ditions du Boucher
Histoire de la socit franaise
pendant la Rvolution
Edmond & Jules de Goncourt
CONTRAT DE LICENCE DITIONS DU BOUCHER
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2002 ditions du Boucher
16, rue Rochebrune 75011 Paris
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conception & ralisation : Georges Collet
en couverture : Le 21 janvier 1793 (dtail), Monnet
& Helmann, coll. G. Collet (droits rservs)
ISBN : 2-84824-014-8
EDMOND & JULES DE GONCOURT
3
Chapitre I
La conversation en 1789. Les salons. La rue. Le jeu.
La Rvolution franaise commena dans lopinion publique du
dix-huitime sicle : elle commena dans les salons.
Lentement, depuis la mort de Louis XIV, les salons ont
march linfluence. Ils ont eu lEncyclopdie pour htesse; et
de leurs portes mi-fermes, une arme dides, la philosophie,
sest rpandue dans la ville et dans la province, conqurant les
intelligences la nouveaut, les familiarisant davance avec
lavenir.
Et pendant que le trne de France diminue, et apprend lirres-
pect aux peuples, les salons tirent eux le regard et loccupation
du public. Dans linterrgne des grandeurs royales, ils sexercent
rgner. Au temps de Louis XVI, cette domination latente, non
officielle, mais rellement et quotidiennement agissante a grandi
dans la volontaire abdication dune cour purifie, mais sans clat
comme sans initiative. Ce nest plus alors Versailles qui est linsti-
tuteur et le tyran de Paris : cest Paris qui fait penser Versailles, et
les ministres prennent conseil des socits, avant douvrir un avis
lil-de-buf
1
.
Ds que la Rvolution commence mouvoir le royaume, ds
quelle jette aux inquitudes et aux aspirations les tressaillements
prcurseurs des grands changements, les salons dpouillent leur
1. Du gouvernement, des murs, etc., par Snac de Meilhan. Hambourg, 1795.
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lgret, leur agrment; ils renoncent leur charme dcole de la
politesse, du langage et de la galanterie : ils deviennent salons
dtat. Les bureaux desprit se mettent distribuer la popularit;
et la politique, faisant dsormais les lendemains de la socit
franaise, rglant dsormais lavenir des fortunes et jusqu la
dure des existences, la politique entre en victorieuse dans les
esprits, les envahit, les asservit, chassant brutalement la conver-
sation comme une femme chasserait une fe.
Ce nest plus alors ce jugement des hommes et des choses, vol-
tigeant, vif, profond parfois, mais toujours sauv par le sourire :
cest une mle de voix pesantes, o chacun apporte non le sel
dun paradoxe, mais la guerre dun parti.
Les femmes, qui devaient des grces si prcieuses au train de
socit du vieux temps, ont dsert la conversation; et elles ont
us vis--vis delle de toute lingratitude quelles mettent dordi-
naire quitter une mode embellissante, mais vieille, pour une
mode dsavantageuse, mais nouvelle. Comme tout lheure,
elles taient affoles de montgolfires, de Mesmer, de Figaro,
elles sont maintenant prises de la Rvolution. Elles se font
sourdes ces conseils de lexprience qui leur disent de ne point
se commettre en de si grands intrts; que ni la nature ni ldu-
cation ne les ont faites mres pour ces disputes, apanages et
soucis virils; quelles ne voient dans les choses que les per-
sonnes, et que cest de leur affection quelles tirent leurs prin-
cipes que de leur socit elles font une secte, de lesprit public
un esprit de parti, et quelles ne vont mme au bien que par
lintrigue.
1
On ne voit plus que femmes jouant srieusement
avec labstrait et la mtaphysique des institutions dempires
2
.
Aujourdhui, persifle lchapp du Palais, tout le beau sexe est
politique, ne traite que de la politique, et tourne tout en
politique; et il nest pas jusquaux soubrettes, ces Agns dsint-
resses, qui nen raisonnent pertinemment daprs leurs ma-
tresses.
3
Une matresse de maison nest plus cette modratrice
dun cercle tranquille, et qui, en son hospitalire impartialit,
accueillait chaque dire dune oreille patiente. Cest, dit une
1. Lettres de la comtesse de *** au chevalier de ***.
2. Lettres de ces dames M. Necker.
3. Lchapp du Palais ou le Gnral Jacquot.
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5
femme, une Penthsile assise prs dune table th, tremblante
de fureur, et, au milieu des violents dbats, se brlant les doigts,
et rpandant une tasse de th sur sa robe.
1
Les femmes ont bientt fait les jeunes gens leur image; les
jeunes gens ne rient plus, ne courtisent plus : ils rcitent les
gazettes : La mme loi, qui oblige aujourdhui avoir le gilet
court et la culotte courte, commande la dmocratie. Il vaudrait
autant avoir les bas rouls sur les genoux que de ne pas appeler le
roi : le Pouvoir excutif.
2
Toute lambition des jeunes gens est
de jeter en entrant dans un salon bien garni : Je sors du club de
la Rvolution ; et sils peuvent conter quils se sont levs
jusqu une petite motion, ils ont, pour toute une soire, tous les
yeux et tous les curs
3
. Car ce nest plus pour lcrivain, plus
pour le peintre, plus pour le musicien, que sont toutes les prve-
nances daccueil : cest pour le dput, le confident de la Consti-
tution, qui raconte le journal avant quil nait paru. Cest le
Bathylle grave dont les femmes raffolent; et de quelles voix elles
lui commandent : Ds ce soir, je veux que vous me rcitiez
votre motion, je veux vos mmes gestes, vos mmes accents!
Et des jeunes femmes aux jeunes hommes, les tranges mots qui
schangent en ces annes : Je nai pas oubli la brochure que
vous mavez recommande : Quest-ce que le Tiers? Ce matin,
pendant ma toilette, une de mes femmes men a lu une
partie ou bien encore : Savez-vous que depuis que vous
tes dans le Tiers, je ne gronde plus mes gens?
4
Alors, dans les boudoirs discrets et secrets, le rose tendre du
meuble disparat sous le noir de mille follicules parses et de bro-
chures circonstancielles . Alors les lgantes manquent le spec-
tacle pour lAssemble nationale; si bien que les billets de tribune
schangent contre des billets dOpra ou des Bouffons franais,
et encore avec six livres de retour
5
.
Presque toutes, les femmes adoptent lopinion de lOpinion.
Ces curs que Rousseau avait, suivant lexpression de
1. Aperu de ltat des murs, par H. Maria Williams, an IX, vol. II.
2. Mes amis, voil pourquoi tout va si mal.
3. Id.
4. Lettres de la comtesse de *** au chevalier de ***.
5. Djeuner du mardi ou la Vrit bon march.
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PENDANT LA RVOLUTION
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dEscherny, fondus et liqufis, se lancent au mouvement avec la
vivacit dardeur passionne et sans rgle de la nature fminine.
Femmes de banquiers, femmes davocats embrassent la Rvo-
lution, pour remercier la fortune de leurs maris
1
. De ces
duchesses, de ces marquises, de ces comtesses, que leurs titres,
leurs intrts, leurs traditions de famille, devaient tenir attaches
au pass, devaient faire rserves pour le prsent, beaucoup sau-
tent par-dessus leur nom, et applaudissent les vnements qui se
droulent. Celles-l qui taient jeunes ont t entranes, lches
et sans rsistance contre un engouement si gnral. Plus dune
que les annes avertissaient de mourir aux plaisirs de la socit,
et de se rconcilier, sinon avec Dieu, du moins avec un directeur,
et qui allaient, ne pouvant mieux, se ranger aux coquetteries de
conscience et aux tendresses de la foi, se vouent la Rvolution
comme une religion rajeunissante, et un salut mondain.
Grand nombre aussi de dames nobles de noblesse peu
ancienne ont gard rancune la royaut des preuves de noblesse
jusqu lan 1400 sans trace danoblissement, rcemment exi-
ges, la sollicitation du marchal de Duras, pour monter dans
les carrosses du roi ; et elles font accueil au Tiers tat comme
une vengeance, et une satisfaction de leur amour-propre bless.
Bien peu de femmes sont dassez bonne foi pour convenir
que des trois Pouvoirs dont on leur parle sans cesse, il ny en a
pas un qui leur fasse plaisir; et quun temps de rvolution est un
trs mauvais temps; et quon les ruine et quon les ennuie.
2
Et
chaque jour, sur cette socit tombe en politique et en caco-
phonie, Gorgy voit de petits diablotins bien hargneux, bien
ergoteux, bien chamailleux, jeter une pomme de discorde sur
laquelle est crit : Question du jour
3
.
En ce temps, le premier salon de Paris se tenait chez une
femme sans naissance, bienfaisante sans charit, vertueuse sans
grce, ayant une grande vanit et un petit orgueil, spirituelle,
mais de cet esprit raisonnable et froid qui prside une conversa-
tion plutt quil ne lavive; une femme dominatrice en ses rap-
ports, voulant plus le courtisan que lhabitu, et le protg que
1. Mes amis, voil pourquoi tout va si mal.
2. Id.
3. Ann quin Bredouille ou le Petit Cousin de Tristram Shandy, Paris, 1792.
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lami. Cette femme tait M
me
Necker. Ce salon tait tout plein du
dieu du logis. La fortune et le gnie rvrs de M. Necker y tr-
naient gostement et sans modestie. La femme de M. Necker
navait ni cette habitude, ni cet usage des grandeurs, qui fait
seffacer lamphitryon devant lhte : elle recevait du haut de son
mari.
Au reste, jeudis courus que les jeudis du Contrle gnral : les
politiques sy mlent aux lettrs; on sy entretient, mais on y
raisonne; on y mdit, mais on y discute; et, dans les voix mon-
tes, il se cherche parfois des effets de tribune. Labb Sieys
coute, se tait, se repose, et se tait encore. Parny rve, silencieux
et modeste. Condorcet argumente. Et Grimm fait ses adieux
cette France, qui nest plus une jolie terre de petits scandales,
mais un vilain pays de gros vnements.
Au milieu de tous, une femme au visage lonin, empourpr,
bourgeonn la lvre aride va, vient, brusque de corps et dides,
le geste mle, jetant avec une voix de garon une phrase robuste
ou enfle : M
me
de Stal
1
. Puis, prs de la chemine, lui-mme,
M. Necker, manuvrant pesamment sa lourde personne de
commis
2
, entretient lvque dAutun, qui sourit pour ne pas
parler. Cest un pote quon prsente, qui a gliss dans un cou-
plet de vaudeville quelque allusion au roi de lopinion; ou bien
un dput du Tiers conquis lauteur du compte rendu, qui pro-
teste de la sincrit de son admiration et de la soumission de son
vote
3
.
Ces grands jeudis de M
me
Necker, ce sont, pour ainsi dire, les
rceptions publiques. Lintime runion est le petit souper des
mardis de douze ou quinze couverts. L on est admis en frac, et
les voitures de place vont jusqu lentre du vestibule de lhtel.
Dans le fond du petit salon de M
me
de Stal, la chambre
ardente , disait-on, mes dlices, disait M
me
de Stal
4
, cest
labb Delille, chez lequel le pote applaudi distrait le bnfi-
ciaire menac, qui dclame son pisode des catacombes de
Rome, les bougies teintes; cest la duchesse de Lauzun, de
1. Mes rcapitulations, par J.-N. Bouilly, Paris, Janet, vol. I.
2. Mmorial de Gouverneur Morris, 1842, vol. II.
3. Mes rcapitulations.
4. Grands Tableaux magiques.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
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toutes les femmes la plus douce et la plus timide , et que pour-
tant on a vue, lors du renvoi de M. Necker, attaquer dans un
jardin public un inconnu qui parlait mal de cette idole, et lui dire
des injures; cest Lemierre, le pote dun vers, et qui sen tient l,
disant que maintenant la tragdie court les rues. Un moment, les
bouts-rims mettent tout le monde en joie, et le vieux duc de
Nivernois est couronn
1
.
Mais ceci est la petite pice. onze heures, les domestiques
retirs, quelque convive, qui est rest muet, se lve, et la posie
se tait et lesprit sendort. Cest un orateur de lAssemble natio-
nale, un comte de Clermont-Tonnerre, qui dclame le discours
quil doit prononcer la prochaine sance, consultant, selon
lusage devenu gnral, la bienveillance de la socit, avant de se
livrer au jugement du public. Lorateur lit son uvre tout au long
cet aropage qui est M
me
de Stal, essayant ses phrases et sa
voix en cette rptition gnrale de son loquence
2
.
ct du salon de M
me
Necker, il y avait le grand et puissant
salon des Beauvau, qui, furieusement attachs M. Necker,
essayaient de rgner derrire sa popularit. Ctait l quavaient
t trames toutes les intrigues pour le rappel du ministre, l que
se formait, la voix de la marchale, la chaleur de la parole de
Diderot, toute une jeunesse dopposition qui allait rpandre,
dans les autres socits, les principes et les agitations de ce salon
passionn. Pauvre vieille marchale, qui croyait gouverner ltat
et lopinion publique avec ce Tiers quelle choyait, quelle cares-
sait, quelle pensait toujours tenir au-dessous delle et distance,
et qui dj, par les doigts de Target, prend familirement du
tabac dans la bote quelle tenait ouverte et quelle manque de
laisser tomber dindignation
3
!
1. Mes rcapitulations.
2. Mmorial de Gouverneur Morris, vol. II. Dans ses Dix annes dpreuves pen-
dant la Rvolution, Lacretelle dit : Je crois que M
me
de Stal fut la premire qui
introduisit lloquence dans la conversation. Les gens de lettres staient piqus
dimiter les ngligences des gens du monde. Ils chargeaient leur locution
dexpltives insignifiantes et triviales, telles que des comme a, des voyez-vous, et
autres choses comme a Tout allait bien pourvu quil y et du trait, aussi beau-
coup dhommes cits en faisaient bonne provision le matin, pour lheure du
souper.
3. Lettres indites de la marquise de Crqui, publies par . Fournier.
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Vient un salon o les invits sont plus chez eux quils ne le sont
chez M
me
Necker, le salon de M
me
de Beauharnais. Lgalit et
la libert y prsident : la libert et lgalit sont les dames
datours de M
me
de Beauharnais, ses conseillres les plus assi-
dues, les plus intimes.
1
M
me
de Beauharnais avait alors lge de M
me
Geoffrin, je veux
dire lge o lon prend son parti des autres et de soi, en se don-
nant toute la socit, et o le bel esprit quon a et le bel esprit
quon reoit consolent de la cinquantaine. Lauteur de la Fausse
inconstance, des Amants dautrefois ne tendait pas, comme M
me
de
Stal, une de ces grandes gloires viriles, toujours un peu mons-
trueuses chez la femme; elle avait un de ces petits talents bien
fminins et enjuponns qui noffusquent rien de lamour-propre
de lautre sexe, et laissent voir dans la Sapho, comme une grce
de faiblesse et un coin dve. La littrature passait en visite au
Contrle gnral, elle avait vraiment ses entres rue de Tournon.
M
me
de Beauharnais avait la dlicatesse et lhabilet de ne point
seulement recevoir, mais encore daccueillir. Elle savait couter,
et paratre couter quand elle ncoutait pas. Elle avait dit en sa
vie deux ou trois jolis mots, et ne les redisait que de loin en loin.
ce charme, une camaraderie caressante, elle joignait une
bonne table, et des dners, le mardi et le jeudi
2
. Son salon tait
une excellente auberge, et ctait une mdisance bien vraisem-
blable que son cuisinier la faisait lire.
Il y a beaucoup dombres danciens amis et de vieilles gloires
chez M
me
de Beauharnais. Dans ce salon, Dorat, Colardeau,
Coll, Pezay, Bonnard, Crbillon ont apport leur muse ou leur
esprit, leur madrigal ou leur badinage. Les Gudin, les Dusaulx,
les Bitaub, les Cailhava sasseyent o sassirent Jean-Jacques,
Mably, Buffon, rvant ensemble les utopies de la raison. Bailly et
labb Barthlemy sont encore l, se rappelant la place o ces
grands esprits sentretenaient
3
.
Celui-ci a couronn Voltaire : cest Brizard, de la Comdie
franaise, vnrable Anchise dont les cheveux sont devenus tout
1. Les tats gnraux du Parnasse, par Dorat Cubires. Paris, 1792.
2. Mmorial de Gouverneur Morris, vol. I.
3. Dictionnaire nologique des hommes et des choses. Paris, 1795-1800.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
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blancs, en une nuit, une nuit que le Rhne emporta sa barque
1
.
Ces deux amis, cest Mercier qui vient de peindre le Paris du
XVIII
e
sicle, ainsi, on fait le catalogue dune collection avant
quelle ne soit disperse, et Rtif de la Bretonne, le patriarche
du roman de murs, qui sort de chez le comte de Tilly, qui il
demandait des anecdotes de sa vie, pour une srie de Nouvelles
projetes
2
. Et voil Vicq dAzir, Rabaut Saint-tienne
3
.
Quelquun passe, tourne et virevolte dans le salon, comme un
matre des crmonies. Il range cette table; il drange celle-ci ; il
allume des bougies; il se recueille pour donner des ordres : il
parle bas M
me
de Beauharnais, puis haut, et lui fait quelque
loge grossier comme un compliment de pote : cest le chevalier
Michel de Cubires
4
, le secrtaire, le complaisant de M
me
de
Beauharnais; cest ce talent btard du btard talent de Dorat,
ce ciron en dlire qui veut imiter la fourmi , comme disait
Rivarol ; Cubires, qui bientt prendra son matre pour patron,
Marat pour Apollon, et qui, dans deux ans, va crire M
me
de
Beauharnais : Faites des hymnes lAmour et ne chantez point
les hymnes de lglise; ne vous donnez point la discipline sur-
tout, et croyez Voltaire au lieu de croire au pape.
5
Vous verrez encore chez M
me
de Beauharnais le prince de
Gonzague Castiglione, qui parle avec feu de restaurer la libert
dans ses tats quil na plus, et de leur donner une constitution
la franaise, sitt que la Providence les lui aura rendus; et le
baron prussien Jean-Baptiste Clootz, un athe gourmand, qui
jure quil va renvoyer son patron en Palestine et ses armoiries en
Prusse.
Ce jeune homme, dun srieux prcoce, est le neveu de la
maison, Alexandre de Beauharnais, qui va tre choisi deux fois
par le snat le plus auguste de lunivers, et lev deux fois lhon-
neur de le prsider .
1. Chronique de Paris. Fvrier 1791.
2. Mmoires du comte de Tilly, 1828. T. I.
3. Monsieur Nicolas ou le Cur humain dvoil. Neuvime poque, 1797.
4. Dictionnaire nologique.
5. Les tats gnraux du Parnasse.
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Franoise de Beauharnais cherche en son monde plus les
renommes que les titres : son salon est ferm ces petits
nobles dun jour que lorgueil gare, et ces nobles de deux ou
trois sicles qui pensent quun grand nom doit dispenser de
talents ; et il mrite, ce petit salon bleu et argent, quon
lappelle un peu plus tard luf de lAssemble nationale, uf
do sont sortis les germes qui, fconds par lopinion publique,
ont produit les fruits de la libert
1
.
Cest encore en un appartement bleu que nous entrons :
bleu avec des baguettes dores et orn de dix-huit mille livres
de glaces
2
. Et cest encore le salon dune femme auteur, le
salon de M
me
de Sillery-Genlis, dame dhonneur de la duchesse
de Chartres.
M
me
de Genlis nest plus jeune. Elle a crit sur toutes choses,
et principalement sur la morale, ce qui prouve toute son imagina-
tion et sa facilit suppler lexprience par le style, et dis-
serter sur ou-dire; et, les annes lui apportant conseil, elle sest
jete si soudainement et si rsolument dans une carrire nou-
velle, lhonntet, quelle est tombe en plein pays de pruderie.
Aujourdhui elle soccupe de religion, et elle vient de dcouvrir
quil faut sauver lglise en la dpouillant, et en la ramenant, de
gr ou de force, sa primitive pauvret. M
me
de Genlis rgente
son salon, faisant autour delle un mensonge daustrit, et
Laclos mme rserv. Elle a pris le ton haut, et lassurance dans
le prcepte, depuis quelle a tenu, comme veilleuse, les soires de
M
me
de Chartres, les samedis, lorsque M
me
de Chartres se reti-
rait minuit
3
; et sans laisser-aller, sans navet, pdante et
mchante, comme si elle avait se venger du martyre dune
longue vertu, elle nest au-dessus delle-mme que lorsquelle
se loue elle-mme, ou lorsquelle dit du mal dautrui
4
.
Ce salon, au reste, nest que le salon dattente du Palais-Royal ;
il tire son importance, non de la femme qui le tient, mais de celui
qui le fait tenir; et les hommes qui y viennent remplacer Bernar-
din de Saint-Pierre brouill avec Sillery, les Ducrest, les Simon,
1. Les tats gnraux du Parnasse.
2. Mmoires indits sur le dix-huitime sicle, par M
me
de Genlis. Paris, 1825.
3. Id.
4. Galerie des tats gnraux, 1789.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
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les Brissot, les Camille Desmoulins, savent quil nest quun
passage
1
.
Il y avait auprs de Paris comme une chapelle o lon gardait
souvenir des Saints de lEncyclopdie : ctait Auteuil, chez la
veuve dHelvtius, en cette maison champtre o M
me
Helvtius
trouvait tant de bonheur dans quatre arpents de terre , o
Franklin avait pass, et donn un nouveau baptme aux filles de
M
me
Helvtius, M
me
de Meun et M
me
dAndlau, quil appelait les
toiles
2
.
Chez M
me
Helvtius se runissaient labb Sieys, Volney, Ber-
gasse, Manuel
3
, qui tout lheure portait un habit noir si rp
quun pou ferr glace ny aurait pu tenir
4
. Chamfort, alors en
toute sa ferveur rvolutionnaire, y apportait sa verve impitoyable
et prodigieuse. Labb Laroche, le commensal de la maison, se
promenait, regardant par les fentres les beaux jardins de M
me
de
Boufflers, sur lesquels M
me
Helvtius avait vue
5
; Cabanis jetait
sa parole ardente, et M
me
Helvtius, le regardant, disait : Si la
doctrine de la transmigration tait vraie, je serais tente de croire
que lme de mon fils est passe dans le corps de Cabanis.
6
Puis encore Paris une htellerie de gens de lettres :
M
me
Panckoucke, et ses dners du jeudi o sasseyaient quelques-
uns de lAcadmie
7
: Marmontel qui craignait les orages, entre
Sedaine qui les attendait et La Harpe qui les appelait; puis, Fon-
tanes, Arnaud-Baculard, Garat, et Barrre qui devait appeler la
Terreur une diplomatie acerbe
8
, toujours poli pour les vne-
ments, et leur cherchant des qualifications dcentes.
Deux petits potes, MM. de Boufflers et de Sgur, rgnaient
en un salon qui se tenait sur la lisire de la politique : chez M
me
de
Sabran. M. de Sgur y lisait ses pomes, son Art de Plaire, et
quand M
me
de Sabran donnait la comdie au prince Henri de
1. Le Gnral Lapique. Mmoires de Barrre, vol. I.
2. Mmoires de Morellet, vol. I.
3. deux liards.
4. Lettres du pre Duchne, par Hbert.
5. Mmoires de Morellet, vol. II.
6. Aperu de ltat des murs, par Maria Williams, an IX, vol. II.
7. LApocalypse.
8. Souvenirs de la Rvolution, par Maria Williams.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
13
Prusse et M
me
la duchesse dOrlans, M. de Boufflers cousait
des scnes d-propos au Bourgeois Gentilhomme
1
.
Quelques salons ntaient que des confrences, et ressem-
blaient des tragdies sans femmes. Le conseiller au parlement,
Adrien Duport, tenait chez lui le plus hardi des clubs de 1789,
Mirabeau, Target, Rderer, Dupont y htaient les catastrophes.
Labb Morellet, spar de M
me
Helvtius la suite dune que-
relle politique avec Cabanis, avait repris ses runions des diman-
ches o venaient jadis, pour couter le concert ou pour y prendre
part, M
me
Suard, M
me
Saurin, Suard, Saurin, dAlembert, le che-
valier de Chastellux, Marmontel, Delille et Grtry; o vien-
nent maintenant pour discuter et discourir, Laborde Merville,
Pastoret, Trudaine le jeune, Lacretelle
2
.
Un salon souvre bientt, plus gay, moins svre, le salon de
lintime amie de M
me
de Condorcet, de celle quon appelait tout
lheure Julie Soubise, qui est maintenant Julie Talma, et qui
amne toute sa socit au joli htel de la rue de Chanteraine.
Dans la galerie de la maison, toute garnie de yatagans, de flches
et darmes anciennes, de ces trophes dont David a donn le
got Talma, vous verrez passer les potes de la Rvolution : Ver-
gniaud, Ducis, Roger Ducos, Chnier. Cet homme aux longs che-
veux boucls
3
, cest Greuze qui, insoucieux des temps, passe ces
annes agites peindre Marie lgyptienne
4
. Lavoisier cause
avec Roucher : ils ne se retrouveront quau cimetire de la Made-
leine. Puis ce sont : Roland, Lebrun, Legouv, Lemercier,
Bitaub et Riouffe, qui redemandera ces heures, si courtes des
soires de Julie Talma, aux heures si longues des prisons de
Robespierre.
La Rvolution va encore chez M
me
Dauberval, la femme du
danseur
5
. Elle a aussi son couvert mis ces mauvais, mais
1. Mmoires pour servir lhistoire de lanne 1789. Paris, 1790.
2. Mmoires de Morellet, vol. I.
3. Souvenirs de M
me
Vige-Lebrun. Fournier, 1835, vol. III.
4. Chronique de Paris. Mars 1791.
5. Chronique scandaleuse. 1791.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
14
fameux soupers de Sophie Arnould, o labb Lamourette a pour
voisin le comte de Sainte-Aldegonde, et o les voyageurs ubi-
quistes briguent dtre admis
1
; soupers auxquels on peut appli-
quer le mot de Lauraguais sur les repas de M
me
dAligre : En
vrit, si avec son pain lon ne mangeait pas ici le prochain, il y
faudrait mourir de faim.
2
Quels salons citer encore?
Le salon Target, aux soupers la fois dlicats et frugaux, et o
se rencontraient Camille Desmoulins, que nous peint Lacretelle
avec sa pauvre logique, son bredouillement, ajoutant encore la
confusion de ses ides, et loriginalit de son esprit dsordonn;
Barrre, affectant, au commencement de la Rvolution, de
prendre pour type Grandisson, le modle de la froide perfection,
en le saupoudrant lexcs de sentiment et de philanthropie; et
cet original, nomm Martin, qui avait repris le rle de Diogne,
et portait, dans le monde du XVIII
e
sicle, le dbraill et lironie
du cynique.
Le salon de M
me
Broutin que clbrent aussi des couplets de
La Harpe, dans les Mmoires de Condorcet :
Dans ce petit appartement
Logent la grce et lenjouement,
Et ces Dieux sont toujours les ntres;
Broutin ne nous a pas tromps;
Ma foi, je suis pour les soups,
O lon est les uns sur les autres.
L se runissent Saurin, labb Delille, appel en cette maison
Follet, Devaines (menant lamiti, les bureaux et les beaux-arts),
Garville, Fornier, Morellet, Suard qui recueillait lhritage de
cette socit.
Le salon de M
me
Robert, la fille de Kralio, une petite femme
spirituelle et intrigante, marie Robert, ce mari face de
chanoine et brillante de sant, et faisant, avec le gros homme, le
Mercure national, et deux jours de la semaine, tenant assemble,
o venaient, dit M
me
Roland, Antoine, petit homme bon
1. Mmoires du comte de Tilly, vol. II.
2. Correspondance de Grimm. 1788.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
15
mettre sur une toilette, et des dputs patriotes la toise, dcents
comme Chabot, et quelques femmes ardentes en civisme .
Outre tous ces foyers, la Rvolution a encore gagn les mai-
sons aristocrates, dont elle a converti les matresses lillusion
du bonheur de lhumanit . Lingnieuse marquise de Laval, la
piquante M
me
dAstorg, lintressante baronne dEscars ne divi-
nisent-elles pas par leur esprit et leurs grces les garements du
jour?
1
. La Rvolution tient elle le salon de M
me
de Coigny, de
M
me
de Simiane, de M
me
de Vauban, de M
me
de Murinet, de
M
me
Berchyni que le royalisme dit, dmocrates comme une anti-
chambre, de M
me
de Gontaut, de M
me
de Vauban, le laideron de
la dmagogie
2
. La princesse de Hohenzollern reoit tous les
membres du ct gauche prsents par Beauharnais et le prince
de Salm; la belle M
me
de Gouvernet, tous les amis de labb
Dillon, le Coquillart tant moqu; la frache M
me
de Broglie, Bar-
nave et les Lameth
3
.
La Rvolution va encore dans le salon de M
me
dAngivilliers, ce
salon si couru du XVIII
e
sicle, et si plein de la fermentation co-
nomique, o maintenant la matresse de maison, vieillie, sauve et
cache son ge, sa mise grotesque, le ridicule de ses fleurs et de ses
panaches, avec sa verve toujours jeune. Hier, ctait M. de
Bivre; aujourdhui, cest Laclos qui tient chez elle le haut bout
4
.
La comtesse de Tess, quune brochure raille ainsi : Ima-
ginez que, depuis vingt ans, elle soccupe de constitution; quelle
a prvu tout ce qui arrive; quelle verserait jusqu la dernire
goutte de son sang pour que son plan ft excut. Son corps est
faible, sa poitrine est allume, ses nerfs misrables, son me
remdie tout, suffit tout
5
; M
me
de Tess, qui fait aux
Tuileries mille compliments Bailly, le lendemain de la constitu-
tion du Tiers, ouvre toutes grandes les portes de son salon aux
ides nouvelles et leurs reprsentants
6
.
1. Actes des Aptres, n 82.
2. Chronique scandaleuse. 1791.
3. Id.
4. Souvenirs et portraits, par M. de Lvis. 1813.
5. Correspondance de Grimm. 1789.
6. Chronique scandaleuse. 1791.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
16
Paris comptait encore un salon singulier, o le plaisir tait la
srieuse affaire, et o tous les rvolutionnaires avaient accs. Un
Anglais, le duc de Bedford, donnait des bals qui avaient le reten-
tissement des fameux soupers de Grimod de la Reynire
1
. La
Rvolution ne lavait point chass de Paris, et il se distrayait la
regarder, fort engou de jacobinisme, et fort curieux, comme un
spectateur qui ne court point risque de payer sa place. Le duc de
Bedford invitait toutes sortes de gens ses ftes somptueuses,
dont le marquis de Villette tait lornement et le prsident. Le
monde se promettait de ne pas aller chez lui, et il y allait. Ctait
une curiosit parmi les femmes de savoir quelles toilettes y
avaient portes la duchesse dArenberg et M
me
de Sainte-Ama-
rante, et les merveilles racontes des ambigus de Bedford, et de
la profusion des primeurs, et des bouquets de fleurs formant des
nuds et des guirlandes attaches aux draperies, faisaient dune
invitation aux bals de cet Anglais, une ambition et un rve des
Parisiens et des Parisiennes dalors
2
.
La socit aristocratique, qui avait lutter contre tous ces
salons de la Rvolution, tait dsorganise. Que de monde en
fuite! Le prince de Lambesc ne donnera plus ses grands dners!
Que de matresses de maisons, haut nommes, migrant! Com-
bien aussi, regrettant cette patrie absente qui est la socit per-
due, pensaient de leur lieu dexil, ce que la marquise de Champ-
cenetz crivait de Naples, le 16 novembre1789 : LItalie est un
paradis terrestre avant la cration de lhomme.
3
Il reste encore les soires de M
me
de Montoissieux
4
, les sou-
pers du marchal de Duras qui va mourir, le salon de M. de
Crqui, et le salon de cette comtesse de Seignelay, lamie de la
comtesse de Durfort, o se tint, dit un pamphlet, le conciliabule
pour le blocus de Paris
5
. Il reste encore le vaillant salon de la
marquise de Chambonas, rieuses Thermopyles de la socit aris-
tocratique. Cest chez la marquise de Chambonas que les rdac-
teurs des Actes des Aptres tiennent conseil, et essayent leurs
1. Journal de la Cour et de la Ville. Mars 1791.
2. La Circulaire des districts.
3. Correspondance de Grimm. 1789.
4. Mmorial de Gouverneur Morris, vol. I.
5. La Circulaire des districts.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
17
railleries; chez la marquise de Chambonas, que Rivarol, que
Champcenetz, que le vicomte de Mirabeau, que le comte de
Tilly, crivent en saillies endiables, le Testament de la conversa-
tion franaise
1
.
Dans la rue, mille voix, mille cris, mille gueules; tout un
peuple enfivr, allant, venant et coudoyant; toute une ville
murmurante, fourmillante, mouvante comme une ville tout
lheure morte, soudain frappe de vie; les foyers dserts, le
travail qui chme, la faim qui gronde, tous les yeux tourns vers
les menaces des travaux de Montmartre
2
; le ruisseau, le pav,
langle des maisons, le coin de borne, passant tribunes
3
; des
loquences simprovisant au plein vent des carrefours, des chan-
teurs, des Diognes : lorateur Gonchon, le chansonnier
Dduit
4
, et le cynique Quatorze-Oignons, fendant la foule
comme une caricature de Misre
5
; toutes fraches peintes, les
enseignes : au Grand Necker, lAssemble nationale, hisses au
front des devantures, dans lapplaudissement populaire; par-
tout un nuage de poussire blanche, qui monte des ceinturons
que les gardes nationaux blanchissent la porte de leurs
boutiques
6
; le commerce libre qui envahit et conquiert trot-
toirs, ponts, places, campant sous ses choppes, ses planches, ses
baraques, ses parasols
7
; une, deux, trois, cent, cent mille affi-
ches, rouges, bleues, blanches, jaunes, vertes, clatant le long des
murs comme une trane de poudre, poses, dchires, grimpant
lune sur lautre, muets orateurs, aristocrates, patriotes, appelant
lil des foules; ici tranes les longs arbres de Libert toutes
branches
8
; un cor qui sveille, cent cors veills lun aprs
lautre dans le lointain, rpondant, signal et correspondance;
les motions du Palais-Royal partant au galop pour la Grve ou les
1. Souvenirs de Louise Fusil, vol. I.
2. Pices justificatives des crimes commis par le ci-devant Roi, par Valaz. Second
recueil. 1793.
3. Le Consolateur. Juin 1792.
4. Petit Dictionnaire des grands hommes et des grandes choses.
5. Chronique du mois. Novembre 1791.
6. Dpart de M
me
Necker et de M
me
de Gouges.
7. Le Consolateur. Fvrier 1792.
8. Id. Juin 1792.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
18
Halles; chaque heure, chaque minute, chaque seconde,
lerreur, limposture, la calomnie, la vrit, jetes en pture
lesprance, la crainte, lenthousiasme, la haine, lamour;
et lmeute qui passe, un buste populaire promen, les bouti-
ques qui ferment, les trpidations, leffarement, la patrouille qui
disperse lmeute, lmeute reforme, et les chants patriotiques
qui montent, et les pas qui se prcipitent; et dans cette tour-
mente dvnements, dalertes, dopinions, la rue, un forum, o
les ordonnances de Tronchin ont habitu la femme descendre;
le Palais-Royal, antre dole ; cet ancien jardin dt de la
bonne compagnie, devenu le Jardin des Oliviers des aristocrates ;
la terrasse des Feuillants, ce ci-devant parloir des amours, main-
tenant arne des passions, antichambre du Mange, prtant aux
hurleurs ses chaises, qui sont les rostres de Royal-Guenille; la ter-
rasse des Feuillants, qui plus tard dun ruban tricolore indiquera
lespace laiss aux pas enchans du roi
1
.
Si loin que vous alliez de ces cabaleurs patriotes qui passeront
tout lheure lAssemble et seront son public quarante sols
la journe, toujours mme tumulte. L-bas, au vieux Luxem-
bourg vient dtre arrache la dernire pancarte de cuivre
faisant dfense aux gueux, mendiants, servantes et aux gens
mal vtus dentrer dans le jardin, sous peine de prison, de carcan
et autres punitions plus graves, si le cas chait
2
. En cette
ombreuse et silencieuse alle des Chartreux, abri et repos de tous
clercs
3
, les canonniers de la milice y roulent leurs canons, disper-
sant les causeries. Dans lalle des Carmes, ce promenoir de la
vieille noblesse, la huaille clame
4
.
Au plus matin, du quai des Augustins, les colporteurs, hrauts
enrous de la discorde, slancent et vont criant par la ville qui
sveille, les batailles de lopinion : Vl du nouveau donn tout
lheure! Vl les Rvolutions de Paris, par M. Prudhomme! Vla
lAmi du peuple, par M. Marat! Vl mon reste, deux liards, deux
liards!
5
Six mille, ils sont, qui sillonnent Paris ainsi.
1. Le Nouveau Paris, vol. I.
2. Petite Histoire de France, par Martin, vol. II.
3. Chronique de Paris. Septembre 1791.
4. Lettres b patriotiques, par Lemaire.
5. Id. N 39.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
19
Les monts-de-pit semplissent des pauvres vtements, que
louvrier ste du corps, des parures, dont la coquette se prive
pour dvorer les Grandes colres patriotiques, ou le Superbe assas-
sinat du rgiment de Beauvoisis, par les Jacobins; et ces cris par
toutes les rues : Grand complot dcouvert! Aristocrate empri-
sonn! Arrt du district des Cordeliers! Arrt de la Commune!
Don patriotique! Partie de trictrac du Roi avec un garde national!
Navet du Dauphin! Combat mort !
1
La nuit tombe; la foule en veille se grossit de ceux que le tra-
vail du jour rend la rue; les faubourgs affluent au Palais-Royal
demander le lendemain
2
; et autour de ce palais et des Tuileries
sans clairage, et pour lesquels ldilit rclame quelques-unes
des cent-soixante-huit lanternes de lavenue de Versailles Paris
et propose des terrines de suif poses terre
3
, monte, des tn-
bres, le pas grandisonnant de Paris dans la rue. Et partout, sur ces
quais, sur ces places, sur ces boulevards, des hommes, sortant de
petits tabourets pliants de dessous leur redingote, dploient un
jeu qui se referme comme une carte de gographie, tandis que
dautres hommes ct agitent un sac dargent
4
. Au titillement,
un cercle se forme; les liards, les sous, bientt les pices blanches
vont au sac; le joueur ruin, la police parat; hommes, jeu, tout
senvole. Souris, le faencier des Galeries de Bois, baille les fonds
toutes ces banques ambulantes du parapet du quai Pelletier,
des boulevards du Temple, de la place Louis XV
5
. Le biribi est
ici, l, partout, dans cette rue, dans celle-ci, sur cette borne, sur
cette autre. Et voil que, pour mieux dpister la police, les ban-
quiers dessinent leurs jeux sur des pierres de taille, et font une
table jouer des murailles de la rue
6
.
De la rue, le jeu monte dans les maisons.
Et dans ce Paris, capitale du monde, le Palais-Royal devient la
capitale du jeu : creps, passe-dix, trente-et-un, biribi. Les N
os
14,
1. Djeuner du mardi ou la Vrit bon march.
2. La Lanterne magique ou Flaux des aristocrates. 1790.
3. Chronique de Paris. Octobre 1789.
4. Id. Septembre 1789.
5. Dnonciation faite au public sur les dangers du jeu.
6. Chronique de Paris. Janvier 1790.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
20
18, 26, 29, 33, 36, 40, 44, 50, 55, 65, 80, 101, 113, 121, 123, 127,
145, 167, 190, 191, 192, 193, 200, 201, 203, 209, 210, 232, 233,
256 sont tous, au Palais-Royal, maisons de jeu
1
. Le citoyen
Charon, lorateur de la Commune auprs de lAssemble natio-
nale, peut estimer quatre mille le nombre des maisons de jeu
tablies Paris.
Il est des tripots tous les tages de la socit, et des maisons
de jeu, pour les derniers comme pour les premiers de lchelle
sociale. Le jeu se fait pour tous; pour les gens riches, dans les
salons dors du n
o
33, o taille Dumoulin, ci-devant laquais de la
Dubarry; pour les gens voiture, rue Traversire-Saint-
Honor, 35, ou la banque de 2 000 louis de la rue Vivienne, 10;
et encore, rue de Clry, chez la baronne de Monmony qui vient
de ruiner le peintre Hall, quelle ne quittera qu la besace ;
pour les trangers, rue des Petits-Pres, chez M
me
de Linires,
peu jolie, ayant de lesprit comme Ninon et lesprit dordre de
la Guimard
2
; ou la partie de la baronne, qui commence
cinq heures, rue Richelieu, 18, ou mieux encore chez M
me
Lafare,
dont les ths et les djeuners froids langlaise sont le prtexte
dun biribi.
Les lgislateurs vont chez M
me
Jullien, ancienne actrice de la
Comdie italienne, dont on cite les soupers exquis; au Pavillon
de Hanovre; au bal de M
lle
Huet, rue Notre-Dame-des-Vic-
toires
3
. Cazals, Chapelier, dAndr, Malouet, passent pour les
habitus des tables de la Provenale suranne Chteaumi-
nois, rue de Richelieu; et lon conte que Riquetti, chez la baronne
de Lisembac, grande hrone de coulisses, sexagnaire moustaches
grises, a t vol dun tui dor plein dassignats
4
.
La rouge et la noire roulent pour les jeunes gens chez
M
me
Lacour, place des Petits-Pres, qui a les vins les plus
capiteux, les femmes les plus agaantes de Paris; au Palais-Royal,
1. Liste des maisons de jeu, acadmies, tripots. Dnonciation faite au public sur les
dangers du jeu.
2. Ami du peuple. Fvrier 1791.
3. Liste des maisons de jeu, acadmies, tripots.
4. Ami du peuple. Fvrier 1791.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
21
au-dessus du Caveau, chez M
me
Saint-Romain, toujours appa-
rente de charmantes nices et cousines
1
; chez M
me
Villier, rue
Chabannais, dont les boudoirs cherchent imiter les petits
appartements de M. le duc dOrlans
2
.
Les laquais vont jouer chez Chocolat, de chocolatier ruin
devenu tailleur. Les escrocs de tout grade tiennent leurs assises
lhtel Radziwill, chez un ci-devant marquis, et rue Montorgueil,
lHtel de Londres, depuis que Boulanger, qui tenait lHtel
dAngleterre, sest ruin; et chez Didier, cafetier et vendeur
dargent, au coin de la rue Vivienne; et de prfrence, aux
parties nocturnes des frres du Quercy, rue de Rohan
3
; de
Cadet, rue Saint-Honor, prs du caf du Lyce; de Labreton-
nire, dit Trompette, au coin de la rue Fromenteau; des sieurs
Verdun et Dubucq, la porte Saint-Martin, vis--vis de lOpra.
Les plus gueux montent au biribi des Vertus, quai de la Ferraille.
Mme les joueurs de pices de six liards ont leur maison, rue
Richelieu, 18, trange taudion, o lon dne avec des haricots et
du fromage de cochon, et o les bancs servent de lits pour la nuit
aux perdants
4
.
Le jeu, qui navait lui, avant la Rvolution, que lHtel
dAngleterre, le Jeu de Paume de Charrier, quelques salons
dambassadeurs, celui du comte de Modne, du chevalier Zno,
quelques boudoirs, entre autres le boudoir de la matresse du
prsident dAligre, de la Lacour
5
, le jeu dborde, prend Paris
tout entier.
Cette fameuse permission de jeu, de si difficile obtention sous
MM. de Sartine et Lenoir, tout le monde la prend et se larroge.
Qui ne tenterait la fortune de banquier? Ne sont-ce pas dencou-
rageants souvenirs! la petite Lacour qui vendait 1 200 livres, par
an, la ferme seule des cartes froisses et jetes par terre
6
,
lambassadeur de Venise payant toutes ses dettes avec son jeu, et
1. Liste des maisons de jeu.
2. Dnonciation faite au public sur les dangers du jeu.
3. Id.
4. Id. Apologie de messire Jean-Charles Pierre Le Noir. 1789.
5. Les joueurs et M. Dussault. 1781.
6. Liste des maisons de jeu.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
22
lambassadeur de Sude aussi heureux que lambassadeur de
Venise
1
? Et qui ne serait tent par les exemples prsents de
subits et normes enrichissements? Qui ne serait tent, voyant le
luxe qutalent tous ces heureux sur leur petit individu, les
pierreries et lor de leurs concubines amenes de la rue du Poi-
rier, et du Port au bl
2
, tous ces sans-souliers dhier passs Bou-
rets en quelques semaines, financiers de hasard? Cest un
Malmazet, chass de la gendarmerie pour dettes, maintenant un
des riches capitalistes du trente-et-un; les deux Amyot, redouta-
bles aux pontes, courant les petites banques avec 600 000 livres,
et par leur martingale les dbanquant en quelques coups;
dArguin se promenant toujours entre Lise et Chloris, la blonde
droite, la brune gauche. Ce riche est Taffetas, cet ancien coif-
feur du marquis de Villette, encore tout vtu de laumne de ses
habits; voici les Destival, les Daull, qui, dit-on, ont absorb plus
dor que la luxure nen avait mis aux mains des filles de Paris
pendant trente ans ; et le dcrotteur Tison, que largent a fait
inexorable, qui jadis prtait de quoi souper aux malheureux quil
ruinait, et qui maintenant, auriez-vous perdu 20 000 livres, ne
vous avancerait pas un cu.
