Principes de Preuve en Droit Civil
Principes de Preuve en Droit Civil
PREUVE
par
Frdrique FERRAND
Professeur lUniversit Jean-Moulin Lyon 3
DIVISION
2. Limitation du principe aux parties lacte, 178-179.
Gnralits, 1-20.
MORALE,
LA PREUVE,
ART. 1. LA
105-111.
ARTICLE 1315 DU
CIAIRE, 113-117.
PRINCIPE DE
76-78.
LE
54-68.
DE LA CONVENTION EUROPENNE
DE SAUVEGARDE DES DROITS DE LHOMME ET DES
LIBERTS FONDAMENTALES (CONV. EDH), 70-75.
COMMUNAUTAIRE,
DU CODE CIVIL,
ART. 2. DROIT
1341
44-53.
CHAP. 2.
SECT. 1.
ART. 1.
ART. 2.
SECT. 2.
ART. 1.
DE LARTICLE
2. Linterdiction de prouver par tmoins ou prsomptions contre et outre le contenu aux actes, 200214.
23-34.
Le dbat, 23.
INDPENDANCE
35-42.
3. Possibilit de droger par convention larticle 1341, texte de nature dispositive, 180-183.
- 1 -
RESPECTIFS DU JUGE ET DES PARTIES EN MATIRE DE PREUVE DANS LE CADRE DU PRINCIPE DISPOSITIF, 291-344.
PREUVE
1. Premier principe : les parties dlimitent le champ
du litige et ce qui devra tre prouv, 292-298.
2. Deuxime rgle : les parties doivent spontanment CHAP. 1. Le juge et la preuve crite, 487-588.
se communiquer les pices sur lesquelles elles
entendent fonder leurs demandes ou dfenses, SECT. 1. La valeur de lcrit dans le procs civil, 488527.
299-308.
3. Intervention du juge : incident de communication et
production force des pices, 309-329.
366-374.
DU PRINCIPE DE LA CONTRADICTION,
PHOTOCOPIE,
529-533.
TLCOPIE,
537-547.
376-
-2-
DE LENQUTE,
DES TMOINS,
613-618.
619-622.
PROCS-VERBAL DENQUTE,
623-625.
LGALES,
635-639.
PREUVE
SECT. 2. La prsomption dans le procs civil, 642-649.
ART. 1. QUELQUES
ILLUSTRATIONS,
643-646.
ET POUVOIR DAPPRCIATION DU
ART. 1. MODALITS
740-749.
DINSTRUCTION SUR UNE PERSONNE VIVANTE : LE JUGE CIVIL A-T-IL ENCORE UN POUVOIR
DAPPRCIATION POUR ORDONNER OU REFUSER
DORDONNER LA MESURE ?, 767-775.
669-681.
CHAP. 5.
SECT. 1.
ART. 1.
ART. 2.
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(V. Lexique des termes juridiques, 15e d., 2005, Dalloz ; V. aussi, G. CORNU, Rapport de synthse prsent au Xe colloque
des IEJ, in Les rles respectifs du juge et du technicien dans
ladministration de la preuve, 1974, PUF, p. 121 et s.), mme si
le systme probatoire du code civil nimpose pas la recherche
de la certitude comme impratif du droit de la preuve, et mme
si la fonction du procs (rsoudre un litige) limite parfois la recherche de la vrit par la preuve (comp. Ph. MALAURIE et
P. MORVAN, Introduction gnrale, 2004, Defrnois, no 166 : la
preuve juridique vise terminer un procs : tous les moyens
ne sont pas permis . Elle est la logique dune action ayant pour
objet la justice et la paix sociale. Comp. aussi J.-A. JOLOWICZ,
La production force des pices, droit franais et anglais, in Mlanges Perrot, 1996, Dalloz, p. 167 et s.). Cest en effet avant
tout dans le procs pnal que la preuve est utilise comme pur
mcanisme destin dvoiler la vrit (F. TERR, Introduction
gnrale au droit, 6e d., 2003, Prcis Dalloz, no 454 ; selon lauteur, il serait toutefois manichen dopposer procs pnal, tourn
vers la vrit, et procs civil, tourn vers la scurit, V. no 452) ;
dans le procs civil, la preuve est perue comme linstrument utilis par une partie pour obtenir lavantage juridique dont elle se
prvaut. Mais mme si la vrit est un concept relatif, elle est
quand mme bien la fin vers laquelle tend le juge qui a lobligaRp. pr. civ. Dalloz
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pas la loi, mais le juge qui crerait les rgles de droit ; la recherche de la vrit ne serait pas le but poursuivi par le droit
de la preuve (V. no 7, p. 18 : ce nest cependant pas lide
de vrit qui se ralise dans le droit de la preuve. Cest tout au
contraire le droit de la preuve qui utilise lide de vrit pour se
raliser , et no 171, p. 288 : La force probante reconnue aux
preuves parfaites, le mcanisme de la charge de la preuve, la
porte reconnue labsence de contestation constituent autant
de moyens dviter aux juges davoir statuer directement sur
la vrit des faits litigieux ), ide qui servirait essentiellement
justifier les dcisions rendues par le juge : en ce sens, le droit
de la preuve aurait pour raison dtre de lgitimer les jugements
(V. no 4, p. 10 : Si les dcisions de justice mettent en uvre
un discours dune haute technicit et jouissant du privilge de la
rationalit, cest parce que ce discours permet daccrotre lautorit de ces dcisions, et partant leur efficacit ; ainsi, la
notion cl de cette tude est celle de lgitimit ; elle se dfinit comme la qualit dune dcision par laquelle cette dcision
cesse de paratre arbitraire et devient de ce fait acceptable. Selon notre hypothse, le discours juridique est envisag comme
une technique utilise par linstitution judiciaire pour favoriser la
lgitimit de ses dcisions ). Selon X. LAGARDE, les mcanismes de lgitimation fonctionnant en droit de la preuve sont
dune efficacit telle que leur mise en uvre obligatoire entrane la mise lcart dune recherche purement intellectuelle
de la vrit (no 7, p. 17 : lauteur parle de lgitimit par adhsion, par exemple lorsquil est reconnu pleine force probante aux
actes instrumentaires, et de lgitimit par imputation lorsque le
rejet des prtentions rside dans une faute ou une ngligence de
la partie qui succombe). Lauteur veut dmontrer que le droit de
la preuve se prsente comme un ensemble de rgles de recevabilit et de fond qui ont pour objet des propositions de preuve ;
afin de prciser la catgorie laquelle appartiennent les propositions de preuve et de dterminer lobjet de la distinction entre
recevabilit et fond, X. LAGARDE entreprend de redfinir les notions de jugement et de rgle . cartant une dfinition matrielle du jugement (en vertu de laquelle le juge, dun ensemble
de faits et circonstances, dduirait une directive de conduite la
charge dune partie au litige), au motif notamment que certains
jugements ne portent pas ralisation dune rgle, il considre que
le jugement est lacte par lequel le juge apprcie une proposition
litigieuse (V. nos 23 et s., et not. p. 45 : laction de juger se
traduit non pas dans lattribution dune valeur mais dans ladoption [ou encore la conscration] dune proposition dj formule
par les parties ). Lauteur conteste galement les adages classiques en matire de preuve selon lesquels seuls les faits sont
matire de preuve (sauf considrer que cette rgle rappelle
uniquement le principe jura novit curia en vertu duquel le juge
est cens connatre le contenu de la rgle de droit et lappliquer
au litige), seuls les faits contests sont objet de preuve et
enfin seuls les faits pertinents peuvent tre prouvs . X. LAGARDE est critique lgard de lanalyse de la doctrine majoritaire selon laquelle les rgles concernant ltablissement des
propositions de preuve ont pour objet des procds de preuve.
Il considre que les questions litigieuses soumises au juge sont
moins celles de ladmissibilit et, le cas chant, de la force probante des procds de preuve, que les questions mmes que les
moyens de preuve permettent de rsoudre (no 86, p. 137). Il faudrait parler non plus de ladmissibilit des procds probatoires,
mais de la recevabilit des propositions quils conditionnent ; de
mme, il ne sagira plus dtudier la force probante de ces procds, mais le fond des propositions de preuve formules par les
parties et que les procds permettent dapprcier. Pour X. LAGARDE, il existe une ambigut dans le rapport que le droit de
la preuve entretient avec lide de vrit. Les rgles probatoires,
tout comme celles qui concernent lautorit de chose juge, sont
destines lgitimer des dcisions de linstitution judiciaire en
faisant croire leur vrit, entendue au sens large dexactitude
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et de perfection (X. LAGARDE, op. cit., no 258). Lauteur distingue entre rgles de fond et rgles de recevabilit du droit de
la preuve ; les premires permettent de trancher le fond des propositions de preuve, les secondes gouvernent la recevabilit des
questions de preuve. Parti de la question pourquoi le droit de
la preuve, dont on dit quil est un droit rgissant ltablissement
de la vrit, renonce-t-il mettre en uvre dauthentiques procdures de vrification ? (no 261), lauteur rpond que le juge
a pour fonction sociale de trancher des litiges, il est presque impossible de croire la neutralit de ses jugements de ralit ,
tout en ajoutant que le jugement de preuve qui sapparente le
plus un simple jugement de ralit est celui que le juge rend
en statuant sur le fondement de preuves imparfaites, car il ragit
alors selon les mmes principes quun scientifique en cherchant
la vrit la plus vraisemblable (ibid.). Cest pourquoi ce nest
pas lide de vrit qui structure le droit de la preuve ; ce sont
des reprsentations comme celle dadhsion, de faute ou encore
de ngligence, mme si lide de vrit nest pas compltement
ignore du droit positif , par exemple dans le maniement, par le
juge, des prsomptions, technique qui procure aux dcisions
de justice, ce que lon pourrait appeler une lgitimit par normalisation (no 261, p. 410). X. LAGARDE en conclut que la
subtilit du droit de la preuve est darriver imposer une lgitimit des dcisions de justice sans avoir recours des valeurs
vrit et justice mme de les transcender (p. 411). Il nous
semble que lopinion de cet auteur puisse tre partage en ce qui
concerne la prsence seulement fugitive de lide de vrit dans
certaines situations probatoires. Il est en effet un peu idyllique
et utopiste de dcrire les rgles probatoires comme poursuivant
et permettant en toute hypothse lide de vrit. Toutefois, il
convient de tenir compte des initiatives de plus en plus nombreuses du juge civil pour ordonner ou autoriser des moyens de
preuve dits scientifiques qui permettront daccder la vritable ralit dune situation (par exemple en matire de filiation).
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9 et 10 du NCPC ; cette tendance nest pas spcifiquement franaise, V. par ex., la rforme allemande de la procdure civile du
27 juillet 2001 entre en vigueur le 1er janvier 2002 : ce sujet,
V. S. GUINCHARD et alii, Droit processuel, 3e d., 2005, no 6
bis), ainsi que le rle actif (case management) que consacrent
les Principes de lAmerican Law Institute et dUnidroit de procdure civile transnationale (sur ces Principes, V. infra, no 17).
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fait lobjet dune rglementation dans le nouveau code de procdure civile (art. 143 322). Les autres questions sont rgles
par le code civil, car elles sont considres comme touchant
le fond du droit. La question de lappartenance des rgles de
preuve au droit matriel ou au droit judiciaire est importante sur
le point de dterminer quelle est lautorit comptente pour tablir les normes en la matire (la loi ou au contraire le rglement,
art. 34 et 37 de la Constitution), mais aussi afin de dfinir les
principes rgissant lentre en vigueur des normes probatoires
(rappelons que les lois de procdure sont dapplication immdiate ; comp. H. ROLAND et L. BOYER, Introduction au droit,
op. cit., no 1514).
11. Les rgles de preuve, en droit franais, sont en effet contenues pour partie dans le code civil (art. 1315 1369, chap. VI
du titre III, intitul De la preuve des obligations et de celle du
paiement , bien que les rgles de preuve trouvent sappliquer dans dautres domaines que ceux-ci. Pour une critique de
ce choix de situer les rgles probatoires dans une partie du code
rserve au droit des obligations, ce qui a oblig la jurisprudence
tendre la porte des textes, V. F. TERR, Introduction gnrale au droit, op. cit., no 456). Mais on trouve aussi des rgles de
preuve dans lancien article 109 du code de commerce devenu
article L. 110-3 du code de commerce, et divers textes spciaux,
par exemple en matire de contrat dassurance, et dans le nouveau code de procdure civile. La loi franaise prend en effet
en compte le lien fort qui existe entre les normes probatoires
et le fond du droit (rgles contenues dans le code civil) tout en
rglementant dans le nouveau code de procdure civile la production des preuves en justice, ce quon appelle ladministration
de la preuve. Il en rsulte une division des rgles de procdure
en lois de fond et lois de procdure suivant la fonction qui leur
est dvolue ou le rsultat quelles produisent. Constituent des
lois de fond les normes qui dterminent le fait prouver (cest
le cas des prsomptions lgales par exemple), celles qui dfinissent les procds de preuve lgalement admissibles et celles
qui tablissent la force probante de divers moyens probatoires.
Sont au contraire des lois de procdure les rgles relatives ladministration de la preuve en justice et aux incidents quelle peut
entraner.
Cette approche du droit franais, qui rattache dans une large
mesure preuve et droit matriel, nest pas celle des systmes
anglo-saxons. Il existe en Common Law de nombreux traits
de la preuve (Evidence). La doctrine franaise sinterroge tout
dabord sur la charge de la preuve et ladmissibilit des procds de preuve, alors que les auteurs anglo-saxons procdent
une tude de tous modes de preuve pour ensuite envisager leur
valeur dans le procs (trial).
12. Consquences de la qualification de loi de fond ou de loi de
procdure. La qualification va avoir des effets sur lapplication
des lois dans le temps et dans lespace (sur lapplication des
rgles de procdure dans lespace, V. Rp. dr. internat., Vo
Preuve).
13. En matire dapplication de la loi dans lespace et donc de
la question de la loi applicable la preuve en droit international
priv, Th. GROUD (La preuve en droit international priv franais, 2000, PUAM) propose quadmissibilit des preuves et force
probante relvent toutes deux du fond du droit et donc de la loi
de linstitution servie par la rgle de preuve (V. gal., E. FONGARO, La loi applicable la preuve en droit international priv,
2004, LGDJ ; A. HUET, Les conflits de lois en matire de preuve,
thse Strasbourg, 1965). Deux systmes sont concevables : ou
bien, comme le droit anglo-saxon, on considre les rgles de
preuve comme essentiellement de nature procdurale (do application de la loi de procdure, cest--dire de la loi du tribunal
Rp. pr. civ. Dalloz
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pass et la possibilit de le prouver sans recours lcrit au regard des rgles en vigueur au moment de sa conclusion ; lorsque
des parties tablissent un acte juridique, elles tiennent en principe compte des rgles de forme et de preuve que la loi leur impose au moment de la conclusion de lacte. Ce serait donc tromper leur confiance lgitime que de permettre la rtroactivit (par
lapplication immdiate) de rgles nouvelles relatives de nouvelles exigences probatoires. La jurisprudence (V. par ex. Cass.
1re civ. 28 avr. 1986, Bull. civ. I, no 106 : Si, en gnral, les
rgles gouvernant les modes de preuve sont celles en vigueur
au jour o le juge statue, il en est autrement en ce qui concerne
les preuves prconstitues, qui sont soumises aux rgles en vigueur au jour de lacte quil sagit de prouver ) considre donc
que si les lois en matire probatoire sont en gnral dapplication
immdiate, il existe deux drogations ce principe :
1o Lorsque la loi tablit un rgime de preuve prconstitue (cest-dire tablie avant tout litige, au moment de la naissance de
la situation juridique ; V. par ex. TGI Rennes, 11 dc. 1972,
D. 1973. 245, note J.-L. Aubert : pas dapplication immdiate du
dcret no 712-1114 du 30 dcembre 1971 sur la garantie collective des notaires, car cela est incompatible avec le systme de
prconstitution des instruments de preuve qui impose de se placer au jour o la convention a t conclue pour dterminer la loi
applicable ; V. aussi Cass. 1re civ. 28 avr. 1986, prc.) ;
2o Lorsque la loi a elle-mme tir des consquences juridiques
de certains faits en rigeant des prsomptions. Dans ces deux
hypothses, il semble que ce soit la date de ralisation de lacte
ou dintervention du fait prouver qui soit retenue pour apprcier
la situation juridique sous langle probatoire (V. par ex. Cass. civ.
2 juill. 1923, DP 1926. 1. 62 : propos dune nouvelle loi interdisant de prouver par tmoins contre et outre le contenu aux actes ;
CA Bordeaux, 27 juin 1951, D. 1951. 572 : llvation du montant en de duquel la preuve testimoniale dun acte juridique est
admise est inapplicable un contrat conclu antrieurement ; ce
dernier exemple montre que la rtroactivit est carte dans de
telles situations indpendamment du fait que la nouvelle rgle
est plus librale ou non [prfrer : est ou non plus libral]
que lancienne).
15. Lvolution moderne du droit de la preuve. II est devenu classique, ces dernires annes, de constater que la preuve
volue. Dabord dans la justice pnale, domaine dans lequel la
preuve devient de plus en plus scientifique et a dj fait un vritable saut qualitatif (G. CANIVET, La justice des annes 2000
devra sadapter aux attentes de la socit, JCP 2000. I. 192), essentiellement grce aux tests dADN. Bien entendu, lapparition
de nouveaux moyens de preuve, plus fiables et plus perfectionns, va contribuer plus de justice en matire rpressive ; mais
comme le souligne lactuel prsident de la Cour de cassation,
ces nouveaux outils devront tre manis judicieusement autant dun point de vue thique que technique (G. CANIVET,
prc.). Mais la justice civile est galement concerne par ces
volutions : les empreintes gntiques contribuent largement
rsoudre les questions de filiation ; les nouvelles avances technologiques ont amen ou vont amener galement la Cour de
cassation se prononcer sur la valeur probante de documents
tels que tlex, tlcopie ou documents transmis lectroniquement. La loi rcente no 2000-230 du 13 mars 2000 relative
la signature lectronique (D. 2000. 187) et sa force probante
va elle aussi dans le sens de la reconnaissance juridique dinstruments nouveaux (V. infra, nos 564 et s.). Sur les empreintes
gntiques, V. infra, nos 765 et s., et larticle 16-11 du code civil,
issu de la loi no 94-653 du 29 juillet 1994 relative au respect du
corps humain (D. 1994. 406).
16. En matire internationale galement, des efforts sont faits
pour faciliter la preuve dans les litiges internationaux. Il a ainsi
t adopt une Convention de La Haye sur la preuve, du 18 mars
1970, qui tend lobtention des preuves ltranger en matire
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exigent des formes particulires pour certains actes juridiques,
telles quun crit pour un contrat portant sur un immeuble). Le
Principe 16 est consacr laccs aux lments dinformation
et la preuve. Il nonce que le tribunal et chaque partie ont
un accs gnral aux preuves pertinentes pour le litige et non
couvertes par une obligation de confidentialit (Principe 16.1).
Font partie de ces preuves les dclarations des parties et les
dclarations des tmoins, le rapport des experts, les preuves
documentaires et les preuves qui rsultent de lexamen dobjets,
de leur placement sous main de justice ou, dans certains cas, de
lexamen physique ou mental dune personne. Les Principes admettent que les parties puissent faire des dclarations valeur
probatoire (Principe 16.1 in fine). Audition des tmoins et comparution des parties sont en effet assimiles sur le plan procdural,
ce qui ressemble fort au modle amricain de procdure civile.
Toutefois, la discovery amricaine et ses possibles excs (tels
que les fishing expeditions permettant une partie de demander
lautre de produire de nombreux lments de preuve afin dy
piocher peut-tre quelque pice qui pourra soutenir sa propre
cause) ne sont pas consacrs par les Principes, beaucoup plus
prudents. Ils vont plutt dans le sens dune disclosure limite
des lments de preuve, au sens du droit anglais moderne (V. le
commentaire P-16A qui prcise que La preuve pertinente est
un lment probatoire qui soutient, contredit ou affaiblit une affirmation de fait conteste dans la procdure). Une partie ne doit
pas tre autorise conduire des fishing expeditions afin de
dvelopper un litige qui ne se fonde sur aucun lment ; en revanche, la partie adverse peut se voir enjoindre de produire une
preuve qui est sous son contrle. Les Principes permettent ainsi
une discovery [communication] limite sous le contrle du tribunal ). Ainsi, le Principe 16.1 limite le droit la preuve aux
lments probatoires pertinents ( relevant en anglais) et
qui ne tombent pas sous le coup de la confidentialit. Le Principe 16.2 ajoute que si une partie en fait la demande en temps
utile, le tribunal ordonne la production de toutes preuves pertinentes, non couvertes par des rgles de confidentialit et raisonnablement identifies qui se trouvent en possession ou sous
le contrle dune partie ou si cela savre ncessaire et justifi dun tiers. La production dun lment de preuve ne peut
tre carte au motif quelle serait dfavorable une partie ou
la personne requise . Toutefois, dans un but de protection
de celui qui produira de tels lments, le Principe 16.5 dispose
que celui qui produit des lments de preuve dont il dispose,
quil soit ou non partie linstance, peut requrir du tribunal quil
empche par ordonnance une rvlation abusive dinformations
confidentielles. Des sanctions peuvent tre prononces en cas
de dfaut de production dune preuve apparaissant raisonnablement comme tant sous le contrle dune partie ou en sa possession, ou bien en cas dabsence de coopration dune partie
dans ladministration de la preuve telle que requise par les rgles
de procdure, V. Principes 17 et 21.3.
Le Principe 16.3 dispose quant lui que pour faciliter laccs
aux informations, lavocat dune partie peut recueillir la dposition spontane dun tiers susceptible de tmoigner. Ceci peut
paratre choquant dans certains systmes juridiques concevant
comme une violation de rgles dontologiques le fait, pour un
avocat, de communiquer avec un tmoin potentiel. Le commentaire P-16B relve que cette faon de voir peut entraver laccs des preuves qui sont admises dans dautres systmes juridiques et porter atteinte une bonne prparation de la production de preuves .
Le Principe 16.4 prvoit que laudition des parties, des tmoins et
des experts se fait selon la loi du for, mais quune partie a le droit
de poser directement des questions additionnelles une autre
partie, un tmoin ou un expert si le juge ou ladversaire procde laudition en premier. Ceci est destin laisser chaque
tat le choix de la procdure suivre (questions dabord poses
par le tribunal, ou par les avocats, suivant le systme retenu par
19. Le droit communautaire. Vers une procdure civile europenne ?. Le temps est dpass o la doctrine proclamait
que la procdure civile ne pouvait tre harmonise parce que
trop lie la souverainet de chaque tat. Aujourdhui, depuis le
Trait dAmsterdam de 1997 entr en vigueur en 1999, la coopration judiciaire civile relve de la comptence des institutions
communautaires (V. art. 61 et s. du titre IV du Trait CE et notamment lart. 65 qui nonce les objectifs des mesures relevant
de la coopration judiciaire civile : amliorer et simplifier le systme de signification et notification transfrontire des actes judiciaires et extrajudiciaires, coopration en matire dobtention de
preuves, reconnaissance et excution des dcisions en matire
civile et commerciale, favoriser la compatibilit des rgles applicables dans les tats membres en matire de conflits de lois et
de comptence, liminer les obstacles au bon droulement des
procdures civiles, au besoin en favorisant la compatibilit des
rgles de procdure civile applicables dans les tats membres).
Les objectifs de larticle 65 sont ambitieux et attestent quune
immixtion dans le droit de la procdure des tats membres est
loin dtre exclue, ds lors quil sagit principe de subsidiarit
oblige dliminer des obstacles au bon droulement des procdures civiles (essentiellement transfrontalires, mais pas uniquement dans linterprtation extensive que fait la Commission
de larticle 65). Sur le fondement de ce texte ont dj t adopts de nombreux actes communautaires, notamment le rglement CE no 1346-2000 du 29 mai 2000 relatif aux procdures
dinsolvabilit, le rglement CE no 1347-2000 du 29 mai 2000
relatif la comptence, la reconnaissance et lexcution des dcisions en matire matrimoniale et en matire de responsabilit
parentale des enfants communs (dit Bruxelles II), le rglement
CE no 1348-2000 du 29 mai 2000 relatif la signification et la
notification, dans les tats membres, des actes judiciaires et extrajudiciaires en matire civile et commerciale (V. pour ces trois
textes du mme jour, JOCE, no L 160, p. 1 et s.), le rglement
CE no 44-2001 du 22 dcembre 2000 concernant la comptence
judiciaire, la reconnaissance et lexcution des dcisions en matire civile et commerciale (dit Bruxelles I, JOCE, no L 12, 16 janv.
2001), le rglement CE no 1206-2001 du 28 mai 2001 relatif la
coopration entre les juridictions des tats membres dans le domaine de lobtention des preuves en matire civile ou commerciale (JOCE, no L 174, 27 juin 2001), la dcision no 2001-470 du
28 mai 2001 relative la cration dun rseau judiciaire europen
en matire civile et commerciale (JOCE, no L 174, 27 juin 2001,
p. 25), le rglement CE no 743/2002 du 25 avril 2002 tablissant
un cadre gnral communautaire en vue de faciliter la coopration judiciaire en matire civile (JOCE, no L 115, 1er mai 2002,
p. 1), la directive 2002/8/CE du Conseil du 27 janvier 2003 visant
amliorer laccs la justice dans les affaires transfrontalires
par ltablissement de rgles minimales communes relatives
laide judiciaire dans le cadre de telles affaires (JOCE, no L 26,
31 janv. 2003, p. 41), le rglement CE no 2201/2003 du Conseil
du 27 novembre 2003 relatif la comptence, lexcution des
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dcisions en matire matrimoniale et en matire de responsabilit parentale (dit Bruxelles II bis, JOCE L 338 du 23 dc. 2003,
p. 2, enfin le plus rcent rglement CE no 805/2004 du Parlement europen et du Conseil du 21 avril 2004 portant cration
dun titre excutoire europen pour les crances incontestes,
JOCE, no L 143, 30 avr. 2004, p. 39).
On le voit, la question de la preuve na pas t ignore par le
lgislateur communautaire puisque, par le rglement du 28 mai
2001, il a prvu des mcanismes de coopration entre les juridictions des tats membres dans le domaine de lobtention des
preuves en matire civile et commerciale. Lhypothse vise est
celle o une juridiction dun tat membre demande la juridiction
dun autre tat membre de procder un acte dinstruction dans
ce second tat membre, ou bien celle o une juridiction dun tat
membre demande procder elle-mme directement un acte
dinstruction dans un autre tat membre. Ce rglement est applicable depuis le 1er janvier 2004. Pour davantage de dtails
sur les mcanismes et procdures quil instaure, V. infra, nos 366
et s.
20. Annonce du plan. Dans un premier Titre (V. infra, nos 21
et s.), nous tudierons les principes gnraux en matire de
preuve, en passant du droit franais au droit europen (qui fait
partie intgrante de notre droit national et formule lui aussi un
certain nombre dexigences en matire probatoire) et au droit
compar afin dillustrer dautres faons possibles de rgler la
question probatoire. Un deuxime Titre (V. infra, nos 287 et s.)
sera consacr loffice du juge en matire de recherche et dapprciation des preuves. Enfin, dans un troisime Titre (V. infra,
nos 486 et s.) sera abord le rle du juge face aux diffrents procds de preuve admis par le droit franais.
TITRE 1er
Principes gnraux en matire de preuve.
21. La question probatoire ncessite que dans un premier temps
soit dcrit le cadre juridique existant, ce qui conduira inluctablement aborder le dbat entre preuve lgale et preuve morale
(V. infra, nos 22 et s.). Une seconde question fondamentale est
celle relative lobjet et la charge de la preuve : que doit-on
CHAPITRE 1er
Cadre juridique.
22. Lexamen du cadre juridique dans lequel sintgrent les lois
en matire de preuve suppose de se pencher dans un premier
temps sur le droit franais stricto sensu (V. infra, nos 23 et s.).
Une approche comparative nous permettra de constater que le
modle franais est plutt isol et que de grands pays voisins ont
opt, eux, pour le principe de libert probatoire (V. infra, nos 43 et
s.). Nous verrons enfin que le droit et la jurisprudence europens
ont leur tour pos un certain nombre de principes fondamentaux en matire probatoire (V. infra, nos 69 et s.).
SECTION 1re
Cadre juridique franais.
ART. 1er. PREUVE
1er. Le dbat.
23. Preuve lgale et preuve libre ou morale. La preuve
peut tre conditionne par des rgles lgales imposant certains
modes de preuve prdtermins et ordonnant au juge de tenir
pour vrais les faits tablis par certains procds de preuve.
On parle alors de preuve lgale ( le magistrat naffirme pas
le fait parce quil est intimement convaincu de sa ralit, mais
parce que lensemble des preuves produites quivaut une
certitude prsume lgale , ANDR, Du principe de neutralit
du juge dans linstruction des affaires civiles, thse Paris, 1910,
p. 17 ; comme lexprime J. NORMAND, Le juge et le litige,
1965, Paris, no 292, la conviction personnelle du juge importe
peu, lautomatisme de la preuve est prcisment leffet recherch ). Lorsque, au contraire, la loi permet aux parties et au
juge dutiliser tous procds de preuve, et lorsquelle laisse au
juge le soin, au regard de son intime conviction fonde sur les
lments probatoires dans le dbat, de dcider si tel fait est ou
non prouv, la preuve est dite libre ou morale ; cette mthode ne
signifie pas pour autant que le juge est affranchi de toute rgle
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juges nationaux. La thorie de la preuve lgale manifeste une
certaine mfiance envers les magistrats, car en rglementant les
procds de preuve et leur force probante, le lgislateur tente par
avance de pallier une ventuelle faillibilit du juge en lui imposant
une vrit lgale. Comme le constataient les auteurs antrieurs de cette rubrique (G. GOUBEAUX et Ph. BIHR, no 18),
historiquement, le dveloppement dun systme de preuve lgale parat li leffacement des juridictions populaires et linstitution de juridictions formes de magistrats professionnels dont
on pensait quils prsentaient moins de garanties dimpartialit.
Dans le systme de preuve lgale, le danger est que le juge ait
moins chercher la vrit qu appliquer de faon quasi automatique des rgles probatoires contenant des postulats poss par
la loi.
Le systme de preuve lgale ne prsente toutefois pas uniquement des inconvnients. Il favorise ainsi la scurit et la simplicit, qui sont des valeurs prises par les plaideurs. Comme le
constate J. NORMAND (Le juge et le litige, no 306), si le litige
est un mal qui affecte la socit tout entire, il faut pouvoir le trancher rapidement, et surtout, viter que ne se greffe sur lui une
multitude de litiges annexes qui, portant notamment sur lexistence des faits allgus, entraveraient fcheusement la morale
de la justice. Plutt que de se livrer une recherche minutieuse
dune vrit parfois difficile dceler, plutt que de laisser le litige sembourber dans des contestations sans fin, mieux vaut,
par exemple, exiger des cocontractants quils prconstituent la
preuve de leurs conventions et ne puissent prouver contre ce
titre que sous certaines conditions rigoureusement dlimites ;
mieux vaut accepter pour vrai ce qui, dans la plupart des cas
identiques, correspond la vrit. Il est prfrable de consacrer, ds aujourdhui, un tat de fait rationnellement vraisemblable que davoir, demain, lissue dune discussion puisante,
tenir pour exact ce qui est sans doute aussi incertain . Cette
analyse revient sinterroger sur la plus grande aptitude de la
preuve morale faire apparatre la vrit, vrit qui en matire judiciaire ne sera souvent gure que relative puisquelle
dpendra la fois des productions des parties, de leurs efforts
dans ltablissement de la vrit, et des possibilits matrielles
du juge de rechercher cette vrit. Le droit franais se mfie-t-il
de ses juges en les encadrant dans un moule de preuves lgales ? Ce que les rgles du code civil prvoient est en partie
attnu par les nouvelles prrogatives que le nouveau code de
procdure civile reconnat aux magistrats dans la conduite de
linstance et dans la direction des mesures dinstruction. En ce
sens, il ne semble pas que le choix franais en faveur dun systme de preuve lgale dont nous verrons dailleurs quil est
mixte (infra, nos 24 et 25) signifie encore aujourdhui une dfiance envers la magistrature.
2. Rglementation franaise.
24. Le droit civil : la rgle de la preuve lgale mais au sein
dun systme probatoire mixte. Le code civil franais nonce
la rgle de la prconstitution littrale de la preuve ; il institue
galement une hirarchie dans les diffrents modes de preuve.
Une classification des procds de preuve simpose en effet
pour lapplication du principe de lgalit. Cest ainsi que larticle
1341 du code civil numre cinq modes de preuve : preuve
littrale, preuve testimoniale, prsomptions, aveu et serment.
La preuve littrale comprend les actes instrumentaires (authentiques ou sous seing priv, documents lectroniques depuis la
loi du 13 mars 2000), les actes rcognitifs (qui prsentent la
particularit dtre, quant au fond, la reconnaissance dactes
antrieurs dont ils reprennent la substance), les crits spciaux
(par exemple livres de commerce, registres et papiers domestiques, lettres missives). De nouveaux modes de preuve sont
apparus avec lvolution de la technologie, et la jurisprudence
a eu sexprimer sur leur force probante (V. infra, nos 529 et
Rp. pr. civ. Dalloz
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janvier 2006
PREUVE
responsabilit civile. Le progrs technologique et scientifique
favorise lutilisation dindices par les parties et par les juges afin
de prouver certains faits. La tolrance large des magistrats et
leur application trs souple de la notion dimpossibilit matrielle
ou morale de se procurer un crit (qui, si elle est constate,
permet laccs du plaideur tous modes de preuve) favorisent
galement lrosion du systme de la preuve lgale, mme
si celle-ci est parfois renforce par des rformes imposant un
formalisme lourd dans un but de protection dune des parties au
contrat. Comme le notaient dj en 1979, G. GOUBEAUX et
Ph. BIHR dans la version antrieure de cette rubrique (no 37),
en ralit, la liaison entre les questions de preuve et les rgles
de fond est si troite que cest de la politique suivie quant au
fond que dpendent la souplesse ou la rigidit des dispositions
amnageant le rgime probatoire ; ... le dosage entre le
systme de la preuve lgale et celui de la preuve morale est
affaire dopportunit .
27. Rgles probatoires applicables aux tiers lacte juridique.
II convient de prciser que lorsque, en matire dactes juridiques,
le lgislateur impose le recours des modes de preuve parfaits, il
ne le fait que dans les rapports entre les parties ; les tiers lacte
peuvent tablir par tous moyens les actes juridiques auxquels ils
sont trangers. De mme, dans certaines matires touchant
lordre public pour lesquelles le procs dbouche sur une dcision constitutive de droit et ayant effet erga omnes, le juge est
habilit ne pas retenir un mode de preuve parfait qui lui semble
contraire la vrit.
28. Dans la recherche des preuves, linitiative du juge qui
est de plus en plus largement admise depuis le nouveau code
de procdure civile sera limite par diffrents principes (principe du contradictoire, obligation de plus en plus tnue de
neutralit au sens de ne pas substituer les parties dans leur recherche probatoire). Depuis la rforme ayant conduit ladoption du nouveau code de procdure civile, le magistrat a reu des
pouvoirs importants en matire probatoire puisquil peut vaincre
linertie des parties (par ex., en ordonnant la production de certains documents sous astreinte) et ordonner lui-mme diverses
mesures dinstruction (tout en respectant bien videmment le
principe contradictoire) ; mais paralllement, il reste tenu, surtout en matire contentieuse, dune certaine obligation de neutralit qui lui interdit de procder des recherches personnelles
en matire de preuve ou de rompre de quelque faon lgalit
entre les parties (V. infra, no 41).
29. Persistance de la libert contractuelle. Caractre suppltif des rgles de preuve. Les conventions sur la preuve.
BIBLIOGRAPHIE : Pour une analyse des conventions en matire probatoire, V. V. DEPADT-SEBAG, Les conventions sur la
preuve, in C. PUIGELIER (sous la dir. de), La preuve, 2004,
Economica, p. 13.
Une convention sur la preuve est un accord exprs ou tacite
par lequel les parties modifient les rgles normales de la preuve
judiciaire soit quant la charge de la preuve, soit quant la dtermination des faits prouver, soit quant lemploi des procds de preuve (M. PLANIOL et G. RIPERT, Trait pratique de
droit civil franais, 2e d., tome VII, 1954, LGDJ, no 1428). Malgr lextension des pouvoirs dinitiative du juge en matire probatoire, la libert des conventions sur la preuve est maintenue
par la jurisprudence (Cass. 1re civ. 5 nov. 1952, Bull. civ. I,
no 286 ; 24 mars 1965, JCP 1965. II. 14415, note Lapp. Ds
1906, la chambre des requtes nonait que les prescriptions
de larticle 1341 du code civil ntaient pas dordre public, Cass.
req. 1er aot 1906, DP 1909. I. 398) et a t confirme par la
loi no 2000-230 du 13 mars 2000 relative lcrit lectronique
(JO 14 mars) (V. infra, nos 563 et s.). La jurisprudence considre
que les rgles du code civil relatives la preuve sont suppltives (et donc pas dordre public), ce qui permet aux parties dy
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droger par une convention contraire. Les parties peuvent passer une convention aussi sur les procds de preuve. Il y en a
deux catgories : les conventions qui attnuent la rigueur des
modes de preuve lgaux et celles qui, au contraire, imposent
un mode de preuve plus svre que ne le fait la loi. De nombreux contrats contemporains contiennent des clauses relatives
aux procds de preuve permettant dadapter le systme probatoire au dveloppement technique moderne (V. par ex. les
contrats de fourniture de gaz ou dlectricit, dans lesquels les
parties conviennent que la preuve de la consommation rsultera
en principe du compteur plac chez labonn).
Les parties peuvent aussi donner valeur probante un document
informatique, ou, de faon plus gnrale, un crit dnu de
toute signature manuscrite, ou encore considrer comme prouv lengagement du titulaire dune carte bancaire lorsque celle-ci
a t utilise avec un code confidentiel (Cass. com. 8 nov. 1989,
deux arrts, Crdicas, D. 1990. 369, note Ch. Gavalda ; V. aussi Cass. 1re civ. 23 mars 1994, Bull civ. I, no 102 : la preuve
de lutilisation dune ouverture de crdit par les enregistrements
de dbit comportant les rfrences du compte bancaire et la signature de lutilisateur de la carte de crdit est recevable. Les
conventions sur la valeur probante de tel ou tel lment peuvent
toutefois tre critiques lorsquelles conduisent supprimer tout
pouvoir dapprciation du juge, son rle tant alors limit vrifier lexistence ou labsence des conditions prvues par les parties. Comme le remarque un auteur (V. DEPADT-SEBAG, prc.,
p. 22), ces conventions sont critiquables deux points de vue :
elles portent sur des droits dont les parties nont pas la libre disposition, et elles peuvent masquer une condition de fond. En effet, la convention peut aller jusqu tablir une rgle de fond sous
couvert daccord sur la preuve. Lobjet de la convention est alors
davantage daccepter par avance le rsultat du moyen probatoire
employ quun accord sur la preuve. Cest pourquoi certains auteurs ont critiqu les arrts Crdicas rendus en 1989 par la Cour
de cassation, au motif quils confondaient la preuve technologique en tant quinstrument et la preuve technologique en tant
que rsultat (D. AMMAR, Preuve et vraisemblance : contribution ltude de la preuve technologique, RTD civ. 1993. 499).
cette critique, sajoute le fait que la convention sur la force
probante pourra, le cas chant, permettre une partie de se
constituer une preuve elle-mme, ce que la Cour de cassation
refuse en principe (V. par ex. Cass. 1re civ. 2 avr. 1996, Bull. civ.
I, no 170, D. 1996, somm. 329, obs. Ph. Delebecque ; 14 janv.
2003, JCP 2003. IV. 1381). Comme le constate V. DEPADT-SEBAG (prc., p. 25), en fin de compte, cette sorte de convention
sur la preuve prsente trois particularits qui sont autant de dangers : le juge peut tre priv de son pouvoir dapprciation, la
preuve contraire peut tre rendue impossible et llment probatoire peut avoir t constitu par celui qui sen prvaut .
Les parties peuvent aussi sentendre sur ladmissibilit de modes
de preuve imparfaits alors que lengagement dpasse 1 500 ;
elles peuvent aussi bien exclure certains modes de preuve qui
seraient lgalement admissibles. Elles peuvent renverser le fardeau de la preuve. Le juge ne peut relever doffice le moyen tir
de la violation dun texte relatif la preuve, mais les dispositions
de larticle 1341 du code civil, quoique ntant pas dordre public,
simposent au juge ds lors que les parties ny ont pas explicitement ou tacitement renonc (Cass. 3e civ. 16 nov. 1977, Bull.
civ. III, no 393).
Les conventions sur la charge de la preuve sont galement licites. Elles modifient limputation lgale du risque de preuve
(V. DEPADT-SEBAG, Les conventions sur la preuve, in C. PUIGELIER [sous la dir. de], La preuve, 2004, Economica, p. 19 ;
V. par ex., Cass. req. 15 mars 1909, DP 1910. 49 ; Cass. req.
17 mai 1909, S. 1910. 1. 185).
La Cour de cassation ne peut dclarer recevable un moyen invoqu pour la premire fois au stade de la cassation et concernant
la violation dune rgle de preuve (Cass. soc. 11 oct. 1962, Bull.
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PREUVE
civ. IV, no 720 ; soc., 27 juin 1979, Bull. civ. V, no 581 ; V. toutefois, Cass. com. 26 oct. 1983, Bull civ. IV, no 280 : le moyen
qui soutient que la preuve dun acte de commerce est libre entre
commerants nexige lapprciation daucun fait non dduit devant les juges du fond ; de pur droit, il est ncessairement dans
la cause et peut tre prsent pour la premire fois devant la
Cour de cassation). Finalement, on peut constater que, curieusement, ce sont les rgles probatoires de procdure (celles qui
sont relatives ladministration de la preuve) contenues dans le
nouveau code de procdure civile qui sont dordre public (par
exemple celles imposant un dbat contradictoire et un examen
contradictoire des preuves prsentes au tribunal). Il semble en
tout tat de cause que les conventions relatives la preuve ncessitent une vigilance particulire de la part du juge, car elles
ont bien souvent pour rsultat la renonciation dune partie son
droit (ds lors quelle renonce ses droits en matire probatoire),
renonciation que la partie ne dcle pas forcment immdiatement lors de la signature de la convention. En cas de doute, il
semble donc souhaitable que la convention sur la preuve soit interprte strictement (voire restrictivement).
La loi no 2000-230 du 13 mars 2000 (prc.), qui a fait entrer lcrit
lectronique dans le code civil, consacre la jurisprudence librale
en matire de licit des conventions sur la preuve et lancre
dans larticle 1316-2 du code civil (sur cette loi, V. infra, nos 563
et s.).
Concernant certaines rgles du droit de la consommation limitant
les clauses abusives en matire probatoire, il convient de se reporter la liste de possibles clauses abusives mentionne sous
larticle L. 132-1 du code de la consommation, et notamment au
point 1o (q) de la liste qui vise les clauses ayant pour objet ou pour
effet de supprimer ou dentraver lexercice dactions en justice
ou des voies de recours par le consommateur, notamment en
obligeant le consommateur saisir exclusivement une juridiction
darbitrage non couverte par des dispositions lgales ou passer
exclusivement par un mode alternatif de rglement des litiges,
en limitant indment les moyens de preuves la disposition du
consommateur ou en imposant celui-ci une charge de preuve
qui, en vertu du droit applicable, devrait revenir normalement
une autre partie au contrat (V. C. consom. sous art. L. 132-1).
De telles clauses peuvent tre regardes comme abusives par
le juge (cest donc une facult et non pas une obligation) ds lors
quelles remplissent les conditions poses au premier alina de
larticle L. 132-1 du code de la consommation. Toutefois, dans
un arrt du 7 juillet 1998 (Bull. civ. I, no 240, D. 1999, somm. 111,
obs. D. Mazeaud), la premire chambre civile de la Cour de cassation a approuv la cour dappel de ne pas avoir cart comme
abusive une clause de police dassurance multirisque habitation
imposant lassur, en cas de vol sans effraction, de rapporter
la preuve de ce que lvnement dlictueux a t commis par
escalade, par usage de fausses cls ou par introduction clandestine , preuve difficile rapporter. Il ne semble pas que la
Cour de cassation soit particulirement soucieuse de justice et
dquilibre contractuels en matire de convention probatoire.
