Exploration du Sommeil et des Rêves
Exploration du Sommeil et des Rêves
Longtemps, je me suis couch de bonne heure. Parfois, peine ma bougie teinte, mes yeux se fermaient si vite que je navais pas le temps de me dire ! "e mendors. # $t, une demi%heure apr&s, la pense quil tait temps de chercher le sommeil mveillait ' je voulais poser le volume que je croyais avoir dans les mains et souffler ma lumi&re ' je navais pas cess en dormant de faire des rflexions sur ce que je venais de lire, mais ces rflexions avaient pris un tour un peu particulier ' il me semblait que jtais moi%m(me ce dont parlait louvrage une glise, un quatuor, la rivalit de )ran*ois +er et de ,harles%-uint. ,ette croyance survivait pendant quelques secondes mon rveil ' elle ne choquait pas ma raison, mais pesait comme des cailles sur mes yeux et les emp(chait de se rendre compte que le bougeoir ntait plus allum. Puis elle commen*ait me devenir inintelligible, comme apr&s la mtempsycose les penses dune existence antrieure ' le sujet du livre se dtachait
de moi, jtais libre de my appliquer ou non ' aussit.t je recouvrais la vue et jtais bien tonn de trouver autour de moi une obscurit, douce et reposante pour mes yeux, mais peut%(tre plus encore pour mon esprit, qui elle apparaissait comme une chose sans cause, incomprhensible, comme une chose vraiment obscure. "e me demandais quelle heure il pouvait (tre ' jentendais le sifflement des trains qui, plus ou moins loign, comme le chant dun oiseau dans une for(t, relevant les distances, me dcrivait ltendue de la campagne dserte o/ le voyageur se h0te vers la station prochaine ' et le petit chemin quil suit va (tre grav dans son souvenir par lexcitation quil doit des lieux nouveaux, des actes inaccoutums, la causerie rcente et aux adieux sous la lampe trang&re qui le suivent encore dans le silence de la nuit, la douceur prochaine du retour. "appuyais tendrement mes joues contre les belles joues de loreiller qui, pleines et fra1ches, sont comme les joues de notre enfance. "e frottais une allumette pour regarder ma montre. 2ient.t minuit. ,est linstant o/ le malade, qui a t
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oblig de partir en voyage et a d4 coucher dans un h.tel inconnu, rveill par une crise, se rjouit en apercevant sous la porte une raie de jour. -uel bonheur 5 cest dj le matin 5 6ans un moment les domestiques seront levs, il pourra sonner, on viendra lui porter secours. Lesprance d(tre soulag lui donne du courage pour souffrir. "ustement il a cru entendre des pas ' les pas se rapprochent, puis sloignent. $t la raie de jour qui tait sous sa porte a disparu. ,est minuit ' on vient dteindre le ga7 ' le dernier domestique est parti et il faudra rester toute la nuit souffrir sans rem&de. "e me rendormais, et parfois je navais plus que de courts rveils dun instant, le temps dentendre les craquements organiques des boiseries, douvrir les yeux pour fixer le 8alidoscope de lobscurit, de go4ter gr0ce une lueur momentane de conscience le sommeil o/ taient plongs les meubles, la chambre, le tout dont je ntais quune petite partie et linsensibilit duquel je retournais vite munir. 9u bien en dormant javais rejoint sans effort un 0ge jamais rvolu de ma vie primitive, retrouv
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telle de mes terreurs enfantines comme celle que mon grand%oncle me tir0t par mes boucles et quavait dissipe le jour ; date pour moi dune &re nouvelle ; o/ on les avait coupes. "avais oubli cet vnement pendant mon sommeil, jen retrouvais le souvenir aussit.t que javais russi mveiller pour chapper aux mains de mon grand%oncle, mais par mesure de prcaution jentourais compl&tement ma t(te de mon oreiller avant de retourner dans le monde des r(ves. -uelquefois, comme <ve naquit dune c.te d=dam, une femme naissait pendant mon sommeil dune fausse position de ma cuisse. )orme du plaisir que jtais sur le point de go4ter, je mimaginais que ctait elle qui me loffrait. >on corps qui sentait dans le sien ma propre chaleur voulait sy rejoindre, je mveillais. Le reste des humains mapparaissait comme bien lointain aupr&s de cette femme que javais quitte, il y avait quelques moments peine ' ma joue tait chaude encore de son baiser, mon corps courbatur par le poids de sa taille. ?i, comme il arrivait quelquefois, elle avait les traits dune femme que javais connue dans la vie,
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jallais me donner tout entier ce but la retrouver, comme ceux qui partent en voyage pour voir de leurs yeux une cit dsire et simaginent quon peut go4ter dans une ralit le charme du songe. Peu peu son souvenir svanouissait, javais oubli la fille de mon r(ve. An homme qui dort tient en cercle autour de lui le fil des heures, lordre des annes et des mondes. +l les consulte dinstinct en sveillant, et y lit en une seconde le point de la terre quil occupe, le temps qui sest coul jusqu son rveil ' mais leurs rangs peuvent se m(ler, se rompre. -ue vers le matin apr&s quelque insomnie, le sommeil le prenne en train de lire, dans une posture trop diffrente de celle o/ il dort habituellement, il suffit de son bras soulev pour arr(ter et faire reculer le soleil, et la premi&re minute de son rveil, il ne saura plus lheure, il estimera quil vient peine de se coucher. -ue sil sassoupit dans une position encore plus dplace et divergente, par exemple apr&s d1ner assis dans un fauteuil, alors le bouleversement sera complet dans les mondes dsorbits, le fauteuil magique le fera voyager toute vitesse
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dans le temps et dans lespace, et au moment douvrir les paupi&res, il se croira couch quelques mois plus t.t dans une autre contre. >ais il suffisait que, dans mon lit m(me, mon sommeil f4t profond et dtend1t enti&rement mon esprit ' alors celui%ci l0chait le plan du lieu o/ je mtais endormi, et quand je mveillais au milieu de la nuit, comme jignorais o/ je me trouvais, je ne savais m(me pas au premier instant qui jtais ' javais seulement dans sa simplicit premi&re le sentiment de lexistence comme il peut frmir au fond dun animal ' jtais plus dnu que lhomme des cavernes ' mais alors le souvenir ; non encore du lieu o/ jtais, mais de quelques%uns de ceux que javais habits et o/ jaurais pu (tre ; venait moi comme un secours den haut pour me tirer du nant do/ je naurais pu sortir tout seul ' je passais en une seconde par%dessus des si&cles de civilisation, et limage confusment entrevue de lampes ptrole, puis de chemises col rabattu, recomposait peu peu les traits originaux de mon moi. Peut%(tre limmobilit des choses autour de
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nous leur est%elle impose par notre certitude que ce sont elles et non pas dautres, par limmobilit de notre pense en face delles. Doujours est%il que, quand je me rveillais ainsi, mon esprit sagitant pour chercher, sans y russir, savoir o/ jtais, tout tournait autour de moi dans lobscurit, les choses, les pays, les annes. >on corps, trop engourdi pour remuer, cherchait, dapr&s la forme de sa fatigue, reprer la position de ses membres pour en induire la direction du mur, la place des meubles, pour reconstruire et pour nommer la demeure o/ il se trouvait. ?a mmoire, la mmoire de ses c.tes, de ses genoux, de ses paules, lui prsentait successivement plusieurs des chambres o/ il avait dormi, tandis quautour de lui les murs invisibles, changeant de place selon la forme de la pi&ce imagine, tourbillonnaient dans les tn&bres. $t avant m(me que ma pense, qui hsitait au seuil des temps et des formes, e4t identifi le logis en rapprochant les circonstances, lui, ; mon corps, ; se rappelait pour chacun le genre du lit, la place des portes, la prise de jour des fen(tres, lexistence dun couloir, avec la pense que
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javais en my endormant et que je retrouvais au rveil. >on c.t an8ylos, cherchant deviner son orientation, simaginait, par exemple, allong face au mur dans un grand lit baldaquin, et aussit.t je me disais ! Diens, jai fini par mendormir quoique maman ne soit pas venue me dire bonsoir #, jtais la campagne che7 mon grand%p&re, mort depuis bien des annes ' et mon corps, le c.t sur lequel je me reposais, gardiens fid&les dun pass que mon esprit naurait jamais d4 oublier, me rappelaient la flamme de la veilleuse de verre de 2oh(me, en forme durne, suspendue au plafond par des cha1nettes, la chemine en marbre de ?ienne, dans ma chambre coucher de ,ombray, che7 mes grands%parents, en des jours lointains quen ce moment je me figurais actuels sans me les reprsenter exactement, et que je reverrais mieux tout lheure quand je serais tout fait veill. Puis renaissait le souvenir dune nouvelle attitude ' le mur filait dans une autre direction jtais dans ma chambre che7 >me de ?aint%Loup, la campagne. >on 6ieu 5 +l est au moins dix heures, on doit avoir fini de d1ner 5 "aurai trop
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prolong la sieste que je fais tous les soirs en rentrant de ma promenade avec >me de ?aint% Loup, avant dendosser mon habit. ,ar bien des annes ont pass depuis ,ombray, o/, dans nos retours les plus tardifs, ctait les reflets rouges du couchant que je voyais sur le vitrage de ma fen(tre. ,est un autre genre de vie quon m&ne Dansonville, che7 >me de ?aint%Loup, un autre genre de plaisir que je trouve ne sortir qu la nuit, suivre au clair de lune ces chemins o/ je jouais jadis au soleil ' et la chambre o/ je me serai endormi au lieu de mhabiller pour le d1ner, de loin je laper*ois, quand nous rentrons, traverse par les feux de la lampe, seul phare dans la nuit. ,es vocations tournoyantes et confuses ne duraient jamais que quelques secondes ' souvent, ma br&ve incertitude du lieu o/ je me trouvais ne distinguait pas mieux les unes des autres les diverses suppositions dont elle tait faite, que nous nisolons, en voyant un cheval courir, les positions successives que nous montre le 8intoscope. >ais javais revu tant.t lune, tant.t lautre, des chambres que javais habites dans
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ma vie, et je finissais par me les rappeler toutes dans les longues r(veries qui suivaient mon rveil ' chambres dhiver o/ quand on est couch, on se blottit la t(te dans un nid quon se tresse avec les choses les plus disparates un coin de loreiller, le haut des couvertures, un bout de ch0le, le bord du lit, et un numro des Dbats roses, quon finit par cimenter ensemble selon la technique des oiseaux en sy appuyant indfiniment ' o/, par un temps glacial, le plaisir quon go4te est de se sentir spar du dehors Hcomme lhirondelle de mer qui a son nid au fond dun souterrain dans la chaleur de la terreI, et o/, le feu tant entretenu toute la nuit dans la chemine, on dort dans un grand manteau dair chaud et fumeux, travers des lueurs des tisons qui se rallument, sorte dimpalpable alc.ve, de chaude caverne creuse au sein de la chambre m(me, 7one ardente et mobile en ses contours thermiques, are de souffles qui nous rafra1chissent la figure et viennent des angles, des parties voisines de la fen(tre ou loignes du foyer et qui se sont refroidies ' ; chambres dt o/ lon aime (tre uni la nuit ti&de, o/ le clair de
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lune appuy aux volets entrouverts, jette jusquau pied du lit son chelle enchante, o/ on dort presque en plein air, comme la msange balance par la brise la pointe dun rayon ; ' parfois la chambre Louis LM+, si gaie que m(me le premier soir je ny avais pas t trop malheureux, et o/ les colonnettes qui soutenaient lg&rement le plafond scartaient avec tant de gr0ce pour montrer et rserver la place du lit ' parfois au contraire celle, petite et si leve de plafond, creuse en forme de pyramide dans la hauteur de deux tages et partiellement rev(tue dacajou, o/, d&s la premi&re seconde, javais t intoxiqu moralement par lodeur inconnue du vtiver, convaincu de lhostilit des rideaux violets et de linsolente indiffrence de la pendule qui jacassait tout haut comme si je neusse pas t l ' ; o/ une trange et impitoyable glace pieds quadrangulaires barrant obliquement un des angles de la pi&ce se creusait vif dans la douce plnitude de mon champ visuel accoutum un emplacement qui ny tait pas prvu ' ; o/ ma pense, seffor*ant pendant des heures de se disloquer, de stirer en hauteur pour prendre
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exactement la forme de la chambre et arriver remplir jusquen haut son gigantesque entonnoir, avait souffert bien de dures nuits, tandis que jtais tendu dans mon lit, les yeux levs, loreille anxieuse, la narine rtive, le cNur battant ' jusqu ce que lhabitude e4t chang la couleur des rideaux, fait taire la pendule, enseign la piti la glace oblique et cruelle, dissimul, sinon chass compl&tement, lodeur du vtiver et notablement diminu la hauteur apparente du plafond. Lhabitude 5 amnageuse habile mais bien lente, et qui commence par laisser souffrir notre esprit pendant des semaines dans une installation provisoire ' mais que malgr tout il est bien heureux de trouver, car sans lhabitude et rduit ses seuls moyens, il serait impuissant nous rendre un logis habitable. ,ertes, jtais bien veill maintenant mon corps avait vir une derni&re fois et le bon ange de la certitude avait tout arr(t autour de moi, mavait couch sous mes couvertures, dans ma chambre, et avait mis approximativement leur place dans lobscurit ma commode, mon bureau, ma chemine, la fen(tre sur la rue et les deux
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portes. >ais javais beau savoir que je ntais pas dans les demeures dont lignorance du rveil mavait en un instant sinon prsent limage distincte, du moins fait croire la prsence possible, le branle tait donn ma mmoire ' gnralement je ne cherchais pas me rendormir tout de suite ' je passais la plus grande partie de la nuit me rappeler notre vie dautrefois, ,ombray che7 ma grandtante, 2albec, Paris, 6onci&res, Menise, ailleurs encore, me rappeler les lieux, les personnes que jy avais connues, ce que javais vu delles, ce quon men avait racont. O ,ombray, tous les jours d&s la fin de lapr&s%midi, longtemps avant le moment o/ il faudrait me mettre au lit et rester, sans dormir, loin de ma m&re et de ma grandm&re, ma chambre coucher redevenait le point fixe et douloureux de mes proccupations. 9n avait bien invent, pour me distraire les soirs o/ on me trouvait lair trop malheureux, de me donner une lanterne magique, dont, en attendant lheure du d1ner, on coiffait ma lampe ' et, linstar des
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premiers architectes et ma1tres verriers de l0ge gothique, elle substituait lopacit des murs dimpalpables irisations, de surnaturelles apparitions multicolores, o/ des lgendes taient dpeintes comme dans un vitrail vacillant et momentan. >ais ma tristesse nen tait quaccrue, parce que rien que le changement dclairage dtruisait lhabitude que javais de ma chambre et gr0ce quoi, sauf le supplice du coucher, elle mtait devenue supportable. >aintenant je ne la reconnaissais plus et jy tais inquiet, comme dans une chambre dh.tel ou de ! chalet #, o/ je fusse arriv pour la premi&re fois en descendant de chemin de fer. =u pas saccad de son cheval, Polo, plein dun affreux dessein, sortait de la petite for(t triangulaire qui veloutait dun vert sombre la pente dune colline, et savan*ait en tressautant vers le ch0teau de la pauvre Penevi&ve de 2rabant. ,e ch0teau tait coup selon une ligne courbe qui ntait gu&re que la limite dun des ovales de verre mnags dans le ch0ssis quon glissait entre les coulisses de la lanterne. ,e ntait quun pan de ch0teau, et il avait devant lui
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une lande o/ r(vait Penevi&ve qui portait une ceinture bleue. Le ch0teau et la lande taient jaunes, et je navais pas attendu de les voir pour conna1tre leur couleur, car, avant les verres du ch0ssis, la sonorit mordore du nom de 2rabant me lavait montre avec vidence. Polo sarr(tait un instant pour couter avec tristesse le boniment lu haute voix par ma grandtante et quil avait lair de comprendre parfaitement, conformant son attitude, avec une docilit qui nexcluait pas une certaine majest, aux indications du texte ' puis il sloignait du m(me pas saccad. $t rien ne pouvait arr(ter sa lente chevauche. ?i on bougeait la lanterne, je distinguais le cheval de Polo qui continuait savancer sur les rideaux de la fen(tre, se bombant de leurs plis, descendant dans leurs fentes. Le corps de Polo lui%m(me, dune essence aussi surnaturelle que celui de sa monture, sarrangeait de tout obstacle matriel, de tout objet g(nant quil rencontrait en le prenant comme ossature et en se le rendant intrieur, f4t%ce le bouton de la porte sur lequel sadaptait aussit.t et surnageait invinciblement sa robe rouge ou sa figure p0le toujours aussi noble
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et aussi mlancolique, mais qui ne laissait para1tre aucun trouble de cette transvertbration. ,ertes je leur trouvais du charme ces brillantes projections qui semblaient maner dun pass mrovingien et promenaient autour de moi des reflets dhistoire si anciens. >ais je ne peux dire quel malaise me causait pourtant cette intrusion du myst&re et de la beaut dans une chambre que javais fini par remplir de mon moi au point de ne pas faire plus attention elle qu lui%m(me. Linfluence anesthsiante de lhabitude ayant cess, je me mettais penser, sentir, choses si tristes. ,e bouton de la porte de ma chambre, qui diffrait pour moi de tous les autres boutons de porte du monde en ceci quil semblait ouvrir tout seul, sans que jeusse besoin de le tourner, tant le maniement men tait devenu inconscient, le voil qui servait maintenant de corps astral Polo. $t d&s quon sonnait le d1ner, javais h0te de courir la salle manger, o/ la grosse lampe de la suspension, ignorante de Polo et de 2arbe%2leue, et qui connaissait mes parents et le bNuf la casserole, donnait sa lumi&re de tous les soirs, et de tomber
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dans les bras de maman que les malheurs de Penevi&ve de 2rabant me rendaient plus ch&re, tandis que les crimes de Polo me faisaient examiner ma propre conscience avec plus de scrupules. =pr&s le d1ner, hlas, jtais bient.t oblig de quitter maman qui restait causer avec les autres, au jardin sil faisait beau, dans le petit salon o/ tout le monde se retirait sil faisait mauvais. Dout le monde, sauf ma grandm&re qui trouvait que ! cest une piti de rester enferm la campagne # et qui avait dincessantes discussions avec mon p&re, les jours de trop grande pluie, parce quil menvoyait lire dans ma chambre au lieu de rester dehors. ! ,e nest pas comme cela que vous le rendre7 robuste et nergique, disait% elle tristement, surtout ce petit qui a tant besoin de prendre des forces et de la volont. # >on p&re haussait les paules et il examinait le barom&tre, car il aimait la mtorologie, pendant que ma m&re, vitant de faire du bruit pour ne pas le troubler, le regardait avec un respect attendri, mais pas trop fixement pour ne pas chercher percer le myst&re de ses supriorits. >ais ma
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grandm&re, elle, par tous les temps, m(me quand la pluie faisait rage et que )ran*oise avait prcipitamment rentr les prcieux fauteuils dosier de peur quils ne fussent mouills, on la voyait dans le jardin vide et fouett par laverse, relevant ses m&ches dsordonnes et grises pour que son front simbib0t mieux de la salubrit du vent et de la pluie. $lle disait ! $nfin, on respire 5 # et parcourait les alles dtrempes ; trop symtriquement alignes son gr par le nouveau jardinier dpourvu du sentiment de la nature et auquel mon p&re avait demand depuis le matin si le temps sarrangerait ; de son petit pas enthousiaste et saccad, rgl sur les mouvements divers quexcitaient dans son 0me livresse de lorage, la puissance de lhygi&ne, la stupidit de mon ducation et la symtrie des jardins, plut.t que sur le dsir inconnu delle dviter sa jupe prune les taches de boue sous lesquelles elle disparaissait jusqu une hauteur qui tait toujours pour sa femme de chambre un dsespoir et un probl&me. -uand ces tours de jardin de ma grandm&re avaient lieu apr&s d1ner, une chose avait le
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pouvoir de la faire rentrer ctait, un des moments o/ la rvolution de sa promenade la ramenait priodiquement, comme un insecte, en face des lumi&res du petit salon o/ les liqueurs taient servies sur la table jeu ; si ma grandtante lui criait ! 2athilde 5 viens donc emp(cher ton mari de boire du cognac 5 # Pour la taquiner, en effet Helle avait apport dans la famille de mon p&re un esprit si diffrent que tout le monde la plaisantait et la tourmentaitI, comme les liqueurs taient dfendues mon grand%p&re, ma grandtante lui en faisait boire quelques gouttes. >a pauvre grandm&re entrait, priait ardemment son mari de ne pas go4ter au cognac ' il se f0chait, buvait tout de m(me sa gorge, et ma grandm&re repartait, triste, dcourage, souriante pourtant, car elle tait si humble de cNur et si douce que sa tendresse pour les autres et le peu de cas quelle faisait de sa propre personne et de ses souffrances, se conciliaient dans son regard en un sourire o/, contrairement ce quon voit dans le visage de beaucoup dhumains, il ny avait dironie que pour elle% m(me, et pour nous tous comme un baiser de ses
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yeux qui ne pouvaient voir ceux quelle chrissait sans les caresser passionnment du regard. ,e supplice que lui infligeait ma grandtante, le spectacle des vaines pri&res de ma grandm&re et de sa faiblesse, vaincue davance, essayant inutilement d.ter mon grand%p&re le verre liqueur, ctait de ces choses la vue desquelles on shabitue plus tard jusqu les considrer en riant et prendre le parti du perscuteur asse7 rsolument et gaiement pour se persuader soi% m(me quil ne sagit pas de perscution ' elles me causaient alors une telle horreur, que jaurais aim battre ma grandtante. >ais d&s que jentendais ! 2athilde, viens donc emp(cher ton mari de boire du cognac 5 # dj homme par la l0chet, je faisais ce que nous faisons tous, une fois que nous sommes grands, quand il y a devant nous des souffrances et des injustices je ne voulais pas les voir ' je montais sangloter tout en haut de la maison c.t de la salle dtudes, sous les toits, dans une petite pi&ce sentant liris, et que parfumait aussi un cassis sauvage pouss au dehors entre les pierres de la muraille et qui passait une branche de fleurs par la fen(tre
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entrouverte. 6estine un usage plus spcial et plus vulgaire, cette pi&ce, do/ lon voyait pendant le jour jusquau donjon de Qoussainville% le%Pin, servit longtemps de refuge pour moi, sans doute parce quelle tait la seule quil me f4t permis de fermer clef, toutes celles de mes occupations qui rclamaient une inviolable solitude la lecture, la r(verie, les larmes et la volupt. Rlas 5 je ne savais pas que, bien plus tristement que les petits carts de rgime de son mari, mon manque de volont, ma sant dlicate, lincertitude quils projetaient sur mon avenir, proccupaient ma grandm&re, au cours de ces dambulations incessantes, de lapr&s%midi et du soir, o/ on voyait passer et repasser, obliquement lev vers le ciel, son beau visage aux joues brunes et sillonnes, devenues au retour de l0ge presque mauves comme les labours lautomne, barres, si elle sortait, par une voilette demi releve, et sur lesquelles, amen l par le froid ou quelque triste pense, tait toujours en train de scher un pleur involontaire. >a seule consolation, quand je montais me coucher, tait que maman viendrait membrasser
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quand je serais dans mon lit. >ais ce bonsoir durait si peu de temps, elle redescendait si vite, que le moment o/ je lentendais monter, puis o/ passait dans le couloir double porte le bruit lger de sa robe de jardin en mousseline bleue, laquelle pendaient de petits cordons de paille tresse, tait pour moi un moment douloureux. +l annon*ait celui qui allait le suivre, o/ elle maurait quitt, o/ elle serait redescendue. 6e sorte que ce bonsoir que jaimais tant, jen arrivais souhaiter quil v1nt le plus tard possible, ce que se prolonge0t le temps de rpit o/ maman ntait pas encore venue. -uelquefois quand, apr&s mavoir embrass, elle ouvrait la porte pour partir, je voulais la rappeler, lui dire ! embrasse%moi une fois encore #, mais je savais quaussit.t elle aurait son visage f0ch, car la concession quelle faisait ma tristesse et mon agitation en montant membrasser, en mapportant ce baiser de paix, aga*ait mon p&re qui trouvait ces rites absurdes, et elle e4t voulu t0cher de men faire perdre le besoin, lhabitude, bien loin de me laisser prendre celle de lui demander, quand elle tait dj sur le pas de la
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porte, un baiser de plus. 9r la voir f0che dtruisait tout le calme quelle mavait apport un instant avant, quand elle avait pench vers mon lit sa figure aimante, et me lavait tendue comme une hostie pour une communion de paix o/ mes l&vres puiseraient sa prsence relle et le pouvoir de mendormir. >ais ces soirs%l, o/ maman en somme restait si peu de temps dans ma chambre, taient doux encore en comparaison de ceux o/ il y avait du monde d1ner et o/, cause de cela, elle ne montait pas me dire bonsoir. Le monde se bornait habituellement >. ?Sann, qui, en dehors de quelques trangers de passage, tait peu pr&s la seule personne qui v1nt che7 nous ,ombray, quelquefois pour d1ner en voisin Hplus rarement depuis quil avait fait ce mauvais mariage, parce que mes parents ne voulaient pas recevoir sa femmeI, quelquefois apr&s le d1ner, limproviste. Les soirs o/, assis devant la maison sous le grand marronnier, autour de la table de fer, nous entendions au bout du jardin, non pas le grelot profus et criard qui arrosait, qui tourdissait au passage de son bruit ferrugineux, intarissable et glac, toute personne de la maison
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qui le dclenchait en entrant ! sans sonner #, mais le double tintement timide, ovale et dor de la clochette pour les trangers, tout le monde aussit.t se demandait ! Ane visite, qui cela peut%il (tre T # mais on savait bien que cela ne pouvait (tre que >. ?Sann ' ma grandtante parlant haute voix, pour pr(cher dexemple, sur un ton quelle seffor*ait de rendre naturel, disait de ne pas chuchoter ainsi ' que rien nest plus dsobligeant pour une personne qui arrive et qui cela fait croire quon est en train de dire des choses quelle ne doit pas entendre ' et on envoyait en claireur ma grandm&re, toujours heureuse davoir un prtexte pour faire un tour de jardin de plus, et qui en profitait pour arracher subrepticement au passage quelques tuteurs de rosiers afin de rendre aux roses un peu de naturel, comme une m&re qui, pour les faire bouffer, passe la main dans les cheveux de son fils que le coiffeur a trop aplatis. Uous restions tous suspendus aux nouvelles que ma grandm&re allait nous apporter de lennemi, comme si on e4t pu hsiter entre un grand nombre possible dassaillants, et bient.t
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apr&s mon grand%p&re disait ! "e reconnais la voix de ?Sann. # 9n ne le reconnaissait en effet qu la voix, on distinguait mal son visage au ne7 busqu, aux yeux verts, sous un haut front entour de cheveux blonds presque roux, coiffs la 2ressant, parce que nous gardions le moins de lumi&re possible au jardin pour ne pas attirer les moustiques et jallais, sans en avoir lair, dire quon apport0t les sirops ' ma grandm&re attachait beaucoup dimportance, trouvant cela plus aimable, ce quils neussent pas lair de figurer dune fa*on exceptionnelle, et pour les visites seulement. >. ?Sann, quoique beaucoup plus jeune que lui, tait tr&s li avec mon grand% p&re qui avait t un des meilleurs amis de son p&re, homme excellent mais singulier, che7 qui, para1t%il, un rien suffisait parfois pour interrompre les lans du cNur, changer le cours de la pense. "entendais plusieurs fois par an mon grand%p&re raconter table des anecdotes toujours les m(mes sur lattitude quavait eue >. ?Sann le p&re, la mort de sa femme quil avait veille jour et nuit. >on grand%p&re qui ne lavait pas vu depuis longtemps tait accouru aupr&s de
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lui dans la proprit que les ?Sann possdaient aux environs de ,ombray, et avait russi, pour quil nassist0t pas la mise en bi&re, lui faire quitter un moment, tout en pleurs, la chambre mortuaire. +ls firent quelques pas dans le parc o/ il y avait un peu de soleil. Dout dun coup, >. ?Sann prenant mon grand%p&re par le bras, stait cri ! =h 5 mon vieil ami, quel bonheur de se promener ensemble par ce beau temps. Mous ne trouve7 pas *a joli tous ces arbres, ces aubpines et mon tang dont vous ne mave7 jamais flicit T Mous ave7 lair comme un bonnet de nuit. ?ente7%vous ce petit vent T =h 5 on a beau dire, la vie a du bon tout de m(me, mon cher =mde 5 # 2rusquement le souvenir de sa femme morte lui revint, et trouvant sans doute trop compliqu de chercher comment il avait pu un pareil moment se laisser aller un mouvement de joie, il se contenta, par un geste qui lui tait familier chaque fois quune question ardue se prsentait son esprit, de passer la main sur son front, dessuyer ses yeux et les verres de son lorgnon. +l ne put pourtant pas se consoler de la mort de sa femme, mais pendant les deux annes
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quil lui survcut, il disait mon grand%p&re ! ,est dr.le, je pense tr&s souvent ma pauvre femme, mais je ne peux y penser beaucoup la fois. # ! ?ouvent, mais peu la fois, comme le pauvre p&re ?Sann #, tait devenu une des phrases favorites de mon grand%p&re qui la pronon*ait propos des choses les plus diffrentes. +l maurait paru que ce p&re de ?Sann tait un monstre, si mon grand%p&re que je considrais comme meilleur juge et dont la sentence, faisant jurisprudence pour moi, ma souvent servi dans la suite absoudre des fautes que jaurais t enclin condamner, ne stait rcri ! >ais comment T ctait un cNur dor 5 # Pendant bien des annes, o/ pourtant, surtout avant son mariage, >. ?Sann, le fils, vint souvent les voir ,ombray, ma grandtante et mes grands%parents ne soup*onn&rent pas quil ne vivait plus du tout dans la socit quavait frquente sa famille et que sous lesp&ce dincognito que lui faisait che7 nous ce nom de ?Sann, ils hbergeaient ; avec la parfaite innocence dhonn(tes h.teliers qui ont che7 eux, sans le savoir, un cl&bre brigand ; un des
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membres les plus lgants du "oc8ey%,lub, ami prfr du comte de Paris et du prince de Palles, un des hommes les plus choys de la haute socit du faubourg ?aint%Permain. Lignorance o/ nous tions de cette brillante vie mondaine que menait ?Sann tenait videmment en partie la rserve et la discrtion de son caract&re, mais aussi ce que les bourgeois dalors se faisaient de la socit une ide un peu hindoue et la considraient comme compose de castes fermes o/ chacun, d&s sa naissance, se trouvait plac dans le rang quoccupaient ses parents, et do/ rien, moins des hasards dune carri&re exceptionnelle ou dun mariage inespr, ne pouvait vous tirer pour vous faire pntrer dans une caste suprieure. >. ?Sann, le p&re, tait agent de change ' le ! fils ?Sann # se trouvait faire partie pour toute sa vie dune caste o/ les fortunes, comme dans une catgorie de contribuables, variaient entre tel et tel revenu. 9n savait quelles avaient t les frquentations de son p&re, on savait donc quelles taient les siennes, avec quelles personnes il tait ! en situation # de frayer. ?il en connaissait
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dautres, ctaient relations de jeune homme sur lesquelles des amis anciens de sa famille, comme taient mes parents, fermaient dautant plus bienveillamment les yeux quil continuait, depuis quil tait orphelin, venir tr&s fid&lement nous voir ' mais il y avait fort parier que ces gens inconnus de nous quil voyait, taient de ceux quil naurait pas os saluer si, tant avec nous, il les avait rencontrs. ?i lon avait voulu toute force appliquer ?Sann un coefficient social qui lui f4t personnel, entre les autres fils dagents de situation gale celle de ses parents, ce coefficient e4t t pour lui un peu infrieur parce que, tr&s simple de fa*ons et ayant toujours eu une ! toquade # dobjets anciens et de peinture, il demeurait maintenant dans un vieil h.tel o/ il entassait ses collections et que ma grandm&re r(vait de visiter, mais qui tait situ quai d9rlans, quartier que ma grandtante trouvait infamant dhabiter. ! Vtes%vous seulement connaisseur T "e vous demande cela dans votre intr(t, parce que vous deve7 vous faire repasser des cro4tes par les marchands #, lui disait ma grandtante ' elle ne lui supposait en effet aucune
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comptence et navait pas haute ide, m(me au point de vue intellectuel, dun homme qui dans la conversation, vitait les sujets srieux et montrait une prcision fort prosaWque, non seulement quand il nous donnait, en entrant dans les moindres dtails, des recettes de cuisine, mais m(me quand les sNurs de ma grandm&re parlaient de sujets artistiques. Provoqu par elles donner son avis, exprimer son admiration pour un tableau, il gardait un silence presque dsobligeant, et se rattrapait en revanche sil pouvait fournir sur le muse o/ il se trouvait, sur la date o/ il avait t peint, un renseignement matriel. >ais dhabitude il se contentait de chercher nous amuser en racontant chaque fois une histoire nouvelle qui venait de lui arriver avec des gens choisis parmi ceux que nous connaissions, avec le pharmacien de ,ombray, avec notre cuisini&re, avec notre cocher. ,ertes ces rcits faisaient rire ma grandtante, mais sans quelle distingu0t bien si ctait cause du r.le ridicule que sy donnait toujours ?Sann ou de lesprit quil mettait les conter ! 9n peut dire que vous (tes un vrai type, monsieur ?Sann 5 #
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,omme elle tait la seule personne un peu vulgaire de notre famille, elle avait soin de faire remarquer aux trangers, quand on parlait de ?Sann, quil aurait pu, sil avait voulu, habiter boulevard Raussmann ou avenue de l9pra, quil tait le fils de >. ?Sann qui avait d4 lui laisser quatre ou cinq millions, mais que ctait sa fantaisie. )antaisie quelle jugeait du reste devoir (tre si divertissante pour les autres, qu Paris, quand >. ?Sann venait le Jer janvier lui apporter son sac de marrons glacs, elle ne manquait pas, sil y avait du monde, de lui dire ! $h bien 5 >. ?Sann, vous habite7 toujours pr&s de l$ntrep.t des vins, pour (tre s4r de ne pas manquer le train quand vous prene7 le chemin de Lyon T # $t elle regardait du coin de lNil, par%dessus son lorgnon, les autres visiteurs. >ais si lon avait dit ma grandm&re que ce ?Sann qui en tant que fils ?Sann tait parfaitement ! qualifi # pour (tre re*u par toute la ! belle bourgeoisie #, par les notaires ou les avous les plus estims de Paris Hprivil&ge quil semblait laisser tomber en peu en quenouilleI, avait, comme en cachette, une vie toute
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diffrente ' quen sortant de che7 nous, Paris, apr&s nous avoir dit quil rentrait se coucher, il rebroussait chemin peine la rue tourne et se rendait dans tel salon que jamais lNil daucun agent ou associ dagent ne contempla, cela e4t paru aussi extraordinaire ma tante quaurait pu l(tre pour une dame plus lettre la pense d(tre personnellement lie avec =riste dont elle aurait compris quil allait, apr&s avoir caus avec elle, plonger au sein des royaumes de Dhtis, dans un empire soustrait aux yeux des mortels, et o/ Mirgile nous le montre re*u bras ouverts ' ou, pour sen tenir une image qui avait plus de chance de lui venir lesprit, car elle lavait vue peinte sur nos assiettes petits fours de ,ombray, davoir eu d1ner =li%2aba, lequel quand il se saura seul, pntrera dans la caverne, blouissante de trsors insoup*onns. An jour quil tait venu nous voir Paris, apr&s d1ner, en sexcusant d(tre en habit, )ran*oise ayant, apr&s son dpart, dit tenir du cocher quil avait d1n ! che7 une princesse #, ; ! 9ui, che7 une princesse du demi%monde 5 # avait rpondu ma tante en haussant les paules
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sans lever les yeux de sur son tricot, avec une ironie sereine. =ussi, ma grandtante en usait%elle cavali&rement avec lui. ,omme elle croyait quil devait (tre flatt par nos invitations, elle trouvait tout naturel quil ne v1nt pas nous voir lt sans avoir la main un panier de p(ches ou de framboises de son jardin, et que de chacun de ses voyages d+talie il me4t rapport des photographies de chefs%dNuvre. 9n ne se g(nait gu&re pour lenvoyer qurir d&s quon avait besoin dune recette de sauce gribiche ou de salade lananas pour de grands d1ners o/ on ne linvitait pas, ne lui trouvant pas un prestige suffisant pour quon p4t le servir des trangers qui venaient pour la premi&re fois. ?i la conversation tombait sur les princes de la >aison de )rance ! des gens que nous ne conna1trons jamais ni vous ni moi et nous nous en passons, nest%ce pas #, disait ma grandtante ?Sann qui avait peut%(tre dans sa poche une lettre de DSic8enham ' elle lui faisait pousser le piano et tourner les pages les soirs o/ la sNur de ma grandm&re chantait, ayant, pour manier cet
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(tre ailleurs si recherch, la naWve brusquerie dun enfant qui joue avec un bibelot de collection sans plus de prcautions quavec un objet bon march. ?ans doute le ?Sann que connurent la m(me poque tant de clubmen tait bien diffrent de celui que crait ma grandtante, quand le soir, dans le petit jardin de ,ombray, apr&s quavaient retenti les deux coups hsitants de la clochette, elle injectait et vivifiait de tout ce quelle savait sur la famille ?Sann lobscur et incertain personnage qui se dtachait, suivi de ma grandm&re, sur un fond de tn&bres, et quon reconnaissait la voix. >ais m(me au point de vue des plus insignifiantes choses de la vie, nous ne sommes pas un tout matriellement constitu, identique pour tout le monde et dont chacun na qu aller prendre connaissance comme dun cahier des charges ou dun testament ' notre personnalit sociale est une cration de la pense des autres. >(me lacte si simple que nous appelons ! voir une personne que nous connaissons # est en partie un acte intellectuel. Uous remplissons lapparence physique de l(tre que nous voyons de toutes les notions que nous
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avons sur lui, et dans laspect total que nous nous reprsentons, ces notions ont certainement la plus grande part. $lles finissent par gonfler si parfaitement les joues, par suivre en une adhrence si exacte la ligne du ne7, elles se m(lent si bien de nuancer la sonorit de la voix comme si celle%ci ntait quune transparente enveloppe, que chaque fois que nous voyons ce visage et que nous entendons cette voix, ce sont ces notions que nous retrouvons, que nous coutons. ?ans doute, dans le ?Sann quils staient constitu, mes parents avaient omis par ignorance de faire entrer une foule de particularits de sa vie mondaine qui taient cause que dautres personnes, quand elles taient en sa prsence, voyaient les lgances rgner dans son visage et sarr(ter son ne7 busqu comme leur fronti&re naturelle ' mais aussi ils avaient pu entasser dans ce visage dsaffect de son prestige, vacant et spacieux, au fond de ces yeux dprcis, le vague et doux rsidu ; mi% mmoire, mi%oubli ; des heures oisives passes ensemble apr&s nos d1ners hebdomadaires, autour de la table de jeu ou au jardin, durant notre vie de
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bon voisinage campagnard. Lenveloppe corporelle de notre ami en avait t si bien bourre, ainsi que de quelques souvenirs relatifs ses parents, que ce ?Sann%l tait devenu un (tre complet et vivant, et que jai limpression de quitter une personne pour aller vers une autre qui en est distincte, quand, dans ma mmoire, du ?Sann que jai connu plus tard avec exactitude, je passe ce premier ?Sann ; ce premier ?Sann dans lequel je retrouve les erreurs charmantes de ma jeunesse, et qui dailleurs ressemble moins lautre quaux personnes que jai connues la m(me poque, comme sil en tait de notre vie ainsi que dun muse o/ tous les portraits dun m(me temps ont un air de famille, une m(me tonalit ; ce premier ?Sann rempli de loisir, parfum par lodeur du grand marronnier, des paniers de framboises et dun brin destragon. Pourtant un jour que ma grandm&re tait alle demander un service une dame quelle avait connue au ?acr%,Nur Het avec laquelle, cause de notre conception des castes, elle navait pas voulu rester en relations, malgr une sympathie
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rciproqueI, la marquise de Milleparisis, de la cl&bre famille de 2ouillon, celle%ci lui avait dit ! "e crois que vous connaisse7 beaucoup >. ?Sann qui est un grand ami de mes neveux des Laumes #. >a grandm&re tait revenue de sa visite enthousiasme par la maison qui donnait sur des jardins et o/ >me de Milleparisis lui conseillait de louer, et aussi par un giletier et sa fille, qui avaient leur boutique dans la cour et che7 qui elle tait entre demander quon f1t un point sa jupe quelle avait dchire dans lescalier. >a grandm&re avait trouv ces gens parfaits, elle dclarait que la petite tait une perle et que le giletier tait lhomme le plus distingu, le mieux quelle e4t jamais vu. ,ar pour elle, la distinction tait quelque chose dabsolument indpendant du rang social. $lle sextasiait sur une rponse que le giletier lui avait faite, disant maman ! ?vign naurait pas mieux dit 5 # et, en revanche, dun neveu de >me de Milleparisis quelle avait rencontr che7 elle ! =h 5 ma fille, comme il est commun 5 # 9r le propos relatif ?Sann avait eu pour effet, non pas de relever celui%ci dans lesprit de
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ma grandtante, mais dy abaisser > me de Milleparisis. +l semblait que la considration que, sur la foi de ma grandm&re, nous accordions >me de Milleparisis, lui cr0t un devoir de ne rien faire qui len rend1t moins digne et auquel elle avait manqu en apprenant lexistence de ?Sann, en permettant des parents elle de le frquenter. ! ,omment 5 elle conna1t ?Sann T Pour une personne que tu prtendais parente du marchal de >ac%>ahon 5 # ,ette opinion de mes parents sur les relations de ?Sann leur parut ensuite confirme par son mariage avec une femme de la pire socit, presque une cocotte que, dailleurs, il ne chercha jamais prsenter, continuant venir seul che7 nous, quoique de moins en moins, mais dapr&s laquelle ils crurent pouvoir juger ; supposant que ctait l quil lavait prise ; le milieu, inconnu deux, quil frquentait habituellement. >ais une fois, mon grand%p&re lut dans son journal que >. ?Sann tait un des plus fid&les habitus des djeuners du dimanche che7 le duc de L..., dont le p&re et loncle avaient t les hommes dXtat les plus en vue du r&gne de
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Louis%Philippe. 9r mon grand%p&re tait curieux de tous les petits faits qui pouvaient laider entrer par la pense dans la vie prive dhommes comme >ol, comme le duc Pasquier, comme le duc de 2roglie. +l fut enchant dapprendre que ?Sann frquentait des gens qui les avaient connus. >a grandtante au contraire interprta cette nouvelle dans un sens dfavorable ?Sann quelquun qui choisissait ses frquentations en dehors de la caste o/ il tait n, en dehors de sa ! classe # sociale, subissait ses yeux un f0cheux dclassement. +l lui semblait quon renon*0t dun coup au fruit de toutes les belles relations avec des gens bien poss, quavaient honorablement entretenues et engranges pour leurs enfants les familles prvoyantes Hma grandtante avait m(me cess de voir le fils dun notaire de nos amis parce quil avait pous une altesse et tait par l descendu pour elle du rang respect de fils de notaire celui dun de ces aventuriers, anciens valets de chambre ou gar*ons dcurie, pour qui on raconte que les reines eurent parfois des bontsI. $lle bl0ma le projet quavait mon grand%p&re
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dinterroger ?Sann, le soir prochain o/ il devait venir d1ner, sur ces amis que nous lui dcouvrions. 6autre part les deux sNurs de ma grandm&re, vieilles filles qui avaient sa noble nature, mais non son esprit, dclar&rent ne pas comprendre le plaisir que leur beau%fr&re pouvait trouver parler de niaiseries pareilles. ,taient des personnes daspirations leves et qui cause de cela m(me taient incapables de sintresser ce quon appelle un potin, e4t%il m(me un intr(t historique, et dune fa*on gnrale tout ce qui ne se rattachait pas directement un objet esthtique ou vertueux. Le dsintressement de leur pense tait tel, lgard de tout ce qui, de pr&s ou de loin semblait se rattacher la vie mondaine, que leur sens auditif, ; ayant fini par comprendre son inutilit momentane d&s qu d1ner la conversation prenait un ton frivole ou seulement terre terre sans que ces deux vieilles demoiselles aient pu la ramener aux sujets qui leur taient chers, ; mettait alors au repos ses organes rcepteurs et leur laissait subir un vritable commencement datrophie. ?i alors mon grand%p&re avait besoin dattirer lattention des
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deux sNurs, il fallait quil e4t recours ces avertissements physiques dont usent les mdecins alinistes lgard de certains maniaques de la distraction coups frapps plusieurs reprises sur un verre avec la lame dun couteau, coWncidant avec une brusque interpellation de la voix et du regard, moyens violents que ces psychiatres transportent souvent dans les rapports courants avec des gens bien portants, soit par habitude professionnelle, soit quils croient tout le monde un peu fou. $lles furent plus intresses quand la veille du jour o/ ?Sann devait venir d1ner, et leur avait personnellement envoy une caisse de vin d=sti, ma tante, tenant un numro du Figaro o/ c.t du nom dun tableau qui tait une $xposition de ,orot, il y avait ces mots ! de la collection de >. ,harles ?Sann #, nous dit ! Mous ave7 vu que ?Sann a ! les honneurs # du Figaro ? # ; ! >ais je vous ai toujours dit quil avait beaucoup de go4t #, dit ma grandm&re. ; ! Uaturellement toi, du moment quil sagit d(tre dun autre avis que nous #, rpondit ma grandtante qui, sachant que ma grandm&re
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ntait jamais du m(me avis quelle, et ntant pas bien s4re que ce f4t elle%m(me que nous donnions toujours raison, voulait nous arracher une condamnation en bloc des opinions de ma grandm&re contre lesquelles elle t0chait de nous solidariser de force avec les siennes. >ais nous rest0mes silencieux. Les sNurs de ma grandm&re ayant manifest lintention de parler ?Sann de ce mot du Figaro, ma grandtante le leur dconseilla. ,haque fois quelle voyait aux autres un avantage si petit f4t%il quelle navait pas, elle se persuadait que ctait non un avantage mais un mal et elle les plaignait pour ne pas avoir les envier. ! "e crois que vous ne lui ferie7 pas plaisir ' moi je sais bien que cela me serait tr&s dsagrable de voir mon nom imprim tout vif comme cela dans le journal, et je ne serais pas flatte du tout quon men parl0t. # $lle ne sent(ta pas dailleurs persuader les sNurs de ma grandm&re ' car celles%ci par horreur de la vulgarit poussaient si loin lart de dissimuler sous des priphrases ingnieuses une allusion personnelle, quelle passait souvent inaper*ue de celui m(me qui elle sadressait. -uant ma
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m&re, elle ne pensait qu t0cher dobtenir de mon p&re quil consent1t parler ?Sann non de sa femme, mais de sa fille quil adorait et cause de laquelle, disait%on, il avait fini par faire ce mariage. ! Du pourrais ne lui dire quun mot, lui demander comment elle va. ,ela doit (tre si cruel pour lui. # >ais mon p&re se f0chait ! >ais non 5 tu as des ides absurdes. ,e serait ridicule. # >ais le seul dentre nous pour qui la venue de ?Sann devint lobjet dune proccupation douloureuse, ce fut moi. ,est que les soirs o/ des trangers, ou seulement >. ?Sann, taient l, maman ne montait pas dans ma chambre. "e d1nais avant tout le monde et je venais ensuite masseoir table, jusqu huit heures o/ il tait convenu que je devais monter ' ce baiser prcieux et fragile que maman me confiait dhabitude dans mon lit au moment de mendormir, il me fallait le transporter de la salle manger dans ma chambre et le garder pendant tout le temps que je me dshabillais, sans que se bris0t sa douceur, sans que se rpand1t et svapor0t sa vertu volatile et, justement ces soirs%l o/ jaurais eu besoin de le
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recevoir avec plus de prcaution, il fallait que je le prisse, que je drobasse brusquement, publiquement, sans m(me avoir le temps et la libert desprit ncessaires pour porter ce que je faisais cette attention des maniaques qui sefforcent de ne pas penser autre chose pendant quils ferment une porte, pour pouvoir, quand lincertitude maladive leur revient, lui opposer victorieusement le souvenir du moment o/ ils lont ferme. Uous tions tous au jardin quand retentirent les deux coups hsitants de la clochette. 9n savait que ctait ?Sann ' nanmoins tout le monde se regarda dun air interrogateur et on envoya ma grandm&re en reconnaissance. ! Pense7 le remercier intelligiblement de son vin, vous save7 quil est dlicieux et la caisse est norme #, recommanda mon grand%p&re ses deux belles%sNurs. ! Ue commence7 pas chuchoter, dit ma grandtante. ,omme cest confortable darriver dans une maison o/ tout le monde parle bas. # ; ! =h 5 voil >. ?Sann. Uous allons lui demander sil croit quil fera beau demain #, dit mon p&re. >a m&re pensait quun mot delle effacerait toute la
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peine que dans notre famille on avait pu faire ?Sann depuis son mariage. $lle trouva le moyen de lemmener un peu lcart. >ais je la suivis ' je ne pouvais me dcider la quitter dun pas en pensant que tout lheure il faudrait que je la laisse dans la salle manger et que je remonte dans ma chambre sans avoir comme les autres soirs la consolation quelle v1nt membrasser. ! Moyons, monsieur ?Sann, lui dit%elle, parle7% moi un peu de votre fille ' je suis s4re quelle a dj le go4t des belles Nuvres comme son papa. # ; ! >ais vene7 donc vous asseoir avec nous tous sous la vranda #, dit mon grand%p&re en sapprochant. >a m&re fut oblige de sinterrompre, mais elle tira de cette contrainte m(me une pense dlicate de plus, comme les bons po&tes que la tyrannie de la rime force trouver leurs plus grandes beauts ! Uous reparlerons delle quand nous serons tous les deux, dit%elle mi%voix ?Sann. +l ny a quune maman qui soit digne de vous comprendre. "e suis s4re que la sienne serait de mon avis. # Uous nous ass1mes tous autour de la table de fer. "aurais voulu ne pas penser aux heures
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dangoisse que je passerais ce soir seul dans ma chambre sans pouvoir mendormir ' je t0chais de me persuader quelles navaient aucune importance, puisque je les aurais oublies demain matin, de mattacher des ides davenir qui auraient d4 me conduire comme sur un pont au del de lab1me prochain qui meffrayait. >ais mon esprit tendu par ma proccupation, rendu convexe comme le regard que je dardais sur ma m&re, ne se laissait pntrer par aucune impression trang&re. Les penses entraient bien en lui, mais condition de laisser dehors tout lment de beaut ou simplement de dr.lerie qui me4t touch ou distrait. ,omme un malade gr0ce un anesthsique assiste avec une pleine lucidit lopration quon pratique sur lui, mais sans rien sentir, je pouvais me rciter des vers que jaimais ou observer les efforts que mon grand% p&re faisait pour parler ?Sann du duc d=udiffret%Pasquier, sans que les premiers me fissent prouver aucune motion, les seconds aucune ga1t. ,es efforts furent infructueux. O peine mon grand%p&re eut%il pos ?Sann une question relative cet orateur quune des sNurs
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de ma grandm&re aux oreilles de qui cette question rsonna comme un silence profond mais intempestif et quil tait poli de rompre, interpella lautre ! +magine%toi, ,line, que jai fait la connaissance dune jeune institutrice sudoise qui ma donn sur les coopratives dans les pays scandinaves des dtails tout ce quil y a de plus intressants. +l faudra quelle vienne d1ner ici un soir. # ; ! "e crois bien 5 rpondit sa sNur )lora, mais je nai pas perdu mon temps non plus. "ai rencontr che7 >. Minteuil un vieux savant qui conna1t beaucoup >aubant, et qui >aubant a expliqu dans le plus grand dtail comment il sy prend pour composer un r.le. ,est tout ce quil y a de plus intressant. ,est un voisin de >. Minteuil, je nen savais rien ' et il est tr&s aimable. # ; ! +l ny a pas que >. Minteuil qui ait des voisins aimables #, scria ma tante ,line dune voix que la timidit rendait forte et la prmditation, factice, tout en jetant sur ?Sann ce quelle appelait un regard significatif. $n m(me temps ma tante )lora qui avait compris que cette phrase tait le remerciement de ,line pour le vin d=sti, regardait galement ?Sann avec un
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air m(l de congratulation et dironie, soit simplement pour souligner le trait desprit de sa sNur, soit quelle envi0t ?Sann de lavoir inspir, soit quelle ne p4t semp(cher de se moquer de lui parce quelle le croyait sur la sellette. ! "e crois quon pourra russir avoir ce monsieur d1ner, continua )lora ' quand on le met sur >aubant ou sur >me >aterna, il parle des heures sans sarr(ter. # ; ! ,e doit (tre dlicieux #, soupira mon grand%p&re dans lesprit de qui la nature avait malheureusement aussi compl&tement omis dinclure la possibilit de sintresser passionnment aux coopratives sudoises ou la composition des r.les de >aubant, quelle avait oubli de fournir celui des sNurs de ma grandm&re du petit grain de sel quil faut ajouter soi%m(me, pour y trouver quelque saveur, un rcit sur la vie intime de >ol ou du comte de Paris. ! Dene7, dit ?Sann mon grand%p&re, ce que je vais vous dire a plus de rapports que cela nen a lair avec ce que vous me demandie7, car sur certains points les choses nont pas normment chang. "e relisais ce matin dans ?aint%?imon quelque chose qui vous
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aurait amus. ,est dans le volume sur son ambassade d$spagne ' ce nest pas un des meilleurs, ce nest gu&re quun journal merveilleusement crit, ce qui fait dj une premi&re diffrence avec les assommants journaux que nous nous croyons obligs de lire matin et soir. # ; ! "e ne suis pas de votre avis, il y a des jours o/ la lecture des journaux me semble fort agrable... #, interrompit ma tante )lora, pour montrer quelle avait lu la phrase sur le ,orot de ?Sann dans le Figaro. ! -uand ils parlent de choses ou de gens qui nous intressent 5 # enchrit ma tante ,line. ! "e ne dis pas non, rpondit ?Sann tonn. ,e que je reproche aux journaux, cest de nous faire faire attention tous les jours des choses insignifiantes tandis que nous lisons trois ou quatre fois dans notre vie les livres o/ il y a des choses essentielles. 6u moment que nous dchirons fivreusement chaque matin la bande du journal, alors on devrait changer les choses et mettre dans le journal, moi je ne sais pas, les... Penses de Pascal 5 Hil dtacha ce mot dun ton demphase ironique pour ne pas avoir lair pdantI. $t cest
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dans le volume dor sur tranches que nous nouvrons quune fois tous les dix ans, ajouta%t%il en tmoignant pour les choses mondaines ce ddain quaffectent certains hommes du monde, que nous lirions que la reine de Pr&ce est alle ,annes ou que la princesse de Lon a donn un bal costum. ,omme cela la juste proportion serait rtablie. # >ais regrettant de s(tre laiss aller parler m(me lg&rement de choses srieuses ! Uous avons une bien belle conversation, dit%il ironiquement, je ne sais pas pourquoi nous abordons ces ! sommets #, et se tournant vers mon grand%p&re ! 6onc ?aint% ?imon raconte que >aulevrier avait eu laudace de tendre la main ses fils. Mous save7, cest ce >aulevrier dont il dit ! "amais je ne vis dans cette paisse bouteille que de lhumeur, de la grossi&ret et des sottises. # ; ! Xpaisses ou non, je connais des bouteilles o/ il y a tout autre chose #, dit vivement )lora, qui tenait avoir remerci ?Sann elle aussi, car le prsent de vin d=sti sadressait aux deux. ,line se mit rire. ?Sann interloqu reprit ! "e ne sais si ce fut ignorance ou panneau, crit ?aint%?imon, il
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voulut donner la main mes enfants. "e men aper*us asse7 t.t pour len emp(cher. # >on grand%p&re sextasiait dj sur ! ignorance ou panneau #, mais >lle ,line, che7 qui le nom de ?aint%?imon ; un littrateur ; avait emp(ch lanesthsie compl&te des facults auditives, sindignait dj ! ,omment T vous admire7 cela T $h bien 5 cest du joli 5 >ais quest%ce que cela peut vouloir dire ' est%ce quun homme nest pas autant quun autre T -uest%ce que cela peut faire quil soit duc ou cocher sil a de lintelligence et du cNur T +l avait une belle mani&re dlever ses enfants, votre ?aint%?imon, sil ne leur disait pas de donner la main tous les honn(tes gens. >ais cest abominable, tout simplement. $t vous ose7 citer cela T # $t mon grand%p&re navr, sentant limpossibilit, devant cette obstruction, de chercher faire raconter ?Sann les histoires qui leussent amus, disait voix basse maman ! Qappelle%moi donc le vers que tu mas appris et qui me soulage tant dans ces moments%l. =h 5 oui ! ?eigneur, que de vertus vous nous faites haWr 5 # =h 5 comme cest bien 5 #
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"e ne quittais pas ma m&re des yeux, je savais que quand on serait table, on ne me permettrait pas de rester pendant toute la dure du d1ner et que, pour ne pas contrarier mon p&re, maman ne me laisserait pas lembrasser plusieurs reprises devant le monde, comme si *avait t dans ma chambre. =ussi je me promettais, dans la salle manger, pendant quon commencerait d1ner et que je sentirais approcher lheure, de faire davance de ce baiser qui serait si court et furtif, tout ce que jen pouvais faire seul, de choisir avec mon regard la place de la joue que jembrasserais, de prparer ma pense pour pouvoir gr0ce ce commencement mental de baiser consacrer toute la minute que maccorderait maman sentir sa joue contre mes l&vres, comme un peintre qui ne peut obtenir que de courtes sances de pose, prpare sa palette, et a fait davance de souvenir, dapr&s ses notes, tout ce pour quoi il pouvait la rigueur se passer de la prsence du mod&le. >ais voici quavant que le d1ner f4t sonn mon grand%p&re eut la frocit inconsciente de dire ! Le petit a lair fatigu, il devrait monter se coucher. 9n d1ne tard
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du reste ce soir. # $t mon p&re, qui ne gardait pas aussi scrupuleusement que ma grandm&re et que ma m&re la foi des traits, dit ! 9ui, allons, vas te coucher. # "e voulus embrasser maman, cet instant on entendit la cloche du d1ner. ! >ais non, voyons, laisse ta m&re, vous vous (tes asse7 dit bonsoir comme cela, ces manifestations sont ridicules. =llons, monte 5 # $t il me fallut partir sans viatique ' il me fallut monter chaque marche de lescalier, comme dit lexpression populaire, ! contre%cNur #, montant contre mon cNur qui voulait retourner pr&s de ma m&re parce quelle ne lui avait pas, en membrassant, donn licence de me suivre. ,et escalier dtest o/ je mengageais toujours si tristement, exhalait une odeur de vernis qui avait en quelque sorte absorb, fix, cette sorte particuli&re de chagrin que je ressentais chaque soir, et la rendait peut% (tre plus cruelle encore pour ma sensibilit parce que, sous cette forme olfactive, mon intelligence nen pouvait plus prendre sa part. -uand nous dormons et quune rage de dents nest encore per*ue par nous que comme une jeune fille que nous nous effor*ons deux cents fois de suite de
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tirer de leau ou que comme un vers de >oli&re que nous nous rptons sans arr(ter, cest un grand soulagement de nous rveiller et que notre intelligence puisse dbarrasser lide de rage de dents, de tout dguisement hroWque ou cadenc. ,est linverse de ce soulagement que jprouvais quand mon chagrin de monter dans ma chambre entrait en moi dune fa*on infiniment plus rapide, presque instantane, la fois insidieuse et brusque, par linhalation ; beaucoup plus toxique que la pntration morale ; de lodeur de vernis particuli&re cet escalier. Ane fois dans ma chambre, il fallut boucher toutes les issues, fermer les volets, creuser mon propre tombeau, en dfaisant mes couvertures, rev(tir le suaire de ma chemise de nuit. >ais avant de mensevelir dans le lit de fer quon avait ajout dans la chambre parce que javais trop chaud lt sous les courtines de reps du grand lit, jeus un mouvement de rvolte, je voulus essayer dune ruse de condamn. "crivis ma m&re en la suppliant de monter pour une chose grave que je ne pouvais lui dire dans ma lettre. >on effroi tait que )ran*oise, la cuisini&re de ma tante qui
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tait charge de soccuper de moi quand jtais ,ombray, refus0t de porter mon mot. "e me doutais que pour elle, faire une commission ma m&re quand il y avait du monde lui para1trait aussi impossible que pour le portier dun th0tre de remettre une lettre un acteur pendant quil est en sc&ne. $lle possdait lgard des choses qui peuvent ou ne peuvent pas se faire un code imprieux, abondant, subtil et intransigeant sur des distinctions insaisissables ou oiseuses Hce qui lui donnait lapparence de ces lois antiques qui, c.t de prescriptions froces comme de massacrer les enfants la mamelle, dfendent avec une dlicatesse exagre de faire bouillir le chevreau dans le lait de sa m&re, ou de manger dans un animal le nerf de la cuisseI. ,e code, si lon en jugeait par lent(tement soudain quelle mettait ne pas vouloir faire certaines commissions que nous lui donnions, semblait avoir prvu des complexits sociales et des raffinements mondains tels que rien dans lentourage de )ran*oise et dans sa vie de domestique de village navait pu les lui suggrer ' et lon tait oblig de se dire quil y avait en elle
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un pass fran*ais tr&s ancien, noble et mal compris, comme dans ces cits manufacturi&res o/ de vieux h.tels tmoignent quil y eut jadis une vie de cour, et o/ les ouvriers dune usine de produits chimiques travaillent au milieu de dlicates sculptures qui reprsentent le miracle de saint Dhophile ou les quatre fils =ymon. 6ans le cas particulier, larticle du code cause duquel il tait peu probable que sauf le cas dincendie )ran*oise all0t dranger maman en prsence de >. ?Sann pour un aussi petit personnage que moi, exprimait simplement le respect quelle professait non seulement pour les parents ; comme pour les morts, les pr(tres et les rois ; mais encore pour ltranger qui on donne lhospitalit, respect qui maurait peut%(tre touch dans un livre mais qui mirritait toujours dans sa bouche, cause du ton grave et attendri quelle prenait pour en parler, et davantage ce soir o/ le caract&re sacr quelle confrait au d1ner avait pour effet quelle refuserait den troubler la crmonie. >ais pour mettre une chance de mon c.t, je nhsitai pas mentir et lui dire que ce ntait pas du tout moi qui avais voulu crire
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maman, mais que ctait maman qui, en me quittant, mavait recommand de ne pas oublier de lui envoyer une rponse relativement un objet quelle mavait pri de chercher ' et elle serait certainement tr&s f0che si on ne lui remettait pas ce mot. "e pense que )ran*oise ne me crut pas, car, comme les hommes primitifs dont les sens taient plus puissants que les n.tres, elle discernait immdiatement, des signes insaisissables pour nous, toute vrit que nous voulions lui cacher ' elle regarda pendant cinq minutes lenveloppe comme si lexamen du papier et laspect de lcriture allaient la renseigner sur la nature du contenu ou lui apprendre quel article de son code elle devait se rfrer. Puis elle sortit dun air rsign qui semblait signifier ! ,est%il pas malheureux pour des parents davoir un enfant pareil 5 # $lle revint au bout dun moment me dire quon nen tait encore qu la glace, quil tait impossible au ma1tre dh.tel de remettre la lettre en ce moment devant tout le monde, mais que, quand on serait aux rince%bouche, on trouverait le moyen de la faire passer maman. =ussit.t mon
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anxit tomba ' maintenant ce ntait plus comme tout lheure pour jusqu demain que javais quitt ma m&re, puisque mon petit mot allait, la f0chant sans doute Het doublement parce que ce man&ge me rendrait ridicule aux yeux de ?SannI, me faire du moins entrer invisible et ravi dans la m(me pi&ce quelle, allait lui parler de moi loreille ' puisque cette salle manger interdite, hostile, o/, il y avait un instant encore, la glace elle%m(me ; le ! granit # ; et les rince%bouche me semblaient recler des plaisirs malfaisants et mortellement tristes parce que maman les go4tait loin de moi, souvrait moi et, comme un fruit devenu doux qui brise son enveloppe, allait faire jaillir, projeter jusqu mon cNur enivr lattention de maman tandis quelle lirait mes lignes. >aintenant je ntais plus spar delle ' les barri&res taient tombes, un fil dlicieux nous runissait. $t puis, ce ntait pas tout maman allait sans doute venir 5 Langoisse que je venais dprouver, je pensais que ?Sann sen serait bien moqu sil avait lu ma lettre et en avait devin le but ' or, au contraire, comme je lai appris plus tard, une
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angoisse semblable fut le tourment de longues annes de sa vie, et personne aussi bien que lui peut%(tre, naurait pu me comprendre ' lui, cette angoisse quil y a sentir l(tre quon aime dans un lieu de plaisir o/ lon nest pas, o/ lon ne peut pas le rejoindre, cest lamour qui la lui a fait conna1tre, lamour auquel elle est en quelque sorte prdestine, par lequel elle sera accapare, spcialise ' mais quand, comme pour moi, elle est entre en nous avant quil ait encore fait son apparition dans notre vie, elle flotte en lattendant, vague et libre, sans affectation dtermine, au service un jour dun sentiment, le lendemain dun autre, tant.t de la tendresse filiale ou de lamiti pour un camarade. ; $t la joie avec laquelle je fis mon premier apprentissage quand )ran*oise revint me dire que ma lettre serait remise, ?Sann lavait bien connue aussi, cette joie trompeuse que nous donne quelque ami, quelque parent de la femme que nous aimons, quand arrivant lh.tel ou au th0tre o/ elle se trouve, pour quelque bal, redoute, ou premi&re o/ il va la retrouver, cet ami nous aper*oit errant dehors, attendant dsesprment quelque
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occasion de communiquer avec elle. +l nous reconna1t, nous aborde famili&rement, nous demande ce que nous faisons l. $t comme nous inventons que nous avons quelque chose durgent dire sa parente ou amie, il nous assure que rien nest plus simple, nous fait entrer dans le vestibule et nous promet de nous lenvoyer avant cinq minutes. -ue nous laimons ; comme en ce moment jaimais )ran*oise ; lintermdiaire bien intentionn qui dun mot vient de nous rendre supportable, humaine et presque propice la f(te inconcevable, infernale, au sein de laquelle nous croyions que des tourbillons ennemis, pervers et dlicieux entra1naient loin de nous, la faisant rire de nous, celle que nous aimons. ?i nous en jugeons par lui, le parent qui nous a accost et qui est lui aussi un des initis des cruels myst&res, les autres invits de la f(te ne doivent rien avoir de bien dmoniaque. ,es heures inaccessibles et suppliciantes o/ elle allait go4ter des plaisirs inconnus, voici que par une br&che inespre nous y pntrons ' voici quun des moments dont la succession les aurait composes, un moment aussi rel que les autres, m(me peut%(tre plus
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important pour nous, parce que notre ma1tresse y est plus m(le, nous nous le reprsentons, nous le possdons, nous y intervenons, nous lavons cr presque le moment o/ on va lui dire que nous sommes l, en bas. $t sans doute les autres moments de la f(te ne devaient pas (tre dune essence bien diffrente de celui%l, ne devaient rien avoir de plus dlicieux et qui d4t tant nous faire souffrir, puisque lami bienveillant nous a dit ! >ais elle sera ravie de descendre 5 ,ela lui fera beaucoup plus de plaisir de causer avec vous que de sennuyer l%haut. # Rlas 5 ?Sann en avait fait lexprience, les bonnes intentions dun tiers sont sans pouvoir sur une femme qui sirrite de se sentir poursuivie jusque dans une f(te par quelquun quelle naime pas. ?ouvent, lami redescend seul. >a m&re ne vint pas, et sans mnagements pour mon amour%propre Hengag ce que la fable de la recherche dont elle tait cense mavoir pri de lui dire le rsultat ne f4t pas dmentieI me fit dire par )ran*oise ces mots ! +l ny a pas de rponse # que depuis jai si souvent entendus des concierges de ! palaces # ou des valets de pied de
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tripots, rapporter quelque pauvre fille qui stonne ! ,omment, il na rien dit, mais cest impossible 5 Mous ave7 pourtant bien remis ma lettre. ,est bien, je vais attendre encore. # $t ; de m(me quelle assure invariablement navoir pas besoin du bec supplmentaire que le concierge veut allumer pour elle, et reste l, nentendant plus que les rares propos sur le temps quil fait changs entre le concierge et un chasseur quil envoie tout dun coup, en sapercevant de lheure, faire rafra1chir dans la glace la boisson dun client ; ayant dclin loffre de )ran*oise de me faire de la tisane ou de rester aupr&s de moi, je la laissai retourner loffice, je me couchai et je fermai les yeux en t0chant de ne pas entendre la voix de mes parents qui prenaient le caf au jardin. >ais au bout de quelques secondes, je sentis quen crivant ce mot maman, en mapprochant, au risque de la f0cher, si pr&s delle que javais cru toucher le moment de la revoir, je mtais barr la possibilit de mendormir sans lavoir revue, et les battements de mon cNur de minute en minute devenaient plus douloureux parce que
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jaugmentais mon agitation en me pr(chant un calme qui tait lacceptation de mon infortune. Dout coup mon anxit tomba, une flicit menvahit comme quand un mdicament puissant commence agir et nous enl&ve une douleur je venais de prendre la rsolution de ne plus essayer de mendormir sans avoir revu maman, de lembrasser co4te que co4te, bien que ce f4t avec la certitude d(tre ensuite f0ch pour longtemps avec elle, quand elle remonterait se coucher. Le calme qui rsultait de mes angoisses finies me mettait dans un allgresse extraordinaire, non moins que lattente, la soif et la peur du danger. "ouvris la fen(tre sans bruit et massis au pied de mon lit ' je ne faisais presque aucun mouvement afin quon ne mentend1t pas den bas. 6ehors, les choses semblaient, elles aussi, figes en une muette attention ne pas troubler le clair de lune, qui doublant et reculant chaque chose par lextension devant elle de son reflet, plus dense et concret quelle%m(me, avait la fois aminci et agrandi le paysage comme un plan repli jusque% l, quon dveloppe. ,e qui avait besoin de bouger, quelque feuillage de marronnier,
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bougeait. >ais son frissonnement minutieux, total, excut jusque dans ses moindres nuances et ses derni&res dlicatesses, ne bavait pas sur le reste, ne se fondait pas avec lui, restait circonscrit. $xposs sur ce silence qui nen absorbait rien, les bruits les plus loigns, ceux qui devaient venir de jardins situs lautre bout de la ville, se percevaient dtaills avec un tel ! fini # quils semblaient ne devoir cet effet de lointain qu leur pianissimo, comme ces motifs en sourdine si bien excuts par lorchestre du ,onservatoire que, quoiquon nen perde pas une note, on croit les entendre cependant loin de la salle du concert, et que tous les vieux abonns ; les sNurs de ma grandm&re aussi quand ?Sann leur avait donn ses places ; tendaient loreille comme sils avaient cout les progr&s lointains dune arme en marche qui naurait pas encore tourn la rue de Drvise. "e savais que le cas dans lequel je me mettais tait de tous celui qui pouvait avoir pour moi, de la part de mes parents, les consquences les plus graves, bien plus graves en vrit quun tranger naurait pu le supposer, de celles quil aurait cru
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que pouvaient produire seules des fautes vraiment honteuses. >ais dans lducation quon me donnait, lordre des fautes ntait pas le m(me que dans lducation des autres enfants et on mavait habitu placer avant toutes les autres Hparce que sans doute il ny en avait pas contre lesquelles jeusse besoin d(tre plus soigneusement gardI celles dont je comprends maintenant que leur caract&re commun est quon y tombe en cdant une impulsion nerveuse. >ais alors on ne pronon*ait pas ce mot, on ne dclarait pas cette origine qui aurait pu me faire croire que jtais excusable dy succomber ou m(me peut%(tre incapable dy rsister. >ais je les reconnaissais bien langoisse qui les prcdait comme la rigueur du ch0timent qui les suivait ' et je savais que celle que je venais de commettre tait de la m(me famille que dautres pour lesquelles javais t sv&rement puni, quoique infiniment plus grave. -uand jirais me mettre sur le chemin de ma m&re au moment o/ elle monterait se coucher, et quelle verrait que jtais rest lev pour lui redire bonsoir dans le couloir, on ne me laisserait plus rester la maison, on me
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mettrait au coll&ge le lendemain, ctait certain. $h bien 5 duss%je me jeter par la fen(tre cinq minutes apr&s, jaimerais encore mieux cela. ,e que je voulais maintenant ctait maman, ctait lui dire bonsoir, jtais all trop loin dans la voie qui menait la ralisation de ce dsir pour pouvoir rebrousser chemin. "entendis les pas de mes parents qui accompagnaient ?Sann ' et quand le grelot de la porte meut averti quil venait de partir, jallai la fen(tre. >aman demandait mon p&re sil avait trouv la langouste bonne et si >. ?Sann avait repris de la glace au caf et la pistache. ! "e lai trouve bien quelconque, dit ma m&re ' je crois que la prochaine fois il faudra essayer dun autre parfum. # ; ! "e ne peux pas dire comme je trouve que ?Sann change, dit ma grandtante, il est dun vieux 5 # >a grandtante avait tellement lhabitude de voir toujours en ?Sann un m(me adolescent, quelle stonnait de le trouver tout coup moins jeune que l0ge quelle continuait lui donner. $t mes parents du reste commen*aient lui trouver cette vieillesse anormale, excessive, honteuse et mrite des
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clibataires, de tous ceux pour qui il semble que le grand jour qui na pas de lendemain soit plus long que pour les autres, parce que pour eux il est vide, et que les moments sy additionnent depuis le matin sans se diviser ensuite entre des enfants. ! "e crois quil a beaucoup de soucis avec sa coquine de femme qui vit au su de tout ,ombray avec un certain monsieur de ,harlus. ,est la fable de la ville. # >a m&re fit remarquer quil avait pourtant lair bien moins triste depuis quelque temps. ! +l fait aussi moins souvent ce geste quil a tout fait comme son p&re de sessuyer les yeux et de se passer la main sur le front. >oi je crois quau fond il naime plus cette femme. # ; ! >ais naturellement il ne laime plus, rpondit mon grand%p&re. "ai re*u de lui il y a dj longtemps une lettre ce sujet, laquelle je me suis empress de ne pas me conformer, et qui ne laisse aucun doute sur ses sentiments, au moins damour, pour sa femme. R bien 5 vous voye7, vous ne lave7 pas remerci pour l=sti #, ajouta mon grand%p&re en se tournant vers ses deux belles%sNurs. ! ,omment, nous ne lavons pas remerci T je crois, entre nous, que je lui ai
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m(me tourn cela asse7 dlicatement #, rpondit ma tante )lora. ! 9ui, tu as tr&s bien arrang cela je tai admire #, dit ma tante ,line. ; ! >ais toi, tu as t tr&s bien aussi. # ; ! 9ui jtais asse7 fi&re de ma phrase sur les voisins aimables. # ; ! ,omment, cest cela que vous appele7 remercier 5 scria mon grand%p&re. "ai bien entendu cela, mais du diable si jai cru que ctait pour ?Sann. Mous pouve7 (tre s4res quil na rien compris. # ; ! >ais voyons, ?Sann nest pas b(te, je suis certaine quil a apprci. "e ne pouvais cependant pas lui dire le nombre de bouteilles et le prix du vin 5 # >on p&re et ma m&re rest&rent seuls, et sassirent un instant ' puis mon p&re dit ! R bien 5 si tu veux, nous allons monter nous coucher. # ; ! ?i tu veux, mon ami, bien que je naie pas lombre de sommeil ' ce nest pas cette glace au caf si anodine qui a pu pourtant me tenir si veille ' mais japer*ois de la lumi&re dans loffice et puisque la pauvre )ran*oise ma attendue, je vais lui demander de dgrafer mon corsage pendant que tu vas te dshabiller. # $t ma m&re ouvrit la porte treillage du vestibule qui donnait sur lescalier.
