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Thèmes abordés

  • économie de la confiance,
  • régulation,
  • évaluation des produits,
  • normes de qualité,
  • économie de la santé,
  • information imparfaite,
  • économie de la coopération,
  • économie de la redistribution,
  • rationalité limitée,
  • économie de la solidarité
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Conception et ralisation graphique en PAO au Conseil dAnalyse conomique par Christine Carl

Direction de linformation lgale et administrative. Paris, 2012 - ISBN : 978-2-11-009168-0


En application de la loi du 11 mars 1957 (article 41) et du Code de la proprit intellectuelle du 1er juillet 1992, toute reproduction partielle ou totale usage collectif de la prsente publication est strictement interdite sans lautorisation expresse de lditeur. Il est rappel cet gard que lusage abusif de la photocopie met en danger lquilibre conomique des circuits du livre.

Sommaire

Introduction ........................................................................................... 5 Christian de Boissieu RAPPORT La protection du consommateur : rationalit limite et rgulation ......................................................... 7 Xavier Gabaix, Augustin Landier et David Thesmar 1. Introduction .......................................................................................... 7 2. Principes ............................................................................................ 12 2.1. Les types de rationalit limite utiles pour la protection du consommateur ....................................................................... 12 2.2. La concurrence ne peut souvent protger le consommateur naf ................................................................ 13 2.3. Laccs libre linformation ne suft pas ................................. 16 2.4. Lducation des consommateurs est difcile et coteuse .......... 17 2.5. La rputation de lentreprise ne suft pas protger le consommateur ........................................................................ 18 2.6. Jusquo peut-on sen remettre lauto-rgulation et la concertation ? .................................................................. 24 2.7. Le recours juridique nest pas toujours la solution .................... 28 3. Rformes proposes ........................................................................... 29 3.1. Transparence de laction publique ............................................. 29 3.2. Accepter un paternalisme non invasif ....................................... 32 3.3. Protger le consommateur vieillissant ....................................... 35 3.4. La question des cots de sortie .................................................. 37 3.5. Recours et sanctions .................................................................. 39 Annexe A. Glossaire de biais cognitifs ................................................... 49 Annexe B. Description du paysage institutionnel ................................... 53 Consultations et auditions ....................................................................... 63

LA PROTECTION DU CONSOMMATEUR

COMMENTAIRES Philippe Mongin .................................................................................... 65 Jean Tirole ............................................................................................. 73 RSUM ............................................................................................... 79 SUMMARY ............................................................................................ 85

CONSEIL DANALYSE CONOMIQUE

Introduction

Lobjet de ce rapport est dtudier les fondements de la protection des consommateurs et les modalits des rgulations visant assurer cette protection. En pratique, le consommateur ne se comporte pas ncessairement comme le suppose lanalyse microconomique des manuels. Car linformation sa disposition est loin dtre complte et transparente, et elle est mme susceptible de manipulation par les producteurs ou les distributeurs. Car le consommateur est loin dexhiber la rationalit postule par la thorie microconomique traditionnelle. Linformation imparfaite et la rationalit limite ne peuvent tre prises en charge et corriges par la seule auto-rgulation, par exemple, celle exerce par les associations de consommateurs. Dans de nombreux cas, lintervention des pouvoirs publics est indispensable, quil sagisse de la commercialisation de produits nanciers plus ou moins complexes (une complexit souvent excessive, cruellement mise en vidence par la crise nancire mondiale depuis 2007), de la consommation des nouvelles technologies de linformation et de la communication Cette intervention prend aussi bien la forme de rgulations ex ante (exigences et contraintes dnies a priori) que de rgulations ex post (recours et sanctions). Lanalyse prcise et concise mene par les auteurs les conduit formuler des propositions trs concrtes. Toutes sont dapplication transversale, car elles touchent la quasi-totalit des biens et services. Certaines dentre elles visent amliorer sensiblement linformation du consommateur, via en particulier la caisse de rsonance fournie par Internet et les rseaux sociaux. En France, la DGCCRF du ministre de lconomie et des Finances doit simpliquer davantage dans le processus de dissmination ne (par secteur, voire sous certaines conditions par entreprise) de linformation pertinente pour les consommateurs. Dautres propositions relvent clairement de la rgulation ex post. Le rapport propose un durcissement des amendes prononces par la DGCCRF face des manquements patents. Il prne la reconnaissance en France des actions de groupe, comme cela existe dj non seulement aux tats-Unis mais aussi dans nombre de pays europens.
LA PROTECTION DU CONSOMMATEUR

De telles actions collectives permettent de surmonter le problme classique de la coordination des plaignants, rsum par le paradoxe de Mancur Olson : plus un groupe est large, moins il sait dfendre ses intrts car chaque membre compte sur les autres pour le faire et, en dnitive, rien ne se passe (d du passager clandestin , au cur de la problmatique des biens et services collectifs). Le cot de participation de telles actions doit tre faible pour les consommateurs rassembls par des intrts communs, et le champ couvert doit tre le plus large possible. lexamen, il apparat que les avantages des actions de groupe lemportent largement sur leurs possibles inconvnients, dautant plus que leur incidence ngative sur la comptitivit des entreprises nest pas prouve. Les enqutes dopinion suggrent aussi que les Franais y sont non seulement prts mais aussi favorables une trs large majorit. Ce rapport a t prsent Monsieur Pierre Moscovici, ministre de lconomie et des Finances, et son ministre dlgu charg de lconomie sociale et solidaire et de la Consommation, Monsieur Benot Hamon, le 10 septembre 2012. Il a bnci du concours efcace de Manon Domingues Dos Santos, conseillre scientique au CAE.

Christian de Boissieu
Prsident dlgu du Conseil danalyse conomique

CONSEIL DANALYSE CONOMIQUE

La protection du consommateur : rationalit limite et rgulation


Xavier Gabaix
Professeur lUniversit de New York

Augustin Landier
Professeur lUniversit de Toulouse I

David Thesmar
Professeur associ HEC Paris

1. Introduction
Larsenal de protection du consommateur fait face de nouveaux ds. Dans les conomies dveloppes, linnovation passe par la gnralisation de produits de plus en plus complexes : produits dpargne structurs (par exemple, investissement en bourse capital garanti), offres groupes de biens et de services (tlphones modernes assortis de divers abonnements), produits options multiples (chambre dhtel avec divers services en supplment, crdit renouvelable), etc. Or, les dispositifs actuels ont de plus en plus de mal rpondre cette nouvelle donne : un code de la consommation plthorique qui se contredit parfois lui-mme, une tendance forte du lgislateur micro-manager les problmes spciques de chaque produit, un paysage institutionnel touffu qui contient instances dauto-rgulation, comits de concertation, la Direction gnrale de la concurrence, de la consommation et de la rpression des fraudes (DGCCRF), rgulateurs sectoriels, tribunaux, associations de consommateurs, etc. Au total, le consommateur ls, si tant est quil le sache, ne sait pas vraiment vers qui se tourner et en tire une certaine mance lgard des pouvoirs publics. Selon un sondage rcent de la Commission europenne, dans lUnion europenne, la France se situe en 18e place pour la conance dans le dispositif public de protection du consommateur.
(*) Nous remercions Adrien Matray, qui a prpar les annexes A et B sous la direction des auteurs, et Manon Domingues Dos Santos, Conseillre scientique en charge de ce rapport. Nous remercions aussi Philippe Mongin et Jean Tirole pour leurs fort utiles commentaires.
LA PROTECTION DU CONSOMMATEUR

1. L'attitude des Europens face aux dispositifs de protection du consommateur


Consommateur : pensez-vous que ltat protge vos droits 100 En %

80

60

20

Source : Commission europenne (2011).

La nalit du prsent rapport est dexpliciter dans un premier temps les enseignements de la littrature conomique consacre aux fondements de la protection du consommateur et aux modalits de rgulation efcaces. Cette dmarche nous permettra dans un second temps de dvelopper certaines propositions susceptibles damliorer lefcacit des institutions franaises ddies la protection du consommateur. De nombreux travaux analysent les fondements conomiques de la protection du consommateur. Un apport rcent de la littrature rcente, sur lequel la premire partie de ce rapport insiste, est la mise en exergue de limportance des biais psycho-cognitifs des consommateurs, ces biais sajoutant aux plus classiques problmes informationnels. En substance, Les consommateurs ne sont pas des ordinateurs idaux : ils peuvent prendre des dcisions qui sont contraires leur propre intrt, faisant des erreurs prvisibles que les entreprises savent exploiter. Elles peuvent le faire notamment en rendant les produits intentionnellement complexes et en tirant parti de comportements impulsifs. Ainsi, pour ne pas tromper un consommateur, il ne suft pas de lui fournir linformation : encore faut-il le faire sous une forme quil peut la fois comprendre et assimiler. Pour ne pas piger un consommateur, il ne suft pas de dire que tout tait crit dans le contrat : encore faut-il que la forme du contrat ne soit pas conue pour utiliser les incomprhensions du client ou son incapacit anticiper son propre comportement futur. 8
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Royaume-Uni Irlande Luxembourg Autriche Danemark Sude Finlande Italie Malte Hongrie Pays-Bas Allemagne Chypre Union europenne 27 Belgique Espagne Lettonie Estonie France Portugal Grce Rpublique tchque Slovaquie Pologne Roumanie Slovnie Bulgarie Lituanie Tout fait daccord Daccord Plutt pas daccord Pas daccord Ne se prononce pas

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Cette vision comportementale de lagent conomique qui considre que le consommateur nest pas parfaitement rationnel est susceptible de crer un arbitrage entre deux objectifs : protger le consommateur dun ct, et prserver le droit de choisir en toute responsabilit de lautre. Certes, si certains produits (produits dpargne, abonnements divers) sont si complexes que mme un conomiste professionnel ne peut les valuer, si certains produits jouent sur les faiblesses des consommateurs (inattention, manque dautodiscipline, inaptitude la prvoir), le rgulateur doit pouvoir encadrer leur vente. Mais dans ce cas, partir de quel niveau de complexit intervenir et limiter les choix des consommateurs ? Les cots dun paternalisme excessif peuvent, en effet, tre importants. Si le paternalisme bncie aux consommateurs inattentifs ou dbords, il nuit en revanche ceux qui peuvent grer leur avantage les complexits de lconomie moderne. Par exemple, il peut tre efcace pour une entreprise dtablir avec le consommateur une relation de long terme et donc de lui demander un engagement sur la dure. Une politique paternaliste qui permettrait au consommateur de se dgager de tout contrat lempcherait de sengager et dtruirait tous les avantages de la relation de long terme. Un second danger du paternalisme est de dresponsabiliser les consommateurs et de limiter la diffrentiation des produits. Dans lconomie moderne, les produits sont prols pour rpondre aux besoins les plus divers et les plus transitoires du march. En surprotgeant les consommateurs, ltat risque de diminuer leur incitation accumuler linformation ncessaire un choix rchi et avis. En rponse cela, les entreprises se replient sur des produits standardiss, crant peu de valeur et de satisfaction. Finalement, le paternalisme aboutit renforcer le pouvoir de rgulateurs dont il est illusoire dattendre une bienveillance inconditionnelle. Les rgulateurs ne sont ni anges ni dmons, mais des quipes dtres humains qui poursuivent leur propre intrt. Les rgulateurs peuvent notamment tre en partie capturs par les entreprises quils rgulent. Dans ces conditions, le paternalisme intgral revient signer un chque en blanc au rgulateur, ce qui peut tre la fois inefcace conomiquement et liberticide. Analyser les fondements de la protection du consommateur nous permet de mieux apprcier dans quel cas la rgulation est souhaitable (par exemple, lorsquon peut constater une grande confusion dans les dcisions des agents) ou ne lest pas (par exemple, lorsque le consommateur est conscient de son ignorance et peut sinformer faible cot ; lorsque les bnces davoir des contrats de long terme ou assez riches sont importants). Ainsi, cette grille de lecture permet en outre de recommander lintervention pour les produits boursiers (produits pour lesquels les besoins sont relativement homognes), pour lafchage des calories pour les aliments (le consommateur ntant peut-tre pas conscient de la teneur calorique dun aliment), et pour les tarications de forfaits de tlphone (le consommateur ntant souvent pas conscient des piges et tarifs exceptionnels, par exemple, ltranger). En revanche, la rgulation nest pas pertinente, par exemple, pour administrer les ventes de tlphones portables ou des ordinateurs (le consommateur
LA PROTECTION DU CONSOMMATEUR

tant conscient que trouver un tlphone est un peu difcile, mais sinformer est relativement facile). Reconnaissant ces enjeux, nous proposons dans la seconde partie de ce rapport de donner au consommateur davantage de moyens de se protger par lui-mme. Pour lessentiel, la protection lgale du consommateur a deux piliers : la rgulation ex ante et la rgulation ex post. La rgulation ex ante spcie les contraintes auxquelles sont soumises les entreprises dans leurs relations avec les clients. Par exemple, certains produits doivent tre certis, certaines normes sappliquent sur la composition des produits, et certains types de contrats sont interdits. Ainsi, en France, un taux dusure plafonne le taux dintrt pour le crdit aux particuliers ; les acheteurs disposent dun droit de rtractation dans la vente distance, etc. Par contraste, la rgulation ex post concerne les possibilits de recours des consommateurs qui sestiment ous, la dtection et la rpression des fraudes. Le recours dun client mcontent peut passer par la ngociation directe avec le vendeur, par la mdiation, qui cherche trouver un compromis satisfaisant, ou par des dmarches judiciaires. Laction de groupe, ou action collective, consiste agrger un ensemble de plaintes individuelles concernant des litiges similaires. Cette dmarche nous amne formuler quatre groupes de propositions. faire la lumire sur la qualit des produits, en utilisant les possibilits dInternet. Nous proposons que la DGCCRF mette en ligne les donnes concernant les plaintes quelle reoit, produit par produit, et sur les suites quelle donne ces plaintes. Nous proposons galement quune institution se charge dditer un site Internet o les consommateurs pourront noter les produits, comme cela se passe dj dans le commerce en ligne ; proposer, lorsque cest possible, des options par dfaut bien choisies, et pour cela, utiliser les techniques modernes de lconomie exprimentale. Lorsque les produits sont complexes, le rgulateur peut contraindre le fournisseur proposer une option par dfaut qui offre un service satisfaisant. Ainsi, un consommateur passif, qui ne souhaite pas ou ne peut pas exercer son jugement, aura un produit acceptable. Mais cela laisse intacte la libert de choix pour les consommateurs plus sophistiqus, que la comparaison des produits ne rebute pas. Un exemple o ce principe est applicable est celui de lpargne retraite. Pour valuer le mrite de ces options par dfaut, et plus gnralement les difcults associes aux produits, le rgulateur pourra bncier dun nouvel outil : lconomie exprimentale. Il pourra se doter dun laboratoire, ou sous-traiter des expriences dvaluation des produits aux laboratoires dconomie exprimentale franais et internationaux, parfois avec la participation des entreprises ; permettre aux consommateurs insatisfaits de changer facilement de fournisseur de service. Le commerce de certains services sintgre 10
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dans une relation de long terme avec un fournisseur (tlphonie, banque de dtail). Le consommateur insatisfait a parfois des difcults se dgager de cette relation, soit parce que cots de sortie sont importants, soit parce quil lui est difcile dvaluer ce quil pourrait gagner changer de fournisseur. Nous proposons de contraindre le fournisseur de service rendre accessible au consommateur, sous un format simple et standardis, lhistorique de sa consommation, de manire permettre des concurrents de formuler des offres alternatives sur mesure adaptes aux besoins individuels ; permettre aux consommateurs dexercer un vritable pouvoir de menace sur les comportements illgaux. lheure actuelle, les sanctions encourues sont faibles. Les amendes administratives iniges par la DGCCRF sont limites (15 000 euros dans le projet de loi actuel). Les ddommagements obtenus au travers dactions en justice sont rduits la taille du prjudice subi. Ces dispositifs ne tiennent pas compte du fait que la sanction doit tre inversement proportionnelle la probabilit dtre sanctionn pour tre vraiment dissuasive et lorsque les frais de justice sont importants au regard du prjudice individuel, les consommateurs ne peuvent pas facilement se regrouper pour esprer obtenir rparation. Pourtant un petit prjudice peut constituer une forte nuisance conomique agrge, lorsquil sexerce sur des millions de gens. Nous proposons donc daccrotre le montant des amendes administratives que la DGCCRF peut iniger et de mettre en place de vritables actions de groupe en France.

travers les deux dernires propositions, ce rapport insiste sur limportance de la rgulation ex post, par opposition la rgulation ex ante, qui concerne les deux premires propositions. La rgulation ex post, relativement dciente en France, doit, en effet, tre renforce pour deux raisons principales. Premirement, elle permet de rendre la rgulation ex ante plus efcace, car les incitations des entreprises se conformer la rgulation ex ante dpendent largement des consquences quelles anticipent en cas dentorse aux rgles : une bonne rgulation ex ante resterait donc lettre morte sans rgulation ex post. Deuximement, dans un monde parfaitement statique, o les produits et les contrats possibles ne changeraient pas, une rgulation ex ante trs minutieuse pourrait rsoudre toutes les grandes questions de protection du consommateur. Mais dans le monde rel, o loffre de produits na de cesse dvoluer, la rgulation ex ante a ncessairement un temps de retard : elle ne peut pas sintresser immdiatement aux dtails et aux cas particuliers que de nouveaux produits et de nouveaux usages soulvent. Il est dailleurs symptomatique que prs de 20 % des plaintes enregistres par la DGCCRF concernent un secteur o les produits et les contrats ont considrablement chang sur la dernire dcennie, celui des communications. Cest en se confrontant aux litiges apparaissant ex post que la rgulation ex ante sadapte.
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2. Principes
En dehors des questions de concurrence (prix trop levs), il y a deux grandes raisons pour protger le consommateur face aux entreprises qui lui vendent biens et services : linformation du consommateur est limite et la rationalit du consommateur est limite. Il est important de distinguer ces deux sources, car elles impliquent des traitements de politique conomique diffrents. Tout dabord, nous voquons les types de dviation de la rationalit qui sont pertinents pour la protection du consommateur. 2.1. Les types de rationalit limite utiles pour la protection du consommateur Depuis Simon (1955) et Kahneman et Tversky (1974), les conomistes et psychologues ont document une srie de dviations par rapport au modle de la rationalit pure et parfaite sur lequel repose lconomie noclassique. Lannexe A en offre un bref catalogue raisonn. Les plus importants pour notre sujet sont : la myopie : un consommateur qui choisit une banque ne prend pas en compte tous les frais futurs des transactions bancaires, parce que cela semble trop compliqu, ou parce quil ne les envisage mme pas ; loptimisme excessif : par exemple, le consommateur pense quil sen sortira et pourra de toute manire rembourser son prt avant que les taux naugmentent. Ce comportement semble important pour la crise des subprimes. Un consommateur peut se tromper sur lautodiscipline quil sera capable dexercer pour repayer rapidement un emprunt ou viter de tlphoner hors des limites de son forfait : le prteur peut en tirer parti en appliquant des pnalits ; le manque de sophistication stratgique/bayesienne : un consommateur qui voit quun prix est cach devrait se douter quil y a une bonne raison pour que ce prix soit cach le prix est trs lev. Mais un consommateur naf ne fait pas cette infrence logique simplement, il oublie de prendre en compte ce prix ; la puissance des options par dfaut (Madrian et Shea, 2001 et Thaler et Sunstein, 2008) : les agents ont souvent tendance suivre les choix par dfaut (par exemple, lentreprise verse une contribution dans un compte-pargne de lemploy, ce qui induit sans douleur un taux dpargne minimal). Ainsi, en manipulant loption par dfaut, les entreprises et les gouvernements peuvent amliorer leurs prots ou le bien-tre des agents. Il convient galement de prciser quil est philosophiquement difcile de dnir un critre de bien-tre pour des individus sujets des biais comportementaux motionnels (Bernheim et Rangel, 2009). Par exemple, le choix normativement juste est-il celui des dcisions faites chaud ou froid ? Ce choix nest pas trivial, lexprience du bonheur incluant 12
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les moments chaud . Force est toutefois de constater que le lgislateur choisi de manire gnrale de donner plus de poids aux dcisions froid : il donne aux consommateurs un dlai de rtractation pour leur permettre de revenir sur leurs achats dimpulsion ; il limite les taux dintrt de peur que les consommateurs ne cdent la facilit du crdit la consommation ; il subventionne lpargne voire parfois la force (pargne salariale) ; il taxe lalcool et le tabac et interdit les drogues. Dans le conit entre le moi ex ante et le moi ex post, le lgislateur a donc tranch en faveur du moi ex ante et lui a donn le pouvoir de contrler en partie le moi ex post. En revanche, la question du bien-tre est bien plus simple apprhender pour les biais cognitifs qui sont surtout ceux qui nous occupent ici. Le choix normativement juste est celui dun individu rchi et inform, qui aurait le temps de dlibrer, aid dun conseiller bien intentionn le choix dun consommateur rationnel et inform. 2.2. La concurrence ne peut souvent protger le consommateur naf 2.2.1. La concurrence protge le consommateur pour les biens simples Prenons lexemple dune police dassurance incendie. La plupart des consommateurs, sans doute, ne connaissent pas la vraie probabilit dun incendie. Dans lventualit o, suivant Kahneman et Tversky, ils ont tendance surestimer la probabilit de sinistres rares et majeurs, les consommateurs auront tendance payer trop cher pour cette assurance. Donc, si le march de lassurance tait peu concurrentiel, une compagnie en monopole pourrait faire payer les consommateurs beaucoup plus que le cot marginal de lassurance. En revanche, si la concurrence est importante, le problme est rsolu. Il suft, en effet, que deux entreprises soient prsentes et se fassent concurrence ( la Bertrand ) pour offrir des prix attrayants et rcuprer lensemble du march. Chacune baissera progressivement son prix jusqu ce que le prix offert corresponde au cot marginal, et cela mme si les consommateurs surestiment la probabilit dun accident. Dans ce cas, la concurrence assure que les consommateurs paient seulement le cot marginal. La concurrence protge donc les consommateurs. 2.2.2. La concurrence protge les consommateurs mal informs mais sophistiqus Considrons maintenant le cas o le consommateur est non inform mais rationnel. Sil voit une entreprise cacher une partie de linformation (par exemple, rendre difcile laccs linformation), il va en dduire que lentreprise a des tarifs trs levs : sinon, lentreprise rendrait linformation publique et aisment accessible. lquilibre, avec des consommateurs rationnels, les entreprises sont contraintes de rvler leurs prix dune manire
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transparente, sinon les consommateurs en dduiraient systmatiquement que lentreprise cache des prix rels levs, et lentreprise perdrait ces consommateurs. 2.2.3. La concurrence ne protge pas les consommateurs nafs En revanche, nous allons voir que la concurrence ne protge pas les consommateurs nafs(1) : si un consommateur sophistiqu constatant que certains prix sont cachs suppose que lentreprise a des prix levs, il nen est pas de mme pour un consommateur naf qui ninfre rien. Cela cre donc une incitation cacher tout ou partie des prix. Maintenant, supposons que le march devient comptitif. La concurrence conduit-elle protger les consommateurs malgr eux comme dans le cas de lassurance ? Pour cela, il faudrait quune entreprise ait intrt dbiaiser (nous esprons que le lecteur nous pardonnera ce nologisme) les consommateurs, plutt que de faire comme les autres et de masquer une partie du prix. Mais il nen est rien. Illustrons la logique avec un exemple. Considrons le march dune chambre dhtel dont le cot marginal slve 100 euros. Ce cot comprend le cot de la chambre stricto sensu qui slve 80 euros et le cot des extras (garage, tlphone, minibar, surcots de petit-djeuner, etc.) qui slve 20 euros. Supposons que tous les consommateurs sont initialement myopes (cest--dire, quils oublient les extras payer lorsquils envisagent de prendre une chambre lhtel). Considrons deux htels que nous appellerons Tradition et Transparence . Quand un tel client demeure lhtel Tradition , il paie 20 euros pour acheter des extras. Supposons que ces extras ne cotent rien au Tradition (cette limite simplie lanalyse sans relle perte de gnralit). Ainsi dans un monde comptitif, lhtel Tradition fera payer 80 euros pour la chambre (donc, la chambre est vendue perte) : en effet, la chambre lui procure des revenus de 80 euros (pour la chambre) plus 20 euros (pour les extras), donc 100 euros, ce qui compense le cot de la chambre, 100 euros, et des extras, 0 euro. Donc, dans un march concurrentiel, Tradition dira : nos chambres ne cotent que 80 euros , ngligeant de mentionner les extras. Le second htel, Transparence , pourrait chercher dbiaiser les consommateurs en expliquant les extras du Tradition . Transparence pourrait, par exemple, annoncer : Attention aux extras chez nos concurrents. Les extras Transparence sont tous gratuits . Naturellement, si Transparence fait cela, la chane ne pourra subventionner la chambre avec les extras. Transparence propose des chambres 100 euros o les extras sont gratuits.
(1) Cette section paraphrase en partie lanalyse de Gabaix et Laibson (2006) des shrouded attributes , quon pourrait traduire par attributs cachs , cest--dire des dimensions de la transaction conomique (par exemple, des frais bancaires) caches par lentreprise (ou du moins rendues difciles comprendre).