30. Le droit commercial : le principe de libert de la preuve.
(V. Rp. com., Vo Preuve). Ladministration de la preuve ne relve pas dun rgime parfaitement unitaire et monolithique. Les
rgles du droit commercial franais scartent considrablement
de celles consacres par le code civil. En effet, le lgislateur,
aprs avoir nonc dans larticle 1341, alina 1er, du code civil la rgle de la preuve crite pour toutes choses dpassant
une somme fixe par dcret, rserve les rgles spciales relatives au commerce. Ainsi est reconnue une relle autonomie du
droit commercial en matire probatoire, autonomie qui se justifie en gnral par la ncessit de transactions rapides qui risqueraient dtre retardes et ralenties par le respect du formalisme du droit civil. Le droit commercial admet donc la preuve
par tous moyens, mais impose paralllement aux commerants
Rp. pr. civ. Dalloz
de tenir des registres relatant la matrialit des oprations intervenues. Larticle 109 du code de commerce disposait, depuis
la loi du 12 juillet 1980, que : lgard des commerants, les
actes de commerce peuvent se prouver par tous moyens moins
quil nen soit autrement dispos par la loi . Cet article 109 est
devenu larticle L. 110-3 du code de commerce et conserve la
mme teneur. Il sapplique uniquement lorsque le commerant
a agi dans lexercice ou dans lintrt de son propre commerce
(Cass. com. 19 janv. 1993, Bull. civ. IV, no 21, D. 1993, IR 36 ;
V. aussi Cass. com. 16 dc. 1980, Bull. civ. IV, no 425 : les
rgles de la preuve commerciale sappliquent lacte modificatif dune convention initiale intervenue entre deux commerants
pour lexercice de leur commerce, mme si lune des parties a
perdu la qualit de commerant depuis lors et ne la possde
plus lors de lacte modificatif). A contrario, ds lors quun commerant a consenti, de faon trangre son commerce, un prt
un autre commerant, les rgles de preuve du droit civil sappliquent (Cass. 1re civ. 23 mai 1977, Bull. civ. I, no 246).
31. Lorsque lacte est mixte (cest--dire civil pour une partie et
commercial pour lautre), la rgle contenue dans larticle 109 du
code de commerce sapplique uniquement rencontre du commerant, contre lequel lexistence et le contenu de lacte de commerce pourront tre prouvs par tous moyens (Cass. 1re civ.
21 fvr. 1984, Bull. civ. I, no 66 ; Cass. com. 21 juill. 1988, JCP,
d. E, 1989. II. 15519, note Ph. Delebecque ; 21 juin 1994, Bull.
civ. IV, no 232, D. 1994, IR 216 ; Cass. 1re civ. 8 fvr. 2000, Bull.
civ. I, no 35, D. 2000, AJ 135, obs. Daleau ; Cass. 1re civ. 2 mai
2001, Bull. civ. I, no 108).
32. En matire de cautionnement, des questions particulires
se sont poses quant lapplicabilit de larticle 1326 du code
civil alors mme que le cautionnement serait de nature commerciale (larticle 1326 impose que lacte juridique par lequel une
seule partie sengage envers lautre lui payer une somme dargent ou lui livrer un bien fongible, soit constat dans un titre
qui comporte la signature de celui qui souscrit cet engagement
ainsi que la mention, crite par lui-mme [et non plus de sa
main comme avant la loi du 13 mars 2000], de la somme ou de
la quantit en toutes lettres et en chiffres). La Cour de cassation
a jug que dans cette hypothse, larticle 1326 sapplique quand
mme au souscripteur du cautionnement qui na pas la qualit
de commerant, mme sil a, en tant que dirigeant de la socit cautionne, un intrt patrimonial dans lopration principale
(Cass. com. 21 juin 1988, Bull. civ. IV, no 212, D. 1988, IR 195,
JCP 1989. II. 21 170, note Ph. Delebecque). En revanche, larticle 1326 du code civil ne sapplique pas lorsquil sagit de prouver, lgard de commerants, des actes de commerce (Cass.
com. 15 nov. 1988, Bull. civ. IV, no 310, D. 1990. 3, note
P. Ancel ; dans le mme sens, Cass. com. 2 avr. 1996, Bull.
Joly 1996. 665, note Ph. Delebecque : larticle 109 devenu
art. L. 110-3 du code de commerce, pour sappliquer un cautionnement dune SARL donn par un associ dtenant 50 %
du capital, suppose la preuve que cet associ accomplissait
titre habituel et professionnel des actes de commerce ; dans le
mme sens encore : Cass. com. 12 mai 1998, Bull. civ. IV.,
no 150, JCP, d. E, 1998, no 50, p. 1970, note L. Leveneur ; sur
les consquences du caractre commercial du cautionnement
pour lapplication de lart. 1326 du code civil et la couverture des
intrts conventionnels, V. Cass. 1re civ. 29 fvr. 2000, Bull. civ.
I, no 68 ; 10 juill. 2001, D. 2001, AJ 2408 ; comp. Cass. com.
17 juill. 2001, D. 2001, AJ 2514).
33. Ds lors que larticle L. 110-3 du code de commerce est applicable, il conduit une libert de preuve pour la partie qui subit
le fardeau de la preuve. Tous modes de preuve sont donc admissibles, tmoignages comme prsomptions, etc. (en ce sens,
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PREUVE
Cass. civ. 3 fvr. 1904, DP 1904. 1. 215), quil sagisse de prouver lexistence ou le contenu dun acte ou bien contre son contenu. Le juge peut donc utiliser des prsomptions simples (pour un
exemple, V. CA Montpellier, 9 avr. 1987, JCP 1988. II. 20 984,
note Boizard : la composition dun code confidentiel dun systme informatique fonctionnant rgulirement peut tre retenue
comme prsomption simple par le juge). La Cour de cassation a
toutefois jug qutait insuffisante la seule production de factures
pour justifier de lobligation de la partie laquelle elles taient opposes, car nul ne peut se crer une preuve soi-mme (Cass.
com. 6 dc. 1994, Contrats, conc., consom. 1994, no 67, note
L. Leveneur). La libert des modes de preuve nest toutefois pas
totale ; elle connat des limites lgales (V. la rserve nonce
larticle L. 110-3 in fine : preuve par tous moyens moins quil
nen soit dispos autrement par la loi . Suite la renaissance du
formalisme de protection dans un certain nombre de domaines,
la loi impose la rdaction dun crit dans diverses hypothses,
mme si le contrat est de nature commerciale. Elle limpose aussi lorsque la conclusion du contrat est lie sa constatation littrale, par exemple en matire de contrats dassurance ou encore
de vente ou de nantissement de fonds de commerce). La libert connat aussi des limites tenant lquit de la procdure, au
fair play requis dans le droulement de linstance judiciaire.
Ainsi, le juge ne peut se fonder sur des lments probatoires rsultant uniquement de sa connaissance personnelle ; il ne peut
non plus retenir des lments de preuve qui nauraient de faon gnrale pas t soumis au dbat contradictoire entre les
parties. Ce principe (V. infra, nos 376 et s.) est fortement ancr
tant dans la loi et la jurisprudence franaises que dans la jurisprudence europenne issue de larticle 6, 1er de la Convention
europenne de sauvegarde des droits de lhomme et des liberts fondamentales du 4 novembre 1950 (Conv. EDH ; sur cette
jurisprudence, V. infra, nos 391 et s., sous langle de lquit de
la procdure et de lgalit des armes dont doivent bnficier les
parties).
34. Sur le principe de libert de la preuve en matire pnale,
V. G. DANJAUME, Le principe de la libert de la preuve en procdure pnale, D. 1996, chron. 153. Lauteur considre que,
mme si le principe de libert se trouve nonc dans les articles 353, 427 et 536 du code de procdure pnale (suivant la
catgorie dinfractions concerne, contravention, dlit ou crime,
V. not. art. 427 : Hors les cas o la loi en dispose autrement,
les infractions peuvent tre tablies par tout mode de preuve et
le juge dcide daprs son intime conviction. Le juge ne peut
fonder sa dcision que sur des preuves qui lui sont apportes au
cours des dbats et contradictoirement discutes devant lui )
et semble porter la fois sur la recherche des preuves et sur
leur apprciation, un examen pouss de la lgislation et de la
jurisprudence montre que la rglementation trs pousse de la
recherche des preuves ainsi que lexigence jurisprudentielle de
moralit ont mis mal le principe de libert probatoire qui, en revanche, continue sappliquer sur le plan de lapprciation des
preuves par le tribunal.
ART. 2. INDPENDANCE
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peut aussi demander aux parties toutes explications de fait ncessaires.
36. Indpendance et impartialit imposent galement au juge
une indpendance desprit qui exclut toute influence par lopinion dun tiers ; en ce sens, la Cour de cassation a eu de nombreuses fois loccasion de juger que le juge ne saurait dlguer
ses pouvoirs un auxiliaire de justice ou un expert (ce dernier
ne saurait rendre un avis en droit, sinon, il se substituerait au
tribunal, ce que le nouveau code de procdure civile interdit formellement, V. art. 238, al. 3 : il le technicien ne doit jamais
porter dapprciations dordre juridique ; V. cep. Cass. 3e civ.
29 mai 1985, JCP 1985. IV. 278 : le juge est en droit de sapproprier lavis dun expert si celui-ci a exprim une opinion dordre
juridique excdant les limites de sa mission ; V. toutefois Cass.
soc. 11 dc. 1991, Bull. civ. V, no 572 : la cour dappel, pour
condamner lancien employeur verser son ancien salari diverses sommes, sest borne noncer quelle ne pouvait que
faire siennes les conclusions de lexpert, la srie de critiques formules leur encontre par lemployeur ayant dj t porte la
connaissance du technicien qui les avait pertinemment rejetes.
La Cour de cassation censure larrt dappel pour violation des
articles 232, 238 et 455 du nouveau code de procdure civile,
au motif que en statuant ainsi, alors que le rle de lexpert est
dclairer le juge sur une question de fait, lexclusion de toute
apprciation dordre juridique, la cour dappel saisie de conclusions contestant, dune part linterprtation faite par lexpert de la
porte dune clause contractuelle et dautre part soutenant des
moyens de fait et de droit nouveaux auxquels elle na pas rpondu, a viol les textes susviss ). Dailleurs, le nouveau code de
procdure civile prvoit expressment que le juge nest pas li
par les constatations ou les conclusions du technicien (art. 246) ;
de facto, il faut cependant bien reconnatre que le juge hsite
sloigner des conclusions dun rapport dexpertise quil a ordonn dans un domaine spcifique pour lequel ses propres connaissances et comptences techniques sont insuffisantes.
37. La pratique de lamicus curiae. BIBLIOGRAPHIE : Sur
cette question, V. Y. LAURIN, JCP 1992. l. 3603 ; D. MAZEAUD,
Lexpertise de droit travers lamicus curiae, in Lexpertise, sous
la dir. de D. MAZEAUD et M.-A. FRISON-ROCHE, 1995, Dalloz,
p. 109 et s. ; R. ENCINAS DE MUNAGORRI, Louverture de la
Cour de cassation aux amici curiae, RTD civ. 2005. 88.
Dans ce contexte, il parat ncessaire de sinterroger sur la pratique instaure assez rcemment, tant par la cour dappel de
Paris que par la Cour de cassation, dappeler laudience une
personne dnomme amicus curiae, dont le statut ne serait ni
celui dun tmoin, ni celui dun expert, mais simplement dun sachant venu apporter son exprience au rglement de quelque
difficile question souvent la fois juridique et sociale ou thique.
Selon lancien premier prsident de la Cour de cassation Pierre
DRAI, pour enrichir les dbats qui se droulent devant elle,
les faire porter au niveau lev qui doit tre le leur, en raison de
leur technicit ou de leur spcificit, la Cour de cassation se doit
de les ouvrir aux apports de lextrieur, ds lors que les comptences sollicites sont incontestables, reprsentatives et de
haute valeur morale et humaine (P. DRAI, rentre solennelle
de la Cour de cassation le 6 janvier 1989). Pour D. MAZEAUD
(V. rf. op. cit., p. 110), il sagit dune personnalit dont lautorit morale, scientifique et humaine est unanimement reconnue et qui est invite par le juge lui fournir des informations
propres lclairer sur le litige qui lui est soumis [...] il est une
conscience, une source dinspiration et de libert, parce que ses
informations permettront au juge de rendre sa dcision en toute
conscience et lucidit (p. 118). Lapparition de lamicus curiae
est due la complexit croissante et la technicit accrue du
droit : le juge, pragmatique, cherche sinformer afin que sa dcision bnficie dun surcrot de crdibilit ; mais lapparition de
Rp. pr. civ. Dalloz
donnes scientifiques et thiques nouvelles, notamment en matire de biothique, ncessite lavis de savants, de sages dont
lexprience et la notorit confreront un surcrot de lgitimit
au jugement (D. MAZEAUD, op. cit., p. 111).
38. Lamicus curiae, le fait et le droit. Ce qui parat fondamental, cest que lamicus curiae peut mettre des avis portant
non seulement sur des questions de fait, mais galement sur
des questions de droit, ce qui est exclu pour lexpert, le consultant ou le constatant. Dans divers arrts, les cours dappel et
la Cour de cassation ont fait appel un ou plusieurs amici curiae afin dobtenir des renseignements sur la question pose.
Par exemple, dans le cadre de la question de la licit de la
convention de mre porteuse et de ladoption sensuivant,
la Cour de cassation a entendu le prsident du Comit consultatif national dthique pour les sciences de la vie et de la sant,
le professeur Jean BERNARD (Cass. ass. pln. 31 mai 1991,
D. 1991. 417, rapport Y. Chartier, note D. Thouvenin, JCP 1991.
II. 21 572, note F. Terr). De mme, la cour dappel de Paris,
en vue de sinformer sur lpoque de lapparition du virus du SIDA, son volution et le temps susceptible de scouler entre la
contamination et la dclaration de la maladie, a entendu le professeur MONTAGNIER (CA Paris, 16 oct. 1992, D. 1993. 172,
note Y. Laurin). Une dcision du conseil de lOrdre des avocats
du barreau dvry prvoyait linscription des avocats sur une liste
dactivits dominantes dans lannuaire du barreau, avec obligation pour lavocat de faire un choix entre diverses activits en en
retenant au maximum quatre : un avocat du barreau a contest
cette dcision en faisant valoir quelle tait de nature rompre
lgalit entre les avocats suivant que ceux-ci figurent ou non sur
la liste, quils exercent titre individuel ou sous forme de groupement. Dans un arrt du 21 juin, la cour dappel de Paris dcida
avant dire droit de faire venir le btonnier LAFARGE, lpoque
btonnier en exercice de lOrdre des avocats au barreau de Paris, lors de son audience en chambre du conseil pour quen sa
qualit damicus curiae, il puisse fournir, en prsence de toutes
les parties intresses, toutes observations propres clairer les
juges dans leur recherche dune solution au litige . Le requrant
avocat avait, sur le modle prvu en matire dexpertise, formul
une demande de rcusation du btonnier LAFARGE, notamment
au motif que le barreau de ce dernier avait dj mis en uvre
depuis trois ans un systme visant les activits dominantes des
avocats. Dans un arrt du 6 juillet 1988, la cour dappel de Paris donne une intressante dfinition de lutilit et du statut de
lamicus curiae : la cour, dans sa recherche des lments dinformation et de conviction, est libre dorganiser cette recherche,
suivant la dmarche quelle souhaite et suivant des modalits
qui nont pas lui tre dictes ; que la dsignation du btonnier
Lafarge, en qualit damicus curiae, na t quune de ces modalits et quelle nexclut pas la dsignation dautres personnalits
aux mmes fins ; que la garantie dun procs quitable au sens
europen du terme est assure au demandeur au recours, ds
lors que celui-ci assistera lexpos de lamicus curiae et pourra formuler toutes observations utiles, outre le droit qui lui sera,
ci-aprs reconnu, de proposer la cour laudition de telle ou telle
personnalit de son choix, leffet de complter son information
objective et quilibre. Considrant que lamicus curiae, qui
nest ni un tmoin, ni un expert, nest pas soumis aux rgles du
nouveau code de procdure civile relatives la rcusation ; que
sa venue devant la cour, sur linvitation que celle-ci lui adresse,
et son audition ne sont soumises quaux seules rgles tendant
au respect du principe du contradictoire et au respect des droits
de la dfense ; que telle doit tre, en loccurrence, la seule exigence et que, ds lors, doit tre rejete la requte fin de rcusation du btonnier Philippe Lafarge . La cour dappel dcida ensuite de dsigner trois btonniers ou anciens btonniers
en qualit damicus curiae et proposa chacune des parties au
litige de dsigner aux mmes fins le nom dune autre personna-
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PREUVE
lit de son choix. De mme, lassemble plnire de la Cour de
cassation se prononant sur la question de lexistence dun homicide involontaire sur un ftus, a reu un avis crit lAcadmie
de mdecine et lavis de diverses personnalit sur la dfinition
de la personne humaine (Cass. ass. pln. 29 juin 2001, JCP
2001. II. 10 569, rapport P. Sargos et concl. J. Sainte-Rose ;
pour un arrt tout rcent concernant la qualification des contrats
dpargne-assurance/contrat dassurance-vie ou simple contrat
de capitalisation, V. Cass. ch. mixte 23 nov. 2004, D. 2004,
IR 3191, JCP 2004, Actualits 624 : de sa propre initiative, le
Conseil suprieur du notariat adresse une note crite au Premier Prsident de la Cour de cassation pour exposer ses vues
sur la qualification dudit contrat. Puis, le Procureur gnral organise une srie de consultations officielles).
39. Une pratique dorigine anglo-saxonne. Cette pratique, qui
provient de Grande-Bretagne et des tats-Unis (o elle a t utilise notamment dans des affaires de class actions ou encore
de lutte contre la discrimination raciale, mais pas uniquement),
est galement utilise devant la Cour europenne des droits de
lhomme ou encore la Cour de justice des Communauts europennes. Il sagit dune simple technique dinformation la disposition du juge ; ce nest pas un mode de preuve, semble-t-il,
ce qui explique que les rgles du nouveau code de procdure civile ne trouvent pas application (par exemple, les rgles relatives
la rcusation des experts). Cette pratique tend accrotre le
caractre oral des dbats laudience (en ce sens, Y. LAURIN,
D. 1989. 343). Bien quil ne sagisse pas proprement parler
dun mode de preuve, on peut comprendre les craintes des justiciables qui redoutent que lautorit morale, ou scientifique, indiscutable de la personnalit convie par la cour nincite cette
dernire suivre lopinion exprime par lamicus curiae. Cest
pourquoi il convient de saluer lattitude de la cour de Paris dans
larrt du 6 juillet 1988, qui avait procd linvitation de trois
amici curiae et avait laiss aux parties la possibilit de chacune
dsigner une personnalit supplmentaire susceptible dclairer la cour. Mme si les tats-Unis (V. E. ANGELL, The amicus curiae, American development of English institutions, 16th
International and Comparative Law Quaterly, 1967, p. 1017 et
s.), la Cour europenne des droits de lhomme ou diverses juridictions et organes internationaux connaissent la pratique de
lamicus curiae, ce dernier inspire en France des ractions assez mitiges. Cest essentiellement la doctrine civiliste, plus
que processualiste, qui conteste cette institution ne du nant
et ignore du lgislateur (V. D. MAZEAUD, prc., pp. 111 et s. ;
F. TERR, obs. sous Cass. ass. pln. 31 mai 1991, JCP 1992.
II. 21 752). Certes, la cour de Paris par exemple, dans les arrts prcits de 1988, exprime clairement que lamicus curiae
constitue un des aspects du droit linformation du juge et de la
libert dont il dispose pour mettre en uvre ce droit. Mais certains ont vu en cet ami un ami alibi (D. MAZEAUD, prc.,
p. 112 ; M. GOBERT, Rflexions sur les sources du droit et les
principes dindisponibilit du corps humain et de ltat des
personnes, RTD civ. 1992. 489, et plus spc. p. 502) derrire
lautorit prestigieuse duquel le juge pourra sabriter pour rendre
son jugement ; ce faisant, le juge oprerait de facto une sorte de
dlgation de pouvoir lamicus curiae. On a aussi pu parler de
risque darbitraire (P. MALAURIE et P. MORVAN, Introduction gnrale, Defrnois 2004, no 178), de remise en cause de la thorie des sources du droit (M. GOBERT, prc., no 17), de mpris
des rgles gouvernant le droit de la preuve (R. PERROT, obs. in
RTD civ. 1989. 138). Ces dangers nous semblent rels. En une
poque de changements rapides, dvolution scientifique dsarmante et parfois inquitante quant lavenir de certains principes ou valeurs, on peut comprendre le dsarroi du juge et son
besoin de chercher des informations, des appuis, des soutiens,
notamment sur des questions dont lenjeu est dune telle importance que seule lunion sacre du droit et de la science est
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susceptible dapporter une rponse crdible et durable (D. MAZEAUD, prc., p. 116). Certes aussi, lamicus curiae peut apporter au juge une information rapide, qui lui vite des investigations longues et lourdes. En revanche, il ne semble pas juste
daffirmer, comme le font certains auteurs (D. MAZEAUD, prc.,
p. 117, no 19), que lamicus curiae est un informateur dsintress ; il peut ltre, mais ne le sera pas toujours, notamment lorsquil aura lui-mme des convictions thiques fortes quil
souhaitera transmettre. Bien sr, il na aucun intrt personnel
dans le litige (lexpert non plus dailleurs, par hypothse), mais
cela nempche pas lami de vouloir dfendre un point de vue,
des principes, des convictions, une faon de faire, etc. La libert de choix du juge dans la dsignation de lamicus curiae
peut conduire larbitraire, notamment lorsque seront en cause
des questions relevant de la morale et de lthique (V. Ph. MALAURIE et P. MORVAN, Introduction gnrale, Defrnois 2004,
no 178, qui parlent de confusion du fait et du droit et relvent
que le procd risque, en outre, de brouiller la distinction du fait
et du droit en inclinant le juge surestimer le poids de la science
ou de la morale ). Face ce risque darbitraire, il convient de
saluer larrt de la cour dappel de Paris de 1988 qui autorisa
les parties prsenter elles aussi un amicus curiae afin que
la cour soit le mieux claire sur la question des notices de spcialits concernant les avocats. De mme doit tre respect le
principe du contradictoire lors de laudition de lami : les parties
doivent tre prsentes ou reprsentes, en tout cas tre mises
en mesure de faire connatre leurs observations aprs laudition
de lami. Linstitution de lamicus curiae, qui sest introduite en
quelque sorte subrepticement et en tout cas sans aucune caution lgale dans la pratique des tribunaux, ne saurait tre utilise qu condition que le juge reste vritablement libre face
lopinion de lami (et lorsque lon voit la tendance des juges accepter sans discussion les conclusions des experts, on peut sinquiter de savoir si cela sera rellement le cas) et quil nabandonne pas lami sa mission de dire le droit. En ralit, lamicus
curiae est la manifestation de lintrusion de la socit civile, de
ses enjeux et de ses dbats, dans le procs civil.
40. Lamicus curiae dans les Principes ALI-Unidroit de Procdure civile transnationale. Sur les Principes ALI-Unidroit de
procdure civile transnationale, V. supra, no 18. En vertu du
Principe 13, le tribunal peut, aprs consultation des parties,
consentir recevoir de tierces personnes des avis crits relatifs
des questions juridiques importantes du procs et des informations sur le contexte gnral du litige. Le tribunal peut galement
solliciter un tel avis. Avant que le tribunal prenne en compte
lavis de lamicus curiae, les parties doivent avoir la possibilit
de soumettre au tribunal leurs observations crites sur le contenu de cet avis . Le commentaire sous ce Principe nonce que
Lavis dun amicus curiae est un moyen utile [notamment dans
les litiges prsentant une grande importance publique, ajoute le
commentaire P-13C] par lequel un tiers fournit au tribunal des
informations et une analyse juridique qui peuvent faciliter une
solution juste et bien fonde du litige. Un tel avis peut maner dune personne nayant aucun intrt dans le litige ou au
contraire dune personne plus partisane. Toute personne peut
tre autorise formuler un tel avis, nonobstant labsence dun
intrt juridique suffisant pour une intervention en cause. Lavis
crit peut tre complt, la libre apprciation du tribunal, par
une prsentation orale devant ce dernier . Le tribunal dcide
librement si lavis doit tre pris en compte. Il peut galement
refuser que lavis soit donn sil ne sert en rien la solution du
litige. Le commentaire P-13B concde quune vigilance doit
tre exerce afin que le mcanisme de lamicus curiae ninterfre pas avec lindpendance du tribunal . Lamicus curiae ne
devient pas partie au litige ; il est seulement un commentateur
actif. Des affirmations de fait contenues dans lavis de lamicus
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PREUVE
curiae ne constituent pas des lments probatoires dans le litige. Le commentaire ajoute que le Principe 13 nautorise pas
les tiers prsenter des dclarations crites relatives des faits
du litige. Il ne concerne que la prsentation de donnes, dinformations sur le contexte gnral du litige, de remarques, analyses juridiques ou toutes autres considrations pouvant savrer utiles en vue dune solution juste et quitable du litige. Ainsi
par exemple, une organisation commerciale pourrait donner au
tribunal des informations sur des usages spciaux des affaires.
Les Principes ALI-Unidroit entendent que les propos et crits de
lamicus curiae puissent, afin que le principe contradictoire soit
respect, donner lieu observations crites des parties au procs sur les questions abordes dans lavis de lamicus curiae.
Ce nest quune fois que les parties se seront exprimes que le
tribunal pourra prendre en compte lavis de lami.
SECTION 2
Donnes comparatives.
43. La France est assez isole dans son choix opr en faveur
de la preuve lgale, mme si ce choix est attnu par un systme mixte expos prcdemment. De nombreux pays europens ont, eux, opt pour la libert de preuve, qui donne par
voie de consquence inluctable plus de place la libre conviction du juge, lequel apprcie souverainement, en respect toutefois des rgles lgales matrielles mais surtout procdurales, la
pertinence de loffre de preuve et le caractre concluant de la
preuve apporte. Le droit allemand et le droit anglais ont ainsi
retenu un systme plus souple que celui de notre code civil.
ART. 1er. LE
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PREUVE
Zivilprozessrecht, 28e d., 2003, d. Beck, Munich ; M. GEHRLEIN, Zivilprozessrecht nach der ZPO-Reform 2002, Munich,
d. Beck, 2001 ; R. HANNICH, Ch. MEYER-SEITZ et M. ENGERS, Das neue Zivilprozessrecht, 2001, d. Bundesanzeiger,
Cologne ; L. KROISS, Das neue Zivilprozessrecht, Deutscher
AnwaltVerlag, 2001, ; H.-J. MUSIELAK, Kommentar zur Zivilprozessordnung, 4e d., 2005, d. Vahlen, Munich ; Ch. PAULUS,
Zivilprozessrecht, 3e d., 2004, d. Springer ; L. ROSENBERG,
K. H. SCHWAB et P. GOTTWALD, Zivilprozessrecht, 16e d.,
2004, d. Beck, Munich ; W. GRUNSKY, Zivilprozessrecht,
11e d., 2003, d. Luchterhand ; B. RIMMELSPACHER, Zivilprozessreform 2002, d. Beck, 2002, Munich ; E. SCHILKEN,
Zivilprozessrecht, 4e d., 2002, d. Heymanns, Cologne ;
R. ZLLER et alii, Zivilprozessordnung, 25e d., 2005, d.
Otto Schmidt, Cologne ; pour une analyse comparative de la
preuve en droit allemand, anglais et franais, V. G. WAGNER,
Europisches Beweisrecht Prozessrechtsharmonisierung
durch Schiedsgerichte -, ZEuP 2001. 441.
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PREUVE
le juge tenir compte de lensemble des dbats pour forger sa
conviction, ce qui signifie quil pourra par exemple dduire des
consquences juridiques du comportement des parties pendant
le procs (C. fd. Justice [BGH], RR 1996, 1534. Il peut notamment tenir compte du refus dune partie de se soumettre une
mesure dinstruction, par exemple un examen des sangs, auquel le 372a ZPO impose lintress de se soumettre dans
les procs en matire de filiation). Cette libre apprciation des
preuves par le tribunal ne signifie pas pour autant blanc-seing
donn au juge, qui pourrait statuer de faon arbitraire ou affective, ou encore en quit. En effet, le juge doit motiver les faits
et preuves sur lesquels il fonde sa conviction, afin que la juridiction suprieure puisse exercer un contrle. Le droit allemand
est toutefois conscient du fait que, dans certains cas, la preuve
de la vritable source du prjudice dune partie sera difficile
rapporter de faon convaincante pour le juge. Cest pourquoi
le 287 ZPO contient une disposition spcifique en matire de
dommages : si les parties sopposent sur la question de savoir
si un dommage est n et quelle est son tendue, le tribunal statue sur ces questions selon sa libre conviction en tenant compte
de tous les faits de la cause ; cela signifie que le tribunal dcide
librement sur les demandes de preuve formules par les parties (C. fd. Justice [BGH], 8e civ. 6 aot 1997, NJW 1998. 73).
Le tribunal apprcie galement selon son pouvoir discrtionnaire
sil y a lieu dordonner une expertise sur demande dune partie ou doffice. Lalina 2 du 287 tend cette rglementation
aux cas o le litige civil porte sur lexistence dune crance, son
montant, ds lors que la preuve de ces lments savre particulirement difficile rapporter. Ces rgles spcifiques du 287
sexpliquent par le fait que dans les litiges envisags, il sera souvent difficile la partie demanderesse de fournir une preuve prcise de ses allgations, et que ladministration de cette preuve
serait sans commune mesure avec lenjeu du litige. Comme le
relve O. JAUERNIG (op. cit., p. 191), ces facilits probatoires
ne changent rien la charge de la preuve (Beweislastverteilung),
mais ne concernent que ltendue de cette dernire. La Cour fdrale de Justice a mme jug un jour, dans un arrt contest
(C. fd. Justice [BGH], 6e civ. 8 mai 1973, NJW 1973. 1284),
que le tribunal pouvait exceptionnellement carter les rgles relatives au fardeau de la preuve et apprcier librement le montant
du dommage, pour viter une solution fortement inquitable.
En droit allemand, une expertise ou une enqute na rien dexceptionnel. Si une partie demande une mesure dinstruction pour
prouver un fait allgu et pertinent pour la solution du litige, le
juge doit en principe y procder sans quil dispose dun vritable pouvoir dapprciation. Il nest pas permis au juge de refuser dordonner la mesure dinstruction au motif que la partie
concerne aurait pu apporter la preuve par dautres moyens (en
ce sens, V. p. SCHLOSSER, Larbitrage, la contradiction et le
droit dtre entendu en droit allemand, suisse et franais, in Mlanges Perrot, 1996, Dalloz, p. 458). La Cour constitutionnelle
fdrale (1er snat, 23 nov. 1977, BVerfGE 46.315 ; 2e snat, 15 janv. 1991, NJW 1992. 678) donne, dans une jurisprudence constante, valeur constitutionnelle au droit la preuve en
relevant rgulirement que viole le droit dtre entendu (rechtliches Gehr) tout juge qui refuse une enqute ou une expertise
demande afin dtablir un fait allgu et pertinent. Voil qui
semble proche de la jurisprudence franaise en matire dexpertise biologique dans le domaine du droit de la filiation (V. ce
sujet infra, nos 767 et s.).
47. De facto, les preuves crites sont cependant plus solides
pour forger la conviction du juge. Dailleurs, les 415 et suivants du ZPO prvoient des rgles quant la force probante
des crits : un acte authentique contenant une dclaration faite
devant lofficier public vaut preuve pleine et entire du processus constat par lofficier public, mais il est possible de rapporter la preuve dune erreur dans lauthentification ( 415) ; les
Rp. pr. civ. Dalloz
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En cassation (Revision), la Cour fdrale de Justice peut relever doffice tout moyen de fond (elle ne peut en revanche relever doffice des moyens de procdure, sauf exception lgale) ;
elle pourra ainsi retenir une rgle probatoire non invoque par
les parties au soutien du pourvoi ou de la dfense au pourvoi.
De mme, en droit international, la qualification de loi de fond
conduit considrer quen matire de fardeau de la preuve sappliquera la loi dont relve le rapport juridique litigieux.
51. La charge de la preuve peut bnficier dun allgement par
la technique dite de la preuve prima facie (Beweis des ersten
Anscheins), qui a t dveloppe par la jurisprudence afin de
faciliter la preuve de certains faits. Par exemple, elle considre
que si un conducteur automobile emboutit un vhicule par larrire, le tribunal peut dduire de ces circonstances lexistence
dune faute du conducteur, qui a ragi trop tard ou na pas maintenu la distance de scurit ncessaire (C. fd. Justice [BGH],
1re civ. 11 mars 1982, NJW 1982. 1596). Ce type de facilit
probatoire est utilis par la jurisprudence uniquement dans les
droulements de faits paraissant typiques au regard de lexprience de la vie ou de lexprience scientifique. Le raisonnement
est le suivant : de tel fait concret qui sest produit, on dduit quil
provient de telle cause normale. On imagine combien la preuve
incombant au demandeur peut tre facilite par cette technique,
parfois au dtriment de lquit. Cest pourquoi la jurisprudence
allemande considre que la preuve prima facie ne doit en aucun cas servir substituer une partie dans ladministration de la
preuve qui lui incombe (C. fd. Justice [BGH], NJW 1962. 31).
En pratique, cette facilit probatoire est essentiellement utilise
en matire de lien de causalit et de faute, par exemple dans le
domaine des accidents de la circulation, des noyades en piscine
ou encore dans certains cas de responsabilit mdicale. Si le
juge retient la preuve prima facie, rien nempche la partie adverse de dmontrer que les vnements ont pu avoir ou ont eu
un droulement atypique.
52. La jurisprudence allemande a en outre admis dans certains
cas un vritable renversement de la charge de la preuve (Beweislastumkehr). Il en va ainsi lorsquune partie a intentionnellement empch la production dune preuve (Beweisvereitelung),
par exemple en dtruisant un bien avant le dbut du procs, alors
quelle aurait d connatre limportance de ce bien ou document
pour une instance en justice venir (C. fd. Justice [BGH], LM
no 2, 282). La Cour fdrale de Justice admet galement des
facilitations de preuve (qui vont parfois jusqu un renversement
du fardeau de la preuve) pour une partie lorsque ladversaire
a viol son obligation de produire tel ou tel document (C. fd.
Justice [BGH], 6e civ., 28 juin 1988, NJW 1988. 2949). De tels
renversements de la charge de la preuve existent aussi en matire de responsabilit du fait des produits ou encore dans les
procs en responsabilit mdicale, du fait des difficults pour la
victime davoir accs au dossier mdical (V. par ex., C. fd. Justice [BGH], 6e civ. 28 juin 1988, NJW 1988. 2949 ; 6e civ. 6 juill.
1999, NJW 1999. 3406). On peut sinterroger sur la constitutionnalit de telles pratiques jurisprudentielles qui conduisent une
ingalit entre les parties (peut-tre cependant ingalit afin de
rtablir une certaine galit procdurale). La Cour constitutionnelle allemande a jug quun renversement de la charge de la
preuve impos par le tribunal ntait pas forcment inconstitutionnel (C. const. fd., 2e snat, 25 juill. 1979, BVerfGE 52. 158)
53. Mesures dinstruction in futurum. Depuis 1991, le code
allemand de procdure civile prvoit une procdure dite de
selbstndiges Beweisverfahren (procdure probatoire autonome, 485 et s. ZPO), qui permet, en dehors dun procs au
fond, dautoriser une partie, sur sa demande, faire procder
des constatations, des tmoignages ou une expertise
ordonns par le juge, ds lors que ladversaire a donn son
accord, que le moyen de preuve risque de disparatre ou que
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PREUVE
les aspects caractristiques de la procdure civile amricaine
sont : le jury, lutilisation dinvestigations pralables laudience
et contrles par les parties, le rle relativement passif du juge
lors de laudience et la mthode dobtention et dutilisation des
rapports dexpert (M. CAPPELLETTI et B. GARTH, Chapter 1,
Civil Procedure, XVI International Encyclopedia of Comparative
Law, 1987, nos 31-32).
55. la High Court, la mise en tat des affaires est confie au
master (juge adjoint), la County Court au District Judge depuis 1990 ; ce juge a aussi comptence pour connatre des petits litiges (small claims) jugs selon une procdure sommaire
(jusqu 5 000 livres en principe). Les District Judges adoptent
de plus en plus le modle inquisitoire et prennent donc un rle
actif la dcouverte de la vrit dans le procs (selon O. MORETEAU, La rforme de la procdure civile anglaise : premire
approche, RGP oct.-dc. 1998, p. 770 ; en 1997, les 350 District Judges ont rendu 97 813 jugements dans le cadre des small
claims, qui constituent plus de 80 % des contentieux devant les
County Courts).
56. Il convient galement de mentionner loralit de la procdure, particulirement marque. Les moyens et tmoignages
ainsi que les autres moyens de preuve (la preuve est dnomme evidence ; V. sur ce sujet notamment CROSS and WILKINS, Outline of the law of evidence, 6e d., 1986, d. Butterworths, Londres) sont exposs un un et par oral lors de laudience appele trial, qui est plus longue quen France (pour un
aperu de la procdure civile anglaise avant la dernire rforme,
V. S. POILLOT-PERUZZETTO, Guide pratique de la procdure
civile anglaise, 1989, Litec). La preuve testimoniale est place
au sommet de la hirarchie des preuves, alors quen droit franais, cest la preuve crite qui occupe cette place. La mthode
anglaise consiste faire confiance, dans une certaine mesure,
aux parties, pour ensuite vrifier leur crdibilit (V. X. LAGARDE,
La preuve en droit, in Le temps des savoirs no 5, 2003, p. 119).
Une partie peut tre tmoin en sa propre cause. Concernant
limportance considrable des auditions des tmoins la barre
du tribunal, N. ANDREWS (in The Pursuit of Truth in Modern English Civil Proceedings, ZZP Int. 8, 2003. 69, et spcialement,
p. 94 et s.). Lauteur souligne toutefois (p. 95) que seulement
2 % environ des procs civils engags donnent finalement lieu
laudience publique (trial).
57. En 1996 fut rendu le rapport Woolf relatif laccs la justice. Ce rapport critiquait la dure excessive des procs, leur
cot trop lev ainsi que la terminologie procdurale incomprhensible pour le citoyen. Le rapport proposait dutiliser la procdure sommaire des small claims pour de plus en plus de litiges
jusqu 5000 livres, de crer une procdure rapide (fast track)
cots fixes et plafonns, avec une mise en tat limite trente
semaines et une seule expertise, enfin linstauration de procdures multiples pour les autres affaires, qui seraient places
sous contrle judiciaire. Les affaires complexes devaient faire
lobjet dun renforcement des pouvoirs du juge (Judicial case management), le juge pouvant ordonner doffice certaines mesures
condition de donner aux parties la possibilit de prsenter leurs
observations. Les objectifs de la rforme sont de trouver des
moyens de traiter justement les diffrentes affaires, ce qui inclut lgalit des parties, la limitation des dpenses de justice,
le traitement des affaires en proportion de lenjeu montaire, de
limportance de laffaire, de sa complexit ainsi que de la situation financire des parties, enfin un traitement rapide et quitable de laffaire. Ces considrations se rapprochent largement
de celles qui ont t retenues en France et en Allemagne ; cette
dernire a ainsi instaur le principe de concentration et dacclration de la procdure, tout en consacrant la rgle dquit du
procs. Le juge ne resterait ainsi plus un simple arbitre, mais
deviendrait actif sur le modle du juge franais de la mise en
Rp. pr. civ. Dalloz
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PREUVE
prc., p. 30 ; V. aussi J. OHARA et R. N. HILL, Civil Litigation,
op. cit., p. 375 et s.), cest--dire la rvlation des documents
sur lesquels chaque partie entend se fonder, et lchange de
ces informations et documents entre les parties. Cest l quintervient nettement le souci de la contradiction. Chaque partie
doit loyalement faire parvenir lautre (en gnral par le biais de
leurs solicitors respectifs) une liste des documents (probatoires)
quelle entend utiliser dans le procs. Lautre partie est habilite
vrifier ces documents et en prendre copie ( lexception
de certains documents dits privileged documentation , notamment la correspondance entre le solicitor de lautre partie et
cette dernire propos de laffaire) ou se les faire envoyer par
la poste (sur les motifs de la disclosure, V. N. ANDREWS, The
Pursuit of Truth in Modern English Civil Proceedings, ZZP Int. 8,
2003. 82 : viter les surprises lors de laudience de plaidoirie,
rtablir une galit probatoire entre les parties, informer chaque
partie et promouvoir une solution ngocie du litige, amliorer
la prparation des auditions des tmoins, prserver les informations...).
Il arrive que la Cour enjoigne des tiers dtenant des documents
importants pour la solution du litige, de les rvler (V. J. A. JOLOWICZ, article prc., p. 168 et s. ; N. ANDREWS, The Pursuit of
Truth in Modern English Civil Proceedings, ZZP Int. 8, 2003. 88,
et CPR Civil Procedure Directions 31.17). Si une partie souponne que la communication de pices par ladversaire nest pas
complte, elle peut demander au juge charg de la mise en tat
une ordonnance obligeant lautre partie produire les pices demandes. Le droit franais, lui, ne connat pas lobligation des
parties de rvler lexistence de toute pice relative au litige, qui
est lie lobligation de loyaut des parties entre elles ; alors
que le droit anglais exige que tous les documents relatifs aux
faits litigieux soient rvls la partie adverse, le droit franais
considre que la production force ne doit pas devenir une procdure ouvrant une partie les archives de son adversaire (en
ce sens, J. A. JOLOWICZ, article prc., p. 172) ; linconvnient
de cette obligation large de disclosure est le cot et la longueur
du procs. Lobligation de disclosure se poursuit pendant toute
la phase de mise en tat, mais elle est soumise au principe de
proportionnalit. Une fois que les parties ont prpar leurs listes
de documents et lments probatoires divers, leurs solicitors se
runissent pour prparer une liasse convenue (aggreed bundle)
qui sera remise au juge et qui contiendra les pices pertinentes.
Le juge anglais a peu dinitiative en matire de preuve ; il ne peut
en principe convoquer un tmoin de son choix sans laccord des
parties (J. A. JOLOWICZ, article prc., p. 168). En matire de
tmoignage, le rle du juge consiste seulement apprcier quel
tmoin est le plus persuasif ; il peut poser quelques questions
(mais pas trop, V. N. ANDREWS, The Pursuit of Truth in Modern
English Civil Proceedings, ZZP Int. 8, 2003. 95) pour clarifier
certains points, mais ce nest pas lui de conduire la cross examination, mais aux avocats des parties. Le rle du juge civil,
ce moment de la procdure, est surtout de rguler laudience,
dviter des pertes de temps inutiles et de garantir un expos ordonn et cohrent de laffaire (en ce sens, N. ANDREWS, prc.,
p. 95).
60. La Commission Storme, qui avait formul des propositions
dharmonisation de la procdure civile en Europe, avait suggr
dadopter une variante de la discovery anglaise : sauf lorsque
lchange de documents doit tre spontan, comme en Angleterre dans la plupart des procdures, le juge serait habilit ordonner, la demande dune partie ou doffice, que chaque partie
notifie lautre une liste des documents quelle dtient ou auxquels elle peut avoir accs et qui, sans avoir t verss aux dbats, concernent lobjet du litige. La partie prciserait, en fournissant sa liste, quels documents elle refuse de produire et pour
quelle raison. Le juge aurait un pouvoir discrtionnaire pour ordonner cette mesure ; il ne le ferait que sil tait convaincu que la
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solution juste du litige lexigeait (sur la disclosure dans les Principes ALI-Unidroit de procdure civile transnationale, V. supra,
no 17).
61. Les parties tablissent alors la liste des tmoins quelles
entendent faire convoquer lors de laudience. Le rsum de la
teneur des propos de ces tmoins est mentionn dans des statements que les solicitors des parties doivent mutuellement se
communiquer. Toutes ces rgles sur lchange des documents
et des informations qui seront invoqus au cours du procs sont
tablies dans le but quaucune des parties ne subisse un prjudice en raison de preuves produites tardivement (et que la
partie adverse naura pas t mise en mesure de connatre et
de discuter en temps utile) ou du caractre spcifique de certaines preuves telles que celle dnomme hearsay (preuve
par ou-dire, cest--dire par le rcit, par une personne, de ce
quelle a entendu dire, et non pas entendu elle-mme directement). Si, au cours de laudience (trial), un tmoin (qui peut tre
ventuellement une des parties puisquelles peuvent tre entendues comme tmoins dans leur propre affaire) fait de fausses
dclarations, il se rend coupable de contempt of court et encourt
une peine demprisonnement.
62. La charge de la preuve. Comme en droit franais, la
charge de la preuve repose sur la partie qui formule lallgation.
Cest elle de fournir les lments probatoires au soutien de sa
prtention, sous la rserve quelle peut rclamer ladversaire
la production dun document, ou autre lment de preuve, quil
dtient.
63. Les modes de preuve. Les rgles relatives aux modes de
preuve et leur hirarchie entre eux sont trs loignes de celles
du droit franais. Le droit anglais distingue essentiellement trois
procds probatoires : la preuve orale (oral evidence), la preuve
crite (documentary evidence) et la preuve par production dobjet en nature (real evidence). Cest la preuve orale qui est place au sommet de la hirarchie des preuves : le tmoignage est
extrmement utilis, et les parties elles-mmes sont entendues
comme tmoins dans leur propre affaire, ce qui ne correspond
pas lanalyse franaise du tmoignage (le tmoin doit tre un
tiers au litige en droit franais, mais la comparution personnelle
des parties nen est pas moins possible). En droit anglais, les tmoins doivent rpondre aux questions des barristers (avocats).
