d'Armande Bjart
un
fois,
cri
d'angoisse
dans
l'intimit,
Lui aussi avait rv plus de bonheur,
soin de nous dire bien des fois
le
mariage
ce lien honnte et
et
il
a pris
comment il concevait
doux et les devoirs
de mutuelle tendresse, de confiance, d'indulgence
des poux, de nous montrer aussi
rvait
ou
qu'il
avait
la
femme
qu'il
rve dans Elmire, Eliante,
Henriette. Cette dernire surtout semble rsumer
les qualits
tient
comme
affectives, morales, intellectuelles, qu'il
ncessaires
homme, mre de
la
compagne de l'honnte
famille et matresse de maison, dans
une socit choisie. Ni fausse prudence,
ni vanit
PENSE ET MORALE.
pdantesquo.
Un cur
dlicat,
157
un esprit
alerte,
une
Avec
droiture franche, une volont douce et ferme.
quelle ironie de bon sens elle rt'pond sa bgueule
de sur, Annande, qui ne peut entendre lurno pro-
noncer
le n)ot
de mariage
Ne concevez-vous jxiitit ce que, ds qu'on
Un tel mot l'esiprit ofl'rc de dg'oUinl?
l'enlend,
i\
IIENKIETTE.
Les suites do ce mol, (]uand je les envisage,
Me font voir un mari, des enfants, un mnage,
Et je ne vois rien l, si j'en puis l'aisonner,
Qui blesse la pense et fasse frissonner.
ARMANDE.
De
tels
Kl
(|U
attachements, 6
sont
ciel,
[)()ur
vous plaire!
IIKNRIETTE.
est-cr
(ju
il
mon
fige
on
ii
de
iiiii'iix
l.iiiir
Que
d'altacber i\ soi par le titre d'i-poux,
Un homme qui vous aime et soit aini- de vous,
Et de cette union de tendresse suivie
Se faire les douceurs d'une innocente vie?
La
sant intellectuelle n'est pas moins chre
Molire que
la
sant morale. Aussi en
fait-il
don
comme son futur poux, Clitandre.
dans cette mme pice des Femmes sm-antes
dit son dernier mot comme pdagogue et
Henriette,
est
qu'il
critique littraire , suivant l'expression de
dans une des plus libres
et
M. Faguet
fines tudes
de ses
Propos de Thtre. Treize ans auparavant, dans
les
Prcieuses^ devant les survivants et survivantes de
l'Htel de Uamboiiillot,
contre
le
pdantisme
il
commenct' ses attaques
manirisme la mode.
avait
et le
Depuis ce temps, et sous le coup du ridicule qui les
avait dmodes, les Prcieuses, sans dlaisser tout
MOLIPE.
158
petit jeu
le
fait
des
consultations
littraires,
s'taient enhardies des vises plus hautes. Elles
devenues philosophes, mathmaticiennes,
astronomes. Leur vanit s'en tait
accrue, et leur pdantisme exalt. En montrant les
ravages que ces vanits intellectuelles pouvaient faire
taient
physiciennes,
chez d'honntes
en
dsastres
femmes, tous
pouvaient
rsulter
ges, quels
les
dans
famille
la
entire, Molire continuait son
vis de la
uvre salubre. Vis-mre, Philaminte, qui oublie, pour des
spculations scientifiques, ses enfants, son mari, sa
maison, de
la tante Blise,
ronge avec dpit
et la
le frein
sur Arraande, dont
dj dessch le cur,
la
voix du sens
tous les tous.
s'exprime
en
dont
le
tait
il
la
maturit acaritre
d'une virginit d'apparat,
paroxisme crbral a
bon de faire entendre
commun, et de la faire entendre sur
Ce qui, sur les lvres d'Henriette,
charmantes
ironies
et
rflexions
modestes, clate en rcriminations violentes
taies
en
dans
la
bouche de Chrysale exaspr,
et bru-^
et jaillit,
de celle de Martine sacrifie.
du haut en bas, mme sentiment juste dej
saillies drolatiques,
Mais
c'est,
la situation.
Est-ce dire que Molire soit un Arnolphe qui pi('-
femmes la culture de l'esprit?
Le pourrait-on croire un seul instant? Arnolphe a su
bien russi en voulant faire une idiote de la maligne
Agns C'est Clitandre, cette fois, qui rpond au
tendrait interdire aux
nom
des contemporains
Mon cur
n'a jamais pu, tant
Mme dans
votre
sur
il
est n sincre,
flatter leur caractre,
Et les femmes Docteurs ne sont point de
mon
got.
PENSE ET
MOIIAI.i;.
l'O
Je consens qu'une femme ait des clarts de tout,
Mais je ne lui veux point la passion clioquanle
De se rendre savante afin d'iHre savante,
l'A j'aime que souvent, aux (juestions qvi'on fait,
KUe sache ijjnorer les choses qu'elle sait.
De son lude enfin je veux (pi'cll se cache,
Et qu'elle ait du savoir sans vouloir qu'on le sache
Sans citer les auteurs, sans dire de grands mots
Kl clouer de l'esprit ses moindres propos.
C'est ce que pensait dj de son
rpiand
il
rencontrait des danies
temps Montaigne
alljj;iiant
Platon et
Saint Augustin et qu'il se murmurait in petto les vers
inconvenants de Juvenal
Concumbunt
docte, etc..
La doctrine qu'on ne
demeure
se
cyi
leur a pas mise en l'Ame leur est
la langue. Si les bien nes nous croient, elles
contenteront de faire valoir leurs propres et naturelles
richesses... C'est qu'elles ne se connaissent point assez,
monde n'a rien de plus beau c'est
Que leur faut-il pour vivre aimes
le
d'honorer les arts...
et honores? Elles n'ont
et n'en savent que trop j)our cela; il ne faut qu'veiller un
peu et rchauffer les facults qui sont en elles... Si toutefois
il leur fasche de nous cder en quoi que ce soit, et veulent
par curiosit avoir part aux livres, la posie est un amusement propre leur besoiiig... Elles tireront aussi diverses
commodits de l'histoire. En la philosophie, de la part qui a
trait la vie, elles prendront les discours qui les dressent
juger de nos humeurs et conditions, il se dfendre de nos
trahisons, rgler la tmrit de leurs propres dsirs, mnager leur libert, allonger le plaisir de la vie et porter humainement l'inconstance d'un serviteur, la rudesse d'un- mary et
l'importunit des ans et des rides, et choses semblables...
Quand je vois les fenimes attaches la rhtorique, h la
judiciaire, la logique, et semblables drogueries si varies
et inutiles f> leur besoing, j'entre en crainte que les hommes
qui le leur conseillent le facent pour avoir loy de les
rgenter sous ce tiltre.
;
Ne
dirait-on pas dtj
la
-vis des Trissotins et des
elles
dliance de Clitandre vis-
Vadius?
MOLIERE.
160
L'exprience de
la vie,
Montaigne, a
fortifi
prits sincres
pour
chez Molire
comme
chez
leurs mpris instinctifs d'es-
manie
la
littraire et la
demi-
culture scientifique, pour la suffisance vaniteuse des
gens de
charlatanisme intress des
lettres et le
mdecins. C'est dans ses deux dernires pices, les
Femmes savantes suite et complment des Prcieuses,
,
des Fcheux, de la Critique, du Mariage forc, du
le Malade imaginaire, suite et
complment de f Amour mdecin, du Mdecin malgr
lui, de M. de Pourceaugnac, qu'il leur porte les
Misanthrope, et dans
coups
les
les plus cruels. Trissotin et
Vadius resteront
types du cuistre arriviste et du cuistre gaffeur,
comme
Diafoirus et son
fils
tine solennelle et de la
des nes savants. Molire
Thomas ceux
tait,
'de la
rou-
prsomptueuse en
sottise
sans doute, alors exas-
pr par les jappements des pamphltaires acharns
ses trousses, et par les tortures
du mal qui
le
ron-
geait, et ses ressentiments d'auteur calomni et de
malade incurable l'emportrent des excs d'amer-
tume
et
de violence. Dans ses attaques visiblement
personnelles contre l'abb Cotin et Mnage, dans
ses ngations absolues de la
dpasse, avec
la
mesure,
le
science
mme
fond
pense. Mais aprs tout, nous
le
mdicale,
il
de sa vraie
savons,
il
les pr-
sentait tels qu'il les connaissait, ni plus grossiers, ni
plus orgueilleux!
les
la
les
autres?
la
Que
raillait-il,
chez les uns et chez
fausse science, l'rudition livresque,
soumission aveugle aux formules scolaires, chez*
lettrs
l'engouement de
de l'expression
naturels,
l'efTet
et traduction sincre
chez les mdecins une
verbal au
lieu
des sentiments
confiance
parcs-
l'ENSK
t;euse et prilleuse
lieu
MOIIALE.
lil
Ifil
en des axiomes
iinrmial>les,
au
d'une tude attentive et libre des ralits. C'est
toujours
mrae esprit de retour
le
transmis
l'exprience
par
la
ci
tiaturc et
Haheiais,
matres,
les
Montaigne, Gassendi.
Les penses qui rsultent pour
vations personnelles sur l'tal de
lui
la
de ses ol)sor-
des rela-
famille,
tions sociales et des ides religieuses de son temps,
se rsument sous leur forme la plus vivante
dans
(juatre chefs-d'uvre, l'Avare, le Misani/irope, Tartu/}'e,
Don Juan. Dans l'Acare
de
milieux
celui des
la
riche
Femmes
noblesse
et
dans
bourgeoisie,
en des
TartufJ'c,
confinant,
comme
savantes, par ses belles relations,
officielle,
c'est le
vice d'un seul per-
sonnage, qui, ragissant sur tous les membres de
y corrompt chez
famille,
la
uns leurs vertus natusentiment des plus simples devoirs, et
relles et le
les
dtermine, chez les autres, des rsistances et des
rvoltes.
Les consquence en clatent dans une de
ces crises douloureuses que l'auteur comique peut
terminer, son aise, par un dnouement iin[u-vu,
mais qui, dans
de
la vie
commune, ne trouvent gure
promptes solutions.
Ces deux pices sont de
si
Molire
celles
qui ont attir
plus durs reproches d'immoralit. Quel-
les
ques rigoristes respectables, mais hostiles ou trangers
l'art
thtral,
ont jug, de loin, dans leur
cabinet, le texte de ces comdies
de
texte
prendre
paroles
sermon ou de
la
le
valeur
si
comme on
dilPrente
juge un
comque donnent aux
dissertation
jeu de l'action scnique,
le
sans
geste
et
la
physionomie des personnages, l'impression sympa,
Lakenestre.
.Molire.
MOLIRE.