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Malheureusement, ce systme de prix nattirera aucun client. Ds que les consommateurs comprennent la stratgie de Tradition , les consommateurs restent dans cet htel, et vitent simplement de payer pour les extras. Un agent sophistiqu anticipe les extras au Tradition et vite lachat de nombre dentre eux (par exemple, il prend un taxi au lieu de louer une voiture qui ncessite de payer pour le garage, il apporte un tlphone cellulaire pour ne pas avoir utiliser le tlphone de lhtel, etc.). Supposons que le cot conomique dune telle stratgie pour les clients est de 10 euros (qui reprsentent le cot du dsagrment)(2). Dans ce cas, les clients nouvellement dbiaiss prfrent rester lhtel Tradition , plutt que dtre client de Transparence : les clients duqus du Tradition paient seulement 80 euros pour une chambre qui en vaut 100, et ont seulement endurer un lger de dsagrment (dune valeur de 10 euros) pour viter dacheter trop chers les extras du Tradition . Une campagne dducation par Transparence nuit donc Tradition qui vend moins dextras mais aide les clients du Tradition , qui apprennent viter de payer pour ces extras. Aprs la campagne publicitaire ducative, Transparence ne peut prosprer, mme si Transparence a une tarication orthodoxe au cot marginal. Tradition offre des meilleurs prix pour les consommateurs sophistiqus. Ainsi, la campagne de Transparence ne va attirer aucun client. En consquence, Transparence (ou Tradition ) na aucun intrt duquer les consommateurs myopes du Tradition . Dbiaiser un consommateur est la fois bon pour le consommateur mais mauvais pour les entreprises. Ds lors, aucune entreprise na dincitation le faire. Cet exemple illustre aussi la maldiction du dbiaisage . Cette maldiction se produit chaque fois quun consommateur dbiais devient moins rentable pour lentreprise qui le dbiaise. Dans de tels cas, les entreprises nont pas dincitation dbiaiser et la concurrence ne conduira pas les consommateurs se comporter rationnellement. En substance, les entreprises exploitent les consommateurs myopes. En revanche, les consommateurs sophistiqus protent de ces entreprises, celles-ci ne pouvant alors se dbarrasser deux. lquilibre, personne na intrt modier son choix, sauf les consommateurs myopes. Mais les consommateurs myopes ne savent pas quils ont intrt changer dentreprise et personne na dincitation leur montrer leur erreur. duquer un consommateur myope le transforme en un consommateur sophistiqu et moins rentable, qui prfre aller vers des entreprises qui vendent perte leur produit dappel (la chambre dhtel) et font payer des prix levs pour des extras vitables. Ainsi, lducation nest pas une stratgie payante pour lentreprise. Les biais psychologiques dune partie des consommateurs sont donc exploits par les modes de tarication proposs, sans mme que ceux-ci le ralisent.
(2) Comme viter les extras est coteux, dans le cas de base avec des consommateurs sophistiqus, lquilibre sera inefcace : les consommateurs sophistiqus font un effort socialement inutile pour viter de payer les extras.
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Ce mcanisme sapplique de nombreux marchs. Le client bancaire sophistiqu reoit un transfert pour ouvrir un compte et vite de payer certains des frais que les consommateurs myopes paient. Le titulaire de carte de crdit qui na pas de dcouvert vite ainsi de payer des frais dintrt, et reoit une carte sans frais annuel. Un acheteur dimprimante achte une imprimante bas prix et vite de payer pour des remplacements frquents de cartouche dencre. Un emprunteur peut bncier dun taux dappel avantageux qui slve au bout de quelque temps. Certains des contrats typiques en tlphonie mobile donnent au client une allocation prpaye dunits de communication. Les consommations excdant cette limite sont tarifes un prix marginal lev. Grubb (2009) montre (sur donnes amricaines) que ce type de forfait exploite lexcs de conance des consommateurs dans leurs prvisions de consommation : une fraction dentre eux est systmatiquement confronte des circonstances quils navaient pas imagines, les conduisant dpasser fortement leur temps forfaitaire, chose trs rentable pour loprateur. 2.3. Laccs libre linformation ne suft pas Les entreprises nont pas toujours intrt duquer les consommateurs. Dans lexemple Transparence / Tradition , les clients nafs sont ceux qui permettent lentreprise dtre rentable, donc lentreprise na rien gagner les rendre sophistiqus. Dans lexemple ctif ci-dessus, elle a mme intrt crer de la confusion, cest--dire transformer des consommateurs sophistiqus en consommateurs nafs. Cest lapproche privilgie par certaines campagnes de publicit, qui ne communiquent pas directement sur le contenu du produit mais cherchent plutt induire le consommateur relcher son attention et son esprit critique en crant un sentiment de familiarit (utilisation de clbrits, par exemple) ou en dtournant des raccourcis de raisonnement (heuristiques). En tudiant lintroduction de lpargne retraite obligatoire en Sude en 2000, Cronqvist (2006) montre notamment que seule une trs faible fraction des publicits des fonds communs de placements contenait de linformation pertinente (frais, performance, risque) pour le choix du vhicule dpargne. Dans ce contexte, une solution naturelle au problme du consommateur non inform est que ltat force la diffusion de linformation. Par exemple, la lgislation sur les placements OPCVM (vhicules dpargne gestion collective) impose la fourniture dune quantit dinformation trs importante, donnant lieu des prospectus de plus de dix pages dtaillant la philosophie dinvestissement, les performances attendre, les grants, etc. La seule information pertinente, cest--dire les frais de gestion, est en gnral difcile trouver si lon nest pas expert de ce genre de produit. La difcult est que ceci ne suft pas lorsque le consommateur a une rationalit limite : inond par la quantit dinformation, le consommateur est simplement dsempar et ne se retrouve pas dans une situation meilleure que celle o il ne possdait pas dinformation. Pour certains consommateurs, 16
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la situation peut mme tre plus dfavorable quen labsence de politique publique. La raison est quune politique de transparence peut induire une redistribution des consommateurs inattentifs vers les consommateurs sophistiqus (Gabaix et Laibson, 2006). Pour reprendre lexemple Transparence / Tradition , supposons que lon part dune situation o tout le monde ignore les attributs cachs de la chambre dhtel. Dans ce cas, les entreprises en concurrence font payer un prix gal au cot marginal. Supposons maintenant que ltat contraigne les chanes htelires mettre dans les chambres un panneau sur le prix des bouteilles dans le minibar. Si seulement 30 % des consommateurs savent lire, ces consommateurs paieront moins cher que le cot marginal, ils seront subventionns par ceux qui ne savent pas lire et continueront de consommer les mignonnettes vendues prix dor. Contraindre lentreprise transmettre toute linformation au consommateur peut mme avoir leffet pervers de lencourager le duper. Dans un domaine connexe, Cain, Loewenstein et Moore (2005) ont tudi limpact de la transparence sur les conits dintrts des experts dans le cadre dune exprience de laboratoire o des experts recommandent des produits des consommateurs. Lorsque les consommateurs sont mis au courant dun potentiel conit dintrts, ils continuent faire trop conance lexpert. Encourager par cette navet rsistante, lexpert est incit davantage exagrer les bienfaits du produit quil recommande. Au total, on peut donc craindre que, contraintes tout dire, les entreprises utilisent lobligation de transparence comme une autorisation tricher . Incapable de digrer quarante-sept pages de conditions gnrales de ventes, le consommateur ne pourra cependant pas accuser son fournisseur de lui mentir, puisquil aura t inform. Une manire partielle de remdier cela consiste contraindre les entreprises du secteur proposer une prsentation simplie et standardise du produit. Par exemple, dans le cas des fonds communs de placement, lAutorit des marchs nanciers est, au moment de la rdaction de ce rapport, en train de dvelopper un prospectus simpli tenant sur une page recto verso. En gnral, cette stratgie de rgulation ne semble pas toujours sufre, surtout lorsque les produits sont difciles comparer (Beshears et al., 2008 et Choi et al., 2010). 2.4. Lducation des consommateurs est difcile et coteuse Une autre ide est dduquer les consommateurs. La difcult est que lducation est coteuse et difcile et, hlas, la littrature en conomie exprimentale est dans lensemble pessimiste sur son effet. Les gens apprennent, puis oublient. Par exemple, Choi et al. (2011) valuent une politique dducation et ne trouvent pas dimpact sur la qualit des dcisions nancires. Il est possible, en revanche, que des mthodes nouvelles puissent duquer les consommateurs faible cot, mme si les premires tentatives se sont avres dcevantes. Cela suppose nanmoins un important travail de rexion pour concevoir ces mthodes innovantes.
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De plus, les initiatives ducatives visant rendre les clients attentifs certains aspects des contrats qui leur sont proposs peuvent conduire les entreprises recourir de nouvelles mthodes plus complexes pour dsorienter les clients : selon Carlin et Manso (2011), une stratgie dducation pousse des consommateurs pourrait donc conduire une course la complexit, quils qualient de stratgie dobfuscation par les entreprises. 2.5. La rputation de lentreprise ne suft pas protger le consommateur Il est possible denvisager quil est dans lintrt mme des entreprises de prendre soin de leur rputation auprs des consommateurs, ceci an de conserver leurs clients existants et den attirer de nouveaux. Une judiciarisation excessive de la relation entre entreprises et consommateurs serait de ce fait non seulement inutile, mais mme contre-productive : elle rendrait plus difcile un climat de conance et dcoute entre les deux parties. Cet argument a sa part de vrit : la plupart des entreprises ont effectivement intrt prendre en compte les ractions des clients pour amliorer leurs produits, il y va de leur protabilit future. Si lentreprise a la rputation de vendre des produits peu satisfaisants, ses ventes baisseront. Il serait cependant erron de penser que la doctrine de la protection du consommateur peut reposer intgralement sur le souci de rputation des entreprises. Mme si les entreprises maximisent bien la valeur actualise de leurs prots futurs (et pas simplement les prots de court terme), leur intrt maintenir une bonne rputation nlimine pas la ncessit de rguler, par exemple, la qualit des produits. Nous allons voir que les principales raisons en sont informationnelles et concurrentielles. Lanalyse permettra didentier les situations o le rle de garde-fou que peut constituer la rputation est particulirement faible, et de sinterroger sur les moyens de renforcer son rle positif. La littrature thorique sest assez tt intresse au rle que la rputation peut jouer pour forcer les entreprises se soucier de la qualit de leurs produits. Le contexte pertinent pour cette question est celui de transactions o lacheteur ne peut pas parfaitement vrier la qualit du produit achet avant de conclure la transaction. Produire des biens de plus grande qualit est coteux pour lentreprise. Si les acheteurs nachetaient le bien quune seule fois et navaient pas dinformation sur la qualit fournie par lentreprise, ils sattendraient (rationnellement) ce que celle-ci ne fasse aucun effort sur la qualit. La rputation noffre quune solution de march partielle ce problme (Kreps, Milgrom, Roberts et Wilson, 1982), la rputation dune entreprise ntant quun signal imparfait de la satisfaction de ses clients passs et prsents. 2.5.1. La rputation est un signal imparfait sur la qualit Shapiro (1982) montre quen prsence de frictions informationnelles, la rputation ne suft pas atteindre le niveau de qualit des produits qui prvaudrait si les consommateurs taient parfaitement informs avant lachat 18
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sur la qualit des produits. Dans son modle, la rputation dune entreprise correspond aux anticipations des acheteurs sur la qualit du bien quelle produit. Lentreprise peut augmenter ses bnces de court terme en vendant des biens de qualit infrieure celle quanticipent ses clients ; mais les clients ne seront pas dupes longtemps, et la rputation de lentreprise en souffrira. Shapiro montre quen information imparfaite, lincitation (longtermiste) prserver une bonne rputation pour vendre plus tard un prix lev ne compense que partiellement la tentation (court-termiste) de vendre des biens de qualit infrieure la qualit anticipe (donc moins chers produire). Plus linformation est mauvaise, plus la rputation est un signal bruit, et plus la qualit des biens produits est (sous-optimalement) faible. Il suft, par exemple, que la satisfaction des consommateurs ne soit connue quavec un retard temporel, ou quelle ne le soit que par une partie des consommateurs pour que la qualit des biens produits soit dtriore. Dans ce type de modle, les consommateurs ne souffrent daucun biais cognitif ou psychologique : ils sont lucides sur la tentation pour lentreprise de les tromper sur la qualit et ont donc (rationnellement) des attentes peu optimistes. Ce type de modle montre pourquoi linformation mise disposition des consommateurs (et notamment les plaintes des autres consommateurs) peut tre importante : seul un niveau dinformation lev sur la satisfaction des autres acheteurs fait de la rputation un mcanisme incitatif susceptible de maintenir un niveau de qualit lev. Plus rcemment, certains articles thoriques (Mailath et Samuelson, 2001 et Tadelis, 2002) ont fourni un nouvel argument contre lide que la rputation peut efcacement discipliner les entreprises. Ces auteurs constatent que la rputation est une forme de capital comme une autre : elle peut sacheter et se vendre (par exemple, via des fusions acquisitions ou des rachats de marques). Ceci dtruit la possibilit de sen remettre elle pour distinguer les bons et les mauvais producteurs. Par exemple, une gamme de produits de mauvaise qualit peut tre lance sous la bannire dune marque qui produisait autrefois des produits de bonne qualit. Cest dailleurs ce qui se produit en quilibre dans ces modles : les mauvais producteurs sachtent une rputation et vivent dessus un certain temps avant de disparatre. Un autre argument en faveur de la rputation rside dans le caractre rpt de la relation entre le client et lentreprise. Ceci qui permet de rsoudre une partie des problmes dengagement qui apparaissent dans le jeu statique o le client nachte quune fois : si lentreprise ne satisfait pas le client, il partira. Toutefois, deux arguments limitent le rle disciplinant de linteraction de long terme. Premirement, certains clients peuvent tre des clients occasionnels quil est important de protger (on peut penser, par exemple, aux restaurants ou aux compagnies ariennes). Deuximement, lorsque la clientle est prenne, cest souvent que les entreprises disposent dun pouvoir de monopole prjudiciable, pouvant provenir en outre provenir de cots de sortie (nanciers, ou non nanciers) levs. Nous analysons maintenant le lien entre la pression concurrentielle et le choix que les entreprises font sur des dimensions autres que les prix.
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2.5.2. Le pouvoir de monopole conduit des choix de qualit socialement non optimaux Revenons lexemple de la production dun bien dont la qualit peut varier et supposons quil ny a pas de problmes informationnels. Le client sait parfaitement si les autres consommateurs sont satisfaits. Le mcanisme de la rputation devrait donc a priori jouer pleinement son rle disciplinant. Mais lorsquune entreprise dispose dun certain pouvoir de monopole, son choix de qualit ne maximise pas automatiquement le bien-tre public, mme en labsence de problmes informationnels. La raison est que le monopole se proccupe de la manire dont le consommateur marginal, et non le consommateur moyen, valorise la qualit. Ceci a t analys notamment par Spence (1975), qui dmontre que la qualit choisie par une entreprise en monopole est socialement trop faible ds que le consommateur marginal a un apptit pour la qualit plus faible que le consommateur moyen du produit. Ce rsultat sapplique galement au cas o le monopole peut faire de la discrimination par les prix en offrant une gamme de produits de qualits diffrentes des prix diffrents. Lentreprise force par cette stratgie les clients rvler leurs prfrences par un processus dauto-slection sur la qualit du bien choisi. Typiquement, en quilibre, lentreprise livrera des biens de qualit inefcacement basse aux consommateurs qui la valorisent le moins (Sappington, 2005). Mussa et Rosen (1978) montrent eux aussi quen prsence de monopole, la qualit achete par chaque client est plus faible que celle qui prvaudrait en situation de concurrence. Besanko, Donnenfeld et White (1987) montrent que certains consommateurs peuvent mme tre de facto exclus de faon inefcace du march lors de ce processus. Les rgulateurs peuvent employer une varit dinstruments pour rquilibrer les incitations des entreprises. La panoplie traditionnelle comprend notamment des standards de qualit minimale, des prix maximaux ou encore des pnalits dans les cas o la qualit de service ralise est faible. Pour rsumer, on voit que la fonction disciplinante de la rputation sur le comportement des entreprises est limite par deux types de frictions : les frictions informationnelles qui font de la rputation un signal imprcis, un consommateur ne sachant ni en temps rel ni intgralement si les autres consommateurs sont satisfaits du produit quil envisage dacheter ; le pouvoir de monopole, qui peut notamment reter des cots de sortie levs. Nous verrons par la suite que ces cots de sortie peuvent aussi avoir des sources informationnelles, par exemple, lorsque les offres alternatives sont difciles valuer. 2.5.3. Organiser les systmes de rputation : lexemple des enchres Internet Le commerce sur Internet, notamment les enchres en ligne, constitue un gigantesque march dont le bon fonctionnement repose presque intgra20
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lement sur des systmes de rputation sophistiqus. Ltude de ce march est riche denseignements sur la manire dont des systmes informationnels peuvent tre construits pour amliorer la prcision de linformation sur la abilit de chaque agent. Considrons, par exemple, le cas deBay, site Internet sur lequel plus de 4 millions denchres sont en cours chaque instant. Sur ce march dont les participants sont anonymes et en majorit non professionnels, le problme dasymtrie dinformation et le risque de fraude sont premire vue gigantesques : le vendeur nest-il pas un simple escroc ? Le bien vendu correspond-il la description qui en est faite ? Va-t-il tre envoy rapidement et arriver en bon tat ? Sil y a des problmes sur certaines transactions, il faut nanmoins constater que le taux global de transactions satisfaisantes est tonnamment lev pour un march aussi expos au risque de fraude. Ce taux lev de transactions russies est attribuable aux systmes de rputation robustes qua dvelopp lindustrie du commerce en ligne (Resnik et Zeckhauser, 2002). Aprs une transaction, lacheteur et le vendeur ont la possibilit de svaluer mutuellement (en donnant, par exemple, une note 0 ou 1) et de laisser des commentaires (comme transaction rapide, objet conforme la description ). Les participants aux enchres accumulent ces valuations et celles-ci sont visibles en un coup dil sur le site (juste ct de leur pseudonyme). Chaque vendeur et chaque acheteur sont ainsi dots dune rputation prcise qui provient de tout lhistorique des notes et des commentaires laisss par les individus avec qui ils ont effectu des transactions. Resnik et al. (2006) montrent que les individus disposant dune bonne rputation peuvent vendre leurs biens 8,5 % plus cher que ceux qui dbutent, ce qui suggre une forte incitation dvelopper une bonne rputation. La rputation est robuste au potentiel chantage dun partenaire malveillant : un ou deux retours ngatifs sur un vendeur naffectent pas la propension payer de ses acheteurs. Certaines tudes soulignent cependant les limites informationnelles de ce systme de rputation : lorsque sa rputation est abme, un individu peut choisir de redmarrer sous un nouveau pseudonyme (comme dans le modle de Heski et Tadelis, 2009) et se forger une rputation partir dune srie de petites transactions bien menes (le site eBay ne pondre pas les jugements par la taille des transactions). Cabral et Hortacsu (2006) constatent que si des tmoignages ngatifs supplmentaires dans lhistorique dun vendeur conduisent bien une diminution du prix auquel il parvient vendre ses produits, la corrlation est statistiquement peu signicative. Dans le mme esprit, Jin et Kato (2006) ont effectu une exprience naturelle large chelle sur eBay concernant un bien prcis (des vignettes de joueurs de base-ball). Ils trouvent quune fraction importante dacheteurs est systmatiquement dupe par des descriptions excessivement prometteuses de ltat du produit. Les biens dont la qualit a t exagre sont vendus en moyenne des prix surlevs de 33 45 %. Mme si la rputation du vendeur est un bon prdicteur de son honntet, les primes de rputation ne retent
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pas les pertes prvisibles lorsquon achte un vendeur qui fait une description trs positive de la qualit du produit et sur lensemble des transactions effectues, la rputation du vendeur sur eBay nest pas corrle au niveau dexagration sur la qualit du bien achet. Les auteurs concluent quune partie des acheteurs sur eBay a des croyances non rationnelles et quune fraction des vendeurs se spcialise dans lexploitation de ces acheteurs nafs. Selon les auteurs la persistance de cette situation tient aux imperfections de la notation qui nest pas pondre par la taille des transactions et permet des individus de dvelopper de nouvelles identits. Les enchres sur Internet constituent un domaine naturel pour valuer le rle conomique de la rputation sur la qualit des transactions. Lvaluation empirique du fonctionnement de ces systmes conduit conclure que : un systme de rputation robuste (retour immdiat, visible par tous et trs simple analyser) peut permettre un march de fonctionner malgr des problmes dasymtries informationnelles extrmes ; les agents participent en nombre sufsant au systme de collecte de commentaires alors mme quils ny ont pas dincitations nancires. Ceci suggre que dans les industries off-line , lorganisation de systmes de feedback et/ou la mise dans le domaine public des plaintes reues par la DGCCRF pourraient fortement accrotre la force conomique des mcanismes de rputation. 2.5.4. Importance de linformation sur la rputation : lexemple de la restauration Lindustrie de la restauration fournit un autre exemple clairant sur le lien entre la qualit de linformation et les forces de rputation. La restauration est une industrie o on pourrait sattendre ce que la rputation joue plein son rle disciplinant : un grand nombre de clients sont rguliers (situation de jeu rpt ), leur pouvoir de monopole est typiquement limit (typiquement, dautres restaurants sont accessibles dans le voisinage) et le bouche oreille peut a priori rapidement stigmatiser un restaurant ngligent. Pourtant, il apparat quune norme obligeant les restaurants afcher leurs rsultats aux tests ofciels dhygine peut avoir un impact trs signicatif. L exprience naturelle que nous allons expliciter analyse les consquences dun changement sur les normes sanitaires qui sappliquent aux restaurants en Californie. En dcembre 1997, une mission de tlvision provoquait un vritable scandale en Californie en dvoilant, camra cache lappui, linsalubrit des cuisines dun grand nombre de restaurants. La municipalit de Los Angeles ragissait immdiatement, en imposant lafchage public par les restaurants de leur note sanitaire, mise par les services dinspection dhygine de la ville. cet effet, une vignette ofcielle mentionnant leur note (A, B ou C) en fonction des rsultats de la prcdente inspection sanitaire tait envoye tous les restaurants. Si des contrles rguliers taient dj en place pour mesurer le niveau dhygine des restaurants, le 22
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rsultat des inspections tait maintenu secret. Le changement impos par la loi concernait la divulgation et non la nature des contrles : les restaurants taient tenus dafcher en vitrine la vignette envoye par la municipalit. Jin et Leslie (2003) montrent que cette politique dafchage obligatoire des contrles sanitaires a suscit une amlioration trs significative de lhygine des restaurants, conduisant une diminution de 20 % des hospitalisations dorigine alimentaire dans la rgion de Los Angeles. Pour les auteurs, cela suggre quil y avait, pralablement lafchage des vignettes de contrle, une pnurie dinformation chez les consommateurs : la rputation, peu nourrie par des donnes prcises, ne sufsait pas informer sur la qualit. La cration dun standard simple et saillant pour afcher le niveau dhygine semble tre pour beaucoup dans ces rsultats. En effet, dans certaines zones o lafchage ntait pas strictement obligatoire, il a t observ que les restaurants propres se sont mis mettre en vitrine leur vignette de contrle, alors que les formulaires ofciels de rsultats des tests ne ltaient pas auparavant. De plus, cette exprience montre le foss entre information publique de droit et de fait : avant les changements de loi, les consommateurs pouvaient lgalement demander aux services sanitaires la liste des violations des restaurants individuels, mais ce droit ntait en pratique pas utilis. La vignette en vitrine, visible et simple, a permis linformation sanitaire de ltrer, daffecter les choix des clients et par contrecoup le comportement des restaurateurs. Avant lutilisation des vignettes, les prots des restaurants taient insensibles leurs rsultats aux tests dhygine. Aprs la rforme, passer dune note A une note B implique une perte de revenus de plus de 5 %. Jin et Leslie (2009) vont plus loin dans lanalyse des effets de rputation. Ils montrent quavant le changement de loi, les restaurants franchiss (qui appartiennent au restaurateur mais utilisent le nom de la chane) avaient des scores sanitaires nettement plus bas que les restaurants qui appartiennent directement la chane. Comme les cots dun bon niveau dhygine sont similaires pour les deux types de restaurants, ce rsultat suggre un fort effet passager clandestin sur la rputation de la chane par les franchiss. Cette diffrence de comportement disparat lorsque la loi impose lafchage, ce qui l aussi dmontre le pouvoir de linformation. On peut tirer deux conclusions de cette exprience naturelle : on ne peut pas se er lmergence spontane de standards. Avant que cela ne soit obligatoire, les restaurateurs qui avaient de bons scores dhygine ne les afchaient pas ; la production des vignettes (immdiatement visibles et intelligibles) a conduit rendre pertinente une information qui, bien que produite par le rgulateur et formellement accessible par le public, navait avant la rforme pas dimpact sur la rputation des restaurants et ne protgeait donc pas les consommateurs. 23