Lavocat de la partie prsentant le tmoin linterroge en premier
(examination in chief), puis cest au tour de lavocat de la partie
adverse (cross examination), le premier barrister peut ensuite rentendre le tmoin sur certains points (re-examination). Le juge
lui-mme, qui se voit reconnatre de plus en plus de pouvoirs de
direction du procs, peut poser des questions aux tmoins. Les
critures (pleadings, dsormais appeles statements of case)
sont trs sommaires et le procs se joue laudience ; les solicitors, qui reprsentent les parties et ont notamment un rle de
postulation, prparent toutefois des supports crits (statements)
pour les tmoignages quils prsenteront laudience ; ils remettent ces documents aux barristers, qui plaideront pour les
parties. Ces statements sont changs entre parties avant laudience, ce qui permet aux barristers de se prparer au moins un
peu linterrogatoire ou au contre-interrogatoire du tmoin. Toutefois, les solicitors peuvent plaider eux-mmes lorsque laffaire
relve de la comptence dune juridiction infrieure. Les experts
sont eux-mmes entendus comme des tmoins ; la Cour a le
droit de choisir un expert, mais exerce rarement ce pouvoir (V.
p. M. ROTH, Les lments de fait runis par le juge : le systme
anglais, in Juges et jugements : lEurope plurielle, Socit de lgislation compare, 1998, p. 27). La primaut de la preuve orale
en droit anglais entrane une dure de procs (daudience) souvent trs longue qui se rpercute sur le cot de la justice civile,
beaucoup plus lev quen France ou en Allemagne.
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PREUVE
64. La preuve crite (documentary evidence). La preuve
crite est beaucoup moins utilise en Angleterre quen France ;
les documents crits sont en gnral voqus incidemment
loccasion des auditions des tmoins. En principe, lauthenticit
des documents est prsume si la partie adverse ne la pas
conteste par une counter notice.
65. La preuve en nature (real evidence). Par cette expression, on entend la prsentation dun objet laudience au soutien
de largumentation dun plaideur, ou encore la possibilit pour le
juge (dont il fait trs rarement usage) de se rendre sur les lieux
pour procder des constatations personnelles. Si lobjet quune
partie souhaite prsenter laudience est dtenu par lautre partie, elle peut demander au juge dordonner cette autre partie la
remise de la chose.
66. La preuve par ou-dire (hearsay evidence). II sagit l
dun mode de preuve spcifique au droit anglais, et par lequel
des propos sont rapports par un tmoin afin de fonder largumentation de la partie prsentant ce tmoin (an oral or written
statement made out of court which is now being repeated to the
court to try and prove the truth of the matter stated out of court,
V. S. WRIGHT, op. cit., p. 212). Il sagit donc dune preuve indirecte, car le tmoin ne rapportera que ce quil a entendu dire. La
recevabilit de ce mode de preuve, quelque peu risqu quant
sa fiabilit, ncessite que la partie qui entend lemployer nonce
dans un document les dtails quant aux circonstances dans lesquelles les paroles ont t prononces ou le texte crit, la substance du discours et la raison pour laquelle lauteur ne peut tre
appel comme tmoin. Ce procd probatoire est peu utilis, car
il prsente des risques dloignement trop grand entre les propos originairement tenus et la fiabilit de leur transcription par le
tmoin. En outre, le droit anglais, comme nous lavons vu, veut
privilgier les tmoignages directs qui permettent au juge de se
forger une conviction plus facilement.
67. La preuve par expertise. Spcificits. Que dloignement entre les rgles franaises de lexpertise et celles que
connat le droit anglais ! Dabord parce que lexpertise nest
en principe pas ordonne par le juge, mais dcide par une
partie ou les deux. Le juge de la mise en tat (master) peut
toutefois mettre des directives en fonction de laffaire, afin de
prciser quel nombre dexperts les parties peuvent appeler,
et si les rapports dexpertise doivent tre changs entre les
parties avant laudience ; si le master considre que laffaire ne
justifie pas le recours une expertise, les parties ne pourront
faire appel un expert que si elles parviennent sentendre
sur ce point (car en principe, aucun rapport dexpertise ne peut
tre utilis dans le procs civil sans laccord du tribunal, V. CPR
35.4). Chaque partie dsigne son propre expert, moins que
les parties ne parviennent sentendre sur un expert commun
(ce que prconise dailleurs la rforme afin de diminuer les
cots de la procdure, notion de single expert). Les experts
interviennent avant laudience, tablissent leur rapport (et la
partie qui a dsign un expert a bien entendu lobligation de
communiquer la partie adverse les conclusions de lexpert,
condition toutefois que la partie entende se prvaloir dudit
rapport laudience ; il arrive en effet quune partie, non satisfaite des conclusions du rapport quelle avait demand, ne le
prsente pas comme moyen de preuve laudience et dsigne
ventuellement un nouvel expert), puis sont entendus comme
tmoins au cours de laudience (pour des dtails en matire
dexpertise, V. infra, nos 417 et s.).
68. Le rle du juge dans le procs civil anglais. Le juge anglais, malgr la rforme rcente tendant accrotre ses pouvoirs
Rp. pr. civ. Dalloz
notamment dans la phase dinstruction de laffaire, demeure encore aujourdhui davantage un arbitre que ses homologues franais et allemand, mme sil a reu de nouveaux pouvoirs dans la
direction de linstance (case management). Il a avant tout pour
mission de faire rgner la loyaut entre les parties ; il coute
les parties et tmoins (il na dailleurs avant laudience aucune
connaissance du litige ; cest au cours de laudience quil va dcouvrir laffaire et se forger sa conviction), et fait respecter les
rgles relatives ladmissibilit des modes de preuve. Lide qui
sous-tend le procs civil anglo-saxon est que la vrit ne vient
pas du juge, elle vient des parties et cest la raison pour laquelle
le juge peut lgitimement rester en retrait ds lors que la discussion entreprise par les parties devant lui est suffisamment bien
ordonne pour permettre dvaluer les dires de chacun (X. LAGARDE, La preuve en droit, in Le temps des savoirs, no 5, 2003,
p. 121). Il se prononcera en faveur de la thse qui lui parat la
plus vraisemblable (preponderance of evidence).
Les nouvelles rgles de procdure civile anglaises (Civil Procedure Rules 1998, CPR) reconnaissent au juge un vrai pouvoir de
direction de linstance (case management) qui comprend :
le pouvoir pour le juge de clarifier les matires en litige (CPR
18.1 ; Practice Directions PD [18]) ;
le pouvoir de sassurer que les questions controverses sont
identifies et que les preuves ncessaires sont prpares et ont
t communiques la partie adverse (PD [29] 4.3, 5.3 [1], [2],
[6]) ;
le droit dtablir un calendrier de procdure y compris la date
de laudience de plaidoiries (trial) ;
le droit de limiter le recours des parties aux expertises en leur
imposant de recourir un single, joint expert dans les litiges de
valeur modeste ;
le pouvoir daider les parties parvenir une solution amiable
de leur litige, notamment en les invitant recourir des procdures dalternative dispute resolution, ADR, modes alternatifs de
rsolution des litiges tels que la mdiation ;
le pouvoir de prendre toute mesure ou de rendre toute ordonnance afin de diriger linstance dans le respect des objectifs
poursuivis (jugement correct de laffaire dans des dlais raisonnables : efficiency, speediness and proportionnality, V. N. ANDREWS, The Pursuit of Truth in Modern English Civil Proceedings, ZZP Int. 8, 2003. 75 ; V. CPR 3.1 ;
la prise en charge de la conduite de laudience de plaidoirie :
contrle des preuves en prcisant quels faits ncessitent dtre
prouvs et comment prsenter la preuve devant le tribunal (CPR
32.1 [1]) ;
le pouvoir dexclure certaines preuves et de limiter la cross
examination (CPR 32.1 [2]).
Le rle actif du juge dans un certain nombre de pays europens
permet lacclration du cours de la justice, justice qui doit tre
rendue dans un dlai raisonnable, comme limpose larticle 6,
1er de la Convention europenne des droits de lhomme. Le
droit europen est en effet une source de plus en plus vive de
garanties procdurales, non seulement en matire pnale, mais
galement dans le procs civil.
SECTION 3
Exigences europennes.
69. Il est devenu classique daffirmer quaujourdhui, le procs
et pas uniquement pnal se mesure non plus uniquement
laune des lgislations nationales, mais au regard des exigences
contenues dans des textes internationaux, et avant tout europens. Ainsi, adopte en 1950, la Convention europenne des
droits de lhomme impose, dans son article 6, 1er, un droit
au procs quitable qui ne saurait rester sans incidence sur les
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janvier 2006
PREUVE
questions de la preuve et de son administration. De mme, le
droit communautaire a parfois, par le biais de la Cour de Justice de Luxembourg, dvelopp des rgles procdurales globalement destines garantir une procdure quitable.
DE LA CONVENTION EUROPENNE
DE SAUVEGARDE DES DROITS DE LHOMME ET DES LIBERTS
FONDAMENTALES (CONV. EDH).
BIBLIOGRAPHIE : V. M.-A. BOURSIER, Le principe de loyaut en droit processuel, 2003, Dalloz. G. COHEN-JONATHAN,
La Convention europenne des droits de lhomme, 1989, Economica. M. FABRE et V. GOURON-MAZEL, Convention europenne des droits de lhomme, Application par le juge franais (10 ans de jurisprudence), 1998, Litec. F. FERRAND, Le
procs civil franais et la Convention europenne des Droits de
lHomme, Bull. de la Socit de lgislation compare, 1995,
p. 123. S. GUINCHARD, Linfluence de la Convention europenne des Droits de lHomme et de la jurisprudence de la Cour
europenne sur la procdure civile, Petites affiches 12 avr. 1999,
p. 4. S. GUINCHARD et alii, Droit processuel, 3e d. 2005, Dalloz, nos 68 et s. J.-F. RENUCCI, Droit europen des droits de
lhomme, 3e d., 2002, LGDJ.
70. Larticle 6, 1er de la Convention EDH nonce que : toute
personne a droit ce que sa cause soit entendue quitablement, publiquement et dans un dlai raisonnable, par un tribunal indpendant et impartial, tabli par la loi, qui dcidera, soit
des contestations sur ses droits et obligations de caractre civil,
soit du bien-fond de toute accusation en matire pnale dirige
contre elle . Le texte ajoute que le jugement doit tre rendu publiquement, mais prvoit un certain nombre dhypothses assez
larges dans lesquelles la publicit des dbats pourra tre carte.
71. Le principe gnral dquit permet la Cour europenne
des droits de lhomme de se pencher sur le procs civil dans sa
globalit afin de dterminer si celui-ci sest bien droul de faon
conforme aux exigences de la Convention. Elle a ainsi considr que mme dans des hypothses o les garanties nonces
larticle 6, 1er Conv. EDH avaient t respectes (publicit des dbats et du prononc du jugement, juge indpendant
et impartial, dure raisonnable de la procdure...), la procdure
navait pas t globalement quitable. Comme le note un auteur
(S. GUINCHARD, article prc., Petites affiches 12 avr. 1999,
p. 19, no 57), la notion dquit rsume lensemble des garanties formelles numres larticle 6, 1er, mais elle a son autonomie propre et sert souvent sanctionner une dcision pour
procs non quitable, alors mme que toutes ces garanties formelles auraient t respectes . De ce principe dcoule par
exemple lobligation pour le tribunal dexaminer effectivement les
moyens et offres de preuve des parties (en pouvant toutefois en
apprcier la pertinence, V. CEDH 19 avr. 1994, Van de Hurk c/
Pays-Bas, JDI 1995. 759, obs. P. T.).
72. Du principe dquit dcoule galement la rgle dgalit
des armes : toute partie doit avoir la possibilit dexposer sa
cause au tribunal dans des conditions qui ne la dsavantagent
pas dune manire apprciable par rapport la partie adverse
(CEDH 27 oct. 1993, Dombo Beheer c/ Pays-Bas, Srie A,
no 274). La Cour de Strasbourg a ainsi jug quune diffrence
de traitement dans laudition des tmoins pouvait violer lgalit
des armes (CEDH 23 oct. 1996, Ankert c/ Suisse, Rec. CEDH
1996. V, no 19, p. 1553). Dans ce cadre, elle a galement fait
une large place au principe de la contradiction (V. par ex. CEDH
18 fvr. 1997, Niderst-Huber c/ Suisse, AJDA 1997. 987, obs.
J.-F. Flauss : selon cet arrt, le juge doit lui-mme respecter le
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PREUVE
ART. 2. DROIT COMMUNAUTAIRE.
BIBLIOGRAPHIE : V. J.-F. RENUCCI, Droit europen des
droits de lhomme, 3e d., 2002, LGDJ, nos 168 et s., et 201 et s. ;
S. GUINCHARD et alii, Droit processuel, 3e d., 2005, Dalloz.
76. Les textes communautaires ont t initialement adopts
dans une perspective conomique de march commun. Ils ne
faisaient donc gure rfrence aux droits de lhomme et aux
liberts fondamentales, du moins jusqu ladoption du Trait
dAmsterdam du 2 octobre 1997, entr en vigueur le 1er mai
1999. Pourtant, lintervention du juge communautaire a permis
de protger efficacement un certain nombre de liberts, notamment celle de circulation. La Cour de Justice de Luxembourg
a eu loccasion de juger que le respect des droits fondamentaux fait partie intgrante des principes gnraux sur lesquels
elle veille (CJCE 17 dc. 1970, Internationale HandelsgeselIschaft/Einfuhr und Vorratsstelle fur Getreide und Futtermittel,
aff. 11/70, Rec. CJCE, p. 1125 ; pour une rfrence directe
la Convention europenne des Droits de lHomme dans la jurisprudence de la Cour de Luxembourg, V. CJCE 28 oct. 1975,
Rutili, aff. 36/75, Rec. CJCE, p. 1219). Aujourdhui, larticle 6
du Trait dUnion europenne nonce que lUnion respecte les
droits fondamentaux tels quils sont garantis par la Convention
europenne des droits de lhomme et par les traditions constitutionnelles communes des tats membres, en tant que principes
du droit communautaire. Comme le relvent certains auteurs
(J.-F. FLAUSS, obs. AJDA 1997. 979 ; J.-F. RENUCCI, op. cit.,
no 190, p. 276), le Trait dAmsterdam officialise la Convention
europenne des droits de lhomme comme norme de rfrence
de la Cour de Justice, et en mme temps renforce son interprtation concurrente par la Cour de Justice, ce qui pourra conduire
une communautarisation de la Convention (comp. S. GUINCHARD et alii, Droit processuel, 3e d., 2005, no 148 ; V. aussi
le Trait tablissant une Constitution pour lEurope, art. I. 9 : 1.
LUnion reconnat les droits, les liberts et les principes noncs
dans la Charte des droits fondamentaux qui constitue la partie II.
2. LUnion adhre la Convention europenne de sauvegarde
des droits de lhomme et des liberts fondamentales... 3. Les
droits fondamentaux, tels quils sont garantis par la Convention
europenne de sauvegarde des droits de lhomme et des liberts fondamentales et tels quils rsultent des traditions constitutionnelles communes aux tats membres, font partie du droit de
lUnion en tant que principes gnraux ).
77. Sur le plan de la procdure, le droit au juge, dcoulant notamment de larticle 6, 1er Conv. EDH, a t largement repris par la jurisprudence communautaire (sur lexistence requise
dun recours juridictionnel, V. CJCE 15 mai 1986, Johnston c/
Chief constable of the RUC, aff. 22/84, Rec. CJCE, p. 1651 ;
sur leffectivit de ce recours, CJCE 26 fvr. 1986, Marshall c/
Southampton and Southwest Area Health Authority, aff. 152/84,
Rec. CJCE, p. 723 ; V. aussi la Charte des droits fondamentaux de lUnion europenne, qui a t adopte par le Conseil
europen de Nice le 7 dcembre 2000). La Cour de Justice
de Luxembourg a aussi affirm le droit un procs quitable
(CJCE 29 oct. 1980, Landeweyck et autres c/ Commission, aff.
jointes 209/78 et 215/78, Rec. CJCE, p. 3125) malgr labsence
de dispositions communautaires sur ce point. Le droit au procs quitable sinsre dans le cadre plus gnral des droits de
la dfense ; il a t consacr tant dans la phase contradictoire de
la procdure communautaire que dans celle de lenqute pralable. Il a ainsi t impos la Commission europenne lorsque
celle-ci met des griefs lencontre de certaines entreprises, notamment en matire de droit de la concurrence. Dans un arrt
du 31 mars 1993 (CJCE 31 mars 1993, A. Ahistrm Osakeyhtio et autres c/ Commission [Ptes de Bois], aff. C-89/85, JCP,
d. E, 1994. l. 338.), la Cour de Luxembourg impose la Commission dindiquer clairement, mme de manire sommaire, les
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PREUVE
prc., p. 77), cette communication de la Commission ne constitue quun nouveau dpart dans le processus qui va conduire
llaboration dun corps de rgles cohrent et quilibr .
Rappelons que le Trait dAmsterdam, sign le 2 octobre 1997
et entr en vigueur le 1er mai 1999, est venu renforcer la comptence communautaire en matire notamment de coopration
judiciaire, afin que lUnion europenne se dveloppe comme espace de libert, de scurit et de justice. La politique de coopration judiciaire et le dveloppement de la protection des droits
fondamentaux vont de plus en plus connatre un essor qui influencera le droit processuel (en ce sens, S. GUINCHARD et
alii, Droit processuel, op. cit., no 133). Certaines conventions
telles celle de Bruxelles du 27 septembre 1968 et celle dite
de Bruxelles II de 1998 relatives la comptence judiciaire, la
CHAPITRE 2
Objet et charge de la preuve.
79. Les parties subissent dans le procs des charges processuelles (sur cette notion, V. Dalloz-Action, Droit et Pratique de
la procdure civile, 2005-2006, no 221.81 et s.) : la charge de
lallgation et la charge de la preuve, qui sont un des corollaires
du principe dispositif. Larticle 6 du nouveau code de procdure
civile dispose ainsi que : lappui de leurs prtentions, les parties ont la charge dallguer les faits propres les fonder . Le
juge na ni lobligation (Cass. 1re civ. 6 oct. 1976, Bull. civ. I,
no 288), ni mme le pouvoir (Cass. 3e civ., 8 juill. 1987, JCP
1987. IV. 319) de rechercher lexistence dlments de fait non
allgus propres tablir la prtention dune partie.
Il nest pas toujours facile de distinguer objet et charge de la
preuve dans la pratique, les deux tant souvent intimement lis.
Cependant, il peut tre affirm que lobjet de la preuve concerne
la question de savoir ce quil va falloir prouver, alors que la
charge de la preuve permet de savoir laquelle des parties devra
prouver lallgation, autrement dit quelle partie supportera le
risque de ne pouvoir prouver le fait litigieux. Mais la question est
ambigu, car dire quelle partie doit rapporter la preuve signifie
aussi, dans le procs judiciaire, dterminer ce que chaque
partie doit prouver (tendue de lobjet de la preuve pour cette
partie). Il est donc souvent malais de sparer nettement les
deux questions qui, dans le procs, surgissent en mme temps
et sont troitement dpendantes lune de lautre.
SECTION 1re
Objet de la preuve.
80. Il est classique de dire que seuls les faits sont objets de
preuve de la part des parties, car le juge est rput connatre
le droit en vertu de ladage da mihi factum, dabo tibi jus .
Les choses ne sont toutefois pas si simples que cela. Nous verrons tout dabord que tous les faits ne doivent pas forcment tre
prouvs, car seuls doivent tre dmontrs les faits litigieux qui
conditionnent lapplication de la rgle de droit (V. infra, nos 81 et
s.), et ensuite que le juge nest pas cens connatre absolument
toutes les rgles de droit (V. infra, nos 105 et s.). Le nouveau
code de procdure civile consacre la preuve, sous le titre Les
principes directeurs du procs , deux sections distinctes : lune
est consacre aux faits, abandonns aux parties qui doivent allguer les faits de nature fonder leurs prtentions (art. 6), et
lautre concerne le droit, affaire du juge (art. 12 : le juge tranche
le litige conformment aux rgles de droit qui sont applicables ;
il restitue leur exacte qualification aux faits et actes litigieux ...).
Il convient toutefois de relever que, depuis lentre en vigueur
du dcret no 98-1231 du 28 dcembre 1998 (D. 1999. 106), la
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PREUVE
seuls les faits contests doivent tre prouvs ; ensuite, seuls les
faits pertinents peuvent faire lobjet dune administration de la
preuve ; enfin, la loi ou la jurisprudence admettent, dans un certain nombre de cas, un dplacement de lobjet de la preuve.
83. Seuls les faits contests doivent tre prouvs. Comme le
relevait MOTULSKY (Principes dune ralisation mthodique du
droit priv, thse Lyon, 1947, no 115), la preuve en matire judiciaire sert convaincre le juge de la ralit de lallgation dune
partie. Pour que se pose la question de preuve, il faut donc
une contestation ; un fait reconnu ou simplement non contest
na pas besoin dtre prouv . MOTULSKY, dans ses crits,
distingue en effet deux missions des parties lors du procs civil :
celle dallguer les faits et celle de les prouver. Dans un premier
temps (V. infra, nos 287 et s.), les parties doivent simplement indiquer les faits sur lesquels elles se fondent pour prtendre au
bnfice de telle ou telle rgle de droit (V. NCPC, art. 6 : lappui de leurs prtentions, les parties ont la charge dallguer les
faits propres les fonder ). Dailleurs, le juge nest pas tenu de
rechercher lexistence dlments de fait non allgus propres
tablir la prtention dune partie (V. Cass. 1re civ. 6 oct. 1976,
Bull. civ. I, no 288 ; Cass. 3e civ. 4 dc. 1984, JCP 1985.
IV. 60). Selon un arrt de la troisime chambre civile du 8 juillet
1987 (JCP 1987. IV. 319), le juge na mme pas ce pouvoir.
Concernant la question de lobligation de rponse du juge, il a
t jug que le juge nest pas tenu de rpondre de simples allgations dnues de prcision et qui ne sont assorties daucune
offre de preuve (Cass. 1re civ. 11 avr. 1964, Bull. civ. I, no 179 ;
Cass. com. 18 mai 1971, Bull. civ. IV, no 136). Cest seulement
dans un second temps que la question de la preuve se posera,
si certains faits allgus par une partie sont contests par ladversaire. Il nest toutefois pas rare quune partie disposant de
diverses preuves les mentionne avant mme de savoir si la partie adverse contestera ou non les faits quelle invoque lappui
de ses prtentions. Mais la distinction entre allgation et preuve
apparat particulirement nettement lorsque le juge est sollicit
dordonner une mesure dinstruction (constatation, expertise ou
autre) ; dans ce cas, la mesure ne portera que sur les faits qui
sont litigieux entre les parties. Il est galement inutile dallguer
un fait qui ne pourrait avoir aucune influence sur la solution du
litige : un tel fait est dit inoprant. Loffre de preuve doit porter
sur un fait concluant, cest--dire un fait qui, sil tait prouv, emporterait la conviction du magistrat appel statuer (sur la notion
de fait concluant ou pertinent, V. infra, no 92).
84. La contestation nest pas systmatiquement possible propos de tous les faits allgus par la partie adverse. Le mcanisme des prsomptions lgales sy oppose dans certains cas,
o la loi affirme lexistence de certains faits (de faon irrfragable) lorsque dautres faits sont tablis. Pour que sa contestation soit efficace, le plaideur doit donc la faire porter sur les
faits qui, sils sont tablis, vont dclencher le jeu de la prsomption. Contester le rsultat ne sert rien si la prsomption est
irrfragable ; il faut se placer en amont et dmontrer au juge que
les faits invoqus par ladversaire, lorigine du dclenchement
de la prsomption, ne sont pas vrais.
85. La jurisprudence admet de faon classique la thorie du fait
constant (V. ce sujet, Th. LE BARS, La thorie du fait constant,
JCP 1999. I. 178), en vertu de laquelle le fait affirm par une partie et non contest par la partie adverse na pas tre prouv,
car il est tenu pour tabli, constant. Certes, la doctrine franaise
qui rattache en gnral cette maxime au principe dispositif ou
au principe de neutralit sest peu penche sur lanalyse de
cette thorie, sans doute, comme le note Th. LE BARS, parce
quelle est aux confins du droit de la preuve et de la procdure
civile. La jurisprudence franaise manque quelque peu de lisibilit sur cette question. Les positions adoptes par les chambres
Rp. pr. civ. Dalloz
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PREUVE
aux allgations de la partie adverse, il nest pas toujours facile
de savoir ce qui se cache derrire cette passivit et ce silence.
Comme le note un auteur (X. LAGARDE, no 92, p. 147), ce
qui importe, cest moins labsence de contestation expresse que
lintention de ne pas contredire. On ne peut donner une pleine
efficacit labsence de contestation que si elle rvle chez la
partie qui on loppose sa conviction dans les allgations de son
adversaire . Est-ce dire que les juges du fond, dans une telle
hypothse de non-contestation par ladversaire dune allgation
dune partie, bnficient dune entire libert dapprciation ? Le
raisonnement dvelopp par Th. LE BARS (chron. prc.) propos de larrt de la chambre commerciale du 20 mai 1997 nous
semble sduisant.
88. Assez rcemment, la chambre commerciale de la Cour de
cassation a rendu un arrt dont la solution parat critiquable et
dont il faut esprer quil ne constitue quune dcision despce,
ce qui peut se dduire de sa non-publication au Bulletin officiel
des arrts de la Cour (Cass. com. 20 mai 1997, texte imprim sous la chronique de Th. LE BARS, prc.). Dans cet arrt,
la Cour de cassation confirme la dcision dappel qui a rejet la
demande en revendication dun bien vendu sous rserve de proprit manant dune socit, au motif que cette dernire navait
pas tabli que le bien vendu se retrouvait encore en nature dans
le patrimoine du dbiteur plac en redressement judiciaire. Or,
la socit revendiquant le bien avait fait tat de lexistence en
nature des biens, ce qui navait pas t contest par la socit
dbitrice. Malgr un pourvoi faisant valoir une violation du principe de la contradiction (en relevant doffice labsence de preuve
de ralisation dune des conditions de la revendication imposes
par la loi du 25 janvier 1985, sans informer pralablement les
parties et susciter leurs remarques, la cour dappel aurait, selon le requrant au pourvoi, viol lart. 16 du NCPC), la chambre
commerciale confirma larrt dappel et jugea que cest sans
mconnatre le principe de la contradiction que la cour dappel,
tenue de vrifier que les conditions dapplication de larticle 121,
alina 2 de la loi du 25 janvier 1985 [...] taient runies, a constat que tel ntait pas le cas en lespce, ds lors que la socit,
qui il incombait de prouver les faits ncessaires au succs de
sa prtention, sans en tre dispense par le silence [de la partie
adverse], quant lexistence en nature du matriel litigieux, ne
rapportait pas cette preuve . Cet arrt semble signifier que le
juge, qui doit vrifier doffice que les conditions dapplication de
la loi sont remplies, ne peut se fonder sur le silence dune partie
propos dun fait allgu par la partie adverse, pour reconnatre
lexistence dudit fait. Ceci reviendrait faire disparatre la thorie
du fait constant. Une analyse conduite par Th. LE BARS (prc.,
JCP 1999. I. 178) permet toutefois dviter cela. Cet auteur revient dabord sur le fondement rel de la thorie du fait constant ;
contrairement aux affirmations de la doctrine classique, elle ne
repose pas sur le principe dispositif (car si cette analyse tait
valable avant le nouveau code de procdure civile, elle ne peut
plus ltre aujourdhui au regard de lextension du pouvoir dintervention du juge civil, qui conduit faire du procs civil une
instance mi-accusatoire, mi-inquisitoire dans laquelle les faits ne
sont plus le domaine rserv aux seules parties). Lide de reconnaissance tacite dun fait incontest est elle aussi contestable
en raison mme de son caractre automatique (sil arrive que le
silence dune partie sur un fait allgu par lautre constitue une
reconnaissance tacite, cela nest pas toujours le cas). Th. LE
BARS propose donc dajouter une explication tire du droit de la
preuve : le silence dun plaideur sur la vracit dun fait allgu
par ladversaire est signifiant seulement ds lors que le plaideur
a pu savoir que le fait allgu tait exact ou erron, et ds lors
que laffirmation non dmentie a t porte sa connaissance
de faon suffisamment ostensible, ce qui suppose que le fait ait
t spcialement invoqu, dans un vritable moyen, par la partie
adverse, et non pas mentionn de faon allusive dans un simple
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PREUVE
de son existence (V. G. BOLARD in Dalloz Action Droit et pratique de la procdure civile, 2005-2006, no 221.94 : la contestation peut tre implicite, comme le relvent de rares arrts... On
voit mal quil puisse en tre autrement, sauf retirer au juge le
pouvoir dinterprter les critures des parties quand elles ne sont
ni claires ni prcises. La solution pose toutefois le problme de
la libre contradiction ). Le fait doit alors tre prouv, ce qui signifie que la partie qui lallgue doit sefforcer de convaincre le
tribunal de la vracit dudit fait. Mais si une prsomption lgale
sapplique, ds lors que certains faits sont tablis (quils ne soient
pas contests ou quils aient t positivement prouvs), dautres
faits vont simposer la conviction du juge. Si la prsomption est
irrfragable, il ne sera pas possible (ni au juge, ni une partie au
procs) de discuter le rsultat auquel conduit la prsomption. Si
en revanche la prsomption est simple, la partie intresse le
faire pourra soumettre au juge des moyens de preuve destins
faire tomber la conviction du juge appuye sur la prsomption. Le plaideur devra alors dmontrer que lexistence de faits
inconnus, tire par la loi de ltablissement dautres faits, ne correspond pas en lespce la ralit.
91. Mais parler de ralit doit tre nuanc dans le cadre du procs civil. En effet, il sagit l dune ralit toute relative, qui est
souvent limite et amoindrie par les moyens de preuve la disposition des parties ou par les rgles lgales en matire probatoire.
Ainsi, les moyens de preuve imparfaits, mme sils peuvent faire
natre une conviction du juge de la ralit dun fait, ne constituent
gure que des approximations ne permettant pas datteindre une
certitude absolue. Il ne sagit pas l, en effet, dune preuve scientifique, mais dune preuve judiciaire. Mme si un plaideur omet
de contester un fait allgu par ladversaire, cela ne signifie pas
que cette absence de contestation correspond une vrit de
lallgation. Certains auteurs ont souhait que le juge ne soit
pas li par labsence de contestation, par ladversaire, de telle
ou telle allgation de fait dune partie (V. TISSIER, Le centenaire
du code de procdure civile et les projets de rforme, RTD civ.
1906. 635 ; R. LEGEAIS, Les rgles de preuve en droit civil,
thse Poitiers, 1954, p. 26). Certes, la jurisprudence franaise
admet une telle solution en cas de fraude concerte entre les
parties (par ex., en matire de mariage simul, car des notions
dordre public sont en jeu). Hormis cette hypothse, il ne peut
tre affirm aujourdhui, malgr lvolution de la jurisprudence
des chambres de la Cour de cassation que nous avons retrace
plus haut (supra, nos 86 et s.), que le juge admette globalement
pouvoir remettre en question des faits qui ne sont pas dnis par
la partie adverse. La jurisprudence rcente porte en ralit sur
le sens de ce mot dni ou contest . On nexige plus
aujourdhui que la contestation soit expresse. Il convient de distinguer entre le simple silence de la partie adverse, et le silence
marquant une reconnaissance des faits allgus par lautre partie. Cette distinction ne sera toutefois pas toujours aise mettre
en uvre.
92. Seuls les faits pertinents peuvent tre prouvs. Quentendre par fait pertinent ? Certains auteurs distinguent de
faon subtile entre faits pertinents et faits concluants (V. F. TERR, Introduction gnrale au droit, 6e d., 2003, no 460) : le
fait pertinent serait celui en rapport avec le litige, alors que le fait
concluant serait celui ayant une incidence sur la solution du litige
sil tait tabli (sur une assimilation des deux notions, V. G. BOLARD, in Dalloz Action Droit et pratique de la procdure civile,
2005-2006, no 221.91 ; H. ROLAND et L. BOYER, Introduction
gnrale, no 1657, note 8). La rgle nonce signifie que la
preuve dun fait ne doit tre faite que si la dmonstration de lexistence de ce fait prsente une utilit et un intrt pour la solution
du litige (et notamment pour lapplication de la norme juridique
que sollicite la partie au procs). Si la preuve propose ou fournie est impropre exercer une influence sur la solution du litige,
elle manque de pertinence. La doctrine allemande parle alors de
Rp. pr. civ. Dalloz
fait irrelevant (il en va de mme en droit anglais : irrelevancy ). Le juge peut donc devoir exercer son contrle sur deux
points : dabord, sur le plan de lallgation, les parties doivent
invoquer les faits sur lesquels elles entendent fonder leurs prtentions (NCPC, art. 6). Si une partie allgue un fait qui, le
supposer tabli, naurait aucune incidence sur lapplication de la
norme juridique requise par la partie ou, de faon plus gnrale,
sur leffet recherch par cette partie, la prtention sera rejete
sans quil soit ncessaire de se soucier de savoir si le fait tait
contest ou non, ni sil peut tre prouv ou non (V. H. MOTULSKY, Principes dune ralisation mthodique du droit priv, thse
Lyon, 1947, nos 84 et s.). Le fait est alors considr comme trop
loign du champ du litige, ou comme indiffrent la solution de
ce dernier. Son allgation et sa preuve ne sont pas utiles. Le fait
nest donc pas pertinent.
93. Selon certains auteurs (V. Ph. MALAURIE et P. MORVAN,
Introduction gnrale, op. cit., no 182), la preuve est inoprante
ou non pertinente dans quatre cas : 1o lorsque le fait allgu est
sans relation avec le droit prtendu ; 2o lorsque le fait allgu est
impuissant, en raison dune loi, donner naissance au droit prtendu (les auteurs citent lexemple dun lgataire qui veut prouver que le dfunt lavait verbalement gratifi cause de mort,
alors que le testament verbal est sans effet en droit franais) ; 3o
lorsque le fait allgu contredit le droit prtendu ; 4o lorsque le
fait allgu est dj tabli (V. par ex. Cass. 2e civ. 12 mars 1970,
Bull. civ. II, no 96 : le juge nest pas tenu dordonner une mesure dinstruction lorsque sa conviction est faite) ou dmenti par
dautres circonstances (V. par ex. Cass. com. 4 nov. 1965, Bull.
civ. IV, no 425). Le juge du fond est souverain pour apprcier la
pertinence dune offre de preuve concernant un fait particulier.
Mais la Cour de cassation pourrait casser larrt dans lequel un
juge du fond aurait rejet une offre de preuve qui, si elle avait t
administre, aurait conduit des consquences contraignantes
pour le juge.
94. Ensuite, le juge doit se livrer un contrle de la relation qui
existe entre le fait allgu et les faits dont la preuve est offerte
par la partie. La situation est ici plus complique, car la partie
invoque un fait susceptible de provoquer leffet juridique quelle
recherche, mais cette partie nest pas en mesure de prouver ce
fait directement. Elle propose simplement une preuve indirecte,
cest--dire de prouver dautres faits, dont ltablissement permettra selon elle dinfrer lexistence du fait prouver. Le tribunal pourra admettre cette faon de faire lorsque le fait susceptible
dtre prouv, sil est tabli, permettra de dduire avec suffisamment de vraisemblance et de probabilit le fait prouver. Dans
le cas contraire, le juge devra repousser loffre de preuve pour
dfaut de pertinence.
95. Le fait quune partie se propose de prouver ne sera pas non
plus pertinent si la preuve se heurte une prsomption lgale
irrfragable, puisque celle-ci permet et impose au tribunal de
dduire dun fait tabli lexistence dun autre fait sans quil puisse
en dcider autrement, et sans que la partie non bnficiaire de
la prsomption soit autorise dmontrer que le fait prsum
nest pas conforme la ralit. Loffre de preuve ne sera pas
non plus pertinente si elle ncessite le recours une mesure
dinstruction (par ex. une expertise) trop tardive pour que des
indices puissent tre rcolts, ou si elle ncessite un tmoignage
qui ne saurait tre dlivr sans violation de son obligation au
secret professionnel par le tmoin.
96. On peut sinterroger sur lemploi de lexpression fait pertinent en procdure civile. Lexpression nest pas trs claire ; ses
contours peuvent paratre vagues. Des auteurs anciens avaient
propos de distinguer entre fait pertinent, fait concluant et fait admissible (BEUDANT et LEREBOURG-PIGEONNIRE, t. 9, par
R. PERROT, nos 1168 et s.) : un fait serait pertinent ds lors quil
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PREUVE
serait susceptible dinfluencer la solution du litige ; le fait serait
concluant si, ds lors quil est tabli, il peut entraner la conviction du juge et conduire au dnouement du procs. Enfin, un
fait serait admissible ds lors que la loi ninterdit pas de le prouver. Cette terminologie est en effet plus prcise. Lexpression
pertinence serait ainsi rserve ce que le droit allemand
dnomme Relevanz et le droit anglo-amricain relevancy
ou relevance (V. Ch. ROSSINI, English as a Legal Language,
2e d., 1998, Kluwer Law International : relevance is the logical relationship between the fact sought to be proved and the
evidence offered. In the taking of evidence, its admissibility will
be considered under a number of different criteria, one of which
is relevancy. Evidence is considered relevant if the evidence renders the existence of the fact more probable or improbable. If the
evidence offered does not have a logical relationship to the fact
at issue, we say it irrelevant ). Une doctrine ancienne reprise
par F. TERR (Introduction gnrale au droit, op. cit., no 510)
considre comme synonymes les expressions fait concluant
et fait relevant (qui seraient apprhends par une rgle de
droit et donc de nature forger la conviction du juge), alors que
les faits pertinents seraient simplement ceux qui sont relatifs au litige. Il semble que la doctrine processualiste moderne
tienne toutes ces diverses expressions pour synonymes (Dalloz Action, Droit et pratique de la procdure civile, 2005-2006,
no 221.91, par G. BOLARD ; J. VINCENT et S. GUINCHARD,
Procdure civile, op. cit., no 548).
97. La jurisprudence en matire de pertinence de loffre de
preuve. II arrive souvent la Cour de cassation daffirmer que
les juges du fond disposent dun pouvoir souverain pour apprcier la pertinence dune offre de preuve . La question nest
toutefois pas de pur fait, car lorsque le juge du fond rejette une
offre de preuve au motif que le fait allgu nest pas de nature
fonder la prtention de la partie formulant loffre probatoire, il
tranche l une question de droit en qualifiant les faits. La Cour
de cassation considre donc en gnral que si les juges du
fond ont en principe un pouvoir souverain dapprciation quant
la pertinence des faits offerts en preuve, il en est autrement
quand les faits invoqus, dans le cas o lexistence en serait
tablie, justifieraient les prtentions de la partie qui les articule
(V. not. Cass. soc. 4 fvr. 1955, Bull. civ. IV, no 98 ; 2e civ.
30 mars 1971, Bull. civ. II, no 144 ; 1re civ. 26 avr. 1972, Bull.
civ. I, no 112 ; 2e civ. 28 juin 1972, Bull. civ. II, no 202 ; 3e civ.
15 juin 1976, Bull. civ. III, no 262). En revanche, les juges
du fond dcident librement, dans lexercice de leur pouvoir
souverain, si les faits allgus sont aptes dterminer leur
conviction. Ils peuvent ainsi, sans risquer une censure de la
Cour de cassation, rejeter une offre de preuve parce que les
faits allgus sont trop loigns du fait prouver pour quils
puissent permettre, sils sont dmontrs, de considrer comme
tabli le fait dont dpend la solution du litige (V. Cass. soc.
11 janv. 1973, Bull. civ. V, no 21). De mme, les juges du fond
sont souverains pour apprcier lefficacit du mode de preuve
envisag (V. par ex. Cass. 1re civ. 31 mai 1965, Bull. civ. I,
no 349 ; Cass. com. 26 mai 1974, Bull. civ. IV, no 174) et
peuvent rejeter une offre de preuve ds lors quils estiment que
la preuve serait inapte forger leur conviction (V. par ex. Cass.
1re civ. 23 fvr. 1972, Bull. civ. I, no 60 ; 1er fvr. 1977, Bull. civ.
I, no 59).
98. Ce sur quoi les juges de cassation exercent leur contrle,
cest donc linfluence du fait allgu sil tait tabli sur la solution du litige, cest--dire sur les prtentions de la partie qui
invoque ledit fait. Sil existe une incidence certaine dudit fait,
supposer quil soit prouv, sur la prtention juridique, le juge ne
saurait interdire la partie de prouver ce fait. Cela reviendrait
condamner par avance cette partie au rejet de sa prtention
En revanche, la Cour de cassation ne simmisce pas dans le
contrle de la pertinence du fait allgu lorsque le juge du fond
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en a apprci la pertinence eu gard laptitude du fait former sa conviction, par exemple lorsque le juge considre que le
fait que la partie se propose de prouver est trop loign du fait
prouver pour lapplication de la norme juridique (Cass. soc.
11 janv. 1973, Bull. civ. V, no 21 ; V. aussi, pour une apprciation, par le juge du fond, de lefficacit du mode de preuve :
Cass. com. 28 mai 1974, Bull. civ. IV, no 174). La Cour de
cassation ne contrle pas non plus la pertinence du fait offert
en preuve lorsque les juges du fond se sont estims dj suffisamment clairs par les lments du dossier (inutilit dune
preuve supplmentaire, V. par ex., Cass. 3e civ. 29 juin 1976,
Bull. civ. III, no 288 ; Cass. soc. 24 fvr. 1977, Bull. civ. V,
no 149) ou ont considr que les faits allgus taient dj suffisamment dmentis par les lments de la cause, ou taient trop
invraisemblables pour que soit autorise ladministration de la
preuve. Il en va de mme lorsque les faits offerts en preuve sont
trop vagues et imprcis, ce qui empcherait le juge de fonder sa
conviction sur eux (Cass. 2e civ. 30 janv. 1974, Bull. civ. II,
no 45 ; 1re civ. 1er fvr. 1977, Bull. civ. I, no 59).
99. Si, en revanche, les juges du fond rejettent une offre de
preuve en se fondant sur les effets ou les conditions lgales du
procd de preuve propos, ils raisonnent alors en droit et la
Cour de cassation pourrait sanctionner tout analyse errone. Le
juge du fond, lorsquil refuse par exemple de tenir compte dlments de fait au motif que la loi lui impose une preuve lgale
(par ex. la preuve littrale), se prononce sur une norme juridique : celle qui impose, dans telle ou telle hypothse, le recours
la preuve littrale. En ce sens, il fait application dune norme
juridique, application qui tombe sous le contrle de la Cour de
cassation. Ainsi la Cour de cassation a cass un arrt dans lequel le juge du fond avait subordonn tort la recevabilit dune
expertise lexistence dun commencement de preuve par crit,
condition nullement lgale (Cass. 1re civ. 16 juill. 1971, Bull.
civ. I, no 241). Cet arrt est mettre en perspective avec un
arrt dj un peu ancien (Cass. com. 6 juin 1966, Bull. civ.
III, no 289). La chambre commerciale admet que les juges du
fond puissent refuser dordonner une mesure dinstruction mme
lorsque le fait prouver permettrait de juger la demande fonde,
si ledit fait, en labsence de tout commencement de preuve, leur
parat sans fondement. Comment concilier ces deux solutions ?
Sont-elles antagonistes ? II ne semble pas, car si le juge ne saurait ajouter, en matire de recevabilit de la preuve, des conditions non imposes par la loi, il peut considrer que lallgation
de fait nest pas srieuse, et refuser par ce motif ladministration
de la preuve, mme si ledit fait, sil tait tabli, conduirait dclarer fonde la prtention de la partie qui lallgue. Il nempche
que ces exemples montrent la difficult qui peut exister dlimiter prcisment le domaine du contrle exerc par la Cour de
cassation en matire de pertinence du fait offert en preuve.
100. Les cas de dplacement de lobjet de la preuve. II nest
pas rare que la partie laquelle incombe la charge de la preuve
ne soit pas en mesure dtablir directement le fait dont la preuve
est ncessaire pour que sa prtention soit dclare fonde. Elle
ne peut dmontrer que des faits connexes, dont le juge pourra
dduire lexistence du fait prouver. On parle alors de preuve indirecte, ladministration de la preuve tant dplace sur des faits
ayant un certain lien de proximit ou de connexit avec le fait qui
devrait tre prouv. Ainsi, en matire daccident de la route, des
indices figurant sur la chausse (par ex. dimportantes traces
de freinage) pourront permettre au juge de dduire une vitesse
excessive dun vhicule et de ce fait, un comportement fautif du
conducteur. Le droit allemand fait souvent appel cette technique, quil dnomme preuve prima-facie (Anscheinsbeweis), et
qui permet, selon lexprience logique et scientifique, de dduire
de ltablissement dun fait lexistence dun autre fait plus difficile
dmontrer. Ce dplacement de lobjet de la preuve suppose
un raisonnement suffisamment vraisemblable qui permette cette
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PREUVE
dduction dun fait connu (ou prouv) un fait non prouv. Il
peut parfois tre dangereux, et est, pour cette raison, laiss aux
lumires et la prudence des magistrats, qui raisonneront en
fonction de leur conviction, mais ne seront pas pour autant habilits autoriser dans toutes les hypothses un tel dplacement
de lobjet de la preuve. Lorsque larticle 1341 du code civil pose
en principe quil doit tre pass acte devant notaires ou sous signatures prives de toutes choses excdant une somme ou une
valeur fixe par dcret (1 500 depuis le dcret no 2004-836 du
20 aot 2004, D. 2004. 2199), il interdit par l-mme un dplacement de lobjet de la preuve en imposant aux intresss de se
prconstituer une preuve littrale de lengagement. Au contraire,
la loi impose parfois elle-mme le dplacement de lobjet de la
preuve en tablissant des prsomptions.