Voyez-les tous, ces millionnaires de la chance, se promenant
en robe de chambre dans le Palais-Royal, o ils sont chez eux,
suivis de la troupe embrigade des recruteurs, des racoleurs, des
embaucheurs, des distributeurs de cartes, entours de la garde
prtorienne des bouledogues, souteneurs gags par les banquiers,
bande dHercules o marche le petit Ligeois, le premier bton-
niste de France
3
!
Ne sont-ils pas, tous ces hommes, de vivants conseils criant
tous que le plus court chemin de la fortune est de louer lappar-
tement dune fille au Palais-Royal, dy solder par jour un tailleur
adroit, 24 livres, des compteurs de jetons 30 livres, un porteur
de scie 9 livres, six assommeurs 48 livres, deux portiers
12 livres, quatre garons prsidant aux cuillers 12 livres, huit
embaucheurs 36 livres, un garon de buffet 6 livres, et le
1. Dnonciation faite au public sur les dangers du jeu.
2. Id.
3. Id.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
23
savoir-faire dune htesse 96 livres
1
? Ces frais et dautres
montant journellement une somme totale de 504 livres nont-
ils pas log le frater Delsenne en son htel rue Sainte-Apolline?
nont-ils pas donn trois voitures au postillon de louage
Chavigny, et empli de 900 000 livres le portefeuille du valet de
chambre Garnel
2
?
Lambassadeur dAngleterre se plaint de ce quon a gagn en
une soire, au Palais-Royal, 11 000 louis un de ses compa-
triotes
3
. On tue un homme au biribi des Vertus; un autre est jet
chez Lecomte au bas de lescalier; un autre est retir sanglant des
mains du banquier Lasson qui crie : Si on met laiss faire, je
lui eusse arrach la tte de dessus les paules!
4
Les dnoncia-
tions des ruins, les dpositions des assomms veillent la sur-
veillance et la rpression de la municipalit. Les banquiers ou
propritaires de maisons de jeu sont frapps damendes de
3 000 livres. Mais que font ces rpressions? Le jeu est incorri-
gible. Il est devenu les imaginations surexcites un besoin,
une tyrannie.
Comme si lHistoire, qui fait tenir des sicles dans les jours de
ces annes, comme si la politique, avec toutes ses fivres, ne ras-
sasiaient pas la ville dimprvu, dagitations, de joies, de dses-
poirs, il semble que chacun veuille vivre double dans ce Paris en
soif dmotions. Dans le jeu, la noblesse dpossde cherche ses
revenus; dans le jeu, les dputs reprennent haleine des fatigues
de la sance et se reposent des dcrets de la journe parmi les
brutalits du hasard. Barnave a t vu perdant 30 000 livres dans
une soire
5
.
Mourant, le chevalier Bouju, le terrible ponte, se fait porter au
trente-et-un, et, dans les bras de ses amis, agonisant, crispant ses
mains sur le tapis vert, comme sur les draps de son lit de mort, il
se gagne, ce cadavre joueur, de superbes funrailles
6
! Le comte
de Genlis, ruin, se fait banquier. Les boutiquiers louent un louis
1. Ami du peuple. Fvrier 1791.
2. Id.
3. Chronique de Paris. Octobre 1791.
4. Dnonciation faite au public.
5. Journal de la Cour et de la Ville. Mars 1791.
6. Dnonciation faite au public.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
24
aux joueurs leur arrire-boutique. Toute fille qui a des meubles
donne jouer. tout dtour de rue, tout coin obscur, les distri-
buteurs vous abordent, vous proposant une jolie socit.
La municipalit fait des affiches : on les dchire; des visites :
une sonnette intrieure avertit les joueurs, et largent est dj
disparu lorsque entre la figure de police. Une partie de ladminis-
tration est corrompue : on nomme des commissaires de section,
pays jusqu deux louis par jour, pour ne pas dnoncer. Quel-
ques maisons se dguisent avec une appellation
1
. Les N
os
137 et
145 du Palais-Royal prennent le titre de Club de la Libert et Club
Polonais
2
. Au milieu de ce Palais-Royal, de ces centaines de
maisons quatre tages de tripots, le Cirque ajoute son spec-
tacle et son bal vingt tables de jeu. Poixmenu, le bijoutier, et ses
confrres Labat, Lavigne, Bradires, rdent tout autour, atten-
dant le joueur dsargent qui leur vend sa montre et ses bijoux
pour en jouer le prix, comme jadis, les malheureux que Soupiron
recrutait pour le rgiment de Noailles, jouaient largent de leur
enrlement
3
.
La municipalit svit. Rose, le banquier du Cirque, a sa recette
saisie
4
; le passage Radziwill est dbloqu, les tables de lhtel
brises
5
; la bande qui sy tait tapie, emporte le tableau, les
cuillers, un jeu de biribi moins volumineux, trente-cinq
numros, ses ds plombs
6
. En camp volant, tranant sa suite
les courtisanes Franco, la Durosel, Peau dne, escorte de
lhabile escamoteur Benot Sinet, elle promne ses piperies insai-
sissables. Malgr lavis de Camille Desmoulins oppos la peine
infamante, Malmazet est condamn un an de Bictre, les
demoiselles Moza et Bfroid, lune six mois, lautre trois mois
dHpital
7
.
1. Le Consolateur. Janvier 1792.
2. Chronique de Paris. Aot 1781.
3. Dnonciation faite au public.
4. Feuille du jour. Novembre 1791.
5. Chronique de Paris. Juillet 1791.
6. Dnonciation faite au public.
7. Chronique de Paris. Janvier 1792.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
25
Le jeu se cache et persiste. Esprant le parquer, Clootz
propose dtablir Paris une Redoute, comme Spa, Venise,
Genve
1
. Lide est rejete. Bailly avait surveill le jeu; Ption le
recherche et le poursuit : aux poursuites, aux rigueurs, aux
condamnations, le jeu survit, et survivra jusqu la Terreur.
1. Chronique de Paris. Octobre 1791.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
26
Chapitre II
La Maison du roi. La Bastille. Mort de Bordier. Le Salon de
peinture. Charles IX ou lcole des rois. La tragdie nationale.
Si prs des jours o la royaut ne sera plus, le souvenir sattarde
ces pompes, ce faste qui lentouraient, cette belle reprsenta-
tion, ce ton de dignit de la vieille cour de France. Et la Maison
du roi, haute et noble domesticit dclat et de parade tradi-
tionnelle, gardienne ne des purilits grandioses et ncessaires
de ltiquette, la Maison du roi se retrace vous.
Ingnieusement organise en charges vnales, cotant de
800 000 livres 6 000, payes par lintrt du prix dachat, une
liste civile de 31 millions suffisait au roi pour lentretenir
1
. Plus
paye en grces, en faveurs, en honneurs quen argent, presque
toujours la Maison du roi voyait, sans murmurer la royaut, en
retard avec elle de trois annes de payement, et parfois de sept,
en temps de guerre.
Aux temps qui prcdent la Rvolution, malgr les conomies
et les rformes faites par M. de Saint-Germain dans la maison
militaire et par M. Necker dans la maison-bouche, la Maison du
roi, dont vivent, dit-on, soixante mille personnes, est encore la
gloire de la cour et limage majestueuse de la majest royale,
ordonne, dessine, rgle par Colbert, pour la sret du trne et
le respect des peuples : Grand-matre de France et de la
1. Maison du roi, ce quelle tait, ce quelle est, ce quelle devrait tre. 1789.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
27
Maison du roi, grand chambellan de France, grand matre de la
garde-robe, grand-cuyer de France, premier pannetier, premier
chanson, premier tranchant, grand veneur de France, grand
marchal des logis, grand prvt de France, premier matre
dhtel du roi, grand matre des crmonies, toutes fonctions
dont les serviles mmes sont releves et ennoblies par les noms
de Liancourt, de Boisgelin, de Chauvelin, de Brissac, de Ver-
neuil, de la Chesnaye, de Penthivre, de la Suze, dEscars;
Chapelle oratoire, o est un psalmiste ordinaire du roi ; Grande
chapelle, o est un noteur; Musique du roi, matres de musique-
chapelle, matres de musique-chambre; avertisseurs prenant
lordre du roi pour la messe; porteurs dinstruments; Ballet du
roi; la Bouche du roi, les chefs-travailleurs, les aides; lhuissier
de la bouche; la panneterie-bouche, lchansonnerie- bouche,
fruiterie, fourrire
1
; coureurs de vin, sommiers chargs de
fournir leau de Ville-dAvray, matres queux, officiers serdeaux,
aides pour les fruits de Provence, galopins ordinaires
2
; vague-
mestre des quipages de la Maison du roi ; porte-manteau,
porte-arquebuse, valets de chambre horlogers, valets de chambre
barbiers, valets de chambre tapissiers, feutiers; capitaine de
lquipage des mulets; peintre de la chambre et du cabinet du
roi ; artilleur ordinaire, et garde du cabinet des armes du roi ;
coffretiers, malletiers, gainiers de la chambre et de la
garde-robe du roi ; paumiers du roi ; les Logements de la
cour; la Facult, avec oprateur du roi pour la pierre au petit
appareil, et oprateur du roi pour la pierre au grand appareil ;
les Crmonies; le Cabinet du roi; le Garde-meuble de la
couronne; les Menus plaisirs et affaires de la chambre du roi, o
est un inspecteur gnral pour les habits et dcorations; les
curies du roi, un juge darmes et de la noblesse de France;
un secrtaire gnral des curies, haras et livres de Sa Majest;
un roi darmes de France, des hrauts darmes, des porte-
pes de parement, des chevaucheurs et courriers de cabinet;
la Vnerie du roi, avec commandant de la meute du chevreuil, et
1. Maison du roi.
2. LObservateur. Septembre 1789.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
28
aumnier de la vnerie; la Fauconnerie, avec un commandant
gnral, un lieutenant pour vol pour corneille, un lieutenant-aide
pour vol pour pie, un pour vol pour champs, un pour vol pour
mrillon, un pour vol pour livres; et encore la Maison mili-
taire du roi, les gardes du corps du roi, la compagnie cossaise, la
compagnie des cent gardes suisses ordinaires du roi, la compa-
gnie des gardes de la prvt de lhtel du roi ; les Suisses et
Grisons; imaginez toute cette Maison du roi, avec ses pages,
ses huissiers, ses premiers gentilshommes de la chambre; ses
cuyers cavalcadours, ses gentilshommes ordinaires du roi, ses
gentilshommes servants du roi ; cette Maison du roi, o taient
jusqu des pousse-fauteuils, et un charg de prsenter la Gazette
au roi, la reine et la famille royale
1
!
La reine avait aussi sa maison avec chapelle, chambre, chevalier
dhonneur, porte-manteau ordinaire, perruquier-baigneur-tu-
viste, baigneuse, femme de garde-robe des atours, porte-chaise
daffaires.
Monseigneur le dauphin le petit Louis-Joseph qui allait
mourir avait sa maison : Facult, chambre, garde-robe, lecteur et
secrtaire des commandements. Les almanachs nommaient son
gouverneur, le duc dHarcourt; et Dieu dj nommait, en sur-
vivance du dauphin, le duc de Normandie; en survivance du duc
dHarcourt, le savetier Simon
2
!
Quelque riche que soit encore cette reprsentation, ce nest
plus la reprsentation des rgnes prcdents. Louis XVI avait
laiss ses ministres rogner dans cette pompe des offices de la
royaut, et dans cet appareil du culte humain; et ces diminutions
de la cour, ces amoindrissements du roi, que le cardinal de
Fleury, roi de France sous la minorit de Louis XV, que labb
Terray, avaient voulus et navaient pas oss, un banquier genevois
les avait hardiment tents, heureusement raliss. Cest que le
roi, roi de gots mdiocres et bourgeois, qui les conomies sou-
riaient, navait ni lintelligence, ni le respect de cette comdie,
la royaut, intelligence et respect gards par son aeul jusque
1. La Maison du roi.
2. Id.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
29
dans les fanges de sa vie prive. Louis XVI, dans les dmembre-
ments successifs et consentis de sa maison, neut point de ces res-
souvenirs et de ces dignits la Louis le Grand, qui faisaient
rpondre au roi du Parc aux Cerfs, redevenant le roi de Ver-
sailles : Rformer ma maison militaire? Quon ne men parle
jamais! Ce serait bien mal payer les journes de Fontenoy et
dEttingue. Et une autre fois : Si jai des officiers dont je nai
pas besoin, je suis sr quils ont besoin de moi.
1
La petite curie du duc de Coigny avait t runie la grande;
la direction gnrale de la poste aux chevaux du royaume la
poste aux lettres; lquipage du sanglier, lquipage du loup, le
vautrait avaient t rforms; les mousquetaires, les chevau-
lgers, les gendarmes, les gardes de la porte avaient eu le mme
sort, sans une opposition du roi. Hlas! murmuraient les cour-
tisans menacs dans leurs charges, il est pourtant affreux de vivre
dans un pays o lon nest pas sr de possder le lendemain ce
quon avait la veille; cela ne se voyait quen Turquie!
2
Et
lorsque lAssemble nationale mettra la hache dans cette vieille
et antique Maison du roi, dans ces formes honorifiques, dans
cette discipline dtiquette tablie la cour de Versailles depuis
tantt deux cents ans, Louis XVI se soumettra; et pour sa maison
militaire, il nhsitera pas penser que le nombre des troupes
destines la garde du roi doit tre dtermin par un rglement
constitutionnel
3
.
Mais ce ntaient pas encore ces retranchements des ministres
de 1780, de 1787, de 1788, qui avaient fait misrable la reprsen-
tation du trne : ctait la cour mme.
Dpays dans les grandeurs de son mtier, rpugnant son
faste ncessaire, timide et presque gn devant le luxe oblig de
reprsentation, modeste plus quil nest permis un roi, ami de la
solitude par la conscience du peu quil avait dimposant, le roi
nexigeait nulle prsence, nulle exactitude du service de sa
noblesse. Il navait en rien hrit de son pre et de sa mre, de
feu M
gr
le dauphin et de M
me
la dauphine, de cette dignit nces-
saire aux abords de la royaut, qui les firent tous deux, tous les
1. Maison du roi.
2. Mmoires du baron de Bezenval. Paris, 1805.
3. Lettre crite de la main du roi M. le Prsident, le 9 juin 1790.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
30
jours de leur vie, dner et souper en public, entours de leurs
grands officiers et de tout lappareil de leur service
1
. Lassiduit
des courtisans, loin dtre demande par la nouvelle cour, avait
t ds le principe laisse la libert de chacun, presque mme
rebute. Les dners de 1 000 livres du mardi, table habituelle
Versailles des ambassadeurs et ministres trangers, Louis XVI en
avait laiss tomber lusage, comme il avait rduit autour de lui le
service au strict ncessaire. Les jours ordinaires de la semaine,
toutes les cours du palais, les galeries intrieures, lil-de-buf
et les appartements de Versailles, jadis orns, peupls dun
monde magnifique, taient tellement dserts, quun tranger
aurait pu juger que la famille du roi tait absente . peine les
dimanches, ctaient les ministres ou quelques personnes prsen-
tes, meublant les salons vastes
2
.
Puis la mode avait encore attrist cette cour appauvrie : la jeu-
nesse autrefois superbement vtue dtoffes de Lyon a tellement
adopt le noir, quon croirait, en traversant les appartements les
jours de rception, la cour perptuellement en deuil. Jadis, le
gouverneur de Paris, les grands seigneurs ne venaient la cour
quescorts de pages, de gentilshommes, dcuyers. Cette habi-
tude de se faire honneur de ses richesses nest plus. Contraire-
ment leurs statuts, les chevaliers des ordres du roi nen portent
plus la dcoration extrieure en frac; il y a vingt ans, nul ne serait
entr dans les appartements du roi avec un manchon, une canne,
ou sans pe : on va aujourdhui faire sa cour en bottes, les jours
de chasse
3
.
Cette libert, ce sans-faon, cet abandon des essentiels
dogmes de ltiquette royale, la reine les avait autoriss et
encourags comme le roi. Marie-Antoinette se sauvait de la
royaut de Versailles, Trianon
4
.
La Bastille est prise. La forteresse, dit Bezenval, et avec
Bezenval la cour humilie, la forteresse est livre des avo-
cats. Le peuple promne en triomphe, tir des cachots de la
1. Maison du roi.
2. Mmoires de Bezenval.
3. Maison du roi.
4. Voir notre Histoire de Marie-Antoinette. Troisime dition, 1863.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
31
Bastille, un vieillard barbe blanche. Ils sont montrs au doigt, et
salus, les vainqueurs de la Bastille, pars de leurs pompons
aurore. Les hommes de lettres sourient : Voil donc les
hommes de lettres sans logement dans Paris. La Bastille va tre
dmolie, la Bastille,
O par un bel ordre du roi
Parti le matin de Versailles,
Ainsi que des oiseaux malignement jaseurs,
On encageait le soir des sages, des penseurs.
1
Trois thtres de Londres, Astley
2
, Sadlers-Wels, le Royal-
Circus, prparent la Prise de la Bastille, avec une mise en scne
emprunte aux Rvolutions de Prudhomme
3
. Ruggieri monte sa
grande pantomime de la Prise de la Bastille, o il promet, pour
figurants, les gardes-franaises qui ont combattu au sige
mme
4
. Quand ouvrira le Thtre-Franais de la rue de Riche-
lieu, il dpensera 15 000 livres pour mettre la scne une Prise de
la Bastille, et chaque soir une somme de 2 000 livres en poudre et
artifices
5
.
Le sieur Pommey se met excuter dans les proportions dune
ligne par pied le modle de la Bastille; et ce pltre, du cot de
48 livres, va ornementer tous les appartements. Les jolies
femmes, promenes dans la Bastille par M. le comte de Mira-
beau, prennent une pierre sur la plate-forme, et la jettent au loin
en criant : Libert!
6
En bas des tours, tout Paris ramasse la
pierre prcieuse. La livre de pierres de la Bastille se vend aussi
cher que la meilleure livre de viande.
7
La chevalire don
envoie quelques livres de ces reliques lord Stanhope; et le
maon Palloy presse sollicitations sur sollicitations pour la dmo-
lition de la Bastille; et en son zle il lentreprend avec tous ses
1. Voyage la Bastille fait le 16 juillet 1789 et adress M
me
de G, par Michel de
Cubires, citoyen et soldat.
2. La Grande Dcouverte.
3. Correspondance de Grimm. 1789.
4. Petites Affiches. Juillet 1790.
5. Chronique de Paris. Mars 1792.
6. Voyage la Bastille. 1789.
7. Chronique de Paris. Aot 1790.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
32
ouvriers, avant la permission accorde. Le 1
er
dcembre 1789,
la place mme o fut la Bastille, on vend les matriaux provenant
de la dmolition, plomb, fer, batterie de cuisine, plats et
assiettes
1
; et les enchres patriotiques se disputent les restes de
la bote cailloux
2
.
Palloy est le grand marchand de pierres de la Bastille. Il orga-
nise son commerce sur une large chelle; il dpche, pour le
dbit de cette sainte pierraille par le monde, des courtiers qui
sont des missionnaires; il a secrtaires, agents, ambassadeurs; et
il forme des compagnies de jeunes gens quil distribue par la
France, les poches remplies de ses dmolitions, la bouche pleine
des discours quil leur a fait rpter. Il envoie tous les chefs-
lieux des dpartement le modle de la Bastille, excut avec des
pierres de la Bastille. Chaque envoi de trois caisses est accom-
pagn dun dtachement de la garde nationale, et les voituriers
sont porteurs de lettres de voitures, signes Palloy
3
. Palloy fait
des pierres de la Bastille des bonbonnires, des cornets, de petits
chteaux; il en fait des encriers, suivant lide que lui donne un
homme dimagination
4
. Avec les chanes de la Bastille, il fait des
mdailles patriotiques destines reposer sur le sein dhommes
libres
5
, et quand Lepelletier Saint-Fargeau sera tu, Palloy
enverra la famille Lepelletier la lettre crite par le prsident de
la Convention, grave sur une pierre de la Bastille, encadre avec
le bois dune porte de la Bastille
6
.
Paris, qui ne possdait plus la Bastille, possdait encore un
Arlequin, un Arlequin qui le consolait de Carlin mort.
Il avait, cet Arlequin, une mobilit, une adresse, une agilit,
une gaiet, un clat de rire, une batte si rapide, si vive, si divertis-
sante, que le boulevard et donn deux Le Kain, sil les avait eus,
pour son Arlequin. Il semblait, cet Arlequin, prdestin tre
lArlequin de toutes les arlequinades prsentes et futures de la
1. Petites Affiches. Dcembre 1789.
2. Quatrime lettre b patriotique du pre Duchne aux mcontents.
3. Anecdotes indites de la fin du dix-huitime sicle, par Serieys. 1801.
4. Journal de la Mode et du Got, par M. Lebrun. Mars 1790.
5. Lettres b patriotiques.
6. Courrier de lgalit. Janvier 1793.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
33
Rvolution : Arlequin Hulla, Arlequin odalisque, Arlequin ainsi
soit-il, Arlequin sentinelle, Arlequin tout seul, Arlequin doge de
Venise, Arlequin incombustible, Arlequin journaliste, dcorateur,
bon fils, beau-fils, tailleur, afficheur, jokei, Jacob, perruquier, rece-
veur de loterie, etc.
Cet Arlequin sans pair, le thtre des Varits amusantes
lavait enlev au thtre dAudinot, moyennant un engagement
de 12 000 livres. Voil donc lArlequin, dont Mayeur de Saint-
Paul avait dit en 1782 : Cest un libertin, un rouleur de nuit, un
ribotteur qui doit Dieu et au diable , devenu un Arlequin au-
dessus du besoin. Mais lArlequin tait joueur : sa maison devint
un tripot; et Bordier lArlequin se mit perdre chez lui, comme
un amphitryon, sendettant autant quavant, devant au banquier
Pinet, devant au directeur Gaillard.
Or, comme Bordier continuait perdre, et ne payait pas Pinet,
et ne payait pas Gaillard, la Rvolution arriva. Les acteurs devin-
rent des hommes, puis des citoyens actifs, puis des gardes natio-
naux, puis tout de suite aprs de grands personnages. Larive,
Brizard, Grammont sont nomms commandants de bataillon;
Naudet devient prsident de district. Ctait de quoi mettre
toute la population dramatique, toute la population comique en
veine dambition. On avait deux patronnes : Thalie et Melpo-
mne; on en prend une troisime : la Rvolution, et lon se met
servir les trois dabord; et tout doucement lon arrive nen plus
servir quune. Lexemple, le dbit facile, lhabitude du public,
une mmoire qui tait quasi une loquence, une tenue qui jouait
lorateur, qui et rsist tant dappels et tant dinvitations,
du temps, du mtier, de loccasion? Que font les railleries aristo-
crates? Vous, citoyens? et les trois rvrences? Quand Gram-
mont a t nomm capitaine, un plaisant a dit : Messieurs, je
suis trs fier davoir pour commandant Orosmane ou Tancrde;
mais, pour lhonneur du district, je fais la motion quil soit
dfendu aux cinquante-neuf autres de siffler notre capitaine.
1
Histrions hier, Franais aujourdhui, les acteurs ont dj la
dignit de ne pas entendre. Cest un Tiers tat non reprsent,
1. Discours de la Lanterne aux Parisiens, lan premier de la libert, 1789.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
34
que les acteurs : et pour un peu ils diraient : Quest-ce quun
acteur? rien. Que doit-il tre? tout.
Arlequin avait suivi la foule; et un beau soir, pressentait-il
des destines la Collot? il se mit en tte de se conqurir une
position, de tirer fortune des discordes civiles, dexploiter non le
public, mais la Rvolution, dabdiquer Arlequin, et de se rvler
le citoyen Bordier
1
. Il relevait dune maladie pendant laquelle
ses derniers bijoux avaient t engags. Il courut chez Gaillard,
lui demanda 30 louis, et partit pour les eaux de Forges. Quelques
jours se passent; les vnements deviennent un tel spectacle que
Paris ne pense plus Arlequin, quand tout coup le bruit se
rpand quune insurrection combine, organise, vient dclater
dans toute la Normandie; les farines sont jetes la rivire; les
mcaniques des manufactures brises au mot dordre : Carabo
2
;
et dans Gisors lintendant est menac et assig par Bordier la
tte de la populace ameute.
Cette pice dArlequin chef de parti neut quun acte, Bordier,
arrt, men Rouen, parla de sa maladie, cause de son voyage,
et sexcusa sur le choix que les brigands lui avaient offert dtre
pendu ou de leur accorder le secours de son loquence. Bordier
fut relch; mais la perspective de la potence ne le gurit ni ne
lavertit
3
. peine libre, il se met en relation avec lavocat Jour-
dain, le chef du parti rvolutionnaire de Rouen, qui commandait
une compagnie de volontaires. Il rdige avec lui une affiche qui
demande, au nom du peuple, les ttes du premier prsident
Pontcarr, de Belbuf, procureur gnral du parlement, de
lintendant de Manssion, et de Durand, procureur du roi la
ville. La proclamation affiche au carrefour de la Crosse
4
,
larme rvolutionnaire assemble, Jourdain, suivi de Bordier,
escalade, dans la nuit du 3 au 4 aot, lhtel de lIntendance, pr-
cd dune sorte de hraut qui portait comme symbole de lexp-
dition une pique et un sabre. Lintendant stait sauv sous
lhabit de son cocher. Le pillage parpille la troupe; livresse la
dsarme; des troupes surviennent qui semparent de Bordier et
1. Bordier aux enfers.
2. Mercure de France, 1789.
3. La Mort subite du sieur Bordier, acteur des Varits.
4. Petite Histoire de France, par Marlin, vol. II.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
35
de Jourdain
1
. Une partie de la jeunesse rouennaise sinsurrec-
tionne.
Bordier est encore une fois sauv. Il a pris la diligence, il est
sur la route de Paris, lorsque des volontaires rouennais indigns,
qui ont demand la permission de courir aprs lui, le rattrapent.
Il est ramen, et en repassant sur le quai, il voit dj plante la
potence en de du pont. Le procs sinstruit. Quelques pillards
de la localit sont pendus tout dabord. Pour Bordier, cest une
grave affaire et qui embarrasse les juges. Les clubs de Paris
menacent Rouen dun envoi de trente mille hommes, et dune
formidable artillerie. Saint-Huruges doit marcher la tte de
cette arme
2
. Il y a dailleurs, dans ce procs, des voiles quil est
dlicat de soulever. Le procs se trane et languit. Mais les
preuves sont trop accablantes pour permettre que Bordier soit
acquitt. Dailleurs Rouen, qui a dans ses murs ce tableau symbo-
lique, o les rois de France sont peints en mdaillon avec les attri-
buts de leur rgne, et o le mdaillon, qui succde celui de
Louis XV, ne montre point de roi, mais un trne renvers, un
sceptre et une main de justice foudroye par des carreaux
3
,
Rouen, pour se rassurer contre ces menaces mystrieuses,
demande une rpression. Jourdain et Bordier sont condamns
la peine de mort. Bordier, qui croyait son acquittement, se
trouve mal la lecture de la sentence. Jourdain prend son parti
hroquement, et crit sa femme : Lorsque tu recevras ma
lettre, je ne serai plus. Un arrt trop prcipit vient dordonner la
fin de ma vie, je meurs victime de linjustice et de lerreur.
4
Et
comme Bordier, la charrette amene, se livre aux rcriminations :
Ce nest pas le temps des reproches, lui dit Jourdain, nous
allons mourir.
5
Tout Rouen est dans les rues. La garnison consigne, les volon-
taires sous les armes, les portes de la ville fermes, les rues barri-
cades, le canon braqu. Les deux condamns ont obtenu daller
au supplice la tte dcouverte. Ils ne sont ni ples ni faiblissants.
1. La Mort subite du sieur Bordier, acteur des Varits, 1789.
2. Petite Histoire de France, vol. II.
3. Mmoires de Lombard de Langres, vol. II.
4. Chronique de Paris. Octobre 1789.
5. Petite Histoire de France, vol. II.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
36
Bordier joue courageusement la mort devant le public rouennais.
Il salue droite et gauche les personnes quil reconnat, et les
comdiennes et les comdiens de la ville qui sont au balcon du
thtre. Au pied de lchelle, Bordier embrasse Jourdain, et
quand il met le pied sur le premier chelon, un habitu du par-
terre des Varits ricane cruellement : Monterai-je ty? mon-
terai-je ty pas?
1
ce mot que lArlequin pauvret disait si
plaisamment dans un de ses plus joyeux rles.
La Rvolution assise au chevalet de David; le petit-neveu du
peintre de M
me
de Pompadour se faisant le peintre des vertus,
des austrits et des svrits rpublicaines; le petit-neveu de
Boucher, peignant Brutus recevant le corps de ses fils dcapits,
et les licteurs portant les deux ttes : tel est lvnement de lart,
et loffrande patriotique que la nouvelle cole de peinture
apporte lanne 1789.
M. dAngivilliers, dont les gots avaient t bercs dans la pas-
torale de Louis XV et les salons couleur de rose
2
, M. dAngivilliers,
qui avait dj mis toute la mauvaise humeur dun courtisan de
Watteau ne pas accepter les Horaces, tenta de fermer la porte
du Louvre ce rappel sanglant et opinitre de la lgende rpubli-
caine. David put lire dans les journaux que le gouverneur du
salon de peinture ordonnait M. Cuvilier, gouverneur de la
Samaritaine, de prescrire M. Vien, premier peintre du roi, de
dfendre au sieur David dexposer les Deux fils de Brutus.
3
Ce
ne fut l quune bravade, un dsir dautorit, un essai dintimida-
tion, bien vite abandonn. M. dAngivilliers tait trop faible, et
trop mal soutenu par lopinion publique en sa surintendance des
btiments, pour oser jusquau bout. ce poste lev dinterm-
diaire entre la cour et lart, ce gros homme navait apport ni
laptitude naturelle, qui fait digne dune place, ni le got qui fait
lautorit du fonctionnaire, ni lconomie, qui est auprs du
public lexcuse dun pauvre desprit. Llphant
4
, pour parler
comme parlait lirrvrence des peintres, avait jusqualors empli
1. Petite Histoire de France, vol. II.
2. Rapport et projet de dcret, etc., par Bouquier.
3. LObservateur. Aot 1789.
4. Annales patriotiques et littraires de Mercier. Avril 1791.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
37
bonnement sa place, sans autre souci que de penser comme la
cour, un petit peu avant elle, dtre bas quand elle lui disait dtre
favorable, et brutal quand le mot dordre tait dtre svre. Avec
les artistes, M. dAngivilliers stait rarement fait pardonner une
rigueur par une politesse, un refus par laffabilit de la manire.
Aux runions de lhtel dAngivilliers, dont les murs avaient
inspir tant de pointes au marquis de Bivre, les qualits aima-
bles de M
me
dAngivilliers, htesse subalterne avec les grands,
sessayaient lesprit dpigrammes avec les sujets de son mari.
Aide du mordant marquis de Crqui, elle avait presque autant
desprit que dennemis
1
.
De plus, M. dAngivilliers tait le bouc missaire. Il hritait, et
des dettes de ses prdcesseurs, et des dnis de justice de la cour
et de lAcadmie, depuis Colbert. Toutes les inimitis, toutes les
attaques prennent voix avec la Rvolution. Un crancier des bti-
ments du roi crit de Versailles : Il nest personne ici ni Paris
qui ne sache quindpendamment dune somme annuelle de
3 millions, qui lui est alloue sur le trsor royal, il doit au moins
20 millions. Il est ici tel entrepreneur des btiments du roi, et ils
sont plusieurs, qui il est d 500 000 livres et davantage.
2
La
veille, le Vu des Artistes avait dit : Le public sait que les
artistes sont gouverns par un chef quon appelle gouverneur des
monuments Depuis Colbert, lignorance, lineptie, cette hau-
teur si commode pour couvrir la nullit, ont t constamment les
seules qualits quont dployes les directeurs des btiments.
Protecteurs aveugles de la mdiocrit rampante, ils crasent
impitoyablement ceux des artistes qui, pntrs de la noblesse de
leur art, ddaignent de leur faire une cour assidue. Suit une
demande au roi pour donner aux artistes un chef digne
deux
3
. La place devenait mauvaise; M. dAngivilliers la
dserta, chargeant son dpart M. de Laborde, son beau-frre,
de gravir jusqu la demeure des artistes, et den obtenir un
dsaveu
4
; et lhiver arriva, que les rclamants et les plaignants
1. Souvenirs et portraits, par M. de Lvis.
2. LObservateur. Novembre 1789.
3. Id. Septembre 1789.
4. Id.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
38
furent fort tonns de le voir sobstiner continuer son sjour
aux eaux des Pyrnes.
Lennemi loin de Paris, la rgnration de lart, ainsi disaient
les artistes, faisait son chemin. David rassur pressait son
tableau, faisant la journe du 22 juillet, le sacrifice des ttes
coupes portes par les licteurs.
Le Salon ouvre bientt, clair par le comble, amlioration qui
dtruit les privilges du milieu ou des coins
1
. Ce Salon fut lcho
des ides du jour. Les choses dhier sy pressrent, retraces par
des mains promptes. Durameau y envoya une esquisse des tats
gnraux; Moreau, deux dessins : lOuverture des tats gnraux de
France, et la Constitution de lAssemble nationale du 17 juin;
Vestier, le Portrait du chevalier de Latude; M. de lEspinasse, une
Vue de la Halle au bl, monument que la disette faisait national.
ct de ces images toutes chaudes des vnements vivants,
lhistoire romaine, lhistoire grecque, la vogue desquelles
concourait le Voyage du jeune Anacharsis, vnement et triomphe
littraire du moment, avaient tenu les brosses de MM. Vien,
Lagrene, Vincent, Taillasson, Le Barbier, Peyron, Monsiau,
Lemonnier. peine dans tout ce paganisme rpublicain, quel-
ques tableaux de saintet, la Descente de croix, commande
M. Regnault, pour la chapelle de Fontainebleau. Les regards ne
sarrtent pas l; ils ne sarrtent pas aux portraits de
MM
mes
Lebrun et Guyard, aux fleurs de Van Spaendonck, aux
paysages de Robert, aux miniatures de Hall ; ils passent, rapides,
sur la dernire toile de Joseph Vernet, le Naufrage de Virginie; ils
glissent sur les deux toiles de Carle Vernet, renferm dans le
travail et la retraite depuis son premier grand prix; ils courent aux
n
os
88 et 89. ct des Amours de Pris et dHlne, rptition
dun tableau command pour les appartements du comte
dArtois, o, comme un voyageur avant de prendre la route, qui
se retourne une dernire fois vers le chemin de traverse fleuri,
David fait son adieu aux Grces, stale, brutal, lhrosme du
consul romain. cette rupture brusque, clatante, terrible, avec
la peinture de chambre de la monarchie branle, ce pan
1. LObservateur. Aot 1789.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
39
sanglant de la toge de Rome, jet la face des passions en
meute, cest un cri dadmiration dans le public de lart, dans le
public de la politique. Les mes prennent feu ce tableau qui est
un coup dtat; lenthousiasme proclame David un prcurseur
de la libert, David, dont le patriotisme dirigeait les ides de la
Rvolution, avant la Rvolution Les Lettres b patriotiques
vont dire : David en a dit plus avec son tableau des Horaces et
celui de Brutus, que les crivains qui se sont fait brler par le gros
libertin Sguier. Cest un livre que ces tableaux, un livre respect
par le grand brleur, un livre mis sans crainte sous le nez des rois,
qui, sans sen douter, payaient ces loquentes leons de libert,
ces chefs-duvre de fiert rpublicaine.
1
Et la reconnaissance de certains pourrait bien aller jusqu
prter David lintention davoir voulu mettre sous les yeux du
roi la glorification du chtiment des tratres, quils soient fils,
comme Rome, ou frres, comme Versailles!
Ce fut un jeune homme de vingt-cinq ans qui conquit le
thtre la Rvolution : Marie-Joseph de Chnier.
Un jour viendra sans doute, crivait Voltaire en 1764, o
nous mettrons les papes sur le thtre; un temps viendra o la
Saint-Barthlemy sera un sujet de tragdie. Une moiti de la
prdiction de Voltaire se ralisait dj; lautre allait bientt
saccomplir. La tragdie du jeune Chnier sappelait Charles IX.
Le marquis de Luchet dit, le 13 janvier 1789 : M. Chnier a lu
chez M. le vicomte de Sgur une tragdie intitule Charles IX.
M
me
la duchesse dOrlans et M. le prince Henri ont assist
cette sance fort longue, et fort nombreuse. Personne na t
mu, beaucoup ont bill, et tous se sont cris que ctait admi-
rable. Une dputation dvques sorbonistes na pu obtenir du
roi de dfendre Charles IX
2
; le district des Carmes sest vaine-
ment oppos sa reprsentation : lordre du district des Corde-
liers est excut; et comme il est des fatalits dans lhistoire, ce
fut la Comdie franaise, que la Rvolution devait proscrire, qui
joua, le 4 novembre 1789, cette tragdie rvolutionnaire. La
1. Lettres patriotiques, par Lemaire.
2. Rvolutions de Paris. 1789.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
40
reprsentation fut bruyante, tumultueuse. Le public enthou-
siasm, dlirant, lectris, comme au couronnement dun buste
plus populairement glorieux que celui de Voltaire : le buste de la
Libert. M
me
de Genlis y parut avec les fils du duc dOrlans.
Tous les patriotes y taient.
Ctait, ce Charles IX, la tribune inaugure sur le thtre, les
passions du jour trouvant la satisfaction et lassouvissement sur
les planches de la scne, le patriotisme enseign par le spectacle,
le pote devenant lgislateur des penses humaines, et poussant
ou reprenant les curs aux haines et aux amours qui volaient
dans lair de 1789. Quels applaudissements cette peinture
pompeuse et dclamatoire des tratrises dune cour et des forfaits
dun roi, ces vers :
Ces murs baigns sans cesse et de sang et de pleurs,
Ces tombeaux des vivants, ces bastilles affreuses,
Scrouleront alors sous des mains gnreuses!
Quelles vengeances savoures par la foule voir un cardinal
prcher les meurtres, commander les bourreaux, bnir les
poignards! et cette mre usurpant pour les ordres de sang les
volonts de son fils! Et ce roi qui nest capable que de remords!
Quels bravos cette sentence :
Les attentats des rois ne sont pas impunis!
Cette cloche, qui tinte lugubrement, pendant que Guise et les
courtisans, un genou en terre, leurs pes croises, courbent la
tte sous les mains tendues du cardinal de Lorraine :
Au nom du Dieu vengeur, je conduirai vos coups,
le public frmissant veut que ce soit la mme que celle qui sonna
lheure de la Saint-Barthlemy, passe de Saint-Germain-
lAuxerrois dans les combles du chteau des Tuileries, de l
lhtel des Invalides, et de lhorloge des Invalides aux coulisses
du Thtre-Franais
1
.
1. Journal de la Cour et de la Ville. Janvier 1790.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
41
Chnier avait atteint son but. Il avait, comme il dit, inculqu
aux hommes des vrits importantes pour leur inspirer la haine
de la tyrannie et de la superstition, lhorreur du crime, et lamour
de la vertu et de la libert, le respect pour les lois et pour la
morale, cette religion universelle
1
.
La soire du 4 novembre le sacrait le Corneille de la rvolu-
tion. Charles IX, lcole des rois , devenait le divertissement
sacr du peuple; et dans les crimes des aristocrates, on mettait en
compte un nouveau crime, le crime de lse-Charles IX. Vous
pouvez lire dans linterrogatoire de Favras cette trange
demande : Si la troisime reprsentation de Charles IX, il na
pas conu le projet de faire tomber la pice? laquelle incul-
pation Favras rpond quil na jamais t cette tragdie quil
trouve trs mauvaise
2
. Les partisans de la cour, et quelques
esprits dlicats, essayrent de faire un reproche au jeune pote
davoir tran sur la scne cette page toute sanglante de nos
annales : Le massacre de la Saint-Barthlemy, rpondait Ch-
nier, nest point le crime de la nation, cest le crime de vos rois ;
et il crivait dans une lettre quil oublia sans doute, en de cer-
taines annes de sa vie : En peignant la rage des guerres civiles,
cette tragdie ne peut quen inspirer lhorreur. En peignant un roi
perfide, sanguinaire et bourreau de son peuple, cette tragdie
doit faire aimer plus que jamais le gouvernement dun monarque
dont la franchise et la bont sont connues, dun monarque
second pre du peuple et restaurateur de la libert franaise,
digne hritier de cet Henri IV dont jai voulu prsenter la jeu-
nesse lamour dune nation gnreuse et libre.
3
Charles IX est le drapeau de la Rvolution. Certains prtres
ont compris sa porte et son influence, qui refusent labsolution
aux fidles qui le vont voir. Il est des districts qui veulent voter
une couronne civique Chnier. Le succs de Charles IX dpasse
toute mesure. Les loges sont loues pour onze reprsentations;
les cinq premires valent 30 000 livres aux comdiens. la pre-
mire reprsentation, des hommes avides copient la pice
pour senrichir avec une contrefaon. Les ditions que Chnier
1. Charles IX. Discours prliminaire.
2. Journal de la Cour et de la Ville. Janvier 1790.
3. Catalogue dautographes. 8 avril 1844.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
42
en donne aussitt avec ptre ddicatoire la nation, discours
prliminaire, notes historiques, sont immdiatement enleves.
Charles IX, lorsquil y aura la libert des thtres, sur la pice
exige et applaudie dans tous les petits thtres, Charles IX atti-
rera tous les casques de laine et tous les bonnets gras des
boulevards au thtre des Associs, dont le directeur sera
oblig dafficher la porte le placard suivant : Vous tes pris,
messieurs, dter vos bonnets, et de ne pas faire vos ordures dans les
loges.
1
Apportant beaucoup la Rvolution, peu la posie drama-
tique, la pice de Chnier rvla Talma, qui joua le rle de
Charles IX, dont Saint-Phal navait pas voulu, avec les terreurs
saisissantes dun Oreste. Charles IX fit encore une chose : il dota
le thtre dun nouveau genre, la tragdie nationale, et ce fut
sans doute une grande audace, et une grande victoire sur les
oreilles du XVIII
e
sicle que ce Monsieur substitu lternel
Seigneur. Et comme tout se tient, la tragdie nationale contribua
dtrner les anachronismes de costume. Pour le peu quil y a
que Pyrrhus portait un chapeau plumet, et Monime des gants,
les costumes historiques de Charles IX sont beaucoup mieux
concordants aux temps quon ne croirait. Sils nont pas tout le
caractre exig depuis, ils nont rien des ridicules tolrs tout
lheure. Charles IX a les cheveux noirs, sans poudre; il porte des
moustaches, et au menton un petit bouquet de barbe
lescopette; fraise de gaze blanche gros plis, manteau de velours
noir galonn dor, pourpoint de satin blanc petits carreaux
galonn dor, trousse de satin blanc, bas de soie blanc formant le
pantalon. Catherine de Mdicis a le toquet de satin noir, les
cheveux simplement crps, la fraise de gaze blanche, le manteau
et la robe de velours noir galonns dor, et deux rangs de
boutons dor
2
.
Voltaire, disait avec un ton dorgueil Chnier dans le dis-
cours prliminaire de Charles IX, a fait quelques tragdies, o le
public franais entendait au moins prononcer des noms franais;
mais parmi ces tragdies, dailleurs fondes sur des faits invents,
1. Journal de la Cour et de la Ville. Janvier 1791.
2. Journal de la Mode et du Got, par Lebrun. Avril 1790.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
43
Zare est la seule qui soit admire des connaisseurs : les Franais
ny sont quaccessoires. Jai du moins saisi la seule gloire o il
mtait permis daspirer, celle douvrir la route, et de composer le
premier une tragdie vraiment nationale.
1
Chnier navait pas
eu toute laudace et toute linitiative quil disait. La tragdie
pure, la tragdie grecque et romaine, si florissante, si rgnante, et
si vnre quelle semblt au XVIII
e
sicle, avait t discute par
des esprits irrespectueux pour la routine, et nopinant quavec
eux-mmes. Un amateur des lettres, un bel esprit du monde,
navait-il pas, en 1747, compos cinq actes, un Franois II en
prose? Le prsident Hnault navait-il pas courageusement crit
en tte de cette tentative : Ne faut-il donc rien hasarder? et les
genres sont-ils tellement puiss quil ne puisse plus y en avoir de
nouveaux? Lexemple mme de Shakespeare ne doit-il pas
encourager? On se plat voir ensemble Sertorius et Pompe
discutant les plus grands intrts, Auguste dlibrant avec Cinna
et Maxime sil quittera lempire. Pourquoi ne trouverait-on pas
dans notre histoire daussi grands intrts traiter et daussi
grandes passions peindre? Il est vrai que lon nest point accou-
tum voir sur nos thtres lamiral de Coligny, Catherine de
Mdicis, le duc de Guise. Mais ce serait une habitude bientt
prise Croira-t-on que lon ne vit pas avec plaisir ces person-
nages mis ensemble? Est-ce que le cardinal de Lorraine, et le duc
de Guise mditant la perte du prince de Cond, ne sont pas aussi
intressants que les confidents de Ptolme dlibrant sur la
mort de Pompe? Est-ce que Catherine de Mdicis ne vaut pas
bien la Cloptre de Rodogune, et lAgrippine de Nron?
