1
cole des Hautes Etudes en Sciences Sociales
La politique trangre ottomane dans la seconde moiti du
XVI
e
sicle : le cas du rgne de Selm II (1566-1574)
Thse pour lobtention du grade de docteur de lEHESS
Spcialit : Histoire et civilisations
TOME I
Prsente par
Gne Iksel
Sous la direction de Gilles Veinstein
professeur au Collge de France et directeur d'tudes lEHESS
Jury
Suraiya Faroqhi, professeure lUniversit Bilgi, Istanbul
Graud Poumarde, professeur lUniversit Michel de Montaigne Bordeaux 3
Nicolas Vatin, directeur de recherche au CNRS et directeur d'tudes l'EPHE
Gilles Veinstein, directeur de thse
2
REMERCIEMENTS
Je tiens exprimer ma gratitude envers mes deux matres, Gilles Veinstein, qui a diri-
g cette thse, et Nicolas Vatin, qui a suivi ce travail ds sa conception. Par leur exigence et
par leur rigueur intellectuelles, ils mont initi et form au mtier de la recherche. Ils men ont
aussi donn le got. Les ides dveloppes dans les pages qui suivent ont germ dans les en-
seignements du professeur Gilles Veinstein lEHESS et au Collge de France, en particulier
ceux des annes 2004-2008, qui portaient directement sur lobjet de cette tude. Les smi-
naires donns par Nicolas Vatin lEPHE ont galement grandement contribu au murisse-
ment de ma rflexion. Il ny a pas lieu de stonner que, par consquent, la prsente thse
porte la marque de leur personnalit scientifique. Cela tant dit, jassume bien entendu
lentire responsabilit des dfauts de conceptualisation et des erreurs de formulation qui
pourraient apparatre ici ou l.
Jai bnfici daides et de conseils de plusieurs professeurs et spcialistes ; parmi
dautres, Edith Glin Ambros, Kemal Beydilli, Dilek Desaive, Feridun Emecen, Dariusz
Koodziejczyk, Maria Pia Pedani-Fabris, Ernst Dieter Petritsch et Claudia Rmer. Je les
remercie sincrement.
C'est loccasion de tmoigner toute ma reconnaissance Driss Mekouar, qui a pa-
tiemment relu et mis en forme le texte, ainsi qu mes amis, collgues et parents : Constantin
Emanuel Antoche, Yavuz Aykan, Gnce Berkkurt, Lahcen Daaif, Rmi Dewire, Emrah Safa
Grkan, Dilek et Deniz Iksel, Yannis Kalliontzis, Timur Koraev, Hayri Gkin zkoray,
Ilias Petalas, Daphn Rabeuf, Vasco Resende et Emmanuel Szurek. Dans la longue marche de
prparation et de rdaction de cette tude, jai pu compter sur leur amiti et leur sympathie.
Que toutes celles et ceux qui mont soutenu, encourag, lu, et aussi critiqu soient galement
remercis ici.
Je tiens enfin prciser quune bourse de courte dure, la bourse Eiffel du ministre
des Affaires trangres, ma permis deffectuer des recherches dans les archives et les biblio-
thques de Venise et de Vienne lautomne 2006.
Note sur la transcription
Nous avons opt, aprs beaucoup dessaies et dhsitations, pour une translittration.
Les mots et noms propres turcs ont t translittrs, quelques exceptions prs, en utilisant
lalphabet turc-latin en usage en Turquie. Ainsi, seulement les lettres ayn et hamza
sont transcrites. Cette option se justifie notamment afin dviter les surprises de la dernire
minute cet auteur les a subies qui se produisent souvent cause de lincompatibilit des
logiciels du type office .
Pour les toponymes, nous avons utilis la forme franaise quand elle est dusage
(Roumlie, Valachie). Cependant, nous avons jug souhaitable de garder, au reste, la forme
ottomane quand ces lieux servent dsigner une ralit spcifique de lEmpire. Nous avons
prfr conserver les noms gographiques dans leur contexte politique de lpoque en
indiquant entre parenthses, au moment de leur premire mention, la forme actuelle.
3
SOMMAIRE
I ntroduction ............................................................................................................................... 4
Premire partie. Les modalits de la politique trangre ottomane dans la seconde moiti du
XVI
e
sicle
Chapitre 1. Gense de la politique trangre ottomane. Les principes et les techniques ..... 28
Chapitre 2. Les transformations de lespace politique ottoman dans la seconde moiti du
XVI
e
sicle ........................................................................................................................... 54
Chapitre 3. La vision ottomane du monde et la diplomatie de la Porte dans la seconde
moiti du XVI
e
sicle ........................................................................................................... 84
Chapitre 4. La chancellerie ottomane et ses fonctions dans les affaires diplomatiques ..... 119
Seconde partie. La diplomatie ottomanesous le rgne de Selm I I
Chapitre 5. Un prince ottoman et sa diplomatie ................................................................. 149
Chapitre 6. Les premires annes du rgne de Selm II, 1566-1569 .................................. 168
Chapitre 7. Un empire hsitant ........................................................................................... 194
Chapitre 8. La politique slimienne dans lespace mditerranen ..................................... 217
Chapitre 9. Un moment particulier des relations franco-ottomanes : lambassade de
Franois de Noailles (1571-1574) ...................................................................................... 241
Conclusion generale.............................................................................................................. 266
Sources et bibliographie........................................................................................................ 272
Pices justificatives - annexes ............................................................................................... 302
4
INTRODUCTION
Dans cette introduction, nous tracerons tout dabord les contours conceptuels et
chronologiques du sujet pour en faire merger le contenu problmatique. Ensuite, nous
tenterons de faire un bilan historiographique de lobjet tudi. En troisime lieu, nous
prsenterons les sources primaires qui constituent le socle de la prsente recherche. Enfin,
nous prsenterons lorganisation du texte dans la section IV.
I. Dfinition du sujet
La dtermination des limites gographiques du sujet a prsent peu de difficults, tant il
paraissait vident quelle devait intgrer toutes les zones gographiques avec lesquelles
lEmpire ottoman avait des rapports. Ainsi dans cette tude, la politique trangre ottomane
est analyse partir dinvestigations nexcluant aucune de ces zones : lEurope centrale ;
lAsie occidentale et ses prolongements dans locan Indien ; la Mditerrane ; lAfrique du
Nord ; lespace pontique. Quant la priodisation, le rgne de Selm II est retenu pour deux
raisons principales. Bien quelle ait pu tre nglige par lhistoriographie actuelle - nous
reviendrons sur les causes - la priode 1566-1574 se prsente comme un crneau propice pour
comprendre les principes et le fonctionnement de lactivit diplomatique de lEmpire ottoman
dans la seconde moiti du XVI
e
sicle. Sous le rgne de ce sultan, lexception de la guerre
avec la Rpublique de Venise (1570-1573), la Porte adopte une posture pacifiste, essaie de
nouer des nouvelles alliances politiques et surtout, vite laffrontement avec ces principaux
rivaux, les Habsbourg et les Safavides. En consquence, lactivit diplomatique prend une
ampleur sans prcdent qui permet de dgager des pistes nouvelles pour linterprtation des
stratgies expansionnistes ottomanes.
Deuximement, les matriaux darchives disponibles en Turquie et ailleurs, sur cette
priode, sont considrablement plus importants, du moins pour ce qui est de la quantit, que
pour les rgnes prcdents. Alors que nous disposons de textes narratifs la donne ne change
qu partir des dernires annes du rgne de Sleymn I
er
, la profusion de sources de la
pratique administrative qui concide avec la priode choisie permet de situer le cours des
vnements dans une perspective plus large.
Ajoutons enfin que la brivet du rgne de Selm II (1566-1574) lun des plus courts
des trois premiers sicles de lhistoire ottomane se prte particulirement aux contraintes
dune thse de doctorat en histoire des relations internationales. Certes, on pourrait nous
reprocher le biais que constitue cette priodisation dtermine par les dates de rgne dun
souverain pour une tude qui entend satteler certes aux aspects factuels de lhistoire
ottomane sous Selm II, mais aussi la mise au jour des structures de fonctionnement de la
diplomatie ottomane dans la seconde moiti du XVI
e
sicle. On rpondra que Fernand
Braudel, lui-mme grand fossoyeur de l histoire vnementielle , na pas hsit intituler
son grand uvre La Mditerrane et le monde mditerranen lpoque de Philippe II, ni
rechign consacrer une troisime partie de son tude lhistoire politique de lEspagne des
Habsbourg sous le rgne du roi Prudent.
Rappelons que ltude des rapports politiques et diplomatiques entre les Ottomans et
leurs voisins orientaux, septentrionaux, mridionaux et surtout occidentaux ne constitue pas
une nouveaut. Dj, avant mme la chute de lEmpire, des thmes tels que les
Capitulations , le problme du califat ou la question dOrient ont fait lobjet de travaux
divers. Nanmoins, encore aujourdhui, un chercheur souhaitant savancer sur le terrain de
lhistoire diplomatique na sa disposition aucun manuel sur la politique trangre ottomane,
5
aucune chronologie critique et complte
1
; il ne peut puiser dans des ditions critiques de
traits et des correspondances diplomatiques en srie dont bnficient ses collgues
mdivistes, byzantinistes ou seizimistes
2
. Les ouvrages de synthse sur la diplomatie
ottomane sont rares et ils ont souvent pour objet lhistoire vnementielle
3
. Il en rsulte que
nous ne connaissons toujours pas avec exactitude, par exemple, la procdure de prise de
dcision dans la politique trangre, le fonctionnement de la chancellerie impriale, ou bien
les principes qui rgissent la rception des ambassadeurs au XVI
e
sicle, sans parler de la
division du travail au sein de ladministration impriale dvolue aux affaires diplomatiques
4
.
La Porte a-t-elle une vision claire de la politique extrieure quelle aurait mthodiquement
applique? Quelle est son idologie ? Comment fabrique-t- elle et diffuse lide de lEmpire ?
Quels sont les rles respectifs du sultan et de ses hauts dignitaires dans la dfinition de la
politique trangre ? Comment prpare-t-on les traits et les lettres adresss aux souverains
trangers ? Quel est le rle exact des drogmans ? De quelle manire est organise la
diplomatie frontalire ? Au demeurant, ce tableau sombre de ltat de nos connaissances
surtout sur la chancellerie ottomane commence, depuis peu, sclaircir. Grce aux tudes
entreprises par des ottomanistes, notamment europens, nous avons une meilleure
connaissance de certains aspects de la politique trangre ottomane, notamment des pratiques
pistolaires de la chancellerie impriale. Nous reviendrons sur chacune de ces contributions.
Autant dimprcisions demeurent galement en ce qui concerne les aspects politiques du
rgne de Selm II. Si plusieurs tudes sont consacres la guerre de Chypre (1570-1571) et
ses consquences internes et internationales, ou lexpdition dAstrakhan (1569) et au
curieux projet de construction dun canal entre le Don et la Volga, nous ne disposons daucune
synthse qui donnerait une vision densemble sur la stratgie politique ottomane sous le rgne
de ce sultan.
Lopposition chretient/islam est souvent prsente comme une des problmatiques
majeures luvre dans les relations de lEmpire ottoman avec lEurope lge moderne
5
.
De mme, certains historiens crivent sur linstrumentalisation du califat, voire lchafaudage
des mouvements panislamistes par les Ottomans ds le XVI
e
sicle
6
. Quen est-il rellement ?
Dans quelle mesure des considrations dordre religieux ont-elles pu influer sur les politiques
adoptes par la Porte dans les relations avec les tats occidentaux et quel niveau ? La
politique trangre ottomane est frquemment aborde partir des conceptions du droit
musulman. Le domaine de lislam (dar al-islam) , le domaine de la guerre (dar al-
harb) , et le domaine de la trve (dar al-ahd) , sont des concepts rcurrents dans
lhistoriographie consacre linterprtation de la politique trangre ottomane. Or ces
concepts juridiques ne sont pas toujours les meilleurs instruments pour rendre
1
smail Hmi Danimend, zhl Osmanl Tarihi Kronolojisi, Istanbul, Trkiye Yaynevi, 1947-1955.
2
Gabriel Effendi Noradounghian, Recueil dactes internationaux de lEmpire ottoman, Leipzig, Breitkopt &
Haertel ; Paris, F. Pichon, 4 vol., 1897-1903.
3
Oral Sander, Ankann Ykselii ve D : Osmanl Diplomasi Tarihi zerine, Ankara, Imge, 1993 et Ali
brahim Sava, Osmanl Diplomasisi, stanbul, 3 F Yaynlar, 2007. Le recueil dit par Yurdusev, porte, une
exception prs, sur les XVIII
e
-XX
e
sicles : Nuri Yurdusev (d.), Ottoman Diplomacy: Conventional or
Unconventional ?, Houndmills, Palgrave Macmillan, 2004. Larticle de Blent Ar dans ce livre [id., Early
Ottoman Diplomacy : Ad hoc Period , in : Yurdusev (d.), op. cit. pp. 36-65] est un aperu de lhistoire
vnementielle du XIV
e
au XVIII
e
sicle et omet les dynamiques institutionnelles. Le mme constat est valable
aussi pour la Daniel Goffman, Negotiating with the Renaissance State: the Ottoman Empire and the New
Diplomacy, in: Virginia H. Aksan, Daniel Goffman (d.), The Early Modern Ottomans: Remapping the Empire,
Cambridge: Mass., Cambridge University Press, 2007, pp. 61-74.
4
Pour le fonctionnement de la chancellerie impriale : Josef Matuz, Das Kanzleiwesen Sultan Suleymans des
Prachtigen, Wiesbaden, Franz Steiner Verlag, 1974.
5
Kenneth Meyer Setton, The Papacy and the Levant (1204-1571), Philadelphia, American Philosophical Society,
1977-1986 ; Andrew Hess, The Forgotten Frontier: A History of the Sixteenth-Century lbero-African Frontier,
Chicago, Chicago University Press, 1978; Jean-Michel Sallman, Gopolitique du XVIe sicle (1490-1618), Paris,
Seuil, 2003.
6
Giancarlo Casale, The Ottoman Age of Exploration, Oxford, Oxford University Press, 2010.
6
comprhensibles, dans toute leur complexit, les activits politiques dun grand empire. Force
est de constater que ces concepts sont labors par des coles de jurisprudence au X
e
sicle,
probablement une poque o les musulmans commencent de plus en plus voyager en
dehors des pays musulmans. limage de lius postliminii du droit romain, Byzance et
lislam dveloppent, chacun pour son propre compte, les limites de lapplication de leur
potestas. Do surgit la ncessit de distinguer les sphres de lapplicabilit des lois
islamiques en dehors du domaine de lislam
1
. Par consquent, les juristes musulmans ont
labor des cadres conceptuels et des instruments juridiques pour rguler les relations avec les
entits politiques non musulmanes.
Sil est vrai que, suivant la tradition seldjoukide, lmirat ottoman a adopt et appliqu
le rite hanfite dans ses territoires, il parat que lIslam, comme religion et civilisation, avait
une influence relative autrement dit moins dominante que lon prtend souvent dans la
formation des institutions de ltat ottoman entre les XIV
e
et XVI
e
sicles. Les Ottomans ont
hrit et font un usage slectif de diffrentes traditions tatiques. Fond louest de lAsie
Mineure comme un beylicat de frontire, donc aux marges de la civilisation islamique, les
premiers contacts de lmirat ottoman, part les autres beylicats turcomans de cette rgion
qui sont sous linfluence des traditions administratives ilkhanides sont avec lEmpire
byzantin, les tats balkaniques
et les Rpubliques maritimes italiennes. Les Ottomans
trouvent donc les modles dj usits en mme temps quils adoptent nouvelles institutions et
pratiques administratives et diplomatiques issues des traditions politiques diffrentes.
force dtre en contact rgulier avec les tats chrtiens, ds les premires dcennies
de leur existence, les Ottomans ont adopt plusieurs institutions politiques, conomiques et
juridiques qui ne relvent pas de la sphre de lislam
2
. Prenons, par exemple, le cas des
ahdnme. Ces traits qui fixent les relations de ltat ottoman avec un autre tat, au niveau
politique et conomique ne sont souvent pas des instruments juridiques prvus par la loi
canonique. Si les premiers traits entre chrtiens et musulmans peuvent tre interprts
comme des drivs du code juridique musulman, en particulier comme une rinterprtation de
leman (sauf-conduit) de lislam des origines, rien ne permet de conclure que les traits
internationaux signs par les Seldjoukides et les tats post-seldjoukides de lAnatolie se
fondent sur ce seul dispositif. Une multitude de facteurs, comme la montr Hans Theunissen,
transforment leman musulman sous linfluence des traditions byzantine, italienne et surtout
de la coutume internationale en Mditerrane
3
. Les ahdnme ottomans sont des instruments
diplomatiques diffrents de leman musulman, aussi bien dans leur forme que dans leur
teneur.
De mme pour ce qui est du statut des tats tributaires, si lon veut linterprter sous la
lumire du droit musulman. Il y a eu des tentatives dexplication lassimilant au statut des
pays du domaine de la trve (dar al-ahd). Moyennant le paiement dun tribut annuel, qui
serait quivalent du cizye pay par les zimm, les dirigeants locaux non musulmans sont libres
dexercer le pouvoir et les habitants de ces contres peuvent pratiquer dautres religions que
lislam. En cas de rupture de laccord, leurs terres devenaient dar al-harb. Or, lapplication de
cette catgorie au contexte ottoman pose plusieurs problmes. Non seulement cette catgorie
de pays est issue dune conceptualisation juridique assez trangre aux prceptes hanfites
dont les juristes ottomans sont les adeptes, mais aussi les principaux tributaires de lEmpire au
XVI
e
sicle la Rpublique de Raguse, les principauts danubiennes (la Valachie, la
1
Pour la naissance dun droit territorial la fois lEtat byzantin et en Islam dans une mme poque, cf. Youval
Rotman, Byzance face lIslam arabe VII
e
X
e
sicle. Dun droit territorial lidentit par la foi , Annales
HSS LX, 4 (2005), pp. 767-787 : 775-778.
2
Gilles Veinstein, La diplomatie ottomane en Europe I : Les fondements juridiques , Cours et travaux du
Collge de France. Rsums 2004-2005, Paris, CID, 2006, pp. 733-751.
3
Hans Theunissen, Ottoman-Venetian Diplomatics: The Ahd-names. The Historical Background and the
Development of a Category of Political-Commercial Instruments together with an Annoted Edition of a Corpus
of Relevant Documents , Electronic Journal of Oriental Studies, I (1998) n 2, pp. 1-698.
7
Moldavie et la Transylvanie) et les royaumes gorgiens (lImrtie, le Kartli, la Mingrlie et
la Gourie) avaient chacun des obligations diffrentes, dfinies la plupart des cas par la
conjoncture politique. Dans la correspondance avec ces entits politiques, la Porte ne se rfre
pas ce schme et dans son discours, elle insiste sur la continuit territoriale entre ses
domaines et ceux des entits politiques tributaires (muzafat). Les sultans prcisent souvent
que telle ville ou tel tat vassal bnficient du mme statut que dautres rgions de mes
Territoires bien-gards (sair memlik-i mahrsem gibidir) et drogent par consquent la
taxinomie juridique traditionnelle
1
.
Mais surtout, le terme domaine de lislam est vague. Les traits de droit canonique
ne prcisent pas les modalits des rapports que les tats sunnites sont supposs entretenir. En
guise dexemple, rappelons que dans la seconde moiti du XVI
e
sicle et rien ne permet de
penser quil en va autrement dans les poques antrieures les voyageurs musulmans qui
traversent le territoire ottoman doivent, eux aussi, se prmunir de sauf-conduits. On peut, la
rigueur, rappeler que les Ottomans justifient la guerre contre les Safavides sous le prtexte de
lapostasie, qui constitue assurment un tat infrieur celui des infidles ; on ne saurait
expliquer de faon convaincante les relations belliqueuses entre les Mamelouks et les
Ottomans aux XV
e
-XVI
e
sicles ou la rivalit moghole-ottomane aux XVI
e
-XVIII
e
sicles si
lon sen tient au dogme musulman. Cest un dispositif quignore le ralisme dans la politique
et qui idalise les rapports entre les tats musulmans et qui est aussi peu opratoire que le
concept de Respublica Christiana pour saisir les relations diplomatiques dans lOccident
mdival.
La logique binaire chrtient/islam nest pas dpourvue de pertinence ni de fondement ;
elle est cependant trs rductrice. Il sensuit que cette catgorisation certes fconde pour
cerner le cadre hypothtique dans lequel les tats musulmans sont censs envisager leurs
relations avec les autres entits politiques ne nous parat pas suffisante pour expliquer les
mobiles de la politique trangre ottomane. Plutt que les mettre de ct, il importe de saisir
en quoi ces concepts juridiques peuvent tre utiliss et parfois instrumentaliss par les
Ottomans, dune part en ce qui concerne la lgitimation formelle de la politique extrieure,
dautre part pour fournir un support technique la pratique routinire des relations avec des
sujets trangers. Une reconstitution partir des documents officiels nous parat plus pertinente
pour tablir ce qutaient les principes de laction diplomatique par rapport une tentative
dexplication partir des concepts anhistoriques de la jurisprudence musulmane.
Les premiers sultans ottomans sont couramment dcrits comme les chefs dune vritable
machine de guerre. On leur attribue le rle principal dans lorganisation et la direction de
larme et on les prsente, implicitement, comme peu enclins au maintien de la paix.
Lavance ottomane des deux premiers sicles de lhistoire de lEmpire est ainsi corrle
tout un discours sur lefficacit de linstitution militaire et sur lethos chevaleresque (le gaza)
des combattants. Cette reprsentation laquelle concourent les chroniques ottomanes et les
sources manant des tats adversaires de lEmpire procde une distorsion de la ralit
historique, en ce sens quelle ignore le rle des stratgies politiques et commerciales, aussi
dcisives que les moyens de guerre, dans le processus de construction de ltat ottoman. Sans
nier la porte relle et idologique de le gaza, nous proposons de donner un diffrent cadre
danalyse la politique extrieure ottomane, et surtout de montrer comment lactivit
diplomatique se rvle, ds lpoque dOsmn I
er,
un instrument complmentaire de la
politique trangre des Ottomans, tant en situation de guerre que pendant les priodes de paix.
Cette rinterprtation des dynamiques de lavance ottomane, qui entend mettre laccent sur
les stratgies politiques visant crer un espace politique et fiscal autonome, condition de la
rorganisation et du dveloppement conomique du territoire , permet non seulement de
reconsidrer les dbats actuels sur la nature de lEmpire ottoman, mais galement dintroduire
1
Mihnea Berindei, Gilles Veinstein, LEmpire ottoman et les Pays roumains, 1544-1545, Paris-Cambridge,
ditions de lHESS-Harvard Ukrainian Research Institute, 1987, pp. 51-55.
8
les principes, les techniques et la terminologie de sa politique trangre qui fondent sa
spcificit dans lespace politique international dans la seconde moiti du XVI
e
sicle.
Il est difficile de se pencher sur la politique trangre de la Porte sans tudier la vision
ottomane du monde. Dans quel cadre les Ottomans dfinissent-ils leurs rapports avec les
autres tats ? Quelles conceptions de la paix manent de leurs discours ? Ces conceptions
discursives ont-elles une valeur effective ? De toute vidence, les techniques de la diplomatie
ottomane et la vision ottomane du monde lpoque de lmirat de Bithynie sont fort
diffrentes de celle du temps de Mehmed II, de mme que les objectifs et les principes de la
diplomatie impriale aprs les traits de Karlowitz (1699-1700) ne prsentent que peu de
similitudes avec ceux de la Porte entre 1566 et 1574. Il est entendu que nous limitions ce
questionnement la seconde moiti du XVI
e
sicle. Nanmoins, certaines reprises, afin de
mieux tablir lhistoricit et lvolution des institutions et pratiques principales, nous sommes
amens rappeler les transformations quelles sont subies.
Il nexiste pas, dans la seconde moiti du XVI
e
sicle, dans ladministration ottomane
une institution spcifique porteuse de la politique trangre, bien que les dcisions sont issues
dun centre bien rel : la Porte, dont le but est de repousser les frontires ottomanes et de
prserver les diffrents territoires, ainsi que de prendre les mesures qui simposent pour y
parvenir. Pour dsigner laction et les acteurs de la politique extrieure mene depuis Istanbul,
nous emploierons les termes la Porte , le Centre , ou encore le divan imprial , tout
en gardant lesprit les limites inhrentes leur usage et leur caractre approximatif. Dans les
raccourcis quimposent parfois le rcit et lanalyse historiques, les chroniqueurs et puis les
historiens modernes sont tents de donner limage dun sultan omnipotent : Soliman le
Magnifique a conquis la Hongrie . La rhtorique de la chancellerie y contribue : cest le cas
surtout des bulletins de conqutes
1
et des lettres augustes (nme-i hmyn). Or, cette priode
offre le spectacle dun empire : on ne cesse de btir, coup dcrits thosophiques, thiques et
politiques, la figure singulire et absolue du souverain ottoman alors que tout, dans les faits et
dans la pratique, tend montrer que son pouvoir ne cesse dtre rduit, en mme temps que
dautres acteurs saffirment en tant quinstances incontournables dans la procdure
dcisionnelle. Do limportance de ltude de cette procdure ainsi que celle du champs
politique.
En effet, procdure dcisionnelle peut tre examine sous des aspects multiples. Elle
peut tre aborde sous langle de ltude de cas celui par exemple, de la guerre vnto-
ottomane de 1570-1573
2
, sous celui des supports de la dcision, tels que les traits, les lettres
augustes et les ordres
3
, voire sous celui des individus qui en interviennent (par exemple, le
rle de Joseph Naci avant et pendant la guerre de 1570-1573)
4
. Nous allons voir que la Porte
calcule et value toujours les cots des guerres, le ravitaillement des armes et les rquisitions
pour assurer la logistique des armes en campagne, avant de se lancer dans une expdition de
grande envergure. Elle passe aussi en revue les avantages financiers des conqutes
territoriales avec notamment la mise en valeur des ressources fiscales et des effectifs
militaires, lexploitation de la main-duvre servile, la construction des difices au but
stratgique. Dans ce monde des calculs prcis, la part des considrations bases sur la
jurisprudence musulmane se relativise fortiori, sans perdre pour autant ses effets sur les
1
Nicolas Vatin, Un exemple dhistoire officielle ottomane ? Le rcit de la campagne de Szigetvar (1566) dans
une lettre du Sultan Selm II au chah dIran Tahmasp , in : Nicolas Grimal et Michel Baud (d.), vnement,
rcit, histoire officielle, Paris, ditions Cyble, 2003, pp. 143-154.
2
Maria Pia Pedani, Some Remarks upon the Ottoman Geo-Political Vision of the Mediterranean in the Period
of the Cyprus War (1570-1573) , in : Colin Imber, Keiko Kiyotaki, Rhoads Murphey (d.), Frontiers of
Ottoman Studies II, London, Palgrave, 2005, pp. 23-35.
3
Halil nalck, Decision-making in the Ottoman State , in : Caesar E. Farah (d.), Decision-making and
Change in the Ottoman Empire, Philadelphia, Thomas Jefferson University Press, 1993, pp. 9-18.
4
Gne Iksel, A letter of Shahzade Selm to Charles IX of France on Nassi Affair, Cadernos de Estudos
Sefarditas, VII (2007), pp. 245-254.
9
mentalits des dcideurs car les reprsentations, les ides qui constituent une vision du monde
influent sur les dcisions. Ainsi, rechercher les motivations dune dcision, analyser sa mise
en forme et ses applications constituent un aspect essentiel de notre tude.
Nous interprtons les institutions et les vnements de la politique trangre ottomane
travers une grille de lecture raliste. Nous partons du principe suivant : dans la mesure o il
existe plusieurs entits politiques dans un espace politique, quelles que soient leurs formes
(monarchie, empire, rpublique), il y a les stratgies de positionnement et de repositionnement
en fonction des rapports de force inhrents cet espace gopolitique. De mme, il existe des
techniques diplomatiques avec des codes qui sont perus et partags par les diffrents acteurs,
sinon lide mme de ngociation naurait pas de sens. Les antagonismes peuvent se rsoudre
tant par les moyens belliqueux que par les moyens pacifiques. Mais dans tous les cas, cest
cette confrontation aux autres, militairement ou diplomatiquement, qui permet un groupe de
se construire et de prendre conscience de lui-mme en tant quentit politique
1
.
partir de la premire moiti du XVI
e
sicle, lespace politique ottoman slargit
considrablement et lancienne armature administrative fixe lpoque de Mehmed II (1453-
1481) ne suffit plus encadrer un territoire qui stend de la plaine de Pannonie jusqu
locan Indien. Pendant le rgne de Sleymn I
er
, (1520-1566) des nouvelles mesures
administratives sont appliques afin de faciliter lintgration de nouvelles rgions lEmpire.
De mme, les relations avec les principauts-clientes, chrtiennes ou musulmanes, avec
lesquelles la Porte avait tabli des rapports de suzerainet ad hoc, sont rorganises. Lanalyse
de lorganisation territoriale ottomane sappuie souvent sur des archives qui expriment le
point de vue du centre. Le risque est de prendre les discours du pouvoir pour la seule ralit et
de ngliger les rapports tablis avec les entits locales et la tension qui en dcoule. Par
consquent, dans ce chapitre, nous insistons galement sur les ruptures et les checs, comme
le caractre inabouti de certaines formes de domination ottomane qui sont rvlateurs des
dsquilibres dans lorganisation territoriale des pouvoirs et des dcalages entre le territoire
idologique ( Territoires bien gards ) et le territoire rellement contrl par le pouvoir
central. Mais surtout, cette poque, les frontires de lEmpire se rigidifient et une conception
territoriale de lespace politique apparat
2
. Il faut se faire une ide prcise du systme
territorial ottoman si lon veut chercher comprendre le mode de rapports que la Porte a
entretenus avec ses diffrentes priphries et le monde extrieur. Ltude des priphries et
des frontires des Territoires bien gards , aide, en effet, mieux saisir les multiples strates
dinterdpendance et dautonomie qui constituent lEmpire. Nous pensons que, pour enrichir
notre connaissance de la conception territoriale ottomane, les secteurs priphriques doivent
tre analyss dune part selon la nature de leurs rapports avec le centre, et de lautre, en
fonction de leurs rapports avec le monde extrieur.
II nest pas sans objet de rappeler ici ce que nous entendons par diplomatie , tant
lactivit de la Porte est varie et difficile classer dans une catgorie prcise. Nous aurons
donc prsent lesprit que la diplomatie est l art de la reprsentation des intrts dun
gouvernement ltranger, de ladministration des affaires internationales, de la direction et
de lexcution des ngociations entre les tats (Robert). Or, cette dfinition, surtout son
premier volet, nest pas tout--fait opratoire pour lEmpire ottoman dans la priode qui fait
lobjet de ce travail. Au lieu de partir des dfinitions prtablies, il nous faut donc
entreprendre un travail de conceptualisation afin de saisir ce qutait les culture et pratiques
diplomatiques de lEmpire. Dautre part, une tude formelle et vnementielle que nous
1
Dario Battistella, Thories des relations internationales, Paris, Presses de Sciences Po., 2009, pp. 13-75.
2
Ltude de lencadrement administratif est au cur de quelques ouvrages essentiels dans lhistoriographie de
lEmpire ottoman. Avec des ambitions diffrentes mais complmentaires, ces travaux constituent le socle du
savoir sur ladministration territoriale ottomane. : Metin Kunt, Sancaktan Eyalete 1550-1650 Arasnda Osmanl
meras ve Il Idaresi, Istanbul, Boazii niversitesi yay., 1978 ; id., The Sultans Servants: the Transformation
of Ottoman Provincial Government 1550-1650, New York, Columbia University Press, 1983; Orhan Kl,
Ottoman Provincial Organization in the Classical Period (1362-1799) , in : The Turks, vol. III, pp.479-490.
10
permet le matriau historique na dintrt que si lon sattelle en tirer un enseignement
susceptible de nous clairer sur les finalits de sa politique internationale. Cest une faon de
se placer au cur de lactivit diplomatique en reprant les diffrents buts recherchs lors de
lenvoi ou la rception dambassades, ou lors de la conclusion des traits, et en mettant en
vidence les temps forts ou, au contraire, labsence dactivit diplomatique.
Nous partons du principe suivant : dans leurs actes, les sultans dfinissent ce quils
entendent de lamiti, du bon voisinage et de la paix. Mme si eux-mmes, leur chancelerie,
les hauts dignitaires ou encore les lettrs ottomans nexplicitent pas directement les
fondements de leur vision du monde, nous pouvons reconstituer celel-ci partir des
documents crits au nom du sultan qui diffusent lidologie impriale. Ces actes montrent
aussi quil existe certaines normes tacites reconnues par la Porte et par les entits politiques
avec lesquelles elle a des contacts. Il sagit donc de cerner les motivations concrtes de
lexercice de la politique trangre. Linterprtation des actions politiques na pas de grande
valeur si lensemble des mobiles de celles-ci reste incomprhensible. Autrement dit, lanalyse
du modus operandi des relations extrieures, doit permettre de comprendre galement ce
qutait lEmpire dans la priode qui fait lobjet dtude.
II. Ltat de la recherche
1. Les travaux fondateurs
Les premires tudes sur les institutions de la diplomatie ottomane remontent la fin du
XVIII
e
sicle. Ignatius Mouradgea dOhsson (1740-1807), drogman armnien attach
lambassade sudoise en Turquie, consacre dans son tude sur les institutions ottomanes
plusieurs pages au fonctionnement de la diplomatie et aux crmonies de rception des
ambassadeurs. Cette premire monographie offre une systmatisation des institutions
nettement plus fine que celle propose dans les ouvrages antrieurs (rapports des
ambassadeurs, rcits de voyage, traits sur lhistoire ottomane)
1
. Cependant, lambition de
dOhsson de tracer un tableau gnral implique une vision fige, un clich de lEmpire tel
quil se prsente dans la seconde moiti du XVIII
e
sicle.
Le fondateur de lhistoriographie moderne sur lEmpire ottoman est von Hammer-
Purgstall (1774-1856). Nous avons consult son Histoire de lEmpire ottoman ainsi que Des
Osmanischen Reichs Staatsverfassung und Staatsverwaltung
2
. Il utilise la fois les sources
narratives (les chroniques ottomanes et europennes) et les documents conservs Vienne et
Venise, parmi lesquels un certain nombre est aujourdhui perdu ce qui augmente encore la
valeur de son travail. Bien quon puisse de nos jours critiquer ces deux ouvrages essentiels
sous plusieurs prtextes inexactitudes sur certaines institutions ou sur certains
fonctionnaires ; commentaires parfois trs subjectifs ; inclination de lauteur la narration des
vnements plutt qu leur explication il est toujours important de revenir luvre de von
Hammer ne serait-ce que pour dcouvrir lorigine de certaines erreurs ou reprsentations
ngatives qui se sont rptes jusqu aujourdhui, aussi bien en ce qui concerne les
institutions que les vnements. Divers travaux parus au XIX
e
sicle consacrent quelques
dveloppements sur lhistoire diplomatique de lEmpire ottoman. Il sagit, la plupart du
temps, de textes qui introduisent les ditions de correspondance diplomatique ou des recueils
1
Ignatius Mouradgea dOhsson, Tableau gnral de lEmpire othoman, divis en deux parties, dont lune
comprend la lgislation mahomtane, lautre, lhistoire de lEmpire othoman, Paris, F. Didot, 17871791.
2
Josef von Hammer-Purgstall, Histoire de lEmpire ottoman depuis son origine jusqu nos jours, Paris, 1835
43. Zinkeisen, bien quil ne fasse pas usage des sources turques il exploite les relazioni, les rapports des
ambassadeurs du roi de France et les rcits de voyage qui nous donnent une lecture intressante de la politique
trangre ottomane. Johann Wilhelm Zinkeisen, Geschichte des osmanischen Reiches in Europa, Hamburg, F.
Perthes, 1840-1863. Mentionnons galement louvrage de Nikolae Iorga. Cet historien compense ses dficiences
linguistiques il ne sait pas le turc par sa matrise exemplaire de lhistoire de lEurope orientale et plus
particulirement des vassaux de la Porte dans la rgion trans-danubienne : Nikolae Iorga, Geschichte des
Osmanischen Reiches, Gotha, F. A. Perthes Aktiengsellschaft, 1908-1913.
11
de traits. Ainsi, Eugenio Albri et Ernest Charrire donnent un aperu gnral des institutions
diplomatiques auxquelles les ambassadeurs vnitiens et franais font rfrence dans leurs
rapports
1
.
La premire revue spcialise dhistoire ottomane, le Trih-i Osman Encmeni
Mecmuas, parat partir de 1910. Les auteurs, influencs notamment par la mthode
positiviste de Lopold von Ranke et par le style dErnest Lavisse, crent la base du
renouvellement de lcriture de lhistoire en Turquie moderne. En se fondant sur la lecture des
Mhimme Defterleri, Safvet publie une srie darticles pionniers sur les expditions militaires
ottomanes entre 1566 et 1574 ( savoir le projet dexpdition Sumatra, les expditions
dAstrakhan et de Chypre, la bataille de Lpante). De mme quil crit plusieurs articles sur la
famille Mendes-Naci, trs influente lpoque de Sleymn I
er
et, de son fils
2
. Ahmet Refik
[Altnay] fait galement paratre dans cette revue divers articles sur la vie de Sokollu Mehmed
pacha cest dailleurs lui qui publiera en 1925 la premire biographie sur ce clbre vizir
et sur ses activits politiques (notamment sur son rle dans la guerre entre les princes Selm et
Byezd et dans llection de Henri de Valois au trne de Pologne). Ahmet Refik est enfin le
traducteur en turc de larticle de Franois Degert relatif lambassade de Franois de Noailles
en Turquie. Il complte cette traduction en produisant la transcription des ordres quil a pu
trouver en consultant les registres de Mhimme
3
. Signalons encore les articles de Mkrimin
Halil, qui figurent parmi les tout premiers travaux de diplomatique ottomane, dans lesquels il
dmontre notamment que le recueil pistolaire de Ferdn recle des faux
4
.
Cest nanmoins la chute des Ottomans et des Habsbourg, la fin de la Premire Guerre
mondiale, qui, paradoxalement, donne une impulsion dcisive aux travaux scientifiques sur
ces deux empires, qui ont domin lEurope orientale pendant des sicles. Si les auteurs turcs
ne sintressent gure alors lhistoire de lAutriche-Hongrie, les historiens de lancien
territoire des Habsbourg, en collaboration avec leurs collgues turcs, posent les bases
scientifiques des tudes historiques sur lEmpire ottoman. Leur apport principal se manifeste
tant dans lhistoire des relations extrieures de lEmpire ottoman que dans la formalisation
dune mthodologie dhistoire ottomane. Cest dans une revue phmre, les Mitteilungen zur
osmanischen Geschichte, parue Vienne entre 1922 et 1926, que von Kraelitz et Paul Wittek
(mais aussi Fuad Kprlzde ou encore Lajos Fekete) publient diverses tudes sur les
institutions ottomanes. Ce dernier publie galement, en 1926, le premier manuel de
palographie et de diplomatique ottomanes
5
, ouvrage quon a pu appeler la bible des
ottomanistes
6
.
1
Eugenio Albri, Relazioni degli ambasciatori veneti al senato durante il secolo decimosesto, Serie III, Relazioni
degli statti ottomani, Firenze, 1840-1855; Ernest Charrire, Les Ngociations de la France dans le Levant, Paris,
1848-60.
2
Safvet, Sngn Donanma Hrbi Hakknda Baz Vesikalar , Tarih-i Osmn Encmeni Mecmuas (TOEM), II/9
(1326/1910), pp. 558-562; id., Bir Osmanl Filosunun Sumatra Seferi , TOEM, II/10 (1326/1910), pp. 610-14;
II/11,pp. 678-83; id., Hazar Denizinde Osmanl Sanca , TOEM, III/14 (1327/1911), pp. 857-861; id.,
Yusuf Nasi , TOEM, III/16 (1327/1911), pp. 982-983; Mtenevvia: Dona Grasya Mendes, TOEM, III/18
(1327/1911), pp. 1158-1160; id., Kbrs Fethi zerine Vesikalar , TOEM, IV/19 (1328/1912), pp. 1177-1193.
3
Ahmed Refik, Lehistnda Trk Hkimiyeti , TOEM, XIV/4 (1328/1912); Sokollu Mehmed Paa ve
Lehistn Intihbti , TOEM, VI/35 (1331/1915), pp. 663-687 ; id., Konya Muhrebesinden Sonra ehzade
Bayezid, TOEM, VI/36 (1332/1916), pp. 705-727; id., Franois de Noailles in Trkiyede Tehlikeli bir
Sefareti , Trk Tarih Encmeni Mecmuas, I/3 (1930), pp. 1-32 et id., Sokollu. Gemi Asrlarda Osmanl
Hayat, stanbul, Tarih Vakf Yurt Yay., 2000.
4
Mkrimin Halil Ynan, Feridun Bey Mneat , TOEM, XI-XIII (1339), pp. 161-168; TOEM, XIV/1 (1340),
pp. 37-46; XIV/4 (1340), pp. 216-226.
5
Ludwig Fekete, Einfhrung in die osmanisch-trkische Diplomatik der trkischen Botmssigkeit in Ungarn,
Budapest, Knigliche Ungarische Universittdruckerei, 1926.
6
Dariusz Koodziejczyk, Ottoman-Polish diplomatic relations (15th - 18th century): an Annotated Edition of
Ahdnames and Other Documents, Leiden, Brill, 2000, p. 8.
12
Une figure particulirement importante dans le processus de construction
mthodologique de lhistoire ottomane est Ismail Hakk Uzunarl. Son Osmanl Tarihi
[Histoire ottomane], parue en 1947, est un ouvrage majeur, comme cest le cas de Geschichte
des Osmanischen Reiches de von Hammer, pour linterprtation de lhistoire ottomane. Il
exploite, en outre, les registres de Mhimme et des documents des archives du Palais de
Topkapi qui taient inaccessibles lhistorien autrichien
1
.
La contribution la plus importante dUzunarl aux tudes ottomanes est, sans doute,
son histoire des institutions
2
. On a pu reprocher cet ouvrage de faire la description des
institutions ottomanes sans tenir suffisamment compte de leur propre volution historique,
sans porter suffisamment attention aux changements survenus, diffrentes poques, dans la
dfinition des institutions et dans la qualification des charges incombant aux fonctionnaires de
la Porte. Un seul exemple suffira illustrer notre propos : le chapitre sur les crmonies
daudience donne limpression fausse que le droulement en est immuable de lpoque de
Murad II (1421-1451) celle de Selm III (1789-1809)
3
. En dpit de ces dfauts, les manuels
de cet auteur prsentent des analyses systmatiques et donnent une bonne synthse sur la
chancellerie et sur les institutions du palais, et surclassent largement les ouvrages antrieurs
4
.
partir des annes 1950, la diversification des recherches en histoire ottomane est telle quil
y a dsormais lieu de considrer sparment les spcialisations thmatiques ou
chronologiques qui intressent notre propre rflexion
5
.
2. Lhistoire politique de lEmpire ottoman l ge classique
Du fait de la carence des sources, les institutions et les pratiques diplomatiques des
premiers sultans sont souvent moins bien traites que celles des priodes ultrieures
6
. Cela
nempche videmment pas les historiens, comme lont rcemment montr Dimitris Kastritsis
ou Nevra Necipolu, davoir recours aux sources byzantines et italiennes, ct de sources
turques, pour apporter des donnes nouvelles sur la politique trangre ottomane
7
. La priode
suivante qui commence par la conqute de Constantinople et se termine par la mort de
Sleymn I
er
est exhaustivement tudie
8
. La conqute et, plus encore sans doute, le contrle,
ladministration et lexploitation de nouveaux territoires supposent de disposer des moyens
militaires et administratifs dun encadrement durable.
Cest dans cette phase que nous constatons la consolidation parallle du pouvoir et du
territoire ottoman et llaboration de lide de domination universelle qui accompagne la
cration des institutions politiques et culturelles qui diffusent une idologie imprialiste. Les
1
Ismail H. Uzunarl, Osmanl Tarihi III/I, Ankara, TTK, 1947.
2
Id., Osmanl Devlet Tekilatna Medhal, Ankara, TTK, 1941; id., Osmanl Devletinin Saray Tekilat, Ankara,
TTK, 1945 et id., Osmanl Devletinin Merkez ve Bahriye Tekilat, Ankara, TTK, 1948.
3
Id., Merkez ve Bahriye, op. cit. pp. 268-288.
4
Uzunarl est galement lauteur de plusieurs articles sur la chancellerie ottomane : Ismail H. Uzunarl,
Tura ve Peneler ile Ferman ve Buyruldulara Dair , Belleten, V/17-18 (1941), pp. 101-15; id., Buyruldu ,
Belleten, V/19 (1941), pp. 298-318.
5
Le renouvellement dfinitif dans le champ des tudes ottomanes est sans aucun doute attribuable mer Ltf
Barkan dont les tudes ne portent pas sur la superstructure mais sur linfrastructure de lEmpire, Nous avons
utilis notamment ces articles : mer Ltf Barkan, Osmanl Btelerine Dair Notlar , Istanbul niversitesi
Iktisat Fakltesi Dergisi (IUIFD),17/1-4 (1955-1956), pp. 193-224; id., 954-955 (1547-1548) Mali Ylna Ait
Bir Osmanl Btesi , IUIFD, 19/1-4 (1957-1958), pp. 219-276; id., 974-975 (1567-1568) Mali Ylna Ait Bir
Osmanl Btesi , IUIFD, 19/1-4 (1957-1958), pp. 277-332] ; id., stanbul Saraylarna Ait Muhasebe
Defterleri , Belgeler IX/13 (1979), pp. 1-380.