101. Les prsomptions. Larticle 1349 du code civil dfinit
la prsomption comme une consquence que la loi ou le magistrat tire dun fait connu un fait inconnu. Il sagit de prsomptions lgales ou de prsomptions dites du fait de lhomme
(dites galement prsomptions judiciaires). La prsomption lgale peut tre irrfragable (ou absolue) ou bien simple (rfragable, cest--dire susceptible de preuve contraire). Pour quune
prsomption trouve sappliquer, il faut un fait initial. De ce fait
initial tabli sera dduit un fait inconnu, que la partie bnficiaire
de la prsomption sera dispense de prouver effectivement. Si
la prsomption est irrfragable, le passage du fait connu et tabli
au fait inconnu ne pourra tre remis en question ; le fait connu entranera automatiquement et inexorablement la dduction du fait
inconnu (ex. : C. civ., art. 372-2 : lgard des tiers de bonne
foi, chacun des parents est rput agir avec laccord de lautre,
quand il fait seul un acte usuel de lautorit parentale relativement la personne de lenfant . De ce texte, il dcoule que si
un des parents fait seul un acte usuel (fait qui devra tre tabli),
laccord de lautre parent na pas tre dmontr fait inconnu quentrane le jeu de la prsomption). Seul laveu judiciaire
ou le serment dcisoire permettent de revenir sur une prsomption irrfragable. Les prsomptions lgales peuvent aussi avoir
pour fonction la rpartition de la charge de la preuve (V. infra,
nos 635 et s.). Pour une illustration, cette fois-ci de prsomption
rfragable, on peut citer larticle 1402, alina 1er, du code civil
( Tout bien, meuble ou immeuble, est rput acqut de communaut si lon ne prouve quil est propre lun des poux par
application dune disposition de la loi . Lalina 2 ajoute que si
le bien est de ceux qui ne portent pas en eux-mmes la preuve
ou marque de leur origine, la proprit personnelle de lpoux, si
elle est conteste, devra tre tablie par crit. dfaut dinventaire ou autre preuve prconstitue, le juge pourra prendre en
considration tous crits, notamment titres de famille, registres
et papiers domestiques, ainsi que documents de banque et factures. Il pourra mme admettre la preuve par tmoignage ou
prsomption, sil constate quun poux a t dans limpossibilit
matrielle ou morale de se procurer un crit).
102. Si la prsomption est simple, il sera possible la partie qui
y a intrt de dmontrer que malgr ltablissement du fait A, il
est erron de dduire le fait B (ex. : C. civ., art. 1731 : Sil na
pas t fait dtat des lieux, le preneur est prsum les avoir reus en bon tat de rparations locatives, et doit les rendre tels,
sauf la preuve contraire . Le preneur pourra alors, malgr labsence dtat des lieux, prouver que limmeuble lou ntait pas
en bon tat). la diffrence de contestabilit entre prsomption
irrfragable et prsomption rfragable, on comprend tout lintrt
quil y a dterminer la force de la prsomption. Le problme
rside dans le fait que la loi ne prcise pas toujours ce point et
tablit des prsomptions sans prciser leur force. Larticle 1352,
alina 2, du code civil, dispose que nulle preuve nest admise
contre la prsomption de la loi, lorsque sur le fondement de cette
prsomption, elle annule certains actes ou dnie laction en justice, moins quelle nait rserv la preuve contraire et sauf ce
Rp. pr. civ. Dalloz
qui sera dit sur le serment et laveu judiciaire . Ce texte envisage deux cas dans lesquels la prsomption sera en principe
absolue : lorsquelle conduit lannulation de certains actes, et
lorsquelle dnie laction en justice. Sur le fondement du premier
critre, sont notamment considrs comme tablissant des prsomptions irrfragables les articles 911 (nullit de la disposition
au profit dun incapable si elle est dguise sous la forme dun
contrat onreux ou si elle est faite sous le nom de personnes interposes ; sont rputes personnes interposes les pre, mre,
enfants et descendants et lpoux de la personne incapable),
lancien article 1099 du code civil avant la rforme du divorce par
la loi no 2004-439 du 26 mai 2004 (D. 2004. 1565) (nullit de la
donation dguise ou par personnes interposes entre poux).
La seconde catgorie (prsomption dniant laction en justice)
est obscure (dans le mme sens, H. ROLAND et L. BOYER,
Introduction au droit, 6e d., 2000, no 1691 : Le code civil a
donn une formule gnrale, passablement obscure, dans larticle 1352, alina 2 ). La formule prsomption dniant laction
en justice ne doit pas tre prise la lettre, car dnier une telle
action porterait atteinte au principe de libre accs la justice. La
prsomption est irrfragable lorsquelle fournit au dfendeur
une exception premptoire contre laction, vouant lexercice de
celle-ci un chec imparable (H. ROLAND et L. BOYER, op.
cit., no 1693). Entrent notamment dans cette catgorie : la prsomption de libration rsultant de la remise volontaire du titre
original (C. civ., art. 1282), les prsomptions de pouvoirs de chacun des poux lgard du banquier dpositaire (C. civ., art. 221,
al. 2 : lgard du dpositaire, le dposant est toujours rput,
mme aprs la dissolution du mariage, avoir la libre disposition
des fonds et des titres en dpt ) ou lgard du tiers de bonne
foi pour les actes relatifs aux biens meubles dtenus individuellement (art. 222 : Si lun des poux se prsente seul pour faire
un acte dadministration, de jouissance ou de disposition sur un
bien meuble quil dtient individuellement, il est rput, lgard
des tiers de bonne foi, avoir le pouvoir de faire seul cet acte ),
et surtout la prsomption de vrit (res judicata pro veritate accipitur) sattachant aux dcisions de justice et fondant lautorit
de la chose juge (C. civ., art. 1350, 3o).
Il convient de prciser quun certain nombre de prsomptions absolues ont t tablies par la jurisprudence elle-mme : il en va
par exemple ainsi de la prsomption irrfragable selon laquelle
le vendeur professionnel connaissait les vices affectant la chose
vendue (V. jurisprudence sous lart. 1643 C. civ., et not., Cass.
com. 27 nov. 1991, Bull. civ. IV, no 367 : le vendeur professionnel ne peut ignorer les vices de la chose vendue, mme
un professionnel ; Cass. 3e civ. 3 janv. 1984, Bull. civ. III,
no 4 : tenu de connatre ces vices, le vendeur professionnel ne
peut se prvaloir dune stipulation excluant lavance sa garantie pour vices cachs). De mme, la jurisprudence a rcemment
dcid que la prsomption lgale de faute de surveillance des
parents en cas de dommage caus par leur enfant mineur habitant avec eux (C. civ., art. 1384, al. 4) qui tait jusqualors
considre comme une prsomption simple permettant aux parents de sexonrer en tablissant leur absence de faute tait
irrfragable, ce qui a transform la prsomption de faute des parents en vritable prsomption de responsabilit (Cass. 2e civ.
19 fvr. 1997, Bertrand, Bull. civ. II, no 56, D. 1997. 265, note
P. Jourdain : seule la force majeure ou la faute de la victime peut
exonrer le pre de la responsabilit de plein droit encourue du
fait des dommages causs par son fils mineur habitant avec lui).
103. Les prsomptions tires du fait de lhomme (ou prsomptions judiciaires) sont nonce larticle 1353 du code civil
abandonnes aux lumires et la prudence du magistrat,
qui ne doit admettre que des prsomptions graves, prcises et
concordantes, et dans les cas seulement o la loi admet les
preuves testimoniales, moins que lacte ne soit attaqu pour
cause de fraude ou de dol . De ce texte, il dcoule deux rgles :
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PREUVE
la premire nautorise la prsomption judiciaire que dans les
cas o la loi admet la preuve par tous moyens (cest--dire
en dehors de lhypothse de larticle 1341 du code civil), avec
lexception toutefois du cas de dol ou de fraude qui, tant des
faits juridiques, peuvent se prouver par tous moyens lorsque
est requise lannulation dun acte pour ce motif. La seconde
rgle impose au juge la prudence en matire de prsomptions
judiciaires et exige que les prsomptions soient graves, prcises
et concordantes. Le juge nest donc pas absolument libre de
retenir quelque prsomption que ce soit. Les prsomptions
doivent tre srieuses, rendre vraisemblable le fait allgu.
Les indices rassembls en faisceau vont permettre au juge de
forger sa conviction et den dduire par prsomption du fait de
lhomme lexistence dun fait qui naura pu tre directement et
positivement prouv par les parties. L encore, dun ou de faits
connus, le juge dduira lexistence dun fait inconnu ; mais il ne
pourra oprer de vritable dispense de preuve comme le fait
parfois la loi. Il devra cependant toujours tenir un raisonnement
lui permettant de considrer comme probable le fait prouver,
partir des diffrents lments tablis. Comme le relevaient
G. GOUBEAUX et Ph. BIHR dans la version antrieure de
cette rubrique Preuve (no 77), la loi, elle, nest pas soumise
pareille contrainte. La technique de la prsomption consiste
sans doute encore rputer acquis un fait qui na pas t
directement dmontr, mais le passage des faits connus
celui quil faut tablir nest pas ncessairement fond sur lide
de probabilit. La solution peut tre justifie par des motifs de
politique juridique ; ce trait est manifeste lorsque la loi dicte une
prsomption irrfragable : la prohibition de la preuve contraire
montre que ce nest pas le seul souci de faciliter la preuve qui
guide le lgislateur : il sagit moins dtablir la vrit trop difficile
atteindre directement, que de promouvoir un rsultat jug
souhaitable ; en rglant la question de preuve par le procd
technique de la prsomption, la loi pose en ralit une rgle de
fond .
janvier 2006
ART. 2. LE
DROIT.
105. Le pouvoir du juge sur les aspects juridiques du litige (lapplication de la loi) dcoule de larticle 12 du nouveau code de
procdure civile, dont le premier alina nonce que : le juge
tranche le litige conformment aux rgles de droit qui lui sont applicables . Ce mme article prcise quil doit donner ou restituer
leur exacte qualification aux faits et actes litigieux sans sarrter
la dnomination que les parties en auraient propose. Le juge
peut galement relever doffice les moyens de pur droit quel que
soit le fondement juridique invoqu par les parties, condition
toutefois de respecter le principe de la contradiction. En matire
de droit, les parties ont toutefois, en vertu de lalina 4 de larticle
12 du nouveau code de procdure civile, la possibilit dimposer
au tribunal une dnomination ou un fondement juridique en vertu
dun accord exprs et uniquement pour les droits dont elles ont
la libre disposition, ds lors que les parties ont li le juge par les
qualifications ou points de droit auxquels elles entendent limiter
le dbat (consquence du principe dispositif, limit cependant
par la notion dordre public). Nous aborderons plus en dtail
la question de loffice du juge dans le cadre du titre II, qui sera
consacr la mission du juge en matire de recherche et dapprciation des preuves (infra, nos 287 et s.). II ne sera envisag
ici que quelques aspects du rle du juge dans ltablissement du
droit.
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PREUVE
que cette prsentation schmatique est compltement dpasse depuis que la loi oblige les parties formuler expressment
les moyens de droit sur lesquels elles fondent leurs prtentions
tant dans lacte introductif dinstance que dans les conclusions).
Larticle 753 du nouveau code de procdure civile, concernant la
procdure devant le tribunal de grande instance, impose en effet aux parties, depuis ce dcret, de formuler expressment leurs
prtentions ainsi que les moyens en fait et en droit sur lesquels
chacune de ces prtentions est fonde. Larticle 954, relatif
linstance dappel, prvoit galement que les conclusions dappel doivent formuler expressment les prtentions des parties et
les moyens de fait et de droit sur lesquels elles sont fondes ; un
bordereau rcapitulatif des pices invoques doit tre annex.
Dans leurs dernires critures, les parties doivent reprendre les
prtentions et moyens invoqus dans leurs conclusions antrieures ; dfaut, elles sont rputes les avoir abandonns et
la cour ne statue que sur les dernires conclusions dposes.
Les parties ont la charge de lallgation des faits et doivent prouver ceux-ci sils sont litigieux et pertinents ; en revanche, elles
nont pas lobligation de dmontrer lexistence ou le contenu de la
rgle juridique applicable (mme si souvent, dans leurs conclusions, les avocats le font au soutien de leur dmonstration). Les
rgles parentes jura novit curia et da mihi factum, dabo
tibi jus (donne-moi le fait et je te donnerai le droit) reposent aujourdhui sur la combinaison des articles 9 et 12 du nouveau code
de procdure civile, larticle 9 imposant aux parties la charge
de lallgation des faits ncessaires au succs de leur prtention, alors que larticle 12 dlimite le domaine de comptence du
juge et son office : trancher le litige conformment aux rgles de
droit applicables. Ainsi, mme lorsquune rgle de droit ne peut
tre applique doffice par le juge, mais au contraire ncessite
une invocation expresse par une des parties (par ex. la fin de
non-recevoir tire de la prescription), la partie qui invoque cette
rgle ne sera pas tenue den dmontrer le contenu, le juge tant
prsum connatre le droit. Comme le montrent H. ROLAND et
L. BOYER (Adages du droit franais, 4e d., 1999, Litec, no 74,
p. 136 et s.), il est cependant tout fait artificiel de dissocier
le fait et le droit loccasion de la preuve , car il ny a ni cloisonnement tanche, ni rgle absolue . Les parties sont amenes aborder le droit dans leurs conclusions afin de justifier le
bien-fond juridique des prtentions quelles lvent. Mais elles
peuvent paralllement tre invites par le juge lui fournir les explications de droit quil estime ncessaires la solution du litige
(NCPC, art. 13) ; en outre, les parties peuvent, pour les droits
dont elles ont la libre disposition, lier le juge par les qualifications et points de droit auxquels elles entendent limiter le dbat
(art. 12, al. 4) et mme aller jusqu lui confier la mission de statuer en amiable compositeur. H. ROLAND et L. BOYER (op. cit.,
p. 137) relvent fort justement que ladage da mihi factum, dabo tibi jus reflte bien mal la ralit procdurale engendre par
la contestation. Il ny a pas, entre le fait et le droit, partant
entre les devoirs du plaideur et la tche du juge, dartes vives,
ni mme de zones franches. Un vcu complexe soppose au trac dune frontire prcise : les circonstances de la cause sont
par ncessit mises en quation juridique par les plaideurs ;
linverse, le juge ne peut saffranchir du fait dans la conceptualisation, au plan du droit, du cas despce qui lui est soumis .
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PREUVE
2001, p. 217. Ph. MALAURIE et P. MORVAN, Introduction
gnrale, no 179. Pour une excellente synthse en langue
anglaise du statut de la loi trangre devant les juridictions nationales, V. M. JNTER-JAREBORG, Foreign Law in National
Courts, A Comparative Perspective, 2003, Hague Academy of
International Law, Recueil des cours, volume 304, p. 185 et s.
II sagit l dun domaine dans lequel la jurisprudence de la Cour
de cassation a connu des volutions considrables depuis plus
de dix ans. Longtemps, la jurisprudence a assimil la loi trangre un fait dont ltablissement tait la charge des parties.
La Cour de cassation affirmait que le juge franais tait habilit
appliquer la loi trangre, mais ny tait pas tenu et pouvait
prfrer lapplication de la loi du for (arrts Bisbal et Chemouny, Cass. 1re civ. 12 mai 1959, D. 1960. 610, note Ph. Malaurie,
JCP 1960. II. 11 753, note H. Motulsky ; 2 mars 1960, JCP 1960.
II. 11734, note H. M.). La partie dont la prtention tait soumise
la loi trangre devait prouver le contenu de celle-ci (Cass.
1re civ. 25 mai 1948, Lautour, D. 1948. 357, note P.-L. p. ; dans
le mme sens encore, Cass. 1re civ. 8 janv. 1991, Rev. crit.
DIP 1991. 569, note H. Muir-Watt ; 16 fvr. 1994, Rev. crit. DIP
1994. 341, note H. Muir-Watt). La Cour de cassation ne contrlait linterprtation de la loi trangre par les juges du fond que
sous langle disciplinaire de la dnaturation dun crit clair.
Aprs avoir impos aux juges du fond dappliquer la rgle de
conflit, mme lorsquelle renvoie au droit tranger, du moins
lorsque les droits litigieux sont indisponibles (ou lorsque la rgle
de conflit est inscrite dans un trait international, mais cette hypothse a t carte par un arrt : Cass. 1re civ. 26 mai 1999,
Bull. civ. I, no 172), la Cour de cassation a distingu uniquement
selon que les droits litigieux sont disponibles ou indisponibles.
Si les parties ont la libre disposition des droits litigieux, le juge
nest pas tenu dappliquer doffice la loi trangre mais il en a la
facult. La charge de la preuve de la loi trangre incombait
la partie qui invoquait cette loi (Cass. 1re civ. 22 avr. 1986, Rev.
crit. DIP 1988. 302, note J.-M. Bischoff, JCP 1987. II. 20878,
note E. Agostini ; 5 nov. 1991, Rev. crit. DIP 1992. 314,
note H. Muir-Watt ; Cass. com. 16 nov. 1993, Rev. crit. DIP
1994. 332, note P. Lagarde). Par cette solution, la Cour de cassation applique la loi trangre le rgime procdural des faits
(cest la partie qui allgue un fait au soutien de sa prtention,
le prouver : V. Cass. 1re civ. 11 juin 1996, Rev. crit. DIP
1997. 65, note P. Lagarde : il incombe la partie qui prtend
quun droit tranger est applicable dtablir la diffrence de son
contenu par rapport au droit franais, dfaut de quoi ce droit
sapplique en raison de sa vocation subsidiaire ; V. aussi Cass.
1re civ. 27 janv. 1998, JCP 1998. II. 10098, note H. Muir-Watt ;
26 mai 1999, JCP 1999. II. 10192, note F. Mlin ; 18 sept. 2002,
Petites affiches 6 fvr. 2003, p. 15, note F. Mlin ; V. aussi,
G. LARDEUX, prc., D. 2003. 1513). Toutefois, ces dernires
annes, la Cour de cassation a modifi peu peu cette solution
quant lobligation ou non du juge de rechercher la teneur de
la loi trangre (V. par ex., Cass. 1re civ. 13 nov. 2003, pourvoi
no 01-17-180, comment par Th. VIGNAL in Revue Lamy Droit
civil, Actualits clairage, mars 2004, p. 43, D. 2003, IR 2930,
et infra, no 110). Dans deux arrts tout rcents (Cass. 1re civ.
28 juin 2005, D. 2005, IR 1882 ; Cass. com. 28 juin 2005,
D. 2005, IR 1883, D. 2005. 2853, note N. Bouche), la Cour
de cassation a ainsi jug quil incombe au juge franais qui
reconnat applicable un droit tranger, den rechercher, soit
doffice, soit la demande dune partie qui linvoque, la teneur,
avec le concours des parties et personnellement sil y a lieu,
et de donner la question litigieuse une solution conforme au
droit positif tranger . Ces deux arrts semblent parachever lvolution par laquelle la Cour de cassation ne fait plus
rfrence la matire du litige et linitiative de lapplication
du droit tranger (V. dj Cass. 1re civ. 18 sept. 2002, Bull.
civ. I, no 202, D. 2002, IR 2716, Rev. crit. DIP 2003. 86, note
H. Muir-Watt ; 13 nov. 2003, Bull. civ. I, no 225 ; 16 nov. 2004,
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- 37 -
PREUVE
teneur du droit tranger mme lorsque les droits litigieux sont
disponibles (V. Cass. 1re civ. 24 sept. 2002, Rev. crit. DIP
2003. 87, obs. H. Muir-Watt ; 13 nov. 2003, no 01-17.180, comment par Th. VIGNAL, Preuve du contenu du droit applicable
un couple mixte : propos du rle du juge, Rev. Lamy droit civil,
mars 2004, p. 43, D. 2003, IR 2930). Dans larrt du 24 septembre 2002, la Cour de cassation affirme quil appartient au
juge saisi de lapplication dun droit tranger de procder sa
mise en uvre et, spcialement, den rechercher la teneur ,
ce qui avait conduit la doctrine sinterroger sur ce qui restait
de la jurisprudence Amerford puisque, daprs larrt de 2002, il
semble que le juge doive tablir le contenu de la loi trangre
ds que cette dernire est invoque par une partie. Dans larrt du 13 novembre 2003, cassant sous le visa de larticle 3 du
code civil, la premire chambre civile nonce quil appartient
au juge franais qui dclare une loi trangre applicable de rechercher par tous moyens, au besoin par lui-mme, la solution
donne la question litigieuse par le droit de ltat concern ;
en se bornant constater que les pices produites par lpouse
ne permettaient pas dapprcier la teneur de la jurisprudence japonaise, les juges du fond navaient pas donn de base lgale
leur dcision et auraient au moins d tablir limpossibilit dobtenir les lments ncessaires (consacrant dfinitivement cette
volution, V. Cass. 1re civ. 28 juin 2005, D. 2005, IR 1882 ; Cass.
com. 28 juin 2005, D. 2005, IR 1883, et les dveloppements relatifs ces deux arrts, supra, no 108).
On le constate, la disponibilit des droits semble navoir aujourdhui dintrt que pour dterminer si le juge est tenu de
relever doffice ou non lapplicabilit de la loi trangre ; en
revanche, ds que la loi trangre est dclare applicable,
que ce soit de la propre initiative du juge ou sur conclusions
dune partie, le juge est tenu de rechercher lui-mme la teneur
du droit tranger (V. en ce sens, Cass. 1re civ. 28 juin 2005,
D. 2005. 2853, note N. Bouche : arrt qui affirme en outre
que la force probante des mentions dun acte notari dress
ltranger est soumise la loi du lieu de lacte, en loccurrence
lAllemagne).
Le juge doit galement rechercher le contenu du droit tranger chaque fois quil dcide, sans y tre oblig, dappliquer la
rgle de conflit franaise qui renvoie une loi trangre (Cass.
1re civ. 27 janv. 1998, Bull. civ. I, no 27, JCP 1998. II. 10098,
note H. Muir-Watt : accident de la circulation au Maroc ; le juge
ayant invoqu la loi marocaine, il avait ds lors lobligation de
rechercher la teneur de cette loi ; dans le mme sens, Cass.
1re civ. 19 oct. 1999, D. 2000. 904, note P. Gouband, JCP 2000.
II. 10243, note H. Muir-Watt ; 18 sept. 2002, D. 2002, IR 2716).
111. En ce qui concerne les modes de preuve de la loi trangre (et par loi, on entend galement ltat actuel de la jurisprudence trangre), le principe est celui de la libert : certificats
de coutume, connaissances personnelles du juge, utilisation du
mcanisme de la convention du 7 juin 1968 (Convention europenne dans le domaine de linformation sur le droit tranger,
adopte dans le cadre du Conseil de lEurope, et rendue applicable en France par le dcret no 72-947 du 11 oct. 1972, JCP
1973. III. 39 805 : chaque tat signataire doit mettre en place
une autorit charge de donner des informations, la demande
dune juridiction dun autre pays ; en France, cette autorit est le
Bureau de droit europen et de droit international du ministre
de la Justice), mesures dinstruction que le juge peut librement
ordonner (par ex. une expertise, Cass. 1re civ. 19 oct. 1971,
D. 1972. 633, note Ph. Malaurie). Les parties qui entendent tablir le contenu dun droit tranger ont souvent recours aux certificats de coutume, qui sont des documents rdigs en franais
manant soit dun consulat ou dune ambassade dun tat tranger en France, soit dun juriste tranger ou franais spcialiste
du droit en question. Le certificat doit en principe noncer non
Rp. pr. civ. Dalloz
SECTION 2
Charge de la preuve.
112. La question de la charge de la preuve est bien connue de
tous les droits ; en anglais, on parle ainsi de burden of proof, en
allemand, de Beweislast. Il est en effet fondamental de savoir
sur quelle partie au procs psera la charge de la preuve, car
rsoudre cette question revient dterminer quelle partie supportera le risque du doute si la preuve positive dun fait ne peut
tre apporte. Le fardeau de la preuve est rglement dans larticle 1315 du code civil, qui contient une formule dialectique dont
la porte a d tre prcise par la jurisprudence. Signalons que
le Conseil constitutionnel a eu loccasion de rappeler que la dtermination de la charge de la preuve relve du domaine de la loi
et non pas du rglement, car elle affecte les droits et obligations
des intresss (Dcis. Cons. const. du 2 dc. 1980 no 80-119
L, Rec. Cons. const., p. 74).
ART. 1er. ARTICLE 1315
DU CODE CIVIL ET
DIALECTIQUE JUDICIAIRE.
113. Larticle 1315 du code civil dispose que celui qui rclame
lexcution dune obligation doit la prouver. Rciproquement, celui qui se prtend libr, doit justifier le paiement ou le fait qui a
produit lextinction de son obligation . Il sagit l dun texte qui
a fait couler beaucoup dencre en raison du balancement quil
semble oprer entre les parties suivant le contenu de leurs allgations (V., pour lexpression un jeu de raquette , F. TERR,
Introduction gnrale au droit, op. cit., no 477). Ce texte parat
envisager la charge de la production des preuves en tablissant
un ordre chronologique : le demandeur doit justifier le bien-fond de sa demande dans un premier temps, mais si dans un
second temps , le dfendeur prtend ne plus rien devoir, il lui
appartiendra de rapporter la preuve de sa libration. Dans sa
formulation, larticle 1315 du code civil contient aussi la solution
qui sera retenue ds lors que la preuve naura pu tre faite, et
cest ce que la doctrine a appel imputation du risque de la
preuve . Pendant longtemps, la neutralit du juge civil faisait
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janvier 2006
PREUVE
de la preuve laffaire exclusive des parties ; avec lvolution du
procs civil, la fonction du juge na cess de stendre, et notamment en matire probatoire (dans le mme sens, H. ROLAND et
L. BOYER, op. cit., no 1524).
114. De larticle 1315, il dcoule que le demandeur qui allgue
un ou plusieurs faits lappui de sa prtention doit en apporter la preuve. Si le dfendeur conteste ces allgations par de
simples dngations (ex. : le demandeur prtend que le dfendeur lui doit 4 000 en remboursement dun prt ; le dfendeur
se contente de nier devoir quoi que ce soit), ce sera au demandeur faire la preuve de son droit en fonction de la rgle latine
actori incumbit probatio. Si le demandeur prouve le fait quil allguait, le dfendeur pourra lui opposer une exception (par ex.,
si le demandeur prouve lexistence du contrat de prt, le dfendeur pourra opposer lexception de paiement, ou encore celle
de nullit de lacte juridique). Si le demandeur nie lexistence de
lexception, ce sera alors au dfendeur dtablir les faits (paiement dj ralis par exemple) quil allgue en dfense, et ceci
en vertu de la rgle reus in excipiendo fit actor, qui signifie que le
dfendeur, lorsquil invoque une exception, est mis dans la position procdurale dun demandeur et doit donc prouver les faits
invoqus au soutien de lexception. On le constate donc, au fur
et mesure du droulement du procs, demandeur et dfendeur peuvent tour tour subir le fardeau de la preuve, au fur et
mesure quils allguent de nouveaux faits. Le procs civil est
alors dynamique, et celui sur lequel pse la charge de la preuve
de tel ou tel fait succombera sil ne parvient pas la rapporter.
En ralit, la charge de la preuve se dplace dun plaideur
lautre comme dans le jeu dun pendule (H., J. et L. MAZEAUD,
Introduction ltude du droit, t. 1, vol. 1, 11e d., 1996, par
F. CHABAS, no 376). Chaque plaideur peut tour de rle supporter le fardeau de la preuve, mais selon un principe classique
maintenu constamment en jurisprudence, on ne peut se constituer une preuve soi-mme (pour un rappel rcent, Cass. soc.
11 mai 1999, JCP 2000. II. 10269, note C. Puigelier : pour rejeter les demandes de la salarie qui rclamait son employeur
lindemnisation de la rupture anticipe de son contrat de travail
dure dtermine, la cour dappel, qui nonce que la preuve
de la notification en temps utile de la rupture la salarie avant
lexpiration de la priode dessai rsulte dune attestation de la
direction gnrale de la socit, a viol larticle 1315 du code civil en ne retenant quun seul lment de preuve manant dun
reprsentant lgal de lemployeur ; V. aussi Cass. 1re civ. 2 avr.
1996, Bull. civ. I, no 170 : une partie ne peut invoquer une preuve
tire de la dclaration de lun de ses prposs ; 3e civ. 18 nov.
1997, Contrats, conc., consom. 1998, comm. no 21, note L. Leveneur ; 1re civ. 11 avr. 1995, Bull. civ. I, no 175 ; Cass. com.
6 nov. 1993, Contrats, conc., consom. 1994, comm. no 1, obs.
L. Leveneur).
115. Larticle 1315 et le jeu des prsomptions lgales.
Comme le dfendaient les prcdents auteurs de cette rubrique
(Ph. BIHR et G. GOUBEAUX, ancien texte de la rubrique
Preuve no 108), il nous semble que la prsomption lgale qui
vient allger la charge de la preuve et qui consiste en une
consquence que la loi tire dun fait connu un fait inconnu, ne
modifie pas rellement la charge de la preuve. Elle se contente
de modifier lobjet de la preuve, cest--dire que tel fait sera
considr comme tabli ds lors quun autre aura t dmontr.
Comme le relevaient les auteurs BIHR et GOUBEAUX, il
rsulte de ce dplacement de lobjet de la preuve une plus
grande facilit pour administrer la preuve requise, mais cela ne
signifie pas que le plaideur sur qui pse la charge de la preuve
soit cru sur sa seule allgation, que son adversaire conteste. Il
reste ncessaire de prouver les faits qui dclenchent le jeu de la
prsomption. Ni le fait prouver, ni lattribution de la charge de
la preuve ne sont modifis ; seul le mode de preuve admis allge
la tche de celui sur qui pse le fardeau de la preuve . Si la
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- 39 -
PREUVE
En outre, loin est le temps o le juge civil se retranchait derrire une neutralit passive lempchant de prendre quelque initiative que ce soit dans la recherche des preuves. Aujourdhui, le
juge civil nest plus un simple arbitre passif observant les joutes
des parties entre elles ; il a un pouvoir dinitiative et de direction du procs considrable. Rappelons quen vertu de larticle
10 du nouveau code de procdure civile, le juge a le pouvoir
dordonner doffice toutes les mesures dinstruction lgalement
admissibles , mme si la Cour de cassation a pu dcider que
ce texte ne reconnat au juge quune simple facult et sen
remet la prudence des magistrats pour apprcier lopportunit de faire usage de cette facult selon les circonstances de
la cause (Cass. 2e civ. 10 juin 1976, JCP 1976. IV. 282).
Concernant les cas dans lesquels le juge civil ordonne doffice
une mesure dinstruction, les prrogatives accordes au tribunal
par larticle 10 nouveau code de procdure civile sexpliquent
par la volont du lgislateur moderne de rechercher la solution
la plus proche de la vrit dans le procs civil, et par la volont dune premire instance dirige de faon efficace et effective,
peut-tre afin de dissuader les plaideurs dinterjeter appel (V. par
ex., Cass. 1re civ. 28 avr. 1976, Bull. civ. I, no 102 : examen
compar des sangs ordonn doffice par le tribunal dans le cadre
dune action en recherche de paternit naturelle ; la cour na pas
substitu une fin de non-recevoir une autre, ni modifi lobjet
du litige en ordonnant doffice un tel examen, et la Cour motive
suffisamment sa dcision en nonant que la mesure tait ncessaire dans lintrt de la manifestation de la vrit ; V. gal.
la rforme allemande de la justice civile du 27 juill. 2001, mentionne dj supra, no 44).
117. Lors du procs, un dbat va sinstaurer entre les parties,
et entre elles et le juge. Lenjeu est de convaincre le juge, mais
une conviction totale et absolue est rare en pratique. Le plaideur
va sefforcer de proposer au tribunal des moyens de preuve qui
pourront le persuader de la vracit des allgations dudit plaideur. La simple dngation par la partie adverse ne sera quune
faible opposition qui risque de ne pas satisfaire le juge. Cest
pourquoi le dfendeur aura intrt combattre les preuves prsentes par le demandeur, en proposant ses propres moyens
probatoires afin que la conviction du juge ne se forme pas en faveur de la partie adverse. Il est donc frquent que le dfendeur,
auquel les textes de procdure et larticle 1315 du code civil permettent en thorie une position dattente et de simple dngation, passe lui-mme loffensive afin de faire tomber lallgation
adverse et de convaincre le juge, ngativement, de labsence
de bien-fond de cette allgation. En procdure civile aussi, la
meilleure dfense peut tre lattaque, en tout cas si celle-ci prend
la forme dune dmonstration de linsuffisance, voire du caractre erron des nonciations de la partie adverse. Il sensuivra
que les parties ne respecteront pas forcment lordre de production des preuves fix de faon bien thorique par larticle 1315 du
code civil. Elles apporteront souvent spontanment leur contribution la recherche de la vrit procdurale, mme si elles nen
ont pas lobligation lgale (V. cep. NCPC, art. 11, qui dispose
que : les parties sont tenues dapporter leur concours aux mesures dinstruction sauf au juge tirer toute consquence dune
abstention ou dun refus , ainsi que lart. 10 C. civ. nonant
plus largement que chacun est tenu dapporter son concours
la justice en vue de la manifestation de la vrit ).
Le juge peut donc ordonner une partie la production force
dune pice, mais il na pas en principe le pouvoir dordonner
doffice la production de documents dtenus par une partie ou
par un tiers (V. Cass. 1re civ. 21 oct. 1975, Bull. civ. I, no 281) ;
les pouvoirs dcoulant de larticle 11 sanalysent en une simple
facult du juge dont lexercice est laiss son pouvoir discrtionnaire (Cass. 3e civ. 24 fvr. 1988, JCP 1988. IV. 166).
Aujourdhui, le procs civil permet une recherche de la vrit
laquelle participent non seulement le demandeur, mais aussi le
Rp. pr. civ. Dalloz
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PREUVE
dune preuve doivent tre ncessairement retenus au dtriment de celui qui a la charge de la preuve (Cass. soc. 31 janv.
1962, Bull. civ. IV, no 105 ; V. aussi Cass. 1re civ. 12 nov. 1975,
Bull. civ. I, no 322 ; 20 mai 1981, D. 1983. 289, note J. Devze :
la preuve dune remise des fonds ne suffit pas justifier lobligation de celui qui les a reus de les restituer ; ayant constat
quaucune des deux parties navait fait la preuve de ses prtentions, la cour dappel a pu les dbouter lune et lautre ).
119. Il convient galement de prciser ici un point qui sera dtaill postrieurement (V. infra, nos 313 et s.) : afin de favoriser
lapparition de la vrit dans le procs civil, le juge peut ordonner
la production force de pices lencontre dune partie ou mme
de tiers. Une telle dcision aboutit-elle renverser la charge
de la preuve pesant sur lune des parties ? La Cour de cassation (Cass. soc. 20 mars 1985, Bull. civ. V, no 196) a jug
que les juges du fond qui ordonnent la production dattestations
crites par chacune des parties afin de leur permettre de prouver leurs prtentions rciproques quant un fait, ne renversent
pas la charge de la preuve incombant au demandeur, mais se
limitent donner au dfendeur la possibilit dtablir la fausset
du fait allgu par la partie adverse. Afin de bien viter toutefois
que le juge ne supple la carence dune des parties dans ladministration de la preuve, la Cour de cassation a eu loccasion de
prciser que les juges du fond qui estiment quune partie napporte aucun lment lappui de ses prtentions appliquent
juste titre larticle 146 du nouveau code de procdure civile, qui
prohibe les mesures dinstruction qui seraient ordonnes dans
le seul but de suppler la carence probatoire dune des parties
(Cass. soc. 7 oct. 1982, Bull. civ. V, no 540 ; Cass. 1re civ. 9 juill.
1985, Bull. civ. I, no 216). Il est parfois dlicat de trouver la voie
juste entre la possibilit pour le juge dordonner une production
force de pices, et linterdiction faite ce dernier de suppler
la carence dune partie dans ladministration de la preuve (pour
plus de dtails, V. infra, nos 313 et s.).
120. Il convient donc de distinguer les cas dans lesquels le tribunal statue en faveur dune partie parce que ladversaire na
pas rapport la preuve qui lui incombait (vritable question du
risque de la preuve, qui suppose de dterminer qui incombe
le fardeau de la preuve), et les hypothses dans lesquelles les
juges tranchent en faveur dune partie parce que celle-ci a tabli la vracit de ses allgations de faon convaincante et que
ladversaire na pu rapporter la preuve contraire (il sagit alors
simplement dune apprciation des preuves et de leur caractre
probant et convaincant par le tribunal). Une partie peut donc gagner le procs civil qui loppose son adversaire ou bien seulement parce que ce dernier supportait le fardeau de la preuve
et na pas tabli ses allgations, ou bien parce quelle a positivement gagn la conviction des juges en prsentant lappui
de sa demande ou de sa dfense des moyens probatoires solides et srieux. Cette distinction est indispensable pour trouver
et dgager une fil conducteur logique dans la jurisprudence de
la Cour de cassation et des juridictions infrieures. Prenons un
exemple concret : un rapport dexpert tablit que linfection dont
a t victime un patient est due un ustensile que le chirurgien
a par mgarde laiss dans le corps de ce patient ; cet lment
de preuve suffit engager la responsabilit du chirurgien, qui ne
pourra chapper sa responsabilit qu charge pour lui de prouver dautres circonstances, indpendantes de son intervention,
qui peuvent justifier une situation inflammatoire chez le patient.
La preuve de la faute de ngligence du chirurgien est tablie ; il
ne peut donc sexonrer quen prouvant un fait qui lui est tranger (Cass. 1re civ. 26 janv. 1972, Bull. civ. I, no 30).
121. En pratique, lorsque le juge constate une apparence de fait
ou une situation, celle-ci peut tre considre comme tablie, ce
qui signifie que ce sera la partie qui conteste ce fait ou cette situation de rapporter la preuve contraire (V. H., J. et L. MAZEAUD,
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PREUVE
naissance du droit, et non pas celles qui permettraient den prouver le maintien, cest--dire lexistence actuelle. Le plaideur ne
saurait tre tenu de prouver la fois la naissance et la non-extinction du droit, et cest logiquement ladversaire rapporter
cette preuve de la non-existence actuelle du droit qui tait pourtant valablement n. La thorie de MOTULSKY est sduisante,
car elle tend permettre une dtermination a priori des lments
la charge probatoire du demandeur et du dfendeur. Elle nest
pas pour autant toujours aise appliquer en pratique, car la dfinition des lments gnrateurs du droit revendiqu peut soulever des difficults.
124. Les positions dune partie de la doctrine moderne ne sont
pas moins sujettes la critique. Nombre dauteurs considrent
aujourdhui que la rpartition du fardeau de la preuve se ralise
selon la probabilit ou lapparence. Lorsquune partie doit rapporter une preuve, cela signifierait quelle doit renverser lapparence contraire (V., par ex. dj, F. GENY, Science et technique
en droit priv positif, t. 3, no 231 ; H., J. et L. MAZEAUD, Leons de droit civil, t. 1, 1er vol., 12e d., 2000, par F. CHABAS,
no 376, spc. p. 528 et s., et de nombreuses rfrences). Mais
lutilisation de ces concepts assez flous et le reprage de lapparence dans de nombreux cas nous paraissent sujets caution.
Quelle est lapparence la plus normale au regard dune situation
de fait conflictuelle ? Cela ne sera pas toujours ais dterminer (V. par ex. F. BOULANGER, Rflexions sur le problme de
la charge de la preuve, RTD civ. 1966. 736, no 2 : entre les
allgations du demandeur qui rclame la restitution de sommes
avances titre de prt et celles du dfendeur qui avance quil
ne sagit que de donation, il est difficile de discerner la proposition la plus conforme la situation normale ). Et puis, la rfrence la notion de probabilit ou dapparence semble devoir
conduire dplacer la question de la charge de la preuve celle
des moyens de preuve admissibles. Cela signifierait alors simplement quon peut admettre plus ou moins largement lexistence
de cette probabilit question dadministration de la preuve et
ne permettrait pas pour autant de savoir quelle prtention doit
tre accueillie en cas de doute irrductible ce qui relve de la
question de lattribution du risque de la preuve.
125. Bien sr, parfois, la loi guide le juge en lui indiquant clairement qui doit rapporter la preuve de quel fait. Larticle 784 du
code civil dispose que la renonciation succession ne se prsume pas, ce qui signifie par voie de consquence que celui qui
se prvaut de cette renonciation doit la dmontrer. Larticle 1116
du code civil tablit la mme rgle en matire de dol : il ne se
prsume pas et doit donc tre prouv. En vertu de larticle 1202
du code civil, la solidarit ne se prsume point ; il faut quelle
soit expressment stipule. Cette rgle ne cesse que dans les
cas o la solidarit a lieu de plein droit, en vertu dune disposition de la loi . A contrario, la bonne foi se prsume en principe
(C. civ., art. 2268 : la bonne foi est toujours prsume, et cest
celui qui allgue la mauvaise foi la prouver ), si bien que
cest la partie qui invoque la mauvaise foi de son adversaire de
ltablir. Ces diffrents textes, dont certains contiennent la notion
de prsomption , ne ralisent pas vritablement un renversement de la charge de la preuve ; ils dispensent le plaideur qui en
bnficie de rapporter la preuve de sa bonne foi, ou de prouver
labsence de solidarit, ou encore son absence de renonciation
succession.
126. Force nous est de constater quaucune des thories proposes ne donne entire satisfaction. Peut-tre parce que la
systmatisation de la jurisprudence ne permet pas de privilgier
lune delles. Peut-tre aussi parce que la question de lanalyse
thorique des critres de rpartition du fardeau de la preuve est
vaine, tant la pratique et les dcisions de justice sont difficiles
Rp. pr. civ. Dalloz
synthtiser et regrouper en des catgories claires et prvisibles. tudier la rpartition de la charge de la preuve ncessite avant tout une esquisse des solutions jurisprudentielles actuelles.
2. Exemples jurisprudentiels.
127. Il est extrmement difficile de procder un classement
systmatique des solutions rgissant la charge de la preuve
dans diffrents domaines juridiques. Rgulirement, un arrt
parat qui incite se demander si sont remises en cause les
solutions paraissant jusque-l acquises ; rgulirement aussi,
la jurisprudence affine et nuance ses positions en fonction des
cas despce qui lui sont soumis. Il sera donc tent ici dillustrer
la question de la charge de la preuve dans quelques domaines
du droit, sans pour autant ni prtendre lexhaustivit, ni chercher vainement sans doute tablir une classification des
solutions. Seront abords le droit des contrats (V. infra, nos 128
et s.), le droit du mariage (V. infra, nos 157 et s.), le droit des
libralits (V. infra, nos 161 et s.) et celui des biens (V. infra,
nos 166 et s.), et enfin lincidence des voies de recours sur la
charge de la preuve (V. infra, nos 169 et s.).
A. Quelques illustrations en droit des obligations.
129. En matire contractuelle. Larticle 1315 du code civil impose celui qui rclame lexcution dune obligation de prouver
lexistence de celle-ci. Cela revient, en matire contractuelle,
prouver lexistence dun contrat (V. en ce sens, Cass. soc.
12 juin 1981, Bull. civ. V, no 548 ; Cass. 1re civ. 15 nov. 1989,
Bull. civ. I, no 349). La Cour de cassation a par exemple jug
quune demande en restitution dune somme prtendument remise dans le cadre dun mandat, doit tre rejete ds lors que
le demandeur ne parvient pas rapporter la preuve de lexistence dun mandat (Cass. com. 15 janv. 1968, Bull. civ. IV,
no 21). De mme, la Haute juridiction a censur les juges du
fond pour avoir condamn le client dun garagiste payer des
rparations effectues sur son vhicule automobile, alors que
le client prtendait quelles avaient t effectues sans son accord ; la cour dappel avait relev que le client ne semblait pas
avoir fait de rclamation crite contestant lesdites rparations.
La Cour de cassation casse au motif quil appartient celui qui
rclame lexcution dune obligation (en lespce obligation de
paiement), la prouver (Cass. com. 6 mai 1980, Bull. civ.
IV, no 176 ; dans le mme sens, Cass. 1re civ. 14 dc. 1999,
D. 2000, IR 20 ; V. aussi Cass. 1re civ. 2 nov. 2005, D. 2005,
IR 2823 : il appartenait au garagiste dtablir que son client avait
command ou accept les travaux effectus sur son vhicule ;
en labsence dune telle preuve, il ne peut obtenir paiement de
ces travaux sur le fondement du contrat qui les lient ou exercer
une action de in rem verso). Une mme solution a t retenue
propos dune action dun crancier contre une caution en cas
de liquidation judiciaire (Cass. com. 11 oct. 1994, Bull. civ.
IV, no 284 : il appartient au crancier dtablir lexistence et le
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PREUVE
montant de sa crance ds lors quil nest pas justifi que cette
crance, dclare au passif de la liquidation judiciaire, ait t
admise). La jurisprudence a eu loccasion de prciser que celui
qui se prtend crancier doit fournir tous lments dapprciation
concernant non seulement lexistence de la crance allgue,
mais galement sa consistance (Cass. com. 5 mai 1964, Bull.
civ. III, no 228 ; V. aussi Cass. 1re civ. 18 nov. 1997, D. 1997,
IR 263, propos dune crance dhonoraires dun expert-comptable : il incombe au prestataire lexpert-comptable , en sa
qualit de demandeur, dtablir le montant de sa crance et,
cet effet, de fournir les lments permettant de fixer ce montant,
et il appartient au juge dapprcier celui-ci en fonction notamment de la qualit du travail fourni). En matire de prt, par
exemple, il ne suffit pas au demandeur de prouver quil a bien
effectivement remis une somme la partie adverse pour que le
prt soit prouv (V. Cass. 1re civ. 5 mai 1971, Bull. civ. I, no 152 :
cassation de larrt qui a considr que la preuve de la remise
des fonds avait pour effet de dplacer le fardeau de la preuve ;
dans le mme sens, Cass. 1re civ. 17 mai 1978, Bull. civ. I,
no 192 ; V. toutefois, pour une exception souleve par le dfendeur : Cass. 1re civ. 21 mars 1966, Bull. civ. I, no 197 : la cour
dappel ne pouvait, sans renverser le fardeau de la preuve, rejeter une action tendant au paiement dune reconnaissance de
dette, en dclarant quil appartenait au demandeur dtablir la remise des fonds, car ctait au souscripteur de la reconnaissance
prtendant cette dernire fictive de dmontrer ce caractre fictif ; V. aussi en matire dassurances : Cass. 1re civ. 26 avr.
