Histoire de Constantine
Histoire de Constantine
DE
CONSTANTINE
PAR
ERNEST MERCIER
INTERPRTE-TRADUCTEUR ASSERMENT
CHEVALIER DE LA LGION DHONNEUR
OFFICIER DE LINSTRUCTION PUBLIQUE
ANCIEN MAIRE DE CONSTANTINE
CONSEILLER GNRAL ET MUNICIPAL
PRSIDENT DE LA SOCIT ARCHOLOGIQUE
IMPRIME AVEC LE CONCOURS DE LA SOCIT ARCHOLOGIQUE
CONSTANTINE
J. MARLE ET F. BIRON, IMPRIMEURS-DITEURS 51, Rue
Damrmont, 51
1903
Livre numris en mode texte par :
Alain Spenatto.
1, rue du Puy Griou. 15000 AURILLAC.
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III
PRFACE
Habitant Constantine depuis 1871 ; profondment at-
tach cette ville si curieuse tant dgards, je me suis d-
cid crire son Histoire.
Le travail que je soumets au public nest point lu-
vre dun jour. Cest ds mon arrive dans ce pays que mon
attention fut attire par le pass glorieux de cette ville dont
lantiquit historique remonte au-del de trois cents ans
avant J .-C. Mais au cours de cette longue srie de vingt-
deux sicles, que de priodes obscures, que de lacunes, que
de vides existaient entre les poques lumineuses que vien-
nent clairer les rcits des historiens, les documents lgus
par le pass !
Il fallut tout reprendre, rechercher de tous cts. Par
une rare fortune, un certain nombre douvrages ont paru,
dans la dernire dizaine du sicle coul qui offraient des
documents de grande valeur. Mes investigations personnel-
les mont permis de mettre la main sur des pices de relle
importance ; jai pu ainsi combler un certain nombre de ces
vides, et terminer le travail entrepris. On pourra trouver, on
trouvera certainement autre chose ; mais je suis assur de
lexactitude de ce que jai crit.
Le cadre de cette monographie ma oblig de laisser
dans lombre bien des sujets. J ai rsum autant que possi-
ble les faits trangers Constantine, et cependant indispen-
sables lintelligence de son histoire.
IV
J e me suis arrt la triste anne de 1870, qui marque
en mme temps lpoque de notre initiation des droits,
des devoirs politiques nouveaux. Le temps de se prononcer
sur lhistoire locale, dans cette priode si proche de nous,
nest pas encore venu.
Puisse le jeune Constantinois, en apprenant lhistoire
de son pays quil ignore, concevoir pour le pass de sa ville
natale une lgitime ert.
Puissent aussi nos compatriotes de France, sils lisent
ces lignes, apprendre mieux connatre ce colon, cet indi-
gne, ce pays, quils comprennent peu. Puissent-ils appr-
cier luvre accomplie par les vaillants pionniers de notre
patrie, luttant contre le banditisme indigne, contre le cli-
mat, contre les difcults souleves chaque pas par lad-
ministration algrienne et franaise.
Nos dsirs seront combls, si ce livre a pu donner un
tmoignage de leur labeur, qui a su crer une seconde Fran-
ce, bien jeune encore, mais pleine de promesses, en face de
lancienne.
ERNEST MERCIER.
HISTOIRE DE CONSTANTINE 1
HISTOIRE
DE CONSTANTINE
CHAPITRE PREMIER
Priodes phnicienne et berbre 1000 46 av. J .-C.
Antiquit de Constantine. On ne peut douter que, du
jour o les indignes de lAfrique Septentrionale ont eu atteint
un degr de civilisation sufsant pour leur permettre de quitter
les cavernes et dhabiter dans des villes, cest--dire, la pre-
mire priode de la vie en socit organise, lemplacement de
Constantine ne leur ait servi de cit, nous dirons mme de cit
royale. Il est difcile, en effet, de trouver une enceinte naturelle
mieux dfendue et permettant plus aisment de rsister des en-
nemis dpourvus darmes feu. Lemplacement de Cirta, a dit
le gographe Mannert, offre les plus grands avantages : il est
labri des attaques des hordes nomades et propre soutenir un
sige rgulier ; les environs sont bien arross et la vgtation en
est riche et varie.
Le Peuple autochtone. Ce peuple autochtone de lAfri-
que Septentrionale, dont les anciens nont pas reconnu lunit,
et auquel ils ont appliqu des noms trs divers, a reu des Ara-
bes lappellation gnrique de Berbre. Nous la lui conserverons,
car, elle est prcise et nous vitera toute quivoque. Les Berbres
ont d tre constitus au moyen dun fond absolument africain se
2 HISTOIRE DE CONSTANTINE
rattachant, comme parent, aux vieilles races de lgypte et de
lAbyssinie.
Sur ce substratum se sont tendus, diffrentes poques
trs recules, des immigrations de peuples smitiques venus de
lgypte et des invasions de peuplades analogues aux Celte-Ib-
res, ayant pntr sans doute par le dtroit de Gibraltar. Ce dou-
ble lment tranger a laiss son empreinte dans les murs et
dans le type berbre ; mais la vieille race africaine a toujours pris
le dessus en absorbant ses envahisseurs dont elle a adopt, plus
ou moins, les coutumes et la civilisation, mais en demeurant elle-
mme.
tat social des Berbres. Ces Berbres paraissent avoir
vcu en confdrations de tribus, chaque tribu ayant son chef ou
roi, et la confdration obissant une sorte de roi des rois. Ces
dignits qui, lorigine, taient peut-tre lectives, se transmet-
taient suivant certaines rgles, dans des familles royales. Nous ne
parlerons pas des murs des Berbres de cette poque. Diodore
et Hrodote nous ont transmis, sur les Lybiens, tel est le nom
que les Grecs leur donnaient, des dtails qui nont pas grande
valeur historique. En ralit, nous ne savons rien cet gard, si
non que ces peuplades taient plus ou moins sauvages, selon leur
plus ou moins grand loignement des centres de civilisation et
quelles taient fort souvent en guerre les unes contre les autres.
De tout temps, en Afrique, le nomade tabli dans le dsert ou sur
la ligne des Hauts-Plateaux, a t lennemi du cultivateur sden-
taire et de lhabitant des villes et des oasis. Le seul objectif de
celui-l, a t de se substituer celui-ci.
Les Phniciens. Les Phniciens, ces navigateurs si remar-
quables, commencrent, environ dix sicles avant lre chrtienne
tablir des comptoirs en Afrique. Les Berbres les accueillirent
avec une grande dance et ce fut surtout en employant la ruse que
les ngociants de Tyr et de Sidon parvinrent se xer au milieu
deux ; nous nen voulons pas dautre preuve que la lgende de
HISTOIRE DE CONSTANTINE 3
la fondation de Karthage par Didon. On sait que la reine navait
obtenu qu grand-peine la cession temporaire de lemplacement
que pouvait couvrir une peau de buf, sur la colline de Byrsa, et
que, pour en centupler ltendue, elle imagina de dcouper cette
peau en une lanire excessivement mince, au moyen de laquelle
elle engloba un espace raisonnable. Mensonges, dira-t-on, mais
rendant bien ltat desprit des uns et des autres.
Les services rendus au pays, par les changes, premire for-
me du commerce dimportation et dexportation, la civilisation
suprieure de ces phniciens, les rent dabord supporter, puis les
rendirent ncessaires. A mesure que ces colonies devinrent plus
prospres, leur inuence rayonna sur les indignes et, en maints
endroits, ces htes devinrent des matres, ou au moins des allis.
Karthage. Ses relations avec Cirta. Karthage, comme
toutes les autres colonies puniques, servit longtemps aux Berb-
res, les charges et coutumes qui lui avaient t imposes ; mais
lorsque la future mtropole de lAfrique fut devenue puissante,
elle lutta contre les propritaires du sol pour se dcharger de ses
obligations. Selon J ustin, elle tait en guerre contre les Lybiens
(Berbres), une poque que Paul Orose croit tre contemporai-
ne de Cyrus. Cet auteur (J ustin), parle galement des dmls de
Didon (cest--dire de Karthage), avec Yarbas, roi des Numides.
Des ambassadeurs puniques furent envoys ce chef, qui rsidait
peut-tre Cirta, car cette ville a t souvent la capitale du pays
appel Numidie et qui correspond peu prs notre province de
Constantine, augmente de la partie mridionale de la Tunisie
actuelle. Le roi berbre nexigea rien moins que la main de la
reine de Karthage, la menaant de toute sa colre en cas de refus ;
les envoys nosrent transmettre cette audacieuse requte leur
matresse ; ils se contentrent de dire que Yarbas rclamait des
gens de sa suite pour servir dinitiateurs de la civilisation chez
ses sujets
(1)
.
____________________
(1) Herodote, J ustin, Paul Orose, Aristote, Tite-Live, Polybe, Diodore, etc.
4 HISTOIRE DE CONSTANTINE
Alliances des Berbres avec les Karthaginois. Cependant
Karthage devenait trop puissante au gr des Berbres et ils suni-
rent pour tenter de lcraser ; mais les Phniciens triomphrent
de ces ligues. Bientt les indignes renoncrent lutter et, avec la
mobilit de leur caractre, ils ne tardrent pas entrer au service
des Karthaginois, comme mercenaires. Ils allrent, leur suite,
en Sardaigne, en Sicile et en Espagne et les aidrent triompher
dAgathocle, roi de Sicile, lors de sa descente en Afrique (301-
306 av. J . C), en leur fournissant des vivres et des guerriers.
Trs utiles aux Karthaginois pendant la premire guerre pu-
nique, ils contriburent, aprs la conclusion de la paix, leur crer
les embarras qui se terminrent par la rvolte des mercenaires,
lutte cruelle que lhistoire a appele : la guerre inexpiable. On sait
que cet pisode tragique a tent la plume des romanciers. Lafri-
cain Mathos et le numide Naravase y jourent un grand rle, (238
av. J .-C). Les Karthaginois rent ensuite plusieurs expditions
dans la Numidie et paraissent avoir occup Theveste (Tbessa).
CONSTANTINE
selon un des modles qui se trouvent au Muse
Les Numides pendant la deuxime Guerre punique. Dans
le cours de la seconde guerre punique, les Numides fournirent
Hannibal
(1)
de nombreux auxiliaires et notamment un corps de
cavalerie qui lui rendit les plus grands services, dans sa mmo-
rable campagne (218). Partis avec lui de lEspagne, les Africains
traversrent les Pyrnes, la Gaule, les Alpes ; prirent part aux
____________________
(1) Ce mot signie en phnicien Don de Dieu . On pourrait lcrire
plus exactement sous cette forme Henn-Baal.
( )
HISTOIRE DE CONSTANTINE 5
plus importantes affaires, notamment celle de Cannes, et, fort
rduits en nombre, restrent avec le gnral Karthaginois dans
le midi de lItalie, jusqu ce quil fut rappel en Afrique par le
dbarquement de Scipion.
Cest partir de cette poque (n du IIIe sicle av. J .-C.) que
lon commence avoir des renseignements positifs sur le peuple
Numide. Les auteurs nous le montrent divis en deux grandes
nations : les Massiliens, lest, avec Zama-regia
(1)
comme capi-
tale et les Masssiliens, louest, ayant comme capitale Siga,
lembouchure de la Tafna.
Sifax, roi des Numides. Masssiliens, sallie aux Romains
et entre en lutte avec les Massiliens allis de Karthage. Mas-
sinissa. Les Romains rent tous leurs efforts pour gagner les
Numides leur cause, et leur envoyrent une dputation de leurs
principaux citoyens an de les entraner oprer une diversion
contre Karthage, Sifax tait alors roi des Masssiliens : ils le d-
tachrent de lalliance de Karthage et envoyrent des centurions
pour lui apprendre la tactique romaine et former ses sujets la
discipline militaire.
Pendant que Sifax se prparait intervenir, le roi des Mas-
siliens, Gula, rest dle aux Karthaginois, tait invit par eux
attaquer son voisin, dont ils lui faisaient craindre les entreprises.
Gula avait un ls du nom de Massinissa, jeune homme coura-
geux et plein dardeur, qui ne cessait de le presser dentrer en
lutte. Ayant runi une arme, le roi des Massiliens se mit en cam-
pagne contre son ennemi et le vainquit dans une grande bataille.
Sifax neut alors dautre ressource que de se rfugier chez les
Maures
(2)
. Aprs ce brillant succs, Massinissa conduisit larme
massilienne en Espagne, et contribua puissamment la dfaite
des Romains.
____________________
(1) Lemplacement de cette ville se trouve en Tunisie, sur le mridien
de Tabarka, au sud de la Medjerda.
(2) La Maurtanie, proprement dite, correspond au Maroc actuel et
la province dOran.
6 HISTOIRE DE CONSTANTINE
Mais le prince numide stait trouv en contact, dans la P-
ninsule, avec le jeune Scipion ; il avait prouv sa gnrosit et
subi la sduction de son caractre. La consquence tait aise
prvoir : il abandonna le parti de Karthage, pour passer dans le
camp de son nouvel ami (207).
Tandis que Massinissa guerroyait en Espagne, Sifax, avec
sa tnacit qui est un des traits du caractre africain, relevait la
tte, reformait une arme et recevait des avances des Karthagi-
nois, dles leur systme dquilibre, quils jugeaient compro-
mis par la trop grande puissance des Massiliens. Ainsi, Sifax se
rapprochait de Karthage, alors que Massinissa, plus clairvoyant,
labandonnait. Cependant les Romains voulant conserver leur
ancien alli lui dpchrent Scipion ; mais celui-ci fut devan-
c chez le roi numide par Asdrubl
(1)
, envoy de Karthage. Les
deux ambassadeurs luttrent dadresse, nanmoins, lhabile di-
plomatie de Scipion parvint maintenir Sifax dans lalliance des
Romains.
Victoires de Sifax. Il stablit Cirta. Aprs son d-
part, Sifax envahit le pays des Massiliens et sen empara. Le vieux
Gula tait mort depuis quelque temps et ses successeurs navaient
su, ni pu, se maintenir sur le trne, de sorte que le royaume tait
chu Massinissa, alors absent. Non content de le dpouiller de
son hritage, pendant son absence, Sifax lui enleva sa ance, la
belle Sophonisbe, lle dAsdrubl, (selon Appien), jeune Kartha-
ginoise dans tout lclat dune beaut sans rivale.
Cest sans doute cette poque que Sifax stablit dni-
tivement Cirta, au centre de son royaume agrandi. Il se dga-
gea en mme temps de ses promesses envers Scipion (206). A la
suite de la reine, une colonie karthaginoise vint se xer Cirta
et renforcer llment phnicien qui sy trouvait dj. Elle y im-
porta en partie, son culte, ses murs, sa civilisation ; peut-tre
le temple lev Baal-Molok et Tanit, dont on a retrouv les
____________________
(1) Azrou-Baal (secours de Dieu).
HISTOIRE DE CONSTANTINE 7
ruines, avec un grand nombre dinscriptions votives, langle de
la route de Stif (dans la proprit Rousselot) a-t-il t lev
cette poque.
Massinissa retourne en Afrique. Il est vaincu par Sifax.
Ds quil eut appris ces nouvelles, Massinissa accourut en
Numidie. Un de ses parents, nomm Lucumans, avait usurp
lautorit dans la partie de la Numidie Orientale, non encore sou-
mise Sifax. Il le vainquit, rentra en possession de son territoire
et partagea nanmoins le pouvoir avec lusurpateur. Mais Sifax
envahit sa province ; Massinissa essaya en vain de le repousser
: Il prouva une telle dfaite quil ne lui resta dautre ressource
que de chercher un refuge dans le Mont Balbus, sur le rivage
oriental de la Tunisie. Rduit au rle de chef de partisans, il v-
cut de brigandages, faisant sans cesse des incursions sur le ter-
ritoire karthaginois. Mais, bientt, Bokkar, lieutenant de Sifax,
vient ly relancer. Massinissa est encore dfait ; rduit la fuite,
dangereusement bless, nayant plus que quelques hommes avec
lui, il peut chapper ceux qui le poursuivent, en lanant ses
chevaux travers une rivire dborde que ses ennemis nosent
franchir. Il atteint enn une caverne o il peut se gurir de ses
blessures (205).
On le croyait mort, lorsquil reparat en Numidie, lve dix
mille fantassins et quatre mille cavaliers et rentre en campagne.
Mais Sifax, aid de son ls Vermina, lui inige une dfaite entre
Cirta et Hippone (Bne). A la tte dun peloton de soixante-dix
cavaliers, Massinissa souvre un passage et trouve enn un re-
fuge dans le dsert, au-del du Djerid. Sa fortune semble perdue
jamais, tandis quau contraire elle va commencer (204).
Massinissa rejoint Scipion et laide repousser les Numi-
des. Au printemps de lanne 204, Scipion dbarque en Afri-
que, portant, par une heureuse inspiration, la guerre chez ses
ennemis. Aussitt Massinissa accourt du dsert, suivi de quel-
ques cavaliers et opre sa jonction avec les Romains. Il les guide
8 HISTOIRE DE CONSTANTINE
dans le pays quil connat bien et les accompagne Utique, dont
Scipion entreprend le sige. Mais Sifax arrive avec une puis-
sante arme, au secours des Karthaginois, dbloque Utique et
force les Romains se retrancher dans un camp o ils passent
lhiver. Cependant le gnie de Scipion, second par Massinissa,
sait se tirer de ce mauvais pas : il surprend et incendie tour tour
le camp des Karthaginois et des Numides (203). La victoire des
Grandes Plaines sur les Africains coaliss, complte le succs
des Romains.
Dfaite et Captivit de Sifax. Pour rcompenser Mas-
sinissa, qui ne respirait que la vengeance, et abattre en mme
temps un dangereux ennemi, Scipion chargea son lieutenant L-
lius daider le prince berbre reconqurir, au moins en partie,
son royaume. A cette nouvelle, Sifax marcha la rencontre des
envahisseurs et leur livra une grande bataille, mais le sort des
armes le trahit : ses soldats furent mis en droute ; quant lui, il
combattit avec la plus grande bravoure, jusqu ce que, son che-
val stant abattu, il se blessa dans sa chute et fut fait prisonnier
par ses ennemis. On le conduisit Massinissa et ce chef, aprs
avoir savour la volupt de la vengeance, en voyant son enne-
mi entre ses mains, entrana Llius et les soldats romains vers
lOuest, en dpit des instructions du gnral en chef qui navait
pas autoris cette pointe. Mais Massinissa ne considrait pas sa
revanche comme complte : ctait Cirta et Sophonisbe quil lui
fallait encore.
Massinissa sempare de Cirta. Ayant pris les devants avec
la cavalerie, le prince berbre arrive sous les murs de la capitale
numide, avant que la nouvelle de la dfaite et de la captivit de
Sifax y ft parvenue. Il presse les citoyens de lui accorder une en-
trevue ; mais tous sont en armes sur les remparts, disposs une
rsistance acharne, et refusent de lcouter. Il montre alors Sifax
enchan et cest un vritable coup de thtre : les uns surexcits
par la rage veulent dfendre outrance leur cit ; les autres, en
HISTOIRE DE CONSTANTINE 9
proie la terreur, jettent leurs armes, et bientt le parti des lches
ouvre la porte lennemi, dans lespoir dobtenir son pardon.
Sophonisbe et Massinissa. Pntrant dans la ville, Mas-
sinissa courut de toute la vitesse de son cheval vers le palais de
Sifax
(1)
. Sur le vestibule se tenait la belle Sophonisbe. A son ap-
proche elle se prosterna ses pieds et lui adressa un discours
loquent que Tite-Live reproduit sous la forme suivante :
Les dieux, votre courage et votre fortune vous ont rendu
matre de mon sort. Mais sil est permis une captive dimplo-
rer larbitre de sa vie et de sa mort, je vous conjure, par la
majest royale dont nous tions tout lheure environns, par
le nom de Numide qui vous est commun avec Sifax, par les
divinits de ce palais que je prie dtre plus favorables votre
arrive quelles nont t protables son triste dpart ; je vous
conjure de maccorder cette grce que vous dcidiez vous-m-
me de mon sort, quelles que soient vos dispositions lgard
de votre prisonnire, et de ne point souffrir que je tombe en la
puissance daucun Romain. Quand je naurais t que la femme
de Sifax, jaurais toujours prfr la foi dun prince numide, n
dans lAfrique, comme moi, celle dun tranger. Mais vous
comprenez ce quune Karthaginoise, la lle dAsdrubl, doit
redouter des Romains ; sil ny a que la mort qui puisse me
soustraire leur puissance, je vous prie, je vous conjure de me
la donner !
Cet pisode, si dramatique a inspir nos littrateurs et nos
potes ; peut-tre avait-il dj tent les auteurs anciens et subi de
leur part quelques embellissements. Ainsi cette qualit dancien-
ne ance de Massinissa qui rend, dans lentrevue prcdente, la
situation de Sophonisbe si romanesque, ne lui est donne que par
Appien. Quant Tite-Live, si prolixe dans tout ce rcit, il nen
____________________
(1) Ce palais occupait peut-tre une partie de lemplacement de Dar-
El-Bey, dans le sol duquel des substructions trs anciennes ont t trouves ;
peut-tre tait-il la Kasba qui a servi, en tout temps, de citadelle et de r-
duit ; peut-tre tait-il sur la place de la Brche.
10 HISTOIRE DE CONSTANTINE
parle pas ; en tout tat de cause, si le dire dAppien est une inven-
tion, il faut reconnatre que le fait en lui-mme na rien que de
trs plausible. Mais, que Massinissa ait retrouv dans la femme de
Sifax une ancienne ance, ou quil la vit alors pour la premire
fois, tous les auteurs sont daccord pour afrmer quil fut tellement
frapp de sa beaut, quil en devint pris et rsolut de lpouser.
Pendant ce temps, Sifax, conduit Scipion et questionn
par lui sur les mobiles de sa rupture avec les Romains, recon-
naissait quil avait cd linuence de Sophonisbe. Cest elle,
disait-il, cest la lle dAstrubl, qui my a pouss. J e lai aime
pour mon malheur. Elle aime ardemment sa patrie et est habile
persuader ce quelle veut. Cest elle qui ma fait lalli de Khar-
tage et qui ma prcipit dans cet abme de maux. Prenez garde
quelle ne sduise aussi Massinissa et ne lentrane son parti.
Telles sont les singulires paroles que Tite-Live met dans la bou-
che de Sifax et, si elles sont peu dignes du roi vaincu, elles sont
humaines et ne rduisent en rien lintrt qui sattache la gure
de Sophonisbe.
Scipion tait un politique trop prudent pour ne pas sentir les
difcults de la situation. Au lieu de faire prir Sifax, il le garda
auprs de lui et en obtint des renseignements prcieux, puis il
adressa Llius lordre denlever Sophonisbe Massinissa et de
la lui faire conduire. Or, Llius avait dj voulu la prendre pour
ladjoindre lensemble du butin, an de laisser son matre le
soin de statuer son gard ; mais Massinissa lui avait oppos un
refus formel. Appien dit, quaprs avoir reu lordre de Scipion,
le prince berbre essaya de le chir en lui reprsentant les mal-
heurs de Sophonisbe et les siens, mais que le gnral en chef,
sans vouloir lentendre, lui aurait rpondu en ces termes : Vous
ne devez pas priver Rome de ses dpouilles ; il faut tout mettre en
commun ; vous demanderez ensuite ce que vous dsirez et .lon
vous accordera ce que vous aurez mrit dobtenir !
Massinissa, voyant toute insistance inutile, demanda une
escorte de soldats pour aller chercher Sophonisbe ; mais avant
de la livrer, il se mnagea une entrevue se crte avec elle et lui
HISTOIRE DE CONSTANTINE 11
remit du poison en linvitant choisir entre la mort et lesclavage
chez les Romains, ses implacables ennemis. La re Karthagi-
noise nhsita pas, elle vida la coupe empoisonne et, lorsque les
soldats entrrent, Massinissa ne leur remit quun cadavre. On lui
t, dit-on, de magniques funrailles.
La chute de Sifax acheva de dmoraliser les Karthaginois
; peu aprs, la bataille de Zama, mettait n la deuxime guerre
punique. Karthage vaincue, tait oblige daccepter les condi-
tions les plus dures, prlude de sa ruine dnitive. (202).
Massinissa, roi de Numidie, stablit Cirta. Il restait
rcompenser Massinissa, tout en sassurant son utile coopra-
tion. Scipion lui donna libralement le royaume de Sifax : ctait
la runion des deux Numidies avec Cirta pour capitale. Il reut
le titre de roi alli et Scipion lui envoya comme insignes
une couronne et une coupe dor, une chaise curule, un sceptre
divoire et une robe de pourpre brode, avec les ornements du
triomphe.
Pendant ce temps, Sifax, transport Rome avec les pri-
sonniers, tait incarcr Albe, en attendant quil ornt le triom-
phe de Scipion ; mais il ne tarda pas y mourir de chagrin et
dennui ; on lenterra dcemment et les autres captifs reurent la
libert. Puis ce fut Vermina, ls de Sifax, qui, aprs la bataille
de Zama, o il avait vaillamment combattu les Romains, stait
rfugi dans le Sud, vint faire sa soumission aux vainqueurs et
reut deux linvestiture de la Masssilie occidentale (province
dOran)
(1)
.
Rle civilisateur de Massinissa. Massinissa rgna de
longues annes Cirta, occup surtout embellir cette ville. Il y
appela des colons grecs qui initirent les Numides la pratique
des arts, o ils excellaient. Larchitecture, la sculpture, la gravure
furent surtout en honneur ; la musique mme fut encourage et
____________________
(1) Voir les auteurs prcdents. Cornlius Npos est ajouter Appien.
12 HISTOIRE DE CONSTANTINE
Athne nous apprend que le roi numide avait des musiciens
grecs ses repas. Il sattacha galement amliorer lagricul-
ture et rpandre chez ses sujets les principes de lagronomie
phnicienne, vulgariss par Magon
(1)
, an de les xer au sol. En
mme temps, il les formait la discipline militaire et la tactique
romaines.
Mais si les Romains lavaient plac aux ancs de Karthage,
cest quils savaient bien que, sous la double impulsion de sa hai-
ne et de son ambition, il ne manquerait pas de soulever dinces-
santes difcults au dtriment de lennemi hrditaire. Bientt,
en effet, Massinissa commena ses empitements sur le territoire
de Karthage et ne cessa de stendre vers lest que quand toutes
les populations de lintrieur, depuis lAmsaga
(2)
jusqu la Cy-
rnaque lui obirent. En vain Karthage rclama justice Rome ;
on ferma les yeux sur les usurpations du prince berbre, certain,
au fond, dtre agrable sa suzeraine et qui trouvait le moyen de
conserver la faveur du peuple-roi, par loffre incessante et len-
voi de secours en hommes, en grains, en lphants, mme, pour
les guerres dAsie et de Macdoine.
Rupture entre Karthage et Massinissa. Pousse bout
par tant dinjustices, Karthage se disposa la guerre contre Mas-
sinissa et, comme dclaration de rupture avec lui, expulsa tous
ses adhrents de son territoire. Aussitt, le roi Numide envoya
Rome son ls Gulussa pour dnoncer la conduite de Karthage.
Des ambassadeurs se rendirent en Afrique et constatrent la ralit
____________________
(1) Les prceptes de Magon furent traduits en latin par ordre du Snat
de Rome et reproduits en partie par les auteurs Varron, Columelle, Pline et
Palladius ; ce Karthaginois fut, sinon le pre, au moins le matre de lagrono-
mie des pays mditerranens.
(2) Rivire de Constantine.
HISTOIRE DE CONSTANTINE 13
des prpatifs belliqueux des Karthaginois, ce qui tait en contra-
diction formelle avec le texte du dernier trait. Caton saisit cette
occasion pour redoubler dinstances et nit par triompher : la
ruine de Karthage fut dcide.
Sur ces entrefaites, Massinissa, brusquant la solution, en-
tra en campagne. Le gnral punique Asdrubl remporta dabord
quelques succs contre lui ; mais, Massinissa, par dhabiles
manuvres attira les Kharthaginois dans un terrain choisi et leur
livra une grande bataille. Laction fut longtemps indcise ; le
vieux roi berbre, alors g de 88 ans, chargea lui-mme, ainsi
que lafrme Appien, la tte de ses troupes et combattit avec
la plus grande vaillance. Cependant cette action ne fut pas dci-
sive. Massinissa parvint ensuite envelopper ses ennemis et les
bloquer si troitement quils ne tardrent pas tre en proie la
famine. Aprs avoir support de grandes souffrances et perdu la
moiti de son effectif, le gnral karthaginois se dcida la sou-
mission. Il livra les transfuges et sengagea payer une indemnit
considrable et rappeler les exils ; de plus, tous ses soldats de-
vaient tre dsarms ; mais, pendant que les dbris de cette arme
rentraient Karthage, Gulussa, ls du roi numide, fondit sur eux
et les tailla en pices. Cette campagne cotait 60.000 hommes
aux Karthaginois (150).
Mort de Massinissa. Peu aprs, larme romaine dbar-
quait en Afrique. Le vieux Massinissa, sentant sa n prochaine, t
venir auprs de lui le jeune Scipion Emilien, tribun militaire, et le
dsigna comme son excuteur testamentaire. Aprs avoir pris ces
dispositions, il se t rapporter Cirta, o il ne tarda pas rendre
lme (149). Il laissait un grand nombre denfants, parmi lesquels
trois seulement, Micipsa, Gulussa et Manastabal, taient destins
rgner. Le premier avait reu de son pre lanneau, signe du
commandement. Une des dernires recommandations du vieux
roi ses ls avait t de conserver toujours dlit aux Romains.
Massinissa est une des belles gures de lhistoire de la Ber-
brie. Ctait un cavalier accompli et, bien que parvenu un trs
14 HISTOIRE DE CONSTANTINE
grand ge, il continua jusqu ses derniers jours la pratique de
lquitation. Nous avons dit quels furent ses efforts pour faire
pntrer la civilisation chez ses sujets ; il fut vritablement un
initiateur pour la Berbrie.
Bien que vivant dans un grand luxe, entour dartistes et de
littrateurs grecs, il pratiquait, pour lui, une extrme simplicit,
et, tandis que le repas tait servi ses htes dans de la vaisselle
dor, il ne voulait pour son usage que des cuelles de terre.
Les mdailles que nous possdons de lui le reprsentent de
prol, la tte laure, couverte de cheveux crpus ou boucls, le
nez droit, fortement prononc, la barbe en pointe, avec une lon-
gue moustache la rejoignant. A lavers est un lphant, et au-des-
sous est grave une mdaille punique. On le trouve assez souvent
avec llphant au repos
(1)
.
Rgne de Micipsa. Scipion Emilien, charg par lui de par-
tager son hritage entre ses ls, leur laissa, tous les trois, le titre
de roi, en donnant la suprmatie Micipsa, avec Cirta comme r-
sidence. Gulussa eut le commandement des troupes et la direction
des choses de la guerre ; quant Manastabal, il fut plus particuli-
rement charg de la justice. Les trsors restrent en commun.
Peu aprs, Karthage tombait au pouvoir des Romains, malgr
une hroque rsistance. Le vu de Caton tait exauc : la rivale
tait abattue et son territoire rduit en province romaine (146).
Micipsa, homme dun caractre tranquille et studieux, par-
tageait son temps entre ltude de la philosophie grecque et le
soin dembellir sa capitale ; il ne manifestait aucune ambition,
se contentant de mriter le surnom de lHellne quon lui avait
dcern. Strabon afrme quil construisit Cirta un grand nom-
bre ddices et dtablissements splendides, quil y appela une
population nombreuse et y tablit une colonie grecque
(2)
.
____________________
(1) Voir Recueil de la Socit archologique de Constantine 1890-91,
p. 451 et s. et 1899.
(2) Voir Salluste, Guerre de J ugurtha et Plutarque, vie de T. Gracchus.
HISTOIRE DE CONSTANTINE 15
Aprs avoir vu mourir successivement ses deux frres, il
continua exercer le pouvoir avec laide de ses ls Adherbal
et Hiemsal, et de son neveu J ugurtha, ls de Manastabl, sap-
pliquant soigneusement remplir ses devoirs de roi vassal, vis-
-vis de Rome. Son royaume stendait alors du Molokat aux
Syrtes avec lenclave forme par la province romaine dAfrique
(territoire de Karthage). Lors du sige de Numance, il envoya
ses matres une arme auxiliaire sous la conduite de J ugurtha.
Peut-tre esprait-il se dbarrasser ainsi de ce neveu dont lam-
bition leffrayait pour ses ls. Or, il arriva que le jeune berbre
sut chapper tous les dangers, bien quil les affrontt avec le
plus grand courage ; ses talents lui acquirent lestime de tous et il
rapporta en Afrique la renomme dun guerrier accompli, ce qui
contribua accrotre son prestige aux yeux des indignes.
Micipsa rgna paisiblement, pendant trente annes et mou-
rut en 119, laissant ses ls un royaume prospre, un trsor bien
garni et une capitale orissante.
Le mdailler du muse de Constantine contient un grand
nombre de pices lefgie de Micipsa. Ce sont de beaux types
rguliers, au prol allong, avec la barbe en pointe. Au revers est
un cheval. On y voit galement des mdailles de Cirta, personni-
e par une tte de femme, o lon reconnat la main des artistes
grecs. Au revers se trouve une porte de ville, derrire laquelle
on aperoit une seconde porte en ogive. Cest, videmment, la
reproduction de documents de Cirta
(1)
.
____________________
(1) Voir les mdailles de Constantine.
16 HISTOIRE DE CONSTANTINE
Rgne des ls de Micipsa. Jugurtha. Avant de mourir,
Micipsa avait recommand ses deux ls et son neveu de vivre
en paix et unis pour la dfense de leur royaume ; mais, peine
avait-il ferm les yeux, que des discussions slevrent entre les
trois hritiers loccasion du partage des trsors et des provinces.
Adherbal et Hiemsal sattriburent la part du lion, cest--dire
la Numidie proprement dite ; quant J ugurtha, il dut se contenter
de la Numidie occidentale, comprise entre la Molokat et le m-
ridien de Bougie, vaste territoire, il est vrai, mais peupl par des
Maures sauvages que la civilisation numide navait pas encore
pntrs.
Usurpation de Jugurtha. J ugurtha, homme dune insa-
tiable ambition, joignait au courage du guerrier une tnacit in-
vincible et une profonde habilet politique ; il avait, en outre, cet
avantage dtre sans aucun scrupule dans le choix des moyens. Il
commena par faire assassiner Thermida, (Tunisie), Hiemsal,
celui des deux frres, qui, par son nergie, tait quelque peu
craindre. Ayant ensuite runi une arme, il envahit la Numidie,
dt Adherbal, qui avait essay de larrter, et le fora cher-
cher un refuge dans la province romaine de Karthage. Le prince
dpossd en appela la justice de Rome ; des commissaires,
envoys par le Snat, vinrent en Afrique et le replacrent sur le
trne, mais ils ninigrent aucune punition J ugurtha. Ctait
partie remise.
Sige de Cirta par Jugurtha. Rentr dans sa province,
J ugurtha sallia avec Bokkar, roi des Maures, dont il pousa la
lle ; puis il ne tarda pas recommencer les hostilits contre son
cousin Adherbal. Il dt ses troupes et le contraignit se retran-
cher derrire les murailles de Cirta, o il vint lassiger. Dans
cette ville se trouvait un grand nombre de colons italiotes, arti-
sans et marchands, passs en Afrique aprs la chute de Karthage,
tous bien dcids dfendre la cause du prince lgitime.
Tandis quil pressait les oprations de ce sige, J ugurtha
HISTOIRE DE CONSTANTINE 17
reut la visite de trois dlgus arrivs de Rome, pour le som-
mer de mettre bas les armes ; il les congdia en les comblant
dhonneur et de protestations, mais continua de presser la ville.
Mand ensuite Utique, par de nouveaux envoys du Snat, il
tenta au pralable denlever Cirta en donnant lassaut ; ayant t
repouss, il se dcida se rendre Utique, o il reut avec la plus
grande dfrence extrieure les injonctions lui adresses, ne t
nanmoins aucune promesse, et revint Cirta dont le blocus avait
t rigoureusement maintenu.
Cette ville tait alors rduite la dernire extrmit par la
famine. La nouvelle de lchec des ngociations des envoys ro-
mains acheva dy rpandre le dcouragement et le dsespoir. Les
Italiotes parlrent de se rendre, pour viter des maux plus grands,
et Adherbal voyant chir la dlit de ses adhrents, se dcida
traiter avec son cousin. J ugurtha promit tous la vie sauve ;
mais, ds quil eut entre les mains les cls de la ville, il ordon-
na le massacre gnral des habitants, sans pargner les Italiotes.
Quant Adherbal, il prit dans les tourments les plus rafns.
Jugurtha seul matre de la Numidie. Ainsi J ugurtha resta
seul matre du royaume de Numidie et stablit en souverain dans
sa capitale. Mais le massacre de citoyens latins ne pouvait tre
support par Rome, comme lassassinat dun prince berbre, et
cette cruaut inutile eut pour effet de dchaner contre J ugurtha
la colre du peuple romain. Lhabilet du roi de Cirta, la corrup-
tion quil savait si bien pratiquer, le prservrent pendant quel-
que temps encore : il alla lui-mme Rome et russit, par ses
intrigues, carter le danger. Son audace ne connat alors plus
de bornes : il fait assassiner Massiva, ls de Gulussa, venu en
18 HISTOIRE DE CONSTANTINE
Italie pour obtenir justice. Mais la coupe dborde. J ugurtha, ex-
puls de lItalie, prononce, en se retirant, ces paroles au moins sin-
gulires dans la bouche de celui qui avait puis tous les moyens
de corruption : Ville vnale et prte prir si elle trouve un
acqureur !
Premires campagnes des Romains contre Jugurtha.
Cette fois, il faut se prparer la guerre. Des gnraux romains
viennent avec leurs armes envahir la Numidie ; le prince numide
les amuse ou les corrompt (109), jusqu ce quenn Metellus
prenne la direction des oprations. Ds lors, la face des choses
change : battu et pourchass, J ugurtha songe se rendre ; un
trait est prpar par les soins dun de ses ofciers du nom de Bo-
milcar
(1)
qui veut le livrer Metellus. Mais, au dernier moment,
J ugurtha vente le pige et prend la fuite. Ds lors, il na plus un
instant de tranquillit, voit des tratres partout et ne cesse dtre
en dance.
Au printemps de lanne 107, Metellus envahit la Numidie ;
J ugurtha lui offre le combat, mais il est vaincu, contraint la fuite,
et Cirta ouvre ses portes Metellus. De l, le gnral romain va
assiger le roi numide Thala, forteresse situe au S.-E. de Tbes-
sa, non loin de Capsa (Gafsa), o il stait retranch, len dloge
et le force se rfugier dans le dsert, chez les Gtules.
Sans se laisser abattre par les revers, J ugurtha arme les G-
tules, et les forme la discipline militaire ; en mme temps, il
dcide son beau-pre Bokkus, roi de Maurtanie, soutenir par
les armes sa cause, et bientt, les deux princes, ayant runi leurs
forces, marchent sur Cirta.
Marius dirige la guerre contre Jugurtha. Sur ces entre-
faites, Marius, qui avait russi obtenir du Snat la direction de
la guerre dAfrique, arrive avec des renforts. Il prend Cirta com-
me base doprations et, avec les 50.000 hommes dont il dispose,
____________________
(1) Rgulirement (Abd-Melkart ou Malek-Kart).
HISTOIRE DE CONSTANTINE 19
entreprend une grande campagne dont le but est de dgager le
sud et denlever J ugurtha une partie de ses adhrents. Il com-
mence par aller rduire loasis de Capsa (Gafsa, au sud de la
Tunisie) ; puis il savance vers lOuest, parcourt et pacie le Zab
et le Hodna. La marche des rois numides a t arrte par ses
succs. Bokkus est rentr chez lui et J ugurtha le prie inutilement
de le seconder : il va jusqu lui promettre le tiers de la Numidie
et le dcide enn fournir sa coopration. Mais Marius, second
par Sylla, entreprend contre les confdrs une brillante cam-
pagne dont M. Poulle a indiqu, avec beaucoup de sagacit, le
thtre
(1)
. Les rois berbres sont compltement battus.
Chute de Jugurtha. Rentr Cirta pour prendre ses quar-
tiers dhiver, Marius y reoit les envoys de Bokkus, venant im-
plorer la paix. Ds lors, la perte de J ugurtha est rsolue et Sylla
est charg daller le recevoir des mains de son beau-pre qui a
promis de le livrer. On sait que Bokkus, aprs avoir hsit entre
ces deux partis : livrer Sylla J ugurtha ou J ugurtha Sylla, se
dcida pour le dernier. Ainsi, la trahison mit n cette lutte que
le gnie du prince numide aurait sans doute prolonge encore.
Le 1er Janvier 104, Marius t son entre triomphale Rome,
prcd de Jugurtha, en costume royal et couvert de chanes ; puis le
vaincu fut jet dans un cachot du Capitole o il prit misrablement.
Rgne de Gauda. Aprs la chute de J ugurtha, les Ro-
mains nosrent pas encore prendre possession effective de la
Numidie. Ils abandonnrent la partie occidentale Bokkus, pour
le rcompenser de son concours, et, par lintervention de Marius,
placrent la tte de la Numidie propre, un frre de J ugurtha,
nomm Gauda, depuis longtemps au service de Rome, vieillard
charg dannes, qui mourut peu de temps aprs son lvation.
Hiemsal II et Yarbas. Ils prennent part aux guerres ci-
viles. Bien que les documents prcis manquent sur lhistoire
____________________
(1) Maurtanie Stienne (Socit archologique) 1863.
20 HISTOIRE DE CONSTANTINE
de cette priode, il parat certain quaprs la mort de Gauda, la
Numidie fut partage entre Hiemsal II, ls de Gauda, qui eut la
partie orientale, et Yarbas ou Hiertas, auquel chut la partie occi-
dentale avec Cirta. Ils rgnrent obscurment, soumis aux ordres
de Rome, et suivant de loin les guerres civiles, pendant la rivalit
de Marius et de Sylla. Hiemsal II se pronona pour ce dernier et
repoussa Marius, le bienfaiteur de sa famille, qui tait venu lui
demander asile. Yarbas, au contraire, ouvrit ses bras au proscrit
et le recueillit avec son ls et quelques partisans, Cirta, sans
doute, dans le cours de lhiver de lanne 88.
Yarbas ayant alors rompu avec Hiemsal, marcha contre lui,
le dt et sempara de son royaume. Ctait le triomphe du parti
de Marius, aussi tous ses adhrents vinrent-ils chercher un refuge
en Afrique. Mais bientt Cnius Pompe, envoy par Sylla, avec
six lgions, crasait les Marianites. Yarbas qui avait combattu
contre eux, tchait de gagner ses cantonnements, suivi des d-
bris de ses Numides, lorsquil se heurta un corps de cavaliers
maures, envoys par le roi Bogud, ls de Bokkus, au secours
de Pompe. Gauda, ls de Bogud, commandant cette colonne,
contraignit Yarbas se retrancher derrire les remparts de Bulla-
regia, sur la Medjerda. Mais Pompe, qui avait envahi la Numi-
die, empcha les Berbres de lui porter secours, et bientt Yarbas
fut forc de se rendre Gauda qui le mit mort
(1)
.
Hiemsal II, seul roi de Numidie. Juba I. Hiemsal II
reut de Sylla, vainqueur, toute la Numidie (81). Aprs un long
rgne, il mourut laissant comme successeur J uba (50). Le nou-
veau roi tait un homme dun courage et dune hardiesse rares ;
ses rapports avec les Romains lavaient initi aux rafnements de
la civilisation, mais son got pour les choses de la guerre lem-
pchait de tomber dans la mollesse. Persuad quil tait appel
jouer un grand rle dans la querelle qui divisait alors le peuple
romain, son premier soin, en prenant le pouvoir, fut dorganiser
____________________
(1) Florus, hist. romaine.
HISTOIRE DE CONSTANTINE 21
ses forces, non seulement au moyen des guerriers, mais encore
en attirant lui des aventuriers de toute race, qui, au prot de
lanarchie gnrale, staient runis en bandes et guerroyaient
pour leur propre compte. Ainsi prpar, il attendit, Cirta, que le
moment dagir ft arriv
(1)
.
Juba se prononce pour Pompe. J uba avait, contre C-
sar, des motifs personnels dinimiti, car il avait t maltrait par
lui Rome, o il tait all rclamer pour son pre. Il devait, en
consquence, prendre parti pour Pompe et il le t avec clat. At-
tius Varus et les Pompiens staient concentrs dans la province
de Karthage ; J uba, qui venait dtre dclar ennemi public par
Csar, leur promit des secours.
Bientt Curion, lieutenant de Csar, arriva en Afrique et
fora les Pompiens lui abandonner la campagne. Ils se retran-
chrent Utique, mais Curion vint les y assiger et les rduisit
la dernire extrmit. Ils allaient succomber lorsque J uba accou-
rut leur secours et fora Curion lever le sige et se retrancher
dans le camp Cornlien. Ayant russi par un stratagme, le faire
sortir de ses retranchements, il le dt dans un combat o Curion
trouva la mort.
Ce petit succs, dont J uba senorgueillit outre mesure, ntait
pas sufsant pour relever les affaires des Pompiens. Aprs la
bataille de Pharsale (aot 48), les restes de ce parti vinrent se r-
fugier en Afrique auprs de Varus. Pompe tait mort misrable-
ment, mais le parti ne manquait pas de chefs : Metellus Scipion,
beau-pre de Pompe, Labinus, Caton, Varus et dautres moins
clbres, se trouvaient runis dans la province de Karthage. J uba
leur offrait, sans rserve, ses services, mais, se sentant utile, il
irritait ses protgs par son arrogance. Scipion et Varus se dispu-
taient le commandement, et il fallut toute lnergie de Caton pour
empcher les confdrs den venir aux mains. Rempli dorgueil
par limportance que lui donnaient les vnements, le roi berbre
____________________
(1) Hirtius ; de bello africano.
22 HISTOIRE DE CONSTANTINE
sentoura des insignes de la souveraine puissance et t frapper
des mdailles comme roi dAfrique. Il avait, en effet, impos aux
Pompiens cette clause, quaprs la victoire, la province dAfri-
que (la Tunisie) lui serait donne, et il se voyait dj souverain
dun vaste empire.
Csar dbarque en Afrique. Sur ces entrefaites, Csar,
qui avait t retenu en gypte, dbarqua audacieusement non
loin dHadrumte (Soua), avec une faible troupe, aprs une p-
rilleuse traverse dans laquelle sa petite otte avait t disperse
(46). Pour entraver le secours que J uba offrait aux Pompiens,
Csar manda aux rois de Maurtanie
(1)
, Bokkus et Bogud, quil
leur accordait en pur don la Numidie. En mme temps, il faisait
agir dans le sud, auprs des Gtules pour les pousser inquiter
le roi de Cirta.
Cependant les divisions paralysaient les forces des Pom-
piens et de leurs allis, et grce leur inaction, Csar parve-
nait se maintenir et se retrancher entre Ruspina (Monastir) et
Leptis parva (Lamta). Au lieu dagir, Scipion, cdant avec une
faiblesse insigne aux conseils de J uba, laissait ravager, par les
soldats, lAfrique, ce qui dtachait de lui la province coloniale.
Enn, un corps darme de 8.000 hommes, command par Labi-
nus, marcha contre Csar. Il tait suivi du gros de larme, avec
J uba, et il semblait que Csar et son parti taient jamais perdus,
lorsquune habile diversion vint changer la face des choses.
Diversion de Publius Sittius. Il sempare de Cirta.
Depuis plusieurs mois, Csar tait en pourparlers avec un chef
____________________
(1) Lancienne Numidie occidentale, rpondant aux provinces actuel-
les dAlger et dOran, avait pris le nom de Maurtanie orientale.
HISTOIRE DE CONSTANTINE 23
daventuriers nomm Publius Sittius Nucrinus. Ctait un latin,
compromis autrefois dans la conspiration de Catilina et qui, dj,
dans le cours de lanne 48, avait aid Cassius craser Marcellus
en Espagne. Il avait runi en Afrique une arme de malandrins de
toute race, avec laquelle il se mettait au service de quiconque le
payait convenablement. Appien et Salluste nous le reprsentent
comme un homme nergique, dune grande audace et sans aucun
scrupule. Il accepta les propositions de Csar et nous allons voir
combien son intervention devait tre efcace.
Ayant opr sa jonction avec les troupes de Bogud, roi de
la Maurtanie orientale, Sittius envahit dabord la province Sti-
enne qui obissait un roi berbre du nom de Massanasss, la
traversa en vainqueur et marcha directement sur Cirta. Il parvint
sans encombre sous les murs de cette ville, et, selon Hirtius, len-
leva aprs un sige de peu de jours. Une autre place forte, o se
trouvaient les magasins de vivres et darmes de J uba, mais dont
le nom ne nous a pas t transmis, tomba galement en son pou-
voir. Appuy sur ces forteresses, il rayonna dans tous les sens,
menaant les villes et les campagnes de la Numidie.
Diversion des Gtules. Victoire de Csar Thapsus.
A la rception de ces graves nouvelles, J uba dtacha une partie
de son arme et lenvoya, sous la conduite de son lieutenant Sa-
bura, au secours de ses provinces. Mais bientt, il lui fallut faire
tte contre de nouveaux ennemis, les Gtules qui, rpondant
lappel de Csar, avaient envahi les rgions mridionales. Me-
nac sur son derrire et sur son anc droit, J uba dut modier tous
ses plans. Ainsi le succs couronnait le gnie de Csar. Le dernier
acte du drame se joua dans les plaines de Thapsus, o fut livre la
mmorable bataille qui consacra le triomphe de Csar et lcrase-
ment des Pompiens et de J uba.
Mort de Juba I. Le souverain berbre chapp au massa-
cre des siens, rduit se cacher dans le jour et ne marcher que
de nuit, atteignit enn Zama regia, devenue sa capitale depuis
24 HISTOIRE DE CONSTANTINE
la perte de Cirta ; mais il se vit repousser par les habitants effrays
des prparatifs de destruction gnrale quil annonait, pour le
cas o la fortune lui serait contraire. Ils ne voulurent pas mme
lui rendre sa famille enferme dans la cit. En mme temps, il
apprenait la mort de Sabura, dfait et tu par Sittius. Nayant plus
dasile, J uba se dcida mourir ; il avait t recueilli, dans une
ferme isole, par le Pompien Ptrius et tous deux rsolurent
den nir avec la vie : ils se rent servir un festin aprs lequel ils
engagrent un combat singulier o ils devaient se tuer lun lautre
; mais la fortune naccorda mme pas cette satisfaction au roi de
Cirta. Il tua son adversaire, vieillard dbile, et dut se faire achever
par un esclave (avril 46). Telle fut la n de J uba I, dit lancien. On
possde de lui un grand nombre de mdailles.
La Numidie province romaine. La Numidie proprement
dite, avec Cirta comme capitale, fut rige en province romaine
sous le nom de Nouvelle Numidie, ou Africa nova. Salluste en fut
nomm proconsul. Lhistorien de la guerre de Jugurtha vint-il sta-
blir Cirta ? Dans tous les cas on peut voir, au-dessus de la ligne du
chemin de fer, avant darriver la gare du Hamma, les jardins quil
possdait et dont le primtre est dtermin par linscription suivan-
te grave sur les rochers : limes fundi Sallustiani. Les proconsuls,
on le sait, ne restaient quun an en charge, mais sil faut sen rappor-
ter au tmoignage de Dion Cassius et de Florus, Salluste, dans son
court passage aux affaires, Salluste, le moraliste qui anathmatise
si durement son temps, au dbut de sa Guerre de Jugurtha , se
rendit coupable de telles exactions, quon dut le traduire en justice
et quil fut couvert de honte et dinfamie. Il est probable, du reste,
quen raison des franchises municipales laisses Cirta, le rle de
proconsul de Numidie fut uniquement politique
(1)
.
____________________
(1) Certains rudits ont mis en doute le sjour de Salluste Cirta.
Cependant la capitale de la Nouvelle province tait bien cette ville, et lon
se demande o il aurait pu rsider, si cette tradition doit tre carte ; il est
constant nanmoins quil a habit sa province, puisquil la mise au pillage.