6
Colin Imber, Ottoman Empire. 1300-1481, Istanbul, ISIS, 1990.
7
Dimitris Kastritsis, The Sons of Bayezid : Empire Building and Representation in the Ottoman Civil War of 1402
-1413, Leiden, Brill, 2007 et Nevra Necipoglu, Byzantium Between the Ottomans and the Latins : Politics and
Society in the Late Empire, Cambridge, Cambridge University Press, 2009.
8
Colin Heywood, Mehmed II and the Historians: The Reception of Babingers Mehmed der Eroberer During
Half a Century , Turcica 40 (2008), pp. 295-344.
13
Ottomans ont en devenir les matres, dominer les distances crasantes, en connatre et
exploiter les sources, recevoir les informations et transmettre des ordres dun bout lautre de
lEmpire.
Lors du rgne de Sleymn I
er
, les principales institutions de la politique trangre
ottomane se cristallisent
1
. Au cur de cette fabrication, le mythe de l ge dOr ou selon
la formulation dnalck l ge classique tient une place considrable : voulu par le sultan
lui-mme, il a travers le temps, les modes, les rgimes. Naturellement, la grandeur de
lEmpire lpoque de ce sultan a exerc un rle crucial et significatif quant la manire
dcrire lhistoire du rgne de son successeur, Selm II. Tout comme la nostalgie dun Empire
puissant ressentie par les chroniqueurs ottomans, les historiens modernes ont invitablement
compar son rgne celui de son illustre prdcesseur.
Mais si ce sultan na pas une bonne rputation, cest que ses successeurs, commencer
par son fils, nont eu aucun intrt rhabiliter sa figure. Force est de reconnatre que Selm II
ntait pas non plus trs proccup par limage quil voulait laisser la postrit. Il nexiste
quun Selmnme command par le sultan lui-mme, qui na pas connu une large diffusion. Ce
bref opuscule prsente le sultan sous les traits dun souverain attach maintenir et
dvelopper la grandeur de la dynastie ottomane, en consacrant ses forces au service de Dieu et
de lIslam
2
. Ses actions ont toujours cette haute finalit, mme si elles emploient la violence,
ainsi contre son frre cadet, Byezd ou ses neveux. Le Selmahname ddi lui par son
grand vizir, Mehmed pacha, ne marque pas ses contemporains : lillustre vizir meurt avant
mme lachvement du manuscrit
3
. En outre, Selm II a laiss peu de traces dans les villes de
lEmpire, lexception dEdirne, sa ville bien-aime, o lun des monuments les plus beaux
de larchitecture ottomane porte son nom, la mosque de Selimiye
4
. lexception du
mausole que son fils lui fait construire aprs sa mort dans la cour de Sainte-Sophie, il nest
pas un seul difice de la capitale ottomane qui rappelle lexistence de Selm II.
Nayant pas de lclat de ces aeux, Selm II neut en consquence jamais rellement les
faveurs des historiens - ds lpoque des Tanzimat, on le qualifie de plus en plus de livrogne
(serho) ou de sar (qui peut signifier la fois le blond et le ple). De nombreux auteurs ont
raill la dliquescence des murs de la cour de Selm II, sa passivit dans les affaires
politiques, sa quasi-invisibilit dans lespace public. Ainsi au XIX
e
sicle, von Hammer a
dcrit minutieusement dans son Histoire de lEmpire ottoman, lappui des dispacci et des
rapports des ambassadeurs habsbourgeois la Porte, les favoris de Selm, notamment Joseph
Naci, qui lui pervertissait le cur ou ses eunuques et ses nains, dont lavidit ne dtonnait pas
au sein dune cour juge licencieuse. Une littrature spcialise sur le sujet, portant sur le
sultanat des femmes quimplique la domination du harem lors de la prise de dcision dans le
divan sest panouie galement, dont les conclusions ngatives ont durablement dcourag
1
Gilles Veinstein, Sleymn , EI ; id. (d.), Soliman le Magnifique et son temps : actes du Colloque de Paris,
Galeries nationales du Grand Palais, 7-10 mars 1990, Paris, La Documentation franaise, 1992 ; Halil nalck,
Cemal Kafadar (d.), Suleyman the Second and his Time, Istanbul, Isis, 1993; Metin Kunt & Christine Woodhead
(d.), Suleyman the Magnificent and his Age : the Ottoman Empire in the Early Modern World, London,
Longman, 1995. Chaque anne voit paratre de monographies thses, travaux scientifiques, uvres de
vulgarisation en Turquie et ailleurs, sur ce rgne : Hseyin Ylmaz, The Sultan and the Sultanate : envisioning
Rulership in the Age of Suleyman the Lawgiver (1520-1566), thse de doctorat non publie, Cemal Kafadar
(dir.), Harvard University, 2005; Snejana Buzov, The Lawgiver and His Lawmakers : The Role of Legal
Discours in the Change of Ottoman Imperial Culture, thse de doctorat non publie, Cornell Fleischer (dir.),
University of Chicago, 2005 ; Ebru Turan, The Sultans Favorite : Ibrahim Pasha and the Making of the Ottoman
Universal Sovereignty in the Reign of Sultan Sleymn (1516-1526), thse de doctorat non publie, Cornell
Fleischer (dir.), Chicago University, 2007; Nevin Zeynep Yele, The Making of Sultan Sleymn: A study of
Process/es of Image-making and Reputation Management, thse de doctorat non publie Metin Kunt (dir.),
Sabanc University, 2009.
2
Necdet ztrk, Kazasker Vusl Mehmet elebi ve Selm-nmesi , Trk Dnyasi Ar. Dergisi, 50 (1992), pp.
9-108.
3
Emine Fetvac, The Production of the ehname-i Selim Han , Muqarnas XXVI (2009), pp. 263-315.
4
Dogan Kuban, Sinan s Art and Selimiye, Istanbul, Tarih Vakfi, 1997.
14
lcriture de lhistoire politique du rgne de Selm II
1
. Do le discrdit qui sattache autant
sa personne qu son rgne : pour les historiens et leur public, le rgne de Selm II inaugure
donc un ge sombre .
Partant, contrairement ses prdcesseurs, le rgne de Selm II na jamais t lobjet
dune monographie. Les articles qui lui sont consacrs ou porte sur son rgne sont courts
2
. Ils
se basent souvent sur des sources narratives. Selon celles-ci, Selm II, relativement g et peu
enclin la hardiesse dans les champs de bataille, de mme que peu populaire dans la socit
ottomane, pour se revtir du charisme que doit lui assurer lautorit politique, opte pour la
ritualisation de ses gestes et paroles. Il communique rarement avec le peuple et voyage peu.
Selon les chroniqueurs, en vieillissant, Selm II apparat de plus en plus faible, hsitant,
superstitieux, souponneux lextrme et incapable de prendre aucune dcision, ce qui lui fait
commettre des erreurs et perdre des parties quon aurait cru faciles emporter. Incapable de
transiger avec les forces nouvelles, il laisse les manettes du gouvernement dans les mains des
membres de son divan, notamment son grand vizir.
Mme si, aujourdhui, il ny a plus trace de leurs palais somptueux et de leurs beaux
jardins, leurs mausoles Eyb, leurs mosques Istanbul, leurs caravansrails et leurs waqfs
tmoignent encore de leur notorit
3
. Dans les chroniques, les noms de Sokollu Mehmed,
Uluc (Kl) Ali, Sinan ou Lala Mustafa reviennent bien plus souvent que celui du sultan. Les
chroniqueurs ont surtout dcrit ses hauts dignitaires et se sont peu intresss au sultan lui-
mme. Cela nest pas sans raison : cause de transformations profondes dans la structure
politique de lEmpire dont nous constatons les prmisses ds les dernires annes du rgne de
Sleymn I
er
, les vizirs commencent prendre une part plus importante dans la prise de
dcision, ainsi que dans leur excution, un fait qui ne passe pas inaperu, par ailleurs, aux
ambassadeurs et aux autres observateurs de lEmpire.
Le seul ouvrage qui porte sur les activits princires de Selm se focalise uniquement
sur les aspects militaires de la rivalit entre les fils de Sleymn et nanalyse pas les
ngociations diplomatiques de Sleymn I
er
et le prince Selm avec le chah dIran, aprs
lvasion du prince Byezd
4
. Or, ces ngociations en disent long sur linitiation de Selm II
lactivit diplomatique. Les premires annes du rgne de ce sultan, qui sont notamment
importantes cause des ngociations intenses avec les Habsbourg et les Safavides et pourtant
bien documentes, ne sont pas du tout tudies
5
. Si lexpdition dAstrakhan (1569) et la
guerre vnto-ottomane (1570-1573) ont fait lobjet de plusieurs tudes
,
celles-ci, sont traites
par diffrents auteurs fixs sur des problmatiques diffrentes mais, en tout cas, en dehors du
cadre gnral du rgne de Selm II.
A fortiori, il ny a pas lieu de stonner quil nexiste aucune tude consacre
lahdnme concd par ce sultan Charles IX en 1569 considr, tort dailleurs, comme
de copie insipide du trait dalliance sign entre Franois I
er
et Sleymn I
er
alors quil est
pratiquement avr que les Capitulations de 1536 nont exist qu ltat de projet. En
outre, labsence dune tude sur le rgne de Selm II proprement dit empche la prise en
considration dvnements qui peuvent paratre insignifiants ou mineurs premire vue,
1
Par exemple, Ahmet Refik, Kadnlar Saltanat, Istanbul, Tarih Vakfi, 2001, p. 7 et seq.
2
erafettin Turan, Selm II , IA, vol. X, pp. 434-440; Christine Woodhead, Selim II , EI, vol. IX, pp. 136-
137; Feridun Emecen, Selm II , TDVIA, vol. 36, pp. 415-418 ; efik Peksevgen, Selim II , Encyclopedia
of the Ottoman Empire, New York, Facts on File, 2009, pp. 513-514.
3
Pour la biographie et les waqfs de Sokollu Mehmed pacha, Gilles Veinstein, Sokollu Mehmed , EI, vol. IX,
pp. 735-742. Pour les autres pachas : Serafettin Turan, Lala Mustafa Paa Hakknda Notlar ve Vesikalar,
Belleten XXII/88 (1958), pp. 551-593 ; Mehmed Ipirli, Koca Sinan Paa , TDVIA, vol. 26, pp. 137-139 ;
Emilio Sola, Uchali, El Calabrs Tioso, o el mito del corsario mulad en la frontera, Madrid, Ediciones
Bellaterra, 2011.
4
Serafettin Turan, Kanuni Sultan Sleymn Dnemi Taht Kavgalar, Ankara, Bilgi Yay., 1999.
5
Sur les vnements qui suivent la mort de Sleymn I
er
et laccs au trne de Selm: Nicolas Vatin, Gilles
Veinstein, Le Srail branl. Essai sur les morts, dpositions et avnements des sultans ottomans (XIVe-XIXe
sicle), Paris, Fayard, 2003, p. 263 et sq ; Nicolas Vatin, Un exemple dhistoire officielle ottomane , art. cit.
15
mais qui revtent une certaine importance dans un contexte plus large comme les relations de
lEmpire avec la dynastie saadienne du Maroc, ou les rapports entre la Porte et les tats dans
son orbite.
3. Les tudes sur la vision ottomane du monde lge classique et les pratiques
diplomatiques
Depuis une dizaine dannes, les publications sur le systme administratif ottoman et les
relations de la Porte avec ses satellites se sont multiplies
1
. Il faut signaler galement la
multiplication, depuis la dernire dcennie, des travaux sur les divers aspects des frontires
ottomanes qui ont ouvert des nouveaux horizons pour ltude des conceptions territoriales des
Ottomans de mme que pour la comprhension des politiques administratives
2
. Cependant,
nous constatons labsence des travaux de synthse sur la conception ottomane du territoire
ainsi que sur la gographie administrative de lEmpire.
Lhistoire du pouvoir imprial ne se limite plus exclusivement aux aspects
vnementiels et institutionnels ni au dveloppement des institutions juridiques. Les pratiques
administratives et les mthodes de gouvernement, les styles propres aux diffrents sultans,
leurs entourages, les modes de communication et de reprsentation traduits dans la rhtorique
officielle et les programmes monumentaux, lvolution du mtier du sultan ont donn lieu,
dans les dernires annes, des analyses nouvelles. Dans cette perspective, lappareil
administratif et les institutions diplomatiques prennent une coloration nouvelle. Proposer un
aperu gnral de la production historiographique sur la vision ottomane du monde et ses
implications dans la politique trangre de la Porte qui couvre des domaines aussi vastes
que lhistoire politique, diplomatique, militaire et administrative tant impossible, nous
mettrons laccent sur luvre dHalil nalck, qui, dans sa longue carrire, sest interrog non
seulement sur la gense de lEmpire ottoman mais galement sur son idologie, sur ses
pratiques politiques, sur sa culture administrative
3
.
Si nous insistons sur son uvre, ce nest pas seulement cause de sa richesse et de son
originalit mais parce quelle a marqu plusieurs gnrations dhistoriens. Ses articles sur la
chancellerie, sur la prise de dcision, sur les pratiques symboliques autour de lexercice du
pouvoir (par exemple, la titulature) ont constitu galement la base de notre propre rflexion
4
.
Cependant, l historien, notamment dans ses ouvrages rcents, a tendance sublimer les
actions de la Porte en reproduisant le discours imprial sans prendre une distance critique
5
.
Par exemple, bien que ses points de vue sur la politique ottomane septentrionale, notamment
les rapports de la Porte avec le khanat de Crime soient critiqus, juste titre, par Akdes
Nimet Kurat ou par Alexandre Bennigsen, il maintient ses interprtations inexactes et sans
1
Alexandre Bennigsen et al., Le Khanat de Crime dans les archives du Palais de Topkapi, Paris, EHESS, 1978 ;
Boko Bojovic, Raguse (Dubrovnik) et lEmpire Ottoman (1430-1520). Les actes impriaux ottomans en vieux-
serbe de Murad II Selim I
er
, Paris, De Boccard, 1998 ; Viorel Panaite, The Ottoman Law of War and Peace :
the Ottoman Empire and Tribute Payers, Boulder, East European Monographs, 2000 et Sandor Papp, Die
Verleihungs-, Bekrftigungs- und Ertragsurkunden der Osmanen fr Ungarn und Siebenbrgen : eine
Quellenkritische Untersuchung, Wien, Verlag der sterreichischen Akademie der Wissenschaften, 2003.
2
A. C. S. Peacock (d.), The Frontiers of the Ottoman World, London, Oxford University Press, 2010.
3
Halil nalck, Ottoman Empire : Conquest, Organization & Economy, London, Variorum Reprints, 1978; id.,
Studies In Ottoman Social And Economic History, London, Variorum Reprints, 1985; id., Ottoman Empire in the
Classical Age: 1300-1600, London, Phoenix, 1973 et id. (d.), An Economic and Social History of the Ottoman
Empire (1300-1600), Cambridge, Cambridge University Press, 1994.
4
Halil nalck, Osmanl Hukukuna Giri, rfi-Sultan Hukuk ve Fatihin Kanunlar , Siyasal Bilgiler Fakltesi
Dergisi, XIII/2 (1958), pp.104-126; id., Suleiman the Lawgiver and Ottoman Law, Archivum Ottomanicum, I
(1969), pp. 105-138 ; id., Raisalkuttab , Islam Ansiklopedisi, vol. VIII, pp. 671-683; id., Power Relationship
Between Russia, Ottoman Empire and Crimean Khanate as Reflected in Titulature , in: Turco-Tatar Past Soviet
Present, op. cit., pp. 175-211.
5
Halil nalck, Devlet-i Aliyye - Osmanl mparatorluu zerine Aratrmalar, Istanbul, Bankas Kltr
Yaynlar, 2009.
16
revenir aux critiques qui lui dont faites sur la position de la Porte au nord de lespace
pontique
1
.
Force est de constater que lapproche excessivement ottomano-centriste dnalck est
reproduite non seulement en Turquie mais galement par certains historiens tasuniens. Ainsi,
Palmira Brumett et plus rcemment Giancarlo Casale ont pu crire, en sadossant sur le
paradigme inalcikien que lEmpire ottoman tait la puissance primordiale dans locan Indien
et en Asie occidentale au XVI
e
sicle
2
. Le risque de ce type de conceptualisation de la
stratgie politique ottomane est avant tout de ngliger les dtails significatifs de lhistoire
vnementielle et les multiples facettes des rapports de pouvoir entre les diffrents acteurs
impliqus dans le jeu international, mais aussi de trop simplifier lexplication historique.
Le crmoniel, composant important de la culture politique ottomane, a fait lobjet de
quelques tudes importantes dans ces dernires annes. Comme dans toutes les socits pr-
modernes, les rfrences symboliques autour du sultanat sont vhicules par les occasions
crmonielles. La plupart de ces rituels, notamment laudience des ambassadeurs, visaient
magnifier et clbrer le pouvoir imprial et inculquer aux participants et aux spectateurs
les bases idologiques du pouvoir ottoman
3
. Le sjour des ambassadeurs la Porte, li la
conception ottomane du pouvoir politique, a t lobjet de plusieurs monographies
4
.
Cependant, il y a toujours des sujets ngligs, comme la pratique de tayin le dfraiement
des envoys diplomatiques , malgr une documentation relativement riche et diversifie que
nous puisons pour lanalyse de cette institution
5
.
On connat les diplomates ottomans par les lettres des sultans. Celles-ci nous
apprennent le nom, la qualit et la destination des envoys, et rarement les difficults quils
rencontrent lors de leur mission. On chercherait, en vain, un cho de la personnalit de
lenvoy, moins encore des qualits quil peut mettre en uvre. Surtout, les sources narratives
sont discrtes sur le droulement des lgations
6
. Ceci dit, la carrire et lactivit des drogmans
de la Porte, qui enterprennent souvent des missions en Occident, sont relativement bien
connues par rapport aux sources disponibles
7
.
Le dbut de la chancellerie et sa production littraire en ce qui concerne la diplomatie
ottomane ne sont pas suffisamment tudis. Une raison de cette insuffisance est sans doute la
carence des sources. De fait, le dveloppement de la bureaucratie ottomane des deux premiers
sicles reste toujours obscur. Cependant, les tudes tant sur la chancellerie et la diplomatique
ottomane
8
que sur les ditions des textes sur la diplomatie de la Porte au XVI
e
sicle offrent
1
Alexandre Bennigsen (et al.), Le Khanat, op. cit. ;Akdes Nimet Kurat, Trkiye ve Idil Boyu: 1569 Astarhan
Seferi, Ten-Idil Kanal, Ankara, 1966, pp. 37-39. Halil nalck, Devlet-i Aliyye, op. cit. pp. 173-176.
2
Palmira Brummett, Ottoman Seapower and Levantine Diplomacy in the Age of Discovery, Albany, SUNY Press,
1994 et Giancarlo Casale, Ottoman Age, op. cit.
3
Konrad Dilger, Unterschungen zur Geschichte des osmanichen Hofzeremoniells, Mnich, R. Troefnik, 1967;
Glru Necipoglu, Architecture, Ceremonial, and Power: The Topkapi Palace in the Fifteenth and Sixteenth
Centuries, Cambridge, Cambridge University Press, 1991. Une autre historienne de lart, donne des indices sur
la rception des ambassadeurs chez le grand vizir : Tlay Artan, The Kadrga Palace Shrouded by the Mists of
Time , Turcica 26 (1994), pp. 55-124.
4
Karl Teply, Kaiserliche Gesandtschaften ans Goldene Horn, Stuttgart, Steingruben Verlag, 1968.
5
erafettin Turan, 1560 Tarihinde Anadoluda Yiyecek Maddeleri Fiyatlann Gsteren ran Elilik Heyeti
Masraf Defteri ,Dil Tarih-CorafyaDergisi, XXIII/3-4 (1964), pp. 273-294; Susan Skilliter, An Ambassadors
tayin; Edward Bartons Ration on the Egri Campaign, 1596 , Turcica, XXV (1993), pp. 153-163.
6
Faik Reit Unat, Osmanl Sefirleri ve Sefaretnameleri, Ankara, TTK, 1987; Maria Pedani-Fabris, In nome del
Gran Signore, Venezia, Deputazione Editrice, 1994.
7
Jzsef Matuz, Die Pfortendolmetscher zur Herrschaftzeit Sleymns des Prchtigen , Sdost-Forschungen
34 (1975), pp. 2660 et Gilles Veinstein, Les missions diplomatiques ottomanes en Europe avant linstauration
des ambassades permanentes, Cours et travaux. Rsums 2006-2007, Paris, CID, 2008, pp. 749-773.
8
Halil nalck, Raisalkuttab , art. cit.; Jzsef Matuz, Das Kanzleiwesen, op. cit.; Cornell H. Fleischer,
Preliminaries to the Study of the Otoman Bureacracy , Journal of Turkish Studies, X (1986), pp. 135-141;
Douglas Howard, The Historical Development of the Ottoman Imperial Registry: mid-fifteenth to mid-
seventeenh centuries , Archivum Ottomanicum XI (1993), pp. 211-230.
17
des pistes nouvelles pour le chercheur
1
. Bien que la plupart de ces tudes ne soient pas
indiffrentes aux analyses comparatives, elles se spcifient sur les rapports bilatraux de la
Porte sur la longue dure. Un des objectifs de cette tude est, par ailleurs, la mise en valeur de
ces travaux et leurs rsultats, en les appliquant sur un rgne particulier. Autrement dit, leurs
rsultats qui sont diachroniques, et qui accentuent les singularits au lieu des particularits
cest--dire, la diplomatie ottomane dans son ensemble dans une priode donne , sont
reinterprts sur un plan synchronique.
III. Sources
Nous avons dj insist sur labondance relative des sources primaires, notamment par
rapport aux priodes antrieures qui permettent dtudier, dans sa globalit, la pratique
diplomatique et la politique trangre ottomane sous le rgne de Selm II. Bien que les
sources normatives donnant la vision ottomane sur ces questions fassent dfaut pour lpoque
tudie nous pensons aux Terifatnme (Livre des crmonies) des poques postrieures
2
cette lacune est comble par les sources darchives. Au sein de notre corpus, les principales
sources engages sont les documents produits par les principaux acteurs dans la mise en place
de la politique trangre de la Porte dont la plupart se trouvent en Turquie. Si on ne peut pas
dire que les archives europennes regorgent de documents sur la diplomatie ottomane, il nen
reste pas moins quelles en conservent en quantit suffisante pour que leur ensemble permette
de reconstituer, dans son ensemble, la nature des changes diplomatiques et les conventions
respectes en lespce.
Ces documents permet de travailler sur la grammaire, le lexique et la syntaxe des
pratiques diplomatiques, cest--dire dtudier la manire dont chacun le sultan, ses hauts
dignitaires (et ses secrtaires) sexprime lorsquil parle des institutions et des principes de la
politique trangre et les applique. En plus de cet apport, ces sources fournissent des donnes
chronologiques et spatiales qui permettent de saisir les aspects particuliers de lhistoire
vnementielle.
Sans doute, par leffet de la politique de discrtion autour de la procdure de la prise de
dcision, les sources ottomanes aussi bien archivistiques que narratives ne rvlent ni les
dbats internes au divan ni les factions actives dans la procdure de dcision. Les rapports des
ambassadeurs europens comblent cette lacune. Cependant, leur usage demande toujours
beaucoup de rserve, ou au moins de vigilance, car les ambassadeurs eux-mmes ne sont
jamais dsintresss quand ils dcrivent un dbat entre les ministres. Qui plus est, quand leurs
sources dinformations ne sont pas fiables ou quand ils nont pas de moyens de vrifier leur
authenticit ou encore, quand ils narrent seulement par ncessit de relater un vnement
leurs monarques , ils distortent la ralit et linterprtation littrale de leurs rapports
complique la comprhension du sujet. Les rapports des missaires occidentaux propos du
canal de Volga en est lexemple
3
. Nous en verrons dautres encore.
1
Anton C. Schaendlinger, Die Schreiben Sleymns des Prchtigen an Karl V., Ferdinand I. und Maximilian II.
aus dem Haus-, Hof- und Staatsarchive zu Wien, Wien, AW, 1983, id., Die Schreiben Suleymans des
Prachtigen an Vasallen, Militarbeamte, Beamte und Richter, Wien, AW, 1986; Gisela Prochazka-Eisl - Claudia
Rmer, Osmanische Beamtenschreiben und Privatbriefe der Zeit Sleymns des Prchtigen aus dem Haus-, Hof-
und Staatsarchiv zu Wien, Wien, AW, 2007; Hans Theunissen, Ottoman-Venetian, op. cit.; Dariusz
Koodziejczyk, Ottoman-Polish, op. cit.
2
Hakan Karateke (d), An Ottoman Protocol Register: Containing Ceremonies from 1736 to 1808, Istanbul-
London, The Ottoman Bank & The Royal Asiatic Society, 2007.
3
Kurat, Trkiye ve Idil Boyu, op. cit. pp. 18-21.
18
1. Turquie
Les registres de Mhimme (Mhimme Defterleri, MD) constituent le socle de cette
tude
1
. Si leur contenu varie dun sicle lautre, dans la priode tudie ils englobent la
presque totalit des affaires dbattues au divan, notamment les affaires administratives,
militaires et les relations diplomatiques. Il nest pas ncessaire dinsister sur leur importance,
ni dailleurs den donner une description exhaustive ; car plusieurs historiens ont dj utilis
les Mhimme de mme quils ont dj expos leur nature, leur procdure de composition
et surtout, les difficults rencontres lors de leur utilisation
2
.
Les Mhimme sont une source particulire, tmoignage sur une priode et sur une
institution. Ils tiennent la fois des registres puisque les vnements sont consigns au fur et
mesure quils sont connus et quils sont dats, mais aussi de la chronique, puisquils sont une
uvre consciente et labore par la chancellerie qui reflte et reconstruit les dcisions du
sultan et de son divan. Nous avons consult non seulement les registres prpars sous le rgne
de Selm II, les registres VII - XXVI
3
mais aussi, ceux qui sont lgrement antrieurs (les
MD III, V, et VI) et postrieurs (les MD XXVII-XXXII et le MZD 3), pour tudier la conduite
de la politique extrieure de la Porte sous la direction de Sokollu Mehmed pacha
4
.
Les documents qui nous intressent particulirement dans ce corpus se rattachent une
part la catgorie des ordres du sultan, adresss aux vassaux, aux gouverneurs frontaliers et
aux autres dignitaires sur les affaires diplomatiques ; dautre part, aux actes plus solennels,
notamment les lettres augustes adresses aux souverains trangers et les ahdnme. Hormis
quelques exceptions, les originaux de ces documents nexistent plus. titre dexemple,
mentionnons le cas des lettres adresses aux rois de France : dans les les archives franaises,
nous navons trouv quune seule lettre de Selm II, alors que nous avons recens dans les
MD, une dizaine des copies de cette priode
5
. Les MD se rvlent dautant plus importants
que les ordres adresss aux gouverneurs frontaliers, qui sont, quelques exceptions prs,
perdus.
1
Nous les avons abrvi sous forme de MD et les registres de Mhimme Zeyli Defterleri en tant que MZD.
2
Uriel Heyd, Ottoman Documents on Palestine 1552-1615: A Study of the Firman According to the Mhimme
Defteri, Oxford, Clarendon Press, 1960; Walter S. Peachy, Registers of Copies or Collection of Drafts? The
Case of Four Mhime Defteri from the Archives of the Prime Ministry in stanbul , Turkish Studies Association
Bulletin, X/2, 1986, pp. 79-85; Berindei-Veinstein, LEmpire Ottoman, op. cit. pp. 121-143; Mbahat Ktkolu,
Mhimme Defterlerindeki Muamele Kaytlar zerine , in : Tarih Boyunca Paleografya ve Diplomatik lmi,
Istanbul, Edebiyat Fakltesi, 1988, pp. 95-106; Gilles Veinstein, Ahkm Qaidi : Ordres Originaux et
Mhimme Defteri , in : Mlanges offerts Louis, Paris, 1992, pp. 257-274 ; Geza David, The Mhimme
Defteri as a Source for Otoman-Habsburg Rivalry in the Sixteenth Century, Archivum Ottomanicum, XX
(2002), pp. 167-210; Feridun Emecen, Osmanl Divannn Ana Defter Serileri: Ahkm- Mr, Ahkm- Kuyd-
Mhimme ve Ahkm- ikyet , Trkiye Aratrmalar Literatr Dergisi, V (2005), pp. 107-139.
3
7 Numaral Mhimme Defteri (975-976/1567-1569), Ankara, 1998 et 12 numaral Mhimme Defteri, 978-
979/1570-1572, Ankara, 1996. Pour les MD prpars sous forme de mmoire de fin dtudes en Turquie
concernant notre priode, cf la bibliographie. Cependant ces derniers ont plusieurs dfauts. Indiquons
particulirement, les fautes trs rcurrentes de transcription et lomission des notes de la chancellerie.
4
Aussi bien les registres n VIII, XI, XXV et MZD I que n XI, XIII et XVII ne sont pas de Mhimme. Le
premier groupe se constitue de registres de ruus qui contiennent des ordres de nomination des dignitaires. Les
registres du deuxime groupe sont des tahvil. Nous avons trouv dans ces registres, une trentaine de demandes
des ambassadeurs du roi de France, de lempereur des Habsbourg, des baili vnitiens portant sur la promotion
des agents ottomans qui sont dans leur service. Nejat Gyn, XVI. Yzylda Ruus ve nemi , Tarih Dergisi,
XVII/22, (1967), pp. 17-34 et id., Tarih Balkl Muhasebe Defterleri , Osmanl Aratrmalar, 10, (1990), pp.
1-37. Les ruus cts sous la rubrique de MD sont: MD VIII (le 10 Z 977 le 18 Ra 979/ le 16 mai 1570 le 10
aot 1571), MDZ 1 (le 27 S 980 le 23 R 980 / le 9 juillet 1572 le 2 septembre 1572) et MD XXV (le 3 S 982
le 5 N 982 / le 25 mai 1574 le 19 dcembre 1574).
5
Bnf. ms. suppl. tur: 1294. Les lettres adresss aux rois de France: MD VII, 275 ; MD XIX, 330, 446, 675, 713 ;
MD XXII, 243 ; MD XXII, 405; MD XXVI, 774; les lettres au duc dAnjou (MD XXII, 245) et la reine de
France (XXVI, 775).
19
Dans les MD qui couvrent notre priode, nous avons recens plus de deux cents copies
de documents sur la politique trangre qui sont crits, majoritairement en turc. Les MD
permettent de faire des comparaisons sur la position prise par la Porte vis--vis des diffrents
problmes concernant la politique extrieure ottomane : puisque ces documents suivent, en
principe, un ordre chronologique et couvrent tous les domaines gographiques qui ont de
lintrt pour la Porte, leur analyse permet de comprendre les priorits stratgiques du divan
imprial dans une poque donne. Force est de remarquer que ni les lettres aux chahs
safavides, ni les autres lettres en persan adresses aux souverains de lAsie Centrale dont nous
connaissons lexistence grce aux recueils pistolaires, ne figurent dans ces registres. Les
ordres adresss aux gouverneurs frontaliers pour les affaires diplomatiques (dlimitation des
frontires, continuation des bons rapports ou dans le cas chant, la demande despionnage,
lchange des prisonniers et des captifs) constituent la majorit de notre corpus. Il faut enfin
signaler limportance des notes de la chancellerie en marge des ordres et des notices la fin
des registres les ordres de kise (remise en sac) et dulak (courrier) qui nous informent des
moyens employs pour faire parvenir les documents leur destinataire. travers leur analyse
on peut comprendre aussi bien la procdure de prparation des actes que la spcialisation
gographique des avu ottomans qui se rendent aux pays trangers
1
.
Pour le fonctionnement de la chancellerie impriale, nous avons consult diffrents
registres qui sont rpartis principalement entre deux fonds des archives de Babakanlk, Kamil
Kepeci (KK) et Maliyeden Mdevver Defterler (MAD). Ces documents permettent de
restituer tant les effectifs du personnel dvolu la bureaucratie notamment les scribes
travaillant sous le chancelier que les divers aspects de la prparation des documents
concernant la politique trangre. Trs peu dtudes sont consacres aux Matbah-i Amire
Defterleri qui donnent non seulement des dtails importants sur le rgime alimentaire des
sultans et leurs suites du palais imprial mais aussi, sur la vie diplomatique Istanbul
2
.
Les allocations (tayn)des ambassadeurs tant prises en charge par le sultan, toutes les
dpenses de ce genre taient enregistres quotidiennement et puis, recopies sous la rubrique
de chaque ambassade, en prcisant les dates du dbut et de la fin des allocations, soit de faon
icmal (gnrale) soit de faon mufassal (dtaille)
3
. Dans les registres dtaill, on trouve
galement des dpenses effectues pour les rceptions donnes aux ambassadeurs
4
. Mais
lintrt principal de ces defter rside sans doute dans les dates du dbut et de la fin des
allocations donnes chacune des ambassades, les dpenses faites pour les biens fournis,
numres une par une, et surtout le tableau densemble que montre toutes les ambassades, et
particulirement leurs hirarchies. Nous tenons prciser que, malgr plusieurs efforts, nous
navons pas pu consulter le registre n 665 du fonds Kamil Kepeci, le Terft hav tahvl
defteri (le registre contenant des ordres sur les crmonies) qui contient, entre autres, les
cadeaux prsents par les ambassadeurs lors des audiences impriales entre juin 1568 et mars
1583. Il est non communicable du fait quil est abm (rk). Nous avons nanmoins
consult un manuscrit indit de la fin du XVII
e
sicle, Defter-i Terft de Terftzde
Mehmed Efendi, le plus ancien des ouvrages sur ce sujet, qui contient des informations la
fois sur la procdure de rception des ambassadeurs au palais de Topkapi et leur entretien
quotidien
5
.
1
Veinstein, Ahkm qaidi , art. cit. pp. 265-266.
2
Arif Bilgin, Osmanl Saray Mutfa : 1450-1650, Istanbul, Kitabevi, 2004.
3
Or, Arpa emini defterleri (les registres de lemin dorge) et Odun emini defterleri (les regitres de lemin de
bche) ne commencent qu partir du XVIIe sicle.
4
Henri Hauser (d.), Le Voyage du Levant de Philippe du Fresne-Canaye : (1573), Paris, E. Leroux, 1897, pp.
62-66.
5
stanbul niversitesi, Trke Yazmalar, n 9810. Pour des registres plus tardifs, cf. Karateke, op. cit.
20
2. Les bibliothques et les archives en France
Comme nous avons dj indiqu, trs peu des originaux des lettres de Selm II adresses
la cour de France ont subsist jusqu nos jours. Cependant, quelques lettres du grand vizir
sont conserves, y compris celles qui sont en turc ottoman, dans un codex des manuscrits
occidentaux de la Bibliothque nationale de France (BNF). Ce recueil prcieux contient
galement les lettres des mres de sultans, des rois dAlger ou encore dautres dignitaires
ottomans la cour de France
1
. En outre, il y a plusieurs copies des traductions de lettres des
sultans du XVI
e
sicle dans ce dpartement, essentiellement dans les fonds franais, mais
aussi dans le fonds des manuscrits italiens. Ainsi, les copies de la traduction des quelques
lettres de Sleymn I
er
et de Selm II la cour de France, puisquelles sont en italien, sont
conserves dans un volume de ce fonds (ms. it. 1423)
2
.
Les manuscrits en franais qui comptent le plus pour cette tude sont la correspondance
des ambassadeurs du roi de France la Porte. Lessentiel de cette correspondance est dite
3
.
Cependant, ldition prpare par Ernest Charrire nest pas complte : non seulement les
textes ne sont pas reproduits intgralement, mais surtout ceux-ci ne sont pas exempts
derreurs (date, transcription). Et il faut surtout noter que Charrire na pas utilis les codex
qui se trouvent actuellement au service historique de la dfense (SHD), essentiels pour notre
priode, car ils contiennent les originaux de la correspondance des frres Noailles, Franois,
vque dAcqs (1571-1574) et Gilles, abb de lIsle (1574-1578)
4
.
Quant aux fonds turcs de la BNF, ils contiennent quelques recueils pistolaires rares,
voire uniques. Le premier citer porte sur les rapports franco-ottomans compos linitiative
de Savary de Brves qui comprend notamment lhdnme accord par Selm II Charles IX,
en 1569 (ms. turc. 130). Une autre collection de documents, qui appartenait galement
Savary de Brves, contient des textes sur les usages diplomatiques ottomans dans la deuxime
moiti du XVI
e
sicle (ms. turc. 144)
5
. Evoquons, galement un recueil qui comprend les
copies de la correspondance entre les Ottomans et les Safavides, couvrant les dernires annes
1
Bnf, ms. naf. 5178. Les traductions officielles en italien des lettres du grand vizir Charles IX : fol. 2 r-6 r.
Les lettres du beylerbey dAlger, Ahmet pacha (1572-1574) adresss Charles IX, Henri, duc dAnjou et
Catherine de Mdicis : fol. 44 r - 51 r; les lettres du vovode de la Valachie, Alexandre (1567-1575) Charles
IX, fol. 62 r-64 r. Le manuscrit comprend au total 92 lettres de la deuxime moiti du XVI
e
sicle.
2
Pour ce manuscrit voir, Gne Iksel, A letter from Shahzade Selim , art. cit. pp. 245-246. Parmi les autres
documents indits signalons, la traduction de linstruction de lambassadeur Mahmut bey et des pices relatives
son ambassade et emprisonnement (ms. fr. 2832 fol. 9r - 12v) et la traduction de litalien lettre de Sleymn
Henri II (juillet 1556) dans ms. fr. 3138 fol. 12 r-13 r.
3
Ernest Charrire, op. cit. La correspondance de lambassadeur Germigny est dans lannexe de Lillustre
Orbandale, ou Lhistoire ancienne et moderne de la ville et cit de Chalon-sur-Sane (Lyon, 1662, vol. I. (fasc.
suppl.), pp. 1-122).
4
SHD, A
1
3- A
1
8. Ces documents sont utiliss pour la premire fois par Emmanuel Henri de Noailles : id., Henri
de Valois et la Pologne en 1572, Paris, 1878. Parmi les documents ottomans originaux, notons la traduction
officielle dune lettre de Sokollu Mehmed pacha Charles IX, A
1
3, fol. 235 r. Deux volumes de la BNF (ms. fr.
7091 et ms. fr. 16142) qui comprend galement quelques originaux de cette correspondance, sont cependant
moins compltes. Notons aussi que la correspondance complte de Grantrie de Granchamps (en poste entre 1566
et 1571) ne se trouve ni la BNF hormis une dizaine des lettres datant de 1569
(
Publies par Charrire, op. cit.
vol. III, pp. 57-104 ni aux Archives nationales ou Archives des Affaires trangres. Le recueil de Sebastien
Juy (Bnf. ms. fr. 3954), secrtaire de lambassadeur Gilles de Noailles contient non seulement les dpches des
envoys franais Istanbul de 1576 1577, mais aussi un texte intitul Recueil des traits faictz entre les roys
de France et les Grandz seigneurs empereurs des Turcqs : J.- P. Laurent, Les clbres articles franco-
ottomans de fvrier 1535 , Ordonnances des rois de France, rgne de Franois I
er
, vol. VIII, Paris, Imprimerie
Nationale, 1972, pp. 503-74. Les rois de France sintressaient galement aux relations de la Porte avec les
autres puissances europennes. Lahdname concd par Selm II Maximilien II en 1574 ainsi que la
correspondance entre Istanbul et Vienne lors de la ngociation de ce trait, qui est traduite en franais nous en
donne la preuve. De mme, dans le fonds des manuscrits italiens, se trouvent les copies contemporaines des deux
relazioni de Marc Antonio Barbaro datant de 1573 :
4
Bnf. ms. fr. 17828, fol. 296 r-320 r. Pour les relazioni de
Barbaro, cf Bnf. ms. it. 333, fol. 1r-41r.
5
Le catalogue de Blochet est loin dtre complet et exacte. Nous avons pu dcouvrir, par hasard, une lettre
originale de Sleymn I
er
Franois II dans un recueil du XVIII
e
sicle (suppl. turc. 1195 : fol. 1 r).
21
de Sleymn I
er
(ms. suppl. turc 661) et un autre sur les ngociations autour du sort du prince
Byezd (1525-1562) (ms. suppl. turc 162)
1
. Parmi les chroniques rares concernant la priode
de Selm II, citons le Selmnme de Vusl
2
(ms. suppl. turc 661) et un rcit indit de conqute
de Tunis et de La Goulette (ms. tur. 121).
3. Archivio di Stato di Venezia (ASVe)
Le seul tat de la pninsule italienne qui avait des relations rgulires avec la Porte au
XVI
e
sicle, tait la Rpublique de Venise. La plupart des relazioni des baili et des
ambassadeurs extraordinaires vnitiens Istanbul, ont t publies par Albri et, plus
rcemment, par Pedani-Fabris
3
.Nanmoins, lutilisation des relazioni en tant que source,
comme la remarqu plusieurs historiens, est sujet caution, non seulement cause des partis
pris qui se faonnent en fonction du droulement des relations ottomano-vnitiennes mais
aussi parce quelles sont aussi des ouvrages de rhtorique modls par rapport au
positionnement de leurs auteurs dans les champs politique et littraire vnitiens
4
. Bien que
moins impressionnant en teneur par rapport ces derniers, les dispacci sont des documents
essentiels pour reconstruire les activits des baili
et les pratiques diplomatiques Istanbul
5
.
cause de lanciennet des institutions diplomatiques vnitiennes, partant grce ltendue de
leurs rseaux, les rsidents vnitiens fournissent souvent les meilleures informations sur les
affaires courantes la Porte.
Les registres de Deliberazoni qui contiennent les copies des lettres adresses par la
Srnissime aux sultans, aux grands dignitaires de la Porte ainsi qu ses agents la Porte
compltent les dispacci
6
. Ils nont jamais t lobjet dune dition ni mme dune tude, alors
quils constituent une source inestimable, du fait que la presque totalit des lettres des
souverains trangers adresses la Porte ont disparu des archives dIstanbul. Du coup, elles
nous permettent non seulement de reconstituer lhistoire vnementielle mais aussi, de
mesurer, par exemple, la frquence de la correspondance entre Venise et Istanbul ou dtablir
la typologie des dignitaires ottomans qui le Snat adressait des lettres.
Sans aucun doute, I Documenti Turchi de cette archive sont des pices essentielles pour
ltude de la diplomatie ottomane. Ils contiennent notamment les traits, les lettres des sultans
et des grands vizirs ainsi que les pices de diverses natures comme les reus dlivrs par le
1
Voir galement le recueil dit Ithafnme (suppl. turc. 760, fol. 1 r- 13 r) qui contient la copie de la clsnme de
Selm II adresse au mme souverain. Pour une autre copie de ce document : ms. tur. 78 fol. 6 r- 27 v. Ce texte
est tudi par Vatin, Nicolas Vatin, Un exemple dhistoire officielle ottomane ? , art cit. LIthafnme est utilis
par Rhoads Murphey dans id., Exploring Ottoman Sovereignty: Tradition, Image and Practice in the Ottoman
Imperial Household, 1400-1800, London, Continuum Books, 2008.
2
Walter Scheithauer, Ein Selmname fr Selim-i mest: das Werk des Mehmed Vusl ber Sultn Selm II, thse
de matrise non publie, Claudia Rmer (dir.), Universitr de Wien, 2000.
3
Eugenio Alberi, op. cit. : Ragazonni (1571), vol. II, pp. 77-101, de Barbaro (1573), vol. I, pp. 299-345 et pp.
387-415; de Garzoni (1573), vol. I, pp. 369-435 ; degli Alessandri (1574) vol. II, pp. 103-127. Une autre
relazioni, celle de Cavalli est publie par Walter Andreas, Eine unbekannte venezianische Relazion ber die
Trkei (1567), dans Sitzungsberichte der Heidelberger Akademie der Wissenschaften, Heidelberg, 1914. Dautres
sont publis in: Maria Pia Pedani, Relazioni di ambasciatori veneti al Senato, vol. XIV, Relazioni inedite.
Costantinopoli (1508-1789), Padova, Bottega dErasmo, 1996: (Buonrizzo [1570]), pp. 133-158 ; (le journal de
Barbaro), pp. 159-176 et (Santa Croce [1573]), pp. 177-192.
4
Voir par exemple, Graud Poumarde, Pour en finir avec la Croisade. Mmythes et ralits de la utte contre les
Turcs aux XVI
e
et XVII
e
sicles, Paris, puf, 2004, pp. 69-75.
5
Maria Pia Pedani, Elenco degli inviati diplomatici veneziani presso i sovrani ottomani , Electronic Journal of
Oriental Studies, 5/4 (2002), pp. 1-54. Cependant cette liste nest pas exacte et parfois fautive, au moins pour ce
qui est des volumes sur lpoque de Selm II. Nous avons galement consult les Rubricare di Costantinapoli,
qui sont les minutes des dispacci des agents vnitiens, prpares par la chancellerie vnitienne : Archivio Proprio
Costantinapoli, Rubricare n I (1567-1571) et II n 2 (1573-1578).
6
ASV, Deliberazioni Costantinapoli, Reg. III [1565-1568], Reg. IV [1568-1571] et Reg V [1571-1574].
22
dpartement des finances aprs le paiement du tribut
1
. Un autre fonds des documents turcs
Venise se constitue des Lettere e Scritture Turchesche qui complte les Documenti Turchi
2
.