2000, Bull. civ. I, no 120 : lorsque lassureur a commenc verser lindemnit dinvalidit prvue au contrat, il ne peut pas en
interrompre le paiement sans avoir rapport la preuve de lvnement qui justifierait cette interruption).
130. La jurisprudence rcente contient de nombreuses illustrations du principe en vertu duquel cest la partie qui invoque un
contrat rapporter la preuve de lexistence de celui-ci (V. not.,
Cass. 3e civ. 16 juill. 1996, Contrats, conc., consom. 1996,
no 199, note L. Leveneur : en loccurrence, un entrepreneur rclamait paiement du mur quil avait construit. La Cour considre quil lui incombe de prouver que la construction lui a bien
t commande ; en matire de contrat dabonnement llectricit [EDF] ou au tlphone, on peut citer notamment : Cass.
1re civ. 6 nov. 1990, Bull. civ. I, no 234, RTD civ. 1991. 747,
obs. J. Mestre [contrat dabonnement EDF] ; Cass. 1re civ.
1er dc. 1999, Bull. civ. I, no 328 [abonnement tlphonique] ;
concernant lexistence dune transaction, la Cour de cassation a
jug que ne donne pas de base lgale sa dcision, au regard
de larticle 1341 du code civil, larrt qui, pour refuser dexaminer la question pose par un hritier de lexistence dune transaction conclue en cours de procdure entre ses cohritiers et
lui-mme, en vue de la liquidation et du partage dune succession, carte des dbats des lettres changes par les conseils
des parties, au motif que ces lettres conservaient leur caractre
confidentiel malgr lautorisation de les produire en justice donne par le btonnier de lordre des avocats, ds lors que cette
autorisation ne comportait pas de dtail sur le contenu de la transaction allgue, alors que, si la cour dappel conserve le pouvoir souverain dapprcier le caractre confidentiel des lettres
invoques, elle ne peut lexercer sans procder elle-mme un
examen du contenu de ces lettres afin de dterminer, dans la
commune intention de leurs auteurs, si elles ralisent un accord
dont elles constituaient ds lors un mode de preuve admissible
(Cass. 1re civ. 19 dc. 1995, D. 1996, IR 42 ; V. aussi Cass.
2e civ. I5 nov. 1989, Bull. civ. I, no 236).
131. En matire de responsabilit dlictuelle ou quasi dlictuelle. L aussi, cest celui qui invoque une faute, un prjudice et un lien de causalit entre les deux prouver en principe
ces diffrents lments afin de pouvoir obtenir rparation sur le
fondement de larticle 1382 ou de larticle 1383 du code civil.
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Il arrive cependant, dans certains domaines de la responsabilit dlictuelle, que la faute de lauteur soit prsume, ou encore
que soit prsum le lien de causalit entre la faute et le dommage En revanche, la preuve du dommage doit toujours tre
rapporte par celui qui se prtend victime. En ce qui concerne
la preuve de la faute, la charge en incombe la victime, car
cest une des conditions de son droit rparation. Tous modes
de preuve sont recevables puisquil sagit dun fait juridique (tmoignages, prsomptions de fait, etc.). Sil subsiste un doute
sur lexistence de la faute, ce doute profitera au dfendeur en
matire de responsabilit du fait personnel. Cest pourquoi la
jurisprudence et la loi ont dict un certain nombre de prsomptions lgales de faute ou des responsabilits de plein droit (pour
la responsabilit du fait dautrui et les responsabilits du fait des
choses, V. infra, nos 135 et 137). Suivant que la faute est intentionnelle ou non, la preuve sera plus ou moins difficile pour la
victime : en effet, il est relativement facile de prouver une faute
non intentionnelle, car cette dernire fera lobjet dune apprciation in abstracto (cest--dire que le juge devra se demander si le
comportement de lauteur du dommage, tel quil rsulte des faits
tablis par la victime, constitue ou non une attitude quaurait pu
avoir un bon pre de famille ; si cela nest pas le cas, le comportement sera considr comme fautif). En revanche, en cas
de faute intentionnelle, il ne suffit pas la victime dtablir le fait
qui pourra tre analys comme fautif ; elle doit en outre prouver
llment psychologique, cest--dire que lauteur a bel et bien
voulu causer le dommage. Certes, la victime pourra se contenter de prouver la faute, puisque toute faute, intentionnelle ou pas,
donne droit en principe rparation. Mais ce sera par exemple
lassureur de responsabilit de lauteur du dommage qui, pour se
prtendre dgag de son obligation de garantie, devra prouver
que son assur sest rendu coupable dune faute intentionnelle,
ce qui sera souvent difficile dmontrer. La Cour de cassation
considre que les juges du fond sont souverains pour constater
lexistence des faits, mais elle exerce un contrle sur la qualification de ces faits, cest--dire quelle vrifie si lesdits faits constituent bien une faute ou non (Cass. 2e civ. 30 nov. 1994, Bull.
civ. II, no 250). Comme le relvent des auteurs (J. FLOUR et
J.-L. AUBERT, Les obligations, 2. Le fait juridique, 8e d., 1999,
Armand Colin, no 115), pour la faute non intentionnelle, constatation et qualification des faits sont absolument indpendantes.
Une chose est de constater la vitesse : question de fait. Autre
chose est de dire que dans les circonstances de lespce, rouler
cette vitesse tait ou ntait pas une faute : question de
droit . Le contrle de la Cour de cassation, qui est donc techniquement possible, se justifie par la ncessit dassurer une
application et une interprtation uniformes des textes (pour des
exemples de contrle suprme, V. Cass. 2e civ. 1er juin 1978,
Bull. civ. II, no 150 : qualification des juges du fond censure ;
Cass. 2e civ. 9 dc. 1992, Bull. civ. II, no 305 : le constat de
lexistence dune faute, par les juges du fond, est contredit par
la Cour de cassation). En revanche, en matire de faute intentionnelle, la qualification du caractre intentionnel est difficile
dissocier de la constatation de fait des juges du fond, car cette
qualification repose sur une apprciation in concreto qui rend indissociables constatation et qualification des faits. La Cour de
cassation se contente donc de vrifier que la notion mme de
faute intentionnelle nest pas galvaude par les juges du fond
(pour un ex., Cass. 1re civ. 8 mai 1979, Bull. civ. I, no 130 ;
6 dc. 1977, Bull. civ. I, no 460 : la seule constatation, par les
juges du fond, de lintention de crer un risque de dommage ne
suffit pas tablir le caractre intentionnel de la faute).
132. Le dommage se prouve galement par tous moyens. Il est
classique de dire que ne peut tre indemnis que le dommage
direct, actuel et certain. Actuel ne signifie pas pour autant exclusion de lindemnisation du dommage futur, ds lors que sa
ralisation venir peut tre tablie. La question de la certitude
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PREUVE
du dommage a donn lieu une vive jurisprudence, notamment
propos de la question de la perte dune chance. La Cour de
cassation considre en effet quun prjudice peut tre invoqu
ds lors quune chance existait et quelle a t perdue (Cass.
1re civ. 27 janv. 1970, JCP 1970. II. 16 422, 2e esp., note Rabut). Il convient toutefois que les juges du fond caractrisent
suffisamment la chance qui a t perdue (Cass. 1re civ. 22 oct.
1996, Bull. civ. I, no 365 ; 15 janv. 1997, Resp. civ. et assur.
1997, no 129). La victime doit donc prouver en quoi consistait
la chance quelle a perdue (chance de russir tel ou tel examen,
V. par ex. T. civ. Bordeaux, 16 fvr. 1959, D. 1960. 622 : pour
le concours dagrgation des facults de droit ; chance de survie
ou de gurison, Cass. 2e civ. 21 nov. 1978, JCP 1979. II. 19033,
note R. Savatier). En ce qui concerne le dommage moral, il se
prouve galement par tous moyens, mais la difficult est moins
de ltablir que, pour le juge, dapprcier quelle raisonnable indemnisation en argent il doit donner lieu.
133. En ce qui concerne la preuve du lien de causalit, l encore, la rgle veut que ce soit la victime de ltablir puisquil
sagit dune des conditions de son droit rparation. Chaque
fois quil peut tre tabli que le dommage se serait quand mme
produit, le lien de causalit doit tre considr comme faisant dfaut (V. par ex. Cass. 1re civ. 25 nov. 1971, Bull. civ. I, no 296).
Lincertitude sur le lien de causalit profite galement au dfendeur. Mais il arrive que les tribunaux se montrent indulgents envers la victime en assouplissant indirectement la rgle relative
la charge de la preuve par le biais de ladmission de modes
de preuve qui faciliteront la tche probatoire de la victime : ainsi
par exemple, lorsque le juge, par le jeu dune prsomption de fait,
considre lenchanement causal comme suffisamment vraisemblable pour tre admis comme tabli. titre dexemple, les juges
du fond admettent que les transfusions sanguines nombreuses
subies par la victime suite un accident ont t la cause de la
contamination par le virus du SIDA, plutt que les transfusions
occasionnelles antrieures dont elle avait bnfici ; mais la prsomption simple de contamination par la transfusion sanguine
peut tre contredite par un ensemble de prsomptions graves,
prcises et concordantes (Cass. 1re civ. 17 fvr. 1993, Bull. civ.
I, no 80). Dans une autre affaire, leffondrement dun mur stant
produit aussitt aprs que plusieurs bangs imputables un appareil dont ltat franais tait responsable eussent t perus
et aucune autre cause susceptible damener un effondrement
de limmeuble nayant t releve, les juges du fond ont pu en
dduire la relation de causalit entre le fait des avions et le dommage (Cass. 2e civ. 14 janv. 1998, Bull. civ. II, no 17 ; Cass.
2e civ. 13 oct. 1971, D. 1972. 117). Comme le relvent des
auteurs, se montrer libral sur la valeur probante de certains indices, on a tt fait dadmettre, sous ce couvert, une vritable prsomption de causalit (J. FLOUR et J.-L. AUBERT,
op. cit., no 163 ; dans le mme sens, F. CHABAS, D. 1971. 637,
et not. p. 642 ; J. FLOUR et J.-L. AUBERT notent galement que
parfois, pour favoriser la victime, les tribunaux dplacent sur le
plan du dommage les incertitudes touchant au lien de causalit et cest ainsi que des arrts ont pu, en prsence dune faute
mdicale dont il ntait pas prouv quelle ait compromis ltat de
sant du malade, accorder des dommages-intrts la victime
pour perte de chance de gurison ou de survie). Concernant
la question difficile du lien de causalit dans la clbre affaire
Perruche, il a t jug que ds lors que les fautes commises
par un mdecin et un laboratoire dans lexcution de contrats
conclu avec une femme enceinte dont la rubole na pas t dtecte, ont empch la femme dexercer son choix dinterrompre
sa grossesse, lenfant atteint dun handicap peut demander rparation du prjudice rsultant de ce handicap et caus par les
fautes retenues (V. Cass. ass. pln. 17 nov. 2000, Bull. civ.,
no 9). Cet arrt a t condamn par la loi no 2002-303 du 4 mars
2002 (D. 2002. 1022).
Rp. pr. civ. Dalloz
134. La question du lien de causalit se pose galement rgulirement en prsence de dommages causs en groupe. Lhypothse est quil est certain que lune des personnes prsentes
a bel et bien caus le dommage, mais quil est matriellement
impossible de savoir laquelle (cas classique des chasseurs qui,
munis du mme plomb, tirent une gerbe de projectiles et blessent
ou tuent une victime). Il serait thoriquement possible de dcider quen labsence de preuve du lien de causalit entre le
comportement de tel chasseur et le dommage, la victime ne doit
pas tre indemnise. La jurisprudence la parfois fait. Mais aujourdhui, les tribunaux tendent plutt mettre la responsabilit la charge de lensemble des membres du groupe, soit en
dcouvrant une faute collective dimprudence ou de ngligence,
soit une action commune des membres du groupe (V. par ex.
Cass. 2e civ. 18 nov. 1987, Bull. civ. II, no 237), soit encore en
dclarant quelque peu artificiellement lensemble des chasseurs gardiens de la gerbe de plomb dclenche par leurs tirs
(Cass. 2e civ. 13 mars 1975, Bull. civ. II, no 88). Il est bien
clair que de telles solutions dont lutilit pratique pour la victime est vidente et qui reposent sur lquit et la trop grande
exigence de la rgle de preuve pour la victime dans de telles
hypothses ne sont pas toujours satisfaisantes pour lesprit.
Elles servent uniquement allger le fardeau probatoire de la
victime dans des situations difficiles. Elle reposent sans doute
aussi sur lide quil serait immoral de dcharger chaque membre
du groupe de toute responsabilit au motif quil est impossible de
prouver lequel dentre eux a vritablement caus la dommage,
mais quil est certain que lun dentre eux en est lauteur. Cest
donc en quelque sorte la thorie du risque quapplique la jurisprudence, en considrant que le groupe de chasseurs est responsable dans son ensemble : ceux qui se livrent en commun
une activit dangereuse doivent en assumer solidairement les
suites (en ce sens, J. FLOUR et J.-L. AUBERT, op. cit., no 164).
135. La question de la preuve a parfois t difficile rsoudre en
pratique en matire de responsabilit du fait des choses (C. civ.,
art. 1384), dont on sait quelle a t un terrain de prdilection
pour la cration prtorienne. Lorsque larticle 1384, alina 1er,
du code civil parle de fait de la chose , il exprime implicitement mais bien ncessairement lexigence dun lien de causalit
entre une chose et le dommage survenu. La chose doit avoir
caus le dommage, cest--dire avoir jou un rle actif dans sa
production (V. en ce sens, Cass. 2e civ. 5 janv. 1994, Bull.
civ. II, no 14) : la chose doit avoir t en quelque manire
et ne ft-ce que pour partie, linstrument du dommage . Par
cette formule, la Cour de cassation veut exclure de lapplication
de larticle 1384, alina premier, les cas dans lesquels la chose
na fait que subir laction dune cause trangre. La victime doit
prouver ce fait de la chose ; lorsquelle a rapport cette preuve,
le lien de causalit entre le fait de la chose et le dommage intervenu est prsum. Toutefois, cette prsomption de causalit
nopre pas dans absolument toutes les hypothses. Il convient
de distinguer selon que la chose qui a caus le dommage tait en
mouvement ou inerte, suivant galement quelle est ou non entre en contact avec le sige du dommage. La prsomption joue
clairement lorsque la chose est entre en contact avec la personne victime ou le bien endommag ; elle ne sapplique pas en
labsence dun tel contact et ce sera alors la victime de prouver
que la chose a pourtant bien contribu la ralisation du dommage (V. par ex. Cass. 2e civ. 5 mai 1993, Bull. civ. II, no 168 :
propos de la chute dun arbre ; V. aussi Cass. 2e civ. 29 mars
1971, JCP 1972. II. 17 086 : les juges du fond ne peuvent dduire de la seule constatation de la rupture dune branche quun
arbre avait t linstrument du dommage). Lorsque le contact a
eu lieu, la jurisprudence donne la prsomption de causalit une
porte variable suivant que la chose tait ou non en mouvement :
la prsomption joue sans autre condition ds lors que la chose
tait en mouvement, alors que si elle tait inerte, la victime ne
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janvier 2006
PREUVE
bnficiera de cette prsomption de causalit que si elle prouve
non seulement le fait de la chose, mais galement la faute du
gardien ou lexistence dune anomalie de la chose (Cass. 2e civ.
11 janv. 1995, Bull. civ. II, no 18 : pas danomalie dune plaque
dclairage, en bon tat ; Cass. 1re civ. 29 mai 1996, Bull. civ.
I, no 108 ; 2e civ. 29 avr. 1998, Bull. civ. II, no 142 ; lanomalie peut concerner la conception ou la fabrication de la chose,
sa position : Cass. 2e civ. 11 janv. 1995, prc., etc. ; comp.
Cass. 2e civ. 5 juin 1991, D. 1992. 409, note Ch. Lapoyade-Deschamps : en mettant une sonnerie intempestive au passage
dun client, le portique de dtection lectronique dun grand magasin est intervenu dans la ralisation du dommage moral caus
ce client, souponn tort de vol). Pendant quelques temps,
la Cour de cassation a toutefois laiss entendre, propos daccidents causs par des parois vitres, que la simple intervention
matrielle de la vitre impliquait son rle actif dans la survenance
du dommage (Cass. 2e civ. 15 juin 2000, Bull. civ. II, no 103,
JCP 2000. I. 2280, no 280, obs. G. Viney, D. 2001. 886, note
G. Blanc ; 12 mai 1980, Bull. civ. II, no 142). Ces dcisions
remettaient en cause la distinction entre choses en mouvement
et choses inertes quant la charge de la preuve des liens de
causalit (V. en ce sens, F.-X. TRAIN, Le fait de la chose inerte :
retour lanormal, Rev. Lamy de droit civil, oct. 2005, p. 17).
Toutefois, dans deux arrts tout rcents du 24 fvrier 2005 (Bull.
civ. II, nos 51 et 52, D. 2005. 1395, note N. Damas), la Cour
de cassation a raffirm clairement lexigence danormalit de la
chose inerte dans le cadre de larticle 1384, alina 1er du code
civil ; elle exige que la victime rapporte la preuve de la dangerosit ou de la position anormale de la chose inerte pour tablir
que celle-ci a t linstrument du dommage (pour la prsomption
de gardien pesant sur le propritaire de la chose, V. Cass. 2e civ.
16 mai 1984, Bull. civ. II, no 86 ; 1re civ. 16 juin 1998, Bull. civ. I,
no 217 ; 2e civ. 14 juin 1995, Bull. civ. II, no 185).
136. La loi no 85-677 du 5 juillet 1985 tendant lamlioration
de la situation des victimes daccidents de la circulation et lacclration des procdures dindemnisation (dite loi Badinter) (JO
6 juill.) a galement donn lieu jurisprudence propos de la
question de la charge de la preuve. Ainsi, il a t jug quil appartient la victime de rapporter la preuve de limplication dun vhicule dans laccident (Cass. 2e civ. 28 mai 1986, D. 1987. 160,
note H. Groutel). En revanche, cest au gardien du vhicule impliqu de prouver que la victime avait la qualit de conducteur
de ce vhicule au moment de laccident (Cass. 2e civ. 16 mai
1994, Bull. civ. II, no 129, deux arrts). La Cour de cassation
a galement jug que limplication dun vhicule dans laccident
cre une prsomption dimputabilit dont le gardien du vhicule
ne peut se dgager quen tablissant que laccident est sans relation avec le dommage (Cass. 2e civ. 19 fvr. 1997, Bull. civ.
II, no 41 ; 25 mars 1991, Bull. civ. II, no 96). La solution est autre
pour limputation un accident du prjudice rvl postrieurement : cest alors la victime demanderesse de prouver le lien
de causalit entre laccident et le dommage dont elle entend obtenir rparation. Bien videmment, cest la partie qui invoque la
faute inexcusable de la victime (L. prc., art. 3) de prouver lexistence de cette faute et quelle a t la cause exclusive de laccident. Des arrts rcents se sont galement prononcs dans des
hypothses o il ny avait pas eu de contact entre le vhicule et le
sige du dommage : dans ce cas, la victime doit prouver que le
vhicule, immobile ou en mouvement, est intervenu quelque
titre que ce soit dans la survenance de laccident (Cass. 2e civ.
18 mars 1998, JCP 1998. IV. 2098), si bien que la notion dimplication a t largement tendue par la jurisprudence (V. par ex.
Cass. 2e civ. 18 mai 2000, Bull. civ. II, no 79 ; pour de nombreux
exemples, V. Rp. civ., Vo Preuve, nos 985 et s.).
Pour une analyse critique des facilits de preuve accordes
par la loi dans un certain nombre de situations dans lesquelles
peut exister une difficult prouver, il convient de se reporter
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PREUVE
(D. 1991. 324, note Ch. Larroumet, JCP 1991. II. 21673, concl.
Dontenwille, note J. Ghestin), ne peut semble-t-il pas cder devant la preuve de labsence de faute, mais seulement devant la
preuve dun vnement de force majeure (Cass. crim. 26 mars
1997, trois arrts, D. 1997. 496, note P. Jourdain : les personnes tenues de rpondre du fait dautrui au sens de larticle
1384, alina 1er du code civil ne peuvent sexonrer de la responsabilit de plein droit rsultant de ce texte en dmontrant quelles
nont commis aucune faute ). Bien videmment, dans toutes
ces hypothses, la victime qui na pas rapporter la preuve
de la faute du responsable doit cependant prouver toutes les
autres conditions de mise en uvre de la responsabilit (sur
les motifs de cette volution jurisprudentielle, V. F. TERR, Ph.
SIMLER et Y. LEQUETTE, Droit civil, Les obligations, 8e d.,
2002, no 850). Cependant, dans deux arrts du 20 novembre
2003 (JCP 2004. II. 10017, note Ch. Mouly) et du 13 mai 2004
(D. 2004, IR 1711), la deuxime chambre civile de la Cour de
cassation a jug que la responsabilit de clubs sportifs en raison
du fait dommageable de leurs membres, ne pouvait tre engag
sur le fondement de larticle 1384, alina 1er du code civil, que si
la victime prouvait une faute commise par autrui.
138. Quel que soit le fondement lgal de la responsabilit dlictuelle, il appartient au dfendeur laction qui invoque une cause
exonratoire la prouver.
b. Nature et contenu du contrat.
obligation de faire qui se prvaut dun droit n de lexcution tardive de cette obligation, de prouver le retard mis par le dbiteur
sexcuter (Cass. 2e civ. 11 janv. 1995, Bull. civ. II, no 5).
La Cour de cassation juge galement classiquement que cest
au fournisseur rclamant le paiement de factures de dmontrer
la ralit de ses livraisons, par exemple en produisant les bordereaux de livraison justifiant sa facturation (Cass. com. 9 juill.
1991, Bull. civ. IV, no 253). Ainsi, propos des rparations effectues par un garagiste, il a t jug que cest au garagiste
prouver que les travaux dont il demande paiement ont bien t
commands par le client (Cass. 1re civ. 14 dc. 1999, Bull. civ.
I, no 344). En matire de vente, il a t jug que cest au vendeur dmontrer quil a mis la chose vendue la disposition de
lacheteur dans le dlai convenu (V. Cass. 1re civ. 19 mars 1996,
Bull. civ. I, no 147). De mme, il a t tabli que cest au fournisseur qui rclame le paiement dun solde de fournitures, de prouver que le dbiteur sest engag envers lui payer lensemble
desdites fournitures, cette obligation ne pouvant se dduire dun
paiement partiel en cas de contestation sur ltendue de la commande (Cass. 2e civ. 15 nov. 1989, Bull. civ. II, no 236 ; V. aussi Cass. com. 11 dc. 2001, Contrats, conc., consom. 2002,
no 58, note Leveneur : assign en rsolution de la vente pour
manquement son obligation de dlivrance, cest au vendeur
quil incombe dtablir quil a bien rempli son obligation en rapportant la preuve de la dlivrance des accessoires de la chose
vendue). Concernant la liquidation dune astreinte ordonne en
justice, la charge de la preuve que lobligation prescrite sous astreinte a t correctement excute incombe au dbiteur (Cass.
com. 2 oct. 2001, Procdures dc. 2001, no 226). Il sagit l dun
revirement de jurisprudence, car la Cour de cassation considrait jusqualors que ctait au crancier prouver que la dcision
de justice navait pas t excute (Cass. 2e civ. 11 janv. 1995,
Bull. civ. II, no 5 ; 21 janv. 1999, Juris-Data no 1999-000298 ;
Cass. soc. 13 nov. 1990, Bull. civ. V, no 547 : il en va de mme
galement lorsque la condamnation sous astreinte est une obligation de ne pas faire).
142. Contrat dabonnement tlphonique et consommation tlphonique. La Cour de cassation, plusieurs reprises, a t
amene se prononcer sur la charge de la preuve de lexistence dun contrat dabonnement tlphonique et du montant de
la crance rclame par France Tlcom. Elle a jug que ces
deux preuves devaient tre rapportes par le crancier (Cass.
1re civ. 28 mars 1995, D. 1995. 517, note J. Huet, JCP 1995.
II. 22539, note A. Bnabent ; 1er dc. 1999, Bull. civ. I, no 328).
La question se posait toutefois de la valeur des enregistrements
de communications confirms par des enqutes techniques de
France Tlcom. On sait en effet que nul ne peut se constituer
une preuve lui-mme. Les prtendus dbiteurs invoquaient cet
argument pour que les tribunaux refusent de reconnatre valeur
probatoire de tels enregistrements qui sont le fait du crancier
lui-mme. La Cour de cassation (Cass. 1re civ. 28 mars 1995,
prc. ; 7 mars 2000, D. 2000, IR 100, RTD civ. 2000. 333, obs.
J. Mestre et B. Fages) a jug que la prsomption rsultant de
tels enregistrements des communications tlphoniques, confirms par des enqutes techniques, ne pouvait tre carte sans
que le dbiteur ait rapport la preuve dlments de fait permettant de mettre en doute la vracit de la prsomption ( cest
par une exacte application de larticle 1315, alina 2, du code
civil, quune cour dappel qui, ayant constat que France Tlcom concluait, aprs stre livre une enqute technique,
labsence danomalie sur la ligne, a retenu que labonn, qui se
bornait contester certaines liaisons alors quil ntait pas le seul
utiliser sa ligne tlphonique, napportait la preuve daucun lment de nature mettre en doute la prsomption tablie par le
relev des communications ). A galement t jug que si la
socit France Tlcom doit prouver lexistence et le montant de
sa crance, en application de larticle 1315, alina 1er du code
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PREUVE
civil, elle bnficie dune prsomption relevant du relev de communications tlphoniques. Labonn ninvoque aucun lment
objectif permettant de mettre en doute cette prsomption et napporte pas la preuve du paiement, en leur temps, de ces factures
(Cass. 1re civ. 28 janv. 2003, D. 2003, IR 533).
En matire dabonnement deau, la Cour de cassation a jug
quinverse la charge de la preuve le tribunal qui nonce que
la compagnie des eaux doit apporter la preuve, pour justifier
le montant lev de sa facture, que des modifications substantielles sont intervenues dans la consommation de labonn ou
quune fuite existe dans son installation (Cass. 1re civ. 30 mars
1999, Bull. civ. I, no 113, Dalloz affaires 1999. 708, note J. F. ;
comp. Cass. 1re civ. 12 juill. 2005, D. 2005, IR 2177 : ne constitue pas un commencement de preuve par crit dune crance un
relev informatique).
143. Enrichissement sans cause. La Cour de cassation a jug que ctait la partie invoquant lenrichissement sans cause
dmontrer que lappauvrissement subi par elle et lenrichissement corrlatif du dfendeur avaient eu lieu sans cause (Cass.
1re civ. 19 janv. 1988, Bull. civ. I, no 16). Pour celui qui a pay la
dette dautrui, elle a jug que celui qui a sciemment acquitt la
dette dautrui sans tre subrog dans les droits du crancier, doit
dmontrer que la cause du paiement impliquait, pour le dbiteur,
lobligation de lui rembourser les sommes verses (Cass. 1re civ.
17 nov. 1993, Bull. civ. I, no 332). De mme en matire de rptition de lindu, il est tabli quil appartient au titulaire dun compte
crdit indment dtablir quil a pu se mprendre sur ses droits
et dpenser de bonne foi les sommes portes sur ledit compte
(Cass. com. 13 mars 2001, Bull. civ. IV, no 56, D. 2001. 3113,
note V. Saint-Grand).
de la charge de la preuve quune cour dappel, aprs avoir procd une analyse concrte des lments de fait qui lui ont t
soumis, a retenu quil tait impossible, en ltat dlments techniques divergents et parcellaires, dimputer au vendeur les dfauts apparus sur la marchandise livre). Il convient de prciser
que la question de la charge de la preuve du dfaut de conformit nest pas expressment rgle dans la Convention de Vienne
(V. par ex. Cass. com. 24 sept. 2003, D. 2003. 2502). La doctrine majoritaire considre que la charge de la preuve pse sur
lacheteur selon une dduction implicite tire de larticle 35 de la
Convention (V. en ce sens, TA Lugano, 15 janv. 1998, D. 2000,
somm. 445, obs. N. Spiegel ; T. Vigevano, 12 juill. 2000,
D. 2002, somm. 395, obs. N. Spiegel). Certains auteurs subordonnent toutefois lapplication de cette rgle une rception
sans rserves immdiates de la part de lacqureur ; dautres
majoritaires considrent que le vendeur supporte la charge de
la preuve jusquau transfert des risques, alors quaprs ce transfert, cest lacheteur qui devrait prouver le dfaut de conformit.
Sil tablit ce dfaut, une prsomption sinstaure alors selon laquelle le dfaut existait au moment du transfert des risques, prsomption que le vendeur peut renverser en prouvant que lors du
transfert, la marchandise tait conforme la commande. Dans
larrt de la chambre commerciale du 24 septembre 2003, la
Cour de cassation considre quen ltat dlments techniques
divergents et parcellaires, il est impossible dimputer au vendeur
les dfauts apparus la marchandise lors de la livraison. Elle
estime donc que lorsque lorigine du dfaut est incertain, cest
que lacheteur na pas t en mesure dtablir la preuve de la
ralit du dfaut. Pour la charge de la preuve de la mauvaise foi
du vendeur au sens de larticle 40 de la Convention de Vienne
de 1980 sur la vente internationale de marchandises, une dcision allemande a jug que la preuve de la mauvaise foi du
vendeur incombe en principe lacheteur, mais une exception
cette rgle doit tre faite en prsence de difficults quant la
proximit de la preuve Beweisnhe ou de difficults insurmontables de lacheteur administrer la preuve unzumutbare
Beweisschwierigkeiten (C. fd. Justice [BGH], 8e civ. 30 juin
2004, MDR 2004. 1305). Les juges allemands procdent dont
un examen pouss des faits du litige et de la situation probatoire
de lacheteur. Sil est tabli que ce dernier se heurtait des difficults probatoires insurmontables pour tablir la mauvaise foi
du vendeur, la Cour fdrale de Justice accepte de procder
un renversement quitable de la charge de la preuve.
145. La question peut se corser et le fardeau probatoire se rvler plus ou moins lourd en fonction de la nature de lobligation
qui pse sur le dfendeur. Des difficults sont apparues en jurisprudence, notamment propos des obligations dinformation
que les juges nhsitent pas mettre la charge du cocontractant professionnel ou le mieux renseign (mdecin, banquier, notaire, vendeur professionnel...). Le client ou patient victime dune
absence ou dune insuffisance dinformation de la part de son
cocontractant devra-t-il tablir la violation de lobligation de renseignement pour pouvoir agir efficacement en responsabilit ?
Comment prouver un fait ngatif, cest--dire comment prouver,
par exemple, que le chirurgien na pas nonc au patient les
risques lis lintervention ? Souvent, la preuve du fait ngatif
pourra tre faite grce un dplacement de lobjet de la preuve,
et la jurisprudence a donc longtemps exig du demandeur en
responsabilit contractuelle quil tablt linexcution de son obligation par le cocontractant (V. par ex., Cass. 1re civ. 17 mai
1966, Bull. civ. I, no 298). Il ntait pas rare toutefois que cette
preuve soit tablie par des circonstances de la cause, et notamment par des prsomptions de fait. La Cour de cassation dcidait
ainsi que le malade qui agissait en responsabilit contractuelle
contre son mdecin, en lui reprochant par exemple de navoir
pas sollicit son consentement lintervention chirurgicale ou au
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PREUVE
traitement, ou de ne pas lavoir inform des consquences possibles de lun ou lautre, avait donc la charge de prouver cette situation. Ce ntait donc en principe pas au mdecin ou au chirurgien de dmontrer quil avait bien recueilli laccord du patient en
vue de lopration ou du traitement, ou quil lavait bien clair sur
les suites et risques possibles (V. dj Cass. civ. 29 mai 1951,
D. 1952. 53, note R. Savatier, JCP 1951. II. 6421, note R. Perrot : il appartient au demandeur de prouver le dfaut dinformation, solution svre pour le patient ; Cass. 2e civ. 8 oct. 1974,
JCP 1975. II. 17 955, note R. Savatier). Certains arrts semblaient toutefois, ds les annes 70, sloigner de ces rgles :
ainsi, la Cour de cassation a-t-elle jug quun notaire dfendeur
une action en responsabilit devait lui-mme dmontrer quil
avait accompli sa mission de conseil (Cass. 2e civ. 12 mai 1976,
Gaz. Pal. 1976. 2. 569, note G. R.) ; cet arrt nest toutefois pas
trs clair quant son champ de consquences, car il pourrait
sexpliquer par une simple censure pour insuffisance de motifs
des juges du fond dans leur rejet des preuves du manquement
au devoir de conseil prsentes par le demandeur. Comme le relevaient dj G. GOUBEAUX et Ph. BIHR en 1979, dans la version antrieure de cette rubrique (no 142), les efforts dployer
pour rendre compte de certaines dcisions en considrant que
les principes sont saufs deviennent de plus en plus importants
et sont peut-tre dj vains, tant est forte la tendance la svrit lgard de certains professionnels (sur une analyse de la
preuve de linformation en matire mdicale, V. F. CHABAS, La
preuve de linformation en matire mdicale, in C. PUIGELIER
[sous la dir.], La preuve, 2004, Economica, p. 7).
146. Aujourdhui, en matire dobligation dinformation, la Cour
de cassation est svre envers le dbiteur de lobligation.
Elle juge que celui qui est lgalement ou contractuellement
tenu dune obligation particulire dinformation doit rapporter la
preuve de lexcution de cette obligation. Pour des applications
dans le domaine mdical, il a t jug que celui qui est lgalement ou contractuellement tenu dune obligation particulire
dinformation doit rapporter la preuve de cette information
(Cass. 1re civ. 25 fvr. 1997, Bull. civ. I, no 75, D. 1997,
somm. 319, obs. J. Penneau, Gaz. Pal. 1997. 1. 274, rapport
P. Sargos, RTD civ. 1997. 434, obs. P. Jourdain) ; quun
manquement de lorthodontiste son obligation dinformer
les parents du caractre dangereux de lappareil port par un
enfant de huit ans (17 fvr. 1998, Bull. civ. I, no 67 ; 22 nov.
1994, Bull. civ. I, no 340 ; V. aussi Cass. 1re civ. 7 oct. 1998,
JCP 1998. II. 10179, concl. J. Sainte-Rose et note P. Sargos :
conf. par Cass. 1re civ. 15 juill. 1999, D. 1999, somm. 393,
obs. A. Penneau) ; la Cour de cassation impose au mdecin
de signaler mme les risques exceptionnels encourus par le
patient (dans le mme sens : CE 5 janv. 2000, deux arrts,
Assistance publique - Hpitaux de Paris et Consorts Telle, JCP
2000. II. 10271, note Moreau ; V. aussi la loi no 2002-303 du
4 mars 2002 sur les droits des patients (JO 5 mars), et larticle
L. 1111-2 quelle a insr dans le code de la sant publique, dont
le dernier alina dispose que en cas de litige, il appartient au
professionnel ou ltablissement de sant dapporter la preuve
que linformation a t dlivre lintress dans les conditions
prvues au prsent article. Cette preuve peut tre apporte
par tous moyens ; V. aussi larrt du 13 novembre 2002, Dr.
et Patrimoine sept. 2003, no 3335, p. 111, obs. F. Chabas,
Gaz. Pal. 16 dc. 2003, p. 13, note Zerouki : il appartient au
patient de dmontrer que labsence dinformation lui a caus un
prjudice indemnisable [solution trs svre pour le demandeur
en indemnisation]).
Concernant le devoir dinformation dun avocat : Cass. 1re civ.
29 avr. 1997, Bull. civ. I, no 132, JCP 1997. II. 22948, note
R. Martin ; dun huissier de justice : Cass. 1re civ. 15 dc. 1998,
Bull. civ. I, no 364 ; ou encore dun assureur : Cass. 1re civ.
9 dc. 1997, Bull. civ. I, no 356. Bien entendu, pour ne pas impoRp. pr. civ. Dalloz
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PREUVE
tient, en matire dinfection nosocomiale, dune obligation de scurit de rsultat, dont il ne peut se librer quen rapportant la
preuve dune cause trangre ; contra : la jurisprudence antrieure, Cass. 1re civ. 21 mai 1996, Bull. civ. I, no 219, D. 1997,
somm. 287, obs. D. Mazeaud : une clinique est prsume responsable dune infection contracte par un patient lors dune intervention pratique dans une salle dopration, moins de prouver son absence de faute, jurisprudence dpasse aujourdhui ;
V. aussi, dsormais, C. sant publ., art. L. 42-1, issu de la loi
no 2002-303 du 4 mars 2002 sur les droits des malades et la
qualit du systme de sant).
149. En matire dassurances, cest lassur prouver lexistence du contrat qui oblige lassureur le garantir (Cass. 1re civ.
16 oct. 1968, Bull. civ. I, no 236). La Cour de cassation a jug
notamment, le 8 mars 1968 (Bull. civ. I, no 99), que lassur, demandeur en garantie, devait rapporter la preuve de la ralit et
de ltendue de lobligation dont il rclamait lexcution par lassureur. Ce nest donc pas lassureur dmontrer lexistence
dune limitation de garantie, mais lassur tablir ltendue de
lobligation de la compagnie dassurances. Dans le mme sens,
il a t jug que les rapports entre lassureur et le souscripteur,
la preuve de lexistence dun contrat dassurance, qui pourrait
se dduire dun commencement de preuve par crit, ne saurait
suffire tablir la preuve de la nature et de ltendue de la garantie, laquelle ne peut rsulter que des termes mmes de la police,
quil incombe lassur de produire (Cass. 1re civ. 23 mars 1977,
Bull. civ. I, no 147 ; 3 nov. 1981, Bull. civ. I, no 322 ; Cass. 2e civ.
13 mai 2004, Bull. civ. II, no 227). La jurisprudence a toutefois
retenu une solution diffrente dans lhypothse o cest la victime qui intente une action directe contre lassureur de lauteur
du dommage. Dans ce cas, la victime na pas en principe en
sa possession le texte de la police dassurance ; il est donc logique comme le dcident les tribunaux dimposer lassureur
de dmontrer les limitations de garantie quil lui oppose (Cass.
1re civ. 24 juin 1970, Bull. civ. I, no 222). La victime, comme
lassur dailleurs, nest toutefois pas dcharge de toute obligation probatoire, car il lui incombe de prouver que le sinistre
sest ralis dans les conditions stipules au contrat pour le jeu
de la garantie (Cass. 1re civ. 11 fvr. 1970, Bull. civ. I, no 51 ;
15 mars 1978, Bull. civ. I, no 108 ; 8 juin 1994, Bull. civ. I,
no 203 : a renvers la charge de la preuve, la cour dappel qui a
jug acquis le bnfice de deux assurances, assurance dcs et
assurance accident corporel, les circonstances du dcs tant
demeures inconnues, alors que la police complmentaire garantissait uniquement le risque daccident corporel. Le demandeur aurait donc d tablir que le dcs tait bien accidentel).
Cette position est mettre en perspective avec une dcision de
la Cour de cassation selon laquelle sil incombe lassureur, invoquant une exclusion de garantie, de dmontrer la runion des
conditions de fait de cette exclusion, il appartient celui qui rclame le bnfice de lassurance dtablir que sont runies les
conditions requises par la police pour mettre en jeu cette garantie (comp. Cass. 1re civ. 13 nov. 1996, Bull. civ. I, no 396). Cet
arrt illustre particulirement bien le jeu de la rgle de larticle
1315 : actori incumbit probatio et reus in excipiendo fit actor. En
lespce, la Cour de cassation censure les juges dappel davoir
condamn lassureur indemniser le prjudice dcoulant de la
perte de loyers pour lassur en raison de leffondrement dune
construction, au motif que lassureur ninvoquait aucune clause
excluant les dommages immatriels. De mme il a t jug que
lassureur ne peut interrompre le versement des prestations sans
rapporter la preuve de lvnement justifiant cette interruption :
en loccurrence, lassureur avait pay les chances dun emprunt de lassure en raison de lincapacit de travail de celle-ci,
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PREUVE
labandon de la procdure accusatoire donnent de plus en plus
de place au rle inquisitorial du juge, avec pour corollaire lobligation, pour lemployeur, de supporter bien souvent le risque de
la preuve (en ce sens, B. CHAUVET, prc., p. 794). Ces solutions se justifient par le dsquilibre des forces en prsence (salari et employeur) face la preuve. De plus, il a t jug que
la cour dappel a constat quil tait tabli que la mention de la
lettre de licenciement, selon laquelle lemployeur aurait propos
la salarie, au cours de lentretien pralable, le bnfice dune
proposition de conversion, tait fausse ; elle a pu ds lors, sans
renverser la charge de la preuve, retenir quil appartenait lemployeur dtablir quil avait satisfait cette obligation (V. aussi
Cass. soc. 16 fvr. 1999, Bull. civ. V, no 73). Il rsulte en outre
de la combinaison des articles 1315 du code civil et L. 143-4 du
code du travail que, nonobstant la dlivrance des bulletins de salaire et leur acceptation sans rserve, il appartient lemployeur
de justifier quil a vers la rmunration correspondant au travail effectif (dans le mme sens, sur ce dernier point, Cass. soc.
2 fvr. 1999, Bull. civ. V, no 48 : viole les articles 1315 du code
civil et L. 143-4 du code du travail le conseil de prudhommes
qui, pour dbouter un salari de sa demande tendant au paiement du salaire, nonce que le bulletin de paie fait prsumer ce
paiement, alors que lemployeur ne justifiait pas, notamment par
la production de pices comptables, du paiement du salaire).
Pour lhypothse dun licenciement conomique, la Cour de cassation a considr quune cour dappel, constatant que lemployeur qui dtenait les lments de preuve sabstenait de les
produire, alors quen cas de licenciement conomique, il doit
communiquer au juge tous les lments fournis aux reprsentants du personnel, peut estimer quen raison de la carence de
lemployeur, la ralit des motifs conomiques ntait pas tablie
(V. Cass. soc. 17 juin 1992, Bull. civ. V, no 402).
151. lments de preuve dune discrimination ou dun harclement. La cour dappel, qui fait ressortir dune part, la disparit
de rmunrations au dsavantage dun salari par comparaison
avec deux autres salaris de mme anciennet et mme niveau
professionnel, et constate dautre part, la non-application, dans
son cas, des dispositions de laccord dentreprise prvoyant un
bilan professionnel priodique et un examen rgulier du cas du
salari nayant pas obtenu une volution de carrire depuis huit
ans, et qui nonce exactement que lemployeur a lobligation de
prendre linitiative dappliquer cet accord et de justifier cette disparit, ce quil navait pas fait, peut dcider que lintress a
fait lobjet dune discrimination syndicale dans lexcution de son
contrat de travail (Cass. soc. 4 juill. 2000, D. 2000, IR 258) ; pour
une discrimination fonde sur le sexe, la directive CE no 97-80 du
Conseil du 15 dcembre 1997 relative la charge de la preuve
dans les cas de discrimination fonde sur le sexe (D. 1998. 91),
larticle 4 prvoit que : 1. Les tats membres, conformment
leur systme judiciaire, prennent les mesures ncessaires afin
que, ds lors quune personne sestime lse par le non-respect
son gard du principe de lgalit de traitement et tablit, devant une juridiction ou une autre instance comptente, des faits
qui permettent de prsumer lexistence dune discrimination directe ou indirecte, il incombe la partie dfenderesse de prouver
quil ny a pas eu violation du principe de lgalit de traitement.
2. La prsente directive nempche pas les tats membres dimposer un rgime probatoire plus favorable la partie demanderesse (V. aussi les directives 2000/78/CE du 27 novembre 2000
portant cration dun cadre gnral en faveur de lgalit de traitement en matire demploi et de travail, et 2000/43/CE du 29 juin
2000 relative la mise en uvre du principe de lgalit de traitement entre les personnes sans distinction de race ou dorigine
ethnique).
