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Rencontres Mystiques et Révélations

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INITIATIONS

Il sagit de la suite de descriptions de rencontres initiatiques entre Andras, un ami initi de Sdir et toute une srie de personnes, reprsentantes de tous les courants de recherches mystiques, sotriques, occultistes, philosophiques, initiatiques ou religieuses

Arret lecture
Parmi ceux qui taient venus pour adorer Dieu pendant la fte se trouvaient quelques Grecs. Ils abordrent Philippe, qui tait de Bethsada, en Galile, et lui firent cette demande : " Seigneur, nous dsirons voir jsus ". Philippe alla en parler Andr; et tous deux ensemble allrent le dire jsus. Celui-ci leur adressa alors ces paroles: " L'heure est venue o le Fils de l'homme -doit tre glorifi. En vrit, en vrit je vous le dis, si le grain de froment tombant en terre ne passe pas par la mort, il demeure seul; mais qu'il vienne mourir, il porte beaucoup de fruits. Qui aime sa vie la perdra; et qui hait sa vie en ce monde, la conservera pour la vie ternelle. Qu'il me suive, celui qui veut me servir! Et l o je suis, mon serviteur sera aussi. Si quelqu'un me sert, mon Pre l'honorera. Maintenant mon me est trouble; et que dirai-je ? Dirai-je : Pre, dlivre-moi de cette heure ? Mais c'est pour cette heure-l que je suis venu ! Pre !glorifie ton nom !" Du ciel il vint alors une voix: " je l'ai glorifi et je le glorifierai encore !" " C'est le tonnerre ", dit la foule qui tait prsente et qui entendait. Il y en avait qui disaient: " C'est un ange qui lui a parl ". Jsus reprit ainsi: " Ce n'est pas pour moi, mais pour vous que cette voix s'est faite entendre. C'est maintenant que se fait le jugement de ce monde ; c'est maintenant que le prince de ce monde va tre jet dehors ; et moi, quand j'aurai t lev de la terre, j'attirerai tous les hommes moi ". Il disait cela pour indiquer de quelle mort il allait mourir. La foule lui rpondit: " La Loi nous apprend que le Christ doit demeurer ternellement; pourquoi donc dis-tu: Il faut que le Fils de l'homme soit lev de terre ? Quel est ce Fils de l'homme ? " jsus leur rpondit: " Pour un peu de temps encore la Lumire est avec vous. Marchez pendant que vous avez la Lumire, de peur que les tnbres ne vous surprennent. Celui qui marche dans les tnbres ne sait o il va. Pendant que vous avez la Lumire, croyez en la Lumire, afin de devenir des enfants de Lumire ". Ainsi parla Jsus, puis il s'loigna et se cacha d'eux. XII, 20-36). ETAT D'ME je venais d'atteindre la quarantaine. L'existence affair du mdecin de banlieue n'avait pas teint les rves de ma jeunesse, beau temps o j'tais libre de tout quitter pour un livre rare ou pour la conversation d'un mystique. Mes rminiscences revenaient toujours mon vieil ami Dsidrius, mort depuis prs de vingt ans, et aux inconnus que j'avais rencontrs ses funrailles. Et, tous les soirs o la fatigue ne me l'interdisait pas, je prolongeais ma veille en feuilletant le livres qu'il m'avait lgus, surtout un petit carnet noir o mes regards s'arrtaient

toujours, sans motif raisonnable d'ailleurs, sur les noms d'Andras et de Thophane. Un incident banal vint rompre la monotonie de mes jour. Ma domestique maladroite fit une dchirure une magnifique soie brode, qu'un colonial de mes parents m'avait offerte. Ce splendide panneau reprsentait un bouquet de branches de pcher fleurs roses, se mlant des rameaux de cerisier tout vtus de blanc. Le relief du bois, des feuilles, des ptales vaporeux sortait du fond de la toile comme une ronde bosse polychrome; les demi-teintes, les ombres transparentes, les mariages de couleurs exquises, tout tait rendu avec la dlicatesse aise d'un pastel de La Tour. Trois fleurs avaient t atteintes par l'accident ; et, depuis quinze jours, je cherchai pour le rparer, une brodeuse mrite. Du Marais on m'envoya aux Epinettes ; des Epinettes l'cole professionnel de Plaisance. L on me dit que, prs du lac Saint-Fargeau je trouverai une sorte d'antiquaire, vendeur de toutes sort d'objets curieux ; la femme de cet artiste devait pouvoir restaurer mon chef-d'oeuvre. Je partis donc un matin de Billancourt, o j'habitais, pour les hauteurs de Mnilmontant. je connaissais ce quartier de longue date. J'y avais autrefois rendu de frquentes visites un savetier alchimiste. Nanmoins je fus long dcouvrir la rue que je cherchais. Mais la promenade tait agrable, sous le frais soleil d'avril. On se serait cru dans le faubourg de quelque sous-prfecture. Les lilas des petits jardins gonflaient leurs bourgeons ; les feuilles nouvelles des acacias dpassaient les grilles des maisons dsutes, la Paul de Kock, sur les pavs herbus des bandes d'enfants couraient ; l'orgue de Barbarie, cher au coeur du vieux Parisien, rpandait ses mlodies vieillottes. A mesure que la rue montait vers la porte du Pr, les buissons remplaaient les murs ; les guinguettes, les baraques couvertes en carton bitum, les jeux de boules se multipliaient. En entrant dans la rue o habitait mon antiquaire, j'aperus un coup de matre arrt devant une maison enseigne. C'tait une large, antique et confortable voiture ; et ma surprise fut extrme, en jetant un coup d'oeil par la portire, de reconnatre l'installation ambulante que mon vnr professeur d'histologie, le Dr B.... s'tait amnage pour ne pas perdre le temps de ses courses. Les papiers, les tirages part de la Socit de Mdecine, la lampe lectrique, la petite machine crire, tout y tait. Ne voulant pas avoir expliquer ma prsence, au cas o le professeur serait apparu, je continuai mon chemin. La voiture stationnait juste devant le numro o je me rendais. je dcidai de revenir un quart d'heure plus tard. La rue menait aux fortifications. Un troupeau de moutons dfilait juste ce moment, men par un homme et deux chiens superbes, de la race perdue des vieux beaucerons. Quelqu'un s'arrta prs de moi pour regarder aussi le travail des bonnes btes. C'tait un de ces individus avec lesquels, au premier coup d'oeil, on se sent l'aise et confiant ; de haute taille, de grande allure, parfaitement mis, chose assez tonnante dans ce quartier et pareille heure, son abord restait distant, quoique de la meilleure grce. Il me dit: Vous aimez aussi les chiens de berger ? - Oui, rpondis-je, j'en raffole ; surtout des briards. - C'est comme moi; nous sommes sans doute de vieux pasteurs, tous les deux. Et il ajouta en souriant: Vous ne me reconnaissez pas, docteur ? n'importe, nous nous reverrons. - Il me salua et disparut vers la barrire sans que je songeasse le retenir. Ce visage ne m'tait pas inconnu, ni ce port de tte, ni surtout ce regard. Mais o l'avais-je rencontr? Et quelles paroles nigmatiques ! Quand il avait prononc le mot : pasteur, j'avais ressenti un lger choc dans ma poitrine et, maintenant, une onde de force me pntrait - tout entier. Qu'est-ce que cela voulait dire ? Tout songeur, je rebroussai chemin. La voiture tait partie. Une nouvelle surprise m'arrta. Sur l'enseigne je lus ces mots

ANDRAS Rhabilleur-Antiquaire Rparations en tous genres Andras, le mystrieux signataire des Lettres, le dandy aperu l'enterrement de Dsidrius ? Mais alors, mon passant de tout l'heure, c'est ce matin-l que je l'avais vu ; c'tait lui, le chef des hritiers inconnus ; oui, ses yeux, sa stature ; c'tait lui, ou bien ce nom n'tait qu'une concidence ! Je fis effort pour retrouver mon sang-froid. J'examinai la maisonnette en briques. Tout le rezdechausse tait en effet une boutique de bric--brac. Un jardin s'tendait derrire jusqu'au boulevard o avaient pass les moutons. Il tait plant de lgumes en bonne place, quelques fleurs, et des arbustes exotiques dans une courette, des poules, une niche, un puits. Le plafond de la boutique servait de terrasse l'unique tage, bti en retrait. A travers les barreaux de la balustrade, un chien fauve et argent passait sa grosse tte sourcilleuse et moustachue et me surveillait. Sur le toit, un cabanon s'levait comme une sorte d'observatoire. Je me rapprochai de la devanture. A l'intrieur je vis des taux fixes ; un tabli de bijoutier, abondamment fourni de prcelles, de limes, de poinons; un autre tabli de menuisier : dans un coin, les outils du repousseur -, des lattes pendaient toutes les varits de ciseaux et de gouges du sculpteur sur bois; sur des tablettes, des pots, des flacons, des bassins. Le fouillis le plus htroclite que Balzac ait pu rver pour servir de cadre un type de vieil artisan.

ANDRAS

Comme je m'attardais mon examen, un homme vint sur le pas de la porte, vtu du maillot sans manches des frappeurs de bout. Son encolure, l'paisseur de son torse, la grosseur de ses bras indiquaient une vigueur extraordinaire les muscles taient envelopps, comme chez les Tartares cependant son visage tait celui d'un honnte Franais, un peu rude, comme d'un vieux soldat. Ce n'est que plus tard que je pus y lire, en mme temps que la bont, la finesse et l'intelligence, et beaucoup d'autres choses. J'tais tellement certain de n'avoir affaire qu' un ouvrier, que je lui demandai : Est-ce que monsieur Andras est l? - C'est moi, me rpondit-il, me causant ainsi une surprise de plus, et aussi une dception; car il ne ressemblait en rien l'lgant jeune homme que j'avais aperu autrefois. - Voici ce que c'est, dis-je. J'ai eu chez moi cette broderie dchire; et on m'a envoy vous, parce que, parat-il, votre femme est la seule artiste capable de rparer le malheur.

- Bien, monsieur; entrez. Si vous avez un peu de temps, voulez-vous feuilleter ces portefeuilles d'estampes; j'ai quelque chose d'urgent finir; je reviens dans cinq minutes. Et l'homme retourna vers sa forge, aprs m'avoir assn un vif regard profond, assez inattendu. Je crus tre tomb sur un original fru de quelque marotte. Dans ce magasin-atelier j'avais aperu de trs belles gravures, des poteries exquises, de vraies rarets. je rsolus de gagner la confiance de cet Andras. je le rejoignis dans sa cour, sous prtexte que je prfrais tre l'air, par ce beau soleil. Le grand chien descendit, tourna et s'assit entre son matre et moi. - Reste tranquille, lui dit le forgeron, c'est un ami. Prsentez-lui votre main, monsieur, ces chiens-l aiment tre traits comme des personnes, ajouta-t-il en souriant. Et, en effet, le chien s'approcha, flaira ma main en appuyant son gros nez frais, et remonta sur la terrasse. Le hangar o j'avais rejoint le matre de cans tait install pour le travail du fer. Dans le coin le plus pittoresque de l'enclos, le robuste rhabilleur allait et venait, disposant ses bigornes et activant son feu. Un chat nous piait de dessus le bcher, des moineaux et des rouges-gorges piaillaient dans les -arbustes; l'tage, une voix de contralto chantait en sourdine un vieil air noble; des cris d'enfants joueurs arrivaient des terrains vagues voisins; toute une atmosphre paisible, joyeuse et active. - je pense, me dit l'homme, d'une voix profonde quoiqu'un peu sourde, je pense que toutes ces vieilleries vous intressent? J'en ai beaucoup encore. Regardez ceci - c'tait une lame damasquine -; le secret de cette, trempe est perdu; regardez, est-ce du bel ouvrage? - Et il pliait la lame en cercle puis, la laissant se dtendre, elle reprenait sa rectitude. je crois que cette trempe, c'est du suif de bouc bouillant. Ce sont des recettes de bonne femme, dis-je.

- Pardonnez-moi, monsieur; la graisse de bouc n'est pas de mme formule chimique que la graisse de mouton; leurs proprits sont diffrentes. Il causait ainsi btons rompus, tout en martelant une petite ferronnire. Quand il eut termin, il examina ma soierie. - C'est une trs belle pice, pronona-t-il; cela vient du Quang-Si, et cela sent l'influence japonaise; mais n'importe, j'en ai rarement vu d'aussi bien. Vous savez comment il faut l'accrocher pour qu'elle donne tout son effet? Non? Eh bien! voyez : l'ombre de ce camlia est grise quand le jour tombe en plein dessus, et rose comme ceci, en jour frisant; l'ombre de cette brindille horizontale est horizontale; la chose est donc faite pour tre vue au soleil couchant, pendue un mur d'est, et le spectateur assis sur le plancher. Surpris de ces remarques ingnieuses, je lui poussai aussitt quelques " colles " en matire de broderie et de cramique extrme-orientales. Il me donna les

noms que je faisais semblant de chercher et, souriant, il ajouta : - Mon cher monsieur, vous vous dfiez de moi; il est vrai que vous croyez ne me connatre que depuis peu, mais nous nous entendrons. Ma femme ne pourra pas faire la rparation moins de deux cents francs, et il lui faudra trois semaines. je vais vous faire un reu donnant votre panneau sa valeur, et vous garantissant les risques. D'ailleurs, voici l'ouvrire. Une femme dj sur le revers de l'ge descendait lentement l'escalier. Elle tait de taille moyenne, bien prise, la mise trs simple mais trs propre; de beaux cheveux gris encadraient son visage rayonnant quoique fan; un regard charmeur lui conqurait tout de suite la sympathie. Ses airs de tte, sa dmarche, l'lgance de ses mains me frapprent; elle paraissait par instants une tout fait grande dame. - Stella, dit le forgeron... et aussitt quelque chose de souverainement doux vint dans l'air me saisir la gorge; jamais entre deux amants je n'avais aperu l'amour jaillir comme entre ces vieux poux. La vibration de sa voix profonde, le sourire de ses yeux, tous les plis d'un visage tann, comme s'il avait subi les aquilons et les temptes de la terre entire, toute l'attitude de son corps, exprimaient la tendresse indicible et l'immuable gravit des sentiments plus qu'humains. Mon motion fut soudaine. Il n'y avait plus de doute j'avais devant moi l'Andras et la Stella de Dsidrius. Etait-ce possible? La seconde suivante, ma dfiance tait revenue. je dissimulai mon trouble; je dcidai d'attendre; car, en somme, quelles preuves prcises avais-je de l'identit de ces personnages? - Stella, disait donc le forgeron, voici de l'ouvrage qui te concerne; j'ai fix deux cents francs et trois semaines? Et la femme, souriante, acquiesa en quelques mots. je la regardai mieux. Ses traits, pris un un, exprimaient des qualits opposes : la bouche tait prudente et bonne; le nez, imprieux; le menton; volontaire, le contour des pommettes, nergique jusqu' la violence; la courbe des paupires, de la plus noble mlancolie; les mplats du front et des tempes trs doux; dans le regard, la lumire heureuse qui brille aux innocentes prunelles des

enfants. En somme, deux tres nigmatiques. Comme Andras refusait les arrhes que je voulais dposer, j'insistai : - Vous ne me connaissez pas, dis-je. - Croyez-vous? rpondit-il avec un sourire. Et puis, " le daim appelle le tigre ", ajouta-t-il, citant ce proverbe du Laos. - Mais enfin, m'criai-je, ma mfiance vaincue, qui tes-vous ? O avez-vous appris tout ce que l'on voit que vous savez? Vous avez longuement vcu dans ces contres orientales, pour en connatre tant de petits dtails? - J'ai voyag en effet par l; j'en ai rapport surtout des souvenirs, des erreurs aussi, et des vrits. Ainsi, par exemple, le signe que je vois l, dans votre paume droite, veut dire, d'aprs les devins jaunes, que vous vous adonnez aux sciences occultes, non sans succs. Mais une autre marque m'indique que vous possdez, sur la plupart des amateurs, un avantage trs rare... - Qui est...? - Si je vous le disais, vous le perdriez, rpondit-il gravement. Vous avez beaucoup cherch; souvenez-vous que la vraie Lumire vient de Dieu seul. Je compris alors que cet homme savait, et que je touchais au but de toute ma vie. J'avais tout sacrifi la poursuite de l'occulte : la famille, les plaisirs, la position lucrative. Vingt ans de recherches m'avaient men devant une muraille. Parmi ceux que j'avais pris pour des matres, les uns m'avaient promis plus qu'ils ne pouvaient tenir; les autres, m'avaient rebut par leur intolrance de race ou de religion; d'autres encore m'avaient abandonn impitoyablement; ou bien, ils auraient voulu que je parte chercher leur vrit dans un pays lointain. La Vrit n'est-elle pas partout? Tant d'checs m'avaient lass. Et cet homme-ci, tait-il mon Andras? Et cette femme? Et le passant de tout l'heure? Etais-je sur la bonne piste? Mon interlocuteur continuait de parler. - Le phnomne miraculeux ne prouve pas le Vrai, car comment discerner si la force qui le produit vient d'en bas ou d'en haut ? La science n'est pas non plus une preuve; quel cerveau contiendra tous les arcanes de l'immense Nature? Comment juger quelle dose de savoir convient l'tat spirituel, intellectuel, physique du disciple, son pass, son avenir, son

milieu, aux tres dont il est le chef de file, ceux qu'il suit ? Ne croyez donc pas, monsieur, que je sois quelque chose. je ne sais rien. je ne connais mme pas la profondeur de mon ignorance. - Cependant, que faire pour avancer? demandai-je, en cherchant mes mots, car tout mon vocabulaire technique et solennel me semblait hors de mise avec cet homme si simple. Moi, initi un grand nombre de degrs, affili toutes les sectes europennes qui touchent de prs ou de loin l'illuminisme, cheville ouvrire de pas mal d'entre elles; moi, qui avais crit tant de brochures savantes; que mes correspondants trangers appelaient : Matre trs docte, et qui avais fini par le croire force de l'entendre dire; moi, qui avais clbr les rites magiques et renouvel les gurisons paracelsiques; qui avais " donn la Lumire " un grand nombre d'hommes et de femmes respectueusement attentifs; moi, qui me croyais impavide et impassible, je sentais ma tour d'ivoire vaciller sur sa base; j'tais dsorient; et je me serais reproch de prendre avec cet inconnu une attitude autre que la plus sincre : le dsir ardent de parvenir une synthse, quelque repos. - je vous rpondrai, dit Andras, quand vous nous ferez l'amiti de venir djeuner avec nous. Fixons une date, voulez-vous? J'acceptai sans faon, et je pris cong. Mes occupations professionnelles m'empchrent de rflchir sur tous ces incidents; et, lorsque je retournai chez Andras. j'tais plus indcis que jamais. L'habitude de l'analyse avait oblitr en moi l'intuition. je devais m'apercevoir dans la suite combien je m'tais retard en ne devinant pas l'inconnu du boulevard Srurier. ORIENTALISMES Stella avait mis le couvert sous la tonnelle. En attendant le djeuner, Andras me fit boire de l'eau-de-vie blanche allonge d'eau. m'expliquant que le marc fabriqu avec du raisin cueilli la nuit n'est pas nocif, surtout s'il est distill plusieurs fois, et qu'il ne dtruit pas les cellules graisseuses dont les tempraments comme le mien ne sont, parait-il, pas assez pourvus. Tout en fumant, mon hte me questionnait. - Voici mes points d'interrogation, lui dis-je: je

vais faire de mon mieux pour abrger. Commenons par la philosophie bouddhique. Elle proclame la matire indestructible et ternelle; pourquoi? D'o vient le mouvement qui anime le monde? Faut-il le suivre, ou s'en arracher? Ce dsir de vivre que nous portons en nous-mmes, qui nous l'a instill? Et qui inspire quelques-uns le dsir contraire? Tels que nous sommes, nous avons lutter contre la puissante magie des sens au moyen d'un mental qui est lui-mme fonction de ces forces que nous voudrions dtruire. D'autre part, les arhats imposent au mditant une marche exprimentale, . positive, analytique. Si donc l'extinction de l'ignorance annihile la force sensorielle, il faudra que le disciple, pour chapper au karma, pour ne plus renatre, conserve sa conscience aprs la mort, en d'autres termes qu'il ait dcouvert au pralable, par l'intuition, l'existence d'un univers invisible que ses mditations rationnelles ne peuvent lui dmontrer. Le Mahayana numre les huit branches de la voie. J'admets que, par la premire, la science, on constate le vide du physique; que la seconde, les cinq interdictions, et la troisime, l'abstention des dix pchs, soient de morale vidente; mais la pratique des six vertus transcendantes, ou quatrime sentier, me semble impossible. Car, si je me suis fait moine, si je ne possde plus rien, comment exercerai-je l'aumne? Tout rempli d'gosme, de vanit, de ddain, puisque je me crois meilleur que les autres, comment. pratiquerai-je " l'amour de tout ce qui existe "? Les bouddhismes cinghalais, tibtains, japonais, chinois, tartares ne prsentent qui veut les suivre qu'une longue succession de synthses provisoires, de compromis entre l'tat du disciple et l'idal vers lequel il s'efforce. videmment, la douleur est insparable de l'existence; mais personne ne peut prouver que l'existence soit produite par l'ignorance. Si un plaisir me laisse insensible, cela n'est plus un plaisir pour moi, mais cela n'en continue pas moins d'exister. Par consquent, il reste toujours possible que, dans l'avenir, je sois de nouveau entran par ce charme. Si j'y rsiste, j'aurai priv quelques cellules de leur panouissement; et moi, bouddhiste, scrupuleux de toute existence, j'aurai tu des nergies. je ne prtends pas insinuer que je doive satisfaire mes passions; j'expose simplement une antinomie de deux des rgles bouddhistes. Et puis, o trouverai-je aujourd'hui, non pas un

matre, mais une doctrine? Comment choisir dans la douzaine de sectes japonaises? Les bonzes chinois ne savent plus grand-chose; au Tibet, comment dmler ce qui vient du culte Bompa, de l'cole Yogatcharya, ou du tantrisme de KalaTchakra? Reste le bouddhisme siamois, sur lequel je n'ai pas de documents. - Tout ceci me semble assez juste. - Prenons maintenant les mystres provenus en ligne droite du brahmanisme. J'admets que le Yoga ait t construit pour permettre l'esprit humain de recevoir les germes du plus grand nombre possible de forces, et de les vertuer. Les codes spciaux pour contrler le son, la musique, l'optique, le magntisme, la forme musculaire, la passion ne m'intressent pas, car il me semble que, si l'on parvenait saisir le centre de tout cela, on en conquerrait toutes les dpendances. Je n'ai donc tudi que le Radja Yoga. Pardonnez tous ces dtails; je voudrais vous fournir les lments d'un diagnostic certain. L'ENFANT RACHITIQUE Quelqu'un appela de la rue. Andras alla voir, et revint me chercher. C'tait une femme du peuple portant sur son bras un bb souffreteux. - Voyez donc, docteur, me dit Andras, ce qu'a ce petit. je conclus, aprs examen, du rachitisme par hrdit alcoolique. - je ne crois pas, rpartit Andras ; ce doit tre simplement l'appendice xiphode... Et, en effet, la pointe du sternum se recourbait en dedans, toute molle. - J'ai bien l quelque chose pour les os, continua-t-il mais je ne suis pas mdecin, je n'ai pas le droit de prescrire des mdicaments. - je vais tout de suite signer l'ordonnance, si vous voulez. - je vous remercie, docteur; je ne veux pas vous engager. Voici quelque chose de plus simple que la maman pourra faire aussi souvent qu'elle voudra . Il coucha le bb dans un fauteuil, et il pria la mre de promener l'index tout le long du petit sternum.

- Ressentez-vous quelque chose ? demanda-t-il. - Oui, monsieur, rpondit la femme; c'est comme si de l'eau froide me coulait dans le milieu du doigt. - C'est bien cela; voyez-vous la petite pointe qui bouge En effet, le cartilage semblait revenir en avant par petites secousses. - Oh ! monsieur, je vous remercie, larmoyait la pauvre femme. - Mais non, mais non, disait Andras en faisant des grimaces pour gayer le petit. Quand une mre aime son enfant, le bon Dieu l'aide. C'est lui qu'il faut remercier, c'est lui seul qu'il faut demander... au lieu de tailler des bavettes avec les voisines. Faites la mme chose toutes les fois que le petit s'endort. Allons, au revoir; et, si a ne va pas, mon ami le docteur est l. Et quand nous fumes seuls - Vous aviez raison, me dit-il ; c'est bien de l'alcoolisme, seulement il vaut mieux que cette femme ne mprise pas son mari. Allons table.

PROLTAIRES Nous ne fumes pas trois minutes tranquilles pendant ce djeuner. Une file de visiteurs nous interrompit constamment. Tous des ouvriers ou des ouvrires qui accouraient demander un conseil avant que le sifflet de l'usine les rappelt. Je devais bientt m'apercevoir que si, dans l'lite intellectuelle ou sociale, Andras ne comptait que de rares admirateurs, il possdait, parmi les gens du peuple, des amis nombreux et fervents. Souvent le hangar tait encombr. C'tait un mauvais rhume, une blessure, une querelle avec le contrematre, une dispute avec le patron, avec le syndicat. Andras paraissait au courant de tout. Il connaissait les usines et les ingnieurs, les petits industriels, les mutualistes, les secrtaires de comits ; il parlait tous les argots, comprenait le maon, le mcanicien ou le monteur, comme s'il avait t de la partie. Les ides de tout ce milieu lui taient familires; il savait comment toucher les coeurs et adoucir les mauvaises ttes ; il djouait les plans des ambitieux ; il parlait avec propos de la

bourgeoise et des petits et des parties de campagne. Plus d'une maisonne lui devait de voir rentrer le pre, le samedi soir, d'aplomb sur ses jambes et la paie peu prs intacte. - Comment faites-vous, lui demandais-je, pour que tous ces gens-l vous coutent ? Moi, quand j'tais l'hpital, j'avais toutes les peines du monde les contenter ou, plutt, ne pas les froisser. Et c'taient les meilleurs les moins maniables ; les petits voyous, on en faisait tout ce qu'on voulait. - Eh ! c'est bien simple ; j'ai vcu avec eux. Vous tes un bourgeois; mille, nuances vous distinguent ; vous ne les sentez pas, ce qui vous empche de les comprendre. C'est d'ailleurs le mme obstacle qui nous ferme n'importe quel domaine de la vie . ne pas pouvoir sortir de soi. - Pourtant, s'assimiler une mtaphysique, ce n'est pas la mme chose que pntrer un tat d'me ? - Peut-tre que si ; vous savez, j'ignore et la mtaphysique et la psychologie... je regardai Andras, croyant une pigramme , mais non, il ne souriait pas ; il parlait srieusement. Il continua : - Comprendre, connatre, ce n'est pas la mme chose que percevoir ou concevoir ; c'est prendre avec, natre avec, organiser, corporiser l'aide de tous les matriaux intellectuels, esthtiques et mme physiques. Si vous voulez savoir ce que c'est que l'ouvrier, il faudrait vous faire ouvrier, et sans esprit de retour; autrement vous ne seriez encore qu'un dclass. Ce n'est gure facile. Au moins, allez voir les ouvriers, rendez-vous compte de ce qu'ils pensent, comment ils sentent, sans ides prconues. - Oui, ce que les privat-docents appellent : observer objectivement ? - Si vous voulez. - Il me semble que l'inventeur rel de la chose est Abailard ? - N'importe. Retenons seulement que, pour connatre, d'une faon plnire, il faudrait pouvoir abdiquer tout fait l'quation personnelle, le temprament, l'individualit. Avec des mditations systmatiques on arrive cela, dans le mental. Les brahmes le disent, et l'es jsuites y parviennent

aussi, leur faon. Mais, si l'on considre que l'intellect se trouve perptuellement modifi par les variations physiologiques, magntiques, sentimentales, spirituelles, on est conduit rechercher un autre organe de connaissance, plus central, plus haut. Cet organe, c'est " le coeur ". Aucun objet ne peut tre connu si on ne l'aime d'abord. Et celui-l seul obtient la connaissance parfaite qui est un " pauvre en esprit ", simple jusqu' l'unit, dpouill jusqu' la nudit, et humble jusqu' se tenir pour un zro. - L'Evangile renfermerait donc un systme de logique ? - Oui, entre mille autres choses. Mais restons avec nos ouvriers. Ils ont, surtout les parisiens, beaucoup d'amour propre. Ils ignorent qu'ils sont le terreau si riche d'o jaillissent les arbres vigoureux et les fleurs charmantes ; ils voient seulement qu'ils sont prs de terre et que tout le monde les pitine depuis des sicles. Or, tous les terrains de temps en temps rclament la charrue. Les ouvriers savent bien qu'ils n'ont que peu d'instruction, peu d'ducation ; mais ils n'aiment pas qu'on le leur dise, mme par un simple regard. Ils ne veulent pas qu'on les traite en parias. Au premier contact avec un monsieur, ils se mettent d'abord en boule. Ils croient dur comme fer qu'on les mprise parce qu'ils n'ont pas de faux col, ou parce qu'ils s'expriment incorrectement. C'est comme leur horreur de l'hpital ; ils se figurent que, parce qu'ils ne paient pas, on fait sur eux des expriences ; ils prfreront donner leur argent au premier mdecin venu, dont ils n'excuteront d'ailleurs pas les ordonnances. Le contrematre est toujours la bte noire de l'atelier parce qu'il est officiellement un ouvrier plus fort que les autres ; en outre, il admire le patron, il l'excite dans ses mauvaises tendances, surtout dans le got de faire des conomies. - Comment, interrompis-je, vous semblez blmer l'pargne ? - Thsauriser n'est pas inscrit dans les lois du Ciel. D'autre part, le patron a aussi bien des torts ; il est trop souvent pre au gain, sans piti , il considre un peu ses ouvriers comme des machines. Le petit patron oublie qu'il fut lui aussi un de ces ouvriers aprs lesquels il peste tous les jours ; un coffre-fort s'est install dans son coeur, et il joue les tyrans au petit pied. Ainsi une mfiance invincible spare les

deux castes. Chacune est persuade que l'autre l'exploite. Les soucis de la direction aigrissent les chefs ; les discordes syndicales entretiennent la mauvaise humeur du proltaire. Le syndicalisme ne rend pas de rels services parce qu'il est la caricature de la fraternit. Bas sur la matire, l'esprit de division et d'intrigue l'anime; les passe-droits y pullulent. Pour que ces groupements donnent les fruits sociaux qu'on peut en attendre, il faudrait que leurs membres pussent se runir sur une ide gnrale , mais combien de sicles seront ncessaires pour rpandre dans la masse cette tendance de l'individu s'oublier au profit de la collectivit! - De sorte que, pour le moment?... - Qu'on agisse pour le mieux, chacun dans sa petite zone. Il est excellent d'aller vers le peuple, sans phrases, en camarade, D'ailleurs, si l'on veut que nos suprieurs viennent nous voir, il faut que nous descendions nous-mmes d'abord vers nos infrieurs. Et vous pouvez tre certain que si, dans une discussion, on s'abstient de personnalits, si on carte les ides prconues, et si on le Lui demande, le Ciel nous inspirera les paroles bonnes, apaisantes et justes.

