L'OPTIMISME
^-
OCT 1 1 1973
SCHOPENHAUER
TUDE SUR SCHOPENHAUER
PAR
Stanislas
RZEWUSKI
PARIS
FLIX ALCAN, DITEUR
LIBRAIRIES FLIX ALCAN ET GUILLAUMIN RUNIES
108,
[BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 108
1908
Tous
droits de liaducliou et deye^aiftidiioii
rs^vs
-B
7'y
i06
L'OPTIMISME
DE SCHOPENHAUER
CHAPITRE PREMIER
CRITIQUES ET COMMENTATEURS
Le gnie
et
l'uvre de Schopenhauer furent
tudis plus d'une fois en France, au
moment
o le pessimisme, remplac aujourd'hui, assez
dsavantageusement d'ailleurs, par les thories
froces et arhitraires de Nietzsche et de son
cole, par le
culte de la force brutale et la
thorie de volont de puissance, au
le
grand mtaphysicien de
la
moment o
quadruple racine
de la raison suffisante tait la
mode dans
le
monde
mme
la
littraire, intellectuel et
dans
aux prtentions de dilettantisme. Parmi
ces travaux de critique ou d'rudition, il faut
socit
OPTIMISME DE [Link] LU
d'abord les quelques ludes d'ensemble
vraiment dignes de Schopenhauer que lui ont
consacres les matres de notre littrature pliilosophique franaise. Le plus connu et le plus
populaire est sans aucun doute l'ouvrage de
citer tout
M. Ribot, un volume dj classique, qui obtint
un lgitime et retentissant succs. C'est un
travail excellent, une monographie tout l'ait
remarquable et qui fait le plus grand honneur
rminent directeur de la Revue philosophuiae.
Il
de
est difficile, ce semble,
clart,
de nettet
de rsumer avec plus
et d'impartialit,
une
phi-
losophie aussi originale, aussi subtile, aussi
complexe,
et
qui choque toutes les habitudes
intellectuelles et toutes les croyances des per-
sonnes trangres aux spculations mtaphysiques. C'est celles-ci que s'adresse surtout
M. Ribot, et l'influence de son volume fut bien-
au possible, car elle donne une ide trs
prcise de la doctrine, des tendances et de la
personnalit de Schopenhauer au lecteur n'ayant
jamais lu une ligne dn matre. On connat
faisante
d'autre part, la haute valeur intellectuelle de
l'auteur de ces belles tudes de
exprimentale qui brillent
psychologie
au premier rang des
productions modernes de l'cole franaise et
que la force, l'originalit et l'harmo;
l'on sait
nieuse homognit de sa pense se sont
mes avec
clat
affir-
dans des travaux plus impor
CHITIOLES ET [Link]
luiils;
mais
celle lude sur
.]
Schopenhauer, mal-
gr sa siinplicil,deineureun des plusadmiiables
ouvrages de M. Ribol, et les auteurs allemands
de certaines monographies pdantes et agressives i)ourraient en tirer quelque profit, s'ils
daignaient s'assimiler
la lucidit, la sret d'ex-
position et limpeccable composition, toutes les
rjualits
d'ordre et de mesure qui distinguent
ru'uvre magistrale et dfinitive de M, RibotLe plus rcent ouvrage franais consacr
Schopenhauer, le beau livre de M. Bossert, est
galement un travail de tout premier ordre
aussi profond et sagace que de lecture agrable
3t la physionomie si curieuse du grand pessimiste allemand y est tudie avec infiniment
:1e pittoresque et de relief
Il
y a aussi des choses excellentes et des pages
charmantes comme matrise littraire
dj ancienne de Caro sur le
pessimisme, assez vaste tableau synthtique o
le i)ortrait qu'il trace de Schopenhauer occupe
le premier plan. L'siuleiiv des ludes morales sur
'es temps prsents n'tait nullement l'esprit superficiel, le philosophe amateur qu'on a assez
sottement persifl de son vivantetqui n'a jamais
exist que dans l'imagination de ses dtracteurs.
Ce fut, au contraire, un mtaphysicien professionnel, pris des grands problmes spculatifs,
parfaitement capable d'en comprendre l'austre
tout fait
dans
l'tude
L OPTIMISME UE SCIIOI'KNIIAUER
-J
mais
irn'sisliblc et palhlique beaut;
c tait
malheureusement, un pliilosophe dpourvu de personnalit marquante, et des
proccupations de morale courante altrent
souvent la nettet de ses jugements. C'est ainsi
que dans son tude, nullement ngligeable,
forl distingue au point de vue littraire, parfois
charmante lire, on est choqu chaque instant par le parti pris de rechercher surtout les
consquences sociales et esthtiques du pessimisme; parti pris nonc mme avant qu'une
aussi,
rfutation srieuse de la philosophie de Scho-
penhauer nous en ait dmontr le bon droit et
le bien fond. Ce n'est pas ainsi que l'on juge
et que l'on condamne un homme de gnie, un
penseur tel que le mtaphysicien du Monde
comme volont et comme reprsentation.
Combien plus profonds, plus significatifs, plus
sagaces, apparaissent les essais de Renouvier.
du
minent
philosophe dont l'incessant labeur et l'immense
sur
le
pessimisme. L'auguste chef de
l'cole
criticisme franais, l'illustre et tfs
profondeur et l'originalit de vues, la
puissante unit de doctrine, sont dignes de
talent, la
l'admiration unanimedu monde philosophique,
l'auteur de cet lissai de classification des syslmes,
uvre gigantesque,
occup plusieurs
du mtaphyd'abord
dans
la
svnthse
extrasicien allemand,
reprises de
la
s'est
thorie et des ides
CliiriQUES ET
oilinaiic tlonl
vritable
hension
nous venons de
monument
et
COMMENTATEURS
r,
citer le litre,
d'rudition, de
compr-
pense spculative, puis dans
de
d'autres ouvrages, de pul)lication plus rcente,
de signification etde valeur non moins grandes,
mais principalement dans ce livre si curieux
intitul Histoire et solution des problmes mta:
phijsi(jues
o tout le chapitre dans lequel Renou-
vier tudie la philosophie de
est
un
iSchopenhauer
chef-d'uvre d'analyse et de reconstruc-
tion synthtique; chef-d'uvre
d'ides est
si
grande
et si vivace,
la
richesse
o chaque
ligne contient tant d'aperus nouveaux, de
commentaires profonds, que l'intelligence du
lecteur prouve une sorte de vertige en les
I)arcourant. Mais la physionomie de Schopenhauer se dresse plus nette, plus prcise
encore dans les livres admirables de M. Alfred
Fouille.
Aucune uvre philosophique
en France
n'apparat plus vaste, plus belle, plus digne
d admiration que celle de M. Fouille, et nous
sommes heureux d'exprimer une fois de plus
l'admiration enthousiaste qu'elle nous inspire
et de constater aussi que cette admiration de
nous revendiquons modestement
sesdisciples
une place trs humble parmi les plus fidles,
cette admiration se propage dans les milieux
les
plus trangers et les plus indiffrents
la
DR SClIOPENlIAUEli
L OPTIMISME
C,
haute spculation elle pntre dans les couches
plus profondes du public et devient telle;
les
nionl unanime, ffu'elle ressemble enfin de la
popularit et de la gloire. La
g^loire
ce salaire
si
lgitime de tout travailleur del pense, dont
le
plus mdiocre des pamphltaires ou des vau-
que
devillistes bnficie souvent, tandis
nion
pu})li([ue la dispute et la refuse
l'opi-
avec tant
do ladrerie opinitre aux philosophes et aux
penseurs.
Tl
bon toutefois, il est
temps en temps un
est
juste que de
gnie dont
la foule
comprendre
les
([u'il
salutaire et
homme
uvres,
les
tendances
et l'idal
poursuit, soit admir et connu, et
surtout
de
stupide est incapable de
il
est
dun excellent exemple quun mtaphy-
sicien bnficie son tour de cette unanimit
de suffrages incomptents dont le spcialiste le
plus infime dans
les
rgions
des
exactes, s'enorgueillit trop souvent.
sciences
Pendant
si
longtemps les sots [Link] les partis affectrent
non pas seulement d'ignorer l'immense labeur
accompli par
la
i)hilosophie de notre pays de
France. mais de traitera la lgre les problmes
essentiels et la raison d'tre de la philosophie
elle-mme. L'autoiit intellectuelle
qu'exerce aujourd'hui
tre
un
auteur de r Avenir de
et
morale
homme tel que l'illusla miaphijsique
rend
presque impossible ce superbe ddain. Mme
le
vulgaire lecteur de journaux, celui dont les ra-
CRITIQUES ET COMMENTATEUR?
coiilars
de nos feuilles publiques constituent
l'unique nourri luie intellectuelle sait
ment que
va^e-
Franco contemporaine possde un
jQfi'aiid piiilosophc. un mtaphysicien de gnie,
un penseur qui est Tgal des plus clbres Matres de la Pense spculative, l'orgueil de notre
pays, la gloire la plus authentique et la plus nol)le de notre poque. Toutes les railleries, toutes
les attaques de la mdiocrit jalouse et inquite
ne peuvent prvaloii- contre un fait certain:
jamais la philosophie n a eu en France autant
de reprsentants minents et d'un zle vraiment
la
si l'on songe l'accueil indiffrent
que notre public lettr rserve leurs travaux,
et personne n'admire plus sincrement que l'auteur de ces lignes la haute valeur et la signification du mouvement philosophique qui se
produit depuis une vingtaine dannes au pays
de Descartes et de Malebranche, o les nobles
traditions de la pense spculative semblaient
nagure abandonnes pour toujours. Mais malgr l'immense talent, l originalit, l'clat, la profondeur de mtaphysiciens tels que MM. Bergson, Boutroux, Ribot, Liard. Bourdeau, LvyBruhl,Durkheim, Gabriel Sailles et tant d'au-
mritoire,
tres,
sans parler des Matres illustres qui repo-
sent aujourd'hui
rot,
du suprme sommeil, Vache-
Ravaisson, Saisset,
Secrtan, Renouvier,
Brochard, l'immensit de l'uvre accomplie.
I-
OPTIMISME DR SCIIOPEMIAUER
multiplicit de problmes qu'il y a abords,
puissance d'influence morale exerce sur
la
mouvement philosophique europen,
Irise parfaite
la
la
le
ma-
s'exerant dans ltudc de tous les
])hnomnes de vie sociale, artistique ou intellectuelle, d'un penseur tel qu'Alfred Fouille,
lui
assurent sans contestation possible, une su-
le monde de la haute
pense philosophique, aussi bien qu'au jugement irraisonn et instinctif de la foule. Il est
prmatie absolue dans
pour nous ce que Kantfutjadis pour l'Ai Icmaj^ne,
ce qu' Herbert Spencer a t pour les peuples
anglo-saxons
le
reprsentant
le
plus clbre de
mtaphysique de son pays et de sa
race, le Matre respect, admir de tous, entr
vivant dans l'immortalit, le penseur dont
l'uvre et la gloire ne feront que grandir, qui a
cr tout une cole florissante et dont le nom,
illustre et populaire la fois, domine le tumulte
la
tradition
des factions politiques et des intrts gostes.
Et ce n'est que justice. Car, je
le
rpte en
un homme
de gnie, dans toute l'acception de ce mot qu'on
toute sincrit, M- Alfred Fouille est
emploie trop souvent aujourd'hui sans rime
ni raison. Il a difi un nouveau systme de
il a reconstruit le monde sur un plan
nouveau, il a cr une de ces vastes synthses
mtaphysiques ol'Enigmepremirecelledes
l'univers,
origines et des destines
nous
semble rsolue
ci{rnoui:s
i;t
commentateurs
<
en une intuition gniale et o l'Image mystrieuse de l'Univers, de la Totalit de l'tre, de
l'Ensemble des ralits existantes ou possibles,
cette j?rande Image o chacun de nous se
retrouve, selon sa belle parole, luttant, souffrant, jouissant,
aimant, un instant victorieux,
la fin vaincu, o l'Image
toujours sr d'tre
du Monde apparat plus
prcise, plus vivante,
plus accessible nos faibles regards.
Par la force immanente de ralisation, dans
un devenir susceptible d'tre dirig, ennobli et
utilis pour la Cause du plus noble Idal, parla
force de passer de la. puissance l'acte qu'il
attribue
base essentielle et point de
sa conception du monde,
aux Ides,
dpart de toute
M. Fouille a voulu abolir
les
antiques barrires
qui subsistaient encore entre
l'Esprit,
la
Matire
et
entre l'Univers physique et la cons-
cience humaine, entre
la
psychologie
mologie, la science positive
et la cos-
et la science
de
l'Ame, la Pense et l'Action. En tous cas, mme
au jugement de ceux qui, comme l'auteur de
ces lignes, restent fidles aux grands principes
du dualisme philoso]iliique,M. Alfred Fouille a
rtabli l'harmonie si ardemment cherche, de
la vie
individuelle avec la vie universelle, et
par cela
mme
du Monde
par
l'Unit fondamentale et ultime
la
dinonstration admirable de
l'lment sociologique qui rside au fond de
L OPTIMISME DK SCIIOPEMIAUER
Kl
l'inslinct
de recherches spculatives, celui-ci
le hesoin de l'Universel et l'Univers
n'lant que
tant
le
plus vaste des j^roupcs dont nous
sons partie;
thode
et le
il
fai-
mbesogne
entirement renouvel
but des sciences sociales;
la
dj esquisse par le pathtique Guyau, ce noble
penseur, mort tropjeuncaiirs avoir crit trois
ou quatre livres qui resteront parmi les plus
purs chefs-d'uvre de
lettres franaises,
la
philosophie et des
mtaphysicien remarquable
dont M. Fouille a parl avec tant d'loquence,
de flamme et d'motion sublime dans un livre
qui est lui aussi un authentique chef-d'uvre.
Mais les principes de rforme mtaphysique, le
renouvellement de
sociologique,
la
philosophie par l'lment
Guyau
ces principes poss par
avec tant de sret
et
d'aulorit ne sont encore
qu'bauchs dans son u'uvre. C'est M. Fouille
qui les a dvelopps dans une srie d'uvres
immortelles se rattachant toutes
doctrine des ides forces, de
mme
la
monisme imma-
nent, aux tendances nettement idalistes dans
leur rigueur scientifique, qui
anime
philosophique tout entier de cet
seur.
Parmi
depuis
la
ses
uvres
il
le
labeur
illustre
pen-
faudrait tout citer,
Philosophie de Plalon, ce
monument
d'rudition et de pense cratrice la
fois,
revit toute la sagesse platonicienne, jusqu'au
dernier volume publi par M. Fouille. Et
la
CRITIQUES ET COMMENTATEURS
11
tendance sociologique de l'investigation spculative
n'est
elle-mme qu'un des
aspects
nous apparat la doctrine de
M. Alfred Fouille, une des solutions de l'ternel
Problme dont, mieux que personne, il a compris et exprim la complexit et la multiplicit
sous
lesquels
de perspectives diverses qu'il comporte, car qui
donc oseraitnumrerou mcine valuer lesattrihuts possibles de l'tre
Une doctrine comme
celle de Scliopenliauer,
une philosophie qui exera, une influence
prpondrante et dcisive sur les destines
la pense spculative, et qui, malgr son
originalit absolue, apparat comme une phase
nouvelle, comme une consquence logique
de la grande rforme accomplie au dclin
du dix-huitime sicle par Emmanuel KanI,
un systme aussi grandiose, aussi ingnieux,
de
et,
si
il
faut bien
le
dire,
aussi dconcertant,
on l'examine au point de vue du bons sens
ordinaire et de
la
logique bourgeoise, devait
invitablement attirer l'attention d'un historien et d'un critique des ides philosophiques
M. Alfred Fouille, dont l'rudition,
et la haute comprhension de toutes
les doctrines contemporaines nous merveille
autant que ses dons de crateur. A plusieurs reprises, le philosophe de la PsychoIci
le
qu'e
savoir
logie
tien
idea-forcefi
tudia
les
tendances
L OPTIMISME
12
DE SCIIOPENIIAIER
du .maul mclaphysicien du Monde
comnw vdlonlc et eomme reprfienlalion. Tout
dabord dans un chapitre les plus substanelles ides
tiels et les
plus instiuclils de son Jlisloire de la
que M. Fouille
complt rcemment, .en y ajoutant une
conclusion qui est un pur cliefcra'uvre d'lo-
Philosophie, ouvrage classique
a
quence, de synthse gniale, de lumineuse
et
prophtique pntration des destines futures
de la mtaphysique. Dans la Philosophie de
monographie o revit
du Matre inspir et sagace
qui conduit, depuis tant de sicles, les mes
altres de vrit absolue au Banquet ternel
Platon, cette admirable
toute la doctrine
dans
la
partie consacre, au cours de
immense synthse
critique et historique,
fluence toujours visible et vivante de
platonicienne
sur
cette
la
la
l'in-
pense
philosophie moderne,
M. Fouille, en quelques pages merveilleuses
de lucidit, de profondeur, de brivet synthtique,
rsuma
la
valeur et
la signification, les
principes essentiels et l'importance de
la
mta-
physique de Schopenhauer. Mais c'est surtout
dans un ouvrage vraiment extraordinaire par
l'clat, la varit, l'abondance d'ides, ouvrage
traduit dans toutes les langues, admir et comment par les philosophes professionnels du
monde entier, c'est surtout dans son Essai de
critique
des systmes de
morale contemporains
cRiTioUKs
i:r
commi:ntateirs
13
que M. Fouille a trace un porlrail dfinitif de
Schopenhauer; c'est l qu'il a tudi, avec une
matrise, une autorit et une sagacit qui ne
seront certainement dpasses par personne,
les
tendances initiales de cette grande doctrine.
Peut-tre Irllustre auteur de la Psychologie des
peuples europens
jie
rend-il pas
suffisamment
justice la valeur mlai^liysique et surtout , la
valeur purement esthtique et littraire deSciio-
penhauer
comme
penseur
et
comme crivain,
absolument exceptionnelle,
les tudes nombreuses qu'il a poursuivies
diffrentes poques de sa propre carrire &g
critique et d'historien, demeurent toutefois ce
cette valeur tant
qu'on a crit de plus remarquable, de plus profond et de plus complet en langue franaise sur
ce sujet; et dans cet ordre d'ides,
comme
dans
toutes les rgions possibles d'rudition philo-
sophique et de spculation suprieure, c'est
dans les ouvrages de M. Alfred Fouille que le
lecteur franais devra chercher des donnes
exactes et des renseignements dignes de foi.
Nous rendons justice, on a pu s en convaincre, aux efforts et au talent dploys par
les commentateurs franais de Schopenhauer, il
est profondment regrettable nanmoins de ne
pouvoir signaler, au cours d'une tude sur le
l'auteur du Monde comme volonl et comme reprsentation
les
traductions d'tudes
similaires
paru on Allemagne. Elles permettraient
au public capable de s'intresser encore aux
problmes de haute spculation, de s'assimiler entirement la pense de Schopenayaiil
hauer, de pntrer certaines subtilits qui ont
chapp l'investigation des plus autoriss
parmi les crilicpics franais. En tous cas, les
ouvrages ludcsques de valeur suprieure insgrande philosophie compltenous en sommes
forme. Parmi ceux dont la traduction immdiate s'impose pour le renom scientifique de
notre cher pays, il faut citer tout d'abord trois
monographies magistrales, intressantes chacune des titres divers, celle de Paulsen, celle
de Volkelt, et le volume de la collection des
grands philosophes modernes qui tablit jadis
l'immense notorit de M. Kuno Fischer, o
pirs par cette
raient la notion que nous
celui-ci
tudie
l'uvre
et
la
biographie de
Schopenhauer avec une minutie, un souci des
moindres dtails caractristiques, une conscience scicntilique presque exagre, mais aussi
avec une autorit, une force de dduction et
une rudition incomparables.
Oserai-je avouer, malgr toute mon estime
pour le clbre professeur qui a si noblement
parl de ntre grand Descartes, malgr les trs
belles pages que contient son tude sur Schopenliauer,
quelques-unes sont mme de toute
CHlTIOLliS
l)eaulc,
1:T
COMMKNTATliLKS
nettement que je
rang que cette bio-
oscrai-jc dire bien
place tout
fait
mme
au
i-aaphie critique (on la cite pourtant d'habitude
avant toutes
les autres), les
admirables ludes
deux autres philosophes allemands contemporains, l'un et l'autre trs connus dans leur
(le
Iiays natal, i)resriue igrnors
en France. Le livre
de M. Volkelt, professeur
Leipzig-, est
beaut d'analyse sans gale.
clart,
et
les
de
relief,
Il
est
d'une
superbe de
de [Link] pittoresque
longueurs,
les
mais fatigantes pour
le
l'ouvrage classique de
dissertations savantes,
public, qui alourdissent
Kuno
Fischer,
y sont
totalement absentes, ce qui est rare dans un
ouvrage alleuiand. C'est l un travail absolument remarquable, profond, intressant et de
facture ingnieuse, de composition sobre et
habile, de lecture facile, excut par un mtaphysicien professionnel, aussi comptent que
les pdants insupportables qui pullulent au
pays de Kant et de Fichte, de Schelling et de
Schopenhauer, mais qui se distingue avanta-
geusement de ses confrres par une vivacit,
une clart et un talent d'criN ain presque comparable au talent du philosophe dont il nous
expose
l'histoire et la doctrine,
verve, de
mthode
avec tant de
de sobre loquence. J'en
dirais autant de l'tude de Paulsen, et puisque
loccasion m'est offerte de citer le nom du
et
L OPTIMISME m: SCIIOPENIIAUKH
l(i
comment ne pas dire que
MOUS devrions possder aussi depuis lon{?temps
une liaduction de son admirable Introduction
la philosophie. Ccsi un des chels-d'uvre de la
pense spculative moderne, un des grands
livres philosophiques de ce temps-ci; de mme
que l'auteur est, sans aucun doute, un des plus
minents mtaphysiciens de l'poque. C'est un
trs grand esprit et un crivain de valeur hois
ligne, penseur de tout premier ordre, de telle
envergure que rAllemagne, cette pairie de la
clbre philosophe,
haute spculation, n'en possde pas en ce mo-
ment de plus
robustes, de plus ingnieux ni
de plus puissants. Encore une fois sa fameuse
Einleitung in die Philosophie est un chef-d'uvre
authentique,
tre
il
mandes parmi
le
faut
absolument
le faire
conna-
en France. Et combien d'autres tudes
alle-
toute la littrature que suscita
gnie de Schopenhaucr, combien de biogra-
phies, de critiques, d'essais ou autres travaux
analogues mrite raientgalementd'etre traduits
et connus. Le public lettr trouverait autant de
profit
que
d'intrt
dans
la
lecture d'tudes
analytiques remarquables telles que celles de
Mebuis Uber Schopenhauer ou Richard Bottgen
{Der Grnndproblem der Schopenhauerchen Philosophie), mme dans la lecture de biographies
impeccables telles que Histoire de la vie de Schopenhauer par Grisebach, sans parler des souve-
CRITIQUES ET COMMENTATEURS
nirs personnels
Matre lgua
et fjui
sitt
on
la
17
du fameux Frauenstadt auquel le
uvre
proprit littraire de son
publier aus-
|irofita d'ailleurs pofir la
dans une dition absurde
et
incomplte, ce
Kuno Fischer reinte avec
spirituelle
frocit
de
dans son ouvrage
tant
b'rauenstadt que M.
circonstances aggravantes qui ne
peuvent prvaloir contre le fait certain de l'intimit trs noble, trs pure et trs dsintresse
qui exista entre le grand homme et son premier
admirateui'. 11 est vrai que nous ne possdons
classique,
pas
non plus une
seule traduction de l'admi-
rable correspondance
de Schopenhauer
lui-
mme, correspondance dont il existe en Allemagne plusieurs ditions.
Et Hartmann lui-mme, le plus illustre disciple du Matre, crateur de tout un systme
qui prtend acheve l'uvre de Schopenhauei'.
Hartmann
rables
la
qui consacre tant de pages admi-
philosophie du pessimisme,
mtaphysicien de l'inconscienl
est
si
le
grand
pon connu
encore
Pour en tinir avec ces dolances inspires
uniquement par l'amour, le plus ardent et le
plus sincre
France,
ma
des intrts
intellectuels de la
patrie d'adoption, trs chre et
me
si
permis de
dsirer aussi la publication en franais dequelques systmes mtaphysiques des disciples
digne d'tre aime,
[Link].
qu'il
soit
18
I,
0PTIM1SMI-:
DE [Link]
de Schopcnhauer, par exemple de la clbre
Philosophie dev Erlsung deMailander qui nous
jusqu'o peuvent aller les consquences logiques de la doctrine du Matre, la
l'orce destructive du pessimisme et l'aspiration
ferait voir
fanatique au nant absolu.
La publication de ces travaux remarquables,
malgr l'ingale valeur qu'ils prsentent, nous
prouverait en tous cas l'inanit des racontars
sur la prtendue dcadence de la philosophie
allemande. iNon, mille fois non, si Tre des
grands gnies crateurs y semble rvolue, l'aptitude, le sentiment et les dons mtaphysiques
ne s'affaiblissent et ne diminuent nullement
au pays de Kant, de Schopcnhauer, et de Hegel,
undt, de Lotze, de
qui est aussi le pays de
Lange et de tant d'autres penseurs minents,
appartenant dj au pass, eux aussi, mais que
nous nous obstinons ignorer. L'Allemagne
possde toujours de nombreux philosophes de
talent,
des
intelligences
spculatives
sup-
rieures, et elle peut s'enorgueillir d'une activit,
d'une production et d'une rudition mtaphysique dont on ne trouverait l'quivalent dans
aucun autre pays. Parce que nous ne connaissons
mme pas
de
science suprme, n'ayons pas du
la
la
les
noms des
clbrits actuelles
moins
ridicule prtention de nier leur effort, et jus-
qu'
leur
existence.
L'tude impartiale
des
CRITIQUES KT COMM ICNTATEURS
lit
ouvrages presque classif(ues,ai'chi-coiinus dont
viens de citer
je
les
titres,
nous permettrait
aussi de rfuter bien des objections
car
on
qualifiera sans doute de paradoxale et d'arbi-
soutenue dans ce
la thse
traire
thse a trouv pourtant de
parmi
les critiques les
Cette
livre.
nombreux dfenseurs
plus minents de
magne contemporaine chacun
:
a eu le
l'
Alle-
courage
d'employer, comme nous le faisons ici, ce mot
d'optimisme qui semble une plaisanterie facile
et de mavais got, quand on
l'applique
Aplwnsmes sur la sagesse dans la
Mais tous ont reconnu plus ou moins dans
son uvre gigantesque et parfois contradic-
l'auteur des
vie.
toire,
comme
ments
positifs,
l'existence
elle-mme des
l-
des motifs de croyance et d'es-
eudmonistes que
nous ne faisons que coordonner dans le petit
poir, des professions
de
foi
travail actuel avec plus de relief
ddain encore des opinions reues
et
et
plus de
des dfi-
nitions classiques.
Nous voudrions rsumer brivement
l'im-
pression qui se dgage pour nous de l'apprciation critique
liauer a
difl'rents.
ici
que
les
la
doctrine de Schopen-
sous les cieux
les
plus
Bien que nous n'ayons pu indiquer
tendances gnrales des commenta-
ou allemands, une conclusion
dduite de ce rapide examen, surtout
teurs franais
peut tre
dont
t l'objet
gi
OPTIMISME DE SCIIOPEMIAlEn
nous y ajoutons quelques rflexions inspires-
par lallitude de la critique des pays slaves.
Trop souvent ol sans qu'ils s'en rendent comple
eux mrines,
rendu
les
critiques de
le Matrjc
Schopcnhauer ont
responsable des thories in-
transigeantes que certains de ses partisans
fa-
natiques, avec l'exclusivisme de tous les sectaires, et
il
y en
comme dans
humaine, hlas
en philosophie
loutes les r;gions d'activit
ont
vue
tires
de
le si/slme
principes.
ses
philosophique
Mainlander, ouvrage dont
ce point
de
du intaphysicien
j'ai
dj eu l'occasion
de parler au cours de cette tude,
et qui jouit
en Allemagne dune notorit comparable
celle del Philosophie de l'inconscienl d'Kdouard
de Hartmann, la fameuse Philosophie der Erlosung est infiniment curieuse et significative.
C'est chez
d'ailleurs,
Mailander comme chez Hartmann,
que la conscience humaine, malgr
tout le talent dpens par les auteurs
ont beaucoup l'un
et l'autre) se
gereuses chimres
du
l'tre,
et
(et ils
en
heurte aux dan-
combien superflues
suicide cosmique, d'extinction totale de
du nant absolu, chimres contre les-
quelles le lucide et
mordant gnie du Matre se
mme quand
renoncement et l'abngation
rvolta de tout temps, en secret,
nous prchait le
suprme. C'est que Schopcnhauer,
il
bl de douleurs au
s'il
est acca-
spectacle dchirant de
la
CRiTioi
i:s
i:t
souffrance universelle,
COMMENTATELHS
si
aucune des misres
de ce monde n 'chappe son regard,
vanl('
s'il
est pou-
la
dtruire
par l'existence, no veut point
jamais,
mais l'ennoblir,
21
la purifier, la
diriger
\crs l'avenir meilleur et la joie vritable
il
conoit
la
possibilit au
dont
du Nirvana,
sein
forme suprieure de l'tre, de l'Idal ralis et
vainqueur. Schopenhauer craint, redoute et
mprise notre vie nous, prcaire, misrable
et sordide, il ne hait point la notion de 1 Etre en
soi, et on ne saurait le rpter trop souvent, ce
qu'il prche avec tant d'loquence tragique
c'est lananlissement de notre monde abomi:
nable, assujetti
la
reprsentation phmre et
la volont insatiable, toujours
inassouvie,
mais non pas la destruction totale de la Ralit.
Par les lments positifs que nous avons
signals dans sa doctrine, par le culte quil
a vou au gnie de l Art. de la Vertu et du Renoncement, ce grand homme laisse la pauvre
humanit une issue possible, il lui indique un
port de refuge et de libration,
il
pose
le
fonde-
men,t d'une doctrine de renouveau et de force
vitale reconquise.
Sa philosophie n'est point
le
haineux
et
nihilisme absolu, farouche,
strile,
inadaptable aux conditions de
seignent Edouard de
Hartmann
lander. Le souffle ardent de
et
la
vie qu'en-
surtout Mai-
la Piti, la
lumire de l'esprance mystique
grande
la vivifient,
22
L OPTIMISME Dl SCIIOPENIIAUER
l'animent, [Link] entr'ouvrir devant elle les
portes de bronze de l'Avenir et de l'Eternit.
demeure quand mme, nous
avons essay de le dmontrer, une doctrine de
vie, aussi bien que la doctrine du Matre sublime de la Raison pure.
Aussi nous avouons ne pas comprendre les
motifs de l'opposition trs vive que soulve
encore dans les pays septentrionaux, surtout
dans les pays slaves, o les uvres de Schopenhauer sont pourtant trs rpandues, l'ensemble de ses thories. Nous admettons volontiers l'antipathie intense que doit inspirer le
monisme implacable de Schopenhauer un
penseur diamtralement hostile sa conception
du monde, par exemple M. Lutoslawski, un
des mieux dous et des plus clbres parmi les
jeunes philosophes polonais et dont le systme
personnel est une des tentatives des plus curieuses de reconstitution de l'atomisme hellnique, renouvel par une science et une sret
de mthode toute moderne. M. Lutoslawski a
synthtis sa doctrine dans un ouvrage intitul
Cette philosophie
La Puissance
de
VAme
(Seelenmacht) et publi
en langue allemande, ouvrage que nous, considrons pour notre part comme une des manifestations les plus hautes, les plus originales
du gnie
slave, robuste, belle et
harmonieuse
construction mtaphysique dont l'audace nous
CHITIQUES ET COMMENTATEURS
23
lauleur y combat un des abus intellectuels du temps prsent, ce culte fanatique
ravil. car
du monisme prsent comme unique explication du monde, hypothse dmentie par les
lois constitutives de l'esprit aussi bien que par
les con([uctes
Mais
ddain
de
la
comment
science positive.
expliquer,
par exemple,
le
et l'antipathie vidente que manifeste
l'gard de
Schopenhauer
plus savant et
sophes de
sicien de
le
le
plus rudit,
le
plus autoris parmi les philo-
la mme nation, M. Struve, mtaphypremier ordre, juge impeccable et im-
partial de toutes les liantes question s spculatives
et
de
qui a rendu
la
la
cause importante entre toutes
philosophie, ignore et
gement par
la socit
mconnue
polonaise,
si
tran-
lettre,
si
cultive tant d'autres points de vue, d'incom-
parables et inapprciables services
l'initiative,
au
talent,
au
labeur
d'une existence voue tout entire
Grce
infatigable
la
science
suprme, la dfense de ses intrts et la
propagation de son influence, M. Struve,
second d'ailleurs en celte tche gnreuse par
plusieurs autres philosophes minents, a cr
tout un mouvement philosophique dans la littrature polonaise, o l'absence totale d'ouvrages mtaphysiques choquait comme une
anomalie et une trange lacune. Ce mouvement s'accentue chaque anne, devient de plus
L OPTIMISME
24
Cil
DE SCIIOPENHAIER
plus inlciise et bienfaisant,
il
mme nces-
cration d'une
Revue philosophique
fort intressante et fort
bien rdige paraissant
sit
la
Varsovie
phnomne
tout fait
nouveau
au pa>s de Mickie^vicz et de M. Sienkiewicz.