2
Cet Italien qui avait tant desprit en franais, laumnier de la
philosophie, cet abb de taille aux causeries de Diderot, labb
Galiani navait-il pas crit en 1772 M
lle
dpinay ces lignes, o
la rflexion sagace se joue en badinages, moquant ce monde
thtral qui nexiste quau thtre, ces hommes, ces vices, ce lan-
gage, ces vnements, ce dialogue qui lui sont particuliers : Il
sest fait une convention parmi les hommes que cela serait ainsi,
que le thtre aurait ce monde, et lon est convenu de trouver
1. Charles IX. Discours prliminaire.
2. Nouveau Thtre-Franais. Franois II, roi de France, en 5 actes, par le prsident
Hnault. 1747.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
44
cela beau. Les raisons de cette convention seraient difficiles
retrouver : lacte en est fort ancien, et na pas t insr au
greffe Je crois que les causes qui ont produit cet loignement
de la nature qui a lieu dans le thtre au point de crer un monde
entier tout fait nouveau, ont t la difficult de sapprocher de
la vrit en gardant son langage vulgaire, et la dfense dy placer
les vnements modernes Sil ne vous est pas permis de rendre
en tragdie la chute du duc de Choiseul, ni mme celle du car-
dinal de Bernis, comment peut-on peindre la socit?
1
Lanne suivante, Louis-Sbastien Mercier publiait Du Thtre
ou Nouvel Essai sur lart dramatique. Mercier avait lintelligence
brave, lhrosme de ses opinions, la conscience de lesprit, la
pense vive, active, libre. Ctait une de ces ttes qui veulent
connatre des traditions avant de les accepter, sagenouiller
devant le gnie, et non devant la renomme, lire avant de
sincliner, penser en dehors de ce quon dit, battre les nouvelles
voies et tendre le flambeau de lavenir.
Mercier dans son livre formulait la rvolution du thtre.
Voyant dans le thtre le moyen le plus actif et le plus prompt
darmer invinciblement les forces de la raison humaine et de jeter
tout coup sur un peuple une grande masse de lumire , Mer-
cier appelait un pote qui serait le chantre de la vertu, le flagella-
teur du vice, lhomme de lunivers ; non plus un dclamateur
bouffi, quteur des applaudissements de chambres, mais un ori-
ginal, un puissant assez fort pour bouleverser cette scne qui lui
semblait un bel arbre de la Grce, transplant et dgnr dans
nos climats . En cette tragdie si vante, Mercier ne voyait
quun fantme vtu de pourpre et dor; et il disait ces amplifica-
tions superbes des pices muettes pour la multitude. Elles nont
point lme, la vie, la simplicit, la morale et le langage qui pour-
raient servir les faire goter comme les faire entendre.
Arrire, disait Mercier, les mthodes, les rgles, les potiques qui
ont gt et gtent tous les jours les esprits les plus inventifs. Mon
thtre largi avec la pense, je le fais aussi grand que celui de
lunivers, ses personnages seront aussi varis que ceux des indi-
vidus que jy aperois. Mercier appelait la royaut du thtre
1. Correspondance de Galiani.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
45
quil rvait, le drame en prose, cette tragdie, cette comdie qui
a, comme la vie, le rire et les pleurs. Et ddaigneux des moque-
ries, il prdisait firement : Quand la vrit a dpos une fois
son germe, il peut tre foul aux pieds; mais il prend racine; il
crot en silence; il slve; il pousse des branches
Si les temps ntaient pas encore mrs en 1789 pour la rvo-
lution du thtre, entrevue par Mercier, le Charles IX de Chnier
en prparait lavnement : la Tragdie nationale venait de tuer la
Tragdie.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
46
Chapitre III
Le pain. La Lanterne. La milice nationale. Les dons
patriotiques. Les toilettes patriotiques. Les armoiries. La livre.
Les paysans.
Le pain qui manque, cest le fond de tous ces premiers drames de
la Rvolution. Le peuple est oblig dattendre la porte des bou-
langers souvent une matine, une aprs-midi, quelquefois plus.
Combien vaut le pain? disait dernirement un tranger
une femme douvrier. Trois livres douze sols les quatre livres.
Il est fix douze sols les quatre livres; mais on ne peut pas en
avoir. Il faut que mon mari passe un jour entier la porte dun
boulanger. Il perd sa journe de trois livres, le pain revient donc
trois livres douze sols les quatre livres.
1
Parfois les restaurateurs du Palais-Royal ne sont fournis que
de la moiti de leur pain.
Le pain monte 14 sous et demi les quatre livres. Sur les
ponts, sur les places, des hommes passent, un pain sous le bras,
faisant le commerce de le revendre 20 sols aux ouvriers. Il
faut de la poudre pour nos perruques, avait dit Jean-Jacques;
voil pourquoi les pauvres nont pas de pain ; et les jeunes
femmes de ne presque plus porter de poudre, toutes les actrices
ou peu prs den abandonner lusage
2
, les amidonniers dtre
somms demployer de la farine dorge au lieu de farine de bl; le
1. Quand aurons-nous du pain?
2. Chronique de Paris. Aot 1789.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
47
collge Louis-le-Grand de prendre la rsolution de manger du
riz, et doffrir vingt-huit sacs de bl; Louis XVI de ne pas faire
jouer les eaux, mme le jour de la saint Louis, pour les dtourner
vers les ruisseaux des moulins des environs de Versailles
1
; un
inconnu de demander, au lieu de processions interminables
Sainte-Genevive, la construction dimmenses greniers dans les
plaines avoisinant la capitale prs de la Seine; Curtius de pro-
poser la cration dun corps de garons boulangers, sous le titre
de Volontaires du comit des subsistances dans Paris en armes et en
alarmes
2
, et de vouloir la foire Saint-Germain supprime et rem-
place par un Temple Crs, une halle nouvelle
3
. Dans les
Observations relatives la subsistance de Paris, un particulier dsire
que les boulangers ajoutent au pain mollet, demi-mollet et pte
ferme, la fabrication du pain bis.
Paris sans pain! quand sous labb Terray, en 1770, lorsque la
disette tait dans toute la France, le pain ny valait que deux sous
la livre! Point de bls sur les marchs aprs une rcolte
abondante! le setier de bl depuis 1764 mont de huit livres
douze, puis quinze, puis de quinze vingt, puis de vingt
cinquante! les moulins chmant! la disette aprs dix annes de
bonnes moissons
4
!
Famine trange, qui semble amene plutt que venue. Dans
ce Paris affam, dans ce coassement des entrailles , les bro-
chures, les dnonciations, les excitations clatent tous les jours.
cent mille exemplaires, on jette dans les faubourgs, les marchs,
chez les boulangers, les charcutiers, les fruitires, les vendeurs
deau-de-vie, lEffet des assignats sur le prix du pain : Ceux qui
proposent de faire pour 2 milliards dassignats, ont pour objet de
faire monter le prix du pain de quatre livres 20 sols .
5
Le Pre-
mier pas faire sindigne : Quoi donc! le prix du pain absorbera
le prix de la journe du malheureux ouvrier? Il lgalera, il le sur-
passera mme si sa famille est nombreuse.
6
Dans les Pourquoi
1. Chronique de Paris. Aot 1789.
2. LObservateur. Novembre 1789.
3. Le Vridique. Dcembre 1789.
4. Quand aurons-nous du pain?
5. LObservateur. Septembre 1789.
6. Le Premier Pas faire, ou le Cri de lindigence.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
48
du mois de septembre 1789 : Pourquoi, lpoque dune rcolte
abondante, au moment o des magasins immenses de grains ont
t dcouverts, Paris est-il sur le point den manquer? Dans la
Rponse aux pourquoi du mois de septembre 1789 : Nest-il pas
indigne qu ce moment o la rcolte de tous les grains est
acheve, o ces grains abondent, o les moulins, occups jour et
nuit, peuvent en vingt-quatre heures fabriquer des farines pour
deux jours au moins, nous trouvions toutes les boutiques des
boulangers fermes ou vides, ds quatre heures du soir, tandis
quon devrait y trouver du pain jusqu onze heures? Dans le
Pain bon march : Le gouvernement fait venir deux cent mille
setiers de ltranger; mais pourquoi ne pas stre prononc sur
lexportation, quand le Soissonnais, la Beauce et la Picardie don-
nent trois fois plus de grains quil nen faut pour nourrir eux-
mmes et la capitale?
Chaque parti se jette lodieux dun horrible calcul : ceux-ci
veulent-ils dompter Paris, et ceux-l lexasprer, les uns le
rduire, les autres le dchaner, sachant que plus le pain est cher,
moins la populace cote? Et quelles horribles mains travaillent
dans lombre, enfouissant le bl dans les carrires de Senlis et de
Chantilly, ou mlant la mort au pain? Les grains sont mlangs
de mille parties htrognes et malsaines. Les bls empoisonns
donnent la dysenterie la moiti de Paris : Le petit peuple, dit
la Chasse aux monopoleurs sur le pain, se dispute les grenailles des-
tines la nourriture des bestiaux. Et les hpitaux sont remplis
de scorbutiques : Le comit, crit-on, affiche que des bour-
geois indiscrets sont entrs dans les greniers de la Halle o il y a
de la farine corrompue, incapable dentrer dans le corps humain,
quon ne vend pas mme aux colleurs. Quen fait-on donc, si on
ne la vend pas? Pourquoi ne pas la jeter dans la rivire?
1
La
famine est la cantonade, pendant que les lanternes de 1789
jouent; elle dispose pour linsurrection de tous les ventres creux.
De la pendaison dun boulanger, elle lance Paris aux tumultes
menaants.
1. Quand aurons-nous du pain?
EDMOND & JULES DE GONCOURT
49
Du pain! du pain! cest le cri de guerre des hordes
doctobre. Du pain! dira dans lil-de-buf un ministre
la citoyenne Raulin, bouquetire et marchande dhutres de la
rue Richelieu; mesdames, du vivant de MM. Berthier et de
Flesselles, vous aviez du pain!
Illustre lanterne! ayez piti de nous!
Illustre lanterne! coutez-nous!
Illustre lanterne! exaucez-nous!
Vengeresse de la nation franaise, vengez-nous! pou-
vantail des sclrats, vengez-nous! Effroi des aristocrates,
vengez-nous
1
Elle a ses litanies, la lanterne, comme la ci-
devant Vierge. Elle a, favorite du peuple, ses Bernis et ses
Voltaire en un pote, M. Lieutaud qui lappelle
Des vengeances du peuple et de la libert,
Monument la fois glorieux et funbre.
2
Elle a fait venir un bel esprit dAthnes pour tre son procureur
gnral : Camille Desmoulins
3
. Elle improvise la justice. Elle a
eu Foulon, elle a manqu Berthier; elle attend La Fayette, et elle
est toute prte lui donner le branle de lamour . Elle fait des
comptes rendus son peuple. Braves Parisiens, vous mavez
jamais rendue clbre, et bnie entre toutes les lanternes!
Quest-ce que la lanterne de Sosie ou la lanterne de Diogne en
comparaison de moi ? Ils cherchaient un homme, et moi jen ai
trouv vingt mille! Les trangers ne peuvent revenir de leur
surprise quune lanterne ait fait plus en deux jours que tous leurs
hros en cent ans. Elle juge si vite, elle condamne sitt, elle
punit si net, que le bourreau, dit un railleur, abdique en sa faveur.
Jugeant ses mrites indignes auprs des brillantes expditions
du peuple-bourreau , reconnaissant quil na t jusquici
quun privilgi, un monopoleur, une manire daristocrate , le
bourreau se joint la noblesse et au clerg, renonce ses exemp-
tions pcuniaires, tous ses droits honorifiques , et notamment
1. Prires pour les aristocrates agonisants avec loffice des morts et les litanies de la
Lanterne.
2. ptre la Lanterne, par M. Lieutaud.
3. Discours de la Lanterne aux Parisiens.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
50
au privilge exclusif dcarteler, rouer, brler, pendre, dca-
piter , exhortant les honorables amateurs conserver prcieu-
sement lusage de la lanterne
1
. La premire lanterne de Paris, la
lanterne mre, sige en face lHtel de Ville, au coin de la maison
de lpicier, au-dessus de lauvent, au-dessous dun buste de
Louis XIV
2
! Et sa belle branche de fer est si attractive pour les
aristocrates, que le Petit Journal du Palais-Royal crit, en 1789 :
Maison du coin du roi, dite htel du Rverbre, vendre. Le
propritaire de cette maison ne veut plus coucher journellement
prs dune potence.
Le rquisitoire de la lanterne est le a ira. Il venait du nouveau
monde, ce refrain. Franklin, ce bon sens en lunettes, lavait
apport dans une poche de son habit brun. Comme chaque jour
on lui demandait des nouvelles de la Rvolution amricaine, et
que cela tait devenu un acquit de politesse, et une question
dhabitude, le bonhomme conomiste rpondait dans un sou-
rire : a ira, a ira
3
. La Rvolution ramassa le mot, elle le fit
hymne. Et dj en 91, le a ira fait une rputation labb Poi-
rier, qui compose pour son refrain national un accompagnement
de harpe; le a ira scandalise dj un orgue de couvent sous des
doigts patriotes, en attendant quil tonne et rugisse comme lAlle-
luia du sang
4
!
Mais que sont tous ces uniformes, divers, voyants, clatants,
qui courent la ville? Ici, la grenade et le bonnet de poil ; l, la cri-
nire de cheval retombant derrire la tte. Dans cette arme
volontaire, la milice parisienne, cest une fantaisie dajustement
sans prcdent : chaque division a ses couleurs, chaque district sa
mode. paulettes vertes, paulettes rouges; tel bataillon a le cha-
peau ganses dor sur les trois faces; tel autre le casque orn par
devant de peau de tigre : que de libert laisse aux coquetteries
masculines! et quel flatteur uniforme que celui dofficier!
cocarde de trois couleurs, vert, rouge et blanc; plumet rouge et
1. La Dmission du bourreau de Paris.
2. Rvolutions de Paris. Juillet 1789.
3. Souvenirs de la Rvolution, par Maria Williams.
4. Lettres b patriotiques, par Lemaire, n 13.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
51
vert; hausse-col de bronze dor, gilet blanc, paulettes dor;
petits cors de chasse or et vert aux pans de lhabit; pantalon de
drap bleu galonn dor
1
.
Comment cette milice parisienne offrant, en son ordonnance
peu svre, un champ si vaste aux jeunes lgants , naurait-
elle pas t accueillie par lenthousiasme? Rpondant dailleurs
aux besoins dfensifs de ces temps agits, flattant les ides
nouvelles par limage de lgalit militaire, la garde nationale
prend les Parisiens son attrait tout nouveau. Cest un engoue-
ment civique sans exemple et presque unanime; si bien que le
chasublier du roi passe aux drapeaux et aux flammes, tout ce
qui concerne la milice nationale. Ce nest plus dans toutes les
bouches que les mots : sabre, caserne, mot dordre, paulettes. Il
semble que le canon de la Bastille ait veill, dans chaque bour-
geois paisible et tranquille, un hros qui signorait. Lmotion des
jeux de guerre se fait contagieuse, monte, descend les ges et la
socit. Des vieillards veulent former un bataillon de vtrans,
dont le moins g aura soixante ans accomplis
2
. Ils demandent,
dans le cas o il faudrait marcher contre les ennemis de la libert
et de la patrie, tre posts la tte de larme parisienne pour
recevoir les premiers coups. Huit enfants schappent de la Piti,
et vont demander du service lHtel de Ville. Les chers petits
obtiennent dtre placs comme tambours dans les districts
3
.
Jugez par l lardeur des hommes faits sinscrire sur les rles
de la milice et grossir les soixante bataillons. Toutes les distinc-
tions dhabit de lancien rgime abolies, quoi dautre que luni-
forme citoyen pour avoir les saluts du peuple? Cordons bleus,
croix de Saint-Louis, mitre, robe parlementaire, jusqu la canne
corbin du contrleur des finances, tout cela supprim, il ne
reste plus dhonorifique que les paulettes dor
4
. Cest le beau
temps alors et la prime-fleur des admirations des pouses, et des
parades srieuses. Tant est grande cette nave envie de paratre,
que, dans un district, les simples fusiliers disputent longtemps
pour porter des paulettes dofficier.
1. Journal de la Mode et du Got, par M. Lebrun. Mars, avril 1790.
2. Le Modrateur. Dcembre 1789.
3. LObservateur. Aot 1780.
4. Nouveau Tableau de Paris, par Mercier, vol. I.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
52
Puis le corps de garde, cest la libert pour les maris, et le
plaisir pour les clibataires. Que trouvez-vous en un corps de
garde? dit lAlmanach des grands hommes et des grandes choses : au
dedans, des bouteilles, des verres, des fauteuils, des jeux de
cartes, des dominos, des flacons deau-de-vie, des filles; la
porte une sentinelle poudre, frise, musque. Un corps de
garde, souvent cest un concert. La milice nationale aime la
musique, et les districts les plus conomes dpensent
12 000 livres pour la leur
1
. Cest un concert, comme lAbbaye
quand montent leur garde M. Dubois, violon de lOpra et
sous-lieutenant de grenadiers, M. Godichon, contrebasse de
Nicolet et capitaine de chasseurs, et M. Jolicur, ancien fifre de
Vintimille.
2
Cest au corps de garde quon organise les ban-
quets fraternels pour lesquels Laiter, rue du Petit-Pont, au bas de
celle Saint-Jacques, vient douvrir un grand salon de quatre-
vingts couverts.
Le commerce, menac, soublie en ces amusements guerriers;
le marchand ne garde ni souci ni inquitude, en sa souverainet
sous les armes.
On entend dire lun de ces fanatiques de luniforme : Si
cela continue, je suis ruin; mais, au moins, on a du temps
donner la milice!
3
Aussi, par ce zle, quelle belle chose que
les exercices! Jamais Candide chez les Bulgares ne fit des pro-
grs aussi rapides, aussi tonnants. Tel homme qui de sa vie na
mani que laune ou le balai, sait tourner aujourdhui droite,
gauche, charge, tire de manire tonner les coryphes de
larme prussienne. Quand on en sera la guerre, tel milicien
se fera martialement raser dans un clat de bombe apport de
Lille ou de Valenciennes
4
.
La cour, laristocratie navaient garde de ne pas rire un peu de
cette belle pousse dhrosme. Assez haut, lon moquait ces sol-
dats improviss, ces blouses bleues, comme on les appelait, aux
ordres dun acadmicien, M. Bailly. On regardait cela peu prs
comme un Mardi gras; et croyez que le marquis Blondinet, qui
1. Le Djeuner du mardi, ou la Vrit bon march, n 2.
2. Le Gnral Lapique.
3. Journal de la Cour et de la Ville. Janvier 1791.
4. Le Nouveau Paris, vol. IV.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
53
menait tout le carnaval, ntait pas pargn. Dans les salons, qui
ne transigeaient pas, ctaient parfois des tonnements et des
colres quon cachait demi sous la politesse : M. dOrmesson,
le contrleur gnral dOrmesson, entrant chez M
me
de Mont-
morin en habit de garde milicien, les sourires moussaient mal les
pigrammes
1
. Au compositeur Leberton se prsentant chez lui
dans le costume du jour, le duc de Richelieu disait : Vous tes
aussi de a? Fi ! fi ! quittez! faites plutt de bonne musique!
2
Un fermier gnral menaait le prcepteur de ses enfants de le
chasser sil ne laissait l luniforme. la vue de son professeur de
fort-piano, Plantade, vtu du costume national, une belle com-
tesse tombait en syncope
3
. Le comte de Caraman et quelques
autres, jouant leur vie pour mieux jouer le mpris, ne rpon-
daient pas aux : Qui vive? de cette garde quils ne reconnais-
saient pas, et avanaient sur les sentinelles, sans se soucier de la
consigne, avec une insolence de courage
4
. Et ceux-l des aristo-
crates qui staient soumis lhabit bleu, tiraient souvent de leur
soumission, de narquoises vengeances. Mettez-vous donc
au pas? Vous marchez comme un chanoine! disait lofficier.
Cest votre faute, mon capitaine, rpondait le soldat-
citoyen, faites attention que jai aux pieds les souliers que vous
mavez faits, et quils me gnent horriblement.
5
Mais tout, moqueries, bravades, ce sont vaines protestations.
La milice a pour elle ce que dEscherny appelle le torrent de
lopinion . Un notaire renvoie-t-il un clerc coupable de stre
enrl chasseur, son tude est dserte
6
. Longchamps, laristo-
cratie fait mettre ses domestiques en queue, par drision de la
milice, les domestiques sont battus; et les gardes nationaux en
sont quittes pour couper les queues et se faire friser en rond
7
.
Un M. Moneron met son valet de chambre dans sa voiture et
1. Tableau historique de la Rvolution, par dEscherny, vol. I. 1815.
2. LObservateur. Dcembre 1789.
3. Id. Fvrier 1790.
4. Id. Juin 1790.
5. Journal du diable. Mai 1790.
6. LObservateur. Aot 1789.
7. Id. Avril 1790.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
54
conduit lui-mme en costume de garde national, il manque
dtre massacr.
Dans les alcves fminines le portrait du gnral La Fayette
resplendit, entour dun ruban tricolore
1
. Lon annonce qu
lassemble du district de Saint-Roch, viennent de se prsenter
en habit de milicien les ducs de Chartres, de Montpensier et de
Beaujolais, et quils ont fait cadeau dun uniforme leur prcep-
teur. Le comdien mme fait passer avant les plaisirs du public le
service de la cit; et au beau milieu dune reprsentation un
acteur vient annoncer, dans les applaudissements, quun cama-
rade ne peut jouer, tant de garde
2
. Les femmes nont plus de
complaisances, de regards que pour luniforme national, et, par
une mode patriotique, elles faonnent leurs chapeaux en casques.
Que les rvolutionnaires prennent un moment ombrage de
cette arme de lopinion, qui pourrait devenir une force de
rsistance? Quon dnonce dix mille espions dans la milice et
soixante joueurs du tripot de lhtel dAngleterre parmi les
officiers
3
? Que dinjurieux soupons soient sems contre elle
par lcouteur aux portes? Quimporte la trs illustre milice pari-
sienne. Plantations darbres de libert, crmonies au Champ de
mars, la milice est la garde dhonneur du peuple; elle est lme
des ftes! Elle marche bien gutre, bien culotte, bien coiffe,
bien poudre . Elle se montre, elle triomphe derrire son La
Fayette, le gnral des bluets, sur son cheval blanc
4
, avanant len-
tement dans lovation, modeste, agitant son chapeau, savant
dans lart des formes populaires , et comme multipliant ses
mains pour serrer toutes les mains tendues, mme se penchant
pour une embrassade, cueillant au petit pas les bravolets de la
foule!
Enivre, la milice se lance aux expditions et aux arrestations.
Une journe, Paris voit le boulet qui servait au tourne-broche de
lObservatoire royal emport, triomphalement suspendu dans un
1. Journal de la Cour. Avril 1790.
2. Id. Dcembre 1789.
3. Les Rvolutions de Paris, n 12.
4. Lettre de M. Cerutti.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
55
filet, par une cohorte citoyenne
1
. Une nuit, Ruggieri voit
enfoncer ses portes et tomber une cohorte citoyenne au milieu
dun bal et dune honnte bouillotte; ou bien ce sont quelques
filles en contravention que la milice parisienne fouette sur les
boulevards.
Ces essais de justice martiale, cet apptit de police, lenfance
les prend en exemple. Luniforme, la Rvolution, les petites
guerres lavaient sduite tout dabord. En dcembre 1789, le
sieur Juhel, marchand ordinaire des Enfants de France, rue
Saint-Denis, AUX ARMES DE FRANCE, navait vendu que bijoux
denfants dun nouveau genre : pices de fortifications, cita-
delles, forteresses, bastions avec batteries de canons, armements
de guerre
2
. Lenfance joue la patrouille; elle promne des ttes
de chats sur des btons. Mme une bande de ces jeunes miliciens
pend un camarade qui avait vol des pommes une femme de la
halle. La municipalit est oblige de prendre un arrt contre ce
pouvoir excutif en herbe
3
.
Si les gardes nationaux ne se pendent pas encore entre eux, ils
se rossent : le fameux bataillon des Filles-Saint-Thomas, qui
chasse ses lieutenants convaincus de jacobinisme, soufflette
Carra, maltraite Rivire-Smur, bat le perruquier Thom
4
. Mais
le dernier mot reste aux Jacobins, qui assomment presque
M. Hamelin, commandant du bataillon des Rcollets, comme il
sortait du club de la constitution monarchique. Bientt les oppo-
sitions se taisent ou sommeillent! la milice dmocratise prend
toute la royaut de la rue. Cest une surveillance et une inquisi-
tion exerces par cette garde ne des liberts
5
. coutez les
plaintes : Allez-vous danser, un grenadier inspecte vos
cabrioles. Allez-vous manger, un caporal vous coupe les mor-
ceaux. Allez-vous acheter une bote de pastilles chez le bonbon-
nier, un sergent vous mne aux balances. Allez-vous faire un tour
de promenade, la sentinelle vous montre la carte du pays. Allez-
vous couter la parole de Dieu, un sous-lieutenant vous exhorte
1. Le Rgne de Louis XVI mis sous les yeux de lEurope.
2. Petites Affiches. Dcembre 1789.
3. LObservateur. Aot 1789.
4. Les Sabbats jacobites. 1791.
5. LEspion patriote Paris.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
56
la componction. Demandez-vous le viatique, deux grenadiers
viennent se fourrer dans votre ruelle.
1
Cest une nouvelle
lieutenance de police, cest une autocratie collective, dont un
membre a dj essuy ses bottes la robe de la reine
2
, et dont un
autre, le boucher Legendre, mand daller monter sa garde au
Luxembourg, a rpondu : Que Monsieur vienne dabord la
monter devant mon tal !
3
Il y eut en ce temps un entranement aussi populaire que lins-
titution de la milice : les dons patriotiques. Douze citoyennes,
femmes et filles dartistes de la ville de Paris, apportent
lAssemble nationale, et donnent la nation, le 7 septembre
1789, en une cassette, quatre-vingt-treize jetons dargent, trois
gobelets dargent, vingt-quatre boutons dargent, quatre paires
de bracelets en or, trois mdaillons en or, cinq botes de montres
en or, huit bagues en or, trois paires danneaux doreilles, cinq
ds coudre, deux coulants de bourse, un cordon de montre, un
souvenir, cinq tuis, une aiguille tambour, deux botes de
femmes, une mdaille de Frdric V, roi de Danemark, le tout en
or, et une bourse renfermant 16 louis dor. Ces gnrosits
grand spectacle allument lenthousiasme. Les beaux esprits
recourent aux ges hroques de la vieille rpublique dItalie
pour donner MM
mes
Vien, Moitte, Lagrene la jeune, Suve,
Fragonard, David la jeune, et leurs compagnes, un digne bou-
quet de louanges, et les couronner Romaines du XVIII
e
sicle. Un
galant veut que la postrit hrite de ces douze physionomies, et
de leur expression sainte. prsent que le physionotrace de
Quenedey vous reproduit comme une magie, et si peu de frais,
ne pourrait-on obtenir des douze citoyennes qui ont donn la
premire impulsion la gnrosit publique, quelles accordent
chacune un quart dheure lart qui nous transmettra leurs traits
adorables?
Bientt la contagion du sacrifice gagne toutes les conditions,
tous les ges, tous les tats. Les femmes se dvouent avec ce zle
quelles mettent toujours au dvouement; plus patriotes que
1. Rvolutions de Paris. Janvier 1791.
2. LObservateur. Juillet 1790.
3. Les Sabbats jacobites. 1791.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
57
coquettes, mdaillons, chanes, colliers, boucles doreilles,
botes mouches et rouge, tuis, crayons, anneaux, curs,
croix, ufs, myrzas dor, diamants, bijoux, elles jettent tout
la caisse patriotique. Et vite, aux souliers des hommes, des
boucles de cuivre , des boucles la Nation; et les boucles
dargent en dons patriotiques! M. Knapen fils, matre imprimeur,
commence; les ministres, les dputs, tout le monde suit
1
. Voil
les statisticiens valuer les boucles dargent de tous les soldats-
citoyens 600 000 livres, et 40 millions de livres toutes les
boucles dargent du royaume
2
. Le marquis de Villette, qui a
apport en brochette toutes les boucles dargent de sa maison; le
marquis de Villette, qui a maintenant des botes de cuivre ses
montres, demande au roi sil ne lui serait pas convenant de
revenir aux bouffettes du bon Henri IV. Lauteur de Faublas, fils
dun marchand de papier, donne lide de convertir en dons
patriotiques ces gros almanachs royaux relis en maroquin
rouge, avec de lor antipatriotique sur tous les bouts , que son
pre tait oblig de donner au premier, deuxime, troisime et
vingtime commis
3
.
Cest un enivrement, un entrain, une furia franese se
dpouiller de ses flambeaux, ou de sa timbale dargent! Cest
une sincre pidmie doffrandes sur lautel de la banqueroute.
Le roi envoie la Monnaie 9 442 marcs de vaisselle dargent et
230 marcs de vaisselle dor, la superbe vaisselle de Saint-
Cloud, si bellement ouvrage, cisele sous le dernier rgne, et
dont chaque pice portait tout au long la signature du fameux
Germain pre
4
. La reine renonce 3 607 marcs de vaisselle
dargent; et les manches mme de couteau de la table du roi sont
fondus en un lingot de 281 marcs. Nombre de grands retirent
leur vaisselle du mont-de-pit pour loffrir la nation
5
. Lenvoi
de M. de Breteuil est de 1 007 marcs dargent. Communauts et
corporations, Jacobins, Carmes, Bndictins, Augustins, curs et
1. Rendez-moi mes boucles.
2. Chronique de Paris. Septembre 1789.
3. Id. Dcembre 1789.
4. Courrier de Versailles Paris. Septembre 1789.
5. Journal de la Cour. Septembre 1789.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
58
marguilliers, religieuses, coliers irlandais, communaut des sal-
ptriers, la compagnie de MM. les porteurs de la chsse de
Sainte-Genevive, les limonadiers, entre autres Haquin, tenant
le caf de la Rgence, cest qui apportera son contingent
de vertu civique . Les loueurs de carrosses de Paris donnent
largenterie composant le service de leur autel ; les clercs de
notaire se cotisent pour 7 437 livres
1
. Les matres darmes de la
ville de Paris apportent, avec leur don, ce discours : Deux
mtaux composent nos pes : largent et le fer. Agrez le pre-
mier pour les besoins pressants du moment. Nous jurons
demployer le second au service de la nation, au maintien de la
libert.
2
M. Necker donne 100 000 livres; cela excde le
quart de son revenu
3
; un anonyme 40 000 livres en argenterie
et bijoux; la Comdie franaise, 23 000 livres; les comdiens ita-
liens, 12 000 livres; M
lle
Darigeville, pensionnaire du roi, sa toi-
lette en argent du poids de 65 marcs 6 deniers 18 gros; sous
Louis XV, la Deschamps avait envoy sa baignoire dargent. M. et
M
me
Nicolet, entrepreneurs du spectacle des grands Danseurs du
roi, 1 once de bijoux dor; lacteur Beaulieu offre un contrat de
rentes de 400 livres quil tient des Varits, et verse les trois pre-
mires annes. Le duc de Charost fait hommage la nation
dune somme de 100 000 livres, dont moiti en argenterie, pour
augmenter le numraire. La marquise de Sillery-Genlis offre la
toilette dargent de M
me
de Valence, sa fille; et, dans la ferveur de
son zle, elle crit M
me
Pajou : Ma fille et moi aurions eu
lhonneur de vous porter nous-mmes cette caisse, si mon devoir
me permettait de quitter Mademoiselle, et si M
me
de Valence, au
moment daccoucher, ntait pas dans son lit.
4
Du haut en bas, la socit fouille ses poches. Un cultivateur de
Touraine envoie lAssemble nationale 24 livres
5
; un domes-
tique, 48 livres. Jusquaux enfants, jusquaux coliers du collge
de Saint-Omer, jusqu un enfant de sept ans de Crespy-en-
1. Journal de la Cour. Septembre 1789.
2. Journal de Paris. Janvier 1790.
3. Journal de la Cour. Septembre 1789.
4. Journal de Paris. Septembre 1789.
5. Journal de la Cour. Septembre 1789.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
59
Valois, qui se mettent en mulation et en prcocit de dvoue-
ment. Un marmot envoie les 48 livres quil destinait sacheter
une montre. M
lle
Lucie dArlaise, ge de neuf ans, envoie dans
une lettre lAssemble son d dor, sa chane et une petite
boussole; et les enfants de M. le Coulteux du Moley envoient la
Monnaie leurs joujoux, trois onces dor.
Les dangers de la chose publique ne font quaccrotre les
gnrosits de la nation, et les plus pauvres se pressent pour
donner, tout fiers de figurer au procs-verbal, de discourir, et de
lancer leur sacrifice dans une belle phrase, comme ce cordonnier
de Poitiers, apportant deux paires de boucles dargent : Celles-
ci ont servi tenir les tirants de mes souliers; elles serviront
combattre les tyrans ligus contre la libert!
De leurs diamants, de leurs bijoux, de leurs atours brillants
sacrifis, les belles Franaises se vengent par des bijoux simples
1
,
non de prix, mais de souvenir; bijoux la Constitution, quon
appelle aussi rocamboles
2
, bagues faites avec des pierres de la
Bastille enchsses; alliances civiques et nationales mailles bleu,
blanc et or, avec cette devise : la Nation, la Loi et le Roi
3
; taba-
tires de faence aux trois couleurs, avec charnires en terre cuite
nationale, sur tous les cts desquelles on lit : la Patrie; boucles
doreilles constitutionnelles en verre blanc jouant le cristal de
roche et portant crit : la Patrie
4
.
Et quand M
me
de Genlis devient M
me
Brulard, elle sorne
comme parure, dune petite pierre de la Bastille polie, monte,
couronne de lauriers, et niche dans une fort de rubans aux
trois couleurs
5
.
La Mode est en rvolution; et la voil variable comme une opi-
nion publique, ayant comme elle ses journaux, dun jour lautre
se brouillant avec le got, et se rconciliant avec lui chez la
1. Journal de la Mode. Juillet 1790.
2. LObservateur. Aot 1789.
3. Journal de la Mode. Juin 1790.
4. Nouvelles Lunes du cousin Jacques. Juin 1791.
5. Souvenirs de la Rvolution, par Maria Williams.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
60
clbre M
lle
Cafaxe, de la rue Saint-Honor
1
. Jusqu la Rvo-
lution, les manifestations fminines ntaient gure descendues
plus bas que le bonnet : bonnet la Belle Poule, la Grenade, la
dEstaing, au compte rendu de M. Necker. Avec la libert, il semble
quil se soit tabli, ce snat du vtement que les femmes vou-
laient obtenir de lempereur Hliogabale; et cest un concert
pour faire rgner du haut en bas de lhabit la profession de foi du
jour. Leurs parures parties la Monnaie, les Parisiennes courent
aux fleurs du fleuriste de la reine, et arborent fort haut, au ct
gauche, un bouquet trs gros, compos de fleurs des trois cou-
leurs et entremles dune grande quantit de myrte : cest le
bouquet la Nation, qui sajuste si bien sur une robe la Camille
franaise, de M
me
Teillard
2
. Les couleurs de la nation, cela est le
fond mme de la mode patriotique : bonnets de gaze, flanqus
de la cocarde nationale; derrire la tte, un gros nud de rubans
des trois couleurs; robes la Circassienne, rayes des trois cou-
leurs de la nation; souliers mme aux trois couleurs : le bleu, le
rouge et le blanc, cest le nouveau thme la mode; et cest
dguiser le drapeau dans la robe et la cocarde dans la coiffure
quelle sapplique et soccupe
3
.
Voulez-vous le programme dune mise la Constitution?
Bonnet demi-casque de gaze noire, fichu en chemise de linon
allant se perdre dans une ceinture nacarat, dont les franges sont
aux couleurs de la nation, et robe dindienne trs fine, seme de
petits bouquets blancs, bleus et rouges
4
.
Cette femme qui badine avec un ventail en came de la
fabrique dArthur
5
, est en nglig la patriote : redingote natio-
nale de drap fin bleu de roi, collet montant carlate avec un liser
blanc, double rotonde bleu lisere de rouge, liser rouge tout
autour de la redingote en forme de passepoil, ainsi quautour des
bavaroises, parements blancs avec un passepoil rouge, et jupe
blanche.
1. Journal de la Mode. Aot 1790.
2. Journal de la Cour. Dcembre 1789.
3. Journal de la Mode. 1789, 1790. Passim.
4. Id. Avril 1790.
5. Id. Mai 1790.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
61
Celle-l a nou sa taille une ceinture en arabesques fleurs
roses et bleues, frange aux trois couleurs; elle porte un jupon de
satin blanc, orn au bas de petits carrs bleus, bord dun ruban
rouge.
Cette autre a le nouvel uniforme, le chapeau de feutre noir
avec bourdaloue et cocarde de ruban aux trois couleurs de la
nation, les cheveux sans poudre, un coureur de drap bleu de roi,
et un collet blanc liser de rouge.
peine une mode ou deux scartent-elles de la rgle
gnrale : les bonnets la citoyenne de gaze blanche, dont les
rosettes, barbes, papillons sont bords de violet
1
, et le dshabill
la dmocrate, qui comporte un pierrot de petit satin feuille
morte
2
.
Lcarlate est le seul vritable rival du tricolore, mais un rival
vaincu jusquici, en dpit des talages du Palais-Royal, ajoutant,
leurs chantillonnages de nuances rouges, la nuance sang de
Foulon.
Pendant ce voyage de la mode autour de la trinit des couleurs
nationales, ceux que M. Lebrun, dans son Journal de la Mode et
du Got, nomme les aristocrates dcids, mles et femelles , ne
se mettent quen noir, faisant profit de la mort de lempereur
pour porter le deuil du roi et deux-mmes. Les jeunes aristo-
crates et nobles non endurcis prennent un costume qualifi de
demi-converti ; cest un chapeau rond, ceint dun bourdaloue de
soie lisse, cravate de taffetas noir termine par une dentelle,
habit carlate avec des boutons dacier dAngleterre, gilet de
poult et de soie noire, culotte de casimir noir, bas de soie noire
3
.
La mode masculine, dpouille, elle aussi, des habits de drap
dor et dargent et de velours, se console avec ses collets de
toutes couleurs criardes debout sur des habits de couleurs tout
autres
4
, avec ses cheveux dpoudrs, coups et friss comme
ceux dune tte antique
5
, avec ses redingotes et ses habits de
drap noir la Rvolution, cannel par deux petites raies lisses, et
1. Journal de la Mode. Septembre 1790.
2. Id. Dcembre 1790.
3. Id. Avril 1790.
4. Id. Mai 1790.
5. Id. Novembre 1790.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
62
avec ses cannes ficeles de cordes boyaux, poignes vertes,
dans lesquelles est un sabre
1
.
Et sur tout ce monde lternelle cocarde : la cocarde de basin
ou la cocarde en cuir verni de linvention du chapelier Beau, rue
Saint-Denis, prs de lApport-Paris : la cocarde tricolore est
lornement indispensable depuis ce 13 juillet 1789 o les Pari-
siens, les boutiques fermes, criaient par les rues : Ruban
national ! ruban national ! depuis ce lundi de juillet o, des bal-
cons et des fentres, les femmes lanaient leurs robes, leurs pier-
rots, et jusqu leurs jarretires devises, pour improviser tout
Paris la dcoration nouvelle.
Le mois de juin 1790 jette bas les armoiries
2
. Alors le mar-
teau travaille dans tout le faubourg Saint-Germain; et du front
de ces vieux htels, vieux et nobles comme des morceaux de
lHistoire, tombent, dans les ruisseaux, les blasons, les blasons de
tant de grandes et antiques maisons. beaucoup le cur saigne
de laisser abattre, comme un fruit pourri, cette couronne de
famille : le duc de Brissac rsiste et ne cde qu lordre.
Aprs les portes, les voitures : et ces panneaux o les armes
sentouraient de peintures brillantes, ces panneaux, tableaux pr-
cieux o Lucas, Dutour, Crpin, avaient accompagn des mer-
veilles fleuries de leurs pinceaux les timbres, lambrequins et
tenants, il faut les gratter. Quelques-uns les cachent sous un
papier dargent ou sous une jalousie. Sur son cu, un duc fait
peindre un brouillard et la devise : Ce nuage nest quun passage
3
.
Sur les panneaux dpouills de cette marchale, cest une tte de
mort assise sur deux os en sautoir qui prend la place des fleurs de
Huet vernies par Martin
4
. Et le sieur Crussaire, dessinateur
darmoiries sans ouvrage, est rduit annoncer dans les journaux
quil excute toute espce de sujets srieux ou agrables relatifs
aux diverses circonstances de la Rvolution, pour botes, bon-
bonnires, boutons, mdaillons
5
. Puis la livre a son tour : un
1. Journal de la Mode. Mai 1790.
2. Journal de la Cour. Juillet 1790.
3. Nouveau Paris. Vol. IV.
4. Journal de la Cour. Juillet 1790.
5. Chronique de Paris. Fvrier 1791.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
63
matre parat-il Longchamps, un laquais a sa livre derrire son
carrosse, lgalit fait prendre au matre la place du laquais, et au
laquais la place du matre. Et pour les quelques Crispins pr-
jug, qui sobstinent ne pas se respecter et porter brodes sur
leur dos les marques honteuses de leur servitude, lgalit leur per-
suade, coups de btons quelquefois, quils sont ns
citoyens, enfants de la patrie.
1
Les matres obissent, mais avec toutes sortes de mauvaises
grces. M. Bachois, forc de dgalonner ses domestiques, dfend
expressment au tailleur de retourner les habits, afin quon voie
la trace du galon. M
me
Bachois voulait mme que les points ne
fussent pas tirs
2
. Elle ne reparatra, la livre, que quand il y aura
un premier consul et une madame Bonaparte.
On commence empcher les carrosses, et dans le faubourg
Saint-Germain on fait descendre du sien la duchesse dOrlans
qui allait voir ses enfants : Les fiacres seuls, lui dit-on, ont le
droit de marcher dans le quartier.
3
La fodalit tue dans le symbole et limage, la guerre se
tourne contre ses appellations. Les titres, les noms seigneuriaux
sont abolis, dfendus. Les noms dorigine sont reports. La
confusion nat de ce nouveau baptme. Avec votre Riquetti,
vous avez dsorient lEurope pendant trois jours! crie Mira-
beau la tribune des journalistes
4
. La belle aubaine se moquer
pour les royalistes purs, des nobles qui ont embrass au dbut le
parti de la Rvolution! Le duc dAiguillon, cest maintenant
M. Vignerot; la marquise de Coigny, cest M
me
Franquetot, et le
duc de Caraman, cest M. Riquet
5
.
On dit que cette dpossession du titre cota tant aux femmes,
que les maris dputs qui votrent ce sacrifice galitaire, furent
menacs dune conspiration doreillers. Un instant fut prise la
rsolution hroque quAristophane prte aux Athniennes de
1. Journal de la Cour. Juin 1790.
2. LObservateur. Septembre 1790.
3. Journal de la Cour. Septembre 1790.
4. Mmorial de Gouverneur Morris. Vol. II.
5. Journal de la Cour. Juin 1790.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
64
son Assemble de femmes. Un instant les femmes, pour faire rvo-
quer cette nouvelle loi Appia, menacrent de laisser la France
steindre
1
. Mais force resta la loi.
Et pendant que les armoiries tombent, et que les Rohan nont
plus le droit de leur nom, voyez les matres de paume effaant
lpithte de noble au jeu de billard annonc sur leur porte
2
. Lui-
mme le noble jeu de loie a beau se dire quil est renouvel des
Grecs, il passe ci-devant, et on le rebaptise jeu de la Rvolution
franaise. Dans ce nouveau jeu, les oies sont les parlements, le
n 19 est lhtellerie, ou le Caveau du Palais-Royal, principal foyer
des motions; le n 31, le puits, ou les rfugis en pays tranger; le
n 58, la mort des Delaunay, Foulon, Berthier, etc., et le n 63, le
numro gagnant, lAssemble nationale, ou palladium de la
libert
3
. De ces coups la noblesse, un malheureux prend
loffense; un plbien fait la protestation de ces aristocraties
dcouronnes : Luxembourg, laboyeur du Thtre-Franais, lui
qui a appel vingt ans les gens de ces ducs, de ces marquis, de ces
comtes, qui tous avaient une page des chroniques de France
signe de leurs aeux, Luxembourg, le stentor et le hros de ces
titrs et de ces fameux, donne sa dmission, ne voulant pas
rouler dans sa bouche toute sonore de noms sans pair, ces nou-
velles appellations, sobriquets de tant de gloires
4
.
Il ny eut que quelques vieux valets pour regretter la livre
quils tranaient et le nom que leur matre portait. Toute la livre
applaudit cette rvolution qui le venge de ceux qui le payent, et
ds les premiers jours, la livre, prive par son tat de toute
influence, de toute voix dans les assembles des paroisses , la
livre dshrite de tout droit
5
, du droit mme dentrer, o entre
lartisan, rdige en sa tte, elle aussi, son cahier de dolances.