Voir la dissertation de M. Pallu de Lessert ce sujet. (Rec. de la Soc. arch.
de Const. 1887).
HISTOIRE DE CONSTANTINE 25
Sittius reoit en rcompense le territoire de Cirta. Pour
rcompenser Sittius de son active coopration, Csar lui donna,
ainsi qu ses compagnons, une partie des territoires par eux
conquis sur Massanasss, avec la ville de Cirta et ses environs.
La capitale numide reut alors le nom de Cirta Julia et de Cirta
Sittianorum (des Sittiens). Ainsi se forma cette colonie des Sit-
tiens dont le domaine stendit, dans le Sud, jusque vers Sigus,
peut-tre mme au-del, et, dans le Nord, jusqu Chullu (Collo).
Des franchises, une autonomie administrative complte furent
laisses cette colonie que nous verrons prosprer et former,
avec Milevum (Mila) et Rusicada (Philippeville), la confdra-
tion dite : Rpublique des quatre colonies, destine conserver
longtemps, sous lempire, une organisation spciale.
Il est donc probable que le proconsul de la nouvelle pro-
vince nexera quune autorit gnrale et toute politique sur le
territoire de la confdration cirtenne.
Les tombes anciennes trouves Constantine relatent les
noms dune grande quantit de Sittius et de Sittia. Enn les docu-
ments pigraphiques encastrs dans les murs de la Kasba, ou ru-
nis au square de la ville, mentionnent trs souvent la Rpublique
des quatre colonies.
SITTIUS
26 HISTOIRE DE CONSTANTINE
CHAPITRE II
Priodes Romaine, Vandale et Byzantine
(45 av. J . C. 648 aprs J . C.)
Premire organisation administrative de la colonie cirten-
ne. On sait que la fondation dune colonie romaine, sous la r-
publique, rsultait dune loi propose par un conseil, soumise au
vote populaire et consacre par un snatus-consulte. Un ou plu-
sieurs personnages snatoriaux taient ensuite chargs dassister
le proconsul qui prparait la constitution locale, avec le concours
de notables dsigns sur place par leurs concitoyens.
Pendant sa dictature, Csar modia cette tradition en sat-
tribuant le droit de fonder des colonies, en vertu de sa simple
dcision. Il rigea dabord lancien royaume de J uba, la Numidie
proprement dite, en province romaine et plaa sa tte, avec le
titre de proconsul, son ami Salluste qui lavait accompagn dans
sa dernire et brillante campagne.
Mais cette haute fonction fut pour lhistorien de la guerre
de J ugurtha, en quelque sorte honoraire, car le dictateur fonda,
au centre de la nouvelle province, une colonie autonome, dans
un vaste primtre entourant le carr form par les quatre villes
principales Cirta, Russicada, Chullu et Milev. Il lui donna le nom
de Colonia Julia Cirta
(1)
et mit sa tte son alli P. Sittius Nu-
cerinus, avec le titre de lgat proprteur et les pouvoirs les plus
tendus. Mais les trois autres cits neurent dabord que le titre et
les franchises du municipe. Le rang de colonie affranchissait
____________________
(1) Elle fut aussi appele Colonia Julia Juvenalis honoris et Virtutis Cirta.
HISTOIRE DE CONSTANTINE 27
en quelque sorte Cirta de laction administrative du proconsul.
Sittius fut donc charg, par cette dlgation, de lorganisa-
tion administrative de ce petit tat autonome, bien que soumis
politiquement la mtropole. Ce fut lui qui la dota de sa constitu-
tion et y installa ses partisans en leur concdant des terres et des
privilges dans les cits principales.
Nous ignorons le texte de cette constitution ; mais les d-
couvertes de larchologie ont permis den reconstituer les traits
principaux.
Cirta conserva en partie ses prrogatives de capitale et, bien
que les autres cits de la confdration eussent joui de la plupart
des liberts municipales, elles relevaient, pour ladministration
gnrale, du conseil des dcurions de Cirta, qui dlgua certains
de ses magistrats dans les villes secondaires.
En principe, les colonies ntaient que le prolongement
de Rome et les colons devaient tre des Latins ; mais, dans la
pratique, et cest ici le cas, on se contentait dune vritable
ction en donnant ce titre de vritables trangers. Aussi ces co-
lonies ne jouirent-elles pas toutes des avantages complets accor-
ds aux citoyens, bien qutant soumises, pour ladministration,
au droit romain.
Quelles mesures transitoires furent prises lgard des indi-
gnes tablis dans les cits et dans les campagnes. Nous ligno-
rons. Cependant, il y a lieu de supposer, que moyennant le service
dimpts et de charges, ils conservrent, en gnral, leurs biens.
Quant aux fonctions publiques, ils en furent certainement exclus.
Sittius neut du reste pas le temps de donner son uvre les
caractres de lorganisation dnitive dont nous parlerons plus
loin
(1)
.
Arabion sempare de la Stienne et tue Sittius. J uba
I avait laiss un ls en bas-ge, qui fut lev Rome avec un
grand soin ; les matres les plus clbres de la Grce et de lItalie
____________________
(1) Rec. de la Socit archologique de Constantine, T. XXXIX, p. 289 et s.
28 HISTOIRE DE CONSTANTINE
linitirent toutes les connaissances de lpoque, et rent du
jeune Numide un savant et un rafn. Octave et Octavie lentou-
rrent dune vritable affection.
Aprs la mort de Csar (15 Mai 44 av. J . C), un prince ber-
bre, du nom dArabion, dont le pre Massanasss, roi de la S-
tienne, avait t dpossd de son royaume au prot de Bo-
gud I et de Sittius, et qui stait rfugi en Espagne auprs des
Pompiens, revint en Numidie et arracha au roi de Maurtanie, la
partie de son hritage quil dtenait. Ctait, dit M. Poulle, un
homme actif, entreprenant, astucieux comme un Numide, avide
de pouvoir. Il nest pas douteux quil nait nourri lespoir dex-
pulser les Romains de la Numidie. Son premier acte fut datti-
rer Sittius dans une embuscade et de le tuer.
Guerre entre les partisans dOctave et ceux dAntoine.
Ce fait constituait une atteinte directe la majest de Rome ;
cependant, on tait absorb en Italie par dautres soins. A la suite
du partage effectu entre les triumvirs, lAfrique chut Octave ;
mais Cornicius, gouverneur de la province de Karthage, dcla-
rant tenir son pouvoir du Snat, refusa de reconnatre lautorit
du triumvir. Sextius, qui commandait Cirta, reut de ce dernier
lordre de prendre possession de la province orientale et nobtint
de Cornicius quun ddaigneux refus. Les deux gouverneurs en
vinrent aux mains et, tandis que Sextius oprait une diversion
du ct dHadrumte (Soua), o il se faisait battre, Cornicius
envoyait un de ses lieutenants D. Llius, avec une partie de son
arme, assiger Cirta.
Sollicit en sens inverse par les deux partis, Arabion atten-
dait les vnements, an de se prononcer dans le sens qui lui
serait le plus favorable. Il craignit alors que, sil laissait craser
Sextius, le vainqueur ne devnt trop redoutable pour lui et, sous
limpulsion de cette ide, il contracta alliance avec les Sittiens et
se prpara secourir Cirta. En mme temps, il reprenait loffen-
sive et obtenait, dans lEst, un succs important. A cette nouvelle,
Llius leva le sige de Cirta et se mit en retraite, poursuivi par
HISTOIRE DE CONSTANTINE 29
Arabion. Bientt ls Romains se trouvrent attaqus des deux
cts la fois et furent entirement dfaits. Cornicius qui tait
la tte des troupes, prit avec la plupart des siens. Toute lAfrique
romaine resta sous lautorit de Sextius. Quant Arabion, dont la
coopration avait t si dcisive, il vit sa royaut reconnue et son
autorit respecte par les Romains
(1)
.
Luttes de Sextius, lieutenant dAntoine contre Fango.
Mort dArabion. En 43, aprs la rconciliation dOctave et
dAntoine, Sextius fut remplac par Fango. LAfrique tait reste
Octave, mais la suite de la bataille de Philippes (42), un nou-
veau partage intervnt entre les triumvirs dAfrique. LAfrique
propre (Tunisie et Tripolitaine), avec la Cyrnaque, tomba dans
le lot dAntoine, tandis que Csar Octavien gardait seulement la
Numidie. Sextius fut charg par Fulvie, femme dAntoine, doc-
cuper la province dAfrique, tandis que Fango, repouss de tous
en raison de sa mauvaise administration, tait oblig de se retirer
et allait stablir Cirta.
Le reprsentant dOctave trouva, dans la capitale de la Nu-
midie, une population hostile, et bientt il eut faire face une
rvolte gnrale suscite par Arabion et les Sittiens. Il lutta avec
courage et habilet contre ses ennemis et russit mettre en d-
route Arabion. Ce prince chercha un refuge auprs de Sextius et
le dcida envahir avec lui la Numidie, mais Arabion fut assas-
sin pour un motif demeur inconnu, par les ordres de Sextius,
qui continua seul la campagne contre Fango. Celui-ci essuya d-
faites sur dfaites et enn Sextius resta seul matre de lAfrique
romaine, augmente de la Stienne.
Organisation des provinces par Auguste. En lan 31, la
victoire dActium consacra le triomphe dnitif dOctave. An-
toine avait disparu et il est probable que Sextius abandonna ses
conqutes au vainqueur. Quelques annes plus tard, lempire tait
____________________
(1) D. Cassius, lib. XLII.
30 HISTOIRE DE CONSTANTINE
fond et son chef prenait le nom dAuguste. Ce prince soccupa
avec beaucoup de soin de lorganisation des pays conquis et par-
ticulirement de lAfrique. Les provinces paisibles, depuis long-
temps occupes, et o peu de forces taient ncessaires, furent
appeles proconsulaires ou snatoriales, parce quelles taient
administres par un proconsul, relevant directement du Snat.
Cependant les villages ayant le titre de colonies jouissaient de
grandes liberts et chappaient lautorit directe du proconsul.
Les autres, o stationnaient les lgions, furent dites prtoriennes
ou de lempereur, chef des armes, qui les administrait directe-
ment par un reprsentant militaire, prteur ou lgat
(1)
.
Juba II, roi de Numidie. Nous avons vu que le jeune
ls de J uba avait t lev Rome, sous la tutelle de la famille
dAuguste. Aprs la mort dAntoine et de Cloptre, leurs en-
fants furent galement recueillis par le vainqueur. Parmi eux se
trouvait une lle dune merveilleuse beaut, portant comme sa
mre le nom de Cloptre, et surnomme Sln. Auguste lunit
J uba II, et, en lan 25 ou 26 (av. J . C), il plaa ce jeune berbre
la tte de la Numidie, non comme gouverneur mais comme roi
vassal, souverain honoraire de la population autochtone. Ctait
une application de son systme qui consistait chercher se ral-
lier les indignes par lassimilation et il pensait ne pouvoir trou-
ver un meilleur intermdiaire quun compatriote romanis.
Mais ce jeune homme, enlev de bonne heure aux siens,
et transport dans un autre milieu, navait rien conserv de son
origine et tait, pour les Berbres, un vritable tranger. Plutar-
que nous reprsente J uba II, comme un homme beau, gracieux et
dont les dons naturels, rehausss par la culture, lui avaient gagn
lamiti dAuguste et dOctavie, et avaient fait sa fortune. H-
tons-nous dajouter quil ne trahit pas lespoir quon avait mis
en lui, quil resta toujours dle Rome et que, sil namena pas
les indignes lassimilation, cest que cette tche, trs difcile,
____________________
(1) Pline 7,2. Tacite, annales, P. Orose lib. VI. Patirculus II. Denys le Prigte.
HISTOIRE DE CONSTANTINE 31
ne pouvait tre que luvre du temps
(1)
.
Juba II et Cloptre Sln Cirta. Leur dpart pour
Yol-Csare. Que se passa-t-il Cirta pendant les huit annes
qui suivirent llvation de J uba II ? Les auteurs sont muets sur ce
point et nous en sommes rduits aux conjectures ; mais connais-
sant les gots studieux et les talents de J uba, nous pouvons sup-
poser que la capitale de la Numidie devint le rendez-vous des
savants et des lettrs, un centre de distinction et de civilisation.
En lan 17, Auguste renonant ladministration directe de
la Maurtanie orientale, quil exerait depuis la mort de Bokkus,
se dchargea de ce fardeau sur J uba II. Nomm roi de la Maur-
tanie Csarienne, ce prince transporta ses pnates Yol-Csare
(Cherchel), et bientt, sa brillante capitale rayonna dun brillant
clat
(2)
.
Cirta chef-lieu de la rpublique des quatre colonies. Or-
ganisation de cette confdration. Auguste avait lesprit trop
mthodique pour permettre une exception aussi complte que le
petit royaume cirten, tel quil avait t constitu. Tout dabord,
il confra Rusicada, Chullu et Milev le titre de colonies, tout
en laissant Cirta une suprmatie sur elles. La confdration ou
rpublique des quatre colonies en fut la consquence.
Ds lors, Cirta perd son rang de capitale, mais reste le chef-
lieu dune vaste province et la mtropole des quatre colonies cir-
tennes. Cest un petit tat autonome, qui ne pse pas dun grand
poids dans les affaires du monde romain, mais dont les habitants
vivent libres, en protant de ses franchises communales qui en
____________________
(1) Certains historiens estiment quil est peu probable que J uba ait t
rellement roi de Cirta, ainsi que Dion lafrme, et se basent pour cela sur les
donnes de la Numismatique et sur ce fait que les deux provinces dAfrique
taient alors runies sous lautorit du Snat. Nous ne voyons pas pourquoi
le tmoignage de Dion serait mis en doute et nous croyons avec M. de la
Blanchre et M. dAvezac, que si sa royaut a t en quelque sorte honoraire,
Il ne peut tre contest quil soit venu stablir princirement Cirta.
(2). Voir P. Mela, Varron, Suetone.
32 HISTOIRE DE CONSTANTINE
font une curieuse exception. La confdration des quatre colonies
sadministre elle-mme au moyen de fonctionnaires spciaux.
Un proconsul, ou un lgat imprial y reprsente souvent
de loin, le pouvoir politique, ltat, mais la vie municipale y
conserve son indpendance absolue. Ce qui distingue surtout la
rpublique des Cirtens, du reste des provinces de lempire, cest
que son territoire nest pas considr comme domaine du peuple
romain.
Nanmoins, les franchises toutes spciales dont le petit
royaume de Sittius avait joui jusqualors, subirent une premire
restriction, et lorganisation tout en restant autonome, commena
rentrer dans le cadre gnral des institutions romaines. Cest un
premier pas vers ce que nous appellerions lassimilation.
Le Concilium provinciae. J etons un coup dil sur lor-
ganisation de cette petite rpublique. Chaque province, on le sait,
avait son concilium (runion de notables), sorte de Conseil gn-
ral, qui se runissait tous les trois ans, ou plus frquemment, sous
la prsidence du sacerdos provinciae (chef du culte), nomm pour
la mme priode. Aprs la clbration du culte de lempereur, le
concilium soccupait de questions administratives et de vux
prsenter dans lintrt de la province. Les membres avaient un
droit de contrle sur les actes de leur gouverneur et pouvaient
demander sa mise en accusation.
La confdration des quatre colonies cirtennes avait un
concilium particulier, compos de dlgus des cits, et dont les
attributions taient beaucoup plus tendues que dans les autres
provinces, on lappela dabord le Conseil (Ordo) des dcurions
des quatre colonies. Ladministration effective de la Rpubli-
que, dit M. Pallu de Lessert, dans son beau travail sur les assem-
bles provinciales, lui est dvolue : il nomme des magistrats
appels triumvirs des quatre colonies, et des diles. Les quatre
colonies ont leur trsor et, ce titre, on les voit en plusieurs oc-
casions contribuer pour une part directe aux travaux de voirie qui
se font autour delles.
HISTOIRE DE CONSTANTINE 33
Tmoin linscription qui rappelle la construction dun pont
sur la route de Rusicade (Philippeville).
Administration de la Confdration. Les triumvirs.
Les premiers magistrats de la confdration furent dabord au
nombre de deux, appels, pour cela, duumvirs ; mais bientt,
sans doute lors de lrection des trois autres villes principales en
colonies, ce chiffre fut port trois triumvirs dont un tait dl-
gu pour les colonies de Rusicade, Chullu et Milev. Leur charge
tait annuelle ; il fallait pour la briguer, avoir t questeur, puis
dile ; dans le principe, elle tait confre par lassemble popu-
laire compose des citoyens ayant le droit de cit ou admis y
participer. Le prsident des triumvirs sortant, vriait les titres
des candidats et en dressait la liste ; puis on procdait au vote.
Llection imposait lobligation de verser 20,000 sesterces dans
la caisse municipale et de donner les jeux et les libralits promis
dans la pollicitation.
Ces lus disposaient du pouvoir excutif et avaient des pr-
rogatives et des charges que nous indiquerons plus loin.
Lordo decurionum. Les citoyens et les incoloe (trangers
ayant acquis le domicile municipal), supportaient la plus grande
partie des charges de la colonie, mais ils avaient seuls le droit
dlire leurs magistrats ; ils taient partags en curies et, tous les
cinq ans, avait lieu un recensement gnral des personnes et des
biens imposables, sous la direction des triumvirs qui prenaient
pour ce motif, le nom de quinquennales. Ils formaient, dans cha-
que curie, dont le nombre tait de dix par municipe, une liste de
dix notables remplissant certaines conditions daptitude, et qui
composaient pendant cinq ans, le Conseil ou ordo decurionum
de la cit ; les anciens hauts magistrats municipaux en faisaient
partie de droit.
Chacune des trois colonies avait son ordo particulier, mais
elle dlguait un certain nombre de ses dcurions qui se joignaient
lordo de Cirta et formaient ainsi le Conseil gnral de la conf-
34 HISTOIRE DE CONSTANTINE
dration. Dans lordo taient compris, mais en quelque sorte nomi-
nalement, les patrons et protecteurs de la colonie, les pontifes ou
amines, magistrats sacerdotaux et divers autres fonctionnaires.
Les diles. Deux magistrats, les diles, taient chargs
sous lautorit des triumvirs de fonctions administratives, de voi-
rie et police. Leur mandat tait annuel.
Les questeurs. Au-dessous deux taient les questeurs,
chargs plus particulirement des affaires nancires. Pour deve-
nir dile, il fallait, comme nous lavons dit, avoir t questeur.
Pendant le premier sicle, ces magistrats : triumvirs, diles, ques-
teurs taient lus par lassemble du peuple, curies runies ; mais
partir du deuxime sicle, cest lordo qui les dsigna par llec-
tion.
Attribution de lordo. Ce conseil dlibrait sous la pr-
sidence dun des triumvirs et dcidait par vote secret ou public.
Une foule de questions dintrt gnral ou local lui taient sou-
mises et il exerait sur ladministration de lexcutif un contrle
effectif. Ses dcisions taient rendues sous forme de dcret, qui
ncessitait parfois la sanction de lassemble populaire. Toutes
les charges municipales entranaient, pour le titulaire, un verse-
ment de 20,000 sesterces.
Les attributions de lordo taient considrables ; mais lauto-
rit des magistrats quil nommait et quil contrlait tait effective
et directe.
Attributions des triumvirs, des diles et des questeurs. Les
prfets juredicundo. Les triumvirs, dans le principe, avaient
le commandement des milices locales, mais ce droit leur fut
promptement retir, pour tre confr exclusivement aux lgats
impriaux (gnraux). Quant leurs attributions elles se rappor-
taient, toutes proportions gardes, celles des Conseils Rome,
de mme que celles de lOrdo rappelaient celles du Snat.
HISTOIRE DE CONSTANTINE 35
La dure de leur mandat tait dun an : il ne pouvait tre
renouvel quau bout de cinq ans. Le vote qui les nommait avait
lieu en juillet. Ils taient prsents, ainsi que nous lavons dit,
par les triumvirs sortants. Les triumvirs dsignaient des prfets
juredicundo, exerant leur juridiction dans tout le territoire de
la confdration, et ayant une autorit complte, par dlgation,
dans le reste de la confdration. Cette magistrature ne pouvait
tre exerce par un triumvir pour ce motif, puisquils agissaient
pour eux.
Une des principales attributions des triumvirs tait de for-
mer une juridiction suprieure au civil et, dans une mesure assez
restreinte, criminelle. Ils prsidaient lordo, installaient les ma-
gistrats et dirigeaient tous les cinq ans le recensement qui xait
non seulement la liste des citoyens, mais encore constatait la for-
tune publique et prive et par suite les ressources de la colonie et
les impts percevoir. Ils avaient leur disposition un ofcium,
ou administration avec de nombreux fonctionnaires.
Les diles taient particulirement chargs de lentretien
des dices publics ; des voies et rues ; de lapprovisionnement
et du contrle des marchs, et enn, de lorganisation des ftes.
Ils avaient, en outre, une sorte de juridiction comme notre simple
police.
Les questeurs tenaient en mme temps du fonctionnaire
et du magistrat. Ils avaient lintendance des revenus et impts
et soldaient les dpenses ordonnances par les diles ; aussi
les questeurs avaient-ils sous leurs ordres de nombreux em-
ploys.
Au-dessous de ces magistrats principaux, gravitaient des
catgories de fonctionnaires de tout ordre quil serait trop long
dnumrer.
Les Magistrats : amines, pontifes, augures, prtres. Les
triumvirs dominaient tout, et, au-dessous deux venaient en pre-
mire ligne, les diles et les questeurs pour les choses civiles et,
sur le mme rang, les amines, les pontifes, les augures et les
36 HISTOIRE DE CONSTANTINE
prtres, pour le service religieux. Ces magistrats de la religion
sappuyaient sur de nombreux collges ou corporations des cultes
particuliers. Toute crmonie tait prcde par la clbration des
rites de la religion romaine.
Les amines, vritables chefs du culte, portaient le titre
de perptuels, lorsquils avaient exerc leurs fonctions Cirta.
Mais de mme que les empereurs diviniss avaient leurs am-
mes, chargs de clbrer les rites de leur culte, les impratrices
divinises avaient leurs prtresses (aminic), remplissant le
mme ofce leur gard. Ctaient en gnral les pouses des
amines, et Cirta en a possd plusieurs dont les inscriptions
nous ont transmis les noms.
Les pontifes taient plus particulirement chargs des nom-
breuses crmonies publiques, des sacrices et de loblation des
vux. Ils avaient aussi une juridiction religieuse. Les augures et
les prtres les aidaient ou agissaient isolment dans les crmo-
nies publiques et prives. Chaque divinit avait, du reste, un col-
lge spcial de prtres, et un ou plusieurs temples particuliers.
A Cirta, les dieux, tous de lOlympe, paraissent avoir eu des
sanctuaires ; de plus, chaque colonie avait son gnie propre et des
autels ddis des abstractions, telles que la vertu, lhonneur,
la concorde des IV colonies, etc. ; enn les divinits puniques
avaient t admises dans ce panthon si largement ouvert ; mais
elles ne tardrent pas se transformer : Baal Hammon, se fondit
avec Saturne et Tanit, avec Vnus Aphrodite et Diane, sous les
noms de Virgo clistis et de Bona Dea
(1)
.
La Pollicitation. Le candidat passait avec les lecteurs,
une sorte de contrat, la pollicitation, par laquelle il sobligeait,
sil tait lu, verser dans la caisse municipale une somme de
20.000 sesterses, pour chacune des trois grandes magistratures,
ou lever des statues, des arcs de triomphe, ou autres dices,
____________________
(1) Nous avons pris ces dtails dans le travail de M. Vars sur Cirta (p.
133 et suiv.) et dans tous les articles publis dans la collection de la Socit,
ainsi que dans les travaux spciaux.
HISTOIRE DE CONSTANTINE 37
en outre de rjouissances publiques durant sept ou huit jours et
de distributions dargent. La belle statue en marbre de Bacchus,
qui est au muse, a t offerte par Quadratius Quintulus, prfet
des triumvirs. Si llu nexcutait pas les promesses du candidat,
il pouvait tre poursuivi civilement par la cit
(1)
. Les inscriptions
antiques retrouves Constantine et Philippeville contiennent de
nombreux exemples des faits exposs ci-dessus.
Les citoyens, leurs droits et leurs devoirs. Les habitants
des cits formaient deux classes principales : les citoyens (ci-
ves), jouissant de la plnitude des droits et les trangers tablis
(incolae) depuis une priode dtermine, leur acqurant le droit
de cit. Lobligation daccepter les fonctions municipales et de
supporter les plus lourdes charges leur incombait.
Quant aux gens nouvellement tablis (adventores et hospites), ils
navaient pas droit aux honneurs et taient exempts de bien des
charges.
J usquau IIe sicle, les citoyens des deux classes ci-des-
sus, diviss en curies (dix au moins par municipe), taient convo-
qus pour lire leurs principaux magistrats, sous la prsidence
des triumvirs, Cirta. Tous les cinq ans, un recensement gnral
avait lieu. Les triumvirs, qui restaient cinq annes en charge et
portaient pour cela le nom de quinquennales, rvisaient les listes,
ainsi que les valuations de la fortune de chacun et portaient sur
lalbum les noms de dix citoyens par curie, soit cent, en tout, for-
mant lordo. Certaines conditions dhonorabilit taient exiges
et on pouvait conserver indniment ce titre tant quon ne sen
tait pas rendu indigne. II fallait aussi avoir au moins trente ans
dge, et, la basse poque, trente-cinq. Peut-tre lordo Cirta
dpassa-t-il le chiffre de cent membres, en raison de la participa-
tion des trois autres colonies sa formation. Ils avaient le titre de
dcurions des quatre colonies ; leurs noms taient inscrits sur des
tables de bronze ou de marbre dcorant le forum.
____________________
(1) Poulle. Socit archologique 1878, p. 318 et suiv.
38 HISTOIRE DE CONSTANTINE
En tte de la liste sont les diles ayant des fonctions sp-
ciales de police et dadministration et dont les attributions sont
annuelles. Ceux qui ont dj rempli des fonctions leur confrant
le droit den briguer dautres sont soigneusement indiqus avec
leurs titres.
Cette assemble, ainsi que nous lavons dit, avait des attri-
butions nombreuses et importantes, tant comme administration
que comme surveillance. Elle dlibrait au scrutin secret et pou-
vait former des commissions spciales
(1)
.
Le patronat. Les colonies confraient le titre de patron
des personnages inuents, qui devenaient ainsi leurs protecteurs
ofciels, chargs de la dfense de leurs intrts dans la mtro-
pole. Cet honneur, sollicit et souvent achet par des libralits,
rsultait dune dlibration prise par lordo : ctait une sorte de
convention passe entre la cit et la personne quelle voulait ho-
norer. Son nom gurera dsormais en tte de lordo ; certains
privilges lui seront accords ; en retour, le patron mettra au ser-
vice de la cit son inuence, son exprience, ses relations
(2)
. En
outre, elles se rattachaient une puissante tribu de la mtropole
et ce fut par la gens Quirina que la colonie cirtenne se t adopter
et inscrire sur ses rles.
Nos inscriptions nous donnent les noms de plusieurs pa-
trons de Cirta, parmi lesquels nous citerons :
P. Pactumeius Clemens, jurisconsulte, ancien consul, lgat
du proconsul dAfrique.
T. Caesernius Statius Quintius Statianus Memmius Macri-
nus, consul et lgat du proprteur de la province dAfrique.
M. Flavius Postumus, prfet du trsor militaire.
C. Arrius Antoninus, consul, proconsul dAsie.
Q. Anicius, vir clarissimus, lgat du proprteur
(3)
.
____________________
(1) Cirta, par M. Vars, pass.
(2) Pallu de Lessert (loc. cit).
(3) Ibid.
HISTOIRE DE CONSTANTINE 39
Cirta pendant les deux premiers sicles de lre chrtienne.
Durant plus de deux sicles la rpublique des quatre colonies
cirtennes vcut tranquille labri de ses institutions et si, com-
me on lafrme, les pays les plus heureux sont ceux qui nont pas
dhistoire, rien ne manqua son bonheur. Son nom parat, par
ci par la, notamment lpoque de la grande rvolte du Berbre
Tacfarinas (de 17 24 de J . C), qui mit en pril la domination
romaine. Bloesus, charg par Tibre de rduire le rebelle, envoie
son ls couvrir Cirta et les colonies environnantes qui taient me-
naces. Aprs la dfaite et la mort de Tacfarinas, surpris dans son
camp et tu prs dAuzia (Aumale), Caligula divisa les pouvoirs
et t commander les troupes par des lgats relevant directement
de lempereur.
Cependant la colonisation stendait malgr les rvoltes des
indignes. Vers la n de lan 123 ou au commencement de 124,
aprs un des voyages de lempereur Hadrien, le sige, le dpt,
dirions-nous aujourdhui, de la IIIe lgion (Augusta), qui four-
nissait toutes les garnisons de la Numidie, fut transport de Th-
veste
(1)
Lambse, qui devint le grand centre militaire charg de
protger le Tell contre les incursions des Berbres du sud.
Fronton. Arrius Antoninus. Pacatus et Ant. Saturnina. Les
Lollius et Apule, G. Marcianus. Sous le rgne de Marc Aurle,
nous voyons M. C. Fronton, originaire de Cirta, dont les habitants
lui confrent le titre de Nouveau Cicron , devenir lami de
lempereur philosophe et occuper lemploi de professeur dlo-
quence sa cour. Ctait un avocat clbre, alli plusieurs fa-
milles cirtennes, et nous possdons des fragments de ses lettres
Arrius Antoninus, que nous avons cit comme patron des quatre
colonies. Ce dernier, aprs avoir occup les plus hautes positions
et rendu de grands services son pays en le prservant de la fa-
mine (166-167), ce qui lui avait valu des tmoignages publics de
reconnaissance, et la conance de Marc Aurle, fut mis mort par
____________________
(1) Thveste (Tbessa).
40 HISTOIRE DE CONSTANTINE
Clanthe, prfet du prtoire sous Commode (vers 189). Arrius
Antoninus tait le gendre de Caius Arrius Pacatus, le propritaire
des thermes qui occupaient, Cirta, lemplacement compris en-
tre les rues des Cigognes et Richepanse (rue de France). Ce der-
nier avait pour femme Antonia Saturnina qui possdait de grands
biens du ct de Mastar
(1)
, o elle avait institu un march se
tenant le 5 des Calendes et des Ides de chaque mois
(2)
.
Cette famille Arria tait une des plus puissantes de Cirta,
aussi son nom se retrouve-t-il souvent sur nos inscriptions ; un
Arrius Maximus, galement snateur, y a t relev.
Celle de Lollius tait non moins puissante ; on a trouv plu-
sieurs inscriptions se rapportant cette famille, Constantine
mme, et un remarquable monument funraire, encore debout,
lui a t lev entre le Kheneg et lOued-Smendou, sur un massif
dont les pentes sabaissent vers cette rivire situe, deux kilo-
mtres de distance. Cette rgion et particulirement les environs
de Tiddi (le Kheneg), taient leur domaine.
Un Lollius Urbicus atteignit les plus hautes positions sous
le rgne dHadrien ; il tait lami dApule, un des meilleurs cri-
vains de lAfrique romaine, et sans doute son alli.
N en 114 Madaure (actuellement Medaourouch au sud-
ouest de Souk-Ahras), Apule commena ses tudes dans sa ville
natale et les complta Karthage ; il parcourut ensuite lOrient
et la Grce et y sjourna longtemps. Imbu de la philosophie grec-
que, naturaliste, physiologiste, initi aux rites des socits secr-
tes de lOrient, il revint Karthage comme professeur et exera
une grande inuence sur son poque. Comme il tait ennemi du
christianisme, les adeptes de cette religion laccusrent de prati-
quer la magie.
Il avait pous, Tripoli, une riche veuve de la famille Gra-
nia, allie celle des Lollius de Cirta, et soutint contre le ls de
____________________
(1) Castellum Mostarense, actuellement Rouffach (Beni-Ziad) et dont
le nom doit subir un nouveau changement.
(2) Poulle (Socit arch. 1875, p. 359 et suiv.).
HISTOIRE DE CONSTANTINE 41
sa femme, le clbre procs, bien connu.
Citons encore Geminius Marcianus, originaire de Cirta, dont
le nom se retrouve sur plusieurs inscriptions. Devenu, aprs une
brillante carrire, proprteur de la province dArabie, il noublia
pas sa patrie, et, par testament, exprima le dsir que sa statue ft
rige sur le forum de Cirta. Les habitants de la ville de dAdraa,
en Arabie, jaloux de lui tmoigner leur reconnaissance, tinrent
honneur dexcuter son vu et dlgurent une dputation des
leurs qui vinrent, vers 165, riger la statue de G. Marcianus,
Cirta et Rome
(1)
.
Septime Svre et J ulia Domna en Afrique. Septime S-
vre, originaire de Leptis (prs Tripoli), porta une grande affec-
tion lAfrique et soccupa avec intelligence des affaires de cette
contre. Il sentoura dAfricains qui se distingurent particuli-
rement dans le barreau et larme. Sa femme, J ulia Domna, Sy-
rienne dorigine, acquit dimmenses domaines en Numidie, par-
ticulirement aux environs de Cuicul (Djemila). Elle est toujours
nomme, dans les inscriptions, sous le titre de Mre des Camps
. Cette colonie fut adjointe, sans doute, vers la n du IIe sicle,
la confdration cirtenne, qui sappela ds lors Rpublique
des cinq colonies .
Les Africains, sil faut en croire Hrodien, mirent Septime
Svre au rang des dieux. On est port supposer que ce prince
spara la Numidie de la Proconsulaire, et y envoya un lgat im-
prial, tandis que lancienne Afrique restait sous lautorit admi-
nistrative du proconsul. Dans ce cas, la rsidence ordinaire du
lgat dut tre Lambse.
La religion chrtienne en Afrique. Mais un lment allait
profondment troubler lAfrique, de mme que le reste de lem-
pire romain. La religion chrtienne qui stait propage dans les
masses durant le cours du IIe sicle, avait pntr sans clat en
____________________
(1) Poulle. Socit arch. 1876-77 p. 535.
42 HISTOIRE DE CONSTANTINE
Afrique, accepte dabord par les humbles. On sait quelles taient
les ides de ces premiers chrtiens : la vieille socit paenne de-
vait disparatre pour faire place au rgne du Christ, cest--dire
lgalit entre tous les hommes. Aucun bien terrestre ne devait
tre conserv, car il fallait ne se proccuper que des prparatifs
pour la comparution prochaine devant le tribunal de Dieu. Ctait
une profonde rvolution dans une socit dont lesclavage tait
une des bases. Lempereur, souverain pontife, divinis aprs sa
mort, tait directement attaqu dans sa puissance, dans sa raison
dtre mme ; enn les Chrtiens refusaient le service militaire et
mprisaient tout ce qui avait t considr comme sacr. Il nest
donc pas surprenant que le pouvoir et cherch sopposer aux
progrs de si dangereux novateurs. Les empereurs exception
faite des folies de Nron le rent dabord avec la plus grande
modration. Domitien, se servant de la loi qui avait t dicte
contre les Druides, prit les premires mesures pour punir ceux
qui judasaient et christianisaient, car, dans lorigine, on confon-
dait les deux cultes. Ses successeurs fermrent les yeux, mais ce
fut alors la populace qui, accueillant les fables les plus ridicules,
sameuta en diffrents endroits contre les Chrtiens et t des ex-
cutions sommaires.
Les premiers martyrs. Trajan inscrivit dans le code le
crime de christianiser. Les nophytes qui manifestaient leur foi
publiquement taient arrts, conduits devant le gouverneur et
sils persistaient, punis de mort. Sous les rgnes dAntonin et de
Marc-Aurle, la religion chrtienne t des progrs en Afrique.
Loin dtre terris par les mauvais traitements, les nophytes
recherchaient avec avidit le martyre et montraient une constan-
ce inbranlable. Septime Svre t poursuivre avec rigueur les
chrtiens dAfrique ; Cirta eut peut tre des martyrs
(1)
.
Lanarchie dont lEmpire fut alors le thtre et laquelle
lAfrique prit une large part, marqua le commenment de la dca-
____________________
(1) Si lon sen rapporte linscription du rempart. Certains assurent
que ces chrtiens furent tus Lambse.
HISTOIRE DE CONSTANTINE 43
dence de la colonisation et de lautorit romaines. Les perscu-
tions religieuses contriburent peu laffaiblissement de la po-
pulation coloniale ; mais elles permirent aux groupes berbres,
rests intacts dans les montagnes recules et sur la ligne des
Hauts-Plateaux, de se rapprocher et denserrer les rgions culti-
ves des plaines.
Querelles religieuses. Aprs avoir pntr, comme nous
lavons dit, dans les basses classes, le christianisme stait r-
pandu dans les rangs moyens de la socit et dans larme. Mais
il avait donn naissance des schismes qui trouvaient toujours
bon accueil en Afrique : des points de dogme taient sans cesse
controverss et les pasteurs entraient frquemment en lutte avec
leurs chefs spirituels. Dans les grandes villes, Karthage, par
exemple, o avait brill Tertullien, les murs trs polices adou-
cissaient, en apparence, ces dbats ; mais, les campagnes de la
Numidie taient habites par une population compose dl-
ments divers, parmi lesquels les indignes romaniss avaient une
grande part car il ne faut pas sy tromper, cest par llment
indigne que la colonisation a t faite. Ctaient, en maints
endroits, des gens grossiers, presque sauvages, ayant comme pas-
teurs des bommes de leur sorte, dont les passions taient vives et
ardentes, et qui employaient volontiers la violence lappui de
leurs arguments.
Anarchie en Afrique dans le milieu du IIIe sicle. La
nouvelle religion ne fut pas du reste la seule cause des troubles
qui dsolrent lAfrique pendant le IIIe sicle.
Caracalla avait tenu honneur de combler de bienfaits le
pays de son pre. Quant son dit dmancipation, il ntait li-
bral quen apparence, car en accordant le titre de citoyen tous
les habitants libres de lempire, il navait eu dautre but que de
se procurer de largent pour le trsor et des hommes pour le ser-
vice militaire. Cette mesure, comme le fait si bien remarquer
44 HISTOIRE DE CONSTANTINE
M. Poulle
(1)
, navait pas modi lancienne classication en vil-
les libres ou municipales et coloniales, de droit italique, de droit
latin, etc. Il est possible cependant que lautonomie de la conf-
dration cirtenne ait reu, cette poque, une grave atteinte.
Dans tous les cas, il ny avait plus de motif pour refuser aux
villes importantes le titre et les prrogatives des municipes. De-
puis quelque temps, la confdration cirtenne stait augmente
dune nouvelle cit, Cuicul (Djemila), o la famille de Septime
Svre possdait de grands domaines ; aussi avait-elle pris le titre
de Rpublique des cinq colonies.
Sous les rgnes de Macrin, 3
e
empereur africain, et dEla-
gabal, ls de Souizs, ancien lgat de la IIIe lgion et gouverneur
de la Numidie militaire, dj forme de fait, sinon de droit, (de
217 222), lAfrique fut mle, de plus en plus, la direction
des affaires de lempire, mais sans grand avantage pour lordre
et les bonnes murs. Alexandre Svre sut alors rtablir la dis-
cipline et les Africains neurent qu se louer de son administra-
tion. Malheureusement, en 235, il tombait sous le poignard du
Goth Maximin, et lanarchie se rpandait de nouveau dans les
provinces. LAfrique saisit cette occasion de donner au monde
un nouvel empereur ; le vieux proconsul Gordien fut proclam,
presque malgr lui, par les citoyens de Karthage, et les soldats
de la IIIe lgion appuyrent ce choix (237). Mais bientt le s-
nateur Capellien qui gouvernait les Maurtanies et disposait de
soldats aguerris par les luttes incessantes contre les Berbres,
envahit la Numidie et crasa, auprs de Karthage, Gordien et
son ls.
Ctait le triomphe de Maximin et lon sait quil fut suivi de
cruelles reprsailles : la IIIe lgion fut licencie et comme la Nu-
midie parat avoir soutenu les usurpateurs, il est probable quelle
fut svrement punie.
Le succs de Maximin fut aussi phmre que celui de
ses prdcesseurs et lanarchie se rpandit de nouveau dans les
____________________
(1) Loc. cit. p. 115. Voir en outre J ul. Capitolin et Lampride.
HISTOIRE DE CONSTANTINE 45
provinces. Le proconsul dAfrique Sabinianus, se mit en tat de
rvolte contre le jeune Gordien III, qui avait t proclam, et en-
tra en lutte contre le proeses de la Maurtanie, dle lempe-
reur. La Numidie fut le thtre dune partie de la campagne. En
quelques annes, cinq empereurs se succdrent, et quels empe-
reurs ! LArabe Philippe, un brigand de grands chemins (244),
Dcius (249), Gallus (251), le Maure Emilien (253). Enn, en
253, Valrien, ancien lgat de la IIIe lgion, sempare de lauto-
rit suprme et prote de son passage aux affaires, pour reconsti-
tuer cette lgion licencie prcdemment.
Ce fut sans doute dans la seconde moiti du IIIe sicle que
la confdration des quatre colonies fut dissoute et que le pays se
trouva soumis aux conditions ordinaires des autres provinces de
lempire ; mais la date de cette modication administrative man-
que et on nen connat ni lauteur, ni les motifs, ni les faits qui ont
accompagn son excution
(1)
.
Rvoltes des Indignes. Rien ne pouvait tre plus favora-
ble la reconstitution de la nationalit berbre que cette dsorga-
nisation de tout ce qui avait fait la force des conqurants. Aussi les
rvoltes des indignes deviennent-elles incessantes. Cest de la r-
gion montagneuse comprise entre Icosium (Alger), Sitis (Stif) et
la mer, quelles partent. Le lgat de la Numidie veut donner la main
un ofcier, nomm Gargilius, qui commandait, Auzia (Aumale),
la cohorte des cavaliers maures, mais celui-ci tombe dans une em-
buscade tendue par les Babares, et prit en combattant. Les rebel-
les, conduits par quatre chefs berbres, savancent en vainqueurs
jusquaux environs de Milev (Mila) et franchissent la limite de la
Numidie, en portant partout le pillage et la dvastation.
Division de la Numidie en militaire et civile. Le lgat C.
N. Dcianus (Decimus), proprteur de Numidie met en pice les
____________________
(1) Aurlius Victor, Vopiscus (hist. de Probus), Zozime I. Eutrope,
Mamertin, P. Orose.
46 HISTOIRE DE CONSTANTINE
rvolts, mais il trouve derrire eux les Quinquegentiens, conf-
dration de cinq tribus habitant les montagnes que nous appelons
La Grande Kabilie (Mons Ferratus) et il doit lutter longuement
contre eux. On se trouvait alors dans la priode des trente tyrans,
et la Numidie devint le thtre dune nouvelle rvolte dont le
Berbre Aradion tait le chef. Le gnral Probus dut venir en per-
sonne combattre le rebelle, quil tua en combat singulier (270).
Pour honorer son courage, il lui t lever par ses soldats un tom-
beau de deux cents pieds de largeur, que certains rudits ont cru
retrouver dans le Medracen. Quelques annes plus tard les Quin-
qugentiens stant de nouveau insurgs, la situation tait tel-
lement grave que Maximien Hercule, associ lempire, passa
en Afrique pour mener la campagne contre eux. Aprs en avoir
triomph, non sans peine, et les avoir chtis dune manire terri-
ble, Maximien t subir la Maurtanie une nouvelle division, en
crant la province Stienne. Quant la Numidie, elle fut divise
dnitivement en territoire civil et territoire militaire, le premier
sous le nom de Numidie Cirtenne, avec Cirta comme chef-lieu
et le second sous le nom de Numidie militaire
(1)
. Lambse cessa
alors dtre le sige de la IIIe lgion qui fut rpartie dans les pos-
tes avancs (397).
On ne rencontre plus la mention des cinq colonies depuis
lpoque dAlexandre Svre. Cen tait fait aussi des franchises
municipales dont les colonies avaient joui jusqualors, protant
de leurs ressources et en disposant leur gr. Tout cela chan-
gea sous Diocltien, dit M. Poulle, et la situation alla en sag-
gravant sous ses successeurs. Les impts que percevait lempire
ne purent plus subvenir aux frais de la nourriture dune foule de
malheureux On fut contraint, dabord, de rejeter une partie des
dpenses publiques sur les budgets des cits, puis de leur prendre
une partie de leurs revenus, et, enn, de les indemniser, aprs
les avoir appauvries, dobliger les dcurions subvenir, sur leurs
propres biens, aux dpenses de leurs villes.
____________________
(1) Poulle. Maurtanie. Socit arch, p. 119, 120, 494 et suiv. (1863
et 1877). Vue 59 sur 768
HISTOIRE DE CONSTANTINE 47
Grandes perscutions contre les Chrtiens, A partir du
milieu du IIIe sicle, la lutte contre le Christianisme atteignit sa
priode aigue. Certains empereurs, comprenant que lexistence
mme de lempire tait menace, prescrivirent les mesures les
plus rigoureuses. Dcius organisa, dune manire rgulire, la
perscution (250). Valrien dicta des lois non moins svres.
Cependant, dans le dernier tiers du IIIe sicle, grce lanarchie
gnrale, la perscution contre les Chrtiens se modra ; les pr-
tres de la nouvelle religion purent se runir en concile, pour es-
sayer de sentendre sur diffrents points contests, de dogme et
de rite. En somme, tant quils ne safchaient pas et nattaquaient
pas directement la majest de lempereur et les lois existantes,
les Chrtiens pouvaient exercer leur culte, sans tre trop inqui-
ts. Mais en 303, Diocltien, cdant aux instances de son csar
Galre, appliqua la loi de proscription qui porte le nom ddit de
Nicomdie (14 des Calendes de juin 303). Les mesures prescri-
tes taient terribles : destruction des glises, des livres et des ob-
jets servant au culte ; mise hors la loi de tous les Chrtiens, dont
les biens taient saisis et qui devaient eux-mmes tre livrs au
bourreau.
Cet dit fut excut, en Afrique, comme partout. Munatius
Flix, amine perptuel Cirta, se t remarquer par son ardeur
et sa violence. Gnralement, les Chrtiens restrent fermes dans
leur foi, au milieu des tortures, et un certain nombre de prtres
subirent le martyre plutt que de remettre aux perscuteurs leurs
livres et leurs vases sacrs quils avaient cachs. Mais en plu-
sieurs endroits, les pasteurs faiblirent, renirent leur foi et livr-
rent le dpt sacr.
Faiblesse de lglise de Cirta. Lglise de Cirta, terro-
rise par Munatius Flix, reprsentant de lancienne religion, ne
t aucune rsistance. Dans cette circonstances, dit M. Poulle,
lvque de Cirta, Paulus, les prtres, les diacres, les lecteurs et
tous les employs qui remplissaient lglise des fonctions dor-
dre infrieur, se signalrent par une grande faiblesse : ils livrrent
48 HISTOIRE DE CONSTANTINE
les objets du culte, les colliers dor et dargent, les cassolettes,
les lampes, plus de trente-cinq volumes des livres sacrs .
Par lordre du amine les glises furent renverses et lon sem-
para non seulement des objets du culte, mais encore dune grande
quantit de vtements que la charit des dles destinait aux pau-
vres, ce qui semble indiquer que les nophytes malheureux, les
esclaves recevaient un costume dcent en tant admis dans lgli-
se. Deux sous-diacres, Marculius et Catulinus, seuls, refusrent
de se soumettre et furent cruellement maltraits
(1)
.
Les jours thurifraires. Cette perscution ntait que
le prlude de violences plus grandes encore ; il ne sufsait pas
davoir dtruit les glises et les objets matriels du culte, on allait
sen prendre aux consciences et forcer les chrtiens se dnoncer
eux-mmes. Lempereur, par un nouvel dit (de la n de 303 ou
du commencement de 304), dsigna un certain nombre de jours
pendant lesquels chacun devait venir, publiquement, sacrier aux
dieux. Des autels furent dresss sur les places publiques et tout
habitant y tait conduit et contraint dy clbrer le culte de Rome.
On appela ces priodes les jours thurifraires (dies thuricatio-
nis), et il faut avouer que ctait un excellent moyen de reconna-
tre les chrtiens qui, sans afcher leurs croyances, taient sincre-
ment convertis. Valerius Florus, praeses de la Numidie militaire,
se t lexcuteur de ces mesures. Le sang des chrtiens coula
ots en Afrique, durant cette priode appele lre des martyrs.
____________________
(1) Voici, du reste, le rsum qui est donn de cette scne par Morcel-
li : Munatius se prsente lglise et somme Paulus, au nom de lempereur,
dapporter les critures de votre loi et tout ce que vous avez ici. Lvque
rpond : Ce sont les lecteurs qui possdent les critures. Quant nous, nous
vous abandonnons ce que nous avons ici. Alors le mobilier de lglise est
livr, en prsence des prtres, diacres, sous-diacres et employs subalternes.
On y remarque deux calices dor, six calices et six burettes dargent, etc.
Puis le amine, aid par ses agents, saisit les vtements prpars, en grand
nombre, pour les besoins des pauvres ; on visite la bibliothque, le cellier
et, enn, les cellules des lecteurs, qui sempressent de remettre les livres
sacrs ; quelques-uns dentre eux dclarent mme que, sils en possdaient
davantage, ils les livreraient galement. (Africa chistiana).
HISTOIRE DE CONSTANTINE 49
Cirta et ses environs devinrent le thtre de nombreuses ex-
cutions : le fanatisme de Flix et la rigueur de Florus furent ing-
nieux pour occuper les bourreaux. En outre des chrtiens J acques
et Marien torturs Cirta en 259, puis excuts Lambse et que
lglise a admis au nombre de ses saints, une grande inscription
grave sur le rocher, droite de lentre du ravin du Rumel, nous
transmet les noms dun groupe de martyrs qui ont d tre excu-
ts avec les prcdents. Ctaient, sans doute, dhumbles artisans
ou cultivateurs, originaires dun bourg nomm Hortensia, en Bi-
zacne.
Citons encore linscription recueillie aux Beni-Ziad (Mas-
tar), et qui rappelle que le sang dautres martyrs a t pieusement
recueilli.
Tyrannie de Galre. Constantin et Maxence. Nous
voici arrivs lune des priodes les plus importantes de lhistoi-
re de Cirta. En 305, Dioclitien et Maximien Hercule ayant abdi-
qu en faveur des csars, Constance Chlore et Galre, ceux ci se
partagrent lempire ; et, bien que Constance et lAfrique dans
son lot, il en abandonna ladministration Galre, qui t encore
gmir ces malheureuses provinces sous sa tyrannie. Le 25 juillet
306, Constance tant mort, les troupes proclamrent Auguste,
son ls Constantin, tandis que Galre accordait Svre le mme
titre. Peu aprs, Maxence, ls de Maximien Hercule et gendre de
Galre, ayant gagn lappui du Prfet du Prtoire, prit aussi la
pourpre et fut acclam par les soldats (25 Oct. 306).
Usurpation dAlexandre. Le Prfet du Prtoire exerait
alors une autorit administrative sur la province dAfrique. Or,
Anulinus avait Karthage, comme lieutenant, un certain Alexan-
dre, originaire de Pannonie, selon Aurlius Victor, vieux soldat
affaibli par lge. On lui avait donn dabord le titre de comte et,
aprs le dpart du proconsul, il fut lev aux fonctions de vicaire
dAfrique (Mars 306). Il reut probablement la mission de pro-
clamer Maxence dans les provinces africaines ; mais les troupes
50 HISTOIRE DE CONSTANTINE
tenaient pour Galre, en raison des faveurs dont il les comblait.
Elles refusrent de reconnatre lusurpateur et prirent, par terre,
le chemin de lOrient. On ignore pour quel motif elles se virent
contraintes de revenir sur leurs pas et de rentrer Karthage, o
elles retrouvrent leur gnral Alexandre. Lanarchie tait alors
son comble en Afrique. Sur ces entrefaites, on apprend la mort
de Galre et, aussitt, les troupes dlies de leur serment, veulent
nommer un empereur et proclament leur vieux gnral Alexandre
qui essaie, en vain, de rsister cet excs dhonneur. Malgr lui,
il laccepte, mais, dans lexercice du pouvoir, se montre absolu-
ment incapable (308).
