Carthage et Annibal : Histoire et Héritage
Carthage et Annibal : Histoire et Héritage
TOME PREMIER
PARIS - 1870
APPENDICES.
Appendice A. Notice bibliographique. Appendice B. Notes sur Carthage au temps d'Annibal. Appendice C. Numismatique de Carthage. Appendice D. Antiquits puniques. Appendice E. Notice iconographique. Appendice F. De l'art de l'attaque et de la dfense des places dans l'antiquit. Appendice G. Notice ethnographique.
1 , Phnice, Phnicia. (Servius, Ad Virgil. n., I. Cicron, De finibus, IV, XX.) Ce nom fait allusion au palmier, , symbole de Tyr. 2 Les fils de No qui sortirent de l'arche taient Sem, Cham et Japhet ; or Cham est le pre de Chanaan. (Gense, IX, 18.) Chanaan engendra Sidon. (Gense, X, 15.) Aprs cela, les Chananens se dispersrent. (Ibid., X, 18.) Sidon, vers l'an 2000 avant l're chrtienne, fonda la ville qui porta son nom et qui, ds l'an 1800, tenait le premier rang parmi toutes les cits du monde. Les Phniciens sont bien des Chamites, et c'est tort que Heeren les prend pour une branche de la grande tribu smitique.
de la Mditerrane au Tigre, et de la pointe mridionale de l'Arabie jusqu'au mont Caucase ; puis, cdant la supriorit numrique des Egyptiens et des Juifs, elles avaient t refoules le long des ctes de la Syrie, suivant une zone troite de cinquante lieues de long sur huit ou dix de large1. Ainsi acculs la mer, les Phniciens la prirent pour patrie. Le littoral qu'ils occupaient tait dcoup de baies donnant des abris srs, et hriss de montagnes couvertes de forts. Le Liban leur offrait tout le bois ncessaire d'importantes constructions navales. Favoris par une situation exceptionnelle, ce peuple vit s'accumuler dans ses entrepts toutes les marchandises de l'Asie, et le commerce d'exportation devint bientt pour chacun de ses ports une source de richesses considrables2. Les ctes de Syrie se couvrirent de bonne heure3 d'un grand nombre de centres de population4, qui devinrent autant de ruches1 livres toute l'activit du commerce maritime.
Le pays des Phniciens s'appelait Canaan (de cana, tre bas) ou pays bas, par opposition celui des Hbreux et des Aramens, qui tait le haut pays (aram, lev). 1 Les limites de la Phnicie varirent avec les phases diverses de son histoire. A l'aurore des temps historiques, Chanaan fut born par ceux qui s'tendaient de Sidon Gerara et Gaza, jusqu' Sodome, Gomorrhe, Adama, Sebom et Lesa. (Gense, X, 19.) Plus tard, sous la domination perse, la Phnicie, formant la cinquime province () de l'empire, s'tendait de la ville de Posidium, en Cilicie, jusqu'aux frontires de l'Egypte, et comprenait, indpendamment du littoral, la Syrie et la Palestine. (Hrodote, III, XCI.) leuthre fut, une certaine poque, considre comme limite septentrionale de la Phnicie. (Strabon, XVI, II, XII. Pline, V, XVIII, XIX. Ptolme, V, XX.) Sous Alexandre, la frontire sud passait par la ville de Csare. (Guillaume de Tyr, XIII, II.) En rsum, borne l'ouest par la Mditerrane, l'est par la chane du Liban et de l'Anti-Liban, la Phnicie s'tendait du 31e au 35e degr de latitude nord ; sa largeur variait de trois dix myriamtres. 2 Les Phniciens exeraient aussi la piraterie. Au temps d'Homre, ils se montraient sur les ctes de la Grce, tantt en ngociants, tantt en corsaires. Ils vendaient chrement aux Grecs des jouets et des bagatelles et leur enlevaient leurs filles et leurs garons, dont ils allaient trafiquer sur les marchs de l'Asie. (Homre, Odysse, XV, v. 402.) 3 Bien avant les Hbreux, les Phniciens avaient renonc la vie nomade, et, ds le temps de Mose, ils habitaient des villes. Toutes celles de leurs cits qui ont laiss un nom taient construites bien avant le temps du roi David, et ces cits furent les premiers centres d'industrie du monde anthistorique. Elles donnrent asile aux premiers pcheurs, navigateurs et mtallurgistes, transforms par l'imagination des peuples en autant de divinits primordiales. Le dieu Belus ou Baal apparat spcialement sous la physionomie d'un conqurant, d'un chef de pirates. L'industrie et la guerre : c'est bien l le gnie de Carthage, fonde par les descendants de Belus. 4 Les principales villes de Phnicie taient : Tyr, Tyrus, , en hbreu aramen Tsounr (le rocher), aujourd'hui Sour ; Sidon, en phnicien et en hbreu Tsidon (la pche), aujourd'hui Sada ; Bryte, Berytus, , aujourd'hui Beyrouth ; Byhlos, en phnicien Ghibl, aujourd'hui Djebal ; Tripolis, aujourd'hui Tripoli ; Aradus, aujourd'hui Ruad. Les villes phniciennes taient de dimensions restreintes, et la population y tait extraordinairement compacte. Les maisons d'Aradus avaient plus d'tages que celles de Rome. ..............Tabulata tibi jam tertia fumant ; Tu nescis : nam si gradibus trepidatur ab imis, Ultimus ardebit quem tegula sola tuetur. (Juvnal, III.)
La Phnicie n'tait pas, proprement parler, un Etat, et son organisation politique formait un singulier contraste avec celle des grandes monarchies asiatiques. Ce n'tait qu'un ensemble de villes isoles, auxquelles les besoins d'une dfense commune avaient impos le systme fdratif, et qui s'taient constitues en ligue dj vers le temps de Mose. A des poques dtermines se tenait une dite gnrale. Les reprsentants des villes ligues se runissaient Tripoli pour y dlibrer sur les intrts de la confdration. Ordinairement, l'une des cits phniciennes prenait une sorte de supriorit sur les autres, mais seulement titre de capitale fdrale. Sidon fut d'abord la tte de la confdration ; plus tard, du rgne de Salomon celui de Cyrus, l'hgmonie chut Tyr2. Quelle tait la constitution intrieure de ces villes phniciennes ? Chacune avait son organisation particulire, et, bien que gouverne par des rois3, formait en ralit une rpublique urbaine indpendante. Le pouvoir royal, exempt de toutes formes despotiques, y tait sagement limit par de fortes institutions religieuses et civiles. Les magistrats municipaux marchaient de pair avec le roi4, et, aprs le roi, une puissante caste sacerdotale pesait de tout son poids sur la direction des affaires5. Les divinits de Sidon et de Tyr n'taient que des personnifications des forces de la nature, et par consquent des tres dpourvus de tout caractre moral. Les murs corrompues et la licence effrne des villes de la Phnicie6 ne peuvent plus ds lors tre pour nous un sujet d'tonnement. Les Chananens ne
1 Le mot ruche est ici parfaitement exact. Chaque fois qu'une cit phnicienne se sentait
sature de population, elle laissait chapper un essaim, qui allait se poser quelque distance de sa mtropole. Les villes du littoral syrien furent successivement colonies l'une de l'autre. Sidon, la fille ane de Chanaan, cra Tyr pour en faire une chelle de son commerce. Aradus est une autre colonie de Sidon ; Tripoli, une colonie commune de Sidon, de Tyr et d'Aradus. 2 Ezchiel, XXVII, 8, 11. Josphe, Antiquits judaques, IX, XIX. 3 Ces rois taient hrditaires, mais des bouleversements politiques amenrent souvent des changements de dynastie. L'historien Josphe (Contre Apion, I) nous a donn la liste des rois de Tyr depuis Hiram, contemporain de David, jusqu'au sige de la ville par Nabuchodonosor. zchiel (XXXVIII, 4, 5, 12, 13, 16) nous fait connatre la puissance du souverain de Tyr. 4 Arrien (II, XXIV, XXV) les appelle . Ces magistrats taient les lgislateurs de la ville ; ils avaient aussi part au pouvoir excutif et nommaient les ambassadeurs. 5 Les prtres de Baal, fort nombreux (Rois, I, XVIII, 22), taient tout-puissants dans le gouvernement. Ceux de Melkarth (Melek-Kartha, seigneur ou roi de la ville) n'avaient pas moins d'influence, car ils servaient un dieu qui tait la personnification, le symbole mme de la cit. Siche, le mari de Didon, tait pontife d'un des principaux temples de Tyr. Sa mort, impute au roi Pygmalion, amena une rvolution violente. De l la migration de tout un parti politique et la fondation de Carthage. 6 Suivant une coutume religieuse rpandue dans une grande partie de l'Asie, les jeunes Phniciennes devaient, avant leur mariage, se prostituer en l'honneur d'Astarte. (Athnagoras, Contre les Gentils.) La corruption des murs phniciennes tait proverbiale. ...Si in Tyro et Sidone fact essent virtutes qu fact suut in vobis, olim in cilicio et cinere pnitentiam egissent. Verumtamen dico vobis : Tyro et Sidoni remissius erit, in die judicii, quam vobis. (Saint Matthieu, XI, 21, 22.)
pouvaient songer et ne songeaient qu'aux jouissances matrielles que donnent les richesses ; or leurs richesses s'alimentaient incessamment aux sources alors intarissables du commerce et de l'industrie. Le commerce, telle tait la voie pacifique et sre persvramment suivie par ce peuple ardent aux plaisirs, qui, sans le savoir, devait puissamment concourir l'uvre de la civilisation antique. Les Phniciens sillonnrent donc de bonne heure toutes les mers connues. Ils eurent des comptoirs sur tous les bords du bassin de la Mditerrane. Partant de leurs chelles de l'Espagne, ils poussrent jusqu'aux les Britanniques et, de l, pntrrent jusque dans la Baltique et le golfe de Finlande. Leur navigation dans le golfe Arabique commena sous le rgne du roi Salomon. Ces hardis caboteurs fouillrent aussi le golfe Persique, et connurent tout le pays d'Ophir, nom gnrique des ctes de l'Arabie, de l'Afrique et de l'Inde. Enfin, au temps de Necao, roi d'Egypte et contemporain de Nabuchodonosor, ils excutrent le priple de l'Afrique1, en sens inverse de la premire circumnavigation des Portugais. Partis du golfe Arabique, ils rentrrent dans la Mditerrane par le dtroit de Gibraltar. Ces grandes entreprises commerciales, ces longs voyages de dcouvertes, leur firent porter l'art nautique une haute perfection. Ils semblent de beaucoup suprieurs aux Vnitiens et aux Gnois du moyen ge, car le pavillon phnicien flottait la fois Ceylan, sur les ctes de la Grande-Bretagne et au cap de Bonne-Esprance2. La Phnicie trafiquait aussi par les voies de terre, et employait cet effet un nombre considrable de caravanes3. Ce commerce suivait les trois directions du nord, de l'orient et du sud, pendant que la marine marchande exploitait l'occident. Au nord, les Phniciens fouillaient l'Armnie et le Caucase, d'o ils tiraient des esclaves, du cuivre et des chevaux de sang4.
Saint Luc (X, 13, 14) rapporte exactement les mmes paroles. Saint Matthieu dit encore (XV, 22, 26, 27) : Et ecce mulier Chanana, a finibus illis egressa, clamavit, dicens ei : Miserere mei. Domine, fili David... Qui respondens ait : Non est bonum sumere panem filiorum, et mittere canibus. At illa dixit : Etiam Domine ; nam et catelli edunt de micis qu cadunt de mensa dominorum suorum. 1 Hrodote, IV, XLII. 2 Tyr, tes navigateurs ont touch tous les bords. (zchiel, XXVII, 26.) 3 La Syrie et l'Arabie taient peuples de nomades, qui ne demandaient qu' se mettre au service des Phniciens. Ceux-ci louaient la fois chameaux et chameliers. C'taient surtout des Madianites et des Edomites (ou Idumens) qui transportaient ainsi les marchandises. Joseph fut vendu par ses frres des gens de Madian (Gense, XXXVII, 28) qui allaient en Egypte, pour le compte de marchands phniciens, chargs de baumes, de myrrhe et d'aromates. Ces Madianites furent plus tard extermins par les Juifs. Quant aux Edomites, ils n'taient pas exclusivement nomades. Un grand nombre d'entre eux s'taient tablis sur la cte ; d'autres habitaient des villes de l'intrieur, parmi lesquelles se trouvait la clbre Petra. Diodore (II) comprend ces agents de transports sous le nom gnrique d'Arabes Nabathens. 4 L'Ionie, Thubal et Mosoch (pays entre la mer Noire et la mer Caspienne) t'amenrent des esclaves et des vases d'airain. L'Armnie t'envoie des mules, des chevaux et des cavaliers. (Ezchiel, XXVII, 13, 14.)
En Orient, ils se rpandaient dans l'Assyrie, et allaient jusqu' Babylone par Palmyre et Baalbek ; mais on ne sait pas exactement quelle tait la nature de ces relations. Au sud enfin, la Palestine, l'Egypte, l'Arabie ils demandaient les denres les plus prcieuses, qu'ils allaient ensuite rpandre sur tous les marchs du monde1. Le commerce phnicien s'oprait gnralement par voie d'changes. L'or du Ymen, par exemple, se troquait contre l'argent d'Espagne. Mais les ngociants de Sidon et de Tyr donnaient aussi en payement les produits de leur industrie. Leurs teintureries, leurs tisseranderies, leurs fabriques de verre et de bimbeloteries taient justement clbres2.
Le prophte Ezchiel nous a laiss, dans son chapitre XXVII, des documents prcieux sur le commerce phnicien. Heeren (De la politique et du commerce des peuples de l'antiquit) admire sans ambages l'exactitude et la prcision des dtails que mentionne cette prophtie. Voyez aussi, en ce qui concerne Tyr, le chapitre XXIII d'Isae. 1 La Palestine tait le grenier de la Phnicie. Juda et terra Isral ipsi institores tui in frumento primo ; balsamum, et mce, et oleum, et resinam proposuerunt in nundinis tuis. (Ezchiel, XXVII, 17.) Damascenus negotiator tuus in multitudine operum tuorum, in multitudine diversarum opum, in vino pingui, in lanis coloris optimi. (Ibid., 18.) Les Phniciens trafiquaient sur les rives du Nil. (Hrodote. Mose. zchiel.) Byssus varia de gypto texta est tibi in velum ut poneretur in malo. (Ezchiel, XXVII, 7.) Ils y trouvaient des broderies de coton, et aussi du bl, quand il y avait disette en Syrie. L'chelle de ce commerce fut d'abord Thbes, puis Memphis, o les ngociants de Tyr avaient tout un quartier. (Hrodote, II.) Ils y exportaient le vin et les raisins secs. L'Arabie fut le sige principal du commerce des Phniciens, le centre de leurs relations avec l'Ethiopie et l'Inde. Des caravanes la parcouraient en tous sens (Isae, IX, 6, 9), et leur apportaient les marchandises qu'ils rpandaient en Orient. Ce commerce lucratif se faisait par voie d'change (Ezchiel), et les analogies du langage donnaient de grandes facilits aux trafiquants. (Voyez : Hrodote, III, CX, CXII ; Job, XXVIII, I, 12 ; Ezchiel, XXVII, 19, 24 ; Thophraste, Hist. plant., IX, IV ; Strabon, passim ; etc.) 2 Ont trait des pourpres : Aristote (Hist. anim., V) ; Pline (Hist. nat., IX, XXXVI et suiv.) ; Vitruve (De architecturu, VI, XIII) ; Julius Pollux (Onomast. I, passim) ; Observation on the purple (Philos. Transact. of Lond. tom. XXV ; Journal des Savants, 1686) ; Raumur (Mmoires de l'Acadmie des sciences, 14 nov. 1711) ; Duhamel (ibid., 1736) ; Deshayes (Mollusques de la Mditerrane, dans l'Expd. Scient. de More, t. III) ; Heusinger (De purpura antiquorum, Eisenach, 1826). Voyez tous les auteurs cits par M. Hoefer, Phnicie, dans l'Univers pittoresque, t. XLII. Les teintureries des Phniciens taient dj renommes du temps d'Homre. (Iliade, VI, v. 291 ; Odysse. XV, v. 424.) II ne faut pas voir dans la pourpre une couleur unique, mais un procd de teinture tirant ses matires premires de la poche de deux conchylifres : le buccinum et le purpura. (Voyez Aristote et Pline, IX, XXXVI.) Amati (De restitutione purpurarum) distingue neuf couleurs simples et cinq mlanges. Les plus remarquables taient le violet et le ponceau. Les Phniciens connaissaient aussi les nuances changeantes et avaient soigneusement tudi tous les apprts et les mordants.
Les Tyriens passent pour les inventeurs de la viticulture. On exportait au loin les vins de Tyr, Byblos, Bryte, Tripoli, Sarepta, Gaza, Ascalon. L'art de saler les poissons remonte une haute antiquit. Les pcheries de Tyr et de Bryte taient trs-productives. La mtallurgie tait fort en honneur dans les villes de la confdration. Les mines les mieux exploites se trouvaient dans l'le de Chypre, dans la Bithynie, la Thrace, la Sardaigne, l'Ibrie, la Mauritanie. On ne possde que des documents incomplets sur les mthodes d'exploitation des Phniciens ; mais il est certain qu'ils savaient habilement travailler les mtaux, en tirer des objets de toute forme et de toute grandeur. Une foule d'ustensiles lgants et souvent de dimensions colossales sortaient des ateliers des fondeurs. Sous le rgne de Hiram Ier, l'or et le bronze concouraient sous mille formes diverses l'ornementation des difices de Tyr1. L'architecture tait aussi porte un haut degr de perfection. Le chapitre vu du troisime livre des Rois est en partie consacr la description de l'ordre tyrien. Les colonnes de bronze avaient environ huit mtres de hauteur ; les chapiteaux, dont la forme rappelait celle du lis, taient hauts de deux mtres vingt-cinq centimtres, et le luxe des motifs adopts pour la dcoration de l'ensemble peut donner une ide de la richesse de style des difices de Carthage. Les dplacements violents dus la politique des peuples conqurants n'engendrent ordinairement que des colonies militaires, stationnes dans des places fortes et n'exerant qu'une influence restreinte sur la civilisation du pays occup. Les peuples commerants pratiquent un autre systme de colonisation. Chacun des centres de population par eux crs l'tranger est le vrai foyer de la mtropole. Chaque ville qu'ils fondent loin de la patrie est et demeure une fraction intgrale de la nation, transporte tout entire avec ses dieux, son gnie et ses murs. Ces transplantations en bloc sont singulirement fcondes. D'abord les peuples barbares, attirs par l'appt des changes et sduits par la supriorit de leurs conqurants pacifiques, se laissent insensiblement initier au progrs. En second lieu, les rapports qui s'tablissent entre les mtropoles et leurs colonies lointaines ne font que hter de chaque ct le dveloppement des notions de droit civil et de droit politique.
L'invention des pourpres, attribue l'Hercule tyrien, remontait la plus haute antiquit. On teignait Tyr toutes les toffes de coton, de lin, de soie, mais plus spcialement de laine. Les tissus de Phnicie taient partout fort recherchs. Homre mentionne avec admiration les tuniques provenant de Sidon et de Tyr. Elles taient fabriques avec une laine excessivement fine, provenant de ces brebis d'Arabie dont parle Hrodote (III, CXIII). Le verre, invent par les Phniciens, ne fut longtemps connu que d'eux seuls. Les verreries de Sidon et de Sarepta demeurrent en activit durant une longue suite de sicles. (Pline, XXXV, XXVI.) Il tait alors de mode de revtir de verre l'intrieur des plus beaux difices, les murs et le plafond des appartements. Enfin les Phniciens excellaient dans la fabrication des bimbeloteries destines aux peuples barbares avec lesquels ils commeraient. Ds le temps d'Homre (Odysse, XV, v. 459), on admirait leurs chanes d'or et d'ambre, leurs ornements de bois et d'ivoire (zchiel, XXVII, 6), les parures dont raffolaient les femmes juives. (Isae, III, 18, 23.) 1 Rois, III, VII.
Les Phniciens colonisaient pour se crer des chelles, tendre leur commerce et prvenir les rvolutions l'intrieur1. Les instincts d'expansion de cette race aventureuse favorisaient beaucoup l'coulement des trop-plein de population de la cte syrienne, et les gouvernements urbains n'taient pas toujours dans la ncessit d'ordonner la dportation des classes dangereuses. Souvent des bandes de mcontents se formaient en parti, et le parti, de son propre mouvement, migrait en masse, emportant son dieu-roi, symbole des traditions de la ville natale. C'est une migration de ce genre qu'est due la fondation de Carthage. L'origine des colonies phniciennes se perd dans la nuit des temps, et l'on ne saurait, par exemple, assigner une date certaine la fondation de Cadix, la plus ancienne des villes de notre Europe occidentale. Il est vraisemblable que la vieille Gads sortit de terre de 1500 1100 ans avant l're chrtienne. La cration du plus grand nombre des autres colonies doit tre rapporte la priode d'apoge de la Phnicie, c'est--dire de l'an 1000 550. La prosprit coloniale fut porte au plus haut degr au XIe, au Xe et au IXe sicle avant Jsus-Christ. Les colonies fondes par l'Etat lui devaient le dixime de leurs revenus de toute nature. Celles qu'avaient cres les particuliers n'taient tenues de payer aucune dme, et demeuraient peu prs indpendantes de la mtropole. L les colons, organiss en rpublique, formaient un am ou amat (peuple), gouvern par une assemble issue de l'lection. Suivant la commune impulsion imprime aux migrations humaines, la colonisation des Phniciens marchait toujours dans le mme sens, et se dirigeait invariablement de l'est l'ouest. En dehors du golfe Persique, o il eut quelques comptoirs (les Bahren), ce peuple d'intrpides explorateurs n'assit d'tablissements que sur les ctes de la Mditerrane et sur celles de l'Ocan2. Mais partout les effets de cette puissance colonisatrice frapprent vivement l'imagination des peuples. L'histoire d'Hercule n'est qu'une pope de prodigieux exploits, faits pour attester la grandeur du gnie phnicien. Ce hros symbolique
1 La guerre, les inondations, les tremblements de terre, la soif du gain, taient les causes dterminantes de l'expatriation des Phniciens. 2 Sur la Mditerrane, les colonies phniciennes taient : Chypre, la Crte, les Sporades, les Cyclades, Rhodes, Thasos, les ctes occidentale et septentrionale de l'Asie Mineure, ainsi que la plupart des les de l'Archipel ; ta cte septentrionale de l'Afrique (la Sicile, Solos, Motya, Palerme, Eryx, taient phniciennes), la Sardaigne, les Balares, l'Espagne. Strabon compte en Espagne plus de deux cents villes d'origine phnicienne. Les Phniciens ne purent fonder de colonies en Egypte, mais ils avaient pour leur trafic tout un quartier de Memphis. (Hrodote.) Les Etrusques leur interdirent l'Italie. Les Grecs leur disputrent vivement l'Asie Mineure et la Sicile. Ils ont laiss des vestiges de leur passage sur les ctes mridionales de la Gaule. Sur l'Ocan, les Phniciens s'tablirent aussi de trs-bonne heure. Il y avait auprs de Lixos un temple d'Hercule plus ancien que celui de Gads. Delubrum Herculis antiquius Gaditano, ut ferunt. (Pline, XIX, XXII.) Suivant ratosthne, Strabon (XVII) mentionne de nombreuses villes phniciennes sur la cte occidentale d'Afrique. Il ajoute, d'aprs Ophelas le Cyrnen, que ces villes taient au nombre de plus de trois cents, se succdant sans interruption le long du littoral. (Strabon, XVII.) Tous ces tablissements taient dtruits lors du priple du Carthaginois Hannon, de 490 440 avant Jsus-Christ.
part de l'le de Crte, traverse l'Afrique, y introduit l'agriculture, fonde Hcatompyle, arrive au dtroit, d'o il passe Gads, soumet l'Espagne et s'en retourne par la Gaule1, l'Italie, les les de la Mditerrane, la Sicile et la Sardaigne. Certes, un peuple qui fait de telles choses mrite une page part clans l'histoire des nations. Pour dfendre leur vaste empire colonial, les Phniciens avaient adopt une politique toute particulire. Uniquement jaloux d'assurer leur commerce une absolue scurit, ils ne cherchaient qu' viter toute espce de conflits avec leurs concurrents. Ils avaient t longtemps seuls matres de la Mditerrane ; mais ds que les Grecs eurent pris pied en Asie Mineure, ils aimrent mieux les viter que de les combattre, et, sans trait conclu, tacitement, les deux peuples agirent de manire ne pas se gner mutuellement. Aussi ne se rencontrrent-ils point. La Phnicie, abandonnant la Grce les ctes de l'Asie Mineure et de la mer Noire, de l'Italie mridionale et de la Gaule, ne la troubla point dans ses possessions de Sicile, et organisa son propre trafic dans des rgions tout opposes. C'est ainsi qu'elle se jeta dans l'extrme Occident. D'un autre ct, cette puissance avait commis la faute de fonder une domination trop vaste, hors de proportion avec les forces destines la soutenir. Loin du centre de ses tablissements, elle ne sut pas les maintenir sous sa dpendance, et les colonies, s'affranchissant, n'eurent bientt plus avec la mtropole que des liens religieux trs-lches et de simples relations de commerce. La Phnicie ne lutta point contre les scessions, et sut abandonner en temps utile des rpubliques urbaines qui, tt ou tard, lui eussent chapp. Cette politique, commande par les circonstances, tait fort sage. Un systme de concessions bien entendu laissa ouverts la mtropole les ports de toutes ses colonies mancipes, et, durant des sicles, les filles anes de Chanaan ne connurent que la grandeur et la paix. Les peuples commerants sont gnralement ports ngliger le mtier des armes, et nourrissent ainsi le germe de leur dcadence. Uniquement proccups du ngoce, ils brillent d'un certain clat, puis vient cette dcadence, parce qu'ils ne veulent ni ne savent maintenir leurs institutions militaires en harmonie avec leur puissance industrielle et commerciale. Les Phniciens, cependant, eurent parfois l'esprit de conqute. La petitesse de leur Etat ne leur permettait pas de songer de grands envahissements, et leur faible population n'et pas suffi constituer des armes imposantes. Ils adoptrent le systme de tous les Etats
1 Avant la deuxime guerre punique (Polybe, III, XXXIX), il existait une route reliant la
Gaule l'Espagne et l'Italie. Cette route, que devait en partie suivre Annibal, avait t ouverte par les Phniciens, du XIIIe au XIIe sicle avant Jsus-Christ. Elle passait par les Pyrnes orientales, longeait le littoral de la Mditerrane gauloise et traversait les Alpes par le col de Tende : ouvrage prodigieux par sa grandeur et par la solidit de sa construction, et qui, plus tard, servit de fondement aux voies massaliotes et romaines ! Les Massaliotes y posrent des bornes milliaires l'usage des armes romaines qui se rendaient en Espagne. Elle n'tait point l'ouvrage des Massaliotes, qui, cette poque, n'taient encore ni riches, ni puissants dans le pays, et qui d'ailleurs ne le furent jamais assez pour une entreprise aussi colossale. Les Romains remirent cette route neuf et en firent les deux voies Aurlia et Domitia. (Amde Thierry, Hist. des Gaulois, l. I, c. I.)
commerants amens soutenir des guerres continentales, celui des troupes mercenaires. Tyr levait ses stipendis dans l'Asie Mineure et la haute Asie1. En rsum, malgr les vices nombreux qui naissent d'ordinaire au sein des rpubliques marchandes, le peuple phnicien eut sur l'conomie du monde antique une influence considrable par ses inventions, par l'tablissement de ses nombreuses colonies et par son commerce immense. Cette petite nation rayonna sur toute la terre habite, la fconda, lui inspira le got des changes et des relations politiques, provoqua plus d'une fois la fusion des races et fut l'instrument providentiel destin prparer la voie des civilisations grecque et romaine2.
1 Pers, et Lydii, et Libyes erantin exercitu tuo viri bellatores tui ; clypeum et galeam suspenderunt in te pro ornatu tuo. Filii Aradii cum exercitu tuo erant super muros tuos in circuitu, sed et Pigmi, qui erant in turribus tuis, pharetras suas suspenderunt in muris tuis per gyrum ; ipsi compleverunt pulchritudinem tuam. (zchiel, XXVII, 10, 11.) 2 Voyez : J. de Bertou, Essai de la topographie de Tyr, Paris, 1843 ; Ed. Gerhard, Ueber die Kunst der Phnicier, Berlin, 1848 ; Movers, Das Phnizische Altertham, Berlin, 1849 ; Heeren, Ideen ber die Politik, den Verhehr und den Handel der vornehmsten Vlker der alten Welt.
1 Isae, XXIII, 7. 2 Hrodote, qui fit un voyage Tyr vers l'an 450, rapporte (II, XLIV) que, de son temps,
la ville comptait 2300 ans d'existence. Elle remonte donc 2300 + 450 = 2750, soit, en nombre rond, 3000 avant Jsus-Christ. 3 Ce lieu tait loin d'tre aride. Ose, IX, 13. 4 Josu, XIX, 29. Tyr (Tyrus, ), en hbreu aramen Tsour (rocher), aujourd'hui Sour, est probablement la plus ancienne ville du monde. On l'appelle aussi Sor, Sar, Sarra, Palo-Tyr. Ces noms divers ont tous une mme origine, mais se rapportent aux emplacements successivement occups par les habitants. La ville primitive ou Palo-Tyr fut btie sur le continent, au point dit aujourd'hui Adloun, et ce sont les fortifications du Palo-Tyr que mentionne le verset prcit de Josu (XIX, 29). Tyr, ainsi qu'il sera dit ci-aprs, fut successivement tablie dans une ile jointe au continent par Nabuchodonosor (572), dans une autre ile galement transforme en pninsule par Alexandre (332), enfin sur la montagne dite Scala Tyriorum. (Voyez J. de Bertou, Topographie de Tyr.) 5 Les Tyriens... tourments par des tremblements de terre, s'tablirent d'abord prs du lac assyrien, et plus tard sur les bords de la mer. L ils btirent une ville, qu'ils appelrent Sidon, cause de l'abondance du poisson... Plusieurs annes aprs, la ville ayant t prise par le roi d'Ascalon, les habitants s'embarqurent et allrent fonder la ville de Tyr, un an avant la destruction de Troie. (Justin, XVIII, III.) Isae, qui donne Tyr le nom de fille de Sidon (XXIII, 12), entend parler de la nouvelle Tyr, btie dans l'le. 6 Justin, loco cit. 7 Les conqutes assyro-babyloniennes, qui s'tendirent jusqu'au littoral phnicien, sont mentionnes par Ctsias (Diodore, II, 1), Josphe (Antiquits judaques, I, IX, 1). Eusbe (Canon), etc.
partie de l'Espagne, la colonisation des ctes occidentale et septentrionale de l'Afrique. A la mme poque, il s'opre dans l'organisation intrieure de la rpublique urbaine une rvolution qui parat en augmenter la puissance. Primitivement dmocratique, puis oligarchique, sa constitution fut brusquement modifie par un coup d'Etat. Tous les pouvoirs tombrent aux mains d'A'bd-Baal (Abibal), qui prit le titre de roi de Tyr, de Sidon et des Phniciens1. Le gouvernement monarchique n'tait pas de nature tarir les sources de la fortune de Tyr, et la ville marchande parvint l'apoge de sa splendeur sous le rgne de Hiram Ier, fils et successeur d'A'bd-Baal. Ce prince2, contemporain et alli des rois David et Salomon3, commena par agrandir le primtre de la ville, qui touffait dans ses murs. A cet effet, il y annexa une le voisine, au moyen d'une digue tablie grands frais4. Dfendue par des mles et des brise-lames heureusement disposs, la rade de Tyr put abriter une flotte importante, et la capitale de la Phnicie prit, ds lors, rang parmi les puissances militaires de l'Asie Mineure5. Le roi donna en mme temps une impulsion nouvelle aux expditions maritimes6, et, par ses traits de commerce avec le roi Salomon, assura l'alimentation des insulaires tyriens7. Enfin il encouragea l'industrie, les arts, principalement l'architecture, et couvrit sa capitale de somptueux difices8.
1 Eupolemus, dans Eusbe, Prp. Evang., IX, XXXI. 2 Hiram, en grec , qui n'est probablement qu'une altration d'Er-Roum, le Royal. 3 Fragments de Mnandre et de Dius, conservs par Josphe (Antiq. Jud., VIII, V, 3).
Fragments divers cits par Eusbe (Prp. Evang., IX, XXXIII, XXXIV). Voyez surtout la Bible. Rois, II, V, 11. Paralipomnes, I, XIV, 1 ; XXII, 4. Rois, III, V, 1. L'alliance et le trait de commerce consentis entre Hiram et David demeurrent en vigueur sous le rgne de Salomon. Rois, III, V, 1, 2. Paralipomnes, II, II, 3, 4. Rois, III, V, 6, 8, 9, 12. 4 Mnandre, cit par Josphe (Antiq. Jud., VIII, V, 3) donne cette digue le nom de . Dius (loco cit.) dit que cet ouvrage hydraulique fut excut vers les parties orientales de la ville. 5 Les psaumes de David indiquent nettement qu'il faut dsormais tenir compte de la puissance de Tyr dans le concert des nations asiatiques. Psaume, XLIV, 13 ; Psaume LXXXVI, 4. 6 Rois, III, X, 21 et 22. 7 Rois, III, V, 11. Paralipomnes, II, II, 10. L'le de Tyr fut toujours, pour sa nourriture, la merci de la Palestine. Esdras, I, III, 7. Actes des aptres, XII, 20. 8 Hiram mit la disposition de Salomon un ingnieur tyrien, la fois architecte et artiste habile, qui fut charg de construire le temple de Jrusalem, Rois, III, VII, 14 et 40. Paralipomnes, II, II, 7 et 8 ; 13 et 14. Hiram fit construire Tyr les temples d'Hercule et d'Astart, agrandit la ville, orna le temple de Jupiter Olympien. (Fragm. cits de Mnandre et de Dius.) Suivant les traditions grecque et hbraque, il btit aussi un temple semblable relui de Jrusalem et dans lequel il laissait librement adorer le Dieu d'Isral.
Ce rgne de paix et de grandeur1 fut suivi d'une longue priode de troubles, et, emporte par la tourmente, la dynastie de Hiram fut violemment arrache du trne de Tyr2. A'bd-Astart, son petit-fils, prit, en 931, victime d'une conspiration qui semble n'avoir t qu'une explosion violente des haines populaires longtemps comprimes. L'organisation sociale de la cit tyrienne tait loin d'tre parfaite, et de nombreux abus arrtaient souvent, dans la machine gouvernementale, ces rouages essentiels qui ne doivent jamais cesser de fonctionner. Sans doute le gouvernement royal, soutenu dans ses carts par une avide aristocratie, pressurait outre mesure les classes ouvrires de Tyr, dont les travaux de Hiram avaient rvl l'importance. Les masses sentirent leur force, et la rvolution, domine, comme il arrive toujours, par des passions ardentes, posa sur la tte d'un esclave la couronne tombe du front d'A'bd-Astart. L'esclave3 rgna douze ans (930-918), durant lesquels un grand nombre de patriciens migrrent, soit pour aller s'tablir aux colonies, soit pour crer des colonies nouvelles. Ce temps coul, les migrs rentrrent Tyr, amenant leur suite une coalition forme pour organiser une restauration de la dynastie de Hiram. Mais cette famille tait use. Trois frres d'A'bd-Astart remontrent un instant sur le trne, et le dernier en fut prcipit par un prtre d'Astart, qui prit sa place. Cette fois c'tait une rvolution de palais, qui n'amenait qu'un changement de dynastie. Le prtre At-Baal4, souill du sang du dernier rejeton de Hiram, fut le fondateur de cette dynastie nouvelle, et l'autorit monarchique, exerce avec une nergie remarquable, rendit Tyr sa splendeur premire. C'est sous le rgne de cet At-Baal que tout le littoral de l'Afrique septentrionale se couvrit de colonies tyriennes, lesquelles, dvores d'une activit fivreuse, allaient fouiller au loin l'intrieur du pays, et chercher jusqu'au Soudan des dbouchs au commerce de la mtropole5 Ces crations lointaines offraient de grands avantages la politique du gouvernement, car, d'une part, elles ouvraient des voies nouvelles aux instincts d'expansion de l'le de Tyr, et, d'autre
1 Ce sont vraisemblablement les splendeurs du rgne de Hiram qui arrachent aux prophtes des cris d'admiration : Isae, XXIII, 3 et 8. zchiel, XXVI, 4 et 12 ; 17 ; XXVII, 3, 4 et 33 ; XXVIII, 7. Cf. XXVI, XXVII, XVIII. Amos, I, 10. Zacharie, IX, 3. 2 Josphe et Eusbe nous ont laisse une liste des rois de Tyr, de Hiram jusqu' Pygmalion. Ceux de la dynastie de Hiram Ier sont : Baleastartus (946-940), fils de Hiram ; alias Baal-Astart ; Abdastartus (939-931), mort victime d'une conspiration ; alias A'bd-Astart ; Astartus (918-907) ; Astyramus (906-898), assassin par son frre Pheles ; Pheles, assassin, aprs huit mois de rgne, par l'usurpateur At-Baal. Les quatre derniers sont fils de Baleastartus et petits-fils de Hiram. 3 Voyez Justin, XVIII, III. 4 Alias Eth-Baal, Ithobaal, Itobal. Mieux vaut lire At-Baal. C'est le pre de la fameuse Jzabel, immortalise par les vers d'Athalie. 5 C'est cette poque que remonte la fondation d'un grand tablissement tyrien, situ dans l'intrieur du Tell, et destin commander les importantes valles de l'oued Sah'el et du Chelef (Cheliff). Il s'agit d'Auzia (Aumale). (Voyez les Fragments de Mnandre conservs par Josphe, Ant. Jud., VIII, XIII, 2.)
part, conviant de brillantes destines les dshrits et les mcontents de toute classe, elles apportaient une puissante diversion aux maladies sociales qui dsorganisaient la cit. At-Baal semble avoir tenu d'une main lgre et ferme les rnes d'un Etat si difficile conduire, et son rgne fut calme. Mais ses successeurs, Balezor et Mytton, devaient voir se reproduire les troubles intrieurs qui avaient dsol le pays sous la descendance de Hiram. Les luttes de l'aristocratie et du peuple, auxquelles on croyait avoir mis fin, ne tardrent point recommencer, et, en proie un nouvel accs de fivre, le corps social parut menac d'une dcomposition prochaine. L'horizon politique tait gros d'orages. Pour comble de malheurs, le roi Mytton mourut en 833, laissant le pouvoir ses enfants mineurs, Pygmalion et Elissa. On vit aussitt les partis relever hardiment la tte et s'agiter passionnment, la faveur de cette minorit. L'aristocratie, en possession exclusive de toutes les richesses et de tous les droits politiques, fut violemment battue en brche par les jalousies d'une bourgeoisie marchande qui voulait diriger les affaires de l'Etat, et par les dsirs inassouvis de proltaires dont le sort tait singulirement misrable. Le parti dmocratique semble alors l'avoir emport. Le roi Pygmalion, domin par les agitateurs populaires, fut mis en demeure de consentir des concessions importantes, et l'aristocratie, atterre, dut avisera prendre des mesures de salut1. Ses instincts la portrent vers la cte d'Afrique. Avant de suivre le sillage des navires qui vont emporter les migrs, il est indispensable d'insister sur un point, de mettre en pleine lumire l'une des faces du caractre national qui, de Tyr, va se transplanter Carthage. Contrairement aux dispositions manifestes par les autres rpubliques de la Phnicie, la ville de Tyr tait anime d'un esprit militaire extrmement prononc, et l'on pourrait fort bien la peindre sous une figure de femme, une main pose sur ses balles de marchandises, mais l'autre sur la garde de son pe. Majestueusement assise la crte de son rocher fortifi, elle finit par tenir en respect la puissance des Perses qui dsolaient l'Asie Mineure2, et, ds le temps de David, elle fut mise elle-mme au rang des puissances avec lesquelles on doit ncessairement compter lors des crises internationales3. Les fortifications qui, du temps de Josu, entouraient le Palo-Tyr avaient t reproduites dans l'le, et la place, que l'eau protgeait de toutes parts, prsentait des dfenses imposantes4. Elle tait d'ailleurs couverte par une ligne de postes dtachs, tablis sur le continent5. Pour le maintien de sa scurit et de son influence politique, la Rpublique entretenait une arme permanente, compose de soldats recruts en Asie, parmi les peuples les plus belliqueux6.
Servius (Ad Virg. En.), ne peut laisser aucun doute sur ce fait, que la cration de Carthage est due l'migration en masse du parti aristocratique de Tyr. 2 Justin, XVIII, III. 3 Psaumes, I, XXXII, 5 et 8, et LXXXVI, 1. 4 Isae, XXIII, 11. zchiel, XXVII, 12. 5 At-Baal fonda sur la frontire septentrionale de la Phnicie la place forte de Botrys. 6 zchiel, XXVII, 10. Voyez aussi le verset 11.
S'abstenant de conqutes, mais acharne la dfense du territoire national, Tyr demeura de longs sicles l'abri de toute atteinte1 ; mais elle connut enfin l'adversit. C'est alors que la mtropole de Carthage fit, pour sa gloire, appel toutes les ressources d'une vaillante industrie. Sa constance dans la mauvaise fortune fut, comme son patriotisme, au-dessus de tout loge. Seule parmi toutes les villes de la Phnicie, qui se soumettaient avec une sorte d'empressement au roi Salmanasar (vers l'an 700), elle rsista bravement aux forces de l'Assyrie2. Echappe au glaive des Scythes (634-607), qui dsolaient le littoral phnicien, elle sut tenir treize ans (586-574) contre l'arme de Nabuchodonosor3. Qui ne connat enfin les prodiges oprs par les ingnieurs chargs de la dfense de Tyr, lors du sige form par Alexandre (332)4 ? Ruine de fond en comble par le roi de Macdoine, qui, l'exemple de Nabuchodonosor, voulait changer les voies du commerce du monde5, elle eut la force de renatre de ses cendres. Une fois releve, elle reprit, en trs-peu de temps, assez d'importance pour allumer la convoitise des successeurs d'Alexandre, assez de vigueur pour rsister treize mois Antigone. Encore Antigone ne put-il la prendre que par trahison (313). Ces observations historiques, qui entranent le lecteur bien au del des limites du rgne de Pygmalion, devaient lui tre prsentes, pour qu'il sentit battre au cur de la race tyrienne un sang ardent et gnreux, capable de grandes entreprises, et dans le commerce et dans la guerre. C'est le sang des jeunes patriciens qui s'embarquent6 et disent rsolument Tyr un ternel adieu. La cit qu'ils vont fonder hritera des vertus guerrires7 qui valurent la mre patrie sa prminence sur les autres rpubliques de la ligue phnicienne.
1 Elle passait pour imprenable, Isae, XXIII, 12. On disait Tyr la Vierge, comme nous disons, en France, Metz la Pucelle. 2 Sidon, Ak, l'ancienne Tyr et beaucoup d'autres villes se rvoltrent contre les Tyriens et se livrrent au roi des Assyriens. Comme les Tyriens ne voulurent pas reconnatre son pouvoir, le roi marcha de nouveau contre eux ; les Phniciens rebelles lui quiprent une flotte de soixante navires monts par huit cents rameurs. Les Tyriens les attaquent avec douze navires, dispersent la flotte ennemie et font cinq cents prisonniers. Le roi Salmanasar se retira, en tablissant des postes autour du fleuve, afin d'empcher les Tyriens de venir y puiser. Les Tyriens furent rduits boire des puits fors, et cela durant cinq annes d'investissement. (Fragments de Mnandre, dans Josphe, Antiq. Jud., IX, XIV, 2.) 3 Saint Jrme, in Ezech., XXV et XXVII, et in Amos, I. 4 Cette merveilleuse dfense, qui nous est connue dans tous ses dtails, pourrait tre l'objet d'une tude fort intressante. (Voyez : Diodore, III ; Arrien, Exp. d'Alex., II, VII ; Polybe ; Quinte-Curce ; Guillaume de Tyr.) 5 Nabuchodonosor voulait dtruire Tyr, afin de faire passer le commerce des Indes par le golfe Persique et Babylone. Alexandre avait des desseins semblables. Dans sa pense, Babylone devait devenir la mtropole de tout le commerce de l'Asie, comme Alexandrie et t l'entrept de toutes les marchandises de l'Occident. D'ailleurs, tous les conqurants qui jetaient les yeux sur l'Asie ou l'Egypte devaient ncessairement chercher ruiner Tyr, qui les couvrait toutes deux. Isae, XXIII, 5. 6 Virgile, nide, I, v. 360 et suiv. ; Justin, XVIII, IV et V, passim. 7 Virgile, nide, I, v. 14 ; Festus Avienus, Descriptio orbis terr.