Confidente du matre toutes heures, complice de ses vices, de
ses faiblesses, de ses folies, elle rcapitule ses ressentiments. Elle
ne voit plus le matre, mais lhomme, une poupe quil faut
habiller, lever, coucher, conduire, mignarder comme un enfant
1. Discours de la Lanterne aux Parisiens.
2. Journal de la Cour. Aot 1790.
3. Bibliothque nationale. Cabinet des Estampes. Histoire de France.
4. Journal de la Cour. Juin 1790.
5. Qui est-ce donc qui gagne la Rvolution?
EDMOND & JULES DE GONCOURT
65
de trois ans.
1
elle-mme, elle se peint lhumiliant, le fatigant
de ses fonctions : courir la pluie, la neige, au soleil, pour
porter et rapporter des poulets, sautiller tout le matin, derrire le
cabriolet, accroche deux courroies, spoumoner crier :
gare! tre battue si on ne la pas entendue, faire la toilette et
rester au dner jusquau dessert, assouvir sa faim la gargote,
comme un sanglier qui donne la vigne, senivrer dun vin dur
qui sent encore le pressoir ; Monsieur va-t-il au spectacle,
lattendre sur le pav, trois heures les pieds dans la boue; Mon-
sieur va-t-il souper, aprs le spectacle, ou chez les femmes, ou au
jeu, veiller dans lantichambre; et pour le tout tre trait de drle,
de coquin, de gredin; et, ct de ce dur mange, le sybaritisme
de Monseigneur! soupers fins, nuits voluptueuses, soyeux duvet,
vins fumeux, les aisances et les satisfactions
2
!
Voil le valet se rappelant tout du long sa vie de Tantale. Et
aussitt commence, contre le noble et le riche, une guerre servile,
sourde en ses commencements et inapparente, mais qui porte en
germe les dlations et les dpositions mortelles qui se presseront,
les grandes annes denvie venues. la fidlit, qui senvieillissait
dans les familles, succde peu peu un service nouveau, consti-
tutionnel, pour ainsi dire. Les frres servants se mettent recon-
natre que les affaires dtat sont un peu les leurs, et que leurs
affaires sont un peu celles de ltat. Ils sassemblent tous les jours
lHtel de Ville, o ils forment un club en trois classes : la
bouche, lcurie et la chambre, demandant la ville de renvoyer
tous les Savoyards, jusqu ce que le comit de police leur
dfende de sassembler. Le parti populaire les travaille. Journel-
lement ils sont mis en garde contre ceux qui les nourrissent;
habilement ils sont avertis quil est de certains cas o ils sont de
droit dispenss dobir, le cas prsum, par exemple, o les ma-
tres voudraient leur faire prendre des armes et les jeter devant
eux, dans la guerre civile, contre le peuple : esse sat est servum, jam
nolo vicarius esset
3
. L-dessus, les valets se dcouvrent une cons-
cience politique. Enhardis, ils se rvlent intimes ennemis.
Nous sommes de ce Tiers tat qui fait tout , crit lun deux.
1. Avis la livre par un homme qui la porte. 1790.
2. Dissertation critique et philosophique sur la nature du peuple. 1789.
3. Avis la livre.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
66
Lobissance raisonne. Le cuisinier de Mesdames fait avaler
deux prtres le serment civique dans de petits billets, quil
enferme dans de petits pts
1
.
Le 19 juillet 1789, Versailles, M. de Bezenval entrant chez le
roi, tout ministre absent, afin de lui faire signer un ordre, un valet
de pied se place familirement entre M. de Bezenval et le roi
pour voir ce quil crivait
2
. Un autre jour, cest un autre valet de
chambre qui passe au roi son habit sans le cordon bleu, et, sur la
demande du roi, rpond : Sire, jai cru devoir le retrancher :
lAssemble nationale vient de supprimer les ordres.
3
Six mois aprs, un domestique nomm Villette, nourri de lec-
tures depuis la Rvolution, motivera les motifs de son suicide
dans un dialogue de son me avec Dieu, par les raisons quil a
trouves dans Snque et dans Rousseau. Il fera ses adieux au
magnanime Tiers tat, flicitera la noblesse de la clmence de ses
vainqueurs, exhortera le clerg quitter ses costumes et ses
superstitions
4
. En 92, les domestiques nont plus besoin de se
tuer pour parler. Une dame causant avec un visiteur de M. de
Montmorin, est soudain interrompue par lhomme qui frotte
lappartement : Qui ? Montmorin? Montmorin est un gueux!
un contre-rvolutionnaire. Jamais les Franais ne pardonneront
Montmorin! Les tmoins du tribunal rvolutionnaire taient
prts
5
.
Sous le rgne du comit de salut public, les domestiques sont
la bouche de fer o Hron ramasse ses dnonciations. Dans
Hron, les domestiques trouvent le serviteur de leurs ressenti-
ments; et cest alors que des cuisinires, renvoyes pour leur
absence de toute la journe, le jour de lexcution des Girondins,
viennent se plaindre aux membres de comit de sret gnrale,
et font emprisonner leur matresse sur cette phrase : La
citoyenne trouve redire que jaille voir guillotiner, et que je ne
revienne pas aprs la deuxime!
6
1. Nouveau Paris. Vol. II.
2. Mmoires de Bezenval.
3. Chronique scandaleuse. 1791.
4. Chronique de Paris. Avril 1790.
5. Le Consolateur. Juin 1792.
6. Dnonciation de quelques sclrats, par Santerre.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
67
Que comptez-vous demander lAssemble? disait
M. de Coigny, en 1789, un paysan de son bailliage, lu dput.
La suppression des pigeons, des lapins et des moines. Voil
un rapprochement assez singulier!
Il est fort simple, monseigneur : les premiers nous mangent
en grains, les seconds en herbe, et les troisimes en gerbe.
1
Le paysan a obtenu tout ce quil demandait
2
: plus de pigeons
seigneuriaux! la nuit du 4 aot les a tus, plus de lapins! un
peintre ddie la nation lestampe : La Libert du Braconnier.
Plus de moines! Oh, Pierre, la dme est abolie! Oh,
Jean; oh, Paul ; oh, Jacques! la dme est abolie! Cloches de
branler; faucilleurs, rteleurs fourcheurs, et batteurs daller gaie-
ment, moissonneurs de moissonner en cocardes tricolores
3
; gla-
neuses de trotter et de fredonner; municipalits en charpes de
se dployer; lglise, le cur patriote, qui nencense plus le sei-
gneur du village, ainsi quil le faisait tout lheure, chante :
Domine, salvam fac gentem! Domine perpetuam fac legem
4
!
coutez au cabaret la joie de ces nourriciers du genre
humain, de ces grands prtres de la nature, de ces crateurs du
pain et du vin qui payaient avant 1789 les six huitimes des
impts, et qui on prenait chaque mutation le treizime du
capital de leurs fonds : Vive la loi ! vive lAssemble
nationale! vau leau la gabelle! Le sacr chien que tout le
monde vendra! et, mille milliers de tonneaux dfoncs, plus
dimpt sur le vin du bon Dieu! et toutes les mangeries, suceries,
voleries, grapilleries des grugeurs, tondeurs! Vive la loi ! Plus
de taille! et nous pourrons nous mettre une bonne blaude de
toile sur le corps, cravate, chapeau neuf, une bonne jupe dcar-
late rouge, et belle coiffe la mnagre, sans que les b nous
criblent! Vive lAssemble nationale! Plus de capitation au
marc la livre! Plus de fouages, vingtimes, dcimes et le reste!
Plus de procs-verbaux pour une livre de sel ! Et la treizime
gerbe que nous rentrerons dans la grange avec les autres; et
1. Correspondance de Grimm. 1788-1789.
2. Rponse la lettre de M
me
la duchesse de Polignac.
3. LObservateur. Octobre 1789.
4. Lettres patriotiques, par Lemaire.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
68
venez-y nous y faire obstacle, nous vous ferons accueil, four-
ches, faux, btons, pierres
1
! Vive la loi ! Je ne sommes
plus de la canaille; je sommes matre et seigneur dans notre
champ, dans notre vigne; on nous coutera, quand je parlerons;
on nous mnagera, quand je plaiderons. Et plus de carcans, de
poteaux cussons, et de fourches patibulaires
2
, toutes droites
dans nos champs, pouvantails vilains! Plus dintendant! et de
grands laquais se gaussant de vous, quand son audience on se
sera cass le nez sur son plancher cir, avec ses sabots
3
! Nous
aurons des juges de paix qui nous sauveront de la griffe des
procureurs; des districts qui se mleront de nos affaires; des
dpartements qui nous jugeront Je pourrons donc vendre
notre vin sans chamaillis, cultiver notre bl sans craindre le
dmeux!
4
Plus de galres si on braconne; et pour en cas que
lon murmure, on ne nous tirera plus comme btes fauves, pour
aller, comme au temps jadis, mettre 10 cus sur la fosse pour toute
punition jarniquoi!
5
Plus de milice si nous cultivons notre
femme , et que nous poussions ligne! Je salerons le cochon
sans craindre le gabloux; jemploierons tous nos jours sans crain-
dre les corves! Je serons municipal ; je porterons lcharpe; je
serons autant que ce biau monsieur qui mappelait : toi,
comme un chien, quand il tait notre seigneur!
6
Vive la loi !
Vive lAssemble nationale! Vive la nation!
quelque temps de l, le paysan sige au banc du seigneur
lglise. Il a un cousin grenadier dans la garde nationale, et un
cousin germain en chemin dtre vque la premire fabri-
cation .
La Rvolution a fait son tour de France : elle a fond une
patrie nouvelle sur le patriotisme des intrts.
1. Lettres patriotiques, par Lemaire.
2. LObservateur. Fvrier 1790.
3. Lettre dun laboureur des environs dAlenon.
4. Lettres patriotiques.
5. Lettre dun laboureur.
6. Lettres patriotiques.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
69
Chapitre IV
Madame et monsieur Bailly. La fdration. Le mobilier.
Les coulisses du Thtre-Franais.
Cest un coin de comdie, dans cette rvolution si grave, que
ltourdissement et linexprience des grandeurs chez les bour-
geois qui arrivent. Les lvations sont si soudaines! la popularit,
cette Armide nouvelle, lance si haut ceux quelle touche de sa
baguette!
De cette robinocratie, cest le sobriquet royaliste, si na-
vement gonfle en son triomphe, et qui se laisse si facilement
blouir par ces pompes subites, M. Bailly est le type le plus
complet; le pauvre homme est de tous celui qui apporte oublier
son pass dhier le plus de ridicule et la meilleure bonne foi.
Adieu, globes, astrolabes, sphres et les temples de Clio!
Maire de Paris, Sylvain Bailly! Ce nest plus ce mme Bailly
qui, il y a quelques jours, allait de Paris Passy, les mains dans ses
poches, un parapluie sous le bras, les yeux levs aux astres.
1
Il ncrit plus, il ne lit plus; il ddaigne jetons, fauteuil aca-
dmique; il sige en sa chaise curule; il donne audience, ce roi
dYvetot de la bonne ville, le roi Sylvain, comme dit le Veni
Creator. Elle est mairesse, la petite M
me
Bailly! Il est le secrtaire
des secrtaires, le confident de Sylvain Bailly, M. Boucher, que
jadis on voyait sur un bateau, vtu cru dune redingote, laver
1. Journal de M. Jean Sylvain Bailly. 1790.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
70
le matin sa seule chemise , M. Boucher, qui maintenant sarroge
au foyer du Thtre-Franais la dictature dun ancien gentil-
homme de la chambre. Sylvain Bailly, il a un cocher qui conduit
tombeau ouvert, et manque dcraser les gens, tout comme un
honnte cocher daristocrate.
Les joies! quand Bailly revient de Saint-Cloud, enorgueilli, et
un peu conquis la cour, et quil conte, et laccueil reu, et son
beau discours, la petite M
me
Bailly, qui lui ourle des mouchoirs
par habitude, les yeux grands ouverts sur son homme , son
manteau court, son chapeau en clabaud, et sa cravate large et
plate
1
! La petite M
me
Bailly qui disait tout lheure, inquite sur
son mari sorti : Dame! jen ai dj perdu un!
2
ne veut plus le
laisser sortir maintenant quaccompagn de deux domestiques
3
.
Le lit du couple est comme un trne. Tout nest, autour de la
petite M
me
Bailly en extase, quor et azur, et la mairesse saute de
joie devant ses chenets travaills comme une chane de
montre.
Ainsi lami de Sylvain Bailly, Peuchet, pass rdacteur de la
Gazette de France, saute dans sa petite cuisine, devant sa grosse
servante, en criant : Marie! Marie! jaurai donc un cabriolet!
jaurai un cabriolet!
4
ce couple, n, lev sous la tuile, la tte tourne en ce rve
dHassan : la petite M
me
Bailly nen reconnat plus ses anciennes
amies, si bien que les amies se fchent.
Le maire de Fontenay vient-il voir son ancien compre, Syl-
vain Bailly, et attache-t-il lne sur lequel il est venu campagnar-
dement, devant lHtel de Ville, tout proche le carrosse de M. le
maire, voil une fentre qui souvre, une tte en colre qui se
montre, et un homme descendu, lternel M. Boucher, qui tem-
pte, et tapage, et semporte sur ce sans-faon villageois
5
. Le
1. LObservateur. Septembre 1790.
2. Journal de la Cour. Avril 1791.
3. La Babiole, ou le Colporteur chez son libraire.
4. LObservateur. Septembre 1790.
5. Id.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
71
pauvre Sylvain Bailly! il a ri de ce quatrain quil a trouv sous sa
serviette, lors de sa rlection :
Monsieur Bailly maire sera,
Sa femme ne consultera,
Et son Boucher il renverra;
Et a ira!
1
Il ne sait gure combien tous ces gens, le petit faquin de
Boucher, et lpais Dufour , ces secrtaires qui se croient presque
son manteau, lui font de tort et le discrditent! et que les mcon-
tents lui reprochent dj haut les patrouilles qui dispersent les
conversations dans les jardins; et cette police toute militaire et
toute ministrielle, la place dune police civile et constitu-
tionnelle
2
, et ses buffets pliant sous la vaisselle plate, quand le
savetier a port son unique tasse dargent la Monnaie. Le bon-
homme entend-il tout cela? Le Carnaval politique la surpris
essayer dans sa glace les anciens airs de Lenoir
3
. Voil quon le
demande. Il passe, en saluant, entre deux haies de soldats provin-
ciaux. Sculpteurs, graveurs, tous multiplient linfini les portraits
et les statues de Sylvain Bailly
4
. Les tabatires rptent toutes
ses traits mmorables. Parcourt-il les galeries de la mairie, il se
mire en son buste. Puis ce sont les dneurs de lHtel de Ville,
Schmitt et Barrre de Vieuzac, et le prince de Salm, et labb
Nol, et dArnaud-Baculard qui fournit M. Bailly de compli-
ments, et M
me
Bailly dorthographe. Tous baisent respectueuse-
ment la main de la petite M
me
Bailly. Vient le dner; et la petite
M
me
Bailly, place vis--vis de son mari, le couvant de lil, le gar-
dant du regard, directrice de son estomac, veillant ce que la
plus petite incontinence ne drange pas ce cerveau qui dirige
ltonnante subdivision des machines nationales ; aprs le
dner, le bonhomme, en convoitise du petit verre de vin de Bor-
deaux vers la ronde dune main conome, le bonhomme allon-
geant le bras pour le prendre; pendant que la petite M
me
Bailly,
1. LObservateur. Aot 1790.
2. Id.
3. Le Carnaval politique en 1790.
4. Journal de la Cour. Novembre 1789.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
72
sur la main tendue du jeune Bailly, griffonne, comme sur un
bureau, son petit nom sur des billets de petites loges tous les
thtres!
Pauvre, pauvre Sylvain Bailly! si bonnement pris de tant de
dlices, et les oreilles si bien bouches ce que te disait le Mar-
forio de Paris : Songe que nous te donnons 60 000 livres, non
pas pour nous faire ce que tu voudras, mais pour faire toi-mme
ce que nous voudrons; sinon fiat voluntas la lanterne!
La fdration du 14 juillet 1790! Un champ de Mars cr
en trois semaines! Le serment dunion de la grande famille des
Franais bni par deux cents prtres en surplis! Sous la pluie,
des centaines de mille hommes acclamant la Nation, la Loi, le
Roi ! tout un peuple qui jure la libert
1
! Quel accueil Paris fait
cette province qui vient mettre la main dans la sienne! Muses,
monuments, tout est ouvert ces frres en visites. Cest qui
leur fera goter le vin, les bals, les illuminations, les plaisirs, les
vivats, les spectacles et le patriotisme de la capitale. Lauberge est
pour eux en chaque maison de la ville. M. dAngivilliers se fait
inscrire pour loger trois dputs au pacte fdratif; et
M
lle
Arnould, ci-devant actrice de lOpra, entend en hberger
quatre. Paris leur veut un lieu de runion un club de la conf-
dration quelle leur installera lArchevch et dans les jardins.
On les garde, on les veille; on a trembl pour eux le jour de la
fdration : si de la mnagerie prs du Champ de Mars, le lion et
le lopard staient chapps!
Et la sollicitude est pousse si loin pour les voyageurs civiques,
quun Guide de ltranger tout nouveau est imagin pour eux et
leur est ddi. Ce guide, ou plutt ce journal, car il se promet-
tait dtre priodique, slve dabord, au nom de lhospitalit
due des frres de province contre le prix exorbitant mis par les
matres dhtel garnis leurs loyers, dans un temps o tant de
citoyens se distinguent par la grandeur de leurs sacrifices. Le
journal poursuit : Ce que les matres dhtel ont fait, les demoi-
selles le font. Et il sindigne sur ces prix surfaits, sur cette
hausse des commerantes de Cythre; et le dvou anonyme, tout
1. Tableau historique, par dEscherny. Vol. II.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
73
au service quil va rendre aux patriotes des dpartements,
nhsite pas faire suivre le tarif des filles du Palais-Royal, lieux cir-
convoisins et autres quartiers avec leurs noms et leurs demeures. Et
ce cynique tarif de soixante-douze noms, ctaient de petites
filles de sept huit ans qui le criaient dans les rues! Je ne
sais pas dit un tmoin de cette crie monstrueuse, je ne sais pas
ce qui se passait aux bacchanales du peuple romain; personne
na fait le tableau de Rome; mais aucune ville du monde ancien,
aucun peuple, que je sache, na offert ce genre de corruption.
Au lendemain de cette fdration, il y eut une grande insur-
rection, une insurrection brutale et dplorable, quoique peine
visible, importante pour lhistoire, non de lhomme, mais de sa
vie environnante, pour ainsi parler, et dont nul historien na
entretenu ses lecteurs. Cette insurrection, qui, une ou deux
annes de l, devint un triomphe et une rvolution, ne se fit point
contre ce qui restait de royaut la France, mais contre ce qui lui
restait de bon got. Je veux parler de lintroduction du got grec
et du got romain dans lameublement.
Le monde de Louis XV stait voulu un entour sa guise. Ses
tapissiers avaient, pour lasseoir, le coucher, et lui rjouir le
regard, puis larabesque et le contourn. Pour ce monde falot,
ils staient ingnis en artistes, trouvant pour tout dcor un
caprice, une chimre nouvelle, dans le serpentement, la moulure
ondulante, le profil ventru. Ils avaient cr, ces meubliers dun
esprit bizarre et enchant, pour cette socit daise et daristocra-
tique passe-temps, les extravagances exquises, tous les orne-
ments de caprice de la rocaille.
Nous avons chang tout cela , disait au mois de juillet 1790
un marchand tapissier de la rue de la Verrerie, M. Boucher. La
libert, consolide en France, a ramen le got antique et pur,
quil ne faut pas confondre avec le got ancien et gothique
1
,
crit un journaliste sortant de ses magasins. Alors cachez-vous,
marqueteries de Boule! nuds de ruban et rosettes de bronze
dors dor moulu, surdors et perluisants! Cachez-vous! cachez-
1. Journal de la Mode et du Got, ou les Amusements des salons et de la toilette, par
M. Lebrun. Quatorzime cahier. Juillet 1790.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
74
vous, merveilles de Bernard! cest lheure des objets analo-
gues aux circonstances prsentes . Le boudoir lui-mme, ce
sanctuaire des coquetteries, le boudoir est devenu un cabinet
politique. Les charmants sujets de Boucher, les jolies gaiets de
Fragonard, les petites liberts de Laureince, les compositions
rotiques de Lagrene ont fait place des caricatures aussi plates
que rvoltantes sur les vnements du jour, caricatures dont
lesprit de parti a charbonn les traits. Une reprsentation de
citadelle dtruite a remplac le groupe de Lda. Un autel ser-
mentaire a succd la gentille chiffonnire sur laquelle on
signait des billets la Chtre.
1
la suite du lit la Rvolution, tenant le milieu entre la forme
des lits la polonaise et en chaire prcher, et orn de franges
trusques
2
, lenvahissement se fait quotidien de tout le suppel-
lectile romain, bourgeoisement, dplaisamment, appropri aux
besoins modernes. Lil, au lieu de ces contours rondissants de la
vieille ornementation, ne heurte que lignes roides, droites, mal
hospitalires, inexorables. Pendant que David chasse le sourire
de lart, lacajou, qui joue, dans lordre des bois, le rle du Tiers
dans lordre des classes, attend, bien prs de dtrner lbne et
le bois de rose.
Le mobilier va tre une leon et un rappel de lantiquit; il y
aura en lui comme une pdanterie uniforme et maussade; des
murs, on chassera les galantes boiseries; et lappartement, qui
tait une rcration de lil et une complicit charmeresse du
nonchaloir, deviendra un pdagogue comme cet appartement de
Bellechasse, auquel M
me
de Genlis avait, pour linstitution des
jeunes princes, fait raconter lhistoire romaine en ses mdaillons,
paravents, dessus de portes
3
. Les rpubliques anciennes ne sont-
elles pas les inspirations et les sources de toutes choses dalors,
des plus petites comme des plus grandes? Quand Hrault de
Schelles est charg de btir en quelques jours un plan de cons-
titution, ne prie-t-il pas le citoyen Dusaulchoy de lui procurer
sur-le-champ les lois de Minos dont il a un besoin urgent? Les
1. Annquin Bredouille.
2. Journal de la Mode. Aot 1790.
3. Mmoires de M
me
de Genlis.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
75
tapissiers feront comme Hrault de Schelles : ils remonteront
les sicles pour imaginer; ils traduiront pour renouveler.
La France va vivre dans un dcor de tragdie. Son piderme
spartiate, elle lassoira sur des chaises trusques en bois dacajou,
dont le dossier sera en forme de pelles et orn de cames, ou bien
compos de deux trompettes et dun thyrse lis ensemble. Elle se
reposera de ses chaises dans des fauteuils antiques, dont le bois,
ainsi que le dos, sera de couleur bronze
1
. Lheure? elle lenten-
dra sonner cette pendule civique, avec les attributs de la libert,
colonnes de marbre et de bronze dor reprsentant lautel fd-
ratif du Champ de Mars. Elle se couchera dans les lits patrio-
tiques; en place de plumets, ce sont des bonnets au bout de
faisceaux de lances qui forment les colonnes du lit; ils reprsen-
tent larc de triomphe lev au Champ de Mars le jour de la
confdration.
2
Ou bien encore dans le lit la Fdration,
compos de quatre colonnes en forme de faisceaux, canneles
et peintes en gris blanc, vernies, avec les liens des faisceaux
dors, ainsi que les haches et les branches de fer qui soutiennent
limpriale
3
. Ce nest plus Caffieri qui dessinera ses lustres et
ses bras dor moulu : elle aura des candlabres en porcelaine qui
reprsenteront Apollon et Daphn; les nus de ces deux figures
sont couleur de chair; le milieu du corps de Daphn se couvre
dune corce de laurier, la tte est verdoyante, et les deux mains,
changes en rameaux, supportent deux bobches dores.
4
Sur les panneaux gomtriques des salons nouveaux, il rgne
ce brun trs fonc, mlang de plusieurs couleurs, quon nomme
genre trusque. Voyez ce cliquetis de tons : au plafond est une
rosace en forme de parasol brun rougetre; une frise bleu de ciel,
sur laquelle des cornes dabondance blanches; aux cts de la
glace deux pilastres, bordure violette, fond bleu de ciel, feuilles
de vigne blanches, formant ornement; grands et petits panneaux
brun clair, bordures violettes, orns de petits parasols verts et de
cames fond bleu, figures blanches, ornements brun
1. Journal de la Mode. Juillet 1790.
2. Id.
3. Id. Aot 1790.
4. Id. Janvier 1791.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
76
rouge
1
; et dans ce tapage de chocolat o dtonnent le rouge
et le vert, essayez de vous rappeler les nuances rompues de jadis,
les dgradations rose, amarante, lilas gris, vert dmeraude, vert
de mousse, aventurine, citron, paille, soufre, douce gamme qui
chantait moelleusement sur les meubles, sur les murs du temps
pass! douce gamme que les misrables oublieront pour les
toffes tricolores, pour les papiers peints avec les signes distinc-
tifs de lgalit et de la libert de la fabrique rpublicaine de
Dugoure, place du Carrousel, au ci-devant htel de Longueville.
Puis le got rvolutionnaire ira se fournir la manufacture de la
rue Saint-Nicaise, place de la Runion, de tableaux avec lins-
cription civique prts tre placs au-dessus des portes de
chaque citoyen et portant ces mots : Unit, Indivisibilit de la
Rpublique, Libert, Fraternit ou la Mort
2
.
Puis, au bout de ces barbaries des tapissiers de la Rpublique,
il y aura un petit almanach qui prdira : Nous avons tant
pluch les modes, tant raffin sur les gots, tant retourn les
meubles et les ajustements, que, rassasis, puiss de jolies
choses, nous redemandons le gothique comme quelque chose de
neuf, nous ladopterons; et nous voil revenus tout naturelle-
ment au XIV
e
sicle.
Avec Charles IX, la discorde est entre au foyer des acteurs de
la Comdie franaise. Au lendemain de Charles IX, dans la
maison de Molire, deux partis se dclarent, et les passions poli-
tiques amnent lclat des rivalits ou des antipathies person-
nelles. Dans lassemble mimique, aussi travaille de dissensions
intestines que la grande assemble, le ct droit est reprsent
par Naudet, Dazincourt, M
lles
Contat et Raucourt; le ct
gauche, par Talma, Dugazon, M
lles
Sainval cadette, Desgarcins.
Au milieu de tous, le semainier Florence temporise, attend
loccasion pour avoir une opinion, et le temps pour la montrer,
mnage Talma et soutient Naudet.
1. Journal de la Mode. Fvrier 1791.
2. Petites Affiches. Aot 1793.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
77
La lutte commence implacable; cest que ce Charles IX nest
pas le mot de la guerre. Il sagit bien des tendances rvolution-
naires de la pice de Chnier et du succs quelle a fait Talma!
La querelle entre les acteurs vient dun motif plus puissant, plus
grand, plus important que dune blessure leur sentiment poli-
tique, ou mme leur amour-propre : autour de Charles IX, cest
la grande bataille du privilge contre la libert thtrale que don-
nent les comdiens. Naudet, M
lles
Contat et Raucourt ne veulent
et ne peuvent rsigner la dominante suzerainet du vieux thtre
Saint-Germain; et les privilges de lOpra tant frres des privi-
lges de la Comdie franaise, ils les dfendent avec les leurs,
lOpra se taisant.
Les Italiens condamns jouer des pices o lacteur pouvait
svanouir, se blesser, mais ne pouvait mourir; le thtre de Mon-
sieur condamn ne jouer que des traductions dopras italiens;
les Varits condamnes ne jouer que des pices de trois actes;
Nicolet condamn conserver les danseurs de corde; les lves
de lOpra condamns ne jouer que des pantomimes; le thtre
des Beaujolais condamn des chants mims par les acteurs sur
la scne et chants dans la coulisse; les Dlassements et les
Bluettes condamns une gaze entre lacteur et le spectateur,
gaze dont le public vient de faire justice
1
; un thtre damateurs
de la rue Saint-Antoine condamn nouvrir ses portes qu sept
heures, une heure aprs lentre de tous les spectacles; les petits
spectacles des boulevards condamns garder leur porte les
trteaux de la parade, comme des affranchis leurs anneaux
desclave aux pieds. ces droits superbes sur les rivaux, ajoutez
pour la Comdie franaise la proprit de toutes les pices des
auteurs morts, considres comme son douaire exclusif
2
; les
privilges taient trop beaux, la seigneurie trop riche doppres-
sion, pour que la Comdie ft sa nuit du 4 aot.
Que lui importait ce prix la tyrannie des gentilshommes de la
chambre? Que lui faisait le droit du seigneur exerc par eux sur
les dbutantes, forces de passer, pour un ordre de dbut, des
bras goutteux du vieux duc de Duras aux bras du joli Desentelle,
1. Chronique de Paris. Aot 1789.
2. Id. Septembre 1790.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
78
et des bras du joli Desentelle dans ceux de lhbt Camrani,
quand la petite personne convoitait les Italiens, du charmant
semainier Florence, quand elle voulait le Thtre-Franais, du
parvenu Morel, quand elle ambitionnait lAcadmie de
musique
1
? La Comdie navait rien voir dans ces redevances
dusage; et dailleurs ntait-ce pas chez les gentilshommes de la
chambre quelle trouvait secours et appui, quand quelquune de
ses gloires prenait ombrage de quelque avenir grandissant trop
vite ct delle? De par eux, Brizard navait-il pas fait expulser
le modeste Aufrne
2
! De par eux, la Comdie ne laissait-elle pas
ignorer Paris les talents de la province, nappelant personne
elle, ni Dumge de Toulouse, ni Neuville, ni Luville, ni Monval
de Montpellier, ni Ducroissy de Marseille, ni Baptiste, ni Garnier
de Rouen, ni M
me
Fleury de Lyon, ni Rzicourt de Lille, ni Chazel
de Nantes
3
? De par eux, la Comdie navait-elle pas exil
M
lle
Sainval lane, et fait insulter, dans Orosmane, Larive qui
stait retir
4
?
Larbitraire des gentilshommes de la chambre tait trop
accommod ses petites vengeances, pour que la Comdie
dsirt sa ruine. Ntait-ce point pertinemment renseigne sur
tout leur bon vouloir son gard que la matresse du comte
dArtois, M
lle
Contat, faisait dire par la bouche de Florence
ladmirable M
lle
Laveau : On vient de mordonner de ne plus
vous laisser jouer de grands rles, parce que vous tes toujours
bien accueillie du public ? Ntait-ce point, appuye sur leur
omnipotence, que la mme Contat dclarait Beaumarchais,
M
lle
Olivier morte, quelle ne jouerait plus Suzanne, sil ne don-
nait le rle de page sa sur
5
?
Les succs des patriotes Talma et Dugazon, la perte de
160 000 livres de location de petites loges depuis la Rvolution,
ntaient gure faits pour rallier les bnficiers royalistes de la
Comdie. Aussi sallient-ils avec le ministre Saint-Priest; se
1. Journal de la Cour. Mars 1790.
2. Id.
3. La Lanterne magique, par M. Dorfeuille, acteur tragique.
4. Journal de la Cour. Mars 1790.
5. Id.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
79
liguent-ils avec les gentilshommes de la chambre qui font le tra-
vail du partage des parts et signent les retraites, se croyant encore
en avril 89. Sils pensent devoir quelques concessions aux cir-
constances, lHtel de Ville, au public, sils tchent dabord de
ne se compromettre que prudemment, ils nen gardent pas moins
leurs attaches leurs droits et leur rpertoire contre-rvolu-
tionnaire; et Mol, la sance publique de lHtel de Ville, un
jour que les spectacles sont lobjet de la confrence, sen vient
demander, en son nom et en celui de ses camarades, lexclusi-
vit des privilges que Louis XIV a accords sa compagnie
1
.
Ctait presque une bravade.
De toutes parts, les imprims faisaient feu sur le rglement de
1780; de toutes parts, le privilge tait attaqu; de toutes parts
tombaient de petites brochures, de quatre ou six pages, sur la
libert du thtre; lopinion appelant la concurrence; les Discours
et motions sur les spectacles demandant quaprs la mort des
auteurs la rtribution appartnt aux pauvres et aux hpitaux;
dautres demandant, linstar des thtres de Drury-Lane et de
Covent-Garden, ltablissement dun second Thtre-Franais;
dautres se rcriant sur les relches quoccasionnent les voyages
la cour de MM. les comdiens ordinaires
2
; dautres voulant le
parquet 1 livre 10 sols
3
; ceux-ci se plaignant que les comdiens
franais portent encore toutes les semaines leur rpertoire la
cour; ceux-l, quils naient pas suivi lexemple du thtre de
Monsieur, mettant sur son affiche le nom des acteurs, et quils
continuent tromper le public avec des doublures; La Harpe
rclamant la barre de lAssemble nationale que la proprit ne
soit plus exclusive, dclamant, la socit des Amis de la Consti-
tution, contre lavidit orgueilleuse de la troupe usurpatrice
4
; Cail-
hava dnonant le privilge exclusif accord aux comdiens
franais sur les choses les plus libres, les plus respectes de toutes
les nations, le plaisir du public, le talent, le gnie ; le public sol-
licitant un directeur de jouer une pice de Molire pour quun
1. Chronique de Paris. Fvrier 1790.
2. Id. Dcembre 1789.
3. Id. Mars 1790.
4. Id. Aot 1790.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
80
procs ait lieu et que les comdiens soient dbouts de leurs pr-
tentions au grand jour de la justice; aux Parisau, aux Desfon-
taine, aux Hoffmann, aux Dantilly, aux Radet, aux Ducray-
Duminil, le public ripostant avec les grands noms de Beaumar-
chais, de Chamfort, de La Harpe, de Sedaine, de Mercier, de
Ducis, de Chnier, de Fabre-dglantine
1
; partout on se promet-
tait dj bien haut que le rapport de la Commune dclarera le
privilge destructif de tout talent et de toute industrie
2
. Et les
Varits montent Tancrde pour le dbut de Beaulieu, ce
Beaulieu qui sest dmis de son grade en faveur du frre des deux
Agasse
3
.
Pour dsarmer lopinion, les comdiens ordinaires de se bap-
tiser Thtre de la Nation; M
lle
Contat dannoncer, dans le Nou-
veau rglement projet par les comdiens franais contenant la
rforme des abus, que jugeant que son talent, si agrable au
public, nest point en activit, elle renonce ses loges aux autres
spectacles; elle promet de jouer un rle nouveau et de remettre
une ancienne pice chaque mois. Ce travail lui cotera peu, ayant
une mmoire trs belle et bien repose depuis plusieurs mois
4
.
Les concessions animent le public plutt quelles ne le cal-
ment. Chaque soir il crie : Larive! Sainval lane! La rentre!
la rentre! Et les cris clatent plus entts et plus hostiles, le
jour o une lettre de M
lle
Sainval est jete dans la publicit des
journaux. Rappelant dabord que, reue avec une demi-part avec
promesse du troisime quart lanne suivante, et successivement
du quatrime lanne daprs, elle avait attendu dix ans pour
complter cette part; continuant ainsi : Pauvre, jai vcu de priva-
tions, pour fournir aux besoins de mon pre, de ma sur, de mon
frre. Que de fois jai t oblige de dtacher de mes vtements tragi-
ques des morceaux de galons et de broderies pour vivre! Quand je
demandais des rles, les intendants des Menus mimposaient silence,
et si je parlais de mes droits, on me menaait de me jeter dans un cul
de basse-fosse; elle se plaignait que la dlicatesse factice de
M
mes
Contat et Vestris lavait voulu faire rayer du tableau comme
1. Chronique de Paris. Octobre 1790.
2. Id. Avril 1790.
3. Journal de la Cour. Janvier 1790.
4. Chronique de Paris. Janvier 1790.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
81
sujet fautif et dangereux, elle, lhabitante du presbytre de la
paroisse Saint-Andr! Son exil lui avait t signifi par lettre de
cachet; il lui avait t fait dfense de se remontrer Paris; et tout
avait t employ pour lempcher de jouer en province. Elle ter-
minait en dclarant ne vouloir pas rentrer la Comdie
1
. Cette
rsolution, assez dcide pour rsister aux empressements dun
district dchirant le passeport quelle prenait pour Genve, et
voulant la ramener militairement au thtre du faubourg Saint-
Germain, sauva une humiliation la Comdie.
Mais avec Larive, Larive maintenant prsident dun district
2
,
Larive, dont le chteau, au Gros-Caillou, orn de grilles magnifi-
ques, entour de fosss, avec son immense jardin, ses curies, sa
valetaille galonne, ses appartements dors, semble la seigneurie
dun fermier gnral, Larive le magnifique, qui a envoy M. de
La Fayette la chane dor de Bayard, il lui faut capituler, et de
bien bas. Et Larive, aprs avoir longtemps fait de sa sant le
prtexte de ses exigences, le Larive chass dictera ses anciens
matres ces conditions dune ddaigneuse dlicatesse :
1 M. Larive refuse absolument sa part; il refuse mme
davance toute gratification dtourne, prsents, attentions; 2 il
ne jouera quune fois par semaine; 3 il ne jouera que ce quil
sait; 4 il sera dclar quil na cd quaux sollicitations de la
socit, pour soutenir la tragdie dfaillante.
3
Ces abaissements, lhostilit nouvelle de ce parterre, hier si
applaudisseur, le pressentiment de la dfaite, les attaques journa-
lires de la Chronique de Paris, haineuse dpositaire des haines de
Talma, chauffaient Naudet, qui oubliait son nouvel tat pour se
rappeler son ancien mtier de soldat; et ses colres contenues ne
cherchaient qu se dpenser, brutales, sur un Camille Desmou-
lins. Loccasion ne tarda pas. La clture de lanne thtrale
stait faite, le 29 mars 1790, par un discours plein de craintes, de
plaintes, de douleur, de ressentiments mi-voix; il y tait parl
dune jalouse cupidit qui voulait slever sur les dbris de la
Comdie
4
. la rouverture, le 12 avril, la Comdie, seule
1. Chronique de Paris. Octobre 1789.
2. Journal de la Cour. Fvrier 1790.
3. LObservateur. Mai 1790.
4. Chronique de Paris. Mai 1790.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
82
de tous les thtres, avait gard du pass lancien usage de ferme-
ture pendant les trois semaines de Pques et les ftes de la
Vierge, ce qui faisait, dans lancien rgime thtral, trente-trois
jours de relche, Talma savance, un discours en main. Cest
un plaidoyer en faveur de la libert thtrale, crit par Chnier
1
.
Naudet se jette devant Talma, et aux gens qui demandent
grands cris la lecture du discours de Chnier qui leur a t distri-
bu la porte, Naudet, faisant front lorage, lance ces mots :
Leffervescence qui rgne parmi vous mempche de connatre
votre dsir , toute la salle lui jette, au milieu des hues, cette
phrase du discours de Chnier : Vous plaignez ces Franais timides
qui semblent ne plus vouloir tre Franais
2
. quelques jours de l,
une reprsentation de Tancrde, Naudet clate tout coup, et,
sans provocation, Talma est frapp
3
.
Ds lors, la Comdie franaise est un champ clos. Naudet fait
de sa loge un arsenal. La toge cache des pistolets, et les rois de
tragdie ont de vrais poignards; et cest dans ces alertes et ces
prcautions militaires des coulisses que Talma et Chnier cri-
vent, celui-ci : Je me suis vu contraint de porter des pistolets au
moment o Charles IX ma fait des ennemis de tous les vils
esclaves ; celui-l : Connaissant la haine des noirs, je pris le
parti de marcher bien arm pour prvenir une insulte . Armes,
prtes tout, les hostilits vont saigrissant; et chaque fois que les
cris de la salle montent jusqu la loge de Naudet, chaque fois
que recommencent, inapaises, les clameurs de ce public qui
demande avec Mirabeau, Charles IX aux ftes de la Fdration,
Charles IX au 24 aot, comme une expiation de la Saint-Barth-
lemy, qui demande Les Horaces, Brutus, La Mort de Csar, Barne-
velt, Guillaume Tell; chaque fois quil se fait dans le parterre une
protestation contre le rpertoire royaliste, auquel est revenue la
Comdie, Talma vient lesprit de Naudet, responsable de ces
cris, de ces clameurs et du dchanement de ces exigences.
Conciliabules entre Naudet, Raucourt, Contat; on se concerte,
on machine; la calomnie appele au conseil, on fait annoncer
dans les journaux amis que Talma va tre renvoy de la compa-
1. Journal de la Cour. Avril 1790.
2. Chronique de Paris. Avril 1790.
3. Id. Aot 1790.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
83
gnie des anciens chasseurs volontaires de lancien district des
Cordeliers. Talma est dnonc Bailly, son arrestation deman-
de, sous de spcieux prtextes
1
; mais calomnies et sollicitations
chouent auprs du maire de Paris. Alors runion de la Comdie
en comit; avis ouvert de rayer Talma du tableau, Talma reu
comdien du roi par les anciens suprieurs de la Comdie. Tout
anims quils sont, Naudet, Raucourt, Contat ne peuvent
limpos-sible; aussi Talma reste-t-il au tableau; mais rsolution
est prise par les comdiens du roi de ne plus jouer avec lui.
Talma cart du rpertoire, le public le demande avec fureur.
La cabale paye par les comdiens pour crier : Non! a le dessous.
Fleury alors, Fleury qui des cris de : Charles IX! avait
demand si on affranchissait ses camarades et lui des lois quils
taient accoutums respecter depuis deux cents ans ,
Fleury sexprime ainsi le mardi 21 septembre 1790 : Mes-
sieurs, ma socit, persuade que Talma a trahi ses intrts et
compromis la tranquillit publique, a dcid lunanimit quelle
naurait plus aucun rapport avec lui, jusqu ce que lautorit ait
dcid. tonnement, cris, injures de la salle. Dugazon, le
patriote Dugazon, connu par ses ajoutes et ses parodies des rv-
rences de Versailles, dans son rle du Muet, slance de la
coulisse : Je dnonce toute la Comdie! Il est faux que
M. Talma ait trahi la socit! Tout son crime est davoir dit quon
pouvait jouer Charles IX! Quon prenne la mme dlibration
contre moi ! Dans le tumulte de la salle, la garde dbouche,
Bailly apparat. Les comdiens sont mands la Commune; ils
restent chez eux. Mands une seconde fois, ils apprennent au
maire de Paris, que leur camarade Grammont est all rendre
compte aux gentilshommes de la chambre. Il est trange, dit
M. Bailly, que les gentilshommes de la chambre prennent
connaissance dun fait de police qui concerne le thtre de la
Nation. Et il exhorte les comdiens jouer et communiquer
avec Talma. Vous nous forcerez, rpond lun, porter les cls
de notre salle au roi.
2
La Comdie avait jet le gant la
1. Chronique de Paris. Aot 1790.
2. Id. Septembre 1790.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
84
Commune. La jeunesse royaliste quitte un moment lAcadmie
royale de musique pour apporter la Comdie ses bravos, ses
btons, ses plumets blancs.
Bientt, dlibration de la ville portant ordre de communi-
quer et de jouer avec Talma, imprime, affiche dans Paris; et le
29 septembre 1790, les comdiens jouent Charles IX, et font pr-
cder la pice dune protestation de soumission et de respect
pour la municipalit.
Cette soumission laissait toutes vives et debout les haines
contre Talma. Pour empoisonner la victoire de Talma, Naudet
publie lExpos de la conduite et des torts du sieur Talma envers les
comdiens franais. M
lle
Contat, retire de la Comdie avec
M
lle
Raucourt, crit aux comdiens et fait lire en plein thtre :
Les nouveaux chagrins qui vous ont t suscits par
M. Talma ne peuvent me paratre un motif pour revenir sur ma
rsolution, et pour consentir le regarder jamais comme mon
associ, comme mon camarade. Son existence la Comdie fran-
aise compromet toutes les autres.
1
Avant M
lle
Contat, Saint-
Prix, appel par Talma au secours de sa bravoure msestime et
calomnie par Naudet, avait tmoign que la Rvolution ne
devait lhrosme de M. Talma quune garde de trois heures
chez Monsieur, une faction la fentre de lhtel de Tours, rue
du Paon, et un jour de danger, le refus de marcher
2
.
Talma, qui se voyait vaincre, trouvait beau de ne pas garder
rancune ces colres de vaincus, et de leur tre gnreux.
une reprsentation gratis du 8 janvier 1791, o reparais-
saient M
lles
Raucourt et Contat, Dugazon sort des rangs de la
troupe qui attaque la Bastille, et sadressant aux spectateurs :
Vous voyez que nous sommes tous bons citoyens. Nous avons
eu quelques querelles; permettez-nous de nous embrasser.
Aprs ces mots de Dugazon, Talma se hte de dire : Messieurs,
les vnements se sont trouvs tels que je me suis trouv la cause
involontaire des chagrins auxquels la Comdie a t en butte, et
particulirement M. Naudet qui, dans le moment, je me fais un
1. Petites Affiches. Novembre 1790.
2. Chronique de Paris. Octobre 1790.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
85
devoir rigoureux de rendre toute la justice qui lui est due.