M. Weryho, philosophe degrand talent, penseur
minent,estledirecteurde hi revueen question.
Henri Struve a t un des promoteurs et un des
initiateurs de cette rvolution intellectuelle,
dont l'quivalent se produit aussi en Russie,
sur une plus vaste chelle et avec plus de reten-
tissement
(luclion
il
1(1
publi lui-mme
p/iilosophie
une
qui est une
Inlro-
uvre
sans prcdent d'aucune sorte dans l'histoire
de
littraire
nument
la
nation polonaise, vritable
mo-
d'rudition, de sagesse et de profonde
comprhension des ncessits
vitales
de
la
philosophie. Toutes les questions de mtaphy-
morale et d'esthtique, l'ensemble
de la science universelle y sont
exposs et tudis avec une autorit magishale
et une comptence sans gale. Cette belle uvre
marque une date importante dans Ihistoire de
la civilisation slave. Eh bien
M- Struve, lui
aussi, malgr son immense talent et sa haute
sique, de
et les dtails
demeure visiblement hostile
Monde
comme colonie el comme ?\'du
impartialit,
l'auteur
prsenlalion.
Un
autre philosophe. Russe celui-l, et pour
CRITIOLKS KT COMMENTATEURS
lequel
toujours eu
j'ai
n'octroie pas
non plus
la [)lus
celui-ci. Je parle
qui a servi
et
les intrts
profonde estime,
Schopenhauer
que mrite
la
place
de M. Sclielpano\v
qui sert encore bien noblement,
de
la
philosophie ternelle, dans
une des rgions les plus riclies, mais les plus
arrires aupointdevue intellectuel de la Russie
moderne
je veux parler de l'Ukraine et de sa
mtropole Kiew
o l'initiative strictement
individuelle de rmiiient professeur mtjscovile
a rveill
un peu
la
ou plutt a
cultivs
natre dans les esprits
fait
du pays
le
besoin
spculation mtaphysique
et le dsir
et
de
remarquez
que dans une grande ville comme Kiew,
M. Schelpanow, mme l'Universit locale
est le seul et unique philosophe professionnel.
Comment ne pas admirer l'uvre accomplie
par ces vaillants dfenseurs des traditions ad-
mirables de
la
science universelle que
des Platon, des Descaries et des Kanta
lise,
mais
qu'il faut
commenant par
taires,
les
le
gnie
immor-
enseigner peu peu, en
notions
les
plus rudimen-
lorsqu'on s'adresse des socits encore
jeunes.
Et bien d'autres mtaphysiciens moscovites
partagent l'hostilit tendancieuse de M. Schel-
panow,
hostilit qui
besoin de
ne diminue en rien, estil
le dire, l'estime
toute particulire que
nous professons pour l'minent crivain de
2G
OPTIMISME DE SCIIOPENUAUEH
Kiew, pas plus d'ailleurs que l'enthousiasme de
philosophes russes d'autrefois, par
certains
exemple, de l'admirable StrakhoAv, un des derniers admirateurs de Hegel pourtant, n'aug-
mente notre admiration. Le talent seul importe
non pas les opinions individuelles, en m-
et
taphysique
comme
en tout autre ordre d'ides
ou de labeur intellectuel. Nous ne faisons allusion aux commentaires slaves et l'attitude
la critique philosophique en Russie et en
Pologne que parce que celle-ci nous semble
s tre place un point de vue erron en ne
tenant compte que des lments ngatifs de la
philosophie de Schopenhauer. L'essai que nous
publions aujourd'hui, prcisment parce qu'il
de
demeure d'accord avec les conclusions des prin
cipaux critiques allemands, a ])our but de rectifier ce point de vue en dmlant parmi les paradoxes
hauer.
et les rvoltes
enflammes de Schopen-
principes
gnrateurs qui survivront son nihihsme apparent et que mme
les
l'analyse des Matres les plus illustres de la
haute spculation franaise, selon nous
et
mal-
gr notre dfrence pour leur uvre et pour
leur gnie, n'a pas russi mettre en lumire
ni discerner bien nettement.
CHAPITRE
11
DOCTRINE ET INFLUENCE DE SCHOPENHAUER
moment semble
Le
oppoiiiin pour juger en
tout quit, sans parti pris tendancieux d'aucune
sorte, l'uvre grandiose et le gnie tumultueux
de Schopenhauer. La place qu'il occupe dans
l'histoire intellectuelle
dans
annales de
les
lui est
la
du monde moderne
et
pense spculative, ne
mme par
plus conteste par personne,
adversaires de sa doctrine, jusqu' prsent
les
plus
nombreux que
ses partisans. Et
comment
s'en tonner? puisqu'il s'agit d'une philosophie
qui,
de
du moins, condamne
en apparence
combat
le
la vie,
principe
mme
la
conqute
demeure pourtant, parmi
1
l!al
et
et les joies
ces joies phmres, prissables et
dcevantes, dont
luttes et
de l'Etre
problmatique
tant de dboires, de
de souffrances tragiques,
obscur de
la triste
humanit,
le
but
et
l'illusion
2S
OPTIMISME DE SCIIOPKNIIALKR
suprme que, jamais, quoi qu'il advienne, noire
race esclave ne voudra abdiquer ni renier.
Il
semble vraiment que l'aspiration au bonheur,
rj)re et livreuse recherche de la joie, lurent,
de tous temps, le reflet et l'image la plus prcise
de l'insaisissable absolu. Si longtemps mconnue, incomprise et ddaigne, l'uvre philosophique d'Arthur Schopenhauer exera, pendant
prs d'un demi-sicle, une influence prpondrante sur l'volution des ides et la conception
actuellement rgnante du monde et de la destine, telle, du moins, que celle-ci s'labore
lentement parmi l'lite d'une poque et d'une
gnration car l'immense majorit de nos
semblables, la foule mercenaire et obscure, et
qu'il faut plaindre d'ailleurs d'une immense
piti pour son ignorance mme, sa sottise gigantesque, sa bestialit farouche et son esclavage ternel, la foule, de nos jours, comme aux
temps de barbarie, que nous croyons rvolus,
continue vgter, sans rien souponner des
conqutes de la science, de la pense affranchie,
de l'investigation philosophique, des chefsd'uvre dj raliss par les arts immortels,
;
consolation et enchantement de ce monde.
N'oublions jamais, quand nous parlons de
la
plus trompeuse des chimres d'ici-bas, celle de
la gloire artistique,
littraire
ou
scientifique,
n'oublions jamais que ses purs rayons ne pn-
nOCTniNP, ET [Link] DE SCIlOPEMIAtiER
2t
dans le gouffre insondable d'ignorance et de tnbres o vgtent les nations.
et o peut-tre un jour, parviendra la lumire;
n'oid)lions pas, mme quand nous parlons de la
gloire la plus retentissante, que celle-ci demeure
lient pas
restreinte et ignore de la foule.
sente notre
ce fait
mmoire
simple
si
la
Gardons pr-
notion salutaire de
la
relativit et le
nant de ce
que nous appelons assez sottement l'immortalit posthume, ou la clbrit actuelle du gnie.
Sachons bien que, du vivant mme de Platon, de
Descartes, de Kant ou de Schopenliauer, quelques disciples ou quelques lecteurs, hostiles ou
bienveillants, connurent seuls l'existence de ces
grands gnies, de ces matres nvds autres
pareils, et dont la gloire est vraiment clatante
et si pure qu'elle nous semble universelle. Et.
si l'on dit que l'opinion de cette minorit soidisant intellectuelle est
la
seule qui compte, je
lpondrai d'abord, que personne n'en
sait rien,
ensuite que c'est dplacer
et
fait
dont
la
que
le
je signale l'loquence tragique n'en
demeure pas moins
certain. Oui, des millions
de cratures ont vcu ici-bas
lence ou
question
le
le
songe de
l'exis-
subissent encore, sans avoir entendu
seulement prononcer
le
nom
de Platon ou de
Shakespeare, de Kant, ou de Dante, de Descartes
ou de Balzac. Il nous parait superflu de rappeler,
ici, que Schopenliauer. de son vivant, fut incom-
30
I.
OPTIMISME DE SCIIOPENHAUER
annes, incompris
dont la supriorit intellectuelle apparat encore si discutable et qui eut
ianl (le peine reconnatre le ^nie du grand
mtaphysicien allemand, auquel l'humanit de
pendant de
pris,
mme
tous
par celle
sicles,
les
et
de toutes
les
races,
est
chef-duvre qui s'appelle
Monde comme volont el comme reprsenialion,
redevable
le
lon^'-uo^
lilo,
de
ce
chef-d'uvre sans gal, o s'affirme
la
su-
prme conqute laquelle puisse prtendre
l'esprit humain
une conception nouvelle
de l'Univers, une explication originale de
l'nigme ternelle, une vision totale de l'Ensemble des choses et de la synthse du Cosmos.
Avec quelle injustice et quelle brutale indifl'rence fut accueillie tout dabord la tentative
:
mme parmi le
Nos lecteurs s'en
gigantesque de Schopenhauer,
public lettr de son temps
souviennent
trs
A quoi bon
certainement.
rappeler
les
phases successives
de cette mlancolique histoire?
Schopenhauer
losophique,
et
il
tait
un immense gnie
apportait au
une parole nouvelles,
fois
de
trs
Comment
phi-
monde une doctrine
se rattachant toute-
anciennes traditions spculatives.
pouvait-il esprer
un
autre accueil
que celui dont le gratifirent tout d'abord l'incomptence, la routine et la niaiserie de ses
contemporains? Pendant de longues annes le
DOCTRINE
.ET
INFIAENCE DE SCIIOPENHALEH
iiiand penseur donl
le
Hl
syslme de l'Univers
une des rvolutions m-
devait oprer plus tard
laphysiquesles plus extraordinaiiesdece tempsci.
car ceux-l mmes qui
le dniii:rent,ratta-
ou le calomnient, ont subi son inlluence,
pendant ces belles annes de jeunesse, d'panouissement et de force vitale encore triomphante, et lorsque son uvre pourtant tait dj
ralise, l'ge o un penseur, un artiste ou un
crivain, peut savourer pleinement l'ivresse
de la victoire Schopenhaucr ne connut que
ramertunc de la dfaite, l'preuve la plus douloureuse parmi toutes celles qui se dressent
devant nous aux chemins dapprentissai^e de
(luent
la
vie
bafou
se sentir ddaign,
vaincu,
et
tandis que la certitude d'un gnie authentique,
la
conscience trs nette d'une supriorit cra-
encore la mdiocrit de
ceux qui triomphent, de nos ennemis, de nos
rivaux, tandis que le sentiment de notre force
sante, et qu'accentue
mconnue nous brle
invincible
cur de
le
flamme
sa
Cette amertume, intolrable pour
mes trop ombrageuses ou trop lres,
fertile en souffrances atroces pour l'me
certaines
dj
le
plus sincrement stocienne (car
ddain sont
et le
les pires
le
mpris
des affronts, et rien
n'en efface le souvenir), le profond mtaphysicien
du Monde comme
tation
volont
rpuisa jusqu'
la
et
comme
reprsen-
dernire goutte. Ses
L OPTIMISME DE SCIIOPEMIAUER
H2
chefs-d'uvre deiiieu raient invendus, incompris,
inconnus;
les
sphres savantes, lillraires
on piiilosophiques, ignoraient jusqu'au nom de
un rformateur appel
celui qui se croyait
jiuider l'humanit vers de
le
public
lettr,
ou
nouveaux destins;
soi-disant
tel,
soig'neusement ne pas acheter ses
persistait
livres.
La
redoutable conspiration du silence l'crasait de
tout son poids, trouvant facilement
liaires la
rance fondamentale de
mme
pour auxi-
paresse d'esprit des heureux etl'ig-nola
foule, sans
parler
sourde animosit du sort si longtemps ennemi. Et il est peine besoin de signaler ici une fois de plus l'trange contradiction
qui existe entre le but grandiose que voulait
atteindre le penseur gnial des Parerga et Parade
la
lipotnena,et ce
mpris de
la foule,
entre cet in-
succs mesquin et la signification de l'uvre de
Schopenhauer prise dans son ensemble, l'im
mensit des horizons qu'elle dvoile nos yeux,
et de rvolte
l'atmosphre de beaut tragique
sublime qui y rgne.
Non
certes, mille fois
non. un
homme
de
gnie tel qu'Arthur Schopenhauer n'aurait jjas
d souffrir de ce ddain de la foule, de cet
acharnement avec lequel la renomme qui
frappe
si
souvent
lui,
porte des faiseurs et des
ne pas franchir le seuil de sa
qui. plus que tout autre, parmi
sots, s'obtinait
demeure
la
DOCTRINE ET INFLLENCE DE [Link]
les
;W
hautes individualits de son temps, mri-
tait
d'tre lou, glorifi, admire' et
aim
Un
penseur de cette envergure, un mtaphysicien
de pure tradition kantienne,
car on sait que
Schopenhauer, si orgueilleux, si pre pourtant,
ne songea jamais nier la dette intellectuelle
qu'il avait contracte malgr tout son gnie, aussi
bien que nous tous trs obscurs et trs humbles, envers le grand homme del Raison Pure,
crateur et initiateur de toute la philosophie
moderne,
un philosophe ayant pntr aussi
l)rofondment dans les rgions mystrieuses
et sereines de l'Absolu et l'ternit aurait d
ddaigner son tour le sot mpris de ses contemporains, les vaines satisfactions damour
propre et d'orgueil et cette volupt d'ordre si
videmment infrieur que procurent les sufdu public ou le mirage de la notorit. 11
aurait d se rsigner l'isolement, la solitude,
frages
au silence obstin autour de sa personnalit
de son uvre.
Il
n'en eut pas
et
la force, et souflit cruelle-
ment...
Mais enfin, aprs cette priode
si
d'une
longue
d'obscurit, d'attente
fivreuse
chimrique
Destin devait pourtant
et
dont
acquitter envers
lui,
le
gloire
comme d'une dette sacre,
voici qu'elle apparat lentement l'horizon de
cette existence
i:zi:\\
rsKi.
si
triste et si
vide d'un
homme
H
L OI'TIMISMK
Hl
DK SCIIOI'KMlAUKK
de gnie
isol, aigri cl
illumine
le
mconnu;
quand mme d'heureuse, en
rait qualifier
comparant
l'exislencc de
des cratures humaines,
quelque
voici qu'elle
dclin de cette destine qu'on pour-
fatuit el
de
s'il
n'y avait toujours
une dose norme d'outre-
cuidante niaiserie dans
cier les motifs
la
l'immense majorit
la
prlenlion dapj^r-
tristesses et
de joie de nos sem-
blahles.
de toute vidence, il y avait dans la
nature morale de Schopenhauer, dans sa personnalit psychique et son temprament individuel, une source inpuisable d'amertume et
de mlancolie. Toutefois, sa haine et sa frayeur
Et,
de
semblent
la vie
se dissiper sous l'influence
bienfaisante et trs douce de cette chimre de
la gloire
dont
les
premiers rayons enivrent
et
apaisent les mes les plus rebelles et qui, pour
lui,
apparaissaient
toutes parts, les
souffle
glacial
moissons
aussi leur
si
tard,
l'heure o, de
brumes du soir s'lvent, o le
de la tombe fltrit dj les
et les fleurs
de l'automne, mais semble
donner plus de prix
et
de valeur.
Nous n'avons pas l'intention de retracer la
biographie bien connue d'ArthurSchopenhauer,
dans cette esquisse dont le but est d'indiquer
dans son uvre certains aspects synthtiques el
gnralement inaperus, mais qui s'imposent
l'attention de tous ses admirateurs et tous les
nocTruNi:
amis de
la
i:t
influinci:
de sciiopenhali;!!
w,
philosophie, loisqii on approfondit
le systme mlaphysi(iue et l'enseimoral
de cet homme extraordinaire.
gnemenl
Je n'insisterai donc pas sur les phases successives que traversa cette progression assez ra-
hidoclrino.
pide de
la
du
clbrit
Matre,
vnement
capital de sa destine individuelle, partir de
l'instant
mystrieux
et
solennel o daigna lui
sourire cette puissance redoutable et incom-
prhensible dont
la
ralit est
pourtant plus
certaine que n'importe quelle autre,
puisque
chacun de nous en prouve les eftets et que
l'humanit, parmi les mirages, les luttes et les
visions dcevantes ou sublimes de l'histoire,
l'a
vnre sous
les
noms
divers de la Fatalit,
du Destin, du Hasard, de la Chance nfaste ou
propice, bienfaisante ou hostile, partir du
jour o le Sort, si longtemps ennemi, accorda
Schopenhauer les revanches que le grand
liomme. mconnu au\ jours de sa jeunesse,
revendiquait encore avec tant d'pret et de
coli;e.
sans esprer peut-tre lui-mme
la
ra-
son rve. Celui-ci triompha pourtant, comme on le sait, du vivant mme de
Schopenhauer. Apres le discrdit, d'ailleurs
exagr, comme tout mouvement de raction,
(|ui
frappa l'cole philosophique florissante
loiigtem|)s. si grande et si noble d'ailleurs, de
lisation de
ridalisine
germanique du dix-neuvime
sicle,
1.
3(;
oi'TiMisMi;
m: [Link] er
semble sidcntilcr avec le frnie de
Fichte, de Schellingct surtout de Hegel, profondment oubli et injustement ddaign son
celui qui
tour, et qui fut. en
un pass encore
tout rceni,
Matre suprme dchi pense europenne, qui
le
demeure encore
de son grand ennemi,
l'gal
que ion dcouvre l'uvre ignore, ddai-
voici
gne, moisissant sur les rayons poudreux des
bibliothques, l'uvre gigantesque et sublime
de Schopcnbauer.
La grande lumire d'une doctrine nouvelle,
la force
invincible d'une vrit dcouverte et
d'une de ces vrits primordiales
tibles contre lesquelles le
humaines ne peuvent
et indestruc-
temps ni lingratiludc
prvaloir, l'blouissanle
une
avec un
beaut d'une Ide gniale, close dans
grande intelligence
dveloppe
et
talent d'crivain gal la force de spculation
l'inspire,
([ui
oui,
la
lumire, la beaut, la
joie splendide de la victoire, l'allgresse d'une
conqute de plus obtenue par le gnie humain, le trouble, l'motion, l'irrsistible attrait
d'une immense gloire naissante, tout cela
jaillit
tout coup des vieux bouquins d'un phi-
losophe inconnu, peine
cit
par
les historiens
mtaphysique moderne, ddaign par
les professionnels, totalement ignor du public,
et dont les uvres immortelles, rpandues au
jourd'hui dans le monde entier, ne trouvaient
de
la
docthim; kt im'Llknce de SCIIOPENIIAUER
ni ac(iu(M(Mirs, ni loclonrs. pus
teurs. Mais,
si
encore une
mmo de
fois, voici
S7
ck'tiac-
revanche
la
long-temps attendue, complte, blouissante,
et dis"ne
de l'homme suprieur qui en bnficia.
On dcouvre
son sysime philosophique, on se
passionne poiir ses livres, o une matrise littraire extraordinaire fait valoir avec tant d'ha-
bilet et
de puissance
spculative
et
l'orijrinalit
siques.
On commente, on
vrao-es,
les
du monde,
ides,
pense
la
analyse,
doctrine,
la
que
les
ou-
les
conception
la
synthse cosmique
la vaste
paradoxes de Schopenhauer
indescriptible, et
de
richesse des ides mtaphy-
la
et les
Un enthousiasme
attaques furieuses des
envieux
et
intense,
un enthousiasme
des sots ravivent et rendent plus
provoqua jadis
le
pareil
grand, nuageux
et
celui
que
redoutable
Hegel, l'ennemi personnel, la bte noire de
Schopenhauer,
et
comme
comme
volonl
cl
dojit
du Monde
l'auteur
reprcsenlation parle tou-
jours avec une grossiret et une pret
si
vraiment regrettables car on ne
saurait le redire trop nettement Hegel fut,
lui aussi, un immense gnie; un enthousiasme
gnral de la jeunesse lettre, de tous ceux
qui pensent, qui souffrent, qui mditent les
grands problmes et aspirent les rsoudre;
affligeantes,
un
ol
vritable dlire d'admiration, de sympathie
do oniiosilo. se manifeste partout
et
ddom-
l'optimisme de sciiopemiauer
inii<4('
Solioponliaiior dos iiflVonls, dos dc'daiiis
d aulrolois.
Rien de plus mouvant dans sa puiililc.
plus humain, de plus louclianl que
le
(\c
rocildos
dernires an nes du ^nuid philosophe allemand,
panouissement inattendu de sa ro
son influence qui en marque les
en liouvera les dtails dans les
nombreuses
biographies germaniques du
Matre. Chez nous, il faut bien le dire, la haute
personnalit de Schopenhauer a t fort peu
tudie ce point de vue subjectif, si important
pourtant pour la comprhension totale des
et cet
nomme et de
pripties. On
d'un
ides
rformateur,
videmment
d'un
contemplatif
vibrant aux
moindres impressions de la vie. Toutefois,
je le rple, dans ses grandes lignes et son
aussi
inspir,
et
aspect gnral, celte priode de tardive et dfinitive victoire, nous est connue. Car, presque du
jour au lendemain, Schopenhauer est devenu
clbre
des disciples fidles, des admirateurs
enthousiastes viennent
leurs
i-espoctueux
Francfort prsenter
hommages
gnie qui semble avoir trouv
les
nigmes,
celle des oiigines
le
l'homme de
mot de toutes
cosmiques aussi
bien que celle de l'Amour, de l'Art ou de
la
Beaut terrestre. Avec
et
la candeur spontane
du gnie, lequel implique toujours chez
qui en possde le privilge redoutable, une
sincre
celui
i)Of:TRiM:
cerlaino dose
liaiier
(le
[Link]: de [Link]:r{
i:t
fie
navet charmante, Schopen-
cslheureux de ces manifestations puriles
l'admiration cliaquejoiirgrandissante des g-
nrations nouvelles,
imprvues avec
popularit,
il
il
dlice,
savoure ces impressions
il
jonit pleinement de sa
apprcie toutes les
sensations
d'orgueil, de triomphe, de vanit satisfaite
le
S9
que
succs peut donner, sensations infrieures,
mais intenses
et
ennoblies encore par
la
cons-
uvre accomplie, par la
dompt le sort. Enfin, a])rcs
cience d'une grande
certitude d'avoir
prcieuse revanche o
vraiment le Shakespeare du pessimisme connut l'illusion et peut-tre la ralit
du bonheur et de la gloire possibles ici-bas,
l'me rconcilie avec le destin, confiant en
l'avenir de l'uvre immortelle qu'il lguait
l'humanit et dont le souffle de l'infortune et
do la malchance ne lui avaient fait jamais
douter, Schopenhauer s'endoit du suprme
sommeil.
f[uelques annes de
celui qui fut
Cette intelligence sublime, qui avait pntr
profondment par dlaies vaines apparences
du monde matriel jusqu'au fond primordial
si
de
l'tre,
jusqu'aux rgions tnbreuses
de
l'ternel et de l'Absolu, de la Volont myst-
rieuse dont tout procde et o tout rentre et
s'efface, cette
flamme qui
lucide, acerbe et
brillait
dsenchant
dans le regard
grand pessi-
clu
+0
I.
OPTIMI--.\li;
niisle el qui,
encore
mcme
SCIIOPKNIIMKR
travers la mort, claiie
route de l'humanit, cette
la
s'teig^nit
l)i;
flamme
jamais dans la nuit sans rveil.
Et l'influence de Schopenhauer n'atteignit
vraiment son apoge qu'aprs la mort du philosophe. Toute la lin du dix-neuvime sicle
est domine par son sombre et despotique
gnie. Le reflet de son uvre, lcho de sa voix
teinte pour l'ternit palpitrent, plus vivaces
que jamais, sur ce glorieux tombeau dont les
gnrations n'avaient pas eu le temps de dsapprendre le chemin. On retrouve la trace de
ses thories, toujours originales et vibrantes,
du monde, du devoir, de
on retrouve son influence,
en un mot, dans les rgions d'ac-
de sa conception
l'idal et
de
la vrit,
pour tout dire
tivit intellectuelles et
les
sociales
en apparence
plus trangres aux grandes spculations
mtaphysiques.
Ce ne sont plus seulement ces professeurs de
il avait vou une haine
froce et tant soit peu injuste, avouons-le, car
s'il y a des pdants parmi eux, comme dans
toute autre catgorie sociale, aucune, parmi les
classes de la socit contemporaine, ne peut
philosophie auxquels
rivaliser avec celle-ci
comme
intensit de cul-
ture intellectuelle; ce ne sont plus seulement
les
(\u\
professionnels
s'occupent de
de
la
Science
Sclioiionliniiei*.
Suprme
mois aussi
DOCTIUNi: ET IM-LUENCK DE SCIIOPEMIAL'EH
les
amateurs,
41
les dilettantes, les crifiques litt
raircs, les moralistes
de salon,
les
chroniqueurs,
tile
de constater que ces
les journalistes,
les vaudevillistes, etc.
(|uels s'arrogent le droit
jiiires
Inu-
improviss.
les-
d'apprcier sans appel
une uvre qu'ils sont trop souvent incapables
de comprendre, altribuentau morose et sublime
mtaphysicien du pessimisme d'inconcevables
niaiseries dont il ne saurait tre rendu responsable aucun degr; inutile ddire que sa pense est de plus en plus travestie et dnature,
dans cette transformation et
que consiste linlluence
et la prennit dune doctrine, ce qu'on appelle
vulgairement la gloire, et ce que Schopenhauer
convoita toute sa vie avec tant de tristesse et
mais
n'est-ce point
cette altration
On
d'ardeur?
mme
le cite
tous propos, tort et
travers; plusieurs gnrations
l'admirent
lectuel et
et le
djeunes gens
choisissent pour guide intel-
pour Matre suprme; des centaines
les pays du
de volumes paraissent dans tous
monde, mme les plus extravagants (car oii
donc la grande thorie de la Volont n'a-t-elle
pas pntr?) consacrs larfutation ou l'apologie d'VrIhur Schopenhauer. Le plus grand
artiste,
le
plus extraordinaire gnie crateur
des temps modernes, celui qui dcA
l'Art des
sicles
venir,
ait
comme
modle typique, une synthse vivante
indiquer
Idal
et
et pitto-
12
I,
OPTIMISME
icsquc de Ions
ni;
les avis
.SCIIOPENIl.\i:i:n
musique, posie, peinune seule et gran-
ture et plastique runis en
diose vision de Beaut parfaite et complte,
Richard Waj^ner lui-mmo se proclame son
de sa doctrine cl
prte aux accents immortels de Tristan agonisant d'amour, de dsespoir etde regret, la noble
et farouche fiert du pessimisme.
lve, s'inspire visiblemoiit
Mais, une autre poque commence et voici
qu'une raction invitable ss produit et eface
lentement la bruyante et phmre popularit
de celui qui comprit mieux que personne
l'pouvante et l'angoisse tragique de l'preuve
de vivre
car vivre est dj une preuve im-
mrite et terrible
on a pu
le croire,
de celui qui, un instant,
du moins, avait
fait jaillir
du
fond
deTme collective de l'humanit pensante,
une
tincelle de piti sincre, la conscience de
notre misre infinie, peut-tre
mme
l'espoir
d'un renouveau possible. Le grand silence de
l'ternit indiffrente
entoure dj de ses brumes
opaques sa mmoire et son o'uvie. Certes, l'une
ne font que grandir dans l'estime et
et l'autre
l'admiration
lettrs,
des
mme
i)hilosophes et
mais son action sur
la
dj au pass, et je renouvelle
ncessaire formule ds
le
des
foule appartient
ici la
dbut de
restriction
cette tude
quand nous parlons del foule, il faut toujours
sous-entendre une sorte d'lite. La foule au sens
DOCTRIM-: ET IXFLUENCK DE SCIIOPENllAUER
exact de ce
rit
rimmeiise majone lit rien, ne
croupit toujours dans les tnbres
leriiie, le
[)eiiple,
de nos semblables, hlas
sait rien et
de
43
Un homme du
comme chez les Lapons ou les
mme pas que Platon, Descartes
la l)arl)arie la
peui)]e chez
plus com])lte.
nous
Cafres. ne sait
ou Kant ont
exist. Et
et intellectuelle
combien
l'action
de Schopenhauer sur
morale
la socit
de l'poque, action qui fut profonde pourtant,
semble aujourd'hui
treinte
inefficace, drisoire et res-
Nul penseur inoderne n'en exera toutefois
dans la mesure et les limites du jDOssible, de
plus ltiitime et de plus salutaire. Et voici les
rsultats acquis, la
gnie
le
moisson
monde moderne
et
n'a
le salaire
du
retenu aucun
du noble penseur et du
sublime philosophe. Pour l'humanit cruelle
et stupide, victime et complice ternelle de
l'impitoyable volont de vivre, l'exemple, la
parole et la doctrine de Schopenhauer. malgr
leur retentissement exceptionnel demeurent
nuls, inexistants ef non avenus La morale du
Matre n'a pntr ni dans les esprits, ni dans
les murs du temps, elle n'a provoqu qu'une
ddaigneuse piti chez les hommes daction
qui en connaissent vaguement les lignes prindes enseignements
mthode dialectique
un paradoxe extravagant et
cipales, l'inspiralion et la
elle
semble
tous
[Link]'TiMisiMi;
44
la ralit lui
donne
ni:
sgiiopknhaueh
cIkuiuc iiislanl
de cruels
dmentis.