EXAMEN DU VEDANTA Commenc de la sorte, le repas finit fort tard. J'avais des rendez-vous; je dus partir. A ma prochaine visite, ce fut Stella qui remit la conversation sur le terrain mtaphysique. - Mon sige est fait l-dessus, dit-elle en souriant; mais j'aime bien entendre discuter de ces choses, quoique j'en sois fort ignorante... ou parce que... Vous aviez critiqu le bouddhisme, docteur, l'autre jour, le brahmanisme a-t-il trouv grce devant vos yeux ? - je ne suppose pas que le bouddhisme se porte plus mal de mes critiques, ni le brahmanisme de celles que je vais vous dire. je vous demande votre apprciation. Les Vdas laissent entendre que l'homme contient, en miniature, des reprsentations de tout ce qui existe dans l'univers. Chez l'un comme chez l'autre existe un principe central, un pivot, sur lequel s'engrnent, avec des multiplications diffrentes, les rouages de chacune des deux machines. Ce pivot, dans l'homme, c'est l 'Atma, sommet de l'inconscient suprieur, il entrane le mental. Celui-ci peut, parat-il, s'approprier les rouages successifs de l'inconscient. Agrandir, approfondir, sublimer ainsi la sphre consciente jusqu' l'Atma, tel est le but que se proposent les hauts yogis. - Tout ceci est parfaitement exact, rpondit Andras. Vous savez que la Goupta Vidya possde, entre toutes les sciences, la proprit originale de se compliquer en raison de la complexit de l'intellect qui l'assimile. Ses manuels authentiques, ceux du moins que j'ai lus dans les cryptes, ne sont que des sommaires ; les plus dtaills ne comptent qu'une vingtaine de pages, faites de ces feuilles de palmier rendues incorruptibles par un procd curieux. Ce sont

des aide mmoire ; et l'lve doit inventer lui-mme l'adaptation personnelle de chaque rgle gnrale. Mais je vous empche de poursuivre votre expos ; pardonnez-moi, j'atteins l'ge o l'on aime avoir un auditeur bnvole. - je suis certain de toujours retirer grand fruit des souvenirs que vous voudrez bien me raconter ; mais je poursuis mon explication ; il me semble que j'aurai l'esprit allg quand je vous aurai dit mes doutes. Voici ce que j'ai cru comprendre du Radja Yoga ; arrtez-moi si je me trompe. je saisis une pierre ; la sensation du contact met un temps infinitsimal se produire ; le mouvement de retour volontaire, par lequel je laisse ou je retire ma main, emploie un temps peu prs gal : environ trente-trois millimes de seconde, parat-il. Le yogi cherche prendre conscience des deux courants et des phnomnes crbraux qui se droulent dans le court intervalle que je viens de dire. Quand il sera parvenu discerner consciemment les nerfs le long desquels courent la sensation et le rflexe, les cellules crbrales mues et les phases de l'idation, il aura presque contrl son mental, c'est--dire que ce mental ne sera plus li au cerveau ; il pourra tre transport sur n'importe quel point du corps ; le yogi pourra voir avec le bout de ses doigts, entendre avec ses yeux, et ainsi de suite. Il recommencera un entranement analogue pour les sensations hyperphysiques, pour les penses, pour les faits de mmoire, pour le principe pensant lui-mme et enfin pour la notion du moi. Parvenu de la sorte l'abstrait neutre o rside la cime du conscient, il se lancera dans les expriences indescriptibles qui feront de lui un " dlivr ". - Tout fait exact, interrompit Andras, du moins selon mes essais personnels. Eh bien ! continuai-je, j'ai commenc ces travaux. J'ai obtenu un certain tat amorphe du mental , je me suis rapproch du monodisme, que je me suis senti prs d'atteindre ; tout coup, chaque fois, une barrire m'a rejet dans le tumulte ordinaire. Il y a un mur. Si vous voulez. Mais ce mur est-il providentiel ? Dois-je le franchir, ou le dmolir ? Est-ce moi qui l'ai bti antrieurement ? Est-ce un adversaire ? Est-ce un ami ? - je ne puis pas vous dire, docteur ; il faut que vous voyez vous-mme. Vous pouvez dmolir ce mur, le tourner ou sauter par-dessus, ou creuser par-dessous , mais n'essayez rien encore : attendez. Ces exercices ne s'appliquent qu' quelques-unes de vos facults. Vous commettez la mme erreur qu'un athlte novice qui dveloppe ses pectoraux ou ses biceps, sans songer s'largir d'abord le thorax ou se fortifier le coeur. - Oui, m'criai-je, heureux d'avoir entrevu une ide nouvelle. Votre point de vue diffre du brahmanique ; mais connaissez-vous donc un principe plus central que l'intellect et qui n'appartienne pas l'inconscient ? Les livres hindous placent tous " la lune mentale " au-dessus du " soleil vital ". - C'est exact, pour le monde o ils passent ; mais nous, nous avons autre chose. Quoi donc ? Vous en avez vu le nom mille fois, docteur, et vous tiez encore enfant... - Mais dans quel livre ? - Dans l'Evangile, murmura doucement Stella ; Jsus parle sans cesse de notre coeur.

- Notre coeur, le coeur, rpliquai-je : c'est un symbole, c'est une figure de rhtorique. - Non pas, non pas, dit Andras avec force ; il n'y a dans l'Evangile de symboles que pour ceux qui vivent dans le royaume des allgories. Que signifie un mot en face d'un acte ? Qu'est-ce qu'un systme devant les faits ? Qu'est-ce que le savoir en face du pouvoir ? Connatre un phnomne fond exige qu'on l'ait d'abord mille fois expriment. - Mais c'est la faillite de la Science que vous prononcez l ! Avez-vous donc puis tant de sciences ? Avez-vous donc en main d'insouponns pouvoirs d'action? Si vous dites vrai, tous mes rves s'croulent , je n'ai plus qu' oublier mes livres, mes hiroglyphes, mes chiffres, mes schmas ; J'ai perdu ces vingt ans d'tudes ; je suis une pave ! ... - Docteur, j'ai subi des doutes, moi aussi, rpliqua Andras d'un ton affectueux ; j'ai dsespr, jusqu' ne plus avoir de larmes ; et, cependant, j'aurais d tre soutenu par l'orgueil, par un grand orgueil, par l'orgueil d'avoir gravi une pente sur laquelle, depuis des sicles, nul Europen ne s'tait aventur. Aujourd'hui, je sais que ce n'est pas par mes propres forces que j'ai accompli cette ascension. Mais, en ce temps-l, je ne croyais qu'en moi-mme. Les malheurs s'taient abattus sur ma tte sans la faire courber; jamais je n'avais cess d'avancer; tous mes condisciples, je les avais dpasss; et. tout coup, je me suis senti seul. Mes matres taient impitoyables; s'il tombe, pensaient-ils, c'est qu'il est trop faible pour monter davantage, et nous perdrions nos forces le soutenir. J'avais tant appris, tant vu, tant lutt, rsolu tant d'nigmes contraires que le bien, devant mes yeux, ne se distinguait plus d'avec le mal, ni la droite d'avec la gauche. Y a-t-il un Dieu, y a-t-il un diable ? La cration est-elle ordonne, est-elle un chaos ? Moi-mme, que suis-je? Esclave ou libre ? Que deviendrai-je ? Succomberai-je ? Est-ce le nant qui me guette ? Est-ce une ternit glorieuse qui se prpare ? Ressassant ainsi mes travaux, mes voyages, mes rflexions, je passais sans rpit de la crainte la lassitude. Ces philosophies, ces dialectiques, ces thologies, les mystres pratiques que j'avais expriments, les poisons, les prsences horribles et macabres, les dsesprantes sentences de ceux revenus de toute illusion, tout cela, qu'en conclure ? J'avais aperu, dans les extases initiatiques, la forme des dieux de la Nature et de la Science. Comme le btisseur de ponts de Kipling, ivre de l'opium occulte, j'avais parfois surpris les colloques secrets de ces tres formidables. De tout cela me restait seule une fatigue infinie. Que devenir ? Comme les adeptes de Bnars, me faudrait-il redemander la Matire, malgr tout victorieuse, les philtres de l'oubli ?

Conquis par l'accent vcu de ces confidences, j'coutais de toutes mes forces. Enfin j'avais donc trouv un homme qui ne parlait pas par ou-dire; j'avais trouv un vritable exprimentateur! J'entrevoyais le terme de mes longs ttonnements ; je gotais l'esprance, la claire esprance, l'aube enfin, Et Andras, paisible, fumant avec bonhomie sa longue pipe flamande, brune et lisse comme un bambou opium, continua en ces termes : - Durant cette crise intrieure, j'avais, en outre, lieu de craindre pour ma sret personnelle, malgr que tout semblait tranquille autour de moi. je savais les rancunes orientales terriblement patientes et savamment machines ; et j'avais veill certaines mfiances. Voici de quelle faon. Mon toile voulut que je fusse admis dans presque toutes les associations sotriques musulmanes, hindoues et chinoises ; tantriks sivaites, sorciers javanais, Bonnets-rouges du Bhoutan, montagnards du Nan-Chan

m'avaient initi leurs magies. je connaissais les idiomes perdus, les rites qu'on se murmure de bouche oreilles, les objets horribles qu'on ne se procure que par des crimes, les pierres ou les herbes rares dont la recherche demande des mois de prgrinations ; j'avais habit des retraites perdues au fond des forts; j'avais vu prparer les Poisons subtils, les philtres irrsistibles; j'avais accompagn les chasseurs intrpides qui osent arracher aux fauves l'ongle, la dent ou les poils que le rituel refuse s'ils proviennent d'un animal mort. Dans la fume des holocaustes, dans la bue du sang rpandu, bien des fois m'apparurent les formes monstrueuses des dieux de l'En-Dea; mes songes souvent furent troubls par le mchant regard ironique de ces tres, auprs desquels les plus forts et les plus sagaces des humains ne sont que pygmes. Les vocateurs habiles qui, grce aux calculs d'adroites correspondances, arrtent une seconde ces titans et leur arrachent une rponse, leur sont un objet de rise et souvent leur servent de jouets. je pus progressivement me convaincre que la thorie seule de la magie est science exacte; sa pratique abonde en chances d'erreurs; trop de donnes en restent imprcises. Qui veut arracher la Nature, par la force, quelque pouvoir indit, se jette sous l'treinte du Destin ; et ses dbats, mme s'ils en desserrent un moment Ftau, n'aboutissent qu' le rendre plus inexorable et plus douloureux. Il faut toute maturation le temps fix ds l'origine. Si l'homme porte le dsir de tous les pouvoirs, c'est qu'il en possde les germes. Mais, trop impatient, il les fait lever par des artifices, et il n'obtient que des plantes frles, destines prir aux premires rafales de l'ouragan... Ces conclusions condamnaient donc les travaux de ma jeunesse, il me fallait, ou bien fermer les yeux l'vidence, ou bien tout recommencer. - je suis stupfait, dis-je, de voir comme vous m'clairez moi-mme ma propre situation. Que je me suis donn de souci pour chercher au loin et l'obscur une vrit simple, clatante et toute proche ! Tout le monde en fait autant, docteur; consolez-vous. Il doit tre bien difficile d'chapper cette sduction du mystre. Car je me souviens que, ds le dbut de mon sjour aux Indes, les adeptes qui je m'tais adress me prvinrent loyalement. Ils m'expliqurent que j'avais tort de cherche au loin des symboles trangers, tandis que ma religion natale m'en fournit d'admirables ; ils m'affirmrent que notre Matre perptuel, nous Europens, c'est jsus, et que l'attente de ceux qui se confient en lui ne saurait tre due. Or, je gardai ces paroles durant des annes dans ma mmoire, sans les " entendre " ! Comme on a tort de ne pas essayer de vivre en s'oubliant, et au moral et l'intellectuel ! Quand ces brahmanes me parlrent de la sorte, si j'avais mis de ct l'ide prconue qu'ils voulaient m'conduire, ces deux minutes de prsence d'esprit m'auraient fait gagner des annes qui ne reviendront plus. Oui, j'ai eu la faiblesse de regretter quelquefois cette perte. La faiblesse ? questionnai-je, un peu surpris. Eh oui, c'est une faiblesse de croire que quelque chose a t inutile. - Et maintenant, que pensez-vous des avertissements brahmaniques ? - je les trouve justes. - Alors, il faut suivre sa religion ; il faut aller l'glise, et J'Eglise ? - Il faut se conduire selon sa conscience, aprs l'avoir claire le mieux possible. - En effet, l'homme avait une conscience avant que soit toute organisation ecclsiastique... -

Ici, Andras lut sans doute dans ma pense, car il m'interrompit avec un sourire Docteur, ne nous garons pas , nous ne sommes vques, ni vous, ni moi ; nous n'avons pas juger les prtres, ni leur thologie, ni leur casuistique. Si vous croyez le Christ toujours vivant, suivez sa parole ; elle suffit tout. L'accent avec lequel Andras pronona ces derniers mots me sembla singulier. Une inquitude me prit. Je rptai presque involontairement . - Le Christ toujours vivant ? Et j'aperus soudain, avec quelque effroi, les consquences extraordinaires que pourrait avoir une telle hypothse. Car la parole d'Andras impressionnait par son accent dfinitif. Ce n'tait pas qu'il ft orateur ; il s'exprimait de la faon la plus simple ; mais, derrire ses discours familiers, sans mme que le geste ni le regard ne les souligne, je percevais de plus en plus la lueur mystrieuse, trs douce mais trs forte, annonciatrice vridique des Prsences surnaturelles. Cette dualit me dconcertait. Je n'osais pas lui poser de questions prcises sur ses rapports possibles avec Dsidrius ou avec Thophane ; je me serais montr naf, s'il avait voulu me tromper ; ou mfiant, s'il tait sincre. J'attendais du temps la dlivrance de ces incertitudes. Elles m'taient douloureuses, car tout l'intrt de ma vie se jouait durant ces jours. Aprs une pause, mon interlocuteur reprit, comme se parlant lui-mme. - Oui, sous quelque jour que je considre les actes et les paroles de cet tre divin, je ne puis que prendre en piti les imaginations indcentes et les sottises qu'on a crites sur lui. Les brahmanes eux-mmes ont hauss les paules quand je leur ai dit que beaucoup de spiritualistes occidentaux croient l'initiation de Jsus chez les Essniens, les Egyptiens ou les Lamas ; que les spirites le reprsentent comme un mdium, les magntiseurs comme un du Potet avant la lettre, et les occultistes 'comme un mage ; qu'ils prtendent tous arriver sa hauteur, sans-compter ceux qui se mettent au-dessus de lui, parce qu'ils sont venus deux mille ans plus tard ! ... Ah oui ! interrompis-je, j'ai entendu profrer cette bourde au fameux... - Ne citez pas de nom, docteur; ne jugeons pas ; comparons seulement, me rpliqua-t-il en se levant. Et, voyez-vous, apprenons de ce Christ la profonde indulgence : " Pre, pardonne-leur, car ils ne savent ce qu'ils font ".

LE BRAHMANE

Dj deux mois s'taient passs depuis ma premire visite. Ds les premires semaines, Andras m'avait envoy des clients de son quartier. Bien que ce ft un vritable voyage, je m'occupais volontiers de ses malades ; cela me donnait un prtexte pour lui rendre visite.

Un matin donc, aprs ma tourne, je montai chez lui. En tournant le coin de sa rue, je m'arrtai une blanchisserie dont j'avais eu la patronne soigner. Naturellement, je connaissais toute la tribu d'ouvrires, courageuses fillettes, qui anmiaient leur jeunesse dans les vapeurs fades du linge et la chaleur curante du pole de fonte. Ce petit monde babillard, espigle, mais franc du collier m'avait accueilli cordialement. J'avais le droit de faire un bout de causette et de payer quatre sous de marrons, de temps autre. La semaine prcdente, on m'avait prvenu que la fte de l'apprentie allait arriver. En montant le faubourg du Temple, ce matin-l, j'avais donc fait emplette d'une magnifique bague marquise - rubis en verre et doubl -, dont un camelot avait bien voulu se dessaisir en ma faveur, pour la modique somme de quarante-neuf sous, "au lieu de vingt-sept francs cinquante " ! J'entrai donc chez les blanchisseuses, et j'offris la bague d'abord, puis, avec la permission de la patronne, le vin blanc. On m'assaillit de consultations pour de multiples bobos ; et, dans l'intervalle, j'appris des choses sur la femme du sergent de ville, le garon de bureau de la mairie, le balayeur... - Et puis, vous savez, m'sieu, votre ami m'sieu Andras. il a un Chinois chez lui. Il est arriv hier soir; mme qu'il m'a fait peur; il est entr demander son chemin; j'avais pas encore allum; il ne parle pas bien franais, mais c'est un bel homme... - C'est pas un Chinois, puisqu'il a pas de queue. - Mais si, il a la figure jaune. Et ainsi de suite. je m'chappai aussitt que je pus; et, pour ne pas tomber en intrus chez Andras, j'allai djeuner chez le marchand de vin. Puis, vers deux heures, je me prsentai chez Andras. Son " Chinois " tait un superbe Hindou enturbann, barbu, droit comme une colonne, visiblement un haute-caste du Kourou. Aprs due prsentation, il voulut bien laisser de ct un peu de son triple orgueil d'aryen, d'aristocrate et de prtre; et nous causmes assez librement, btons rompus. La culture anglaise, l'archologie, la mdecine, l'astrologie, l'pigraphie, l'agnosticisme, le monisme nous furent des prtextes nous donner l'un de l'autre une excellente opinion. Par intervalles Andras plaait une remarque. Enfin l'Hindou se mit faire l'loge de la Science des sciences, du Radja Yoga. C'tait d'ailleurs un plaisir de l'entendre ; il tait disert plutt qu'loquent, mais avec une telle aisance, de telles trouvailles de mots, de si heureuses combinaisons d'ides, qu'on ne se serait jamais lass, semblait-il, de suivre ses dveloppements. Les faits, les thories, les tableaux s'enchanaient, s'opposaient, se runissaient, sans fin ; c'tait une trame brillante, une composition touffue comme, sur les murs des temples, les frises sculptes enchevtrent les guerriers. les monstres, les gnies, les dieux, les bayadres, avec une telle luxuriance surabondante que le cerveau du visiteur s'engourdit dans une sorte de rverie priodes. du sein de laquelle tout parait possible et facile, tous les mystres explicables, et toutes les utopies raisonnables. Ainsi j'coutais le brahmane, lorsque Andras l'interrompit disant . - je me permettrai d'arrter ici mon hte, pour lui poser une question, puis une autre encore. L'Oriental ayant acquiesc, Andras continua - Si ma mmoire est fidle, vos livres commandent de ne jamais entreprendre aucune pratique de yoga avant d'avoir suivi avec succs deux systmes d'entranements moraux ,

sans quoi les exercices pratiques deviendraient pernicieux et peut-tre mortels l'lve imprudent ? - Ce que vous dites est juste, accorda le prtre. - Eh bien! Voudriez-vous avoir l'obligeance de nous donner les dtails de ces prparations ? - je ne vous apprendrai rien, monsieur, non plus qu' votre honorable ami, en vous disant qu'il s'agit des dix observances et des dix purifications. Voici les premires : Ahimsa, qui est ne causer aucune douleur ni par la pense, ni par la parole, ni par l'acte, aucun tre vivant. Satya, qui est dire toujours la vrit par l'intelligence, par la parole et par les gestes. Asteya, qui est l'indiffrence la possession de quoi que ce soit, par l'intelligence, par la pense, par la parole ou par l'acte. Brahmatcharya, qui est la chastet de corps, de paroles , et de penses. Daya, qui est l'exercice de la bont envers toutes les cratures, mme envers les dmons. Aidjava, qui est l'galit. d'humeur dans l'accomplissement de tous les actes ordonns, et dans l'abstention de tous les actes dfendus. Kshama, qui est la vertu de souffrir avec patience toutes choses plaisantes ou dplaisantes. Dhriti, qui est la conservation de la fermet inbranlable pendant le malheur comme dans le bonheur. Mithaara, qui consiste se nourrir sainement, d'un volume d'aliments gal au quart de la capacit stomacale. Et enfin Sancha, qui est la purification du corps par les rites religieux, et la purification du coeur par la distinction de l'absolu et du relatif. - Dites-moi aussi, je vous prie, demanda Andras, les dix formules de la seconde srie. - Les voici, continua l'Hindou. D'abord Tapas, la pnitence corporelle modre. Santhosha, qui consiste se tenir pour satisfait de tout et avoir pour tout de la reconnaissance envers Dieu. Astikeya, qui est l'adoption de la doctrine vdique sur le mrite ou le dmrite. Dhana, la charit faite aux personnes mritantes. Iswara-Pouja, le culte d au Seigneur, selon les rites. Siddhanta-Sravana, la connaissance de la philosophie religieuse. Kriti, avoir honte des fautes religieuses ou civiques que l'on a commises. Mathi, suivre les prescriptions des livres sacrs avec foi et amour. Diapa, rciter les prires quotidiennes. Et enfin Vrata, s'abstenir des actes dfendus par les rgles du religieux. - Ainsi donc, interrogea Andras, c'est bien seulement quand un disciple est devenu incapable de manquer aucune de ces ordonnances qu'il est apte aux travaux pratiques du Yoga ? - Oui, monsieur, rpondit Nagendra-Nath (c'tait le nom de l'Oriental). Telle est la doctrine pure des anciens rishis mais les novateurs modernes l'oublient ou la mutilent. - je le sais, brahmane, dit Andras; pardonnez-moi de vous avoir fait donner tous ces dtails ; ils taient utiles connatre pour notre ami, le docteur. Et il appuya sur le mot : notre. - Quant moi, j'en ai dchiffr le texte vnrable dans ma jeunesse... juste avant

d'avoir atteint ma seizime anne.. ; et cette lecture m'absorba compltement, vingt et un jours et vingt et une nuits. Le regard du prtre brasilla une seconde entre ses longues paupires meurtries; mais ce fut avec le simple accent de la politesse mondaine qu'il demanda : - Vous tes donc venu dans ma patrie, monsieur ? Quels Etats y avez-vous visits ? - Plusieurs, rpondit doucement Andras; car je cherchais la pierre qui se trouve dans la tte du cerf. le dois dire ici que le peuple, dans l'Inde, attribue cette pierre hypothtique une vertu souveraine contre la morsure des serpents ; et une fraternit occulte importante, donnant cette croyance une acception symbolique, a fait son mot de passe de la phrase qu'Andras venait de prononcer. - En vrit ! rpondit le brahmane, du mme air de courtoisie indiffrente; j'ai chez moi une telle pierre ; j'ai aussi une flte sept trous pour charmer les cobras. - Votre pays est riche en curiosits, dit Andras. Et, s'tant lev pour prendre sa pipe, il resta debout en croissant sa jambe droite sur la gauche et il ajouta : - Ainsi, un de vos compatriotes, un vieillard qui marchait en s'appuyant sur un bambou, m'a donn une vina (une lyre) dont les sons charment mme les vipres grises. C'tait, si je me souviens bien, dans le royaume d'Oudh, prs de Roudrapoura. Ici Nagendra parut perdre son impassibilit ; car cette rplique d'Andras n'tait autre que la phrase par laquelle les agents errants de l'Agartta se font connatre leurs infrieurs. Toutefois, en raison de ma prsence, le prtre se contenta de se lever aussi en faisant un salut. - je vous prie, fit Andras en reprenant sa chaise, restez assis. Revenons nos entranements. je me permettrai quelques remarques, que. vous comprendrez immdiatement, si vous voulez bien oublier quelques minutes qui vous tes et quels furent vos instructeurs. Voici. D'abord, o est l'homme qui peut vivre, ici-bas, sans causer de douleur aucune crature ? Cette allumette souffre quand je la fais flamber ; et elle souffrira quand je l'teindrai. Et ma seule respiration sacrifie des milliers de petits tres. Exprimer la vrit suppose qu'on la connat. Si je connais la vrit, quoi bon le Yoga ? Etre indiffrent tout, c'est de l'impolitesse envers Dieu tout ce qu'il nous donne est prcieux, puisque ce n'est que par le meilleur usage de ses dons que nous lui rendons possibles, si j'ose dire, de nouvelles et plus gnreuses munificences. Etre chaste ? Mais si mes parents l'avaient t, mon esprit heurterait encore en vain aux portes de la terre et cette inaction force serait pour lui un supplice infernal. Etre bon pour toutes les cratures ? D'abord Un seul est bon ; ensuite, si je suis bon, c'est que j'ai atteint le but . ds lors, plus besoin de Yoga. L'humeur inaltrable ? Il faudrait pour cela avoir subi toutes les expriences; l'initiation serait inutile; personne ne mais peut tre impassible devant une douleur s'il ne l'a dj subie " autrefois > ; encore ptition de principes. Etre reconnaissant Dieu de tout ce qu'il nous envoie, mme des pires souffrances, l'homme libre seul est capable de cela, mais non point l'lve yogi. Quant aux observances rituelles, je vous les abandonne, puisque par le seul fait que vous naqutes sur la terre bnie de Bharat, les Vdas contiennent pour vous toute la vrit. L'Hindou salua et dit : - Vous me dcouvrez un horizon comme de la cime du Mrou. Andras continua

- Oui, vous, brahmane vnrable, vous avez votre route le jaune a la sienne, le musulman aussi, et le chrtien. Nous marchons par les artifices de la desse Illusion. Gardons chacun notre voie. Vous revenez d'Amrique et de Londres. On vous a combl d'honneurs, de dcorations, de ths et de discours. Une fois rentr dans votre ermitage, quand vous aurez fait les sacrifices et pay au temple les amendes extraordinaires dont vous tes passible pour avoir, vous, prtre, quitt la terre sacre et vcu chez les Mlecchas, puants mangeurs de vache, vous verrez si le dernier des chefs de police en complet kaki sur son cheval australien ne vous fera pas courir de haut en bas du pays, s'il en a le caprice, en vous appelant : ngre et idiot idoltre. L'Anglo-Saxon parle de fraternit, mais il ne la pratique pas. Vous n'avez donc pas vu comment les Yankees " civiliss " se comportent avec les gentlemen de couleur? Vous vous tes laiss ahurir, oui, ahurir, bien que personne n'ait pu s'en douter une minute, par les belles couteuses de New-York. de Boston ou de Philadelphie, par les belles dneuses du Carlton ; vous avez cru qu'elles comprenaient quelque chose votre mtaphysique 1 Vous tes spar des Occidentaux par un mur. Pardonnez-moi de vous dire ces choses si brusquement ; mais il faut que vous soyez averti. Et comme l'Hindou, un peu froiss, jetait un regard vers moi - Mon ami ? dit Andras -, cela ne fait rien ; il s'appuie sur une bquille de mendiant. -- Oh ! dit Nagendra soulag, je sais fort bien que la prudence la plus sage guide toutes vos actions -, je n'ai pas le moindre doute sur celle du gentleman. Et il me fit un grand salut, et un autre Andras. Puis il commena un long discours en hindi. le n'y compris pas grand-chose. Les soires suivantes, sur l'invitation expresse de notre hte, je revins couter de nouveaux entretiens. Lui et Nagendra parlaient franais, anglais, " vernaculars ". De temps autre, je saisissais un nom de mullah, ou de gnral russe, ou de chef musulman ; et j'appris de la sorte, entre ces deux hommes, beaucoup plus de choses qu'il n'est avouable d'en savoir sur le monde asiatique. Un voyage du tsar, une mission ethnographique japonaise, les apostolats lazaristes, la construction d'un chemin de fer, un coup de bourse la City, d'autres vnements aussi anodins furent dissqus ; on m'en dmonta les ressorts ; et je vrifiai une fois de plus le vieil adage hermtique : "Tout est dans tout ". L'sotrisme se rencontrait en des occurrences bien imprvues ; et que de sagesse chez ces hommes! Quelle profondeur de vues, quelle habilet! Dcidment, Andras devait tre en effet le hros de mon petit cahier noir. Il avait fait du chemin depuis, me disais-je; il avait russi; il semblait parvenu aux derniers degrs de l'initiation. Mes visites ultrieures me replongrent dans mes perplexits. LE DOURACAPALAM Ce n'taient pas de nouveaux points d'interrogation qui me troublaient ; toujours les vieilles nigmes, toujours les vieilles antinomies. je les redisais Andras avec une tnacit maladive. Lui m'coutait patiemment, et me racontait, en manire de rponse, quelqu'un des pisodes de sa vie mouvemente. Or, en gnral, ses rcits contenaient toujours un mot qui, ayant l'air d'tre prononc tout fait au hasard, clairait l'un des problmes aux angles duquel se brisaient mes courtes logiques.