1
En
ce moment, Dazincourt pousse Talma dans les bras de Naudet.
Naudet se refuse aux embrassades, et tient la rconciliation
distance.
La cabale de Talma crie, Naudet crie plus fort quelle :
Messieurs, ce nest point dsobissance, mais force de
caractre. Quil lembrasse! genoux! rugit le parterre.
Naudet demeure impassible. Un peu de calme se fait. Je
nai que deux mots dire, prononce lentement Naudet : la per-
sonne qui demande se rconcilier avec moi, et il parat que cest
le vu public, fait devant vous une dmarche fort au-dessous de
tout ce quelle me doit. Vous lordonnez : je nai plus de volont.
Je fais vous seuls le sacrifice de mon ressentiment. Et Naudet
embrasse froidement Talma et Dugazon
2
.
Ce jour, les anciens comdiens du roi avaient jou La Libert
conquise; le lendemain, ils devaient donner Rome sauve, et le
surlendemain Brutus.
1. Chronique de Paris. Janvier 1791.
2. Journal de la Cour. Janvier 1791.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
86
Chapitre V
Les duels. Lmigration. Lmigrette. Une scne indite du
Mariage de Figaro. Petite guerre de la jeunesse. Le commerce des
comestibles.
Dans lmeute des opinions autour de la chose publique, bientt
se dclara les pamphlets ne suffisant plus aux haines, les
calomnies aux ressentiments une pre soif des satisfactions
exiges et des luttes personnelles. Avec les discussions tout
bout de dialogue, par ce rgne desprit public, les colres
semportrent aux vengeances corporelles. Impatients de lheure
des vnements, les individus se pressrent, apportant chacun,
pour le tmoignage de leur foi, leur part dnergie et de courage
physique; et comme au temps de Bayard o le champ clos
souvrait sous les murs dune ville prendre, de 1790 1791,
quelques mois de la grande bataille des partis, la guerre civile
dhomme homme souvrit au bois de Boulogne, guerre civile
quotidienne, o chaque camp envoyait un tenant, et dont chaque
bulletin tait jet, soir et matin, la ville haletante par les mille
voix des crieurs. On et dit que le XVI
e
sicle recommenait, et
chaque jour se rvlaient des hritiers des Sourdiac, des Millaud,
des barons de Vitteaux.
Mille bonnes occasions dailleurs aux ombrages et aux
susceptibilits : un mot, une cocarde, et mille lieux de conflit :
lOpra, le club de Valois. Gervais, le matre darmes du vicomte
de Mirabeau, passe ses nuits improviser, pour le lendemain
EDMOND & JULES DE GONCOURT
87
matin, des chevaliers de Saint-Georges
1
. Tous les drapeaux,
toutes les classes, ont leurs martyrs et leurs hros promens
morts sur le bouclier, dans les apothoses de la presse. La socit
de la Constitution accueille dacclamations ses champions saufs.
Les nobles, les membres du corps diplomatique, courent chez le
noble bless; et M. de Villequier y envoie de la part du roi. Quel-
quefois aussi le peuple y lance sa dputation de saccageurs. Et,
bientt des hommes de nom et dintelligence, cette furie et cet
exemple descendent dans le bas de larme et dans le peuple, pris
de ce je ne sais quoi dagressif et dhomicide que lui donnent les
rvolutions. Toulon, deux rgiments scharpent sur les rem-
parts, par troupes, dix contre dix; et, cela plusieurs jours; et cela
rpondent-ils aux bourgeois qui les interrogent sans trop
savoir pourquoi
2
.
Paris, le 30 janvier 1790, cest Talma et Naudet;
Le 25 fvrier 1790, M. de Sainte-Luce et Leblanc;
Le 2 mars 1760, M. de Rivarol blesse au cou son adversaire;
Le 8 mars 1790, M. de Bouill tue M. de la Tour dAuvergne
dun coup de pistolet;
Le 23 avril 1790, Allyman, adjudant de la compagnie gnrale
des Suisses et Grisons, est bless par Oswald, lieutenant dune
compagnie solde de chasseurs;
Le 15 mai 1790, cest Barnave et le vicomte de Noailles;
Le 25 mai 1790, Cazals reoit de Lameth un coup dpe;
Le 28 mai 1790, Montrond, qui avait reu quelques jours
avant deux coups dpe de Champagne, le tue;
Des gardes nationaux tus en duel sont relevs sur le quai du
jardin du roi, et jusque dans le jardin des Tuileries;
Le 28 juillet 1790, Sarr, lieutenant de chasseurs de la troupe
solde, est tu au pistolet par un matre darmes;
Le 12 aot 1790, Barnave blesse Cazals la tte, dun coup
de pistolet;
Le 30 septembre 1790, M. de Bazancourt est tu par M. de
Saint-Elme;
Le 12 novembre 1790, M. de Castries blesse M. de Lameth;
1. Journal de la Cour. Dcembre 1789.
2. Id. Mars 1790.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
88
Le 20 dcembre 1790, le vicomte de Mirabeau est bless
1
.
ces jeux sanglants, ces gentils combats , comme dirait
Brantme, la galerie ne faisait pas dfaut; et les plus galantes et
les plus jolies se prenaient cette curiosit de la mort. Le bois de
Boulogne, avec son spectacle dmotions, stait fait le rendez-
vous des coquetteries et des dsuvrements
2
. Les petites-ma-
tresses trouvaient l remde leurs vapeurs, comme des
Romaines de dcadence au Cirque. Leur me alanguie se retrem-
pait voir se battre les dputs de tout parti ; et peut-tre tait-ce
providentiel : beaucoup de ces ttes qui se penchaient, regardant
de-ci de-l, ntaient-elles pas promises aux fournes androgynes
de 93?
La nouveaut du duel au pistolet, duel dimportation anglaise,
en pleine anglomanie, touchait de trop prs la mode pour
navoir pas son Longchamps; et les jours de belle reprsentation,
la compagnie tait charmante et du meilleur air : cinquante car-
rosses attendaient les cervelles qui allaient sauter . Ctaient
tantt des gentilshommeries de dfi, et qui faisaient applaudir
M. de Rivarol, proposant son adversaire de tirer le premier
quatre pieds de distance; tantt une tragdie outrance : M. de
Bazancourt et M. de Sainte-Luce rglant ainsi les conditions
dune rencontre lpe et au pistolet : On tirera volont, on se
servira de lpe volont; celui qui tombera, et ne tombera que
bless, pourra tre brl ou gorg par lautre sans misricorde et
quoique sans dfense. Et pour une belle sensible qui disait au
retour : Dhonneur! ils mont fait un mal horrible. Je ny
retournerais pas, quand je serais sre quils y resteraient tous les
deux , toutes les lgantes revenaient avides et invinciblement
attires
3
. Mais jamais les carrosses ne se pressrent davan-
tage, jamais le public des carrosses ne sonda plus longtemps de
lil la route de Paris que le fameux jour o la mystification
promit la curiosit le duel de labb Maury et de labb
Fauchet
4
.
1. Journal de la Cour. Anne 1790. Passim.
2. Id. Fvrier 1790.
3. Id.
4. Id. Avril 1791.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
89
En vain la logique se gendarme contre les duels. En vain on
sattaque au prjug, au nom de Rousseau. Rien ny fait : ni la
prose de M
me
de Genlis, cette bavarde de morale, ni le dilemme
de Grouvelle : Point de duel ou point de Constitution. Celle-l a
beau se jeter entre les combattants; celui-ci a beau dclarer
lamour des combats singuliers un reste de fodalit, une tache
aristocratique , les moqueurs sont l pour plaisanter lHersilie
du Palais-Royal, et pour rpondre Grouvelle que se faire
casser la tte est un trange droit ; et le rire emporte lopinion.
Cependant le parti rvolutionnaire salarme; lui, qui a mis son
enjeu sur quelques hommes de lAssemble, lui dailleurs moins
rompu lescrime, il craint ces jugements de Dieu de gens de
robe gens dpe. Ces sept ou huit ttes qui ont son avenir en
elles, il ne lui faut pas quil les trouve diminues dune, un matin,
tout coup; ces quelques avocats qui portent la Rvolution sur
leur loquence, il ne veut pas les laisser se mettre la merci mala-
droite dune balle ou dun coup dpe. Il ne lui faut pas, la
tribune du peuple, une absence : un mort ou un bless. Aussi,
dans toutes les feuilles du ct gauche, au lendemain des jours o
Barnave et Lameth ont risqu en eux un peu de la patrie, quelles
rprimandes maternelles ensemble et pdantes pour navoir pas
imit le comte de Mirabeau qui enregistre ses duels! ces
courages, comme elles voudraient mettre un veto! Elles scrient,
lune, que le meilleur citoyen, le plus honnte homme sera
toujours lesclave du premier vaurien, du premier valet-tueur
quon lchera contre lui ; lautre, que le duel est une institu-
tion barbare, qui ne doit pas survivre la destruction de laristo-
cratie . La section Grange-Batelire prie lAssemble nationale
de dcrter que quiconque proposera ou acceptera un duel
sera exclu de tous emplois civils et militaires . Le Spectateur
publie le projet de dcret suivant : 1 Nous dcrtons que tout
membre qui sera convaincu de duel, sera banni pour toujours de
lAssemble nationale; 2 que sil a fait auparavant des discours
remplis dloquence et de savoir, ils seront enlevs des archives
et brls publiquement. Enfin un jour, voici quon propose :
Les assassins duellistes seront dsigns dans le texte des lois
sous le nom de gladiateurs, titre qui portera infamie, et lorsquune
place de bourreau vaquera, et quil ny aura pas daspirant, le
premier gladiateur sera requis par les tribunaux comptents den
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
90
exercer les fonctions sous peine de mort
1
; et Feydel demande
quon applique avec un fer rouge la lettre A sur la face des
duellistes
2
.
On accorde les honneurs du journal une bravoure de para-
doxe et toute nouvelle : celle de refus de duel. On encadre
dloges cette lettre dun dput un insulteur : Vous faites le
spadassin : le spadassinage est lhonneur de ceux qui nen ont
pas. Je vous prviens que je porte deux pistolets pour les assas-
sins.
3
La section de la Grange-Batelire ptitionne lAssemble :
Nous vous prions, messieurs, de dcrter que la vie dun
citoyen ne pourra tre fltrie par le refus dun combat singulier,
et que tout citoyen entrant dans les assembles primaires, aprs
avoir prt son serment civique, prtera celui de ne jamais provo-
quer, accepter, ni favoriser aucun combat de cette nature.
Mais, tout en parlant ainsi, les patriotes sentaient eux-mmes
la tradition plus forte queux. Ils sentaient, comme plusieurs le
leur disaient mchamment, toute la peine quon a persuader un
peuple national quon na pas besoin dhonneur pour tre libre; et en
envoyant la barre de lAssemble le maire de Paris, la tte du
corps municipal, supplier les dputs de rendre le plus tt pos-
sible une loi qui rappelle les citoyens aux rgles de la morale ,
une loi contre les duels, ils insraient bien haut dans leurs
colonnes larrt de la compagnie des chasseurs du bataillon de
Sainte-Marguerite : Tout chasseur se portera son tour vers le
lieu des sances de lAssemble nationale; il regardera comme
personnelle toute querelle suscite aux dputs patriotes, et il les
dfendra jusqu la dernire goutte de son sang.
Cest alors quun homme, le citoyen Boyer, eut lassez bizarre
et vaillante ide de monopoliser son profit tous les risques de
ses amis politiques. Il se mit tenir, lui tout seul, pour toutes les
affaires dhonneur des patriotes, un bureau de courage gratuit,
offrant tout venant de se battre en son lieu et place, et dclarant
toute injure faite un bon citoyen rversible sur lui. Ce singulier
et dsintress condottiere crivait aux journaux du temps des
1. Chronique de Paris. Fvrier 1791.
2. LObservateur. Juillet 1790.
3. Journal de la Mode et du Got. Neuvime cahier. Mai 1790.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
91
sortes de manifestes dun style terrible : Jai fait serment de
dfendre les dputs contre leurs ennemis. Je jure que la terre
sagrandirait en vain pour soustraire un homme qui aurait bless
un dput Jai des armes que les mains du patriotisme se sont
plu me fabriquer : toutes me sont familires; je nen adopte
aucune : toutes me conviennent pourvu que le rsultat soit la
mort.
1
Sur ce, il se prsenta chez M. de Sainte-Luce, le provo-
cateur de M. Rochambeau fils; M. de Sainte-Luce le mit la
porte. Cela ne causa pas un dcouragement au citoyen Boyer; il
fit cole; il monta un bataillon de cinquante spadassinicides,
rcrivit aux journaux sa profession de courage, et redonna au
monde son adresse : passage du Bois de Boulogne, faubourg
Saint-Denis
2
.
Mais bientt les hommes furent si peu devant les vnements
grandis, que le duel disparut pour un moment des habitudes
franaises, et Desmoulins, tran dans la boue par Desessarts et
Naudet
3
, put, sans se dshonorer aux yeux du public, dire ses
adversaires quil ne se battrait pas. Quon maccuse de lchet
si lon veut Je crains bien que le temps ne soit pas loin o les
occasions de prir plus utilement et plus glorieusement ne nous
manqueront pas.
La Rvolution, ensanglante dans ses langes mmes, ces
piques qui promenaient des ttes coupes, cette rouge aurore o
la libert se levait, ces barbaries, ces multitudes supplant le
bourreau, ces dvastations inoues, la rpression, Bailly, La
Fayette, la Garde nationale, semblables larc-en-ciel, et narri-
vant, disait une femme desprit, quaprs lorage
4
, le Comit
des recherches inquisiteur, la dlation partout, les blanchisseurs
fouillant les poches des marquises et remettant leurs lettres au
Comit, lavenir promettant en ses menaces de passer le prsent :
tout poussait le noble hors de cette France ennemie. Il fallait
quil ft bien ami de ses habitudes, de ses terres, dune collec-
tion, dun souvenir ou dun sentiment pour ne pas quitter lhtel
1. Rvolutions de Paris. Dcembre 1790.
2. Id. Janvier 1791.
3. Journal de la Cour. Aot 1790.
4. Feuille du jour. Fvrier 1790.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
92
ou le chteau de ses pres. Le roi, le roi ! sabandonnant lui-
mme, et semblant prt dsavouer tout hrosme qui se serait
compromis en rsistance, les royalistes labandonnaient, pensant
tout bas ce quun des leurs lui crivait : Vous navez pas voulu tre
mon roi, je ne veux plus tre votre sujet ; et ils emportaient toute
leur patrie dans leur cocarde blanche.
Chacun part
1
. LItalie, la Savoie, lAngleterre, reoivent tous
ces grands noms qui ne sont plus franais.
De Rome, de grandes dames crivent quon renvoie leurs
domestiques et quon mette leurs filles au couvent
2
. La Suisse, et
surtout le canton de Berne, est tellement peuple de fugitifs que
le prix du loyer des maisons excde dj, avant la fin de 1789, le
prix de leur capital
3
. Les jeunes, les bouillants vont prendre
Coblentz lhabit bleu, la veste rouge, les culottes jaunes, les
boutons fleurs de lis de larme des migrs
4
. Ceux-l restent
seuls qui sont si vieux quils ne veulent pas se dranger pour
mourir, ou les fils qui se dvouent garder les biens de la famille,
passs sous leur nom, et en faire parvenir les revenus leurs
risques. Par jour, des 500 000 cus, en numraire, se vendent la
porte du Palais-Royal, emports par les enleveurs dargent
dans ces cannes qui contiennent 600 louis. Par jour, la municipa-
lit donne deux cents passeports. Vers septembre 1789,
M. Necker se plaint de six mille passeports dlivrs en quinze
jours aux plus riches habitants
5
. Les trangers remportent leur
fortune chez eux, comme M
me
lInfantado qui dpensait
800 000 livres par an, et qui senfuit
6
. Paris, on ne compte plus
que trois Anglais, contents au reste comme trois vrais Anglais de
cette rvolution qui ne lsine pas avec le dramatique.
Peintres, sculpteurs, graveurs, lart migre. La danse migre
aussi : dAuberval, Didelot passent Londres
7
; et Paris smeut
voyant le grand Vestris les suivre, laissant mi-succs le ballet de
1. LAbus des mots. 1790.
2. LObservateur. Octobre 1789.
3. Journal de la Cour. Septembre 1789.
4. Journal de Suleau. Vol. II.
5. LObservateur. Septembre, 1789.
6. Adresse aux Provinces.
7. Petites Affiches. Mars 1791.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
93
Gardel
1
. Les marchandes de modes ont prcd les acteurs,
Paris na plus que des fagotires; il est oblig de tirer ses modes de
la province, qui lui envoie bonnets, rubans et fleurs jaunes, dits
malicieusement au teint de la Constitution
2
.
Quest-ce que ldit de Nantes ct de ces pertes et de cette
dpopulation? La consommation de Paris diminue de plus de
quatre cents bufs, par semaine. Comptez les grands dpensiers
passs ltranger : M. le comte dArtois, M
me
la comtesse
dArtois, M. le prince de Cond, M. le duc de Bourbon, M
me
la
princesse Louise de Cond, et la suite immense de ces princes;
M. le baron de Breteuil et toute sa famille, M. le marchal de
Broglie, M. le prince de Lambesc, larchevque de Paris, M. le
prince de Vaudemont, M. le prsident dAligre, M. le prince de
Monaco, M
me
de Polignac, M. le duc de Luxembourg, M. le
comte dEscars, M. de Barentin, M. le prsident Mol, M
me
de
Lamoignon, M. de Narbonne, M
mes
de Champltreux, de Cau-
mont, de Basville
3
.
La municipalit arrte quon ne dlivrera plus de passeports
sans certificat de mdecin. Les ci-devant de simuler des mala-
dies, ou dobtenir des certificats de complaisance. Nouveau
rglement et visa du commissaire de la section qui confronte le
visage de la personne avec le certificat
4
, et dcide parfois,
comme pour larchevque de Reims, attaqu de consomption,
que les mdecins sont des alarmistes, et que le candidat lexil
peut garder la France
5
; toutes svrits nempchant pas les
htels des rues de lUniversit, de Grenelle, de Saint-Dominique
dtre abandonns, et lanne 1791 de montrer chaque porte,
chaque balcon, chaque fentre du faubourg dsert : Maison
vendre, maison ou appartement louer
6
.
Et savez-vous comment les Parisiens se vengent et se conso-
lent de 30 millions de revenus perdus? avec un jeu : une roulette
de bois ou divoire, vide comme une navette, et o un long
1. Petites Affiches. Janvier 1791.
2. Journal de la Cour. Aot 1792.
3. Feuille du jour. Mai 1791. Adresse aux Provinces.
4. Id. Septembre 1791.
5. Id. Juillet 1791.
6. Id. Mars 1791.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
94
cordon introduit par la rainure sattache laxe de la roulette qui
monte et redescend par un mouvement que la main dtermine
avec plus ou moins dadresse. Ce jeu sappelle Coblentz ou
lmigrette. Cest une vogue. LE SINGE-VERT, rue des Arcis, en
fait fabriquer vingt-cinq mille
1
; et, Paris ruin, le Parisien
chante, son Coblentz montant et redescendant :
Quelquun qui dit sy bien connatre
Lappelle jeu des migrants,
Et sur ce nom chacun saccorde,
Lon y trouve la fois et la roue et la corde
2
!
Si bien que dans le Mariage de Figaro, Figaro entre roulant une
migrette, et que Beaumarchais envoie la Chronique de Paris, en
janvier 1792, la petite scne d-propos sur la manie du jour,
intercale par lui dans sa comdie :
BRIDOISON, Figaro.
On on dit que tu fais ici des tiennes?
FIGARO.
Monsieur est bien bon! Ce nest l quune misre.
BRIDOISON.
On nest pas plus us idiot que a.
FIGARO, riant.
Idiot, moi ? Je fais trs bien monter et descendre (Il roule.)
BRIDOISON, tonn.
quoi cest-il bon lmigrette?
BARTHOLO, brusquement.
Cest un noble jeu qui dispense de la fatigue de penser.
BRIDOISON.
Ba ah! moi cte fatigue-l ne me fatigue pas du tout.
FIGARO, riant.
Jeu favori dun peuple libre! quil mle tout avec succs.
1. Feuille du jour. Octobre 1791.
2. Lettres patriotiques.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
95
BARTHOLO, brusquement.
migrette et Constitution, le beau mlange quils font l
1
!
La jeunesse aristocrate, qui nest pas Coblentz, a mont
Paris une petite guerre, coups de collets, de devises, de bou-
tons, contre la Rvolution : taquinerie plutt que protestation,
qui serait ridicule, si elle ntait courageuse; et, gaiement, les
jeunes gens compromettent leur parti sans le servir, en jouant
individuellement leur vie sur une pigramme de modes, et une
provocation dhabit. Le frac ouvert, le gilet monarchique achet
aux TROIS-PIGEONS, montrant en plein ses petits cussons aux
trois fleurs de lis couronnes sems sur le basin blanc
2
, ils para-
dent aux promenades, appelant, dfiant les btons patriotes qui
voudraient les habiller de bois. Cravate blanche, la main une
petite marotte qui indique, dit lordre du Jour, quils sont les mas-
siers de laristocratie, redingote courte taille carre, culotte bien
serre, petites bottes rabattues sur les talons, ou chausss de
cette nouvelle espce de mules, dont la charmante invention est
dune fille du Palais-galit
3
, ils sabordent; la main quils
pressent, la main quils tendent, ayant la petite bague en caille
avec : Domine, salvum fac regem
4
, qui cotait tout lheure
1 livre 4 sous, et quils font maintenant se vendre 7 livres
5
. Sils
jouent aux dominos, ils sortent de leur poche un jeu de dominos
monarchique o des lettres crites sur chacun forment par leur
runion : Vivent le Roi, la Reine, et monseigneur le Dauphin!
6
Prisez-vous? Et si vous tirez une tabatire ronde, dun ct
reprsentant le blocus et la prise du couvent des Annonciades, et
de lautre M. dAlbert de Rioms se battant sur le Pluton contre
IV vaisseaux, vous tes leur ami et leur second contre les Jaco-
quins
7
.
1. Chronique de Paris. Janvier 1792.
2. Feuille du jour. Mars 1791.
3. LOrdre du jour.
4. Lettres patriotiques.
5. Feuille du jour. Septembre 1791.
6. Id. Novembre 1791.
7. Chronique de Paris. Avril 1790.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
96
Ils prennent un temps, un uniforme de ralliement : habit vert,
collet rose; veste, culotte, souliers boucles, le tout noir. Mais,
cest esquiver la cocarde quils singnient le plus. Ils ont des
cocardes antipatriotiques, petits flocons forms dun seul ruban
ray. Ils en ont de mcaniques qui, de tricolores Paris, passent
blanches dans leurs cavalcades aux environs de Bagatelle
1
. Ils
organisent un ordre, dont les croix sont huit pointes, espaces
de fleurs de lis surmontes de la couronne de France, reprsen-
tant en leurs mdaillons le marquis de Favras sortant du tom-
beau : lordre de la Rsurrection de la contre-rvolution, auquel les
patriotes songent opposer un ordre de la Lanterne, portant un
rverbre les ailes dployes
2
.
La haute socit, le salon noble, prend part et sassocie aux
petites vengeances de ces jeunes gens terribles. un grand bal,
chez une grande dame, un neveu de M
me
de Sillery stant pr-
sent les cheveux noirs et plats, les gens le prennent, ou font
comme sils le prenaient pour un jockey : il est refus. Il insiste,
dcline son nom, sa parent : il obtient dtre reu; mais les dan-
seuses, dont quelques-unes portent sous leurs robes une cocarde
blanche pose nu sur le cur
3
, sarrangent de faon ne point
danser avec lui
4
; et le neveu de M
me
de Genlis passe la soire
dans un coin, dsign, lorgn, voir toutes les femmes qui lont
refus, navoir que sourires pour les cavaliers coiffs la contre-
rvolution, en grand crp termin par deux boucles en demi-
cercle, les cheveux du haut du toupet rabattus sur le front, et
spars la naissance de lpi
5
. Et ceux-l sont les rois du bal,
qui ajoutent la coiffure, des boutons dhabits, quon se baisse
pour regarder, et qui font rire, des boutons dont la gravure tra-
duit ainsi le fameux Vivre libre ou mourir : Ventre libre ou
mourir
6
.
1. Journal de Perlet. Mai 1792. Considrations sur la noblesse de France, par
M. de La Croix.
2. LObservateur. Octobre 1790.
3. Chronique de Paris. Dcembre 1790.
4. Feuille du jour. Fvrier 1791.
5. Id. Juin 1791.
6. LObservateur. Avril 1790.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
97
Un seul commerce grandit et prospre dans les afflictions et la
ruine de la socit : le commerce de la gueule. Cest le grand com-
merce des rvolutions, soit que le besoin dtourdissement de
lestomac et de la tte soit plus vif en ces temps, soit que les nou-
veaux parvenus aux banquets des jouissances se htent la
pture.
1790, 1791, toutes funbres annes quelles soient, donnent
essor aux imaginations du bien boire, et du bien manger, appr-
cies et encourages. Le roi, la monarchie, tout croule; les
renommes de la gourmandise se fondent.
Et dabord, les gosiers largis par trois fois la cave de
Beauvilliers est vide, avant la fin de 1790, par ses habitus, le
comte de Mirabeau, Bureau de Puzy, Chapelier, et les autres.
Quimporte? M. Marais est l qui vient dacheter 1 million
100 00 francs cette royale proprit de moines, ce clos bni : le
Clos Vougeot
1
. Et qui viderait les magasins de Cherblanc,
LHTEL DALIGRE, rue Saint-Honor, et ceux de Lemoine, au
MAGASIN DE CONFIANCE, Palais-Royal, 104 : vin dOrlans
rouge et blanc, vin de Champagne de 1779, vin de la Basse-Bour-
gogne, vin de Langon et de Barsac, vin de Hongrie, de Tokay,
Vermout de 1760, vin du Rhin de 1766, vin du Cap, Vosne et
Chassaigne de 1784; Rota, Tinto, Rancio, Macabeo, Muscat
rouge de Toulon, Malaga don Pdro de 1764, Chypre, Maras-
quin, eau-de-vie dOrlans et dAndae, et velours en bouteille?
Qui viderait le dpt des vins de Bordeaux, rue Saint-Denis, 158,
prs celle du Petit-Hurleur : Saint-Julien, cru dAbadie, de
lanne 1786, et, cru de Grau la Rose, mme anne; Hautbrion,
cru de Chollet de 1786; vin de Cannet-Pauillac, cru de Poulet de
1786; vin de Margaux, cru de Desmirial et Lamouroux de 1785,
cru de M. Copmartin de 1785; vin blanc de Soterne, du cru
unique de Suduirant dit cru du roi
2
?
Jamais le ventre neut tant et de si bons serviteurs : LHTEL
DES AMRICAINS, chez Labour, successeur de Delavoiepierre
3
,
jambons de neige, cuisses doie nouvelles, pts de veau de Pon-
toise, jambons de Bayonne, dits de primeur, gorges de Vierzon,
1. Feuille du jour. Fvrier 1791.
2. Petites Affiches. Janvier 1793.
3. Id. Fvrier 1790.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
98
beurre de la Prvalais en petits pots, pts de veau de Rouen du
sieur Clie, pts dAmiens du sieur Antoine de Gand
1
, anchois
de Frjus, perdrix rouges du Dauphin et du Quercy, bartavelles
de Corse que le vin de Condrieux si bien arrose!
La chasse permise tous, la tuerie faite par tous vilains, en
tous bois et toutes plaines, jette chevreuils, cerfs, livres, perdrix,
perdreaux, aux tournebroches actifs.
Vnua commence sa gloire, rue de Richelieu, au GRAND
HTEL DES TATS GNRAUX, avec ses trois tables dhte en
particulier : lune, de douze couverts, 1 livre 16 sols pour deux
heures, une 2 livres 5 sols pour trois heures, et la grande
3 livres pour trois heures et demie
2
. Cest Louis Lalanne, au
SOLEIL DOR, rue du Four Saint-Honor et ses jambons; Lesage,
le ptissier de Mesdames, rue de la Harpe en face le collge
dHarcourt, et ses pts de jambon, et ses gteaux de pte ferme
au beurre de Gournay
3
, Delormel, LA BASOCHE, et ses farces
lessence de jambon; Gautherot, AU CHAPEAU ROUGE, rue Gre-
netat, et ses gteaux aux pistaches de Pithiviers. Toutain se fait
un nom avec ses tourtes aux rognons, tourtes dpinards, de
godiveau, ses pts la ciboule, ses petits pts la Mazarine, ses
pts de lgumes, de lapereau, de riz de veau; le sieur Monniot,
seul lve et seul successeur du sieur Duth, demeurant dans le
logement que ce fameux traiteur a toujours habit rue Neuve-
Saint-Eustache, prs celle des Petits-Carreaux, n 23, au fond de
lalle, LA RENOMME DES BONNES LANGUES FOURRES ,
vous offre langues de buf mayences, andouilles de fraise de
veau, au riz de veau, au palais de buf, la Dauphine; boudins
de blancs de chapons aux truffes, aux pistaches, aux crevisses;
pieds la Choisi, panaches farcis la braise; le sieur Lafon an,
demeurant prs la manufacture Prigueux, possdant seul la
composition de Villeregnier, son oncle, continue de fournir la
France et ltranger de pts de Prigueux truffs raison de
12 livres la perdrix, et de galantine de cochon de lait truffe. Le
sieur Nagel, charcutier, est en renom pour le schevardemag de
1. Petites Affiches. Dcembre 1789.
2. Id. Mars 1790.
3. Chronique de Paris. Janvier 1791.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
99
Francfort, les cervelas dItalie et de Braunschweig; et pour
dexcellente choucroute dAllemagne, vous en trouverez au
SALON DES FIGURES, boulevard du Temple.
Pour les hutres, il nest que le choix des renommes : hutres
de Cancale et de Courseulles, chez Ficquet, rue Montorgueil, AU
ROCHER DE CANCALE; hutres de Lebaron, propritaire des
parcs pour les hutres de Dieppe, mme rue, htel Montmo-
rency; hutres anglaises, vertes et blanches, tires des ctes de
Jersey, venues de Saint-Malo, en poste, chez Frmont, mme
rue, lHTEL DES TROIS MAURES
1
, lhutre de drague
7 livres 4 sols le panier de trois cents; lhutre parque 10 livres
5 sols; lhutre anglaise, 15 livres
2
.
Chocolat de Meunier, de Millerand, de Velloni, et douillets
petits pains dEspagne pour laccompagner; chocolats mousseux
et non mousseux de Messiaux.
Chez Grandmaison, du Fort-Royal de lle de la Martinique,
rue de la Chausse-dAntin, liqueurs de la veuve Amphoux,
crme de cannelle, baume humain, mirobolenti, crme de crole,
de bois dInde, de caf, de cleri, de menthe; liqueurs de
M
me
Chassevent de la Martinique, ratafia dananas, sirop de
calebasses; crme des Barbades, de girofle
3
; chez Thron, dis-
tillateur de LL. AA. RR. le prince de Galles et feu duc de Cum-
berland, rue Saint-Martin, ratafias des quatre fruits, crme de
macaroni, ratafias de Louvres, briolet dAlsace, liqueur nationale
aux trois couleurs, eau divine de Saint-Pierre-sur-Dive, eau sto-
macale de llecteur, liqueurs de Trieste, marasquin de Zara,
rosolio de Bologne, non-lo-sapraye, crme de cdrat de Florence,
crme de fleur dorange grille au vin de Champagne
4
, toutes
fines saveurs, onctueux bouquets, couronnes des desserts!
Pour le dessert, pour la fin du dner ouvert par une soupe la
cocarde, o des rosettes de choux font les trois couleurs
5
, fro-
mage de Glocester et de double Glocester de Dubourg, AU
DPT DE PROVENCE, fromages de Cambaubert, Livaro, Pont-
1. Petites Affiches. Aot 1790.
2. Chronique de Paris. Dcembre 1790.
3. Petites Affiches. Octobre 1790.
4. Chronique de Paris. Janvier 1791.
5. Lettres patriotiques.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
100
lvque, Neufchtel, et migots la crme, de M
me
Leudet, de
Normandie, rue Coquillire, prs celle J.-J. Rousseau; et picho-
lines, prunes fleurettes, figues gendresses dtienne, fruits
dAimez, caf de Bourbon et de Moka de Soldato, drages fines
de Verdun de Lefer. Finet, rue du Coq, AU ROI DES FRANAIS,
envoie sa crme la fleur dorange
1
; Rat, ses petits paniers la
crme la Chantilly, son craquelin de Bordeaux, ses biscuits la
reine
2
; Paulard, ses biscuits la fcule de pomme de terre et de
reinette
3
; Bonat, ses amandes en coques, dites princesses;
Offroy, ses gteaux la Madeleine
4
; Rousseau, le gendre et le
successeur de Ravois, confiseur de la reine, AU FIDLE
BERGER, rue des Lombards, son tabac de caf la crme
5
, ses
barges doranges tapes
6
, ses coffrets de confitures sches de
Tours, ses botes et marmelades dAlberges, son pine-vinette de
Dijon
7
. Sur les tables, Berthellemot, rue de la Vieille-Boucherie,
verse ses galantes pastilles, ses pistaches lAurore, lImpa-
tience, lEsprance, la Portugaise, dont il est linventeur; et
bonbons de Vnus, de lamour des Dieux, de Pomone, la Bailly,
la La Fayette, et la cocarde nationale, et les trois ordres runis,
et bonbons du Roi et de la Reine, et de Fortune et de
Bonaventure
8
.
Et Noleau, lpicier-confiseur de la Vieille rue du Temple,
vous a fait venir par eau, pour lui garder sa fracheur, un vritable
fromage la crme de Viry, du sieur Montprofit, auquel il joint
un de ses pts de marrons de Lyon piqus de citron, bards de
melon deau, et dont la crote est damandes
9
.
1. Petites Affiches. Dcembre 1789.
2. Id. Fvrier 1790.
3. Id. Janvier 1790.
4. Id. Janvier 1791.
5. Id. Avril 1790.
6. Id. Janvier 1793.
7. Id. Octobre 1790.
8. Id. Dcembre 1790.
9. Id. Dcembre 1789.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
101
Chapitre VI
Maury. Grgoire. Lvque dAutun. Labb Fauchet. Sortie des
couvents. La rsistance. Le mysticisme. Le serment. La Journe du
Vatican ou Le Mariage du Pape. Mariage des prtres.
Dpouill de ses biens, frapp dans sa puissance temporelle, le
clerg avait encore sur les esprits dimmenses moyens daction et
de grandes influences. Ce fut lui qui se chargea de rsister et de
lutter. La noblesse, divise, dbande, irrsolue, embarrasse,
toute neuve dans les batailles de la parole et dans les campagnes
de parlement, le clerg se jeta au premier rang, anim
jusquau bout des espoirs de la victoire.
Labb Maury fut le vaillant qui conduisit la guerre. Violent,
brutal mme, port aux colres de la Bible plutt quaux mansu-
tudes persuasives du Nouveau Testament, labb Maury avait la
menace, il avait lemportement, il avait la vigueur. Robuste de
corps et dme, sans crainte aux pugilats de la rue comme aux
duels de la dialectique, il y avait dans ce dfenseur du clerg,
jetant des cartels dloquence Mirabeau, impatient dans sa
fougue, quelque chose de frre Jean des Entommeures. Ctait
lui qui, cette question : Comment se fait-il que vous hassiez
si fort la Rvolution? faisait cette rponse : Pour deux
raisons : la premire, et cest la meilleure, cest quelle menlve
mes bnfices; la seconde, cest que, depuis trente ans, jai
trouv les hommes si mchants, en particulier et pris un un, que
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
102
je nattends rien de bon deux en public et pris collecti-
vement.
1
Ctait lui qui ralliait la petite arme noire, couvrant
les retraites, les dfections, en sonnant les charges sonores, sou-
vent seul sur la brche, mais sauvant la dfaite par limposant
clairon de sa voix et la pompe mle de sa parole.
Laide de camp de labb Maury tait un gros et gras viveur,
buveur, mangeur, fort rieur, fort malin, courageux jusque par
del limprudence, une gaie caricature dhrosme, un Falstaff
brave : le vicomte de Mirabeau; et tous deux, ce fils de savetier,
que les pamphlets entourent dun cortge de recarreleurs de
souliers
2
, et le Mirabeau-tonneau, ils courent les hasards de la
tribune du Mange, la fortune des journaux, les prils du dehors,
dfendant la royaut par lglise, forts contre les emportements
des tribuns, audacieux contre les lois et la marche des choses.
Ce fut en lui-mme que le parti du clerg trouva sa dfaite, et
ce furent quelques-uns de ses membres qui lui portrent les
coups les plus rudes, les blessures les moins gurissables. Ces
membres furent labb Grgoire, lvque dAutun et labb Fau-
chet. Labb Grgoire apportait la philosophie les armes de
lglise : les habilets et les expriences de la dialectique. Lv-
que dAutun apportait moins : il apportait sa conscience. Une
caricature le reprsentait, en Cupidon boiteux, la toilette de
M
me
de Stal, en Vnus, promenant son regard des beaux yeux du
tarif des assignats la gorge de lambassadrice
3
. Labb Fauchet
tait un transfuge plus redoutable.
Imagination tendre, esprit tout nourri de lvangile, et se plai-
sant de prfrence la simplicit des premiers temps de lglise,
cur faible, sduit par lambition de jouer un grand rle de cha-
rit, tte sans dfense contre lutopie, presbytrien sensible, Fau-
chet semblait un Fnelon rvolutionnaire. Bonhomme mme aux
tentations, et sen confessant au prochain pour tre aid sen
dfendre, labb Fauchet, invit venir travailler la terre de Vil-
lette par M
me
la marquise de Grouchy, fort engoue de ses ser-
mons, eut une si forte distraction de M
me
de Condorcet, alors
M
lle
de Grouchy, quil saperut que lamour lui venait. Il avoua
1. Mmoires de Lombard de Langres. Vol. II.
2. LOmbre de Mardi gras ou les Mascarades de la Cour.
3. LApocalypse.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
103
son tat M
lle
de Grouchy, lui demandant protection contre lui-
mme, et fut renvoy par elle : Cela ferait, disait-il nave-
ment de son aventureuse surprise, un beau sermon sur le
purgatoire.
1
Prdicateur du roi, mais mal laise Versailles, dans les poli-
tesses des cours o les curs ne se donnent pas, il crivait, au
mois davril 1775 : Jai fait mon coup dessai la cour, il a eu
tout le succs que je pouvais dsirer. Je suis revenu de ce pays-l
fort content dy avoir t, de pouvoir y retourner, et de ny rester
jamais. Ces gens sont fort honntes, mais Dieu garde un pauvre
homme de fixer son sjour parmi eux. Les compliments ne leur
cotent rien, mais des vertus il nen est pas question. Lennui
sige l au milieu du faste et le sentiment y est touff par la poli-
tesse. Vivent la nature, la simplesse, la candeur et lamiti!
2
Parole doue donction, parole daptre plutt que dorateur,
attendrie, mouvante, et nouvelle aprs le bel esprit qui avait
rapetiss la chaire, parole trouvant le chemin des convictions
fminines, labb Fauchet apportait la Rvolution un enthou-
siasme, une loquence et un paradoxe. Il voulait rattacher Dieu
son sicle, lvangile la Rvolution, et la Pque la libert. La
philosophie, selon lui, tait lallie de la Providence, et il la rv-
rait, comme le saint instrument mis en uvre par elle, pour lav-
nement de lhumanit aux droits de lhomme et du citoyen. Dans
ce systme de conciliation de la rvlation et de la raison, et de
dduction de lune lautre, il trouvait dans les livres saints
lexcuse, que dis-je? la gloire des rsistances prsentes. Un plai-
sant appelait ses prcheries plbiocratiques le Ciel et la
Halle. Jusquaux plus oss hasards de la traduction, il allait ainsi,
traduisant beati pauperes spiritu par bienheureux ceux qui ont
lesprit de pauvret, cest--dire dgalit et de libert
3
. Au reste,
attach la religion catholique, croyant avec toutes les illusions,
mais aussi avec toutes les sincrits dune bonne intention, le
mariage ou mieux linceste quil lui imaginait avec la raison. Il
saluait la pense comme la vierge nouvelle du monde nouveau.
Lhumanit tait morte par la servitude; elle sest ranime par
1. Feuille du jour. Novembre 1791.
2. Catalogue dautographes. 8 avril 1844.
3. LObservateur. Septembre 1789.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
104
la pense , disait-il Notre-Dame. Il tait le Pierre lErmite des
croisades de la libert.
Et il avait pris tellement le peuple, que les districts deman-
daient que labb Fauchet ft nomm grand aumnier de la com-
mune, et quun journal patriotique motionnait pour labb
Fauchet un srail dune trentaine de femmes dun patriotisme
et dune vertu avrs, afin davoir des petits Fauchet, dont on
fera des prtres pour quils soient bons
1
.
Ctait labb Fauchet qui pleurait lglise paroissiale de
Saint-Jacques et des Innocents les vainqueurs morts la Bastille.
Il bnissait les drapeaux Notre-Dame, et, retraant la corrup-
tion, le rgime sacerdotal, le scandale pass, il appelait ses frres
la plnitude de la vie morale . Et Paris accourait, buvant ces
paroles tranges, ces sermons qui montraient la Rvolution assise
dans la main de Dieu. un sermon de Fauchet les chaises
cotrent 24 sous
2
.
Enfin il arrivait un jour o, emport par le mouvement, du
haut de sa chaire, Fauchet couronnait le Peuple-Christ : Cest
laristocratie qui a crucifi le Fils de Dieu!
3
Tout pouvoir
vient du peuple
4
, disait-il encore.
Il croyait branler si peu la religion, que les apostasies lui
taient un chagrin et une occasion de proslytisme. Clootz
stant de Jean-Baptiste dbaptis en Anacharsis, Fauchet cou-
rait chez Clootz, proposant de lui dmontrer sans rplique que la
religion catholique est sainte et vraie, sengageant, sil succom-
bait, se dbaptiser, mais demandant, sil avait lavantage, que
Clootz reprt son nom chrtien. Il lanait la France le projet
dune religion nationale, catholicisme rationnel, main tendue
tous ceux qui souffrent, code impossible de vertus, non bti sur
ce quest lhomme, mais rv sur ce quil devrait tre.
Clubs, banquets, glises, tout retentissait de la voix inspire et
sans lassitude de ce terrible ennemi du clerg, cout des foules,
des femmes et des intelligences, de ce Fauchet rassurant les cons-
ciences timores, accommodant la dvotion aux ides nouvelles,
1. Je men f conseils ou penses de Jean Bart. Vol. II.
2. Journal de Paris. Aot 1789.
3. La Guerre des districts ou la Fuite de Marat.
4. Chronique de Paris. Novembre 1789.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
105
promettant le paradis au patriotisme, ralliant les pits tonnes
et effarouches autour du Dieu du 14 juillet, tournant la croix
contre la contre-rvolution.
Cependant les vux sont abolis, la porte des couvents est
ouverte; cela est une grande dfaite du clerg.
Le pape et les moines finiront sans doute, crivait le roi de
Prusse Voltaire, le 12 juillet 1777; leur chute ne sera pas
louvrage de la raison, mais ils priront mesure que les finances
des grands tats se drangeront. En France, quand on aura
puis tous les expdients pour avoir des espces on sera forc
de sculariser les couvents et les abbayes. La prdiction du roi
philosophe est ralise. On sait le conseil que M
me
Roland cri-
vait Lanthenas, le 30 juin 1790 : Faites donc vendre des
biens ecclsiastiques. Jamais nous ne serons dbarrasss des
btes froces, tant quon ne dtruira pas leurs repaires. Adieu,
brave homme; je me moque du sifflement des serpents. Ils ne
sauraient troubler mon repos.
1
Le lundi, 18 octobre 1790, ladministration des biens natio-
naux adjuge, la bougie teinte, les trois premires maisons dont
les enchres et publications ont t faites selon les dcrets de
lAssemble nationale
2
. Les 21, 22 septembre 1791, rue et aux
ci-devant Petits-Augustins, a lieu la vente des ornements
dglises, chapes, chasubles, toles, dalmatiques, tuniques,
devants dautel, de diverses toffes et couleurs, partie brochs,
galonns en or et argent, aubes, rochets, surplis de chur et de
prdicateur, nappes dautels et amicts
3
.
Et tout un petit monde, hors du monde jusque-l, des joies,
des lois du monde, brusquement dli de sa vie, de son habitude,
de son vu, et jet au sicle, sans lexprience, transfuge tout
coup de la communaut, recrue de la socit.
Paris, cest une quarantaine de couvents dhommes, dans
lesquels la libert entre, dotant Augustins, Barnabites, Bernar-
dins, Capucins, Carmes, Clestins, Chartreux, Cordeliers,
Feuillants, Jacobins, Mathurins, Minimes, Oratoriens, Prmon-
1. Catalogue dautographes. Avril 1847.
2. Feuille du jour. Janvier 1791.
3. Petites Affiches. Septembre 1791.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
106
trs, Rcollets, de la disposition deux-mmes, de laffranchisse-
ment de leur conscience, et dun avenir lac. Il ne reste dans ces
maisons, hier florissantes et peuples, que quelques vieillards
habitus ce train de discipline, vieillis entre ces vieux murs, et
qui ne veulent pas se rsigner porter dans le bruit et les nou-
veauts du monde le peu de jours que la vie leur promet. Mais
toutes ces jeunesses, dtournes de leur cours, voues Dieu
sans les grces efficaces et persistantes dune relle ferveur, ces
vocations attidies ou mortes, et ces scandaleux qui avaient pris
la robe monacale comme un manteau de luxure et de paresse,
saisissent loccasion offerte, et sortent en troupes dans les rues.