Comme
autrefois,
du temps
d'hier ou
comme
dans
la
ralit
temps qui
fondamentale et
ternel, de ce
qu'une illusion
inne, une des formes priori de la sensibilit
dpourvue en soi de ralit suprieure, vrit
n'est d'ailleurs
quelque peu cultiv,
familire tout esprit
depuis
rvolution opre par Kant;
la
criminelle
l'aveugle,
autrefois,
et
comme
stupide
Volont de vivre poursuit sans trve l'uvre
douloureuse qu'une Fatalit incomprhensible
lui assigne. Elle
dploie ses j)rodiges d'astuces,
et la
mme pret,
mme dmence. Non
les
visions d'pouvante,
de perversit et de haine avec la
la
mme
obstination
pas seulement parmi
de meurtre, de destruction qui semblent
les
animale sur
cette terre d'esclavage et d'ignominie, mais
dans les relations humaines, politiques, individuelles et sociales du monde civilis, ou soidisant tel, jamais la lui le pour la vie ne s'est
conditions essentielles de
la vie
affirme avec plus de violence, de frnsie et
de bestialit. Partout
la loi
mant
et
l'ide
de justice
impitoyable;
exclusif
l-out
la
fort oppri-
concurrence
ngation de l'Idal;
du succs
prix
monde,
la
du plus
de droit
et
de
la victoire
l'argent matre
et
et toutes les infamies,
le culte
obtenue
souverain
tous
les
du
crimes,
DOCTRINE ET INFLUENCE DE [Link]
toutes
les
bassesses accomplies et acceptes
d'avance pour conqurir un peu de cet
dont
la
mort enlvera
dtiennent
4;")
la
si
arfjrenl
ceux
vile
cfui le
puissance illusoire. Partout
les
tres vivants, en qui palpite celte volont donl
rimpntrabie loi prside au rylhnie harmonieux des constellations poursuiNant leur route
mystrieuse sur
les
volont qui dans
breuses de
la
chemins de
les rg^ions
rinfini. celle
infimes
et tn-
vie terrestre souflVe et aspire au
bonheur avec une ardeur f^ale chez un homme
de gnie ou chez la plus rpujnante des brutes
rampant sur l'coice boueuse de notre abomiles cratures humalgr la Rdemption du
Sauveur qui esl mort sur la croix, pour anantir la souffrance et la haine, malgr les aver-
nable petile plante, partout
maines,
elles aussi,
tissement des justes, des sages et des prophtes,
de ceux qui, ayant dissip le mirage des apparences, dcouvrent la source profonde de douleur et de mal, et nous indiquent
parlout
les
cratures
humaines
la
dlivrance
se dvorent, se
combattent, se dchirent, se cramponnent une
existence atroce, se rvoltent avec une fureur sau-
vage contre l'ide mme d'une abdication possible de l'gosme. Jamais l'affirmation delElre,
pour employer la terminolole Vouloir vivre
ne dploya
gie de Schopenhauer lui-mme
ses ressources d'iniquit,
avec plus de cynisme.
de
l'oI'TIMJSMI:
J(i
SCIlOI'liNIlAUER
C'est eu vain que le sublime moralisle du
pessimisme librateur enseigna au monde occi-
dental
sagesse du rciionceincntclose depuis
la
longtemps parmi
n'en
la
tire d'ailleurs
barbarie asiatique, laquelle
que
fort
pende
profits
progrs vritables. C'est en vain
qu'il
prouve, en d'immortels clicfs-d'uvre,
de toutes
les
le
ou de
nous
nanl
ambitions, de tous les apptits, de
tous les mirages d'ici-bas. C'est en vain qu'il
humanit de
avait cru convaincre la triste
fait, si
simple pour
neuse, d'une fausset
de
le
la foule
dsir
ment
or
la
le
si
agressive au jugement
volont de vivre s'identifie avec
dsir n'est lui-mme, ternelle-
ncessairement,
et
aspiration
Toujours
strile,
il
ce
d'une certitude lumi-
lui,
douloureux,
qu'efl'ort
dception
souffrance.
et
doit lutter avec l'pre convoitise
des autres volonts, tincelles jaillissantes du
mme
foyer mystique, toujours
tour de soi la souffrance et
volont
le
propage au-
il
mal
toujours
soul'rira, puisqu'elle est le dsir.
la
Ah!
vous voulez vivre d'une existence meilleure
o apparatra peut-tre la lumire ignore
d'un bonheur qui i)arat impossible, renoncez
si
et
ou du moins celle que l'Ordre cosDestin Fatal nous imposent et qui
qu'gosme, douleur, crime et folie. Ne lut-
la vie
mique
n'est
et le
tez plus,
ne hassez plus, ne dsirez plus
les
biens mensongers qui s'vanouissent aussitt
DOCTKlNi:
INFLLI^NCi:
liT
DK SCllOIMiMIAllili
17
que nos mains dbiles parviennent les saisir.
Kevencz la Source Premire, dissipez l'lernelle illusion, brisez les fers de rescla\ajL'"e.
C'est dans l'immolation de nos dsirs et de nos
espoirs que vous trouverez la promesse et
le
irape certain d'une vie nouvelle, seule di^nc
d'tre vcue, et dont le bonlieur et la libert
illusoire de ce monde ne sont que la parodie
infme, ou le symbole dcevant car en abdiquant sa propre essence, la Volont peut briser
:
monde.
L'bumanit couta uu instant ou, du moins,
lit
semblant dcntcndre les paroles du sage
le
Destin
et
dlivrer
le
dsabus, puis ddaigneusement, elle continua
parmi
sa route
iniquits
mmes erreurs, les mmes
mmes preuves. L'amour,
les
et les
l'ambition, l'avarice, la sottise, la vanit et la
violence, le Dsir et
le
Regret d'une Flicit
et oppriment
mes humaines altres de
bonheur et de joie. Aucune des chimres, aucun
impossible, brlent,
dvastent
toujours les j^auvres
des mirages qui enchantent ou emplissent de
terreui'
dans
la
les
faibles regards,
demain vanouis
nuit ternelle, aucune des grandes illu-
sions n'a abdiqu sa toute-puissance
irre.
iiit
ou son
n'a
attrait fatal...
renonc rien
misme demeurent
et inefficaces.
et les
menson-
Non, non, l'iiumaconseils
du
pessi
aussi inutiles qu'hroques
LOPTiMisME
4s
Le philosophe
time sicle qui
la
DI-:
sciioi>i:niiaui:r
mode,
l'aube
de ce
vinj?-
commence parmi tant d'inquic-
ludes et d'iniquits |)oliliques ou sociales, dans
une atmosphre dprimante de malaise et de
mensonge, le penseur qui remplace Schojienhauer dans la faveur du public comme
influence et r|)utation de hardiesse, l'crivain
qui symbolise les aspirations d'avant-garde et
les
audaces spculatives de la Jeunesse lettre,
le rvolt sublime, aigri et chari-
ce n'est plus
table qui enseigna nagure,
au
nom
de l'invin-
cible souffrance, l'universelle piti, ce n'est plus
Schopenhauer, mais
le
dur,
Frdric Nietzsche, l'ennemi
acerbe et cruel
du Christianisme
et
de
le
dtracteur de toutes les chimres auxquelles
la
ont cru
bont, l'apologiste de
les
rformateurs et
L'impitoyable
et
les
la
force brutale,
sages d'autrefois.
loquent littrateur prussien,
morale consiste en une ngation absomme de moralit, dans une
transmutation radicale des valeurs qui donnaient jadis un prix et un sens la vie humaine,
ce malheureux et pathtique Nietzsche qui n'a
fait d'ailleurs, en difiant la doctrine du Surdont
la
lue de la notion
homme et le culte de la Puissance vitale qui le
rsume, que continuer, en lui imprimant une
direction anti-humanitaire bien dplaisante, la
thorie initiale de la Volont conue
principe du
monde
et
essence de
l'tre,
comme
thorie
DOCTRINE ET IXFEUENCE DE .SCilOPEMIAlEB
qui constilno
la
base et
le
4'.'
point de dpart de
loule la philosophie de Schopenhauer. Malheur
aux vaincus malheur aux faibles malheur
ceux qui soullVcnl qui dsesprent et qui
pleurent
telle fut rsume en termes vulS^aires, la devise du philosophe de Zarathustra,
antithse frappante du sapre selon Schopen1
hauer, mais si bien adapte aux tendances et
aux aspirations les plus profondes du monde
moderne que celui-ci retrouva sans peine dans
l'agressive doctrine
de
vivante
Nietzsche, la
son
du Retour
mprisable
ternel, l'image
idal.
flamme d'un gnie
thentique, l'loquence,
le
Car, chez
littraire au-
lyrisme splendide,
le
pathtique et la beaut des symboles en dissi-
mulent l'horreur: mais proclame par
la foule
immonde, vraiment, quelle doctrine pourrait
inspirer davantage une sorte de dgot mlancolique?
poque de transition o nous
songe de l'existence, poque qui commena, du reste, du vivant mme de SchopenL'horrible
vivons
le
hauer. avec ce rgime de meurtre
et
de sang
monde, et ce cauchemar de
paix arme qui nous semble la condition normale de toute civilisation, de tout progrs, lorsque, en ralit, mme aux pires poques de barbarie et de tnbres, l'humanit ne connut pas
d'esclavage pareil, l'poque o nous vivons ne
qui rgne sur
[Link]^KI.
le
50
I.
poil
ail
(iPTnrrsMF,
de schopemiauer
celles |)as choisir de ^uide et de dfen-
seur mieux appropri
sa
valeur
et
son
Ame
profonde.
Pourtant une troisime priode commence
pour l'histoire du pessimisme. Aprs avoir t
attaqu, comment, vilipend, ou honni par tant
de sots, aprs avoir t, pendant prs d'un demi-
pour
sicle,
la foule
ignorante, le reprsentant
des tendancesultra-avances et ultra-rvo-
attitr
la pense spculative, Schopenhauer n'est plus discut par personne, voici
qu'une re de calme et d'apaisement commence
pour cette grande mmoire et cette uvre immortelle. Oui, enfin! enfin! etgracesen soient
lutionnaires de
rendues aux destines quitables et pro])ices
Schopenhauer n'est plus le philosophe
mode,
qu'ils
que
faire
la
que citent les gens du monde, lorsveulent faire preuve d'rudition, celui
celui
raillent les journalistes, lorsqu'ils veulent
talage de civisme ou de
qu'admirent de confiance
les
vertu,
celui
snobs de toute
espce, race inoffensive, certes, mais hassable
quand mme, car
son niveau
les
dnature et rapetisse
conceptions nuageuses et suelle
blimes du gnie.
Et
le
pathtique visionnaire du Monde comme
nocritiNi: et ini"i,ii:nci:
l'olonh'
comme
('/
liaulain
et
dk sciiopkmiauer
ri'i)rsi'nl(i/iun,
ni
moralisle
le
austre de l'asctisme platonicien
non scnlement n'est plus le rvolutionnaire
en vogue, mais il apparat dj,
pour ses adversaires et pour ses partisans,
comme un des grands classiques du dix-neuvime sicle et de tous les sicles. Oui, Schopenhauer, un classique et qui comme tel semble
intellectuel
fort arrir sans
doute quelques juges svres,
lesquels devraient pourtant rserver
pour eux-
mmes
leur lucide svrit,
paratre
une assertion paradoxale ou exagre.
Comment en
voil qui peut
contester pourtant l'vidente et
crasante vrit?
Il
appartient dsormais cette race de grands
gnies philosophiques dont on ne discute plus
la
sagesse redoutable. Car celle-ci semble per-
sonnifier
les
le
plus noble effort,
plus sublimes d'ici-bas
et
les
aspirations
la gloire
un peu
mystrieuse qui entoure lesnomsdeces matres
immortels, plane au-dessus des vicissitudes du
temps, des luttes contemporaines, des passions,
des amours et des haines de l'heure prsente.
Oui. dsormais
l'gal
tte,
Schopenhauer nous apparat
de Platon et d'Aristole, de Plotin
de Marc Aurle, de Snque
de saint Anselme
et
et d'Epic-
et d'Epicure,
de saint Augustin, de Des-
cartes et de Spinoza, de Leibniz et de Berkeley,
de
Hume
et
de Spencer, de Malebranche
et
de
.)2
I-
OPTIMISMK DK SCIIOPKNIIAUER
Fichlc, de Hegel et de Schcllinj?, peut-tre
mme
dii
grand, de l'incomparable Kant, son matre
et
notre matre tous. Certes, la force intellec-
mtaphysique de ces
philosophes de gnie tellement divers ne peuvent prtendre au mme tribut de reconnaissance et de gloire, mais chacun d'eux incarne
tuelle et la signification
vraiment quelques tendances del'esprit humain
ou quelque priode nettement dfinie de la pense spculative. Chacun deux fut vraiment un
crateur, en ce scn s que chacun en trevitl Enigme
un aspect inaperu jusqu' lui.
une nouvelle et fconde
ternelle sous
Chacun
construisit
hypothse, embrassant
l'Ensemble des
clioses.
In
Totalit de l'Etre
doctrine de vie, base non pas sur de vagues
arbitiaires
sentences
quelque grand
Chacun
impratives, mais
et
sui"
principe dUnil universelle.
reconstruisit l'univers sur
veau, chacun pronona pendant
mre de
el
(hacun nous lgua une
sa vie terrestre
un plan nou-
le
songe ph-
une de ces paroles
impiissables contre lesquelles rien ne peut
prvaloir
monde,
gratitude
On
la
et
ni
ni roiihli,
le
et le
ni les
changements du
labeur des sicles, ni
mme
l'in-
mpris de nos semblables.
prtend en vain conqurir
et attribuer
philosophie un rigorisme d'argumentation
un
caractre de certitude scientifique que
savoir
suprme (ayons
le
courage de
le
le dire),
DOCTHINE
liT
IM'I.L
KNCK DK SCIIOPEMIAlKri
TjH
ne saurait atteindre, prcisment parce que,
mme de la mtaphysique lanl la dfiiilionde l'Absolu et la comprhension de l'Uni-
l'objet
vers, manifestation visible
mensit
mme
possibilit
de
la
de cet absolu, l'im-
lche entreprise exclue la
d'une solution dfinitive
et prcise,
qu'on en peut exiger des sciences particulires, dont le but n'est jamais que l'analyse
d'une partie fragmentaire des phnomnes de
telle
l'Etre.
\
Les grands systmes spculatifs conser-
cront toujours ce caractre hypothtique qui
leur prte une beaut, une signilication morale,
une loquence, une perfectibilit auxquelles ne
sauraient prtendre les autres sciences, toujours
limites de par leur dfinition
mme
et le
but
de leurs investigations exprimentales. Toutes
les
vastes synthses dveloppes parles Matres
de
la
philosophie ternelle, ne sont, vrai dire,
f|ue des
hypothses gniales, entr'ouvrant, nos
legards
blouis, les perspectives infinies de
l'ternit et
fiu'elles
de l'immensit, en
mme
temps
pntrent jusqu' l'essence intime de la
fond ultime et cach qui est le
terme radical de l'analyse possible, la source
profonde o tout ce qui existe puise sa raison
de vivre. Encore une fois, l est la noblesse, la
grandeur, l'inapprciable beaut, la force d'acVie, jusqu' ce
tion sur les
mes
d'lite, la
grce austre et la
prennit de la philosophie. Or,
comment
le
L OPTIMISME
54
nier".'
Parmi
DE SCIIOPENIIAUEK
grandes explications de la
immortels systmes
patrimoine commun de notre race
ces
Kalit lolalc, j3armi ces
qui sont
le
esclave, le trsor de saj^-csse suprieure
nent s'enrichir tour tour
cessives, la
les
oii
vien-
gnrations suc-
doclrine de Schopeiiliuucr. cette
gigantesqueet
si
claire et
si
limpide philosophie
du Monde, essence
mystrieuse de l'existence universelle, est une
de
la
A olont,
|)rinci|)e
des explications les plus fcondes, et les plus
inspires
du Mystre des origines
et
des desti-
nes.
Car.
on ne
saurai! Iiop insister sur ce point
d'importance capitale, une explication du secret
du monde, une vue d'ensemble sur l'I nivers
et
une doclrine de
vie,
nous servant de conso-
lation et d'appui ])armi les douleurs et les tra-
verses d'ici-bas, voil ce que doit apporter tout
philosophe digne de ce nom, et c'est l le mrite
que peut revendiquer, plus que tout autre, la
philosophie de Schopenhauer. Elle prsente de
])lus cette particularit trs rare
l'homognit
morale pratique, et de la puissante
thorie spculative qui en est l'armature et la
base fondamentale. L'thique de Schopenhauer
parfaite de la
est le rsultat rationnel, la
et irrfutable
conclusion logique
des prmisses tablies dans la
partie mtaphysique de son systme, unit d'ins-
piration
et
de dialectique qui pntre vraiment
DOCTRINE ET INFLUENCE DE SCIIOPENHAUEK
55
lout lecteur impartial d'une sorte de respect
craintif.
Non,
trs
pntr davantage
llamme
certainement, personne n'a
du monde, nulle
secret
le
d'inspiration gniale ne dissipa d'un
souffle aussi puissant les
nous cachent sous
vaines a|)parences,
le
la
brumes opaques qui
mirage dcevant des
vrit ternelle. Et cette
(vuvre gigantesque fut accomplie par
l'homme
c\traordinaire qui pouAait dire avec fiert:
fait
mme
de
d'une
la possibilit
loi
le
morale
ence monde de mensongeset d'gosme, dpend
de cette assertion tmraire il y a une mtaphysique. Celui qui en nie la ralit dtruit sans
s'en apercevoir la preuve et l'existence mme
dune morale quelconque. Mais Schopenhauer
savait bien que, malgr toutes les ngations et
toutes les rvoltes de l'orgueil humain, la loi
sacre qui palpite au fond des mes, et dont le
souvenir bienfaisant, autant que l'aspect su
blimedu ciel toile, mouvait jusqu'aux larmes
l'illustre rformateur de la pense moderne,
cette loi im])rissable avait trouvdans sa propre
doctrine un fondement nouveau et indestruc:
tible.
Pour
et la
ces raisons multiples, l'enseignement
doctrine d'Arthur Schopenhauer grandis-
sent chaque jour davantage, mesure que la
foule se dsintresse de l'image mensongre,
qu'elle s'en
forma autrefois, son uvre apparat
L OPTIMISME DE SCIIOPENIIAUER
..(.
('in[)reinle
d'un
caractre de beaut, de s-
tel
rnit tragique, d'apaisement, de profondeur
et
de snie, que. ds prsent,
fidles
de ce grand
homme
mirer sous l'aspect de
Et
nilatis.
il
les tlisciplcs
ont le droit de l'ad-
l'ternit, siibspecie ler-
convient, pour les
mmes
raisons,
de se rjouir profondment du discrdit passager qui frappe cette uvre immortelle, de
la
priode de raction qu'elle subit en ce moment,
comme
toute manifestation
du gnie humain.
L'influence, indirecte, pourtant, et passagre
qu'elle a
murs
pu avoir sur
les arts, les ides,
les
bavardage d'une poque touche
sa fin. Ecoutez la plainte sublime de Tristan
agonisant de dsespoir, pleurant son abandon
et son amour tromp, dans la dtresse infinie de
ceux f[ue l'ternelle illusion de l'Amour a marqus au front du signe redoutable ceux pour
et le
qui
le
adore
monde
les
quand une crature
sans remords et qui meurent
est dsert
trahit
de douleur sous
le
regard indiffrent des astres
douce toile qui brille pour
eux dans un regard humain s'est loigne,
emportant avec elle la force de vivre, les rves
d'or et le divin mensonge. Car il y a l un sortilge, un philtre plus puissant que celui de
Brengane elle-mme, et la toute-Puissance du
lointains, lorsque la
Vouloir-vivre qui a cr les
mondes innom-
brables accable aussi de son faix crasant, une
DOCTKI.M ET INFLUENCIC HK [Link]
pauvre
mc
sans dfense,
si
faible cl
si
oZ
lasse,
l'amour apparat...
Voicile grand chef-d'uvre de Richard Wagner,
ce drame lyrique de Tristan cl Isolde, tlirecl'heure
inluclaijle
tement, immdiatement inspir par
de Schopenhauer,
et
que
d'une
la
musique,
traverseront
gnage de
dont
les sicles
le
la
doctrine
|)ome aussi bien
surhumaine beaut,
comme
la force cratrice
le
vivant tmoi-
qui palpitait dans
du dsespoir, chef-d'uvre
la lumire et la tlamme
faisaient clore autour de lui les fleurs aux
changeantes couleurs, au parfum pntrant,
cette philosopliie
mtaphysique dont
au\ teintes clatantes et imprissables des chefsd'uvre de l'Art... Les adieux de Tristan la
bien-aime disparue, l'ingrate qui le ddaigne
et l'oublie voquent en nous-mmes le frisson
des grandes motions tragiques, car c'est
1 mc de
Schopenhauer invisible et prsente,
qui se mle la voix du mourant, et qui
adresse au monde, et la gloire si longtemps
attendue,
un
ternel adieu.
Laissons-nous bercer une dernire
pur sanglot
le
s'lvent sur la
sur
les
vagues
au souffle de
fuses
de
la
la
et
les
chants
mer immense,
fois
inspirs
qui
par
qui
planent
en courroux, mlant ainsi
tempte et aux voix con-
du monde matriel, les nobles accents
douleur humaine, la tristesse des adieux.
L OPTIMISME DE SCIIOPEMIAUER
:,8
l'amerluinc
des
sparations
prennit de l'amour
mes ddaignes... En
.des
tels,
dans
inexorables,
fidle, l'atroce
la
souffrance
ces sanglots
immor-
celle plainte inapaise et qui s'apaise
pourtant au dnomenl du noble chef-d'uvre
de Richard Wagner, o l'adore revient pour
recevoir dans
un dernier
baiser, l'ultime adieu
de celui qui ne survcut pas l'absence; en
harmonies sublimes s'exhale, atteint son
apoge, puis semble s'vanouir, linfluence de
la philosophie de Schopenhauer sur les arts,
ces
les ides,
l'activit esthtique, intellecluelle et
sentimentale du
monde
des vivants. Les grands
principes de la mtaphysique de la Volont,
son affirmation dans les types divers de vie
cosmique ou d'organisation terrestre, le pathtique qui s'en dgage les abmes de souffrance,
;
de dtresse
dain, puis
et
le
de dses])oir qu'elle dvoile sousalut et la dlivrance quelle d-
couvre dans ses propres profondeurs, dans ce
miracle ternel du renoncement
et
du sacrifice,
morale chrtienne nous avait dsign dj
l'idal mme de la sagesse et du bonheur possible, tout ce qu'il y a de sublime et de nouveau
(car les seules nouveauts authentiques sont
celles qu'on retrouve) dans la doctrine de Schopenhauer se symbolise en une vision inou-
la
bliable de beaut concrte et douloureuse, voque par un chef d'uvre dramatique et lyrique
DOCTHINE ET IM'LLENCE DE SCHOPENHALEH
5!
dont lien ne surpassera rniotion. Puis une
sorte de silenee enveloppe lentement l'uvre
prestigieuse du ^nand philosophe allemand. La
foule s'loigne de son tombeau, les |)rofanes
laissent en re])os sa cendre ai)aise, les artistes,
les
potes et
les dilettantes
cherchent ailleurs
leurs molils d'inspiration et d'enthousiasmes.
D'autres moralistes, d'autres penseurs bn
fcient
de
s'efl'ace si
cet
vite
engouement
irraisonn
d'autres voix
moins
qui
austres,
mais plus dures, certes, et plus agressives,
prononcent des paroles qui semblent l'antithse voulue de
doctrine, et elles sont
la nol)le
accueillies avec des transports d'enthousiasme,
elles
trouvent leur application immdiate, non
pas seulement dans les fictions de l'Art immortel mais aussi dans
la lutte
politique mondiale,
la
des classes et des individus, la mle
dcevante des passions
l'heure prsente.
Ce
et
des
intrts
de
n'est plus l'anantissement
de l'ternelle \olont de vivre qu'on nous en
seigne mais son culte exclusif
et
farouche. Ce
qu'on nous apprend
propager, mais le mpris et la
n'est plus l'universelle piti
chrir et
haine du pauvre, du proscrit, du vaincu, du
paria ternel. Ce n'est plus
le
grand repos,
sommeil sans rves
au sein du Nirvana, une fois l'illusion du
Temps terrasse comme les autres, dont on
l'apaisement suprme,
le
L OPTIMISME DE SCIIOPEMIAUEK
()0
nous promet la revanche cerlaine, mais le
Retour sans fin des mmes souiTranccs, des
mmes
preuves, de
nouvele travers
la rafrdie
le
du Destin
mirage des
sicles
re-
pour
seul profit de quelques lus, dont le sort
misrable des esclaves sans nombre est la lu-
le
},mbre et fatale ranon. Frdric
tons sa
Metzsche
est
Une fois de plus nous constavictoire. Le surhomme dchane dans le
du
l'idole
jour.
monde illusoire de la ralit son gosme froce,
ses luttes fratricides, ses
combats
et
son orgueil
insens. Zarathustra inspire les penseurs et les
artistes, les politiciens, les
mme
les
kl Ralit.
hommes
rveurs du temps prsent,
le
Rve
et
Vie lui appartiennent
l'Art et la
.Malheur aux humbles
d'tat et
mpris ceux
qui succombent surtout ceux qui leur tendent
la main, au nom de la Fraternit et de la Piti,
ces deax reines exiles Telle est l'impitoyable
!
honte
et
loi
du
Piaille
nouveau que
Et je parle encore
moderne, car
les
le
monde
a choisi.
de l'lite de la socit
brutes humaines, depuis touici
jours et instinctivement, connaissaient cette
doctrine, et n'en veulent pas d'autre.
Comment
un philosophe platonicien de tradition kantienne, un moraliste magnanime
dans sa
rvolte mme, une me si tendre et si pitoyable,
quoique si clairvoyante et profondment persuade de la souffrance initiale du monde,
nOCTRINI ET INFLUENCE DE SCTTOPENITAUEli
(;]
coniincnl un Matre qui appailiciil dvjh
au
pass,
toi
que Schopenhauer, ne
dmod aujourd'hui
dmod, surann
Oui,
serai l-il poini
et,
pour employer une
expression vulg-airc qui dit bien ce qu'elle veut
uous apparat
(lirceffroyablement A'ieuxjeu,
tel
aujourdliui, l'aurore peu
blouissante du
Aiiiiitinie sicle, le
profond logicieu de
La
quadruple racine de la raison suffisante , l'aprc
moraliste et le psychologue des Aphorismes
sur la ^ ie, le mtaphysicien gnial du Monde
comme volont el comme reprsentai ion. Et, encore
une fois, avec quelle satisfaction sincre nous
constatons cette vrit que personne, ce semble,
u"a os formuler nettement! Enfin, l'uvie
ijnmortelle de l'homme de gnie ([ui continua
la tache gigantesque de Ivant, dveloppant les
du criticisme avec une
force
d'intuition philosophique sans pareille,
nous
thses initiales
indiquant
les
voies nouvelles qui, seules, pour-
ront conduire
la
philosophie moderne vers
les
hautes destines qui lui sont dues et promises,
l'uvre de Schopenhauer chappe a^ jugement
de
la foule
lit.
ignorante
iNon pas
et la
tyrannie de l'actua-
que son influence
soit
jamais
celle-ci a pntr trop profondment
dans l'me collective de notre race pour qu'une
brusque volution du got et de la mode phmre en dtruise les effets, mais cette immense
abolie
Loi'TiMisMK
r,L'
ol
sciiopemiaukh
ni:
bienfaisante puissance d'oricnlalion morale
devient
anonyme
impersonnelle,
et
elle
se
confond avec ces mystrieux principes de perfectionnement et de progrs on l'humanit
trouve instinctivement
sans connatre
lutte,
de ceux qui,
les
force de continuer la
la
nom
le
et la personnalit
premiers, posrent et tabli-
rent les principes de vie en question.
Ayons donc, non pas
de
le
le
courage, mais
proclamer bien haut
thur Schopenhauer est
mode,
la
finie, ce
la Joie
popularit d'Arn'en est plus
la
son vieux temps, cest le cas de
le dire La gloire du clbre philosophe rayonne
maintenant dans ces rgions lointaines, apaielle sent
o les cris, les insultes et l'encens du vulgaire ne pntrent plus, dans l'atmosphre glaciale et pure o s'panouissent
et s'affirment encore malgr les dmentis agresses et sublimes
sifs et
superficiels de l'volutionnisme hasar
doux. lamode aujourd'hui,
et le
Noumne de
Ceux qui
les
Ides de Platon
Kant.
reliront
ses
livres
anims d'un
souffle puissant d'angoisse tragique etde rvolte
ceux qui reviendront lui parmi les
et les douleurs innombrables
du
monde, dont il comprit mieux que personne le
nant et les ressources infinies de cruaut op-
sincre,
preuACS
pressive, ceux-l, dsormais, seront des philoso-
phes professioniiels au sens
vc'i'itnblodc ro
mot.
DOCTHINK
1:T
n'iinpliquaiil
INFIJENCK
aucune
Oli
n(3lion
SfMIOPENIlAUKH
(,;<
pdante de f^rade
universitaire, dediplnnes obtenus ni d'ouvrap:es
publis, mais la recbercbe ardente des vrits
premires
et le
noble
gnreuse
et
pressentiment de l'Absolu,
inquitude
la
du Mystre
Eternel.
Enfin enfin
!
les
personnes quelque peu com-
ptentes, sinon autorises en matire de pbilo-
que pasgrands problmes de
sopliie et de pense spculative, ceux
sionnent vraiment
l'ontologie,
les
les
vrais
et fidles
disciples
du
Matre seront seuls s'occuperdsormaisdeson
u'uvrc, affranchie jamais des altrations de
cette
longue priode de
avant de s'imposer
la
lutte
quelle dut subir
postrit.
Mais
il
con-
vient d'abolir certains malentendus qui subsistent encoie
rant du
dans
les
milieux
les
plus au cou-
mouvement philosophique,
sur cette
grande doctrine, dont les tendances profondes
ne se dAoilentque lentement, trs lentement...
L'tude prsente n'a point d'autre but que celui
d'lucider un des aspects de la philosophie du
pessimisme, dont Schopenhauer fut sans aucun
doute
le
reprsentant
le
plus caractristique et
lemieuxdou, unede ces perspectives illimites
qu'elle ouvre sur le domaine de l'Absolu et de
l'ternit.
CHAPITRE
Il
NGATION T AFFIRMATION DE LA VIE
La philosophie de Schopenhauer,
si
l'on veut
rsuinor en vino hrvo formule rcnsei^nement
ullime qui s'en dgage, ahoulit une ngation
ahsolue et radicale de
Ceci est indiscu-
la vie.
ne
table et certain, et prtendre le contraire
serait
qu'une tentative de paradoxe
facile,
nia-
nifestation de mdiocrit intellectuelle trs en
faveur aujourd'hui, mais qui a toujours eu
don de nous agacer
Toutefois,
dans
la
il
convient de s'entendre
notion
le
tout pai'ticulirement.
mme du
et
il
y a
nant un lment
tellement hassable et tranger aux aspirations
les
plus profondes de l'ame
humaine qu'une
analyse plus rigoureuse et plus complte de
conclusion fatidique laquelle
du pessimisme
tre les
fut
amen
le
la
philosophe
y dcouvrirait p(>ut-
prmisses d'une rconciliation possible
NEGATION ET AFFIttMAION DE LA VIE
avec la destine,
le
(i
^erme d'une fragile esprance.
Pareille dcouverte
demeurerait certes
ne
point sans profit pour
le
savoir humain, ni
pour la solution du plus palpitant des problmes moraux, celui-l mme qui donne une
valeur
tif
et
un sens
la vie. Si
un examen
des rsultats spculatifs obtenus par
atten-
le
lucide, le plus gnial, le plus pathtique
plus
et le
plus inspir de tous les misanthropes et de
tous les pessimistes,
si
l'enqute
voudrions esquisser brivement, en
nous
que
la faisant
porter non
pas sur les principes, que nous
supposons connus du lecteur, mais sur les conclusions du systme mtaphysique de Schopenhauer, si l'tude que nous entreprenons
nous permettait de constater chez le dtracteur
le plus farouche de l'humanit et des conditions d'existence o celle-ci se dveloppe,
chez l'homme de gnie qui pronona sur les
souffrances du monde, la plus dure et la plus
svre des sentences et qui
tir le
principe
mme
rvait d'anan-
de ltre en son dernier
refuge, si nous constations mme chez Schopenhauer une tendance invincible et inaperue de lui-mme vers un bonheur impossible, vers une notion de la joie qui l'attire et
le tente malgr lui
les consquences de cette
simple constatation peuvent tre importantes
et le sont en effet.
;
RZEWUSKI.
.")
L OPTIMlSMi;
(iC.
Lorsqu'on
relit les
Di:
SCllOPEMIALKH
merveilleux chefs-d
uMC
de conslruclion mtaphysique et d'pre loquence littraire qui constituent un eflbrt pres-
que unique dans
combien
de la pense humaine,
que nous venons d'indi-
l'histoire
l'entreprise
quer d'une faon sommaire apparat pourtant
difficile, presque irralisable
11 semble tout
d'abord que la conclusion gnralement admise s'impose avec une vidence foudroyante.
Non, certes, jamais rquisitoire plus tragique,
ni plus enflamm ne fut dress contre l'injustice, la cruaut, l'illogisme et la brutalit de ce
monde pouvantable o nous vivons notre exil
terrestre, o tout n'est que dsespoir, crime ou
o des abmes de dtresse se creusent
chaque pas, sur ces routes d'apprentissage qui
ne mnent aucun port de quitude, de bonheur
ou de salut possible. Car ce qu'il y a, la fois,
de poignant, d'admirable, et de terrible dans ce
tableau de l'immense misre humaine, de Terreur initiale de l'existence, ce qu'il y a de merveilleux et de sublime chez Schopenhauer,
c'est que sa description du Monde et des Maux
innombrables qui l'accablent, tout en tant
pousse au paroxysme du dsenchantement
lucide, demeure impitoyablement vraie, juste
et persuasive, c'est que l'accent inimitable de
la Vrit y palpite. De l le grand frisson
folie,
d'pouvante shakespearienne qu'elle provoque.