Denys le Prigte, Orbis descriptio, V, v. 195-197. On voit que les Latins et les Grecs tenaient beaucoup l'histoire de la peau de buf. Les Commentaires d'Eustathe reproduisent le texte de Denys, et le commentateur ajoute que Carthage est dsigne, dans la Bible, sous le nom de Tarsis ; que Didon, fille d'Agenor ou Belus, sur de Pygmalion, est aussi connue sous les noms d'Elissa et d'Anna ; que, pour fuir Pygmalion, meurtrier de son mari Siche, elle s'embarqua avec quelques Tyriens ; que le roi des Africains lui dfendant de prendre pied dans ses tats, elle en obtint un territoire gal en superficie une peau de buf, et que cette peau fut dcoupe en lanires. Eustathe dit encore que la fondatrice de Carthage fut appele Didon, parce qu'on supposait qu'elle avait tu son mari. C'est une troisime signification du mot Didon, car, d'autre part, on veut que Dido soit le synonyme de (errante) et aussi de virago. Nous adopterons plus loin cette dernire interprtation. tienne de Byzance, ajoute Eustathe, prtend que Carthage fut fonde par le Phnicien Carchdon. Voir, en dernier lieu, le rcit de Justin, XVIII, IV et V. Il convient de condamner ici en dernier ressort la dtestable tymologie du mot Byrsa, tire du fait d'une peau de buf dcoupe en lanires, et le rcit de Justin nous permettra peut-tre de remonter aux sources de cette lgende trange. Elissa, dit Justin (loco cit.), acquiert des indignes un terrain d'une superficie gale celle d'une peau de buf. Or les tentes des Phniciens taient prcisment de cuir de buf ; les Tyriens, dans leurs voyages, couchaient aussi sur des tapis de cuir ; c'est donc lemplacement d'un camp que la fondatrice de Carthage achte aux gens d'Afrique. D'ailleurs le grec parait n'tre qu'une corruption du syriaque bosra, et ce mot n'a d'autre signification que celle d'acropole, kasbah (alias qas'ba), bordj, kremlin, etc. 2 Justin, XVIII, X. 3 Justin, XVIII, X. 4 Voyez l'excellente discussion de M. C. Mller (collection des Petits Gographes grecs, Prolgomnes du Priple d'Hannon). M. C. Mller rejette la lgende de Zorus et de Carchdon, que Philistus, Eusbe et saint Jrme regardent comme fondateurs. En particulier, Zr ou Sor parat n'tre que la personnification de la ville de Tsour ou Sour (Tyr). 5 Le plateau de Byrsa a t concd, par le bey de Tunis, au roi Louis-Philippe, lequel y a fait construire la chapelle Saint-Louis.
tour d'horizon rapide leur dcouvrit des lieux singulirement propices la cration d'un grand centre de population. A leurs pieds et au sud, ils voyaient une plage superbe, trs-basse et forme d'alluvions dans lesquelles il devait tre facile de creuser des ports ; l'est, entre Byrsa et la mer, se dveloppait une plaine d'environ sept cents mtres de longueur, ayant pour soutnement de hauts quartiers de roc vif. L pouvait tre btie une grande ville, dont les difices, frapps par les premiers rayons du soleil, eussent, ds le malin, projet leur image sur la nappe azure d'un beau golfe. Au nord, les migrs tyriens dominaient une valle magnifique, qui semblait appeler sa transformation en un vaste quartier de plaisance, sem de jardins, de villas et de palais d't ; l'ouest enfin, ils voyaient s'tendre perte de vue une rgion fertile, ayant pour avant-scne un isthme bord de lacs que couvraient des vols de grbes et de flamants aux ailes roses. Btie en cet endroit, une place maritime devait tre facile dfendre, car elle se trouvait, dit Polybe, situe dans un golfe, sur une pointe en forme de presqu'le, et ceinte, d'un ct, par la mer, de l'autre, par un lac. L'isthme qui la rattachait la Libye avait 25 stades de largeur (4 kil. 625 m.)1.... Cette langue de terre tait de plus barre par une suite de mamelons ardus et difficiles, ne communiquant avec la plaine que par quelques passages pratiqus de main d'homme... Non loin de l, le fleuve Makara (l'oued Medjerda) interdisait toute communication avec la campagne, et l'abondance de ses eaux le rendait presque partout infranchissable2. D'accord avec Polybe, Appien donne l'isthme une largeur de 25 stades (4 kil. 625 m.). Il ajoute que la petite bande de terre courant au sud entre la mer et le lac n'avait qu'un demi-stade (92m,50) de large, et que, l'est, du ct de la mer, une ligne continue de rochers pic dfendait l'accs de la presqu'le3. Le plateau de Byrsa, qui servait d'observatoire aux Tyriens, tait trs-escarp4. Il commandait de prs de soixante mtres la campagne environnante, et son primtre mesurait trois ou quatre kilomtres5. De forme peu prs rectangulaire et naturellement fortifi, il prsentait une superficie suffisante l'assiette d'une bonne acropole. Les exils rsolurent de s'y tablir, et, en arrtant ainsi leur choix, ils firent preuve d'un grand tact, car, dit M. Beul6, la beaut de la situation de Byrsa ne le cde point sa force ; elle commande la plaine, l'isthme, la mer, et prsente une vue que ni Rome, ni Athnes, ni Constantinople ne surpassent en grandeur. Je ne connais point de ville qui occupe un site aussi favorable, et qui ait autour d'elle des horizons plus grandioses. La mer dcoupe par des caps et des promontoires, qui invite de toutes parts un peuple de navigateurs ; des lacs la
olympique, le plus usit de tous, mesurait exactement 184m,955. Nous avons pris le nombre rond 185 mtres. 2 Polybe, I, LXXIII et LXXV. 3 Appien, Punique, I, XLV. Strabon (XVII, III, 14 et 15) donne aussi la description topographique de Carthage, et attribue l'isthme une largeur de 60 stades (11 kil. 100). Ces mesures sont vraisemblablement prises trs l'ouest dans l'intrieur. 4 Strabon, XVII. 5 Orose, IV, XXII. Servius donne Byrsa 72 stades de tour ; Eutrope, un peu plus de deux milles, comme Orose. Le mille romain vaut 1479m,26. 6 Fouilles Carthage, p. 31 et 32.
surface tranquille, des montagnes aux formes varies et aux lignes exquises, les collines semes d'orge verdoyante, la plaine o quelques palmiers dressent leur couronne lgante par-dessus les oliviers au feuillage ple : tout rappelle... les richesses du sol africain unies la posie de la nature grecque ou sicilienne. Carthage ft devenue la reine du monde, si elle n'et appartenu des marchands. Il y a, dit aussi M. Duruy1, de ces villes que leur position seule appelle une haute fortune. Place cette pointe de l'Afrique qui semble aller la rencontre de la Sicile pour fermer le canal de Malte, et qui commande le passage entre les deux grands bassins de la Mditerrane, Carthage devint la Tyr de l'Occident, mais dans des proportions colossales, parce que l'Atlas, avec ses indomptables montagnards, n'tait pas, comme le Liban Tyr, au pied de ses murs, lui barrant le passage, lui disputant l'espace ; parce qu'elle n'tait pas cerne, comme Palmyre, par le dsert et ses nomades ; parce qu'elle put enfin, s'appuyant sur deux grandes et fertiles provinces (Bysacne et Zeugitane), s'tendre sur le vaste continent plac derrire elle, sans y tre arrte par de puissants Etats. De telles positions appellent fatalement elles les constructions des hommes. Carthage, deux fois dtruite, se relvera sans doute encore2. Un peuple civilis viendra, quelque jour, l'exemple des Romains, mettre profit les avantages d'une situation unique au monde. Ce peuple, quel sera-t-il ? Peut-tre le peuple franais... Que ses destines l'y conduisent ! O sont-elles donc les ruines de la grande Carthage ? La vengeance de Rome avait t si terrible, que les Romains eux-mmes purent se demander bientt si les cendres de leur vieille ennemie n'taient pas toutes disperses par le vent3. Plus tard, la fureur des Arabes eut des effets si funestes, que l'Europe put douter qu'il restt encore sur la cte d'Afrique un seul vestige de l'antique rivale de Rome4. Mais, pendant que l'Europe demeurait indiffrente au sort des monuments du pass, pendant que la science archologique semblait ddaigner l'examen d'un grand problme, des historiens arabes mentionnaient en leurs crits l'imposant aspect de ces dbris d'un autre ge5, et leurs avides coreligionnaires volaient tout ce qu'ils pouvaient de ces ruines. Les Barbaresques n'ont jamais cess de remuer la poussire punique, et d'enrichir leurs kasbahs6 des dpouilles de la grande cit. Alger possde plus d'une colonne carthaginoise. Achmet-Bey, lors de la construction du palais de Constantine, devenu la demeure officielle du gnral de division commandant la province, avait fait prendre Byrsa un nombre considrable de belles pierres de taille. Aujourd'hui encore, la vieille Carthage n'est pour le bey de Tunis qu'une vaste carrire de marbres prcieux. Il faut tre juste aussi : pendant que les immortels vers du Tasse pleuraient sur l'antique cit efface du monde, des gens qui savaient par cur la Jrusalem, des Pisans surtout et des Gnois, venaient dans la plaine o fut Carthage faire une ample moisson de fts et de chapiteaux. Cycles mystrieux de l'histoire des peuples ! ces pirates italiotes rapportaient souvent dans leurs
M. Duruy, prface de l'Histoire romaine. M. Duruy, prface de l'Histoire romaine. Valre Maxime, V, VII, 34. Lucain, Bell. civ., II. Tasse, Jrusalem, XV. Ces crivains sont : Abou-Obad-Bekri (XIe sicle), drisi (XIIIe sicte), Ibn-Kbaldoun (XIIIe sicle), Ibn-al-Ouardi (XIVe sicle), Ibn-Ayas (XVIe sicle). 6 L'orthographe qas'bn serait plus rationnelle. Mais l'usage a consacr celle que nous adoptons ici.
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ports des objets d'art que les Vandales avaient autrefois pris l'Italie, pour les porter Carthage. Enfin l'Europe s'mut. Carthage n'tait donc pas morte tout entire pour la science : on pouvait encore soulever quelques voiles, sauver quelques dbris, ressusciter peut-tre un cadavre gant ! L'Anglais Shaw, le premier, visite ces ruines (1738), mais il mconnat compltement la topographie de la ville, qu'il place dans le voisinage d'Utique. Il lui fait regarder l'occident, s'exprime vaguement sur Byrsa, et suppose les ports combls par les sables de l'oued Medjerda. Le gographe d'Anville et l'ingnieur Belidor admettent sans vrification le systme de Shaw. En 1805, le pre Caroni donne assez exactement le plan des ports et de la Byrsa. Toutefois il prte celle-ci une enceinte trop considrable et de forme circulaire. Puis viennent les tudes du comte Camille Borgia sur les ports, celles du major Humbert, celles de Chateaubriand, qui ne fait que suivre les ides de Humbert. Estrup (1821) et Ritter (1822) reproduisent l'erreur de Shaw, et, leur suite, Heeren et Mannert font de Carthage une description errone et confuse. Enfin parat l'excellent plan de Falbe (1833). Byrsa est mise la place qu'elle doit occuper, et l'architecte Dedreux, se conformant de tous points aux ides de Falbe, publie, en 1839, une carte satisfaisante. Mais bientt de nouvelles erreurs se font jour. M. Dureau de la Malle, qui, de son cabinet, tudie la topographie d'une ville teinte, forge un systme nouveau, que ne sait point rfuter la Socit fonde Paris (1838) pour l'exploration de Carthage. Sir Thomas Read, qui visite les lieux, l'architecte Jourdain, qui construit la chapelle Saint-Louis, laissent passer inaperue l'exagration des dimensions prtes la Byrsa. M. de la Malle, en effet, n'admet pas que la Byrsa n'ait t qu'une acropole ; il lui donne une tendue considrable, la compose d'une srie de vallons, de collines et de plaines, et y enferme une multitude d'difices dont les donnes historiques n'autorisent pas la mention. Ces erreurs systmatiques, fruit d'une imagination fconde, devaient encourager les hypothses les plus tranges. Le pasteur Nathan Davis, enchrissant sur M. de la Malle, expose que la Byrsa comprend toutes les collines qui se succdent depuis Saint-Louis jusqu' Bordj Djedid. Sir Grenville Temple avait depuis longtemps combattu cette opinion, que son compatriote Blakesley adopte sans contrle, la suite de M. Davis. En somme, il est sage de s'arrter dans cette voie dj bien dcouverte et mise nu. Le major Humbert, Chateaubriand et Falbe semblent seuls dans le vrai. La colline de Saint-Louis est bien l'antique Byrsa et Byrsa tout entire. Leur opinion se corrobore de celle du docteur Barth, et surtout des conclusions irrfutables de M. Beul, qui a fait, en 1850, des fouilles importantes Carthage. Jamais, dit M. Beul, jamais les anciens n'ont tabli une acropole au bord de la mer, sous des hauteurs qui la commandent, et pouvant succomber un coup de main... Tout voyageur dont l'il est exerc reconnat (dans la colline de SaintLouis) une acropole, soit qu'il navigue le long des ctes, soit qu'il aborde au rivage, soit qu'il se promne au milieu des ruines de Carthage. Le plateau est si nettement dfini, si bien assis, si facile dfendre par des fortifications que la nature elle-mme appelle et a prpares ! Quels taient les difices de la Byrsa ainsi dlimite ?
La Byrsa fut fortifie ds sa fondation1 ; mais ces murailles primitives ont d tre ultrieurement dmolies, et remplaces par les dfenses grandioses dont Appien nous a laiss la description. Cette transformation eut vraisemblablement lieu dans le cours du vie sicle avant Jsus-Christ, poque de la splendeur de Carthage. Qu'taient les fortifications cres par Elissa ? Il est difficile d'en esquisser la forme ; mais on peut facilement se reprsenter une enceinte dont le trac dcrivait le pourtour du plateau. Le plateau lui-mme, dont les talus formaient glacis, n'tait pas apparent lors de l'arrive d'Elissa. Les colons s'taient heurts en ce point un mamelon bois2, presque impntrable et d'une occupation difficile ; mais, s'tant aussitt mis l'uvre, ils avaient dbroussaill les lieux, dras, nivel le sol, dblay une paisse couche de terre vgtale, et mis enfin dcouvert une roche argileuse, de teinte jauntre. Ce grs, trs-consistant et facile tailler, servit de base leurs tablissements. C'est ainsi qu'ils conquirent l'assiette d'une acropole heureusement situe, et de dimensions telles que, la fin du sige de l'an 146 avant Jsus-Christ, cette citadelle put donner asile 50.900 personnes. Elle contenait sans doute des magasins, des citernes, des logements ; mais on ne peut former, cet gard, que de simples conjectures. Quant aux temples, aucun document historique n'autorise placer dans Byrsa celui de Melkarth, l'archgte de toutes les colonies tyriennes. On sait que le temple d'Astart3 tait sur une autre colline. Peut-tre faut-il d'ailleurs laisser dans le monde des fictions celui de Siche4, et cet autre monument qu'Annibal fait vu d'lever Anna5. Le temple de Didon6 apparat dans Byrsa avec plus de certitude. Il devait tre adjacent au palais de la reine, bti sur le point culminant, car on sait que des terrasses de ce palais on dcouvrait toute la plaine, ainsi que la rade de Carthage7. M. Beul croit en avoir retrouv les ruines au sud-ouest de l'glise Saint-Louis. Il est certain que le temple d'Aschmoun, dont parle Appien, fut lev dans Byrsa, sur le bord du plateau regardant le rivage, et tout porte croire que cet difice, partie intgrante de la fortification, remonte au temps mme d'Elissa. La fondatrice a sans doute voulu mettre sous la protection du dieu que les Romains assimilent Esculape une colline naturellement salubre et environne de toutes les splendeurs de la cration. Le temple d'Aschmoun occupait l'emplacement mme de l'glise ddie au saint roi. Enfin, au sud de cette glise, M. Beul indique le point o s'levait, ainsi qu'il le suppose, le temple de Jupiter, et l'on peut en attribuer aussi la cration la reine Elissa. Tels sont, dans l'tat actuel de la science, les seuls documents que nous possdions sur la Byrsa de Didon et sur ses difices. Quelques dtails divers sont d'ailleurs parvenus jusqu' nous.
1 Virgile, Enide, I, v. 423, 424. 2 Virgile, Enide, I, v. 441. 3 L'Astart carthaginoise est similaire de la Junon Cleste des Romains. Virgile, nide, I,
v. 416. 4 Ovide, Ep. VII, v. 99. Virgile, nide, IV, v. 457, 458. 5 Silius Italicus, Puniques, VIII, v. 231. 6 Silius Italicus, Puniques, I, v. 84. 7 Virgile, Enide, IV, v. 586. Silius Italicus, Puniques, VIII, v. 132, 133.
Virgile dit que les rues de la Byrsa taient richement dalles1, excellente disposition pour recueillir les eaux pluviales et pour les conduire dans des citernes ; que la place tait mise en communication avec l'extrieur par plusieurs portes monumentales2 ; enfin qu'Elissa fit construire un thtre et commencer les ports3. Ces ouvrages hydrauliques, qui ont jou un si grand rle dans l'histoire de Carthage, mritent bien de fixer un instant notre attention. Rien, dit un de nos crivains justement estims4, n'est plus difficile reconnatre que l'emplacement des deux ports. Cette assertion n'est, il faut bien le reconnatre, qu'un cri de dcouragement, en prsence de la divergence des opinions jusqu'alors exprimes. Shaw, d'Anville, Estrup, cherchaient les bassins de Carthage dans le voisinage du lac de Soukara, et non point de celui de Tunis. Mannert les mit en communication directe avec ce dernier. Humbert, Chateaubriand, Btticher, Falbe, Dedreux, Camille Borgia, Dureau de la Malle, Bouchet-Rivire, ont enfin restitu la vritable topographie des ports tout prs du rivage, au sud du plateau de Byrsa, et l'emplacement que la science leur assigne est aujourd'hui tout fait incontestable. M. Beul ne s'est pas content de prciser les emplacements, il a voulu connatre exactement la forme et les dimensions des bassins. Les fouilles qu'il a faites sont du plus haut intrt, et nous en exposerons sommairement les rsultats5. Le mot cothon est la dnomination gnrique de tout port artificiel, c'est--dire creus de main d'homme6. Les Phniciens avaient ainsi coutume de se tailler des bassins en terre ferme. Tyr, Hadrumte, Hippo-Diarrhyte, Utique, s'taient ouvert de la sorte de vastes docks intrieurs : travaux grandioses, dont les projets n'taient point de nature faire reculer une race aussi entreprenante que celle des Amricains de nos jours. Lorsqu'une cte offrait aux enfants de Tyr l'assiette d'un tablissement convenable, peu importait que la position ft dpourvue de mouillage naturel : on creusait un bassin. Si la colonie prosprait, on crait un second port derrire le premier. C'est, dit M. Beul, ce qui s'est produit Carthage, dont les deux ports ont d s'organiser des poques diffrentes. Cependant Virgile, dont l'autorit n'est jamais ddaigner, parce qu'il peint tous ses tableaux d'aprs nature et fait des descriptions plus exactes qu'on ne pense, Virgile dit expressment : portus effodiunt et non point portum. Les ports de Carthage avaient d'ailleurs des destinations diffrentes : l'un devait abriter les navires de commerce, l'autre tait rserv la marine militaire. Nourris des principes politiques de leur vaillante mtropole, les colons tyriens fondateurs de Carthage sentaient bien que, sans vaisseaux de guerre capables
Virgile, Enide, I, v. 422. Virgile, Enide, I. Virgile, nide, I, v. 427, 428. Poujoulat, Histoire de saint Augustin, t. II. Voyez Fouilles Carthage, Imprimerie impriale, Paris, 1860, passim. Consultez aussi l'excellent plan de Falbe, 1833. 6 Cothones appellantur portus in mari arte et manu facti. (Festus, au mot COTHONES.) Voyez aussi Servius. Le mot katham, propos par Bochart, n'est pas admis par Gesenius, qui propose son tour kethon : Ego nil dubito quin sit ipsum kethon primaria incidendi abscindendique potestate. Il est certain que le radical kt des langues smitiques implique l'ide de trancher, couper. L'arabe exprime celte ide par le mot qt'a'.
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de la protger, une marine marchande est frappe d'impuissance, et nous estimons qu'ils ont ouvert leurs deux bassins d'un seul coup. Quoi qu'il en soit, nous connaissons aujourd'hui, grce aux travaux de M. Beul, les proportions de ces constructions hydrauliques1. Au point de raccordement de la Tnia avec la presqu'le, se dessinait une petite rade, forme, d'une part, par la Tnia elle-mme, et, de l'autre, par un mle en maonnerie assis sur d'normes enrochements. C'tait l'entre du port marchand. Ds qu'ils avaient accost le revers du mle, les navires qui voulaient mouiller au port pntraient par un goulet de 5m,65 de largeur, le long duquel ils se faisaient haler ; quant au port lui-mme, de forme peu prs rectangulaire, il prsentait une superficie totale de 139.550 mtres carrs, et nous devons exprimer ici le regret d'tre en dsaccord avec M. Beul, qui, par suite d'une erreur de calcul toute matrielle2, a crit le nombre 148.200. Le port marchand tait mis en communication avec le port militaire par un goulet intrieur de 23 mtres de large sur 20 de long. Le port militaire affectait exactement la forme d'un cercle de 325 mtres de diamtre ; au centre de ce cercle mergeait une le de 53 mtres de rayon. Un chapitre ultrieurement consacr au tableau de Carthage parvenue l'apoge de sa puissance exposera en dtail l'organisation intrieure et le systme dcoratif de ces bassins, si bien conus dans leurs dispositions d'ensemble. Il convient seulement de constater ici l'importance des travaux excuts par les fondateurs. Quelques chiffres feront juger des proportions de leurs ouvrages.
Le port marchand prsentait une superficie de Le goulet intrieur Le port militaire Ensemble
Le vieux port de Marseille, de 900 mtres de long sur 300 de large, soit 27 hectares de superficie, n'a par consquent que 4 hectares 70 ares 33 centiares de plus que les deux ports de Carthage pris ensemble. Certes, si l'on tient compte de l'imperfection des moyens d'excution dont l'antiquit pouvait disposer, et qu'on remarque encore une fois que ces docks taient creuss de main d'homme, on conviendra sans peine que de telles crations peuvent soutenir la comparaison avec nos constructions modernes les plus hardies. Les chiffres que nous venons de poser ont leur loquence, et l'on peut admirer sans
1 Belidor (Architecture hydraulique) donne des ports de Carthage un plan qui ne semble pas tre le fruit d'une tude srieuse. 2 Il s'agit d'une omission insignifiante en soi, mais dont le rsultat fait tache dans le mmoire du savant archologue. Les documents scientifiques que contient ce travail sont assez prcieux pour qu'on doive s'attacher les purger de toute erreur de chiffre. M. Beul donne au rectangle une base de 325 mtres, une hauteur de 456, d'o rsulte bien une superficie de 148.200 mtres carrs. Mais l'auteur omet ici de tenir compte de la courbe harmonieuse raccordant le goulet intrieur avec les grands cts du rectangle. Or cette courbe dtache deux triangles mixtilignes dont la surface totale, mesure graphiquement l'chelle du plan de la planche IV, peut tre value 865o mtres carrs, soit prs d'un hectare. Ds lors, l'erreur se propage, et entache tous les chiffres affrents la comparaison des ports de Carthage avec le vieux port de Marseille.
rserve le puissant gnie de cette race tyrienne, qui, peine mouille dans les eaux d'une cte trangre, osait s'y tailler d'aussi vastes abris. Si l'on demande enfin quelle pouvait tre l'architecture des difices primitifs levs par Elissa, et s'il existait alors un ordre phnicien, il convient de rpondre affirmativement. Un chapitre de la Bible1, quelques vers de Virgile2, enfin les rcentes recherches de M. Beul, ne peuvent laisser aucun doute cet gard. Nous savons qu'un architecte tyrien, du nom de Hiram, a construit le temple de Salomon, et que le roi de Tyr, son homonyme, a lev, Tyr mme, des difices semblables. Il suffit, ds lors, d'tudier le style de ce temple pour se faire une ide du got architectonique qui devait encore tre de mode au temps d'Elissa. Or la colonne de Salomon ou de Hiram avait 18 coudes, soit prs de 8 mtres de hauteur3 ; le chapiteau correspondant, seulement 5 coudes ou environ 2m,204. Ces proportions, qui accusent encore l'enfance de l'art, sont nanmoins loin d'tre disgracieuses. Le ft tait de bronze, et les teintes du mtal se rehaussaient d'une riche ornementation5. Le chapiteau, galement de bronze, affectait tantt la forme cylindrique6, tantt celle d'une fleur de lis7. Les ingnieurs tyriens employaient aussi dans leurs difices des colonnes, probablement monolithes, de granit8, de marbre, ou simplement de tuf pris sur place et revtu d'un enduit en stuc9. Quant aux architraves et aux poutres de l'intrieur des difices, elles taient de bois de cdre10 et renforces d'armatures de bronze11. Dans le dessin des plans d'ensemble et des divers lments des difices, l'architecture tyrienne semble affectionner tout particulirement la forme circulaire et la forme semi-circulaire. Comme le port de Tyr, comme celui d'Utique, le port militaire de Carthage tait un cercle exact et complet12. Les cales qui rgnaient en son pourtour formaient chacune le fer cheval. Ce trac en cul-de-four se reproduit Carthage d'une manire constante et monotone : c'est celui de la casemate des fortifications de Byrsa, celui de la niche spulcrale des ncropoles. M. Beul, qui a retrouv et dessin chacun de ces lments, observe aussi que les murs des difices offrent partout un appareil colossal, et se
Rois, III, VII. Enide, I. Rois, III, VII, 15. Rois, III, VII, 16. Le chapitre VII du IIIe livre des Rois est lire en entier, si l'on veut se faire une juste ide de l'art carthaginois. 6 Rois, III, VII, 41. 7 Rois, III, VII, 19. 8 La cathdrale d'Alger possde deux magnifiques colonnes de granit vert, tires des ruines de Cherchell ; nous souponnons fort le roi Juba de les avoir jadis voles Carthage. Les ruines de Kollo renferment une grande quantit de fts de granit rouge qui semblent accuser la mme provenance. 9 Virgile, Enide, I, v. 428, 429. 10 Il y avait alors beaucoup de cdres en Afrique, et il en existe encore de grandes forets. 11 Virgile, Enide, I, v. 448, 449. 12 M. Dureau de la Malle dit, tort, que le Cothon avait une partie circulaire du ct de la ville et une partie rectangulaire du ct de la mer Il ne faut point s'en rapporter aveuglment l'opinion d'un crivain qui n'tudiait Carthage que sur les textes, et donnait au port marchand non la forme d'un rectangle, mais celle d'une ellipse.
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composent de blocs de grandes dimensions, dont quelques-uns cubent prs de 2 mtres. Quoique les assises soient gnralement rgles, les pierres de taille se marient encore suivant un systme compliqu de tenons et de mortaises, rappelant le mode d'assemblage des pices de charpente. Les matriaux exhums par le savant archologue, la mise en uvre, les proportions, les moulures, tout porte un cachet de singulire pesanteur. Les profils, pais et mous, semblent annoncer que l'architecture punique, ne produisant que des effets d'un got douteux, sentira de bonne heure le besoin de modifier sa manire premire et d'emprunter ses motifs de dcoration au gnie artistique de Corinthe et de Syracuse. La lgende a voulu tresser la couronne murale de la Kirtha1 des Phniciens d'Afrique, et lui frapper un bel cusson, que les mdailles nous ont conserv. On dit qu'en creusant les fondations de Byrsa, les Tyriens trouvrent, ds le premier coup de pioche, une tte de cheval enfouie sous terre2, au pied d'un palmier, et qu'ils adoptrent aussitt, pour symbole de leur cit nouvelle, l'image d'un coursier firement camp sous l'arbre. Ce choix hardi attestait l'esprit militaire des colons tyriens, leurs hautes esprances de fortune, leur intention bien arrte de faire le tour du monde par les voies du commerce et des armes.
1 Kirtha ou kartha, dnomination gnrique des acropoles et places fortes. 2 Virgile, Enide, I, v. 442-445. Justin, XVIII, V. Eustathe, Comm.
, surnom de Carthage, est un mot hybride, form de l'amazir akerron, tte, et du grec .
1 Utique, la grande Leptis (Lebeda), etc. Peut-tre Tunis est-il galement antrieur Carthage. 2 Cette circumnavigation est atteste par Hrodote (IV, XLII). 3 Les Grecs ne furent pas mieux renseigns ce sujet. Agathemre, Geographi informatio. Aujourd'hui, les Socits de gographie de France, d'Angleterre et d'Allemagne, ont srieusement pris cur l'uvre de la reconnaissance exacte de l'Afrique. Abord de toutes parts, parcouru en tous sens par les Barth et les Livingstone, ce mystrieux continent se laisse enfin entamer par la science. 4 Eustathe, Comment. Denys le Prigte assignait l'Afrique la forme d'un trapze. Voyez les Commentaires d'Eustathe (collect. des Petits Gographes grecs, p. 247, d. Mller). 5 Denys le Prigte, dans la collection des Petits Gographes grecs, d. Mller.
sens ; enfin le versant septentrional de l'Atlas, scne principale de ses oprations commerciales et militaires1. Il convient, en consquence, de donner tout spcialement une description de cette Afrique Mineure, si souvent claire par les lueurs intermittentes de la civilisation, tandis que le reste du continent africain a toujours t le domaine d'une immuable et honteuse barbarie. Dieu veuille ne point clipser en Algrie la lumire venue de France ! On dsigne sous le nom d'Atlas le massif montagneux qui, de la Tunisie au Maroc, dcrit un arc de cercle dont la convexit regarde le nord. Le versant septentrional n'a pas plus de 240 kilomtres de largeur, et les plus grands emptements sont aux extrmits de l'arc de cercle, au Maroc et en Tunisie. C'est en Algrie que se rencontrent les plus faibles paisseurs. Le massif se compose de trois chanes parallles, qui s'tagent par gradins partir de la cte, et que sparent de larges plateaux. Chacune de ces normes gibbosits du sol prsente de larges brches, livrant passage des cours d'eau torrentueux, et cette disposition lui donne l'aspect, non d'une chane continue, mais d'un ensemble de groupes isols les uns des autres. Les crtes du petit Atlas n'ont que 320 kilomtres de dveloppement, et la distance qui les spare de la cte ne dpasse pas 60 kilomtres. Ce premier pt de montagnes baigne son pied dans la mer, entre Bougie et Mostaganem, et se limite, au sud, aux valles de l'oued Sah'el (la Summam) et du Cheliff. De tortueuses valles, des gorges profondes, de rapides torrents, des pitons nettement dtachs, un pnible enchevtrement de formes, lui donnent une physionomie des plus houleuses. Les mouvements les plus prononcs du petit Atlas se dessinent ses deux extrmits, au Djerdjera2 et au Dahr3. Au sud du Cheliff et de l'oued Sah'el, qui s'opposent leurs valles, se dveloppent d'autres hauteurs, toujours parallles la cte, et qui, derrire le petit Atlas, forment le bourrelet mditerranen. Ce rideau de montagnes, assez improprement nomm moyen Atlas, a sa crte tendue du cap Bon, qui forme le golfe de Tunis, l'est, au cap Ger, sur l'Ocan. L'altitude moyenne de cette crte est de i500 mtres ; quelques cimes dpassent 3000 mtres. Les points les plus remarquables sont, en Tunisie : le Sar'ouan, le Barkou, le Silk, le Djefara, le Mechila ; en Algrie : Tebessa, An el-Bed'a, l'Agrioun, le Bou-T'leb, Aumale, Boghar, Tnet el-Had, Tiaret, Sada, Daya, Sebdou ; au Maroc : le Tendera, Ir'illel-Abhari, le Magran, le Miltsiu. Enfin, au troisime plan, derrire ce qu'on appelle le petit et le moyen Atlas, se dresse une chane intrieure qui, par sa masse imposante, a naturellement droit au nom de grand Atlas, si tant est que cette dnomination doive encore prvaloir. Sa crte, qui se dirige du golfe de Qbes, en Tunisie, au mont Miltsin, en Maroc, dessine plus particulirement, en Tunisie : l'Auktar et l'Henmara ; en Algrie : le massif de l'Aurs, celui du djebel el-A'mour, Gryville, le djebel Ksan ; au Maroc : le Mas, le Mallog, le Sakerou.
1 Les Arabes divisent l'Afrique septentrionale en partie occidentale (El-Mor'-reb), de l'Ocan au Fezzan, et en partie orientale, du Fezzan l'Egypte. Le Fezzan est un double trait d'union ; c'est l'toile des communications qui relient l'est l'ouest, et la rote septentrionale au Soudan. 2 Le mons Ferratus des Latins, qu'on appelle aujourd'hui massif de la grande Kabylie. 3 Nom probablement tir du grec . Strabon, XVI, IV.
Le grand Atlas1 pousse ses deux extrmits de longues ramifications. A l'ouest, il descend jusqu' la hauteur des Canaries, qui le prolongent en mer et semblent les parafouilles de sa base ; l'est, il se rpand par masses confuses sur toute la cte tripolitaine, et ses derniers contreforts se soudent aux falaises du Fezzan. En rsum, le systme orographique de l'Afrique septentrionale se compose de deux massifs : l'un, dit du littoral ou mditerranen, a pour avant-scne le petit Atlas et pour crte une courbe ondule qui, sous le nom de moyen Atlas, suit en Algrie la ligne de ceinture du Tell ; l'autre, dit massif intrieur ou grand Atlas, dessine sa crte paralllement celle du massif mditerranen, 160 ou 200 kilomtres en arrire. Entre les deux chanes s'tend une zone de landes, dite rgion des hauts plateaux et prsentant sa plus grande largeur en Algrie. L les eaux des deux versants parallles n'ont aucun coulement, et ne peuvent que se runir en grandes flaques, qui ont reu le nom de Sebkha ou Cht'out' (pluriel de chot't'). Les plus importants de ces lacs sals sont, en Tunisie : ceux de Kairoan, de Sidi-elHeni et de T'rra ; en Algrie : ceux d'Es-Sa'da, d'Ech-Chergu, d'EI- R'arb ; au Maroc : celui de Tir'j. Les plateaux principaux sont : les Sbach, le Hodna, le Zars, le Sersou, tous en Algrie. Le revers mridional du massif intrieur est galement occup par une suite de cht'out' et de gour2, quelques massifs de montagnes, des cours d'eau qui se perdent dans les sables, des dunes et des bouquets de palmiers. C'est la rgion des oasis ou le S'ah'r3, que parcourent en tous sens des populations nomades. De misrables qs'our4, btis l seulement o la vie sdentaire est possible, rompent et l, sur la piste du dromadaire, la monotonie de ces immenses solitudes. La rgion saharienne peut se limiter une ligne passant par Rdams, El-Golea, Timimoun, El-Harib et Tekna. Le chot't' le plus considrable (Chot't' el-Kebr) se trouve en Tunisie ; c'est le lac Triton des anciens. Les oasis les plus importantes sont celles du Souf, de l'oued R'r, de l'oud Temcin, d'Ouargla, des Ba-Mzb, des Ould-Sidi-Cheik5, en Algrie ; celle de Ktaoua, au Maroc. Tel est, rapidement esquiss, le tableau de cette Afrique septentrionale, dsigne par les anciens sous des dnominations diverses, dont la plus usite fut celle de Libye6.
1 Nomm aussi, au Maroc, Idrar-n-Deren ; c'est bien le de Strabon (XVI, IV). 2 Les gour (pluriel de gra), larges plateaux tailles pic au milieu des plaines du S'ah'r,
et dont la hauteur varie de 20 50 mtres. Ce sont les les d'une mer de sable. On les appelle aussi hammada, cause de la forme qu'ils affectent : ils semblent, en effet, uniformment btis sur le modle d'une mda, petite table arabe, ronde et basse. 3 Le S'ah'r est, proprement parler, le pays des dattes, par opposition au Tell, rgion des crales. On l'appelle aussi Bld el-Djcrid, pays des palmiers. Le djerid est la branche de palmier sche et dpouille de feuilles. 4 Un qs'eur (au pluriel qs'our) est un village fortifi, construit en terre cuite au soleil (t'n), pourvu d'eau et entour de palmiers. C'est la place de dpt, le magasin des nomades. (Voyez Trumelet, Les Franais dans le dsert, p. 232 et suiv.) 5 Cette orthographe est celle que l'usage a consacre ; le vrai nom de la tribu est : Ould-Sidi-ech-Chkh-ech-Cherga. 6 Le continent africain fut successivement appel : Olympie, terre des dieux ; Occanie, plage de l'Ocan ; Eskhatie, extrmit du monde ; Koryphe, haute terre ; Hesprie,
Varron tire de , vent du sud-est, l'origine du mot Libye ; d'autres le font venir de l'arabe lub, soif. Hrodote prtendait que c'tait le nom d'une femme indigne, de l'antiquit la plus recule ; enfin les derniers tymologistes admettent pour racine le phnicien lebya, lionne. Mais la Libye ne saurait tre pour nous que le pays des fils de Laabim, fils de Mesram, fils de Cham1. Hrodote divisait le continent africain en trois rgions distinctes : la Libye habite, correspondant au Tell du Maroc, de l'Algrie, de la Tunisie, y compris les parties les plus septentrionales de Tripoli et de Barca ; la Libye peuple d'animaux, pays des dattes, ou Gtulie, reprsente par le S'ah'r des mmes contres ; enfin la Libye dserte, ou l'ensemble des espaces immenses parcourus par ces peuples nomades que l'on appelle, fort improprement, Touareg2. Il n'entre point dans le cadre de cet expos de discuter la valeur des hypothses diverses mises sur les conditions exceptionnelles faites parles rvolutions du globe cette Libye, qu'environnent, d'une part, la Mditerrane et l'Ocan, et, de l'autre, une mer de sables seme de rochers de sel. Faisons observer seulement que, l'poque o n'taient ouverts ni les dtroits de Gibraltar et de Messine3, ni le canal de Malte, la Libye tenait l'Europe ; que, durant cet ge gologique, une mer intrieure mettait vraisemblablement en communication l'Ocan et le bassin oriental de la Mditerrane ; que cette mer s'ouvrait, d'une part, aux Syrtes, et, de l'autre, en cette partie du continent africain comprise entre les latitudes des Canaries et des les du Cap-Vert ; que les dserts sont apparus la suite d'un soulvement, sans doute contemporain de celui des Pyrnes ; que, cette poque, enfin, rpondent les ruptures de Gibraltar, de Messine et du canal de Malte. La Grce, dont les traditions primitives rappelaient l'activit des volcans pyrnens, ainsi que l'ouverture de Gibraltar, remontant, suivant les rapsodes, au temps de l'Hercule phnicien, la Grce avait encore d'autres lgendes. La Mropide de Thopompe, le rcit satique recueilli par Solon et que Platon rpandit sous le nom d'Atlantide, tmoignent de l'existence d'une grande terre d'Occident, qui se serait engloutie sous les eaux, l'aurore des temps historiques. Ce fait admis, il faudrait lui donner pour contemporains et le soulvement des Pyrnes et celui des dserts du continent africain4. Cependant les migrs tyriens s'attachrent plus spcialement connatre la rgion o ils venaient de planter leurs tentes. Les lieux ont peu chang depuis vingt-cinq sicles, et une rapide exploration du territoire tunisien nous permettra de reproduire les conclusions alors formules par les colons. La chane ci-dessus dcrite sous le nom de moyen Atlas coupe diagonalement le territoire tunisien du nord-est au sud-ouest. Cette ossature trs-simple court, sans grands mandres, du cap Bon jusqu' Tebessa. Les reliefs les plus
rgion du couchant ; Ortygie, pays des cailles ; Ophiase, pays des serpents ; Kphnie, pays des gupes ; Ammonide, Ethiopie, Cyrne, Arie, Ethrie, etc., et enfin Libye. 1 Gense, X, 6 et 13. 2 Les Touareg, ainsi nomms par les Arabes, sont, tout comme les Kabyles, des Imazir'en. Tel est leur vrai nom national. 3 Virgile (Enide, III, v. 141) mentionne la rupture de l'isthme qui unissait la Sicile l'Italie. 4 Les gographes arabes donnent l'Afrique septentrionale le nom d'ile du Mor'reb. AliBey (Voyages) considre la rgion saharienne comme le lit d'une mer dessche.
considrables sont ceux du Sar'ouan, dont l'altitude est de 4o14 mtres, et du Mechila, qui s'lance 4.448 mtres au-dessus du niveau de la Mditerrane. Le grand Atlas tunisien est peu prs parallle la cte septentrionale. Il passe par Qbes, 34 degrs de latitude nord, et ne s'est lev que de 4o minutes sur le parallle de Qbes lorsqu'il entre en territoire algrien. Les ctes tunisiennes sont d'ailleurs bordes d'une suite de hauteurs, qui, sous le nom de monts d'Afrique, dessinent un feston continu de Guelma Bizerte. Le bourrelet se prononce de nouveau aux environs de Souse, et descend ds lors droit au sud, non sans subir toutefois la dviation due la conque du golfe de Qbes. Cette chane littorale est assez importante pour que ses diffrentes sections aient reu des noms distincts, parmi lesquels ceux de Felch, d'Ard, de Doura, de djebel Dahar. Ses crtes encadrent la Rgence, suivant un angle droit ayant pour sommet le cap Bon et pour bissectrice le moyen Atlas, qui marie ses contreforts aux ramifications des montagnes de la cte. Le systme orographique de la Tunisie est empreint d'un cachet particulier. Les reliefs y sont essentiellement mamelonns, frangs de pitons ; et cette disposition du terrain correspond une reprsentation graphique bien caractrise : tout profil accuse la forme dite en scie1 ; tout plan, la forme en chapelet. D'autre part, la multitude des cols y rend les communications faciles, et, bien que le pays soit accident, les oprations militaires peuvent s'y conduire presque aussi franchement qu'en pays dcouvert. Le bassin de la Medjerda2 est compris entre le bourrelet de la cte septentrionale et le moyen Atlas. Ce cours d'eau prend ses sources aux environs de SoukAhras3, et coule du sud-ouest au nord-est, suivant une direction gnrale peu prs parallle la chane de l'intrieur. Il dbouche dans la mer Porto-Farino, non loin de l'ancienne Utique. Ses affluents sont : l'oued Soudjeras, l'oued elBoull, l'oued es-Serrat, la Chiliana, dont le confluent est peu de distance de Testoura, et un grand nombre de petits ruisseaux torrentueux. Comme la plupart des rivires d'Afrique, la Medjerda est elle-mme un torrent dont les crues sont terribles. Les eaux, alors charges de dbris de roches et de vgtaux de toute espce, en ralentissent singulirement le cours infrieur. Les alluvions, emportes la cte, dplacent frquemment le lit et crent, l'embouchure, des barres dont la position est galement variable. C'est la Medjerda qui a ensabl les ports d'Utique et de Carthage. A l'ouest de la Medjerda, la rivire la plus importante est l'oued Zan, ou Berber qui prend sa source sur le revers nord du bourrelet mditerranen, prs de Bagga (l'ancienne Vacca), et sert de limite entre l'Algrie et la Rgence.
(l'ancienne Tusca),
A l'est, on remarque l'oued Miliana, que l'on nomme encore Bahir't el-Mournouk. C'est l'ancienne Catada, qui, sortie du moyen Atlas, coule paralllement la Medjerda, et dbouche dans le golfe de Tunis, sous R'ads, l'ancienne Adis, clbre par la victoire de Regulus. La petite presqu'le qui se termine la pointe du cap Bon est arrose, sur chaque versant, par un grand nombre de petits cours d'eau qui descendent droit la
1 En espagnol sierra. Les Arabes donnent le nom de menchr aux chanes de montagnes dont le profil est ainsi dentel. 2 , la rivire des Makes ; c'est l'ancienne Bagrada (Bahr-adhar). 3 Souk-Ahras est l'ancienne Tagaste, ville natale de saint Augustin.
mer. Le plus considrable de tous est celui qui se jette dans la baie de Kelibia (l'ancienne Clvpea). On croit reconnatre dans ce torrent la rivire o faillit se noyer Masinissa poursuivi par Bocchar1. Entre les deux Atlas et le bourrelet de la cte orientale, s'tend la rgion des Cht'out', qui prsente un aspect semblable celui de la rgion des hauts plateaux de l'Algrie. Cinq rivires principales descendent du revers mridional du moyen Allas, coulent de l'ouest l'est, et, formant ventail, ont pour commun rcepteur le chot't' Sidi-el-Heni. Les deux seules qui aient des noms certains sont l'oued Seroud, qui passe prs de Spaylah (l'ancienne Suffetula), et l'oued Fekka, prs de Kasrin. Le S'ah'r tunisien se fait remarquer surtout par son Chot't' el-Kebr (le palus Tritonis des anciens) ; c'est un grand marais qui mesure, de l'est l'ouest, plus de 80 kilomtres de long ; sa largeur, du nord au sud, est au moins de 24 kilomtres. Il est sem de petites les et de files de palmiers, qui servent de poteaux indicateurs. Ces alignements d'arbres sont indispensables aux caravanes qui ont traverser le lac. Sans ces repres, elles risqueraient, chaque pas, d'tre englouties sous des sables mouvants, de s'engouffrer dans les fondrires du vaste abme. Naturellement, les colons tyriens commencrent par remonter la Medjerda, pour en reconnatre tout le bassin. C'est une suite de magnifiques valles qui durent, tout d'abord, les sduire, et ils donnrent aussitt cette contre le nom d'Afrique, manifestant ainsi leur intention bien arrte de s'y tablir demeure2. Cette Afrique proprement dite, qui fut aussi appele, on ne sait trop pourquoi, Zeugitane, et que le bey de Tunis nomme aujourd'hui son quartier d't3, cette Afrique est un pays fertile ; cependant on y rencontre des cantons o le sol, montagneux et coup de rochers, de sables ou de marcages, se refuse toute espce de culture. La rgion des Cht'out', dite aussi Bysacne, du nom de la ville de Bysacium (Begny), et qu'on nomme aujourd'hui le quartier d'hiver de la Rgence, la rgion des flaques, est loin d'tre aussi belle que l'ont dit les anciens. Les parties situes le long des ctes sont en gnral sches et sablonneuses, l mme o les terres sont rputes les meilleures ; l'intrieur du pays ne vaut gure mieux que le rivage. Tout le revers mridional du moyen Atlas est couvert de chnes verts, de trbinthes et de zenboudj (oliviers sauvages) ; cette zone forestire, courant de Zoungar (l'ancienne Zacchara) Haidra, rompt seule la monotonie d'un sol frapp de strilit.