162
thique ou rpulsive qui s'en dgage. J.-J. Rousseau, plus calviniste qu'il ne pense, et dont le sen-
timentalisme
sophistique,
indulgent pour
si
les
dpravations relles, n'a jamais pu comprendre ni
gauloise,
l'ironique jovialit
ni
l'esprit
cole de mauvaises
un
murs
rpondre avec
lui
une
Glante, en effet, semble
par voler son
fort indlicat, puisqu'il finit
fils
pre et
l'en-
et
comme
jouement franais, considre l'Avare
plus irrespectueuse
la
insolence. Jean-Jacques ne peut le lui pardonner.
Il
ne voit donc pas que cet oubli de ses devoirs, que
ce dsordre de paroles et de conduite, chez le
sont les consquences
mmes
les vices
la situation
dans laquelle
daleuse et inextricable
tous
de
de son pre,
toutes
fils,
scan-
l'ont accul
les
pratiques
honteuses de ce vieillard lubrique, avide, hypocrite,
menteur,
son rival
srieux, dans
mi'its, le
mot de
et inattendue
tume
et
son
Il
prend au
la fin, cette plaisanterie
norme
par laquelle Molire, suivant sa cou-
invariable, arrte
tateur,
usurier.
leur change orageux de reproches
temps l'motion du spec-
avant qu'elle tourne au tragique, pour
lui
rappeler qu'il vaut mieux rire. Lorsque Harpagon,
bout de rcriminations, d'insultes
aprs avoir dclar son
maison, qu'il l'abandonne,
fils
et
de menaces,
qu'il lui
dfend sa
qu'il le dshrite, ajoute
Et je te donne ma maldiction , qu'est-ce
Je n'ai que
brusque riposte de Glante
faire de vos dons ? Sans nul doute, une de ces exagrations ironiques de langage qui chappent un
enfin
que
la
homme
exaspr, et qui, par l'excs
drlerie,
ramnent leur entourage
mme
de leur
et parfois
eux-
PENSKK
mmes,
plus
MOHAI.K.
F.T
163
de calme et de bon sens. Mais Jean-
Jacques, qui prenait au tragique
comme
et
des pr-
ceptes les constatations malicieuses de La Fontaine
sur les injustices de
vie,
la
ne pouvait compi-cndre
morale exprimentale du satirique, non plus que
la
celle
(|ui,
du
nigaud de loup
fabuliste. C'est toujours le
entendant
la
mre
croit qu'il n'a qu' se
tencher son fieu qui crie
prsenter pour qu'on
lui jelle
l'enfant sous la dent.
Il y a longtemps que Saint-Marc-Girardin a justement dfendu Molire d'avoir voulu branler, dans
son principe, l'autorit paternelle dont il accuse
seulement les excs d'arbitraire goste, malheureusement trop favoriss encore, au xvii* sicle,
par l'omnipotence lgale du pre de famille et
persistance du vieux droit romain.
Les frres,
la
les
maris, les vieillards que Molire raille gaiment, ne
sont pas ridicules par leur caractre de pre, de mari
'l
(ui
de vieillard, mais par les vices et les passions
dshonorent en eux ce caractre. Etil conclut
avecjustesse
est
moral
faisant
Image de
comme
punir
humaine,
le
thtre
La Comdie, en
uns par
les autres, repr-
les vices les
sente la justice
la vie
l'exprience...
du monde
telle qu'elle est.
C'est ce point de vue, encore et surtout, qu'il
pour juger les uvres capitales sorcoup sur coup, durant sa priode la plus com-
laut se placer
ties,
bative, des indignations croissantes
du pote insult,
Misanthrope (1G64-16G9).
L sont incarns, en des personnages trs comle Tartuffe,
Don
Jiian^ le
plexes, comme tous les produits d'une civilisation
avance, la fois trs individuels et trs gnraux,
MOLIRE.
164
les vices les plus
de
lui et
odieux qu'il voyait svir autour
quelques-unes des vertus
rencontrer.
Dans
qu'il
Tartuffe, c'est l'Eglise
y avait pu
mise en jeu
dans un centre de bourgeoisie opulente, dj trs
aristocratique, dans
Don Juan,
mle aux gens de mtiers
campagnes, dans
le
et
la
grande noblesse
au bas peuple des
Misanthrope,
la
noblesse
de
cour, la noblesse claire, dans un salon de Paris
ou de Versailles. Partout
les
questions
sociales,
morales et religieuses se trouvent souleves par
les
loquences ou les railleries du dialogue comique ou
srieux. Que l'auteur ait eu, oui ou non, l'intention
de dchaner des temptes, ou que la seule profondeur de son observation, exprime en des images
donn sa satire une porte inattendue,
que depuis trois sicles, comme leur
apparition, on discute sur le caractre mme des
si
le
vives, ait
fait
trois
est
figures
colossales
et
dsormais lgendaires,
autour desquelles se meuvent les trois actions. Tartufe, Don Juan, Alceste. Malgr ce qui peut rester
d'nigmatique dans
la
complication psychologique
de ces protagonistes, malgr cette mixture incessante du drolatique et du srieux, des rires et des
et de l'affirmation, ncessit
comdie et, dans le cas prsent,
passeport indispensable aux hardiesses satiriques,
il est facile, nanmoins, d'en dgager, sur tant dr
points importants, la vraie pense de Molire ce
colres,
de
l'ironie
primordiale de
la
moment.
Dans Tartuffe et Don Juan, a-t-il voulu seulement
dmasquer l'hypocrisie religieuse, telle qu'elle se
pratiquait autour de lui? A-t-il voulu, en plus, sous
PENSEE ET MORALE.
le
165
prtexte de fausse dvotion, attaquer
religion
la
clle-inme? Malgr ses protestations publiques dans
ses prfaces, dont
on suspecte
la sincrit,
malgr
r.issentiment d'innombrables contemporains, chrtiens indubitables et
mme
crivains ecclsiastiques,
aussi virulents que lui dans leurs peintures et dnonI
iations
de l'hypocrisie contemporaine, nombre d'exsoutiennent encore. En ridicu-
cellents esprits le
lisant l'abtissement
d'Orgon, un
homme
intelligent,
lionntCj.qui a bien servi son pays, mais qui la
pense de l'Enfer, sous
enlve tout
Molire
la
domination de Tartufe,
sentiment de ses
a-t-il
devoirs
voulu condamner toutes
paternels,
les
pratiques
elle-mme? En donnant
l'athisme fanfaron de Don Juan une pret milipieuses, et
la
religion
lante d'ironie satirique, a-t-it rvl la profondeur
de ses incrdulits,
a-t-il
affirm son propre athisme
C'est aller bien loin, ce semble, sur
la
route des
hypothses. Molire, assurment, n'avait ni la foi
crdule et aveugle du charbonnier, ni la foi conven-
ou superstitieuse des mondains. Ses
habitudes studieuses, ses prdilections philosophi-
tionnelle, lgre
ques, son entourage d'esprits indpendants et raisonneurs, l'absence complte dans son uvre (en
dehors de Tartuffe
et
de Don Juan) d'une allusion
chrtienne ou religieuse ne laissent point croire son
orthodoxie. Il dut, dans la libert de pense, aller
aussi loin que ses plus francs et hardis contemporains,
Gassendi, La Mothe Le Vayer, Descartes
avant sa conversion. Mais on ne
et
Pascal
saurait le con-
fondre, non plus qu'eux, avec les libertins dbauchs fort noml)reux alors Paris, simples fanfarons
MOLIERE.
166
d'athisme, n'ayant bris
traditionnelles, sauf
que pour se
livrer
les
la
chane des croyances
reprendre
impudemment
in
extremis,
tous les vices.
Ce sont ceux-l que personnifie admirablement
Don Juan, avec un relief si nergiquement accentu
de perversit odieuse et rvoltante qu'il est impossible d'y voir une apothose. Qu'on se souvienne
avec quelle prudence et, sans doute, quelle sincrit,
les plus graves penseurs du temps sparaient le
domaine de la foi de celui de la raison, que Gassendi
fut un ecclsiastique respectable et respect, que La
Mothe Le Vayer fut dsign par Richelieu, puis
Anne
accept par
Louis
XIV
On
d'Autriche,
comme
prcepteur de
admettra alors, sans peine, que
Molire parlait franc dans sa Prface de Tartuffe,
digne
la fois si habile et si
J'ai mis tout l'art et tous les soins qu'il m'a t possible
pour bien distinguer le personnage de l'hypocrite d'avec celui
du vrai dvot. J'ai employ pour cela deux actes entiers
prparer la venue de mon sclrat. Il ne tient pas un seul
moment l'auditoire en balance on le connat d'abord aux
marques que je lui donne, et, d'un bout l'autre, il ne dit
pas un mot, il ne fait pas une action qui he peigne aux spectateurs le caractre d'un mchant homme et ne fasse clater
celui du vritable homme de bien que je lui oppose.
;
Cette
dfense
Don Juan,
qui ds
de
la
Tartuffe
est
aussi
celle
de
premire scne, est peint, avec
autant de sret profonde, par son malheureux valet
Sganarelle, que Tartufe par Dorine et Clante. Mais
ici, c'est
Sganarelle, qui reprsente, lui seul, l'hon-
ntet et le
droit,
bon sens. Interprte
mais d'autant plus touchant
inculte et malaqu'il souffre plus
l'ENSEE ET MOIIALl;,
167
dans sa misre,
aussi franc et loyal que Dorine,
de ne pouvoir se dlier la langue devant ce terrible
matre dont le plaisir est de l'humilier
lui
me
me
vaudrait bien mieux d'tre au diable que d'tre h lui,
d'horreurs que je souhaiterais qu'il ft
dj je ne sais o. Mais un grand soigneur mchant homme
il faut (|ue je lui sois fidle, en dpit
est une terrible chose
que j'en aie; lu crainte en moi fait l'office de zle, bride mes
sentiments et me rduit d'applaudir bien souvent ce que
Il
et
il
fait voir tant
mon
ftme dteste.
Ce
rle tonnant de Sganarelle, qui, d'un bout
l'autre excite le rire
toujours
la
mme temps
en
qu'il
veille
rflexion, c'est la protestation
perma-
nente des sentiments naturels et de
la
conscience
universelle contre les paradoxes brillants du dilet-
tantisme
intellectuel
de
et
l'oisivet
corrompue.
Le peuple a des opinions trs saines, disait
Pascal... les demi-savants s'en moquent et triom
phent montrer l-dessus sa folie; mais, par une
raison qu'ils ne pntrent pas, il a raison . Et
Robespierre dira
11
est clair que,
L'athisme est aristocratique
comme
toujours, en mlant aux plus
justes raisonnements de ce
Sancho asservi les
stipers-
titions les plus grossires,
en
ses dis-
lui faisant clore
cours difiants par des incidents grotesques, comme
sa chute aprs l'exposition nave des causes finales,
Molire a voulu
toute
la fois
montrer
le
personnage dans
ennuyeuses du
sa ralit, viter les allures
sermoH ou de la dissertation, et se donner, sous la
protection du franc rire, le droit de dire toute sa
pense. Comment est-il possible de s'y tromper la
reprsentation, et
mme
la lecture? Qui n'en sort
MOLIRE.