Voici l'une des plus compltes de ces histoires merveilleuses. C'est Andras qui parle. Il me la conta en plusieurs visites. - J'avais nou Paris, avant de partir, des intelligences avec les correspondants de certains Hindous et tout avait t prvu pour que, l-bas, je trouve immdiatement qui m'adresser. Dbarqu dans un petit port malabare, je devais me promener dans la ville, vtu en prtre sivate, avec une certaine amulette au poignet. J'avais peine parcouru le quartier hindou qu'un homme de basse caste vint moi et se fit reconnatre. Il m'emmena dans la campagne. L, une carriole lgre nous transporta jusqu'aux Ghattes, dont nous commenmes l'ascension vers le soir. La difficult du chemin ne me permit pas de jouir de la fracheur nocturne, ni de la srnit du paysage. Les ronces, les cailloux, quelque crainte aussi des fauves et des vermines venimeuses absorbrent toute mon attention. Un peu avant J'aurore, nous arrivmes sur une sorte de plateau granitique, couvert d'une herbe dure et brle, et que bossuaient de loin en loin quelques tas de cailloux disposs en cercle. Mon guide se dirigea vers une masse rocheuse, qui ressemblait assez aux pierres leves de Cornouailles. A peine eus-je le temps de jeter un coup d'oeil sur le magnifique lever du soleil sur la mer ma droite, que je dus m'engager en rampant sous une vote que formaient ces pierres. Au bout, je trouvai une espce de trou o je suivis mon guide ; puis un couloir en pente nous conduisit une sorte d'oubliette o des reptiles se tranaient parmi des ossements blanchis. L'Hindou siffla pour carter les serpents et, aprs quelques pas, nous dbouchmes dans un ravin troit. La vue d'une bande de ciel bleu me fit plaisir, je l'avoue. Nous rentrmes dans un nouveau tunnel assez court. Et enfin nous fmes l'air libre avec, devant nous, le spectacle mouvant d'une ville en ruines. Les pandits affirment que le Dekkan contient beaucoup de cits mortes, dtruites par les cataclysmes ou les guerres. J'appris plus tard que celle-ci fut comme isole par un tremblement de terre qui, cartant les roches, creusa tout autour un cirque de falaises, dont les murailles lisses empchaient toute tentative de descente. La position de cette cit, en contrebas du plateau que nous avions gravi, et la nature crayeuse du sol, emmagasinaient les eaux de pluie. C'est pourquoi ces ruines taient revtues d'une vgtation luxuriante, o nichait un peuple de singes et d'oiseaux. C'tait un paysage fantastique. De larges voies, aux dalles fendues par les sicles, taient bordes de palais crouls. et l. quelques colonnes de marbre rose, de petits tangs, autrefois des bains, retentissant du concert que la pousse des plantes dmolissait lentement, des escaliers monumentaux. avec leurs longs degrs disjoints ; tout cela envahi de verdures et de fleurs, retentissant du concert des oiseaux et du jacassement des singes. Orchestre extraordinaire, aux ensembles tourdissants, aux silences majestueux et pleins de secrets. Partout de trs grands arbres, dont les frondaisons magnifiques devaient empcher le curieux, qui se serait aventur en haut des falaises environnantes, de rien apercevoir au travers. Mon guide se htait parmi les terrasses, les colonnades branlantes et les carrefours devenus des clairires. L'immense fronton sculpt d'une pagode se dressa tout coup devant nous. Nous tions arrivs. Un brahme apparut, qui me salua en anglais. Il m'installa au balcon d'une galerie l'ombre, fit apporter des fruits et des boissons fraches et m'invita prendre quelques heures de repos sur un lit de camp. Mais la surprise, l'attente des spectacles inconnus m'empchrent de dormir. J'examinai le temple. La beaut de sa masse. la richesse des dtails, la mesure des

proportions en faisaient l'gal des plus fameux monuments de Bnars et d'Ellora. Autant que mes souvenirs de lectures tantriques me permettaient de le conjecturer, cet difice avait d tre bti en l'honneur de Ganea, le dieu lphant. Il se composait d'une immense enceinte ou galerie circulaire, contenant cinq autres enceintes tages et concentriques, semes de portails. La galerie centrale, la plus leve, tait remplie par le temple proprement dit. je vis plus tard qu'il contenait trois autels, sous une vote soutenue par des colonnes massives et trs dcores. Chaque autel, constitu par une masse cubique de trois mtres de ct, servait de base une pyramide tronque cinq faces, un peu plus haute. Le toit tait une terrasse ellipsode, aux deux foyers de laquelle se dressait un quatrime et un cinquime autels. Le centre de cette terrasse, entre ces deux derniers autels, s'ouvrait sur la nef infrieure pour donner passage une norme statue du dieu, dont l'aurole dpassait tout l'assemblage. L'ensemble des bas-reliefs et des frises reprsentait la lgende de Mahadeva, telle peu prs que la dcrit le Skanda-Pourana. La pierre tait seule employe; ni bois, ni mtal. Parama-Siva et ses vingt-cinq mourthis se voyaient sur le premier autel. Sur le second, Daksha, au milieu des Pradjapatis, faisait pnitence Siva, puis engendrait su fils : le premier mille, les Haryasouas ; le second mille, les Sabalasouas, qui gouvernent les essences subtiles de l'univers, ou Tattvas ; puis ses soixante filles, entre lesquelles resplendit Oum, l'pouse de Siva. Et la longue thorie de toutes ces figures, mimant chacune le symbole d'une force cosmique particulire, se droulait sur les quatre faces de l'autel, sur les cinq pans des colonnes de soutien, sur les cinq plans de la pyramide terminale. Le troisime autel me montrait la chute de Daksha, et la transformation de sa fille Oum en Parvti, sur le mont Himavn, tandis que Siva, sous l'aspect de Dakshinamourti, essaie en vain d'initier les mounis l'ombre du banian, puis recommence au sommet du Kaila. Pendant cette initiation, les Asouras se rpandent sur la terre et y commettent mille atrocits. Alors le Mahadeva mane Houmar, ou Subramanya, le guerrier spirituel. A la terrasse suprieure, le quatrime autel retraait les incidents de la naissance de l'autre fils de Siva, Ganea le pacifique. Enfin le cinquime autel, selon le mythe du Linga Pourana, reprsentait le quintuple Siva et ses vingt enfants. C'est Sadhodjyata, par qui la vie est rsorbe, Vamdeva, qui accomplit la loi et le rituel ; Tatpourousha, qui fixe les cratures dans la science suprme; Aghora le terrible, qui enseigne le Yoga ; enfin Isan, la forme de toutes les formes, synthtisant l'Union, la Raison, la Pnitence, le Savoir, l'Observance religieuse et les vingt-sept autres qualits de l'me qui a conquis la dlivrance. Le long du pristyle extrieur rampaient les serpents de l'ternit, avec leurs sept ttes. Les gardiens symboliques des mystres se dressaient intervalles rguliers. Les lphants sacrs, porteurs du savoir occulte et portiers du temple, abaissaient vers le visiteur leurs trompes et leurs dfenses de granit. Le soutnement disparaissait sous le chaos sculpt des formes dmoniaques, confines, selon les Livres, aux mondes infrieurs de l'Invisible. Derrire les buissons des cactus, des euphorbes et des figuiers pineux se devinaient, dans l'ombre, les faces lippues, les canines bestiales des vampires, des Pisatchas, des Katapoutanas et des Ulkamoukhas Pretas. Les colonnes supportaient de longs bas-reliefs o dansent les Gandharvah musiciens. Au nord taient les images de Soma et d'Indra ; l'est, celles des Yakshas, gardiens des trsors, prsids par Koubera et Yakshini, son pouse : l'ouest, l'arme terrible des Rakhshasas commande par Khadgha-Rvana, le dispensateur des victoires. Le sud formait l'entre principale.

Le brahme qui m'avait accueilli, maigre et mince, long visage rac, beaux yeux circonspects de prlat romain vint me rejoindre sur le dclin du jour. Il m'exposa que tout ce vieux temple, transform en laboratoire, tait ma disposition, et que tous ses htes, cause de la haute personnalit qui m'avait introduit auprs d'eux, se considraient comme mes serviteurs. je remerciai selon les hyperboliques formules du savoir-vivre oriental. et nous commenmes le tour du propritaire. " Il y a une attitude mentale dans laquelle je vous supplie de vous tablir tout d'abord, me dit mon cicerone. C'est de ne pas vous presser, de considrer que vous avez beaucoup de temps devant vous, et que vous allez tre mis en face de nouveauts compltes. L'impatience, la hte mme vous seraient donc des obstacles, et non pas des aides ". je promis de faire tous mes efforts pour raliser ce calme que je savais tre le signe distinctif des sages dont j'allais tre l'lve ; je demandai qu'on me fasse quelque crdit , et m'apprtai recevoir ma premire leon. Ce temple appartenait au genre des laboratoires et la classe des ateliers. je n'y trouvai donc ni minraux rares, ni essences prcieuses, ni appareils de magie psychologique. Les savants qui y travaillent n'tudient que ce que les Europens appellent les forces physiques, et cela, au moyen d'instruments trs sensibles. Ceux-ci doivent tre isols des courants magntiques du sol et de l'atmosphre. On obtient- cet isolement par des procds de fabrication manuels. Jamais de machines ; les pices mtalliques, les fils, tout est martel, forg, lamin, embouti la main, avec une patience incroyable. J'ai vu un de ces ouvriers tapoter sans arrt une pice de cuivre depuis le lever du soleil jusqu'au coucher avec un marteau d'horloger; pendant la nuit, un autre le remplaait ; et ce travail durait, m'a-t-on dit, depuis des mois. je vous ferai grce de la description de tous les appareils dont mon guide me dmonta les mcanismes. Il en est un cependant, dont l'usage invraisemblable dpasse les plus extraordinaires imaginations des romans scientifiques. En me promenant travers ce muse de machines, Sankhyananda - tel tait le nom de mon guide - me fit remarquer une sorte de grande caisse cubique faite d'une substance jaune comme l'or et transparente comme le verre. " Ceci, me dit-il, est un Douracapalam, ce que vous pourriez traduire dans votre langue par tlmobile. Nous nous servons de cela pour voyager dans les plantes de notre univers matriel ". J'ouvris de grands yeux , mais mon interlocuteur continua : " Vous voyez ici une application du systme des Tattvas, dont vos philosophes monistes ont redcouvert une partie dans la thorie de la quatrime dimension. Voici la chane de raisonnements dont nous nous sommes servis ". De toute la minutieuse physique sankhya que j'entendis alors exposer je ne vous rsumerai que l'indispensable. Voici. " Il y a une substance universelle unique dont tous les objets ne sont que des formes. Ces formes, nous les percevons par les cinq sens seulement; donc elles peuvent tre classes sous le titre du sens qui les enregistre. Chaque sens est sensible tel mode du mouvement atomique; oue, vue, tact, got, odorat appartiennent respectivement des vibrations de l'ther, de la lumire, de l'air, de l'eau ou de la terre, qui sont autant de mouvements des atomes; l'ther. mouvement en tous sens , la lumire : rayon- nements

rectilignes; l'air : tourbillons ; l'eau : mouvement quilibrant ; la terre : mouvement d'arrt. " En outre, chacun de ces lments possde, en sous-oeuvre, les qualits des autres -, l'ther, en outre du son. contient une couleur, une forme, une saveur, une odeur. Vous voyez vous-mme les autres applications. " Enfin, chacune de ces formes cintiques se trouve reprsente dans le mental humain, Tout peut donc se rpondre, sous certaines conditions ". Mais c'est surtout le fluide acoustique dont Sankhyananda me dcrivit les proprits. Le son, dit-il, entre autres qualits, possde la mobilit, la fluidit, le moelleux. Nous nommons ceci Sneha. En outre, nous savions bien avant vos physiciens qu'il dgage du calorique. Enfin, il incite au mouvement par un pouvoir d'impulsion que nous nommons Pranamitva. Les instruments de musique cordes, les mlodies rythmes, le fracas du tonnerre dmontrent l'existence de ces diverses proprits. En rsum, la forme de la substance universelle que nous nommons l'Aksa possde, comme qualit spcifique, le son et, comme qualits gnriques, la forme, le mouvement, la chaleur. " De longues et nombreuses expriences nous ont appris que telles classes de sons contiennent les formes les plus parfaites, d'autres sont plus riches en calorique, d'autres dgagent un plus fort mouvement. Nous savons distinguer ces classes, produire ces sons, et mme en augmenter l'intensit, par diverses recettes psycho-physiologiques. Ainsi, par exemple, un fakir peut s'lever en l'air et demeurer suspendu un certain temps par l'emploi d'un certain son sous une certaine tension nerveuse; en d'autres termes, de la force nerveuse peut agir sur de la matire par le moyen du son. Voil un point acquis. " En voici un autre : " Le concept de l'espace est un des plus difficiles fixer. Vous autres Europens, vous ne concevez que l'espace physique. Vous le nommez espace rel. Pour nous, il est l'illusoire; tandis que notre espace rel est celui que quelques-uns de vos gomtres et de vos mathmaticiens ont appel l'hyperespace. L'espace physique est fini puisque, s'il tait infini, un nombre infini seul pourrait le mesurer; or, il ne peut y avoir de nombre infini concret. La tradition est d'accord sur ce point avec le raisonnement, et l'exprience vous le dmontrera, je l'espre. " Si l'espace est fini, il a une forme et cette forme est sphrique, parce qu'il n'y a pas de raison qu'il s'tende dans un sens plutt que dans un autre. L'espace est le lieu de toutes les cratures et les souvenirs vous reviennent certainement des personnages cosmogoniques qui le symbolisent. Ces habitants sont soumis la loi inluctable de la transformation. Voil des vrits lmentaires. Elles vont. suffire dgager le principe de la tlmobile. " Cette machine doit pouvoir se transporter sur tous les plans de l'espace et y subsister. Il lui faut donc l'inaltrabilit de sa matire, et une force motrice indpendante des forces physico-chimiques et fluidiques, c'est--dire d'essence suprieure. Il est entendu que nous ne sortons pas de l'univers visible. " Ces conditions semblent irralisables ; et cependant on les a ralises. Voici comment. Les chimistes de nos cryptes peuvent fabriquer des mtaux inattaquables tous les agents physiques ; mais, pour obtenir des mtaux inattaquables aux forces d'une autre plante, il faudrait connatre ce monde que l'on cherche justement explorer. " Comment sortir de ce cercle vicieux ? " Nos observations du firmament, au point de vue mcanique, mathmatique et

biologique - ce qu'on pourrait appeler l'astronomie et l'astrologie , se trouvent conserves depuis plus de deux cents sicles. Aujourd'hui encore, chaque nuit, des fiches sont dresses. On les centralise, on les classe. on les synthtise. Et nous tablissons ainsi pour chaque corps cleste un tableau hypothtique de toutes ses proprits physiques, chimiques et naturelles. Ce ne sont que des probabilits que nous dgageons ainsi, mais le calcul dmontre que les chances d'erreur sont infimes. " Si donc un observateur se transportait en tlmobile au plus prs de la plante la plus voisine, il pourrait rectifier le tableau dress pour cette plante. Ensuite nos chimistes et nos ingnieurs pourraient inventer une seconde machine, pour l'examen de la plante suivante. " L'antique et vnrable Magie qui, chaque sicle, se manifeste sous des formes de circonstance, n'est pas un tissu de divagations; c'est une science exacte et positive. Les vrais magiciens ne sont pas des demi-savants exalts, mais des ingnieurs, des physiciens, des chimistes de l'Invisible. Les nafs qui s'hypnotisent sur des pentacles ou des mantrams pour obtenir un pouvoir ne savent pas que ces dessins sont les schmas d'une cinmatique inconnue, dont les domaines sont les mystrieux espaces quatre; cinq, six et sept dimensions. Imaginer cela semblerait dj une pure folie vos philosophes. Il existe cependant des entits actives, dans ces espaces ; des intelligences y pensent, des organismes corporels y travaillent, y fabriquent des machines. y enfantent des oeuvres d'art. Les pentacles, ce sont les lignes de forces de ces machines, les charpentes de ces statues invisibles, de ces symphonies inaudibles, de toutes ces crations inconnaissables. fcondatrices cependant des coeurs nobles et des esprits profondment humains. " Que vous considriez, avec Descartes, toute matire comme tendue, et toute tendue comme matire, c'est--dire l'espace plein, " Oui, l'tendue est substantielle ; oui, les forces simples qui la fcondent existent indpendamment. " S'emparer de l'une et des autres, tel est le double pro-blme que notre tlmobile prtend * rsoudre. " Nous possdons dj l'nergie acoustique spciale dont je vous ai parl en commenant. Cherchons-lui un point d'appui, un centre de fixation, enfin un appareil de direction. " Or, les lments simples de la matire, les atomes, ne peuvent agir les uns sur les autres, puisqu'ils ne se touchent pas ; sinon, cause de leur infinie petitesse, ils se toucheraient par toute leur surface, et la matire, tant un bloc plein, resterait immobile. Il faut donc les supposer baignant dans un milieu plus fluide, constitu par d'autres atomes bien plus petits, anims de vitesses vertigineuses, choquant sans cesse les atomes d'ther, et leur imprimant ainsi des mouvements vibratoires. Cette hypothse s'appuie sur le calcul diffrentiel. Nous l'avons vrifie par de nombreuses expriences faites au moyen d'appareils d'optique bien plus puissants que vos microscopes, et dont les miroirs magiques des lgendes populaires sont une bauche. " Comment la matire s'organise-t-elle ? La rponse cette question va peut-tre nous fournir la donne qui nous manque. " On a tabli les volumes atomiques des soi-disant corps simples. Malgr l'incertitude de ces calculs, il reste acquis que les volumes atomiques des corps d'une mme famille sont en rapports simples. Inutile de vous rappeler Dumas et Wurtz. Qu'un heureux hasard donc mette entre les mains du chimiste un agent capable de modifier les positions des atomes dans un corps, il deviendra possible de transmuer le chlore en iode, ou le carbone en rubidium.

" Or, cet agent existe ; nos sages le connaissent ; nos livres le nomment. C'est le Vyoma-Panchaka- Akasa. Le MandalaBrahmana entre autres dcrit ses cinq formes. La quatrime, le Soury Akasa, se caractrise par une proprit spciale de condensation. Et nous avons trouv un corps qui peut recevoir une charge considrable de ces molcules spiritueuses, auxquelles toutes les formes matrielles trois dimensions restent permables. Notre accumulateur a l'aspect d'un bloc - un gros in-quarto - compos de cinq ou six cents minces feuilles de cristal. Vous savez que le cristal, en style d'alchimiste, est un ciel de Saturne. Ces feuilles sont dcoupes suivant une forme qui rappelle les surfaces catacaustiques. Quand il s'agit de charger l'appareil, un de nos sannysis s'entrane pour atteindre une certaine tension nerveuse. Alors il s'enferme pour rpter sur le livre de cristal un certain mantram, une centaine de milliers de fois environ. Il faut que, des laboratoires situs la surface du sol, on puisse entendre la vibration harmonique des lamelles de cristal, tenues par l'oprateur dans sa crypte situe une vingtaine de mtres sous terre. " Tel est, essentiellement, le moteur de notre tlmobile. Il faut cette machine un cadre, un abri contre les changements de temprature, les orages lectriques, les incursions de visiteurs imprvus, toutes sortes d'incidents possibles au cours d'une traverse interplantaire et dont le moindre serait mortel au conducteur de l'appareil. " Reprenons, pour parler un langage occidental, les thories de la pangomtrie. Que l'on adopte le systme d'Euclide ou celui de Bolyai, la gomtrie de la sphre reste la mme ; tandis que, dans la gomtrie hyperbolique, la circonfrence, mesure que son rayon grandit, tend, non plus vers la ligne droite, mais vers une ligne courbe, distincte de la droite tout en lui restant tangente ; c'est l'horicycle. Cette courbe fantastique, parallle une droite, engendre des surfaces et des volumes qui se dveloppent naturellement l'intrieur des surfaces et des volumes euclidiens. C'est cela que nous sommes parvenus raliser l'intrieur d'un corps matriel physique. " Ce corps, inattaquable tous les agents mcaniques et tous les ractifs physiques connus, est un mtal prcieux que nous transmuons par de nombreux battages et des trempes spciales. A l'tat d'or, il ne condense que l'ther lumineux, le Taijas; tandis que maintenant ce coffre cubique que voici est rempli, si l'on peut s'exprimer de la sorte en parlant d'une substance impondrable, de Soury Akasa. " Ne touchez pas, dit le brahme, comme j'avanais la main vers la caisse brillante; vous seriez fort incommod du contact. Pour utiliser sans danger cet appareil, il faut avoir suivi un entranement tel que l'organisme puisse subir d'normes tensions lectriques. C'est un yoga spcial. Nous n'avons pas, pour le moment, de sujet prpar dans notre temple : et d'ailleurs, en cette saison, l'tat fluidique de la contre est dfavorable. Mais, si vous nous rester quelque temps, vous pourrez voir l'exprience ". - Tels sont, reprit Andras aprs une pause. les premiers renseignements que me donna mon guide. Voici les complmentaires que je recueillis peu peu et que je rassemblerai, au hasard de mes souvenirs. Le problme, en somme. consiste trouver un accumulateur capable d'absorber la force sonique, le fluide acoustique, si vous voulez, et le fluide nerveux au moyen duquel J'tre humain peroit des sensations et conoit des ides. La matire premire de cet appareil est un mtal extrait de certaines alumines, avec des soins infinis. La caisse transparente dont je vous ai parl porte en son centre ce petit appareil qui ressemble un livre de cristal. Pour le charger, sept prtres se soumettent d'abord pendant quarante jours un rigoureux entranement. Ils ne font qu'un repas quotidien : avoine. cervelles de certains animaux, et poissons trs lectriques. Ils vivent dans une cellule dont les murs sont peints en mauve et orns des schmas de la force capter. Ils ont quatre heures de

repos sur vingt-quatre, coupant quatre priodes de cinq heures, choisies de faon que le milieu de chacune de ces priodes concide avec le lever du soleil, son midi, son coucher et la minuit. Ils doivent, 'par la rptition du mantram de la force sonique et la concentration du mental sur les proprits connues de cette force, arriver la voir, a la toucher, la dguster, la sentir et l'entendre. Ces entranements n'ont lieu qu' des priodes fixes par les astrologues au moyen d'une tude minutieuse des variations magnto-telluriques. L'emplacement du local est choisi sur une carte de ces courants. L'entranement dure quarante jours. Il y a ensuite trois jours de sommeil continu, imposs aux oprateurs. Puis, pendant sept jours, six d'entre eux chargent la machine par l'imposition des mains, sans se reposer, sans manger, sans dormir. Je fus mis en leur prsence le soir du septime jour. Leur aspect tait fantastique. Vivant dans l'obscurit depuis sept semaines, car la lumire solaire contient des rayons impropres l'exprience projete, la peau de ces hommes avait pris la couleur du vieil ivoire; leurs yeux creux brillaient d'un clat fixe sous les paupires bistres ; ils mesuraient tous leurs mouvements pour conomiser leurs forces. On les descendit dans la cellule o reposait la tlmobile une-vingtaine de mtres sous terre, et on les plaa en des points fixs d'avance sur des peaux de lynx. Reprsentez-vous le silence absolu de cette cave, son atmosphre trange, l'allure fantomatique des personnages. je me figure y tre encore, docteur; c'tait la premire fois que je voyais un pareil spectacle. - Et Andras se mit mimer la scne en allant et venant pour m'en situer les acteurs.

Voici le septime oprateur, continua-t-il. Il entre dans la caisse transparente dont on lute les douze artes au moyen d'un mastic spcial. Il se place en diagonale, ses jambes replies et les mains jointes, selon un certain asana. Derrire lui se trouve l'accumulateur; hauteur des yeux un disque d'or bruni , sous ses coudes deux manettes en cristal communiquant par deux tiges d'argent avec l'accumulateur. Il est assis sur un sige creux, rempli d'un charbon en poudre fait avec le bois d'une espce de laurier. Il reste immobile, la respiration suspendue, les prunelles dj rvulses, en dharana. Tout cela s'effectue en silence sous la lueur d'une mche trempe dans de l'huile de camlia. Accroupi dans un rduit extrieur, j'observe tout par une paisse glace violette ; les courants intenses qui la traversent rendent le sjour de la cellule dangereux si on n'a pas suivi l'entranement. L'oprateur pse sur les manettes, deux ou trois fois. Un sifflement perant me vrille les oreilles, suivi d'une rumeur norme de mer dmonte. Et la caisse disparat soudain de mon regard... je fus tellement surpris que je crus avoir t hypnotis. Cependant je voyais toujours les six aides immobiles, j'entendais mon matre me parler, je n'avais pas de fivre. je venais donc d'assister une dsintgra- tion, et de la sorte la plus extraordinaire. Mon matre m'expliqua que l'appareil avait t si fortement satur de fluide sonique, ainsi que le corps de l'oprateur, que leur double restait dans la cellule, visible pour un clairvoyant, et fix par une figure gomtrique - ce que les magistes occidentaux nomment un pentacle - dessin sur le sol de la cellule. Une semaine plus tard, Sankhyananda me fit redescendre dans le rduit d'observation. Les six aides taient toujours l, comme autant de statues. J'attendis une heure. Une fluorescence traversa la pnombre ; les aides tendirent leurs mains vers le schma. Une vapeur flotta dans l'air, et, silencieusement, d'un coup, la caisse translucide fut, avec l'oprateur, dans la mme position qu'au dpart. On le sortit, rigide comme une momie,

on le transporta rapidement dans une pice voisine o un bain chaud tait prpar; frictions, massages, onctions, soins minutieux lui furent prodigus. Puis on le remonta l'air, on lui fit prendre quelques aliments, et il se mit faire son rapport au chef de la communaut, en se promenant de l'allure la plus tranquille, comme s'il n'tait pas le hros d'une incroyable odysse. L'Evocation brahmanique

- Voyez-vous, docteur, me disait Andras, une de mes visites suivantes, nous autres Europens, nous n'avons pas encore fini d'peler l'alphabet de la Science. Les Orientaux non plus, ajouta-t-il en souriant; quoiqu'ils aient l'air d'en connatre beaucoup plus long que nous ; mais c'est qu'ils plent un autre alphabet. - Un autre alphabet ? interrompis-je, un peu scandalis, car je croyais aux dogmes sotriques : la Science une, la Religion une, la Puissance une. - Il y a donc plusieurs "Savoirs". - Bien sr, docteur. Moi, par exemple, qui ne suis pas bien grand clerc, je connais une douzaine de systmes de chimies, encore plus de physiques ; et des physiologies, donc! et Andras continuait de sourire. Puis, en manire de consolation : - Tenez, voici une autre histoire : Les brahmanes enseignent que les forces cosmiques sont organises, formant chacune un rgne, analogue aux rgnes qu'tudie l'histoire naturelle. Ils croient que le magntisme est un monde ; l'lectricit un autre monde, et ainsi de suite. Comment vrifier cette hypothse? Comment percevoir, analyser, utiliser ces univers inconnus ? En inventant des appareils sensibles ? En duquant notre systme nerveux? Des matrialistes auraient choisi la premire mthode; des mystiques auraient employ la seconde. Mes matres utilisrent l'une et l'autre, parce qu'ils tendent toujours rsoudre les antinomies. Prenons un des magntismes terrestres, que nous dsignerons par la lettre C. Les brahmanes ont dfini quelques-unes de ses proprits ; Puis ils ont recherch celles des forces psychiques humaines qui prsentent les mmes caractres. Et comme, disent-ils, tout se correspond, ils ont suppos qu'en dclenchant celles-ci, celles-l se manifesteraient automatiquement. Les variations du magntisme C sont, parat-il, en rapport avec certaines taches solaires ; et, dans l'organisme humain, son foyer

d'mission est, disent-ils, l'ombilic. Vous savez que certaines somnambules prtendent voir par le plexus solaire ou par le front. On connat en Orient, l'art de transporter les sens physiques sur n'importe quel point du corps; c'est un Yoga; on a donc tabli un entranement qui permet de sentir et de penser par le plexus ombilical. Il ne s'agissait plus, ds lors, que de prendre un sujet prpar, de choisir l'heure et le lieu o passeraient de forts courants C ; l'exprimentateur, emport dans cette vague fluidique, en pleine conscience, ferait ses observations et, grace un support fixe, reviendrait reprendre pied, au moment prvu du reflux, sur le plan physique. Ainsi ferait un plongeur non retenu par la ncessit de reprendre haleine. Voil le trs court sommaire des explications qui me furent donnes. Je demandai aussitt de participer une telle exprience. On me rpondit vasivement ; il fallait attendre ; rien n'tait dcid ; et puis l'entreprise tait dlicate ; on risquait sa sant, son quilibre crbral. Je rpliquai diplomatiquement que mes matres jugeraient de moi bien mieux que moi-mme ; et nous parmes, de part et d'autre, oublier ce projet. Quelques semaines plus tard, Sankhyananda parla de secousses sismiques prochaines, de courants C, de noeuds passant par notre temple; Je compris demi-mot; je renouvelai ma demande; et je fus accept parmi les cinq oprateurs. L'eau coulant dans la rigole qu'on lui creuse est l'image exacte du procd qu'on voulait employer. Ce magntisme C se prcipite toujours vers les points de moindre tension; il cherche 1'quilibre, mais il le cherche avec fracas sans doute, pensais-je; puisqu'on le nomme aussi : la Tempte des Rgions Souterraines. Il y eut des semaines d'entranement svre : nourriture, sommeil, attitudes, respirations, incantations, tout tait prvu avec une minutie tyrannique. je ne sais ce que ces travaux ajoutent l'tre humain ; mais ils lui procurent pour un temps une dlicieuse allgresse physique et mentale ; on redevient jeune, les sens actifs, la pense lucide, l'entendement clair comme un lac tranquille. La srnit de la Nature vous pntre; on se trouve dgag des apprhensions et des soucis. Les jours passent dans une joie paisible.