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2ient.t, je lentendis qui montait fermer sa fen(tre. "allai sans bruit dans le couloir ' mon cNur battait si fort que javais de la peine avancer, mais du moins il ne battait plus danxit, mais dpouvante et de joie. "e vis dans la cage de lescalier la lumi&re projete par la bougie de maman. Puis je la vis elle%m(me, je mlan*ai. O la premi&re seconde, elle me regarda avec tonnement, ne comprenant pas ce qui tait arriv. Puis sa figure prit une expression de col&re, elle ne me disait m(me pas un mot, et en effet pour bien moins que cela on ne madressait plus la parole pendant plusieurs jours. ?i maman mavait dit un mot, *aurait t admettre quon pouvait me reparler et dailleurs cela peut%(tre me4t paru plus terrible encore, comme un signe que devant la gravit du ch0timent qui allait se prparer, le silence, la brouille, eussent t purils. Ane parole ce4t t le calme avec lequel on rpond un domestique quand on vient de dcider de le renvoyer ' le baiser quon donne un fils quon envoie sengager alors quon le lui aurait refus si on devait se contenter d(tre f0ch deux jours avec
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lui. >ais elle entendit mon p&re qui montait du cabinet de toilette o/ il tait all se dshabiller, et, pour viter la sc&ne quil me ferait, elle me dit dune voix entrecoupe par la col&re ! ?auve% toi, sauve%toi, quau moins ton p&re ne tait vu ainsi attendant comme un fou 5 # >ais je lui rptais ! Miens me dire bonsoir #, terrifi en voyant que le reflet de la bougie de mon p&re slevait dj sur le mur, mais aussi usant de son approche comme dun moyen de chantage et esprant que maman, pour viter que mon p&re me trouv0t encore l si elle continuait refuser, allait me dire ! Qentre dans ta chambre, je vais venir. # +l tait trop tard, mon p&re tait devant nous. ?ans le vouloir, je murmurai ces mots que personne nentendit ! "e suis perdu 5 # +l nen fut pas ainsi. >on p&re me refusait constamment des permissions qui mavaient t consenties dans les pactes plus larges octroys par ma m&re et ma grandm&re, parce quil ne se souciait pas des ! principes # et quil ny avait pas avec lui de ! 6roit des gens #. Pour une raison toute contingente, ou m(me sans raison, il me supprimait au dernier moment telle
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promenade si habituelle, si consacre, quon ne pouvait men priver sans parjure, ou bien, comme il avait encore fait ce soir, longtemps avant lheure rituelle, il me disait ! =llons, monte te coucher, pas dexplication 5 # >ais aussi, parce quil navait pas de principes Hdans le sens de ma grandm&reI, il navait pas proprement parler dintransigeance. +l me regarda un instant dun air tonn et f0ch, puis d&s que maman lui eut expliqu en quelques mots embarrasss ce qui tait arriv, il lui dit ! >ais va donc avec lui, puisque tu disais justement que tu nas pas envie de dormir, reste un peu dans sa chambre, moi je nai besoin de rien. # ; ! >ais, mon ami, rpondit timidement ma m&re, que jaie envie ou non de dormir, ne change rien la chose, on ne peut pas habituer cet enfant... # ; ! >ais il ne sagit pas dhabituer, dit mon p&re en haussant les paules, tu vois bien que ce petit a du chagrin, il a lair dsol, cet enfant ' voyons, nous ne sommes pas des bourreaux 5 -uand tu lauras rendu malade, tu seras bien avance 5 Puisquil y a deux lits dans sa chambre, dis donc )ran*oise de te prparer le grand lit et couche pour cette nuit
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aupr&s de lui. =llons, bonsoir, moi qui ne suis pas si nerveux que vous, je vais me coucher. # 9n ne pouvait pas remercier mon p&re ' on le4t agac par ce quil appelait des sensibleries. "e restai sans oser faire un mouvement ' il tait encore devant nous, grand, dans sa robe de nuit blanche sous le cachemire de l+nde violet et rose quil nouait autour de sa t(te depuis quil avait des nvralgies, avec le geste d=braham dans la gravure dapr&s 2eno77o Po77oli que mavait donne >. ?Sann, disant ?arah quelle a se dpartir du c.t d+saac. +l y a bien des annes de cela. La muraille de lescalier o/ je vis monter le reflet de sa bougie nexiste plus depuis longtemps. $n moi aussi bien des choses ont t dtruites que je croyais devoir durer toujours, et de nouvelles se sont difies donnant naissance des peines et des joies nouvelles que je naurais pu prvoir alors, de m(me que les anciennes me sont devenues difficiles comprendre. +l y a bien longtemps aussi que mon p&re a cess de pouvoir dire maman ! Ma avec le petit. # La possibilit de telles heures ne rena1tra jamais pour moi. >ais depuis peu de temps, je recommence tr&s bien
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percevoir si je pr(te loreille, les sanglots que jeus la force de contenir devant mon p&re et qui nclat&rent que quand je me retrouvai seul avec maman. $n ralit ils nont jamais cess ' et cest seulement parce que la vie se tait maintenant davantage autour de moi que je les entends de nouveau, comme ces cloches de couvents que couvrent si bien les bruits de la ville pendant le jour quon les croirait arr(tes mais qui se remettent sonner dans le silence du soir. >aman passa cette nuit%l dans ma chambre ' au moment o/ je venais de commettre une faute telle que je mattendais (tre oblig de quitter la maison, mes parents maccordaient plus que je neusse jamais obtenu deux comme rcompense dune belle action. >(me lheure o/ elle se manifestait par cette gr0ce, la conduite de mon p&re mon gard gardait ce quelque chose darbitraire et dimmrit qui la caractrisait, et qui tenait ce que gnralement elle rsultait plut.t de convenances fortuites que dun plan prmdit. Peut%(tre m(me que ce que jappelais sa svrit, quand il menvoyait me coucher, mritait moins ce nom que celle de ma m&re ou
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de ma grandm&re, car sa nature, plus diffrente en certains points de la mienne que ntait la leur, navait probablement pas devin jusquici combien jtais malheureux tous les soirs, ce que ma m&re et ma grandm&re savaient bien ' mais elles maimaient asse7 pour ne pas consentir mpargner de la souffrance, elles voulaient mapprendre la dominer afin de diminuer ma sensibilit nerveuse et fortifier ma volont. Pour mon p&re, dont laffection pour moi tait dune autre sorte, je ne sais pas sil aurait eu ce courage pour une fois o/ il venait de comprendre que javais du chagrin, il avait dit ma m&re ! Ma donc le consoler. # >aman resta cette nuit%l dans ma chambre et, comme pour ne g0ter daucun remords ces heures si diffrentes de ce que javais eu le droit desprer, quand )ran*oise, comprenant quil se passait quelque chose dextraordinaire en voyant maman assise pr&s de moi, qui me tenait la main et me laissait pleurer sans me gronder, lui demanda ! >ais >adame, qua donc >onsieur pleurer ainsi T # maman lui rpondit ! >ais il ne sait pas lui% m(me, )ran*oise, il est nerv ' prpare7%moi
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vite le grand lit et monte7 vous coucher. # =insi, pour la premi&re fois, ma tristesse ntait plus considre comme une faute punissable mais comme un mal involontaire quon venait de reconna1tre officiellement, comme un tat nerveux dont je ntais pas responsable ' javais le soulagement de navoir plus m(ler de scrupules lamertume de mes larmes, je pouvais pleurer sans pch. "e ntais pas non plus mdiocrement fier vis%%vis de )ran*oise de ce retour des choses humaines, qui, une heure apr&s que maman avait refus de monter dans ma chambre et mavait fait ddaigneusement rpondre que je devrais dormir, mlevait la dignit de grande personne et mavait fait atteindre tout dun coup une sorte de pubert du chagrin, dmancipation des larmes. "aurais d4 (tre heureux je ne ltais pas. +l me semblait que ma m&re venait de me faire une premi&re concession qui devait lui (tre douloureuse, que ctait une premi&re abdication de sa part devant lidal quelle avait con*u pour moi, et que pour la premi&re fois, elle, si courageuse, savouait vaincue. +l me semblait que si je venais de
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remporter une victoire ctait contre elle, que javais russi comme auraient pu faire la maladie, des chagrins, ou l0ge, dtendre sa volont, faire flchir sa raison, et que cette soire commen*ait une &re, resterait comme une triste date. ?i javais os maintenant, jaurais dit maman ! Uon je ne veux pas, ne couche pas ici. # >ais je connaissais la sagesse pratique, raliste comme on dirait aujourdhui, qui temprait en elle la nature ardemment idaliste de ma grandm&re, et je savais que, maintenant que le mal tait fait, elle aimerait mieux men laisser du moins go4ter le plaisir calmant et ne pas dranger mon p&re. ,ertes, le beau visage de ma m&re brillait encore de jeunesse ce soir%l o/ elle me tenait si doucement les mains et cherchait arr(ter mes larmes ' mais justement il me semblait que cela naurait pas d4 (tre, sa col&re e4t t moins triste pour moi que cette douceur nouvelle que navait pas connue mon enfance ' il me semblait que je venais dune main impie et secr&te de tracer dans son 0me une premi&re ride et dy faire appara1tre un premier cheveu blanc. ,ette pense redoubla mes sanglots, et alors je
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vis maman, qui jamais ne se laissait aller aucun attendrissement avec moi, (tre tout dun coup gagne par le mien et essayer de retenir une envie de pleurer. ,omme elle sentit que je men tais aper*u, elle me dit en riant ! Moil mon petit jaunet, mon petit serin, qui va rendre sa maman aussi b(tasse que lui, pour peu que cela continue. Moyons, puisque tu nas pas sommeil ni ta maman non plus, ne restons pas nous nerver, faisons quelque chose, prenons un de tes livres. # >ais je nen avais pas l. ! $st%ce que tu aurais moins de plaisir si je sortais dj les livres que ta grandm&re doit te donner pour ta f(te T Pense bien tu ne seras pas d*u de ne rien avoir apr&s% demain T # "tais au contraire enchant et maman alla chercher un paquet de livres dont je ne pus deviner, travers le papier qui les enveloppait, que la taille courte et large, mais qui, sous ce premier aspect, pourtant sommaire et voil, clipsaient dj la bo1te couleurs du "our de l=n et les vers soie de lan dernier. ,tait la Mare au Diable, Franois le Champi, la Petite Fadette et les Matres Sonneurs. >a grandm&re, ai%je su depuis, avait dabord choisi les posies de
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>usset, un volume de Qousseau et Indiana ' car si elle jugeait les lectures futiles aussi malsaines que les bonbons et les p0tisseries, elles ne pensait pas que les grands souffles du gnie eussent sur lesprit m(me dun enfant une influence plus dangereuse et moins vivifiante que sur son corps le grand air et le vent du large. >ais mon p&re layant presque traite de folle en apprenant les livres quelle voulait me donner, elle tait retourne elle%m(me "ouy%le%Micomte che7 le libraire pour que je ne risquasse pas de ne pas avoir mon cadeau Hctait un jour br4lant et elle tait rentre si souffrante que le mdecin avait averti ma m&re de ne pas la laisser se fatiguer ainsiI et elle stait rabattue sur les quatre romans champ(tres de Peorge ?and. ! >a fille, disait% elle maman, je ne pourrais me dcider donner cet enfant quelque chose de mal crit. # $n ralit, elle ne se rsignait jamais rien acheter dont on ne p4t tirer un profit intellectuel, et surtout celui que nous procurent les belles choses en nous apprenant chercher notre plaisir ailleurs que dans les satisfactions du bien%(tre et de la vanit. >(me quand elle avait faire
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quelquun un cadeau dit utile, quand elle avait donner un fauteuil, des couverts, une canne, elle les cherchait ! anciens #, comme si leur longue dsutude ayant effac leur caract&re dutilit, ils paraissaient plut.t disposs pour nous raconter la vie des hommes dautrefois que pour servir aux besoins de la n.tre. $lle e4t aim que jeusse dans ma chambre des photographies des monuments ou des paysages les plus beaux. >ais au moment den faire lemplette, et bien que la chose reprsente e4t une valeur esthtique, elle trouvait que la vulgarit, lutilit reprenaient trop vite leur place dans le mode mcanique de reprsentation, la photographie. $lle essayait de ruser et, sinon dliminer enti&rement la banalit commerciale, du moins de la rduire, dy substituer, pour la plus grande partie, de lart encore, dy introduire comme plusieurs ! paisseurs # dart au lieu de photographies de la ,athdrale de ,hartres, des Prandes $aux de ?aint%,loud, du Msuve, elle se renseignait aupr&s de ?Sann si quelque grand peintre ne les avait pas reprsents, et prfrait me donner des photographies de la ,athdrale de ,hartres par
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,orot, des Prandes $aux de ?aint%,loud par Rubert Qobert, du Msuve par Durner, ce qui faisait un degr dart de plus. >ais si le photographe avait t cart de la reprsentation du chef%dNuvre ou de la nature et remplac par un grand artiste, il reprenait ses droits pour reproduire cette interprtation m(me. =rrive lchance de la vulgarit, ma grandm&re t0chait de la reculer encore. $lle demandait ?Sann si lNuvre navait pas t grave, prfrant, quand ctait possible, des gravures anciennes et ayant encore un intr(t au del delles%m(mes, par exemple celles qui reprsentent un chef%dNuvre dans un tat o/ nous ne pouvons plus le voir aujourdhui Hcomme la gravure de la Cne de Lonard avant sa dgradation, par >organI. +l faut dire que les rsultats de cette mani&re de comprendre lart de faire un cadeau ne furent pas toujours tr&s brillants. Lide que je pris de Menise dapr&s un dessin du Ditien qui est cens avoir pour fond la lagune, tait certainement beaucoup moins exacte que celle que meussent donne de simples photographies. 9n ne pouvait plus faire le compte la maison, quand ma
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grandtante voulait dresser un rquisitoire contre ma grandm&re, des fauteuils offerts par elle de jeunes fiancs ou de vieux poux, qui, la premi&re tentative quon avait faite pour sen servir, staient immdiatement effondrs sous le poids dun des destinataires. >ais ma grandm&re aurait cru mesquin de trop soccuper de la solidit dune boiserie o/ se distinguaient encore une fleurette, un sourire, quelquefois une belle imagination du pass. >(me ce qui dans ces meubles rpondait un besoin, comme ctait dune fa*on laquelle nous ne sommes plus habitus, la charmait comme les vieilles mani&res de dire o/ nous voyons une mtaphore, efface, dans notre moderne langage, par lusure de lhabitude. 9r, justement, les romans champ(tres de Peorge ?and quelle me donnait pour ma f(te, taient pleins, ainsi quun mobilier ancien, dexpressions tombes en dsutude et redevenues images, comme on nen trouve plus qu la campagne. $t ma grandm&re les avait achets de prfrence dautres, comme elle e4t lou plus volontiers une proprit o/ il y aurait eu un pigeonnier gothique, ou quelquune de ces
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vieilles choses qui exercent sur lesprit une heureuse influence en lui donnant la nostalgie dimpossibles voyages dans le temps. >aman sassit c.t de mon lit ' elle avait pris Franois le Champi qui sa couverture rouge0tre et son titre incomprhensible donnaient pour moi une personnalit distincte et un attrait mystrieux. "e navais jamais lu encore de vrais romans. "avais entendu dire que Peorge ?and tait le type du romancier. ,ela me disposait dj imaginer dans Franois le Champi quelque chose dindfinissable et de dlicieux. Les procds de narration destins exciter la curiosit ou lattendrissement, certaines fa*ons de dire qui veillent linquitude et la mlancolie, et quun lecteur un peu instruit reconna1t pour communs beaucoup de romans, me paraissaient simples ; moi qui considrais un livre nouveau non comme une chose ayant beaucoup de semblables, mais comme une personne unique, nayant de raison dexister quen soi ; une manation troublante de lessence particuli&re Franois le Champi. ?ous ces vnements si journaliers, ces choses si communes, ces mots si
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courants, je sentais comme une intonation, une accentuation trange. Laction sengagea ' elle me parut dautant plus obscure que dans ce temps%l, quand je lisais, je r(vassais souvent, pendant des pages enti&res, tout autre chose. $t aux lacunes que cette distraction laissait dans le rcit, sajoutait, quand ctait maman qui me lisait haute voix, quelle passait toutes les sc&nes damour. =ussi tous les changements bi7arres qui se produisent dans lattitude respective de la meuni&re et de lenfant et qui ne trouvent leur explication que dans les progr&s dun amour naissant me paraissaient empreints dun profond myst&re dont je me figurais volontiers que la source devait (tre dans ce nom inconnu et si doux de ! ,hampi # qui mettait sur lenfant, qui le portait sans que je susse pourquoi, sa couleur vive, empourpre et charmante. ?i ma m&re tait une lectrice infid&le, ctait aussi, pour les ouvrages o/ elle trouvait laccent dun sentiment vrai, une lectrice admirable par le respect et la simplicit de linterprtation, par la beaut et la douceur du son. >(me dans la vie, quand ctaient des (tres et non des Nuvres dart
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qui excitaient ainsi son attendrissement ou son admiration, ctait touchant de voir avec quelle dfrence elle cartait de sa voix, de son geste, de ses propos, tel clat de ga1t qui e4t pu faire mal cette m&re qui avait autrefois perdu un enfant, tel rappel de f(te, danniversaire, qui aurait pu faire penser ce vieillard son grand 0ge, tel propos de mnage qui aurait paru fastidieux ce jeune savant. 6e m(me, quand elle lisait la prose de Peorge ?and, qui respire toujours cette bont, cette distinction morale que maman avait appris de ma grandm&re tenir pour suprieures tout dans la vie, et que je ne devais lui apprendre que bien plus tard ne pas tenir galement pour suprieures tout dans les livres, attentive bannir de sa voix toute petitesse, toute affectation qui e4t pu emp(cher le flot puissant dy (tre re*u, elle fournissait toute la tendresse naturelle, toute lample douceur quelles rclamaient ces phrases qui semblaient crites pour sa voix et qui pour ainsi dire tenaient tout enti&res dans le registre de sa sensibilit. $lle retrouvait pour les attaquer dans le ton quil faut laccent cordial qui leur prexiste et les dicta, mais que les mots
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nindiquent pas ' gr0ce lui elle amortissait au passage toute crudit dans les temps des verbes, donnait limparfait et au pass dfini la douceur quil y a dans la bont, la mlancolie quil y a dans la tendresse, dirigeait la phrase qui finissait vers celle qui allait commencer, tant.t pressant, tant.t ralentissant la marche des syllabes pour les faire entrer, quoique leurs quantits fussent diffrentes, dans un rythme uniforme, elle insufflait cette prose si commune une sorte de vie sentimentale et continue. >es remords taient calms, je me laissais aller la douceur de cette nuit o/ javais ma m&re aupr&s de moi. "e savais quune telle nuit ne pourrait se renouveler ' que le plus grand dsir que jeusse au monde, garder ma m&re dans ma chambre pendant ces tristes heures nocturnes, tait trop en opposition avec les ncessits de la vie et le vNu de tous, pour que laccomplissement quon lui avait accord ce soir p4t (tre autre chose que factice et exceptionnel. 6emain mes angoisses reprendraient et maman ne resterait pas l. >ais quand mes angoisses taient calmes, je ne les comprenais plus ' puis
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demain soir tait encore lointain ' je me disais que jaurais le temps daviser, bien que ce temps% l ne p4t mapporter aucun pouvoir de plus, puisquil sagissait de choses qui ne dpendaient pas de ma volont et que seul me faisait para1tre plus vitables lintervalle qui les sparait encore de moi. YYY ,est ainsi que, pendant longtemps, quand, rveill la nuit, je me ressouvenais de ,ombray, je nen revis jamais que cette sorte de pan lumineux, dcoup au milieu dindistinctes tn&bres, pareil ceux que lembrasement dun feu de bengale ou quelque projection lectrique clairent et sectionnent dans un difice dont les autres parties restent plonges dans la nuit la base asse7 large, le petit salon, la salle manger, lamorce de lalle obscure par o/ arriverait >. ?Sann, lauteur inconscient de mes tristesses, le vestibule o/ je macheminais vers la premi&re marche de lescalier, si cruel monter, qui
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constituait lui seul le tronc fort troit de cette pyramide irrguli&re ' et, au fa1te, ma chambre coucher avec le petit couloir porte vitre pour lentre de maman ' en un mot, toujours vu la m(me heure, isol de tout ce quil pouvait y avoir autour, se dtachant seul sur lobscurit, le dcor strictement ncessaire Hcomme celui quon voit indiqu en t(te des vieilles pi&ces pour les reprsentations en provinceI au drame de mon dshabillage ' comme si ,ombray navait consist quen deux tages relis par un mince escalier et comme sil ny avait jamais t que sept heures du soir. O vrai dire, jaurais pu rpondre qui me4t interrog que ,ombray comprenait encore autre chose et existait dautres heures. >ais comme ce que je men serais rappel me4t t fourni seulement par la mmoire volontaire, la mmoire de lintelligence, et comme les renseignements quelle donne sur le pass ne conservent rien de lui, je naurais jamais eu envie de songer ce reste de ,ombray. Dout cela tait en ralit mort pour moi. >ort jamais T ,tait possible. +l y a beaucoup de hasard en tout ceci, et un
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second hasard, celui de notre mort, souvent ne nous permet pas dattendre longtemps les faveurs du premier. "e trouve tr&s raisonnable la croyance celtique que les 0mes de ceux que nous avons perdus sont captives dans quelque (tre infrieur, dans une b(te, un vgtal, une chose inanime, perdues en effet pour nous jusquau jour, qui pour beaucoup ne vient jamais, o/ nous nous trouvons passer pr&s de larbre, entrer en possession de lobjet qui est leur prison. =lors elles tressaillent, nous appellent, et sit.t que nous les avons reconnues, lenchantement est bris. 6livres par nous, elles ont vaincu la mort et reviennent vivre avec nous. +l en est ainsi de notre pass. ,est peine perdue que nous cherchions lvoquer, tous les efforts de notre intelligence sont inutiles. +l est cach hors de son domaine et de sa porte, en quelque objet matriel Hen la sensation que nous donnerait cet objet matrielI, que nous ne soup*onnons pas. ,et objet, il dpend du hasard que nous le rencontrions avant de mourir, ou que nous ne le rencontrions pas.
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+l y avait dj bien des annes que, de ,ombray, tout ce qui ntait pas le th0tre et la drame de mon coucher nexistait plus pour moi, quand un jour dhiver, comme je rentrais la maison, ma m&re, voyant que javais froid, me proposa de me faire prendre, contre mon habitude, un peu de th. "e refusai dabord et, je ne sais pourquoi, me ravisai. $lle envoya chercher un de ces g0teaux courts et dodus appels Petites >adeleines qui semblent avoir t mouls dans la valve rainure dune coquille de ?aint%"acques. $t bient.t, machinalement, accabl par la morne journe et la perspective dun triste lendemain, je portai mes l&vres une cuillere du th o/ javais laiss samollir un morceau de madeleine. >ais linstant m(me o/ la gorge m(le des miettes du g0teau toucha mon palais, je tressaillis, attentif ce qui se passait dextraordinaire en moi. An plaisir dlicieux mavait envahi, isol, sans la notion de sa cause. +l mavait aussit.t rendu les vicissitudes de la vie indiffrentes, ses dsastres inoffensifs, sa bri&vet illusoire, de la m(me fa*on quop&re lamour, en me remplissant dune essence
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prcieuse ou plut.t cette essence ntait pas en moi, elle tait moi. "avais cess de me sentir mdiocre, contingent, mortel. 6o/ avait pu me venir cette puissante joie T "e sentais quelle tait lie au go4t du th et du g0teau, mais quelle le dpassait infiniment, ne devait pas (tre de m(me nature. 6o/ venait%elle T -ue signifiait%elle T 9/ lapprhender T "e bois une seconde gorge o/ je ne trouve rien de plus que dans la premi&re, une troisi&me qui mapporte un peu moins que la seconde. +l est temps que je marr(te, la vertu du breuvage semble diminuer. +l est clair que la vrit que je cherche nest pas en lui, mais en moi. +l ly a veille, mais ne la conna1t pas, et ne peut que rpter indfiniment, avec de moins en moins de force, ce m(me tmoignage que je ne sais pas interprter et que je veux au moins pouvoir lui redemander et retrouver intact ma disposition, tout lheure, pour un claircissement dcisif. "e pose la tasse et me tourne vers mon esprit. ,est lui de trouver la vrit. >ais comment T Prave incertitude, toutes les fois que lesprit se sent dpass par lui% m(me ' quand lui, le chercheur, est tout ensemble
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le pays obscur o/ il doit chercher et o/ tout son bagage ne lui sera de rien. ,hercher T pas seulement crer. +l est en face de quelque chose qui nest pas encore et que seul il peut raliser, puis faire entrer dans sa lumi&re. $t je recommence me demander quel pouvait (tre cet tat inconnu, qui napportait aucune preuve logique, mais lvidence de sa flicit, de sa ralit devant laquelle les autres svanouissaient. "e veux essayer de le faire rappara1tre. "e rtrograde par la pense au moment o/ je pris la premi&re cuillere de th. "e retrouve le m(me tat, sans une clart nouvelle. "e demande mon esprit un effort de plus, de ramener encore une fois la sensation qui senfuit. $t, pour que rien ne brise llan dont il va t0cher de la ressaisir, jcarte tout obstacle, toute ide trang&re, jabrite mes oreilles et mon attention contre les bruits de la chambre voisine. >ais sentant mon esprit qui se fatigue sans russir, je le force au contraire prendre cette distraction que je lui refusais, penser autre chose, se refaire avant une tentative supr(me. Puis une deuxi&me fois, je fais le vide devant lui, je remets
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en face de lui la saveur encore rcente de cette premi&re gorge et je sens tressaillir en moi quelque chose qui se dplace, voudrait slever, quelque chose quon aurait dsancr, une grande profondeur ' je ne sais ce que cest, mais cela monte lentement ' jprouve la rsistance et jentends la rumeur des distances traverses. ,ertes, ce qui palpite ainsi au fond de moi, ce doit (tre limage, le souvenir visuel, qui, li cette saveur, tente de la suivre jusqu moi. >ais il se dbat trop loin, trop confusment ' peine si je per*ois le reflet neutre o/ se confond linsaisissable tourbillon des couleurs remues ' mais je ne puis distinguer la forme, lui demander comme au seul interpr&te possible, de me traduire le tmoignage de sa contemporaine, de son insparable compagne, la saveur, lui demander de mapprendre de quelle circonstance particuli&re, de quelle poque du pass il sagit. =rrivera%t%il jusqu la surface de ma claire conscience, ce souvenir, linstant ancien que lattraction dun instant identique est venue de si loin solliciter, mouvoir, soulever tout au fond de moi T "e ne sais. >aintenant je ne sens plus rien,
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il est arr(t, redescendu peut%(tre ' qui sait sil remontera jamais de sa nuit T 6ix fois il me faut recommencer, me pencher vers lui. $t chaque fois la l0chet qui nous dtourne de toute t0che difficile, de toute Nuvre importante, ma conseill de laisser cela, de boire mon th en pensant simplement mes ennuis daujourdhui, mes dsirs de demain qui se laissent rem0cher sans peine. $t tout dun coup le souvenir mest apparu. ,e go4t, ctait celui du petit morceau de madeleine que le dimanche matin ,ombray Hparce que ce jour%l je ne sortais pas avant lheure de la messeI, quand jallais lui dire bonjour dans sa chambre, ma tante Lonie moffrait apr&s lavoir tremp dans son infusion de th ou de tilleul. La vue de la petite madeleine ne mavait rien rappel avant que je ny eusse go4t ' peut%(tre parce que, en ayant souvent aper*u depuis, sans en manger, sur les tablettes des p0tissiers, leur image avait quitt ces jours de ,ombray pour se lier dautres plus rcents ' peut%(tre parce que, de ces souvenirs abandonns si longtemps hors de la mmoire, rien ne survivait, tout stait
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dsagrg ' les formes ; et celle aussi du petit coquillage de p0tisserie, si grassement sensuel sous son plissage sv&re et dvot ; staient abolies, ou, ensommeilles, avaient perdu la force dexpansion qui leur e4t permis de rejoindre la conscience. >ais, quand dun pass ancien rien ne subsiste, apr&s la mort des (tres, apr&s la destruction des choses, seules, plus fr(les mais plus vivaces, plus immatrielles, plus persistantes, plus fid&les, lodeur et la saveur restent encore longtemps, comme des 0mes, se rappeler, attendre, esprer, sur la ruine de tout le reste, porter sans flchir, sur leur gouttelette presque impalpable, ldifice immense du souvenir. $t d&s que jeus reconnu le go4t du morceau de madeleine tremp dans le tilleul que me donnait ma tante Hquoique je ne susse pas encore et dusse remettre bien plus tard de dcouvrir pourquoi ce souvenir me rendait si heureuxI, aussit.t la vieille maison grise sur la rue, o/ tait sa chambre, vint comme un dcor de th0tre sappliquer au petit pavillon donnant sur le jardin, quon avait construit pour mes parents sur ses
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derri&res Hce pan tronqu que seul javais revu jusque%lI ' et avec la maison, la ville, la Place o/ on menvoyait avant djeuner, les rues o/ jallais faire des courses depuis le matin jusquau soir et par tous les temps, les chemins quon prenait si le temps tait beau. $t comme dans ce jeu o/ les "aponais samusent tremper dans un bol de porcelaine rempli deau de petits morceaux de papier jusque%l indistincts qui, peine y sont%ils plongs stirent, se contournent, se colorent, se diffrencient, deviennent des fleurs, des maisons, des personnages consistants et reconnaissables, de m(me maintenant toutes les fleurs de notre jardin et celles du parc de >. ?Sann, et les nymphas de la Mivonne, et les bonnes gens du village et leurs petits logis et lglise et tout ,ombray et ses environs, tout cela qui prend forme et solidit, est sorti, ville et jardins, de ma tasse de th.
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,ombray de loin, dix lieues la ronde, vu du chemin de fer quand nous y arrivions la derni&re semaine avant P0ques, ce ntait quune glise rsumant la ville, la reprsentant, parlant delle et pour elle aux lointains, et, quand on approchait, tenant serrs autour de sa haute mante sombre, en plein champ, contre le vent, comme une pastoure ses brebis, les dos laineux et gris des maisons rassembles quun reste de remparts du moyen 0ge cernait * et l dun trait aussi parfaitement circulaire quune petite ville dans un tableau de primitif. O lhabiter, ,ombray tait un peu triste, comme ses rues dont les maisons construites en pierres noir0tres du pays, prcdes de degrs extrieurs, coiffes de pignons qui rabattaient lombre devant elles, taient asse7 obscures pour quil fall4t d&s que le jour commen*ait tomber relever les rideaux dans les ! salles # ' des rues aux graves noms de saints Hdesquels plusieurs se
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rattachaient lhistoire des premiers seigneurs de ,ombrayI rue ?aint%Rilaire, rue ?aint%"acques o/ tait la maison de ma tante, rue ?ainte% Rildegarde, o/ donnait la grille, et rue du ?aint% $sprit sur laquelle souvrait la petite porte latrale de son jardin ' et ces rues de ,ombray existent dans une partie de ma mmoire si recule, peinte de couleurs si diffrentes de celles qui maintenant rev(tent pour moi le monde, quen vrit elles me paraissent toutes, et lglise qui les dominait sur la Place, plus irrelles encore que les projections de la lanterne magique ' et qu certains moments, il me semble que pouvoir encore traverser la rue ?aint%Rilaire, pouvoir louer une chambre rue de l9iseau ; la vieille h.tellerie de l9iseau )lesch, des soupiraux de laquelle montait une odeur de cuisine qui sl&ve encore par moments en moi aussi intermittente et aussi chaude ; serait une entre en contact avec l=u%del plus merveilleusement surnaturelle que de faire la connaissance de Polo et de causer avec Penevi&ve de 2rabant. La cousine de mon grand%p&re ; ma grandtante ; che7 qui nous habitions, tait la
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m&re de cette tante Lonie qui, depuis la mort de son mari, mon oncle 9ctave, navait plus voulu quitter, dabord ,ombray, puis ,ombray sa maison, puis sa chambre, puis son lit et ne ! descendait # plus, toujours couche dans un tat incertain de chagrin, de dbilit physique, de maladie, dide fixe et de dvotion. ?on appartement particulier donnait sur la rue ?aint% "acques qui aboutissait beaucoup plus loin au Prand%Pr Hpar opposition au Petit%Pr, verdoyant au milieu de la ville, entre trois ruesI, et qui, unie, gris0tre, avec les trois hautes marches de gr&s presque devant chaque porte, semblait comme un dfil pratiqu par un tailleur dimages gothiques m(me la pierre o/ il e4t sculpt une cr&che ou un calvaire. >a tante nhabitait plus effectivement que deux chambres contiguZs, restant lapr&s%midi dans lune pendant quon arait lautre. ,taient de ces chambres de province qui ; de m(me quen certains pays des parties enti&res de lair ou de la mer sont illumines ou parfumes par des myriades de proto7oaires que nous ne voyons pas ; nous enchantent des mille odeurs quy dgagent les
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vertus, la sagesse, les habitudes, toute une vie secr&te, invisible, surabondante et morale que latmosph&re y tient en suspens ' odeurs naturelles encore, certes, et couleur du temps comme celles de la campagne voisine, mais dj casani&res, humaines et renfermes, gele exquise, industrieuse et limpide de tous les fruits de lanne qui ont quitt le verger pour larmoire ' saisonni&res, mais mobili&res et domestiques, corrigeant le piquant de la gele blanche par la douceur du pain chaud, oisives et ponctuelles comme une horloge de village, fl0neuses et ranges, insoucieuses et prvoyantes, ling&res, matinales, dvotes, heureuses dune paix qui napporte quun surcro1t danxit et dun prosaWsme qui sert de grand rservoir de posie celui qui la traverse sans y avoir vcu. Lair y tait satur de la fine fleur dun silence si nourricier, si succulent que je ne my avan*ais quavec une sorte de gourmandise, surtout par ces premiers matins encore froids de la semaine de P0ques o/ je le go4tais mieux parce que je venais seulement darriver ,ombray avant que jentrasse souhaiter le bonjour ma tante on me
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faisait attendre un instant dans la premi&re pi&ce o/ le soleil, dhiver encore, tait venu se mettre au chaud devant le feu, dj allum entre les deux briques et qui badigeonnait toute la chambre dune odeur de suie, en faisait comme un de ces grands ! devants de four # de campagne, ou de ces manteaux de chemine de ch0teaux, sous lesquels on souhaite que se dclarent dehors la pluie, la neige, m(me quelque catastrophe diluvienne pour ajouter au confort de la rclusion la posie de lhivernage ' je faisais quelques pas du prie%6ieu aux fauteuils en velours frapp, toujours rev(tus dun appui%t(te au crochet ' et le feu cuisant comme une p0te les apptissantes odeurs dont lair de la chambre tait tout grumeleux et quavait dj fait travailler et ! lever # la fra1cheur humide et ensoleille du matin, il les feuilletait, les dorait, les godait, les boursouflait, en faisant un invisible et palpable g0teau provincial, un immense ! chausson # o/, peine go4ts les ar.mes plus croustillants, plus fins, plus rputs, mais plus secs aussi du placard, de la commode, du papier ramages, je revenais toujours avec une convoitise inavoue mengluer
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dans lodeur mdiane, poisseuse, fade, indigeste et fruite du couvre%lit fleurs. 6ans la chambre voisine, jentendais ma tante qui causait toute seule mi%voix. $lle ne parlait jamais quasse7 bas parce quelle croyait avoir dans la t(te quelque chose de cass et de flottant quelle e4t dplac en parlant trop fort, mais elle ne restait jamais longtemps, m(me seule, sans dire quelque chose, parce quelle croyait que ctait salutaire pour sa gorge et quen emp(chant le sang de sy arr(ter, cela rendrait moins frquents les touffements et les angoisses dont elle souffrait ' puis, dans linertie absolue o/ elle vivait, elle pr(tait ses moindres sensations une importance extraordinaire ' elle les douait dune motilit qui lui rendait difficile de les garder pour elle, et dfaut de confident qui les communiquer, elle se les annon*ait elle%m(me, en un perptuel monologue qui tait sa seule forme dactivit. >alheureusement, ayant pris lhabitude de penser tout haut, elle ne faisait pas toujours attention ce quil ny e4t personne dans la chambre voisine, et je lentendais souvent se dire elle%m(me ! +l faut que je me rappelle
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bien que je nai pas dormi # Hcar ne jamais dormir tait sa grande prtention dont notre langage tous gardait le respect et la trace le matin )ran*oise ne venait pas ! lveiller #, mais ! entrait # che7 elle ' quand ma tante voulait faire un somme dans la journe, on disait quelle voulait ! rflchir # ou ! reposer # ' et quand il lui arrivait de soublier en causant jusqu dire ! ce qui ma rveille # ou ! jai r(v que #, elle rougissait et se reprenait au plus viteI. =u bout dun moment, jentrais lembrasser ' )ran*oise faisait infuser son th ' ou, si ma tante se sentait agite, elle demandait la place sa tisane, et ctais moi qui tais charg de faire tomber du sac de pharmacie dans une assiette la quantit de tilleul quil fallait mettre ensuite dans leau bouillante. Le desschement des tiges les avait incurves en un capricieux treillage dans les entrelacs duquel souvraient les fleurs p0les, comme si un peintre les e4t arranges, les e4t fait poser de la fa*on la plus ornementale. Les feuilles, ayant perdu ou chang leur aspect, avaient lair des choses les plus disparates, dune aile transparente de mouche, de lenvers blanc
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dune tiquette, dun ptale de rose, mais qui eussent t empiles, concasses ou tresses comme dans la confection dun nid. >ille petits dtails inutiles ; charmante prodigalit du pharmacien ; quon e4t supprims dans une prparation factice, me donnaient, comme un livre o/ on smerveille de rencontrer le nom dune personne de connaissance, le plaisir de comprendre que ctait bien des tiges de vrais tilleuls, comme ceux que je voyais avenue de la Pare, modifies, justement parce que ctaient non des doubles, mais elles%m(mes et quelles avaient vieilli. $t chaque caract&re nouveau ny tant que la mtamorphose dun caract&re ancien, dans de petites boules grises je reconnaissais les boutons verts qui ne sont pas venus terme ' mais surtout lclat rose, lunaire et doux qui faisait se dtacher les fleurs dans la for(t fragile des tiges o/ elles taient suspendues comme de petites roses dor ; signe, comme la lueur qui rv&le encore sur une muraille la place dune fresque efface, de la diffrence entre les parties de larbre qui avaient t ! en couleur # et celles qui ne lavaient pas t ; me montrait que ces
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ptales taient bien ceux qui avant de fleurir le sac de pharmacie avaient embaum les soirs de printemps. ,ette flamme rose de cierge, ctait leur couleur encore, mais demi teinte et assoupie dans cette vie diminue qutait la leur maintenant et qui est comme le crpuscule des fleurs. 2ient.t ma tante pouvait tremper dans linfusion bouillante dont elle savourait le go4t de feuille morte ou de fleur fane une petite madeleine dont elle me tendait un morceau quand il tait suffisamment amolli. 6un c.t de son lit tait une grande commode jaune en bois de citronnier et une table qui tenait la fois de lofficine et du ma1tre%autel, o/, au% dessus dune statuette de la Mierge et dune bouteille de Michy%,lestins, on trouvait des livres de messe et des ordonnances de mdicaments, tous ce quil fallait pour suivre de son lit les offices et son rgime, pour ne manquer lheure ni de la pepsine, ni des M(pres. 6e lautre c.t, son lit longeait la fen(tre, elle avait la rue sous les yeux et y lisait du matin au soir, pour se dsennuyer, la fa*on des princes persans, la chronique quotidienne mais immmoriale de
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,ombray, quelle commentait ensuite avec )ran*oise. "e ntais pas avec ma tante depuis cinq minutes, quelle me renvoyait par peur que je la fatigue. $lle tendait mes l&vres son triste front p0le et fade sur lequel, cette heure matinale, elle navait pas encore arrang ses faux cheveux, et o/ les vert&bres transparaissaient comme les pointes dune couronne dpines ou les grains dun rosaire, et elle me disait ! =llons, mon pauvre enfant, va%ten, va te prparer pour la messe ' et si en bas tu rencontres )ran*oise, dis% lui de ne pas samuser trop longtemps avec vous, quelle monte bient.t voir si je nai besoin de rien. # )ran*oise, en effet, qui tait depuis des annes son service et ne se doutait pas alors quelle entrerait un jour tout fait au n.tre, dlaissait un peu ma tante pendant les mois o/ nous tions l. +l y avait eu dans mon enfance, avant que nous allions ,ombray, quand ma tante Lonie passait encore lhiver Paris che7 sa m&re, un temps o/ je connaissais si peu )ran*oise que, le Jer janvier, avant dentrer che7 ma grandtante, ma m&re me
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mettait dans la main une pi&ce de cinq francs et me disait ! ?urtout ne te trompe pas de personne. =ttends pour donner que tu mentendes dire ! 2onjour )ran*oise # ' en m(me temps je te toucherai lg&rement le bras. # O peine arrivions%nous dans lobscure antichambre de ma tante que nous apercevions dans lombre, sous les tuyaux dun bonnet blouissant, raide et fragile comme sil avait t de sucre fil, les remous concentriques dun sourire de reconnaissance anticip. ,tait )ran*oise, immobile et debout dans lencadrement de la petite porte du corridor comme une statue de sainte dans sa niche. -uand on tait un peu habitu ces tn&bres de chapelle, on distinguait sur son visage lamour dsintress de lhumanit, le respect attendri pour les hautes classes quexaltait dans les meilleures rgions de son cNur lespoir des trennes. >aman me pin*ait le bras avec violence et disait dune voix forte ! 2onjour )ran*oise. # O ce signal mes doigts souvraient et je l0chais la pi&ce qui trouvait pour la recevoir une main confuse, mais tendue. >ais depuis que nous allions ,ombray je ne connaissais personne mieux que )ran*oise '
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nous tions ses prfrs, elle avait pour nous, au moins pendant les premi&res annes, avec autant de considration que pour ma tante, un go4t plus vif, parce que nous ajoutions, au prestige de faire partie de la famille Helle avait pour les liens invisibles que noue entre les membres dune famille la circulation dun m(me sang, autant de respect quun tragique grecI, le charme de n(tre pas ses ma1tres habituels. =ussi, avec quelle joie elle nous recevait, nous plaignant de navoir pas encore plus beau temps, le jour de notre arrive, la veille de P0ques, o/ souvent il faisait un vent glacial, quand maman lui demandait des nouvelles de sa fille et de ses neveux, si son petit% fils tait gentil, ce quon comptait faire de lui, sil ressemblerait sa grandm&re. $t quand il ny avait plus de monde l, maman qui savait que )ran*oise pleurait encore ses parents morts depuis des annes, lui parlait deux avec douceur, lui demandait mille dtails sur ce quavait t leur vie. $lle avait devin que )ran*oise naimait pas son gendre et quil lui g0tait le plaisir quelle avait (tre avec sa fille, avec qui elle ne causait
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pas aussi librement quand il tait l. =ussi, quand )ran*oise allait les voir, quelques lieues de ,ombray, maman lui disait en souriant ! Uest% ce pas )ran*oise, si "ulien a t oblig de sabsenter et si vous ave7 >arguerite vous toute seule pour toute la journe, vous sere7 dsole, mais vous vous fere7 une raison T # $t )ran*oise disait en riant ! >adame sait tout ' madame est pire que les rayons L Helle disait x avec une difficult affecte et un sourire pour se railler elle%m(me, ignorante, demployer ce terme savantI, quon a fait venir pour >me 9ctave et qui voient ce que vous ave7 dans le cNur #, et disparaissait, confuse quon soccup0t delle, peut%(tre pour quon ne la v1t pas pleurer ' maman tait la premi&re personne qui lui donn0t cette douce motion de sentir que sa vie, ses bonheurs, ses chagrins de paysanne pouvaient prsenter de lintr(t, (tre un motif de joie ou de tristesse pour une autre quelle%m(me. >a tante se rsignait se priver un peu delle pendant notre sjour, sachant combien ma m&re apprciait le service de cette bonne si intelligente et active, qui tait aussi belle d&s cinq heures du matin dans
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sa cuisine, sous son bonnet dont le tuyautage clatant et fixe avait lair d(tre en biscuit, que pour aller la grandmesse ' qui faisait tout bien, travaillant comme un cheval, quelle f4t bien portante ou non, mais sans bruit, sans avoir lair de rien faire, la seule des bonnes de ma tante qui, quand maman demandait de leau chaude ou du caf noir, les apportait vraiment bouillants ' elle tait un de ces serviteurs qui, dans une maison, sont la fois ceux qui dplaisent le plus au premier abord un tranger, peut%(tre parce quils ne prennent pas la peine de faire sa conqu(te et nont pas pour lui de prvenance, sachant tr&s bien quils nont aucun besoin de lui, quon cesserait de le recevoir plut.t que de les renvoyer ' et qui sont en revanche ceux qui tiennent le plus les ma1tres qui ont prouv leur capacits relles, et ne se soucient pas de cet agrment superficiel, de ce bavardage servile qui fait favorablement impression un visiteur, mais qui recouvre souvent une inducable nullit. -uand )ran*oise, apr&s avoir veill ce que mes parents eussent tout ce quil leur fallait, remontait une premi&re fois che7 ma tante pour
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lui donner sa pepsine et lui demander ce quelle prendrait pour djeuner, il tait bien rare quil ne fall4t pas donner dj son avis ou fournir des explications sur quelque vnement dimportance ; )ran*oise, imagine7%vous que >me Poupil est passe plus dun quart dheure en retard pour aller chercher sa sNur ' pour peu quelle sattarde sur son chemin cela ne me surprendrait point quelle arrive apr&s llvation. ; R 5 il ny aurait rien dtonnant, rpondait )ran*oise. ; )ran*oise, vous serie7 venue cinq minutes plus t.t, vous aurie7 vu passer > me +mbert qui tenait des asperges deux fois grosses comme celles de la m&re ,allot ' t0che7 donc de savoir par sa bonne o/ elle les a eues. Mous qui, cette anne, nous mette7 des asperges toutes les sauces, vous aurie7 pu en prendre de pareilles pour nos voyageurs. ; +l ny aurait rien dtonnant quelles viennent de che7 >. le ,ur, disait )ran*oise. ; =h 5 je vous crois bien, ma pauvre
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)ran*oise, rpondait ma tante en haussant les paules. ,he7 >. le ,ur 5 Mous save7 bien quil ne fait pousser que de petites mchantes asperges de rien. "e vous dis que celles%l taient grosses comme le bras. Pas comme le v.tre, bien s4r, mais comme mon pauvre bras qui a encore tant maigri cette anne. ; )ran*oise, vous nave7 pas entendu ce carillon qui ma cass la t(te T ; Uon, madame 9ctave. ; =h 5 ma pauvre fille, il faut que vous laye7 solide votre t(te, vous pouve7 remercier le 2on 6ieu. ,tait la >aguelone qui tait venue chercher le docteur Piperaud. +l est ressorti tout de suite avec elle et ils ont tourn par la rue de l9iseau. +l faut quil y ait quelque enfant de malade. ; $h 5 l, mon 6ieu, soupirait )ran*oise, qui ne pouvait pas entendre parler dun malheur arriv un inconnu, m(me dans une partie du monde loigne, sans commencer gmir. ; )ran*oise, mais pour qui donc a%t%on sonn la cloche des morts T =h 5 mon 6ieu, ce sera pour
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>me Qousseau. Moil%t%il pas que javais oubli quelle a pass lautre nuit. =h 5 il est temps que le 2on 6ieu me rappelle, je ne sais plus ce que jai fait de ma t(te depuis la mort de mon pauvre 9ctave. >ais je vous fais perdre votre temps, ma fille. ; >ais non, madame 9ctave, mon temps nest pas si cher ' celui qui la fait ne nous la pas vendu. "e vas seulement voir si mon feu ne steint pas. =insi )ran*oise et ma tante apprciaient%elles ensemble au cours de cette sance matinale, les premiers vnements du jour. >ais quelquefois ces vnements rev(taient un caract&re si mystrieux et si grave que ma tante sentait quelle ne pourrait pas attendre le moment o/ )ran*oise monterait, et quatre coups de sonnette formidables retentissaient dans la maison. ; >ais, madame 9ctave, ce nest pas encore lheure de la pepsine, disait )ran*oise. $st%ce que vous vous (tes senti une faiblesse T ; >ais non, )ran*oise, disait ma tante, cest%% dire, si, vous save7 bien que maintenant les
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moments o/ je nai pas de faiblesse sont bien rares ' un jour je passerai comme >me Qousseau sans avoir eu le temps de me reconna1tre ' mais ce nest pas pour cela que je sonne. ,roye7%vous pas que je viens de voir comme je vous vois > me Poupil avec une fillette que je ne connais point. =lle7 donc chercher deux sous de sel che7 ,amus. ,est bien rare si Dhodore ne peut pas vous dire qui cest. ; >ais *a sera la fille de >. Pupin, disait )ran*oise qui prfrait sen tenir une explication immdiate, ayant t dj deux fois depuis le matin che7 ,amus. ; La fille de >. Pupin 5 9h 5 je vous crois bien, ma pauvre )ran*oise 5 =vec cela que je ne laurais pas reconnue T ; >ais je ne veux pas dire la grande, madame 9ctave, je veux dire la gamine, celle qui est en pension "ouy. +l me ressemble de lavoir dj vue ce matin. ; =h 5 moins de *a, disait ma tante. +l faudrait quelle soit venue pour les f(tes. ,est cela 5 +l ny a pas besoin de chercher, elle sera
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venue pour les f(tes. >ais alors nous pourrions bien voir tout lheure >me ?a7erat venir sonner che7 sa sNur pour le djeuner. ,e sera *a 5 "ai vu le petit de che7 Palopin qui passait avec une tarte 5 Mous verre7 que la tarte allait che7 > me Poupil. ; 6&s linstant que >me Poupil a de la visite, madame 9ctave, vous nalle7 pas tarder voir tout son monde rentrer pour le djeuner, car il commence ne plus (tre de bonne heure, disait )ran*oise qui, presse de redescendre soccuper du djeuner, ntait pas f0che de laisser ma tante cette distraction en perspective. ; 9h 5 pas avant midi, rpondait ma tante dun ton rsign, tout en jetant sur la pendule un coup dNil inquiet, mais furtif pour ne pas laisser voir quelle, qui avait renonc tout, trouvait pourtant, apprendre que >me Poupil avait djeuner, un plaisir aussi vif, et qui se ferait malheureusement attendre encore un peu plus dune heure. $t encore cela tombera pendant mon djeuner 5 ajouta%t%elle mi%voix pour elle% m(me. ?on djeuner lui tait une distraction suffisante pour quelle nen souhait0t pas une
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autre en m(me temps. ! Mous noubliere7 pas au moins de me donner mes Nufs la cr&me dans une assiette plate T # ,taient les seules qui fussent ornes de sujets, et ma tante samusait chaque repas lire la lgende de celle quon lui servait ce jour%l. $lle mettait ses lunettes, dchiffrait =libaba et quarante voleurs, =ladin ou la Lampe merveilleuse, et disait en souriant Dr&s bien, tr&s bien. ; "e serais bien alle che7 ,amus... disait )ran*oise en voyant que ma tante ne ly enverrait plus. ; >ais non, ce nest plus la peine, cest s4rement >lle Pupin. >a pauvre )ran*oise, je regrette de vous avoir fait monter pour rien. >ais ma tante savait bien que ce ntait pas pour rien quelle avait sonn )ran*oise, car, ,ombray, une personne ! quon ne connaissait point # tait un (tre aussi peu croyable quun dieu de la mythologie, et de fait on ne se souvenait pas que, chaque fois que stait produite, dans la rue de ?aint%$sprit ou sur la place, une de ces apparitions stupfiantes, des recherches bien
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conduites neussent pas fini par rduire le personnage fabuleux aux proportions dune ! personne quon connaissait #, soit personnellement, soit abstraitement, dans son tat civil, en tant quayant tel degr de parent avec des gens de ,ombray. ,tait le fils de > me ?auton qui rentrait du service, la ni&ce de labb Perdreau qui sortait de couvent, le fr&re du cur, percepteur ,h0teaudun qui venait de prendre sa retraite ou qui tait venu passer les f(tes. 9n avait eu en les apercevant lmotion de croire quil y avait ,ombray des gens quon ne connaissait point simplement parce quon ne les avait pas reconnus ou identifis tout de suite. $t pourtant, longtemps lavance, >me ?auton et le cur avaient prvenu quils attendaient leurs ! voyageurs #. -uand le soir, je montais, en rentrant, raconter notre promenade ma tante, si javais limprudence de lui dire que nous avions rencontr pr&s du Pont%Mieux, un homme que mon grand%p&re ne connaissait pas ! An homme que grand%p&re ne connaissait point, scriait%elle. =h 5 je te crois bien 5 # Uanmoins un peu mue de cette nouvelle, elle voulait en avoir le cNur
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net, mon grand%p&re tait mand. ! -ui donc est% ce que vous ave7 rencontr pr&s du Pont%Mieux, mon oncle T un homme que vous ne connaissie7 point T # ; ! >ais si, rpondait mon grand%p&re, ctait Prosper le fr&re du jardinier de > me 2ouillebNuf. # ; ! =h 5 bien #, disait ma tante, tranquillise et un peu rouge ' haussant les paules avec un sourire ironique, elle ajoutait ! =ussi il me disait que vous avie7 rencontr un homme que vous ne connaissie7 point 5 # $t on me recommandait d(tre plus circonspect une autre fois et de ne plus agiter ainsi ma tante par des paroles irrflchies. 9n connaissait tellement bien tout le monde, ,ombray, b(tes et gens, que si ma tante avait vu par hasard passer un chien ! quelle ne connaissait point #, elle ne cessait dy penser et de consacrer ce fait incomprhensible ses talents dinduction et ses heures de libert. ; ,e sera le chien de >me ?a7erat, disait )ran*oise, sans grande conviction, mais dans un but dapaisement et pour que ma tante ne se ! fende pas la t(te #. ; ,omme si je ne connaissais pas le chien de
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>me ?a7erat 5 rpondait ma tante donc lesprit critique nadmettait pas si facilement un fait. ; =h 5 ce sera le nouveau chien que >. Palopin a rapport de Lisieux. ; =h 5 moins de *a. ; +l para1t que cest une b(te bien affable, ajoutait )ran*oise qui tenait le renseignement de Dhodore, spirituelle comme une personne, toujours de bonne humeur, toujours aimable, toujours quelque chose de gracieux. ,est rare quune b(te qui na que cet 0ge%l soit dj si galante. >adame 9ctave, il va falloir que je vous quitte, je nai pas le temps de mamuser, voil bient.t dix heures, mon fourneau nest seulement pas clair, et jai encore plumer mes asperges. ; ,omment, )ran*oise, encore des asperges 5 mais cest une vraie maladie dasperges que vous ave7 cette anne, vous alle7 en fatiguer nos Parisiens 5 ; >ais non, madame 9ctave, ils aiment bien *a. +ls rentreront de lglise avec de lapptit et vous verre7 quils ne les mangeront pas avec le dos de la cuiller.