168
avec l'estime pour Sganarelle
conviction que
et la
si
Molire, coup sr, ne partage point ses prjugs
sur
loup-garou et
le
le
moine-bourru,
accepte
il
cynisme moral de Don Juan, la
frocit de son gosme lgant, la perversit raffine
de ses curiosits sensuelles et sentimentales, ses
encore moins
le
ngations tranchantes et lgres?
On ne
saurait, sans doute, attacher
une importance
dcisive de simples faits d'obligation ou de con-
venance,
comme
celui des
Pques faites par Molire
un an avant sa mort et
Saint-Germain l'Auxerrois
femme
l'appel inutile par sa
et ses
amis d'un prtre
moments. Toutefois l'habitude
ses derniers
d'offrir
Fhospitalit des religieuses, sa loyaut, sa gnrosit, sa charit
proverbiales, son dvouement ses
amis, sa famille,
chez
lui,
avec
le
tout son
monde,
attestent,
plus large esprit de tolrance,
le
respect sincre de toutes convictions religieuses, et
la
pratique dsintresse de quelques nobles vertus.
Est-il sorti
absolument du Christianisme
C'est possible, mais qu'en
cas,
il
semble bien
d'autres penseurs
mystrieux
En tout
comme tant
temps, comme la
qu'il s'en soit tenu,
en tous les
grande masse peut-tre dans
conception,
in petto}
savons-nous?
la fois
vague
le
ntre, quelque
et certaine,
mais
d'un disme
procdent
srement ces forces instinctives du sens moral,
ces ides du bien et du mal, du juste et de l'injuste qui,
par
et
inexplicable,
sanctifies
d'o
par les religions,
les lgislations, constates
codifies
par les philosophies,
n'ont cess de 'gouverner, plus ou moins bien, la
conduite des hommes. Qu'il
ait, d'ailleurs,
travers
MORALE.
PF.NSKK ET
169
successivement, dans sa jeunesse et son ge
nrjr,
que Don Juan et Sganarelle
reprsentent avec re.\a<i^(''ration du relief dramatique
ou comique, la confiance superstitieuse et le sceptiles
deux
tats d'esprit
cisme matrialiste,
une
apparente, les deux mentalits,
par exprience personnelle.
c'est qu'il les connat
Gomme
on
oppose, avec
c'est prol)abIe. S'il
telle impariialiti'
a discut l'nigme
de
discut l'nigme d'Alcesle dans
le
Don
Juan, on a
Misanthrope. La
deuxime est-elle plus indchiffrable que la premire? Moins encore, ce nous semble. On a voulu
trouver, les uns dans le noble et fier Alceste, dont la
noblesse
et
la
ne succombent, par instants,
fiert
(ju'aux angoisses,
colres et faiblesses d'un
mal plac, les autres dans
dont l'exprience et
le
le
savoir-vivre s'accommodent
|)atiemment toutes les faussets du
dboires de
amour
prudent et souple Philinte
monde
et tous
une reprsentation typique de
la pense de Molire sur la haute socit de son temps,
une affirmation personnelle de sa sympathie soit
pour l'adversaire, gnreux et imprudent, soit pour
les
la vie,
le flatteur, rflchi et avis,
Est-il possible,
dresse
l'idal
de cette socit.
encore, de ne pas voir o se
de Molire? Si ridicule que puisse
paratre des marquis vents et des minaudires
sucres, par ses franchises brutales et ses sorties
inconvenantes,
le
gentilhomme aux rubans verts,
que vont d'un bout l'autre,
n'est-ce pas vers lui
dans toutes ses rvoltes
applaudissements de
la
et toutes ses
bien que, par (juelques cts,
comme y
prtent,
angoisses, les
conscience publique
comme y
il
prtJit
? Il fallait
aux
rires,
prteront toujours, dans.
'
170
MOLIRE.
toutes les socits rgulires, ceux qui, par nature
ou par conviction, ne se soumettent pas entirement
leurs prjugs, habitudes et modes.
Si Alceste
pas ridicule, pour son monde, certains
moments, il ne serait pas vrai. Et c'est parce qu'il
le semble ces gens-l, nous aussi peut-tre un
n'tait
peu, que notre respect pour lui s'augmente d'autant
par notre compassion. Nous le plaignons, nous le
respectons, nous l'admirons, nous
cur avec
la
bonne liante
iDans ses faons d'agir
Mais
il
sommes
tous de
lorsqu'elle le dfend
est fort singulier,
un cas particulier,
Et la sincrit dont son me se pique
A quelque chose en soi de noble et d'hroque,
C'est une vertu rare au sicle d'aujourd'hui.
j'en fais, je l'avoue,
Et Molire
Alceste,
il
.est aussi
de cur avec
l'amour mconnu ou tromp,
les
elle!
Gomme
a subi les inquitudes elles dsespoirs
impertinences,
la
il
a connu,
bassesse,
et,
hommes
et leurs
depuis longtemps grondaient en
les rvoltes et les colres qui clatent tout
par
la
de
lui,
vengeance des
la
vanits blesses, les injustices des
mchancets
comme
lui
coup
bouche du courtisan vengeur.
Mais, au-dessous de
ralit.
Ces rvoltes
l'idal, se trane
et ces colres, le
dans son entourage mme, ne peut
exciter de
telles
rprobations,
les
de
toujours
la
gentilhomme,
exprimer sans
abandons,
tels
qu'il se
trouve dj presque seul avant de s'enfuir au
dsert.
Comment un pauvre comdien
risquer s'en
faire,
dans
et-il
pu se
la vie ordinaire, le
prdi-
cateur et l'interprte? Penser
comme
Alceste, vivre
PENSKK ET MOKALE.
comme
171
Philinte, n'est-ce pas quoi la destine
L aussi
contraint presque tous?
nage n'en
fait
qu'un. Alceste est
le
le
nous
double person-
symbole de
l'idal
de franchise, de justice, de vertu o l'on voudrait se
hausser et se tenir, Philinte l'image relle des
extrieurs que les ncessits
nous obligent d'accepter dans le courant de
vie. Alceste pousse sa sincrit jusqu' la duret
l'injustice, Philinte sa douceur et sa politesse jus-
accommodements
sociales
la
et
qu' l'indiffrence
coupable.
comdie, mais n'en
est-il
Il
pas de
le
pour
fallait
mme
dans
la
la
vie?
Peintre des autres, peintre de lui-mme, c'est avec
la mme rigueur que Moli^re pousse fond tous ses
portraits.
Nous pouvons
rit lorsqu'il se
croire la
dfend par Alceste
M. Jules Lematre.
Si bien
galement dans l'un
sentent tour tour
les.
sinc-
que l'me de Molire
dans l'autre
et
mme
et Philnle, dit
et qu'ils
deux attitudes du
est
pr-
pote....
lent
bon de s'indigner contre la vie, il est excelde vivre.... N'empche que Molire voudrait
tre
Alceste,
S'il est
s'il
le
pouvait, je
crois.
Nous ne
saurions conclure ni mieux, ni autrement. Dans le
Misanthrope, de mme que dans Don Juan, c'est
l'expression fidle de deux
dictoires, vis--vis de la
tats
morale
et
d'esprit
contra-
du monde, par
lesquels nous passons presque tous, sans pouvoir
toujours en sortir avec
et d'idal
que
le
grand
la
mme
clart d'affirmation
|>"..(.' ...miiiiic.
VII
LE STYLE
comique de Molire, surtout en France,
Si le gnie
n'a
gure connu de dtracteurs,
mme pour
son
ques annes aprs sa mort,
Il
La Bruyre, en 1689, que
barbarisme.
facilit
lui a
.d'viter le
Bayle ajoute en 1697
quel-
manqu,
jargon
Il
avait
il
dit
et le
une
se don-
de libert d'inventer de nouveaux termes
de nouvelles expressions;
fort
ne
n'en est pas de
commenc
incroyable faire des vers, mais
nait trop
et
il
style. L'attaque a
souvent
des
il
chappait
lui
barbarismes.
mme
Puis viennent
Fnelon, en 1713, dans sa Lettre V Acadmie et
Vauvenargues en 1746, dans ses Maximes et Penses.
Le prlat rend, il est vrai, large justice au sucesseur
de Trence qu'il place fort au-dessus de son modle
:
Encore une
fois, je le
trouve grand, mais ne puis-
je parler en libert sur ses dfauts
il
parle souvent mal
forces et les
il
En pensant
moins naturelles, Trence
quatre mots, avec
la
bien,
se sert des phra-ses les plus
plus
dit,
en
lgante simplicit, ce
LE STYLE.
173
que celui-ci ne dit (|u'avec une multitude de mtaphores qui approchent du galiuiatias. J'aime bien
mieux sa prose que ses vers... Vauvenargues, en
rappelant les paroles de Fnelon, les aggrave d'un
ton tranchant qu'excusent sa jeunesse, sa maladie,
11 y a peu de potes, si j'ose
de moins corrects et moins purs que lui.
sa solitude
La
critique se calme, ensuite,
durant
h;
les
diic,
xvnr
que Schrer, par un
article du Temps en 1882, Une hrsie littraire,
rveille, pour longtemps, les discussions et les temet
xix"
sicles, juscju'
ptes.
Le
dure
viction
Il
rciuisitoire
n'y a pas
ce
est
long, la conclusion est
moyen de
sd drober la con-
que notre grand comique
est aussi
mauvais
crivain qu'on peut Ttre lorsqu'on a, du reste, les
qualits de fond qui
domine
dominent
chable pour un puriste
et
les
tout.
Un fond qui
tout n'est peut-tre pas d'un style irrprosi
ddaigneux. Mais
les
juges
magisters ont aussi leur jargon et Molire
et bien clat de rire en coutant son accusateur nu-
mrer ses crimes en termes
avoir repris dans
si
pdantesques. Aprs
Misanthrope quelques exemples de ngligences qu'on cite sans cesse, constat
le
les chevilles continuelles et horribles , les rpti-
tions de mots et de phrases
de juxtaposition, sans se
organiquement
, les
qui se suivent par voie
lier,
sans se combiner
synonymes oiseux,
les tautolo-
gies, la prolixit, s'alliant rafTterie et produisant
l'amphigouri, toutes les monstruosits qu'il y voit
ou croit voir, Schrer dnonce rsolument le coupable l'indignation vengeresse des grammairiens,
philosophes et ccollrcs. Horreur suprme
La
I
MOLIERE.
174
phrase de ce criminel
manque toujours de
cette
complexit organique, dans laquelle chaque ide et
chaque membre d'ide s'ordonne et se subordonne .
Il ne construit pas de priodes!... Il dveloppe le
sens au moyen de tautologies et de priphrases!...