Notre exprience eut lieu juste avant le coucher du soleil. On avait choisi, aux alentours, Un petit cirque de rochers ; on en avait nettoy le sol, sur lequel on avait trac, avec des poudres de couleur, les figures et les caractres qui signifient ,les proprits de la Tempte-Souterraine. Les objets, les parfums, les vtements, l'orientation furent fixs selon les correspondances reconnues entre cette force l'tude et les divers minraux et vgtaux, les odeurs, les espaces, les formes, les sons. Vous connaissez la thorie des signatures, n'est-ce pas ? J'avais ordre de ne pas bouger de ma place, sous aucun prtexte, mme si la terre s'entr'ouvrait. Tous installs, dans l'attitude voulue, on nous fit prendre un certain tat physico-psychique de Dhyna dans lequel se maintient la conscience Vigile. Je voyais mes compagnons; le chef, nu, debout devant nous, murmurait ses mantrams, des baguettes odorantes la main ; des algues brlaient avec des gommes nausabondes. Soudain, j'eus la sensation de descendre dans un trs vieux palais, au fond d'un grand puits de mine. L'architecture de cet difice, les tres qui l'habitaient faisaient tache sur le paysage, comme, dans les photographies spirites, on voit le fantme estomper les contours des objets matriels. Peu peu, l'air semblait devenir plus sec ; et, quoique l'insupportable odeur de l'assa-foetida ne me parvnt plus, parce que, dans l'tat o je me trouvais, la respiration n'a plus lieu que toutes les demi-heures, un autre arome m'envahissait les narines et la gorge. Lourd, gras, amer, avec des tranes aigres, cet horrible parfum s'accompagna tout coup du bruit norme d'un tonnerre, dans le centre duquel nous nous serions trouvs. Mes os tremblaient sous ces vibrations profondes ; je souffrais le cauchemar d'une chute sans fin. Mes muscles se contractaient malgr moi ; mon corps avait peur et voulait fuir. Mais je savais que ce serait la mort pour mes compagnons et pour moi. On ne s'expose pas impunment aux rayons nus des forces secrtes. Ajoutez ces angoisses celle d'ignorer quoi faire, la crainte de ne pas voir un signe possible du matre, l'anxit de tenir jusqu'au bout. je passai l un temps fort dsagrable et qui me parut trs long. Or, au milieu de mes efforts, je vis soudain au centre de notre cercle, un peu au-dessus de nos ttes, deux yeux qui nous regardaient avec de la curiosit, de la ruse, de la puissance. Un visage se dessina, encadr de cheveux aux boucles flottantes ; puis un corps se forma, debout sur une seule jambe, l'autre replie. Le tout orn d'toffes somptueuses, de joyaux tincelants.

Mais aux paules s'attachaient des bras nombreux, une vingtaine peut-tre, tout gesticulants ; les mains aux doigts agiles semblaient dire des choses, comme font les sourds-muets. Deux d'entr'elles, sur la poitrine, faisaient sans cesse le geste qui allume le feu magique d'En-Bas. Par intervalles, des clairs se dispersaient et l. Et cette forme fantastique, gigantesque, modele en noir sur noir, rayonnait de la terreur. Elle donnait l'ide d'une norme machine, vivante, intelligente, obissante sans doute, mais comme un monstre antdiluvien peine dompt. Un froid intense nous annihilait; le grondement continu et pntrant nous transperait jusqu'aux moelles. J'aperus, en un clin d'oeil, le corps du matre ruisselant de sueur. Les feuilles sur lesquelles nous tions accroupis devinrent jaunes et recroquevilles. A ce signe nous connmes que la prsence avait fini de parler. Tout le fantme disparut bientt, en effet, dans la clart de la lune dj haute. Nous nous levmes pniblement. Il y avait six heures que nous tions l, aux prises avec la plus terrible des paniques, celles des hostiles invisibles. Je dormis tout le jour, et toute la nuit suivante ; notre systme nerveux ne possde pas la souplesse ni la plasticit de celui des Hindous. Au rveil, pendant la mditation du matin, je m'aperus avoir fait un grand pas. je vis que les forces se dvoilent progressivement, la mesure de l'oeil qui les contemple. Elles paraissent d'abord tre des hasards aveugles ; ensuite, on leur dcouvre une certaine logique, et on les dnomme en consquence : fluides, courants, vibrations, lois ; enfin, on s'aperoit qu'elles sont les oeuvres de ces cratures que le polythisme saluait du titre d'Immortels. Mais surtout, surtout, je commenai me douter que je ne savais rien. Puiss-je seulement un jour sentir la Vie ! Ah ! je souhaitais cela de toute mon me ! Mais j'ignorais totalement alors que, pour la ralisation de ce voeu, l'aide la plus effective me viendrait d'une femme. Et Andras, en disant ces choses, attachait sur Stella un grave regard de tendresse ineffable. RCONFORTS

Un dimanche, quand j'arrivai chez lui, Andras tait absent. Je dus l'attendre plusieurs heures. Stella, pour me faire patienter, me montra tout le fond et l'arrire-fond de la boutique : des cartonniers de gravures, des meubles tiroirs remplis de bibelots, des vitrines bondes d'objets rares. Elle me dplia ses dentelles au point de France, de Gnes ou d'Honiton. Puis des turquoises

verdies macrant avec des morceaux de racine de frne; dans des sbiles, des opales gerces, des perles ternies, attendant aussi une mdication; la carcasse d'un crowth irlandais, reconstitu sur de vieilles miniatures, schant au soleil, et mille autres curiosits. - Vous n'imaginez pas, disait Stella, comme Andras est patient, soigneux et mme mticuleux. Ainsi la caisse de cette viole, il l'a prise dans une bille de vieux poirier, qu'il avait auparavant soumise pendant des mois l'action du soleil au moyen d'un systme de lentilles; pour la vernir, il a prpar une rsine de pin maritime, et, je me souviens, il en a bien tendu sur ce crowth une vingtaine de couches. Voil un chaudron, achet au Trne; il va en faire un vase tibtain. Ces morceaux d'ivoire baignent depuis des mois dans ces flacons, pour y prendre de la couleur. En plus de l'atelier de rparations, il y avait dans ce magasin les lments d'un vrai muse : boiseries flamandes du XVIe sicle, vieux thorbes, calumets de Peaux-Rouges, serrures secrets, compotiers persans en pte tendre avec le cyprs de Zoroastre, une thire japonaise en terre gris-jaune seme de mica, d'un prix inestimable; quelques porcelaines de Chine, dont une entre autres de la famille verte avec des caractres bnfiques en ta-tchouang; pierres sonores, gongs cisels, monnaies rares, bagues la Marat, la Rocambole, en fer, avec une pierre de la Bastille dans le chaton; des affiches officielles, des eaux-fortes, des portraits au physionotrace, des tapisseries roules, des poignards tibtains carter les ombres, des masques toungouses, que sais-je encore? - Et tous ces bibelots ont leur histoire, disait Stella. Il vous en racontera quelques-unes, sans doute, un de ces jours. Tenez, le voici, justement. Andras rentrait, en effet, affable et bonhomme. Il me demanda la permission de travailler tout en causant, et se mit en devoir de terminer l'couenne le raccommodage d'une aiguire d'tain. Comme je lui racontais quelle mauvaise semaine je venais de passer : fatigues, checs, rancoeurs, impatiences, dgots, paresses : -Vous en verrez bien d'autres, me dit-il, en guise de consolation. Stella nous offrit du th, du th en briques, provenance directe de la Chine, qu'on appelle au Tibet Kiapa Ka Kig, m'apprit Andras. C'tait dlicieux d'ailleurs. Tout en limant, mon hte coutait mes dolances, avec une patience dbonnaire. Et je m'merveillais de ce personnage si simple, si sobre, si vivant, si juste d'allures : affectueux sans camaraderie, patriarcal sans pose, humain, en un mot; tel un trs sage vieillard, qui m'aurait aim, moi, entre tous ses enfants; bien que, je le savais, quiconque l'approchait coeur ouvert devait ressentir la mme certitude d'tre le Benjamin de son coeur. Peut-tre, pensais-je, existe-t-il un tat inconnu de l'Amour? Mes impressions du moment dpassaient en fracheur, en claire allgresse, en viridit, toutes les joies les plus pures que j'eusse connues jusqu'alors. Je me sentais calme, certain, reposant l'ombre d'une affection sereine et stable. Andras s'tait mis me tutoyer. Je ne m'en tonnais point; auprs de lui, ce jour-l, tout me semblait naturel et clair.

- Reprends possession de toi-mme, me disait-il; reprends haleine; retrouve ton calme. Celui que tu aimes, l'Etre idal qui, bien qu'encore extrieur toi, devient cependant ton hte, par intervalles, ce hros de l'ternit, des ennemis l'entourent, c'est vrai, et des brouillards te le cachent; mais sa victoire est certaine, et son influence sur toi reste entire. Crois-tu qu'il ne prvoyait pas les fondrires dans le chemin o il t'a invit le suivre? Rien n'arrive l'homme que par son propre vouloir. Ce que toi, tu peux faire, il est inutile et nuisible qu'un autre l'entreprenne ta place. Regarde le mauvais colier; il n'a pas appris sa leon de la veille; pour crire son thme, il offre des billes son voisin plus studieux. Quand il aura copi, saura-t-il sa leon? Il aura perdu son temps et menti et, aux examens de fin d'anne, son ignorance et sa paresse clateront. Ainsi, ne refuse pas la besogne qui se prsente; n'imite pas le cancre; tu reculerais sous prtexte d'avancer. Cette hte d'ailleurs, alternant avec du dcouragement, rpercuterait en toi le trouble de notre poque. La vie bouillonne, les dsirs s'exasprent, les forces se crispent et puis dfaillent. Si tu pouvais voir les esprits de tes contemporains, sur mille tu n'en trouverais peut-tre pas cinq, peut-tre pas deux qui cherchent la vraie Lumire avec des mobiles purs. Tu sais que les traits de magie promettent le pouvoir sur les invisibles et sur les hommes; cette promesse est sous-entendue dans les leons des magntiseurs. Ne se trouve-t-il pas, au sein de notre civilisation positiviste et utilitariste, des socits qui propagent ces doctrines absurdes de l'influence de la volont sur toutes les choses srieuses de la vie : sur la richesse, la russite, et autres billeveses. Tu sens bien que de tels aptres sont ou des dupes niaises ou de cyniques loups-cerviers; ils jouissent cependant d'un certain succs. Ces savants proclament que l'univers matriel est parfaitement organis, que tout s'y passe selon la justice, puisque, disent-ils, tout y est soumis aux lois de la causalit et de la conservation des nergies. D'accord. Mais ils voudraient que l'univers moral soit dans l'anarchie, et l'univers invisible dans le chaos; quelle inconsquence! Ils ne peuvent pas nier que la justice agisse sur tous les plans; pourquoi incitent-ils l'homme se rvolter contre son destin, au lieu de lui apprendre l'utiliser? Pourquoi veulent-ils que le dbiteur spirituel ne paie pas ses dettes? Pourquoi enseignent-ils attaquer et dtrousser dans l'ombre? Voici un naf auquel ils persuadent qu'au moyen de quelques entranements, il pourra suggestionner un adversaire, charmer un acheteur, sduire un indiffrent. De quel droit apprennent-ils commettre ce double crime : lser par une manoeuvre tnbreuse, et faire servir l'gosme matriel des forces cres pour le travail de l'esprit? Comment ces gens-l ne voient-ils pas qu'ils fomentent l'envie, la discorde et la haine? Ils attisent d'autant plus, dans le coeur humain et dans le monde, ce feu infernal, qu'ils agissent par un souffle de l'Invisible indment capt. Sont-ce pas des aveugles poussant d'autres aveugles un prcipice? La terre corrompt de la sorte presque toujours les clarts qu'elle reoit. Je me souviens qu'en Russie, sous le tsar Alexandre 1er, un ami fut envoy dans un district et y jeta les bases d'une petite socit d'Enfants du Ciel. Quelques paysans commencrent le travail; ils ralisrent entre eux la fraternit. Les perscutions survinrent vite. Un homme de bien

les dfendit auprs du gouvernement; aprs mille dmarches, il russit obtenir pour ces pauvres gens de vivre sans tracasseries administratives. Cet homme se nommait Lopoukhine. Mais ce que l'tat csarien n'avait pu faire, l'Esprit de tnbres le fit. Les enfants de ces travailleurs coutrent de faux sages; et aujourd'hui, les Doukhobors - car c'est d'eux que je parle -, pervertis par les livres d'un crivain qui jouit d'une rputation universelle, sont arrivs la rvolte, l'alination mentale, la haine du travail, aux pires folies. De mme, lorsque l'homme, sur la scne universelle, eut compris qu'il portait en soi les germes des pouvoirs occultes, il n'eut rien de plus press que de les faire crotre par n' importe quels moyens, les pervertissant en hypnotisme, en suggestions, en statuvolence, en magie. Ceux donc qui ont compris l'enseignement de Dieu, qu'ils acceptent la pauvret volontaire, du corps, de l'esprit et mme de l'intelligence. Les curiosits que tu sacrifieras maintenant, mon docteur, je t'atteste qu'elles te seront un jour payes au centuple. Ainsi parla Andras. Ces graves enseignements ranimrent mon courage. J'entrevis de plus clairs horizons; une force se rveilla dans moi; je pris conscience de la vanit de mes titres et de mes diplmes, de l'incertitude de mon savoir. Je me sentis une profonde gratitude pour le vieil homme si accueillant, pour cette femme si bonne. Aprs tout, pourquoi chercher s'ils taient ou n'taient pas les amis du Dsidrius de ma jeunesse? Accepter, utiliser ce qu'ils m'offraient de si bonne grce, n'tait-ce pas plus sage? LE SPIRITUALISTE

J'allais faire part de ces rflexions mon interlocuteur, qui rangeait son tabli, lorsque Stella nous annona le dner. Pendant la fin du repas, j'entendis entrer dans la boutique plusieurs personnes. Andras et moi les ayant rejoints, je fus assez surpris de reconnatre, parmi une quinzaine de visiteurs, divers visages dj vus dans les coles ou les socits no-spiritualistes. Je saluai un vieux mdecin magntiseur; un autre, plus jeune, astrologue et homopathe; un bniste de Picpus, clbre dans son quartier pour rduire les fractures et les entorses; un typographe, libertaire et mystique; un ouvrier sellier, disciple de Boehme; un capitaine en retraite, prsident d'un groupe spirite; un lectricien kardciste; un commis libraire vque gnostique; un pharmacien hermtiste, un pasteur, homme encore jeune, blond, au regard clair; un vieux rpublicain de 48, fouririste; tous dans les yeux desquels se lisaient la sincrit, l'ardeur et la conviction. J'ai toujours prouv une grande sympathie pour ces novateurs idalistes. Ils perptuent la belle tradition librale des Celtes. Ces hommes du peuple, levs au-dessus de leur classe force de travail, remdiant aux lacunes de leur instruction par, une intelligence souvent originale, riches en gnreux lans, candides malgr les dsillusions, gais malgr les heurts, se dbrouillant parmi les broussailles touffues des vieilles utopies, ils me reprsentent avec vivacit les meilleurs aspects de l'me franaise. Rien ne leur cote pour atteindre leur but, petites et grandes privations, ils se les imposent trs simplement. J'en ai connu qui, sortis de l'atelier sept heures et demie du

soir, dnaient d'un petit pain grignot dans les rues sombres, pour tre huit heures l'ouverture d'une confrence; et, onze heures du soir, ils repartaient pied vers les faubourgs, pour conomiser un omnibus en vue de l'achat d'un livre important. Pauvres sacrifices sans gloire, combien sont-ils touchants! Et quelle ardeur ne devraient-ils pas nous donner au travail, et quelle confiance dans l'avenir de la race! Son vieux sang gnreux ne s'puise donc pas encore, et la lumire de son esprit n'est donc pas encore tout fait teinte! Je m'aperus plus tard que les invits d'Andras ne le connaissaient pas exactement. Les uns le croyaient gurisseur, les autres le prenaient pour un survivant des premiers groupes kardcistes; ou comme un trs extraordinaire mdecin; deux ou trois le supposaient initi des sectes orientales. Tout le monde fumait et buvait, sauf un membre de l'toile bleue. On parlait surtout d'un Congrs de mtapsychique annonc pour le printemps prochain. Andras se mlait peu la conversation, il rpondait assez vasivement aux questionneurs, disant qu'il ne savait pas, qu'il n'avait pas qualit pour donner des conseils, qu'il voulait rester tranquille, qu'il y avait bien assez de savants pour scruter les choses abstraites, et ainsi de suite. je voyais bien tous ces braves garons un peu dconcerts. Comme j'en connaissais plusieurs, je crus bon de m'entremettre. Je dclarai, de ma propre autorit, qu'on ne demanderait pas Andras d'accepter un poste dans ce congrs, qu'on ne prononcerait mme pas son nom, mais que, s'il avait des conseils donner, on s'efforcerait de les suivre. Andras parut accepter. On lui expliqua le programme, on lui nomma les organisateurs, les orateurs; on dveloppa les buts poursuivis. Mais il se tut un long moment. Enfin, il se tourna vers moi : - Ne pensez-vous pas, docteur, que si ses membres ne sont pas peu prs des saints, un tel congrs se trouve prdestin la strilit? Si les participants esprent briller, s'ils vantent leurs travaux, s'ils se dnigrent, s'ils collectionnent les coupures de l'Argus de la Presse... Et sa phrase, commence ironiquement, finissait dans un bon sourire. - C'est pour cela, interrompit le typographe, homme sombre et maigre, au visage passionn, c'est pour cela que les Egyptiens faisaient leurs congrs secrtement, entre initis. - Oui, acquiesa Andras, et ils n'taient pas les seuls. Mais aujourd'hui, il est utile, il faut que tout soit dcouvert; c'est crit dans le Ciel; ce doit tre crit dans l'Evangile? - Oui, rpondit le pasteur. Et il cita le livre, le chapitre et le verset. - D'autre part, la perfection n'est pas de ce monde; on ne peut pas exiger que ces chercheurs restent anonymes. Comment faire? Cherchez une tiquette, un drapeau, un titre, qui vous unifie tous; vous vous rangerez sous un rglement de tolrance, de faon qu'aucune personnalit, ni aucune cole n'envahisse; que chaque groupe ait, non pas un prsident, mais un secrtaire, que tous ses participants soient gaux. L'action individuelle se plierait mieux l'influence de l'Esprit. Mais quoi! vous voulez un congrs, faites votre congrs; au moins, ne l'appuyez pas sur l'argent, ni sur tel homme, appuyez-le sur un idal.

- On peut trs bien arranger cela, dit l'bniste, de sa grosse voix enroue; on est tous frres, n'est-ce pas? On n'a pas les mmes opinions? Cela ne fait rien; on discute, on s'explique, moi, vous savez, je n'aime pas lire, cela m'endort; mais entendre causer, l, oui, je comprends. - Bien sr approuva Andras; on s'instruit s'couter les uns les autres si personne ne songe se mettre en avant. - Vous avez vu le programme? demanda un jeune stagiaire. On y propose l'tude du magntisme, dans sa physique et sa thrapeutique, celle des fluides, de l'od, du double, des phnomnes spirites, de la photographie transcendante; vous savez qu'on a photographi le fantme d'un sujet vivant. On cherchera ainsi fournir des preuves exprimentales, des affirmations de l'sotrisme. - Eh bien! mon cher matre, rpliqua Andras, avez-vous un sujet? - Non, dit l'avocat; moi, je fais de la sociologie. - Qui a un bon sujet, sain, robuste, une brave femme? - Moi, dit un magntiseur de province, un bon gant jovial. - Alors, avance ta main, comme ceci; l. Nous allons demander au Ciel qu'il veuille bien nous faire voir un autre ct du magntisme que les trois ples connus. Vous voulez bien, tous? - Oui, oui. rpondmes-nous la ronde. - Remarquez que je ne fais pas la moindre suggestion, dit Andras; je n'emploie pas non plus la volont, je demande seulement. Eh bien! que ressens-tu? - L'index m'lance, dit le gant; mais a fait mal, vous savez. - Ce n'est rien, continuons. - Maintenant c'est le grand doigt; la chair est resserre, et glace... Voil l'annuaire, c'est chaud, comme si je l'approchais d'une bougie; le petit doigt tremble, comme quand on se fait lectriser; dans le pouce aussi, dans les os, il y a un courant frais... je ne sens plus rien. - Tu te souviendras de ces cinq sensations? Voici ce qui s'est pass; les esprits des doigts ont t pour un moment librs de tout lien avec le magntisme gnral du corps. Chaque fois que tu le demanderas - en ayant les mains nettes, n'est-ce pas? - cette libert sera rendue l'un ou l'autre de tes doigts, pour une minute; et tu pourras t'en servir pour les malades. L'index pour les maladies de foie; le doigt du milieu pour les os, l'annulaire pour le coeur; l'auriculaire pour le systme nerveux; le pouce pour les troubles psychiques. Mais tiens tes mains nettes, je veux dire ta conscience pure; on n'a jamais parl de cela?

- Non, monsieur, dirent quelques voix. - Remarquez que je ne sais pas magntiser. On pourrait photographier ces effluves inconnus; on pourrait mme essayer d'obtenir des clichs en couleurs. - Est-ce que vous me permettez de chercher cela? demanda le pharmacien spagyriste. - Certainement, rpondit Andras; mais d'ailleurs je n'ai pas permettre ou dfendre quoi que ce soit. Ce que je vous montre l n'est pas nouveau; j'avais dj parl de quelque chose d'analogue au baron du Potet, mais je crois qu'il ne s'en est pas servi. - Comment, vous avez connu du Potet? s'cria quelqu'un. Mais, la mme seconde, l'officier spirite demanda - Et pour les morts, monsieur? Andras ne parut entendre que cette seconde question. - Les morts, vous feriez mieux de les laisser tranquilles, rpondit-il doucement. Mais je sais bien que vous ne m'couterez pas. Au moins, priez, avant vos sances; et cherchez les moyens d'viter le surmenage vos mdiums. - Oui, mais si on teint la lumire, les sceptiques diront qu'on fraude. - Pourquoi n'essayez-vous pas des lampes verres mauves ou violets? Mettez dans les lampes de l'huile parfume avec de la cannelle ou des clous de girofle. - Si on employait des animaux, ou du sang et des parfums? insinua un disciple d'Eliphas Lvi. - Non, l'animal souffrirait trop; et puis, vous ne savez pas ce que c'est qu'un parfum. Essayez plutt ceci. Prenez une table solide et carre. Aux angles opposs fixez sous le plateau deux lames de cuivre et deux lames de zinc, runissez-les par des fils de manire construire une sorte de solnode. Vous assoirez le mdium sur une chaise place sur le mme tapis de laine que la table, et vous fermerez le courant sur lui. Il se peut que, dans ces conditions, vous obteniez des dplacements d'objets sans contact, avec une fatigue minime. Que les assistants soient en nombre pair, et que le directeur de la sance ait du sang-froid, surtout s'il vous prend fantaisie de faire passer un courant dans les fils. - Tout cela, dit un vieux disciple de Wronski cach dans un coin d'ombre, tout cela est bel et bon; mais le phnomne ne convainc que si on possde dj la conviction leuthrique. Il faudrait un corps de doctrine, une synthse... - Une doctrine? Mais vous l'avez, mon cher professeur, rpartit Andras; les tableaux du Messianisme sont aussi vrais que possible. Et puis, il y a tant de thories, dj, tant de systmes! Mais vous, docteur, continua-t-il, en s'adressant un mdecin, vous qui tes connu, vous devriez lancer une fondation o on accueillerait les mdiums, on leur referait de la sant, on leur redresserait un peu l'esprit, on leur enlverait pendant deux ou trois mois le souci de la matrielle. Pour commencer, il suffirait qu'on trouve chez une

personne aise deux ou trois chambres, au milieu des bois. Vous auriez ainsi des phnomnes plus intressants et moins de tricheries. Bien des exprimentateurs clbres ont t tromps; mais quoi, ces pauvres sujets ont bien des excuses : on les prend, on les lche, on les agace, on les dtraque, on les paie peu... - Mais, demanda timidement un grand garon ple, amateur des contemplatifs catholiques, est-ce que tout cela, ce n'est pas des redcouvertes, des rajeunissements?Eh oui! lui dit Andras, avec un sourire; c'est du vieux neuf. D'ici quelque temps vous verrez du nouveau; mais alors mfiez-vous, ce seront des fruits vnneux. Toutefois, depuis quelques annes, notre atmosphre recle quelques forces neuves. Jusqu' prsent, je ne vois que deux ou trois hommes qui puissent les manipuler. Plusieurs voulurent des renseignements; Andras les prvint : - Non, non, je ne veux rien ajouter; ces hommes veulent rester anonymes; mais libre vous de chercher. Ce qu'ils ont dcouvert est porte de votre main, tous. - Comment cela.? Que faut-il faire? demandrent plusieurs voix. Andras se mit rire avec malice : Mais vous le savez bien, vous le savez depuis longtemps, ce qu'il faut faire pour que le Ciel nous donne un secret. Vous ne vous souvenez donc pas? A toi, voici dj vingt ans, quand ta mre tait si malade? A vous, l'anne de votre grande grve, quand je vous ai rencontr une nuit sur le pont de Tolbiac? Et vous, docteur, quand vous avez fait cette supplance Nice; vous tiez encore interne; vous avez failli vous tromper de tube? - Oui, mais depuis, je fais attention, vous le savez, rpondit tout bas le mdecin. - Eh bien! pour en revenir ce que disait notre ami Alexandre le Grand - Andras appelait ainsi l'ouvrier sellier, parce qu'il tenait habituellement la tte penche gauche -, il serait bon que quelqu'un dans ce congrs rende un hommage public de reconnaissance vos prdcesseurs. Ils y ont droit. Qu'on parle de ces prcurseurs; qu'on les rhabilite; qu'on publie les noms de ceux que l'intolrance a supplicis autrefois, de ceux qui ont endur toute leur vie la misre et le sarcasme. Ce sont eux qui vous ont fray le chemin, ne l'oubliez pas; ce sont leurs larmes qui ont arros le champ o vous commencez la rcolte. -Moi, dit le vieil homme de 1848, permettez-moi, messieurs, de vous dire combien tous je vous trouve imprudents; combien vous ignorez la discipline du secret, que les anciennes fraternits initiatiques et la Franc-Maonnerie leur hritire ont si fortement recommande. Comment? vous voil apprenant la foule endormir, agir distance, capter des fluides, suggestionner! Que sais-je encore? Et pas un d'entre vous ne prvoit que ces recettes peuvent tre lues par des criminels, ou simplement par des utilitaristes? Ne croyez-vous donc pas que Mesmer porte la peine de toutes les vilenies commises par l'hypnotisme! Ne croyez-vous pas que vos comptes rendus d'expriences d'extriorisation ne vous rendent pas responsables d'un certain nombre d'envotements? Ou alors vos thories rincarnationnistes et vos prches sur le karma ne sont que des phrases! Et le vieil enthousiaste promenait sur nous des regards indigns.