4. Haus-, Hof- und Staatsarchiv de Vienne (HHSTA)
Bien que tous les documents (principalement des lettres) ottomans de lpoque de
Sleymn, qui se trouvent actuellement aux archives autrichiennes sont publis par
Schaendlinger ainsi que la grande partie de la correspondance des ambassadeurs impriaux
Istanbul cette poque
3
, ce nest pas le cas pour ce qui est du rgne de Selm II. Ni les
lettres en turc, ni la correspondance des ambassadeurs de cette archive, nont pas fait lobjet
dune publication comparable
4
.
Grce au catalogue des documents concernant les relations entre les Habsbourg et les
Ottomans qui arrive jusqu la fin du rgne de Selm II
5
, cette lacune est, en partie, comble.
Les documents des fonds Turcica sont classs par ordre chronologique. Mais ce classement ne
tient compte que de la date de rdaction (ou mme parfois larrive de la lettre la
chancellerie) et ne soccupe pas de la provenance ou de lobjet (de rdaction) du document.
Ainsi, ct des lettres des ambassadeurs Istanbul, nous pouvons voir dans un mme
dossier, la demande dun gouverneur frontalier hongrois au Hofkriegsrat pour le renforcement
des soldats, le rapport dun espion sur les affaires en Transylvanie ou bien, la traduction en
latin de la lettre du beylerbey de Budin adress un sancakbey en Hongrie. Quelques dizaines
des documents en turc ottoman de ce fonds concernent aussi bien la grande politique la
correspondance entre les souverains que les petites affaires frontalires.
Cependant, lutilisation de ce fonds est difficile notamment pour la seconde moiti du
XVI
e
sicle cause de lusage extensif par les missaires impriaux du Mittelhochdeutsch
crit en cursive (qui demande une spcialisation palographique en soi) ce qui expique
galement, au moins en partie, la paucit des tudes ottomanistes base sur ce fonds. Notons
enfin que les lettres des gouverneurs frontaliers ottomans conservs dans le fonds Hungarica
sont publis et ont fait lobjet des plusieurs tudes
6
.
Nous navons pu reprer des documents concernant le rgne de Selm II ni dans la
section des manuscrits orientaux de la Nationalbibliothek de Vienne ni la bibliothque des
manuscrits de lAcadmie consulaire. En revanche, parmi les manuscrits occidentaux dNB,
1
Alessio Bombaci et Maria Pia Pedani Fabris, I "documenti turchi" dellArchivio di Stato di Venezia : inventario
della miscellanea, Roma, 1994. Voir aussi Tayyib Gkbilgin, Venedik Devlet Arivindeki Vesikalar
Klliyatnda Kanuni Sultan Sleymn Devri Belgeleri , Belgeler I/2 (1964), pp. 1-120 et id., Venedik Devlet
Arivindeki Trke Belgeler Kolleksiyonu ve Bizimle lgili Dier Belgeler , Belgeler V-VIII/9-12 (1968-1971),
pp. 1-151. Les ahdname jusquen 1640 sont publies par Hans Theunissen, Ottoman-Venetian Diplomatics, op.
cit. Depuis mai 2010, ils sont en ligne, cf. : [Link].
2
Maria Pia Pedani (d.), Inventory of the Lettere e Scritture Turchesche in the Venetian State [Link] on
the materials compiled by Alesso Bombaci, Leiden, Brill, 2010. Les riches fonds des archives du bailo ne
contiennent que trs peu de documents sur la politique trangre ottomane sur le rgne de Selm II : G. Migliardi
O Riordan, Prsentation des archives du baile Constantinople , Turcica, XXXXIII (2001), pp. 339-367;
Dilek Desaive, Les documents en ottoman des fonds des archives du Baile Constantinople, Turcica,
XXXXIII (2001), pp. 369-377. Notons cependant une copie dune longue lettre de Murad III Henri III dont
loriginal est perdu : Busta. 345, 16 (tudie par Gilles Veinstein dans son sminaire lEHESS en 2003-2004).
3
Anton von Gevay, Urkunden und Actenstcke zur Geschichte der Verhltnisse zwischen Oesterreich, Ungern
und der Pforte, Wien, 1838-1843 ; Karl Nehring (d.), Austro-Turcica, 1541-1552, Mnich, Oldenburg, 1995.
4
Parmi la correspondance des ambassadeurs auprs de Selm II, seulement celle de Verancsics est dite : Antal
Verancsis, sszes munki. 5, Msodik Portai kvetsg, 1567-1568, Pecs, 1860.
5
Ernst Dieter Petritsch, Regesten der osmanischen Dokumente im sterreichischen Staatsarchiv. Band 1: 1480-
1574, Wien, Oesterreiches Staatsarchiv, 1991.
6
A budai pask magyar nyelv levelezse. Vol. I: 1553-1589, Takts Sndor, Eckhardt Ferencz, Szekf Gyula
(d.), Budapest, 1915. Pour leur trad. partielle cf Yasemin Metin, Budin paalarnn Macarca yazmalar ilk
blm (1553-1578), Yksek Lisans Tezi, Hicran Yusufolu (dir.), Ankara niversitesi, 2004. Pour une tude
diplomatique sur ces lettres : Gustav Bayerle, Ottoman Diplomacy in Hungary. Letters from the Pashas of Buda
1590-1593, Bloomington, Indiana University Press, 1972.
23
il y a deux manuscrits richement illustrs. Le premier est le rcit de voyage, dun
gentilhomme lorrain, Lambert de Vos, qui faisait partie du corps diplomatique de David
Ungnad (en poste Istanbul entre 1573 et 1577)
1
. Le second, in-quarto, prpar sous les
auspices de Johannes Lwenklau, contient des peintures prpares pendant ces divers sjours
en Turquie entre 1573 et 1582 qui dpeignent, entre autres, les audiences au palais, le divan,
les hauts dignitaires ottomans, les ambassadeurs et leurs rsidences
2
.
5. Sources narratives
Chroniques
La chronique la plus dtaille sur le rgne Selm II est celle de Selnik
3
. Mme si celle-
ci ne couvre pas le rgne entirement, les vnements qui ont marqu le plus les esprits de
lpoque y sont dcrits : les ngociations avec les ambassadeurs de Tahmasb, la rvolte du
Ymen, lexpdition de Chypre et de Tunis. Il omet pourtant des vnements importants
comme la dfaite de Lpante ou encore, les ngociations avec les ambassadeurs europens.
Dans son Knhl-Ahbr, Mustafa l ne retrace pas chronologiquement les
vnements mais fait une narration en fonction de ses choix personnels. Il consacre plus des
pages aux rvoltes du Ymen et lexpdition de Chypre. Il met laccent sur les vnements
dont il a t tmoin (lincendie dIstanbul en 1569) et auxquels son patron Lala Mustafa pacha
a particip (les deux expditions susmentionnes). Nous trouvons dans son rcit, les premires
rfrences lexpdition de Bassora, celle dAstrakhan et la demande daide des
Morisques. En outre, il a bross des portraits trs dtaills de grands dignitaires, de
bureaucrates, dulmas, de potes et dartistes qui taient actifs sous le rgne de Selm II
4
.
Dans sa chronique, Nuhbet et-tevrih vel-ahbr, Mehmed b. Mehmed, un historien du
tournant du XVII
e
sicle, consacre plusieurs pages au rgne de Selm II. Il tudie en dtail les
rvoltes de Bassora et du Ymen. Mme sil ne donne pas autant dimportance lexpdition
de Chypre et la bataille de Lpante, il est le seul historien ottoman traiter des ngociations
de paix avec la Rpublique de Venise, en 1573
5
. Une autre source importante sur le rgne de
Selm II est Kitbl-Bustan f Bazi hbr-i l-i Osmn. Cet ouvrage, rdig en arabe la
premire moiti du XVII
e
sicle, porte sur les relations de la Porte avec le monde musulman
et complte ainsi, les chroniques de Cennb Mustafa Efendi et de Kutbeddin el-
Mekk
6
.Mentionnons galement des ouvrages sur les vnements particuliers de ce rgne,
notamment les rcits de conqute. La totalit des fethnme de Chypre ne sont pas encore
publis
7
. Tous les rcits importants sur la reconqute de Ymen sont, par contre, publis
1
. La
1
NBV, Cod. 3325: Itinera in Hispaniam, Viennam et Constantinopolim sermone gallico. Il sagt dun codex in-
folio avec les miniatures, reprsentant la cour du sultan, le dvn du grand vizir et ceux des autres dignitaires. La
presque totalit de ces images sont reproduits dans H. A. Koch (d.), Das Kostmbuch des Lambert de Vos.
Kommentarband zur vollstndigen Faksimile-Ausgabeim Originalformat des Codex Ms. or. 9 aus dem Besitz der
Staats- und Universittsbibliothek Bremen, Graz, 1991.
2
NBV, Cod. 8615. Cf, Franz Babinger, Johannes Lewenklaws Lebensende, Zeitschrift fr Geschichte und
Altertumskunde L (1951), pp. 5-26.
3
Mehmet Ipsirli, Trh-i Selnik, Ankara, Trk Tarih Kurumu, 1995.
4
Faris Ceri, Knhul-ahbara gore II. Selim, III. Murad, III. Mehmed devirleri ve Ali nin tarihciligi, Kayseri,
Erciyes niversitesi Yay., 2000. Voir aussi Cornell H. Fleischer, Bureaucrat and Intellectual in the Ottoman
Empire : the historian Mustafa Ali (1541-1600), Princeton, 1986.
5
Cet ouvrage est publi pour la premire fois au XIX
e
sicle (Istanbul, 1276/1859). Nous avons utilis son
dition critique : Abdurrahman Sarl, Mehmed b. Mehmed er-Rm (Edirneli)nin Nhbet et-Tevarih vel-
Ahbar ve Tevrih-i l-i Osmn, thse de doctorat sous la direction de Feridun Emecen, stanbul niversitesi,
2000.
6
Mehmed Emin en, Kitbl-Bustan f Bazi hbr-i l-i Osmn: eviri, tantm ve degerlendirme, smet
Kayaolu (dir.), Yksek Lisans Tezi, Konya Seluk niversitesi, 2000.
7
zcan Mert, erfnin Fetih-name-i Kbrs , Tarih Enstits Dergisi, IV-V (1973-1974), pp. 49-64. Pour
louvrage de Pr : bnf. ms. suppl. turc n 926 et NB, Flgel, n. 1015. Le texte de Zrek a fait lobjet dune
thse : Mnevver Durmuolu, Zrek, Tarih-i Feth-i Kbrs, Istanbul niversitesi Edebiyat Fakltesi Tez, 1965.
24
partie consacre par Peev et par Hasan Beyzde au rgne de Selm II est trs sommaire. Ces
deux auteurs sont moins critiques par rapport Mustafa l et ils ont omis les chapitres sur
lexpdition de Basra et de Ymen
2
. Cependant, dans lhistoire de Hasan Beyzde, nous
trouvons les premires rfrences sur les mythes autour de la dcision sur lexpdition de
Chypre. Quant Thfetl-Kibr de Ktib elebi, sur les activits de la marine ottomane, bien
quil se repose sur les ouvrages antrieurs, ses interprtations sur les capacits de la flotte
diffrent de celles de ses antcdents
3
.
Parmi ces ouvrages, nous devons faire une mention spciale de Nzhetl-Ahbril-
Esrar der Sefer-i Sigetvar de Ferdn Bey qui narre non seulement, comme son titre lindique,
la dernire expdition de Sleymn en Hongrie, mais aussi les vnements du dbut du rgne
de Selm II en donnant ainsi la seule narration dtaille des ngociations avec les
ambassadeurs de Maximilien II et de Tahmasb
4
. Son rcit sachve pourtant au printemps
1568 ce qui nous prive dune source dinformation essentielle du fait de la proximit de son
auteur aux hauts dignitaires, notamment au grand vizir dont il tait le secrtaire.
Recueils pistolaires
Les recueils pistolaires rassemblent une documentation trs varie, comprenant la
fois des lettres politiques officielles de souverains, des actes administratifs, plus ou moins
rduits ltat de formulaire et des lettres prives ou de divertissement de leurs scribes
5
.
Gnralement dsigns par le terme de mnet, recueils de rdaction, diffuss ds la fin du
XV
e
sicle dans tout lespace ottoman, avaient pour fonction principale de servir darsenal
rhtorique aux scribes dans lcriture des documents en style solennel. Ils nous conservent de
documents, en grande partie authentiques, que des secrtaires ont eux-mmes rdigs ou
quils ont slectionns dans les archives afin de leur faire servir de modles. Donns dans leur
totalit ou seulement en partie, les documents ne semblent pas tre classs selon un ordre
logique, que ce soit chronologique, par nature ou destinataire.
Rappelons dautre part que ltude des relations diplomatiques de la Porte avec les tats
musulmans, et plus spcifiquement des conventions qui rgissaient les changes entre eux,
prsuppose daccepter un tat de fait : lhistorien est souvent dmuni des sources originales
qui constituent la base de toute analyse des rgles qui prvalaient en diplomatie au sein du dar
al-islm. Les mnet comblent cette lacune. Nous avons fait un usage exhaustif des recueils
pistolaires qui contiennent les copies des lettres de Selm II et ses dignitaires. Le plus
important parmi ces recueils est celui de Ferdn Bey, Mnet-i Seltn dont le volume
contient les lettres de Selm II
6
.
Pour ces rcits : Franz Babinger, Die Geschichteschreiber, op. cit., pp. 113-114.
1
Clive Smith, Lightning over Yemen a history of the Ottoman Campaign (1569-71), London, I B. Tauris, 2002;
Hulusi Yavuz, Yemende Osmanl idaresi ve Rumuzi tarihi, 923-1012/1517-1604, Ankara, TTK, 2004.
2
Trih-i Peevi, Istanbul, 1281/1864 ; Nezihi Aykut, Hasan Bey-zade Tarihi, Ankara, TTK, 2004.
3
Ktib elebi, Tuhfetul-kibar fi esfaril-bihar, Idris Bostan (d.), stanbul, Denizcilik Mstearlg, 2009.
4
La premire partie de cet ouvrage qui comprend les vnements avant lintronisation de Selm II est
rcemment publie avec une introduction trs dtaille sur louvrage et son auteur : Nicolas Vatin, Ferdun Bey.
Les plaisants secrets de la campagne de Szigetvar. dition, traduction et commentaire des folios 1 147 du
Nzhet-l-esrr-il-ahbr der sefer-i Sigetvr, Vienne-Munster, LIT Verlag, 2010.
5
Bekir Ktkolu, Mneat Mecmualarnn Osmanl Diplomatii Bakmndan Ehemmiyeti , dans Tarih
Boyunca Paleografya ve Diplomatik Semineri-Bildiriler, stanbul, Faklte Matbaas, 1988, pp. 169-176.
6
Pour une critique de contenu de ce recueil et lanalyse des lettres de lpoque de Selm II : Kurt Holter,
Studien zu Ahmed Ferdn Mnet es-seltn, Mitteilungen des Oesterreichischen Instituts fr
Geschichtsforschung XIV (1939), pp. 429-51 ; Jan Rypka, Briefwechsel der Hohen Pforte mit den Krimchanen
im II Bande von Ferdns Mnet , in : Festschrift Georg Jacob, Leipzig, 1932, pp. 241-69. Indiquons
galement un autre recueil qui est similaire celui de Ferdn mais qui contient des lettres diffrentes sur
lexpdition de Chypre : Hikmet laydn-Adnan Erzi, XVI. Asra aid bir Mneat Mecmuas , Belleten, XXI 82
(1957), pp. 221-252.
25
Dautres recueils clbres, notamment celui de Mustafa l, de Hoca Saddeddin et de
Sar Abdullah contiennent les copies de plusieurs documents importants du rgne de Selm II
qui nont jamais t tudi
1
. Ce dernier, regroupe plus de deux cent pices de prose, dont la
plupart reprsentent des documents officiels, et compte une soixantaine de lettres changes
entre les Ottomans et les Safavides. Fort opportunment, cette source permet de suivre les
relations diplomatiques entre ces deux tats pour lesquelles, les registres de Mhimme sont
muets. Mme si lintgrit des lettres na pas t assure la date est rarement donne, ce qui
complique la reconstruction chronologique des documents, qui ne peut se faire que grce aux
rfrences internes ; linvocatio et et lintitulatio ny figurent aucun moment , elles
prsentent une relle opportunit de reconstruire la nature des relations entre les deux
pouvoirs.
Rcits de voyage
Limportance des rcits de voyage pour reconstituer lhistoire diplomatique ottomane a
t signale il y a longtemps
2
. On trouve parmi les voyageurs dexcellents observateurs qui
dcrivent aussi bien les personnalits impliques dans le jeu politique que les intrigues
diplomatiques. Leurs remarques visent avec une grande prcision, donner un maximum
dinformations sur les coutumes des Ottomans, sur la personnalit du sultan, sur son
entourage. En fonction de leur proximit aux ambassadeurs, ils rvlent des secrets qui ne
saffichent pas dans la correspondance diplomatique. Ils font surtout des estimations sur
limportance des missions diplomatiques, des ambassadeurs ainsi que sur leurs conflits. Mais,
comme dans le cas des relazioni, aucun rcit de voyage sur les Ottomans et aucune
description dIstanbul ne peuvent tre lus sans prendre en considration les usages vhiculs
par la tradition littraire humaniste de la Renaissance et les partis pris et limitations inhrents
cette tradition. Le cas de Busbecq, ambassadeur lui-mme, en est exemple
3
.
Les rcits de Marcantonio Pigafetta et de Michael von Saurau, les deux gentilshommes
dans lescorte des ambassadeurs Verantius et Teuffenbach, contiennent des dtails importants
sur les ngociations de 1568, notamment sur les coulisses de la mission des Impriaux
4
. Le
journal de Stphane Gerlach est lunique source publie pour suivre les relations entre la Porte
et Vienne, entre les annes 1573-1578 et il contient les observations quotidiennes de lauteur
qui nous donnent un vif aperu de la politique et la socit ottomane
5
. Philippe Fresne-
Canaye et Pierre Lescalopier dans la suite de Franois de Noailles ont galement laiss deux
rcits trs importants qui nous servent reconstituer latmosphre politique Istanbul, entre
1573 et 1574 ainsi que la nature des relations franco-ottomanes cette poque-l
6
. Canaye
sintresse davantage aux murs de la cour. En effet, cet alert tourist of the best sort
7
donne lune des meilleures descriptions du palais ottoman de la seconde moiti du XVI
e
1
Mustafa Ali, Menel-ina, Ibrahim Hakk Aksoyak (d.), Ankara, 2007 et A. Da, Osmanllarda mneat
gelenei, Hoca Sadeddin Efendinin hayat, eserleri ve mneat, Thse de doctorat, Ankara niversitesi, 2003.
Mneat- Sar Abdullah Efendi, Istanbul niversitesi Yazmalar Ktphanesi, Trke Yazmalar, 3110.
2
Pour la liste complte des voyageurs qui ont visit la capitae ottomane sous le rgne de Selm II : Stephane
Yerasimos, Les voyageurs dans lempire Ottoman (XIVe-XVIe siecles). Bibliographie, itineraires et inventaire
des lieux habits, Ankara, Trk Tarih Kurumu, 1991.
3
Dominique Arrighi, Le rcit de voyage dans l'empire ottoman : traditions et variations dans les Lettres turques
de Busbecq (1581-1589) , Camenae, 1 (2007).
4
Marcantonio Pigafetta, Itinerario di Marcantonio Pigafetta gentilhuomo vicentino, Londres, 1585 ; Petar
Matkovic, Putopis Marka Antuna Pigafetta, ili drugo putovanje Antuna Vrancica u Carigrad 1567 godine ,
Rada Iugoslavenslke akademije znanosti i umjetnosti, XII (1890), pp. 65-168 ; Michael von Saurau, Orttenliche
Beschreybung der Rayss gehen Constantinopel : Mit der Pottschafft von Kaysser maxmillian dem anderen in die
durgkey abgeferdigt, anno. im 15:67, Konrad Wickert (d.), Erlangen, Erlanger Forschungen Reihe, 1987.
5
Stefan Gerlach, Trkiye Gnlg, Kemalli Beydilli (dir.), Istanbul, Kitap Yay., 2006.
6
Henri Hauser (d.), Voyage au Levant, op. cit. et Paul Cernovodeanu, Le voyage de Pierre Lescalopier a
travers lEurope centrale (1574) , Revue roumaine dhistoire VII/3 (1968), pp. 371-383.
7
Clarence Dana Rouillard, The Turk in French history, thought and literature: (1520 - 1660), Paris, Boivin,
[1941], pp. 218.
26
sicle. Dautre part, les rcits des ambassadeurs de lespace nord-pontique, notamment ceux
qui polonais et moscovites, bien que rares, ct des donnes heuristiques quils livrent,
permettent de brosser un tableau diffrent de ceux dresss par les ambassadeurs et voyageurs
de lEurope occidentale
1
.
IV. Organisation du manuscrit
Dans la premire partie, nous abordons en premier lieu les dynamiques de la gense et
lexpansion de ltat ottoman dans les deux premiers sicles de son existence. Le premier
chapitre propose une synthse sur les modalits de la construction dun empire lpoque pr-
moderne en se focalisant sur les pratiques diplomatiques. Dans une deuxime tape, nous
analysons la gographie politique et administrative de lEmpire et nous abordons les
conditions de la gense du concept des Territoires bien gards . La perception ottomane des
frontires est galement analyse ici afin dintroduire un aspect important de la diplomatie
ottomane, la diplomatie frontalire. Le chapitre suivant porte sur la vision ottomane du monde
et les instruments de la politique trangre ottomane. La place du sultan dans la politique
trangre ottomane y est tudie, tant sur le plan symbolique que sur la ralit de cet exercice.
Nous dveloppons galement dans cette section la procdure de la prise de dcision ainsi que
les principes et les institutions de la diplomatie ottomane. Le dernier chapitre tudie la
chancellerie ottomane et plus particulirement les bureaux (kalem) spcialiss dans les
affaires extrieures. La description de la chancellerie permet de se familiariser avec la logique
de composition des plus importants documents sur la politique extrieure. Puisque cette
institution tait lun des organismes sur lesquels le sultan sappuyait pour gouverner, pour
exposer son pouvoir imprial, les textes de la chancellerie traduisent le niveau le plus haut de
la construction politique et donc, sont des armes importantes de la diplomatie ottomane.
Laspect formel, la teneur surtout le protocole initial et le ductus des lettres impriales
adresses aux souverains europens seront analyss, pour tablir la nature de ces documents,
et aussi pour dceler limportance quattribuent les expditeurs leurs destinataires et la
correspondance avec eux, entre 1566 et 1574.
Dans la deuxime partie de cette tude, nous appliquons les hypothses formules
propos des paramtres et primtres de la politique trangre ottomane au rgne de Selm II
(1566-1574). cette fin, les orientations politiques de la Porte durant le rgne de ce sultan
sont prsentes dans un plan chronologico-thmatique afin de permettre une meilleure
valuation des constances et des articulations mais galement les basculements et les
variations. Dans le premier chapitre nous nous focalisons sur lactivit diplomatique du prince
Selm. Nous allons voir que le cas de ce prince est atypique du fait que ni les sultans qui le
prcdent ni ceux qui lui succdent ont eu une exprience aussi complte que lui pour sinitier
aux arcanes du pouvoir. Le deuxime chapitre porte sur les premires annes de son rgne et
notamment, sur les conditions politico-militaires qui dterminent la politique trangre dun
nouveau sultan. Ensuite, dans le chapitre suivant, nous tudions les tentatives de la Porte pour
ouvrir des nouvelles pistes dexpansion, ainsi que leur faisabilit et consquences. Le
quatrime chapitre est un essai de rinterprtation de la guerre de Chypre, ax
particulirement sur les procdures de la prise de dcision. Enfin, le dernier chapitre porte sur
le devenir de lalliance franco-ottomane entre 1572 et 1574.
1
[Link] (consult dernirement le 1 mai 2012). Je
remercie Timur Koraev (Universit dEtat de Moscou) pour son aide pour la traduction de ce texte. Janusz
Pajewski, Legacja Piotra Zborowskiego do Turcji w 1568 r. Materjay do historji stosunkw polsko-tureckich
za panowania Zygmunta Augusta , Rocznik Orientalistczyny, vol. XII (1936), pp. 29-87. Je tiens remercier au
Monsieur Dariusz Koodziejczyk (Universit de Varsovie) pour la traduction et linterprtation de ce document.
Pour le rcit de Taranowsky cf. Lajos Tardy, Istvn Vsry, A. Taranowskis Bericht ber seine
Gesandtschaftsreise in der Tartarei (1569) , Acta Orientalia Hungaricae, 28. 2 (1974), pp. 213-252.
27
Premire partie : Les modalits de la politique trangre
ottomane dans la seconde moiti du XVI
e
sicle
28
Chapitre 1. Gense de la politique trangre ottomane. Les principes et les
techniques
Ce chapitre porte sur les dynamiques de la gense et lexpansion de ltat ottoman
jusquau rgne de Selm II. Il sagit donc dune synthse sur les modalits de la construction
dun empire lpoque pr-moderne en se focalisant particulirement sur les institutions et les
pratiques diplomatiques. Nous essaierons de dmontrer que la diplomatie, contrairement une
prnotion historiographique, est un instrument considrable dans la mise en place de la
politique trangre de ltat ottoman ds la priode des premiers mirs. Nous allons
galement voir que la politique trangre ottomane nest pas base sur des principes fixes et
quelle est en devenir aussi bien en fonction de la configuration gopolitique que par rapport
lvolution de lentit politique ottomane.
1. Lessor de lmirat ottoman
Des tribus turques venues dAsie centrale pntrent au XII
e
sicle en masse en Asie
Mineure, non seulement sur les terres des sultans seldjoukides, mais aussi dans les
principauts chrtiennes, byzantines ou armniennes, qui composent la marqueterie politique
de lAnatolie mdivale
1
. Les Byzantins suivent une politique pacifique vis--vis des
nouveaux venus, dautant qu cette poque, ces derniers ne cherchaient pas tendre les
territoires qui leur avaient t attribus, mais plus simplement sy implanter de faon
solide
2
. La suprmatie mongole qui stablit progressivement en Anatolie aprs 1243, au
dtriment des Seldjoukides de lAnatolie, ne provoque pas un grand changement dans le tissu
conomique et social. Cest dans ce contexte politique que naissent un certain nombre de
beylicats en Anatolie occidentale
3
. Les institutions politiques, conomiques et culturelles de
ces derniers sont plus souvent calques sur celles de leurs puissants voisins
4
.
la lisire du limes byzantin, merge vers la fin du XIII
e
sicle un beylicat de la
marge (u beylii) celui des Ottomans
5
. Selon la formulation de Paul Wittek, les premiers
Ottomans taient motivs par une idologie centrale et fdratrice : la guerre sainte (gaza)
contre l infidle
6
. Rudi Paul Lindner a remis en question avec force cette thse. Selon lui,
les Ottomans ne sont pas des nomades au sens strict du terme et leur formation politique est
de nature inclusive plutt quexclusive. Cest dire que, dans le contexte de la formation du
groupe ottoman ce que Lindner appelle the Ottoman enterprise un discours sur le gaza,
serait de nature entraver ladhsion des populations et des mercenaires non musulmans et
surtout des groupes sociaux chrtiens
7
. A fortiori, lexpansion ottomane se fait dabord aux
dpens dautres tats musulmans, censs pourtant partager cette mme idologie de le guerre
sainte.
1
Elizabeth A. Zachariadou, Trade & Crusade: Venetian Crete and the Emirates of Menteshe and Aydin (1300-
1415), Venise, Istituto Ellenico di Studi Bizantini e Postbizantini, 1983.
2
Michel Balivet, Romanie byzantine et pays de Ru m Turc : histoire dun espace dimbrication grco -turc,
Istanbul, Isis, 1994 ; id., Byzantins et Ottomans : relations, interaction, succession, Istanbul, Isis, 1999.
3
Yaar Ycel, Anadolu Beylikleri Hakknda Arastrmalar, Ankara, TTK, 1989.
4
Speros Vryonis, The Decline of Medieval Hellenism in Asia Minor and the Process of Islamization from the
Eleventh Through the Fifteenth Century, Berkeley, University of California Press, 1971.
5
Elizabeth A. Zachariadou, Udj , EI, vol. X, pp. 777.
6
Paul Wittek, The Rise of the Ottoman Empire: Studies on the History of Turkey, 13th-15th Centuries, Colin
Heywood (d.), London, Royal Asiatic Society Books, 2010. Halil nalck a inflchi la thse de Wittek en
insistant sur les changements dmographiques et socio-conomiques survenus la fin du XIII
e
sicle qui ont
contribu la formation graduelle dun clan autour dOsmn be, puis la fondation dun mirat : Halil nalck,
Osmanl Beyliinin Kurucusu Osman Bey , Belleten, LXXI/261 (2007), pp. 479-536.
7
Rudi Paul Lindner, Nomads and Ottomans in Medieval Anatolia, Bloomington, Indiana University Press, 1983,
pp. 4-51.
29
Ainsi, pendant le rgne dOrhan, les Ottomans annexent le territoire de leur voisin
occidental, le beylicat de Karesi
1
. Par ailleurs, au moment de la construction de ltat
ottoman, linvocation de la religion pour lgitimer la guerre et lexpansion territoriale est
devenue une stratgie banale des petites principauts, aussi bien chrtiennes que musulmanes,
tant dans les Balkans quen Anatolie occidentale, linstar des tats vestiges des croisades,
des royaumes serbe, bulgare et mme parmi les mercenaires catalans. Dans la lutte effective
pour le gain de territoires, de butins et de pouvoir, toutes ces organisations guerrires ne sont
nanmoins nullement indisposes lide de porter lestocade leurs coreligionnaires
2
.
Le gaza ne serait donc pas la motivation essentielle de lalliance fdre autour
dOsmn, elle aurait servi, la plupart du temps, la justification a posteriori des attaques des
villes et forteresses chrtiennes avoisinantes. La symbiose conomique et sociale qui
caractrise lentremlement des intrts musulmans et chrtiens en Anatolie occidentale la
fin du Moyen ge, le cosmopolitisme bureaucratique et enfin le syncrtisme religieux qui
signent ltat ottoman des origines, excluent, de concert que le gaza ait pu tre considre
comme un mobile efficace et suffisant aux yeux des guerriers dOsmn et de ses successeurs.
Ainsi, Keith Hopwood insiste sur les bienfaits que reprsente pour les premiers
Ottomans linstauration dun climat favorable au dveloppement de lactivit commerciale, au
moins aussi rmunratrice que les perspectives de butin. Les premires chroniques ottomanes,
largement utilises pour illustrer lesprit de gaza, fourmillent de tractations diplomatiques
avant, pendant et aprs les conflits, qui tmoignent du souci des premiers Ottomans dassurer
des conditions politiques favorables au dveloppement des changes
3
. Ajoutons que lavance
ottomane en Bithynie, nobit pas tant des logiques de destruction et de prdation pures et
simples ; elle vise plutt la substitution dun systme de ponction fiscale un autre, cest--
dire le transfert dimportantes sources de revenus vers le nouvel tat
4
.
Il y a bien entendu, dans une premire tape, des heurts, parfois trs violents, mais il
sagit de tensions dordre socio-conomique entre nouveaux venus et autochtones, dans
lesquelles les mirs ottomans ont d trouver un modus vivendi. Les populations des
forteresses et des villages de Bithynie en grande partie, grecques et armniennes ,
ponctionnes par le fisc byzantin et coupes de leurs terroirs agricoles, se rallient aux mirs
quelles servent comme guides et comme auxiliaires. De plus, les principauts turques offrent
de meilleures conditions pour la pratique du ngoce que celles proposes par les gouverneurs
byzantins
5
. La meilleure preuve de cette coexistence, entre des groupes sociologiquement et
conomiquement trs disparates, peut tre trouve dans lintgration de chrtiens aux cercles
bnficiant des retombes matrielles rsultant de la consolidation du systme conomico-
politique ottoman
6
.
1
Elizabeth A. Zachariadou, The Emirate of Karasi and that of the Ottomans: Two Rival States , in: id. (d.),
The Ottoman Emirate (1300-1389), Rethymon, University of Crete Press, 1993, pp. 225-236.
2
Colin Imber, The Legend of Osman Gazi , in: Zachariadou (d.), The Ottoman Emirate, op. cit., pp. 67-76.
Dautre part, lencontre des lectures littrales, qui prsentent les premiers Ottomans comme des guerriers
dvous lislam, Kafadar insiste sur la prgnance dlments htrodoxes et sur la rmanence de croyances
chamanistes dans la culture et les pratiques religieuses de ces combattants : Cemal Kafadar, Between Two
Worlds: the Construction of the Ottoman State, Berkeley, University of California Press, 1995.
3
Keith Hopwood, Low-Level Diplomacy between Byzantines and Ottoman Turks: The Case of Bithynia ,
Jonathan Shephard, Simon Franklin (d.), Byzantine Diplomacy, London, Aldershot, 1992, pp. 151-158.
4
Mustafa Akda, Osmanl mparatorluunun Kurulu ve nkiaf , Belleten 51 (1949), pp. 319-418: 338-47.
5
Klaus Mattschke, Commerce, Trade, Markets and Money: Thirteenth-Fifteenth Centuries , in : Angeliki E.
Laiou (d.), The Economic History of Byzantium : From the Seventh through the Fifteenth Century, Washington,
D. C., Harvard University Press, 2002, pp. 771-806.
6
Karen Barkey, Empire of Difference : The Ottomans in Comparative Perspective, Cambridge, Cambridge
University Press, 2008, pp. 41-46.
30
Les bienfaits du commerce
La stabilit politique quoffrent les beylicats favorise larrive de capitaux et de
commerants trangers
1
. Par exemple, Hzr elebi dAydn est toujours prsent par les
sources vnitiennes comme un ngociateur soucieux des intrts conomiques de son tat
2
.
Le trait aydino-vnitien de 1348 permet linstallation de consulats vnitiens Thologo et
Palatia, tandis que la flotte de course turque est dsarme et que les ressortissants
emprisonns ou asservis sont librs de part et dautre. Lorsque Hzr elebi refuse de
restituer des biens vols ou astreint les marchands vnitiens des taxes inhabituelles, la
Rpublique de Saint-Marc menace dinterrompre le commerce avec les ports qui se trouvent
sous la domination des Aydnides. Lactivit des marchands vnitiens enrichit le bey
turcoman, qui ne peut que souhaiter le maintien et le dveloppement des relations
commerciales avec les rpubliques marchandes. En somme, la prsence dune autorit forte et
stable en Anatolie crait les conditions dun commerce prospre et intressant pour les deux
parties. En revanche, linstabilit politique qui suit la mort dHzr, en 1360 change la donne
et place les Vnitiens dAnatolie occidentale, particulirement dans la rgion dAydn, dans
une situation difficile. La piraterie harcle les navires marchands ; la frappe de faux ducats
affaiblit la position montaire de la Srnissime. Le mme modle des intrts conomiques
mutuels comme nous allons voir sapplique aux relations des Ottomans avec les
rpubliques maritimes italiennes, du moins, dans ses premires tapes
3
.
Ds la seconde moiti du XIII
e
sicle, la Bithynie est une contre prospre
4
. La
diffusion des produits agricoles est assure par un rseau de petits bourgs (emporia). La
rgion abrite une industrie soyeuse que ltat ottoman encouragera considrablement
5
.
Maintenir la stabilit politique tait ncessaire pour pouvoir gagner la confiance et rgner sur
les populations soumises. Ds ses premires conqutes en Bithynie, Osmn bey (129?-1326)
saisit toutes les opportunits pour exploiter le rapport de force et imposer son autorit et par la
voie diplomatique et par la guerre. Les contraintes conomiques et cologiques du semi-
nomadisme et la ncessit dassurer la scurit des biens de production de lconomie
sdentaire, notamment lors de la transhumance estivale, contraignaient Osmn bey
maintenir les conditions dune coexistence pacifique avec les gouverneurs byzantins de
Bithynie
6
.
Osmn bey a galement le souci dassurer la protection des commerants chrtiens venu
vendre leurs marchandises sur ses terres contre les attaques des Germiyanides ou des Tatars
7
.
On peut considrer que le chef de tribu Osmn bey agit dj comme un chef dtat, soucieux
de prserver, sur son territoire, les droits de groupes profondment htrognes sur le plan
social et culturel. La paix et la stabilit politique constituent les fondements mmes de la
domination conomique ottomane naissante et la condition de son accroissement territorial
8
.
Comme la rpte plusieurs reprises kpaazde, si les Ottomans parfois ont dmoli et
dtruit (harab itmek) les villes, ensuite ils les ont reconstruites en donnant leurs habitants la
1
Kate Fleet, European and Islamic Trade in the Early Ottoman State : the Merchants of Genoa and Turkey,
Cambridge, Cambridge University Press, 1999, pp. 59-73.
2
Paul Lemerle, LEmirat dAydin, Byzance et lOccident. Recherches sur La Geste dUmur Pacha, Paris, puf,
1957, pp. 180-203 ; Zachariadou, Trade & Crusade, op. cit. pp. 17-21.
3
Melek Delilba, Aydnolu Hzr Beye Ait Bir Ahidname , in : CIEPO XIV. Sempozyum Bildirileri, Ankara,
TTK, 2002, pp. 97-110.
4
Jacques Lefort, Tableau de la Bithynie , in : Zachariadou (d.), Ottoman Emirate, op. cit. pp. 101-117.
5
Irne Beldiceanu-Steinherr, Linstallation des Ottomans en Bithynie , in : Bernard Geyer et Jacques Lefort
(d.), La Bithynie au Moyen Age, Paris, P. Lethielleux, 2003, pp.351-374 et Maria Grolymatou, Le commerce,
VIIe-XVe sicle, in : La Bithynie au Moyen Age, op. cit. pp. 485-498.
6
Keith Hopwood, Nomads or Bandits: The Pastoralist/Sedentarist Interface in Anatolia , Byzantinische
Forschungen 16 (1991), pp. 179-194; kpaazde, Osmanoullar Tarihi, Kemal Yavuz-Yekta Sara (d.),
stanbul, K Kitap, 2003, p. 334
7
kpaazde, Osmanoullar Tarihi, op. cit. pp. 331-332.
8
Lindner, Nomads, op. cit. p. 33; kpaazde, Osmanoullar Tarihi, op. cit. p. 363
31
scurit et en y faisant rgner la justice
1
. Ces formules sont rcurrentes dans le texte de cet
auteur : emn aman ile mamr etdi ou adl u insafla mamr etdi
2
. Lexistence des
relations avec les voisins nimplique pas de rapports de caractre politique, mais elle rend
vraisemblable ltablissement de contacts non exclusivement commerciaux.
Notons aussi que, tous les premiers contacts des Ottomans sont constitus dactes
simples qui refltent une culture et une pratique diplomatique primaires, sans doute en
conformit avec le contexte des relations extrieures commenantes de lmirat
3
. Le rle du
bey saffiche de faon prminente dans la prise dinitiatives et la conduite des relations, tant
militaires que pacifiques. Faute de comptences et dpourvus dagents qui matrisent la
langue et les pratiques diplomatiques grecques ncessaires pour mener les ngociations, les
Ottomans engagent, ds lpoque dOsmn, des agents diplomatiques non-turcs. Parmi ces
agents, qui prennent place parmi les amis intimes du bey il y a Kse Mihl, un rengat qui est
envoy plusieurs reprises en ambassade auprs des tekfur voisins. On a gard la trace de
lune de ces ngociations lamiable, avec le tekfur de la forteresse de Bursa, que les troupes
ottomanes menacent de prendre par la force. Moyennant trente mille ducats et en change
dun dpart volontaire, les soldats de la garnison byzantine pourront rejoindre, avec femmes
et enfants, et sans dommage, la forteresse de Gemlik
4
.
2. La conqute et listimalet
Enfin, ils conquirent la forteresse. Ils ne firent aucun mal aux infidles.
Et mme les gratifirent-ils de quelques largesses. Ils conquirent leurs
curs. Et ceux-ci leur accordrent leur confiance. Les infidles de la
forteresse de Tzympe devinrent les allis des gazi
5
.
Dans les annes 30 du XIV
e
sicle, Orhan bey, en rupture avec la politique prudente de
son pre, attaque les centres conomiques importants des Byzantins et de ses voisins
turcomans. La victoire ottomane la bataille de Pelekanon (1329) contraint lempereur
Andronic III (1296-1341) entamer des ngociations avec lmir
6
. En 1333, les missaires de
lempereur et de lmir signent la paix, en vertu de laquelle ce dernier sengage tre un ami
fidle et dvou de lEmpire et promet de respecter lintgrit des villes byzantines. En
contrepartie, lempereur accepte de payer un tribut annuel pour conserver ses forteresses
situes lest de Constantinople. En 1334, le basileus ne participe pas la ligue antiturque
scelle Avignon. Le trait sign en 1333 avec les Ottomans semble bien tre le facteur
essentiel dans sa dcision
7
. La plus importante russite de cette poque est la prise
dAndrinople qui occupe une place centrale dans le systme conomique de la Thrace
orientale
8
.
Ces chefs de guerre savent galement se conduire en diplomate habile. Passant tantt
pour lami des souverains byzantins, tantt pour leur rival, ils savent tirer profit des querelles
entre prtendants byzantins. De fait, lavance ottomane est plus souvent assure par la
1
Akpaazade, Osmanoullar Tarihi, op. cit. p. 329, 336, 343.
2
Ibid, p. 344, 347,351.
3
Keith Hopwood, Mudara , in : Amnon Cohen, Amy Singer (d.), Aspects of Ottoman History, Jerusalem,
Magnes Press, 1994, pp. 154-161.
4
kpaazde, Osmanoullar Tarihi, op. cit. p. 352. Sur la personnalit (et les dbats autour) de Kse Mihal :
Orlin Sabev, The Legend of Kse Mihal - Additional Notes , Turcica, 34 (2002), pp. 241-253.
5
kpaazde, Osmanoullar Tarihi, op. cit. p. 374.
6
Angeliki E. Laiou, Constantinople and the Latins, The foreign Policy of Andronicus II 1282-1328, Cambridge,
Massachusetts, Harvard University Press, 1972, pp. 312-314.
7
Ursula Victoria Bosch, Kaiser Andronikos III. Palaiologos. Versuch Einer Darstellung der byzantinischen
Geschichte in den Jahren 1321-1341, Amsterdam, Adolf M. Hakkert Verlag, 1965, pp. 152-158.
8
Irne Beldiceanu-Steinherr, La Conqute dAdrianople par les Turcs: La Pntration turque en Thrace et la
valeur des chroniques ottomanes , Travaux et Mmoires 1 (1965), pp. 439-61 et Elizabeth A. Zachariadou,
The Conquest of Adrianople by the Turks , Studi Veneziani, XII (1970), pp. 211-217.
32
ngociation, notamment en compensation dun appui militaire ottoman, que par une conqute
militaire effective, comme le dmontrent les circonstances qui mnent la prise de contrle
des forteresses
1
. Pour le cas de la Macdoine par exemple, les chroniqueurs ottomans
soulignent que les villes de Kavala, Drama et Zihne sont conquises alel-infirad ahd ile
(une par une, par laccord) et en ngociant avec le peuple (ahd u eman [ve] halk ile
syleerek)
2
. Par souci de tranquillit et de stabilit politique, les mirs ottomans laissaient
leurs titres et leur royaume aux rois et dynastes des rgions conquises. De telles mesures
avaient pour avantage de favoriser la continuit du pouvoir et de limiter le risque de troubles.
Lmir mandate tout de mme ses ubeyi (chefs frontaliers) pour surveiller ces souverains. La
premire avance ottomane dans les Balkans se base dune part sur linstallation graduelle des
peuplades originaires dAnatolie sur la pninsule par transfert de populations
3
et de lautre par
lintgration de lancienne noblesse chrtienne dans le systme dadministration et par les
facilits proposes aux citadins et aux paysans. La politique distimalet (accommodement) est
dabord tudie par nalck dans son article sur les mthodes ottomanes de conqute .
Cette politique est applique surtout par Murd I
er
et son grand vizir andarl Hayreddin
pacha. Les mthodes ottomanes de conqute , nimpliquent pas, contrairement ce que
cette formulation voque, les moyens belliqueux dploys par ltat ottoman pour
sapproprier les territoires, mais plutt ladaptation des Ottomans aux ralits politiques des
Balkans
4
.Ainsi, ils adoptent une politique de conciliation avec lEglise orthodoxe. Il y a
plusieurs exemples de berat dinvestiture pour les mtropolites rallis, sauf-conduits pour les
prlats visitant leurs collgues ou de documents attestant limmunit fiscale. Les sultans
mettent galement des firmans qui protgent les intrts et proprits des monastres en
Bithynie, en Macdoine, au Mont-Athos ou Serrs
5
.Les lites balkaniques nhsitent pas,
souvent sans sislamiser, intgrer la nouvelle classe dirigeante ottomane. Ils occupent divers
chelons dans la nouvelle socit : sipahi, martoloz ou voynuk dans lorganisation militaire
6
,
secrtaires et drogmans dans la chancellerie
7
. Une partie de cette lite nhsite pas non plus
embrasser lislam. Le clbre grand vizir de Mehmed II, Mahmud pacha Angelovi, qui se
rattache la fois la famille rgnante de Serbie et celle de Trbizonde, est loin dtre une
exception
8
.
Les stratgies expansionnistes ottomanes peuvent sinterprter par le dsir du contrle
des axes commerciaux et des mines de la Serbie, de la Macdoine et de la Bosnie pour rduire
nant les centres ventuels de rsistance aprs les avoir dpourvus de la puissance
conomique et militaire
9
. La diplomatie ottomane, tant ce stade rudimentaire, ne pouvait
sans doute pas sexercer par dautres voies que le contact oral direct, bien que la pratique de
lcriture fasse timidement son apparition. Jusqu preuve du contraire, nous ne disposons
daucun document original envoy lempereur de Byzance, aux despotes serbes ou aux
mirs anatoliens. Mais dans tous les cas, les Ottomans ont d logiquement, privilgier
1
Halil nalck, Osmanl Sultan Orhn (1324-1362). Avrupada Yerleme , Belleten, 266 (2009), pp. 77-107.