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2.6. Jusquo peut-on sen remettre lauto-rgulation et la concertation ? Qui doit dterminer et mettre en uvre les rglementations qui encadrent la relation des entreprises et de leurs clients ? Au premier abord, il pourrait sembler vident que cette mission tombe dans le primtre de ltat et doive donc tre cone des rgulateurs dots par ltat de pouvoirs coercitifs, indpendants des fluctuations politiques de court terme. Ce modle du rgulateur indpendant est, par exemple, celui qui prvaut dans le cas de lAutorit de rgulation des communications lectroniques et des postes (ARCEP,) qui assure la rgulation du secteur des tlcommunications en France. Pourtant lide que la rgulation passe par ltat rencontre certaines rticences. Pour certains, lautorgulation serait plus efcace que la rgulation par ltat. Le consommateur serait, en effet, efcacement protg par des standards de bonne conduite et des mcanismes de rsolution des conits dnis collectivement par les acteurs de chaque industrie. Concrtement, l auto-rgulation signie donc que lon cone des organisations prives du type associations professionnelles le soin de dterminer les rgles auxquelles les acteurs dune industrie donne doivent se soumettre. Certains pensent quun renforcement de la protection lgale du consommateur affaiblirait cette voie de lauto-rgulation (autrement dit la rgulation par ltat serait substitut et non complment de celle par les entreprises). Lautorgulation est donc considre par certains comme une approche plus pacique et concerte des problmes, le recours la mdiation via des organes collectifs pour rsoudre les conits tant par consquent prn. 2.6.1. Limportance pratique des organismes mixtes De nombreux domaines de lconomie franaise sont de facto rguls par les associations professionnelles ou dautres formes dorganisations manant directement de la profession sans mdiation de ltat. Les domaines sont trs divers. Par exemple, LAutorit de rgulation professionnelle de la publicit (ARPP ex-BVP, Bureau de vrication de la publicit), qui existe depuis plus de 75 ans, gre en France les standards applicables la publicit. Cette organisation est indpendante des pouvoirs publics : elle est administre par les reprsentants des trois professions impliques dans la production et la diffusion des campagnes publicitaires, cest--dire les annonceurs, les agences et les mdias. LARPP constitue un jury de dontologie publicitaire, qui est une instance indpendante, compose de neuf membres impartiaux nomms par le conseil dadministration de lARPP sur la base de leurs comptences et de leur intgrit. Ces personnalits ne doivent pas avoir de liens directs avrs ni avec la profession publicitaire, ni avec des associations ou groupes de dfense dintrts. Ce jury se prononce lorsque des publicits font lobjet de controverses ou de plaintes ; ses sanctions peuvent aller jusqu une demande de cessation immdiate de diffusion adresse aux 24
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mdias ou la publication dun encart dans la presse. Ce type dorganisme nest pas une particularit franaise : par exemple, dans un tout autre registre que la publicit, le New York Stock Exchange (NYSE), march boursier amricain, dtermine lui-mme une partie des standards dinformation que les entreprises doivent respecter pour y tre cotes. Plus on creuse, plus les choses peuvent sembler complexes : en effet, lopposition priv/public, concernant les organismes producteurs de standards est loin dtre toujours adquate. Souvent, les modes de dcisions qui concernent lmergence et les modications de standards industriels entrelacent le monde des professionnels et la sphre publique. Il y a en pratique un continuum dorganisations. Aux deux extrmes du spectre on trouve des rgulateurs manant de ltat (dont le niveau dindpendance lgard du pouvoir politique varie en fonction de leur enchssement dans ladministration publique), et lautre extrme des entits nommes par les associations professionnelles. Au milieu du spectre, on trouve des commissions mixtes, o la fois ltat et les diffrentes parties prenantes dune industrie sont reprsents. Lhritage corporatiste des annes trente, revivi en France aprs-guerre travers la planication concerte de Jean Monnet, donna lieu un grand nombre de ces organisations mixtes, charges de structurer la concertation entre parties prenantes. Par exemple, la Commission de classication des uvres cinmatographiques qui dtermine si les films sont interdits au jeune public est compose dans lobjectif de reprsenter les diffrentes parties prenantes au dbat de socit quappelle la classication des lms . Elle comporte quatre collges : celui des administrations (Intrieur, Justice, ducation nationale, Famille et Jeunesse), celui des professionnels du cinma (dont toutes les facettes du mtier sont reprsentes) celui des experts (reprsentants du monde mdical, associations familiales, Conseil suprieur de laudiovisuel, Dfenseur des enfants) et enn le monde des jeunes (18-24 ans). Autre exemple : lorsque nous achetons une bouteille de Champagne dune marque que nous ne connaissons pas, quels mcanismes nous assurent que son contenu sera conforme ce que nous anticipons ? Lagence nationale dont relve cette question lINAO (lInstitut national de lorigine et de la qualit) est un tablissement public administratif, dot de la personnalit civile, sous tutelle du ministre de lAgriculture. Cet organisme est charg de la mise en uvre de la politique franaise relative aux produits sous signes ofciels dorigine et de qualit (notamment les appellations dorigine). Cependant, ce ne sont pas vritablement les instances centrales de cet organisme qui dterminent la frontire entre le Champagne et le non-Champagne. Cette dcision est largement dcentralise : cest au Comit interprofessionnel du vin de Champagne (CIVC) quelle revient. Cet organe interprofessionnel de concertation des vignerons et des maisons de Champagne a t cr par larticle 9 de la loi du 12 avril 1941 qui lui cone le soin ddicter des mesures gnrales et de prendre des dcisions obligatoires pour tous les intresss . Ses dcisions ont donc lautorit rglementaire : cest lui qui dcide du cahier des charges dun producteur de Champagne et des
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frontires de lappellation(3). Un organisme de contrle assure le respect du cahier des charges en effectuant des inspections. En Champagne, cet organisme est lAssociation dinspection des appellations de la Champagne (AIDAC). Depuis juillet 2008, lAIDAC assure les contrles-terrain la place de lINAO. LAIDAC constate les infractions, mais cest lINAO qui sanctionne loprateur contrevenant. 2.6.2. Limites de lauto-rgulation selon la littrature conomique Les associations professionnelles, en dictant des standards, peuventelles tre le lieu dun moyen terme efficace entre le laisser-faire et la rgulation par ltat ? Force est de constater que les contributions dans la littrature conomique traitant directement de la distinction entre rgulation par ltat et auto-rgulation par des associations professionnelles sont en nombre restreint. Ogus (1999) dnit lauto-rgulation comme la dlgation dlibre de llaboration du droit une agence principalement contrle par les reprsentants des entreprises ou par les individus dont les activits sont lobjet des rglements produits . Un premier thme dvelopp par cette littrature sintresse aux questions concurrentielles. Une conclusion gnrale est que lauto-rgulation par les acteurs dune industrie renforce le pouvoir de march dun groupe dagents, ce qui a un cot social. Les changes dinformation sur la stratgie de chaque acteur qui peuvent avoir lieu au motif de discussions sur les normes prsentent aussi un risque de distorsion de concurrence. Les contributions concernes analysent les limites de lauto-rgulation en montrant que lobjectif dune association professionnelle peut fortement diverger de la maximisation du surplus social. Largument est intuitif : par exemple, les entreprises en place peuvent souhaiter rendre difcile laccs du march de nouvelles entreprises en choisissant des standards qui constitueront des barrires lentre(4). Dans le mme esprit, DeMarzo et al. (2005) modlisent ladoption de rgles anti-fraude par un organisme de cotation boursire comme le NYSE. Leur modle montre quun organisme professionnel qui maximise le bien-tre de ses participants choisit des normes plus laxistes que celles quun rgulateur maximisant lutilit des investisseurs choisirait. Un deuxime thme concerne lefcacit relative de lauto-rgulation et de ltat rgulateur. Les travaux montrent que cette efcacit varie en fonction des contextes historiques et institutionnels et notamment du niveau de corruption. Djankov et al. (2002) montrent que dans les pays dont les gouvernements sont plus corrompus et moins dmocratiques, les rglemen(3) Le CIVC est dailleurs reprsent lINAO par le Comit rgional Champagne compos de dix-huit membres, dont six de la Proprit, six du Ngoce et six de lAdministration. Son prsident, choisi parmi les producteurs, est nomm par le ministre de lAgriculture. (4) Pour une raison similaire, la littrature conomique considre que la ngociation salariale par des syndicats reprsentatifs des salaris et non des chmeurs peut conduire des niveaux de salaires trop hauts qui maintiennent un taux de chmage inefcacement lev.

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tations constituant des obstacles lentre se multiplient. Ils attirent lattention sur le danger que le rgulateur (bureaucrate ou politicien) maximise ses rentes plutt quun objectif social. Le ralisme de la mise en place dun rgulateur indpendant soucieux de lintrt gnral varie fortement suivant les pays et les priodes. Mme si son objectif rel nest pas le bien-tre social, lauto-rgulation peut donc tre un moindre mal lorsque les institutions tatiques ne sont pas mme de mettre en uvre une rgulation efcace du fait de la corruption voire de lincomptence de lappareil dtat. Ainsi, si le risque que le rgulateur soit captur par les plus gros producteurs, ou par des hommes politiques lectoralistes, est trop grand, lauto-rgulation peut tre prfrable. Dans le mme esprit, Grajzl et Murrell (2007), soulignent que lauto-rgulation est prfrable lorsque les institutions dun pays ne permettent pas lmergence dun rgulateur impartial. Ils montrent, en analysant les dispositions rglementaires concernant la publicit des boissons alcoolises, que les pays de tradition juridique jurisprudentielle ( common law ) ont une propension plus forte recourir lauto-rgulation que les pays de droit crit. A contrario, Glaeser et Schleifer (2003) arguent que lorsque le systme judiciaire est corrompu par les intrts conomiques puissants, la mise en place de rgulateurs puissants devient prfrable au laisser-faire, car les contrats privs ne sont pas crdibles(5). Un troisime thme cl de la littrature met en exergue que lorsque le respect des normes de bonne conduite tablies par une association professionnelle nest pas contrl et soumis des sanctions punitives fortes en cas de transgression, lauto-rgulation est condamne tre peu efcace. Par exemple, King et Lenox (2000) analysent ladoption par les industriels nord-amricains de la chimie dun code de bonnes pratiques environnementales dans les annes quatre-vingt-dix via leur association professionnelle. Ils montrent une absence totale de rsultats quantitativement reprables et un comportement opportuniste des participants au programme : ceux-ci amliorent leur performance environnementale plus lentement que les entreprises non participantes ce qui suggre que lensemble de lopration peut tre vu comme une vaste campagne de communication. Les auteurs concluent quen labsence de sanctions effectives pour les participants qui ne respectent pas les rgles auxquelles ils prtendent souscrire, il y a lieu dtre sceptique sur la mise en application des principes professs par les associations professionnelles. Ces sanctions devraient tre dlgues des organismes indpendants pour tre crdibles.

(5) Concernant la difcult dquilibrer les systmes incitatifs dans les administrations publics et la gouvernance des rgulateurs, ainsi que sur la capture des rgulateurs par les industries rgules, voir aussi Tirole (1994).
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2.7. Le recours juridique nest pas toujours la solution En 1965, Mancur Olson formule un paradoxe qui porte dsormais son nom : plus un groupe dindividus est large, plus il est faible quant la dfense de ses intrts. Son raisonnement est simple. Lorsquun petit groupe dindividus partage des intrts communs (par exemple, un oligopole domin par trois ou quatre entreprises), ils unissent facilement leurs forces pour dfendre ces intrts (par exemple, en se cotisant pour nancer un lobby). Ils savent que sils nagissent pas, les choses navanceront pas. En revanche, au sein dun large collectif, chaque individu est incit sen remettre aux autres plutt que de prendre linitiative de dfendre ses intrts. Les responsabilits sont dilues. Ce phnomne de passager clandestin conduit linertie. Lanalyse dOlson sapplique directement la protection du consommateur. Par exemple, considrons que la qualit du dbit Internet soit infrieure dans une rgion aux promesses qui ont t faites aux clients, ou encore que la rgion soit frappe de coupures de courant rptition. Chaque client individuel, mme sil se sent ls par son fournisseur, sera rticent investir du temps et de largent pour amliorer la situation : il est plus rationnel pour lui dattendre que dautres agissent et dbloquent les choses. Le problme de passager clandestin est dcupl lorsque le dommage individuel subi est faible. Imaginons quune entreprise lse vingt millions de clients de cinq euros chacun, par exemple, en baissant lgrement la qualit du bien fourni. Elle effectue ainsi un prot de cent millions deuros, somme non ngligeable qui constitue galement lampleur du dommage agrg quelle inige la socit. Cependant, pour chaque client individuel, le dommage (cinq euros) est trop petit pour justier leffort dengager des dmarches juridiques et sans doute mme celui dcrire une lettre de protestation ou de changer de prestataire. Cette dilution des cots et des responsabilits des victimes est le talon dAchille de lappareil de protection des consommateurs. Il devient particulirement problmatique lorsque des entreprises vendent plusieurs millions dindividus le mme service dans un contexte oligopolistique. La tentation pour ces entreprises de rogner sur la qualit ou de facturer au consommateur quelques petits euros supplmentaires est forte, et peut ne pas tre jugule par la raction potentielle des consommateurs. Lorsquil sagit de biens et services auxquels les consommateurs souscrivent par abonnement (lectricit, tlphonie, Internet, etc.), mme en prsence de prestataires alternatifs, les consommateurs risquent de prfrer la non-raction ou de remettre plus tard la tracasserie dun changement de prestataire (cest ainsi quagira un agent hyperbolique qui ne serait pas entirement conscient de sa propre incohrence temporelle). Dautant que les entreprises sont adroites pour jouer de linattention et des biais psychologiques des clients pour faire passer voire carrment camouer la facturation de surcots. La gnralisation du rglement des factures par prlvement automatique 28
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accentue ce problme. Un rapport de 2009 sur la transparence des prix en matire de comptes bancaires de la Commission europenne soulignait, par exemple, lextrme opacit des frais bancaires pour les clients : certains frais sont cachs, ce qui amne la Commission europenne parler de pratiques abusives(6). Or, des dommages individuels de petite taille, sils ne conduisent pas des tragdies personnelles, nen constituent pas moins un tort majeur fait la socit ds quils sexercent sur des millions dindividus. La protection du consommateur doit donc se proccuper activement de la sanction des micro-prjudices . La rsolution de ces micro-litiges (quelques dizaines deuros) ne peut tre envisage par une dmarche lgale individuelle, moins davoir une procdure ultra-standardise ne ncessitant pas le dplacement de lindividu et ne consommant pas plus que quelques minutes de son temps : linvestissement en temps et en nergie qui est demand au consommateur doit, en effet, rester sensiblement infrieur au ddommagement escompt. Les mcanismes dactions de groupe (dtaills dans la section suivante) avec clause d opt-out sont prcisment une tentative de rsoudre le paradoxe dOlson en rduisant zro le cot individuel du recours. Ils permettent de demander rparation au nom dun groupe, sans que les victimes aient faire la moindre dmarche. Sans la clause dopt-out (cest-dire sous un rgime d opt-in ), laction collective aurait une efcacit considrablement restreinte concernant les micro-infractions, car leffort de participation et le cot de reprage de chaque victime risquent dtre suprieurs au prjudice subi.

3. Rformes proposes
3.1. Transparence de laction publique La DGCCRF reoit environ 100 000 plaintes par an. Depuis 2007, elle publie une dcomposition de ce total avec une frquence trimestrielle. Cette dcomposition est trs agrge (transport, commerce, tlphonie, travaux et autres), et ne remonte que jusqu 2007. Cette information est trs insufsante pour vritablement informer les consommateurs sur les secteurs ou les fournisseurs dont ils devraient se mer. Cest pourquoi nous proposons que la DGCCRF fournisse des informations beaucoup plus dtailles (sur les plaintes, mais aussi leur traitement par la DGCCRF, au niveau sectoriel n voire au niveau de lentreprise pour les entreprises rcidivistes) et sur plus longue dure. Cette information doit tre tlchargeable en ligne partir du site de la DGCCRF, et potentiellement via le site [Link] en un format standard type csv . Mme si
(6) [Link]
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les consommateurs ne vont pas systmiquement sur Internet, il existe toute une cologie dassociations de consommateurs et de journalistes qui pourrait formater cette information et la mettre disposition du public non-expert dans la manipulation de grands tableurs. Des donnes de suivi sur le nombre de plaintes qui ont t rsolues ou le nombre de plaintes que la DGCCRF a jug pertinentes ou non recevables doivent tre envisages. Ce dispositif est un moyen dinformer les consommateurs (directement ou via les mdias et les associations de consommateurs), mais aussi un moyen dvaluer limportance et lefcacit du travail fourni par la DGCCRF, qui faute de donnes publiques risque de rester opaque et peu sujette la vigilance des citoyens. Notons aussi que cette dmarche sintgre parfaitement dans la politique d Open Data initie par le gouvernement avec la cration dEtalab ([Link]).