Le dcret de lAssemble nationale fait au peuple les joies
dune mascarade, et on aurait cru quune providence municipale
voulait remplacer le Carnaval dfendu. Il faudrait un Rabelais
pour dire cette moinante moinerie soudain dguise en cos-
tume humain; tous ces pres Didace faisant, dans le clotre, si
souvent arpent, leur dernire promenade, dj en culotte bleue
et en frac anglais
1
; tous ces macrs secouant leurs vux, pour
courir dun pas vif aux droits de leur nouvel tat de citoyens, et
ces pipes fumes sur les boulevards par de jeunes bndictins,
auxquels, hier encore, les vieux suprieurs ne voulaient pas
laisser couper la barbe.
Tel est le zle sortir, que le 13 fvrier 1790, huit heures
moins un quart, le soir, quand lAssemble se spare, aprs avoir
vot le dcret de suppression des vux monacaux, un dput est
abord par un capucin, dont le premier mot est : Saint Fran-
ois est-il f? Et quelque chose de plus reprend le dput.
Bon! vivent Jsus, le Roi et la Rvolution!
Sur les places, dans les rues, quels tranges dialogues : Eh!
que diable fais-tu donc avec ta robe? Je vais te faire donner un
habit et un sabre. Les barbiers sont envahis par les frres
barbus qui veulent se mettre au got du jour : Monsieur le
frater, ne lui coupez pas toute sa barbe, dit lun deux dj la
mode, laissez-lui deux moustaches.
2
1. LHermite sans soucis.
2. Id.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
107
Des capucins de la rue Saint-Honor, dsireux de se
conformer au dcret de lAssemble, implorent la protection de
la Commune. La Commune arrive, escorte de barbiers, et la
communaut, en prsence de la Commune, passe par le rasoir, le
peigne, la poudre, et le fer toupet. Les souliers apports sont
chausss; et la crmonie se termine par une procession aux
friperies des piliers des Halles, o les capucins tent leurs casa-
ques, et prennent, bon compte, la livre du sicle
1
. Ce ntait
pourtant point par lexagration des scrupules que pchaient les
capucins. Ctait un capucin qui paraissait au spectacle avec sa
longue barbe et lhabit de son tat, et que lon couvrait dapplau-
dissements. Ctaient des capucins qui sen allaient avec des
filles, au LYON DOR, ou Clichy, encore vtus de leurs
mandilles, baptisant leur vie nouvelle du vin de la dbauche
2
.
Des capucins sengageaient dans la milice nationale, comme
sapeurs, prenant les sobriquets de la Terreur, Tranche-Montagne,
pour complter leur mtamorphose. Et certaines belles patriotes
de leur reconnatre infiniment plus de grce sous la hache et le
bonnet de poil, quelles nen trouvaient autrefois aux petits-
matres sous la poudre rousse, et aux abbs minaudiers sous leurs
habits musqus
3
.
tous ces moines vads du bercail, la Rvolution, la grande
patronne du travail, offre mille gagne-pain, quils soient instruits
ou vigoureux : ils ont les arts, le commerce, lagriculture, ils
vont avoir la guerre, pour faire uvre de leur corps ou de leur
intelligence.
Le plus grand nombre dont lesprit avait vcu dans ltude, et
entre autres les bndictins de Saint-Maur, offrirent de se
charger dune ducation. Danciens suprieurs demandaient
tre placs dans une maison pour enseigner des enfants la lec-
ture, lcriture et la grammaire; dautres, tenir les livres de
comptes; dautres, tre la tte dune bibliothque. Presque
tous, contents de la petite rente vote par lAssemble, ne vou-
laient que la table et le logement
4
. Quelques-uns continurent le
1. Annales patriotiques. Avril 1790.
2. Journal de la Cour. Janvier 1791.
3. Journal de la Mode et du Got, par M. Lebrun. 2
e
cahier. Mars 1790.
4. Petites Affiches. 1790. Passim.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
108
commerce en vogue de la communaut : deux carmes firent
annoncer quils composaient toujours leau de mlisse, dite des
Carmes; dautres, quils fabriquaient, rue Trane-Saint-Eus-
tache, le sucre et le sirop dorge renomms de labbaye de
Moret
1
; un autre, quil cultivait toujours, et fournirait, comme
par le pass, la salade, dite des Petits-Pres
2
.
Il en fut un qui prit une carrire toute neuve. Laffiche du
thtre de Monsieur, du 10 juin 1790, annonce que dans les
Ruses de Frontin, opra franais, un acteur qui na jamais jou
sur aucun thtre, dbutera dans le rle de Gronte . Le
Gronte tait un moine
3
.
Pour les femmes, ce ne fut point le mme scandale ni le mme
clat. Plus faibles que les hommes en face des habitudes, plus
gardes et retenues par le pass, elles prouvrent un combat
plus long entre les voix du monde et les voix de la retraite, quoi-
que chez elles la vocation ft plus souvent impose que volon-
taire, et le vu un lien de ncessit plutt quune attache de
choix.
Familiarises toutes jeunes avec le couvent, elles avaient pli
leurs gots naissants ces jours sans plaisirs, mais sans chagrins,
cette vie terne et benote de petites prires, de petites priva-
tions, de douces et recueillies batitudes. Le couvent leur tait
devenu une famille; elles staient trouv la consolation de ntre
rien au sicle, en tant toutes un Dieu souriant et entour dune
gentille cour danges; et elles se laissaient vivre, dans les tranquil-
lits dune sre existence matrielle, frisant des chrubins,
dcoupant des agnus, ourlant des rabats, chantant des oremus,
bordant de petits lits pour de petits Jsus
4
. Douces filles! avant
de se jeter violemment dans ce sicle, parlant fort, parlant gros,
dans ce monde la Duchne, lhsitation ntait-elle pas natu-
relle ces pudiques raffines qui avaient invent de dire le
modeste dun artichaut, pour le cul dun artichaut
5
?
1. Petites Affiches. Dcembre 1790.
2. Remarques historiques et critiques sur les abbayes, par Jacquemart. 1792.
3. Chronique de Paris. Juin 1790.
4. Journal de la Mode. 6
e
cahier. 1790.
5. Dictionnaire nologique.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
109
Moins instruites dailleurs que les hommes des agitations, des
bruits du dehors, mieux dfendues contre les nouvelles, elles
navaient pas ces espoirs de libert, allums ds le commence-
ment de la Rvolution, et ces soifs de sortie, chaque jour accrues.
Puis les suprieures faisaient bonne garde autour de leur trou-
peau, et bonne guerre celles qui coutaient venir la ralisation
de leurs esprances mondaines. Pied pied, dans les soixante
couvents et communauts de filles, les mes chancelantes, et
penchant vers la socit, lui furent disputes. Ni rigueurs, ni
menaces, ne furent pargnes. Pour avoir imprudemment parl
de la possibilit de supprimer les ordres monastiques, trois reli-
gieuses de lAve-Maria taient condamnes manger leur riz
avec un cure-oreille
1
. Les alarmes furent jetes aux consciences :
lenfer fut promis celles qui sortiraient. La mre Saint-Clment,
religieuse professe de lHtel-Dieu de Paris, ayant laiss trans-
pirer le dsir de profiter des dcrets de lAssemble nationale,
tait enferme et maltraite
2
. beaucoup de religieuses, les
dcrets furent cachs. Une religieuse de la rue Neuve-Saint-
tienne crivait quelles navaient pas t consultes, et que, sur
vingt-deux, douze revendiquaient la libert
3
. Et si pas un journal
nentrait dans les couvents de femmes, on y rpandait avec
profusion : lAdresse aux Provinces, Ouvrez donc les yeux, Jsus-
Christ offens
4
. Entre les vques, les grands vicaires, les
abbesses, une coalition stait forme; et labsolution, refuse
par le confesseur celles qui se confessaient de vouloir profiter
des dcrets diaboliques de lAssemble nationale, les faisait
connatre aux suprieures pour mauvaises brebis, lors de la com-
munion.
En dehors de ces manuvres et de ces violences, une chose
retenait les femmes par-dessus tout : la pudeur, un dlicat dsir
dtre forces et non autorises seulement quitter leur rgle.
Peu sortirent dabord, malgr tous les appts de la vie sociale,
en dpit de la coquetterie autorise par les ftes du monde, de
lamour par le mariage, du bonheur par la maternit. Pour une
1. LObservateur. Aot 1789.
2. Journal de la Mode. 5
e
cahier. Avril 1790.
3. Chronique de Paris. Janvier 1790.
4. Journal de la Mode. 2
e
cahier. Mars 1790.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
110
qui, en septembre 1789, tait venue du monastre dArgenteuil
rclamer contre ses vux devant la grandchambre, et parler
presque aussi longtemps que son avocat
1
; pour quelques-unes
qui se montrrent au Champ de Mars donnant le bras deux
officiers
2
; pour celles-l qui, aussitt le dcret rendu, coururent
occuper le logement quelles avaient retenu, deux mois davance,
dans limpatience de leurs prvisions
3
, un grand nombre de
religieuses continurent, quelque temps, leur mort au sicle.
Lemaire haranguait ces bgueules qui senveloppent la tte
avec des crpes , et leur disait quelles navaient pas reu deux
jolies gourdes de la nature pour tre ternellement ensevelies
sous une guimpe, mais bien pour alimenter de petits poupons,
mais pour tre pressures par de petites menottes bien tendres,
mais pour humecter des lvres innocentes couleur de rose, aux-
quelles il est bien doux dapprendre balbutier le beau nom de
maman et de libert
4
.
La soi-disant ex-religieuse de labbaye de Saint-Antoine,
M
me
de Verte-Allure, leur criait : Au diable grille et verrous! Au
diable lincommode guimpe! Mille fois puisse griller au feu
denfer, et bouillir dans lhuile, limpertinente et laide radoteuse
qui, par coquetterie, fonda la premire lusage du voile!
5
Les
vierges restaient voiles et ne quittaient pas encore lhabit saint
pour la lvite, la guimpe pour un pouf, les sandales pour les
mules, les matines pour lOpra, et lImitation pour lArt
daimer
6
.
Le thtre avait trop alors lautorit et les devoirs dun clai-
reur de lopinion pour ne pas parler : le thtre parla donc sur la
question des couvents et des vux, beaucoup, longtemps, en
prose, en vers, en ariettes et en vaudevilles.
Au thtre de la Nation, Le Couvent ou les Fruits du caractre
7
,
une comdie dun M. Laujon, avait la premire apport sur les
1. Chronique de Paris. Septembre 1789.
2. Journal de la Cour. Juillet 1790.
3. LObservateur. Janvier 1790.
4. Lettres de Duchne.
5. Au diable les jureurs.
6. LObservateur. Fvrier 1790.
7. Le Couvent ou les Fruits du caractre et de lducation, thtre de la Nation,
16 avril 1790.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
111
planches la reprsentation exacte dun couvent, le parloir, les
grilles, lintrieur du clotre. Quelques mois aprs, Five donne
aux comdiens italiens les Rigueurs du clotre, pice prototypique
des pices de couvent : vux forcs de Lucile, Lucile amoureuse,
torches et processions funbres de la communaut, Lucile dans
un in-pace, o elle vivra de pain et deau jusqu la fin de ses
jours, Lucile dlivre par amant, et chur gnral
1
. la pre-
mire reprsentation des Victimes clotres au thtre de la
Nation, un spectateur, saisi dhorreur pour un personnage
odieux jou avec talent par Naudet, scrie : Aux enfers, ce
monstre-l! Son voisin apprend au public que linterrupteur est
une victime du clotre
2
; et Dulaure invite les spectateurs qui res-
teraient encore partisans du monachisme aller voir, dans la
maison des Capucins de la rue Saint-Honor, les deux oubliettes
gauche en entrant, o est encore le bois de lit dun malheureux
condamn y mourir
3
.
Plus tard, quand les couvents furent vides et la cause gagne,
le thtre laissa le dramatique pour le licencieux, et le plaidoyer
pour le rire. Dantilly crivit le Couvent de Copenhague o lvque
avait une intrigue avec la suprieure, le jardinier avec la novice, et
le directeur avec une religieuse
4
. Les Surs du pot ou le double
rendez-vous, le Mari directeur, la Partie carre, les Dragons et les
Bndictines, les Dragons en cantonnement, furent autant de
contes de La Fontaine grossiers comme des vaudevilles, des rves
de corps de garde, crits par des Gresset rpublicains, dont
lordinaire dcor tait dun ct un jardin de moines au fond
duquel est une grotte , et de lautre un jardin de nonnes dans
lequel est un banc de gazon
5
.
La milice nationale avait t tout mue et excite par le beau
rle de lamant de Lucile dans les Rigueurs du clotre, venant la
1. Les Rigueurs du clotre, comdie en deux actes et en prose, mle dariettes,
reprsente pour la premire fois par les comdiens italiens ordinaires du roi,
23 aot 1790.
2. Feuille du jour. Mars 1791.
3. Chronique de Paris. Mars 1791.
4. Id. 1790.
5. La Partie carre, opra-folie en un acte. Thtre de la rue Feydeau, 27 juin
1793.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
112
tirer de cachot en costume dofficier milicien, suivi dun dtache-
ment de son district. Une religieuse se mourait de consomption,
retenue au couvent de lAssomption, deux pas de la salle des
Feuillants. La garde du district des Jacobins, la tte de laquelle
marche Manuel, lve toutes les difficults, et donne vole
loiseau malade
1
; et ce fut par de pareilles librations armes que
les couvents de femmes achevrent de se vider.
La population voulut aussi hter les dmnagements; elle se
mit fouetter publiquement les religieuses, pour leur apprendre
tre citoyennes, et sans les gardes nationaux, toutes les pauvres
malheureuses, enttes dans lobservance de leurs vux, eussent
pass par les mains des poissardes et des forts de la Halle
2
. Il
est heureux, disait, de ces brutalits, un homme desprit indign,
quon sente quune religieuse timide ne mrite pas dtre pendue
pour craindre dtre damne.
3
Peu peu les couvents se dgarnirent. Les couturires firent
pour un peu sauvegarder du choc de la mode mondaine ces
nonnes dpayses, et les apprivoiser aux toilettes, des robes la
Vestale en linon
4
. Le mariage en convertit le plus grand nombre
la nation. Celles-l firent insrer dans les Petites Affiches : Une
demoiselle sortant du couvent, sachant blanchir, repasser et
coudre, demande une place prs dune dame seule, ou
demoiselle. Et ce fut alors que lon offrit aux tables des restau-
rants lptre du Cordelier qui sest fait comdien, la Carmlite
marchande de modes
5
.
Pour prvenir ce grand chec, labb Maury et ses partisans
avaient de longue main et petit bruit prpar les esprits un
grand coup. Les consciences avaient t travailles; et la chaire
recommenait les vhmences de la Ligue, animant les mcon-
tentements, et les poussant la rvolte. Le cur de Saint-Sulpice
prchait tout haut contre les innovations, disant la France et la
religion perdues. Le cur de Saint-tienne-du-Mont, celui-l
1. LObservateur. Juillet 1790.
2. Journal de la Cour. Avril 1791.
3. Feuille du jour. Avril 1791.
4. Journal de la Mode. Mars 1790.
5. Nouveau Paris, par Mercier. Vol. VI.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
113
que ses paroissiens avaient vu pendant quarante jours de lhiver
couch par terre, sur les dalles de lglise, exhortait les fidles
faire, pieds nus, une procession au mont Valrien, pour
demander Dieu de rhabiliter la religion et de rintgrer les
prtres dans le respect quon leur refusait. Notre-Dame, en
cette assemble annuelle de tous les matres et matresses de
pension, convoque par M. Le Chantre, coltre des coles des
deux sexes, un chanoine de Notre-Dame navait pas craint de
slever vivement contre le nouvel ordre de choses
1
.
Mais ctait surtout dans lintrieur des familles, dans le for de
la socit, que le clerg poussait sourdement son uvre, en qute
dappuis pour sa domination menace. Ayant pour lui lintrt
qui sattache au rle de perscut, il prenait, il envahissait, il
faisait toutes lui, les mes sans dcision, veillant les remords,
attisant, dans le mystre et lombre, les colres venues des frois-
sements de lintrt ou du rang, tournant vers sa cause et
recueillant dans sa main toutes ces hostilits armes contre la
Rvolution. Et surtout les femmes lui taient des allies faciles et
prcieuses : il entrait en leurs faiblesses pour les mieux conqurir,
rpandant en ces curs, ambitieux de dvouements et de sacri-
fices, les semences des hrosmes de la foi.
Le soir, les portes fermes, la famille au complet, les domesti-
ques runis, on rcite genoux : lAmende honorable Jsus-
Christ, pour dsarmer les colres clestes. Cest lAssociation des
quarante heures pour demander Dieu le rtablissement de la foi,
des murs et du rgne de Jsus-Christ en France, brochure
que colporte partout la comtesse de Carcados
2
. Cest une belle
prire quon distribue gratuitement dans lintrieur de Saint-
Gervais
3
. Apprend-on que labb Fauchet doit venir prcher le
carme Saint-Roch, les dvotes du haut monde signifient
leurs domestiques la dfense daller entendre aucun sermon
cette paroisse
4
. Elles se rendent au sermon des coles chr-
tiennes, o les frres ignorantins prchent lenfance le pangy-
rique du rgime pass.
1. LObservateur. Mai 1790.
2. Id.
3. Je men f Vol. I.
4. Chronique de Paris. Fvrier 1791.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
114
On appelle la colre de Dieu sur labb Maug, qui vient de
faire soutenir ses lves une thse philosophique sur les droits
de lhomme et du citoyen, avec cette pigraphe : Suscitavit
Dominus judices qui liberarent eos de manu vastantium
1
. Quand le
principal du collge Louis-le-Grand accommode son enseigne-
ment selon les dcrets de lAssemble, le programme affich la
porte de la Sorbonne est dchir, et ce sont des neuvaines
Saint-Sulpice pour demander la Vierge quelle intercde auprs
de son divin Fils afin dobtenir une contre-rvolution
2
.
Les esprits ainsi prpars, alarms, au saint temps de ce
carme de 1790, o la confession donnait encore plus de ressort
aux influences, et o la communion tait faite des bons principes
politiques et religieux, labb Maury crut le moment venu, et
lana la tribune de lAssemble nationale lvque de Nancy,
qui proposa de dcrter que la religion catholique, apostolique et
romaine tait la religion de ltat. Nous les tenons! crie alors
triomphalement labb Maury, la motion sur la religion est une
mche allume sur un baril de poudre. Si elle est adopte, la vic-
toire est nous; et tout est remettre en question. Si elle ne lest
pas, nous protesterons et nous irons faire sanctionner cette pro-
testation par le roi ; sil est assez pusillanime pour refuser, nous
irons dans Paris; nous monterons jusque sur les toits pour crier
que la religion est perdue, que le roi trahit la cause de la religion,
et que lAssemble nationale trompe le peuple et perd la
France.
3
Mais, l encore, labb Maury trouva Grgoire et
lvque dAutun assez bons tacticiens pour comprendre la
porte de cette grande manuvre. LAssemble passa lordre
du jour.
Le clerg songea une dernire ressource : habile profiter de
la disposition des esprits, il imagina de les gagner lui par le mys-
ticisme que font natre et dveloppent chez lhomme les grandes
secousses des socits. Il voulut retourner contre ses ennemis
larme occulte de lilluminisme, et appela le merveilleux, le mira-
culeux mme, comme dernire raison, contre les dcrets philoso-
phiques du Mange.
1. Chronique de Paris. Mars 1791.
2. Id. Aot 1790.
3. LObservateur. Avril 1790.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
115
Le terrain tait prpar : la secte des martinistes, migre de
Prusse avec Pernetty, comptait plus de dix mille personnes, fai-
sant chaque jour, Paris, des proslytes son dogme de
soumission : Linsurrection contre les rois est un crime : quand ils
sont bons, cest un prsent du ciel : quand ils sont mauvais, cest un
chtiment
1
. Les confesseurs de cet vangile de patience, age-
nouillant lhomme devant le matre, comme le chrtien devant
Dieu, tentaient dattnuer le retentissement et la persuasion des
prnes patriotiques de labb Fauchet; ils disaient que saint Jean-
Baptiste tait apparu labb Fauchet et lavait touch au front,
en prononant ces mots : Tu abandonnes la charit chrtienne
que je nai cess de prcher mes disciples; je te livre au dlire de
tes opinions, et elles auront si peu de suite, que personne ne te
croira et que tu deviendras la fable de la populace.
2
Les esprits mis en veil par le rcit de ces surhumaines aven-
tures et la propagation de ces doctrines mystrieuses, lvque de
Babylone fait venir du Prigord une paysanne prophtesse,
nomme Brousse. Le bruit stait fait autour de cette fille, qui,
disait-on, avait prdit en 1779 Dom Gerle, quil serait dput
en 1789, et qui mandait lAssemble nationale, en 1790, par la
plume dun prtre nomm Drevet, que si lon refusait demployer
les moyens quelle indiquerait, il en coterait notre nation la
plus terrible saigne. Les crits catholiques se rpandent alors en
lvation et glorification des prophties : La prophtie est une
des preuves les plus frappantes et les plus solides de la religion
chrtienne; elle porte par son accomplissement un caractre
dvidence auquel tout esprit raisonnable ne peut se refuser.
Aussi saint Pierre met-il cette preuve au-dessus mme des mira-
cles : Firmiorem habemus propheticum sermonem.
3
Ainsi
annonce, Brousse arrive; mais le trpied de la rue du Clotre-
Notre-Dame ne lui fut pas inspirateur
4
. Elle avait annonc quen
mai 1790, un grand signe paratrait au ciel ; que lAssemble
nationale, qui avait attent la religion et la gloire de Dieu,
1. Journal de la Cour. Janvier 1791.
2. Id.
3. Prophtie de M
lle
Suzette de La Brousse concernant la Rvolution franaise.
4. Journal de la Cour. Mars 1791.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
116
serait dtruite, et toutes choses remises en place
1
. ces mer-
veilles, les femmes accouraient; elles sprenaient; elles tom-
baient soudain convaincues et croyantes, spectatrices dabord,
actrices ensuite de ces jongleries de bonne foi.
Le magntisme devenait linstrument des correspondances.
Des jugements peu assis, branls par les vnements, sexal-
taient jusquaux extrmes folies de lilluminisme monarchique et
religieux; et au mois de juillet 1790, on arrtait deux inspirs qui
prtendaient avoir vu la conjuration du duc dOrlans sur les
tapisseries de Saint-Cloud, et qui de leurs longues conversations
avec la mre de Dieu, procures par lentremise de M
mes
de
Jumilhac, Thomassin et Vassart, avaient tir la rsolution de
sauver la monarchie, en rcitant les paroles dun crit en carac-
tres bleus pos sur leur cur, pendant la messe, et en ordonnant
au roi de mettre son royaume sous la protection de la vierge
Marie, limitation de Louis XIII
2
. Vers le mme temps, Cazotte
voyait auprs de la famille royale une garde cleste, la mme
que celle qui environnait les rois dIsral marchant dans la voie
du Seigneur.
Autour du serment, retard, remis, ajourn, longue fut la rsis-
tance. Quand enfin elle devint rbellion, les prtres parisiens
furent forcs, pour monter en chaire, de jurer fidlit la Nation,
la Loi et au Roi ; ctait se lier cette rvolution ennemie et
maudite; ce fut presque une insurrection des consciences. Il y eut
des prtres qui se rvoltrent tout haut en chaire, et plusieurs se
prparrent, de bonne foi, au martyre. Saint-Sulpice, M. de
Pancemont montait en chaire, entour de cinquante prtres,
livrait aux peines de lglise ceux qui osaient attaquer les lois de
lglise, refusait le serment, et ne devait qu Danton de se
retirer vivant. Saint-Germain, le cur absent dfrait le ser-
ment. Saint-Roch, labb Thomas, dans les hues et les cris :
Quon le pende! fut plein dnergie; et le serment tait refus
par les curs de Saint-Germain-le-Vieux, de Pierre-le-Buf, de
Saint-Landry, de Saint-Pierre-des-Arcis, de Saint-Barthlemy, de
1. LObservateur. Avril 1790.
2. Id. Juillet 1790.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
117
Saint-Roch, de Saint-Nicolas-des-Champs, de Saint-Jacques-du-
Haut-Pas, de Saint-Mdard, de Saint-Paul. Le refus de serment
du cur de Sainte-Marguerite avait t noble et avait touch les
spectateurs accourus ces pantomimes grand spectacle : Que
mtera-t-on? avait-il dit; ma cure? Cest vous quon dpouille,
puisque tout ce que jai vous appartient. La vie? Jai quatre-
vingt-deux ans, et ce qui me reste vivre ne vaut pas le sacrifice
de mes principes! et traversant le silence de la multitude
mue, le vieillard tait all prendre une chambre garnie au fau-
bourg Saint-Germain
1
.
Mais des curs et vicaires dmissionnaires, peu moururent si
compltement aux agitations que le cur de Sainte-Marguerite.
Les dvotes les accueillirent et les recueillirent, empresses et
joyeuses de ces prtres domicilis chez elles, de ces directeurs et
sous-directeurs tout porte de leurs consciences
2
; et de ces
maisons, o les menes des douairires taient maries aux
opinitrets de rancunes des prtres, partirent les attaques contre
les curs jureurs. Vrits, mdisances, calomnies, l furent
aiguises toutes les armes empoisonnes qui pouvaient tuer les
prtres nationaux dans lopinion publique, et infirmer leur minis-
tre. Cest de l, que des imprimeries clandestines jetaient
dans la rue, les Brefs du pape, et de la part de la Mre Duchne les
Anathmes trs nergiques contre les jureurs. Voici de la ngociante
en vieux chapeaux, le style de plainte : Ce que le bon Dieu a
fait une fois, na pas besoin dtre raccommod par des
hommes Les vl, disait-elle en parlant de la nouvelle orga-
nisation du clerg, les vl qui envoient faire f j nsais
combien de paroisses pour les remettre en plus petit nombre.
Aprs a, oui, faites votre religion! i faudra faire un chemin
d b pour trouver un prtre et une glise. Ce sont, murmurs
voix basse aux oreilles des femmes du peuple, des mfiances et
des discrdits rpandus : que le corps de Jsus-Christ ne passe
pas dans lhostie consacre par les prtres asserments; que le
cardinal de Lomnie refuse larchevque de Paris son visa,
1. Feuille du jour. Janvier 1791.
2. Annales patriotiques et littraires de Mercier. Janvier 1791.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
118
formule ncessaire pour lgitimer lexercice des fonctions pisco-
pales; que recevoir la communion dun jureur, cest recevoir
lenfer dans son corps
1
; ainsi que disent aux malades les surs
de lhospice des Incurables; et que la Loire dborde, cest la
colre de Dieu contre les dcrets
2
.
Dans les chapelles de ces maisons de refuge, les vques des-
titus confrent lordination de jeunes ecclsiastiques
3
. Chez
les dvotes dpourvues de chapelle, cest quelquefois un trictrac
qui sert de table sainte pour dire la messe
4
.
Mille petites vengeances sont mises en jeu. Les jureurs ont
leurs carreaux assaillis de pierres, toutes leurs sonnettes carillon-
nantes; et lvque de Marolles nentend plus, quand il passe
dans le faubourg Saint-Germain, que marchands de fromages de
Marolles, criant leurs fromages sous son nom
5
.
Dans cette anarchie de lglise, le rite saltre. Les formules
du culte sont livres aux variantes des desservants patriotiques.
Ds octobre 1789, Versailles, une partie des troupes parisiennes
ayant t passer la nuit dans lglise Saint-Louis, un abb, dput
du clerg lAssemble nationale, survient le matin qui leur
demande la permission de dire une messe en actions de grces de
leur heureuse entre Versailles; et aprs le Credo, au lieu du
Dominus vobiscum, labb dit haute voix : Vivent le Roi et la
Nation
6
! Les prires sont mises aux pas , le Domine salvum
fac regem devient le Domine salvam fac gentem
7
: et ce sont
grandes colres contre les prtres feuillants, qui, la messe des
Tuileries, ont conserv lancien vu aristocrate
8
.
Lorsque lobligation du serment a dsorganis le clerg;
lorsque le grave doyen de la cathdrale, la tte du trs vn-
rable chapitre, est dlog ; lorsque toutes les petites cre-
visses, appeles enfants de chur, tondus comme des ufs et qui
chantaient fin comme des cheveux, sont dlogs, ayant leur tte
1. Chroniques de Paris. Juin 1791.
2. Lettres patriotiques. N 18.
3. Feuille du Jour. Mars 1791.
4. Lettres patriotiques.
5. Journal de la Cour. Mars 1791.
6. Id. Octobre 1789.
7. Annales patriotiques. Juillet 1790.
8. Id. Novembre 1790.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
119
les serpents, les basses-tailles, les hautes-contre et les bedeaux, et
les baleiniers et le suisse
1
, les clbrateurs manquant aux
offices, les gardes nationales les remplacent. Ainsi, la
paroisse de Saint-Jean-en-Grve, comme il ne se trouve pas un
seul prtre pour commencer les vpres, on fait venir un religieux
pour officier, et les miliciens de service la maison commune
accourent chanter les psaumes. Saint-Gervais, Saint-Roch,
Saint-Sulpice, le chur est rempli par des soldats citoyens sans
armes qui entourent le lutrin, en chantant les louanges de
Dieu
2
.
La Rvolution, qui supple au clerg par la milice, rpond
ses hostilits par la force, la planche aux assignats, lironie. La
force agit, la planche aux assignats persuade, lironie dtache.
Cest au pape mme que vise la voltairienne moquerie. Leffigie
du pape brle, en son costume sacerdotal, au Palais-Royal, est
un suffisant spectacle dmancipation; mais ce nest pas une
satisfaction complte des ressentiments qui se rappellent,
larrive de M
me
de Polignac Rome, et les prires publiques, et
la plus grosse cloche sonnant une heure aprs le soleil couch, et
tout le peuple rcitant par lordre du pape, dans les glises, les
maisons, la rue, pendant une demi-heure, des Ave Maria pour le
salut de la France
3
.
La Journe du Vatican, ou le Mariage du Pape, comdie-parade en
trois actes, avec ses agrments, pice non encore joue, mais circu-
lant imprime, met le ricanement de Paris autour du trne de
saint Pierre. Ctait le pape Braschi dabord, ainsi monologuant :
Il faut que le pape se mle des affaires de lglise attaque de
tous cts. Quel nom donner cette Assemble nationale?
Encore si je pouvais si josais Oh! non Ils se moqueraient
de mes excommunications! Frappant du pied. Saviser de me
dpouiller des annates! ne me faire concourir rien! Mariage
des prtres, divorce, renvoi des moines, ils nen finiront pas!
Ctaient M
me
Lebrun et M
me
de Polignac, travesties en femmes
des Porcherons, soupant en dshabill de pudeur avec le Saint-
Pre, lui disant : Allons! papa, de la gaiet! sans faon
1. Lettres patriotiques. N 33.
2. Rvolutions de Paris. Janvier 1791.
3. LObservateur. Septembre 1789.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
120
demandant aux abbs-servants, gelinottes, ortolans et truffes,
sablant le champagne pre des bons mots , tutoyant Braschi
de lil, de la parole et du geste; ctait Bernis, chantant la
chanson rire; larchevque de Paris Juign, un peu inquiet du
scandale, et sinformant entre deux rasades : Avez-vous des
journalistes ici ? Ctait le pape ivre et libertin, le sacristain de
saint Pierre devenant philosophe , prsidant le saint-sige dans
les fumes du vin, acceptant la constitution et dansant, la der-
nire scne, une fandango avec la duchesse de Polignac
1
!
Le mariage de prtres! faisait dire au pape ltrange vau-
deville. En effet, les prtres se mariaient. Les clubs, aprs avoir
agit la question de faire gardes nationaux les prtres, avaient
lev celle de les faire citoyens, cest--dire, poux et pres. Au
club de Saint-tienne-du-Mont, labb Cournand, professeur de
littrature franaise au Collge royal, avait t le promoteur de
cet amendement. Le concile de Trente avait discut six mois pour
rsoudre cette question. Le club de Saint-tienne y consacra
trois sances, qui firent presque meute Paris, et remplirent
lamphithtre de Navarre dathltes et de spectateurs pas-
sionns. Ceux-ci invoquaient pour le mariage des prtres lintrt
public des bonnes murs et de la religion : Faut-il condamner
les prtres faire le vu antisocial, antipatriotique du clibat,
cest--dire de nullit, de strilit absolue, semblables ces fri-
ches honteuses qui couvrent une terre ingrate, ou qui attestent
lignorance et la paresse de ceux qui les possdent?
2
Ceux-l
rpondaient : Cest tomber dans la damnation que de violer la
foi conjugale donne Jsus-Christ , attestant la discipline de
lglise sur le mariage des prtres, attestant le concile dElvire,
concile de Nocsare, second concile de Carthage, doctrines de
saint piphane, de saint Jrme et de saint Syrice
3
. Les tenants
du mariage ripostaient par le canon des aptres, saint Paphnuce,
le concile de Nice en 325, le neuvime canon du concile
dAncyre. Dailleurs, disait un orateur jacobin, quest-ce quun
concile? Une assemble daristocrates! Un autre appuyait le
1. La Journe du Vatican, ou le Mariage du Pape, comdie-parade en trois actes,
avec ses agrments, joue Rome sur le thtre de la Libert, le 2 avril 1790.
2. Le Mariage des prtres.
3. Rclamation adresse aux vques de France.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
121
mariage pour imprimer la morale des prtres je ne sais quoi
de plus onctueux et de plus aimable. Un autre citait, contre les
pres de lglise, les pres de la philosophie : Voyez en France
surtout, ces tmraires, ces malheureux qui font vu de ntre
pas hommes : pour les punir davoir tent Dieu, Dieu les aban-
donne; ils se disent saints, et ils sont dshonntes.
1
Et un brutal, pour engager les prtres cultiver le monde, disait
du clibat que le grand faiseur danimaux la proscrit par un
prcepte b sage, en nous disant tous de pulluler lgale-
ment.
2
Tous ces arguments, ces discours, ces conseils, versaient lhuile
sur le feu intrieur des pauvres aiguillonns de la chair, tant et si
bien, quun aumnier de la garde nationale parisienne, labb
Bernet de Boislorette, crivait lAssemble nationale : Nos
seigneurs, nos vrais amis, je naurais que du pain et de leau, je
serai heureux si vous dclarez que je peux avoir une femme :
mon cur la choisie; pourquoi arrter ma main? Sa sagesse me
la demande, je ne puis la lui refuser. Comme je ne suis pas un
ange, je cde sagement au vu de la bonne nature.
3
Labb
Cournand avait pris lavance. Appuy sur les termes du dcret de
lAssemble nationale qui considrait le mariage comme un con-
trat civil, il faisait de M
lle
Dufresne sa lgitime pouse. Comme il
prsentait au secrtariat de la municipalit lacte de mariage, son
pouse au bras, survenait le pauvre Boislorette qui venait de faire
un sermon o il avait intercal une liste de tous les ecclsiastiques
pris en flagrant dlit
4
. M
lle
Dufresne tait jolie, et elle promettait
tant de bonheur, que laumnier de la garde nationale, pour sui-
vre lexemple de son confrre de Verberie, nattendit pas la
rponse de lAssemble
5
.
Sur ces deux mariages, Maury avait quitt la France.
1. Le Cri de la Nation ses pairs, ou Rendons les prtres citoyens, par Hugon de Bas-
seville.
2. Lettres patriotiques. N 52.
3. Lettre M. Rabaud de Saint-tienne, protestant, prsident de lAssemble
nationale, par labb Bernet de Boislorette.
4. Nouveau Paris, par Mercier. Vol. II.
5. Chronique de Paris. Septembre 1791.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
122
Chapitre VII
Mort de Mirabeau, et justification de la danseuse Coulon. Dcret sur
la libert des thtres. Dcret sur la proprit des auteurs vivants.
Le Thtre-Franais de la rue Richelieu. Trente-cinq thtres Paris.
Le public aristocrate et le public jacobin.
toi ! matre des pauvres humains! que nas-tu bombard la
mort au moment o la b de camarde a gripp Riquetti ?
Maury, Jean-Franois, tu triomphes! La mort te venge des
coups de boutoir que ta donns le rude sanglier quand, cumant
de rage, tu cherchais le mordre en aboyant comme un limier.
1
Ainsi, un Pre Duchne avait pleur Mirabeau. Cest un
gmissement sourd, lugubre, immense, quand cet homme tombe
dans lternit. Soudain disparu, comme un acteur de prologue
sur lequel la toile baisse! Muet, le Mirabeau-Tonnerre, qui avait
raidi le Tiers tat sa voix redoutable! abattu, lhomme qui
masquait la Rpublique la Rvolution! Il passe, quand lme de
Mirabeau senvole, un grand vent de silence sur le monde : cest
lorage qui se recueille; les destins de la France nont plus de
contrepoids.
Paris, cest une meute de deuil. Au coin de la Chausse-
dAntin, on pend lcriteau : RUE MIRABEAU LE PATRIOTE. Et
dans la rue, la porte de la maison quhabitait Mirabeau, le buste
du Dmosthne franais est rig par la propritaire, Julie
1. Lettres patriotiques.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
123
Talma
1
. Houdon court mouler le mort, les Amis de la Constitu-
tion arrtent de porter quatre jours son deuil
2
. Le Lyce met sur
le tableau de ses sances : Les hommes prendront le noir, les
femmes le blanc pour la mort de Mirabeau. La Socit des Syl-
phes, cette socit de gaiet foltre , ajourne louverture de ses
bals
3
. Curtius le montre en cire. Labb dEspagnac donne
50 louis pour son buste en marbre. Girardin, au Palais-Royal,
expose la gravure du tombeau de Mirabeau. Un bon artiste,
excellent patriote. Claude Hoin, peintre de Monsieur, dessine
lapothose de Mirabeau
4
. Un thtre reprsente la Mort de
Mirabeau, suite de scnes historiques o paraissent Frochot,
Lamarck, Cabanis, tous les amis de Mirabeau. Olympe de
Gouges donne au Thtre-Italien lOmbre de Mirabeau aux
Champs-lyss quelle ne met que quatre heures composer .
Au commencement de mai, les ouvriers avaient dj fait cl-
brer vingt-huit services mortuaires pour Mirabeau
5
.
En Espagne mme, les ngociants franais lui rendent les hon-
neurs funraires sur tous les vaisseaux franais
6
. De Mirabeau, la
mort fait ce quelle faisait des premiers rois de Rome : un dieu.
Le caveau de Sainte-Genevive ne dsemplit pas de gens qui
viennent brler de petits cierges autour de la dpouille dHonor
Riquetti. En leur ferveur, les regrets du peuple semportent aux
menaces : on veut dmolir la maison o se donnait un bal peu de
jours aprs la mort de Mirabeau
7
.
Quelques-uns, qui avaient dabord lanc le peuple aux soup-
ons dempoisonnement, se rejettent sur une orgie meurtrire.
Le nom dune danseuse court de bouche en bouche. Le ressenti-
ment populaire sanime et grondre; Millin sexcuse auprs du
public davoir men Mirabeau ce souper quon fait homicide
8
,
et lactrice dsigne se voit oblige dcrire la Feuille du jour
pour se disculper de cette grande mort. Elle dclare que son
1. Chronique de Paris. Fvrier 1791.
2. Lettres patriotiques.
3. Chronique de Paris. Avril 1791.
4. Lettres patriotiques.
5. Feuille du jour. Mai 1791.
6. Lettres patriotiques.
7. Feuille du jour. Avril 1791.
8. Chronique de Paris. Avril 1791.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
124
respect pour le public lui impose de rpondre des calomnies
atroces . Elle rappelle que M. de Mirabeau stait dclar le
protecteur de lOpra, et quinfiniment sensible la musique, il
venait quelquefois en couter chez M
me
Audinot, o elle tait ex-
cute par de virtuoses de premier ordre . Elle continue : Quelques
jours avant de tomber malade, il y a pass la soire avec plusieurs de
ses amis. Il y fut plus aimable que jamais. Mais rien de ce quon y fit,
ni de ce quon y dit, ne ressemblait une orgie. Jen appelle la bonne
compagnie qui sy trouva. Mes sentiments pour Honor Mirabeau
nont point ce caractre malhonnte que mimpute une basse jalousie,
et je nai point cherch mon plaisir aux dpens du bonheur public. Je
mourrais de douleur si les honntes gens pouvaient concevoir une
autre opinion de ma conduite. Cest bien assez davoir perdu celui sur
lequel les beaux-arts et les artistes fondaient toutes leurs esprances.
. . . . . . Oui, je laimais, Romains!
Oui, jaurais de mes jours prolong ses destins!
Hlas! je ne viens point clbrer sa mmoire :
La voix du monde entier parle assez de sa gloire.
Mais de mon dsespoir ayez quelque piti,
Et pardonnez du moins des pleurs lamiti.
COULON, de lAcadmie royale de Musique.
1
Nous avons dit M
lles
Raucourt et Contat rconcilies avec
M. Talma, et le baiser de paix de M. Talma M. Naudet, donn
sur le thtre.
Cinq jours aprs que Foucault Saint-Prix avait rcit au
thtre de la Nation pacifi ces vers de la concorde :
Enfin, par un accord heureux,
Nous voyons triompher Thalie et Melpomne.
Contat, Raucourt, en remplissant nos vux,
De leurs talents encor vont embellir la scne;
1. Feuille du jour. Avril 1791.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
125
cinq jours aprs, le 13 janvier 1791, sur le rapport de M. Chape-
lier, lAssemble nationale rendait un dcret sur la libert des
thtres
1
.
Tout citoyen devenait libre dlever un thtre public et dy
faire reprsenter des pices de tout genre, en faisant, pralable-
ment ltablissement sa dclaration la municipalit. Les
ouvrages des auteurs morts depuis cinq ans et plus, taient
dclars proprit publique : Les ouvrages des auteurs vivants,
portait larticle IV, ne pourront tre reprsents sur aucun thtre
public dans toute ltendue de la France, sans le consentement
formel et par crit des auteurs, sous peine de confiscation du pro-
duit total des reprsentations au profit des auteurs. Les entre-
preneurs ou les membres des diffrents thtres, taient, raison
de leur tat, placs sous linspection des municipalits; ils ne
devaient recevoir dordres que des officiers municipaux qui
ajoutait le dcret ne pourront pas arrter, ni dfendre la repr-
sentation dune pice, sauf la responsabilit des auteurs et des
comdiens .
Quelque large que ft cette libert nouvelle, abolissant les pri-
vilges du genre et du rpertoire, permettant au commerce th-
tral toute concurrence, dlivrant lart de la censure, il y eut des
esprits peu satisfaits et naturellement inquiets, qui virent dans ce
sauf la responsabilit des auteurs et des comdiens, toute une inten-
tion de restauration du despotisme ancien. Ils trouvaient que
ctait pige la libert publique, inquisition absolue, injure la
nation, perfidie manifeste, que de rendre garants de leur pense
les auteurs qui la loi permet de tout dire, qui nulle loi nest
suffisante pour dterminer dans lenfantement des penses et
dans leur combinaison, ce qui est bon et ce qui est pernicieux
2
.
Appeler en garantie lauteur dont les penses auront produit la
fermentation et le tumulte, leur semblait une contre-rvolution.
Nest-il pas dmontr, disaient-ils, et nous en avons chaque
jour la preuve, que les ides les plus saines tant par leur nature
les plus tranges chez un peuple nagure esclave, il sensuit
1. Petites Affiches. Janvier 1791.
2. Rvolutions de Paris. Janvier 1791.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
126
quelles doivent tre prcisment celles dont la publication cause
le plus deffervescence? Ctait substituer le jugement arbi-
traire dun magistrat au jugement de la nation entire , et les
dcisions de la municipalit aux dcisions du public, cest--dire
du peuple, juge admirable
1
.
Quoi quil en soit de ces colres et de ces craintes, le dcret fut
sanctionn le 19 janvier, et trois mois aprs, le 25 avril, une
seconde Comdie franaise, le Thtre-Franais de la rue Riche-
lieu, faisait son ouverture par lHenri VIII de M.-J. Chnier. La
prcieuse garde-robe du transfuge Talma, cache dans une cor-
beille porte par des licteurs, avait franchi le vestibule du thtre
de la Nation, et travers tout Paris sous la conduite de Dugazon,
costum en Achille, la lance au poing.
Un sieur Lcluse, ancien comdien, dou dun original talent
dimitation pour certains bruits, certains mtiers, certains per-
sonnages, un postillon claquant son fouet, un marchal battant
son fer, une fileuse, les cris de Paris, avait jadis obtenu la permis-
sion de jouer ces petites scnes la foire, puis dans une salle quil
fit construire rue de Bondy. De ses imitations, il avait presque fait
un spectacle, les assaisonnant de drleries imagines et de cou-
plets de gaiet. Pourtant le Thtre du sieur Lcluse tait mal en
point, et fort en besoin de succs, quand une factie : les Battus
payent lamende, fit courir tout Paris au coin de la rue de Bondy.