- Il a raison, conclut Andras; mais il parle dans le dsert. Vous tes tous de braves gens, bien gentils; , mais vous prenez trop de plaisir voir votre prose imprime et votre nom accompagn d'adjectifs logieux. Toutefois, pensez des mesures, dans votre congrs, contre le mauvais usage possible de vos dcouvertes. Mais il est tard; vous habitez loin, et il faut vous lever de bonne heure, demain matin. Partez vite. Et, quand vous reviendrez voir le vieux bavard, il aura d'autres choses encore vous dire. LE MAGNTISEUR

Quelques jours plus tard, en revenant chez Andras, je le trouvai causant avec le magntiseur de province. Les cures de ce dernier avaient indispos le syndicat des mdecins de sa ville; et on l'avait cit en correctionnelle. Ce brave homme tait fort en colre; il n'en finissait pas de dclamer contre ces ignorants en us, qui prennent si cher aux pauvres malades et qui les gurissent si peu. Il insistait, avec des anecdotes l'appui, sur leur pret au gain, sur leur manque de dvouement, sur leur intolrance, et ainsi de suite. Andras s'efforait de le calmer. - Vous faites en ce moment, lui disait-il, comme ces orateurs de Loges qui, parce que quelques prtres se montrent peu dignes, englobent tout le clerg dans la mme rprobation. je ne suis pas pratiquant; je n'ai pas non plus dans la science officielle une confiance illimite; mais je sais qu'il y a de braves gens partout. je connais quelques prtres admirables, et quelques mdecins aussi; et, tout prendre, n'importe quelle corporation compte un nombre gal d'ambitieux, d'avares ou d'gostes. Vous dites que les docteurs se font trop payer. Ce n'est pas exact pour les mdecins de campagne ou de quartier. Leurs six ou sept annes d'tudes leur ont cot cher, ils ont pay leur diplme; ils ont une patente, un certain train soutenir, femme et enfants entretenir. De quel droit exigez-vous d'eux une qualit d'abngation que pas un homme sur mille ne possde? - Mais pourquoi m'empchent-ils de gurir, puisque je peux le faire mieux qu'eux? - Eh! mais, vous tes un concurrent; ils luttent. C'est la vie, cela, ce n'est pas l'idal, j'en conviens; mais o est-il, celui qui ralise l'idal? Les dommages-intrts qu'ils vont vous faire payer remplaceront la patente laquelle vous chappez. - Au fait, avoua le magntiseur, c'est assez juste, ce que vous dites l; je n'y avais pas pens. Il est vrai, ils ont pay pour avoir la permission d'exercer... - Tandis que vous, vous gurissez naturellement, sans tudes, ou du moins aprs des tudes trs sommaires en comparaison de celles des Facults de mdecine. Et puis entre nous, on peut bien tout se dire, n'est-ce pas? - vous gurissez, d'accord; mais on vous paie, quoique moins cher qu'une sommit mdicale. Ensuite, tes-vous bien sr de gurir toujours? - a, rpondit le magntiseur, c'est vrai; j'ai eu quelques checs, mais bien rarement.

- Oui, je sais, mais ce n'est pas de cela que je veux parler; je pense aux malades qui, en sortant de chez vous, ont l'air d'tre guris. Etes-vous bien sr qu'ils le soient radicalement? - Mais oui, j'en suis sr, dit le magntiseur un peu surpris. que voulez-vous dire? - Simplement ceci : que souvent vous ne gurissez qu'en apparence et pour un certain temps, au bout duquel la maladie revient sous une autre forme. Est-ce que, par hasard, vous rendriez vos malades immortels? - Non, videmment. - Donc, vous ne les gurissez qu'en partie. J'ai l'air de dire des paradoxes; mais coutez-moi un peu. Vous, vous tes partisan de la thorie des fluides; une maladie, c'est de mauvais fluides; vous les chassez, vous en mettez de bons la place; trs bien. Un de vos collgues donnera des herbes; un autre agira par la volont; un troisime emploiera les esprits. Au fond, tout cela revient peu prs au mme. Mais ces mauvais fluides que vous chassez, o vont-ils? Quand vous avez des cafards dans votre cuisine, vous bouchez les fissures, et les cafards vont chez le voisin. Vous ne vous tes jamais demand o allaient ces forces morbides que votre force curative fait partir? Elles vont ailleurs, cherchant un autre organisme dispos les recevoir. - Mais alors, monsieur, dit l'homme, embarrass, alors je ne dois plus magntiser? Que voulez-vous que je fasse? - Mais si, continuez. Vous faites bien, vous avez le devoir de soulager par les moyens que la Nature vous a fournis; vous faites trs bien, je dsirais seulement vous laisser comprendre que vous n'tes pas tout-puissant, que vous n'tes qu'un peu plus fort que les mdecins, un petit peu plus - et cela, parce que vous croyez la Vie. - Je vois surtout que vous dtruisez la confiance que j'avais en moi. Mettez quelque chose la place; dites-moi quelque chose. - Eh bien! je ne vous dirai pas que, si quelqu'un tombe malade, c'est qu'il l'a mrit, et qu'il faut le laisser souffrir pour qu'il expie... - Oh! non, interrompit le magntiseur, vous me diriez cela que je ne vous couterais plus. Je n'ai rien voir dans ces thories de savants; je suis du peuple, moi; mon pre n'a pas pu me faire donner une grande instruction. Je ne connais qu'une chose, c'est que, si quelqu'un souffre et que je puis lui enlever son mal, je serais un drle d'individu si je ne le faisais pas. - Je sais, rpondit Andras; vous tes un brave coeur. Vous n'conomisez jamais votre peine, et vous tes droit. Je vous conseille au contraire de continuer votre magntisme. Mais comment empcher que les mauvais fluides aillent plus loin faire du dgt? Par la magie? Certes, il est possible de conjurer, d'attacher un mal un endroit quelconque; mais, plus tard, un orage terrible claterait sur votre tte. Par vos propres moyens? Mais vous ne voyez pas ces fluides. En vous aidant d'une somnambule? Oui, si votre sujet se trouve parfaitement lucide et si vous pouvez le protger, car, en sommeil, on est bien

plus vulnrable qu' l'tat de veille. Or, il n'existe pas de sujet qui voie tout, pas plus que de savant qui sache tout. Ainsi, il ne nous reste qu'une seule ressource, c'est d'avoir recours au Matre de la vie et de la mort. - Dire des patentres? fit le magntiseur avec une moue. Mais les bonnes femmes qui passent leur vie l'glise, est-ce qu'elles gurissent? Au contraire, c'est les plus cancanires et les plus mauvaises. - Laissons les dvotes. Dieu ne nous a command que d'tre charitables. Quand vous tiez petit, si vous rapportiez des bons points le samedi soir, votre pre vous donnait des sous le dimanche. Continuez comme cela. Aidez les pauvres encore un peu plus que vous ne faites, ne vous mettez jamais en colre et, quand vous tes devant le malade, adressez-vous Dieu, dites-lui : je ne sais pas comment m'y prendre : aidez-moi; je vais passer ce malade la force vitale que vous m'avez donne; gurissez-le avec cela, et veuillez arranger les choses ensuite . Puis, vous oprez comme l'ordinaire. - Tout de mme, le bon Dieu aurait fort faire si... - Ne vous inquitez pas de cela, interrompit Andras. Vous savez bien qu'au chteau le rgisseur est plus fier que le matre; eh bien! avec le bon Dieu, plus on est simple, mieux Il nous entend. Et n'oubliez jamais que les malades ne gurissent que parce qu'Il le veut bien. - Pourtant, Il ne peut pas vouloir qu'on souffre? - Au contraire, Il voudrait qu'on soit heureux; c'est pourquoi nous avons toujours un peu moins de mal que nous ne devrions, en toute justice. - Mais pourquoi faut-il qu'on souffre'? Dieu pourrait bien nous viter cela? - Oui, si nous n'avions pas la tte dure. Nous nous obstinons ne pas faire ce qu'Il nous dit. Quand on a rendu la cave une trop longue visite, le lendemain on a mal la tte. Ce n'est pas Dieu qui envoie la migraine; c'est la Nature qui ragit. Les maladies n'ont pas d'autre cause. On se conduit mal; cela gne d'autres tres, naturellement, visibles et invisibles; pas de raison pour qu'ils se laissent pitiner sans rien dire; ils protestent. Et alors, cela engendre la maladie, le malheur, la malchance. Voil pourquoi il faut dire Dieu : Gurissez ce malade si telle est votre volont ; car Il se pourrait que la personne en question supporte la maladie, et qu'elle supporterait moins bien le chagrin ou la perte d'argent remplaant la maladie que vous, gurisseur, vous dsirez lui enlever. - Bien. J'ai compris. En somme, il faut faire le mieux que je peux, mais ne pas m'obstiner gurir quand mme. - C'est cela. Voyez-vous, il y a vingt faons de se casser la jambe; c'est toujours une jambe casse. De mme, il y a vingt faons de gurir; c'est pour cela qu'un homme qui gurit peut ne pas tre un brave homme. Un mdecin dur et avare gurira s'il est savant. Ainsi, certains tres de l'Invisible peuvent donner quelqu'un le pouvoir curatif, parce qu'ils obtiennent par l une mainmise sur les malades.

- Mais alors, tout cela est fort dangereux, s'cria le magntiseur. - Oui, c'est dangereux. Mais vous, vous n'avez rien craindre de ce ct-l, pourvu que vous vous souveniez bien que vous n'tes qu'un instrument dans la main de Dieu. Le bon Dieu ne permet jamais que l'on gare ceux qui ont confiance en Lui. L'UNION DES SPIRITUALISTES

Quand je revins chez Andras, le jeune ouvrier sellier tait l qui s'enqurait des moyens propres raliser l'union, entre les coles spiritualistes, dans ce fameux congrs dont on avait parl rcemment. Andras essayait de mettre un peu de ralits dans les gnreuses utopies de l'enthousiaste mystique. - D'abord, disait-il, le spiritualisme moderne est encore l'tat d'bauche. Son vocabulaire n'est mme pas fix; un terme technique revt dans chaque cole une signification diffrente; une mme ide a reu des noms divers; il faut toute une tude pralable pour s'y reconnatre. - On pourrait peut-tre publier un lexique? - Oui, si tu trouves un spiritualiste assez autoris pour que tout le monde accepte ses dfinitions. Sinon, ton lexique ne sera que le manifeste d'une cole. - Mais si l'on fixait d'abord une doctrine? - Sors un peu de ta chambre, va faire quelques visites dans les groupes de spirites, de magntiseurs, d'astrologues, d'occultistes, de thosophes; tu reviendras m'apporter les lments de ton corps de doctrine! Cependant, ils se proclament tous tolrants. Mais leur tolrance consiste, pour chaque cole, dmontrer que toutes les autres ne possdent qu'une partie de la vrit, tandis qu'elle seule la dtient totalement. Toutefois cette multiplicit de thories est naturelle, ncessaire et utile. La vrit a d'innombrables faces; et il faut les connatre toutes. Puis, l'unit ne jaillit que de la multiplicit, dans la Nature. Enfin, le choc des ides et des sentiments engendre seul la tolrance vraie. - Alors, mon projet n'est pas viable ? demanda le jeune homme. - Moi, ta place, je le lancerais tout de mme. Tu verrais une mle gnrale de grands prtres ; c'est un spectacle instructif. Et puis, en intervenant la minute opportune, tu pourrais faire sortir de la bataille une notion importante, savoir que le seul point d'union possible, c'est ce qui, dans tous ces systmes, appartient non pas l'intelligence, mais au coeur ; non pas au savoir, mais au pouvoir ; non pas la thorie, mais la pratique ; c'est la morale.

- Oui, objecta l'ouvrier. Cependant, si les spiritualistes ne s'accordent que sur la morale, ce n'est gure la peine de les centraliser, puisque la plus haute morale spiritualiste est gale la plus haute morale matrialiste. Faire le bien pour le bien, ni par crainte des gendarmes visibles ou invisibles, ni par espoir de rcompense. Epictte et les grands saints catholiques l'enseignent galement. - Tu as raison; mais essaie tout de mme d'unir ces gens. Vois-tu, il faut rver; le rve est utile ; mais il ne faut pas s'enivrer de rves. O sommes-nous ? Tous sur la terre. O dsirons-nous aller ? Tous ensemble dans l'Absolu. Mais la distance est norme, aussi grande que les nombres astronomiques peuvent nous en donner l'ide. Et nous ne pouvons pas tous prendre le mme chemin, parce que nous ne sommes pas identiques les uns aux autres. Regarde quand des voyageurs partent pour des directions opposes ; ils verront chacun des paysages diffrents, des villes, des peuples, des monuments, des muses diffrents. Voil les diverses religions, les diverses initiations. Mais tous ces voyageurs accomplissent le mme acte : ils marchent ; sans quoi ils ne seraient pas des voyageurs. Voil le rle de la morale. Sans elle, on a beau accumuler mystres, rites, sciences, on n'avance pas. Avec elle, sans rien d'autre, on avance d'autant plus vite qu'on ne s'arrte pas aux curiosits de la route. - En d'autres termes, conclut le jeune homme, il faudrait aux spiritualistes du bon sens : qu'ils n'entreprennent pas des travaux qu'ils ne sont pas encore capables de mener bien. - Justement, mon cher ami, gardez le sens de la ralit. Le jour o deux spiritualistes seront devenus incapables de dire du mal l'un de l'autre, ils auront plus fait pour l'union des coles que s'ils avaient runi vingt congrs et sign vingt volumes d'exhortations. Qu'en dites-vous, docteur ? ajouta Andras en se tournant vers moi. - Je suis tout fait de votre avis, rpondis-je. Je crois que nous sommes tous mens sans que nous nous en doutions, mais nos guides, bons ou mauvais, ne nous disent pas plus leurs desseins qu'un gnral ne confie son plan ses troupiers. Or, les chefs des Tnbres, habiles et retors, savent faire natre dans les coeurs candides des curiosits nfastes, sous des prtextes louables. Donc, soyons prudents. - Dieu ne laissera cependant pas un homme sincre s'garer ! s'cria le boehmiste. - Encore faut-il, rpondit Andras, que cet homme se reconnaisse d'abord capable d'errer, qu'il ne compte pas absolument sur son savoir et son intelligence, qu'il ait de la modestie. - Oui, conclut le jeune homme, nous n'avons qu' rester sincres, devenir humbles, faire preuve de courage. Dieu fera le reste, puisque, au-dessus de toutes les religions et de tous les adeptats, se trouve le culte de l'Esprit. Et, en nous unissant au Pre, par le Fils, seulement alors nous pourrons porter le titre de spiritualistes. Pendant ces dernires rpliques, notre ami le pasteur tait entr familirement. Il exposa les tentatives de quelques-uns de ses collgues en vue d'un rapprochement entre le catholicisme et le protestantisme. - C'est le jour des gnreuses utopies, pensai-je, part moi. - Il me semble, continua le ministre, que nous autres, partisans du libre examen, nous

reprsentons le principe universel d'individualisme, d'affranchissement; nous sommes un peu les claireurs, en religion. Tandis que les catholiques, conservateurs, traditionalistes, systmatiques, reprsentent le pass. Vouloir fondre ces deux tendances me parat bien hasardeux. Prtres et pasteurs doivent savoir, puisqu'ils sont ministres du mme Dieu et tmoins de ses sollicitudes, que celle des activits divines qui s'occupe surtout de l'homme est la Providence. Par ses soins, nos aspirations les plus hautes trouvent des rponses, et, sans nous contraindre en quoi que ce soit, elle nous prsente les moyens de sortir des fondrires o nous embourbent tour tour la charge fatidique du pass et les emportements sans frein, vers l'avenir. - Je vois, monsieur, chez vos coreligionnaires, une division indfinie des sectes; puis une emprise du rationalisme, soit dans les tudes philosophiques, soit dans les tudes historiques, qui aboutit l'oblitration du sens divin de l'Evangile. N'est-il pas vrai que la partie la plus savante de votre clerg ne reconnat plus dans le Sauveur qu'un homme, et dans ses miracles, que des symboles ou des oeuvres scientifiques ? Et n'est-ce pas l l'enseignement mme des initiations anti-christiques orientales ? - Nul plus que moi, docteur, ne dplore un tel tat d'esprit, rpliqua le ministre. C'est une faute que le catholicisme ne commet pas. Mais vos thologiens, excusez ma franchise, s'hypnotisent trop sur le pass, ils exagrent la valeur des rites, la lettre assassine l'esprit ; et le gouvernement de votre Eglise parat un peu trop politique. Le seul terrain d'entente serait donc, non pas la divinit de Jsus-Christ, puisque trop de mes collgues, malheureusement, n'y croient plus, mais l'action morale, la charit. - En effet, les controverses sont bien inutiles ; les parleurs ne sont pas des ralisateurs, dit Andras. Trouvez-moi un seul pasteur et un seul prtre qui soient des saints ; je veux dire des hommes de bon sens, de volont forte, et qui aient ralis chacun l'idal pratique de leur religion. Ils auront tt fait de s'entendre. Des hommes dont l'existence entire ne soit qu'une continuelle vocation de la Providence, force d'offrir l'unit toutes leurs fatigues physiques et morales, l'Unit descend en eux, ils apprennent l'incarner, ils deviennent capables de lui construire un corps organique dans le collectif social. - Ah! oui, s'cria le jeune ouvrier, de tels hommes pourraient peut-tre convaincre le Consistoire, le sacr Collge, les politiciens et les indiffrents ! Mais j'ai lu certains livres d'apologtique, on veut exprimenter les phnomnes du mysticisme, on veut cataloguer les millions de facteurs qui concourent l'organisation d'une me collective religieuse ou politique; et on n'arrive mme pas dnombrer les forces qui fabriquent un microbe! - L'exemple est un peu simple, remarqua Andras avec un demi-sourire, mais en somme il est juste. Pour conqurir la matire, il faut l'tudier avec des moyens matriels; mais l'Esprit ne se laisse pas capter, il chappe quand il lui plat. C'est l'Esprit ternel par qui notre esprit immortel se parfait. La religion n'est une que par en haut. Juxtaposer des formes religieuses, c'est faire une mosaque. Ce qu'il faut, c'est que les fidles des diverses religions montent jusqu' Dieu , l ils seront un. L'Eternel est un Dieu vivant; voil ce qu'il faut exprimenter. - Ces tentatives d'unification ne sont pas nouvelles, dis-je, voulant amener notre hte nous dvoiler quelques points obscurs de l'histoire des fraternits mystiques. Je citai des noms, je mentionnai les Rose-Croix, les Philalthes, l'Eglise intrieure d'Eckartshausen ; mais Andras coupa ma manoeuvre, en nous faisant remarquer que nous allions manquer

le dernier omnibus. Comme d'ordinaire il me retenait bien aprs minuit, je compris que je ne le ferais pas parler davantage ce soir-l et je m'en allai avec le boehmiste et le pasteur. INCERTITUDE

Les circonstances firent que de longues semaines se passrent avant que je pusse retourner Mnilmontant. Cet intervalle fut fertile en difficults; affaires, amitis, relations, tout devint pour moi une source de mcomptes. J'appris par hasard sur Andras quelques histoires malveillantes; j'entendis des gens d'apparence honorable se plaindre de lui. Les doutes me revinrent. N'ayant jamais os le questionner sur Dsidrius, ma confiance faiblit; l'irrsolution et le dcouragement survinrent. Si bien qu'un jour je dcidai d'aller reprendre ma broderie, pour couper ces relations. Je n'accusais pas Andras, cependant; quelque pressentiment obscur m'ordonnait de ne pas le juger. Je savais comme les colportages mondains travestissent tout ; et cependant j'aurais voulu effacer de ma mmoire son souvenir. L'illogisme de ces impulsions intrieures me droutait; je n'avais pas alors beaucoup d'exprience des purgatoires de l'me. Quand j'arrivai l-haut, la vue seule de la maisonnette suffit me rassrner. Stella me reut avec sa gaiet charmante; elle me montra son travail. - J'ai d, me dit-elle, fabriquer un carton avec du papier de Chine, Andras y a pass un vernis mou, transparent de sa composition; alors j'ai pu dcouper les ptales des fleurs manquantes, de faon que ma broderie nouvelle reste translucide comme l'original. - Le bougran n'aurait pas suffi ? demandai-je, tonn de tant de soins. - Non; il aurait fait opaque. Du reste, jugez-en par vous-mme. Le panneau, en effet, se trouvait admirablement en tat; impossible de distinguer les reprises. J'tais ravi et je remerciai chaudement Stella. Mais, quand je voulus payer, elle refusa tout net, disant que son mari la gronderait. Pourtant, pensai-je, on me reprsente ces gens-l comme peu scrupuleux et intresss! Andras, survenant sur ces entrefaites, approuva sa femme. D'ailleurs, ajouta~t-il, comme pour me faire accepter ce cadeau, vous aurez bien l'occasion, un jour ou l'autre, de nous rendre cela. Nous nous assmes sous la tonnelle. Stella nous fit goter des liqueurs qu'elle avait prpares elle-mme, selon d'anciennes recettes; et, le hasard d'une causerie btons rompus aidant, je pus dire mes htes mes tergiversations, et, mots couverts, quelques-uns des racontars qui circulaient sur eux. Ces confidences les laissrent indiffrents.

- On colporte bien d'autres histoires sur mon compte, et j'en suis ravi, dclara Andras. Je prfre de beaucoup tre attaqu qu'encens. Comme le dit la Bible, tout a son poids, son nombre et sa mesure, n'est-ce pas ? Il y a une certaine quantit de calomnies, de par le monde; j'aime autant qu'elles tombent sur moi, qui n'en ai cure, que sur d'autres personnes, qui s'en affecteraient ou qui en recevraient du dommage. C'est le bien qui nourrit le mal, puisque c'est le bien qui possde la vie. Mieux vaut servir de pture au mal que de se faire nourrir par le bien; mieux vaut tre attaqu qu'assaillant... pourvu toutefois qu'on reste humble. - Vous rpondez la question que j'avais sur les lvres, dis-je. Cependant, j'ai entendu un mystique, un vieux mdecin de la marine que vous connaissez sans doute, enseigner que ne pas se dfendre contre la mdisance ou la calomnie, c'est un suicide. - Je ne nie pas que la mdisance fasse des blessures; mais, si vous la repoussez, elle ira sur le voisin. Et puis, le seul fait qu'une chose vient vous signifie qu'elle vous est personnellement destine. - C'est la doctrine de l'abandon la volont de Dieu ? demandai-je. - Oui, mais ne tombons pas dans le quitisme. Il faut subir les souffrances et faire le bien. - Runir le passif et l'actif ? - C'est cela. Examinez la dernire priode de votre vie; ne voyez-vous pas d'o viennent vos doutes actuels ? - Non, avouai-je; je n'ai pas au remonter de l'effet la cause. Sont-ce mes tudes d'occultisme, mes tentatives de yoga ? Ne faut-il point, comme dit saint Paul, prouver avant de juger ? - Certainement, mais, rpondit Andras avec un sourire., vous tes un Europen, toujours press d'agir. Agir est excellent ; mais rflchir quelques minutes, demander la Lumire, ce sont des prcautions qui ne nuisent jamais l'oeuvre. Et, comme je gardais le silence, il ajouta: - Voyons, docteur, on a fait de petits entranements, h ? Fixation du regard, formation d'images mentales, statuvolence, dveloppement de la volont? La grande opration d'aprs le rituel d'Eliphas Lvi ? Mon sourire avouait. Andras reprit: - Cela se voit sur votre visage; vous vous tes surmen; le foie ne va plus trs bien; les poumons non plus. Mettons qu'un gnie vous soit apparu. Et puis aprs? Suppos que vous ayez une force de 10; pouvez-vous croire que vous allez conduire une force de 1.000?

- Cependant, le chauffeur, d'un geste, dclenche sa locomotive ? - Ce ne sont pas des forces de mme ordre. Le magicien agit par sa force... disons astrale, sur des tres galement de nature astrale. Et puis, le chauffeur connat certaines lois de la matire. Tandis que le magicien voque pour, justement connatre des forces mystrieuses; il commet une ptition de principes. - C'est juste, videmment. - Votre magie n'a donc pu vous aboucher qu'avec un tre un peu plus fort que vous et, remarquez, je parle de force et non de Lumire. Le chimiste qui dcouvre un compos nouveau risque trs bien de s'empoisonner ou de se faire sauter avec son laboratoire. - Je crois, dis-je, que je ne tenterai plus d'opration magique. - Alors, conclut Andras en souriant, tendez les paules ; endossez vos responsabilits. Considrez un seul de vos entranements, et rcapitulez ceci : toutes les cellules de vos aliments, toutes les molcules des teintures, des drogues, des meubles, des plantes, des animaux que vous avez employes, toutes les fibres de votre corps que vous avez mises en mouvement dans ce but, tous les invisibles que votre volont s'est asservis, il faut que vous rpariez ces dsordres et ces ruines. - Ce n'est que justice, dis-je. - Soyez donc en paix ; le Ciel fera quelque chose pour vous, conclut Andras, d'un accent paternel. Une fois de plus, je partis rassrn. Dans la bouche de cet homme si simple, la plus abstraite mtaphysique devenait d'un clair bon sens. Son regard si droit m'avait inocul de la force ; son sourire avait dissip mon pessimisme. Je partis plein de confiance, et presque honteux de mes rcentes inquitudes. Arret lecture ---------------------------------------------------------------------------------------------------------------LA VISION DU MENTAL

Ma visite suivante trouva Andras sur le point de sortir. Il m'invita, ou plutt, comme si je devais lui tre utile, il me pria de l'accompagner. Sa courtoisie, exquise dans ses formes, semblait toujours jaillir spontanment comme une source frache; un charme parait ses prvenances envers les htes. Le saint d'Assise devait avoir les mmes manires attrayantes. Andras aimait vraiment ses visiteurs; et ceux auxquels il rendait les plus grands services le voyaient avec confusion se conduire comme si c'tait lui l'oblig. J'appris ainsi ce que c'est qu'un homme vraiment humble. - Je vais Plaisance, voir un malade, me dit Andras; la course ne vous effraie pas ?