Concile de Cirta. Revenons Cirta. Aprs labdication
de Diocltien, les perscutions avaient cess : chrtiens et paens
restaient en prsence, mais une sorte de trve avait suspendu
les hostilits. Lvque de Cirta, le faible Paulus, tant mort, un
concile se runit dans cette ville, le 4 Mars 306, pour lui don-
ner un successeur et soccuper des intrts de la religion. Dix
vques de la Numidie, parmi lesquels les deux Donat, y assist-
rent, daprs les actes que nous a conservs Saint-Augustin, sous
la prsidence de Secundus, vque de Ticisis
(1)
alors primat de
la Numidie. Comme les glises, dmolies deux ans auparavant,
navaient pas t rebties, lassemble fut tenue dans la maison
dun particulier, Urbain Donat, ou Urbain Carisus
(2)
.
La runion fut tumultueuse car on voulait commencer par
une confession gnrale et les prtres saccusrent mutuellement
dindignit. Ceux qui avaient t fermes pendant la perscution
reprochrent aux autres leur faiblesse et les appelrent tradi-
teurs . Ces derniers se dfendirent comme ils purent en accusant
leurs adversaires de divers crimes. Lun deux Purpurius, auquel on
____________________
(1) Actuellement An El Bordj, au sud de Sigus. Il faut remarquer
que ces vques taient en ralit de simples curs, ainsi que cela a t par-
faitement tabli par labb L. Godard, dans la Revue Africaine, 2e anne,
p. 399).
(2) Poulle, loc. cit., p. 486.
HISTOIRE DE CONSTANTINE 51
avait reproch le meurtre de deux enfants de sa sur, dans la pri-
son de Mila, reconnat le fait, sen glorie et scrie :
Pensez-vous mintimider et meffrayer comme les autres ?
Et vous-mmes, comment vous tes-vous tirs de la prison o
vous tenait le curateur, si ce nest pas par un sacrice peu avoua-
ble ? Quant- moi, jai tu et je tuerai encore tous ceux qui sont
contre moi ! Voil le spectacle que donnaient les Chrtiens, au
moment o la perscution venait peine de cesser et o le triom-
phe tait proche.
Divisions entre les Chrtiens. Les traditeurs Effray par
ces violences, Secundus arrta les confessions et lon procda
llection au milieu du tumulte. Les vques proposaient Sylvain,
mais le peuple scria : Nous voulons un homme de notre ville,
sans reproches ; Sylvain est un traditeur. Cependant, dit
M. Poulle, les personnages les plus importants et les plus pieux
avaient t enferms dans le cimetire des martyrs , et ne pu-
rent prendre part llection. Elle fut faite par les hommes de
peine du champ de Mars et de lamphithtre, qui proclamrent
Sylvain. Lun deux, Mutus, le prenant sur ses paules, le porta
au sige piscopal.
La division qui allait tre si funeste aux chrtiens, et par
suite la domination romaine, stait manifeste au concile de
Cirta, et cest pour cela que nous sommes entrs dans les dtails
qui prcdent ; le schisme de Donat allait clater. Cest donc avec
raison que Saint-Augustin a dit : Le parti de Donat tire son ori-
gine de la Numidie. Ce sont les Numides qui ont commenc la
division, le tumulte, le scandale, et qui ont cherch faire natre
cette plaie effroyable de lglise
(1)
.
Les provinces africaines reconnaissent lautorit dAlexan-
dre. Pendant que Cirta tait le thtre de ces vnements,
Maxence, aprs avoir dfait et mis mort Svre, stait empar
de Rome et de toute lItalie.
____________________
(1). De Pastor. tract.
52 HISTOIRE DE CONSTANTINE
Absorb par le soin dasseoir sa puissance, il navait pas le
loisir de soccuper de lAfrique o Alexandre continuait rgner,
tranquillement tabli Karthage, sans paratre sinquiter du len-
demain. Les provinces ne voyant aucun autre chef, avaient ni
par reconnatre lusurpateur.
Cirta ne t pas exception et nous en avons la preuve par
une inscription trouve dans les fondations de la maison Moreau,
place du Palais. Cest une ddicace Notre Seigneur Lucius
Domitius Alexander, pieux, heureux, invaincu, propagateur de
tout le genre humain et du nom romain. Lauteur qui nous est
connu est Scironius Pasicratis, gouverneur des Numidies
(1)
.
Ce pluriel nous prouve en outre que ladministration des territoi-
res militaires et civils tait alors runie dans la mme main.
Mort dAlexandre. Destruction de Cirta par les lgions de
Maxence. En 311, Maxence, pouvait enn dtacher quelques
troupes, les plaa sous le commandement du prfet du prtoire
Rufus Volusianus et du gnral Zonas, et les envoya en Afrique
pour combattre Alexandre. Vaincu dans un seul combat, lusurpa-
teur se rfugia Cirta, laissant les vainqueurs mettre Karthage
feu et sang. Peu de temps aprs, Alexandre tait pris et trangl.
Lhistoire ne nous dit pas dans quelles conditions Cirta tomba
aux mains des lgions de Maxence, ni dans quel lieu lusurpateur
fut pris. Ce que lon sait, cest que la vieille cit royale berbre
fut dtruite de fond en comble par les vainqueurs. Nous ignorons
galement le sort du prolixe Pasicratis, mais il nest pas tmraire
de conjecturer quil fut le mme que celui de son matre. Cirta
atteignait avant cette destruction, la plus grande splendeur : les
dices publics, les statues, les arcs de triomphe dcoraient ses
rues et ses places ; quatre ou cinq ponts avaient t tablis sur le
ravin ; leau amene de la source de lOuad bou Merzoug (Am-
saga), coulait en abondance et remplissait les immenses citernes
tablies partout.
____________________
(1) Cette importante inscription a malheureusement disparu.
HISTOIRE DE CONSTANTINE 53
Mort de Maxence, triomphe de Constantin. Maxence t
cruellement expier lAfrique ce quil appelait son manque de
dlit : un grand nombre de cits furent livres aux ammes ;
les principaux citoyens poursuivis, dpouills, prirent dans les
tortures ; les campagnes mme, furent lobjet dune dvasta-
tion organise. Par bonheur ce rgime fut de courte dure. En
312, Constantin envahit lItalie, o Maxence lattendait avec
toutes ses troupes, renforces dun grand nombre dAfricains.
Dfait par son comptiteur, il prit en se noyant dans le Tibre
(28 Oct. 312).
Cirta, releve par Constantin, reoit son nom. La chute
de Maxence fut accueillie en Afrique avec des dmonstrations de
joie. On dit que Constantin envoya la tte du tyran Karthage,
qui avait tant eu se plaindre de lui. Ainsi, dit Morcelli
(1)
, ce-
lui-l mme qui, pendant ce sa vie avait t le au de lAfrique,
devint le sujet dune vive allgresse. Le vainqueur sappliqua
panser les plaies de lAfrique : des secours en argent expdis,
les impts diminus, les biens consqus rendus leurs propri-
taires et les cits releves de leurs ruines. Les villes lui levrent
des arcs de triomphe et des statues ; le sacerdoce fut dfr sa
famille par les magistrats, qui, alors ne pouvaient tre chrtiens.
Constantin accueillit avec un vritable clectisme ces manifes-
tations paennes et laissa tablir en Afrique le culte de la gens
Flavia, laquelle il prtendait se rattacher, tandis quailleurs, il
se montrait lennemi du paganisme et le zlateur de la religion
chrtienne.
Cirta reconstruite par ses ordres, recouvrant une splendeur
nouvelle reut son nom en signe de reconnaissance. Ds lors
lancienne et glorieuse appellation numide tomba dans loubli et
la ville berbre conserva, sous toutes les dominations, le nom de
Constantine(313). Une inscription qui se trouvait grave sur le
tretrapyle dtruit lors de louverture de la rue Nationale, clbre
____________________
(1) Africa christiana T. II, p. 207.
54 HISTOIRE DE CONSTANTINE
le succs de Constantin, restaurateur de la libert, sauveur de
tout lunivers.
(1)
.
Elle est due J ulius J uvnalis, rational de la Numidie et des
Maurtanies, patron des colonies, qui a rempli lgard du nou-
vel empereur, le rle de Pasicratis pour Alexandre.
Schisme des Donatistes. La victoire du nouvel empereur,
celui qui, selon une inscription de Cirta, avait rtabli et fait briller
dun nouvel clat, par son heureuse victoire, la libert crase
sous les tnbres de la servitude
(2)
, consacrait le triomphe d-
nitif de la religion chrtienne dont le Dieu avait si manifestement
protg ses armes. Malheureusement, les chrtiens ne protrent
pas un seul jour de leur succs, car la scission profonde qui stait
manifeste dans le concile de Cirta, clata, avec une violence ex-
trme, en 311, Karthage, o un nouveau concile avait t runi.
Une vritable conspiration sourdit entre tous ces prtres ruraux,
dcors du nom dvques, hommes gnralement rudes et gros-
siers, mais qui avaient rsist courageusement aux perscutions.
Et alors quils comptaient recueillir les fruits de leur constance,
ils se voyaient supplants dans tous les honneurs, par les lches,
quils trissaient de lpithte de traditeurs ! Entrans par Do-
nat, vque des Cases noires, bourgade ignore de lAours
(3)
; ils
rompirent dnitivement avec ce clerg, qui avait faibli dans les
preuves et qui prtendait recueillir le bnce de la fermet des
autres. Les Donatistes se retirrent dans leurs campagnes et ainsi
se trouva consomm un schisme que les cultivateurs embrass-
rent avec ardeur. Ces campagnards fanatiss par leurs pasteurs, en
butte la perscution des Orthodoxes, ne tardrent pas se livrer
des dsordres et des dvastations dont nous naurons que trop
souvent loccasion de parler. Constantin essaya en vain de rta-
blir la paix dans lglise africaine. Il runit cet effet plusieurs
____________________
(1) Rev. Afr., n 70, p. 242.
(2) L. Renier I. R. de lAlg., n 1847. Qui libertatem tenebris servitu-
tes oppressam su felici victori nov luce iluminavit et revocavit.
(3) Peut-tre An-el-Kar, dont le nom antique tait Casal.
HISTOIRE DE CONSTANTINE 55
conciles en Europe, mais le schisme saccentua de plus en plus,
et lempereur nit par donner son vicaire, en Afrique, lordre de
svir contre les Donatistes. Pendant ce temps, les indignes des
tribus, exempts des soucis religieux, sapprtaient au combat.
Modications administratives dictes par Constantin.
Ladministration des provinces fut profondment modie par
Constantin, dans le sens de la centralisation. LAfrique, moins la
Tingitane, releva de la prfecture dItalie, et se trouva place sous
lautorit de son Prfet du Prtoire. Un personnage consulaire,
rsidant Constantine, administra, sous ses ordres, la Numidie.
Un ofcier, portant le titre de Comte dAfrique, y reprsenta pour
les choses militaires, le Magister peditum, sorte de ministre de
la guerre, et eut sous ses ordres seize prposs des limites, com-
mandant les postes avancs du sud-est et de louest.
Sous le bas-empire, lorganisation des assembles provin-
ciales fut modie: le culte de lempereur ayant disparu, leurs
attributions religieuses cessrent, et le concilium, devint sous
la prsidence du prfet, une assemble purement administrati-
ve, charge dclairer ce fonctionnaire et de lui prter un appui
moral. La centralisation tablie par Constantin t cesser ce qui
restait dautonomie dans les provinces. Lempereur voulut tout
diriger du fond de son palais et dans ce but les fonctions furent
multiplies. Des Curiosi, inspecteurs plus ou moins occultes, fu-
rent chargs de surveiller les fonctionnaires provinciaux et de
rendre compte de leurs moindres actes ; en mme temps, les cits
reurent des dfenseurs (defensores), dont la mission consistait
protger les citoyens contre la tyrannie des agents du prince
(1)
.
Pour les impts, lempereur ordonna que les rles en soient
dresss par le tabularius de la cit, contraint de distribuer cha-
que contribuable un extrait individuel, aprs quoi, le recouvre-
ment pourrait commencer par les soins des agents subalternes du
procurator.
____________________
(1) Pallu de Lessert, loc. cit.
56 HISTOIRE DE CONSTANTINE
Le gouverneur de la Numidie centralise, ds lors, tous les
pouvoirs, et rgle les dtails de ladministration tous les de-
grs. Nous possdons une copie de larrt du snateur Ulpius
Maricianus, gouverneur de la Numidie sous lempereur J ulien
(361-63), qui, aprs avoir t grav sur lairain, tait afch la
porte du palais. Ce texte, retrouv Timgad, nous donne des ren-
seignements de premire importance.
Aprs avoir x lordre et le rang des personnages qui
avaient le droit de prsenter leurs hommages au gouverneur, dans
certains cas, cest--dire :
Les snateurs, les comtes de premier ordre ;
Les comtes de second ordre (cubicularii, etc.) ;
Les ex-comtes, chefs dadministration, les palatini cohor-
talini, etc., formant les auxiliaires des hauts magistrats ;
Les coronati (prtres des provinces) ;
Et, enn, les autres fonctionnaires sous les ordres du gou-
verneur.
Il dtermine les droits que les fonctionnaires de lordre ju-
diciaire pourront percevoir des plaideurs. En raison de lavilisse-
ment du numraire, cest le modius (mesure de 8 litres 75 centili-
tres) de bl qui sert dtalon ; mais on peut, nanmoins, payer en
argent sur le taux du cours Rome.
Lofcium, ou tribunal, se compose :
1 du princeps, ou prsident, sorte de secrtaire gnral
ayant la direction du personnel ;
2 du Cornicularius, quon peut assimiler nos grefers en
chef, charg de surveiller la rdaction des sentences ;
3 du commentariensis, chef de la haute police et directeur
des prisons, charg de lexcution des jugements et de la remise
des citations, comme nos huissiers actuels ;
4 des scolastici et des exceptores, quon peut assimiler aux
avous et aux avocats, compltant, avec le libellensis, charg de
prendre note des pices remises, le personnel du tribunal.
HISTOIRE DE CONSTANTINE 57
A Cirta, les honnoraires du princeps, pour toute course en
ville taient de cinq modius de bl ; au dehors, jusqu dix milles,
sept modius avec augmentation de deux modius par chaque di-
zaine de milles, et, enn, de cent modius, pour un voyage au-del
de la mer.
Le cornicularius et le commentariensis recevaient, pour
leurs honoraires, environ moiti de ce qui prcde.
Quant aux scholastici et exceptores, ils recevaient, cha-
cun, cinq modius, pour la postulation, et avaient droit, ensuite,
dautres quantits pour chaque acte de la procdure, ainsi que
dans les affaires juges sommairement
(1)
.
Lutte entre les Donatistes et les Orthodoxes. Constan-
tine, rebtie, continuait tre divise par les luttes des Donatis-
tes et des Orthodoxes. Lvque Sylvain qui penchait pour les
premiers ne tarda pas tre accus par ses ennemis de crimes de
toutes sorte ; on alla jusqu lappeler traditeur. Le consulaire Ze-
nophile, qui commandait la province, le condamna lexil (320),
de sorte que Sylvain fut lev par ses adeptes au rang de martyr
(2)
.
Il est probable que les Donatistes semparrent ensuite de lauto-
rit Constantine, car, en 330, lempereur envoya aux vques
de Numidie des lettres dates de Sardiques par lesquelles il or-
donnait quune nouvelle basilique fut construite, ses frais, par
les Orthodoxes, en remplacement de celle dont les Donatistes
staient empars Constantine. Tout ce qui appartenait cette
glise tait tomb au pouvoir des Donatistes. An que les Ortho-
doxes ne fussent pas privs dun temple o ils pussent se runir
seuls, le trs pieux empereur stait charg de faire construire
une basilique spciale pour leurs assembles. Mais, peine cet
dice avait-il t achev, les Donatistes sen taient empars et
malgr les avertissements de lempereur et des magistrats, ils ne
____________________
(1) Voir cette inscription avec les commentaires de MM. Poulle et
Cagnat, dans le Recueil de la Socit archologique, 1882, p. 401 et suiv., et
1883-4, p. 264 et suiv.
(2) Morcelli. Africa christiana. T. II, p. 224.
58 HISTOIRE DE CONSTANTINE
staient pas dtermins le rendre. Alors Zezius, vque de
Constantine, et, avec lui, les prlats des villes voisines, qui tout
en dplorant ces vnements ntaient pas davis quon ust de
violence contre les Donatistes, crivirent Constantin, pour de-
mander un terrain domanial an dy construire une glise
(1)
Peu de temps aprs devait tre commence la basilique qui occu-
pait lemplacement de lHtel de Paris actuel et la rue Caraman,
jusqu limpasse.
Dvastations des Donatistes. Les Circoncellions. A
Constantine, on le voit, les deux sectes essayaient de vivre cte
cte : ctaient les modrs. Mais, dans les campagnes, de la
Numidie, surtout, il en tait autrement. Les Donatistes, surexcits
par les prdications enammes de leurs pasteurs, ne tardrent
pas se runir en bandes et parcourir le pays, dans le but, di-
saient-ils, de faire reconnatre la saintet de leur foi. Leur cri de
ralliement : Laudes Deo (Louanges Dieu !) fut bientt redout
comme un signal de pillage et de mort. Faisant profession de m-
priser les richesses de la terre et de vivre dans la continence, ils
ne tardrent pas riger en principe la destruction de tout bien,
comme ne pouvant que nuire au salut. Ils nont, du reste, rien
perdre, car la plupart sont des esclaves fugitifs ou librs, des
malheureux ruins par les guerres civiles et les exactions du sc.
Ils prtendent tablir lgalit en supprimant les biens et faire le
salut des riches en les ruinant.
Ces bandes, qui rappellent celles de la J acquerie, satta-
qurent dabord aux fermes isoles ; cest pourquoi les gens qui
les composaient furent stigmatiss du nom de Circoncellions, de
Circumiens cellas (rdant autour des fermes). Leur quartier g-
nral tait Thamugadi (actuellement Timgad), belle colonie de
lpoque de Trajan, situe au pied de lAours, peu de distance
de Lambse.
____________________
(1) Africa Christ. (Morcelli). T. II, p. 234. Cette glise, dont on a re-
trouv les vestiges, occupait une partie de lemplacement de lhpital mili-
taire actuel, dans la Kasba.
HISTOIRE DE CONSTANTINE 59
Perscutions des Donatistes. Leurs reprsailles. La lut-
te entre les Orthodoxes et les Donatistes devint bientt acharne.
Les perscutions contre les schismatiques commencrent et furent
suivies de sanglantes reprsailles. Lorsque Constant fut rest seul
matre de lempire(340), il prta loreille aux plaintes des Orthodo-
xes dAfrique, et envoya dans cette province deux ofciers, Paul
et Macaire, avec les instructions les plus svres. Leur arrive fut
le signal dune leve de boucliers de tous les Donatistes. Vaincus
et pourchasss comme des btes fauves, ceux-ci se cantonnrent
dans lAours et y rsistrent avec lnergie du dsespoir. Mais
les troupes de lempire triomphrent de leur courage et leur d-
faite fut suivie dune perscution terrible, dirige par Macaire.
Lempereur J ulien, pour se venger de lAfrique, qui avait t
dle son comptiteur Constance, accorda des faveurs aux Do-
natistes, et ceux-ci perscutrent leur tour les Orthodoxes avec
la plus grande cruaut. Ces fureurs arrachent Ammien Marcel-
lin le cri suivant : Il ny a pas de btes si cruelles aux hommes
que la plupart des chrtiens le sont les uns aux autres !
(1)
. Saint
Augustin, non moins scandalis, dit tristement : Les exemples
quils donnaient (les Chrtiens) ntaient rien moins qudiants
et les anciennes agapes staient transformes en orgies, dans les
temples mmes
(2)
.
Vers 370, Saint-Optat occupait le sige de Mila et crivait
le rcit des perscutions contre les Orthodoxes et sa philippique
contre les Donatistes.
Rvoltes de Firmus et de Gildon. La rvolte du berb-
re donastiste Firmus, en 372, permit de mesurer tout le terrain
gagn en Afrique par les indignes, au dtriment de la civilisa-
tion romaine, pendant les longues annes de guerres civiles que
lAfrique venait de traverser. Vers la n du IVe sicle, nouvel-
le rvolte berbre. Cest Gildon, frre de Firmus, que, le ls de
Thodose, associ lempire, avait eu le tort de placer la tte des
___________________
(1) Lib. XXII, cap. V.
(2) Sermon 273.
60 HISTOIRE DE CONSTANTINE
troupes dAfrique. Il se dclare indpendant et veut former un
royaume indigne. Honorius, encore enfant, occupait alors le
trne dOccident, sous la tutelle de Stilicon. Des troupes sont
enn envoyes en nombre sufsant, contre Gildon qui est dfait
et tu prs de Tbessa, o il avait attendu les troupes impriales
dix fois moins nombreuses que les siennes (398). La chute de
Gildon fut suivie de nouvelles perscutions contre les Donatistes
qui lavaient soutenu. Optat, vque de Thamugadi, quon sur-
nommait Gildonianus, parce quil avait soutenu ardemment le
rebelle, fut jet en prison et y prit, Honorius interdit absolument
le culte paen.
Les Vandales en Espagne. Au commencement du Ve
sicle, lanarchie est partout dans lempire. Les peuples du nord
staient rpandus sur lEurope et avaient atteint lEspagne. Un de
ses groupes, les Vandales, aprs avoir t crass et rejets par les
Goths dans les montagnes de la Galice (416-18), avaient conquis
lAndalousie, battu les Alains et tabli leur suprmatie sur lEs-
pagne, malgr les efforts des Romains aids des Goths (422). Au
moyen de vaisseaux trouvs, dit-on, par eux Carthagne, ils
staient mis sillonner la Mditerrane et avaient pu jeter des
regards sur cette Afrique, objet de convoitise pour les barbares.
Boniface appelle les Vandales. Dans la mme anne (422),
le gnral Boniface, qui avait pass une partie de sa carrire mi-
litaire dans la Maurtanie, tait nomm gouverneur de lAfrique
par Honorius. A la mort de ce prince, la docte Placidie, tutrice du
jeune Valentinien III, prit la direction de lempire, avec le titre
dAugusta. Ce fut alors que, desservi auprs de limpratrice, ac-
cus davoir pous une princesse arienne de la famille vandale
(1)
et de viser lindpendance, il fut somm de venir se disculper
____________________
(1) Selon le gnral Creuly, la personne pouse par Boniface, nom-
me Plagie, tait plus probablement une dame romaine ayant des proprits
en Afrique. (Soc. Arch. 1858-59, p. 10, 16).
HISTOIRE DE CONSTANTINE 61
la Cour ; mais il se garda de sy rendre et bientt, les troupes im-
priales, envoyes en Afrique, semparrent de Karthage (427).
Se voyant perdu, le gouverneur de lAfrique commit alors
la faute dentrer en pourparlers avec Gensric, roi des Vandales,
et de souscrire un trait par lequel il lui abandonnait les trois
Maurtanies, la condition que celui-ci lui fournit des soldats
pour rsister larme de limpratrice. Les Vandales ne devaient
pas dpasser, lEst, la rivire de Constantine.
Ayant franchi le dtroit dans le mois de mai 427, les Barba-
res savancrent comme une trombe vers lest, suivis dun grand
nombre dindignes, car les populations souvrirent devant eux,
sans essayer une rsistance inutile, puis se lancrent dans leur
sillon.
Les Vandales envahissent la Numidie. Sur ces entrefai-
tes, Placidie ayant reconnu les calomnies dont Boniface avait
t lobjet, se rconcilia avec lui et lui rendit sa faveur. Saint-
Augustin, ami du gnral, servit de mdiateur entre lui et lim-
pratrice, mais il tait trop tard pour lAfrique, car les Vandales,
loin dcouter les propositions de ceux qui les avaient appels et
prtendaient maintenant les exhorter retourner chez eux, fran-
chirent lAmsaga et envahirent la Numidie, Boniface leur ayant
livr bataille en avant de Calama (Guelma), fut dfait et contraint
de se rfugier derrire les remparts de Bne, o Gensric vint
lassiger. Aprs une longue rsistance, durant laquelle Saint-
Augustin cessa de vivre, Boniface se vit contraint dabandonner
cette mtropole aux Vandales(431).
Fondation du royaume vandale Karthage. Les Maur-
tanies et la Numidie appartenaient, de fait, Gensric ; un trait
sign le 11 fvrier 435, avec lempire, len reconnut le matre
lgitime. On avait espr, par ce sacrice, sauver la province de
lAfrique propre ; mais en 439, le roi vandale, protant de lab-
sence dAtius, occup dans les Gaules, marcha inopinment sur
Karthage et sen empara. Cette fois, le royaume vandale dAfrique
62 HISTOIRE DE CONSTANTINE
tait fond et la dernire province perdue pour lempire.
La Numidie est restitue lEmpire. Que devint Constan-
tine pendant toutes ces convulsions ? Lhistoire ne nous le dit pas,
et nous devons supposer que ses habitants nopposrent aucune
rsistance aux Vandales, puisque ce fut auprs de Guelma que
Boniface essaya de les arrter. Les luttes religieuses navaient
pas seulement annihil les forces de la population coloniale, el-
les avaient, en outre, ruin tant de gens, fait tant de mcontents,
sem tant de haines, que les Barbares furent accueillis comme
des librateurs. Catholiques ariens, les Vandales taient les enne-
mis ns des Orthodoxes.
Ceux-ci avaient lutt, dans les premires annes du sicle,
pour rsister aux schismes nouveaux qui staient encore produits
dans leur sein. En 416, le concile, tenu Milev, avait condamn
les hrsies de Plage et de Cleste, mais avant davoir pu ti-
rer prot de ces succs, les Orthodoxes eurent supporter une
nouvelle perscution, car, en 437, Gensric somma les vques
catholiques de se convertir larianisme et, quiconque rsista,
fut destitu, pourchass, exil. Sur ces entrefaites, Gensric, qui
prparait de nouvelles expditions et avait reconnu la difcult
de garder tout son empire africain, accepta les propositions que
lui t Valentinien et, en 442, signa, Karthage, un trait par le-
quel il tait reconnu roi de toute la Tunisie actuelle et de la Nu-
midie orientale, avec Theveste (Tebessa), Sicca Vnria (Le Kef)
et Vacca (Badja). Le reste de la Numidie et les deux Maurtanies
furent restitus lempereur
(1)
.
Ainsi Constantine retomba sous lautorit directe de Valen-
tinien. En 445, ce prince publia un dit par lequel il t remise
aux Africains des sept huitimes de leurs impts, ce qui donne la
mesure de la misre dans laquelle le pays tait tomb. Les fonc-
tionnaires, destitus par les Vandales, furent partout replacs ;
____________________
(1) Voir de Vite L. I. cha. IV. Marcus p. 166. Procope T. I. A.
Marcellin. Frontin. J ornands.
HISTOIRE DE CONSTANTINE 63
mais, lautorit romaine, dans les Maurtanies, tait frappe
mort, et son action sy t sentir bien faiblement, tandis que les
berbres se reconstituaient dans toutes les rgions occidenta-
les.
Conqutes de Gensric en Europe. Libre de toute crainte
sur ses derrires, Gensric put sappliquer entirement la cour-
se et lancer ses navires, dans tous les sens, sur la Mditerrane.
Le prince partageait le butin avec ses marins (absolument comme
devaient le faire, plus tard, les sultans berbres et les beys turcs).
Aprs la mort de Valentinien, il fut, dit-on, appel par sa veuve,
Eudoxie, et effectua sa grande expdition dItalie(454). Rome fut
livre au pillage et le butin alla enrichir la cour du roi vandale,
Karthage, la rivale sculaire. A partir de ce moment, la Numidie
cessa dobir, mme nominalement, lempire doccident et dut
se courber sous lautorit vandale.
En 476 eut lieu la chute de lempire doccident. La puis-
sance de Gensric tait alors son apoge. Il exerait son autorit
sur le littoral de la Mditerrane et sur les les. Alli Odoacre,
roi des Hrules, il t trembler lempereur dOrient, repoussa une
attaque des Byzantins, puis conclut, avec Znon, souverain de
Constantinople, une paix perptuelle.
LAfrique sous les successeurs de Gensric. Nous ne sui-
vrons pas lhistoire du royaume vandale sous les rgnes de Hun-
ric, de Gondamond et de Trasamond, successeurs de Gensric. Il
est probable quaprs la chute de lempire doccident, la Numidie
demeura absolument livre elle-mme. Llment indigne en
prota pour reconqurir le terrain occup autrefois par la coloni-
sation. De grandes rvoltes, parties dabord de lAours, se propa-
grent et resserrrent, de toute part, le domaine vandale. Cet em-
pire navait pas tard saffaiblir : les farouches barbares staient
amollis dans le luxe et, du reste, leurs princes les avaient sems un
peu partout. Les descendants de Gensric se montraient de la der-
64 HISTOIRE DE CONSTANTINE
nire incapacit et ne sortaient de leur indolence que pour se livrer
leurs instincts cruels, souvenirs de la rudesse de leurs aeux.
Usurpation de Glimer. En 523, Hildric succda Tra-
samond. Le nouveau roi sattacha rconcilier les Ariens avec
les Catholiques et convoqua dans ce but, Karthage, un concile
o assistrent les vques de la Numidie
(1)
; mais aucune entente
ne fut possible et bientt le souverain neut qu songer sa pro-
pre scurit menace par les rvoltes qui grondaient autour de
lui, jusque dans son propre palais.
J ustinien venait de monter sur le trne de lempire dOrient,
et comme Hildric lavait connu autrefois Byzance, il se rap-
procha de lui, sollicita sa protection et alla jusqu se dclarer
son vassal. La rvolte clata aussitt Karthage et dans toute la
province. Un prince de la famille royale, nomm Glimer, se t
proclamer par les troupes et jeta Hildric dans les fers. En vain
J ustinien somma lusurpateur de rendre la libert le prince lgi-
time : il nprouva que de hautains refus.
Lempereur dOrient qui ne rvait rien moins que la recons-
titution de lancien empire romain, se dcida alors commencer
par la conqute de lAfrique. Renonant la guerre dispendieuse
quil soutenait, depuis cinq ans, contre les Perses, il acheta la
paix et forma une petite arme de quinze mille guerriers choisis,
dont il cona le commandement au gnral Blisaire (533).
Expdition de Blisaire. Chute du royaume Vandale.
Lon sait comment cette expdition, habilement conduite, dbar-
qua sans difcult Caput Vada (actuellement Capoudia) dans le
golfe de Hammamet, et de quelle faon Blisaire, se portant vers
le Nord, parvint diviser les troupes vandales et les vaincre
isolment, de sorte quil put entrer Karthage sans peine. Les
meilleurs soldats vandales guerroyaient alors en Sardaigne. G-
limer les rappela au plus vite, et, la tte de forces imposantes,
____________________
(1) Plusieurs conciles avaient t runis sous ses prdcesseurs.
HISTOIRE DE CONSTANTINE 65
voulut tenter le sort des armes. Vaincu Tricamara, sept lieues
de Karthage, il perdit en un seul combat, sa couronne (Dc. 533).
Le royaume vandale nexistait plus ; les gens de cette race qui
navaient pas pri, se rfugirent dans les les de la Mditerra-
ne ; dautres, conduits en Orient, entrrent au service de lem-
pire ; un petit nombre, tabli comme colons dans la Byzacne
se fondit dans la population coloniale et indigne. Bientt, il ne
resta aucun souvenir de cette occupation qui navait pas cherch
prendre racine dans le pays.
Restauration byzantine en Afrique. LAfrique, la Sicile
et la Sardaigne taient rentres, en moins dun an, sous lautorit
de lempire. Tandis que Blisaire allait Byzance chercher la
rcompense de ses services, le gnral Salomon (Solomon), rest
en Afrique, avait reu la lourde charge de pacier et dorganiser
le pays. Il couvrit de fortications isoles, relies entre elles, la
voie de Karthage Constantine et commena lexcution dune
autre ligne de dfense lentre des Hauts Plateaux. La Numidie
fut de nouveau rige en province, avec un duc, ou praeses, chef
militaire sous les ordres du Prfet du Prtoire dAfrique, rsidant
Karthage, et toute une organisation administrative. Des garni-
sons furent envoyes dans les villes importantes et sur la ligne
des frontires. Ces soldats ne trouvrent, en maints endroits, que
des ruines et sappliqurent, sous la direction de Salomon, le-
ver des retranchements au moyen des restes des anciens dices.
Quelques colons se hasardrent leur suite : Que nos ofciers
sefforcent, avant tout, de prserver nos sujets des incursions de
lennemi et dtendre nos provinces jusquau point o Rome,
avant les invasions des Maures et des Vandales, avait x ses
frontires. Telles taient les instructions donnes par lempe-
reur. Constantine reut alors une garnison byzantine qui stablit
dans le Castellum (la Kasba actuelle) et rpara les fortications
de la ville. Un ofcier dAfrique nomm Guntharis, vint sy ins-
taller comme duc de la Numidie.
66 HISTOIRE DE CONSTANTINE
En mme temps, la religion catholique fut rtablie dans tous
ses privilges. Par un dit de 535, les Ariens furent mis hors la loi,
dpouills de leurs biens et exclus de toute fonction ; la pratique
de leur culte fut mme svrement interdite. Quant aux Donatis-
tes et autres dissidents, ils se virent, de mme que les juifs, lobjet
de nouvelles mesures de proscription. Ctait encore semer des
germes de mcontentement et de haine, qui devaient contribuer
rendre prcaire la domination byzantine. Enn, lempereur cher-
cha plaire lancienne population coloniale en lui rendant ses
privilges et en lautorisant revendiquer les biens dont elle avait
t spolie
(1)
.
Modications ethnographiques. Reconstitution de la na-
tionalit berbre. Mais, si lautorit de lempire tait rtablie, la
situation intrieure de lAfrique avait subi de profondes modica-
tions: au lieu dune population romanise de cultivateurs, les pr-
fets byzantins rencontrrent presque partout des nations indignes
organises, indpendantes, qui, sous le commandement de vrita-
bles rois, avaient quitt les solitudes du dsert ou les montagnes
de la Maurtanie et, pendant les sicles danarchie quon venait
de traverser, staient implantes dans lAours, dans les Hauts
Plateaux, enserrant tout le primtre encore colonis. Antalas tait
chef des indignes de la Bysacne (partie orientale de la Tunisie) et
quon appelait, nous ne savons pourquoi, Maures ; Yabdas, roi in-
dpendant de lAours, ayant lest Cutzinas et louest Orthaas,
dont lautorit stendait sur les Berbres Zentes jusquau Hodna
; enn, les tribus de la Maurtanie obissaient Massinas.
Tels furent les ennemis contre lesquels les chefs byzantins
eurent lutter. Ces Berbres du sud dont le nombre allait toujours
croissant, malgr leurs pertes, et qui se servaient de leurs cha-
meaux comme de forteresses vivantes, inigrent aux Grecs des
dfaites dans lesquelles plusieurs gouverneurs prirent. LAours
____________________
(1) Voir le beau travail sur lExtension du Christianisme chez les Berb-
res, par J . M. Cet ouvrage na, malheureusement, t tir qu huit exemplaires.
HISTOIRE DE CONSTANTINE 67
fut le point de dpart de presque toutes les rvoltes et le thtre
des plus clbres campagnes. Du reste, les divisions intestines ne
tardrent pas paralyser les forces des Byzantins.
Luttes des Gouverneurs contre les rvoltes. Les luttes
contre lassaut des Berbres, se ruant de lest, de louest et du
sud, sur les rgions du Tell absorbrent les forces des gouverneurs
byzantins, et comme elles eurent, surtout, pour thtre la Tunisie
et la Tripolitaine, Constantine et sa province demeurrent, le plus
souvent, abandonnes elles-mmes.
A la n de lanne 545, Salomon ayant t tu prs de T-
bessa, dans un combat contre les Berbres du sud, fut remplac
comme prfet par son neveu Sergius, dont limprudence avait
caus le soulvement. Aussitt, la majeure partie de son arme se
rvolta contre lui, entrane par un ofcier nomm Stozas. Inca-
pable dorganiser la rsistance, assig par les rebelles, Sergius
sempressa dabord de rappeler les garnisons de Numidie.
Guntharis qui entretenait de bonnes relations avec les rois
indignes Cutzinas, Antalas et mme Yabdas, dcida les deux pre-
miers envahir la Tunisie avec leurs contingents. Puis, il se porta
lui-mme sur Karthage, rallia les fuyards de larme de Stozas
et se prsenta, en ami, Karthage, dont le commandement tait
rest au faible Arobinde. Peu aprs, Guntharis le faisait mettre
mort et semparait du pouvoir ; mais il ne tardait pas tre assas-
sin par ses propres soldats.
En 548, un habile gnral, J ean Troglyta, ancien lieutenant
de Blisaire, obtint, force dnergie et de courage, la pacica-
tion de lAfrique. Mais ce fut pour bien peu de temps ; dans les
dernires annes du rgne de J ustinien et aprs la mort de ce prin-
ce (565), les rvoltes des indignes clatrent de nouveau, favori-
ses par lincapacit et les divisions des Grecs. Le terrible roi des
Maures, Gasmul, ne cessa de combattre les troupes byzantines, et
dans lespace de quatre ans, trois gouverneurs prirent en luttant
contre les Berbres (570). Selon Morcelli, Gasmul, aprs avoir
donn ses sujets des habitations xes, aurait rv ou mme tent
68 HISTOIRE DE CONSTANTINE
linvasion des Gaules.
Derniers jours de la domination byzantine. Vers 578,
lAfrique obtient enn quelques annes de paix, grce lactivit
et lintelligence de deux bons administrateurs : le prfet Tho-
mas et le gnral Gennadius qui tua de sa propre main le terrible
Gasmul. Les lignes de dfense du sud furent compltes et le
pays respira.
Constantine en prota certainement ; mais, nous lavons dit,
cette ville joua un rle assez effac pendant la priode byzantine.
Dchue de son rang de capitale, elle conservait ses franchises et
la vie municipale lui sufsait depuis longtemps. Certes, on devait
y prendre part aux vnements gnraux, mais on y demeurait
labri des grandes secousses.
En 597, les Berbres poussrent laudace jusqu venir as-
siger Karthage. En 608, lexarque Hraclius, qui commandait
en Afrique, se mit en rvolte ouverte contre lempire. Quelques
annes plus tard, son ls, portant le mme nom, montait sur le
trne de Byzance.
Vers 640, loccupation grecque de lAfrique se rduisait
la province de Karthage et la Numidie. Le patrice Grgoire y
reprsentait lempereur. A cette poque, les Arabes venaient de
conqurir la Syrie et la Palestine ; lgypte ne tarda pas subir le
mme sort.
Le patrice Grgoire se dclare indpendant. Sur ces
entrefaites, Hraclius tant mort (645), le patrice Grgoire, qui
tait indpendant, de fait, en Afrique, sentoura des insignes de la
royaut et choisit Suffetula
(1)
, comme rsidence, tandis que quel-
ques troupes restes dles Karthage, se groupaient autour dun
nouvel exarque envoy de Constantinople.
Ainsi, au moment o larrive des Arabes va faire entrer
lhistoire du pays dans une nouvelle phase, lAfrique puise, di-
vise, en proie lanarchie, se trouve dans les conditions les plus
____________________
(1) Actuellement Sbeitla au sud de Karouane.
L'AFRIQUE D'ANNOUNA
HISTOIRE DE CONSTANTINE 69
mauvaises pour rsister. La puissante colonisation que les Ro-
mains y avaient implante a disparu ; les Byzantins, diviss en
deux tronons, nont aucune force effective et les Berbres en
plein travail de reconstitution nationale, ne sont pas encore en
tat de dfendre leur pays, lentement reconquis.
APPENDICE AU CHAPITRE II
Description de Constantine et de ses environs
au IVe sicle
La supercie de la ville proprement dite a toujours t d-
termine par la conguration du plateau quelle occupe, entre
le ravin qui lentoure en demi-cercle du sud-est au nord-ouest,
les escarpements du nord-ouest et ceux du sud-ouest, coups par
listhme reliant cette presqule au Koudiat.
Mais, probablement depuis les temps anciens, et selon ltat
de plus ou moins grande prosprit du moment, des faubourgs
formant deux groupes principaux, furent crs, lun sur les pen-
tes du Koudiat regardant la ville, en stageant dans lestuaire
form par lentre de lAmsaga dans les Gorges, jusquaux bords
de la rivire, et sur le versant nord, jusquau grand coude de la
route ; et lautre, sur la rive droite du euve et les pentes de la
colline au-del du grand pont, en se reliant un village construit
sur le plateau de Sidi-Mabrouck.
Le sommet du Koudiat et ses pentes, surtout du ct de
louest ont, de tout temps, servi de cimetire la ville et ses
faubourgs.
Lorsque la colonie latine des Sittiens stablit Cirta, un
70 HISTOIRE DE CONSTANTINE
demi-sicle avant notre re, la ville de J uba devait prsenter cette
physionomie. Nous avons vu que Massinissa et ses ls staient
appliqus lembellir en y appelant des artistes grecs. Il est donc
probable quelle possdait, dans sa partie suprieure, quelques
monuments, et une Acropole occupant, en partie au moins, lem-
placement de la Kasba actuelle.
Les nouveaux matres du pays rent sans doute, comme
nous en 1837 : ils se cantonnrent dans le quartier suprieur, sous
la protection de lacropole ; puis, refoulrent progressivement,
vers les quartiers infrieurs, les indignes. Le Koudiat continua
tre le cimetire de toute lagglomration cirtenne.
Mais ladministration autonome de la Confdration des
quatre colonies ne tarda pas se constituer, et, sous lhabile di-
rection de ses fonctionnaires, seconds par la municence de ses
patrons, Cirta se transforma rapidement et devint une opulente et
luxueuse cit.
De nombreux dices publics, des voies triomphales, avec
statues et arcs dhonneur, des autels, des amphithtres furent
construits. Trois grands ponts et deux petits relirent les rives du
ravin ; les eaux furent amenes du Djebel-Ouahch, et, comme
elles ne sufsaient pas, on alla chercher celles de la tte de lAm-
saga (Ras-Ouad-Bou-Merzoug), et on les conduisit par une srie
de beaux travaux, au sommet du Koudiat, do un siphon les r-
pandit sur tous les points de la ville.
A la n du IIIe sicle, la splendeur de Cirta avait atteint son
apoge et une riche colonisation lentourait. Mais dans les pre-
mires annes du sicle suivant, elle subit la destruction et lin-
cendie ordonnes par Maxence. Combien alors devait tre triste
laspect de la pauvre mtropole avec ses monuments renverss et
ses murailles noircis par le feu !
Nous avons vu quun des premiers soins de Constantin, aprs
avoir vaincu son comptiteur, fut de prescrire la reconstruction
de la capitale de la Numidie. Il sen occupa activement de loin,
sil ny vint pas en personne, et Cirta reconnaissante abandonna
son ancien et glorieux nom, pour prendre celui de son nouveau
HISTOIRE DE CONSTANTINE 71
bienfaiteur. Elle ressuscita plus belle quavant sa destruction, et
les successeurs de Constantin tinrent honneur de continuer son
uvre.
Cest pourquoi nous allons essayer de reconstituer la phy-
sionomie de Constantine vers le milieu du IVe sicle, en nous
inspirant des dcouvertes archologiques faites sur place depuis
notre occupation et des travaux parus ce sujet, particulirement
du mmoire de M. Vars, dj cit.
Le Capitole. Au sommet et langle nord-ouest du pla-
teau slevait le Capitole, bordant les escarpements de ce ct et
occupant peu prs lemplacement actuel de la Kasba.
Il renfermait une vritable ville, avec les services ncessaires
larme et une partie de ladministration.
Plusieurs temples, entours de leurs accessoires et dpen-
dances ordinaires, y avaient brill lpoque paenne. Le princi-
pal tait naturellement celui de J upiter capitolin, splendide mo-
nument dont Ravoisi a restitu la topographie et les dtails dans
son bel album. Il tait dcor dune colonnade colossale de prs
de trente mtres de hauteur, dont quelques bases restes dans la
cour de la Kasba peuvent permettre de se faire une ide. Vu de
la valle, cet dice couronnant le sommet du rocher, devait pro-
duire un effet saisissant.
De nombreuses statues ddies aux dieux, aux empereurs
ou impratrices, ou riges la mmoire de hauts fonctionnaires,
de patrons ou de personnages locaux des deux sexes, ornaient les
voies et les dices du Capitole.
Le Forum et la voie triomphale. On nest pas encore
x sur la situation exacte du forum. Selon la tradition constante,
cette place par excellence devait tre traverse par deux grandes
voies se croisant angle droit au point central ; mais la topogra-
phie des lieux rendait lapplication de cette rgle difcile Cirta,
en raison de la dclivit du terrain, ne permettant gure dy tracer
que de grandes voies latrales.
72 HISTOIRE DE CONSTANTINE
Les uns pensent quil devait se trouver sur notre place Ne-
mours actuelle. Les dcouvertes faites lors de la construction
des maisons leves sur les fronts du sud et de lest, ont apport
des arguments lappui de cette hypothse ; malheureusement
le centre de la place, qui donnerait la solution, na jamais t
fouill.
Dautres mettraient plus volontiers le forum sur la place du
Palais. Les vestiges de grands et beaux dices publics de di-
verses poques, dcouverts en arrire du Cercle Militaire et se
prolongeant jusqu la rue dOrlans, sembleraient justier cette
opinion.
Dans tous les cas, une voie triomphale partant de la place
Nemours, menait directement celle dite du Palais en se tenant
dix ou quinze mtres plus haut que notre rue Caraman.
Si cette dernire place est bien lancien forum, bord, dans
sa partie suprieure, par la ligne de monuments dont nous avons
parl, en retrait de 15 20 mtres sur lalignement des dices
actuels, la voie triomphale devait le traverser et se prolonger en
ligne directe, vers le Capitole en coupant le palais du gnral, au-
dessus de son entre actuelle.
Une autre voie oriente ouest-est, devait alors dboucher
non loin de lentre de la rue dOrlans et traverser, angle droit,
la voie triomphale au milieu du carr beaucoup plus grand occup
par le forum, formant ainsi le cardo ou croisement traditionnel,
orient assez exactement vers les quatre points cardinaux.
Des monuments, des statues, des arcs de triomphe dco-
raient cette voie. Les vestiges dun de ces ttrapiles, ddi Ca-
racalla, existent encore dans limpasse de la rue Caraman, der-
rire la maison Azoulay.
La place Nemours actuelle tait borde, dans sa partie in-
frieure et sur les faces est-nord, de beaux dices. Sur le front
suivant la faade de notre thtre, jusqu la rue Nationale, les
substructions ont t retrouves.
Un temple ddi Vnus slevait sur lemplacement de
lHtel dOrient, et ct se trouvait un ttrastyle surmont dun
HISTOIRE DE CONSTANTINE 73
dme au-dessous duquel tait rige une statue.
Du ct de lest, lendroit o a t di lHtel de Pa-
ris, existait un beau monument avec avant-corps demi-circulaire,
escalier monumental et sans doute colonnade de monolythes en
granit, comme la colonne qui a t dresse au square n 2, car elle
a t dcouverte, avec dautres dbris, cette place.
A langle nord-est, cest--dire peu prs au dbouch de
la rue Basse-Damrmont, se trouvait un autre monument deux
faades, dont lune, celle en retour, tait dcore dun portique
dit de Gratien.
Sur tous les points taient riges statues et ddicaces.
Voies principales. De la place Nemours actuelle, seule
entre de la ville suprieure, partaient les voies principales, pn-
trant en ventail dans les quartiers.
Ctait, langle nord-est, une voie au dbouch de notre
rue Basse-Damrmont, se dirigeant en droite ligne vers le front
occidental du Capitole, en coupant obliquement notre rue Le-
blanc, vers son tiers suprieur. Elle passait dabord devant le por-
tique de Gratien, remplac en partie par la faade de lHtel du
Trsor, puis, le long de monuments importants dont les vestiges
ont t retrouvs lors de louverture de la rue Leblanc, mais sans
permettre de leur assigner une destination ; elle dbouchait en
face de la partie infrieure du Capitole, sans doute vers la sortie
de notre rue Sauzai.
La seconde tait la voie triomphale menant directement au
Capitole, en traversant notre place du Palais, pour aboutir vers
lentre de la Kasba.
La troisime suivait, pour commencer le trajet de notre rue
Rouaud, telle quelle tait avant louverture de la rue Nationale.
Elle arrivait bientt au ttrastyle dAvitianus, quadruple arcade
que nous avons trouve encore debout et qui a disparu lors du
remaniement de ce quartier. Il se trouvait un peu au-dessus du
dbouch de la rue Cahoreau dans la rue Nationale, et tait ados-
s la basilique de Constance, vaste monument qui remontait
74 HISTOIRE DE CONSTANTINE
gauche le long de la voie perpendiculaire (rue Cahoreau) et dont
les derniers vestiges ont t retrouvs lors de la construction de
la maison Zermati, rue Caraman.
Notre voie se prolongeait de l, dans la mme direction
jusqu langle de nos rues Combes et Rouaud, o elle se divi-
sait.
Celle du haut continuait dans la direction de la rue Combes
pour aboutir, en inchissant un peu gauche, au croisement de
nos rues de France et Richepanse ; elle desservait ainsi, par la
partie infrieure, le grand tablissement appel Thermes dArrius
Pacatus, qui slevait au milieu de notre rue de France, depuis
celle des Cigognes, jusqu la rue Ngrier, et stendait propor-
tionnellement en largeur, des deux cts.
Quant la branche infrieure de cette voie, elle se dirigeait
sans doute vers notre place Rabbet-es-Souf et commenait par
desservir le vieil amphithtre tabli sur lemplacement de notre
march aux huiles.
Ainsi, la premire partie de notre rue Caraman, et toute la
rue de France nexistaient pas. Mais sur la voie triomphale, vers
le sommet de notre place dAumale, devait sembrancher une rue
intermdiaire passant dabord devant un temple ddi limp-
ratrice J ulie, femme dAuguste ( langle de limmeuble de Dar-
el-Bey), et suivant le trajet de la rue Caraman, jusqu notre place
Ngrier.
Enn, une dernire grande voie partant de la place Nemours
se dirigeait vers notre carrefour Perrgaux, sans doute, comme la
rue Nationale dans sa premire partie, mais peut-tre un peu plus
droite, et passait le ravin sur un grand pont dont la premire
vote existe encore.
Un temple ddi Bacchus, et dans les substructions du-
quel a t trouv la statue de ce Dieu qui est au muse, un grand
monument rig au Gnie des quatre Colonies Cirtennes ,
des statues, etc , dcoraient cette voie.
Sur son parcours devait sembrancher, gauche, une voie
se dirigeant vers lentre de notre rue Vieu, puis rejoignant la
HISTOIRE DE CONSTANTINE 75
rue Perrgaux, dans sa deuxime partie, pour atteindre le grand
pont dAntonin. Il ne faut pas oublier, en effet, quune grosse
masse rocheuse slevait langle du carrefour, interceptant le
passage, ainsi quon peut en juger par la hauteur du grand esca-
lier au moyen duquel la rue, ouverte par nous, se raccorde la
voie suprieure. Nous ne pouvons, du reste, nous rendre compte
de la manire dont la rue suprieure se raccordait avec le pont
dAntonin, dont le niveau est si infrieur, et comment les chars y
accdaient.
Une dernire voie horizontale partait de lentre o se trou-
ve maintenant la porte Djabia et devait se raccorder la grande
voie descendant de la place, soit devant le pont du carrefour, soit
plus haut.
Tous les quartiers infrieurs taient sans doute rests indi-
gnes, et il est probable que les mmes industries que mainte-
nant y taient exerces. Mais lassimilation du peuple conquis
fut complte, absolue, et ces indignes devaient tre absolument
romaniss.
Amphithtres. Le plus ancien, remontant peut-tre
lpoque des rois berbres, tait situ dans le pt compris entre
les rues Combes et Rouaud, stendant dun ct, jusquau bas
des escaliers du passage J as et remontant de lautre ct vers
Dar-el-Bey, au bas de la rue du 17e Lger. Il englobait ainsi la
mosque des Ben-Cheikh, le fondouk aux huiles et les maisons
qui y font suite.
Un autre thtre se trouvait vers lextrmit du square n 2,
la rencontre des routes Bienfait et de Philippeville.
Mais le grand amphithtre de la Mtropole des quatre Co-
lonies fut construit sur la rive droite de la rivire, depuis le pied
de la pente du Mansoura jusquau ravin. La gare actuelle en oc-
cupe le centre.