NEGATION KT
de
FIRMATION
Al
Di:
LA
VIID
67
l'ascendant despotique qu'elle exerce sur
mes, l'espce de fascination
les esprits et les
qui attire vers ses profondeurs redoutables les
malheureux qui ont
soul'ert,
pleur et compris
([uc la vrit
ultime rside prcisment dans la
souffrance et
le
nous
l'avions
dsespoir. Cette vrit tragique,
tous
entrevue,
mais
nous
n'osions pas encore la proclamer tout haut, et
homme de gnie trouve ce courage
l'unathme qu'il jette sur le monde
voici qu'un
et justifie
par toute une doctrine de l'Univers, par une
philosophie originale et profonde
Le monde physique dont la laideur, l'hostilit
l'omnipotence aveugle nous accablent, le
monde de la force et de la matire, l'univers
extrieur qui nous semble la seule ralit n'est
que le monde apparent, le monde comme repret
sentation
tel qu'il
crature qui
le
renat et
meurt avec chaque
conoit, en le ralisant.
En
soi,
aucune stabilit, aucune ralit, aucune
prennit, il nous emporte, nous chtifs et misrables, ainsi que les systmes cosmiques qui
gravitent aux routes de l'infini, dans ce reflux,
il
n'a
ce torrent, ce tourbillon de
phnomnes
pris-
sables, dont le spectacle remplissait dj d'amer-
tume
et
de mlancolie l'me du
Point d'objet sans sujet,
tel est le
vieil Hraclite-
grand principe
de ridalisme ternel que Schopenhauer retrouva aprs ses gloiieux prdcesseurs, aprs Pla-
L oriiMisMi: Di: sciioi>[Link]:k
GS
Ion, lk'ikcle\ Descartes, Kanl. mais qu'il fixa
Jamais en une forme imprissable de clart, de
nettet et d'vidence inluilive. Car les Lois qui
nous attestent, d'un pouvoir tellement tvian,
mme
nique, l'existence
ne sont que
les
de l'Univers
visible,
conditions sous lesquelles nous
participons l'illusion et au mystre de
L'apparence qu'offre
le
monde
l'Etre.
provient de
la
constitution de notre intelligence, de la faon
inne dont toute crature de notre espce doit
Mais comme consquence immdiate de ce postulat qui est une
se reprsenter les choses.
vrit d'vidence premire, le
infini,
rible
monde
matriel,
incommensurable, merveilleux et terdont nous mmes faisons partie, n'est
qu'un monde de phnomnes et d'apparences,
d'une vrit toute relative. La matire est un
mensonge vrai, selon la forte et admirable dfinition
du
Matre,
el
sous
la
trame multicolore
des visions qu'il provoque, dcevantes ou ex-
puisque
quises,
fatidiques
d'airain
du dterminisme universel
toujours,
la
loi
l'enserre
de toutes parts, se dissimulent l'ultime ralit,
le fond cach de l'Etre et de la Vie, la Substance Unique dont le nom seul a chang, la
chose en
soi, le
Kant dniait
d'une intuition
hension
niAstrieux
Noumne dont
notre race esclave le pouvoir
mme
quelconque, d'une
compr-
approximative, d'une vision
NICOATION ET AFFIRMATION DE LA
chose en
passap:ro. Celte
sophes,
penseurs
les
soi
que
et les sages
VIi:
Ci)
philo-
les
de tous
les
temps et de toutes les raees ont vraiment cl
anxieusement cherche parmi les fantmes de
matrielle, sous les vaines arabesques
apparences sensibles, si vite dissipes, au
soiiflle de temps qui n'est lui-mme qu'une
illusion suprme, cette vrit premire s'appelle
la ralit
(les
Volont. Elle est l'Eternel, l'immuable,
trieux, le
et
le
mys-
vridique Vouloir dont tout procde
auquel tout
ramne,
se
et
qui seul subsiste
en ce monde o tout passe tandis que toutes
les splendeurs et toutes les grandeurs accablantes qui rayonnent dans le chemin des
;
toiles,
parmi
les
splendeurs des
soleils,
des
plantes et des voies lactes ne sont
que les
images confuses et prcises la fois du Songe
infini que poursuit ce Rveur ternel qu'on
nomme l'Esprit humain. Mais il se rveille
l'instant suprme de la dlivrance et les visions
de son rve s'vanouissent aussitt.
La Volont seule est libre, donc
seule existe
qu'il revt
abstraction
et,
pour
faite
la
Volont
de
l'aspect
les cratures prissables, en-
chanes jamais par
les liens
du Temps, de
l'Espace et de l'Universelle causalit, formes
priori
le
du principe de raison
monde
proclam
n'est
en soi
que volont. Schopenhauer a
cette vrit
suffisante,
fondamentale, point de
7(1
l-
OPTIMISMi;
Df:
SCnOPRNIlAI EH
dpart et source profonde de toute sa doctrine
plusieurs
ardeur
et
une loquence, une
reprises, avec
une
force de dialectique platonicienne
incomparable. Faut-il joindre
l'appui
assertion quelques citations qui
de celte
rveilleront
dans le souvenir des admirateurs du Matre les
motions nulles autres pareilles de leurs premires lectures?
Ce monde avec tous ses phnomnes est
l'ohjectivation de la volont; la Volont, elle,
n'est pas
un phnomne,
mais une chose en
rapport de consquences
objet,
loi
de toute ide.
ni
soi.
une ide, ni un
non soumise au
principe qui est la
Ces quelques lignes prises au hasard dans
le
trait
du
libre arbitre,
rsument dj
la
construction gigantesque, l'uvre future qui
moMonde
trouvera son expression dfinitive dans ce
nument de pense spculative intitul
comme volont et comme reprsentation.
Contre
cette dfinition
le
de l'Essence du
monde
aucune rserve critique ne saurait prvaloir, elle
est lgitime, puisqu'elle correspond une des
grandes observations des sciences exprimentales. D'ailleurs, ainsi que dit Schopenhauer,
ce mot de A'olont est choisi faute de mieux,
et le caractre
tentative n'en
hypothtique de cette nouvelle
diminue nullement nos yeux
la
signification profondeet la vrit suprieure, la
NKGATION
grandeur
et la
1;T
AFFIRMATION DE LA VIF
prennit
phie rsidant, selon
mme de
nous, dans
la
le
71
philosocaractre
problmaticfue que revotent ses investigations
ambitieuses et grandioses,
si
reposantes et
si
parmi l'pre prcision de la Science et la
mesquinerie affligeante du Dterminisme.
Aussi, quand Schopeiihauer identifie le Voubelles
loir vivre,
source de
c'est--diie
quand
l'tre,
il
avec la souff'rance,
prononce un verdict
d'ordre moral sur l'essence de
l'tre,
sur ce
monde de l'invisible, inaccessible au jugement
humain, on peut dire que, sans dpasser les
droits qu'assigne chacun de nous la facult
bienfaisante
de
la
rverie
mtaphysique,
il
pntre pourtant autant que ses prdcesseurs
dans ces rgions de l'arbitraire et de l'irrel
dont les beauts nuageuses, sublimes et pathtiques chappent toute apprciation rationnelle.
Oui, vraiment,
que
chose en
quand un philosophe nous
dit
que l'Univers entier, en sa
ralit premire, n'est que volont et, quand il
dveloppe sa thse, avec une puissance et une
splendeur de dialectique pareille l'loquence
qui illumine les pages immortelles du Monde
comme volont et comme reprsentation, il ne peut
encourir aucun blme mme de la part des parla
soi,
du dualisme, des adversaires du monisme et ses hypothses demeurent belles et
tisans
72
L OPTIMISME Di; [Link]
fcondes,
dune
bien
la vrit
vrit
mtaphysique qui vaut
dessciences exprimentales.
Mais s'il juge la finalit que la Ralit ultime
semble envelopper avec le vague et incertain
critrium de la morale humaine, il prte davantage la discussion, il la provoque mme, surtout si l'ultime verdict prononc par le philosophe est une condamnation contre laquelle la
Nature et l'Instinct de l'Ame, tout ce qui nous
entoure
et tout ce
qui palpite en nous, proteste
Encore une
au mtaphysicien
qui nous dit: Voici l'explication du Monde qui
me semble en rsoudre les difficults et le troublant mystre; voici le principe de l'tre et de
et se rvolte.
fois,
'
la
Pense, la Source initiale d'o
jaillit le tor-
rent des vnements et des choses,
railleries et toutes les
chicanes de
toutes les
la critique
demeurent impuissantes dtruire son uvre
fatalement incomplte, mais toujours bienfaisante et lucide. Car son systme philosophique
nous claire et nous commente l'univers, et sa
Aaleur se mesure la quantit de phnomnes
qu'il explique. L, le mtaphysicien demeure
dans sa sphre lgitime d'action et de noble
indpendance. Un exemple trs caractristique
de cette vrit, volontiers confondue avec de
dplaisants paradoxes, nous est fourni par la
doctrine mme de Schopenhauer, et il convient
d'insister tout particulirement sur cette ques-
NEGATION
I:T
An-IRMATION
Di:
LA
VIi:
7H
beaucoup plus impoilanie qu'on ne le croit
|)lus qu'elle se confond
tion,
en gnral, d'autant
avec l'objet
mme
de
la
prsente tude.
Au pbilosoi^lie qui nous enseigne que le
Noumne de Kaiit. l'absolu pressenti, la cause
initiale de l'Ktre n'est que Volont, nous ne
pouvons opposer aucune objection probante,
pas plus qu' Herbert Spencer ramenant la
mme conception d'essence primordiale du
monde
la notion de la Force, Leibniz celle
d'un atomisme dynamique
fois,
et spirilualiste la
Ficbte celle du Moi subjectif. Crateur
et
Evocateur du Cosmos. (Je choisis ici de parti
pris l'exemple d'une doctrijie d'idalisme subjectif
ment
ayant
le
don d'exasprer tout
les esprits
geoise,
i^arliculire-
vulgaires et la logique bour-
mais dont
les
fondements mtaphy-
siques sont trs certainement aussi lgitimes
que ceux du matrialisme.) Le mtaphysicien
nous retrace une Image du Monde, il nous
apporte une solution inconnue de l'Enigme
ternelle, image toujours incomplte, solution
Toute
toujours provisoire, mais qu'importe
explication du Monde, chaque grand systme
de l'Univers, c'est--dire chaque grande doctrine philosophique contient une part de vrit,
puisqu'elle rige en principe d'intelligibilit
universelle une des forces mystrieuses dont la
hirarchie nous chappe.
!
'i
I,
On ne
OI'TlMISMi; Di:
SCnOPKMIAUEH
saurait en dire autant de la tendance
inne chez tout philosophe et qui
l'incite ta-
un rapport d'influence rciproque et de
raction immdiate entre le Principe mtaphysique du Monde et notre sensibilit phmre de cratures bornes et fragiles, et notre
capacit de soufrance on de joie. Remarque/
d'ailleurs que le dilemme de ce rapport, singublir
lirement
bles,
difficile tablir
en termes conceva-
d'une manire rationnelle
et prcise, ce
dilemme n'est susceptible que de deux solutions
auxquelles se ramnent ncessairement toutes
les autres
Le pessimisme ou l'optimisme,
il
n'y en a point et ne saurait y en avoir d'autres.
l'Lnivers peut tre conu, analys, compris, et
leconstruit
de mille faons diffrentes. Les
relations qui
nous sont imposes avec l'immen-
sit
le
accablante du
monde
et la totalit
de
l'tre,
fatalisme des Lois ne peuvent apparatre que
sous deux aspects diffrents
Ou bien
la vie
et
antithtiques.
nous semble bonne
et dsirable,
acceptable en tout cas. ou bien nous prononons
condamnation, nous
jugeons mauvaise,
est digne d'tre
anantissement
devient la
vcue, ou bien son
suprme sagesse, le but ultime et la dlivrance
unique et sans retour. Et ni l'optimisme, ni le
pessimisme ne sauraient tre rfuts d'une rfutation absolue de mme qu'ils ne peuvent consa
cruelle
et
dtestable.
la
Elle
NGATION KT AFFIUMATION DE LA VIK
75
leur temprament, leurs
morale rendent rfraclaires
la tendance initiale d'une de ces deux grandes
doctrines. Car si Schopenhauer nous prouve
vaincre ceux
que
ides, leur nature
en une srie d'blouissantes analyses et d'loquentes descriptions didactiques que la volont
est l'essence du monde, nous ne trouverons
certes aucun argument probant qui puisse rfuter son systme, et lui prouver qu'il se trompe.
Mais
s'il
poursuit sa dmonstration jusqu' vou-
loir tablir
et
souffrir,
n'est
une
s'il
identit absolue entre vouloir
Acut nous convaincre que tout
que douleur
et
dception en ce monde,
comment parviendra-t-il
nous convaincre,
si
notre tre tout entier aspirant au Bonheur, au
Triomphe et
bien des
la Joie, affirme en avoir prouv,
fois, les
effets, l'ivresse et la
volupt,
charme, nul autre pareils. Si
que la Vie est un
Mal, si elle refuse d'en abdiquer l'illusion, si elle
juge le pessimisme une doctrine aussi incomplte et aussi inadmissible que l'optimisme
intransigeant de Leibniz, de Read ou de Cousin,
malgr tout le gnie de Schopenhauer, malgr
la part terrifiante de vrit que contient sa doctrine, le pessimisme n'aura point de prises sur
ses tendances et ses convictions intimes.
On a accoutum, de nos jours, railler assez
niaisement la classique division des facults de
l'exaltation et le
notre
Ame
refuse de croire
LOPTlMISMi:
7ti
rallie
en
Di;
SCIIOPKNIIAUKU
trois j^roupcs iielleinenl dillorcncis
la scnsibililt',
rinlelligencc et
la
volont.
bonne foi et en toute sincrit philosophi(jue. aucune classification ne s'adapte mieux
la vrit mme, aucune ne correspond, d'une
faon plus prcise et plus sagrace, aux modes
Or. en
divers de notre vie prsente, telle que l'ont la-
bore
les
formes innes de notre orjanisation
psychique et les ractions qu'exerce sur elle l'incomprhensible Univers, mme en admettant
que celui-ci ne soit pas autre chose que la manifestation dune Force psychique et toute immanente... Oui, on peut sentir, comprendre ou
vouloir la vie. Le monde peut tre conu, senti
ou voulu par la crature prissable qui en contemple quelques instants les mirages changeants. Le cycle des sensations, des penses et
des sentiments humain s est parcouru tout entier.
La totalit des ractions du Moi frmissant
malgr lui aux orages multiples des sens, de
l'Ame et de l'Esprit, s'exprime dans l'histoire
des trois sciences fondamentales auxfiuelles
aboutissent les trois tendances initiales que
certains ouvrages de vulgarisation scientifiques
>Dnt quelque peu discrdites, en isolant chacune de ces facults avec un formalisme superficiel et stupide, tandis que dans la ralit concrte elles se compltent et se relient en une
svnthse vivante. La sensibilit, la raison et le
AITIKMMTON
NliGATlON ET
lU.
Vli;
I.A
77
sens moral fonneiitrunitc vivante (le ri 11(1 ividii.
i^'Eslli(''li(|ne
et
correspond la
en son essence intime
est la science qui
sensibilik', (|ui la reflte
inspirations les plus hautes, celle
ses
l'instinct cix^ateur
monie analogue,
la
de
mme
([ue,
Mtaphysique
de
par une harest la science
rationnelle par excellence, puis(iue la Raison
trouveen
elle la satisfaction
de ce besoin ardent
d'unit universelle qui la tourmente et que les
sciences fragmentaires ne peuvent lui donner;
de mme, enfin, que la Morale ou rEthi([ue
exprime ce (lu'il y a de plus noble, et de plus
profond dans la volont humaine, tendant toujours un but nouveau. Voil une belle dcou
verte,
nous dirat-on
s'oft'rir
peut-tre, et
que
l'on peut
prix rduit, en ouvrant n'importe (luel
manuel de philosophie
scolaire.
Mais
il
ne
s'agit
point ici d'une dcouverte quelconque. S'il est
beau de formuler une mthode nouvelle ou une
vrit Inconnue, il est parfois utile de rappeler
certaines vrits, trs anciennes dj mais qu'on
oublie
un peu
trop souvent, sous prtexte d'in-
de modernisme. La bonne vieille
division des sciences philosophi(iues en trois
novation
et
groupes distincts est du nombre de ces vrits
bienfaisantes injustement ddaignes et une
tude rapide, mais attentive des conclusions,
qui s'imposent Schopenhauer dans les rgions de la mtaphysique pure aussi bien que
L OI'TIMISMK DK SCllOPENIlAUER
78
dans
celles de l'esthlique et
de
la
morale, nous
fournira quelques arguments dcisifs l'appui
de
la
thse que nous
voudrions
dvelopper
nous-mmes et qui prsentera peut-tre le systme du grand philosophe sous un jour nouveau.
CHAPITRE
IV
LE SORTILGE DE LA BEAUT
La dfinition de
idtime de
l'Art,
la
Beaut, origine et but
source inpuisable d'enthou-
siasme o ses lus puisent l'inspiration, telle
que nous la prsente Schopenhauer dans son
esthtique, si elle est empreinte d'une forte
imit, si elle s'affirme en des pages immortelles
qui comptent parmi les plus parfaites productions
la
du
nous frappe nullement par
ou foriginalit absolue. Elle
Matre, ne
nouveaut
demeure d'accord avec les principes primordiaux de la Science du Beau, Science toute
rcente d'ailleurs, on le sait, du moins,
comme
tude thorique de
la facult cratrice
qui correspond la sensibilit humaine,
fa-
cult distincte de l'intelligence et de la volont.
Et chez
Baumgarten,
le
philosophe allemand
DE SCIIOl'KMlAUliR
L OI'[Link]:
Si)
tlix-luiilic'inc
(lii
mot
ce
(le
sicle, lequel
est l'inventeur
esthtique, dont la
rapide et clatante,
fortune lui
point que certaines
tel
personnes estimables, mais singulirement dpourvues d'instruction lmentaire, se figurent
trs
sincrement que ce terme
populaire
si
aujourd'hui, a dsign de tout temps l'tude de
la
beaut
et
de
l'art
chez
Baumgarten luiMengs, chez Hems-
mme,
cliez Salzer. chez
tertuis,
chez Schiller, Herder, Hegel
et
Kanl.
d'admirables, suggestives et profondes dfinitions ont approfondi et nettement dtermin
la
notion
mme du
chologique de
la
beau
et le
mcanisme
cration et de
la
psy-
Jouissance
Schopenhauer comme thoricien de la Beaut, c'est que
son esthtique se rattache l'ensemble de sa
doctrine philosophique, c'est qu'elle procde
directement de sa conception gnrale du
esthtique. Le mrite principal de
monde et de la destine et que, tant donne el
admise la mtaphysique de la A olorit, aucune autre dfinition de l'Art n'y est possible. Si
le Monde est vraiment identique celui dont
Schopenhauer nous retrace la tragique et grandiose vision, le gnie artistique et l'Idal vivant,
doivent tre vraiment tels que les dfinit
pote de Parerga et Paralipomena.
On
connat
le
sens
Schopenhauer. assigne
tout
platonicien
aux Ides
le
que
ternelles,
LE SORTILKGE DE LA BEAUTE
SI
toujours pures et immuables, d'une jeunesse
monde o
invincible et inaltrable en ce
tout
passe. Elles sont pour nous la manifestation
premire de l'essence du monde, les principes
intermdiaires entre l'Unit primordiale dont
tout procde et
mane
et la multiplicit
geante des phnomnes. De cette
chan-
dfinition
aussi, de toute vidence, aux
profondes thories mystiques de l'manation
telles qu'elles se dveloppent dans les systmes
qui participe
nuageux
et
sublimes de l'cole d'Alexandrie,
des no Platoniciens, mais surtout de l'admirable Plotin, ce gant de la pense spculative,
-i
peu connu,
|:lus
et
qui fut sans aucun doute
le
puissant gnie de l'antiquit de cette faon
;
de comprendre la hirarchie des forces universelles et la signification des ides drive aussi
trs
logiquement
l'Art et
truite
de
la
l'esthtique,
la
thorie
avec un talent d'crivain blouissant
que
jamais
nul
de
Beaut que Schopenhauer a cons-
littrateur
peut-i''tre.
professionnel
Ainsi qu'il
le
dit
et
n'galera
lui-mme
dans le chapitre intitul La reprsentation indpendante du principe de Volont, Livre III, Die
Well als Wille: Il faut se ranger l'opinion de
de Platon qui ne reconnat d'existence propre
qu'aux Ides et qui n'accorde aux choses
situes dans le temps et dans l'espace (c'est-dire tout ce que l'individu considre comme
RZF.\Vr>KI.
''
DE SCIIOCICNIIAUER
L OPTIMISME
82
rccl)
pas plus de ralit qu'aux fantmes ni
qu'aux songes
et
il
ajoute plus loin
constitue l'objectivit
plus
la
L'ide
parfaite de
la
volont, en consquence, l'histoire de l'humanit,
tumulte des vnements,
le
ment des poques,
le
chanf^e-
formes de la vie humaine,
si difTrentes selon les pays et selon les sicles,
tout cela n'est que la forme accidentelle, le phnomne de ride dans laquelle rside l'objectivit adquate de la Volont. Mais l'Artarrte la
roue du temps,
les
les relations
disparaissent poui'
que l'essentiel, ce n'est que l'ide
qui constitue son objet. Et finalement, ce chapitre d'esthtique qui est certainement l'une
lui, ce n'est
des parties les
plus extraordinaires du chef-
d'uvre de Schopenhauer, aboutit
nition
si
objets
tel
sont
cette dfi-
nette, irrfutable et inoubliable
du gnie
artistique
considr
les ides ternelles, les
tantes et essentielles
Et encore une
les
comme
formes persis-
du monde.
fois, trs
certainement, toutes
ces rflexions d'esthtique gnrale sont d'une
grande beaut et d'une puissance intellectuelle
digne du philosophe de gnie qui semble
avoir hrit, plus que tout autre, des traditions
les plus hautes de l'idalisme kantien
mais
elles ne peuvent rivaliser a^ec les qualits
;
d'innovation
exemple, tout
radicale
le
qui
distinguent, par
systme purement mtaph\
M-:
.si(|ue
vers
SOHTILEGE
DP:
I,A
BEAUTE
S8
de Schopenhauer, son concept de l'Uni-
el
son ontologie.
du Matre pessimiste ne fait que
rditer sous une forme nouvelle, avec l'loquence et rpre intensit que Schopenhauer
apportait en tout et qui rendent son uvre si
L'esthtique
vivante
et
si
mouvante,
les
aperus fonda-
mentaux de ceux qui, hien avant lui, avaient
rflchi aux phnomnes tranges du plaisir
esthtique, la notion mystrieuse et auguste
de
la
Beaut, image
(le
l'hsolu, joie et enchan-
Recherche intuitive,
douloureuse de l'Harmonie et de la
perfection absente dans le monde rel ou soidisant tel, et qui rayonnent l'une et l'autre aux
tement de
ardente
l'exil
d'ici-bas.
et
rgions lointaines des ides absolues, expression
plus complte et plus loquente du Modle imprissable dont les tres et les choses d'ici-bas ne
nous prsentent que d'incertaines et insuffi-
santes copies, de maladroites imitations, poursuite
acharne du caractristique, du gnral
et compris en son
de l'Universel symbolis
et
essence profonde et intime, dans quelque image
concrte, plus complte et plus vraie que celles
dont
les
Aains fantmes de l'existence mat-
droulent sous nos yeux les agaantes et
lamentables bauches. Voil, trs certainement,
rielle
bases de toute esthtique rationnelle et
digne de ce nom. Et nous retrouverions aisles
84
I-
ment des
OPTIMISME DE SCIIOPENIIAUER
aspirations initiales analogues chez
Lessing, chez Kant et chez Hegel, chez Ruskin,
chez Richard
Wagner ou chez Taine
chez
tous les inatres illustres qui ont cr la science
du Reauet
si
l'ont appele
de nouvelles destines
brillantes qu'elle dpasse peut-tre aujour-
d'hui les esprances de ceux qui lont dcou
verte autrefois
Mais o Schopenhauer est vraiment inconiil dpasse tous ses prdcesseurs
pronona
vraiment des paroles nouet o il
l)arable, l oii
velles et profondes
dont
le
souvenir ne
s'effa-
profondment
Reaul, c'est dans
cera point et qui ont boulevers
notre comprhension de
les
la
pages sublimes qu'il consacre
la
Mission
de l'Art immortel, au but de Libration, d'Apai-
sement
et
de Consolation que
l'artiste
doit
poursuivre avant tout. Personne n'a exprim
avec plus de force, d'loquence et de gnie
dgage de
Beaut parfaite,
sortilge qui se
prme
fixe
en une uvre d'imagination, l'Eternit
treinte
se
la
le
conqute susaisie au passage,
cette
par une crature prissable, l'Absolu
manifestant en ce phnomne singulier, sorte
d'intermdiaire entre la ralit d'ici-bas et
monde mystrieux de
l'au-del,
le
qui s'appelle
une uvre d'art. Personne n'a exprim avec
une motion plus persuasive, une sincrit
d'accent plus touchante, une loquence pins
LE SOHTlLEGIi OK
foiic et plus sobre la lois,
deur,
la
prennit et
des
pareils,
octroienl
[Link]
I.A
ebarme,
le
lmc humaine,
85
noblesse,
la
Beaux-Arts,
TE
et
l;i
gran-
nuls autres
tout
ee
exile, et
qu'ils
meurtrie
cbaque pas dans la \\c relle, tout ce qu'ils
donnent de rcconlort, d'esprance, de consolation et de courage. Parmi les blouissantes
et -pathtiques visions que suscite son gnie,
l'Art raxonne et plane au-dessus des misres,
lui
des souffrances et des preuves de Texistence
universelle.
Nos regards, voils de larmes ou
remplis d'pouvante, se lvent anxieusement
vers la pure lumire qu'elle rpand sur ce
monde
d'esclavage et
l'ineflable bienfait
l'apaisement moral, de
momentane, de
la
de
gurison, ft-elle
l'oubli divin,
pntre et sanc-
nos pauvres curs blesss. Nos chagrins,
nos dsespoirs, nos peines cruelles, nos dceptifie
tions,
nos remords, nos regrets dchirants,
tout cela n'est plus qu'un souvenir dont les
ombres mlancoliques
se confondent peu
peu avec les fantmes au sourire apais et lointain, dont l'Art voque nos regards l'immmoriale thorie. Oui, l'Art est vraiment suprieur la Vie, puisqu'il permet de l'oublier.
Nous demandons
fidle
de
puissante
l'Art
la ralit. Il est
et
d'tre
le
miroir
une reproduction plus
plus exacte des ides platoniciennes
s'objective la volont, et par cela
mme, un
L OPTIMISMK
se.
SCHOPEMIAUER
Ui:
symbole vivant de l'Essence du monde,
il
d-
voile le fonds le plus secret de la nature,
il
ex-
prime
soi,
la
quintescence de
mystrieuse
l'tre,
et insaississable.
la
chose, en
Mais
la
m-
taphysique de Schopeidiauer nous l'a appris, la
chose en soi de Kant, le Noumne mystrieux,
l'essence
de vie
et
du monde
rside dans ce principe
de souftrance, d'aspiration aveugle
de convoitise insatiable qu'est
la volont.
Et
et
la
volont, n'est que douleur, eflort vain et strile
un Bonheur impossible
vers
elle est la
source
d'illusions dcevantes, fatidiques et impris-
sables o les cratures vivantes et les
mondes
innoiubrables des systmes cosmiques puisent
la force et l'obligation
et
de continuer leur inutile
tragique plerinage aux routes de l'infini et
Avec une loquence, une indignaune motion grandiose, Schopenhauer
nous prouve le nant, la cruaut et le mensonge de vivre sa morale aboutira une n-
de
l'Eternit.
tion,
gation absolue de
tet et l'eflbrt
la vie,
la
sagesse,
la
sain-
du gnie consistant Ja vaincre
Ds lors, comment la reproduc-
et l'anantir.
tion fidle de cette Volont maudite, nfaste et
lamentable, peutelle nous pntrer d'admiration,
tre
de
d'apaisement
moral qui
la cration
tique
et
de cette sorte de bien-
est le rsultat et la
ou de
la
rcompense
contemplation esth-
Li:
sortili;ge de la beaut
87
y a l certainement une contradiction qui
chapp jusqu' prsent aux innombrables
commentateurs du grand philosophe allemand,
et que tous les sophismes et tous les paradoxes
Il
ne parviendront pas abolir. Si
vivre est
un
Mal,
comment
le
Vouloir
l'image agrandie,
synthtise, plus vridique, donc plus effroyable
encore, de l'existence peut-elle agir sur notre
Ame comme un
principe bienfaisant et rno-
vateur? Personne, peut-tre, n'a lu
et relu
plus
souvent que l'auteur de ces lignes l'extraordinaire chef-d'uvre qui s'appelle Le Monde
comme
volont
el
comme
reprsentation.
Les
arguments que Schopenhauer oppose ses
dtracteurs me sont connus, j'avoue toutefois
qu'ils n'ont jamais russi me convaincre,
du moins, si l'on s'obstine vouloir dfinir le
mystre de l'Art, en se plaant au point de vue
du pessimisme absolu, c'est--dire de la ngation radicale du Bonheur et de la Joie. Car
c'est
cette ngation
misme
(|u'aboutil tout
pessi-
Tous les arguments de Schopenhauer se ramnent d'ailleurs cet axiome
purement arbitraire
nous n'avons en tant
qu'individus aucune autre connaissance que
celle qui est soumise au principe de raison
suffisante et cette forme exclut la connaissance
il s'ensuit
des ides platoniciennes
que si
nous sommes capables de nous lever de la
sincre.
L OPTIMISMl::
,SS
D1-:
SCllOPENlIAUEa
connaissance des choses particulires jusqu'
celle des ides, cela ne peut se faire que par
une modification intervenue dans le sujet.
en cette modification que consistent prcisment le mystre et le sortilge de l'Art immortel. Elle est le vivant symbole de son
C'est
action propice et bienfaisante. Le sujet cesse
sujet
purement individuel, il devient un
purement connaissant, absorbdsormais
dans
la
alors d'tre
contemplation profonde de
l'objet qui
s'offrelui,dclivrde toutes autres dpendances.
Le miracle de
brusquement.
s'affranchit
du
l'Art et
C'est
de
la
la
Beaut se produit
connaissance
qui
service de la volont. L'explica-
tion parat plausible, rationnelle, presque irr-
aux pessimistes intransigeants, elle
repose pourtant sur une contradiction logique et
futable
spculative vidente. Certes, l'instant myst-
rieux de l'motionesthtique, notre
amen subit
plus, dans ses profondeurs intimes, le joug, ni
l'angoisse coutumire de la volont. Elle est
pareille alors l'esclave qui a bris ses chanes.