Proposition 1
Linformation rendue publique par la DGCCRF devrait, idalement, avoir les caractristiques suivantes : elle doit tre dtaille : elle doit proposer une ventilation des plaintes par secteur n (par exemple, commerce dinformatique et pas simplement commerce ), et par rgion lorsque cest pertinent. Par exemple : dans les services/BTP, la rpartition gographique ; dans le commerce lectronique, une ventilation par secteur n (hi-, librairies, etc.) ; les sries doivent tre les plus longues possibles. Pour linstant linformation remonte 2007, il est donc impossible de dtecter des tendances ou des ruptures. Ces informations seraient utiles pour les consommateurs mais aussi simplieraient les procdures de dtection des fraudes en interne, la manire des donnes de pharmacovigilance ; linformation disponible ne doit pas se limiter aux plaintes, mais doit aussi comprendre les sanctions dcides par la DGCCRF (poursuite en justice, amende, etc.). Ces sanctions sont la mesure effective des comportements frauduleux (sectoriels, individuels) et de laction entreprise par ltat pour y remdier ; une publication des donnes entreprise par entreprise, avec un dlai de latence de six mois devrait tre envisage, de manire limiter les possibilits de manipulation.

tant donn le succs des systmes de rating utiliss par les sites de ventes, nous pensons quil serait dutilit publique dtendre lutilisation de cette technologie au hors Internet . La DGCCRF, ou lInstitut national de la consommation (INC), pourrait tre un lieu naturel pour centraliser une plate-forme de rating gnraliste, sur laquelle les consommateurs pourraient pour tous les produits et services dposer leurs commentaires et une note 30
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dapprciation. Cette plate-forme serait intgre aux activits existantes de la DGCCRF en matire de collection des litiges. Les clients pourraient entrer leurs plaintes via cette plate-forme en cochant, par exemple, une case spcique pour donner leur commentaire le statut de plainte (le site web collecterait alors les pices justicatives et les donnes personnelles qui valident la plainte). Certaines entreprises rsisteront peut-tre cette dmarche, car elle augmentera le niveau de concurrence et la connaissance de la qualit (au bnce des consommateurs). Elles argueront du fait que ce dispositif risque de donner lieu du sabotage de rputation . Pour rpondre lobjection classique du risque de manipulation, il y a deux arguments : il faut se rfrer la littrature scientifique sur les systmes de rating on-line qui ont fait face initialement au mme type de critique (tout comme lencyclopdie Wikipdia). En demandant les donnes personnelles des personnes qui dposent un commentaire, ladministrateur du systme peut mettre au point un systme de ltrage et de modration efcace. Encore une fois, il ne sagit pas dune innovation technologique, mais simplement dtendre le domaine dutilisation de systmes qui existent et dont lutilit et la relative robustesse ont dj t values ; pour les sceptiques : en outre, dans le pire des cas, si ces commentaires savraient non crdibles ou en nombre insufsant, les acheteurs ne leur accorderaient pas crdit et sen dsintresseraient rapidement. Le prjudice pour les entreprises serait limit voire inexistant.

Proposition 2
La DGCCRF, ou lINC, devient administrateur dune plate-forme de rating en ligne base sur des technologies similaires celles utilises par les grandes entreprises de vente en ligne. Les clients peuvent crire un bref commentaire et donner une note retant leur exprience de consommateur sur chaque produit ou service spcique : laccs cette base de rating sera gratuit et des recherches par motscls (nom de produit ou de prestataire) seront possibles ; le client doit entrer ses donnes personnelles pour que son commentaire soit valide (mais celles-ci ne seront bien sr pas rendues publiques) ; la DGCCRF aurait, via sa tche dadministrateur, le droit de ltrer ou de retirer les commentaires jugs non pertinents ; lorsquils entrent un commentaire, les clients peuvent en cochant une case spcique faire de leur commentaire une plainte ofcielle (le site web les fait alors transiter vers une page web qui collecte les pices justicatives et donnes personnelles qui valident la plainte).

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3.2. Accepter un paternalisme non invasif Choisir est difcile. Dans certains secteurs, les produits sont trs complexes. Par exemple, certains prts immobiliers sont taux xe, dautres sont taux variable ; les pnalits de remboursement anticip peuvent tre plus ou moins fortes, etc. Mme lorsque le consommateur est conscient de lensemble des paramtres et des arbitrages quils impliquent (par exemple, les prts taux variables sont moins chers, mais les mensualits peuvent senvoler), faire le bon choix peut tre impossible, soit parce quil faudrait faire des calculs savants, soit parce que les experts eux-mmes sont en dsaccord sur les bons choix faire (certains considrent, par exemple, que les prts immobiliers taux variables sont toujours prfrables car les mensualits baissent lorsque lconomie, et donc les revenus, ralentit, cf. Campbell et Cocco, 2003). Une autre faon de formuler le mme problme consiste distinguer entre un produit et son usage (Bar-Gill, 2007), le prix pay par le consommateur dpendant des deux dimensions combines (comme dans le cas dun service de tlphonie, par exemple, o le prix dpend de lutilisation et du forfait choisi). En gnral, mme si le produit (le forfait) est facilement comprhensible, le consommateur peut mal connatre sa propre utilisation (la consommation de tlphone suivant les heures de la journe, les jours du mois et lincertitude portant sur ces paramtres). Dans dautres cas, les consommateurs peuvent mme tre non conscients de certains paramtres en jeu, lentreprise pouvant dcider de localiser sa marge sur ces paramtres cachs (Ellison, 2005, Gabaix et Laibson, 2006 et Spiegler, 2011). Pour exemple, certaines imprimantes proposent des cartouches bon march, mais lorsquune couleur vient manquer, il faut remplacer toutes les cartouches. Certaines compagnies ariennes proposent des billets peu chers, mais lorsquon souhaite prendre un bagage supplmentaire, ou consommer un sandwich bord, il faut payer un supplment trs coteux. Face un consommateur dbord, qui na pas assez de temps pour rchir toutes les options, lentreprise a tout intrt complexier son produit, dissimuler des attributs payants pour augmenter sa marge. Une autre version de ces bugs de comportement consiste pour le consommateur surestimer sa matrise de soi : dans ce cas, lentreprise peut exploiter ce biais mme avec un produit simple. Par exemple, un vendeur de crdit la consommation peut tre tent de jouer sur ce biais, en proposant un taux faible pour une priode limite, puis un taux plus lev une fois cette priode termine. Cest la logique du modle des cartes de crdits amricaines. Il existe donc une tension entre la complexit excessive de certains produits, qui cherche tirer avantage des erreurs des consommateurs et linnovation que peut contenir la complexication dun produit. Il ne sagit videmment pas de contraindre les entreprises ne proposer quun seul contrat simple, ce qui risquerait dtouffer linnovation et serait une entrave la libert contractuelle. 32
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La solution consiste proposer, comme option par dfaut, un produit qui serait valid par le rgulateur sur des critres de cot et dutilit. Cette option par dfaut serait retenue par les consommateurs passifs, sachant que les agents conomiques ont structurellement une prfrence pour le statu quo et une aversion au choix (ce sont les nudges de Thaler et Sunstein, 2008, voir aussi Barr, Mullainathan et Shar, 2009). Si cette option par dfaut est bien choisie, elle permet au consommateur inattentif dtre aiguill vers le bon choix, sans priver le consommateur pro-actif de sa libert de choix. Ainsi, la rationalit limite est utilise par le nudge (option par dfaut) pour lutter contre les difcults de cette mme rationalit limite. Un exemple amricain clbre est le programme Save more tomorrow (SMaRT), dont le but est daugmenter le taux dpargne retraite (Thaler et Benartzi 2004). Le point de dpart de ce programme est que les employs pargnent trop peu pour leur retraite. Ceux qui acceptent dentrer dans le programme SMaRT verront, ds leur prochaine augmentation de salaire, une fraction de cette hausse de salaire reverse sur un compte dpargne retraite. Le virement sera mensuel et automatique. Lentre dans le programme est parfaitement rversible : chaque instant, les employs participant SMaRT pourront quitter le programme (cesser les versements automatiques) ds quils le voudront et sans aucun cot. A priori, des agents conomiques purement rationnels ne devraient pas tre intresss par ce programme, puisquils sont dj en mesure dpargner sufsamment pour leur retraite. Mene auprs de vritables employs, lexprience a t trs concluante : prs de 80 % des employs interrogs ont souhait rejoindre le programme. Ceux qui lont rejoint y sont rests longtemps et ont vu leur taux dpargne augmenter trs largement. SMaRT est lexemple dun programme permettant de lutter contre un biais psychologique (ici, la procrastination) en sappuyant sur la force du statu quo et de linertie. La prsence dune option par dfaut bien choisie est donc utile sans tre liberticide : le consommateur dpass peut sy appuyer, mais le consommateur pro-actif conserve sa libert de choix (voir aussi lexemple sudois en encadr). La mise en uvre de ce type doffre ne peut se faire que lorsquil est de lintrt du fournisseur de la promouvoir (Barr, Mullainathan et Shar, 2009). Dans le cas de SMaRT, la scalit amricaine encourage les entreprises faire pargner leurs salaris : les contributions aux comptes dpargne retraite sont dscalises (cest la fameuse rgulation 401k). Dans lexemple sudois, cest la puissance publique qui impose loption par dfaut la moins coteuse. Il est, en effet, probable quun conseiller en patrimoine rmunr la commission par les socits de gestion aurait dautres incitations. En France, le contexte de lpargne salariale parat tre un champ dapplication naturel de ce type de mesure : plans dpargne entreprise (PEE) et plans dpargne pour la retraite collectifs (PERCO) sont, en effet, grs par des fonds communs de placements en entreprise (FCPE) gnralement contrls par les reprsentants du personnel qui ont intrt promouvoir le vhicule le moins coteux et le plus rentable. Sur la base de cette analyse, nous formulons la proposition qui suit.
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Proposition 3
Les organismes de gestion de lpargne salariale doivent tre contraints de proposer, dans leur menu doptions, une option par dfaut qui devrait satisfaire aux contraintes suivantes : frais faible, risque modr, rendement (net de frais) maximal tant donn ce risque. Le risque peut dpendre de lhorizon dinvestissement (avec un poids daction lev pour les plans dpargne pour la retraite collectifs et faible pour les plans dpargne entreprise classiques). Cette option doit tre dnie de manire centralise et propose par tous les FCPE. Elle constitue loption par dfaut, moins que le salari nen choisisse une autre.

La rforme de lpargne retraite sudoise de 2000


En 2000, le gouvernement sudois a introduit un volet de capitalisation dans le nancement des retraites. Le principe consistait prlever 2,5 % des salaires pour les verser sur un compte dpargne retraite individualis (Cronqvist, 2006). Les employs sudois taient libres de choisir les fonds qui coner leur pargne retraite : le gouvernement leur a propos un catalogue de plusieurs centaines de fonds, et leur a permis den choisir 5 au maximum. Le catalogue contenait beaucoup dinformations sur chaque fond : stratgie gnrale, diversication, frais de gestion, performance passe, etc. Les mnages sudois avaient donc, techniquement, toute linformation ncessaire pour choisir. Lun de ces fonds tait loption par dfaut, mais le gouvernement a explicitement encourag les employs sudois faire un choix. Les autres fonds ont t autoriss faire de la publicit ce qui a suscit une dpense par le secteur denviron 100 millions de dollars. larrive, seuls 67 % des participants ont fait un choix actif, les 33 % restants conservant loption par dfaut. Aprs 2000, les efforts du gouvernement et du secteur pour encourager un choix actif ont t rduits, si bien quen 2003, seuls 8 % des nouveaux entrants sur le march du travail dviaient de loption par dfaut. Le fonds par dfaut a des caractristiques meilleures que la moyenne de loffre disponible (Cronqvist et Thaler, 2004) : une pondration lgrement plus faible des actions (82 % contre 96), une bien meilleure diversication internationale (part des actions sudoises : 17 % contre 48), une part de la gestion passive (donc moins coteuse) plus importante (60 % contre 4), et une pondration plus importante donne aux investissements alternatifs (8 % contre 0). Les frais de gestion y taient aussi bien infrieurs (17 points de base contre 77). Ex post, le fonds par dfaut a dailleurs dpass la moyenne des fonds privs denviron 10 % sur trois ans.

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Pour valuer les contrats, le rgulateur pourra se doter dun nouvel outil : lconomie exprimentale. Il pourra se doter dun laboratoire ou sous-traiter des expriences dvaluation des produits aux chercheurs, parfois avec la participation des entreprises. La littrature conomique est maintenant riche en exemples valuant la qualit et lintelligibilit des produits (Bertrand et al., 2010 et Choi et al. 2010). Ce genre dtude pourrait servir dexemple mthodologique au rgulateur. 3.3. Protger le consommateur vieillissant La question du paternalisme est particulirement aigu dans le cas des populations ges pour deux raisons. Dune part elles souffrent beaucoup plus souvent de dsordres cognitifs, comme nous le verrons. Dautre part, les personnes ges vont en nombre croissant (la gnration du baby-boom commence passer la retraite), et ont plus de ressources nancires grer. La concidence de ces deux faits rend critique la question de la protection des personnes ges dans les annes et dcennies venir. 3.3.1. Les personnes ges ont beaucoup plus de difcults cognitives La prvalence de la dmence aprs 60 ans explose, doublant tous les cinq ans. Au sein de la cohorte au-dessus de 85 ans, la probabilit de dmence snile dpasse ainsi 30 %. Par ailleurs, de nombreuses personnes ges, sans un diagnostic de dmence svre, ont des troubles cognitifs considrables. Par exemple, la prvalence du diagnostic dcience cognitive sans dmence est de prs de 30 % entre 80 et 89 ans(7). En combinant ces diffrents lments, on peut donc en conclure que parmi la population ge de 80 89 ans, environ la moiti a un diagnostic de dmence snile ou de dcience cognitive sans dmence. 3.3.2. Lexprience ne rsout pas le problme On pourrait esprer que lexprience suft compenser les problmes cognitifs. Hlas, ce nest que partiellement le cas. Lexprience crot avec lge, mais les facults cognitives dcroissent (voir graphique 2), si bien quon peut imaginer une courbe en U inverse de la performance. La performance crot avec lge, puis dcrot. Ce phnomne est notamment mis en exergue par ltude de Agarwal et al. (2009), qui montre un pic de performance nancire lge de 53 ans, sur une moyenne de dix produits nanciers et qui regarde, par exemple, la capacit djouer les forfaits pour cartes de crdit, les prts hypothcaires, etc.

(7) Les rfrences sont dans Agarwal et al. (2009), que cette section paraphrase en partie.
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2. ge et capacits cognitives
Personnes qui ont rpondu 400 000 la question : cinq personnes ont gagn le gros lot de deux millions, combien se partagent-elles ? En % 0,5

0,4

0,3

0,2

0,1 50 ans 60 ans 70 ans 80 ans 90 ans Source : Agarwal, Driscoll, Gabaix et Laibson (2009).

3.3.3. Que faire ? La question nest pas facile, car le respect de la libert humaine doit tre tant bien que mal conserv mme pour les personnes souffrant de difcult cognitive. On peut distinguer les options suivantes, qui sont classes de la moins la plus paternaliste : laissez-faire pur. Cette option est difcile dfendre dans les cas de vieillissement cognitif avanc ; forcer linformation ; paternalisme libertaire. Nous discutons ces options infra ; permis de conduire nanciers. Lide serait de faire passer des examens ou tests pour vrier que les personnes ges comprennent bien les consquences de leurs actions, un peu sur le modle du permis de conduire. De nombreux pays ont dailleurs instaur lobligation de passer rgulirement, aprs un certain ge, un contrle pour conserver son permis de conduire ; accrotre les obligations duciaires des institutions vendant les produits nanciers. Cela consisterait imposer par la loi aux institutions nancires davoir en tte lintrt de leurs clients. La difcult est que ce critre est assez subjectif, donc difcile mettre en uvre en pratique, sauf dans des cas les plus grossiers ; 36
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testament cognitif : des directives crites lavance sur les dcisions prendre en cas de dclin cognitif futur ; actifs protgs sur le cycle de vie avec un prlvement maximum et minimum au cours de la vieillesse. Ainsi, on met la gestion des actifs en pilote automatique.

3.4. La question des cots de sortie Les cots de sortie sont lensemble des cots encourus par le consommateur lorsquil dcide de changer de fournisseur pour une catgorie de bien donne. On peut distinguer (voir Burnham et al., 2003) trois composantes de ces cots de migration : les cots nanciers directs de rsiliation du contrat initial, impliquant une perte nancire quantiable ; les cots de procdure, impliquant principalement une perte de temps et deffort pour rsilier le contrat, valuer les offres alternatives, se familiariser et contracter avec le nouveau fournisseur incluant en outre le risque li lincertitude sur le nouveau fournisseur ; les cots psychologiques ou relationnels traduisant un inconfort psychologique d une perte didentit, la force des habitudes, ou la rupture de relations. Ce dernier type de cots peut tre d une prfrence anormale des individus pour le statu quo ( biais de statu quo ). La non-ractivit des consommateurs peut avoir diffrentes sources, comme laversion la perte ou encore une tendance remettre au lendemain le changement de prestataire. Ce biais de procrastination est lui-mme la consquence de certaines prfrences inter-temporelles non standard : un individu qui met un poids relativement lev sur le prsent (actualisation hyperbolique) et qui ne ralise pas quil aura un biais similaire dans le futur a tendance remettre systmatiquement plus tard la rsiliation de son contrat. Les conomistes qualient d incohrence temporelle ce genre de situation (voir Laibson, 1997, ODonoghue et Rabin, 1999 et Bnabou et Tirole, 2004). De plus en plus, les tudes empiriques dmontrent que les cots de sortie psychologiques, qui taient luds par lanalyse conomique classique, sont en ralit levs. Une trs forte inertie des consommateurs est ainsi documente, dans le domaine des contrats dassurance ou des plans dpargne (Samuelson et Zeckhauser, 1988) : alors mme que cest dans leur intrt conomique de changer de fournisseur ou de contrat, ils ne le font pas. Handel (2011) value plus de 2 000 dollars les cots de sortie non nanciers (type 2 et 3) des consommateurs amricains concernant leur assurancemaladie. Les cots de sortie implicites aux choix des consommateurs observs dans ces industries sont bien plus grands que les cots nanciers provoqus par la sortie. Ceci constitue une limite intrinsque la concurrence, puisquelle confre lentreprise un pouvoir de monopole de fait.
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Perception des cots de sortie par le consommateur


Cots de procdure Cots nanciers directs Cots psychologiques

Cots lis lincertitude Cots dvaluation des alternatives Cots de contractualisation Cots daprentissage

Pertes de bnce Pertes montaires

Rupture de relations personnelles Pertes de rputation

Source : Burnham et al. (2003).

La littrature de marketing conseille explicitement aux fournisseurs (voir, par exemple, Burnham et al., 2003) dlever articiellement les cots de sortie perus par le consommateur en lembrouillant par une tarication sufsamment complexe pour rendre toute comparaison difcile ( obfuscation ) et en vendant des groupes de produits et services ( bundling ), pour rendre la migration plus difcile et donc augmenter le taux de rtention des clients. Cette littrature motive ces recommandations par le fait que les cots de sortie ont un pouvoir explicatif trs lev sur le dpart des clients, et remarquablement, plus lev que la satisfaction des clients. Ceci suggre quun effort du rgulateur pour baisser les cots de sortie, notamment dans leur dimension non nancire pourrait avoir un impact positif important. Nous formulons une proposition allant dans cette direction.

Proposition 4
Exiger que les consommateurs aient le droit dobtenir de leur fournisseur gratuitement et dans un format standardis lhistorique de leur consommation et facturation (notamment dans le domaine de la tlphonie, de lInternet, de lnergie et des services nanciers). An que des entreprises concurrentes ou des intermdiaires puissent informer le consommateur sur ses alternatives, ces chiers doivent pouvoir tre tlchargs par des tiers qui le consommateur en donne le droit.