Ce monument devait tre beau et luxueux ainsi quen t-
moignaient des portiques rests debout jusqu la n du sicle
dernier et que les indignes appelaient Kar el Roula (le Chteau
76 HISTOIRE DE CONSTANTINE
de la Goule). Salah-bey les t dmolir et employa leurs mat-
riaux la restauration du pont dEl-Kantara, en 1792.
Aqueducs et citernes. Ainsi que nous lavons dit, Cirta
fut dabord alimente par les eaux du Djebel Ouahch, augmen-
tes peut-tre par dautres sources de la rive droite. Un aqueduc
dont il reste une pile entre le carrefour et le pont, devait conduire
ces eaux en ville, aprs avoir franchi le ravin en cet endroit.
Mais le volume deau mis ainsi la disposition de Cirta
tait loin de sufre sa nombreuse population et ses industries.
Cest pourquoi les Romains allrent, cinquante kilomtres au
sud, capter les eaux de la source de lAmsaga (Ras-Ouad Bou-
Merzoug) et les conduisirent par les mamelons de la rive gauche
de la valle jusquau-dessous du conuent du Bou-Merzoug et du
Remel ; en franchissant cette dernire rivire et la dpression o
elle coule, sur un gigantesque aqueduc trois tages, dont il ne
reste que quelques piles, comme tmoins de cette belle uvre.
Grce un siphon moyenne pression, leau atteignait le
sommet du Koudiat, o elle tait emmagasine dans dimmenses
citernes. De l partait un autre siphon suivant la pente nord du
Koudiat, qui se prolongeait alors jusqu lentre de notre halle
aux bls, puis atteignait le Capitole o se trouvaient de grands
rservoirs permettant de distribuer leau partout. Ils nous servent
encore, de chteau deau, et renferment dix mille mtres cubes.
En ville, chaque maison avait une citerne particulire ; de
plus, il existait tout un systme de rservoirs publics, dont les
principaux stendaient de la rue des Cigognes jusqu celle de
Varna, couvraient, en descendant, toute notre place Rahbet es
Souf, jusquaux rues infrieures et se prolongeaient droite et
gauche des distances qui nont pas encore t reconnues.
Enn, les vestiges dun barrage lentre des gorges du
Remel indiquent que les Romains y ont arrt les eaux de la ri-
vire, soit pour former en avant un lac servant de rservoir ou de
naumachie, soit pour tablir de puissantes chasses permettant de
nettoyer le ravin.
HISTOIRE DE CONSTANTINE 77
Environs et banlieue de Constantine. Les environs de
la ville taient occups par deux grands faubourgs, lun sur les
pentes du Koudiat, lautre sur le plateau dEl-Kantara. De plus,
un gros bourg existait Sidi-Mabrouk.
Des maisons de campagne avec jardins taient rpandus
aux abords de la ville, dans tous les sens, sur le cours infrieur
et suprieur de la rivire, le long de la valle, partout o existait
une source et jusque sous les rochers qui dominent le ravin de
lOuad-Zad, au-dessus de la ligne du chemin de fer, o se trou-
vait le Fundus Sallustiani.
Dans tout le pourtour de la banlieue staient crs un grand
nombre de villages devenus peu peu des bourgs (pagi) dpen-
dant de la confdration cirtenne, qui les administrait par des
dlgus. Ces bourgs reurent une vritable mancipation muni-
cipale et formrent de petites colonies aprs la dissolution de la
confdration cirtenne, la n du IIIe sicle.
Nous allons les passer en revue, dans un rayon dune tren-
taine de kilomtres, en suivant dabord le cours de la rivire vers
le nord, puis en contournant la ville par louest, le sud et lest
pour revenir notre point de dpart.
A environ vingt kilomtres au nord, cest--dire lendroit
o la valle barre par un massif rocheux force la rivire senfon-
cer dans les gorges du Kheneg, se trouvait une importante agglo-
mration tage, principalement sur les pentes de la rive droite.
Ctait Tiddi, ou Calda (Respublica Tidditanorum), o la
famille des Lolius (dont le monument funraire slve quel-
ques kilomtres lest), exerait une action prpondrante. La
voie qui y conduisait passait par les localits appeles maintenant
Chbet el Medbouh et Oum-Hadidane.
En nous dirigeant vers louest, nous entrons dans la belle et
fertile valle circonscrite, au sud, par le massif du Chettaba, au
couchant par le plateau de Sera, au nord par la ligne de monta-
gnes dominant An Kerma et lest, par la rivire.
On y trouvait, sur le versant du Chettaba, les pagi impor-
tants dont les noms suivent :
78 HISTOIRE DE CONSTANTINE
Mastar, et au-dessus le Castellum mastariense, notre village
de Rouffach
(1)
.
Uzelis (Respublica Uselitanorum), Oudjel, derrire El
Malah.
Phua (Respublica Phuensium), An Foua (ancien chteau
Grard).
En outre de ces gros bourgs, de nombreuses exploitations
particulires, notamment le domaine de Coelia Maxima An
Tinn.
Sur le versant en face (dans la rgion dAn-Kerma), Aquar-
tilla et Numituriana.
Dans la valle du Remel, les points doccupation taient
nombreux ; au-dessus dAn-Smara, prs du sommet de la mon-
tagne, se trouvait le pagus dArsacal ou Azicar (Castellum Arsa-
calitanum), et non loin le grand domaine appel parnos indignes
Saguet-er-Roum (le canal des Romains).
Aprs avoir franchi la rivire et sa valle, on atteignait, au
sud, le plateau nomm maintenant Sedjar, o tait le pagus de
Subzuar (Respublica Castelli Subzuaritani).
A lest, dans une autre plaine, Saddar (Respublica Saddari-
tanorum), au lieu dit An-el-Bey.
Nous avons dcrit la moiti du cercle et sommes parvenus
dans la valle du Bou-Merzoug, au sud de Constantine.
Au nord-est de notre village du Khroub tait un pagus dont
la synonymie et la situation ne sont pas exactement connues, ses
ruines considrables ayant t utilises par les colons pour leurs
constructions. On croit tre en prsence de Seniore, mais nous y
avons trouv une pierre portant le nom de Saltus Bagatensis.
Plus au sud, dans les montagnes fermant la valle, un im-
portant pagus, nomm Sila et dont lemplacement est encore dit
Fedj-Sila.
A lest, sur notre route dAn-Beda, le gros bourg de Sigus
____________________
(1) Une inscription, nouvellement trouve, indique que lemplacement
du village de Rouffach se trouve sur le lieu dit Castellum lphantium. Le
Castellum Mastariense est plus haut.
HISTOIRE DE CONSTANTINE 79
(Respublica Siguitanorum), auprs duquel nous avons fond un
village du mme nom.
En revenant vers le nord, nous rencontrons, sur les mame-
lons, deux kilomtres du Khroub, le beau monument antique
appel par les indignes la Soumaa (la tour).
Dans les valles lest du Khroub, entre la Montagne Noire et
le Djebel Ouahch, existaient de nombreuses exploitations agricoles.
Dans un endroit isol, le sanctuaire du dieu indigne Ifru
(1)
,
entre Oullaza et El Massine ;
Dautres ruines moins importantes, Kar Mfouna (Ouad
Massine).
En continuant vers le nord aprs avoir escalad le Djebel Oua-
hch, nous retrouvons de nouvelles ruines, de grosses fermes et dun
hameau de lOuad el Hadjar, dominant notre village de Bizot.
Dans le fond de la valle, au Hamma, tait le bourg Arzi-
macia ; plus loin, vers les deux ponts, la station dAd palmam, et
derrire Semendou, prs de la montagne de Sidi Dris, le pagus de
Celtiana (Respublica Celtianensium), au lieu dit El Meraba.
Telle tait dans ses grandes lignes loccupation romaine de
la banlieue de Constantine. Nous ne prtendons pas avoir nomm
tous les centres et encore moins les grosses fermes. Plusieurs en-
core nont pas rvl leur identit, et les ruines des autres ont
disparu depuis longtemps.
Limportance acquise par ces pagi, ou ces saltus tait due
lhabile exploitation des terres ; lagriculture faisait leur riches-
se et son dveloppement rsultait surtout de lamnagement des
eaux, art dans lequel nos prdcesseurs taient passs matres.
Llment indigne contribua pour une bonne part au d-
veloppement de cette intelligente colonisation. Le mlange et
lassimilation de cette race avait produit une population crole
rustique et bien approprie au milieu.
En moins dun sicle cette colonisation fut dtruite par les
luttes religieuses entre Orthodoxes et Donatistes et les rvoltes
____________________
(1) Un Dieu du mme nom a t trouv Nevers.
80 HISTOIRE DE CONSTANTINE
des indignes non romaniss. Les colons se dtruisirent les uns
les autres par le fer et le feu ; les invasions trangres achevrent
les dvastations, la civilisation disparut, et de sauvages Berbres
accourus des montagnes, vinrent remplacer cette population l
o elle tait trop faible ; ils stablirent en matres sur les ruines
de la colonisation, en attendant que dautres Berbres ou les Ara-
bes Hilaliens vinssent les en dpossder
(1)
.
____________________
(1) La majeure partie des dtails qui prcdent sont pris dans notre Re-
cueil des Notices et Mmoires de la Socit Archologique de Constantine.
HISTOIRE DE CONSTANTINE 81
CHAPITRE III
Priodes Arabe et Berbre (648 1230)
Fondation de lIslamisme. Conqutes des Arabes.
Leurs succs en Afrique. La fondation de lIslamisme par
Mahomet (622) et la Guerre sainte impose aux vrais croyants
comme une obligation, fournirent au peuple arabe, naturellement
guerrier et aventureux, loccasion dentreprendre la conqute
simultane de lAsie et de lAfrique. Le succs couronna son
audace ; il nen prota jentends comme domination prolon-
ge que pour une faible partie ; mais on peut dire que lhistoi-
re noffre peut-tre pas dautre exemple dune si rapide fortune
pour une nation.
Aprs stre rendus matres de lgypte (640), les Arabes
ne tardrent pas pousser des reconnaissances vers louest. La
guerre civile divisait alors lArabie. Cependant, en 647, le khalife
Othmane runit une arme de 20,000 guerriers, la eur de lIslam
et la lana sur la Berbrie. Le patrice Grgoire, toujours Sbetla,
organisa courageusement la rsistance et dans cette conjoncture
dcisive, il demanda le concours des Berbres, qui ne lui t pas
dfaut. Mais le courage, lhabilet, la fortune des Arabes triom-
phrent de leurs ennemis coaliss : Grgoire prit en combattant
et le territoire de Karthage, resta, seul, soumis la domination
byzantine.
Guerres civiles en Orient. Cependant, les Arabes avaient
consenti se retirer moyennant le paiement dune forte contribu-
tion, en laissant, Sbetla, un reprsentant plus nominal que rel.
82 HISTOIRE DE CONSTANTINE
Les vnements dont lOrient fut alors le thtre laissrent la
Berbrie quelques annes de rpit. Mahomet, en mourant, avait n-
glig, dessein peut-tre, de dsigner son successeur et de xer les
rgles de llection du khalife. Il en rsulta des comptitions et des
luttes toujours renaissantes. Aprs la mort dOthmane, troisime
kalife, assassin comme son prdcesseur, le pouvoir fut dvolu
Ali, gendre du Prophte, qui depuis longtemps aspirait au khalifat.
Son avnement fut le signal de rvoltes, clatant non seulement
dans les provinces, mais La Mekke mme. Plusieurs annes fu-
rent absorbes par la guerre civile, puis, Ali, stant laiss jouer, en
consentant un arbitrage, tomba, son tour, sous le poignard dun
sectaire ; la lutte se termina par le triomphe de Moaoua et du parti
mekkois, et ltablissement de la dynastie Omade (661).
LIslamisme ne sombra pas durant cette priode danarchie,
mais des schismes, clos dans son sein, en furent la consquence.
Deux sectes puissantes, et qui devaient jouer un grand rle dans
lhistoire de lAfrique, se formrent, notamment celle des Chiates,
ou partisans dAli et celle des Kharedjites (non conformistes), sor-
tes de puritains, galement ennemis des Alides et des Omeades.
Les Arabes stablissent en Ifrikiya, Fondation de Ka-
rouane
(1)
. Pendant que lOrient tait le thtre de ces rvolu-
tions, lAfrique demeurait abandonne et en proie tous les d-
sordres. Mais, aussitt que lautorit Omeade fut sufsamment
affermie, le khalife expdia vers le Magreb, une arme sous le
commandement de Moaoua ben Hodeidj (vers 666).
____________________
(1) Nous allons employer actuellement : Lhistoire des Berbres dIbn
Khaldoun et ses appendices, Ibn Abd el Hakem, En Noueiri et Ibn el Athir.
El Kairouani, le Kartas, et bien dautres. Tous ces auteurs viendront en leur
temps ; mais nous citerons surtout : Lhistoire des Musulmans dEspagne, de
Dozy et celle des Musulmani di Sicilia, dAmari, les trois traductions,de M.
Fagian, de Zerkchi, du double de Bekri et de Ibn el Athir. Il va sans dire que
nous ne donnerons pas les raisons qui nous ont fait prendre lun ou lautre
texte. Deux autres ouvrages, traduits depuis peu, ne sont pas en nos mains ;
mais leur importance nest pas ce quon croyait.
HISTOIRE DE CONSTANTINE 83
Quelques annes plus tard, une nouvelle expdition arabe,
sous le commandement dOkba ben Nafa, semparait de la Tri-
politaine et de partie de la Tunisie. Kairouane, fonde par Okba,
au centre de lIfrikiya tait destine devenir la mtropole des
Arabes, dans louest.
Dfaite dOkba et des Arabes. Kocela, roi de Berb-
rie. Vers 680, Okba ,nomm, pour la deuxime fois, gouver-
neur de lIfrikiya, traverse les hauts plateaux de la Berbrie, et
ne sarrte quaprs avoir fait baigner son cheval dans lOcan
Atlantique, en prenant Dieu tmoin quil ne pouvait aller plus
loin. Il croyait tout le Magreb soumis, mais son retour il tomba
dans une embuscade, Tehouda, prs de Biskra, et prit avec son
escorte. En un jour la Berbrie recouvre son indpendance et les
aborignes essaient de reconstituer une nationalit sous lgide
dun des leurs, Kocela, roi de la tribu des Aoureba de lAours,
appuy sur les dbris de la population coloniale
(1)
.
Kocela est dfait et tu. LOrient tait toujours dchir
par la guerre civile, et ce ne fut que cinq ans aprs le dsastre
dOkba, que le khalife Abd-el-Malek put trouver un instant de
rpit et envoyer contre les Berbres, une colonne charge de tirer
une clatante vengeance de ce guet-apens. Kocela fut vaincu
Mems
(2)
et la tribu des Aoureba, extermine. Mais toute la Berb-
rie tait en armes et les vainqueurs se dcidrent lvacuer.
La Kahna, reine des Berbres. Vers 696, le khalife Abd-
el-Malek, qui tait enn parvenu triompher de tous ses ennemis,
lana contre lAfrique une arme commande par Hassan, le Ghas-
sanide. Depuis quelque temps, lanarchie avait peu prs cess
en Berbrie, et les indignes de lIfrikiya staient rangs sous
____________________
(1) Il faut remarquer, du reste, que Mahomet avait prvu les relations
des Musulmans avec les peuples vaincus. Cest donc abusivement quOkba
imposa lIslamisme.
(2) A lest de Sebiba prs dune des branches suprieures de la Medjerda.
84 HISTOIRE DE CONSTANTINE
lautorit de Dihya ou Damia, lle de Tabet, reine des Djeraoua,
tribu zente de lAours. Cette femme remarquable, juive dori-
gine, tait rpute comme soccupant de pratiques divinatoires ;
cest pourquoi elle reut des Arabes le surnom de la Kahna, la
devineresse, qui lui tait peut-tre appliqu par ses sujets dans le
sens de prtresse
(1)
.
Elle repousse les Arabes ; dvastations de la Kahna. La
Kahna avait su, par son habilet, calmer les rivalits des tribus,
rallier les forces parses et imposer son autorit mme aux Grecs.
La situation avait donc chang de face en Berbrie. Les Arabes
semparaient aprs de rudes combats des ctes nord de la Tuni-
sie, tandis, que les Berbres se runissaient sous les tendards de
Ia Kahna. Hassan, trop plein de conance, marcha contre les
Berbres qui lattendaient au pied des montagnes, lOuad Nini,
prs de Bara
(2)
. Le combat fut acharn, mais la tnacit des Ber-
bres triompha des envahisseurs. Les Arabes furent presque tous
extermins et Hassan dut chercher un refuge sur la limite de la
Cyrnaque.
Pour la dernire fois la Berbrie tait libre. Sil faut en croi-
re certains auteurs, la Kahna, reste matresse de la partie orien-
tale de cette vaste contre, indisposa contre elle ses sujets par sa
tyrannie ; mais ce qui acheva de dtacher delle les Berbres, ce
furent les dvastations auxquelles elle t procder, dtruisant par
le feu les arbres et les cultures, an que les Arabes ne trouvassent
que le vide lorsquils reviendraient.
La Kahna est vaincue et tue par Hassan. En 703, Hassan
marcha sur lIfrikiya la tte de forces imposantes, mais ce fut en
vain que la Kahna appela les Berbres aux armes. Reste presque
seule, avec quelques adhrents dles, elle se disposa mourir les
____________________
(1) Ces tableaux de la premire poque sont plus ou moins exacts.
Nous citerons, cette occasion, le beau livre de M. Diehl : Histoire de la
domination byzantine en Afrique .
(2) A quelques lieues au sud dAn-Beda, au pied de lAours.
HISTOIRE DE CONSTANTINE 85
armes la main et ayant march la rencontre des envahisseurs,
leur livra une bataille o elle trouva la mort du guerrier
(1)
.
Moua ben Nocer achve la conqute de lAfrique. Gui-
d par les ls de la Kahna, qui, sur lordre de leur mre, avaient
fait soumission aux Arabes, Hassan parcourut en vainqueur le
pays. Cette fois la rsistance berbre tait brise et Moua ben
Nocer, nomm gouverneur en 705, ne tarda pas achever la
conqute de lAfrique septentrionale par lexpulsion des Grecs.
Peu de temps aprs, les Musulmans, appels par les divisions des
Goths, passaient en Espagne et remportaient la longue victoire de
lOuad-Bekka, qui mettait n lempire des Wizigoths et ouvrait
la chrtient aux sectateurs de lIslam (711).
Rle de Constantine pendant la priode de conqute.
Nous nous sommes quelque peu tendu sur les pisodes de la
conqute de lAfrique par les Arabes, bien que le nom de Constan-
tine nait pas t prononc. Nous ignorons, en effet, quel a t le
rle de cette ville durant ce long drame, dont les consquences
devaient tre si importantes pour lAfrique
(2)
. Nous savons seu-
lement que les premiers gnraux arabes se heurtrent en vain
contre les forteresses occupes par les Grecs, et que Okba, no-
tamment, les laissa sur ses derrires et passa par le Zab pour les
viter. Il est plus que probable que Constantine, si bien fortie
par la nature, nouvrit pas facilement ses portes aux envahis-
seurs, et ne se soumit que quand toute rsistance fut devenue
impossible. Nous ignorons, galement, si Kocela et la Kahna
exercrent une autorit quelconque sur la vieille cit numide,
mais nous penchons croire que cette ville dut continuer vivre,
____________________
(1) Ibn Khaldoun, T. I. p. 207 et suiv. T. III. 193 et suiv. En Noueiri,
p. 329 et suiv. El Bekri, trad. de Slane. El Kairouani, p. 53. Le
Baian, p. 22 et suiv.
(2) Nous najoutons aucune foi la tradition qui fait rendre Constan-
tine aux Arabes, sans combat. Cest une histoire cre aprs coup, de mme
que beaucoup dautres.
86 HISTOIRE DE CONSTANTINE
comme elle faisait depuis longtemps, dans une sorte dautonomie
communale.
Cette situation se prolongera durant de longues annes
encore, et, nous devons nous borner pour le moment passer
une rapide revue des vnements gnraux dont lAfrique est le
thtre.
LAfrique reste berbre sous lautorit arabe. La conqu-
te de lAfrique par les Arabes fut simplement militaire. Les vain-
queurs se contentrent de la soumission et dans les premiers
temps, de lacceptation des chrtiens, comme tributaires, payant
limpt foncier, ou la double dime.
Cet tat se prolongea en saggravant jusquaux grandes per-
scutions ordonnes par les Almohades. La ville dut se vider de
ce qui restait de llment latin et se remplir dindignes ; un gou-
verneur rsidant Karouane comme reprsentant du Khalifat,
exera lautorit administrative sur cette vaste contre quil dut
maintenir sous son obissance au moyen de petits postes. Mais
la nation resta berbre et si elle accepta le Koran, elle ne devait
tre arabise que plus tard, sous linuence de causes que nous
indiquerons. Du reste, la conqute de lEspagne entrana en Eu-
rope un grand nombre de Berbres et cette mare, ayant dbord
sur la Gaule, vint se heurter Poitiers contre les guerriers de Karl
Martel (732).
Rvolte Kharedjite. Ses consquences. Peu aprs,
clatait, dans le Maroc actuel, une formidable rvolte des Berb-
res, irrits des exactions que les chefs arabes leur faisaient sup-
porter. Le schisme kharedjite servit de signe de ralliement aux
indignes et, en peu de jours, tout louest de lAfrique septentrio-
nale reconquit son indpendance et chappa, pour toujours, la
domination du Khalifat (640). Le cri de Louange Dieu ! devint,
comme pour les anciens Donatistes, le signe de la guerre ; En
vain les Arabes essayrent de regagner le terrain perdu en entre-
prenant campagnes sur campagnes ; ils furent toujours vaincus et
HISTOIRE DE CONSTANTINE 87
se virent bientt assigs dans Karouane par les Berbres Khare-
djites. Plus dune fois ces hrtiques entrrent en matres dans la
ville sainte dOkba et la souillrent de leurs profanations.
Ces luttes, fort meurtrires, couvrirent de cadavres lAfri-
que du nord ; mais elles eurent pour effet de prserver la chr-
tient, en arrtant le courant qui portait les Musulmans sur lEu-
rope. Ce fut ainsi que la belle victoire de Karl Martel se trouva
complte.
Fondation du royaume omeade dEspagne et du royaume
driside de Fs. Pendant ce temps, lOrient tait le thtre
dune nouvelle guerre civile, qui se terminait, en 750, par la chu-
te de la dynastie omiade, et son remplacement par celle des Ab-
bassides. Un des membres de la famille dchue, nomm Abd-er-
Rahmane, chapp au massacre des siens, se rfugia en Afrique
et trouva un asile chez les Berbres des environs de Tiharet. De
l, il passa en Espagne, et, stant empar du pouvoir, y fonda un
royaume indpendant, en relevant le trne omiade (756). Ainsi,
aprs le Magreb, lEspagne musulmane se dtachait du Khalifat.
Quelques annes plus tard, un autre Arabe, Edris, descendant du
prophte, chapp de lOrient la suite de la dfaite de ses parti-
sans, parvenait jusque dans lintrieur du Maroc, et, soutenu par
les Berbres, fondait auprs de Fs, une nouvelle dynastie.
Dynastie des gouverneurs arlebites de lIfrikiya. Les
gouverneurs arabes luttaient toujours en Ifrikiya contre les Ber-
bres Kharedjites, et ces campagnes incessantes puisaient le
Khalifat sans grand prot. Cependant, vers la n du VIIIe sicle,
un gnral habile, Ibrahim ben el Arleb, obtint une pacication
gnrale de lIfrikiya. Quant aux deux Magrebs, cest--dire
toute la partie de lAfrique situe louest du mridien de Bou-
gie, ils taient perdus depuis longtemps. Ibrahim sollicita alors
du Khalife Haroun-er-Rachid le gouvernement de lIfrikiya, of-
frant, non seulement, de renoncer la subvention quil recevait
du gouverneur de lgypte, mais encore de servira son suzerain
88 HISTOIRE DE CONSTANTINE
un tribut de 40.000.000 pices dor. Dbarrass ce prix des en-
nuis de sa possession dAfrique, le Khalife confra Ibrahim
le titre de vice-roi, transmissible ses descendants, et ainsi se
trouva fonde la dynastie arlebite qui devait retarder dun sicle
la chute dnitive de lautorit arabe en Ifrikiya (800).
tablis Kairouane, les vice-rois arlebites tendirent
particulirement leur autorit sur la Tunisie et la province de
Constantine. Appuys par une milice arabe et ngre, ils surent
faire respecter leur puissance par les Berbres. Mais les sol-
dats qui constituaient leur seule force leur crrent bientt de
nombreux embarras, en suscitant des rvoltes trop frquentes
et en soutenant les querelles intestines de ces princes. Un petit
nombre dentre eux se montrrent la hauteur de la fonction
qui leur tait chue. La conqute de la Sicile, effectue en 827,
donna un peu de lustre leur dynastie ; mais elle eut pour effet
de les occuper au dehors et de les dtourner de plus en plus de
lAfrique.
La secte Chiate pntre en Afrique et se propage chez les
Berbres. Pendant ce temps, une nouvelle secte, celle des Is-
maliens, branche des Chiates, partisans des Alides (ou descen-
dants dAli, gendre du prophte), pntrait en Afrique, apporte
par des missionnaires, qui annonaient lapparition prochaine
du Mehdi, ou tre dirig, prdit par Mahomet. Cette propagande
tait accueillie avec faveur par les Berbres de la tribu des Ke-
tama, tablis dans les montagnes non loin de Constantine, au-de-
l de Mila. Vers lan 890, un certain Abou-Abd-Allah, serviteur
dvou de Mohamed-el-Habibe, troisime Imam cach, tabli
Salema, ville du territoire dEmesse, en Syrie, se t lagent ac-
tif de la secte en Afrique. Ctait un homme dune rare nergie
et poussant lextrme le dvouement la cause de son matre.
Il stablit Guedjal, non loin de Djimla, et sut persuader aux
Berbres de cette contre que le Mehdi allait se manifester et
quils taient destins le soutenir. Il runit ainsi autour de lui un
groupe de partisans dvous.
HISTOIRE DE CONSTANTINE 89
Excs de lArlebite Ibrahim en Tunisie. Le trne de Kai-
rouane tait alors occup par Ibrahim ben el Arleb, prince qui ne
manquait pas de talents, mais dont les qualits taient ternies par
sa frocit, sexerant sur tous, mme sur ses proches et ses en-
fants. Une cruaut tratreusement commise par lui, sur les chefs
du Bellezma et du Zab, qui taient alls le voir en Tunisie, eut
pour consquence de jeter les gens de cette rgion dans les bras
du Chiate et de provoquer la leve de boucliers. Ibrahim avait
donn lordre de marcher contre eux, mais il fut distrait de cette
affaire par une rvolte qui clata Tunis mme, et, lorsquil leut
apaise, il se mit en marche vers lOrient pour raliser un plan de
conqute de lgypte quil mditait depuis longtemps.
Rvolte des Chiates. Ainsi, tout concourait favoriser
les succs des Chiates ; la grande tribu des Ketama, presque en-
tire, tait acquise ; celle des Sanhadja, tablie louest, et une
partie des Zouaoua du Djerdjera, avaient promis leur appui. On
se trouvait alors au commencement du Xe sicle ; Ibrahim stait
vu contraint dabdiquer un pouvoir dont il avait tellement msus
(902). Abou-Abd-Allah jugea le moment favorable pour entre-
prendre les hostilits, et vint enlever par surprise Mila.
Abou-lAbbas, qui avait remplac son pre Ibrahim comme
gouverneur, t marcher, contre les rebelles, un de ses ls avec un
corps de troupes important.
Mais son approche, les Chiates vacurent Mila, et se
retranchrent au milieu des montagnes du ct de Djimla, o les
troupes arlebites renoncrent les poursuivre. Un corps dob-
servation alla les surveiller dans la rgion de Stif. Peu aprs,
Abou lAbbas tombait sous le poignard des assassins envoys
par son ls Ziadet-Allah, et ce dernier prince, dpourvu de toutes
les qualits ncessaires, dans un pareil moment, montait sur le
trne (J uillet 903).
Le Mehdi Obed-Allah se rfugie en Afrique. Quelque
temps auparavant, Mohammed-el-Habib tait mort Salemia,
90 HISTOIRE DE CONSTANTINE
en annonant son ls, Obed-Allah, g de 19 ans, quil tait le
Mehdi et que sa mission commenait. Aussitt, le futur messie
stait mis en route vers lAfrique, en compagnie de son jeune
ls Abou-lKacem. Aprs avoir chapp aux agents que le Kha-
life avait mis leurs trousses, et tous les fonctionnaires qui
avaient reu lordre de les tuer, ils avaient travers, au prix de
mille dangers, lgypte et la Tripolitaine et atteint la Tunisie. Ils
staient avancs jusque vers Kairouan, mais, sur le point dtre
dcouverts, ils staient lancs dans la montagne et taient ve-
nus passer auprs de Constantine. On ne sait pour quelle raison
le Mehdi ne rejoignit pas son dle lieutenant Abou-Abd-Al-
lah. Peut-tre les routes taient-elles soigneusement gardes, et
ne put-il passer dans les montagnes des Ketama, peut-tre aussi
crut-il quil devait continuer sa route pour raliser la prdiction
de son pre, lui annonant de rudes preuves dans un pays
lointain. Quoi quil en soit, il continua sa route en senfonant
vers le sud-ouest.
Abou-Abd-Allah, lieutenant du Mehdi, marche contre les
Arlebites. Abou-Abd-Allah stant empar de Stif et ayant
ras cette ville, Ziadet-Allah envoya contre les rebelles une nou-
velle arme, commande par un de ses parents. Ce gnral, nom-
m Ibn-Hobach, massa ses troupes sous Constantine, et, aprs
avoir perdu un temps prcieux, se porta vers le sud dans la rgion
de Bellezma, o il fut entirement dfait par les Ketama, puis,
contraint de chercher un refuge Bara. Les Chiates savanc-
rent en vainqueurs dans les rgions situes au sud de Constantine,
sans oser attaquer cette ville, en raison de sa situation inexpugna-
ble, et envahirent, bientt la Tunisie. Un effort vigoureux du g-
nral arlebites les rejeta dans leurs montagnes, mais cet ofcier
ne crut pas devoir poursuivre les rebelles et se borna couvrir la
Tunisie en restant El-Orbos (907).
Les Chiates semparent de Constantine. Reprenant cou-
rage, les Chiates accoururent en foule sous les murs de Cons-
HISTOIRE DE CONSTANTINE 91
tantine et commencrent le sige de cette place. Ils ne tardrent
pas sen rendre matres, peut-tre de vive force, peut-tre au
moyen dun simple blocus. On ignore absolument comment ils
se comportrent lgard des habitants ; mais sil est probable
que les soldats furent massacrs, il est possible que la ville vita
le pillage, car Abou-Abd-Allah, qui navait pu rprimer les pre-
miers excs de ses adhrents, sappliquait montrer une mod-
ration trs grande dans la victoire, habile tactique qui contribua
beaucoup son succs.
Abou-Abd-Allah renverse la dynastie arlebite. Au prin-
temps de lanne 909, Abou-Abd-Allah, ayant runi des forces
imposantes, les divisa en sept corps darme quil entrana vers
la Tunisie. Les derniers adhrents des Arlebites navaient ni
le nombre, ni la conance ncessaires pour rsister une telle
avalanche ; aussi les Chiates pntrrent-ils comme un tor-
rent en Tunisie. Quant Ziadet-Allah, il ne les attendit pas ;
ayant charg sur des mulets toutes ses richesses, il se sauva
vers lOrient. . A lheure du coucher du soleil, dit En-Nouri,
il avait appris la dfaite de ses troupes ; celle du souper, il
tait parti . Il prit la nuit comme monture , dit, de son ct,
Ibn-Hammad.
Ce fut de cette faon que le dernier reprsentant des kha-
lifes abandonna lAfrique. Ainsi la Berbrie a reconquis son
autonomie et sest dbarrasse de la suzerainet des souverains
orientaux. La race indigne, affranchie, va, son tour, fonder de
puissants empires.
Fondation de lempire Obdite en Ifrikiya. Matre de
toute lIfrikiya, Abou-Abd-Allah stablit dans le palais aban-
donn par les princes arlebites et soccupa, avec une grande
intelligence politique, de lorganisation du nouvel empire. Ce
fut seulement aprs que tout fut rgl, que des ofciers chiates
eurent remplac, dans les provinces, les anciens prfets arlebites,
et quune arme, solidement commande, et occupe les postes
92 HISTOIRE DE CONSTANTINE
importants, que le dle serviteur songea faire proter son ma-
tre du fruit de ses victoires
(1)
.
Obed-Allah, le Mehdi, prend en main le pouvoir. Pen-
dant que ses adhrents lui conquraient un royaume, le Mehdi,
leur tournant le dos, avait continu sa marche vers le sud-ouest
et atteint, dans le dsert, loasis de Sidjilmassa (Talala), alors
sige dune petite royaut berbre, professant le schisme khare-
djite-sofrite, et qui reconnaissait la suzerainet des khalifes ab-
bassides. Le prince saharien avait reu, dOrient, lordre darr-
ter le Mehdi ; aussi, les deux voyageurs suspects furent-ils, ds
leur arrive, jets dans les fers. Il fallait aller les dlivrer dans le
Sahara : mais, qutait ce voyage pour Abou-Abd-Allah et ses
compagnons, enamms par leurs succs et si dsireux de voir ce
Messie dont on leur parlait depuis si longtemps. Partir en nombre
considrable, traverser les Hauts-Plateaux, atteindre Sidjilmas-
sa, sen emparer, dlivrer Obed-Allah, fut laffaire de quelques
mois. Puis on rentra en grande pompe, en passant par Gudjal o
avait t conserv le butin des premires campagnes. Nul doute
que larme victorieuse, prcde par son chef revtu de son dou-
ble prestige, religieux et temporel, ne soit passe Constantine,
en revenant des montagnes ketamiennes, dans le mois de dcem-
bre 909.
Nous ne suivrons pas, en dtail, lhistoire de la dynastie
obedite (ou fatemide) ; bien que Constantine ft un des plus
beaux joyaux de son empire. Obed-Allah essaya, en vain, dten-
dre, dune manire durable, son autorit sur le Magreb extrme
o linuence des Omeades dEspagne se faisait de plus en plus
sentir. Il fut plus heureux en Sicile et en Italie ; des rvoltes ber-
bres, prludes de mouvements plus srieux, grondaient autour
de lui et il se vit forc de svir contre ses dles Ketama, que la
mise mort dAbou-Abd-Allah, par le Mehdi lui-mme, avait
____________________
(1) Ibn Khaldoun T. I, p. 263 et T. II, p. 520. Ibn Hammad loco
citato. El-Kairouani, p. 89 et suivantes.
HISTOIRE DE CONSTANTINE 93
irrits. Du reste, le souverain fatemide ne considrait son sjour
en Afrique que comme une station temporaire. Que lui impor-
taient ces sauvages berbres dont il ne comprenait pas la langue ?
Cest vers lOrient quil tournait les regards et, dEl-Mehdia, sa
nouvelle capitale, il piait loccasion de se lancer la conqute
des pays de lEst. Il entreprit, contre lgypte, plusieurs expdi-
tions dont lissue fut malheureuse, et mourut en lguant ses pro-
jets ses descendants.
Rgne dEl-Kam. Rvolte de lhomme lne. Abou-
lKacem-el-Kam eut lutter contre une rvolte formidable des
Berbres, dans laquelle lempire obeidite faillit sabmer. Ce fut
une raction de lesprit national, appuy toujours sur la doctrine
kharedjite, contre les principes religieux des Fatemides, imposs
par ces trangers, la race africaine. Le mouvement partit de la
rgion situe louest du Djerid, entre Gafsa et lAurs et eut
pour promoteur une sorte de marabout contrefait
(1)
, surnomm
lhomme lne, mokaddem des Kharedjites Nekkariens. Vers
942, il runit ses partisans dans lAours et se t proclamer, par
eux, Chehh des vrais croyants. On jura haine mort aux Fate-
mides et on proclama la suprmatie des Omeiades dEspagne.
Lhomme lne promit quaprs la victoire, le peuple berbre
serait administr, sous la forme rpublicaine, par un conseil de
douze cheikh. En attendant, il permit le vol, le pillage, le viol et
la rduction en esclavage de tous ceux qui ne reconnatraient pas
ses doctrines. Puis il attaqua courageusement lennemi. Quelques
succs, remports dans la rgion de la Meskiana, eurent un grand
retentissement, et bientt lhomme lne se vit entour dune
masse dadhrents avec lesquels il fondit sur la Tunisie, renver-
sant tout sur son passage et semparant successivement de Tunis
et de Kairouane.
Forc de se retrancher dans El-Mehdia, El-Kam sy vi as-
____________________
(1) Son pre voyageait dans lExtrme-sud et avait eu ce ls dune
ngresse.
94 HISTOIRE DE CONSTANTINE
siger par des milliers de Berbres et faillit succomber. Son
courage et la situation particulire dEl-Mehda, btie sur une
presqule, prservrent son empire. Linaction dAbou-Yezid,
qui, enivr par ses succs, avait rejet au loin le bton et la che-
mise grossire du mendiant, pour sentourer dinsignes royaux et
sadonner aux jouissances du luxe, aprs la prise de Kairouane,
contribua au salut des Fatemides. Le dsordre, lanarchie rent
leur uvre parmi les assigeants et cet immense rassemblement
se fondit comme il stait cr (Aot 945).
El-Mansour, 3e souverain Obedite, crase la rvolte
dAbou-Yezid. El-Kam tait mort peu aprs la leve du sige
(18 Mai 946) et ce fut son ls, El-Mansour, quchut la mis-
sion de pacier lIfrikiya, rude tche qui occupa tout son rgne.
Lhomme lne retrouva, dans les revers, ses qualits guerri-
res et son nergie indomptable qui semblait se retremper aprs
chaque dfaite. Il nvacua la Tunisie que pied pied, gagna
lAours, serr de prs par El-Mansour et atteignit les monta-
gnes situes au nord de Mecila, o il rsista larme Fatemide
jusquau mois dAot 947. La chute dAbou-Yezid fut suivie
du massacre des Kharedjites partout o on les rencontra. Lle
de Djerba, les montagnes des Nefoua, au sud de Tripoli, et la
rgion saharienne dOuargla et du Mezab demeurrent les seuls
domaines de ces hrtiques.
El-Mozz, 4e souverain Obedite, transporte le sige de
son empire en gypte. Maad-el-Mozz, successeur dEl-Man-
sour (Mars 953), reprit et excuta les ides de conqute de son
aeul sur lOrient. Les victoires de son gnral Djouher, dans
le Magreb, avaient tendu vers louest la terreur du nom Fate-
mide et rduit grandement linuence omeade. Les Magraoua
taient contenus par une autre puissante tribu berbre, celle
des Sanhadja, occupant lest de la province actuelle dAlger.
En 969, Djouher arrachait lgypte aux Ikhchidites et, dans
lautomne de lanne 972, El-Mozz abandonnait dnitive-
HISTOIRE DE CONSTANTINE 95
ment cette Afrique qui avait servi de berceau la puissance de
sa famille, pour transporter au Caire le sige du gouvernement
fatemide.
Le Berbre Bologguine, reprsentant des Fatemides en Tu-
nisie, fonde la dynastie sanhadjienne des Zirides. En quit-
tant El-Mehda, El-Mozz avait laiss le pouvoir entre les mains
dun Berbre, Bologguine, ls de Ziri ben Menad, chef de la
tribu des Senhadja, nomme remarquable dont il avait prouv
le courage et la dlit. Pour excuter les instructions de son
suzerain, Bologguine entreprit des expditions jusque dans le
Magreb extrme quil parcourut en vainqueur. Mais il mourut
au retour dune de ces campagnes (Mai 984) et ses successeurs
ne purent empcher le rtablissement de la suprmatie omiade
sur les deux Magreb. Les gouverneurs sanhadjiens avaient, du
reste, lutter contre des rvoltes toujours renouveles, soit dans
le pays des Ketama, soit dans les montagnes situes au nord de
Mecila, soit dans la Tripolitaine. Des difcults staient dj
leves entre ces princes qui aspiraient lindpendance et leurs
suzerains du Caire. Ceux-ci taient trop loigns pour pouvoir
exercer une autorit effective sur leur vaste royaume de lIfri-
kiya, o leurs reprsentants se trouvaient, dj, indpendants de
fait. Une rupture tait donc imminente.
Le Ziride Hammad se dclare indpendant la Kala et
fonde la dynastie hammadite. Vers le commencement du XIe
sicle, le Sanhadjien Hammad, oncle du gouverneur Badis, avait
reu comme rcompense de ses services car il avait cras la
rvolte de deux de ses frres le commandement de toute la
partie occidentale du royaume, depuis la limite actuelle de la Tu-
nisie, avec Constantine, Mecila, Achir, Hamza
(1)
. Il fonda, sept
ou huit lieues au nord de Mecila, dans le pays actuel des Maadid,
____________________
(1) Les ruines dAchir se trouvent dans le Kef-el-Akhdar, montagne
situe auprs de Mda. Quant Hamza, son emplacement peut tre assimil
celui de Boura, au nord-est dAumale.
96 HISTOIRE DE CONSTANTINE
une ville forte laquelle il donna le nom de la Kala (la forteres-
se). Cependant, son neveu Badis ne voyait pas, sans une extrme
jalousie, la suprmatie croissante de Hammad. Les ennemis de
celui-ci exploitrent perdement ces dispositions en prsentant
loncle du gouverneur comme visant lindpendance, et, bien-
tt, Badis expdia Hammad lordre de rsigner le commande-
ment de la rgion de Constantine entre les mains dun jeune ls
du Gouverneur, nomm El-Mozz.
Hammad ntait pas homme cder devant de tels procds.
Il rpondit linjonction de son neveu par un refus et, en mme
temps, se dclara indpendant la Kala, rpudia la suprma-
tie des Fatemides, massacra leurs partisans et t proclamer, dans
les mosques, la suzerainet des Abassides. La doctrine Chiate
fut proscrite de ses tats et le culte sonnite rendu obligatoire. Le
royaume hammadite tait fond (1014).
Pour appuyer sa dclaration, Hammad marcha la tte
dun gros rassemblement de Berbres, sur la Tunisie. Mais, Ba-
dis savana contre lui, le dt non loin de Badja et le poursuivit,
lpe dans les reins, jusquau Chelif. Hammad parvint alors se
jeter dans le sud et se retrancher dans sa Kala. Badis ly suivit
et commena le sige de la nouvelle capitale ; mais il mourut de-
vant cette place, laissant, comme successeur, le jeune El-Mozz,
qui sempressa de rentrer Tunis, abandonnant son grand oncle
lui-mme (1016).
Aprs une courte guerre contre son petit neveu, Ham-
mad se dcida solliciter la paix. Son ls, El-Kad, envoy
Kairouane dans ce but, parvint conclure, avec El-Mozz, un
trait, abandonnant Hammad, le gouvernement du Zab, du
Hodna et de toute la province actuelle dAlger, jusqu Tiharet.
Constantine, avec toute sa rgion, resta sous lautorit dEl-
Mozz (1017).
Prludes de la rupture des Zirides avec les Fatemides.
Nous avons vu que de graves dissentiments staient levs entre
les gouverneurs Sanhadjites et leurs suzerains, les khalifes fate-
HISTOIRE DE CONSTANTINE 97
mides dgypte. Pour accentuer son mpris contre ses matres,
El-Mozz sattacha perscuter les partisans de la doctrine fate-
mide en Ifrikiya ; leur sang coula ots et, an dchapper la
mort, beaucoup dentre eux se rfugirent en Sicile ou en Orient.
Rien ne pouvait tre aussi sensible aux descendants dObeid-Al-
lah ; mais ils navaient pas le moyen de ramener, par la force,
leur reprsentant lobissance. Les conseils, les menaces mme,
taient accueillis, par lui, avec le plus hautain mpris et, comme
son cousin El-Kaid, de la Kala, qui avait succd son pre en
1028, refusait de le suivre dans la voie des perscutions contre
les Chiates, El-Mozz envahit son territoire et y porta la dvas-
tation.
El-Mozz rpudie la suzerainet fatemide. En 1045, El-
Mozz, levant le masque, rpudia lautorit fatemide, t arracher
des tendards les noms de ses suzerains et, du haut de la chaire,
proclama lautorit dAbou-Daferel-Kam, Khalife abasside et le
rtablissement du rite sonnite, selon lcole de Malek, seul ortho-
doxe. Cet acte allait avoir pour lAfrique les plus grandes cons-
quences.
En effet, le souverain fatemide, aprs avoir cherch long-
temps le moyen de tirer vengeance du rebelle, le trouva en lan-
ant sur le Magreb les tribus de Hilal et de Solem. Ces Ara-
bes, originaires du Nedj, avaient t transports, un demi-sicle
auparavant, de la Syrie, o ils avaient suivi la terrible rvolte
des Karmat. On les avait cantonns dans le Sad ou haute gyp-
te, sur la rive droite du Nil, pour les mettre dans limpuissance
de nuire, car ils avaient caus, aux princes fatemides, les plus
graves embarras par leur esprit dindiscipline. En gypte, ils
taient fort gnants, et, par leur loignement, le Khalife obte-
nait le double rsultat de sen dbarrasser et de punir son repr-
sentant rvolt.
Les Arabes Hilaliens envahissent lIfrikiya. Vers 1049,
une masse de population arabe, dont nous valuons le chiffre
98 HISTOIRE DE CONSTANTINE
cent mille personnes environ, se mit en marche sur le Magreb.
Cette fois, ce ntait plus une conqute comme celle du VIIe
sicle, que ce pays allait subir, mais limmigration dune race
constitue, apportant ses pnates et dont lintroduction dans le
pays devait avoir pour effet larabisation de la Berbrie. Ils se
composaient des tribus suivantes : Riah, Athbedj, Djochem, Ma-
kil et autres, et des Solem.
Victoire des Arabes. Ils stablissent dans la Tunisie et le
sud de la province de Constantine. Lorsque les Arabes furent
arrivs au sud de la Tunisie, El-Mozz, au lieu de les combattre,
voulut dabord utiliser leurs bras contre son cousin El-Kad, qui
avait reu des Khalifes fatemides le titre ofciel de reprsentant.
Mais les Arabes qui avaient tant souffert en gypte, se jetrent
sur la fertile Tunisie comme des loups affams , selon lner-
gique expression dIbn-Khaldoun, et ne secondrent nullement
les vues dEl-Mozz. Celui-ci comprenant, trop tard la faute quil
avait commise, adressa un appel dsespr ses allis et mme
son cousin El-Kad, les conjurant de laider repousser les en-
vahisseurs. Ayant ainsi runi une arme considrable, il marcha
contre les Arabes ; mais, malgr la supriorit numrique de ses
troupes, il essuya, Haderane, prs de Gabs, une de ces dfai-
tes dont on ne se relve pas : cette victoire allait assurer le succs
de linvasion arabe.
Les Hilaliens se partagrent alors la rgion conquise : les
Riah et Djochem stablirent en Tunisie, ayant les Zorba au sud,
entre Gabs et Tripoli. Les Athbedj se massrent en partie sur les
plateaux, aux environs de Tbessa ; le reste de cette tribu, dont le
domaine devait tre la province de Constantine, pntra dans le
Zab et le Hodna. Les Mkil continurent leur route vers louest
par les Hauts-Plateaux, et les Solem, qui venaient les derniers,
restrent vers Tripoli.
Les Hammadites tendent leur autorit sur la province de
Constantine. Bologguine ; son expdition dans louest. La
HISTOIRE DE CONSTANTINE 99
puissance dEl-Mozz tait dtruite. Aussitt, El-Kad en prota
pour tendre la sienne et soumettre son autorit Constantine et
sa province (1053). Ses successeurs durent employer tous leurs
soins et toutes leurs forces repousser les Arabes, mais ceux-ci,
aprs stre tendus sur la ligne des Hauts-Plateaux, savanaient
irrsistiblement vers le nord, par les valles, rpandant partout
le dsordre et lanarchie. La belle capitale des Hammadites qui
avait t admirablement tablie une dizaine de lieues au nord
de Mecila, La Kala, ne tarda pas voir les environs livrs aux
gazzias des Arabes.
Vers 1060, la nouvelle des succs des Almoravides, dans le
Magreb, parvint aux oreilles du prince Hammadite Bologguine,
qui avait succd son pre. Ctait un homme nergique et vio-
lent qui tait devenu le prince le plus puissant de lAfrique. Il
runit une puissante arme et marcha contre le Magreb (1062).
Il sattaqua dabord Tlemcen et sen rendit matre.
De l, il parcourut en vainqueur le Magreb, et vint mettre
le sige devant Fs, dfendue par les descendants de Ziri ben
Ata. Il sen empara par une brillante victoire, runit un butin
considrable et des otages, puis reprit le chemin de la Kala ;
mais, parvenu au Tessala, prs de Tlemcen, il fut assassin par
son cousin En-Nacer, qui avait venger les cruauts dont sa
famille avait t victime (1063). Il prit le commandement de
larme et rentra dans sa capitale o il parvint faire ratier son
usurpation.
Dfaite dEn-Nacer par les Arabes en Tunisie. La Tu-
nisie tait dans une situation encore plus critique. En 1065, En-
Nacer qui rgnait la Kala, reut des Arabes Zorba, alors en
lutte contre les Riah, une demande dassistance laquelle il prta
loreille, dans le but dtendre son inuence vers lest. Ayant ru-
ni une arme de Berbres, Sanhadja et Magraoua, il vient pren-
dre position El-Orbos
(1)
, en Tunisie. Il se disposait attaquer
____________________
(1) Laribus, prs du Kef.
100 HISTOIRE DE CONSTANTINE
les Riah Sebiba, lorsque son cousin Temim, ls dEl-Mozz,
russit semer la dsunion dans son arme, en exploitant la riva-
lit sculaire des Sanhadja et des Magraoua. Bientt cette arme
se dsagrgea sous les coups de lennemi, et En-Nacer, suivi
peine de deux cents hommes, dut chercher un refuge Constan-
tine ; de l, il regagna sa capitale
(1)
.
A la suite de leur victoire, les Arabes, soutenus par le prince
berbre de Tripoli, envahirent le territoire hammadite et vinrent
fourrager aux environs de la Kala. Bientt la situation ne fut plus
tenable dans ces rgions mridionales. En-Nacer songea alors
stablir labri des incursions des nomades, dans un pays o
il se trouvt mieux protg, et ce fut sur Bougie quil arrta son
choix. Il jeta les fondements de sa nouvelle capitale et commena
y rsider, sans encore retirer la Kala son droit de capitale.
Il mourut en 1089, laissant le souvenir dun protecteur des chr-
tiens, sur les intrts desquels il entretenait des relations avec les
cours italiennes. Le prtre, nomm Servant, fut son protg et
arriva lpiscopat de Bne.
El-Mansour, ls dEn-Nacer, lui succda et sappliqua de
son mieux transporter tous les pouvoirs Bougie. (1090-91).
Fondation de lempire Almoravide. Pendant que lIfri-
kiya tait le thtre de ces vnements, des Berbres fanatiss
par des missionnaires puritains, accouraient du fond du dsert, se
jetaient sur le Magreb extrme et en faisaient la conqute. Lem-
pire des Almoravides, corruption espagnole du mot El-Merabtine
(marabout), tait fond par un homme de gnie, Youssof ben Ta-
chene, que le hasard avait mis la tte de ces guerriers. Toutes
les petites dynasties indignes dcrpites disparaissaient et les
tribus rivales taient contraintes de se courber sous le joug des
Almoravides (1084). Bientt Youssof conduisait ses soldats en
____________________
(1) Ibn-Khaldoun. Berbres, T. I., p., 36 et suiv. T. II,p. 22, 46, 47, T.
III, p. 125, 271, 294.
HISTOIRE DE CONSTANTINE 101
Espagne et remportait la brillante victoire de Zellaka, dont les
consquences devaient retarder, de plusieurs sicles, la chute de
la domination musulmane dans le midi de la Pninsule.