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; >ais lglise, ils doivent y (tre dj ' vous fere7 bien de ne pas perdre de temps. =lle7 surveiller votre djeuner. Pendant que ma tante devisait ainsi avec )ran*oise, jaccompagnais mes parents la messe. -ue je laimais, que je la revois bien, notre glise 5 ?on vieux porche par lequel nous entrions, noir, gr(l comme une cumoire, tait dvi et profondment creus aux angles Hde m(me que le bnitier o/ il nous conduisaitI comme si le doux effleurement des mantes des paysannes entrant lglise et de leurs doigts timides prenant de leau bnite, pouvait, rpt pendant des si&cles, acqurir une force destructive, inflchir la pierre et lentailler de sillons comme en trace la roue des carrioles dans la borne contre laquelle elle bute tous les jours. ?es pierres tombales, sous lesquelles la noble poussi&re des abbs de ,ombray, enterrs l, faisait au chNur comme un pavage spirituel, ntaient plus elles%m(mes de la mati&re inerte et dure, car le temps les avait rendues douces et fait couler comme du miel hors des limites de leur propre quarrissure quici elles avaient dpasses
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dun flot blond, entra1nant la drive une majuscule gothique en fleurs, noyant les violettes blanches du marbre ' et en de* desquelles, ailleurs, elles staient rsorbes, contractant encore lelliptique inscription latine, introduisant un caprice de plus dans la disposition de ces caract&res abrgs, rapprochant deux lettres dun mot dont les autres avaient t dmesurment distendues. ?es vitraux ne chatoyaient jamais tant que les jours o/ le soleil se montrait peu, de sorte que, f1t%il gris dehors, on tait s4r quil ferait beau dans lglise ' lun tait rempli dans toute sa grandeur par un seul personnage pareil un Qoi de jeu de cartes, qui vivait l%haut, sous un dais architectural, entre ciel et terre ' Het dans le reflet oblique et bleu duquel, parfois les jours de semaine, midi, quand il ny a pas doffice ; lun de ces rares moments o/ lglise are, vacante, plus humaine, luxueuse, avec du soleil sur son riche mobilier, avait lair presque habitable comme le hall de pierre sculpte et de verre peint, dun h.tel de style moyen 0ge ; on voyait sagenouiller un instant >me ?a7erat, posant sur le prie%6ieu voisin un paquet tout
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ficel de petits fours quelle venait de prendre che7 le p0tissier den face et quelle allait rapporter pour le djeunerI ' dans un autre une montagne de neige rose, au pied de laquelle se livrait un combat, semblait avoir givr m(me la verri&re quelle boursouflait de son trouble grsil comme une vitre laquelle il serait rest des flocons clairs par quelque aurore Hpar la m(me sans doute qui empourprait le retable de lautel de tons si frais quils semblaient plut.t poss l momentanment par une lueur du dehors pr(te svanouir que par des couleurs attaches jamais la pierreI ' et tous taient si anciens quon voyait * et l leur vieillesse argente tinceler de la poussi&re des si&cles et montrer brillante et use jusqu la corde la trame de leur douce tapisserie de verre. +l y en avait un qui tait un haut compartiment divis en une centaine de petits vitraux rectangulaires o/ dominait le bleu, comme un grand jeu de cartes pareil ceux qui devaient distraire le roi ,harles M+ ' mais soit quun rayon e4t brill, soit que mon regard en bougeant e4t promen travers la verri&re tour tour teinte et rallume un mouvant et prcieux
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incendie, linstant dapr&s elle avait pris lclat changeant dune tra1ne de paon, puis elle tremblait et ondulait en une pluie flamboyante et fantastique qui dgouttait du haut de la vo4te sombre et rocheuse, le long des parois humides, comme si ctait dans la nef de quelque grotte irise de sinueux stalactites que je suivais mes parents, qui portaient leur paroissien ' un instant apr&s les petits vitraux en losange avaient pris la transparence profonde, linfrangible duret de saphirs qui eussent t juxtaposs sur quelque immense pectoral, mais derri&re lesquels on sentait, plus aim que toutes ces richesses, un sourire momentan de soleil ' il tait aussi reconnaissable dans le flot bleu et doux dont il baignait les pierreries que sur le pav de la place ou la paille du march ' et, m(me nos premiers dimanches quand nous tions arrivs avant P0ques, il me consolait que la terre f4t encore nue et noire, en faisant panouir, comme en un printemps historique et qui datait des successeurs de saint Louis, ce tapis blouissant et dor de myosotis en verre. 6eux tapisseries de haute lice reprsentaient le
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couronnement d$sther Hla tradition voulait quon e4t donn =ssurus les traits dun roi de )rance et $sther ceux dune dame de Puermantes dont il tait amoureuxI auxquelles leurs couleurs, en fondant, avaient ajout une expression, un relief, un clairage un peu de rose flottait aux l&vres d$sther au del du dessin de leur contour ' le jaune de sa robe stalait si onctueusement, si grassement, quelle en prenait une sorte de consistance et senlevait vivement sur latmosph&re refoule ' et la verdure des arbres reste vive dans les parties basses du panneau de soie et de laine, mais ayant ! pass # dans le haut, faisait se dtacher en plus p0le, au%dessus des troncs foncs, les hautes branches jaunissantes, dores et comme demi effaces par la brusque et oblique illumination dun soleil invisible. Dout cela, et plus encore les objets prcieux venus lglise de personnages qui taient pour moi presque des personnages de lgende Hla croix dor travaille, disait%on, par saint Xloi et donne par 6agobert, le tombeau des fils de Louis le Permanique, en porphyre et en cuivre maillI, cause de quoi je mavan*ais dans lglise, quand
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nous gagnions nos chaises, comme dans une valle visite des fes, o/ le paysan smerveille de voir dans un rocher, dans un arbre, dans une mare, la trace palpable de leur passage surnaturel ' tout cela faisait delle pour moi quelque chose denti&rement diffrent du reste de la ville un difice occupant, si lon peut dire, un espace quatre dimensions ; la quatri&me tant celle du Demps ; dployant travers les si&cles son vaisseau qui, de trave en trave, de chapelle en chapelle, semblait vaincre et franchir, non pas seulement quelques m&tres, mais des poques successives do/ il sortait victorieux ' drobant le rude et farouche L+e si&cle dans lpaisseur de ses murs, do/ il napparaissait avec ses lourds cintres bouchs et aveugls de grossiers moellons que par la profonde entaille que creusait pr&s du porche lescalier du clocher, et, m(me l, dissimul par les gracieuses arcades gothiques qui se pressaient coquettement devant lui comme de plus grandes sNurs, pour le cacher aux trangers, se placent en souriant devant un jeune fr&re rustre, grognon et mal v(tu ' levant dans le ciel au%dessus de la Place, sa tour qui avait
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contempl saint Louis et semblait le voir encore ' et senfon*ant avec sa crypte dans une nuit mrovingienne o/, nous guidant t0tons sous la vo4te obscure et puissamment nervure comme la membrane dune immense chauve%souris de pierre, Dhodore et sa sNur nous clairaient dune bougie le tombeau de la petite fille de ?igebert, sur lequel une profonde valve ; comme la trace dun fossile ; avait t creuse, disait%on, ! par une lampe de cristal qui, le soir du meurtre de la princesse franque, stait dtache delle%m(me des cha1nes dor o/ elle tait suspendue la place de lactuelle abside, et, sans que le cristal se bris0t, sans que la flamme steign1t, stait enfonce dans la pierre et lavait fait mollement cder sous elle #. Labside de lglise de ,ombray, peut%on vraiment en parler T $lle tait si grossi&re, si dnue de beaut artistique et m(me dlan religieux. 6u dehors, comme le croisement des rues sur lequel elle donnait tait en contre%bas, sa grossi&re muraille sexhaussait dun soubassement en moellons nullement polis, hrisss de cailloux, et qui navait rien de
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particuli&rement ecclsiastique, les verri&res semblaient perces une hauteur excessive, et le tout avait plus lair dun mur de prison que dglise. $t certes, plus tard, quand je me rappelais toutes les glorieuses absides que jai vues, il ne me serait jamais venu la pense de rapprocher delles labside de ,ombray. ?eulement, un jour, au dtour dune petite rue provinciale, japer*us, en face du croisement de trois ruelles, une muraille fruste et surleve, avec des verri&res perces en haut et offrant le m(me aspect asymtrique que labside de ,ombray. =lors je ne me suis pas demand comme ,hartres ou Qeims avec quelle puissance y tait exprim le sentiment religieux, mais je me suis involontairement cri ! LXglise 5 # Lglise 5 )amili&re ' mitoyenne, rue ?aint% Rilaire, o/ tait sa porte nord, de ses deux voisines, la pharmacie de >. Qapin et la maison de >me Loiseau, quelle touchait sans aucune sparation ' simple citoyenne de ,ombray qui aurait pu avoir son numro dans la rue si les rues de ,ombray avaient eu des numros, et o/ il
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semble que le facteur aurait d4 sarr(ter le matin quand il faisait sa distribution, avant dentrer che7 >me Loiseau et en sortant de che7 >. Qapin, il y avait pourtant entre elle et tout ce qui ntait pas elle une dmarcation que mon esprit na jamais pu arriver franchir. > me Loiseau avait beau avoir sa fen(tre des fuchsias, qui prenaient la mauvaise habitude de laisser leurs branches courir toujours partout t(te baisse, et dont les fleurs navaient rien de plus press, quand elles taient asse7 grandes, que daller rafra1chir leurs joues violettes et congestionnes contre la sombre fa*ade de lglise, les fuchsias ne devenaient pas sacrs pour cela pour moi ' entre les fleurs et la pierre noircie sur laquelle elles sappuyaient, si mes yeux ne percevaient pas dintervalle, mon esprit rservait un ab1me. 9n reconnaissait le clocher de ?aint%Rilaire de bien loin, inscrivant sa figure inoubliable lhori7on o/ ,ombray napparaissait pas encore ' quand du train qui, la semaine de P0ques, nous amenait de Paris, mon p&re lapercevait qui filait tour tour sur tous les sillons du ciel, faisant courir en tous sens son petit coq de fer, il nous
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disait ! =llons, prene7 les couvertures, on est arriv. # $t dans une des plus grandes promenades que nous faisions de ,ombray, il y avait un endroit o/ la route resserre dbouchait tout coup sur un immense plateau ferm lhori7on par des for(ts dchiquetes que dpassait seul la fine pointe du clocher de ?aint% Rilaire, mais si mince, si rose, quelle semblait seulement raye sur le ciel par un ongle qui aurait voulu donner ce paysage, ce tableau rien que de nature, cette petite marque dart, cette unique indication humaine. -uand on se rapprochait et quon pouvait apercevoir le reste de la tour carre et demi dtruite qui, moins haute, subsistait c.t de lui, on tait frapp surtout du ton rouge0tre et sombre des pierres ' et, par un matin brumeux dautomne, on aurait dit, slevant au% dessus du violet orageux des vignobles, une ruine de pourpre presque de la couleur de la vigne vierge. ?ouvent sur la place, quand nous rentrions, ma grandm&re me faisait arr(ter pour le regarder. 6es fen(tres de sa tour, places deux par deux les unes au%dessus des autres, avec cette juste et
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originale proportion dans les distances qui ne donne pas de la beaut et de la dignit quaux visages humains, il l0chait, laissait tomber intervalles rguliers des voles de corbeaux qui, pendant un moment, tournoyaient en criant, comme si les vieilles pierres qui les laissaient sbattre sans para1tre les voir, devenues tout dun coup inhabitables et dgageant un principe dagitation infinie, les avait frapps et repousss. Puis, apr&s avoir ray en tous sens le velours violet de lair du soir, brusquement calms ils revenaient sabsorber dans la tour, de nfaste redevenue propice, quelques%uns poss * et l, ne semblant pas bouger, mais happant peut%(tre quelque insecte, sur la pointe dun clocheton, comme une mouette arr(te avec limmobilit dun p(cheur la cr(te dune vague. ?ans trop savoir pourquoi, ma grandm&re trouvait au clocher de ?aint%Rilaire cette absence de vulgarit, de prtention, de mesquinerie, qui lui faisait aimer et croire riches dune influence bienfaisante la nature quand la main de lhomme ne lavait pas, comme faisait le jardinier de ma grandtante, rapetisse, et les Nuvres de gnie. $t
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sans doute, toute partie de lglise quon apercevait la distinguait de tout autre difice par une sorte de pense qui lui tait infuse, mais ctait dans son clocher quelle semblait prendre conscience delle%m(me, affirmer une existence individuelle et responsable. ,tait lui qui parlait pour elle. "e crois surtout que, confusment, ma grandm&re trouvait au clocher de ,ombray ce qui pour elle avait le plus de prix au monde, lair naturel et lair distingu. +gnorante en architecture, elle disait ! >es enfants, moque7% vous de moi si vous voule7, il nest peut%(tre pas beau dans les r&gles, mais sa vieille figure bi7arre me pla1t. "e suis s4re que sil jouait du piano, il ne jouerait pas sec. # $t en le regardant, en suivant des yeux la douce tension, linclinaison fervente de ses pentes de pierre qui se rapprochaient en slevant comme des mains jointes qui prient, elle sunissait si bien leffusion de la fl&che, que son regard semblait slancer avec elle ' et en m(me temps elle souriait amicalement aux vieilles pierres uses dont le couchant nclairait plus que le fa1te et qui, partir du moment o/ elles entraient dans
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cette 7one ensoleille, adoucies par la lumi&re, paraissaient tout dun coup montes bien plus haut, lointaines, comme un chant repris ! en voix de t(te # une octave au%dessus. ,tait le clocher de ?aint%Rilaire qui donnait toutes les occupations, toutes les heures, tous les points de vue de la ville, leur figure, leur couronnement, leur conscration. 6e ma chambre, je ne pouvais apercevoir que sa base qui avait t recouverte dardoises ' mais quand, le dimanche, je les voyais, par une chaude matine dt, flamboyer comme un soleil noir, je me disais ! >on 6ieu 5 neuf heures 5 il faut se prparer pour aller la grandmesse si je veux avoir le temps daller embrasser tante Lonie avant #, et je savais exactement la couleur quavait le soleil sur la place, la chaleur et la poussi&re du march, lombre que faisait le store du magasin o/ maman entrerait peut%(tre avant la messe, dans une odeur de toile crue, faire emplette de quelque mouchoir que lui ferait montrer, en cambrant la taille, le patron qui, tout en se prparant fermer, venait daller dans larri&re%boutique passer sa veste du dimanche et
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se savonner les mains quil avait lhabitude, toutes les cinq minutes, m(me dans les circonstances les plus mlancoliques, de frotter lune contre lautre dun air dentreprise, de partie fine et de russite. -uand apr&s la messe, on entrait dire Dhodore dapporter une brioche plus grosse que dhabitude parce que nos cousins avaient profit du beau temps pour venir de Dhiber7y djeuner avec nous, on avait devant soi le clocher qui, dor et cuit lui%m(me comme une plus grande brioche bnie, avec des cailles et des gouttements gommeux de soleil, piquait sa pointe aiguZ dans le ciel bleu. $t le soir, quand je rentrais de promenade et pensais au moment o/ il faudrait tout lheure dire bonsoir ma m&re et ne plus la voir, il tait au contraire si doux, dans la journe finissante, quil avait lair d(tre pos et enfonc comme un coussin de velours brun sur le ciel p0li qui avait cd sous sa pression, stait creus lg&rement pour lui faire sa place et refluait sur ses bords ' et les cris des oiseaux qui tournaient autour de lui semblaient accro1tre son silence, lancer encore sa fl&che et lui donner quelque
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chose dineffable. >(me dans les courses quon avait faire derri&re lglise, l o/ on ne la voyait pas, tout semblait ordonn par rapport au clocher surgi ici ou l entre les maisons, peut%(tre plus mouvant encore quand il apparaissait ainsi sans lglise. $t certes, il y en a bien dautres qui sont plus beaux vus de cette fa*on, et jai dans mon souvenir des vignettes de clochers dpassant les toits, qui ont un autre caract&re dart que celles que composaient les tristes rues de ,ombray. "e noublierai jamais dans une curieuse ville de Uormandie voisine de 2albec, deux charmants h.tels du LM+++e si&cle, qui me sont beaucoup dgards chers et vnrables et entre lesquels, quand on la regarde du beau jardin qui descend des perrons vers la rivi&re, la fl&che gothique dune glise quils cachent slance, ayant lair de terminer, de surmonter leurs fa*ades, mais dune mati&re si diffrente, si prcieuse, si annele, si rose, si vernie, quon voit bien quelle nen fait pas plus partie que de deux beaux galets unis, entre lesquels elle est prise sur la plage, la fl&che purpurine et crnele de quelque coquillage
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fusel en tourelle et glac dmail. >(me Paris, dans un des quartiers les plus laids de la ville, je sais une fen(tre o/ on voit apr&s un premier, un second et m(me un troisi&me plan fait des toits amoncels de plusieurs rues, une cloche violette, parfois rouge0tre, parfois aussi, dans les plus nobles ! preuves # quen tire latmosph&re, dun noir dcant de cendres, laquelle nest autre que le d.me ?aint%=ugustin et qui donne cette vue de Paris le caract&re de certaines vues de Qome par Piranesi. >ais comme dans aucune de ces petites gravures, avec quelque go4t que ma mmoire ait pu les excuter, elle ne put mettre ce que javais perdu depuis longtemps, le sentiment qui nous fait non pas considrer une chose comme un spectacle, mais y croire comme en un (tre sans quivalent, aucune delles ne tient sous sa dpendance toute une partie profonde de ma vie, comme fait le souvenir de ces aspects du clocher de ,ombray dans les rues qui sont derri&re lglise. -uon le v1t cinq heures, quand on allait chercher les lettres la poste, quelques maisons de soi, gauche, surlevant brusquement dune cime isole la ligne de fa1te
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des toits ' que si, au contraire, on voulait entrer demander des nouvelles de >me ?a7erat, on suiv1t des yeux cette ligne redevenue basse apr&s la descente de son autre versant en sachant quil faudrait tourner la deuxi&me rue apr&s le clocher ' soit quencore, poussant plus loin, si on allait la gare, on le v1t obliquement, montrant de profil des ar(tes et des surfaces nouvelles comme un solide surpris un moment inconnu de sa rvolution ' ou que, des bords de la Mivonne, labside musculeusement ramasse et remonte par la perspective sembl0t jaillir de leffort que le clocher faisait pour lancer sa fl&che au cNur du ciel ' ctait toujours lui quil fallait revenir, toujours lui qui dominait tout, sommant les maisons dun pinacle inattendu, lev devant moi comme le doigt de 6ieu dont le corps e4t t cach dans la foule des humains sans que je le confondisse pour cela avec elle. $t aujourdhui encore si, dans une grande ville de province ou dans un quartier de Paris que je connais mal, un passant qui ma ! mis dans mon chemin # me montre au loin, comme un point de rep&re, tel beffroi dh.pital, tel clocher de couvent levant la
J:B
pointe de son bonnet ecclsiastique au coin dune rue que je dois prendre, pour peu que ma mmoire puisse obscurment lui trouver quelque trait de ressemblance avec la figure ch&re et disparue, le passant, sil se retourne pour sassurer que je ne mgare pas, peut, son tonnement, mapercevoir qui, oublieux de la promenade entreprise ou de la course oblige, reste l, devant le clocher, pendant des heures, immobile, essayant de me souvenir, sentant au fond de moi des terres reconquises sur loubli qui sass&chent et se reb0tissent ' et sans doute alors, et plus anxieusement que tout lheure quand je lui demandais de me renseigner, je cherche encore mon chemin, je tourne une rue... mais... cest dans mon cNur... $n rentrant de la messe, nous rencontrions souvent >. Legrandin qui, retenu Paris par sa profession dingnieur, ne pouvait, en dehors des grandes vacances, venir sa proprit de ,ombray que du samedi soir au lundi matin. ,tait un de ces hommes qui, en dehors dune carri&re scientifique o/ ils ont dailleurs brillamment russi, poss&dent une culture toute
J:C
diffrente, littraire, artistique, que leur spcialisation professionnelle nutilise pas et dont profite leur conversation. Plus lettrs que bien des littrateurs Hnous ne savions pas cette poque que >. Legrandin e4t une certaine rputation comme crivain et nous f4mes tr&s tonns de voir quun musicien cl&bre avait compos une mlodie sur des vers de luiI, dous de plus de ! facilit # que bien des peintres, ils simaginent que la vie quils m&nent nest pas celle qui leur aurait convenu et apportent leurs occupations positives soit une insouciance m(le de fantaisie, soit une application soutenue et hautaine, mprisante, am&re et consciencieuse. Prand, avec une belle tournure, un visage pensif et fin aux longues moustaches blondes, au regard bleu et dsenchant, dune politesse raffine, causeur comme nous nen avions jamais entendu, il tait aux yeux de ma famille, qui le citait toujours en exemple, le type de lhomme dlite, prenant la vie de la fa*on la plus noble et la plus dlicate. >a grandm&re lui reprochait seulement de parler un peu trop bien, un peu trop comme un livre, de ne pas avoir dans son langage le naturel quil y
J:E
avait dans ses cravates lavalli&re toujours flottantes, dans son veston droit presque dcolier. $lle stonnait aussi des tirades enflammes quil entamait souvent contre laristocratie, la vie mondaine, le snobisme, ! certainement le pch auquel pense saint Paul quand il parle du pch pour lequel il ny a pas de rmission. # Lambition mondaine tait un sentiment que ma grandm&re tait si incapable de ressentir et presque de comprendre, quil lui paraissait bien inutile de mettre tant dardeur la fltrir. 6e plus, elle ne trouvait pas de tr&s bon go4t que >. Legrandin, dont la sNur tait marie pr&s de 2albec avec un gentilhomme bas%normand, se livr0t des attaques aussi violentes contre les nobles, allant jusqu reprocher la Qvolution de ne les avoir pas tous guillotins. ; ?alut, amis 5 nous disait%il en venant notre rencontre. Mous (tes heureux dhabiter beaucoup ici ' demain il faudra que je rentre Paris, dans ma niche. ; 9h 5 ajoutait%il, avec ce sourire doucement
J:F
ironique et d*u, un peu distrait, qui lui tait particulier, certes il y a dans ma maison toutes les choses inutiles. +l ny manque que le ncessaire, un grand morceau de ciel comme ici. D0che7 de garder toujours un morceau de ciel au%dessus de votre vie, petit gar*on, ajoutait%il en se tournant vers moi. Mous ave7 une jolie 0me, dune qualit rare, une nature dartiste, ne la laisse7 pas manquer de ce quil lui faut. -uand, notre retour, ma tante nous faisait demander si >me Poupil tait arrive en retard la messe, nous tions incapables de la renseigner. $n revanche nous ajoutions son trouble en lui disant quun peintre travaillait dans lglise copier le vitrail de Pilbert le >auvais. )ran*oise, envoye aussit.t che7 lpicier, tait revenue bredouille par la faute de labsence de Dhodore qui sa double profession de chantre ayant une part de lentretien de lglise, et de gar*on picier donnait, avec des relations dans tous les mondes, un savoir universel. ; =h 5 soupirait ma tante, je voudrais que ce soit dj lheure d$ulalie. +l ny a vraiment quelle qui pourra me dire cela.
J:G
$ulalie tait une fille boiteuse, active et sourde qui stait ! retire # apr&s la mort de >me de la 2retonnerie o/ elle avait t en place depuis son enfance, et qui avait pris c.t de lglise une chambre, do/ elle descendait tout le temps soit aux offices, soit, en dehors des offices, dire une petite pri&re ou donner un coup de main Dhodore ' le reste du temps elle allait voir des personnes malades comme ma tante Lonie qui elle racontait ce qui stait pass la messe ou aux v(pres. $lle ne ddaignait pas dajouter quelque casuel la petite rente que lui servait la famille de ses anciens ma1tres en allant de temps en temps visiter le linge du cur ou de quelque autre personnalit marquante du monde clrical de ,ombray. $lle portait au%dessus dune mante de drap noir un petit bguin blanc, presque de religieuse, et une maladie de peau donnait une partie de ses joues et son ne7 recourb, les tons rose vif de la balsamine. ?es visites taient la grande distraction de ma tante Lonie qui ne recevait plus gu&re personne dautre, en dehors de >. le ,ur. >a tante avait peu peu vinc tous les autres visiteurs parce quils avaient le tort
J@K
ses yeux de rentrer tous dans lune ou lautre des deux catgories de gens quelle dtestait. Les uns, les pires et dont elle stait dbarrasse les premiers, taient ceux qui lui conseillaient de ne pas ! scouter # et professaient, f4t%ce ngativement et en ne la manifestant que par certains silences de dsapprobation ou par certains sourires de doute, la doctrine subversive quune petite promenade au soleil et un bon biftec8 saignant Hquand elle gardait quator7e heures sur lestomac deux mchantes gorges deau de Michy 5I lui feraient plus de bien que son lit et ses mdecines. Lautre catgorie se composait des personnes qui avaient lair de croire quelle tait plus gravement malade quelle ne pensait, quelle tait aussi gravement malade quelle le disait. =ussi, ceux quelle avait laiss monter apr&s quelques hsitations et sur les officieuses instances de )ran*oise et qui, au cours de leur visite, avaient montr combien ils taient indignes de la faveur quon leur faisait en risquant timidement un ! Ue croye7%vous pas que si vous vous secouie7 un peu par un beau temps #, ou qui, au contraire, quand elle leur
J@J
avait dit ! "e suis bien bas, bien bas, cest la fin, mes pauvres amis #, lui avaient rpondu ! =h 5 quand on na pas la sant 5 >ais vous pouve7 durer encore comme *a #, ceux%l, les uns comme les autres, taient s4rs de ne plus jamais (tre re*us. $t si )ran*oise samusait de lair pouvant de ma tante quand de son lit elle avait aper*u dans la rue du ?aint%$sprit une de ces personnes qui avait lair de venir che7 elle ou quand elle avait entendu un coup de sonnette, elle riait encore bien plus, et comme dun bon tour, des ruses toujours victorieuses de ma tante pour arriver les faire congdier et de leur mine dconfite en sen retournant sans lavoir vue, et, au fond, admirait sa ma1tresse quelle jugeait suprieure tous ces gens puisquelle ne voulait pas les recevoir. $n somme, ma tante exigeait la fois quon lapprouv0t dans son rgime, quon la plaign1t pour ses souffrances et quon la rassur0t sur son avenir. ,est quoi $ulalie excellait. >a tante pouvait lui dire vingt fois en une minute ! ,est la fin, ma pauvre $ulalie #, vingt fois $ulalie rpondait ! ,onnaissant votre maladie comme
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vous la connaisse7, madame 9ctave, vous ire7 cent ans, comme me disait hier encore >me ?a7erin. # HAne des plus fermes croyances d$ulalie, et que le nombre imposant des dmentis apports par lexprience navait pas suffi entamer, tait que >me ?a7erat sappelait >me ?a7erin.I ; "e ne demande pas aller cent ans, rpondait ma tante, qui prfrait ne pas voir assigner ses jours un terme prcis. $t comme $ulalie savait avec cela comme personne distraire ma tante sans la fatiguer, ses visites qui avaient lieu rguli&rement tous les dimanches sauf emp(chement inopin, taient pour ma tante un plaisir dont la perspective lentretenait ces jours%l dans un tat agrable dabord, mais bien vite douloureux comme une faim excessive, pour peu qu$ulalie f4t en retard. Drop prolonge, cette volupt dattendre $ulalie tournait en supplice, ma tante ne cessait de regarder lheure, b0illait, se sentait des faiblesses. Le coup de sonnette d$ulalie, sil arrivait tout la fin de la journe, quand elle ne lesprait plus, la faisait presque se trouver mal. $n ralit, le
J@:
dimanche, elle ne pensait qu cette visite et sit.t le djeuner fini, )ran*oise avait h0te que nous quittions la salle manger pour quelle p4t monter ! occuper # ma tante. >ais Hsurtout partir du moment o/ les beaux jours sinstallaient ,ombrayI il y avait bien longtemps que lheure alti&re de midi, descendue de la tour de ?aint% Rilaire quelle armoriait des dou7e fleurons momentans de sa couronne sonore, avait retenti autour de notre table, aupr&s du pain bnit venu lui aussi famili&rement en sortant de lglise, quand nous tions encore assis devant les assiettes des >ille et une Uuits, appesantis par la chaleur et surtout par le repas. ,ar, au fond permanent dNufs, de c.telettes, de pommes de terre, de confitures, de biscuits, quelle ne nous annon*ait m(me plus, )ran*oise ajoutait ; selon les travaux des champs et des vergers, le fruit de la mare, les hasards du commerce, les politesses des voisins et son propre gnie, et si bien que notre menu, comme ces quatre%feuilles quon sculptait au L+++e si&cle au portail des cathdrales, refltait un peu le rythme des saisons et des pisodes de la vie ; une barbue parce que la
J@@
marchande lui en avait garanti la fra1cheur, une dinde parce quelle en avait vu une belle au march de Qoussainville%le%Pin, des cardons la moelle parce quelle ne nous en avait pas encore fait de cette mani&re%l, un gigot r.ti parce que le grand air creuse et quil avait bien le temps de descendre dici sept heures, des pinards pour changer, des abricots parce que ctait encore une raret, des groseilles parce que dans quin7e jours il ny en aurait plus, des framboises que >. ?Sann avait apportes expr&s, des cerises, les premi&res qui vinssent du cerisier du jardin apr&s deux ans quil nen donnait plus, du fromage la cr&me que jaimais bien autrefois, un g0teau aux amandes parce quelle lavait command la veille, une brioche parce que ctait notre tour de loffrir. -uand tout cela tait fini, compose expressment pour nous, mais ddie plus spcialement mon p&re qui tait amateur, une cr&me au chocolat, inspiration, attention personnelle de )ran*oise, nous tait offerte, fugitive et lg&re comme une Nuvre de circonstance o/ elle avait mis tout son talent. ,elui qui e4t refus den go4ter en disant ! "ai
J@B
fini, je nai plus faim #, se serait immdiatement raval au rang de ces goujats qui, m(me dans le prsent quun artiste leur fait dune de ses Nuvres, regardent au poids et la mati&re alors que ny valent que lintention et la signature. >(me en laisser une seule goutte dans le plat e4t tmoign de la m(me impolitesse que se lever avant la fin du morceau au ne7 du compositeur. $nfin ma m&re me disait ! Moyons, ne reste pas ici indfiniment, monte dans ta chambre si tu as trop chaud dehors, mais va dabord prendre lair un instant pour ne pas lire en sortant de table. # "allais masseoir pr&s de la pompe et de son auge, souvent orne, comme un fond gothique, dune salamandre, qui sculptait sur la pierre fruste le relief mobile de son corps allgorique et fusel, sur le banc sans dossier ombrag dun lilas, dans ce petit coin du jardin qui souvrait par une porte de service sur la rue du ?aint%$sprit et de la terre peu soigne duquel slevait par deux degrs, en saillie de la maison, et comme une construction indpendante, larri&re%cuisine. 9n apercevait son dallage rouge et luisant comme du porphyre. $lle avait moins
J@C
lair de lantre de )ran*oise que dun petit temple de Mnus. $lle regorgeait des offrandes du crmier, du fruitier, de la marchande de lgumes, venus parfois de hameaux asse7 lointains pour lui ddier les prmices de leurs champs. $t son fa1te tait toujours couronn du roucoulement dune colombe. =utrefois, je ne mattardais pas dans le bois consacr qui lentourait, car, avant de monter lire, jentrais dans le petit cabinet de repos que mon oncle =dolphe, un fr&re de mon grand%p&re, ancien militaire qui avait pris sa retraite comme commandant, occupait au re7%de%chausse, et qui, m(me quand les fen(tres ouvertes laissaient entrer la chaleur, sinon les rayons du soleil qui atteignaient rarement jusque%l, dgageait inpuisablement cette odeur obscure et fra1che, la fois foresti&re et ancien rgime, qui fait r(ver longuement les narines quand on pn&tre dans certains pavillons de chasse abandonns. >ais depuis nombre dannes je nentrais plus dans le cabinet de mon oncle =dolphe, ce dernier ne venant plus ,ombray cause dune brouille qui tait survenue entre lui et ma famille, par ma
J@E
faute, dans les circonstances suivantes Ane ou deux fois par mois, Paris, on menvoyait lui faire une visite, comme il finissait de djeuner, en simple vareuse, servi par son domestique en veste de travail de coutil ray violet et blanc. +l se plaignait en ronchonnant que je ntais pas venu depuis longtemps, quon labandonnait ' il moffrait un massepain ou une mandarine, nous traversions un salon dans lequel on ne sarr(tait jamais, o/ on ne faisait jamais de feu, dont les murs taient orns de moulures dores, les plafonds peints dun bleu qui prtendait imiter le ciel et les meubles capitonns en satin comme che7 mes grands%parents, mais jaune ' puis nous passions dans ce quil appelait son cabinet de ! travail # aux murs duquel taient accroches de ces gravures reprsentant sur fond noir une desse charnue et rose conduisant un char, monte sur un globe, ou une toile au front, quon aimait sous le second $mpire parce quon leur trouvait un air pompien, puis quon dtesta, et quon recommence aimer pour une seule et m(me raison, malgr les autres quon donne, et qui est quelles ont lair second $mpire. $t je
J@F
restais avec mon oncle jusqu ce que son valet de chambre v1nt lui demander, de la part du cocher, pour quelle heure celui%ci devait atteler. >on oncle se plongeait alors dans une mditation quaurait craint de troubler dun seul mouvement son valet de chambre merveill, et dont il attendait avec curiosit le rsultat, toujours identique. $nfin, apr&s une hsitation supr(me, mon oncle pronon*ait infailliblement ces mots ! 6eux heures et quart #, que le valet de chambre rptait avec tonnement, mais sans discuter ! 6eux heures et quart T bien...je vais le dire... # O cette poque javais lamour du th0tre, amour platonique, car mes parents ne mavaient encore jamais permis dy aller, et je me reprsentais dune fa*on si peu exacte les plaisirs quon y go4tait que je ntais pas loign de croire que chaque spectateur regardait comme dans un stroscope un dcor qui ntait que pour lui, quoique semblable au millier dautres que regardait, chacun pour soi, le reste des spectateurs. Dous les matins je courais jusqu la colonne >oriss pour voir les spectacles quelle annon*ait.
J@G
Qien ntait plus dsintress et plus heureux que les r(ves offerts mon imagination par chaque pi&ce annonce, et qui taient conditionns la fois par les images insparables des mots qui en composaient le titre et aussi de la couleur des affiches encore humides et boursoufles de colle sur lesquelles il se dtachait. ?i ce nest une de ces Nuvres tranges comme le estament de Csar !irodot et "edipe#$oi lesquelles sinscrivaient, non sur laffiche verte de l9pra% ,omique, mais sur laffiche lie de vin de la ,omdie%)ran*aise, rien ne me paraissait plus diffrent de laigrette tincelante et blanche des Diamants de la Couronne que le satin lisse et mystrieux du Domino %oir, et, mes parents mayant dit que quand jirais pour la premi&re fois au th0tre jaurais choisir entre ces deux pi&ces, cherchant approfondir successivement le titre de lune et le titre de lautre, puisque ctait tout ce que je connaissais delles, pour t0cher de saisir en chacun le plaisir quil me promettait et de le comparer celui que reclait lautre, jarrivais me reprsenter avec tant de force, dune part une pi&ce blouissante et fi&re, de
JBK
lautre une pi&ce douce et veloute, que jtais aussi incapable de dcider laquelle aurait ma prfrence, que si, pour le dessert, on mavait donn opter entre du ri7 l+mpratrice et de la cr&me au chocolat. Doutes mes conversations avec mes camarades portaient sur ces acteurs dont lart, bien quil me f4t encore inconnu, tait la premi&re forme, entre toutes celles quil rev(t, sous laquelle se laissait pressentir par moi l=rt. $ntre la mani&re que lun ou lautre avait de dbiter, de nuancer une tirade, les diffrences les plus minimes me semblaient avoir une importance incalculable. $t, dapr&s ce que lon mavait dit deux, je les classais par ordre de talent, dans des listes que je me rcitais toute la journe, et qui avaient fini par durcir dans mon cerveau et par le g(ner de leur inamovibilit. Plus tard, quand je fus au coll&ge, chaque fois que pendant les classes je correspondais, aussit.t que le professeur avait la t(te tourne, avec un nouvel ami, ma premi&re question tait toujours pour lui demander sil tait dj all au th0tre et sil trouvait que le plus grand acteur tait bien
JBJ
Pot, le second 6elaunay, etc. $t si, son avis, )ebvre ne venait quapr&s Dhiron, ou 6elaunay quapr&s ,oquelin, la soudaine motilit que ,oquelin, perdant la rigidit de la pierre, contractait dans mon esprit pour y passer au deuxi&me rang, et lagilit miraculeuse, la fconde animation dont se voyait dou 6elaunay pour reculer au quatri&me, rendait la sensation du fleurissement et de la vie mon cerveau assoupli et fertilis. >ais si les acteurs me proccupaient ainsi, si la vue de >aubant sortant un apr&s%midi du Dh0tre%)ran*ais mavait caus le saisissement et les souffrances de lamour, combien le nom dune toile flamboyant la porte dun th0tre, combien, la glace dun coup qui passait dans la rue avec ses chevaux fleuris de roses au frontail, la vue du visage dune femme que je pensais (tre peut%(tre une actrice laissait en moi un trouble plus prolong, un effort impuissant et douloureux pour me reprsenter sa vie. "e classais par ordre de talent les plus illustres ?arah 2ernhardt, la 2erma, 2artet, >adeleine 2rohan, "eanne ?amary, mais toutes mintressaient. 9r mon
JB3
oncle en connaissait beaucoup et aussi des cocottes que je ne distinguais pas nettement des actrices. +l les recevait che7 lui. $t si nous nallions le voir qu certains jours cest que, les autres jours, venaient des femmes avec lesquelles sa famille naurait pas pu se rencontrer, du moins son avis elle, car, pour mon oncle, au contraire, sa trop grande facilit faire de jolies veuves qui navaient peut%(tre jamais t maries, des comtesses de nom ronflant, qui ntait sans doute quun nom de guerre, la politesse de les prsenter ma grandm&re ou m(me leur donner des bijoux de famille, lavait dj brouill plus dune fois avec mon grand%p&re. ?ouvent, un nom dactrice qui venait dans la conversation, jentendais mon p&re dire ma m&re, en souriant ! Ane amie de ton oncle # ' et je pensais que le stage que peut%(tre pendant des annes des hommes importants faisaient inutilement la porte de telle femme qui ne rpondait pas leurs lettres et les faisait chasser par le concierge de son h.tel, mon oncle aurait pu en dispenser un gamin comme moi en le prsentant che7 lui lactrice, inapprochable
JB:
tant dautres, qui tait pour lui une intime amie. =ussi ; sous le prtexte quune le*on qui avait t dplace tombait maintenant si mal quelle mavait emp(ch plusieurs fois et memp(cherait encore de voir mon oncle ; un jour, autre que celui qui tait rserv aux visites que nous lui faisions, profitant de ce que mes parents avaient djeun de bonne heure, je sortis et au lieu daller regarder la colonne daffiches, pour quoi on me laissait aller seul, je courus jusqu lui. "e remarquai devant sa porte une voiture attele de deux chevaux qui avaient aux Nill&res un Nillet rouge comme avait le cocher sa boutonni&re. 6e lescalier jentendis un rire et une voix de femme, et d&s que jeus sonn, un silence, puis le bruit de portes quon fermait. Le valet de chambre vint ouvrir, et en me voyant parut embarrass, me dit que mon oncle tait tr&s occup, ne pourrait sans doute pas me recevoir, et, tandis quil allait pourtant le prvenir, la m(me voix que javais entendue disait ! 9h, si 5 laisse%le entrer ' rien quune minute, cela mamuserait tant. ?ur la photographie qui est sur ton bureau, il ressemble tant sa maman, ta
JB@
ni&ce, dont la photographie est c.t de la sienne, nest%ce pas T "e voudrais le voir rien quun instant, ce gosse. # "entendis mon oncle grommeler, se f0cher ' finalement le valet de chambre me fit entrer. ?ur la table, il y avait la m(me assiette de massepains que dhabitude ' mon oncle avait sa vareuse de tous les jours, mais en face de lui, en robe de soie rose avec un grand collier de perles au cou, tait assise une jeune femme qui achevait de manger une mandarine. Lincertitude o/ jtais sil fallait dire madame ou mademoiselle me fit rougir et, nosant pas trop tourner les yeux de son c.t de peur davoir lui parler, jallai embrasser mon oncle. $lle me regardait en souriant, mon oncle lui dit ! >on neveu #, sans lui dire mon nom, ni me dire le sien, sans doute parce que, depuis les difficults quil avait eues avec mon grand%p&re, il t0chait autant que possible dviter tout trait dunion entre sa famille et ce genre de relations. ; ,omme il ressemble sa m&re, dit%elle. ; >ais vous nave7 jamais vu ma ni&ce quen
JBB
photographie, dit vivement mon oncle dun ton bourru. ; "e vous demande pardon, mon cher ami, je lai croise dans lescalier lanne derni&re quand vous ave7 t si malade. +l est vrai que je ne lai vue que le temps dun clair et que votre escalier est bien noir, mais cela ma suffi pour ladmirer. ,e petit jeune homme a ses beaux yeux et aussi a, dit%elle, en tra*ant avec son doigt une ligne sur le bas de son front. $st%ce que madame votre ni&ce porte le m(me nom que vous, ami T demanda%t%elle mon oncle. ; +l ressemble surtout son p&re, grogna mon oncle qui ne se souciait pas plus de faire des prsentations distance en disant le nom de maman que den faire de pr&s. ,est tout fait son p&re et aussi ma pauvre m&re. ; "e ne connais pas son p&re, dit la dame en rose avec une lg&re inclinaison de t(te, et je nai jamais connu votre pauvre m&re, mon ami. Mous vous souvene7, cest peu apr&s votre grand chagrin que nous nous sommes connus. "prouvais une petite dception, car cette
JBC
jeune dame ne diffrait pas des autres jolies femmes que javais vues quelquefois dans ma famille, notamment de la fille dun de nos cousins che7 lequel jallais tous les ans le premier janvier. >ieux habille seulement, lamie de mon oncle avait le m(me regard vif et bon, elle avait lair aussi franc et aimant. "e ne lui trouvais rien de laspect th0tral que jadmirais dans les photographies dactrices, ni de lexpression diabolique qui e4t t en rapport avec la vie quelle devait mener. "avais peine croire que ce f4t une cocotte et surtout je naurais pas cru que ce f4t une cocotte chic si je navais pas vu la voiture deux chevaux, la robe rose, le collier de perles, si je navais pas su que mon oncle nen connaissait que de la plus haute vole. >ais je me demandais comment le millionnaire qui lui donnait sa voiture et son h.tel et ses bijoux pouvait avoir du plaisir manger sa fortune pour une personne qui avait lair si simple et comme il faut. $t pourtant, en pensant ce que devait (tre sa vie, limmoralit men troublait peut%(tre plus que si elle avait t concrtise devant moi en une apparence spciale ; d(tre ainsi invisible
JBE
comme le secret de quelque roman, de quelque scandale qui avait fait sortir de che7 ses parents bourgeois et vou tout le monde, qui avait fait panouir en beaut et hauss jusquau demi% monde et la notorit, celle que ses jeux de physionomie, ses intonations de voix, pareils tant dautres que je connaissais dj, me faisaient malgr moi considrer comme une jeune fille de bonne famille, qui ntait plus daucune famille. 9n tait pass dans le ! cabinet de travail #, et mon oncle, dun air un peu g(n par ma prsence, lui offrit des cigarettes. ; Uon, dit%elle, cher, vous save7 que je suis habitue celles que le grand%duc menvoie. "e lui ai dit que vous en tie7 jaloux. $t elle tira dun tui des cigarettes couvertes dinscriptions trang&res et dores. ! >ais si, reprit%elle tout dun coup, je dois avoir rencontr che7 vous le p&re de ce jeune homme. Uest%ce pas votre neveu T ,omment ai%je pu loublier T +l a t tellement bon, tellement exquis pour moi #, dit% elle dun air modeste et sensible. >ais en pensant ce quavait pu (tre laccueil rude, quelle disait avoir trouv exquis, de mon p&re, moi qui
JBF
connaissais sa rserve et sa froideur, jtais g(n, comme par une indlicatesse quil aurait commise, de cette ingalit entre la reconnaissance excessive qui lui tait accorde et son amabilit insuffisante. +l ma sembl plus tard que ctait un des c.ts touchants du r.le de ces femmes oisives et studieuses, quelles consacrent leur gnrosit, leur talent, un r(ve disponible de beaut sentimentale ; car, comme les artistes, elles ne le ralisent pas, ne le font pas entrer dans le cadre de lexistence commune ; et un or qui leur co4te peu, enrichir dun sertissage prcieux et fin la vie fruste et mal dgrossie des hommes. ,omme celle%ci, dans le fumoir o/ mon oncle tait en vareuse pour la recevoir, rpandait son corps si doux, sa robe de soie rose, ses perles, llgance qui mane de lamiti dun grand%duc, de m(me elle avait pris quelque propos insignifiant de mon p&re, elle lavait travaill avec dlicatesse, lui avait donn un tour, une appellation prcieuse et y ench0ssant un de ses regards dune si belle eau, nuanc dhumilit et de gratitude, elle le rendait chang en un bijou artiste, en quelque chose de ! tout fait exquis #.
JBG
; =llons, voyons, il est lheure que tu ten ailles, me dit mon oncle. "e me levai, javais une envie irrsistible de baiser la main de la dame en rose, mais il me semblait que ce4t t quelque chose daudacieux comme un enl&vement. >on cNur battait tandis que je me disais ! )aut%il le faire, faut%il ne pas le faire #, puis je cessai de me demander ce quil fallait faire pour pouvoir faire quelque chose. $t dun geste aveugle et insens, dpouill de toutes les raisons que je trouvais il y avait un moment en sa faveur, je portai mes l&vres la main quelle me tendait. ; ,omme il est gentil 5 il est dj galant, il a un petit Nil pour les femmes il tient de son oncle. ,e sera un parfait gentleman, ajouta%t%elle en serrant les dents pour donner la phrase un accent lg&rement britannique. $st%ce quil ne pourrait pas venir une fois prendre a cup o& tea, comme disent nos voisins les =nglais ' il naurait qu menvoyer un ! bleu # le matin. "e ne savais pas ce que ctait quun ! bleu #. "e ne comprenais pas la moiti des mots que
JCK
disait la dame, mais la crainte que ny fut cache quelque question laquelle il e4t t impoli de ne pas rpondre, memp(chait de cesser de les couter avec attention, et jen prouvais une grande fatigue. ; >ais non, cest impossible, dit mon oncle, en haussant les paules, il est tr&s tenu, il travaille beaucoup. +l a tous les prix son cours, ajouta%t% il, voix basse pour que je nentende pas ce mensonge et que je ny contredise pas. -ui sait T ce sera peut%(tre un petit Mictor Rugo, une esp&ce de Maulabelle, vous save7. ; "adore les artistes, rpondit la dame en rose, il ny a queux qui comprennent les femmes... -ueux et les (tres dlite comme vous. $xcuse7 mon ignorance, ami. -ui est Maulabelle T $st%ce les volumes dors quil y a dans la petite biblioth&que vitre de votre boudoir T Mous save7 que vous mave7 promis de me les pr(ter, jen aurai grand soin. >on oncle qui dtestait pr(ter ses livres ne rpondit rien et me conduisit jusqu lantichambre. Xperdu damour pour la dame en
JCJ
rose, je couvris de baisers fous les joues pleines de tabac de mon vieil oncle, et tandis quavec asse7 dembarras il me laissait entendre sans oser me le dire ouvertement quil aimerait autant que je ne parlasse pas de cette visite mes parents, je lui disais, les larmes aux yeux, que le souvenir de sa bont tait en moi si fort que je trouverais bien un jour le moyen de lui tmoigner ma reconnaissance. +l tait si fort en effet que deux heures plus tard, apr&s quelques phrases mystrieuses et qui ne me parurent pas donner mes parents une ide asse7 nette de la nouvelle importance dont jtais dou, je trouvai plus explicite de leur raconter dans les moindres dtails la visite que je venais de faire. "e ne croyais pas ainsi causer dennuis mon oncle. ,omment laurais%je cru, puisque je ne le dsirais pas. $t je ne pouvais supposer que mes parents trouveraient du mal dans une visite o/ je nen trouvais pas. Uarrive%t%il pas tous les jours quun ami nous demande de ne pas manquer de lexcuser aupr&s dune femme qui il a t emp(ch dcrire, et que nous ngligions de le faire, jugeant que cette personne ne peut pas
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attacher dimportance un silence qui nen a pas pour nous. "e mimaginais, comme tout le monde, que le cerveau des autres tait un rceptacle inerte et docile, sans pouvoir de raction spcifique sur ce quon y introduisait ' et je ne doutais pas quen dposant dans celui de mes parents la nouvelle de la connaissance que mon oncle mavait fait faire, je ne leur transmisse en m(me temps comme je le souhaitais le jugement bienveillant que je portais sur cette prsentation. >es parents malheureusement sen remirent des principes enti&rement diffrents de ceux que je leur suggrais dadopter, quand ils voulurent apprcier laction de mon oncle. >on p&re et mon grand%p&re eurent avec lui des explications violentes ' jen fus indirectement inform. -uelques jours apr&s, croisant dehors mon oncle qui passait en voiture dcouverte, je ressentis la douleur, la reconnaissance, le remords que jaurais voulu lui exprimer. O c.t de leur immensit, je trouvai quun coup de chapeau serait mesquin et pourrait faire supposer mon oncle que je ne me croyais pas tenu envers lui plus qu une banale politesse. "e rsolus de
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mabstenir de ce geste insuffisant et je dtournai la t(te. >on oncle pensa que je suivais en cela des ordres de mes parents, il ne le leur pardonna pas, et il est mort bien des annes apr&s sans quaucun de nous lait jamais revu. =ussi je nentrais plus dans le cabinet de repos maintenant ferm de mon oncle =dolphe, et, apr&s m(tre attard aux abords de larri&re% cuisine, quand )ran*oise, apparaissant sur le parvis, me disait ! "e vais laisser ma fille de cuisine servir le caf et monter leau chaude, il faut que je me sauve che7 >me 9ctave #, je me dcidais rentrer et montais directement lire che7 moi. La fille de cuisine tait une personne morale, une institution permanente qui des attributions invariables assuraient une sorte de continuit et didentit, travers la succession des formes passag&res en lesquelles elle sincarnait, car nous ne4mes jamais la m(me deux ans de suite. Lanne o/ nous mange0mes tant dasperges, la fille de cuisine habituellement charge de les ! plumer # tait une pauvre crature maladive, dans un tat de grossesse dj asse7 avanc quand nous arriv0mes P0ques, et
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on stonnait m(me que )ran*oise lui laiss0t faire tant de courses et de besogne, car elle commen*ait porter difficilement devant elle la mystrieuse corbeille, chaque jour plus remplie, dont on devinait sous ses amples sarraus la forme magnifique. ,eux%ci rappelaient les houppelandes qui rev(tent certaines des figures symboliques de Piotto dont >. ?Sann mavait donn des photographies. ,est lui%m(me qui nous lavait fait remarquer et quand il nous demandait des nouvelles de la fille de cuisine, il nous disait ! ,omment va la ,harit de Piotto T # 6ailleurs elle%m(me, la pauvre fille, engraisse par sa grossesse, jusqu la figure, jusquaux joues qui tombaient droites et carres, ressemblait en effet asse7 ces vierges, fortes et hommasses, matrones plut.t, dans lesquelles les vertus sont personnifies l=rena. $t je me rends compte maintenant que ces Mertus et ces Mices de Padoue lui ressemblaient encore dune autre mani&re. 6e m(me que limage de cette fille tait accrue par le symbole ajout quelle portait devant son ventre, sans avoir lair den comprendre le sens, sans que rien dans son visage
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en traduis1t la beaut et lesprit, comme un simple et pesant fardeau, de m(me cest sans para1tre sen douter que la puissante mnag&re qui est reprsente l=rena au%dessous du nom ! ,aritas # et dont la reproduction tait accroche au mur de ma salle dtudes, ,ombray, incarne cette vertu, cest sans quaucune pense de charit semble avoir jamais pu (tre exprime par son visage nergique et vulgaire. Par une belle invention du peintre elle foule aux pieds les trsors de la terre, mais absolument comme si elle pitinait des raisins pour en extraire le jus ou plut.t comme elle aurait mont sur des sacs pour se hausser ' et elle tend 6ieu son cNur enflamm, disons mieux, elle le lui ! passe #, comme une cuisini&re passe un tire%bouchon par le soupirail de son sous%sol quelquun qui le lui demande la fen(tre du re7%de%chausse. L$nvie, elle, aurait eu davantage une certaine expression denvie. >ais dans cette fresque%l encore, le symbole tient tant de place et est reprsent comme si rel, le serpent qui siffle aux l&vres de l$nvie est si gros, il lui remplit si compl&tement sa bouche grande ouverte, que les
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muscles de sa figure sont distendus pour pouvoir le contenir, comme ceux dun enfant qui gonfle un ballon avec son souffle, et que lattention de l$nvie ; et la n.tre du m(me coup ; tout enti&re concentre sur laction de ses l&vres, na gu&re de temps donner denvieuses penses. >algr toute ladmiration que >. ?Sann professait pour ces figures de Piotto, je neus longtemps aucun plaisir considrer dans notre salle dtudes, o/ on avait accroch les copies quil men avait rapportes, cette ,harit sans charit, cette $nvie qui avait lair dune planche illustrant seulement dans un livre de mdecine la compression de la glotte ou de la luette par une tumeur de la langue ou par lintroduction de linstrument de loprateur, une "ustice, dont le visage gris0tre et mesquinement rgulier tait celui%l m(me qui, ,ombray, caractrisait certaines jolies bourgeoises pieuses et s&ches que je voyais la messe et dont plusieurs taient enr.les davance dans les milices de rserve de l+njustice. >ais plus tard jai compris que ltranget saisissante, la beaut spciale de ces fresques tenait la grande place que le symbole y
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occupait, et que le fait quil f4t reprsent non comme un symbole puisque la pense symbolise ntait pas exprime, mais comme rel, comme effectivement subi ou matriellement mani, donnait la signification de lNuvre quelque chose de plus littral et de plus prcis, son enseignement quelque chose de plus concret et de plus frappant. ,he7 la pauvre fille de cuisine, elle aussi, lattention ntait%elle pas sans cesse ramene son ventre par le poids qui le tirait ' et de m(me encore, bien souvent la pense des agonisants est tourne vers le c.t effectif, douloureux, obscur, viscral, vers cet envers de la mort qui est prcisment le c.t quelle leur prsente, quelle leur fait rudement sentir et qui ressemble beaucoup plus un fardeau qui les crase, une difficult de respirer, un besoin de boire, qu ce que nous appelons lide de la mort. +l fallait que ces Mertus et ces Mices de Padoue eussent en eux bien de la ralit puisquils mapparaissaient comme aussi vivants que la servante enceinte, et quelle%m(me ne me semblait pas beaucoup moins allgorique. $t
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peut%(tre cette non%participation Hdu moins apparenteI de l0me dun (tre la vertu qui agit par lui a aussi en dehors de sa valeur esthtique une ralit sinon psychologique, au moins, comme on dit, physiognomonique. -uand, plus tard, jai eu loccasion de rencontrer, au cours de ma vie, dans des couvents par exemple, des incarnations vraiment saintes de la charit active, elles avaient gnralement un air all&gre, positif, indiffrent et brusque de chirurgien press, ce visage o/ ne se lit aucune commisration, aucun attendrissement devant la souffrance humaine, aucune crainte de la heurter, et qui est le visage sans douceur, le visage antipathique et sublime de la vraie bont. Pendant que la fille de cuisine ; faisant briller involontairement la supriorit de )ran*oise, comme l$rreur, par le contraste, rend plus clatant le triomphe de la Mrit ; servait du caf qui, selon maman, ntait que de leau chaude, et montait ensuite dans nos chambres de leau chaude qui tait peine ti&de, je mtais tendu sur mon lit, un livre la main, dans ma chambre qui protgeait en tremblant sa fra1cheur
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transparente et fragile contre le soleil de lapr&s% midi derri&re ses volets presque clos o/ un reflet de jour avait pourtant trouv moyen de faire passer ses ailes jaunes, et restait immobile entre le bois et le vitrage, dans un coin, comme un papillon pos. +l faisait peine asse7 clair pour lire, et la sensation de la splendeur de la lumi&re ne mtait donne que par les coups frapps dans la rue de la ,ure par ,amus Haverti par )ran*oise que ma tante ne ! reposait pas # et quon pouvait faire du bruitI contre des caisses poussireuses, mais qui, retentissant dans latmosph&re sonore, spciale aux temps chauds, semblaient faire voler au loin des astres carlates ' et aussi par les mouches qui excutaient devant moi, dans leur petit concert, comme la musique de chambre de lt elle ne lvoque pas la fa*on dun air de musique humaine, qui, entendu par hasard la belle saison, vous la rappelle ensuite ' elle est unie lt par un lien plus ncessaire ne des beaux jours, ne renaissant quavec eux, contenant un peu de leur essence, elle nen rveille pas seulement limage dans notre mmoire, elle en certifie le retour, la prsence effective, ambiante,
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immdiatement accessible. ,ette obscure fra1cheur de ma chambre tait au plein soleil de la rue ce que lombre est au rayon, cest%%dire aussi lumineuse que lui et offrait mon imagination le spectacle total de lt dont mes sens, si javais t en promenade, nauraient pu jouir que par morceaux ' et ainsi elle saccordait bien mon repos qui Hgr0ce aux aventures racontes par mes livres et qui venaient lmouvoirI supportait pareil au repos dune main immobile au milieu dune eau courante, le choc et lanimation dun torrent dactivit. >ais ma grandm&re, m(me si le temps trop chaud stait g0t, si un orage ou seulement un grain tait survenu, venait me supplier de sortir. $t ne voulant pas renoncer ma lecture, jallais du moins la continuer au jardin, sous le marronnier, dans une petite gurite en sparterie et en toile au fond de laquelle jtais assis et me croyais cach aux yeux des personnes qui pourraient venir faire visite mes parents. $t ma pense ntait%elle pas aussi comme une autre cr&che au fond de laquelle je sentais que je
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restais enfonc, m(me pour regarder ce qui se passait au dehors T -uand je voyais un objet extrieur, la conscience que je le voyais restait entre moi et lui, le bordait dun mince liser spirituel qui memp(chait de jamais toucher directement sa mati&re ' elle se volatilisait en quelque sorte avant que je prisse contact avec elle, comme un corps incandescent quon approche dun objet mouill ne touche pas son humidit parce quil se fait toujours prcder dune 7one dvaporation. 6ans lesp&ce dcran diapr dtats diffrents que, tandis que je lisais, dployait simultanment ma conscience, et qui allaient des aspirations les plus profondment caches en moi%m(me jusqu la vision tout extrieure de lhori7on que javais, au bout du jardin, sous les yeux, ce quil y avait dabord en moi de plus intime, la poigne sans cesse en mouvement qui gouvernait le reste, ctait ma croyance en la richesse philosophique, en la beaut du livre que je lisais, et mon dsir de me les approprier, quel que f4t ce livre. ,ar, m(me si je lavais achet ,ombray, en lapercevant devant lpicerie 2orange, trop distante de la
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maison pour que )ran*oise p4t sy fournir comme che7 ,amus, mais mieux achalande comme papeterie et librairie, retenu par des ficelles dans la mosaWque des brochures et des livraisons qui rev(taient les deux vantaux de sa porte plus mystrieuse, plus seme de penses quune porte de cathdrale, cest que je lavais reconnu pour mavoir t cit comme un ouvrage remarquable par le professeur ou le camarade qui me paraissait cette poque dtenir le secret de la vrit et de la beaut demi pressenties, demi incomprhensibles, dont la connaissance tait le but vague mais permanent de ma pense. =pr&s cette croyance centrale qui, pendant ma lecture, excutait dincessants mouvements du dedans au dehors, vers la dcouverte de la vrit, venaient les motions que me donnait laction laquelle je prenais part, car ces apr&s%midi%l taient plus remplis dvnements dramatiques que ne lest souvent toute une vie. ,tait les vnements qui survenaient dans le livre que je lisais ' il est vrai que les personnages quils affectaient ntaient pas ! rels #, comme disait )ran*oise. >ais tous les sentiments que nous font
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prouver la joie ou linfortune dun personnage rel ne se produisent en nous que par lintermdiaire dune image de cette joie ou de cette infortune ' lingniosit du premier romancier consista comprendre que dans lappareil de nos motions, limage tant le seul lment essentiel, la simplification qui consisterait supprimer purement et simplement les personnages rels serait un perfectionnement dcisif. An (tre rel, si profondment que nous sympathisions avec lui, pour une grande part est per*u par nos sens, cest%%dire nous reste opaque, offre un poids mort que notre sensibilit ne peut soulever. -uun malheur le frappe, ce nest quen une petite partie de la notion totale que nous avons de lui que nous pourrons en (tre mus ' bien plus, ce nest quen une partie de la notion totale quil a de soi quil pourra l(tre lui% m(me. La trouvaille du romancier a t davoir lide de remplacer ces parties impntrables l0me par une quantit gale de parties immatrielles, cest%%dire que notre 0me peut sassimiler. -uimporte d&s lors que les actions, les motions de ces (tres dun nouveau genre
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nous apparaissent comme vraies, puisque nous les avons faites n.tres, puisque cest en nous quelles se produisent, quelles tiennent sous leur dpendance, tandis que nous tournons fivreusement les pages du livre, la rapidit de notre respiration et lintensit de notre regard. $t une fois que le romancier nous a mis dans cet tat, o/ comme dans tous les tats purement intrieurs toute motion est dcuple, o/ son livre va nous troubler la fa*on dun r(ve mais dun r(ve plus clair que ceux que nous avons en dormant et dont le souvenir durera davantage, alors, voici quil dcha1ne en nous pendant une heure tous les bonheurs et tous les malheurs possibles dont nous mettrions dans la vie des annes conna1tre quelques%uns, et dont les plus intenses ne nous seraient jamais rvls parce que la lenteur avec laquelle ils se produisent nous en .te la perception ' Hainsi notre cNur change, dans la vie, et cest la pire douleur ' mais nous ne la connaissons que dans la lecture, en imagination dans la ralit il change, comme certains phnom&nes de la nature se produisent asse7 lentement pour que, si nous pouvons constater
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successivement chacun de ses tats diffrents, en revanche, la sensation m(me du changement nous soit pargneI. 6j moins intrieur mon corps que cette vie des personnages, venait ensuite, demi projet devant moi, le paysage o/ se droulait laction et qui exer*ait sur ma pense une bien plus grande influence que lautre, que celui que javais sous les yeux quand je les levais du livre. ,est ainsi que pendant deux ts, dans la chaleur du jardin de ,ombray, jai eu, cause du livre que je lisais alors, la nostalgie dun pays montueux et fluviatile, o/ je verrais beaucoup de scieries et o/, au fond de leau claire, des morceaux de bois pourrissaient sous des touffes de cresson non loin montaient le long de murs bas des grappes de fleurs violettes et rouge0tres. $t comme le r(ve dune femme qui maurait aim tait toujours prsent ma pense, ces ts%l ce r(ve fut imprgn de la fra1cheur des eaux courantes ' et quelle que f4t la femme que jvoquais, des grappes de fleurs violettes et rouge0tres slevaient aussit.t de chaque c.t delle comme des couleurs complmentaires.