Avec
la
volupt tranquille de l'gosme imp-
rissable, des rgions
d'atteindre, cette
me
mystiques qu'elle vient
dlivre contemple les
tortures et les striles efforts de ses ancieits
compagnons de
l'atroce
Ne participant plus
tragdie de l'existence o nagure
captivit.
elle-mme joua son rle
(et
ce rle est tou-
sohtili^gl:
Li:
jours celai d'une
de la beaut
dupe ou d'une
si
vicliine quels
les oripeaux d'illusoire grandeur ou
de richesse phmre dont s'aflublent les inter-
que soient
i,
en
morose
et
puisque
nelles,
notre intelcomdie humaine
jouit maintenant comme d'un
angoissant, mais sublime spectacle,
prles de la
ligence
les forces
grandioses
et
les
qui dirigent et dominent
Ides ter-
monde,
le
dploient leur toute-puissance, leur invincible
ardeur
et leurs
prodiges innombrables. Soit, et
de l'Art, de la quitude sentimentale et de la joie vibrante comme un cri
de dlivrance qu'il procure, cette dfinition est
admirable- Gomment la rattacher pourtant
cette dfinition
l'ensemble de la doctrine philosophique du
pessimisme, puisque celui-ci nous amne de
dduction en dduction un anathme sans
merci, une
vie
condamnation dfinitive de la
admettre que la contemplation
platoniciennes qui demeurent chez
Comment
de ces ides
un penseur de
idaliste
que
ternels des
tradition aussi essentiellement
Schopenhauer,
phnomnes
quoi proclamer que
source de
la
les
prototypes
comment
et
pour-
contemjilation des ides,
immdiat du vouloir
pour nous une cause d'pa-
l'tre et le reflet
vivre, deviendra
nouissement moral, un motif d'apaisement, un
et de joie? La joie est
absente de ce monde absurde et dtestable. De
principe de gurison
L OPTIMISME Dli SCllOl'ENlIAUEK
on
quel dioil esprez-vous en faire
conqute
lu
mmes de cet univers mauincomprhensible, Jamais condamn
aux soullVances qu'il redoute et dsire la fois?
sacre aux sources
dit
et
Le raisonnement du vulgaire, quehiue antipathique que nous apparaisse Ihorrihle sens
commun, est assez probant, lorsqu'il oppose
l'esthtique de Schopenhauer une irrfutable
objection. De mme que l'intelligence Divine
cra
de
le
monde sur le modle des hlcs ternelles,
l'Artiste voque du nant un monde
mme
plus harmonieux que celui des
fictif,
appa-
rences matrielles, car l'essence de l'Etre
s'y
manifeste tout entire.
Mais
n'est
la
Volont, source initiale du monde,
que dsir
dception.
souffrance, douleur et
Comment, encore une
duction dans
elle
strile,
les
fois,
sa repro-
chefs-d'uvre de l'Art peut-
devenir bienfaisante, dsirable
et sacre.'
L'Ame qui se perd dans la contemplation
esth-
tique se libre de l'esclavage de l'go'isme,
du
souci dvorant du bonheur personnel, de l'ambition
dcevante
l'pre essence
mesquine o s'panouit
et
du Moi.
de l'go'isme rsident
la
bienfaisance de
Soit,
la
dans
cette libration
grandeur,
l'Art.
11
la
noblesse,
faut le bnir, le
pour cette grce de l'oubli qu'il
nous octroie parmi les dceptions, et les peines
de la vie. Mais si la Volont que l'Art exprime
chrir, l'adorer
souriLiXi:;
LI-:
m: la ikautk
!!
ne coiilicnl vraiment nul olcmcnt de jc^ie cl de
perfection, mme en puissance sinon en acte, si
elle est le
Mal absolu
et radical,
nous
terons toujours, la contemplation
le
rp-
mme
cnti-
dsintresse de sa toute-puissance
de son prestige ne peut nous procurer les
renrient
et
biejdaits
spirituels
gnie sont
si
dont
les
productions
prodigues. Distinction
de
super-
sans porte, nous
rpondra-t-on peut-tre. L'motion esthtique
flue, critique tracassire et
est
un
fait et
un
fait
d'intuition
immdiate,
d'aperception psychologique certaine. Or, on
ne discute pas un fait, mme si sa raison suffisante nous cliappe. Pareille exigence nous
conduirait trop loin et dans des voies de subtilit o l'esprit liumain ne s'est gar que trop
longtemps autrefois, en un pass de pdantisme
et dfausse philosophie. Nous ne saurons jamais
pourquoi l'Etre existe, l'tre et non pas le Non-
pourquoi l'blouissante et fatale vision du
a surgi de l'Abme insondable du nant,
pourciuoi la volont se manifeste, en tant que
reprsentation, subordonne aux lois et aux
formes innes de l'intellect humain, pourquoi
enfin ces formes, en leurs trois grandes classifications
le temps, l'espace et la causalit,
Etre,
monde
sont ce qu'elles sont tandis qu'elles auraient
tre
toutes diffrentes
interrogations
pu
qu'on
retrouve la base de toute doctrine d'ontologie.
LOPTlMlSMi: DE SCIIOPENIIAUER
92
De mme,
la
cussion du
phnomne de
jie
ngation, ou simplement
lu
dis
l'motion esthtique
peut donner aucun rsultat apprciahlc.
Cette motion existe, de
comme
comme
mme
reprsentation existe.
le
que
le
monde
faut l'accepter
Il
postulat primordial qui rend pos-
sible l'activit de larliste et la joie de celui qui
contemple son uvre. Et, si la consquence de
ce postulat semble contradictoire, puisque la
volont qui n'est que souffrance devient un
principe d'apaisement et de beaut lorsqu'on
l'tudi travers le prisme de l'Art, qu'importe
'
C'est
l'nigme palpitante,
blme de
la
cratrice.
Il
pessimiste
le
il
vivant pro-
beaut esthtique et de l'ardeur
faut l'admettre, de
mme
que
le
plus intransigeant doit admettre
l'existence de ce
lequel
le
monde
ne voit qu'un
qu'il
maudit
et
dans
tissu d'apparences et de
comme reprsencomme volont, comme j)roduit du
comme sa cause premire. Nous ne
mirages, qui existe pourtant
tation sinon
Moi sinon
songeons nullement nier ce qu'il y a de mystrieux et de troublant dans la floraison subite
de la Beaut s'panouissant tout coup parmi
les laideurs, les
tnbres et
monde. Nous estimons
les
orages de ce
aussi qu'en
nous
et
autour de nous tout n'est que mystre, nigme
insoluble, dilemmes dcevants ou tragiques
;
SORTILKGK DK L\ BKAUTK
Li:
mais par cola morne que
IH
l'on l'oconnal Icxis-
tence d'un mystre, on reconnat aussi les conditions qui prsident son apparition
parmi
ombres et les rayons de l'existence, sous
le joug fatal du dterminisme universel. Ces
conditions n'liminent pas le ct tnbreux du
phnomne qui cha]ipeouqui scmblechapper
la loi de causalit et de raison suffisante, mais
elles nous permettent d'y penser et d'en parler
sur un mode qui possde une signification et
un sens prcis. Car un mystre est un fait comme
les autres, un fragment de l'Etre dans l'acceplation ontologique du mot. Pour qu'un miracle
pntre d'enthousiasme, d'admiration ou de
terreur une me perdue, il faut que cette me
les
existe d'une vie consciente; sans elle point de
miracle possible. Pour que
l'art
emporte
celui
qui en savoure la volupt vers les rgions de
l'oubli et
du
rve,
pour
qu'il
nous pntre
mue,
d'extase, de ravissement et de gratitude
il
faut
que
l'extase, le
soient possibles en ce
nement d'une
ravissement
et la joie
monde. Voil un raison-
clart et d'une vidence plutt
enfantine, irrlutable
pourtant, et qui nous
premier argument ncessaire au
dveloppement de la thse dont l'tude prsente
procure
le
poursuit la solution.
Que pourrait nous rpondre l'illustre Matre
lui-mme, une fois sa colre apaise, s'il tait
L OPTIMISME DE
il4
encore parmi nous
5CHOPENHAUER
et s'il
daignait dfendre sa
doctrine contre les objections que soulve
un des plus
ici
entliousiastes de ses admirateurs?
La joie esthtique n'est qu'un rpit accord
par la Fatalit aux cratures accables de lassitude et de souffrance, une halte dans le dsert
de l'existence terrestre, une vision phmre
qui s'vanouit au
moment o nos
mains, que
tant de chanes ont meurtries, s'apprtent la
saisir.
En
raison de son intensit,
fondamental qui existe entre
invincible de tout tre vivant,
du dsaccord
elle et
lgosme
elle est
de courte
dure, elle puise et fatigue l'me qui bnficie
de ses faveurs. L'audition du plus parfait chefd'uvre finit par produire une impression de
Le Moi tyrannique, mesquin et dtesde l'pre et douloureuse volont
de vivre, reprend bien vite le dessus et sa re
vanche est toujours clatante. L'illusion divine
se dissipe, l'extase de la contemplation s'vanouit, le charme est rompu. L'uvre et l'action
dugnie sont phmres et fragiles. Tout cela est
vrai, tout cela est dune observation psychologique profonde comme la plupart des commenlassitude.
table, esclave
taires
de morale, d'esthtique ou de sociologie
dans lesquels Schopenhauer dveloppe sa conception du monde et son exprience de la vie.
Mais personne ne conteste cette brivet et cette
fragilit des motions suscites par le gnie
LE SORTILEGE DE
artistique. Toutefois,
un
clair rapide, la
mme
L.V
BEAUTE
si
nous l'assimilons
sublime
et bienfaisante, la
pathti(|ue et dlicieuse volupt de
enti'evu un instant dans
parfaite, l'ivresse
tives,
95
l'Absolu
lirituition de la Beaut
quelle verse nos mes cap-
renthusiasme qu'elle y
fait
clore et pal-
nouspermetde vivred'un rythmesiardent
dejouir de la vie avec une telle intensit que
piter,
et
le sortilg-e
solution
de l'Art
du Monde
suffirait dj justifier l'abet
de
la Vie.
Non, mille
non, malgr tant de douleurs, d'preuves
maux cruels,
fois
et
de
notre univers n'est point jamais
rprouv ou maudit, la vie n'est pas entirement
mauvaise et nfaste, la joie n'y est pas seulement
un principe limitatif ou purement ngatif, mais
une ralit, de mme que la lumire d'un diamant cach au trsor d'un avare rayonne d'une
flamme discrte, et peu de regards humains
l'auront
mme
existe, elle aussi
aperue, pourtant cette lumire
!
CHAPITR V
LA MORALE PESSIMISTE
NOBLESSE ET TOUTE-PUISSANCE DE LA PITI
L'motion csthticjuo, la joie passa^'crc dont
est la source sacre nons appaiaissent
comme des faits d'une indniable vrit mtapli\ siqne et psychique. Mais un clair qui dissipe, pendant la fantasmagorie de quelques
l'art
secondes, les compactes tnbres d'une nuit
orageuse nous permet-il de
proclamer avec
allgresse que le jour et la lumire rgnent sur
le
monde, au moment mme o la tempte et
nous enveloppent et nous accablent
l'obscurit
de toutes parts? Non, certes. Et
suprme de
la
l'Art,
forme
facult de sentir la vie, lueur
phmre, un instant apparue dans la prison
tnbreuse de l'existence cosmique, ne prouve
rien contre le postulat primordial du pessimisme celui qui proclame le nant et la
;
I.A
MORAIJ, l'ESSlMlsTL
cruaut luiulainentalede l'Etre
97
puisque l'Etre
que volont, tension, efl'orl et aspiration
invincible vers un but inconnu, et que l'effort
n'est
synonyme de douleur, de souffrance, d'inet d'angoisse. De mme qu'un cordial
ranime le courage du condamn qui va mourir
est
quitude
ou qu'un breuvage narcotique octroie aux malheureux qui ont tu le sommeil, selon la belle
parole du grand Shakespeare, quelques minutes de repos et d'oubli, l'illusion divine de
nous permet d'chapper pour une heure
au jougatroce de la ralit. Celle-ci n'en demeure
pas moins radicalement nfaste, et digne du
verdict sans appel qu'ont prononc les sages
de tous les temps et de toutes les races.
Quelques lueurs d'accalmie et de trve, une
heure de rpit accorde parcimonieusement
par le bourreau aux victimes ne peuvent tre
assimiles une grce complte; et la grande
l'Art
question qui se dresse ds le dbut d'une
thique rationnelle, devant le moraliste et le
philosophe,
la question ternelle
La vie estdigne d'tre vcue? Schopenhauer rpond
encore par une ngation farouche, malgr le
charme, la magie et la frissonnante beaut du
:
elle
Rve, de
la
Fiction et de la Posie, des Arts
paisibles et indulgents la dtresse
et dont,
peindre
mieux que personne,
la
il
a su
humaine
nous d-
noblessse, l'efficace bont et cette
liZEWUr-IvI.
L OPTIMISME DE ^fCIlOPKNlIAUKli
98
douceur
ineffable
mes
qu'ils
lpandcnl dans
les
blesses.
Un examen
impartial de
morale
la
que Schopenhauer
miste, telle
pessi-
rige en
l'a
doctrine blouissante de force, de vrit et pa-
nous prouvera pourtant que d'autres
thtique,
sources de bonheur, d'apaisement et d'oubli,
Jaillissent
encore
ilu sol
inpuisable.
pessimisme est forc de reconnatre
Dj,
que la sensibilit, en sa manifestation la plus
haute, aboutit, par la cration et la contemplation esthtique, une victoire fugitive et trs
brve, obtenue sur luniverselle douleur, une
conqute, phmre, mais relle (nous ne
le
saurions
le
rpter trop souvent), de cette joie
mystrieuse
et
indfinissable
que
le
.Matre
tragique dclare pourtant jamais absente et
bannie du
Dans
les
monde o nous vivons
notre
exil.
rgions moins ardentes, mais plus
sereines encore, de la vie morale, de l'altruisme,
de la charit et de l'amour au sens religieux et
mystique du mot, le plus sublime d'ici-bas,
dans les sphres apaises de l'thique et celle-ci
philosophe du Monde comme volont et
comme reprsentation, n'est pas une construction
arbitraire et artificielle, mais la consquence logique et irrfutable de son systme de l'Unichez
le
vers et de sa conception gnrale
nous verrons
le
du monde,
grand pessimiste conclure
la
LA MOliALi; PESSIMISTK
dune
possibililc
le
plus
durable,
plus
plus harmonieuse encore que celle
parfaite,
donl
l'licit
iCI
gnie artistique nous accordait Tinesti-
inable bienfait.
Aux foudroyants
l'motion artistique succde
la
clairs de
ple aurore de
[Link] ternel; la nuit, ses visions d'pouvante, son froid glacial, ses terreurs, et ses tnbres rgnent encore sur le monde, mais les
lueurs du matin paraissent l'horizon.
Si l'esthtique de Schopcnhauer se distingue
par d'innombrables et frappantes beauts, il y
a dans sa morale une incomparable srnit,
une noblesse d'accent, une lumineuse sagesse
qui nous inspirent une sorte d'admiration resjtectucuse, presque craintive et intimide.
Personne n'a parl avec plus d'loquence de la
volupt, de la fivre, de
la'
joie intime et pro-
fomle qui accompagne l'motion esthtique;
mais personne n'a trouv des accents d une
sagesse plus hautaine et plus touchante, la
fois, pour nous peindre la flicit, la floraison
que la science
pour l'appeler de son nom
vulgaire et sacr, procure ses lus. Nul moraliste, ni dans les temps modernes, ni dans
intrieure, l'apaisement ineffable
du
bien, la morale,
l'antiquit, n'a clbr les
deur, et
la
bienfaits, la gransuave efficacit du dvouement, du
de l'amour
sacrifice,
de
la charit,
de toutes
les
vertus qui prtent uj*^^leta
et
de
la piti,
l^
L OPTIMlSMi:
100
un sens suprme
tion,
SCIIOPEMIAUEH
Di:
la vie avec plus de convic-
d'loquence, de force persuasive et de
rUumanit mchante
frnie. Si
n'entend pas
les conseils
infortune
et
de cette voix inspire
qui semble nous parler vraiment de l'autre
rivage,
n'y a plus qu' dsesprer
il
de ses
du triomphe ultime de la justice.
Avec la morale de Schopenhauer s'vanouissent
destines et
l'esprance
vivante
et
la
possibilit
mme
d'une morale rationnelle, capable de modifier,
d'amliorer, d'ennoblir et de vaincre la nature
ennemie.
Sou> enez-vous des jiaroles sublimes dans leur
simplicit qui indiquent le point de vue auquel
se place Schopenhauer. pour construire l'difice
grandiose de sa morale sur les ruines de tous
les biens,
de toutes
illusions de ce
prendre
le
les richesses et
monde dont
mensonge
il
de toutes
nous
fit
et le nant.
qui a reconnu l'identit de tous
Celui
les
com-
tres (et celte identit est vidente
les
pour Scho-
penhauer et pour ses disciples, car, si tout
n'est que Volont, la diversit des tres n'est
qu'un mirage de plus en ce monde o tout
s'vanouit), celui-l ne distingue plus entre
lui-mme et les autres, il jouit de leurs joies
comme
comme
de ses joies,
l'goste,
il
souffre de leurs douleurs
de sa douleur, tout au contraire de
qui.
faisant
entre lui-mme
el
les
LA MOHALE [Link]
autres
la
plus graudc diffrence
individu pour seul
rel,
KH
tenant son
et
nie pratiquement la
ralit d'autrui. La piti est ce fait tonnant,
mystrieux par lequel nous voyons la ligne de
dmarcation qui. aux yeux de la raison, spare
tolalemenl un tre d'un autre, s'effacer
non-moi devenir en quelque
paratre, le
le
moi
La
et dis-
piti seule est la
sorte
base relle de toute
libre justice et de toute vraie charit.
du gnie l'accent de
rsonne vraiment dans la voix du
grand philosophe qui vient de fixer en quelIntuition merveilleuse
l'ternit
ques lignes l'antique
la
et
invincible problme de
Loi Morale. D'autres coles peuvent surgir et
proposer aux sicles venir des solutions nouvelles
du problme
ternel, celui-ci
nanmoins
comme un dilemme antragique, comme une question
se dressera toujours
goissant
et
redoutable que l'me adresse l'Univers. Quel
que
soit
le
parti
qu'adoptera dfinitivement
l'humanit dans ce grand dbat ouvert depuis
des sicles,
il
faudra, avant tout, qu'elle rponde
l'interrogation
quela volont, enfin consciente
et de son origine, s'adresse
elle-mme au cours du chef-d'uvre morose
et pathtique o l'auteur des Parerga et Para-
de son esclavage
pomena, voulut tout embrasser afin de tout
it
comprendre
Sommes-nous capables d'aimer autre chose
L OPTIMISME DF SCIIOPKMIAURK
l(l_>
que nous, lame humaine eslelle susceptible
d'un
affranchissement de l'individualisme ?
ayant choisir entre notre bonheur personnel
ou le bonlieur d'aulrui, et ce problme s'impose
notre
examen dans
toute alternative morale,
l)Ouvons-nous sacrifier l'intrt
fond
d'gosme qui constitue
ressencemmede
la
subjectif,
en
le
apparence
volont?Le conflit pialique
entre votre individualit et
mon
individualit
chaque pas dans la a ie et. c'est sur
du conflit que l'on peut et que l'on
doit fonder l'ide du Bien, ide qui est larmature et la justification de toute morale digne de
s'affirme
la solution
nom. En un mot, le dsintressement est-il
possible, oui ou non ? Est-ce l'gosme ou
l'amour du prochain qui symbolise avec le plus
ce
fond ultime de la volont? La
morale est l tout entire el elle
rside uniquement dans la solution que notre
de
A^racit le
question de
la
doctrine de vie y apporte. Les plus hautaines,
les plus abstraites spculations mtaphysiques,
celles
d'un Kant, d'un Hegel ou d'un Schoiien-
hauers'y ramnent aussi bien que
de
la
plus
humble
les
angoisses
crature humaine, dpourvue
et de culture, n'ayant jamais
entendu parler de l'impratif catgorique, bien
d'instruction
certainement, et qui subit pourtant,
au cours des preuves
les affres
de
la lutte
elle aussi,
d'ici -bas, la tristesse et
ternelle entre l'gosme et
L\ MOHALK PESSIMISTE
\c
Alfred Fouille se
devoir.
108
demande avec
angoisse dans un des plus beaux chapitres de ce
chef-d'uvre qui s'appelle l'Avenir de
la nila-
La Volont, dans ses lments et
dans son tout, est-elle ouverte ou ferme
autrui, aimante ou indiffrente? Est-ce la paix
finale ou la guerre dont elle porte en son sein
phijsique
le
germe invisible?
Dilemme redoutable, nigme
gnante? Mais
hauer,
s'il
c:-[,
le
cruelle et poi-
monisme d'Arthur Schopen-
appel
la
rsoudre ds
le
dbut
de son investigation en matire de morale, le
pessimisme cosmique, trouve les lments de la
solution,
si
ardemment
recherche, dans les
dont
il
se
rclame
et
douloureusement
principes fondamentaux
dont il procde. En effet,
et si
l'opposition essentielle entre l'gosmeet
le
d-
sintressement, entre noire moi et celui du prochain,
si elle
apparat chaque conflit dans
la
pratique, s'efface et disparat en thorie, pour
celui qui
admetlesystmedeSchopenhauerdans
son point de dpart et dans ses dveloppements
invitables. Tandis que les ordres de toute autre
doctrine de morale, mme l'impratif catgorique de Kant ne peuvent tre suivis que s'ils
obtiennent notre assentiment un acte de
l'thique de
Schopenhauer
est la
foi,
consquence
tellement logique et irrfutable de sa conception
du monde,
qu'il
parat
impossible
de
LOPTIMlSMi;
104
D1-;
SCIIOPKNHAUKR
sublime morale dont le
Matre nous commande raccomplissement et
le respect si l'on n'est pas parvenu rfuter
d'abord et trs victorieusement l'ensemble de
rfuter
l'austre et
sa philosophie.
Quelles que soient
la sag-esse
tion
la
beaut d'loquence, ou
des conseils de sacrifice et d'abnga-
que nous donnent
les
moralistes d'coles
de tendances diverses qui se partagent et se
disputent l'empire des mes et la direction
et
nous est toujours possible de les
rduire nant pas une simple et ddaigneuse
Tigation. Qu'aurait donc pu rpondre l'admi"
rable et candide Kant. le plus grand gnie philosophique des temps modernes et du temps
ternel au sceptique qui ne trouve pas en luimme la notion de cette Loi du Devoir dont la
splendeur mouvait jusqu'aux larmes, autant
que la beaut mme du ciel toile, l'illustre
penseur de la Raison Pure"? Rien, sinon ritrer
un ordre dont le caractre catgorique semble
perdre de plus en plus sa puissance de persuades esprits,
il
sion arbitraireVt qui, exigeant
un
acte de foi de
l'me qu'il sanctifie, ne saurait rsister aux
du doute le plus vulgaire.
Rien de pareil craindre pour le disciple de
Schopenhauer. Tout proslyte de cette haute,
attaques
austre et imprissable doctrine, estamen en
adopter
les
conclusions
et les
tendances mo-
LA MORALE P1:SSLMLSTE
non pas
raies,
10;")
la suite d'une conversion int-
de caractre purement mystique
rieure,
peut ne pas se pioduire, malgr tout
loule
la
bonne volont dn nophyte
et
qui
le zle et
cueil
habituel de tous les systmes' de morale,
mais comme consquence invitable et logique,
comme assimilation scienlillque. raisonne et
complte, de
effet, si le
la
philosophie de
mme
vouloir vivre,
la
Volont.
le
mme
cipe d'ardeur, de vitalit et d'effort
En
prin-
indomp-
dans tous les tres, car tous ne
formes changeantes, les objectivations mdiates de l'ternelle Volont, la difftable palpite
sont que
les
rence tellement essentielle entre notice moi et
les
autres cratures vivantes, s'vanouit, s'efface
Le voile se lve, les ombres
dcevantes de Tgosme se dissipent, pareilles
aux fantmes de la nuit l'approche du jour.
Le mensonge etl'gosme, l'effroyable stupidit
de la liaineetde la lutte nous apparaissent dans
et
disparat.
loule
l'horreur
mmes
qu'ils
mritent-
C'est
nous-
qui souffrons,
f[ui
aimons, qui dses-
prons, qui aspirons
un
Idal impossible de
bonheur et de perfection, c'est nous qui existons
dans ces tres innombrables, qui nous semblent
devenir nos
ne
le
sont
ennemis,
pas encore et dont la
destine se confond pourtant avec la notre au
hostiles, redoutables, et destins
s'ils
regard du philosophe, de
mme
qu'une unit
I.
1(1(5
profonde
(OPTIMISME DE SCIOPEMIAUEH
d'oii,iJ!iiic,crorienlalion
etdc substance
dans les abmes de l'Absolu ceux-l
mmes qui nous combattenlou qui nouspersccutcnl. Le mclianl, est avant tout un insens,
puisque c'est lui-mme que frappe sa colre, et
ses propres armes se retournent contre lui,
tandis que le sage, pris d'un idal de saintet
inaccessible au vulgajre, dfend au contraire
notre propre bonheur et notre propre cause,
mais agrandie, ennoblie, purifie et comprise.
Ainsi, l'Art, pour quelques brefs instants
d'enthousiasme et d'extase, nous dlivre des
nous
relie
chanes de
Son
sel.
libre
la ncessit et
de rgo'sme univer-
sortilge bienfaisant et propice
momentanment de
nous
servitude de
la
l'in-
dividualisme, source de toutes les peines et de
toutes les preuves d'ici-bas, puisque la volont
de l'individu
douleur,
du
la
condamne d'avance
est
dfaite et
sort, toutes les perfidies
Alais le sentiment,
tous
du Bien, de la
la
du destin ennemi.
mystrieux
Piti,
toutes les trahisons
et
sacr entre
source immmoriale
et
intarissable de la Morale ternelle apparat plus
efficace,
En
plus essentiellement librateur encore.
identifiant notre
moi avec
celui de tout ce
qui existe, donc de tout ce qui souffre, sous
regard indiffrent des
faisant battre
notre
toiles lointaines,
cur
l'unisson
le
en
avec
celui de la nature entire, la philosophie de la
MOr<ALK PKSSIMISTi:
r-A
Volont
agrandit
107
sinj^uliremcnt
l'iiorizon
mesquin et borne de nos destines misrables,
elle entrouvre nos reg-ards dbiles, demain
vanouis dans
tives infinies.
la
nuit sans rveil, des perspec-
Ce
n'est pas tout, elle fait jaillir
du sol aride de la ralit des sources inconnues
o nos mes altres de bonheur, de vrit, de
consolation et de paix, peuvent apaiser
ardente qui
force de
l)lus
la soif
dvore, o elles puisent une
les
renouveau
et
une puissance d'oubli
durable que celles dont l'Art lui-mme
est le dispensateur.
mystique et de
esthtique est
ouvre
la
Sur
la
route de l'initiation
dlivrance suprme, l'motion
la
premire tape,
la
seconde
ses portes hospitalires la crature af-
franchie qui accepte et choisit pour invariable
toile
au
ciel
de ses destins,
la loi
austre
du
Devoir, consquence loj>ique et symbole lim-
pide de l'Unit fondamentale do tous les tres
dans la volont transcendante.
Dsormais, partir de l'instant solennel o
une vie niorale commence pour nous, c'est dire la possibilit et le dsir
saire, l'identification
du
sacrifice nces-
de notre moi avec celui
de nos compag^nons d'infortune
restre, la fatalit
et
d'exil ter-
perd de plus en plus son pou-
voir d'oppression, ce joug inepte et inexorable
auquel nous tions assujettis sans rserves, aux
jours d'gosme absolu pse sur nos mes d'un
L oPTnrisMi: m: sciiopJ'.miauki
i(),s
poids moins crasaiil. Peu peu. mesure que
notre bont, notre charit, notre douceur, notre
besoin de fraternit
et
facult d'abngation, de
de bienveillance, notre
pardon des injures et
d'oubli de soi-mme grandissent en nons, se
dveloppent et s'affirment en une srie d'actes
aliruistcs, nos facults de souffrir, elles sem-
blent diminuer et s'teindre. Nous dcouvrons
des ressources infinies de consolation, d'apai-
sement
et
de rsurrection, d'esprance
et
de
que toutes les richesses matrielles et dont le pessimisme
thorique niait nagure, en sa dsesprance,
jusqu' la possibilit. Nous en savourons avec
dlices la conqute inattendue, encore bien
partielle, bien fragile, bien prement dispute
par les puissances innombrables de la souffrance et du mal, mais indniable et certaine.
Chaque douleur que nous avons apaise di-
Joie,
trsors plus prcieux
minue notre
de tristesse terrestre
lot
et
ce
que nous payons tous au malheur, chaque infortune que nous avons eu le
bonheur de soulager se change pour nous en
gage d'esprance chaque blessure, que nos
soins fraternels ont gurie, nous procure autant
tribut tragique
qu' la victime qui en subissait
la
volupt de l'apaisement et
la
la
souHrance.
joie de la con-
valescence. Toutes les larmes que nous parcrnons nos semblables, sachez-le bien, nous
LA MOHAi.i: im:ssim;sti:
les
aurions verses nous
comment
lO'J
mmes un
ce miracle ternel de
jour, et
l'Amour plus
nous tonner, puisque celui qui soulTre, qui agonise ou qui pleure
et que nous secourons, celui qui nous semblait
Tort
que
jadis
la
Douleur pcul
un ennemi
et
il
un tranger
est
un
autre
uous-mmes. puisqu'en nous sacrifiant pour
lui, c'est nolie dliesse que nous venons en
aide, c'est de notre
propre
et
immense misre
que nous avons piti?
C'est on vain que la perfidie, la violence,
et la haine exercent contre nous leur fureur
fratricide. Si nos ennemis, nos bourreaux ou
nos perscuteurs sont heureux, triomphants,
et prospres, leur flicit nous ddommage au
centuple du mal qu'ils esprent nous infliger,
c'est en vain que les tres les jilus chers, les
plus tendrement aims, nous abandonnent,
nous mconnaissent ou nous trahissent
je
choisis tout exprs, comme exemple, la plus
cruelle
des
preuves.
Nous souffrirons
le
premire impression de l'outrage et de la flonie, nous verserons des
larmes de sang, nous atteindrons le fond de la
douleur et de 1 humiliation humaine
notre
martyre, sous
la
raison flchira au souffle de lin fort une et de
l'irrparable.
Mais
si
nous apprenons que
la
crature adore, parjure ses serments, qui
nous ddaigne, nous mprise
et
nous brave,
L oi'TiMisMi:
ni)
est heureuse,
du
i)i:
sciioim;miauku
phmre bonheur
fragile et
d'ici-bas, quelle est l'me gnreuse,
vraiment
aimante, vraiment soumise l'illusion dcevante
et sublime de l'amour, quelle est l'me capable
de regretter un seul instant la ranon dont elle
paie la flicit de l'tre aim que la vie loigna
de nous jamais ? Et c'est en vain aussi que
la souffrance
social,
la
physique, la pauvret, l'esclavage
l'abandon, l'ingratitude,
maladie,
l'preuve dgradante de la misre, l'injustice et
le
mpris du monde,
maux innombrables
c'est
en vain que tous
qui accablent
la triste
les
hu-
en vain que les pires dsastres
nous crasent, nous dsesprent. S'il y a de la
joie en ce monde, de l'amour, de la richesse,
de la volupt, de la sant, de la force victorieuse,
de la lumire et de la beaut, qu'importe que
nous ne possdions pas mme une parcelle de
manit,
c'est
ces trsors phmres, dsirables
puisqu'un
reflet
Le sage,
et tout
de
la Joie
quand mme,
absolue y palpite
homme de bien, toute
crature
vivant d'une vie altruiste et aimante, est par-
venu la sagesse vritable,
au bonheur d'autrui, surtout
le
s'il
sage participe
a la certitude
d'y contribuer par sa propre souffrance. Pareil
stocien^ pratiquant parmi les
du monde antique les prceptes du
grand Epictte, du sublime Snque ou du
au philosophe
tnbres
noble Marc-Aurle,
il
est riche,
il
est jeune,
L.\
MORALE
PKSSIMISTl.
111
aim,
est heu-
victorieux et superbe,
il
reux,
richesse, l'amour, la
il
participe
libert, la
est
il
jeunesse panouie de ses sembla-
mme
bles et
la
de ses ennemis. Car,
si la
mme
essence palpite dans tout ce qui souffre et aspire au
bonheur impossible,
tout ce qui existe, qu'importe
ou
c'est--dire
le
dans
rle brillant
humble, clatant ou lamentable que
le destin nousassigne dans la purileet ternelle
comdie du monde 11 faut que la Vie puisse
produire un peu de beaut, de vrit et de joie;
trs
si
elle
mme
y parvient l'existence est absoute, de
que le plus humble interprte d'un chef-
d'uvre bnficie d'un rayon de gloire qu'importe, si c'est notre Moi phmre ou celui de
notre frre en faiblesse et en misre humaine
qui profile de la conqute du Bonheur? L'essentiel est que la joie existe, qu'elle fleurisse
parmi tant de dcombres et de ruines, que notre
me parvienne, en crer l'illusion bienfaisante. Il suffit qu'une crature vivante en res;
un
parfum mystique. Sa volupt
nous entendrons les cris d'allgresse de l'esclave afl'ranchi, parmi les pires
preuves de la dfaite personnelle, nous comprendrons sa joie, nous subirons l'extase de sa
pire
instant le
sera la ntre,
dlivrance
et
de son orgueil.