Rvolte de Belbar Constantine. Revenons la province
de Constantine. Nous avons dit quEl-Mansour, successeur dEn-
Nacer, avait, ds son avnement, transport le sige de la royaut
hammadite Bougie. Tandis quil tait absorb par ces soins, son
oncle Belbar qui commandait Constantine, leva dans cette ville
ltendard de la rvolte. Le souverain hammadite ayant envoy
son cousin Abou-Yekni contre le rebelle, celui-ci fut battu et fait
prisonnier. Le vainqueur lui succda dans son commandement.
Tels sont les seuls renseignements que nous devons Ibn-Khal-
doun sur ce fait historique. Noublions pas que prs du village
de lOued-Seggane
(1)
, se trouve une plaine nomme Bou-Yekni,
et qui a peut-tre t le thtre des exploits du vainqueur de Bel-
bar.
Rvolte dAbou-Yekni. Cet Abou-Yekni, dont lambition
tait encourage par les succs, commena par envoyer son frre
Ouirlane prendre possession de Bne ; puis, il entra en pourpar-
lers avec les Arabes de la tribu dAthbedj (Dred, Garfa, O.-Ateya,
etc.) et sassura leur appui. En mme temps, il essayait de nouer
des relations avec les Almoravides du Magreb. Levant ensuite
le masque, il ordonna son frre daller El-Mehda offrir sa
soumission au Ziride-Temim (1094). Ce prince accepta avec em-
pressement son hommage et envoya Bne son propre ls, Abou
lFetouh, avec Ourlane.
El-Mansour t dabord marcher des troupes contre Bne.
Cette ville tomba au pouvoir des Hammadites aprs sept mois de
sige ; les deux princes rebelles faits prisonniers furent envoys
El-Mansour. Constantine restait rduire ; bientt larme vic-
torieuse marcha contre cette place. Abou-Yekni ne lattendit pas :
____________________
(1) Appel Oued-Sguin par les Europens.
102 HISTOIRE DE CONSTANTINE
laissant le commandement de la ville un Arabe de la tribu
dAthbedj, nomm Soleisel ben el Ahmar, il se rfugia dans
lAours et se retrancha dans un chteau dont nous ignorons le
nom et la situation. De l, il ne cessa de porter le ravage dans
le pays environnant. Quant Soleisel, il ouvrit aux Hammadi-
tes les portes de Constantine, moyennant une somme dargent.
Abou-Yekni tint encore la campagne pendant quelque temps.
Sa hardiesse lui devint fatale, dit Ibn-Khaldoun
(1)
, assig
enn par les troupes dEl-Mansour, il perdit son chteau et la
vie.
Apoge de la puissance hammadite. El-Mansour porta
son apoge la puissance hammadite. Il t, avec lappui des Ara-
bes, une expdition heureuse contre les Almoravides, soutenus
par les Ouemannou, dont il branla le trne peine assis, et mou-
rut, plein de gloire, en 1104. Son successeur, Badis, lui succda
et montra de tels dfauts quon se rvolta contre lui ; peine r-
gnait-il depuis un an, que son ls El Aziz le remplaa.
Quelque temps aprs, le ziride Ali, devenu chef de lempire,
se lana dans les guerres et amena le souverain hammadite mar-
cher contre lui, et semparer de Tunis (1120). Il replaa, comme
gouverneur, Ibn Khoraan et rentra dans sa capitale. Lanne sui-
vante, Ali mourut, laissant le pouvoir un ls, Yahia, dnu de
courage autant que de vertu.
Les princes normands, qui avaient achev, quelques annes
auparavant, la conqute de la Sicile, jetaient des regards denvie
sur lIfrikiya. Leur roi, Roger II, ne devait pas tarder faire pas-
ser ces esprances dans le domaine des faits.
Conqutes des Normands de Sicile. Chute de la dynastie
ziride. En 1135, le roi de Bougie ayant envoy une otte contre
El-Mehdia, tandis quune arme marchait sur cette ville par terre,
____________________
(1) T. II, p. 53.
HISTOIRE DE CONSTANTINE 103
le prince ziride, El-Hassan, appela son aide le roi Roger et par-
vint, avec laide des Normands, repousser ses ennemis. LIfri-
kiya fut ensuite dsole par une srie dannes malheureuses. Les
famines, suivies dpidmies, rduisirent les indignes la plus
triste situation, et lon vit, comme dans un exemple contempo-
rain, de nombreux cas danthropophagie se produire. Roger II
prota de cette situation et de laffaiblissement de la puissance
ziride pour semparer dEl-Mehdia et renverser le dernier repr-
sentant de cette dynastie (juin 1148). Tripoli et lle de Djerba
taient dj aux mains des Normands et, en 1143, leurs vaisseaux
avaient fait une descente Djidjeli et dvast cette ville.
Aprs avoir vu sa capitale aux mains des Chrtiens, le zi-
ride El-Hassan, dernier souverain de cette dynastie, avait, en
vain, tent de prendre le chemin de lOrient. Ne pouvant forcer
le passage, gard par les troupes siciliennes, il se mit en mar-
che vers louest et vint chercher un refuge Constantine, o
il fut bien -accueilli par le prince Seba, frre de Yahia, souve-
rain hammadite qui y commandait. De l, il adressa un humble
hommage de soumission au roi de Bougie, en sollicitant de lui
un asile. Yahia laccueillit assez courtoisement et linterna
Alger.
Fondation de lempire Almohde. Chute de la dynas-
tie Almoravide. Pendant que ces vnements se passaient en
lfrikiya, le Magreb tait le thtre dune nouvelle et profonde
rvolution. La grande tribu berbre des Masmouda, tablie dans
les montagnes les plus hautes de lAtlas, tait souleve par un
marabout, Ibn Toumert, qui se faisait appeler, comme toujours,
le Mehdi. Mort la peine, en 1128, sans avoir obtenu de grands
succs, le rformateur laissa le commandement un homme de
grande valeur, son disciple Abd-el-Moumen. Sous la direction de
ce nouveau chef, la secte des Almohades (qui professe le dogme
de lunit de Dieu), obtint les plus vertigineux succs. En quel-
ques annes, Abd-el-Moumen rduisit lempire Almoravide la
dernire extrmit.
104 HISTOIRE DE CONSTANTINE
Dans le mois dAvril 1147, la ville de Maroc tomba au pou-
voir des Almohdes et la dynastie dAbd-el-Moumen succda
celle de Ben Tachene.
Abd-el-Moumne avait dj envoy des troupes en Espa-
gne, o les chrtiens avaient obtenu de grands avantages, dans
les annes prcdentes, troubles par les pripties de la chute
du gouvernement almoravide. Sa prsence tait ncessaire dans
la Pninsule o on lappelait avec insistance. Mais il tait trop
prudent pour abandonner son jeune royaume dAfrique expos
quelque danger, et comme lempire hammadite, vivant surtout de
son ancienne gloire, tait une menace constante sur son anc, il
rsolut de la faire disparatre.
Expdition de Abd-el-Moumne contre Bougie. Il ren-
verse la dynastie hammadite. Ayant runi une arme impo-
sante, comme sil allait la conduire en Espagne, il donna, au mois
de Mai 1152, le signal du dpart ; mais, changeant de direction,
il se porta rapidement vers lest, enleva toutes les places quil
rencontra sur son passage et parut devant Alger ; cette nouvelle,
El-Kaid prit la fuite et vint prvenir son frre du danger le mena-
ant ; mais Yahia ne sut rien faire dutile et sempressa de prendre
la mer avec tout ce quil put emporter.
Bientt les trompettes dAbd-el-Moumne sentendirent et
il trouva les murs dpourvus de dfenseurs. Il neut donc qu
entrer et semparer du trne hammadite.
Yahia avait cingl sur Bne o commandait un de ses fr-
res, du nom dEl-Hareth, mais ce prince, outr de sa lchet, re-
fusa de le conserver auprs de lui. Le souverain dtrn se rfu-
gia alors Constantine, auprs de son frre El-Hassan, qui lui
t un meilleur accueil et, de l, attendit les vnements. Ils se
prcipitrent fort rapidement, car on apprit bientt que les ter-
ribles Almohdes venaient de semparer de la Kala et de livrer
aux ammes lancienne capitale. Ayant perdu tout espoir, Yahia
sempressa denvoyer sa soumission Abd-el-Moumne, encore
Bougie, avec loffre de la remise de Constantine.
HISTOIRE DE CONSTANTINE 105
Le souverain Almohde accueillit trs favorablement ces
ouvertures et, ayant fait venir Yahia, le traita avec bont et
linterna Maroc. Ainsi, dit philosophiquement Ibnel-Athir,
le roi Yahia qui stait rjoui publiquement, en apprenant que
Roger stait empar des tats de son cousin El-Ilassan, ne se
doutait gure quun sort semblable lui ft rserv si brve
chance.
La province de Constantine est soumise lempire almo-
hde. La province de Constantine cessa ds lors dtre un
royaume indpendant pour devenir une simple prfecture de
lempire almohde. Laissant Bougie un gouverneur, auquel il
adjoignit le Ziride El-Hassan, Abd-el-Moumne prit la route de
louest. Mais les Arabes du Zab et de lIfrikiya, qui sentaient
dans les Almohdes des adversaires redoutables, se runirent au
sud de Constantine et marchrent vers Stif pour venger Yahia,
quil leur plaisait alors dappeler leur roi. Le ls dAbdel-Mou-
mne les attendit prs de Stif ; Aprs une lutte acharne, qui ne
dura pas moins de trois jours, il les mit en droute et sempara
du camp o se trouvaient leurs familles et leurs troupeaux. Il
poursuivit ensuite les fuyards, lpe dans les reins, jusqu T-
bessa (1152).
Les Normands semparent de Bne. Mort de Roger II.
Le roi Roger, absorb depuis quelque temps, par la guerre quil
soutenait contre lempereur dOrient, navait rien fait pour sop-
poser aux conqutes des Almohdes dans la province de Constan-
tine. Cependant, il navait pas renonc ses vues sur lAfrique
et, ds quil le put, il chargea son nouvel amiral, Philippe, dune
expdition contre Bne. Cette ville fut enleve de vive force par
les Siciliens, qui la mirent au pillage. Puis ils se retirrent en lais-
sant, comme leur reprsentant, un prince hammadite (1153).
Lanne suivante, Roger II cessait de vivre, au moment o
la fortune, qui lui avait toujours t dle, semblait sur le point
de labandonner. Son nom tait prononc, non sans terreur, sur le
106 HISTOIRE DE CONSTANTINE
littoral de lAfrique et jusque dans les dserts de la Berbrie. Ses
successeurs allaient, par leur incapacit, perdre, en quelques an-
nes, les fruits de son glorieux rgne ; ainsi, lIfrikiya chappa
la domination chrtienne.
Anarchie en Tunisie. Les Indignes appellent Abdel-Mou-
mne. Le succs de la premire campagne dAbd-el-Moum-
ne, dans lEst, tait trop encourageant pour que ce prince ne son-
get pas effectuer la conqute de toute lIfrikiya. Le souverain
Almohde avait divis son vaste empire en grands commande-
ments, cons ses ls ou des princes du sang, et lun deux,
le Sid Abou-Mohammed, tait, en consquence, venu stablir
Bougie, do il exerait son autorit sur la province de Constan-
tine.
Quant la Tunisie, elle tait entirement en proie lanarchie
: les Arabes pillaient les campagnes, tandis que, sur le littoral,
les gouverneurs siciliens, abandonns eux-mmes, depuis la
mort de Roger II, se livraient tous les excs de la tyrannie et
poussaient les indignes lexaspration. Enn, dans les oasis du
Djerid, un certain nombre de chefs Berbres ou Arabes, staient
dclars indpendants et combattaient pour leur compte.
La situation tait rellement intolrable ; la suite de der-
niers excs, commis par les Normands dEl-Mehda, une dpu-
tation dindignes, voisins de cette ville, se rendit Maroc pour
solliciter lintervention dAbd-el-Moumne
(1)
.
Conqute de la Tunisie par les Almohdes. Le souverain
Almohde nattendait que ce signal ; mais, ne voulant rien lais-
ser au hasard, il t amasser, sur le chemin quil comptait suivre,
de grands approvisionnements, creuser des puits et tout prpa-
rer pour que son arme ne manqut de rien. En mme temps, il
organisait ses troupes. Au mois de mars 1159, il t partir cette
____________________
(1) Amari, Musulmans de Sicile, T. III, p. 468 et suiv. Ibn-Khal-
doun, T. II., p. 39. Ibn-el-Athir, p. 267. El-Kairouani, p. 195. Ze-
rkchi, traduction Fagnan.
HISTOIRE DE CONSTANTINE 107
arme dont le chiffre atteignait, dit-on, cent mille hommes (70,000
fantassins et 30,000 cavaliers), et quil divisa en quatre corps,
marchant une journe de distance lun de lautre, dans un ordre
admirable.
Abd-el-Moumne en avait pris le commandement : On
partait laube du jour ; lon sarrtait midi et lon campait de-
puis ce moment jusquau lendemain matin. Le signal du dpart se
donnait en frappant trois coups sur un immense tambour dont le
bruit sentendait une journe de distance. Chaque tribu avait sa
bannire...............; venaient ensuite les tentes et les provisions,
portes dos de chameau, outre un immense troupeau......... Au
moment du dpart et de larrive, lImam faisait la prire et, de
toutes les poitrines partait, en mme temps, le cri : Dieu est
grand !
Cette belle arme effectua sa marche sans encombre et il
est indubitable que Constantine fut une de ses tapes. Les dispo-
sitions, du reste, taient si bien prises que nul excs ne fut com-
mis et que partout les populations sempressrent doffrir leur
hommage de soumission au chef des Almohdes. Le 14 J uillet,
larme et la otte arrivrent en mme temps devant Tunis qui ne
tenta pas une rsistance inutile.
Les Siciliens avaient concentr toutes leurs forces El-Me-
hdia, dont la situation, sur une presqule inabordable de trois
cts, se prtait admirablement la dfense.
Abd-el-Moumne assigea cette place par terre et par mer,
dt dans un combat naval la otte sicilienne envoye dans le
but de faire lever le blocus, et, vers la n de lanne, la garnison
assige capitula. Le souverain Almohde, qui avait dj reu
la soumission des places principales de la Tunisie, t son entre
solennelle El-Mehdia, le 22 J anvier 1160. Toute lAfrique sep-
tentrionale obissait Abd-el-Moumne.
Les principales villes reurent des commandants almohdes ;
puis, le souverain reprit la route de louest et traversa, en matre
incontest, toute la Berbrie. Peu aprs son retour en Magreb,
108 HISTOIRE DE CONSTANTINE
il terminait sa glorieuse carrire (Mai-J uin 1163).
Le cheikh Abou-Hafs. Abou-Yakoub-Youssof, ls et
successeur dAbd-el-Moumne, hrita du vaste empire fond par
son pre, que celui-ci dirigeait avec une rare habilet, appuye
sur lascendant de son nom. Mais peine fut-il matre du pouvoir
que des difcults de diverse nature surgirent autour de lui. Une
des plus srieuses, rsulta de la jalousie dun des anciens compa-
gnons dAbd-el-Moumne, qui avait peut-tre le plus contribu
son lvation : le cheikh Abou-Hafs, grand chef de la tribu des
Masmouda. Ce vieillard refusa dabord son hommage au jeune
prince quil avait vu natre et, comme il disposait dun parti trs
puissant dans lempire, Abou-Yakoub ne put le vaincre qu for-
ce de mnagements et en ajournant, pour se faire accepter, la
prise du titre de Prince des Croyants. Nous signalons ce germe
de scission en raison des consquences quil devait avoir pour
lIfrikiya.
Rvolte des Ibn-Rana. La guerre dEspagne occupa
presque exclusivement le rgne dAbou-Yakoub, jusquau jour
o ce prince qui tait pass lui-mme dans la Pninsule, essuya
la dfaite de Santarem : arrach du champ de bataille o il vou-
lait mourir, il succomba ses blessures (J uillet 1184). Cet chec
marqua le point de dpart de la dcadence de lempire almohde.
Abou-Youssof-Yakoub, auquel ses victoires devaient mriter le
surnom dEl-Mansour, succda son pre, et son lvation fut
le signal de la rvolte des Ibn-Rania, famille almoravide qui r-
gnait sur les Balares, et qui ne stait rallie que pour la forme
la dynastie almohde. Ishak, chef de la famille des Ibn-Rania,
mourut peu de temps aprs la dfaite de Santarem, en laissant
un grand nombre de ls, dont lan, Mohammed, lui succda,
et sempressa denvoyer son adhsion au nouveau souverain
almohde. Mais cette humilit ne convenait pas ses frres ;
ils se rvoltrent, reconnurent comme chef Ali, le plus hardi
HISTOIRE DE CONSTANTINE 109
dentre eux, et proclamrent la restauration de la dynastie almo-
ravide.
Prise de Bougie par Ibn-Rania. Ses dvastations.
Dou dune nergie et dune ambition gales, Ali rsolut aussitt
dattaquer ses ennemis chez eux. Laissant le commandement des
Balares son oncle El-RAzi, il t voile vers lAfrique, la tte
de trente-deux navires, emmenant avec lui trois de ses frres et
une troupe daventuriers. Au mois de Mai 1185, les vaisseaux al-
moravides parurent inopinment devant Bougie et sen empar-
rent sans coup frir. Cette malheureuse ville fut livre au pillage
par Ibn-Rania.
Le commandant de la Kala
(1)
ayant march la tte de
quelques troupes, contre les aventuriers, essuya une honteuse d-
faite dont le retentissement fut considrable. Ibn-Rania convia
les Arabes la cure et aussitt les tribus de Djochem, Riah et
Athbedj, de la province de Constantine et de la Tunisie, accouru-
rent sous ses tendards.
Il attaque et bloque Constantine. Le chef almoravide en-
treprit alors une campagne vers louest. Laissant Bougie sous le
commandement de son frre Yahia, il se mit la tte de ses adh-
rents et savana en vainqueur jusque vers Miliana. Son passage
tait marqu par la dvastation et la ruine. Il avait eu sans doute
lintention dattaquer les Almohdes dans le Magreb ; mais, par-
venu Miliana, il changea davis, marcha sur la Kala, enleva
cette place et, revenant vers lest, se porta sur Constantine, par
les plaines de Stif. Des milliers dArabes, accourant, avec leurs
familles et leurs troupeaux, le rejoignirent en chemin.
Mais Constantine, claire sur le sort que lui rservait Ibn-
Rania, par les malheurs des autres villes, stait prpare une
rsistance dsespre que sa position rendait plus facile. Laven-
turier vit le cours de ses succs arrt contre ce rocher et dut se
____________________
(1) Ce qui indique que cette place avait t rtablie.
110 HISTOIRE DE CONSTANTINE
borner en entreprendre le blocus. Selon Ibn-Konfoud, il se se-
rait attach couper leau de la rivire au moyen dun barrage
et bientt la population aurait prouv de grandes souffrances ;
mais la suite des prires du marabout Ali ben Makhlouf
(1)
Dieu
suscita un violent orage sur la contre, et les eaux, descendant
des montagnes, renversrent tous les obstacles et permirent aux
assigs dtancher leur soif.
Les Almohdes accourus au secours de la province de
Constantine, repoussent Ibn-Rana dans le dsert. Cependant
le gouvernement almohde, revenu de sa stupeur, avait pris des
mesures nergiques pour chasser les aventuriers almoravides.
Une arme, commande par le prince Abou-Zeid, rentra sans
peine en possession de Miliana, dAlger et des territoires voisins.
En mme temps, la otte se prsentait devant Bougie et, cette
vue, la population reprenant courage, expulsait Yahia ben Rania
et recevait ses anciens matres en librateurs. Abou-Zeid, arriv
sur ces entrefaites, marcha rapidement au secours de Constanti-
ne. Il tait temps quil arrivt, car cette ville, rduite la dernire
extrmit, allait succomber.
A lapproche des Almohdes, Ibn-Rania leva prudemment
le sige et prit la route du sud, poursuivi lpe dans les reins
jusqu Negaous. Constantine chappa ainsi un grand pril et
une dvastation certaine. Elle resta, ds lors, spare de la rive
droite, par la chute des ponts du Remel.
Quant Ibn-Rania, il gagna le Djerid et la Tripolitaine o
il trouva des aventuriers de son espce, avec laide desquels il
devait tenir longtemps en chec la puissance almohde.
Le Khalife El-Mansour transporte en Magreb des tribus
arabes. Le trouble caus dans lest, surtout parmi les popula-
____________________
(1) Lemplacement de la mosque de Sidi-Ali ben Makhlouf a t en-
glob dans la mairie actuelle.
HISTOIRE DE CONSTANTINE 111
tions arabes, par la rvolte dIbn-Rania, tait si grand que le
Khalife almohde El-Mansour jugea ncessaire daller en per-
sonne rtablir la paix. En 1187, il se transporta Tunis et mar-
cha contre les rebelles quil dt entirement au sud de Kai-
rouane. Il faillit semparer dIbn-Rania, mais ce terrible lutteur
lui chappa, laissant entre ses mains ses bagages et son harem
et put gagner les profondeurs du dsert. La paix tait rtablie
en Tunisie et dans le nord de la Tripolitaine ; il restait punir
les Arabes qui avaient tant contribu au dsordre et les mettre
dans limpossibilit de nuire. Aprs avoir fait supporter tout le
poids de sa colre aux tribus de Djochem, Acem et Riah, les
plus compromises, le Khalife se dcida loigner leurs dbris,
et, en 1188, il reprit la route de louest par les Hauts-Plateaux,
en poussant devant lui ce ot de population arabe quil interna
dans les plaines du Maroc, sur le versant de lAtlantique. Les
plateaux de la province de Constantine restrent le domaine des
Athbedj.
Nouvelles incursions dIbn-Rania. Sa puissance. Pen-
dant que le souverain almohde allait en Espagne prendre le com-
mandement de la Guerre sainte et remporter la brillante victoire
dAlarcos (juillet 1195), qui lui mrita le surnom dEl-Mansour
(le victorieux), la rvolte renaissait en Tunisie. Ce fut dabord un
certain Er-Regragui qui leva ltendard de guerre, et stablit en
souverain El-Mehdiya. Le gouverneur almohde de Tunis, ne
pouvant le combattre seul, fournit Yahia ben Rania, qui avait
succd son frre Ali, tu prcdemment, des secours au moyen
desquels ce dernier parvint se rendre matre du rebelle. Ctait
une grande faute, car Ibn-Rania tait un adversaire bien plus dan-
gereux et dont laudace ne connut, ds lors, plus de bornes. Ma-
tre de la Tripolitaine, du Djerid et du midi de la Tunisie, il marcha
vers le nord et sempara de Badja, quil dtruisit. Il se disposait
assiger Chekbanaria (le Kef), lorsquil apprit que le Gouverneur
de Bougie accourait au secours de son collgue de Tunis. Il se
112 HISTOIRE DE CONSTANTINE
porta audacieusement sa rencontre et le dt prs de Constan-
tine.
Il ne parat pas quIbn-Rania se soit rendu matre de cette
ville, car il lui tourna le dos et, senfonant dans le sud, alla
enlever Biskra. Revenant ensuite vers la Tunisie, il sempara
de Tbessa, puis de Kairouane et, enn, vint mettre le sige
devant Tunis (1202-1203). Cette ville capitula aprs deux mois
de rsistance. L, comme partout, le vainqueur signala sa vic-
toire par les plus grandes cruauts. La chute de Chekbanaria,
de Benzert et de Bne suivit d prs celle de Tunis. Des contri-
butions normes furent frappes et lIfrikiya gmit sous la ty-
rannie dIbn-Rania et des Arabes. limitation de son frre, ce
prince proclama la suprmatie des Abbacides et sentoura des
insignes de la royaut.
Le Khalife En-Nacer vient rtablir la paix en Ifrikiya.
Cependant, Maroc, les nouvelles venant de lest, avaient ap-
port le dcouragement et la stupeur. En-Nacer, successeur dEl-
Mansour, crut devoir runir les principaux ofciers de lempire
pour leur exposer la situation et recevoir leurs conseils. Tous,
moins un, opinrent pour que lon traitt avec lAlmoravide, en
lui abandonnant le pays conquis. Seul, Abou-Mohammed, petit-
ls du cheikh Abou-Hafs, protesta contre une pareille lchet, en
conseillant la lutte outrance ; et comme En-Nacer tait de cet
avis, la campagne fut rsolue.
Le souverain almohde se mit en route, par terre, dans lan-
ne 1204, et, son approche, Ibn-Rania vacua Tunis et alla en-
fermer sa famille et ses trsors derrire les remparts dEl-Me-
hda.
A son passage Constantine, il fut bien accueilli par la po-
pulation dle de cette ville, et reut du savant Abou-Ali Hassan
ben el-Feggoun, membre dune famille destine une grande for-
tune, une kacida, ou pome en son honneur
(1)
. Quant Ibn-Rania,
____________________
(1) El-Khatib, p. 11.
HISTOIRE DE CONSTANTINE 113
il vacua El-Mehda, se rendit dans le sud et concentra ses for-
cs prs de Gabs. Pendant ce temps, En-Nacer semparait de
Tunis et lanait Abou-Mohammed ben Abou-Hafs, la tte de
4.000 Almohdes, vers le sud. Ibn-Rania fut entirement dfait,
contraint de chercher un refuge dans le dsert et poursuivi par
les Almohdes qui parcourent en matres la Tripolitaine, chtiant
svrement les populations compromises.
Le Hafside Abou-Mohammed est nomm gouverneur de
lIfrikiya. La paix tait donc encore une fois rtablie en Ifri-
kiya et, en 1207, En-Nacer se disposa reprendre la route de
louest ; mais, instruit par lexprience, il voulut laisser Tunis
un reprsentant aussi habile que dvou, et son choix se porta tout
naturellement sur Abou-Mohammed. Ce gnral refusa dabord
le prilleux honneur qui lui tait fait et ne cda que devant la d-
marche du jeune ls de son souverain. Il stipula, comme condi-
tion, quil ne resterait que trois ans en Ifrikiya et que la plus gran-
de libert lui serait laisse pour son administration et le choix
de ses auxiliaires. En-Nacer souscrivit tout et repartit pour le
Magreb, certain davoir assur la tranquillit de lIfrikiya. Il ne
se trompait pas, mais ne pouvait prvoir quil avait, de ses mains,
fond les bases du royaume hafside.
Ce prince, de mme que ses prdcesseurs, avait cart,
de lempire, les Chrtiens, rests surtout dans lancien royaume
hammadite. Quant aux J uifs, beaucoup plus nombreux, ils fu-
rent traits de la mme manire, et se soumirent lIslamisme
; mais, comme on ne les distinguait pas des autres indignes,
ils furent astreints porter un costume spcial avec rouelle sur
lpaule
(1)
.
Nouvelles incursions dIbn-Rania. Abou-Mohammed
le repousse dans le sud. A peine le souverain stait-il loi-
gn, quIbn-Rania reparut, la tte des Riah, dans le sud de la
____________________
(1) Zerkchi, Almohdes.
114 HISTOIRE DE CONSTANTINE
province de Constantine ; mais Abou-Mohammed qui stait as-
sur lappui des tribus arabes solemides de Mirdas et dAllak,
fondit sur lui et le dt Chebrou, prs de Tbessa. Ctait une
svre leon annonant que ltat des choses tait chang en Tu-
nisie.
LAlmoravide se tourna alors vers louest, alla ravager
loasis de Sidjilmassa (Talala), puis, rentrant dans le Tell, vint
enlever la ville de Tiharet quil mit au pillage. Il rentrait vers
lest, charg de butin, lorsquAbou-Mohammed, non moins in-
fatigable que lui, latteignit, lui t rendre gorge et le fora ga-
gner encore les profondeurs du dsert. Mais, Ibn-Rania ntait
pas homme se laisser abattre par les revers ; il ne tarda pas
reparatre dans la Tripolitaine, la tte de bandes considrables
dArabes et de Berbres voils (Touareg) (1209). Abou-Moham-
med se porta rapidement contre lui, lcrasa auprs du Djebel
Nefoua, au sud de Tripoli, et lui enleva tous ses adhrents. Ds
lors, Ibn-Rania se trouva rduit au rle de chef de brigands et la
scurit de la Tunisie fut assure. Considrant sa mission comme
termine, Abou-Mohammed sollicita, de son souverain, lauto-
risation de retourner en Magreb. Mais En-Nacer, trop content
de ses services, lui crivit dans des termes tels, quil le dcida
rester Tunis (1210).
Dcadence de lempire Almohde. Puissance des Beni-
Merine Fs et des Abd-el-Ouad Tlemcen. Pendant que
lIfrikiya retrouvait la tranquillit sous la ferme direction dAbou-
Mohammed, le Khalife En-Nacer passait en Espagne et essuyait
la grande dfaite de Las Navas de Tolosa, qui marqua le dclin de
lempire Almohde et de lautorit musulmane dans la Pninsule
(15 juillet 1212). Peu aprs, le malheureux prince cessait de vivre
et lempire du Magreb voyait slever deux puissances rivales
sur son propre territoire : celle des Beni-Merine (Berbres Ze-
ntes), Fs, celle des Abd-el-Ouad, autres Zentes, Tlemcen.
Lanarchie dont le Maroc tait le thtre favorisait ces usurpations.
HISTOIRE DE CONSTANTINE 115
Ces Zentes, aprs avoir rsid dans les Hauts-Plateaux et le Dje-
bel Aours, staient introduits dans le Tel et y prenaient, chaque
jour, plus dautorit.
Mort dAbou-Mohammed. Ibn-Rania reparat. En 1221
eut lieu, Tunis, la mort du cheikh Abou-Mohammed ben Abou-
Hafs. Son ls Abd-er-Rahman qui lui avait succd, en fait, se vit
inopinment remplac par un chef almohde, le Sid Abou-LOla-
Edris, envoy dEspagne par le gouvernement central. Aussitt,
Ibn-Rania releva la tte et vint recommencer ses dprdations
dans le Djerid et le sud de la Tunisie. Abou-LOla lana contre lui
une arme que lagitateur attira par une fuite simule dans le sud,
o elle prouva les plus grandes privations. Revenu sa suite,
Ibn-Rania alla encore semparer de Biskra et dune partie du Zab.
Le prince Abou-Zed, ls du gouverneur, vint ly relancer et ch-
tier les habitants de cette oasis dune manire exemplaire ; mais
il ne put empcher lalmoravide denvahir de nouveau lIfrikiya
et ne parvint le repousser dans le sud quaprs lavoir mis en
droute, non loin de Tunis.
Le Hafside Abbou, gouverneur de lIfrikiya. En 1227,
Abou-Mohammed, surnomm Abbou, ls du prcdent gouver-
neur (Abou-Mohammed, le Hafside), obtint dEl-Adel, souve-
rain almohde, sa nomination comme gouverneur de lIfrikiya,
en remplacement dAbou-LOla, mort depuis peu. Il vint prendre
possession de son poste et, par une sage administration, seffora
de faire renatre les beaux jours du gouvernement de son pre.
Dans la mme anne, il dut marcher contre Ibn-Rania, qui venait
de pousser une pointe audacieuse vers la valle du Chelif, puis
avait dvast la Mitidja et Alger. Il le rejeta pour la dernire fois
dans le dsert.
Anarchie Maroc Sur ces entrefaites, le trne de Maroc
tant devenu vacant par la mort du souverain, El-Adel, dcd
sans laisser denfant, les Almohdes lurent pour le remplacer un
116 HISTOIRE DE CONSTANTINE
ls dEn-Nacer, nomm Yaha, jeune homme de seize ans, sans
autorit. Aussitt, un frre, dEl-Adel, qui stait fait proclamer
en Espagne, sous le nom dEl-Mamoun, lui disputa le pouvoir et
les partisans de celui-ci ne tardrent pas lexpulser de la capitale
(1228). LIfrikiya, sous lautorit dAbbou, resta dle Yaha.
Le Hafside Abou-Zakaria renverse son frre Abou et sem-
pare de lautorit Tunis. Un frre du gouverneur, nomm
Abou-Zakaria, qui commandait pour lui Gabs, entra alors en
relations avec El-Mamoun et obtint de lui le gouvernement de
lIfrikiya, la condition quil reconnatrait sa suzerainet. Les
deux frres marchrent lun contre lautre ; mais Abou-Moham-
med, victime dune trahison, fut livr son frre qui le chargea
de chanes. Son intronisation eut lieu Tunis, en 1228 ou 1229.
Toute lIfrikiya reconnut alors lautorit dEl-Mamoun. Peu de
temps aprs, ce prince entrait en vainqueur Maroc, aprs avoir
dfait son comptiteur soutenu par le vieux parti almohde (f-
vrier 1230). El-Mamoun, imprgn de la civilisation espagnole,
mari une chrtienne, apporta dans la direction de lempire un
libralisme inconnu jusqualors et qui scandalisa profondment
les puritains berbres. Il alla plus loin : en pleine chaire il maudit
la mmoire du Mehdi, le traitant dimposteur, et, pour couper
court la rsistance de la raction, ne craignit pas de faire massa-
crer les Cheikhs almohdes.
HISTOIRE DE CONSTANTINE 117
CHAPITRE IV
Constantine sous la dynastie hafside (1230 1500)
Abou-Zakaria se dclare indpendant Tunis. Il sem-
pare de Constantine et de sa province. De nouvelles rvoltes
ne tardrent pas clater, et Abou-Zakaria, qui visait lindpen-
dance, rpudia Tunis lautorit dEl-Mamoun, en proclamant,
pour la forme, la suprmatie de Yaha. A cette nouvelle, le Khalife
donna ordre son cousin Abou-Amrane, gouverneur de Bougie,
de marcher contre le rebelle. Mais Abou-Zakaria tait dj en
route et venait mettre le sige devant Constantine o comman-
dait Abou-Abd-Allah-el-Hardani, frre dAbou-Amrane. Aprs
quelques jours dinvestissement, il pntra dans la place par un
endroit mal gard, que lui dsigna un habitant du nom de Ben-
Alennas
(1)
. Peu de jours aprs, Bougie subissait le mme sort, et
toute la province de Constantine, comme la Tunisie, reconnais-
sait lautorit dAbou-Zakaria.
Mort dEl-Mamoun et dIbn-Rania. Le 17 Aot 1232 eut
lieu la mort dEl-Mamoun, dont le rgne avait t entirement
absorb par les rvoltes. Le jeune Er-Rachid, g de treize ans,
lui succda, mais sans mettre n lanarchie. Ibn-Rania mou-
rut obscurment lanne suivante, sans laisser de postrit mle.
____________________
(1) Une mosque, sous le vocable de Sidi ben Alennas, existait dans la
partie infrieure de la rue de lchelle.
118 HISTOIRE DE CONSTANTINE
Dieu effaa de la terre les traces de sa rvolte , dit Ibn-Khal-
doun. Les lles furent recueillies par Abou-Zakaria.
Puissance dAbou-Zakaria, premier souverain hafside.
Ainsi la fortune souriait au prince hafside de Tunis et il en pro-
tait habilement. En 1234, il traversa la province de Constantine
la tte dune puissante arme, sarrta Bougie, et de l, pn-
trant dans la province dAlger, se rendit matre de cette ville, puis
parcourut en vainqueur la valle du Chelif. Peu aprs, il chtiait
svrement les Berbres Houara des environs de Souk-Ahras,
obissant la famille Ben-Hennach dont la tribu allait prendre le
nom (les Henanecha). La renomme du prince hafside stendit
jusquen Espagne, et il reut un pressant appel des habitants de
Valence et de Murcie, prs de succomber sous les coups du roi
dAragon.
Laffaiblissement de lempire almohde avait eu pour effet,
non seulement de favoriser la fondation de la dynastie Hafside
Tunis, mais encore llvation de deux puissantes tribus ber-
bres dont nous avons parl, les Abd-el-Oud, Tlemcen et les
Beni-Merine, Fs. Sous la direction dhommes remarquables,
ces tribus allaient former de nouveaux empires. Abou-Zakaria,
voyant avec jalousie, les progrs des Abd-el-Ouadites, runit, en
1241, une puissante arme, marcha contre Tlemcen, sempara de
cette ville et contraignit Yarmoracne ben Zeyane, son mir,
la soumission (septembre 1242). Miliana fut la dernire place
conserve dans louest.
Mort dAbou-Zakaria. Son ls, El-Mostancer, lui suc-
cde sur le trne Hafside. LAndalousie, Ceuta, Tanger, les
Beni-Merine, loasis de Sidjilmassa, reconnurent alors lautori-
t du Sultan de Tunis. En 1249, Abou-Zakaria, venu en tourne
dans la province de Constantine, stait avanc jusqu Bara,
au pied de lAours, lorsquil tomba malade. Il se t conduire
Constantine o il recouvra, en partie, ses forces ; puis, se dirigea
sur Bne, mais il fut repris, dans cette ville, par son mal et rendit
HISTOIRE DE CONSTANTINE 119
lme le 2 octobre
(1)
. Le corps du fondateur de lempire Hafside
fut dabord enterr dans la grande mosque de cette ville, mais,
en 1268, on le transporta Constantine et nous ne savons dans
quelle mosque il reut la spulture.
Abou-Abd-Allah, ls dAbou-Zakaria, succda son pre
sous le nom dEl-Mostancer-bIllah et t son entre Tunis dans
le mois doctobre 1249 ; il tait g de 22 ans et avait pour mre
une Chrtienne. Mais nous ne suivrons pas, en dtail, lhistoire
de ces princes et, si nous nous sommes un peu tendu sur celle
dIbn-Zakaria, cest quil convenait de bien prciser les condi-
tions dans lesquelles lempire Hafside stait fond. Constantine,
en effet, va rester sous lautorit de cette dynastie, quelquefois
capitale, mais ayant toujours comme chef un prince dlgu,
jusquau XVIe sicle, poque de ltablissement de la domina-
tion turque.
Puissance dEl-Mostancer. Croisade de Saint-Louis
contre Tunis. El-Mostancer porta un haut degr la puissance
Hafside. Il reut, du grand Cherif de La Mekke, le titre de Khalife
des Musulmans et donna Tunis des jours de prosprit, pendant
que le Magreb voyait le dmembrement et la chute de lempire
Almohde (septembre 1269) et la fondation des dynasties Mri-
nide et Abd-el-Ouadite.
Le souverain de Tunis, aprs avoir fait expier, en avril 1250,
la rvolte de son cousin, Abou-Abd-AIlah-El-Lihyani, sen prit
son gnral Zafer des violences exerces et le fora chercher un
refuge chez les Daouaouida
(2)
.
Il t, vers la mme poque, appliquer, strictement, lobli-
gation par les J uifs, de porter, sur lpaule, la marque indique
et qui avait pour but de ne pas confondre ceux qui staient
convertis.
____________________
(1) Nous nous servons de lexcellent travail de M. Fagnan, la traduc-
tion de Zerkchi.
(2) La principale tribu, issue des Arabes Riah. Vue 134 sur 768
120 HISTOIRE DE CONSTANTINE
Le 5 dcembre 1259, il t arrter Abou-lAbbas Moham-
med-Luliani, avec lequel il avait entam bien des affaires, et le
t mettre mort pour semparer de son argent. Ce fut une des
causes de lexpdition de Saint-Louis.
En 1266, Charles dAnjou, auquel le pape avait adjug les
deux Siciles, au dtriment des successeurs de Frdric II, tait
venu prendre possession de son royaume. Matre de la Sicile,
Charles dAnjou jeta des regards denvie sur cette Tunisie qui
avait appartenu, autrefois, ses prdcesseurs, les rois normands
et, comme son frre, Saint-Louis, mu des plaintes des Chrtiens
dOrient, avait prpar une nouvelle croisade, il joignit ses ins-
tances celles des marchands qui se plaignaient dune spoliation
opre, contre eux, par le roi de Tunis ; il le dcida prendre cette
ville comme premier but de lexpdition.
Le 17 juillet, la otte franaise parut devant le golfe et les
Croiss oprrent leur dbarquement. On sait quau lieu de pro-
ter de la terreur cause par leur prsence pour semparer de Tu-
nis, ils se retranchrent dans les ruines de Karthage en attendant
larrive de Charles dAnjou et de son arme. La chaleur de lt,
lentassement des Croiss, le manque deau et de vivres dtermi-
nrent bientt, chez les Chrtiens, une pidmie meurtrire. Pen-
dant ce temps, El-Mostancer, revenu de sa stupeur, adressait un
appel dsespr aux Musulmans dAfrique, et de partout, Arabes
et Berbres accouraient la guerre sainte. Le 25 aot, Saint-Louis
succomba au au et, peu aprs, El-Mostancer traita avec le roi
dAnjou et les Croiss, qui consentirent se retirer moyennant le
paiement dune forte contribution
(1)
.
____________________
(1) Ibn-Khaldomi, Berbres, T. II, p. 350-364. El-Kairouani, p. 226
et suiv. Henri Martin, Histoire de France, T. IV, p. 327. Michaud, His-
toire des Croisades, T. III, p. 279 et suiv. Amari, Musulmans de Sicile, T.
III, p. 631. Bou-Ras, Kacida. El-Khatib, p. 3 et suiv. De Mas Latrie,
Traits de paix.
HISTOIRE DE CONSTANTINE 121
Mort dEl-Mostancer. Abou-Ishak, son frre, sempare
du pouvoir. Le 16 mai 1277 eut lieu la mort dEl-Mostan-
cer. Son ls, Abou-Zakaria Yahia, fut alors proclam sous le
nom dEl-Ouathek. Peu de temps aprs, les habitants de Bougie,
stant rvolts, appelrent le prince Abou-Ishak, alors rfugi en
Espagne, et qui sempressa darriver, aprs tre pass Tlemcen,
o il stait assur lappui du souverain Abd-El-Ouadite (mars
1279). Stant revtu des insignes de la royaut, il marcha sur
Constantine, investit cette ville, nergiquement dfendue par son
gouverneur Abou-Beker ben Moua, dit Ibn-el-Ouezir, mais es-
saya en vain de sen rendre matre. Il reut alors ladhsion de
groupes importants de Tunisie, et rejoignit ses nouveaux allis,
qui laidrent semparer du pouvoir (juillet 1279). Ibn-el-Oua-
thek fut dpos. Mais, peu aprs, le Khalife apprenant quil se
livrait des ruses pour remonter sur le trne, le t tuer, ainsi que
trois de ses enfants (juin 1280).
Rvolte dIbn-el-Ouzir Constantine. Il appelle le roi
dAragon. Cependant, un certain Abou-Beker ben Moussa,
dit Ibn-el-Ouzir, gouverneur de Constantine, se dtachant de
plus en plus de son souverain, prenant des airs de roi indpen-
dant et faisant peser sur le pays une dure tyrannie. En 1281, le
prince Abou-Fars, ls du sultan, nomm au poste important de
gouverneur de Bougie, passa Constantine ; mais, il attendit en
vain la visite dIbn-el-Ouzir, qui se contenta de lui envoyer une
dputation de marabouts chargs de lexcuser. Ce ntait quun
prlude : lorsque les Hafsides se furent loigns, il jeta le masque
et prit le titre de sultan. Ayant appris quAbou-Ishak, en person-
ne, se disposait marcher contre lui, Ibn-el-Ouzir crivit au roi
dAragon, Pierre III, et lui offrit la suzerainet de la province de
Constantine : Il navait, disait-il, qu dbarquer, avec deux ou
trois mille hommes, Collo, o lusurpateur lattendrait, et, de l,
on se rendrait sans coup frir Constantine, qui lui ouvrirait ses
portes. Appuy sur cette place forte, il ne tarderait pas conqu-
rir toute lIfrikiya, car il serait accueilli comme un librateur.
122 HISTOIRE DE CONSTANTINE
Cette proposition fut reue par le roi dAragon au moment
o, cdant aux suggestions dun patriote sicilien, du nom de Pro-
cida, il prparait une expdition dont le but tait de le faire rentrer
en possession du trne des deux Siciles, sur lequel il prtendait
avoir des droits.
Alli secrtement avec le Saint-Sige, Pierre III, qui voulait
dbuter par un coup de matre, vit, dans la proposition du rvolt
de Constantine, le moyen dassurer la ralisation de son projet.
Il runit ses chevaliers, prpara ses vaisseaux et enrla sous ses
bannires un grand nombre de Maures rests dans ses tats, au
prix dune conversion plus ou moins sincre (Almugares ou Al-
mogavares), sortes de mercenaires toujours prts louer leurs
bras au plus offrant.
Abou-Fars, gouverneur de Bougie, sempare de Constanti-
ne, Mort de Ibn-Ouzir. Mais tout cela demandait du temps,
et, au commencement de lanne 1282, le prince Abou-Fars
quittait Bougie, la tte dune arme compose des contingents
berbres et arabes de cette province, marchait directement sur
Constantine, et venait camper Mila, o il concentrait ses forces.
Lusurpateur, qui ntait nullement en mesure de rsister, envoya
vers le prince hafside une dputation de cheikhs constantinois,
chargs de lassurer des sentiments de dlit de la population et
de son chef. Mais, sans sarrter ces protestations dictes par
les circonstances, Abou-Fars continua sa marche et arriva sous
les murs de Constantine dans la matine du 9 juin 1282. Ayant
alors rassembl des ouvriers, dit Ibn-Khaldoun
(1)
, il commen-
a le sige et dressa ses catapultes, pendant que ses archers oc-
cupaient les positions les plus rapproches de la ville. Le sige
durait depuis quelques jours
(2)
quand un dtachement, sous les
ordres de Mohammed ben Khaldoun, escalada les murs et pn-
tra dans la place. Ibn-el-Ouzir soutint lassaut avec une bravoure
____________________
(1) T. II, p. 385.
(2) Selon El-Khatib, car Ibn-Khaldoun prtend que la rsistance ne se
prolongea que jusquau lendemain.
HISTOIRE DE CONSTANTINE 123
extrme, mais ayant vu la retraite coupe, il mourut les armes la
main, ainsi que son frre et tous ses partisans. Leurs ttes furent
plantes sur les murailles de la ville. Abou-Fars y t alors son
entre et parcourut les rues an de rtablir lordre et de rassurer
les esprits. Il t ensuite rparer les murailles et les ponts... Trois
jours aprs la rduction de Constantine, Abou-Fars repartit pour
Bougie.
Expdition de Pierre III dAragon Kollo. Le 3 juin
1282, la otte aragonaise avait quitt la Catalogne. Elle tait
forte de 150 navires portant 15.000 fantassins et un millier de
cavaliers. Assaillis par la tempte, les navires se rallirent dans
les les Balares et ne parvinrent Kollo que le 28. On dbarqua
sans difcult, et le roi apprit alors les vnements de Constanti-
ne et la mort dIbn-el-Ouzir. Si son but rel avait t de conqu-
rir cette ville, il se rsigna facilement labandon de ses projets.
Tout en occupant ses soldats des razzias dans les environs, il
envoya deux galres au Pape pour le prvenir quil tait prt
agir. Quelque temps auparavant avait eu lieu, en Sicile, une le-
ve de boucliers contre la domination franaise : la rvolte avait
dbut par la sinistre journe, connue sous le nom de Vpres
siciliennes, dans laquelle quatre mille Franais furent gorgs
(30 mars 1282). Charles dAnjou, accouru dans lle pour ven-
ger ses compatriotes et sauver sa royaut, avait d entreprendre
une campagne rgulire. Sur ces entrefaites arriva Kollo une
dputation de Siciliens, venant, linstigation du Pape, sollici-
ter lintervention du roi. Ctait le dernier acte de la comdie,
et Pierre dAragon, qui nattendait que ce signal, sempressa de
rembarquer son monde et de cingler vers la Sicile o il aborda
heureusement le 3 aot. Cette le tait dnitivement perdue
pour la maison dAnjou.
Lusurpateur Ibn-Abou-Amara sempare du trne hafside.
Abou-Hafs le renverse. Peu de temps aprs, un usurpateur
du nom de Ibn-Abou-Amara, se faisant passer pour un petit-ls
124 HISTOIRE DE CONSTANTINE
dEl-Mostancer, semparait de toute la Tunisie. Le prince haf-
side Abou-Ishak, forc de prendre la fuite, essaya en vain de
trouver asile Constantine. Le gouverneur, Abou-Mohammed-
Abd-Allah ben Abou-Fiane, lui ferma les portes et cest peine
sil put obtenir quelques vivres, pain et dattes, que cet ofcier
lui t descendre de la Kasba par des cordes. Il dut se rfugier
Bougie auprs de son ls Abou-Fars (janv., fv. 1283). Celui-ci
lenferma dans le Chteau de lEtoile, et aprs avoir obtenu son
abdication et stant fait proclamer sultan, marcha contre lusur-
pateur qui savanait lui-mme, vers louest. La rencontre eut
lieu Fedj-el-Abiar, non loin de Kalat-Senane, et se termina par
la dfaite et la mort dAbou-Fars. La tte du souverain et celles
de son frre et de plusieurs autres furent promenes Tunis. Son
oncle, Abou-Hafs, parvint se rfugier avec quelques adhrents
dans les montagnes de Houara, au nord-ouest de Tebessa. Peu
aprs, les tribus arabes de la Tunisie, irrites par la cruaut de
lusurpateur, vinrent chercher Abou-Hafs dans sa retraite et le
conduisirent victorieusement Tunis, o il entra en matre dans
le mois de juillet 1284. Peu aprs, stant saisi dAhmed ben Bou-
Amara, il le t mettre mort.
Abou-Zakaria sempare de Constantine et de Bougie o il
rgne indpendant. En apprenant ces nouvelles, un ls dAbou-
Ishak, nomm Abou-Zakaria, qui stait rfugi la suite dune
rvolte, la cour de son beau-frre, le souverain Abd-el-Ouadite,
quitta Tlemcen, et, ayant gagn le Hodna, se t reconnatre com-
me Khalife hafside par la tribu arabe des Daouaouida. Les Berb-
res Sedouikech, qui ont form depuis la tribu des Abd-en-Nour,
lui jurrent galement dlit, et, la tte des contingents de ces
deux tribus coalises, il marcha rapidement sur Constantine. Le
gouverneur, Ibn-Yioukiane, entra alors en pourparlers avec lui
par lintermdiaire de son gendre Abou-Hacen ben Tofal, et lui
ouvrit les portes de la ville. Aprs avoir obtenu le serment de
la population, Abou-Zakaria marcha sur Bougie ; il y entra sans
HISTOIRE DE CONSTANTINE 125
rencontrer de rsistance srieuse, car cette ville tait en proie aux
factions (1284).
Devenu ainsi matre de la partie occidentale de lempire haf-
side, Abou-Zakaria sentoura des insignes de la royaut et prit le
titre dEl-Montakheb-li-Yhaya-Dine-Allah (Choisi pour ranimer
la religion de Dieu), sans oser, cependant, se faire appeler Emir-
El-Moumenin, pour ne pas blesser son oncle de Tunis, sil faut
en croire Ibn-Khaldoun.
Travaux dAbou-Zakaria Constantine. Voil donc
lempire Hafside divis, pour la premire fois, en deux parties.
El-Khatib, auteur constantinois, dit quAbou-Zakaria affection-
nait beaucoup Constantine et ses habitants, quil y sjournait,
souvent et quil y effectua de grands travaux. Il agrandit la
mosque de la Kasba de Constantine, la rpara et la restaura
compltement
(1)
. Il acheta, aux gens de la ville, des maisons ;
avec les matriaux, il largit la Kasba en reconstruisant les mu-
railles et les rues, et y tablit la rsidence royale vers la n de
lanne 683 (1284).
Mais, quoiquen disent les historiens, Abou-Zakaria trou-
vait trop peu importante la royaut de la province de Constantine
; cest le trne de Tunis quil visait et, en 1286, il marcha contre
cette ville la tte dune puissante arme ; repouss par les trou-
pes de son oncle, il envahit le Djerid et la Tripolitaine et y porta
la dvastation. Il fut bientt rappel Bougie par une dmons-
tration de son beau-frre Othmane, le souverain Abd-el-Ouadite,
qui tait venu mettre le sige devant cette place (1287).
Abou-Zakaria, paraissant avoir renonc la conqute de la
Tunisie, continua rgner sur la province de Constantine. En 1293,
un certain Mansour ben Fadol, de la famille des Beni-Mozni de
Biskra, vint Bougie lui demander son appui contre ses rivaux, les
Beni-Roummane, qui staient empars du pouvoir. Ayant reu,
____________________
(1) Cette mosque a t englobe dans les constructions de lhpital
militaire.