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,e ntait pas seulement parce quune image dont nous r(vons reste toujours marque, sembellit et bnficie du reflet des couleurs trang&res qui par hasard lentourent dans notre r(verie ' car ces paysages des livres que je lisais ntaient pas pour moi que des paysages plus vivement reprsents mon imagination que ceux que ,ombray mettait sous mes yeux, mais qui eussent t analogues. Par le choix quen avait fait lauteur, par la foi avec laquelle ma pense allait au%devant de sa parole comme dune rvlation, ils me semblaient (tre ; impression que ne me donnait gu&re le pays o/ je me trouvais, et surtout notre jardin, produit sans prestige de la correcte fantaisie du jardinier que mprisait ma grandm&re ; une part vritable de la Uature elle%m(me, digne d(tre tudie et approfondie. ?i mes parents mavaient permis, quand je lisais un livre, daller visiter la rgion quil dcrivait, jaurais cru faire un pas inestimable dans la conqu(te de la vrit. ,ar si on a la sensation d(tre toujours entour de son 0me, ce nest pas comme dune prison immobile plut.t
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on est comme emport avec elle dans un perptuel lan pour la dpasser, pour atteindre lextrieur, avec une sorte de dcouragement, entendant toujours autour de soi cette sonorit identique qui nest pas cho du dehors, mais retentissement dune vibration interne. 9n cherche retrouver dans les choses, devenues par l prcieuses, le reflet que notre 0me a projet sur elles ' on est d*u en constatant quelles semblent dpourvues dans la nature, du charme quelles devaient, dans notre pense, au voisinage de certaines ides ' parfois on convertit toutes les forces de cette 0me en habilet, en splendeur pour agir sur des (tres dont nous sentons bien quils sont situs en dehors de nous et que nous ne les atteindrons jamais. =ussi, si jimaginais toujours autour de la femme que jaimais les lieux que je dsirais le plus alors, si jeusse voulu que ce f4t elle qui me les f1t visiter, qui mouvr1t lacc&s dun monde inconnu, ce ntait pas par le hasard dune simple association de pense ' non, cest que mes r(ves de voyage et damour ntaient que des moments ; que je spare artificiellement aujourdhui comme si je pratiquais des sections
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des hauteurs diffrentes dun jet deau iris et en apparence immobile ; dans un m(me et inflchissable jaillissement de toutes les forces de ma vie. $nfin, en continuant suivre du dedans au dehors les tats simultanment juxtaposs dans ma conscience, et avant darriver jusqu lhori7on rel qui les enveloppait, je trouve des plaisirs dun autre genre, celui d(tre bien assis, de sentir la bonne odeur de lair, de ne pas (tre drang par une visite et, quand une heure sonnait au clocher de ?aint%Rilaire, de voir tomber morceau par morceau ce qui de lapr&s% midi tait dj consomm, jusqu ce que jentendisse le dernier coup qui me permettait de faire le total et apr&s lequel, le long silence qui le suivait semblait faire commencer, dans le ciel bleu, toute la partie qui mtait encore concde pour lire jusquau bon d1ner quappr(tait )ran*oise et qui me rconforterait des fatigues prises, pendant la lecture du livre, la suite de son hros. $t chaque heure il me semblait que ctait quelques instants seulement auparavant que la prcdente avait sonn ' la plus rcente
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venait sinscrire tout pr&s de lautre dans le ciel et je ne pouvais croire que soixante minutes eussent tenu dans ce petit arc bleu qui tait compris entre leurs deux marques dor. -uelquefois m(me cette heure prmature sonnait deux coups de plus que la derni&re ' il y en avait donc une que je navais pas entendue, quelque chose qui avait eu lieu navait pas eu lieu pour moi ' lintr(t de la lecture, magique comme un profond sommeil, avait donn le change mes oreilles hallucines et effac la cloche dor sur la surface a7ure du silence. 2eaux apr&s%midi du dimanche sous le marronnier du jardin de ,ombray, soigneusement vids par moi des incidents mdiocres de mon existence personnelle que jy avais remplacs par une vie daventures et daspirations tranges au sein dun pays arros deaux vives, vous mvoque7 encore cette vie quand je pense vous et vous la contene7 en effet pour lavoir peu peu contourne et enclose ; tandis que je progressais dans ma lecture et que tombait la chaleur du jour ; dans le cristal successif, lentement changeant et travers de feuillages, de vos heures silencieuses, sonores, odorantes et limpides.
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-uelquefois jtais tir de ma lecture, d&s le milieu de lapr&s%midi, par la fille du jardinier, qui courait comme une folle, renversant sur son passage un oranger, se coupant un doigt, se cassant une dent et criant ! Les voil, les voil 5 # pour que )ran*oise et moi nous accourions et ne manquions rien du spectacle. ,tait les jours o/, pour des manNuvres de garnison, la troupe traversait ,ombray, prenant gnralement la rue ?ainte%Rildegarde. Dandis que nos domestiques assis en rang sur des chaises en dehors de la grille regardaient les promeneurs dominicaux de ,ombray et se faisaient voir deux, la fille du jardinier, par la fente que laissaient entre elles deux maisons lointaines de lavenue de la Pare, avait aper*u lclat des casques. Les domestiques avaient rentr prcipitamment leurs chaises, car quand les cuirassiers dfilaient rue ?ainte%Rildegarde, ils en remplissaient toute la largeur, et le galop des chevaux rasait les maisons, couvrant les trottoirs submergs comme des berges qui offrent un lit trop troit un torrent dcha1n. ; Pauvres enfants, disait )ran*oise peine
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arrive la grille et dj en larmes ' pauvre jeunesse qui sera fauche comme un pr ' rien que dy penser jen suis choque, ajoutait%elle en mettant la main sur son cNur, l o/ elle avait re*u ce choc. ; ,est beau, nest%ce pas, madame )ran*oise, de voir des jeunes gens qui ne tiennent pas la vie T disait le jardinier pour la faire ! monter #. +l navait pas parl en vain ; 6e ne pas tenir la vie T >ais quoi donc quil faut tenir, si ce nest pas la vie, le seul cadeau que le bon 6ieu ne fasse jamais deux fois. Rlas 5 mon 6ieu 5 ,est pourtant vrai quils ny tiennent pas 5 "e les ai vus en EK ' ils nont plus peur de la mort, dans ces misrables guerres ' cest ni plus ni moins des fous ' et puis ils ne valent plus la corde pour les pendre, ce nest pas des hommes, cest des lions. HPour )ran*oise la comparaison dun homme un lion, quelle pronon*ait li%on, navait rien de flatteur.I La rue ?ainte%Rildegarde tournait trop court pour quon p4t voir venir de loin, et ctait par cette fente entre les deux maisons de lavenue de
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la gare quon apercevait toujours de nouveaux casques courant et brillant au soleil. Le jardinier aurait voulu savoir sil y en avait encore beaucoup passer, et il avait soif, car le soleil tapait. =lors tout dun coup sa fille slan*ait comme dune place assige, faisait une sortie, atteignait langle de la rue, et apr&s avoir brav cent fois la mort, venait nous rapporter, avec une carafe de coco, la nouvelle quils taient bien un mille qui venaient sans arr(ter du c.t de Dhiber7y et de >sglise. )ran*oise et le jardinier, rconcilis, discutaient sur la conduite tenir en cas de guerre ; Moye7%vous, )ran*oise, disait le jardinier, la rvolution vaudrait mieux, parce que quand on la dclare il ny a que ceux qui veulent partir qui y vont. ; =h 5 oui, au moins je comprends cela, cest plus franc. Le jardinier croyait qu la dclaration de guerre on arr(tait tous les chemins de fer. ; Pardi, pour pas quon se sauve, disait )ran*oise.
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$t le jardinier ! =h 5 ils sont malins #, car il nadmettait pas que la guerre ne f4t pas une esp&ce de mauvais tour que lXtat essayait de jouer au peuple et que, si on avait eu le moyen de le faire, il nest pas une seule personne qui ne4t fil. >ais )ran*oise se h0tait de rejoindre ma tante, je retournais mon livre, les domestiques se rinstallaient devant la porte regarder tomber la poussi&re et lmotion quavaient souleves les soldats. Longtemps apr&s que laccalmie tait venue, un flot inaccoutum de promeneurs noircissait encore les rues de ,ombray. $t devant chaque maison, m(me celles o/ ce ntait pas lhabitude, les domestiques ou m(me les ma1tres, assis et regardant, festonnaient le seuil dun lisr capricieux et sombre comme celui des algues et des coquilles dont une forte mare laisse le cr(pe et la broderie au rivage, apr&s quelle sest loigne. ?auf ces jours%l, je pouvais dhabitude, au contraire, lire tranquille. >ais linterruption et le commentaire qui furent apports une fois par une visite de ?Sann la lecture que jtais en train de
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faire du livre dun auteur tout nouveau pour moi, 2ergotte, eut cette consquence que, pour longtemps, ce ne fut plus sur un mur dcor de fleurs violettes en quenouille, mais sur un fond tout autre, devant le portail dune cathdrale gothique, que se dtacha dsormais limage dune des femmes dont je r(vais. "avais entendu parler de 2ergotte pour la premi&re fois par un de mes camarades plus 0g que moi et pour qui javais une grande admiration, 2loch. $n mentendant lui avouer mon admiration pour la %uit d'"ctobre, il avait fait clater un rire bruyant comme une trompette et mavait dit ! 6fie%toi de ta dilection asse7 basse pour le sieur de >usset. ,est un coco des plus malfaisants et une asse7 sinistre brute. "e dois confesser, dailleurs, que lui et m(me le nomm Qacine, ont fait chacun dans leur vie un vers asse7 bien rythm, et qui a pour lui, ce qui est selon moi le mrite supr(me, de ne signifier absolument rien. ,est ! La blanche 9loossone et la blanche ,amire # et ! La fille de >inos et de Pasipha #. +ls mont t signals la dcharge de ces deux malandrins par un article de
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mon tr&s cher ma1tre, le p&re Lecomte, agrable aux 6ieux immortels. O propos voici un livre que je nai pas le temps de lire en ce moment qui est recommand, para1t%il, par cet immense bonhomme. +l tient, ma%t%on dit, lauteur, le sieur 2ergotte, pour un coco des plus subtils ' et bien quil fasse preuve, des fois, de mansutudes asse7 mal explicables, sa parole est pour moi oracle delphique. Lis donc ces proses lyriques, et si le gigantesque assembleur de rythmes qui a crit (haga)at et le *e)rier de Magnus a dit vrai, par =pollon tu go4teras, cher ma1tre, les joies nectarennes de l9lympos. # ,est sur un ton sarcastique quil mavait demand de lappeler ! cher ma1tre # et quil mappelait lui%m(me ainsi. >ais en ralit nous prenions un certain plaisir ce jeu, tant encore rapprochs de l0ge o/ on croit quon cre ce quon nomme. >alheureusement, je ne pus pas apaiser en causant avec 2loch et en lui demandant des explications, le trouble o/ il mavait jet quand il mavait dit que les beaux vers H moi qui nattendais deux rien moins que la rvlation de la vritI taient dautant plus beaux quils ne
JFC
signifiaient rien du tout. 2loch en effet ne fut pas rinvit la maison. +l y avait dabord t bien accueilli. >on grand%p&re, il est vrai, prtendait que chaque fois que je me liais avec un de mes camarades plus quavec les autres et que je lamenais che7 nous, ctait toujours un juif, ce qui ne lui e4t pas dplu en principe ; m(me son ami ?Sann tait dorigine juive ; sil navait trouv que ce ntait pas dhabitude parmi les meilleurs que je le choisissais. =ussi quand jamenais un nouvel ami, il tait bien rare quil ne fredonn0t pas ! + Dieu de nos Pres # de la ,ui)e ou bien ! Isra-l romps ta chane #, ne chantant que lair naturellement HDi la lam ta lam, talimI, mais javais peur que mon camarade ne le conn4t et ne rtabl1t les paroles. =vant de les avoir vus, rien quen entendant leur nom qui, bien souvent, navait rien de particuli&rement isralite, il devinait non seulement lorigine juive de ceux de mes amis qui ltaient en effet, mais m(me ce quil y avait quelquefois de f0cheux dans leur famille. ; $t comment sappelle%t%il ton ami qui vient ce soir T
JFE
; 6umont, grand%p&re. ; 6umont 5 9h 5 je me mfie. $t il chantait . /rchers, &aites bonne garde 0 1eille2 sans tr3)e et sans bruit 4 5 $t apr&s nous avoir pos adroitement quelques questions plus prcises, il scriait ! O la garde 5 O la garde 5 # ou, si ctait le patient lui%m(me dj arriv quil avait forc son insu, par un interrogatoire dissimul, confesser ses origines, alors, pour nous montrer quil navait plus aucun doute, il se contentait de nous regarder en fredonnant imperceptiblement . De ce timide Isra-lite 6uoi 0 )ous guide2 ici les pas 0 5 ou . Champs paternels, 7bron, douce )alle8 5
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ou encore . "ui, 9e suis de la race lue8 5 ,es petites manies de mon grand%p&re nimpliquaient aucun sentiment malveillant lendroit de mes camarades. >ais 2loch avait dplu mes parents pour dautres raisons. +l avait commenc par agacer mon p&re qui, le voyant mouill, lui avait dit avec intr(t ; >ais, monsieur 2loch, quel temps fait%il donc T est%ce quil a plu T "e ny comprends rien, le barom&tre tait excellent. +l nen avait tir que cette rponse ; >onsieur, je ne puis absolument vous dire sil a plu. "e vis si rsolument en dehors des contingences physiques que mes sens ne prennent pas la peine de me les notifier. ; >ais, mon pauvre fils, il est idiot ton ami, mavait dit mon p&re quand 2loch fut parti. ,omment 5 il ne peut m(me pas me dire le temps quil fait 5 >ais il ny a rien de plus intressant 5
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,est un imbcile. Puis 2loch avait dplu ma grandm&re parce que, apr&s le djeuner comme elle disait quelle tait un peu souffrante, il avait touff un sanglot et essuy des larmes. ; ,omment veux%tu que *a soit sinc&re, me dit%elle, puisquil ne me conna1t pas ' ou bien alors il est fou. $t enfin il avait mcontent tout le monde parce que, tant venu djeuner une heure et demie en retard et couvert de boue, au lieu de sexcuser, il avait dit ; "e ne me laisse jamais influencer par les perturbations de latmosph&re ni par les divisions conventionnelles du temps. "e rhabiliterais volontiers lusage de la pipe dopium et du 8riss malais, mais jignore celui de ces instruments infiniment plus pernicieux et dailleurs platement bourgeois, la montre et le parapluie. +l serait malgr tout revenu ,ombray. +l ntait pas pourtant lami que mes parents eussent souhait pour moi ' ils avaient fini par penser que les larmes que lui avait fait verser lindisposition
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de ma grandm&re ntaient pas feintes ' mais ils savaient dinstinct ou par exprience que les lans de notre sensibilit ont peu dempire sur la suite de nos actes et la conduite de notre vie, et que le respect des obligations morales, la fidlit aux amis, lexcution dune Nuvre, lobservance dun rgime, ont un fondement plus s4r dans des habitudes aveugles que dans ces transports momentans, ardents et striles. +ls auraient prfr pour moi 2loch des compagnons qui ne me donneraient pas plus quil nest convenu daccorder ses amis, selon les r&gles de la morale bourgeoise ' qui ne menverraient pas inopinment une corbeille de fruits parce quils auraient ce jour%l pens moi avec tendresse, mais qui, ntant pas capables de faire pencher en ma faveur la juste balance des devoirs et des exigences de lamiti sur un simple mouvement de leur imagination et de leur sensibilit, ne la fausseraient pas davantage mon prjudice. Uos torts m(me font difficilement dpartir de ce quelles nous doivent ces natures dont ma grandtante tait le mod&le, elle qui brouille depuis des annes avec une ni&ce qui elle ne
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parlait jamais, ne modifia pas pour cela le testament o/ elle lui laissait toute sa fortune, parce que ctait sa plus proche parente et que cela ! se devait #. >ais jaimais 2loch, mes parents voulaient me faire plaisir, les probl&mes insolubles que je me posais propos de la beaut dnue de signification de la fille de >inos et de Pasipha me fatiguaient davantage et me rendaient plus souffrant que nauraient fait de nouvelles conversations avec lui, bien que ma m&re les juge0t pernicieuses. $t on laurait encore re*u ,ombray si, apr&s ce d1ner, comme il venait de mapprendre ; nouvelle qui plus tard eut beaucoup dinfluence sur ma vie, et la rendit plus heureuse, puis plus malheureuse ; que toutes les femmes ne pensaient qu lamour et quil ny en a pas dont on ne p4t vaincre les rsistances, il ne mavait assur avoir entendu dire de la fa*on la plus certaine que ma grandtante avait eu une jeunesse orageuse et avait t publiquement entretenue. "e ne pus me tenir de rpter ces propos mes parents, on le mit la porte quand il revint, et quand je labordai ensuite dans la rue, il
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fut extr(mement froid pour moi. >ais au sujet de 2ergotte il avait dit vrai. Les premiers jours, comme un air de musique dont on raffolera, mais quon ne distingue pas encore, ce que je devais tant aimer dans son style ne mapparut pas. "e ne pouvais pas quitter le roman que je lisais de lui, mais me croyais seulement intress par le sujet, comme dans ces premiers moments de lamour o/ on va tous les jours retrouver une femme quelque runion, quelque divertissement par les agrments desquels on se croit attir. Puis je remarquai les expressions rares, presque archaWques quil aimait employer certains moments o/ un flot cach dharmonie, un prlude intrieur, soulevait son style ' et ctait aussi ces moments%l quil se mettait parler du ! vain songe de la vie #, de ! linpuisable torrent des belles apparences #, du ! tourment strile et dlicieux de comprendre et daimer #, des ! mouvantes effigies qui anoblissent jamais la fa*ade vnrable et charmante des cathdrales #, quil exprimait toute une philosophie nouvelle pour moi par de merveilleuses images dont on aurait dit que
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ctait elles qui avaient veill ce chant de harpes qui slevait alors et laccompagnement duquel elles donnaient quelque chose de sublime. An de ces passages de 2ergotte, le troisi&me ou le quatri&me que jeusse isol du reste, me donna une joie incomparable celle que javais trouve au premier, une joie que je me sentis prouver en une rgion plus profonde de moi%m(me, plus unie, plus vaste, do/ les obstacles et les sparations semblaient avoir t enlevs. ,est que, reconnaissant alors ce m(me go4t pour les expressions rares, cette m(me effusion musicale, cette m(me philosophie idaliste qui avait dj t les autres fois, sans que je men rendisse compte, la cause de mon plaisir, je neus plus limpression d(tre en prsence dun morceau particulier dun certain livre de 2ergotte, tra*ant la surface de ma pense une figure purement linaire, mais plut.t du ! morceau idal # de 2ergotte, commun tous ses livres et auquel tous les passages analogues qui venaient se confondre avec lui auraient donn une sorte dpaisseur, de volume, dont mon esprit semblait agrandi. "e ntais pas tout fait le seul admirateur de
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2ergotte ' il tait aussi lcrivain prfr dune amie de ma m&re qui tait tr&s lettre ' enfin pour lire son dernier livre paru, le docteur du 2oulbon faisait attendre ses malades ' et ce fut de son cabinet de consultation, et dun parc voisin de ,ombray, que senvol&rent quelques%unes des premi&res graines de cette prdilection pour 2ergotte, esp&ce si rare alors, aujourdhui universellement rpandue, et dont on trouve partout en $urope, en =mrique, jusque dans le moindre village, la fleur idale et commune. ,e que lamie de ma m&re et, para1t%il, le docteur du 2oulbon aimaient surtout dans les livres de 2ergotte ctait, comme moi, ce m(me flux mlodique, ces expressions anciennes, quelques autres tr&s simples et connues, mais pour lesquelles la place o/ il les mettait en lumi&re semblait rvler de sa part un go4t particulier ' enfin, dans les passages tristes, une certaine brusquerie, un accent presque rauque. $t sans doute lui%m(me devait sentir que l taient ses plus grands charmes. ,ar dans les livres qui suivirent, sil avait rencontr quelque grande vrit, ou le nom dune cl&bre cathdrale, il
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interrompait son rcit et dans une invocation, une apostrophe, une longue pri&re, il donnait un libre cours ces effluves qui dans ses premiers ouvrages restaient intrieurs sa prose, dcels seulement alors par les ondulations de la surface, plus douces peut%(tre encore, plus harmonieuses quand elles taient ainsi voiles et quon naurait pu indiquer dune mani&re prcise o/ naissait, o/ expirait leur murmure. ,es morceaux auxquels il se complaisait taient nos morceaux prfrs. Pour moi, je les savais par cNur. "tais d*u quand il reprenait le fil de son rcit. ,haque fois quil parlait de quelque chose dont la beaut mtait reste jusque%l cache, des for(ts de pins, de la gr(le, de %otre#Dame de Paris, d/thalie ou de Phdre, il faisait dans une image exploser cette beaut jusqu moi. =ussi sentant combien il y avait de parties de lunivers que ma perception infirme ne distinguerait pas sil ne les rapprochait de moi, jaurais voulu possder une opinion de lui, une mtaphore de lui, sur toutes choses, surtout sur celles que jaurais loccasion de voir moi%m(me, et entre celles%l, particuli&rement sur danciens monuments
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fran*ais et certains paysages maritimes, parce que linsistance avec laquelle il les citait dans ses livres prouvait quil les tenait pour riches de signification et de beaut. >alheureusement sur presque toutes choses jignorais son opinion. "e ne doutais pas quelle ne f4t enti&rement diffrente des miennes, puisquelle descendait dun monde inconnu vers lequel je cherchais mlever persuad que mes penses eussent paru pure ineptie cet esprit parfait, javais tellement fait table rase de toutes, que quand par hasard il marriva den rencontrer, dans tel de ses livres, une que javais dj eue moi%m(me, mon cNur se gonflait comme si un 6ieu dans sa bont me lavait rendue, lavait dclare lgitime et belle. +l arrivait parfois quune page de lui disait les m(mes choses que jcrivais souvent la nuit ma grandm&re et ma m&re quand je ne pouvais pas dormir, si bien que cette page de 2ergotte avait lair dun recueil dpigraphes pour (tre places en t(te de mes lettres. >(me plus tard, quand je commen*ai de composer un livre, certaines phrases dont la qualit ne suffit pas pour dcider le continuer, jen retrouvai lquivalent
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dans 2ergotte. >ais ce ntait qualors, quand je les lisais dans son Nuvre, que je pouvais en jouir ' quand ctait moi qui les composais, proccup quelles refltassent exactement ce que japercevais dans ma pense, craignant de ne pas ! faire ressemblant #, javais bien le temps de me demander si ce que jcrivais tait agrable 5 >ais en ralit il ny avait que ce genre de phrases, ce genre dides que jaimais vraiment. >es efforts inquiets et mcontents taient eux% m(mes une marque damour, damour sans plaisir mais profond. =ussi quand tout dun coup je trouvais de telles phrases dans lNuvre dun autre, cest%%dire sans plus avoir de scrupules, de svrit, sans avoir me tourmenter, je me laissais enfin aller avec dlices au go4t que javais pour elles, comme un cuisinier qui pour une fois o/ il na pas faire la cuisine trouve enfin le temps d(tre gourmand. An jour, ayant rencontr dans un livre de 2ergotte, propos dune vieille servante, une plaisanterie que le magnifique et solennel langage de lcrivain rendait encore plus ironique, mais qui tait la m(me que javais si souvent faite ma
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grandm&re en parlant de )ran*oise, une autre fois que je vis quil ne jugeait pas indigne de figurer dans un de ces miroirs de la vrit qutaient ses ouvrages une remarque analogue celle que javais eu loccasion de faire sur notre ami >. Legrandin Hremarques sur )ran*oise et >. Legrandin qui taient certes de celles que jeusse le plus dlibrment sacrifies 2ergotte, persuad quil les trouverait sans intr(tI, il me sembla soudain que mon humble vie et les royaumes du vrai ntaient pas aussi spars que javais cru, quils coWncidaient m(me sur certains points, et de confiance et de joie je pleurai sur les pages de lcrivain comme dans les bras dun p&re retrouv. 6apr&s ses livres jimaginais 2ergotte comme un vieillard faible et d*u qui avait perdu des enfants et ne stait jamais consol. =ussi je lisais, je chantais intrieurement sa prose, plus ! dolce #, plus ! lento # peut%(tre quelle ntait crite, et la phrase la plus simple sadressait moi avec une intonation attendrie. Plus que tout jaimais sa philosophie, je mtais donn elle pour toujours. $lle me rendait impatient darriver
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l0ge o/ jentrerais au coll&ge, dans la classe appele Philosophie. >ais je ne voulais pas quon y f1t autre chose que vivre uniquement par la pense de 2ergotte, et si lon mavait dit que les mtaphysiciens auxquels je mattacherais alors ne lui ressembleraient en rien, jaurais ressenti le dsespoir dun amoureux qui veut aimer pour la vie et qui on parle des autres ma1tresses quil aura plus tard. An dimanche, pendant ma lecture au jardin, je fus drang par ?Sann qui venait voir mes parents. ; -uest%ce que vous lise7, on peut regarder T Diens, du 2ergotte T -ui donc vous a indiqu ses ouvrages T "e lui dis que ctait 2loch. ; =h 5 oui, ce gar*on que jai vu une fois ici, qui ressemble tellement au portrait de >ahomet ++ par 2ellini. 9h 5 cest frappant, il a les m(mes sourcils circonflexes, le m(me ne7 recourb, les m(mes pommettes saillantes. -uand il aura une barbiche ce sera la m(me personne. $n tout cas il a du go4t, car 2ergotte est un charmant esprit. $t
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voyant combien javais lair dadmirer 2ergotte, ?Sann qui ne parlait jamais des gens quil connaissait fit, par bont, une exception et me dit ; "e le connais beaucoup, si cela pouvait vous faire plaisir quil crive un mot en t(te de votre volume, je pourrais le lui demander. "e nosai pas accepter, mais posai ?Sann des questions sur 2ergotte. ! $st%ce que vous pourrie7 me dire quel est lacteur quil prf&re T # ; Lacteur, je ne sais pas. >ais je sais quil ngale aucun artiste homme la 2erma quil met au%dessus de tout. Lave7%vous entendue T ; Uon monsieur, mes parents ne me permettent pas daller au th0tre. ; ,est malheureux. Mous devrie7 leur demander. La 2erma dans Phdre, dans le Cid, ce nest quune actrice si vous voule7, mais vous save7 je ne crois pas beaucoup la ! hirarchie 0 # des arts. H$t je remarquai, comme cela mavait souvent frapp dans ses conversations avec les sNurs de ma grandm&re, que quand il parlait de choses
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srieuses, quand il employait une expression qui semblait impliquer une opinion sur un sujet important, il avait soin de lisoler dans une intonation spciale, machinale et ironique, comme sil lavait mise entre guillemets, semblant ne pas vouloir la prendre son compte, et dire ! la hirarchie, vous save7, comme disent les gens ridicules # T >ais alors, si ctait ridicule, pourquoi disait%il la hirarchie TI. An instant apr&s il ajouta ! ,ela vous donnera une vision aussi noble que nimporte quel chef% dNuvre, je ne sais pas moi... que ; et il se mit rire ; les Qeines de ,hartres 5 # "usque%l cette horreur dexprimer srieusement son opinion mavait paru quelque chose qui devait (tre lgant et parisien et qui sopposait au dogmatisme provincial des sNurs de ma grandm&re ' et je soup*onnais aussi que ctait une des formes de lesprit dans la coterie o/ vivait ?Sann et o/ par raction sur le lyrisme des gnrations antrieures on rhabilitait lexc&s les petits faits prcis, rputs vulgaires autrefois, et on proscrivait les ! phrases #. >ais maintenant je trouvais quelque chose de choquant dans cette
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attitude de ?Sann en face des choses. +l avait lair de ne pas oser avoir une opinion et de n(tre tranquille que quand il pouvait donner mticuleusement des renseignements prcis. >ais il ne se rendait donc pas compte que ctait professer lopinion, postuler que lexactitude de ces dtails avait de limportance. "e repensai alors ce d1ner o/ jtais si triste parce que maman ne devait pas monter dans ma chambre et o/ il avait dit que les bals che7 la princesse de Lon navaient aucune importance. >ais ctait pourtant ce genre de plaisirs quil employait sa vie. "e trouvais tout cela contradictoire. Pour quelle autre vie rservait%il de dire enfin srieusement ce quil pensait des choses, de formuler des jugements quil p4t ne pas mettre entre guillemets, et de ne plus se livrer avec une politesse pointilleuse des occupations dont il professait en m(me temps quelles sont ridicules T "e remarquai aussi dans la fa*on dont ?Sann me parla de 2ergotte quelque chose qui en revanche ne lui tait pas particulier, mais au contraire tait dans ce temps%l commun tous les admirateurs de lcrivain, lamie de ma
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m&re, au docteur du 2oulbon. ,omme ?Sann, ils disaient de 2ergotte ! ,est un charmant esprit, si particulier, il a une fa*on lui de dire les choses un peu cherche, mais si agrable. 9n na pas besoin de voir la signature, on reconna1t tout de suite que cest de lui. # >ais aucun naurait t jusqu dire ! ,est un grand crivain, il a un grand talent. # +ls ne disaient m(me pas quil avait du talent. +ls ne le disaient pas parce quils ne le savaient pas. Uous sommes tr&s longs reconna1tre dans la physionomie particuli&re dun nouvel crivain le mod&le qui porte le nom de ! grand talent # dans notre muse des ides gnrales. "ustement parce que cette physionomie est nouvelle, nous ne la trouvons pas tout fait ressemblante ce que nous appelons talent. Uous disons plut.t originalit, charme, dlicatesse, force ' et puis un jour nous nous rendons compte que cest justement tout cela le talent. ; $st%ce quil y a des ouvrages de 2ergotte o/ il ait parl de la 2erma T demandai%je ?Sann. ; "e crois dans sa petite plaquette sur Qacine, mais elle doit (tre puise. +l y a peut%(tre eu cependant une rimpression. "e minformerai. "e
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peux dailleurs demander 2ergotte tout ce que vous voule7, il ny a pas de semaine dans lanne o/ il ne d1ne la maison. ,est le grand ami de ma fille. +ls vont ensemble visiter les vieilles villes, les cathdrales, les ch0teaux. ,omme je navais aucune notion sur la hirarchie sociale, depuis longtemps limpossibilit que mon p&re trouvait ce que nous frquentions >me et >lle ?Sann avait eu plut.t pour effet, en me faisant imaginer entre elles et nous de grandes distances, de leur donner mes yeux du prestige. "e regrettais que ma m&re ne se teign1t pas les cheveux et ne se m1t pas de rouge aux l&vres comme javais entendu dire par notre voisine >me ?a7erat que >me ?Sann le faisait pour plaire, non son mari, mais >. de ,harlus, et je pensais que nous devions (tre pour elle un objet de mpris, ce qui me peinait surtout cause de >lle ?Sann quon mavait dit (tre une si jolie petite fille et laquelle je r(vais souvent en lui pr(tant chaque fois un m(me visage arbitraire et charmant. >ais quand jeus appris ce jour%l que >lle ?Sann tait un (tre dune condition si rare, baignant comme dans son
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lment naturel au milieu de tant de privil&ges, que quand elle demandait ses parents sil y avait quelquun d1ner, on lui rpondait par ces syllabes remplies de lumi&re, par le nom de ce convive dor qui ntait pour elle quun vieil ami de sa famille 2ergotte ' que, pour elle, la causerie intime table, ce qui correspondait ce qutait pour moi la conversation de ma grandtante, ctaient des paroles de 2ergotte, sur tous ces sujets quil navait pu aborder dans ses livres, et sur lesquels jaurais voulu lcouter rendre ses oracles ' et quenfin, quand elle allait visiter des villes, il cheminait c.t delle, inconnu et glorieux, comme les 6ieux qui descendaient au milieu des mortels ' alors je sentis en m(me temps que le prix dun (tre comme >lle ?Sann, combien je lui para1trais grossier et ignorant, et jprouvai si vivement la douceur et limpossibilit quil y aurait pour moi (tre son ami, que je fus rempli la fois de dsir et de dsespoir. Le plus souvent maintenant quand je pensais elle, je la voyais devant le porche dune cathdrale, mexpliquant la signification des statues, et, avec un sourire qui
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disait du bien de moi, me prsentant comme son ami, 2ergotte. $t toujours le charme de toutes les ides que faisaient na1tre en moi les cathdrales, le charme des coteaux de l+le%de% )rance et des plaines de la Uormandie faisait refluer ses reflets sur limage que je me formais de >lle ?Sann ctait (tre tout pr(t laimer. -ue nous croyions quun (tre participe une vie inconnue o/ son amour nous ferait pntrer, cest, de tout ce quexige lamour pour na1tre, ce quoi il tient le plus, et qui lui fait faire bon march du reste. >(me les femmes qui prtendent ne juger un homme que sur son physique, voient en ce physique lmanation dune vie spciale. ,est pourquoi elles aiment les militaires, les pompiers ' luniforme les rend moins difficiles pour le visage ' elles croient baiser sous la cuirasse un cNur diffrent, aventureux et doux ' et un jeune souverain, un prince hritier, pour faire les plus flatteuses conqu(tes, dans les pays trangers quil visite, na pas besoin du profil rgulier qui serait peut% (tre indispensable un coulissier.
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Dandis que je lisais au jardin, ce que ma grandtante naurait pas compris que je fisse en dehors du dimanche, jour o/ il est dfendu de soccuper rien de srieux et o/ elle ne cousait pas Hun jour de semaine, elle maurait dit ! comment tu tamuses encore lire, ce nest pourtant pas dimanche # en donnant au mot amusement le sens denfantillage et de perte de tempsI, ma tante Lonie devisait avec )ran*oise en attendant lheure d$ulalie. $lle lui annon*ait quelle venait de voir passer >me Poupil ! sans parapluie, avec la robe de soie quelle sest fait faire ,h0teaudun. ?i elle a loin aller avant v(pres elle pourrait bien la faire saucer #. ; Peut%(tre, peut%(tre Hce qui signifiait peut% (tre nonI disait )ran*oise pour ne pas carter dfinitivement la possibilit dune alternative plus favorable. ; Diens, disait ma tante en se frappant le front, cela me fait penser que je nai point su si elle tait arrive lglise apr&s llvation. +l faudra que je pense le demander $ulalie... )ran*oise, regarde7%moi ce nuage noir derri&re le clocher et ce mauvais soleil sur les ardoises, bien s4r que la
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journe ne se passera pas sans pluie. ,e ntait pas possible que *a reste comme *a, il faisait trop chaud. $t le plus t.t sera le mieux, car tant que lorage naura pas clat, mon eau de Michy ne descendra pas, ajoutait ma tante dans lesprit de qui le dsir de h0ter la descente de leau de Michy lemportait infiniment sur la crainte de voir > me Poupil g0ter sa robe. ; Peut%(tre, peut%(tre. ; $t cest que, quand il pleut sur la place, il ny a pas grand abri. ; ,omment, trois heures T scriait tout coup ma tante en p0lissant, mais alors les v(pres sont commences, jai oubli ma pepsine 5 "e comprends maintenant pourquoi mon eau de Michy me restait sur lestomac. $t se prcipitant sur un livre de messe reli en velours violet, mont dor, et do/, dans sa h0te, elle laissait schapper de ces images, bordes dun bandeau de dentelle de papier jaunissante, qui marquent les pages des f(tes, ma tante, tout en avalant ses gouttes, commen*ait lire au plus vite les textes sacrs dont lintelligence lui tait
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lg&rement obscurcie par lincertitude de savoir si, prise aussi longtemps apr&s leau de Michy, la pepsine serait encore capable de la rattraper et de la faire descendre. ! Drois heures, cest incroyable ce que le temps passe 5 # An petit coup au carreau, comme si quelque chose lavait heurt, suivi dune ample chute lg&re comme de grains de sable quon e4t laiss tomber dune fen(tre au%dessus, puis la chute stendant, se rglant, adoptant un rythme, devenant fluide, sonore, musicale, innombrable, universelle ctait la pluie. ; $h bien 5 )ran*oise, quest%ce que je disais T ,e que cela tombe 5 >ais je crois que jai entendu le grelot de la porte du jardin, alle7 donc voir qui est%ce qui peut (tre dehors par un temps pareil. )ran*oise revenait ; ,est >me =mde Hma grandm&reI qui a dit quelle allait faire un tour. [a pleut pourtant fort. ; ,ela ne me surprend point, disait ma tante en levant les yeux au ciel. "ai toujours dit quelle
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navait point lesprit fait comme tout le monde. "aime mieux que ce soit elle que moi qui soit dehors en ce moment. ; >me =mde, cest toujours tout lextr(me des autres, disait )ran*oise avec douceur, rservant pour le moment o/ elle serait seule avec les autres domestiques de dire quelle croyait ma grandm&re un peu ! pique #. ; Moil le salut pass 5 $ulalie ne viendra plus, soupirait ma tante ' ce sera le temps qui lui aura fait peur. ; >ais il nest pas cinq heures, madame 9ctave, il nest que quatre heures et demie. ; -ue quatre heures et demie T et jai t oblige de relever les petits rideaux pour avoir un mchant rayon de jour. O quatre heures et demie 5 Ruit jours avant les Qogations 5 =h 5 ma pauvre )ran*oise, il faut que le bon 6ieu soit bien en col&re apr&s nous. =ussi, le monde daujourdhui en fait trop 5 ,omme disait mon pauvre 9ctave, on a trop oubli le bon 6ieu et il se venge. Ane vive rougeur animait les joues de ma
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tante, ctait $ulalie. >alheureusement, peine venait%elle d(tre introduite que )ran*oise rentrait et avec un sourire qui avait pour but de se mettre elle%m(me lunisson de la joie quelle ne doutait pas que ses paroles allaient causer ma tante, articulant les syllabes pour montrer que, malgr lemploi du style indirect, elle rapportait, en bonne domestique, les paroles m(mes dont avait daign se servir le visiteur ; >. le ,ur serait enchant, ravi, si >adame 9ctave ne repose pas et pouvait le recevoir. >. le ,ur ne veut pas dranger. >. le ,ur est en bas, jy ai dit dentrer dans la salle. $n ralit, les visites du cur ne faisaient pas ma tante un aussi grand plaisir que le supposait )ran*oise et lair de jubilation dont celle%ci croyait devoir pavoiser son visage chaque fois quelle avait lannoncer ne rpondait pas enti&rement au sentiment de la malade. Le cur Hexcellent homme avec qui je regrette de ne pas avoir caus davantage, car sil nentendait rien aux arts, il connaissait beaucoup dtymologiesI, habitu donner aux visiteurs de marque des renseignements sur lglise Hil avait m(me
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lintention dcrire un livre sur la paroisse de ,ombrayI, la fatiguait par des explications infinies et dailleurs toujours les m(mes. >ais quand elle arrivait ainsi juste en m(me temps que celle d$ulalie, sa visite devenait franchement dsagrable ma tante. $lle e4t mieux aim bien profiter d$ulalie et ne pas avoir tout le monde la fois. >ais elle nosait pas ne pas recevoir le cur et faisait seulement signe $ulalie de ne pas sen aller en m(me temps que lui, quelle la garderait un peu seule quand il serait parti. ; >onsieur le ,ur, quest%ce que lon me disait quil y a un artiste qui a install son chevalet dans votre glise pour copier un vitrail. "e peux dire que je suis arrive mon 0ge sans avoir jamais entendu parler dune chose pareille 5 -uest%ce que le monde aujourdhui va donc chercher 5 $t ce quil y a de plus vilain dans lglise 5 ; "e nirai pas jusqu dire que cest ce quil y a de plus vilain, car sil y a ?aint%Rilaire des parties qui mritent d(tre visites, il y en a dautres qui sont bien vieilles dans ma pauvre basilique, la seule de tout le dioc&se quon nait
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pas restaure 5 >on 6ieu, le porche est sale et antique, mais enfin dun caract&re majestueux ' passe m(me pour les tapisseries d$sther dont personnellement je ne donnerais pas deux sous, mais qui sont places par les connaisseurs tout de suite apr&s celles de ?ens. "e reconnais dailleurs, qu c.t de certains dtails un peu ralistes, elles en prsentent dautres qui tmoignent dun vritable esprit dobservation. >ais quon ne vienne pas me parler des vitraux. ,ela a%t%il du bon sens de laisser des fen(tres qui ne donnent pas de jour et trompent m(me la vue par ces reflets dune couleur que je ne saurais dfinir, dans une glise o/ il ny a pas deux dalles qui soient au m(me niveau et quon se refuse me remplacer sous prtexte que ce sont les tombes des abbs de ,ombray et des seigneurs de Puermantes, les anciens comtes de 2rabant. Les anc(tres directs du 6uc de Puermantes daujourdhui et aussi de la 6uchesse puisquelle est une demoiselle de Puermantes qui a pous son cousin. # H>a grandm&re qui force de se dsintresser des personnes finissait par confondre tous les noms, chaque fois quon
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pronon*ait celui de la 6uchesse de Puermantes prtendait que ce devait (tre une parente de > me de Milleparisis. Dout le monde clatait de rire ' elle t0chait de se dfendre en allguant une certaine lettre de faire part ! +l me semblait me rappeler quil y avait du Puermantes l dedans. # $t pour une fois jtais avec les autres contre elle, ne pouvant admettre quil y e4t un lien entre son amie de pension et la descendante de Penevi&ve de 2rabant.I ; ! Moye7 Qoussainville, ce nest plus aujourdhui quune paroisse de fermiers, quoique dans lantiquit cette localit ait d4 un grand essor au commerce de chapeaux de feutre et des pendules. H"e ne suis pas certain de ltymologie de Qoussainville. "e croirais volontiers que le nom primitif tait Qouville H$adul&i )illaI comme ,h0teauroux HCastrum $adul&iI, mais je vous parlerai de cela une autre fois.I R bien 5 lglise a des vitraux superbes, presque tous modernes, et cette imposante :ntre de *ouis#Philippe ; Combra< qui serait mieux sa place ,ombray m(me, et qui vaut, dit%on, la fameuse verri&re de ,hartres. "e voyais m(me hier le fr&re du docteur Percepied qui est amateur
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et qui la regarde comme dun plus beau travail. ! >ais, comme je le lui disais cet artiste qui semble du reste tr&s poli, qui est para1t%il, un vritable virtuose du pinceau, que lui trouve7% vous donc dextraordinaire ce vitrail, qui est encore un peu plus sombre que les autres T # ; "e suis s4re que si vous le demandie7 >onseigneur, disait mollement ma tante qui commen*ait penser quelle allait (tre fatigue, il ne vous refuserait pas un vitrail neuf. ; ,ompte7%y, madame 9ctave, rpondait le cur. >ais cest justement >onseigneur qui a attach le grelot cette malheureuse verri&re en prouvant quelle reprsente Pilbert le >auvais, sire de Puermantes, le descendant direct de Penevi&ve de 2rabant qui tait une demoiselle de Puermantes, recevant labsolution de ?aint% Rilaire. ; >ais je ne vois pas o/ est saint Rilaire T ; >ais si, dans le coin du vitrail vous nave7 jamais remarqu une dame en robe jaune T R bien 5 cest saint Rilaire quon appelle aussi, vous le save7, dans certaines provinces, saint +lliers,
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saint Rlier, et m(me, dans le "ura, saint \lie. ,es diverses corruptions de sanctus 7ilarius ne sont pas du reste les plus curieuses de celles qui se sont produites dans les noms des bienheureux. =insi votre patronne, ma bonne $ulalie, sancta :ulalia, save7%vous ce quelle est devenue en 2ourgogne T saint =loi tout simplement elle est devenue un saint. Moye7%vous, $ulalie, quapr&s votre mort on fasse de vous un homme T # ; ! >onsieur le ,ur a toujours le mot pour rigoler. # ; ! Le fr&re de Pilbert, ,harles le 2&gue, prince pieux mais qui, ayant perdu de bonne heure son p&re, Ppin l+nsens, mort des suites de sa maladie mentale, exer*ait le pouvoir supr(me avec toute la prsomption dune jeunesse qui la discipline a manqu ' d&s que la figure dun particulier ne lui revenait pas dans une ville, il y faisait massacrer jusquau dernier habitant. Pilbert voulant se venger de ,harles fit br4ler lglise de ,ombray, la primitive glise alors, celle que Dhodebert, en quittant avec sa cour la maison de campagne quil avait pr&s dici, Dhiber7y H heodeberciacusI, pour aller combattre les 2urgondes, avait promis de b0tir
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au%dessus du tombeau de saint Rilaire si le 2ienheureux lui procurait la victoire. +l nen reste que la crypte o/ Dhodore a d4 vous faire descendre, puisque Pilbert br4la le reste. $nsuite il dfit linfortun ,harles avec laide de Puillaume le ,onqurant Hle cur pronon*ait Puil.meI, ce qui fait que beaucoup d=nglais viennent pour visiter. >ais il ne semble pas avoir su se concilier la sympathie des habitants de ,ombray, car ceux%ci se ru&rent sur lui la sortie de la messe et lui tranch&rent la t(te. 6u reste Dhodore pr(te un petit livre qui donne les explications. ! >ais ce qui est incontestablement le plus curieux dans notre glise, cest le point de vue quon a du clocher et qui est grandiose. ,ertainement, pour vous qui n(tes pas tr&s forte, je ne vous conseillerais pas de monter nos quatre% vingt%dix%sept marches, juste la moiti du cl&bre d.me de >ilan. +l y a de quoi fatiguer une personne bien portante, dautant plus quon monte pli en deux si on ne veut pas se casser la t(te, et on ramasse avec ses effets toutes les toiles daraignes de lescalier. $n tous cas il faudrait
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bien vous couvrir, ajoutait%il Hsans apercevoir lindignation que causait ma tante lide quelle f4t capable de monter dans le clocherI, car il fait un de ces courants dair une fois arriv l%haut 5 ,ertaines personnes affirment y avoir ressenti le froid de la mort. Uimporte, le dimanche il y a toujours des socits qui viennent m(me de tr&s loin pour admirer la beaut du panorama et qui sen retournent enchantes. Dene7, dimanche prochain, si le temps se maintient, vous trouverie7 certainement du monde, comme ce sont les Qogations. +l faut avouer du reste quon jouit de l dun coup dNil ferique, avec des sortes dchappes sur la plaine qui ont un cachet tout particulier. -uand le temps est clair on peut distinguer jusqu Merneuil. ?urtout on embrasse la fois des choses quon ne peut voir habituellement que lune sans lautre, comme le cours de la Mivonne et les fosss de ?aint%=ssise% l&s%,ombray, dont elle est spare par un rideau de grands arbres, ou encore comme les diffrents canaux de "ouy%le%Micomte H!audiacus )ice comitis comme vous save7I. ,haque fois que je suis all "ouy%le%Micomte, jai bien vu un bout
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du canal, puis quand javais tourn une rue jen voyais un autre, mais alors je ne voyais plus le prcdent. "avais beau les mettre ensemble par la pense, cela ne me faisait pas grand effet. 6u clocher de ?aint%Rilaire cest autre chose, cest tout un rseau o/ la localit est prise. ?eulement on ne distingue pas deau, on dirait de grandes fentes qui coupent si bien la ville en quartiers, quelle est comme une brioche dont les morceaux tiennent ensemble mais sont dj dcoups. +l faudrait pour bien faire (tre la fois dans le clocher de ?aint%Rilaire et "ouy%le%Micomte. Le cur avait tellement fatigu ma tante qu peine tait%il parti, elle tait oblige de renvoyer $ulalie. ; Dene7, ma pauvre $ulalie, disait%elle dune voix faible, en tirant une pi&ce dune petite bourse quelle avait porte de sa main, voil pour que vous ne moubliie7 pas dans vos pri&res. ; =h 5 mais, madame 9ctave, je ne sais pas si je dois, vous save7 bien que ce nest pas pour cela que je viens 5 disait $ulalie avec la m(me hsitation et le m(me embarras, chaque fois, que
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si ctait la premi&re, et avec une apparence de mcontentement qui gayait ma tante mais ne lui dplaisait pas, car si un jour $ulalie, en prenant la pi&ce, avait un air un peu moins contrari que de coutume, ma tante disait ; "e ne sais pas ce quavait $ulalie ' je lui ai pourtant donn la m(me chose que dhabitude, elle navait pas lair contente. ; "e crois quelle na pourtant pas se plaindre, soupirait )ran*oise, qui avait une tendance considrer comme de la menue monnaie tout ce que lui donnait ma tante pour elle ou pour ses enfants, et comme des trsors follement gaspills pour une ingrate les picettes mises chaque dimanche dans la main d$ulalie, mais si discr&tement que )ran*oise narrivait jamais les voir. ,e nest pas que largent que ma tante donnait $ulalie, )ran*oise le4t voulu pour elle. $lle jouissait suffisamment de ce que ma tante possdait, sachant que les richesses de la ma1tresse du m(me coup l&vent et embellissent aux yeux de tous sa servante ' et quelle, )ran*oise, tait insigne et glorifie dans ,ombray, "ouy%le%Micomte et autres lieux, pour
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les nombreuses fermes de ma tante, les visites frquentes et prolonges du cur, le nombre singulier des bouteilles deau de Michy consommes. $lle ntait avare que pour ma tante ' si elle avait gr sa fortune, ce qui e4t t son r(ve, elle laurait prserve des entreprises dautrui avec une frocit maternelle. $lle naurait pourtant pas trouv grand mal ce que ma tante, quelle savait incurablement gnreuse, se f4t laisse aller donner, si au moins *avait t des riches. Peut%(tre pensait%elle que ceux% l, nayant pas besoin des cadeaux de ma tante, ne pouvaient (tre soup*onns de laimer cause deux. 6ailleurs offerts des personnes dune grande position de fortune, >me ?a7erat, >. ?Sann, >. Legrandin, >me Poupil, des personnes ! de m(me rang # que ma tante et qui ! allaient bien ensemble #, ils lui apparaissaient comme faisant partie des usages de cette vie trange et brillante des gens riches qui chassent, se donnent des bals, se font des visites et quelle admirait en souriant. >ais il nen allait plus de m(me si les bnficiaires de la gnrosit de ma tante taient de ceux que )ran*oise appelait ! des
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gens comme moi, des gens qui ne sont pas plus que moi # et qui taient ceux quelle mprisait le plus moins quils ne lappelassent ! >adame )ran*oise # et ne se considrassent comme tant ! moins quelle #. $t quand elle vit que, malgr ses conseils, ma tante nen faisait qu sa t(te et jetait largent ; )ran*oise le croyait du moins ; pour des cratures indignes, elle commen*a trouver bien petits les dons que ma tante lui faisait en comparaison des sommes imaginaires prodigues $ulalie. +l ny avait pas dans les environs de ,ombray de ferme si consquente que )ran*oise ne suppos0t qu$ulalie e4t pu facilement lacheter, avec tout ce que lui rapporteraient ses visites. +l est vrai qu$ulalie faisait la m(me estimation des richesses immenses et caches de )ran*oise. Rabituellement, quand $ulalie tait partie, )ran*oise prophtisait sans bienveillance sur son compte. $lle la haWssait, mais elle la craignait et se croyait tenue, quand elle tait l, lui faire ! bon visage #. $lle se rattrapait apr&s son dpart, sans la nommer jamais vrai dire, mais en profrant, en oracles sibyllins, des sentences dun
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caract&re gnral telles que celles de l$cclsiaste, mais dont lapplication ne pouvait chapper ma tante. =pr&s avoir regard par le coin du rideau si $ulalie avait referm la porte ! Les personnes flatteuses savent se faire bien venir et ramasser les ppettes ' mais patience, le bon 6ieu les punit toutes par un beau jour #, disait%elle, avec le regard latral et linsinuation de "oas pensant exclusivement =thalie quand il dit *e bonheur des mchants comme un torrent s'coule8 >ais quand le cur tait venu aussi et que sa visite interminable avait puis les forces de ma tante, )ran*oise sortait de la chambre derri&re $ulalie et disait ; >adame 9ctave, je vous laisse reposer, vous ave7 lair beaucoup fatigue. $t ma tante ne rpondait m(me pas, exhalant un soupir qui semblait devoir (tre le dernier, les yeux clos, comme morte. >ais peine )ran*oise
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tait%elle descendue que quatre coups donns avec la plus grande violence retentissaient dans la maison et ma tante, dresse sur son lit, criait ; $st%ce qu$ulalie est dj partie T ,roye7% vous que jai oubli de lui demander si > me Poupil tait arrive la messe avant llvation 5 ,oure7 vite apr&s elle 5 >ais )ran*oise revenait nayant pu rattraper $ulalie. ; ,est contrariant, disait ma tante en hochant la t(te. La seule chose importante que javais lui demander 5 =insi passait la vie pour ma tante Lonie, toujours identique, dans la douce uniformit de ce quelle appelait avec un ddain affect et une tendresse profonde, son ! petit traintrain #. Prserv par tout le monde, non seulement la maison, o/ chacun ayant prouv linutilit de lui conseiller une meilleure hygi&ne, stait peu peu rsign le respecter, mais m(me dans le village o/, trois rues de nous, lemballeur, avant de clouer ses caisses, faisait demander )ran*oise si ma tante ne ! reposait pas # ; ce
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traintrain fut pourtant troubl une fois cette anne%l. ,omme un fruit cach qui serait parvenu maturit sans quon sen aper*4t et se dtacherait spontanment, survint une nuit la dlivrance de la fille de cuisine. >ais ses douleurs taient intolrables, et comme il ny avait pas de sage%femme ,ombray, )ran*oise dut partir avant le jour en chercher une Dhiber7y. >a tante, cause des cris de la fille de cuisine, ne put reposer, et )ran*oise, malgr la courte distance, ntant revenue que tr&s tard, lui manqua beaucoup. =ussi, ma m&re me dit%elle dans la matine ! >onte donc voir si ta tante na besoin de rien. # "entrai dans la premi&re pi&ce et, par la porte ouverte, vis ma tante, couche sur le c.t, qui dormait ' je lentendis ronfler lg&rement. "allais men aller doucement, mais sans doute le bruit que javais fait tait intervenu dans son sommeil et en avait ! chang la vitesse #, comme on dit pour les automobiles, car la musique du ronflement sinterrompit une seconde et reprit un ton plus bas, puis elle sveilla et tourna demi son visage que je pus voir alors ' il exprimait une sorte de terreur ' elle
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venait videmment davoir un r(ve affreux ' elle ne pouvait me voir de la fa*on dont elle tait place, et je restais l ne sachant si je devais mavancer ou me retirer ' mais dj elle semblait revenue au sentiment de la ralit et avait reconnu le mensonge des visions qui lavaient effraye ' un sourire de joie, de pieuse reconnaissance envers 6ieu qui permet que la vie soit moins cruelle que les r(ves, claira faiblement son visage, et avec cette habitude quelle avait prise de se parler mi%voix elle% m(me quand elle se croyait seule, elle murmura ! 6ieu soit lou 5 nous navons comme tracas que la fille de cuisine qui accouche. Moil%t%il pas que je r(vais que mon pauvre 9ctave tait ressuscit et quil voulait me faire faire une promenade tous les jours 5 # ?a main se tendit vers son chapelet qui tait sur la petite table, mais le sommeil recommen*ant ne lui laissa pas la force de latteindre elle se rendormit, tranquillise, et je sortis pas de loup de la chambre sans quelle ni personne e4t jamais appris ce que javais entendu. -uand je dis quen dehors dvnements tr&s
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rares, comme cet accouchement, le traintrain de ma tante ne subissait jamais aucune variation, je ne parle pas de celles qui, se rptant toujours identiques des intervalles rguliers, nintroduisaient au sein de luniformit quune sorte duniformit secondaire. ,est ainsi que tous les samedis, comme )ran*oise allait dans lapr&s%midi au march de Qoussainville%le%Pin, le djeuner tait, pour tout le monde, une heure plus t.t. $t ma tante avait si bien pris lhabitude de cette drogation hebdomadaire ses habitudes, quelle tenait cette habitude%l autant quaux autres. $lle y tait si bien ! routine #, comme disait )ran*oise, que sil lui avait fallu un samedi, attendre pour djeuner lheure habituelle, cela le4t autant ! drange # que si elle avait d4, un autre jour, avancer son djeuner lheure du samedi. ,ette avance du djeuner donnait dailleurs au samedi, pour nous tous, une figure particuli&re, indulgente, et asse7 sympathique. =u moment o/ dhabitude on a encore une heure vivre avant la dtente du repas, on savait que, dans quelques secondes, on allait voir arriver des endives prcoces, une omelette de faveur, un
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biftec8 immrit. Le retour de ce samedi asymtrique tait un de ces petits vnements intrieurs, locaux, presque civiques qui, dans les vies tranquilles et les socits fermes, crent une sorte de lien national et deviennent le th&me favori des conversations, des plaisanteries, des rcits exagrs plaisir il e4t t le noyau tout pr(t pour un cycle lgendaire si lun de nous avait eu la t(te pique. 6&s le matin, avant d(tre habills, sans raison, pour le plaisir dprouver la force de la solidarit, on se disait les uns aux autres avec bonne humeur, avec cordialit, avec patriotisme ! +l ny a pas de temps perdre, noublions pas que cest samedi 5 # cependant que ma tante, confrant avec )ran*oise et songeant que la journe serait plus longue que dhabitude, disait ! ?i vous leur faisie7 un beau morceau de veau, comme cest samedi. # ?i dix heures et demie un distrait tirait sa montre en disant ! =llons, encore une heure et demie avant le djeuner #, chacun tait enchant davoir lui dire ! >ais voyons, quoi pense7%vous, vous oublie7 que cest samedi 5 # ' on en riait encore un quart dheure apr&s et on se promettait de
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monter raconter cet oubli ma tante pour lamuser. Le visage du ciel m(me semblait chang. =pr&s le djeuner, le soleil, conscient que ctait samedi, fl0nait une heure de plus au haut du ciel, et quand quelquun, pensant quon tait en retard pour la promenade, disait ! ,omment, seulement deux heures T # en voyant passer les deux coups du clocher de ?aint%Rilaire Hqui ont lhabitude de ne rencontrer encore personne dans les chemins dserts cause du repas de midi ou de la sieste, le long de la rivi&re vive et blanche que le p(cheur m(me a abandonne, et passent solitaires dans le ciel vacant o/ ne restent que quelques nuages paresseuxI, tout le monde en chNur lui rpondait ! >ais ce qui vous trompe, cest quon a djeun une heure plus t.t, vous save7 bien que cest samedi 5 # La surprise dun barbare Hnous appelions ainsi tous les gens qui ne savaient pas ce quavait de particulier le samediI qui, tant venu on7e heures pour parler mon p&re, nous avait trouvs table, tait une des choses qui, dans sa vie, avaient le plus gay )ran*oise. >ais si elle trouvait amusant que le visiteur interloqu ne s4t pas que nous djeunions
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plus t.t le samedi, elle trouvait plus comique encore Htout en sympathisant du fond du cNur avec ce chauvinisme troitI que mon p&re, lui, ne4t pas eu lide que ce barbare pouvait lignorer et e4t rpondu sans autre explication son tonnement de nous voir dj dans la salle manger ! >ais voyons, cest samedi 5 # Parvenue ce point de son rcit, elle essuyait des larmes dhilarit et pour accro1tre le plaisir quelle prouvait, elle prolongeait le dialogue, inventait ce quavait rpondu le visiteur qui ce ! samedi # nexpliquait rien. $t bien loin de nous plaindre de ses additions, elles ne nous suffisaient pas encore et nous disions ! >ais il me semblait quil avait dit aussi autre chose. ,tait plus long la premi&re fois quand vous lave7 racont. # >a grandtante elle%m(me laissait son ouvrage, levait la t(te et regardait par%dessus son lorgnon. Le samedi avait encore ceci de particulier que ce jour%l, pendant le mois de mai, nous sortions apr&s le d1ner pour aller au ! mois de >arie #. ,omme nous y rencontrions parfois >. Minteuil, tr&s sv&re pour ! le genre dplorable des jeunes gens ngligs, dans les ides de