LOl'IMlSMi:
112
.SCIIOPENUAUER
l)H
Le second cycle de riiiilialion mystique est
franchi par le disciple de Schoi)enhauer. 11
s'est assimil la morale profonde et si douce, si
pitoyable sous son apparente rigidit dont nous
venons d'esquisser
Toutefois, car
rieur de
la
il
les aspirations essentielles.
y a dans
dialectique
le
une force mystrieuse
prvisions humaines,
qui dpasse vraiment
les
mme quand
d'un
il
s'agit
dterminisme sup-
homme
de gnie
du Matre, sil est de bonne foi et s'il
pas
l'obissance passive en matire de
n'admet
le
disciple
croyance philosophique, une fois parvenu ce
sommetdp l'existence morale d'o l'on embrasse
dj l'ensemble de l'tre et de la totalit du
Monde, pntrera sans doute au del des limites
que Schopenhauer lui mme voulait nous assigner. Pour la seconde fois, parmi les tnbres et
l'pouvante de
la imitlcirestre,il sera
de reconnatre un |)rincipe de
veau
et
libert,
contraint
de renou-
de victoire obtenue sur l'ternelle et
souifrance. La Volont de vivre
universelle
n'tait
dj plus
radicalement meurtrire
infme, puisqu'elle nous octroie
iml autre pareil, de
la
le bienfait,
et
contemplation esth-
tique; elle con lient dans ses profondeurs inson-
dables,
un
principe positif, de caractre bien-
faisant plus indniable encore, puisque la pos-
LA MORALE PESSIMISTE
sibilil
de l'Amour, du Sacrifice et de
la Pili,
d'une morale nous
participer une forme de l'clre qui n'est
la possibilit
c'est--dire
fait
113
plus l'pre dsir, l'effort atroce et vain,
france
sans
du Vouloir
fin
vivre.
humble
d'existence que le plus
la souf-
Ce mode
hommes
des
peut adopter et choisir, n'et-il ni gnie, ni
talent, ni instruction
d'aucune
de comprendre
sorte, ni
mme
Beaut qui est
dj un privilge, cette vie nouvelle chappe
cette facult
la
Fatalit tragique de la
tude; elle est
la
Douleur
et
de la Servi
elle-mme, quelque imparfaite
qu'elle apparaisse
encore,
le
bien possible
et
dmonstration vivante
du bonheur, un instant victorieux puisque toute
ralis, la joie atteinte, la
crature qui se sacrifie une autre, par
quitable
et
mme du
sublime,
sacrifice l'oubli
frances. Si le hros
bonheur
trouve
d'autrui,
ou
le
dans
une
loi
Fardeur
de ses propres souf-
saint qui s'immole au
non seulement ne
pas les biens prissables auxquels
il
regrette
renonce,
mais reoit dj le salaire de son dvouement
de son effort, c'est parce que la dli-
et le prix
du mal, l'vasion de notre
me, prisonnire de l'erreur et de la haine, c'est
parce que le Bonheur et la Joie, achvement
et enchantement des destines, se paient d'un
vrance, l'crasement
prix
exorbitant
[Link]
[Link].
certes,
sacrifice
ce prix tant, selon
de notre
flicit per,S
114
I,
OPTIMISME
soimcUo: mais
est possible,
ni;
SCIIOPKMIAUKW
c'est aussi
mme ici-bas,
parce que
la Flicit
parce que l'existence
de ces biens ineffables, nous interdit de prononcer le verdict sans appel qui condamne le
monde.
la loi
Si le sacrilice,
essence et triomphe de
morale, ne servait qu' augmenter et
propager lasouffrancc, pourquoi Schopenhauer
nous en imposerail-il le culte, l'accomplisseinent et le dsir? La diminution de la douleur
est dj
une forme de
la joie et
l'abngation
des bienfaiteurs de l'humanit ne leur eut-elle
octroy que
simisme
celle-l,
lanathme absolu du pes-
apparatrait dj en contradiction vi-
dente avec
la
morale que Schopenhauer a d-
duite, avec tant de force et de gnie, de l'tude
de la vie humaine et de l'volution cosmique.
Car l'objection que l'on a adresse si souvent
la morale formaliste de Kant garde aussi toute
sa puissance agressive contre les austres avis
du renoncement pessimiste. On ne se sacrifie
pas une ombre, une illusion, une formule
abstraite, mais une ralit vivante et certaine,
ralit ne peut tre ni l'orgueilleuse
chimre d'une Loi arbitraire et abstraite, ni la
doctrine incomplte de l'Unit fondamentale
de tous les tres, mais la victoire de l'idal qui
nous fait esprer une vie plus douce, une humanit meilleure, une augmentation de la joie
possible, surtout une diminution de la souf-
et cette
france ternelle.
CHAPITRE
VI
L SOLUTION DU GRAND PROBLME
demeure pourtant la matresse inexorable de nos frariles destins, et tt ou tard, la
loi fatale nous ramne dans son empire, repenCelle-ci
tants et soumis,
comme
des esclaves fugitifs.
Nanmoins, on ne saurait le redire trop
souvent, parmi les dmentis cyniques de la ralit insultant l'Idal, et quand les plus grands
gnies de notre race, des titans tels que le penseur du Monde comme volonl et comme reprsenlalion
nous ordonnent de dsesprer
mourir, de cette agonie de l'me qui est
noncement,
la
fuite
de
l'esclave,
suivie de reprsailles tragiques,
porte
Oui,
la
la libration est possible,
misre,
la
et
de
le re-
l'vasion
mais qu'im-
mme
ici-bas.
douleur, les deuils, la trahi-
son et la dchance de tout ce que nos mes
ont aim au printemps, l'immense lassitude, le
11(5
L oPTiMisMi:
supplice
(le
sort tous,
ni-:
schopi-amiauer
vivre, voil la
il
vrit, voil
notre
n'y en a pas d'autre. Et dans
lutte dchirante qui
dure du berceau
la
la
tombe,
chacun de nous est sr d'tre vaincu la fin du
combat. Mais une lueur d'espoir brille dans les
tnbres, mais on chai)pe h la tyrannie de
[Link] apptits insatiables, de
la
volont
et jamais inassouvie. La magie de
nous accorde l'oubli, pendant une trve
propice. La douceur de l'amour et la saintet
de la loi morale, en nous faisant participer aux
douleurs comme aux joies apparentes d'autrui.
en nous commandant de diminuer la souffrance et de propager le bonheur, nous rend
plus libres encore, nous rconcilie davantage,
nous dvoile quelques traits de plus de l'idole
dont le Matre niait l'existence elle-mme et
dont le visage se dessine lentement, parmi les
ombres et les nigmes de l'Absolu, dont le sou-
ardente
l'Art
rire
mystrieux
depuis que
prodiges, dont
attire
les
cratures vivantes
du monde y dploie ses
regard semble nous dire
illusion
le
Oui, je suis la Joie ternelle, pauvres insen-
ss,
cratures j^rissables qui osez douter de
moi, de moi vers qui aspire tout
Je suis
si
bien l'inspiratrice,
(;e
qui eviste
l'initiatrice,
la
souveraine de vos destins que vos ngations
elles-mmes semblent plaider ma cause...
Quel est en effet le but auquel aspire la vo>^
LA SOLUTION DU
GHAM) PROBLLML
117
lontc, lasse de tant d'eflorts striles, lorsqu'elle
cherche
l'oubli
au refuge de
l'Art
ou du Bien?
Cet oubli, celte dlivrance peuvent-ils tre
surcrot de
douleurs, une
soul'rances? Non, certes, ou,
le
augmentation de
s'il en tait ainsi,
philosophe dmasquerait une
perfidie de la nature
ennemie
uu
fois
de plus
elle saurait
la
nous
montrer le pige que tend ses victimes l'illusion du Bien et de la Beaut. Schopenhauer,
pourtant
comme
tous les penseurs et tous les
I>hilosophes dignes de ce
nom, proclame
haut, avec la gratitude
mue
et
l)len
l'loquence
sublime du prisonnier qui chappe aux bourreaux, la saintet, la noblesse et l'efficacit de
lArt
et
de
la
Morale. Nul doute n'est donc
possible ce sujet, et peu importe que l'illustre
mtaphysicien ne s'en soit pas .rendu compte
exactement, ou plutt n'ait pas voulu dduire les consquences totales de son esthtitrs
de sa doctrine du Devoir. En dlivrant
la volont du joug de l'gosme et de la servitude, en lui ])ermettant de rejeter, ne ftce
que
et
que pendant quelques heures de trve bienfaisante, le fardeau accablant de l'inquitude,
du
trouble, des soucis dcevants, des convoitises
toujours inapaises, des apptits jamais satisfaits, l'Art
aussi bien
que
la
Morale attestent
possibilit et l'existence d'un
la
monde o la souf-
france apparat amoindrie, la Joie accessible,
lis
le
l.
OPTIMISME DE SCHOPENHAUEH
Bonheur passant de
la
puissance
l'acle, le
Mal terrass et la douleur vaincue.
Mais l'extase de la contemplation esthtique
avec
s'vanouit
cette
brivet
tragique qui
ranon fatale de la Jeunesse, de la
Beaut, de l'Amour et de l'enthousiasme, car ce
qui rend la vie digne d'tre vcue est prcisment, hlas ce qui passe et se fane le plus vite,
semble
la
ici-bas, les roses printanires, les fleurs
du
ra-
moissons de l'automne nous
ont peine permis d'en respirer les divins parfums que dj leur parure clatante n'est plus
qu'un souvenir.
Mais la loi morale, l'altruisme et la sublime
piti, s'ils nous emportent loin du Monde matriel, o chaque combattant se dfend, lutte
avec acharnement, espre la victoire et finalement succombe et expire, les armes la main,
au nom de l'gosme insens (n'est-ce point
un prodige, nul autre pareil, que cette seule
pide t ou
les
notion du dsintressement, du souci de la
peine d'autrui, de notre devoir envers les
autres cratures, cette notion dont
seul est capable,
parmi
les
l'homme
innombrables
tres
vivants, qui tous se hassent, se dtruisent et se
dvorent
?)
mais
la loi
morale,
si elle
ennoblit,
en
la faisant
purifie et agrandit notre existence,
participer aux peines et aux joies, aux travaux
et
aux aspirations, aux
regrets,
ou aux grandes
LA SOLUTION DU
GRAND PHOBLEMK
ll'J
esprances de nos semblables, ne nous apportel-elle
aussi
qu'un apaisement
gurison momentane, une
passager, une
flicit
incertaine
et prcaire? Il faut le reconnatre, hlas
la facult d oubli, le fait
mme
car
si
d'chapper
la
tyrannie de rinstincl,de l'ambition, de l'inquitude du lendemain, l'esclavage du moi, est dj
une conqute immense sur la douleur, matresse
et souveraine du Monde, celle-ci rgne quand
mme en partage dans l'atroce univers que la
fatalit nous assigne pour prison, et l'me du
sage,
dlivre
des
l'gosme, continue
regrets,
des remords, de
nanmoins
soufl'rir
d'une
souffrance plus noble, mais intense et tragique
encore. La douleur cosmique tressaille en
les plaintes
lui,
des martyrs innombrables rson-
nent douloureusement dans
les
profondeurs
son tre, la misre, l'esclavage, l'injustice le dsesprent et l'accablent. Il pleure toutes
de
les
larmes du monde, son cur saigne par
humaines, son me se
toutes les blessures
brise
et
du
aux spectacles effroyables de
la dtresse
dlire des cratures prissables auxquelles
chimre du bonheur personnel
et que son sacrifice, rsolu et accompli au prix
de tant d'efforts, d'un renoncement surhumain,
d une crise mystique si douloureuse et si laborieuse, n'a ni dlivres ni apaises ni rendues
compltement heureuses ou meilleures. S'il a
il
a sacrifi la
120
I.
oi^i iMisMi;
U1-;
s<:iioi'ii!SiiiAiii:i(
vaincu sa proj)rc douleur,
cifique
le
ou
monde
le
sailli,
le
sa^e, le hros pa-
tant qu'il
demeure parmi
des vivants, n'a pu craser d'une vic-
toire durable l'universelle et fatidique Loi
Vouloir Vivre qui est aussi
la
du
Loi d'inutile
agitation, de dfaite certaine et de tortures invitables.
Le mal rcpreiul
ses droits, la douleur obtient
que jamais, mme en admirant la Beaut, mme en suivant les prceptes
du Bien, nous soufl'rons, nous dsesprons,
nous agonisons dans les afl'res d'un long supplice... Dsormais ce n'est plus la faillite de
notre fragile idal, qui nous incite la rvolte
et au dsespoir mais le dsir de l'idal sacr
sa revanche. Plus
entre tous, celui de
la
joie universelle. Car, ni
Bont ne peuvent abolir la
souffrance. Elles sont encore, quoique trs sula
Beaut, ni
la
prieures l'golisme
formes
d'activit
vulgaire,
humaine
certes,
assujetties
des
au vou-
loir vivre, et l'existence reste toujours le Mal,
Trahison
et l'Epreuve suprmes.
La troisime et la plus noble de nos facults (bien que Schopenhauer lui ait ravi son
ancienne priorit et sa suprmatie d'autre-
la
fois) la
dre
don mystrieux de comprenen somme, qui creuse un
entre l'homme et les autres cratures,
pense, ce
la vie, le seul,
abhiie
capables de sentir
et
de vouloir,
et
de
souff'rir
SOLUTION DU GUANl)
L.\.
comme
l'HOMLK^Ii;
121
nous, hlus mais non pas de penser,
nous permettra enfin de franchir
!
l'intelligence,
le seuil
les vrits
clart,
redoutable des replions interdites, celles
suprmes brillent dune
o palpite enfin
inef'ablc
flamme de l'absolu,
nos destines s'accom-
la
l'initiation.s'achve et
que les derniers voiles se dchiLe penseur, non sans une lutte bien douloureuse encore, s'est affranchi de l'gosme,
plissent, tandis
rent.
de
primordiale, de l'absorbant
l'illusion
froce individualisme, plus tard,
la
gurison
et
le
tous, aborder
but rv, en acceptant
du devoir
fut
due
et
et
complte,
gique encore. Partout,
pure
et
cherch
la
l'Art,
il
les
a cru,
au port, toucher au
servitude volontaire
de la vertu, et toujours son attente
trompe, non pas d'une dception
mais dchirante
est vrai,
il
mot de l'nigme dans
sphres apaises et sereines de
comme nous
il
et
sublime de
mme darts
la
et tra-
l'atmosphre
Beaut ou du Bien,
la
la lleur symbolique au
aux sombres couleurs de dsesde deuil, les roses funraires ont
douleur est reparue,
parfum qui
prance
et
tue,
refleuri encore. Et l'esprit
vainqueur, non plus
seulement des illusions des sens et des mirages
matriels, piges grossiers dans leur habilet
mme, mais vainqueur
subtils
aussi des stratagmes
du Vouloir Vivre
du gnie ou ineffable gran-
se dploie l'astuce
toute-puissance
122
OPTIMISME
DIL
SCIIOPKNUAUEH
comprend, enfin,
il acquiert une certitude 'irrfutable, il reconnat que le Monde est absolument mauvais et. parvenu ce de^a de clairvoyance et (le liante sagesse, il sent en lui(leur
la
(le
piti
rcsprit
rnltime vrit,
mme
la
force de choisir entre la volont de
vivre et celle de ne plus vivre.
Le verdict sans appel est prononc, le plus
haut degr de stoque fiert accessible une
crature
humaine est
atteint.
La parole tragique
et dfinitive, inspire et indestructible,
sur
le
dont
monde
elle a
qu'elle
condamne, sur
le
plane
destin
djou rimmmoriale astuce. Et cette
sentence suprme qui est aussi
la suprme saune condamnation. Le vrai de\oir,
la vraie beaut, le seul bonheur rside dans
l'anantissement du dsir de vivre, c'est l la dlivrance complte. Dtruisons-en nous-mmes
gesse, est
de l'Etre. Alors
seulement nous ne souffrirons plus. Et c'est
pour([uoi au jugement de Schopenhauer, le
l'tincelle nfaste, le principe
Bouddhisme, avec sa rage de destruction, son
renoncement myslic|ue et les abmes de nant
qu'il fait entrevoir ses fidles, c'est pourciuoi
le
Bouddhisme semble
tre dj l'expression
LA SOLUTION DU GUAND PHOBLEML
symbolique, anticipe
et instinctive
losophie. Le Nirvana est
le
l'IA
de sa phi-
but, le port et
le
de nos fragiles destines...
En lui seul, dans ses profondeurs insondables,
dans son sommeil sans rve, dans sa nuit sans
refuj^e
toile,
la fin
nous trouverons
le
repos, la dlivrance,
de Tinterminable preuve,
la saintet
du
la
quitude
et
g-rand silence que l'existence in-
terrompt Le monde o nous vivons, oii nous
agonisons plutt, ne peut s'amliorer, il ne
peut chapper la Loi fatidique l'espoir et la
chimre du progrs, c'est--dire d'une amlioration de la vie, ne mritant que l'indulgence
mprisante du sage. Le Mon Etre vaut mieux
que l'Etre, de sorte qu'au bout des investigations
laborieuses de la science, aprs le tumulte et le
;
cauchemar des
sicles,
comme
salaire de son
humanit ne reoit que ce
conseil
l'anantissement du Vouloir Vivre,
et avec lui, l'anantissement du Monde qui
n'existe que par les consciences o il se redur labeur,
la triste
I^rsentc.
Jamais doctrine ngative ne
fut plus abso-
que celle-ci.
forme o elle
s'exprime que par la force de pense philosophique et l'unit admirable qui l'anime dun
bout l'autre. Jamais une sentence plus imlue, plus radicale, plus persuasive
autant par
la
splendeur de
la
placable, plus pre, n'aura stigmatis linjus-
LOPTlMlSMi; DK SCHOPENllAUKR
\2^
lice
du monde
et
l'preuve de la destine.
On
a atteint vraiment le fond
et
du
dsespoir,
le
du dsenchantement
nihilisme intellectuel ne
dans cet
anantissement qu'enseigne Schopenhaucr, les
limites du monde d'ici-bas sont dpasses. Le
Matre du pessimisme moderne nous g-uide
dans ces sphres du rvc, de la contemplation
et de l'extase mystiques, inexprimables en
termes du langage humain, dont les extraodisaurait aller au-del, puisque dj,
naires visions des grands philosophes noplatoniciens, de l'admirable cole d'Alexandrie,
peu connue et
si
digne de
l'tre, celle
si
desProclus,
des Sirianus, des Modratus de Gads, des Alci-
Ammonius Saccas, des Porphyre,
mais surtout du gigantesque, obscur et redoutable Plotin, mule et rival de Platon, peuvent
seules nous donner une notion approximative.
Le cycle des facults et des aspirations humaines est parcouru et toutes les routes ont
abouti aux gouffres dpouvantes, et d'horreur.
nos, des
Deux
fois,
sur
route prilleuse, aux chemins difficiles
la
l'esprance invincible aura
du long apprenlissage,
brill
deux taj)es diffd toiles bienfai-
rentes, sous la clart propice
santes mais incertaines et l'une et l'autre trop
pour dissiper les
fantme du bonheur
s'est dress devant nous. Nos mains tremblantes
loignes de nous, hlas
lnbres
deux
fois, le
DU (iRAND PROBLEME
LA SOLUTION
se sont teiuhies vers lui,
accables de cliuncs,
brises par la douleur. Sous le souffle
notre
vaincfuour,
l'Idal
un
remde
s'apaisa
instant,
le
dsir
dtresse
infinie
oici enfin, irrfu-
table, indniable, toute puissante
nit, voici la solution
est
pur de
nous avons cru dcouvrir
mais bientt les derniers
spectres se sont vanouis, et
Bonheur
12
comme l'ter-
du grand problme:
le
impossible. Tant que continue
encore l'pi'euve de
bissons ici-bas,
il
la vie, telle
que nous
faut anantir le dsir
la su-
mme
de vivre. Le bienfaiteur, l'ami de
de la nature est celui qui aspire
et la force
riiumanit
et
y teindre le feu dvorant de l'Etre et de la
soutlrance et toute philosophie rationnelle se
;
termine par une ngation absolue.
Depuis
depuis
des
les plaintes
les
sages
farouches des prophtes,
prdications enflammes et ardentes
brahmaniques
ou
des
premiers
martyrs bouddhistes enseignant aux humains
le mpris de la douleur et la haine de la\ie, la
douceur du nant et le repos de l'abme depuis les mditations sublimes et dsenchantes
du prince Hamlet songeant aux problmes de
;
la
destine et de
la
souflVance sur ces terrasses
fantme du devoir lui appa
rat pour la premire fois, depuis Esch\le ou
Ezchiel, depuis Shakespeare ou Byron, l'humanit n'avait pas entendu un rquisitoire
d'Elseneur o
le
I.
]2fi
])liis
OPTIMISME DK SCHOPRNIIAUKI?
loquent, plus fougueux, plus farouche
que celui-ci.
Non. jamais accents plus pathtiques, plus
frmissants d'pouvante,
sincrement
i>lus
tra-
giques, plus impressionnants
et
reux n'avaient retenti sous
vote des cieux,
la
plus doulou-
vers ces espaces infinis, o tant de
regards
humains ont cherch un signe d'esprance, un
appui, une promesse de renouveau, une con-
comme
solation, ft-elle ple et tremblante
la
clart des astres lointains. Tout n'est que vou-
dans
dans les
battements d'un pauvre cur aimant, demain
rduit en cendres tout nest que douleur terinutile, et sans but.
loir Aivre. impulsif,
le
rythme des constellations
comme
nelle,
labeur
sans
sanction, et
sans trve,
rien n'est vrai, rien n'existe, sinon la mystrieuse puissance de vivre et de
la
centime
fois,
l'me dsespre qui
rison,
non plus
soufl'rir.
Ktpour
interrogation anxieuse de
demande
illusoire et
est la gu-
temporaire, mais
le philosophe qui n a pas
seulement enseign mais dmontr le dsespoir l'origine et la fin de tout, le sage r-
vridique et sincre?
pond encore
seul remde.
La destruction du Mal en
N'essayez
pas d'ennoblir
est le
mais
d'abolir la vie. Ni espoir, ni clmence possible.
Le nant,
le
nant encore
Lui seul vous apaisera,
et toujours.
lui seul
vous donnera
I.A
SOLUTION nu GRAND [Link]
paix, lui seul
la
ne vous trahira
pas...
127
Mais ceci
vraiment un des faits les plus significatifs
plus importants de l'histoire intellectuelle
(le l'humanit. Vu moment mme o Schopenhaner est parvenu la conclusion logique de sa
est
ot les
doctrine, conclusion nullement arbitraire, sa-
vamment
I
dduite, irrfutable et s'appuyant sur
efl'royable ralit
de l'existence quotidienne
aussi bien que sur la dialectique la plus sublime,
au
moment suprme o
il lui faut terminer
rsumer en quelques
sens de son chef-d'uvre,
l'a'uvre de toute sa vie,
pages synthtiques
entran par
un
le
instinct,
un appel
irrsistible
de son gnie en qui palpite vraiment
Tme
douloureuse du monde, le voici qui ne peut
s'empcher de pousser encore, malgr tout,
malgr l'atroce vrit de sa haine et de sa rvolte,
malgr
la victoire
certitude de son
bon
de sa philosophie
et la
droit, le cri d'esprance
qui ne s'teindra pas, tant qu'un tre Aivant
continuera vivre
cher
On
le
se souvient des
souvent
cites,
dissemblables
toute
et souffrir ici-bas, cher-
sens de la vie et la chimre du bonheur.
une
lignes mmorables,
si
commentes, de mille manires
et
qui ont elles seules suscit
littrature et toute
une cole philoso-
phique, de l'aveu significatif et pathtique qui
termine l'uvre capitale de Schopenhauer.
Aprs avoir reconnu
qu'il
s'est
content de
128
f'
OPTIMISME DE SCIIOPKMIAUEM
mlaphysicfue du monde, ne pouvant
former de notions mme symboliques de
ce qui dpasse le monde, le g-rand philosophe
faire la
se
reconiial par cela
mme
que,
si
sa philoso]>hie
termine par une ngation, cette ngation,
bien qu'assimilable aii nant d'aprs la terminologie rudimen taire du langage humain,
n'implique nullement la notion du nant abse
solu. Elle laisse l'tat
de question ouverte
le
grand
problme du bonheur, du souverain
T3ien et
de l'au-del. Attitude intellectuelle d'un
scepticisme purement et essentiellement kantien,
qu'imposait Scliopenhauer sa loyaut
spculative, mais qui d'un rapide
coup
d'aile
remi)orte bien loin du nihilisme absolu, prci-
sment l'heure solennelle o
sir
celui-ci semblait
de triompher.
Rappelons une
fois
de plus quelques-unes
des penses admirables qui achvent une des
u'uvres les plus fortes du gnie humain, en y
faisant pntrer tout coup l'clatante lumire
des espaces infinis et des espoirs immortels.
"
Les Bouddhistes emploient avec beaucoup
do raison
le
terme purement ngatif de Nirvana
qui est la ngation de ce
vana
monde
Si le Nir-
comme nant, cela ne veut rien
que ce monde ne contient aucun
est dfini
dire sinon
vnement propre qui puisse servir la dfinition ou la construction du Nirvana .Lors
SOLUTION DU GHAND PHOBLEMK
I,.\
donc que pur
charit,
12')
sympathie universelle, par
la
l'homme en
l'identit universelle
est
venu
de tous
la
comprendre
les cires,
suppri-
nier-tout principe illusoire dindividuation, re-
connatre soi dans tous
en
soi, alors se
volont
(la
les tres et
tous les tres
produit l'anantissement de
la
batitude dans la mort), cet tat de
parfaite indiffrence
o sujet pensant
pens disparaissent, o
il
et objet
n'y a plus ni volont,
ni reprsentation, ni monde. C'est l ce que les
Indous ont exprim par des mots vides de sens
comme Rsorption en Brahma, Nirvana. Nous
reconnaissons volontiers que ce qui reste aprs
l'abolition complte de la volont n'est absolument rien pour ceux qui sont encore pleins du
vouloir vivre. Mais pour ceux chez qui la volont
s'est
ce
convertie et abolie, notre
monde
si
rel avec ses
lacte, qu'est-il
Rien.
monde
soleils
et
actuel,
sa voie
C'est lui qui est le nant. Ainsi parle
penhauer, dont
la
profonde sagesse
piti font sourire Nietzsche, le
Scho-
et l'ardente
Matre des gn-
rations actuelles. Paroles simples et sublimes,
paroles inspires qui claireront durant des
sicles le
labeur des philosophes
et
le
tnbreux de notre race esclave, paroles
condes qui creront peut-tre
des temps venir, car
signification
RZEWLSKI.
la
la
sort
f-
mtaphysique
porte spculative et la
morale qu'elles empruntent au
9
L uiTiMisMi:
180
D1-:
[Link]
gnie du philosophe allemand
aux tendances
incommensura-
el
essentielles de sa doctrine sont
bles,
i;h
presque incalculables eh influence biencertainement insouponnes de Scho-
faisante,
penhauer lui-mme
Ainsi
le
dtracteur
plus loquent
maine,
le
pessimiste
le
n'eut pas seulement
immense
le
du monde
plus acharn
et
de
la
el
le
destine hu-
plus redoutable, car
du
gnie, mais aussi
il
un
talent d crivain, le penseur acerbe
rvolt dont
ddain superbe
et
profond,
la
rage de ngation n'pargnrent aucune des
le
chimres, aucune
refuges de
morose
de par
la
le
des illusions,
lamentable humanit,
et
aucun des
le grand et
Schopenhauer lui-mme
est oblig,
lovdepuissance de
dialectique
la
la
confond avec la vie ellemme, reconnatre au del du tombeau, il est
vrai, dans les rgions inconnues oii notre tre
aborde enfin, aprs le grand naufrage, discerner, lui aussi, au firmament de lternit,
une invariable toile. Notre race captive et malheureuse jamais d'ailleurs ne l'avait perdue de.
vue, parmi les pires preuves, les tnbres les
ternelle, celle qui se
plus hostiles; l'ame collective des gnrations,
a vcu dans l'espoir et la certitude
a cru
en
de
revoir et de la retrouver. C'est l'toile de
la
elle,
sacr du bonheur, du bonheur absent de notre monde nous, mais non
la joie, l'astre pui- et
I.A
SOLUTION DU
(iHANI)
IMtOBLLME
l'immense Univers ni du vaste domaine
du possible et du ralisable. Et c'est en vain
que l'illustre misanthrope allemand a voulu
nous convaincre de l'inanit de notre croyance
et de nos lonj^s espoirs, c'est en vain ([u'il nous
fit, en un iminortel chef d'ciMivre, la dmonsration du dsespoir et du pessimisme. C'est en
pas
(le
ain qu'il nia toujours cette clart
si
faible,
peine perceptible, mais qui existe pourtant,
qui tremble
et scintille l'horizon
ple lueur claire seule notre route.
a cru l'apercevoir dj
del Beaut ou dans
le
dans
le
et
dont
la
Lui-mme
clair
sourire
regard apais et clment
Bont s'apprtant au martyre, lui-mme a
la magique inlluence qu'elle dgage
la force de penser, de souffrir, d'enseigner la
dlivrance et voici qu'aux portes mmes de
l'ternit, lorsque notre guide croyait s'abmer
dans la nuit du nant, elle s'panouit, elle se
de
la
puis dans
propage,
elle
jaillit,
de toutes parts, en une
blouissante et mystique aurore.
Car nulle doctrine de vie, nulle philosophie,
aucune explication de l'univers ne
peut tre base sur une ngation absolue. La
possibilit du monde, quelque tragique, nfaste
c'est--dire
et
imparfait
f[u'il
soit hlas
doit avoir sa rai-
son d'tre au sein de l'absolu, dans un principe
positif; sans cela, ce
si cruel,
mais o
monde, dj si atroce et
du moins, et le rve de
l'ide,
LOPTJMISME DE SCllOPENllAUER"
I2
Joie subsiste, cet univers prirait. Et aucune
morale ne sauiail dominer les Ames si elle ne
prche que le nant, la destruction et le nihilisme absolu, si elle ne trouve pas, mme
dans ses cris de dsespoir et de rvolte, mme
dans ses conseils d'asctisme et de renoncement, une parole de vie, de renouveau et d'espoir. Comment pourrait-il en tre autrement ?
La ngation ne saurait s'exercer que sur la
notion ontologique, trs nettement dfinie,
d'un Bien quelconque, primordial, cach, en
puissance seulement peut-tre, mais qui seul
la
soutient et
explique
prodige
le
de
l'Etre.
L'humanitne saurai Isubirlcspreuves innombrables, les peines et les tourments de la vie,
les
supplices physiques et
les tortures
de l'me,
toute l'horreur et toute l'pouvante de nos des-
dont Schopenhauer n'a point exagr
si, parmi tant de mal et de tnbres,
ne subsistait quand mme le mystrieux et
invincible piincipe du Bonheur possible, de
la cessation de la souflrance, de l'idal vainqueur, aujourd'hui ou dans des milliers de
sicles, dans la ralit de l'heure prsente ou
aux termes inconnus de l'volution cosmique.