En droit franais, la loi no 2001-1066 du 16 novembre 2001
(D. 2001. 3411) a transpos la directive du 15 dcembre 1997
et procde une dissociation entre la charge de lallgation et la
Rp. pr. civ. Dalloz
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PREUVE
salari lui-mme. Les juges du fond, approuvs par la chambre
sociale, ont rpondu que le salari tait tenu dtablir ces fiches
de temps, sur demande de lemployeur, et que de ce fait, elles
pouvaient servir dlment de preuve pour tablir lexistence des
heures supplmentaires ralises. La charge de la preuve incombait bien au salari, mais le moyen probatoire tir des fiches
de temps tait recevable. En outre dans un arrt de fvrier 1999,
le salari demandait un rappel de salaire, qui lui fut refus en appel au motif que le contrat de travail prvoyait un jour de repos
prendre le dimanche et que le salari ne rapportait pas la preuve
davoir travaill le dimanche. La chambre sociale a censur au
motif quil rsulte de larticle L. 212-1-1 du code du travail, quen
cas de litige relatif lexistence ou au nombre dheures de travail effectues, lemployeur doit fournir des lments de nature
justifier les horaires effectivement raliss par le salari (V. aussi
Cass. soc. 2 fvr. 1999, Bull. civ. V, no 50). Ces rgles ont t
appliques de manire plus nuance par un arrt selon lequel
il rsulte de larticle L. 212-1-1 du code du travail que la preuve
des heures de travail effectues nincombe spcialement aucune des parties et que lemployeur doit fournir au juge les lments de nature justifier les horaires effectivement raliss par
le salari, il appartient cependant ce dernier de fournir pralablement au juge des lments de nature tayer sa demande
(V. Cass. soc. 25 fvr. 2004, Bull. civ. V, no 62, D. 2004, IR 926).
Cet arrt rcent semble marquer un durcissement de la charge
de la preuve des heures supplmentaires au dtriment du salari, puisque ce dernier doit pralablement donner au juge des
lments susceptibles de fonder sa demande, cest--dire une
sorte de commencement de preuve au soutien de ses prtentions. Cette solution est svre, car on sait bien, en matire de
travail salari, que le salari na pas toujours en sa possession
des lments prcis justifiant les heures supplmentaires quil a
pu faire. Il apparaissait ds lors logique dexiger de lemployeur,
en tant quorganisateur et contrleur de lactivit du salari, de
fournir les lments probatoires ncessaires.
h. Charge de la preuve des exceptions.
153. Une seule exception est expressment envisage par larticle 1315, alina 2, du code civil : rciproquement, celui qui se
prtend libr, doit justifier le paiement ou le fait qui a produit lextinction de son obligation (pour un exemple classique, V. Cass.
soc. 4 mai 1966, Bull. civ. IV, no 406 : cassation dun arrt qui,
pour dbouter une salarie de sa demande en paiement dindemnits de transport que lemployeur affirmait avoir payes
relve que la salarie ne rapporte pas de preuves lappui de
sa demande, alors que ctait lemployeur qui se prtendait libr de faire la preuve de cette libration ; Cass. com. 16 juin
1981, Bull. civ. IV, no 278 : il appartient celui qui se prtend
libr dune dette den justifier en loccurrence, le dfendeur
affirmait avoir rgl en espces). De faon gnrale, larticle
1315, alina 2, impose au dfendeur qui oppose une exception
la demande de son adversaire, de prouver la ralit de cette
exception (Cass. com. 27 oct. 1981, Bull. civ. IV, no 372 ; pour
quelques illustrations, V. Cass. com. 3 dc. 1980, Bull. civ. IV,
no 409 : cest lacheteur qui invoque lexception de non-conformit dtablir la ralit de celle-ci ; 3e civ. 14 fvr. 1996, Bull. civ.
III, no 46 : cest la partie qui prtend oprer une retenue pour
malfaons de prouver celles-ci, lexcution des travaux ntant
pas conteste ; dans le mme sens, Cass. com. 21 juin 1965,
Bull. civ. III, no 385 ; V. aussi Cass. 1re civ. 6 juin 1990, Bull.
civ. I, no 143 : cest au dbiteur de prouver quil a rembours
lemprunt quil avait contract ; ne renversent pas la charge de
la preuve les juges qui retiennent que le dbiteur ntablit pas
que les paiements quil a faits taient imputables sur la dette de
remboursement ; Cass. 3e civ. 20 dc. 1989, Bull. civ. III,
no 245 : cest au fermier de prouver quil a pay le fermage d ;
Cass. soc. 24 nov. 1993, D. 1994, IR 23 : cest lemployeur
de dmontrer quil a bien vers son salaire son employ).
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PREUVE
Juris-Data no 000298 ; Cass. soc. 13 nov. 1990, Bull. civ. V,
no 547).
B. En droit du mariage.
a. Charges du mariage.
159. Lorsquune saisie est opre sur des comptes joints, il appartient au demandeur en mainleve de rapporter la preuve que
les fonds saisis sont sa proprit ou celle dun tiers (Cass. 2e civ.
24 avr. 1985, Bull. civ. II, no 87). Cet arrt a t rendu avant la
rforme des procdures civiles dexcution du 9 juillet 1991 (L.
no 91-650, D. 1991. 317), dont le dcret dapplication du 31 juillet
1992 (no 92-755, D. 1992. 451) a prvu une rgle particulire en
cas de saisie dun compte aliment en partie au moins par les
gains et salaires des deux poux communs en biens (V. art. 48
du dcret).
d. Rcompense due la communaut.
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PREUVE
P. Salvage ; Cass. 1re civ. 2 dc. 1992, D. 1993. 409, note
F. Boulanger).
166. Sur la prsomption nonce dans larticle 2279 du code civil : en fait de meubles, la possession vaut titre , il a t jug
que la prsomption qui rsulte de la possession implique, pour
le demandeur en revendication qui prtend avoir remis titre
prcaire les meubles au dfendeur, la charge de justifier la prcarit de la possession, dfaut de quoi le dfendeur a titre pour
les conserver, sans tre oblig de prouver lexistence de lacte
translatif quil invoque comme cause de sa possession, mme
si la preuve de cet acte est soumise des rgles particulires
(V. Cass. 1re civ. 7 fvr. 1962, Bull. civ. I, no 91 ; 20 oct. 1982,
Bull. civ. I, no 298 ; 8 dc. 1987, Bull. civ. I, no 338 ; pour
une illustration en matire de titres au porteur placs par une
veuve dans un coffre, V. Cass. 1re civ. 11 juin 1991, Bull. civ.
I, no 199 : la veuve, dfenderesse laction en revendication
exerce au nom de la succession, a la possession des titres et
na pas prouver lorigine de ces meubles, sa seule possession
valant titre). On le voit, larticle 2279 mle deux effets : lnonc
dune prsomption de proprit ds lors que lon est possesseur,
et lnonc dune fonction acquisitive de la possession.
Pour lexclusion de larticle 2279 du code civil en matire de
preuve de la proprit entre poux maris sous le rgime de
la sparation de biens, un arrt de la Cour de cassation se prononce logiquement sur lapplication de larticle 1538 du code civil dans une telle situation, ce qui revient une solution diffrente en matire de charge de la preuve de la proprit des biens
(V. Cass. 1re civ. 27 nov. 2001, D. 2002. 119, note Y. Chartier :
viole larticle 1538 la cour dappel qui, pour rejeter la contestation de lpoux relative la proprit des biens saisis et juger valables le commandement de payer et le procs-verbal de
saisie-vente, retient que les poux vivent spars de fait, que
lpouse ne rapporte pas la preuve de sa proprit exclusive sur
les meubles, que la saisie-vente a t pratique au domicile de
lpoux, quil y a lieu de faire application de larticle 2279 du code
civil et de considrer que tous les meubles saisis cette adresse
sont prsums tre la proprit de celui-ci. Larticle 1538, alina
1er, nonce que tant lgard de son conjoint que des tiers, un
poux peut prouver par tous moyens quil a la proprit exclusive
dun bien ; lalina 3 dispose que les biens sur lesquels aucun
des poux ne peut justifier dune proprit exclusive sont rputs leur appartenir indivisment, chacun pour moiti . Dans
cette dernire hypothse, un crancier personnel dun poux ne
peut saisir et faire vendre le bien rput indivis. Il ne peut quagir
en cessation de lindivision). Concernant la libert de la preuve
de la proprit, un arrt se fondant sur larticle 544 et non sur
larticle 1315 du code civil nonce que la proprit est le droit
de jouir et de disposer des choses de la manire la plus absolue,
pourvu quon nen fasse pas un usage prohib par les lois ou par
les rglements (V. Cass. 1re civ. 11 janv. 2000, D. 2001. 890,
note A. Donnier : la cour dappel, propos de concubins et alors
que la concubine affirmait tre propritaire des meubles saisis
titre conservatoire par une banque pour garantir la crance
de cette dernire contre le concubin, nonce que la seule production des factures dachat au nom de Madame ne suffit pas
tablir son droit de proprit, et quil doit tre exig la production
de pices justifiant quelle a pay effectivement les meubles. La
Cour de cassation censure au motif que la proprit dun bien
se prouve par tous moyens). Dans une note doctrinale sur cette
question (D. 2002. 119), Y. CHARTIER relve que lexistence
dune communaut de vie entre celui qui revendique la proprit
et celui qui a la possession des biens meubles exclut le recours
larticle 2279 du code civil en raison du caractre quivoque
de la possession. La Cour de cassation carte galement implicitement, comme fondement de sa solution, larticle 1315 sur
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PREUVE
la rpartition du fardeau de la preuve (contra : semble-t-il un arrt antrieur : Cass. 1re civ. 20 juin 1995, Bull. civ. I, no 271,
D. 1997, somm. 21, obs. A. Robert). Larticle 1315 exige de celui
qui invoque lextinction de son obligation quil en justifie le paiement ( rciproquement, celui qui se prtend libr, doit justifier
le payement ou le fait qui a produit lextinction de son obligation ). Ce texte nmettant aucune restriction sur le mode de
preuve du paiement, la libert de la preuve semble donc tre
la rgle (en ce sens, Y. CHARTIER, prc., p. 891). Toutefois,
la Cour de cassation ne retient plus larticle 1315 comme fondement de la rgle de libert probatoire en matire de preuve
de la proprit mobilire, car si cette preuve tait cantonne
larticle 1315, cela tendrait suggrer quil ne peut y avoir de
proprit mobilire sans paiement (Y. CHARTIER, ibid.), ce qui
reviendrait dire que seul le paiement cre la proprit, et rendrait impossible au bnficiaire dune libralit par exemple, de
prtendre ce statut. Comme le relve Y. CHARTIER (ibid.),
il importe donc de dissocier la preuve de la proprit de la
preuve de lachat . Cest pourquoi la Cour suprme retient finalement comme fondement larticle 544 du code civil, qui se
contente de dfinir la proprit. Elle cesse de considrer la possession comme la reine des preuves en matire mobilire, et
admet tous modes de preuve (V. Y. CHARTIER, prc., p. 892 :
Larrt du 11 janvier 2000 prsente une analyse originale de
la preuve de la proprit quil entend dissocier de la preuve des
actes et faits juridiques [...] larrt ci-dessus rapport marque un
retrait de larticle 2279 du code civil comme mode de preuve de
droit commun de la proprit mobilire ).
167. De nombreux autres exemples pourraient tre cits afin
dillustrer la charge probatoire en matire de proprit ou de possession. Il suffit l encore de faire rfrence la jurisprudence
relative au don manuel (le possesseur qui prtend avoir bnfici dun don manuel bnficie dune prsomption, et il appartient
donc celui qui revendique la chose de rapporter la preuve de
labsence dun tel don ou de prouver que la possession dont se
prvaut le dtenteur de la chose ne runit pas les conditions lgales pour tre efficace, Cass. 1re civ. 30 mars 1999, Bull. civ.
I, no 112 ; 17 janv. 1995, Bull. civ. I, no 42).
168. En matire de servitudes. La logique veut que ce soit
celui qui invoque une servitude de prouver les faits sur lesquels
il fonde ladite servitude. De mme, lexpropriant qui invoque une
servitude non aedificandi pour justifier une diminution de valeur
du sol expropri, doit en justifier lexistence (CA Amiens, 21 aot
1975, Gaz. Pal. 1976. 1. 295). La jurisprudence a toutefois jug que le propritaire dun fonds qui exerce une action ngatoire
afin de contester lexistence dune servitude, na dautre preuve
rapporter que celle de son droit de proprit ; cest au dfendeur de prouver lexistence de la servitude nie par le demandeur (Cass. 3e civ. 19 juin 1973, Bull. civ. III, no 427). Cependant dans le cadre dune action confessoire, cest au dfendeur
invoquant la prescription extinctive de la charge pouvant peser
sur son hritage, quil incombe de faire la preuve du non-usage
trentenaire de la servitude (Cass. 1re civ. 24 mars 1965, Bull. civ.
I, no 216). Cette solution sexplique par le fait que le dfendeur
invoque l une exception de prescription : reus in excipiendo fit
actor (pour un arrt rcent, V. Cass. 3e civ. 10 fvr. 1999, Bull.
civ. III, no 35, la cour dappel qui relve que les propritaires dun
ancien moulin bl situ en bordure dune rivire, fonds en titre,
disposaient sur la rivire dune prise deau qui, amene par un
bief puis une conduite force, agissait sur deux roues aubes
faisant nagure tourner un moulin et dont lune faisait actuellement tourner un alternateur qui alimentait en lectricit la chaudire de chauffage central de leur immeuble, et qui constate que
le propritaire dune ancienne scierie possdant un bief aliment
par une prise deau grce une leve situe en aval de linstallation hydraulique des premiers, ne rapportait pas la preuve que
pendant lexploitation de leur porcherie qui ntait pas installe
Rp. pr. civ. Dalloz
169. Il est logique que dans linstance dappel seconde instance de fait , la charge de la preuve continue peser sur le
demandeur originaire. La Cour de cassation a jug que le jugement de premire instance, qui a statu en conformit avec
les prtentions du demandeur en estimant rapporte la preuve
qui lui incombait, ne cre pas contre la partie adverse une prsomption que celle-ci serait lgalement oblige de renverser et
qui simposerait au juge dappel jusqu preuve contraire (Cass.
1re civ. 24 nov. 1954, Bull. civ. I, no 334). En effet, en vertu
de leffet dvolutif de lappel, le litige est nouveau soumis aux
juges pour nouvel examen en fait et en droit. Les juges dappel
ont toute libert dapprciation de la force probante des lments
de preuve qui leur sont soumis ; ils ne sont aucunement lis
par lapprciation antrieure du tribunal de premire instance.
Lintim qui demande la confirmation du jugement entrepris ne
devient donc pas dfendeur en ce qui concerne lattribution du
risque de la preuve ; il est simplement considr sapproprier
les motifs de la dcision attaque (qui lui sont favorables), et les
juges dappel doivent donc rpondre ces motifs. La charge
de la preuve nest donc aucunement renverse, et la cour dappel peut faire une apprciation diffrente de celles des premiers
juges en ce qui concerne la force probante des divers lments,
documents, pices ou indices prsents par les parties.
b. Opposition et tierce opposition.
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PREUVE
chose : le droit matriel et le droit de la preuve sont intimement
lis. Les ouvrages de droit matriel, que ce soient ceux consacrs au droit des obligations, ceux traitant du droit des successions et des libralits, ou encore ceux de droit des biens, sont
tous amens aborder les questions probatoires et notamment
celle de la charge de la preuve. La solution ces questions peut
osciller, voluer au rythme de la construction juridique laquelle
sactive la jurisprudence. Il en est ainsi avec la dcouverte de
diverses obligations de rsultat, dont la qualification en tant que
telle revient faciliter la preuve du crancier de lobligation, qui
pourra se contenter dtablir linexcution totale ou partielle sans
avoir dmontrer une quelconque faute du dbiteur. En ce sens,
le droit probatoire est vritablement imbriqu dans linterprtation et lapplication des normes de fond. Cest pourquoi il nest
pas toujours ais de prsenter des principes stricts en matire
de fardeau de la preuve. Le droit de la preuve, droit annexe et
pourtant, combien ! essentiel, volue donc en partie en mme
temps que certains domaines juridiques.
Ainsi, le droit communautaire a lui-mme t amen dvelopper certains principes en matire de charge de la preuve. En ce
qui concerne la charge de la preuve de lpuisement des droits
CHAPITRE 3
Exigences lgales en matire de recevabilit des diffrents modes de preuve.
173. La question du choix du lgislateur entre preuve lgale et
preuve libre a dj t aborde supra, nos 20 et s. La France
a opt pour un systme mixte : libert de la preuve en matire
commerciale, alors que le droit civil impose, lui, une preuve par
crit partir dun certain montant dengagement. De nombreux
textes spciaux imposent des rgles restrictives en matire de
recevabilit des procds de preuve ; ainsi, la transaction doit
tre prouve par crit (C. civ., art. 2044). Il en va de mme
du contrat de gage (C. civ., art. 2074) ou encore de lantichrse
(C. civ., art. 2085). Larticle 1341 du code civil, lui, nonce une
rgle de porte gnrale pour tous engagements de droit civil
(V. infra, nos 174 et s.). Mais pour tenir compte de certaines situations spcifiques, le code civil a prvu des drogations la
rgle de lcrit ; ces drogations ont t trs largement interprtes par la jurisprudence (V. infra, nos 215 et s.).
SECTION 1re
DE LARTICLE
1341
DU CODE CIVIL.
1er,
177. La sanction de la mconnaissance des exigences formules par larticle 1341. la lecture de larticle 1341, la sanction
du non-respect de ses exigences parat tre simplement lirrecevabilit des tmoignages pour prouver outre et contre le contenu aux actes. Mais de faon globale, lobligation de prconstituer
une preuve crite entrane irrecevabilit de tous autres modes de
preuve (tmoignages, indices, prsomptions...), sauf laveu judiciaire et le serment dcisoire, qui sont considrs comme des
preuves parfaites et dont la force probante simpose au juge ;
ils peuvent tre utiliss par une partie tant pour suppler un
crit que pour complter ou contester les nonciations contenues dans un crit. En revanche, lorsque lcrit est exig par
la loi non ad probationem, mais ad validitatem, il est interdit de
recourir laveu judiciaire ou au serment dcisoire pour prouver
son droit.
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PREUVE
Tous autres modes de preuve imparfaits ne peuvent intervenir dans le procs civil et ne peuvent tre pris en compte par le
juge que si larticle 1341 nest pas applicable.
2. Limitation du principe aux parties lacte.
178. Il est logique que lexigence de prconstitution dune preuve
crite ne simpose quaux parties lacte et non aux tiers qui,
par hypothse, ntaient pas prsents lors de la conclusion de
celui-ci (Cass. soc. 11 oct. 1976, Bull. civ. IV, no 624). Larticle
1341 concerne les parties, leurs cranciers agissant par voie
oblique et leurs ayants cause universels (pour des exemples,
V. Cass. 1re civ. 5 juill. 1965, Bull. civ. I, no 448 : une concubine
qui demande le partage de la socit de fait qui avait exist entre
elle et son concubin, peut prouver par tous moyens le caractre
commun de lacquisition des biens, en dpit des nonciations
dactes notaris, auxquels elle navait pas t partie et qui nonaient que les biens appartenaient exclusivement au concubin ;
Cass. 1re civ. 9 mai 1996, Bull. civ. I, no 189 : la preuve par crit
des stipulations dun contrat dassurance nest exige que dans
les rapports entre les parties au contrat et lgard de la victime ; 3e civ. 15 mai 1974, Bull. civ. III, no 202 : les tiers peuvent
contester par tous modes de preuve la sincrit des nonciations
contenues dans les crits quon leur oppose, mais il appartient
aux parties un acte den rapporter la preuve contre les tiers
dans les termes du droit commun).
179. La Cour de cassation considre comme tiers lacte ceux
qui ny ont t ni parties, ni reprsents, et qui nont pas non
plus la qualit de cranciers dune partie (cranciers agissant par
la voie oblique) ou dayants cause universels dune des parties.
Toutefois, lhritier qui invoque un droit propre (par ex. un rapport
de libralit, ou bien la reconstitution de la rserve hrditaire
entame par un legs trop important) a pleinement le statut de
tiers et peut donc bnficier de la libert de la preuve (Cass.
1re civ. 19 avr. 1958, Bull. civ. I, no 188 ; 5 janv. 1983, Bull.
civ. I, no 10 : les hritiers rservataires sont admis faire la
preuve dune donation dguise de nature porter atteinte leur
rserve, par tous moyens et mme laide de prsomptions).
3. Possibilit de droger par convention larticle 1341,
texte de nature dispositive.
180. Nous avons vu que larticle 1341 du code civil tend clarifier et organiser les preuves recevables en cas de contestation. La jurisprudence na toutefois pas souhait en faire un texte
dordre public, et a admis assez facilement des conventions drogatoires aux exigences probatoires nonces dans ce texte
(Cass. 1re civ. 5 nov. 1952, Bull. civ. I, no 286). Cette solution
librale pour les parties (mais pas toujours suffisamment protectrice de la plus faible, notamment lorsque la clause relative
la preuve est contenue dans des conditions contractuelles gnrales qui sont imposes une partie par lautre) repose sur lide
que le procs est la chose des parties (principe dispositif), qui
peuvent dcider non seulement des faits quelles soumettront au
juge, mais galement des preuves quelles autoriseront ou non
dans le litige. La jurisprudence analyse donc les rgles lgales
en matire probatoire comme de simples mesures de protection
des intrts privs des parties, et non comme ncessaires dans
un intrt plus gnral et public de bonne administration de la
justice.
181. Le caractre dordre priv de larticle 1341 du code civil
ne dispense pas le juge dappliquer ce texte ; en ralit, larticle 1341 est la norme appliquer ds lors que les parties ne
sont pas convenues dun arrangement probatoire diffrent, ou
ds lors quaucune partie ne fait rfrence un tel arrangement
(Cass. 3e civ. 16 nov. 1977, Bull. civ. III, no 393). Les parties
Rp. pr. civ. Dalloz
peuvent renoncer expressment ou tacitement aux rgles de larticle 1341 ; bien sr, la renonciation doit tre suffisamment claire
et non quivoque. Les parties peuvent se soustraire aux rgles
exigeantes de lcrit prconstitu, mais elles peuvent aussi aggraver les exigences de larticle 1341 en imposant, par exemple,
que la preuve soit obligatoirement rapporte par acte authentique. La licit des conventions sur la preuve suppose toutefois que les parties aient la libre disposition des droits en cause
(Cass. 1re civ. 8 nov. 1989, D. 1990. 369, note Ch. Gavalda, JCP
1990. II. 21576, note G. Virassamy, D. 1990, somm. 327, obs.
J. Huet : preuve dun ordre de paiement donn par utilisation
dune carte magntique et composition concomitante dun code
confidentiel ; 23 mars 1994, Bull. civ. I, no 102 : preuve de lutilisation de louverture de crdit par les enregistrements de dbit
comportant les rfrences du compte bancaire et la signature de
lutilisateur de la carte de crdit ; CA Paris, 8 juin 1999, Dalloz
Affaires 1999. 1287, obs. X. D. : en signant le formulaire carte
bancaire et en utilisant la carte, le titulaire renonce implicitement
mais ncessairement au systme de preuve lgale de larticle
1341). La licit des conventions sur la preuve a t confirme
par la loi no 2000-230 du 13 mars 2000 relative lcrit lectronique (prc. supra, no 29), art. 1316-2 du code civil.
182. En labsence dune telle renonciation, le juge ne peut certes
invoquer doffice la prohibition de certains modes de preuve ; il
faut quune des parties au procs soulve lirrecevabilit dudit
mode de preuve pour que le juge puisse imposer le respect de
larticle 1341. Ainsi, une partie peut renoncer se prvaloir de
la violation de larticle 1341 du code civil par son adversaire. Le
juge ne peut alors relever doffice le moyen tir de cette mconnaissance, puisque ce nest pas un moyen dordre public. A ainsi
t jug quen participant sans rserve lenqute, le plaideur
a implicitement renonc contester la recevabilit de la preuve
testimoniale (Cass. 1re civ. 29 juin 1960, Bull. civ. I, no 355).
183. Le moyen tir de lirrecevabilit de la preuve testimoniale,
ds lors quil na pas t invoqu devant les juges du fond, ne
peut tre prsent pour la premire fois devant la Cour de cassation (Cass. soc. 27 juin 1979, Bull. civ. V, no 581). Mais le
moyen nonant que la preuve dun acte de commerce est libre
entre commerants nexige lapprciation daucun fait non dduit
devant les juges du fond ; de pur droit, il est donc ncessairement dans la cause et peut tre soumis pour la premire fois
la Cour de cassation (Cass. com. 26 oct. 1983, Bull. civ. IV,
no 280).
ART. 2. CONTENU PRCIS
DE LARTICLE
1341 DU CODE
CIVIL.
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janvier 2006
PREUVE
rcent dcret no 2004-836 du 20 aot 2004 (prc.), dans son article 56, a port 1500 la somme au-dessus de laquelle une
preuve crite prconstitue est exige. Logiquement, cette disposition ne devrait pas sappliquer immdiatement aux instances
en cours, puisquil est admis de faon gnrale que la loi applicable en la matire est celle qui tait en vigueur au moment de
la rdaction de lacte (V. en ce sens, R. PERROT et H. CROZE,
Commentaire du dcret no 2004-836 du 20 aot 2004 portant
modification de la procdure civile, Procdures oct. 2004, no 13,
p. 6).
A. Matire concerne.
preuve de lacceptation dune clause pnale, quaucun crit sign nest venu constater, et qui constitue un contrat distinct du
contrat principal auquel elle est applicable, est galement soumise lapplication de larticle 1341 du code civil).
Ces solutions sont cartes dans certains cas (V. Cass. 3e civ.
21 nov. 1973, Bull. civ. III, no 597 : la prohibition contenue dans
larticle 1341 ne sapplique pas la preuve de simples faits qui
nimpliquent eux-mmes ni obligation, ni libration : en lespce,
preuve de lintention librale expliquant la modicit dun prix de
vente). La jurisprudence considre en effet, en matire de donations indirectes ou dguises, que la preuve de lacte servant
de support la libralit doit tre rapporte par crit, alors que la
preuve de lintention librale est, elle, libre, car lintention librale
constitue un simple fait nimpliquant ni obligation, ni libration.
En matire de don manuel, plusieurs situations doivent tre distingues : 1) lorsque le donateur dsire dmontrer lexistence du
don lencontre du possesseur du bien, par exemple afin dinvoquer une cause de rvocation, la preuve doit tre fournie selon
les indications de larticle 1341 du code civil ; 2) si les hritiers
du donateur veulent prouver lexistence dun don manuel afin de
soumettre la libralit au rapport ou la rduction pour atteinte
la rserve, ces hritiers sont considrs comme faisant valoir
un droit qui leur est propre et, en qualit de tiers, ils chappent
lexigence de preuve crite de larticle 1341 ; 3) enfin, lorsque
le possesseur du bien invoque un don manuel, il na pas rapporter la preuve de ses allgations, car il bnficie de la rgle de
larticle 2279 du code civil qui prsume la proprit du possesseur en matire de biens immobiliers.
189. Preuve du paiement. En principe, la preuve du paiement est galement soumise larticle 1341 du code civil (Cass.
1re civ. 15 dc. 1982, Bull. civ. I, no 365 ; prconisant une
solution contraire, V. N. CATALA, La nature juridique du paiement, thse Paris, 1961 ; note au JCP 1966. II. 14841). Le
dbiteur pourra en principe prouver quil sest excut, en fournissant la quittance que lui aura dlivre le crancier (V. Cass.
3e civ. 10 mars 1993, Bull. civ. III, no 33, JCP, d. N, 1994.
II. 25, note L. Leveneur, RTD civ. 1993. 827, note J. Mestre : la
quittance dune somme paye en dehors de la comptabilit dun
notaire ne fait foi que jusqu preuve contraire, mais celle-ci ne
peut tre administre quen conformit avec les rgles prvues
par les articles 1341 et 1347). Il semble toutefois que cette rgle
ne vaille que pour les paiements de sommes dargent (V. pour un
arrt rcent : Cass. 1re civ. 19 mars 2002, D. 2002, IR 1324 : celui qui excipe du paiement dune somme dargent est tenu den
rapporter la preuve conformment aux rgles dictes aux articles 1341 et suivants du code civil. En loccurrence, dfaut
de commencement de preuve par crit, les dbiteurs avaient produit des attestations.
Lorsque la dette a pour objet une prestation autre, par exemple
une certaine activit du dbiteur, cette prestation peut tre analyse comme un fait dont la preuve doit tre libre.
190. Faits gnrateurs de responsabilit civile. Dlits et quasi-dlits sont des faits dont la preuve na par hypothse gure
pu tre prconstitue. Leur preuve bnficie donc de la libert.
Ceci dcoule dailleurs expressment de larticle 1348 du code
civil ( les rgles ci-dessus reoivent encore exception lorsque
lobligation est ne dun quasi-contrat, dun dlit ou dun quasi-dlit... ). Bien entendu, la nature de la preuve rapporter
variera selon le fondement textuel (art. 1382, 1384, etc.). Mais
sur ce point, la question de la preuve essentielle pour la solution concrte du litige est troitement mle au fond du droit, et
il convient de renvoyer aux divers ouvrages de droit des obligations pour savoir quelles preuves doit fournir le demandeur laction. Exceptionnellement, il arrive que la preuve dun dlit suppose de dmontrer la violation dun contrat (par exemple en ce
qui concerne linfraction pnale dabus de confiance, V. C. pn.,
art. 314-1 : Labus de confiance est le fait par une personne
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PREUVE
de dtourner, au prjudice dautrui, des fonds, des valeurs ou
un bien quelconque qui lui ont t remis et quelle a accepts
charge de les rendre, de les reprsenter ou den faire un usage
dtermin. Labus de confiance est puni de trois ans demprisonnement et de 375000 euros damende ). Dans ce cas, la victime
pourra prouver librement la violation du contrat, alors que lexistence mme de ce dernier sera soumise, sur le plan probatoire,
aux exigences de larticle 1341 (sauf exception lapplication de
ce texte ; V. Cass. crim. 1er juin 1987, Bull. crim. no 224 ; 3 janv.
1985, Bull. crim., no 3 : la preuve dun contrat de nantissement
ne saurait tre dduite de tmoignages ou prsomptions, sans
que les nonciations de larrt ne fassent tat dun commencement de preuve par crit et sans constater lexistence de circonstances susceptibles de caractriser lune des exceptions dfinies
larticle 1348). Il en va de mme en matire de responsabilit contractuelle : le crancier de lobligation prouvera librement
linexcution ou la mauvaise excution (car le manquement du
dbiteur son obligation est un simple fait, tout comme le lien
de causalit entre le fait dommageable et le prjudice), alors quil
devra en principe respecter les exigences de la preuve prconstitue pour dmontrer lexistence du contrat et de son contenu
(V. en ce sens un arrt rcent : Cass. 1re civ. 28 mars 2000,
Bull. civ. I, no 108 : une personne imputant sa contamination
des produits sanguins doit rapporter la preuve du lien de causalit par tous moyens, y compris par prsomptions ; V. aussi Cass.
1re civ. 1er fvr. 2000, Bull. civ. I, no 30 : preuve par tous moyens
de la correspondance entre les circonstances dans lesquelles le
dcs est intervenu et la dfinition que donne le contrat dassurance ; sur la preuve par crit, en revanche, de lexistence du
contrat ayant donn naissance aux obligations, V. Cass. 1re civ.
15 juill. 1975, Bull. civ. I, no 241).
191. Une obligation limite lexistence de lacte, et ne simposant pas son contenu. La question sest pose de savoir si larticle 1341 du code civil sapplique lorsquun plaideur
invoque un acte juridique dont ladversaire ne conteste pas lexistence mais seulement le contenu. La jurisprudence apporte des
rponses contradictoires cette question. Un premier courant
de jurisprudence considre que lorsque lexistence de lacte juridique nest pas conteste et que seul son contenu fait lobjet
des affirmations contraires des parties, larticle 1341 ne sapplique pas, si bien que le contenu rel de lacte peut tre prouv par tous moyens (V. par ex. Cass. 1re civ. 20 janv. 1969,
Bull. civ. I, no 30 : lexistence dun contrat commandant des
meubles un fabricant et la livraison de ceux-ci au client ntant
pas contestes, il est possible de prouver par tous moyens le
contenu mme du contrat, et notamment le prix convenu entre
les parties, prix qui ntait mentionn dans aucun crit ; V. aussi
Cass. 3e civ. 22 janv. 1970, Bull. civ. III, no 50 : contrat de
bail non dni, mais contestation sur la consistance et ltendue
de la chose loue). De telles solutions peuvent tre critiques :
en effet, larticle 1341 du code civil ne distingue nullement, dans
son nonc, entre existence et contenu du contrat, et il faut bien
reconnatre que la plupart du temps, ces deux aspects sont troitement lis ; il sera souvent difficile de distinguer entre contestation portant sur le contenu dun acte et contestation relative
son existence mme, ceci dautant plus quen contestant le
contenu, une des parties pourra ainsi indirectement remettre en
cause lexistence de lobligation (V., par ex., en ce sens : Cass.
1re civ. 27 avr. 1977, Bull. civ. I, no 192, D. 1977. 413, note
Gaury). Bien sr, cette jurisprudence a voulu, en optant pour
cette solution librale, faciliter laccs la preuve pour les parties. Selon Ph. BIHR et G. GOUBEAUX (auteurs de la prcdente version de cette rubrique, no 243), ceci se comprend, car
lorsquun demandeur invoque un acte que nie son adversaire,
il prtend dmontrer une modification de lordre juridique. Sil ne
parvient pas faire cette preuve conformment la loi, le rsultat
est le maintien de la situation de droit existante, cest--dire de la
B. Valeur concerne.
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PREUVE
en compte pour apprcier le montant de lengagement et donc
pour fixer les rgles probatoires applicables. Sil sagit dune
convention, cest lobjet mme de la convention qui doit tre apprci dans son montant ou sa valeur. On tiendra ainsi compte
par exemple de la valeur de la prestation laquelle sest engage le dbiteur, de la valeur du bien qui a t vendu. Cest donc
cette valeur-l bien plus que le montant rclam en justice qui
sera dcisive, lun et lautre pouvant toutefois tre identiques. Il
en dcoule que si la valeur de lengagement pris excde 1500 ,
alors que la somme rclame en justice est infrieure (cas par
exemple dune excution partielle), le demandeur sera tenu de
prouver le contrat par crit, alors mme quil rclame son cocontractant une somme plus faible que 1500 . Inversement,
il est possible que le demandeur, qui a souscrit un contrat portant sur un engagement dune valeur de 1200 par exemple,
demande en justice un montant suprieur 1500 pour inexcution ou mauvaise excution de son obligation par le cocontractant et dommage. Dans ce cas, le demandeur bnficiera de la
libert de la preuve, car le montant initial de lengagement ne
dpassait pas 1500 , mme si le montant finalement demand en justice excde cette somme. En outre, larticle 1342 du
code civil dispose que la rgle ci-dessus sapplique au cas o
laction contient, outre la demande du capital, une demande dintrts qui, runis au capital, excdent le chiffre prvu larticle
prcdent . Ceci signifie que pour calculer la valeur dun engagement et appliquer les rgles de larticle 1341, il faut additionner
la valeur des prestations principales et celle des prestations accessoires (par ex. la clause pnale) qui ont t stipules. Si,
par exemple, le demandeur ne rclamait que le paiement des
intrts ne dpassant pas 1500 , il serait quand mme tenu
de prouver par crit ds lors que le cumul des prestations principales et des intrts conduisait une valeur suprieure 1500 .
Les prestations accessoires, pour tre retenues pour le calcul de
la valeur de lengagement, doivent toutefois avoir t prvues
par la convention. Les intrts chus postrieurement lintroduction de la demande en justice ne devraient en revanche pas
tre pris en compte pour le calcul du montant de lengagement,
car ils ntaient pas prvisibles lors de ltablissement de lacte.
Si la valeur de lengagement est indtermine, la preuve pourra
tre rapporte uniquement par crit, aveu ou serment, car larticle 1341, a contrario, ne permet la libert de la preuve que dans
les hypothses o la valeur de lengagement ne dpasse pas le
montant fix par dcret.
194. valuation. Le moment. Logiquement, il faut se placer au jour de la naissance de lacte pour apprcier si un crit
prconstitu est requis titre probatoire. En effet, il faut qu
ce moment-l, les parties aient conscience de prendre un engagement dpassant les 1500 . Il est donc galement logique de
considrer que les parties bnficient de la libert de preuve ds
lors que, lors de ltablissement de lacte, la valeur de lengagement ne dpassait pas 1500 , mme si postrieurement, pour
quelque raison que ce soit, cette valeur a augment et est venue
dpasser ce montant de 1500 . Linverse est galement valable
(pour une formulation gnrale des principes rgissant lapplication de la loi dans le temps en matire probatoire, V. aussi Cass.
1re civ. 28 avr. 1986, Bull. civ. I, no 106 : si, en gnral, les
rgles gouvernant les modes de preuve sont celles en vigueur
au jour o le juge statue, il en est autrement en ce qui concerne
les preuves prconstitues, qui sont soumises aux rgles en vigueur au jour de lacte quil sagit de prouver. Il en va de mme
avec lintervention du dcret no 2004-836 du 20 aot 2004 (prc.
supra, no 184), qui ne saurait sappliquer quaux actes passs
postrieurement son entre en vigueur ; si la solution tait
autre, la scurit juridique serait srieusement menace.
195. Rgles complmentaires : articles 1343 1346 du code civil. Larticle 1343 du code civil dispose que celui qui a form
une demande excdant le chiffre prvu larticle 1341 ne peut
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dautres engagements. Il nempche que linterdiction de la libert de la preuve sapplique ds lors que la totalit du montant
des crances dpasse 1500 chaque acte servant de fondement aux crances dont lexcution est rclame en justice.
En revanche, si certaines crances sont prouves par un crit,
leur montant nest pas comptabilis pour apprcier si les autres
crances pour lesquelles la partie ne dtiendrait pas dcrit
tombent sous le coup de larticle 1341.
198. Le seul cas o il est fait exception cette rgle svre est
celui dans lequel les crances runies dans une mme instance
afin den rclamer paiement sont nes dune succession ou donation, et de personnes diffrentes, mais quelles ont ensuite t
runies sur la tte de la partie demanderesse, par exemple par
louverture dune succession. Nanmoins, si lhritier recueille
dans la succession dune mme personne, plusieurs crances
dont le total dpasse 1500 , il ne peut prouver ces crances
par tous moyens, car son auteur lui-mme devait se mnager
une preuve crite. Lobligation de constituer une preuve crite
qui pesait sur le de cujus est logiquement transmise son ayant
cause. Le code civil va encore plus loin dans larticle 1346 en
imposant au demandeur de former toutes ses demandes dans
une mme instance, l encore afin dviter les fraudes larticle 1341.
199. Obligation de former toutes les demandes dans une mme
instance (C. civ., art. 1346). En vertu de larticle 1346, toutes
les demandes, quelque titre que ce soit, qui ne seront pas entirement justifies par crit, seront formes par un mme exploit, aprs lequel les autres demandes dont il ny aura point de
preuves par crit ne seront pas reues . Le code civil, par ce
texte, fait un pas de plus dans la svrit en matire dapplication des rgles probatoires. Il se place sur un terrain procdural
en interdisant au demandeur possdant plusieurs crances non
constates par crit contre un mme dbiteur, den demander le
paiement dans des instances spares. Le but du lgislateur, en
dictant cette rgle, tait clairement dviter les dtournements
possibles de larticle 1345 en formant autant de demandes en
justice quil y aurait de crances distinctes. La sanction de la
mconnaissance de larticle 1346 consiste en lirrecevabilit des
demandes postrieures. Il semble mme que le juge puisse relever doffice lirrecevabilit des demandes postrieures, mme
si le demandeur tait en mesure de prouver le bien-fond de
celles-ci par un mode de preuve parfait tel que laveu ou le serment (en ce sens, AUBRY et RAU, t. 12, 762, p. 258 et s. ;
pour un ancien jugement statuant toutefois en sens contraire,
V. T. civ. Seine, 26 nov. 1896, DP 1897. 2. 418 : la sanction de
larticle 1346 nest pas une dchance imposant dcarter purement et simplement la demande, mais seulement lirrecevabilit de la preuve testimoniale lappui des demandes postrieures. Aveu et serment seraient donc des preuves recevables
du bien-fond de ces demandes postrieures). La jurisprudence
semble faire une application assez librale de larticle 1346. Elle
a ainsi jug que ce texte ntait pas applicable dans diffrents
cas : il en va ainsi ds lors que le crancier avait t dans limpossibilit de se procurer un crit (CA Poitiers, 24 juin 1918, DP
1919. 2. 79), ou bien encore en matire commerciale (Cass. civ.
29 juill. 1918, DP 1918. 1. 59), ou encore lorsque les demandes
relvent de la comptence de deux juridictions diffrentes (CA
Poitiers, prc.), ou bien lorsque les crances sont nes postrieurement lintroduction de la demande. Il semble galement
unanimement admis que larticle 1346 ne soit pas applicable aux
demandes reconventionnelles.
2. Linterdiction de prouver par tmoins ou prsomptions
contre et outre le contenu aux actes.
200. Larticle 1341 du code civil nonce quil nest reu aucune preuve par tmoins contre et outre le contenu aux actes,
Rp. pr. civ. Dalloz
ni sur ce qui serait allgu avoir t dit avant, lors ou depuis les
actes , mme sil sagit dune valeur infrieure aux 1500 mentionns dans le dcret no 2004-836 du 20 aot 2004 (JO 22 aot).
Seuls seront donc recevables la preuve crite, laveu ou le serment. Dans sa formulation, larticle 1341 prohibe la preuve par
tmoignages (ou prsomptions) des inexactitudes ou omissions
qui auraient eu lieu lors de la rdaction de lcrit ; cette mme
prohibition sapplique aux modifications prtendument apportes
postrieurement la rdaction de lcrit. Mais quentendre par
"crit" ? Quels sont les actes bnficiant de la prohibition contenue dans larticle 1341 ?
A. Actes viss par la prohibition de larticle 1341 du code civil.
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PREUVE
dune procdure en inscription de faux (sur la procdure dinscription de faux, V. NCPC, art. 303 et s., et infra, nos 498 et s. ;
en revanche, en matire de simulation, comp. Cass. 1re civ.
4 mars 1981, Bull. civ. I, no 79) : si, aux termes de larticle
1319 du code civil, les actes authentiques font pleine foi jusqu
inscription de faux des conventions quils renferment, ce nest
que relativement aux faits qui y sont noncs par lofficier public
comme ayant t accomplis par lui-mme ou comme stant passs en sa prsence dans lexercice de ses fonctions ; ce texte
ne fait pas obstacle ce que les conventions ou dclarations
quils contiennent puissent tre argues de simulation soit par
des tiers, soit mme par lune des parties. Ceux-ci peuvent alors
prouver par tous moyens lexistence et la teneur de la simulation
(V. infra, nos 212 et s.). Bien videmment, cette preuve par tous
moyens sans passer par la procdure spcifique en inscription
de faux est impossible lorsque est mis en cause un fait constat personnellement par lofficier public rdacteur de lacte (Cass.
1re civ. 20 oct. 1971, Bull. civ. I, no 280 ; 19 avr. 1977, Bull.
civ. I, no 172 ; comp. Cass. 3e civ. 22 fvr. 1972, Bull. civ.
III, no 120 : la simulation dans les actes authentiques peut tre
tablie par les parties ou les tiers sans quil soit ncessaire de
recourir linscription de faux lorsque seule la sincrit des dclarations consignes dans lacte est conteste).
203. Lettres missives. Les lettres missives font partie des
crits spciaux qui bnficient de linterdiction formule larticle 1341 (pour un exemple ancien, V. Cass. req. 6 fvr. 1928,
DP 1928. 1. 148, note Gabolde, S. 1928. 1. 265, note F. G.). Toutefois, la lettre missive est moins formelle quun acte sous seing
priv ou un acte authentique. Elle est souvent contextuelle, traite
de diffrents points et ne relate pas de faon prcise ou forcment claire lengagement souscrit. Elle est souvent incidente, et
sera alors utilise comme commencement de preuve par crit
rendant vraisemblable le fait allgu par lune des parties et ouvrant la voie aux modes de preuve imparfaits. Si le juge ne la
retient que comme commencement de preuve par crit, il ny
aura alors pas lieu dappliquer la prohibition des tmoignages
et prsomptions contre et outre le contenu de lacte, puisque la
caractristique du commencement de preuve par crit est justement de rendre recevables ces modes de preuve imparfaits.
B. Contenu de la prohibition et sa mise en uvre.
pas avoir reu lintgralit du prix dont il a pourtant donn quittance, ne peut prouver cette allgation par tmoignages ou prsomptions que sil produit un commencement de preuve par crit
(Cass. 3e civ. 16 nov. 1977, Bull. civ. III, no 393). De mme,
une demande denqute forme par une partie pour prouver que,
contrairement aux termes dune quittance notarie, elle na pas
reu sa part du prix dadjudication dun immeuble, est irrecevable
(Cass. 3e civ. 25 janv. 1984, Bull. civ. III, no 20, D. 1984, IR 300).
205. Il existe toutefois quelques rgles spcifiques concernant la
preuve dune simulation des parties, ou encore dune erreur matrielle lors de la rdaction de lcrit (V. infra, nos 214 et s.). De
mme, pour les actes authentiques, il convient de distinguer
pour ce qui concerne les conditions de la preuve contre le contenu de lacte entre les mentions nonces par les parties et
reprises par le notaire, et celles que le notaire a inscrites suite
ses constatations personnelles (V. supra, no 202).