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lpoque actuelle #, ma m&re prenait garde que rien ne cloch0t dans ma tenue, puis on partait pour lglise. ,est au mois de >arie que je me souviens davoir commenc aimer les aubpines. Utant pas seulement dans lglise, si sainte, mais o/ nous avions le droit dentrer, poses sur lautel m(me, insparables des myst&res la clbration desquels elles prenaient part, elles faisaient courir au milieu des flambeaux et des vases sacrs leurs branches attaches hori7ontalement les unes aux autres en un appr(t de f(te, et quenjolivaient encore les festons de leur feuillage sur lequel taient sems profusion, comme sur une tra1ne de marie, de petits bouquets de boutons dune blancheur clatante. >ais, sans oser les regarder qu la drobe, je sentais que ces appr(ts pompeux taient vivants et que ctait la nature elle%m(me qui, en creusant ces dcoupures dans les feuilles, en ajoutant lornement supr(me de ces blancs boutons, avait rendu cette dcoration digne de ce qui tait la fois une rjouissance populaire et une solennit mystique. Plus haut souvraient leurs corolles * et l avec une gr0ce insouciante,
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retenant si ngligemment comme un dernier et vaporeux atour le bouquet dtamines, fines comme des fils de la Mierge, qui les embrumait tout enti&res, quen suivant, quen essayant de mimer au fond de moi le geste de leur efflorescence, je limaginais comme si *avait t le mouvement de t(te tourdi et rapide, au regard coquet, aux pupilles diminues, dune blanche jeune fille, distraite et vive. >. Minteuil tait venu avec sa fille se placer c.t de nous. 6une bonne famille, il avait t le professeur de piano des sNurs de ma grandm&re et quand, apr&s la mort de sa femme et un hritage quil avait fait, il stait retir aupr&s de ,ombray, on le recevait souvent la maison. >ais dune pudibonderie excessive, il cessa de venir pour ne pas rencontrer ?Sann qui avait fait ce quil appelait ! un mariage dplac, dans le go4t du jour #. >a m&re, ayant appris quil composait, lui avait dit par amabilit que, quand elle irait le voir, il faudrait quil lui f1t entendre quelque chose de lui. >. Minteuil en aurait eu beaucoup de joie, mais il poussait la politesse et la bont jusqu de tels scrupules que, se mettant toujours la place
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des autres, il craignait de les ennuyer et de leur para1tre goWste sil suivait ou seulement laissait deviner son dsir. Le jour o/ mes parents taient alls che7 lui en visite, je les avais accompagns, mais ils mavaient permis de rester dehors et, comme la maison de >. Minteuil, >ontjouvain, tait en contre%bas dun monticule buissonneux, o/ je mtais cach, je mtais trouv de plain% pied avec le salon du second tage, cinquante centim&tres de la fen(tre. -uand on tait venu lui annoncer mes parents, javais vu >. Minteuil se h0ter de mettre en vidence sur le piano un morceau de musique. >ais une fois mes parents entrs, il lavait retir et mis dans un coin. ?ans doute avait%il craint de leur laisser supposer quil ntait heureux de les voir que pour leur jouer de ses compositions. $t chaque fois que ma m&re tait revenue la charge au cours de la visite, il avait rpt plusieurs fois ! >ais je ne sais qui a mis cela sur le piano, ce nest pas sa place #, et avait dtourn la conversation sur dautres sujets, justement parce que ceux%l lintressaient moins. ?a seule passion tait pour sa fille et celle%ci, qui avait lair dun gar*on, paraissait si robuste quon
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ne pouvait semp(cher de sourire en voyant les prcautions que son p&re prenait pour elle, ayant toujours des ch0les supplmentaires lui jeter sur les paules. >a grandm&re faisait remarquer quelle expression douce, dlicate, presque timide passait souvent dans les regards de cette enfant si rude, dont le visage tait sem de taches de son. -uand elle venait de prononcer une parole, elle lentendait avec lesprit de ceux qui elle lavait dite, salarmait des malentendus possibles et on voyait sclairer, se dcouper comme par transparence, sous la figure hommasse du ! bon diable #, les traits plus fins dune jeune fille plore. -uand, au moment de quitter lglise, je magenouillai devant lautel, je sentis tout dun coup, en me relevant, schapper des aubpines une odeur am&re et douce damandes, et je remarquai alors sur les fleurs de petites places plus blondes, sous lesquelles je me figurai que devait (tre cache cette odeur comme sous les parties gratines le go4t dune frangipane, ou sous leurs taches de rousseur celui des joues de >lle Minteuil. >algr la silencieuse immobilit
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des aubpines, cette intermittente ardeur tait comme le murmure de leur vie intense dont lautel vibrait ainsi quune haie agreste visite par de vivantes antennes, auxquelles on pensait en voyant certaines tamines presque rousses qui semblaient avoir gard la virulence printani&re, le pouvoir irritant, dinsectes aujourdhui mtamorphoss en fleurs. Uous causions un moment avec >. Minteuil devant le porche en sortant de lglise. +l intervenait entre les gamins qui se chamaillaient sur la place, prenait la dfense des petits, faisait des sermons aux grands. ?i sa fille nous disait de sa grosse voix combien elle avait t contente de nous voir, aussit.t il semblait quen elle%m(me une sNur plus sensible rougissait de ce propos de bon gar*on tourdi qui avait pu nous faire croire quelle sollicitait d(tre invite che7 nous. ?on p&re lui jetait un manteau sur les paules, ils montaient dans un petit buggy quelle conduisait elle%m(me et tous deux retournaient >ontjouvain. -uant nous, comme ctait le lendemain dimanche et quon ne se l&verait que pour la grandmesse, sil faisait clair de lune et
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que lair f4t chaud, au lieu de nous faire rentrer directement, mon p&re, par amour de la gloire, nous faisait faire par le calvaire une longue promenade, que le peu daptitude de ma m&re sorienter et se reconna1tre dans son chemin, lui faisait considrer comme la prouesse dun gnie stratgique. Parfois nous allions jusquau viaduc, dont les enjambes de pierre commen*aient la gare et me reprsentaient lexil et la dtresse hors du monde civilis, parce que chaque anne en venant de Paris, on nous recommandait de faire bien attention, quand ce serait ,ombray, de ne pas laisser passer la station, d(tre pr(ts davance, car le train repartait au bout de deux minutes et sengageait sur le viaduc au del des pays chrtiens dont ,ombray marquait pour moi lextr(me limite. Uous revenions par le boulevard de la gare, o/ taient les plus agrables villas de la commune. 6ans chaque jardin le clair de lune, comme Rubert Qobert, semait ses degrs rompus de marbre blanc, ses jets deau, ses grilles entrouvertes. ?a lumi&re avait dtruit le bureau du tlgraphe. +l nen subsistait plus quune colonne demi brise, mais qui gardait la beaut
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dune ruine immortelle. "e tra1nais la jambe, je tombais de sommeil, lodeur des tilleuls qui embaumait mapparaissait comme une rcompense quon ne pouvait obtenir quau prix des plus grandes fatigues et qui nen valait pas la peine. 6e grilles fort loignes les unes des autres, des chiens rveills par nos pas solitaires faisaient alterner des aboiements comme il marrive encore quelquefois den entendre le soir, et entre lesquels dut venir Hquand sur son emplacement on cra le jardin public de ,ombrayI se rfugier le boulevard de la gare, car, o/ que je me trouve, d&s quils commencent retentir et se rpondre, je laper*ois, avec ses tilleuls et son trottoir clair par la lune. Dout dun coup mon p&re nous arr(tait et demandait ma m&re ! 9/ sommes%nous T # Xpuise par la marche, mais fi&re de lui, elle lui avouait tendrement quelle nen savait absolument rien. +l haussait les paules et riait. =lors, comme sil lavait sortie de la poche de son veston avec sa clef, il nous montrait debout devant nous la petite porte de derri&re de notre jardin qui tait venue avec le coin de la rue du
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?aint%$sprit nous attendre au bout de ces chemins inconnus. >a m&re lui disait avec admiration ! Du es extraordinaire 5 # $t partir de cet instant, je navais plus un seul pas faire, le sol marchait pour moi dans ce jardin o/ depuis si longtemps mes actes avaient cess d(tre accompagns dattention volontaire lRabitude venait de me prendre dans ses bras et me portait jusqu mon lit comme un petit enfant. ?i la journe du samedi, qui commen*ait une heure plus t.t, et o/ elle tait prive de )ran*oise, passait plus lentement quune autre pour ma tante, elle en attendait pourtant le retour avec impatience depuis le commencement de la semaine, comme contenant toute la nouveaut et la distraction que f4t encore capable de supporter son corps affaibli et maniaque. $t ce nest pas cependant quelle naspir0t parfois quelque plus grand changement, quelle ne4t de ces heures dexception o/ lon a soif de quelque chose dautre que ce qui est, et o/ ceux que le manque dnergie ou dimagination emp(che de tirer deux%m(mes un principe de rnovation demandent la minute qui vient, au facteur qui
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sonne, de leur apporter du nouveau, f4t%ce du pire, une motion, une douleur ' o/ la sensibilit, que le bonheur a fait taire comme une harpe oisive, veut rsonner sous une main, m(me brutale, et d4t%elle en (tre brise ' o/ la volont, qui a si difficilement conquis le droit d(tre livre sans obstacle ses dsirs, ses peines, voudrait jeter les r(nes entre les mains dvnements imprieux, fussent%ils cruels. ?ans doute, comme les forces de ma tante, taries la moindre fatigue, ne lui revenaient que goutte goutte au sein de son repos, le rservoir tait tr&s long remplir, et il se passait des mois avant quelle e4t ce lger trop%plein que dautres drivent dans lactivit et dont elle tait incapable de savoir et de dcider comment user. "e ne doute pas qualors ; comme le dsir de la remplacer par des pommes de terre bchamel finissait au bout de quelque temps par na1tre du plaisir m(me que lui causait le retour quotidien de la pure dont elle ne se ! fatiguait # pas ; elle ne tir0t de laccumulation de ces jours monotones auxquels elle tenait tant lattente dun cataclysme domestique, limit la dure dun moment, mais qui la forcerait daccomplir une
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fois pour toutes un de ces changements dont elle reconnaissait quils lui seraient salutaires et auxquels elle ne pouvait delle%m(me se dcider. $lle nous aimait vritablement, elle aurait eu plaisir nous pleurer ' survenant un moment o/ elle se sentait bien et ntait pas en sueur, la nouvelle que la maison tait la proie dun incendie o/ nous avions dj tous pri et qui nallait plus bient.t laisser subsister une seule pierre des murs, mais auquel elle aurait eu tout le temps dchapper sans se presser, condition de se lever tout de suite, a d4 souvent hanter ses esprances comme unissant aux avantages secondaires de lui faire savourer dans un long regret toute sa tendresse pour nous, et d(tre la stupfaction du village en conduisant notre deuil, courageuse et accable, moribonde debout, celui bien plus prcieux de la forcer au bon moment, sans temps perdre, sans possibilit dhsitation nervante, aller passer lt dans sa jolie ferme de >irougrain, o/ il y avait une chute deau. ,omme ntait jamais survenu aucun vnement de ce genre, dont elle mditait certainement la russite quand elle tait seule absorbe dans ses
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innombrables jeux de patience Het qui le4t dsespre au premier commencement de ralisation, au premier de ces petits faits imprvus, de cette parole annon*ant une mauvaise nouvelle et dont on ne peut plus jamais oublier laccent, de tout ce qui porte lempreinte de la mort relle, bien diffrente de sa possibilit logique et abstraiteI, elle se rabattait pour rendre de temps en temps sa vie plus intressante, y introduire des pripties imaginaires quelle suivait avec passion. $lle se plaisait supposer tout dun coup que )ran*oise la volait, quelle recourait la ruse pour sen assurer, la prenait sur le fait ' habitue, quand elle faisait seule des parties de cartes, jouer la fois son jeu et le jeu de son adversaire, elle se pronon*ait elle%m(me les excuses embarrasses de )ran*oise et y rpondait avec tant de feu et dindignation que lun de nous, entrant ces moments%l, la trouvait en nage, les yeux tincelants, ses faux cheveux dplacs laissant voir son front chauve. )ran*oise entendit peut%(tre parfois dans la chambre voisine de mordants sarcasmes qui sadressaient elle et dont linvention ne4t pas soulag suffisamment
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ma tante sils taient rests ltat purement immatriel, et si en les murmurant mi%voix elle ne leur e4t donn plus de ralit. -uelquefois, ce ! spectacle dans un lit # ne suffisait m(me pas ma tante, elle voulait faire jouer ses pi&ces. =lors, un dimanche, toutes portes mystrieusement fermes, elle confiait $ulalie ses doutes sur la probit de )ran*oise, son intention de se dfaire delle, et une autre fois, )ran*oise ses soup*ons de linfidlit d$ulalie, qui la porte serait bient.t ferme ' quelques jours apr&s elle tait dgo4te de sa confidente de la veille et racoquine avec le tra1tre, lesquels dailleurs, pour la prochaine reprsentation, changeraient leurs emplois. >ais les soup*ons que pouvait parfois lui inspirer $ulalie ntaient quun feu de paille et tombaient vite, faute daliment, $ulalie nhabitant pas la maison. +l nen tait pas de m(me de ceux qui concernaient )ran*oise, que ma tante sentait perptuellement sous le m(me toit quelle, sans que, par crainte de prendre froid si elle sortait de son lit, elle os0t descendre la cuisine se rendre compte sils taient fonds. Peu peu son esprit neut plus dautre occupation que
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de chercher deviner ce qu chaque moment pouvait faire, et chercher lui cacher, )ran*oise. $lle remarquait les plus furtifs mouvements de physionomie de celle%ci, une contradiction dans ses paroles, un dsir quelle semblait dissimuler. $t elle lui montrait quelle lavait dmasque, dun seul mot qui faisait p0lir )ran*oise et que ma tante semblait trouver, enfoncer au cNur de la malheureuse, un divertissement cruel. $t le dimanche suivant, une rvlation d$ulalie ; comme ces dcouvertes qui ouvrent tout dun coup un champ insoup*onn une science naissante et qui se tra1nait dans lorni&re ; prouvait ma tante quelle tait dans ses suppositions bien au%dessous de la vrit. ! >ais )ran*oise doit le savoir maintenant que vous y ave7 donn une voiture. # ; ! -ue je lui ai donn une voiture 5 # scriait ma tante. ; ! =h 5 mais je ne sais pas, moi, je croyais, je lavais vue qui passait maintenant en cal&che, fi&re comme =rtaban, pour aller au march de Qoussainville. "avais cru que ctait >me 9ctave qui lui avait donn. # Peu peu )ran*oise et ma tante, comme la b(te et le chasseur, ne cessaient plus de t0cher
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de prvenir les ruses lune de lautre. >a m&re craignait quil ne se dvelopp0t che7 )ran*oise une vritable haine pour ma tante qui loffensait le plus durement quelle le pouvait. $n tous cas )ran*oise attachait de plus en plus aux moindres paroles, aux moindres gestes de ma tante une attention extraordinaire. -uand elle avait quelque chose lui demander, elle hsitait longtemps sur la mani&re dont elle devait sy prendre. $t quand elle avait profr sa requ(te, elle observait ma tante la drobe, t0chant de deviner dans laspect de sa figure ce que celle%ci avait pens et dciderait. $t ainsi ; tandis que quelque artiste lisant les >moires du LM++e si&cle, et dsirant de se rapprocher du grand Qoi, croit marcher dans cette voie en se fabriquant une gnalogie qui le fait descendre dune famille historique ou en entretenant une correspondance avec un des souverains actuels de l$urope, tourne prcisment le dos ce quil a le tort de chercher sous des formes identiques et par consquent mortes ; une vieille dame de province qui ne faisait quobir sinc&rement dirrsistibles manies et une mchancet ne de loisivet,
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voyait sans avoir jamais pens Louis L+M les occupations les plus insignifiantes de sa journe, concernant son lever, son djeuner, son repos, prendre par leur singularit despotique un peu de lintr(t de ce que ?aint%?imon appelait la ! mcanique # de la vie Mersailles, et pouvait croire aussi que ses silences, une nuance de bonne humeur ou de hauteur dans sa physionomie, taient de la part de )ran*oise lobjet dun commentaire aussi passionn, aussi craintif que ltaient le silence, la bonne humeur, la hauteur du Qoi quand un courtisan, ou m(me les plus grands seigneurs, lui avaient remis une supplique, au dtour dune alle, Mersailles. An dimanche, o/ ma tante avait eu la visite simultane du cur et d$ulalie, et stait ensuite repose, nous tions tous monts lui dire bonsoir, et maman lui adressait ses condolances sur la mauvaise chance qui amenait toujours ses visiteurs la m(me heure ; "e sais que les choses se sont encore mal arranges tant.t, Lonie, lui dit%elle avec douceur, vous ave7 eu tout votre monde la fois.
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,e que ma grandtante interrompit par ! =bondance de biens... # car depuis que sa fille tait malade elle croyait devoir la remonter en lui prsentant toujours tout par le bon c.t. >ais mon p&re prenant la parole ; "e veux profiter, dit%il, de ce que toute la famille est runie pour vous faire un rcit sans avoir besoin de le recommencer chacun. "ai peur que nous ne soyons f0chs avec Legrandin il ma peine dit bonjour ce matin. "e ne restai pas pour entendre le rcit de mon p&re, car jtais justement avec lui apr&s la messe quand nous avions rencontr >. Legrandin, et je descendis la cuisine demander le menu du d1ner qui tous les jours me distrayait comme les nouvelles quon lit dans un journal et mexcitait la fa*on dun programme de f(te. ,omme >. Legrandin avait pass pr&s de nous en sortant de lglise, marchant c.t dune ch0telaine du voisinage que nous ne connaissions que de vue, mon p&re avait fait un salut la fois amical et rserv, sans que nous nous arr(tions ' >. Legrandin avait peine rpondu, dun air tonn, comme sil ne nous reconnaissait pas, et avec
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cette perspective du regard particuli&re aux personnes qui ne veulent pas (tre aimables et qui, du fond subitement prolong de leurs yeux, ont lair de vous apercevoir comme au bout dune route interminable et une si grande distance quelles se contentent de vous adresser un signe de t(te minuscule pour le proportionner vos dimensions de marionnette. 9r, la dame quaccompagnait Legrandin tait une personne vertueuse et considre ' il ne pouvait (tre question quil f4t en bonne fortune et g(n d(tre surpris, et mon p&re se demandait comment il avait pu mcontenter Legrandin. ! "e regretterais dautant plus de le savoir f0ch, dit mon p&re, quau milieu de tous ces gens endimanchs il a, avec son petit veston droit, sa cravate molle, quelque chose de si peu appr(t, de si vraiment simple, et un air presque ingnu qui est tout fait sympathique. # >ais le conseil de famille fut unanimement davis que mon p&re stait fait une ide ou que Legrandin, ce moment%l, tait absorb par quelque pense. 6ailleurs la crainte de mon p&re fut dissipe d&s le lendemain soir. ,omme nous revenions dune
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grande promenade, nous aper*4mes pr&s du Pont% Mieux, Legrandin, qui cause des f(tes restait plusieurs jours ,ombray. +l vint nous la main tendue ! ,onnaisse7%vous, monsieur le liseur, me demanda%t%il, ce vers de Paul 6esjardins *es bois sont d9; noirs, le ciel est encor bleu888 Uest%ce pas la fine notation de cette heure%ci T Mous nave7 peut%(tre jamais lu Paul 6esjardins. Lise7%le, mon enfant ' aujourdhui il se mue, me dit%on, en fr&re pr(cheur, mais ce fut longtemps un aquarelliste limpide... *es bois sont d9; noirs, le ciel est encor bleu888 -ue le ciel reste toujours bleu pour vous, mon jeune ami ' et m(me lheure, qui vient pour moi maintenant, o/ les bois sont dj noirs, o/ la nuit tombe vite, vous vous consolere7 comme je fais en regardant du c.t du ciel. # +l sortit de sa poche une cigarette, resta longtemps les yeux lhori7on, ! =dieu, les camarades #, nous dit%il
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tout coup, et il nous quitta. O cette heure o/ je descendais apprendre le menu, le d1ner tait dj commenc, et )ran*oise, commandant aux forces de la nature devenues ses aides, comme dans les feries o/ les gants se font engager comme cuisiniers, frappait la houille, donnait la vapeur des pommes de terre tuver et faisait finir point par le feu les chefs% dNuvre culinaires dabord prpars dans des rcipients de cramistes qui allaient des grandes cuves, marmites, chaudrons et poissonni&res, aux terrines pour le gibier, moules p0tisserie, et petits pots de cr&me en passant par une collection compl&te de casserole de toutes dimensions. "e marr(tais voir sur la table, o/ la fille de cuisine venait de les cosser, les petits pois aligns et nombrs comme des billes vertes dans un jeu ' mais mon ravissement tait devant les asperges, trempes doutre%mer et de rose et dont lpi, finement pignoch de mauve et da7ur, se dgrade insensiblement jusquau pied ; encore souill pourtant du sol de leur plant ; par des irisations qui ne sont pas de la terre. +l me semblait que ces nuances clestes trahissaient les
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dlicieuses cratures qui staient amuses se mtamorphoser en lgumes et qui, travers le dguisement de leur chair comestible et ferme, laissaient apercevoir en ces couleurs naissantes daurore, en ces bauches darc%en%ciel, en cette extinction de soirs bleus, cette essence prcieuse que je reconnaissais encore quand, toute la nuit qui suivait un d1ner o/ jen avais mang, elles jouaient, dans leurs farces potiques et grossi&res comme une ferie de ?ha8espeare, changer mon pot de chambre en un vase de parfum. La pauvre ,harit de Piotto, comme lappelait ?Sann, charge par )ran*oise de les ! plumer #, les avait pr&s delle dans une corbeille, son air tait douloureux, comme si elle ressentait tous les malheurs de la terre ' et les lg&res couronnes da7ur qui ceignaient les asperges au%dessus de leurs tuniques de rose taient finement dessines, toile par toile, comme le sont dans la fresque les fleurs bandes autour du front ou piques dans la corbeille de la Mertu de Padoue. $t cependant, )ran*oise tournait la broche un de ces poulets, comme elle seule savait en r.tir, qui avaient port loin dans ,ombray lodeur de ses mrites, et qui,
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pendant quelle nous les servait table, faisaient prdominer la douceur dans ma conception spciale de son caract&re, lar.me de cette chair quelle savait rendre si onctueuse et si tendre ntant pour moi que le propre parfum dune de ses vertus. >ais le jour o/, pendant que mon p&re consultait le conseil de famille sur la rencontre de Legrandin, je descendis la cuisine, tait un de ceux o/ la ,harit de Piotto, tr&s malade de son accouchement rcent, ne pouvait se lever ' )ran*oise, ntant plus aide, tait en retard. -uand je fus en bas, elle tait en train, dans larri&re%cuisine qui donnait sur la basse%cour, de tuer un poulet qui, par sa rsistance dsespre et bien naturelle, mais accompagne par )ran*oise hors delle, tandis quelle cherchait lui fendre le cou sous loreille, des cris de ! sale b(te 5 sale b(te 5 #, mettait la sainte douceur et lonction de notre servante un peu moins en lumi&re quil ne4t fait, au d1ner du lendemain, par sa peau brode dor comme une chasuble et son jus prcieux goutt dun ciboire. -uand il fut mort, )ran*oise recueillit le sang qui coulait sans noyer
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sa rancune, eut encore un sursaut de col&re, et regardant le cadavre de son ennemi, dit une derni&re fois ! ?ale b(te 5 # "e remontai tout tremblant ' jaurais voulu quon m1t )ran*oise tout de suite la porte. >ais qui me4t fait des boules aussi chaudes, du caf aussi parfum, et m(me... ces poulets T... $t en ralit, ce l0che calcul, tout le monde avait eu le faire comme moi. ,ar ma tante Lonie savait ; ce que jignorais encore ; que )ran*oise qui, pour sa fille, pour ses neveux, aurait donn sa vie sans une plainte, tait pour dautres (tres dune duret singuli&re. >algr cela ma tante lavait garde, car si elle connaissait sa cruaut, elle apprciait son service. "e maper*us peu peu que la douceur, la componction, les vertus de )ran*oise cachaient des tragdies darri&re%cuisine, comme lhistoire dcouvre que le r&gne des Qois et des Qeines qui sont reprsents les mains jointes dans les vitraux des glises, furent marqus dincidents sanglants. "e me rendis compte que, en dehors de ceux de sa parent, les humains excitaient dautant plus sa piti par leurs malheurs, quils vivaient plus loigns delle. Les torrents de
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larmes quelle versait en lisant le journal sur les infortunes des inconnus se tarissaient vite si elle pouvait se reprsenter la personne qui en tait lobjet dune fa*on un peu prcise. Ane de ces nuits qui suivirent laccouchement de la fille de cuisine, celle%ci fut prise datroces coliques maman lentendit se plaindre, se leva et rveilla )ran*oise qui, insensible, dclara que tous ces cris taient une comdie, quelle voulait ! faire la ma1tresse #. Le mdecin, qui craignait ces crises, avait mis un signet, dans un livre de mdecine que nous avions, la page o/ elles sont dcrites et o/ il nous avait dit de nous reporter pour trouver lindication des premiers soins donner. >a m&re envoya )ran*oise chercher le livre en lui recommandant de ne pas laisser tomber le signet. =u bout dune heure, )ran*oise ntait pas revenue ' ma m&re indigne crut quelle stait recouche et me dit daller voir moi%m(me dans la biblioth&que. "y trouvai )ran*oise qui, ayant voulu regarder ce que le signet marquait, lisait la description clinique de la crise et poussait des sanglots maintenant quil sagissait dune malade%type quelle ne connaissait pas. O chaque
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sympt.me douloureux mentionn par lauteur du trait, elle scriait ! R l 5 ?ainte Mierge, est%il possible que le bon 6ieu veuille faire souffrir ainsi une malheureuse crature humaine T R 5 la pauvre 5 # >ais d&s que je leus appele et quelle fut revenue pr&s du lit de la ,harit de Piotto, ses larmes cess&rent aussit.t de couler ' elle ne put reconna1tre ni cette agrable sensation de piti et dattendrissement quelle connaissait bien et que la lecture des journaux lui avait souvent donne, ni aucun plaisir de m(me famille ' dans lennui et dans lirritation de s(tre leve au milieu de la nuit pour la fille de cuisine, et la vue des m(mes souffrances dont la description lavait fait pleurer, elle neut plus que des ronchonnements de mauvaise humeur, m(me daffreux sarcasmes, disant, quand elle crut que nous tions partis et ne pouvions plus lentendre ! $lle navait qu ne pas faire ce quil faut pour *a 5 *a lui a fait plaisir 5 quelle ne fasse pas de mani&res maintenant. )aut%il tout de m(me quun gar*on ait t abandonn du bon 6ieu pour aller avec a. =h 5 cest bien comme on disait dans le patois de
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ma pauvre m&re . 6ui du cul d'un chien s'amourose Il lui parat une rose8 5 ?i, quand son petit%fils tait un peu enrhum du cerveau, elle partait la nuit, m(me malade, au lieu de se coucher, pour voir sil navait besoin de rien, faisant quatre lieues pied avant le jour afin d(tre rentre pour son travail, en revanche ce m(me amour des siens et son dsir dassurer la grandeur future de sa maison se traduisait dans sa politique lgard des autres domestiques par une maxime constante qui fut de nen jamais laisser un seul simplanter che7 ma tante, quelle mettait dailleurs une sorte dorgueil ne laisser approcher par personne, prfrant, quand elle% m(me tait malade, se relever pour lui donner son eau de Michy plut.t que de permettre lacc&s de la chambre de sa ma1tresse la fille de cuisine. $t comme cet hymnopt&re observ par )abre, la gu(pe fouisseuse, qui pour que ses petits apr&s sa mort aient de la viande fra1che manger, appelle
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lanatomie au secours de sa cruaut et, ayant captur des charan*ons et des araignes, leur perce avec un savoir et une adresse merveilleux le centre nerveux do/ dpend le mouvement des pattes, mais non les autres fonctions de la vie, de fa*on que linsecte paralys pr&s duquel elle dpose ses Nufs, fournisse aux larves, quand elles cloront un gibier docile, inoffensif, incapable de fuite ou de rsistance, mais nullement faisand, )ran*oise trouvait pour servir sa volont permanente de rendre la maison intenable tout domestique, des ruses si savantes et si impitoyables que, bien des annes plus tard, nous appr1mes que si cet t%l nous avions mang presque tous les jours des asperges, ctait parce que leur odeur donnait la pauvre fille de cuisine charge de les plucher des crises dasthme dune telle violence quelle fut oblige de finir par sen aller. Rlas 5 nous devions dfinitivement changer dopinion sur Legrandin. An des dimanches qui suivit la rencontre sur le Pont%Mieux apr&s laquelle mon p&re avait d4 confesser son erreur, comme la messe finissait et quavec le soleil et le
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bruit du dehors quelque chose de si peu sacr entrait dans lglise que >me Poupil, >me Percepied Htoutes les personnes qui tout lheure, mon arrive un peu en retard, taient restes les yeux absorbs dans leur pri&re et que jaurais m(me pu croire ne mavoir pas vu entrer si, en m(me temps, leurs pieds navaient repouss lg&rement le petit banc qui memp(chait de gagner ma chaiseI commen*aient sentretenir avec nous haute voix de sujets tout temporels comme si nous tions dj sur la place, nous v1mes sur le seuil br4lant du porche, dominant le tumulte bariol du march, Legrandin, que le mari de cette dame avec qui nous lavions derni&rement rencontr tait en train de prsenter la femme dun autre gros propritaire terrien des environs. La figure de Legrandin exprimait une animation, un 7&le extraordinaires ' il fit un profond salut avec un renversement secondaire en arri&re, qui ramena brusquement son dos au del de la position de dpart et quavait d4 lui apprendre le mari de sa sNur, > me de ,ambremer. ,e redressement rapide fit refluer en une sorte donde fougueuse et muscle la croupe
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de Legrandin que je ne supposais pas si charnue ' et je ne sais pourquoi cette ondulation de pure mati&re, ce flot tout charnel, sans expression de spiritualit et quun empressement plein de bassesse fouettait en temp(te, veill&rent tout dun coup dans mon esprit la possibilit dun Legrandin tout diffrent de celui que nous connaissions. ,ette dame le pria de dire quelque chose son cocher, et tandis quil allait jusqu la voiture, lempreinte de joie timide et dvoue que la prsentation avait marque sur son visage y persistait encore. Qavi dans une sorte de r(ve, il souriait, puis il revint vers la dame en se h0tant et, comme il marchait plus vite quil nen avait lhabitude, ses deux paules oscillaient de droite et de gauche ridiculement, et il avait lair tant il sy abandonnait enti&rement en nayant plus souci du reste, d(tre le jouet inerte et mcanique du bonheur. ,ependant, nous sortions du porche, nous allions passer c.t de lui, il tait trop bien lev pour dtourner la t(te, mais il fixa de son regard soudain charg dune r(verie profonde un point si loign de lhori7on quil ne put nous voir et neut pas nous saluer. ?on visage restait
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ingnu au%dessus dun veston souple et droit qui avait lair de se sentir fourvoy malgr lui au milieu dun luxe dtest. $t une lavalli&re pois quagitait le vent de la Place continuait flotter sur Legrandin comme ltendard de son fier isolement et de sa noble indpendance. =u moment o/ nous arrivions la maison, maman saper*ut quon avait oubli le saint%honor et demanda mon p&re de retourner avec moi sur nos pas dire quon lapport0t tout de suite. Uous crois0mes pr&s de lglise Legrandin qui venait en sens inverse conduisant la m(me dame sa voiture. +l passa contre nous, ne sinterrompit pas de parler sa voisine, et nous fit du coin de son Nil bleu un petit signe en quelque sorte intrieur aux paupi&res et qui, nintressant pas les muscles de son visage, put passer parfaitement inaper*u de son interlocutrice ' mais, cherchant compenser par lintensit du sentiment le champ un peu troit o/ il en circonscrivait lexpression, dans ce coin da7ur qui nous tait affect il fit ptiller tout lentrain de la bonne gr0ce qui dpassa lenjouement, frisa la malice ' il subtilisa les finesses de lamabilit jusquaux clignements
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de la connivence, aux demi%mots, aux sous% entendus, aux myst&res de la complicit ' et finalement exalta les assurances damiti jusquaux protestations de tendresse, jusqu la dclaration damour, illuminant alors pour nous seuls, dune langueur secr&te et invisible la ch0telaine, une prunelle namoure dans un visage de glace. +l avait prcisment demand la veille mes parents de menvoyer d1ner ce soir%l avec lui ! Mene7 tenir compagnie votre vieil ami, mavait%il dit. ,omme le bouquet quun voyageur nous envoie dun pays o/ nous ne retournerons plus, faites%moi respirer du lointain de votre adolescence ces fleurs des printemps que jai traverss moi aussi il y a bien des annes. Mene7 avec la primev&re, la barbe de chanoine, le bassin dor, vene7 avec le sdum dont est fait le bouquet de dilection de la flore bal7acienne, avec la fleur du jour de la Qsurrection, la p0querette et la boule de neige des jardins qui commence embaumer dans les alles de votre grandtante, quand ne sont pas encore fondues les derni&res boules de neige des giboules de P0ques. Mene7
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avec la glorieuse v(ture de soie du lis digne de ?alomon, et lmail polychrome des penses, mais vene7 surtout avec la brise fra1che encore des derni&res geles et qui va entrouvrir, pour les deux papillons qui depuis ce matin attendent la porte, la premi&re rose de "rusalem. # 9n se demandait la maison si on devait menvoyer tout de m(me d1ner avec >. Legrandin. >ais ma grandm&re refusa de croire quil e4t t impoli. ! Mous reconnaisse7 vous% m(me quil vient l avec sa tenue toute simple qui nest gu&re celle dun mondain. # $lle dclarait quen tous cas, et tout mettre au pis, sil lavait t, mieux valait ne pas avoir lair de sen (tre aper*u. O vrai dire mon p&re lui%m(me, qui tait pourtant le plus irrit contre lattitude quavait eue Legrandin, gardait peut%(tre un dernier doute sur le sens quelle comportait. $lle tait comme toute attitude ou action o/ se rv&le le caract&re profond et cach de quelquun elle ne se relie pas ses paroles antrieures, nous ne pouvons pas la faire confirmer par le tmoignage du coupable qui navouera pas ' nous en sommes rduits celui de nos sens dont nous nous
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demandons, devant ce souvenir isol et incohrent, sils nont pas t le jouet dune illusion ' de sorte que de telles attitudes, les seules qui aient de limportance, nous laissent souvent quelques doutes. "e d1nai avec Legrandin sur sa terrasse ' il faisait clair de lune ! +l y a une jolie qualit de silence, nest%ce pas, me dit%il ' aux cNurs blesss comme lest le mien, un romancier que vous lire7 plus tard prtend que conviennent seulement lombre et le silence. $t voye7%vous, mon enfant, il vient dans la vie une heure dont vous (tes bien loin encore o/ les yeux las ne tol&rent plus quune lumi&re, celle quune belle nuit comme celle%ci prpare et distille avec lobscurit, o/ les oreilles ne peuvent plus couter de musique que celle que joue le clair de lune sur la fl4te du silence. # "coutais les paroles de >. Legrandin qui me paraissaient toujours si agrables ' mais troubl par le souvenir dune femme que javais aper*ue derni&rement pour la premi&re fois, et pensant, maintenant que je savais que Legrandin tait li avec plusieurs personnalits aristocratiques des environs, que peut%(tre il
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connaissait celle%ci, prenant mon courage, je lui dis ! $st%ce que vous connaisse7, monsieur, la... les ch0telaines de Puermantes T #, heureux aussi en pronon*ant ce nom de prendre sur lui une sorte de pouvoir, par le seul fait de le tirer de mon r(ve et de lui donner une existence objective et sonore. >ais ce nom de Puermantes, je vis au milieu des yeux bleus de notre ami se ficher une petite encoche brune comme sils venaient d(tre percs par une pointe invisible, tandis que le reste de la prunelle ragissait en scrtant des flots da7ur. Le cerne de sa paupi&re noircit, sabaissa. $t sa bouche marque dun pli amer se ressaissant plus vite sourit, tandis que le regard restait douloureux, comme celui dun beau martyr dont le corps est hriss de fl&ches ! Uon, je ne les connais pas #, dit%il, mais au lieu de donner un renseignement aussi simple, une rponse aussi peu surprenante le ton naturel et courant qui convenait, il le dbita en appuyant sur les mots, en sinclinant, en saluant de la t(te, la fois avec linsistance quon apporte, pour (tre cru, une affirmation invraisemblable ; comme si ce fait
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quil ne conn4t pas les Puermantes ne pouvait (tre leffet que dun hasard singulier ; et aussi avec lemphase de quelquun qui, ne pouvant pas taire une situation qui lui est pnible, prf&re la proclamer pour donner aux autres lide que laveu quil fait ne lui cause aucun embarras, est facile, agrable, spontan, que la situation elle% m(me ; labsence de relations avec les Puermantes ; pourrait bien avoir t non pas subie, mais voulue par lui, rsulter de quelque tradition de famille, principe de morale ou vNu mystique lui interdisant nommment la frquentation des Puermantes. ! Uon, reprit%il, expliquant par ses paroles sa propre intonation, non, je ne les connais pas, je nai jamais voulu, jai toujours tenu sauvegarder ma pleine indpendance ' au fond je suis une t(te jacobine, vous le save7. 2eaucoup de gens sont venus la rescousse, on me disait que javais tort de ne pas aller Puermantes, que je me donnais lair dun malotru, dun vieil ours. >ais voil une rputation qui nest pas pour meffrayer, elle est si vraie 5 =u fond, je naime plus au monde que quelques glises, deux ou trois livres, peine
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davantage de tableaux, et le clair de lune quand la brise de votre jeunesse apporte jusqu moi lodeur des parterres que mes vieilles prunelles ne distinguent plus. # "e ne comprenais pas bien que, pour ne pas aller che7 des gens quon ne conna1t pas, il f4t ncessaire de tenir son indpendance, et en quoi cela pouvait vous donner lair dun sauvage ou dun ours. >ais ce que je comprenais, cest que Legrandin ntait pas tout fait vridique quand il disait naimer que les glises, le clair de lune et la jeunesse ' il aimait beaucoup les gens des ch0teaux et se trouvait pris devant eux dune si grande peur de leur dplaire quil nosait pas leur laisser voir quil avait pour amis des bourgeois, des fils de notaires ou dagents de change, prfrant, si la vrit devait se dcouvrir, que ce f4t en son absence, loin de lui et ! par dfaut # ' il tait snob. ?ans doute il ne disait jamais rien de tout cela dans le langage que mes parents et moi% m(me nous aimions tant. $t si je demandais ! ,onnaisse7%vous les Puermantes T #, Legrandin le causeur rpondait ! Uon, je nai jamais voulu les conna1tre. # >alheureusement il
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ne le rpondait quen second, car un autre Legrandin quil cachait soigneusement au fond de lui, quil ne montrait pas, parce que ce Legrandin%l savait sur le n.tre, sur son snobisme, des histoires compromettantes, un autre Legrandin avait dj rpondu par la blessure du regard, par le rictus de la bouche, par la gravit excessive du ton de la rponse, par les mille fl&ches dont notre Legrandin stait trouv en un instant lard et alangui, comme un saint ?bastien du snobisme ! Rlas 5 que vous me faites mal, non je ne connais pas les Puermantes, ne rveille7 pas la grande douleur de ma vie. # $t comme ce Legrandin enfant terrible, ce Legrandin ma1tre chanteur, sil navait pas le joli langage de lautre, avait le verbe infiniment plus prompt, compos de ce quon appelle ! rflexes #, quand Legrandin le causeur voulait lui imposer silence, lautre avait dj parl et notre ami avait beau se dsoler de la mauvaise impression que les rvlations de son alter ego avaient d4 produire, il ne pouvait quentreprendre de la pallier. $t certes cela ne veut pas dire que >.
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Legrandin ne f4t pas sinc&re quand il tonnait contre les snobs. +l ne pouvait pas savoir, au moins par lui%m(me, quil le f4t, puisque nous ne connaissons jamais que les passions des autres, et que ce que nous arrivons savoir des n.tres, ce nest que deux que nous avons pu lapprendre. ?ur nous, elles nagissent que dune fa*on seconde, par limagination qui substitue aux premiers mobiles des mobiles de relais qui sont plus dcents. "amais le snobisme de Legrandin ne lui conseillait daller voir souvent une duchesse. +l chargeait limagination de Legrandin de lui faire appara1tre cette duchesse comme pare de toutes les gr0ces. Legrandin se rapprochait de la duchesse, sestimant de cder cet attrait de lesprit et de la vertu quignorent les inf0mes snobs. ?euls les autres savaient quil en tait un ' car, gr0ce lincapacit o/ ils taient de comprendre le travail intermdiaire de son imagination, ils voyaient en face lune de lautre lactivit mondaine de Legrandin et sa cause premi&re. >aintenant, la maison, on navait plus aucune illusion sur >. Legrandin, et nos relations
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avec lui staient fort espaces. >aman samusait infiniment chaque fois quelle prenait Legrandin en flagrant dlit du pch quil navouait pas, quil continuait appeler le pch sans rmission, le snobisme. >on p&re, lui, avait de la peine prendre les ddains de Legrandin avec tant de dtachement et de ga1t ' et quand on pensa une anne menvoyer passer les grandes vacances 2albec avec ma grandm&re, il dit ! +l faut absolument que jannonce Legrandin que vous ire7 2albec, pour voir sil vous offrira de vous mettre en rapport avec sa sNur. +l ne doit pas se souvenir nous avoir dit quelle demeurait deux 8ilom&tres de l. # >a grandm&re qui trouvait quaux bains de mer il faut (tre du matin au soir sur la plage humer le sel et quon ny doit conna1tre personne, parce que les visites, les promenades sont autant de pris sur lair marin, demandait au contraire quon ne parl0t pas de nos projets Legrandin, voyant dj sa sNur, > me de ,ambremer, dbarquant lh.tel au moment o/ nous serions sur le point daller la p(che et nous for*ant rester enferms pour la recevoir. >ais maman riait de ses craintes, pensant part elle
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que le danger ntait pas si mena*ant, que Legrandin ne serait pas si press de nous mettre en relations avec sa sNur. 9r, sans quon e4t besoin de lui parler de 2albec, ce fut lui%m(me, Legrandin, qui, ne se doutant pas que nous eussions jamais lintention daller de ce c.t, vint se mettre dans le pi&ge un soir o/ nous le rencontr0mes au bord de la Mivonne. ; +l y a dans les nuages ce soir des violets et des bleus bien beaux, nest%ce pas, mon compagnon, dit%il mon p&re, un bleu surtout plus floral quarien, un bleu de cinraire, qui surprend dans le ciel. $t ce petit nuage rose na%t% il pas aussi un teint de fleur, dNillet ou dhydranga T +l ny a gu&re que dans la >anche, entre Uormandie et 2retagne, que jai pu faire de plus riches observations sur cette sorte de r&gne vgtal de latmosph&re. L%bas, pr&s de 2albec, pr&s de ces lieux sauvages, il y a une petite baie dune douceur charmante o/ le coucher de soleil du pays d=uge, le coucher de soleil rouge et or que je suis loin de ddaigner, dailleurs, est sans caract&re, insignifiant ' mais dans cette atmosph&re humide et douce spanouissent le
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soir en quelques instants de ces bouquets clestes, bleus et roses, qui sont incomparables et qui mettent souvent des heures se faner. 6autres seffeuillent tout de suite, et cest alors plus beau encore de voir le ciel entier que jonche la dispersion dinnombrables ptales soufrs ou roses. 6ans cette baie, dite dopale, les plages dor semblent plus douces encore pour (tre attaches comme de blondes =ndrom&des ces terribles rochers des c.tes voisines, ce rivage fun&bre, fameux par tant de naufrages, o/ tous les hivers bien des barques trpassent au pril de la mer. 2albec 5 la plus antique ossature gologique de notre sol, vraiment =r%mor, la mer, la fin de la terre, la rgion maudite qu=natole )rance ; un enchanteur que devrait lire notre petit ami ; a si bien peinte, sous ses brouillards ternels, comme le vritable pays des ,immriens, dans l"d<sse. 6e 2albec surtout, o/ dj des h.tels se construisent, superposs au sol antique et charmant quils nalt&rent pas, quel dlice dexcursionner deux pas dans ces rgions primitives et si belles. ; =h 5 est%ce que vous connaisse7 quelquun
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2albec T dit mon p&re. "ustement ce petit%l doit y aller passer deux mois avec sa grandm&re et peut%(tre avec ma femme. Legrandin pris au dpourvu par cette question un moment o/ ses yeux taient fixs sur mon p&re, ne put les dtourner, mais les attachant de seconde en seconde avec plus dintensit ; et tout en souriant tristement ; sur les yeux de son interlocuteur, avec un air damiti et de franchise et de ne pas craindre de le regarder en face, il sembla lui avoir travers la figure comme si elle f4t devenue transparente, et voir en ce moment bien au del derri&re elle un nuage vivement color qui lui crait un alibi mental et qui lui permettrait dtablir quau moment o/ on lui avait demand sil connaissait quelquun 2albec, il pensait autre chose et navait pas entendu la question. Rabituellement de tels regards font dire linterlocuteur ! O quoi pense7%vous donc T # >ais mon p&re curieux, irrit et cruel, reprit ; $st%ce que vous ave7 des amis de ce c.t%l, que vous connaisse7 si bien 2albec T
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6ans un dernier effort dsespr, le regard souriant de Legrandin atteignit son maximum de tendresse, de vague, de sincrit et de distraction, mais, pensant sans doute quil ny avait plus qu rpondre, il nous dit ; "ai des amis partout o/ il y a des groupes darbres blesss, mais non vaincus, qui se sont rapprochs pour implorer ensemble avec une obstination pathtique un ciel inclment qui na pas piti deux. ; ,e nest pas cela que je voulais dire, interrompit mon p&re, aussi obstin que les arbres et aussi impitoyable que le ciel. "e demandais pour le cas o/ il arriverait nimporte quoi ma belle%m&re et o/ elle aurait besoin de ne pas se sentir l%bas en pays perdu, si vous y connaisse7 du monde T ; L comme partout, je connais tout le monde et je ne connais personne, rpondit Legrandin qui ne se rendait pas si vite ' beaucoup les choses et fort peu les personnes. >ais les choses elles% m(mes y semblent des personnes, des personnes rares, dune essence dlicate et que la vie aurait
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d*ues. Parfois cest un castel que vous rencontre7 sur la falaise, au bord du chemin o/ il sest arr(t pour confronter son chagrin au soir encore rose o/ monte la lune dor et dont les barques qui rentrent en striant leau diapre hissent leurs m0ts la flamme et portent les couleurs ' parfois cest une simple maison solitaire, plut.t laide, lair timide mais romanesque, qui cache tous les yeux quelque secret imprissable de bonheur et de dsenchantement. ,e pays sans vrit, ajouta%t%il avec une dlicatesse machiavlique, ce pays de pure fiction est dune mauvaise lecture pour un enfant, et ce nest certes pas lui que je choisirais et recommanderais pour mon petit ami dj si enclin la tristesse, pour son cNur prdispos. Les climats de confidence amoureuse et de regret inutile peuvent convenir au vieux dsabus que je suis, ils sont toujours malsains pour un temprament qui nest pas form. ,roye7%moi, reprit%il avec insistance, les eaux de cette baie, dj moiti bretonne, peuvent exercer une action sdative, dailleurs discutable, sur un cNur qui nest plus intact comme le mien, sur un cNur
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dont la lsion nest plus compense. $lles sont contre%indiques votre 0ge, petit gar*on. ! 2onne nuit, voisin #, ajouta%t%il en nous quittant avec cette brusquerie vasive dont il avait lhabitude et, se retournant vers nous avec un doigt lev de docteur, il rsuma sa consultation ! Pas de 2albec avant cinquante ans, et encore cela dpend de ltat du cNur #, nous cria%t%il. >on p&re lui en reparla dans nos rencontres ultrieures, le tortura de questions, ce fut peine inutile comme cet escroc rudit qui employait fabriquer de faux palimpsestes un labeur et une science dont la centi&me partie e4t suffi lui assurer une situation plus lucrative, mais honorable, >. Legrandin, si nous avions insist encore, aurait fini par difier toute une thique de paysage et une gographie cleste de la basse Uormandie, plut.t que de nous avouer qu deux 8ilom&tres de 2albec habitait sa propre sNur, et d(tre oblig nous offrir une lettre dintroduction qui ne4t pas t pour lui un tel sujet deffroi sil avait t absolument certain ; comme il aurait d4 l(tre en effet avec lexprience quil avait du caract&re de ma
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grandm&re ; que nous nen aurions pas profit. YYY Uous rentrions toujours de bonne heure de nos promenades pour pouvoir faire une visite ma tante Lonie avant le d1ner. =u commencement de la saison o/ le jour finit t.t, quand nous arrivions rue du ?aint%$sprit, il y avait encore un reflet du couchant sur les vitres de la maison et un bandeau de pourpre au fond des bois du ,alvaire qui se refltait plus loin dans ltang, rougeur qui, accompagne souvent dun froid asse7 vif, sassociait, dans mon esprit, la rougeur du feu au%dessus duquel r.tissait le poulet qui ferait succder pour moi au plaisir potique donn par la promenade, le plaisir de la gourmandise, de la chaleur et du repos. 6ans lt au contraire, quand nous rentrions, le soleil ne se couchait pas encore ' et pendant la visite que nous faisions che7 ma tante Lonie, sa lumi&re qui sabaissait et touchait la fen(tre tait arr(te entre les grands rideaux et les embrasses, divise,
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ramifie, filtre, et incrustant de petits morceaux dor le bois de citronnier de la commode, illuminait obliquement la chambre avec la dlicatesse quelle prend dans les sous%bois. >ais certains jours fort rares, quand nous rentrions, il y avait bien longtemps que la commode avait perdu ses incrustations momentanes, il ny avait plus quand nous arrivions rue du ?aint%$sprit nul reflet de couchant tendu sur les vitres et ltang au pied du calvaire avait perdu sa rougeur, quelquefois il tait dj couleur dopale et un long rayon de lune qui allait en slargissant et se fendillait de toutes les rides de leau le traversait tout entier. =lors, en arrivant pr&s de la maison, nous apercevions une forme sur le pas de la porte et maman me disait ; >on dieu 5 voil )ran*oise qui nous guette, ta tante est inqui&te ' aussi nous rentrons trop tard. $t sans avoir pris le temps denlever nos affaires, nous montions vite che7 ma tante Lonie pour la rassurer et lui montrer que, contrairement ce quelle imaginait dj, il ne nous tait rien arriv, mais que nous tions alls ! du c.t de
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Puermantes # et, dame, quand on faisait cette promenade%l, ma tante savait pourtant bien quon ne pouvait jamais (tre s4r de lheure laquelle on serait rentr. ; L, )ran*oise, disait ma tante, quand je vous le disais, quils seraient alls du c.t de Puermantes 5 >on 6ieu 5 ils doivent avoir une faim 5 et votre gigot qui doit (tre tout dessch apr&s ce quil a attendu. =ussi est%ce une heure pour rentrer 5 comment, vous (tes alls du c.t de Puermantes 5 ; >ais je croyais que vous le savie7, Lonie, disait maman. "e pensais que )ran*oise nous avait vus sortir par la petite porte du potager. ,ar il y avait autour de ,ombray deux ! c.ts # pour les promenades, et si opposs quon ne sortait pas en effet de che7 nous par la m(me porte, quand on voulait aller dun c.t ou de lautre le c.t de >sglise%la%Mineuse, quon appelait aussi le c.t de che7 ?Sann parce quon passait devant la proprit de >. ?Sann pour aller par l, et le c.t de Puermantes. 6e >sglise%la%Mineuse, vrai dire, je nai jamais
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connu que le ! c.t # et des gens trangers qui venaient le dimanche se promener ,ombray, des gens que, cette fois, ma tante elle%m(me et nous tous ne ! connaissions point # et qu ce signe on tenait pour ! des gens qui seront venus de >sglise #. -uant Puermantes je devais un jour en conna1tre davantage, mais bien plus tard seulement ' et pendant toute mon adolescence, si >sglise tait pour moi quelque chose dinaccessible comme lhori7on, drob la vue, si loin quon all0t, par les plis dun terrain qui ne ressemblait dj plus celui de ,ombray, Puermantes, lui, ne mest apparu que comme le terme plut.t idal que rel de son propre ! c.t #, une sorte dexpression gographique abstraite comme la ligne de lquateur, comme le p.le, comme lorient. =lors, ! prendre par Puermantes # pour aller >sglise, ou le contraire, me4t sembl une expression aussi dnue de sens que prendre par lest pour aller louest. ,omme mon p&re parlait toujours du c.t de >sglise comme de la plus belle vue de la plaine quil conn4t et du c.t de Puermantes comme du type de paysage de rivi&re, je leur
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donnais, en les concevant ainsi comme deux entits, cette cohsion, cette unit qui nappartiennent quaux crations de notre esprit ' la moindre parcelle de chacun deux me semblait prcieuse et manifester leur excellence particuli&re, tandis qu c.t deux, avant quon f4t arriv sur le sol sacr de lun ou de lautre, les chemins purement matriels au milieu desquels ils taient poss comme lidal de la vue de plaine et lidal du paysage de rivi&re, ne valaient pas plus la peine d(tre regards que par le spectateur pris dart dramatique les petites rues qui avoisinent un th0tre. >ais surtout je mettais entre eux, bien plus que leurs distances 8ilomtriques, la distance quil y avait entre les deux parties de mon cerveau o/ je pensais eux, une de ces distances dans lesprit qui ne font pas quloigner, qui sparent et mettent dans un autre plan. $t cette dmarcation tait rendue plus absolue encore parce que cette habitude que nous avions de naller jamais vers les deux c.ts un m(me jour, dans une seule promenade, mais une fois du c.t de >sglise, une fois du c.t de Puermantes, les enfermait pour ainsi dire loin
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lun de lautre, inconnaissables lun lautre, dans les vases clos et sans communication entre eux dapr&s%midi diffrents. -uand on voulait aller du c.t de >sglise, on sortait Hpas trop t.t et m(me si le ciel tait couvert, parce que la promenade ntait pas bien longue et nentra1nait pas tropI comme pour aller nimporte o/, par la grande porte de la maison de ma tante sur la rue du ?aint%$sprit. 9n tait salu par larmurier, on jetait ses lettres la bo1te, on disait en passant Dhodore, de la part de )ran*oise, quelle navait plus dhuile ou de caf, et lon sortait de la ville par le chemin qui passait le long de la barri&re blanche du parc de >. ?Sann. =vant dy arriver, nous rencontrions, venue au%devant des trangers, lodeur de ses lilas. $ux%m(mes, dentre les petits cNurs verts et frais de leurs feuilles, levaient curieusement au% dessus de la barri&re du parc leurs panaches de plumes mauves ou blanches que lustrait, m(me lombre, le soleil o/ elles avaient baign. -uelques%uns, demi cachs par la petite maison en tuiles appele maison des =rchers, o/ logeait le gardien, dpassaient son pignon gothique de
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leur rose minaret. Les Uymphes du printemps eussent sembl vulgaires, aupr&s de ces jeunes houris qui gardaient dans ce jardin fran*ais les tons vifs et purs des miniatures de la Perse. >algr mon dsir denlacer leur taille souple et dattirer moi les boucles toiles de leur t(te odorante, nous passions sans nous arr(ter, mes parents nallant plus Dansonville depuis le mariage de ?Sann, et, pour ne pas avoir lair de regarder dans le parc, au lieu de prendre le chemin qui longe sa cl.ture et qui monte directement aux champs, nous en prenions un autre qui y conduit aussi, mais obliquement, et nous faisait dboucher trop loin. An jour, mon grand%p&re dit mon p&re ; Mous rappele7%vous que ?Sann a dit hier que, comme sa femme et sa fille partaient pour Qeims, il en profiterait pour aller passer vingt% quatre heures Paris T Uous pourrions longer le parc, puisque ces dames ne sont pas l, cela nous abrgerait dautant. Uous nous arr(t0mes un moment devant la barri&re. Le temps des lilas approchait de sa fin ' quelques%uns effusaient encore en hauts lustres
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mauves les bulles dlicates de leurs fleurs, mais dans bien des parties du feuillage o/ dferlait, il y avait seulement une semaine, leur mousse embaume, se fltrissait, diminue et noircie, une cume creuse, s&che et sans parfum. >on grand% p&re montrait mon p&re en quoi laspect des lieux tait rest le m(me, et en quoi il avait chang, depuis la promenade quil avait faite avec >. ?Sann le jour de la mort de sa femme, et il saisit cette occasion pour raconter cette promenade une fois de plus. 6evant nous, une alle borde de capucines montait en plein soleil vers le ch0teau. O droite, au contraire, le parc stendait en terrain plat. 9bscurcie par lombre des grands arbres qui lentouraient, une pi&ce deau avait t creuse par les parents de ?Sann ' mais dans ses crations les plus factices, cest sur la nature que lhomme travaille ' certains lieux font toujours rgner autour deux leur empire particulier, arborent leurs insignes immmoriaux au milieu dun parc comme ils auraient fait loin de toute intervention humaine, dans une solitude qui revient partout les entourer, surgie des ncessits
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de leur exposition et superpose lNuvre humaine. ,est ainsi quau pied de lalle qui dominait ltang artificiel, stait compose sur deux rangs, tresss de fleurs de myosotis et de pervenches, la couronne naturelle, dlicate et bleue qui ceint le front clair%obscur des eaux, et que le glaWeul, laissant flchir ses glaives avec un abandon royal, tendait sur leupatoire et la grenouillette au pied mouill les fleurs de lis en lambeaux, violettes et jaunes, de son sceptre lacustre. Le dpart de >lle ?Sann qui ; en m.tant la chance terrible de la voir appara1tre dans une alle, d(tre connu et mpris par la petite fille privilgie qui avait 2ergotte pour ami et allait avec lui visiter des cathdrales ; me rendait la contemplation de Dansonville indiffrente la premi&re fois o/ elle mtait permise, semblait au contraire ajouter cette proprit, aux yeux de mon grand%p&re et de mon p&re, des commodits, un agrment passager, et, comme fait, pour une excursion en pays de montagnes, labsence de tout nuage, rendre cette journe exceptionnellement propice une promenade de