La fortune de Lcluse lui amena des jalousies. Les grands specta-
cles ne pouvaient voir sans envie ce petit aventurier leur prenant
leur public. Les gentilshommes de la chambre interdirent bientt
Lcluse de faire jouer aucune pice, si elle ntait censure et
rature volont par un acteur des grands thtres. Lcluse
sendetta, alla dit-on, en prison, et disparut. MM. Malterre et
compagnie succdrent Lcluse. Ils ne furent pas plus heureux
que lui. Le spectacle fut mis lenchre. MM. Gaillard et Dor-
feuille, alors directeurs du thtre de Bordeaux, couvrirent
toutes les offres, et une fois le thtre adjug, ils traitrent avec
M. le duc dOrlans pour un emplacement au Palais-Royal, et
1. Rvolutions de Paris. Janvier 1791.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
127
obtinrent la permission dy fixer les Varits amusantes nou-
veau titre du thtre de Lcluse moyennant une redevance de
60 000 livres envers lOpra et de 50 000 livres envers les hpi-
taux
1
. La censure des autres thtres eut beau ne laisser passer
aux Varits que des pices sans nul danger, et ne menaant
daucun succs, les Varits attirrent la foule. Une pice inti-
tule Guerre ouverte fut le prtexte de la vogue. Les Barogos, qui
succdrent aux Pointus, qui eux-mmes avaient succd sur
cette scne aux Jeannot, de joyeuse mmoire, fixrent le rire aux
Varits.
la Rvolution, les directeurs traitrent avec Monvel, qui
leva le genre du thtre. LOrpheline, les Dfauts supposs, la
Joueuse, et, la fin de lhiver de 1790, la Journe de Louis XII, sor-
tirent le thtre de ce gros genre et des liesses populaires. Le
thtre fut alors rebti et prit le titre de Thtre du Palais-Royal.
la rentre de Pques, 1791, le Thtre du Palais-Royal prend le
titre de Thtre-Franais de la rue Richelieu. Il est le mont Aventin
des mcontents du thtre de la Nation. Il lui a pris M
mes
Vestris,
Desgarcins, Lange et Dugazon; et Grandmnil et Talma
2
. Les
comdiens de la Nation ont beau crire quils nabandonneront
leur tablissement, fond par Molire, que si le public laban-
donne et se venger par des lettres de cette grande dfection :
Nous aurions pu suivre lexemple de ceux qui ont mieux aim
tre pays pour travailler dtruire un thtre qui les forma,
quapplaudis pour lavoir dfendu contre tous les revers Ils
ont beau sunir et se jurer union, Mol, la Chassaigne, Deses-
sarts, Suin, Raucourt, Contat, Dazincourt, Fleury, Bellemont,
Vanhove, Florence, Thnard, Joly, Saint-Prix, Saint-Fal,
Devienne, milie Contat, Petit, Naudet, Dunant, la Rochelle.
M
lle
Contat, lve de Prville, a beau lui crire : Venez faire la
fois la gloire de notre thtre et la honte de ceux qui lont
abandonn ; Prville a beau revenir, toujours jeune, nouveau,
hritier du grand Poisson. La reine et la famille royale ont beau
1. Petites Affiches. Avril 1792.
2. Id. Novembre 1791.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
128
venir voir Prville dans le Bourru bienfaisant ; et vainement Dazin-
court, dans le Mercure galant baise, dans un transport dadmira-
tion, un pan de lhabit de ce grand matre, comme il finissait le
rle de la Rissole
1
; le thtre de la Nation se meurt.
Le Thtre-Franais de la rue Richelieu a pour lui la muse de
Chnier, le jeu de Talma, le public patriote, la Rvolution, et il
peut mettre ses balcons 6 livres, et ses loges sur le thtre
4 livres 10 sols.
la fin de lanne 1790, les thtres de Paris taient : lOpra
ou Acadmie royale de Musique, boulevard et ct de la Porte
Saint-Martin; le thtre de la Nation, ou la Comdie-Franaise,
faubourg Saint-Germain, prs le Luxembourg; le Thtre-Italien
ou Opra-Comique, boulevard de la Chausse-dAntin, la
place de lancien htel Choiseul ; le thtre du Palais-Royal, rue
Richelieu, au coin de la rue Saint-Honor; le thtre de
M
lle
Montansier, au Palais-Royal ; le thtre des Beaujolais, ci-
devant au Palais-Royal, prsent boulevard de Mnilmontant, en
face la rue Charlot; les Grands Danseurs du roi, ou thtre du
sieur Nicolet, boulevard du Temple, entre la salle dAudinot et
celle des Associs; lAmbigu-Comique ou thtre du sieur
Audinot, boulevard du Temple, aprs la salle du Dlassement-
Comique; le Thtre-Franais comique et lyrique, rue de Bondy,
au coin de celle de Lancry, prs lOpra; le thtre des Associs,
ou Spectacle du sieur Sall, ct du Cabinet de Curtius; le
thtre du Dlassement-Comique, lentre du boulevard du
Temple, attenant lhtel de feu M. Foulon; et les Ombres-Chi-
noises qui avaient rouvert le 5 septembre 1790, sous les arcades
du Palais-Royal, au n 127, et qui bientt, suivant les passions du
temps, donnaient La Dmonseigneurisation
2
. Les thtres de
socit taient : celui du sieur Doyen, rue Notre-Dame-de-
Nazareth; celui de la rue Saint-Antoine, chez Mareux; celui de la
rue du Renard-Saint-Merry; celui du Mont-Parnasse et celui de
la rue des Martyrs, chez M. Dupr
3
. Le 6 janvier 1791, le thtre
1. Petites Affiches. Avril 1792.
2. Almanach gnral de tous les spectacles de Paris et des provinces pour lanne 1791.
Froull.
3. Almanach de Froull. Petites Affiches. 1791 et 1790. Passim.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
129
de Monsieur, ci-devant aux Tuileries, puis la foire Saint-Ger-
main, inaugurait par le Nozze di Dorina, sa nouvelle salle, rue Fey-
deau, ses loges en tribunes grilles, sa coupole hardie et sonore
due MM. Legrand et Molinos, les auteurs de la coupole de la
Halle au bl, ses colonnes blanches, ses frises fond trusque
1
.
Pour un seul spectacle, le Combat du Taureau, supprim par
Manuel, en 1790, comme dshonorant les lois et les murs dun
peuple libre
2
, chaque jour de 1791 voit louverture dun nouveau
thtre. Il y eut un moment jusqu soixante-dix-huit soumis-
sions de thtres la municipalit
3
!
En fvrier, la foire Saint-Germain, un nouveau thtre, le
Thtre de la Libert, donnait la Mtromanie, et les Jeux de lAmour
et du Hasard. Le mme mois, et encore la foire Saint-Germain,
une scne installe lancienne salle du sieur Audinot, sous le
titre de Varits comiques et lyriques, essayait de racoler un public
de 3 livres, de 30 sols, de 15 sols et de 10 sols. Le 28 du mme
mois, au Palais-Royal, sous les galeries au n 101, un sieur
Moreau, ancien Arlequin lAmbigu-Comique, appelle Paris aux
Petits Comdiens du Palais-Royal
4
. Le 2 mars, le Vauxhall dt, au
boulevard Saint-Martin, se fait thtre. Cest le temple du pro-
verbe, et des scnes dimitation joues par les farceurs en renom,
Boyer, Dorvigny, Thimet et Lelivre
5
. Rue Saint-Antoine, des
amateurs lvent le Thtre de la rue Saint-Antoine. Le 10 mars,
pour 30 sols aux premires places, le public peut se rgaler de
lAvocat Patelin au Thtre de la Concorde, rue du Renard-Saint-
Merry, ancien thtre de socit devenu payant, qui se baptise
bientt : Thtre de Jean-Jacques Rousseau
6
. Volange y emporte le
succs dans son fameux Jrme Pointu, o il est tour tour et
tout la fois procureur, ivrogne et patriote
7
, se donnant, pour
changer de voix, de visage, denveloppe, peine le temps de
changer de costume, se transformant, dans la coulisse, pendant la
1. Feuille du jour. Janvier 1791.
2. Chronique de Paris. Septembre 1790.
3. Feuille du jour. Novembre 1791.
4. Petites Affiches. Fvrier 1791.
5. Id. Mars 1791.
6. Id. Mars 1790.
7. Id. Novembre 1791.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
130
moindre et la plus courte rplique; Volange, laeul des Familles
improvises, moquant le procureur, pre du bourgeois moderne,
le volage Volange sacheminant de thtre en thtre, jusquau
thtre de M
lle
Montansier.
Le Thtre-Franais de la rue Richelieu inaugur, voil le
Lyce dramatique au boulevard du Temple, attenant au caf
Godet, en face la rue Charlot, qui se pose comme son rival et
excute Mahomet, tragdie, dans la salle construite il y a quelques
annes pour les lves de lOpra. En mai, un Thtre dmula-
tion, rue Notre-Dame-de-Nazareth, reprsente la Servante ma-
tresse. Cest lancien thtre de socit de Doyen, devenu payant
et qui bientt redevient thtre de socit.
En juin, un Thtre-Lyrique du faubourg Saint-Germain donne
des opras-comiques lancienne salle de Monsieur. En juin, le
Thtre de Molire ouvre et joue le Pre de famille et le Procureur
arbitre, rue Saint-Martin; cest dans une cour assez vaste, qui
bordait lancien passage des Nourrices, que M. Boursault-Mal-
herbe la tabli, improvisant une salle vaste et agrable, en
recrant les alentours et garnissant de glaces les portes des loges.
Le rpertoire de Molire ny ayant pas eu de succs, cest
bientt la patrie des pices dsesprantes pour laristocratie :
Ronsin y donne la Ligue des fanatiques et des tyrans; Louvet, la
Revue des armes noire et blanche; dautres, le Pre Grard de
retour sa ferme, la Feuille des bnfices. Cest le directeur Bour-
sault qui est venu dire un jour sur la scne : Messieurs, puisque
les journalistes ne veulent pas absolument parler des pices
quon joue chez moi, je vous avertis que jen ferai afficher le
succs la porte de mon thtre.
1
Voidel et Sillery sont les
fidles spectateurs du thtre de Molire.
Le 16 aot, le Thtre de la rue de Louvois montre au public sa
salle absolument circulaire, ses galeries tournantes, ses quatre
rangs de loges, son parterre allant jusque sous la galerie, son
balcon de galerie pareil celui de la Comdie-Franaise, ses loges
ornes de balustres blancs relevs dor, et spares par des mas-
ques en or, son beau lustre portant des lampes la Quinquet, ses
1. Almanach de Froull. 1792.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
131
peintures de marbre blanc vein et ses draperies bleues
1
, et fait
applaudir larchitecte Brongniart, et M
me
Ducaire, comdienne
et chanteuse, dans les opras de Zllia et de Nantilde et Dagobert.
Mais la direction des Beaujolais, qui a fond ce thtre, compte
sans lennemi, sans cette active M
lle
Montansier, qui a dj chass
les Beaujolais du Palais-Royal. Bientt la Montansier arrive, et
pour faire meilleure guerre au thtre de la rue de Louvois, btit
en face, dans cette rue si troite quelle est insuffisante au
dbouch dun seul thtre, ce Thtre-National quelle ouvrira
en 1793
2
.
Le 31 aot, le Thtre du Marais, rue Culture-Sainte-Cathe-
rine, ouvre par la Mtromanie. Cest un dmembrement de la
Comdie-Italienne : les comdiens italiens ayant rsolu, pour
liquider leurs affaires, de se rduire vingt parts, et de mettre
tous les ans les six parts supprimes dans une caisse damortisse-
ment, les acteurs rforms se mettent songer quil y a eu autre-
fois un thtre du Marais, et relvent et recontinuent cet ancien
fils du thtre de lHtel de Bourgogne. La salle est demi-circu-
laire. Son genre est gothique, et cest absolument larchitecture
de nos anciennes chapelles . Douze colonnes, allant des pre-
mires loges jusquau plafond, supportent et dtachent quatre
rangs de loges, en rinceaux dornements gothiques. Le plafond
sphrique est peint en vitrage. Le fond rouge des loges est avan-
tageux aux toilettes fminines
3
. Le thtre du Marais se voue la
comdie et au drame, et aussi un peu la tragdie. Il pousse le
got pour M. de Beaumarchais, qui est un des principaux action-
naires, jusqu donner de lui des drames oublis : les Deux Amis
4
.
Sbastien Mercier est un de ses auteurs : son Jean Hennuyer, Art-
midore, tragdie dun jeune dbutant nomm Sourigures, et Tra-
sime et Timagne, font le thtre du Marais couru. Tour tour
restaurant, tribune aux homlies de Fauchet
5
, maison de jeu, le
Cirque du Palais-Royal devient thtre.
1. Feuille du jour. Aot 1791.
2. Petite Histoire de France, par Marlin, vol. II.
3. Petites Affiches. Septembre 1791.
4. Almanach de Froull. 1792.
5. Rvolutions de Paris. Octobre, novembre 1791.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
132
Le sieur Franconi de Lyon ouvre le 1
er
novembre avec sa
demoiselle et ses jeunes fils, dans le mange dAstley, rue et fau-
bourg du Temple, tous les jours, except les mercredi et samedi,
ses exercices dquitation
1
. En novembre encore, Thtre de la
Folie du jour, lancienne salle du sieur Nicolet, donnant le Lga-
taire, comdie; et bientt, le thtre des Enfants Comiques, au
boulevard du Temple; et dans quelques mois Thtre des Varits
du faubourg Saint-Germain, ancienne salle de spectacle rouverte
par deux jeunes amateurs une foule damateurs; et larlequi-
nade italienne, et la pantomime varie, et Lazzari rappelant
limmortel Carlin; Lazzari, lArlequin dAriston et de lAmour
puni par Vnus, Lazzari qui possde tous les sauts de Dominique,
et qui coupe avec un sabre une orange sur la tte dun citoyen.
Sur le boulevard, voil des thtres denfants : le thtre des
Petits Comdiens franais, attenant au Dlassement-Comique, et
le thtre des lves de Thalie, prs du Lyce Dramatique,
lancien emplacement des Bluettes.
Le Thtre dHenri IV finit dtre bti dans la Cit, en face le
Palais de Justice, bientt prt rendre Paris ses connaissances
aimes des Varits, les Jeannot, les Beaulieu. Il est l o fut
lancienne glise de Saint-Barthlemy : Ah! mon Dieu!
disent les vieilles femmes du March-Neuf, quel sacrilge de
dtruire ainsi lglise dun aptre! Dites donc, la bonne, rpon-
dent les ouvriers du haut des chafaudages, est-ce quun bti-
ment la Henri IV ne vaut pas une glise la Saint-Barth-
lemy?
2
Jusqu deux thtres, deux salles en bois, qui se sont bties en
face lune de lautre, la place Louis XV, lentre de la grande
alle des Champs-lyses, et qui ont pour public les ouvriers
travaillant au pont Louis XVI et quelques curieux de Chaillot
3
!
La fortune ne sourit pas galement aux trente-cinq thtres
quun instant Paris compte en 1791. Le thtre de la Libert, la
foire de Saint-Germain, fait banqueroute. Le thtre des Varits
comiques et lyriques ne dure que quelques mois. Le thtre du
Mont-Parnasse, sur le boulevard Neuf, ferme. Il ferme aussi le
1. Petites Affiches. Novembre 1791.
2. Le Consolateur. Juin 1792.
3. Almanach de Froull, 1791.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
133
thtre de lEstrapade, le thtre des Muses, qui payait ses auteurs
40 sous par acte
1
!
Et le thtre bientt ouvert au Panthon, fredonnera, dernier
venu de tous, ce pronostic aux diverses troupes nouvelles dans les
Mille et un Thtres, ou la Libert du Thtre :
Oui, tout dabord
Sur votre sort je tranche.
Ouverts vendredi,
Tombs samedis,
Vous serez ferms dimanche
2
!
Contre cette irruption de tant de thtres, abaissant plutt
que popularisant lart dramatique, un honnte homme de got
littraire, labb Aug, qui ne voulait que cinq thtres Paris,
avait protest, de meilleure faon que le couplet : il tait mort
3
.
Charles IX a rvolutionn le thtre. Ce nest plus ce doux
passe-temps, ce dlassement du got, cette chaire souriante de
lesprit; cest un cirque que le thtre, o les passions furieuses se
cherchent et se prennent corps corps; peine si lon y coute,
et ce que lon y entend nest quun prtexte au dchanement des
colres. Lart nest plus rien, parce que lart est ternel, et quil
na pas d-propos. Que fait ce public tout palpitant, tout mu,
dbordant des fivres du jour, le chant de la Morichelli, ou de la
Balletti, le jeu de Larive, ou les dbuts de M
lle
Lange, dbutant
dans le tragique et jouant Amnade
4
? Ce quil lui faut, ce nest
pas la Muse; cest la Furie brandissant les allusions, faisant
battre, dans les tumultes, les hues et les applaudissements.
Arne des gladiateurs o les factions sont aux prises
5
, le
thtre est le club o les deux opinions publiques se mesurent et
se dfient, armes, gourdins contre pes. Les rixes sont journa-
lires, et cest plutt une exagration quune plaisanterie, que la
proposition de Marchant daller au spectacle arm de fusils, cara-
bines, pistolets de poche, etc. : Quand les bravos dplairont
1. Almanach de Froull. 1792.
2. Petites Affiches. Fvrier 1792.
3. Id. Avril 1792.
4. Id. Mars 1792.
5. Feuille du jour. Fvrier 1792.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
134
un parti, il fusillera lautre, aprs quoi on dira froidement : Conti-
nuez la pice.
1
Et alors, cest le public qui devient le spectacle, la salle qui
devient la scne, le peuple qui devient lacteur; la voix de la tra-
gdie, le rire de la comdie, sont couverts par le tumulte des
motions, et le jeu des artistes cde aux poumons des orateurs
monts sur les bancs des parterres. Au mois de dcembre 1789,
comme on donnait lHomme en loterie, au thtre de Monsieur,
voil un individu, puis deux, puis le public qui crient : LHonnte
criminel ! lHonnte criminel ! Messieurs, on nous a dfendu
de le jouer, hasardent les comdiens. Qui ? M. le maire.
Aussitt une dputation M. le maire qui apprend lambassade
que M. Fenouillot, auteur de lHonnte criminel, en a gratifi le
Thtre-National
2
. Au Thtre-Italien le 18 mars 1790, le Dis-
trict de village, jou sans encombre, la toile baisse, le public fait
relever la toile. Un Mirabeau de parterre somme les comdiens
de jouer les Religieuses danoises. Lacteur Rosire : Mes-
sieurs, la pice reue par nous est arrte par des ordres sup-
rieurs. Le public : Point dordre! nous nen connaissons pas.
Lacteur Clairval, qui savance : Messieurs, la comdie que
vous nous faites lhonneur de nous demander est soumise la
municipalit. Le public : Point de censure! la municipalit na
que faire de cela! Clairval salue. La toile retombe. Les cris
redoublent. Lorateur du parterre reprend la parole, sembarrasse
dans une phrase, est hu, se rassied. La pice est conforme aux
rgles du thtre! clame un dAubignac qui lui succde : Elle
est dun auteur connu! La toile se relve et Rosire apaise un
peu les clameurs en annonant que le lendemain il sera fait une
dputation de ses camarades la municipalit pour lui porter le
vu du public, et quil sera rendu compte la reprsentation du
soir mme de la rponse de M. Bailly
3
.
Une couronne est jete Baptiste jouant le Glorieux au spec-
tacle du Marais. Un homme de loi, nomm Boistard, monte vite
1. Les Sabbats jacobites. 1792.
2. Journal de la Cour. Dcembre 1789.
3. Id. Mars 1790.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
135
sur son sige : Je moppose, je moppose de toutes mes forces
ce que cette couronne soit donne. Eh! quelle rcompense don-
nerez-vous aux dfenseurs de la patrie, de la libert, de lhuma-
nit? Je le dis ici sans crainte, et laustre Boistard lve la
voix, je tiens pour le plus vil de tous les esclaves celui qui le
premier a jet cette couronne. Le public convaincu fait un
signe : Baptiste prudemment te sa couronne et la pose terre.
Un rle vous met-il la bouche des paroles de mpris contre la
majorit du public, il faut bien vite sen excuser auprs de ses
susceptibilits; et comme cet acteur charg du personnage du
cardinal, dans la Nuit de Charles V, aprs avoir dit des manants :
Ces animaux! prier les spectateurs de bien distinguer son
rle aristocrate de ses sentiments patriotes
1
.
Le public ainsi devenu censeur passe bientt inquisiteur. Le
3 aot 1792 la seconde reprsentation de Lodoska, la Com-
die-Italienne, des patriotes veulent brler, au milieu du spectacle,
le numro des Petites Affiches o M. Ducray-Dumnil avait atta-
qu la pice. Un juge de paix les harangue, et obtient quils
aillent le brler sur la place de lOpra-Italien
2
. Barr, dans
lAuteur du moment au Vaudeville, ayant lanc quelques plaisan-
teries contre Chnier et Palissot, sera moins heureux : sa pice
sera brle sur le thtre mme par ceux-l qui tonnent contre les
infmes brlures de Sguier
3
!
La reprise de Brutus a commenc la guerre. Quelle joie, quelle
ivresse dans laccueil que les patriotes font au pre de la libert
romaine! Ce Voltaire gentilhomme et gentilhomme ordinaire du
roi, traant, en 1730, des maximes de droit politique avec une
nergie digne du 14 juillet 1789 , quelle victoire! Comme ils
supposent, ds quune loge chuchote, ce dialogue dbahisse-
ment entre les aristocrates : Eh! mais! mon Dieu, cest
inquoyable en vit, cest inimaginable mais il ny avait donc
pas de yeutenant gnal de poce dans ce temps-l? Quelles
hues pour ce Messala, ce maraud daristocrate, qui parle de la
libert et du peuple comme les courtisans parlaient lil-de-
1. Je men f ou Penses de Jean Bart. Vol. II.
2. Les Sabbats jacobites. 1791.
3. Petites Affiches. Mars 1792.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
136
buf le jour de la sance royale! Messala-Maillebois
1
! M. de
Mirabeau, M. de Menou sont l, assistant cette grande repr-
sentation; et le parterre, voyant Mirabeau aux troisimes, dpute
vers lui et le fait descendre aux galeries, pour quil soit mieux pr-
sent aux applaudissements
2
. Chaque vers met le feu la salle :
Arrter un Romain sur de simples soupons,
Cest agir en tyrans, nous qui les punissons;
ces deux vers, le public excellent professeur et correcteur tout
ensemble , les fait recommencer pour linstruction municipale
3
.
Un hmistiche fait un orage. Aux mots :
Vivre libre et sans roi
quelques applaudissements clatent; aux loges aussitt les mou-
choirs en lair et le cri de vive le Roi! Le parterre le fait taire dun
vive la Nation! Et sitt les tratres, commencer par le fils du
maire de Rome, pendus par ordre du maire lui-mme
4
, aux
cris de vive Voltaire! on apporte sur la scne du foyer le buste de
Voltaire. Le plancher de la scne allant en pente, le buste man-
quant daplomb, et le public voulant lavoir toujours devant les
yeux pendant tout le temps de la comdie de la Feinte par amour,
deux grenadiers le soutiennent au fond du thtre. la seconde
reprsentation le buste de Brutus, rapport dItalie et prt aux
acteurs par David, faisait face au buste de Voltaire. Au lever du
rideau, un portefeuille tombait sur le thtre. Vanhove en tirait
ces vers et en donnait lecture au public :
buste rvr de Brutus, dun grand homme,
Transport dans Paris, tu nas point quitt Rome.
et, la dernire scne du cinquime acte, les acteurs retraaient
le populaire tableau de Brutus
5
.
1. Rvolutions de Paris. Novembre 1790.
2. Petites Affiches, Novembre 1790.
3. Rvolutions de Paris. Novembre 1790.
4. Id.
5. Petites Affiches. Novembre 1790.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
137
Cest une de ces reprsentations de Brutus quun spectateur
se lve dans le silence. Cest M. Charles Villette, le neveu de Vol-
taire. Messieurs, dit lex-marquis, je demande, au nom de la
patrie, que le cercueil de Voltaire soit transport Paris. Cette
translation sera le dernier soupir du fanatisme Les charlatans
dglise et de robe ne lui ont point pardonn de les avoir dmas-
qus : aussi lont-ils perscut jusqu son dernier soupir
1
Et sur cette scne, encore chaude du public de Brutus,
rugissant sur le pass, sagitant de courage sur le prsent
2
, la
Libert conquise ou le Despotisme renvers, drame en cinq actes,
apporte les souvenirs de la victoire dhier. Et tout un peuple,
content de lui-mme, va sy rjouir de son ouvrage plus encore
que de son bonheur
3
. Les fragments de discours historiques,
lassaut, tout enivre la foule. Aux tirades qui se terminent par
libre, libert, le public crie : Oui, libre, libert
4
! Quand vient le
serment civique, tous les spectateurs le prtent. On chante : a
ira, on bat la mesure on remue en cadence dune manire dli-
cieusement bruyante , on entonne la chanson : Aristocrates, vous
voil confondus
5
. Lauteur, M. Harny, un vieillard, auteur, triom-
phateur dun jour, est couronn par M
lle
Sainval cadette. Une
voix crie : Messieurs, on dit que le brave Arn, lun des vain-
queur de la Bastille, est ici. Le brave Arn est entran sur le
thtre. Il ny a plus de couronne. M
lle
Sainval prend le bonnet
gris dun homme du peuple de la pice, et le pose sur la tte
dArn. La salle croule sous les applaudissements
6
.
Mais le lendemain de ces dfaites, les aristocrates prennent
leur revanche ce thtre mme, ce thtre de la Nation, qui
bientt ne donne plus que des pices o lidoltrie triomphe .
Ils courent Cinna, ils courent Athalie o la libert est pour
ainsi dire sous les genoux dun Dazincourt, qui marche dans
1. Annales patriotiques. Dcembre 1790.
2. Rvolutions de Paris. Janvier 1791.
3. Id.
4. Petites Affiches. Janvier 1791.
5. Lettres patriotiques. N 33.
6. Petites Affiches. Janvier 1791.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
138
cette posture devant un roi de coulisses
1
; ils courent saisir
imptueusement lallusion de ces vers de ldipe de La Harpe :
. . . . . . . . . Ce roi plus grand que sa fortune
Ddaignait comme vous une pompe importune.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Comme il tait sans crainte, il marchait sans dfense
2
.
Et dans la salle, des pamphlets contre la Constitution sont
cris; dans la salle, lun arbore la cocarde blanche et foule aux
pieds la cocarde tricolore. Pendant que le a ira ronfle dans tous
les spectacles patriotiques et quau thtre de la rue Richelieu
les violons, les basses, les hautbois, les fltes et bassons partent
tous la fois pour le jouer
3
; les aristocrates fredonnent dans
les loges lair des Chemises Gorsas, ou la Constitution en vaude-
ville, mise en musique par Couperin; ils font jouer aux orches-
tres, quand ils sont en nombre, leurs airs de guerre : Vive Henri-
Quatre! Charmante Gabrielle, Richard! mon roi! et le chur
de la comdie des Deux Pages Chantons un roi quon aime, ou lair
du Dserteur Le roi passait, et le tambour battait aux champs
4
. Ils se
vengent en criant bis! dans lAnglais Bordeaux la marquise :
Et je veux tre la premire
bien crier vive le Roi !
Vive le Roi! vive le Roi! crie la salle entire
5
. Toutes les applica-
tions quoffre la Partie de chasse taient saisies avec le mme
enthousiasme
6
. Un jour, Dazincourt, qui jouait Lucas, improvi-
sait des couplets : Avant de nous quitter, mamzelle Catau,
jallons vous chanter quatre couplets que notami Richard a faits
sur notbon roi , et Dazincourt chantait M
lle
Mzerai :
1. Lettres patriotiques.
2. Journal de la Cour. Mai 1790.
3. Lettres patriotiques.
4. Les Sabbats jacobites. 1792.
5. Petites Affiches. Septembre 1791.
6. Lettres patriotiques.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
139
Not bon roi na voulu que l bien :
Ces chiens d ligueux nen disont rien,
Cest ce qui me dsole!
et toute la salle trpignait denthousiasme
1
. Le Roi, la Reine, le
Prince royal, Madame lisabeth paraissent lOpra, lorchestre
joue : O peut-on tre mieux quau sein de sa famille, toute la salle
applaudit, et ce vers de Pollux Castor : Rgne sur un peuple
fidle, ce ne sont que cris : Vive le Roi ! vive la Reine
2
! Joue-
t-on Didon au thtre de la Nation, les aristocrates courent battre
hautement des mains au fameux hmistiche :
Si ltranger lemporte
Il y a des gens, crit propos de ces manifestations la Chro-
nique de Paris, qui assurent que la contre-rvolution est faite
parce que des polissons pays aristocratisent les thtres. Ils
croient que la nation franaise est reprsente par les secondes
loges des Italiens et par les premires du Panthon.
3
Les
patriotes nont garde de ne pas dmocratiser les thtres. Ils crient
bravo au compliment de rentre prononc par M. Solier au
Thtre-Italien : Le comdien, autrefois victime dun prjug
cruel, dont le poids, fatiguait son me, a repris lusage libre de
toutes ses facults intellectuelles. Ils applaudissent, dans le
Journaliste des ombres, ce vers sur Lekain :
Sil et vcu plus tard, il mourait citoyen.
Dans le Procs de Socrate, de Collot dHerbois, par-dessus la
tte de Socrate, ils applaudissent Mirabeau; par-dessus la tte du
chef de la justice, qui deux fois ils font rpter :
Les voil donc connus, ces secrets pleins dhorreur,
1. Petites Affiches. Septembre 1791.
2. Id.
3. Chronique de Paris. Fvrier 1792.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
140
ils sifflent Boucher dArgis et le Chtelet
1
; ils applaudissent au
Thtre-Italien, le Jean-Jacques Rousseau ses derniers moments; et
ce Genevois leau de rose que leur donne Bouilly arrivant sur la
scne tenant un nid de fauvettes, et les donnant sa femme,
non pour les mettre en cage quand ils auront des ailes, mais
pour leur donner la libert ; ils applaudissent sur trois, quatre,
cinq thtres, ces moines dfroqus dansant et chantant ce
refrain galant :
Si nous sortons desclavage,
Mes amis de ce bienfait
Aux femmes rendons hommage,
Car les femmes ont tout fait
2
.
Ils applaudissent lHenri VIII, la Prise de la Bastille au Thtre-
Franais de la rue Richelieu; ils applaudissent Robert, chef de bri-
gands, ses dclamations contre lingalit des fortunes et linjus-
tice des hommes : et quand les brigands, investis par les groupes,
crient : La libert ou la mort ! ils semblent si bien rgnrs aux
patriotes par ce seul cri, quils sont applaudis comme des pre-
neurs de bastilles
3
.
Tantt ce sont les victimes de la tyrannie des gentilshommes de
la chambre que ftent les bravos patriotes; M
lle
Sainval lane,
dans Mrope, au thtre de Montansier, ou le mnage Chron
rentr lOpra, et M. Chron disant dans dipe Colonne le
Comme ils mont trait! ce mot qui semble un souvenir des
perscutions de lancienne administration
4
.
Les patriotes emplissent ces nouvelles salles, qui deviennent
presque toutes des porte-voix de la Rvolution. Ils emplissent ces
thtres de boulevards, honors de la prsence des preneurs de
roi, Drouet et Guillaume, empresss dtaler sur leurs affiches les
noms des deux spectateurs populaires. Ils applaudissent, au
thtre de Molire, la France rgnre, le prologue entre la Gloire
et le Temps :
1. Petites Affiches. Novembre 1790.
2. Le Mari directeur. Petites Affiches. Mars 1791.
3. Petites Affiches. Mars 1792.
4. Journal de la Cour. Avril 1790.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
141
. . . . . . La raison arrive, et le jour se prpare.
Ces gnreux Francs ntaient leur berceau
Quune horde servile, un servile troupeau,
. . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
De brigands couronns la proie hrditaire!
ce thtre, ils applaudissent la Ligue des fanatiques et des tyrans,
cette inepte et dclamatoire tragdie nationale de Ronsin, et ces
vers contre celle que Desmoulins appelle la femme du roi :
Une femme a caus les maux de la patrie
Ah! nous devions prvoir ce dsastre fatal,
Quand des bords du Danube, un gnie infernal
Est venu sur ce trne entour de ruines
Secouer le flambeau des guerres intestines!
Et dans le cur dun roi, par le crime assig,
Rpandre tout le fiel dont le sien est rong!
Et cette image :
La libert franaise est un torrent rapide,
Qui, sur les mauvais rois tendant son courroux,
Dans ses flots orageux va les submerger tous
1
!
font toute la salle debout et dlirante despoir civique.
Malheur, quand les deux partis se rencontrent en face lun de
lautre! Cest la guerre civile. Vos espigleries, criait un dmo-
crate lennemi, feront sortir les piques de leurs tuis, et gare les
chatouillements des faubourgs!
2
la quarante-quatrime
reprsentation du Club des bonnes gens, mdiocre comdie de ce
bonhomme insipide, Beffroi de Reigny, une vingtaine de mal
peigns, groups au fond de parquet, sous les premires
galeries , demandent le a ira. Lorchestre le joue, puis il joue
lair Vive Henri IV! Les cris de a ira! recommencent cinq fois, et
cinq fois lorchestre est forc dobir. Les patriotes sont debout
dans le parquet, presss autour dune sorte de pique qui porte un
1. La Ligue des fanatiques et des tyrans, tragdie nationale, en trois actes et en vers,
par Ch. Ph. Ronsin. 18 juin 1791. Thtre de Molire, rue Saint-Martin.
2. Lettres patriotiques.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
142
bonnet rouge, toisant les loges, foudroyant du regard ceux qui ne
se dcouvrent point par respect pendant le a ira. La toile leve,
un drapeau aux trois couleurs mis larbre du jardin du cur,
ces mots du cur : Il faut que le peuple soit clair, mais non
pas gar , les hues se mlent aux applaudissements.
Quon napplaudisse pas, nous ne sifflerons pas , hurle le par-
terre. Vous tes des factieux! vous tes des gueux! rpond
une loge. Voil tous les gourdins en lair. Amenez-nous ici le
directeur, crient les patriotes, quil nous promette de ne plus
jouer le Club des bonnes gens. Un officier municipal, du nom de
Salior, veut rtablir lordre. On le siffle coups de pomme de
terre. Cest un tratre, nous le dnoncerons M. le maire
M. Manuel le saura. la police!
1
La reine parat la Comdie-
Italienne, un manant garde son chapeau, un autre crie : Vive la
Nation! foin de la Reine! Ils sont tous deux assomms. Un renfort
de dmocrates arrive. Au duo des vnements imprvus :
Jaime mon matre tendrement,
Ah! comme jaime ma matresse!
les aristocrates battent des mains. a ira! a ira! crient les
dmocrates et le a ira est jou dans le bruit
2
.
Quelques jours aprs, lcole des amis, o quelques journa-
listes rvolutionnaires taient ridiculiss, une voix crie au milieu
de la reprsentation : bas les Jacobins! assommez les Jacobins!
puis un : Vive le Roi ! part de la salle entire. Les pes sont
tires; les patriotes, en petit nombre ce soir-l, senfuient. la
sortie, le peuple ameut, attendait les royalistes : il fond sur eux,
les maltraite, sacharne sur les jeunes pages, et trane des
femmes, belles et pares, dans les ruisseaux de la rue
3
.
1. Le Consolateur. Fvrier 1792.
2. LArgus patriote. 1792.
3. Chronique de Paris. Fvrier 1792.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
143
Chapitre VIII
Pariside, AnnQuin Bredouille, etc. Chamfort et lAcadmie.
M. Gros Louis et la fuite de Varennes. Les cafs. La patrie en
danger.
Fontenelle naimait pas la guerre parce quelle gtait la conversa-
tion. Les lettres naiment pas les rvolutions parce quelles gtent
les livres. Aux poques de bouleversement et de luttes civiles,
lcrivain na plus cette possession de lui-mme, ce dtachement
des hommes et des faits, qui lve son esprit, libre des inimitis
prives et des opinions particulires, jusqu la vue de lhuma-
nit. Il quitte son temps, dans les tranquilles loisirs, le devance ou
plane au-dessus de lui. Les rvolutions le ramnent, lenchanent
aux petites passions des partis; et les lettres tombent servir de
misrables intrts; elles tombent occuper le jour, lheure, le
moment, au lieu de pousser au durable, lternel, la postrit.
Ainsi, en 1789, la tragdie sest faite politique; la comdie
devient satire; le livre libelle. En mourant, le sicle emportera
toutes ces choses qui ne sont point recommandes aux autres si-
cles, et qui ont tout vcu dans leur prsent.
Cependant, je voudrais de ces petites brochures, de ces petits
volumes, de ces petits riens qui ne revivront plus, montrer un ou
deux qui mritent mieux que les autres, et qui ont respect leurs
ironies, leur verve et leur agrment, tout en les mettant au service
de la politique.
Ne faut-il pas indiquer dun mot cet clat de rire venu de
Candide : la Pariside, ou les Amours dun jeune patriote et dune
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
144
belle aristocrate, pome hro-comi-politique, en prose natio-
nale? Badinage dun patriote desprit qui a lu Boccace, La
Fontaine, le Sopha et Tanza; petite moquerie la Bernin de laris-
tocratie des valets de chambre du roi et du patrouillotisme des
bons citoyens. Ptronille et Chrysostome traverss en leurs
tendresses par cette fe mauvaise : la Rvolution, comdie de la
tragdie de Romo et Juliette! Petite posie qui vole sans laile des
rimes, qui passe au-dessus des canons, des alarmes, des meur-
tres, sans laisser tomber son sourire, avec lunique souci de faire
Chrysostome ridicule, comme un hros de la milice, et Ptronille
aussi infortune quune Cungonde, passant de Bulgares de
corps de garde des Bulgares en petit collet. Le pillage de la
maison de Saint-Lazare nest pour lauteur quune occasion dun
chant la Gresset; et ce sont les journes doctobre qui marient,
sanglantes entremetteuses, les deux amants.
Une autre uvre veut quon parle un peu plus longuement
delle, et quon en donne une image plus indique. Cest un petit
roman sous linvocation de Sterne. Dj, cet Anglais, dont
lhumour est dpouill de ce got de terroir qui rebute dans
Swift, auteur de Tristram Shandy et du Voyage sentimental, avait
fait cole en France. Et comme le bonnet de llgante, les
courses de chevaux, lallure peuple du petit-matre, taient venus
de Londres sous Louis XVI, le roman stait peu peu laiss
conqurir langlomanie; il stait plu aux contes de Yorick, ce
voile dlicat autour de lesprit, qui est comme la pudeur de
lpigramme, cette cole buissonnire de la pense, cette
badauderie qui ne se perd jamais et se retrouve et arrive toujours,
ce tour de rcit humain o lattendrissement voisine avec la
saillie; et il stait essay, avec la faveur du public, marcher plus
ou moins gauchement dans le gai sentier de toutes les aventures
de limagination.
La Rvolution venue, le roman la Sterne ntait-il point un
cadre bien trouv, o lon pouvait tout indiquer au lecteur sans le
lui dire? En ces temps de suspicion, lallusion, la rticence, la
page blanche, les points, tous les demi-mots que comporte le
genre, ntaient-ils point une bonne fortune pour un courage
habile? Cela fut compris; et en 1792, parut Annquin Bredouille,
ou le Petit cousin de Tristram Shandy, joli et vritablement spirituel
EDMOND & JULES DE GONCOURT
145
roman de polmique politique, dun style de plaisanterie
agrable et raffin.
Les imaginations y taient srieuses sous leur masque rieur. La
scne du rcit, ctait le pays des Nomanes , baptme la
Rabelais dun peuple en rvolution; et loncle Jean-Claude
Bredouille courait, six petits volumes durant, tous les spectacles
de ltrange pays, Adule sa gauche et M
me
Jernifle sa droite,
lauteur laissant entrevoir, un petit instant, que les deux
compagnons de Bredouille pourraient bien tre des tres
moraux, Adule ayant nom lAmour-propre, et M
me
Jernifle, la
Raison. Et tout ainsi se laissait deviner grave en ces railleries
de peu dapparence, en ces fantaisies de caprice. Ne voil-t-il pas
dans ce petit tableau : les Plumaliers, une grosse satire contre la
presse? dans cet autre la Gargote febrifre o Tamar traite en ami le
Tiers et le Quart avec sa cuisine de sel, de poivre, de moutarde,
dpices, mettant la bouche et les entrailles en feu, une grati-
gnure lAmi du peuple? Ces autres restaurateurs qui tout en
riant, montrent des dents ne laissant pas que dtre aigus et qui
mordillent sans cesse , ne sont-ce pas les Aptres et leurs fameux
Actes? La grande querelle pour les pompes, des Altidors avec les
Surtalons, nest-ce pas un dessin visible de la lutte du peuple et
de la noblesse autour des privilges? Jacques-Christophe
Ndebas, sur son plancher coup, parti, taill, tranch, car-
tel, losang, aux quartiers dor, de sinople, de vair, avec des
dragons lampasss , marchant avec ses sabots pleins de fumier
et pitinant, nest-ce pas la Rvolution? peine une phrase
dtourne, lance pour la dfense de llphant blanc, le roi
ou contre le Mange de Babel, le tonneau de la grande parlerie,
lauteur plongeait sous un pisode inattendu : dans le larmoyant
et lmouvant, comme lhistoire de Javotte Frelue, dans le
grotesque, comme lHistoire du petit Gomorinet.
Tout coup, au dtour dune page la Broalde de Verville,
apparaissait l-propos dune grande page de la Bible : Ensuite
ils posent sur sa tte une couronne dpines et ils mettent dans
ses mains un roseau emblme de faiblesse et ils lui disent Je
te salue, roi des Juifs! Il noubliait point, le petit livre, la prise
ridicule du couvent des Annonciades; et il mettait dans la bouche
du chef qui va prendre la taupinire : Que vingt mille seulement
de vos plus braves consentent maccompagner, et je rponds du
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
146
succs! Cest, tout du long, une moquerie qui se gare, une
ironie qui se joue, se cache, se venge, et fuit; cest une guerre
curieuse suivre, dun homme de lettres, dun got moderne,
dune aristocratie raisonnable, qui, la qualit remplace par le
nombre, la justice par la force, les demandes par des menaces, les
arguments par des torches, les jugements par des excutions ,
pleure entre deux sourires cette ci-devant patronne de France, la
Pauvre chre dame de Liesse, mre des gaiets douces et soute-
nues. vieille Gauloise! lui dit Gorgy, le cousin de Tristram
Shandy, est-ce donc pour toujours que vous avez abandonn ce
peuple, lenfant de votre prdilection?
Les jurandes, les matrises sont abolies. Les corporations sont
dtruites; le privilge est partout frapp, le monopole meurt. Ds
septembre 1789, les fiacres ont fait insurrection contre les privi-
lges des fiacres, accords par lettres patentes de 1779 au sieur
Preau
1
. Toutes voitures publiques vont et roulent de Paris
Versailles, et de Versailles Paris, moquant le directeur privilgi
des Pots de chambre
2
.
Tout le monde est libre de prendre tel tat quil voudra; tout le
monde peut cuisiner, frotter, raser, coiffer, sescrimer dans tous les
genres
3
. Aviez-vous une place privilgie de donneur deau
bnite? Le premier venu peut vous faire concurrence, pour peu
quil ait la vocation de cet tat; et le privilge na plus un coin o
demeurer. Enfin, mme Benot, le fameux marchand de marrons
du Palais-Royal, voit mille rtisseurs de marrons, sans pass, sans
titre, sans autorisation, tablir leurs poles insolentes autour de
sa pole, monarchie quil avait fonde
4
!
LAcadmie franaise, cette matrise desprit avec privilge du
roi Louis XIV, ne devait pas tre plus respecte que Benot; et il
advint quelle fut attaque, puis menace, puis suspecte, puis
supprime.
Il ny avait pas quinze jours, dit le Mercure, que la Rvolution
tait faite, et lon criait dj dans les rues : la suppression de toutes
1. Journal de la Cour. Septembre 1789.
2. LObservateur, par Feydel. Aot 1789.
3. Je men f ou Penses de Jean Bart. Vol. II.
4. Feuille du jour. Avril 1791.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
147
les Acadmies!
1
Et du public lAcadmie sengage un dialogue
o le public parlait toujours, o lAcadmie rpondait quelque-
fois. LAssemble nationale a dcrt la suppression des cha-
noines. Les acadmiciens sont les chanoines des sciences, de la
littrature et des arts Les Acadmies sont des espces de
mnageries o lon rassemble grands frais, comme autant dani-
maux rares, les charlatans ou les pdants lettrs les plus
fameux
2
Un acadmicien mange dans son fauteuil de velours,
et lui seul, la nourriture de quarante mnages de campagne.