- Oh ! non, rpondis-je; j'aime la marche, mais ne vaut-il pas mieux, pour conomiser votre temps, prendre un fiacre, ou le chemin de fer de ceinture ? Il me dclara prfrer la marche. Et, de fait, pendant des annes, jamais je ne le vis user dans la ville d'aucun vhicule. Peut-tre s'imposait-il ces fatigues par pnitence ; peut-tre ces heures de trajet taient-elles, grce son pouvoir d'attention, employes un travail mental. En tout cas, je fis bien souvent la remarque qu'il choisissait peu le plus court chemin. C'tait la premire fois que je sortais avec lui. L'interminable trajet, travers les rues bruyantes, se fit sans que je m'aperusse de sa longueur. Andras avait le pas tranquille de ces coureurs de route qui abattent quinze lieues d'une traite. Il fumait beaucoup, mais parlait peu. Et je dois mentionner que, chaque fois que je sortis avec lui, je me trouvai dans un tat nerveux trs spcial. Les spectacles du chemin ne me distrayaient plus d'une certaine tension intrieure, grce laquelle les sujets de nos dialogues se trouvaient claircis presque avant d'avoir t formuls. Il me semblait tre sur une plate-forme d'o j'apercevais l'envers des choses, vrai dire leur endroit. Je ne sentais plus mon corps; jamais de fatigue ; et, au retour, la sensation interne d'avoir appris bien d'autres choses que celles dont il m'avait entretenu. Je profitai de l'occasion pour parler Andras d'une autre srie de mes tudes, de mes essais de pratique contemplative, de toutes mes tentatives ttonnantes d'atteindre un rsultat tangible. - Et, me dit un moment donn Andras, le plus clair de vos gains, c'est un commencement de phtisie. Puis, ma grande surprise, il m'numra divers symptmes pathologiques dont je n'avais jamais parl personne. Je n'osai point lui demander comment il avait pu connatre ces dtails. Il continua en me donnant une longue explication technique du Yoga. Il vitait, comme par crainte de pdantisme, l'emploi des termes sanscrits, prenant soin de les traduire d'une faon trs exacte et trs ingnieuse. - En somme, conclut-il, la gymnastique respiratoire, pratique modrment, est utile. Mais, si vous l'additionnez d'une tension volontaire, magntique ou mentale, vous enfreignez la Loi. Le volume d'oxygne, d'acide carbonique, la quantit des aliments, tout est fix d'avance pour chacun. Dpasser ces limites, mme dans l'intention noble en apparence d'une culture psychique intensive, provoque des ractions. Si subtilement qu'on raisonne, on ne prouvera jamais qu'on fasse du bien par un procd mauvais; ce sera du bien apparent, provisoire et fauteur d'un mal tout proche. Je me taisais, cherchant des objections, sans en trouver. Devant mon silence, Andras continua: - Je vais vous raconter ce que je vis une nuit, lors de mon second voyage dans le Tibet. Il me fut montr pendant mon sommeil comme un bataillon de soldats travaillant tablir des ouvrages d'approche, en vue de l'assaut d'une forteresse qu'on n'apercevait pas. Des estafettes arrivaient et repartaient au galop. Une lumire lunaire clairait tout le paysage; j'en conclus alors que ce songe tait d'ordre intellectuel. Chose curieuse, le sol, rocheux et gristre, semblait bouger, comme un coeur palpitant. Tout coup apparut un groupe d'tres dont les ttes normes et disproportionnes par le sommet me rappelrent immdiatement ces effigies de sages chinois que vous connaissez bien, docteur. Cette phalange se dirigeait vers la tente du gnral. Elle

tait conduite par un macrocphale extraordinaire, dont le corps tait tout fait translucide. Il parla au gnral avec duret; de petites lueurs violettes sortaient de sa bouche. Les mouvements des claireurs et des pionniers changrent aussitt. Beaucoup d'entre eux, vtus de rouge, furent expulss du camp; je les vis courir et l, dans la campagne, puis tomber, un un, sur le sol. Leurs camarades, rests au camp, devinrent peu peu semblables aux tres grosses ttes. Les travaux de sige furent abandonns; et l'on se dirigea, travers le plateau mouvant, vers une ville ferique, que j'aperus au sommet d'une chane de montagnes. Je connus que ce tableau enchanteur n'tait qu'un mirage. L'ascension dura des annes. De temps autre, les marcheurs rencontraient des formes fantastiques, des animaux antdiluviens, des monstres connus des seuls voyants. Tout coup, le bataillon fut cern par les Rouges que j'avais cru morts. Un officier longs cheveux les commandait. Ils s'avancrent tranquillement sur les tres cristallins qui, ds qu'ils furent saisis, tombrent sur le sol, comme rduits en cendres. Les roches prirent l'aspect du terreau et, en peu de temps, une vgtation luxuriante s'en leva. Tout disparut. Je m'veillai. Le jour allait paratre, et je gravis un tertre voisin pour jouir de l'aurore, selon mon habitude. - Comme ce doit tre beau, dis-je, oubliant la vision, si j'en juge par ce que j'ai vu dans le massif de Belledonne ! - C'est inimaginable. Les plus basses valles sont trois mille mtres. La clart de l'atmosphre, la puret de l'air, le silence indicible, le drame pathtique des couleurs qui se droule l'horizon, avant que le soleil surgisse soudain, toutes ces immensits vous entrent dans l'me, flots, et vous la renouvellent. Ce matin donc, debout dans le souffle glac des neiges perptuelles, en murmurant les formules du Sentier que je suivais alors, je compris le sens de ma vision, et j'en fus boulevers. Je pense que vous n'avez pas eu besoin de tout le dcor qui m'aida, pour comprendre galement. - Il me semble, rpondis-je, que le sol aride, c'est le plan mental, non fertile par lui-mme, et sur lequel ne s'difient que des illusions. Les soldats rouges et les claireurs reprsentent les sensations ; les tres cristallins sont ce que Boehme appelle la volont propre. Cette vision enseigne que l'homme n'a le droit de juguler aucune des manifestations vitales que la Nature a mises en lui. Vouloir gouverner les mouvements du principe pensant est une illusion dangereuse, puisque, pour reconnatre lesquelles de nos images mentales il faut oblitrer ou renforcer en vue de l'omniscience, on devrait d'abord possder l'omniscience. - Et puis, notre unique instrument, le cerveau, n'est capable de reflter qu'un tout petit coin de l'univers, ajouta Andras. Aprs un court silence, il reprit avec un demi-sourire . - Eh bien ! mon cher docteur, vous avez trs bien saisi un des sens de ma vision ; mais je vous ferai grce de mes conjectures, les solitaires sont bavards, quand ils trouvent un auditeur complaisant, et surtout quand ils se font vieux. A PLAISANCE

La traverse du boulevard Saint-Michel m'empcha de rpondre. Mais, ds le Luxembourg, je renouai bien vite l'entretien. - Je comprends tout ce que vous m'enseignez, dclarai-je, et cependant je ne me laisse

pas convaincre. - Vous avez raison, docteur, s'cria Andras, on nous a donn le jugement, l'analyse, il faut s'en servir. - Permettez-moi de prciser. Voici ce que je ne m'explique pas. La Providence est juste et bonne, n'est-ce pas? Pourquoi permet-elle que les hommes inventent des mthodes d'volution pernicieuses ? - En effet, ce que vous proposez l est un problme difficile, rpondit mon compagnon, d'un air grave. Il faudrait vous dcentrer mentalement, ajouta-t-il aprs une minute de rflexion. - Je ne comprends pas, rpliquai-je ; me dcentrer? - C'est vrai, j'ai la mauvaise habitude des comparaisons saugrenues. Vous savez, l'entendement fonctionne comme un systme algbrique, ou comme une pure de gomtrie descriptive; mais il y a aussi le calcul diffrentiel et l'hyperespace. - Je continue ne pas comprendre, avouai-je, aprs un assez long temps de rflexion. Andras fit un geste dubitatif, et me demanda : - Quand vous aurez compris, pourrez-vous me promettre de continuer vous conduire comme si vous ne saviez pas ? J'allais protester que oui ; mais, sous le regard sagace de mon interlocuteur, je sentis la vanit suffisante de ma rponse. Je me contentai de dire que je ferai de mon mieux. Nous tions alors, je m'en souviens, devant ce beau parc de Couesnon, qui a t abattu depuis pour faire place un dpt de tramways. Le soir commenait tomber. Andras s'arrta, redressa la tte qu'il portait assez souvent incline, me regarda dans les yeux pendant quelques secondes, et dit: Bienheureux les pauvres en esprit ! Voil ce que l'on peut lire dans le Livre de l'Agneau. Or, l'esprit de l'homme n'est connu que de ceux-l seuls qui peuvent vivre dans l'atmosphre du Consolateur. Nous autres, nous ne pouvons pas respirer cet air trop vif. Chaque preuve cependant tonifie nos poumons, et prcise en nous l'bauche, que nous portons tous, d'une statue du Verbe. Mais nous ne pourrons jamais, par nos propres forces, animer cette statue. Le Verbe seul peut lui insuffler la Vie, Sa Vie. Or, beaucoup d'hommes, aveugls, tiennent cette statue pour vivante; ils s'y attachent, ils en font leur oeuvre, leur chose; ils agrandissent l'ombre; et, croyant aller vers l'Etre, ils s'garent vers le Nant. Quelques-uns toutefois se doutent de leur erreur: ceux que l'orgueil n'a pas entirement envahis. Ils peuvent entendre l'avertissement de l'ange gardien; ils commencent palper l'inconsistance de ce monde; ils apprennent oublier; et le Ciel s'approche d'eux de cent pas, chaque marche qu'ils descendent vers le centre du monde. Tout ce que tu as lu, tout ce que tu as entendu d'exotique et de mystrieux, ne t'a redit que cet axiome: L'action appelle la raction ; ta main ne peut se dresser vers le firmament que si ton paule et ton corps psent sur le sol d'un effort quivalent . Tu appelais ceci la loi du binaire, n'est-ce pas ? Tout le long de tes annes d'tude, les cellules grises de ton cerveau ont emmagasin, les cellules blanches se sont affines, tu t'es dcouvert beaucoup d'organismes inconnus, que tu as baptiss de noms grecs,

hbreux, ou sanscrits, ou gyptiens, ou chinois, selon tes espoirs du moment. Tu as pris de la force o et comme tu as pu, tu t'es fait une sorte d'athlte dcoratif et inutile, capable, l'occasion d'un effort extraordinaire, mais condamn tout le reste du temps un rgime mticuleux. On t'admire et tu t'enorgueillis. Tous les corps naissent, croissent puis diminuent. Tes corps invisibles chapperaient-ils cette loi ! Non, tous ces organes, tous ces pouvoirs prmaturs, il faudra que tu les restitues. Et c'est maintenant que l'on va te conduire sur le chemin descendant. Andras se tut. Nous tions arrivs. Nous pntrions dans une cit ouvrire aux maisons de briques salies, sans tage, aux courettes peuples de marmaille bruyante. Une vieille grosse femme reconnut Andras et nous fit entrer dans une triste chambre o, au fond d'un fit assez propre, un homme tournait vers les visiteurs un regard anxieux. C'tait un de ces parias que les villes engendrent par milliers, uss depuis l'enfance par un travail prcoce, et qui l'alcool seul donne la force de vivre malgr la mauvaise nourriture, la mauvaise hygine et l'incurie. Il se rpandit en lamentations, de concert avec sa femme. Andras, debout, le chapeau la main, les coutait attentivement, hochait la tte avec compassion, et semblait rflchir. Enfin le vieux termina ses plaintes en criant avec ce qui lui restait de voix: - Le bon Dieu n'est pas juste, tout de mme! Et puis, tout a, c'est des histoires d'exploiteurs, y a pas de bon Dieu! - Comment ! le bon Dieu n'est pas juste ? gronda Andras. Et vous, est-ce que vous tes juste ? Faut-il que je dise tout devant la bourgeoise ? ajouta-t-il plus bas, pendant que la femme tait alle chercher des petits verres pour prendre de la liqueur . Et, se penchant, il ajouta quelques mots l'oreille du malade. - Comment savez-vous cela ? s'exclama l'homme effray. - Tais-toi, tais-toi, rpondit Andras avec un air ravi du tour qu'il venait de jouer au bonhomme. Donnant, donnant. Ne te plains plus, et je ne dirai rien. Mais - et il le menaait de l'index - mais il faudra marcher droit ! ... La femme rentrait. On trinqua, on but. Et ce fut son tour de se plaindre. - Gurira-t-il, mon bon monsieur ? gmissait-elle. Qu'est-ce que je vais devenir ? - Ah ! je ne sais pas, la maman, rpliquait Andras. Voici mon ami le docteur qui vous dira cela. C'est grave, n'est-ce pas, docteur ? J'tais assez embarrass de mon personnage. Mdicalement l'homme tait fini; mais Andras tait l. Je me dcidai avouer la vrit. - Oui, c'est trs grave, ce sera un vrai miracle s'il s'en tire. - Alors, demanda Andras, la maman, vous tenez beaucoup garder ce vieux sacripant de mari ?

Pour toute rponse, la vieille femme se mit pleurer. Mais Andras lui prit affectueusement le bras, et le mit sous le sien : Cela s'arrangera, consolez-vous. Seulement ne vous disputez plus tous les deux ; ce ne serait plus la peine, alors, et souvenez-vous qu'il y en a de plus malheureux que vous. Tu as entendu, n'est-ce pas ? dit-il au mari. Allons, au revoir, un de ces jours. Vous venez, docteur? J'tais un peu du , je m'attendais voir un miracle. - Pourquoi ne l'avez-vous pas guri tout de suite ? demandai-je. - Eh ! mais... d'abord ce n'est pas moi qui le gurirai; ensuite il n'a pas besoin d'tre debout immdiatement; il a quelques sous, il peut bien attendre une semaine. A propos, qu'auriez-vous fait, vous occultiste, pour gurir cet homme ? - Il est bien malade, rpondis-je, je ne sais trop; j'aurais essay de transplanter le mal dans un arbre, dans un animal... - Oui, l'introduire dans un endroit o il n'a pas le droit d'aller. Et puis, je voudrais bien vous voir si on vous chargeait d'une maladie des dieux; oui, vous pourriez gmir, du coup. - C'est vrai, cependant; je n'avais jamais song cela. Eh bien ! si je lanais un autre gnie sur le gnie de la maladie ? - Si votre gnie est le plus faible, votre malade tombe dans un tat pire. Il doit y avoir une parabole dans l'Evangile, ce sujet. Si votre gnie chasse le mal ou le tue, c'est vous qui tes responsable de ce qui arrivera ensuite. Le gnie de la tuberculose ira chercher des camarades pour se venger; et vous, qu'est-ce que vous ferez ? Et si, furieux, ces tres attaquent des innocents? - Alors, je ne vois pas de solution ; se borner la mdecine ordinaire ? - Que non pas, docteur. C'est quand l'impossible se prsente que cela devient intressant. Il faut s'obstiner. Ou bien le Ciel remettra la dette du malade, ou bien il changera le mode de paiement. - Je veux bien vous croire, dis-je; mais je ne suis pas convaincu. - Je sais, rpondit-il en souriant. Au revoir, docteur, portez-vous bien. Venez me voir la semaine prochaine; mercredi, voulez-vous ? - Oui, certainement, dis-je un peu distrait par mes penses. Je comptais sur un bon retour, lent et long, avec des conversations pleines, des pauses commodes, des nouveauts; j'avais tant de choses expliquer, tant de projets soumettre ! Mais dj Andras avait disparu dans la nuit commenante que de rares rverbres trouaient de loin en loin. Je rentrai chez moi assez mlancolique. L'HOMME ATTACHE A LA TERRE

Deux mois auparavant, J'avais reu d'une socit de publications scientifiques la commande d'un assez gros travail sur un point de pathologie. J'avais expdi mon manuscrit depuis quelques jours; et, en revenant de la rue du Chteau, je trouvai dans mon courrier une lettre de l'diteur m'annonant le renvoi de mon manuscrit sous un prtexte quelconque. Premire dsillusion. J'eus heureusement des journes trs remplies pour me distraire. Deux semaines plus tard, passant place de l'Ecole de Mdecine, j'aperois un livre nouveau traitant du mme sujet que le mien. Je le feuillette: c'tait une copie de mon travail, sauf quelques modifications insignifiantes. Ma dsillusion devint une vraie, une candide indignation. Je devais ce matin-l djeuner avec Andras. Je n'eus donc point dlibrer s'il fallait d'abord dire son fait mon diteur ou dposer une plainte. Je pris mon omnibus et arrivai un peu en retard au Lac SaintFargeau. Juillet commenait. Dans les faubourgs, tout ce petit monde agit des environs de midi, ces buveurs aux terrasses, ces marchandes de quatre saisons presses par les agents, les papillotements des corsages clairs, des tentes, des murs blancs, des devantures barioles, les arpettes avec les cornets de frites, les cris, les odeurs, les gestes, des mots drles, des mots tragiques aussi, tout cela me distrayait, m'intressait et renouvelait ma sympathie pour le peuple et mon admiration pour toute l'inpuisable et jaillissante force qu'il dpense sans compter. A peine eus-je serr la main d'Andras et de Stella que, tout plein de mon sujet, je leur racontai mes dboires. Mes htes riaient tout en remplissant mon assiette et, pour toute consolation, Andras me disait : - Laissez donc cela. Votre diteur vous a fait certainement l'honneur de ne pas vous prendre pour un naf ; par consquent il a d manoeuvrer avec prudence. Relisez donc votre trait; vous ne l'avez pas lu, je suis sr que vous ne pourriez pas en dire les stipulations. - C'est vrai, avouai-je, je l'ai mal lu. - Eh bien ! Stella, puisqu'il avoue son ingnuit, donne-lui - donne-nous - un peu de Tokay. Et mes amis me choyaient qui mieux mieux, comme si j'eusse t leur fils. Je me gourmandai. Etais-je sot, avec mes rancoeurs, d'augmenter encore le mal que la fourberie d'un commerant retors avait pu me faire? Et je chassai ma rancune, ne voulant, plus goter que le charme de l'heure. Nous nous tions, pour le caf, assis sous la tonnelle, lorsque l'on sonna la porte de la rue. La servante introduisit un homme dans la force de l'ge, qui semblait tre un commerant. Mais, sous ce beau soleil, envelopp dans un pardessus, appuy sur deux cannes, marchant avec peine, il montrait un visage ravag par la souffrance. Andras le fit asseoir et le pria d'expliquer le but de sa visite. Un mois auparavant, sans cause, des douleurs l'avaient surpris, violentes, irrductibles, parfois insupportables, surtout dans le dos. Elles commenaient ds le matin jusqu' la nuit, avec un arrt de midi deux heures, et quelques petites suspensions de temps autre. Il avait consult

tous les mdecins, tous les gurisseurs. Il n'tait pas rhumatisant ni syphilitique; pas d'arthritisme, pas de tares nerveuses; les parents parfaitement sains. Voil ce que lui avaient dit les docteurs, en ajoutant qu'ils ne comprenaient rien sa maladie, et qu'ils ne connaissaient rien pour le soulager. Et cet homme, dont les traits respiraient la volont, l'enttement mme, avouait son dsespoir et l'impossibilit o il se sentait d'endurer plus longtemps un semblable martyre. - Mes souffrances sont atroces, nous dt-il. Il me semble, tenez, maintenant, pendant que je vous parle, que l'on me taillade le dos, que l'on me dchire les muscles comme avec des peignes de fer, que je reois des coups violents, que l'on me pique, que l'on m'cartle les vertbres. - Et, de fait le pauvre homme pouvait peine articuler et se tordait sur son fauteuil en cherchant chapper sa lancinante torture. - Si je me connaissais un ennemi, si je croyais ces choses-l, je m'imaginerais que je suis envot, conclut-il. Monsieur, si vous ne pouvez rien pour moi, je crois bien qu'une balle me dlivrera de cet enfer. - Il ne faut jamais dsesprer, dit Andras, mme si on est attach la gueule d'un canon charg. Oui, ajouta-t-il tout en fumant, votre cas est curieux. Etes-vous libre cet aprs-midi ? - Eh ! oui, je suis libre, dit le malade. Croyez-vous que je puisse travailler avec le supplice que j'endure ? - Eh bien! si vous voulez, nous allons aller faire un tour la campagne; a change les ides; n'est-ce pas, docteur? dit Andras en se tournant vers moi. - Certainement, rpondis-je sans comprendre, mais souponnant que j'allais tre tmoin de quelque chose d'extraordinaire. - Aller la campagne ? dit le malade. Pourquoi faire ? je ne suppose pas que vous veuillez vous moquer de moi ? Et puis, aprs tout, a m'est gal ; tout m'est gal... - Oui, conclut Andras, comme rpondant la pense de son interlocuteur ; peut-tre trouverons-nous une herbe. On partit donc dans un fiacre pour la gare de Vincennes. L, Andras prit trois billets doubles pour une lointaine petite station, o nous descendmes aprs une heure et demie de trajet. A l'auberge, Andras sut vite dnicher une vieille victoria; le fils de la maison monta sur le sige, et Andras lui donna le nom d'un cultivateur du voisinage. Il y avait encore bien une bonne lieue jusqu' la belle ferme trois corps de btiments, dans la cour de laquelle nous descendmes, Andras et moi, tandis que le malade restait dans la voiture. Andras demanda le matre un petit valet, et nous fmes, en attendant, les cent pas, entre le poulailler et l'table aux cochons, sous l'oeil vigilant de deux chiens barbus. - Ah! s'cria Andras, je le savais bien! - Et son regard s'arrta vers un puits que creusaient des ouvriers dans un coin de cette cour. Il alla vers les dblais, prit une poigne de terre et l'examina, la faisant couler entre au doigts, la soupesant, et paraissant rflchir. Au bout de quelques minutes, arriva le fermier. - Ah ! bonjour, monsieur Martineau. Vous ne me remettez pas, dit Andras, toujours attentif parler chacun son langage habituel.

- Ma foi, non, rpondit le cultivateur, je cherche... - Voyons, vous ne vous rappelez pas, quand vous tiez tout enfant, vers dix ans, vous ftes en vacances chez votre oncle de Bagnolet, et vous vous tiez cass la jambe en trois endroits ? - Si, s'cria l'homme : si, eh ! mais c'tait vous, le rhabilleur; vous m'avez joliment bien arrang a. Oui, oui, c'tait vous, J'tais bien petit, mais j'avais remarqu vos yeux et votre pipe. Et oui, c'est toujours moi, dit Andras en souriant, mais ce n'est plus la mme pipe. - Ah ! bien, a me fait plaisir de vous revoir. Vous allez entrer un instant vous rafrachir; la patronne va venir; elle est en train de garnir les rteliers. Je suivis les deux hommes. On s'assit, on but, on bavarda; mais je pensais toujours au malade qui geignait dehors dans la voiture. Alors, dit tout coup Andras, vous forez un puits, ce que je vois ? - Oui, le vieux se tarit. Et puis, je vais vous, expliquer. Et le fermier se lana dans de longs dtails sur ses plans d'administration domestique. - Eh bien ! dit Andras, aprs l'avoir cout, je vais vous parler franchement; cela me gne que vous fassiez ce puits. - Comment, a vous gne ? s'cria le fermier. Comment cela ? pourquoi ? je sais ce que je vous dois; mais enfin, tout de mme, c'est particulier ce que vous me dites l. - Oui, a me gne que ce puits soit juste l, insista Andras, en regardant le brave homme droit dans les yeux. Je venais justement pour vous demander de le creuser ailleurs. - Mais, dit le fermier, comme frapp d'une stupeur subite, comment tes-vous venu ici? comment avez-vous trouv, ma ferme ? Il y a belle lurette que mon oncle et ma tante sont morts; et mes parents ne sont pas du pays. Et comment avez-vous su que je faisais un puits ? - En me promenant, dit Andras, tout doucement. - Hum ! enfin. je vous dois beaucoup, je le reconnais, et puis, c'est votre droit si vous ne voulez pas me raconter vos affaires. - Ecoute, dit Andras, sans que ce tutoiement subit tonnt son interlocuteur, combien as-tu, dpens dj pour ce puits ? Je te rembourse et je t'indique gratis un emplacement o l'eau est meilleure. Ici tu es sur une drivation; mais je vais te mettre sur la nappe. Et, tu sais, c'est une eau bonne la sant. - Ah ! vous maniez la baguette? J'aurais d m'en douter, dit le paysan. - Sauf que je n'ai pas de baguette. Allons, nous avons un train prendre. Voil. Je vais te payer tout de suite tes dbours. Toi, arrte les ouvriers, fais creuser l'endroit que je vais te dsigner; et aprs-demain, si la sonde ne t'a pas fourni un filet d'eau exquise, tu entends, exquise, tu peux garder mon argent et continuer ton premier puits. - Eh bien ! c'est dit, s'cria le paysan. Nous allons faire un bout d'crit, n'est-ce pas ?

- Parfaitement. Mais fais commencer combler, tout de suite. En rentrant dans la ferme, le malade que j'avais oubli nous cria de loin: - Dites-moi, vous en avez encore pour longtemps ? je crains la fracheur, moi. Nous allmes le faire patienter. Et voil que soudain, comme les puisatiers lanaient dans le trou leurs premires pelletes, le visage de cet homme changea. Il plit, ouvrit la bouche ; mais ce n'est qu'au bout de deux secondes qu'il put dire, avec de l'effroi dans les yeux: - Mes douleurs sont parties. - Quand je vous disais, rpliqua Andras, que la campagne a du bon. On termina vivement l'affaire. Andras versa environ quinze louis au fermier toujours mfiant et lui donna son adresse pour avoir des nouvelles de l'eau du nouveau puits. Et l'on repartit pour la gare au grand trot. Le retour fut un peu gn. Moi, je ne comprenais rien, le malade non plus; il rptait de temps autre: je n'ai plus mal ; je n'ai plus mal. En nous sparant place de la Bastille, Andras le prit part une minute et j'entendis l'homme qui d'un ton nergique rpondait: je vous le promets, monsieur, cela sera fait. Une fois seuls tous les deux, je hasardai des questions. - Quel rapport entre ces douleurs et ce puits ? Il y en a un ? - Bien sr, docteur, me rpondit Andras d'un air indiffrent. Cette terre et le dos de cet homme sont de la mme famille. Je compris qu'il ne voulait pas parler. - Mais comment avez-vous su cela ? - En me promenant. - Comment avez-vous retrouv ce paysan et tout enfin ? - Mais en me promenant, te dis-je. Dcidment Andras n'tait pas d'humeur enseignante ce soir-l. Il s'en excusa d'ailleurs avec sa bonne grce affable et charmante avant de me quitter. Il avait, disait-il, des choses compliques qui le proccupaient en ce moment ; mais je ne sus rien de plus. Il paraissait fort press d'tre de nouveau seul

LA MOMIE

Nous nous promenions, Andras et moi, par une belle matine d'automne, le long de

cet admirable quai Voltaire dont les seuls, fervents de Paris savent goter le charme noble et discret. Les vieux trembles de la berge y voilent en cette saison, de leurs feuillages rougis par les premiers gels, la longue silhouette grise du Louvre. Le dme de l'Institut, les htels seigneuriaux, le profil de la place Dauphine se situent avec grce dans la perspective d'une lumire dlicate , et le soleil, sur la droite, laisse dans une ombre lointaine la flche de la Sainte-Chapelle et les tours de Notre-Dame. Paysage tout intellectuel, beau d'une lgance aristocratique, vibrant de tout ce que les gnrations et les sicles y ont empreint de leurs ardeurs, de leurs douleurs et de leurs penses. Andras fumait en silence, les yeux fixs terre, lorsque, devant les vitrines du minralogiste qui sige en face de la vieille maison du gentilhomme-peintre, le marquis Desboutins, il se dtourna tout coup, et prit dans l'talage du marchand la figure rougeaude une petite statuette gyptienne du dieu tte d'pervier. Us, corrod, vert-de-gris, informe, ce bronze ne prsentait rien de remarquable. - Regarde-le, un peu, mon docteur, me dit-il. Je considrai alors l'objet avec un peu plus d'attention, et voil qu'un sentiment de malaise, m'envahit sans motif. Andras me jeta un coup d'oeil et ajouta en souriant: - Vois-tu, il vaut mieux que nous prenions cet oiseau-l: un autre s'en trouverait fort mal. Viens, suis-moi. - Et, appelant l'antiquaire, il lui acheta la statuette sans marchander. Au mme moment, ma canne s'embarrassa dans mes jambes, et je serais tomb lourdement si Andras ne m avait soutenu. Je ne vis l, tout d'abord, qu'une maladresse; ce n'est que plus tard que j'tablis entre cet incident et la vue de ce bronze une relation. Andras tourna vers le Pont~Neuf et descendit les escaliers qui sont au pied de la statue de Henri IV. Il n'entra pas dans le jardinet, mais, passant derrire quelques pcheurs la ligne, Il s'arrta sur l'extrme bord de la berge et, me tournant le dos, se prit considrer la statuette, en silence, pendant cinq bonnes minutes. Accoutum ses tranges faons, je me tenais en arrire, sans rien dire. Il me sembla voir une flammche bleutre partir de ses mains pour s'vanouir presque tout de suite dans l'air lger. Andras prit un journal dans sa poche, enveloppa soigneusement la statuette, la ficela et attendit qu'un bateau-mouche qui remontait le fleuve fut pass. Alors il lana son paquet dans l'eau le plus loin qu'il put. Et, nous retournant, nous remontmes sur le pont. - Alors ? dis-je. Andras m'offrit du tabac et, aprs avoir fum un peu: - Tu te rappelles bien l'histoire de cette momie du British Museum qui, depuis huit ans, cause tant d'ennuis ses visiteurs ? - Oui, rpliquai-je, tous les journaux en ont parl ; et on m a affirm qu'un mnage

anglais a constitu sur cette affaire un norme dossier. Or, continua-t-il, quand on meurt, ne faut-il pas que le corps pourrisse, pour que ses cellules se reposent ? Beaucoup d'esprits attendent ce moment autour de l'homme, n'est-il pas vrai? Si donc on empche le corps de se corrompre, on viole une loi naturelle, on fait souffrir ces cellules, on prive certains tres de leur volution, on arrte une ou plusieurs roues du temps, h ? - C'est cependant vrai; je n'y avais jamais song. - Quand les prtres gyptiens embaumaient des milliers et des milliers de cadavres, ne crois-tu pas qu'ils immobilisaient ces roues avec une force norme ? qu'ils enchanaient les mes la terre natale de leur corps ? qu'ils agrgeaient une formidable batterie d'une lectricit spciale ? - Oui, dis-je, il me semble. Mais dans quel but ? - Cela, c'est leur secret; inutile de le dvoiler. Rflchis un peu, tu trouveras vite. Mais si quelqu'un ou quelque chose qui n'est pas isol ou protg entre en contact avec un circuit lectrique sous voltage, ne se produit-il pas une dcharge d'lectricit qui peut avoir les caractristiques dangereuses d'un court-circuit ? - Ah ! m'criai-je, les gyptologues font cela, et leurs butins doivent alors tout naturellement causer du dsordre dans le milieu tranger rfractaire o on les expose. Cependant, le sarcophage en question ne contient plus sa momie, parat-il ? - Qu'est-ce que cela fait ? Tu sais bien que, selon les rites, les figures et les signes et les couleurs qui dcoraient le cercueil exprimaient le caractre vital du dfunt, et lui taient relis par des charmes spciaux. On a d traduire cela cependant. - Oui, en effet, j'ai vu cela dans les annales du Muse Guimet. - Eh bien ! tu comprends maintenant? Oui, je crois; mais ne peut-on rien faire pour attnuer ce mal ? - Ah ! si tu trouves un homme capable de voir des choses passes depuis quatre mille ans, capable de parler des mes atlantes, capable de dnouer des liens serrs par des collges sculaires, capable de remettre en branle des orbes peupls d'esprits par milliers, immobiles depuis ces temps, cet homme-l peut faire quelque chose. Or, comme Andras avait pris, en disant cela, l'allure de mystre par laquelle s'imposait parfois son interlocuteur le sentiment d'une force inconnue, je ne lui demandai rien de plus. Ce fut lui qui rompit le silence. - Je me rappelle, mon docteur, il y a une quinzaine d'annes, je passais justement par ici avec un de mes amis, un Mr. d'Annovilliers. - Celui qui a laiss des souvenirs sur Jean Lorrain ?