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ce c.t ' jaurais voulu que leurs calculs fussent djous, quun miracle f1t appara1tre >lle ?Sann avec son p&re, si pr&s de nous que nous naurions pas le temps de lviter et serions obligs de faire sa connaissance. =ussi, quand tout dun coup, japer*us sur lherbe, comme un signe de sa prsence possible, un 8oufin oubli c.t dune ligne dont le bouchon flottait sur leau, je mempressai de dtourner dun autre c.t les regards de mon p&re et de mon grand%p&re. 6ailleurs ?Sann nous ayant dit que ctait mal lui de sabsenter, car il avait pour le moment de la famille demeure, la ligne pouvait appartenir quelque invit. 9n nentendait aucun bruit de pas dans les alles. 6ivisant la hauteur dun arbre incertain, un invisible oiseau singniait faire trouver la journe courte, explorait dune note prolonge la solitude environnante, mais il recevait delle une rplique si unanime, un choc en retour si redoubl de silence et dimmobilit quon aurait dit quil venait darr(ter pour toujours linstant quil avait cherch faire passer plus vite. La lumi&re tombait si implacable du ciel devenu fixe que lon aurait voulu se
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soustraire son attention, et leau dormante elle% m(me, dont des insectes irritaient perptuellement le sommeil, r(vant sans doute de quelque >aelstr.m imaginaire, augmentait le trouble o/ mavait jet la vue du flotteur de li&ge en semblant lentra1ner toute vitesse sur les tendues silencieuses du ciel reflt ' presque vertical il paraissait pr(t plonger et dj je me demandais, si, sans tenir compte du dsir et de la crainte que javais de la conna1tre, je navais pas le devoir de faire prvenir > lle ?Sann que le poisson mordait ; quand il me fallut rejoindre en courant mon p&re et mon grand%p&re qui mappelaient, tonns que je ne les eusse pas suivis dans le petit chemin qui monte vers les champs et o/ ils staient engags. "e le trouvai tout bourdonnant de lodeur des aubpines. La haie formait comme une suite de chapelles qui disparaissaient sous la jonche de leurs fleurs amonceles en reposoir ' au%dessous delles, le soleil posait terre un quadrillage de clart, comme sil venait de traverser une verri&re ' leur parfum stendait aussi onctueux, aussi dlimit en sa forme que si jeusse t devant lautel de la
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Mierge, et les fleurs, aussi pares, tenaient chacune dun air distrait son tincelant bouquet dtamines, fines et rayonnantes nervures de style flamboyant comme celles qui lglise ajouraient la rampe du jub ou les meneaux du vitrail et qui spanouissaient en blanche chair de fleur de fraisier. ,ombien naWves et paysannes en comparaison sembleraient les glantines qui, dans quelques semaines, monteraient elles aussi en plein soleil le m(me chemin rustique, en la soie unie de leur corsage rougissant quun souffle dfait. >ais javais beau rester devant les aubpines respirer, porter devant ma pense qui ne savait ce quelle devait en faire, perdre, retrouver leur invisible et fixe odeur, munir au rythme qui jetait leurs fleurs, ici et l, avec une allgresse juvnile et des intervalles inattendus comme certains intervalles musicaux, elles moffraient indfiniment le m(me charme avec une profusion inpuisable, mais sans me laisser approfondir davantage, comme ces mlodies quon rejoue cent fois de suite sans descendre plus avant dans leur secret. "e me dtournais delles un moment,
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pour les aborder ensuite avec des forces plus fra1ches. "e poursuivais jusque sur le talus qui, derri&re la haie, montait en pente raide vers les champs, quelques coquelicots perdus, quelques bluets rests paresseusement en arri&re, qui le dcoraient * et l de leurs fleurs comme la bordure dune tapisserie o/ appara1t clairsem le motif agreste qui triomphera sur le panneau ' rares encore, espacs comme les maisons isoles qui annoncent dj lapproche dun village, ils mannon*aient limmense tendue o/ dferlent les bls, o/ moutonnent les nuages, et la vue dun seul coquelicot hissant au bout de son cordage et faisant cingler au vent sa flamme rouge, au% dessus de sa boue graisseuse et noire, me faisait battre le cNur, comme au voyageur qui aper*oit sur une terre basse une premi&re barque choue que rpare un calfat, et scrie, avant de lavoir encore vue ! La >er 5 # Puis je revenais devant les aubpines comme devant ces chefs%dNuvre dont on croit quon saura mieux les voir quand on a cess un moment de les regarder, mais javais beau me faire un cran de mes mains pour navoir quelles sous les
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yeux, le sentiment quelles veillaient en moi restait obscur et vague, cherchant en vain se dgager, venir adhrer leurs fleurs. $lles ne maidaient pas lclaircir, et je ne pouvais demander dautres fleurs de le satisfaire. =lors me donnant cette joie que nous prouvons quand nous voyons de notre peintre prfr une Nuvre qui diff&re de celles que nous connaissions, ou bien si lon nous m&ne devant un tableau dont nous navions vu jusque%l quune esquisse au crayon, si un morceau entendu seulement au piano nous appara1t ensuite rev(tu des couleurs de lorchestre, mon grand%p&re mappelant et me dsignant la haie de Dansonville, me dit ! Doi qui aimes les aubpines, regarde un peu cette pine rose ' est%elle jolie 5 # $n effet ctait une pine, mais rose, plus belle encore que les blanches. $lle aussi avait une parure de f(te, de ces seules vraies f(tes que sont les f(tes religieuses, puisquun caprice contingent ne les applique pas comme les f(tes mondaines un jour quelconque qui ne leur est pas spcialement destin, qui na rien dessentiellement fri ; mais une parure plus riche encore, car les fleurs
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attaches sur la branche, les unes au%dessus des autres, de mani&re ne laisser aucune place qui ne f4t dcore, comme des pompons qui enguirlandent une houlette rococo, taient ! en couleur #, par consquent dune qualit suprieure selon lesthtique de ,ombray, si lon en jugeait par lchelle des prix dans le ! magasin # de la Place ou che7 ,amus o/ taient plus chers ceux des biscuits qui taient roses. >oi%m(me japprciais plus le fromage la cr&me rose, celui o/ lon mavait permis dcraser des fraises. $t justement ces fleurs avaient choisi une de ces teintes de chose mangeable, ou de tendre embellissement une toilette pour une grande f(te, qui, parce quelles leur prsentent la raison de leur supriorit, sont celles qui semblent belles avec le plus dvidence aux yeux des enfants, et cause de cela, gardent toujours pour eux quelque chose de plus vif et de plus naturel que les autres teintes, m(me lorsquils ont compris quelles ne promettaient rien leur gourmandise et navaient pas t choisies par la couturi&re. $t certes, je lavais tout de suite senti, comme devant les pines blanches
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mais avec plus dmerveillement, que ce ntait pas facticement, par un artifice de fabrication humaine, qutait traduite lintention de festivit dans les fleurs, mais que ctait la nature qui, spontanment, lavait exprime avec la naWvet dune commer*ante de village travaillant pour un reposoir, en surchargeant larbuste de ces rosettes dun ton trop tendre et dun pompadour provincial. =u haut des branches, comme autant de ces petits rosiers aux pots cachs dans des papiers en dentelles, dont aux grandes f(tes on faisait rayonner sur lautel les minces fuses, pullulaient mille petits boutons dune teinte plus p0le qui, en sentrouvrant, laissaient voir, comme au fond dune coupe de marbre rose, de rouges sanguines, et trahissaient, plus encore que les fleurs, lessence particuli&re, irrsistible, de lpine, qui, partout o/ elle bourgeonnait, o/ elle allait fleurir, ne le pouvait quen rose. +ntercal dans la haie, mais aussi diffrent delle quune jeune fille en robe de f(te au milieu de personnes en nglig qui resteront la maison, tout pr(t pour le mois de >arie, dont il semblait faire partie dj, tel brillait en souriant dans sa fra1che
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toilette rose larbuste catholique et dlicieux. La haie laissait voir lintrieur du parc une alle borde de jasmins, de penses et de verveines entre lesquelles des girofles ouvraient leurs bourses fra1ches du rose odorant et pass dun cuir ancien de ,ordoue, tandis que sur le gravier un long tuyau darrosage peint en vert, droulant ses circuits, dressait aux points o/ il tait perc au%dessus des fleurs, dont il imbibait les parfums, lventail vertical et prismatique de ses gouttelettes multicolores. Dout coup, je marr(tai, je ne pus plus bouger, comme il arrive quand une vision ne sadresse pas seulement nos regards, mais requiert des perceptions plus profondes et dispose de notre (tre tout entier. Ane fillette dun blond roux, qui avait lair de rentrer de promenade et tenait la main une b(che de jardinage, nous regardait, levant son visage sem de taches roses. ?es yeux noirs brillaient et, comme je ne savais pas alors, ni ne lai appris depuis, rduire en ses lments objectifs une impression forte, comme je navais pas, ainsi quon dit, asse7 ! desprit dobservation # pour dgager la notion de leur couleur, pendant
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longtemps, chaque fois que je repensai elle, le souvenir de leur clat se prsentait aussit.t moi comme celui dun vif a7ur, puisquelle tait blonde de sorte que, peut%(tre si elle navait pas eu des yeux aussi noirs ; ce qui frappait tant la premi&re fois quon la voyait ; je naurais pas t, comme je le fus, plus particuli&rement amoureux, en elle, de ses yeux bleus. "e la regardai, dabord de ce regard qui nest pas que le porte%parole des yeux, mais la fen(tre duquel se penchent tous les sens, anxieux et ptrifis, le regard qui voudrait toucher, capturer, emmener le corps quil regarde et l0me avec lui ' puis, tant javais peur que dune seconde lautre mon grand%p&re et mon p&re, apercevant cette jeune fille, me fissent loigner en me disant de courir un peu devant eux, dun second regard, inconsciemment supplicateur, qui t0chait de la forcer faire attention moi, me conna1tre 5 $lle jeta en avant et de c.t ses pupilles pour prendre connaissance de mon grandp&re et de mon p&re, et sans doute lide quelle en rapporta fut celle que nous tions ridicules, car elle se dtourna, et dun air indiffrent et ddaigneux, se
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pla*a de c.t pour pargner son visage d(tre dans leur champ visuel ' et tandis que continuant marcher et ne layant pas aper*ue, ils mavaient dpass, elle laissa ses regards filer de toute leur longueur dans ma direction, sans expression particuli&re, sans avoir lair de me voir, mais avec une fixit et un sourire dissimul, que je ne pouvais interprter dapr&s les notions que lon mavait donnes sur la bonne ducation que comme une preuve doutrageant mpris ' et sa main esquissait en m(me temps un geste indcent, auquel quand il tait adress en public une personne quon ne connaissait pas, le petit dictionnaire de civilit que je portais en moi ne donnait quun seul sens, celui dune intention insolente. ; =llons, Pilberte, viens ' quest%ce que tu fais, cria dune voix per*ante et autoritaire une dame en blanc que je navais pas vue, et quelque distance de laquelle un monsieur habill de coutil et que je ne connaissais pas fixait sur moi des yeux qui lui sortaient de la t(te ' et cessant brusquement de sourire, la jeune fille prit sa b(che et sloigna sans se retourner de mon
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c.t, dun air docile, impntrable et sournois. =insi passa pr&s de moi ce nom de Pilberte, donn comme un talisman qui me permettait peut%(tre de retrouver un jour celle dont il venait de faire une personne et qui, linstant davant, ntait quune image incertaine. =insi passa%t%il, profr au%dessus des jasmins et des girofles, aigre et frais comme les gouttes de larrosoir vert ' imprgnant, irisant la 7one dair pur quil avait traverse ; et quil isolait ; du myst&re de la vie de celle quil dsignait pour les (tres heureux qui vivaient, qui voyageaient avec elle ' dployant sous lpinier rose, hauteur de mon paule, la quintessence de leur familiarit, pour moi si douloureuse, avec elle, avec linconnu de sa vie o/ je nentrerais pas. An instant Htandis que nous nous loignions et que mon grand%p&re murmurait ! ,e pauvre ?Sann, quel r.le ils lui font jouer on le fait partir pour quelle reste seule avec son ,harlus, car cest lui, je lai reconnu 5 $t cette petite, m(le toute cette infamie 5 #I limpression laisse en moi par le ton despotique avec lequel la m&re de Pilberte lui avait parl sans quelle
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rpliqu0t, en me la montrant comme force dobir quelquun, comme ntant pas suprieure tout, calma un peu ma souffrance, me rendit quelque espoir et diminua mon amour. >ais bien vite cet amour sleva de nouveau en moi comme une raction par quoi mon cNur humili voulait se mettre de niveau avec Pilberte ou labaisser jusqu lui. "e laimais, je regrettais de ne pas avoir eu le temps et linspiration de loffenser, de lui faire mal, et de la forcer se souvenir de moi. "e la trouvais si belle que jaurais voulu pouvoir revenir sur mes pas, pour lui crier en haussant les paules ! ,omme je vous trouve laide, grotesque, comme vous me rpugne7 5 # ,ependant je mloignais, emportant pour toujours, comme premier type dun bonheur inaccessible aux enfants de mon esp&ce de par des lois naturelles impossibles transgresser, limage dune petite fille rousse, la peau seme de taches roses, qui tenait une b(che et qui riait en laissant filer sur moi de longs regards sournois et inexpressifs. $t dj le charme dont son nom avait encens cette place sous les pines roses o/ il avait t entendu
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ensemble par elle et par moi, allait gagner, enduire, embaumer tout ce qui lapprochait, ses grands%parents que les miens avaient eu lineffable bonheur de conna1tre, la sublime profession dagent de change, le douloureux quartier des ,hamps%Xlyses quelle habitait Paris. ! Lonie, dit mon grand%p&re en rentrant, jaurais voulu tavoir avec nous tant.t. Du ne reconna1trais pas Dansonville. ?i javais os, je taurais coup une branche de ces pines roses que tu aimais tant. # >on grand%p&re racontait ainsi notre promenade ma tante Lonie, soit pour la distraire, soit quon ne4t pas perdu tout espoir darriver la faire sortir. 9r elle aimait beaucoup autrefois cette proprit, et dailleurs les visites de ?Sann avaient t les derni&res quelle avait re*ues, alors quelle fermait dj sa porte tout le monde. $t de m(me que, quand il venait maintenant prendre de ses nouvelles Helle tait la seule personne de che7 nous quil demand0t encore voirI, elle lui faisait rpondre quelle tait fatigue, mais quelle le laisserait entrer la prochaine fois, de m(me elle dit ce soir%
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l ! 9ui, un jour quil fera beau, jirai en voiture jusqu la porte du parc. # ,est sinc&rement quelle le disait. $lle e4t aim revoir ?Sann et Dansonville ' mais le dsir quelle en avait suffisait ce qui lui restait de forces ' sa ralisation les e4t excdes. -uelquefois le beau temps lui rendait un peu de vigueur, elle se levait, shabillait ' la fatigue commen*ait avant quelle f4t passe dans lautre chambre et elle rclamait son lit. ,e qui avait commenc pour elle ; plus t.t seulement que cela narrive dhabitude ; cest ce grand renoncement de la vieillesse qui se prpare la mort, senveloppe dans sa chrysalide, et quon peut observer, la fin des vies qui se prolongent tard, m(me entre les anciens amants qui se sont le plus aims, entre les amis unis par les liens les plus spirituels, et qui, partir dune certaine anne cessent de faire le voyage ou la sortie ncessaire pour se voir, cessent de scrire et savent quils ne communiqueront plus en ce monde. >a tante devait parfaitement savoir quelle ne reverrait pas ?Sann, quelle ne quitterait plus jamais la maison, mais cette rclusion dfinitive devait lui (tre rendue asse7
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aise pour la raison m(me qui, selon nous, aurait d4 la lui rendre plus douloureuse cest que cette rclusion lui tait impose par la diminution quelle pouvait constater chaque jour dans ses forces, et qui, en faisant de chaque action, de chaque mouvement, une fatigue, sinon une souffrance, donnait pour elle linaction, lisolement, au silence, la douceur rparatrice et bnie du repos. >a tante nalla pas voir la haie dpines roses, mais tous moments je demandais mes parents si elle nirait pas, si autrefois elle allait souvent Dansonville, t0chant de les faire parler des parents et grands%parents de >lle ?Sann qui me semblaient grands comme des 6ieux. ,e nom, devenu pour moi presque mythologique, de ?Sann, quand je causais avec mes parents, je languissais du besoin de le leur entendre dire, je nosais pas le prononcer moi%m(me, mais je les entra1nais sur des sujets qui avoisinaient Pilberte et sa famille, qui la concernaient, o/ je ne me sentais pas exil trop loin delle ' et je contraignais tout dun coup mon p&re, en feignant de croire par exemple que la charge de mon
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grand%p&re avait t dj avant lui dans notre famille, ou que la haie dpines roses que voulait voir ma tante Lonie se trouvait en terrain communal, rectifier mon assertion, me dire, comme malgr moi, comme de lui%m(me ! >ais non, cette charge%l tait au p&re de S>ann, cette haie fait partie du parc de S>ann. # =lors jtais oblig de reprendre ma respiration, tant, en se posant sur la place o/ il tait toujours crit en moi, pesait mtouffer ce nom qui, au moment o/ je lentendais, me paraissait plus plein que tout autre, parce quil tait lourd de toutes les fois o/, davance, je lavais mentalement profr. +l me causait un plaisir que jtais confus davoir os rclamer mes parents, car ce plaisir tait si grand quil avait d4 exiger deux pour quils me le procurassent beaucoup de peine, et sans compensation, puisquil ntait pas un plaisir pour eux. =ussi je dtournais la conversation par discrtion. Par scrupule aussi. Doutes les sductions singuli&res que je mettais dans ce nom de ?Sann, je les retrouvais en lui d&s quils le pronon*aient. +l me semblait alors tout dun coup que mes parents ne pouvaient pas
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ne pas les ressentir, quils se trouvaient placs mon point de vue, quils apercevaient leur tour, absolvaient, pousaient mes r(ves, et jtais malheureux comme si je les avais vaincus et dpravs. ,ette anne%l, quand, un peu plus t.t que dhabitude, mes parents eurent fix le jour de rentrer Paris, le matin du dpart, comme on mavait fait friser pour (tre photographi, coiffer avec prcaution un chapeau que je navais encore jamais mis et rev(tir une douillette de velours, apr&s mavoir cherch partout, ma m&re me trouva en larmes dans le petit raidillon contigu Dansonville, en train de dire adieu aux aubpines, entourant de mes bras les branches piquantes, et, comme une princesse de tragdie qui p&seraient ces vains ornements, ingrat envers limportune main qui en formant tous ces nNuds avait pris soin sur mon front dassembler mes cheveux, foulant aux pieds mes papillotes arraches et mon chapeau neuf. >a m&re ne fut pas touche par mes larmes, mais elle ne put retenir un cri la vue de la coiffe dfonce et de la douillette perdue. "e ne lentendis pas ! ] mes pauvres
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petites aubpines, disais%je en pleurant, ce nest pas vous qui voudrie7 me faire du chagrin, me forcer partir. Mous, vous ne mave7 jamais fait de peine 5 =ussi je vous aimerai toujours. # $t, essuyant mes larmes, je leur promettais, quand je serais grand, de ne pas imiter la vie insense des autres hommes et, m(me Paris, les jours de printemps, au lieu daller faire des visites et couter des niaiseries, de partir dans la campagne voir les premi&res aubpines. Ane fois dans les champs, on ne les quittait plus pendant tout le reste de la promenade quon faisait du c.t de >sglise. +ls taient perptuellement parcourus, comme par un chemineau invisible, par le vent qui tait pour moi le gnie particulier de ,ombray. ,haque anne, le jour de notre arrive, pour sentir que jtais bien ,ombray, je montais le retrouver qui courait dans les sayons et me faisait courir sa suite. 9n avait toujours le vent c.t de soi du c.t de >sglise, sur cette plaine bombe o/ pendant des lieues il ne rencontre aucun accident de terrain. "e savais que >lle ?Sann allait souvent Laon passer quelques jours et, bien que ce f4t
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plusieurs lieues, la distance se trouvant compense par labsence de tout obstacle, quand, par les chauds apr&s%midi, je voyais un m(me souffle, venu de lextr(me hori7on, abaisser les bls les plus loigns, se propager comme un flot sur toute limmense tendue et venir se coucher, murmurant et ti&de, parmi les sainfoins et les tr&fles, mes pieds, cette plaine qui nous tait commune tous deux semblait nous rapprocher, nous unir, je pensais que ce souffle avait pass aupr&s delle, que ctait quelque message delle quil me chuchotait sans que je pusse le comprendre, et je lembrassais au passage. O gauche tait un village qui sappelait ,hampieu HCampus Pagani, selon le curI. ?ur la droite, on apercevait par del les bls les deux clochers cisels et rustiques de ?aint%=ndr%des%,hamps, eux%m(mes effils, cailleux, imbriqus dalvoles, guillochs, jaunissants et grumeleux, comme deux pis. O intervalles symtriques, au milieu de linimitable ornementation de leurs feuilles quon ne peut confondre avec la feuille daucun autre arbre fruitier, les pommiers ouvraient leurs larges
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ptales de satin blanc ou suspendaient les timides bouquets de leurs rougissants boutons. ,est du c.t de >sglise que jai remarqu pour la premi&re fois lombre ronde que les pommiers font sur la terre ensoleille, et aussi ces soies dor impalpable que le couchant tisse obliquement sous les feuilles, et que je voyais mon p&re interrompre de sa canne sans les faire jamais dvier. Parfois dans le ciel de lapr&s%midi passait la lune blanche comme une nue, furtive, sans clat, comme une actrice dont ce nest pas lheure de jouer et qui, de la salle, en toilette de ville, regarde un moment ses camarades, seffa*ant, ne voulant pas quon fasse attention elle. "aimais retrouver son image dans des tableaux et dans des livres, mais ces Nuvres dart taient bien diffrentes ; du moins pendant les premi&res annes, avant que 2loch e4t accoutum mes yeux et ma pense des harmonies plus subtiles ; de celles o/ la lune me para1trait belle aujourdhui et o/ je ne leusse pas reconnue alors. ,tait, par exemple, quelque roman de ?aintine, un paysage de Pleyre o/ elle dcoupe nettement sur le ciel
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une faucille dargent, de ces Nuvres naWvement incompl&tes comme taient mes propres impressions et que les sNurs de ma grandm&re sindignaient de me voir aimer. $lles pensaient quon doit mettre devant les enfants, et quils font preuve de go4t en aimant dabord les Nuvres que parvenu la maturit, on admire dfinitivement. ,est sans doute quelles se figuraient les mrites esthtiques comme des objets matriels quun Nil ouvert ne peut faire autrement que de percevoir, sans avoir eu besoin den m4rir lentement des quivalents dans son propre cNur. ,est du c.t de >sglise, >ontjouvain, maison situe au bord dune grande mare et adosse un talus buissonneux que demeurait >. Minteuil. =ussi croisait%on souvent sur la route sa fille, conduisant un buggy toute allure. O partir dune certaine anne on ne la rencontra plus seule, mais avec une amie plus 0ge, qui avait mauvaise rputation dans le pays et qui un jour sinstalla dfinitivement >ontjouvain. 9n disait ! )aut%il que ce pauvre >. Minteuil soit aveugl par la tendresse pour ne pas sapercevoir de ce quon raconte, et permettre sa fille, lui qui
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se scandalise dune parole dplace, de faire vivre sous son toit une femme pareille. +l dit que cest une femme suprieure, un grand cNur et quelle aurait eu des dispositions extraordinaires pour la musique si elle les avait cultives. +l peut (tre s4r que ce nest pas de musique quelle soccupe avec sa fille. # >. Minteuil le disait ' et il est en effet remarquable combien une personne excite toujours dadmiration pour ses qualits morales che7 les parents de toute autre personne avec qui elle a des relations charnelles. Lamour physique, si injustement dcri, force tellement tout (tre manifester jusquaux moindres parcelles quil poss&de de bont, dabandon de soi, quelles resplendissent jusquaux yeux de lentourage immdiat. Le docteur Percepied qui sa grosse voix et ses gros sourcils permettaient de tenir tant quil voulait le r.le de perfide dont il navait pas le physique, sans compromettre en rien sa rputation inbranlable et immrite de bourru bienfaisant, savait faire rire aux larmes le cur et tout le monde en disant dun ton rude ! R bien 5 il para1t quelle fait de la musique avec son amie, >lle Minteuil. [a a lair de vous
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tonner. >oi je sais pas. ,est le p&re Minteuil qui ma encore dit *a hier. =pr&s tout, elle a bien le droit daimer la musique, cte fille. >oi je ne suis pas pour contrarier les vocations artistiques des enfants. Minteuil non plus ce quil para1t. $t puis lui aussi il fait de la musique avec lamie de sa fille. =h 5 sapristi on en fait une musique dans cte bo1te%l. >ais quest%ce que vous ave7 rire ' mais ils font trop de musique ces gens. Lautre jour jai rencontr le p&re Minteuil pr&s du cimeti&re. +l ne tenait pas sur ses jambes. # Pour ceux qui comme nous virent cette poque >. Minteuil viter les personnes quil connaissait, se dtourner quand il les apercevait, vieillir en quelques mois, sabsorber dans son chagrin, devenir incapable de tout effort qui navait pas directement le bonheur de sa fille pour but, passer des journes enti&res devant la tombe de sa femme ; il e4t t difficile de ne pas comprendre quil tait en train de mourir de chagrin, et de supposer quil ne se rendait pas compte des propos qui couraient. +l les connaissait, peut%(tre m(me y ajoutait%il foi. +l nest peut%(tre pas une personne, si grande que
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soit sa vertu, que la complexit des circonstances ne puisse amener vivre un jour dans la familiarit du vice quelle condamne le plus formellement ; sans quelle le reconnaisse dailleurs tout fait sous le dguisement de faits particuliers quil rev(t pour entrer en contact avec elle et la faire souffrir paroles bi7arres, attitude inexplicable, un certain soir, de tel (tre quelle a par ailleurs tant de raisons pour aimer. >ais pour un homme comme >. Minteuil il devait entrer bien plus de souffrance que pour un autre dans la rsignation une de ces situations quon croit tort (tre lapanage exclusif du monde de la boh&me elles se produisent chaque fois qua besoin de se rserver la place et la scurit qui lui sont ncessaires un vice que la nature elle%m(me fait panouir che7 un enfant, parfois rien quen m(lant les vertus de son p&re et de sa m&re, comme la couleur de ses yeux. >ais de ce que >. Minteuil connaissait peut%(tre la conduite de sa fille, il ne sensuit pas que son culte pour elle en e4t t diminu. Les faits ne pn&trent pas dans le monde o/ vivent nos croyances, ils nont pas fait na1tre celles%ci, ils ne les dtruisent pas ' ils
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peuvent leur infliger les plus constants dmentis sans les affaiblir, et une avalanche de malheurs ou de maladies se succdant sans interruption dans une famille ne la fera pas douter de la bont de son 6ieu ou du talent de son mdecin. >ais quand >. Minteuil songeait sa fille et lui% m(me du point de vue du monde, du point de vue de leur rputation, quand il cherchait se situer avec elle au rang quils occupaient dans lestime gnrale, alors ce jugement dordre social, il le portait exactement comme le4t fait lhabitant de ,ombray qui lui e4t t le plus hostile, il se voyait avec sa fille dans le dernier bas%fond, et ses mani&res en avaient re*u depuis peu cette humilit, ce respect pour ceux qui se trouvaient au%dessus de lui et quil voyait den bas Heussent% ils t fort au%dessous de lui jusque%lI, cette tendance chercher remonter jusqu eux, qui est une rsultante presque mcanique de toutes les dchances. An jour que nous marchions avec ?Sann dans une rue de ,ombray, >. Minteuil qui dbouchait dune autre stait trouv trop brusquement en face de nous pour avoir le temps de nous viter ' et ?Sann avec cette orgueilleuse
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charit de lhomme du monde qui, au milieu de la dissolution de tous ses prjugs moraux, ne trouve dans linfamie dautrui quune raison dexercer envers lui une bienveillance dont les tmoignages chatouillent dautant plus lamour% propre de celui qui les donne, quil les sent plus prcieux celui qui les re*oit, avait longuement caus avec >. Minteuil, qui jusque%l il nadressait pas la parole, et lui avait demand avant de nous quitter sil nenverrait pas un jour sa fille jouer Dansonville. ,tait une invitation qui, il y a deux ans, e4t indign >. Minteuil, mais qui, maintenant, le remplissait de sentiments si reconnaissants quil se croyait oblig par eux ne pas avoir lindiscrtion de laccepter. Lamabilit de ?Sann envers sa fille lui semblait (tre en soi% m(me un appui si honorable et si dlicieux quil pensait quil valait peut%(tre mieux ne pas sen servir, pour avoir la douceur toute platonique de le conserver. ; -uel homme exquis, nous dit%il, quand ?Sann nous eut quitts, avec la m(me enthousiaste vnration qui tient de spirituelles et jolies bourgeoises en respect et sous le charme
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dune duchesse, f4t%elle laide et sotte. -uel homme exquis 5 -uel malheur quil ait fait un mariage tout fait dplac. $t alors, tant les gens les plus sinc&res sont m(ls dhypocrisie et dpouillent en causant avec une personne lopinion quils ont delle et expriment d&s quelle nest plus l, mes parents dplor&rent avec >. Minteuil le mariage de ?Sann au nom de principes et de convenances auxquels Hpar cela m(me quils les invoquaient en commun avec lui, en braves gens de m(me acabitI ils avaient lair de sous%entendre quil ntait pas contrevenu >ontjouvain. >. Minteuil nenvoya pas sa fille che7 ?Sann. $t celui%ci f4t le premier le regretter. ,ar, chaque fois quil venait de quitter >. Minteuil, il se rappelait quil avait depuis quelque temps un renseignement lui demander sur quelquun qui portait le m(me nom que lui, un de ses parents, croyait%il. $t cette fois%l il stait bien promis de ne pas oublier ce quil avait lui dire, quand >. Minteuil enverrait sa fille Dansonville. ,omme la promenade du c.t de >sglise tait la moins longue des deux que nous faisions
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autour de ,ombray et qu cause de cela on la rservait pour les temps incertains, le climat du c.t de >sglise tait asse7 pluvieux et nous ne perdions jamais de vue la lisi&re des bois de Qoussainville dans lpaisseur desquels nous pourrions nous mettre couvert. ?ouvent le soleil se cachait derri&re une nue qui dformait son ovale et dont il jaunissait la bordure. Lclat, mais non la clart, tait enlev la campagne o/ toute vie semblait suspendue, tandis que le petit village de Qoussainville sculptait sur le ciel le relief de ses ar(tes blanches avec une prcision et un fini accablants. An peu de vent faisait envoler un corbeau qui retombait dans le lointain, et, contre le ciel blanchissant, le lointain des bois paraissait plus bleu, comme peint dans ces camaWeux qui dcorent les trumeaux des anciennes demeures. >ais dautres fois se mettait tomber la pluie dont nous avait menacs le capucin que lopticien avait sa devanture ' les gouttes deau, comme des oiseaux migrateurs qui prennent leur vol tous ensemble, descendaient rangs presss du ciel. $lles ne se sparent point, elles ne vont pas
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laventure pendant la rapide traverse, mais chacune tenant sa place attire elle celle qui la suit et le ciel en est plus obscurci quau dpart des hirondelles. Uous nous rfugiions dans le bois. -uand leur voyage semblait fini, quelques% unes, plus dbiles, plus lentes, arrivaient encore. >ais nous ressortions de notre abri, car les gouttes se plaisent aux feuillages, et la terre tait dj presque sche que plus dune sattardait jouer sur les nervures dune feuille, et suspendue la pointe, repose, brillant au soleil, tout dun coup se laissait glisser de toute la hauteur de la branche et nous tombait sur le ne7. ?ouvent aussi nous allions nous abriter, p(le% m(le avec les saints et les patriarches de pierre sous le porche de ?aint%=ndr%des%,hamps. -ue cette glise tait fran*aise 5 =u%dessus de la porte, les saints, les rois%chevaliers une fleur de lys la main, des sc&nes de noces et de funrailles, taient reprsents comme ils pouvaient l(tre dans l0me de )ran*oise. Le sculpteur avait aussi narr certaines anecdotes relatives =ristote et Mirgile de la m(me fa*on que )ran*oise la cuisine parlait volontiers de
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saint Louis comme si elle lavait personnellement connu, et gnralement pour faire honte par la comparaison mes grands%parents moins ! justes #. 9n sentait que les notions que lartiste mdival et la paysanne mdivale Hsurvivant au L+Le si&cleI avaient de lhistoire ancienne ou chrtienne, et qui se distinguaient par autant dinexactitude que de bonhomie, ils les tenaient non des livres, mais dune tradition la fois antique et directe, ininterrompue, orale, dforme, mconnaissable et vivante. Ane autre personnalit de ,ombray que je reconnaissais aussi, virtuelle et prophtise, dans la sculpture gothique de ?aint%=ndr%des%,hamps ctait le jeune Dhodore, le gar*on de che7 ,amus. )ran*oise sentait dailleurs si bien en lui un pays et un contemporain que, quand ma tante Lonie tait trop malade pour que )ran*oise p4t suffire la retourner dans son lit, la porter dans son fauteuil, plut.t que de laisser la fille de cuisine monter se faire ! bien voir # de ma tante, elle appelait Dhodore. 9r ce gar*on, qui passait et avec raison pour si mauvais sujet, tait tellement rempli de l0me qui avait dcor ?aint%=ndr%
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des%,hamps et notamment des sentiments de respect que )ran*oise trouvait dus aux ! pauvres malades #, ! sa pauvre ma1tresse #, quil avait pour soulever la t(te de ma tante sur son oreiller la mine naWve et 7le des petits anges des bas% reliefs, sempressant, un cierge la main, autour de la Mierge dfaillante, comme si les visages de pierre sculpte, gris0tres et nus, ainsi que sont les bois en hiver, ntaient quun ensommeillement, quune rserve, pr(te refleurir dans la vie en innombrables visages populaires, rvrends et futs comme celui de Dhodore, enlumins de la rougeur dune pomme m4re. Uon plus applique la pierre comme ces petits anges, mais dtache du porche, dune stature plus quhumaine, debout sur un socle comme sur un tabouret qui lui vit0t de poser ses pieds sur le sol humide, une sainte avait les joues pleines, le sein ferme et qui gonflait la draperie comme une grappe m4re dans un sac de crin, le front troit, le ne7 court et mutin, les prunelles enfonces, lair valide, insensible et courageux des paysannes de la contre. ,ette ressemblance, qui insinuait dans la statue une douceur que je ny avais pas cherche,
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tait souvent certifie par quelque fille des champs, venue comme nous se mettre couvert, et dont la prsence, pareille celle de ces feuillages paritaires qui ont pouss c.t des feuillages sculpts, semblait destine permettre, par une confrontation avec la nature, de juger de la vrit de lNuvre dart. 6evant nous, dans le lointain, terre promise ou maudite, Qoussainville, dans les murs duquel je nai jamais pntr, Qoussainville, tant.t, quand la pluie avait dj cess pour nous, continuait (tre ch0ti comme un village de la 2ible par toutes les lances de lorage qui flagellaient obliquement les demeures de ses habitants, ou bien tait dj pardonn par 6ieu le P&re qui faisait descendre vers lui, ingalement longues, comme les rayons dun ostensoir dautel, les tiges dor effranges de son soleil reparu. -uelquefois le temps tait tout fait g0t, il fallait rentrer et rester enferm dans la maison. [ et l au loin dans la campagne que lobscurit et lhumidit faisaient ressembler la mer, des maisons isoles, accroches au flanc dune colline plonge dans la nuit et dans leau,
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brillaient comme des petits bateaux qui ont repli leurs voiles et sont immobiles au large pour toute la nuit. >ais quimportait la pluie, quimportait lorage 5 Lt, le mauvais temps nest quune humeur passag&re, superficielle, du beau temps sous%jacent et fixe, bien diffrent du beau temps instable et fluide de lhiver et qui, au contraire, install sur la terre o/ il sest solidifi en denses feuillages sur lesquels la pluie peut sgoutter sans compromettre la rsistance de leur permanente joie, a hiss pour toute la saison, jusque dans les rues du village, aux murs des maisons et des jardins, ses pavillons de soie violette ou blanche. =ssis dans le petit salon, o/ jattendais lheure du d1ner en lisant, jentendais leau dgoutter de nos marronniers, mais je savais que laverse ne faisait que vernir leurs feuilles et quils promettaient de demeurer l, comme des gages de lt, toute la nuit pluvieuse, assurer la continuit du beau temps ' quil avait beau pleuvoir, demain, au%dessus de la barri&re blanche de Dansonville, onduleraient, aussi nombreuses, de petites feuilles en forme de cNur ' et cest sans tristesse que japercevais le
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peuplier de la rue des Perchamps adresser lorage des supplications et des salutations dsespres ' cest sans tristesse que jentendais au fond du jardin les derniers roulements du tonnerre roucouler dans les lilas. ?i le temps tait mauvais d&s le matin, mes parents renon*aient la promenade et je ne sortais pas. >ais je pris ensuite lhabitude daller, ces jours%l, marcher seul du c.t de >sglise% la%Mineuse, dans lautomne o/ nous d4mes venir ,ombray pour la succession de ma tante Lonie, car elle tait enfin morte, faisant triompher la fois ceux qui prtendaient que son rgime affaiblissant finirait par la tuer, et non moins les autres qui avaient toujours soutenu quelle souffrait dune maladie non pas imaginaire mais organique, lvidence de laquelle les sceptiques seraient bien obligs de se rendre quand elle y aurait succomb ' et ne causant par sa mort de grande douleur qu un seul (tre, mais celui%l, sauvage. Pendant les quin7e jours que dura la derni&re maladie de ma tante, )ran*oise ne la quitta pas un instant, ne se dshabilla pas, ne laissa personne lui donner
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aucun soin, et ne quitta son corps que quand il fut enterr. =lors nous compr1mes que cette sorte de crainte o/ )ran*oise avait vcu des mauvaises paroles, des soup*ons, des col&res de ma tante avait dvelopp che7 elle un sentiment que nous avions pris pour de la haine et qui tait de la vnration et de lamour. ?a vritable ma1tresse, aux dcisions impossibles prvoir, aux ruses difficiles djouer, au bon cNur facile flchir, sa souveraine, son mystrieux et tout%puissant monarque ntait plus. O c.t delle nous comptions pour bien peu de chose. +l tait loin le temps o/, quand nous avions commenc venir passer nos vacances ,ombray, nous possdions autant de prestige que ma tante aux yeux de )ran*oise. ,et automne%l, tout occups des formalits remplir, des entretiens avec les notaires et avec les fermiers, mes parents, nayant gu&re de loisir pour faire des sorties que le temps dailleurs contrariait, prirent lhabitude de me laisser aller me promener sans eux du c.t de >sglise, envelopp dans un grand plaid qui me protgeait contre la pluie et que je jetais dautant plus volontiers sur mes paules que je sentais que
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ses rayures cossaises scandalisaient )ran*oise, dans lesprit de qui on naurait pu faire entrer lide que la couleur des v(tements na rien faire avec le deuil et qui dailleurs le chagrin que nous avions de la mort de ma tante plaisait peu, parce que nous navions pas donn de grand repas fun&bre, que nous ne prenions pas un son de voix spcial pour parler delle, que m(me parfois je chantonnais. "e suis s4r que dans un livre ; et en cela jtais bien moi%m(me comme )ran*oise ; cette conception du deuil dapr&s la ,hanson de Qoland et le portail de ?aint%=ndr% des%,hamps me4t t sympathique. >ais d&s que )ran*oise tait aupr&s de moi, un dmon me poussait souhaiter quelle f4t en col&re, je saisissais le moindre prtexte pour lui dire que je regrettais ma tante parce que ctait une bonne femme, malgr ses ridicules, mais nullement parce que ctait ma tante, quelle e4t pu (tre ma tante et me sembler odieuse, et sa mort ne me faire aucune peine, propos qui meussent sembl ineptes dans un livre. ?i alors )ran*oise, remplie comme un po&te dun flot de penses confuses sur le chagrin, sur
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les souvenirs de famille, sexcusait de ne pas savoir rpondre mes thories et disait ! "e ne sais pas mesprimer #, je triomphais de cet aveu avec un bon sens ironique et brutal digne du docteur Percepied ' et si elle ajoutait ! $lle tait tout de m(me de la parent&se, il reste toujours le respect quon doit la parent&se #, je haussais les paules et je me disais ! "e suis bien bon de discuter avec une illettre qui fait des cuirs pareils #, adoptant ainsi pour juger )ran*oise le point de vue mesquin dhommes dont ceux qui les mprisent le plus dans limpartialit de la mditation, sont fort capables de tenir le r.le, quand ils jouent une des sc&nes vulgaires de la vie. >es promenades de cet automne%l furent dautant plus agrables que je les faisais apr&s de longues heures passes sur un livre. -uand jtais fatigu davoir lu toute la matine dans la salle, jetant mon plaid sur mes paules, je sortais mon corps oblig depuis longtemps de garder limmobilit, mais qui stait charg sur place danimation et de vitesse accumules, avait besoin ensuite, comme une toupie quon l0che, de
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les dpenser dans toutes les directions. Les murs des maisons, la haie de Dansonville, les arbres du bois de Qoussainville, les buissons auxquels sadosse >ontjouvain, recevaient des coups de parapluie ou de canne, entendaient des cris joyeux, qui ntaient, les uns et les autres, que des ides confuses qui mexaltaient et qui nont pas atteint le repos dans la lumi&re, pour avoir prfr un lent et difficile claircissement, le plaisir dune drivation plus aise vers une issue immdiate. La plupart des prtendues traductions de ce que nous avons ressenti ne font ainsi que nous en dbarrasser, en le faisant sortir de nous sous une forme indistincte qui ne nous apprend pas le conna1tre. -uand jessaye de faire le compte de ce que je dois au c.t de >sglise, des humbles dcouvertes dont il f4t le cadre fortuit ou le ncessaire inspirateur, je me rappelle que cest cet automne%l, dans une de ces promenades, pr&s du talus broussailleux qui prot&ge >ontjouvain, que je fus frapp pour la premi&re fois de ce dsaccord entre nos impressions et leur expression habituelle. =pr&s une heure de pluie et de vent contre lesquels
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javais lutt avec allgresse, comme jarrivais au bord de la mare de >ontjouvain devant une petite cahute recouverte en tuiles o/ le jardinier de >. Minteuil serrait ses instruments de jardinage, le soleil venait de repara1tre, et ses dorures laves par laverse reluisaient neuf dans le ciel, sur les arbres, sur le mur de la cahute, sur son toit de tuile encore mouill, la cr(te duquel se promenait une poule. Le vent qui soufflait tirait hori7ontalement les herbes folles qui avaient pouss dans la paroi du mur, et les plumes de duvet de la poule, qui, les unes et les autres se laissaient filer au gr de son souffle jusqu lextrmit de leur longueur, avec labandon de choses inertes et lg&res. Le toit de tuile faisait dans la mare, que le soleil rendait de nouveau rflchissante, une marbrure rose, laquelle je navais encore jamais fait attention. $t voyant sur leau et la face du mur un p0le sourire rpondre au sourire du ciel, je mcriai dans mon enthousiasme en brandissant mon parapluie referm ! ^ut, 7ut, 7ut, 7ut. # >ais en m(me temps je sentis que mon devoir e4t t de ne pas men tenir ces mots opaques et de t0cher de voir
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plus clair dans mon ravissement. $t cest ce moment%l encore ; gr0ce un paysan qui passait, lair dj d(tre dasse7 mauvaise humeur, qui le fut davantage quand il faillit recevoir mon parapluie dans la figure, et qui rpondit sans chaleur mes ! beau temps, nest%ce pas, il fait bon marcher # ; que jappris que les m(mes motions ne se produisent pas simultanment, dans un ordre prtabli, che7 tous les hommes. Plus tard, chaque fois quune lecture un peu longue mavait mis en humeur de causer, le camarade qui je br4lais dadresser la parole venait justement de se livrer au plaisir de la conversation et dsirait maintenant quon le laiss0t lire tranquille. ?i je venais de penser mes parents avec tendresse et de prendre les dcisions les plus sages et les plus propres leur faire plaisir, ils avaient employ le m(me temps apprendre une peccadille que javais oublie et quils me reprochaient sv&rement au moment o/ je mlan*ais vers eux pour les embrasser. Parfois lexaltation que me donnait la solitude, sen ajoutait une autre que je ne savais pas en dpartager nettement, cause par le dsir
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de voir surgir devant moi une paysanne que je pourrais serrer dans mes bras. U brusquement, et sans que jeusse eu le temps de le rapporter exactement sa cause, au milieu de penses tr&s diffrentes, le plaisir dont il tait accompagn ne me semblait quun degr suprieur de celui quelles me donnaient. "e faisais un mrite de plus tout ce qui tait ce moment%l dans mon esprit, au reflet rose du toit de tuile, aux herbes folles, au village de Qoussainville o/ je dsirais depuis longtemps aller, aux arbres de son bois, au clocher de son glise, de cet moi nouveau qui me les faisait seulement para1tre plus dsirables parce que je croyais que ctait eux qui le provoquaient, et qui semblait ne vouloir que me porter vers eux plus rapidement quand il enflait ma voile dune brise puissante, inconnue et propice. >ais si ce dsir quune femme appar4t ajoutait pour moi aux charmes de la nature quelque chose de plus exaltant, les charmes de la nature, en retour, largissaient ce que celui de la femme aurait eu de trop restreint. +l me semblait que la beaut des arbres ctait encore la sienne, et que l0me de ces hori7ons, du village de
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Qoussainville, des livres que je lisais cette anne% l, son baiser me la livrerait ' et mon imagination reprenant des forces au contact de ma sensualit, ma sensualit se rpandant dans tous les domaines de mon imagination, mon dsir navait plus de limites. ,est quaussi ; comme il arrive dans ces moments de r(verie au milieu de la nature o/ laction de lhabitude tant suspendue, nos notions abstraites des choses mises de c.t, nous croyons dune foi profonde loriginalit, la vie individuelle du lieu o/ nous nous trouvons ; la passante quappelait mon dsir me semblait (tre non un exemplaire quelconque de ce type gnral la femme, mais un produit ncessaire et naturel de ce sol. ,ar en ce temps%l tout ce qui ntait pas moi, la terre et les (tres, me paraissait plus prcieux, plus important, dou dune existence plus relle que cela ne para1t aux hommes faits. $t la terre et les (tres, je ne les sparais pas. "avais le dsir dune paysanne de >sglise ou de Qoussainville, dune p(cheuse de 2albec, comme javais le dsir de >sglise et de 2albec. Le plaisir quelles pouvaient me donner maurait paru moins vrai, je naurais plus
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cru en lui, si jen avais modifi ma guise les conditions. ,onna1tre Paris une p(cheuse de 2albec ou une paysanne de >sglise, ce4t t recevoir des coquillages que je naurais pas vus sur la plage, une foug&re que je naurais pas trouve dans les bois, ce4t t retrancher au plaisir que la femme me donnerait tous ceux au milieu desquels lavait enveloppe mon imagination. >ais errer ainsi dans les bois de Qoussainville sans une paysanne embrasser, ctait ne pas conna1tre de ces bois le trsor cach, la beaut profonde. ,ette fille que je ne voyais que crible de feuillages, elle tait elle% m(me pour moi comme une plante locale dune esp&ce plus leve seulement que les autres et dont la structure permet dapprocher de plus pr&s quen elles la saveur profonde du pays. "e pouvais dautant plus facilement le croire Het que les caresses par lesquelles elle my ferait parvenir seraient aussi dune sorte particuli&re et dont je naurais pas pu conna1tre le plaisir par une autre quelleI, que jtais pour longtemps encore l0ge o/ on ne la pas encore abstrait ce plaisir de la possession des femmes diffrentes avec
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lesquelles on la go4t, o/ on ne la pas rduit une notion gnrale qui les fait considrer d&s lors comme des instruments interchangeables dun plaisir toujours identique. +l nexiste m(me pas, isol, spar et formul dans lesprit, comme le but quon poursuit en sapprochant dune femme, comme la cause du trouble pralable quon ressent. O peine y songe%t%on comme un plaisir quon aura ' plut.t, on lappelle son charme elle ' car on ne pense pas soi, on ne pense qu sortir de soi. 9bscurment attendu, immanent et cach, il porte seulement un tel paroxysme au moment o/ il saccomplit les autres plaisirs que nous causent les doux regards, les baisers de celle qui est aupr&s de nous, quil nous appara1t surtout nous%m(me comme une sorte de transport de notre reconnaissance pour la bont de cNur de notre compagne et pour sa touchante prdilection notre gard que nous mesurons aux bienfaits, au bonheur dont elle nous comble. Rlas, ctait en vain que jimplorais le donjon de Qoussainville, que je lui demandais de faire venir aupr&s de moi quelque enfant de son
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village, comme au seul confident que javais eu de mes premiers dsirs, quand au haut de notre maison de ,ombray, dans le petit cabinet sentant liris, je ne voyais que sa tour au milieu du carreau de la fen(tre entrouverte, pendant quavec les hsitations hroWques du voyageur qui entreprend une exploration ou du dsespr qui se suicide, dfaillant, je me frayais en moi%m(me une route inconnue et que je croyais mortelle, jusquau moment o/ une trace naturelle comme celle dun colima*on sajoutait aux feuilles du cassis sauvage qui se penchaient jusqu moi. $n vain je le suppliais maintenant. $n vain, tenant ltendue dans le champ de ma vision, je la drainais de mes regards qui eussent voulu en ramener une femme. "e pouvais aller jusquau porche de ?aint%=ndr%des%,hamps ' jamais ne sy trouvait la paysanne que je neusse pas manqu dy rencontrer si javais t avec mon grand%p&re et dans limpossibilit de lier conversation avec elle. "e fixais indfiniment le tronc dun arbre lointain, de derri&re lequel elle allait surgir et venir moi ' lhori7on scrut restait dsert, la nuit tombait, ctait sans espoir
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que mon attention sattachait, comme pour aspirer les cratures quils pouvaient recler, ce sol strile, cette terre puise ' et ce ntait plus dallgresse, ctait de rage que je frappais les arbres du bois de Qoussainville dentre lesquels ne sortait pas plus d(tres vivants que sils eussent t des arbres peints sur la toile dun panorama, quand, ne pouvant me rsigner rentrer la maison avant davoir serr dans mes bras la femme que javais tant dsire, jtais pourtant oblig de reprendre le chemin de ,ombray en mavouant moi%m(me qutait de moins en moins probable le hasard qui le4t mise sur mon chemin. $t sy f4t%elle trouve, dailleurs, euss%je os lui parler T +l me semblait quelle me4t considr comme un fou ' je cessais de croire partags par dautres (tres, de croire vrais en dehors de moi, les dsirs que je formais pendant ces promenades et qui ne se ralisaient pas. +ls ne mapparaissaient plus que comme les crations purement subjectives, impuissantes, illusoires, de mon temprament. +ls navaient plus de lien avec la nature, avec la ralit qui d&s lors perdait tout charme et toute signification et
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ntait plus ma vie quun cadre conventionnel, comme lest la fiction dun roman le Sagon sur la banquette duquel le voyageur le lit pour tuer le temps. ,est peut%(tre dune impression ressentie aussi aupr&s de >ontjouvain, quelques annes plus tard, impression reste obscure alors, quest sortie, bien apr&s, lide que je me suis faite du sadisme. 9n verra plus tard que, pour de tout autres raisons, le souvenir de cette impression devait jouer un r.le important dans ma vie. ,tait par un temps tr&s chaud ' mes parents qui avaient d4 sabsenter pour toute la journe, mavaient dit de rentrer aussi tard que je voudrais ' et tant all jusqu la mare de >ontjouvain o/ jaimais revoir les reflets du toit de tuile, je mtais tendu lombre et endormi dans les buissons du talus qui domine la maison, l o/ javais attendu mon p&re autrefois, un jour quil tait all voir >. Minteuil. +l faisait presque nuit quand je mveillai, je voulus me lever, mais je vis >lle Minteuil Hautant que je pus la reconna1tre, car je ne lavais pas vue souvent ,ombray, et seulement quand elle tait encore
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une enfant, tandis quelle commen*ait d(tre une jeune filleI qui probablement venait de rentrer, en face de moi, quelques centim&tres de moi, dans cette chambre o/ son p&re avait re*u le mien et dont elle avait fait son petit salon elle. La fen(tre tait entrouverte, la lampe tait allume, je voyais tous ses mouvements sans quelle me v1t, mais en men allant jaurais fait craquer les buissons, elle maurait entendu et elle aurait pu croire que je mtais cach l pour lpier. $lle tait en grand deuil, car son p&re tait mort depuis peu. Uous ntions pas alls la voir, ma m&re ne lavait pas voulu cause dune vertu qui che7 elle limitait seule les effets de la bont la pudeur ' mais elle la plaignait profondment. >a m&re se rappelant la triste fin de vie de >. Minteuil, tout absorbe dabord par les soins de m&re et de bonne denfant quil donnait sa fille, puis par les souffrances que celle%ci lui avait causes ' elle revoyait le visage tortur quavait eu le vieillard tous les derniers temps ' elle savait quil avait renonc jamais achever de transcrire au net toute son Nuvre des derni&res annes, pauvres morceaux dun vieux professeur
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de piano, dun ancien organiste de village dont nous imaginions bien quils navaient gu&re de valeur en eux%m(mes, mais que nous ne mprisions pas, parce quils en avaient tant pour lui dont ils avaient t la raison de vivre avant quil les sacrifi0t sa fille, et qui pour la plupart pas m(me nots, conservs seulement dans sa mmoire, quelques%uns inscrits sur des feuillets pars, illisibles, resteraient inconnus ' ma m&re pensait cet autre renoncement plus cruel encore auquel >. Minteuil avait t contraint, le renoncement un avenir de bonheur honn(te et respect pour sa fille ' quand elle voquait toute cette dtresse supr(me de lancien ma1tre de piano de mes tantes, elle prouvait un vritable chagrin et songeait avec effroi celui, autrement amer, que devait prouver >lle Minteuil, tout m(l du remords davoir peu pr&s tu son p&re. ! Pauvre >. Minteuil, disait ma m&re, il a vcu et il est mort pour sa fille, sans avoir re*u son salaire. Le recevra%t%il apr&s sa mort et sous quelle forme T +l ne pourrait lui venir que delle. # =u fond du salon de >lle Minteuil, sur la
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chemine, tait pos un petit portrait de son p&re que vivement elle alla chercher au moment o/ retentit le roulement dune voiture qui venait de la route, puis elle se jeta sur un canap, et tira pr&s delle une petite table sur laquelle elle pla*a le portrait, comme >. Minteuil autrefois avait mis c.t de lui le morceau quil avait le dsir de jouer mes parents. 2ient.t son amie entra. > lle Minteuil laccueillit sans se lever, ses deux mains derri&re la t(te et se recula sur le bord oppos du sofa comme pour lui faire une place. >ais aussit.t elle sentit quelle semblait ainsi lui imposer une attitude qui lui tait peut%(tre importune. $lle pensa que son amie aimerait peut%(tre mieux (tre loin delle sur une chaise, elle se trouva indiscr&te, la dlicatesse de son cNur sen alarma ' reprenant toute la place sur le sofa elle ferma les yeux et se mit b0iller pour indiquer que lenvie de dormir tait la seule raison pour laquelle elle stait ainsi tendue. >algr la familiarit rude et dominatrice quelle avait avec sa camarade, je reconnaissais les gestes obsquieux et rticents, les brusques scrupules de son p&re. 2ient.t elle se leva, feignit
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de vouloir fermer les volets et de ny pas russir. ; Laisse donc tout ouvert, jai chaud, dit son amie. ; >ais cest assommant, on nous verra, rpondit >lle Minteuil. >ais elle devina sans doute que son amie penserait quelle navait dit ces mots que pour la provoquer lui rpondre par certains autres, quelle avait en effet le dsir dentendre, mais que par discrtion elle voulait lui laisser linitiative de prononcer. =ussi son regard, que je ne pouvais distinguer, dut%il prendre lexpression qui plaisait tant ma grandm&re, quand elle ajouta vivement ; -uand je dis nous voir, je veux dire nous voir lire ' cest assommant, quelque chose insignifiante quon fasse, de penser que des yeux vous voient. Par une gnrosit instinctive et une politesse involontaire elle taisait les mots prmdits quelle avait jugs indispensables la pleine ralisation de son dsir. $t tous moments au fond delle%m(me une vierge timide et suppliante
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implorait et faisait reculer un soudard fruste et vainqueur. ; 9ui, cest probable quon nous regarde cette heure%ci, dans cette campagne frquente, dit ironiquement son amie. $t puis quoi T ajouta% t%elle Hen croyant devoir accompagner dun clignement dyeux malicieux et tendre ces mots quelle rcita par bont, comme un texte quelle savait (tre agrable >lle Minteuil, dun ton quelle seffor*ait de rendre cyniqueI, quand m(me on nous verrait, ce nen est que meilleur. >lle Minteuil frmit et se leva. ?on cNur scrupuleux et sensible ignorait quelles paroles devaient spontanment venir sadapter la sc&ne que ses sens rclamaient. $lle cherchait le plus loin quelle pouvait de sa vraie nature morale, trouver le langage propre la fille vicieuse quelle dsirait d(tre, mais les mots quelle pensait que celle%ci e4t prononcs sinc&rement lui paraissaient faux dans sa bouche. $t le peu quelle sen permettait tait dit sur un ton guind o/ ses habitudes de timidit paralysaient ses vellits daudace, et sentrem(lait de ! Du nas pas froid, tu nas pas trop chaud, tu nas pas envie
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d(tre seule et de lire T # ; >ademoiselle me semble avoir des penses bien lubriques, ce soir, finit%elle par dire, rptant sans doute une phrase quelle avait entendue autrefois dans la bouche de son amie. 6ans lchancrure de son corsage de cr(pe, >lle Minteuil sentit que son amie piquait un baiser, elle poussa un petit cri, schappa, et elles se poursuivirent en sautant, faisant voleter leurs larges manches comme des ailes et gloussant et piaillant comme des oiseaux amoureux. Puis >lle Minteuil finit par tomber sur le canap, recouverte par le corps de son amie. >ais celle%ci tournait le dos la petite table sur laquelle tait plac le portrait de lancien professeur de piano. > lle Minteuil comprit que son amie ne le verrait pas si elle nattirait pas sur lui son attention, et elle lui dit, comme si elle venait seulement de le remarquer ; 9h 5 ce portrait de mon p&re qui nous regarde, je ne sais pas qui a pu le mettre l, jai pourtant dit vingt fois que ce ntait pas sa place. "e me souvins que ctaient les mots que >.