Cette force initiale dont chacun de nous a ressenti le pouvoir, aux heures si rares et si brves
tins
l'intensit,
d'accalmie
et
de
(elicit
relative,
ou
mme
heures o nous avons moins souilcrt,
aux
celte
i.A
souTiON m; (ihand
aussi vidente,
n'alit, aussi certaine,
souffrance et
l'effort
console, rconcilie,
jamais
la
rieuse,
pareille
pisobliomi:
i8:^
que
la
universel, anime, exalte,
empche de
race des vivants
en son
disparatre
puissance myst-
active intensit la
Pense ternelle d'Aristolo, la Pense divine,
Pense parfaite, source de toute vertu et de
la
toute Beaut, absente de notre misrable monde,
certes,
mais qui existe
cible attrait
et
qui
l'attire
d'un invin-
La notion du Bonheur est indestructible
dans la nature et dans l'me, le rythme et l'harmonie des mondes en tracent le symbole sur
chemin des
le
les
toiles,
ralisation primitive et
faction de l'instinct et
si
aux routes de l'infini,
en cherchent la
j^rrossire dans la satis-
cratures innombrables
criminel,
si
l'homme enfin,
si
born,
mprisable qu'il soit encore, en
possde l'intuition
sublime
et
en
poursuit
chimre. Son universalit dans
l'impossible
toutes les rgions de l'tre
permet de
l'assi-
miler une de ces vrits ontologiques dont
l'antithse et la ngation absolue sont ind-
montrables.
saurions trop
le
D'autant
plus que, nous
ne
rpter, la ngation pure ne
peut rien crer, un rgime de vie d'o tout
lment positif de persvrance dans l'Etre,
par consquent mme d'obscur bien-tre serait absent, un monde foncirement mauvais
l;U
r.
OI'J IMISMli
Di:
SCIIOPKNIIAUKU
est inconcevable, impossible et contradictoire
en
soi.
La
soulrancc
radicale
qui
Non-Etre, n'a de sens et de ralit que
admet aussi
le
est
si
le
Ton
postulat do l'Etre acbcvant ses
destins, en se synthtisant avec son contialre
dans l'obscur et mystrieux travail du devenijcosmique. Car c'est peut-tre le chtiment
mrit des grossires invectives dont Schopenhauer accabla Hegel, l'illustre philosophe berlinois, si oubli aujourd'hui, et dont le gnie
gala sans aucun doute celui de son ennemi,
car ce gnie fut bien noble, bien grand et bien
pur; c'est la levanche de Hegel qu'il faille se
rappeler la clbre formule hglienne pour
expliquer l'volution de la pense de Schopenhauer et la contradiction apparente laquelle
le
et
condamne
de
la
logique suprieure des choses
la vrit.
Mais cette contradiction n est qu'apparente,
elle devient une preuve de plus de la forte
unit philosophique de l'uvre qu'elle rsume
dans cette synthse finale, de l'intgrit absolue
dune pense
consciente de sa force,
admettre tous
les points
prte
de vue qui s'imposent
du mtaphysicien, tandis
reconstruit l'volution du monde. C'est
la dialectique
qu'il
cette
vaste et admirable synthse, avec les perspectives
infinies
qu'elle dvoile soudain
nos
yeux, qui termine l'uvre de Srhopenhauer.
LA SOLUTION nu
GRAND PUOBLKMi;
IH".
trouvons une raison de plus pour
respecter sa probit de penseur et son jirnie de
Et ]ious
philosophe. Car,
il
est,
sans aucun doute, aux
relions de l'Absolu, au del du
Monde
visible,
une synthse initiale o les thses et les anti(hses des jugements humains se concilient et
s'accordent en une Ralit suprme- Autant que
Schopenhauer, lui-mme, aAcc la mmeconvoilise ardente et la mme pret chagrine, nous
estimons que le monde est mauvais, que la
vie est cruelle, injuste et atroce, que notre destine tous est aussi effroyable qu'incompr-
hensible,
phmre
et superflue.
Nous estimons
que le pessimisme a raison et cjue la conception
du monde qu'il nous propose comme doctrine
et fconde. Mais
incomplte comme toutes
celles qui visent embrasser l'absolu en une
formule de savoir humain. Emule, lve et
continuateur glorieux de Kant, notre matre
tous, aux plus humbles comme aux plus
de vie est Juste, lationnelle
cette doctrine
clbres,
et
comme
est
du Monde comme volont
d s'en sou-
l'auteur
reprsentation aurait
venir: l'Absolu n'existe point dans ce
d'apparences
la
et
monde
de phnomnes qui n'est que
manifestation de la ralit ultime,
de
la
la
substance Premire dont
toutes les railleries
du grossier positivisme
chose en
soi,
de
contemporain ne parviendront pas dtruire
l'optimismi: m; sciiopkniiaier
I3t>
l'vidence. Et les doclrincs qui admettent un
dualisme iniJial et ternel, celui de la Matire
et de la Pense, de l'Esprit et de la Nature dans
les fondements du monde, doctrines aussi profondes et aussi dfendables que les thories du
monisme absolu la mode aujourd'hui, la phi
losophie du dualisme vers laquelle nous atti
lent toutes nos prfrences personnelles, pou
rait opposer la thse de Schopenhauer les
li-
mmes
objections.
Non, vraiment, point d'Absolu parmi
les
ombres vaines et fugitives d'ici-bas. Voil encore une vrit d'vidence premire, pas mme
l'absolu de la douleur, du mal et du renoncement.
Ce
n'est pas tout.
plte
du Bonheur,
Pour que
la
ngation com-
c'est--dire le
Mal
radical,
fondamental, ingurissable, soit possible (et,
sans ces caractristiques, point de pessimisme
sincre, logique
bien existe
et
complet),
il
quelque part, dans
incommensurables du possible;
principe
positif
de
Vie
et
il
que
faut
les
le
rgions
faut
qu'un
d'Affirmation
rayonne dans le monde transcendant du Nirvana, mme en supposant qu'il soit absent
jamais de l'univers terrestre
et
du monde des
apparences. Car une antithse d'ordre pure-
ment spculatif, comme
dement au pessimisme,
celle qui sert
de fon-
n'est intelligible
que
[.A
si la
SOLUTIOiN nr GRAlM) l'[Link]
thse laf|uellc elle s'oppose
y.i7
comme
tiacHction luiiversellc, possde, elle aussi,
vilge de l'Etre. Et
lectique ternelle,
la
coii-
le pri-
toute puissance de la dia-
nous
le
savons maintenant,
a conduit Schopenliauer, contre son gv sans
doute,
sous l'impulsion irrsistible de Tvi-
dence philosophique,
cette
incommensurable porte
concession d'une
si)culative,
difficile
concilier, semblet-il, tout d'abord, avec les
prfrences de son gnie et les principes im-
mortels de sa doctrine
et
qui pourtant achvent,
compltent et sanctifient son uvre. Aon,
quelque atroces, despotiques et universels que
soient le Mal, la souffrance et le Crime, tout ce
qui est
ples,
la
ngation de
l'Idal, ces
formes multi-
encore triomphantes partout, de ngation
ne peuvent tre
titution
les seuls
lments de
du Monde. L'explication
totale
la
de
consl'en-
semble des choses qui accepte et propose comme
principe mtaphysique, comme solution dfinitive, une ngation radicale ne saurait satisfaire aux aspirations, et aux tendances les plus
profondes de la philosophie et de l'humanit.
Selon la puissante et indestructible parole
du philosophe antique, jamais, du >on tre,
vous ne ferez jaillir le prodige et la ralit d
1
Etre. Si le fait primordial, le postulat concret
de l'existence a surgi du nant, une force mystrieuse et que nul terme emprunt au langage
ISS
I.
OI'TIMISMK
ni:
SCIIOPKNIIAIKK
humain ne saurait dcliiir, une force prsente
dans tout ce qui aspire vivre, une raison suffisante explique et rend inlellisible et possible,
le prodige de la^vie. Ce principe est ineffable,
iiidfinissalile. inimanenl au monde, peut-tre
existe-t-il au del du monde rel dune existence transcendante,
comme un
des attributs
de Dieu. En tout cas un irrsistible instinct de
notre nature nous oblige croire en lui. En
nous et autour de nous, tout atteste son existence et sa toute-puissance. C'est lui qui se ma-
dans les Lois de mcanique universelle
d'harmonie mathmatique qui rgissent
nifeste
et
l'univers matriel, les astres clestes aussi bien
que la pierre qui obit, en tombant, ce que
nous appelons la loi de pesanteur et l'attraction
terrestre. Le mme principe palpite, frmit,
souffre et combat dans la lutte pour l'existence
dont la Fatalit s impose aux espces innombrables d'tres vivants, chacune, ft-ce au prix
de
la
destruction de tous les autres, affirmant,
avec tant de frnsie et de fureur, sa persistance
de vivre et son besoin invincible de bien-tre et
de joie animale-.
Et c'est encore ce principe positif entre tous,
mais ennobli, idalis, parvenant peu peu
la
conscience de son essence premire
et
de sa
luission vritable qui dirige, claire, protge et
aiiiine la hisie ol
fragile
humanit.
C'esl son
[Link]
i.A
intlucncequi
lu
i>u
conduit
(iuand phohlkmk
i)aniii tuiil
de deuils, do cataclysmes
et
139
d preuves,
d infamies, vers de
nouveaux et de meilleurs destins. Son symbole,
pour nous, est la croyance indestructible au
bonheur possible, en la prdominance des
forces bienfaisantes sur les puissances du mal,
en
la
victoire finale de l'Idal et de l'Esprit,
en somme, la croyance sacre en la
bont finale de la vie, malgr tous les dmentis
de l'heure prsente. Or, remarquez-le bien, de
c'est--dire,
la
solution que nous insi)ire notre conscience,
quand nous interrogeons avec angoisse le dilemmedes destines, dpend le verdict suprme,
celui
dont
les
termes mtaphysiques oscillent
ncessai renflent entre l'optimisme et
le
pessi-
misme absolu. Si la vie n'est pas immdiatement et radicalement mauvaise, malgr toutes
ses tares et toutes ses pouvantes, elle mrite
d'tre
vcue
et le
pessimisme intransigeant ap-
parat impossible.
du principe de
nouissement
et
autre part, la coexistence
batitude, de bien-tre,
de bonheur avec tous
les
dpamotifs
de souffrance, de destruction
et de mal, cette
quelque faible, isole
et timide qu'elle apparaisse encore pour absoudre la vie. Et la foi en ce principe, sa prsence immdiate, son aperception intuitive
coexistence suffit dj,
sont tellement innes et invincibles, que
grand pessimiste allemand, aprs
le
l'avoir ni
110
toiil
I.
[Link] m: SCllPKMIAUKR
d'abord
l)cnhaucr
duno
ng^ation
finit lui aussi
par
le
hautaine, Scho-
chercher
et
par
dcouvrir dans toutes les sphres de l'activit
psychique, dans l'exercice de toutes nos facults
le
de ragir au contact de l'univers, dans notre
pouvoir de comprendre, de sentir ou de vouloir
la Aie. Ce principe positif que le vulgaire appellera toujours, simi^lement, navement et sagement de son nom, vieux comme le monde, le
bonheur
rayonne dj dans l'oubli
et do nos peines que
donne la joie de l'Art, puis dans la volupt du
sacrifice et la sanction du bien, enfin dans la
flicit ineffable de cet anantissement total du
vouloir vivre qui est la suprme conqute de la
raison et le terme de la philosophie pessimiste.
Mais, nous avons essay de l'indiquer au cours
;
ce principe
momentan de nos misres
de cette tude, prcisment l'heure redoutable
o s'achve l'dification de cette
haute doctrine, quand Schopenhauer exprime
et dcisive
enfin sa pense, en nous proposant
suprme espoir
comme un
l'extinction totale de la volont
du monde, l'extraordinaire prodige que nous voulons signaler, une fois de plus,
aux admirateurs de ce grand gnie, se produit
tout coup. Le pessimisme parvenu son
apoge, au dveloppement intgral de ses prin
et la disparition
cipes et de ses prmices, est oblig de reconnatre,
l'existence de
ce principe
positif de
I.A
bonheur
SOLLTI(N nu (iHAND
indfinissable,
PnOHLKMK
de joie
141
vivifiante et
d'affirmation propice dont il niait avec tant
dprel la possibilit ontologique et intelligible. Les lignes clbres qui terminent l'ou-
vrage capital de Scho[)enhauer, lignes dj
tes et
le
dont
monde
le
ci-
retentissement fut immense dans
philosophique,
attestent
qu'il
ne
s'agit point d'une hypothse vague rige par
nous en affirmations arbitraires, mais d'une
conclusion tellementvidente et irrfutable que
lillustre mtaphysicien de la volont lui-mme
y dsigne le Nirvana ou anantissement final
de la volont de ce mot de batitude dont le
plus zl philosophe eudmonistc se contenterait
sans doute.
encore une
fois, rien de surprenant, rien
dans cette volution d'une philosophie gniale et d'une mditation aussi sincre
et aussi profonde des grands problmes... Si la
vie, telle que nous la subissons en ce monde
de misre et d'exil, est la pire des preuves, si
on y puise vraiment les ressources infinies de
la douleur
et nous croyons avec Schopenhauer que le mot de l'nigme, en effet, se rsume dans cette belle mtaphore d'un trs
Et,
d'illogique,
noble pote franais
le
dsespoir
la vrit sui- la vie, c'est
mme en ne
tenant pas compte
des raisons purement ontologiques
font croire
cpii
nous
existence ncessaire d'un prin-
H2
OPTIMISME DK SCIIOHKMIAUKR
cipe positif, principe de renouveau, de lumire
et
de rconciliation,
le
montr que rcxislence
condamns
mme
fait
laquelle
est le plus atroce
d'avoir d-
nous sommes
de toutes
tences possibles et l'image vivante
les exis-
du mal
ab-
une autre affirmation.
L'anantissement complet de cet tat de soufsolu, ce fait seulimplif[ue
penseur le
l'agitation du monde, ce Nirvana
frances indicibles
spectacle et
idal
et
qu'oflrent
au
ne peut tre qu'un changement favorable
propice, l'aube mystrieuse d'un jour nou-
veau, d'un mode- de l'tre qui se rapproche de
ce
que
le
langage humain appelle
joie,
bon-
heur, batitude...
Mais une synthse universelle qui finit par
reconnatre au terme de son volution, encore
brumes des rgions mystiques,
symbole de l'Absolu, objet sacr et
une philosophie
insaisissable de la volont
qui s'achve par une dmonstration aussi posivoile par les
la flicil,
tive
des plus grandes esprances d'ici-has peut-
elle tre qualifie
certes...
de pessimisme absolu? Non,
Et comment ne pas reconnatre que si
un
gnie philosophique de telle envergure n'a pu
rsister l'appel invincible de cette voix lointaine,
venant
la fois
de l'autre rivage et des
profondeurs de notre tre, qui nous ordonne
d'aimer, d'esprer et de vivre quand mme, si
un pessimiste tel que Schopenhauer, proclame
r.A
SOLUTION DU OWAND [Link]
l'existence d'un
teur
de
qui
se
dcslruclil'
en
nature perverse,
la
nianl
il
la
de
sence
l'instinct
tle
est vrai (mais le
du Bonheur
l'Ame et de
douleur,
la
vie actuelle
sa ralisation est ngli^'cabie), c'est
ment
la
fait
la
et
mode de
que
partie de
vrail'es-
Nature. Loin d'tre une
vaine invention de l'optimisme traditionnel,
correspond
1:5
principe immanent, produc-
l)ien-lro,
ralise,
plus certaine et
la
il
plus bien-
Mme en nous enseijynant
renoncement, vous ne vous ferez entendre
et oliir qu'en promettant aux mes accables
de dtresse, de lassitude, de chagrin et de doute,
une vie meilleure et un bonheur, dilrent peuttre du bonheur chimrique que nous poursuivions ici-bas, mais qui mritera encore son
appellation terrestre. Car l'Etre ne subsiste que
s'il vaut mieux que le Non Etre
car vous ne
crerez jamais rien avec une ngation, car
nulle lleur terrestre ou mystique ne s'panouit
au gouffre du nant absolu. Sa floraison exige
faisante des Ralits.
le
un
il faut un principe, une raison
une cause initiale tout ce qui aspire
aux phases du devenir et la fantasmagorie de
sol propice,
d'tre et
l'Etre, l'our les
cratures Aivantes, cette condi-
tion primordiale de l'existence
possibilit
aprs
mme,
du Bonheur. En nous
l'affranchissement
hauer nous a donn
le
c'est la
l'octroyant,
suprme, Schopendroit de parler de la
L OPTIMISAI i:
\U
DK [Link]
d'optimisme que contient son uvre
que nous devons y retrouver, puisqu'elle
part
et
est
l'uvre d'un
gnie
homme
et
d'un
homme
de
CHAPITRE
VII
ESSAI D'UNE PHILOSOPHIE EUDMONISTE
II
conviendrait peut-tre de complter, sans
cmellre nullement
liser
la sotte
avec de pareils
prtention de riva-
nies philosophiques,
l'uvre grandiose bauche par Kant et par
Schopenhauer.
Il'scrait peut-tre
urgent de d-
velopper cette uvre en tenant comptedela
deux Matres de
sique allemande ont imprgne
rection que les
culation
et,
la
la
di-
mtaphyhaute sp-
en ne perdant jamais de vue que
la
philosophie des temps venir ne peut se dvela voie qu'ils nous ont dsidont les premiers principes sont connus
de tous suprmatie des lois de l'esprit, des catgories de la pense conditionnant le monde
lopper que dans
gne
et
des apparences, unit d'aspiration et de m-
thode avec
le
travail ncessaire,
mais
partiel
dos sciencesposilives. enfin et surtout recherche
[Link].
IQ
LOPTIMISMIi
146
l)i:
SClIOPENll.\ri:R
de plus en plus sagace d'une dfinition de l'essence du Monde, de la Puissance ineflable,
mais non inaccessible, puisqu'elle palpite en
nous-mmes, dont le mirage de l'Univers n'est
qu'un ple rayon et que toutes les religions, de
mme que toutes les philosophies veulent atteindre et comprendre. Cette force primordiale,
ce premier principe de l'tre que Kant identifiait avec le Noumne, tout en stipulant nettement que la chose en soi prouve ncessaire-
ment
l'existence de Dieu, crateur
du monde
des svdjstances aussi bien que des apparences,
de la loi unique, aussi bien que du tissu innombrable des causes (car l'me, inassouvie,
mme parvenue ce degr de sagesse o le
mensonge du monde matriel se dissipe, exige
et
plus encore et s'envole, vers des rgions plus
hautes d'initiation mystique)
monde, cette
se
vrit
confond avec
le
cette essence du
noumnale dont la conqute
but
mme
de
la
mtai)li\-
moderne, depuis les immortels travaux d'Emmanuel Kant et d'Arthur
Schopenhauer, l'identifie avec ce que nous apsique, la science
pelons volont.
Les plus grands esprits philosophiques du
temps prsent admettent cette grande dcouverte, on en trouvera l'aveu formel chez les penseurs qui dirigent et dominent le mouvement
si
spculatif de l'poque
chez Alfred Fouille
[Link]
en France,
lie
LNK
I)
[Link]'iui;
le plui* <j-nial
i;i.i>i
MOMSTi:
147
des mtapliNsieiens
race latine, dans son adiniiable systme des
ides forces; chez
Allemagne
contest de
la
Wundt, Lange
et
Paulsen, en
chez Herbert Spencer, Matre in-
philosophie au pays
le
plus rebelle
mtaphysique; chez Spencerdont
notion de la force, malgr toutes les chicanes
l'altraildc la
la
souleves par une critique minutieuse,
offi-e
tant danalogie avec le principe primordial de
la
doctrine de Schopenhauer, chez d'autres mi-
iients pliilosophes encore.
Des tendances mta-
physiques, opposes, subsistent pourtant dans
la j)ense
moderne et le monsmeestloind'avoir
triomph de ses adversaires. L'auteur de ces
lignes est lui aussi partisan du dualisme mtaphxsique. Mais la plupart des philosophes contemporains, dignes de ce nom, adhrent, de
faon plus ou moins sincre,
chique
et
cosmologique de
la
thorie psy-
la volont. Celle-ci
trouve sa place et sa raison d'tre dans les doctrines de
pluralisme ontologique aussi bien
que dans le monisme. L'impulsion est donne
aux esprits, la plus extraordinaire de toutes les
dcouvertes du gnie humain est un fait accompli et les conqutes de Galile, de Copernic ou
de Newton plissent auprs de celle qui a chang
la mthode du savoir et l'aspect de l'univers
le sujet considr depuis Kant comme corrlatif lobjet, au monde matriel, le sujet vivant,
:
U8
avec
I-
les
OPTIMISMK DE SCHOI'ICNIIAUEH
temptes de passion, de douleur
frmissante ralit qui l'agitent, devenu
le
et
de
centre
du monde. Mais cette volont est-elle
vraiment aussi homogne, aussi simple, aussi
et l'essence
peu complexe que raCiirmenl les doctrines dogmatiques ? Des lments divers, susceptibles de
conflits ne ])euvent-^ils coexister mme dans
l'absolu, dont la viDlonl n'est que le symbole
et la premire objeclivalion ? Postulat que Schopenhauer n'aurait pas admis, certes, mais qui
s'impose notre croyance personnelle. (^ar pour
notre part, et tout en partageant pleinemeni
l'horreur, l'pouvante et la rvolte qu'inspire au
plus noble et au plus loquent des pessimistes
le spectacle de l'existence, nous refusons d'\
voir
uniquement
aveugle, nfaste
la
et
manifestation d'une force
purement ngative.
Sans reproduire aucun des arguments inadmissibles aujourd'hui del docirinc tles causes
finales,
nous croyons pouvoir discerner dans
du Vouloir Vivie.
l'lan irrsistible et universel
un principe positif, l'antithse vivante de la
et du Mal, antithse qui constitue d'ail-
Douleur
leurs,
par ce dualisme dont la vie nous fournil
le pathtique et le tragique
tant d'exemples,
dilemme des Destines. Oui,
que Volont, mais
la
certes, tout n'est
Volont elle-mme, in-
consciente de sa nature et de sa mission, ter-
nellement inquite, aspire une
fin,
dont quel-
ESSAI D
UNE
PIIILOSOPIIIK
EUDEMONISTE
Hl)
qucs cralures d'lite, |)urMU la race liuinaine,
sont seules parvenues pressentir la splendeur.
bonheur ou plutt c'est la
notion analogue celle du bonheur, mais
Cette fin, c'est
Joie,
le
qui s'en dislingue pourtant, puisqu'elle ne pr-
tend i)ointune prennit impossible. Pour
la
Joie, par la joie, vers la joie, lutte, subsiste et
volue, travers les espaces infinis de
nit,
Monde
le
existe,
mme
la
pierre insensible, tout est vi-
vant, tout tend la dlivrance, au
de sa vraie nature, c'est--dire
fait
mme
l'ter-
des vivants. Oui, tout ce qui
dgagement
la Joie.
Mais
le
de cette tendance primordiale qui a
ou qui maintient le prodige ternel du
monde, de ce monde fatal que rien n'anantit
cr
et
qui rsiste toutes
les forces
du mal,
ce fait
ne trouve de justification que dans l'Ide platonicienne du Bien, de la Batitude et du
Triomphe final de l'instinct qui conserve et re"
lve sur la force qui dtruit et dsespre. Rendons cette Ide, dans le sanctuaire de la Sagesse, la place qui lui est due, ne luttons pas
avec un instinct invincible.
Pas plus qu'au scepticisme qui effrayait l'honorable M. Royer-Collard, lequel ne fut
un
natur une
leurs ni
sot, ni
un pdant
et
d'ail-
dont on a d-
assez plaisante boutade, pas plus
qu'au scepticisme on ne saurait faire sa part
l'eudmonisme. L'instinctdela Joie,
la
croyance
LOPTlMISMi; DE SCHOPENlIAUliK
150
et la
confiance en
un principe de
vie,
cVmolion
inlrienre bienfaisante, d'panouissement et de
flicit
immdiate,
le
besoin du bonheur sont
des forces imnianenles de
la
nature humaine.
Les plus farouches dtracteurs de l'existence,
prophtes les plus inspirs du dsespoir,
commeceSchopenhauer que nous avons choisi
les
pour vivant exemple d'une thse qui nous
est
chre, les adversaires les plus irrconciliables
du Sort ennemi, mais auquel nul n'chappe,
ont cd l'irrsistible attrait de la Chimre
qui rsistera toutes les attaques
ngations. Mais
si
kant
et
faire,
toutes les
en difiant
sa doctrine morale, la plus austre et la plus
une place l'eudmonisme dans la nodu Souverain Bien; si ScJiopenhauer,
rigide,
lion
aprs en avoir entendu l'appel mystique dans
les
voix de l'Art
et
de
!a Piti,
reconnat sa sou-
verainet symbolique aux rgions interdites de
la batitude
qui suit et annonce
le
Nirvana,
il
permis de voir dans cette noble chimre,
non pas seulement une illusion dcevante,
mais une ralit suprieure, notre seul bien,
notre patrimoine inalinable, notre unique
soutien en ce monde de misres.
Peut-tre, dans un travail o nous esprons,
si Dieu le permet, exposer notre conception de
la philosophie, de la vie universelle et de la destine humaine, peut-tre aurons-nous l'audace,
est
KSSAI
I)
uni: PlIILOSOPllIi:
EUDEMOMSTE
1.-)1
aprs tant tlillustrcs penseurs cudmonisles,
de chercher, notre tour,
en y trouvant partout
la
le secret
prsence
du monde,
et la victoire
non pas actuelle ni prochaine, mais
possible de cette suprme ralit qui constitue
certaine,
l'essence dei'nire de la volont se cherchant
et dont l'appellation vulgaire, incomplte mais exacte, le mot pathtique qui
rsume tout la Joie, semble le symbole le plus
elle-mme,
clair et le plus loquent.
Mme aujourd'hui, dans
toutes les rgions de
dans tous nos modes de sentir, de comprendre et de vouloir la vie, et aussi dans tous
les rgnes de la nature, nous discernons le
triomphe partiel de ce grand principe, dont le
gnie de Schopenhauer a pu nous faire douter
malgr tant de ressemblances et d'affinits,
entre sa pense sublime et la ntre trs humble.
Car nous prtendons assigner ce principe une
toute-puissance, une efficacit et une victoire
progressive, non pas seulement dans l'au-del
tnbreux du monde transcendental, mais dans
le devenir immanent du Monde actuel.
Force sublime, intuition bienfaisante et sacre dont la ple lumire blanchit peine l'hoIl n'est encore
rizon de notre nuit profonde
grand
mtaphysicien
le
allemand qu'un
pour
principe limitatif, une concession qu'il nous
accorde presque regret, une hypothse en dl'tre,
152
OPTIMISME DE SCIIOPENIIAUER
saccord apparent avec renscinble de sa doctrine
et
que
ses disciples intransigeants.
Edouard de
Hartmann ou Mailnder repoussent comme
une dfaillance passagre de la pense du
Nous y voyons, au contraire, l'achvecouronnement de son uvre gniale
et le germe des dveloppements qu'elle comporte. Pour nous, ces lments d'optimisme
retrouvs dans la plus tragique des doctrines
Maitre.
ment,
le
de ngations possdent l'inestimable valeur
d'un tmoignage irrcusable
dcisif.
Car
c'est
d'un argument
et
en vain que
les
successeurs
plus minents de Schopenhauer, c'est en
vain que Hartmann dans la Philosophie de Vinles
conscient,
ou Mailnder dans
Erlosung, convient tous
hi
Philosophie der
tres
les
vivants
l'anantissement complet, c'est en vain qu'ils
esprent continuer de
la sorte
l'uvre inache-
ve du misanthrope de Francfort. Celui-ci de-
meurait d'accord avec lui-mme, lorsque d'un
coup d'aile familier au gnie, au moment o
il allait se perdre jamais dans l'abme du
nant,
il
retrouve
vritable, lorsqu'il
rance
le
droit
chemin
et la voie
proclama l'immortelle esp-
et la batitude atteinte
par l'me dlivre
aprs l'preuve du temps et de la douleur, au\
abmes du Nirvana. Mais le Nirvana est encore
une des rgions de l'Etre, il n'est qu'un Univers
pour le philosophe nokantien, le monde trans-
KSSAI
Cendant
I)
UM: IMIILOSOIMUE KUDKMOMSTE
15^5
qu'un (ioinaiiic inaccessil)l(' la
faiblesse humaine, mais qui lui aussi lait partie
n'osl
rel. Le monde comme reprsentation, qui
rUnivers matriel, le monde transcendcntal
qui est celui duNoumne et de la volont, enfin
le monde transcendant, l'abime mystique o
rayonne la cause premire, le Dieu qu'atteste la
conscience et qu'adore la soutrance, auteur du
du
est
Monde
et
Principe de
l'Idal, ces trois rgnions,
ces trois rgnes symboliques, hors desquels
n'est rien
il
de concevable ni de possible, parti-
cipent tous les trois au mystre de l'existence.
Schopenhauer n'a pas compris, selon nous,
qu'en admettant
la ralit d'un principe positif,
l'avnement de la flicit, la possibilit de la
Joie au sein du monde transcendant, il en posait
aussi les fondements, moins stables certes,
mais indestructibles dans le monde transitoire
o nous subissons notre exil.
La tche future de la philosophie consistera,
selon nous, retrouver ce principe d'esprance,
en indiquer les
dAeloppements
futurs,
non
plus seulement au del de la vie prsente, mais
dans
cette vie
elle-mme,
et
dans notre monde
d'apparences, opprim par la causalit,
le
d-
terminisme et la relativit, motifs d'esclavage
et de douleur o palpite pourtant dj la faible
lueur d'une toile propice, celle de l'idal qui
modifie et amliore la vie, celle du bonheur que
LOPTIMlSMi: DK st:iiopi:Mi\ui:n
154
chaque unie dlivre connatra d'emble, en
sortant de l'existence terrestre, mais dont une
image imparfaite, plus prcise pourtant, se ralisera, mme ici-bas, pour l'humanit des temps
venir. Tous les appels l'anantissement
complet,
la
haine de
la vie,
resteront vains et
Vous n'empcherez pas les astres du
ciel de se chercher aux roules de l'infini, dan"s
l'harmonie des sphres et le rythme savant des
constellations. Vous n'empcherez pas les cratures misrables qui agonisent sous un fardeau
striles.
d'effroyables soufl'rances, vous ne leur dfen-
derez
pas
d'aimer,
d'adorer l'idole
et la
de
d'esprer,
chimre de
croire
et
la Joie. Si cette
chimre, pourtant, de l'aveu mme de Schopenhauer, existe dans le monde supraterrestre
du Nirvana, si
elle
s'accomplit en l'extase de
la
batitude, efforons nous de la faire triompher
dj parmi
les
phnomnal de
tnbres profondes du
la patrie d'exil
monde
o nous vg-
tons, en attendant l'heure de la libration dcisive.
Est-ce vraiment impossible
venir connatront
le
mot de
Les temps
l'nigme, la solu-
tion de ce dbat grandiose ouvert depuis tant
de
sicles.
L'idalisme de Schopenhauer
(et
malgr
ses
prtentions transcendentales, la philosophie de
la volont aboutit en tout cas, nous l'avons vu,
au mysticisme absolu) l'idalisme transcendant
;
i;ss.\i
qui est
la
i>
lm;
PiiiLOsoiMiii:
1:1
[Link]:
lo
conclusion loj^ique, mais abusive de
philosophie kantienne doit tre ramen
la
un
idalisme immanent. Et il ne saurait en exister
de rationnel, de complet
et
qui puisse rsister
aux attaques du positi\ isme, de l'agnosticisme
que si nous avons la loyaut et la sagesse de
reconnatre, mme parmi l'horreur de notre
condition et l'ang-oisse de vivre, une raison
d'accepter lpieuve du destin et un motil'desjtrance.
Nous avons dcouvert ce principe mtaphysique dans la tendance la joie, sans laquelle
notre notion de la volont demeure insuffisante.
Ce dualisme ne nous inspire nulle frayeur
bien au contraire, c'est avec une .g^ratitude inlinie que nous en discernons la trace jusque
dans les dductions du monisme le plus intransigeant que riiisloire de la philosophie ait
produit. Et c'est ce seul point de vue que nous
nous plaons, en parlant de l'optimisme de
Schopenhauer, optimisme qui ne nie aucune
des atrocits, du monde, mais qui n'a point,
non plus, le triste courage de prononcer la
parole atroce du dsespoir absolu. Car, ne l'oublions pas, la tendance que nous avons essay
;
de mettre en lumire n'a rien de
cet
optimisme infme, outrage
commun
l'universelle souffrance, qui trouve
pour
le
avec
et dfi jets
que tout va
mieux dans le meilleur des mondes. Cet
150
L Ol'[Link] UE SCIIOI'KMIIAULH
univers atroce peut devenir, quoique vou
une imperfection fatidique, plus habitable et
meilleur. Nous ne demandons, nous n'esprons rien de plus que celte certitude. Elle suffit absoudre le Destin et nous faire accepter
la vie. La nuit du pass dure encore et r^ne
sur le monde, mais l'aube d'un jour nouveau
parat l'horizon, ses premiers rayons sufii-
sent apaiser l'me la plus rvolte,
accable, la plus prouve par
cable.
le sort
la
plus
impla-
CHAPITRE
YITl
LA PHILOSOPHIE ET LE DRAME
L'autour de
quant surtout
cette tude,
le
titre,
bien que revendi-
glorieux entre tous, de
philosophe, a toujours aim profondment
le
son activit d'auteur dramatique l'a
empch jusqu' prsent d'achever bien des
Iravaux mtaphysiques, d'une importance capithtre, et
tale ses
mesure
la
yeux, car
trs
il
voudrait y tudier dans
ses forces l'nigme
humble de
mmede la destine, y fixer l'image dcevante
et
grandiose du Monde,
de
la vie universelle.