126 HISTOIRE DE CONSTANTINE
de lmir, un corps de troupes, ce chef se rendit matre de Biskra
et soumit toute la rgion de lOuad-Rir lautorit dAbou-Za-
karia. Au mois de novembre 1295, Abou-Hafs mourut Tunis et
fut remplac par un jeune ls dEl-Ouatek, nomm Mohammed
Abou-Acida.
Abou-Acida, souverain de Tunis, assige infructueusement
Constantine. Le roi de Bougie sentit alors renatre en lui son
ambition et se prpara la guerre ; mais Alger stant rvolt
contre lui, il dut se porter vers louest, et Abou-Acida en prola
pour envahir ses tats, faire une dmonstration infructueuse devant
Constantine et savancer jusqu Mila. Apprenant alors que son
adversaire avait sollicit lappui de son beau-frre, le souverain
Abd-el-Ouadite Othman, il revint sur ses pas et rentra Tunis.
Les Mrinides font une expdition contre Bougie. Abou-
Acida sadressa son tour aux Mrinides, occups alors au
grand sige de Tlemcen, et demanda leur appui contre son rival
de Bougie, en faisant ressortir les liens qui unissaient ce dernier
la famille royale Abd-el-Ouadite. Abou-Yakoub accueillit ces
ouvertures et envoya dans le Magreb central un corps de troupes
disponibles. Bientt, les coureurs Mrinides apparurent sous les
murs de Bougie, soutenus par le contingent des Arabes Daouaou-
da du Hodna (1300). Abou-Zakaria venait de mourir, ctait son
successeur Aboul-Baka-Khaled qui dirigeait la dfense. Or, les
Mrinides manquaient, du matriel ncessaire pour entreprendre
un sige rgulier ; ils se dcidrent donc lever le sige et ren-
trer vers louest en passant par les montagnes des Sedouikech
(Babor). Abou-lBaka conclut alors une trve avec son parent de
Tunis. Il sobligeait rester dans la partie orientale de lIfrikiya,
tandis que Bou-Acida occuperait lautre, et aprs le premier d-
cs, le survivant deviendrait matre de tout le pays.
Ibn-El-Amir, gouverneur de Constantine, envoie sa sou-
mission Abou-Acida. Un certain Abou-lKacem ben Abou-
HISTOIRE DE CONSTANTINE 127
Djobbi, qui avait t ministre dAbou-Zakaria, conserva, sous son
successeur, une grande inuence la cour de Bougie. Il obtint
pour son gendre, Abou-lKacem ben El-Amir, le gouvernement
de Constantine, poste trs important que ce dernier remplit avec
intelligence. Mais les sultans musulmans de cette poque taient
entours dintrigues de toutes sortes, retombant sur ceux qui les
approchaient de plus prs. Ben-Abou-Djobbi, sentant sa situa-
tion, peut-tre son existence, menaces, la suite de faux rap-
ports, quitta Bougie et alla demander asile la cour de Tunis o
il trouva un bon accueil (1304). Son gendre, Ibn-El-Amir, sem-
pressa alors de proclamer Constantine lautorit dAbou-Acida.
Ayant obtenu ladhsion des habitants de cette ville, dit Ibn-
Khadoun
(1)
, il envoya Tunis une lettre par laquelle il demanda
des renforts et la prsence dun des reprsentants du Sultan. Le
chef des Almohdes Hafsides vint, au nom de son matre, ratier
lacte de soumission.
Abou-lBaka assige Constantine. Mais Abou-lBaka-
Khaled, en apprenant ces nouvelles, ntait pas rest inactif. Il
runit une arme nombreuse et marcha sur Constantine. A son
approche, Ibn-El-Amir dtruisit, comme on lavait dj fait pour
le sige dIbn-Rania, les ponts de la ville, ainsi que lafrment
Ibn-Koufoud et El-Khtib, puis il rangea en bataille ses hom-
mes darmes et les archers de sa garde particulire, qui taient
au nombre de plus de cent. Pendant plusieurs jours, selon Ibn-
Khaldoun, plusieurs mois, daprs El-Khtib, le Sultan de Bou-
gie pressa inutilement le sige de la ville, en essayant de forcer
lentre par Bab-El-Ouad, le seul ct communiquant la terre,
et o Ibn-El-Amir avait concentr toutes ses forces. Ayant alors
conclu une entente avec un certain Ibn-Monza, propritaire de
ruches prs de la porte dEl-Kantara, lmir Khaled manifesta
lintention de se retirer ; puis, il parvint, avec laide de son af-
d, faire entrer un certain nombre de soldats par la porte dEl-
____________________
(1) T. II, p. 425.
128 HISTOIRE DE CONSTANTINE
Kantara. Ibn-El-Amir, cette nouvelle, se porta au plus vite dans
la direction dEl-Kantara ; mais aussitt on ouvre la porte Bab-
El-Ouad au Sultan hafside, qui t son entre dans la ville sur
une grande mule et la couronne en tte, aux applaudissements de
la population, dont les principales familles, les ben Koufoud et
ben Badis, vinrent au devant de lui pour le complimenter.
Chute dIn-el-Amir. Pendant ce temps, Ibn-el-Amir, re-
tranch sur une des terrasses de son palais, se prparait vendre
chrement sa vie, soutenu par quelques compagnons demeurs
dles. Il lutta ainsi pendant quelque temps, puis, cdant aux
promesses faites, sous le nom du souverain, par son chambellan
Er-Rokhami, il consentit se rendre. On le t, aussitt, mon-
ter rebours sur une mauvaise rosse, dit Ibn-Khaldoun, et on le
conduisit devant le Sultan. Il fut mis mort et son cadavre, accro-
ch un pieu, resta expos aux yeux du public pour lui servir de
leon et dexemple.
Abou-lBaka, matre de Constantine. Abou-lBaka-Kha-
led, stant rendu au palais, en prit possession et y convoqua un
Medjels, o les principaux personnages de la ville furent ap-
pels. Il leur adressa alors les reproches suivants : Vous avez
livr sans rexion votre ville un homme. Vous lui avez laiss
la facult de lever des troupes, de fabriquer des armes, dentasser
des richesses, de faire des provisions de bouche, sans que votre
attention se soit veille. Et lorsque cet homme, pouss par un
fol orgueil et livr aux suggestions de Satan a volontairement
prpar sa perte, vous avez reconnu son peu dinuence et com-
bien il tait incapable de rsister un souverain tel que nous !
Le Sultan avait dabord permis ses troupes le pillage de la vil-
le, malgr les supplications des principaux citoyens, se dcida
enn pardonner ; puis il sappliqua faire disparatre les tra-
ces du sige, et, de mme que son pre, y rsida alternativement
avec Bougie (1305). Mais le pont dEl-Kantara ne fut pas rtabli
HISTOIRE DE CONSTANTINE 129
et la population dut se contenter des deux seules entres par le
ct ouest. Il tait destin demeurer rompu jusqu la n du
XVIIIe sicle.
Peu de temps aprs, Abou-lBaka-Khaled conclut avec
Abou-Acida un trait de paix, consacrant la sparation en deux de
lempire hafside, ce qui permit au premier de soccuper dtendre
sa royaut jusqu Alger, et, au second, de rtablir la paix trou-
ble dans la Tunisie par les rvoltes arabes.
Abou-lBarka, seul matre de lempire hafside. AbouA-
cida tant mort le 20 septembre 1309, Abou-lBaka-Khaled res-
ta seul matre de lempire hafside, en vertu dune des clauses
du trait ci-dessus rappel. Il alla stablir sur le trne de Tunis.
Ce prince, qui avait montr jusque-l un rel esprit politique, se
livra ds lors aux plus grands excs, si bien, quune conspira-
tion ne tarda pas sourdir contre lui, Tunis mme. Lme en
tait son chambellan, Ibn-Ramer. Il avait obtenu quun frre
du sultan, nomm Abou-Yahia-Abou-Beker, et dans lequel il
avait toute conance, reut le gouvernement de Constantine.
Lorsque celui-ci fut bien install dans sa nouvelle rsidence,
Ibn-Ramer senfuit nuitamment de Tunis, vint retrouver Abou-
Yahia et le t proclamer sultan, sous le titre dEl-Metaouekkel
(1311-12).
Abou-Yaha proclam Constantine par Ibn-Ramer, essaye
en vain de semparer de Bougie. Ibn-Ramer crivit alors, au
nom de son nouveau matre, Ibn-Khalouf, Mezouar (cheikh)
des Sanhadja, qui commandait Bougie, en linvitant recon-
natre lautorit dAbou-Yaha. Mais ce chef, plutt en raison de
la haine particulire quil portait au chambellan que par dlit
relle, refusa son adhsion. Cest pourquoi le nouveau sultan se
mit en marche sur Bougie et arriva rapidement auprs de cette
ville. Ayant dress son camp peu de distance, il donna le signal
de lattaque et lon combattit toute la journe, aprs quoi, il entra
en pourparlers avec le Mezouar ; mais celui-ci, bien que dispos
130 HISTOIRE DE CONSTANTINE
la soumission, exigea dabord lloignement du vizir. Ctait
la rupture de toute ngociation, et tandis que les Bougiotes se
prparaient une rsistance nergique, le dsordre se mit dans
larme dAbou-Yaha, compose en grande partie daventu-
riers. Bientt chacun sen alla de son ct, et le prtendant, rest
presque seul, dut prendre la fuite en abandonnant son camp aux
Bougiotes. Ceux-ci se mirent la poursuite de leurs ennemis,
enlevrent dassaut Mila et rent une dmonstration jusque sous
les murs de Constantine ; puis, ils rentrrent chargs de butin
Bougie.
La position dAbou-Yahia Constantine devenait criti-
que, car les troupes de Tunis, commandes par laffranchi Dafer,
savanaient contre lui et taient dj arrives Badja, lorsquun
vnement imprvu vint dtourner le danger qui le menaait. Un
petit-ls dAbou-Hafs, nomm Abou-Yahia-Zakaria ben El-Li-
hyani, revenant du plerinage, stait arrt Tripoli et y avait
runi une bande daventuriers arabes, la tte desquels il stait
mis en marche vers Tunis. Devant ce danger, Abou-lBaka stait
empress de rappeler Dafer et son arme.
Abou-Yaha sempare de Bougie. En mme temps, Ibn-
Ramer quittait secrtement Constantine et se dirigeait vers lest,
an de proposer au nom de son matre une alliance ben Lihya-
ni. Abou-Yaha donna alors entendre que ce dernier avait aban-
donn sa cause, mit au pillage son habitation et le remplaa par
un certain Hacen ben Thabet, cheikh de la tribu ketamienne des
Beni-Telilane
(1)
. Puis, il se porta sur Bougie, en ayant soin de se
faire prcder par la nouvelle de la dfection dIbn-Ramer. Le
Mezouar Ibn-Khalouf, tombant dans le pige, sortit avec quel-
ques ofciers et vint au camp de lmir Hafside, dans le Ferd-
jioua, pour lui offrir sa soumission, persuad quil allait rempla-
cer son rival Ibn-Ramer. Abou-Yaha laccueillit avec de grandes
____________________
(1) Tribu tablie dans les montagnes situes au nord de Constantine.
HISTOIRE DE CONSTANTINE 131
protestations damiti et le convia un banquet o il lui versa
du vin outre mesure ; puis, lorsque le Mezouar fut alourdi par
livresse, il le t assassiner. Cela fait, le sultan alla prendre pos-
session de Bougie o il sinstalla en souverain (1312).
Abou-Yaha Zakaria ben El-Lihyani sempare de Tunis et
renverse Abou-el-Baka. Pendant ce temps, Abou-Yahia-Zaka-
ria-el-Lihyani avait battu Dafer et les troupes dAbou-lBaka et
tait parvenu sous les murs de Tunis. Abandonn de tous, le mal-
heureux souverain se dcida abdiquer, laissant le champ libre
son comptiteur. Le 14 novembre 1311, Abou-Yahia-Zakaria
t son entre Tunis et monta sur le trne hafside. Abou-lBaka
ne tarda pas payer de sa vie sa grandeur passe. Quant Ibn-
Ramer, il retourna Bougie auprs de son matre, et prota de
son inuence pour exercer de sanglantes reprsailles contre ses
ennemis. Le sultan eut alors repousser plusieurs attaques Abd-
el-Ouadites contre la ville.
Ibn-El-Lihyani abandonne Tunis. Mais ctait vers Tu-
nis quAbou-Yahia-Abou-Beker tournait ses regards. En 1315,
il avait abandonn Bougie son vizir Ibn-Ramer et transport
sa cour Constantine. De l, il entreprit dans lest une srie
doprations qui lui avaient fourni le moyen dtendre son auto-
rit sur les tribus houarides cheval sur la frontire (1315-16).
Ibn-el-Lihyani tait un homme g et peu belliqueux. Il crut se
dbarrasser de son rival en lui opposant le chef des Arabes de
la tribu de Solem, nomm Hamza ben Bellil. Mais il nobtint
dautre rsultat que daccrotre linsolence de ces nomades et
par suite lanarchie qui dsolait le pays. Dans cette conjecture,
Ibn-el-Lihyani prfra renoncer sa royaut que dentreprendre
une lutte au-dessus de son courage : vers la n de mars 1317, il
runit tout ce quil put amasser de valeurs et dobjets prcieux et
partit pour Gabs.
132 HISTOIRE DE CONSTANTINE
Campagne dAbou-Yaha Abou-Beker contre Tunis. Ce-
pendant, Abou-Yaha se tenait toujours Constantine, sa ville de
prdilection, o, sil faut en croire El-Khtib, il connaissait cha-
cun par son nom. A Bougie, Ibn-Ramer, dirigeait les affaires et
rsistait heureusement aux attaques des Abd-el-Ouadites. Dans le
mois de juillet 1317, le sultan se dcida, enn, quitter Constan-
tine et marcher sur Tunis la tte dune puissante arme. En
labsence dIbn-Lihyani, toujours Gabs, son ls, Abou-Dorba,
avait pris la direction de la dfense, et ce fut en vain que, durant
sept jours Abou-Yaha tenta de semparer de Tunis. La dfection
dun chef Arabe, Moulahem, de la famille des Oulad-Bellil, le
mit alors dans une situation critique et il se vit forc de rentrer
Constantine, tandis que son adversaire se faisait proclamer sous
le nom dEl-Mostancer.
Abou-Yaha Abou-Beker sempare de Tunis et reste matre
de lEmpire. Au printemps de lanne suivante (1318), Abou-
Yaha ayant reu de Bougie sept corps de troupes envoys par
le vizir Ibn-Ramer se mit de nouveau en marche vers lest et
rallia, El-Orbos, les contingents fournis par les Houara (He-
nancha). De son ct, Abou-Dorba, stait prpar ; mais ses
troupes manquaient de cohsion et, lorsquil voulut livrer ba-
taille, les Arabes labandonnrent sous le prtexte quils avaient
t mal pays de leurs prcdents services. Au mois de juin,
Abou-Yaha rentrait de vive force, Tunis et mettait cette ville
au pillage ; puis il alla poursuivre Abou-Dorba et le contraignit
se rfugier Tripoli. Le prince Hafside revint alors Tunis, y
t son entre solennelle et sy installa en Khalife. Peu de temps
aprs, Ibn-El-Lihyani gagna lOrient, abandonnant lIfrikiya
son heureux rival.
Mort du Vizir Ibn-Ramer. Abou-Abd-Allah est nomm
Gouverneur de Constantine. Contraint de quitter Constantine,
Abou-Yaha plaa cette ville sous lautorit dIbn-Ramer, qui
commanda, en chef indpendant, toute la province. Peu aprs, il
HISTOIRE DE CONSTANTINE 133
cona ladministration particulire de cette ville un cousin du
vizir, nomm Ali. Mais dans le mois de novembre 1319, Ibn-
Ramer tomba malade et mourut Bougie. Cette fois, Abou-Ya-
ha restait bien matre de son empire ; il envoya, en toute hte
dans cette ville, un ofcier charg de semparer des richesses lais-
ses par le vizir et de reprendre la direction effective des affaires,
puis il nomma son propre ls, Abou-Abd-Allah, gouverneur de
Constantine et un autre de ses ls, Abou-Zakaria, gouverneur de
Bougie et, comme ces princes taient jeunes et inexpriments,
il plaa auprs deux, mais particulirement du dernier, le vizir
Ibn-El-Khaloum, avec la mission de le diriger dans lexercice du
pouvoir, Au mois de mars 1320, les princes quittrent Tunis
avec une brillante escorte .
Lmir Abou-Abd-Allah, nouveau gouverneur de Constan-
tine, tait n dans cette ville et y avait fait ses tudes. El-Kha-
tib nous a laiss, de lui, le portrait le plus atteur, au physique
comme au moral. Aussi, parat-il avoir t trs populaire chez ses
concitoyens.
Rvolte dIbn-Abou-Amrane. Bientt, du reste, on vit re-
paratre, dans cette ville, le sultan lui-mme, venu en toute hte,
de Tunis pour lever des troupes, an dcraser une rvolte qui
avait clat dans le sud de la Tunisie, sous la direction dun cer-
tain Ibn-Abou-Amrane (septembre-octobre 1321) ; mais, peine
tait-il parti, que les ofciers laisss pour la dfense de la Capita-
le, en ouvraient les portes au rebelle. Matre de Tunis, Ibn-Abou
Amrane reut ladhsion dune partie des populations du sud de
la Tunisie et de lest et du sud de la province de Constantine, no-
tamment celle dIbn-Mozni de Biskra.
Dans le mois de mars 1322, Abou-Yahia sortit de Constan-
tine la tte dun effectif imposant et marcha directement sur
Tunis. Ibn-Abou-Amrane stant avanc sa rencontre, essuya
une dfaite dans laquelle prirent ses plus fermes adhrents
et qui rouvrit au sultan les portes de la Capitale. Abou-Yaha
134 HISTOIRE DE CONSTANTINE
chtia si durement les Arabes, qui lavaient trahi, que ceux-ci,
pleins du dsir de la vengeance, ramenrent bientt le prtendant
la tte de bandes considrables. Le sultan venait de congdier
son arme lorsquon lui annona larrive inopine de lennemi.
Il lui fallut, de nouveau, abandonner sa Capitale o il ntait
rest que quarante jours et regagner Constantine (septembre).
Ce ne fut quau printemps suivant quAbou-Yaha se trouva en
mesure dentreprendre la campagne. Comme la dernire fois,
il dt sans peine ses ennemis et rentra en possession de Tunis
(mars 1323).
Expditions des Abd-El-Ouadites Bougie et Constan-
tine. Nous avons vu que, depuis quelques annes, les Abd-El-
Ouadites de Tlemcen navaient cess de faire des incursions dans
la partie occidentale de lempire Hafside et quils taient venus,
plusieurs fois, attaquer Bougie. En 1321, leurs troupes, comman-
des par le gnral Moua le Kurde, avaient fait une dmons-
tration devant Constantine, puis taient descendues vers Bougie.
Revenu lanne suivante, Moua construisit Tiklat, dans la val-
le de lOued-Sahel, une forteresse destine servir de base ses
oprations.
Aprs la dernire dfaite inige aux Arabes par le sultan
Hafside, le prtendant, Abou-Dorba, entran par lArabe Hamza
ben Omar, se rendit Tlemcen pour implorer le concours des
Abd-El-Ouadites. Reus avec distinction par lmir Abou-Tache-
ne, ils le dcidrent tenter une grande expdition en Ifrikiya,
lui promettant lappui des Arabes.
Au commencement de lanne 1323, le gnral Moua
envahit la province de Constantine la tte dune arme et fut
rejoint par les contingents des Arabes de la Tunisie. Le sultan
Hafside savana bravement contre les ennemis, les rencontra
Reris, prs de Mermadjenna
(1)
, et leur inigea une telle dfaite
____________________
(1) Entre Guelma et Souk-Ahras.
HISTOIRE DE CONSTANTINE 135
que le gnral Moua dut se rfugier, au plus vite, Tlemcen
(aot 1323). Abou-Dorba mourut alors dans cette ville. Peu de
temps aprs, le sultan crasait encore les Arabes et Ben-Abou-
Amrane en Tunisie.
Rvolte dIbn-El-Khaloum. Il pousse lmir Abd-El-Oua-
dite une grande expdition en Ifrikiya. Nous avons dit que le
vizir Ibn-El-Khaloum avait t adjoint au prince de Bougie pour
laider dans la direction de ses affaires. Aussitt aprs son dpart
de Tunis, ses amis le desservirent si bien auprs du sultan que ce-
lui-ci ne tarda pas le rappeler. Ibn-Sed-En-Nas le remplaa. A
son retour, Ibn-El-Khaloum passa par Constantine et essaya vai-
nement de pousser cette ville la rvolte. Nayant pu y parvenir,
il emmena avec lui, Tunis, un certain nombre des principaux ha-
bitants dans lintention de les perdre par de faux rapports auprs
dAbou-Yahia. Mais il en fut encore pour ses frais et le sultan
renvoya la dputation Constantine, en nommant comme vizir
de son ls, dans cette ville, le gnral Dfer-El-Kebir, les faits
se passaient dans lanne 1321. La rvolte dIbn-Abou-Amrane
ayant clat peu aprs, le vizir Ibn-El-Khaloum appela le rebelle
et fut un des principaux agents qui lui ouvrirent les portes de
Tunis. Cette fois, Ibn-El-Khaloum tait dnitivement pass
lennemi. Aprs la dernire dfaite des Arabes, il exploita si bien
leur dsir de vengeance quil les poussa faire avec lui une nou-
velle dmarche auprs de lmir Abd-El-Ouadite. Ce prince les
accueillit honorablement et dcida quil ferait une nouvelle ex-
pdition vers lest ; mais il leur fallait un prtendant : on choisit
un certain Ibrahim, ls de cet Abou-Beker qui avait t renvers
et mis mort par Abou-lBaka. On le proclama sultan, en lui ad-
joignant Ibn-El-Khaloum comme premier ministre et bientt une
nouvelle expdition fut prte marcher.
Sige de Constantine par les [Link]
le Khalife hafside, qui avait t tenu au courant de ces nouvelles,
stait rendu Constantine, centre de ses enrlements, an dy
136 HISTOIRE DE CONSTANTINE
faire des leves et dorganiser la rsistance. Au printemps de
lanne 1325, les troupes Abd-El-Ouadites, commandes par le
gnral Moua le Kurde, et appuyes par les chefs arabes et leurs
contingents, parurent devant Constantine et en commencrent le
sige. Laissant ensuite ce gnral le soin de continuer le blocus,
Hamza, chef des Arabes, partit pour Tunis avec le prtendant et
Ibn-El-Khaloum. Ils parvinrent sans encombre devant la capi-
tale qui ne fut pas dfendue. Ibrahim y t son entre au mois de
juillet et fut reconnu comme Khalife par ses partisans. Mais
Constantine, Moua rencontrait la rsistance la plus opinitre.
Dcourag par la position formidable de cette ville et le courage
de ses dfenseurs, il leva le sige et reprit la route de Tlemcen,
considrant sa mission comme remplie. Abou-Yahia sortit alors
de Constantine, rassembla tous ses adhrents et fondit sur Tunis.
Le prtendant, son ministre et les chefs arabes ne lattendirent
pas, de sorte que le sultan rentra encore en matre dans sa capitale
(sept.-oct.).
Les Abd-El-Ouadites sont dfaits devant Bougie. Lan-
ne suivante (1326), les troupes Abd-El-Ouadites, commandes
par Moua, rent leur campagne habituelle dans les provinces
hafsides. Aprs avoir ravag les environs de Constantine, elles se
dirigrent sur Bougie, se ravitaillrent au fort de Tiklat et com-
mencrent les oprations du sige. Mais Bougie, dfendue par
Ibd-Sed-En-Nas, opposa une srieuse rsistance. Le Khalife, qui
ntait pas sans inquitude, donna alors Dafer-El-Kebir, vizir de
Constantine, lordre de se porter au secours de Bougie avec tou-
tes ses forces et, lorsque les Bougiotes furent avertis de leur ar-
rive, ils combinrent une sortie dans laquelle ils faillirent sem-
parer du camp ennemi. Mais la vigilance et le courage de Moua
surent triompher de cette entreprise dans laquelle Dafer trouva
la mort. Nanmoins, les Abd-El-Ouadites furent contraints de se
retirer. A son arrive Tlemcen, le brave Moua, victime des
HISTOIRE DE CONSTANTINE 137
intrigues de ses ennemis, fut oblig de prendre la fuite pour sau-
ver sa vie.
Ibn-Abou-Amrane, soutenu par les Abd-El-Ouadites, dfait
le Khalife et sempare de Tunis. Le sultan nomma comme
chambellan de son ls Abou-Abd-Allah, Constantine, Dafer-
Es-Sinane qui commandait prcdemment Bne. En 1327, les
Abd-El-Ouadites rent leur campagne annuelle sous la conduite
de Yahia ben Moua, successeur du Kurde. Ils traversrent la pro-
vince de Constantine, ravageant tout sur leur passage et savan-
crent jusqu Bne.
Mais ces courses ne satisfaisaient pas la haine qui animait
les Arabes de la Tunisie contre le Khalife. Ils envoyrent une
nouvelle dputation lmir de Tlemcen et le dcidrent encore
tenter une grande expdition. Mohammed ben Abou-Amrane,
qui stait rfugi sa cour, fut proclam Khalife et, en 1329,
les troupes Abd-El-Ouadites, leurs adhrents et le prtendant se
mirent en marche vers lest et pntrrent dans la province de
Constantine.
Abou-Yahia avait eu le temps de se prparer ; il sortit leur
rencontre, mais ses ennemis ayant russi lattirer dans le pays
montagneux des Houara (Henanecha), au lieu dit Rias, lcra-
srent dans une rencontre o ils surent prendre lavantage de
la position. Abou-Yahia, rest presque seul, bless grivement,
parvint grand peine se rfugier Bne avec quelques adh-
rents. Pendant ce temps, Ibn-Abou-Amrane entrait en matre
Tunis (nov., dc. 1329) et livrait toute la contre lavidit de
ses adhrents.
Abou-Yahia appelle les Mrinides son aide et rentre en
possession de Tunis. Ds que ltat de ses blessures le lui per-
mit, Abou-Yahia gagna, par mer, Bougie. Del, il adressa un ap-
pel pressant au souverain mrinide de Fs, en lui rappelant les
bonnes relations qui unissaient les deux cours.
Le prince Abou-Zakaria, charg du message, dbarqua
138 HISTOIRE DE CONSTANTINE
Rassassa et, de l, se rendit Fs, o il trouva le sultan Abou-
Sad, et fut assez habile pour obtenir de lui la promesse dune
diversion contre Tlemcen. Ds quil eut appris ces nouvelles,
lmir Abd-El-Ouadite sempressa de rappeler ses troupes de
Tunis.
Aprs le dpart des troupes de Tlemcen, Abou-Yahia sor-
tit de Bougie, se rendit Constantine et, ayant runi tous ses
contingents, marcha sur Tunis, quIbn-Abou-Amrane sempressa
dabandonner. Ainsi, le Khalife remonta une fois de plus sur le
trne hafside (avril-mai 1330). Les Mrinides, dj en marche
sur Tlemcen, rentrrent dans leurs cantonnements et le prince
Abou-Zakaria fut congdi aprs avoir ngoci un mariage entre
une princesse hafside et le ls du sultan de Fs.
Diversion des Mrinides. LIfrikiya est dbarrasse des
Abd-El-Ouadites. Au printemps de lanne suivante (1331),
Abou-Tachene, mir Abd-El-Ouadite, conduisit en personne
lexpdition contre Bougie et, pour assurer le blocus de cette vil-
le, t construire un fort au lieu dit El-Yakouta, lembouchure de
la Soumam ; puis, il rentra Tlemcen. Sur ces entrefaites, le sul-
tan Mrinide tant mort, fut remplac par le prince Abou-lHa-
cen, alli la famille hafside. Un des premiers actes du nouveau
souverain fut de sommer Abou-Tachene de rappeler ses troupes
de lest et de rendre aux Hafsides la province de Dellis. Nayant
obtenu quun refus ddaigneux, il marcha lui-mme sur Tlem-
cen, en faisant partir, par mer, une arme de secours pour Bougie.
Unie aux troupes envoyes de Tunis par Abou-Yahia, cette arme
dbloqua la ville, chassa les Abd-El-Ouadites de tous leurs re-
tranchements et les contraignit la retraite. Abou-Yahia condui-
sit alors une expdition dans le Hodna pour chtier les Arabes
Daouaouida qui, depuis longtemps, secondaient les entreprises
des Abd-El-Ouadites ; mais pendant son absence, linfatigable
Hamza, la tte des Arabes de lest, sempara encore de Tunis.
Le sultan revint vers sa capitale marches forces et y rentra au
mois de juillet 1332.
HISTOIRE DE CONSTANTINE 139
La lutte entre, les Mrinides et les Abd-El-Ouadites se ter-
mina le 1er mai 1337, par la chute de Tlemcen, la mort dAbou-
Tachene I, et la disparition momentane de la dynastie Abd-El-
Ouadite. Les Mrinides tendirent alors leur autorit sur tout le
Magreb central.
Lmir Abou-Abd-Allah Constantine. Pendant cette p-
riode de guerres entre les Mrinides et les Zeyanites, qui assurait
la scurit des provinces orientales, Abou-Yahia sappliqua rta-
blir la paix en Tunisie et notamment dans la rgion du Djerid, o de
vritables royauts indpendantes staient tablies. Puis, il plaa
son ls Abou-lAbbas la tte de cette province. Les autres prin-
ces occupaient, avec le titre de gouverneurs, les villes importan-
tes. Cest ainsi quAbou-Zakaria, commandait depuis longtemps
Bougie et Abou-Abd-Allah-Mohammed, Constantine. Lauteur
El-Khatib nous a laiss, ainsi que nous lavons dit, un portrait trs
atteur de ce dernier prince, son compatriote, qui parat avoir eu
une grande inuence dans leur ville natale. Plusieurs vizirs, d-
signs par son pre, laidrent supporter le fardeau du pouvoir.
Enn, en 1333, aprs la chute dIbn-Sed-En-Nas, misa mort
Tunis, et le renvoi de sa crature, laffranchi Hilal, de Constan-
tine, lmir Abou-Abd-Allah dclara son pre quil voulait, ds
lors, gouverner seul. Il aurait mme, selon El-Khatib, conduit une
arme bien quipe jusque sous les murs de Tunis, pour appuyer
sa rclamation. Mais la rception affectueuse de son pre t dis-
paratre toute cause dirritation dans son esprit. Les Ben-Badis,
Ben-Koufoud, El-Merrakchi, ben El-Hadjadje et autres Constan-
tinois qui laccompagnaient furent combls dhonneurs.
Mort dAbou-Abd-Allah. Son ls Abou-Zed lui succde.
De retour Constantine, Abou-Abd-Allah appela auprs de
lui, comme chambellan, laffranchi Nebil et cona le comman-
dement des troupes Yache
(1)
, ancien serviteur de la famille.
____________________
(1) Ce nom est port actuellement par des familles juives sous la forme
altre J as.
140 HISTOIRE DE CONSTANTINE
Ce prince, dit El-Khatib, continua se populariser Constan-
tine et jouir de laffection de ses sujets. Mais ce bonheur de-
vait avoir un terme : une mort prmature lenleva ses amis et
plongea Constantine dans les tnbres de la tristesse. On tait
dans lanne 739 (1333). La ville entire prit le deuil. Le bouffon
du prince jeta ses habits et se plongea tout entier dans la cuve
dun teinturier. Ainsi barbouill de la tte aux pieds, il courut la
Kasba, mais on ne ly laissa pas entrer. Selon Ibn-Khaldoun, le
prince Abou-Abd-Allah serait mort dans lt de 1337. Son ls
an, Abou-Zed-Abd-Er-Rahmane prit alors le commandement
; mais, en raison de sa jeunesse, le sultan lui imposa laffranchi
Nebil, comme guide et tuteur
(1)
.
Dans lt de lanne 1346 eut lieu la mort du prince Abou-
Zakaria, gouverneur de Bougie. Les Cheikhs de cette ville obtin-
rent quil ft remplac par son ls cadet, Abou-Hafs ; mais celui-
ci ayant indispos ses sujets par sa conduite, fut promptement
renvers et remplac par son frre an, Abou-Abd-Allah.
Mort du Sultan Abou-Yahia. Usurpation de son ls
Abou-Hafs. Le 21 octobre de cette anne 1346, Abou-Yahia
mourut Tunis aprs une trs courte maladie ; il tait g de 55
ans et avait rgn, avec intervalles, prs de 30 ans. Abou-Yahia
avait t, pour Constantine, un vritable bienfaiteur. Il y avait
fait de nombreuses constructions et avait dot la mosque de la
Kasba et la Grande Mosque (actuellement rue Nationale), de
revenus garantis par des fondations habous. Abou-Hafs Omar,
un des ls du sultan, sempara alors de lautorit, au dtriment
de son frre, Abou-lAbbas, hritier prsomptif. Il fut reconnu
le 20 octobre 1346 ; mais celui-ci marcha aussitt sur la Capi-
tale o il t son entre le 25 dcembre et se revtit des insignes
de la royaut.
Sur ces entrefaites, Abou-Hafs rentra incognito Tunis et,
____________________
(1) T. III., p. 6.
HISTOIRE DE CONSTANTINE 141
la tte de quelques aventuriers, tendit, au Khalife, un guet-apens
dans lequel il tomba. Aprs avoir tu Abou-lAbbas, il t prir,
dans les tourments, deux autres de ses frres et resta matre in-
contest du pouvoir.
Le prince El-Fadel pousse le sultan mrinide, Abou-lKa-
cen, une expdition en Ifrikiya. Cependant, le prince El-Fa-
del, autre ls dAbou-Yahia, avait pu se rfugier Fs, auprs
de son beau-frre, Abou-lHacen ; il y fut rejoint par son cousin,
Abou-Abd-Allah, de Bougie, et un grand nombre de mcontents
qui poussrent le sultan mrinide intervenir dans lEst, pour
renverser le tyran et ly dcidrent sans peine. Abou-Enan fut
dsign pour garder le Magreb moyen et, au mois de mars 1347,
Abou-lHacen se rendit au camp de Mansoura, prs Tlemcen,
o il avait convoqu ses contingents, puis il se mit en marche et
reut, en route, de nombreuses dputations, venues de lest et du
sud pour lui fournir leur appui, notamment le goum dIbn-Mozni
de Biskra et celui des Daouaouida.
Abou-lHacen sempare de Bougie et de Constantine.
Abou-Abd-Allah, qui tait rentr Bougie, comprenant enn
combien tait dangereuse lintervention mrinide, songea un ins-
tant organiser la rsistance ; mais, aprs mure rexion, ju-
geant inutile toute tentative de ce genre, il vint humblement se
prsenter au camp du sultan mrinide, qui le reut avec bien-
veillance et linterna Nedroma, dans la rgion montagneu-
se situe au nord de Tlemcen, en lui assignant une pension.
Abou-lHacen t alors son entre Bougie, rpara les forti-
cations de cette ville, puis se mit en marche sur Constantine
et, y tant arriv, reut lhommage des ls dAbou-Abd-Allah,
conduits par Abou-Zed, lan dentre eux. Il les traita avec
bont, comme leur cousin de Bougie, et les envoya Oudjda,
louest de Tlemcen. Ayant tabli ses agents et ses percep-
teurs Constantine, le sultan t mettre en libert les princes haf-
142 HISTOIRE DE CONSTANTINE
sides quon y retenait prisonniers , dit notre auteur, en parlant
de ce fait.
Abou-lHacen sempare de Tunis et reste seul matre de
lAfrique septentrionale. Abou-lHacen apprit alors que le
prince Abou-Hafs avait quitt Tunis et fuyait vers le sud ; il lana
aussitt contre lui, un corps de troupes charg de lui couper la
route, puis il se mit en marche et, parvenu Badja, reut la nou-
velle de la dfaite et de la mort de lusurpateur. Le 15 septembre
1347, il entra solennellement Tunis et sassit sur le trne Haf-
side. Ainsi, toute lAfrique septentrionale obissait la dynastie
mrinide et lon put se convaincre, que le sultan avait dissimul
ses vues ambitieuses sous le prtexte de faire rendre justice au
prince hafside El-Fadel, car il sempressa de le laisser Bne, o
il tait dj gouverneur.
Dfaite dAbou-lHacen Kairouane. Les Arabes, qui
avaient puissamment aid le sultan mrinide, ne tardrent pas
se livrer tous les excs, et lIfrikiya se vit, de nouveau, en proie
lanarchie que les princes hafsides navaient fait cesser quen
tenant ces nomades sous un joug de fer. Pouss bout parleurs
provocations, Abou-lHacen se dcida marcher contre eux ;
mais, parvenu dans la plaine de Kairouane, il vit son camp enlev
par les Arabes et son arme mise en droute ; lui-mme ne trouva
son salut que dans une prompte fuite (avril 1348). Bientt, les
vainqueurs, qui avaient proclam un obscur prtendant, vinrent,
en foule, assiger Tunis, tandis que les contingents du Magreb
central, Magraoua et Abd-el-Ouadites, regagnaient leur pays,
aprs avoir proclam de nouveaux mirs.
El-Fadel est reconnu Khalife Constantine. La dfaite
de Kairouane eut un grand retentissement. Bougie et Constan-
tine staient insurges et El-Fadel, Bne, stait fait procla-
mer Khalife. Appel par les gens de Constantine, il accourut dans
HISTOIRE DE CONSTANTINE 143
cette ville, o se trouvaient runis des fonctionnaires apportant
des impts de leurs provinces et des ambassadeurs de divers
pays ; parmi lesquels, les Ngres de Melli, et des ofciers Cas-
tillans, venus pour offrir les compliments de leurs souverains au
conqurant de lIfrikiya. LorsquEl-Fadel fut arriv aux environs
de Constantine, le bas peuple massacra plusieurs des fonctionnai-
res et ambassadeurs dont nous avons parl et sempara de leurs
trsors
(1)
. Ceux qui purent chapper gagnrent le sud sous la pro-
tection dIbn-Mozni, de Biskra, et, de l, parvinrent Tunis.
El-Fadel rentra en souverain Constantine et y rtablit le
gouvernement des Hafsides. Il tendit sur tout le monde lombre
de sa justice, il concda des efs, accorda des gratications an
de se concilier les esprits ; sachant que les habitants de Bougie
regrettaient leur ancien gouvernement, il se mit en marche sur
cette ville. Sen tant empar avec non moins de facilit, il t
rgner son autorit sur toute la province de Constantine.
Abou-Enane se dclare Sultan. Les princes Abou-Abd-
Allah, de Bougie et Abou-Zed-Abd-Er-Rahmane, de Constantine
arrivent du Magreb et semparent de leurs capitales. Mais
tous ces dsastres taient encore peu de chose pour Abou-lHa-
cen comparativement ce qui stait pass dans le Magreb. Son
ls, Abou-Enane, auquel il avait laiss le commandement en son
absence, prota de la stupeur cause par la nouvelle de la dfaite
de Kairouane, pour semparer du pouvoir en annonant la mort
de son pre (juin). Quittant Tlemcen, il se dirigea sur Fs et y
monta sur le trne. En mme temps, il mit en libert les deux
princes hafsides, Abou-Abd-Allah, ancien gouverneur de Bougie,
et Abou-Zed-Abd-Er-Rahmane, de Constantine, aprs les avoir
lis lui par un trait. A Tlemcen, le prince zeyanite, Abou-Sad-
Othmane, aprs le dpart dAbou-Enane, avait relev le trne
Abd-El-Ouadite. Ainsi, il avait suf dune seule dfaite pour d-
truire le fragile rsultat des conqutes dAbou-lHacen.
____________________
(1) Ibn-Khaldoun, T, III, p. 37-38.
144 HISTOIRE DE CONSTANTINE
Arriv Bougie, Abou-Abd-Allah commena le sige de
cette ville que dfendait son oncle El-Fadel. Cette opration
trana en longueur et elle continuait encore, quand Nebil, af-
franchi europen, arriva au camp avec ses pupilles, ls de lan-
cien gouverneur de Constantine ; De l, il se rendit dans cette
ville, o El-Fadel avait laiss un de ses partisans pour le repr-
senter. Aussitt que Nebil arriva, les habitants dposrent ce
fonctionnaire et remirent le commandement au serviteur de leur
matre. Lmir Abou-Zed fut proclam par les soins de son gui-
de et tuteur
(1)
, et tant arriv peu aprs, fut reu en librateur
(dcembre 1348).
Pendant ce temps, Abou-Abd-Allah semparait de Bougie.
El-Fadel, saisi et amen devant le vainqueur, obtint sa grce et
fut envoy, par mer, Bne (dc. 1348, janv. 1349).
El-Fadel marche sur Tunis. Abou-lHacen abandonne
cette ville. Quant Abou-lHacen, il tait toujours Tunis,
nayant dautre appui que celui des Arabes du Magreb central
et du sud. Cdant leurs instances, il envoya son ls En-Nacer,
en le chargeant de se mettre leur tte pour marcher sur Tlem-
cen ; mais les Abd-El-Ouadites les battirent et le roi de Fs res-
ta dans la mme situation, bloqu Tunis. Sur ces entrefaites,
les Arabes de la Tunisie adressrent une dputation Bne, au
prince El-Fadel, pour lappeler au milieu deux lui promettant
de laider reconqurir son trne. Stant mis leur tte, ce
prince vint faire une dmonstration contre Tunis (fvrier, mars
1349), puis, vers la n de lt, il tablit compltement le blo-
cus de la ville. Une diversion dEn-Nacer, soutenu par les Beni-
Mozni, de Biskra, et une partie des Arabes Solem le fora
lever le sige. Il poursuivit ses ennemis presque dans le Djerid
et le Zab, et, aprs avoir tabli fermement sa domination sur ces
rgions, il reprit la route de Tunis la tte dun grand rassem-
blement.
____________________
(1) Ibn-Khaldoun, T. III, p. 39.
HISTOIRE DE CONSTANTINE 145
El-Fadel sempare de Tunis et est renvers par son frre
Abou-Ishak. Abou-lHacen se dcida alors abandonner Tu-
nis, cette conqute qui lui cotait si cher. A la n de lanne 1349,
il sembarqua pour louest, laissant le champ libre son com-
ptiteur. Dans le mois de fvrier 1350, El-Fadel entra en matre
Tunis et releva le trne hafside ; mais son rgne fut de courte
dure, car, au mois de juillet suivant, son frre, Abou-Ishak-Ibra-
him, soutenu par le vizir Ibn-Tafraguine, usurpa le pouvoir et t
mourir El-Fadel. Une rvolte des principicules du sud et dune
partie des Arabes accueillit cette usurpation.
Nous avons dit quAbou-lHacen stait embarqu Tu-
nis ; il laissait le commandement son ls Abou-lFadel et
navigua jusquen face de Bougie. Il sadressa cette ville pour
avoir de leau ; mais on la lui refusa et sur ces entrefaites, la
tempte stant leve, son navire fut bris sur un rocher o il
demeura cramponn, voyant prir tous ses compagnons. Ce-
pendant, de la cte, les Zouaoua laperurent et vinrent le d-
livrer au prix des plus grandes peines ; puis, ils le rent partir
pour Alger.
Dans le cours de lanne 1350, une peste trs violente avait
dsol le pays et fait prir, Constantine, parmi tant dautres
victimes, le jurisconsulte Abou-Abd-Allah-Es-Seffar, dont lpi-
taphe a t retrouve dans sa zaoua au dbouch de la rue qui a
pris son nom, au-dessus de la rue dEl-Kantara.
Abou-Zed, de Constantine, marche sur Tunis et dfait lar-
me dAbou-Ishak. Au printemps de lanne 1352, Ibn-Mekki,
seigneur de Gabs, vint Constantine la tte de ses contin-
gents arabes pour offrir ses services Abou-Zed et le pousser
attaquer Tunis. Ce prince, qui tait dj prpar entrepren-
dre la campagne, adjoignit ses contingents ceux des Arabes et
lon se mit en marche. Mais Ibn-Tafraguine, vritable roi de Tu-
nis, ntait pas rest inactif ; son arme, la tte de laquelle il
avait plac le souverain Abou-Ishak II, tait sur la frontire ; elle
146 HISTOIRE DE CONSTANTINE
la franchit et les deux adversaires en vinrent aux mains Mer-
madjenna, localit qui semblait prdestine servir, en tout
temps, de champ clos aux adversaires de lest et de louest. Aprs
une courte lutte, la victoire se pronona pour Ibn-Mekki et les
Constantinois ; il fut fait un grand carnage des Tunisiens dont
la nuit empcha lextinction totale. Abou-Ishak rentra Tunis,
mais il ne tarda pas y tre assig par ses adversaires sous le
commandement dAbou-Zed, venu en personne prendre la di-
rection de la campagne, et qui dut reconnatre, aprs bien des
efforts, limpossibilit sans matriel de sige, denlever Tunis.
Il se dcida alors prendre la route du sud et tait occup faire
reconnatre sa suzerainet dans le Djerid, lorsquil apprit que les
Mrinides menaaient de nouveau lIfrikiya. Laissant le sud sous
le commandement de son frre Abou-lAbbas, il rentra au plus
vite Constantine (juin-juillet 1352).
Le sultan mrinide Abou-Enane sempare de Bougie.
Abou-Enane tait rest matre incontest de lempire de
louest par suite de la mort de son pre Abou-lHacen, qui avait
succomb misrablement sous ses coups le 21 juin 1351 ; aus-
sitt, il avait prpar une formidable expdition. Au printemps
de lanne 1352, il stait mis en marche vers lest, avait culbu-
t les Abd-El-Ouadites, et stait empar de Tlemcen ; aprs
avoir, encore une fois, renvers le trne des princes de cette
dynastie, il continua sa marche victorieuse jusqu Mda. L,
il reut le roi de Bougie, Abou-Abd-Allah, venu pour lui of-
frir humblement son hommage, mais qui dut lui abandonner
sa capitale. Abou-Enane envoya le vizir Omar ben El-Ouzir,
avec un corps mrinide occuper Bougie ; puis, il reprit la route
de Tlemcen et t une entre solennelle dans cette ville, tra-
nant sa suite le prince hafside et ses parents, monts sur des
chameaux boiteux. Le lendemain, on les tua coups de lance
(octobre novembre 1352).
Peu aprs clatait, Bougie, une sdition dans laquelle le
gouverneur mrinide tait massacr. Les rebelles, dont une partie
HISTOIRE DE CONSTANTINE 147
voulait appeler le prince Abou-Zed, ne purent sentendre ; la lutte
recommena entre eux et se termina par le triomphe du parti m-
rinide (janvier 1353). Abou-Enane envoya aussitt un corps de
troupes, command par son vizir Ben-Abou-Ahmed, qui arriva
Bougie dans le mois de fvrier. Aprs avoir exerc de sanglantes
reprsailles, ce gnral lana, la tte des contingents de la tribu
des Sedouikech
(1)
son lieutenant Moua-El-Irniani, avec mission
dinquiter sans cesse le prince de Constantine.
Il reut ensuite des dputations des Arabes du Hodna et des
Beni-Mozni de Biskra, venant lassurer de leur dlit ; puis, il
reprit avec eux la route du Magreb.
Abou-Zed proclame, Constantine, le mrinide Tachene.
Accueilli trs froidement par le sultan, Ibn-Abou-Ahmed re-
ut lordre de retourner Bougie, ce quil t aussitt (aot). Ce-
pendant Constantine Abou-Zed, se voyant menac par Mou-
a-El-Irniani, soutenu par un corps de cavalerie mrinide et par
les contingents des Sedouikech, et manquant des moyens n-
cessaires pour rsister, avait retir dune prison o il le dtenait,
un ls du sultan Abou-lHacen, nomm Abou-Omar-Tachene,
pauvre idiot, fait prisonnier la suite de la droute de Kairoua-
ne, et lavait proclam souverain, esprant ainsi attirer lui un
certain nombre dofciers mrinides attachs lancien sultan.
Son calcul avait russi : il stait trouv bientt la tte de forces
importantes.
Dfaite dAbou-Zed par les Mrinides. Ibn-Abou-Ah-
med passa lhiver, occup aux prparatifs dune grande expdi-
tion contre Constantine et convoqua les contingents des Arabes
Daouaouida, pour le printemps suivant. Vers la n davril 1354, le
vizir sortit de Bougie la tte dune arme nombreuse, compose
____________________
(1) Nous avons vu que la partie de cette tribu habitant la plaine, a for-
m, en sarabisant, les Abd-En-Nour ; le reste entourait Constantine louest
et au nord.
148 HISTOIRE DE CONSTANTINE
de Mrinides, de Sedouikech et dArabes Daouaouida. Abou-
Zed, avec son sultan, marcha sa rencontre ; mais il fut culbut
et forc de se rfugier derrire les murailles de Constantine. Ibn-
Abou-Ahmed alla ensuite disperser les Arabes de la plaine de
Bne qui arrivaient, sous la conduite de laffranchi Nebil, puis
il revint sur Constantine et tint cette ville investie pendant huit
jours ; mais il dut renoncer sen emparer et, ayant lev le sige,
se mit en marche sur Mila, semant partout la dvastation. Cette
tactique tait funeste Abou-Zed, car elle dtachait de lui tous
ses adhrents. Aussi se dcida-t-il accepter les propositions
dun chef des Daouaouida remplissant le rle dintermdiaire et
qui consistaient livrer le faux sultan Abou-Omar, la condition
que les troupes de Bougie se retireraient. Le trait fut excut et
le triste prince livr son frre.
Abou-lAbbas vient au secours de son frre Abou-Zed
Constantine ; il usurpe le pouvoir. Dans cette mme anne
1354, Abou-lAbbas, frre du souverain de Constantine, quitta
le Djerid la tte de nombreux contingents et marcha sur Tunis,
aprs avoir envoy son hommage au sultan mrinide et sollicit
son appui contre lusurpateur Yahia II ; mais il se heurta une
rsistance srieuse et dut retourner dans le sud. A peine tait-il
rentr quil reut de Constantine un pressant appel de son frre
Abou-Zed, le priant de venir laider repousser les attaques des
Mrinides et des Sedouikech. Il sy porta en hte et dgagea la
ville. Sur ces entrefaites, la discorde clata Tunis entre le vizir
et Ibn-Trafaguine et les Arabes Oulad-Bellil, ses plus fermes sou-
tiens, quil remplaa par leurs rivaux les Mohelhel. Les Oulad-
Bellil accourent alors Constantine et offrent leurs services aux
princes hafsides. Abou-Zed se met leur tte et fait une nouvelle
et infructueuse tentative contre Tunis.
Pendant ce temps, Abou-lAbbas qui stait install
Constantine dans le palais du commandement, prenait le titre
de sultan. Ibn-Khaldoune qui sattache, en toute circonstance,
HISTOIRE DE CONSTANTINE 149
glorier ce principe, prtend quil ne t que cder la pression
de la population effraye par les manifestations des Mrinides,
sous ses remparts. Mais lattitude dAbou-lAbbas, ses avances
au sultan mrinide, semblent dmontrer son ambition.
Les Mrinides assigent infructueusement Constantine.
Au commencement de lanne 1355, Ibn-Abou-Ahmed cessa de
vivre Bougie et fut remplac par Abou-Abd-Allah ben Sad,
avec le titre de Gouverneur mrinide de lIfrikiya. Ds son arri-
ve, cet ofcier t une nouvelle expdition contre Constantine,
avec lappui des Daouaouida et des Sedouikech, mais il ne put
obtenir aucun avantage srieux. Vers le mme temps, Abou-Zed,
empch de rentrer Constantine, offrait sa soumission Ibn-
Tafraguine, qui lacceptait avec empressement.
Lanne suivante, Abou-Abd-Allah, gouverneur de Bou-
gie, revint la tte dune arme nombreuse et bien pourvue de
matriel, sous les murs de Constantine. Il prota habilement de
tous les moyens dont il disposait et la ville tait sur le point de
succomber, lorsque la fausse nouvelle de la mort du sultan Abou-
Enane se rpandit parmi les assigeants ; aussitt, les troupes se
dbandrent ; rest presque seul, Abou-Abd-Allah dut rentrer
Bougie, aprs avoir incendi son matriel pour quil ne tombt
pas aux mains de lennemi.