2
Dimitri Angelov, Certains aspects de la conqute des peuples balkaniques par les Turcs , Byzantinoslavica,
17 (1956), pp. 220-275 ; Kitab- Cihannma, Necdet ztrk (d.), Istanbul, amlca, 2008, pp. 214-215.
3
Machiel Kiel, The incorporation of the Balkans into the Ottoman Empire, 1353-1453 , in: Kate Fleet (d.),
The Cambridge History of Turkey: vol. I, Cambridge, Cambridge University Press, 2009, pp. 138-191
4
Halil nalck, The Ottoman Methods of Conquest , Studia Islamica, II (1954), pp. 103-129.
5
Irne Beldiceaunu-Steinherr, La prise de Serres et le fiman de 1372 en faveur du monastre de Saint-Jean-
Prodrome , Acta Historica, IV (1965), pp. 15-24 ; Elizabeth Zachariadou, Early Ottoman Documents of the
Prodromos Monastery (Serres), Sdost Forschungen, XXVIII (1969), pp. 1-12.
6
Halil nalck, Stefan Duandan Osmanl mparatorluuna: XV. Asrda Rumelide Hristiyan Sipahiler ve
Meneleri , Osmanl mparatorluu Toplum ve Ekonomi, Istanbul, Eren, 1996, pp. 67-108.
7
Par exemple, Laonic Chalcocondyle, historien du XV
e
sicle, est secrtaire de Murd II : Matei Cazacu, Les
parents byzantines et ottomanes de Laonikos Chalkokondyle , Turcica XVI (1984), pp. 95-114.
8
Theoharis Stavrides, The Sultan of Vezirs: the Life and Times of the Ottoman Grand Vezir Mahmud Pasha
Angelovic (1453-1474), Leiden, Brill, 2001.
9
Traian Stoianovich, A Route Type: The Via Egnatia under Ottoman Rule , Elizabeth Zachariadou (d.), The
Via Egnatia under Ottoman rule (1380-1699), Crete, University of Crete Press, 1997, pp. 203-216.
33
ltablissement des contacts directs avec leurs interlocuteurs ; et, bien au-del de la priode de
lmirat, les Ottomans continuent privilgier la force du verbe, prenant soin de donner aux
messages transmis oralement, puis par crit, toute la solennit ncessaire la mise en uvre
de leur diplomatie
1
.
3. Le rle des alliances matrimoniales dans lintgration de ltat ottoman la socit
internationale
Les alliances matrimoniales jouent, aussi bien dans lespace balkanique quanatolien, un
rle important dans les stratgies dexpansion des entits politiques
2
. Les liens de parent et
en particulier, les crmonies de mariage, qui runissaient la noblesse loin des champs de
bataille, avaient pour but de sceller des alliances et de maintenir la paix. Dans la premire
phase de la formation de la dynastie ottomane, les mariages sont, non seulement un moyen
pour sintgrer la socit internationale mais aussi, travers les dots des pouses, un
instrument de lexpansion territoriale
3
. Les pouses constituent de vritables intermdiaires
politiques entre les familles. Elles maintiennent gnralement des liens avec leur noyau
familial dorigine. De cette manire, elles tissent des rseaux de correspondance qui
garantissent les sociabilits familiales.
Aprs son avnement au trne en 1347, Jean Cantacuzne marie sa fille Thodora
Orhan bey, pour consolider leur alliance qui existe depuis quelques annes. Les crmonies de
mariage durent plusieurs jours. Les plaisirs de chasse et de la table occupent pendant plusieurs
jours les deux souverains et leurs escortes. Lempereur et son gendre sont toujours assis une
table particulire ; auprs deux sont assis les quatre fils dOrhan bey Ibrahim, Sleymn,
Murd et Sultan et leurs femmes
4
. Les voyages frquents dOrhan bey Constantinople ont
permis lmir ottoman et ses missaires dassister directement aux crmonies byzantines
la cour impriale et ainsi ont contribu ladaptation ottomane aux pratiques byzantines.
Sans doute, Thodora Cantacuzne, fut une intermdiaire trs importante qui a permis aux
Ottomans de se familiariser avec ce milieu culturel
5
.
Nous constatons laugmentation des mariages mixtes entre les dynasties balkaniques
dans la seconde moiti du XIV
e
sicle. Auparavant, dans ce milieu, les mariages entre
dynasties catholiques ou orthodoxes dun ct et musulmanes de lautre taient impensables.
Par lintermdiaire des pouses royales, tous les souverains qui rgnent dans les Balkans
deviennent des parents pour constituer une socit princire. Quand Murd I
er
se marie en
1378 avec Kera Tamara, la fille du tsar bulgare Ivan Alexandre Asen (1310?-1371) il devient
beau-frre dIvan Siman (1350-1395), le futur tsar de la Bulgarie. La demi-sur de Tamara,
Keraca Marija est lpouse de lempereur Andronic IV Palologue (1348-1385), alors que son
cousin, Stefan Uro V (1336-1371) est le roi de la Serbie. En 1391, Byezd I
er
, se marie avec
Oliveira Despina, la fille de Lazare Hrebeljanovi (1329-1389), le roi de Serbie, tu la
bataille de Kosovo. Ainsi, Stefan Lazarevi (1374-1427), devient beau-frre et vassal du
sultan
6
. Linterpntration de la parent et de la diplomatie est visible dans lusage de certains
1
Chez les Ottomans, la bureaucratie, au moins ses dbuts, se calque sur ses antcdents moyen-orientaux. Le
vizir devait exercer le contrle de ladministration, sa tche principale tant la surveillance des finances. Il ny
avait pas de distinctions trs nettes chez les prdcesseurs des Ottomans, entre les ministres des finances, le
chancelier et les secrtaires de haut rang. tant donn que la mention de nianc ou de defterdar est trop rare
dans la bureaucratie ottomane avant Mehmed II (infra ch. 4), on peut supposer que toute ladministration
bureaucratique incombait aux vizirs. nalck, Wazir , EI.
2
Edward N. Luttwak, La grande stratgie de lempire byzantin, Paris, Odile Jacob, 2010, pp. 137-144.
3
Leslie P. Peirce, Imperial Harem: Women and Sovereignty in the Ottoman Empire, Oxford, Oxford University
Press, 1993, pp. 28-31; 37-40.
4
A. M. Bryer, Greek Historians of the Turks: the case of the first Byzantin-Ottoman marriage , in: R. Davis,
Wallace-Hadrill (d.), The Writing of History in the Middle Ages, Oxford, 1981, pp. 471-493.
5
Ruth Macrides, Dynastic Marriages and Political Kinship , in: Shepard, Franklin (d.), Byzantine Diplomacy,
op. cit, pp. 263-80.
6
Halil nalck, Byezd I , TDIAV, vol. III, p. 267.
34
termes : les termes parent , amiti et alliance taient utiliss dans les chroniques de
lpoque comme synonymes, ce qui indique que les liens personnels et politiques entre les
familles princires ne pouvaient gure tre distingus
1
. Cependant, la religion interdit le
mariage des femmes musulmanes avec des non-musulmans. De fait, les mariages de la
dynastie ottomane avec les dynasties balkaniques concernent uniquement la descendance
mle.
Les mariages dynastiques jouent galement un rle important dans la politique orientale
de lmirat ottoman. Murd I
er
a arrang un mariage entre son fils Byezd et la fille de
Germiyanolu Sleymanah. Par lintermdiaire de ce mariage le sultan cr non seulement
des liens pacifiques avec son voisin mridional, mais galement une relation de parent avec
laristocratie soufie dAnatolie, car la femme de Byezd, Devlet Hatun, est larrire-petite-
fille de Rm le clbre mystique de Konya
2
. Leurs noces sont clbres Bursa avec une
grande pompe et les ambassadeurs des bey dAydn, de Mentee, dsfendiyar et de Karaman
y assistent. Les Germiyanides, les dignitaires ottomans et les ambassadeurs offrent de
somptueux prsents aux maris dont le plus important est la dot de la princesse : les clefs des
forteresses dErigz, de Tavanl et de Simav. En 1390, Byezd I
er
se permet, grce cette
dot, dannexer le vaste territoire des princes de Germiyan. Dautre part, les liens de parent
peuvent limiter la politique dexpansion. En 1376, Alaeddin Ali Bey de Karaman demande la
main de la fille de Murd I, Melek Hatun, et le sultan accepte ce mariage. Quelques annes
plus tard, lmir de Karaman, attaque Ankara, rcemment incorpore au territoire ottoman.
Cest seulement grce lambassade de Melek Hatun auprs de son pre que Murd I
er
renonce une expdition punitive
3
.
Mehmed I
er
pouse la princesse dulkadiride, Emine Hatun fille de Mehmed Suli Bey.
Murd II se marie trois reprises. Son premier mariage est avec sa cousine Alime Hatun,
princesse dulkadiride. Il pousa galement Tacnnisa Hatice Hatun, la fille dsfendiyarolu.
Pour autant, le sultan ne se marie pas uniquement avec les nobles musulmanes. Son dernier
mariage est en 1433 avec Mara Brankovi (1416-1487), la fille du despote de Serbie
4
.
Mehmed II nest pas issu des mariages royaux
5
. Non plus dailleurs ses deux fils survivant
sa mort, Byezd II et Djem. Dautre part, dans le contexte du rapprochement avec le khanat
de Crime, les Ottomans se marient avec les princesses girayites au tournant du XVI
e
sicle.
Or, partir de la deuxime moiti de ce sicle, les sultans ne contractent plus de mariages
dynastiques. La Porte comprend que la parent ne sert pas uniquement consolider des traits
de paix et des alliances, mais elle va de pair avec des prtentions la succession. Cette
ambivalence fait du mariage un outil imprvisible. Mais surtout, les sultans ne veulent en
aucun cas partager le capital conomique et symbolique quils ont accumul aprs la conqute
dIstanbul.
4. La diplomatie comme un instrument de conqute, de stabilit et de reconqute
Aprs les rgnes pacifiques des trois mirs, celui de Byezd I
er
apparat singulirement
contrast puisque le premier sultan de Rm est lantithse de ses prdcesseurs. Aucun
acte diplomatique ne prcde ses oprations militaires et ne sanctionne leurs prolongements.
Il na eu que trs rarement linitiative des changes diplomatiques. Par ailleurs, son chec
retentissant face aux armes de Tamerlan en 1402 nous instruit quant son incapacit de faire
1
John V. A Fine, The Late Medieval Balkans. A Critical Survey from the Late Twelfth Century to the Ottoman
Conquest, Ann Arbor, University of Michigan Press, 1994, pp. 218-221.
2
Halil nalck, Murd I , TDIAV, vol. XXXI, p. 165.
3
Neri, Kitab- Cihannma, op. cit. p. 387.
4
Halil nalck, Mehmed I , TDIAV, vol. XXIX p.393 et id., Murd II , TDIAV, vol. XXXI, pp. 167-170. Pour
Mara: Mihailo Popovic, Mara Brankovic, Eine Frau zwischen dem christlichen und dem islamischen
Kulturkreise im 15. Jahrhundert, Ruhpolding, Franz Philip Rutzen Verlag, 2010.
5
Halil nalck, Mehmed II , TDIAV, vol. XXIX, p. 405.
35
usage de la diplomatie et de forger des alliances dfensives qui pourraient dissuader son
rival
1
. la suite de la captivit de Byezd, ses quatre fils se partagent lempire et chacun se
dclare sultan dans son propre fief. Pour tablir son pouvoir, en 1403, Sleymn fait des
concessions diverses Byzance et dautres pouvoirs chrtiens
2
. Dautre part, Mehmed noue
des alliances avec les mirats dAnatolie qui avaient obtenu leur indpendance aprs la
bataille dAnkara. Renforc par les troupes de son beau-pre, lmir dulkadiride, Mehmed
franchit les Dtroits, fait sa jonction avec les ubeyleri et les contingents serbes sous les
ordres de son oncle Stefan Lazarevi. Le 5 juillet 1413, au sud de Sofia, Mehmed met en
droute larme de son frre Musa grce ses allis balkaniques et anatoliens
3
.
En tant que sultan, Mehmed I
er
gagne la confiance des puissances rgionales en
poursuivant des politiques daccommodement. Les successeurs immdiats de Byezd le
foudre fondent ltat ottoman en sappuyant sur les instruments diplomatiques (traits
commerciaux, alliances dynastiques) que sur lactivit guerrire. Ltat ottoman la premire
moiti du XV
e
sicle se conoit donc en tant quacteur moyen du systme politique balkano-
anatolien. Les batailles de Varna et de Kosovo, qui font enraciner les Ottomans sur les bords
du Danube pour quelques sicles sont, en dernire analyse des actes dfensifs aprs lchec
des ngociations hungaro-ottomanes pour consolider le statu quo rgional
4
.
Exiger des otages ou en donner afin de garantir les engagements, tait une pratique
courante chez les Ottomans. Lotage tait avant tout un gage que lon exigeait dun adversaire
soumis. La dure de la dtention de lotage dpendait de la nature de lengagement pris. Ainsi,
il pouvait tre gard sans limite de temps quand, par exemple, il devait garantir le respect des
clauses dun trait de paix. Mais surtout lotage garantissait la fidlit dun vassal. Lobjectif
principal tait de dsarmer politiquement les vaincus en les privant de leurs dignitaires
masculins comme les candidats au trne ou les aristocrates de haut rang social. Cette pratique
avait une double finalit : dune part de restreindre les actions des princes en place et de
lautre initier lotage la culture de la cour ottomane et ainsi crer une clientle fidle. Les
sultans demandent rgulirement des otages nobles de la Serbie, de la Valachie et de
lAlbanie
5
. lpoque de Byezd II, dans les rangs des hauts dignitaires, nous constatons des
descendants de la noblesse balkanique : parmi les grands vizirs de ce profil, voquons le
Serbe Hersekzde Ahmed pacha et lAlbanais Dukaginzde Ahmed pacha
6
. Cette pratique,
contrairement aux mariages dynastiques, ne disparait pas du rpertoire des instruments de la
politique trangre ottomane. Au XVI
e
sicle, parmi les vassaux, le khanat de Crime et les
principauts roumaines continuent envoyer des otages la Porte
7
.
Dans les Balkans de la premire moiti du XV
e
sicle aucune puissance nest
suffisamment forte pour dominer et par consquent la diplomatie devient le principal mode de
relation entre les tats
8
. Les Ottomans semblent avoir le statut de primus inter pares dans cet
espace politique quilibr. Or dans le monde musulman, si les Ottomans sont bien apprcis
pour leur gaza, ils restent une puissance rgionale louest de lAnatolie et dans les Balkans
9
.
1
M. M. A. Dersca Bulgaru, La campagne de Timur en Anatolie, London, Variorum, 1977, pp. 125-128.
2
George T. Dennis, The Byzantine-Turkish Treaty of 1403 , Orientalia Christiana, 33 (1967), pp. 72-88.
3
Kastritsis, Sons of Bayezd, op. cit. pp. 188-193.
4
C. Emanuel Antoche, Gne Iksel, Les batailles de Sibiu et de la rivire de Ialomia : Essai de reconstitution
daprs les sources de lpoque , Ana Dumitran, Lornd Mdly, Alexandru Simon (d.), John Hunyadi and his
Time, Cluj, Babe-Bolyai, 2009, pp. 405-426.
5
Le plus clbre exemple de ces otages est le Vlad III Bassarab, dite Dracula : cf Matei Cazacu, Histoire du
prince Dracula, Paris, Taillandier, 2004.
6
Hedda Reindl, Mnner um Byezd. Eine prosopographische Studie ber die Epoche Sultan Byezds II, Berlin,
Klaus Schwarz, 1983, 11 et sq.
7
Dan Murean, Le Patriarcat de Constantinople et les Principauts roumaines. Droit canonique et idologie
politique (XIVe-XVIe sicles), thse de doctorat non publie, Alain Boureau (dir.), EHESS, 2005, pp. 550-620.
8
Kastritsis, Sons of Bayezd, op. cit. pp. 144-148 ; Necipolu, Byzantium, pp. 119-147.
9
Emire Cihan Muslu, Ottoman-Mamluk Relations : Diplomacy & Perceptions, thse de doctorat non publie
sous la direction de Cemal Kafadar, Harvard University, 2007, pp. 14-17.
36
Les Mamelouks sont les principaux matres du monde musulman. Le fils de Tamerlan,
Chahroukh renforce le prestige de la dynastie fonde par son pre dans le monde turcique, y
compris en Anatolie
1
. Les Akkoyunlu dominent lest du plateau micrasiatique : en effet, avant
la conqute de Constantinople, dans la scne internationale, lmirat ottoman est un acteur
moyen.
5. Mehmed II : fondateur dun empire
Le nouveau sultan, ds son accession au trne en 1451, se concentre sur le projet de
faire de Constantinople la capitale de son tat : cette ville serait dune part une source de
richesses par le contrle du commerce, le parachvement des conqutes antrieures et la
consolidation du territoire. Mais aussi cette conqute permet de transformer la conception
ottomane du pouvoir tant au niveau symbolique que rel
2
. Aprs la conqute de
Constantinople, le sultan fait une srie de campagnes dans les Balkans afin dliminer les
dynastes balkaniques. Ds 1459, le royaume de Serbie est compltement occup par le sultan
qui lattache la province de Roumlie. Trois ans plus tard, les armes ottomanes occupent la
Bosnie et ainsi, les Ottomans arrivent au littoral dalmate.
La conqute de lancienne capitale byzantine stimule aussi un programme militaire
soutenu pour la mainmise sur le pourtour pontique : le sultan, se rend dabord matre du
littoral micrasiatique Amastris en 1460, Trbizonde lanne suivante , puis de Caffa (Kefe),
et de La Tana (Azak) en 1475
3
. Sans rencontrer une rsistance efficace, sa flotte occupe
Soukhoumi
4
. En Anatolie orientale, il dtruit les bases du pouvoir des Akkoyunlu qui facilite
sa victoire Otlukbeli (1473) contre Uzun Hasan
5
. Lavance ottomane dans les Balkans et en
ge se ralise au dtriment de la Rpublique Srnissime
6
. La premire grande guerre entre
les deux puissances (1463-1479), aboutit la conqute ottomane des bases vnitiennes dans la
rgion septentrionale de lge. Les Ottomans se dbarquent galement Avlona, lentre
de la mer Adriatique
7
.
Conqurir et gouverner, cest dpenser, et pour ce faire il faut trouver dabord des fonds.
Mehmed II se montre pleinement conscient que les finances sont devenues lun des
principaux leviers du pouvoir : dans le domaine de la politique fiscale il entendait rester seul
matre et se rserva den fixer lui-mme les orientations. cet effet, il a cr linstitution de
defterdarlk
8
. Il sagit dun comit technique charg de vaquer aux affaires courantes, comme
la prparation du budget, et de fournir au sultan les informations ncessaires pour quil puisse
se prononcer en pleine connaissance de cause. Le dernier mot revenait bien au sultan qui,
jaloux de ses prrogatives, dcidait souverainement o et comment prlever largent, et
nhsitait pas suivre son ide contre lopinion des hauts dignitaires (notamment dans
laffaire des confiscations des waqfs
9
).
1
Ismail Aka, Mirza ahruh ve Zaman, Ankara, TTK, 1994, pp. 174-182.
2
En plus des prparatifs militaires, le sultan essaie de rassurer ses voisins par une attitude pacifique. Il renouvelle
le 10 septembre 1451, une semaine aprs son avnement, la paix avec la Rpublique de Venise. Il sest rapproch
du despote de Serbie, en envoyant, dans la mme anne, la veuve de son pre, Mara Brankovi, afin dobtenir
par son entremise la paix avec Jean Hunyadi, le rgent de la Hongrie. Le 10 novembre il obtient larmistice de
trois ans. Les ambassades des les dge, de Valachie, de Gnois de Galata sont galement bien reues par le
sultan.
3
Halil nalck, The Question of the Closing of the Black Sea , Arheion Pontou XXXV (1979), pp. 74-110.
4
Fahrettin Krzolu, Osmanllarn Kafkas Ellerini Fethi (1451-1590), Ankara, TTK, 1976, p. 4.
5
Erhan Afyoncu, Otlukbeli Sava , TDVIA, vol. XXXIV, pp. 4-6
6
Setton, The Papacy, op. cit. vol. II, pp. 231-363; Theunissen, Ottomano-Venetian, op. cit. pp. 134-150.
7
Aldo Galotta, Venise et lEmpire ottoman, de la paix du 25 janvier 1479 la mort de Mahomet II (1481) .
Revue de lOccident musulman et de la Mditerrane, 39 (1985), pp. 113-130
8
Linda Darling, Revenue-raising and Legitimacy, op. cit. pp. 51-56.
9
Oktay zel, Limits of the Almighty: Mehmed IIs Land Reform Revisited , Journal of Social and
Economic History of the Orient, XIIL, 2 (1999), pp. 226-246.
37
Le code quil a promulgu accentue les tendances absolutistes du nouveau rgime
1
. Il
rgne sur des vastes territoires qui lui appartiennent lui seul. laune de la tradition
administrative qui remonte Diocltien, Mehmed II cre une structure tatique pour dominer
le Danube, les Dtroits, la mer ge et lEuphrate en tant que frontires naturelles de son
tat
2
. Il cre une entit politique territorialement et fiscalement homogne. Une structure
administrative est mise en place et le territoire ottoman est divis dune faon proportionnelle
en une srie de circonscriptions chacune ayant leur propre appareil administratif qui runit
sous les ordres de ladministrateur, beylerbey, lautorit civile et militaire
3
. Les provinces sont
rattaches directement au rgime fiscal de ltat central. Le systme territorial est
originellement une reprsentation militaire de lespace : cette territorialisation dsigne le
nombre darmes ncessaires dans le cadre de chaque sancak
4
.
Conformment ces dveloppements, il adopte lpithte du sultan des deux continents,
lAnatolie et la Roumlie et de khakan des deux mers, la Mditerrane et la mer Noire
5
. Il
frappe les premires monnaies ottomanes en or sur lesquelles est inscrite cette titulature :
darib al-nadr sahib al-izz vel-nasr fill-barr vel-bahr
6
. Cest clairement une domination
charismatique quil prend soin dentretenir. Sept couronnes dans son clbre portrait par
Bellini symbolisent les royaumes runis en sa puissance et plus gnralement son aspiration
de domination universelle, que nous pouvons lire sur une lgende en partie efface :
imperator orbis
7
.
Les nouveaux rapports de forces aprs cette conqute autorisent le sultan fixer
unilatralement les statuts confrs aux cits ou aux tats dans les Balkans et en Anatolie.
Ainsi, quel que soit le rsultat des ngociations, les accords obtenus ne constituent plus aux
yeux du pouvoir ottoman des engagements dfinitifs ou mme de longue dure. Dsormais,
selon les besoins du sultan, les moyens dont il dispose et la dgradation de la situation de ses
interlocuteurs, les accords ngocis peuvent tre mis en cause, sans quaucune tentative de
rengociation des conventions antrieures ne soit juge ncessaire.
Mehmed II parat avoir le quasi-monopole sur les dcisions concernant les affaires
diplomatiques. Les rcits des ambassades reues la capitale ottomane attestent, quelques
exceptions prs, de la prsence du sultan devant les reprsentants trangers
8
. Dans la
procdure inverse lors de lenvoi des ambassades il est seul prendre linitiative. En
matire de relations extrieures il garde la haute main sur les dcisions. Les trves ne sont
plus de simples suspensions des hostilits : en les accordant, en les refusant et surtout en les
ngociant, le sultan en fait progressivement un vritable instrument de la diplomatie
9
.
1
Theoharis Stavrides, The Sultan of Vezirs, op. cit. pp. 56-68.
2
Feridun Emecen, Ftih Sultan Mehmed ve Etrafndaki Dnya , Osmanl Aratrmalar, 32 (2009), pp. 65-86.
3
Halil nalck, Eyalet , TDVIA, vol. XI, pp. 548-549 et Ahmet Akgndz, Osmanl Kanunnameleri ve Hukuki
Tahlilleri. II Bayezd Devri, Istanbul, Osmanl Aratrmalar Vakf, 1990, p. 114; Douglas Howard, Ottoman
Administration and the Timar System: kanunname-i osmani beray-i timar daden , Journal of Turkish Studies,
20 (1996), pp. 46-124: 94-96.
4
Orhan Kl, Ottoman Provincial Organization in the Classical Period (1362-1799) , The Turks, op. cit., vol.
III, pp. 479-490.
5
Glru Necipolu, Architecture, Ceremonial and Power, op. cit. pp. 4-13.
6
Frappeur du mtal prcieux, le matre de la gloire et de la victoire sur terre et sur mer .
7
Maria Pia Pedani, The portrait of Mehmed II : Gentile Bellini, the Making of an imperial Image, in : Turkish
Art (10th International Congress of Turkish Art, Genve, 1999, pp. 555-558 ; Graud Poumarde, LEurope de
la Renaissance et lEmpire ottoman de la chute de Constantinople la bataille de Lpante. Aspects culturels et
politiques , La Renaissance : Bulletin de la Socit des historiens modernistes, 28 (2003), pp. 47-95 : 83-84.
8
Konrad Dilger, Untersuchungen zur Geschichte, op. cit. pp. 96-104.
9
Rhoads Murphey, Ottoman Expansion under Mehmed II , History Review (1999), pp. 35-39.
38
6. Byezd II et la consolidation de lEmpire ottoman
Byezd II, parmi tous les sultans ottomans des trois premiers sicles de lEmpire, est
lun des plus enclins la diplomatie, tant par sa nature quen raison des circonstances
politiques. Il lui a fallu convaincre les divers centres de pouvoir. Son avnement est fond sur
un consensus interne d ses capacits de ngociation. Ses premiers actes concernent la
consolidation de son propre pouvoir face son frre et rival Djem, au sein de lappareil
tatique, puis lobtention de ladhsion du peuple au rgime ottoman devenu impopulaire
aprs les rformes brusques de Mehmed II. Aprs la fuite de son frre et jusqu la mort de
celui-ci en 1494 Rome, au cours de la lutte fratricide, pour assurer la neutralit des
puissances trangres, aussi bien europennes que musulmanes, le sultan a rgulirement
recours la diplomatie
1
.
En effet, jusqu son rgne, malgr le va-et-vient des ambassadeurs entre Budin et
Istanbul, les relations entre le royaume de la Hongrie et la Porte taient marques, par des
guerres frontalires continuelles entre les aknc et les marquis frontaliers hongrois
2
. Mme si
les confrontations continuent de plus belle sous Byezd II, les relations diplomatiques se
formalisent galement.
Il signe un premier trait avec Mathias Corvin en 1483, pour cinq
annes. Le deuxime sera sign, en 1488
3
. Pendant le rgne de Vladislav Jagellon (1490-
1516), le trait est renouvel quatre reprises : en 1495
4
, en 1498, en 1503 et en 1513. Ainsi,
au tournant des XV
e
et XVI
e
sicles, les relations ottomano-hongroises sont bases sur le
principe du bon voisinage (iyi konuluk), malgr quelques incidents diplomatiques mineurs
5
.
Dautre part, dans cette poque, nous constatons lapparition des textes signs et scells par
les ngociateurs (temessk), distincts de ratifications : par exemple, un article de trait avec la
Hongrie, stipule que les articles accords, signs et scells par les ambassadeurs seront soumis
la ratification des deux souverains avant lhiver 1494. Les temessk taient les bauches
officielles du trait qui devaient tre dtruites aprs la ratification des traits par les parties
contractantes. Ils contiennent des traces importantes des ngociations. Ces textes rares,
souvent bilingues, nous renseignent non seulement sur les langues utilises par les
plnipotentiaires mais aussi sur lobjet des litiges ainsi que les enjeux des ngociations
6
.
Byezd II dirige larme ottomane une seule fois : pour conqurir les deux villes
portuaires moldaves sur la mer Noire, Kili et Akkerman
7
. Avec la conqute de ces deux villes,
les Ottomans deviennent le pouvoir principal dans la partie occidentale de la mer Noire. Ce
qui entraine, cependant, une lutte acharne contre la Rzeczpospolita Szlacheska qui possdait
la plus grande partie de lactuelle Ukraine, touchant aux frontires du khanat de Crime
8
et de
lEmpire ottoman
9
.Mais le sultan diplomate, opte pour lentente avec la Pologne
10
. Une
1
Nicolas Vatin, Les instruments de la diplomatie de Byezd II , sous presse.
2
Hicran Yusufolu, Fatih ve Macar Kral Mtys Arasndaki Yaya Mcadelesi , in : Onbirinci Trk Tarih
Kongresi 5-9 Eyll 1990, Ankara, TTK Basmevi, 1993, pp. 841-846.
3
Gyrgy Hazai, Urkunde des Friedensvertrags zwischen Knig Matthias Corvinus und dem trkischen.
Sultan 1488, Beitrge zur Sprachwissenschaft und Literaturforschung, Berlin, 1965, pp. 161-165.
4
Gyrgy Hazai, Eine Urkunde der ungarisch-trkischen Friedensverhandlungen in. der Zeit von Matthias
Corvinus und Byezd II , Rocznik Orientalistyczny, XXXVIII (1976), pp. 155-160; Gme Karamuk, Hac
Zaanosun Elilik Raporu , Belleten, LVI 219 (1992), pp. 391-403.
5
Ivan Biliarsky, Une page des relations magyaro-ottomanes vers la fin du XV
e
sicle , Turcica 32 (2000), pp.
291-305 ; Gne Iksel, Friendship and Principle of Good Neighbourhood Between Byezd II & Matias
Corvinus , Popovic et al. (d), Matthias Corvinus und seine Zeit, Wien, AW, 2011, pp. 33-36.
6
Karamuk, Hac Zaanosun , art. cit. pp. 399-400. Pour les temessk, Koodziejczyk. Ottoman-Polish, op.
cit. pp. 47-56.
7
Nicoara Beldiceanu, La conqute des cits marchandes de Kilia et de Cetatea Alb par Byezd II , Sd-Ost
Forschungen, XXIII (1964), pp. 49-84 ; Mihnea Berindei, Lemprise ottomane sur la route moldave avant la
conqute de Kili et dAqkerman , Journal of Turkish Studies, 10 (1987), pp. 47-71.
8
Dariusz Koodziejczyk, Crimean Khanate and Poland-Lithuania: International Diplomacy on the European
Periphery (15th-18th Century), Leiden, Brill, 2011, pp. 1-63.
9
Dariusz Koodziejczyk, Ottoman-Polish Diplomatic Relations, op. cit. pp. 99-123.
10
Selhattin Tansel, Sultan II. Bayezitin Siyas Hayat, op. cit. pp. 87-92.
39
premire trve est signe pour dure de deux ans (1489) qui est ensuite renouvele pour trois
ans (1494). En 1502, le trait est ritr pour cinq ans
1
. Le sultan sengage ne plus autoriser
les Tatars mener des expditions de pillage
2
. Laugmentation des relations commerciales
dans laxe de Baltique contribue davantage linstauration dun climat de dtente et de
stabilit dans la rgion
3
.
cette poque, le conflit propos de la suzerainet entre Ottomans et Mamlouks sur le
territoire des Dulkadirides, entame lpoque de Mehmed II, dgnre en une premire
guerre (1487)
4
. Cependant, aprs la signature de la paix en 1491, les Ottomans aident les
Mamelouks contre les Portugais qui bloquent lentre de la mer Rouge ds 1502
5
. La Porte
apporte une aide logistique au sultan du Caire (bois, fer, techniciens spcialiss, canons et
navires). ct des agents officiels, des volontaires ottomans notamment originaires du
littoral anatolien se rendent en mer Rouge. Ainsi, les premiers jalons de linvestissement
ottoman dans la rgion sont jets avant la conqute de lgypte.
La cration dune grande flotte ottomane est le produit du dbut du XVI
e
sicle. Mme
si Mehmed II lance plusieurs campagnes navales en mer ge et en mer Noire, il ne sagit
encore que defforts pisodiques. Les dfauts dentretien font que ces flottes disparaissent
rapidement. Lchec devant Rhodes en 1480, en 1481, en est lexemple
6
. Au tournant du
sicle, lactivit maritime gagne une importance particulire. Il ordonne la construction de
nouveaux btiments
7
. De la mer ge, o la piraterie avait pris un grand essor, il fait venir des
corsaires expriments. Au premier rang parmi eux, il faut mentionner Kemal Reis, un Grec
converti, qui commanda lexpdition de 1499 et qui fut le premier homme de marine
ottomane pntrer, en 1501 en Mditerrane occidentale
8
.
Cependant, la consolidation de lEmpire nest pas sans heurts. Surtaxation et
dplacement des populations ont pour consquence de saliner les couches turcomanes
dAnatolie, alors quau mme moment, se cr lEst, un vide politique suivant
leffondrement des Akkoyunlu. Ceux-ci, incapables de se servir de ce potentiel contrairement
au chah Ismail, homme de guerre avec un fort charisme religieux, qui rallie son tat des
tribus turques et kurdes dAnatolie
9
. En effet, les missionnaires safavides sactivent dans toute
lAnatolie et convertissent en deux dcennies des partisans, notamment de lAnatolie centrale
et du Kurdistan. Bien que Byezd II ne reste pas indiffrent aux menes safavides en
Anatolie
10
, lchec de ce dernier contrer cette menace sert de prtexte Selm qui finit par
dposer son pre
11
.
1
Berindei-Veinstein, LEmpire ottoman et les pays roumains, op. cit. pp. 89-93.
2
Koodziejczyk, Ottoman-Polish, op. cit. p. 111.
3
Mihnea Berindei, La route moldave , art. cit.
4
Shai El-Har, Struggle for Domination in the Middle East: the Ottoman-Mamluk War, Leiden, Brill, 1995.
5
Cf Jean Aubin, Le Latin et lAstrolabe, Paris, Fondation Gulbenkian, 1995-2006.
6
Idris Bostan, Fatih Sultan Mehmed ve Osmanl Denizcilii , in : Idris Bostan, Salih zbaran (d.), Trk
Denizcilik Tarihi, Istanbul, Deniz Basmevi, 2009, pp. 85-95.
7
Andrew C. Hess, The Evolution of the Ottoman Seaborne Empire in the Age of the Oceanic Discoveries,
American Historical Review, 75 (1970), pp. 1892-1919: 1904-1906.
8
Idris Bostan, II. Byezd devrinde Osmanl Denizcilii , in: Trk Denizcilik Tarihi, op. cit., pp. 111-121.
9
Irne Beldiceanu-Steinherr, Le rgne de Selm I
er
: tournant dans la vie politique et religieuse de lEmpire
ottoman , Turcica, VI (1975), pp. 34-48 ; Adel Allouche, The Origins and Development of the Ottoman-Safavid
Conflict (906-962/1500-1555), Berlin, 1983 ; Jean Aubin, Lavnement des Safavides reconsidr (Etudes
Safavides III) , Moyen Orient et Ocean Indien, 5 (1988), pp. 1-130.
10
Gilles Veinstein, Les premires mesures de Byezd II contre les Kzlba , in : Gilles Veinstein (d.),
Syncrtismes et hrsies dans lOrient seldjoukide et ottoman, Louvain, Peeters, 2005, pp. 225-236.
11
Erdem ipa, The Centrality of Periphery: The Rise to Power of Selim I, 1487-1512, thse de doctorat non
publie, Cemal Kafadar (dir.), Harvard University, 2007.
40
7. Selm I
er
: nouveaux horizons
Lors de son bref rgne, Selm I
er
russit largir considrablement les territoires
ottomans aux dpens de ses coreligionnaires. Contrairement ses prdcesseurs, ni lui, ni
mme ses gouverneurs dans les frontires occidentales nentreprennent dexpditions contre
les tats europens. Conscient de lintrt de ces derniers pour les rivaux orientaux des
Ottomans, il encourage les puissances chrtiennes renouveler les traits de paix accords par
son pre. Tout au long de son rgne, la Porte dveloppe ses rapports avec la Rpublique de
Venise, les royaumes de Pologne et de la Hongrie ainsi que le Tsarat de Russie
1
.
Dans sa lutte contre le chah, le sultan met en place plusieurs mesures. Par exemple, il
instaure une politique de blocus des routes commerciales pour priver le chah de rentres
fiscales, et susciter en Iran un mcontentement
tout en empchant la circulation dans lEmpire
de la subversion safavide
2
. Il fait plusieurs fois recours la diplomatie. tant conscient de la
menace que constitue le proslytisme chiite pour les puissances sunnites de lAsie centrale, le
sultan noue des rapports avec ces derniers. Pourtant, les ngociations entre les monarques
sunnites pour coordonner une guerre sur les deux fronts ne se concrtisent pas
3
. La bataille de
Tchaldiran (1514) est remporte par les Ottomans grce leur supriorit numrique, tactique
mais aussi technologique : les armes feu et le dispositif de wagenburg
imports dEurope
jouent un rle dcisif
4
. Or, la tentative ottomane doccuper Tabriz, qui ne dure que deux
semaines, nest pas concluante, cest un signe prmonitoire de lincapacit des Ottomans
pntrer dans la zone persane
5
.
Pour contrebalancer la prsence ottomane, le sultan mamelouk Kansuh al-Ghur
contacte le chah. Les espions de Selm I
er
convainquent leur matre sur la ralit dune alliance
scelle. Ce dernier renonce une nouvelle expdition sur Ismail I
er
et dirige ses armes vers la
Syrie tout en continuant les pourparlers avec les Mamelouks
6
. Le 25 aot 1516, au nord
dAlep, les armes feu ottomanes scellent, une fois de plus, le sort de la bataille. Selm I
er
passe lhiver Damas, o il essaie de se lgitimer aux yeux de ses nouveaux sujets
7
. Le 22
janvier 1517, les Ottomans crasent les derniers Mamelouks Ridaniye. Le chrif de La
Mecque Berakat II et son fils Abu Numeyy, se soumettent au sultan
8
.
Selm I
er
sempare ainsi des fonctions politico-religieuses qui avaient constitu la
prrogative des Mamelouks, la fois consquence et conscration de leur suprmatie parmi
les souverains musulmans entre le XIII
e
et XV
e
sicles : la suzerainet sur les chrifs des
Lieux Saints de lislam, les gouverneurs de La Mecque, descendants du Prophte ; le titre de
serviteur des deux saints sanctuaires impliquant la protection des sites principaux de
plerinage et plus largement des routes pour les rejoindre
9
. Pourtant, en 1517, il abandonne au
chrif de La Mecque le soin de traiter des affaires de mer Rouge, en liaison avec le
gouverneur du Caire, et jusqu sa mort il ne manifeste aucune intention expansionniste dans
1
Geza David, Pal Fodor, Hungarian-Ottoman peace negotiations in 1512-1514 , in : Geza David, Pal Fodor
(d.), Hungarian-Ottoman Military and Diplomatic Relations, Budapest, 1994, pp. 9-45.
2
Jean Louis Bacqu-Grammont, Notes sur le blocus du commerce iranien par Selm I , Turcica VI (1975), pp.
66-88.
3
Ferdn, Mneat, op. cit. vol. I, pp. 374-79, 415-16
4
Halil nalck, Selm I , EI , vol. IX, pp. 126-31.
5
Il annexe Diyarbakir et y tablit un beylerbeylicat pour contrler la zone frontalire qui stend de la chane de
Taurus jusquaux confins de Bagdad : Mehdi lhan, Amid (Diyarbakr) 1518 Tarihli Defter-i Mufassal, Ankara,
TTK, 2000, pp. 13-18.
6
Benjamin Lellouch, Les Ottomans en gypte. Historiens et conqurants au XVIe sicle, Louvain, Peeters, 2006,
pp. 7-32.
7
Gilles Veinstein, Retour Salihiyya : le tombeau dIbn Arabi revisit , in : Autoportrait du sultan ottoman,
op. cit. pp. 285-295 : 289-291.
8
Feridun Emecen, Hicazda Osmanli Hakimiyetinin Tesisi ve Ebu Numey , Tarih Enstits Dergisi, XIV
(l994), pp. 87-120.
9
Gilles Veinstein, La question du califat ottoman , in : Pierre-Jean Luizard (d.), Le choc colonial e tlislam,
Paris, La Dcouverte, 2006, pp. 451-468 : 460-463.
41
locan Indien : laxe majeur de la politique trangre de Selm I
er
est garantir la stabilit de
lAnatolie et du Moyen Orient contre la subversion safavide. Le pril portugais ne semble
proccuper le sultan quen second lieu.
Par une seule expdition, la superficie de lEmpire est double. La Syrie mais surtout
lgypte constituent des immenses sources de revenus et de ravitaillement pour la capitale
ottomane. De plus, la Porte devient le suzerain de lle de Chypre pour laquelle la Rpublique
de Venise lui verse un tribut de 8 000 ducats. Dautre part, ces conqutes influent sur
lorganisation maritime de la Mditerrane orientale, devenue un espace maritime ottoman.
LEmpire doit assurer la scurit de ses bateaux qui transportent de largent (irsaliye [infra,
pp. 60-62]), du bl, du bois
1
et divers marchandises, mais aussi des plerins : les chevaliers de
Saint-Jean en mer ge deviennent ainsi la premire cible.
8. Sleymn I
er
: la premire priode, 1520-1555
Le jeune Sleymn entame son rgne en ralisant les rves de Mehmed II. En 1521, les
armes ottomanes semparent des forteresses de Szabcz, de Zemln et de Belgrade, la cl de
lEurope centrale
2
: ces forteresses qui forment la ligne de dfense de la Hongrie sur le
Danube et la Save constituent une base solide pour les nouvelles expditions en direction de
la plaine pannonienne
3
. Aprs une grande expdition en 1522, il arrache aux chevaliers de
Saint-Jean les forteresses de Rhodes, de Cos et dHalicarnasse, ainsi que la plupart des les du
Dodcanse
4
. Le contrle des dbouchs de la mer ge qui concide avec linstallation des
corsaires originaires des les gennes au Maghreb ouvre des nouvelles perspectives pour la
puissance navale ottomane en plein essor.
Le renforcement de lautorit ottomane en gypte savre ncessaire avant toute prise
de position ailleurs
5
. Cest en 1524-1525, lors de son sjour au Caire, le grand vizir Ibrahim
pacha pendant quil sassure de la consolidation de la prsence ottomane dans cette rgion,
entreprend des mesures fiscales et cre des structures administratives (comme le systme de
salyane) susceptibles de rallier llite mamelouke au nouveau rgime. Une autre mesure prise
par le grand vizir concerne les arsenaux de Moca, de Suakin et surtout de Suez. Il amliore
leur capacit pour la construction de navires de guerre destins aux expditions dans locan
Indien
6
. Cest galement ce moment-l que la Porte cre le sancak dIbrim qui ctoie le
sultanat de Funj
7
.
Horizons dI brahim pacha
Pendant le vizirat dIbrahim pacha (1523-1536), la Porte adopte des stratgies politiques
de plus en plus ambitieuses. Le favori du sultan prne pour llargissement de lhorizon
daction de lEmpire aussi bien du point de vue militaire que diplomatique. Le 29 aot 1526,
dans la plaine de Mohcs, avec la Hongrie mdivale disparat
8
. Aprs la victoire et
loccupation temporaire de Budin, la capitale du royaume, le sultan nannexe que deux
1
Il doit galement assurer lentretien du systme dirrigation du Nil.
2
Geza Perjs, The Fall of the Medieval Kingdom of Hungary, New York, Columbia Univ. Press, 1989, pp. 59-81.
3
Ferencz Szkaly, Nndofehrvr, 1521 : The beginning of the End of the Medieval Hungarian Kingdom , in :
David-Fodor (d.), Hungarian-Ottoman Military and Diplomatic Relations, op. cit., pp. 47-76.
4
Cf Nicolas Vatin, LOrdre de Saint-Jean-de Jerusalem, lEmpire Ottoman et la Mditerrane orientale entre les
deux siges de Rhodes (1480-1522), Louvain, Peeters, 1994.
5
Shaw, The Financial Administration, op. cit., pp. 12-19.
6
Cengiz Orhonlu, Habe Eyaleti, Ankara, TTK, 1977, p. 34.
7
Victor L. Mnage, The Ottomans and Nubia in the Sixteenth Century , Annales Islamologiques, 24 (1988),
pp. 137-154. Suakin et Ibrim sont importantes du fait quelles relient les routes africaines (or, esclaves) au
Caire : Orhonlu, Habe Eyaleti, op. cit. pp. 31-33.
8
Feridun Emecen, Byk Trke Pannonia Dzlklerini Aan Savas Moha, 1526 , in : zlem Kumrular
(d.), Muhtesem Sleyman, Istanbul, Kitap Yay., 2007, pp. 45-92.
42
comts du sud du Danube : Sirem et Vukovar. Nanmoins, partir de cette date, la Porte
considre quelle est le seul matre du pays. La Porte choisit de faire de la Hongrie un tat
vassal qui servirait de zone tampon entre lEmpire et les Habsbourg. Le sultan confie le
royaume Jean Zpolya, le vovode de Transylvanie, lu roi par une dite runie
Szkesfehrvr la mme anne. Or Ferdinand I
er
de Habsbourg (1521-1564), beau-frre du roi
dfunt se fait galement lire roi par une autre dite. En 1528, Ferdinand entre Budin et
chasse le protg du sultan. Cest pour venir bout des prtentions du roi de Vienne, que
Sleymn va jusqu tenter le sige de sa capitale
1
. Les calamits de la saison et les
protestations dune cavalerie mal approvisionne lobligent lever le sige. En 1530,
nouveau, le roi dAutriche assige Budin. Cette obstination provoque une troisime
expdition ottomane qui amne ses armes jusquen Styrie (1532) : les Habsbourg Charles
Quint vient laide de son frre Ferdinand vitent daffronter les Ottomans
2
.