Que rpondre
lire s'en ft
ce foudroyant rquisitoire
veng, sans doute, en
Mo-
mettant, sans
le
la bouche de Pancrace,
M. Bobinet. Les Moliristes
grands changements, dans
Trissotin, Vadius ou
fanatiques dfendirent leur dieu avec colre, la plupart des critiques dramatiques et littraires rtor-
qurent, avec justesse, une partie des accusations.
EnGn, en 1908, Brunetire, dans une tude magisd'une franchise indpendante et d'une savante
sagacit, a sembl clore le dbat l'honneur du pr-
trale,
venu.
Ce qu'on
tains
les
doit reprocher, tout d'abord, ces puri-
plus sincres,
d'tendre
c'est
l'uvre une condamnation qui devrait,
toute
en bonne
justice, n'en frapper
que certaines parties, ou, pour
mieux dire, quelques
dtails. C'est d'oublier, ensuite,
dans quelles conditions cette uvre considrable
fut presque toujours improvise, en treize ou quatorze ans, dans l'agitation incessante d'un incroyable
par un
homme
surmenage physique
et intellectuel,
maladif et irritable,
charg d'normes responsa-
bilits,
harcel par mille soucis professionnels et
personnels. C'est d'oublier aussi que
la
plupart de
ces pices furent imprimes en hte, sans que l'auteur
puisse les bien corriger, ou
et
malgr
lui et
que
mme
les autres
ne
sa mort, d'aprs des manuscrits
en dehors de
le
lui
furent qu'aprs
non revus ou des
I,E
STYLE.
t76
brouillons.
Bien que le temps ne fasse rien
l'afTaire
semblerait juste au moins d'accorder au
il
coupable le b^nrlire de ces circonstances attnuantes.
La grande cause d'erreur pour tous
ce
clbres,
d'tre
fut
ces crivains
ou moins trangers
plus
indiffrents, par leurs professions et leurs habi-
ou
tudes, l'art thtral. Moralistes ou philosophes,
accoutums polir lentement, dans le silence du
cabinet, en vue de lecteurs choisis, des phrases bien
enchanes, des locutions correctes, o des ides
prcises se doivent condenser dans une forme resserre,
ils
jugent tous les crits avec leur faon
particulire de
composer
et
de rdiger. Or,
l'action
scnique exige, prcisment, deux qualits incompatibles
avec l'loquence soutenue et rgulire,
pr
ou descriptive des raisonnements
philosophiques et des dveloppements littraires. Ce
que les spectateurs demandent l'auteur dramatique,
surtout l'auteur comique, c'est que le langage dialogu de ses personnages leur communique, rapidecision dialectique
ment
et clairement, le
sentiments,
mouvement des motions, des
passions et penses dont
ou
tre agits, tel
tel instant
ils
doivent
de l'intrigue engage.
Suivant les caractres de ces personnages et
circonstances o
ils
les
agissent leur langage sera dj
trs diffrent. Tantt, sous le
coup d'impressions
vives, ce ne seront que saillies, exclamations, interjections,
l'air les
phrases haches
et
coupes, laissant en
rgimes, et parfois les verbes. Peut-il tre
alors question d'y retrouver l'armature organique?
Tantt, surtout
ou
justiciers,
s'ils
jouent
les rles
soutenants d'une
de conseillers
thse,
exposants
MOLIRE.
176
d'une ide,
ils
pourront sans danger s'pancher en
tirades et discours plus suivis. Mais alors
un bourgeois
et
parleront-ils
du
mme
un courtisan, un matre
mme
vocabulaire
ton, avec
mme
et
mme,
un
valet
syntaxe
et
Les phrases de Ghrysale seront-
elles enchanes, polies, distingues
comme
celle
de
Clitandre? Les argumentations naves et embrouilles de Sganarelle auront-elles l'allure hroque et
tranchante des affirmations de
la
plupart de ces cas, lorsque
originalit et
titions
Don Juan?
Et, dans
pense a quelque
quelque profondeur, toutes ces rpla
de mots, toutes ces ngligences, haltes de
repos de la pense, ncessaires l'ora-
l'attention,
teur pour donner son auditoire
reconnatre,
comme
le temps de se
lui-mme celui de continuer,
n'y sont-elles pas excusables, ou, pour mieux dire,
indispensables ? II y a bien moins de scories,
de remplissage, de chevilles, de plonasmes, il n'y
utiles,
en a pas du tout,
de Racine
si l'on
veut, dans les tirades comiques
de Regnard, ces modles de vivacit
verbale et d'lgance lgre c'est la correction mme.
et
Mais
ls
Plaideurs et
l'ampleur,
le
la
puissance,
l'loquence chaude et gnreuse qui
chaque instant, dans
Femmes
Joueur ont-ils
le
Tartuffe, le Misanthrope, les
savantes, soulvent irrsistiblement le rire,
l'indignation ou la sympathie
L'auteur comique, en outre,
n'a-t-il pas le devoir
de modifier parfois non seulement son style, mais
son vocabulaire? La Bruyre, comme Boileau,
d'ailleurs,
dlicats
Fnelon
aprs eux
Molire de mettre sur
Vauvenargues, bien d'autres
ne pouvaient pardonner
la
scne tant de petites gens, et
LE STYLE.
177
les faire parler comme on parle chez eux .
Mais Molire savait bien ce qu'il faisait, et, puisque
ses amis l'encouragaient reprsenter, en toutes
de
choses,
le
vu ce naturel
naturel, pourquoi n'anrait-il
qu' Versailles et Paris, dans l'aristocratie et
bourgeoisie?
Ne
le
plus
pas,
trouvait-il
la
franc cl
plus naf, dans les plbiens chez qui La Fontaine
aussi
l'allait
Georgette,
chercher?
Pierrot,
Et
pourquoi Alain.
c'est
Charlotte, Martine, dgoisent
en leur jargon, sans souci des solcisnies
et
barismes. Est-ce qu'on leur demandera,
des vers ou de
la
prose organicjues
Leurs solcismes
priodiques?
barbarismes font partie
et leurs
de leurs caractres,
et
comme
certaines phrases en
galimatias et amphigouris semblent tout
bouche des prcieux
places dans
la
impnitents
qui,
en
des bar-
ceux-l,
dehors
et
mme
fait
bien
prcieuses
Femmes
des
savantes, minaudent encore, avec une grce raffine,
dans Don Garcie^ le Misanthrope,
l Princesse d" Elide,
Amants magnifiques^ Psych^ etc..
Assurment (qui le pourrait nier?) il
les
est facile de
relever, assez souvent, surtout dans les comdies
.
en vers, des chevilles
enchevtrements
prennent,
et
des
d'incidentes
remplissages,
de
et
relatifs
la lecture et la rflexion,
des
qui
des appa-
rences de maquis inextricables. Mais, en
fait,
ces
'passages, au moins dans les uvres imprimes de
son vivant, sont assez rares. Ce
^
qu'il faut
d'ailleurs, c'est qu' l'audition ces
ftueux ne dtonnent point dans
(|ue le sens,
p. Lafesesthe.
Moliro.
dfec-
l'ensemble, parce
sous les brouillards de
dgage suffisamment. Le
observer,
morceaux
la foru)e,
mme phnomne
12
s'en
ne se
MOLIRE.
178
Les plus grands
produit-il pas dans Fart oratoire?
dans
tribunaux et les parlements, y sont-ils
toujours obtenus par les orateurs les plus diserts
effets,
les
et les plus lettrs? Si les
titions, les
lies
par
incorrections, les rp-
incohrences des phrases sonores recueil-
stnographes n'taient pas soigneuse-
les
ment corriges sur preuves, combien de fameux
discours donneraient beau jeu au pdantisme mprisant du moindre instituteur!
Brunelire observe avec justesse que
les
plus
du xvii" sicle, en acceptant,
comme principe du style crit, l'imitation sincre
du style parl, c'est--dire du langage naturel dans
la vie familire et dans la conversation, s'exposaient
grands
crivains
grammairiens
scandaliser les
Et, ajoute-t-il,
j'entends par ce mot, non point les philologues,
mais tous ceux qui pensent, mondains,
ou pdants, que
l'art
rduit des rgles certaines
abondance
malicieuse,
phores
plus
les
amphigouris
il
rappelle
Balzac et
incohrentes
Mme
cause, tel est le
en sont pleins
fait
des
Il
ni
Et je
formule
mta-
galimatias
et
et,
:
de
notre temps,
Quelle que soit
la
Balzac, ni Saint-Simon, ni
Ils
sont toujours
de vie que nous aimons
y eut quelque relation myst de plus heureux d'en trouver
et l'intensit
dans leur uvre,
la
avec une
des
se pourrait donc qu'entre l'irrgularit
de leur style
rieuse
cite
qu'on peut relever
Molire ne sont toujours corrects.
vivants.
il
de Svign, Bossuet, Pascal;
que Saint-Simon,
Hugo
Et
quelques-unes
les plus stupfiants
dans Corneille,
d'ailleurs,
d'crire et de bien crire se
il
laisse
LE STYLE.
De semblables
17
irrgularits sont facilement rele-
ves dans les arts, chez les plus grands gnies
Michel-Ange, Rubens, Rembrandt,
Donatello,
sont pas toujours corrects;
Les fleuves
ne
sont toujours vivants.
ils
torrents entranent avec eux, dans
et les
leur cours raj)ido et ingal, des scories et des dtritus
qui ne souillent point les rivires paisibles et les
canaux bien entretenus, mais
torrents
eaux,
le
c'est ces fleuves
et
que les canaux et rivires doivent leurs
paysage sa grandeur, la campagne sa fcon-
dit.
11
distinguer, chez Molire, ses
faut, d'ailleurs,
uvres en prose de ses uvres en vers, ses grandes
comdies de ses farces,
feries-ballets
pour
la
de ses fantaisies
et le tout
cour.
Dans
et
prose, celle de
la
ses farces surtout, transcription, aussi exacte que
possible, de la goguenardise bourgeoise et de
lit
il
populaire desquelles sa jeunesse
s'tait
la
jovia-
nourrie,
trouve, semble-t-il, de trs bonne heure, dans les
traditions de nos vieux conteurs et farceurs, avec
l'appoint de la schicitezza toscane et de
la
verve
napolitaine, cette vivacit nette et claire dans les
saillies et rparties
qui fera de sa prose un instrument
admirable rendant, avec une gale finesse de pointe
incisive, la vrit
du langage chez
condition et de toute culture.
nuances
L
claire,
infinies
gens de loute
dans cette prose, toujours alerte
prte tout dire, dans
le plaisant;
les
Que de degrs, que de
le
grave
et
comme dans
Avec quelle prestesse, quel entrain
elle
s'adapte tous les sujets, cette prose souriante ou
attriste!