1 Tite-Live, XXIX, XXXII. 2 Afriqh, en langue punique, signifie tablissement, colonie. C'tait le nom mme de
Carthage, la colonie par excellence (Suidas.) Et l'interprtation de Suidas parait plus satisfaisante que l'tymologie de Servius, lequel tire Afrique du grec prcd de l' privatif, ou du latin aprica. Aujourd'hui encore, toute la portion du territoire tunisien qu'arrose la Medjerda est dsigne sous le nom de Friqiah par les indignes, qui conservent ainsi, avec une lgre altration, celui d'Africa propria donn par les Romains. Le nom d'Afrique propre ne s'appliqua point toujours au mme territoire. Sous la domination romaine, la contre ainsi dsigne comprenait la Zeugitane, la Proconsulaire, la Bysacne et la Tripolitaine. 3 Le quartier dt de la Rgence comprend tout le pays situ au-dessus du parallle du golfe de Hammamet. (Voyez sur ces provinces le chapitre II du Livre II.)
Mais d'autres circonstances topographiques rachetaient, aux yeux des Carthaginois, les difficults de mise en culture de la Bysacne. Ce qu'ils admirrent du premier coup d'il, ce fut cette pliade d'les formant, au pourtour de leur nouvelle patrie, comme une ceinture de satellites maritimes. Ces stations taient, en effet, prcieuses pour une marine qui, loin de pouvoir s'aventurer au large, devait toujours, et ncessairement, serrer la cte en cabotant d'escale en escale. De plus, la disposition gnrale en tait trs-heureuse. En premire ligne, le long du littoral tunisien, se rangent le rocher de Tabarque (Ta-Baraka ou Ta-Bahr-ka), la Galite1 et le Galiton2, les Sorelle, les Fratelli, le Chien, Pila, l'le Plane (Korsoura), les Djouamer3, Monastir, les Kouriat4 le groupe des Kerkeney5, Surkenis ou l'le des Frissols, enfin Gerbey, l'ancienne le des Lotophages6 ; En seconde ligne : Pantellerie7, Linosa, le Lampion, Lampedouse8 ; En troisime ligne enfin, le groupe des les Maltaises9, la Sicile, la Sardaigne. Tel tait le magnifique champ maritime ouvert l'ambition des migrs tyriens. Leur cur s'ouvrait d'ailleurs aux plus belles esprances l'aspect des populations indignes, qui leur faisaient un chaleureux accueil10, et qu'ils voyaient, leur grand tonnement, sorties des tnbres de la barbarie. A cette poque, ils en taient tmoins, les premires lueurs de la civilisation venaient de poindre l'horizon de l'Afrique septentrionale. Si l'on y rencontrait encore des peuples l'tat nomade, distribus par tribus et par clans, il s'y trouvait aussi
1 La Galite, dite aussi Galacte, offre un bon mouillage et une aiguade. La cte en est
trs-poissonneuse. Silius Italicus, Punique, XIV. On a trouv la Galite un grand nombre de mdailles carthaginoises. 2 C'est le rocher connu des anciens sous le nom d'insula Pulmaria. 3 Les Djouamer, dites aussi Zimbres, sont les gimures de l'antiquit. On leur donnait le nom d'autels. Virgile, Enide, I. On prtend, ajoute Servius, qu'il y avait l une le qui s'affaissa subitement, et la place de laquelle seraient rests ces rochers, o les prtres de Carthage viennent faire leurs crmonies religieuses ; d'autres les ont appels autels de Neptune. gimure a donn son nom la victoire navale et au dsastre de M. Fabius Buteo (245). Vers la fin de la deuxime guerre punique, Scipion fut pouss vers ces rochers, o, l'anne suivante (203), se brisrent 200 transports de Cn. Octavius. 4 Les Kouriat sont aussi dites Coniglieri, les les des Lapins. 5 Les Kerkeney, alias Kerkina, Kerkeni, Cercina, forment un groupe de quatre les. En 217, le consul Cn. Servilius Geminus leur fit payer une contribution de guerre de 10 talents (environ 58.000 francs). Annibal y fit escale en 195. 6 Gerbey, l'le des Lotophages, tait alors appele Meninx. Elle est situe tout prs du continent, par le travers d'un petit golfe semi-circulaire, dont elle ferme l'entre, ne laissant, de chaque ct, qu'une passe troite et difficile. En 253, les consuls Cn. Servilius Cpio et C. Sempronius Blsus y chapprent un grand dsastre. En 217, au dbut de la deuxime guerre punique, Gerbey fut ravage par la flotte de Cn. Servilius Geminus, forte de 120 voiles. 7 Pantellerie est l'ancienne Cosura. On y a recueilli une grande quantit de fragments puniques. 8 Lampedouse est l'ancienne Lopudasa. Au temps de Scylax, tous les habitants taient Carthaginois. 9 Le groupe des Maltaises comprend : Malte, le Gozzo et le Cumin. Malte, l'ancienne Hyprie, fut occupe par les Phniciens 1500 ans avant Jsus-Christ. Les Grecs les en expulsrent en 736, et les Carthaginois la reprirent ceux-ci en 528. 10 Justin, XVIII, V.
des villes1, qu'habitaient des nations soumises aux lois d'une organisation politique avance, et constitues en Etats monarchiques2. Quelles taient ces populations africaines avec lesquelles les Carthaginois se trouvaient en contact ? Une courte discussion ethnologique n'est point ici hors de propos. On sait que l'espce humaine se partage en plusieurs grands rameaux. Le plus intressant de tous, celui qui semble le prototype de l'espce, est sans contredit le rameau caucasique ou la race blanche. Celle-ci se sous-divise, son tour, en trois branches distinctes, constituant les familles Japhtique (ou indo-europenne), Smitique et Chamitique. Une grande supriorit morale semble avoir acquis au sang indo-europen le droit et l'honneur de reprsenter l'humanit perfectible. On peut, sans courir grande chance d'erreur, admettre que les Libyens se rattachent aux Phniciens par les liens d'une troite parent. Ce sont, en effet, des descendants de Laabim, petit-fils de Cham3, qui, l'aurore des temps historiques, se rpandent sur le sol africain, pendant que leurs germains, fils de Chanaan, fils de Cham, couvrent les rivages de la Syrie. Les races humaines paraissent assujetties des lois de mlanges dont le principe et l'organisme chappent le plus souvent l'analyse, mais qui n'en ont pas moins une ralit incontestable. En particulier, la race blanche a procd plus d'une fois, durant le cours des sicles, la fusion de ses trois lments constitutifs, et l'tude de l'Afrique est surtout intressante en ce qu'elle est toujours la scne des vnements qui amnent d'intimes croisements entre les enfants de Cham, de Sem et de Japhet. Les Chamites de Libye, considrs comme autochtones, ont donc souvent ouvert leurs veines au sang smitique d'Arabie, de Syrie ou d'Asie Mineure ; mais ils y ont surtout laiss couler flots le sang indo-europen ; enfin des courants chamiliques, marchant d'orient en occident, sont venus, par intervalles, rafrachir la sve des Libyens primitifs. Les traditions les plus anciennes mentionnent les invasions chananennes, consquence immdiate des conqutes de Josu (vers 1450 avant Jsus-Christ), puis celle des Arabes sabens, des Amalcites, des habitants de la Palestine. Les Senhadja, les Kelama, les Lamta, les Haouara, les Masmouda, les Laouta, devraient tre considrs comme la descendance des Sabens du Ymen ; les Zenata seraient de la famille des Amalcites ; les Djaloulia, de celle des Philistins. Il convient d'observer, enfin, qu'on trouve au Maroc des Juifs dont l'tablissement en Afrique parat tre de beaucoup antrieur l're chrtienne. Ces populations diverses, mlanges aux Libyens dits autochtones, auraient, suivant les historiens arabes, form la souche des Gtules (Eg-Toula, les enfants du pays). Comme les conqutes de Josu, les exploits de l'Hercule tyrien modifirent profondment les conditions ethnographiques de l'Afrique septentrionale.
1 Virgile, nide, IV. 2 Virgile, nide, I et IV. 3 Les fils de Cham sont : Chus, Mesram, Phuth et Chanaan. Mesram engendra...
Quand Hercule, dit Salluste1, selon les traditions africaines, eut pri en Espagne, son arme, compose de nations diverses, sans chef, en proie des ambitieux qui s'en disputaient le commandement, ne tarda pas se dbander. Une partie, s'tant embarque, passa en Afrique. C'taient des Mdes et des Armniens, qui s'tablirent sur le littoral de la Mditerrane, et des Perses, qui s'enfoncrent plus loin vers l'Ocan... Les Perses, peu peu, se mlrent aux Gtules par des mariages, et comme souvent, ttant le pays, ils taient alls de place en place, eux-mmes se donnrent le nom de Numides. Quant aux Mdes et aux Armniens, ils s'unirent aux Libyens, plus rapprochs de la mer d'Afrique, tandis que les Gtules taient plus au midi, non loin des ardeurs du tropique... Les Libyens corrompirent peu peu leur nom, et, au lieu de Mdes, les appelrent Maures, en langue barbare... La puissance des Perses fut longue se dvelopper... Plus tard, cause de leur multitude, ils se sparrent de leur souche, et s'tendirent, sous le nom de Numides, dans les cantons voisins de Carthage, qui s'appelrent ds lors Numidie. Puis, s'aidant les uns les autres, ils subjugurent par les armes ou par la crainte les peuples limitrophes... En dfinitive, la plage infrieure de l'Afrique tomba, pour la majeure partie, en la possession des Numides, et tous les vaincus n'eurent dsormais d'autre nationalit et d'autre dnomination que celles de leurs matres. Les lments introduits par l'Hercule de Salluste taient, pour la plupart, indoeuropens2 Unis ceux qui les avaient prcds en Afrique, ils formrent une nation puissante, qui ne craignit point de tenir tte l'Egypte3. L'histoire de l'nergique rsistance qu'ils opposrent Ssostris est grave, depuis trente sicles, sur la muraille du temple de Karnak. En rsum, la Libye a pour premiers occupants ou aborignes des fils de Laabim, petit-fils de Cham. Ce peuplement est d'abord modifi par les migrations chananennes et smitiques, qui commencent au temps de Josu, et l'on assiste la formation des nations gtules ; il subit, en second lieu, des altrations plus profondes, apportes par l'invasion des Indo-Europens, compagnons d'Hercule, et l'on voit, la suite des Libyens primitifs, se dessiner les groupes des Numides et des Maures. Ces trois nations occupent nettement le littoral, et les Gtules,
Nous ne faisons que suivre ici l'opinion d'Isidore de Sville, qui admet toutes les consquences de la version de Salluste. 3 La science gyptologique fournit quelques donnes inattendues touchant les populations primitives de la Libye. A l'ouest de l'Egypte, dit M. Alfred Maury (Revue des Deux-Mondes, 1er septembre 1867), se trouvaient des peuples auxquels les peintures donnent des traits qui rappellent ceux des Europens : des yeux ordinairement bleus, des cheveux bruns, blonds et quelquefois roux... Sous Seti Ier, Meremphtah, Ramss II, ces nations libyennes se mesurrent avec les armes des Pharaons. La plus redoutable des attaques qu'ils dirigrent contre l'Egypte eut lieu sous le fils et successeur du grand Ssostris (vers 1150 avant Jsus-Christ). Les textes les comprennent sous le nom gnrique de Tahennou ou Tamehou. Il y aurait lieu d'admettre que les Tamehou appartenaient notre race. Ces peuples d'ailleurs ne sont pas reprsents comme des sauvages sans civilisation et sans culture. Il faut observer ici que le mot Tamehou ou Tahennou de M. Maury doit s'crire Ta-n-ou. Ce n'est pas un nom national, mais un surnom injurieux donn par l'ennemi. Ta-n-ou signifie proprement femelle de peuple, nation infrieure.
relgus au second plan, n'ont plus dsormais pour patrie que l'immensit des solitudes sahariennes. Quelles furent les autres rvolutions ethnographiques de la Libye jusqu' l'heure de la fondation de Carthage ? Il serait difficile d'en crire l'histoire, mais nous savons le nom des habitants du pays, au temps de l'arrive des compagnons d'Elissa. Justin parle des Africains, des Maxitains de cette poque1. Virgile, qui ne parat pas avoir suffisamment tudi la question, cite confusment les Libyens, les Numides, les Massyliens, les Maures, les Gtules2. Il fait d'Iarbas3 un prince glule. Mais nous suivrons de prfrence la version de Justin, corrobore de celle d'Eustathe. Le commentateur dit expressment que cet Iarbas rgnait sur les Nomades et les Maziques4. Ces Maxitains, Maziques ou Massyliens, doivent tre considrs comme les plus anciens habitants de la Libye5. C'est propos de la fondation de Carthage qu'il en est pour la premire fois fait mention dans les textes ; mais la science gyptologique vient de leur restituer une haute antiquit. Parmi les peuples de Libye auxquels on donne improprement le nom gnrique de Tamehou, et que MM. de Roug et Alfred Maury rattachent la famille indoeuropenne, on distingue les Rebu ou Lebu (Libyens) et les Maschuasch ou Masuas, dans lesquels M. Brugsch reconnat les Maxyes d'Hrodote6. Ce peuple mazique, ou plus exactement amazir', tait donc matre de l'Afrique septentrionale au temps du roi Ssostris. Mais il est permis de supposer qu'il en occupait dj le sol durant l'ge anthistorique. Ce qui le prouve, ce sont ces monuments extraordinaires qu'on rencontre en Algrie, principalement dans la province de Constantine, et qui, suivant le docteur Judas et le colonel Carette, prsentent des analogies frappantes avec les dolmens, les menhirs et les cromlechs de la Bretagne7. Il est vraisemblable que, une poque perdue dans la nuit des ges, des Galls, suivant la loi qui dirige du nord au sud les courants ethnologiques, sont descendus de la rgion armoricaine pour se rfugier en Libye. Ces flux indoeuropens, dont l'invasion des Vandales au Ve sicle de notre re est le plus rcent pisode, devaient frquemment se produire, eu un temps o n'existaient ni Gibraltar, ni le dtroit de Messine, ni le canal de Malte ; o, par consquent, les envahisseurs ne rencontraient sous leurs pas aucune solution de continuit. Il est encore un autre tmoignage de la ralit de ces migrations : c'est l'analogie qu'on observe entre la langue tamazir't et l'idiome breton ; entre le costume national des Imazir'en et celui des Armoricains. Enfin l'onomatologie topographique apporte aussi son contingent de preuves. Qu'on jette les yeux sur une carte de la Bretagne ou de l'Irlande, en laissant dans l'ombre tous les noms de lieux qui n'ont pas une physionomie purement
1 Justin, XVIII, VI. 2 Virgile, Enide, IV, passim. 3 Une tribu des Ierbs existe encore en Algrie. On la rencontre sur la plage, route de
Philippeville Bne.
4 Eustathe, Comm., 195. 5 Eustathe, Comm., 187. 6 M. Alfred Maury, De l'Exposition gyptienne. (Revue des Deux-Mondes, livraison du 1er
septembre 1867.) 7 Voyez les modles de ces constructions singulires au muse imprial de SaintGermain. La Socit de climatologie algrienne vient de rcompenser (concours de 1868) les Fouilles des dol-men de Roknia, du gnral Faidherbe, et l'Etude compare des monuments mgalithiques de la Bretagne et de lAlgrie, de l'intendant Galles.
galique. Qu'on la mette en regard d'une carte d'Afrique, galement dbarrasse de toutes dnominations trangres, principalement d'une paisse couche de vocables arabes, et l'on sera frapp du prodigieux nombre d'identits que l'on rencontrera ; et l'on ne pourra compter combien de fois se prsentera, en Afrique, cette prfixe Mak ou Ma, laquelle est, comme on sait, la caractristique des dnominations irlandaises1 En rsum, cet antique peuple amazir, qui, du temps de Ssostris, tait rpandu sur le sol africain, du Nil l'Ocan et du Soudan la Mditerrane ; ce peuple, qui vit encore aujourd'hui, reprsent par nos Kabyles2 et les Touareg du S'ah'r3, tait, il faut le reconnatre, de race indo-europenne, de sang gallique. Pour nous Franais, rien de plus facile que de ramener bien ces enfants de Japhet, sortis de notre sphre d'activit morale. Ces Kabyles sont rellement nos frres, et nous pouvons leur tendre les bras.
1 Mettez, par exemple, en regard les noms de Mak at Snassen (Masinissa) et de MacMahon. 2 C'est pour nous conformer l'usage que nous crivons Kabyle. Le mot k'ebail rendrait mieux la vraie prononciation. Quelques auteurs, adoptant l'orthographe conventionnelle admise par la commission scientifique de l'Algrie, crivent Qabil. 3 La nation tamazir't a presque oubli son nom. Les divers groupes dont elle se compose s'appellent : Kabyles, Chaouia, Chelouh, Beraber, Zenatia, Bn-Mzb, Touareg, etc.
1 Malchus, alias Malcus ou Maleus, ne semble pas tre un nom propre, mais plutt une
violente. Les peuplades ibriennes, brusquement refoules, avaient t conduites a forcer les passages des Pyrnes orientales, et celle des Sicanes, la premire de toutes, tait entre en Gaule. Puis, suivant le littoral mditerranen et descendant toute la pninsule italique, elle tait parvenue passer dans l'Ile de Trinacrie, qui, ds lors, s'tait appele Sicanie, du nom mme des conqurants. Plus tard, vers l'an 1360, les Sicules, peuple de la Circumpadane, furent leur tour heurts par l'invasion gauloise. Arrachs du sol o ils s'taient implants, ils descendirent vers le sud et, de station en station, se rfugirent en Sicanie. Les frquentes ruptions de l'Etna en rendaient alors les ctes orientales absolument dsertes. Ils s'y installrent et, refoulant peu peu la nation des Sicanes, finirent par donner leur nom l'le entire. Du XIe au IXe sicle, la Phnicie se vit matresse de tout le littoral sicilien. Solos, Motya, Palerme, Eryx, taient autant de comptoirs desservant son riche commerce ; mais, impuissante ruiner la concurrence trangre, elle lui abandonna tout le terrain conquis, l'exception des factoreries de la cte occidentale. Cette concurrence tait celle des Grecs, dont les instincts d'expansion n'avaient pas besoin d'tre surexcits, et qui, cdant aux sductions de l'opulente Sicile, en avaient de bonne heure exploit quelques points. Voyant les premiers occupants leur cder assez facilement la place, ils s'y installrent demeure, et couvrirent bientt la cte de leurs nombreux tablissements, parmi lesquels il suffira de citer ceux de Naxos (cr en 736), Syracuse (735), Hybla (735), Leontium, Catane (730), Gla (690), Acr (665), Casmen (645), Himera (639), Slinonte (630), Agrigente (582). Agrigente, colonie de Gla, et Syracuse, fille de Corinthe, devinrent en peu de temps les deux premires cits de l'le. Leur opulence et la magnificence de leurs difices sont demeures clbres dans l'histoire des guerres de Sicile. Ainsi, pendant que les Carthaginois s'tablissaient sur les ctes d'Afrique, les Grecs, s'avanant paralllement leurs rivaux, et dans le mme sens, occupaient le rivage oppos de la Mditerrane. Malchus s'empara tout d'abord des anciennes colonies phniciennes, y organisa l'exportation des huiles et du vin, dont l'Afrique tait alors compltement prive, et fortifia tous les points de l'le qui regardaient Carthage. Cette base d'oprations, d'une dfense et d'un ravitaillement faciles, allait permettre aux conqurants de s'avancer dans l'intrieur, mais ils ne purent jamais le faire que pied pied, et par sries alternatives de succs et de revers. La Sicile est un champ clos o doivent se rsoudre, par la voie des armes, les plus hautes questions politiques du monde occidental. C'est encore Malchus qui donne son pays la Sardaigne (530)1. Mais cette conqute lui cote la majeure partie de l'arme qu'il commande2, et, victime de l'ingratitude de son gouvernement, il ne rentre Carthage que pour y mourir d'une faon misrable. Carthage cependant ne laissa pas chapper la Sardaigne ; elle y fonda Cagliari, Sulchi et d'autres places, destines appuyer ses expditions maritimes dans le bassin de la Mditerrane. L'heureuse situation de cette le permettait aux occupants d'exercer, dans toutes les directions, une active surveillance sur le large, el, d'autre part, l'opulence d'un sol privilgi les
1 Justin, XVIII, VII. 2 Justin, XVIII, VII.
invitait y crer de vastes exploitations. Outre des mines d'argent et des gisements de pierres prcieuses dites sardoines, Carthage y trouvait de magnifiques crales, richesse inestimable une poque o l'Europe et l'Afrique taient encore peu prs sans cultures. Aussi attacha-t-elle toujours un grand prix la Sardaigne. Elle en loignait soigneusement les trangers, et, suivant un droit des gens que Montesquieu trouve avec raison fort trange, elle faisait jeter l'eau les imprudents qui s'approchaient des ctes1. Mais les trois grandes les de Corse, de Sardaigne et de Sicile ne pouvaient pas encore satisfaire tous les besoins d'activit de la ville de Malchus. Il venait d'ailleurs de se passer en Asie des vnements graves, dont le contrecoup se faisait sentir jusque dans l'extrme Occident. Les invasions de Salmanasar (vers l'an 700), des Scythes (634-607), de Nabuchodonosor (586-574), avaient dj troubl le monde oriental, et les conqutes de Cyrus (540) achevaient de le bouleverser. Les populations, vaincues ou intimides, migraient en foule vers l'Italie, la Gaule et l'Espagne, et les routes du commerce depuis longtemps frayes subissaient une dviation violente. Les relations des Grecs n'chapprent point aux consquences de cette perturbation, et l'on vit bientt leurs navires se porter partout o jusque-l les Carthaginois avaient su faire prvaloir le principe du monopole. Sagonte, Ampurias, Roses, venaient de surgir de terre. Marseille elle-mme, dbordant de population, venait d'couler son trop-plein sur les points qui furent plus tard les villes d'Agde, d'Antibes et de Nice. Carthage ne pouvait assister en spectatrice indiffrente ces immenses progrs de la Grce en Occident. Il lui fallait une compensation qui lui permt de conserver, avec l'attitude lonine qu'elle avait prise, cette hgmonie du monde commercial, qui faisait sa fortune. Elle jetait les yeux sur l'Espagne, quand de nouveaux vnements survenus en Asie et en Egypte la dtournrent de ses projets. Cyrus, le fondateur du grand empire des Perses, avait eu pour successeur Cambyse, et l'on vit ce nouveau prince se jeter dans les entreprises les plus folles. Aprs avoir conquis l'Egypte, il prit pour objectif la ville de Carthage ellemme ; mais l'expdition ne put russir, parce que Tyr, mtropole et allie fidle, refusa de mettre sa marine la disposition du roi de Perse. L'insens monarque ne se tint pas pour battu, et tenta de prendre la route de terre. Les sables des a'reug d'Ammon (Syouah) envelopprent, comme on sait, son arme et en engloutirent jusqu'au dernier homme (524). Carthage respira. Cette immense quipe, suivie d'un si complet dsastre, fut pour elle d'un haut enseignement politique. Elle se tint ds lors en garde contre l'ambition dsordonne des rois de Perse, et s'attacha n'entretenir que de bonnes relations avec leur gouvernement. Un seul fait tmoignera de sa prudence. Il vint Carthage, dit Justin2, des ambassadeurs du roi de Perse, Darius, apportant un dcret de ce prince, par lequel il dfendait aux Carthaginois d'immoler des victimes humaines et de se nourrir de chiens3. Il leur ordonnait en outre
1 Strabon. 2 Justin, XIX, I. 3 Aujourd'hui encore, dans les Qs'our du sud de l'Algrie, on rencontre plus d'une famille
cynophage. Les malheureux slg (pl. de slougni) destins assouvir ces apptits tranges vivent en prison dans des silos, o on les engraisse avec des dattes. Ces tristes Qs'ouriens seraient-ils les derniers reprsentants de la race carthaginoise ? Lucain et Ausone disent que les Carthaginois considraient la chair de chien comme la meilleure de toutes les substances alimentaires.
d'enterrer leurs morts, au lieu de les brler, et leur demandait en mme temps des secours contre la Grce, o il allait porter ses armes. Les Carthaginois refusrent le secours, mais se soumirent immdiatement aux autres injonctions, pour ne point paratre dsobir en tout Darius. Dlivre des terreurs que l'entreprise persane avait fait natre, la politique carthaginoise porta de nouveau ses vues sur l'Espagne (516). On ne pouvait mieux choisir le moment pour mener bien une expdition de cette importance, car un homme de gnie tait alors la tte du gouvernement. Nous avons nomm Magon, successeur de Malchus, et le vrai fondateur de la puissance de Carthage1. C'est pendant que l'illustre Magon est la tte des affaires que, pour la premire fois, la Rpublique romaine et la Rpublique carthaginoise rglent leurs relations internationales en un document diplomatique qui nous a t conserv. Pour la premire fois, l'historien les voit en prsence l'une de l'autre, affirmant leur coexistence politique, et stipulant des conditions destines assurer leur scurit rciproque. Matresse de la Corse, de la Sicile et de la Sardaigne, Carthage trouvait dans cet archipel un dispositif d'approches tout naturel, et pouvait, de l, enserrer troitement la pninsule italique, dont les ctes occidentales n'taient plus couvertes. De leur ct, les Romains possdaient, ds cette poque, une marine marchande qui, fouillant le golfe de Tunis, inquitait parfois le commerce de Carthage. Cette situation cra un rapprochement, et les deux Rpubliques signrent leur premier trait (509)2. Voici ce curieux monument historique, dont Polybe nous donne le texte grec3 : Amiti est conclue entre Rome et ses allis, Carthage et ses allis, ces conditions : les Romains et leurs allis ne navigueront point au del du Beau Promontoire (promontorium Hermum, aujourd'hui cap Bon ou Ras-Adder), moins qu'ils n'y soient pousss par la tempte ou la poursuite de quelque ennemi. En ce cas, ils ne pourront acheter que ce qui leur sera ncessaire pour radouber leurs vaisseaux ou faire leurs sacrifices. Ils seront tenus de s'loigner dans le dlai de cinq jours. Les marchands qui se rendront Carthage ne pourront conclure aucune affaire commerciale sans le concours du crieur public et du greffier. Tout ce qui sera vendu en Afrique ou en Sardaigne en prsence de ces deux tmoins sera garanti au vendeur par la foi publique. Les Romains qui viendront dans la partie de la Sicile soumise Carthage y trouveront bonne justice. Les Carthaginois s'engagent respecter les Ardates, les Antiates, les Laurentins, les
1 Justin, XVIII, VII ; XIX, I.
Le grand homme dont il est ici question s'appelait, au dire d'Hrodote, Hannon et non point Magon. Saint Jean Chrysostome l'appelle aussi Hannon (Orat. V, 1.) Cicron parle de ses richesses (Tusculanes, V, XXXII.) Pline (VIII, XXXVI) dit que, le premier, il sut apprivoiser des lions ; qu'il cherchait s'emparer du pouvoir souverain, et avait appris des oiseaux le saluer du titre de roi. Magon, ou mieux Mak'on, n'est pas un nom carthaginois, mais seulement un surnom rappelant de glorieux exploits. Hannon avait t dit Magon, c'est--dire vainqueur des Makes, ou mieux, des Imazir'en. 2 Nous supputons le temps avant l're chrtienne et non partir de la fondation de Rome. Du reste, on passe trs-simplement d'un systme l'autre, l'aide de la formule : C - R = 754 (C dsignant le millsime avant l're chrtienne, et R le temps compt partir de la fondation de Rome). 3 Voyez ce texte dans l'ouvrage de M. A. E. Egger, Latini sermonis vetustiores reliqui select, Paris, 1843, p. 370, appendix. Le trait fut sign sous le consulat de J. Brutus et de L. Collatinus (alias Marcus Horatius), immdiatement aprs l'expulsion des Tarquins de Rome, et vingt-huit ans avant l'irruption des armes de Xerxs en Grce.
Circens, les Terraciniens, enfin tous les peuples latins sujets de Rome ; s'abstenir mme de toute attaque contre les villes non soumises aux Romains, et, s'ils en prenaient quelqu'une, la rendre. Ils promettent de n'lever aucun fort dans le Latium, et, s'ils descendent dans le pays main arme, de n'y pas demeurer la nuit1. Polybe ajoute : Le Beau Promontoire est celui qui borne Carthage au nord. Les Carthaginois ne veulent pas que les Romains poussent au del vers le midi, sur de grands vaisseaux, afin de les empcher sans doute de connatre les campagnes voisines de Bysace et de la petite Syrte, campagnes qu'ils appellent Empories, cause de leur fertilit2. Le texte mme de ce trait est l'expression vivante et de la prpondrance que la Rpublique s'tait acquise en Occident ds la fin du VIe sicle, et de l'art qu'elle savait dployer pour terminer son profit les conflits internationaux. Le principe du monopole est formellement admis en sa faveur ; le commerce romain est banni de toute la rgion Emporitaine, et ces prohibitions ne provoquent de la part de Rome aucun acte de stricte rciprocit. Loin de l : Carthage peut donner un libre essor sa marine, exploiter son aise tout le littoral italiote, sous la seule condition de respecter les allis et de ne point former d'tablissements militaires dans le Latium. Elle s'arroge l des droits exorbitants, et Rome, qui compte peine deux sicles et demi d'existence, se voit force de souscrire ces conditions. Son snat ne songe encore qu'aux intrts de la dfense du territoire ; il s'attache avant tout organiser, autour du domaine national, un bon cordon de garde-ctes, et fait expressment insrer dans l'acte qu'il revt de sa signature le nom des Ardates, des Terraciniens, etc., c'est--dire de toutes les populations qui, de Terracine l'embouchure du Tibre, peuvent couvrir lager romanus. Dou d'un sens politique extraordinaire, le snat mesure exactement les forces de Carthage, et ne se dpartira de son prudent systme que du jour o il entreverra le dclin de cette puissance. Magon que nous surnommons le Grand laissa deux fils, qui, tous deux, dignes hritiers de leur pre, rendirent les plus grands services l'Etat. L'un, Asdrubal, mourut des suites de ses blessures en Sardaigne (489), aprs avoir t onze fois revtu de la dignit de soff'te ; l'autre, Amilcar, conclut avec Xerxs un trait d'alliance offensive contre un ennemi commun. Il y fut stipul que les Carthaginois attaqueraient les Grecs de Sicile, pendant que le roi de Perse envahirait la Grce. Amilcar procda, en consquence, des armements qui ne durrent pas moins de trois ans, et dbarqua Palerme des forces considrables. Il entreprit aussitt le sige d'Himre ; mais vaincu par Glon, tyran de Syracuse, il prit le jour mme de la bataille de Salamine (480). La Grce et la Sicile taient sauves. Le pouvoir sembla pour un temps se perptuer dans la famille de Magon le Grand, et ses descendants poursuivirent avec acharnement cette conqute de la Sicile, dont les Carthaginois ne cessaient de caresser l'ide. L'un d'eux, Annibal Ier, prit Slinonte, rasa Himre, fonda la colonie de Thermes (408), et entreprit le sige d'Agrigente, o il mourut. Cette place importante rsista huit mois aux coups d'Imilcon, qui avait pris le commandement des troupes, la mort de son cousin Annibal. Une grande victoire navale, la chute d'Agrigente et celle de Gla laissrent un instant croire Carthage qu'elle allait devenir matresse de toute la
1 Polybe, III, XXII. 2 Polybe, III, XXIII.
Sicile. Mais elle tait alors au fate de la prosprit, et la Providence avait marqu la limite de ses succs. Un invisible alli des Grecs semblait apost dans la grande le tout exprs pour arrter la fille de Tyr, et crier la civilisation orientale : Tu n'iras pas plus loin ! Cet alli terrible, sombre gardien des destines de l'Europe, c'tait le typhus. Officiers et soldats succombaient en foule ; des armes entires taient dtruites ; Carthage tait dans la stupeur. Imilcon s'avoua vaincu. Il vacua la Sicile, non toutefois sans avoir conclu avec Denys l'Ancien un trait qui consacrait en droit l'tablissement des Carthaginois en Sicile. Outre leurs premires conqutes, ils demeuraient matres du pays des Sicaniens, de Slinonte, d'Agrigente et d'Himre. Camarine et Gla reconnaissaient leur autorit et devenaient tributaires. Leontium, Messine et le reste de file demeuraient indpendants ; enfin Syracuse restait Denys. Les Grecs et les Carthaginois, ces deux peuples si dissemblables, si antipathiques l'un l'autre par leur gnie et leurs murs, paraissaient destins se rencontrer partout. Pendant qu'une lutte acharne dsolait la Sicile, l'ambition des enfants de Baal se heurtait celle de Cyrne, fille de Lacdmone, et la Libye tait le thtre des plus violentes contestations. Le trait qui intervint ultrieurement entre les deux rivales valut Carthage tout le pays entre les Syrtes ; et la cession de ce territoire, qu'habitaient les Lotophages et les Nasamons (Mak'Ammon), favorisa singulirement le commerce intrieur, en assurant le service des caravanes1. Nous rapporterons ce sujet une lgende touchante, qui peint sous les plus vives couleurs le caractre du patriotisme carthaginois. Entre les deux Etats, dit Salluste2, se trouvait une plaine sablonneuse tout unie, o il n'y avait ni fleuve ni montagne qui pt leur servir de limite ; ce qui occasionna entre eux une guerre longue et sanglante. Les armes des deux nations, tour tour battues sur terre et sur mer, s'taient rciproquement affaiblies. Dans cette situation, les deux peuples craignirent de voir bientt un ennemi commun attaquer la fois et vainqueurs et vaincus, galement puiss. Ils convinrent d'une trve, et dcidrent que de chaque ville on ferait partir deux dputs ; que le lieu o les quatre commissaires se rencontreraient serait la limite des deux tats. Carthage dlgua cet effet deux frres, nomms Philnes, qui firent la plus grande diligence. Les dputs de Cyrne allrent plus lentement, soit par ngligence, soit qu'ils eussent t contraris par le temps... Les Cyrnens, se voyant un peu en arrire, et craignant d'tre punis, leur retour, du tort que leur retard va causer leur pays, accusent les Carthaginois d'tre partis avant l'heure, et font natre mille difficults. Ils sont dcids tous les sacrifices plutt que de souscrire une dlimitation aussi dsavantageuse. Les Carthaginois proposent une transaction fort quitable... Mais les Cyrnens donnent leurs concurrents le choix ou d'tre enterrs vifs dans le lieu dont ils veulent faire la frontire de Carthage, ou de les laisser eux-mmes, et aux mmes conditions, atteindre le point qu'ils convoitent. Les Philnes n'hsitrent point... Heureux de faire la Rpublique le sacrifice de leur vie, ils furent enterrs tout vivants...
1 Les Lotophages et les Nasamons rendaient aux Carthaginois les mmes services que les Arabes Nabathens aux gens de Tyr. Les Nasamons surtout taient d'intrpides s'oaouga (conducteurs de chameaux). 2 Guerre de Jugurtha.
Le souvenir des Philnes et de leur noble dvouement a survcu, dit ValreMaxime1, la ruine de leur patrie. Ils ont conquis une glorieuse spulture, et leurs os ont marqu la limite de l'empire carthaginois. En effet, les autels des Philnes (ar Philenorum, ) servirent longtemps de borne au territoire de Carthage. On croit avoir retrouv, un peu l'ouest de Muktar2, les ruines de ces monuments funraires, qui n'existaient dj plus au temps de Strabon3. Ce n'est pas seulement vers la Cyrnaque et l'Egypte que Carthage tendait sa puissance ; elle voulait asseoir aussi sa domination sur l'Afrique occidentale, ou, tout au moins, y faire prvaloir son influence. Mais la nature mme des hommes et des choses lui cra, dans cette rgion, plus d'un obstacle imprvu. Ce fut d'abord le soffte Malchus, qui dirigea les oprations de guerre contre des indignes4, qu'un gnie guerrier rendait indomptables. A peine soumis, ils se rvoltaient et reprenaient une lutte que leurs adversaires croyaient termine. Leur contenance nergique inquitait singulirement Carthage, au point de paralyser une partie de ses forces, comme il advint au temps de Darius5. Magon le Grand recula bien les frontires du territoire punique6 ; mais ses fils, moins heureux que lui, ne purent soustraire l'Etat l'humiliante obligation de payer les redevances stipules pour l'occupation du sol de Carthage7. C'est aux petits-fils de Magon qu'chut la gloire de pacifier l'Afrique. Aprs une longue suite d'expditions, qui ne dura pas moins de soixante et dix ans (479409), les indignes renoncrent la perception de tout impt8. Ds lors, la Rpublique a conquis son indpendance. Elle a battu partout les Imazir'en et les Maures, et son hgmonie prvaut sur toute la rgion comprise entre le Nil et l'Ocan. C'est cette poque de splendeur9 (490-440) qu'il convient de rapporter un remarquable pisode des annales de Carthage, celui des priples excuts par Hannon et Imilcon, fils d'Amilcar et petits-fils de Magon le Grand. Le priple d'Hannon10, ordonn par le snat de Carthage, lut entrepris dans un double but : il offrait d'abord un moyen simple de dbarrasser la Bysacne de son trop-plein de population ; c'tait, en outre, un voyage scientifique. Les
1 Valre-Maxime, V, VI, 4. 2 Voyez la dissertation de M. C. Mller (t. I de la collection des Petits Gographes grecs)
: Stadiasmus maris Magni. 3 Strabon prend l' (turris Euphrantas, aujourd'hui Kasr) pour limite orientale de l'empire carthaginois. 4 Justin, XVIII, VII. 5 Justin, XIX, I. 6 Justin, XVIII, VII. 7 Justin, XIX, I. 8 Justin, XIX, II. 9 Pline, V, I ; II, LXVII. 10 Voyez, sur le priple d'Hannon : Hrodote, IV, CXCV et CXCVI ; Scylax, passim ; Pline, II, LXVII, et V, I ; Pomponius Mela, III, IX ; Arrien, Ind., XLIII, II ; Bochart, Gogr. sacre, t. I, p. 33 ; Campomanes, Antiquidad maritima de Cartago ; Dodwell, Dissertatio prima in Geogr. min., t. I ; Bougainville, Mmoire sur les dcouvertes d'Hannon ; Gosselin, Recherches sur la gographie des anciens, t. I ; Rennel, Geography of Herodotus ; Heeren, Ides sur la politique et le commerce des peuples de l'antiquit, t. IV ; C. Mller, dition des Petits Gographes grecs, t. I.
Carthaginois, dit le texte mme du rcit de l'expdition1, rsolurent qu'Hannon naviguerait au del des Colonnes, et qu'il fonderait des colonies de LibyPhniciens. Il partit, emmenant soixante vaisseaux, un grand nombre d'hommes et de femmes, environ trente mille, des provisions et tout le matriel ncessaire... Ces migrations en masse, ces transportations de populations entires, taient dans les habitudes des Phniciens et des Carthaginois. Tyr avait jet sur le sol de Carthage les lments sociaux qui l'agitaient, et Carthage, son tour, rafrachissait sa sve en replantant au loin des rejetons qui menaaient de la dvorer. Les Liby-Phniciens taient nombreux ; ils avaient un esprit militaire prononc, et tenaient en grande haine les Carthaginois, qui les crasaient d'impts. Le gouvernement craignit qu'ils ne fissent cause commune avec les Libyens, dont la soumission dfinitive tait encore problmatique, et, sans scrupules, il dtourna la tempte vers des plages lointaines. Hannon avait l'ordre de dposer les colons sur les ctes de l'Ocan, de les y installer demeure, en restaurant cet effet tous les tablissements crs par les Phniciens, du XIIe au IXe sicle avant l're chrtienne. Les migrants trouvrent encore des vestiges de cette antique occupation, qu'on leur avait signale. Les palmiers et la vigne qu'ils rencontrrent attestaient bien un long sjour de navigateurs venus de l'Orient2 Quant au temple de Lixos, qu'on leur disait l'an de celui de Gads3, et toutes ces villes florissantes qui jadis garnissaient la cte, ce n'taient plus que des ruines4. La civilisation orientale n'avait pas su sduire les populations de l'Afrique, ni modifier leurs instincts sauvages. Elle tait compltement efface. Quand il eut parachev la cration des colonies carthaginoises, Hannon tint remplir sa mission scientifique. Il explora les ctes occidentales du continent, pour obtenir des donnes gographiques sur cette rgion, alors inconnue, du globe, et ouvrir, s'il tait possible, son pays de nouveaux dbouchs commerciaux. A quelle latitude Hannon osa-t-il descendre ? Du temps d'Hrodote, dit Heeren, les Carthaginois avaient tabli une navigation rgulire jusqu' la cte d'Or, dont le chemin n'a pu tre fray que par le priple. M. Charles Mller5 ne conduit les Carthaginois que sur la cte de Sierra-Leone ; d'autres commentateurs, plus timides, ne veulent pas qu'Hannon ait dpass le Sngal. A notre sens, chacun est rest jusqu'ici au-dessous de la vrit, et nous pensons qu'Hannon est all jusqu' l'quateur. Ce qui tendrait le prouver, c'est le fait des gorilles donns par Hannon luimme au muse de Carthage. Nous approchmes, dit le texte du Priple, d'un
1 Une inscription commmorative, place dans l'un des temples de Carthage, en rappelait les faits principaux. Cette inscription tait sans doute en langue punique. Nous n'en avons que la traduction, due quelque voyageur grec qui visita le temple. 2 Pline, V, I, 13. La vigne ne croit pas naturellement en Afrique ; elle a d y tre importe par l'Hercule phnicien, comme elle le fut de nouveau par les Portugais du XVe sicle. 3 Pline, XIX, XXII. 4 Strabon, XVII. 5 Voyez les excellentes notes de M. C Mller dans l'dition des Petits Gographes grecs, t. I.
golfe appel la Corne du Sud. Dans l'angle de ce golfe, il y avait une le pareille l'autre dont nous avons parl, laquelle contenait un lac. Celui-ci renfermait son tour une autre le habite par des hommes sauvages ; mais la plupart de ces tres taient des femmes au corps velu, que nos interprtes appelaient gorilles1. Nous ne pmes attraper les hommes ; ils s'enfuirent dans les montagnes, et se dfendirent avec des pierres. Quant aux femmes, nous en prmes trois, qui mordirent ou gratignrent leurs conducteurs, et ne voulurent pas les suivre. Nous les tumes pour en avoir la peau, que nous rapportmes Carthage2. Le gorille, qui fut vraisemblablement le motif des fables les plus tranges de l'antiquit3, est un norme singe d'une force musculaire au moins gale celle du lion. Ce froce omnivore est, comme l'lphant et l'hippopotame, l'un des derniers reprsentants de ces crations palontologiques, aux proportions gigantesques, qui peuplaient le globe durant la priode anthistorique4. D'intrpides voyageurs ont, tout rcemment, retrouv le gorille5. Or o voit-on aujourd'hui ce quadrumane gant ? Au Gabon. On sait d'ailleurs que la faune d'une rgion terrestre ne se modifie que sous la main de l'homme, ou l'influence de quelque grande rvolution gologique. Le continent africain ne semble pas avoir t le thtre de bouleversements rcents, et les ngres se gardent bien de traquer le gorille. On peut en induire que ce grand singe n'a point chang de latitude, et qu'au temps du priple il habitait, comme aujourd'hui, le Gabon. Hannon ne se serait donc pas arrt aux les Sherboro, comme le veut M. Mller, et l'on peut admettre qu'il est all jusqu' la zone quatoriale. Quoi qu'il en soit, au moment mme o l'illustre navigateur doublait le cap Spartel, d'autres voiles carthaginoises couvraient le dtroit de Gibraltar et rangeaient les ctes occidentales de l'Espagne. C'tait une seconde expdition, confie par le snat un autre fils d'Amilcar6. Jusqu'au dtroit, Imilcon avait navigu de conserve avec son frre. L il se spara de lui, et alla dposer des Liby-Phniciens dans les Algarves, depuis l'embouchure de la Guadiana jusqu'au cap Saint-Vincent. Cette mission politique tait, comme celle d'Hannon, double d'instructions affrentes un voyage de dcouvertes. Les navires d'Imilcon mouillrent les ctes d'Espagne et de France, les les Britanniques et peut-tre le Jutland mridional7. La relation de cette longue navigation ctire, qui n'est point venue jusqu' nous, semble avoir inspir le pome gographique d'Avienus8. Un passage de lOra maritima dtermine nettement la limite extrme des reconnaissances faites par Imilcon : On met deux jours, y est-il dit, pour aller en bateau des les strymnides l'le Sacre, comme on l'appelait jadis, et qui sert de demeure au peuple des Hiberniens. L'le
1 Les ngres appellent encore le gorille tooralla. n'est peut-tre que le mot
dfigur. 2 Pline, VI, XXXVI. 3 En gnral les femelles des espces quadrumanes sont plus faciles prendre que les mles. Comme les compagnons d'Hannon n'avaient pu saisir que des guenons, les commentateurs du temps arrivrent, sans trop d'efforts d'imagination, au conte de la fcondation spontane des gorgones. Pomponius Mela, III, IX. 4 Voyez les fragments ostologiques runis au muse imprial de Saint-Germain. 5 Lisez principalement les mouvantes descriptions de M. Du Chaillu. 6 Pline, II, LXVII. 7 Voyez ce sujet Mueller, Dissertation sur les cornes d'or de Tondern, Copenhague, 1805. 8 Scylax mentionne aussi les comptoirs carthaginois situs en Europe au del du dtroit.
des Albions se trouve ct. On ne saurait s'y mprendre : le sinus strymnicus, c'est le canal Saint-Georges ; les les strymnides, ce sont les Sorlingues. Telles taient les grandes entreprises de Carthage, au Ve sicle avant notre re. La Rpublique suivait, dans le cours de ces conqutes, une politique fort sage, et montrait une modration base sur la convenance de ne pas occuper plus de territoire qu'elle n'en pouvait garder d'une manire facile et sre. Dans cet ordre d'ides, elle faisait peu de cas des continents, dont elle ne prenait, et l, que quelques points. En Libye, elle restreignit son domaine l'Afrique propre, et n'eut jamais que des comptoirs fortifis sur le reste des ctes occidentale et septentrionale de la terre africaine. De mme, en Espagne, elle ne cra d'abord que des tablissements commerciaux, et ce ne fut qu'au temps des guerres puniques qu'elle en vint mditer la conqute du pays. Carthage semblait avoir conscience de son peu de succs dans l'art de gouverner les peuples, et comprendre qu'une mtropole ne peut, mme l'aide d'une marine puissante, maintenir dans le devoir des continents qui, se suffisant eux-mmes, ferment leurs ports ou les laissent tranquillement bloquer1. En revanche, la Rpublique tenait beaucoup la possession des les, la plus avantageuse de toutes pour un peuple navigateur. Outre la Sicile, la Sardaigne et la Corse, elle colonisa de bonne heure Lipari, Malte, dont elle fit le sige de ses grands tablissements industriels ; les Kerkeney, dont l'une devait un jour donner asile au grand Annibal ; les Canaries, les les du Cap-Vert, peut-tre l'archipel des Aores, dernier vestige de cette Atlantide, o, suivant Platon, les descendants de Neptune rgnrent durant neuf mille ans. De ces les des Aores et du Cap-Vert, sommets suprieurs d'un continent sans doute englouti lors du soulvement des Pyrnes et de la rupture qui donna naissance au dtroit de Gibraltar ; de ces les la distance aux Antilles n'est pas considrable, et quelques esprits srieux ont hasard l'hypothse de la dcouverte de l'Amrique par les Carthaginois. On prtend mme avoir trouv des dbris puniques dans une fort des environs de Boston2. Mais il est sans doute tmraire de porter aussi loin les limites de Carthage, et de se laisser aller des affirmations que n'autorise pas l'tat actuel de la science. On peut encore, sans sortir du champ des certitudes historiques, proclamer hautement que, au temps de sa splendeur, l'empire carthaginois avait des proportions et une puissance suprieures celles de nos plus grands Etats modernes. Les Grecs de Cyrne contenus, l'Egypte menace et Thbes presque dtruite, l'intrieur de l'Afrique parcouru, l'Espagne et la Gaule tournes, le Sngal reconnu, les Canaries dcouvertes, l'Amrique peut-tre pressentie, et annonce Christophe Colomb par cette statue de l'le de Madre qui, du bras tendu, montrait l'occident : voil ce que fit l'humble colonie dpose par Tyr au pied du Beau Promontoire3.