Les ngociations qui suivent lexpdition en 1532 conduisent la confirmation de Jean
Zpolya et la division du royaume en deux. Aprs la mort de Zpolya, Sleymn ne
confirme pas lhritier unique de Zpolya ni son tuteur, Martinuzzi, lvque de Varad : il
annexe la Hongrie et la transforme en un beylerbeylicat. Dornavant, Jean-Sigismond, unique
fils de Zpolya et successeur au trne du royaume, continue de garder la confiance de la
Porte, dont cependant il devient tributaire de la Porte (10 000 florins de tribut annuel) ; ses
possessions sont dsormais limites aux territoires situs lest de la Tisza (la Transylvanie,
la Banat et le Partium)
3
.
Lahdname concd par Sleymn au roi Sigismond en 1533 dans le contexte de
lalliance tacite contre les Habsbourg entame une nouvelle tape dans les relations polono-
ottomanes
4
. Ce trait viager est le premier de son genre. Les traits jusqualors taient des
deux, trois ou cinq ans de dure maximums. Les intrts communs en Transylvanie runissent
davantage les deux tats. Le rapprochement entre Jean Zpolya et le sultan Sleymn, est
encourag par le roi de Pologne. Par ailleurs, cest un noble polonais, Jrme Lasczky qui
joue un rle actif dans les ngociations ottomano-transylvaines. Les relations entre les deux
souverains se confirment aprs la reconnaissance par la Porte de Jean Sigismond Zpolya
fils dIsabelle Jagellon et de Jean Zpolya comme roi de Transylvanie en 1541
5
. Larrive au
trne de Sigismond II (1548) ne change rien dans la bonne entente. Aprs son avnement,
lpouse du sultan, Hurrem, et sa fille Mihrimh envoient des lettres au roi pour le fliciter.
Les mtaphores de la parent de la bouche du sultan sont rapportes par son pouse : on
tait avec le vieux roi comme des frres [] et quon soit comme pre et fils avec le nouveau
roi
6
.
Dans les relations avec les Safavides, Sleymn, au dbut de son rgne, rompt avec la
politique de son pre pour pouvoir se consacrer ses entreprises dans lespace de lEurope
centrale. Il ne cherche pas tirer profit des luttes entre les kzlba pendant la crise politique
qui suit la mort du chah Ismail en 1524 alors que son fils Tahmasb est encore mineur
7
. Pour
1
Veinstein-Berindei, LEmpire ottoman et les pays roumains, op. cit. pp. 17-18.
2
Rhoads Murphey, Sleymn I and the Conquest of Hungary: Ottoman Manifest Destiny or a Delayed
Reaction to Charles Vs Universalist Vision , Journal of Early Modern History, V, 3 (2001), pp.197-221.
3
Mihnea Berindei, Le problme transylvain dans la politique hongroise de Sleymn I
er
, in : Gilles Veinstein
(d.), Suleyman le Magnifique, op. cit. pp. 507-508.
4
Koodziejczyk. Ottoman-Polish, op. cit. pp. 117-118.
5
Gillles Veinstein, La politique hongroise, art. cit. ; Konrad Gndisch, Transsilvanische Kontakte und
Interessen der Familiea Lasco , in : Christoph Strohm (d.), Johannes a Lasco (1499-1560). Baron, Humanist
und europischer Reformator, Tbingen, 2000, pp. 199-217. la mort de Jean-Sigismond, au titre dhritier, le
roi de Pologne, demandera ses droits sur lhritage du prince : MD XIV, 288.
6
Nejat Utum, Hrrem ve Mihrmah Sultanlarn Polonya Kral II. Zigsmunda Yazdklar Mektuplar ,
Belleten, XLIV 176 (1980): p. 713. ... Padiah- alempenah... eyitmi ki koca kral bizim ile iki karde gibi idi
naallahurrahman bu kral ile ata ile oul gibi olalm demi... .
7
Jean-Louis Bacqu-Grammont, Les Ottomans, les Safavides et leurs voisins, Leiden-Istanbul, 1987; Rhoads
Murphey, Suleymans Eastern Policy , in: nalck-Kafadar (d.), Sleyman the Second, op. cit., pp. 229-248.
43
favoriser les changes commerciaux avec lIran, il met fin au blocus conomique. Grce ces
mesures, les Ottomans peuvent entreprendre des campagnes successives en Europe centrale
1
.
Or aprs la normalisation des rapports avec les Habsbourg, le sultan, sous prtexte du
ralliement du gouverneur safavide de Bagdad la Porte, se considre matre lgitime de
lancienne capitale abbasside.
la mme poque, le gouverneur safavide de lAzerbadjan, change de camp alors que
le prince de Bitlis, vassal de la Porte, se rallie aux Safavides
2
. La dgradation conomique de
lIran pendant linterrgne nest pas ignore par la Porte : en consquence des ravages de la
guerre entre les grandes tribus kzlba, des violences tribales, de larbitraire des taxations
puisent le trsor du chah. Les Ottomans dclarent la guerre et, en juillet 1534, Ibrahim pacha
occupe pour une deuxime fois Tabriz. Rejointe par le sultan, larme ottomane se dirige vers
Bagdad, o les Ottomans entrent sans coup frir. Le chah, de son ct, adopte les tactiques de
gurilla et use larme ottomane. En aot 1535, fatigus de cette longue mobilisation les
Ottomans retournent Istanbul, ce qui permet Tahmasb de reprendre Tabriz et Van. Les
excursions militaires percevalesques de Sleymn en Iran aprs lesquelles il ajoute sa
titulature la mention le matre du trne de dAnuchirvan , apportent nanmoins au sultan
deux forteresses importantes, Bagdad et Erzurum, aussitt organises en tant que chefs-lieux
des deux nouveaux beylerbeylicats
3
.
Nous savons quaprs les attaques des Habsbourg et une srie de rvoltes des
populations locales dans les annes 1520, les Corsaires barbaresques installs Alger nont
plus la capacit de se maintenir dans le pays. Cest dans ces circonstances quils acceptent de
faire allgeance la Porte. Une politique autochtone savre vitale pour les Barbaresques
et la Porte : pacification du territoire et reconnaissance de la protection de la Porte par les
divers groupements musulmans, approvisionnement de la flotte et de la ville sont les
principaux objectifs de cette alliance
4
. En 1533, Hayreddin, dit Barberousse, est nomm le
beylerbey de la mer (mirmiran-i derya) ottoman par le sultan
5
. Selon le chancelier Cellzde,
cependant, son pouvoir dans ces pays est absolu et son allgeance au seuil renomm du
sultan ne venait que de la grande estime quil avait pour celui-ci
6
. Si bien quaprs la prise
de Tunis en 1534, il fait frapper une mdaille sur laquelle est inscrite pacha dAlger et sultan
de Tunis . Mme si Barberousse conquiert Tunis au nom du padichah, il se proclame matre
du territoire quil annexe Alger. Fort des pouvoirs que la Porte lui a consentis, Hayreddin
tend rapidement son autorit et simpose au dtriment des ambitions concurrentes des
locaux
7
. vidente en soi, limportance stratgique de la ville stait rvle dcisive avec le
dclenchement de la rivalit ottomano-espagnole. Initialement, le ravitaillement (logistiques,
armes voire froments) devait tre assur par la mtropole , mais les navires risquaient
dtre intercepts par les Chrtiens, ou ralentis par les conditions mtorologiques. La Porte,
1
Barbara von Palombini, Bndniswerben abendlndischer Mchte um Persien. 1453-1600, Wiesbaden, Franz
Steiner Verlag, 1968, pp. 61-64.
2
Jean-Louis Bacqu-Grammont, Etudes turco-safavides, XVI. Quinze lettres dUzun Sleymn Pasa, beylerbey
du Diyr Bekir (1533-1534) , Anatolia Moderna, I (1991), pp. 137-86.
3
Dndar Aydn, Erzurum Beylerbeylii ve Tekilat, Kurulu ve Genileme Devri (1535-1566), Ankara, TTK,
1998, pp. 52, 104105. Aprs la cration de la province dErzurum, la Gorgie devient un secteur dexpansion
prioritaire. Le premier beylerbey, Mehmed pacha, lance frquemment des raids sur le Tao-Klarjti. Les guerres
avec les marquis gorgiens entre 1536 et 1539 permettent aux Ottomans dtendre leur domination jusqu
Perterek :
Ibid., pp. 63-65. Aprs la bataille de Sokhosta (1545), les Ottomans semparent dune srie des
forteresses stratgiques (Batum et Olt). Ces vnements poussent le chah ragir. Pour augmenter son influence
en Gorgie, il se marie avec la fille dOtar Chalikachvili, le rgent du Samtskh : Eskandar Beg Monshi, History
of Shah Abbas the Great, Roger Savory (trad.), Boulder, Westview Press, 1978, vol. I, pp. 140-144.
4
Chantal de la Veronne, Oran et Tlemcen dans la premire moiti du XVI
e
sicle, Paris, Geuthner, 1983, pp. 327-
334.
5
dris Bostan, Cezyir-i Bahri-Sefd Eyaletinin Kurulusu, 1534 , Tarih Dergisi, 38 (2003), pp. 61-78.
6
Petra Kappert (d.), Geschichte Sultan Sleyman Kanunis von 1520 bis 1557, oder Tabakat l-Memalik ve
Derecat l-Mesalik von Celalzade Mustafa, genannt Koca Nisanc, Stuttgart, Steiner Verlag, 1981, fol. 245 r
7
Svat Soucek, The Rise of the Barbarossas in North Africa , Turcica, VII (1975), pp. 243-246.
44
si elle avait consenti un effort pour assurer linstallation de Hayreddin, semble par la suite
moins encline engager des dpenses hormis lindispensable pour ladministration de la
rgion et lentretien de la flotte. Cependant, lEmpire contribue grandement au recrutement
des combattants
1
.
Alors que le sultan ottoman tait en Iran, aprs une campagne navale denvergure en
Mditerrane, Charles V sempare en 1535 de la ville de Tunis, annexe un an auparavant par
Hayreddin. Les Habsbourg tendent ainsi leur contrle dans toute lAfrique du Nord, hormis
lAlgrie, rattache officiellement la Porte au mme moment. Or, si les Habsbourg font
obstacle lavance ottomane tant en Europe centrale quen Mditerrane, leur monte en
puissance est avant tout une menace Franois I
er.
Ce dernier entame des relations avec le
roi dAlger qui son tour le redirige vers la Porte et lalliance franco-ottomane se
concrtise. Cependant, lopration commune pour la conqute du royaume de Naples ne voit
pas le jour quand le corsaire, au lieu de se diriger vers lItalie mridionale, attaque les
possessions vnitiennes au More et ses parages immdiats, notamment Corfou.
9. La culture diplomatique ottomane et lalliance ottomano-franaise
La rivalit avec les Habsbourg et particulirement la question hongroise entre 1526 et
1547, laquelle sintressent les grandes puissances europennes, constitue un moment
majeur dans linitiation des Ottomans la diplomatie moderne. Mme si les rgnes de
Mehmed II et de Byezd II y sont une tape importante, cest partir du deuxime quart du
XVI
e
sicle que les Ottomans matrisent le systme des alliances et comprennent le rle de
linformation et de la propagande dans les relations internationales. En mme temps ils
laborent leur manire propre de ngocier. Les ambassadeurs affluent Istanbul qui devient
un carrefour diplomatique et o les missaires de Charles Quint, Ferdinand I
er
, Franois
I
er
, Sigismond le vieux ainsi que rpubliques maritimes ngocient avec la Porte aussi bien
directement avec le sultan et ses vizirs que par les intermdiaires (drogmans, comme Yunus
ou favoris comme Alose Gritti).
Les hauts dignitaires ottomans sinforment rgulirement sur les luttes entre catholiques
et protestants, les enjeux conomiques, des grandes dcouvertes et la configuration
gopolitique de lEurope
2
. Le sultan et le grand vizir discutent rgulirement avec les
ambassadeurs qui se rendent auprs de la Porte et essaient de faire valoir leurs arguments par
des lettres lintention des potentats europens. Ils soutiennent notamment la thse que la
Hongrie appartient virtuellement au sultan en vertu du droit de glaive internationalement
reconnu et ce dernier peut sen disposer sa guise : il peut installer un prince ou rgner lui-
mme
3
. Si plusieurs reprises les ngociations sinterrompent et les armes se mobilisent,
cest les longues discussions entre les pachas et le drogman Yunus dune part et lambassadeur
de Charles Quint, Veltwijck, entre 1545 et 1547, qui dterminent en dernire analyse la
solution tablie en Hongrie
4
.
Dans cette guerre de prestige, Ibrahim pacha ninvestit pas que sur la puissance des
armes et cherche concurrencer la pompe de lEmpereur. Ainsi, aux crmonies des
circoncisons des chahzade Mustafa et Mehmed en t 1530, le grand vizir invite tous les
reprsentants trangers la Porte et met en place plusieurs dispositifs laune des crmonies
royales europennes. Puis, en 1532, il commande un casque vnitien dune valeur de plus de
1
Grammont, Histoire des rois dAlger, op. cit, p. 68.
2
Karl Nehring (d.), Austro-Turcica 15411552, Mnchen, R. Oldenbourg Verlag, 1995, pp. 221 et sq. Christine
Isom-Verhaaren, An Ottoman Report about Martin Luther and the Emperor: New Evidence of the Ottoman
Interest in the Protestant Challenge to the Poweer of Charles V , Turcica 28 (1996), pp. 299-318
3
Gilles Veinstein, La politique hongroise du sultan Sleymn et dIbrhm pacha travers deux lettres de 1534
au roi Sigismond de Pologne , Actes du VIIe symposium du CIEPO, Ankara, TTK, 1994, pp. 333-380.
4
Bart Severi, Denari in loco delle terre... Imperial Envoy Gerard Veltwijck and Habsburg Policy to- wards
the Ottoman Empire, 1545-1547 , Acta Orientalia, LIV 2-3 (2001), pp. 211-256.
45
100 000 ducats, en forme de tiare pontificale. Les cavalcades du sultan lors du dpart ou des
retours de campagnes rpondent au couronnement de Bologne, la parade dentre Belgrade
aux joyeuses entres impriales
1
. La chancellerie ne qualifie Charles Quint que roi ou
seigneur dEspagne
2
, et nappelle Ferdinand que Ferandu , considr comme le lieutenant
de Charles en Allemagne et dnue de toute dignit possible. Mais surtout, la violence
symbolique est exerce contre Ferdinand : le sultan tient traiter lempereur, malgr tout,
comme son gal, voire son frre, alors que Ferdinand est considr comme un dignitaire au
niveau du grand vizir. Ainsi, la Porte se montre prte donner Charles Quint du respect et
le reconnatre au-dessus des autres rois, dans la mesure o ce dernier accepte le sultan en tant
que suprieur dans la hirarchie internationale.
On constate, dans les mmes annes, le dbut de lunilatlarisation (ou daprs
Theunissen, nianization) des traits ottomans avec Venise
3
. Les sultans, afin de confirmer les
traits, les ratifiaient et ainsi entrinaient laccord conclu par leurs missaires. Puisque
laboutissement dune ngociation se faisait souvent dans une des cours concernes, les autres
souverains intresss devaient confirmer les articles de laccord. En tmoignent quelques
mentions partir du XV
e
sicle : les ngociateurs de la trve ottomano-hongroise de 1494 qui
a eu lieu Budapest, conviennent de le faire ratifier et jurer par Byezd II ; de mme le trait
de 1482 entre ce dernier et Venise doit-il tre ratifi par le doge.
Dans le trait sign entre la Porte et la Rpublique de Venise en 1540 qui met fin la
guerre entre les deux puissances (1537-1539) qui est cens tre cosigns par les deux parties
contractantes, nous ne constatons que lengagement unilatral du sultan, pris nanmoins sous
serment, de respecter un certain nombre darticles vis--vis des Vnitiens. Ces derniers sont
garantis par la possession de cet acte crit quauthentifie le monogramme du sultan (nian).
Contrairement la pratique en vigueur sous le rgne de ses prdcesseurs selon laquelle les
parties contractantes (la Porte et son interlocuteur : la Hongrie, la Pologne ou la Venise)
devaient prter serment devant les ambassadeurs pour la ratification de lbauche du trait le
sultan nprouve plus le besoin dun engagement rciproque du doge : si ce dernier
contrevient en quoi que ce soit aux articles du texte, il sera dli de son engagement unilatral
et ltat de guerre tabli
4
.
Alliance franco-ottomane
La gense des relations franco-ottomanes lpoque de Franois I
er
et de Sleymn I
er,
puisquelle intresse le grand public, tant en France quen Turquie, est bien tudie. On essaie
dexpliquer cette situation inhabituelle en insistant tantt sur lesprit douverture des deux
monarques, tantt sur la complexit de la situation internationale. Le rapprochement franco-
ottoman se contextualise dun part dans lantagonisme entre Franois I
er
et Charles Quint,
chef de la maison de Habsbourg et Empereur lu du Saint Empire romain germanique qui
soppose aux prtentions italiennes du Valois et de lautre, dans la lutte acharne entre sultan
et empereur. Lors des premires annes de ce double conflit, le Valois a cherch dabord le
soutien des puissances chrtiennes dEurope centrale et orientale. La cour de France nest
entre en rapport avec Sleymn que sous limpression de la ncessit
5
.
1
Glru Necipolu, Suleyman the Magnificent and the Representation of Power in the Context of Ottoman-
Habsburg-Papal Rivalry , Art Bulletin, LXXI (1989), pp. 401-27
2
Gilles Veinstein, La lettre du grand vizir de Soliman Ibrahim pacha, Charles Quint , in : Soliman Le
Magnifique : 15 fevrier au 14 mai 1990. Galeries nationales du Grand Palais, Paris, MAE, 1990, p.41.
3
Theunissen, Ottomano-Venetian, op. cit. pp. 448-469.
4
Ibid., pp. 255-257 ; Koodziejczyk. Ottoman-Polish, op. cit. pp. 68-78.
5
Conformment lesprit scientifique de leur poque, les travaux de Charrire, dUrsu ou de Bourrilly omettent
la plupart du temps dintgrer une analyse dtaille des conditions juridiques et conomiques qui ont permis le
rapprochement entre les deux tats. Charrire, Ngociations, op. cit. vol. I, pp. xx-xxviii ; Victor L. Bourrilly,
Lambassade de la Forest et de Marillac Constantinople (1535-1538) , Revue Historique 76 (1901), pp. 297-
328; I. Ursu, La politique orientale de Franois I
er,
Paris, H. Champion, 1908. Cette historiographie cristallise
46
En 1526, le roi de France, ayant lintention de continuer ses bonnes relations avec la
Porte, adresse une nouvelle lettre la Porte pour la restitution au culte chrtien de lglise du
Mont-Sion Jrusalem. Le refus dont le sultan fait part Franois I
er
est ferme, tout en tant
dans une tournure bienveillante. Selon le sultan, le problme nest comparable ni une
question de simple proprit, ni aux affaires concernant les domaines impriaux, car il
concerne la Religion : selon la loi islamique, il nest concevable de changer le statut dun lieu
consacr depuis bien longtemps la prire des musulmans, en faveur des Infidles. Dans ce
mme contexte, en 1528, le sultan confirme les privilges accords par Kansuh al-Ghur en
1507 aux marchands franais et catalans dAlexandrie qui Selm I
er
avait dj reconduit en
1517. Ainsi, par ces deux actes, le sultan esquisse les garanties religieuses et commerciales
des Franais et de leurs protgs que dvelopperont ultrieurement les Capitulations .
Jean de la Fort, ambassadeur en titre et en fonction auprs du sultan en 1535, devait
ngocier une action militaire concerte avec le sultan et une aide financire dun million dor.
Il aborde galement avec Ibrahim pacha loctroie dun trait de commerce calqu sur l
ahdname ottomano-vnitien. Si nous avons quelques lments sur les ngociations entre
lambassadeur et le grand vizir, cependant il est certain que celles-ci nont pas t abouties
en partie, cause de la mort du pacha et par consquent un trait na jamais t promulgu
par ce sultan
1
. Nanmoins, la comparaison de ce document avec le trait octroy par ce sultan
la Rpublique de Venise, qui date de 1521, montre combien le texte envisag pour les
Franais dveloppe aussi bien les privilges fiscaux et judiciaires que religieux des
Occidentaux
2
. Dans sa lettre au roi davril 1536, qui est conue en tant que bulletin de
conqute (de Perse), le sultan rend compte de la rception par le divan de lambassadeur. Le
sultan quand il rfre au partenariat stratgique, en respectant la loi islamique, vite lemploi
des termes comme lunion (ittihad) ou lalliance (ittifak) et se rfre un registre lexical
dnu de toutes implications juridiques
3
. Ainsi, il parle de lamiti et la concorde qui
unissent [les deux pays] ont t confirmes et ritres sous leur ancien forme
4
.
Pour saisir le caractre novateur de cette alliance, il convient de distinguer ses deux
aspects diffrents. Dune part, il y a la dimension stratgique consacre par un pacte politique
et qui se ralise dans la coopration navale ; dautre part, il y a la mise en place de relations
commerciales, culturelles et mme religieuses entre les sujets des deux tats. Si le contenu
commercial de ce partenariat reconduit en grande partie des formes dinteraction dj
anciennes, entre lOccident et lOrient mditerranens, - nanmoins, les marchands franais
peuvent dornavant court-circuiter les intermdiaires vnitiens dans les importations du
lalliance franco-ottomane comme une sorte dimage dpinal et empche de saisir ses diffrentes phases
historiques. Par consquent, lalliance franco-ottomane lpoque dHenri II devient alors mme quelle gagne
une importance capitale pour la stratgie et les activits de ce roi en Italie dans lhistoriographie franaise une
fade et mme banale rptition de celle noue lpoque de Franois I
er
. Gilles Veinstein, Les prparatifs de la
campagne navale franco-turque en 1552 travers les ordres du divan ottoman , ROMM 39 (1985), pp. 35-67.
Pour une critique des effets de vulgarisation et de mdiatisation autour cette question : Gilles Veinstein,
Soliman 90 , Soliman le Magnifique et son temps, op. cit., pp. 13-21 : 14-15.
1
Halil nalck est le premier Ottomaniste remettre en cause lauthenticit du trait de 1536 ( Imtiyazt , EI,
vol. III, p. 1213). Avant lui, Zeller les remet en cause sans pour autant emporter la conviction de ses
collgues sizemistes : Gaston Zeller, Une lgende qui a la vie dure : les Capitulations , Revue dHistoire
moderne et contemporaine, II 1955, pp. 127-132. nalck souligne que la mort dIbrahim pacha en 1536, a rendu
les ngociations autour dun trait commercial caduques. J. - P. Laurent ( Les articles franco-ottomans de
fvrier 1536, art. cit.), dmontre incontestablement que les Capitulations de 1536 nont jamais exist. Pour une
rcapituation, Gilles Veinstein, Les capitulations franco-ottomanes de 1536 sont-elles encore controversables
? , in : Vera Costantini et Markus Koller (d.), Living in the Ottoman Ecumenical Community. Essays in honour
of Suraiya Faroqhi, Leiden, Brill, 2008, pp. 71-88.
2
Theunissen, Ottomano-Venetian, op. cit., pp. 416-436 ; Charrire, Ngociations, op. cit., vol. I, pp. 255-258.
3
Gilles Veinstein, Les fondements juridiques de la diplomatie ottomane en Europe , Oriento Moderno,
LXXXVIII (2008), pp. 509-522 : 519.
4
Ibid., p. 518 ; Gilles Veinstein, Lettre de Soliman le Magnifique au roi de France, Franois I
er
, in : Soliman le
Magnifique, op. cit. p. 45.
47
Levant et ainsi contribuer considrablement au dveloppement de Marseille
1
- la dimension
stratgique de cet accord constitue, par ses effets gopolitiques, une vritable innovation. Il
appert que si le facteur premier du rapprochement spectaculaire qui saccomplit entre
Franois I
er
et le sultan, est bien linitiative franaise, la Porte y rpond avec un empressement
exceptionnel.
Laspect commercial du partenariat reconnat tacitement et rcompense une alliance,
prohibe par les cadres lgaux qui fixent le primtre daction de deux souverains
respectivement. Sur le plan terrestre, la coopration militaire pouvait tenir des actions
concertes, imposant lennemi commun lexistence dun double front, relchant dautant la
pression exerce sur chacun des allis. Par contre, sur le plan naval, une collaboration plus
directe tait ralisable, la modeste flotte des Valois se joignant larmada ottomane, pour
frapper les possessions des Habsbourg ou des allis de ces derniers dans les mers
Tyrrhnienne et Ligure : le partenariat stratgique devait apporter au sultan les ports et le
ravitaillement ncessaires ses galres trs loignes des bases maritimes ottomanes.
Vienne-I stanbul-Tabriz
Le 18 juin 1547, une trve de cinq ans est conclue Istanbul entre le sultan et les
Habsbourg, moyennant un tribut annuel de 30 000 florins dor. Les deux puissances se
partagent la Hongrie. Les Impriaux conservent la Transdanubie occidentale et les montagnes
slovaques qui stendent en arc de cercle de la Drave la frontire de la Transylvanie. Le
sultan maintient sa souverainet sur la plus grande partie de la plaine hongroise. En effet, la
rivalit entre deux grandes monarchies tenait moins des litiges territoriaux qu une
concurrence dans la sphre de lidologie du pouvoir, de sa symbolique, des sources de
lgitimit. Si la trve de cinq ans signe en 1547 ne proroge que le statu quo ante en Hongrie,
sur le plan symbolique elle a des consquences majeures : alors que Ferdinand doit payer
annuellement un tribut la Porte, Charles V, dans la version turque du trait, est priv de
nouveau de son titre de lempereur et se voit attribuer lpithte rductrice du roi
dEspagne car le sultan se rserve lui-mme ce titre. En outre, le statut du tributaire du
sultan, rend caduc, selon la Porte, toute prtention des Habsbourg la souverainet
universelle.
On laurait devin. La paix avec la casa dAustria gnre la guerre dans le front
safavide. Or ce systme dalternance devient de plus en plus contre-productif vers le milieu
du XVI
e
sicle. En 1547, le frre du chah et gouverneur de Chirvan, Alkas mirza se rfugie
Istanbul et convainc la Porte de la facilit conqurir lIran. Le sultan, en 1548, sans avoir
une cause lgitime pour mener une guerre sinon davoir sign une paix avec lempereur se
dirige vers Tabriz
2
. Il envoie de nouveau une mission au monarque uzbek Abdullatif khan
pour demander son appui. Cependant, mme si Sleymn I
er
encourage les sultans dAsie
centrale poursuivre leurs expditions en Iran oriental, il ne projette pas des oprations
1
Pour les premires institutions des marchands marseillais au Levant : Pernoud (d.), Histoire du commerce du
Marseille, t. I, Paris, 1949, pp. 13-168. Cependant, jusqu lpoque ottomane, les Franais nont pas une
institution stable et souvent, ils sont reprsents par les consuls catalans. Cest partir de Jean Benette (1507-
1524) qui est un vice-consul et puis, Pierre Benette (1524-1532), que les marchands marseillais ont leur
propre magistrat. Dans les annes 40 du XVI
e
sicle, les consuls franais tendent leur autorit aux
tablissements commerciaux catalans. Louis Dermigny, Escales, chelles, et ports francs au Moyen Age et aux
Temps modernes , Recueils de la Socit Jean Bodin, XXXIV (1974), pp. 417-428 et 446-473 ; Graud
Poumarde, Naissance dune institution royale : les consuls de la nation franais en Levant et en Barbarie aux
XVII et XVIIIe sicles, Annuaire-bulletin de la Socit de lhistoire de France, (2001), pp. 65-128.
2
Ferdn Bey, Mneat, op. cit. vol. I. pp. 605-606 ; smet Parmakszolu, Kuzey Irakta Osman
Hakimiyetinin Kuruluu ve Memun Beyin Hatralar , Belleten 37, (1973), pp. 191-230 ; J. R. Walsh The
revolt of Alqas Mirza , Wiener Zeitschrift fr Kunde des Morgenlandes, LXVIII (1976), pp. 61-78.
48
militaire coordonnes ni naide sur le plan logistique ces lointains allis qui lui demandent
incessamment des armes feu
1
.
Dans les premiers mois de lexpdition en Iran, larme ottomane occupe derechef la
capitale safavide sans rsistance. Mais de nouveau, le chah vite un affrontement direct. Aprs
le dpart des Ottomans, il retrouve sa capitale et occupe momentanment la forteresse de Van.
Cette campagne, de mme que celle de 1553, quoique modeste en effectifs et en objectifs par
rapport aux deux prcdentes, clarifient la situation des deux cts : les Ottomans ne peuvent
pas maintenir leurs conqutes au-del de la rivire Araxe et les Safavides sont incapables
doccuper la rgion de Van. Le sultan est pour la trve, car une paix avec le chah librerait
larme ottomane et les dpenses seraient moindres dautant, ce qui favoriserait le
financement de nouvelles entreprises contre les Habsbourg tant en Europe centrale quen
Mditerrane.
Paix dAmasya
Les guerres ottomano-safavides de lpoque sleymanienne ont une trame particulire.
Elles sont dclenches souvent par un stimulus li aux affaires frontalires : un prince
frontalier voire un membre de la dynastie rgnante passe au camp de lennemi. Ensuite, la
plupart du temps, ce sont les Ottomans qui marchent sur lennemi souvent aprs la
conclusion dune trve avec les Habsbourg
2
et conquirent quelques forteresses. Cependant,
faute de pouvoir assurer les conditions matrielles, surtout logistiques, pour une emprise
militaire durable, larme ottomane recule. Aprs son dpart, les Safavides reprennent les
rgions conquises par les Ottomans.
Pendant lexpdition de 1554, le sultan refuse plusieurs reprises dentendre les
missaires du chah. Dans une de ses lettres au chah, le sultan montre ainsi son intransigeance :
par votre lettre vous nous priez de faire la paix. Or cette porte est close. La demande de la
paix sied aux misrables
3
. Cependant, les circonstances (notamment, lchec en Azerbadjan)
forcent le sultan denvisager une trve. Dans une autre lettre au chah il insiste sur la ncessit
dassurer la tranquilit (istirahat) du reaya et la prosprit (refah) des sujets des deux pays: la
paix est mieux (al-sulh hayr). Mais il exige que la demande de paix vienne du chah, qui doit
sadresser la Porte grande ouverte (meftuh ve mekuf)
4
.
Lmissaire persan, Farrukhzda, achemine Amasya, en avril 1555, une lettre dont
linscriptio est trs longue et au lieu des invectives habituelles, on y trouve des louanges trs
labores et mme un pome de sept couplets dans lequel Sleymn est dcrit comme
Ferdn de lpoque, le deuxime Jamchd et Anuchirvan et le roi Salomon de son temps.
Dans la narratio, le chah se rfre souvent au Coran et notamment ce verset avec une haute
connotation diplomatique : dignitaires, dit la reine
5
, une illustre missive vient de me
parvenir. Elle est de Salomon. En voici la teneur : Au nom de Dieu, le Clment, le
Misricordieux
6
. Tahmasb insiste sur le renforcement des principes de la concorde
(muvafakat) et des rgles de lamiti et la fidlit (tekid-i kavaid-i dost va sadakat). Son
intention se rsume dans losmose entre Muhammad et Ali ainsi que dans la scurit des
militaires et des civils
7
. Les Ottomans acceptent les demandes du chah et les deux puissances
majeures de lAsie occidentale optent pour la paix
8
.
1
Ferdn Bey, Mneat, op. cit. vol. I., pp. 415-416.
2
Pal Fodor, Impact of the Sixteenth-Century Ottoman-Persian Wars on Ottoman Policy in Central Europe ,
va M. Jeremis (d.), Irano-Turkic Cultural Contacts, Piliscsaba, The Avicenna Institute, 2003, pp. 41-51
3
Petra Kappert (d.), Tabakat, op. cit., p. 470 r.
4
Ferdn Bey, Mneat, op. cit., vol. II, pp. 56-57
5
La reine de Saba.
6
Le Coran XXVII, 29-30.
7
Sari Abdullah, Dstrl-Ina, Istanbul niversitesi : Trke Yazmalar, 1252: fol. 231 r-234 v.
8
Ilhan ahin -Feridun Emecen, Amasya Antlamas , TDVIA, vol. III, p. 4.
49
Faute de raliser de nouvelles extensions lest, le sultan prvoit le renforcement du
glacis protecteur entre les deux entits politiques. La paix dAmasya (1555) impose la
reconnaissance des zones de domination et le statu quo territorial sest entrin. Les Ottomans
conservent le Irak-i arab et lemprise ottomane en Gorgie occidentale devient formelle
1
.
Ainsi lImrtie, la Mingrlie, la Gourie et le Samtskh occidental passent sous influence
ottomane tandis que le Kartli, la Kakhtie et le Samtskh oriental deviennent des protectorats
safavides. Quand Lon de Kakhtie, demande lintervention de la Porte pour son fils captif
Qazvin, le sultan dans sa lettre (name), rappelle son destinataire les stipulations de la paix
dAmasya et refuse cette demande daide: tant avec le son excellence le chah dans une
paix bien fonde et votre royaume, ds avant la paix [dAmasya ], faisait partie du ct du
chah, ma volont auguste est de ne pas crer une situation contre lengagement et la paix
2
.
La frontire ottomano-safavide dans le Caucase stablit donc partir des frontires internes
des seigneuries gorgiennes. La paix stipule galement larrt de la pratique de lanathme
(lanet) des trois premiers califes de lislam en Iran ainsi que lautorisation donne aux
plerins dIran de visiter les Lieux saints en Arabie ainsi qu Karbala et Nadjaf, en Irak.
La rivalit entre ces deux grandes monarchies dAsie occidentale repose sur un hritage
bien constitu. Il est difficile de faire part de ce qui relve de lpreuve de force entre deux
puissances, dune opposition religieuse et de lhostilit personnelle. Les monarques doivent
dfendre leur capital dhonneur, conformment aux conceptions nobiliaires du temps. Force
est de constater que dans les rapports ottomano-safavides, les deux cts se rfrent un
ancien rpertoire de codes diplomatiques pour conduire leurs ngociations qui sont, par
ailleurs, rares et que, la guerre de domination intresse principalement ces deux entits
politiques, rien de semblable dans la lutte pour la suprmatie en Europe centrale. Avant
linstallation dfinitive des Moscovites au Caucase au XVIII
e
sicle, la lutte de pouvoir pour
obtenir lhgmonie dans la rgion se droule donc sans lintervention dune puissance tierce.
La guerre et la paix se font lchelle bilatrale. Les deux grandes puissances dcident seules
dun accord quils imposent ensuite leurs vassaux et allis
3
.
Les Ottomans et locan I ndien
Le sultan ottoman a jet son dvolu sur locan Indien pour faire face aux Portugais.
Ds la fin des annes 1520, Sleymn I
er
a ordonn au gouverneur dgypte de construire une
flotte en vue dune expdition vers lInde. Hadm Sleymn pacha, la tte dune flotte
considrable construite nouvellement quitte Suez en 1538 en direction de lInde
4
. Le pacha
met profit son passage Aden pour soumettre le port. Son chec cuisant face larmada
portugaise devant Diu, nempche pas la cration du beylerbeylicat qui porte quelques coups
la suprmatie portugaise dans la rgion
5
. Puis en quelques annes, les Ottomans conquirent
la majeure partie du Ymen et y installent 1 500 janissaires. De cette porte fortifie, les
navires ottomans assurent la surveillance troite de lentre de la mer Rouge. Pourtant, les
deux interventions de la flotte de Sleymn I
er
dans la rgion, en 1538 et en 1546, donnent des
rsultats limits
6
. Aprs la seconde, Basra passe sous son autorit. Or en 1552, la flotte
1
Gne Iksel, Lemprise ottomane en Gorgie occidentale lpoque de Sleymn I
er
, Nicola Mlis-Mauro
Nobili (d.), Ftuhul-buldan, Stampa dellUniversit di Cagliari, (prvue pour mai 2012).
2
MD VI, 880
3
En avril 1556, le khan uzbek demande de nouveau des munitions et darmes, utiliser contre le chah. Le sultan
sexcuse de ne pouvoir plus laider mais assure son alli que le chah nattaquera plus ses territoires : Ferdn
Bey, Mnet, op. cit. vol. II, pp.50-52. Quand le prince de Chirvan, lalli de la Porte pendant lexpdition de
1554 demande des nouvelles instructions pour une attaque sur le territoire safavide, la Porte lempche sous le
mme prtexte: MD VI, 1186.
4
Giancarlo Casale, Ottoman Age of Exploration, op. cit. pp. 53-68.
5
Michel Tuchscherer, Chronologie du Ymen (1506-1635) , Chroniques ymnites [En ligne], 8 | 2000, mis en
ligne le 06 septembre 2007, Consult le 06 mars 2012.
6
Naim R. Farooqi, Mughal-Ottoman Relations: A Study of Political and Diplomatic Relations Between Mughal
India and the Ottoman Empire 1556-1749, Delhi, 1989, p. 17.
50
ottomane est disperse par les Portugais lentre du Golfe. Une autre qui quitte Basra en
1554, est coule devant Mascate. Ces dfaites marquent la fin des expditions ottomanes dans
locan Indien. Les galres du sultan ne sont parvenues ni faire sauter le verrou portugais du
Hormuz, ni dominer entirement le Golfe
1
.
La politique ottomane dans cet espace politique na pas eu une grande rentabilit. Elle
servit uniquement tablir des alliances instables et phmres avec des chefs locaux la
fidlit douteuse, incapables dopposer une vritable rsistance aux Portugais. Les ressources
humaines mises au service de la politique dexpansion dans cette rgion, sans tre
ngligeables, ntaient jamais dmesures. Le cot financier de cette politique tait de taille,
les succs apparaissant frquemment plus coteux que les checs. Lappui des allis locaux
devait tre gnreusement pay, les adhsions achetes, les aides rcompenses. En outre,
larme ottomane cantonne en permanence au Ymen et Bassora reprsentait aussi une
dpense importante pour les coffres de ltat. Si les Ottomans restent incapables liminer les
Portugais, ces derniers, de leur ct, chouent court-circuiter totalement le commerce des
pices largement sous le contrle des musulmans, compte tenu prcisment des positions
ottomanes dans le golfe Persique et en mer Rouge, davantage renforces par loccupation en
1557 de Massawa sur la cte rythrenne
2
.
10. Seconde priode du rgne de Sleymn : 1555-1566
Il serait intressant de faire une biographie parallle des deux grands monarques du
XVI
e
sicle, Charles Quint et Sleymn. Les analogies sont particulirement frappantes au
moment de la fin de leur rgne. Fatigus de vies passes sur les routes et dans des luttes
interminables, dsenchants des fastes de la cour, des chasses et du protocole, malades tous
deux de la goutte, ils se rvlent, au soir de la vie, pieux et mditatifs. Sobrement vtus, ils ne
portent plus de bijoux et ne sembarrassent gure des services de table en porcelaine et en or.
Lempereur se retire en 1556 son palais-monastre de Yuste, dlaissant la capitale au profit
de son fils Philippe II et dlgue son titre dempereur son frre, Ferdinand I
er3
.
partir du dbut des annes 1550 ou plus prcisment aprs la mort de ces deux fils,
Mustafa et Cihangr, les chroniqueurs ottomans et les observateurs europens discernent chez
Sleymn une attitude de plus en plus orthodoxe, surtout aprs la construction de
Sleymniye
4
. La crmonie dinauguration de la mosque de Sleymniye cre aussi les
conditions du rapprochement diplomatique entre la Porte et lIran safavide. Le chah adresse
au sultan une trs longue lettre de flicitations. Son fils crit une lettre au grand vizir et
lpouse du chah, la sultane, Hrrem. La longue lettre du chah est illustre de pomes, de
paraboles et de proverbes. Le sultan lui rpond dans des termes comparables en loquence,
mais se rvle sans doute moins loquace tant dans linscriptio, que dans le dveloppement du
name
5
.
Or la grande transformation de lEmpire ds les annes 1550 ne peut pas sexpliquer
que par ltat desprit du sultan. Les hauts dignitaires prennent conscience des capacits et
limites de lEmpire. La nature de lorganisation militaire et les conditions logistiques de
lpoque dterminent, pour lessentiel, le rayon daction de la machine de guerre ottomane
6
.
1
Giancarlo Casale, Ottoman Age of Exploration, op. cit. pp. 95-97.
2
Svat Soucek, Ottoman Naval Policy in the Indian Ocean , in: id., Studies in Ottoman Naval History and
Maritime Geography, Istanbul, ISIS, 2008, pp. 79-82.
3
Pierre Chaunu, Michelle Escamilla, Charles Quint, Paris, Fayard, 2000. Pour la goutte du sultan et son
influence dans sa vie psychique cf. Metin Kunt, Sultan Sleymn ve Nikris , zlem Kumrular (d.),
Muhteem Sleyman, Istanbul, Kitap Yay., 2007, pp. 13-21.
4
Glr Necipolu, The Age of Sinan, London, 2005, pp. 207-221. Ce nest plus le mme sultan qui adhre une
interprtation peu orthodoxe de la religion: Cornell Fleischer, The Lawgiver as Messiah: The Making of the
Imperial Image in the Reign of Sleymn , in: Gilles Veinstein (d.), Soliman, op. cit., pp. 159-177.
5
Ferdn Bey, Mneat, op. cit., vol. I, pp. 623-626.
6
Pour une illustration des primtres daction ottomane : Perjes, The Fall of Medieval Hungary, op. cit., pp. 241-
51
Par exemple, aprs la paix de 1555, lobjectif majeur du sultan est de garder le statu quo
ottomano-safavide. Ainsi, dans sa correspondance avec le beylerbey dErzurum, le sultan fait
tat de son indiffrence aux actions de Tahmasb en Gorgie orientale, dans la mesure o le
chah ne singre pas (dest-i tetavl) dans les territoires des rois et bey gorgiens sous la zone
dinfluence ottomane
1
. De mme, quand Lon de Kakhtie demande lintervention de la Porte
pour son fils captif Qazvin, le sultan lui rappelle les stipulations de la paix dAmasya et
rejette schement cette demande daide : tant avec son Excellence le chah dans une paix
bien fonde et votre royaume, ds avant la paix [dAmasya], faisait partie du ct du chah, ma
volont auguste est de ne pas crer une situation contraire lengagement et la paix. Et, il
durcit le ton : se tourner tantt vers lun, tantt vers lautre nest pas du tout un signe de
sincrit parmi ceux qui observent le pacte dallgeance
2
.
Linfrastructure routire et la consolidation territoriale
partir du deuxime quart du XVI
e
sicle, la Porte met en place des structures qui
facilitent la circulation non seulement des hommes gouverneurs, militaires, fonctionnaires,
ambassadeurs mais aussi des informations avec une efficacit dont les Mhimme font tat.
En effet, les ordres du sultan sur les prparatifs dune mobilisation militaire ou des circulaires
gnrales sur ladministration fiscale ou judiciaire du territoire peuvent tre diffuss
rapidement dun bout lautre dans lespace centralis du territoire ottoman
3
. Ltablissement
de linfrastructure routire assure lintgration du territoire, lhomognisation de la structure
administrative ainsi que la consolidation idologique de lEmpire
4
.
Le systme, son apoge, reposait sur les six voies principales (les routes de la Droite,
de la Gauche et du Milieu) qui partaient dIstanbul vers les frontires de lEmpire. En
Roumlie, elles conduisaient, respectivement, vers le cours infrieur du Danube et puis vers la
Crime et vers Lvov ; vers Belgrade (via militaris) pour atteindre, la Hongrie ; vers
Salonique, puis vers lAdriatique. En Anatolie, les trois kol, dans leur tat dfinitif, menaient
vers lEst et le Sud, dIstanbul via Erzurum Tabriz ; via Diyarbakr vers Bagdad ; et vers
Alep, Damas et le Caire. Des ramifications reliaient les grandes routes aux centres
administratifs qui se trouvaient de part et dautre des routes principales, ou fournissaient
parfois des voies de communications. Les menzil (relais), qui ne sont pas rguliers, sont tout
de mme bien pourvus en montures de rechange
5
.
La rforme du systme par Ltf pacha dans les annes 1540 permet de remplacer les
anciens magasins postaux, amnags de manire htrogne, par des tapes gres par des
professionnels exempts de certaines taxes
6
. Cest dans cette perspective que nous
interprtons la prise en compte croissante des distances gographiques. Cela parat dans les
sources travers un lexique administratif appropri. Notons lusage frquent du terme
grandes distances (baid mesafe)
7
.
42 ; Rhoads Murphey, The Ottoman Warfare, 1500-1700. London, Blackwell, 1999, xiv.
1
MD VI, 638.
2
MD VI, 880.
3
MD III, 226; 558 ; 771; 1648; MD VII, 1326; 2191; MD XVIII, 173, 190, 207, 208, 241, 243-244.
4
Colin Heywood, Ulak , EI, vol. XIII; Sema Altunan, Osmanl Devletinde Haberleme A:
Menzilhneler , in Hasan Celal Gzel (d.): Trkler, op. cit. vol. X, pp. 913-919.
5
Luigi Bassano, I costumi et i modi particolari de la vita di Turchi, Monaco, Max Hueber, 1964, p. 56.
6
MD, XXX, 62.
7
Par exemple, la passivit ottomane devant la conqute de Kazan par Ivan IV en 1552 est justifie par les
grandes distances : Alexandre Bennigsen et Chantal Lemercier-Quelquejay, La grande horde Nogay et le
problme des communications entre lEmpire ottoman et lAsie centrale en 1552-1556 , Turcica VIII/2 (1976),
pp. 203-236 ; Pour la perception de locan Indien : Veinstein, Autoportrait du sultan, op. cit., p. 226.