Relisez
Crii^ue,
lexi^osilion
la
discussion
des
ides
littraire
dans
th;',irales
la
dans
MOLIERE.
180
V Impromptu, la querelle philosophique du Mariage
de L'Amour mdecin
les uns aprs les
coutez,
Pourceaugnac
et de M. de
de Dandin et
douloureuses
lamentations
les
autres,
forc, les consultations ridicules
.
gmissements grotesques d'Argan, les nobles
Don Louis et ls risibles indignations
d'Harpagon, tous deux pres insults, les adieux
les
colres de
et rsigns
hroques
et la
de l'amoureuse Dona Elvire,
gourmade rvolte de l'honnte
Mme
Jourdain,
toutes deux des pouses trahies! Comme cette prose
mallable, image ou abstraite, ptulante ou rassise,
rapide ou grave, sait bien dire tout ce qu'il faut,
dire propos, gaillardement, vaillamment!
Si l'effort, quelque
gne
et
quelque lenteur
le
s'y
dans les morceaux de sen-
font parfois sentir, c'est
timent et de morale. Sur ces deux points, mme
dans la prose, on sent que le gamin de la rue SaintHonor, le coureur de provinces, n'a pas t aussi
vite matre de sa langue
que dans
les scnes
bour-
geoises et populaires. Il lui fallut quelque temps pour
se dbarrasser des raflinements du langage roma-
nesque
et prcieux, et
pour accommoder
l'usage
thtre la solidit, tfop austre et trop
du
des
maximes
dissertations et
qu'il trouvait
froide,
dans
les
moralistes contemporains.
Le mme embarras pour exprimer clairement
la
complication d'un sentiment ou d'une pens reste
plus longtemps visible dans les comdies en vers.
On
dirait qu'il s'y
trouve
la
fois
embarrass
et
servi par les innombrables rminiscences de Rotrou,
Corneille,
mles
Scarron,
celles,
Desmarets,
qui
l'assaillent,
non moins nombreuses, des Espa-
LE STALE.
181
Ds ses dbuts, lve surtout des anctres
jnols.
gaulois, Marot, Matluiriu Rgnier, et des ralistes
il
Saint-Amant,
Thophile,
coiitt'iuporains,
Scarron,
s'approprie, avec une aisance et une verve sup-
rieures, la vivacit colore et la sonorit brillante de
leurs meilleurs morceaux.
ne tardera pas donner
Il
son vers plus de (ermel et de suite dans les dve-
lop|)ements de pense, plus de tenue et de dignit
dans l'loquence des personnages distingus ou mora-
Par malheur,
lisants.
pei'dra,
il
en chemin, quelque
chose de cet entrain incomparable qui donne ses
pi'eniicTes pices,
pour
potes modernes, une
les
valeur technique exceptionnelle.
Hugo en
Victor
entasses par
et
Il
est temps, disait
1827, de faire justice des critiques
mauvais got sur ce style admirable,
la sommit
le
de dire hautement que Molire occupe
de notre liltralure, non seulement comme pote, mais
encore
comme
crivain. Paltnas vir liabet iste duas
Racine est un pote,
il
est lgiaque, lyrique, pique;
Chez
Molire est dramatique
l'ide, s'y
loppe tout
la fois, lui
levers embrasse
lui,
incorpore troiteuient,
serre et
la
plus stricte, plus complexe, et nous
quelque sorte, en lans.
garda, jus<|u'
pour
1872,
la lin
il
rcite,
scnes de
dve-
la
donne, en
L'auteur de Cromu'ell
de sa
le style poticjue
la
prte une ligure plus svelte,
vie, la
mme
de Molire.
admiration
Guernesey, en
de mmoire, M. Paul Stapfer, deux
Cl'totirdi, les explicalioiis
orageuses entre
Mascarille et Llie. M. Paul lourget constate, surtout dans C Ecole des
cette pei'foctiou
Femmes
rythmique
matique, s'adaptant, avec
et le rle
et
la
d'Arnolphe,
verbale du vers dra-
mme
souplesse forte
MOLIERE.
182
d'une sottise ridicule
et vibrante, l'expression
d'une
pour
de
virtuosit
la
par tous
les vrais
c*^tte
MM.
priode est partage,
potes du thtre en notre temps,
depuis Thophile Gautier
jusqu'
et
Thodore de Banville
Catulle Mends, Jean Richepin,
Rostand, etc
et
La mme admiration
touchante.
sensibilit
suffit
Il
de les
lire
Edmond
pour en tre
convaincu.
ce point de vue,
comme
une perte dplorable que
tant d'autres, c'est
de
celle
la
fameuse valise
On y
aurait
des deux
affir-
o Molire conservait ses manuscrits.
sans
trouv,
doute,
l'explication
mations diffrentes prsentes par
les
rains au sujet de sa faon de travailler.
croyons Boileau,
aurait rim
nous
si
nombre de
l'en
contempoSi nous en
croyons lui-mme,
il
ses pices, l'improviste, sur
commande, par occasion, avec une extraordinaire
nous prtons l'oreille aux tmoins de ses
penser autrement. Le fidle Lagrange,
dans sa notice bibliographique, en 1682, en constafacilit. Si
labeurs,
il
faut
tant l'ingalit des ouvrages, l'attribue la trs
grande prcipitation
du
travail
dans certaines
constances. Quelques annes plus tard, Baron,
nous l'avons dj
dit,
par
cir-i
comme
bouche de Grimarest,
la
de Lagrange, que Molire
l'homme du monde qui travaillait avec le plus
ajoute, l'observation
tait
de difficult
mais que, d'autre part,
il
avait
un
puisait sans cesse.
magazin d'bauches o il
Tous ces renseignements ne sont pas aussi contradictires qu'il semble. Ils peuvent mme nous
((
expliquer,
de
la
si
je
qualit
ne
me trompe,
littraire
dans
et les intermittences
le
cours d'un
mme
STYLE.
r,E
oiivrap;e,
et
ranachronisme
1.S3
i-vident
de
iiioi-ceaiix
notamment dans les divertissomt nis
est tel ou tel morceau de bravoure sati-
juxtaposs,
rovaiix.
ricjue
ou
Il
ou descriptif, dans
le Misanllirojn',
ou
les
les
Fcheux, par exem|)le,
Femmes savantes qui dploie
tout coup la verve brillante de la premire priode
dans un entourage de style plus grave ou plus pnible.
Le Misanthrope, pour les scnes de jalousie est
une refonte du Don Garde avec reprise corrige
On y trouve mme
un fragment de la traduction de Lucrce. Les scnes
du sonnet et des portraits dans le cercle de Glimne, des marquis ridicules et de Dubois peuvent
d'un grand nombre de vers.
bien tre sorties du
maga/in
Malgr
gnrale du style, et son aptitude, dans
fermet
la
le
Misan-
thrope et dans le Tartuffe, exprimer en vers pleins,
francs et clairs, les sentiments les plus profonds et
les
plus
compliqus,
hautes, c'est
les
ides morales
les
plus
pourtant que les puritains de cabinet
peuvent signaler justement quelques-uns de ces passages embrouilh's, bourrs d'incises, de qui et de
que, qui trahissent trop l'edort de l'crivain. C'est
peu de temps avant sa mort qu'it se montrera vraiment le matre incomparable de l'alexandrin thtral
dans les Femmes savantes, comme celui de la prose
dans le Malade imaginaire. Quant au vers libre,
o son libre gnie voluait avec plus de joie, il avait
dj montr, dans Amphytriou, qu'il savait l'adapter
toutes les
ncessits du dialogue et de l'action
scniques avec
la
mme
supriorit que l'avait
son ami La Fontaine pour
la
fait
narration joyeuse ou
morale. Amphytrion fut compos ou achev
loisir,
MOLIRE.
184
durant une priode d'accalmie matrielle.
mme
pas de
de Psych dont
Il
n'en fut
dut confier l'achve-
il
ment au sexagnaire Corneille. Nous avons vu comment le vieux lion saisit l'occasion offerte d'y prouver
sa verdeur opinitre
Tel Sophocle cent ans charmait encore Athnes.
Dans
rain
cette lutte de
deux gnrations sur un
ter-
potique et sentimental en dehors de leurs
besognes ordinaires, ce
Ces obligations de
fut l'an
qui l'emporta.
travail rapide, sans cesse inter-
rompu par des contretemps
extrieurs, se rvlent
encore dans l'norme quantit de vers tout
faits
qui
parsment ses uvres en prose. Dans le Sicilien,
notamment, et dans f Avare, les alexandrins sont si
nombreux et si bien frapps qu'on peut croire l'intention de versifier plus tard la pice entire.
Mais
il
n'y
a pas que les alexandrins. Les dcasyllabiques et les
si frquents aussi qu'on a pu
pages entires de vers libres rgulirement entremls auxquels il ne manquait que la rime.
octosyllabiques y sont
rtablir des
Cette recherche et cette frquence du rythme musical
dans
prose est aussi l'une de ces inconvenances
la
qui scandalisent Mnage-Vadius. Quelques-uns ont
suppos
qu'il faisait l
voues de
des tentatives encore ina-
accepter sur
faire
la
scne un langage
mi-prose, mi-vers, mais d un nombre toujours har-
monieux, qui
lui
d'appropriation
anglais dont
parler.
Ce
il
aurait
lyrique
avait,
donn
et
les
mmes
raliste
trs probablement,
n'est peut-tre aussi
que
liberts
qu'au thtre
entendu
le rsultat
de
la
LE STYLE.
185
composition haute voix, familire aux vrais potes,
mais plus naturelle encore chez un auteur-acteur
dont
de style doit tre
l'idal
scnique.
le style
de jargonnci
d'employer des termes bas ou proscrits, des locutions insolites ou surannes, d'estropier les mots
Restent contre
courants ou d'en
que
si
les accusations
lui
forger de nouveaux.
Le
est
fait
parcourt les lexiques de Gnin et de
l'on
Livet, on constate que son vocabulaire et ses faons
user diffrent singulirement des usages
adopts par les crivains puristes depuis Vaugelas.
Pour les termes, il puise pleines mains dans nos
d'en
vieux conteurs, dans Rabelais, Montaigne, Amyot,
mais surtout dans la langue vivante, la langue familire,
sonore, franche, liardie, sans priphrases, des
gens du peuple et des paysans, aussi bien que dans
celle des gens de lettres et des gens du monde, prdcesseurs ou contemporains, ronsardisants attards
ou malherbistes gourms, ralistes ou stylistes, burlesques ou prcieux. Il garde cet gard la libert
Rotrou Tout
Scarron
de Rgnier Thophile
l'origine, du
de
occasions,
lui,
des
poir
dpend,
,
caractre,
de l'ducation de ses personnages, du
ils se meuvent.
mots en cours ne lui suffisent pas, ne
milieu dans lequel
Et
si les
lui
semblent pas assez expressifs, frappants, colors, il
ne se gne point, pas plus que les bonnes gens, pour
lancer quelque augmentatif, diminutif ou nologisme
de circonstance. Sur
la
langue nationale,
sives de
Ral)elais,
la vitalit et le
il
Du
conserve
mouvement de
les ides
progres-
Bellay, Ronsard, vis--vis des
thories de l'immobilit classique. Qu'importe
si
bon
MOLIRE.