206. La preuve outre le contenu de lacte. II sagit l, pour le
plaideur, daffirmer quune stipulation a t omise lors de la rdaction de lacte. Mais l encore, larticle 1341 du code civil interdit de prouver une telle omission par tmoignages ou prsomptions (pour quelques exemples, V. Cass. soc. 30 nov. 1960,
Bull. civ. IV, no 1097 : le juge ne doit pas tenir compte des tmoignages danciens colocataires destins prouver quun locataire bnficiait de certains locaux, ds lors que le contrat de
bail crit nonant les lieux lous ne mentionnait aucunement
ces locaux). De mme, une partie ne peut prouver par tous
moyens quune socit est bnficiaire dun bail en tablissant
que le contrat a t sign par le grant s qualits, ds lors que
le contrat de bail crit produit lors de linstance ne fait aucune
mention de la qualit du preneur, ni de lexistence de la socit
(Cass. com. 4 nov. 1963, Bull. civ. III, no 454). Mme une attestation dlivre par le notaire et certifiant que le vendeur avait
pris verbalement lengagement de cder des parts dune socit cooprative lacheteur ne saurait valablement complter un
acte notari portant vente dune exploitation rurale (Cass. 1re civ.
5 fvr. 1974, Bull. civ. I, no 44, Defrnois 1974, art. 30746,
no 38, note J.-L. Aubert). Il parat logique dinterdire galement
la preuve par tmoignages ou prsomptions lorsquil sagit dtablir que lcrit, qui apparat comme pur et simple, tait en ralit
assorti dune condition, car une telle condition reviendrait ajouter au contenu de lacte, et sa preuve constitue la preuve dune
omission dans lacte. Si telle est la position doctrinale et jurisprudentielle gnrale (V. pour un arrt ancien, Cass. req. 6 fvr.
1928, DP 1928. 1. 148, note Gabolde), une dcision de la Cour
de cassation a, un jour (Cass. 3e civ. 16 dc. 1970, Bull. civ. III,
no 704), admis que les juges du fond taient habilits dduire
lexistence dune condition suspensive non exprime, en tenant
compte dun prcdent contrat conclu entre les mmes parties et
qui, lui, contenait cette condition. Il ne semble toutefois pas quil
sagt ici dun revirement de jurisprudence. En effet, en lespce,
le conseil de la partie adverse navait pas invoqu larticle 1341
du code civil afin de faire chec la recevabilit de ce moyen
de preuve pour prouver outre le contenu de lacte. Larticle 1341
ntant pas un texte dordre public (V. supra, no 29), les juges du
fond ne pouvaient relever doffice sa violation.
207. Preuve outre le contenu lacte concernant les circonstances dans lesquelles lacte a t rdig. Que signifie prouver outre le contenu lacte ? Nous avons prcis quil sagissait dtablir quune omission tait intervenue par rapport ce
que les parties taient convenues entre elles. Mais est-ce galement prouver outre le contenu lacte que de dmontrer les
circonstances dans lesquelles il est intervenu ? La jurisprudence
considre que non, et admet ainsi que la prohibition de larticle
1341 nest pas applicable lorsquil sagit par exemple dtablir la
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PREUVE
date dun crit sous seing priv qui nest pas mentionne dans
lacte lui-mme. Tmoignages et prsomptions sont alors recevables pour prouver cette date (Cass. req. 6 fvr. 1872, DP
1872. 1. 253). En revanche, si lacte mentionnait une date, larticle 1341 retrouverait sappliquer et prohiberait la preuve par
tous moyens contre le contenu de lacte (en loccurrence la date
quil noncerait ; V. aussi Cass. 1re civ. 19 juin 1951, Bull. civ.
I, no 190 : un tmoignage peut tre recevable afin de prouver la
sincrit dune signature porte sur un acte).
b. Preuve des modifications apportes lacte.
209. La prohibition de larticle 1341 du code civil et linterprtation des actes. Dlimitation. Question de la recevabilit
du recours aux tmoignages et prsomptions pour interprter
un acte obscur. Larticle 1341 se limite prohiber le recours
aux tmoignages et prsomptions du plaideur qui dsire prouver une modification ou une omission dans le contenu dun acte.
Il ninterdit pas en revanche dutiliser de tels moyens de preuve
lorsquil sagit dinterprter une clause ou stipulation obscure de
lacte juridique litigieux. Ainsi il a t jug quen cas dobscurit ou dambigut propos de lapprciation de ltendue des
obligations dune socit cooprative de construction, les tmoignages et prsomptions sont recevables afin de dterminer, face
un acte obscur, louvrage difier (Cass. 1re civ. 19 oct. 1964,
Bull. civ. I, no 451). Il en va de mme lorsquil sagit de dterminer le vritable bnficiaire dun prt dsign de faon incertaine
dans lcrit (Cass. com. 23 fvr. 1970, Bull. civ. IV, no 70), et
galement propos de linterprtation dun contrat dentreprise
dont lexistence et lobjet ne sont pas contests, ds lors quil
sagit den dterminer ltendue (Cass. 3e civ. 17 juill. 1972,
Bull. civ. III, no 462 ; V. aussi Cass. civ. 16 janv. 1979, D. 1979,
IR 240 : acte ambigu en raison dinterprtations divergentes sur
une somme dargent en raison de la cration dune nouvelle unit
montaire : doute sur la question de savoir laquelle des units
Rp. pr. civ. Dalloz
montaires les parties avaient entendu se rfrer, les nonciations de lcrit relatif au prix donnant lieu des interprtations
divergentes ; Cass. 1re civ. 21 mars 1979, D. 1979, IR 432 :
propos dun reu admettant la rception dune somme dargent
titre de participation dans une socit en cours de formation,
produit par le rapporteur de fonds, et qui comportait une ambigut quant la preuve de la remise effective des fonds, eu gard
aux circonstances de sa dlivrance par le fondateur, alors que
le rapporteur de fonds lui-mme, dans une lettre postrieure, a
dclar que le reu litigieux constituait "moralement un crdit" ;
V. aussi Cass. 3e civ. 22 janv. 1980, JCP 1980. IV. 132 ; 9 dc.
1981, Bull. civ. I, no 376, JCP 1982. IV. 83).
Bien videmment, le recours linterprtation suppose vritablement une ambigut ou une obscurit de lacte ou dune de ses
clauses (V. thorie de lacte clair). On le sait, le juge nest habilit interprter les termes dun accord (notamment dun contrat)
que si ceux-ci ne sont pas vidents. La clart dun texte ncessite une application sans rticence par le juge, qui ne ferait que
dformer lacte en linterprtant. Cest ainsi quexiste devant la
Cour de cassation un cas douverture dnomm dnaturation,
qui sanctionne la violation, par les juges du fond, du contenu
clair et prcis dun acte, une erreur flagrante dans lapprciation du sens dun acte clair (J. et L. BOR, La cassation en
matire civile, 1997, Dalloz, no 2307). Intervenue tout dabord
en matire de testaments, puis de contrats, la dnaturation a
peu peu t tendue par la Cour de cassation tous les documents crits du procs (V. F. FERRAND, Cassation franaise
et Rvision allemande, 1993, PUF, 1993, nos 234 et s. ; J. BOR, Un centenaire : le contrle par la Cour de cassation de la
dnaturation des actes, RTD civ. 1972. 249 ; C. MARRAUD,
La notion de dnaturation en droit priv franais, 1974, PUG ;
J. VOULET, Le grief de dnaturation devant la Cour de cassation, JCP 1971. 1. 2410). Le contrle de la dnaturation permet
la Cour de cassation de simmiscer dans un domaine rserv
en principe aux juges du fait, celui de linterprtation des actes,
distinct de lopration de qualification juridique qui, elle, est soumise lexamen de linstance de cassation. Sur lutilisation parfois "dnature" de la dnaturation par la Cour de cassation afin
datteindre une clart, une interprtation uniforme de certaines
clauses contractuelles (V. F. FERRAND, op. cit., no 239).
210. La prohibition de larticle 1341 et la preuve des vices de
lacte. Dlimitation. II est gnralement admis que la prohibition de larticle 1341 ne concerne pas les vices pouvant affecter
les circonstances de conclusion de lacte juridique (autrement
dit, larticle 1341 vise linstrumentum et non pas le negotium).
Ainsi, la jurisprudence accepte la preuve par tous moyens dun
dol ou de violences ayant port atteinte lintgrit du consentement dune des parties lacte. Dailleurs, larticle 1353 du code
civil, qui abandonne les prsomptions du fait de lhomme aux lumires et la prudence des magistrats, nonce que ces derniers
ne doivent admettre que des prsomptions graves, prcises et
concordantes, et dans les cas seulement o la loi admet les
preuves testimoniales, moins que lacte ne soit attaqu pour
cause de fraude ou de dol . Cette rserve de la fraude et du
dol autorise la preuve libre de tels faits ( propos de manuvres
dolosives, V. par ex. Cass. civ. 4 janv. 1949, D. 1949. 135).
Il en va de mme pour lerreur (Cass. com. 14 janv. 1969,
D. 1970. 468, note M. Pdamon : erreur sur lunit montaire
employe dans le contrat ; Cass. com. 17 juin 1970, JCP 1970.
II. 16504). Si lacte ne mentionne pas expressment des qualits juges substantielles par les parties et quelles ont souhait
spcifier, la preuve des qualits convenues entre elles peut se
faire par tous moyens (Cass. civ. 26 janv. 1972, D. 1972. 517).
En revanche, si lacte instrumentaire fait lui-mme rfrence
des qualits convenues entre les parties, prouver laccord sur
dautres qualits reviendrait prouver contre ou outre le contenu de lacte, et cela ne pourrait tre fait que par crit, aveu ou
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PREUVE
serment. Le mme raisonnement peut tre tenu propos de la
cause de lacte (distinction suivant que la cause a t ou non
mentionne dans ledit acte, V. par ex. Cass. 3e civ. 21 juin
1972, Bull. civ. III, no 416). Quant lillicit de la cause, elle
peut tre tablie par tous moyens, car elle relve de la fraude au
sens de larticle 1353 du code civil (sur la fraude, V. infra, no 211 ;
V. Cass. 3e civ. 10 oct. 1968, Bull. civ. III, no 371 : il peut tre
prouv par tous moyens quune reconnaissance de dette pour
prix de cession dun bail de dbit de boissons avait pour objectif de contourner une dcision pnale ordonnant la fermeture du
dbit).
d. Exceptions larticle 1341 du code civil.
211. Les exceptions larticle 1341 : la possibilit de prouver librement contre et outre le contenu aux actes en cas de fraude.
Larticle 1341 connat des exceptions gnrales, par exemple
lorsquune partie peut arguer dune impossibilit matrielle ou
morale quelle avait de se prconstituer une preuve crite, ou
encore en matire commerciale (V. infra, nos 216 et s.). Il est
galement cart dans des hypothses plus spcifiques telles
que celles de fraude. En la matire, larticle 1353 lui-mme admet la preuve par tous moyens ds lors que lacte est attaqu
pour cause de fraude ou de dol. Mais pour que le juge puisse
admettre tous modes de preuve, il doit pralablement constater
quil existe des lments tablissant une fraude (comp. Cass.
3e civ. 28 nov. 1969, Bull. civ. III, no 785). La simulation peut-elle
tre assimile lhypothse de la fraude en ce qui concerne la recevabilit de la preuve par tous moyens contre et outre le contenu aux actes ?
212. Lhypothse de la simulation. On sait que la simulation constitue un comportement frauduleux des parties qui prtendent tablir un acte avec un contenu donn, alors quelles
sentendent, par exemple dans une contre-lettre, sur dautres
termes dun accord (par ex. en matire de prix, ou de nature
de lacte pass). Il est clair que la prohibition de larticle 1341 de
prouver par tous moyens contre et outre le contenu aux actes ne
sapplique pas aux tiers qui, en matire de simulation, peuvent
utiliser tous moyens pour tablir sa ralit (Cass. com. 19 dc.
1973, Bull. civ. IV, no 374). Il en va de mme en matire commerciale (Cass. com. 17 nov. 1966, Bull. civ. III, no 436). En
revanche, la question peut se poser lorsque ce sont les parties
elles-mmes ou lune delles qui entendent tablir la simulation ;
en effet, faire cette preuve revient prouver contre le contenu
de lacte apparent et relve ds lors a priori de linterdiction formule larticle 1341. Et pourtant, de nombreuses dcisions
jurisprudentielles acceptent quune partie prouve lexistence de
la simulation par tous moyens (V. par ex., Cass. soc. 10 mars
1939, Gaz. Pal. 1939. 1. 848 ; Cass com. 24 juin 1963, Bull.
civ. III, no 328 : preuve dune dissimulation de prix prohibe par
le CGI ; Cass. 1re civ. 9 janv. 1961, Bull. civ. I, no 18 : dissimulation dun bail commercial en prt usage afin que le locataire
soit priv de ses droits en tant que titulaire dun bail commercial). La Cour de cassation a jug galement quil tait possible
de prouver par tous moyens quun acte de vente dissimulait une
donation, car cette simulation portait atteinte un droit reconnu
par la loi, en lespce le droit la rserve successorale (Cass.
1re civ. 21 juill. 1980, Bull. civ. I, no 232, JCP 1980. IV. 382).
De plus, propos dun acte authentique, il a t jug que si, aux
termes de larticle 1319 du code civil, les actes authentiques font
pleine foi jusqu inscription de faux des conventions quils renferment, ce nest que relativement aux faits qui y sont noncs
par lofficier public comme ayant t accomplis par lui-mme ou
comme stant passs en sa prsence dans lexercice de ses
fonctions ; ce texte ne fait pas obstacle ce que les conventions
ou dclarations quils contiennent puissent tre argues de simulation soit par des tiers, soit mme par lune des parties (Cass.
1re civ. 4 mars 1981, Bull. civ. I, no 79).
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SECTION 2
Drogations larticle 1341 du code civil.
215. Le systme franais de preuve lgale (du moins en matire
civile) ne doit pas tre appliqu avec trop de rigidit ; il risquerait sinon de prsenter un caractre automatique qui ferait fi de
la justice individuelle et de lquit. Cest pourquoi la loi prvoit
un certain nombre de drogations gnrales lexigence dun
crit au-del de 1500 . Tout dabord, en matire commerciale,
cest le systme de la libert qui a t retenu par le lgislateur
afin de faciliter et de simplifier les transactions commerciales et
leur preuve (V. infra, nos 216 et s.). Ensuite, le code civil admet
lusage des modes de preuve imparfaits ds lors que la partie
peut se prvaloir dun commencement de preuve par crit rendant vraisemblable le fait allgu (V. infra, nos 249 et s.). De
mme, la preuve sera libre si la partie dmontre quelle a t
dans limpossibilit matrielle ou morale de se prconstituer une
preuve crite de lengagement (V. infra, nos 257 et s.). Enfin, il en
ira de mme en cas dimpossibilit de produire un crit qui avait
pourtant t rdig (V. infra, nos 277 et s.). Dans tous ces cas, il
est galement drog linterdiction de prouver par tous moyens
contre ou outre le contenu aux actes. On le constate dores et
dj, les drogations lexigence de lcrit ne sont pas seulement nombreuses, mais galement larges quant leur champ
respectif dapplication, et ce dautant plus que la jurisprudence
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PREUVE
en fait en gnral une interprtation librale extrmement favorable la partie dmunie dcrit. tel point que lon pourrait se
demander si lexception nest pas devenue la rgle et sil ne serait pas souhaitable dabandonner le principe de lcrit requis en
matire civile partir dun certain montant dengagement.
ART. 1er. LA
BIBLIOGRAPHIE : F. CHAMOUX, La preuve dans les affaires, 1979, Litec. P. LECLERQ, volutions et constantes du
droit civil ou commercial de la preuve, Rapport de la Cour de
cassation 1991, La Documentation franaise, p. 133. C. N., La
preuve en matire commerciale au regard des techniques nouvelles, Petites affiches 6 juill. 1987. G. PARLANI, Un texte
anachronique : le nouvel article 109 du code de commerce,
D. 1983, chron. 65. J. PELLEGRINO, La preuve en droit
commercial, thse Aix, 1968. L. RUET, Quelques remarques
sur loffice du juge et la preuve en droit commercial, RTD com.
1991. 151. R. SAVATIER, La facture et la polyvalence de ses
rles juridiques en droit contemporain, RTD com. 1973. 1.
216. Le principe de libert probatoire na jamais t absolu en
matire commerciale. Il a donn lieu des volutions lgislatives
et jurisprudentielles quil conviendra de retracer en sinterrogeant
sur les conditions dans lesquelles ce principe trouve application
(V. infra, nos 217 et s.). Aprs avoir examin ces conditions, il
conviendra de se pencher plus prcisment sur ltendue mme
du principe (V. infra, nos 232 et s.).
1er. Conditions du principe de libert probatoire.
217. Depuis la clbre loi no 80-525 du 12 juillet 1980 (JO
13 juill.) qui a libralis quelque peu et modernis les rgles
dadmissibilit des procds de preuve, larticle 109 devenu
larticle L. 110-3 du code de commerce dispose que :
lgard des commerants, les actes de commerce peuvent
se prouver par tous moyens, moins quil nen soit dispos
autrement par la loi . Auparavant, larticle 109 disposait que :
les achats et les ventes se constatent : par actes publics ; par
actes sous signature prive ; par le bordereau ou arrt dun
agent de change ou courtier, dment sign par les parties ; par
une facture accepte ; par la correspondance ; par les livres des
parties ; par la preuve testimoniale, dans le cas o le tribunal
croira devoir ladmettre . Peu peu, la Cour de cassation avait
reconnu ce texte une porte gnrale et lavait donc appliqu
tout acte de commerce et non pas uniquement aux achats et
ventes. La jurisprudence a en outre admis tout mode de preuve
en matire commerciale, solution qui a t consacre par la
loi du 12 juillet 1980. Cette rforme concerne uniquement la
question des modes de preuve admissibles. Elle ne modifie en
rien les rgles des articles 1315 du code civil et 9 du nouveau
code de procdure civile, relatives la charge de la preuve
(V. par ex., Cass. 1re civ. 28 janv. 1981, Bull. civ. I, no 34 : cest
la partie invoquant un droit de crance le prouver).
218. Motifs de la libert probatoire. Les raisons du principe
de libert sont videntes : les pratiques et transactions commerciales doivent pouvoir tre rapides, simples et faciles. Souvent
en outre, les contrats passs le sont de faon rgulire, renouvele, voire rptitive. Il convenait donc dopter pour la souplesse
en matire de preuve des actes de commerce, ceci dautant
plus que certains usages cartent la rdaction dun crit dans
diverses situations. Il nempche que, comme le relvent certains auteurs, le principe de libert probatoire prsente de rels
inconvnients, car il menace la scurit juridique et ne tient en
outre pas compte de nombreuses ngociations commerciales
complexes et touffues qui ncessitent en gnral des crits qui
pourraient ds lors tre exigs afin que soient tablis de faon
certaine les diffrents lments de laccord.
Rp. pr. civ. Dalloz
221. Les non-commerants sont carts du champ dapplication de larticle L. 110-3 du code de commerce. La question
des actes mixtes. Il est vident quun litige opposant deux
personnes nayant nullement le statut de commerant et nayant
pas pass dacte de commerce ne relvera aucunement de la
libert probatoire proclame larticle L. 110-3. Mais la question
est plus difficile lorsque lacte est dit mixte, cest--dire lorsquil
est commercial pour une des parties et civil pour lautre. Avant
la rforme de 1980, des hsitations taient apparues en jurisprudence, certaines juridictions considrant que le commerant
devait prouver contre lautre partie selon les rgles du droit civil,
alors que dautres admettaient la libert de la preuve pour les
deux parties lacte (V. par ex. Cass. req. 4 juill. 1935, DH
1935. 490). La Cour de cassation est toutefois revenue assez
vite lexigence dapplication des rgles civiles de preuve envers le non-commerant (V. par ex. Cass. com. 5 dc. 1961,
D. 1962. 88). Aujourdhui donc, la preuve est libre uniquement
lencontre du commerant, et condition que lacte litigieux soit
commercial pour lui (Cass. 1re civ. 6 mars 1974, Bull. civ. I,
no 80), solution consacre par larticle L. 110-3 du code de commerce, qui admet la libert probatoire " lgard des commerants" lorsquil sagit dtablir les "actes de commerce".
222. Lhypothse dun acte de commerce accompli par un noncommerant. Depuis la loi de juillet 1980, la preuve nest plus
libre envers un non-commerant, mme si lacte est de nature
commerciale pour lui (en ce sens, V. Cass. com. 21 juin 1988,
Bull. civ. IV, no 212, JCP 1989. II. 21 170, note F. Moderne,
JCP, d. N, 1990. II. 13, note Ph. Delebecque : hypothse
dun cautionnement donn un grant majoritaire de SARL au
profit de la socit ; le grant y avait un intrt personnel, si
bien que la cour dappel avait dcid que lobligation contracte
avait un caractre commercial et que la preuve en tait libre. La
Cour de cassation censure en relevant que ce nest qu lgard
des commerants que lobligation ainsi contracte peut se prouver par tous moyens ). Ainsi, ds lors quun non-commerant
donne sa garantie, se porte caution, les formalits du code civil
sappliquent, et notamment celles qui sont exiges par larticle
1326 en matire dengagement unilatral (signature de celui qui
sengage et apposition de sa main de la mention de la somme ou
de la quantit en toutes lettres et en chiffres ; V., les nombreuses
dcisions de cours dappel cites par Y. CHARTIER, J.-Cl. com.,
fasc. 270, no 22). Larticle L. 110-3 du code de commerce exige
cette unit de traitement probatoire du non commerant, quelle
que soit la nature de lacte quil a souscrit. Le commerant qui
souhaite dmontrer lexistence et le contenu dun engagement
pris par un non-commerant doit donc appliquer les rgles du
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PREUVE
droit civil, ce qui signifie quil doit prsenter un crit au-del de
1500 dengagement. Cependant, les exceptions admises par
le code civil la formalit de lcrit (existence dun commencement de preuve par crit, impossibilit matrielle ou morale de
se procurer un crit, disparition postrieure de loriginal) bnficieront galement le cas chant au commerant demandeur,
ou en tout cas dbiteur de la preuve. Les juges pourront ainsi
admettre, sans que cela soit systmatique, que le commerant
tait dans limpossibilit morale de se prconstituer une preuve
crite en raison des usages de la profession ou dun type de march bien spcifique (comp. Cass. 1re civ. 17 mars 1982, Bull.
civ. I, no 114, qui casse pour dfaut de base lgale parce que la
cour dappel sest fonde sur un usage sans relever quil mettait
le contractant dans limpossibilit de se prconstituer une preuve
crite de lengagement, ce qui signifie implicitement quun usage
peut constituer une telle impossibilit).
223. Applicabilit de larticle L. 110-3 du code de commerce aux
commerants, que lacte soit commercial pour toutes les parties
ou bien mixte. II parat vident quentre commerants, la libert probatoire totale rgne au sens de larticle L. 110-3. Elle
sapplique galement envers le commerant lorsquun non commerant entend tablir lexistence, le contenu dun engagement
ou mme prouver outre ou contre le contenu un acte (hypothse dacte mixte, V. Cass. com. 17 fvr. 1976, Bull. civ. IV,
no 58 ; 20 mai 1980, Bull. civ. IV, no 210 ; 12 oct. 1982, Bull. civ.
IV, no 313 ; Cass. 1re civ. 8 fvr. 2000, Bull. civ. I, no 35 : encourt
la cassation larrt qui, pour faire droit la demande dun garagiste en paiement du solde du prix de vente dun vhicule, retient que seul le bon de commande et non la facture sur laquelle
figure le montant dune reprise, a valeur probante, et quaucun
commencement de preuve par crit ne permet dtablir que le garage se soit engag reprendre le vhicule de lacheteur, alors
qu lgard des commerants, les actes de commerce peuvent
se prouver par tous moyens ; a contrario, V. Cass. 1re civ. 2 mai
2001, Bull. civ. I, no 108 ; pour une illustration en droit du travail, V. Cass. soc. 5 mars 1992, Bull. civ. V, no 157, D. 1992,
IR 117 : statuant sur une demande forme par un salari contre
son employeur, qui, dans les actes de la procdure, sest prsent comme une socit responsabilit limite, commerant
par la forme, une cour dappel peut dcider, sans encourir aucun
grief, que le salari peut rapporter la preuve des conventions relatives sa rmunration autrement que par un crit).
224. Seule condition : que la preuve du statut de commerant
soit faite. Pour que la libert probatoire sapplique, ladversaire du commerant doit prouver la qualit de commerant de
ce dernier. Cette qualit peut constituer un fait constant si lintress ne la conteste pas (sur la notion de fait constant, V. supra,
nos 83 et s.). Mme en labsence dimmatriculation au registre du
commerce, la qualit de commerant dune partie peut tre tablie par tous modes de preuve. Il importe que lintress ait eu
la qualit de commerant au moment de la conclusion de lacte ;
il est indiffrent quil lait perdue par la suite (Cass. com. 16 dc.
1980, Bull. civ. IV, no 425). La preuve rsulte en gnral mais
pas uniquement de limmatriculation au registre du commerce,
qui constitue une prsomption simple du statut de commerant
(art. 64 du dcret du 30 mai 1984 : Limmatriculation dune
personne physique emporte prsomption de la qualit de commerant. Toutefois, cette prsomption nest pas opposable aux
tiers et administrations qui apportent la preuve contraire. Les
tiers et administrations ne sont pas admis se prvaloir de la
prsomption sils savaient que la personne immatricule ntait
pas commerante ). La prsomption est toutefois irrfragable
pour les socits commerciales par leur forme (L. no 66-537 du
24 juill. 1966, art. 1er : Le caractre commercial dune socit
est dtermin par sa forme ou par son objet. Sont commerciales
raison de leur forme, et quel que soit leur objet, les socits en
nom collectif, les socits en commandite simple, les socits
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227. Larticle L. 110-3 du code de commerce sapplique envers les commerants, pour la preuve des actes de commerce.
Le commerant, comme nous lavons nonc plus haut (supra,
no 220) peut tre une personne physique ou une personne morale. Sil sagit dune personne morale, la libert probatoire sappliquera galement (pour une application de cette rgle, V. Cass.
com. 12 fvr. 1980, Bull. civ. IV, no 78 : une cour dappel ne peut
condamner une partie qui prtend stre libre intgralement
payer le solde de travaux excuts par une socit au motif que,
sagissant dune somme suprieure 50 francs, la preuve de sa
libration ne pouvait rsulter que dun crit qui ntait pas produit,
tout en relevant que cette socit tait une SARL, donc commerciale par la forme mme).
B. quels actes sapplique le principe de libert : les actes de commerce.
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PREUVE
outre, jug que le dirigeant est prsum avoir un intrt patrimonial lorsquil cautionne les dettes de la socit quil dirige (Cass.
com. 18 janv. 2000, Rev. dr. banc. fin. 2000, no 191, note D. Legeais). Cette prsomption semble renforce lorsque le dirigeant
est en mme temps actionnaire majoritaire (CA Paris, 21 janv.
2000, Rev. dr. banc. fin. 2000, no 191 ; CA Paris, 14 fvr. 2001,
BRDA 2001, no 9, p. 3).
Cependant, cette qualification dacte de commerce ne suffit pas
pour lapplication de larticle L. 110-3 du code de commerce,
puisque ce dernier exige, pour la libert probatoire, que doive
tre prouv contre un commerant. Larticle 1326 du code civil
sapplique donc bien envers la caution dirigeant social, mais la
jurisprudence de la Cour de cassation est trs indulgente en cas
de mconnaissance de la mention impose par ce texte, puisquelle considre que le dfaut de mention nentache pas la validit du cautionnement ds lors que la caution avait des fonctions
ou qualits lui permettant de comprendre la porte de son engagement (Cass. com. 19 juin 1990, Bull. civ. IV, no 180 ; 15 janv.
1991, Bull. civ. IV, no 24 ; 29 janv. 1991, Bull. civ. IV, no 42). La
Cour de cassation a dailleurs eu loccasion de juger que le caractre commercial du cautionnement, lui seul, ne confrait pas la
qualit de commerant la caution (Cass. com. 25 mars 1997,
Bull. civ. IV, no 79, Dalloz affaires 1997. 698 ; dans le mme
sens, CA Paris, 14 fvr. 2001, BRDA 2001, no 9, p. 3 ; comp.
Cass. 1re civ. 18 mai 2004, Bull. civ. I, no 140 : ne donne pas de
base lgale sa dcision la cour dappel qui, pour dcider que
le crancier tait recevable prouver librement lexistence du
cautionnement dont il se prvalait, retient que la caution avait un
intrt personnel de nature patrimoniale la garantie de la dette,
sans constater que lors de la souscription de son engagement,
elle avait la qualit de commerant. La cour dappel avait donc
relev le caractre commercial du cautionnement, mais navait
pas examin si, au moment de sa souscription, la caution avait
la qualit de commerant). En revanche, lorsque le cautionnement nest pas commercial, la caution ne peut tre tenue des intrts au taux conventionnel, en cas dinsuffisance des mentions
manuscrites quant ceux-ci, que sur le fondement dlments
extrinsques propres complter ces mentions (Cass. 1re civ.
29 fvr. 2000, Bull. civ. I, no 68).
229. Larticle L. 110-3 du code de commerce, pour sappliquer,
requiert donc cumulativement deux conditions : un commerant
envers lequel un acte doit tre prouv, et un acte de commerce
tablir. Ainsi, si un commerant accomplit un acte qui ne
concerne nullement son commerce, la partie adverse dsirant
prouver lexistence et le contenu de cet acte devra respecter
les rgles probatoires du droit civil (Cass. 3e civ. 14 juin 1989,
Bull. civ. III, no 141 : en loccurrence, vente immobilire qui
demeure civile mme si elle est conclue entre commerants ).
230. Illustrations. Tous les contrats de la vie commerciale bnficient de la libert probatoire aux conditions prcdemment
dcrites, moins quil nen soit autrement dispos par la loi
(art. L. 110-3 in fine). La jurisprudence a eu loccasion de le rappeler propos de contrats de vente (CA Paris, 30 sept. 1981,
Juris-Data no 025093, cit par Y. CHARTIER, J.-Cl. com., fasc.
270, no 44), du contrat dentreprise (Cass. com. 7 mars 1966,
Bull. civ. III, no 132), du prt (Cass. com. 20 mai 1980, Bull. civ.
IV, no 210), du cautionnement (Cass. com. 19 mars 1980, Bull.
civ. IV, no 136 ; 15 nov. 1988, D. 1990. 3, note P. Ancel : larticle 1326 du code civil ne sapplique pas lorsquil sagit, lgard
des commerants, de prouver des actes de commerce, lesquels
conformment larticle 109 du code de commerce, peuvent se
prouver par tous moyens moins quil nen soit autrement dispos par la loi ), du mandat (Cass. com. 4 mai 1970, Bull. civ.
IV, no 141), du nantissement (V. C. com., art. L. 521-1, al. 1er : le
gage constitu par un commerant ou un non commerant pour
un acte de commerce se constate lgard des tiers comme
Rp. pr. civ. Dalloz
lgard des parties contractantes, conformment aux dispositions de lart. 109 C. com.), du contrat de transaction (ce dernier
doit en principe tre rdig par crit, comme lexige larticle 2044,
alina 2, du code civil. La Cour de cassation a toutefois jug que
lcrit probatoire vis ntait de rigueur quen matire civile, et
quen matire commerciale, une transaction pouvait tre tablie
par tous modes de preuve autoriss par larticle 109 devenu
L. 110-3 - du code de commerce, Cass. 1re civ. 26 dc. 1950,
Bull. civ. I, no 268 ; comp. Cass. 1re civ. 18 mars 1986, Bull. civ.
I, no 74), ou encore du contrat de travail (V. supra, no 223). Ces
exemples ne sont pas exhaustifs, puisque ds lors que lacte est
un acte de commerce, par nature ou par accessoire, et que la
preuve doit tre rapporte lencontre dun commerant, larticle L. 110-3 trouve application (pour de nombreuses illustrations, V. notes de jurisprudence sous art. L. 110-1 C. com. Dalloz
2005).
231. Les exceptions : principe de libert probatoire moins
quil nen soit autrement dispos par la loi . Sans entrer dans
des dtails qui nous loigneraient de lobjet de cette rubrique,
il convient de rappeler que certains contrats sont soumis un
formalisme exig tantt ad validitatem, tantt seulement ad probationem. Il en va ainsi de certains contrats de vente (par ex.
les ventes de navires ou daronefs), du contrat de socit, dont
les statuts doivent tre tablis par crit (C. civ., art. 1835, mais
cette exigence nest semble-t-il pas prescrite peine de nullit)
ou encore des contrats dassurance (C. assur., art. L. 11-3. La
Cour de cassation a toutefois eu loccasion de prciser que lcrit
tait requis uniquement des fins probatoires et que le contrat
dassurance tait parfait ds lors quil y avait eu change des
consentements entre les parties, Cass. 1re civ. 4 janv. 1980,
Bull. civ. I, no 8). Certains contrats de nantissement, notamment de fonds de commerce, ou encore sur outillage ou matriel
dquipement, requirent de mme une forme crite.
2. tendue du principe.
232. Le principe de libert probatoire en matire commerciale
doit tre dtermin dans son tendue tout dabord quant lobjet mme de la preuve (V. infra, nos 233 et s.), ensuite quant aux
modes de preuve ouverts par larticle L. 110-3 du code de commerce (V. infra, nos 237 et s.), et enfin quant loffice du juge en
matire probatoire (V. infra, nos 243 et s.).
A. Quant lobjet de la preuve.
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PREUVE
234. On peut citer galement un arrt dans lequel la Cour de
cassation a jug que les acqureurs dun fonds de commerce
ayant dmontr quil existait un flou sur certaines factures dans
la comptabilit qui leur avait t remise, cest bon droit et sans
inverser la charge de la preuve que la cour dappel en a dduit
que les acqureurs ayant rapport la preuve qui leur incombait
du caractre incertain des pices comptables, il appartenait au
vendeur de justifier de ses factures et de ses comptes (Cass.
com. 29 mars 1994, Bull. civ. IV, no 129, RTD com. 1994. 697).
En loccurrence, les acheteurs avaient par tous moyens tabli
les incertitudes quant la vracit des lments comptables qui
leur avaient t remis ; en consquence, la Cour de cassation
approuve les juges dappel davoir impos au vendeur de prouver ses comptes (V. gal. Cass. com. 21 fvr. 1984, Bull. civ. IV,
no 66 : bien quun assur ait sign les quittances de rglement
de sinistre, il est habilit prouver par tous moyens, eu gard
la qualit de commerant de lassureur, quil na en ralit pas
reu de ce dernier le rglement correspondant ces quittances).
235. Preuve libre de la simulation. Comme cela a t vu plus
haut (supra, no 212), la preuve de la simulation nest en principe
pas libre en droit civil, sauf si le plaideur entend par l dmontrer
lexistence dune fraude. En droit commercial, il est admis que la
simulation peut se prouver par tous moyens (Cass. com. 17 nov.
1966, Bull. civ. III, no 436). Il convient toutefois de rserver le cas
de lacte authentique, dont certaines mentions font foi jusqu
inscription de faux (V. supra, nos 491 et s.).
236. Preuve libre de la date dun acte. En droit civil, larticle
1328 du code civil dispose que les actes sous seing priv nont
de date contre les tiers que du jour o ils ont t enregistrs, du
jour de la mort de celui ou de lun de ceux qui les ont souscrits,
ou du jour o leur substance est constate dans les actes dresss par des officiers publics, tels que procs-verbaux de scell ou dinventaire . Cette rgle ne sapplique pas en matire
commerciale, domaine dans lequel la date (ventuellement son
caractre inexact si elle est mentionne dans un acte) peut tre
tablie par tous modes probatoires (sous rserve, l encore, des
actes authentiques, pour lesquels la date, constate par lofficier
ministriel, fait foi jusqu inscription de faux ; pour une illustration, V. Cass. com. 25 fvr. 1975, Bull. civ. IV, no 61 ; 25 avr.
1983, Bull. civ. IV, no 122 : dans cet arrt relatif la date de
deux baux commerciaux concurrents sur le mme objet, la Cour
de cassation admet mme lapplication des rgles probatoires
du droit commercial envers un tiers lacte qui avait la qualit
de commerant).
B. Quant aux modes de preuve admissibles.
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PREUVE
1989, D. 1990. 369, note Ch. Gavalda, D. 1991, somm. 38, obs.
M. Vasseur, JCP 1990. II. 21 576, note G. Virassamy).
C. Quant loffice du juge.
a. Loffice du juge et ladministration de la preuve.
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PREUVE
1982, Bull. civ. I, no 374 ; Cass. com. 25 fvr. 1974, Bull. civ.
IV, no 69 ; 1er juill. 1975, Bull. civ. IV, no 191 : propos dune
lettre entre les parties constatant un accord sur lachat et la
vente dun climatiseur ; pour plus de dtails sur la dnaturation
des pices du procs, V. F. FERRAND, Cassation franaise et
Rvision allemande, 1993, PUF, nos 240 et s.).
ART. 2. LEXISTENCE DUN COMMENCEMENT DE PREUVE PAR CRIT.
1er. Notion de commencement de preuve par crit.
249. Dfinition lgale. Larticle 1347 du code civil dispose que
les rgles de larticle 1341 du code civil reoivent exception lorsquil existe un commencement de preuve par crit. Dans son
alina 2, il dfinit ce dernier comme tout acte par crit qui est
man de celui contre lequel la demande est forme, ou de celui quil reprsente, et qui rend vraisemblable le fait allgu .
Cette dfinition semble exiger la production dun crit, quel quil
soit, mais manant de celui contre lequel la demande est forme. La loi impose donc apparemment une condition de forme :
lcrit, dont la spcificit doit tre de provenir de celui qui on
veut lopposer ou de son mandant ou reprsent. Elle impose
galement une condition qualitative : lcrit doit rendre vraisemblable le fait allgu.
250. Lexigence thorique dun crit. Si larticle 1347, alina
2, du code civil contient la notion dacte par crit , il convient
de noter que cette notion a fait lobjet dune interprtation trs
extensive de la part de la jurisprudence. Cette jurisprudence est
aujourdhui consacre par la loi, et notamment par larticle 1347,
alina 3, qui dispose, depuis une loi no 75-596 du 9 juillet 1975
(JO 10 juill.) que peuvent tre considrs par le juge comme
quivalant un commencement de preuve par crit les dclarations faites par une partie lors de sa comparution personnelle,
son refus de rpondre ou son absence la comparution . Pour
des exemples de commencement de preuve par crit admis par
les tribunaux : crit ne comportant pas toutes les mentions requises par larticle 1326 du code civil, crit que le plaideur confortait par des tmoignages et prsomptions (Cass. 1re civ. 27 mai
1986, Bull. civ. I, no 141) ; engagement crit dune caution ne
prcisant pas de faon manuscrite le montant prcis de lengagement (Cass. 1re civ. 16 dc. 1981, Bull. civ. I, no 388) ;
cautionnement donn par crit mais ne contenant pas mention
du nom du dbiteur (Cass. 1re civ. 20 oct. 1993, JCP 1994.
II. 22 351, note Ph. Simler) ; signature du dbiteur rature par le
crancier sur une reconnaissance de dette : celle-ci devient un
simple commencement de preuve par crit (Cass. 1re civ. 16 juin
1993, Bull. civ. I, no 219).
En matire de chques, la jurisprudence a eu plusieurs fois loccasion de se prononcer sur leur qualification ou non de commencement de preuve par crit. Elle a admis cette qualification dans
divers arrts (V. par ex. Cass. com. 5 fvr. 1991, Bull. civ. IV,
no 54 : un chque dont la signature nest pas conteste et portant
indication de sommes dues en chiffres et en lettres, na pas valeur de reconnaissance de dette, mais simplement de mandat de
payer donn la banque, et constitue un crit rendant vraisemblable lexistence de la crance allgue ; Cass. 1re civ., 10 mars
1992, Bull. civ. I, no 78 ; de mme, propos de lendossement
dun chque, on peut citer : Cass. 1re civ. 3 juin 1998, Bull.
civ. I, no 195 : lendossement dun chque dmontre seulement
la ralit de la remise de fonds et ne constitue pas le commencement de preuve par crit dun prt ; contra : CA Aix-en-Provence, 31 mars 1994, NGuyen, Juris-Data no 041083 : lendos
dun chque peut constituer le cas chant un commencement
de preuve par crit permettant dchapper la rgle nonce
par larticle 1341 du code civil ; Cass. 1re civ. 10 mai 1995,
D. 1995, IR 139, JCP 1995. IV. 1604 : si le chque ne peut, en
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PREUVE
qui se prtend le prteur au profit de celui quil prtend emprunteur, ne remplit pas cette condition ; Cass. 3e civ. 29 fvr. 1972,
Bull. civ. III, no 142 : lcrit doit tre luvre personnelle de la
partie laquelle on loppose, soit quil mane delle-mme, soit
quil mane de ceux quelle reprsente ou qui lont reprsente ;
la partie doit alors stre rendu propre lacte par une acceptation expresse ou tacite ; pour un exemple de commencement de
preuve par crit recevable provenant du mandataire dune partie, V. Cass. 1re civ. 28 juin 1989, Bull. civ. I, no 263, RTD civ.
1990. 276, obs. J. Mestre).
251. Assimilation un commencement de preuve par crit du
comportement dune partie lors de sa comparution personnelle
(C. civ., art. 1347, al. 3). Ds avant la loi du 15 juillet 1975, la
jurisprudence admettait de faon gnrale que des dclarations
verbales relates dans un crit pouvaient tre assimiles un
commencement de preuve par crit (Cass. req. 17 juill. 1934,
DH 1934. 475 ; 1re civ. 15 juill. 1957, Bull. civ. I, no 329). Aujourdhui, cette solution est affirme clairement par lalina 3 de
larticle 1347 pour les dclarations des parties lors de leur comparution personnelle, leur refus de rpondre ou leur absence
la comparution (Cass. soc. 16 oct. 1991, Bull. civ. V, no 411 :
les juges du fond apprcient souverainement si labsence dune
partie la comparution personnelle ordonne par la juridiction
quivaut un commencement de preuve par crit). Les rgles
procdurales de la comparution personnelle des parties sont prvues par les articles 184 et suivants du nouveau code de procdure civile, et notamment larticle 198, en vertu duquel le juge
peut tirer toute consquence de droit des dclarations des parties, de labsence ou du refus de rpondre de lune delles et en
faire tat comme quivalant un commencement de preuve par
crit (Cass. soc. 14 mai 1987, Bull. civ. V, no 328 : le juge utilise les pouvoirs quil dtient en vertu de larticle 198 lorsquil tire
la preuve de lengagement imput une partie de ce que cette
dernire, bien que rgulirement convoque, nait pas comparu
devant lui). Lors dune comparution personnelle, la ou les parties
convoques par le juge doivent se prsenter en personne (Cass.
2e civ. 12 mai 1971, D. 1972, somm. 23) et doivent rpondre personnellement aux questions poses, avec interdiction, formule
par larticle 191 du nouveau code de procdure civile, de lire un
texte prrdig. Si lune des parties est dans limpossibilit de se
prsenter devant le tribunal, le juge qui a ordonn la comparution
pourra se rendre auprs delle aprs avoir, le cas chant (respect du contradictoire) convoqu la partie adverse (pour plus de
dtails sur la procdure de comparution personnelle et les pouvoirs du juge en la matire, V. infra, nos 666 et s.).
252. Commencement de preuve pas crit et rponse un huissier de justice sur sommation interpellative. Rcemment, la
Cour de cassation a eu loccasion de juger que la cour dappel
qui retient que lexistence dun prt est tablie par les rponses
faites par la veuve du dfendeur la sommation interpellative dlivre par le demandeur, en dduisant lexistence dun commencement de preuve par crit des seules rponses mentionnes
par un huissier de justice dans ladite sommation, avait viol larticle 1347 du code civil (Cass. 1re civ. 8 juin 1999, JCP, d. E,
1999. 1414).
De mme, lenregistrement de la voix humaine ne peut pas tre
systmatiquement assimil un commencement de preuve par
crit. Lorsque lenregistrement a t ralis linsu dune personne, on ne peut en principe pas le lui opposer (V. par ex. Cass.
soc. 20 nov. 1991, Bull. civ. V, no 519 ; 22 mai 1995, Bull. civ.
V, no 164 ; 4 fvr. 1998, Bull. civ. V, no 64 ; CA Paris, 29 janv.
1980, D. 1980, IR 131 ; 20 mai 1994, Gaz. Pal. 1994. 2. 627,
note Arthuys ; V. aussi les rfrences cites dans le cadre des
garanties accordes aux parties dans le procs civil, et notamment le secret des correspondances et le droit au respect de la
vie prive, infra, nos 424 et s.).
Rp. pr. civ. Dalloz
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PREUVE
tablie par le contenu mme de lacte quelle a sign, mme
si elle na pas appos la mention expresse requise par larticle
1326. Cette solution peut tre critique : en effet, elle conduit
carter purement et simplement les exigences de ce texte ds
lors que lacte de cautionnement prcise suffisamment ltendue
de lengagement de la caution. Dans des arrts encore plus rcents (Cass. 1re civ. 4 juin 2002 ; 2e civ. 27 juin 2002, D. 2002,
somm. 3333), la Cour de cassation rappelle que lapprciation
de la valeur probante de llment extrinsque appartient de faon souveraine aux juges du fond, qui peuvent se contenter de
nimporte quel lment extrinsque contemporain de lengagement (V. dans le mme sens, Cass. com. 11 juin 2003 : les
juges du fond apprcient souverainement les lments invoqus
par une partie pour complter un commencement de preuve par
crit). Dans larrt du 27 juin 2002, les juges du fond avaient retenu comme lment extrinsque la qualit de professionnel de la
caution et son aptitude avoir conscience de ltendue de lengagement souscrit. On peut se demander si de tels lments sont
bien extrinsques. Larrt traduit en tout cas la volont de la Cour
de cassation de ne plus contrler de faon extensive la connaissance quavait la caution de son engagement. Il en va de mme
dune dcision de la chambre commerciale (Cass. com. 1er oct.