Toutefois, en
le secret
continuant
ma
insaisissable
besogne
de
dramaturge laquelle je ne prte point d'ailleurs une importance plus grande qu' mon
labeur de pliilosophe (mais le plus modeste
travailleur doit se
mfier aussi de la fausse
modestie), j^eut-tre ai-je t
moins
infidle
L OPTIMISME DE SCIIOl'EMIAUKR
158
qu'on ne
le
pense
cette
science suprme
sera toujours le but, l'idal et
de
ma
vie,
moi
ma
trs
la
([ui
consolalion
seule raison d'tre en ce
monde,
obscur, ainsi qu'aux matres cl-
bres de la Pense ternelle, tous ceux qui ont
goi\t et
connu
l'inapprciable douceur
Joies intellectuelles quelle
des
rserve ses fidles.
une singulire identit spiriune similitude frappante entre ces deux
formes d'activit humaine si diffrentes, si dis-
C'est qu'il existe
tuelle,
semblables
frivole,
t-il,
et
en apparence
au culte du
la
l'art
dramatique,
voluptueux, entirement vou, sembleplaisir et de l'esprit
du
sicle,
philosophie, austre et mlancolique,
plong-e dans la mditation des grands pro-
blmes, ddaigneuses des ambitions phmres
et
des biens prissables de ce
monde
d'illu-
sion, dont le thlre nous prsente son louiune nouvelle image plus factice, plus purile
encore...
En
ralit,
de tous
les
n'est plus essentiellement
beaux-arts,
aucun
philosophique que
sublime et charmant du thtre. Tout
dramaturge, digne de ce nom, est un mtaphysicien qui ignore souvent sa mission et l'idal
l'Art
auquel aspire son gnie.
Nous avons pu constater, en analysant l'esthtique de Scliopenhauer, que l'illustre philosophe allemand assigne pour but l'Art,
i.A
[Link]:
i;
lf.
drami.
!.">!
quello que soit sa forme d'expression, la rcprocliiction
des tendances initiales, des caractres
importants, du fond imprissable des tres et
des choses, c'est--dire en
somme, de TEssenco
du Monde, au sens platonicien du mot.
Cette dfinition ressemble aux formules de
la
plupait des thoriciens minents, prdces-
ou mules de Schopenhauer. Mais la
grande hypothse qui sert de fondement son
systme du monde, celle dont Scliopenhauer
fut l'inventeur et le promoteur, donne cerseurs
taines de ses investigations en matire d'esthtitiue
une
porte,
une profondeur,
tout
fait
dans l'histoire
intellectuelle du monde et qui ont entirement
renouvel quelques-unes de nos conceptions de
particulire,
la
sans prcdent,
Beaut, de l'idal
tiste.
Parmi
et
de
la
Mission de l'An-
ces dcouvertes esthtiques, vrai-
ment admirables
et imprissables,
il
faut citer
au premier rang les dfinitions nouvelles de la
Musique et du Drame que nous a lgues le
Matre dont chaque dramaturge et chaciue
musicien devrait connatre par cur les thories
sublimes, et que presque tous d'ailleurs ignorent compltement.
Si la Musique exprime directement l'essence
mme du monde, la Volont de vivre, le fond
NouiTinal de l'Etre, la posie en exprime l'ob
jectivation la plus immdiate et la plus impor
L OPTIMISME
KO
DE SCHOPKNHAUEH
dans un regard humain,
bientt vanoui et teint jamais, mais oii palpite l'absolu durant l'clair d'une vie...
C'est, en eflel. dans les luttes, les aspirations
tante, celle qui brille
et l'existence
que
orageuse de l'humanit captive
l'ternel vouloir vivre s'affirme
en toute sa
plnitude. Or, la posie, au sens vritable de
ce mot, a pour objet la reprsentation de la vie
humaine
et la posie dramatique saisit et reflte
dans son intensit la plus douloureuse,
au paroxysme de sa fureur destructive, dans les
heures de crises tragiques o une destine se
dcide et se brise, o le fond dune me se
dvoile nos regards. On l'a dit depuis longtemps, et ceci est la simple constatation d'un
fait La posie dramatique, le thtre tudie et
celle-ci
reprsente avant
les luttes et les
les
tout et surtout, les conflits,
chocs des volonts ennemies,
catastrophes et les combats sociaux
viduels, au
moment o
et indi-
ces grands vnements,
d'gale importance pour l'me qui les subit,
qu'il s'agisse des destines
fragile
d'un empire ou du
bonheur d'une humble
gnent leur plus
liant
l'heure solennelle o la
existence, attei-
degr d'intensit,
flamme de
toutes les
passions, qui peuvent blouir, charmer, terroriser
et les
ou accabler nos pauvres mes,
brle avec
la
les
dvore
plus implacable ardeur.
Cette dfinition initiale de l'Art nous a ap-
LA P11ILOSOPHI12 ET
Lli
DHAMi:
IGl
exprimer un caractre, une
pris quil vise
fa-
une ralit ultime, une tendance profonde ou un trait essentiel (peu im-
cult matresse,
portent
les
formules des esthtiques diverses),
avec plus de relief et de clart que
la
nature
elle-
mme
ne peut le faire. La matire, l'tofle, le
fonds mtaphysique et humain de l'uvre,
ont par cela mme une inlluence directe sur
l'impression que le gnie de l'artiste peut
produire.
L'intensit
i'ahandon de
l'oubli
du
plaisir
qui
l'gosme
esthtique,
nous opprime,
de notre misre, de notre faiblesse, de
nos peines profondes, de nos immenses douleurs, de nos chagrins purils, augmentent en
intensit et en influence bienfaisante selon
le
plus ou moins d'importance et de signification de l'objet reprsent par l'uvre d'Art. Et
il
est
peine besoin d'ajouter cela que
le
gnie, le talent et la matrise d'excution de
l'artiste
le
jouent aussi un rle prpondrant dans
phnomne du
plaisir esthtique. Mais ce
rsultat est toujours
une
libration,
un
affran-
chissement, une dlivrance partielle de l'Ame.
L'intellect,
tatif
en devenant
le
pur miroir reprsen-
du monde, par un prodige inexplicable en
lequel rside d'ailleurs le secret
mme de l'mo-
tion artistique, djoue les piges de la Volont,
en dvoilant son essence.
La contemplation de la toute-puissance, de
liZIiWUSKl.
11
LOPTiMisMi:
i(;2
runiformitc, de la
Di:
schopknhalkh
prcnnil fatidique de
la
souffrance en abolit pour quelques instants de
encore une
trve le joug abominable. Mais,
fois,
plus l'image qui roflolera
Monde
tra\crs le
la
Volont du
prisme de lArtsera caract-
ristique et significative, plus refficacil et
le
sortilgede l'Art librateur s'exerceront en nous
et une force propices.
pour cela que le drame, le thtre, l'Art
admirable et trange d'Eschyle et de Shakes-
avec une plnitude
C'est
peare, manifestation de la Volont ternelle au
moment
de son panouissement
le
plus
com-
suprme, suprieur tous les
autres et dont l'action sur les Ames ne sauait
tre dpasse et atteinte. C'est pour cela aussi
que de tous les genres de posie dramatique,
celui que les sots raillent lourdement, en disant qu'il vise au sublime, le Drame shakespearien, la tragdie ou le mlodrame, le Thtre
pathtique, en un mot, est le plus noble, le plus
digne d'admiration, car c'est lui qui nous fait
entrevoir, dans l'clair rapide des catastrophes
plet est bien l'art
et
des situations fatidiques, les abmes de
la des-
tine et de la douleur. Car c'est lui qui exige du
dramaturge le plus de gnie crateur, de force et
de profondeur c'est lui enfin qui nous fait ac;
cepter avec
vivre et
nous
le
incite
plus de rsignation l'preuve de
lourd fardeau de nos peines, qui
le
au renoncement avec
le
plus de
LA piiiLOsopiiii:
persuasion
et
i:t
d'ioquenee.
fj:
Il
dhami:
fait jaillir le
les
plus
infailliblement, des profondeurs mystrieuses
de notre me: un instant alfrancliie et rconcilie, la flamme de la piti, de la mditation et
de cette noble mlancolie cpii est l'aube d'une
o acceptant et comprenant
nous abdiquons la rvolte avec l'es-
vie nouvelle, celle
la fatalit,
poir strile.
Auprs des preuves sans pareilles, des dchances efl'[Link] chtiments qui anan-
un peuple, une race
tissent
entire, auprs des
dsastres qui brisent la flicit et l'orgrueil. la
richesse ou la toute-puissance des heureux de
ce
monde, devant
les spectacles
grandioses
et
dont les chefs-d'uvre tragiques droulent nos yeux les pripties tumultueuses,
amertume de nos chagrins, l'acuit de nos
remords, limportance de nos douleurs s'attterrifiants
nuent
et s'effacent.
Un grand enseignement nous
toute grande infortune,
une
est
donn par
tincelle d'ter-
nelle vie jaillit de la poussire de tous les
mar-
Sur la tombe des hros et des saints, des
gnreuses et touchantes victimes, dont le
pote nous fit voir les tristes amours, les espoirs
briss et la fin misrable, rayonne la ple lutyrs.
mire,
Dans
la clart
la
charitable d'un espoir retrouv.
notion de
l'galit
inluctable, au
sein de la douleur et de la dfaite,
il
y a dj
un
L OPTIMISME DE SCHOPENllAUEK
Kli
principe d'apaisement
et
notre mesquine, brlante
de pardon.
et
Certes,
immense douleur
personnelle possdera toujours plus de ralit
et de force meurtrire nos yeux que toutes les
preuves des protagonistes de Sophocle, d'Eschyle ou de Shakespeare; pourtant le plus ac-
cabl,
le
plus rvolt,
hommes, malgr lui
la souffrance morale
mmorant
les
et
la
le
plus infortun des
mme s'il
est
victime de
plus cruelle, en se re-
paroles profondes et les penses
surhumaines de ces types idaux du drame universel, dont les vtements dchirs par l'orage
semblent cacher dans leurs plis sordides et solennels
le
secret dcevant de l'immortalit, le
plus malheureux des vaincus se dit encore
Je
dois souffrir et pleurer en silence, puisque Pro-
mthe
a subi
son supplice immrit
toiles indiffrentes brillent
du
que
et
mme
les
clat;
grande me d'Antigone n'obtient que
la mort et le mpris pour salaire de son dvouement et de son sacrifice; puisque Lohengrin
perd son rve et son esprance pour avoir trop
aim et qu'Eisa doute de lui; puisque Brnice
est rpudie, puisque Hamlet, le noble prince,
le rveur magnanime, meurt dsespr, Desd-
puisque
la
mone assassine. Ophlie abandonne et trahie
puisque l'Amour ne fleurit que sur le tombeau
;
de Juliette, d'Elisabeth ou de Dona Sol puisque Lear succombe sous les forces dchanes
;
I.A
IMlILOSOPlIIi:
ET LE DRAME
165
iialurc ennemie et de l'ingratitude filiale;
puique Cordlie agonise enfin sous ses yeux,
elle, la bont, la charit, la divine Piti et qu'en
(le la
dans
assistant son trpas lamentable
du
vieillard qui le sort a tout repris,
ch vraiment
fond du dsespoir
le
les
on
et
bras
a tou-
de
l'in-
fortune.
Nos douleurs individuelles plissent auprs
des pathtiques destines de ces grandes figures
idales, vivants symboles de la souffrance et de
l'iniquit
quels
le
flamme
humaine, immortels fantmes auxgnie des dramaturges prtent la
et l'accent
de
la vie.
Oui, ces protagonistes
laient
fert
mieux que nous
et,
du Drame
pourtant,
davantage. Ce n'est pas tout.
ternel vails
ont souf-
Dans
l'excs
de leur dtresse s'panouit, comme une
mystique aux changeantes couleurs, au
subtil parfum, le grand conseil d'apaisement
et de rsignation que la philosophie de Schopenhauer nous octroie elle aussi. Oui, l'intensit de la douleur, lorsqu'elle dpasse les forces
humaines, en anantissant en nous le dsir de
mme
fleur
vivre, gurit et apaise l'insatiable et tenace volont.
Pour
jusqu'
n tout perdu en ce monde,
de
l'espoir invincible, pour
force
celui qui
la
du sort, ni
renoncement devient facile et
celui qui n'a plus rien attendre
grce ni merci,
le
16fi
I-
OPTIMISMF. nn SCIIOPENHAUER
dsirable. L'instant propice
les
portes de
bronze de l'ternit s'ouvrent au soufe lgrer
de notre dernier soupir, pour le nant ou pour
une vie nouvelle, apparat au vaincu et au
dsespr,
conime une dlivrance. Quand tout
nous abandonne, celle esprance demeure.
Quand tout nous trahit, cette certitude reste
fidle. C'est encore avec une sorte de joie que
le hros foudroy par l infortune, terrass par
la fatalit, reni, rprouv et maudit de tous,
proscrit et funeste, s'endort enfin
du suprme
sommeil. Dans le gouffre insondable o tout
rentre et s'efface, la douleur elle-mme disparat.
L'univers s'vanouit dans lultime regard
du mourant, mais
dfaite,
les
de l'abandon
et
larmes amres de
du dsespoir ne
ront plus ses yeux qui ont trop pleur... Et
protagoniste!' de
giques, en
tous
les
la
brle-
chefs-d'uvre
les
tra-
succombant victimes de malheurs
inous, d'affronts inexpis, d'iniquits criant
vengeance au
livre,
ciel,
bnissent
parce qu'elle annonce
la
mort qui
la fin
de toutes
dles
souffrances.
"
Triste flamme, teins-toi,
'
dit
Ruy
cras par la plus atroce des douleurs
Blas.
d'ici
mpris de la femme qu'il aime d'un
immense amour, unique et sans retour, ce
triste
mpris qu'il prvoit et redoute...
flamme, teins-toi . Ces quelques mots mlan-
bas, le
'<
I.\
coliques et
(le
IMIILOSOP1IIJ-:
DHAME
1C,7
simples qui succdent des cris
si
rvolte, de regrets dchirants et d'agonie
<ublime,
ces quelques
jusqu'au fond de
la
KT LE
flamme
nous touchent
mots
sentons qu'avec
l'urne. >'ous
du dernier flambeau
vacillante
s'teindront aussi la vie et la douleur de celui
qui osa adorer sa princesse lointaine, la bien-
aime dont tout le sparait icibas, du hros qui
meurt de la mort de son rve, un instant ralis. Oui, mais dj la flamme d'autrefois brle
tl une
morsure moins pre ce pauvre cur
bris...
Tannhauser, rprouv
de l'amour
fidle,
sauv par
et
le
miracle
expire avec allgresse au pied
du cercueil o repose
Les ultimes paroles de
qui l'aima
la sainte
dont,les prires lui ont obtenu le
la
et
pardon divin.
Fiance de Messine
nous enseignent la rsignation et le renoncement. Faust, parvenu au seuil de l'ternit,
aprs avoir
connu
toutes les joies et toutes les
amertume Pourquoi
n? Et la dernire prire d'Hamlel,
agonisant dans les bras de l'ami qui le soutient
et le pleure, son dernier vu. i)arviennent jusivresses, s'crie avec
suis-je
qu' nous, travers les sicles,
pir de soulagement d'une
de palpiter
et
comme
me
de souffrir: pour
silence... silence
le
sou-
qui va cesser
le reste,
ami.
!...
Ces grandes mes,
brises,,
rgnres aussi
168
I.
par
la
OPTIMISME DK SCIIOPEMlArEH
souffrance, n'esprent, ne dsirent, ne
sollicitent plus rien
le
de
sommeil sans rve
sinon
la destine... rien,
qui, lui aussi,
est
un
bien, puisqu'en lui tout s'apaise et s'anantit...
Les biens qui rendent
et qu'ils
la vie digne d'tre vcue
ont perdus jamais, tout ce qui est
l'orgueil, le but et le sourire
lamour,
en y renonant
restre
du plerinage
la gloire, la joie et la
ter-
beaut,
au sein du Nirvana
ils les retrouvent enfin. De l, encore une fois,
celte quitude, cette srnit qui planent sur
les uvres des grands potes tragiques; cette
douceur infinie qui s'exhale des pomes, pourtant pleins de sanglots, de sang et de supplices,
d'Eschyle, de Shakespeare, de Hugo; leur action
jamais,
salutaire et leur prennit, leur aurole et leur
suprmatie... La plus haute maxime, la plus
profonde formule de sagesse philosophique y
rayonne sous le symbole des images c'est
qu'aprs l'immense fatigue de la plus orageuse
destine, de la plus sombre journe humaine,
viendra le doux repos... Parmi les dsastres et
les ruines des dchances les plus iniques, les
;
dsespoirs les plus inconsols, une certitude
subsiste en ce
sentiment que
Ainsi, dans
monde o
la
la
tout passe
douleur doit
pire des
le
pres-
finir, elle aussi.
preuves,
persiste
encore un principe de libration, de renouveau
et
d'apaisement. Cesser de souffrir est dj une
LA PHILOSOPHIE ET LE DIJAMK
Ifi'.l
une extase ineffable, elle interrompt bj:'usquement la besogne des bourreaux.
Non, la douleur, l'erreur et le mal ne sont
pas les souverains absolus du monde, puisque
leur rgne est destin finir un jour, (omme
joie,
tous les rgnent finissent. Laissons les disciples
ne veulent pas comprendre les
du matre, laissons-les voir dans
rmotion palpitante que la tragdie, forme
suprme de l'Art, nous octroie aux rares insinfidles qui
conseils
tants d'entliousiasme et doubli, la ngation de
la vie,
ngation totale
et volontaire.
Nous
pr-
tendons reconnatre, nous, dans la rsignation
sublime des hros de la noble race shakespearienne qui, ayant tout perdu, ne regrettent plus
rien et
de
la
surmontent la souffrance, un principe
du tombeau, des ruines et de
vie, jaillissant
mort vaincue.
Gomment
bienfaiteurs
sommes
ne pas aimer, ne pas vnrer ces
de l'humanit auxquels nous
redevables d'un
tel
enseignement
Ah! oublier, oublier! ne plus souffrir! Si le
bonheur a fui, si le rve dont la trahison quivaut pour nous la faillite du monde, s'est
vanoui, tchons d'en perdre, au moins, la
notion
et le regret dchirant.
Oublier
c'est le
suprme et loubli viendra. La fatalit ne peut nous interdire
son retour ardemment attendu
dj, nous
secret de vivre, c'est notre bien
L OPTIMISME DE SCHOPENHAUER
17(1
entendons dans la nuit l'approche de ses pas,
il apporte aux dshrits de ce monde d'ineffables ])rcsenls, ses mains charitables, ses mains
invisibles, briseront bientt nos chanes...
L'historien des grandes doctrines philosophiques, Fischer a mille
fois raison
de
le dire,
nulle dfinition de l'essence de l'Art, ne vaudra
celle de
et la
Schopenhauer :1a
vie n'est
volont est souffrance, mais
l'Art nous accorde l'oubli, l'oubli
ou d'une heure, mais qu'importe ?
dige rsident la grandeur,
la
que volont
la magie de
d'un instant
dans ce pro-
noblesse
et
la
prennit du gnie, mais surtout du gnie thtral.
Une conclusion dimportance
capitale, tant
au ])oint de vue social que purement esthtique, se dgage encore de ce rapide aperu de
dramaturgie de Schopenhauer. La curiosit
s'attache aux choses du thtre, la
place de plus en plus grande que l'art dramatique, en ses manifestations mme les plus puriles, occupe dans les proccupations du public
et dans la vie mondaine, l'intrt que provo
la
fbrile qui
quent
les
comdiens
et les
comdiennes,
pices et les intrigues des coulisses, les
les
com-
mrages et les comptitions du mtier, cette
sympathie ardente, videmment exagre que
la socit moderne ressent pour le thtre, cet
engouement qui
a inspir tant de dclamations
l'IlILOSOPIlIE ET
I,A
LE DRAME
171
stupides et de proteslalions amcres, loin d'tre
(lu
cabotinage grotesque,
comme on
le
prtend,
une forme, agressive entre toutes, de l'immense stupidit humaine, apparat, au contraire, aux jugements plus profonds du philosophe, comme une des aspirations les plus gnreuses, une des tendances les plus rationnelles et les plus bienfaisantes de la vie sociale.
Si le thtre
revendique
et
obtient aujourd'hui
une place prpondrante et exceptionnelle, c'est
que l'art dramatique est le plus parfait et le plus
synthtique de tous les arts, la plus haute expression du gnie humain dans le domaine de la
cration et de la contemplation esthtique.
De
que
plus harmonieuse
toutes les reprsentations de la vie, celle
nous
offre le
drame,
est la
et la plus puissante, puisqu'elle s'adresse la
fois
aux
dont parde mtaphysique notre
trois fonctions essentielles
lent les vieux traits
sensibilit, notre intelligence et notre vo-
lont,
aux facults innes de comprendre, de
subir ou de vouloir l'existence qu'imposent
l'esprit
humain
prsentation, en
la
ses lois constitutives. Cette reelTet,
doit tre
une synthse de
posie qui s'adresse l'intelligence, de
plastique qui
charme
les
qui chante dans notre
du Monde
Richard
et
^^
sens et de
ame
la
la
l'art
Musique
plainte ternelle
l'harmonie du devenir
infini.
agner dans ses aperus proph-
I,
17l'
Ol'TIMItJME
m: SCHOPKNHAUEH
tiques sur les destines futures
du
thtre,
admi-
rables vues thoriques qui appellent [)Ourlanl
bien des rserves et qu'il faudra rformer et
complter sous certains rapports, a prononc
sur ce sujet des paroles dfinitives contre
quelles aucune fluctuation de la
changement du got ne peuvent
l'adhsion d'un
philosophe
les-
mode, aucun
prvaloir. Mais
clbre et d'un
que Schopenhauer et Wagner, apportent au dveloppement de notre thse
artiste crateur, tels
l'appui inattendu
deux gants de
du
gnie.
Comme
nous, ces
Pense moderne estiment que
la
une distraction futile, un
ngligeable, un passe-temps bon pour
le thtre, loin d'tre
plaisir
la foule, est
au
suprme de
la vie
l'panouissement
contraire
la forme la plus
profonde que puisse revtir icibas l'inaccessible Idal. l'Art le plus fcond et
noble
le
psychique,
et la plus
plus salutaire, celui qui nous enlve sur les
ailes
du Rve, do
l'lan le plus suret le plus ra-
pide, bien loin de nos tristesses, de nos souf-
frances, de notre
il
gosme
nfaste.
faut le vnrer et le servir;
dans
les
classes
il
Il
faut l'aimer,
faut en
propager
mercenaires, parmi
les
es-
claves qui ignorent encore sa volupt et son
charme ineflable,
la tradition, le
culte et le res-
pect.
Le thtre
seul,
parmi toutes
toutes les illusions de ce
les
chimres
monde, nous
et
octroie
LA iMiiLOsopiiii:
le [Link]
i:t
]7H
inestimable del paix rclrouvce, de
la joie
la
souflrance abolie, de l'harmonie atteinte dans
contemplation d'une destine idale o se
retltent, aprs de terribles luttes et de tragiques
conflits, l'essence du monde, la volont de vivre
la
enfin rconcilie, apaise, rachete, par l'excs
mme de
ses souffrances.
du
tilge
thtre,
De
l'attrait
l,
l'espce de sor-
irrsistible
qu'il
everce, l'intensit d'impression qu'il obtient par
des
moyens en apparence si matriels et si priDe l ce prodige extraordinaiie et qui st3
mitifs.
reproduit tous les soirs dans chaque salle de
spectacle
plusieurs
humaines,
centaines de
tristes, vulgaires,
de chagrins
et
cratures
accables de soucis,
de proccupations gostes, pur-
d'immenses douleurs individuelles et qui,
pour quelques heures d'oubli, vivent de l'existence fictive cre par le dramaturge ou par
fois
le
gnie des interprtes.
Puissance libratrice ou sortilge admirable
(I
u d rame
Tout drame, empreint d'une beaut
pas l'image et le symbole
vritable, n'est-il
lointain de la cration
Et
le
monde luimme,
avec ses misres, ses souffrances, ses aspirations
et ses joies infinies, n'est-il pas le plus extraordinaire des spectacles
l'Art
?.
Ne dlaissons jamais
sublime des Sophocle
et
des Eurypide,
des Shakespeare et des Calderon, des Richard
Wairneretdes Victor Huiro. Lui seul
est
limage
L Ol'TlMISMK
17}
vivante
et
DE SCIIOPENHAUKR
passionne de
philosophie. En
la
servant sa noble cause, c'est celle de
la
mta-
physique et de la spculation ternelle que nous
servons encore Car le jjrrand et sublime Heg-el.
l'adversaire et l'ennemi de Schopenhauer, mal.
communes qui auraient du
deux penseurs de gnie, Hegel
gr tant d'ides
rconcilier ces
dit
l'a
avec raison
le
Drame
reprsente ILni-
vers.
Laissons aux gens du monde, aux gens de
cercle,
aux
politiciens,
aux chroniqueurs, aux
moralistes amateurs et aux autres
profonds
de dblatrer contre le cabotinage, la purilit, et l'encombrante fascination du thtre. Le philosophe sait bien qu'il ne
esprits, le privilge
droge nullement, en s'occupant avec amour de
ces choses si futiles, plus inoffensives en tout
cas que les massacres ignobles de la guerre ou
que les intrigues malpropres del politique, de
ambition et du lucre. Jusqu' prsent, les rap1
ports sont plutt rares et peu frquents entre
le
mondedes thtres, livrauxluttes mesquines
des rivalits
monde
et
des apptits individuels, et
le
des philosophes professionnels, pour-
suivant leur rve de vrit, et leur recherche
de
absolu dans
la retraite et
lisolement, loin
LA l'iiiLosopiiii:
i:i-
m:
duamh
175
du vain tumulte des
soi-disant lieux de plaisir.
Pourtant, j'en ai
conviction absolue, l'en-
la
lenle s'tablira plus intime et plus profonde,
invitable et cerlaine, entre la Mtaphysique et
le
Drame,
formes
la
Philosophie
antithtiques
lieuse qui
nous
fait
et le Thtre, ces
de
l'aspiration
deux
myst-
entrevoir l'absolu parmi
formes passagres de l'volution mondiale.
De ces grandes tendances de l'me, la philosophie est certes la plus sublime, la plus emles
preinte d'un caractre sacr et mystique. L'instinct du Drame demeure pourtant, sans aucun doute, la manifestation du gnie humain
qui s'en rapproche
facile
C'est
le plus.
comprendre.
que le dramaturge
Et cette analogie est
et le
philosophe, sans
une tche identique.
L'un veut reconstruire l'image synthtique du
Monde et de l'ternit, le drame des origines
s'en douter, travaillent
cosmiques, de l'volutionuniverselle
et des des-
humaine l'autre, dans le cadre
du thtre, dans les limites
d une fiction pisodique, voque le drame partiel d'une destine individuelle. Par cela mme,
l'inspiration du mtaphysicien et celle du dra-
tines de la race
troit et restreint
maturge apparaissent similaires, fraternelles,
galement dgages des vaines ambiances.
Nous sommes profondment persuads de la
ncessit dune alliance ou d'un rapprochement
L OPTIMISME DE SCIIOPENHAUEH
17t;
de plus en plus intime entre ces deux catgories
de penseurs et de crateurs intellectuels. Au
cunes railleries grossires ne diminueront
ni n'afl'aUjliront en
nous
cette esprance invin-
de la civilisation est l, de mme
domination du monde appartient aux
hommes de pense, aux aptres de la Joie et de
la lrit, aux philosophes, aux potes et aux
dramaturges. Quelque blouissantes que soient
les surprises dont la ralisation normale de
ride du progrs, passant de la Puissance
l'Acte, nous rserve Tblouissement, nous
ou plutt aux races futures, tous parmi les
pauvres tres humains ne pourront tre euxmmes des mtaphysiciens, des dramaturges
ou des sages, mais tous, mme les plus humbles
de nos frres, participeront un jour aux joies
ineflables, aux nobles volupts que le thtre
et la spculation philosophique n'accordent
encore qu' l'lite intellectuelle ou sociale du
temps prsent. 11 n'y aura de progrs vritable,
de civilisation digne de ce nom, sur cette terre
de misre et d'exil, que le jour oiile travailleur,
l'ouvrier, le mercenaire lui mme, pour lequel
son labeur, du reste, ne sera plus le fardeau,
la maldiction d'aujourd'hui,
pourra com
prendre comme nous la Beaut d'un dialogue
platonicien, d'un drame de Shakespeare ou
cible. L'avenir
cjuc
la
d'un pome de\N agner.
LA PHILOSOIMIIE ET LE DRAME
177
De tous les oasis de joie, de beaut et de baque le^nie humain dcouvre parmi les
sables arides du dsert, voici la plus blouistitude
sante de vie et de lumire
I
'
de tous
de tous les abris, de tous ces asiles prcaires.
que son industrie ingnieuse difia et dont sa
rliarit
nous invite franchir le seuil, voici le
le plus hospitalier. Nous ne saurions
plus sr,
le redire
trop souvent, lart
du thtre
parce qu'il en est avec la musique
f
.
tement inspir par
physique. En ce
une
les trsors
"
plus direc-
meta-
monde o tout n'est que mirage
prcisment parce
tion
le
l'instinct et le besoin
et visions dcevantes, ce
"
le
est le
plus admirable de tous les arts,
plus profond,
'
les refuges,
domaine de la fiction,
aucune prten-
qu'il n'affecte
ralit illusoire, est celui qui recle
plus vridiques.
les
phre ferique
et
Dans
ces r-
dans l'atmosnave qui y rgne, pour le phi-
gions enchanteresses
et factices,
losophe qui a su dmler, travers les niaiseries agaantes du m'i:^c le sens mtaphysique
du
thtre, fleurissent des fleurs d'oubli.
l'art suprme. Richard Wagner
grand musicien, William Shakespeare, le plus grand artiste du monde. Et parmi
l'lite qui guidera l'humanit des temps avenir
vers un idal, chaque jour plus splendide et
Le thtre est
est le plus
plus pur, vers les sources ignores de joies, de
renouveau
RZEWtSKL
et d'extase,
que
la
doctrine pessi12
17S
I.
OPTIMISME DE SCHOPENHAUEH
miste et desespre de Schopenhauer
quand
mme
sous nos pas
fail jaillir
que nous voulons
retrouver, dans la cit future, le modle du
hros, du sagre apparatra nos descendants
plus heureux sous les traits du nohle et pathtique Frdric Schiller, philosophe et dramaturge mtaphysicien et pote trag^ique.
,
FIN
et
TABLE DES MATIERES
Pogf'S
CFIAPITRE PRE>[IER.
Critiquf.s
et
commf.n-
TATEUnS
[Link]^ITRE
II.
Doctrine et
infli
ence de Sciio-
PENHAUER
27
CHAPITRE m. XdATIONET
CHAPITRE
(CHAPITRE
Le
La
IV.
V.
AFFIRMATION DE LA VIE
sortilcie de la
beaut.
CHAPITRE
VI.
CHAPITRE
VII.
79
morale pessimiste, nodlesse
ET toute-puissance DE LA PITI
La
(>4
96
solution du grand problme
112
Essai d'une philosophie eud-
MOMSTE
145
CHAPITRE
VIII.
23-308.
La philosophie et le drame
Tours,
Imii.
E. Arrailt
et
Cio.
157