186
nombre des mots ou locutions qu'il emploie, archasmes qu'il nous a conservs, nologismes qu'il nous
a lgus, aient t proscrits
Chapelain
et
de Vaugelas
par
successeurs de
les
Le DictionM. Gustave
trop pauvre pour
l'Acadmie
naire acadmique, dit encore justement
Lanson, vaut pour Racine
est
il
La Fontaine, qui ont besoin de signes
moins loigns et moins dpareills des sensations
Molire
et
naturelles.
Que
indpendance vis--vis de la syntaxe
du vocabulaire patents aboutisse parfois, dans
cette
et
le
feu de l'improvisation, des incorrections bizarres,
inacceptables et non viables, cela est encore vrai,
Mais combien cela est plus rare qu'on ne l'a dit, et
combien cela est noy, emport, oubli dans le flot
rapide et clair du
mouvement des
sensations et des
Les expriences faites au thtre depuis
deux sicles et demi sont dcisives. Si incorrect,
ides!
si
pnible
que,
par
instants
puisse
lecture, le style de Molire, lorsqu'il
la
tre,
prend
scne, lanc par la bouche des acteurs,
toujours par-dessus
la
rampe
et
la
sur
vie,
passe
il
va frapper srement
l'auditoire au point juste d'o jailliront le rire
ou
l'motion.
Tous
les
hommes
de thtre sont d'accord sur ce
point, acteurs, auteurs, critiques, amateurs. Sarcey,
l'un
de ceux qui ont
le
plus srieusement rpondu
Schrer, rapporte ce mot du vieux Provost
lire est le seul
homme, au
dez-vous, qui soit toujours
Mo-
thtre, le seul, enten-
facile dire, tant sa
et ses vers se plient l'allure
de
la
prose
conversation
Suivent quelques exemples de galimatias littraire
LE STYLE.
que
l'oreille et l'esprit
187
acceptent sans elfortetqui sont
vraiment typiques. Sarcey peut ajouter
crit mal, dit
mal pour
la
Molinre
M. Schrer. En tout cas, il n'crit pas
scne. Car il y a, n'en dplaise
M, Selirer, un style de thtre, et si l'on a le mouvement dramatique de la priode, le relief de la
phrase, le coloris du mot, une je ne sais quelle sonorit
on
de langaje qui entre par
est,
en
dpit
de
toutes
l'oreille
les
jusqu'au cur,
constructions
de
phrases vicieuses, de tous les mots impropres, de
toutes les mta[)hores incohrentes, de tous les
et bizarres, on est un crivain de
nme un grand crivain ... Dj, dans
sa prface du Pre prodigue, Alexandre Dumas fils
avait formul, d'un ton plus tranchant, cet axiome
termes suranns
thtre, et
d'exprience.
IX
L'INFLUENCE
Si l'on juge de l'influence d'un auteur dramatique
par
la rapidit et la dure de sa popularit sur les
scnes de son pays et les scnes .trangres, parle
nombre des nations o
des
imitateurs,
il
a trouv des traducteurs et
par celui des critiques qui l'ont
comment, discut, exalt en toutes langues, on
devra penser que de tous nos crivains de thtre,
c'est
Molire qui, depuis plus de deux sicles, n'a
cess d'exercer, sur
le
inonde
civilis,
l'action la
plus puissante et la plus durable par les qualits
vives et claires de son gnie observateur et crateur,
hardiment sincre
De son
et
profondment humain
vivant, ds la surprise et le scandale excits
par ses premires uvres, cette action ^e traduisit
par des effets techniques sur la conception de
l'uvre thtrale et sa reprsentation, des effets
intellectuels sur le
effets
moraux sur
socit.
Une
mouvement de
les
la littrature,
des
habitudes et les ides de
quantit de
faits
constats
par
la
les
L INFLUENCE.
189
historiens et les rudits viennent, sur tous ces points,
l'appui
de tous
Connue acteur
remplacer
et
tmoignages c.onteuiporains.
il s'elfora de
les
metteur en scne,
dclamation ronflante par
la
donner
naturelle et de
ses
la
diction
personnages, avec des
caractres plus vrais et plus soutenus, une vraisem-
blance
aussi.
plus
extrieure
Il
exacte
acteurs, dit Charles Perrault,
vritable caractre et
si
il
(!n
les
habits
des
leur donnant leur
don de Ieurdistrii)uer
a eu le
bien les personnages et de les instruire ensuite
parfaitement
que
dates
de
et
exerce sur les thories et
contemporaine,
comparer
il
si
moins des acteurs
personnes reprsentes.
l'action
la littrature
aux
seml)laient
qu'ils
les vraies
Pour
de
plus complte
et
entendu vritablement
suffit
ce' qui
le style
de se reporter
s'est
fait
au
thtre avant les Prcieuses, les Fcheux, les deux
Ecoles, la Critjue et
aprs.
et
on
On
le
l'
Impromptu,
combat, on
le pille,
comme
il
et ce qui s'y
le critique,
lit
mais on l'imite
pillait, d'ailleurs,
lui-mme
tous ses devanciers. Et l'autorit de son gnie franc
et sincre,
ds ses premiers succs, exerce
mme
Qu'on se souvienne de
son troite liaison, durant ces annes d'elfervescence
juvnile, avec son contemporain La Fontaine, cr^coro
son action au del
du
thtre.
incertain de sa route en ses rveries paresseuses,
avec ses cadets Boileau et Racine, l'un moins g
que lui de quatorze ans, l'autre de dix-sept. Boileau,
avant 1006, ne devait rien publier. Kst-il audacieux
de penser que
les
premires satires,
versl()0O(I*'et VI'' lnbarras de Paris) cl
composes
deuxime
la
adresse en 1062 ou 1663 M. de Molire, sortirent
MOLIERE.
190
de ces cabarets militants ou
boration
la
l'on fabriquait
en
colla-
parodie du Cliapelnin dcoiffe et autres
fantaisies agressives? Si l'auteur
de
l'Art potiijii
put donner plus tard d'utiles conseils au comdien,
ce ne fut peut-tre qu'un rendu pour un prt.
Quant au jeune Racine,
lorsqu'il revient d'Uzs
en 1662, V cole des Femmes est en plein
succs. Est-ce Molire qu'il doit le sujet, le plan,
les corrections de la Thbade'i Des contemporains
Paris
l'affirment.
En
tous
cas,
il
reoit
ses
conseils,
s'adresse sa bienveillance pour la reprsentation
et,
dans
sentimentaux d'Alexandre,
les alexandrins
comme, plus
tard,
dans
les alexandrins
comiques
des Plaideurs, profile, visiblement, avec un got
par d'heureux
d'artiste favoris
loisirs,
des modles
intermittents, mais suggestifs, donns par Molire
dans r tourdi,
Le
le
Dpit,
Don
Garcie, les deux coles.
service capital rendu Racine par Molire fut de
l'encourager, par les exemples du Tartuffe et du
Misanthrope, prendre rsolument pour pivot de
l'action
dramatique
et des passions
le
dveloppement des caractres
la crise psychologique
dterminant
et sa solution fatale. C'est
aprs
le
Misanthrope, que
Racine renonce, dcidment, aux intrigues
de l'amour romanesque
de
la vie relle,
factices
et s'en tient l'tude
comme lui
mue
prchait d'exemple par ses
crations puissantes le plus gnial de tous ses joyeux
compagnons du Mouton Blanc, les amis de Nature
La Fontaine, Chapelle, Furetire, etc..
Les souvenirs du Misanthrope qui ont inspir la
et Vrit,
construction logique 'Andromarpte rapparaissent,
plus nombreux, dans
la
conduite et dans les senti-
101
I.'iNFLL'ENCE.
prface est un cho des
ments de Brnice dont
la
ides de Molirre dans
Critifjiie et
lit
i'
fnipmrnptu. El
lorsque l'auteur tragi(|ue nous donne
la
formule
une action simple
soutenue de la violence des passions, de la beaut
des sentiuients et de l'loquence de l'expression ,
que nous donne-t-il sinon la formule du chef-d'uvre
dj ralis, quatre ans avant, par Molire?
son
idal,
C'est
Racine
teur de
pour
l'idal
classique,
peut-tre
nous devons
Molire que
a dit Voltaire. Si cela est vrai
Brnice, combien
cela l'est
pour
plus
l'au-
encore
celui des Plaideursl Celte farce d'une h-gance
malheureusement rester unique
dans l'uvre du pote tragique, comme les Menteurs
dans celle de Corneille, uni(|ue aussi par la justesse
enjoue et la perfection du style, sortait encore
atlique, qui devait
d'une collaboration au cabaret.
Moiti en m'en-
courageant, moiti en mettant eux-mmes
l'uvre,
mes amis me
qui fut bientt acheve.
firent
la
main
commencer une
cette
poque,
il
pice
y avait
brouille entre Molire et son trs ingrat protg,
mais
si
l'auteur de Sganarelle et des
point de ceux qui mirent cette fois
la
Fcheux ne fut
main la pte,
l'cho de son exubrante gat et de sa verve sati-
rique y retentit pourtant d'un bout l'autre.
Racine, parmi les contemporains, fut, d'ailleurs,
au thtre, dont le gnie tira toutes les consquences de l'initiative prise par Molire. Aucun
de ses rivaux, sur la scne comique, n'tait de taille
continuer son uvre, ni dans la grande comdie
le seul,
de caractre, ni mme dans
Earon, son lve, n'y put
la
boufibnneric satirique.
faire
qu'un
cflbrl
incom-
MOLIRE.
192
plet dans V Homme bonnes
fortunes.
Parmi ses
successeurs, malgr leurs qualits vives et flnes,
leur gat souvent
ni Boufsault, ni
sincre et
si
communicative,
si
Dufresny, ni Dancourt, ni
mme
ce
joyeux et amusant viveur, crivain si lgant,
Rgnard, ne purent s'lever au-dessus de la pein-
murs
ture, spirituelle et anecdotique, des
et
relches d'une socit
faciles
en dcomposition.
Le
Turcaret de Lesage seul se montra plus hardiment
satirique, mais la comdie, rduite
un
tel talage
de basses friponneries dans un milieu uniquement
compos de coquins cyniques
et mdiocres, ne pougure avoir de porte morale et sociale.