52
Les nouvelles orientations de la politique trangre ottomane
Dans la seconde moiti du XVI
e
sicle non plus, la diplomatie ottomane nacquiert pas
une dimension spcifique et ne devient pas une branche part entire de la politique,
disposant de structures, de rgles et dobjectifs clairement dfinis. Il y a tout de mme des
volutions. Nous avons vu que Ibrahim pacha, comme les premiers Ottomans, utilise la
diplomatie des fins militaires. Cette situation change vers la moiti du XVI
e
sicle.
Dornavant, notamment dans le problme du partage de la Hongrie, le recours aux armes
marque lchec de la diplomatie, non la concrtisation des ambitions expansionnistes.
Aprs 1547 et 1555, la diplomatie ottomane nest pas une diplomatie moins
entreprenante. Bien au contraire. Le sultan et ses hauts dignitaires vont multiplier les
tentatives de conciliation avec les Impriaux et les Safavides. Ce passage dune diplomatie de
conqute une diplomatie de paix saccompagne de llaboration des nouvelles orientations
politiques dont Rstem pacha, le grand vizir du sultan (1544-1553 ; 1555-1561) devient son
porte-parole
1
. tant un haut-dignitaire qui investit tant sur le commerce rgional
quinternational, il prconise une politique extrieure plus stable
2
. Consquemment, la Porte
commence reconnatre le statu quo tabli dans les zones frontalires par la reconduction des
trves consenties ses deux principaux rivaux.
Pour les Habsbourg, le document de 1547 est renouvel avec de lgres modifications
en 1552, 1559, 1562 et 1565. De mme, pour les Safavides, la paix dAmasya est reconduite
en 1562 et en 1565. Dans lespace pontique, le sultan adopte le rle de conciliateur dans les
relations entre le khanat de Crime, la Pologne et la Moscovie et se contente de confirmer la
configuration politique, mme aprs la conqute dAstrakhan en 1556. Ainsi, la diplomatie
devient graduellement un procd de plus en plus utilis tant pour rgler les conflits
frontaliers que pour viter les grands antagonismes. Logiquement, cette diplomatie est avant
tout tourne vers les voisins. Bien que les missaires des pays lointains continuent se rendre
la Porte, par exemple les ambassadeurs du sultan dAceh, les alliances durables ne
stabliront plus avec les tats de lespace politique indien.
Dans cette poque, la machine de guerre ottomane, hormis une mobilisation en 1566 en
Europe centrale, se concentre uniquement en Mditerrane, ce qui permet galement le
maintien de lalliance ottomano-franaise. Cest lambassadeur dHenri II, Gabriel dAramon
qui ractive lalliance contre les Habsbourg. Il alerte la Porte sur les ngociations entre
Martinuzzi et Ferdinand et suggre au sultan de lancer conjointement une nouvelle campagne
en Hongrie en mme temps que ses armes entrent en Italie par le Pimont. En Mditerrane,
une attaque concerte est projete sur Malte passe en 1530 sous la domination des chevaliers
de Saint-Jean. Les difficults de coordination entre les deux flottes poussent modifier le plan
initial. La flotte ottomane lance une attaque sur une autre forteresse des Chevaliers, Tripoli,
qui passe sous la domination ottomane en 1551 : un nouveau beylerbeylicat y est cre
3
.
Dsormais, les guerres ottomano-habsbourgeoises en Mditerrane se focalisent sur les
forteresses principales de la zone mdiane dont le contrle devient la condition ncessaire
pour une domination durable : lle de Djerba (conquise par les Espagnols en 1558, reprise
lanne suivante
4
), Malte (1564-65). Tunis et La Goulette seront lobjet dune rivalit acerbe
pendant le troisime quart du sicle.
1
Halil nalck, Sultan Suleyman: The Man and the Statesman, in Gilles Veinstein (d.), Soliman le magnifique
et son temps, op. cit. pp. 89-103: 94-95.
2
Dj en 1546, il est pour le dsengagement militaire en espace indien : Veinstein, Autoportrait du sultan, op. cit.
p. 230. Pour la premire biographie extensive sur lui : Ahmet Arslantrk, Bir Brokrat ve Yatrmc olarak
Kanuni Sultan Sleymnn Veziriazam Rstem Paa, thse de doctorat non publi, Marmara niversitesi, 2011.
3
Stphane Yerasimos, Les relations franco-ottomanes et la prise de Tripoli en 1551 , in Veinstein (d),
Sleyman Magnifique et son temps, op. cit. pp. 529-547.
4
Gilles Veinstein, Aperu sur lentre de lle de Djerba dans lorbite ottomane , Revue dhistoire maghrbine,
31-32 (1983), pp. 395-410
53
Conclusion
Contrairement un topos qui est reproduit tant sous la plume des Ottomanistes que par
une historiographie orientaliste, lmirat ottoman fait de la diplomatie un instrument pour la
consolidation et lexpansion de ltat. Dans le milieu cosmopolite de lEurope orientale o se
ctoient les traditions administratives byzantines, italiennes, hongroises et slaves, lmirat
ottoman intgre ses pratiques diplomatiques les usages en vigueur sur la scne
internationale. Par ailleurs, cest seulement cette poque que nous voyons apparatre les
potentats ottomans dans des confrences internationales ; cest galement dans cette priode
que les alliances matrimoniales entrent dans le rpertoire daction de la Porte. La conqute de
Constantinople et les efforts de Mehmed II et de Byezd II pour raffermir le pouvoir ottoman
dans les Balkans, sur le pourtour pontique et en Anatolie orientale permettent dune part aux
Ottomans de se rclamer de la tradition impriale romano-byzantine et de lautre, ddifier un
espace territorialement homogne et solide.
Au dbut du XVI
e
sicle, la Porte met en place une armature administrative qui
ambitionne de se mesurer aux autres puissances rgionales. Pour faire face au sultan
dgypte, les Ottomans mettent en place un dispositif efficace pour craser la cavalerie
mamelouke. Pour disputer la domination des Balkans avec le royaume de la Hongrie, le sultan
ottoman use de lartillerie pour capturer les places fortes et faire face dans une bataille range.
Pour rivaliser avec la Rpublique de Venise en Mditerrane orientale, il dploie une
puissance navale et enfin, contre les Safavides, il met en place un systme de communications
et dapprovisionnement. Cest en multipliant leur dispositif militaire (par adaptation ou
invention) que les Ottomans remportent des victoires dcisives sur plusieurs fronts. Larme
ottomane a pu faire la synthse des diffrentes cultures militaires auxquelles elle devait faire
face. Pour autant, dans cette expansion fulgurante, la diplomatie ne reste pas en arrire et la
Porte noue des alliances de caractre indit : les traits viagers avec les Jagellon, le partenariat
stratgique avec les Valois contre les Habsbourg. En effet, le succs de lEmpire repose
dabord sur son aptitude sadapter aux ncessits du terrain.
Pendant le rgne de Sleymn I
er,
les Ottomans sont actifs dans plusieurs espaces
gopolitiques, notamment en Europe centrale et orientale, en Asie occidentale, en
Mditerrane et quoique dans une moindre mesure, dans locan Indien. Il lui faut intervenir
sur des champs doprations trs diverses et loigns les uns des autres aux quatre coins de
lempire qui a acquis une envergure mondiale. Mme si une spcialisation consacre chacun
de ces espaces dans la bureaucratie centrale ne voit pas le jour, la Porte rpond cette
complication par la mise en place de structures administratives flexibles permettant suivre
une politique trangre cohrente.
La seconde phase du rgne de Sleymn I
er,
marque notamment par la rigidification des
frontires, par la prise en conscience des distances gographiques ainsi que par la prudence
des hauts dignitaires par rapport aux projets qui demandent dinvestissements militaires et
financiers considrables, est selon toute vraisemblance, la prfiguration du rgne de son
successeur. Suivant son avnement, Selm II garde sur leurs postes, quelques exceptions
prs, les hauts dignitaires de son pre. Son ministre principal, Sokollu Mehmed, qui a fait sa
carrire sous le grand vizirat de Rstem pacha, est un homme dtat qui reprsente ces
nouvelles orientations politiques. Deux autres figures galement minentes, le grand mufti
dIstanbul, Ebussud qui a rorient la politique religieuse de lEmpire
1
, et le chancelier
Cellzde jouent un rle considrable dans la transmission au nouveau sultan des rgles qui
caractrisent aussi bien la tradition politique de la Porte en gnral que les nouvelles
dispositions de lEmpire dans la seconde moiti du XVI
e
sicle.
1
Cf Colin Imber, Ebu s-suud: The Islamic Legal Tradition, Stanford, Stanford University Press, 1997.
54
Chapitre 2. Les transformations de lespace politique ottoman dans la seconde
moiti du XVI
e
sicle
Il faut se faire une ide prcise du systme territorial ottoman si lon veut chercher
comprendre le mode de relations que la Porte a entretenues avec ses diffrentes priphries et
le monde extrieur. Ltude des zones priphriques et des frontires de lEmpire, aide non
seulement mieux saisir les multiples strates des facteurs qui psent sur la procdure de prise
de dcision mais aussi pour enrichir notre connaissance de la politique trangre ottomane.
Ainsi, les diffrents composants de lespace politique ottoman doivent tre analyss dune
part selon la place quils occupent dans les Territoires bien gards du sultan, et de lautre,
en fonction de leurs rapports avec le monde extrieur. Dautre part, dans une tude qui sattle
interprter la politique trangre dune entit politique - qui plus est dun empire - il faut
pralablement dterminer ltendue spatiale de cette entit, ses extensions territoriales, ses
frontires et comprendre galement les principes qui dfinissent la conception territoriale.
1. Les provinces centrales et salyaneli
Comme nous lavons constat dans le chapitre prcdent, le beylerbeylicat recouvre un
sens la fois militaire, administratif et gographique. Il dsigne la circonscription
administrative, subdivision territoriale, et par consquent, la province, par opposition la
capitale
1
. Or, aprs les conqutes de Selm I
er,
lespace politique ottoman slargit
considrablement et ce dispositif systmatis sous le rgne de Mehmed II ne suffit plus
encadrer lespace politique et des nouvelles mesures sont appliques afin dadministrer
lEmpire. Ainsi, dans la seconde moiti du XVI
e
sicle, les sultans sont confronts un choix
contradictoire entre limposition dune autorit unique sur un territoire immense et la prise en
compte, lchelle locale ou rgionale, dentits sociopolitiques trs diverses dont la plupart
aspiraient une plus grande autonomie par rapport la Porte.
Dans le noyau principal de lEmpire (i-il), les provinces sont circonscrites par des
limites bien tablies et gouvernes selon une culture administrative homogne
2
. Le turc est la
langue vhiculaire des affaires administratives. Les units administratives se distinguent par la
prdominance de lunit montaire : lake (aspre)
3
et par une homognit culturelle et
artistique
4
. Tout au long du rgne de Sleymn I
er,
nous observons la forte intgration des
sancak ladministration centrale, grce lefficacit de linfrastructure routire
5
, notamment
dans le domaine de la politique fiscale
6
. Cependant, dans quelques provinces frontalires qui
sont cres cette poque, comme celles de provinces dErzurum (1535) et de Van (1548)
lEst ou de Budin (1541) et de Temesvar (1552) lOuest, nous constatons lexistence de
diffrentes formes de prlvement fiscal et donc, dadministration territoriale. Ainsi, plus on
sloigne du centre, plus le systme administratif revt des formes hybrides et diffrencies
7
.
1
Gilles Veinstein, LEmpire dans sa grandeur , in : Robert Mantran (d.),Histoire de lEmpire ottoman, Paris,
Fayard, 1989, pp. 159-171.
2
Robert Mantran, LEmpire ottoman : une conception pragmatique du pouvoir , Comptes-rendus des sances
de lAcadmie des Inscriptions et Belles-Lettres, CXXXVII 3 (1993), pp. 757-763.
3
evket Pamuk, Money in the Ottoman Empire , in : nalck (d.), Economic and Social History, op. cit., pp.
947-980.
4
Salih zbaran, Bir Osmanl Kimlii : 14.-17. Yzyllarda Rum. Rum Aidiyet ve Imgeleri, Istanbul, Kitap yay.,
2004; Cemal Kafadar, A Rome of Ones Own: Reflections on Cultural Geography and Identity in the Lands of
Rum , Muqarnas, 24 (2007), pp. 7-25. Sur la prponderance du rite hanfite voir parr exemple MD XXI, 502.
5
Voir par exemple cet ordre adress tous es gouevrneurs de lHongrie Erzurum concernant la punition des
coupables : MD XVIII, 190. Voir aussi, MD XVIII, 173, 208241-243
6
Les recensements (tahrir) servent valuer les rendements conomique, financier et humain et permettent
ladministration centrale de tirer une connaissance approfondie des provinces dans bien des domaines : Halil
nalck, The Ottoman Empire. The Classical Age 1300-1600, London, Phoenix, 1973, pp. 103-105.
7
Bruce W. McGowan, Sirem Sanca Mufassal Tahrir Defteri, Ankara: TTK, 1983 ; Nejat Gyn, Wolf Dieter
55
Par exemple, dans les territoires ottomans en Europe centrale, notamment en Hongrie,
le condominium devient la norme
1
. En Croatie, les structures militaires et fiscales pour assurer
la dfense du pays, iftlik et ocaklk viagers, constituent plus que la moiti des domaines
cultivables. Le poste de kapudan, dont la charge sexerait autrefois sur les rivires des
rgions limitrophes, finit par devenir celle dun officier commandant les forteresses et les
ouvrages dfensifs de tout un secteur
2
. Dans les provinces orientales, les units
administratives sous le rgime hrditaire (yurtluk-ocaklk), voire des principauts autonomes,
sont administres, par le beylerbey, ct des sancaks sous le rgime du timar
3
. Ces enclaves
semi-autonomes conservent leurs dirigeants hrditaires, en tant quintermdiaires entre la
communaut locale et ladministration centrale. En ce qui concerne la perception des impts
et la justice pnale, les bey cooprent avec les agents du beylerbey et des cadis. Cependant, au
fur et mesure que les frontires se dplacent, les units administratives jadis frontalires
sous le rgime hrditaire perdent leurs particularits administratives et deviennent des
sancaks administrs directement par le divan
4
.
Il est difficile de faire le lien, entre la distance gographique et un rgime fiscal donc
lautonomie politique. Toutefois, on constate, une corrlation ngative quant lautonomie
fiscale et politique des provinces soumises au rgime de timar : plus une province se situe prs
de la capitale et loin dune frontire, moins elle a de linitiative. On peut penser que
lloignement du centre permet une plus grande autonomie, mais ce nest pas toujours le cas.
Mme si la Porte dlgue une partie de ses prrogatives aux gouverneurs des provinces
frontires pour les ngociations et cre ainsi un deuxime niveau de lactivit diplomatique
sur lequel nous reviendrons grce lamlioration de lencadrement administratif,
notamment la rapidit relative de la communication, Istanbul garde la haute main sur les
provinces frontalires de li-il. Leur administration et leur contrle (serhaddlern nazm u
intizam ve zabt u syaneti) sont une priorit de ltat. Force est de constater que, dans les
provinces centrales voisines de deux grands rivaux de lEmpire, les Safavides et les
Habsbourg, Istanbul exerce une pression continue afin de contrler leurs rapports
5
. Surtout
dans les longues priodes de trve avec les Habsbourg et les Safavides, le divan intervient
souvent et sollicite les beylerbey de faire preuve de patience et de mudara (dissimulation)
6
.
Htteroth, Land an der Grenze: Osmanische Verwaltung im Heutigen Turkisch-Syrisch-Irakischen Grenzgebiet
im 16. Jahrhundert, Istanbul, Eren, 1997 ; Nilufer Bayatl, XVI. Yzylda Musul Eyaleti, Ankara, TTK, 1999 ;
Geza David, 16. Yzylda imontornya Sanca, Istanbu, Tarih Vakf yay., 1999; Ahmet Gndz, Osmanl
daresinde Musul (1523-1639), Elaz, Frat niversitesi Yaynlar, 2003.
1
Gbor goston, Ottoman Conquest and the Ottoman Military Frontier in Hungary , in : B. Kirly, L.
Veszprmy (d.), A Millennium of Hungarian Military History, Boulder, Atlantic Research, 2002, 85-110.
2
Nenad Moaanin, Town and Country on the Middle Danube, 1526-1690, Leiden, Brill, 2005.
3
Nejat Gyn, Yurtluk-Ocaklk Deyimleri Hakknda , in : Bekir Ktkoluna Armaan, stanbul, 1991, pp.
269-277; Orhan Kl, Yurtluk-Ocaklk ve Hkmet Sancaklar zerine Baz Tespitler , OTAM 10 (1999),
pp.119-137; id., Van Eyaletine Bal Sancaklar , Osmanl Aratrmalar, XXI (2001), pp. 189-207.
4
Mehmet Ali nal, 16. Yzylda Harput Sanca (1518-1566), Ankara, TTK, 1989; id., XVI. Yzylda Palu
Hkmeti , Ondokuzmays niversitesi Eitim Fakltesi Dergisi, 7 (1992), pp. 241-265.
5
Par exemple, pendant la guerre de Chypre, les Ottomans essayaient de gagner la neutralit de la Cour de Vienne
et du chah. MD VI, 1122. Le mme constat est valable pour les confins de lEmpire dans lespace pontique. Les
rapports des gouverneurs de Kili, dAkkirman et dz avec les starostes polonais ainsi que les vassaux du
sultan sont sous le strict contrle dIstanbul.
6
Pour les ordres contenant des instructions spcifiques sur mudara au gouverneur de Budin pendant la guerre
vnto-ottomane de 1570-1573: MD X, 75, 110, 143, 449 ; MD XII, 262, 1067. Pour un exemple du rgne de
Sleyman, MD III, 384] Pour un ordre au gouverneur de Bosnie dans ce mme contexte : MD XXI, 149. celui
de Pojega, MD XVIII, 141.
56
Tableau. 1 Liste des beylerbeylicats
1
Ceux qui sont suivis dun * sont des provinces centrales.
2
Enver akar, Kanuni Sultan Sleyman Kanun-nmesine Gre 1522 Ylnda , art. cit.
3
Daprs le sancak tevcihat defteri publi par Metin Kunt, Sancaktan, op. cit. pp. 133-149.
4
Mehdi Ilhan, Amid (Diyarbakr):1518 Tarihli Defter-i Mufassal, Ankara, TTK, 2000.
5
Adnan Bakhit, The Ottoman Province of Damascus in the Sixteenth Century, Beirut, 1982.
6
Muhammed es-Seyyid Mahmud, XVI. Yzylda Msr Eyaleti, Istanbul, Edebiyat Fakltesi, 1990.
7
Refet Ynan, Dlkadir Beylii, Ankara, TTK, 1990, pp. 94-95.
8
Idris Bostan, Cezyir-i Bahri-Sefd Eyaletinin Kurulusu, 1534 , Tarih Dergisi 38 (2003), pp. 61-78.
9
Dndar Aydn, Erzurum Beylerbeyligi, , op. cit. p. 60.
10
J.R. Blackburn, Two Documents on the Division of Ottoman Yemen into Two Beglerbegiliks (973/1565) ,
Turcica XXVII (1995), pp. 223-36
11
Pal Fodor, Some notes on Ottoman tax farming in Hungary, Acta Orientalia, LIV/4 (2001), p. 427-435.
12
Nicolas Vatin, Un territoire bien gard du sultan ? : Les Ottomans dans leur vilyet de Basra, 1565-
1568 , (sous-presse). Je remercie lauteur pour avoir me communiqu son article.
13
Orhan Kl, XVI. ve XVII. Yzyllarda Van, Van, Belediye Bakanl Yaynlar, 1997, p. 118.
14
Pal Fodor, Das Wilajet von Temeschwar zur Zeit der osmanischen Eroberung, Sdost-Forschungen, 55
(1996), p. 25-44
15
Jon E. Mandaville, The Ottoman Province of al-Has in the Sixteenth and Seventeenth Centuries, Journal of
the American Oriental Society, Vol. 90/ 3 (1970), p. 486513.
16
Cengiz Orhonlu, Habe Eyaleti, op. cit., p. 31-42.
17
Benjamin Arbel-Gilles Veinstein, La fiscalit Vnto-chypriote au miroir de la lgislation ottomane. Le
Qnnnme de 1572 , Turcica XVIII (1982), p. 7-51.
Les beylerbeylicats
1
Le registre de tevcihat 1522
2
Le registre de tevcihat 1568-1574
3
Rumeli (136. ?)* X X
Anadolu (139. ?)* X X
Rum (141. ?)* X X
Karaman (148. ?)* X X
Diyarbekir (1515)*
4
X X
am (1517)*
5
X X
Msr (1517)
6
X X
Dulkadiriye (1522)
7
X X
Haleb (1523 ?)* X
Cezayir (1534)*
8
X
Erzurum (1535)*
9
X
Bagdad (1535) X
Ymen (1540)
10
X
Budin (1541)*
11
X
Basra (1546)
12
X
Van (1548)*
13
X
Temesvar (1553 ?)*
14
X
Lahsa (1555)
15
-
Habe (1555)
16
X
Kbrs (1571)
17
X
57
Les structures dcentralises
Les conqutes de Selm I
er
et de Sleymn I
er,
dans les rgions au-del de ce noyau
quasi-homogne, amnent llaboration de nouvelles formes administratives, adaptes
lexpansion territoriale. La plupart des rgions conquises en Msopotamie (Bagdad, Basra) et
en Arabie (Djedda, Ymen) de mme que la totalit des circonscriptions en gypte et en
Habe sont gouvernes sous le rgime fiscal de salyane
1
. Ces rgions considres comme
points de dpart pour de nouvelles conqutes, sont organises sur une base militaire,
lexemple des u de lpoque beylicale. Des garnisons considrables, places sous le
commandement des beylerbey, sont installes sur des points stratgiques. De mme, ct
des grands beylerbeylicats, comme lgypte ou Bagdad, des rgions regroupant quelques
localits, souvent sans importance dmographique ou conomique particulire, sont riges en
provinces (Lahs, Habe). LEmpire est confront dans ces nouvelles rgions des traditions
politiques et administratives multiples et varies. Faute des moyens ncessaires pour les
incorporer dans le systme centralis, il a d inventer et introduire un rgime indit. Pour ce
faire, la Porte saccommode des institutions et des pratiques locales.
Si certains traits de la pratique dincorporation de ces territoires rappellent les stratgies
dployes dans les tapes formatives de lespace politique ottoman nous pensons
notamment listimalet des lites locales afin de les incorporer dans la division du travail
administratif , une multitude des facteurs contraignent la Porte tablir un systme encore
plus flexible car la distance entre la capitale et ces nouvelles priphries rend impossible la
reproduction lidentique des anciens schmes administratifs. La cration dun nouveau
rgime fiscal afin dharmoniser diffrentes fiscalits de lpoque prcdente avec les
exigences du systme dimposition en est lexemple. Ainsi, les salyaneli eyaletler ne
connaissent que trs partiellement lintroduction du systme de timar. Le trsor provincial
pourvoyait au salaire en espces des administrateurs, ainsi que de la milice. Le reliquat des
rentres devait tre revers sur le trsor central. Ces provinces sautofinancent, en nenvoyant
Istanbul que les surplus annuels (irsaliye)
2
. Les lites locales doivent tirer avantage des
fonctions qui leur sont attribues par le pacha. Par exemple en gypte, les cheikhs et les nazir
al-amval dirigent et ponctionnent, au nom de lEmpire, les villages et les tribus, dont le
contrle chappe souvent aux gouverneurs envoys du Caire
3
. Le recours au service des lites
locales savre aussi bien comme un outil efficace dadministration que comme un moyen
dintgration des notables provinciaux la hirarchie impriale. Par une politique intrieure
souple avertie avec les chefs locaux, les pachas essaient de conserver dans les rgions les plus
loignes une vritable influence et ne cessaient dy conduire de perptuelles intrigues pour
diviser entre elles les tribus. Tout au long du XVI
e
sicle, ils continuent en un mot la conqute
des pays arabophones en cherchant complter leur ottomanisation
4
.
Les budgets de ces provinces sont souvent en dficit dans la seconde moiti du sicle
5
.
Le Caire et Bagdad tant capable de crer des excdents assurent souvent les dpenses
militaires des autres provinces salyaneli. Cependant, les avant-postes frontaliers dficitaires
ne sont pas un phnomne qui apparat exclusivement dans le cas des provinces salyaneli.
1
Salih zbaran, Some Notes on the Salyane System in the Ottoman Empire, Osmanl Aratrmalar, VI
(1986), pp. 39-45; A. H. de Groot, Slyne , EI, VIII, p. 1029.
2
Les sancakbey, nomms et rvoqus par le centre en consultation avec le pacha, gouvernent leur circonscription
en matres absolu. Les units fiscales (mukataa) sont attribues des individus chargs de lever les impts, en
gnral sur une base annuelle. La Porte permet aux officiers subalternes, notamment les janissaires de prendre
une part active au prlvement des impts. Pour lapplication de ces dispositifs en gypte: Stanford J. Shaw, The
Financial and Administrative Organization and Development of Ottoman Egypt, 1517-1798, Princeton,
Princeton University Press, 1962.
3
Michael Winter, Egyptian Society under Ottoman Rule, 1517-1798, New York, Routledge, 1992, pp. 88-100.
4
Salih zbaran, Yemenden Basraya Snrdaki Osmanl, stanbul, Kitap yay., 2004, pp. 188-94.
5
Ibid., p. 192. MD XVIII, 15.
58
Daprs un registre du trsor de Budin de 1560, il y avait 10 300 soldats dont lentretien
ncessitait une somme annuelle de 280 000 pices dor. Les impts et droits perus sur place
ne couvraient que le tiers des dpenses et le reste devait tre apport de la province du
Roumlie, voire dIstanbul. Le beylerbeylicat na pu produire un surplus quaux annes 70 du
XVI
e
sicle
1
.
La Porte organise un systme de contre-pouvoirs pour limiter lautorit des pachas. Ils
sont surveills par les defterdar
2
et les cadis. Le systme de double-contrle exerc par les
pachas sur les notables locaux et dans le sens inverse, par la Porte sur les pachas devait
assurer freiner les tendances scessionnistes. Notamment dans les provinces marginales de
cette zone, loffice de gouverneur tait souvent peru comme un investissement pour acheter
des charges plus compensatrices. Ce qui augmente leurs prdispositions surtaxer la
population qui suscite des rvoltes anti-ottomanes. Les tentatives dmancipation du contrle
de la Porte augmentent surtout partir de seconde moiti du XVI
e
sicle. Les rvoltes du
dbut du rgne de Selm II, Basra et au Ymen montrent en effet la fragilit de ce rgime
3.
La cogestion entre Istanbul et son chef-lieu pour ladministration des provinces
loignes se base sur le principe daptitude de ladministrateur mieux cerner les enjeux du
terrain et ainsi, y rpondre plus efficacement. La dlgation du pouvoir est dvolue aux
gouverneurs du Caire et de Bagdad qui sont parmi les plus minents administrateurs ayant
dj dmontr leur mrite et fidlit au sultan et souvent pressentis pour occuper des postes
plus importants dans le divan
4
. Cest par leur intermdiaire que la force militaire se concentre
dans un chef-lieu et se rpartit sur les autres provinces arabes. Ainsi, la politique frontalire
nest jamais laisse lapprciation unique dun beylerbey frontalier car une telle dlgation
pouvait aboutir un cuisant chec
5
. Le contrle du centre est bas sur un systme graduel.
Ainsi, un beylerbeylicat dans les deux secteurs principaux des provinces arabes, celui
dgypte dans la zone de la mer Rouge (Habe, Ymen, et Djeddah) et celui de Bagdad
(Basra, Lahs, ehrizor) en Irak et dans le golfe Persique, doivent agir comme une courroie de
transmission des directives du Centre, ngocier avec les vassaux
6
et surtout dirigent les
actions communes
7
.
La Tripolitaine : une province salyaneli atypique ?
Tripoli entre dans lorbite ottomane en 1551, aprs une expdition navale de grande
envergure laquelle participe la flotte impriale. Les ngociations entre la Porte dune part et
ses agents semi-officiels comme Murad agha et Dragut de lautre propos des fondements
1
Gbor goston, The Costs of the Ottoman Fortress-System in Hungary in the Sixteenth and Seventeenth
Centuries , in: Ottomans, Hungarians, and Habsburgs, op. cit., pp. 195-228 : 202.
2
Bilgin Aydn, Rfat Gnalan, XVI. Yzylda Eyalet Defterdarlklarnn Ortaya k ve Geliimi , Osmanl
Aratrmalar XXX (2008), pp. 145-228.
3
Bruce Masters, Semi-autonomous Forces in the Arab Provinces , in: Suraiya Faroqhi (d), The Cambridge
History of the Ottoman Empire and Turkey, vol. III, op. cit., pp. 186-205.
4
Es-Seyyid Mahmud, XVI. Yzylda Msr, op. cit. pp 101-145.
5
Cengiz Orhonlu, Un rapport ottoman sur la campagne de Bahreyn en 1559 , Anatolia Moderna VI (1996),
pp. 97-110 ; Salih zbaran, Yemenden Basraya, op. cit., pp. 162-171.
6
Cest le beylerbey qui est lintermdiaire des gouverneurs locaux et la Porte: Lors quil sagira de rapporter
des nouvelles sur les Pays den-Haut ou une autre affaire importante mon Seuil sublime, vous les crirez
prestement au beylerbey qui les crira dune manire dtaille et claire ma Porte de Flicit): MD XII, 152.
7
MD XII, 4, 7, 151, 1094. Par ce dernier ordre, le sultan dlgue ses comptences sur les affaires de Lahsa au
gouverneur de Bassora, sous prtexte que ce gouverneur connait mieux les affaires de cette rgion : vilayeti
mezbre senin malmundur . Ou encore voir un autre ordre au gouverneur dgypte (MD XXVI, 231) : La
province du Ymen, tant loign (bad olmala) de mon Seuil de Flicit, laider dici est improbable sil y
aura une attaque de lennemi. Vous devez linspecter continuellement et de mme, quand il y aura une demande
quelconque de la part du gouverneur du Ymen, vous ne direz jamais quil ncessite un rapport mon Seuil et
lui fournirez aussi bien largent (hazine) que des armes, des soldats et des munitions. Voir aussi, un autre ordre
adress dans les termes au mme gouvernorat : ol vilayetin ahvali ve tedariki ne vech ile lazm idi
mufassalan senin malumun olmudur . MD XVIII, 15.
59
administratifs et fiscaux du nouveau rgime aboutissent la rorganisation du pays sous forme
dune province ottomane
1
. Cependant, les Ottomans font face plusieurs rvoltes locales en
raison des rivalits qui opposaient les milices et notables arabes de 1551 1560 dans le sud-est
de la Tripolitaine, en Cyrnaque, au Fezzan et Djerba
2
. Les gouverneurs ottomans ngocient
avec les lites locales, notamment avec les cheikhs, les cads, les tribus qui dominent larrire-
pays ainsi que les notables citadins. Dragut, devenu beylerbey, russi, la fin de 1560, y
ramener lordre et se faire apprcier de la population locale. Des garnisons considrables,
sont installes sur des points stratgiques comme Ght, Gafsa, Ghadams et Mourzouk
3
. Dans
quelques dcennies, la Tripolitaine vit saccrotre son activit conomique et devient un relais
important du commerce en Mditerrane. Il fait remettre en tat les fortifications de Tripoli et
construire dans cette ville la mosque et la madrasa qui portent son nom
4
.
Si certains attributs du nouveau rgime tabli Tripoli permettent de le rapprocher du
rgime salyane, notamment, lenvoi des janissaires et dautres auxiliaires par le centre
5
,
dautres, reproduisent des principes propres la constitution politique de lAlgrie
barbaresque. Aprs la cration de la province, la Porte y dpche une force de mille janissaires
accompagns de quatre mille volontaires bnficiant des mmes privilges que les janissaires
6
.
La Porte y nomme rgulirement des gouverneurs
7
. Les pachas subdlguent leurs prrogatives
militaires aux cads autochtones qui poussent la prsence ottomane vers larrire-pays. Lunit
administrative tablie dabord Tripoli stend graduellement en Tripolitaine et puis au Fezzan
vers la fin des annes 60
8
. Le gouverneur de la province conduit les rapports diplomatiques
avec les potentats subsahariens au nom du sultan
9
.
Tripoli ne figure pas dans les budgets annuels de lEmpire, ce qui nous interdit davoir
une ide gnrale sur les enjeux conomiques de la domination politique. Par consquent, nous
ne pouvons pas confirmer lexactitude dune information redonde dans certaines sources
occidentales et par la suite, dans lhistoriographie moderne qui voit dans le paiement annuel
dun tribut Istanbul les marques dune relative indpendance du royaume de Tripoli vis--
vis de la Porte. Par exemple, selon Girardin, un auteur du XVII
e
sicle, un tribut de 25 000
ducats est envoy Istanbul du temps de Dragut
10
. Le tribut dont font tat les auteurs
europens doit tre une variante de lirsaliye. En tout cas, dans le systme administratif
ottoman du XVI
e
sicle, les gouverneurs ne paient pas de tribut mais au contraire sont
appoints par la Porte. Le problme avec Tripoli (et par la suite, de Tunis) vient du fait que
nous ne pouvons pas suivre les transactions montaires entre le centre et la priphrie.
Il nexiste pas non plus des budgets provinciaux pour Tripoli dans les archives dIstanbul
ou dans dautres lieux, contrairement dautres provinces dcentralises
11
. Cependant dans
ltat actuel des recherches, rien pour le moment ne permet daffirmer lautonomie fiscale
complte de Tripoli car dans cette province il y a un mal defterdar (trsorier provincial du
sultan), mme si ses fonctions et prrogatives nous restent inconnues. Un ordre en faveur dun
certain Mahmud laisse supposer que cet officier a la charge dassurer lenvoi dun surplus de
1
La dbcle de la flotte des Habsbourg devant Djerba renforce lemprise ottomane : Charles Monchicourt,
Episodes de la carrire tunisienne de Dragut, Tunis, 1918; Alessio Bombaci, Le fonti turche della battaglia
delle Gerbe (1560) , Rivista degli Studi Orientali, XIX (1946), pp. 193-218.
2
Gilles Veinstein, Aperus sur lentre de lle de Djerba , art. cit.
3
Aziz Samih Ilter, imali Afrikada Trkler, op. cit., vol. II, pp. 209-219.
4
Ali Saim lgen, Trablusgarpta Turgut Reis Mimari Manzumesi , Vakflar Dergisi, 5 (1962), pp 87-92.
5
MD II, 565-566; MD IV, 1304-1306, 1426-1427.
6
Aziz Samih Ilter, imali Afrikada Trkler, op. cit., vol. II, p. 197. Pour les problmes entre ces deux corps: MD
XIX, 255, 264.
7
Ali pacha entre 1565 et 1567, Yahya pacha (1567-1571) ; Cafer pacha (1571-1573) ; Mustafa pacha (1573-
1574) et Haydar (1574-1578).
8
Cengiz Orhonlu, Osmanl - Bornu Mnsebetine id Belgeler , art. cit. pp. 117-120.
9
Ibid., pp. 120-123.
10
BNF, ms. fr 11121. fol. 61 r.
11
Salih zbaran, Some Notes on the Salyane System , art. cit.
60
15 000 pices dor au Trsor imprial
1
. Cette unique rfrence lapidaire aux fonctions de ce
defterdar ne permet pas de prciser la nature, la quantit et la rgularit du prlvement : nous
ne pouvons qumettre des hypothses en ce qui concerne les modalits de la ponction fiscale
exerces par le Centre : le pencyek, littralement un cinquime retranch de la vente des
esclaves en nature et en argent ; les droits douaniers ou encore le cizye. Cette imprcision est
largement due labsence dun kanunname local qui fixe des rgles pour le prlvement des
taxes de nature foncire, commerciale ou pnale. Rappelons galement que dautres provinces
dcentralises en sont dotes, alors que les provinces dAlger et de Tunis nen ont point.
2. LAlger ottoman : province ottomane ou entit autonome ?
Dans les premires annes de leur installation au Maghreb, les rapports entre les
corsaires anatoliens et les sultans ottomans sont rares : toute laisse penser que lexpdition
dEgypte (1516-17) et linstallation des Barbaresques au Maghreb sont issues de dynamiques
historiques diffrentes. Si la prsence des puissances ibriques en Afrique septentrionale cre
les conditions de lintervention et de linstallation des Turcs , il y a trs peu de points
communs, au moins au dpart, pour ce qui est des aspects administratifs des deux rgimes
tablis en gypte et Alger. Les rapports entre la Porte et la Rgence dAlger sont
dautant plus complexes quelles peuvent prendre des formes diverses : il sagit avant tout
dun partenariat gostratgique. La structure du beylerbeylicat est diffrente, aussi bien des
provinces centrales que de celles sous le rgime salyaneli. En effet, les Ottomans ne sont pas
arrivs au Maghreb par les armes : les Barbaresques salignent graduellement la Porte et une
coopration intense se met en place au fur et la mesure. Les registres de Mhimme font tat
des demandes rcurrentes des pachas ou des dignitaires dAlger pour le recrutement des
combattants du territoire noyau de lEmpire
2
. Il ne sera pas exagr de dire que les aides
logistiques de la Porte ont jou un rle considrable dans la consolidation et la stabilisation du
pouvoir des Barbaresques. Dans leur correspondance avec la Porte, les pachas font preuve
dune humilit digne des serviteurs pleins de vnration. Ceci est loin dtre une formalit
pistolaire vu les immenses profits de cette alliance stratgique dans laquelle Istanbul reste le
partenaire dominant.
Lalliance avec Istanbul permet aux corsaires dimposer sur le territoire algrien leur
pouvoir dynastique et de procder progressivement ldification dun tat par
lintermdiaire dentits territoriales places sous leur autorit. Ils doivent sancrer solidement
dans la rgion sans toutefois remettre en cause le puissant levier politique que reprsente
linvestiture par le sultan ; en dautres termes, il sagit de faire concider de la faon la plus
adquate possible les intrts locaux avec ceux de la Porte, sous peine de se voir retirer la
confiance du sultan. Cette construction politique ambivalente doit tre mene conformment
une sorte de principe des rendements optimaux. La Porte et le pacha doivent uvrer la
cration dun espace politique capable de faire face la menace espagnole. Il sagit en somme
dun modle ad hoc, fabriqu pour sarroger une place stratgique en Mditerrane
occidentale. En effet, tout au long du XVI
e
sicle, Alger est le deuxime centre de lactivit
politique, conomique et diplomatique des Ottomans en Mditerrane.
Lorganisation de la province est mal connue ; les rares renseignements prcis dont on
dispose actuellement ont trait, pour la plupart, aux poques ultrieures. Nous ne nous
disposons pas des sources sur sa gographie administrative et les archives dIstanbul ne
prcisent pas le nombre des divisions administratives. En loccurrence, lensemble du
territoire tait divis en plusieurs circonscriptions qui sont gouvernes par les agents du pacha
et par des cads locaux qui collectent dimpts. Ces derniers, nomms et rvoqus par les
pachas, gouvernent leur province en matres absolus. Cette province maghrbine se base sur
une structure politico-administrative unique. Contrairement aux autres beylerbeylicats sous le
1
MD L, 585.
2
MD X, 19, 22-23.
61
rgime de salyane, o ladministration ottomane se rfre des rgles tablies par des
dynasties antrieures, au Maghreb la structure politique est rcente. Les Zayyanides,
lancienne dynastie qui contrlait lOuest dAlger et les Hafsides, les matres de lAlgrie
orientale et de la Tunisie nont pas laiss une tradition administrative marquante.
Les Barbaresques ont invent un systme politique de toutes pices bas dune part sur
des volontaires anatoliens et roumliotes dont le mode dorganisation sinspire du rgime des
janissaires, et de lautre sur les rais, composs de marins anatoliens et gens grco-turcs et
surtout des rengats des contres dmunies de la Mditerrane occidentale (Corse, Sardaigne,
Calabre). Mme si Istanbul dsigne des pachas, il est rare quils soient nomms et dirigent
sans le consentement des ocak et des reis, pourtant, deux institutions rivales. Les
Barbaresques constituent donc une aristocratie locale
1
. Sauf dans quelques cas comme Tekel
Mehmed qui est rejet par locak
2
et Arap Ahmed, aucun administrateur envoy
dIstanbul, nest inconnu des Barbaresques.
Le pacha, lorsquil arrive se maintenir au pouvoir, gouverne en souverain absolu
assist dun conseil o sigent trsorier gnral, lagha des janissaires, reprsentants des
corsaires et des cads. Souvent, les factions dominantes achtent la nomination Istanbul.
Notons que, la Porte nest pas dans une position totalement passive dans les affaires
administratives, surtout par rapport aux exactions des pachas sur les locaux ou aux mutineries
des janissaires locaux
3
. En octobre 1568, suite aux dolances des notables dAlger contre
Mehmed pacha, fils du Salih pacha, Selm II le rvoque et instaure sa place, le bey de
Tripoli, Uluc Ali. En 1574, cette fois-ci le sultan dmet Arap Ahmed et le remplace par le cad
de Tunis, Ramadan, un client dUluc Ali. Dans chacun des cas, la Porte ordonne la restitution
des biens du reaya
4
.
Les Ottomans nont pas les moyens dexercer un contrle sur ces provinces
5
. La
distance entre le centre et la priphrie les communications en hiver sont coupes en
Mditerrane et le dsert qui spare lgypte et la Tripolitaine peut parfois isoler ces enclaves
du reste de lEmpire en est le facteur principal. En outre, les sultans ont ngocier
constamment leur lgitimit avec diffrents groupes dlites : les corsaires, les janissaires, les
cheikhs et les tribus locales.
Puisque chacune de ces provinces (Alger, Tripoli et Tunis, conquise dfinitivement en
1574) a des structures et des priorits politiques diffrentes, la Porte agit en tant
quorganisateur dactions communes mais aussi comme un mdiateur ou une cour
dappel , notamment sur les problmes concernant la dlimitation des frontires entre ces
beylerbeylicats. Par exemple, aprs la conqute de Tunis, la Porte est amene rsoudre
plusieurs reprises la question de lappartenance de Kairouan, de Gafsa et de Djerba
6
.
1
Voir par exemple le berat de Hasan pacha, fils de Barberousse : vilayet-i Cezyir-i garb babann meftuhu ve
hizmet ve emei sebkat eylemi memleket olman (La province dAlger tant conquise par ton pre et ses
services et efforts sont considrabes : MD X, 164.
2
Grammont, Histoire des rois dAlger, op. cit, pp.100-110.
3
Grammont, Histoire des rois dAlger, op. cit, pp. 121-123; 145-146; 179-81.
4
Ibid., pp. 144, 155.
5
Les sutans adressent souvent des lettres aux notables locaux pour assurer leur fidelit : Imdi, vilayet-i
mezbureye nazar- frsat asarm sair [] dahil-i memalik-i celilet-l itibardan dn deil, belki darl-cihad
olduu hasebiyle efzndur. Ve anda olan beler, aalar kullarm ve sair asakir ve ayan- vilayet sdde-i
saadetimde olan kullarm gibidir. (Adonc, mon regard sur cette province nest oncques moindre par rapport
mes autres territoires. Au contraire. Puis quelle est la maison de djihad , ma considration est mme
suprieure et les gouverneurs, les aghas, les soldats ainsi que les notables de ce pays sont comme mes autres
serviteurs de ma Porte de Flicit : MD XVIII, 286. Par un autre ordre, le sultan confirme queaprs leur
promotion, lagha barbaresques ont droit de devenir sancakbey, conformment lhirarchie administrative :
MD XII, 2431
6
Ibid., p. 210-211. MD XII, 518, 1024 et Emrah Safa Grkan, The centre and the frontier: Ottoman cooperation
with the North African corsairs in the sixteenth century , Turkish Historical Review, 1/2 (2010), pp. 125-163:
160.
62
Aux moments intenses de la rivalit ottomano-habsbourgeoise, la Porte est
extrmement hsitante consolider son pouvoir en Afrique du Nord afin de ne pas perdre
lappui des corsaires maghrbins. Par consquent, le sultan opte pour une solution
pragmatique en accordant ces provinces une trs large autonomie dans la mesure o les
corsaires poursuivent leur action dvastatrice sur le littoral domin par les Habsbourg ; les
gouverneurs reconnaissent la suzerainet du sultan en faisant les prires son nom ; ils
envoient rgulirement des cadeaux au sultan et fournissent aux palais des grands dignitaires
et aux marchs dIstanbul des esclaves
1
. Quoi quil en soit, avec la cration des
beylerbeylicats maghrbins, le systme ottoman dencadrement territorial et le cadre des
rapports entre le centre et ses priphries se complexifient davantage.
3. Principauts-clientes : diffrentes modalits
Une quatrime couche dans lencadrement territorial se compose des tats vassaux. Les
rapports avec ceux-ci exigent une attention soutenue de ladministration centrale, mais la
mthode de gouvernement souple ou indirect reste la rgle. Il ny a aucune uniformit dans les
rapports de la Porte avec ses vassaux. Labsence de textes formels y compris de la
jurisprudence islamique qui doit dfinir les rapports de vassalit laisse place la coutume
(rf). Une coutume constamment revendique par le sultan lui confrant plus de latitude,
comme limposition autoritaire de nouvelles rgles. Il en rsulte que la coutume tablie des
temps anciens est invoque dans la correspondance avec les vassaux en tout temps pour
lgitimer une nouvelle demande du Centre
2
.