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Une telle rforme permettrait des entreprises concurrentes ou des intermdiaires spcialiss de communiquer au client lconomie annuelle quil pourrait raliser en changeant de fournisseur sur la base de son prol. Cette ide a t introduite par Thaler et Sunstein (2008) sous le nom de RECAP : ces auteurs souhaitent imposer aux entreprises de services de rendre tlchargeables par leurs clients deux types de chiers : la formule de tarication complte en vigueur sur leur contrat actuel et, pour chaque client, lensemble dtaill de ses donnes personnelles de consommation (par exemple, les coups de tlphone avec destination et heures dappel dans le cas de la tlphonie, ou lensemble des tlchargements et leurs horaires dans le cas de lInternet). Ces chiers devraient tre fournis dans un format standardis facilitant la comparaison. Spciquement dans le cas de lindustrie bancaire, des mesures de portabilit devraient tre envisages, comme le transfert gratuit des prlvements automatiques, de lancien vers le nouveau compte bancaire, voire mme une solution technologique similaire la portabilit du numro de tlphone en tlphonie mobile. 3.5. Recours et sanctions Les entreprises en faute peuvent tre poursuivies de deux faons diffrentes : par une autorit publique (en France, la DGCCRF) qui recueille les plaintes des clients et se substitue eux pour faire condamner lentreprise ; par les clients lss eux-mmes, qui demandent rparation en poursuivant lentreprise en justice. Notre diagnostic est quen France, ces deux canaux sont trop peu puissants pour dissuader les entreprises de mal se comporter. Quelle est lefcacit dissuasive de ces deux modes daction ? Dans le premier cas, elle est gouverne par le rapport entre les bnces du dlit et les pnalits potentielles. Dans le second cas, ce qui compte est la crdibilit de la punition : celle-ci dpend de lincitation des clients lss poursuivre lentreprise en justice. tudions ces deux questions tour tour, puis leurs implications en termes de politique conomique. 3.5.1. Lanalyse beckerienne du dlit et de lamende La capacit dun systme dissuader dpend de deux paramtres : la fraction de comportements dviants qui sont punis et la punition. Prenons, par exemple, le cas dune entreprise qui vend des sacs main. Supposons maintenant que lentreprise remplace le cuir par une imitation en plastique, permettant une conomie dun euro par sac, si bien que les sacs seront dfectueux (les brides lcheront au bout de 24 heures). Dans ce cas, lentreprise
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ne sera dissuade de faire cette conomie que si le cot de la punition est, en moyenne, suprieur un euro par sac. Si une cliente sur mille se plaint et parvient faire payer une amende f lentreprise, ce cot moyen sera de f/1 000. Il faudra donc iniger une amende dau moins 1 000 euros pour dissuader lentreprise dutiliser le mauvais matriau. Cette analyse (Becker, 1968) produit trois intuitions clefs qui vont lencontre des principes de droit franais : ce nest pas la rparation des dommages subis qui compte, mais plutt la comparaison entre le cot et le bnce du comportement dviant. Pour reprendre lexemple ci-dessus, la cliente qui se plaint subit un dommage gal au prix du sac, disons, 20 euros. Le lgislateur pourrait tre tent de contraindre lentreprise remplacer le sac, soit une indemnit de 20 euros. Or, cette politique na aucun fondement conomique, quelle que soit la probabilit de dtection. Si celle-ci est de 1 (toutes les clientes se plaignent et toutes les plaintes sont traites), il suft dans ce cas diniger une amende de 1 euro lentreprise pour que lconomie lie lutilisation de matriaux de mauvaise qualit ne soit pas rentable ; plus la probabilit de dtection est faible, plus la sanction doit tre forte. Lorsque les entreprises ne sont pas averses au risque (une bonne approximation tant que les actionnaires sont diversis ou que les enjeux sont faibles par rapport la taille de lentreprise) la sanction doit donc tre suprieure B/p, o B est le bnce du comportement dviant et p la probabilit de dtection. Lorsque celle-ci est faible, la punition doit donc tre trs leve pour tre dissuasive, potentiellement trs suprieure au dommage subi par la plaignante ; lorsque les entreprises ont une faible aversion pour le risque (ce qui est thoriquement le cas lorsque leurs actionnaires sont diversis), la politique la plus efcace serait davoir une probabilit de sanction faible et une amende trs leve, car cest ainsi que ltat conomise au maximum les cots de dtection. Pour reprendre lexemple ci-dessus, ltat ne devrait traiter quune plainte sur 100 000, mais faire payer une amende de cent millions deuros lorsquil dcouvre une malfaon. supposer que lentreprise ait une taille sufsante pour supporter cette amende, lidal est donc de surveiller peu et de punir beaucoup. Le droit franais va, en apparence, contre cette logique car il refuse les punitions extrmes, quil juge contraire lordre public. En effet, le droit franais se fonde sur le principe de la proportionnalit des peines, qui veut que la peine soit proportionne au dommage subi. Ce principe limite donc les amendes que peuvent iniger les juges. Pour dnir les dommages, il y a galement le principe de la rparation intgrale, qui veut quon indemnise ni plus ni moins que le dommage subi et exclut de fait les punitive damages octroys par la justice amricaine. Il ne faut toutefois pas surestimer les contraintes imposes par ces principes de droit. Dabord, la 40
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jurisprudence laisse une latitude importante aux juges pour chiffrer les prjudices subis au-del des cots nanciers (valuation du gain manqu, pretium doloris, etc.). 3.5.2. Augmenter les pnalits iniges par la DGCCRF Les dispositifs actuels ne permettent pas la DGCCRF de sanctionner nancirement et directement les comportements dviants. Le projet de loi actuellement en discussion prvoit de donner cette direction le pouvoir de donner des sanctions jusqu 15 000 euros. Dans un certain nombre de cas, cela peut tre trop faible. Imaginons, par exemple, quune entreprise ait une chance sur trois dtre dtecte tous les ans, elle continuera de trouver la fraude avantageuse tant quelle lui rapportera plus que 5 000 euros par an. Les sanctions sont donc loin dtre dissuasives. Nous proposons donc daugmenter ce plafond.

Proposition 5
Pour tre vraiment dissuasive, la DGCCRF doit pouvoir prononcer des sanctions administratives leves.

La limite peut tre xe de manire absolue (par exemple, 100 000 euros) ou en proportion du chiffre daffaires de lentreprise (par exemple, 10 % du chiffre daffaires), ce qui assurerait que lamende soit soutenable pour lentreprise, tout en tant dissuasive. 3.5.3. La logique de laction collective Lorsquun consommateur sestime ls, il peut poursuivre lentreprise en justice. Cette dcision est, du moins en partie, gouverne par une analyse cots-bnces. Dun ct, le client peut obtenir un remboursement si son dommage est tabli par le magistrat. De lautre, il doit engager du temps, de lnergie et peut-tre dautres frais de justice. Si lon reprend lexemple discut plus haut, une cliente poursuivra le vendeur de sacs main si les cots de le faire sont infrieurs au dommage, soit 20 euros ( supposer que la cliente soit sre de son fait), soit peine plus de deux heures au SMIC horaire. Vu la petite taille de lenjeu, il est probable que notre cliente abandonne. Pourtant, il est probable que si toutes les clientes pouvaient prsenter un seul dossier en justice, elles y verraient un intrt. Supposons que lentreprise ait vendu en France 10 000 sacs mains. Le dommage total pour les clientes est de 200 000 euros, ce qui couvrirait trs largement les frais de justice. Si un avocat proposait aux clientes lses de lui donner mandat par un simple courriel, modulo un forfait de 20 000 euros, les clientes
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accepteraient puisque dans ce cas laction leur rapporterait 18 euros sans frais autre que de rpondre au courriel. Sans cet avocat providentiel, les clientes sont collectivement lses de 200 000 euros. Cest le paradoxe de laction collective dcrit par Olson (cf. supra) : si les dommages sont disperss parmi une myriade de clients, ceux-ci risquent de se laisser faire en labsence dun coordinateur . Les entreprises qui sadressent au grand public bncient donc de ce dfaut daction collective des clients lss. Ce problme ne se pose plus ds lors que lentreprise a une clientle sufsamment concentre pour que chaque grand compte internalise les cots de son action en justice. 3.5.4. Rendre possibles les actions de groupe Les actions de groupes permettent aux clients lss, mais ayant subi de petits dommages individuels, de se coordonner efcacement pour obtenir rparation. Les actions de groupe permettent donc aux consommateurs de dpasser les problmes daction collective dcrits ci-dessus. Elles dnissent les modalits de reprsentation des consommateurs vis--vis de la justice. Elles encadrent le processus de manire viter les plaintes sans fondement et minimiser les frais de justice. Les actions de groupe font lobjet dune large littrature en droit et conomie. Posner (1972) affirme que leur fonction essentielle est de confronter lentreprise au cot social de ses actions et non de ddommager les victimes. De son point de vue, la question de savoir qui reoit les rparations iniges lentreprise lissue dune procdure daction de groupe est secondaire. Prcisment parce que les indemnits lies une action de groupe sont typiquement trop petites pour donner lieu une action en justice individuelle, lexactitude de leur rpartition nale importe peu. Cest leur fonction dissuasive et non rparatrice que doit tre juge lefcacit des actions de groupe selon Posner. Dans ce cadre conceptuel, il nest pas inefcace que les avocats puissent empocher une fraction importante des rparations obtenues ; la fonction dissuasive de laction collective est, en effet, inchange par la rpartition de la somme obtenue. Certains auteurs, notamment Coffee (1987), se sont inquits partir du milieu des annes quatre-vingt du risque de voir des avocats chasseurs de primes harceler sans fondement des entreprises pour obtenir un rglement amiable en jouant sur la menace du risque de rputation, derreur judiciaire, ou simplement sur celle du cot lev dune procdure judiciaire longue. Dautres auteurs considrent que tant que les juges sont capables de ltrer les procdures fantaisistes ou abusives, la gure de l avocat chasseur de primes nest pas en contradiction avec lobjectif des actions de groupe tel que dni par Posner (Gilles et Friedman, 2006). Cette littrature sest progressivement centre sur les questions de la rmunration des avocats (souvent une fraction de la rparation totale obtenue) et de labsence de contrle direct par le groupe de plaignants, qui risquent de faire merger des avocats oppor42
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tunistes ne reprsentant vraiment que leurs propres intrts conomiques. Lvolution de cette littrature est trs lie au contexte amricain dans lequel les sommes obtenues par les avocats lors dune action collective peuvent dpasser plusieurs centaines de millions de dollars(8). Elle est donc dune pertinence limite pour le cas franais o la mise en place dactions collectives saccompagnerait de garde-fous concernant la fois la rmunration des avocats et la validation ex ante de la pertinence de laction engage (voir le rapport Bteille et Yung, 2010)(9). Il est noter que la question des actions de groupe se distingue de celle des punitive damages ou des plaintes civiles pour des questions pnales (erreurs mdicales ou empoisonnement, par exemple). Les trois logiques font dans le dbat franais lobjet dune confusion. Les actions de groupe permettent de rsoudre le problme de coordination entre les plaignants, alors que les punitives damages accords par la justice amricaine permettent de punir une entreprise au-del du dommage quelle a fait subir. On peut trs bien concevoir les actions de groupe sans punitive damages . On peut aussi les restreindre au droit de la consommation, et exclure certains secteurs. De nombreux dispositifs existent dans le monde (tats-Unis, Canada), mais aussi en Europe (cf. tableau). Ces procdures varient suivant plusieurs dimensions (champ dapplication, tribunaux comptents, rgles de recevabilit). Du point de vue conomique, cinq principales dimensions comptent : constitution du groupe par opt-in ou opt-out : dans le premier cas, les plaignants manifestent leur volont dadhrer laction en justice ; dans le second, le groupe est automatiquement constitu de lensemble des consommateurs potentiellement lss ; publicit de laction : en particulier en rgime dopt-in, il est important que les plaignants potentiels puissent tre prvenus, soit par courrier, soit par la presse. Dans la plupart des rgimes, les modalits de la publicit sont laisses lapprciation du juge ; dtermination de la recevabilit de laction : il sagit de ltrer les actions sans fondement ou ingagnables. Ce travail est en gnral effectu par un juge et peut, ou non, tre encadr par le dispositif ;

(8) On trouve propose dans cette littrature une srie damnagements du systme amricain propres limiter les drapages : par exemple, en renforant la fonction de ltrage et de surveillance de la rmunration des avocats par le juge ou en imposant que la rmunration des avocats soit indexe sur les rparations effectivement perues par les victimes et non lenveloppe totale de rparation obtenue (en effet, lorsque les rparations sont petites, les victimes ne prennent pas toujours la peine de les percevoir). Voir, par exemple, Rand Institute for Civil Justice (1999). (9) Malgr la vaste littrature en conomie du droit sur les actions de groupe, une quantication nette des cots et bnces semble navoir pas t effectue, sans doute en raison des difcults mthodologiques que cela poserait (quel est le choc exogne qui permettrait de faire lanalyse ?). Pour une analyse qualitative plus exhaustive de ces cots et bnces, en franais, voir Cerruti et Guillaume (2005).
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Royaume-Uni 2000 Illimit Tous Non Tous Restreint Illimit Finance Illimit Restreint Non Sude 2002 Allemagne 2005 Pays-Bas 2005 Italie 2009 Concurrence Restreint Aux demandes fondes, gagnables et bien reprsentes Opt-out Courrier, mdias Opt-in Administrative Opt-in Courrier, medias Courrier, mdias Opt-in Opt-in Administrative

Actions de groupe : les dispositifs europens

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Portugal 1995

Champ d'application

Illimit

Tribunaux comptents

Tous

Conditions de recevabilit restreintes

Aux demandes Aux demandes Aux demandes fondes, gagnables fondes, gagnables fondes, gagnables et bien reprsentes et bien reprsentes et bien reprsentes

Participation au groupe

Opt-out

Publicit

Courrier, mdias

Source : Synthse de lauteur.

rmunration et identit du coordinateur de laction : il peut tre un avocat, une association de consommateur dj existante ou constitue ad hoc. Les cots de la procdure (frais davocats) peuvent tre supports par les plaignants/avancs par lassociation, supports par lentreprise si elle perd, nancs par un fonds dot par les indemnits payes mais non rclames rsultant dactions anciennes ou calculs sur la base dune fraction des indemnits totales ; niveau des dommages et intrts : lun des grands avantages des actions de groupe est leur caractre dissuasif. Si le remboursement se limite aux dommages subis, il peut ne pas tre suffisamment important pour tre dissuasif ex ante, dans la mesure o la probabilit dune action de groupe est infrieure un. Les intuitions conomiques dveloppes dans la section prcdente continuent de sappliquer dans ce contexte. La mise en place dactions de groupe offrirait des bnces pour le consommateur, mais pourrait aussi avoir des rpercussions quil convient dapprcier avant de mettre en place la rforme. Certaines de ces rpercussions nous semblent plus importantes que dautres. En voici la liste : la rputation des entreprises peut tre mise en cause, ce qui donnerait lieu une double peine : dommages et intrts, dun cot, et perte de rputation, de lautre. Mais ces risques nous semblent limits si la loi est bien faite. Premirement, seule une faible fraction des plaintes conduit au procs. Les intrts bien compris des deux parties sont de ngocier tant les frais de justice sont levs et les procdures longues. Deuximement, la procdure peut tre relativement discrte, si le lgislateur choisit un opt-out sans publicit. De cette faon les consommateurs couverts sont nombreux, mais la publicit peut tre retarde au moment de lindemnisation (qui suit une condamnation). Troisimement, un juge value, ex ante, la recevabilit de la plainte et peut facilement carter les plaintes infondes. Finalement, les pays comme, par exemple, les Pays-Bas, qui ont mis ce rgime en place, nont pas connu de perte de comptitivit visible depuis lors. La raison est sans doute que, dans lconomie moderne, la rputation dune entreprise se joue moins dans la presse ou au tribunal que sur Internet ou les rseaux sociaux. La rputation dune entreprise qui se comporterait mal serait endommage avant le dbut de laction de groupe. Il est dailleurs noter que nous navons pas pu trouver dtude qui tablisse scientiquement le lien entre actions de groupe (en Amrique du Nord ou en Europe) et perte de comptitivit des entreprises. Ltude annuelle sur laquelle repose un chiffre rgulirement cit(10) (Towers Perrin, 2008) ne prtend pas valuer le cot des class actions pour lconomie amricaine. Elle value certes les montants obtenus la suite de plaintes civiles (torts) environ 2 %
(10) Voir, par exemple, lintervention de Jolle Simon, directrice des Affaires juridiques du MEDEF, dans une table ronde au Snat sur les actions de groupe : Le cot estim est denviron 1,5 point de PIB aux tats-Unis . Cette intervention est incluse dans le Rapport dinformation n 249 (2005-2006) de Jean-Jacques Hyest, fait au nom de la Commission des lois, dpos le 14 mars 2006 au Snat (cf. [Link]
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du PIB amricain, mais les plaintes civiles considres dans cette tude ne portent pas uniquement sur les actions de groupe dans le domaine de la consommation. Elles peuvent tre le fait dun seul plaignant et dbordent le domaine de la consommation pour inclure les erreurs mdicales, les fraudes boursires, les litiges concernant les relations employeurs employs, et mme les dommages lis aux accidents dautomobile De plus, cette estimation rete un transfert entre les personnes et entreprises poursuivies et les plaignants. Il ne sagit pas plus dune perte sche pour lconomie que lorsque quelquun gagne au loto. Au total, cette tude ninforme donc en rien sur le cot conomique des actions collectives aux tats-Unis ; le risque dengorgement du systme judiciaire est faible. Nous pensons au contraire que les conomies dchelle permises par les actions de groupe sont importantes puisquelles vitent la multiplication des dmarches individuelles. De plus, les actions de groupe ne sont en pratique que rarement menes leur terme, ce qui ne signie pas quelles sont inutiles. Au Canada, 95 % des procdures engages (quelque 150 par an) ne vont pas jusquau tribunal : les dommages et intrts sont ngocis directement entre lentreprise et les plaignants. Le rsultat de cette ngociation est toutefois structur par le rsultat dun procs : si lentreprise et les plaignants savent que celle-ci sera condamne, les plaignants pourront extraire de grosses indemnits. Dans le cas contraire, ils prfreront transiger pour un petit montant ; laction de groupe ne doit pas tre vue comme un substitut la concertation ncessaire entre entreprises et associations de consommateurs. Cest la menace du procs, bien plus que le procs luimme, qui permet la justice dtre rendue. Il est important de comprendre que lutilit conomique des actions de groupe ne se mesurera pas au nombre dactions intentes. Dun point de vue conomique, la mdiation est une ngociation. Son issue dpend donc du pouvoir de menace de chaque partie (cest--dire ce qui se passe en cas de rupture des ngociations). La possibilit de laction collective est une manire de renforcer le pouvoir de ngociation des consommateurs, actuellement faible, notamment dans les dispositifs de mdiation.

Le systme franais actuel est insatisfaisant. Le principal dispositif en place est celui dit de l action en reprsentation conjointe . Ce dispositif prvoit que la coordination de ces actions soit faite par une association de consommateurs agre. Les plaignants doivent tre rassembls par une procdure dopt-in, sans publicit. Il est donc interdit lassociation qui souhaiterait mettre en place une action en reprsentation conjointe de solliciter elle-mme les mandats : ceux-ci doivent tre apports spontanment (voir le rapport Bteille et Yung, 2010). Mettre en place un systme daction de groupe plus efcace serait une mesure populaire. Les Franais lappellent de leurs vux. En France, 85 % des Franais sont favorables lintroduction de ce dispositif (la France se situant de ce point de vue en 5e position dans lUnion europenne). Il est 46
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noter que le dispositif est galement populaire dans les pays o il a dj t mis en place (Pays-Bas, Royaume-Uni, Sude ou Portugal). Prenant acte de ces dfaillances et nous appuyant sur lanalyse ci-dessus, nous faisons la proposition suivante pour des actions de groupe la franaise. Proposition 6
Il faut mettre en place un mcanisme daction collective en France. An de rsoudre le problme daction collective inhrent ce type daction, le nouveau dispositif doit respecter les principes conomiques suivants : le cot de participation doit tre faible pour les plaignants : cela implique de retenir, soit la logique dopt-out, soit celle dopt-in avec publicit par courrier et voie de presse ; il faut viter de donner une rente trop importante aux intermdiaires que reprsenteraient les associations agres : le dispositif doit donc permettre la constitution dassociations ad hoc an de mener laction de groupe, potentiellement en troite liaison avec les associations de consommateurs ; le champ couvert doit tre le plus large possible ; la rmunration du coordinateur (association, avocat) nest pas problmatique en elle-mme. Elle peut tre leve en cas de succs de laction de groupe, si la rparation totale est importante (car le groupe est grand) et les frais engags importants.

3. Opinions favorables en Europe pour les actions collectives


Seriez-vous plus enclin dfendre vos droits devant les tribunaux si vous pouviez vous associer avec dautres plaignants dans une procdure collective 100 En %

80

60

20

Source : Commission europenne (2011).


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Irlande Chypre Grce Royaume-Uni France Danemark Sude Allemagne Slovnie Luxembourg Autriche Union europenne 27 Finlande Malte Pays-Bas Espagne Belgique Italie Pologne Lettonie Bulgarie Portugal Rpublique tchque Lituanie Slovaquie Roumanie Estonie Hongrie Tout fait daccord Daccord Plutt pas daccord Pas daccord Ne se prononce pas

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Annexe A

Glossaire de biais cognitifs

Ancrage (anchoring) : inuence dun nombre donn sur nos estimations, nos valuations de la valeur dun bien, mme si le nombre na aucun rapport avec llment que lon cherche estimer. Si lon demande des gens de donner les deux derniers chiffres de leur tlphone portable puis de deviner le pourcentage de pays africains aux Nations unies, ceux dont le numro se termine par 89 donneront un pourcentage plus lev que ceux dont le numro se termine par 20 . De la mme faon, si une grande chane de caf amricaine arrive vous convaincre que le prix dun caf normal est de 3 euros, un caf spcial 4 euros ne paratra relativement pas trop lev (Tversky et Kahneman, 1974 et Beggs et Graddy, 2009). Attention limite : difcult prendre en compte toute linformation disponible, notamment celle qui est la moins saillante. On peut penser aux frais de gestion des produits bancaires, aux pnalits en cas de dcouvert ou aux frais denvoi pour les produits commands sur Internet (Stango et