Quoi qu'il en soit, malgr leur infriorit gnrale dans la vigueur ou la nouveaut des analyses,
vait
dans l'ampleur
dans
la
et la chaleur
largeur et
fournisseurs
la
de l'explosion comique,
hauteur de
la
pense, tous ces
de notre scne comique restent
obligs de Molire, pour
la sincrit et la finesse
les
de
pour la clart et la vivacit de
leur langage. Ceux mmes qui, comme Marivaux,
ayant cherch et trouv une route de traverse encore
mal explore, affecteront quelque ddain pour le fier
leur observation,
Matre qu'oublie
encore
lui
la frivolit
des salons, se rattachent
plus qu'ils ne veulent bien dire. Seule-
ment, au lieu de reprendre,
types les plus fameux,
tel
pourtant une doublure et
comme
les autres, les
que Tartufe dont il essaie
rduction mondaine dans
roman de Marianne, Marivaux, au thtre, cherche
les uvres oublies qu'on ne
magnifiques deviennent les
lit gure. Les Amants
le
son inspiration dans
Fausses Confidences, et la Princesse
d'
lide lui fournit
h INFLUENCE.
193
des scnes assez nombreuses dans les Surprises de
C Amour, les Serments indiscrets, f Heureux Strata^i:me.
En
durant tout
fait,
approches de
Molire,
xviii* sicle,
des
Molire
puissant
le
le
jusqu'aux
Rvolution, avant Beaumarchais,
la
fortes
satires
morales ou des i)Ou(fbnneries normes, est chez nous
dmod. Il est trop franc peut-tre, trop simple et
naturel pour une socit engoue la fois de littrature polissonne et de dclamations sophistiques.
Il
n'en reste pas moins, pour les gens de thtre,
l'inspirateur de toutes les formes nouvelles de
Si
Marivaux
a tir
l'Avare,
inventeurs de
larmoyant
lui la
l'art.
comdie d'intrigue sen-
lui, dans Don Juan, Georges
Malade imaginaire, que les
comdie bourgeoise et du drame
chez
timentale, c'est
Dandin,
de
la
iront
le
prendre
aussi
exemples, comme, plus tard,
le
leurs
premiers
drame romantique
comdie moderne se pourront autoriser de
scnique et du mlange des genres srieux
bouffon dj opr, avec quelle matrise!, dans
et notre
la'Iibert
et
Don Juan. En
chez nous, aucun
ralit,
thtre, auteur
ou acteur, ne
s'est
l'influence bienfaisante et fconde
Tous
rendu
de
de Molire.
auteurs qui, diverses reprises, ont
les
la
homme
jamais soustrait
comdie franaise son
clat,
sa valeur
morale, sa force d'expansion, se rclament haute-
ment de
lui.
Ne
lui
eussent-ils pas tmoign, en
toute occasion, leur reconnaissance
reconnat dans les
chefs
de
file,
Emile Aiigier, Alexandi-e Dunias
lgitimes de Molire?
U. I.AKKNKSTHK.
Que
- MollOTO.
filiale,
lils,
dire de
qui ne
Beaumanhais,
les ht'>ritiers
tous les bons
13
MOLIRE.
194
farceurs, vaudevillistes, librettistes, plus
nombreux
encore, qui n'ont cess d'aiguiser leur malice iro-
nique
de rchauffer leur verve joviale dans
et
commerce
le
assidu de son gnie intarissable d'obser-
vateur et de rieur? Depuis
Labiche,
Halvy, jusqu' M. Gourteline,
tous
Meilhac
et
portent
sa
marque. N'est-ce pas lui, en bonne partie, que
nous devons l'volution actuelle, si active, si varie
de notre thtre, dans un esprit croissant de vrit,
de sincrit, de force, d'humanit, celle qui est
conduite par MM. Paul Hervieu, Lon Lavedan,
Brieux, Donnay, Gapus, etc.? Et, pour tout dire,
nos romanciers ne
lui doivent-ils
auteurs comiques et dramatiques
pas autant que nos
Notre grand, notre
Honor de Balzac, peintre des murs
sociales, des drames de famille, des caractres mon-
unique
dains,
bourgeois
et populaires,
siennes et provinciales,
contemporains,
n'est-il
direct de Molire,
Rabelais
Ce qui
des scnes
pre de tous
le
les
pari-
conteurs
pas lui-mme un descendant
comme
de leur aeul commun,
est difiant, c'est qu'au xviii sicle, alors
qu'en France, au moins sur
la
scne, Molire tait
nglig, sa gloire et son action se rpandaient au
dehors, avec une rapidit croissante et des effets
dcisifs.
Sa popularit hors de nos- frontires
commence de son
vivant.
On
le
avait
jouait et rejouait,
Constantinople, chez notre ambassadeur, en atten-
dant qu'on l'imitt et qu'on
le traduist
en turc. Les
traductions, naturellement, et les imitations se pro-
duisirent plus vite et avec plus d'influence dans le
monde
latin et
germanique, chez nos voisins. Rien
I,
de plus
iTienls
iiili'-ressant
INFLUK.NCK.
19;".
ce sujet <\nc
les
rcriseigne-
runis d'abord par Legrelle, compltes par
M. Moiival
et les Molit'ristes,
Mesuard, dans son
par M. Paul
rc'sumt'-s
('dition tnnniuncntal'
'li>^
(iiivres
compltes.
C'est en Angleterre, devant une coui' demi-fran-
que Molire fut traduit et jou le plus vite.
En 1670, la duchesse d'Orlans, sur du roi Charles II, protectrice du pote, constate dj son succs
Londres. Le Tartuffe y est reprsent sous le titre
de T/ie Frcnch Puritan. Bientt, toute une cole nouaise,
de Shakespeare,
velle, romj)ant avec les traditions
se livre d'ahord un travail de simple adaptation.
L'tourdi, entre les mains de Dryden, est tout
coup devenu Sir Martin Mar-All l'Agns de F Ecole
des Femmes, reparat dans la Country ]Vife de
Wlcherley, et le Misanthrope dans son Plain Dealer.
Shadwell transforme, accommode, anglicanise avec
le mme sans-gne les Prcieuses, les Fcheux, Don
:
Congreve respecte un peu mieux,
l'esprit de Molire. Les traductions de ses uvres, compltes ou choisies,
Juan,
tout en
l'Ai'are.
le
dmarquant,
partir de 1714, se succdent.
En
1732, une dition
de grand luxe, avec texte en regard, portrait par
Mignard, illustrations par Hogarth et Ch. Goypel,
est
publie sous
le
patronage de
la
Reine
et
des
La mme anne, Fielding inaugure,
grands lords.
par le Mock Doctor [Mdecin maiifr lui) et le Miser
(l'Ai'are) la srie de ses traductions et reprsentations moliresqnes. L'abb Prvost en constate
l'norme succs, tandis que des crivains plus originaux, notaninicnt Sheridan, dans la School for
MOLIERE.
19G
Scandai,
affirment l'impulsion
fconde donne au
thtre anglais par le pote franais.
la
mme
poque, en Allemagne,
c'est,
classes suprieures et chez les lettrs,
siasme plus complet
l'y
Ds 1680,
l'lecteur de
plus gnral encore.
On
de son vivant, ds 1670.
Saxe se
faisait
reprsenter,
des uvres principales,
sous ses successeurs,
Gottsched, en fondant
le
Carnaval,
l'cole littraire
les
la suite
durant
et,
et
aussi traduit,
avait
dans
un enthou-
de Leipzig, se proposa ouvertement
par une habile mditation du thtre franais, de
donner une
littrature
dramatique
son pays
Lessing, qui avait pass par l'cole de Leipzig,
composait, dit Legrelle, d'aprs sa mthode et
presque avec ses personnages, ses premires comdies..., et Elias Schegel lui empruntait l'ide et
jusqu'aux bons mots de ses pices
sur toutes les scnes, de
On
Hambourg
le jouait
Vienne....
C'est ses pices qu'ont recours tous les directeurs
. On sait, par Gthe
grand pote de l'Allemagne
de thtre dans l'embarras
lui-mme, ce que
le
devait Molire. Nul n'a parl de notre grand pote
franais
avec
plus
d'admiration
et
d'motion
Molire est tellement grand que chaque
fois
qu'on
le relit on se sent pris d'tonnement. Je lis chaque
anne quelques-unes de ses pices, de mme que je
contemple de temps autre des gravures d'aprs les
italiens, car nous autres, petits,
nous sommes incapables de concevoir d'aussi grandes
choses. Il faut retourner sans cesse la source pour
rafrachir la vue et la mmoire. Depuis cette
grands matres
poque,
et
malgr
les fureurs
pdantes de Guillaume
197
l'influence.
Schlegel,
d'innombrables
d'rudition, n'ont
travaux de
de prouver
-(iss
la
traduction,
justice iinpar-
tialoinent et cbalcureuseineiit ri'iidue, de l'autre
du Rbin,
M.
c^^^^
celui qu'on yap|)Iandit toujours. Loi'sque
Jules Glaretie, en fvrier 1873, en remanjuanl
avec tristesse que
de
l'anniversaire
mort de
la
Molire avait t oubli Paris, dut constater, avec
reconnaissance, qu'on l'avait clbr sur le Thtre
Imprial de Vienne avec une solennit extraordinaii'e
il
put, en rptant les paroles de Gd'tlie, reconnatre
que la
malgr
mme
admiration
sympathique
persistait,
chez ses compatriotes. Les savants
tout,
travaux de M. Paul Lindau, des docteurs Schwitzer
Mangold, do M. liomberg, de bien d'autres nous
prouv et nous le prouvent chaque jour.
Dans presque tous les pays du Nord, en Hollande,
dans les Flandres, en Pologne, mme rapidit de
et
l'ont
propagande,
mme force et dure d'influence. L'excel-
lent livre de Legrelle sur Ilolberg,
rle considrable et.tout exceptionnel
jou dans
la littrature et
en Danemark
dans
dmontre le
que Molire a
l'histoire
des
murs
Des deux pays
latins,
et
l'Italie
l'Espagne, o
tant de fois Molire avait trouv et repris ce qu'il
appelait son bien,
prendre,
le
l'Italie
traduire,
fut la
l'imiter,
premire
piller.
le
comSon plus
le
ne rforme la
Goldoni
grand pote comique
comdie indigne encore livre aux improvisateurs
qu'en s'appuyant sur l'exemple de Molire. C'est
,
Paris qu'il vient pour y conqurir la renomme,
qu'il y obtient son premier grand succs, par le
Bourru bienfaisant,
crit
en franais, jou dans
la
MOLIRE.
198
maison de Molire. C'est Paris qu'il vivra, protg
le roi, et qu'il mourra, ruin par la Rvolution,
pauvre, presque aveugle, le lendemain mme du
jour 011 la Convention, trop tard, lui rendait sa
pension. L'amour et le culte de Molire en avaient
par
fait notre compatriote. Mme phnomne dans la
pninsule ibrique o notice got classique pntra
pourtant avec plus de lenteur. C'est en Portugal
que le Tartuffe est d'abord accueilli vers 1750, mais
bientt la popularit de Molire gagne l'Espagne et
comme
Moratin,
passionn
de
Goldoni, traducteur et imitateur
grandes comdies, devient si
Franais qu'aprs l'vacuation de son pays par nos
armes, il s'exile volontairenient et vient mourir
ses
Paris en 1828.