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Minteuil avait dits mon p&re propos du morceau de musique. ,e portrait leur servait sans doute habituellement pour des profanations rituelles, car son amie lui rpondit par ces paroles qui devaient faire partie de ses rponses liturgiques ; >ais laisse%le donc o/ il est, il nest plus l pour nous emb(ter. ,rois%tu quil pleurnicherait, quil voudrait te mettre ton manteau, sil te voyait l, la fen(tre ouverte, le vilain singe. >lle Minteuil rpondit par des paroles de doux reproche ! Moyons, voyons #, qui prouvaient la bont de sa nature, non quelles fussent dictes par lindignation que cette fa*on de parler de son p&re e4t pu lui causer Hvidemment, ctait l un sentiment quelle stait habitue, laide de quels sophismes T faire taire en elle dans ces minutes%lI, mais parce quelles taient comme un frein que pour ne pas se montrer goWste elle mettait elle%m(me au plaisir que son amie cherchait lui procurer. $t puis cette modration souriante en rpondant ces blasph&mes, ce reproche hypocrite et tendre, paraissaient peut% (tre sa nature franche et bonne une forme
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particuli&rement inf0me, une forme doucereuse de cette sclratesse quelle cherchait sassimiler. >ais elle ne put rsister lattrait du plaisir quelle prouverait (tre traite avec douceur par une personne si implacable envers un mort sans dfense ' elle sauta sur les genoux de son amie, et lui tendit chastement son front baiser comme elle aurait pu faire si elle avait t sa fille, sentant avec dlices quelles allaient ainsi toutes deux au bout de la cruaut en ravissant >. Minteuil, jusque dans le tombeau, sa paternit. ?on amie lui prit la t(te entre ses mains et lui dposa un baiser sur le front avec cette docilit que lui rendait facile la grande affection quelle avait pour >lle Minteuil et le dsir de mettre quelque distraction dans la vie si triste maintenant de lorpheline. ; ?ais%tu ce que jai envie de lui faire cette vieille horreur T dit%elle en prenant le portrait. $t elle murmura loreille de >lle Minteuil quelque chose que je ne pus entendre. ; 9h 5 tu noserais pas. ; "e noserais pas cracher dessus T sur a ? dit
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lamie avec une brutalit voulue. "e nen entendis pas davantage, car > lle Minteuil, dun air las, gauche, affair, honn(te et triste, vint fermer les volets et la fen(tre, mais je savais maintenant, pour toutes les souffrances que pendant sa vie >. Minteuil avait supportes cause de sa fille, ce quapr&s la mort il avait re*u delle en salaire. $t pourtant jai pens depuis que si >. Minteuil avait pu assister cette sc&ne, il ne4t peut%(tre pas encore perdu sa foi dans le bon cNur de sa fille, et peut%(tre m(me ne4t%il pas eu en cela tout fait tort. ,ertes, dans les habitudes de >lle Minteuil lapparence du mal tait si enti&re quon aurait eu de la peine la rencontrer ralise ce degr de perfection ailleurs que che7 une sadique ' cest la lumi&re de la rampe des th0tres du boulevard plut.t que sous la lampe dune maison de campagne vritable quon peut voir une fille faire cracher une amie sur le portrait dun p&re qui na vcu que pour elle ' et il ny a gu&re que le sadisme qui donne un fondement dans la vie lesthtique du mlodrame. 6ans la ralit, en dehors des cas de sadisme, une fille
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aurait peut%(tre des manquements aussi cruels que ceux de >lle Minteuil envers la mmoire et les volonts de son p&re mort, mais elle ne les rsumerait pas expressment en un acte dun symbolisme aussi rudimentaire et aussi naWf ' ce que sa conduite aurait de criminel serait plus voil aux yeux des autres et m(me ses yeux elle qui ferait le mal sans se lavouer. >ais, au% del de lapparence, dans le cNur de > lle Minteuil, le mal, au dbut du moins, ne fut sans doute pas sans mlange. Ane sadique comme elle est lartiste du mal, ce quune crature enti&rement mauvaise ne pourrait (tre, car le mal ne lui serait pas extrieur, il lui semblerait tout naturel, ne se distinguerait m(me pas delle ' et la vertu, la mmoire des morts, la tendresse filiale, comme elle nen aurait pas le culte, elle ne trouverait pas un plaisir sacril&ge les profaner. Les sadiques de lesp&ce de >lle Minteuil sont des (tres si purement sentimentaux, si naturellement vertueux que m(me le plaisir sensuel leur para1t quelque chose de mauvais, le privil&ge des mchants. $t quand ils se conc&dent eux%m(mes de sy livrer un moment, cest dans la peau des
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mchants quils t0chent dentrer et de faire entrer leur complice, de fa*on avoir eu un moment lillusion de s(tre vads de leur 0me scrupuleuse et tendre, dans le monde inhumain du plaisir. $t je comprenais combien elle le4t dsir en voyant combien il lui tait impossible dy russir. =u moment o/ elle se voulait si diffrente de son p&re, ce quelle me rappelait, ctait les fa*ons de penser, de dire, du vieux professeur de piano. 2ien plus que sa photographie, ce quelle profanait, ce quelle faisait servir ses plaisirs mais qui restait entre eux et elle et lemp(chait de les go4ter directement, ctait la ressemblance de son visage, les yeux bleus de sa m&re lui quil lui avait transmis comme un bijou de famille, ces gestes damabilit qui interposaient entre le vice de >lle Minteuil et elle une phrasologie, une mentalit qui ntait pas faite pour lui et lemp(chait de le conna1tre, comme quelque chose de tr&s diffrent des nombreux devoirs de politesse auxquels elle se consacrait dhabitude. ,e nest pas le mal qui lui donnait lide du plaisir, qui lui semblait agrable ' cest le plaisir
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qui lui semblait malin. $t comme chaque fois quelle sy adonnait il saccompagnait pour elle de ces penses mauvaises qui le reste du temps taient absentes de son 0me vertueuse, elle finissait par trouver au plaisir quelque chose de diabolique, par lidentifier au >al. Peut%(tre > lle Minteuil sentait%elle que son amie ntait pas fonci&rement mauvaise, et quelle ntait pas sinc&re au moment o/ elle lui tenait ces propos blasphmatoires. 6u moins avait%elle le plaisir dembrasser sur son visage des sourires, des regards, feints peut%(tre, mais analogues dans leur expression vicieuse et basse ceux quaurait eus non un (tre de bont et de souffrance, mais un (tre de cruaut et de plaisir. $lle pouvait simaginer un instant quelle jouait vraiment les jeux que4t jous, avec une complice aussi dnature, une fille qui aurait ressenti en effet ces sentiments barbares lgard de la mmoire de son p&re. Peut%(tre ne4t%elle pas pens que le mal f4t un tat si rare, si extraordinaire, si dpaysant, o/ il tait si reposant dmigrer, si elle avait su discerner en elle, comme en tout le monde, cette indiffrence aux souffrances quon
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cause et qui, quelques autres noms quon lui donne, est la forme terrible et permanente de la cruaut. ?il tait asse7 simple daller du c.t de >sglise, ctait une autre affaire daller du c.t de Puermantes, car la promenade tait longue et lon voulait (tre s4r du temps quil ferait. -uand on semblait entrer dans une srie de beaux jours ' quand )ran*oise dsespre quil ne tomb0t pas une goutte deau pour les ! pauvres rcoltes #, et ne voyant que de rares nuages blancs nageant la surface calme et bleue du ciel scriait en gmissant ! Ue dirait%on pas quon voit ni plus ni moins des chiens de mer qui jouent en montrant l%haut leurs museaux T =h 5 ils pensent bien faire pleuvoir pour les pauvres laboureurs 5 $t puis quand les bls seront pousss, alors la pluie se mettra tomber tout petit patapon, sans discontinuer, sans plus savoir sur quoi elle tombe que si ctait sur la mer # ' quand mon p&re avait re*u invariablement les m(mes rponses favorables du jardinier et du barom&tre, alors on disait au d1ner ! 6emain sil fait le m(me temps, nous irons du c.t de Puermantes. # 9n
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partait tout de suite apr&s djeuner par la petite porte du jardin et on tombait dans la rue des Perchamps, troite et formant un angle aigu, remplie de gramines au milieu desquelles deux ou trois gu(pes passaient la journe herboriser, aussi bi7arre que son nom do/ me semblaient driver ses particularits curieuses et sa personnalit rev(che, et quon chercherait en vain dans le ,ombray daujourdhui o/ sur son trac ancien sl&ve lcole. >ais ma r(verie Hsemblable ces architectes l&ves de Miollet%le% 6uc, qui, croyant retrouver sous un jub Qenaissance et un autel du LM++ e si&cle les traces dun chNur roman, remettent tout ldifice dans ltat o/ il devait (tre au M++e si&cleI ne laisse pas une pierre du b0timent nouveau, reperce et ! restitue # la rue des Perchamps. $lle a dailleurs pour ces reconstitutions des donnes plus prcises que nen ont gnralement les restaurateurs quelques images conserves par ma mmoire, les derni&res peut%(tre qui existent encore actuellement, et destines (tre bient.t ananties, de ce qutait le ,ombray du temps de mon enfance ' et parce que cest lui%m(me qui les a
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traces en moi avant de dispara1tre, mouvantes ; si on peut comparer un obscur portrait ces effigies glorieuses dont ma grandm&re aimait me donner des reproductions ; comme ces gravures anciennes de la ,&ne ou ce tableau de Pentile 2ellini, dans lesquels lon voit en un tat qui nexiste plus aujourdhui le chef%dNuvre de Minci et le portail de ?aint%>arc. 9n passait, rue de l9iseau, devant la vieille h.tellerie de l9iseau flesch dans la grande cour de laquelle entr&rent quelquefois au LM++e si&cle les carrosses des duchesses de >ontpensier, de Puermantes et de >ontmorency, quand elles avaient venir ,ombray pour quelque contestation avec leurs fermiers, pour une question dhommage. 9n gagnait le mail entre les arbres duquel apparaissait le clocher de ?aint% Rilaire. $t jaurais voulu pouvoir masseoir l et rester toute la journe lire en coutant les cloches ' car il faisait si beau et si tranquille que, quand sonnait lheure, on aurait dit non quelle rompait le calme du jour, mais quelle le dbarrassait de ce quil contenait et que le clocher, avec lexactitude indolente et soigneuse
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dune personne qui na rien dautre faire, venait seulement ; pour exprimer et laisser tomber les quelques gouttes dor que la chaleur y avait lentement et naturellement amasses ; de presser, au moment voulu, la plnitude du silence. Le plus grand charme du c.t de Puermantes, cest quon y avait presque tout le temps c.t de soi le cours de la Mivonne. 9n la traversait une premi&re fois, dix minutes apr&s avoir quitt la maison, sur une passerelle dite le Pont%Mieux. 6&s le lendemain de notre arrive, le jour de P0ques, apr&s le sermon sil faisait beau temps, je courais jusque%l, voir dans ce dsordre dun matin de grande f(te o/ quelques prparatifs somptueux font para1tre plus sordides les ustensiles de mnage qui tra1nent encore, la rivi&re qui se promenait dj en bleu ciel entre les terres encore noires et nues, accompagne seulement dune bande de coucous arrivs trop t.t et de primev&res en avance, cependant que * et l une violette au bec bleu laissait flchir sa tige sous le poids de la goutte dodeur quelle tenait dans son cornet. Le Pont%Mieux dbouchait dans un sentier de halage qui cet endroit se
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tapissait lt du feuillage bleu dun noisetier sous lequel un p(cheur en chapeau de paille avait pris racine. O ,ombray o/ je savais quelle individualit de marchal ferrant ou de gar*on picier tait dissimule sous luniforme du suisse ou le surplis de lenfant de chNur, ce p(cheur est la seule personne dont je naie jamais dcouvert lidentit. +l devait conna1tre mes parents, car il soulevait son chapeau quand nous passions ' je voulais alors demander son nom, mais on me faisait signe de me taire pour ne pas effrayer le poisson. Uous nous engagions dans le sentier de halage qui dominait le courant dun talus de plusieurs pieds ' de lautre c.t la rive tait basse, tendue en vastes prs jusquau village et jusqu la gare qui en tait distante. +ls taient sems des restes, demi enfouis dans lherbe, du ch0teau des anciens comtes de ,ombray qui au moyen 0ge avait de ce c.t le cours de la Mivonne comme dfense contre les attaques des sires de Puermantes et des abbs de >artinville. ,e ntaient plus que quelques fragments de tours bossuant la prairie, peine apparents, quelques crneaux do/ jadis larbaltrier lan*ait des
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pierres, do/ le guetteur surveillait Uovepont, ,lairefontaine, >artinville%le%?ec, 2ailleau% l$xempt, toutes terres vassales de Puermantes entre lesquelles ,ombray tait enclav, aujourdhui au ras de lherbe, domins par les enfants de lcole des fr&res qui venaient l apprendre leurs le*ons ou jouer aux rcrations ; pass presque descendu dans la terre, couch au bord de leau comme un promeneur qui prend le frais, mais me donnant fort songer, me faisant ajouter dans le nom de ,ombray la petite ville daujourdhui une cit tr&s diffrente, retenant mes penses par son visage incomprhensible et dautrefois quil cachait demi sous les boutons dor. +ls taient fort nombreux cet endroit quils avaient choisi pour leurs jeux sur lherbe, isols, par couples, par troupes, jaunes comme un jaune dNuf, brillants dautant plus, me semblait%il, que ne pouvant driver vers aucune vellit de dgustation le plaisir que leur vue me causait, je laccumulais dans leur surface dore, jusqu ce quil dev1nt asse7 puissant pour produire de linutile beaut ' et cela d&s ma plus petite enfance, quand du sentier de halage je tendais les
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bras vers eux sans pouvoir peler compl&tement leur joli nom de Princes de contes de fes fran*ais, venus peut%(tre il y a bien des si&cles d=sie, mais apatris pour toujours au village, contents du modeste hori7on, aimant le soleil et le bord de leau, fid&les la petite vue de la gare, gardant encore pourtant comme certaines de nos vieilles toiles peintes, dans leur simplicit populaire, un potique clat dorient. "e mamusais regarder les carafes que les gamins mettaient dans la Mivonne pour prendre les petits poissons, et qui, remplies par la rivi&re, o/ elles sont leur tour encloses, la fois ! contenant # aux flancs transparents comme une eau durcie, et ! contenu # plong dans un plus grand contenant de cristal liquide et courant, voquaient limage de la fra1cheur dune fa*on plus dlicieuse et plus irritante quelles neussent fait sur une table servie, en ne la montrant quen fuite dans cette allitration perptuelle entre leau sans consistance o/ les mains ne pouvaient la capter et le verre sans fluidit o/ le palais ne pourrait en jouir. "e me promettais de venir l plus tard avec des lignes ' jobtenais quon tir0t
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un peu de pain des provisions du go4ter ' jen jetais dans la Mivonne des boulettes qui semblaient suffire pour y provoquer un phnom&ne de sursaturation, car leau se solidifiait aussit.t autour delles en grappes ovoWdes de t(tards inanitis quelle tenait sans doute jusque%l en dissolution, invisibles, tout pr&s d(tre en voie de cristallisation. 2ient.t le cours de la Mivonne sobstrue de plantes deau. +l y en a dabord disoles comme tel nnufar qui le courant au travers duquel il tait plac dune fa*on malheureuse laissait si peu de repos que, comme un bac actionn mcaniquement, il nabordait une rive que pour retourner celle do/ il tait venu, refaisant ternellement la double traverse. Pouss vers la rive, son pdoncule se dpliait, sallongeait, filait, atteignait lextr(me limite de sa tension jusquau bord o/ le courant le reprenait, le vert cordage se repliait sur lui%m(me et ramenait la pauvre plante ce quon peut dautant mieux appeler son point de dpart quelle ny restait pas une seconde sans en repartir par une rptition de la m(me manNuvre. "e la retrouvais de promenade en
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promenade, toujours dans la m(me situation, faisant penser certains neurasthniques au nombre desquels mon grand%p&re comptait ma tante Lonie, qui nous offrent sans changement au cours des annes le spectacle des habitudes bi7arres quils se croient chaque fois la veille de secouer et quils gardent toujours ' pris dans lengrenage de leurs malaises et de leurs manies, les efforts dans lesquels ils se dbattent inutilement pour en sortir ne font quassurer le fonctionnement et faire jouer le dclic de leur dittique trange, inluctable et funeste. Del tait ce nnufar, pareil aussi quelquun de ces malheureux dont le tourment singulier, qui se rp&te indfiniment durant lternit, excitait la curiosit de 6ante et dont il se serait fait raconter plus longuement les particularits et la cause par le supplici lui%m(me, si Mirgile, sloignant grands pas, ne lavait forc le rattraper au plus vite, comme moi mes parents. >ais plus loin le courant se ralentit, il traverse une proprit dont lacc&s tait ouvert au public par celui qui elle appartenait et qui sy tait complu des travaux dhorticulture aquatique,
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faisant fleurir, dans les petits tangs que forme la Mivonne, de vritables jardins de nymphas. ,omme les rives taient cet endroit tr&s boises, les grandes ombres des arbres donnaient leau un fond qui tait habituellement dun vert sombre mais que parfois, quand nous rentrions par certains soirs rassrns dapr&s%midi orageux, jai vu dun bleu clair et cru, tirant sur le violet, dapparence cloisonne et de go4t japonais. [ et l, la surface, rougissait comme une fraise une fleur de nympha au cNur carlate, blanc sur les bords. Plus loin, les fleurs plus nombreuses taient plus p0les, moins lisses, plus grenues, plus plisses, et disposes par le hasard en enroulements si gracieux quon croyait voir flotter la drive, comme apr&s leffeuillement mlancolique dune f(te galante, des roses mousseuses en guirlandes dnoues. =illeurs un coin semblait rserv aux esp&ces communes qui montraient le blanc et rose proprets de la julienne, lavs comme de la porcelaine avec un soin domestique, tandis quun peu plus loin, presses les unes contre les autres en une vritable plate%bande flottante, on e4t dit des
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penses des jardins qui taient venues poser comme des papillons leur ailes bleu0tres et glaces sur lobliquit transparente de ce parterre deau ' de ce parterre cleste aussi car il donnait aux fleurs un sol dune couleur plus prcieuse, plus mouvante que la couleur des fleurs elles% m(mes ' et, soit que pendant lapr&s%midi il f1t tinceler sous les nymphas le 8alidoscope dun bonheur attentif, silencieux et mobile, ou quil sempl1t vers le soir, comme quelque port lointain, du rose et de la r(verie du couchant, changeant sans cesse pour rester toujours en accord, autour des corolles de teintes plus fixes, avec ce quil y a de plus profond, de plus fugitif, de plus mystrieux ; avec ce quil y a dinfini ; dans lheure, il semblait les avoir fait fleurir en plein ciel. =u sortir de ce parc, la Mivonne redevient courante. -ue de fois jai vu, jai dsir imiter quand je serais libre de vivre ma guise, un rameur, qui, ayant l0ch laviron, stait couch plat sur le dos, la t(te en bas, au fond de sa barque, et la laissant flotter la drive, ne pouvant voir que le ciel qui filait lentement au%
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dessus de lui, portait sur son visage lavant%go4t du bonheur et de la paix. Uous nous asseyions entre les iris au bord de leau. 6ans le ciel fri fl0nait longuement un nuage oisif. Par moments, oppresse par lennui, une carpe se dressait hors de leau dans une aspiration anxieuse. ,tait lheure du go4ter. =vant de repartir nous restions longtemps manger des fruits, du pain et du chocolat, sur lherbe o/ parvenaient jusqu nous, hori7ontaux, affaiblis, mais denses et mtalliques encore, des sons de la cloche de ?aint%Rilaire qui ne staient pas mlangs lair quils traversaient depuis si longtemps, et c.tels par la palpitation successive de toutes leurs lignes sonores, vibraient en rasant les fleurs, nos pieds. Parfois, au bord de leau entoure de bois, nous rencontrions une maison dite de plaisance, isole, perdue, qui ne voyait rien du monde que la rivi&re qui baignait ses pieds. Ane jeune femme dont le visage pensif et les voiles lgants ntaient pas de ce pays et qui sans doute tait venue, selon lexpression populaire ! senterrer # l, go4ter le plaisir amer de sentir que son nom, le
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nom surtout de celui dont elle navait pu garder le cNur, y tait inconnu, sencadrait dans la fen(tre qui ne lui laissait pas regarder plus loin que la barque amarre pr&s de la porte. $lle levait distraitement les yeux en entendant derri&re les arbres de la rive la voix des passants dont avant quelle e4t aper*u leur visage, elle pouvait (tre certaine que jamais ils navaient connu, ni ne conna1traient linfid&le, que rien dans leur pass ne gardait sa marque, que rien dans leur avenir naurait loccasion de la recevoir. 9n sentait que, dans son renoncement, elle avait volontairement quitt des lieux o/ elle aurait pu du moins apercevoir celui quelle aimait, pour ceux%ci qui ne lavaient jamais vu. $t je la regardais, revenant de quelque promenade sur un chemin o/ elle savait quil ne passerait pas, .ter de ses mains rsignes de longs gants dune gr0ce inutile. "amais dans la promenade du c.t de Puermantes nous ne p4mes remonter jusquaux sources de la Mivonne auxquelles javais souvent pens et qui avaient pour moi une existence si abstraite, si idale, que javais t aussi surpris quand on mavait dit quelles se trouvaient dans
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le dpartement, une certaine distance 8ilomtrique de ,ombray, que le jour o/ javais appris quil y avait un autre point prcis de la terre o/ souvrait, dans lantiquit, lentre des $nfers. "amais non plus nous ne p4mes pousser jusquau terme que jeusse tant souhait datteindre, jusqu Puermantes. "e savais que l rsidaient des ch0telains, le duc et la duchesse de Puermantes, je savais quils taient des personnages rels et actuellement existants, mais chaque fois que je pensais eux, je me les reprsentais tant.t en tapisserie, comme tait la comtesse de Puermantes, dans le ! ,ouronnement d$sther # de notre glise, tant.t de nuances changeantes comme tait Pilbert le >auvais dans le vitrail o/ il passait du vert chou au bleu prune, selon que jtais encore prendre de leau bnite ou que jarrivais nos chaises, tant.t tout fait impalpables comme limage de Penevi&ve de 2rabant, anc(tre de la famille de Puermantes, que la lanterne magique promenait sur les rideaux de ma chambre ou faisait monter au plafond ; enfin toujours envelopps du myst&re des temps mrovingiens et baignant
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comme dans un coucher de soleil dans la lumi&re orange qui mane de cette syllabe ! antes #. >ais si malgr cela ils taient pour moi, en tant que duc et duchesse, des (tres rels, bien qutranges, en revanche leur personne ducale se distendait dmesurment, simmatrialisait, pour pouvoir contenir en elle ce Puermantes dont ils taient duc et duchesse, tout ce ! c.t de Puermantes # ensoleill, le cours de la Mivonne, ses nymphas et ses grands arbres, et tant de beaux apr&s%midi. $t je savais quils ne portaient pas seulement le titre de duc et de duchesse de Puermantes, mais que depuis le L+Me si&cle o/, apr&s avoir inutilement essay de vaincre leurs anciens seigneurs ils staient allis eux par des mariages, ils taient comtes de ,ombray, les premiers des citoyens de ,ombray par consquent et pourtant les seuls qui ny habitassent pas. ,omtes de ,ombray, possdant ,ombray au milieu de leur nom, de leur personne, et sans doute ayant effectivement en eux cette trange et pieuse tristesse qui tait spciale ,ombray ' propritaires de la ville, mais non dune maison particuli&re, demeurant
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sans doute dehors, dans la rue entre ciel et terre, comme ce Pilbert de Puermantes, dont je ne voyais aux vitraux de labside de ?aint%Rilaire que lenvers de laque noire, si je levais la t(te quand jallais chercher du sel che7 ,amus. Puis il arriva que sur le c.t de Puermantes je passai parfois devant de petits enclos humides o/ montaient des grappes de fleurs sombres. "e marr(tais, croyant acqurir une notion prcieuse, car il me semblait avoir sous les yeux un fragment de cette rgion fluviatile, que je dsirais tant conna1tre depuis que je lavais vue dcrite par un de mes crivains prfrs. $t ce fut avec elle, avec son sol imaginaire travers de cours deau bouillonnants, que Puermantes, changeant daspect dans ma pense, sidentifia, quand jeus entendu le docteur Percepied nous parler des fleurs et des belles eaux vives quil y avait dans le parc du ch0teau. "e r(vais que > me de Puermantes my faisait venir, prise pour moi dun soudain caprice ' tout le jour elle y p(chait la truite avec moi. $t le soir me tenant par la main, en passant devant les petits jardins de ses vassaux, elle me montrait, le long des murs bas,
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les fleurs qui y appuient leurs quenouilles violettes et rouges et mapprenait leurs noms. $lle me faisait lui dire le sujet des po&mes que javais lintention de composer. $t ces r(ves mavertissaient que, puisque je voulais un jour (tre un crivain, il tait temps de savoir ce que je comptais crire. >ais d&s que je me le demandais, t0chant de trouver un sujet o/ je pusse faire tenir une signification philosophique infinie, mon esprit sarr(tait de fonctionner, je ne voyais plus que le vide en face de mon attention, je sentais que je navais pas de gnie ou peut%(tre une maladie crbrale lemp(chait de na1tre. Parfois je comptais sur mon p&re pour arranger cela. +l tait si puissant, si en faveur aupr&s des gens en place quil arrivait nous faire transgresser les lois que )ran*oise mavait appris considrer comme plus inluctables que celles de la vie et de la mort, faire retarder dun an pour notre maison, seule de tout le quartier, les travaux de ! ravalement #, obtenir du ministre, pour le fils de >me ?a7erat qui voulait aller aux eaux, lautorisation quil pass0t le baccalaurat deux mois davance, dans la srie des candidats
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dont le nom commen*ait par un = au lieu dattendre le tour des ?. ?i jtais tomb gravement malade, si javais t captur par des brigands, persuad que mon p&re avait trop dintelligences avec les puissances supr(mes, de trop irrsistibles lettres de recommandation aupr&s du bon 6ieu, pour que ma maladie ou ma captivit pussent (tre autre chose que de vains simulacres sans danger pour moi, jaurais attendu avec calme lheure invitable du retour la bonne ralit, lheure de la dlivrance ou de la gurison ' peut%(tre cette absence de gnie, ce trou noir qui se creusait dans mon esprit quand je cherchais le sujet de mes crits futurs, ntait%il aussi quune illusion sans consistance, et cesserait%elle par lintervention de mon p&re qui avait d4 convenir avec le Pouvernement et avec la Providence que je serais le premier crivain de lpoque. >ais dautres fois, tandis que mes parents simpatientaient de me voir rester en arri&re et ne pas les suivre, ma vie actuelle, au lieu de me sembler une cration artificielle de mon p&re et quil pouvait modifier son gr, mapparaissait au contraire comme comprise
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dans une ralit qui ntait pas faite pour moi, contre laquelle il ny avait pas de recours, au cNur de laquelle je navais pas dalli, qui ne cachait rien au del delle%m(me. +l me semblait alors que jexistais de la m(me fa*on que les autres hommes, que je vieillirais, que je mourrais comme eux, et que parmi eux jtais seulement du nombre de ceux qui nont pas de dispositions pour crire. =ussi, dcourag, je renon*ais jamais la littrature, malgr les encouragements que mavait donns 2loch. ,e sentiment intime, immdiat, que javais du nant de ma pense, prvalait contre toutes les paroles flatteuses quon pouvait me prodiguer, comme che7 un mchant dont chacun vante les bonnes actions, les remords de sa conscience. An jour ma m&re me dit ! Puisque tu parles toujours de >me de Puermantes, comme le docteur Percepied la tr&s bien soigne il y a quatre ans, elle doit venir ,ombray pour assister au mariage de sa fille. Du pourras lapercevoir la crmonie. # ,tait du reste par le docteur Percepied que javais le plus entendu parler de >me de Puermantes, et il nous avait
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m(me montr le numro dune revue illustre o/ elle tait reprsente dans le costume quelle portait un bal travesti che7 la princesse de Lon. Dout dun coup pendant la messe de mariage, un mouvement que fit le suisse en se dpla*ant me permit de voir assise dans une chapelle une dame blonde avec un grand ne7, des yeux bleus et per*ants, une cravate bouffante en soie mauve, lisse, neuve et brillante, et un petit bouton au coin du ne7. $t parce que dans la surface de son visage rouge, comme si elle e4t eu tr&s chaud, je distinguais, dilues et peine perceptibles, des parcelles danalogie avec le portrait quon mavait montr, parce que surtout les traits particuliers que je relevais en elle, si jessayais de les noncer, se formulaient prcisment dans les m(mes termes un grand ne7, des yeux bleus, dont stait servi le docteur Percepied quand il avait dcrit devant moi la duchesse de Puermantes, je me dis cette dame ressemble >me de Puermantes ' or la chapelle o/ elle suivait la messe tait celle de Pilbert le >auvais, sous les plates tombes de laquelle, dores et distendues comme des alvoles de miel, reposaient les
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anciens comtes de 2rabant, et que je me rappelais (tre, ce quon mavait dit, rserve la famille de Puermantes quand quelquun de ses membres venait pour une crmonie ,ombray ' il ne pouvait vraisemblablement y avoir quune seule femme ressemblant au portrait de > me de Puermantes, qui f4t ce jour%l, jour o/ elle devait justement venir, dans cette chapelle ctait elle 5 >a dception tait grande. $lle provenait de ce que je navais jamais pris garde, quand je pensais >me de Puermantes, que je me la reprsentais avec les couleurs dune tapisserie ou dun vitrail, dans un autre si&cle, dune autre mati&re que le reste des personnes vivantes. "amais je ne mtais avis quelle pouvait avoir une figure rouge, une cravate mauve comme >me ?a7erat, et lovale de ses joues me fit tellement souvenir de personnes que javais vues la maison que le soup*on meffleura, pour se dissiper dailleurs aussit.t apr&s, que cette dame en son principe gnrateur, en toutes ses molcules, ntait peut%(tre pas substantiellement la duchesse de Puermantes, mais que son corps, ignorant du nom quon lui appliquait, appartenait un certain type fminin,
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qui comprenait aussi des femmes de mdecins et de commer*ants. ! ,est cela, ce nest que cela, >me de Puermantes 5 # disait la mine attentive et tonne avec laquelle je contemplais cette image qui, naturellement, navait aucun rapport avec celles qui sous le m(me nom de > me de Puermantes taient apparues tant de fois dans mes songes, puisque, elle, elle navait pas t comme les autres arbitrairement forme par moi, mais quelle mavait saut aux yeux pour la premi&re fois, il y a un moment seulement, dans lglise ' qui ntait pas de la m(me nature, ntait pas colorable volont comme elles qui se laissaient imbiber de la teinte orange dune syllabe, mais tait si relle que tout, jusqu ce petit bouton qui senflammait au coin du ne7, certifiait son assujettissement aux lois de la vie, comme dans une apothose de th0tre, un plissement de la robe de la fe, un tremblement de son petit doigt, dnoncent la prsence matrielle dune actrice vivante, l o/ nous tions incertains si nous navions pas devant les yeux une simple projection lumineuse. >ais en m(me temps, sur cette image que le
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ne7 prominent, les yeux per*ants, pinglaient dans ma vision Hpeut%(tre parce que ctait eux qui lavaient dabord atteinte, qui y avaient fait la premi&re encoche, au moment o/ je navais pas encore le temps de songer que la femme qui apparaissait devant moi pouvait (tre > me de PuermantesI, sur cette image toute rcente, inchangeable, jessayais dappliquer lide ! ,est >me de Puermantes # sans parvenir qu la faire manNuvrer en face de limage, comme deux disques spars par un intervalle. >ais cette >me de Puermantes laquelle javais si souvent r(v, maintenant que je voyais quelle existait effectivement en dehors de moi, en prit plus de puissance encore sur mon imagination qui, un moment paralyse au contact dune ralit si diffrente de ce quelle attendait, se mit ragir et me dire ! Plorieux d&s avant ,harlemagne, les Puermantes avaient le droit de vie et de mort sur leurs vassaux ' la duchesse de Puermantes descend de Penevi&ve de 2rabant. $lle ne conna1t, ni ne consentirait conna1tre aucune des personnes qui sont ici. # $t ; . merveilleuse indpendance des regards
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humains, retenus au visage par une corde si l0che, si longue, si extensible quils peuvent se promener seuls loin de lui ; pendant que > me de Puermantes tait assise dans la chapelle au% dessus des tombes de ses morts, ses regards fl0naient * et l, montaient le long des piliers, sarr(taient m(me sur moi comme un rayon de soleil errant dans la nef, mais un rayon de soleil qui, au moment o/ je re*us sa caresse, me sembla conscient. -uant >me de Puermantes elle% m(me, comme elle restait immobile, assise comme une m&re qui semble ne pas voir les audaces espi&gles et les entreprises indiscr&tes de ses enfants qui jouent et interpellent des personnes quelle ne conna1t pas, il me fut impossible de savoir si elle approuvait ou bl0mait, dans le dsNuvrement de son 0me, le vagabondage de ses regards. "e trouvais important quelle ne part1t pas avant que jeusse pu la regarder suffisamment, car je me rappelais que depuis des annes je considrais sa vue comme minemment dsirable, et je ne dtachais pas mes yeux delle, comme si chacun de mes regards e4t pu
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matriellement emporter et mettre en rserve en moi le souvenir du ne7 prominent, des joues rouges, de toutes ces particularits qui me semblaient autant de renseignements prcieux, authentiques et singuliers sur son visage. >aintenant que me le faisaient trouver beau toutes les penses que jy rapportais ; et peut%(tre surtout, forme de linstinct de conservation des meilleures parties de nous%m(mes, ce dsir quon a toujours de ne pas avoir t d*u ; la repla*ant Hpuisque ctait une seule personne quelle et cette duchesse de Puermantes que javais voque jusque%lI hors du reste de lhumanit dans laquelle la vue pure et simple de son corps me lavait fait un instant confondre, je mirritais en entendant dire autour de moi ! $lle est mieux que >me ?a7erat, que >lle Minteuil #, comme si elle leur e4t t comparable. $t mes regards sarr(tant ses cheveux blonds, ses yeux bleus, lattache de son cou et omettant les traits qui eussent pu me rappeler dautres visages, je mcriais devant ce croquis volontairement incomplet ! -uelle est belle 5 -uelle noblesse 5 ,omme cest bien une fi&re Puermantes, la
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descendante de Penevi&ve de 2rabant, que jai devant moi 5 # $t lattention avec laquelle jclairais son visage lisolait tellement, quaujourdhui si je repense cette crmonie, il mest impossible de revoir une seule des personnes qui y assistaient sauf elle et le suisse qui rpondit affirmativement quand je lui demandai si cette dame tait bien > me de Puermantes. >ais elle, je la revois, surtout au moment du dfil dans la sacristie quclairait le soleil intermittent et chaud dun jour de vent et dorage, et dans laquelle >me de Puermantes se trouvait au milieu de tous ces gens de ,ombray dont elle ne savait m(me pas les noms, mais dont linfriorit proclamait trop sa suprmatie pour quelle ne ressent1t pas pour eux une sinc&re bienveillance, et auxquels du reste elle esprait imposer davantage encore force de bonne gr0ce et de simplicit. =ussi, ne pouvant mettre ces regards volontaires, chargs dune signification prcise, quon adresse quelquun quon conna1t, mais seulement laisser ses penses distraites schapper incessamment devant elle en un flot de lumi&re bleue quelle ne pouvait contenir, elle
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ne voulait pas quil p4t g(ner, para1tre ddaigner ces petites gens quil rencontrait au passage, quil atteignait tous moments. "e revois encore, au% dessus de sa cravate mauve, soyeuse et gonfle, le doux tonnement de ses yeux auxquels elle avait ajout sans oser le destiner personne, mais pour que tous pussent en prendre leur part, un sourire un peu timide de su7eraine qui a lair de sexcuser aupr&s de ses vassaux et de les aimer. ,e sourire tomba sur moi qui ne la quittais pas des yeux. =lors me rappelant ce regard quelle avait laiss sarr(ter sur moi, pendant la messe, bleu comme un rayon de soleil qui aurait travers le vitrail de Pilbert le >auvais, je me dis ! >ais sans doute elle fait attention moi. # "e crus que je lui plaisais, quelle penserait encore moi quand elle aurait quitt lglise, qu cause de moi elle serait peut%(tre triste le soir Puermantes. $t aussit.t je laimai, car sil peut quelquefois suffire pour que nous aimions une femme quelle nous regarde avec mpris comme javais cru quavait fait >lle ?Sann et que nous pensions quelle ne pourra jamais nous appartenir, quelquefois aussi il peut suffire
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quelle nous regarde avec bont comme faisait >me de Puermantes et que nous pensions quelle pourra nous appartenir. ?es yeux bleuissaient comme une pervenche impossible cueillir et que pourtant elle me4t ddie ' et le soleil menac par un nuage mais dardant encore de toute sa force sur la place et dans la sacristie, donnait une carnation de granium aux tapis rouges quon y avait tendus par terre pour la solennit, et sur lesquels savan*ait en souriant >me de Puermantes, et ajoutait leur lainage un velout rose, un piderme de lumi&re, cette sorte de tendresse, de srieuse douceur dans la pompe et dans la joie qui caractrisent certaines pages de Lohengrin, certaines peintures de ,arpaccio, et qui font comprendre que 2audelaire ait pu appliquer au son de la trompette lpith&te de dlicieux. ,ombien depuis ce jour, dans mes promenades du c.t de Puermantes, il me parut plus affligeant encore quauparavant de navoir pas de dispositions pour les lettres, et de devoir renoncer (tre jamais un crivain cl&bre. Les regrets que jen prouvais, tandis que je restais
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seul r(ver un peu lcart, me faisaient tant souffrir, que pour ne plus les ressentir, de lui% m(me par une sorte dinhibition devant la douleur, mon esprit sarr(tait enti&rement de penser aux vers, aux romans, un avenir potique sur lequel mon manque de talent minterdisait de compter. =lors, bien en dehors de toutes ces proccupations littraires et ne sy rattachant en rien, tout dun coup un toit, un reflet de soleil sur une pierre, lodeur dun chemin me faisaient arr(ter par un plaisir particulier quils me donnaient, et aussi parce quils avaient lair de cacher au del de ce que je voyais, quelque chose quils minvitaient venir prendre et que malgr mes efforts je narrivais pas dcouvrir. ,omme je sentais que cela se trouvait en eux, je restais l, immobile, regarder, respirer, t0cher daller avec ma pense au del de limage ou de lodeur. $t sil me fallait rattraper mon grand%p&re, poursuivre ma route, je cherchais les retrouver, en fermant les yeux ' je mattachais me rappeler exactement la ligne du toit, la nuance de la pierre qui, sans que je pusse comprendre pourquoi, mavaient sembl pleines, pr(tes sentrouvrir,
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me livrer ce dont elles ntaient quun couvercle. ,ertes ce ntait pas des impressions de ce genre qui pouvaient me rendre lesprance que javais perdue de pouvoir (tre un jour crivain et po&te, car elles taient toujours lies un objet particulier dpourvu de valeur intellectuelle et ne se rapportant aucune vrit abstraite. >ais du moins elles me donnaient un plaisir irraisonn, lillusion dune sorte de fcondit et par l me distrayaient de lennui, du sentiment de mon impuissance que javais prouvs chaque fois que javais cherch un sujet philosophique pour une grande Nuvre littraire. >ais le devoir de conscience tait si ardu ; que mimposaient ces impressions de forme, de parfum ou de couleur ; de t0cher dapercevoir ce qui se cachait derri&re elles, que je ne tardais pas me chercher moi% m(me des excuses qui me permissent de me drober ces efforts et de mpargner cette fatigue. Par bonheur mes parents mappelaient, je sentais que je navais pas prsentement la tranquillit ncessaire pour poursuivre utilement ma recherche, et quil valait mieux ny plus penser jusqu ce que je fusse rentr, et ne pas me
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fatiguer davance sans rsultat. =lors je ne moccupais plus de cette chose inconnue qui senveloppait dune forme ou dun parfum, bien tranquille puisque je la ramenais la maison, protge par le rev(tement dimages sous lesquelles je la trouverais vivante, comme les poissons que, les jours o/ on mavait laiss aller la p(che, je rapportais dans mon panier, couverts par une couche dherbe qui prservait leur fra1cheur. Ane fois la maison je songeais autre chose et ainsi sentassaient dans mon esprit Hcomme dans ma chambre les fleurs que javais cueillies dans mes promenades ou les objets quon mavait donnsI, une pierre o/ jouait un reflet, un toit, un son de cloche, une odeur de feuilles, bien des images diffrentes sous lesquelles il y a longtemps quest morte la ralit pressentie que je nai pas eu asse7 de volont pour arriver dcouvrir. Ane fois pourtant ; o/ notre promenade stant prolonge fort au del de sa dure habituelle, nous avions t bien heureux de rencontrer mi%chemin du retour, comme lapr&s%midi finissait, le docteur Percepied qui passait en voiture bride abattue, nous avait
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reconnus et fait monter avec lui ; jeus une impression de ce genre et ne labandonnai pas sans un peu lapprofondir. 9n mavait fait monter pr&s du cocher, nous allions comme le vent parce que le docteur avait encore avant de rentrer ,ombray sarr(ter >artinville%le%?ec che7 un malade la porte duquel il avait t convenu que nous lattendrions. =u tournant dun chemin jprouvai tout coup ce plaisir spcial qui ne ressemblait aucun autre, apercevoir les deux clochers de >artinville, sur lesquels donnait le soleil couchant et que le mouvement de notre voiture et les lacets du chemin avaient lair de faire changer de place, puis celui de Mieuxvicq qui, spar deux par une colline et une valle, et situ sur un plateau plus lev dans le lointain, semblait pourtant tout voisin deux. $n constatant, en notant la forme de leur fl&che, le dplacement de leurs lignes, lensoleillement de leur surface, je sentais que je nallais pas au bout de mon impression, que quelque chose tait derri&re ce mouvement, derri&re cette clart, quelque chose quils semblaient contenir et drober la fois.
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Les clochers paraissaient si loigns et nous avions lair de si peu nous rapprocher deux, que je fus tonn quand, quelques instants apr&s, nous nous arr(t0mes devant lglise de >artinville. "e ne savais pas la raison du plaisir que javais eu les apercevoir lhori7on et lobligation de chercher dcouvrir cette raison me semblait bien pnible ' javais envie de garder en rserve dans ma t(te ces lignes remuantes au soleil et de ny plus penser maintenant. $t il est probable que si je lavais fait, les deux clochers seraient alls jamais rejoindre tant darbres, de toits, de parfums, de sons, que javais distingus des autres cause de ce plaisir obscur quils mavaient procur et que je nai jamais approfondi. "e descendis causer avec mes parents en attendant le docteur. Puis nous repart1mes, je repris ma place sur le si&ge, je tournai la t(te pour voir encore les clochers quun peu plus tard japer*us une derni&re fois au tournant dun chemin. Le cocher, qui ne semblait pas dispos causer, ayant peine rpondu mes propos, force me fut, faute dautre compagnie, de me rabattre sur celle de moi%m(me et dessayer de me
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rappeler mes clochers. 2ient.t, leurs lignes et leurs surfaces ensoleilles, comme si elles avaient t une sorte dcorce, se dchir&rent, un peu de ce qui mtait cach en elles mapparut, jeus une pense qui nexistait pas pour moi linstant avant, qui se formula en mots dans ma t(te, et le plaisir que mavait fait tout lheure prouver leur vue sen trouva tellement accru que, pris dune sorte divresse, je ne pus plus penser autre chose. O ce moment et comme nous tions dj loin de >artinville, en tournant la t(te je les aper*us de nouveau, tout noirs cette fois, car le soleil tait dj couch. Par moments les tournants du chemin me les drobaient, puis ils se montr&rent une derni&re fois et enfin je ne les vis plus. ?ans me dire que ce qui tait cach derri&re les clochers de >artinville devait (tre quelque chose danalogue une jolie phrase, puisque ctait sous la forme de mots qui me faisaient plaisir que cela mtait apparu, demandant un crayon et du papier au docteur, je composai malgr les cahots de la voiture, pour soulager ma conscience et obir mon enthousiasme, le petit morceau suivant que jai retrouv depuis et auquel je nai
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eu faire subir que peu de changements ! ?euls, slevant du niveau de la plaine et comme perdus en rase campagne, montaient vers le ciel les deux clochers de >artinville. 2ient.t nous en v1mes trois venant se placer en face deux par une volte hardie, un clocher retardataire, celui de Mieuxvicq, les avait rejoints. Les minutes passaient, nous allions vite et pourtant les trois clochers taient toujours au loin devant nous, comme trois oiseaux poss sur la plaine, immobiles et quon distingue au soleil. Puis le clocher de Mieuxvicq scarta, prit ses distances, et les clochers de >artinville rest&rent seuls, clairs par la lumi&re du couchant que m(me cette distance, sur leurs pentes, je voyais jouer et sourire. Uous avions t si longs nous rapprocher deux, que je pensais au temps quil faudrait encore pour les atteindre quand, tout dun coup, la voiture ayant tourn, elle nous dposa leurs pieds ' et ils staient jets si rudement au%devant delle, quon neut que le temps darr(ter pour ne pas se heurter au porche. Uous poursuiv1mes notre route ' nous avions dj quitt >artinville depuis un peu de temps et le
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village apr&s nous avoir accompagns quelques secondes avait disparu, que rests seuls lhori7on nous regarder fuir, ces clochers et celui de Mieuxvicq agitaient encore en signe dadieu leurs cimes ensoleilles. Parfois lun seffa*ait pour que les deux autres pussent nous apercevoir un instant encore ' mais la route changea de direction, ils vir&rent dans la lumi&re comme trois pivots dor et disparurent mes yeux. >ais, un peu plus tard, comme nous tions dj pr&s de ,ombray, le soleil tant maintenant couch, je les aper*us une derni&re fois de tr&s loin, qui ntaient plus que comme trois fleurs peintes sur le ciel au%dessus de la ligne basse des champs. +ls me faisaient penser aussi aux trois jeunes filles dune lgende, abandonnes dans une solitude o/ tombait dj lobscurit ' et tandis que nous nous loignions au galop, je les vis timidement chercher leur chemin et apr&s quelques gauches trbuchements de leurs nobles silhouettes, se serrer les uns contre les autres, glisser lun derri&re lautre, ne plus faire sur le ciel encore rose quune seule forme noire, charmante et rsigne, et seffacer dans la nuit.
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! "e ne repensai jamais cette page, mais ce moment%l, quand, au coin du si&ge o/ le cocher du docteur pla*ait habituellement dans un panier les volailles quil avait achetes au march de >artinville, jeus fini de lcrire, je me trouvai si heureux, je sentais quelle mavait si parfaitement dbarrass de ces clochers et de ce quils cachaient derri&re eux, que comme si javais t moi%m(me une poule et si je venais de pondre un Nuf, je me mis chanter tue%t(te. Pendant toute la journe, dans ces promenades, javais pu r(ver au plaisir que ce serait d(tre lami de la duchesse de Puermantes, de p(cher la truite, de me promener en barque sur la Mivonne, et, avide de bonheur, ne demander en ces moments%l rien dautre la vie que de se composer toujours dune suite dheureux apr&s% midi. >ais quand sur le chemin du retour javais aper*u sur la gauche une ferme, asse7 distante de deux autres qui taient au contraire tr&s rapproches, et partir de laquelle pour entrer dans ,ombray il ny avait plus qu prendre une alle de ch(nes borde dun c.t de prs appartenant chacun un petit clos et plants
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intervalles gaux de pommiers qui y portaient, quand ils taient clairs par le soleil couchant, le dessin japonais de leurs ombres, brusquement mon cNur se mettait battre, je savais quavant une demi%heure nous serions rentrs, et que, comme ctait de r&gle les jours o/ nous tions alls du c.t de Puermantes et o/ le d1ner tait servi plus tard, on menverrait me coucher sit.t ma soupe prise, de sorte que ma m&re, retenue table comme sil y avait du monde d1ner, ne monterait pas me dire bonsoir dans mon lit. La 7one de tristesse o/ je venais dentrer tait aussi distincte de la 7one o/ je mlan*ais avec joie il y avait un moment encore que dans certains ciels une bande rose est spare comme par une ligne dune bande verte ou dune bande noire. 9n voit un oiseau voler dans le rose, il va en atteindre la fin, il touche presque au noir, puis il y est entr. Les dsirs qui tout lheure mentouraient, daller Puermantes, de voyager, d(tre heureux, jtais maintenant tellement en dehors deux que leur accomplissement ne me4t fait aucun plaisir. ,omme jaurais donn tout cela pour pouvoir pleurer toute la nuit dans les bras de maman 5 "e
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frissonnais, je ne dtachais pas mes yeux angoisss du visage de ma m&re, qui nappara1trait pas ce soir dans la chambre o/ je me voyais dj par la pense, jaurais voulu mourir. $t cet tat durerait jusquau lendemain, quand les rayons du matin, appuyant, comme le jardinier, leurs barreaux au mur rev(tu de capucines qui grimpaient jusqu ma fen(tre, je sauterais bas du lit pour descendre vite au jardin, sans plus me rappeler que le soir ram&nerait jamais lheure de quitter ma m&re. $t de la sorte cest du c.t de Puermantes que jai appris distinguer ces tats qui se succ&dent en moi, pendant certaines priodes, et vont jusqu se partager chaque journe, lun revenant chasser lautre, avec la ponctualit de la fi&vre ' contigus, mais si extrieurs lun lautre, si dpourvus de moyens de communication entre eux, que je ne puis plus comprendre, plus m(me me reprsenter, dans lun, ce que jai dsir, ou redout, ou accompli dans lautre. =ussi le c.t de >sglise et le c.t de Puermantes restent%ils pour moi lis bien des petits vnements de celle de toutes les diverses
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vies que nous menons parall&lement, qui est la plus pleine de pripties, la plus riche en pisodes, je veux dire la vie intellectuelle. ?ans doute elle progresse en nous insensiblement et les vrits qui en ont chang pour nous le sens et laspect, qui nous ont ouvert de nouveaux chemins, nous en prparions depuis longtemps la dcouverte ' mais ctait sans le savoir ' et elles ne datent pour nous que du jour, de la minute o/ elles nous sont devenues visibles. Les fleurs qui jouaient alors sur lherbe, leau qui passait au soleil, tout le paysage qui environna leur apparition continue accompagner leur souvenir de son visage inconscient ou distrait ' et certes quand ils taient longuement contempls par cet humble passant, par cet enfant qui r(vait ; comme lest un roi, par un mmorialiste perdu dans la foule ; ce coin de nature, ce bout de jardin neussent pu penser que ce serait gr0ce lui quils seraient appels survivre en leurs particularits les plus phm&res ' et pourtant ce parfum daubpine qui butine le long de la haie o/ les glantiers le remplaceront bient.t, un bruit de pas sans cho sur le gravier dune alle, une
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bulle forme contre une plante aquatique par leau de la rivi&re et qui cr&ve aussit.t, mon exaltation les a ports et a russi leur faire traverser tant dannes successives, tandis qualentour les chemins se sont effacs et que sont morts ceux qui les foul&rent et le souvenir de ceux qui les foul&rent. Parfois ce morceau de paysage amen ainsi jusqu aujourdhui se dtache si isol de tout, quil flotte incertain dans ma pense comme une 6los fleurie, sans que je puisse dire de quel pays, de quel temps ; peut% (tre tout simplement de quel r(ve ; il vient. >ais cest surtout comme des gisements profonds de mon sol mental, comme aux terrains rsistants sur lesquels je mappuie encore, que je dois penser au c.t de >sglise et au c.t de Puermantes. ,est parce que je croyais aux choses, aux (tres, tandis que je les parcourais, que les choses, les (tres quils mont fait conna1tre sont les seuls que je prenne encore au srieux et qui me donnent encore de la joie. ?oit que la foi qui cre soit tarie en moi, soit que la ralit ne se forme que dans la mmoire, les fleurs quon me montre aujourdhui pour la premi&re fois ne me semblent pas de
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vraies fleurs. Le c.t de >sglise avec ses lilas, ses aubpines, ses bluets, ses coquelicots, ses pommiers, le c.t de Puermantes avec sa rivi&re t(tards, ses nymphas et ses boutons dor, ont constitu tout jamais pour moi la figure des pays o/ jaimerais vivre, o/ jexige avant tout quon puisse aller la p(che, se promener en canot, voir des ruines de fortifications gothiques et trouver au milieu des bls, ainsi qutait ?aint% =ndr%des%,hamps, une glise monumentale, rustique et dore comme une meule ' et les bluets, les aubpines, les pommiers quil marrive quand je voyage de rencontrer encore dans les champs, parce quils sont situs la m(me profondeur, au niveau de mon pass, sont immdiatement en communication avec mon cNur. $t pourtant, parce quil y a quelque chose dindividuel dans les lieux, quand me saisit le dsir de revoir le c.t de Puermantes, on ne le satisferait pas en me menant au bord dune rivi&re o/ il y aurait daussi beaux, de plus beaux nymphas que dans la Mivonne, pas plus que le soir en rentrant ; lheure o/ sveillait en moi cette angoisse qui plus tard migre dans lamour, et peut devenir
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jamais insparable de lui ; je naurais souhait que v1nt me dire bonsoir une m&re plus belle et plus intelligente que la mienne. Uon ' de m(me que ce quil me fallait pour que je pusse mendormir heureux, avec cette paix sans trouble quaucune ma1tresse na pu me donner depuis, puisquon doute delles encore au moment o/ on croit en elles et quon ne poss&de jamais leur cNur comme je recevais dans un baiser celui de ma m&re, tout entier, sans la rserve dune arr&re% pense, sans le reliquat dune intention qui ne f4t pas pour moi ; cest que ce f4t elle, cest quelle inclin0t vers moi ce visage o/ il y avait au% dessous de lNil quelque chose qui tait, para1t%il, un dfaut, et que jaimais lgal du reste ' de m(me ce que je veux revoir, cest le c.t de Puermantes que jai connu, avec la ferme qui est peu loigne des deux suivantes serres lune contre lautre, lentre de lalle des ch(nes ' ce sont ces prairies o/, quand le soleil les rend rflchissantes comme une mare, se dessinent les feuilles des pommiers, cest ce paysage dont parfois, la nuit dans mes r(ves, lindividualit mtreint avec une puissance presque fantastique
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et que je ne peux plus retrouver au rveil. ?ans doute pour avoir jamais indissolublement uni en moi des impressions diffrentes, rien que parce quils me les avaient fait prouver en m(me temps, le c.t de >sglise ou le c.t de Puermantes mont expos, pour lavenir, bien des dceptions et m(me bien des fautes. ,ar souvent jai voulu revoir une personne sans discerner que ctait simplement parce quelle me rappelait une haie daubpines, et jai t induit croire, faire croire un regain daffection, par un simple dsir de voyage. >ais par l m(me aussi, et en restant prsents en celles de mes impressions daujourdhui auxquelles ils peuvent se relier, ils leur donnent des assises, de la profondeur, une dimension de plus quaux autres. +ls leur ajoutent aussi un charme, une signification qui nest que pour moi. -uand par les soirs dt le ciel harmonieux gronde comme une b(te fauve et que chacun boude lorage, cest au c.t de >sglise que je dois de rester seul en extase respirer, travers le bruit de la pluie qui tombe, lodeur dinvisibles et persistants lilas.
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YYY ,est ainsi que je restais souvent jusquau matin songer au temps de ,ombray, mes tristes soires sans sommeil, tant de jours aussi dont limage mavait t plus rcemment rendue par la saveur ; ce quon aurait appel ,ombray le ! parfum # ; dune tasse de th, et par association de souvenirs ce que, bien des annes apr&s avoir quitt cette petite ville, javais appris, au sujet dun amour que ?Sann avait eu avant ma naissance, avec cette prcision dans les dtails plus facile obtenir quelquefois pour la vie de personnes mortes il y a des si&cles que pour celle de nos meilleurs amis, et qui semble impossible comme semblait impossible de causer dune ville une autre ; tant quon ignore le biais par lequel cette impossibilit a t tourne. Dous ces souvenirs ajouts les uns aux autres ne formaient plus quune masse, mais non sans quon ne p4t distinguer entre eux ; entre les plus anciens, et ceux plus rcents, ns dun parfum, puis ceux qui ntaient que les souvenirs dune autre personne de qui je les avais appris ; sinon
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des fissures, des failles vritables, du moins ces veinures, ces bigarrures de coloration, qui, dans certaines roches, dans certains marbres, rv&lent des diffrences dorigine, d0ge, de ! formation #. ,ertes quand approchait le matin, il y avait bien longtemps qutait dissipe la br&ve incertitude de mon rveil. "e savais dans quelle chambre je me trouvais effectivement, je lavais reconstruite autour de moi dans lobscurit, et ; soit en morientant par la seule mmoire, soit en maidant, comme indication, dune faible lueur aper*ue, au pied de laquelle je pla*ais les rideaux de la croise ; je lavais reconstruite tout enti&re et meuble comme un architecte et un tapissier qui gardent leur ouverture primitive aux fen(tres et aux portes, javais repos les glaces et remis la commode sa place habituelle. >ais peine le jour ; et non plus le reflet dune derni&re braise sur une tringle de cuivre que javais pris pour lui ; tra*ait%il dans lobscurit, et comme la craie, sa premi&re raie blanche et rectificative, que la fen(tre avec ses rideaux quittait le cadre de la porte o/ je lavais situe par erreur, tandis que
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pour lui faire place, le bureau que ma mmoire avait maladroitement install l se sauvait toute vitesse, poussant devant lui la chemine et cartant le mur mitoyen du couloir ' une courette rgnait lendroit o/ il y a un instant encore stendait le cabinet de toilette, et la demeure que javais reb0tie dans les tn&bres tait alle rejoindre les demeures entrevues dans le tourbillon du rveil, mise en fuite par ce p0le signe quavait trac au%dessus des rideaux le doigt lev du jour.