Zinman, 2011).
Aversion pour la perte (loss aversion) : survalorisation des pertes par rapport aux gains. Le fait de perdre 100 euros me rend beaucoup plus malheureux que le fait de gagner 100 euros me rend heureux. Ainsi les gens qui lon prsente la participation programme sous forme de perte en cas de non-participation ( si vous ne participez pas, vous allez perdre quelque chose ) ont beaucoup plus de chance de participer au programme que les gens qui lon a prsent la participation sous forme dopportunit ( si vous participez, vous accdez la possibilit de ) (Tversky et Kahneman, 1981). Biais de conrmation : tendance refuser chercher des informations contradictoires et au contraire rechercher tout lment pouvant conrmer notre opinion initiale. Cela peut expliquer lefcacit de certaines campagnes de publicit qui surfent sur les croyances du moment. En priode de hausse des marchs nanciers, des banques dinvestissements qui mettent en avant les risques et les stratgies audacieuses capables de gnrer des rendements levs attireront plus de clients. linverse en priode de retournement la valorisation dlments comme la scurit et la stabilit seront plus efcaces (Cronqvist, 2006 et Mullainathan et Shleifer, 2005). Biais de disponibilit (availability bias) : fait de surestimer la probabilit doccurrence dun phnomne lorsque celui-ci est plus saillant car plus rcent ou plus marquant. Par exemple, si une rgion a t victime dun
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ouragan, les habitants vont avoir tendance surestimer les risques douragan. linverse, si cet vnement ne sest pas produit depuis longtemps, les habitants vont sous-estimer les risques (Kunreuther, Ginsberg, Miller, Sagi, Slovic, Borkan et Katz, 1978). Biais dextrapolation : une des consquences de la ngligence des petits chantillons. Il sagit de linclinaison dduire trop rapidement de lvolution dun processus mme si lon possde trop peu dobservations. Si un manager de fonds de placement a eu une bonne performance pendant un mois, les pargnants vont surestimer la probabilit quil continue gnrer une performance leve et donc vont mettre trop dargent dans son fonds (Benartzi, 2001). De la mme faon cela explique pourquoi les commentateurs sportifs surestiment la capacit dun sportif connatre le succs si celui-ci a remport des victoires prcdemment (ce que les Anglo-Saxons appellent the hot-hand fallacy ). Biais de projection (projection bias) : fait de projeter dans lavenir notre tat prsent. Si lon propose un agent conomique de commander son dner 18 heures au moment o la faim se fait sentir, la personne aura tendance commander beaucoup trop et surtout beaucoup plus que si la commande est passe aprs le djeuner (Gilbert et van Leeuwen, 1998). Biais de saillance : corollaire du biais dattention limite. Tendance prendre des dcisions en fonction des variables les plus visibles tout en nintgrant pas les attributs cachs . Les voyageurs vont comparer avec attention le prix des chambres dhtels mais ne vont pas faire attention au prix des boissons de minibar et vont ainsi payer plus cher que ce quils avaient prvu (Gabaix et Laibson, 2006). Biais de statu quo (status quo bias) : une fois que les gens se voient assigner une option, ils tendent la conserver. Cela explique pourquoi les options par dfaut sont si efcaces. Si dans le contrat que vous souscrivez certaines options sont incluses par dfaut, peu de personnes feront la dmarche de ne pas les prendre. linverse si au dpart ces options ne sont pas prsentes, peu de gens feront la dmarche active dy souscrire. Cest ainsi qu la suite dune embauche, si une compagnie inclut par dfaut dans le contrat de travail la souscription un plan dpargne retraite, pratiquement aucun salari ne fait la dmarche de se retirer du plan. linverse, si par dfaut les salaris ne cotisent pas, une minorit va choisir de participer au plan (Madrian et Shea, 2001 et Thaler et Benartzi, 2004). Confusion : possibilit de faire choisir le mauvais produit en cas de choix trop grand. Lors des lections gouvernementales aux tats-Unis, certains lecteurs se sont ainsi systmatiquement tromps en cochant le candidat pour qui voter (Shue et Luttmer, 2009). Diversication excessive : rsultat de lusage de la rgle 1/n quand on souhaite rpartir une somme dargent entre diffrents produits. Si un pargnant a le choix entre des actions et des obligations, il va ainsi placer 50 % de son pargne en actions et 50 % en obligations (Benartzi et Thaler, 2001). 50
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Excs de conance (overcondence) : croyance qui consiste sousestimer la probabilit de se tromper, notamment par rapport la variation de certains vnements. Ce biais peut notamment expliquer pourquoi les clients doprateur tlphonique qui achtent des forfaits avec une certaine dure de communication ont tendance payer des pnalits importantes. Ils sousestiment la probabilit de dpasser le temps de leur forfait (Grubb, 2009). Myopie : incapacit percevoir le biais de prfrence pour le prsent . Lagent est persuad ne pas tre biais, ce qui explique quil procrastine. Sil est conscient de sa prfrence pour le prsent, il peut rationnellement se lier les mains au dpart pour sobliger adopter le comportement optimal. Cest ainsi que certains pargnants peuvent volontairement choisir un produit dpargne o en cas de retrait pour consommer, toute leur pargne est perdue (Ashraf, Karlan et Yin, 2006). Cest galement pour cela que les fumeurs souhaitant sarrter peuvent souscrire des placements o lpargne est perdue sils reprennent la cigarette (Gin, Karlan et Zinman, 2010). Ngligence des petits chantillons (sample size neglect) : tendance considrer que nimporte quel chantillon, mme trs petit, est tout aussi reprsentatif quun grand, cest--dire que la loi des grands nombres sapplique en toutes circonstances. Il est par exemple vrai quen moyenne un enfant sur deux est une lle ; ainsi, si un couple a deux lles, quelle est la probabilit que le troisime enfant soit un garon ? Toujours un sur deux ! Et pourtant la majorit des gens interrogs ont tendance prdire que la probabilit est proche de 1 (Tversky et Kahneman, 1974). Optimisme : croyance qui consiste surestimer ses capacits. Cest ainsi que 97 % des personnes se croient meilleurs conducteurs que la moyenne (alors que bien sr il ne peut y en avoir que 50 %, du moins si lon substitue mdiane moyenne) (Alpert et Raiffa, 1982 et Svenson, 1981). Ce biais peut notamment avoir des consquences importantes lorsque les mnages dcident dinvestir sur les marchs nanciers (croyance de pouvoir obtenir des rendements suprieurs aux autres ce qui les pousse surinvestir ou prendre trop de risques) ou de sendetter (surestimation de leur capacit faire face leur chance de remboursement) (Landier et Thesmar, 2009). Persuasion : manque de prise en compte des incitations des personnes qui prsentent certaines informations. Les investisseurs individuels peuvent ainsi ne pas assez prendre en compte le fait que les analystes nanciers sont trop optimistes dans leurs recommandations car ils ont intrt ce que les investisseurs achtent des titres (les courtiers pour lesquels les analystes travaillent touchant ainsi des commissions) (Malmendier et Shanthikumar, 2007). Ce biais peut tre galement renforc par le biais de conrmation ou persistance des croyances (belief persistence) (DellaVigna et Kaplan, 2007). Prfrences contextuelles (reference dependence)/biais de relativit : fait destimer non pas la valeur dun objet de faon absolue mais dajuster les prfrences lenvironnement et aux diffrentes alternatives prsentes (Kanheman et Tversky, 1979). Les choix peuvent donc tre
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radicalement modis simplement en introduisant une option domine qui rend lautre choix plus attractif. Si des agents ont choisir entre un abonnement pour un magazine papier 40 euros ou un abonnement pour la version Internet + papier pour 150 euros, beaucoup choisiront la version papier. En revanche si lon introduit galement la possibilit de prendre la version simplement Internet pour 150 euros, la version Internet + papier pour 150 euros parat tout de suite beaucoup plus attractive et le pourcentage de personne qui la choisira augmentera fortement (Ariely et Wallsten, 1995). Prfrence pour la familiarit : tendance acheter les produits avec lesquels les consommateurs sont familiers mme si cela ne garantit pas la meilleure efcacit. Les investisseurs individuels ont, par exemple, tendance acheter des actions dentreprises qui se trouvent dans leur rgion (Grinblatt et Keloharju, 2001). Prfrence pour le prsent : tendance surestimer les gains/cots prsents par rapport aux gains/cots futurs (en termes conomiques, le taux descompte qui dtermine la prfrence pour le prsent varie). Cela peut notamment expliquer pourquoi les gens procrastinent (le cot prsent est lev alors que le bnce futur parat faible), fument, consomment de la junk food ou npargnent pas assez (Ariely et Wertenbroch, 2002 et DellaVigna et Malmendier, 2006). Le bnce de la consommation immdiate parat immense alors que le cot futur (pour ma sant, pour ma qualit de vie future) parat relativement faible. Pour produire ces consquences nfastes, il faut que lagent soit par ailleurs myope quant ce biais. Prfrence sociale : fait de retirer une satisfaction dune action socialement valorise mme si celle-ci ne donne pas lieu une rmunration montaire. Bien au contraire, introduire une logique de prix (et donc entacher le comportement pro-social dune suspicion de cupidit) peut conduire les gens se dtourner de ce comportement. Par exemple, proposer de rmunrer les donneurs de sang peut conduire une diminution du nombre de donneurs. Mais leur proposer de donner immdiatement une ONG leur rmunration va ramener le nombre de donneurs au niveau initial (Mellstrm et Johannesson, 2008). Pression sociale : tendance se conformer la norme sociale (Milgram, 1963). En mettant en avant le fait quune majorit dtudiants contribue une association caritative, on peut ainsi augmenter la participation des nouveaux arrivants. Refus de choisir (choice avoidance) : face trop de choix, les consommateurs vont prfrer refuser de choisir plutt que de subir le cot psychologique de comparer les diffrents produits pour trouver lequel convient le mieux. Cest ainsi que la multiplication des plans dpargne offerts aux salaris va paradoxalement conduire une baisse du nombre de salaris pargnants, alors mme que la hausse de loffre devrait permettre chacun de trouver le produit qui lui convient le mieux (Iyengar et Kamenica, 2008). 52

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Annexe B

Description du paysage institutionnel

Comment faire pour viter davoir des problmes ou si vous avez eu un problme avec une entreprise ? Qui aller voir ? 1. Les associations de consommateur Elles sont nombreuses. Certaines sont spcialises, comme lAssociation franaise des usagers bancaires (AFUB) dans le domaine de la banque ou lAssociation franaise des utilisateurs de tlcommunications (AFUTT) dans le secteur de la tlphonie. Dautres sont gnralistes comme lUFC-Que Choisir. La plupart fournissent des informations ex ante via des magazines ou leur site web, notamment via des tests comparatifs. En cas de conit, un consommateur peut aller les trouver pour obtenir une aide lors de ses dmarches, des lettres types pour exiger une rparation ou la rsiliation dun contrat, voire une assistance dans les dmarches judiciaires. Elles ont donc un rle de ltre et de collecte des plaintes, quelles peuvent transmettre aux autorits comptentes comme la Direction gnrale de la concurrence, de la consommation et de la rpression des fraudes (DGCCRF), un rle dexpertise si le consommateur souhaite porter sa plainte au tribunal (juge de proximit), daccompagnement en cas de saisie dun mdiateur et un rle de reprsentation au sein de lInstitut national de la consommation (INC) o elles discutent en concertation avec les entreprises des problmatiques de protection des consommateurs comme la normalisation de linformation, la standardisation des contrats, etc. Elles peuvent enn mettre des avis auprs des institutions de rgulation comme lAutorit de rgulation des communications lectroniques et des postes (ARCEP), lAgence des marchs nanciers (AMF) ou la DGCCRF. 2. LInstitut national de la consommation Il sagit dun tablissement public qui est un centre de ressources et dexpertises. LINC : fournit un appui technique aux organisations de consommateurs agres ; produit, analyse et diffuse des tudes, enqutes et essais ; met en uvre des actions de formation et dducation la consommation. ce titre, il recense et value les outils pdagogiques lis la consommation, labors par les entreprises, les associations de consommateurs et les collectivits.
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3. La Direction gnrale de la concurrence, de la consommation et de la rpression des fraudes La DGCCRF a de multiples rles : contrle de linformation (rgles dtiquetage, de composition et de dnomination des marchandises, contrle des falsications et tromperies) ; dveloppement de dispositifs de valorisation de la qualit (normes, labels, appellations dorigine contrle...) et garantie de cette qualit suprieure annonce ; recueil de plaintes (soit car elle a t directement contacte par des consommateurs, soit via les associations de consommateurs qui font remonter les plaintes) et publication dun baromtre des rclamations entre les diffrents secteurs dactivit. En 2010 plus de 92 000 rclamations ont ainsi t collectes ; ralisation denqutes en cas daccumulation des rclamations qui peuvent donner lieu des amendes administratives. La DGCCRF a ainsi un pouvoir de sanction ; surveillance de la scurit des consommateurs sur tous les produits, alimentaires et industriels et tous les niveaux (production, importation, distribution) ainsi que sur les services. 4. Les agences de rgulation sectorielles Les principales agences sont lAgence des marchs nanciers pour le secteur de la nance et lAutorit de rgulation des communications lectroniques et des postes. Elles peuvent avoir pour rle une rgulation des produits quand ceux-ci sont trop complexes et dinformation. Elles peuvent notamment imposer une certaine forme de standardisation de linformation. Ces agences ont galement pour mission de rguler les pratiques concurrentielles (que lon pense aux ententes dans le secteur de la tlphonie mobile). Elles peuvent enn prendre des mesures lencontre des entreprises en cas de manquement aux dispositions lgislatives et rglementaires qui rgissent leur activit ou aux dcisions prises pour en assurer la mise en uvre. Cette comptence peut tre exerce la demande dun concurrent ou de toute personne physique ou morale concerne. Ces agences peuvent aussi dclencher dofce cette procdure. 5. Les mdiateurs et conciliateurs Les conciliateurs sont des auxiliaires bnvoles de la Justice, nomms par les Premiers prsidents de Cour dAppel, de prfrence parmi les personnes disposant dune certaine exprience juridique. 54
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Ils sont chargs, en dehors de tout procs, daider leurs concitoyens rgler des litiges et peuvent tre saisis, sans formalit particulire, par tout consommateur, au cours de permanences quils assurent au niveau des cantons. La tche des conciliateurs est de mettre les adversaires en prsence et de les amener dcouvrir eux-mmes la solution leur litige. Laccord des parties, sil est obtenu, pourra tre concrtis par un constat daccord (obligatoire lorsquune des parties renonce un droit) qui aura la valeur juridique dun contrat. Dans le domaine de lassurance ou des communications lectroniques, le consommateur peut galement saisir un mdiateur : lAssociation de mdiation des communications lectroniques (AMCE). Pour ce faire il doit au pralable avoir puis toutes les voies de recours internes mises la disposition du client par loprateur (service commercial, service consommateurs). Si la demande est recevable, le mdiateur va alors entreprendre une enqute et pour cela faire appel des experts indpendants quil choisit librement. la suite de cette enqute, lavis du mdiateur est communiqu par crit chacune des parties dans un dlai de trois mois maximum. Chaque partie est libre de suivre ou non lavis du mdiateur et doit en informer lautre partie ainsi que le mdiateur dans le dlai dun mois. En cas de dsaccord sur lavis rendu par le mdiateur, les parties conservent la facult de pouvoir porter le litige devant le tribunal. 6. Le Mouvement des entreprises de France (MEDEF) Le MEDEF sefforce de promouvoir des mcanismes dautorgulation, notamment via llaboration dun code de bonne conduite puis publication dun rapport spciant notamment les entreprises respectant les recommandations. Le secteur de la publicit a ainsi cr lAgence des professionnels pour une publicit responsable (ARPP) qui sest dote dun code de dontologie et qui examine la production tlvisuelle avant diffusion pour sassurer que les messages ne vont pas lencontre de ce code.

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Consultations et auditions
Francis Amand Directeur gnral de lINC Loc Armand Prsident de la direction consommation, MEDEF Pierre Bocquet Directeur du service banque de dtails et banque distance, FBF Emmanuel Combes Professeur dconomie Michel Combot Directeur des services xe et mobile et des relations avec les consommateurs, ARCEP Bernard Debr Professeur de Mdecine, Dput de Paris Thierry Francq Secrtaire gnral de lAMF Natalie Lemaire AMF Jacques Pomonti Prsident de lAFUTT Joelle Toledano Membre du collge de lARCEP Vronique Magnier Professeur de Droit Serge Matre Prsident de lAFUB Stanislas Martin Directeur du service rgulation et scurit, DGCCRF Cdric Musso Directeur du Dpartement relations institutionnelles, UFC-Que choisir Jolle Simon Directrice des affaires juridiques, MEDEF
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Commentaire
Philippe Mongin
Professeur afli HEC

Sil faut louer ce rapport, cest assurment pour son criture concise et lisible, mais aussi et surtout parce quil choisit un angle dattaque neuf et original sur un sujet passablement rebattu. Pour aider la puissance publique raliser son objectif tutlaire de protection du consommateur, lconomie du bien-tre doit amliorer la construction no-classique de ce personnage qui, aujourdhui encore, inspire ses recommandations courantes. Les premiers matres du no-classicisme, comme Pareto, se reprsentaient le consommateur la manire dun agent faible par linuence quil exerce sur les marchs, mais fort par linformation et la rationalit dont il dispose ; cest--dire sachant parfaitement ce qui lui est offert et capable de lvaluer suivant une prfrence xe et cohrente. Les no-classiques de la seconde moiti du XXe sicle rent grand cas du dcit dinformation, ce qui entrana la thorie conomique dans un cycle de recherches fascinantes, mais ils ne transgressrent pas lhypothse de rationalit absolue quavaient introduite leurs prdcesseurs. Il reste franchir le pas le plus difcile, qui est daffaiblir cette hypothse sans renoncer structurer logiquement les problmes de dcision individuels, et par l, sans rompre tout fait avec les travaux prcdents. La vie conomique elle-mme, avec ses volutions technologiques pour les unes et purement commerciales pour les autres, achve de jeter le doute sur cette gure de lhomme conomique rationnel qui tait si commode dvelopper par la thorie. Dsormais, dans le panier de consommation moyen, les produits et les services ordinaires tendent cder la place des prestations plus complexes, comme celles des oprateurs de tlcommunications, et ces prestations tendent sinscrire dans des rapports euxmmes complexis avec les producteurs la vente lie, labonnement ou le contrat de fourniture prenant le pas sur la vente simple. Il est devenu
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presque impossible dacheter un meuble ou un appareil mnager sans que le vendeur intervienne de multiples manires, pour monter, dmonter, expliquer, rparer, relancer. Si lon simplie beaucoup, on dira que les biens se dmatrialisent sous forme de services, qui se dmatrialisent eux-mmes sous forme de contrats implicites. Xavier Gabaix, Augustin Landier et David Thesmar voquent ces transformations et en tirent la conclusion importante que la lutte contre les ententes et les monopoles, quoi se ramnent si souvent les conseils dconomistes, ne suft plus garantir la protection du consommateur. Il faut considrer aussi deux autres causes de la perte de bien-tre, dune part, linformation incomplte du consommateur, et dautre part, sa difcult inhrente traiter correctement linformation, quelle soit complte ou incomplte, cest--dire sa rationalit limite. On les flicitera davoir mis au centre la distinction claire de ces deux concepts, sans laquelle on ne comprendrait pas le projet intellectuel propre lconomie comportementale ; car cest bien la rationalit limite que celle-ci veut prendre en charge, sachant que le traitement de linformation a dj fait, dans la thorie conomique, des tudes intensives qui viennent dtre dites. Les dciences du consommateur donnent lieu des manipulations innombrables de la part des entreprises, manipulations qui sont tellement bien comprises quon les trouve rpertories dans les cours de marketing des coles de commerce. Dune part, les entreprises suppriment de linformation ou lembrouillent dessein, comme lillustrent tant de plaquettes de produits nanciers ou de contrats dassurance ; dautre part, elles jouent habilement sur divers biais cognitifs, par exemple, celui de saillance, quillustre lexemple des chambres dhtel tudi en dtail par Gabaix et Laibson. Dautres manipulations deviennent possibles en raison de traits psychologiques souligns par lconomie comportementale, mais dont il nest pas manifeste quils relvent encore de la rationalit limite ; il en va ainsi des formes particulires de lescompte temporel, que lon peut voir comme une donne des prfrences individuelles, sans que les unes puissent tre dites plus rationnelles que les autres. Cest en fait une question ancienne et mal tranche que de savoir si le jugement normatif doit stendre jusquaux attitudes subjectives lgard du temps, ou sil faut tre agnostique leur gard, de la mme faon que la thorie no-classique envisage, sans prendre parti, que la prfrence du consommateur puisse ne pas tre croissante ou convexe. Les prconisations des auteurs sont cohrentes avec la rorientation quils proposent lconomie du bien-tre. Pour compenser la sous-information endmique des consommateurs, il faudrait encourager le partage entre eux de ce quils savent dj, en utilisant mieux linternet notamment, et il faudrait dvelopper plus systmatiquement les valuations extrieures sur le modle du rating. Pour pargner aux consommateurs certains piges de la rationalit limite, les fournisseurs devraient obligatoirement prvoir des options par dfaut, conues pour tre faciles saisir et peu risques, 66
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et allger les cots de sortie des relations contractuelles instaures avec la clientle. Ces orientations paraissent frappes au coin du bon sens et relativement faciles mettre en uvre. La proposition la plus substantielle du rapport est dinstaurer en droit franais, du moins lusage des consommateurs, la possibilit dintenter en justice des recours collectifs ou actions de groupe. Les auteurs pouvaient sautoriser des considrations thoriques prcdentes, parce quil est dans la nature de ces recours de mutualiser, dune part, linformation sur les dommages et les voies lgales, dautre part, leffort cognitif pour tablir les causalits et les responsabilits. Ils prfrent invoquer le vieux paradoxe de laction collective : quand les dommages sont faibles pour chacun des consommateurs en particulier, ils ne sont pas sufsamment motivs pour recourir isolment. Cette raison est excellente, mais comme elle vaut aussi pour des agents parfaitement rationnels et informs, il serait conforme lesprit du rapport de ne pas sarrter l et de montrer comment les raisons qui inspiraient les autres recommandations peuvent aussi favoriser le recours collectif. Ainsi, le rapport nous semble trs intelligemment orient, et sil nous faut en signaler maintenant un dfaut, ce sera celui dtre surtout programmatique. En plaant la n de leur texte un glossaire des biais, les auteurs renseignent utilement le lecteur, mais ils lui font aussi comprendre quils nauront nalement sollicit qu petites doses lconomie comportementale dont ils se rclament. De fait, celles de leurs analyses et prconisations qui touchent la rationalit limite ont voir avec les biais de statu quo et de saillance, ainsi quavec les attitudes de procrastination, et elles laissent de ct bien dautres biais du glossaire dont les stratgies commerciales font leurs choux gras. En somme, le projet neuf et passionnant dimporter lconomie comportementale dans celle du bien-tre nest pour linstant quefeur. la dcharge des auteurs, nous ajouterons quils explorent un territoire presque vierge et que la carte dont ils disposent pour cela prsente encore bien des lacunes. Car lconomie comportementale ne se dveloppe pas du tout de la mme manire que la thorie no-classique de nagure ; ses rsultats nont presque jamais la forme gnrale et ils consistent souvent en simples trouvailles astucieuses, ce qui peut justier lapparence dcousue des emprunts et la forme mme du lexique pour dnir le corpus de rfrence. La prconisation du recours collectif appelle une discussion particulire. Les consommateurs daujourdhui se trouvent engags avec leurs multiples fournisseurs dans des relations tellement opaques et ottantes que ces fournisseurs en protent pour abaisser les prestations, rehausser les tarifs ou imposer des charges presque linsu des intresss. Le paradoxe de laction collective joue plein parce que les enjeux montaires sont souvent trs petits en chaque occasion particulire. Le recours collectif, qui mutualise les frais du litige, semble offrir une rponse de bon sens, et les auteurs se retrouvent en bonne compagnie lorsquils le recommandent. La Commission europenne y travaille depuis plusieurs annes, le Parlement europen sy
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intresse aussi, et la France na pas connu moins de trois propositions de loi pour linstaurer, deux lAssemble nationale en 2006 et 2007, et une au Snat en 2006. Il avait t question de linclure dans la loi de modernisation de lconomie vote en 2008, mais le gouvernement dcida nalement de lui consacrer un projet de loi spcique. Le quinquennat de Nicolas Sarkozy sachve nalement sans que la rforme ait vu le jour, mais elle a progress dans les esprits grce ces tentatives ainsi quaux tudes pralables(1). Le rapport est plus sensible aux avantages quaux inconvnients du recours collectif, ce qui nous incitera, puisque notre but est de le complter, mettre en exergue lun des inconvnients : la rforme ne manquerait pas de perturber le droit franais pris dans son ensemble. Les auteurs identient un peu trop vite la position des adversaires celle du patronat, qui on les suivra volontiers sur ce point na pas su chiffrer de manire satisfaisante les charges supplmentaires que le recours collectif imposerait aux entreprises. Lopposition provient aussi des juristes, et elle est alors bien plus solide parce quelle ne repose pas sur des faits contestables, mais sur une argumentation : le recours collectif heurte certains principes du droit franais qui contribuent lui donner son organisation logique. Dune part, le principe de lautorit relative de la chose juge afrme quun jugement ne produit deffet qu lgard de ce qui a fait lobjet du jugement. Il faut que la chose demande soit la mme ; que la demande soit fonde sur la mme cause ; que la demande soit entre les mmes parties, et forme par elles et contre elles en la mme qualit (article 1351 du Code civil). Dans la plupart des variantes du recours collectif, un jugement du tribunal dfavorable au professionnel produira des effets au-del des parties effectivement prsentes ou reprsentes lors de laction judiciaire. Il en va ainsi, par dnition mme, dans le systme de lopting out (les bnciaires nont pas besoin dtre inscrits), mais il peut mme en aller ainsi dans certaines formes-limites de lopting in (le systme oppos)(2). Dautre part, suivant une glose traditionnelle de larticle 31 du Code de procdure civile, laction en justice est rserve celui qui a un intrt direct, personnel et certain au succs de laction. Ce principe de la qualit pour agir, dont le prsuppos individualiste est vident, serait gravement bouscul si le recours collectif entrait dans notre droit. Il connat quelques exceptions notables, dont lune est pertinente ici : les syndicats peuvent dfendre en justice les intrts dautres personnes que leurs mandants. Cest aux juristes de dcider si cette exception, qui est encadre, peut ouvrir la voie au recours collectif
(1) Outre le Rapport sur laction de groupe, remis au ministre des Finances et au garde des Sceaux par Guillaume Cerutti et Marc Guillaume en 2005, il faut mentionner le Rapport sur la dpnalisation de la vie des affaires, remis au Garde des Sceaux par Jean-Marie Coulon en 2007. Celui-ci consacre une partie substantielle au recours collectif, quil recommande dinstaurer suivant une rforme dtaille en huit points. (2) La proposition de loi de 2006 lAssemble nationale retenait lopting in comme celle du Snat, mais elle sen sparait en permettant que, sous un certain plafond de dommagesintrts, les consommateurs qui ne se sont pas manifests auprs du tribunal soient prsums inscrits laction et donc bnciaires de ces dommages-intrts.