1 C'est ce que devait prouver plus tard la guerre de l'indpendance des tats-Unis d'Amrique. 2 Cantu, Histoire universelle. 3 M. Duruy, Histoire romaine, t. I. p. 344-345.
1 Mmorial de Sainte-Hlne (6 novembre 1815). Le projet de descente en Angleterre, si mrement tudi par l'empereur Napolon, et qu'on peut qualifier d'entreprise
inutiles dans une aussi petite entreprise, et si Carthage et pu en runir autant, on en et vu bien davantage dans l'expdition d'Annibal, qui tait d'une bien autre importance, et qui pourtant n'avait pas au del de 40 50.000 hommes. Ces forces de terre et de mer taient places sous le commandement du soff'te Imilcon. L'habile gnral recouvre bientt Motya, prend Messine, Catane, et marche sur Syracuse, dont il forme le sige (396-395). Mais la dfense de la place est solidement organise, et l'arme assaillante doit cder aux efforts d'une intangible arme de secours. C'est l'pouvantable typhus qui revient encore la charge. Les forces carthaginoises, dj fort dcimes, sont cette fois ananties. Mais Carthage veille au salut de son empire. Elle refait vite son arme de Sicile, et Magon, qui la commande, obtient quelques succs, aboutissant un nouveau trait consenti par Denys (395). La signature du tyran de Syracuse n'a malheureusement point de valeur, et ne saurait tre un gage de conventions durables. Effectivement, Denys l'Ancien reprend brusquement les hostilits, et, vainqueur Cabala (383), il dclare qu'il ne posera les armes qu'aprs que les Carthaginois auront vacu toute la Sicile. Magon avait pri Cabala. Son fils, qui se nommait aussi Magon, rpara les dsastres de cette journe, reprit toutes les places perdues, et sut contenir Denys dans les limites prvues par les traits de 404 et de 395. Enfin la mort du tyran, survenue en 368, dlivra Carthage de ses plus srieuses inquitudes. La guerre qui, depuis trente ans, dsolait la Sicile tait reste sans rsultats pour chacun des adversaires en prsence. Aucun des deux ne se croyait encore assez fort pour renverser l'autre, et cette situation les ramena au statu quo de 404. Les limites prcdemment admises furent de nouveau poses entre les territoires de Carthage et de Syracuse. Cependant une toile brillante montait l'horizon du monde politique : l'astre de Rome grandissait de jour en jour, et les yeux de Carthage en taient dsagrablement blouis. Celle-ci crut urgent de couper court aux prtentions d'une jeune Rpublique dont l'esprit de conqute venait de se rvler. Les deux futures rivales entrrent en confrence, et un nouveau trait intervint entre elles (347). Voici les dispositions principales de cet acte important, dont Polybe1 nous a conserv le texte : Il y aura amiti entre les Romains et les allis des Romains, d'une part, et le peuple des Carthaginois, des Tyriens, des Itykens (gens d'Utique), et les allis de ceux-ci, d'autre part. Au del du Beau Promontoire, de Mastia, de Tarseion, les Romains ne pourront faire ni pillage, ni commerce, ni crer d'tablissements.
colossale, ne comportait cependant qu'un effectif de 132.000 hommes et 15.000 chevaux. 1 Polybe, III, XXIV. (Voyez le texte grec dans l'ouvrage de M. Egger : Latini sermonis vetustiores reliqui select, appendix, p. 370-371.) Suivant P. Orose, ce deuxime trait aurait t consenti l'an 402 de Rome, soit 352 avant Jsus-Christ. C'est la date qu'adoptent MM. Dureau de la Malle et d'Avezac. M. Egger (loco cit., p. 370) propose 346, et M. Duruy, 347. Nous nous rallions nettement cette dernire opinion, incontestablement plausible. En effet, le trait dont il est ici question est celui que TiteLive (VII, XXVII) et Diodore (XVI, LXXIX) rapportent l'an de Rome 407, sous le consulat de Valerius Corvus et de M. Popilius Lnas. Or 754 - 407 = 347.
Si les Carthaginois prennent quelque ville du Latium indpendante des Romains, ils garderont le butin et les prisonniers, mais rendront la ville. Si des Carthaginois font prisonniers des gens qui ont des traits de paix avec les Romains, sans tre nanmoins leurs sujets, ils n'auront point le droit de les conduire dans les ports romains : s'il en est introduit quelqu'un, tout Romain peut le prendre et le rendre la libert. La mme obligation sera impose aux Romains. Si dans un pays soumis Carthage un Romain fait de l'eau ou prend des provisions, ce ravitaillement ne pourra lui servir rien entreprendre contre ceux qui ont paix et amiti avec les Carthaginois. Les Carthaginois seront soumis aux mmes lois. En cas d'infraction ces stipulations expresses, on ne se fera pas justice soi-mme, et les nationaux seront responsables du dommage. En Sardaigne et en Afrique, nul Romain ne pourra commercer, ni former d'tablissement, sinon pour prendre des provisions ou radouber son vaisseau. Si la tempte l'y porte, il en repartira dans les cinq jours. Dans la Sicile soumise aux Carthaginois et Carthage, il fera et agira comme il appartient tout citoyen. Le Carthaginois, de son ct, fera de mme Rome. Les clauses de ce trait montrent bien la jalouse Carthage en garde contre le gnie de Rome, ambitieux et envahissant. Les principes qu'elle parvient faire prvaloir, lors de celte rvision du code international, comportent, l'gard de sa rivale, des mesures encore plus restrictives que celles qui avaient t prvues en l'acte prcit de l'an 509. Alors, il n'tait question que du Beau Promontoire. C'tait l'unique limite au del de laquelle l'accs de l'Afrique tait interdit aux Romains. En 347, il est encore d'autres bornes. Les points de Mastia et de Tarseion1 sont expressment mentionns, et la prohibition s'tend vers l'occident. Depuis cent cinquante ans et plus, il tait dfendu Rome de commercer en Sardaigne et d'exploiter la Mditerrane au del du canal de Malte. Une nouvelle zone maritime va encore lui tre interdite ; une ligne fictive est tendue, comme une estacade, de l'embouchure du Ghelef (Gheliff) Carthagne, et, l'ouest de cette ligne douanire, les eaux, comme si elles taient purement carthaginoises, ne pourront plus tre pratiques par les Romains. Leur pavillon ne sera plus tolr que sur la cte septentrionale d'Afrique, entre Mostaganem et Tunis, et les changes ne se feront que dans des comptoirs carthaginois. Telles taient les thories conomiques qui servaient alors rglementer le march du monde occidental. Rome, simple puissance de second ordre, doit en subir toutes les applications, mais il est facile de prvoir que de telles servitudes commerciales feront natre, tt ou tard, un long et terrible conflit. Aprs la mort de Denys l'Ancien, Syracuse fut violemment agite par les excs de Denys le Jeune, et, la faveur de ces troubles, Carthage, toujours ardente en ses convoitises, put jeter en Sicile un corps de 60.000 hommes, command par Magon (352). Aussitt les partis qui dchiraient la ville demandrent aide et assistance, l'un au tyran de Leontium, l'autre la Rpublique de Corinthe. La mtropole entendit la voix des patriotes, et leur envoya sans retard Timolon pour organiser et diriger leur dfense nationale.
1 Mastia, probablement Murustagu (Mostaganem). Tarseion, dnomination gnrique de tous les ports de la cte mridionale d'Espagne, l'ouest de Carthagne.
Le Grec Timolon, l'un des plus habiles gnraux du temps, ayant pris pied en Sicile, l'insu des Carthaginois, commena par craser l'arme lontine, et s'empara d'une partie de Syracuse. La situation de cette ville tait alors singulire. Icetas, tyran de Leontium, tenait la ville proprement dite ; Denys tait matre de la citadelle, et les Carthaginois gardaient le port, qu'Icetas leur avait livr. La dsertion des mercenaires grecs de Magon fit bientt tomber toute la ville aux mains de Timolon, et le gnral carthaginois dut se rembarquer prcipitamment. Mais la Rpublique n'abandonnait pas ainsi des projets conus de longue date et mrement labors. Les snateurs s'assemblent en conseil de guerre, condamnent au supplice de la croix le timide Magon, et dirigent sur Lilybe un nouveau corps de 70.000 hommes. Cette arme, sous les ordres d'Amilcar et d'Annibal, est malheureusement battue par Timolon, qui dfend la ligne de la Crimise (340), et Carthage n'a plus qu' demander la paix. Timolon, qui signe le trait (338), emporte Corinthe la gloire d'avoir vaincu la fille de Tyr. En ce moment la situation de la Rpublique tait peu brillante. Un nouvel orage, qui se formait en Orient, menaait de fondre sur elle, et dj le gouvernement tremblait des premiers accs de cette fivre qui l'avait saisi lors des grands bouleversements politiques dus aux invasions de Salmanasar, de Nabuchodonosor, des Scythes, de Cyrus, de Cambyse, de Darius. Cette fois, ce n'tait plus un conqurant asiatique qui agitait ainsi le monde, c'tait un Grec. C'tait Alexandre, qui, aprs avoir ruin Tyr, se proposait d'craser Carthage. Cet homme extraordinaire, qui venait de remuer si profondment le monde de la vieille Asie, voulait aussi changer les destines de l'Occident1. Syracuse pouvaitelle rver un alli plus puissant que ce fondateur de grands empires ? Non sans doute, et les angoisses de Carthage taient trs-lgitimes. Par bonheur, la foudre, prte tomber, s'teignit subitement Babylone ; et la Rpublique oublia ses terreurs. Cependant ses inquitudes renaissaient aux tranges vnements qui venaient d'avoir pour scne la ville mme de Syracuse. Un chapp de lupanar, Agathocle, tait arriv au pouvoir, grce la faveur du soff'te Amilcar (319). Mais le gouvernement carthaginois avait nergiquement dsavou le soff'te et refus de reconnatre la souverainet de sa crature. Les relations diplomatiques furent bientt interrompues entre Carthage et Syracuse, et les hostilits suivirent. Battu prs d'Himre par Amilcar, fils de Giscon, assig dans sa capitale et rduit aux plus dures extrmits, le clbre Agathocle conut le projet inou d'oprer une descente en Afrique (310) : trait de gnie politique et militaire, qui glaa ses ennemis d'pouvante et lui valut les louanges de toute l'antiquit. Le grand Annibal avait sans doute prsent l'esprit le souvenir de ce Grec, lorsque, un sicle plus tard, il allait oprer en Italie la plus violente des diversions. Le clbre aventurier, bloqu dans Syracuse, coupe la ligne d'embossage et s'chappe avec une flotte de 60 voiles. L'escadre carthaginoise lui donne inutilement la chasse ; il la gagne au vent. Ses troupes de dbarquement touchent au cap Bon, sur la cte orientale du golfe de Tunis (3og). L ce chef intrpide brle ses vaisseaux. C'tait imposer la victoire tous ceux qui suivaient sa fortune, et l'vnement rcompensa l'audace. A peine dbarqu, Agathocle
1 Arrien, Exp. Alex., VII, I. Tite-Live, VIII, XVII et XIX.
obtient d'incroyables succs. Il prend Megalopolis, Neapolis, Adrumte, Thapsus, Utique, Hippo-Diarrhyte, en tout plus de deux cents villes. Il gagne sa cause les allis et les sujets de Carthage, culbute les armes d'Hannon et de Bomilcar, et vient camper sous Tunis. Carthage court les plus srieux dangers. Durant quatre ans, Agathocle et ses deux fils, Hraclite et Archagathe, parcourent en tous sens et ravagent le territoire carthaginois, et, pendant ce temps, Antandros, frre d'Agathocle, commande la place de Syracuse, devant laquelle il tient en respect les assigeants. L'empire carthaginois, sur le point de prir, ne dut alors son salut qu'au bon tat de ses finances. Trois grandes armes furent leves simultanment, pour oprer sur le littoral, l'intrieur et dans le sud. Ds lors, les forces des Siciliens se divisrent, Carthage fut dbloque, et les Africains, frapps du spectacle imposant de tant de corps de troupes tenant la fois la campagne, se prirent regretter d'avoir embrass le parti d'Agathocle. L'aventurier grec se sentit perdu. Il abandonna son arme, s'enfuit Syracuse, et son tonnante expdition eut pour dnouement le supplice de ses deux fils (306). L'anne suivante, un trait, intervenu entre Agathocle et les Carthaginois, rtablit les possessions des deux parties belligrantes en l'tat o elles se trouvaient avant la guerre, et la paix se continua jusqu' la mort d'Agathocle, qui arriva en 289. Quelle avait t l'attitude de Rome pendant cette guerre d'Agathocle, qui avait mis Carthage deux doigts de sa perte ? On ne saurait la prciser. Un trait, qui malheureusement ne nous est point parvenu, tait conclu entre les deux Rpubliques, au moment mme (306) o la guerre d'Afrique allait finir1. Mais quelles pouvaient en tre les clauses ? Elles taient sans doute empreintes d'un grand esprit de conciliation de la part de Carthage. L'affaiblissement de cette puissance, la ncessit o elle se trouvait alors de contracter des alliances durables, les articles mmes du quatrime trait, conclu vingt-neuf ans plus tard, tout permet de le supposer. Alexandre le Grand n'tait plus, mais l'un de ses successeurs et cousins rvait son tour la conqute de l'Occident : c'tait Pyrrhus. Infatigable aventurier, aimant la guerre pour la guerre, cet intrpide Epirote avait dj deux fois perdu et regagn son royaume, envahi et abandonn la Macdoine. Las de guerroyer en Grce, il venait de jeter en Italie une petite arme de 25.000 hommes, avec vingt lphants (277). C'est cette date qu'il faut rapporter le quatrime trait conclu par les deux Rpubliques, romaine et carthaginoise. Le dernier trait qu'elles signrent, dit Polybe2, remonte l'poque o Pyrrhus descendit en Italie, quelque temps avant la guerre de Sicile. Dans cet acte, toutes les clauses antrieures sont respectes. On y ajoute seulement quelques conditions nouvelles. Si l'une ou l'autre Rpublique (y est-il dit) fait par crit alliance avec Pyrrhus, elle devra stipuler que les deux puissances contractantes auront le droit de se prter mutuellement secours, en cas d'invasion trangre. Les Carthaginois fourniront la flotte et les transports, mais la solde sera paye par chaque Rpublique ses soldats. Les Carthaginois prteront assistance aux Romains, mme sur mer, s'il est utile. Les quipages ne seront pas contraints de quitter leurs bords contre leur gr.
Ainsi donc, alarme des progrs de Pyrrhus menaant ses possessions siciliennes, Carthage rvise ses anciens traits avec Rome, et les fait suivre d'un article additionnel, comportant une alliance offensive et dfensive ; clause imprudente, qui donnait implicitement Rome acte de son importance politique dans le monde occidental. Ds que l'arme molosse eut pris pied en Italie, Carthage, fidle ses engagements, envoya au secours de Rome une flotte de 130 voiles, commande par Magon. Mais le snat romain, craignant sans doute qu'elle ne profitt de l'occasion pour prendre pied en Italie, la remercia de ses offres de service. La Rpublique, dit-il firement, n'entreprend d'autres guerres que celles qu'elle peut soutenir avec ses propres forces1 ; rponse arrogante, dont le ton dnote bien la position que Rome entendait dj prendre et garder l'gard de Carthage. On connat l'histoire de Pyrrhus. Aprs avoir fait trembler l'Italie, il envahit la Sicile et en fit rapidement la conqute. Les Carthaginois n'y eurent bientt plus que la seule place de Lilybe, et encore fut-elle assige. Heureusement pour eux, le roi soldat, aussi inconstant que brave, quitta la Sicile, comme il avait abandonn l'Italie. Mais sa politique frivole n'enlevait rien sa clairvoyance : il prdit que la civilisation carthaginoise viendrait, comme celle de la Grce, expirer aux pieds de la civilisation romaine. Oh ! disait-il, en quittant la Sicile, le beau champ de bataille que nous laissons aux Carthaginois et aux Romains !2 En effet, la lutte y tait imminente. Rome, dit Polybe3, voyait les Carthaginois rgner en matres sur une grande partie de l'Afrique, de l'Espagne ; disposer de toutes les les rpandues dans les mers de Sardaigne et de Tyrrhnie. Elle craignait que. une fois la Sicile en leur pouvoir, ils ne devinssent de redoutables voisins, qui tiendraient Rome cerne de toutes parts, et menaceraient l'Italie entire. Durant cette priode d'un sicle et demi, remplie par les luttes de Carthage et de Syracuse, l'Afrique ne demeura point spectatrice impassible des vnements. Loin de l : la Rpublique n'tait pas toujours heureuse en Sicile, et chaque chec subi par elle correspondait une insurrection partielle ou totale des populations thimazir'in. Au moment o le typhus dtruit l'arme victorieuse de Magon, la Bysacne souleve (395) se prcipite en armes jusque sous les murs de Byrsa, et la ville ne doit son salut qu' la famine qui disperse les rebelles. Aprs le dsastre de Cabala (383), une cruelle pidmie dsole le territoire de Carthage ; les Libyens en profitent aussitt pour tenter une leve de boucliers, et c'est grand'peine que le gouvernement les fait rentrer dans le devoir. Enfin, lorsque Agathocle opre sa descente en Afrique (309), les sujets et les allis de Carthage s'empressent l'envi de grossir les bandes des envahisseurs siciliens. Ces dispositions constantes des populations du continent africain permettent de juger la politique intrieure de cette Rpublique avide, qui ne sut jamais se faire aimer de ses sujets. Des vexations de toute espce entretenaient la haine des indignes, et, en toute occasion, au moindre signal, le drapeau de l'indpendance flottait sur toutes les cimes de l'Atlas.
Les guerres de Sicile, dont nous venons de rsumer l'histoire, offrirent d'ailleurs la Rpublique l'avantage d'apporter une utile diversion aux fermentations intrieures. Comme sa turbulente mtropole, Carthage tait sans cesse dchire par des partis violents ; une pre dmocratie y battait rgulirement en brche une aristocratie jalouse de ses privilges, et cet ardent antagonisme ne s'teignait parfois qu'au souffle d'un commun sentiment de haine. Le fantme de la monarchie absolue, toujours prsent au cur des Carthaginois, savait seul apaiser leurs fureurs. Etranges inconsquences du raisonnement des hommes ! Cette forme de gouvernement tait peut-tre la seule qui pt sauver la fille de Tyr. L'illustration de la famille de Magon le Grand avait vivement alarm la Rpublique, et de ses folles terreurs tait ne l'institution de la , espce d'inquisition d'Etat, qui, plus tard, eut pour similaire le fameux conseil des Dix de Venise. Malgr cela, une rvolution monarchique tait toujours imminente Carthage, et chaque chec de l'arme y suscitait de grandes agitations. Lorsque Timolon remportait sa victoire de la Crimise (340), le riche Hannon tentait de s'emparer du pouvoir souverain. Au lendemain de la descente d'Agathocle en Afrique (308), Bomilcar essayait encore de renverser le gouvernement oligarchique, et il y et russi sans doute, s'il avait voulu faire cause commune avec les Grecs de Syracuse ou de Cyrne. Mais une antipathie profonde sparait les Carthaginois de leurs voisins de race hellnique, et toute alliance entre eux tait impossible. Le gnie de la Grce et celui de Carthage ne devaient mme point s'allier au jour de la ruine, ce jour o l'incendie de Corinthe et le feu de la Byrsa, tous deux allums par Rome, projetaient des reflets de sang sur les flots bleus de la Mditerrane.
1 Elle commence l'an 264 avant Jsus-Christ, l'occupation de Messine par les Romains, et se termine la ruine de Carthage, en 146. C'est un intervalle de cent dix huit ans. 2 Atque si quis trium temporum momenta consideret, primo commissum bellum, profligatum secundo, tertio vero confectum est. (Florus, II, XII.) 3 De Mamers, nom du dieu Mars en langue campanienne.
Le snat de Rome eut de longues et honorables hsitations avant de dcrter l'envoi d'un secours aux dignes mules des gens de Rhegium. Cependant tait-il possible d'abandonner Carthage une place aussi voisine de l'Italie ? Les consuls ne le pensaient pas. Ils manifestrent hautement leur sentiment cet gard, et convoqurent le peuple au Forum. La soumission de la Sicile aux lois de Carthage n'tait pas douteuse, dit Polybe1, si les Mamertins ne recevaient pas de secours. Etablis Messine, les Carthaginois, dj forts de leurs nombreuses possessions dans l'le, n'eussent pas manqu de s'emparer de Syracuse. Pleins de ces tristes pressentiments, et comprenant de quelle importance il tait pour eux de ne pas laisser les Carthaginois se servir de Messine comme de la cule d'un pont destin leur descente en Italie, les Romains dlibrrent longtemps sur cette affaire... Aprs un long tumulte, la discussion fut close, et le peuple vota. Cette fois encore, la raison politique fit taire tous les scrupules, et, la majorit des suffrages, on dclara prendre fait et cause pour les Mamertins. Quelque coupable que ft l'garement de ces Campaniens, il tait impossible, disait-on bien haut, de leur refuser le nom d'Italiotes, et de rpudier le principe des nationalits. Chez les Romains, les dcisions prises appelaient invariablement une mise excution rapide. Le consul Appius Claudius, qui venait de peser de toutes ses convictions sur l'expression des votes populaires, se mit immdiatement en mesure de franchir le dtroit. On donne ordinairement ce consul le surnom de Caudex, parce que ses armements consistrent, suivant la plupart des historiens, en chalands, gabares ou radeaux2, employs au transport des lgions. Mais Polybe, dont l'autorit n'est jamais contestable, rapporte que les Romains oprrent leur passage bord de navires emprunts par eux aux ports d'Ele, de Naples, de Locres et de Tarente3. Ces pentecontores4 purent sans doute prendre la remorque quelques embarcations romaines, dont aucune alors n'tait ponte, et l'ide de cet emploi d'une flottille de remorqueurs a pu valoir Appius le surnom dont il s'est honor. Le dbarquement s'effectua sans accidents, et le consul, dont l'entreprise pouvait alors passer pour audacieuse, russit jeter toutes ses forces dans Messine (264). Aussitt Syracusains et Carthaginois viennent bloquer la place ; mais l'arme consulaire excute deux sorties vigoureuses, culbute l'ennemi et s'tablit militairement dans l'le. Un renfort de 35.000 hommes lui arrive en temps opportun ; elle lance des colonnes mobiles dans toutes les directions, et emporte au pas de course soixante-sept places, parmi lesquelles celles de Catane et de Tauromenium. Ces succs si rapides eurent un grand retentissement en Sicile, et l'effet moral en fut considrable. Le roi Hiron, qui, tout d'abord, avait fait cause commune avec les Carthaginois, jugea du premier coup d'il ces Romains, qu'il s'agissait de jeter la mer. Il entrevit l'avenir rserv aux deux puissances dont la lutte allait dsoler ses frontires, et s'empressa de sauver Syracuse en la jetant dans
1 Polybe, I, X. 2 Caudices, caudicari naves. 3 Ces rpubliques urbaines n'avaient obtenu la garantie de leur indpendance qu' la
charge de fournir un certain nombre de vaisseaux Rome. (Histoire de Jules Csar, l. I, c. III, t. I, p. 72.) 4 Vaisseaux mus par cinquante rameurs.
l'alliance romaine1. Le trait, consenti sur les bases les plus larges, fut singulirement profitable la suite des oprations de l'arme consulaire2, qui, jusque-l, n'avait point cess d'tre coupe de Rhegium, et ne se ravitaillait, par suite, qu'avec une extrme difficult. Elle put ds lors, sans s'inquiter des escadres puniques qui tenaient le dtroit, reprendre l'intrieur le cours de ses expditions, ayant toujours son service des subsistances parfaitement assur. Battus en toutes rencontres, les Carthaginois en lurent bientt rduits leur base d'oprations en Sicile. C'tait la fameuse place d'Agrigente. Annibal, fils de Giscon, s'y tait enferm avec les 50.000 hommes qui lui restaient, et se dfendait vigoureusement, en attendant qu'on vnt le dgager3. La fit, cet effet, passer dans l'le une arme de secours de 50.000 hommes d'infanterie, 6.000 hommes de cavalerie et 60 lphants. Ces forces taient assurment fort respectables ; le vieil Hannon, qui en avait le commandement, ne put nanmoins russir faire lever le sige. Agrigente succomba sous les efforts des lgions romaines (262). La chute de cette place devait entraner celle de tous les postes fortifis de l'intrieur, et la campagne suivante (261) vit tomber aux mains des consuls la majeure partie des centres de population, villes ouvertes et villages. La rapidit de ces succs ne saurait tre pour nous un sujet d'tonnement, car diverses circonstances favorisrent les Romains. Les Carthaginois s'taient rendus odieux aux Grecs siciliens. Les villes encore indpendantes, comparant la discipline des lgions aux excs de tous genres qui avaient signal le passage des mercenaires d'Agathocle, de Pyrrhus et des gnraux carthaginois, accueillirent les consuls comme des librateurs4. Ces rsultats taient d'une immense importance. Les Romains pouvaient se considrer comme matres de la Sicile ; toutefois ils sentaient bien que la possession ne leur en serait dfinitivement acquise que s'ils parvenaient en expulser compltement les Carthaginois. Or ceux-ci, grce la puissance de leur marine, avaient toujours pied sur la cte. Comment les en arracher ? A quel moyen recourir pour garder la prcieuse conqute qu'on venait de faire ? Le problme ainsi pos, le snat de Rome devait s'attacher opinitrement la recherche d'une solution. Il n'en est qu'une possible ! telle est la conclusion bientt formule par le bon sens romain. C'est la marine punique qui cre tous les obstacles ; il faut dtruire ou, tout au moins, tenir en respect la marine punique. Mais pour arriver ces fins, une flotte est ncessaire, et Rome n'a point de flotte. Eh bien, qu'elle en improvise une. La marine romaine fut improvise.
1 Hiron, matre de Syracuse, premire ville de la Sicile, n'eut pas plus tt prouv la puissance des armes romaines, qu'il prvit l'issue de la lutte, et se dclara pour le plus fort. (Histoire de Jules Csar, I. I, c. V, t. I, p. 144.) 2 L'issue de la premire guerre punique, dit Heeren (Manuel), est dcide l'avance, au moins en partie, par Hiron, qui embrasse le parti des Romains. 3 Voyez, sur le blocus d'Agrigente et les combats livrs sous les murs de cette place, Guischardt, Mmoires militaires, t. I, c. I. 4 Histoire de Jules Csar, l. I, c. V, t. I, p. 144.
Jusqu'alors, le snat s'tait procur chez les allis (socii navales)1 des transports, des pentecontores et quelques trirmes ; il avait aussi fait construire quelques petits navires de guerre, chargs de protger le cabotage ; mais il manquait absolument de ces vaisseaux cinq rangs de rames, que les Carthaginois avaient en si grand nombre, et qu'ils savaient si bien manuvrer. On dit qu'une quinqurme carthaginoise choue sur les ctes du Latium servit de modle aux ingnieurs romains. L'Italie tait alors riche en bois ; on put mettre sur chantier une masse norme de constructions navales. Le patriotisme des citoyens avait d'ingnieux instincts ; on imagina d'exercer, terre, une multitude d'esclaves2 au maniement des rames. Au bout de deux mois d'efforts, la Rpublique lana 120 navires de premier rang, que montrent aussitt d'excellents quipages (260). Cette flotte prit immdiatement la mer. L'esprit militaire des citoyens romains se caractrisait par une invincible audace et par une confiance illimite en leur courage individuel. Le consul Duilius, qui commandait les escadres de formation nouvelle, rencontra l'ennemi la hauteur de Melazzo (Myl), et, tout novice qu'il tait en face de gens de mer pleins d'exprience, il n'hsita pas leur offrir la bataille. On sait que les navires de guerre de l'antiquit taient uniformment arms, la proue, d'un pais rostrum de bronze, et que la tactique navale consistait prsenter sans cesse cet peron l'ennemi. Chaque bord s'attachait garder ses flancs, viter le choc du blier fleur d'eau, et, d'autre part, pousser vivement en avant, ds qu'un imprudent adversaire dcouvrait un pan de sa muraille. Le succs dpendait donc, en gnral, de l'habilet des rameurs et de la manire dont ils taient commands. Si l'on fait abstraction de la nature de l'agent propulseur, on peut dire qu'une bataille navale de l'antiquit ne devait pas tre sans analogie avec un engagement de navires vapeur qui, renonant, d'un commun accord, l'emploi de leur artillerie, ne feraient usage que de l'peron, dont nous voyons aujourd'hui la renaissance. Duilius, qui n'avait pas voulu compter uniquement sur la bonne excution de son service de propulsion, avait eu le soin de munir ses liburnes3 d'un engin qui fit disparatre ou, tout au moins, attnut les effets de leur infriorit par rapport aux navires carthaginois. Comme leurs vaisseaux (ceux des Romains), dit Polybe4, taient pesants et mal construits, quelqu'un leur suggra l'ide de se servir de ce qui, depuis ce temps-l, fut appel corbeau. Le corbeau n'est donc pas de l'invention de Duilius, bien qu'il porte ordinairement le nom de ce consul. Cette machine, connue de toute antiquit, n'tait autre chose qu'un pont-levis dress contre un mt de l'avant, et qui pouvait, volont, s'abattre, en tournant charnire sur la base infrieure du rectangle dont il affectait la forme. A la base suprieure tait fix un cne de fer trs-pesant, trs-
du littoral qui devaient ainsi tenir un certain nombre devais seaux la disposition de la Rpublique. Quant aux quipages, ils taient, du moins au temps d'Annibal, recruts parmi les citoyens pauvres, c'est--dire possdant moins de 400 drachmes (340 francs). 2 Le personnel du service de propulsion ne se composait, le plus souvent, que d'affranchis et d'esclaves. 3 Romani C. Duilio et Cn. Cornelio Asina coss... in mari dimicaverunt paratis navibus rostratis, quas liburnus vocant. (Eutrope, II, XX.) 4 Polybe, I, XXII.
aigu, une sorte de dent ou gros clou, qui s'enfonait dans le pont du navire ennemi, lors de la brusque chute du pont-levis dit corbeau ; le tablier se trouvait alors horizontal, et la communication assez solidement tablie pour permettre l'abordage. Cet appareil, bien manuvr, valut Duilius une victoire clatante1. La flotte carthaginoise, forte de 130 navires, tait commande par Annibal. Le consul culbuta l'avant-garde de l'ennemi, rompit sa ligne de bataille et le dispersa. Cette journe cota aux Carthaginois 45 navires, 3.000 hommes tus et 6.000 prisonniers (260). L'anne suivante (259), la guerre, jusqu'alors concentre dans les eaux de la Sicile, s'tend au grand archipel Tyrrhnien. Annibal, le vaincu de Melazzo, ayant pris position en Sardaigne avec de nouvelles forces navales, le consul Cornlius s'empressa de faire voile vers la Corse et d'y jeter des troupes de dbarquement. La chute d'Alria (Alalia) amena la soumission de l'le entire. L ne s'arrtrent point les progrs des Romains : l'heureux Cornlius mit le cap sur la Sardaigne, prit d'assaut la place d'Olbia, bloqua partout, prit ou dtruisit les escadres puniques, et la Sardaigne, comme la Corse, dut reconnatre son autorit. Rome se trouvait donc matresse de deux grandes les de l'archipel Tyrrhnien, et l'on ne s'explique la rapidit de cette expdition fconde en rsultats que par l'insuffisance des fortifications d'Alria et d'Olbia, par la supriorit que les flottes romaines avaient dj prise sur la marine carthaginoise, par la faiblesse des garnisons puniques en Corse et en Sardaigne, enfin par la dplorable politique du gouvernement carthaginois, qui ne tendait qu' lui aliner l'esprit des populations. Les consuls de l'an 208 unirent leurs efforts pour arrter les progrs que, de nouveau, les Carthaginois faisaient en Sicile. Amilcar, qui commandait en chef, tait matre d'Enna et de Camarine ; il avait dtruit Eryx et tenait Drpane (Trapani), dont les dfenses taient extrmement respectables. Enfin son quartier gnral tait solidement tabli Palerme. Les Romains, ayant inutilement bloqu cette place, modifirent sur-le-champ leur plan de campagne, et prirent Camarine pour nouvel objectif. Mais cette rsolution faillit leur tre fatale. L'habile Amilcar surprit les lgions en marche, les tint enfermes dans une gorge troite, et fut sur le point de les dtruire. L'arme consulaire ne dut son salut qu'au clbre dvouement du tribun Calpurnius Flamma (258). Echapps au pige, les consuls poursuivirent leur route, et furent assez heureux pour prendre, avec Camarine, bon nombre de places de la province carthaginoise, parmi lesquelles se trouvaient Enna, Sittana, Erbesse et Camicum. Puis, pour terminer la campagne, ils tentrent un coup de main sur les les Lipari ; mais le brave Amilcar veillait, et cette pointe fut faite en pure perte. L'anne suivante (267) mesure un temps d'arrt de la lutte engage entre les deux puissances, lutte terrible qui dure dj depuis sept annes (264-257). La chute d'Agrigente a sap par la base la domination de Carthage en Sicile ; la dfaite de Melazzo (260) lui a enlev le prestige de la supriorit maritime ; mais elle n'est pas encore aux pieds de sa rivale. Les Romains, tonns, mais non enivrs de leurs succs, sentent eux-mmes que, un jour ou l'autre, leur adversaire peut recouvrer la Sicile, cette Sicile qui fait sa fortune, et qu'elle embrasse encore de ses ardents dsirs.
1 Duilius eut pour trophe une colonne rostrale, dont la base existe encore. L'inscription qu'elle porte, et qui a t restitue par P. Ciacconius, est un des plus anciens monuments de la langue latine.
Les deux Rpubliques ont besoin de respirer une heure avant d'en venir une action dcisive. Elles procdent en silence des armements formidables, et le gnie de la guerre les inspire d'un mme souffle. Chacune comprend qu'elle n'aura raison de son antagoniste que sur la scne mobile des eaux mditerranennes. C'est qu'en effet les efforts des corps de troupes qui battent en tous sens le territoire sicilien ne peuvent produire qu'un va-et-vient de petits revers et de succs insignifiants. Mais que, par un effort suprme, l'une des parties belligrantes demeure matresse de la mer, l'autre, bannie de l'le, devra s'humilier pour longtemps. Carthage va donc faire donner toutes ses forces maritimes : elle arme 350 navires de premier rang. Rome redouble aussitt d'activit, et parvient en mettre en ligne 33o. Bientt le canal de Malte se couvrira de 700 voiles, et l'on pourra compter bord prs de 300.000 hommes1 ! En 256, les deux flottes se rencontrent entre Hracle Minoa et le cap d'Ecnome, et s'abordent aussitt avec fureur. L'abordage suivant la mthode du corbeau a encore une fois raison de l'exprience des quipages carthaginois et de la prcision de leurs manuvres. Amilcar et son lieutenant Hannon ont 94 navires pris ou couls ; ils battent prcipitamment en retraite, laissant la plus brillante victoire aux mains des consuls Manlius et Regulus. Ceux-ci vont en poursuivre aussitt toutes les consquences. La mer se trouve libre dsormais ; le chemin de l'Afrique est ouvert, et la flotte romaine met le cap sur Carthage. Pas une voile ennemie ne dfend les abords de la cte : on touche au promontoire Hermum, on prend Clypea (Kelibia) pour base des oprations que va tenter Regulus. Ce fier consul, dont le nom devait demeurer clbre, tait rest seul en Afrique avec une petite arme de 15.000 hommes d'infanterie, 500 de cavalerie et 40 navires de guerre. L'anne 2 56 touchant sa fin, et deux consuls nouveaux ayant t lus, le snat le maintint dans son commandement en qualit de proconsul. Ds que cette dcision lui eut t notifie, Regulus, cherchant s'tendre, alla former le sige d'Adis (R'ads), et, sous les murs de cette place, dfit compltement une arme de secours, principalement compose d'lphants et de cavalerie. Ce succs inou ouvrit bientt aux Romains les portes de Tunis : ils occuprent fortement cette place, y appuyrent un grand camp retranch qui menaait Carthage, et Carthage, perdue, se crut revenue au temps d'Agathocle. Sa situation tait rellement critique. Expulse de la Sicile, de la Sardaigne et de la Corse, deux fois battue sur mer, Melazzo et Ecnome, la capitale de l'empire carthaginois, presque assige, sentait l'Afrique frmissante prte embrasser le parti des Romains. Dans cette extrmit, elle demanda la paix ; mais Regulus ne consentit traiter que sur des bases excessivement dures. Les Carthaginois, ditil, devront nous cder la Sardaigne et la Sicile entires, nous rendre sans ranon tous nos prisonniers, racheter les leurs, payer tous les frais de la guerre, se soumettre l'obligation d'un tribut annuel. Carthage devait s'engager, en outre, n'avoir d'autres allis et d'autres ennemis que ceux de Rome, n'armer qu'un seul vaisseau de guerre, tenir constamment la disposition des consuls un contingent de cinquante trirmes.
1 Chaque navire portait 300 rameurs et 120 combattants, soit ensemble 420 hommes. La flotte carthaginoise avait donc embarqu 147.000 hommes, et la flotte romaine 138.600 ; ce qui donne, pour les deux armes navales, un effectif total de 285.600 hommes. (Voyez Polyhe, I, XXV et XXVI.)
Ces conditions humiliantes taient inacceptables, et les Carthaginois, indigns, s'apprtrent reprendre la lutte avec toute l'nergie du dsespoir. Par l'effet d'un heureux concours de circonstances, des officiers de recrutement, qui revenaient d'une mission en Grce, mouillaient cette heure mme au Cothon. Ils avaient racol bon nombre de mercenaires, parmi lesquels se trouvait un Lacdmonien nomm Xanthippe, militaire d'un rare mrite. Ce Grec, dit SaintEvremond1, homme de valeur et exprience, s'informa de l'ordre qu'avaient tenu les Carthaginois et de la conduite des Romains ; s'en tant instruit pleinement, il les trouva les uns et les autres fort ignorants dans la guerre. Xanthippe sut dmontrer la 2 que Carthage tait loin d'tre bout de ressources, et se fit donner le commandement des troupes, dont il rforma promptement la discipline et l'instruction. Bientt, mettant en ligne 12.000 hommes de bonne infanterie, 4.000 chevaux et 100 lphants, il alla, dans la plaine de Tunis, provoquer l'arme consulaire. Cette fois Regulus fut vaincu et fait prisonnier3 ; les dbris de ses lgions, environ 2.000 hommes, se htrent de battre en retraite, et ne rentrrent qu' grand'peine Clypea. Rome sentit bien qu'il ne lui restait plus qu' quitter la Libye. Mais la fortune alors ne lui souriait plus : les navires qu'elle arma pour rapatrier ses nationaux, ayant eu l'imprudence de s'attarder sur les ctes de Sicile, y furent assaillis par une violente tempte, qui lui en enleva prs de 300. Cette suite de malheurs rtablissait, jusqu' un certain point, l'quilibre entre les antagonistes. Les Carthaginois, revenus de leurs terreurs, surent faire rentrer dans le devoir les indignes qui, lors de l'apparition de Regulus, avaient tent de se soulever. Oprant en mme temps en Sicile, ils reprirent Agrigente, qu'ils rasrent, en menaant de pareil sort toutes les places amies de Rome. Jamais les Romains ne se laissaient abattre par les revers4. Aussi se rurent-ils derechef sur la malheureuse le, et la campagne de l'an 254 s'ouvrit par la prise de Cephaldium. Aprs cet heureux dbut, suivi d'un infructueux coup de main sur Drpane, ils assigrent et prirent Palerme, capitale de toutes les possessions carthaginoises. La chute de cette place importante eut pour consquence celle de Itine, Petrinum, Solunte et Tyndaris. Pendant trois ans (253-250) les flottes des deux pays ravagrent, les unes les ctes d'Afrique, les autres le littoral italien ; dans l'intrieur de la Sicile, les Romains avaient l'avantage ; sur le rivage de la mer, les Carthaginois. Deux fois les flottes de la Rpublique [romaine] furent dtruites par la tempte ou par l'ennemi, et ces dsastres engagrent deux reprises le snat suspendre toute expdition maritime5. C'tait, pour l'une et l'autre puissance, un mouvement alternatif de succs et de revers, dont aucun n'tait de nature clore dfinitivement une srie continue d'oprations ruineuses. Chacune d'elles cependant, dj trs-fatigue, faisait des efforts surhumains pour arriver un rsultat dcisif ; et toujours la valeur de la rsistance tait gale celle de l'agression.