- Justement. Eh bien ! il me racontait qu'il avait dn la veille chez M. Sadi Carnot, qui n'tait alors que prsident du Snat; et il lui avait donn, ce soir-l, sa demande, un petit Bouddha en basalte, qu'il avait lui-mme reu d'un explorateur. Ce dernier l'avait trouv dans le pays des Song. C'est dans la Haute-Birmanie, vers la droite; j'ai pass aussi par l, dans ma jeunesse. Cette statuette avait appartenu successivement cinq ou six chefs de village qui tous taient morts de mort violente. Et le bonze, qui l'explorateur l'avait achete, tant bouddhiste, avait t assez honnte pour le prvenir de ces particularits. L'explorateur mourut aussi par accident. Et, comme M. d'Annovilliers contait cette histoire table, M. Carnot, ne croyant point ces superstitions, insista pour avoir cette idole. Or, tu sais comment il est mort. - De sorte, matre, que, si j'ai bien compris, il ne faut pas dranger l'ordre des choses ; ni violer le cours des lois naturelles; ni mme sortir de leur pays les tres qui y sont attachs ? - Oui, docteur; c'est toujours le conseil de l'Ami: Laissez les morts ensevelir leurs morts. Et si jamais tu vas dans les vieux pays, les statuettes qui ont l'air d'tre oublies dans les coins d'ombre, laisse-les tranquilles. Plus tard, je te le promets, je t'apprendrai comment on peut y toucher. - Et le diamant bleu de Tavernier ? - Ceci est une autre histoire ; nous en causerons quelque jour. Et, ayant de nouveau allum nos pipes, nous continumes fumer, entre les bouquinistes amis et les platanes familiers. LE PREMIER MAI

On annonait, pour le ler mai de cette anne-l, d'imposantes manifestations populaires et j'en avais dit un mot Andras, en lui exprimant le dsir de savoir quoi pouvaient correspondre, dans l'invisible, les agitations. politiques et les mouvements sociaux. Il me donna rendez-vous pour la soire de la veille. Et je le trouvai, en effet, en compagnie d'une femme d'un certain ge, qu'il me prsenta comme une voyante. - Nous ne pouvons pas, me dit-il, aller ensemble de l'autre ct du rideau: il faudrait une plus grande matrise de soi que nous n'en possdons. L'aspect de certains tres et la violence de certains tourbillons nous dconcerteraient. Cette femme ira pour nous, et nous racontera ce qu'elle verra. - Mais ne court-elle pas les mmes risques que nous ?

- Non; elle ne sera pas aussi dcouvert que nous serions forcs de l'tre , elle sera dans une espce d'observatoire. - Eh bien ! vous ne pouvez pas me la donner, moi, cette dfense ? - Si, ce serait possible, si tu tais bien sage; mais tu n'es pas assez obissant, tu ferais des imprudences. - En ce cas, acquiesai-je, je n'ai qu' m'incliner. Je m'attendais voir quelque chose de semblable une crmonie magique, des rcitations, une mystagogie. Il n'en fut rien. Andras dit simplement son sujet: - Prends le fauteuil, nous allons commencer. Le sujet s'installa commodment, et s'endormit aussitt. - Voyons, me demanda-t-il, que dsires- tu ? - Je voudrais bien savoir tout d'abord, rpondis-je, dans quel tat elle est ? - Mais, docteur, elle sera dans l'tat que tu voudrais qu'elle soit. Ce n'est pas le fluide odique dont je me sers. Tu sais bien qu'il y a plusieurs sortes de magntismes; celui que l'on va faire agir est peu connu. Je n'emploie ni passes, ni suggestion; et cette femme t'entend aussi bien que moi. Je ne me permettrais jamais de lier quoi que ce soit en n'importe qui. De plus, elle peut voir aussi bien dans ton porte-cartes que dans ta pense ou Pkin. Je passe ici une dizaine d'expriences que je fis pour vrifier ces assertions, je les reconnus exactes. Je vis mme que le sujet conservait, pendant ses visions, la conscience du plan physique; il lui tait seulement'trs pnible de se mouvoir. Je demandai enfin qu'Andras l'envoyt dans l'invisible social, dont l'tude m'intressait surtout. La voyante se tourna vers Andras avec un regard interrogateur. - Oui, ton escorte arrive, lui dit-il en souriant. - Quelle escorte? demandai-je. - Mais, irais-tu seul dans un pays tout fait inconnu? me rpondit-il. Et, si tu peux y aller par le chemin de fer en quelques jours, tu ne prfreras pas un voyage pdestre de quelques mois. Les gens qu'elle va rencontrer ne sont ni des terrestres, ni mme des hommes; il faut donc lui viter leurs enqutes et leurs curiosits; il y a des douanes ailleurs qu'ici-bas... - C'est peut-tre, cela que se rfrent les gardiens dont il est parl dans la Pistis Sophia, et les mots de passe des chambres symboliques de la Franc-Maonnerie ?

- Mais oui. Et, se tournant vers le sujet: Tu peux aller maintenant, lui dit-il. - Comment se dirige-t-elle ? demandai-je. Il y a donc des modes diffrents de l'espace? Quels sens la guident? - Oh ! mais, tu veux tout savoir, me rpondit Andras en riant; attends, nous tudierons cela plus tard. - Voici l'ours, la licorne, le lopard, le renne, le dragon, le lion, l'aigle, le dromadaire, la vache, le castor, le coq... pronona le sujet. - Oui, ne raconte pas toute la mnagerie, dit Andras. Vois seulement ce que fait le coq, par exemple,puisque c'est la France qui nous intresse d'abord. - Ainsi, demandai-je, il existe, dans l'Au-del, un lieu, un espace, o les nations se reprsentent sous des formes animales. Comment cela ? je croyais que les grgores taient des champs fluidiques. Qu'est-ce donc qu'un animal ? - Mais, rpondit Andras en souriant, tout est dans tout. Une pierre ici-bas peut avoir une forme humaine ailleurs; un archange de l'invisible peut tre une gemme, dans les profondeurs de la roche, ou plutt peut y rsider. L'nigme de l'univers, c'est si simple ! C'est pour cela, d'ailleurs, qu'on ne la rsout pas. Un animal ? Mais tout est un animal: moi, la terre, la vole lacte, une automobile, la gomtrie... Jonas et sa baleine, c'est une scne vcue dans un coin de l'invisible. Qu'est-ce qui caractrise biologiquement l'animal ? C'est une individualit volontaire. responsable, mobile, qui maintient sous une domination temporaire un principe abstrait, des nergies fluidiques, des minraux, des organismes vgtants, des viscres semblables aux astres. Nous ne voyons que les espces animales physiques terrestres; mais il en existe des espces galement terrestres, hyperphysiques, sociales, religieuses, hominales, politiques, cosmiques, industrielles, intellectuelles, etc... Les thories modernes de la matire radiante, des ions, des lectrons, en faisant voir que la cellule organique ou l'atome inorganique sont des soleils minuscules, peuvent aider comprendre les visions antiques des animaux saints, des Dvas dmiurges, des dragons igns. Notre corps n'apparat-il pas comme une petite nbuleuse aussi compacte et aussi brillante que celle qui resplendit au-dessus de nos ttes, si un instrument tait invent pour rendre perceptibles les ions dont il se compose ? Mais tu me fais bavarder comme une pie borgne... Regarde bien ton coq, continua Andras, en s'adressant sa voyante, aprs deux secondes d'examen. - Il tait bien beau, dit-elle; mais le voil qui semble s'vanouir en fume, et d'autres animaux sortent du brouillard qu'il est devenu. On dirait un champ clos. Voici un troupeau de moutons tout confus, qui pitinent en blant ; ils sont trs sales. Autour d'eux, il y a des bouledogues; ils dfendent ces btes affoles, mais ils en tuent une de temps autre et la dvorent. Venant sur ce premier groupe, il y a une horde de petits animaux qui ressemblent des chiens; ils sont de toutes couleurs et de toutes formes. Une sorte de monstre immobile, avec des bras comme les pieuvres, se tient prs d'eux, les excite et les lance l'assaut des moutons.

Au milieu de ceux-ci est un renard vers lequel ils se tournent sans cesse, et qui commande aux bouledogues. Dans le coin, derrire les broussailles, un crocodile semble dormir; mais des corneilles, des pies, des geais vont et viennent de lui au renard et la pieuvre. Ils se posent et l sur les deux troupeaux dont ils augmentent la confusion par des cris et des coups de bec, tandis que le renard et la pieuvre se consultent par intervalles et semblent se prter secours pour renforcer l'effroi des moutons et l'lan des chiens. Ils dvorent de temps autre les blesss qu'on leur apporte; mais ils ne s'aperoivent pas qu'en ralit, c est le crocodile qui les dirige. Voici un homme; il porte un filet de pcheur; il le dploie entre les deux troupes. Les chiens s'arrtent peu peu; les moutons se remettent brouter; l'homme regarde les trois animaux chefs et les fait venir dans un coin; il leur parle plusieurs fois. - C'est bien, interrompit Andras; repose-toi un peu. - Et qu'est-ce que cela veut dire ? demandai-je. - Si cette femme a invent sa petite histoire, ou si c'est moi qui la lui ai suggre, cela ne veut rien dire. Peut-tre est-ce vraiment un tableau qu'elle a vu se drouler devant elle. - Et en ce cas? - C'est toi de chercher. C'est peut-tre de l'alchimie, c'est peut-tre de l'astrologie, ou un phnomne social, que sais-je ? Le sujet n'a fait que regarder. Il aurait fallu qu'il converst avec ces tres ; mais 'aurait t trop fatigant pour elle. - Alors, quoi cela sert-il, cette sance de somnambulisme ? - Pas grand-chose, mon docteur. Comprends-tu, c'est trs bien d'avoir de l'enthousiasme, mais il ne faut pas entreprendre de travaux au-dessus de nos forces. Si toi ou moi tions purs, si nous pouvions nous dire enfants de Dieu, rien dans la cration ne nous serait cach; nous comprendrions tout, et nous nous ferions comprendre de tous. Alors, parce que nous serions humbles, il nous serait possible, par exemple, de nous mettre en rapport avec les esprits des nations, ou des sectes politiques et religieuses, et de les diriger selon les vues providentielles. En attendant, nous ne pouvons que travailler en silence. nous dvouer et avoir confiance en notre Ami. LES INVISIBLES

Andras tait all en Bretagne pour un de ces courts voyages impromptus dont il avait l'habitude. Il m'avait pris Nantes en passant; et, ce soir-l, nous devions voir ensemble un paysan malade, qui habitait, deux lieues de Vannes, une maison grise au grand toit dont les haies du chemin creux ne laissaient apercevoir que le fate. Le recteur croyait ce paysan possd; quant au mdecin, le sachant alcoolique, il voulait l'interner au plus tt.

Chez ces Bretons taciturnes Andras avait t sobre de paroles. Dans la salle obscure, dont une petite lampe animait les ombres, la grand-mre et la fille s'affairaient entre la marmite et le berceau. L'homme tait assis avec nous, son pen-baz la main, son chapeau sur la tte et la pipe aux dents. Andras fumait aussi et nous buvions tous trois une bole de cidre. Un chat maigre qutait, et deux chiens crotts, aux yeux brillants, se chauffaient devant l'tre. Dehors, le vent s'tait lev. Il commena dans la chemine une petite chanson; mais bientt ce fut un furieux orchestre qui fit rsonner du haut en bas la vieille maison trapue. Comme, en septembre, les ouragans sont rares, une des femmes, un peu tonne, se leva et entrouvrit la porte pour regarder au dehors. Je la vis faire un geste, avancer de quelques pas, sur la route, puis elle rentra en courant. Son visage avait pris la couleur de la cendre. Elle dit voix basse : Il n'y a pas un souffle de brise sur la route. Et elle se signa. Son homme avait lev la tte comme quelqu'un qui se rveille d'un assoupissement. Il sauta sur ses pieds en levant son bton, avec une souplesse sauvage: mais Andras tait dj debout et lui avait pris le regard sous la lumire de ses prunelles immuables. Le paysan tomba quatre pattes, se mit mordiller les bancs, et l, et hurler comme fait le loup, quand il erre en mle rage de faim. Les femmes tremblaient, en groupe, sous l'escalier, leurs btes s'taient caches derrire elles. Quand la tempte reprenait son souffle, l'homme aboyait plus aigu. Le noir dmon de la Terreur secouait dans cette salle les plus dltres de ses poisons. Je m'impatientais qu'Andras ne bouget point. Il devait faire quelque chose, il fallait qu'il ft quelque chose... et cependant les minutes tombaient toujours dans la mme pnombre et dans le mme concert du vent et du possd. Mais voici qu'une Chose brune poussa la porte, d'une patte silencieuse; et, muette, haute comme un grand vieux loup, souple, le poil raide, la gueule baveuse et les yeux brlant rouge, elle vint s'asseoir face l'homme, qui aboyait toujours, et qui, sous le souffle empest de la bte, fut pris de tremblements convulsifs. Andras vint se mettre entre eux. Et la bte leva vers lui ses larges prunelles, claires, cruelles et sournoises. Il prit doucement la grosse tte sauvage; ses mains plongeaient dans l'paisse fourrure et, cependant, je les apercevais comme si le corps du loup avait t diaphane par moments. Ceci acheva de me faire perdre mon sang-froid. Une innommable odeur s'exhalait par bouffes de la gueule qui cumait. Soudain, la bte se ramassa pour bondir; mais Andras l'avait arrte aux paules, et ils restrent tous deux, les yeux dans les yeux, jusqu' ce que, comme une chandelle qu'on souffle, la lueur rouge qui dansait au centre des prunelles sauvages s'teignit. - Fais sortir tout le monde; assieds l'homme; vite ! me dit Andras. Je poussai dehors les femmes, le berceau et les chiens, et je relevai pniblement l'homme qui s'tait tu. La tempte diminua en mme temps; la bte retomba sur ses pattes, recula vers l'tre, et s'y vanouit en vapeur. Le paysan s'tirait, se frottait les yeux et grommelait. Il aperut de la bave sur la manche d'Andras, et eut un petit sursaut. - Ecoute, Jean-Marie, lui dit Andras. Dans une heure, tu te rappelleras tout; mais tu n'en

parleras jamais. Pars immdiatement, tu vas aller trouver la mre Le Dallo; tu y seras demain matin au petit jour, tu reviendras aussi pied. Tu lui remettras cent francs, tu sais, les cent francs d'il y a vingt ans, et cent autres francs pour les intrts; quand elle sera morte, tu feras dire pour elle une messe tous les samedis. C'est promis? - Oui, dit l'homme. Et il alla devant une petite Vierge en pltre, sur la chemine, se signa, rcita un Notre Pre, un Ave, et dit : - Je jure de rendre les vingt pistoles, de faire dire les messes et de ne jamais en parler. - C'est bien, dit Andras, va, que je te voie partir. N'aie pas peur, il n'y aura rien sur ton chemin, cette nuit. Trois minutes aprs, nous tions sur la route, et Jean-Marie s'loignait vers le nord, tandis que nous rentrions Vannes. Naturellement, j'accablai Andras de questions. - C'tait une vengeance, me rpondit-il. - Mais le loup, il tait translucide, et cependant il pesait il tait matriel, puisqu'il a sali votre jaquette ? - Eh bien ! oui, dit-il; n'as-tu donc pas tudi la magie ? Tu sais bien ce que c'est que la lycanthropie. Nous sommes dans le pays des loups-garous. Dans les contres o la vie de la Nature est forte, l'homme est peu intellectuel, et il offre aux esprits des pierres, des bois, des mares, des nuages, des vents. des terres incultes, beaucoup de moyens d'action. Alors les cratures physiques sont voyantes, intuitives, mdiums,et les cratures invisibles sont plus proches de la matire. - C'est donc encore une preuve que la Nature procde toujours par gradations insensibles, et que, partout, les hommes ont, inne, l'intuition de l'Invisible. - Oui, partout l'homme reoit intrieurement ce dont il a besoin. Aujourd'hui on a tendance dire que les sciences mystrieuses nous viennent toutes de l'Orient. Ce n'est pas exact. Non seulement dans les livres occidentaux, mais dans les traditions populaires se retrouvent toutes les thories qu'enseignent les sotrismes de l'Inde, de la Chine et du Tibet. Nous sommes tout simplement sous l'empire d'une fascination mentale, envoye sur nous par certains hommes puissants, mais qui ne durera pas toujours. - Il est vrai que le Zohar contient toutes les ides que j'avais vues auparavant dans les Pouranas. La thorie brahmanique des priodes chronologiques est aussi dans le Spher et dans Trithme, et dans Arbatel. Si on complte Agrippa avec certains Pres de l'Eglise, on peut btir une pneumatologie aussi complique ou complte que celle des Vdas. Paracelse donne les mmes enseignements de mdecine, d'histoire naturelle, de physique et de chimie que les Samhitas hindoues. Mais on peut toujours dire que l'Orient est la source laquelle tous ces initis europens ont puis ? - C'est juste. Il est bien oiseux de discutailler des priorits. Tu sais bien que personne ne comprend rien rien; on n'a que des apparences de comprhension. Le kabbaliste, le

pythagoricien, le yogi, l'arhat, le wli, le saint ne sont pas arrivs les uns plus que les autres au znith de la connaissance et du pouvoir, ils ne possdent que des approximations, plus ou moins approches ; ils sont chacun sur un sommet de montagne. Tous ils voient des pierres, des arbres, des animaux, des villages, des nues, c'est l les concordances des traditions , mais aucun ne voit les mmes forts, ni les mmes hameaux; c'est l les divergences des traditions. - Vous voulez dire que les objets dont s'occupe l'sotrisme sont trop loigns de nous pour que nous puissions en discerner autre chose que de trs larges ensembles ? - Oui, et quand le chercheur trouve quelque chose de net, de prcis, ce point est le rendez-vous de tant de forces diffrentes, qu'il lui est impossible de les dnombrer toutes, et par consquent de se rendre compte de la vritable nature de sa trouvaille. Ainsi la scne de tout l'heure, c'est le dernier acte d'un drame qui a commenc il y a quatre cents annes. Ce paysan et la sorcire qui avait pris la forme d'un loup sont de vieux ennemis; ils vont se rconcilier tout l'heure; mais qui comptera les millions d'esprits de toutes sortes que leur haine sculaire a mis en mouvement ? - Et qui va mettre tout cela en ordre ? - Dieu, par le moyen de certains tres. Tout est vivant, tout a son esprit, son intelligence ; aucune forme matrielle n'est que le corps d'un gnie. Si, en supposant que je puisse le faire, je veux rconcilier ces millions d'tincelles de vie, il me faudra bien plus de temps encore pour cela que cet homme et cette femme n'en ont mis les faire batailler. Si je m'adresse divers chefs de ces gnies, il faudra que je les recherche, que je les retrouve, alors qu'ils sont sans doute partis bien loin de cette terre. Il est plus simple que je m'adresse Dieu, qui connat tout, et qui, en un clin d'oeil, aura fait comparatre cette foule et l'aura juge, c'est--dire rorganise. Alors les livres sotriques de magie, de pneumatologie, ou d'anglologie, tout en contenant des donnes exactes, incitent le chercheur s'adresser aux causes secondes et non pas la cause premire? - Justement. Quoiqu'ils disent toujours de s'adresser Dieu, de ne rien entreprendre sans se concilier son aide par une conduite pure, on passe toujours cette premire page, on la juge assez bonne pour la foule, mais non pour un initi tel qu'on croit l'tre; on court aux secrets, aux choses curieuses et, en fin de compte, on s'gare. - En somme, il existe bien des gnies, des chefs, des princes, des satrapes et des rois invisibles, des dieux pour les plantes, les races, les nations, les villes et les chaumires, des guides pour les professions et les situations individuelles, des sauveteurs qui nous aident. La kabbale, les religions, le soufisme, le bouddhisme, le brahmanisme sont unanimes l-dessus. Mais il est plus prudent et plus expditif de ne pas les rechercher, et de ne s'enqurir que de Dieu seul. - Oui; l'homme doit agir avec la Lumire qui le fait homme, c'est--dire avec l'tincelle divine dpose en lui ds le commencement... S'il agit avec un des corps de cette tincelle, avec son intelligence, ou son magntisme, ou sa volont, il agit dans l'extrieur et sur l'extrieur, et non plus dans le centre et sur le plan central du monde. Reste dans le centre, dans l'unit, dans l'harmonie, et tout ce que tu feras rayonnera l'unit,

l'harmonie et la paix. Je te le rpte, tout ce, que les plus grands des hommes ont enseign, tout ce qui a t rvl aux plus purs ne forme pas la millionime partie de la Science totale. Chacun suit son chemin. Il n'y a donc pas de polmiques, ni de critiques, ni de combats dans ce plan Un o on devrait se tenir. Ce que tu crois vrai, dis-le et surtout ralise-le. Les autres font ce qu'ils ont faire. L'Ami est l pour tout arranger, pour mettre chacun sa place, selon un plan que Lui seul connat. Ainsi travaille et reste dans la paix. LA VIGNE

Au lieu de nous en retourner directement Paris, Andras prit le train de Chinon, et descendit l'lle-Bouchard. De l, nous montmes dans un petit chemin de fer d'intrt local, avec toute une cohue de fermiers et de fermires qui s'en retournaient du march. La petite locomotive avanait en haletant, entre des collines chauffes au grand soleil d't. Spars par des murs de pierres sches, les vignobles tageaient leurs lignes de ceps, et perte de vue se succdaient des plantes aux feuilles bleuies par le sulfatage. La saison s'annonait mal. Les paysans gmissaient, la rcolte serait peine la moiti de celle d'une anne ordinaire. Le vin ne pourrait probablement pas se garder; ni poudres, ni liquides, ni engrais, ni croisements n'arrtaient des maladies toujours nouvelles. La ruine se prvoyait. Il en faudrait des bonnes annes pour se rattraper un peu. - Vous en avez eu, des bonnes annes, leur rpliquait Andras ; quoi cela vous a-t-il servi ? Vous avez serr vos cus, vous ne vous tes pas pay seulement un plaisir de plus. Votre conseil municipal a-t-il arrang les chemins ou fait quelque chose pour les indigents? Non. Eh bien ! pourquoi voulez-vous que la terre soit meilleure que vous ? - Vous ne comptez pas, rpliquaient les paysans, tout ce qu'on a dpens en plants d'Amrique, en fumures, en engrais, en arrosages. - Ils vous ont servi grand-chose, cette anne, leur rpondit Andras. Et, en effet, rien n'avait arrt la maladie. La science des agronomes avait d avouer son impuissance, et l'on retournait aux pratiques empiriques que rappelaient les vieux, assis sous le noyer, la canne au menton et la pipe la bouche. - Oui, continuait Andras, dans le temps, on promenait le bon Dieu dans les champs; mais, aujourd'hui, vous tes trop malins. Votre bon Dieu, c'est le sulfate de cuivre, et ses anges, c'est les phosphates. Tirez-en donc quelque chose, maintenant que vous avez puis la terre. Vous avez eu la paresse de ne plus semer de ppins, ce n'est pas naturel, Vous savez bien que si un homme ne prenait que du marc sans manger, il mourrait bientt. Il ne faut pas forcer; vous savez bien mnager vos chevaux et vos boeufs; faites tout ainsi pour la vigne. Et les paysans coutaient sans rien dire, pour ne pas avoir l'air d'tre des girouettes; mais certains convenaient bien en eux-mmes que ce monsieur pouvait dire vrai.

- Pourtant, demandai-je Andras, vous ne voulez pas ramener ces gens l'glise et au cur ? - Pourquoi pas ? me rpondit-il. Eux, n'ont pas besoin d'avoir des vues gnrales de gouvernement. Ils sont ns paysans ; cela veut dire qu'ils n'ont qu' obir pour cette fois-ci. Sache bien que le catholicisme est la meilleure des religions. - Oui, mais quel rapport a-t-il avec les maladies de la vigne ? - De trs troits, docteur ; et aussi avec les maladies du btail, et avec la grle, la pluie, le vent et bien d'autres choses encore. - Comment cela ? - Mais d'une faon toute naturelle. Tu sais bien que le propre de la religion de Jsus, c'est d'unir Dieu la cration tout entire, puisque c'est la religion du Verbe. Comprends-tu cela ? - Oui, peu prs. Mais il me semble que j'aurais bien de la peine l'expliquer des philosophes. - Oh ! nous n'en sommes pas l. Il faudrait d'abord leur faire saisir la ralit objective de la religion. Ils n'y voient, eux, qu'un ensemble de formules subjectives; ils ne voient dans les dogmes que des symboles intellectuels et dans les rites que des symboles moraux. Le dogme est quelque chose par soi-mme, et le rite contient par lui-mme une vertu ; si, en plus, le prtre est un saint, cette vertu augmente. Mais, pour revenir, non moutons, il faut se rendre compte, pour s'expliquer l'influence qu'une prire liturgique peut avoir sur un phnomne physique, que le cercle collectif d'une Eglise embrasse plus que les hommes qui en font partie. L'Eglise catholique, par exemple, ne comprend pas seulement les prtres et les fidles morts et vivants, elle enrgimente beaucoup d'autres tres, visibles et invisibles. Ce sont d'abord les gnies des nations qui la reconnaissent et les gnies subordonns qui leur obissent. Elle comprend une certaine portion d'esprits infernaux et d'esprits clestes; des esprits de sciences et d'arts propres ces nations; les esprits des villes, des villages, des rivires, des montagnes, des forts, des champs qui dpendent des gnies nationaux ou ethniques; les esprits des institutions, politiques, civiles et intellectuelles; des machines, des maisons et des palais; bref, les esprits de toutes les varits d'tres et de formes matrielles, construits par la force de la Nature ou la volont des hommes, qui ont donn leur foi au matre de cette religion. - On pourrait donc inventer une physiologie spirituelle de la religion, de l'tat, de l'industrie, de tout ce qui constitue la civilisation ? - Oui, rpondit Andras. Rappelle-toi toujours que la Nature ne travaille que d'aprs un seul plan, et que la mme loi par laquelle l'astre se dveloppe, rgit la graine, le savoir la vertu et tout le reste. Vois-tu comment le royaume du Ciel est semblable un grain de snev ? Vois-tu dans quelle attitude intrieure il faut tudier l'Evangile ? - Oui, dis-je, j'entrevois des horizons bien vastes. Mais, ajoutai-je, revenons nos malheureux vignobles; car je savais combien habilement Andras pouvait luder la question.

- Eh bien ! me rpondit-il, revenons. Quel est l'acte le plus haut que l'homme puisse accomplir? celui pour lequel se mettent en branle ses nergies les plus profondes et les plus pures, et qui, par consquent, veille le plus d'chos dans toutes les sphres de son individualit? C'est, n'est-ce pas ? l'acte religieux. Or, puisque tout se tient dans l'univers, et que nous ne pouvons rien faire qui n'ait sa rpercussion sur le milieu, plus forte raison la prire, remuant nos centres les plus secrets, mouvra par raction tous les centres du milieu auquel nous sommes attachs. - Ce n'est pas tout encore? demandai-je. - Si, dans la communaut sociale, la cellule charge de reprsenter la fonction de prire, le prtre, demande quelque chose, selon les formes lui indiques par la tradition, c'est--dire par la chane des prtres ancestraux jusqu'au fondateur de ladite religion, une telle demande a d'abord un cho chez les autres membres de ladite collectivit. De mme, quand ton coeur prie, le reste de ton corps en ressent quelque chose. Le reste de la collectivit, tant visible qu'invisible, entend cette prire et, cause du nom de Dieu qui y est invoqu, lu parties de cette collectivit qui ne sont pas d'accord avec la loi arrivent de gr ou de force s'y conformer. - Oui, rpondis-je, je voudrais vous croire, mais je ne comprends pas nettement. - Bien sr que tu ne comprends pas, s'cria doucement. Andras en souriant. Je ne te dis pas ces choses pour tout de suite; tu n'en auras besoin que bien plus tard. Il y aura longtemps que tu les auras oublies. Mais, tu sais, il y a parfois, en nous, des tremblements de terre; parfois les couches profondes de notre esprit remontent au soleil de la conscience, tandis que ce qui tait en haut s'enterre dans le sous-sol obscur. Cela doit tre. crit dans l'Evangile ? - C'est peut-tre quand il est dit: Il a abaiss les puissants, etc. - Sans doute, rpondit Andras. Eh bien ! quand le cur du village, avec l'instituteur, les enfants, quelques paysans et quelques bonnes femmes allait promener le Saint-Sacrement travers les bls en chantant des psaumes d'une voix fruste, il y avait des assistants invisibles cette simple crmonie. Et ils coutaient les mots latins; ou plutt la foi qui dynamisait ces mots leur apparaissait comme des traits de lumire, des barrires de feu, et des pointes ; et les petits tres qui font la grle et la pluie ou le vent obissaient mieux qu'ils n'obissent ces tromblons que tu vois dresss et l dans les vignes. - Est-ce si simple que vous dites ? - Eh ! oui, la Nature champtre est trs sensible aux forces psychiques. C'est pour cela que les sorciers ou les rebouteux russissent mieux la campagne qu' la ville. La religion est quelque chose de si naturel, le coeur est tellement le rceptacle de la vie, que l'un et l'autre trouvent leur expansion la plus normale en dehors des crations artificielles du gnie humain. - Peut-on chercher ici quelque raison l'chec des traitements chimiques dans les vignobles cette anne ?