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Deuxime partie
Un amour de Swann
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Pour faire partie du ! petit noyau #, du ! petit groupe #, du ! petit clan # des Merdurin, une condition tait suffisante mais elle tait ncessaire il fallait adhrer tacitement un ,redo dont un des articles tait que le jeune pianiste, protg par >me Merdurin cette anne%l et dont elle disait ! [a ne devrait pas (tre permis de savoir jouer _agner comme *a 5 #, ! enfon*ait # la fois Plant et Qubinstein et que le docteur ,ottard avait plus de diagnostic que Potain. Doute ! nouvelle recrue # qui les Merdurin ne pouvaient pas persuader que les soires des gens qui nallaient pas che7 eux taient ennuyeuses comme la pluie, se voyait immdiatement exclue. Les femmes tant cet gard plus rebelles que les hommes dposer toute curiosit mondaine et lenvie de se renseigner par soi%m(me sur lagrment des autres salons, et les Merdurin sentant dautre part que cet esprit dexamen et ce dmon de frivolit pouvaient par contagion devenir fatal lorthodoxie de la petite glise, ils avaient t
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amens rejeter successivement tous les ! fid&les # du sexe fminin. $n dehors de la jeune femme du docteur, ils taient rduits presque uniquement cette anne%l Hbien que >me Merdurin f4t elle%m(me vertueuse et dune respectable famille bourgeoise excessivement riche et enti&rement obscure avec laquelle elle avait peu peu cess toute relationI une personne presque du demi%monde, >me de ,rcy, que >me Merdurin appelait par son petit nom, 9dette, et dclarait (tre ! un amour #, et la tante du pianiste, laquelle devait avoir tir le cordon ' personnes ignorantes du monde et la naWvet de qui il avait t si facile de faire accroire que la princesse de ?agan et la duchesse de Puermantes taient obliges de payer des malheureux pour avoir du monde leurs d1ners, que si on leur avait offert de les faire inviter che7 ces deux grandes dames, lancienne concierge et la cocotte eussent ddaigneusement refus. Les Merdurin ninvitaient pas d1ner on avait che7 eux ! son couvert mis #. Pour la soire, il ny avait pas de programme. Le jeune pianiste jouait, mais seulement si ! *a lui chantait #, car
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on ne for*ait personne et comme disait >. Merdurin ! Dout pour les amis, vivent les camarades 5 # ?i le pianiste voulait jouer la chevauche de la ?al@<rie ou le prlude de ristan, >me Merdurin protestait, non que cette musique lui dpl4t, mais au contraire parce quelle lui causait trop dimpression. ! =lors vous tene7 ce que jaie ma migraine T Mous save7 bien que cest la m(me chose chaque fois quil joue *a. "e sais ce qui mattend 5 6emain quand je voudrai me lever, bonsoir, plus personne 5 # ?il ne jouait pas, on causait, et lun des amis, le plus souvent leur peintre favori dalors, ! l0chait #, comme disait >. Merdurin, ! une grosse faribole qui faisait sesclaffer tout le monde #, >me Merdurin surtout, qui, ; tant elle avait lhabitude de prendre au propre les expressions figures des motions quelle prouvait ; le docteur ,ottard Hun jeune dbutant cette poqueI dut un jour remettre sa m0choire quelle avait dcroche pour avoir trop ri. Lhabit noir tait dfendu parce quon tait entre ! copains # et pour ne pas ressembler aux ! ennuyeux # dont on se garait comme de la peste
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et quon ninvitait quaux grandes soires, donnes le plus rarement possible et seulement si cela pouvait amuser le peintre ou faire conna1tre le musicien. Le reste du temps, on se contentait de jouer des charades, de souper en costumes, mais entre soi, en ne m(lant aucun tranger au petit ! noyau #. >ais au fur et mesure que les ! camarades # avaient pris plus de place dans la vie de > me Merdurin, les ennuyeux, les rprouvs, ce fut tout ce qui retenait les amis loin delle, ce qui les emp(chait quelquefois d(tre libres, ce fut la m&re de lun, la profession de lautre, la maison de campagne ou la mauvaise sant dun troisi&me. ?i le docteur ,ottard croyait devoir partir en sortant de table pour retourner aupr&s dun malade en danger ! -ui sait, lui disait >me Merdurin, cela lui fera peut%(tre beaucoup plus de bien que vous nallie7 pas le dranger ce soir ' il passera une bonne nuit sans vous ' demain matin vous ire7 de bonne heure et vous le trouvere7 guri. # 6&s le commencement de dcembre, elle tait malade la pense que les fid&les ! l0cheraient # pour le jour de UoZl et le Jer
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janvier. La tante du pianiste exigeait quil v1nt d1ner ce jour%l en famille che7 sa m&re elle ; Mous croye7 quelle en mourrait, votre m&re, scria durement >me Merdurin, si vous ne d1nie7 pas avec elle le jour de lan, comme en pro)ince 0 ?es inquitudes renaissaient la semaine sainte ; Mous, docteur, un savant, un esprit fort, vous vene7 naturellement le Mendredi saint comme un autre jour T dit%elle ,ottard la premi&re anne, dun ton assur comme si elle ne pouvait douter de la rponse. >ais elle tremblait en attendant quil le4t prononce, car sil ntait pas venu, elle risquait de se trouver seule. ; "e viendrai le Mendredi saint... vous faire mes adieux car nous allons passer les f(tes de P0ques en =uvergne. ; $n =uvergne T pour vous faire manger par les puces et la vermine, grand bien vous fasse 5 $t apr&s un silence ; ?i vous nous lavie7 dit au moins, nous aurions t0ch dorganiser cela et de faire le
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voyage ensemble dans des conditions confortables. 6e m(me si un ! fid&le # avait un ami, ou une ! habitue # un flirt qui serait capable de le faire ! l0cher # quelquefois, les Merdurin, qui ne seffrayaient pas quune femme e4t un amant pourvu quelle le4t che7 eux, laim0t en eux, et ne le leur prfr0t pas, disaient ! $h bien 5 amene7%le votre ami. # $t on lengageait lessai, pour voir sil tait capable de ne pas avoir de secrets pour >me Merdurin, sil tait susceptible d(tre agrg au ! petit clan #. ?il ne ltait pas, on prenait part le fid&le qui lavait prsent et on lui rendait le service de le brouiller avec son ami ou avec sa ma1tresse. 6ans le cas contraire, le ! nouveau # devenait son tour un fid&le. =ussi quand cette anne%l, la demi%mondaine raconta >. Merdurin quelle avait fait la connaissance dun homme charmant, >. ?Sann, et insinua quil serait tr&s heureux d(tre re*u che7 eux, >. Merdurin transmit%il sance tenante la requ(te sa femme. H+l navait jamais davis quapr&s sa femme, dont son r.le particulier tait de mettre excution les dsirs, ainsi que les
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dsirs des fid&les, avec de grandes ressources dingniosit.I ; Moici >me de ,rcy qui a quelque chose te demander. $lle dsirerait te prsenter un de ses amis, >. ?Sann. -uen dis%tu T ; >ais voyons, est%ce quon peut refuser quelque chose une petite perfection comme *a. Daise7%vous, on ne vous demande pas votre avis, je vous dis que vous (tes une perfection. ; Puisque vous le voule7, rpondit 9dette sur un ton de marivaudage, et elle ajouta vous save7 que je ne suis pas ! fishing for compliments #. ; $h bien 5 amene7%le votre ami, sil est agrable. ,ertes le ! petit noyau # navait aucun rapport avec la socit o/ frquentait ?Sann, et de purs mondains auraient trouv que ce ntait pas la peine dy occuper comme lui une situation exceptionnelle pour se faire prsenter che7 les Merdurin. >ais ?Sann aimait tellement les femmes, qu partir du jour o/ il avait connu peu pr&s toutes celles de laristocratie et o/ elles navaient plus rien eu lui apprendre, il navait
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plus tenu ces lettres de naturalisation, presque des titres de noblesse, que lui avait octroyes le faubourg ?aint%Permain, que comme une sorte de valeur dchange, de lettre de crdit dnue de prix en elle%m(me, mais lui permettant de simproviser une situation dans tel petit trou de province ou tel milieu obscur de Paris, o/ la fille du hobereau ou du greffier lui avait sembl jolie. ,ar le dsir ou lamour lui rendait alors un sentiment de vanit dont il tait maintenant exempt dans lhabitude de la vie Hbien que ce f4t lui sans doute qui autrefois lavait dirig vers cette carri&re mondaine o/ il avait gaspill dans les plaisirs frivoles les dons de son esprit et fait servir son rudition en mati&re dart conseiller les dames de la socit dans leurs achats de tableaux et pour lameublement de leurs h.telsI, et qui lui faisait dsirer de briller, aux yeux dune inconnue dont il stait pris, dune lgance que le nom de ?Sann lui tout seul nimpliquait pas. +l le dsirait surtout si linconnue tait dhumble condition. 6e m(me que ce nest pas un autre homme intelligent quun homme intelligent aura peur de para1tre b(te, ce nest pas par un grand
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seigneur, cest par un rustre quun homme lgant craindra de voir son lgance mconnue. Les trois quarts des frais desprit et des mensonges de vanit, qui ont t prodigus depuis que le monde existe par des gens quils ne faisaient que diminuer, lont t pour des infrieurs. $t ?Sann, qui tait simple et ngligent avec une duchesse, tremblait d(tre mpris, posait, quand il tait devant une femme de chambre. +l ntait pas comme tant de gens qui, par paresse, ou sentiment rsign de lobligation que cre la grandeur sociale de rester attach un certain rivage, sabstiennent des plaisirs que la ralit leur prsente en dehors de la position mondaine o/ ils vivent cantonns jusqu leur mort, se contentant de finir par appeler plaisirs, faute de mieux, une fois quils sont parvenus sy habituer, les divertissements mdiocres ou les supportables ennuis quelle renferme. ?Sann, lui, ne cherchait pas trouver jolies les femmes avec qui il passait son temps, mais passer son temps avec les femmes quil avait dabord trouves jolies. $t ctait souvent des femmes de beaut
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asse7 vulgaire, car les qualits physiques quil recherchait sans sen rendre compte taient en compl&te opposition avec celles qui lui rendaient admirables les femmes sculptes ou peintes par les ma1tres quil prfrait. La profondeur, la mlancolie de lexpression, gla*aient ses sens que suffisait au contraire veiller une chair saine, plantureuse et rose. ?i en voyage il rencontrait une famille quil e4t t plus lgant de ne pas chercher conna1tre, mais dans laquelle une femme se prsentait ses yeux pare dun charme quil navait pas encore connu, rester dans son ! quant soi # et tromper le dsir quelle avait fait na1tre, substituer un plaisir diffrent au plaisir quil e4t pu conna1tre avec elle, en crivant une ancienne ma1tresse de venir le rejoindre, lui e4t sembl une aussi l0che abdication devant la vie, un aussi stupide renoncement un bonheur nouveau, que si au lieu de visiter le pays, il stait confin dans sa chambre en regardant des vues de Paris. +l ne senfermait pas dans ldifice de ses relations, mais en avait fait, pour pouvoir le reconstruire pied dNuvre sur de nouveaux frais partout o/
@KJ
une femme lui avait plu, une de ces tentes dmontables comme les explorateurs en emportent avec eux. Pour ce qui nen tait pas transportable ou changeable contre un plaisir nouveau, il le4t donn pour rien, si enviable que cela par4t dautres. -ue de fois son crdit aupr&s dune duchesse, fait du dsir accumul depuis des annes que celle%ci avait eu de lui (tre agrable sans en avoir trouv loccasion, il sen tait dfait dun seul coup en rclamant delle par une indiscr&te dp(che une recommandation tlgraphique qui le m1t en relation sur lheure avec un de ses intendants dont il avait remarqu la fille la campagne, comme ferait un affam qui troquerait un diamant contre un morceau de pain. >(me apr&s coup, il sen amusait, car il y avait en lui, rachete par de rares dlicatesses, une certaine muflerie. Puis, il appartenait cette catgorie dhommes intelligents qui ont vcu dans loisivet et qui cherchent une consolation et peut%(tre une excuse dans lide que cette oisivet offre leur intelligence des objets aussi dignes dintr(t que pourrait faire lart ou ltude, que la ! Mie # contient des situations plus
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intressantes, plus romanesques que tous les romans. +l lassurait du moins et le persuadait aisment aux plus affins de ses amis du monde, notamment au baron de ,harlus quil samusait gayer par le rcit des aventures piquantes qui lui arrivaient, soit quayant rencontr en chemin de fer une femme quil avait ensuite ramene che7 lui, il e4t dcouvert quelle tait la sNur dun souverain entre les mains de qui se m(laient en ce moment tous les fils de la politique europenne, au courant de laquelle il se trouvait ainsi tenu dune fa*on tr&s agrable, soit que par le jeu complexe des circonstances, il dpend1t du choix quallait faire le conclave, sil pourrait ou non devenir lamant dune cuisini&re. ,e ntait pas seulement dailleurs la brillante phalange de vertueuses douairi&res, de gnraux, dacadmiciens, avec lesquels il tait particuli&rement li, que ?Sann for*ait avec tant de cynisme lui servir dentremetteurs. Dous ses amis avaient lhabitude de recevoir de temps en temps des lettres de lui o/ un mot de recommandation ou dintroduction leur tait demand avec une habilet diplomatique qui,
@K:
persistant travers les amours successives et les prtextes diffrents, accusait, plus que neussent fait les maladresses, un caract&re permanent et des buts identiques. "e me suis souvent fait raconter bien des annes plus tard, quand je commen*ai mintresser son caract&re cause des ressemblances quen de tout autres parties il offrait avec le mien, que quand il crivait mon grand%p&re Hqui ne ltait pas encore, car cest vers lpoque de ma naissance que commen*a la grande liaison de ?Sann et elle interrompit longtemps ces pratiquesI celui%ci, en reconnaissant sur lenveloppe lcriture de son ami, scriait ! Moil ?Sann qui va demander quelque chose la garde 5 # $t soit mfiance, soit par le sentiment inconsciemment diabolique qui nous pousse noffrir une chose quaux gens qui nen ont pas envie, mes grands%parents opposaient une fin de non%recevoir absolue aux pri&res les plus faciles satisfaire quil leur adressait, comme de le prsenter une jeune fille qui d1nait tous les dimanches la maison, et quils taient obligs, chaque fois que ?Sann leur en reparlait, de faire semblant de ne plus voir,
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alors que pendant toute la semaine on se demandait qui on pourrait bien inviter avec elle, finissant souvent par ne trouver personne, faute de faire signe celui qui en e4t t si heureux. -uelquefois tel couple ami de mes grands% parents et qui jusque%l stait plaint de ne jamais voir ?Sann leur annon*ait avec satisfaction et peut%(tre un peu le dsir dexciter lenvie, quil tait devenu tout ce quil y a de plus charmant pour eux, quil ne les quittait plus. >on grand% p&re ne voulait pas troubler leur plaisir mais regardait ma grandm&re en fredonnant . 6uel est donc ce m<stre ,e n'< puis rien comprendre8 5 ou . 1ision &ugiti)e888 5 ou
@KB
. Dans ces a&&aires *e mieuA est de ne rien )oir8 5 -uelques mois apr&s, si mon grand%p&re demandait au nouvel ami de ?Sann ! $t ?Sann, le voye7%vous toujours beaucoup T # la figure de linterlocuteur sallongeait ! Ue prononce7 jamais son nom devant moi 5 # ; ! >ais je croyais que vous tie7 si lis... # +l avait t ainsi pendant quelques mois le familier de cousins de ma grandm&re, d1nant presque chaque jour che7 eux. 2rusquement il cessa de venir, sans avoir prvenu. 9n le crut malade, et la cousine de ma grandm&re allait envoyer demander de ses nouvelles, quand loffice elle trouva une lettre de lui qui tra1nait par mgarde dans le livre de comptes de la cuisini&re. +l y annon*ait cette femme quil allait quitter Paris, quil ne pourrait plus venir. $lle tait sa ma1tresse, et au moment de rompre, ctait elle seule quil avait jug utile davertir. -uand sa ma1tresse du moment tait au contraire une personne mondaine ou du moins
@KC
une personne quune extraction trop humble ou une situation trop irrguli&re nemp(chait pas quil f1t recevoir dans le monde, alors pour elle il y retournait, mais seulement dans lorbite particulier o/ elle se mouvait ou bien o/ il lavait entra1ne. ! +nutile de compter sur ?Sann ce soir, disait%on, vous save7 bien que cest le jour d9pra de son =mricaine. # +l la faisait inviter dans les salons particuli&rement ferms o/ il avait ses habitudes, ses d1ners hebdomadaires, son po8er ' chaque soir, apr&s quun lger crpelage ajout la brosse de ses cheveux roux avait tempr de quelque douceur la vivacit de ses yeux verts, il choisissait une fleur pour sa boutonni&re et partait pour retrouver sa ma1tresse d1ner che7 lune ou lautre des femmes de sa coterie ' et alors, pensant ladmiration et lamiti que les gens la mode, pour qui il faisait la pluie et le beau temps et quil allait retrouver l, lui prodigueraient devant la femme quil aimait, il retrouvait du charme cette vie mondaine sur laquelle il stait blas, mais dont la mati&re, pntre et colore chaudement dune flamme insinue qui sy jouait, lui semblait
@KE
prcieuse et belle depuis quil y avait incorpor un nouvel amour. >ais tandis que chacune de ces liaisons, ou chacun de ces flirts, avait t la ralisation plus ou moins compl&te dun r(ve n de la vue dun visage ou dun corps que ?Sann avait, spontanment, sans sy efforcer, trouvs charmants, en revanche, quand un jour au th0tre il fut prsent 9dette de ,rcy par un de ses amis dautrefois, qui lui avait parl delle comme dune femme ravissante avec qui il pourrait peut% (tre arriver quelque chose, mais en la lui donnant pour plus difficile quelle ntait en ralit afin de para1tre lui%m(me avoir fait quelque chose de plus aimable en la lui faisant conna1tre, elle tait apparue ?Sann non pas certes sans beaut, mais dun genre de beaut qui lui tait indiffrent, qui ne lui inspirait aucun dsir, lui causait m(me une sorte de rpulsion physique, de ces femmes comme tout le monde a les siennes, diffrentes pour chacun, et qui sont loppos du type que nos sens rclament. Pour lui plaire elle avait un profil trop accus, la peau trop fragile, les pommettes trop saillantes, les traits
@KF
trop tirs. ?es yeux taient beaux, mais si grands quils flchissaient sous leur propre masse, fatiguaient le reste de son visage et lui donnaient toujours lair davoir mauvaise mine ou d(tre de mauvaise humeur. -uelque temps apr&s cette prsentation au th0tre, elle lui avait crit pour lui demander voir ses collections qui lintressaient tant, ! elle, ignorante qui avait le go4t des jolies choses #, disant quil lui semblait quelle le conna1trait mieux, quand elle laurait vu dans ! son home # o/ elle limaginait ! si confortable avec son th et ses livres #, quoiquelle ne lui e4t pas cach sa surprise quil habit0t ce quartier qui devait (tre si triste et ! qui tait si peu smart pour lui qui ltait tant #. $t apr&s quil leut laisse venir, en le quittant, elle lui avait dit son regret d(tre reste si peu dans cette demeure o/ elle avait t heureuse de pntrer, parlant de lui comme sil avait t pour elle quelque chose de plus que les autres (tres quelle connaissait, et semblant tablir entre leurs deux personnes une sorte de trait dunion romanesque qui lavait fait sourire. >ais l0ge dj un peu dsabus dont approchait ?Sann, et o/ lon sait se contenter
@KG
d(tre amoureux pour le plaisir de l(tre sans trop exiger de rciprocit, ce rapprochement des cNurs, sil nest plus comme dans la premi&re jeunesse le but vers lequel tend ncessairement lamour, lui reste uni en revanche par une association dides si forte, quil peut en devenir la cause, sil se prsente avant lui. =utrefois on r(vait de possder le cNur de la femme dont on tait amoureux ' plus tard sentir quon poss&de le cNur dune femme peut suffire vous en rendre amoureux. =insi, l0ge o/ il semblerait, comme on cherche surtout dans lamour un plaisir subjectif, que la part du go4t pour la beaut dune femme devrait y (tre la plus grande, lamour peut na1tre ; lamour le plus physique ; sans quil y ait eu, sa base, un dsir pralable. O cette poque de la vie, on a dj t atteint plusieurs fois par lamour ' il nvolue plus seul suivant ses propres lois inconnues et fatales, devant notre cNur tonn et passif. Uous venons son aide, nous le faussons par la mmoire, par la suggestion. $n reconnaissant un de ses sympt.mes, nous nous rappelons, nous faisons rena1tre les autres. ,omme nous possdons sa
@JK
chanson, grave en nous tout enti&re, nous navons pas besoin quune femme nous en dise le dbut ; rempli par ladmiration quinspire la beaut ; pour en trouver la suite. $t si elle commence au milieu ; l o/ les cNurs se rapprochent, o/ lon parle de nexister plus que lun pour lautre ; nous avons asse7 lhabitude de cette musique pour rejoindre tout de suite notre partenaire au passage o/ elle nous attend. 9dette de ,rcy retourna voir ?Sann, puis rapprocha ses visites ' et sans doute chacune delles renouvelait pour lui la dception quil prouvait se retrouver devant ce visage dont il avait un peu oubli les particularits dans lintervalle, et quil ne stait rappel ni si expressif ni, malgr sa jeunesse, si fan ' il regrettait, pendant quelle causait avec lui, que la grande beaut quelle avait ne f4t pas du genre de celles quil aurait spontanment prfres. +l faut dailleurs dire que le visage d9dette paraissait plus maigre et plus prominent parce que le front et le haut des joues, cette surface unie et plus plane tait recouverte par la masse de cheveux quon portait, alors, prolongs en ! devants #,
@JJ
soulevs en ! cr(ps #, rpandus en m&ches folles le long des oreilles ' et quant son corps qui tait admirablement fait, il tait difficile den apercevoir la continuit H cause des modes de lpoque et quoiquelle f4t une des femmes de Paris qui shabillaient le mieuxI, tant le corsage, savan*ant en saillie comme sur un ventre imaginaire et finissant brusquement en pointe pendant que par en dessous commen*ait senfler le ballon des doubles jupes, donnait la femme lair d(tre compose de pi&ces diffrentes mal emmanches les unes dans les autres ' tant les ruchs, les volants, le gilet suivaient en toute indpendance, selon la fantaisie de leur dessin ou la consistance de leur toffe, la ligne qui les conduisait aux nNuds, aux bouillons de dentelle, aux effils de jais perpendiculaires, ou qui les dirigeait le long du busc, mais ne sattachaient nullement l(tre vivant, qui selon que larchitecture de ces fanfreluches se rapprochait ou scartait trop de la sienne, sy trouvait engonc ou perdu. >ais, quand 9dette tait partie, ?Sann souriait en pensant quelle lui avait dit combien le
@J3
temps lui durerait jusqu ce quil lui perm1t de revenir ' il se rappelait lair inquiet, timide, avec lequel elle lavait une fois pri que ce ne f4t pas dans trop longtemps, et les regards quelle avait eus ce moment%l, fixs sur lui en une imploration craintive, et qui la faisaient touchante sous le bouquet de fleurs de penses artificielles fix devant son chapeau rond de paille blanche, brides de velours noir. ! $t vous, avait%elle dit, vous ne viendrie7 pas une fois che7 moi prendre le th T # +l avait allgu des travaux en train, une tude ; en ralit abandonne depuis des annes ; sur Mer >eer de 6elft. ! "e comprends que je ne peux rien faire, moi chtive, c.t de grands savants comme vous autres, lui avait%elle rpondu. "e serais comme la grenouille devant laropage. $t pourtant jaimerais tant minstruire, savoir, (tre initie. ,omme cela doit (tre amusant de bouquiner, de fourrer son ne7 dans de vieux papiers #, avait%elle ajout avec lair de contentement de soi%m(me que prend une femme lgante pour affirmer que sa joie est de se livrer sans crainte de se salir une besogne malpropre, comme de faire la cuisine en
@J:
! mettant elle%m(me les mains la p0te #. ! Mous alle7 vous moquer de moi, ce peintre qui vous emp(che de me voir Helle voulait parler de Mer >eerI, je navais jamais entendu parler de lui ' vit%il encore T $st%ce quon peut voir de ses Nuvres Paris, pour que je puisse me reprsenter ce que vous aime7, deviner un peu ce quil y a sous ce grand front qui travaille tant, dans cette t(te quon sent toujours en train de rflchir, me dire voil, cest cela quil est en train de penser. -uel r(ve ce serait d(tre m(le vos travaux 5 # +l stait excus sur sa peur des amitis nouvelles, ce quil avait appel, par galanterie, sa peur d(tre malheureux. ! Mous ave7 peur dune affection T comme cest dr.le, moi qui ne cherche que cela, qui donnerais ma vie pour en trouver une, avait%elle dit dune voix si naturelle, si convaincue, quil en avait t remu. Mous ave7 d4 souffrir par une femme. $t vous croye7 que les autres sont comme elle. $lle na pas su vous comprendre ' vous (tes un (tre si part. ,est cela que jai aim dabord en vous, jai bien senti que vous ntie7 pas comme tout le monde. # ; ! $t puis dailleurs vous aussi, lui
@J@
avait%il dit, je sais bien ce que cest que les femmes, vous deve7 avoir des tas doccupations, (tre peu libre. # ; ! >oi, je nai jamais rien faire 5 "e suis toujours libre, je le serai toujours pour vous. O nimporte quelle heure du jour ou de la nuit o/ il pourrait vous (tre commode de me voir, faites% moi chercher, et je serai trop heureuse daccourir. Le fere7%vous T ?ave7%vous ce qui serait gentil, ce serait de vous faire prsenter > me Merdurin che7 qui je vais tous les soirs. ,roye7%vous 5 si on sy retrouvait et si je pensais que cest un peu pour moi que vous y (tes 5 # $t sans doute, en se rappelant ainsi leurs entretiens, en pensant ainsi elle quand il tait seul, il faisait seulement jouer son image entre beaucoup dautres images de femmes dans des r(veries romanesques ' mais si, gr0ce une circonstance quelconque Hou m(me peut%(tre sans que ce f4t gr0ce elle, la circonstance qui se prsente au moment o/ un tat, latent jusque%l, se dclare, pouvant navoir influ en rien sur luiI limage d9dette de ,rcy venait absorber toutes ces r(veries, si celles%ci ntaient plus
@JB
sparables de son souvenir, alors limperfection de son corps ne garderait plus aucune importance, ni quil e4t t, plus ou moins quun autre corps, selon le go4t de ?Sann, puisque devenu le corps de celle quil aimait, il serait dsormais le seul qui f4t capable de lui causer des joies et des tourments. >on grand%p&re avait prcisment connu, ce quon naurait pu dire daucun de leurs amis actuels, la famille de ces Merdurin. >ais il avait perdu toute relation avec celui quil appelait le ! jeune Merdurin # et quil considrait, un peu en gros, comme tomb ; tout en gardant de nombreux millions ; dans la boh&me et la racaille. An jour il re*ut une lettre de ?Sann lui demandant sil ne pourrait pas le mettre en rapport avec les Merdurin ! O la garde 5 la garde 5 stait cri mon grand%p&re, *a ne mtonne pas du tout, cest bien par l que devait finir ?Sann. "oli milieu 5 6abord je ne peux pas faire ce quil me demande parce que je ne connais plus ce monsieur. $t puis *a doit cacher une histoire de femme, je ne me m(le pas de ces affaires%l. =h bien 5 nous allons avoir de
@JC
lagrment si ?Sann saffuble des petits Merdurin. # $t sur la rponse ngative de mon grand%p&re, cest 9dette qui avait amen elle%m(me ?Sann che7 les Merdurin. Les Merdurin avaient eu d1ner, le jour o/ ?Sann y fit ses dbuts, le docteur et > me ,ottard, le jeune pianiste et sa tante, et le peintre qui avait alors leur faveur, auxquels staient joints dans la soire quelques autres fid&les. Le docteur ,ottard ne savait jamais dune fa*on certaine de quel ton il devait rpondre quelquun, si son interlocuteur voulait rire ou tait srieux. $t tout hasard il ajoutait toutes ses expressions de physionomie loffre dun sourire conditionnel et provisoire dont la finesse expectante le disculperait du reproche de naWvet, si le propos quon lui avait tenu se trouvait avoir t factieux. >ais comme pour faire face lhypoth&se oppose il nosait pas laisser ce sourire saffirmer nettement sur son visage, on y voyait flotter perptuellement une incertitude o/ se lisait la question quil nosait pas poser
@JE
! 6ites%vous cela pour de bon T # +l ntait pas plus assur de la fa*on dont il devait se comporter dans la rue, et m(me en gnral dans la vie, que dans un salon, et on le voyait opposer aux passants, aux voitures, aux vnements un malicieux sourire qui .tait davance son attitude toute improprit, puisquil prouvait, si elle ntait pas de mise, quil le savait bien et que sil avait adopt celle%l, ctait par plaisanterie. ?ur tous les points cependant o/ une franche question lui semblait permise, le docteur ne se faisait pas faute de sefforcer de restreindre le champ de ses doutes et de complter son instruction. ,est ainsi que, sur les conseils quune m&re prvoyante lui avait donns quand il avait quitt sa province, il ne laissait jamais passer soit une locution ou un nom propre qui lui taient inconnus sans t0cher de se faire documenter sur eux. Pour les locutions, il tait insatiable de renseignements, car, leur supposant parfois un sens plus prcis quelles nont, il e4t dsir savoir
@JF
ce quon voulait dire exactement par celles quil entendait le plus souvent employer la beaut du diable, du sang bleu, une vie de b0tons de chaise, le quart dheure de Qabelais, (tre le prince des lgances, donner carte blanche, (tre rduit quia, etc., et dans quels cas dtermins il pouvait son tour les faire figurer dans ses propos. O leur dfaut il pla*ait des jeux de mots quil avait appris. -uant aux noms de personnes nouveaux quon pronon*ait devant lui, il se contentait seulement de les rpter sur un ton interrogatif quil pensait suffisant pour lui valoir des explications quil naurait pas lair de demander. ,omme le sens critique quil croyait exercer sur tout lui faisait compl&tement dfaut, le raffinement de politesse qui consiste affirmer quelquun quon oblige, sans souhaiter den (tre cru, que cest lui quon a obligation, tait peine perdue avec lui, il prenait tout au pied de la lettre. -uel que f4t laveuglement de >me Merdurin son gard, elle avait fini, tout en continuant le trouver tr&s fin, par (tre agace de voir que quand elle linvitait dans une avant%sc&ne entendre ?arah 2ernhardt, lui disant, pour plus de gr0ce
@JG
! Mous (tes trop aimable d(tre venu, docteur, dautant plus que je suis s4re que vous ave7 dj souvent entendu ?arah 2ernhardt, et puis nous sommes peut%(tre trop pr&s de la sc&ne #, le docteur qui tait entr dans la loge avec un sourire qui attendait pour se prciser ou pour dispara1tre que quelquun dautoris le renseign0t sur la valeur du spectacle, lui rpondait ! $n effet on est beaucoup trop pr&s et on commence (tre fatigu de ?arah 2ernhardt. >ais vous mave7 exprim le dsir que je vienne. Pour moi vos dsirs sont des ordres. "e suis trop heureux de vous rendre ce petit service. -ue ne ferait%on pas pour vous (tre agrable, vous (tes si bonne 5 # $t il ajoutait ! ?arah 2ernhardt, cest bien la Moix d9r, nest%ce pas T 9n crit souvent aussi quelle br4le les planches. ,est une expression bi7arre, nest%ce pas T # dans lespoir de commentaires qui ne venaient point. ! Du sais, avait dit >me Merdurin son mari, je crois que nous faisons fausse route quand par modestie nous dprcions ce que nous offrons au docteur. ,est un savant qui vit en dehors de lexistence pratique, il ne conna1t pas par lui%
@3K
m(me la valeur des choses et il sen rapporte ce que nous lui en disons. # ; ! "e navais pas os te le dire, mais je lavais remarqu #, rpondit >. Merdurin. $t au jour de lan suivant, au lieu denvoyer au docteur ,ottard un rubis de trois mille francs en lui disant que ctait bien peu de chose, >. Merdurin acheta pour trois cents francs une pierre reconstitue en laissant entendre quon pouvait difficilement en voir daussi belle. -uand >me Merdurin avait annonc quon aurait, dans la soire, >. ?Sann ! ?Sann T # stait cri le docteur dun accent rendu brutal par la surprise, car la moindre nouvelle prenait toujours plus au dpourvu que quiconque cet homme qui se croyait perptuellement prpar tout. $t voyant quon ne lui rpondait pas ! ?Sann T -ui *a, ?Sann 5 # hurla%t%il au comble dune anxit qui se dtendit soudain quand >me Merdurin eut dit ! >ais lami dont 9dette nous avait parl. # ; ! =h 5 bon, bon, *a va bien #, rpondit le docteur apais. -uant au peintre il se rjouissait de lintroduction de ?Sann che7 >me Merdurin, parce quil le supposait amoureux d9dette et quil aimait favoriser les liaisons.
@3J
! Qien ne mamuse comme de faire des mariages, confia%t%il, dans loreille, au docteur ,ottard, jen ai dj russi beaucoup, m(me entre femmes 5 # $n disant aux Merdurin que ?Sann tait tr&s ! smart #, 9dette leur avait fait craindre un ! ennuyeux #. +l leur fit au contraire une excellente impression dont leur insu sa frquentation dans la socit lgante tait une des causes indirectes. +l avait en effet sur les hommes m(me intelligents qui ne sont jamais alls dans le monde une des supriorits de ceux qui y ont un peu vcu, qui est de ne plus le transfigurer par le dsir ou par lhorreur quil inspire limagination, de le considrer comme sans aucune importance. Leur amabilit, spare de tout snobisme et de la peur de para1tre trop aimable, devenue indpendante, a cette aisance, cette gr0ce des mouvements de ceux dont les membres assouplis excutent exactement ce quils veulent, sans participation indiscr&te et maladroite du reste du corps. La simple gymnastique lmentaire de lhomme du monde tendant la main avec bonne gr0ce au jeune homme inconnu quon lui prsente et sinclinant
@33
avec rserve devant lambassadeur qui on le prsente, avait fini par passer sans quil en f4t conscient dans toute lattitude sociale de ?Sann, qui vis%%vis de gens dun milieu infrieur au sien comme taient les Merdurin et leurs amis, fit instinctivement montre dun empressement, se livra des avances, dont, selon eux, un ennuyeux se f4t abstenu. +l neut un moment de froideur quavec le docteur ,ottard en le voyant lui cligner de lNil et lui sourire dun air ambigu avant quils se fussent encore parl Hmimique que ,ottard appelait ! laisser venir #I, ?Sann crut que le docteur le connaissait sans doute pour s(tre trouv avec lui en quelque lieu de plaisir, bien que lui%m(me y all0t pourtant fort peu, nayant jamais vcu dans le monde de la noce. Drouvant lallusion de mauvais go4t, surtout en prsence d9dette qui pourrait en prendre une mauvaise ide de lui, il affecta un air glacial. >ais quand il apprit quune dame qui se trouvait pr&s de lui tait >me ,ottard, il pensa quun mari aussi jeune naurait pas cherch faire allusion devant sa femme des divertissements de ce genre ' et il cessa de donner lair entendu du
@3:
docteur la signification quil redoutait. Le peintre invita tout de suite ?Sann venir avec 9dette son atelier, ?Sann le trouva gentil. ! Peut%(tre quon vous favorisera plus que moi, dit > me Merdurin, sur un ton qui feignait d(tre piqu, et quon vous montrera le portrait de ,ottard Helle lavait command au peintreI. Pense7 bien, ! monsieur # 2iche, rappela%t%elle au peintre, qui ctait une plaisanterie consacre de dire monsieur, rendre le joli regard, le petit c.t fin, amusant, de lNil. Mous save7 que ce que je veux surtout avoir, cest son sourire, ce que je vous ai demand cest le portrait de son sourire. # $t comme cette expression lui sembla remarquable elle la rpta tr&s haut pour (tre s4re que plusieurs invits leussent entendue, et m(me, sous un prtexte vague, en fit dabord rapprocher quelques%uns. ?Sann demanda faire la connaissance de tout le monde, m(me dun vieil ami des Merdurin, ?aniette, qui sa timidit, sa simplicit et son bon cNur avaient fait perdre partout la considration que lui avaient value sa science darchiviste, sa grosse fortune, et la famille distingue dont il sortait. +l avait dans la
@3@
bouche, en parlant, une bouillie qui tait adorable parce quon sentait quelle trahissait moins un dfaut de la langue quune qualit de l0me, comme un reste de linnocence du premier 0ge quil navait jamais perdue. Doutes les consonnes quil ne pouvait prononcer figuraient comme autant de durets dont il tait incapable. $n demandant (tre prsent >. ?aniette, ?Sann fit >me Merdurin leffet de renverser les r.les Hau point quen rponse, elle dit en insistant sur la diffrence ! >onsieur ?Sann, voudrie7%vous avoir la bont de me permettre de vous prsenter notre ami ?aniette #I, mais excita che7 ?aniette une sympathie ardente que dailleurs les Merdurin ne rvl&rent jamais ?Sann, car ?aniette les aga*ait un peu, et ils ne tenaient pas lui faire des amis, mais en revanche ?Sann les toucha infiniment en croyant devoir demander tout de suite faire la connaissance de la tante du pianiste. $n robe noire comme toujours, parce quelle croyait quen noir on est toujours bien et que cest ce quil y a de plus distingu, elle avait le visage excessivement rouge comme chaque fois quelle venait de manger. $lle sinclina
@3B
devant ?Sann avec respect, mais se redressa avec majest. ,omme elle navait aucune instruction et avait peur de faire des fautes de fran*ais, elle pronon*ait expr&s dune mani&re confuse, pensant que si elle l0chait un cuir il serait estomp dun tel vague quon ne pourrait le distinguer avec certitude, de sorte que sa conversation ntait quun graillonnement indistinct duquel mergeaient de temps autre les rares vocables dont elle se sentait s4re. ?Sann crut pouvoir se moquer lg&rement delle en parlant >. Merdurin, lequel au contraire fut piqu. ! ,est une si excellente femme, rpondit%il. "e vous accorde quelle nest pas tourdissante ' mais je vous assure quelle est agrable quand on cause seul avec elle. # ; ! "e nen doute pas, sempressa de concder ?Sann. "e voulais dire quelle ne me semblait pas ! minente #, ajouta%t% il en dtachant cet adjectif, et en somme cest plut.t un compliment 5 # ; ! Dene7, dit >. Merdurin, je vais vous tonner, elle crit dune mani&re charmante. Mous nave7 jamais entendu son neveu T cest admirable, nest%ce pas,
@3C
docteur T Moule7%vous que je lui demande de jouer quelque chose, >onsieur ?Sann T # ; >ais ce sera un bonheur..., commen*ait rpondre ?Sann, quand le docteur linterrompit dun air moqueur. $n effet, ayant retenu que dans la conversation lemphase, lemploi de formes solennelles, tait surann, d&s quil entendait un mot grave dit srieusement comme venait de l(tre le mot ! bonheur #, il croyait que celui qui lavait prononc venait de se montrer prudhommesque. $t si, de plus, ce mot se trouvait figurer par hasard dans ce quil appelait un vieux clich, si courant que ce mot f4t dailleurs, le docteur supposait que la phrase commence tait ridicule et la terminait ironiquement par le lieu commun quil semblait accuser son interlocuteur davoir voulu placer, alors que celui%ci ny avait jamais pens. ; An bonheur pour la )rance 5 scria%t%il malicieusement en levant les bras avec emphase. >. Merdurin ne put semp(cher de rire. ; -uest%ce quils ont rire toutes ces bonnes gens%l, on a lair de ne pas engendrer la
@3E
mlancolie dans votre petit coin l%bas, scria >me Merdurin. ?i vous croye7 que je mamuse, moi, rester toute seule en pnitence, ajouta%t% elle sur un ton dpit, en faisant lenfant. >me Merdurin tait assise sur un haut si&ge sudois en sapin cir, quun violoniste de ce pays lui avait donn et quelle conservait, quoiquil rappel0t la forme dun escabeau et jur0t avec les beaux meubles anciens quelle avait, mais elle tenait garder en vidence les cadeaux que les fid&les avaient lhabitude de lui faire de temps en temps, afin que les donateurs eussent le plaisir de les reconna1tre quand ils venaient. =ussi t0chait% elle de persuader quon sen t1nt aux fleurs et aux bonbons, qui du moins se dtruisent ' mais elle ny russissait pas et ctait che7 elle une collection de chauffe%pieds, de coussins, de pendules, de paravents, de barom&tres, de potiches, dans une accumulation de redites et un disparate dtrennes. 6e ce poste lev elle participait avec entrain la conversation des fid&les et sgayait de leurs ! fumisteries #, mais depuis laccident qui tait arriv sa m0choire, elle avait renonc prendre
@3F
la peine de pouffer effectivement et se livrait la place une mimique conventionnelle qui signifiait, sans fatigue ni risques pour elle, quelle riait aux larmes. =u moindre mot que l0chait un habitu contre un ennuyeux ou contre un ancien habitu rejet au camp des ennuyeux ; et pour le plus grand dsespoir de >. Merdurin qui avait eu longtemps la prtention d(tre aussi aimable que sa femme, mais qui riant pour de bon sessoufflait vite et avait t distanc et vaincu par cette ruse dune incessante et fictive hilarit ; elle poussait un petit cri, fermait enti&rement ses yeux doiseau quune taie commen*ait voiler, et brusquement, comme si elle ne4t eu que le temps de cacher un spectacle indcent ou de parer un acc&s mortel, plongeant sa figure dans ses mains qui la recouvraient et nen laissaient plus rien voir, elle avait lair de sefforcer de rprimer, danantir un rire qui, si elle sy f4t abandonne, le4t conduite lvanouissement. Delle, tourdie par la ga1t des fid&les, ivre de camaraderie, de mdisance et dassentiment, >me Merdurin, juche sur son perchoir, pareille un oiseau dont on e4t tremp le colifichet dans du vin chaud,
@3G
sanglotait damabilit. ,ependant, >. Merdurin, apr&s avoir demand ?Sann la permission dallumer sa pipe H! ici on ne se g(ne pas, on est entre camarades #I, priait le jeune artiste de se mettre au piano. ; =llons, voyons, ne lennuie pas, il nest pas ici pour (tre tourment, scria >me Merdurin, je ne veux pas quon le tourmente, moi 5 ; >ais pourquoi veux%tu que *a lennuie, dit >. Merdurin, >. ?Sann ne conna1t peut%(tre pas la sonate en fa di&se que nous avons dcouverte ' il va nous jouer larrangement pour piano. ; =h 5 non, non, pas ma sonate 5 cria >me Merdurin, je nai pas envie force de pleurer de me fiche un rhume de cerveau avec nvralgies faciales, comme la derni&re fois ' merci du cadeau, je ne tiens pas recommencer ' vous (tes bons vous autres, on voit bien que ce nest pas vous qui gardere7 le lit huit jours 5 ,ette petite sc&ne qui se renouvelait chaque fois que le pianiste allait jouer enchantait les amis aussi bien que si elle avait t nouvelle, comme une preuve de la sduisante originalit de la
@:K
! Patronne # et de sa sensibilit musicale. ,eux qui taient pr&s delle faisaient signe ceux qui plus loin fumaient ou jouaient aux cartes, de se rapprocher, quil se passait quelque chose, leur disant comme on fait au Qeichstag dans les moments intressants ! Xcoute7, coute7. # $t le lendemain on donnait des regrets ceux qui navaient pas pu venir en leur disant que la sc&ne avait t encore plus amusante que dhabitude. ; $h bien 5 voyons, cest entendu, dit >. Merdurin, il ne jouera que landante. ; -ue landante, comme tu y vas 5 scria >me Merdurin. ,est justement landante qui me casse bras et jambes. +l est vraiment superbe le Patron 5 ,est comme si dans la ! Ueuvi&me # il disait nous nentendrons que le finale, ou dans ! les >a1tres # que louverture. Le docteur, cependant, poussait >me Merdurin laisser jouer le pianiste, non pas quil cr4t feints les troubles que la musique lui donnait ; il y reconnaissait certains tats neurasthniques ; mais par cette habitude quont beaucoup de mdecins de faire flchir immdiatement la
@:J
svrit de leurs prescriptions d&s quest en jeu, chose qui leur semble beaucoup plus importante, quelque runion mondaine dont ils font partie et dont la personne qui ils conseillent doublier pour une fois sa dyspepsie, ou sa grippe, est un des facteurs essentiels. ; Mous ne sere7 pas malade cette fois%ci, vous verre7, dit%il en cherchant la suggestionner du regard. $t si vous (tes malade nous vous soignerons. ; 2ien vrai T rpondit >me Merdurin, comme si devant lesprance dune telle faveur il ny avait plus qu capituler. Peut%(tre aussi, force de dire quelle serait malade, y avait%il des moments o/ elle ne se rappelait plus que ctait un mensonge et prenait une 0me de malade. 9r ceux%ci, fatigus d(tre toujours obligs de faire dpendre de leur sagesse la raret de leurs acc&s, aiment se laisser aller croire quils pourront faire impunment tout ce qui leur pla1t et leur fait mal dhabitude, condition de se remettre en les mains dun (tre puissant, qui, sans quils aient aucune peine prendre, dun mot ou dune pilule, les remettra sur pied.
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9dette tait alle sasseoir sur un canap de tapisserie qui tait pr&s du piano ; Mous save7, jai ma petite place, dit%elle me > Merdurin. ,elle%ci, voyant ?Sann sur une chaise, le fit lever ; Mous n(tes pas bien l, alle7 donc vous mettre c.t d9dette, nest%ce pas 9dette, vous fere7 bien une place >. ?Sann T ; -uel joli beauvais, dit avant de sasseoir ?Sann qui cherchait (tre aimable. ; =h 5 je suis contente que vous apprciie7 mon canap, rpondit >me Merdurin. $t je vous prviens que si vous voule7 en voir daussi beau, vous pouve7 y renoncer tout de suite. "amais ils nont rien fait de pareil. Les petites chaises aussi sont des merveilles. Dout lheure vous regardere7 cela. ,haque bron7e correspond comme attribut au petit sujet du si&ge ' vous save7, vous ave7 de quoi vous amuser si vous voule7 regarder cela, je vous promets un bon moment. Qien que les petites frises des bordures, tene7 l, la petite vigne sur fond rouge de l9urs
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et les Qaisins. $st%ce dessin T -uest%ce que vous en dites, je crois quils le savaient plut.t, dessiner 5 $st%elle asse7 apptissante cette vigne T >on mari prtend que je naime pas les fruits parce que jen mange moins que lui. >ais non, je suis plus gourmande que vous tous, mais je nai pas besoin de me les mettre dans la bouche puisque je jouis par les yeux. -uest ce que vous ave7 tous rire T 6emande7 au docteur, il vous dira que ces raisins%l me purgent. 6autres font des cures de )ontainebleau, moi je fais ma petite cure de 2eauvais. >ais, monsieur ?Sann, vous ne partire7 pas sans avoir touch les petits bron7es des dossiers. $st%ce asse7 doux comme patine T >ais non, pleines mains, touche7%les bien. ; =h 5 si madame Merdurin commence peloter les bron7es, nous nentendrons pas de musique ce soir, dit le peintre. ; Daise7%vous, vous (tes un vilain. =u fond, dit%elle en se tournant vers ?Sann, on nous dfend nous autres femmes des choses moins voluptueuses que cela. >ais il ny a pas une chair comparable cela 5 -uand >. Merdurin me
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faisait lhonneur d(tre jaloux de moi ; allons, sois poli au moins, ne dis pas que tu ne las jamais t... ; >ais je ne dis absolument rien. Moyons, docteur, je vous prends tmoin est%ce que jai dit quelque chose T ?Sann palpait les bron7es par politesse et nosait pas cesser tout de suite. ; =llons, vous les caressere7 plus tard ' maintenant cest vous quon va caresser, quon va caresser dans loreille ' vous aime7 cela, je pense ' voil un petit jeune homme qui va sen charger. 9r quand le pianiste eut jou, ?Sann fut plus aimable encore avec lui quavec les autres personnes qui se trouvaient l. Moici pourquoi Lanne prcdente, dans une soire, il avait entendu une Nuvre musicale excute au piano et au violon. 6abord, il navait go4t que la qualit matrielle des sons scrts par les instruments. $t *avait dj t un grand plaisir quand au% dessous de la petite ligne du violon mince, rsistante, dense et directrice, il avait vu tout dun
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coup chercher slever en un clapotement liquide, la masse de la partie de piano, multiforme, indivise, plane et entrechoque comme la mauve agitation des flots que charme et bmolise le clair de lune. >ais un moment donn, sans pouvoir nettement distinguer un contour, donner un nom ce qui lui plaisait, charm tout dun coup, il avait cherch recueillir la phrase ou lharmonie ; il ne savait lui%m(me ; qui passait et qui lui avait ouvert plus largement l0me, comme certaines odeurs de roses circulant dans lair humide du soir ont la proprit de dilater nos narines. Peut%(tre est%ce parce quil ne savait pas la musique quil avait pu prouver une impression aussi confuse, une de ces impressions qui sont peut%(tre pourtant les seules purement musicales, intendues, enti&rement originales, irrductibles tout autre ordre dimpressions. Ane impression de ce genre, pendant un instant, est pour ainsi dire sine materia. ?ans doute les notes que nous entendons alors, tendent dj, selon leur hauteur et leur quantit, couvrir devant nos yeux des surfaces de dimensions varies, tracer des arabesques,
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nous donner des sensations de largeur, de tnuit, de stabilit, de caprice. >ais les notes sont vanouies avant que ces sensations soient asse7 formes en nous pour ne pas (tre submerges par celles quveillent dj les notes suivantes ou m(me simultanes. $t cette impression continuerait envelopper de sa liquidit et de son ! fondu # les motifs qui par instants en mergent, peine discernables, pour plonger aussit.t et dispara1tre, connus seulement par le plaisir particulier quils donnent, impossibles dcrire, se rappeler, nommer, ineffables ; si la mmoire, comme un ouvrier qui travaille tablir des fondations durables au milieu des flots, en fabriquant pour nous des fac%simils de ces phrases fugitives, ne nous permettait de les comparer celles qui leur succ&dent et de les diffrencier. =insi peine la sensation dlicieuse que ?Sann avait ressentie tait%elle expire, que sa mmoire lui en avait fourni sance tenante une transcription sommaire et provisoire, mais sur laquelle il avait jet les yeux tandis que le morceau continuait, si bien que, quand la m(me impression tait tout dun coup revenue, elle
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ntait dj plus insaisissable. +l sen reprsentait ltendue, les groupements symtriques, la graphie, la valeur expressive ' il avait devant lui cette chose qui nest plus de la musique pure, qui est du dessin, de larchitecture, de la pense, et qui permet de se rappeler la musique. ,ette fois il avait distingu nettement une phrase slevant pendant quelques instants au%dessus des ondes sonores. $lle lui avait propos aussit.t des volupts particuli&res, dont il navait jamais eu lide avant de lentendre, dont il sentait que rien autre quelle ne pourrait les lui faire conna1tre, et il avait prouv pour elle comme un amour inconnu. 6un rythme lent elle le dirigeait ici dabord, puis l, puis ailleurs, vers un bonheur noble, inintelligible et prcis. $t tout dun coup, au point o/ elle tait arrive et do/ il se prparait la suivre, apr&s une pause dun instant, brusquement elle changeait de direction, et dun mouvement nouveau, plus rapide, menu, mlancolique, incessant et doux, elle lentra1nait avec elle vers des perspectives inconnues. Puis elle disparut. +l souhaita passionnment la revoir une troisi&me
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fois. $t elle reparut en effet mais sans lui parler plus clairement, en lui causant m(me une volupt moins profonde. >ais rentr che7 lui il eut besoin delle, il tait comme un homme dans la vie de qui une passante quil a aper*ue un moment vient de faire entrer limage dune beaut nouvelle qui donne sa propre sensibilit une valeur plus grande, sans quil sache seulement sil pourra revoir jamais celle quil aime dj et dont il ignore jusquau nom. >(me cet amour pour une phrase musicale sembla un instant devoir amorcer che7 ?Sann la possibilit dune sorte de rajeunissement. 6epuis si longtemps il avait renonc appliquer sa vie un but idal et la bornait la poursuite de satisfactions quotidiennes, quil croyait, sans jamais se le dire formellement, que cela ne changerait plus jusqu sa mort ' bien plus, ne se sentant plus dides leves dans lesprit, il avait cess de croire leur ralit, sans pouvoir non plus la nier tout fait. =ussi avait%il pris lhabitude de se rfugier dans des penses sans importance et qui lui permettaient de laisser de c.t le fond des choses. 6e m(me quil ne se
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demandait pas sil ne4t pas mieux fait de ne pas aller dans le monde, mais en revanche savait avec certitude que sil avait accept une invitation il devait sy rendre, et que sil ne faisait pas de visite apr&s il lui fallait laisser des cartes, de m(me dans sa conversation il seffor*ait de ne jamais exprimer avec cNur une opinion intime sur les choses, mais de fournir des dtails matriels qui valaient en quelque sorte par eux% m(mes et lui permettaient de ne pas donner sa mesure. +l tait extr(mement prcis pour une recette de cuisine, pour la date de la naissance ou de la mort dun peintre, pour la nomenclature de ses Nuvres. Parfois, malgr tout, il se laissait aller mettre un jugement sur une Nuvre, sur une mani&re de comprendre la vie, mais il donnait alors ses paroles un ton ironique comme sil nadhrait pas tout entier ce quil disait. 9r, comme certains valtudinaires che7 qui, tout dun coup, un pays o/ ils sont arrivs, un rgime diffrent, quelquefois une volution organique, spontane et mystrieuse, semblent amener une telle rgression de leur mal quils commencent envisager la possibilit inespre de commencer
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sur le tard une vie toute diffrente, ?Sann trouvait en lui, dans le souvenir de la phrase quil avait entendue, dans certaines sonates quil stait fait jouer, pour voir sil ne ly dcouvrirait pas, la prsence dune de ces ralits invisibles auxquelles il avait cess de croire et auxquelles, comme si la musique avait eu sur la scheresse morale dont il souffrait une sorte dinfluence lective, il se sentait de nouveau le dsir et presque la force de consacrer sa vie. >ais ntant pas arriv savoir de qui tait lNuvre quil avait entendue, il navait pu se la procurer et avait fini par loublier. +l avait bien rencontr dans la semaine quelques personnes qui se trouvaient comme lui cette soire et les avait interroges ' mais plusieurs taient arrives apr&s la musique ou parties avant ' certaines pourtant taient l pendant quon lexcutait, mais taient alles causer dans un autre salon, et dautres restes couter navaient pas entendu plus que les premi&res. -uant aux ma1tres de maison, ils savaient que ctait une Nuvre nouvelle que les artistes quils avaient engags avaient demand jouer ' ceux%ci tant partis en tourne, ?Sann ne
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put pas en savoir davantage. +l avait bien des amis musiciens, mais tout en se rappelant le plaisir spcial et intraduisible que lui avait fait la phrase, en voyant devant ses yeux les formes quelle dessinait, il tait pourtant incapable de la leur chanter. Puis il cessa dy penser. 9r, quelques minutes peine apr&s que le petit pianiste avait commenc de jouer che7 > me Merdurin, tout dun coup apr&s une note longuement tendue pendant deux mesures, il vit approcher, schappant de sous cette sonorit prolonge et tendue comme un rideau sonore pour cacher le myst&re de son incubation, il reconnut, secr&te, bruissante et divise, la phrase arienne et odorante quil aimait. $t elle tait si particuli&re, elle avait un charme si individuel et quaucun autre naurait pu remplacer, que ce fut pour ?Sann comme sil e4t rencontr dans un salon ami une personne quil avait admire dans la rue et dsesprait de jamais retrouver. O la fin, elle sloigna, indicatrice, diligente, parmi les ramifications de son parfum, laissant sur le visage de ?Sann le reflet de son sourire. >ais maintenant il pouvait demander le nom de son
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inconnue Hon lui dit que ctait landante de la sonate pour piano et violon de Minteuil,I il la tenait, il pourrait lavoir che7 lui aussi souvent quil voudrait, essayer dapprendre son langage et son secret. =ussi quand le pianiste eut fini, ?Sann sapprocha%t%il de lui pour lui exprimer une reconnaissance dont la vivacit plut beaucoup >me Merdurin. ; -uel charmeur, nest%ce pas, dit%elle ?Sann ' la comprend%il asse7, sa sonate, le petit misrable T Mous ne savie7 pas que le piano pouvait atteindre *a. ,est tout, except du piano, ma parole 5 ,haque fois jy suis reprise, je crois entendre un orchestre. ,est m(me plus beau que lorchestre, plus complet. Le jeune pianiste sinclina, et, souriant, soulignant les mots comme sil avait fait un trait desprit ; Mous (tes tr&s indulgente pour moi, dit%il. $t tandis que >me Merdurin disait son mari ! =llons, donne%lui de lorangeade, il la bien mrite #, ?Sann racontait 9dette comment il
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avait t amoureux de cette petite phrase. -uand >me Merdurin, ayant dit dun peu loin ! $h bien 5 il me semble quon est en train de vous dire de belles choses, 9dette #, elle rpondit ! 9ui, de tr&s belles #, ?Sann trouva dlicieuse sa simplicit. ,ependant il demandait des renseignements sur Minteuil, sur son Nuvre, sur lpoque de sa vie o/ il avait compos cette sonate, sur ce quavait pu signifier pour lui la petite phrase, cest cela surtout quil aurait voulu savoir. >ais tous ces gens qui faisaient profession dadmirer ce musicien Hquand ?Sann avait dit que sa sonate tait vraiment belle, >me Merdurin stait crie ! "e vous crois un peu quelle est belle 5 >ais on navoue pas quon ne conna1t pas la sonate de Minteuil, on na pas le droit de ne pas la conna1tre #, et le peintre avait ajout ! =h 5 cest tout fait une tr&s grande machine, nest%ce pas T ,e nest pas, si vous voule7, la chose ! cher # et ! public #, nest%ce pas T mais cest la tr&s grosse impression pour les artistes #I, ces gens semblaient ne s(tre jamais pos ces questions, car ils furent incapables dy rpondre.
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>(me une ou deux remarques particuli&res que fit ?Sann sur sa phrase prfre ; Diens, cest amusant, je navais jamais fait attention ' je vous dirai que je naime pas beaucoup chercher la petite b(te et mgarer dans des pointes daiguille ' on ne perd pas son temps couper les cheveux en quatre ici, ce nest pas le genre de la maison, rpondit >me Merdurin, que le docteur ,ottard regardait avec une admiration bate et un 7&le studieux se jouer au milieu de ce flot dexpressions toutes faites. 6ailleurs lui et >me ,ottard, avec une sorte de bon sens comme en ont aussi certaines gens du peuple, se gardaient bien de donner une opinion ou de feindre ladmiration pour une musique quils savouaient lun lautre, une fois rentrs che7 eux, ne pas plus comprendre que la peinture de ! >. 2iche #. ,omme le public ne conna1t du charme, de la gr0ce, des formes de la nature que ce quil en a puis dans les poncifs dun art lentement assimil, et quun artiste original commence par rejeter ces poncifs, >. et >me ,ottard, image en cela du public, ne trouvaient ni dans la sonate de Minteuil, ni dans les portraits du
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peintre, ce qui faisait pour eux lharmonie de la musique et la beaut de la peinture. +l leur semblait quand le pianiste jouait la sonate quil accrochait au hasard sur le piano des notes que ne reliaient pas en effet les formes auxquelles ils taient habitus, et que le peintre jetait au hasard des couleurs sur ses toiles. -uand, dans celles%ci, ils pouvaient reconna1tre une forme, ils la trouvaient alourdie et vulgarise Hcest%%dire dpourvue de llgance de lcole de peinture travers laquelle ils voyaient, dans la rue m(me, les (tres vivantsI, et sans vrit, comme si >. 2iche ne4t pas su comment tait construite une paule et que les femmes nont pas les cheveux mauves. Pourtant les fid&les stant disperss, le docteur sentit quil y avait l une occasion propice et pendant que >me Merdurin disait un dernier mot sur la sonate de Minteuil, comme un nageur dbutant qui se jette leau pour apprendre, mais choisit un moment o/ il ny a pas trop de monde pour le voir ; =lors, cest ce quon appelle un musicien di primo cartello 0 scria%t%il avec une brusque
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rsolution. ?Sann apprit seulement que lapparition rcente de la sonate de Minteuil avait produit une grande impression dans une cole de tendances tr&s avances, mais tait enti&rement inconnue du grand public. ; "e connais bien quelquun qui sappelle Minteuil, dit ?Sann, en pensant au professeur de piano des sNurs de ma grandm&re. ; ,est peut%(tre lui, scria >me Merdurin. ; 9h 5 non, rpondit ?Sann en riant. ?i vous lavie7 vu deux minutes, vous ne vous poserie7 pas la question. ; =lors poser la question, cest la rsoudre T dit le docteur. ; >ais ce pourrait (tre un parent, reprit ?Sann, cela serait asse7 triste, mais enfin un homme de gnie peut (tre le cousin dune vieille b(te. ?i cela tait, javoue quil ny a pas de supplice que je ne mimposerais pour que la vieille b(te me prsent0t lauteur de la sonate dabord le supplice de frquenter la vieille b(te, et qui doit (tre affreux.
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Le peintre savait que Minteuil tait ce moment tr&s malade et que le docteur Potain craignait de ne pouvoir le sauver. ; ,omment, scria >me Merdurin, il y a encore des gens qui se font soigner par Potain 5 ; =h 5 madame Merdurin, dit ,ottard, sur un ton de marivaudage, vous oublie7 que vous parle7 dun de mes confr&res, je devrais dire un de mes ma1tres. Le peintre avait entendu dire que Minteuil tait menac dalination mentale. $t il assurait quon pouvait sen apercevoir certains passages de sa sonate. ?Sann ne trouva pas cette remarque absurde, mais elle le troubla ' car une Nuvre de musique pure ne contenant aucun des rapports logiques dont laltration dans le langage dnonce la folie, la folie reconnue dans une sonate lui paraissait quelque chose daussi mystrieux que la folie dune chienne, la folie dun cheval, qui pourtant sobservent en effet. ; Laisse7%moi donc tranquille avec vos ma1tres, vous en save7 dix fois autant que lui, rpondit >me Merdurin au docteur ,ottard, du ton
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dune personne qui a le courage de ses opinions et tient bravement t(te ceux qui ne sont pas du m(me avis quelle. Mous ne tue7 pas vos malades, vous au moins 5 ; >ais, madame, il est de l=cadmie, rpliqua le docteur dun ton ironique. ?i un malade prf&re mourir de la main dun des princes de la science... ,est beaucoup plus chic de pouvoir dire ! ,est Potain qui me soigne. # ; =h 5 cest plus chic T dit >me Merdurin. =lors il y a du chic dans les maladies, maintenant T je ne savais pas *a... ,e que vous mamuse7, scria%t%elle tout coup en plongeant sa figure dans ses mains. $t moi, bonne b(te qui discutais srieusement sans mapercevoir que vous me faisie7 monter larbre. -uant >. Merdurin, trouvant que ctait un peu fatigant de se mettre rire pour si peu, il se contenta de tirer une bouffe de sa pipe en songeant avec tristesse quil ne pouvait plus rattraper sa femme sur le terrain de lamabilit. ; Mous save7 que votre ami nous pla1t beaucoup, dit >me Merdurin 9dette au moment
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o/ celle%ci lui souhaitait le bonsoir. +l est simple, charmant ' si vous nave7 jamais nous prsenter que des amis comme cela, vous pouve7 les amener. >. Merdurin fit remarquer que pourtant ?Sann navait pas apprci la tante du pianiste. ; +l sest senti un peu dpays, cet homme, rpondit >me Merdurin, tu ne voudrais pourtant pas que, la premi&re fois, il ait dj le ton de la maison comme ,ottard qui fait partie de notre petit clan depuis plusieurs annes. La premi&re fois ne compte pas, ctait utile pour prendre langue. 9dette, il est convenu quil viendra nous retrouver demain au ,h0telet. ?i vous allie7 le prendre T ; >ais non, il ne veut pas. ; =h 5 enfin, comme vous voudre7. Pourvu quil naille pas l0cher au dernier moment 5 O la grande surprise de >me Merdurin, il ne l0cha jamais. +l allait les rejoindre nimporte o/, quelquefois dans les restaurants de banlieue o/ on allait peu encore, car ce ntait pas la saison, plus souvent au th0tre, que >me Merdurin aimait
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beaucoup ' et comme un jour, che7 elle, elle dit devant lui que pour les soirs de premi&re, de gala, un coupefile leur e4t t fort utile, que cela les avait beaucoup g(ns de ne pas en avoir le jour de lenterrement de Pambetta, ?Sann qui ne parlait jamais de ses relations brillantes, mais seulement de celles mal cotes quil e4t jug peu dlicat de cacher, et au nombre desquelles il avait pris dans le faubourg ?aint%Permain lhabitude de ranger les relations avec le monde officiel, rpondit ; "e vous promets de men occuper, vous laure7 temps pour la reprise des Daniche&&, je djeune justement demain avec le Prfet de police lXlyse. ; ,omment *a, lXlyse T cria le docteur ,ottard dune voix tonnante. ; 9ui, che7 >. Prvy, rpondit ?Sann, un peu g(n de leffet que sa phrase avait produit. $t le peintre dit au docteur en mani&re de plaisanterie ; [a vous prend souvent T Pnralement, une fois lexplication donne,
@BJ
,ottard disait ! =h 5 bon, bon, *a va bien # et ne montrait plus trace dmotion. >ais cette fois%ci, les derniers mots de ?Sann, au lieu de lui procurer lapaisement habituel, port&rent au comble son tonnement quun homme avec qui il d1nait, qui navait ni fonctions officielles, ni illustration daucune sorte, fray0t avec le ,hef de lXtat. ; ,omment *a, >. Prvy T vous connaisse7 >. Prvy T dit%il ?Sann de lair stupide et incrdule dun municipal qui un inconnu demande voir le Prsident de la Qpublique et qui, comprenant par ces mots ! qui il a affaire #, comme disent les journaux, assure au pauvre dment quil va (tre re*u linstant et le dirige sur linfirmerie spciale du dp.t. ; "e le connais un peu, nous avons des amis communs Hil nosa pas dire que ctait le prince de PallesI, du reste il invite tr&s facilement et je vous assure que ces djeuners nont rien damusant, ils sont dailleurs tr&s simples, on nest jamais plus de huit table, rpondit ?Sann qui t0chait deffacer ce que semblaient avoir de
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trop clatant, aux yeux de son interlocuteur, des relations avec le Prsident de la Qpublique. =ussit.t ,ottard, sen rapportant aux paroles de ?Sann, adopta cette opinion, au sujet de la valeur dune invitation che7 >. Prvy, que ctait chose fort peu recherche et qui courait les rues. 6&s lors, il ne stonna plus que ?Sann, aussi bien quun autre, frquent0t lXlyse, et m(me il le plaignait un peu daller des djeuners que linvit avouait lui%m(me (tre ennuyeux. ; =h 5 bien, bien, *a va bien, dit%il sur le ton dun douanier, mfiant tout lheure, mais qui, apr&s vos explications, vous donne son visa et vous laisse passer sans ouvrir vos malles. ; =h 5 je vous crois quils ne doivent pas (tre amusants ces djeuners, vous ave7 de la vertu dy aller, dit >me Merdurin, qui le Prsident de la Qpublique apparaissait comme un ennuyeux particuli&rement redoutable parce quil disposait de moyens de sduction et de contrainte qui, employs lgard des fid&les, eussent t capables de les faire l0cher. +l para1t quil est
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sourd comme un pot et quil mange avec ses doigts. ; $n effet, alors cela ne doit pas beaucoup vous amuser dy aller, dit le docteur avec une nuance de commisration ' et, se rappelant le chiffre de huit convives ! ?ont%ce des djeuners intimes T # demanda%t%il vivement avec un 7&le de linguiste plus encore quune curiosit de badaud. >ais le prestige quavait ses yeux le Prsident de la Qpublique finit pourtant par triompher et de lhumilit de ?Sann et de la malveillance de >me Merdurin, et chaque d1ner, ,ottard demandait avec intr(t ! Merrons%nous ce soir >. ?Sann T +l a des relations personnelles avec >. Prvy. ,est bien ce quon appelle un gentleman T # +l alla m(me jusqu lui offrir une carte dinvitation pour lexposition dentaire. ; Mous sere7 admis avec les personnes qui seront avec vous, mais on ne laisse pas entrer les chiens. Mous comprene7, je vous dis cela parce que jai eu des amis qui ne le savaient pas et qui sen sont mordu les doigts.
@B@
-uant >. Merdurin, il remarqua le mauvais effet quavait produit sur sa femme cette dcouverte que ?Sann avait des amitis puissantes dont il navait jamais parl. ?i lon navait pas arrang une partie au dehors, cest che7 les Merdurin que ?Sann retrouvait le petit noyau, mais il ne venait que le soir, et nacceptait presque jamais d1ner malgr les instances d9dette. ; "e pourrais m(me d1ner seule avec vous, si vous aimie7 mieux cela, lui disait%elle. ; $t >me Merdurin T ; 9h 5 ce serait bien simple. "e naurais qu dire que ma robe na pas t pr(te, que mon cab est venu en retard. +l y a toujours moyen de sarranger. ; Mous (tes gentille. >ais ?Sann se disait que sil montrait 9dette Hen consentant seulement la retrouver apr&s d1nerI, quil y avait des plaisirs quil prfrait celui d(tre avec elle, le go4t quelle ressentait pour lui ne conna1trait pas de longtemps la satit. $t, dautre part, prfrant
@BB
infiniment celle d9dette la beaut dune petite ouvri&re fra1che et bouffie comme une rose et dont il tait pris, il aimait mieux passer le commencement de la soire avec elle, tant s4r de voir 9dette ensuite. ,est pour les m(mes raisons quil nacceptait jamais qu9dette v1nt le chercher pour aller che7 les Merdurin. La petite ouvri&re lattendait pr&s de che7 lui un coin de rue que son cocher Qmi connaissait, elle montait c.t de ?Sann et restait dans ses bras jusquau moment o/ la voiture larr(tait devant che7 les Merdurin. O son entre, tandis que >me Merdurin montrant des roses quil avait envoyes le matin lui disait ! "e vous gronde # et lui indiquait une place c.t d9dette, le pianiste jouait, pour eux deux, la petite phrase de Minteuil qui tait comme lair national de leur amour. +l commen*ait par la tenue des trmolos de violon que pendant quelques mesures on entend seuls, occupant tout le premier plan, puis tout dun coup ils semblaient scarter et comme dans ces tableaux de Pieter de Rooch, quapprofondit le cadre troit dune porte entrouverte, tout au loin, dune couleur autre, dans le velout dune lumi&re
@BC
interpose, la petite phrase apparaissait, dansante, pastorale, intercale, pisodique, appartenant un autre monde. $lle passait plis simples et immortels, distribuant * et l les dons de sa gr0ce, avec le m(me ineffable sourire ' mais ?Sann y croyait distinguer maintenant du dsenchantement. $lle semblait conna1tre la vanit de ce bonheur dont elle montrait la voie. 6ans sa gr0ce lg&re, elle avait quelque chose daccompli, comme le dtachement qui succ&de au regret. >ais peu lui importait, il la considrait moins en elle%m(me ; en ce quelle pouvait exprimer pour un musicien qui ignorait lexistence et de lui et d9dette quand il lavait compose, et pour tous ceux qui lentendraient dans des si&cles ; que comme un gage, un souvenir de son amour qui, m(me pour les Merdurin ou pour le petit pianiste, faisait penser 9dette en m(me temps qu lui, les unissait ' ctait au point que, comme 9dette, par caprice, len avait pri, il avait renonc son projet de se faire jouer par un artiste la sonate enti&re, dont il continua ne conna1tre que ce passage. ! -uave7%vous besoin du reste T lui avait%elle
@BE
dit. ,est *a notre morceau. # $t m(me, souffrant de songer, au moment o/ elle passait si proche et pourtant linfini, que tandis quelle sadressait eux, elle ne les connaissait pas, il regrettait presque quelle e4t une signification, une beaut intrins&que et fixe, trang&re eux, comme en des bijoux donns, ou m(me en des lettres crites par une femme aime, nous en voulons leau de la gemme et aux mots du langage, de ne pas (tre faits uniquement de lessence dune liaison passag&re et dun (tre particulier. ?ouvent il se trouvait quil stait tant attard avec la jeune ouvri&re avant daller che7 les Merdurin, quune fois la petite phrase joue par le pianiste, ?Sann sapercevait quil tait bient.t lheure qu9dette rentr0t. +l la reconduisait jusqu la porte de son petit h.tel, rue La Prouse, derri&re l=rc de Driomphe. $t ctait peut%(tre cause de cela, pour ne pas lui demander toutes les faveurs, quil sacrifiait le plaisir moins ncessaire pour lui de la voir plus t.t, darriver che7 les Merdurin avec elle, lexercice de ce droit quelle lui reconnaissait de partir ensemble et auquel il attachait plus de prix,
@BF
parce que, gr0ce cela, il avait limpression que personne ne la voyait, ne se mettait entre eux, ne lemp(chait d(tre encore avec lui, apr&s quil lavait quitte.
@BG
@CK
@CJ