1 Rflexions sur les diffrents gnies du peuple romain. 2 La tait un comit du snat, ou sanhdrin (). (Voyez le chapitre I
C'est ainsi qu'en 250, aprs avoir battu leurs adversaires sous les murs de Palerme, les Romains armrent une flotte de 200 voiles, et jetrent sur la plage de Lilybe quatre lgions de dbarquement. Mais cette place, qui, depuis la ruine d'Agrigente et la prise de Palerme, tait la base d'oprations des Carthaginois en Sicile, avait leur opposer une enceinte fortifie des plus solides, une garnison de 10.000 hommes, et un gouverneur nergique, Imilcon. La dfense de Lilybe est, juste titre, demeure clbre. Les Romains ne pouvaient pas obtenir d'investissement complet, ni s'opposer aux coups de main des divisions navales, oprant rgulirement des ravitaillements audacieux. Pendant qu'Annibal le Rhodien forait la ligne d'embossage de l'assigeant, le brave Imilcon, excutant, en terre ferme, des sorties multiplies, lui dtruisait la majeure partie de son matriel. Le snat rsolut de sortir, tout prix, de cette situation, de rassurer des esprits manifestant cette sombre inquitude que connut parfois l'impatience franaise durant le long sige de Sbastopol. Le consul, auquel venait d'choir le dpartement de la Sicile, reut, en consquence, l'ordre de brusquer les oprations et de frapper, s'il tait possible, un coup d'clat. Mais ce consul, du nom de Claudius Pulcher, tait un homme d'un caractre violent et d'un mrite trs-contestable. Sa ruine ne se fit pas attendre. Claudius essaye d'abord de complter l'investissement de Lilybe, et coule l'entre du port un grand nombre de vaisseaux, mais sans parvenir barrer toutes les passes. Renonant aussitt, et avec une inconcevable lgret, ce projet sagement conu, il jette les yeux vers un autre point de l'le. Les Carthaginois tenaient aussi Drpane, et Adherbal, qui y commandait, tait un gnral d'une activit sans gale. Sur terre, ses nombreuses patrouilles de cavalerie tamazir't coupaient toutes les routes reliant Palerme Lilybe, si bien que pas un convoi n'arrivait l'arme de sige. Sur mer, il faisait croiser une multitude de petits navires fins voiliers, et ces corsaires ne cessaient d'inquiter les ctes de Sicile et d'Italie. Ils harcelaient aussi les convois, prenaient ou coulaient quantit de transports, et affamaient ainsi l'ennemi. Le consul, se flattant de dtruire Adherbal, fora de rames vers les eaux de Drpane. Il avait sous ses ordres une belle escadre de 200 voiles, mais une suite de mauvaises manuvres, un acte d'impit odieux tous les quipages1, l'habile tactique de l'amiral carthaginois, dcidrent immdiatement du sort des Romains : 77 de leurs vaisseaux firent cte, et 93 tombrent au pouvoir d'Adherbal, qui ramassa, d'un coup, plus de 20.000 prisonniers. Les Romains n'taient pas au terme de leurs dsastres. Vers la fin de cette mme anne 249, le consul L. Junius avait t charg d'escorter un convoi destin l'arme de sige. Il runit Messine 800 transports, avec 120 navires de guerre, et fait voile pour Syracuse. De l, pendant qu'il rallie ses retardataires, et afin de pourvoir aux premiers besoins des assigeants, il dirige sur Lilybe 400 transports et quelques galres, sous la conduite des questeurs. Pour lui, dans le but d'viter les Carthaginois, qui gardaient la pointe occidentale de l'le, il crut devoir faire un long dtour, et doubler trs au large le cap Pachynum (Passaro). Cette rsolution lui fut fatale.
1 Au moment d'engager l'action, on consulte les poulets sacrs, qui refusent de manger.
Eh bien, qu'ils boivent ! s'crie le consul ; et il les fait jeter la mer. Aujourd'hui, nous rions volontiers de ce trait, mais, deux cent cinquante ans avant l're chrtienne, l'effet dut en tre dplorable.
Adherbal venait de recevoir de Carthage un renfort de 70 voiles command par Carthalon. Il complte son lieutenant une division de 100 navires, et Carthalon culbute la flotte romaine en station devant Lilybe, pendant qu'Imilcon, l'homme des sorties vigoureuses, fait essuyer de nouvelles pertes l'arme de terre. Aprs cet exploit, Carthalon va mouiller Hracle, dans l'espoir de couper de Lilybe le convoi signal de Syracuse. Les questeurs l'aperoivent et se drobent rapidement, car leurs vaisseaux, arms en flte, sont incapables de toute espce de rsistance. Ils se rfugient sous les catapultes de Phintias, et les Carthaginois, arrts dans la chasse qu'ils leur donnent, prennent position l'entre du fleuve Halycus, pour attendre la sortie de leur proie. Cependant Junius doublait Pachynum avec 400 transports et les vaisseaux d'escorte. Carthalon se montre, et le consul, vitant son tour le combat, se jette dans le port de Camarine. L'escadre carthaginoise, qui se sait ds lors en mesure d'empcher la jonction des deux divisions de l'ennemi, conoit, de plus, l'espoir de les dtruire l'une aprs l'autre, et, cet effet, s'tablit solidement entre elles, ayant Phintias bbord et Camarine tribord. L'imprudence de Junius va recevoir sans doute un chtiment terrible. Un coup de mer bouleversa subitement les plans si sages de Carthalon. Pendant qu'il tait son poste d'observation, il aperut vers le sud tous les signes prcurseurs d'une horrible tempte. Le siroco soufflait avec violence. Or la lame est alors redoutable en ces parages. En marin consomm, Carthalon se hta de doubler Pachynum, pour chercher un abri derrire quelque massif de la cte orientale. Quant aux Romains, leurs deux divisions allrent ensemble la cte. Les 800 transports et les 120 navires de guerre, tout fut perdu corps et biens, l'exception de deux trirmes. On comprend la joie de Carthage et la dsolation de Rome. Mais ces vnements sont encore loin de terminer la guerre. On vient seulement d'assister aux premires scnes du drame punique.
lesquels nous nommerons : Amilcar Ier, fils de Magon, tu par Glon, prs d'Himre, 480 avant Jsus-Christ ; Amilcar II, dput prs d'Alexandre le Grand, mort en 331 ; Amilcar III, fils de Giscon, fait prisonnier au sige de Syracuse, mort en 309 ; Amilcar IV, battu par les Romains, mis en croix en 269 ; Amilcar V, fils d'Asdrubal Bostar, soff'te en 256. Le pre du grand Annibal est dsign sous le nom d'Amilcar VI ou Barca. Pour nous conformer l'usage, nous crirons Amilcar ce nom que l'tymologie devrait faire revtir de la forme A'bd-Melkarth (serviteur du dieu de la cit). Quant au surnom, qu'on crit tort Barca, nous lui restituerons sa physionomie phnicienne, Baraka (la puissance merveilleuse). (Voyez une note du livre III, chapitre premier.) En somme, le vrai nom du pre d'Annibal serait : A'bd Melck-Kartha Bou-Baraka, le serviteur du dieuroi de la ville, la puissance merveilleuse.
La avait jusqu'alors oppos Rome d'excellents gnraux, qui, en ces temps de bon sens o les hommes publics n'taient point encore parqus par spcialits, se montraient, l'occasion, bons marins ou ingnieurs habiles. Amilcar IV, Imilcon, Adherbal, Annibal le Rhodien et Carthalon, depuis le commencement de la guerre, ont vigoureusement dfendu la cause de leur pays ; mais Amilcar Bou-Baraka leur est bien suprieur. Gnie audacieux et fcond, Amilcar est une figure militaire singulirement originale ; il est dou de ce coup d'il topographique qui fait les vrais capitaines1. Il est le matre de son fils ; et la gloire du disciple tmoigne de la grandeur des leons. On reconnatra, dit Polybe2, que l'arme romaine fut de beaucoup plus brave que l'arme carthaginoise. Mais, la tte des gnraux, plaons, pour le courage, la prudence, Amilcar Barca, le pre de cet Annibal qui fit plus tard la guerre aux Romains. A peine investi du commandement des forces carthaginoises (248), Amilcar en rforme rapidement la discipline et la tactique ; il ordonne des exercices et des coles, fait excuter des marches, enseigne de nouvelles mthodes de campement, rompt les soldats toutes les ruses de guerre. Il les emmne ensuite en Italie, pour ravager la Locride et le Brutium3 : les Calabres deviennent un grand camp d'instruction, o tous les Carthaginois, officiers et soldats, sont appels mettre en pratique les thories du gnral en chef. On parcourt en tous sens ce pays de montagnes, qui, quarante ans plus tard, deviendra le rduit d'Annibal. On l'tudi, on fait sur cet pre terrain le simulacre de toutes les oprations militaires ; on dfile enfin sous les yeux d'Amilcar, et le brave Amilcar, excellent juge en pareille matire, fait connatre ses troupes qu'elles sont maintenant capables d'entrer en campagne et de se mesurer avec les vieilles lgions de Rome. On appareille, on suit la cte septentrionale, et le dbarquement s'opre aux environs de Palerme (248). Les Romains, nous l'avons dit, occupaient cette place importante, et, de l, libres de leurs mouvements en terre ferme, poussaient vigoureusement le sige de Lilybe. La place d'Eryx venait d'ailleurs de tomber en leurs mains. Eryx, dit Polybe4, est une montagne qui s'lve sur la cte de Sicile et regarde l'Italie. Place entre Palerme et Drpane, elle est surtout inaccessible du ct de cette dernire ville. C'est la plus haute montagne de l'le, aprs l'Etna, et le temple de Vnus en occupe le sommet. La ville est btie au-dessous du temple, et l'on n'y arrive que par des rampes difficiles. Cette conqute tait due au consul Junius, qui cherchait depuis longtemps le moyen d'effacer le souvenir de ses fautes. Il occupait fortement le plateau de la Vnus Erycine, s'appuyait la ville, et gardait avec soin tous les passages du ct de Drpane. De plus, il avait fortifi le port d'Egithalle, situ au pied de la montagne, et y entretenait une garnison de 800 hommes. La position d'Eryx tait prcieuse pour les Romains, qu'elle rapprochait de Drpane et de Lilybe ; elle jouissait, d'ailleurs, de proprits militaires
1 Vous faites la guerre dans un pays extrmement difficile, et vous avez d'excellentes
cartes sous la main : profitez-en pour vous faire un il gographique. C'est l tout le militaire. Je ne parle pas de la valeur : celui qui n'en a pas doit filer. Mais vous ne sauriez croire combien je suis entich de ce coup d'il gographique, et mme topographique. Ou je me trompe fort, ou c'est lui qui fait les gnraux. (J. de Maistre, Lettre au comte Rodolphe de Maistre, 29 mai 1808.) 2 Polybe, I, LVI. 3 Polybe, I, LXIV. 4 Polybe, I, LV.
remarquables, car, du fronton de l'rycine, les aigles romaines plongeaient les deux remparts carthaginois. Ces conditions exceptionnelles n'intimidrent pas Amilcar, et sa rsolution fut bientt prise de couper les Romains de Palerme, de concentrer toutes ses forces entre Palerme et Eryx, afin de battre, l'une aprs l'autre, les garnisons de ces places. C'est l'art de diviser l'ennemi qui produit la guerre les plus brillants effets. Comme le grand Bou-Baraka, Napolon cherchait d'abord couper la ligne de son adversaire ; cela fait, il enveloppait chacun des tronons, et les dtruisait successivement. Un tour d'horizon rapide ayant rvl Amilcar l'importance du plateau d'Eirct1, il s'y installa hardiment pour gner l'action de l'ennemi. Cette position, dit Polybe2, occupe les bords de la mer, entre Eryx et Palerme, et l'on admet gnralement qu'elle est, plus que toute autre, favorable l'tablissement d'un camp retranch destin un long service. La montagne, en effet, est de toutes parts pic, et s'lve une assez grande hauteur au-dessus de la plaine environnante. Le primtre de la partie culminante ne mesure pas moins de 100 stades (18 kil. 500m.). Tout le terrain qu'il enferme est propre la culture et l'levage des troupeaux. Parfaitement abrit des vents de mer, il ne sert d'asile aucune bte fauve. Du ct de la mer, et sur le versant par lequel il se rattache au continent sicilien, le mont Eirct est tellement bien entour d'obstacles abrupts, que les quelques solutions de continuit de ces escarpes naturelles ne rclament qu'une fortification de peu d'importance. Enfin, sur le plateau se dresse un mamelon que la nature semble avoir destin au double rle d'acropole et de poste-vigie. Cette excellente position militaire commande un port d'une bonne hauteur d'eau, relche fort commode pour les navires qui, de Drpane et de Lilybe, se rendent en Italie. Il n'y a que trois chemins donnant accs la montagne, et tous trois sont excessivement difficiles : l'un aboutit la mer, les deux autres donnent dans la campagne. C'est l que l'audacieux Amilcar avait tabli son camp retranch. N'ayant le soutien d'aucune place amie, ni l'espoir d'un appui quelconque, il s'tait jet au milieu mme des Romains. C'est de l qu'il les harcela maintes fois, et les mit gravement en pril. Tout d'abord, pendant que le brave Carthalon oprait une forte diversion sur Egithalle, dont il eut le bonheur de s'emparer, Amilcar, descendu de son rocher fortifi, s'embarqua, dans le plus grand secret, pour aller, de nouveau, dvaster les ctes d'Italie, ce qui s'excuta vivement, depuis le dtroit de Messine jusqu'au territoire de Cumes. La Campanie tait dsole. Or la Campanie touche au Latium. Rome trembla. Aussitt les consuls reurent l'ordre de serrer de plus prs Amilcar, d'entreprendre le sige de Drpane, sans ralentir celui de Lilybe, et d'opposer aux forces carthaginoises d'Eirct un grand camp retranch sous Palerme. Les Romains prirent position moins d'un kilomtre (5 stades) d'Amilcar, et, durant trois annes (247-244), les deux armes ne cessrent de s'observer et de se combattre, tout comme le firent, pendant l'hiver de 1854-1855, les Russes et les Anglo-Franais, embusqus immobiles dans un coin de la Crime. Ce fut une suite non interrompue de petits engagements et de coups de main, dont il serait impossible d'crire l'histoire.
1 Polybe, I, LVI, c'est--dire au-dessus d'un port resserr par des rochers pie, et comme emprisonn. Les Arabes appellent de mme Chabet-el-Hbs (la rivire en prison) tout cours d'eau profondment encaiss. 2 Polybe, I, LVI.
Tous les stratagmes que l'exprience peut enseigner, dit Polybe1, toutes les inventions que peuvent suggrer l'occasion et la ncessit pressante, toutes les manuvres qui rclament le concours de l'audace et de la tmrit, furent employs de part et d'autre, sans amener de rsultat important. Les forces des deux armes taient gales ; les deux camps, bien fortifis et inaccessibles ; l'intervalle qui les sparait, fort petit. Toutes ces causes runies donnaient lieu chaque jour des combats partiels, mais empchaient que l'action ne devint jamais dcisive. Toutes les fois qu'on en venait aux mains, ceux qui avaient l'infriorit trouvaient dans la proximit de leurs retranchements un asile assur contre la poursuite des ennemis, et le moyen de revenir avec avantage la charge. Les faits les plus saillants de cette priode triennale sont : la dfense de Drpane (246), le ravitaillement de Lilybe (245) et la prise d'Eryx (244), par Amilcar. Le consul Fabius avait form le sige de Drpane. Au sud de cette place, et tout prs du rivage, se trouvait un lot rocheux, dit des Palombes, qui couvrait parfaitement les fortifications de terre ferme. Une nuit, les Romains le surprirent, et s'y tablirent solidement. Au jour, Amilcar accourt, et fait de vains efforts pour reprendre le fortin des Palombes ; Fabius l'y laisse s'puiser, descend terre, et donne l'assaut la place. Amilcar se jette dans Drpane, qu'il dfend avec une rare vigueur ; mais il ne peut empcher les Romains de se loger dans les Palombes, ni de relier cet lot au continent, par une jete qui complte l'investissement de la place. Le brave Amilcar devait bientt prendre sur les Romains une revanche clatante, en oprant, sous leurs yeux mmes, le ravitaillement de la place de Lilybe, laquelle, troitement bloque, tait alors en proie aux horreurs de la famine. Il part avec toutes ses forces navales, et, pendant que l'escadre de guerre fait mine de chercher pntrer de vive force dans le port, il dissimule habilement 30 transports de gros tonnage dans une anse voisine, que surplombent de hauts rochers. Les Romains se prcipitent avec fureur sur les navires de guerre carthaginois ; mais ceux-ci, manuvrant adroitement, entranent leurs adversaires au large, et, pendant qu'ils les occupent en d'inutiles volutions, les transports sortent de leur abri, dfilent tranquillement le long de la cte, et mouillent triomphalement au port. Amilcar dcharge aussitt des vivres, des munitions, des secours de toute espce, et relve singulirement le moral des dfenseurs (245). Le rsultat de cette heureuse journe consterna les assigeants. Esclaves des vieilles mthodes, dont l'emploi les faisait toujours tourner dans le mme cercle, ils n'avaient pu souponner le moyen de la fausse attaque, et ce procd, bien classique aujourd'hui, prit leurs yeux les proportions d'une violation du droit des gens, d'un acte de cette foi punique, si souvent frappe de leurs maldictions. En ralit, ici comme en bien d'autres circonstances, Amilcar eut la gloire de rformer des ressorts uss par la mise en uvre antique, d'y substituer ceux d'un art nouveau, d'essayer d'ingnieux procds, destins devenir plus tard les lments certains de la manire militaire de son fils Annibal. Les Carthaginois ne furent pas moins heureux l'anne suivante (244). Les Romains, dit Polybe2, gardaient Eryx au moyen d'un poste tabli au sommet de
la montagne et d'un autre poste la base. Amilcar emporta de vive force la place d'Eryx, situe entre le fate et le pied du mont, si bien occups par ses adversaires. Ds lors, la croupe du mont Eryx devient, pendant deux ans, le thtre d'une lutte acharne. Retranch mi-cte entre deux corps ennemis, qu'il coupe nettement l'un de l'autre, Amilcar assige le camp romain suprieur, et repousse nergiquement les attaques de celui qu'il domine. Incapables d'oprer leur jonction, les lgions se sentent galement impuissantes couper les Carthaginois de la mer. Ceux-ci n'avaient qu'une seule route qui les relit la cte, mais cette unique communication, bien dfendue, suffisait assurer le service de leurs subsistances. Ainsi paralyss par Amilcar, les consuls virent clairement que la situation tait dsormais sans issue, et qu'ils pouvaient tournoyer des annes entires autour d'Eryx, sans faire avancer d'un pas les affaires de la Rpublique. Pour Amilcar, s'il ne faisait point de progrs en Sicile, il avait la gloire d'y tenir en respect les matres de l'Italie, et de les clouer au sol. Si la avait voulu faire alors de nouveaux sacrifices, et jeter sur la cte mridionale une arme bien commande, Carthage et pu regagner tout le terrain perdu ; mais, suivant le sort rserv d'ordinaire aux esprits d'lite, le grand Amilcar tait loin d'tre compris de ses compatriotes, et ses belles conceptions ne leur inspiraient aucun lan d'intelligence. Aprs avoir tent mille actions de vigueur, essay toutes les manires de combattre et support bien des misres, les armes en prsence renoncrent, d'un commun accord, poursuivre une lutte inutile. Alors, dit Polybe1, ils tressrent une couronne sacre, non que leurs forces fussent puises, ou qu'ils succombassent leurs maux, mais en hommes invincibles, et qui n'ont mme pas le sentiment de leur pnible situation. Aux yeux du snat romain, il n'y avait qu'un moyen d'arracher l'intrpide Amilcar son nid d'aigle d'Eryx ; c'tait de le couper lui-mme de Carthage ; c'tait de reprendre encore une fois la mer. Le peuple, consult, dcida qu'il serait procd sans dlai la rorganisation de la marine (243). Cependant l'excution de ce projet n'tait pas sans prsenter des difficults srieuses, car le trsor tait peu prs vide, et, dans l'antiquit aussi bien que de nos jours, la construction et l'entretien d'un matriel naval rclamaient imprieusement l'aide des plus gros budgets. Le patriotisme de Rome para sans sourciller aux inconvnients de ce manque de ressources. On vit ses intelligents citoyens venir au secours de la Rpublique aux abois : les riches armaient chacun une quinqurme ; les autres s'associaient pour offrir, plusieurs, un navire de mme rang. En peu de temps, grce ces contributions volontaires, les ingnieurs purent lancer 200 quinqurmes, construites sur le modle de celle qu'on avait rcemment prise Annibal le Rhodien. A ces forces imposantes le snat joignit 100 trirmes rpares en toute hte, et, ds le commencement de l't 242, le consul C. Lutatius Catulus put croiser sur les ctes de Sicile avec une escadre de 300 voiles. Lutatius, qui devait avoir la gloire de terminer la guerre, signala par un coup d'clat son entre en campagne. Il surprit les ports de Lilybe et de
1 Polybe, I, LVIII : Ils firent une couronne sacre. Cette expression potique fait allusion la coutume des anciens de consacrer une couronne aux dieux lorsque, dans un combat, la victoire demeurait indcise.
Drpane, et, enhardi par ce succs, forma rsolument le sige de cette dernire place. Pendant ce temps, que faisaient les Carthaginois, et comment laissaient-ils le pavillon ennemi pratiquer ainsi les eaux siciliennes ? La , toujours imprvoyante et conome contretemps, n'avait point pens que Rome pt de nouveau crer une flotte. Convaincus, dit Polybe1, que jamais les Romains ne songeraient rorganiser leur marine, les Carthaginois, dans leur mprisante scurit, avaient singulirement nglig la leur. Tous leurs navires avaient, depuis longtemps, t dirigs sur les ports d'Afrique, et la plupart taient alors dsarms. Quand on apprit Carthage l'ouverture du sige de Drpane, l'agitation y fut extrme. Surprise par l'vnement, la pentarchie de la marine2 fit accoster aux appontements du Cothon tous les navires en tat de prendre la mer, et l'on procda prcipitamment aux armements. On runit ainsi 400 navires, qu'on bourra de vivres, de munitions, de rechanges destination d'Eryx, et le tout fut arrim dans le plus grand dsordre. En fait de troupes, on n'embarqua qu'un effectif insignifiant. Le gnral Hannon reut, avec le commandement de cette singulire flotte, compose de vaisseaux de guerre arms en flte, l'ordre de toucher au camp d'Amilcar, de le ravitailler, et, cela fait, de prendre bord l'lite de l'arme de Sicile, pour aller, avec ces braves gens, la rencontre de l'escadre de Lutatius. Il tait souverainement imprudent de faire ainsi servir deux fins de grands navires de guerre, surtout une poque o les marins, ncessairement astreints suivre les ctes, ne pouvaient que trs-difficilement drober leur marche l'ennemi. Hannon ne devait pas chapper au danger de donner, en temps inopportun, dans le flanc de la croisire romaine. Le consul Lutatius sut que les Carthaginois venaient de mouiller dans les eaux d'Hironse, l'une des gates3, et, abandonnant sur-le-champ le sige de Drpane, courut prendre position sous guse, autre le du groupe des gates, laquelle forme avec Drpane et Lilybe un triangle quilatral. Ds le lendemain, au point du jour, il vit les Carthaginois appareiller. La mer tait houleuse ; de jolies brises, soufflant du nord-ouest, permettaient Hannon de filer grand largue, en rangeant la cte, et le cap droit sur Eryx. Les Romains avaient leur rle tout trac : il leur fallait, tout prix, empcher la jonction d'Hannon et d'Amilcar. Sur-le-champ, le consul appareilla aussi, et commanda le branle-bas ; la flotte romaine arriva en ligne bonne hauteur et, prsentant l'peron la colonne ennemie, lui barra rsolument le passage. Les transports carthaginois durent, bon gr mal gr, accepter la bataille ; ils cargurent leurs voiles, et s'apprtrent rsister au choc. Jamais, dit Florus, il ne se livra de bataille navale plus furieuse. Les vaisseaux ennemis taient surchargs de munitions de bouche, de tours navales, d'armes et d'engins de toute espce. Carthage entire semblait s'y tre embarque, et c'est ce qui causa sa perte. La flotte romaine, au contraire, leste, agile et lgre, offrait, en quelque sorte, l'image d'une arme de terre. Ce fut comme un combat de cavalerie ; nos vaisseaux obissaient la rame, ainsi que des chevaux au
1 Polybe, I, LXI. 2 Voyez, en ce qui concerne les attributions des pentarchies, le chapitre I du livre II :
Carthage au temps d'Annibal. 3 Les gates sont aujourd'hui connues sous les noms de Linosa, Muretino et Leranza. A la fin de la premire guerre punique, elles furent appeles Arec, les Autels, en souvenir des serments changs, lors de la signature du trait de paix intervenu entre les Carthaginois et les Romains.
frein, et leurs mobiles perons (rostra) se lanaient avec tant d'art, tantt contre un vaisseau, tantt contre un autre, qu'ils ressemblaient des tres vivants. Aussi la flotte ennemie, brise en un moment, couvrit-elle de ses dbris toute la mer qui spare la Sicile de la Sardaigne1. Les Carthaginois, enfoncs, furent mis en pleine droute ; 50 de leurs vaisseaux furent couls, 70 capturs avec leurs quipages. Le reste parvint rentrer sous Hironse, pendant que l'heureux Lutatius ramenait en triomphe Lilybe ces 70 voiles carthaginoises et 10.000 prisonniers. Sans laisser rien percer des agitations de son me, Amilcar mesura d'un coup d'il toutes les consquences de ce dsastre. Il se vit coup de Carthage, et affam dans Eryx. La partie tait bien dcidment perdue. Aussi ne songea-t-il plus qu'au sort de ses compagnons d'armes. Il s'empressa de rclamer et obtint de Carthage plein pouvoir de traiter avec les Romains. Tant qu'il lui fut possible, dit Polybe2, de conserver quelque espoir raisonnable, Barca ne recula devant aucune entreprise audacieuse, ni devant aucun danger. Il tenta, plus que ne le fit jamais capitaine, toutes les chances de succs. Mais, quand vint la mauvaise fortune, et qu'il eut puis tous les moyens que la raison conseille, il ne s'inquita plus que du salut de ses soldats, et cda sagement la ncessit. Il dpcha vers les Romains des commissaires chargs de traiter de la paix. C'est ainsi qu'il est d'un grand gnral de savoir entendre quand sonne l'heure de vaincre, et quand celle de se soumettre au vainqueur. Lutatius ne ferma point l'oreille aux ouvertures qui lui furent faites. Il exigeait d'abord que les Carthaginois se rendissent merci ; mais le brave Amilcar fit nettement rpondre que les Carthaginois priraient avec lui jusqu'au dernier, plutt que de souscrire de telles conditions. L'exemple de Regulus rendit le consul circonspect ; il n'insista point, et le projet suivant fut rdig d'un commun accord : Il y aura amiti entre les Carthaginois et les Romains, si tel est le vu du peuple romain, et ce aux conditions suivantes : Les Carthaginois vacueront toute la Sicile. Ils ne feront la guerre ni Hiron, ni aux Syracusains, ni aux allis de ceux-ci. Ils rendront sans ranon tous les prisonniers romains. Ils payeront aux Romains, dans l'espace de vingt ans, deux mille deux cents talents euboques3 (prs de treize millions de francs)4. Ce projet de trait, expdi Rome, ne fut pas, tout d'abord, ratifi par le peuple. On envoya sur les lieux dix commissaires chargs de soumettre la question un nouvel examen. Ceux-ci ne changrent rien l'ensemble de l'acte, mais y introduisirent quelques clauses rigoureuses. Ils diminurent de moiti le temps accord aux Carthaginois pour se librer, et augmentrent la contribution de 1.000 talents, qui durent tre pays sans retard. Ils exigrent enfin que la Rpublique vaincue abandonnt toutes les les situes entre la Sicile et l'Italie. Voici la rdaction dfinitive de ce cinquime trait consenti entre Rome et Carthage (241)5 :
1 Florus, Hist. rom., II. 2 Polybe, I, LXII. 3 Le talent euboque, de 26k,196, valant 5.821 francs de notre monnaie, la contribution
de guerre est exactement de 12.806.200 francs. Nous avons admis, pour l'apprciation des valeurs montaires de l'antiquit, les rapports tablis par Letronne, Bckh, Mommsen, etc. et mentionns dans l'Histoire de Jules Csar, l. I, c. IV, t. I, p. 77. 4 Polybe, I, LXII. 5 Polybe, I, LXIII ; III, XXVII.
Les Carthaginois vacueront la Sicile et toutes les les situes entre la Sicile et l'Italie. Sret est garantie par les deux Rpubliques contractantes leurs allis respectifs ; chacune promet de ne prtendre aucun empire sur les possessions de l'autre, de ne btir aucun monument public chez les allis de celle-ci, de n'y lever aucune troupe de mercenaires, de ne jamais rechercher leur alliance. Les Carthaginois payeront, en dix ans, deux mille deux cents talents, plus mille comptant (prs de six millions de francs)1. Enfin ils rendront aux Romains tous leurs prisonniers sans ranon. Ainsi, dit Polybe2, se termina la guerre de Carthage et de Rome au sujet de la Sicile, guerre qui dura sans interruption vingt quatre ans, et qui est, notre connaissance, la plus longue, la plus continue, la plus grande dont on ait jamais crit l'histoire. Sans parler des combats et des armements de mdiocre importance, on vit, en comptant les deux flottes, plus de 500 quinqurmes figurer en une bataille, et plus de 700 dans une autre. Enfin les Romains perdirent dans cette lutte 700 navires environ, y compris ceux que dtruisit la tempte ; les Carthaginois, environ 500. On a trs-svrement jug le trait des les gates ; on a rpt maintes fois qu'il avait consacr la honte du vaincu. M. Michelet, surtout, ne mnage point les marchands de Carthage, qui n'taient point, dit-il, bout de ressources, et pouvaient bien continuer la guerre ; qui ne comprenaient point que leur influence politique, une fois compromise, devait entraner dans sa ruine et leur commerce et leur opulence, laquelle ils sacrifiaient si facilement l'honneur. En ralit, le trait des gates n'avait rien de honteux pour la Rpublique ; il tait une ncessit. Ce qu'on doit blmer, ce sont les fautes du gouvernement carthaginois, qui ngligea maladroitement l'entretien de ses forces militaires navales, et ne sut pas venir, en temps opportun, au secours du grand Amilcar.
1 Exactement 5.821.000 francs. Le total de la contribution de guerre fut donc de 18.627.200 francs. 2 Polybe, I, LXIII.
1 2 3 4 5
Polybe, I, LXVI. Histoire de Jules Csar, t. I, p. 267-268. Trois ans et quatre mois. (Polybe, I, LXXXVIII.) Polybe, I, LXV. . (Voyez Polybe, I, LXVII.) Appien ne mentionne que des Libyens et des Gaulois.
exactement leur solde, et surtout de la leur payer en beaux deniers comptants. Or le trsor de l'arme tait vide. Pour sortir d'embarras, Giscon avait pris le parti de diriger toutes ces troupes sur l'Afrique, mais en ne les embarquant que l'une aprs l'autre et par petits dtachements de chaque langue. En oprant ainsi, il laissait la pentarchie des finances la latitude de se librer successivement, et par parties, envers ces cranciers de l'Etat. Les premiers arrivants eussent d'abord touch l'arrir de leur solde, et, le payement effectu, on les et expdis, chacun pour son pays, afin de faire place d'autres parties prenantes. Cette ide de Giscon, fort sage en soi, n'tait malheureusement point de nature venir efficacement en aide la , qui se trouvait alors dans la dtresse la plus profonde. On n'a point mnag non plus, en cette circonstance, les hommes du gouvernement carthaginois ; on a dit que, en ngociants pres au lucre, ils avaient imprudemment marchand aux soldats le prix de leurs travaux et de leur sang. Les finances de la Rpublique taient, de fait, dans une situation dplorable, et le service de la trsorerie ne pouvait plus fonctionner. Ainsi qu'on le verra au livre II de cette histoire, il y avait dans l'Etat insuffisance de numraire, et les valeurs fiduciaires en circulation, telles que les monnaies dites de cuir, ne pouvaient parer aux dangers d'une disette de mtalliques. Tous les fonds disponibles avaient t confis Hannon, et, tout ayant t perdu la journe des gates, le trsor de Carthage, qui venait de payer prs de 6 millions aux Romains, qui leur devait, en outre, dix annuits de plus de 1.200.000 francs1 ; le trsor, rduit aux expdients, tait dans l'impossibilit absolue de faire face de nouvelles dpenses2. Le gouvernement chercha donc gagner du temps, et ne songea qu' faire patienter les mercenaires jusqu' l'poque de la rentre des premiers impts. Ne pouvant suivre les conseils de Giscon, ni conformer sa conduite la sienne, il laissa les diffrents dtachements de l'arme de Sicile s'accumuler tout doucement Carthage. Cependant les soldats arrivs les premiers dans la ville la troublaient, nuit et jour, par de violents dsordres. Ces hommes de fer, habitus la vie des camps et rompus aux privations qu'impose le mtier des armes, se voyaient transplants tout coup dans la capitale d'un grand empire, toute resplendissante du luxe et des arts tranges de l'Orient. Il s'allumait en eux de terribles dsirs, et, pour ces rudes natures, de la convoitise la jouissance per fas et nefas, il n'y avait qu'un pas bien facile franchir. Les censeurs des murs, pour rtablir la paix dans les rues de la ville ; les pentarques des finances, afin de gagner du temps, entrrent en pourparlers avec les officiers. On ne pouvait, leur dirent-ils, arrter les tats de solde de leurs hommes qu'aprs que toute l'arme de Sicile aurait rejoint ; et, en attendant, la tranquillit publique exigeait que ces braves mais turbulents soldats s'en allassent prendre gte hors des murs de Carthage. Il fut stipul que tous les mercenaires prsents recevraient un premier -compte et se rendraient Sicca, pour y tenir garnison jusqu' l'arrive de tous leurs camarades. On leur permit
1 Nous supposons la contribution de guerre rpartie en dix chances de mme valeur, soit chacune de 1.280.620 francs. 2 Carthage tait puise par la premire guerre punique. (Polybe, I, LXXI.)
d'emmener avec eux leurs femmes, leurs enfants, leurs bagages. Ils partirent. Chaque fois qu'un dtachement arrivait de Sicile, on lui donnait le mme ordre de route, et bientt toute l'arme fut masse Sicca. Sicca Veneria (el-Kef), situe sept tapes de Carthage, tait un trs-ancien tablissement punique, une ville consacre la desse Astart, o, chaque jour, des courtisanes-prtresses clbraient solennellement tous les mystres ithyphalliques. Sduits par les crmonies d'un culte si merveilleusement facile, les mercenaires s'abandonnrent la licence, et le peu d'argent qu'ils avaient reu fut trs-vite dpens. Alors ils songrent celui que la Rpublique leur devait encore. Les natures grossires, ou celles qu'agitent des passions vives, donnent facilement leurs crances terme une valeur actuelle considrable : elles se soumettent volontiers aux formes d'escompte les plus lonines, mais la condition de toucher immdiatement le solde de leur crdit. Si la pentarchie des finances avait eu quelques fonds disponibles, elle aurait pu alors raliser de magnifiques bnfices. Mais la dtresse du trsor ne pouvait lui inspirer qu'une suite de mesures dilatoires, et ce systme constituait un danger srieux. Ces mmes hommes, en effet, qui consentent si complaisamment un norme escompte, sont essentiellement irritables l'ide du dlai qu'on leur impose, et leur imagination extravagante donne aussitt au chiffre qu'ils attendent des proportions exagres. Les mercenaires, durant leurs longues heures de loisir, se mirent supputer, en le grossissant, le total qu'avait leur payer la Rpublique. Ils se rappelaient les promesses magnifiques qu'on leur avait faites en Sicile, aux jours o l'on avait besoin d'eux. Ils se grisaient d'esprances folles, et leurs prtentions n'avaient plus de bornes. Voil ce qui doit toujours arriver en pareille circonstance. Au moyen ge, les mercenaires d'Italie qu'on ne payait pas tout de suite rclamaient aussitt double solde, paga duppia1. Le gouvernement avait gagn du temps, mais pas encore assez pour reconstituer ses finances et assurer le service du trsor. Les troupes tant toutes rassembles, il n'y avait plus de prtexte qui put faire diffrer le rglement des comptes. Il fallait s'excuter, et, en prsence d'une pnurie presque complte, la situation tait terrible. La pentarchie des finances, bout de ressources, et ne sachant que faire de l'arme qu'elle avait sur les bras, conut la malheureuse ide de lui exposer toute la vrit, de faire appel ses sentiments gnreux ! Rien n'tait plus maladroit, et ce fait, pris entre mille, met franchement en lumire l'impritie politique des hommes du gouvernement de Carthage. Un mercenaire, nous le verrons (t. III. c. V), peut faire un excellent soldat, si la puissance qui l'enrle demeure fidle aux engagements contracts. Hors de l, que peut-on attendre de lui ? Rien de bon. Il s'est engag librement et prix dbattu ; s'il ne reoit point son argent au jour dit, il reste inaccessible aux meilleurs raisonnements ; les plus beaux mouvements oratoires ne sauraient le toucher. L'insuccs des tentatives du sanhdrin n'tait donc pas difficile prvoir. Il avait envoy Sicca le gnral Hannon, le vainqueur d'Hcatompyle2, mais aussi le
1 Chroniques de Villani. 2 Cette fameuse Hcatompyle tait une ville du Soudan, sur le Niger, et l'onomatologie
saura peut-tre nous en faire retrouver la position. Fidle la mthode suivant laquelle il appelle, par exemple, une place forte que les Latins nomment Clupea, Polybe (I, LXXIII) crit ici : , et ne fait que traduire en grec le sens d'une
vaincu des gates, avec mission d'attendrir le cur des mercenaires. Ds son arrive au camp, Hannon, s'adressant aux troupes assembles, parla longuement de la misre publique et des charges du trsor, des finances ruines par les exigences de Rome, du temps qu'il fallait l'Etat pour se remettre de tant de secousses : toutes choses qui n'intressaient que mdiocrement des cranciers pleins d'impatience Ce discours et produit quelque effet, sans doute, sur des soldats citoyens, pouvant participer plus tard aux bnfices de la prosprit publique ; mais, dans le cas prsent, ces frais d'loquence taient faits en pure perte. Bien plus, quand, sous forme de proraison, le gnral essaya de faire admettre la proposition d'une rduction de solde, des cris d'indignation clatrent de toutes parts. Les hommes de chaque langue s'assemblent en tumulte, et dclarent qu'ils sont dsormais dlis de toute obligation envers un Etat qui pratique si audacieusement l'escroquerie. La sdition est imminente. Ils reprochent amrement Carthage d'avoir confi une telle mission au riche Hannon, inepte gnral, qui ne sait rien de leurs exploits de Sicile. Les esprits s'chauffent, et, la mmoire aidant, l'bullition est bientt complte. On raconte tout haut l'histoire de Xanthippe, que l'ingrate a fait prir en mer ; de ces 4.000 Gaulois qu'elle n'a pays qu'en les livrant tratreusement aux Romains. On trace larges traits un tableau sombre de l'ile des ossements, de ce rocher o les pentarques des finances ont dbarqu et laiss mourir de faim de pauvres soldats qui osaient rclamer leur solde1. Sans doute, un sort pareil attend l'arme de Sicca. L'arme est menace de quelque guet-apens ! On a, contre l'usage, permis aux soldats d'emmener leurs femmes et leurs enfants ; on veut videmment les faire disparatre tous ensemble, eux et leurs familles. Mais certainement Carthage n'aura pas ainsi raison des vtrans d'Eryx ! La fureur arrive son comble, et aussitt 20.000 mercenaires, exasprs, se portent marches forces vers Carthage. Ils s'arrtent sous Tunis, o ils campent en bon ordre, menaant firement la ville qui mconnat leurs droits. Le gouvernement mesure alors toute l'tendue de ses fautes ; mais aux fautes qu'il dplore il ajoute immdiatement une nouvelle faute, en se jetant corps perdu dans la voie de la faiblesse et des concessions tardives2. Terrifi par la prsence des mercenaires, il leur accorde tout ce qu'ils demandent, signe le rappel d'Hannon, et s'estime heureux de leur voir accepter pour liquidateur un de
dnomination tamazir't. Nous pouvons aujourd'hui faire la version contraire, c'est--dire repasser du grec l'amazir'. Or, dans ce dernier idiome, le mot porte s'exprime par thabbouth et cent par touinest. Qu'on rapproche simplement ces deux termes, en ngligeant, dans la prononciation, la dsinence du compos, et l'on obtient ThubbouthTou', assonance assez frappante dj de Tombouctou. Mais, plus correctement, l'expression Cent Portes a pour quivalente : Touinest en Thiboura, ou mieux, par inversion, Thiboura en Touinest. La prononciation en usage chez les Touareg donne Thib' n' tou, terme fort rapproch, l'on en conviendra, de celui de Timbektou, qu'adoptent la plupart des voyageurs modernes. Les Romains, qui entendaient aussi parler les Imazir'en, et s'attachaient, eux, reproduire les sons perus, ont appel Tibudium la ville prise par Hannon et, plus tard, par les armes de Balbus le Jeune. Or Tibudium est bien l'cho latin de Thiboura-temdit, la ville aux portes. Ce mot thabbouth (au pluriel thiboura) nous semble le radical du nom de la ville de Thbes, laquelle tait aussi, comme l'on sait, une hcatompyle. 1 Frontin, Stratagmes, III. Diodore de Sicile, V. 2 Polybe, I, LXXI.
leurs gnraux de Sicile, le brave et honnte Giscon, qui doit payer de sa vie son dvouement la dfense des intrts de Carthage. L'intelligence et l'activit de Giscon lui firent trouver les fonds indispensables aux premires oprations du service de la solde. Il venait de donner satisfaction aux rclamations les plus criardes, et ramenait doucement les troupes au sentiment du devoir, quand deux intrigants de bas tage rallumrent adroitement le feu de l'insurrection prs de s'teindre. C'taient deux hommes redoutables, dont la peur du supplice cimentait la complicit. L'un, du nom de Spendius, ancien esclave chapp d'un ergastule de Rome, n'avait d'autre perspective que celle de la croix. L'autre, Libyen de naissance libre, s'tait fort compromis ds le commencement des troubles et pressentait que, l'ordre une fois rtabli, le gouvernement carthaginois ne manquerait pas d'exercer contre lui des poursuites qui devaient le conduire droit la claie1. Il s'appelait Math. Spendius et Math surent s'entendre pour amener la rupture des ngociations entames par Giscon avec leurs camarades. Ils s'unirent pour ouvrir entre Carthage et les rvolts un abme que rien ne pt combler, se proclamrent eux-mmes gnraux de l'arme campe sous Tunis, et, prenant pour lieutenants le Gaulois Autarite et le Libyen Zarzas2, entreprirent avec eux la terrible guerre dont Polybe nous a conserv les dtails3. Tout d'abord, Spendius empche le calme de renatre au camp, et y ravive les fureurs teintes. Les plus mauvaises passions sont mises en jeu ; les vins coulent flot, et l'ivresse amne chaque jour les rixes les plus sanglantes. Les meneurs gorgent sans misricorde ceux de leurs camarades qui ne partagent pas leur enthousiasme, et le commandement : Frappe ! mis en un idiome quelconque, est bien vite intelligible pour une multitude o se pressent des forcens de toute langue. Au milieu de ces scnes indescriptibles, l'honnte et courageux Giscon poursuivait avec calme la suite des oprations affrentes au rglement des comptes. Il suivait, pas pas, les progrs de la rvolte, mais aucun vnement ne semblait de nature altrer l'impassibilit de son visage. Un jour vint cependant o, la patience lui chappant, il commit une imprudence qui devait tre comme le commandement d'excution de la leve de boucliers depuis longtemps machine dans l'ombre. Des mercenaires libyens, qui n'avaient pas encore touch d'argent, en rclamaient avec une insolence insupportable. Giscon, d'un ton nergique, leur signifia qu'ils eussent attendre, ou, s'ils taient trop presss, s'adresser leur gnral Math. Ce mot de gnral fut comme une tincelle enflammant subitement un amas de broussailles sches. Des vocifrations frntiques retentirent de toutes parts dans le camp des rebelles. Spendius et Math, voyant que tout mystre tait dsormais inutile, jetrent audacieusement le masque. De plus, pour rendre inexcutable tout projet d'apaisement et de conciliation, ils ordonnrent un odieux attentat, que la lche multitude s'empressa de commettre. Le trsor et
1 La claie tait un supplice carthaginois. (Voyez le chapitre VIII du livre II.) 2 Les Zarzas ou Zerdzas ne sont pas teints. Nous en retrouvons une tribu aux environs
de Jemmapes (province de Constantine). 3 Voyez le livre I de l'Histoire de Polybe. La guerre des Mercenaires vient de fournir un romancier moderne le sujet d'un livre intressant. L'auteur de Salamm'bo a dcalqu son esquisse sur l'mouvant tableau de Polybe ; mais les couleurs qu'il a mises en uvre sont loin d'tre empruntes la sobre palette de l'histoire.
les bagages des commissaires carthaginois furent livrs au pillage ; Giscon et ses agents se virent arrts, accabls de mauvais traitements, et mis aux fers. La guerre tait ouverte. Sans perdre de temps, Math rpand par la Libye une nue d'missaires chargs de soulever les villes et les campagnes. Il adresse une ardente proclamation aux peuples qui frmissent sous le joug de Carthage.et bientt 70.000 Africains viennent se joindre aux 20.000 mercenaires insurgs. La Rpublique a, ds lors, ses portes une arme de 90.000 rebelles, vivant dans l'abondance, et certains de renouveler sans cesse leurs approvisionnements. Cette complication d'une rvolte de Libyens ne devait pas causer la un saisissement bien profond, car le fait se produisait rgulirement, chaque fois que des points noirs apparaissaient l'horizon de l'pre empire carthaginois. Cette fois cependant des circonstances particulires aggravaient la situation. Durant le cours de la premire guerre punique, Carthage avait trait les Africains avec une extrme duret. Oblige de faire face des dpenses extraordinaires, elle avait exig des propritaires ruraux la moiti de leurs revenus, et des habitants des villes deux fois l'impt qu'ils payaient d'habitude. Les agents du fisc taient d'ailleurs d'une rigidit froce. Jamais ils n'accordaient ni dgrvements, ni rductions de taxe, mme dans les cas les plus dignes d'intrt. Les contribuables en retard taient inexorablement jets en prison ; ceux qui ne pouvaient se librer, vendus comme esclaves. Le gouvernement devait chrement payer ces abus de pouvoir. Au premier appel de Math, les populations libyennes s'taient leves en masse. Les hommes avaient couru aux armes ; les femmes avaient vendu leurs parures pour subvenir aux besoins de la guerre, et venger leurs pres, leurs maris, leurs enfants, victimes des collecteurs d'impts. Aprs avoir solidement renforc les dfenses de son camp retranch, Math rpartit ses 90.000 hommes en deux corps, qui durent dtacher des divisions charges de former les siges d'Utique et d'Hippo-Diarrhyte, places demeures fidles la Rpublique. Le camp sous Tunis et celui sous Utique appuyaient, ses deux extrmits, la ligne d'oprations des mercenaires. De ces deux points, fortement relis entre eux par une suite d'ouvrages de campagne, les partisans des rebelles poussaient jusque sous les murs de Carthage. La malheureuse capitale, coupe de ses communications avec le continent, ne conservait la libert de ses mouvements que sur l'troite Tnia, et se trouvait par consquent presque entirement investie par terre. Quant ses communications maritimes, elles demeuraient intactes : ses navires de guerre et de commerce pouvaient, volont, gagner la haute mer, ou oprer sur le lac de Tunis. Le gouvernement, constern du dveloppement rapide et des proportions de l'insurrection, ne perdit cependant point toute prsence d'esprit. Il se hta d'armer ses derniers btiments, envoya de toutes parts recruter des soldats, et enrla d'urgence tous les citoyens en tat de porter les armes. Ces mesures taient excellentes, mais la nomination d'un mauvais gnral devait en faire perdre tous les fruits. Le choix de la s'tait port sur Hannon. C'tait un homme impopulaire, esclave de ses plaisirs, pressurant, plus que tout autre gouverneur, les provinces dont il avait l'administration. Il tait particulirement odieux aux mercenaires, qui l'avaient cruellement raill Sicca. Organisateur habile, mais gnral d'arme fort mdiocre, il tirait vanit de la prise d'Hcatompyle (247), et semblait oublier que la triste issue de la journe des gates tait en partie due son manque d'initiative et de coup d'il militaire. La
vue de l'ennemi le paralysait totalement. En fait d'armements, dit Polybe1, il s'entendait parfaitement tous les dtails ; mais, ds qu'il entrait en campagne, ce n'tait plus le mme homme. Il ne savait point profiter des circonstances, et montrait en toutes choses une impritie, une lenteur sans gales. Il vint d'abord au secours d'Utique, et commena par jeter la terreur dans les rangs ennemis, au moyen de ses lphants. Il en avait une centaine. Une victoire dcisive tait possible ; mais il mena si mal les affaires, qu'il faillit compromettre son arme et les assigs eux-mmes. Il avait, une fois, fait apporter de Carthage des catapultes et tout un matriel de sige, et, appuy sur Utique, commenc l'attaque des retranchements ennemis. Les lphants donnrent ; les rebelles, n'ayant pu en soutenir le choc, lchrent pied, non sans grandes pertes. Ceux qui chapprent la mort se retirrent sur une colline escarpe et boise, dont la position semblait leur offrir un asile sr. Hannon, accoutum combattre des Numides et des Libyens, qui, une fois repousss, s'enfuient deux ou trois jours de marche2 ; estimant que les rebelles taient compltement battus, ne s'occupa plus, ds lors, ni du camp, ni des soldats qui l'avaient dfendu. Il rentra Utique pour prendre soin de sa personne. Mais les mercenaires de la colline, forms la vie militaire et inspirs de l'audace de Barca ; habitus, durant la guerre de Sicile, rompre devant l'ennemi, plusieurs fois dans la mme journe, pour revenir de nouveau l'assaillir ; sachant que le gnral s'tait retir dans la place, et que ses soldats se rpandaient hors du camp avec une ngligence due leurs succs mmes ; les mercenaires, masss en colonne d'assaut, fondirent sur les retranchements carthaginois, y turent un grand nombre de dfenseurs, et firent honteusement fuir le reste jusqu'aux portes d'Utique. Ils s'emparrent de tous les bagages et des machines de guerre qu'Hannon avait, en les faisant sortir de la ville, exposs leurs coups. Ce ne fut pas la seule circonstance o ce gnral donna des marques de faiblesse. Quelques jours aprs, sous les murs de Gorza, o les barbares avaient plac leur camp en face du sien, il eut deux occasions d'en finir avec eux en bataille range et par une action de vigueur, et, deux fois, par imprudence, il laissa chapper l'occasion opportune. Tel tait l'tat des choses, quand les snateurs et le peuple, frapps de l'incapacit d'Hannon, vinrent prier Amilcar de reprendre le commandement des troupes (238). Le grand capitaine s'tait jusque-l tenu soigneusement l'cart, pour laisser s'user dfinitivement les vieux partis qui dominaient le sanhdrin. Etranger, en apparence, la politique intrieure de son pays, il n'attendait que l'occasion de conqurir une juste influence qui lui permt d'en assurer le salut. Cette occasion se prsentant enfin, il accepta le commandement qu'on lui offrait. La nomination d'Amilcar terrifia les rebelles. Ils connaissaient de longue date le Bou-Baraka ; ils l'avaient vu l'uvre en Sicile, et le gnie de cet homme extraordinaire les avait, pour toujours, saisis d'admiration. Leurs apprhensions n'taient pas vaines : Amilcar devait dbuter par un coup d'clat contre ses anciens compagnons d'armes, aujourd'hui rvolts. Ses forces se composaient de 70 lphants, des nouveaux mercenaires qu'on avait pu runir, de quelques transfuges de l'arme rebelle, de la milice nationale, en tout 10.000 hommes.