Abou-lAbbas dfait les Mrinides Beni-Bourar. A la
suite de ces vnements, les Oulad-El-Mehdi ben Youof, frac-
tion importante des Sedouikech, vinrent Constantine offrir leur
soumission Abou-lAbbas, dont linuence stendait chaque
jour. Ces Berbres engagrent fortement le prince hafside, ten-
ter un coup demain sur le camp mrinide de Moua-El-Irniani,
tabli Beni-Bourar, entre Mila et le Ferdjioua, lui promettant
lappui de leurs contingents et dune fraction des Daouaouida du
Hodna. Abou-lAbbas y consentit et t partir avec eux son frre
Zakaria qui emmena les troupes sous ses ordres. Les Mrinides
150 HISTOIRE DE CONSTANTINE
surpris au point du jour par des masses de cavalerie qui dbou-
chaient de tous les cts, montrent cheval et marchrent au
combat. Mais lennemi tait trop nombreux, et il fallut reculer ;
le dsordre se mit dans leurs rangs, pendant quils opraient la re-
traite et ils se virent bientt cerns. Moua fut cribl de blessures
et ses ls prirent avec tous leurs gens, lions dans la mle,
hros dans les conits, ils succombrent avec une foule de
camarades aussi braves queux. Le reste de larme senfuit en
abandonnant camp et bagages et fut poursuivi, lpe dans les
reins, jusqu Bougie
(1)
. (fvrier 1356).
Grande expdition dAbou-Enane en Ifrikiya. Chute de
Constantine. La nouvelle de ce dsastre porta son comble
lexaspration du sultan Abou-Enane ; il rsolut sur-le-champ
denvahir lIfrikiya, t dresser un camp en dehors de Fs et desti-
tua le gouverneur de Bougie. Ayant appris ces dispositions, Abou-
lAbbas envoya Tunis son frre Zakaria pour implorer le secours
dAbou-Ishak II, contre lennemi commun ; mais la rponse se t
attendre et il sut bientt que les Mrinides taient en marche de-
puis la n de mars 1357. Un premier corps, command par le vizir
Fars, parvint dabord Bougie et, y ayant ralli les auxiliaires,
marcha sur Constantine. Le sige de cette ville commena. Peu
aprs, arriva le sultan en personne, la tte dune arme dont
le poids branlait la terre . Lorsque les habitants de Constantine
virent limportance des forces contre lesquelles ils avaient lutter,
ils perdirent tout espoir et offrirent leur soumission Abou-Ena-
ne. Le prince hafside Abou-lAbbas, retranch dans la Kasba, es-
saya en vain de rsister ; il dut se rendre en livrant sa capitale aux
Mrinides. Le sultan traita avec assez de bienveillance le vaincu
et le t partir pour le Magreb, en ordonnant de linterner Ceuta
(juillet-aot). Bne subit le mme sort.
Les troupes dAbou-Enane semparent de Tunis. Ds
son arrive sous les murs de Constantine, Abou-Enane avait reu
____________________
(1) Ibn-Khaldoun, T. III, p. 56, 57.
HISTOIRE DE CONSTANTINE 151
des dputations des principaux chefs indignes : Daouaouida, du
Zab ; Ibn-Mozni, de Biskra ; Ibn-Mekki, de Gabs et Tripoli, etc.
Enn, les Oulad-Mehelhel, groupe important des Arabes de la
Tunisie, vinrent se joindre aux prcdents et le presser de mar-
cher sur Tunis. Se voyant ainsi soutenu, le sultan se dcida agir.
Il adjoignit ces chefs une arme, commande par son gnral,
Ibn-Rahho, et envoya sa otte lordre de cingler sur Tunis. Bien-
tt les forces mrinides combines semparrent de cette ville,
quAbou-Ishak et son vizir Ibn-Trafaguine avaient abandonne
prcipitamment. Encore une fois, toute lAfrique septentrionale
obissait la dynastie mrinide (aot-septembre).
Expdition dAbou-Enane contre les Daouaouida, du Zab.
Sur ces entrefaites, un grave diffrend sleva Constantine
entre les chefs des Daouaouida du Zab et du Hodna et le sultan
qui fut irrit par leurs exigences. Non seulement Abou-Enane
opposa un refus formel leurs demandes, mais encore il prten-
dit mettre n leurs excs en supprimant le droit dit de Khefara,
ou protection, quils navaient peru dabord que sur les oasis du
sud et quils voulaient tendre aux villes du Tell, mesure dautant
plus inutile que le pays tait alors en proie une affreuse disette
: Huit fves se payrent en ville jusqu un dirhem
(1)
. Les turbu-
lents arabes se retirrent et se mirent aussitt en tat de rvolte.
Le sultan marcha en personne contre eux, mais ils fuirent de-
vant lui et il dut rentrer Constantine sans avoir obtenu dautres
satisfactions que quelques striles dvastations faites dans leurs
cantonnements. Ainsi, une poigne dArabes tenait en chec le
puissant matre de la Berbrie.
Abou-Enane marche sur Tunis. Il est abandonn par ses
troupes. Pendant ce temps, Abou-Ishak II, qui avait runi un
grand nombre dadhrents et stait port vers le nord, assigeait
____________________
(1) Abb Barges : Complment lhistoire des Beni-Zeiyan, p. 193.
152 HISTOIRE DE CONSTANTINE
Tunis. Abou-Enane se mit aussitt en marche pour la secourir ;
mais les troupes mrinides, fatigues de cette longue campagne,
virent avec une grande rpugnance lintention de leur sultan de
pntrer en Tunisie. Le souvenir du dsastre de son pre, Kai-
rouane, tait encore dans tous les esprits et la conance avait
disparu chez ces hommes superstitieux. A peine larme avait-
elle fait deux tapes, que le troisime jour, au matin, Abou-E-
nane apprit avec stupeur que ses soldats lavaient abandonn et
rentraient, marches forces, vers le Magreb. Les principaux
chefs, Fars en tte, avaient tremp dans le complot dont le but
tait de dposer Abou-Enane et de le remplacer par un autre
prince mrinide.
Le sultan, presque seul, dut regagner Constantine, poursui-
vi par Abou-Zed, accouru avec un corps de Tunisiens et qui vint
faire une dmonstration jusque sous les murs de son ancienne
capitale. En mme temps, le vizir Ibn-Tafraguine rentrait en pos-
session de Tunis et replaait Abou-Ishak II sur le trne hafside.
Abou-Enane rentre en Magreb. Sa mort. A la n
de lanne 1357, Abou-Enane se dcida quitter Constantine
et reprendre la route du Magreb, en abandonnant le fruit de
sa brillante campagne. Cependant il laissa comme gouverneur,
Constantine, le gnral Mansour ben Khalouf. Au printemps de
lanne suivante, il expdia une expdition dans le Zab et le Hod-
na, an de tirer vengeance des Daouaouida, auxquels il attribuait
la responsabilit de son dsastre. Employant tour tour la ruse
et la diplomatie, le gnral qui la commandait obtint deux une
soumission complte. Peu aprs, Abou-Einane mourait Fs et
tait remplac par son ls Es-Sad, g de cinq ans (3 dcembre
1358). LIfrikiya allait enn respirer.
Abou-Ishak sempare de Bougie. Abou-lAbbas rentre en
possession de Constantine. Presque en mme temps, Abou-
Hammou II relevait le trne zeyanite Tlemeen et Abou-Ishak
quittait Tunis, la tte dune arme et venait faire une dmons-
HISTOIRE DE CONSTANTINE 153
tration devant Constantine, o commandait Mansour. Mais ayant
reconnu linutilit de ses efforts, il leva le sige et se porta sur
Bougie dont il se rendit matre, le 23 novembre 1359. En ap-
prenant ces nouvelles, le sultan mrinide Abou-Salem, qui avait
remplac le jeune Es-Sad, rendit la libert au prince Abou-lAb-
bas et le t partir pour Constantine avec ordre au gouverneur,
Mansour ben Khalouf, de lui en remettre le commandement. Il
promettait, en outre, darriver avant peu la tte dune arme
pour laider reconqurir Tunis. Eh mme temps, il expdia
le prince Abou-Abd-Allah, en le chargeant denlever Bougie
Abou-Ishak.
Arriv Constantine dans lt de lanne 1360, Abou-lAb-
bas fut accueilli avec transports par la population, que le gouver-
neur conduisit au-devant de lui. Il y t son entre et, mont sur
le trne, rendit la joie ces palais qui avaient tant regrett son
absence. Il prit aussitt en main la direction des affaires (juillet-
aot). Peu de temps aprs, il envoyait son frre, Abou-Yahia-Za-
karia, semparer de Bne (octobre 1361).
Abou-Abd-Allah se rend matre de Bougie. Abou-Abd-
Allah, de son ct, runit un certain nombre dadhrents chez
les Daouaouida et les Sedouikech et vint tenter de semparer de
Bougie. Mais il fut repouss, se retira dans le Hodna et, toujours
soutenu par les Daouaouida, ne cessa de menacer Bougie et din-
sulter ses environs.
En 1364, Abou-Ishak II, qui avait continu rsider Bou-
gie tandis que son vizir, Ibn-Tafraguine, rgnait sa place Tu-
nis, se dcida rentrer dans sa capitale. Il passa par Constantine,
o il fut reu avec honneur par son neveu Abou-lAbbas, et, sans
doute, conclut avec lui une alliance. Aussitt aprs son dpart,
Abou-Abd-Allah se porta rapidement sur Bougie et sen rendit
matre par un coup de main ; puis, il tendit son autorit sur les
rgions voisines (juin-juillet).
Vers le mme temps, Ibn-Tafraguine mourait Tunis et
154 HISTOIRE DE CONSTANTINE
Abou-Ishak en protait pour jouir dune autorit qui lui avait t
soustraite depuis trop longtemps.
Luttes entre Abou-Abd-Allah et Abou-lAbbas. Triomphe
de celui-ci ; il devient matre de Bougie. A peine le prince
Abou-Abd-Allah fut-il matre de Bougie que des discussions
slevrent entre lui et son cousin, Abou-lAbbas de Constan-
tine, au sujet de leurs limites respectives. Ctait, sans doute, la
consquence des arrangements conclus avec Abou-Yahia lors de
son passage. Bientt, ils en vinrent aux mains. Deux fois, dans
le cours de lanne 1365, les troupes du prince de Bougie furent
dfaites par celles de Constantine.
Abandonn alors par les Daouaouida, Abou-Abd-Allah fut
poursuivi par son cousin, depuis Stif jusqu Tagraret. En mme
temps, il tait attaqu limproviste dans son camp par les trou-
pes de son adversaire. Contraint de fuir et dabandonner tout son
matriel, il tenta en vain de gagner sa capitale ; les cavaliers qui
le poursuivaient latteignirent et il prit cribl de coups de lances.
Peu aprs, Abou-lAbbas parut devant Bougie et y t son entre
le 3 mai, accueilli comme un librateur.
chec de lmir Abd-El-Ouadite Abou-Hammou devant
Bougie. De retour Constantine, Abou-lAbbas apprit que
lmir zeyanite, Abou-Hammou II, marchait sur Bougie ; il mit
alors en libert le prince Abd-El-Ouadite Abou-Zeyane, comp-
titeur du prcdent quil avait arrt alors quil se rendait de Tu-
nis Tlemcen, et, lui donnant lappui dun corps de troupes, le
chargea dinquiter les assigeants de Bougie. A cette nouvelle,
Abou-Hammou voulut brusquer lassaut, mais il choua pitoya-
blement et dut se rfugier Tlemcen en abandonnant jusqu son
harem lennemi (n aot 1366).
Abou-lAbbas sortit alors de Constantine et alla sempa-
rer de Dellis, possession Abd-El-Ouadite. Cdant ensuite aux
conseils du ls dIbn-Tafraguine, rfugi sa cour et des Ara-
bes, Oulad Mohelhel, il prpara une expdition contre Tunis et en
HISTOIRE DE CONSTANTINE 155
cona le commandement son frre Zakaria ; mais ce prince
nobtint aucun succs et reut mme une svre leon. Il dut en-
suite rentrer Bne an de protger ses environs contre une inva-
sion tunisienne, commande par Abou-lBaka, ls du souverain.
Mort dAbou-Ishak II. Abou-lAbbas prpare une ex-
pdition contre Tunis. En 1369, Abou-Ishak II mourut su-
bitement Tunis et fut remplac par son ls, Abou-lBaka II,
encore trs jeune. Laffranchi Mansour-Sariha et le vizir Ahmed
ben El-Baleki semparrent de la direction des affaires et se li-
vrrent tous les excs. Puis, une msintelligence ayant clat
entre eux, Mansour ben Hamza, chef des Arabes Kaoub, dont
lautorit tait prpondrante en Ifrikiya, se rendit Constan-
tine auprs dAbou-lAbbas et le dcida mettre en excution le
projet quil nourrissait depuis longtemps : semparer de Tunis.
Mais trop prudent pour se lancer laventure, ce prince envoya
dabord son gnral Abd-Allah ls de Tafraguine, dans la pro-
vince de Kastilya
(1)
pour recevoir la soumission des habitants de
ces contres, ainsi que des Arabes des Hauts-Plateaux. En mme
temps, il quittait Bougie, o il stait transport pour tout rgler,
en prvision de son loignement et se rendit Mecila an de
rduire la soumission les Daouaouida, toujours indociles. Ce
rsultat obtenu, il rentra Bougie et y fut rejoint par le ls de
Tafraguine qui avait parfaitement russi dans sa mission. Puis,
ayant runi toutes ses forces, il marcha sur Tunis et reut sur sa
route lhommage des populations. Parvenu sous les murs de la
capitale, il en commena le sige.
Abou-lAbbas sempare de Tunis et reste matre de lempire
hafside. Tunis tait alors en proie la plus grande anarchie,
car les vizirs, au lieu de grouper les forces pour la rsistance,
avaient indispos contre eux la population et les troupes. Le sige
____________________
(1) Entre Tebessa et le Djerid.
156 HISTOIRE DE CONSTANTINE
tait, du reste, men avec vigueur et courage par Abou-lAbbas,
qui ne tarda pas pntrer dans la ville par la brche. Le 6 sep-
tembre 1370, il t son entre dans le palais du gouvernement et
sassit sur le trne hafside. Cet empire se trouvait rtabli dans
son intgrit et sous la main ferme de ce prince, lIfrikiya allait
retrouver des jours de paix et de bonheur.
Constantine, berceau de la puissance dAbou-lAbbas, per-
dit alors son rang de capitale, mais le souverain hafside ne loublia
pas et ne cessa de lui tmoigner une prdilection et une affection
que les habitants lui rendirent sans rserve. Le commandement
de la ville fut dabord laiss laffranchi Bechir
(1)
, militaire de
valeur, qui avait donn au khalife les plus grandes preuves de
dvouement dans les priodes troubles de sa vie. Il lui cona
en mme temps son jeune ls, lmir AbouIshak, en le chargeant
de llever avec soin
(2)
. Plusieurs personnages de notre ville, no-
tamment Brahim ben El-Kemmad, Mohammed ben El-Hadjar,
Ben-Badis, et autres, suivirent le prince Tunis et furent pourvus
de hautes fonctions. Abou-Abd-Allah, lan des ls du khalife,
reut le gouvernement de la province de Bougie.
Puissance des Arabes. Transformation des tribus berb-
res. On a pu voir par les dtails qui prcdent combien tait
grande linuence des Arabes solemides de la Tunisie et des
Daouaouida (Riah), du Zab et du Hodna. Les anciennes tribus
berbres, qui navaient pas disparu, staient laisses arabiser
par leurs htes et taient en voie de transformation ; les Houara
et Nefzaoua devaient former, dans la province de Constantine,
ces puissantes agglomrations qui sappellent maintenant les He-
nanecha, les Nemamecha et les Harakta ; enn, les Sedouikech
constituaient les Oulad-Abd-El-Nour
(3)
. Ainsi protge lest et
____________________
(1) La partie de la rue Damrmont qui se trouve langle de la Kasba
et de la rue du Rocher porte chez les indignes le nom de Kobbet (le dme
de) Bechir, qui doit nous rappeler le souvenir dune construction due ce
gouverneur.
(2) Ibn-Khaldoun, T. III, p. 89.
(3) Ces noms soublient sous de nouvelles appellations.
HISTOIRE DE CONSTANTINE 157
louest, Constantine aurait d se trouver labri du contact di-
rect des Arabes, ayant au sud le massif de lAours, destin
rester berbre (chaouia), jusqu nos jours.
Exactions des Arabes. Abou-lAbbas sattacha abat-
tre linuence des Arabes, cause de tous les malheurs dont
lIfrikiya avait t accable. Non seulement les Arabes du sud
avaient impos aux populations sdentaires des oasis et des vil-
les, des contributions sous le prtexte de protection, non seu-
lement ils percevaient, des caravanes et des marchands, des
droits de passage, mais encore ils avaient arrach la faiblesse
du gouvernement hafside et autres, la ferme des impts de leurs
rgions, ce qui leur permettait de se livrer des exactions de
toute nature.
La famille solemide des Hamza avait accapar tant de
privilges quils tenaient en leur pouvoir la majeure partie
de lIfrikiya et que le sultan ne possdait quune faible partie
de son empire. Ainsi sexprime Ibn-Khaldoun, qui ajoute un
peu plus loin : Les cultivateurs et les ngociants, victimes
constantes de loppression des Arabes, ne cessrent dinvoquer
le secours de Dieu an dchapper au malheur qui les accablait.
La Providence rendit enn le bonheur aux peuples de lIfrikiya
et leur permit de rentrer sous un gouvernement rgulier. Le sul-
tan Abou-lAbbas, tant devenu matre de la capitale et de ses
provinces, t clater partout lorage de sa puissance et le diri-
gea sur la tte des Arabes
(1)
.
Les Daouaouida du Zab et du Hodna touchaient, Constan-
tine, une somme xe titre de don, et cela, en sus des concessions
quils tenaient du sultan et qui consistaient en villes et territoires
situs, les uns dans le Tell, les autres dans le sud. Et si, par ha-
sard, il prenait fantaisie au gouverneur de leur refuser leur don,
ces Arabes, oubliant un instant les haines particulires qui les
____________________
(1) T. III, p. 83 et suivantes.
158 HISTOIRE DE CONSTANTINE
divisaient, faisaient en masse irruption dans le Tell et mettaient
sac la province. On pillait, on dvastait les moissons et on reve-
nait les mains pleines, les montures charges de butin
(1)
.
Abou-lAbbas diminue la puissance des Arabes. Tels
sont les excs que le sultan Abou-lAbbas sattacha rprimer,
en abaissant, en toutes circonstances, les Arabes et en soutenant
les populations sdentaires contre eux. Il abolit mme la charge
de la Difa (fourniture de la nourriture, aux fonctionnaires en tour-
ne), qui pesait si lourdement sur les petits cultivateurs.
Au cours de nombreuses expditions conduites par le sultan
en personne, dans le Djerid, le Zab et le Hodna, tous les principi-
cules qui staient rigs en tyrans furent contraints la soumis-
sion la plus complte.
A bou-Ishak est nomm gouverneur de Constantine,
En 1371, le jeune mir Abou-Ishak, de Constantine, fut envoy
auprs du sultan mrinide qui venait de semparer de Tlemcen,
pour le complimenter de ses victoires. Peu aprs son retour, le
prince reut, de son pre, un diplme qui le nommait gouverneur
de Constantine et qui lautorisait prendre le titre de roi avec le
crmonial dune cour souveraine. Comme il tait encore jeune,
il resta sous la tutelle du cad Bechir. Cet affranchi mourt en
1377 ; au moment o il venait dachever lducation de son pu-
pille et de le rendre propre au commandement. Il fut remplac
par le cad Nebel qui exera une tutelle plus discrte. Abou-Is-
hak remplit ses fonctions de manire conrmer la haute opinion
quon avait form de ses talents
(2)
En 1379, Abou-Ali-Hassan ben Badis fut, sur sa demande,
relev de la charge de grand cadi, quil exerait Tunis et nomm,
____________________
(1) Ibid. T. III, p. 90.
(2) Ibn-Khaldoun, T. I, p. 90 et s. T. III, p, 31.
HISTOIRE DE CONSTANTINE 159
en la mme qualit, Constantine.
Le commandement de Bne fut con par le sultan un
autre de ses ls, Abou-Allah-Mohammed. Dans le mois de mars
1383, lmir Abou-Abd-Allah mourut Bougie, aprs avoir exer-
c paisiblement le pouvoir durant de longues annes. Il fut rem-
plac par son ls Abou-lAbbas-Ahmed.
Rvolte des Daouaouida. Le sultan marche contre eux.
Mort dAbou-Ishak. En 1387, les Daouaouida, nayant pu
obtenir, du prince Abou-Ishak, gouverneur de Constantine, tous
les cadeaux quils rclamaient comme un droit, se lancrent
dans la rvolte et vinrent jusqu Negaous exercer leurs brigan-
dages. Lanne suivante, Abou-Ishak dtacha quelques groupes
Arabes de la cause du dsordre et marcha contre les rebelles ;
mais, dans le combat qui fut livr, il vit ses adhrents plier et
prendre la fuite et lui-mme dut se rfugier, en toute hte,
Constantine.
A cette nouvelle, le khalife se rendit dans le Zab, en passant
par Tbessa ; mais les Daouaouida senfoncrent dans le sud et
Abou-lAbbas dut se borner les bloquer tout lt ; dsesprant
de les atteindre, il rentra Tunis et laissa son ls Abou-Ishak la
direction des oprations. A bout de ressources, les Daouaouida se
mirent alors piller les oasis du Zab, ce qui eut pour rsultat de
dtacher deux les Beni-Mozni, de Biskra. Ils taient sur le point
de se rendre, lorsquen 1390, Abou-Ishak succomba aux suites
dune maladie quil avait contracte dans ses campagnes. Aussi-
tt, son arme se dbanda et les Arabes arrivrent sur les traces
des fuyards jusque sous les murs de Constantine. L, contre toute
attente, Mohammed ben Yakoub, chef des Daouaouida, manifesta
des intentions paciques et envoya Tunis une dputation pour
solliciter la paix. Elle lui fut accorde, avec amnistie complte,
par le khalife, de sorte que les Arabes rentrrent en paix dans
leurs cantonnements.
Un ls an dIbrahim, dont nous navons pas le nom, reut
160 HISTOIRE DE CONSTANTINE
dabord le commandement de Constantine, sous la tutelle du vi-
zir Mohammed, ls de laffranchi Bechir ; mais quelque temps
avant de mourir, le sultan envoya dans cette ville, comme gou-
verneur, son ls an, Abou-Beker.
Mort du sultan Abou-lAbbas. Son ls, Abou-Fars-
Azzouz, est proclam Tunis. Abou-Beker se dclare ind-
pendant Constantine. Le sultan Abou-lAbbas termina sa
longue et glorieuse carrire le 6 juin 1394, en succombant une
courte maladie. Il rgnait Tunis sur toute lIfrikiya, depuis vingt
trois ans et trois mois et demi. Aussitt, les princes et les notables
de Tunis reconnurent pour son successeur Abou-Fars-Azzouz,
son second ls, n Constantine, et lui prtrent le serment de
dlit, au dtriment de son frre Abou-Beker
(1)
.
A cette nouvelle, Abou-Beker, qui commandait Constan-
tine, se dclara indpendant et voulut sappuyer sur les Arabes
en leur rendant les privilges quon avait eu tant de peine leur
retirer. Ctait une maladresse et une imprudence, tant donn le
caractre versatile et indisciplin de ces chefs, sans raison et sans
principes.
A peine furent-ils de nouveau admis en ville quils ourdi-
rent une conspiration contre leur protecteur en entranant dans
lintrigue son propre secrtaire Ahmed ben El-Kemmad. Un des
leurs dnona le complot Abou-Beker qui, sans hsiter, fondit
sur leur campement et livra au pillage et au massacre tout ce qui
put tomber sous sa main.
Abou-Abd-Allah, gouverneur de Bne, vient assiger in-
fructueusement Constantine. Les principaux chefs avaient pu
fuir temps. Ibn-El-Kemmad, qui avait galement chapp la
colre de son matre, se rendit Bne entranant avec lui quelques
____________________
(1) A partir de ce moment, nous sommes servi de la traduction de
Zerkchi, par M. Fagnan. (Notices et Mmoires de la Socit archologique.
1897).
HISTOIRE DE CONSTANTINE 161
cheikhs arabes et se prsenta lmir Abou-Abd-Allah, autre frre
du sultan, gouverneur de cette ville. Il lui raconta les vnements
dont Constantine venait dtre le thtre, et cela, sa manire ;
afrma quAbou-Beker tait un homme sans consistance, dtest
de tous et le dcida marcher sur le chef-lieu, lui assurant quil
ne rencontrerait aucune rsistance et que les portes, souvriraient
devant ses tendards.
Stant laiss convaincre, Abou-Abd-Allah runit toutes
ses forces et, dans le courant de septembre, marcha sur Constan-
tine. A son arrive, il trouva les portes fermes et les murailles
garnies de dfenseurs, peu disposs le recevoir. Il fallut donc
commencer le sige ou plutt le blocus, pendant quune partie
de ses adhrents ravageaient les environs. Il eut la constance de
passer ainsi soixante-quinze longs jours, aprs quoi, les mauvais
temps tant arrivs et les vivres manquant, il se dcida lever le
sige et rentrer Bne
(1)
.
Nouveau sige par Abou-Abd-Allah. Le sultan arrive au
secours de Constantine et dfait le prtendant qui a march contre
lui. Mais Abou-Abd-Allah ne renonait pas son entreprise ;
il sappliqua runir de nouvelles forces pour recommencer la
lutte, tandis qu Constantine Abou-Beker entassait des vivres et
se prparait la rsistance.
Dans les premiers jours de lt suivant (1395), Abou-Abd-
Allah se remit en marche la tte de contingents nombreux et,
parvenu Constantine, trouva ses adversaires bien dcids
lui rsister. Il organisa un blocus complet, recommena les d-
vastations de lanne prcdente et coupa mme les aqueducs
alimentant la ville, sans parvenir intimider les assigs. Leur
situation, nanmoins, devenait critique, lorsquon apprit que le
sultan Abou-Fars, qui tait parvenu bien asseoir son autorit
en Tunisie, savanait marches forces.
Abou-Abd-Allah ne manquait ni de courage, ni de dcision.
____________________
(1) Zerkehi, trad. Fagnan, p. 190 et suiv.
162 HISTOIRE DE CONSTANTINE
Au lieu dattendre lennemi pour ne pas tre pris entre deux feux,
il rsolut de se porter sa rencontre, esprant larrter dans sa
marche. Ainsi la ville se trouva, un beau matin, dbarrasse de
ses ennemis et les assigs purent, du haut des remparts, les voir
prendre la route de lest. Marchant avec diligence, Abou-Abd-
Allah rencontra larme de secours sur le territoire tunisien et,
aprs quelques escarmouches, nit par tre entirement dfait par
le sultan, prs de Teboursok. Ce fut grand peine quil parvint
schapper suivi de quelques cavaliers. Il courut dune traite
Bne et, jugeant toute rsistance impossible, sembarqua pour le
Magreb (juillet).
Abou-Beker se rvolte de nouveau. Abou-Fars vient
assiger Constantine et sen rend matre. Le sultan ne tarda
pas paratre devant Bne, o il entra sans coup frir. Son frre
Abou-Beker sempressa de ly rejoindre an de solliciter hum-
blement le pardon de ses enfants. Lentrevue des deux frres fut
assez cordiale et Abou-Beker sempressa de signer un acte for-
mel dabdication au prot dAbou-Fars, la condition que le
commandement de Constantine lui serait laiss. Ils se sparrent
alors et reprirent la route de leur capitale respective.
Mais Abou-Beker avait got la coupe du pouvoir absolu
et, une fois de retour dans sa bonne ville, il reprit ses allures de
prince indpendant, se attant de russir mieux que la premire
fois. Pour se mnager une voie de salut, il mit la tte des rebel-
les son secrtaire particulier Brahim, ls du cad Brahim, qui lui
tait tout dvou et lui fournit son concours le plus complet, en
gardant lattitude dun homme qui ne peut rsister et auquel on
force la main (printemps 1396).
Le sultan ne sy trompa pas ; dcid en nir, il se mit
en marche la tte de ses troupes, au commencement de mai et
arriva bientt sous les murs de Constantine. Les portes taient
fermes et les dfenseurs garnissaient les murailles. Abou-Fars
commena donc le sige ; mais, ayant conserv une grande amiti
HISTOIRE DE CONSTANTINE 163
pour sa patrie, il prit les mesures les plus svres pour quon
vitt les dvastations inutiles et le pillage de la campagne. Il
t aussi connatre aux citadins quil nen voulait qu Abou-
Beker et ses complices et quils navaient rien redouter de
lui, politique fort habile qui dtacha, peu peu, du rebelle, la
population.
Le sige durait depuis prs dun mois, lorsque le 26 juin, au
matin, des citadins, daccord avec les assigeants, introduisirent
un corps de soldats dlite par la petite entre voute dite Bab-el-
Haninecha, en dessous de la porte Djabia.
Se voyant perdu, Abou-Beker essaya de fuir avec Brahim et
ses derniers adhrents par les escarpements du nord-ouest, mais
ils furent poursuivis par les soldats aids de la population et arr-
ts avant davoir pu atteindre les parties infrieures. Abou-Fars
t son entre en ville au milieu des acclamations ; il ne pouvait
cette fois pardonner son frre et se dcida lenvoyer sous bon-
ne escorte, avec ses complices, Tunis. Brahim y subit la torture
et fut dchir par la populace
(1)
.
Abou-Fars rtablit son autorit sur toute la province.
Abou-Fars passa un mois Constantine, an de rgler et de re-
mettre en ordre les affaires. Sans doute pour viter le danger de
la concentration de tous les pouvoirs dans la mme main, il les
divisa : Kassem ben Tafraguine fut charg de ladministration
proprement dite et le cad Nebel reut le commandement des
troupes, avec mission de parcourir les provinces et dy maintenir
la paix. Puis, le sultan rentra Tunis.
Le cad Nebel, appartenant une famille daffranchis pro-
bablement europens dorigine, occupa de hauts emplois militai-
res la cour hafside. Il avait dj rsid Constantine auprs du
prince Abou-Ishak et connaissait bien le pays.
Ben Tafraguine, de son ct, sut agir assez habilement
auprs de lmir Abou-lAbbas, qui tait rest indpendant, de fait,
____________________
(1) Ez-Zerkchi, trad. Fagnan, p. 193 et suiv.
164 HISTOIRE DE CONSTANTINE
Bougie, pour le dcider la soumission. Ce prince alla Tunis
remettre son hommage Abou-Fars et signer une abdication en
due forme (1399).
Quant au cad Nebel, il ne cessa, durant cinq annes, de
parcourir les montagnes kabiles, de Bne Bougie et parvint
rtablir la paix sur tous les points et soumettre les turbulentes
populations de ces rgions.
Campagnes dAbou-Fars dans le sud. Ses succs.
Abou-Fars tait un vritable guerrier et un souverain tenant,
avant tout, tre obi. Or, la prpondrance que les Arabes avaient
prise, surtout dans les rgions mridionales, avec le concours des
petites familles princires locales, les dsordres quils causaient,
leur arrogance et leurs prtentions ne pouvaient tre supportes
par le sultan. Il se dcida les combattre sans relche et passa
presque en entier les annes 1399 et 1400 dans le Djerid, forant
chacun se courber sous son joug, chtiant dune manire exem-
plaire les fauteurs de dsordre, ou les loignant de la scne.
Aprs avoir obtenu ce rsultat au sud de la Tunisie, il soc-
cupa des rgions situes louest, cest--dire de la valle de
lOuad-Rir qui avait absolument chapp lautorit hafside.
Biskra, mme, tait indpendante et obissait un membre de
lancienne famille Ben Mozni. A la n de lt 1401, le sultan
conduisit une expdition dans le Zab, sempara de vive force
de Biskra et des oasis environnantes et interna Tunis les Beni-
Mozni. Un cad hafside fut laiss dans cette rgion. A diffren-
tes reprises, Abou-Fars parcourut encore les oasis du Zab et de
lOuad-Rir
(1)
.
Abou-Abd-Allah sempare de Bougie. Le sultan marche
contre lui, le dfait et le tue. A la n de 1408, on apprit que le
prince Abou-Abd-Allah qui, aprs sa fuite de Bne, avait cher-
ch un refuge au Magreb, tait revenu la tte dune bande de
____________________
(1) Ez-Zerkchi, trad. Fagnan, p. 197 et suiv.
HISTOIRE DE CONSTANTINE 165
partisans mrinides, renforce en route par des Arabes, et stait
empar de Bougie.
A cette nouvelle, le sultan Abou-Fars accourut de Tunis,
pntra dans les montagnes Kabiles et se rendit matre de Bou-
gie.
Abou-Abd-Allah, plein de conance, avait renvoy ses
auxiliaires mrinides et savanait entour dun grand nombre de
partisans Arabes et Kabiles. Le sultan nhsita pas lattaquer, et
son approche, les Arabes prirent la fuite. Dans ces conditions le
rebelle ne pouvait rsister et se vit forc de suivre le mouvement
; mais il fut rejoint par les cavaliers dAbou-Fars qui le mirent
mort et apportrent sa tte leur matre (n mai 1409). On dit
quil lenvoya Fs en la conant des aventuriers avec mission
de laccrocher de nuit une porte de la ville. Il replaa comme
gouverneur Bougie, son neveu Abou-lAbbas, et rentra Tunis
en passant par Constantine.
Le rs Ed-Dehane ; sa chute. Le cad DjalKheir ; ses
succs. Il est tu par les Daouaouida. Les succs du sultan
hafside avaient tabli sans conteste son autorit sur son vaste em-
pire stendant de la Cyrnaque jusqu Alger et savanant au
sud jusqu Radams. Les Arabes taient sinon dompts, dcou-
rags et rduits linaction. Les annales sont muettes lgard de
Constantine (de 1410 la n 1423), ce qui indique une priode
de paix et de tranquillit.
Au commencement de 1424, le belliqueux Abou-Fars se
remit en marche vers louest, la tte dune puissante arme,
an darrter les succs du prince de Tlemcen, Abd-El-Ouahad,
qui le bravait depuis plusieurs annes, se croyant labri de ses
coups. Le sultan tant entr en vainqueur dans la capitale Abd-El-
Ouadite, y plaa comme vassal lmir Abou-Tachene et, stant
avanc sur le territoire mrinide, reut lhumble soumission du
souverain de Fs.
Aprs cette glorieuse campagne, il rentra Tunis, et il est plus
que probable que ses compatriotes de Constantine furent admis
166 HISTOIRE DE CONSTANTINE
lhonneur de le saluer au passage, et peut-tre, de le recevoir
dans leur ville
(1)
.
Dans le courant de lanne 1427, Constantine avait sa tte
deux personnalits dun rang moins lev que dhabitude, sans
que nous sachions quelle poque les modications staient
opres. Ladministration locale se trouvait, entre les mains dun
rs, sans doute prsident de la djema, nomm El-Hadj-Moham-
med-Ed-Dehane
(2)
, et le commandement des troupes tait con
au cad Dja-lKhir. La msintelligence rgnait entre eux, et cha-
cun accusait lautre de crimes plus ou moins rels ; les rapports du
chef militaire, sans doute quelque affranchi, dcidrent le sultan
sacrier Ed-Dehane, mais il jouissait dune grande inuence,
car le puissant Abou-Fars jugea ncessaire demployer la ruse
suivante pour se rendre matre de lui.
Le prince El-Montaar, ls du sultan El-Mansour, arriva, en
compagnie du premier ministre, et t appeler, avant dentrer en
ville, le res Ed-Dehane, en lui annonant quil venait remplacer
le cad Dja-lKheir. Se ant la parole du prince, Ed-Dehane vint
son camp, mais se vit aussitt charger de fers. On lexpdia
Tunis o il fut jet en prison.
Ainsi le cad Dja-lKheir resta seul matre de lautorit.
Ctait, sans doute, un rude guerrier, car le sultan le chargea, au
printemps de lanne 1428, de conduire Tlemcen une arme,
avec mission de renverser le prince vassal, qui avait proclam
son indpendance et de le remplacer par son prdcesseur, ren-
tr en grce. Il russit pleinement dans cette entreprise. Mais,
la n de lanne suivante, il fut tu, dans une rencontre, par
les Daouaouida rvolts. Le Mamlouk Mahmoud le remplaa
Constantine.
Mort dAbou-Fars. Court rgne de son petit-ls El-
Montaar. Son frre, Abou-Omar-Othmane, lui succde.
____________________
(1) Ez-Zerkchi, trad. Fagnan, p. 203 et suiv.
(2) Il y avait en ville une mosque sous le vocable de Sidi-Debane (rue
du 26e de Ligne).
HISTOIRE DE CONSTANTINE 167
Cependant, Abou-Fars, dont les annes naffaiblissaient en rien
lardeur belliqueuse, continuait parcourir, sans cesse, ses vas-
tes provinces. En 1430, il t une nouvelle expdition Tlemcen,
car il ne tolrait aucune dsobissance de la part des princes
zeyanites. Il y amena une arme dont le chiffre atteignait 50,000
hommes, sil faut en croire les chroniques. Aprs avoir pass
sept mois dans la province dOran, il rentra, couvert de gloire
Tunis.
Le sultan, eut rsister diverses attaques entreprises,
contre les ports et les les de la Tunisie, par les souverains dAra-
gon et de Sicile. Il reprit, en 1434, le chemin de Tlemcen. Aprs
avoir parcouru une partie de la province dOran, et obtenu ce
quil dsirait, il rentrait vers lest, lorsquil mourut subitement
dans une localit du Djebel Ouarensenis, le 17 juin 1434
(1)
.
Cette nouvelle tant parvenue Constantine, les citadins, auxquels
elle fut annonce dans la grande mosque, dcidrent denvoyer
une dputation au devant du nouveau sultan, Abou-Abd-Allah-
Mohammed-El-Montaar, qui savanait, en rapportant dans une
litire, le corps de son grand-pre. Les dlgus rencontrrent
larme Mecila et prsentrent les hommages de la ville au sou-
verain ; puis ils suivirent le cortge.
El-Montaar t son entre en grande pompe Constantine
le 20 juillet, aux acclamations de tous et, bientt, arriva un grou-
pe de notables de Tunis, apportant au prince lhommage de sa
capitale.
Aprs les ftes dusage, le sultan continua sa route, laissant,
comme gouverneur, Constantine, en remplacement du cad Ma-
hmoud, auquel il retira cet emploi, son frre, Abou-Omar-Oth-
mane, jeune homme dou des plus brillantes qualits et auquel
tait rserv un glorieux rgne. A Bougie, El-Montaar avait dj
envoy son oncle Abou-lHacen-Ali, pour prendre le commande-
ment.
A peine le nouveau souverain avait-il pris posses sion du
____________________
(1) Ez-Zerkchi, traduction Fagnan, p. 207 et suiv.
168 HISTOIRE DE CONSTANTINE
trne hafside, quil dut quitter Tunis, la tte de ses troupes, pour
combattre une rvolte des Oulad-Bellil ; mais il ne tarda pas
tre atteint dune grave maladie et fut contraint de rentrer dans sa
capitale, suivi par les audacieux Arabes. Sentant sa n prochaine,
il appela en toute hte son frre Abou-Omar.
Ce prince quitta aussitt Constantine, avec les forces
disponibles, arriva en Tunisie, et laissant cette ville sous le
commandement du mezouar Abou-Ali-Mansour, qui fut pres-
que aussitt remplac par le cad Nebel ; puis, ayant ralli les
contingents des Oulad-Mohelhel, fondit sur les Oulad-Bellil,
les mit en droute et dbloqua Tunis. Le 7 septembre 1435, El-
Montaar succomba sa maladie et fut remplac par son frre
Abou-Omar-Othmane.
Rgne dAbou-Omar-Othmane. Rvolte dAbou-lHacen
Bougie. Il assige Constantine. Campagnes du sultan en
Kabilie. Le nouveau sultan devait, dans son long et glorieux
rgne, porter son apoge la puissance de lempire hafside. Mais
il eut, tout dabord, lutter contre les difcults se produisant
presque toujours chaque changement de souverain. Son pre-
mier soin fut de rduire la rvolte des Arabes de Tunisie qui avait
repris de plus belle.
Pendant ce temps, son oncle Abou-lHacen-Ali, gouver-
neur de Bougie, se dclarait indpendant. Aprs leur dfaite, les
cheikhs des Oulad-Bellil, conduits par Assa ben Mohammed,
des Daouaouida, se rendirent auprs de ce prince et le pous-
srent laction, en lui promettant le concours de tous leurs
contingents. Au commencement de lt 1436, Abou-lHacen
sortit de Bougie et, ayant ralli ses partisans qui taient fort
nombreux, se composant surtout de cavaliers arabes, marcha
sur Constantine.
Cette ville tait alors commande par le cad Nebel, homme
nergique, qui prit habilement les dispositions ncessaires pour
la rsistance avec le concours des citadins. Bientt, les hordes
HISTOIRE DE CONSTANTINE 169
Arabes descendirent les pentes du Chettaba et se rpandirent
dans la campagne en la livrant au pillage, ce qui tait beaucoup
plus facile et moins dangereux que de tenter lescalade des mu-
railles de la vieille cit. Le prtendant parvint nanmoins ta-
blir une sorte de blocus et tenta diverses attaques, mais sans le
moindre succs. Aprs un mois defforts inutiles, Abou-lHacen
leva le sige et se dirigea sur la Tunisie, suivi de ses Arabes et
rejoint en route par les contingents des Garfa, des Henanecha,
entrans par le cad Mahmoud, en tourne de recrutement chez
eux, et, enn, des Oulad-Bellil. Mais Abou-Omar, la tte de
forces encore plus considrables, savana sa rencontre et lui
inigea une dfaite complte, prs de lOuad-Serate, le 6 oc-
tobre 1436. Abou-lHacen, chapp grand peine au dsastre,
suivi de quelques cavaliers, parvint atteindre Bougie, o il se
prpara la dfense, et sassura le concours des tribus kabiles
et dun chef de la rgion, nomm Abdallah ben Sakheri, cheikh
des Beni-Siline, dit Bou-Hadjar, qui commenait faire parler
de lui.
Dans les premiers jours de lt de lanne suivante, Abou-
Omar sortit de Tunis, avec une colonne, et marcha vers louest
an de rduire le rebelle de Bougie. Il opra, sans doute, dans
le pays montagneux qui avoisine Mila, o il fut arrt par le
chef dont nous venons de parler. Les Kabiles ne rsistrent pas
aux troupes du sultan lorsquelles purent les rejoindre ; mais ces
combats, chaque jours renouvels, puisrent larme de Tunis,
sans produire de rsultats dcisifs, ni permettre de sapprocher
de Bougie, si bien quAbou-Omar dut se rsoudre la retraite,
en se promettant de revenir et de prendre une clatante revan-
che. Il est probable quil sjourna Constantine son retour et
sentendit avec le commandant de cette ville sur les mesures
normales.
Cependant, ce ne fut que dans lautomne de lanne 1439
que le sultan put excuter une nouvelle expdition en Kabilie, o
il amena des forces considrables. Cette fois, Abou-lHacen ne
lattendit pas ; il sempressa dvacuer Bougie, o Abou-Omar
170 HISTOIRE DE CONSTANTINE
pntra en matre. Il pardonna aux habitants et y laissa comme
gouverneur son cousin Abou-Mohammed ; mais le sultan ntait
pas encore rentr Tunis que linfatigable Abou-lHacen repa-
raissait dans les montagnes kabiles, et, avec lappui de Ben Had-
jar, ne cessait dinquiter le gouverneur et de lattirer au-dehors.
Dans une de ces sorties, Abou-Mohammed fut tu, par le chef
kabile (mai 1442). Son frre Abd-El-Melek le remplaa
(1)
.
Continuation des tentatives dAbou-lHacen Bougie. Il
nit par tre livr et mis mort. Cependant la Tunisie et sans
doute la province de Constantine taient ravages par la peste ; et
le sultan guerroyait toujours dans le sud.
La situation tait profondment trouble aux environs de
Bougie et lmir Abou-Beker rsistait si mal aux entreprises
dAbou-lHacen, malgr le concours du cad Ahmed ben Be-
chir, qui lui avait t adjoint, quon avait lieu de suspecter ses
intentions. Dans le mois de mars 1446, Abou-lHacen sempara
de Bougie par un coup de main. A cette nouvelle, le sultan t
partir, en toute hte, un corps de troupes de Constantine, sous
les ordres du cad Nebel, tandis quil sortait lui-mme de sa
capitale avec une colonne. Nebel rentra bientt en possession
de Bougie, que le rebelle lui abandonna pour se rfugier dans
les montagnes. Abou-Omar, qui stait probablement arrt en
route, cona alors le commandement de Bougie au cad Mo-
hammed ben Feredj. Le prince Abou-Beker y fut, nanmoins,
maintenu.
Dans lautomne de lanne 1449, le sultan alla porter ses ar-
mes victorieuses dans la valle de lOuad-Rir, o un prince de la
famille Ben Djellab, nomm Youssef ben Hassen, stait dclar
indpendant. Il enleva dassaut Touggourt, aprs un long sige,
t prisonnier le rebelle et plaa la rgion sous le commandement
dun cad relevant de Tunis.
La situation tait toujours fort trouble dans la rgion de
____________________
(1) Ez-Zerkchi, trad. Fagnan, p. 210, et suiv.
HISTOIRE DE CONSTANTINE 171
Bougie, mais un fait important stait produit. Le chef Moham-
med-Silini, dit Ben-Hadjar, avait un neveu que lmir Bou-Beker
nit par attacher lui. Grce lappui du prince, le neveu avait
expuls loncle du pays, sans quAbou-lHacen intervint en sa
faveur. Ben-Hadjar brlait du dsir de se venger de lun et de
lautre et tait entr, cet effet, en relations avec Abou-Ali-Man-
sour, redevenu cad de Constantine.
Dans lt de 1452, on apprit quAbou-lHacen venait den-
vahir la valle de lOued-Sahel et attaquait Bougie. A cette nou-
velle, le sultan se prpara quitter Tunis la tte dune colonne
et donna lordre au cad de Constantine de se porter, sans retard,
au secours de Bougie. Le mezouar Mansour avait peine atteint
la rgion de Mila, que le prtendant tait dj en fuite. Ce fut
alors que se joua le dernier acte du drame.
Abou-lHacen, quon avait en vain cherch attirer dans un
pige, Biskra, stait rfugi, dabord, chez Ben-Sakheri, chef
des Daouaouida, et avait trouv asile dans la maison de Sad,
autre cheikh, sans doute parent de celui-ci et tabli sur les mon-
tagnes voisines du Hodna.
Ben-Hadjar entama alors une ngociation parallle avec le
chef des Daouaouida et le cad de Constantine, dans le but dob-
tenir larrestation dAbou-lHacen chez son hte. Prvenu par
Ben-Sakheri, le mezouar Mansour vint stablir avec sa colonne
aux environs de Djemila, tandis que le sultan, parvenu dans la
rgion kabile, continuait sa route vers Bougie. Sad, qui avait
dabord refus de livrer son hte, nit par cder aux instances de
Ben-Sakheri et tous deux arrtrent le prince hafside et en pr-
vinrent Mansour par des pigeons messagers. Aussitt, le mezouar
partit avec une escorte pour prendre livraison du prisonnier, tan-
dis, quil envoyait son ls Ali, avec le traitre Sad, porter la bonne
nouvelle au sultan.
Le cheikh des Almohdes, en personne, fut charg par Abou-
Omar daller chercher son oncle, et ce fut Ikdjane que Mansour
le lui remit. Puis, les missaires du sultan se remirent en route
172 HISTOIRE DE CONSTANTINE
avec le prisonnier ; mais en traversant un obscur ravin, il le mirent
mort, sous le prtexte quils craignaient quon ne leur enlevt,
et ne rapportrent au sultan que la tte du ls dAbou-Fars. Ainsi
nit celte rvolte qui troublait depuis si longtemps la province.
Un compte restait rgler, celui dAbou-Beker Bougie
et ce prince se sentait si compromis, quil refusa de savancer au
devant du souverain. Par leffet des promesses et des menaces
qui lui furent faites, il sy dcida enn et, aprs une rception
amicale, se vit, le lendemain, charg de fers. Le cad Mansour
fut nomm gouverneur de Bougie et son ls, Farah, reut le com-
mandement de Constantine. la n de dcembre 1452, le sultan
rentra dans sa capitale.
Sur ces entrefaites eut lieu, Tunis, la chute de la famille
Nebel, qui avait rendu de si grands services la cause hafside et
dont les membres avaient souvent command Constantine. Le
vieux cad, dj priv de la vue par ordre du sultan, fut massacr
par la populace ; ses ls qui occupaient de grands commande-
ments furent arrts de tous les cts et jets dans les fers, tan-
dis que leurs immenses richesses taient squestres au nom du
prince
(1)
.
Nouvelles campagnes dAbou-Omar-Othmane, dans le nord
de lAfrique. Cependant, de nouveaux troubles ne tardrent
pas clater Bougie, causs, sans doute, par le retour de lmir
Abou-Beker, auquel le sultan avait rendu la libert et qui avait de
nombreux partisans dans cette rgion. Abou-Omar nhsita pas
se transporter encore dans les montagnes Kabiles ; il rencontra,
prs de Mila, Abou-Beker qui lui remit une ptition des notables
rclamant sa rintgration ; pour toute rponse, il le t arrter
et lexpdia Tunis. Aprs avoir dbloqu Bougie, il en retira
le commandement au mezouar Mansour et y plaa Abou-Fars-
Abd-El-Aziz, ls de celui-ci.
A son retour, il sjourna Constantine, et, pour tmoigner
____________________
(1) Ez-Zerkchi, trad. Fagnan, p. 231 et suiv.
HISTOIRE DE CONSTANTINE 173
sa satisfaction au cad Farah, qui y commandait, il plaa sous son
autorit les provinces de Biskra et de Touggourt, qui, jusqualors
avaient relev de Tunis. Ctait une occasion nouvelle de rame-
ner les Arabes Constantine, et de voir cesser les effets de leurs
intrigues.
En 1459, les troubles ayant recommenc dans la rgion de
Bougie, la suite de. la rupture survenue, entre Mohammed ben
Sakheri, chef des Daouaouida, et lmir Abou-Fars, le sultan ju-
gea ncessaire de faire une nouvelle campagne en Kabilie. A son
arrive Mila, il trouva le cad Abd-El-Aziz, venu sa rencontre,
et reut ses explications ; il dpcha alors auprs du chef arabe,
pour le ramener, son ls El-Messaoud, pendant quil allait Bou-
gie. A son retour, il rencontra le cheikh des Daouaouida quil
avait ramen avec toute sa famille, et quil conduisit Tunis o
il linterna. Mais son passage Constantine, il destitua le cad
Farah, qui avait particip cette intrigue et envoya de Tunis, pour
le remplacer, le cad Dafer, ls de Dja-lKer.
Trois annes plus tard, en 1462, le sultan passa de nouveau
Constantine, la tte dune puissante arme, soutenue par de
nombreux cavaliers arabes. Il marchait sur Tlemcem, dont lmir,
son vassal, avait t renvers du trne. A son retour, aprs avoir
obtenu toutes les satisfactions dsirables, il sarrta Constan-
tine, et retira Dafer son commandement (dcembre 1462). Dans
les premiers jours de lanne suivante, le prince Abou-Abd-Al-
lah-El-Montaar, petit-ls du sultan (ls de lhritier prsomptif)
arriva dans cette ville avec le titre de gouverneur. Il tait accom-
pagn du cad Mansour-Es-Sabbane et du cad Bechir, nomm
cheikh El-Blad
(1)
.
La puissance des chefs arabes est anantie. Leur per-
sistance. Succs dans le sud et dans louest. Les intrigues,
lindiscipline des chefs arabes de Tunisie, appuys sur ceux des
Zibans, causaient toujours de grandes difcults au souverain
____________________
(1) Ez-Zerkchi, trad. Fagnan, p. 251 et suiv.
174 HISTOIRE DE CONSTANTINE
hafside. Aprs avoir pass tout le printemps de 1463, les ch-
tier dans les rgions mridionales, Abou-Omar parvint attirer
son camp, prs Tunis, ceux de la province de Constantine (He-
nanecha, Nemamcha, Dred, Daouaouida), et aprs les avoir bien
accueillis, il les t arrter durant, la nuit et les conduisit, monts
par drision sur de vieux mulets, Tunis, o la populace faillit
les charper.