2002, D. 2002, somm. 3334), qui a jug que ne donne pas de
base lgale sa dcision, tendant constater quune banque
ne rapporte pas la preuve de lengagement de la caution, la cour
dappel qui relve que la procuration donne par le dbiteur la
caution de se porter caution tait revtue de la formule lu et approuv, bon pour cautionnement solidaire, ce dont il rsulte que
cet acte constitue un commencement de preuve par crit du cautionnement, sans rechercher si cette mention incomplte na pas
t porte par la caution au pied dun acte dfinissant lengagement de la socit dbitrice et contenant toutes les prcisions sur
la porte, la nature et les modalits de remboursement de lobligation . La Cour de cassation admet ainsi nouveau que la
connaissance qua la caution de ltendue de ses engagements
peut ressortir de lacte de cautionnement lui-mme. Selon L. AYNS (in D. 2002, somm. 3334), le sens de lvolution est clair :
la Cour de cassation entend tarir le contentieux plthorique et artificiel fond sur larticle 1326 du code civil, quelle a elle-mme
provoqu en jugeant un jour que la mention impose par ce texte
avait pour finalit la protection du consentement de la caution.
Mieux vaut tard que jamais : il faut dcider que larticle 1326 du
code civil na de rle jouer que lorsque est en cause la preuve
du cautionnement, au sens strict du terme, ce qui est rare ).
Toutefois, selon la Cour de cassation, les lments extrinsques
susceptibles de complter le commencement de preuve constitu par un acte de cautionnement dont la mention manuscrite
nest pas rgulire au regard des exigences de larticle 1326 du
code civil, ne peuvent tre puiss dans les autres nonciations
de lacte (Cass. 1re civ. 5 mai 2004, Bull. civ. I, no 125). De plus,
par plusieurs arrts du 29 octobre 2002, la premire chambre
civile a affirm que larticle 1326 du code civil limite lexigence
de la mention manuscrite la somme ou la quantit due, sans
ltendre la nature de la dette, ses accessoires ou ses composantes , suivant ainsi la position de la chambre commerciale
(Cass. 1re civ. 29 oct. 2002, Bull. civ. I, nos 247, 248 et 250).
propos galement de lexigence dun lment extrinsque, la
Cour de cassation a considr quen prsence dun acte intitul "attestation de dpt" suivi de la reconnaissance de la remise
dune somme sans autre prcision, une cour dappel a pu dduire
quil sagissait dun contrat de dpt, en se fondant, pour corroborer le commencement de preuve par crit rsultant de lacte
irrgulier au sens de larticle 1326 du code civil, sur des prsomptions extrinsques fondes sur lattitude rticente du demandeur
rendant vraisemblable lexistence de la convention (Cass. com.
6 dc. 1994, D. 1995. 21 ; 1re civ. 23 janv. 1996, Bull. civ. I,
no 41, JCP 1996. IV. 609 ; comp. Cass. 1re civ. 9 dc. 1997,
Bull. civ. I, no ; pour un refus dune partie de sexpliquer sur le
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DE SE PROCURER UN CRIT.
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PREUVE
rclamer un crit, si bien que les tribunaux retiennent plutt un
cas dimpossibilit morale. Dans tous ces cas, le juge du fond
apprcie souverainement lexistence dun cas dimpossibilit
matrielle, condition cependant de justifier lexistence dun tel
cas, faute de quoi, sa dcision pourrait tre sanctionne pour
dfaut ou insuffisance de motifs.
2. Impossibilit morale.
260. Interprtation trs librale de la jurisprudence. Initialement, le texte de larticle 1348 ne faisait pas rfrence une impossibilit morale de se procurer un crit. Il visait simplement divers cas dans lesquels tait autorise la preuve par tous moyens
(ainsi dans trois types dhypothses : 1o les dpts ncessaires
faits en cas dincendie, ruine, tumulte ou naufrage ; 2o ceux faits
par les voyageurs en logeant dans une htellerie : dpt htelier, le tout suivant la qualit des personnes et les circonstances
de fait ; 3o les obligations contractes en cas daccidents imprvus). Cest partir de lhypothse du dpt htelier que les tribunaux franais ont admis de faon gnrale que limpossibilit
morale de se prconstituer une preuve crite permettait daccder la preuve par tous moyens. Pour une illustration lgale
spcifique de cette hypothse dimpossibilit, il convient de se
rfrer larticle 1402 du code civil selon lequel : tout bien,
meuble ou immeuble, est rput acqut de communaut si lon
ne prouve quil est propre lun des poux par application dune
disposition de la loi . Si le bien est de ceux qui ne portent pas en
eux-mmes preuve ou marque de leur origine, la proprit personnelle de lpoux, si elle est conteste, devra tre tablie par
crit. dfaut dinventaire ou autre preuve prconstitue, le juge
pourra prendre en considration tous crits, notamment titres de
famille, registres et papiers domestiques, ainsi que documents
de banque et factures. Il pourra mme admettre la preuve par tmoignage ou prsomption, sil constate quun poux a t dans
limpossibilit matrielle ou morale de se procurer un crit.
261. Difficult dune classification des hypothses dimpossibilit morale. Les motifs de cette exception la rgle de lcrit
sexpliquent de diverses manires : renforcement des prrogatives des juges dans la recherche de ce qui est vraisemblable,
auquel sajoute un souci dquit entre les parties, volution des
techniques de transmission et de reproduction (comp. Y. CHARTIER, J.-Cl. civ., fasc. 154-3, no 3). Il faut bien reconnatre que le
domaine de limpossibilit morale de se prconstituer une preuve
crite de lengagement relve essentiellement dune casuistique
bien difficile systmatiser. Il apparat que les juges font application de ce concept essentiellement en prsence de relations
proches (damiti, daffection, de famille) (V. infra, nos 262 et s.)
ou lorsque lexistence dun usage tabli rendait extrmement difficile pour une partie de rclamer ltablissement dun crit (V. infra, nos 272 et s.).
A. Existence de relations personnelles entre les parties.
1o Liens de famille.
262. Limpossibilit morale de se procurer un crit nest pas tablie par celui qui invoque seulement des liens de parent sans
apporter de prcision particulire sur ltat des relations entretenues qui viendraient la justifier (CA Pau, 16 nov. 1994, Berneguel, Juris-Data no 048342). Lexistence de liens de famille
ne suffit donc pas en soi justifier lexistence dune impossibilit morale de se procurer un crit. Il convient de faire tat de
circonstances prcises de lespce dmontrant une telle impossibilit. Les relations de famille sont quand mme le domaine de
prdilection pour lapplication de cette exception prvue larticle
1348 du code civil. Toutefois, la notion dimpossibilit morale est
difficile cerner avec prcision ; cest pourquoi la Cour de cassation en confie lapprciation aux juges du fond dans le cadre de
Rp. pr. civ. Dalloz
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janvier 2006
PREUVE
en va souvent de mme des engagements entre poux (Cass.
civ. 13 avr. 1923, S. 1923. 1. 254), mme si les tribunaux
insistent rgulirement sur la ncessit de prouver des circonstances particulires dmontrant cette impossibilit (Cass. 3e civ.
16 nov. 1971, Gaz. Pal. 1972. 1. 237 : propos dun mandat
confi par la femme son mari) ou entre allis (Cass. 1re civ.
13 janv. 1969, Bull. civ. I, no 19 ; 27 juin 1973, Bull. civ. I,
no 220 ; CA Paris, 31 mars 1978, Juris-Data no 000246 : impossibilit morale, pour le futur beau-pre, de rclamer un crit
reconnaissant la dette celui qui allait devenir son gendre dans
quelques semaines). En revanche, la jurisprudence semble tre
plus exigeante ds lors que le degr de parent ou dalliance est
plus lointain (V. par ex. CA Lyon, 23 janv. 1968, D. 1968. 732 :
un oncle ne rapporte pas la preuve dune impossibilit morale
dans laquelle il se serait trouv dexiger de son neveu par alliance ou mme de sa nice une reconnaissance crite de dette,
ds lors que ceux-ci taient ses obligs et que, par ailleurs,
les liens daffection navaient pas constitu un obstacle ce
quun contrat de travail eut t dress par crit entre loncle et la
nice ; comp. Cass. com. 3 avr. 1973, Bull. civ. IV, no 148). De
mme, le lien de parent entre des cousins germains ne suffit
pas lui seul rendre admissible tout mode de preuve ds lors
quil nest pas tabli quil y ait eu entre eux des relations telles
quelles aient rendu impossible la rdaction dun crit (Cass.
1re civ. 12 juill. 1960, Bull. civ. I, no 388 ; comp. Cass. 1re civ.
3 nov. 1969, Bull. civ. I, no 330 : lexistence de rapports troits
entre parents loigns peut crer une impossibilit morale pour
le crancier de se prconstituer une preuve crite). Dans toutes
les hypothses de liens de famille que nous avons envisages,
le juge du fond doit relever des circonstances spcifiques de
lespce dmontrant que lune des parties tait dans limpossibilit dexiger une trace crite de lengagement pris par lautre
partie. Les tribunaux ont parfois tenu compte de la diffrence
dge en considrant quune personne ge pouvait davantage
imposer lexigence dun crit envers une personne jeune de sa
famille (Cass. 1re civ. 12 juill. 1960, Bull. civ. I, no 388).
Pour une ventuelle hypothse dimpossibilit de se prconstituer la preuve de la proprit dun bien dans le cadre du rgime
de la communaut lgale, voir larticle 1402, alina 2 du code civil (ce texte nonce comment la preuve du caractre propre dun
bien en rgime de communaut peut tre rapporte : si le bien
ne porte pas en lui-mme preuve ou marque de son origine, la
proprit personnelle de lpoux, si elle est conteste, devra tre
tablie par crit. Le juge pourra mme admettre la preuve par
tmoignage ou prsomption sil constate quun poux a t dans
limpossibilit matrielle ou morale de se procurer un crit).
2o Liens daffection ou damiti.
269. Liens entre un patient et son mdecin. La cour dappel dAix-en-Provence a jug quen labsence de circonstances
particulires caractrisant des liens particulirement troits entre
prteur et emprunteur, lexistence de rapports de mdecin patient ne pouvait tre assimile une impossibilit morale de se
procurer un crit (CA Aix-en-Provence, 1er dc. 1994, Marro, Juris-Data no 047652).
270. Autres cas. propos des rapports de confiance entre un
avocat et son client, la Cour de cassation a rappel que les juges
du fond apprciaient souverainement limpossibilit morale dans
laquelle se serait trouv lavocat de fournir une preuve littrale du
mandat donn par son client (Cass. 1re civ. 9 mai 1996, Bull. civ.
I, no 191). La cour dappel de Paris, le 27 mars 1995 (Gaz. Pal.
19-20 juill. 1995. 2, somm. 19), a galement jug quen raison
de lanciennet non conteste des relations existant entre des
artistes et une galerie, et de la nature spcifique de leurs rapports portant sur le ngoce duvres labores par les artistes,
il convenait dadmettre une impossibilit morale des artistes de
se constituer une preuve crite du mandat confi la galerie. La
question de limpossibilit morale peut galement se poser en
prsence de parties qui ont lhabitude de travailler ensemble et
de conclure rgulirement des contrats. La cour dappel de Paris a ainsi jug, le 12 juillet 1982 (Juris-Data no 024401), quil ny
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PREUVE
avait pas dimpossibilit morale de se procurer une preuve crite
ds lors que les parties avaient concrtis leurs prcdents accords par des crits. La pratique antrieure pourra donc jouer un
rle dans lanalyse de lexistence ou non dun cas dimpossibilit
morale. Le juge devra, en prsence dcrits qui avaient t adopts pour concrtiser les accords antrieurs des parties, examiner
si des circonstances nouvelles justifient un changement de comportement desdites parties ou de lune delles.
4o Lien de subordination.
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PREUVE
dans linstance de cassation (Cass. soc. 5 juin 1962, Bull. civ.
IV, no 532).
276. Les juges du fond, parfois, se contentent pourtant de motifs
assez gnraux et abstraits parce quil leur arrive de vouloir carter les rgles de la preuve crite en raison de la conviction quils
ont de la vraisemblance des allgations du demandeur soumis
au poids dune telle preuve. Pour des raisons dopportunit et
de recherche de la vrit procdurale, le juge fait alors quelques
entorses la condition de motivation de limpossibilit morale au
regard de lespce prcise quil a trancher.
ART. 4. LIMPOSSIBILIT
DE PRODUIRE UN CRIT
QUI AVAIT T TABLI.
277. Larticle 1348, alina 1er in fine du code civil fait exception
la rgle de la preuve littrale dans un autre cas : lorsque lune
des parties a perdu le titre qui lui servait de preuve littrale, par
suite dun cas fortuit ou de force majeure . Il existe une disposition spcifique en matire dactes de ltat civil (V. C. civ., art. 46,
qui nonce que lorsquil naura pas exist de registres, ou quils
seront perdus, la preuve en sera reue tant par titres que par
tmoins ; et dans ces cas, les mariages, naissances et dcs,
pourront tre prouvs tant par les registres et papiers mans
des pre et mre dcds, que par tmoins ). Sur la procdure
de reconstitution dactes dtruits, il convient de se rfrer aux
articles 1430 1434 du nouveau code de procdure civile. Larticle 1430 nonce que la demande en reconstitution de loriginal
dun acte authentique ou sous seing priv dtruit, en tous lieux,
par suite de faits de guerre ou de sinistres est porte devant le
tribunal de grande instance ; est comptent le tribunal du lieu o
lacte a t tabli ou bien, si lacte a t tabli ltranger, le tribunal du lieu o demeure le demandeur. La procdure est celle
qui est suivie en matire gracieuse. Le tribunal peut oprer une
reconstitution seulement partielle de lacte si la preuve de certaines clauses, se suffisant elles-mmes, est seule rapporte
(art. 1434).
278. Notion de cas fortuit ou de force majeure. Tout dabord,
il semble que la majorit des auteurs ne distingue pas entre ces
deux expressions ; elles sont considres comme synonymes
(V. J. GHESTIN et G. GOUBEAUX, Trait de droit civil - Introduction gnrale, no 673 ; Y. CHARTIER, J.-Cl. civ., fasc. 154-3,
no 96 ; Lexique de termes juridiques, Dalloz). La force majeure
constitue tout vnement imprvisible et insurmontable empchant lintress de remplir son obligation (en loccurrence de
produire un crit : V. F. TERR, Ph. SIMLER et Y. LEQUETTE,
Droit civil, Les obligations, 8e d., 2002, Dalloz, no 556 : On
a t tent de dduire de ce texte [larticle 1148 du code civil]
une distinction entre le cas fortuit et la force majeure : le cas
fortuit serait un vnement interne se rattachant lactivit du
dbiteur ou de son entreprise [...] tandis que la force majeure
serait un vnement extrieur [...] Mais le plus souvent, les auteurs du code ont employ indiffremment les deux expressions
(art. 1148, 1302, 1722, 1733, 1769, 1882, 1929, 1934, etc.) .
279. Les juges doivent constater lexistence dun cas fortuit ou
dune force majeure. La Cour de cassation a eu loccasion de
rappeler que les juges du fond ne peuvent autoriser la preuve par
tmoignages ou prsomptions que sils constatent lexistence
dun cas fortuit ou de force majeure ; ainsi, lexistence et le contenu dun testament ne peuvent tre prouvs librement au seul
motif que la disparition de ce dernier est le fait dun tiers, sans
caractriser le fait constitutif dun cas fortuit ou dune force majeure (Cass. 1re civ. 9 juill. 1979, Bull. civ. I, no 13). Le juge
du fond doit apprcier lexistence dun tel cas fortuit ou de force
majeure (Cass. 1re civ. 21 janv. 1963, Bull. civ. I, no 43), mais
une simple perte du titre invoque par le plaideur sans aucune
justification des circonstances qui lauraient cause, ne peut tre
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PREUVE
titre par cas fortuit ou force majeure, il lui faut tablir le lien de
causalit entre le cas fortuit et la perte du titre ; ensuite, il lui
faut dmontrer le contenu de lacte dont elle a prouv la perte.
Ceci signifie prouver la nature et ltendue des droits invoqus,
et cette preuve pourra galement tre administre par tmoignages et prsomptions (Cass. soc. 31 janv. 1962, Bull. civ.
IV, no 105). Chaque fois que la destruction de lcrit rsulte du
fait de celui qui il tait oppos, la jurisprudence tend tre trs
librale lgard du demandeur et constater une prsomption
favorable ce dernier. Elle prsume mme parfois la rgularit
de lacte ainsi dtruit (V. par ex. propos dun testament dtruit
par celui qui on loppose : Cass. crim. 15 mars 1929, Sem.
jur. 1929. 969).
ART. 5. LEXISTENCE DUNE COPIE FIDLE ET DURABLE
DUN TITRE ORIGINAL NON CONSERV.
283. En vertu de larticle 1348, alina 2, du code civil, les rgles
de la preuve crite reoivent aussi exception lorsquune partie
ou le dpositaire na pas conserv le titre original et prsente une
copie qui en est la reproduction non seulement fidle mais aussi durable. Est rput durable toute reproduction indlbile de
loriginal qui entrane une modification irrversible du support .
Dans la jurisprudence antrieure, il avait t admis que la photocopie pouvait avoir la mme force probante quun original ds
lors quil ny avait pas de contestation des parties auxquelles
elle tait oppose quant lauthenticit de la reproduction (Cass
1re civ. 30 avr. 1969, Bull. civ. I, no 158). Le lgislateur dcida dintervenir afin de tenir compte, dans le droit de la preuve
du code civil, de lvolution des techniques modernes de reproduction. Cest ainsi que la copie fidle et durable devint une exception lobligation de prouver par crit, ds lors que le titre
original navait pas t conserv. La copie nest donc pas leve au rang dcrit de mme valeur probante que loriginal. Mais
son existence ouvre la voie laccueil de tous modes de preuve,
et la copie elle-mme peut faire partie de ces modes de preuve.
Elle peut mme se suffire elle-mme et permettre au demandeur de dmontrer ses allgations.
1o) une copie fidle et durable. Larticle 1348
284. Conditions :
donne lui-mme une dfinition de la copie fidle et durable : cest
celle qui constitue une "reproduction indlbile de loriginal qui
entrane une modification irrversible du support". La formule
est volontairement imprcise pour permettre llargissement
toute nouvelle technique de reproduction qui apparatrait. La fidlit suppose retranscription exhaustive de loriginal et dans la
forme exacte quil prsente. La durabilit suppose que la copie
ait un support propre reproduisant de faon indlbile loriginal.
La photocopie par exemple, prsente ces qualits, mme si elle
peut dans certains cas faire lobjet de falsifications. Cest pourquoi la jurisprudence actuelle tend nadmettre la photocopie au
sens de larticle 1348, alina 2, du code civil quen labsence de
contestation de sa conformit aux originaux (V. par ex., CA Paris,
15 fvr. 1990, D. 1990, IR 72 ; propos dune tlcopie, V. Cass.
1re civ. 28 mars 2000, JCP 2000. II. 10368, note L. Leveneur :
ayant retenu que la tlcopie que le crancier entendait utiliser
comme preuve dun acte de cautionnement tait conteste par
le dfendeur qui soutenait que celle-ci tait un montage destin
faire croire lexistence dun original qui navait pas t tabli,
cest dans lexercice de son pouvoir souverain dapprciation que
la cour dappel a dcid que la preuve du cautionnement ntait
pas rapporte ; comp. Cass. 1re civ. 25 juin 1996, Bull. civ. I,
no 270, JCP 1996. IV. 1940 : qui admet que la photocopie est la
reproduction fidle et durable de loriginal, et Cass 1re civ. 9 mai
1996, Bull. civ. I, no 80, RTD civ. 1997. 163, note P.-Y. Gautier :
o la Cour de cassation prend soin de souligner que la photocopie est accompagne dautres preuves ; pour plus de dtails
sur les nouveaux moyens de reproduction et de communication,
V. infra, nos 529 et s.).
285. 2o) Absence de conservation du titre original. Larticle
1334 du code civil dispose que les copies, lorsque le titre original subsiste, ne font foi que de ce qui est contenu au titre, dont la
reprsentation peut toujours tre exige . Il dcoule de ce texte
que, logiquement, lutilisation, par une partie, de copies dans le
procs doit tre justifie par une non-conservation de loriginal,
dont la production pourrait dans le cas contraire tre exige par
le juge. Comme labsence de conservation du titre est un pur fait
matriel, elle peut tre tablie par tous moyens (V. Cass. 1re civ.
19 avr. 2005, D. 2005, IR 1251 : ayant relev quun lgataire
universel navait jamais t dpositaire du testament dont il entendait suppler la disparition par la production dune copie, la
cour dappel retient exactement, sans avoir se prononcer sur
le caractre fidle de la copie produite ou examiner les tmoignages verss aux dbats, quil ne rapportait pas la preuve du
legs universel que lui aurait consenti le donateur ).
286. Au cours de ce titre 1er ont t examins les principes gnraux rgissant le droit de la preuve, savoir le principe de preuve
lgale (C. civ., art. 1341) assoupli dans de nombreuses hypothses, mais aussi les rgles indispensables pour le bon droulement du procs civil concernant lobjet et surtout la charge
de la preuve, dont lapplication casuistique par la jurisprudence a
pu tre souligne. Mais la preuve ne saurait tre un objet dtude
dtach de linstance civile, car cest en justice quil sagit de rapporter la preuve de ses allgations. Nous allons donc aborder les
rles respectifs du juge et des parties en matire de recherche
et dapprciation des preuves.
TITRE 2
Loffice du juge en matire de recherche et dapprciation des preuves.
BIBLIOGRAPHIE : V. notamment, parmi de nombreuses publications : L. CADIET et E. JEULAND, Droit judiciaire priv,
4e d., 2004, Litec. G. CORNU et J. FOYER, Procdure civile,
1996, PUF. G. COUCHEZ, Procdure civile, 13e d., 2004,
Armand Colin. H. CROZE, Le procs civil, 2e d., 2004, Dalloz. H. CROZE, Ch. MOREL et O. FRADIN, Procdure civile,
2003, Litec. Dalloz Action Droit et pratique de la procdure civile 2005-2006, nos 221 et s., par G. BOLARD. S. GUINCHARD
et alii, Droit processuel, 3e d., 2005, Dalloz. G. HERON et Th.
LE BARS, Droit judiciaire priv, 2e d., 2002, Montchrestien.
P. JULIEN et N. FRICERO, Droit judiciaire priv, 2003, LGDJ.
H. SOLUS et R. PERROT, Droit judiciaire priv, tome 1, 1961,
tome 2, 1973, tome 3, 1991. J. VINCENT et S. GUINCHARD,
Procdure civile, 27e d., 2003, Dalloz. Pour une analyse de
Rp. pr. civ. Dalloz
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janvier 2006
PREUVE
le non respect de dlais de procdures conduisaient ralentir
le cours de la justice. Cest pourquoi le nouveau code de procdure civile a srieusement limit la toute-puissance des parties et a renforc les pouvoirs du juge en lui confiant de vritables pouvoirs de direction de linstance, tout en respectant le
droit dinitiative des parties et les contours du principe dispositif (comp. G. BOLARD, in Dalloz Action, Droit et pratique de la
procdure civile 2005-2006, no 223.22 : on admet gnralement que le principe est celui de linitiative des parties, le juge
disposant seulement des pouvoirs de direction que lui confrent
des textes ponctuels. On dit encore que le principe dinitiative
des parties est simplement tempr par le pouvoir rgulateur
du juge... La Cour de cassation semble partager lanalyse ).
Certes, le procs civil ne peut saffirmer comme uniquement
la recherche de la vrit vraie , mais en tout cas, les rles
sont plus quitablement et efficacement rpartis entre parties et
juge, ce dernier devenant rellement un acteur central de la procdure une fois que les parties ont pris linitiative de lengager.
Cest pourquoi il apparat aujourdhui erron de classer le procs
civil dans une pure catgorie accusatoire ou inquisitoire, comme
le font souvent les tudes anglo-saxonnes de droit compar, qui
dcrivent le procs dans les pays de droit civil et notamment en
France comme appliquant le principe inquisitoire, linstar du
procs pnal (sur une distinction faire entre principe dispositif
et principe accusatoire, V. G. BOLARD in Dalloz Action Droit et
pratique de la procdure civile, 2005-2006, no 221.11).
En ralit, aujourdhui, la procdure civile franaise est mixte,
mtine de traits accusatoires et dautres inquisitoires. Il en va
dailleurs de mme peu peu en Angleterre depuis la grande rforme de la procdure civile entre en vigueur en 1999 (V. N. ANDREWS, The Pursuit of Truth in Modern English Civil Proceedings, ZZP Int. 8 [2003], 69 et spc. p. 74, qui souligne que la
rforme oblige les parties et les juristes anglais change the
adversarial culture among litigants and their lawyers, namely absence of judicial control ).
La question de la rpartition des rles entre le juge et les parties est une des questions essentielles du procs civil. Le passage du droit franais dun systme purement accusatoire (mais
a-t-il jamais t totalement exclusivement accusatoire ?) un
systme mixte o linquisitoire prend une place de choix signifie passage de la recherche dune vrit simplement relative
(quelle est la meilleure entre les prtentions opposes des parties ?) une justice absolue (qui a objectivement et juridiquement raison ?) (H. CROZE, op. cit., p. 23). Formulant sa perception des rles respectifs des parties et du juge dans le procs
civil, lAssemble plnire de la Cour de cassation a nonc que
si les parties ont la libre disposition de linstance, loffice du
juge est de veiller au bon droulement de celle-ci dans un dlai raisonnable (Cass. ass. pln. 24 nov. 1989, D. 1990. 25,
concl. J. Cabannes, JCP 1990. II, somm. 358, obs. S. Guinchard et T. Moussa, RTD civ. 1990. 145, obs. R. Perrot). On
peut galement citer la formule ferme et clairante de A. TISSIER (Le rle social et conomique des rgles de la procdure
civile. Les mthodes juridiques, in Leons faites au Collge libre
des sciences sociales en 1910, 1911, Girard et Brire, p. 121 et
122), sans doute lobjet du procs appartient aux parties (encore y-a-t-il bien des rserves faire ici) ; mais la procdure ne
CHAPITRE 1er
Recherche des preuves.
289. Le domaine de la recherche des preuves est marqu par
un quilibre ncessaire entre les pouvoirs de plus en plus importants dinitiative reconnus au juge dans les lgislations modernes
de telle faon que sinstaure une vritable coopration entre parties et juges (V. infra, nos 290 et s.), et la ncessit daccorder
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PREUVE
SECTION 1re
Ncessaire collaboration entre les parties et le juge.
290. En principe, le droulement du procs rpond un processus dialectique dans lequel juge et parties interviennent, sexpriment, se rencontrent et prennent certaines initiatives (V. infra,
nos 291 et s.). On a ainsi pu parler vritablement dun principe
de coopration entre parties et juge (en ce sens L. CADIET et
E. JEULAND, Droit judiciaire priv, 4e d., 2004, Litec, nos 676
et s.). De plus en plus, dans un souci de clrit de la procdure
et danalyse exhaustive du litige pour lui trouver la solution correcte, le juge se voit reconnatre des pouvoirs doffice en matire
probatoire (V. infra, nos 345 et s.).
Dans le mme sens, voir les Principes ALI-Unidroit de procdure civile transnationale (V. not. sur ces Principes, F. FERRAND
[sous la dir. de], La procdure civile mondiale modlise, 2004,
d. EJT), qui instaurent un tel principe de coopration entre parties et juge qui nonce dans le Principe 14 : 14. 1. Le tribunal
conduit activement linstance le plus tt possible dans la procdure. Il exerce un pouvoir dapprciation afin de pouvoir mettre
fin au litige loyalement, de faon efficace et dans un dlai raisonnable. Le tribunal prend en compte le caractre transnational du
litige.
14. 2. Dans la limite du raisonnable, le tribunal conduit linstance
en collaboration avec les parties.
14. 3. Le tribunal dtermine lordre dans lequel les questions
doivent tre traites et tablit un calendrier comprenant dates
et dlai pour chaque tape de la procdure. Le tribunal peut
modifier ces dispositions .
ART. 1er. RLES RESPECTIFS DU JUGE ET DES PARTIES EN
MATIRE DE PREUVE DANS LE CADRE DU PRINCIPE DISPOSITIF.
291. Les rles respectifs des parties et du juge en matire probatoire peuvent tre dcrits par un certain nombre de principes
et rgles quil conviendra danalyser. Tout dabord, les parties
dlimitent le champ du litige et ce qui devra tre prouv (V. infra,
nos 292 et s.). Ensuite, elles doivent spontanment se communiquer les pices sur lesquelles elles entendent fonder leurs demandes ou dfenses (V. infra, nos 299 et s.). Elles ont en effet
lobligation de participer activement la procdure, et notamment de respecter spontanment la contradiction (V. H. CROZE,
Le procs civil, 2e d., 2004, Dalloz, p. 36). En cas de difficult
et dincident de communication, le juge sera appel intervenir
(V. infra, nos 309 et s.). Parfois, en outre, il sera saisi par une
(future ou ventuelle) partie avant tout procs afin que soit prconstitue une preuve en vue dun possible litige : ce sera le
rfr probatoire de larticle 145 du nouveau code de procdure
civile (V. infra, nos 330 et s.).
1er. Premier principe : les parties dlimitent le champ
du litige et ce qui devra tre prouv.
292. Selon larticle 1er du nouveau code de procdure civile,
seules les parties introduisent linstance, sauf les cas o la loi en
dispose autrement (V. par ex., pour des saisines doffice du juge,
les procdures de rglement des difficults des entreprises, ou
encore larticle 391 du code civil pour le juge des tutelles, ou larticle 375 du mme code pour le juge des enfants). En vertu du
principe dispositif proclam aux articles 4 et 5 du nouveau code
de procdure civile (art. 4, al. 1er : Lobjet du litige est dtermin
par les prtentions respectives des parties ; art. 5 : Le juge
doit se prononcer sur tout ce qui est demand et seulement sur
ce qui est demand ), il appartient aux parties au procs civil de
dterminer quel litige et quel champ de litige elles entendent soumettre au juge. Cette dtermination se fait par lnonc des prtentions respectives des parties, qui sont fixes par lacte introductif dinstance et par les conclusions en dfense, cest--dire
Rp. pr. civ. Dalloz
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PREUVE
dordonner doffice une telle mesure doit tre prcde de la dtermination des faits concluants en fonction de la rgle de droit
dont lapplication est envisage (en ce sens, G. BOLARD, in Dalloz Action Droit et pratique de la procdure civile 2005-2006,
no 221.112). Les mesures dinstruction ne pourront donc porter que sur des faits concluants et contests (sur des critiques
quand aux pratiques actuelles, o des mesures dinstruction sont
souvent demandes puis ordonnes sans que les faits prouver
soient clairement dlimits, et parfois mme en confiant lexpert mission de proposer la solution juridique du litige, V. G. BOLARD, op. cit., ibid.). Rappelons toutefois que le juge ne peut
fonder sa dcision sur des faits qui ne sont pas dans le dbat
(NCPC, art. 7, al. 1er). Le sens de la formule faits dans le dbat est entendu de faon extensive dans le second alina de
larticle 7, qui prvoit que font partie des lments du dbat que
le juge peut prendre en considration mme les faits que les
parties nauraient pas spcialement invoqus au soutien de leurs
prtentions . En outre, le juge peut inviter les parties fournir
les explications de fait quil estime ncessaires la solution du
litige (NCPC, art. 8).
297. Production force des lments de preuve. Le principe
dispositif conduit une formulation diffrente de lobligation de
concourir la manifestation de la vrit dans larticle 10 du code
civil et dans larticle 11 du nouveau code de procdure civile.
Alors que larticle 10 du code civil dispose de faon large que
chacun est tenu dapporter son concours la manifestation de
la vrit , larticle 11 du nouveau code de procdure civile, qui
nonce dans son alina premier que les parties sont tenues
dapporter leur concours aux mesures dinstruction sauf au juge
tirer toutes consquences dune abstention ou dun refus , limite dans son alina 2 la production force ordonne par le juge
lhypothse o cette production est demande par une partie.
Le juge ne peut donc lordonner doffice (al. 1er de lart. 11 : Si
une partie dtient un lment de preuve, le juge peut, la requte de lautre partie, lui enjoindre de le produire, au besoin
peine dastreinte. Il peut, la requte de lune des parties,
demander ou ordonner, au besoin sous la mme peine, la production de tous documents dtenus par des tiers sil nexiste pas
dempchement lgitime ). La rserve de larticle 11, requrant
dans ses deux alinas une requte dune partie, tend viter
par le biais de la production force des pices, une atteinte au
principe dispositif. En effet, si le juge ordonnait doffice la production force dune pice, cest quil entendrait en tenir compte
si elle tait concluante quant la solution du litige ; or, par hypothse, les parties auraient exclu la pice des dbats. Lintroduire
dans le dbat malgr elle reviendrait modifier les termes du litige, ce qui est interdit au juge en vertu de larticle 7 du nouveau
code de procdure civile. Sur la production force des pices
dans les Principes ALI-Unidroit de procdure civile transnationale, il convient de se rfrer au Principe 16. 2 selon lequel Si
une partie en fait la demande en temps utile, le tribunal ordonne
la production de toutes preuves pertinentes, non couvertes par
des rgles de confidentialit et raisonnablement identifies qui
se trouvent en possession ou sous le contrle dune partie ou
si cela apparat ncessaire et lgitime dun tiers. La production dun lment de preuve ne peut tre carte au motif quelle
serait dfavorable la partie ou la personne requise .
298. Si les parties doivent prouver les faits ncessaires au succs de leurs prtentions, elles ne peuvent pour autant se constituer une preuve elles-mmes. Le principe Nul ne peut se
constituer une preuve soi-mme . Les parties ont certes
la charge dallguer les faits propres fonder leurs prtentions
(NCPC, art. 6) ; larticle 9 du mme code impose aux parties de
prouver conformment la loi les faits ncessaires au succs de leurs prtentions. La formule conformment la loi
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PREUVE
Elle est exige par le code afin que le dbat soit loyal : une pice
ne doit pas tre verse aux dbats sans avoir t pralablement
communique la partie adverse.
La production des pices, elle, consiste verser une pice aux
dbats afin de prouver la vracit du fait que la partie invoque.
Cette production peut tre spontane de la part dune partie ;
elle peut aussi tre ordonne par le juge lencontre dune partie ou dun tiers. Le dfaut de production consiste ne pas verser une pice aux dbats, alors que le dfaut de communication
est le fait de ne pas transmettre la partie adverse une pice
pourtant produite devant la juridiction saisie du litige ou tout le
moins invoque dans les critures (V. en ce sens, Dalloz Action,
Droit et pratique de la procdure civile 2005-2006, no 341.10, par
J.-P. LACROIX-ANDRIVET).
Les pices sont tout document produit par une partie pour tablir la vrit de ses allgations ; elles peuvent tre trs diverses :
documents contractuels ou autres (acte sous seing priv, acte
authentique, bon de commande, correspondance, bon de livraison, facture, quittance, procs-verbal de rception...). En gnral, les pices ont un support papier, mais elles peuvent aussi
bien consister en un objet matriel. Aujourdhui, les supports informatiques sont galement admis. Des photographies ou films
seraient galement recevables, condition que leur intgrit soit
tablie et quaucun risque de falsification ne soit dcelable.
301. Le schma type du calendrier de procdure. Le nouveau code de procdure civile tablit un modle de mise en tat
des affaires civiles devant le tribunal de grande instance uniquement, et non devant les juridictions dexception. Pourtant,
ces dernires ont galement dvelopp en pratique ce quon dnomme les contrats de procdure ou encore calendrier de
procdure , qui est une technique de gestion raisonnable de la
contradiction (en ce sens, H. CROZE, Le procs civil, op. cit.,
p. 82). Ce calendrier est une suite de dates butoirs pour les parties. Le demandeur a en principe expos ses prtentions dans
lacte introductif dinstance (assignation, qui vaut conclusions)
et se verra imposer un dlai pour communiquer les pices sur
lesquelles il entend se fonder. Le dfendeur se verra ensuite impartir un dlai pour conclure et communiquer ses propres pices.
Ensuite, les conclusions du dfendeur peuvent donner lieu rponse de la part du demandeur. Aprs cette ultime tape, la
mise en tat est en principe close (ordonnance de clture), sauf
si aprs une audience dorientation avec les parties le juge
accorde ces dernires des dlais supplmentaires ou dcide
dordonner une mesure dinstruction.
302. La communication simpose mme si la pice mane de
lautre partie (cest--dire de celle qui elle doit tre communique), ds lors que cette pice constitue le fondement de la
demande (en ce sens, Cass. 2e civ. 10 oct. 1990, Gaz. Pal.
1991, somm. 356, obs. H. Croze et Ch. Morel). Il en va de
mme si une procdure de rfr a dj prcdemment oppos
les parties et que la pice litigieuse a t produite au cours de
cette instance prcdente (CA Paris, 14 fvr. 1986, Gaz. Pal.
1987. 1, somm. 32).
Toutefois, la Cour de cassation a jug en 1987 quun avocat en
litige avec une compagnie dassurances propos de ses honoraires, ne pouvait invoquer la non-communication du contrat
souscrit par un assur alors quil ne pouvait, en qualit de conseil
de lassureur, en ignorer la teneur (Cass. 1re civ. 7 juill. 1987,
Bull. civ. I, no 219 ; comp. Cass. 2e civ. 23 fvr. 1994, Gaz. Pal.
1994. 2, panor. 205 : les exigences de larticle 132 du nouveau
code de procdure civile ne sont pas satisfaites par le fait quune
partie ait pu prendre connaissance dune pice et en dbattre
contradictoirement ds son dpt au dossier de la cour, alors
que la pice, qui avait t produite entre les mains du conseiller
de la mise en tat, navait pas t communique cette partie).
De mme, il ne peut tre fait grief un appelant de ne pas avoir
Rp. pr. civ. Dalloz
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PREUVE
De faon gnrale, ds lors que les juges constatent que les
pices ont t produites aux dbats, il est prsum quelles y
ont t rgulirement verses et que la partie adverse a pu en
prendre connaissance et en dbattre contradictoirement (V. par
ex., Cass. 3e civ. 12 janv. 1982, D. 1982, IR 432, obs. Givord ;
2e civ. 3 nov. 1993, Gaz. Pal. 1994. 1, panor. 61).
306. Le juge peut-il soulever doffice la non-communication de
certaines pices ?. La question sest pose de savoir si les
juges du fond peuvent soulever doffice le moyen tir de la noncommunication de certaines pices pour les rejeter des dbats
alors quaucune des parties na contest la rgularit de la communication. Dans deux arrts du 20 dcembre 2001 (Bull. civ. II,
nos 203 et 204), la deuxime chambre civile de la Cour de cassation a censur deux cours dappel ayant rejet doffice certaines
pices. La juridiction suprme a rappel que les documents, viss dans les critures dune partie et qui nont donn lieu aucune contestation devant les juges du fond, sont rputs, sauf
preuve contraire, avoir t rgulirement produits et soumis la
libre discussion des parties. Cette solution avait dj t formule dans un arrt de la deuxime chambre civile du 13 juin 1985
(Bull. civ. II, no 121), dans lequel la Cour de cassation avait
considr que lorsque la preuve de la communication ne rsulte
pas expressment dune mention de la dcision attaque, une
prsomption de rgularit doit intervenir chaque fois que la pice
litigieuse est mentionne dans un bordereau de communication
ou quelle a t vise dans les conclusions. Dans ces deux cas
en effet, la partie adverse a eu connaissance du document. Sil
ne lui a pas t communiqu, elle a t en mesure de provoquer
un incident de communication, et si elle ne la pas fait, il peut
raisonnablement tre considr que la communication a bien eu
lieu.
La Cour de cassation a pos cette solution, car elle estime que
permettre aux juges du fond, au nom de lobligation quils ont
de relever les violations du principe de la contradiction, dcarter
doffice des dbats, en labsence de toute contestation sur la rgularit de la communication, les pices quils estimeraient non
rgulirement communiques, quivaudrait remettre en cause
les fondements de la prsomption institue qui met sur le mme
plan le bordereau de communication et le visa des pices dans
les conclusions pour en dduire que lattention du plaideur a ainsi t attire sur lexistence de ces lments de preuve et sur
lintention de son adversaire de sen servir. Au surplus, la communication est un fait auquel le juge demeure le plus souvent
tranger, et il peut y avoir de sa part quelque imprudence dcider doffice que telle pice na pas t communique (V. en ce
sens, Rapport de la Cour de cassation 2001, La Documentation
franaise, p. 462).
307. Communication dune expertise amiable. Dans un arrt
du 24 septembre 2002 (Cass. 1re civ. 24 sept. 2002, D. 2002,
IR 2777), la Cour de cassation a eu loccasion de se prononcer
sur lutilisation titre probatoire dun rapport dexpertise amiable
produit par une partie. Elle a considr que tout rapport amiable
peut valoir titre de preuve, ds lors quil est soumis la libre discussion des parties. En lespce, pour rejeter une demande en
rsolution de la vente dun vhicule automobile sur le fondement
de la garantie des vices cachs, la cour dappel avait retenu que
le rapport dexpertise amiable produit par lacheteur, qui navait
pas t tabli contradictoirement, ntait pas opposable au vendeur. La premire chambre civile censure cette dcision au motif
que le rapport avait t rgulirement communiqu , si bien
que la cour dappel a viol les articles 15, 16 et 132 du nouveau
code de procdure civile. Il faut en conclure que le respect du
principe du contradictoire interdit seulement aux juges de retenir titre de preuve une expertise amiable qui naurait pas t
dbattue contradictoirement (V. dj en ce sens, Cass. 1re civ.
2 mars 1999, no 96-20.875 ; 13 avr. 1999, Bull. civ. I, no 134).
Ds lors que le rapport amiable est produit et communiqu la
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partie adverse, celle-ci est en mesure den dbattre contradictoirement, et le rapport peut alors tre utilis par le juge comme
lment de preuve.
308. Sanction du dfaut de communication de pices. Si la
communication na pas eu lieu, le tribunal ne peut se fonder sur
la pice non communique pour trancher le litige. Peu importe
quil ait acquis la certitude que la partie laquelle la pice na
pas t communique connaissait son contenu malgr tout (CA
Versailles, 29 juill. 1998, Gaz. Pal. 24-26 oct. 1999, somm. 28 ;
pour de nombreux dtails, et sur lapplication par le juge du fond
de larticle 135 du nouveau code de procdure civile, V. infra,
no 311).
3. Intervention du juge : incident de communication
et production force des pices.
A. Incident de communication de pices.
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PREUVE
Pour des illustrations, V. par ex., Cass. 2e civ. 2 fvr. 1977, Bull.
civ. II, no 25 : le juge peut carter des dbats les pices communiques la veille de lordonnance de clture lorsquil est constat que cette communication tardive faite aprs injonction reste
sans rponse, revtait un caractre dilatoire et ne constituait pas
une cause grave justifiant la rvocation de lordonnance de clture ; V. aussi Cass. 2e civ. 27 mai 2004, Bull. civ. II, no 250 : en
constatant qu la date de lordonnance de clture, aucune des
pices quelle avait enjoint une partie appelante de communiquer navait t produite, cest ds lors bon droit que la cour
dappel, faisant application du principe de la contradiction, a rejet les prtentions de lappelante ; pour une censure du premier
prsident de cour dappel ayant fait tat, dans son ordonnance,
de documents qui navaient jamais t communiqus la partie adverse, V. Cass. 2e civ. 8 avr. 2004, Bull. civ. II, no 169 ;
pour une production et une communication tardives de pices en
cours de dlibr, V. Cass. 2e civ. 12 fvr. 2004, Bull. civ. II,
no 62, selon lequel, aprs la clture des dbats, les parties ne
peuvent dposer aucune note ni produire aucune pice lappui
de leurs observations, si ce nest en vue de rpondre aux arguments du ministre public ou la demande du prsident dans
les cas prvus aux articles 442 et 444 du nouveau code de procdure civile. Cassation du jugement du tribunal dinstance qui
a accueilli la demande de la partie ayant communiqu et produit
tardivement la grille de vtust.
La Cour de cassation, dans des arrts rcents, a eu loccasion
de poser quelques critres au rejet des pices communiques
trs tardivement, trs peu de temps avant lordonnance de clture. Elle a ainsi exig du juge que, pour carter les pices en
application de larticle 135 du nouveau code de procdure civile,
il recherche si la communication des pices tait de nature faire
chec au principe de la contradiction (Cass. 3e civ. 21 fvr. 2001,
Bull. civ. III, no 21, D. 2001. 3231, note Bolze, Procdures 2001,
comm. 81, obs. R. Perrot ; Cass. 2e civ. 7 juin 2001, Bull. civ.
II, no 115). Elle insiste sur le fait que le juge qui carte lesdites
pices produites avant lordonnance de clture doit caractriser les circonstances particulires qui auraient empch lintim
de rpondre la production de ce document (Cass. 2e civ.
31 mai 2000, Bull. civ. II, no 93, JCP. IV. 2273 ; 11 janv. 2001,
Bull. civ. II, no 5 ; dans le mme sens, Cass. 3e civ. 5 mars
2003, Bull. civ. III, no 56 ; Cass. 2e civ. 4 dc. 2003, Bull. civ.
II, n