1 Polybe, I, LXXIV. 2 Les Arabes de nos jours ont conserv les murs militaires des anciens Numides. Un
sergent de tirailleurs indignes, prsent la bataille de l'Alma, tmoignait des officiers franais son tonnement de ne pas voir les Russes lcher pied au premier coup de canon.
Math gardait avec le plus grand soin tous les passages de la chane de hauteurs qui ferme l'isthme de Carthage. Il avait galement garni de dfenses le cours de la Medjerda, dont les eaux profondes ne sont coupes que par un petit nombre de gus. Un seul pont, jet 4 ou 5 kilomtres en amont d'Utique, tait solidement occup par Math et protg par une forte tte de pont, tablie sur la rive droite. Par suite, les Carthaginois, bloqus, ne pouvaient plus dboucher dans la campagne, ni faire aucun mouvement offensif. Le gnie d'Amilcar triompha des obstacles. Toujours prt saisir les circonstances favorables qu'offre la nature des lieux, l'intelligent capitaine avait observ que, par les vents d'ouest-nord-ouest, l'oued Medjerda se barrait son embouchure. La barre, forme d'un sable compacte et noye sous une couche d'eau fort mince, tait alors parfaitement guable pour des troupes de cavalerie et d'infanterie. Sans confier personne sa prcieuse dcouverte, il tint sa colonne sous les armes, et, une nuit, au moment propice, il sortit de Carthage. Avant l'aube, sa petite arme de 10.000 hommes tait sur la rive gauche du fleuve1, prenant revers et les rebelles qui gardaient le pont, et ceux qui assigeaient Utique. Cette opration d'Amilcar devait, par son trange nouveaut, dcontenancer l'ennemi. Le grand Carthaginois, on vient de le voir, comprenait toute l'importance des marches, et l'on peut dire qu'il en est l'inventeur. On n'avait fait jusqu'alors que la guerre de positions, et les mouvements, singulirement timides, des armes ne consistaient qu'en rotations bizarres autour d'une ou de plusieurs places, prises pour pivots. Le Bou-Baraka rompt rsolument avec ces procds lents et monotones. Son fils Annibal, qui, vingt ans plus tard, surprendra les Romains par tant de mouvements imprvus et rapides, doit continuer cette rvolution dans l'art militaire, rvolution que parachvera Jules Csar. Ces trois grands hommes une fois disparus de la scne du monde, une invincible routine fera de nouveau prvaloir l'emploi des vieilles mthodes, qui demeureront seules en faveur en Europe, jusqu'au temps de Gustave Adolphe. Alors seulement, on se souviendra d'Amilcar et de son fils Annibal, et les peuples modernes verront se dvelopper les phases d'une rvolution nouvelle. Turenne, Cond, Vauban, poseront, l'heure de cette renaissance, des principes dont le grand Frdric fera la plus heureuse application ; dont l'empereur Napolon dduira glorieusement toutes les consquences. Une fois sur la rive gauche de la Medjerda, Amilcar fit avancer ses troupes en colonne par division. Les lphants, qui tenaient la tte, taient suivis de la cavalerie lgre, et l'infanterie de ligne fermait la marche. Ce petit corps s'avanait rsolument et dans le plus grand ordre. La confiance brillait sur tous les visages, et l'enthousiasme tait parfois prs d'clater, car l'illustre capitaine, qui avait su instruire et discipliner ses soldats, et cela dans l'espace de quelques jours, venait encore de les exalter, en ralisant ce qui pouvait alors passer pour la plus brillante des conceptions humaines. La soudaine apparition d'Amilcar sur la rive gauche du fleuve avait glac d'pouvante les deux corps d'arme des rebelles. Spendius, toutefois, ne se laissa point gagner par l'motion gnrale. Il sut donner des ordres avec le plus grand sang-froid, et mettre en ligne 10.000 hommes de bonnes troupes. L'arme
1 Voyez Guischardt, Mmoires militaires sur les Grecs et les Romains, La Haye, 1758. Le chapitre III de ces excellent commentaire est consacr tout entier l'tude de la bataille du Macar (Medjerda).
de sige d'Utique lui envoyait en mme temps un secours de 15.000 hommes. C'est donc avec une force de 25.000 combattants que le chef des mercenaires se tint prt soutenir le choc des rguliers carthaginois. Mais le Bon-Baraka, qui vient d'tonner l'ennemi par la hardiesse de sa manire stratgique, doit, l'instant d'aprs, le confondre encore. Il va, ds le premier coup frapp, mriter le titre de tacticien illustre. La tactique tait alors tout fait dans l'enfance, et, si l'on ne tient compte des premiers essais d'Epaminondas, on peut dire hautement que l'art n'existait pas. Le gnie d'Amilcar va, sous une autre forme, se rvler d'une manire clatante. L'arme qu'il commande passera rapidement de l'ordre en colonne l'ordre en bataille, aussi correctement que peut le faire aujourd'hui une division de l'arme franaise. Les Carthaginois, avons-nous dit, marchaient en colonne, et la colonne se composait de trois divisions1 que nous supposons dployes2. La premire ligne comprenait les 70 lphants ; la deuxime, la cavalerie avec l'infanterie lgre ; la troisime, enfin, l'infanterie de ligne. Au moment opportun, Amilcar fit faire demi-tour tout le monde, et dpcha aux deux premires divisions l'ordre de battre vivement en retraite sur la troisime. Celle-ci, sans perdre de temps, rompit en colonne par peloton, droite ou gauche, de manire ouvrir des intervalles de distance entire, par lesquels passrent les lphants, les chevaux, les tirailleurs pied. Ds que ce passage fut effectu, l'infanterie de ligne se hta de faire gauche ou droite, en bataille, et, en un clin d'il, le gnral en chef en reforma le front face l'ennemi. Quant aux deux premires divisions, une fois parvenues en arrire du front, elles firent par le flanc droite et gauche, et dfilrent de chaque ct, pour venir encadrer l'infanterie, en faisant respectivement sur la droite et sur la gauche en bataille. On voit, par cet exemple, que l'inventeur des marches tait galement pass matre en l'art des volutions qui doivent se faire sous les traits de l'ennemi. Annibal se formera l'cole de son pre, et l'on devra moins s'tonner que, vingt ans aprs la journe de la Medjerda, le vainqueur de Cannes opre avec prcision des changements de front, en avant d'une ligne de bataillons dploys. Cependant les rebelles, qui voyaient la manuvre d'Amilcar, n'en saisissaient pas le sens, et, malgr sa finesse, le Grec Spendius s'y trompa. Il se figura que la cavalerie et les lphants carthaginois s'enfuyaient en dsordre, et crut, par suite, avoir facilement raison d'une infanterie abandonne et mise nu sur ses deux ailes. Il donna ses 25.000 hommes l'ordre de se porter en avant, au pas de charge, afin de dborder et d'envelopper les fantassins ennemis. Mais son illusion ne devait pas tre de longue dure. Il n'avait sa disposition qu'une infanterie sans consistance ; celle-ci, peine en marche, s'arrta consterne la vue des cavaliers et des cornacs arrivant en ligne, au galop. Les rebelles furent en un instant culbuts, et il ne pouvait en tre autrement. 6.000 hommes, dit Polybe3, tant Libyens que mercenaires, restrent sur le champ de bataille ;
1 Voyez Polybe, I, LXXVI. 2 C'est l'hypothse de Guischardt (Mmoires militaires, t. I, c. III) ; mais le mouvement
d'Amilcar s'explique galement fort bien, si l'on suppose chacune des divisions ploye en colonne serre en masse. 3 Polybe, I, LXXVI.
2.000 furent faits prisonniers. Le reste s'enfuit au camp d'Utique ou vers la tte de pont. Poursuivant les consquences de la victoire, Amilcar entra de vive force dans cet ouvrage, et en dlogea les derniers dfenseurs, qui se retirrent en dsordre Tunis (238). Les Carthaginois taient matres des deux rives de la Medjerda ; ils les balayrent vivement, et s'emparrent de tous les points fortifis qui garnissaient cette ligne. Cependant la guerre n'tait point termine. Math, qui poussait activement le sige d'Hippo-Diarrhyte, se trouvait coup de Spendius, rfugi sous Tunis ; mais les deux chefs correspondaient entre eux d'une manire suivie, et Spendius tenait bravement la campagne la tte de 8.000 hommes, dont 2.000 Gaulois commands par l'nergique Autarite. Suivant les ordres de Math, Spendius et son lieutenant Autarite observaient attentivement les mouvements d'Amilcar ; ils suivaient rgulirement ses traces, en se tenant toujours au pied des hauteurs et vitant avec soin la plaine, si favorable aux charges de la cavalerie et des lphants. Plus que jamais, ils prchaient l'insurrection chez les populations africaines, qui leur envoyrent avec empressement de gros contingents en infanterie et en cavalerie. Ainsi renforcs, ils tombrent un jour sur la colonne carthaginoise, l'envelopprent, et crurent la dtruire. Mais le grand Amilcar veillait : il tait difficile de le surprendre, car ses talents militaires se doublaient de l'habilet politique, indispensable tout bon gnral en chef. Pendant que ses adversaires recrutaient partout des soldats, il n'tait pas rest inactif, et avait su nouer des relations avec un chef indigne, le jeune N'H'arraoua1, qui venait de lui amener d'un coup 2.000 cavaliers. Amilcar fit immdiatement donner ses Imazir'en, et dgagea ses troupes un instant compromises. Puis, prenant vigoureusement l'offensive, il battit compltement l'imprudent Spendius, qui dut s'enfuir toute bride, abandonnant 14.000 hommes tus ou prisonniers2. Suivant toujours les errements d'une sage politique, Amilcar se garda bien de svir contre ses prisonniers de guerre Il les amnistia, fit entrer dans le rang ceux qui voulurent prendre du service, et rendit aux autres la libert, sous la seule condition de ne plus servir contre Carthage. Spendius et Math ne pouvaient se mprendre au sens de cet acte de clmence. Ils en calculaient toute la porte, et sentaient que les mercenaires de toute langue allaient, ainsi que les Libyens, leur chapper les uns aprs les autres. Pour prvenir un tel dsastre, les deux complices n'imaginent rien de mieux qu'un attentat empreint d'un caractre de frocit sans exemple. Pour loigner des esprits toute ide de rconciliation avec Carthage, ils s'attachent leur en dmontrer l'absurdit. Que font-ils ? Ils rpandent de fausses nouvelles au camp des mercenaires, et font natre de toutes parts d'immenses besoins de vengeance, auxquels ils satisfont d'autorit. Spendius fait traner hors des palissades l'honnte Giscon et les 700 Carthaginois qui sont dtenus avec lui. On
1 C'est le chef que Polybe nomme . Il fut, dit le grand historien, sduit par le gnie politique et militaire d'Amilcar, et Amilcar lui fit pouser sa fille, celle qu'un romancier moderne a nomme Salamm'b. Chez les Imazir'en, le nom n'existe pas. Dans l'espce, indique le gnitif, signifie nation, H'arr est un nom de tribu. N'H'arraoua veut donc dire de la nation des H'arr, sous-entendu prince ou chef. La tribu des H'arr (gens de condition libre, hommes de cur) n'est pas teinte. Elle habite aujourd'hui le revers nord du djebel el-A'mour (Algrie). 2 La dfaite de Spendius eut vraisemblablement pour thtre la valle de la Medjerda, rive droite.
leur coupe les mains, on les mutile, on leur brise les jambes, et, tout ensanglants, les malheureux sont jets dans un cul de basse-fosse. Carthage, frappe de stupeur, fait en vain rclamer les corps des victimes. Spendius repousse les parlementaires, et menace du sort de Giscon ceux qui oseront encore se prsenter lui. Les succs d'Amilcar avaient un instant rtabli les affaires de Carthage, mais la situation de la malheureuse Rpublique tait encore bien triste. Elle recevait de toutes parts des nouvelles dsastreuses : un convoi impatiemment attendu venait de faire cte ; Utique et Hippo-Diarrhyte avaient ouvert leurs portes Math, et, pour comble de misres, il s'tait lev entre Amilcar et son lieutenant Hannon1 des conflits de nature compromettre le salut de l'arme. Carthage se croyait perdue ; sa la sauva. Dans ces conjonctures, ce sombre conseil, ordinairement inintelligent et impolitique, fit preuve de sagesse et de lucidit d'esprit. Dchir par les partis, et ne pouvant fixer le choix de la majorit ni sur Hannon ni sur Amilcar, il comprit qu'il fallait tout sacrifier au principe de l'unit de commandement. On rsolut de consulter l'arme et de ratifier le rsultat de son lection. L'arme, d'une seule voix, se pronona pour Amilcar. Il tait temps que le gouvernement prit de sages mesures, car le mauvais tat des affaires publiques enhardissait singulirement les mercenaires. Spendius et Math ne se sentaient pas de joie de la prise d'Utique et d'Hippo-Diarrhyte, deux grandes places qui n'avaient jamais cess d'tre le plus ferme appui de Carthage, et qui, partageant toujours sa bonne et sa mauvaise fortune, avaient tenu bon jadis contre les attaques d'Agathocle et celles de Regulus. Enivrs de leurs prodigieux succs, les deux aventuriers eurent l'audace de former le sige de lu grande cit, capitale de l'empire carthaginois. Le ferme et rude Bou-Baraka ne devait pas leur laisser nourrir de bien longues esprances, et son bras tait d'autant plus craindre qu'il envisageait maintenant la situation sous un jour tout nouveau. Aprs de vains efforts pour ramener par la douceur des gens violemment gars, il ne se dissimulait plus qu'il fallait enfin leur faire une guerre d'extermination, en tuer le plus possible durant l'action, et jeter aux btes tous les prisonniers qu'on lui amnerait. Cette rsolution prise, il en fit part ses deux lieutenants, l'Amazir' N'H'arraoua, brillant gnral de cavalerie lgre, et le jeune Annibal2, qui remplaait Hannon. Servi par eux avec intelligence et dvouement, Amilcar amena sous Carthage une solide arme de secours. Math fut encore une fois coup de Spendius ; puis chacun d'eux, sparment, se vit couper de ses communications. Affams, ils levrent le sige. Math se jeta dans Tunis, pour y rorganiser ses forces et observer Carthage. Mais, en mme temps, il mobilisa un corps de 5o.000 hommes, chargs d'inquiter les rguliers d'Amilcar par leurs courses en tous sens. Ces bandes jetes l'aventure reconnaissaient pour chefs Spendius, Autarite et le Libyen
1 L'identit des noms est une cause d'erreurs frquentes pour qui tudie l'histoire de
Carthage. Cet Hannon n'est pas le mme que le vainqueur d'Hcatompyle (plus tard le vaincu des gates). Hannon d'Hcatompyle fut mis en croix par les mercenaires de Sardaigne (238). Quant au lieutenant d'Amilcar, on peut l'appeler Hannon le Riche. C'est l'adversaire obstin du parti politique que les Romains dsignent sous le nom de faction Barcine. 2 Voyez au chapitre I du livre III la liste des gnraux carthaginois qui ont port le nom d'Annibal.
Zarzas, personnage qui n'entre un instant en scne qu'au dnouement de ce long drame. Ne formant qu'une seule et mme colonne, les 50.000 partisans s'attachrent aux pas des Carthaginois, et les harcelrent d'une manire incessante. Cependant, dit Polybe1, ils vitaient les plaines, de peur des lphants et des cavaliers du chef N'H'arraoua ; ils occupaient de prfrence les points culminants et les lieux couverts. Ils ne le cdaient aux Carthaginois ni en conceptions heureuses ni en audace, mais ils avaient ordinairement le dessous, parce qu'ils taient fort ignorants en fait d'art militaire. On vit alors trsclairement combien l'exprience unie au savoir l'emporte sur une aveugle et brutale pratique de la guerre. Tantt le grand Amilcar coupait un gros d'ennemis du reste de la colonne, et, l'enveloppant en joueur habile, l'attirait l'cart pour le mettre en pices. Tantt, laissant croire ses adversaires qu'il voulait en finir par une bataille range livre avec toutes ses forces, il conduisait les uns dans des embuscades habilement prpares, et tombait sur les autres, et de jour et de nuit, l'heure o ils s'y attendaient le moins. Tous les prisonniers qu'il pouvait faire taient invariablement jets aux btes. Cependant, bien que les claireurs d'Amilcar leur fissent le plus grand mal, les mercenaires ne quittaient point les flancs de l'arme carthaginoise ; c'tait une proie qu'ils ne pouvaient se dcider lcher. En faisant habilement mouvoir cet appt, le gnral en chef entrana ses adversaires partout o il voulut. Il les conduisit, comme par la main, dans la presqu'le qui ferme, l'est, le golfe de Tunis, et les fit entrer dans une gorge dont il avait pralablement fait faire une reconnaissance minutieuse. Ce lieu, qu'on appelle ordinairement dfil de la Hache, doit recevoir une autre dnomination, celle que lui donne Polybe lui mme2. Le grand historien crit , c'est--dire scie, dsignation pittoresque tire de l'aspect mme d'une montagne pic, dont le fate est couronn de pilons rguliers. La scie antique tait un instrument de tous points analogue notre outil moderne, et l'on pouvait, cette poque aussi bien qu'aujourd'hui, assimiler cette lame dents aigus une muraille de rochers dont les cimes se profilent sur le ciel en festons gigantesques. Les Latins nommaient la scie serra, d'o les Espagnols ont fait sierra ; c'est le nom que portent, en Espagne, nombre de montagnes la cime dentele. Les gorges de la Scie, dont il ne serait pas impossible de dterminer la position3, n'taient sans doute qu'une faille de massif montagneux, analogue au dfil de l'oued ech-Cheffa (la Chiffa) et aux fameuses Portes de fer de notre Algrie. Qu'on se reprsente un long couloir, bizarrement contourn par suite de l'alternance des croupes abruptes et des thalwegs torrentueux ; qu'on tienne compte des rochers pic, ou en surplomb, qui s'lancent, de part et d'autre, des hauteurs prodigieuses, et l'on aura une ide de la nature des lieux choisis par Amilcar. Un semblable passage n'est point difficile obstruer l o l'on veut : quelques hommes faisant rouler des quartiers de roc, disposant des abatis, ou construisant de petits ouvrages de campagne en des points convenablement choisis, peuvent, en moins d'une heure, y prendre au pige toute une arme, laquelle se sent bientt aussi confuse qu'un lion aprs sa chute au fond d'un silo.
1 Polybe, I, LXXXVII. 2 Polybe, I, LXXV. 3 La topographie de la Tunisie est fort simple, et la Scie doit y tre facilement
reconnaissable.
Ds que tous les mercenaires furent entrs dans la Scie, le Bou-Baraka en fit lestement boucher les ouvertures au moyen d'une palissade prcde d'un foss1, et l'immense souricire se ferma sur une masse de plus de 40.000 hommes. Instruit l'cole de son glorieux pre, Annibal doit faire plus tard usage de ses mthodes ingnieuses. La journe de Trasimne n'est sans doute qu'une heureuse rminiscence de celle des gorges de la Scie. Les rebelles, enferms entre deux murailles dnudes, y furent bientt rduits aux extrmits les plus affreuses. Que faire en cette situation ? Combattre en dsesprs ? Ils ne l'osaient pas, car la dfaite tait sre, et le sort rserv aux prisonniers n'avait pas de quoi les sduire. Se rendre merci ? Il ne fallait gure y songer ; leurs crimes taient trop odieux pour qu'ils pussent compter encore sur la clmence d'Amilcar. Spendius, Autarite et Zarzas les soutinrent un instant, en leur faisant esprer des secours de Tunis. Mais les malheureux taient en proie toutes les horreurs de la faim, et la faim, chez des gens de cette trempe, est sur jumelle de l'anthropophagie. Ils en vinrent bientt s'entre-dvorer. Ils mangrent leurs prisonniers, leurs esclaves ; enfin, n'esprant plus voir Math les dgager, n'ayant plus en perspective d'autre aliment que la chair de leurs camarades, ils dclarrent leurs chefs qu'ils allaient tout d'abord les sacrifier. Spendius, Autarite et Zarzas virent bien qu'il fallait, tout prix, sortir de cette horrible prison. Ils dpchrent un parlementaire Amilcar. Admis ensuite en sa prsence, ils lui demandrent traiter. Oui, nous terminerons, si vous voulez, la guerre, rpondit le gnral, mais aux conditions suivantes : Les Carthaginois prendront merci, parmi vous, dix hommes leur choix. Quant aux autres, ils pourront s'en aller, vtus d'une simple tunique. Cette clause admise par les chefs : Trs-bien ! poursuivit le Bou-Baraka. C'est vous que les Carthaginois choisissent. Et Spendius, Autarite, Zarzas, tous les principaux rvolts, tombrent lgalement aux mains du gnral en chef. Les soldats, toujours emprisonns dans les gorges, et ne voyant point revenir Spendius, s'crient qu'ils sont trahis ! Leur rage clate, ils courent aux armes. Dsespoir impuissant ! Amilcar fait entrer dans la Scie son grand troupeau d'lphants de guerre, et les lourdes btes, marchant en colonne serre, crasent, en moins d'une heure, 40.000 affams. Jamais l'histoire n'enregistra plus sanglante excution2. Ce chtiment terrible eut un grand retentissement en Libye. Les places qui tenaient pour les rebelles firent bientt leur soumission, et les populations insurges durent se courber de nouveau sous le joug de Carthage. Mais elles ne l'acceptaient encore qu'en frmissant, ce joug qu'elles avaient tent de secouer ; toutes leurs esprances n'taient pas mortes, car Math tenait toujours Tunis et promettait de s'y dfendre avec vigueur. Amilcar se hta d'investir ce dernier foyer de l'insurrection. Le corps d'arme sous les ordres de son lieutenant Annibal prit position au nord de l'enceinte ; lui-mme assit son camp vers le sud. L, poursuivant son rle de terroriste, il fit approcher des murs Spendius et ses compagnons ; et tous furent mis en croix sous les yeux des dfenseurs. Mais il tait dit que la fortune permettrait aux deux partis d'exercer tour tour de sanglantes reprsailles. Le clairvoyant Math avait observ qu'Annibal se
palissades par un ouvrage en maonnerie. C'est alors le murus fossaque. (Voyez l'Histoire de Jules Csar, t. II, passim.) 2 Polybe, I, LXXXV.
gardait mal clans son camp du nord ; qu'il n'assurait point ses derrires, et ngligeait ses communications avec Amilcar ; qu'il tait, en un mot, isol et comme en l'air. Concentrant aussitt tous ses moyens d'action vers un but unique, il poussa sur Annibal une sortie dont le succs devait singulirement amliorer la situation de la dfense. Le camp de l'imprudent lieutenant fut brusquement envahi et culbut ; tous les parcs tombrent aux mains de Math, et nombre de Carthaginois prirent. Les rebelles firent aussi beaucoup de prisonniers, parmi lesquels Annibal lui-mme. Le malheureux jeune homme fut conduit au pied de la croix de Spendius, dont on dtacha le cadavre, et clou sur le bois encore dgouttant du sang du mercenaire. Les mnes du bandit rclamant de grands honneurs funbres, Math fit immoler sur place trente prisonniers appartenant la noblesse carthaginoise. Amilcar avait t inform de la sortie de Math, mais trop tard pour se porter en temps utile au secours de son pauvre lieutenant. Rduit maintenant au corps d'arme du sud, et trop faible pour poursuivre seul les oprations du sige, il leva le camp, pour aller prendre position derrire la Medjerda. En apprenant qu'Annibal s'tait laiss dtruire, Carthage fut un instant dans la consternation ; mais la , alors en veine d'nergie, rsolut de tenter un suprme effort. Au nom du salut public, tous les citoyens en tat de porter les armes furent enrls d'urgence, et allrent, sous les ordres d'Hannon, grossir l'effectif d'Amilcar. Amilcar et Hannon avaient eu de longues querelles ; cdant ensemble aux instances des commissaires du sanhdrin, ils se rconcilirent. Le patriotisme sut touffer en eux le ressentiment qu'engendre l'esprit de parti, et, combinant leurs efforts, ils rsolurent d'en finir avec Math. Celui-ci, craignant d'tre bloqu dans Tunis, tenait de nouveau la campagne. Ils le harcelrent sans relche, le refoulrent jusque dans le sud de la Bysacne, et lui firent prouver de grandes pertes aux environs de la petite Leptis. Une rencontre dcisive suivit, dans laquelle les Libyens furent compltement battus. Math, fait prisonnier, fut conduit Carthage, o les tortures de sa hideuse agonie souillrent le triomphe du vainqueur. Toute la Libye vint ds lors composition. Utique et HippoDiarrhyte, emportes d'assaut par Amilcar, durent souscrire aux conditions terribles que leur imposa Carthage. Telle fut la fin de la guerre inexpiable (237). Durant les pripties de cette horrible guerre, Rome s'tait sans doute rjouie tout bas des malheurs de sa rivale, mais elle avait observ envers elle une attitude dcente. Le snat n'avait jamais, l'occasion, manqu de tmoigner la toute la part qu'il prenait aux alternatives de sa bonne et de sa mauvaise fortune. Carthage s'affaiblissait, et, par suite, il tait utile d'affecter ses yeux des dehors sympathiques, de faire acte de courtoisie mme, tout en rservant l'avenir. Les Romains n'usrent donc, pendant trois ans, que des procds les plus affectueux envers leurs anciens ennemis. Ils permirent la marine italiote d'approvisionner Carthage, en mme temps qu'ils lui interdisaient toute espce de relations avec les rebelles. La ville d'Amilcar eut l'autorisation de lever des mercenaires en Italie. Enfin, l'on vit des agents du snat user de toute leur influence pour faire rentrer l'Afrique dans le devoir. Utique et d'autres places offraient de se donner Rome ; on repoussa leurs offres avec une froide dignit. Les mercenaires de Sardaigne promettaient de livrer l'le aux lgions ; on refusa noblement de prter l'oreille de telles ouvertures. Convoitant depuis longtemps cette le, mais procdant toujours avec une sage lenteur, le snat attendait patiemment que le moment ft venu de la prendre. Ce jour ne devait pas tarder paratre. La mort de Math (237) venait de rendre la paix Carthage, mais
Carthage tait puise. Sur-le-champ, la politique romaine fit ouvertement volteface, et le snat put, sans danger, mettre la main sur la Sardaigne et la Corse. Voici comment les choses se passrent : Aprs la bataille de la Medjerda, au moment o, pour la seconde fois, Amilcar avait raison de Spendius, les mercenaires de Sardaigne, imitant ceux d'Afrique, s'taient subitement rvolts. Ils avaient massacr le gouverneur Bostar (BouAstart) et tous les Carthaginois de l'le. Hannon d'Hcatompyle, dpch contre eux en toute hte, avait t trahi par ses troupes et mis en croix (238). Les mercenaires s'taient ds lors empars de toutes les places, et avaient dsol le pays jusqu'au jour o les habitants, exasprs, taient parvenus les chasser. Les chos de la Corse, cette poque, ne manquaient jamais de rpondre aux clameurs venues de la Sardaigne, et les deux les avaient toujours le mme sort. L'expulsion des mercenaires les laissa jouir d'un moment d'indpendance ; mais, jamais perdues pour Carthage, elles allaient bientt sentir le poids de la domination de Rome. Rfugis en Italie, les mercenaires venus de Sardaigne avaient fait briller aux yeux des snateurs l'importance de la conqute de cette le. Ceux-ci parurent hsiter longtemps, ainsi qu'ils avaient fait autrefois, lorsque les Mamertins prchaient l'expdition de Sicile. Considrant toutefois que la Sardaigne et la Corse avaient recouvr leur indpendance, et n'taient par consquent plus soumises Carthage ; que Carthage, puise par la guerre de Libye, n'tait plus en tat de rentrer en possession de ces deux les ; qu'en droit, enfin, ces deux les, si voisines de Rome, devaient appartenir la puissance qui saurait y faire prvaloir son autorit, les snateurs opinrent pour une descente main arme. Les navires destins cette expdition avaient d'ailleurs, depuis longtemps, leur armement complet. Le consul Sempronius fondit sur cette double proie, et bientt, sur les deux rivages, furent plantes les enseignes aux initiales du snat et du peuple romain. Carthage, tout puise qu'elle tait alors, avait cependant arm une escadre pour tenter de reconqurir les deux prcieuses colonies qui chappaient sa domination sculaire. La perfidie de Rome tait bien faite pour l'atterrer. Elle se plaignit tout haut de la rapacit de sa rivale, formula des rclamations, et poursuivit ses armements. Rome, alors, parlant d'un ton qui ne pouvait souffrir de rplique, Rome dclara purement et simplement la guerre Carthage. La raison de cette guerre, disaient hardiment les citoyens de Rome, c'est que Carthage n'arme plus contre la Sardaigne rvolte, mais bien contre les lgions de Sempronius, aujourd'hui matresses de l'le1. Les Carthaginois ont donc ouvertement viol les traits consentis. Il faut qu'ils renoncent expressment tout droit sur la Sardaigne et la Corse, et que, pour expier leurs projets hostiles2, ils payent la Rpublique un supplment de contribution de guerre. La patrie d'Amilcar, qui avait failli tre emporte par la rvolte des mercenaires, ne se sentait point de force reprendre la lutte avec Rome. Les Carthaginois
1 On allgua d'autres raisons encore. ... Comme prcdemment pour les Mamertins, le snat, selon toute apparence, prtexta qu'il y avait des Italiotes parmi les mercenaires de Sardaigne. (Histoire de Jules Csar, t. I, c. V, t. I, p. 149.) 2 Carthage avait captur quelques vaisseaux marchands naviguant dans ces parages. (Histoire de Jules Csar, t. I, c. V, t. I, p. 149.)
soupirrent, et, courbant la tte, durent admettre qu'il ft introduit dans le trait de l'an 242 un article additionnel ainsi conu : Carthage vacuera la Sardaigne et devra payer Rome la somme de douze cents talents (prs de sept millions)1. Mais ni les Sardes, ni les Corses n'acceptrent sans protestation la dure domination romaine. Il se produisit dans les deux les des soulvements frquents, et fort srieux pour la plupart2. Ces mouvements des populations frmissantes furent successivement comprims par les consuls Licinius Varus (236), Manlius Torquatus (235), Pomponius Math (233) et Papirius (231). Sous ce dernier consulat, les deux les de Sardaigne et de Corse furent dfinitivement rduites en provinces romaines. Quant aux Carthaginois intelligents, ils eurent leur opinion faite touchant la bonne foi des fils de Quirinus, et ce vol main arme3, qui fit saigner le cur d'Amilcar, devait bientt rouvrir entre les puissances rivales une longue srie d'hostilits.
1 Polybe, III, XXVII. Ces 1.200 talents (6.985.200 francs) durent s'ajouter aux 3.200
autres (18.627.200 francs) stipuls par les commissaires en 242. Le total des contributions de guerre imposes Carthage s'leva ainsi 4.400 talents, soit plus de 25 millions (25.612.400 francs), somme norme pour l'poque. 2 Pendant longtemps... des rbellions priodiques tmoignrent de l'affection des Sardes pour leurs anciens matres. (Hist. de Jules Csar, t. I, p. 149-150.) 3 ... Abus scandaleux de la force que Polybe a hautement fltri. (Hist. de Jules Csar, t. I, p. 149.) ... ... dit Polybe (III, XXVIII).
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Appien, Hannibal, II. Diodore de Sicile, II. Appien, Hisp., IV. Voyez le livre II : Carthage au temps d'Annibal. . (Appien, Hisp., IV.)
Carthage que la parole de ce jeune homme tait toute au service des ides d'Amilcar. Amilcar, jusqu'alors, tait rest dans l'ombre, se bornant diriger de loin le parti qui se formait, encourager des aspirations qu'on nommerait aujourd'hui librales, mais se gardant bien de fronder ouvertement le sanhdrin. Ds qu'il se vit menac de la croix, il prit une tout autre attitude, et se campa firement pour regarder en face et le front haut les pentarques, devenus l'instrument de ses ennemis politiques. Maltrait par les satisfaits, qui vivaient de la dtresse du peuple, le grand gnral fit hardiment sa dclaration de principes, donna sa fille en mariage Asdrubal, et se mit, en son lieu et place, la tte de l'opposition1. Le nom du Bou-Baraka servit, ds lors, de mot de ralliement tous les mcontents, et le syssite d'Asdrubal fut le club du parti clbre que les Romains ont appel la faction Barcine. Soutenu par les premiers citoyens de Carthage2, que sduisait la sagesse de ses vues politiques, ador des masses populaires, auxquelles il promettait d'importantes rformes, Amilcar devenait inviolable, et la n'osa point donner suite au procs qu'elle lui avait maladroitement intent. L'accusation tomba d'elle-mme, et le parti d'Hannon, qui avait ourdi la trame, n'eut que la honte de l'insuccs. Un autre triomphe attendait Amilcar. Le gouvernement prparait alors une grande expdition, destine rprimer un mouvement chez les Imazir'en ; les armements taient termins, et les colonnes prtes partir au premier ordre ; mais il restait pourvoir au commandement de cette arme d'Afrique. La avait sans doute arrt son choix sur quelque haute nullit du parti d'Hannon ; il lui fut nanmoins impossible de faire prvaloir ses dcisions. Le peuple en foule s'assembla au forum, et d'une voix unanime appela le BouBaraka la tte des troupes3. Cette lection produisit dans la machine de l'Etat une commotion violente. L'autorit des pentarques, jusqu'alors inconteste, eut subir un choc qui fit tomber de leurs mains sniles les insignes d'un pouvoir qu'ils devaient l'intrigue. Le saisissement fut grand aussi dans tous les vieux syssites. Le nom seul d'Amilcar y rpandit une terreur gale celle dont le nom de Marius devait, plus tard, frapper les rues de Rome hantes par l'aristocratie. Conformment l'expression des vux populaires, laquelle n'tait d'ailleurs qu'une manifestation de ses vues personnelles, le gnral en chef dirigea immdiatement ses forces sur les points stratgiques qu'il tait indispensable d'occuper. Il quittait Carthage sans inquitude, et mme avec joie : son gendre Asdrubal devait y suivre assidment les progrs du jeune parti dmocratique, pendant que lui-mme, aid de son autre gendre, N'H'arraoua, allait se crer des alliances au cur de la nation tamazir't. L'expdition entreprise tait une visite amicale plutt qu'une incursion hostile, et, en oprant ainsi, Amilcar rendait de grands services l'Etat4. Il explora le pays des Mak'-Selam et des Mak'-Seg-Selam5, sut s'y faire aimer, et y recruter, grce ses largesses1,
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Appien, Hisp., IV. Diodore de Sicile, II. . (Appien, Hisp., IV.) Appien, Hannibal, II. Appien, Hannibal, II. Massyliens et Masssyliens. Nous avons restitue ces peuples leurs vritables noms, et expos ailleurs les raisons tymologiques de cette restitution. (Voyez le chapitre II du livre II : Carthage au temps d'Annibal.)
d'excellentes troupes d'infanterie et de cavalerie lgre. Admirons encore ici le talent d'Amilcar : ne pratique pas qui veut la gnrosit. Ayant ainsi reconstitu l'arme carthaginoise, le gnral en chef se sentait en mesure d'entreprendre une guerre srieuse. Rome tait toujours son objectif ; Home attirait invinciblement ses regards ; mais, avant d'en venir aux prises avec cette puissance indomptable, il convenait, suivant lui, de l'envelopper de toutes parts, de bien viser partout au dfaut de ses dfenses. De l la ncessit de prendre pied sur le continent europen, et d'y tablir une base d'oprations solide. Amilcar, cet effet, jeta les yeux sur l'Espagne. Ce projet de descente s'tait, d'ailleurs, tout naturellement offert son esprit, pendant qu'il envisageait avec effroi la triste situation du trsor. Refaire au plus tt les finances de la Rpublique ; parer cette disette de mtaux monnays, qui avait amen la rvolte des mercenaires : tel tait le but atteindre. Or les mines de la pninsule, cette Californie de l'antiquit, prsentaient d'assez puissants filons pour permettre de prvenir jamais toutes les crises. Il suffisait d'y organiser une bonne exploitation. Telles sont les raisons vraies qui dcidrent Amilcar franchir le dtroit. Mais le sort des meilleures intentions est d'tre travesties par la passion ou, qui pis est, par l'ignorance. L'expdition d'Espagne fut loin d'tre bien comprise Carthage. On prtendit qu'en partant ainsi pour l'Espagne, Amilcar, rduit aux expdients, n'avait cherch qu'un moyen de s'loigner de la ville2, d'chapper aux perscutions du parti qui l'inquitait au sujet des affaires de Sicile3, d'obtenir par la corruption des partisans dvous4, de s'illustrer enfin par de nouveaux services rendus son pays5. Le grand gnral, nous le savons, tait dvor de l'amour du bien public, et Appien a raison d'affirmer qu'il brlait du dsir d'tre encore utile ses compatriotes ; mais il ne partait pas en fugitif, d'une ville o son parti, dirig par le sage Asdrubal, exerait alors une influence incontestable. Le Grec Appien dit encore6 qu'Amilcar se jeta sur la pninsule sans avoir, au pralable, obtenu l'agrment de son gouvernement cet gard, et le grave Heeren rpte ce dire7. Mais il est difficile de croire que le rorganisateur de l'arme se soit ainsi embarqu l'insu de la . Celle-ci, peu prs perdue dans l'opinion publique, mais ne se rsignant pas encore sa chute, n'avait aucun intrt retenir Carthage le chef avou de l'opposition Barcine. Quant au peuple, qui, de longue date, connaissait les richesses de l'Espagne, et comptait sur les libralits du gnreux Bou-Baraka, il ne songeait gure s'opposer son dpart. D'autres auteurs, enfin, exposent que, pris du pouvoir pour le pouvoir luimme, et voulant tout prix dominer quelque part, Amilcar avait essay de se crer dans la pninsule une grande monarchie indpendante. Il est possible, en effet, qu'il ait rv la transplantation de la partie saine et intelligente de l'aristocratie carthaginoise, dans l'hypothse o il et fallu renoncer porter
Appien, Hannibal, II. Appien, Hisp., V. Appien, Hannibal, II. Appien, Hisp., V. Appien, Hisp., V. Appien, Hannibal, II. Il entreprit l'expdition l'insu du gouvernement, et le succs peut seul le justifier. (Heeren, Manuel.)
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remde aux dsordres de l'Etat. L'migration en masse est un des traits caractristiques du gnie phnicien, et l'on peut admettre qu'Amilcar conut l'ide de faire une nouvelle Carthage dans l'extrme occident de l'Europe, comme Elissa avait fait une autre Tyr sur le rivage de l'Afrique septentrionale. Quant aux reproches d'aspirations la tyrannie, ils ne sauraient vraiment tre pris au srieux. Rien n'et t plus facile au grand Amilcar et son fils Annibal que de se faire couronner rois d'Espagne. S'ils ne l'ont fait ni l'un ni l'autre, c'est qu'ils ne l'ont pas voulu. Ces deux gants de l'histoire ne songeaient qu'au salut de leur patrie ! Mais, pour l'intelligence du rcit qui va suivre, il est, ds prsent, indispensable d'esquisser la physionomie de cette Espagne, o le jeune Annibal a voulu suivre son pre. L'Ibrie tirait son nom de celui d'un grand fleuve, l'Aber (Iberus, bre)1. Strabon, qui comparait la forme gnrale du Ploponnse celle d'une feuille de platane, dit que l'Espagne ressemble, en plan, une peau de buf tendue de l'occident vers l'orient2. Le systme orographique de ce pays se compose d'un large plateau central, que dfendent, au nord et au sud, deux normes murailles de montagnes presque abruptes au-dessus de l'Ocan et de la Mditerrane ; que soutiennent, l'est et l'ouest, deux versants descendant, par gradins successifs, jusqu'aux plaines baignes par ces deux mers. De cette disposition de la charpente gnrale rsultent un incroyable chaos de thalwegs et de croupes, un inextricable enchevtrement de valles profondes et de sierras dents aigus. L'il ne dcouvre l que sombres escarpements, plaines dnudes, rivires torrentueuses aux gus souvent impraticables, gorges perfides, o quelques hommes rsolus peuvent toujours facilement arrter une arme. Peuple de montagnards fiers et sauvages, dpourvue de routes, couverte de bois et de broussailles, l'Espagne tait, surtout alors, minemment propre la guerre dfensive. Elle offrait aux soldats d'Amilcar un camp d'instruction prcieux, et devait servir former les vaillants compagnons d'Annibal3. A l'aurore des temps historiques, la pninsule est habite par des peuples connus sous le nom gnrique d'Ibres. Mais, ds l'an 1600 avant l're chrtienne, la race gallique se trouve en possession de plus de la moiti de ce vaste territoire4. Presqu'en mme temps, vers l'an 1500, l'Hercule phnicien conduisait ses bandes d'aventuriers dans la Btique, et la race chananenne se mlait aux Ibres et aux Gaulois5.