Dans la plupart des cas, les possessions du sultan et dune principaut vassale sont
spares par les bornes. Le bornage des frontires tait fait par les reprsentants de ltat
vassal, les cadis et les defter emini (lintendant des registres) locaux partir des registres
ottomans, des anciens actes de dmarcation et des tmoignages des habitants gs
3
. Les
principauts soumises mettent la disposition des Ottomans des dtachements militaires et du
matriel de guerre, de mme quelles apportent une aide logistique pendant les campagnes
militaires. Ils renseignent sur les activits des voisins aussi bien dans les priodes de guerre
que de paix
4
. cela sajoute, linterdiction dexporter des produits stratgiques ltranger
5
.
Les vassaux lisent eux-mmes leurs chefs, qui seront confirms par le sultan
6
. Leurs organes
administratifs, ne sont pas soumis au contrle direct de la Porte. Ainsi, le prince (en Gorgie),
le clan dominant (dans les hkmet de Kurdistan), le snat ( Raguse) ou la dite (en
Transylvanie), continue dtre le juge suprme, second par les autorits locales.
Le devirme ne se faisait pas dans les principauts chrtiennes vassales dans les
Balkans, ni dans celles du Caucase
7.
De mme, daprs une srie dordres rdigs lissue de
la bataille de Cahul qui a oppos les armes ottomanes celles du vovode de la Moldavie en
1
Emrah Safa Grkan, The centre and the frontier, art. cit. pp. 161-162.
2
Viorel Panaite, The Ottoman Law of War and Peace. The Ottoman Empire and Tribute Payers, New York:
Boulder, 2000, pp. 313-334.
3
Nicoar Beldiceanu, Jean-Louis Bacqu-Grammont, Matei Cazacu, Recherches sur les Ottomans et la
Moldavie ponto-danubienne entre 1484 et 1520 , BSOAS, 45 (1982), pp. 52-53. Pour la frontire moldavo-
ottomane voir aussi : MD VII, 2418 ; MD XII, 702.
4
Pour les informations arrivant de la Transylvanie : MD, V, 953, 1548, 1925. MD VI, 1134 ; MD VII, 1008, 2540,
2743; MD XXIII, 19. Pour celles de la Moldavie : MD, V, 747 ; MD XIV, 507, 508. Dubrovnik est lun de plus
grand fournisseurs dinformation la Porte : N.H. Biegman, Ragusan Spying for the Ottoman Empire: Some
16
th
-Century Documents From the State Archive at Dubrovnik , Belleten, XXVI, 106 (1963), pp. 237-255. Voir
aussi : MD, VII, 503, 704, 705, 1261, 2767; MD XII, 266, 529, 856 ; MD XIV, 97, 307, 758, 854, 1644 ; MD
XIX, 128, 254, 656, 710,711; MD XXII, 208; MD XXIII, 175.
5
Pour une analyse de ces regulations: Gbor goston, Merces Prohibitae: The Anglo-Ottoman Trade in War
Materials and the Dependence Theory , Oriente Moderno, 20/1 (2001), pp. 177-192.
6
Pour une tude sur cette procdure, Sandor Papp, Die Verleihungs, op. cit. pp. 53-59.
7
Basilike D. Papoulia, Ursprung und Wesen der "Knabenlese" im Osmanischen Reich, Mnchen, R. Oldenbourg,
1963, pp. 57-58.
63
1574, il savre que les sujets prisonniers dun tat vassal, en leur qualit de tributaires, ne
pouvaient pas tre rduits en esclavage et vendus ltranger. Les possesseurs des captifs
les bey, les autres officiers de larme ottomane et les Tatars de Crime, toujours selon les
ordres datant de 1574 devaient les librer contre ranon
1
.
Les vassaux versent un tribut : lharac pour les principauts non-musulmanes et des
cadeaux (pike) pour des entits musulmanes
2.
Limportance, la frquence et le sjour
Istanbul des missions venant apporter le tribut sont fixs par la Porte et diffrent selon les
tats. Gnralement, plus est privilgie la relation cest le cas des rapports avec le khanat
de Crime plus importantes et frquentes sont les missions
3
. lexception des khans de
Crime et les princes de Transylvanie (jusquen 1571), qui parfois reoivent des lettres
augustes, le sultan adresse des ordres (hkm) ses vassaux. Ils sont inclus dans les traits en
tant que sujets de la Porte. Ainsi, les principauts roumaines sont mentionnes dans les
traits avec les Habsbourg et la Pologne, de mme que les principauts gorgiennes dans les
accords avec les Safavides. Ils sont interdits de conclure des actes internationaux leur
initiative. De mme, leurs alliances matrimoniales sont sous le contrle de la Porte. Il y a des
cas o la Porte, nautorise mme pas le mariage de lun de ses vassaux avec un membre
princier de ses allies
4
.
i. Les principauts danubiennes
La pression ottomane sur les principauts transdanubiennes saccentue avec la conqute
de la Hongrie, la bonne entente ottomano-polonaise, et lalignement du khanat de Crime la
politique ottomane en Europe orientale. Surtout aprs la campagne de 1538
5
, la Porte impose
systmatiquement la destitution des princes dsobissants et procde la nomination, par
Istanbul, de leurs successeurs
6
. Pendant leur rgne, les princes sont obligs se prsenter la
Porte ou soumettre des lettres faisant tat de leur fidlit et faire des cadeaux
7
. Leur
territoire est considr comme la proprit du sultan qui leur dlgue provisoirement son
administration
8
.
Dans la seconde moiti du XVIe sicle, chaque lection est suivie dune augmentation
presque rgulire du tribut annuel et le prince est le garant pour la Porte du tribut verser
9
.
On peut renverser un vovode par la force des armes (achetes par un boyard prtendant avec
son argent ou avec laide dallis) et rechercher ensuite, par un fait accompli, la confirmation
de la Porte et ventuellement lapprobation dautres princes roumains
10
. Les boyards
peuvent intervenir directement auprs de la Porte, distribuer des pourboires ou sendetter
auprs des banquiers (Joseph Naci, Michel Cantacuzne et partir de XVIIe sicle, les
1
MD XXVI, 178, 276, 279 et 329.
2
Voir entre autres, Gbor goston, A Flexible Empire: Authority and its Limits on the Ottoman Frontiers ,
International Journal of Turkish Studies, 9/1-2 (2003), pp. 15-31.
3
Barkan, Istanbul Saraylarna Ait , art. cit, p. 137
4
Pour un exemple, cf. MD XXII, 107.
5
Berindei et Veinstein, Lempire ottoman, op. cit., pp. 45-48.
6
En Valachie cest le cas notamment de Radu Paisie (1535-1545),
Radu VIII Ilias Haidul (1552-1553), Petru I
er
cel Tnr (1559-1568) ; Alexandru III cel Ru (1592-1593). En Moldavie, Bogdan IV Lpuneanu (1568-1572),
Ioan Voda, (1572-1574), Petru V chiopul (1578-1579 ; pendant son deuxime mandat) ; Iancu Saul (1579-
1582).
7
Mihai Maxim, Lautonomie de la Moldavie et de la Valachie dans les actes officiels de la Porte au cours de la
seconde moiti du XVIe sicle , id., LEmpire ottoman au nord du Danube et lautonomie des Principauts
roumaines au XVIe sicle : tudes et documents, Istanbul, ISIS, 1999, pp.11-82.
8
Sandor Papp, Christian Vassals on the Northwest Border of the Ottoman Empire, The Turks, op. cit., vol. III,
pp. 719-730.
9
Mihai Maxim, Recherches sur les circonstances de la majoration du kharaj de la Moldavie entre les annes
1538 et 1574 , LEmpire ottoman au nord du Danube, op. cit., pp. 215-230.
10
Pour le renversement de Bogdan IV Lpuneanu en 1572: Grigore Ureche, Chronique de Moldavie. Depuis le
milieu du XIVe sicle jusqu lan 1594, mile Picot (d.), Paris, Ernest Leroux, 1878, pp. 469-473.
64
Phanariotes) dans le but dobtenir la nomination par les autorits ottomanes. Le prtendant
peut demander aussi le soutien des pachas danubiens (notamment de Silistre) qui peuvent
dpcher une dlgation Istanbul afin dobtenir la confirmation de la Porte. Les vovodes
sont considrs comme de simples fonctionnaires du sultan. Ainsi, le vovode
est un
serviteur [du sultan] au mme titre que [s]es autres serviteurs
1
. Leurs devoirs et obligations
envers la Porte, sont systmatiquement rappels :
Le pays de la Valachie est dans le mme [statut] que mes autres Territoires bien gards et ses
sujets sont aussi mes serviteurs tributaires. Tu [Mircea le Ptre (1545-1554)] agiras envers eux
[les sujets] avec mnagement et conciliation ; tu seras vigilant et attentif pour assurer lordre et
la protection du pays, la paix et la scurit, la prosprit et la satisfaction des sujets. Tu
gouverneras avec justice et par de bonnes mesures, de telle sorte que mes tats retrouvent bien-
tre et prosprit et que mes sujets vivent en tat de paix sous mon rgne auguste
2
.
Le statut des pays roumains , cest--dire de la Valachie, de la Moldavie et partir de
1571, de la Transylvanie, vis--vis de la Porte sinsre dans le rgime des tributaires
(haragzar), mais plusieurs reprises, les sultans utilisent une formule propos de ces
principauts, sair memalik-i mahrusem gibidir (dans le mme [statut] que mes autres
Territoires bien gards ) , pour leur ter un statut de semi-indpendance
3
. Les princes
voquent dans leurs actes, la grce du sultan comme source de pouvoir : dans les jours de
mon rgne, lorsque le bon Dieu et le trs honor seigneur [le sultan] mont donn le rgne et
le sceptre de la Valachie
4
.
Bien que les vovodes se conduisent en souverains dans leur pays, ils sont intgrs la
hirarchie ottomane. Leurs insignes se calquent sur ceux des beylerbey : bannire (sancak),
hampe trois queues-de-cheval, robe dhonneur
5
. Pour toutes les fautes de lse-majest, la
peine afflige par le sultan est la mort, sinon la mutilation du corps, lemprisonnement ou
lexil (en Anatolie, Rhodes voire Alep), mise en application sans procs et suivie de la
confiscation des biens du gouverneur dchu et de ses allis
6
.
Ladministration de ces pays est partage entre le sultan, le vovode et les boyards
7
.
Si
de temps lautre les princes ambitieux essaient dadopter une politique mancipatrice (Pierre
Rare, Ioan Voda, Michel I
er
), en revanche, les boyards, dans la plupart des cas, ne sont pas
intresss par le dveloppement du pouvoir princier, non seulement parce que leurs actions
militaires auraient ncessit leur soutien militaire et financier constant de mais aussi de peur
de la perte de leur base de pouvoir
8
. Lors de la rvolte dIoan Voda en 1574, la volte-face des
boyards sous la direction dIeremia Golia joue un rle important dans la victoire de larme
ottomane. Ainsi, la Porte afin de mieux contrler ces entits se sert des rivalits entre le prince
et sa noblesse. La Porte fait savoir aux vovodes quils continueront leur exercice et ne seront
pas destitus (azl yok
9
) dans la mesure o ils administrent le pays en mnageant les boyards et
les notables. Quand lharmonie interne fera dfaut, la Porte nenverra plus des vovodes et
dsignera des gouverneurs
10
.
1
Berindei et Veinstein, Lempire ottoman, op. cit. doc. 34.
2
Ibid, p. 202.
3
Une variante de cette formule est : vilayet-i mezbure memalik-i mahrusemiz muzafatndan olub (ce pays est un
annexe de nos Territoires bien gards : MD XVIII, 161.
4
Nicolas Iorga, Notes de la diplomatique roumaine , Bulletin de la section historique, XVII (1930), pp. 111-
141 : 125.
5
Mihai Maxim, Noi documente turceti privind arile Romane nalta Poart: 1526-1602, Braila, 2008.
6
MD XXIV, 396.
7
Mihnea Berindei, Porte ottomane, voivode et boyards de Moldavie en 1552 , in : Rmy Dor, Michle
Nicolas (d), Quand le crible tait dans la paille, Paris, Maisonneuve et Larose, 1978, pp. 105-118.
8
Ibid, p. 106.
9
MD XIX, 539
10
Ibid. Voir aussi MD XII, 1171.
65
La mort prmature du prince de Transylvanie Jean-Sigismond Zpolya en mars 1571
inaugure une nouvelle phase dans les relations ottomano- transylvaniennes
1
. Le changement
est dabord de lordre politico-symbolique. La relation de suzerainet ne se dfinit plus entre
une entit souveraine et une entit politique reconnue par le prcdent en tant que principaut
avec un roi (kral) ou un prince (kral-olu) sa tte, mais strictement entre le souverain et son
vassal dont les rapports se dfinissent lexemple des voyvodalk danubiens. Ainsi, le
successeur des Zpolya, tienne Bthory, na pas un titre apparent au champ lexical rgalien.
Il est dsign par la Porte comme le vovode de la province de la Transylvanie (Erdel vilayeti
voyvodas)
2
. Le sultan ne lui adresse pas des lettres ctait le cas pour les Zpolya , mais
des ordres. Dautre part, partir de 1571, lautonomie de laristocratie transylvanienne
(compose des nations hongroises, saxonnes et sicules) se dgrade au dtriment du
vovode. Le sultan, dans ses tentatives pour remodeler le pays linstar des deux autres
principauts danubiennes, par exemple, leurs insignes sont uniformises
3
te
laristocratie certains de ses droits hrditaires
4
.
Cependant, la Porte nannexe pas ces entits vassales. Les considrations
gostratgiques psent sur une telle dcision. Par exemple, la Pologne naccepterait pas que
les beylerbeylik entourent sa frontire mridionale. Cette situation pourrait gnrer un
rapprochement polono-habsbourgeois, situation que la Porte cherche viter tout prix. Par
consquent, le maintien des principauts danubiennes comme zones-tampons entre lEmpire
ottoman dun ct, la Pologne et lEmpire des Habsbourg, de lautre, simpose de faite
5
.
Dautre part, la Porte dfend ses vassaux dans les conflits internationaux. Ainsi, dans les
litiges entre la Moldavie et la Pologne sur la Pocutie, la Porte dfend les droits de son vassal.
De mme, dans les disputes entre les Habsbourg et la Transylvanie sur lappartenance des
territoires sur le Tisza, les sultans essaient de faire reconnatre les droits de leur vassal.
ii. Les royaumes gorgiens
partir du XV
e
sicle, il ny a plus de royaut forte en Gorgie et les fodaux sont
dlivrs des liens qui jadis les rattachaient leur roi. Constantin II (1447-1505), dernier roi de
la Gorgie mdivale, en reconnaissant la suzerainet des Akkoyunlu, assure lunit phmre
du royaume. Au moment o le pouvoir de son suzerain scroule en Anatolie orientale, les
luttes dynastiques entre le roi et les magnats gorgiens provoquent lclatement du pays en
plusieurs petites principauts
6
. La Gorgie se divise officiellement en trois royaumes, dirigs
tous par les membres de la famille royale bagratide : le Kartli
7
revient Constantin II (1490-
1505) ; la Kakhtie
8
Alexandre (1484-1510), et lImrtie
9
Alexandre II (1490-1510). Au
mme moment, latabeylicat de Samtskh
10
, les duchs dAbkhazie, de Mingrlie et de
Gourie, deviennent indpendants.
1
Sandor Papp, Die Verleihungs-, Bekrftigungs- und Vertragsurkunden, op. cit. pp. 55-61.
2
MD X, 212.
3
Janos B. Szab, Peter Erdsi, Ceremonies Marking the Transfer of Power in the Principality of Transylvania
in an East European Context , Majestas 11, (2003), pp. 111-160.
4
Cependant, les biro sont reconnus par la Porte en tant que corps constitutionnel du pays : MD X, 55 ; MD XIV
32 ; MD XXIII, 143.
5
Viorel Panaite, The Ottoman Law of War and Peace, op. cit. pp.450-451.
6
Marie-Flicit Brosset, Histoire de la Gorgie, Saint-Ptersbourg, 1831, pp. 251-253.
7
Bacqu-Grammont -Adle, Les Ottomans, les Safavides et la Gorgie, op. cit. pp. 86-87.
8
Le royaume de Kakhtie, lest de la Gorgie, se situe entre la Kartli et la seigneurie de Chirvan. Dans les
sources ottomanes du XVI
e
sicle, il est dsign en tant que le pays de Levend (Levend lkesi), en rfrant au roi
Lon I (1520-1574).
9
Dans les sources ottomanes, le royaume dImretie est mentionn sous diverses formes : Baauk : l,
Knhl-Ahbar, p. 289, Baauk Vilayeti : MD XXXVIII, 118 et mme Akba, MD LXII, 172. Pour une
analyse de ces termes, cf. Lajos Fekete, Zur Geschichte der Grusiner des 16. Jahrhuderts , Acta Orientalia 1/I
(1950), pp. 93-132 : 106-108.
10
Jean-Louis Bacqu-Grammont, Etudes turco-safavides, IV : Une description ottomane du Saatabago vers
66
Aprs la paix dAmasya, le royaume de la Gorgie est divis sous les zones dinfluence
respectives du sultan et du chah
1
. La Porte tablit des relations du type vassalique avec le
royaume dImrtie ainsi que les duchs dAbkhazie, de Mingrlie
2
et de Gourie
3
. Ces entits
politiques deviennent par voie de consquence des tats-tampons. Chacun des seigneurs
gorgiens est cens faire acte de soumission au sultan
4
. Cette soumission lui garantit la
continuation de la possession territoriale. Ds 1555, les principauts de Mingrlie et de
Gourie, au nord du beylerbeylicat dErzurum se soumettent lautorit du sultan. Dans un
ordre adress George, le prince de Gourie (1564-1583) et son frre Kaihosro, le sultan leur
octroie et leur confirme la jouissance de leurs territoires de la mme manire que leur pre,
aussi longtemps quils seront fidles la Porte et obissants aux ordres du sultan et quils
servent les intrts de lEmpire en suivant les directifs du gouverneur dErzurum. Alors ni lui,
ni sa fortune, ni son pays ne risquent dtre attaqus par le sultan ou par les gouverneurs
locaux. Lacte garantit galement lauto-administration du pays : conformment aux
anciennes pratiques et coutumes . En contrepartie, le prince doit respecter la paix avec le
pays den-Haut, les Safavides
5
. Dans un ordre au beylerbey dErzurum, le sultan voque la
rectitude et la loyaut (toruluu ve yararl) du prince de Gourie, et informe son gouverneur
que le pays assign (temlik olunan) auparavant Rostom, est pass ainsi sous la proprit
(mlk) de son fils. Le gouverneur doit signaler cette dcision aussi au roi dImrtie, pour
quil respecte cette disposition
6
.
Cependant il existe trs peu dindications pour dterminer la nature des rapports de
vassalit : les sources consultes ne permettent pas de dduire une relation de vassalit
reposant sur le paiement dun tribut annuel. Au contraire, nous constatons un paiement
rgulier par la Porte au prince de lImrtie
7
. Cependant les principauts de Mingrlie et de
Gourie payent, ne ft-ce que dune faon irrgulire, le tribut tout au long du troisime quart
du XVI
e
sicle
8
. Leur service principal consiste contrler la piraterie abkhaze
9
.
En Imrtie, George II (1565-1585) suit la politique de son pre et reste vassal de la
Porte. Quand Selm II accde au trne, il lui envoie une lettre et des cadeaux pour le fliciter.
Le sultan le remercie en envoyant un hilat
10
. En 1568, le projet de runification de louest de
la Gorgie sous lgide du royaume dImrtie se heurte au refus des nobles Mingrliens qui
sont soutenus par le gouverneur dErzurum. Dadyan Melik (George III de la Mingrlie, 1546-
1573) perd la guerre contre le roi dImrtie et le prince de Gourie. Les armes coalises
envahissent le pays et saccagent sa capitale. Face cette alliance, Dadyan Melik demande le
soutien des gouverneurs dErzurum et de Trabzon
11
. Le sultan le lui accorde et ordonne
1520 , Bedi Kartlisa, XXXVI (1978), pp. 149-166.
1
Mikheil Svanidze, The Amasya Peace Treaty between the Ottoman Empire and. Iran (June 1, 1555) and
Georgia , Giorgi Tsereteli Institute of Oriental Studies, III 1 (2009), pp. 191-197.
2
Les Ottomans lappellent Dadyan, sans doute en rfrence Levan I
er
Dadiani : KK 888 fol. 37 r.
3
Brosset, op. cit., pp. 306-309. Lappellation ottomane pour cette principaut est Guril : KK 888 fol.37 r.
4
Ferdn Bey, Mneat, op. cit., vol. I, p. 625.
5
MD VI, 936.
6
MD VI, 21.
7
MD, VI, 970: Le sultan ordonne aux beylerbey et defterdar dErzurum que lulufe du Baauk Melik (Bagrat
III) lui (George II) soit pay, comme tant dcid auparavant, des mukataat dErzurum (Baauk Melikin sabka
mukataat mezbureden emr-i erfimle verilegelen ulufesi mukarrer olub verilmesini emredb).
8
MD XXII, 221.
9
MD XII, 673, 679, 979- 980 ; MD XIV, 58-60, 1471; MD XVII, 26 ; MD XXIV, 330. Parfois les Abkhazes,
attaquent de concert avec les Mingrliens, MD XII, 673, 1077; MD XIV, 60 et MD XXV, 210. Souvent les
gouverneurs de Trabzon et de Batoum sont chargs pour lutter contre les pirates. Cependant, ds le rgne de
Sleymn, les bateaux pour la dfense du littoral savrent insuffisants (MD III, 1516) et les problmes
continuent sous le rgne de Selim II : MD XVI, 516 ; MD XVIII, 268, 269.. La seule mesure que la Porte a pu
prendre et appliquer avec succs tait linterdiction du commerce des armes feu et de poudre, ainsi que du sel
et de cuivre vers lAbkhazie : MD XV, 228 ; MD XVI, 239 ; MD XIX, 727; MD XXIII, 495.
10
MD VII, 767.
11
MD VII, 42.
67
galement le transfert dune partie des domaines du prince de Gourie au fils de Dadyan
Melik
1
. Le prince de Gourie qui naccepte pas ce fait accompli, demande du sultan une
audience que le sultan lui accorde
2
. Or, le bey de avat, demande Dadyan Melik de faire
obstruction. Entre-temps, ce mme gouverneur, arrive convaincre le prince de Gourie de
renoncer son voyage
3
. Apres la mort du duc de Mingrlie, son frre Mamia pendant sa lutte
avec le fils du dernier, George IV, ne paie pas son harac. Il fait savoir au sultan les causes de
son retard. Par consquent, le sultan lui adressa une lettre pour lui authentifier son titre,
condition quil fasse son paiement sans retard dsormais
4
. Ce type dantagonismes continue
entre la Mingrlie et la Gourie jusquau dbut de la campagne de Perse en 1578 qui finit par
leur annexion aux Territoires bien gards
5
.
iii. Les hkmet kurdes
Aprs la bataille de Tchaldiran, les principauts kurdes se soumettent la Porte qui
reconnat son tour leur autonomie administrative
6
.
Si les Safavides ont besoin de contrler
les tribus kurdes pour poursuivre leur politique de rapprochement avec leurs sympathisants en
Anatolie ainsi quen Syrie septentrionale, pour les Ottomans, lobstruction linfiltration
safavide et le maintien de la stabilit dans cette zone deviennent des enjeux importants. Ainsi,
pour le sultan, lAnatolie du sud-est a avant tout une signification dfensive plutt
quoffensive et les principauts kurdes peuvent tre considres comme des tats-tampons.
En 1533, Sleymn renouvelle le pacte avec les mirs kurdes avant sa campagne contre
Tahmasb. Il leur octroie la pleine proprit sur leurs domaines et leurs forteresses
7
.
Ces privilges sont hrditaires (neslen bade neslin) : Si le prince rgnant meurt, sa
province est cde son fils. Sil ny a plus dhritier mle dans la dynastie rgnante, la
proprit, reste intact, nest pas confisque par la Porte mais donne la dite de laristocratie
kurde qui doit concder la proprit lun des princes locaux
8
. Mais dans la ralit, le sultan
pouvait modifier la succession en mettant un oncle la place dun neveu ou un frre cadet
celle dun an, mais en tout cas il navait dautres choix que de nommer comme chef de la
tribu un homme appartenant la famille du chef.
Les princes kurdes avaient souvent des agents la Porte pour les tenir informs des
affaires qui pouvaient les intresser et surtout pour les avertir des mesures qui allaient tre
prises contre eux. Les devoirs des princes se rsument au bon gouvernement de leur pays, la
participation aux expditions militaires
9
et la soumission sincre la Porte
10
.
Comme dautres vassaux, ils doivent tre amis des amis et ennemis des ennemis de la
Porte. Plusieurs firmans adresss aux gouverneurs de Diyarbakir ou de Van interdisent
catgoriquement une ingrence dans les affaires intrieures des princes du Kurdistan , sauf
en cas de force majeure (rbellion, non-participation pendant une mobilisation gnrale).
Certains chefs tenaient des terres qui leur taient attribues en retour de la fourniture de
1
MD VII, 1767, 2303, 2511.
2
MD VII, 2303.
3
MD VII, 2511.
4
MD XXII, 221.
5
MD XXII, 612.
6
Bit ls, Chref-nameh, St-Ptersbourg, Acadmie des sciences, 1868-1875, vol. II, pp. 289-291 ; Baki Tezcan,
Le dveloppement de lusage du terme Kurdistan comme description gographique et lintgration de cette
rgion dans lEmpire Ottoman au XVI
e
sicle , Revue des Etudes Kurdes X (2009), pp. 95-124.
7
Nazmi Sevgen, Krtler , Belgelerle Trk Tarihi Dergisi V (1968), pp. 70-72.
8
Ibid.
9
Hakan zolu, State-Tribe Relations: Kurdish Tribalism in the 16th-and 17th Century Ottoman Empire ,
British Journal of Middle Eastern Studies, 23, (1996), pp. 5-27
10
KK 888, fol. 157: Lordre au beylerbey de Diyarbekir : Sollicitez les bey du Kurdistan pour quils
approvisionnent mon arme auguste avec des moutons, du beurre et du miel [...] Les bey du Kurdistan qui se
situent prs de Tabriz doivent vous fournir des pelles, des pioches et des haches. Enfin vous donnerez distimalet
aux bey kurdes afin quils se subordonnent aux ordres du beylerbey de Van .
68
contingents militaires. Cependant, bien que les principauts kurdes (hkmet) jouissent des
droits dautonomie, ils sont subordonns, en raison de leur situation gopolitique, au
gouverneur suprme dune des provinces orientales. En outre, le pike et des taxes spciales
taient aussi pays par les chefs au sultan et le beylerbey loccasion de la nouvelle anne
1
.
Lorsquun mir kurde souhaite crer une fondation religieuse, il doit demander un titre de
proprit Istanbul. Enfin, en ce qui concerne les affaires judiciaires, les cadis des grandes
circonscriptions ottomanes supervisent les cadis kurdes locaux
2
.
Dautre part, le conflit ottomano-safavide bouleverse la structure ethno-politique de
lAnatolie orientale et les pimonts des chanes de Zagros
3
. Des grandes confdrations
tribales comme les Cosaques de l
espace pontique mal intgres la structure politique et
administrative des deux Empires rivaux font obstruction la ponction fiscale et ne
reconnaissent pas les frontires entre les territoires sous lautorit du chah et du sultan
4
. En
gnral, la Porte gouverne les tribus par lintermdiaire de leurs chefs. La politique
traditionnelle de la Porte dans les zones tribales, tait de diviser pour rgner, en poussant une
tribu contre lautre, en fomentant des querelles et des jalousies entre familles et en achetant
les chefs au moyen de cadeaux ou de promesses daide dans leurs luttes pour le
commandement du clan ou de la tribu
5
. Il y avait aussi le cas de tribus exemptes dimpts
pour des raisons particulires. Les Mahmud qui avaient t tablis lEst de Van par
Sleymn aprs le trait dAmasya, ntaient requis ni de payer des impts, ni de fournir des
soldats.
La Porte a tendance laisser moins dautonomie possible aux hakim qui noccupent
plus la rgion frontalire. Aprs la trve dAmasya en 1555, on compte peine trois
principauts : celle de Bitlis, dHakkri et de Mahmud
6
. Quand la domination ottomane en
Anatolie orientale se consolide, partir du deuxime quart du XVI
e
sicle et officialise par le
trait dAmasya en 1555, la Porte a pu imposer plus dobligations politico-conomiques
petites principauts. Graduellement, les entits politiques qui gardent parfois le titre dhakim
(prince) deviennent des sandjaks du type ocaklk voire un sandjak ordinaire comme cest le
cas dans la rgion dHarput
7
.
iv. Un cas unique parmi les entits vassales : Dubrovnik
Au XVI
e
sicle, le territoire de la Rpublique de Raguse comprend une troite bande sur
le littoral adriatique. Elle compte, trente mille habitants dont cinq mille intra-muros
8
. Elle est
gouverne par la noblesse constituant le snat qui lit un rector
9
. Les Ottomans se contentent
dacquiescer ces nominations dans la mesure o la Rpublique de Sainte-Blaise verse son
tribut rgulirement qui est fix dabord mille cinq cents pices dor en 1458, slve dix
milles en 1472, puis 12 500 en 1478. Ce dernier montant restera fixe tout au long du XVI
e
1
Orhan Kl, Hakkri Hkmeti , art. cit. p. 718.
2
Ibid.
3
Bien que nous possdions plus de renseignements sur les tribus kurdes lpoque ottomane, il est nanmoins
souvent difficile den suivre en dtail leur histoire. Le nombre de leurs membres changeait constamment, car
certaines prospraient, tandis que dautres dprissaient ou se sdentarisaient : Rhoads Murphey, The
Resumption of Ottoman-Safavid Border Conflict, 1603-1638 : Effects of Border Destabilization on the
Evolution of State-Tribe Relations . Orientwissenschaftliche Hefte, (2003), pp. 151-170.
4
Tom Sinclair, The Ottoman Arrangements for the Tribal Principalities of the Lake Van Region of the Sixteenth
Century , International Journal of Turkish Studies, IX/1-2 (2003), pp. 119-144.
5
Un rcit personnel par un prince kurde narre les conditions de ralliement dun prince dArdalan la Porte,
pendant la guerre ottomane-safavide de 1552-1555 : smet Parmakszolu, Kuzey Irakta , art. cit..
6
Walter Posch, What Is a Frontier? Mapping Kurdistan between Ottomans and Safavids , in : va M. Jeremis
(d.), Irano-Turkic Cultural Contacts in the 11th 17th Centuries, op cit., pp. 203-215.
7
Mehmet Ali nal, XVI. Yzylda Palu Hkmeti , art. cit.
8
N. H. Biegman, The Turco-Ragusan Relationship According to the Firmans of Murad III(1575-1595) extant in
the State Archives of Dubrovnik, The Hague, Mouton & Co, 1967, p. 23.
9
Biegman,
The Turco-Ragusan, op. cit. p. 22
69
sicle. Le tribut modeste, au regard de limportant change commercial, est dabord un
symbole qui sanctionne le statut tributaire de Raguse vis--vis du sultan.
Les Ragusains ont des relations commerciales avec les villes balkaniques, grce
auxquelles le port dalmate devient un entrept principal
1
. La Rpublique profite galement de
la richesse minire serbe et bosniaque
2
. Grce leur diplomatie habile de la Rpublique mais
aussi de leur savoir-faire commercial, le rseau des Ragusains dans les Balkans stend
jusquen Moldavie
3
. Il en est de mme pour les lignes maritimes : ils avaient galement le
droit daccs lespace pontique. Le taux de douane dont ils bnficiaient dans tout lEmpire
tait fix 2 % de la valeur des marchandises vendues, ce qui constitue un avantage
considrable puisquil tait fix 4 % pour les autres entits tributaires et de 5 % pour les
trangers
4
. Cest pourquoi leurs navires sont signals non seulement dans les grands ports de
lEmpire, notamment Istanbul et Alexandrie, mais aux chelles de Silivri, de Tekirda, de
Bandrma, de Vize et de Szebolu. Le pavillon ragusain est accueillant aussi : les marchands
florentins et gnois lutilisent abondamment. Dans la seconde moiti du XVI
e
sicle, la valeur
des changes ainsi raliss slve 350 000 ducats 150 000 en exportations depuis
lEmpire ottoman, 200 000 en importations
5
. Dans ce contexte favorable, le volume du
commerce est multipli par deux, trois ou quatre fois voire sept fois, entre 1570-1573,
pendant la guerre vnto-ottomane
6
.
Une des obligations majeures des Ragusains est dinformer la Porte sur les vnements
politiques en Europe occidentale et surtout en Espagne, notamment dans la vice-royaut de
Naples
7
. La position gographique de Dubrovnik, qui tait la dernire escale de Via Egnatia,
en faisait, une tape indispensable entre lEmpire ottoman et lEurope
8
. Puisque la Raguse se
situait entre Europe et le territoire ottoman, les dignitaires ragusains devaient assurer le sjour
des ambassadeurs europens qui venaient Istanbul
9
.
LEmpire ottoman tant sr de ses positions dans les Balkans et de la dpendance de
cette Rpublique cette rgion, explique la large marge de manuvre consentie par la Porte
Raguse tant dans sa politique intrieure quextrieure. En effet, la politique trangre de
Raguse concidait avec celle de la Porte tant celle-ci tait le grand rival de la Rpublique de
Venise. La Porte dispose des services de la flotte ragusaine pour contrebalancer les Vnitiens
dans lAdriatique. Ainsi, les Ottomans profitent de cette rivalit pour amoindrir les capacits
de nuisance des Vnitiens en Mditerrane orientale et surveiller moindre cot leur espace
maritime.
1
Nicolas Iorga, Une ville romane devenue slave : Raguse , Academie Roumaine, Bulletin de la section
historique, XVIII (1931), pp. 3-73.
2
Boko Bojovi, Entre Venise et lEmpire ottoman, les mtaux prcieux des Balkans (XVe-XVIe sicle ,
Annales ESC, 6 (2005) pp. 1277-1299.
3
Andreas Pippidi, Rapports de Raguse avec les pays roumains , dans Hommes et ides du Sud-Est europen
laube de lage moderne, Paris, CNRS, 1980, pp. 67-110.
4
Biegman, op. cit., p. 26-27. A lpoque de Selm II, les commerants ragusains (sahih Dubrovnikli olduu er
ile zahir ve malum olduktan sonra) sont exempts de toutes les exemptions supplmentaires en dehors lahd-
name
:
MD XXII, 667. Quand un marchand ragusain tait mort sur le territoire ottoman, personne ne pouvait
intervenir, avant larrive des hritiers lgitimes de Raguse: MD Zeyl I, fol. 6 r
.
5
Halil nalck, Economic and Social History of Ottoman Empire, op. cit. vol. 1, p. 262 et le tableau I: 54.
6
Sergio Anselmi, Motivazioni economiche della neutralit di ragusa nel cinquecento , G. Benzoni (d.) Il
Mediterraneo netta seconda met del500 alle luce di Lepanto, Firenze, 1974, pp. 33-70: 56-70.
7
Biegman, Ragusan spying for the Ottoman Empire , art. cit.
8
Antonio di Vittorio, Un grande nodo postale tra Oriente e Occidente in et moderna: la Repubblica di Ragusa,
Prato, Istituto di Studi Storici Postali,1988.
9
Les agents de lambassadeur de France, Noailles ainsi que lui-mme sjourn plusieurs fois Raguse :
Charrire, Ngociations, vol. III. p. 224 et sq. Lors du retour de lambassadeur de France, Grantrie de
Grandchamps avec son escorte ainsi que les sept chevaux que lambassadeur avait achets pour le roi de France,
le sultan ordonne aux dignitaires ragusains que rien ne manque lambassadeur et son escorte pendant leur
sjour Raguse : BOA, KK, 78, 3 ca 978 (le 3 octobre 1570). Les agents ottomans qui allaient en Europe,
sjournaient souvent Raguse. MD XXI, 327.
70
v. Le Khanat de Crime
Pendant tout le Moyen ge tardif, la Horde dOr domine les steppes kiptchak et
lEurope orientale
1
. Au fur et mesure que le khanat kiptchak se dcompose au XV
e
sicle,
ses vassaux affirment leur indpendance. Ainsi, les Tatars de Kazan commencent contrler
la haute Volga, les Tatars dAstrakhan crent leur royaume lembouchure de celle-ci, non
loin de lancienne capitale de la Horde dOr et les Giray sinstallent en Crime
2
.
Laffaiblissement du khanat kiptchak permet galement la renaissance du Grand Duch de
Kiev sous la dynastie lituanienne (1363-1470)
3
, ainsi que la consolidation de la Moscovie
4
.
Aprs la conqute dIstanbul, la prsence des Ottomans se fait sentir dans la mer Noire
5
.
Quand ils prennent Kefe et le littoral sud de la pninsule de Crime en 1475, le khan crimen,
Mengli Giray (1478-1515) accepte la vassalit symbolique, tout en prservant une grande
autonomie
6
. Certes, le khanat est une entit politique vassale, mais il bnficie dun statut
incomparable avec les autres vassaux, chrtiens et mme musulmans grce leur ligne
prestigieuse. La dynastie des Giray descend du conqurant des Steppes, Gengis Khan. Les
sultans ottomans ayant des affinits politiques et culturelles avec la culture et lidologie des
steppes reconnaissent les titres de noblesse des khans
7
.
Ds le dbut, les rapports entre la Porte et le Khanat, se distinguent des relations
dIstanbul avec autres tats dans son orbite
8
. Au XVI
e
sicle, les khans conservent le plein
pouvoir en matire dadministration intrieure et militaire. Dans le crmonial, le khan
prcde tous les hauts dignitaires du sultan
9
. Un autre aspect de cette relation complexe est les
dons envoys par les sultans aux khans linverse de lusage tabli dans les autres types de
vassalit. Le khan, sa famille Giray, et ses soldats reoivent de salaire et des cadeaux
dIstanbul en raison de leur contribution aux expditions militaires. Cependant, la stabilit du
gouvernement est souvent compromise par la politique de contrle dIstanbul travers les
princes en otage
10
et laristocratie tribale qui possdaient de grands pouvoirs dans leurs fiefs
11
.
Les sultans ont le droit dinvestiture. De mme, la nomination des kalgay et nureddin
(dauphins) crimens doit tre confirme par la Porte.
La carte tatare est un atout stratgique dans la politique septentrionale de la Porte qui
permet non seulement de canaliser cette force mais aussi den faire usage contre les puissants
voisins comme la Pologne, la Moscovie et les Habsbourg
12
. Par consquent, la Porte devait
1
Bertold Spuler, Die Goldene Horde: die Mongolen in Russland, 1223-1502, Wiesbaden, Harrosowitz, 1965.
2
Alexandre Bennigsen et al., Le Khanat de Crimee, op. cit., pp. 8-10.
3
Omeljan Pritsak, LHistoire du Grand Duch de Lituanie-Ruthnie , Journal of Turkish Studies 10 (1986), pp.
105-121.
4
Boris Nolde, La Formation de lEmpire russe, Paris, Institut dEtudes slaves, 1952, vol. I, pp 7-14.
5
Halil nalck, The Question of the Closing of the Black Sea , art. cit. pp. 76-78.
6
Halil nalck, Yeni Vesikalara Gre Knm Hanlnn Osmanl Tabiliine Girmesi ve Ahidname Meselesi ,
Belleten, VIII (1944), pp. 185-229.
7
Joseph Fletcher, Turco-Mongolian Monarchic Tradition in the Ottoman Empire , Harvard Ukrainian Studies
[HUS] 34, (197980), pp. 236-51.
8
Alexandre Bennigsen et Chantal Lemercier-Quelqujay, Le khanat de Crime au dbut du XVIe sicle. De la
tradition mongole la suzerainet ottomane, daprs un document indit des Archives ottomanes , CMRS,
XIII/3 (1971), pp. 321-337; Bennigsen et alii, Le Khanat De Crimee, op. cit., pp. 11-18; Mihnea Berindei, Gilles
Veinstein, La prsence ottomane au sud de la Crime et en Mer dAzov dans la premire moiti du XVI
e
sicle , CMRS XX 3/4 (1979), pp. 389-465 ; Alan W. Fisher, The Ottoman Crimea in the Sixteenth Century ,
HUS V/2, (1981), pp. 135-170.
9
Pour les autres princes vassaux, leur quivalent dans le crmonial est le grand vizir. La seule exception cette
rgle dans la seconde moiti du XVI
e
sicle tait le prince de la Transylvanie, que le sultan considrait son fils.
10
Halil nalck, Giray , EI.
11
Beatrice Forbes Manz, The Clans of the Crimean Khanate, 1466-1532 , HUS, II/3 (1978), pp. 282-309;
Halil nalck, The Khan and Tribal Aristocracy: the Crimean Khanate under Sahib Giray I (1532-1551) , HUS,
X (1981), pp. 445-466.
12
Alan W. Fisher, Les rapports entre lEmpire ottoman et la Crime , CMRS, XIII, 3 (1972), pp. 368-381.
71
mnager le khanat pour sappuyer sur son prestige et sa connaissance du terrain pour utiliser
ce vritable vivier militaire.
Au niveau international, les khans ont des relations tout fait indpendantes avec les
cours de Moscou, de la Pologne et de la Sude. Les Giray dcident de leur participation aux
expditions ottomanes quand cela leur parat profitable. Selon nalck, le khanat de Crime et
les hordes Nogays sont des allis naturels de la Porte dans lespace pontique. Or, rien ne le
prouve, surtout au XVI
e
sicle. Nous reviendrons sur les rapports compliqus entre la Porte et
le khanat dans le chapitre consacr lexpdition dAstrakhan.
La perce cosaque et moscovite met mal les prtentions autonomistes des khans. Dans
les dernires dcennies du XVI
e
sicle, la pression de la Porte saccentue : le ton des firmans
ladresse des khans devient plus condescendant et la titulature moins flatteuse. En 1582 les
Ottomans rigent leurs possessions en Crime en une province. partir du rgne dIslam
Giray II, la prire de vendredi est rcite au nom du sultan, rendant ainsi officielle la
suzerainet de la Porte sur le khanat.
Les variantes de la domination ottomane sur ses vassaux
Les formes de la domination ottomane changent dune entit politique vassale
lautre, en fonction des plusieurs facteurs : modalits de communications ; configuration
gopolitique ; le cadre juridique de lattachement de lentit soumise aux Territoires bien
gards ; la capacit de rsistance de la population locale aux pressions du Centre et enfin la
rentabilit conomique des vassalits. Cependant, un point commun entre les entits
politiques vassales est leur caractre de zones-tampons. La Porte ny place pas ses armes, ni
construit de forteresses.
Or, le statut des entits tatiques vassales nest pas immuable. La Porte peut, en
fonction de la conjoncture politique, exiger davantage de contributions militaires et fiscales. Il
nest pas rare que les autorits frontalires ottomanes, surtout au Caucase et au Kurdistan,
vassales afin de se constituer des nouvelles provinces, empitent sur le territoire des
principauts : le beylerbeylicat de ehrizor est arrach du gouvernorat dImadiye (1561)
1
;
celui de avat est cr aux dpens de la principaut dImrtie ( la fin des annes 70 du
XVI
e
sicle) ; tout comme celui de Temesvar rig au dtriment du Banat de Transylvanie
2
.
Quand les intrts de lEmpire le requirent, le sultan, en sappuyant sur les imprcisions
concernant les dfinitions de la relation de la vassalit peut dcider de les annexer. Ce sera
notamment le cas des principauts kurdes et gorgiennes et de la Valachie sauv dernire
minute
3
au dernier quart XVI
e
sicle.
4. Frontires ottomanes
De tout temps le rle qui incombe la frontire est avant tout celui de la dfense
(hraset) des populations installes lintrieur du territoire dlimit par elle et il est normal
quelle cherche ainsi reposer sur des obstacles naturels dont la prsence empche laccs du
territoire qui est protger. Un immense arc de cercle maritime et terrestre, fond souvent sur
les obstacles naturels allant de la Mditerrane mdiane au Caucase marque le contact entre
lEmpire ottoman et les tats chrtiens.
Une ligne, du Caucase au golfe Persique, spare les mondes ottomans et safavides. Les
rivires (le Danube, le Don, lAraxe, lEuphrate) jouent souvent le rle de barrires.
Cependant plus que les fleuves, ce sont les chanes de montagnes qui protgent efficacement
1
Mehdi Ilhan, XVI Yzylda ehrizol Vilyeti , OTAM 4 (1993), pp. 161-170.
2
Pal Fodor, Das Wilayet von Temeschwar, art. cit. pp 25-44.
3
Mihai Maxim, Voyvadalk ou belerbeilik? La politique ottomane envers les principauts roumaines
(novembre1594-fvrier1596) , Romano-Ottomanica, op. cit. pp. 163-172.
72
les sphres quelles divisent. Cest par ailleurs pour leur contrle que les Ottomans ont mis en
place une organisation propres aux passes et dfils (derbendi)
1
. Imposant, il reste cependant
franchissable. Car les marges de lEmpire ne sont pas comparables la muraille de Chine
ou encore au rideau de Fer . Les zones sont commandes par des forteresses loignes,
dans certains cas de centaines des kilomtres. Les frontires sont poreuses, surtout
lorsquelles sont faites dtendues maritimes ou de steppes : les passages sont relativement
aiss et parfois les contacts sont mme faciles et frquents.
Tolre ou non par les gouverneurs frontaliers des tats mitoyens, il existe une
permabilit des frontires, qui repose sur la mobilit des populations, sur la continuit des
valles et des montagnes, sur la complmentarit des besoins dun territoire lautre et sur les
pratiques et les usages locaux de la production et de lchange. Les bornes et dautres
marques de limitation ne suffisent pas dominer cet espace incontrlable : contrebande des
chevaux, btails, darmes, dtain, dor de monnaie, infiltration dhrtiques, envois
despions, tout cela chappe aux pouvoirs centraux. Lautorit centrale est dmunie et ne
parvient pas se coordonner face aux bandits et autres, qui peuvent tout moment lchapper
en se retirant au cur des montagnes ou chez leurs amis qui leur abritent dans deux cts de
la frontire et qui jouent le double jeu.