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des consommateurs, mais on peut dj entrevoir une difcult quils rencontreront : si le prcdent syndical favorise la rforme, naura-t-elle pas un effet en retour sur ce prcdent ? En dautres termes, une fois le recours collectif entr dans le droit de la consommation, ny aurait-il pas lieu de le transporter vers le droit de travail ds lors que celui-ci a servi de modle ? La discussion doit faire intervenir un autre principe encore du droit civil, celui de la rparation intgrale. Comme la Cour de Cassation la indiqu dans un arrt de 1963 : Le propre de la responsabilit civile est de rtablir aussi exactement que possible lquilibre dtruit par le dommage et de replacer la victime, aux dpens du responsable, dans la situation o elle se serait trouve si lacte dommageable ne stait pas produit (3). Pour le coup, ce principe nest pas remis en cause par le recours collectif et il peut mme lui offrir un soubassement juridique, ainsi que certains lont fait remarquer. Mais il peut aussi dboucher sur un argument contraire si lon se place sur un plan positif et non plus normatif : la question est alors de savoir quelles consquences nancires la rforme comportera pour les entreprises, sachant que les tribunaux seront normalement tenus dappliquer le principe de la rparation intgrale. La question impose sa rponse : les dommages-intrts seront mortels pour certaines entreprises, en particulier dans le systme gnreux de lopting out. Le rapport lude cette consquence parce quil ne xe pas prcisment le contexte juridique de sa recommandation ; or celuici est le droit positif franais, ce qui emporte des contraintes dtermines. En bref, il manque au rapport davoir su articuler juridiquement son propos. Il ne serait pas pertinent dinvoquer en rponse la division du travail entre le droit et lconomie. En effet, comme il vient dtre dit, lvaluation proprement conomique de la rforme suppose de tenir compte du droit tel quil est. Par ailleurs, et ctait notre premire observation, il faut apprcier la rforme locale du recours collectif en fonction des effets quelle produit sur le systme juridique globalement, et cette apprciation relve dans une certaine mesure dun calcul cot-bnce. La discipline law and economics intervient dans le rapport en liaison presque exclusive avec les incitations des parties prenantes ; elle pourrait avoir un rle plus ambitieux jouer sous langle que nous soulignons maintenant. Revenant la rationalit limite, nous voudrions glisser quelques observations peut-tre complmentaires de celles du rapport. Il semble naturel dencourager les notations des fournisseurs tout en les rendant publiques et vriables ; mais ce faisant, ne risque-t-on pas dencourager articiellement les biais dancrage ? Un produit bien not peut devenir une rfrence par rapport laquelle on apprciera non seulement ceux qui sont moins bien nots, mais ceux qui ne sont pas nots du tout ; le consommateur risque de ngliger le dernier groupe, et lintrieur de celui-ci, particulirement les produits qui ont une conception technique diffrente de la rfrence.
(3) Cit par Le Prado D. (2006) : quit et effectivit du droit rparation , Confrences de la Cour de Cassation.
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Le secteur lectromnager abonde en exemples triviaux : la cuisinire ou larmoire vins qui constitue le matre achat de telle grande enseigne de la distribution tend vincer les quipements qui ne reposent pas sur le mme principe (comme la cuisinire gaz ou larmoire vin sans moteur). Lobservation nest pas nouvelle : les notations, surtout quand elles xent lattention sur un produit donn, limitent la diversit de choix, aggravent limpression dobsolescence, et se prtent des manipulations en mme temps quelles servent cela nest pas douteux en contrarier dautres. On peut extrapoler cette brve discussion par une remarque thorique : un accroissement dinformation, sil est favorable sauf dans certains contextes stratgiques dtermins, peut saccompagner dun accroissement des biais de traitement, et celui-ci, daprs les auteurs eux-mmes, est souvent dfavorable. Larbitrage serait discuter plus profondment. Par ailleurs, si la rationalit limite doit entrer en ligne de compte, il faut que ce soit des deux cts du march. Les entreprises sont exposes des biais de toute sorte, non moins que les consommateurs, et lon peut se demander contre lesquels ceux-ci doivent tre dfendus en priorit, de leurs propres biais ou de ceux des entreprises. Les relances publicitaires et promotionnelles sont intressantes examiner sous cet angle (et il pourrait tre plus souvent question de publicit dans le rapport, car le sujet se prte langle dattaque choisi). Suivant toute apparence, les relances impliquent des biais rciproques : il est certain quelles activent ceux des clients (familiarit, conrmation, persuasion), mais il est aussi probable que les fournisseurs en surestiment les bnces et expriment ainsi leurs propres biais (familiarit, conrmation, persuasion de nouveau). Cest que, tout en croyant jouer sur certaines formes dirrationalit par les relances, les entreprises en ngligent dautres qui en rduisent leffet, principalement le biais de statu quo. Linertie naturelle du consommateur rend inutile de le solliciter trop souvent ; sans doute la mme inertie fera-t-elle quil supporte le drangement de la relance mme si elle est exasprante ; mais des ressources auront t gches tant de son ct que de celui de lentreprise, ce qui est de nature solliciter lintervention publique. Sur cet exemple prcis, la rationalit limite de lentreprise apparat sous la forme complique dune mauvaise apprciation de la rationalit limite du consommateur ; mais il doit aussi exister aussi, pour la premire, des formes plus directes de biais, nalement comparables celles qui affectent le second. Enn, le texte donne parfois limpression que les biais sont dans lensemble socialement dsavantageux, alors que les auteurs voient en fait plus largement leur rle. Dans lessai Nudge qui inspire certaines de leurs ides, Thaler et Sunstein proposent de mettre prot la rationalit limite du consommateur pour raliser moindre cot des interventions publiques amliorantes. On peut donner plusieurs sens la formule-clef du livre, Libertarian Paternalism (ici reprise dans la traduction un peu trop franglaise de paternalisme non invasif ). Thaler et Sunstein excellent plus dans linvention dexemples percutants que dans lanalyse conceptuelle, mais on 70
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peut, partir du cas prototypique de la caftria(4), offrir une interprtation leur place : ce qui rend le paternalisme non invasif est lactivation dun biais psychologique chez lagent pour lamener faire ce qui est avantageux. Il ny a pas dempitement srieux sur la libert de lagent parce que le procd va dans le sens de sa plus grande pente ; on ne lui demande pas de revenir sur lui-mme, de se diviser entre un moi ordinaire et un surmoi rationnel, on le fait bncier des consquences non intentionnelles et peuttre mme non reconnues de son activit spontane, lorsquil y a moyen de lorienter favorablement. Repris par Xavier Gabaix, Augustin Landier et David Thesmar, le choix des options dassurance par dfaut illustre lintrt social du nudge ainsi compris, et du coup, lavantage que lintervention publique trouve aussi dans lexistence des biais.

(4) Les responsables de la caftria veillent mettre les plats dittiques dans la position la plus accessible aux consommateurs ; cest lexemple mme du coup de pousse (nudge), par lequel on facilite une bonne dcision sans limposer.
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Commentaire
Jean Tirole
Prsident de la Fondation Jean-Jacques Laffont, cole dconomie de Toulouse (TSE)

Dans cet excellent rapport, le lecteur trouvera un argumentaire construit sur les fondements de la protection du consommateur. La libert de choix du consommateur et la concurrence entre fournisseurs constituent en gnral une protection en elles-mmes ; mais parfois elles ne sufsent pas, et ltat ou des organismes indpendants doivent intervenir pour empcher le consommateur de faire des choix allant contre son intrt. Le rapport tudie deux types de dfaillance de march pouvant justier une protection : la manipulation par les fournisseurs de la rationalit limite des consommateurs, et linformation imparfaite de ces derniers. Bien sr, lexistence dune dfaillance de march nimplique pas ncessairement quune intervention de la puissance publique amliore le bien-tre des consommateurs ; encore faut-il que la puissance publique soit bienveillante et, dans le cas dune asymtrie dinformation, quelle soit mme de rduire cette asymtrie. Et cest l un des mrites de ce rapport : il reconnat et identie clairement les nombreuses dfaillances de march tout en prenant en compte les limites du paternalisme : rgulateurs intresss, fragilisation du consommateur surprotg et donc vulnrable chaque fois quune activit conomique chappe au rgulateur, et limites de linformation du rgulateur. Il chappe donc aux deux cueils : dune part, une dfense dogmatique du march (cf. les rticences de ladministration amricaine des annes 2000 vis--vis dune information des salaris et consommateurs peu sophistiqus sur les risques encourus quand ils investissent leur pargne dans leur entreprise, dans des emprunts indexs au taux dintrt ou des produits financiers complexes) ; et dautre part un paternalisme dbrid, laissant libre cours aux agendas politiques ou au lobbying dentreprises concernes. Ce rapport aide donc structurer notre rexion et deviendra rapidement une rfrence indispensable sur le sujet.
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1. Lirrationalit des consommateurs


La discipline conomique est structure sur un petit noyau dhypothses, dont la rationalit des agents. Ces hypothses lui confrent un pouvoir prdictif et normatif. La parcimonie des hypothses cependant doit mener lconomiste les questionner et regarder si pour certaines applications elles ne devraient pas tre relches. Cest ainsi que depuis une quinzaine dannes de nombreuses recherches en conomie se sont effectues la lisire de la psychologie. Un corpus important de recherches porte sur le phnomne de prfrence excessive pour le prsent (aussi appel problme de volont/de contrle de soi, ou problmatique des prfrences hyperboliques ). Lide est que le consommateur voudrait rsister une tentation dachat ou de consommation, mais ny arrive pas : Je veux arrter de fumer. Jarrterai de fumer demain, pas aujourdhui . Le consommateur privilgie alors son intrt de court terme sur son intrt de long terme, dans lequel il narrive pas se projeter sufsamment pour rsister aux sirnes de la satisfaction immdiate. Et il narrive pas forcment arrter de fumer. Lanalyse de bien-tre en cas de prfrence excessive pour le prsent peut donner naissance controverses : Le rgulateur doit-il respecter les choix de lincarnation prsente ou au contraire protger les intrts des incarnations futures ? Sil y a effectivement une demande dengagement de la part de lindividu, je privilgierais cette deuxime interprtation. Et effectivement, cette deuxime interprtation est celle privilgie par la puissance publique quand elle subventionne lpargne retraite (ou se repose sur la retraite par rpartition), cre un dlai de rtractation, limite le taux dusure et encadre le crdit la consommation, impose des taxes leves sur, interdit la consommation de drogues, dalcool, de tabac ou de nourritures malsaines, ou interdit la rmunration des dons dorganes au risque de crer une pnurie de donneurs(1). Notons aussi quune prfrence exagre pour le prsent peut amener une rexion insufsante au moment de lachat. Cest--dire, ce biais augmente les asymtries dinformation entre fournisseur et consommateur. Largument en faveur dune intervention est solide ; il est cependant plus compliqu de savoir o sarrter dans ces restrictions la libert de contracter ou dans ces taxes et subventions. Dune part, une conomie moderne a besoin de contrats et dengagement. Le consommateur ne peut pas bncier systmatiquement dune option gratuite de renonciation ses engagements. Et de fait, les dlais de rtractation sont relativement rares et limits aux achats ayant des consquences majeures pour le consommateur
(1) Bien sr, la protection du consommateur nest pas la seule motivation derrire ces lois. Par exemple, les comportements court-termistes engendrent souvent des externalits ngatives sur des tierces parties : La consommation dalcool ou de drogue peut crer des nuisances ou de la violence. Un endettement lev ou une pargne faible peut impliquer des charges supplmentaires pour la collectivit.

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ou faisant lobjet dune pression potentiellement forte du vendeur (cest le cas du dmarchage domicile, o le consommateur peut acheter quelque chose par empathie ou sous la pression du vendeur, et le regretter immdiatement aprs). De mme, une conomie moderne ne doit pas trop laisser libre cours aux lgislateurs pour taxer les consommations qui leur dplaisent et subventionner celles qui les arrangent ; la base doit en tre un argument intellectuel clair de protection du consommateur. Une autre forme dirrationalit souvent invoque est le sur-optimisme. Les psychologues ont amass de lvidence intressante sur le sur-optimisme des agents conomiques, mme si certaines formes dvidence ne sont pas toujours convaincantes (problmes statistiques, rationalisation ex post des agents cherchant justier des choix perdants). De nouveau, la puissance publique peut essayer de corriger ce biais cognitif. La question est de savoir comment : supposons que lon soit convaincu que les entrepreneurs souffrent de conance excessive en eux-mmes ou en leurs projets ; doit-on pour autant rendre plus difcile lentreprenariat ? Il semblerait plutt quil vaudrait mieux les forcer bien analyser les risques lis au projet(2). Lducation et la correction des biais cognitifs semblent tre privilgier, mme si lon comprend bien quelles ne protgeront pas forcment les optimistes impnitents .

2. Les inefcacits informationnelles


Le consommateur sur de nombreux marchs fait face de lanti-slection : ce produit nancier est-il rentable ? risqu ? Ce contrat dassurance ou ce ticket de parking contient-il des clauses suspensives caches ? Cette anti-slection peut-tre exogne (le consommateur simplement na pas la comptence ou le temps dvaluer les consquences de lachat ou du contrat) ou endogne (le consommateur fait un effort de comprhension plus ou moins important). Prenons le cas des dpts que nous avons auprs de notre banque (ou de la police dassurance que nous avons chez une compagnie dassurance) : sil ny avait pas dassurance-dpts, nous serions obligs de vrier au jour le jour la solvabilit de notre banque(3) ; clairement, mme si nous en tions comptents, ce ne serait pas dsirable pour plusieurs raisons, dont le gchis que reprsenterait le temps consacr cette activit. En pratique le rgulateur prudentiel se substitue (et reprsente) les clients des banques, compagnies dassurance, fonds de retraite, etc.
(2) Les nanceurs privs bien sr ont aussi une incitation le faire. Mais comme la montr Alp Simsek ( Belief Disagreements and Collateral Constraints , en rvision Econometrica), la discipline impose par les nanceurs nexiste que quand lentrepreneur est optimiste sur la valeur du collatral, ou plus gnralement sur les prots bas ( downside ), mais pas quand il porte sur la partie haute de la distribution des prots ( upside ). (3) A moins que les dpts de la banque reoivent une garantie dun fonds de garantie ou dune autre banque. Mais cela ne fait que dplacer le problme pour le consommateur, qui doit vrier que lorganisme garantissant les dpts soit bien capitalis lui-mme.
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Le droit lui aussi a depuis bien longtemps reconnu le problme de lendognit de lanti-slection en adoptant une approche pragmatique du respect des contrats. Quand nous entrons dans un parking, nous ne prenons pas le temps (heureusement !) de lire ce qui est crit en petits caractres ou de consulter les renvois concernant les clauses contractuelles lis notre stationnement. Un tel contrat pourrait facilement contenir des clauses abusives si la jurisprudence ntait pas vigilante. De nouveau, il sagit de savoir o placer la limite entre protection de lacheteur et libert de contracter. Par exemple, un vendeur dun appartement omettant de prciser que contrairement lintuition gnre par sa localisation, cet appartement nest pas dans un bon secteur scolaire ne sera pas inquit, tandis que lomission de vices cachs dont le vendeur a connaissance peut remettre en cause la vente. Le bon remde semble lobligation dinformer le consommateur. Cependant, la ncessit dinformer lacheteur nest pas une panace : tout dabord, une stratgie courante, allant de linformation fournie sur les marchs nanciers (placements OPCVM, par exemple) linformation fournie par le management aux administrateurs dune entreprise, est de noyer le lecteur sous un dluge dinformations, dont la plupart ont une pertinence faible. Prtendre que le consommateur est inform est alors exagr ; de plus, les consommateurs diffrant dans leur capacit danalyse de linformation, une telle politique peut introduire des ingalits de traitement entre consommateurs ; continuant sur la question de la capacit danalyse des consommateurs, cette dernire est elle-mme endogne et fait lobjet deffets de rseau. Lexemple donn dans le rapport quant lafchage dune bonne qualit sanitaire est signicatif : si les autres consommateurs sy intressent, de nombreux restaurants afcheront cette qualit et jaurai donc une incitation moi-mme essayer de comprendre ce que veut dire une note sur lchelle de qualits ; lobligation dinformer peut inciter les entreprises ne pas sinformer. Ceci est bien connu dans le domaine de la proprit intellectuelle ; celui qui dpose un brevet est suppos rvler lart antrieur des connaissances dont il est conscient. Il vaut alors mieux ne pas trop chercher de peur quil puisse tre dmontr par la suite que lentreprise avait de telles connaissances(4) ; enn, les psychologues ont montr que les agents conomiques ont moins dinhibition tricher quand la partie adverse a t prvenue du danger ou du conit dintrt(5).
(4) Dans un autre domaine, les perquisitions dans les locaux de Servier ont apport la preuve que le laboratoire a test le Mediator sur des tres humains comme coupe-faim. Lentreprise avait prcdemment toujours ni avoir fait de telles recherches. (5) Voir larticle de Cain D., G. Loewenstein et D. Moore (2055) : The Dirt on Coming Clean: Perverse Effects of Disclosing Conicts of Interest , Journal of Legal Studies, n 34, pp. 1-25.

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Une question encore plus complexe est celle des manipulations dans la fourniture dinformation. Il ne sagit plus ici de mensonges ou domissions coupables, mais de la faon dont la communication sopre. Depuis les travaux des sociologues Petty et Cacioppo, lon distingue la communication directe (sur le sujet mme) et communication indirecte ou priphrique , ne portant pas sur le sujet, mais cherchant crer une impression de congruence (pour relcher lattention et favoriser lacceptation) ou utiliser la demande de reconnaissance sociale du consommateur. Cest ainsi que les publicitaires utilisent des clbrits ou des sujets ressemblant la cible , qui nont absolument pas dexpertise sur lobjet commercialis. Ici aussi, nous faisons face la ncessit dtre pragmatiques : il sagit de manipulations videntes des failles de lheuristique du consommateur(6), et en mme temps on ne voudrait pas donner un chque en blanc au rgulateur, soit par peur dabus, soit parce quil ne faut pas trop infantiliser le consommateur, qui a besoin dapprendre tre vigilant dans la mesure o il ne sera pas toujours protg. En droit des contrats, la notion anglo-saxonne de misrepresentation rfre une fausse dclaration ; les cas de fausses dclarations soit frauduleuses, soit innocentes, sont simples traiter. Le cas intermdiaire de la ngligence est plus complexe. Ceci dit, lutilisation dune faille dans lheuristique du consommateur ou la distorsion des faits par omission sont intentionnelles, et pourtant ne sont pas juridiquement condamnables, sauf dans le cas de relation duciaire(7) ou de personnes incapables de dfendre leurs intrts.

3. Autres modes de protection


Le rapport couvre aussi de nombreux autres sujets, que je ne peux dvelopper ici. Je me contenterai donc de quelques remarques brves. Un autre mode de protection concerne les ratings et les standards. Les ratings proviennent des consommateurs. Comme le montre lexemple du web, ces ratings peuvent savrer trs utiles, mme sils sont minemment manipulables. Les standards sont dicts par le secteur et de mme peuvent tre trs utiles. Il faut quand mme raliser que les intrts du secteur et ceux des consommateurs ne sont pas toujours identiques. Le rapport traite ensuite des options par dfaut , dont linuence a t dmontre dans plusieurs contextes, notamment les choix parmi les options dans les systmes de retraite par capitalisation. La forte probabilit de choix des options par dfaut est souvent vue comme une dmonstration de lirrationalit des consommateurs. Cependant, dans une situation dinformation
(6) Sans aller jusquau cas des images subliminales, le consommateur est manipul par lutilisation derreurs systmatiques dans la cognition. (7) Un cas intressant de dbat sur une telle responsabilit est le cas des agences de notation qui, comme nous le rappelle le lm Inside Job, arguent que leurs notations ne sont que des opinions .
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incomplte, il peut tre tout fait rationnel de suivre le conseil, si on lui fait conance, dun fournisseur (son entreprise ou comit dtablissement dans le cas des retraites) qui suggre une option qui convient la majorit des cas (8). Enn le rapport mentionne deux autres pistes : la diminution des cots de sortie, qui a certains cots sociaux, mais videmment protge le consommateur en lui permettant de corriger des choix errons ; et les actions de groupe. Sur ce dernier sujet, le rapport observe justement quen France les incitations demeurent trop faibles (opt-in, sans publicit). La question ici aussi demeure celle de la juste mesure, entre un monde o les consommateurs ont trop peu dincitations personnelles faire valoir leurs droits et un autre o les entreprises seraient soumises une double peine (amende trs forte et perte de rputation). Cette discussion, comme la prcdente, bien sr ne rend pas justice la richesse de ce rapport.