1 Aber (gal), havre, au pluriel iberes. Les embouchures de fleuves taient pour les anciens d'excellents lieux de refuge ou havres, et l'Espagne tait, par excellence, le pays des grands fleuves. La racine aber ou iberen se retrouve dans une multitude de dnominations espagnoles, telles que : Cantabre (Xent-aber), Celtibre (Kelt-iberen), etc. Les Grecs donnaient aussi l'Ibrie le nom d'Hispanie. (Appien, Hisp., I.) 2 Strabon, I, II, Prolg. 3 Hispania... quam ulla pars terrarum bello reparando aptior, locorum hominumque ingeniis. (Tite-Live, XXVIII, XII.) Impediebant autem et asperitas viarum et angusti saltibus crebris, ut pleraque Hispani sunt inclus. (Tite-Live, XXVIII, I.) Augusti et internata virgulta dirimebant... Confragosa loca et obsiti tegebant colles. (Tite-Live, XXVIII, II.) 4 M. Amde Thierry, Histoire des Gaulois, l. I, c. I. 5 Appien, Hisp., II.
Aprs la ruine de Troie (1270)1, qui troubla si profondment la paix du monde ancien, et rompit l'quilibre politique du bassin de la Mditerrane, l'Espagne fut envahie par une foule de colons grecs et de rfugis de l'Asie Mineure2. Vaincus et vainqueurs, se rencontrant sur un terrain neutre, y vcurent en bonne intelligence, et laissrent, tant l'intrieur que sur les ctes, des traces nombreuses de leur belle civilisation. Vers l'an 600 avant Jsus-Christ, les Massaliotes, qui venaient de dverser le trop-plein de leur population dans les colonies du golfe du Lion (Agde, Roses, etc.), descendirent encore plus au sud sur la cte orientale de l'Espagne, pour y dposer des essaims de leur ville florissante. Enfin, vers la mme poque, les Carthaginois fondrent aussi dans la pninsule leurs premiers tablissements commerciaux. Ces colonisations successives, et comme superposes, avaient pour raison d'tre la fertilit exceptionnelle et les richesses d'un sol privilgi3 ; mais l'pre caractre des indignes crait parfois aux colons des difficults srieuses. Les Ibres, au temps d'Amilcar, taient encore demi sauvages. Ils couchaient sur la terre nue, et montraient une prdilection particulire pour certains produits ammoniacaux. Les femmes mmes recherchaient, pour s'y baigner, l' qui avait longtemps sjourn dans les citernes. Elles s'en servaient aussi pour se nettoyer les dents. L'esprit de ces peuples tait empreint d'un grand sentiment de fiert4. Ils taient excessivement russ, audacieux, enclins la maraude et la piraterie. Entreprenants quand il s'agissait de brigandages, ils ne se sentaient nullement ports l'hrosme dsintress. Les murs taient froces. Les mres tuaient leurs enfants pour les empcher de tomber vivants aux mains de l'ennemi. Dans une place emporte d'assaut, le fils recevait de son pre, pris et enchan, l'ordre d'gorger tous ses parents5. Mais, ct de ces durets antiques, on est heureux de pouvoir admirer la belle coutume des dvouements. Les Ibres, dit M. Amde Thierry6, s'attachaient la personne d'un chef pour la vie et pour la mort ; ils lui appartenaient irrvocablement, lui et sa fortune. Tant qu'il tait riche, puissant, heureux, ils jouissaient comme lui et avec lui de toutes les prosprits de la vie ; le sort lui devenait-il contraire, ils en partageaient tous les revers ; si le chef prissait de mort violente, ils s'arrachaient eux-mmes le jour. A cet effet, les Espagnols portaient toujours sur eux un poison subtil, dont ils se servaient sans hsiter, car ils considraient comme une honte de survivre ceux auxquels ils s'taient dvous7. La plupart des peuplades ibriennes n'avaient aucune notion de la divinit. Les Celtibres adoraient un Grand tre innom, dont le culte rclamait, les nuits de pleine lune, de longues danses devant les huttes. Les Lusitaniens immolaient Mars des chevaux, des boucs, des prisonniers de guerre ; comme les Grecs, ils
1 Le sige de Troie, suivant Grote, n'a peut-tre jamais eu lieu. Nous entendons ici par guerre de Troie le grand mouvement hellnique du XIIIe sicle. 2 Appien, Hisp., II. 3 Appien, Hisp., III. Voyez, sur la fertilit de la pninsule cette poque, Polybe, XXXIV, VIII et IX. 4 Denys le Prigte, Orbis descriptio, Petits Gographes grecs, d. Mller, t. II, p. 117. 5 Voyez la fin des dfenseurs d'Astapa, dans Tite-Live, XXVIII, XXII et XXIII. 6 Histoire des Gaulois, l. IV, c. III. 7 Valre Maxime, II, VI, 11.
lui offraient souvent des hcatombes. Race aux allures essentiellement guerrires1, les Espagnols disaient que l'homme qui se promne est un insens. Suivant eux, l'homme vraiment digne de son nom d'homme devait ou dormir sous la tente, ou combattre. Ils se servaient du bouclier chancr dit ; leurs armes offensives taient le javelot, le glaive et la fronde. Toujours arms la lgre, ils combattaient galement bien pied et cheval. Leurs chevaux taient admirablement dresss gravir les pentes les plus roides, et flchir le genou au simple commandement. Deux guerriers montaient le mme cheval : pendant l'action, l'un des deux combattait pied. L'infanterie espagnole jouissait tous gards d'une rputation mrite : un esprit vif permettait ces robustes fantassins de saisir et d'imiter trs-heureusement la manire de leurs ennemis ; l'habitude qu'ils avaient d'exploiter les mines leur donnait une adresse remarquable dans tous les travaux souterrains affrents l'attaque et la dfense des places2. Les hommes s'habillaient d'une saie, vtement court fait de laine grossire, et longs poils ; mais les femmes portaient toujours des habits lgants. Elles se paraient de singulires coiffures : les unes fixaient au sommet de leur tte un corbeau aux ailes dployes, et sur ces ailes posaient un voile, qui leur tenait lieu d'ombrelle ; les autres s'enveloppaient l'occiput d'un petit tambour, qui cachait les oreilles ; les plus coquettes s'pilaient pour avoir un beau front, ou se plantaient sur le crne une colonnette d'un pied de haut, autour de laquelle elles enroulaient une fort de cheveux. Mais ces futilits n'empchaient point la femme espagnole de prendre part toutes les fatigues de son mari. Elle tait aussi brave que lui, aussi laborieuse, aussi bien rompue aux rudes travaux de la terre. Aussitt aprs un accouchement, elle faisait coucher celui dont elle tait la compagne, afin d'avoir la gloire de lui servir un repas. Ces actes de courage, trs-communs en Espagne, n'taient pas ncessairement dicts par l'amour-propre. Une Espagnole, dit Posidonius3, qui travaillait aux champs, en compagnie d'une troupe de ses compatriotes, se sent un jour prise des douleurs de l'enfantement. Sans mot dire, elle se retire l'cart, dans un bois voisin, se dlivre elle-mme, dpose son enfant sur un lit de feuilles, l'abri d'un pais taillis, et vient tranquillement reprendre son ouvrage. Mais sa pleur et les cris du nouveau-n la trahissent ; on veut qu'elle se retire. Elle prend alors son enfant, le baigne dans une source d'eau vive, l'essuie avec amour et l'emporte dans un lambeau d'toffe. Tel tait le peuple dur, sobre, patient, laborieux et farouche que les Carthaginois se proposaient de soumettre. Les avides Carthaginois, dit Appien4, n'taient nullement en droit de troubler le repos de la pninsule ; aucun casus belli ne pouvait raisonnablement surgir entre eux et les Espagnols. Suivant d'autres versions, la peuplade des Celtici, tablie entre l'oued el-Ana et l'Ocan, ne cessait de harceler les colonies carthaginoises. Ses violences s'taient surtout manifestes durant le cours de la premire guerre punique, alors que tous les comptoirs et factoreries taient momentanment
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Florus, II, VI. Voyez le livre III, c. IV : l'Arme d'Italie. Dans Strabon, III, et Diodore de Sicile, IV, XX. Appien, Hisp., V.
privs de l'appui de la mtropole. La guerre termine, le gouvernement aurait reconnu l'urgence d'infliger un chtiment exemplaire ces turbulents Celtici. Quoi qu'il en soit, il est constant qu'Amilcar franchit le dtroit de Gads1, et opra d'abord dans l'Alentejo. Ce pays avait alors pour chefs deux frres, dont l'un, du nom d'Istolat, tait d'une intrpidit extraordinaire. Les deux frres furent tus ds la premire rencontre, et, de leur arme presque dtruite, il ne se sauva que 3.000 hommes, lesquels mirent bas les armes et se laissrent incorporer dans les rangs du vainqueur. Un parent de ces deux chefs, Indorts, entreprit de les venger. Il sut opposer aux Carthaginois une arme de 50.000 hommes ; mais ces forces considrables ne l'empchrent point d'tre compltement battu. Faisant toujours mouvoir les mmes ressorts, ceux de la clmence et de la terreur, Amilcar rendit la libert sans conditions aux 10.000 prisonniers qu'il avait faits. Moins gnreux envers le malheureux Indorts, il le fit mutiler et mettre en croix2 : crime odieux, que peut seule expliquer la frocit des murs antiques ! Ces murs hlas ! n'taient pas encore prs de s'adoucir. Homme de son temps, Jules Csar, le moins inhumain des conqurants, osera plus tard faire couper les mains des milliers de Gaulois, coupables d'avoir dfendu leur indpendance. Ce sont l des forfaits que l'histoire doit fltrir. Matre de l'Alentejo, le Bou-Baraka monta le long de la cte occidentale, et soumit, l'une aprs l'autre, toutes les peuplades qui occupaient alors le Portugal et la Galice espagnole3. Ses heureuses expditions le couvrirent de gloire4. Cependant ces succs ne lui faisaient point perdre de vue le but principal de l'entreprise, et il donnait une extension considrable aux travaux d'exploitation des mines. On avait l'habitude, Carthage, de parler avec emphase de la richesse des anciens Phniciens, de rpter, par exemple, qu'ils confectionnaient en argent massif les ancres de leurs navires ; mais on ne croyait gure ces discours, qui semblaient emprunts aux rcits de la fable. Grce l'habile administration d'Amilcar, la lgende devint de l'histoire contemporaine, et les officiers de l'anne d'Espagne purent bientt enfermer leurs vins dans des fts et des amphores d'argent5. Allch par ces dbuts de la conqute, le peuple carthaginois convoita la pninsule entire6, et le gnral en chef reut l'ordre de s'tendre en tous sens. Mais il n'tait pas facile de dominer le pays ; partout, l'ennemi opposait aux Carthaginois une rsistance dsespre, que favorisait singulirement l'pret des lieux. Amilcar n'avanait que pied pied, combattant et ngociant tour tour. Il mit ainsi neuf annes7 soumettre les parties centrale et orientale de la pninsule. Enfin il parvint au littoral qui regarde l'Italie, et, par del les les de Corse, de Sardaigne et de Sicile, dont elle s'tait fait comme une contre-garde, il put
Silius Italicus, Puniques, I. Diodore de Sicile, XXV. Polybe, II. - Diodore de Sicile, XXV. - C. Nepos, Amilcar. - Appien, Hisp., V. Appien, Hannibal, II. Strabon, Chrestom. Petits Gogr. grecs, t. II, p. 541. Voyez aussi Polybe, XXXIV, V, dans Athne, I, XIV. 6 Appien, Hannibal, II. 7 Tite-Live, XXI, II.
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prendre sur Rome ses premires vues de revers. Parvenu la hauteur des Balares, il emporta d'assaut la ville grecque d' (Ilicis) ; mais cette place ne lui paraissant pas capable d'une rsistance suffisante, il l'abandonna pour crer, un peu plus au nord, une base d'oprations solide. A cet effet, il arrta son choix sur un rocher blanc d'un grand relief, qui commandait au loin la plaine environnante. Il en drasa la crte et y assit son camp. Cette blanche acropole1 n'tait pas loigne de Sagonte2. C'est l que doit se clore la carrire du grand Amilcar. C'est l qu'Annibal doit, plus tard, ouvrir la sienne, pour reprendre et continuer l'uvre interrompue de son glorieux pre. Les auteurs ne s'accordent point sur les circonstances de la mort d'Amilcar. Les uns disent que, forc de battre en retraite devant des forces suprieures, il se noya en passant une rivire la nage ; Tite-Live laisse entendre qu'il prit assassin3 ; Appien et Silius Italicus4 alarment expressment que le grand Carthaginois est bravement tomb les armes la main. Cette version est assurment trs-plausible. Amilcar, dit Appien5, avait vu se liguer contre lui la majeure partie des chefs indignes, et succomba dans la lutte qu'il eut soutenir contre eux. Un jour qu'il entamait une affaire qui paraissait devoir tre assez chaude, il vit, non sans tonnement, les Espagnols pousser devant eux des bufs attels des chariots chargs de bois secs6, et s'avancer en bon ordre, dfils par ce retranchement mobile. Les Carthaginois, qui ne saisissaient point l'intention de l'ennemi, ne purent d'abord s'empcher de rire de leurs prcautions tranges. Mais tout coup la scne changea ; ils virent les chariots s'enflammer sur toute la ligne, et se prcipiter sur eux au galop des bufs saisis d'pouvante. L'infanterie d'Amilcar fut bientt rompue. Lui-mme, entour par les Espagnols, prit avec toute la noblesse carthaginoise qui formait sa garde d'honneur7. Ainsi finit, prs de Sagonte8, le pre et le matre du grand Annibal. Carthage reut la nouvelle de sa mort en mme temps qu'elle apprit l'croulement du fameux colosse de Rhodes (227). La Rpublique sentait alors toute l'importance de la conqute de l'Espagne. Aussi s'empressa-t-elle d'y faire passer des troupes, dont le commandement fut donn Asdrubal le Beau9. Le gendre d'Amilcar reut le titre de gouverneur gnral de la pninsule1.
1 ... Castrum Album... (Tite-Live, XXIV, XLI.) ... ... (Diodore de Sicile, glog. du livre XXV.) 2 Voyez la carte de l'Espagne ancienne de Justus Perthus, de Gotha. 3 Tite-Live, XXI, V. 4 Occubuit svo Tyrius certamine ductor. (Silius Italicus, Puniques, I.) 5 Appien, Hisp., V. 6 Frontin (Stratag., II, IV, 17) rapporte que les chariots taient chargs de suif, de soufre et de rsine. 7 Appien, Hisp., V. 8 Tite-Live, XXIV, XLI. Diodore Sic., glog. du livre XXV. Nous ne saurions admettre avec quelques auteurs qu'Amilcar prit en combattant les Vettones. Ce peuple, qui occupait les deux rives du cours infrieur du Tage, tait depuis longtemps soumis ; et, d'ailleurs, les Carthaginois opraient alors sur la cte orientale de la pninsule. 9 Asdrubal (Hadhra-Baal, altesse de Baal) n'est pas un nom patronymique, et l'histoire de Carthage prsente huit gnraux de ce nom, savoir : Asdrubal, fils de Magon, mort en Sardaigne (489) ; Asdrubal, fils d'Hannon, battu devant Palerme (255) ;
Asdrubal se trouvait en Espagne lors du dsastre qui avait cot la vie son beau-pre. Il tait venu l'y rejoindre, en qualit de hirarque, et rendait, depuis quelques annes, d'importants services l'tat. Ds le premier jour, il s'tait rvl comme militaire intelligent et plein d'entrain ; charg d'une mission chez les Imazir'en, il l'avait remplie avec un tact et une sret de vues qui lui avaient mrit les loges de tous les hommes politiques. Nomm gnral en chef des forces de terre et de mer en Espagne, il signala son entre en charge par une grande victoire remporte sur le chef indigne Orisson. La dfaite de cet Ibre dcida immdiatement de la soumission d'un grand nombre de tribus hostiles. Ds qu'il eut ainsi rtabli le calme l'intrieur, Asdrubal s'attacha la ralisation d'un grand projet, qui, peut-tre, avait depuis longtemps germ dans l'esprit d'Amilcar, celui de la cration de Carthagne2. Cette place tait destine devenir non-seulement le chef-lieu du pays des Contestans3, mais-encore, et surtout, la base de toutes les oprations, le principal entrept de la mtropole en Espagne. D'heureuses conditions topographiques avaient conduit Asdrubal vers un point de la cte exceptionnellement propre l'assiette d'un grand tablissement maritime, et la nouvelle ville devait tirer de sa situation mme l'importance qu'on en attendait4. Carthagne, dit Polybe5, est situe vers le milieu de la cte d'Espagne, dans un golfe tourn du ct du vent d'Afrique. Ce golfe a environ 20 stades (3 kilom. 700 m.) de profondeur sur 10 (1 kilom. 850 m.) de largeur son entre. Il forme une espce de port, parce qu' l'entre s'lve une le qui, de chaque ct, ne laisse qu'une passe troite. Elle fait, en mme temps, office de brise-lames, ce qui donne tout le golfe une parfaite tranquillit, sauf le cas o les vents d'Afrique soufflent des deux cts. Ce port est abrit par le continent de tous les autres vents du large. Au fond du golfe, s'avance en promontoire une montagne sur laquelle est assise la ville, qui, l'est et au sud, est dfendue par un tang s'tendant vers le nord, de sorte que, depuis l'tang jusqu' la mer, il ne reste qu'une langue de 2 stades (370 m.) reliant la ville au continent. Cet isthme troit se trouvait coup par un canal maritime creus de main d'homme. D'autre part, l'extrmit oppose de la place, l'tang tait en communication directe avec la mer, par un de ces mats connus, dans le bas Languedoc, sous le nom de graus6. La ville, ainsi isole, n'tait relie au
Asdrubal le Beau, gendre du Bou-Baraka ; Asdrubal le Chauve, gnral en Sardaigne (215) ; Asdrubal, fils d'Amilcar et frre Annibal le Grand ; Asdrubal, fils de Giscon, battu par Scipion (208 et 203) ; Asdrubal Hdus, dput Rome aprs Zama (201) ; Asdrubal, le dernier dfenseur de Carthage (146). 1 Appien, Hisp., VI. 2 Carthago Nova, alias Carthago Sparta. Les environs de Carthagne sont, aujourd'hui encore, renomms pour leurs sparteries, cordages, cbles de navires, etc. 3 Cette rgion s'tendait du Xucar (Sucro) au cap Palus (Scombraria), situ entre les golfes Massinien et Illicien. 4 Polybe, II, XIII. 5 Polybe X, X. 6 Gradus, pas.
continent que par le pont du canal, praticable aux voitures. Malheureusement, l'tang n'tait qu'un blanc d'eau, le plus souvent guable, et toujours sec lors du reflux du soir. Quant la ville, btie dans une sorte d'entonnoir, elle tait protge par cinq grandes collines, deux trs-hautes et abruptes, les trois autres rocailleuses et d'un accs difficile. L'enceinte fortifie prsentait un dveloppement total d'environ 3 kilomtres et demi. La place renfermait le trsor, les bagages, les munitions, les vivres, tout le matriel de l'arme. Les magasins en taient immenses ; les arsenaux, au temps d'Annibal, occupaient constamment jusqu' 2.000 ouvriers d'art1. Quant au port, destin recevoir les approvisionnements expdis d'Afrique, il pouvait abriter une flotte considrable. Les convois partant de Carthage suivaient la grande route du littoral jusqu' Arzew (Arsenaria), et, de ce port d'embarquement Carthagne, la traverse n'tait pas plus longue que celle de Carthage Lilybe. Homme politique habile, sage administrateur, bon militaire, Asdrubal tait un gouverneur gnral d'une haute valeur. Il entretenait d'excellents rapports avec les chefs indignes2, se conciliait l'esprit des populations, et son influence en Espagne tait considrable. Ses talents, dit Appien3, valurent Carthage la soumission d'un grand nombre de peuples, et la Rpublique fut bientt matresse de la pninsule jusqu' la ligne de l'Ebre. Ces conqutes pacifiques taient bien faites pour inquiter les Romains. La fondation de Carthagne et l'extension du territoire punique en Espagne leur dmontraient clairement qu'Asdrubal tait bien le continuateur d'Amilcar, qui, s'il et vcu, n'et pas manqu de porter la guerre en Italie4. Les grandes conqutes qu'Asdrubal avait dj faites, dit Polybe5, et le degr de puissance auquel il tait parvenu firent prendre aux Romains la rsolution de songer tout ce qui se passait en Espagne. Ils se trouvrent coupables de s'tre endormis sur l'accroissement de la domination des Carthaginois, et se promirent de rparer cette faute. Ils n'osrent pourtant, alors, ni leur dicter des lois trop dures, ni armer contre eux. Ils avaient assez faire de se tenir en garde contre les Gaulois, dont ils taient menacs, et qui pouvaient les attaquer au premier jour. Il leur sembla qu'il tait prfrable d'user de douceur envers Asdrubal. Ils lui envoyrent donc des ambassadeurs et, sans faire mention du reste de l'Espagne, exigrent, en transigeant, qu'il ne portt point la guerre au del de l'Ebre. Dans ce trait, prcipitamment consenti entre le gouvernement de Rome et Asdrubal, considr comme plnipotentiaire de celui de Carthage, il fut expressment stipul, dit aussi Appien6, que l'Ebre serait la limite de l'empire carthaginois en Espagne ; que les Carthaginois ne pourraient porter la guerre au del de ce fleuve ; que les Sagontins, et les autres Grecs tablis dans la pninsule, y conserveraient leur indpendance et leur autonomie.
1 Polybe, X, VIII et X, passim. 2 Diodore rapporte que, la mort de la fille d'Amilcar, il pousa la fille d'un chef
espagnol. 3 Appien, Hisp., VI. 4 Tite-Live, XXI, II. 5 Polybe, II, XIII. 6 Appien, Hisp., VII.
Ces conditions, acceptes par Asdrubal, pouvaient momentanment assurer la tranquillit des Romains, mais non les dlivrer de toutes craintes pour l'avenir. La descente des Carthaginois en Italie leur apparaissait comme un danger impossible conjurer dsormais, comme un fait dj presque accompli ; ils sentaient leur existence politique srieusement compromise. La mort d'Asdrubal vint un instant calmer leurs angoisses. On dit qu'Asdrubal avait fait mettre en croix un chef indigne du nom de Tagus. Un Celte, esclave de Tagus, voulut venger son matre1. Il s'attacha, durant plusieurs annes, aux pas du gouverneur, piant l'occasion favorable. Enfin sonna l'heure impatiemment attendue. Pendant un sacrifice offert aux dieux de Carthage, et au pied des autels2, Asdrubal le Beau fut immol par le Gaulois. Quelques auteurs imputent le meurtre d'Asdrubal aux terreurs du gouvernement de Rome, et cette accusation n'est pas trop absurde ; le snat romain tait bien capable de se dfaire des gens qui gnaient sa politique. Le crime, si tant est qu'il ait t commis, ne devait pas, cette fois, dissiper bien longtemps les alarmes des fils de Quirinus. Le sang d'Asdrubal allait susciter un vengeur.
1 Tite-Live, XXI, II. Sil. Italicus, Puniq., I. 2 Appien (Hisp., VIII, et Hannibal, II) dit qu'Asdrubal fut assassin par le Gaulois, non
cinq membres. Ces taient autant de bureaux de la chambre spciale, autant de ministres ayant chacun sons sa responsabilit l'une des branches multiples de l'administration. On distinguait la des finances, des travaux publics, de la guerre, etc. Les membres de la , pris dans le , taient la nomination des . Tels sont, rduits leur expression la plus simple, les termes essentiels l'aide desquels il est possible de retrouver la formule du gouvernement carthaginois. On y reconnat tout d'abord la triade harmonieuse si chre au gnie oriental, le triangle symbolique, qui prte aux plus riches mtaphores. Le sanhdrin lgislateur, doubl de son comit de surveillance et d'administration, est bien une base de l'Etat. Le soff'te, ou roi constitutionnel, investi de plus d'honneurs que d'autorit, brille au sommet de la figure ; la surface reprsente le peuple en possession du droit de suffrage, et qui, par cela mme, est le seul vrai souverain. Cette image toutefois ne saurait donner une ide bien nette des ressorts de la machine gouvernementale, et quelques dtails sont ncessaires. Le soff'te en service ordinaire1 prsentait, avons-nous dit, les projets de loi. Pour ce faire, il consultait pralablement les aspirations du peuple, dont le mode d'expression est demeur inconnu, et s'clairait des lumires des pentarques. Ceux-ci laboraient les questions comme le fait aujourd'hui notre conseil d'Etat. Tous renseignements pris auprs des hommes comptents, le soff'te rdigeait son adresse au sanhdrin. Le sanhdrin renvoyait la , qui examinait en conseil la valeur pratique des propositions faites ; la faisait son rapport ; l'assemble, toutes chambres runies, discutait, votait, et, lorsqu'il y avait lieu, la dcision prise tait soumise la sanction du peuple. L'origine de la indique nettement la nature des fonctions qui lui taient plus spcialement dvolues, en dehors de la prparation des lois et du soin d'en assurer l'excution. Institue pour limiter l'influence politique de la famille de Magon le Grand2, elle tait, avant tout, tribunal d'Etat et comit de salut public. Comme le conseil des Dix de Venise, son similaire du moyen ge, elle avait charge de haute police et d'inquisition en toutes questions touchant aux affaires du pays. Le redoutable centumvirat surveillait activement les allures de l'aristocratie ou du peuple, et rompait, sans merci, toutes celles qui lui semblaient dgnrer en menes suspectes. C'tait souvent la nuit qu'il tenait ses sances, et le secret de ses dlibrations demeurait impntrable. Grand conseil de guerre permanent, il jugeait les gnraux de la Rpublique, au retour de leurs expditions, et sa svrit tait extrme. Peu peu, la empita sur les droits que lui attribuait la constitution ; elle s'arrogea celui de connatre de toutes les affaires. Son pouvoir, tay de tous les chafaudages de la dlation et de l'espionnage officiels, ne tarda pas devenir oppresseur. A l'poque des guerres puniques, les cent-juges taient de vrais tyrans, et exeraient une pression fcheuse sur leurs collgues du 3. De fait, ils dirigeaient le sanhdrin, et dj, de son temps, Aristote donnait la le nom de conseil suprme.
1 Le second soff'te n'exerait pas le pouvoir l'intrieur. Il tait en service extraordinaire et commandait, par exemple, soit les escadres, soit les armes actives de la Rpublique. 2 Justin, XIX, II. 3 Tite-Live appelle seniores les membres de la et en parle en ces termes : ... seniorum principes. Id erat sanctius apud cos consilium, maximaque ad ipsum senatum regendum vis. (Tite-Live, XXX, XVI.)
Les syssites de Carthage () n'taient point, comme on l'a souvent dit, des assembles publiques, mais de simples runions, dnues de tout caractre officiel. C'taient des clubs, des cercles o les plaisirs servaient d'intermdes aux discussions1, et chaque parti politique avait le sien. Le syssite de la faction Barcine tait, Carthage, ce que le club des Whigs est Londres, ou le cercle du Jockey Paris. Ces soires particulires, closes d'ordinaire par de somptueux festins, exeraient cependant une certaine influence sur la direction gnrale des affaires publiques. Des hommes de mme classe et de mme opinion y lucidaient les questions politiques, arrivaient s'entendre, et parvenaient, ds lors, consolider ou combattre la majorit parlementaire. On a pu dire que les syssites prenaient des dcisions2 et rendaient des arrts, en ce sens qu'il y avait lucubration relle ; mais ces travaux privs devaient ensuite tre soumis au sanhdrin, de mme que les rsolutions de nos clubs rvolutionnaires avaient besoin d'tre solennellement sanctionnes par la Convention. L'aristocratie prdominait Carthage. Elle ne comportait point de noblesse hrditaire proprement dite, mais tait forme d'un certain nombre de familles notables3. La noblesse tait attache, la fois, la fortune, la faveur populaire, la considration personnelle4. La naissance ne pouvait suffire, et telle famille, rduite l'indigence, perdait immdiatement son prestige. Les grands de Carthage ne faisaient point le commerce ; ils taient propritaires fonciers, vivaient de leurs revenus, qui taient considrables, et manifestaient un got prononc pour la carrire militaire. Le peuple comprenait les commerants, les industriels, toutes les classes aises dont se compose notre bourgeoisie moderne. Quant aux pauvres de condition libre, artisans, commis, hommes de peine, ils ne comptaient pas plus que les esclaves, et l'expression de classes laborieuses, ou proltariat, n'avait Carthage aucune espce de signification. Telle est, en raccourci, la physionomie des gouvernants et des gouverns de la cit carthaginoise5. Cette organisation politique, dont la thorie semble, au premier aspect, rationnelle, et qu'on pourrait, en tenant compte des progrs du temps, assimiler celle de l'Angleterre, n'avait pas plus de chances de dure que d'autres institutions humaines.
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Primo in circulis conviviisque celebrata sermonibus res est. (Tite-Live, XXXIV, LXI.) Polybe, III et IV. Polybe les appelle ; Diodore, ; Tite-Live, nobiles. C'est ce que dmontrent deux passages d'Aristote : Politique, V, VII et II, XI. Voyez l'Appendice B, la fin du prsent volume.
1 Plus exactement Zouaouas, c'est--dire : peuples au del [des Maxyes]. 2 Eustathe, Comment, dans les Petits Gographes grecs, d. Mller, t. II, p. 248. 3 Voyez : Hrodote, IV ; tienne de Byzance, De urbibus ; Scylax de Caryanda, d.
Mller, dans les Petits Gographes grecs, t. I, p 88. 4 Voyez : Hrodote, IV ; tienne de Byzance, De urbibus ; Scylax de Caryanda, d. Mller, dans les Petits Gographes grecs, t. I, p 88. Dans le pays qu'ils habitent, dit Hrodote (IV), les abeilles donnent beaucoup de miel naturel. Les Byzantes se teignent le corps de minium, et mangent des singes. 5 Nous disons peut-tre, car nous avons exprim dj d'autres hypothses (voyez cidessus, l. I, c. IV).
de l'embouchure de l'oued Zan, ou Berber, celle de la Mouloua1 ; le pays qu'ils occupent correspond au territoire de notre Algrie. On les voit diviss en deux fractions distinctes : les Massyliens et les Masssyliens. Les Massyliens habitaient une portion de notre province de Constantine et, plus exactement, la rgion correspondante au littoral compris entre l'oued Berber (ancienne Tusca) et l'oued Kebr (ancien Ampsaga ou Rummel). Les Masssyliens occupaient le reste de la province de Constantine, et nos provinces d'Alger et d'Oran jusqu' la Mouloua. Les deux tribus avaient ainsi l'oued Kebr pour limite de leurs territoires. Telle tait sans doute la frontire reconnue par les deux parties et, comme l'on dirait aujourd'hui, officielle. Mais, de fait, les deux peuples ne dpassaient pas les crtes de la montagne dont les contreforts s'panouissent en ventail pour former le cap Bougaroni, le , ou plutt (Seba-Rous, les Sept Ttes) des anciens. Strabon n'hsite pas2 prendre le cap pour point de dmarcation entre les rgions massylienne et masssylienne, et ce jalon gographique donne l'tymologie de deux dnominations paronymes. Les Massyliens taient des Imazir'en habitant jusqu'aux rochers remarquables du promontoire (Mak'Selam)3 ; les Masssyliens taient d'autres Imazir'en occupant la contre situe par del ces rochers (Mak'-Seg-Selam). Massyliens et Masssyliens taient de mme race que les Maxyes ; c'taient des Indo-Europens, des Galls. Mais l'arrive des premiers en Afrique tait de beaucoup antrieure l'invasion masssylienne. Les deux peuples, d'ailleurs, vivaient pareillement l'tat nomade, ne savaient point cultiver la terre, et ne possdaient aucune espce de troupeaux. C'est tort qu'on les a dits pasteurs : au temps d'Annibal, ils sont encore demi sauvages. on les voit errer cheval dans les maquis et les bois, o ils vivent de racines et des produits de leur chasse4. Les Maures ou Maurusiens habitaient le Maroc, depuis la Mouloua jusqu' l'Ocan. Ils ressemblaient beaucoup leurs voisins les Masssyliens5 et taient, comme eux, d'origine indo-europenne. Tel est, au temps des guerres puniques, la distribution des populations du littoral africain, l'ouest de Carthage. Qu'on sorte encore de Carthage, mais cette fois en marchant vers l'est, et l'on rencontre au pourtour du Chot't' el Kebir (l'ancien lac Triton) les Ausenses et les Machlyes ; ceux-ci se rasaient le devant, et ceux-l le derrire de la tte.
1 L'oued Berber est l'ancienne Tusca ; l'oued Mouloua, l'ancienne Malya ou Mulucha,
, la rivire de Moloch. 2 Strabon, XVII, III, 13. 3 Les Imazir'en, qui sont de race gallique, ont laiss le nom de Mak'-Sela plus d'une localit de France : Marseille, Marseillan, etc. On peut admettre aussi que signifie Imazir'en des bois, nom tir de leur manire de vivre ; mais nous prfrons l'tymologie prcdente. 4 Denys le Prigte, Orbis descriptio. Petits gographes grecs, t. II, p. 222, d Mller. 5 Les Maures et les Masssyliens et les Libyens pour la plupart s'habillent de la mme manire et se ressemblent en tous points. (Strabon, XVII). Saint Augustin dit aussi qu'ils parlent la mme langue.
Viennent ensuite les Lotophages et les Gindanes, tablis sur la cte tripolitaine, depuis l'le de Gerbey (Meninx) jusqu' Lebeda (la grande Leptis), o ils ont acquis la rputation de gens hospitaliers1. Puis, l'est des Lotophages, on rencontre les Makes, portant une houppe de cheveux au sommet du crane. L'hiver, ils font patre leurs troupeaux sur le littoral, et les emmnent l't dans les montagnes de l'intrieur2. Le fleuve Cinyps (Cinifi ou oued Kaham) arrose leur territoire. A l'est des Makes, sont les Nasamons (Mak'-Ammon)3, excellents conducteurs de caravanes, ils vont chaque anne l'oasis d'Augila pour la rcolte des dattes. Enfin, la suite des Nasamons, et en marchant toujours l'est, on trouve les Psylles, clbres par leur art d'apprivoiser les serpents. Telles ont les nations qui peuplent ce que nous avons nomm l'avant-scne africain. Derrire elles, et sur le premier plan, se meuvent les Gtules4, c'est-dire les habitants des S'ah'r marocain, algrien, tunisien, et les Garamantes, qui occupent l'oasis du Fezzan. Au sud de ceux-ci, s'chelonnent les Atarantes et les Atlantes d'Hrodote ; au troisime plan enfin, se dveloppent les immenses domaines des Ethiopiens, c'est--dire des gens du Soudan. Quelles taient les limites de l'empire carthaginois en Afrique et quelles relations la Rpublique entretenait-elle avec les diverses populations dont il vient d'tre fait un examen sommaire ? Il est possible de faire ces deux questions des rponses qui ne dnatureront probablement pas la vrit. Tous les peuples de l'est, Ausenses et Machlyes, Lotophages et Gindanes, Makes, Nasamons et Psylles, taient sujets de Carthage, et cette domination devait tre de la plus haute importance pour la Rpublique. Ces nomades lui servaient de boulevard contre Cyrne, et assuraient ses communications avec le Soudan. Les Garamantes (oasis du Fezzan), tablis sur la route du Niger, paraissent galement lui avoir t soumis. Enfin, elle rgnait en souveraine sur les Libyens habitants de la Bysacne et de la Zeugitane, rgions comprises entre l'oued Berber et la petite Syrte. Au temps d'Annibal, les Massyliens et les Masssyliens ne sont ni sujets ni tributaires de Carthage, et vivent dans une complte indpendance. La cration de ces royaumes numides semble avoir t l'un des rsultats de la descente d'Agathocle en Afrique (309-305). Suivant Diodore, plusieurs chefs indignes qui, jusqu'alors, avaient reconnu la domination de Carthage, traitrent avec le tyran de Syracuse, et soutinrent sa souverainet. Aprs son dpart, ils surent garder la libert qu'ils avaient recouvre, grce des vnements de guerre qui avaient mis Carthage deux doigts de sa perte.
1 Denys le Prigte, p. 113, d. Mller. Scylax de Caryanda, Petits gographes grecs, t. I, p. 85-86, d. Mller. Voyez : Homre, Odysse, IX, v. 80 ; Hrodote, IV, CLXXXVII ; Pline, V, IV ; Silius Italicus, III, v. 110 ; Pomponius Mela, I, VII, etc. Le lotus n'est autre chose que le caroube. 2 Scylax de Caryanda, Petits Gographes grecs, t. I, p. 85, d. mller. 3 Voyez sur les Nasamons : Denys le Prigte et l'excellente note de M. C. Mller, t. II, p. 213, de l'dition des Petits Gographes grecs ; les Commentaires d'Eustathe (mme ouvrage, t. II, p. 253 ; enfin Scylax (mme ouvrage, t. I, p. 84-85). 4 Denys le Prigte, Petits Gographes grecs, t. II, p. 114, d. Mller ; Eustathe, Comment, ibid., p. 254.
Le royaume massylien, qui, avons-nous dit, s'tend de l'oued Berber au cap Bougaroni ou Seba-Rous, avait, au temps de la guerre des mercenaires, la ville de Zama Regia pour capitale. Il tait alors gouvern par N'H'arraoua, beau-frre d'Annibal. Un peu avant la deuxime guerre punique, Gala, fils de N'H'arraoua, entame le domaine de Carthage, et prend pour capitale Hippo Regius (Bne)1. Le royaume masssylien, dont les limites ont t fixes au cap Bougaroni, d'une part, et la Mouloua, de l'autre, a pour capitale Siga, ville importante l'embouchure de la Tafna2 ; le roi Syphax (Soff-Ax) occupe le trne. Les Numides n'taient point ncessairement symmaques de Carthage ; ils servaient seulement la Rpublique en qualit de stratiotes, et quand bon leur semblait ; en d'autres termes, ils ne combattaient que sous bnfice de profits stipuls par les traits. Ces alliances n'taient point permanentes, et chacune des parties contractantes pouvait reprendre, son gr, sa libert d'action. Le royaume de Mauritanie est constitu depuis trois sicles. Le roi Bocchar est alors sur le trne, et sa capitale est Tanger. Les Maures servent frquemment dans les armes carthaginoises, mais seulement titre de mercenaires3. Bien que les deux Numidies et la Mauritanie eussent recouvr leur indpendance, elles n'avaient cependant pas t assez fortes pour reprendre Carthage les places de la cte septentrionale. Au temps d'Annibal, dit Polybe4, la Rpublique possdait tout le littoral d'Afrique baign par notre mer, depuis les Autels des Philnes, voisins de la grande Syrte, jusqu'aux Colonnes d'Hercule. Le dveloppement de ces rivages est de plus de 16.000 stades (prs de 3.000 kilomtres). Les villes et places commerantes de la cte, dit galement Scylax5, depuis les Hesprides (la grande Syrte) jusqu'aux Colonnes d'Hercule, appartiennent toutes aux Carthaginois. L'empire de Carthage comprenait donc une zone troite longeant la Mditerrane, et cette bande littorale tait garnie d'tablissements commerciaux et de postes militaires formant une ligne continue. Les comptoirs et marchs attiraient les indignes ; les petites places fortes offraient aux voyageurs isols des refuges srs, ou caravansrails ; aux armes en marche, des magasins prcieux. Tous ces centres de population tablis sur la cte portaient le nom de villes mtagonitiques. Les places les plus importantes de la Mtagonie taient Kollo, Tipasa, Iol
(Cherchell), Siga.
1 N'H'arraoua, pre de Gala, est l'aeul du clbre Masinissa (Mak'-Ath-Snassen). Durant la deuxime guerre punique, le roi masssylien Syphax (Soff'-Ax) doit agrandir ses Etats vers l'est aux dpens du royaume massylien. Il s'installera ds lors Kirtha (Constantine). Masinissa recouvrera le royaume de ses pres et conservera Kirtha pour capitale. Ainsi le sige du gouvernement massylien est successivement Zama Regia, Hippo Regias et Kirtha. 2 Siga tait une ancienne colonie tyrienne. La Tafna s'appelait galement Siga. 3 Voyez Justin et Diodore de Sicile, passim. 4 Polybe, III, XXXIX. 5 Scylax de Caryanda, Priple. (T. I des Petits Gogr. grecs, d. Mller.)
Cette chane non interrompue de comptoirs fortifis assurait les communications de Carthage avec l'Espagne. Avant de partir pour l'Italie, Annibal aura bien soin d'y envoyer de bonnes garnisons, afin de n'tre, en aucun cas, coup de la mtropole. On a cherch longtemps le sens du mot Mtagonie. Pline1 le prend pour synonyme de Numidie ; mais la Mtagonie, comme on vient de le voir, n'tait que la bordure maritime des Etats numides2. C'tait une suite de villes carthaginoises, bien relies entre elles, qui, commenant au cap Seba-Rous (Eptagonium)3, aboutissait Tanger. En rsum, Carthage tait matresse de la Mtagonie, de la Zeugitane, de la Bysacne, c'est--dire du pays compris entre la Mditerrane et le Chot't' elKebr, l'oued Berber et la petite Syrte, enfin de toute la rgion syrtique jusqu' Kasr. La turris Euphrantas, dernire ville carthaginoise, tait btie non loin des Autels des Philnes. Tel tait le domaine d'Afrique. Quant aux possessions extrieures, le nombre en tait bien rduit. Carthage n'avait plus ni la Sicile, ni la Sardaigne, ni la Corse, ni ses comptoirs sur l'Ocan. Elle ne conservait que les petites les de la Mditerrane et la partie de l'Espagne qu'Amilcar venait de conqurir. Les lments divers dont se composait l'empire carthaginois ne jouissaient pas tous des mmes droits politiques. Au premier rang tait Carthage, la cit proprement dite, analogue la cit romaine, comprenant, outre la ville fonde par Elissa, toutes les villes et et tablissements peupls de citoyens proprement dits. Ces privilgis taient dits parfois Phniciens de Carthage, de mme que les Amricains s'appelrent quelque temps Anglais de Philadelphie, et, en employant cette expression, Diodore de Sicile entend parler de gens qui, bien que Tyriens, s'taient cr une nationalit spciale, ente sur leur nationalit d'origine. Annibal lui-mme indique le sens de cette qualit de Carthaginois, lorsque, traitant avec Philippe (215), il stipule tant en son nom qu'au nom de tous les snateurs de Carthage qui sont auprs de lui, et de tous les Carthaginois qui sont dans son arme. Ces Carthaginois ont des prrogatives plus tendues que celles des sujets et allis de Carthage, dont il est aussi question dans le trait. Paralllement la cit, et marchant de pair avec elle, se prsentait la confdration des villes libres phniciennes, telles qu'L'tique et la grande Leptis. Le texte du trait d'alliance de Carthage avec la Macdoine mentionne spcialement les Itykens, dont les droits ne peuvent tre mconnus. Tout en reconnaissant la suprmatie de Carthage, Utique conserva, de tout temps, une individualit distincte.
1 Pline, V, II. 2 A l'appui de la synonymie propose par Pline, quelques auteurs ont cherch
l'tymologie de Mtagonie dans le rapprochement des deux mots meteg ionah, signifiant ensemble qui met part sa bride. Or on sait que les chevaux numides n'taient point brids. Cette origine est, notre sens, fort douteuse. 3 Les cartes de l'Afrique ancienne portent deux caps Metagonium, qu'ont respectivement remplacs les dnominations de Rusaddir ( l'ouest de la Mouloua) et de Bougaroni. On doit, comme nous l'avons dit, lire Eptagonium (Seba-Rous) et non Metagonium, Eptagonie et non Mtagonie.