Mais rien ne pouvait russir avec les Arabes ; de nouveaux
troubles stant produits au sud de Constantine, le cad Mansour
sortit avec une colonne et fut surpris par Nacer ben Saoula des
Daouaouida ; son camp resta aux mains des Arabes (n 1464).
Abou-Abd-Allah-Mohammed, ls de lhritier prsomp-
tif, envoy sur les lieux pour punir les auteurs de ce dsastre,
fut assez heureux pour surprendre, son tour, les Daouaouida
et les disperser, vengeant ainsi la dfaite du mezouar. Il rentra
Constantine, rapportant un butin considrable et passa dans cette
ville le mois de Ramadan. Au printemps de 1465, il partit pour
Tunis.
Dans le mois daot de la mme anne, linfatigable Abou-
Omar partait pour une nouvelle campagne dans lOuad-Rir ; il
enleva Touggourt, dmantela ses fortications, entra en matre
Ouargla et reut la soumission des populations du Sahara et
mme des Beni-Mezab.
Il rentrait vers sa capitale lorsquil fut rejoint par son petit-
ls El-Montaar, gouverneur de Constantine, venant lui exposer
ses griefs contre le mezouar El-Mansour. Il laccusait dabuser
de son autorit, dopprimer les citadins et de pousser bout les
Arabes par sa duret et ses exigences. Tout cela tait plus ou
moins vrai ; mais, coup sr, le jeune prince tait las de la tu-
telle du cad, et voulait tre le seul matre. Or, le sultan, content
des rsultats de sa campagne, tait bien dispos, et accorda
son petit-ls, ce quil dsirait, cest--dire le rappel du mezouar
Mansour.
Peu de temps aprs son retour Tunis, Abou-Omar reut une
dputation des Arabes de la province dOran, venant se plaindre
HISTOIRE DE CONSTANTINE 175
des actes de lmir de Tlemcen et laccusant de chercher, par ses
prsents, gagner sa cause les Daouaouida du Zab, an de sen
servir pour aller lattaquer Tunis. Aussitt, le sultan pronona
la dchance de ce prince et le remplaa par son cousin Abou-
Djemil-Zeyane, quil envoya Bougie, en ordonnant au gouver-
neur Abd-El-Aziz, de partir avec lui pour Tlemcen (avril 1466).
Peu aprs, Abou-Omar quittait Tunis la tte de forces consid-
rables et prenait la route du sud-ouest. II t successivement des
sjours dans lAours, le Zab, Mda, Miliana, soumettant tou-
tes les rgions quil traversait, chtiant les fauteurs de dsordre,
rglant les affaires en litige, faisant rentrer les impts, et enn,
arriva, en novembre, Tlemcen, dont il poussa vigoureusement
le sige.
Les gens de Tlemcen ne tardrent pas se soumettre au
souverain hafside, toujours victorieux, et qui, aprs avoir plac
sur le trne son vassal, reprit la route de lest, et rentra triompha-
lement Tunis, en fvrier 1467
(1)
.
Nous ne suivrons pas Abou-Omar dans ses nouvelles cam-
pagnes, car il semblait que ce souverain, malgr les atteintes de
lge, devenait de plus en plus actif et ennemi du repos. Son r-
gne fut, pour les Arabes indisciplins, un temps de dure expia-
tion, et le pays se trouva, enn labri de leur tyrannie ; mais ils
devaient bientt prendre leur revanche, ces gens, traqus [depuis
tant dannes comme des btes fauves et qui rsistaient avec une
si tonnante vitalit un semblable traitement.
Mort dAbou-Omar-Othmane. En 1469, la Tunisie fut
encore ravage par la peste et il est fort probable que Constantine
et sa province nchapprent pas au au
A partir de maintenant, les documents si prcieux de lhis-
torien Ez-Zerkchi
(2)
, qui avaient heureusement continu ceux
____________________
(1) Ez-Zerkchi. Traduction Fagnan, p. 861 et suiv.
(2) Dont M. Fagnan a donn la traduction dans le 29e volume de la
Socit archologique de Constantine.
176 HISTOIRE DE CONSTANTINE
dIbn-Khaldoun, depuis plus de 80 ans, sarrtent et nous nous
trouvons rduit, pour quelques annes, aux maigres dtails lais-
ss par El-Kairouani et autres chroniqueurs.
Le rgne dAbou-Omar-Othmane se prolonge, sans doute,
dans les mmes conditions jusquen 1488, date de la mort de ce
prince. Il steignit, combl dannes et de gloire, aprs avoir
rendu lempire hafside une puissance gale aux plus beaux
jours de cette dynastie. Ses successeurs devaient perdre, en peu
dannes, le rsultat de tant de luttes et de travaux.
Rgnes dAbou-Zakaria-Yahia et dAbou-Abd-Allah-Mo-
hammed. Abour-Omar fut remplac par son petit-ls, Abou-
Zakaria-Yahia, dont llvation concida avec une dfaite des
troupes hafsides par les Arabes. Le nouveau sultan marcha en
personne contre eux et prouva sans doute des revers, car il passa
pour mort. De Constantine, il nest nullement question et il faut
en induire, ou que cette ville restait imperturbablement dle
son suzerain, ou quelle vivait dans une sorte dindpendance.
Abou-Zakaria mourut, en 1494, de la peste, qui ravageait encore
le pays. Son cousin, Abou-Abd-Allah-Mohammed, peut-tre en-
core gouverneur de Constantine, lui succda. Il eut de grandes
guerres avec les Arabes, dit El-Kairouani, mais il ne fut pas heu-
reux et perdit encore beaucoup de pays.
Puissance des Oulad-Saoula Constantine. Laffaiblis-
sement de la puissance hafside, pendant les dernires annes du
XVe sicle, avait eu son contrecoup Constantine. Les Arabes,
un moment contenus, y avaient reconquis toute leur inuence. Le
reprsentant du sultan tait le matre ofciel, mais les Daouaouida
et surtout la fraction des Oulad-Saoula, taient les matres rels.
Au demeurant, le pays tait en pleine anarchie.
Seule, une puissance se maintenait intacte au milieu de tous
les bouleversements et dominait chacun, grand et petit. Ctait
lautorit religieuse dont les Hafsides de Tunis ne manqurent
HISTOIRE DE CONSTANTINE 177
pas dexploiter linuence leur prot moyennant la concession
de prbendes et davantages de toute sorte.
Les Beni-Abd-El-Moumne Cheikh-El-Islam. Les Ben-
Badis et Ben-Lefgoun. Dans le courant du XVe sicle, des
marabouts venus de louest, de Saguiet-El-Hamra, dans le pays
de Dara, rgion doasis situ au sud du Grand Atlas (Maroc),
commencrent se rpandre dans lAfrique. Le rle de ces re-
ligieux a t considrable ; stablissant dabord dune manire
fort humble, au milieu des populations arabes ou berbres, ils
nont pas tard former des centres autour desquels sont venues
se grouper des fractions entires. Plus tard, ces agglomrations
ont oubli leur vraie origine, pour prendre le nom du marabout
venu dans le principe prcher au milieu delles et rpandre les
notions de la religion, telle que lcole des docteurs almohdes
et les coles des lgistes, particulirement du Maroc, lavaient
renoue, en la ramenant lobservation stricte de la Sonna et du
Koran.
Au milieu du XVe sicle, une famille de Saguiet-El-
Hamra, tablie dabord Biskra, tait revtue Constantine
de lautorit religieuse. Il nest pas douteux que les Ben-Abd-
El-Moumne, tel est le nom de cette famille, qui a encore
des reprsentants Constantine, naient t amens par les
Oulad-Saoula. Accepts par les Hafsides, ils avaient reu le titre
de Cheikh-El-Islam ou chef de la religion islamique, qui tait
devenu hrditaire dans la famille. Un des membres tait, en
outre, Emir-Er-Rekeb, ou conducteur de la caravane des ple-
rins du Magreb. Sid-Ahmed-Zerrouk, connu aussi sous le nom
dEl-Faci-El-Berneci, qui a t au XVe sicle le grand aptre
du sousme dans louest, amenait la caravane des plerins du
Magreb et descendait chez les Ben-Abd-El-Moumne. Ctait
une fonction importante que celle de conduire les plerins en
Orient. Le moment x pour le dpart tait annonc longtemps
lavance dans chaque localit ; puis la caravane de louest arrivait
178 HISTOIRE DE CONSTANTINE
Constantine, o se trouvaient dj runis les voyageurs de la
rgion. Quand tout tait prt on partait, en grande pompe, au son
des tambours, drapeaux dploys avec lEmir-Er-Rekeb ou le
Rokkas en tte.
De grands privilges taient attachs ces fonctions et lon
se rend facilement compte de linuence quelles devaient don-
ner la famille qui en tait titulaire, dautant plus que le caractre
religieux de sa charge la mettait au-dessus des luttes politiques,
intestines et trangres, dont lempire hafside tait sans cesse le
thtre.
Comment expliquer autrement que dans une vieille et glo-
rieuse cit berbre comme Constantine, avec lesprit de particu-
larisme caractrisant la race autochtone, ces trangers eussent
t supports au dtriment des anciennes familles locales et que
leur inuence y fut devenue si grande ?
A ct des Ben-Abd-El-Moumne, dont la puissance tait
particulirement religieuse, brillaient plusieurs familles de sa-
vants et de lgistes en tte desquelles nous devons placer celle
des Ben-Badis dont le nom est dj venu plus dune fois sous
notre plume. Lun deux, El-Haan, tait cadi de la ville, lors du
passage du souverain mrinide Abou-Enane, en 1357
(1)
, et cette
fonction parat tre devenue, en quelque sorte, un privilge de la-
dite famille. Dautres lgistes dont nous avons aussi cit le nom,
les Ben-El-Feggoun (vulgairement Lefgoun), y jouissaient dune
grande considration ; nous allons assister avant peu ldica-
tion de leur fortune.
tat de Constantine la n du XVe sicle. Nous avons vu
dans le cours de ce chapitre que Constantine, demeure en quel-
que sorte en dehors des grands vnements politiques pendant
les annes qui suivirent la conqute arabe du VIIe sicle, a re-
pris une grande importance sous la dynastie hafside. Sa province
constituait, en effet, un des plus beaux eurons de cet empire, et
____________________
(1) Il est cit dans une anecdote de la vie du cherif Abou-Abd-Allah,
par Yahia-Ibn-Khaldoun.
HISTOIRE DE CONSTANTINE 179
protgeait la Tunisie contre les entreprises des puissants souve-
rains du Magreb. Cest pourquoi le commandement de Constan-
tine fut con aux principaux membres de la famille royale.
Mais tout honneur est onreux et ce retour de fortune
cota souvent fort Cher la vieille cit. Les rvoltes des prin-
ces ou des personnages qui en avaient reu le gouvernement ;
les luttes contre les souverains lgitimes, et la rivalit avec
ceux qui commandaient Bougie, rent que, pendant prs de
trois sicles, la guerre devint, pour ainsi dire, ltat perma-
nent et que Constantine eut subir de nombreux siges et des
pillages.
Pour rsister une des premires attaques, celle dIbn-Ra-
nia, il fallut rompre les ponts qui avaient, sans doute, t conser-
vs intacts depuis lpoque romaine. Rtablis plus ou moins
compltement, ils furent coups de nouveau lors de la rvolte
dIbn-El-Amir, et la communication directe avec El-Kantara de-
meura interrompue. Un chemin dut tre tabli par le sommet de
la vote naturelle gauche du pont.
Plusieurs souverains hafsides sappliqurent, il est vrai,
relever les constructions de la ville, mais ce fut surtout dans lin-
trt de la dfense. Ainsi, Abou-Zakaria (en 1284 et annes sui-
vantes) agrandit la Kasba, lentoura de murs et en t une vritable
ville, une citadelle renfermant le palais du gouverneur et tous les
services de ladministration. Abou-lBaka-Khaled continua son
uvre (1310). Dautres princes, aprs avoir rsid Constantine
comme gouverneurs et comme souverains indpendants, montr-
rent cette ville une relle prdilection. Abou-Zed, Abou-lAb-
bas, Abou-Fars furent de ce nombre.
Forc de soccuper de Constantine, aprs la rvolte de son
frre, le sultan Abou-Fars sappliqua y rtablir la tranquillit
et les bonnes murs. De mme qu Tunis, il y supprima le Fon-
douk o les commerants se runissaient et o lon vendait du
vin. Les taxes et impositions sur les mtiers et objets de consom-
mations furent abolies vers le mme temps.
180 HISTOIRE DE CONSTANTINE
Mais les attaques des Abd-El-Ouadites, les succs des M-
rinides, dans le XIVe sicle, vinrent trop souvent entraver leurs
projets ; dautres fois, ces princes favoriss par la fortune, aban-
donnaient Constantine, pour aller Tunis prendre le pouvoir
suprme et leur attention tait forcment absorbe par dautres
soins.
Dans le cours du XVe sicle, et surtout durant les derni-
res annes, laffaiblissement de la dynastie hafside fut fatale
Constantine. Les factions divisrent la ville et linuence des
Arabes, particulirement des Oulad-Saoula, y apporta un nouvel
lment de dsorganisation.
Dans de telles conditions, la richesse publique, le commerce
et lindustrie durent tre gravement atteints. Les ruines laisses
par les Romains avaient, depuis longtemps, t utilises ou cou-
vertes par la construction des masures indignes et, en dehors de
la Kasba, tout le plateau qui sabaisse en pente vers le ravin, ne
devait prsenter quun amas de maisons informes au milieu des-
quelles certaines mosques conservaient encore quelque aspect
de grandeur.
Mais lesprit industrieux et travailleur des habitants et ce
got de la vie communale, si caractristique chez nos indignes,
devait persister en dehors des convulsions politiques et procurer
aux habitants quelques avantages.
Dautre part, Constantine avait conserv ses coles de l-
gistes et son renom scientique. Ctait pour les mes doues de
sentiments nobles, un domaine tranquille, o elles pouvaient ren-
contrer les satisfactions que ltat politique leur refusait. Hlas !
ltablissement de la domination turque allait encore troubler ce
dernier refuge et se servir des savants en suscitant leur ambition
pour les opposer les uns aux autres.
HISTOIRE DE CONSTANTINE 181
CHAPITRE V
tablissement de la Domination turque
(1500-1600)
Conqutes des Espagnols et des Portugais en Afrique.
Avant de reprendre le rcit des faits historiques propres Constan-
tine, il convient de jeter un coup dil sur les vnements dont
lAfrique a t le thtre au commencement du XVIe sicle.
En 1492, le royaume musulman de Grenade tait tomb
sous les coups des rois catholiques (Ferdinand et Isabelle), cette
conqute, qui assurait enn lunit du royaume dEspagne, tait
aussi une victoire religieuse. Elle fut suivie de lexpulsion des
J uifs (mars 1492) et, ds lors, lexistence des musulmans dans
la pninsule devint prcaire et leur migration commena. Enn,
en 1502, ceux qui ne voulaient passe soumettre au baptme, se
virent expulss. LAfrique recueillit en grande partie cette popu-
lation industrieuse qui alla enrichir particulirement les villes du
littoral. Constantine ne parat avoir reu aucun lment maure.
Les J uifs se rpandirent dans diffrents pays et le Maroc en re-
cueillit beaucoup.
Dautres se rfugirent Tunis, Alger et Constantine
o cependant existait un lment juif ancien. Daprs M. Cahen,
larrive des juifs espagnols exera une grande inuence sur leurs
coreligionnaires africains qui taient rests dans une complte
ignorance, mais nous pensons que Constantine nen ressentit que
peu peu laction
(1)
.
____________________
(1) Cahen : Les Juifs dans lIfrikiya septentrionale, p. 150-151.
182 HISTOIRE DE CONSTANTINE
Pendant que les Espagnols faisaient ainsi disparatre de leur
pays les derniers Musulmans, les Portugais semparaient de Tan-
ger et de diffrentes villes du Magreb (1458-1505). Marchant
dans la mme voie, les Espagnols rpartirent toutes leurs forces
contre la Berbrie. Dj matres de Melila et de plusieurs autres
points, ils semparrent de Mers-El-Kebir (septembre 1505), sy
tablirent solidement et prparrent la conqute dOran, dont ils
se rendirent matres en novembre 1509.
Abd-El-Aziz, roi de Bougie, sempare de Constantine.
Daprs un manuscrit arabe d lauteur Ali-Ibrahim-El-Merini,
et cit par M. Fraud dans son histoire de Bougie
(1)
, un certain
Abou-Beker, sattribuant le titre de sultan, rgnait Constantine
dans les premires annes du XVIe sicle, tandis que son frre
Abd-El-Aziz commandait Bougie. Une rupture ayant clat
entre eux, Abou-Beker vint assiger, pendant plusieurs annes
conscutives, son frre, Bougie, mais sans obtenir dautre sa-
tisfaction que de ravager les rgions environnantes. En 1509, il
entreprit nanmoins une nouvelle campagne ; mais Abd-El-Aziz
sortit bravement sa rencontre, le dt, parcourut en matre le
Hodna, puis se porta sur Constantine qui lui ouvrit ses portes.
Conqute de Bougie par les Espagnols. Pendant quAbd-
El-Aziz rglait dans cette ville les dtails de ladministration, il
reut la nouvelle que les Chrtiens venaient de semparer de Bou-
gie. Voici ce qui stait pass: le 1er janvier 1510
(2)
, Pietro Na-
varro, le vainqueur dOran avait quitt cette ville avec une otte
portant 5,000 hommes et le matriel ncessaire ; il cingla vers
lest et, le 5 janvier, mouilla dans le golfe de Bougie ; les troupes,
ayant opr leur dbarquement, furent entranes par Navarro
lui-mme lassaut du Gouraya.
____________________
(1) Socit archologique de Constantine 1869, p. 87 et suiv.
(2) Il ne faut pas stonner de lire 1509 sur la plaque annonant le
succs : lanne partait de Pques, et il est certain quon tait encore, au 1er
janvier, en 1509.
HISTOIRE DE CONSTANTINE 183
Rien ne rsista limptuosit des Espagnols et, bientt,
Bougie tomba aux mains des Chrtiens, malgr la rsistance
oppose par les deux ls du sultan et les renforts envoys de
Constantine. Alger, Dellys, Tns, Tripoli et, enn, Tlemcen du-
rent successivement reconnatre lautorit du roi dEspagne.
Succs des deux frres Barberousse. Les derniers jours
dindpendance des empires musulmans de la Berbrie semblaient
arrivs ; partout, la croix y remplaait le croissant et lEspagnol
stablissait en matre. Cependant, laudace de deux Turcs allait
rduire et annihiler ces avantages chrement achets en retardant
de trois sicles la soumission de lAfrique septentrionale.
Un corsaire levantin, connu sous le nom de Baba-Aroudj,
commenait, cette poque, acqurir un certain renom dans la
Mditerrane par ses succs contre les Chrtiens. Aprs diver-
ses pripties et de graves revers de fortune, il stait rfugi
Djerba et avait obtenu du prince rgnant Tunis, Abou-Abd-Al-
lah, Moula-Mohammed, lautorisation de faire de cette ville son
port de refuge, la condition de laisser au prince le cinquime du
butin et de respecter ses allis. Kheir-Ed-Dine, frre dAroudj,
vint ly rejoindre, et tous deux rpandirent la terreur dans la M-
diterrane ; les auteurs chrtiens les dsignrent sous le nom des
frres Barberousse, en raison de lanalogie du nom Baba-Aroudj
avec Barberousse.
Attaque infructueuse dAbd-El-Aziz contre Bougie. Il
est tu et remplac par son frre Abou-Beker. Cependant,
Bougie, la garnison espagnole laisse par Pierre de Navarre, tait
entre en relations avec les indignes, par lintermdiaire dun
prince hafside, Moula-Abd-Allah, trouv dtenu dans la ville et
auquel la libert avait t rendue. Abou-Beker, frre dtrn de
lmir Abd-El-Aziz, tait venu soulever, son prot, toutes les
populations environnantes. Abd-El-Aziz sortit alors de Constan-
tine et livra, son frre, une bataille dont lissue lui fut funeste.
tant tomb aux mains dAbou-Beker, celui-ci le t mourir ; puis
184 HISTOIRE DE CONSTANTINE
il pourchassa son neveu El-Abbas, ls du prcdent, et le contrai-
gnit se rfugier la Kala.
Abou-Beker essaie en vain de reprendre Bougie avec
laide dAroudj. Rentr Constantine, dont la mort dAbd-
El-Aziz lui avait rendu la possession, Abou-Beker soccupa
activement du soin de runir une nouvelle arme la tte de
laquelle il ne tarda pas marcher sur Bougie. Suivant lexem-
ple des Abd-El-Ouadites, il tablit une srie de forteresses dans
la valle de la Soumam et t apporter de Constantine des ap-
provisionnements de toute sorte ; puis il attaqua Bougie. Mais
malgr un premier succs qui lui avait livr le quartier de Bab-
El-Benoud, il fut repouss et contraint de se retirer. Laissant le
commandement du blocus son gnral El-Mouffok, il rentra
Constantine.
Le sultan sadressa alors aux corsaires Barberousse et, ayant
obtenu leurs concours, vint en 1512 assiger Bougie. Aroudj le re-
joignit sous les murs de cette ville et combattit bravement contre
les Espagnols. Mais, dans un assaut, il eut le bras fracass et son
frre Kheir-Ed-Dine dut le ramener Tunis pour ly faire soigner,
pendant quAbou-Beker rentrait dans sa capitale.
Les Gnois stablissent Djidjeli. Aroudj sempare de
cette ville. Sur ces entrefaites, les Gnois qui navaient pas vu
sans dpit la ville de Bougie, avec laquelle ils entretenaient des
relations sculaires, passer aux mains des Espagnols, envoyrent
une otte, sous le commandement dAndr Doria, avec mission
de semparer de Djidjeli. Le clbre amiral ayant russi dans son
expdition, construisit, sur la presqule, une forteresse o il lais-
sa garnison (1513). Mais, lanne suivante, Aroudj, guri de ses
blessures, vint avec son frre Kheir-Ed-Dine, dbarquer dans le
golfe de Djidjeli et, appuy par les Berbres du voisinage, parvint
arracher cette ville aux Gnois et sy tablir fortement. Allis
un chef religieux de Koukou, dans la Kabilie, ils allrent, en
HISTOIRE DE CONSTANTINE 185
1515, attaquer de nouveau Bougie. Courageusement dfendue
par son gouverneur Ramon-Carroz, cette ville rsista toutes les
attaques et bientt les Barberousse, dcourags et manquant de
poudre, se dcidrent rentrer Djidjeli par terre, aprs avoir
incendi leurs vaisseaux quils navaient pu faire sortir de lem-
bouchure de la rivire.
Aroudj est appel par les Algriens. Pendant quAroudj
rentrait Djidjeli, la mort dans le cur, aprs son nouvel chec
devant Bougie, la fortune venait le rechercher, pauvre et afi-
g, pour le faire roi. Nous avons vu que les habitants dAlger,
aprs leur soumission lEspagne, avaient d supporter quune
garnison espagnole vnt les tenir en respect dans la forteresse
construite sur un des lots du port, le Pgnon, o se trouve ac-
tuellement la Marine. Les Algriens ntaient pas seulement hu-
milis de la prsence du chrtien au milieu deux : ils taient
atteints directement dans leurs intrts, ne pouvant plus se li-
vrer aussi librement lindustrie fructueuse de la course. Leur
cheikh, Salem-Et-Toumi, de la tribu arabe des Thaalba, tablie
dans la plaine, avait perdu toute autorit
(1)
et tait contraint, en
outre, de les pressurer pour obtenir le paiement du tribut exig
par lEspagne.
En 1515, les habitants dAlger, las de cette situation, refu-
srent absolument le tribut et envoyrent une dputation des leurs
Djidjeli, auprs du corsaire turc, dernier champion de lIslam,
dont les exploits taient parvenus jusqu eux, pour linviter ve-
nir les dlivrer. Aroudj accepta, avec empressement, ces ouvertu-
res ; peu aprs, il sembarquait sur deux fustes avec ses meilleurs
guerriers et cinglait sur Alger, tandis que son alli, Ahmed ben
El-Kadi, roi de Koukou, partait vers le mme but, par terre, la
tte de ses contingents.
____________________
(1) Ces gens appartenaient une branche des Makil ; ils taient arrivs
dans la plaine, aprs de terribles preuves.
186 HISTOIRE DE CONSTANTINE
Aroudj sempare de lautorit Alger. Accueilli comme
un librateur par la population dAlger, Aroudj commena les hos-
tilits contre les Chrtiens du Pgnon, mais sans obtenir de rsultat
srieux. Cet insuccs, joint linsolence dont les Turcs faisaient
montre lgard de leurs htes, ne tarda pas produire, contre eux,
une raction dont Aroudj prvint les effets, en tranglant, de ses
mains, le cheikh Salem et en terrorisant la ville. Kheir-Ed-Dine,
qui avait continu tenir la mer, entre Tunis et Djidjeli, envoya,
Aroudj, des renforts, sous la conduite de leur frre Ishak. Bien-
tt il arriva en personne et aida puissamment lorganisation de
la nouvelle conqute. Le royaume des Barberousse tait fond et
linitiative de ces hardis corsaires allait rduire nant les efforts
de la plus puissante monarchie de lpoque
(1)
.
Aroudj repousse les attaques des Espagnols, puis sempare
de Tlemcen. En vain, les Espagnols essayrent dtouffer,
sa naissance, luvre de ces dangereux ennemis. Un corps de
3,000 hommes, amen Alger, fut dfait par les Turcs et forc de
se rembarquer aprs avoir perdu la moiti de son effectif (octo-
bre 1516). Ce succs eut un grand retentissement et, bientt, les
habitants de Tlemcen envoyrent une dputation au champion
de lIslam, Alger, pour le prier de rtablir sur le trne Abd-El-
Ouadite, leur roi lgitime, Abou-Zeyane, renvers par un de ses
parents, vassal des indles. Laissant le commandement dAl-
ger, son frre Kheir-Ed-Dine, Aroudj part aussitt pour Tlem-
cen, chasse lusurpateur et rtablit sur son trne le prince lgi-
time. Mais, comme il ne tient gure travailler pour les autres,
il fait subir Abou-Zeyane le sort de Salem-Et-Toumi et se pro-
clame roi de Tlemcen. Tous les mem bres de la famille royale
____________________
(1) Hado, roi dAlger. Sander Rang, Fondation de la Rgence
dAlger. De Grammont, Histoire dAlger Berbrugger, lAbb Bargs,
Watbled, le gnral de Sandoval, Vaysettes, Marmol, etc., plus les ouvrages
arabes, Nozhet-EI-Hadi, Cheikh Bou-Ras, Zohrat-En-Noura, Chroniques
dEl-Hadj Hammouda, Rihla, El-Kairouani, etc., nous ont fourni les docu-
ments, bien peu daccord, qui prcdent.
HISTOIRE DE CONSTANTINE 187
sont mis mort et il ne tarde pas voir la population, irrite de
ses cruauts, se tourner contre lui.
Mort dAroudj. Kheir-Ed-Dine lui succde et offre au
sultan de Constantinople la suzerainet de lAfrique. Mais
bientt le gouverneur dOran lance un de ses lieutenants qui
sempare de la Kala des Beni-Rached, forteresse dfendue par
Ishak, lun des frres Barberousse, lequel y trouve la mort. Puis,
il marche, lui-mme, sur Tlemcen quAroudj dfend vigoureu-
sement ; aprs six mois de sige, le premier Barberousse est
contraint de se retrancher dans le Mechouar o le manque de
vivres ne tarde pas lobliger chercher son salut dans la fuite.
Poursuivi par ses ennemis, il est rejoint et succombe aprs une
lutte hroque.
Telle est la premire partie de lpope des frres Barbe-
rousse. La mort dAroudj produisit une impression considrable
en Afrique et il nest pas douteux que, si les Espagnols avaient
su proter du sentiment de consternation qui en rsulta, ils neus-
sent ananti lempire des deux corsaires et pris possession dAl-
ger. Kheir-Ed-Dine, terri, avait t sur le point dvacuer cette
ville. Puis, la conance lui tait revenue et comme il tait dou
dune intelligence suprieure avec autant de courage que son fr-
re, il stait prpar une dfense acharne, car il tait prvenu
de la marche du roi de Tlemcen sur Alger et de lattaque prochai-
ne des Espagnols. De plus, le roi de Tunis, le considrant comme
un vassal, lavait somm de reconnatre sa suzerainet ; enn la
Kabilie tait en insurrection.
La situation du corsaire turc tait des plus critiques ; ne
pouvant plus compter sur lappui des chefs indignes, Kheir-Ed-
Dine eut une vritable inspiration de gnie : placer sa conqute
sous la domination du sultan de Constantinople, le glorieux Se-
lim. Aprs avoir manifest le dsir de se retirer et stre fait re-
tenir, comme malgr lui, par la population dAlger, il se rendit
la mosque et proclama la suzerainet du Grand Turc. Puis, une
188 HISTOIRE DE CONSTANTINE
dputation partit pour Constantinople, an doffrir au sultan
lhommage du royaume dAlger
(1)
.
Selim accueille la soumission de Kheir-Ed-Dine et lui en-
voie des secours. Selim accueillit avec empressement cette
soumission qui lui cotait si peu et lui offrait comme consquen-
ce un point dappui excellent dans cette Mditerrane, o il al-
lait exercer son action. Du reste, dans le cours de leurs succs,
les frres Barberousse navaient jamais oubli le suzerain et la
meilleure part de leurs prises avaient t pour lui.
Il envoya Kheir-Ed-Dine le Kaftan dinvestiture, avec le
titre de beylerbeg (bey des beys), ou pacha, et le droit de battre
monnaie. Enn, il t connatre aux populations du Levant que,
quiconque voudrait servir dans la milice des janissaires dAlger,
jouirait des mmes avantages quen Orient. En mme temps, il
lui expdiait des munitions et de lartillerie.
Cette fois lempire turc dAfrique tait fond, et lhabile
corsaire assur davoir des vaisseaux, pour rsister aux chrtiens
et des soldats pour imposer son autorit aux indignes
(2)
.
Sur ces entrefaites, une expdition espagnole commande
par Hugo de Moncade, avec 5.000 hommes de vieilles troupes,
vint attaquer Alger et choua par suite de la division survenue
dans larme ou de limpritie des chefs (juillet 1519). Ce fut,
pour le second Barberousse, un vritable succs, qui lui rallia
bien des partisans.
Ben-El-Kadi est poursuivi par Kara-Hassen qui savance
jusqu Constantine. Pendant ces derniers vnements, le sou-
____________________
(1) Nous nignorons pas que daprs divers documents tels que le
Razaouat et le Zohrat-En-Neyrat, la dmarche de Kheir-Ed-Dine auprs de
Selim naurait eu lieu quaprs lattaque dAlger par les Espagnols. Cest
lopinion qui a t adopte par MM. Vaysettes et Rotalier. Mais Haedo dit
formellement le contraire et son dire a prvalu auprs de Berbrugger et de
Grammont.
(2) Rosseuw Saint-Hilaire, Hist. dEspagne, T. VII, p. 90 et suiv.
Elie de la Primaudaie. Documents sur les archives de Simancas.
HISTOIRE DE CONSTANTINE 189
verain hafside de Tunis tait parvenu dtacher Ahmed ben El-
Kadi, le chef berbre de Koukou, du parti de Barberousse. Celui-
ci lana contre lui son lieutenant Kara-Hassen avec un corps de
bonnes troupes et les Turcs, ayant pntr dans la Kabilie battirent
et chassrent Ben-El-Kadi, se mirent sa poursuite et le contrai-
gnirent se rfugier Bne. Dans cette campagne, Kara-Hassen
prit possession de Kollo et stant avanc jusqu Constantine,
fora, dit-on cette ville la soumission (1519).
Selon certaines chroniques indignes, il aurait alors aban-
donn Kheir-Ed-dine et reu, comme rcompense du souverain
hafside, le commandement de lancienne Numidie.
Ben-El-Kadi marche sur Alger. Kheir-Ed-Dine se rfugie
Djidjeli. De Bne, Ben-El-Kadi implora le secours du sou-
verain hafside de Tunis et ayant reu de lui un corps de troupes
rgulires, sans doute avec lappui de Kara-Hassen, il rentra en
matre dans ce pays. Puis, la tte dun grand nombre de Kabiles,
il marcha directement sur Alger. Kheir-Ed-Dine se porta leur
rencontre et essuya une dfaite la suite de laquelle il se vit coup
de sa ligne de retraite. Prenant aussitt son parti, il gagna le littoral
et vint chercher refuge Djidjeli. Ses vaisseaux ly rejoignirent et
il recommena ses courses fructueuses sur mer (1520-1525).
Constantine ne reconnat aucune autorit rgulire.
Pendant que les rgions occidentales taient le thtre de ces
graves vnements, que devenait Constantine ? Nous ligno-
rons absolument. La vieille cit berbre devait continuer vivre,
dans des malheurs toujours nouveaux, subissant tour tour lin-
uence politique du sultan hafside de Tunis, ou dun prince de
cette famille, la domination des Arabes Saoula et peut-tre dj
lautorit des Turcs qui taient rests fermement tablis Djid-
jeli et, de l, avaient tendu leur inuence dans lintrieur
(1)
. Un
____________________
(1) M. Vayssettes, dans son Histoire de Constantine sous la domi-
nation turque , suppose que le premier essai doccupation de Constantine
par les Turcs doit remonter lanne 1517, ce qui nest pas impossible, mais
semble peu probable.
190 HISTOIRE DE CONSTANTINE
puissant chef de la Kala des Beni-Abbs, Abd-El-Azziz, anc-
tre de la famille des Ouled-Mokran, tait devenu leur alli et sa
rivalit contre Ahmed ben-El-Kadi, de Koukou, avait contribu
largement dtacher celui-ci du parti de Barberousse.
Quelle est lpoque du premier tablissement des Turcs
Constantine ? Nous avons vu plus haut (note) que M. Vays-
settes proposait la date de 1517 comme celle de la premire oc-
cupation des Turcs Constantine. Nous navons pas adopt cette
hypothse base, en grande partie, sur le texte de lacte de no-
torit publi par M. Bresnier dans sa chrestomathie (p. 409).
Daprs cet acte, dat de 1528, les jardins du Hamma taient,
quelques annes auparavant, retourns ltat sauvage et deve-
nus des repaires de btes froces et des refuges de voleurs, pen-
dant lanarchie qui avait suivi la chute de lautorit turque. Mais
nous rendons toute justice la sagacit de cet rudit lorsquil
met en doute lexactitude du mot ottomane reproduit dans
cette pice, qui est la copie dun acte fort endommag, remon-
tant prs de cent ans, et propose de le remplacer par hafside
. Cette restitution simpose forcment et nous nhsitons pas
ladopter, dautant plus que ce mot est prcd par doula
qui veut dire dynastie . Or lautorit naissante des Turcs ne
pouvait tre appele une dynastie et cela dispense dentrer dans
de plus grands dtails sur ce sujet.
Ainsi, il est probable, quaprs les victoires des Espa-
gnols et des Turcs, lautorit du sultan hafside saffaiblit
Constantine ; que ce prince disparut et que lanarchie devint
telle que cette belle oasis du Hamma retourna ltat sauva-
ge et cela dautant mieux que, dans les dernires annes, cet-
te ville avait t lobjet de nombreux siges, accompagns
de dvastations des campagnes environnantes. Dans de tel-
les conditions, nous trouvons probable que le Turc Kara-Has-
sen, lors de son passage Kollo, ait pouss jusqu Constan-
tine et fait reconnatre dans cette ville la suzerainet de son
HISTOIRE DE CONSTANTINE 191
matre vers 1519, 1520, 1521 ou 1522, ainsi que lafrment les
chroniques arabes.
Enn Limbry, dans sa notice historique sur Constanti-
ne, prtendu quil rsulte dun acte ancien, traduit par lui, que
lautorit turque se serait tablie Constantine en 932 (1526).
Cet acte a t dress par le cadi Hana, de Constantine, en 985
(1577) et porte le sceau de Ramdane-Bey, dat de 935. Le tra-
vail de Limbry na pas grande valeur historique, nanmoins
cest un lment dont on peut tenir compte dans une certaine
mesure.
Mais nous croyons aussi que cette soumission fut absolu-
ment phmre. Kara-Hassen, gris par ses succs, gagn, dit-on,
par le souverain hafside, et peut-tre par Ben-El-Kadi, se mit en
rvolte contre son suzerain Kheir-El-Dine.
Kheir-Ed-Dine entre en matre Alger, puis, part pour
lOrient. Les Kabiles taient entrs en vainqueurs Alger
aprs le dpart de Barberousse et ces sauvages, autrefois domes-
tiques des Beldis, tenaient la ville courbe sous leur despotisme
; cependant, une raction stait produite en faveur des Turcs ;
on regrettait leur chef. Le moment dintervenir tait opportun.
Kheir-Ed-Dine runit toutes ses forces et pntra dans la Ka-
bilie, par le Col de Bougdoura, quAhmed ben El-Kadi essaya
vainement de dfendre. Entirement dfait, le roi de Koukou
tenta encore de lutter au col des Beni-Acha, mais sans plus de
succs. Bientt, il fut assassin par ses propres soldats, gagns
par son adversaire (1527). Kheir-Ed-Dine rentra Alger et nit
par rtablir son autorit dans le Magreb central (1529). Lan-
ne suivante, il arrachait le Pgnon aux Espagnols, dmolissant
le fort et employait ses matriaux pour relier llot la terre-
ferme. Ds lors, la puissance de Kheir-Ed-Dine dans la Mdi-
terrane devint prpondrante et il fut appel en Orient par le
sultan Soliman qui voulait lopposer Andr Doria. En quittant
Alger, Barberousse laissa le gouvernement au rengat Hassan-
Aga ; puis, il alla prendre le commandement de la otte du Grand
192 HISTOIRE DE CONSTANTINE
Seigneur avec le titre de capitan-pacha et sillustra par de nou-
veaux exploits.
Les princes hafsides de nouveau Constantine. Cepen-
dant Constantine, aprs avoir rpudi lautorit phmre des
Turcs, demeurait en proie lanarchie ; sil faut en croire Marmol,
le sultan hafside envoya dans cette ville son ls, Moulai-Nacer,
qui fut tu dans une expdition en Kabilie : puis, successivement,
ses deux autres ls, Abd-Er-Rahman, assassin presque aussitt
par ses sous-ofciers, et Abd-El-Moumne, contre lequel le peu-
ple, indign de sa conduite dissolue, se rvolta. Mais les rensei-
gnements de Marmol ont le grand tort dtre indiqus des dates
impossibles, sans parler du reste.
Gouvernement dAli ben Farah, Constantine. Moulai
Mohammed mourut Tunis en 1526, et fut remplac par son ls,
El-Hacen, au dtriment de son frre, plus g que lui.
Ce prince, contre lequel des rvoltes clatrent de toutes
parts dans la Tunisie, eut lheureuse inspiration denvoyer com-
me gouverneur Constantine un certain Ali ben Farah. Par une
administration habile et ferme, cet ofcier ne tarda pas rtablir
la paix dans la ville et ensuite dans la province. En excution de
ses ordres, des arquebusiers battirent les fourrs du Hamma et
chassrent les brigands et les btes froces ; aprs quoi, les habi-
tants purent rtablir les cultures de cette oasis.
Kheir-Ed-Dine sempare de Tunis et soumet son autorit
les rgions voisines. En 1534, le capitan-pacha, Kheir-Ed-Di-
ne, qui avait dcid Soliman lui fournir le moyen de semparer
de Tunis, arriva dOrient
(1)
, jeta lancre, avec une otte imposan-
te, Bne ; aprs avoir fait une expdition sur Constantine o il
laissa une garnison de 300 Turcs, il t voile de Bne, au mois de
____________________
(1) Selon M. de Grammont (Histoire dAlger sous la domination tur-
que), Kheir-Ed-Dine serait venu dAlger par terre la tte dune arme de
8.400 hommes.
HISTOIRE DE CONSTANTINE 193
juin 1534, dbarqua La Goulette et marcha sur Tunis o il entra
en vainqueur, appel et second par les habitants, peu satisfaits
de ladministration dEl-Hacen (aot 1534). Il se prsentait sous
le prtexte de rtablir le prince Rached ; mais une fois matre
de cette ville, le Turc tendit son autorit, au nom du sultan, sur
les contres intrieures et sur la partie orientale de la province
de Constantine, tandis que Rached mourait dans un cachot
Constantinople. Les grandes tribus des Dred et des Nemamcha
lui offrirent leur soumission
(1)
.
Nous avons dit que Constantine avait reu une garnison et
un gouverneur turcs. Ladministration du cad Ben-Farah ces-
sa alors, si toutefois, elle stait prolonge jusqu ce moment.
Quelle fut lattitude des principales familles vis--vis des nou-
veaux venus. Il est probable quelle fut trs rserve. Les Ben
Abd-El-Moumne, dles leurs bienfaiteurs, les Hafsides, se
tinrent lcart, malgr les avances qui leur furent faites ; les
Ben-Lefggoun, au contraire, conants dans lavenir de la nou-
velle puissance qui slevait, lui offrirent leurs services et lun
deux, Yaha, alla mme Tunis, pour prsenter ses hommages
au pacha.
Conqute de Tunis par Charles V. Sur ces entrefaites, le
prince hafside El-Hassen, aprs avoir en vain sollicit un appui
chez ses coreligionnaires pour reconqurir son trne, alla se rfu-
gier auprs de Charles V et le dcida entreprendre lexpdition
de Tunis. Peut-tre se borna-t-il simplement lui crire en lui pro-
mettant le concours des Arabes, ainsi que les auteurs indignes
lafrment, mais cela semble peu probable. Ce fut une vritable
croisade qui se prpara et laquelle la France, lie par des traits
lempereur Soliman, refusa de prendre part. Kheir-Ed-Dine se
disposa de son mieux la rsistance, mais il ne put empcher lar-
me espagnole de dbarquer Karthage, dans les premiers jours
____________________
(1) Annales Tunisiennes, par Rousseau.
194 HISTOIRE DE CONSTANTINE
de juillet 1535. Loin dimiter lexemple de Saint-Louis, dont
linaction avait t si fatale aux Croiss, Charles V commena
aussitt le sige et, le 21, il entra en vainqueur dans la ville que
Kheir-Ed-Dine venait dabandonner. On sait que lempereur ter-
nit la gloire de ce beau fait darmes, en laissant ses troupes faire
le sac de Tunis pendant trois jours ; 100,000 Musulmans y furent
massacrs ou rduits en esclavage. Yahia ben Lefggoun, dont
nous venons de parler, fut tu cette occasion, dans une mosque
pendant quil y tait en prires. Le prince El-Hassen fut rtablit
sur le trne de ses pres, comme vassal de lEspagne.
Hassan-Aga, gouverneur de Constantine. Quant Kheir-
Ed-Dine, il avait regagn Alger par mer, en passant Bne, o
il avait retrouv quelques galres chappes au dsastre, grce
la prcaution quil avait eu de les y cacher. Ici, encore, il y
a divergence dans les traditions, car les chroniques indignes,
celles dEl-Hadj Hammouda, notamment (p. 35), afrment que
le capitan-pacha entra par terre Alger, au prix des plus grands
dangers. Dans tous les cas, il dtacha 1500 Turcs de son arme et
les cona son gnral, le rengat Hassan-Aga, corse ou sarde
dorigine, eunuque fort nergique, avec mission de maintenir la
province de Constantine sous son autorit. Arriv devant cette
ville, le nouveau gouverneur eut quelque peine sen faire ouvrir
les portes ; nanmoins, il sy installa et tablit des relations avec
toutes les tribus du Tell.
Pendant ce temps, les Espagnols venaient, par ordre de
lempereur, semparer de Bne. Don Alvar Gomez Zagal, nom-
m chef de ce nouveau poste, stablit dans la Kasba avec une
garnison de 600 hommes et, abandonn lui-mme, essaya de
nouer des relations amicales avec les indignes ; mais les Turcs
avaient contract des alliances avec les tribus berbres et Ara-
bes et leur envoyaient des renforts de troupes rgulires qui les
aidaient venir escarmoucher jusquaux portes de Bne, ren-
dant, ainsi fort prcaire, la situation des Espagnols. Ils ne purent,
HISTOIRE DE CONSTANTINE 195
cependant, empcher un grand nombre de familles de la ville et
des environs, qui avaient, dabord, cherch un refuge jusqu
Constantine, de rentrer dans leurs foyers, sous la protection des
Espagnols.
Hassan-Aga, pacha dAlger. Mais les succs des Chr-
tiens ne devaient pas avoir de consquences bien dcisives et,
au moment o lon clbrait, dans toutes les glises, lcrase-
ment des corsaires, Kheir-Ed-Dine prenait sa revanche en atta-
quant subitement Mahon ; 800 captifs et un butin considrable
taient les trophes de cette razia. Peu de temps aprs, Kheir-
Ed-Dine, forc de retourner en Orient, laissa les affaires entre
les mains de cet Hassan-Aga, homme habile et nergique, qui
devait tre le continuateur de son uvre. Rappel de Constan-
tine, ce gnral emmena avec lui 400 Turcs, laissant lautorit
au cad Euldj-Ali.
Quant Kheir-Ed-Dine, il ne devait pas revoir cette Afri-
que, berceau de sa puissance, et cest en vain que lempereur
Charles V essaya de ly ramener, en lui offrant la vice-royaut de
la Berbrie, sous la suzerainet de lEspagne.
Les factions Constantine. Le lgiste ben El-Ouezzane.
Que devint Constantine durant les annes qui suivirent ? Bien
que les documents prcis manquent, nous pouvons afrmer, sans
crainte, que la malheureuse ville fut livre lanarchie, divise
en deux factions principales : le parti turc et le parti hafside, sous
linuence dltre des Arabes (Oulad Saoula). Nous en avons la
preuve dans la curieuse lettre dAmor ben El-Ouezzane
(1)
, lgiste
de Constantine, refusant le poste de cadi de la ville que Hassan-
Aga lui a confr. Cette lettre a t donne en entier par Vaysset-
tes, et nous croyons devoir en citer un passage
(2)
.
____________________
(1) Une mosque, portant son nom, existait autrefois sur une partie de
lemplacement du march aux lgumes.
(2) Loc. cit., p. 298-299.
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...Lanne 948 (1541) nous avait plongs dans les tn-
bres. Toutes les calamits, ainsi que cela est connu, sont venues
fondre sur nous et chacun se laisse entraner, ne sachant matriser
la fougue de son ambition.
Aprs avoir fait le tableau de la profonde anarchie qui divise
la population, il ajoute : Cette ville que lon appelle Constantine
et qui, anciennement, comme aujourdhui, a t surnomme Blad-
El-Haoua (la ville de lespace, du ravin, et aussi des passions, le
mot Haoua en arabe, ayant ces deux signications), ne saurait dans
le sens physique de ce mot, ni stendre, ni diminuer ; mais dans
le sens des passions, elle croit et grandit mesure que les jours et
les nuits se succdent, au point quelle en est arrive cet excs
dont tout homme quelque peu observateur ne peut sempcher de
tmoigner. Cette habitude est tellement passe dans les murs
quil est presque impossible aux habitants den changer
(1)
.
Cette curieuse lettre montre combien les vieux Constanti-
nois se tinrent sur la rserve lgard des Turcs. La famille Ben-
Lefggoun se dclara ouvertement pour eux et en fut aussitt r-
compense : lun de ses membres, Sidi-Abou-lFadel-Kassen, fut
nomm cadi.
Selon une lettre de Bernardino de Mendoza, gouverneur
de La Goulette, Charles-Quint, du 20 dcembre 1535, le parti
hafside de Constantine avait, aprs le dpart de Hassan-Aga, r-
clam un gouverneur Moula-Hassen.
chec de Charles V devant Alger. Cependant, Charles V,
encourag par sa victoire de Tunis, rsolut de tenter un dernier et
suprme effort pour craser la puissance des Turcs de Berbrie
dans son berceau, Alger. Dans lautomne de lanne 1541, le
puissant empereur prpara lexpdition et, le 23 octobre, il dbar-
quait son arme sur la plage, non loin de lemplacement actuel
____________________
(1) Sidi-Amor-El-Ouezzane, n sans doute vers la n du XVe sicle,
est mort Constantine en 1558. On a de lui divers ouvrages sur le droit, la
dialectique, lastronomie. Il fut enterr dans la mosque qui reut son nom.
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du J ardin dEssai. On sait en raison de quel concours de cir-
constances diverses, cette belle expdition se termina par un
chec lamentable. Hassen Aga qui, peut-tre, avait promis se-
crtement lempereur de lui livrer la ville, ainsi que le pense
de Grammont, eut, grce, la tempte, la gloire de repousser,
avec une poigne de combattants, les forces imposantes des
chrtiens, composes des plus braves soldats et des meilleurs
capitaines de lpoque. Le rsultat fut considrable au point de
vue de la consolidation de la puissance turque en Afrique. En
vain Fernand Corts et le comte dAlcaudte sengageaient
se rendre matres dAlger avec beaucoup moins de monde.... ;
ds lors, les rsistances cessrent et il fallut sincliner devant
lautorit des Osmanlis.
Expditions dHassan-Aga dans lest et le sud. tat des
tribus de cette rgion. Hassan-Aga, qui connaissait bien ltat
des choses dans la province de Constantine, ne tarda pas y faire
une expdition. Il avait dabord chtier le Ben-El-Kadi, roi de
Koukou, dont la connivence avec lempereur tait certaine, car il
devait cooprer avec lui la prise dAlger.
Aprs avoir reu la soumission des gens du Tell, il mar-
cha contre le Zab, an dabattre la puissance des Arabes et sur-
tout des Ouled-Saoula. Stant rendu matre de Biskra, il dut se
contenter de soumissions phmres (avril 1542). Daprs F-
raud, citant un auteur musulman, en vain cherch, le pacha serait
pass Constantine, son retour, et aurait remis Ali-Bou-Ao-
kkaz, chef des Daouaouida, le commandement des tribus arabes
avec le titre de Cheikh-El-Arab, haut emploi dont linvestiture
a t conserve, Constantine, jusquaprs la conqute franai-
se. Ces Arabes occupaient le sud et venaient, en t, avec leurs
bestiaux, dans les plaines des Telarma et des Seguenia et de l
jusquaux portes de Constantine. Dans la direction oppose, la
domination appartenait aux Henancha-Nemamcha et autres tri-
bus berbres arabises, ayant incorpor au milieu delles des
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groupes arabes, tels que les Dred, Garfa, Merdes, etc. Les Ha-
rars, chefs des Hanenchas, commandaient cette confdration,
qui reconnaissait alors la suprmatie des Chabbia (Arabes Mo-
helhel) de Tunisie
(1)
.
Bougie restait aux Chrtiens ; mais les Espagnols, bloqus
dans cette ville, ne possdaient gure dinuence au-del de ses
remparts ; leur intolrance religieuse et leur morgue loignaient
deux les Kabiles, au caractre si indpendant.
Cependant, les petits sultans de Touggourt et dOuargla
staient de nouveau mis en tat de rvolte contre la domination
turque.
Expditions de Salah-Reis Touggourt et en Kabilie.
En octobre 1552, le nouveau pacha dAlger, Salah-Reis, ayant
prpar une expdition contre eux, savana vers lest, reut les
contingents dAbd-El-Aziz, roi de la Kala des Beni-Abbs,
et senfona dans le sud. Il enleva de vive force Touggourt et
Ouargla, pilla ces deux villes, soumit son autorit la rgion de
lOuad-Souf, et rentra Alger avec un butin considrable. Le
partage des prises amena une rupture entre lui et Abd-El-Aziz et
la guerre commena entre eux, guerre acharne, dans laquelle les
Turcs prouvrent de vritables dsastres.
Prise de Bougie par Salah-Reis. Aprs avoir fait une glo-
rieuse campagne dans louest o il avait t appel par le dernier
souverain mrinide , renvers par la dynastie des Cherifs-Sa-
diens, et tre entr en vainqueur Fs (1553), Salah-Reis, de retour
Alger, rsolut dexpulser les chrtiens de Bougie. Stant assur
lappui des Kabiles, il partit dAlger en juin 1555 et savana par
terre, la tte de ses troupes, aprs avoir ralli