(8) On peut ici se rfrer la thorie du principal inform .

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Rsum

Selon une tude de la Commission europenne, prs de 40 % des consommateurs franais sestiment trs mal ou mal protgs. Apprhender lefcacit des dispositifs de protection du consommateur savre donc un enjeu social dun intrt central. Lobjet du rapport de Xavier Gabaix, Augustin Landier et David Thesmar est dexpliciter les fondements conomiques de la protection du consommateur an dapprcier lefcacit du dispositif actuel et de proposer des mesures mme de lamliorer. En prsence de biais psycho-cognitifs des mnages, cette contribution montre que les marchs savrent inaptes protger efficacement les consommateurs : assurer par la rgulation la protection des consommateurs se rvle donc ncessaire. Ce rapport formule ainsi six propositions visant amliorer la protection des consommateurs en agissant sur trois principaux leviers : faciliter le choix des consommateurs, favoriser leur mobilit effective et accentuer les sanctions susceptibles de pnaliser les entreprises dviantes.

1. Pourquoi les marchs ne protgent-ils pas efcacement le consommateur ?


De nombreux travaux tant thoriques quempiriques aboutissent au constat suivant : les consommateurs souffrent dune rationalit limite que les marchs ne permettent pas de pallier. Psychologues et conomistes ont largement analys les fondements psycho-cognitifs susceptibles de limiter la rationalit des choix oprs par les consommateurs. En substance, ces derniers ne sont pas parfaitement capables de recenser voire de comprendre linformation disponible : linformation tantt plthorique et complexe, tantt cache serait trs coteuse recueillir et analyser pour un consommateur mme motiv. Quand bien mme il ne serait confront aucun problme informationnel, il aurait galement des difcults infrer les consquences de ses choix sur son propre bien-tre : la prfrence pour le prsent, loptimisme excessif voire
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certaines limites cognitives lempcheraient de dnir et de mettre en uvre le choix a priori idoine. En prsence de rationalit limite, les consommateurs peuvent en consquence se voir offrir par les marchs des biens et services chers et de moindre qualit. En premier lieu, si la concurrence par les prix protge tous les consommateurs de biens simples mme en prsence dun petit nombre dentreprises, tel nest pas le cas pour les consommateurs de biens complexes. Dans ce cas, informer les clients dun concurrent sur ses mauvaises pratiques ne serait pas bnque pour une entreprise car elle ne rcuprerait in ne que les consommateurs aviss par essence peu rentables. En second lieu, il nest pas avr quune entreprise ait intrt favoriser la qualit an dasseoir sa rputation et donc son pouvoir de march. En effet, la rputation ne permet pas un consommateur potentiel dapprcier en temps rel la satisfaction de lensemble des consommateurs ayant achet le bien concern. Entreprises court-termistes, consommation occasionnelle, dlai dans la diffusion de la satisfaction des consommateurs ou cots de sortie levs sont autant de facteurs qui font de la rputation un signal imparfait de la satisfaction des consommateurs et donc de la qualit des produits. La rgulation savrant par consquent ncessaire pour protger les consommateurs, il convient de dterminer quelle institution celle-ci doit tre cone : associations professionnelles ou tat. Si lefcacit relative de lauto-rgulation et de ltat dpend a priori du degr de corruption et de la comptence des instances publiques, lauto-rgulation peut nanmoins renforcer le pouvoir de march de certaines entreprises au dtriment des consommateurs et naboutit pas en gnral des sanctions sufsamment dissuasives pour inciter les entreprises respecter les normes dictes.

2. Comment mieux protger les consommateurs ?


Aprs avoir tabli la ncessit dune protection lgale du consommateur, le prsent rapport dtaille six principales propositions mme damliorer la protection des consommateurs. Ces mesures visent en outre faire la lumire sur la qualit des produits en utilisant les possibilits dInternet, proposer des options par dfaut bien choisies, faciliter les changements de fournisseur de service et permettre aux consommateurs dexercer un vritable pouvoir de menace sur les comportements illgaux.

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Les six principales propositions du rapport Proposition 1


Linformation rendue publique par la DGCCRF devrait, idalement, avoir les caractristiques suivantes : elle doit tre dtaille : elle doit proposer une ventilation des plaintes par secteur n (par exemple, commerce dinformatique et pas simplement commerce ), et par rgion lorsque cest pertinent. Par exemple, dans les services/BTP une rpartition gographique et dans le commerce lectronique, une ventilation par secteur n (hi-, librairies, etc.) ; les sries doivent tre les plus longues possibles : pour linstant linformation remonte 2007, il est donc impossible de dtecter des tendances ou des ruptures. Ces informations seraient utiles pour les consommateurs mais aussi simplieraient les procdures de dtection des fraudes en interne, la manire des donnes de pharmacovigilance ; linformation disponible ne doit pas se limiter aux plaintes, mais doit aussi comprendre les sanctions dcides par la DGCCRF (poursuite en justice, amende, etc.). Ces sanctions sont la mesure effective des comportements frauduleux (sectoriels, individuels), et de laction entreprise par ltat pour y remdier ; une publication des donnes entreprise par entreprise, avec un dlai de latence de six mois devrait tre envisage, de manire limiter les possibilits de manipulation.

Proposition 2
La DGCCRF ou lINC deviennent administrateurs dune plate-forme de rating en ligne base sur des technologies similaires celles utilises par les grandes entreprises de vente en ligne. Les clients peuvent crire un bref commentaire et donner une note retant leur exprience de consommateur sur chaque produit ou service spcique : laccs cette base de rating sera gratuit, et des recherches par motscls (nom de produit ou de prestataire) seront possibles ; le client doit entrer ses donnes personnelles pour que son commentaire soit valide (mais celles-ci ne seront bien sr pas rendues publiques) ; la DGCCRF aurait, via sa tche dadministrateur, le droit de ltrer ou de retirer les commentaires jugs non pertinents ; lorsquils entrent un commentaire, les clients peuvent en cochant une case spcique faire de leur commentaire une plainte ofcielle (le site web les fait alors transiter vers une page web qui collecte les pices justicatives et donnes personnelles qui valident la plainte).

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Proposition 3
Les organismes de gestion de lpargne salariale doivent tre contraints de proposer, dans leur menu doptions, une option par dfaut qui devrait satisfaire aux contraintes suivantes : frais faible, risque modr, rendement (net de frais) maximal tant donn ce risque. Le risque peut dpendre de lhorizon dinvestissement (avec un poids daction suprieur pour les PERCO plans pargne pour la retraite collectifs), et faible pour les PEE (plans dpargne entreprise classiques). Cette option doit tre dnie de manire centralise et propose par tous les FCPE. Elle constitue loption par dfaut, moins que le salari nen choisisse une autre.

Proposition 4
Exiger que les consommateurs aient le droit dobtenir de leur fournisseur gratuitement et dans un format standardis lhistorique de leur consommation et facturation (notamment dans le domaine de la tlphonie, de linternet, de lnergie et des services nanciers). An que des entreprises concurrentes ou des intermdiaires puissent informer le consommateur sur ses alternatives, ces chiers doivent pouvoir tre tlchargs par des tiers qui le consommateur en donne le droit.

Proposition 5
Pour tre vraiment dissuasive, la DGCCRF doit pouvoir prononcer des sanctions administratives leves.

Proposition 6
Il faut mettre en place un mcanisme daction collective en France. An de rsoudre le problme daction collective inhrent ce type daction, le nouveau dispositif doit respecter les principes conomiques suivants : le cot de participation doit tre faible pour les plaignants : cela implique de retenir, soit la logique dopt-out, soit celle dopt-in avec publicit par courrier et voie de presse ; il faut viter de donner une rente trop importante aux intermdiaires que reprsenteraient les associations agres : le dispositif doit donc permettre la constitution dassociations ad hoc an de mener laction de groupe, potentiellement en troite liaison avec les associations de consommateurs ; le champ couvert doit tre le plus large possible.

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Daprs Jean Tirole et Philippe Mongin, ce rapport explicite trs clairement les deux principales dfaillances de march justiant la protection des consommateurs : la manipulation par les fournisseurs de leur rationalit limite et limperfection de linformation dont ils disposent. Selon Jean Tirole, conformment aux propositions du rapport, il convient toutefois de ne pas tomber dans lcueil dun paternalisme excessif. En premier lieu, une conomie moderne ayant besoin de contrats et dengagements, les possibilits de rtractation des consommateurs ne doivent pas toujours tre universelles et gratuites. Lducation des consommateurs constitue en outre un levier ne pas ngliger. En second lieu, si lobligation dinformer est pertinente, Jean Tirole insiste sur le fait que linformation fournie doit tre rgule an dtre intelligible par tous les consommateurs et non manipule par les fournisseurs. En conclusion, Jean Tirole appuie les recommandations concernant la constitution de rating et de standards, la proposition systmatique doption par dfaut ainsi que la mise en uvre dactions de groupe. Selon Philippe Mongin, si le rapport a le mrite de mettre en exergue certains biais cognitifs des consommateurs susceptibles dtre manipuls par les entreprises, lconomie comportementale demeure encore riche en enseignements quil conviendrait dintgrer une rexion plus exhaustive sur la protection des consommateurs. Concernant les recommandations, Philippe Mongin met certaines rserves : il regrette que les auteurs naient pas plus prcisment pris en compte le contexte juridique de leur recommandation relative aux actions de groupe. Celles-ci heurtent en effet certains principes essentiels du droit franais tels que lautorit relative de la chose juge et la qualit pour agir. Par ailleurs la question des risques vitaux quelle induirait pour certaines entreprises est lude. Concernant les propositions relatives une notation publique des fournisseurs, il convient dtre vigilant aux biais dancrage, de mme quil convient de tenir compte des biais de traitement lis un accroissement de linformation.

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Summary

Consumer Protection: Bounded Rationality and Regulation

According to a European Commission study, almost 40% of French consumers believe that they have little or very little protection. Understanding the performance of consumer protection systems would, therefore, seem to be a crucial social issue. In their report, Xavier Gabaix, Augustin Landier and David Thesmar aim to explain the economic foundations of consumer protection in order to assess how effective the current protection system is and to propose measures likely to improve it. Given the psychological and cognitive biases inherent in household decision-making, their study reveals that the markets are incapable of protecting the consumer effectively: it thus proves necessary to develop regulation to protect the consumer. This report therefore provides six proposals aimed at improving consumer protection focusing on three key levers for action: facilitating the consumers decision, promoting their effective mobility and intensifying sanctions to penalise deviant businesses.

1. Why do the markets fail to protect the consumer effectively?


Many studies, both theoretical and empirical, reach the same conclusion: consumers are affected by bounded rationality, which the markets do nothing to compensate for. Psychologists and economists have broadly analysed the psychological and cognitive bases that may limit rational decision-making on the part of the consumer. Basically, the latter is not absolutely capable of gathering information together, or even understanding the information available: whether there is too much information and it is
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too complex, or it is hidden, it is very expensive to gather and analyse information, even by the most motivated of consumers. Even in the case where they are not faced with an information-related problem, consumers will still nd it difcult to infer the consequences of their decisions on their own well-being: a preference for the present, excessive optimism, or even certain cognitive limits would prevent them from dening and acting upon a decision, however apt it may be. Under the inuence of bounded rationality, consumers may therefore nd they are offered expensive and low quality goods and services by the markets. First of all, while price competition protects all consumers of ordinary goods, even when only a small number of companies are competing, this is not the case for consumers of non-ordinary goods. In this case, there would be no advantage in a company informing a competitors customers of that competitors bad practices since it would only win well-informed consumers who, ultimately, by their very nature, are not particularly protable customers. Second, it has not been demonstrated that a company has any interest in focusing on quality to build its reputation and, consequently, its market power. In fact, it is not possible for a potential customer to assess, in real time, the level of satisfaction felt by all consumers that have purchased the product in question on the basis of the companys reputation. Short-term companies, occasional consumption, delays in communicating consumer satisfaction levels and high output costs are all factors that make reputation a awed indication of consumer satisfaction and, therefore, of product quality. Since this implies that regulation is necessary in order to protect the consumer, we need to decide on the institution to which this should be entrusted: trade associations or central government? While the relative effectiveness of self-regulation or of central government depends a priori, on the level of corruption or competence of public bodies, self-regulation may nonetheless strengthen the market power of certain companies to the disadvantage of the consumer and, generally-speaking, is unlikely to result in sanctions with enough dissuasive power to act as an incentive for companies to comply with regulatory standards.

2. How can we improve consumer protection?


Having established the need for the consumer to be protected under the law, this report sets out six key proposals designed to improve consumer protection. The aim of these measures is also to shed light on product quality using the possibilities afforded by the Internet, to propose well-chosen default options, to simplify the process of changing service provider and to enable the consumer to pose a real threat to illegal practices. 86
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The six main proposals in the report Proposal 1


The information made public by the French Directorate for Competition, Consumer Rights, and Protection Against Fraud (DGCCRF, Direction gnrale de la concurrence, de la consommation et de la rpression des fraudes) should, ideally, display the following characteristics: it must be detailed: it must propose a breakdown of complaints by specic sector (for example, IT commerce, not simply commerce), and by region where pertinent. For example, a geographical breakdown for services/public works and a breakdown by specic sector for electronics (hi-, booksellers, etc.); series must be as long as possible: at the moment, the information dates back to 2007, making it impossible to detect trends or breaks. This information will not only be useful to consumers, but will also simplify internal fraud detection procedures, along the same lines as monitoring of the side effects of drugs/medicines; the information available must not be limited only to complaints, but should also include any sanctions decided upon by the DGCCRF (legal proceedings pursued, nes, etc.). Sanctions are an effective means of gauging fraudulent behaviour (at the level of a sector or individual), and the action undertaken by central government to rectify such behaviour; the publication of data on each individual company, with a latency period of six months, should be considered, with a view to limiting the possibility of manipulation.

Proposal 2
The DGCCRF or the French National Consumers Institute (INC, Institut national de la consommation) will be the administrators of an online rating platform based on technology similar to that used by major online retailers. Customers can write brief comments and give a score reecting their experience as consumers for each specic service or product: access to this rating database will be free, and it will be possible to search using keywords (name of product or provider); for a comment to be valid, customers must enter their personal details (which, of course, will not be made public); as part of its role as administrator, the DGCCRF will have the right to lter or withdraw any comments deemed inappropriate; when entering a comment, there will be a special box that customers can check if they want to make the comment an ofcial complaint (the website will then transfer them to a web page that collects documentary evidence and the customers personal details to validate the complaint).

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Proposal 3
Organisations that manage employee savings plans must be required to propose, among the options available, a default option that must meet the following constraints: low costs, moderate risk, maximum yield (net of costs) in view of the risk. The risk involved may depend on the investment horizon (with greater weight in the case of PERCO collective retirement savings plans), and less for PEE plans (classic company save-as-you-earn schemes). This default option must be dened at central level and proposed by all employee mutual funds. It is the option provided by default, unless the employee species otherwise.

Proposal 4
Require that consumers have the right to obtain records of their use and billing, free of charge and in standard format, from the service provider (especially in the case of telephony, Internet, energy and nancial services). In order for competitors or intermediaries to inform consumers of the alternatives they can provide, this information must be downloadable by third parties so authorised by the consumer.

Proposal 5
For real power of dissuasion, the DGCCRF must be able to impose severe administrative sanctions.

Proposal 6
A system for class action needs to be set up in France. In order to resolve the problems inherent in class action of this sort, the new system must comply with the following economic principles: the cost of participation must be low for complainants: this implies using either an opt-out mechanism, or an opt-in mechanism, publicized via mail and the Press; fees paid to intermediaries that represent approved associations must not be too high: the system must therefore allow for constitution; the scope must be as wide as possible.

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3. Comments
According to Jean Tirole and Philippe Mongin, the report very clearly explains the two major faults of the market that make consumer protection necessary: manipulation of the consumers bounded rationality by the provider and the imperfect nature of the information available to the consumer. In line with the reports proposals, Jean Tirole believes that we should nonetheless be careful not to fall into the trap of excessive paternalism. First, in a modern economy that requires contracts and undertakings, the consumers right to retract should not systematically be universal or free of charge. Educating consumers is another area that should not be ignored. Second, however pertinent the obligation to inform the consumer is, Jean Tirole emphasizes the fact that the information provided must be regulated if it is to be intelligible for the consumer and not manipulated by the provider. To conclude, Jean Tirole supports the recommendations regarding the development of ratings and standards, the systematic proposal of default options and the implementation of class action.
In Philippe Mongins view, while the report has the merit of highlighting some of the consumers cognitive biases that can be manipulated by companies, we still have a great deal to learn about the behavioural economy, which needs to be included in a much more exhaustive study on consumer protection. As for the recommendations made, Philippe Mongin has some reservations: he regrets the fact that the authors did not take account of the legal context of their recommendation regarding class action more accurately. They come up against certain fundamental principles of French law, including the authority relative to res judicata and the capacity to bring action. Further, the issue of vital risk this would induce for some companies is passed over. Regarding the proposals relative to a public rating system on service providers, we must be vigilant with regard to anchoring biases, and, similarly, we must take account of processing biases related to increased amounts of information.

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PREMIER MINISTRE

Conseil dAnalyse conomique


113 rue de Grenelle 75007 PARIS Tlphone : 01 42 75 53 00 Tlcopie : 01 42 75 51 27 Site Internet : [Link]

Christian de Boissieu Prsident dlgu du Conseil danalyse conomique

Pierre Joly Secrtaire gnral

Olivier Passet Conseiller auprs du Prsident dlgu

Jzabel Couppey-Soubeyran Conseillre scientique


Microconomie conomie nancire

Manon Domingues Dos Santos Conseillre scientique


conomie des migrations conomie du travail conomie du dveloppement

Cyriac Guillaumin Conseiller scientique


Macroconomie montaire et nancire Thorie du commerce international

Stphane Saussier Conseiller scientique


conomie des institutions conomie des partenariats public/priv

Thomas Weitzenblum Conseiller scientique


Macroconomie conomie de la redistribution

Christine Carl Charge des publications et de la communication 01 42 75 77 47


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Agns Mouze Charge dtudes documentaires 01 42 75 77 40


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Common questions

Alimenté par l’IA

Group actions offer a solution to the collective action problem by allowing dispersed consumers who suffer minor individual damages to effectively coordinate and demand compensation . These actions overcome individual inertia by minimizing legal costs and structuring the process to prevent baseless claims. Although primarily deterrent, the distribution of compensations is secondary, highlighting their role in enforcing corporate accountability . By aligning consumer interests and easing participation, group actions enhance consumer bargaining power against corporations .

The remuneration model in class actions, often based on a contingency fee structure where lawyers receive a significant portion of settlements, raises ethical concerns. This may encourage 'bounty hunting,' where lawyers prioritize settlements over client interests to secure payouts. Critics argue it might lead to harassing baseless litigation to force settlements, given the costs of defending such cases . However, this is tempered by judicial oversight that filters frivolous suits, thus ensuring that ethical concerns do not subvert class actions' deterrent purpose .

Reputation incentivizes companies to maintain product quality as a means of achieving long-term profits, as demonstrated by Shapiro's model. Customers, aware of the potential for deception, have modest expectations, making reputation a crucial factor in client retention . However, reputation can be an imperfect signal when information is sparse, and it is undermined by the possibility of reputation transfer through acquisitions, which allows substandard products to be marketed under a previously reputable brand .

The effectiveness of long-term client-business relationships in ensuring product quality is limited by several factors. Notably, infrequent interactions, such as with occasional customers in the airline or restaurant industries, lack the repeat engagement needed for reputation-driven quality assurance . Additionally, when businesses hold monopolistic positions, the incentive to maintain high standards diminishes as consumer choice is limited, further reducing the quality that long-term relationships might otherwise promote .

Market failures justify regulatory interventions in consumer protection due to the limited rationality of consumers, who may struggle with processing complex or hidden information. This leads to suboptimal decisions, such as buying expensive, low-quality goods when competition fails to curb predatory practices . With incomplete information and cognitive biases, even motivated consumers find it costly to assess complex products, necessitating regulatory measures to ensure informed choice and protect consumer welfare from manipulative market practices .

Economists argue that while reputation provides some market discipline, it's insufficient alone to ensure product quality due to information asymmetry. Reputation acts as capital; companies can manipulate this through brand acquisitions, misleading quality expectations . This view challenges the notion that reputation always aligns with market efficiency. Additionally, long-lasting business relationships inherently support reputation yet fall short when monopolistic powers diminish consumer choice or when client engagements are infrequent .

Bounded rationality relates to consumer protection regulations by highlighting how consumers often make decisions with limited information and cognitive biases, leading to suboptimal consumer outcomes. The complexity and availability of information overwhelm typical consumers, necessitating regulatory frameworks to prevent exploitation in areas like complex financial products or deceptive advertising . While rational models suggest self-correction through informed consumers, real-world deviations in consumer behavior justify regulatory interventions to protect consumer interests effectively .

Cognitive and informational limitations significantly impair consumer decision-making, especially in complex markets. Consumers often face overwhelming or concealed information that is costly to gather and interpret even when aware of it . Psychological biases further hinder assessing the implications of choices, with preferences skewed by present biases or overly optimistic expectations, leading to suboptimal product selection . These limitations necessitate regulatory interventions, as markets alone do not adequately compensate for these deficiencies for effective consumer protection .

French consumers show strong support for group action mechanisms, with 85% in favor of introducing this legal framework, as it promises to enhance consumer rights and remedies efficiently without the high individual costs of legal action . This mechanism aligns with consumer demands for empowerment and collective recourse against corporate malfeasance, which are inadequately addressed by existing representation processes . The potential for reduced costs and simplified participation further adds to its appeal among French consumers .

Paternalism can benefit inattentive or overwhelmed consumers by providing a safeguard against complex products they may not understand . However, it limits the ability of consumers who can manage economic complexities to exploit such complexities to their advantage, potentially depriving them of beneficial long-term engagements . Additionally, excessive paternalism may desensitize consumers to assume responsibility for their choices, leading to a market with standardized products that may reduce consumer satisfaction and product value creation .

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