Aprs les citoyens de Carthage, aprs les villes libres, arrivaient les LibyPhniciens. Entre les Carthaginois et les Libyens l'entente n'avait paru possible que par la formation d'une race intermdiaire, et le sanhdrin avait, de bonne heure, favoris les mlanges. La fusion avait pu s'oprer, grce des affinits de sang singulirement propices. Unis aux filles de Laabim, fils de Cham, les fils de Chanaan, aussi fils de Cham, avaient donn naissance des populations de trempe solide et d'une nergie toute preuve. L o deux races sont en prsence, c'est par cette classe moyenne que les transformations s'oprent. Au milieu du vaste empire commercial des Anglais dans l'Inde, il se forme aussi une classe intermdiaire, qui s'accrot silencieusement, exempte la fois des prjugs de l'Hindou et de l'orgueil de l'Anglais, et qui jouera certainement un jour un grand rle dans la pninsule1. Les Liby-Phniciens peuplaient les villes maritimes, colonies de Carthage, telles que Hippo-Diarrhyte, Clypea, la petite Leptis, et les colonies agricoles de l'intrieur, comme Vacca, Bulla, Sicca. Tous ces centres de populations taient symmaques de Carthage, et lui payaient l'impt. Cependant les vrais Carthaginois restaient toujours pour l'Afrique de simples trangers, comme les Anglais le font pour l'Inde, et mprisaient beaucoup les Liby-Phniciens. Ils les considraient comme une classe infrieure, qu'il fallait loigner des honneurs et du commandement. La les surveillait, les traitait en ennemis, et souvent ainsi les poussait la rvolte. Ces sangs-mls paraissent avoir t fort turbulents ; ils menaient la populace de Carthage, et, plus d'une fois, la Rpublique dut s'en dbarrasser par la voie des colonisations lointaines. Cette mthode fait que les ctes du Maroc et du Sngal, de l'Espagne et du Languedoc2 donnrent asile plus d'une migration liby-phnicienne. Enfin, aprs les Carthaginois, aprs les Itykens, aprs les Liby-Phniciens, apparaissaient les Libyens, sujets de Carthage. On sait que Carthage dut acheter aux indignes le sol sur lequel s'taient assis ses premiers tablissements. Des redevances annuelles constataient la prcarit de son occupation, et elle ne fut affranchie de tout tribut qu'aprs la rpression de l'insurrection de l'an 305. Peu peu, elle tendit sa domination sur les Libyens, tant par les armes que par son habilet rompre toutes les ligues indignes, briser toutes les rsistances. Elle dissminait au milieu des vaincus le trop-plein de sa population, constituant ainsi un rseau de villes puniques destines les maintenir dans l'obissance. Cependant les Libyens, rongeant impatiemment leur frein, taient toujours prts secouer le joug. La rvolte de 395 n'est pas la seule que Carthage eut rprimer. Les rbellions de 379 et de 300-305, au temps d'Agathocle, mirent la Rpublique deux doigts de sa perte. Ds que ses affaires semblaient quelque peu embarrasses, un soulvement clatait en Afrique, et doublait les dangers de la situation. Les Carthaginois ne pouvaient considrer comme sujets que les peuples auxquels ils avaient fait embrasser la vie agricole, et qui, par suite, vivaient l'tat sdentaire. La soumission des Nomades ne pouvait s'exprimer que par le payement d'un tribut rgulier, et l'obligation de fournir un contingent militaire proportionn l'importance numrique de leurs tentes. Carthage avait pour
1 M. Duruy, Histoire rom., t. I, p. 346-347 2 Scymnus, Orbis descriptio. Petits Gogr. grecs, t. I, p 203, d. Mller.
tributaires tous les peuples d'Afrique placs a l'est de son mridien : les Lotophages, les Garamantes, les Makes, les Nasamons et les Psylles. Le trait d'Annibal avec Philippe de Macdoine parle aussi des allis de Carthage. Il s'agit des Imazir'en, qui formaient avec la Rpublique des alliances temporaires ; mais leur esprit mobile rendait toujours leur fidlit fort douteuse. C'est tort qu'on attribue, d'ordinaire, la faiblesse intrieure de l'empire carthaginois au systme dfectueux de son organisation militaire ; cette faiblesse n'tait que la consquence invitable d'une politique peu conciliante ; l'administration de la tait dure, et empreinte de cet esprit de dfiance et de tyrannie propre aux grands corps aristocratiques. Etrangers au milieu des Africains, qu'ils n'avaient pas su s'assimiler, ces pres Tyriens n'taient jamais en sret chez eux. Colosse aux pieds d'argile, l'avide Carthage tremblait sans cesse sur sa base, et ces oscillations continuelles n'taient que le prlude de la ruine. Elle tenait dans une troite dpendance les Libyens et les Liby-Phniciens, leur refusait tous privilges, les traitait en peuple conquis, et ne pouvait, ds lors, en attendre que des haines vigoureuses. La rapacit de Carthage rendait partout odieuse sa domination. Elle extnuait les peuples ; elle en tirait des impts qui leur prenaient et le sang et la moelle, et punissait sans misricorde le moindre murmure, ou mme un simple retard. Quand une ville manifestait quelque esprit de rsistance, on en faisait aussitt vendre les habitants. Mais ces rpressions violentes avaient des rsultats dsastreux. Traques par les agents du fisc, des populations migraient en masse ; elles traversaient, tous risques, d'immenses solitudes, et se jetaient dans le Soudan. Telle est l'origine de cette trange civilisation que les voyageurs s'tonnent de rencontrer aujourd'hui dans le bassin du lac Tchad et dans celui du Niger1. Pour le malheur des sujets de la Rpublique, ni la pentarchie des finances, ni la , ni le ne rglaient leur conduite sur les principes de l'honntet. La corruption, la vnalit, la concussion, taient partout l'ordre du jour. Outre l'impt rgulirement frapp, et dont les rentres alimentaient le trsor, les contribuables avaient subvenir, sans murmure, aux besoins des snateurs, des pentarques, de tous les agents infrieurs. Ces dprdations organises taient, pour ainsi dire, revtues d'un caractre lgal, et il n'tait point de centre de population qui ne ft priodiquement razz et mang ; et personne n'osait signaler ces effroyables abus. D'ailleurs, l'aristocratie carthaginoise n'et pas t d'humeur supporter la rforme d'un tat de choses indispensable son avidit. Cette aristocratie, que l'instabilit des fortunes commerciales soumettait une loi de rnovation constante, n'avait aucune cohsion, aucunes traditions, aucuns principes. Dchire par un esprit de concurrence qui dgnrait en passion de monopole, jalouse de tout succs, de tout mrite dpassant le commun niveau, sacrifiant tout l'intrt du moment, elle tait, durant la prosprit, d'une imprvoyance sans limites, et se montrait, aux jours de danger, accessible de honteuses
1 Faki Smbo, un savant de Masena (Soudan), tait non-seulement vers dans toutes les
branches de la littrature arabe, mais il avait lu Aristote et Platon. Il possdait un monceau de manuscrits ; et je me rappelai ces paroles de Jackson : Un jour, on corrigera nos ditions des classiques d'aprs les textes rapports du Soudan. (Dr Barth.)
peurs. Ces gostes snateurs, amollis par le luxe, et possds de l'amour de l'or, ne pouvaient avoir l'intelligence des saines mthodes de gouvernement. La Rpublique carthaginoise, ce semblant de monarchie constitutionnelle, n'tait en ralit qu'une oligarchie de riches, et l'influence du peuple s'y trouvait, de fait, annihile. L'or la main, la taisait les lections, et fixait le sens des plbiscites. Quant la multitude, que les prsidents des syssites faisaient mouvoir leur gr, elle tait naturellement criarde et turbulente, avide de plaisirs et cruelle. Qu'on se reprsente, surchauffe par le soleil d'Afrique, la population d'une de nos villes du midi de la France1. Un Etat oligarchique ne compte quelques grandes familles opulentes qu' la condition d'tre, en mme temps, l'asile d'un grand nombre de misres. Ronges par un hideux pauprisme, et le plus souvent affames, les classes infrieures taient toujours prtes accueillir un signal de soulvement, et les cris des femmes et des enfants ne faisaient qu'ajouter au dsordre. A Carthage, dit Polybe2, les enfants ne prennent pas moins de part aux meutes que les hommes, et les meutes populaires taient frquentes. L'an 149, lors d'une terrible crise, les gens de Carthage forcrent l'entre du snat. Il s'ensuivit un horrible tumulte et le massacre de tous les snateurs hostiles au sentiment populaire. En somme, le gouvernement de Carthage, us par ses vices, se sentait incapable de rprimer les abus. L'heure de la dcadence avait sonn. Je pense, dit Polybe3, que le gouvernement des Carthaginois, du moins pour les points principaux, fut, dans l'origine, sagement tabli. Ils avaient des rois ; le snat y exerait les pouvoirs d'une aristocratie, et le peuple dcidait de ce qui le concernait ; en un mot, l'ensemble de ce gouvernement offrait des ressemblances avec ceux de Rome et de Lacdmone. Mais l'poque o Carthage s'engagea dans la guerre d'Annibal, son tat politique ne valait pas celui des Romains. Qu'on se rappelle que, comme pour le corps humain, on distingue, pour toute cit et pour toute entreprise, les premiers dveloppements, la maturit, la dcadence, et que la deuxime priode est celle de la vigueur. C'est par l prcisment que diffraient les deux Rpubliques. Autant Carthage avait atteint sa maturit et sa splendeur avant Rome, autant elle dclinait alors, tandis que sa rivale tait dans toute sa force. A Carthage, le peuple dominait dj dans les dlibrations ; Rome, la puissance du snat tait entire ; ici la multitude gouvernait ; l, les meilleurs. La situation intrieure, rendue si triste par un systme politique bout de forces, s'aggravait encore des effets d'un esprit de mercantilisme exagr. Un Etat s'affaiblit souvent par l'exagration du principe sur lequel il repose4, et Carthage, qui n'avait de gnie que pour les oprations commerciales, se sentait chanceler
1 Nos populations mridionales ont certainement dans les veines quelques gouttes de sang carthaginois. L'Hercule phnicien a laiss des traces de son passage dans le Languedoc et la Provence. De plus, des colonies liby-phniciennes ont occup l'Arige, l'Aude, l'Hrault, le Gard et la valle du Rhne jusqu' Tarascon (Ta-Ras-Ko). Toutes les ctes du bas Languedoc taient peuples de Carthaginois. L'onomatologie topographique fournit cet gard des arguments irrcusables. Voyez, par exemple, les environs de Cette et du fort Brescou (Bahr-Bas-ho). 2 Polybe, XV, XXX. 3 Polybe, VI, LI. 4 Histoire de Jules Csar, t. I, p. 280.
sur sa base, sans espoir de retrouver mme cet quilibre instable1 qui longtemps avait fait sa fortune. Etait-il un remde tant de maux ? On ne saurait l'affirmer, mais ce qu'on sait, c'est qu'il y eut Carthage un homme qui tenta de sauver son pays : on a nomm le grand Amilcar, le chef de ce parti puissant que les Romains ont voulu fltrir du nom de faction. Les rsistances de cette glorieuse faction Barcine en manifestent l'esprit essentiellement national. Que voulait-elle en effet ? Introduire des rformes dans l'administration, corriger l'incorrigible , changer les rouages d'un systme financier dfectueux, parer l'insuffisance du numraire, faire enfin de la Rpublique non plus une confdration de villes commerantes, uniquement proccupes de leurs intrts du jour, mais une grande puissance continentale, ayant l'intuition des vrais besoins de l'avenir. Malheureusement les rformes taient difficiles Carthage. Le grand Amilcar avait eu l'ide de fonder la puissance de son pays sur de larges bases territoriales, et, cet effet, d'offrir tous les Imazir'en la nationalit carthaginoise. Il ne fallait plus songer exercer cette domination avide, qui avait tant dconsidr le sanhdrin ; on devait, suivant lui, faire tout au monde pour oprer une fusion de races. Mettant en pratique les principes qu'il ne cessait de prner, le pre d'Annibal avait inaugur, dans sa propre famille, celui de la constitution de cette nationalit phenico-tamazir't. Il avait hardiment donn sa fille au jeune N'H'arraoua, roi des Massyliens. Plus tard, une nice d'Annibal devait pouser le roi Isalcs (Ag'Hassen), et la clbre Sophonisbe (Soff'-n-Aith-Abbs), fille d'Asdrubal-Giscon, du parti des Barca, tait destine suivre, successivement, la fortune de Syphax (Soff'-Ax) et de Masinissa (Mak-Ath-Snassen). Mais l'aristocratie carthaginoise se montrait, en gnral, peu dispose suivre dans cette voie le gnreux Amilcar, oubliant son illustre origine et foulant aux pieds les prjugs de race si profondment implants dans le cur des Orientaux. Le Bou-Baraka et ses amis politiques taient d'ailleurs induits en une erreur profonde, et leurs projets ne pouvaient aboutir. Une nationalit liby-phnicienne tait possible, parce que, nous l'avons dit, les Phniciens et les Libyens, de la mme famille, descendaient collatralement de Cham. Carthage pouvait s'incorporer des Zauces, des Lotophages et des Garamantes, mais l'essai ne devait point s'tendre aux frontires du peuple amazir'.
Les empires que le commerce seul a crs reposent sur une base fragile. Pour qu'ils s'croulent, il n'est pas toujours ncessaire d'un choc violent. Quelques-uns s'affaissent d'eux-mmes sous la corruption de l'or ; d'autres tombent indirectement frapps. Les Parthes, en fermant au commerce de l'Orient la route de terre, et les Ptolmes, en lui ouvrant l'Egypte et la mer Rouge, ruinrent la Phnicie. La dcouverte du cap de Bonne-Esprance frappa Venise mort. La Hanse succomba, parce que l'importance du commerce du Nord tomba ds que des communications directes s'tablirent par mer avec l'Orient. La Hollande, le Portugal et l'Espagne ont t supplants par l'Angleterre, grce l'extension que celle-ci prit en Amrique. Un jour le Nouveau Monde, plac entre l'Europe et l'Orient, hritera de la prosprit commerciale de l'Angleterre. (M. Duruy.)
Anctres de nos Kabyles et Touareg, ces Imazir'en taient des Galls. Or un abme infranchissable est et demeure bant entre les races chamitiques et indoeuropennes, comme entre les races indo-europennes et smitiques.
1 Voyez, l'Appendice C du prsent volume, une Note numismatique qui complte ce chapitre des finances de Carthage. 2 De divitiis, XXIV. 3 Nos Africains enferment dans de petits sachets de cuir des objets dous de singulires vertus. Leur foi robuste manifeste une prdilection marque pour les poils de lion. Suivant Macrobe, les triomphateurs romains portaient sur la poitrine un appareil analogue, destin les prserver de l'envie.
opraient leurs versements soit en lingots, soit en numraire. La petite Leptis payait aux Carthaginois l'norme contribution d'un talent (5.821 francs) par jour1, soit plus de 2 millions par an. On peut juger, par cet exemple, des sommes dues par l'ensemble de ces centres de populations chelonns du Nil l'Ocan. Les pavillons trangers n'taient admis dans les ports de la Rpublique que sous des conditions dtermines2 et n'en pouvaient emporter que les marchandises dont la nomenclature avait t fixe par des traits de commerce3. En mme temps, un dur systme de lois prohibitives imposait aux colonies carthaginoises l'obligation de ne faire dans la mtropole que des importations dsignes l'avance, et de s'approvisionner sur ses marchs. Les droits de douane de Carthage taient excessifs, et provoquaient une active contrebande entre la Cyrnaque et les villes commerantes du littoral. Appel diriger le gouvernement de Carthage, aprs le dsastre de Zama, Annibal doit rformer les tarifs et tout le service des douanes4, qui fera ds lors des recettes importantes. Avant la conqute de l'Espagne par Amilcar, Carthage n'exploitait que quelques mines dans le bassin du Guadalquivir ; mais cette conqute changea la face des choses. Carthagne devint la capitale d'une vritable Californie. A Osca (Huesca), on exploitait des mines d'argent ; Sisapon (Almaden), l'argent et le mercure. A Cotinse, le cuivre se trouvait ct de l'or. Chez les Ortans, Castulo (Cazlona, sur le Guadalimar), les mines d'argent occupaient, au temps de Polybe, 40.000 personnes, et produisaient par jour 25.000 drachmes, peu prs 25.000 francs5. La piraterie fournissait aussi la Rpublique des ressources inattendues. Le droit maritime donnait, cette poque, toute latitude au brigandage public, et les Carthaginois armaient souvent en course pour aller raser, l'tranger, des tendues de ctes considrables. Leur gouvernement ne reculait pas devant les mesures les plus odieuses. Les Carthaginois, dit Aristote, ayant besoin d'argent pour payer leurs mercenaires, recoururent l'expdient suivant : ils firent publier que tout citoyen ou habitant ayant porter plainte contre des villes ou personnes trangres et les dnoncer la justice. Une foule de plaintes furent dposes ; aussitt, sous ce prtexte, ils enlevrent tous les vaisseaux sortant du port et fixrent l'poque laquelle le jugement serait rendu. De cette faon, ils runirent une somme considrable, qui leur permit de solder leurs troupes. C'tait, comme on le voit, l'institution d'un vrai tribunal de prises. Bien que les fonctions publiques ne fussent point rtribues Carthage, le budget des dpenses parat avoir t considrable. L'entretien des armes en absorbait une grande partie ; les magasins taient toujours pourvus de denres provenant des impts en nature ; mais l'habillement, l'armement, la solde et les autres services rclamaient de nombreux deniers. Le matriel de la guerre tait norme, comme celui de la marine. Les travaux publics absorbaient aussi une grande part des recettes, car la Rpublique les conduisait avec grand luxe. La couverture du temple du soleil avait, elle seule, cot prs de 6 millions de francs6. Mais ce qui dsorganisa les finances de Carthage, ce fut la malheureuse issue des deux premires guerres puniques. En 241, le gouvernement dut payer
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Tite-Live, XXXIV, LXII. Voyez le trait de l'an 509 avec Rome. (Polybe, III, XXII.) Voyez le trait avec les trusques. (Aristote, Politique, III, IX.) Tite-Live, XXXIII, XLVII. Histoire de Jules Csar, t. I, p. 101. Appien, Puniq., CXXVII.
Rome une contribution de guerre de 18.627.200 francs ; en 238, 6.985.200 francs ; en 202, 58.210.000 francs ; en tout, 83.822.400 francs. Cette somme de plus de 83 millions, paye en moins de quarante ans, mit Carthage aux abois1. Elle eut recours aux expdients, et on la vit se jeter dans la voie de l'emprunt, non point de l'emprunt national, qui a toujours chance de russite dans un pays homogne et fort, mais de celui qui ne peut tre ngoci qu' l'tranger, dernire ressource des Etats faibles, et que leurs dsordres intrieurs ont dconsidrs. Lors de la premire guerre punique, la avait dj fait, auprs de Ptolme Philadelphe, des dmarches tendant obtenir quelques avances d'argent ; mais le gouvernement des Lagides tait trop sage pour prter l'oreille pareille demande. L'Egypte savait que le crdit de Carthage tait jamais ruin par le gaspillage et la dilapidation2 et, d'ailleurs, aspirant devenir la premire puissance maritime du bassin de la Mditerrane, elle n'avait aucun intrt soutenir une rivale en dcadence. En mme temps qu'il terminait, entre le Nil et le golfe Arabique, cette communication fameuse, plus heureusement conue que notre canal de Suez3, Ptolme jetait vers l'Occident un regard qui en scrutait l'avenir. Il y avait entrevu une petite Rpublique d'Italie, rsistant victorieusement au roi Pyrrhus, et lui avait adress ce sujet des flicitations officielles. Depuis lors (273), son cabinet n'avait plus cess d'entretenir des relations troites avec le snat romain. En refusant ses secours Carthage, Ptolme, nous le rptons, faisait acte de sagesse. Il tait Grec ; il sentait que la cause des fils de Chanaan tait jamais perdue ; que la Grce, pays de transition entre le vieil Orient et l'Europe, n'tait plus d'une trempe assez dure pour tre le pivot du monde ; qu' Rome enfin allait s'allumer un clatant foyer de civilisation.
1 L'empire carthaginois courut ds lors sa ruine. (Pline, Hist. nat., XXXIII, I.) 2 Tite-Live, XXXIII, XLVI. 3 Ce canal avait t ouvert par le roi Necao, vers la fin du VIIe sicle avant l're
chrtienne.
immense quantit de traits et de javelots, et deux mille catapultes1. Strabon, qui tmoigne du mme fait2, porte trois mille le nombre des machines de guerre. Les manufactures d'armes en pleine activit pouvaient produire par jour cent boucliers, trois cents pes, mille traits de catapulte, cinq cents lances, et un nombre variable de machines nvrobalistiques3. Strabon4, qui enchrit encore sur Appien, constate une production de cent quarante boucliers par jour. L'enceinte de Carthage prsentait un dveloppement d'environ 30 kilomtres5, et comprenait la citadelle de Byrsa, dont le primtre particulier, tangent intrieurement celui de la place, mesurait 3 kilomtres au moins6. Il est assurment impossible de retrouver le trac suivi par les ingnieurs carthaginois ; mais on doit se figurer une suite d'angles saillants et rentrants, de tours rondes7 et de courtines, agences de manire procurer quelques flanquements. Du ct de la mer, la place tait dfendue par des rochers pic, formant escarpe naturelle, et la fortification se rduisait une simple muraille dessinant le pourtour de Megara8, contournant la ville basse l'est, et coupant la Tnia suivant toute sa largeur (92m,50). Le mur, faible et nglig en ce dernier point9, tait trs-solidement tabli du ct des ports, qu'il avait couvrir10. Mais Carthage se sentait surtout vulnrable l'ouest et au nord-ouest, et c'est l qu'elle avait accumul ses meilleurs moyens de dfense. L'isthme tait coup par une triple ligne de murailles, d'environ 5 kilomtres de dveloppement total11. La configuration d'un terrain assez tourment avait d guider les ingnieurs militaires, lors de la dtermination du trac de cette portion d'enceinte, dont Byrsa empruntait environ 250 mtres courants12. Au nord et au sud, l'enceinte propre de Byrsa se composait d'un double mur ; l'est, elle tait forme du pribole fortifi du temple d'Aschmoun. Nous avons dit que le plateau de la citadelle, d'environ 60 mtres d'altitude, avait un commandement important sur la ville basse. Cette diffrence de niveau tait
Appien, Puniq., LXXX. Strabon, XVII, III. Appien, loco cit. Strabon, XVII, III. Orose (IV, XXII) dit 20 milles ; Eutrope, 22 ; Tite-Live (Epit. du livre LI), 23. Strabon donne cette enceinte un dveloppement total de 360 stades (66 kilom. 600 mt.) ; mais le texte est vraisemblablement entach d'erreur. Nous avons pris les dimensions minima donnes par P. Orose, soit 29 kilomtres 585 mtres. 6 Orose (IV, XXII) dit 2 milles ; Eutrope, un peu plus de 2 milles ; Servius, 12 stades ou 4.070 mtres. Nous adopterons encore ici le minimum d'Orose, 2958m,52. 7 Le demi-cercle est la figure favorite de l'architecture carthaginoise pour toute espce de constructions. 8 Scipion escalada le mur de Megara en 147. 9 Le consul Censorinus y fit trs-facilement brche en 149. 10 En 147, les Carthaginois renforcrent encore cette partie de l'enceinte. Ils la doublrent d'un rempart avec foss, qui coupait, dans toute sa longueur, le quai des marchandises. C'est par l cependant que Scipion pntra en 146. 11 L'isthme avait 25 stades (ou 4 kilomtres 625 mtres) de largeur. On peut ajouter 375 mtres pour les brisures du trac. 12 Orose, IV, XXII.
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rachete par une communication d'un caractre tout particulier. C'tait un escalier de soixante marches, donnant accs au temple en temps ordinaire, mais pouvant tre facilement dmoli en cas de sige, car il n'tait qu'appliqu sur le soubassement de l'difice. Quelques chiffres, donns comme complment de cette description sommaire, feront mieux connatre l'importance de la place. Carthage, aux dernires annes de son existence, et aprs une lutte sculaire, comptait encore une population de 700.000 mes1. Byrsa, la citadelle, pouvait donner asile 50.000 hommes2 ; le temple d'Aschmoun, rduit de la citadelle, en contenait un millier3. Pour qu'on juge mieux encore de la valeur des fortifications de Carthage, il convient d'en dessiner le profil, en observant que le rsultat des rcentes dcouvertes de M. Beul4 est en parfaite concordance avec les donnes des textes. Le mur d'escarpe tait construit en pierres de taille5. C'tait du tuf pris sur place, et protg, contre l'rosion d'un air satur de vapeurs salines, par un enduit de poix, ou de bitume6. L'appareil des murs tait colossal. Les blocs qui formaient les assises mesuraient jusqu' 1m,50 de longueur, 1m,25 de largeur et 1 mtre d'paisseur. Quoique les assises, dit M. Beul7, paraissent, au premier aspect, rgles, elles ont cependant des saillies et des retraites, des tenons et des mortaises, qu'on dirait emprunts l'agencement des charpentes. Ces assemblages, dits mle et femelle, n'taient pas encore, pour le gnie carthaginois, une suffisante garantie de solidit ; les lits et les joints taient garnis d'une couche de mortier fin. L'paisseur des murs, y compris une masse d'appui compose de votes en dcharge, tait de 10m,108 ; la hauteur d'environ 15 mtres9, non compris le bahut et les tours10. Les trois lignes de murailles avaient mme profil. Elles comprenaient chacune deux tages de votes11, qui, du ct de la plaine, servaient au logement de 300 lphants, 4.000 chevaux, 20.000 hommes d'infanterie, 4.000 de cavalerie.
1 Strabon, XVII, III. 2 Appien, Puniq., CXXX. Voyez aussi Tite-Live et Polybe. Florus dit 40.000 hommes
; Orose, 30.000 hommes et 25.000 femmes. Appien dit environ 900 (Puniq., CXXX.) Fouilles Carthage, Paris, 1861. Orose, IV, XXII. Pline, Hist. nat., XXXVI, XXII. Fouilles Carthage, p. 61. Appien dit (Puniq., XCV) : 9 mtres. Diodore (Reliqui, XXXII, XIV ; Excerpta Photii) dit : 9m,90. Les fouilles de M. Beul ont donn 10m,10. 9 Appien dit (Puniq., XCV) : 13m,50 ; Diodore (Reliqui, XXXII, XIV ; Excerpta Photii) : 18 mtres. La moyenne est de 15m,75. M. Beul est port croire (Fouilles Carthage, p. 64) que la hauteur tait de 15 mtres. M. le gnral Tripier (La fortification dduite de son histoire, p. 29, 30) n'accorde que 14 mtres, mais ne cite point d'autorit qui appuie cette conjecture. Nous avons adopt, pour le pied grec, 30 centimtres, et pour la coude, 45 centimtres. 10 Appien, Puniq., XCV. 11 Appien, Puniq., XCV. M. le gnral Tripier a raison d'admettre ces deux tages, mais M. Beul (Fouilles Carthage, p. 64) en suppose trois. Pourquoi ?
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En terminant cet aperu, qui laisse admirer des proportions grandioses, il convient d'exposer les dtails de construction d'un systme de casemates parfaitement entendu. Les anciens, dit M. le gnral Tripier1, avaient des connaissances tendues sur la propagation du mouvement, et sur les vibrations produites dans les maonneries et les terres par des chocs violents ; ils se servaient de bliers gigantesques. Ils avaient reconnu que les vibrations sont une trs-grande cause de destruction dans les maonneries..... qu'il fallait leur procurer des points d'appui qui en empchent les oscillations. Ils savaient que ces points d'appui s'obtiennent facilement avec conomie, en opposant les murs perpendiculairement les uns aux autres..... C'est ainsi qu'ils ont t amens adosser leurs murs primitifs d'enceinte des pieds-droits, et jeter entre ces pieds-droits des votes, pour en contenir les vibrations ; ils ont fait de nombreuses applications de cette disposition, qui avait le double avantage de donner des logements et des magasins, et de crer de larges terre-pleins. La plus considrable de ces applications tait l'enceinte de Carthage, qui avait deux rangs de votes2. Il est remarquer, d'abord, que les matriaux employs, les pierres de taille, d'un tuf spongieux, donnaient, parleur nature mme, une grande lasticit aux maonneries ; et, en second lieu, que la disposition des diffrentes parties de l'uvre lui assurait une rsistance considrable. L'paisseur 10m,10 du mur d'enceinte comprenait celle du mur de parement, qui tait de 2 mtres3, et non point 2m,51, ainsi que le suppose M. le gnral Tripier. La diffrence 8m, 10 tait affrente la masse d'appui creuse. Celle-ci comprenait : un corridor vot longitudinal de 1m,90 de largeur, les murs de tte et de fond des casemates, de 1 mtre d'paisseur chacun, et le vide de ces casemates. La casemate affectait, en plan, la forme du fer cheval. C'tait un rectangle de 3m,60 sur 2m,55, dont les petits cts, perpendiculaires au corridor, se raccordaient au fond, suivant une demi circonfrence de 3m,30 de diamtre, d'o rsultait, pour la salle, une profondeur maximum de 4m,20. Les pieds-droits de la casemate avaient 1m,10 d'paisseur, et ces dimensions mmes donnent penser que les deux tages taient vots. En donnant, comme nous l'avons fait, 15 mtres de hauteur totale la fortification, et en admettant une paisseur de vote de 1 mtre, il reste 6m,50 pour la hauteur sous clef de chaque tage. C'est peu prs celle du plancher romain dont M. Beul a retrouv les traces. Les murs des casemates montrent, 6 mtres au-dessus du rocher, les refouillements des trous d'encastrement des solives. Mais l'minent archologue
1 La fortification dduite de son histoire, p. 29, 30. 2 La fortification dduite de son histoire, p. 29, 30. 3 M. Beul a mesur lui-mme l'paisseur de 2 mtres. (Voyez les Fouilles Carthage.)
admet trois tages, et nous sommes ici en dsaccord avec lui. Nous n'en voyons que deux, et le texte d'Appien est formel cet gard1. Telles taient les imposantes fortifications de Carthage. Qu'on se reprsente cette muraille haute de 15 mtres, offrant, au-dessus de ses deux tages de votes, une terrasse, ou terre-plein, de plus de 10 mtres de largeur. Que, de 60 en 60 mtres2, on lve par la pense des tours dominant le terre-plein de toute la hauteur de leurs quatre tages3 ; qu'entre ces tours et ces murs bahut, l'historien fasse mouvoir tout un peuple de dfenseurs, et l'on aura la plus haute ide du gnie militaire de Carthage4.
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Appien, Puniq., XCV. Appien, Puniq., XCV. Appien, Puniq., XCV. Virgile, nide, I, v. 14.
CHAPITRE V. MARINE.
Tout Etat dont la fortune repose sur le principe de l'industrie et du commerce est fatalement appel au rle de puissance maritime. Carthage semble avoir compris de bonne heure que l'importance de la flotte doit toujours tre en harmonie avec celle de la marine marchande ; que, de plus, le nombre des vaisseaux de guerre d'une mtropole se calcule d'aprs la richesse de ses colonies. Pour la scurit de ses oprations commerciales et le maintien des les sous son troite dpendance, il fallait la fille de Tyr la libre pratique des mers, et elle dut s'imposer des sacrifices qui firent longtemps respecter son pavillon. Ses courses dans la Mditerrane lui faisaient rencontrer de rudes concurrents, c'est--dire des adversaires dont elle avait contenir l'avidit, et limiter, de haute lutte, les prtentions nationales. Elle combattit d'abord les Etrusques d'Italie, puis les Grecs de Syracuse et de Marseille, enfin les Romains, qui, du premier coup d'il, reconnurent, eux aussi, qu'il leur fallait l'empire des mers. La marine militaire de Carthage brille d'un grand clat au temps de la premire guerre punique, mais elle tombe rapidement de cet apoge. Au temps d'Annibal, on la voit en pleine dcadence, et l'tat de misre de la flotte suffit expliquer l'chec du grand capitaine en Italie. Il tait coup de Carthage, et les Romains tenaient la Mditerrane. Peut-on dire ce que serait devenue notre arme de Boulogne, si Napolon avait pu la dbarquer en Angleterre, et que les Anglais fussent rests matres de la Manche ? Pour obtenir ce rsultat, nos rivaux n'eussent pas manqu de faire donner toutes leurs forces, car, mieux qu'aucune autre nation du globe, ils comprenaient la mer et le prix de la vaste scne o se dnouent les grands pisodes des luttes internationales. De mme que Carthage avait hrit des instincts de Tyr, les Amricains d'aujourd'hui semblent avoir hrit de l'esprit maritime des Anglais. Si la guerre de la scession (1861-1865) a fait proclamer la supriorit des Etats du Nord, c'est que la marine fdrale sut rigoureusement bloquer les ports du Sud, et couper de l'Europe tous les confdrs. La marine de Carthage tait spcialement sous l'invocation des dieux. Neptune, Triton et les Cabires protgeaient le navire de guerre, et leurs images en ornaient la poupe. Ces poupes cabiriques portaient le nom de dieux Patques. Un passage de Silius Italicus fait aussi connatre que le nom mme du navire tait ordinairement celui d'une divinit1. Esclave de ses ides religieuses, la population de Carthage se laissait vivement impressionner par tous les vnements qui intressaient sa gloire maritime. Les victoires navales y taient clbres par des rjouissances, et, quand survenait quelque dfaite, un deuil national tmoignait de la douleur publique. Alors les murs de la ville taient draps de noir, et des peaux de mouton, galement noires, voilaient, tout autour du port, la face des petits dieux Patques2. Les amiraux carthaginois ne doivent pas tre confondus avec les officiers gnraux des armes de terre. Ceux-ci avaient toujours sous leurs ordres le personnel de la flotte oprant de concert avec leurs troupes. Quand la flotte
1 Silius Italicus, Puniq., XIV. 2 Diodore de Sicile, I.
devait agir isolment, les amiraux et chefs d'escadre recevaient directement leurs instructions de la . La pentarchie de la marine leur adressait des plis cachets, qu'ils n'ouvraient qu' une certaine hauteur en mer1. Les vaisseaux de guerre carthaginois taient monts par des soldats de marine qu'on pourrait assimiler nos compagnies de dbarquement, par des gabiers et matelots, enfin par des rameurs chargs du service de propulsion. Ces derniers, dont le nombre tait considrable2, formaient un corps permanent, entretenu par l'Etat, et constamment exerc aux difficults de l'art. Leur habilet assurait aux escadres carthaginoises une supriorit de marche dont la marine romaine osa seule leur disputer la gloire. Quelques chiffres feront juger de l'importance du matriel naval de la Rpublique. Par son trait d'alliance avec Xerxs (480), Amilcar, fils de Magon le Grand, s'engageait mettre la disposition du roi de Perse 2.000 navires de guerre et 3.000 transports3. Au temps de ses luttes avec Syracuse (404-264), Carthage avait dans la Mditerrane de 150 200 voiles. A la bataille d'Ecnome (207), qui ouvrit Regulus la route de l'Afrique, elle mit en ligne 350 vaisseaux monts par i5o.000 hommes. Au temps d'Annibal, nous l'avons dit, elle manifeste une dplorable impuissance, et cependant, la paix (201), elle livre Scipion 500 navires de tout rang4. Pourquoi n'a-t-elle point fait usage de ces forces, qui semblent tre restes quinze ans dans une immobilit complte ? C'est que sans doute le trsor public, puis, tait incapable de nouveaux efforts budgtaires ; que la ne pouvait plus ordonner d'armements ; que la marine carthaginoise tait tombe dans l'tat o se trouvait la marine espagnole au commencement de ce sicle5. Avant les guerres puniques, le navire de guerre carthaginois tait la simple trirme6 ; mais Alexandre et Demetrius Poliorcte ayant introduit en Europe l'usage des vaisseaux de haut rang, Carthage suivit la Grce dans cette voie nouvelle. Ds la bataille de Myl (264), elle possde des quinqurmes7 ; on la voit mme armer une heptarme, prise Pyrrhus8. Cependant, elle ne renonce pas pour cela aux navires de petit tonnage, aux escadres de trirmes, puisque, durant l'intervalle des deux premires guerres puniques, Polybe nous montre Asdrubal le Beau revtu du titre officiel de trirarque de son beau-pre Amilcar. Enfin, jusqu' son dernier jour (146), la Rpublique entretint, pour faire le service
5.000 esclaves destins la rame. (Appien, I.) La proportion des rameurs tait toujours trs-grande. Pour 120 soldats de marine embarqus, on comptait bord d'une quinqurme 300 rameurs et matelots. (Polybe, I.) 3 Diodore de Sicile, XI, XX. 4 Tite-Live, XXX, XLIII. 5 Elle se composait (1805) de beaux et grands vaisseaux mais ces vastes machines de guerre, qui rappelaient l'ancien clat de la monarchie espagnole sous Charles III, taient, comme les vaisseaux turcs, superbes en apparence, inutiles dans le danger. Le dnuement des arsenaux espagnols n'avait pas permis de les grer convenablement, et ils taient, quant aux quipages, d'une faiblesse dsesprante. (M. Thiers, Hist. du Consulat et de l'Empire, t. IV.) 6 La trirme, invente par les Corinthiens vers l'an 700, avait remplac le pentecontore, et opre une premire rvolution dans l'art militaire naval. 7 Polybe, I. 8 Polybe, I.
1 Diodore de Sicile, I. Polybe, V. 2 Durant la deuxime guerre punique, Asdrubal achte en un seul jour
de mouches, un certain nombre de caraques, de brigantins et autres btiments lgers1. Le sige de Tyr (334) et celui de Rhodes (304) avaient singulirement modifi l'art de l'attaque et de la dfense des places maritimes, art qui doit atteindre son plus haut degr de perfection antique pendant le cours mme de la guerre d'Annibal, ce sige de Syracuse (212) immortalis par le gnie d'Archimde. On venait d'inventer de puissantes machines flottantes, des tortues de mer, des navires cataphractes, les ans de ces vaisseaux cuirasss, que nous croyons peut-tre d'invention moderne. II s'en tait suivi toute une rvolution dans les principes de l'art militaire naval, et, comme il a t dit plus haut, l'emploi des grands navires avait t prconis. Mais, comme le fait trs-bien observer M. Beul2, il ne faut pas s'exagrer les dimensions du navire antique. Le savant archologue dmontre premptoirement que le vaisseau de premier rang de la marine carthaginoise ne pouvait pas avoir plus de 5m,30 de largeur, hors uvre. Quant la longueur, qu'on ne saurait dterminer d'une manire certaine, elle devait tre relativement norme3. La vitesse tait, en effet, la premire des qualits rechercher dans le navire de guerre, une poque o l'art militaire naval se rduisait cette tactique unique : manuvrer de manire enfoncer coups d'peron la muraille de l'adversaire, en vitant soi-mme le choc de son peron4. Nous avons expos plus haut l'importance du matriel de la flotte ; il convient, en terminant ce chapitre, de donner une description sommaire des bassins o les escadres taient maintenues au mouillage. La Rpublique avait plusieurs ports militaires, tels qu'Hippone5, Kerkina6, Cagliari, Carthage, etc. Le port circulaire d'Utique, l'allie de Carthage, pouvait recevoir bon nombre de vaisseaux ; enfin, le lac de Tunis offrait une station sre, o s'abritaient des forces considrables7. Mais le principal port militaire tait le Cothon, creus par la fondatrice Elissa. Les constructions primitives s'taient successivement transformes en magnifiques
1 Appien, Puniq., CXXI. 2 Fouilles Carthage, p. 108 et 117. 3 Tite-Live donne constamment aux navires de guerre le nom de naves long, par
opposition celui des transports, naves onerari. 4 Il ne faut pas croire que l'peron soit, plus que le navire cuirass, d'invention rcente. Les navires de l'antiquit taient tous arms de becs solides renforcs d'paisses lames de bronze, et Homre applique au vaisseau de Nestor l'pithte . On se battit ainsi coups d'peron jusqu' la fin du moyen ge, et l'on voit, en 1340, les flottes d'Edouard III et de Philippe de Valois combattre la manire des Carthaginois et des Romains. (Voyez la description du rostrum et de l'peron dans le pre Daniel, Histoire de la milice franoise.) La bataille de Lpante (1571) a fait prvaloir l'emploi de l'artillerie sur mer ; cependant, malgr les progrs de notre artillerie, nous en revenons aujourd'hui un engin qui rappelle l'peron et le rostrum antiques. La tactique du vaisseau de guerre m par des rames devait prsenter une grande analogie avec celle du navire vapeur moderne. 5 Appien, I. 6 Tite-Live, XXII, XXXI. 7 Le lac de Tunis, qui est aujourd'hui ensabl, et qui ne peut plus livrer passage qu' des embarcations lgres, avait alors une profondeur suffisante, eu gard au tirant d'eau des vaisseaux romains et carthaginois. Ce lac, que les anciens appelaient (stagnum), fut encore pratiqu par les navires de Blisaire. (Voyez Procope, De bello Vand., I, XX.)
difices, pour lesquels l'art grec avait mari ses plus beaux effets aux heureuses conceptions des ingnieurs carthaginois. Les cales du Cothon furent d'abord de bois ; mais un vaste incendie les ayant dtruites vers l'an 4001, on dut les reconstruire en maonnerie, et probablement suivant le plan dont Appien nous a conserv les lignes principales. Au milieu du port militaire, dit cet auteur2, tait une le borde de grands quais, de mme que le pourtour du bassin. Les quais prsentaient une srie de cales qui pouvaient contenir 220 vaisseaux. Au-dessus des cales, on avait construit des magasins d'agrs. En avant de chaque cale, s'levaient deux colonnes d'ordre ionique, qui donnaient la circonfrence du port et de l'le l'apparence d'un portique. Dans l'le, on avait dispos pour le directeur du port un pavillon d'o partaient les sonneries de trompette et les ordres transmis la voix, et d'o ce directeur exerait sa surveillance. L'le tait situe vers le goulet, et s'levait sensiblement, afin que le navarque vt tout ce qui se passait au large, sans que les navires du large pussent plonger l'intrieur du port. Les marchands mmes qui mouillaient dans le premier bassin ne voyaient point les arsenaux du second ; une double muraille les en sparait, et une entre particulire leur donnait accs dans la ville, sans qu'ils eussent passer par le port militaire. M. Beul a retrouv des traces de cette brillante architecture hydraulique, mais, pour en dcouvrir quelques fragments, le courageux archologue a d procder de longues fouilles. Les ports de Carthage ne sont plus en l'tat o ils taient au temps d'Annibal. La nature, reprenant ses droits, a effac peu peu les travaux d'Elissa et de ses successeurs ; elle a combl des ports qu'elle n'avait point creuss. Les alluvions de l'oued Medjerda, les sables de la plage, soulevs par le vent d'est, ont enseveli les bassins sous un sol factice, qui ne cesse de s'exhausser. C'est au point que les Arabes ont plant des vignes et des figuiers l o se balanaient jadis, bien assurs sur leurs amarres, les navires venus de tous les points du monde ancien3. Les beaux travaux de M. Beul ont abouti, et nous possdons aujourd'hui quelques donnes prcises touchant les cales du port militaire. Chacune d'elles avait 5m,40 de large, et l'on peut admettre 50 centimtres pour l'paisseur de chaque mur de refend. Ici encore nous n'admettons pas toutes les conclusions de M. Beul, qui a trouv, pour chaque cale et son mur, une largeur de 5m,904, et suppose ce mur une paisseur de 30 centimtres. Or les anciens ne construisaient point de murailles aussi frles, et nous-mmes, aujourd'hui, nous ne faisons point de murs de moins de 5o centimtres. M. Beul prend d'ailleurs soin de dtruire lui-mme son hypothse, puisque la colonne engage de la tte du mur est reprsente (planche V, fig. 9) sous une paisseur de 47 centimtres. Il semble donc rationnel de prendre 50 centimtres pour l'paisseur du refend. Ds lors, la cale n'a plus que 5m,40 de large, et l'on ne peut plus supposer aux
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Diodore, II. Cet incendie se rapporte au rgne de Denys l'Ancien. Appien, Puniq., XCVI. M. Boul, Fouilles Carthage, p. 96. Fouilles Carthage, p. 108.
navires carthaginois qu'une largeur de 5m,30 hors uvre. Quant la longueur des cales, il n'a pas t possible de la dterminer1. Ce qui proccupait surtout l'auteur de ces savantes recherches, c'tait la dcoration des cales ; c'taient ces deux colonnes engages aux ttes des refends, et qui, 220 fois rptes, donnaient l'ensemble du port militaire l'aspect du portique le plus lgant et le plus riche du monde. M. Beul a t assez heureux pour retrouver deux tambours de colonne, et il estime que la magnifique dcoration du port militaire est un monument des arts de la Grce. Le plan mme du port est si noble, ajoute-t-il, ce double portique circulaire compos de 440 colonnes ioniques devait tre d'un si merveilleux effet, que, malgr moi, j'y reconnais encore le gnie grec. Ainsi, pour l'ornementation de ses tablissements maritimes, Carthage invoquait le secours du gnie de Corinthe et de Syracuse. Mais bientt, et presque en mme temps, Syracuse, Corinthe et Carthage reconnatront la supriorit politique du gnie de Rome.
1 Malgr l'tat avanc de la science, dit l'Empereur (Histoire de Jules Csar, t. I, p. 144),
nous n'avons pu retrouver qu'imparfaitement la construction des anciennes galres, et, encore aujourd'hui, le problme ne serait compltement rsolu que si le hasard nous offrait un modle. Qui sait si les proportions du navire de guerre antique ne pourront pas se dduire trssimplement des dcouvertes de M. Daux ? Cette consquence, que nous appelons de nos vux, sera peut-tre toute naturelle. M. Daux, aussi savant archologue qu'ingnieur distingu, vient de fouiller en tous sens le sol de la Bysacne et de la Zeugitane. Il en a restitu les principaux emporia, et les bassins de Carthage, en particulier, ont t de sa part l'objet d'une exploration minutieuse. Il a, nous devons le dire, rectifi en plus d'un point quelques hardies assertions de M. Beul. (Voyez, la fin de ce volume, l'appendice D.)