Plus dacadmiciens rents tant quil y aura des travailleurs
salarier, des pauvres nourrir, des cranciers satisfaire. De
quoi nourrir quarante mnages de campagne! hasardait lAcad-
mie, 1 200 livres par an! Lhonneur seul, poursuivait le public
sans reprendre haleine, est la monnaie courante du gnie trop
dembonpoint amaigrit le gnie. La plupart des chefs-duvre
sortent du grenier
3
. Cest un vieux proverbe, rpondait lAca-
dmie, quil faut nourrir les artistes et quil ne faut pas les
engraisser : alendi, non saginandi. Mais cest aussi une vieille
vrit, les vers connus de Juvnal :
Quorum conatibus obstat
Res angusta domi.
Les Acadmies, finissait alors par crier le public, ont toujours
t les lanternes sourdes des tyrans.
4
Ici les acadmiciens,
daccord pour dfendre leur traitement, diffraient dopinion et
se divisaient en deux camps : ceux-ci demandaient pardon au
public du peu de patriotisme de leurs prdcesseurs; ceux-l ne
croyaient pas avoir dfendre auprs de lui ce respect et cette
glorification des rois, qui leur semblaient la fin mme de lAca-
dmie. Ces derniers sappelaient Marmontel, Maury, Gaillard, le
marchal de Beauveau, Brecquigny, Barthlemy, Rulhires,
Suard, Saint-Lambert, Delille, Vicq dAzir, Morellet. Leurs
1. Mercure de France. Octobre 1790.
2. LAmi du peuple. Mars 1791.
3. Mercure de France. Octobre 1790.
4. Id.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
148
adversaires taient La Harpe, Target, Ducis, Sedaine, Lemierre,
Chamfort, Condorcet, Chabanon, Beauze, Bailly.
Dans cette dissension le coup mortel fut port lAcadmie
par un acadmicien.
Il y avait alors lAcadmie franaise un homme plus spirituel
quune comdie de Beaumarchais, causant mieux quune lettre
de Voltaire, un homme dune verve unique, limmortel grand
homme de lpigramme, Nicolas Chamfort. Tout tait esprit en
lui ; et il semait tout autour de lui, non pas une petite monnaie,
mais de merveilleuses pices dont quelques-unes seront des
mdailles pour la postrit. N au monde jeune, tout naf desp-
rances et de confiance, Chamfort avait vite vu la vie. Il avait vite
jug que calomnier lhumanit, cest en mdire. Accueilli, ft
dans les salons nobles, lecteur de M. le comte dArtois, biblioth-
caire de Madame, gratifi de 7 8 000 livres de pension, Cham-
fort, sous ses prosprits, garda le deuil de ses premires penses
de jeunesse. Une sorte de lpre lui vint sur le corps, qui le fit plus
aigri et moins charitable. Il continua de vivre, de rire, dtre
Chamfort, chaque bassesse, chaque honte, chaque infamie
qui lui passaient sous les yeux, affermi en ses mpris et gotant
tous bas damres joies en sa conscience dsespre, se vengeant
des nobles quil amusait, en les faisant petits devant sa moquerie,
inconsolable des misres de lhomme, et portant noblement sa
misanthropie comme la loyaut dun galant cur. Quand il cau-
sait, et il causait toujours, ctait un bourreau avec une pe de
cour. Il mest arriv vingt fois, rapporte un de ses auditeurs, de
men aller de sa conversation lme attriste comme si je fusse
sorti du spectacle dune excution.
1
Soudain, quand la Rvolution clate, Chamfort est renouvel.
Tout palpitant, lhte du comte de Vaudreuil ouvre sa bourse
de cuir et en tire 1 000 cus pour la Rvolution
2
. Il reprend foi.
Le peuple le libre des bienfaits des nobles, et Mirabeau
conquiert lui cet esprit hautain. Pauvre Chamfort! belle me
qui on na pas pardonn! tu devais revenir de ton dernier rve
1. Mmoires de Morellet. Vol. II.
2. Id. Vol. I.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
149
les veines coupes, la face mutile, survivant ton suicide, cou-
tant monter les huissiers de la guillotine, jetant, toi aussi, dans
ton dernier rle : Libert, tu nes quun nom!
Mais, en lanne 1791, Chamfort coute, attend, espre.
Aprs une sance acadmique, il dit alors Marmontel bahi,
dans un coin du salon du Louvre : Eh bien! vous ntes donc
pas dput? En effet, on fait bien de vous rserver une autre
lgislature; excellent pour difier, vous ne valez rien pour
dtruire Ldifice est si dlabr que je ne serais pas tonn
quil fallt le dmolir de fond en comble Place nette! Place
nette, fait Marmontel, et le trne et lautel ? Et le trne et
lautel tomberont ensemble; ce sont deux arcs-boutants appuys
lun sur lautre, et que lun des deux soit bris, lautre va
flchir.
1
Cest lanne o, cherchant quelque ennemi de la Rvolution
persifler, Chamfort trouve qui ? lAcadmie! et il
publie sa petite brochure : Des Acadmies.
Quest-ce que lAcadmie franaise? disait Chamfort, quoi sert-
elle? Et il remontait son origine. Il citait les inconnus de sa
fondation, les Granier, les Salomon, les Porchres, les Colomby,
les Boissat, les Bordin, les Beaudoin, les Balesdens, qui avaient
bien voulu laisser asseoir Corneille ct deux. Il slevait
contre ladoption de quelques gens en place et dun assez grand
nombre de gens de la cour, ce mlange de courtisans et de gens
de lettres, cette prtendue galit acadmique qui, dans linga-
lit publique et civile, ne pouvait tre quune vraie drision. Il
se refusait reconnatre proprit acadmique la gloire de tous
les grands hommes de la France. Il disait lauteur dAndromaque,
de Britannicus, de Brnice, de Bajazet, de Mithridate, reu sur
lordre de Louis XIV. Il disait : La Fontaine, acadmicien
soixante-trois ans, et cela grce la mort de Colbert, perscuteur
de Fouquet. Il disait le mpris dHelvtius, de Rousseau, de Dide-
rot, de Mably, de Raynal, pour ce corps qui na point fait grands
ceux qui honorent sa liste, mais qui les a reus grands et les a
rapetisss quelquefois .
1. Mmoires de Marmontel. Vol. II.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
150
Il attaquait ce fameux dictionnaire dont Voltaire, aux der-
nires annes de sa vie, voulait bouleverser le plan; il dfinissait
les discours acadmiques : Un homme lou en sa prsence par
un autre homme quil vient de louer lui-mme, en prsence du
public qui samuse de tous les deux.
Il montrait linutilit des compliments aux rois, reines, etc.,
devant le dcret de lassemble qui ne laissait plus en France que
des citoyens venant aux prix dloquence et de posie, il rappelait
le fameux sujet de prix propos par lAcadmie de Louis XIV:
Laquelle des vertus du roi est la plus digne dadmiration? Aux prix
de vertu destins aux citoyens dans la classe indigente, il
demandait : Payez-vous la vertu ou bien lhonorez-vous?
Rendez la vertu cet hommage de croire que le pauvre aussi peut
tre pay par elle, quil a comme le riche une conscience opulente
et solvable. Il accusait lAcadmie, en ayant effac le nom de
labb de Saint-Pierre de sa liste, davoir vot solennellement pour
lternit de lesclavage national.
Et pour lAcadmie des inscriptions et belles-lettres, il se bor-
nait la montrer fonde par M
me
de Montespan, institue
authentiquement pour la gloire du roi , et ne servant qu don-
ner au public la batterie de cuisine de Marc-Antoine. Lextinction
de ces deux corps, finissait par dire Chamfort, nest que la cons-
quence ncessaire du dcret qui a dtach les esclaves enchans
dans Paris la statue de Louis XIV. Et sadressant lAssem-
ble nationale : pargnez, lui disait-il, lAcadmie une mort
naturelle!
En dpit du trait malin dun libraire, qui fit imprimer le dis-
cours de rception de Chamfort lAcadmie en tte de son
pamphlet
1
, le pamphlet de Chamfort tua lAcadmie dans lopi-
nion publique. LAcadmie agonisa jusquau 5 aot 1793. Ce
jour elle convint dinterrompre ses assembles. Le directeur mit
en sret les douze volumes in-folio contenant les titres de lAca-
dmie, les lettres patentes de son tablissement en 1635, un
volume manuscrit de remarques de lAcadmie sur la traduction
de Quinte-Curce par Vaugelas, et le manuscrit du dictionnaire,
dont la copie pour une nouvelle dition venait dtre termine.
1. Feuille du jour. Octobre 1791.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
151
Une soixantaine de portraits dacadmiciens furent entasss dans
une des tribunes de la salle des assembles publiques.
Le 8 aot, les Acadmies taient supprimes, les scells mis
sur les salles du Louvre. Les deux commissaires envoys pour
rapporter les clefs de lAcadmie franaise sappelaient lun
Domergue, lautre Dorat-Cubires
1
.
La royaut se mit mourir avant lAcadmie. Larbre fut
dpouill avant quon ne chasst ceux qui, depuis si longtemps,
dormaient son ombre.
Lanne mme o parut le libelle de Chamfort, un pamphlet
doutre-France, le Grand Dnoment de la Constitution, parodie
politico-tragi-comique, se disant imprim Bruxelles, donnait de
la situation du roi et de la captivit de la royaut une vive et cari-
caturale peinture.
Le roi, qui ne peut plus remuer que la mchoire pour
mcher et les doigts pour signer , cest Gros-Louis, matre de
lauberge, lenseigne de LA NATION ci-devant du GRAND
MONARQUE. Miralaid balayeur du club des Jacobins , Touvin
et Rude entrent dans la grande salle o M. Gros-Louis est assis
sur un grand fauteuil bras, immobile comme un paralytique.
Allons, monsieur Gros-Louis, vite, du vin, voil la Nation qui
arrive chez vous; nous allons nous constituer ici en assemble
buvante, mangeante, dvorante Papa Gros-Louis nous vous
constituons jusqu nouvel ordre notre pouvoir excuteur. Mille
bombes! que vous allez tre heureux et puissant! Vous dispo-
serez notre fantaisie de toutes les bouteilles de votre cave; vous
boirez quand nous voudrons, vous verserez quand nous vous
lordonnerons. Eh bien? pouvoir excuteur, acceptez-vous?
Mais, Messieurs, dit le pauvre Soliveau, dune voix tremblante,
vous voyez bien que, dans ltat o je suis, je ne puis rien ex-
cuter. Depuis que cette bande davocats, de procureurs et de
pousse-c a mis ma maison en dcrets; depuis que cette troupe
de sclrats a manqu dassassiner ma femme, et ma si rude-
ment brigand, a ma fait une telle rvolution que je ne puis
plus remuer ni pied ni patte de tout le corps La voix du
1. Mlanges de littrature, par Morellet. Vol. I.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
152
pauvre Gros-Louis baisse alors, et avec un accent de confidence
et de terreur : Ils me font des peurs, des peurs!
Lessentiel est que vous soyez libre, lui rpond Miralaid.
Ventrebleu! lui dit-il tout bas loreille, sur un ton menaant,
nallez pu dire le contraire; ils sont l une bande de dtermins
tout prts se rvolter. Et tout haut, inclin et respectueux :
Eh bien! monsieur Gros-Louis, nest-il pas vrai que pour le
bonheur de la nation buvante vous acceptez librement tout ce
que nous avons fait, faisons, ferons dans votre maison? un
Cependant que hasarde timidement Gros-Louis, Miralaid
clame : moi, la Nation! Nous sommes trahis! et
secouant brutalement la tte et les bras de limpotent, il lapos-
trophe dune voix terrible : Nest-il pas vrai que vous
dclarez librement que vous tes bien libre? Et le bonhomme
Gros-Louis essouffl, tout essouffl : Oh! oh! oui, Mes-
sieurs, je vous en rponds; je le dclare tout haut; oh! comme je
suis libre!
1
Quelques mois aprs ce pamphlet, Louis XVI fuyait
Varennes; et Varennes ramenait Paris celui qui allait mourir.
La fuite Varennes fit plus encore motionner et se dchaner
les cafs que le veto ne les avait fait discuter et argumenter; et
prvenant les temps futurs, le jugement du roi commence dj
sinstruire en ces milliers de cafs.
peine ne, la Rvolution pousse les hommes les uns vers les
autres, les assemble, frotte les ides contre les ides, les paroles
contre les paroles, pour, de ces associations et de ces chocs, faire
jaillir la flamme, lclair, la vrit, la justice. Un grand besoin de
communications quotidiennes, une fraternit nouvelle, une
pente lpanchement, la manifestation, une curiosit et une
impatience dapprendre, mlent les individus aux individus
2
, et
avec la gazette, qui devient le journal, et qui de chronique passe
pouvoir, et de passe-temps le pain mme de la France, les cafs
1. Le Grand Dnoment de la Constitution, jou Bruxelles le 1
er
janvier 1790.
2. Finissez-donc, cher pre. Entrevue de Hyacinthe la bgueule, poissarde, avec le
Roi, la Reine et les principaux de ltat.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
153
grandissent et se font clubs; leurs tables sont tribunes, leurs habi-
tus orateurs, leurs bruits motions. Puis lt pluvieux de 1789
fait les cafs pleins.
Les cafs quon disait tout lheure des manufactures
desprit, tant bonnes que mauvaises deviennent la presse
parle de la Rvolution. Les cafs ont un drapeau; et lon juge de
lopinion dun homme Paris, dit M
lle
Boudon, par le caf dont il
est lhabitu, comme vous savez que lon jugeait Athnes
quun citoyen professait les sentiments dAristote ou de Znon,
suivant quil frquentait le Lyce ou le Portique
1
. La milice
nationale, dans tout lattrait de sa nouveaut, tenant le Parisien
hors de chez lui, et le faisant son matre pendant de grands jours,
contribue encore cette vogue et cette fortune des cafs. Avec
lhabit bleu, lhabitude du moka et du petit verre est prise; et les
cafs, dont lintrieur avait jusqualors t interdit aux femmes
par lusage, si bien que ctait un vnement rare de voir une pro-
vinciale ou une trangre prendre une bavaroise au dedans du
caf Foi, et non sous la lanterne
2
, les cafs souvrent, avec la
Rvolution, aux femmes des miliciens qui ne veulent pas quitter
leurs maris, ou que leurs maris ne veulent pas quitter, et leur
suite toutes les autres femmes.
coutez toutes ces nouvelles dont les cafs retentissent
bientt, tous ces contes bleus gravement colports. Le fameux on
a le dos large et porte soupons et billeveses : quand le roi est
Saint-Cloud, on creuse un canal de Saint-Cloud la frontire,
par o se sauvera la famille royale
3
; quand le roi est au Temple,
on fait fabriquer des masques ressemblant Louis XVI et ses
conseils pour le faire vader
4
; et lors de la guerre, chaque caf
a son stratgiste imaginatif : il fait un crachat qui reprsente une
ville quelconque, trace autour avec sa canne les plans dattaque
et la prend en un tour de main.
5
1. Lettres dEme de Boon Lacbe (M
lle
Boudon). Troyes, 1791.
2. Id.
3. Journal de la Cour. Juin 1790.
4. Courrier de lgalit. Janvier 1793.
5. Journal deux liards.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
154
Que de fils dj clbres, que de fils naissant, tous les jours,
ce pauvre petit caf de la rue Saint-Denis, au coin de la rue du
Petit-Lion, la premire boutique du caf de Paris!
Dbouchez dans les galeries du Palais-Royal, par le passage du
Perron, le Palais-Royal, district des quarante mille trangers
sans district logs en htel garni
1
! Voyez votre droite toute
cette foule bourdonnante, murmurante, discourante, assigeant
jusqu deux heures lentre de ce caf du Caveau, dont le fonds
a t vendu, en 1786, 90 000 livres
2
. Autrefois, ctait un tom-
beau o les preneurs de cette liqueur noire ensevelissaient cha-
que jour leurs paroles oisives.
3
Aujourdhui, cest une belle
galerie. Un moment abandonn sur le bruit que son matre ven-
dait de largent, le caf du Caveau a repris vogue. Sous les tentes
du Caveau que de proreurs, auxquels commande le proreur en
chef Langlade, qui ne se cache pas de souhaiter la Rpublique
4
!
que de Jacobins en feu sous le buste de Philidor, pendant qu la
porte du Caveau un parti dagents de change escarmouche sur
lagiotage, et ne jette en lair que les mots action des Indes, borde-
reaux, quittances, caisse descompte, demi-caisse, assignats, papier
monnaie
5
! Dans le caf mme, o nest pas un jeu de dames ni
dchecs, que de bras levs, de voix enfles, deffervescents, de
stentoriens assourdissant les bustes de Gluck, de Sacchini, de
Piccini et de Grtry qui ornent les murs
6
, de tous les nologismes
inharmoniques de la langue rvolutionnaire! Avant le 10 aot, le
Caveau est le lieu de runion de tous les fdrs; et Lanthenas,
lami de Roland, les y rgale de bire et de liqueurs
7
.
En face le spectacle de la Montansier, jadis le spectacle des
Beaujolais, lencoignure du vestibule du ct de la rue Riche-
lieu, au caf de Conti ou de Chartres, mme foule, mmes voix,
mmes rumeurs; mme bruit, mme monde autour des bou-
teilles de bire anglaise de la Grotte-Flamande, rendez-vous des
1. Rvolutions de Paris. Aot 1789.
2. Correspondance de Mtra. 1789.
3. Le Spectateur.
4. Le Babillard.
5. Le Spectateur.
6. Tableau du nouveau Palais-Royal. 1788.
7. Journal deux liards.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
155
acteurs de la Montansier
1
; mmes nouvellistes, mmes mde-
cins de la chose publique, se dmenant autour du pole en forme
de globe arostatique du caf Italien
2
. Du ct de la rue des
Bons-Enfants, cest le caf de Valois o se rassemblent les
Feuillantins, o les fdrs font irruption et dchirent le Journal
de Paris
3
. Cest, au coin de la rue de Montpensier, le caf
Mcanique, o le service se fait par les colonnes creuses des
tables. Et Tanrs, le matre du caf Mcanique, le successeur de
Belleville, ne peut plus, comme en 1788, supprimer les gazettes
quand ses tables sont remplies, les supprimer les dimanches pour
activer la consommation, sans la laisser distraire par la lecture
4
;
les gazettes sont plus essentielles que le moka mme aux cafs de
la Rvolution. Cest ce caf que le propritaire, voulant
sopposer ce quon chante le a ira, reoit un coup de sabre au
bras, tandis que sa femme enceinte est peu prs ventre
5
.
Plus loin, cest le caf Corazza, o continue toutes les nuits la
sance des Jacobins, entre Varlet, Destieux, Gusman, Proly, et les
deux conventionnels Chabot et Collot dHerbois, caf do
sortiront les journes du 31 mai et du 27 juin.
Allez-vous dans le jardin, un pavillon souvre vous, o
lhonnte Jousserand vous offre un petit verre de sa com-
position
6
que vous acceptez si vous navez pas lu la mdisance de
Tout ce qui me passe par la tte : On vous vend de leau-de-vie
dAndaye faite Suresne, de leau de noyau de Phalsbourg ou
des liqueurs des les faites au faubourg Saint-Germain.
7
Mais voici le pavillon du caf de Foi, et, sous la galerie, le
fameux caf de Foi, le doyen des cafs du Palais-Royal, jadis
ouvert dans la rue de Richelieu, et servant de passage pour des-
cendre au jardin, tabli au nouveau palais depuis la construction
des nouveaux btiments
8
. Tout lheure ctait le seul caf qui
1. Petites Affiches. Janvier 1791.
2. Tableau du Palais-Royal.
3. Journal deux liards.
4. Tableau du Palais-Royal.
5. Journal de Perlet. Mars 1792.
6. Le Spectateur.
7. Tout ce qui me passe par la tte. 1789.
8. Tableau du Palais-Royal.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
156
et le privilge davoir des tables et de servir dans le jardin
1
; tout
lheure ctait le caf de bel air, le rendez-vous des vieux cheva-
liers de Saint-Louis, des vieux militaires, des financiers
grosses perruques, cannes pomme dor et souliers carrs .
Dans le jardin, le caf de Foi tait un salon dlgantes moquant
les femmes qui passaient, et de badins chevaliers balanant le
pied sur leur chaise penche, jouant avec lventail de leurs
belles
2
. Au mois de juillet 1789, les sept arcades de Foi sont le
portique de la Rvolution. Cest mont sur une table du caf de
Foi, quun soudain orateur, un pistolet dune main et de lautre la
nouvelle de lexil de Necker, crie : Aux armes! Cest du caf de
Foi que part la bande qui va ouvrir les portes de lAbbaye aux
gardes franaises enfermes et Richer-Srisy dtenu pour
dettes
3
. Pendant ces mois mus, le caf de Foi est au Palais-
Royal ce que le Palais-Royal est Paris : une petite capitale dagi-
tation, dans le royaume de lagitation; et contre ses boiseries aux
prcieuses sculptures se pressent tous les bouillants, les
dchans, les impatients, les marquis de Sainte-Huruges,
applaudis dun public de rentiers, patriotes ardents depuis le
dcret de lAssemble nationale qui promet payement exact aux
cranciers de ltat. Cest un comit dloquence publique; l,
un courrier apporte tous les jours le bulletin des sances de
lassemble dont on fait lecture dans les commentaires et les
interruptions de chacun; l, descendent spurer les superbes
motions qui se rdigent au troisime tage
4
; l, on chasse hon-
teusement tous les espions de lancienne police; l, chaises,
tables de marbre, tout est pidestal pour crier de plus haut
5
; l,
brochures, pamphlets politiques sont dclams haute voix; de
l les ordres partent; de l les proscriptions sortent, qui jettent
celui-ci au bassin, ou font btonner celui-l; l, le timide prend
lhabitude dun auditoire, et essaye une catilinaire
6
.
1. Lettres de M
lle
Boudon.
2. Tableau du Palais-Royal.
3. Anecdotes, par Serieys.
4. Actes des Aptres. Vol. X.
5. Aspasie tous les comits du Palais-Royal.
6. Vie prive de M. Jean-Sylvain Bailly. 1790.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
157
Puis peu peu ce caf de Foi, berceau des grandes motions du
Palais-Royal, devient monarchien et constitutionnel. Il a hauss
le prix de ses glaces et les a mises 20 sols, ce qui a fait dabord
un mcontentement, puis un purement; et bientt le royalisme
linvestit, le gagne, lemplit, et le caf de Foi fait volte-face
comme un tribun; et bientt, la voil, cette rotonde encore reten-
tissante des fureurs dmocratiques du grand parleur Billard, de
lavocat Rosin, et du chanoine de Nantes, labb de six pieds, toute
peuple de batailleurs, dimpertinents fleurdeliss sur tous les
boutons, arms de gourdins, de cannes dards, de btons plom-
bs, lisent leur tour tous les pamphlets de leur parti, et se
dcouvrant chaque fois que le roi est nomm
1
. Les nouveaux
habitus font la motion de ne plus aller au spectacle jusqu ce
que le roi rentre dans lexercice de son pouvoir. Lun demande :
Pourquoi Brissot ne parle-t-il presque jamais lassemble?
et lautre rpond : Vous savez, Messieurs, qu la comdie les
machinistes restent dans la coulisse.
2
Le Babillard raconte que,
se croyant jous, et voyant Riquetti-Pandour trs maltrait dans
lHtellerie de Worms, reprsente au thtre de la rue de Riche-
lieu, les habitus de Foi menacent lauteur. La trs petite cocarde
derrire le chapeau par mpris, ils arborent encore croix de Malte
et dcorations. Puis, un beau jour, ils imaginent darriver en
demandant si lon na rien appris des frontires, si larme jaune
et noire na pas fait de mouvement; sur la rponse ngative, lun
deux monte au sommet du pavillon de Foi, regarde au loin
comme sil voulait voir jusqu Coblentz, et scrie : Hlas! il
ne vient point encore! Tous les jeunes habitus du caf rp-
tent trois fois : Hlas! et la plaisanterie leur parat si gaie
quils la recommencent quotidiennement
3
.
On plante alors devant le caf une potence aux couleurs
nationales
4
. Et ce sont presque tous les jours dans la rotonde des
prises darmes : les Jacobins donnent lassaut, et quand ils sont
vainqueurs, quand ils ont pris ce nouvel antre de Gattey, ils
1. Chronique de Paris. Aot 1791.
2. Le Consolateur. Juin 1792.
3. Le Babillard. Aot 1791.
4. Le Petit Gautier. Juillet 1791.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
158
purifient le caf en grande pompe avec de lencens et du
genivre
1
. Dans une de ces expditions, un habitu de Foi, le
sieur Sgur, est moiti tu
2
. Le caf ferme souvent tout un jour.
Un temps, il nouvre plus le soir. La garde nationale y passe la
nuit et en dfend lapproche. Jousserand, le matre du caf, laisse
passer lorage, et sen va tranquillement dnoncer les propos
anarchiques tenus par les vainqueurs, quil fallait deux cents
Jourdan comme celui dAvignon pour mettre Paris la raison .
Allez, disent les Jacobins Jousserand, qui est coiff la
Rvolution, les cheveux courts, noirs et plats, allez, Monsieur,
vous dshonorez votre perruque!
3
leur dernire irruption
chez le maussade marchand de bavaroises, les patriotes se born-
rent accrocher le bonnet de la libert au mur, en rendant le
distributeur deau chaude responsable de ce signe respectable
4
.
Lanne 1792 commenait : Jousserand ne jugea pas -propos de
jouer sa tte contre un bonnet.
Au patriote qui ne veut pas payer la tasse de caf 6 sols, le
verre deau-de-vie 6 sols, comme cela cote au caf du Palais-
Royal, mille cafs sont ouverts sur tous les points de la capitale,
qui ne lui demandent que 5 sols pour la premire de ces consom-
mations et 4 pour la seconde.
Au faubourg Saint-Germain, il y a le caf Procope, devenu le
caf Zoppi, ce pont jet du patriotisme dune rive de la Seine au
patriotisme de lautre. Ce caf, tout lheure tribunal de lOpra,
de la Comdie, de lauteur du jour, o se runissait la fleur du
parterre du XVIII
e
sicle, tous ces jugeurs, ces moqueurs, ces
hommes mchants comme un public, cest prsent le point de
runion pour les zls enfants de la libert triomphante
5
.
tire-daile lpigramme sen envole, pleurant ses grands combats
autour dun couplet de tragdie, pleurant ses tranquilles insurrec-
tions damour-propre et ses victoires sans larmes. Cest un
bureau de rdaction dadresses et de communications aux jour-
naux patriotiques. Les habitus du caf Zoppi Charles Villette.
1. LObservateur. Mai 1790.
2. Lettres du pre Duchne.
3. Feuille du jour. Novembre 1791.
4. Lettres b patriotiques.
5. Lettres patriotiques. N 13.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
159
Nous regardons comme juste de donner aux gouts de notre ville
les noms de Mallet du Pan, abb Royou, Montjoie, Durosoy, Pel-
letier, Gautier, Meude-Monpas, Rivarol et autres : la voirie
sappellerait Suleau.
1
la mort de Franklin, les amis de la
Rvolution et de lhumanit, assembls au caf Procope, tenu par
M. Zoppi , couvrent de crpes tous les lustres, tendent de noir
la seconde salle, mettent sur la porte dentre : Franklin est mort;
couronnent de feuilles de chne, entourent de cyprs son buste,
au bas duquel on lit : Vir Deus; lornent daccessoires symbo-
liques, de sphres, de cartes, de serpents se mordant la queue, et
pleurent lAmricain avec des torrents dloquence
2
. cinq
heures, tous les jours, les habitus du caf Zoppi se forment en
club dlibrant
3
. Ils dputent vingt des leurs pour aller rendre
visite au journal des Actes des aptres les bons aptres du
despotisme ; ils dputent des commissaires du peuple chez le
petit Gautier et chez tous les barbouilleurs de papier du ct
de la droiture . Quand viennent les menaces de guerre, les habi-
tus du caf Zoppi se cotisent pour composer une caisse de
fusils, et pour en faire une offrande sur lautel de la Patrie, dans
le temple des lois
4
. Le dj fameux Hbert est des habitus de
Zoppi. Zoppi rige une de ses salles en salle des Hommes illus-
tres. Il promet incessamment une statue de Mucius Scvola, pour
faire pendant au bas-relief de Mirabeau couronn par deux
gnies qui pleurent
5
.
Parfois, neuf heures du soir, le caf Zoppi allume un feu
devant sa porte et y jette les Petites Affiches ou quelque autre
feuille modre, tandis que l-bas, lautre bout de la ville, rue
Saint-Honor, devant un autre caf, le caf Marchand, flambe
un feu pareil, et quun secrtaire du caf lit dans la rue : Nous,
soussigns, citoyens habitus du caf Marchand, tous dment
assembls, aprs lecture faite dun exemplaire du Journal gnral
de la Cour et de la Ville, avons livr le prsent article aux voix, de
la majorit desquelles il est rsult que ladite feuille a t
1. Chronique de Paris. Avril 1791.
2. Id. Juin 1790.
3. Le Babillard.
4. Lettres patriotiques.
5. Le Babillard.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
160
condamne tre lacre et brle publiquement devant la porte
dudit caf.
1
Rue de Tournon, le patriote a le caf des Arts, o, en juillet
1791, lon annonce pour la semaine prochaine la fuite de Bailly et
de La Fayette. Si le patriote nest que patriote et non jacobin, il a,
rue de Svres, le caf de la Victoire, o lon moque le sapeur-
journaliste Audouin, et en repassant leau le caf de la Monnaie,
rue du Roule, o lon brle la Vie prive du gnral des Bleuets; le
caf Manoury, place de lcole, dont les vieux habitus naffi-
chent point de principes exagrs, et o sassied Rtif de la Bre-
tonne avant de prendre son envole pour le Paris nocturne; le
caf des Bains-Chinois, tenu par M
me
Boudray, boulevard Choi-
seul ; le caf de la Rgence, qui croit aux checs et M. de La
Fayette, et dont le matre, qui pratique une galit de casuiste,
chasse les gens mal vtus, tout en se disant dmocrate; le caf
Amelot, qui fait comme le caf de la Rgence, et do lon
expulse les orateurs incendiaires; le caf Conti, au coin de la
place Dauphine, qui ne demande la tte de personne; le caf de
la Porte Saint-Martin, dont les politiques sont sages et ne dcla-
ment que contre les ouvriers insurgeants qui pillent, se solent et
ne travaillent pas
2
.
Les dsastres des colonies, qui forcent daugmenter dun sol la
tasse de caf, arrtent un instant la fortune des cafs
3
. Tout
Paris est en rvolution pour son caf au lait. Quelques citoyens
font serment de ne plus prendre de caf. Il est de mme des
salons o ce serment est prt. Les Jacobins jurent de sen abs-
tenir. Ils entrent alors dans les cafs, demandent un verre deau
et les gazettes, sen vont, et ne jugent pas propos de payer une si
mince consommation
4
.
Mais cette austrit ne tient pas contre le temps. Le caf rede-
vient populaire et usit; et les cafs ressaisissent leur influence.
Quelques-uns deviennent les intermdiaires entre un journal et
le public, et un bureau de correspondance ou mme de distribu-
tion. Le Journal du diable, de Labenette, prie les personnes qui
1. Chronique de Paris. Octobre 1790.
2. Le Babillard. Juillet 1791.
3. Journal deux liards.
4. Id.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
161
dsireraient entretenir une correspondance utile avec le diable,
denvoyer leurs rflexions et leurs dcouvertes chez MM. Lenoir
et Leboucher, au caf de La Fayette, rue des Mauvais-
Garons ; et voil un journal qui se distribue les mardi, jeudi et
samedi chez Dailly, au caf du Hasard, rue de la Juiverie, n 5.
Pourtant, dans tous ces cafs qui sont un parti, l-bas, en face
le boulevard de la Porte-Saint-Denis, quel est ce caf qui cause et
ne rugit pas, qui parle et ne motionne pas, qui rit et ne sindigne
pas? Quel est ce coin heureux, gar des bruits de lassemble, de
la rue, de Paris, du monde, o pas un ne songe tre martyr de la
libert ou bien sauver la France! Petit troupeau dpicure
essayant de garder sa vie sauve, son esprit libre, sa gaiet franche
en dpit de la Rvolution! Cest le caf de Flore, ce coin
heureux; et ces sages, dtachs dambition et de dvouement, ce
sont les habitus du caf de Flore, lis entre eux par le vu de ne
plus parler politique, sous le titre de Socit des Amis des Lois. Les
Jacobins, pour ne gure savoir dhistoire ancienne, faisaient ds
lors grand usage dune loi de Solon, qui ordonnait aux citoyens
de prendre parti dans les dissensions civiles sous peine de mort.
De par les Jacobins, le caf de Flore fut bientt dbarrass de ses
premiers htes
1
; et la Socit des Amis des Lois apprit quil est des
pouvoirs qui exigent plus encore que le silence.
Hors un caf sans opinion, le Parisien a des cafs de tous
genres. Est-il partisan de dOrlans? il a le caf Nancy, rue Saint-
Antoine, le caf de Chevalier, porte Saint-Antoine, et le caf du
Rendez-vous, place du Carrousel, do Laclos crivait au duc
dOrlans en croire un pamphlet : Je vous cris dun caf
do, comme de la tente dun gnral, partent tous les ordres
ncessaires. Lit-il Le Pre Duchne? Dans la rue du Temple, au
coin de la rue Notre-Dame-de-Nazareth, voil un caf qui a crit
sur son enseigne en belles lettres jaunes : Caf de Jean-Bart et du
Pre Duchne
2
. Est-il maratiste? il sera le bienvenu au caf de
lchelle-du-Temple; au caf de Choiseul, place de la Comdie-
Italienne, dont le limonadier, le sieur Chrtien, est connu pour
ses discours au Champ de Mars, et lardent caf du Pont-Saint-
1. Dictionnaire nologique.
2. Je men f ou Penses de Jean Bart. Vol. II.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
162
Michel dont le matre, Cuisinier, mnera Charlotte Corday
lAbbaye. Tient-il pour la ci-devant noblesse? son caf est le caf
de Bourbon, rue Saint-Dominique; le caf de Mirabeau, au coin
des rues Richelieu et Saint-Honor, o tout lheure un cheva-
lier de Saint-Louis prtendait quon ne pourrait forcer lui et les
siens monter la garde
1
; ou encore le caf du Grand-Amiral, rue
Neuve-des-Petits-Champs, o des chevaliers de Saint-Louis, au
rapport du journal : Je men f, ont complot darracher la croix
tous les chevaliers qui taient dans la milice nationale. Est-il
lennemi de Brissot? le caf Littraire de la rue Saint-Antoine
commente les attaques de lArgus de Thvenot de Morande
contre le Girondin, ennemi de Robespierre? le caf du Com-
merce, rue des Blancs-Manteaux, gouaille ses discours. Est-il ami
de Robespierre, le caf Beauquesne est l, le rival en patriotisme
du caf Procope, et o, dit Camille Desmoulins, Roland envoie
son camp volant dorateurs pour prsenter la bataille aux cham-
pions de Robespierre. Est-il dantoniste? il sera en pays de sympa-
thie la porte Saint-Antoine, au caf Gibet
2
; ou en bas du Pont-
Neuf, au caf de Charpentier, dont la ville a pay avec sa dot la
charge davocat au conseil de Danton
3
.
Sil veut brailler ou entendre brailler, il a le caf Hottot sur la
terrasse des Feuillants, que le roi avait fait murer du ct du
jardin, pour empcher les irruptions populaires dans les Tuileries.
L des mgres en cornettes et en jupons; l un certain La
Montagne, Flon, ancien sacristain de Saint-Honor, et Cordier,
sergent-major et facteur des Invalides, argumentent, sgosillent,
et exhortent aux violences civiques
4
, ce quil y a, dit le Journal
deux liards, de plus sclrat parmi les factieux; et tel est le
bruit et le tumulte enrou et ignoble de ce caf, quil fait dserter
les Tuileries aux honntes gens, et que les femmes sen vont
respirer lair charg de poussire des contre-alles des Champs-
lyses.
1. Le Babillard. Juillet 1791.
2. Id.
3. Monument en lhonneur de Louis XVI.
4. Le Babillard.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
163
Le boulevard du Temple, ce boulevard qui tait la foire Saint-
Germain du Marais, et le Longchamps de tous les jours de la
ville, o deux triples ranges de chaises reposaient les jolies
paresseuses, o quatre rangs de voitures promenaient les belles
toilettes, en 1788
1
; ce boulevard de rcration, encore tout
anim de spectacles parlants, de spectacles muets, de figures de
cire, de spectacles rugissants danimaux froces de lAfrique et de
lAsie, des spectacles dillusions et des tours du sieur Nol
2
; le
boulevard du Temple ne pouvait bouder le got nouveau du
public. Il ouvre de nouveaux cafs qui esprent succder la
vogue du caf Sergent, du caf Gaussin, du caf Armand et du
caf Alexandre. Lexemple du vieux caf Turc, qui ntait patriote
qu son corps dfendant, et que le crdit fait ses habitus Jaco-
bins a si bien ruin que la justice vient de faire vendre ses meu-
bles, et de mettre en prison le propritaire
3
, ne dcourage pas les
limonadiers qui ont confiance en cette terre sacre de la
dissipation : le boulevard du Temple. Le caf Chinois souvre. Le
caf du Grand-Guillaume accueille les patriotes qui y viennent
dclamer contre laffiche du Chant du Coq, prtendant que
loiseau franais est pay par la liste civile, quil chante trop haut
et que lon va lui rogner bec et ongles
4
. Les cafs du boulevard
du Temple appellent eux la musique et lart dramatique, et ils
sont les pres des cafs chantants. Le caf des Arts, qui a dj
chang trois fois de matre, essaye de faire taire les sottises
patriotiques et les querelles dont il est le rendez-vous, en instal-
lant un thtre o lon entre sans payer, cest--dire en payant la
bire 10 sols
5
. Au caf Yon souvre un autre thtre o Dduit,
chansonnier national, donne un Nicodme dans le soleil
6
.
lev au milieu des arbres du boulevard, le caf Godet
devient, aussitt fond, larne des fayettistes et des maratistes
que naccorde point lharmonie de son orchestre. Un petit dessin
1. Journal deux liards.
2. Tout ce qui me passe par la tte.
3. Journal deux liards.
4. Le Babillard. Juillet 1791.
5. Nouvelles Lunes du cousin Jacques. Juin 1791.
6. Almanach de Froull. 1792.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
164
de Swebach, qui le reprsente, ne donne pas grande ide du luxe
de dehors dun caf de la Rvolution. Cest une rustique galerie
de rez-de-chausse, construite en bois surmonte dun toit de
tuiles, largement claire par de grands chssis petits carreaux.
Un auvent, appuy sur des poteaux grossiers, garni de jalousies,
abrite les consommateurs attabls. Des bouquetires, des mar-
chands doublies, de petits joueurs de vielle en garnissent les
abords
1
.
Le limonadier Godet est un chaud patriote; il a obtenu le
grade de capitaine dans le bataillon des Pres de Nazareth; au
reste, bonhomme en qui lofficier-citoyen nte rien du dbitant
empress. Capitaine, lui disent les soldats de son bataillon le
voyant avec ses paulettes son comptoir, viens frotter la table et
apporte-moi un verre de rogomme. Et le capitaine se hte de
servir. Mais quiconque ne paye pas Godet est pour Godet un
mouchard de Motti. Un certain Lhuillier, capitaine de chasseurs,
ayant oubli de sacquitter dun punch, et lui demandant de la
bire : Qui payera? dit tout haut Godet. Lhuillier se
fche. Le patriote Godet semporte. Un duel au pistolet est
convenu. Godet reoit une balle dans le ventre
2
. Le limonadier
au lit, le caf ne devient pas plus calme. Lhuillier et ses amis
linvestissent, un matin, demandent la citoyenne Godet : Est-
il mort? renversent le pole du caf, sont pris et relchs par un
commissaire fayettiste.
Quelques jours aprs, Marchand, qui chantait lorchestre de
Godet, et qui avait dpos contre Lhuillier, est envelopp dans
une patrouille, et condamn quinze jours de la Force
3
. Le caf
Godet se vengea bientt : Lhuillier fut dnonc lAmi du
peuple.
La patrie est en danger. Le 22 juillet 1792, la municipalit
de Paris fait solennellement proclamer : La patrie est en
danger! Les quatre grands spectacles de Paris ferment. Coups
de canon, promenades militaires, municipaux en charpe dans
les carrefours, harangues, lectures haute voix, tambours
1. Collection de dessins de Goncourt.
2. Petites Affiches. Novembre 1790.
3. LAmi du peuple. Dcembre 1790.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
165
battants
1
, tout ce qui allume un peuple, toutes les images visi-
bles de la guerre, de la gloire, le bruit, le fracas, le mouvement, la
musique, le trteau, tout est bon qui jettera aux bouches de la
Victoire les foules enivres. La patrie est en danger! Plus de
foyer priv : la rue, large foyer o la nation se tient debout!
Mallet jette au papier cette aquarelle gouache : le pre dans
son lit, levant les bras au ciel, les surs se jetant devant le frre,
essayant de lenchaner de caresses et de larmes, le vieux chien
aboyant; lui, le jeune homme, le volontaire, sarrachant la
famille et au mur la proclamation : La patrie est en danger!
Sur les places publiques, btis en quelques heures, des th-
tres o se jouent au pas de course les Racoleurs, lEnrlement du
bcheron, lenrlement dArlequin pantomimes, dialogues
2
, -
propos versant aux spectateurs en plein vent les fivres martiales,
tyrtdes de poudre et de sacr-chien, o le peuple trempe sa
lvre ardente, vaudevilles qui sont vigiles des batailles!
Celles-l qui restent, ceux-l qui partent, hommes, femmes,
chantent par les rues sonores. Le soleil teint, aux guinguettes de
la nuit, les mntriers crient sur les violons, dune voix qui
domine le branle des danses :
La patrie est en danger,
Affligez-vous, jeunes fillettes.
Le rond des dames!
La patrie est en danger,
Tous les garons vont sengager;
Ne croyez pas que ltranger
Vienne pour vous conter fleurettes.
Il vient pour vous gorger
En avant la queue du chat!
La patrie est en danger!
3
1. Journal de la Cour. Juillet 1792.
2. Id.
3. Dictionnaire nologique.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
166
Chapitre IX
Suppression des entres. Ruine du commerce. Disette dargent.
Le Vaudeville. Prostitution. Les Pornographes. Arrts de
la Commune. Immoralit.
Grande joie! Dabord, la veille, le dernier jour davril 1791, plan-
tation dun mai au roi, avec linscription amphigourique : Sous le
rgne de Louis XVI le Bien-Aim, la Nation nous a donn notre
libert; puis, lAssemble nationale, second mai la Nation,
pavois comme le premier de tous les rubans des rues au Fer et
Saint-Denis.
minuit, un coup de canon : cest le dcret de la suppression
des droits dont leffet commence; troupeaux de bufs et de
moutons, voitures de vin et de marchandises, qui attendaient
depuis quelques jours, dbondent dans les faubourgs, couron-
nes de branchages; tout coule, tous boivent. Un peuple entier
se gogaille, apaisant, mme des tonneaux, sa soif insatiable.
Vive lAssemble nationale! cest une longue clameur qui
monte, dans la nuit, de cent mille lvres, toutes rouges et
humides de gros vin. Jusquau matin durent les saturnales, o le
Bacchus populaire fte la libert des cabarets. Au vent frais du
matin, toute la plbe va aux ports : les bateaux, entrs en fran-
chise, couvrent la rivire, orns de rameaux verts entremls de
rubans. Et livresse refouette de ripope, repart. Sur le soir, elle
remonte la barrire dEnfer, la Courtille, au port Saint-Paul,
aux Halles. Aux buffets des Ramponeaux, gorge de viande, de
EDMOND & JULES DE GONCOURT
167
cervelas, de pain et de vin, elle se rue par la ville, hurlant, repre-
nant haleine avec leau-de-vie, plantant des arbres, accrochant
des lanternes aux branches, lanant des ptards dans les jambes
des bourgeois, kermesse de la Rvolution
1
!
Voil la bire 3 sols le pot, et le vin 6 sols la pinte; voil,
dautre part, pour la pipe du peuple, cent dbits o le tabac,
affranchi de droits, cote : bout huit longueurs, Hollande pur,
38 sols la livre; Virginie pur, 35 sols; moiti Hollande, moiti Vir-
ginie, 34 sols; tabac fumer en rle, 32 sols; tabac Scaferlaty
fris fumer, en paquets de demi-livres, 34 sols
2
; Et dj
Preyra et Compagnie ont ouvert, AU BONNET DE LA LIBERT,
rue Saint-Denis, 413, leur magasin de cigares de La Havane et de
la Martinique
3
.
Or donc le peuple content de sa vie moins chre, savise fort
peu comment lon pourra payer lanternes, guet et pavs
Ctait le point capital des dolances du peuple, louverture des
tats gnraux, que ces droits de barrires : tre obligs de
payer une pauvre bouteille de vin 12 sous! Une s bouteille de
misrable vin de Suresne ou dArgenteuil baptis, et frelat de
mille histoires par-dessus le march, paye aussi cher quune bou-
teille de leur bon vin de Beaume! Nest-il pas encore bien
endvant de ne pouvoir se mettre sur la conscience un pauvre