Voil
pour
l'influence
l'influence rao^ale
littraire.
Que
sociale? Est-ce
dire
de
de
Molire qu'on peut soutenir cet lgant paradoxe
que
la littrature,
tique, n'exerce
et
notamment
la
littrature
aucune action sur
sentiments et les ides de
vis--vis
les
drama-
murs,
la socit oi elle se
les
pro-
duit? La thse, vrai dire, n'est gure reprise, de
temps
autre,
que par des cyniques ou des pincedu thtre,
sans-rire qui ne voient, dans les licences
qu'un
facile
moyen de
lucre et de succs par l'exci-
tation des plus bas instincts de la foule moutonnire.
Qu'on soit sincre Chacun de nous, dans sa jeunesse par sensibilit, dans sa maturit par rflexion,
!
n"a-t-il
pas prouv, en bien ou en mal,
coup des sensations
et
l'irrsistible attrait, l'exaltation
sentations thtrales
le
motions produites en
contrelui
par
suggestive des repr-
N'avons-nous pu, de notre
LIM-IAENCE.
temps,
pouvons-nous
ne
199
constater
chaque jour
action exercent sur l'imagination, les pr-
<|uelle
jugs, les opinions du public, au
moins autant que
comdies joyeuses ou srieuses sur
les questions, morales ou sociales, l'ordre du jour?
Sans doute la comdie ne corrige pas plus srement
ni plus rapidement les vices ou les travers dont elle
le journal,
les
moque que les graves prdications et raisonnements des prtres, moralistes et philosophes. Mais
se
dispose tout aussi bien,
elle
gens
en leur faisant
dans
et sans y paratre, les
mieux juger les autres,
drouler sur les planches, mieux que
mieux juger
se
les
la vie,
et
consquences, ridicules ou dplo-
rables, de ces vices et de ces travers. Qu'il serait
facile
de dmontrer combien, depuis cinquante ans,
telles
ou
telles
uvres, non seulement d'Augier,
d'Alexandre Dumas, de Sardou, mais de beaucoup
d'autres moins illustres, ont modifi nos ides et
nos murs dans
la famille et
dans
le
monde, sur
les
questions de l'amour, du mariage, du divorce, etc.
Ne
donc
disons
Molire
pas,
en a menti
comme
Brunotire,
lorsqu'il proteste,
que
dans sa
Prface du Tartuffe, de ses intentions moralisatrices.
Sauf ses adversaires religieux, tous ses contemporains lui donnent raison et constatent les prompts
effets
ce
de ses polmiques.
que
disent
Bayle, etc.
Il
faut lire, ce sujet,
Charles Perrault,
Molire avait
Bussy-Rabutin,
la raillerie
si forte, crit
temps aprs la mort du pote,
que c'tait comme un coup de foudre d'effet; quand
un homme en avait t frapp, on n'osait plus
ce dernier peu de
l'approcher.
Tanquam de clo tacmm
et
fulgu-
MOLIERE.
200
ratum hominem. Tout cela est arriv l'abb Cotin,
car
non seulement
comdie des Femmes savantes
la
loigna de lui ses amis, mais aussi lui troubla
le
jugement.
Un
sur
vice ou
le
un travers bien peints et reprsents
roman par un psychologue
thtre ou dans le
sagace est
comme une
infirmit dont les caractres
sont nettement dtermins par un mdecin expri-
ment. La prcision du diagnostic mne
sance et
la
remde, en
dfiance du mal, claire
la
facilite
dcouverte.
la
la
connais-
recherche du
Sans attribuer
plus d'intentions rformatrices et surtout de prvisions rvolutionnaires Molire qu'il n'en eut cer-
tainement, n'est-il pas vident, nanmoins, que
le
sentiment de justice, de bienveillance, de tendresse
avec lequel
il
montra
les enfants
brutalement au pouvoir absolu
soumis encore trop
et tyrannique des
parents n'a pas mdiocrement contribu introduire
dans
les
murs d
la
])ienveillance? N'est-il
pilori,
parmi
les clats
famille plus de douceui" et de
pas certain qu'en fixant au
de rire ou
les
hues d'indi-
gnation, des personnifications aussi compltes du
la sottise, tels que Tartufe, Don
Harpagon, Jourdain, Argan, en inscrivant,
au-dessus de leur tte, de ces noms significatifs et
sonores, qui se fixent irrsistiblement dans la
mmoire, il a marqu l'Hypocrisie religieuse,
l'gosme mondain, l'Avarice, la Vanit, la Poltron-
crime, du vice, de
Juan,
nerie bouugeoises, d'une tiquette ineffaable qui les
fait
en tous lieux reconnatre, har, mpriser oucoup de grce assn
railler? Croit-on qu'avant le
par Beaumarchais
la
noblesse dgnre, oisive et
1,
INFLUEN'CE.
parasite, elle ne ft dj
l)ieti
201
malade des trivires
cinglantes dislrilmes ses iiiar(iuis vantards,
inutiles, prtentieux, bretteurs, escrocs,
Don
gant seigneur
cratique et de
reaux
l-
Juan, type de l'insolence aristo-
perveisiic s|iriluelle, ses hobe-
la
prtentieux
Sotenville et
fats,
son
Mme
et
ridicules,
M.
et
Mme
de
d'Escarbagnas?
Aussi, de tous nos potes de thtre, travers
toutes les rvolutions littraires, politi(jues, sociales
et toutes les
moderne par
souffert
transformations et agitations du
la
monde
science, est-ce Molire qui a le moins
du changement des
ides. Sa gat et son
bon sens, sa franchise chaleureuse de solidarit
humaine ont rsist tous les caprices de la mode.
Sa popularit semble mme, chez nous, s'tre accrue
et
mesure que s'accroissent nos inquitudes morales
nos dsordres sociaux. Les uns trouvent dans
cette gat la distraction et l'oubli, les autres
dans ce
consolation et l'esprance.
bon sens la patience, la
Gela nous semble une rserve de sant, de joie, d'optimisme o
l'on
pourra toujours reprendre son quiOn ne cesse de le
libre intellectuel et sentimental.
jouer, on ne cesse de l'applaudir,
on ne cesse de
le
commenter.
Les trangers
s'y
montrent aussi ardents que
Franais. Les belles ludes
MM.
les
rcemment publies par
Martinenche, Rigal, Huzlar, Mantzius, Chat-
field-Taylor, d'une rudition avise et d'une libre critique, ne sont pas les dernires, assurment, qui
nous
feront, chaque jour, mieux comprendre et mieux
apprcier la porte de son gnie. Aujourd'hui, comme
le 15 janvier 1871, jour anniversaire de sa naissance,
MOLIRE.
202
lorsque dans Paris assig et affam depuis quatre
mois, au bruit incessant des bombes, Sarcey, avec
un touchant -propos de patriotisme viril, prenait
pour sujet de sa confrence la Comdie-Fi:anaise,
V Influence de Molire sur le monde civilis, nous
pouvons tre fiers de cette influence toujours grandissante. Les vices qu'il a combattus ne sont pas de
ceux qui disparaissent en aucun temps, "sous aucun
rgime, dans aucune socit, mais chaque fois qu'ils
relvent trop la tte, chaque fois qu'on souffre trop
de l'hypocrisie morale, politique ou mondaine, de
l'infatuation intellectuelle, du charlatanisme scientifique,
de l'gosme, de
sottise,
la vanit,
de
la cupidit,
sous toutes leurs formes, chaque
parat ncessaire de les combattre de
le
rire
de
la
raison,
c'est
de
la
fois qu'il
nouveau par
toujours chez Molire
qu'on va reprendre ou aiguiser ses armes.
BIBLIOGRAPHIE
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Despois cl Paul Mesnard (Coll. des Grands Ecrivains
de la France). Paris, Hacl.elle etC'e, 1873-1900. vol. iii-8.
La bihliograi)hi(' des ditions, traductions, travaux
d'rudition rt de critique moliresques jusqu'en 1893,
par M. Disfouilles, remplit tout le XI* volume de celle
dition (plus de 2 000 numros). Nous ne pouvons qu'y
renvoyer le lecteur en nous bornant rappeler, parmi
modernes, avec quelques rimpressions
docunienlaires, quelques-uns dos ouvrages les plus utiles
et faciles consulter
les publications
f.a
Fameuse Comdienne,
histoire de la Gurlii.
Rim-
pression par Cn. Livet, 1876.
GiiiMAKHST, La Vie de M. de Molire, Rimpression
de l'dition originale de 1705, 1877.
EuD. SouLi, Recherches sur Molire et sur sa famlllvy
1865.
Collection
mollresque
publie
par Paul
La(;i(uix
Remo, 1867-1875.
commence par Paul
Lacroix (1863-1884), continue par Georges Mokval
(20 vol. in- 12), Genve, Turin, San
Nouvelle Collection mollresque,
(1884-1890). in-I8.
Lkgkelle, Holherg
considr
comme
imitateur de
Molire, 1864.
Saint-Makc-Girardin, Cours
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tique, 1866-1874.
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Le Mollrlste, revue mensuelle, publie par Gkorges
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Monval. 10
vol. in-8. 1879-1889.
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204
MOLIRE.
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Eue. Despois, Le Thtre franais sous Louis XIV,
1874.
Jules Loiseleur, Les points obscurs de la Vie de
Molire, 1877; Nouvelles controverses sur sa vie et sa
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G. Larroumet, La Comdie de Molire, l'auteur et
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Petit de Julleville, Le Thtre en France, 1889;
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classique; Molire, 2 vol., 1908.
Maintzius (Karl), Molire: Les thtres, le public et
les comdiens de son temps, traduction Pellisson, 1908.
TABLE DES MATIERES
LA VIE
F.
Jeunesse
II.
Los premires batailles
(II.
IV.
et apprentissug'e ^Ii>"^'j-1i>.im
La trinnde
(1Gr>8-U)(J'i)
Julie (1604-16(19)
27
T.l
Dernires annes (166'J-1673)
T'i
L'UVRE
V.
L'originalil
VF.
Passions
Pense
VII.
VIII.
l\.
el
el
'!
caraclrres
117
morale
I'i3
Le style
172
L'influence
188
'203
IJlBLlOGRAPIIIE
lJl-21.
Coulomniiers. Imp. Paul
BROUAHD. pi 1-31.
1949^9^
PQ
1852
L3
1922
Lafenestre, Georges Couard
Molire
PLEASE
CARDS OR
DO NOT REMOVE
SLIPS
UNIVERSITY
FROM
THIS
OF TORONTO
POCKET
LIBRARY