Pour augmenter son assise sur ces rgions, la Porte opte pour linstauration des rgimes
drogatoires rappelons le condominium en Hongrie, parmi dautres et permet la cration
des forces paramilitaires . Ces troupes se recrutent souvent parmi les plus dmunis de leurs
socits et justifient toujours leurs actes en se rfrant des valeurs sacrales. Le pouvoir
ottoman ne fait quapporter une reconnaissance formelle des chefs coutumiers, moyennant
quelques concessions rciproques. Ces arrangements nassurent pas, au demeurant, au sultan
tout le contrle souhaitable sur des zones stratgiquement sensibles. Autour de ces zones mal
contrles,
les escarmouches quotidiennes sont de rgle mme dans la priode de trve. Les
effectifs de ces oprations ne sont jamais trs levs. Quelques centaines dhommes cheval
tout au plus, se dplacent sans cesse, faisant des prisonniers, capturant du btail, vitent les
grandes villes fortifies ou les siges des garnisons. Les autorits administratives ne
ragissent pas toujours : la destruction systmatique de lappareil de production de lennemi
sintgre dans une stratgie daffaiblissement conomique de ladversaire.
Lobjectif principal
du kleinkrieg est le butin qui constitue une conomie parallle par rapport lagriculture,
llevage et surtout au commerce quelle concurrenait directement
2
. La vie des prisonniers
est la plupart du temps respecte et le but de cette activit rside principalement dans
lappropriation ou la rcupration des biens, des btails ou des personnes qui sont destins
ensuite tre consomms ou rachets, bref, changs dans un systme conomique bien
dfini et rgul par les ahdname
3
.
Ds le moment o la frontire devient galement une limite dfensive, le snr se
substitue au serhadd et apparat de plus en plus comme un espace de dmarcation (et de
confinement), induisant de nouvelles conceptions militaires et reprsentations mentales :
partir des annes 1550, le territoire de lEmpire est ceintur par une zone de contrle militaire
et parfois par des frontires reconnues qui, de faite, relativisent lidal de la conqute. La
Porte commence reconnatre les limites territoriales de lEmpire par les traits quelle signe
avec la Rpublique de Venise et la Pologne mais aussi avec les Impriaux et les Safavides. La
frontire est dornavant conue comme une zone protectrice plus fortement militarise
que lhinterland.
1
Cengiz Orhonlu, Osmanl mparatorluunda Derbent Tekilat, Istanbul, Eren, 1990. Linstitution est assez
connue pour y insister : prcisons seulement que cette institution constitue lensemble des mesures qui visent
contrler, dfendre et protger les dfils situs sur les regions frontires.
2
Ferenc Szakaly, Der Wandel Ungarns in der Trkenzeit, in : Andreas Tietze (dir.), Habsburgisch-osmanische
Beziehungen, Wien, 1985, pp. 35-54
3
Geza Pallfy, Ransom Slavery along the Ottoman-Hungarian Frontier in the Sixteenth and Seventeenth
Centuries, in : David -Fodor (d.), Ransom Slavery along the Ottoman Borders, Leiden, Brill, 2007, pp. 35-91
73
Ces remarques sont galement valables pour les frontires maritimes de lEmpire non
seulement dans des mers presque closes comme la mer Noire et la mer Rouge quouverte
comme lAdriatique et la Mditerrane
1
. Il appert que pour les Ottomans le littoral dans son
ensemble forme une ligne frontalire et elle est organise pour empcher toute intrusion
trangre : dans plusieurs espaces maritimes (et parfois fluviaux comme la Danube) des
kapudanlk taient mis en place pour assurer le contrle de la frontire maritime de lEmpire
et plus particulirement ses points nvralgiques, tels les ports frquents par des bateaux
trangers (Alexandrie, Bassorah), et les dtroits. Ainsi, le littoral ottoman bnficie de la
prsence de contingents de larme de mer et de dtachements de la flotte chargs de sa
dfense. Maintenir les Territoires bien gards (memalik-i mahrse) dans la paix et la
stabilit devient, pour la Porte, un enjeu politique en soi. La rigidification des frontires se
traduit notamment par la ncessit dorganiser la dfense pour laquelle les ouvrages fortifis
rpondaient tant un besoin de mobilisation des forces qu un but de protection systmatique
du territoire. Les demandes sans cesse renouveles damlioration des fortifications laissent
entrevoir limportance que la Porte attribue au dispositif de dfense.
i.
La frontire dalmate
La frontire dalmate est la premire tre fixe entre la Porte et une autre entit
politique elle sera suivie de la frontire ottomano-polonaise au sicle suivant
2
. Les lignes de
dmarcation ont t ngocies, ds le dernier quart du XV
e
sicle et matrialises sur le terrain
par des signes distinctifs par des missions bilatrales
3
. Les missions ottomanes comprennent,
aussi bien dans le cas du trac de 1479 que ceux de 1543 et de 1576, des cadis locaux non
seulement cause de leur expertise dans la dlimitation des concessions foncires ou des legs
pieux mais aussi pour lgitimer un acte qui est diamtralement oppos lesprit de gaza.
Souvent, ces derniers dlivrent lattestation (hccet) de dlimitation, la partie vnitienne qui
sert de lacte de dlimitation (snrname)
4
. Dans le cas de litige, ces documents ainsi que les
registres de tahrir, prpars souvent postrieurement sont pris comme rfrence et confrent
ainsi lacte de dlimitation un statut unilatral
5
.
Lorganisation militaire et administrative de cette zone frontire prvoit une
construction flexible
6
. Nous constatons labsence de la mise en place du systme du timar qui
est substitu par les ocaklk
7
. Les forteresses, dment dotes de garnisons et dartillerie,
servent galement de relais ou de bases de dpart pour des expditions terrestres et maritimes.
Plus au nord, dans le triplex confinium, ladministration ottomane cre un systme de
gouvernement qui maintient certains lments locaux en introduisant des institutions
proprement ottomanes et en important des traits vnitiens
8
. Cet espace pose aux locaux de
1
Michel Tuchscherer, Iles et insularit en mer Rouge lpoque ottomane (XVIe-dbut XIXe sicle) , in :
Nicolas Vatin et Gilles Veinstein (d.), Insularits ottomanes, Paris, Maisonneuve & Larose-IFEA, 2003, pp.
203-219 ; Maria Pia-Pedani Fabris, The Ottoman Empire and Gulf of Venice (15th-16th c.) , in : Tuncer
Baykara (d.), CIPO XIV. Sempozyumu bildirileri, Ankara, TTK, 2004, pp. 585-600 ; Anca Popescu, La mer
Noire ottomane : mare clausum ? mare apertum ? , in : F. Bilici, I. Candea, A. Popescu (d.), Enjeux politiques,
conomqiues et militaires en Mer Noire (XIVe-XXIe sicle), Braila, Istros, 2007, pp. 141-170.
2
Gilles Veinstein, Loccupation ottomane dOcakov et le problme de la frontire lithuano-tatare (1538-
1542) , in : C. Lemercier-Quelquejay, G. Veinstein, E.S. Wimbush (d.), Pass turco-tatar, op. cit. pp. 221-237.
3
Pedani-Fabris, Dalla frontiera, op. cit., pp. 40-42 ; Walter Panciera,
La frontiera dalmata nel XVI secolo: fonti
e problemi, Societ e Storia, 114 (2006), pp. 783-804 ; id., Tagliare i confini: la linea di frontiera Soranzo-
Ferhat in Dalmazia (1576) , in: A. Giuffrida, F. DAvenia, D. Palermo (d.), Studi storici dedicati a Orazio
Cancila, Palermo, Mediterranea, 2011, pp. 237-272.
4
Pedani-Fabris, Dalla frontiera, op. cit., pp. 40
5
Gilles Veinstein, La frontire ottomane en Europe jusqu la fin du XVII
e
sicle , Cours et travaux du
Collge de France. Rsums 2004-2005, Paris, CID, 2006, pp. 687-702 : 696-697.
6
Graud Poumarde, Affrontements, contacts et changes dans les Balkans aux XVIe et XVIIe sicles : le cas
de la province vnitienne de Dalmatie et dAlbanie , Les Cahiers du CRHIPA, V (2002), pp. 93-130
7
Moaanin, Town and Country, op. cit. pp. 121-127.
8
Drago Roksandi (d.), Microhistory of the Triplex Confinium, Budapest, 1998; Drago Roksandi, Nataa
74
redoutables difficults dadaptation, en raison dune transhumance qui se perptue entre les
plaines de Dalmatie et les estives des montagnes, nonobstant les frontires fluctuantes. Les
dplacements de populations sont nombreux et se concentrent sur les les
1
.
ii. La frontire centreuropenne
Dans la seconde moiti du XVIe sicle, la frontire qui spare les territoires des
Habsbourg de lEmpire ottoman ntait pas une ligne fixe. Elle tait zonale et son
emplacement ainsi que sa profondeur taient lobjet de modifications cause des combats
constants. Malgr quelques tentatives, il ny avait aucune occasion dtablir une frontire bien
dfinie. Le seul repre tait lemplacement des forteresses majeures
2
. Cette frontire
comprenait un rseau des forteresses stendant depuis la cte dalmate jusqu la
Transylvanie, sur une longueur denviron 1 400 kilomtres. Le systme de fortifications
ottomanes appuy sur des places fortes est graduellement remodel et amlior.
Dans lintervalle de ces forteresses, de fortins, bicoques et palanques contrlaient les
passages, les lignes dfensives pouvant atteindre dans les rgions les plus exposes une
profondeur de 50 km. Un effort particulier semble avoir t fait pour les chteaux gardant les
itinraires daccs orta kol ou lancienne Via militaris qui relie la capitale Budin, via
Belgrade. Les fortins placs sur des itinraires secondaires permettent dassurer la protection
des voies fluviales et des rseaux routiers de moindre importance.
Si lon observe la
gographie des forteresses ottomanes, on saperoit que cette frontire est, en fait, double, au
nord-ouest (Budin), une premire limite (d-il) sappuyant sur les places conquises et
prserves lpoque de Sleymn. Au sud-est (Belgrade), une seconde ligne est tablie, par
un rseau des forteresses conquises ou construites lpoque de Mehmed II, qui inaugure la
protection noyau central (i-il)
3
.
En 1566, les garnisons ottomanes places dans la zone frontalire rassemblent 10 000
soldats. Leurs gouverneurs peuvent compter aussi sur diverses formations de cavalerie lgre
qui excellaient dans la stratgie des raids : les aknc, les volontaires (gnll), les
combattants quon appelait les fous (deli) ou les voynuk, des chrtiens bulgares et serbes
4
. Le
gouverneur de Budin tait charg du recrutement, du ravitaillement et de larmement des
troupes ainsi que du bon fonctionnement du matriel de guerre
5
. Une autre responsabilit
importante qui lui incombait tait lentretien permanent du rseau de forteresses, afin
dempcher les raids et les expditions des troupes impriales lintrieur des Territoires
bien gards . lpoque de Mustafa pacha (1566-1578), cette zone passe progressivement
dun systme doccupation spatiale, un contrle territorial, marqu la fois par une
occupation militaire permanente et par une intgration des communauts indignes au
systme ottoman. Grce aux politiques habiles de ce gouverneur, le beylerbeylicat autofinance
son administration
6
.
tefanec (d.), Constructing border societies on the Triplex Confinium, Budapest 2000; Egidio Iveti, Drago
Roksandic (d.), Tolerance and Intolerance on the Triplex Confinium. Eastern Adriatic and beyond, 1500-1800,
Padova 2007
1
Oliver Jens Schmitt, Les hommes et le pouvoir , in Korula sous la domination de Venise au XV
e
sicle,
Paris, Collge de France ( Confrences ), en ligne, 2011, Consult le 24 avril 2012.
2
Geza Pallfy, The Origins and Development of the Border Defence System Against the Ottoman empire in
Hungary , in : DvidFodor (d): Ottomans, Hungarians, and Habsburgs, op. cit. pp 3-69: 5-6.
3
Klara Hegyi, Ottoman Military Force in Hungary , in : David-Fodor (d): Ottomans, Hungarians, and
Habsburgs, pp. 131148; Gilles Veintein, La frontire ottomane , art. cit. p. 694.
4
Jean Nouzille, Histoire des Frontires. LAutriche et lEmpire ottoman, Paris, Berg International, 1991, pp. 62-
63 et Klara Hegyi, The Ottoman Network of Fortresses in Hungary , in : Dvid Fodor (d.): Ottomans,
Hungarians, and Habsburgs, op. cit., pp. 163-193.
5
Plffy, The Origins and Development , art. cit. pp. 33-39.
6
Agoston, The Costs of the Ottoman Fortress-System in Hungary , art. cit. pp. 199-200.
75
iii. La frontire transpontique
La forteresse dzi ferme lestuaire du Dniepr. Celles dAkkirman, de Kili et de Bender
verrouillent la rgion du bas Dniestr et du bas Prut. Les places fortes en Crime nont pas
lunique fonction de garder des possessions ottomanes, mais servent galement contenir le
khanat de Crime. Les fortins de Kertch et de Taman contrlent le dtroit de mer Noire-mer
dAzov. La bande du littoral est protge par les places fortes de Mangub, de Sogudjak et
surtout par la garnison ottomane installe au chef lieu du sandjak, Kefe. Le contrle de la
Porte est plus direct dans cette partie de la frontire septentrionale. En fondant des colonies
sous forme de iftlik (ferme), Istanbul surveille attentivement les attaques des Cosaques
Zaporogues et des marquis lituaniens. Azak, la plus septentrionale des possessions
ottomanes, ladministration tait moins centralise. La rgion de Kouban est contrle par les
petites garnisons de Temrk, dAdahun et de Kzlta
1
.
Les problmes lis la transhumance sont structuraux dans cette gographie o domine
lactivit agricole et pastorale. La continuit des terroirs, lanciennet des usages, les
contraintes climatiques psent dun poids lourd sur lconomie que les dlimitations
frontalires par ailleurs jamais bien tablies. Les autorits centrales (La Porte, le Sejm)
sefforcent de limiter les contacts entre les populations voisines quils considrent comme une
menace, notamment pour les incidents quils manquent jamais de provoquer. Les trs
frquents vols, rapins et des raids ouvrent la voie des contestations et prtentions
territoriales qui naboutissent nanmoins jamais un conflit impliquant les deux allis au
XVIe sicle
2
.
Les zones frontalires lEst de lespace pontique forment donc une marge excentre
pour le Centre, qui tente dimposer le contrle sans possder les moyens matriels et
financiers suffisants, laissant une agitation multiforme qui trouble les forteresses et les
villages. Les villes fortifies ou les forteresses militaires avec un noyau urbain protgent le
territoire rural qui peut tre lobjet de pillages et partir de la seconde moiti du XVI
e
sicle,
de dvastations des Cosaques. Les cursa annuels de ces derniers rendent alatoire toute
construction sur la ligne frontire qui pour longtemps reste mouvante et imprcise. Lattention
se porte dornavant sur les points stratgiques, frontaliers ou non. La Porte fortifie les points
qui jalonnent les routes militaires menant vers les rgions menaces, tandis quune sorte de no
mans land, dvast et abandonn se cre dans les endroits o passe la frontire.
On est ici aux confins de lEmpire, dans une zone frontire par laquelle il touche la
Moldavie, la Pologne, la Moscovie, le khanat de Crime et aux incontrlables entits sociales
comme des Cosaques, Nogays et des Tatars. Cette rgion frontire, lointaine et excentrique,
est la plupart du temps vague et les pays sont spars par des vastes steppes, parcourues de
rares lments nomades. Elle est mal connue des autorits centrales et assez difficilement reli
au reste de lEmpire. La dfense est assure par des garnisons mais rien nest prvu pour
dvelopper lconomie ni pour installer des colons : en fait, les Ottomans sont venus dans les
steppes kiptchak pour dfendre le littoral mridional de la mer Noire, pas pour tablir une
structure dexploitation durable
3
. Sils annexent effectivement la partie Nord-est de la Crime,
ce fut pour empcher les tribus nomades de stendre vers le Sud.
1
Pour la description des possessions ottomanes en Crime : Berindei et Veinstein, La prsence ottomane au sud
de la Crime, art. cit. pp. 389-465.
2
Gilles Veinstein, Loccupation ottomane dOcakov , art. cit. ; id. Prlude au problme cosaque travers les
registres de dommages ottomans des annes 1545-1555, CMRS, XXX/ 3-4 (1989), pp. 329-361.
3
Gilles Veinstein, Les iftlik de colonisation dans les steppes du nord de la mer Noire au XVIe sicle ,
Istanbul niversitesi Iktisat Fakltesi Mecmuas, XLI 1-4 (1982), pp. 177-210 ; Feridun Emecen, XVI. Asrda
Balkanlarn Kuzeydou Kesiminde Iskn Tipleri ve zellikleri Hakknda Notlar , V. Milletleraras Trkiye
Sosyal ve Iktisat Tarihi Kongresi, Bildiriler, Ankara, 1990, pp. 543-550 et id., Osmanllar ve Kuzey Karadeniz
Stepleri , Osmanl Klasik anda Siyaset, Istanbul, Tima, 2009, pp. 239-255.
76
iv. La frontire persane
La particularit la plus importante de la zone frontalire ottomano-safavide qui stend
du Caucase au golfe Persique, outre sa qualit dtre une frontire entre les deux entits
musulmanes, est la topographie complexe et le vaste systme de montagnes et de bassins
ferms qui forme une barrire naturelle entre les sphres de domination ottomane et safavide.
Lorganisation militaire et administrative de cette zone frontire vise, plus encore que sur les
autres secteurs des frontires de lEmpire, la surveillance ou la prise de contrle des axes de
dplacement de toute nature lintrieur de cet espace vou la circulation des biens
commerciaux et des hommes. Pour les Ottomans, la coexistence avec ce voisin quils
qualifient dennemi pire que les Chrtiens est quasiment insupportable : ils doivent leur
imposer l orthodoxie du moins assurer que les Ttes rouges ne contaminent pas,
par leurs hrsies, les musulmans micrasiatiques. Toute une rhtorique dveloppe lenvie de
ces thmes, qui continue de bourgeonner aprs la paix dAmasya, dans les fatwas des
jurisconsultes ottomans, grand renfort de citations du Coran et de la Tradition de
Muhammad
1
.
La frontire ottomano-persane ne saurait tre dfinie comme une ligne, mais comme
une zone tendue. Les forteresses frontalires (Kars, Van, ehrizor, Mosul) taient spares
par des centaines de kilomtres. Cest la priphrie la plus dmunie des fortifications et le
contrle de ces forteresses tait lenjeu principal
2
. Cependant, partir des annes 1550, la
Porte commence entreprendre des fortifications notamment dans la rgion de Van mais
galement lest du beylerbeylicat dErzurum, notamment dans la rgion de Kars
3
. Tout au
long de cette longue frontire naturelle, les principauts-clientes (gorgiennes et kurdes) sises
autour de cette zone servent de zone tampon. Les affrontements et contacts directs entre les
Ottomans et les Safavides sont par consquent rares
4
.
Si des fois, on constate lassimilation graduelle de ces entits politiques lun de deux
Empires, la plupart conservent leur statut. Cependant, puisquelles subissent des
transformations internes (fusions, unifications), la frontire ottomano-persane fait lobjet des
modifications et des redfinitions en consquence. Quoi quil en soit, la frontire configure
en fonction des tats-tampons reste le principe.
Le gouverneur frontalier est responsable de la rgulation des transactions commerciales
et il doit veiller ce que les marchandises prohibes (memnu mal) ne soient pas exportes. Il
doit tre dans une coopration troite avec gouverneurs des rgions minires
5
. La Porte
rappelle priodiquement ses gouverneurs quils doivent lutter contre la contrebande des
matriaux de guerre (armes, chevaux) et des mtaux prcieux (argent, cuivre, fer)
6
et leur
exige un plus grand contrle pour les exportations vers lIran
7
. Ces rgles sappliquent
galement aux ambassadeurs persans. Par exemple, dans les sauf-conduits pour leur retour, le
sultan numre toujours la quantit de chevaux ils peuvent emmener
8
. Les registres de
Mhimme contiennent plusieurs ordres aux gouverneurs dErzurum et de Van qui les obligent
contrler les douanes, faire des inspections rgulires sans pour autant trop vexer les
commerants persans qui font le commerce des marchandises lgales ou qui achtent des
chaudrons ou des produits en cuivre pour leurs propres usages. Or, les gouverneurs frontaliers
1
Hanna Sohrweide, Der Sieg der Safaviden in Persien und seine Rckwirkungen auf die Schiiten Anatoliens im
16. Jahrhundert , Der Islam, 41(1965), pp. 95-223; Colin Imber, Ebussuud, op. cit., pp. 85-88.
2
Orhan Kl, XVI. ve XVII. Yzyllarda Van, op. cit., pp. 127-168.
3
Tom Sinclair, Administration and Fortification in the Van region under Ottoman Rule in the Sixteenth
Century, The Frontiers of the Ottoman World, in :A.C.S. Peacock (d.), op. cit.,, pp. 212-224
4
Tom Sinclair, The Ottoman Arrangements for the Tribal Principalities of the Lake Van Region of the Sixteenth
Century , International Journal of Turkish Studies, IX/1-2 (2003), pp. 119-144.
5
MD VII, 2168, 2548.
6
MD VII, 1988.
7
MD VI, 233.
8
MD III, 123.
77
sont nombreux considrer que lessor du commerce, par les bnfices dont chacune des
parties tire, ne peut que favoriser et faciliter les relations de voisinage et contribuer au
maintien de la paix aux confins. Comme lindique le gouverneur dErzurum, le commerce est
trs profitable pour le fisc et sa baisse entrane des difficults srieuses pour les fermes de
douanes (gmrk mukataalar)
1
.
Les gouverneurs limitrophes du territoire safavide doivent veiller ce que les assaillants
nendommagent pas les Territoire bien gards et empcher leurs agents ou les vassaux de
lEmpire de diriger des raids sur les pays mitoyens
2
. Par exemple Selm II demande au
gouverneur dErzurum dinstruire ahkulu Sultan, le gouverneur dAzerbadjan afin quil
force Varaza, un potentat gorgien, de restituer les terres du bey dAcara (un Gorgien
converti) et quil oblige Varaza de dmanteler les fortins construits aprs la paix
3
. cet effet,
le gouverneur ottoman devait galement ngocier avec dautres vassaux des Safavides et les
encourager respecter le trait
4
. Or, la plupart du temps, ce sont les nomades et les entits
vassales qui ne respectent pas les accords et les stipulations. Les dplacements lis aux
ncessits de la transhumance annuelle des troupeaux entre plaine et la montagne ignorent, en
effet les frontires imposes par les pouvoirs politiques. Ces mouvements ont naturellement
souvent lieu avec la complicit des populations locales. Istanbul exhorte souvent ses
gouverneurs communiquer avec leurs homologues de lautre ct pour rgler les problmes
lis aux ulus turcomans et kurdes qui nhsitent pas passer avec leurs animaux en territoire
ottoman (ou vice-versa)
5
.
Lorganisation militaire et administrative des zones frontalires poursuit une logique
avant tout pratique. Son enjeu principal est la surveillance et le contrle des axes routiers
lintrieur de l
espace politique ottoman. Dans ces zones subsistent aussi des enclaves et des
zones de domination incertaine, o se dveloppent, pendant la priode des trves, des
tentatives de coexistence, pas tout fait pacifiques, et o lon voit se mettre en place des
institutions charges de rsoudre les conflits locaux et dintervenir dans les changes
commerciaux y compris lachat et la vente des prisonniers et des esclaves. Ds les annes
1550,
des voies des communications officielles sont mises en place, de part et dautre de la
frontire.
5. Diplomatie frontalire
LEmpire ottoman, stendant du Danube la mer Caspienne et de la mer Noire
locan Indien, ctoie diverses entits politiques qui ont des pratiques administratives trs
diffrentes. Si bien que les enjeux et les modalits des relations frontalires entre les
Ottomans et les Habsbourg ne ressemblent pas ceux entre la Porte et la Rpublique de
Venise cependant voisine de lEmpire austro-hongrois. Les distances entre le Centre et la
priphrie constituent un dfi majeur, de mme, la capacit de matriser les situations ou
problmes locaux. Les conflits rgler en Dalmatie et en Mditerrane, un espace peupl de
groupes trs divers, dont le contrle chappe la fois aux Vnitiens et les Ottomans, de mme
que les difficults souleves par les Uskoks de Senj
6
, posent au sultan des problmes trs
diffrents de ceux rencontrs dans la plaine de Pannonie.
1
MD III, 664 ; MD VI, 233 : Tccar taifesi diyar- arkdan ol kadar gelp gitmez olduklar baisden mal-i
mrye kll zarar olmdur ( cause [des mesures trs restrictives] les commerants viennent de moins en moins
et les revenus sont considrablement endommags) . Le cadi dErzincan demande la baisse des mesures
restrictives sous ce prtexte : asla bazergan gelmeyb gmrk mukataasna kll zarar gelr : MD VII,
2548. Une mesure supplmentaire consiste faire un contrle unique Erzurum afin dempcher lingrence des
dignitaires provinciaux des petites circonscriptions : ibid.
2
MD VI, 864
3
MD VI, 693; MD VII, 1705, 1866.
4
MD VI, 638.
5
MD VI, 21, 424, 638, MD VII, 1705, 1866, 2703.
6
Gunther E. Rothenberg, Venice and the Uskoks of Zengg: 1537-1618 , Journal of Modern History 33 (1961),
78
Tant il est vrai que la Porte veut garder la haute main dans la direction des relations
diplomatiques avec ses voisins, les distances entravent la souplesse requise. Une certaine
marge dapprciation et dinitiative est laisse aux agents locaux. Ainsi, par souci defficacit
et pour faciliter les ngociations dans des diffrentes configurations frontalires, le sultan
dlgue une partie de ses pouvoirs aux gouverneurs les plus importants des zones frontalires.
Le dveloppement de la diplomatie frontalire est donc le rsultat de lexpansion territoriale et
laugmentation de la division du travail administratif.
Lamlioration de linfrastructure routire contribue galement lharmonisation entre
le centre et la priphrie pour lapplication des consignes. Notons que les gouverneurs
frontaliers sont souvent les hommes de confiance du sultan ou du grand vizir. Les rapports de
confiance permettent ainsi la Porte de suivre une politique harmonieuse et de bien dlimiter
la marge de manuvre des gouverneurs frontaliers. Par exemple, lpoque de Selm II, les
beylerbey des postes stratgiques Budin, en Bosnie, Kefe, Erzurum, Bagdad, Van et
au Caire sont les parents ou les clients de Sokollu Mehmed pacha
1
.
La diplomatie frontalire outre la connaissance des ralits locales et lexpertise sur les
configurations politiques demande une souplesse extrme que le centre ne possde pas. Ainsi
dans les zones frontalires en Afrique, les dispositifs mis en place pour mettre fin aux conflits
ou pour rguler les transactions commerciales ne sont pas identiques. Chaque tat voisin de
lEmpire ottoman a son propre systme dadministration frontalire et sa propre manire de
grer ses relations avec la Porte. titre dexemple, les cads, souvent des notables indignes,
sont dsigns comme intermdiaires supplmentaires et entretenus par la Porte aux confins de
lAfrique subsaharienne pour faciliter les relations avec les royaumes de Kanem et de Bornu.
Mais dans les relations avec le sultanat de Funj, nous ne constatons pas la prsence de ce type
dagents
2
.
Les modalits de la diplomatie frontalire
Les fonctions des gouverneurs frontaliers au niveau de la gestion des activits
diplomatiques peuvent tre dmontres par leur devoir daccueil et daccompagnement des
ambassadeurs ds leur entre dans les territoires ottomans ainsi que par les rceptions quils
organisent larrive et au dpart en lhonneur des ambassadeurs dans leurs circonscriptions
respectives
3
. Des thmes choisis dans la confrence daudience jusqu la quantit et la
qualit de denres alimentaires offrir ses htes, la teneur et la tonalit de la rception sont
laisses linitiative du gouverneur ottoman, lexception des instructions ventuelles du
centre qui portent en gnral sur le nombre des montures dvolues aux ambassades ou la
nature des biens quils peuvent exporter leur retour.
Les cas fortuits peuvent se prsenter, comme des hauts dignitaires en fuite demandant
asile lEmpire ottoman. Rappelons les cas dElkas Mirza ou des frres dal-Ghlib, le sultan
du Maroc (infra)
4
. Tout au long du XVI
e
sicle, nous constatons plusieurs exemples des
demandes dasile aux gouverneurs frontaliers ottomans provenant des princes caucasiens et
pp. 148-156 ; Catherine Bracewell, Uskoks of Senj, op. cit.
1
Ahmed Refik, Sokollu, Istanbul, Tarih Vakf, 2000, pp. 88-91.
2
Pour les cads et en gnral et sur les relations avec les Etats subsahariens cf. Cengiz Orhonlu, Osmanl-Bornu
Mnasebetlerine dair Belgeler , art. cit. pp. 118-120.
3
Bien que les exemples des rceptions aux frontires soient assez abondants, une tude systmatique nest point
faisable due aux irrgularits dans la documentation. On se rapporte ltude de K. Teply pour lanalyse des
rcits de rception des ambassadeurs de lEmpire Budin. Cf. Teply, Gesandschaften ans Goldene Horn, op. cit.
4
Cette affaire tait lobjet dun article de J. R. Walsh The revolt of Alqas Mirza , WZKM 78 (1976), pp. 61-78
et de la thse de Walter Posch, Der Fall Alkas Mirza und der Feldzug von 1548-1579. Ein gescheitertes
osmanisches Projekt zur Niederwerfung des safavidischen Persiens, Bert Fragner (dir.) Marburg, 2000. Voir
aussi, Suraiya Faroqhi, Refugees and Asylum Seekers on Ottoman Territory in the Early Modern Period , in :
Claudia Moatti and Wolfgang Kaiser (d.), Le monde de litinerance en Mditerrane de lAntiquit lpoque
moderne, Bordeaux, Ausonius, 2009, pp. 643-666.
79
kurdes
1
. Dans une pareille situation, cest ladministrateur ottoman aux frontires qui prend
linitiative avant de contacter le divan ou temporise en attendant des instructions plus
prcises. Ainsi, en novembre 1565, Ali pacha, le beylerbey dErzurum demande des consignes
pour traiter le cas dune noble gorgienne, rfre dans les documents en tant que Corci
Melikin avreti (la femme du prince George) . Cette princesse senfuit au pays du Baak
Melik (lImrtie) sans avertir son mari, qui est un vassal du chah. Aprs quelques dmarches
auprs du roi de lImrtie, les autorits safavides sadressent au beylerbey pour quil la rende
conformment au trait. Laffaire remonte jusquau sultan qui exhorte Ali pacha de la
retrouver
2
. Par consquent, le pacha expdie ses agents en Imrtie. Or entre-temps, avertie
des investigations, la princesse svade la rgion frontalire entre lAbkhazie et la
Mingrlie. Malgr les grandes difficults pour continuer des enqutes approfondies dans les
rgions montagneuses en hiver, Istanbul insiste sur la rsolution de laffaire
3
. Quelques mois
plus tard, Ali pacha crit au sultan pour linformer que la princesse est retrouve chez son
gendre, un des aznavours dpendant du prince du Gourie. Ce dernier, contre lchange de sa
belle-mre, demande laugmentation de son tmar : le sultan donne son aval
4
.
Deux ans plus
tard, les Safavides sollicitent nouveau la Porte sur le mme sujet. En loccurrence, la
princesse rcidive. Ali pacha mne une deuxime enqute et informe la Porte quelle sest
enfuie cette fois-ci en Imrtie
5
. Istanbul donne lordre au beylerbey de remettre la femme de
Corci Melik lambassadeur du chah
6
.
La Porte ne pouvait pas traiter dune manire optimale chacune des affaires militaires et
diplomatiques communiques par la priphrie. Aussi, le contrle direct par la Porte des
ngociations et ventuellement des litiges frontaliers, savrait-il difficile. Les procurations
aux gouverneurs frontaliers rsultent dabord donc des considrations dordre pragmatique.
La distance augmente les cots de lenvoi dune mission (si on peut emprunter un terme
lconomie, les cots dits dopportunit). Quand la porte dun vnement est jug infrieure,
calcul en fonction de lenvoi dune mission spciale pour la rsolution dun problme avec
ltat voisin et en rapport avec une autre affaire pressante ailleurs, on confrait les soins de
ngociation lunit dadministration frontalire.
Par exemple, au dbut des annes 1550, le sultan donne sa procuration au beylerbey
dErzurum afin de traiter toutes les affaires gorgiennes (Grcistan cmle umuru sana tefviz
olunmutur)
7
. Ainsi, il devient lunique correspondant des princes de Gourie, de Mingrlie et
le roi dImrtie
8
. Le pacha transmet les demandes des seigneurs gorgiens Istanbul et la
Porte les traitent une par une et donne des consignes au gouverneur local
9
. Cette pratique se
rgularise graduellement. Selon le nouveau dispositif, le gouverneur dErzurum supervise les
affaires gorgiennes
10
, celui de Van se charge des ngociations avec les principauts kurdes
11
,
le gouverneur de Bosnie est le responsable local des affaires ragusaines, les relations avec la
Valachie et la Moldavie sont dlgues respectivement aux gouverneurs de Silistre et
1
Nilufer Bayatl, XVI. Yzylda Musul Eyaleti, op. cit. pp. 185-191.
2
MD V, 618.
3
MD V, 1004
4
MD V, 1269.
5
MD VII, 579.
6
MD VII, 1247
7
KK 888, fol. 37v. Lordre adress Ayas Pacha, le successeur dIskender, est dune teneur similaire : BOA, Ali
Emir, Kanun, n 300. Dans un ordre adress aux bey Grc, [MD VI, 936] on leur conseille dobir aux ordres
du beylerbey dErzurum.
8
KK 888, fol. 37v.
9
KK 888, fol. 38 r.-v.
10
Par exemple, le bey dErzurum est le responsable principal des rapports avec les vassaux gorgiens : Topkap
KK 888,37r-39v ;MDIII,1516;MD V, 147, 618, 628, 1000, 1004;MD VI,21; MD VII 579,1243,1257,1705, 1716,
1767, 1798, 1818, 1886, 2301, 2303, 2476, 2511; MD XIV, 60; MD XVIII, 268; MD XIX, 283, 464; MD XXII,
13, 86, 118, 140; MD XXIV, 330; MD XXIX, 312, 381, 419, 438, 474, 522; MD XXXII, 237.
11
MD XVIII, 57-58, 111, 137.
80
Akkirman et enfin, le beylerbey de Temesvar gre les rapports avec les magnats
transylvaniens.
Cest grce ce dispositif que La Porte se comporte comme une autorit suprieure et
sarroge le rle darbitre et dultime recours. De mme, un rle similaire est confi, quoique
moins systmatiquement certains vassaux de ltat ottoman, quand la Porte est assure de
leur loyaut. Ainsi, elle sollicite plusieurs reprises, le prince de Hakkri, Zeynel Bey, qui est
habilit rsoudre les litiges entre les tribus kurdes des deux cts de la frontire
1
. La
principaut de Transylvanie joue parfois le rle dintermdiaire dans les ngociations avec la
Pologne. Le Khanat de Crime, pendant le XVI
e
sicle, est mandat rgulirement pour
conduire les ngociations avec les Nogays. Dans certains cas, le prince de la Valachie est
habilit pour ngocier avec les boyards moldaves dans les situations dinterrgne
2
.
Adresser un rapport notre Seuil de Flicit sur les affaires dEjderkhn et autres
affaires du mme genre et [attendre] larrive de la rponse ncessitent beaucoup de temps, ce
qui causerait un dlai et un retard dans [le rglement] de ces questions. Dans ces conditions, si
des affaires de ce genre se prsentent, sans [attendre] notre rponse votre rapport, prenez sur
le champ toutes les mesures qui vous paratront convenables, puis vous ferez connatre les
mesures que vous prendrez
3
.
Ce passage nous dmontre non seulement la procdure suivre de la part dun vassal ou
dun gouverneur ottoman lorsquil prsente un cas devant la Porte mais aussi les causes de
transfert dune fonction. Selon lexplication du sultan, les distances feraient perdre beaucoup
du temps pour rsoudre une question. Ce qui amne le sultan charger mme une entit
vassale pour une mission diplomatique son nom. Les ordres contenant des passages comme
tu ngocieras et le rsoudras avec ton homologue de lautre ct (syleb zesiz
4
;
mavere edb
5
), semblent tre linvestiture donne par la Porte ladministrateur frontalier
pour la ngociation dun problme avec ltat voisin.
Les cas des dmarcations des frontires sont lexemple le plus commun des
procurations aux gouverneurs frontaliers. Lorsque lapplication dun accord entrane des
transferts territoriaux, on exige la formation dune commission sur le terrain, mene par des
agents frontaliers qui dlimitent les territoires concerns et en assurent la transmission. Mme
si, la Porte dcide denvoyer un agent central, le bornage incombait le plus souvent aux agents
frontaliers de deux cts qui ont une meilleure connaissance du terrain et de ses spcificits
6
.
Bien entendu, la plupart des ngociations frontalires taient sous le contrle de la
Porte. Pour illustrer cette disposition, il suffit de rappeler la suite de la clause confrant le
mandat dans les ordres impriaux : vous ne manquerez pas de nous informer de ltat des
vnements aprs vos ngociations (syletikten sonra ahvalin keyfiyetin bildiresz)
7
. Il nest
pas rare que la Porte donne des instructions trs prcises ses gouverneurs pour les aspects
1
MD VII, 2278 : Lordre Zeynel Bey. Tu nous as envoy une lettre et fait savoir le suivant : Gazi Kran Olu, le
gouverneur de Brados, est un homme comptent, non seulement dans le contrle et la protection de la zone
frontalire mais aussi dans ladministration des clans et des tribus. Les populations de sa zone dadministration,
qui sont depuis des annes disperses partout, sont revenues leurs terres grce aux istimalet habilement
distribus par ce gouverneur. Ils tont prsent un placet pour affirmer quelles sont contentes et satisfaites de lui.
Jai ordonn que : son arrive, tu vas soutenir davantage le susdit gouverneur pour quil continue administrer
dans la voie de justice et tu ne tabstiendras pas de minformer sur les affaires de cette rgion.
2
Pendant les tumultes suivant lvasion du prince Bogdan en 1572, la Porte demande au prince de la Valachie de
ngocier (sylemek) avec les boyars et de leur donner des istimalet. MD XVIII 17, 26, 28.
3
Alexandre Bennigsen, Chantal Lemercier-Quelquejay, La grande horde Nogay et le problme des
communications entre lEmpire ottoman et lAsie centrale en 1552-1556 , Turcica VIII 2 (1976), pp. 203-236 :
221.
4
MD VI, 693; MD VII, 2703; MD XII, 86.
5
MD III, 1203 ; MD X, 143 ; MD XXI, 464.
6
Gilles Veinstein, Ocakov , art. cit. Walter Panciera, Tagliare , art. cit.
7
MD VII, 2703; MD XII, 86.
81
concernant tant le protocole que la teneur des changes pistolaires et des ngociations
1
. Le
sultan peut aller jusqu dfinir la nature et la qualit des cadeaux changer dans des
circonstances amicales entre les gouverneurs frontaliers mitoyens
2
.
Lloignement du centre et le manque de connaissance approfondie propos des dtails
des configurations sociopolitiques et culturelles dans les rgions ntaient pas les seuls
facteurs qui ont contribu lmergence de la diplomatie frontalire et la dlgation du
pouvoir dans ce domaine. Istanbul ne pouvait pas renforcer son administration centrale avec
un personnel spcialis ayant des comptences rgionales spcifiques. Cette pnurie explique
la dcision de la Porte de ne pas envoyer un agent supplmentaire pour ngocier avec le khan
de Khiva en 1552 et de nommer le khan de Crime de comme son interlocuteur. Pour illustrer
le problme de carence du personnel, rappelons galement le courroux de Sokollu Mehmed
pacha visant le drogman Ibrahim en septembre 1568, reprochant celui-ci la lenteur de ses
ngociations Vienne qui lempchait de suivre une autre affaire Istanbul avec
lambassadeur de Pologne.
Ainsi, les distances entre Istanbul et les beylerbeylicats et donc les frontires,
entrainaient des frais importants, ainsi que des cots dopportunit. Nous constatons que le
nombre des missaires envoys par les gouverneurs frontaliers aux capitales trangres
dpasse largement le nombre de ceux qui sont directement mandats dIstanbul. Ce dispositif
augmente lefficacit des ngociations dans une poque o les communications sont
notablement lentes et difficiles.
Le cas du beyleylerbeylicat de Budun sous le rgne de Selm I I
Bien que la plupart des fonds documentaires sur la diplomatie frontalire ottomane de la
seconde moiti du XVI
e
sicle soient perdues, la correspondance des pachas de Budin avec
lEmpereur des Habsbourg et ses homologues (le prsident de Hofkriegsrat ou le gouverneur
de Komrno) nous permettent de restituer ses modalits. Notons que la langue de cette
correspondance nest pas fixe. Le gouverneur ottoman adresse aux dignitaires habsbourgeois
tantt en hongrois, tantt en dautres langues courantes de la rgion (en latin, en allemand et
quoique rarement, en turc)
3
.
Dans notre chantillon, les plaintes autour des activits des forces paramilitaires des
deux cts ne sont pas rares. Les raids et des duels sont frquemment notifis
4
. Les pachas
prennent la dfense de leurs soldats contre les accusations des Habsbourg portant sur les
diverses infractions des accords et accusent par contre les gouverneurs Habsbourg des
contraventions similaires. Nous voyons parfois des griefs dtaills sur les hommes et btails
enlevs
5
. Les notifications sur la construction illgale des places fortes ne sont pas rares
6
. Les
lettres demandant la prcipitation du paiement du tribut sont frquentes. Les contentieux
autour de la taxation (ou plutt double taxation) des sujets gnrent une correspondance
1
MD VII, 2484; MD XII, 938 : Badad beylerbeyisine hkm Yukaru Canibden cevab taleb olunursa;
mezbrlar tecesss olunup elegetrilmek zredr [diyesin].
2
MD VII, 1418. Par rapport une demande du Pays den-haut relatif des chevaux pour reproduction, le
sultan exhorte le gouverneur de Van denvoyer des chevaux infirmes (dl in birka res sakat am atlar).
3
Voir annexe 1 .Pour une introduction aux aspects palographiques de ces lettres : Gustav Bayerle, Ottoman
Diplomacy in Hungary. Letters from the Pashas of Buda 1590-1593, Bloomington, Indiana University
Publications, 1972, pp. v-xvi.
4
Takats Sndor, Eckhart Ferenc, Szef Gyula, A budai bask : Magyar nyelv levelezse, Budapest, 1915, pp.
31-34 (doc. 31) ; pp. 34-37 (doc. 32) : pp. 38-39 (doc. 34) ; pp. 40-41 (doc. 36) ; pp. 43-44 (doc. 39) ; pp. 54-56
(doc. 49) ; pp. 57-59 (doc. 52) ; pp. 65-66 (doc. 62) ; pp. 68-70 (doc. 65) ; pp. 71-72 (doc. 66) ;pp. 72-73 (doc.
68) ; pp. 92-107 (doc. 90-101) ; pp. 124-126 (doc. 117) ; pp. 138 (doc. 129) ; pp. 142 (doc. 134).
5
Ibid., p. 42 (doc. 38) ; pp. 48-49 (doc. 44) ; pp. 74-75 (doc. 69) ; pp. 76 (doc. 71) ; pp. 88-89 (doc. 86) ; pp. 90-
91 (doc. 88) ; p. 159 (doc. 151) ; p.162 (doc. 153).
6
Ibid., pp. 31-34 (doc. 31) ; pp. 34-37 (doc. 32) ; pp. 43-44 (doc. 39) ; p. 61 (doc. 56) ; pp. 75-76 (doc. 70) ; pp.
77-78 (doc. 72) ; pp. 83-84 (doc. 80) ; pp. 114-117 (doc. 108) ; pp. 139-140 (doc. 130)
82
soutenue notamment partir des annes 1570
1
. Les deux cts ngocient les changes de
prisonniers de guerre
2
. Parfois les ambassadeurs des deux cts sont dtenus
3
. Le pacha
informe ses homologues propos des changements administratifs (accession au trne dun
nouveau sultan
4
, nomination dun nouveau sandjak bey, punition dun commandant dune
forteresse
5
). Le commerce et les commerants proccupent les gouverneurs des deux cts
6
. Il
nest pas rare de voir la mention des diffrents types des problmes dans une mme lettre
7
.
Mustafa pacha, se prsente dans ses lettres ses homologues comme le pacificateur des
intentions guerrires de la Porte
8
. Il essaie de simposer comme le responsable principal des
relations ottomano-habsbourgeoises
9
et exhorte leurs homologues dcrire exclusivement lui
car il pense quobtenir un accord localement est plus facile par rapport lintervention du
centre
10
. En gnral les pistoliers ont suivi ltiquette approprie dans leur correspondance et
se sont adress lun lautre comme des voisins galants et se sont honor comme amis. Ainsi,
dans ses lettres en hongrois et en latin aux empereurs, Mustafa pacha sadresse au Serenissime
imperator et signe en tant que Muztaffa passa imperatoris Turcarum Bud et in tota
Hungaria locum tenens. Par ailleurs, les lettres damiti et de courtoisie attestent que les
relations ne sont pas con