- Oui; on le peut. La terre, d'abord, qui est vivante, s'habitue peu prs tout, comme un simple Mithridate. Ensuite, le produit chimique est mort la plupart du temps; il ne peut en consquence donner ce qu'il ne possde pas; il n'est donc pour le sol qu'un excitant, comme sont l'alcool et le caf pour notre corps. En outre, galement comme notre corps, la terre n'a qu'une capacit limite d'absorption ; une fois sature, elle parvient la borne de son rendement et ne peut la dpasser. Alors, il faut que le cultivateur cherche autre chose. Enfin, c'est le cas pour cette anne et pour ce pays, la justice immanente met parfois des dcrets, lesquels sont excuts en dpit de tous les artifices de l'ingniosit humaine. Quand des hommes se sont montrs longtemps et obstinment avares ou mdisants, par exemple, malgr la clmence du climat et la bont du sol, certains tres des justiciers - ouvrent une certaine porte de l'autre ct. Alors l'avarice et la mdisance humaines entrent dans un lieu o elles reoivent de la vie, une certaine facult de procration organique ; et il se forme alors la surface du sol, dans les moisissures, un peu partout, des micro-organismes d'abord unicellulaires, qui voluent assez rapidement et deviennent des animalcules. Le phylloxra n'a pas une autre origine; et ce que je te dis l est si vrai que, dans ce pays que nous traversons, il n'y a qu'une vigne peu prs saine, et c'est la vigne d'un homme qui a pri. - Il y aurait donc des relations continuelles entre ce que les occultistes appellent l'astral et le physique? - Mais oui. Toutes les parties de l'univers sont perptuellement en relation; elles baignent les unes dans les autres. Sauf quand, par exception, un mur est construit pour un isolement local et temporaire. C'est bien cause de cette infusion universelle que les religions recommandent tant de rapporter Dieu tout acte et toute pense. - Mais tes pauvres gens, le Ciel ne veut-il donc rien faire encore cette fois-ci pour les sauver de la ruine ? Peut-tre, d'en avoir t si prs, vont-ils s'amliorer? - Cela fait bien des annes que le Ciel prend patience avec eux, dit Andras. Cela n'a rien fait. Nanmoins, le bon Dieu a bien le temps. Si seulement il y avait parmi eux quelqu'un qui comprit ce qu'il demande, bien des souffrances leur seraient vites. Mais quoi ! - Alors, pourquoi ne pas prvenir cet homme dont vous parliez l'instant? - Eh bien ! on le prviendra, me rpondit Andras, du ton dont on se dbarrasse des questions importunes d'un enfant. Si les hommes arrivaient seulement se douter de quelles incessantes sollicitudes ils sont les objets ! Par tous cts nous sommes vulnrables, depuis notre corps jusqu' la fine pointe de notre esprit. Nous frlons la mort - des morts - plusieurs fois par jour. Non, l'homme ne cultive pas assez l reconnaissance. Ainsi, nous, voil que, nous voyageons sans encombre depuis ce matin, et nous trouvons cela tout simple ! Ah ! nous sommes des ingrats. Et, l-dessus, Andras s'enfona, les yeux mi-clos, dans une longue et taciturne mditation. AVALANCHE DANS L'HIMALAYA

En arrivant un soir chez Andras, je le trouvai aidant sa femme des prparatifs de voyage. Une amie intime, malade, la rclamait et elle devait prendre le Sud-Express immdiatement. Nous l'accompagnmes la gare d'Austerlitz. Je remarquai combien Andras s'ingnia pour lui assurer tout le confort imaginable, et aussi la politesse exquise de ses manires, une grce que je n'avais jamais rencontre que chez deux ou trois vieux grands seigneurs. Je m'aperus aussi qu'Andras connaissait beaucoup le personnel, depuis le commissaire spcial jusqu'aux hommes d'quipe. Le rapide parti, il me proposa une promenade nocturne la campagne. J'acceptai d'enthousiasme. Une nuit de causeries avec un tel compagnon de route tait une bonne fortune. Je proposai de prendre un train suburbain pour gagner plus vite le silence et l'air des champs. Et c'est ainsi que, vers une heure du matin, les habitants de Villaine qui ne dormaient pas encore pouvaient apercevoir, grce la pleine lune, deux ombres prendre travers champs vers les collines boises qui dominent la valle de la Bivre. - Ce sont, dis-je, des pays que je voudrais bien connatre, toute cette vaste Tartarie, cette Inde, cette Chine! - Oui, mais combien de voyageurs y ont laiss leur peau ! Il y a des contres dont la rputation est faite, et on se prmunit en consquence: telles l'Inde, l'Himalaya. Mais le climat du Turkestan, de la Mongolie n'est pas moins meurtrier. Je me rappelle y avoir beaucoup souffert. - Comment donc ? demandai-je. - Voici. C'tait mon premier voyage Lhassa. Je subissais ce moment une forte attaque morale, du genre de celle dont vous m'avez parl, et, comme un malheur ne vient jamais seul, d'autres soucis me proccupaient encore. Je me trouvais dans la situation suivante : Dans toute l'Asie, vous le savez sans doute, continua Andras tout en grimpant un raidillon, la politique et les sciences occultes sont troitement mles et se prtent un mutuel secours. Les brahmes restent peu prs tranquilles dans leur ethnognie, les musulmans sont dj plus actifs et donnent bien du souci l'impratrice des Indes comme au tsar. Quant la Chine, tout le monde confiait aujourd'hui les sourdes et lentes menes des socits secrtes contre la dynastie mandchoue. Les Annamites 'rvent toujours de recouvrer leur autonomie. Et les Tibtains surveillent du haut de leurs neigeux observatoires les mouvements des peuples qui s'agitent dans l'immense continent. Les migrations des nomades bouddhistes de Tartarie, des mahomtans iraniens, afghans et hindous, des taistes, des membres de la Triade et du Nnuphar blanc leur sont fidlement rapportes par des missaires rapides, et par une sorte de tlgraphie sans fil qu'ils connaissent depuis des sicles. Les lamas prennent grand intrt la descente des Russes vers le Sud et la monte des Anglais vers le Nord. C'est d'ailleurs aux premiers que vont toutes leurs sympathies. Je ne veux pas vous faire un historique fastidieux de la politique tibtaine, ni des

vicissitudes de ce sacerdoce central. Il vous suffira de savoir que le dala-lama et les grands lamas de la Tartarie sont bien plus d'accord que ne le croit la masse de leurs fidles. Leur conseil suprme, qui comprend, outre ces bouddhas vivants, les chefs de toutes les initiations de l'Inde, de la Chine, du Japon, de l'Annam et de la Malaisie, projetait d'entreprendre un rapprochement avec le chef d'un grand empire d'Europe. Il y a de cela, d'ailleurs, dj pas mal d'annes. Ils avaient besoin d'un missaire au courant des choses occidentales, et ils jetrent les yeux sur moi. Mais les messagers, les caravanes, le crmonial ne leur permettaient pas de tenir ces ngociations absolument secrtes. La foule du Peuple, des novices, des lamas et mme des khampos ou cardinaux aurait t mise trop vite au courant par les alles et venues invitables qu'occasionnent ces dmarches diplomatiques. Il leur fallut donc trouver un prtexte .qui justifit aux yeux de ces populations l'importance donne ma personne. Ici, Andras s'arrta, alluma sa pipe et, considrant lu vallons endormis sous la lune, dit: - La Nature est clmente ici. Puis, se dtournant de quelques pas, se tint immobile dans une contemplation silencieuse. Le levant s'clairait dj un peu. sur l'avenue, des lapins s'aventuraient, les hirondelles commenaient gazouiller autour d'une ferme, dans la valle. Tout coup surgit le soleil devant nous au-dessus des bois de l'Hay et, en mme temps, une alouette jaillit d'un sillon. comme une balle, lanant sa prire matutinale. Andras revint vers moi et continua son rcit. - Le Transcaspien n'tait pas termin. Mon cortge et moi-mme fmes donc la route cheval, travers, les plaines du Turkestan. Je revis les ruines de l'antique Amarcanda, de Merv, centres disparus de la brillante civilisation arabe. C'est l que j'aurais voulu te voir: rti le jour, aveugl le soir par la poussire, gel la nuit, souffrant de la soif toute heure, ne pouvant la calmer par crainte des maladies intestinales, en proie au mal du sable qui rend grincheux les plus patients. Mais je te raconterai tout cela un autre jour. Ma mission remplie, nous repartmes pour le Tibet. Le voyage se fit paisiblement, jusque sur les hauts plateaux de l'Hindou-Kouch. Des choses terribles m'attendaient sur ce sommet du monde. C'tait la troisime fois que mon, destin m'amenait aux solitudes neigeuses de l'Himalaya. Mais, bien loin que le froid, la fatigue ou la disette me rebutassent, en outre de l paix que j'ai toujours sentie au fond d'un dsert, les montes pnibles, les descentes dangereuses, les temptes, les terrifiantes illusions d'optique, rien ne comptait pour moi en face des joies du montagnard. M'emplir les poumons de l'air glac des cimes, m'enivrer, le soir, de la vue du firmament splendide, savourer les magies'du soleil levant et les orchestrations tragiques des couleurs au soleil couchant, me noyer dans la batitude calme des nuits, lorsque la lune claire le silence formidable, que pique de loin en loin le cri d'une bte en chasse au fond des valles ! Dans cette paix immense, immobile et pleine de vies, la majest de la Nature visible exalte le coeur de l'homme jusqu' l'Invisible. Il repose plus prs du sein de la Grande Mre. L'artificiel et l'inutile tombent, comme des corces sches. normit mme des formes matrielles terrestres, en l'crasant de toutes parts, fait jaillir du fond de son soeur la petite plainte si faible

qui, seule, peut monter jusqu'au Ciel et en faire descendre l'Amour. Ce n'est pas sans raison que les pisodes les plus marquants de l'histoire religieuse se passent sur les sommets. Le Mrou, le Nbo, l'Horeb, le Thabor, le Calvaire sont les tremplins mystrieux d'o s'lance, d'un effort surnaturel, la prire des initiateurs. Ce sont les Havres-de-Grce o atterrit, des rivages ternels, la nef qui porte au sacrifi les secours ncessaires la consommation de l'holocauste. Les sanies des courants lectro-telluriques tombent au fond des valles, l'air de la montagne est plus pur, la terre en est plus riche. Sous la neige les rochers couvent silencieusement la formation des alumines vierges; l'eau des sources y coule, invigorante, sature des saveurs du sol maternel. L'odeur des forts dveloppe les poitrines; les vastes horizons aiguisent les regards, l'escalade des pentes abruptes forge des muscles d'acier; le cataclysme imprvu des avalanches, la tratrise des crevasses asservissent les nerfs au contrle d'une volont prompte; la quasi-solitude exalte I'me et la rend avide d'aspirer elle aussi les souffles impollus des cimes mystiques. Dans l'intimit de la Nature la culture du civilis sche et meurt. Le sens intime reprend sa place normale; l'instinct du vrai, dlivr des prjugs et des conventions sociales, peut panouir librement ses vertes frondaisons, dans le perptuel printemps d'une me redevenue innocente. Ah ! si les hommes ne voulaient pas se croire plus savants que la Nature, comme s'apercevraient vite que leurs systmes sont striles et ne donnent que des fruits insipides; comme ils laisseraient, sans inquitude du lendemain, les forces vives de leur interne s'battre de ci, de l, s'offrir aux rayons du vrai soleil, rpandre la joie, autour d'eux et en eux, telle une ronde d'enfants qui dansent devant la porte de la chaumire !... Mais nous ne voulons pu comprendre que le simple est vrai. Une nuit, nous tions camps sur le flanc sud d'une montagne, pour nous prserver d'un vent pre qui nous avait fait cruellement souffrir toute la journe. Le ciel tait clair; rien ne faisait prvoir la tempte; et, cependant, j'avais vu quelques petits faucons tte blanche remonter vers le nord contre le vent, au-dessous de nous, dans les valles. J'avais fait part de mes craintes mes compagnons, et j'avais fait dresser la tente o, comme candidat au nomekhanat, je dormais seul, entre deux roches, dans le sens du sud au nord. Je fus rveill cette nuit-l par le bruit sourd d'une chute sur mon toit de feutre. Comme nous tions entours de crevasses et de prcipices, je voulus attendre le matin, et je passai quelques heures couter la tempte de neige prvue s'abattre sur les flancs de ma yourte tartare. Quand le bruit cessa, je voulus sortir. Je dus me frayer un sentier dans la neige. Un soleil radieux faisait briller le plateau immacul et les pics de diamant. Mais mes compagnons, leurs tentes, les chameaux et les chevaux, tout avait disparu. Un glaon s'tait form entre les roches qui tayaient ma yourte et en avait fait une cabane aux murs de neige. En cherchant, j'aperus un lambeau de feutre quelques centaines de pieds au-dessous de moi. La caravane tout entire avait t emporte comme une feuille par l'avalanche, et j'tais seul, avec un sac de th, sans. eau ni feu, prs de cinq mille mtres d'altitude, par 35 degrs sous zro. Cependant, je n'tais qu' demi inquiet. Si mes serviteurs avaient t rellement victimes

d'un accident, je pouvais, au moyen d'une application de ce que vous appelez la tlpathie, demander des secours au couvent le plus proche, et attendre plusieurs jours en me plongeant dans un des tats lthargiques du Hata-Yoga. Mais, si mon abandon tait prmdit, j'avais bien ne plus compter que sur moi-mme; pas un lama ne rpondrait mes appels. Le plus prudent tait donc de me prmunir contre la faim. Tu as entendu parler certainement d'adeptes qui peuvent matrialiser par exemple un sac de riz pourvu qu'ils en aient un grain pour servir de base, de point d'appui. Mot je n'avais rien que du th qui n'est pas nourrissant, la neige avait recouvert tous les argols o j'aurais pu trouver un fragment vgtal oubli par l'estomac des chameaux; je ne pouvais utiliser ce procd. Mais il m'tait relativement facile, avec un peu de patience, d'attirer et d'absorber certaines particules nutritives qui proviennent de la dcomposition des roches exposes la pluie. Le minral, que vos mdecins ont tudi beaucoup depuis un sicle, renferme tout ce dont l'homme peut avoir besoin. La matire premire ne me manquait donc pas. Dj j'avais recueilli une poigne de poudre rougetre, dj j'avais dispos uni aire sous ma yourte, crit les formules et orient l'opration, lorsque, sans raison, ces paroles lues autrefois et oublies traversrent ma mmoire: Fais que ces pierres deviennent du pain . Je me levai, profondment troubl. De quel droit dranger le plan de la Nature ? Que deviendront toutes ces vies microscopiques que ma volont va jeter dans un pays spirituel- qui n'est pas le leur, dtruisant la courbe de leur volution, les tyrannisant pour leur faire accomplir une tche qu'elles ne sont pas prpares entreprendre ? Et pourtant, ma vie moi est, plus prcieuse que toutes ces poussires peut-tre ; mais, si je poursuis mon opration, c'est la loi du plus fort que je ralise; si je fais une injustice aujourd'hui, quels abus de mon pouvoir ne commettrai-je pas demain? L'heure s'avanait. Bientt il me faudrait remettre au lendemain la transmutation projete. Les ides bourdonnaient dans ma tte. Si je rsiste ces suggestions, c'est la mort. Je n'ai pas peur de mourir, mais je ne veux pas mourir. L'orgueil est bless en moi, plus que le dsir de vivre. Je recommence tous les prparatifs de mon opration, tout est prt, nouveau, je vais prononcer les paroles rituelles... et mes lvres restent muettes. Quelque chose est descendu en moi, comme une liqueur amre et astringente. Je me suis senti tout coup si petit, aussi petit par l'intelligence que par le corps et je reste l, comme un insecte, cramponn la paroi rocheuse, attendant l'inconnu, et heureux d'attendre, dans la nuit o scintillent les toiles. A l'aube, je sortis de cette dangereuse torpeur. Les scrupules mystiques avaient disparu ; j'avais oubli les dignits, les mystres, la politique mondiale et l'glise lamaque. Je n'tais plus qu'un montagnard affam, mais encore alerte et voulant jouer au plus fin avec la neige, le froid et les prcipices. Je pliai le feutre de ma tente en une sorte de traneau, sur lequel je m'attachai au mieux que je pus. Puis, ayant saisi dans chaque main un piquet comme gouvernail, et, me fiant ma bonne toile et mon exprience des champs de neige, je me laissai glisser le long d'une pente peu prs unie au bas de laquelle j'esprais pouvoir trouver, en quelques heures, un tre vivant. Les contusions ne me manqurent pas, ni les risques de me rompre le cou. Mais, vers le milieu du jour, ayant descendu prs de deux mille mtres, j'apercevais une bande de

gazon et, un peu plus bas, des arbres. J'tais sauv. Je rassemblai mes forces pour jeter, du bord du bois, quelques appels aigus, que l'cho pourrait porter aux oreilles d'un ptre. J'eus la joie dl entendre triller dans l'air une lointaine rponse; et, une demi-heure plus tard, un paysan gravissait la pente en courant, tout heureux de pouvoir rendre service au saint homme de lama, assis sous les sapins, avec un grand air de noblesse et de dtachement. LA PROBATION

Quelques jours plus tard, continua Andras, reconduit par des ptres, je rentrai dans ma cellule pour y attendre avec le plus de calme possible des vnements que je pressentais dcisifs. Bientt arriva l'ambassadeur du grand lama d'Ourga, sous un prtexte d'anniversaire clbrer; et le lendemain on vint me chercher en grande pompe, au milieu du vacarme des clochettes, des ptards et des acclamations populaires. Le conseil des douze nomekhans tait runi. On me plaa au centre. Un long parchemin me fut prsent en silence et j'y lus, ma grande surprise, qu'on m'aurait lu un poste lev si je n'avais donn pendant ma mission europenne des preuves notoires de mon incapacit. Je promenai sur l'assemble un regard sans couleur, car je les pressentais tous occups m'pier de toute la force de leur attention. Tout autre ma place se serait dfendu, la mort tant la sanction usuelle de ces jugements secrets; mais mon exprience antrieure des ruses orientales me servit. S'ils avaient dcid ma suppression, rien ne pouvait me sauver qu'un miracle; je ne pouvais leur chapper par mes propres forces. Il fallait deviner d'abord ce qu'ils attendaient de moi. Je me savais suprieur eux dans certains rites que les sanctuaires brahmaniques n'ont jamais communiqus aux bouddhistes. M'amener leur dvoiler ces mystres, tel tait sans doute le but de ces manoeuvres savantes. Or, je ne voulais point trahir la parole donne. J'attendis donc sous le feu de ces douze volonts, avides de m'arracher mon secret, dans le silence de cette salle, au milieu du monastre bourdonnant et de la ville en liesse. Aucun dsert ne m'avait encore sembl aussi terrible. Mon impassibilit, dut surprendre mes juges. Je fus reconduit dans ma cellule, aprs que l'on m'et pass au pouce, en signe d'honneur, un superbe tco, qui est une bague en jade grave et cisele. Les Nomekhans n'en avaient donc pas ma personne physique. Mais j'avais craindre des tortures d'un autre ordre, dont l'emploi leur est familier, et qui je n'avais vu rsister aucun des quelques malheureux que les politiciens des conseils secrets avaient voulu rduire. Les savants ne parlent pas de cet art ; mais les gens du peuple croient que certains lamas peuvent dchaner vos trousses une horde de dmons. Tu comprendras que je ne dise rien l-dessus.

C'est ce qui arriva en effet. Les ides de fuite germrent dans mon cerveau, mais comment les raliser ? Je ne pouvais jamais sortir seul; je n'avais pas d'autre costume que la grande robe de laine, et le grand chapeau; je n'avais pas d'argent. Je dsesprai. Puis je voulus employer la suggestion hypnotique pour m'assurer un de mes serviteurs. Mais on avait prvenu mon dessein; tous taient pour ainsi dire envots par le grand conseil. J'eus toutes les peines du monde faire que mes tentatives restent secrtes. J'tais pris comme une mouche dans une toile d'araigne. Pendant une semaine je me dbattis, accomplissant les rites publics, le chapelet de fane aux doigts, l'enseignement aux lvres, car on m'avait conserv le dcor et les fonctions d'un dignitaire; autant de chanes d'ailleurs. Puis l'nervement se calma et la consomption commena de miner mes nergies. C'est ce qu'attendaient mes tentateurs. Quand ils me surent bien affaibli, impressionnable, dsespr, ils m'envoyrent chercher, me proposrent la charge d'abb d'un des couvents de Lhassa et me le firent visiter depuis les caves jusqu'aux combles. Ce qu'il y avait l de richesses entasses est inimaginable. Des chambres pleines de pierres prcieuses brutes ; d'autres remplies de joyaux, d'autres de monnaies, d'armes, d'objets d'art, de manuscrits, de dessins, de meubles; des collections de plantes, de minraux, d'animaux disparus, d'instruments magiques, de costumes. Je fus bloui. Mes mains s'ouvraient malgr moi vers ces trsors. Mais, avant que la fivre de possder m'envaht tout fait, je pus dire ceux qui m'accompagnaient : A quoi bon ? L'or s'parpille, la science est vaine, la beaut n'habite point cette terre. Alors, changeant de tactique, ils me salurent comme celui qu'ils attendaient pour l'accomplissement de leurs desseins. Ils me les dvoilrent. Il s'agissait de jeter la moiti de l'ancien continent sur l'autre moiti, pour asservir la terre tout entire leur domination. Je me vis hros, demi-dieu, ador par des millions d'hommes. Toute la beaut, toute la puissance, toute la richesse seraient moi, toute l'intelligence aussi et tout l'amour que le coeur humain peut contenir. Une flamme s'allumait dans mon organisme puis. Je cachais mes mains dans mes manches pour qu'on ne les vt point trembler. A mes pieds taient les trsors des hommes; sous mes yeux le splendide horizon, les cimes, l'ther, les forts, dans l'innocence de leur clat printanier sur les terrasses infrieures, les novices et les moines plie en deux mon aspect me versaient le vin de l'ambition. Tu tabliras la gloire de notre seigneur le Bouddha sur toute cette terre, me disaient les cardinaux lamaques; peut-tre changeras-tu les destines de notre monde; peut-tre pourras-tu, aid par l'enthousiasme des multitudes, l'amener la soumission. Tu vivras toujours, prsent sur ces montagnes, prsent aussi partout o tu le voudras, ignor, si tu le veux, unique objet des regards des hommes, si tu le dsires . Et. pendant des heures, ces solitaires, muets par systme, grenrent mon oreille le chapelet des sublimes concupiscences. Le royaume invisible du Bouddha fut ouvert mon esprit son aurole m'entoura un instant. Mais, parmi les roues fluidiques aux rais de diamants, travers les flammes d'or scintillant dans mon cerveau, au fond des laves de rubis coulant dans ma poitrine, tout en haut du dais de saphirs pench sur ma tte, une petite lueur apparut, frache comme la goutte de rose, douce comme le souffle du vent dans les vergers en fleurs. Alors je pus rpondre: Le seigneur Bouddha a dit : Tout est illusion. Vous ne pouvez donc dtruire les illusions en crant d'autres illusions. Permettez, trs sages, que seul, dans le dsert comme dans la ville, je dtruise fond d'abord en moi l'illusion radicale. Alors seulement la Vrit voudra peut-tre descendre, alors je pourrai vous rpondre, alors nous servirons ensemble tous les bouddhas, et leur pre, l'Inconcevable. A ces mots, les nomekhans vaincus se retirrent.

Mes souffrances taient finies. Quelques jours aprs, un homme arriva avec une caravane de marchands chinois. D'ailleurs, il me semble que vous avez rencontr ce personnage, ajouta Andras, en parenthse. On dcouvrit que ma sant avait besoin d'un climat plus clment, et on m'offrit de descendre avec lui vers l'Inde. J'acceptai. Quel enchantement que ce voyage par les valles silencieuses, sous l'ombre des forts de pins, d'yeuses et de bouleaux. De loin en loin on rencontrait un petit ours brun, un daim, des singes; l'aigle gris nous suivait du haut des airs; les fleurs des montagnes d'Europe, renoncules, seringas, clmatites, anmones se multipliaient mesure que nous avancions vers les collines fertiles du haut Npaul. Nous ne prmes le train que dans le Saran, pour filer par le Behar, le Bardwan et Madhupur vers le Gange jusqu' Calcutta. Et pendant ces trois mois que de leons vivantes me furent apprises par ce compagnon mystrieux que je ne croyais plus revoir sur cette terre... Le soleil tait dj chaud lorsqu'Andras se tut. Il choisit l'ombre un revers de foss, et m'invita dormir comme lui un couple d'heures. Nous descendmes ensuite la ferme de son ami, qu'on apercevait depuis longtemps de la crte o nous tions. Notre hte tait un grand vieux paysan, avec des favoris et des anneaux d'or aux oreilles. Il nous fit visiter ses tables, ses curies et, aprs le djeuner, ses vastes champs de culture marachre. Il causa seul avec Andras, une demi-heure environ, puis nous prmes cong. A peine sur la route. Andras me demanda: Vous avez rv, ce matin? Oui, rpondis-je, mais c'taient des souvenirs de la veille : ferme, labour, pluie... - Ah ! et pourquoi, demanda-t-il, si la vie matrielle influe sur le rve, le rve n'influerait-il pas sur celle-l ? - C'est ingnieux, ce que vous me faites remarquer; quelle science obscure que l'oniromancie ! - C'est bien un peu de notre faute; nous nous tissons des bandeaux sur les yeux et ensuite nous nous plaignons de ne pas voir clair. Je marchai quelques minutes en silence, rassemblant mes forces pour franchir dfinitivement le mur que je sentais devant moi. - Eh bien ! dis-je, de tout l'lan de mes plus chers espoirs, de toute la force de mes dsirs les plus profonds, faites que je voie ! - Oh ! docteur, s'cria-t-il doucement, avec un air de reproche, pour qui me prenez-vous ? Comprenez bien que je suis ignorant, impotent, incapable. Quand j'tais jeune encore, il y a des choses que je croyais pouvoir faire; mais maintenant, tous les jours, toutes les minutes j'apprends que je ne vaux rien. Il se tut. Son mutisme tait plein de choses incomprhensibles la raison, mais que mon coeur coutait. Pourtant j'analysais mes sensations en pleine conscience; mes jambes parcouraient allgrement le chemin sous l'ombre grandissante de vieux pommiers; mes

poumons se remplissaient avec dlices du vent frais du crpuscule; une force magntique frmissait dans mes muscles et dans mes os; la tte tait calme puisque je dnombrais en ce moment les motifs logiques qui auraient pu m'expliquer la conduite d'Andras. Et alors, tout au-dedans de moi-mme, trs loin du sjour ordinaire de ma volont, il y avait un autre moi, non pas inconnu, mais peu connu, qui se dressait, et il rpliquait Andras avec la voix, avec la bouche de mon premier moi, terre terre et quotidien. - Pourtant, il y a des hommes qui savent, qui peuvent. Il y a un homme... peut-tre trs loin... peut-tre trs prs... celui dont vous m'avez parl... dis-je, en pensant au compagnon de voyage auquel il venait de faire allusion dans la matine. Je ne pouvais m'empcher d'ailleurs d'associer cet homme le souvenir de l'inconnu qui prsidait les funrailles de Dsidrius, et de ce passant que j'avais rencontr le matin de ma premire visite Andras. - Je ne sais si je dois, murmura Andras en hochant la tte. Si je vous montre la Lumire que j'ai vue, vous voudrez aussi en prendre votre part. Mais le chemin qui mne vers elle, tout y a t runi pour loigner le promeneur. Mauvais pav, poussire, ctes, ornires, pas d'ombrage, des carrefours o on risque de se faire craser, des passages sombres o des brigands tendent des piges dans la nuit... (sa voix vibra tout coup, comme une corde de violoncelle). Et, quand on a les pieds en sang, tremp de sueur ou glac par la bise, les genoux corchs, le ventre vide, il faut avancer quand mme! cria-t-il tout bas avec une concentration extraordinaire d'nergie dans toute sa puissante stature. Cet homme, par moments, vous remuait le coeur, comme le lion secoue sa proie avant de l'emporter. Je m'merveillais de tout l'inconnu dont il me semblait le gardien. Et, comme de juste, je fis, sance tenante, les plus puriles protestations de courage, de persvrance, de tout ce qui me vint par la tte. LE TIGRE

Pour l'intelligence de la narration, je dois mentionner ds maintenant un rcit que me fit Andras, bien des mois plus tard, de l'un de ses voyages au Siam. Je le rapporte aussi exactement que ma mmoire me le permet. - Tu sais dj, me dit-il un soir, qu' une poque dj lointaine je me promenais travers le bassin septentrional du Salouen. Les lgendes qui ont cours sur ces contres encore inconnues avaient fix mon choix. Des montagnes, des forts interminables, des cours d'eau non reprs, une flore et une faune exubrantes, des tigres chasser, autant d'attraits irrsistibles. Aussitt libre des coles et des conseils de famille, j'avais couru visiter l'Inde. Puis, les yeux blouis de mille tableaux clatants, j'allai Rangoun me reposer, et prendre mes dispositions pour un voyage moins htif dans le Laos et le Schan. Voulant pntrer l'me de ces peuples, je m'tais avis d'un stratagme que mon scepticisme d'alors me fit paratre tout lgitime.

- J'avais remarqu l'extrme courtoisie des Orientaux pour les Europens. Seulement elle me semblait de commande, et dicte par d'autres sentiments que la pure bienveillance, ou la crainte. Je la crus inspire par la conscience d'une certaine supriorit sur nous. Mais en quoi consistait cette supriorit ? Ces peuples, d'autre part, sont profondment religieux. Mme pour un observateur htif, il est clair que l'Inde et les contres voisines sont les domaines propres de n'importe quelle sorte de prtres. Les lacs peuvent se moquer accidentellement de tel ou tel sacerdoce, mais, au fond, la vnration qu'ils leur vouent et la crainte restent intactes. Je me crus donc trs adroit en me faisant bouddhiste. Je parlais dj l'hindoustani ; j'tudiai le pli pour pouvoir dchiffrer sur les textes les paroles du Sublime, je m'habituai marcher pieds nus, contenir mon attitude et mes regards ; je me dbarrassai de mon attirail d'explorateur. Me dfiant de la rapidit avec laquelle les moindres incidents volent de bouche en bouche, parfois trs loin, parmi ces populations que le labeur n'absorbe pas, je fis mine de monter sur un paquebot en partance et, avec la complicit d'un ami, je changeai la hte de costume dans sa cabine, puis je redescendis sur le quai, transform en moine quteur. Un changement aussi radical dans mes habitudes et mon rgime dtermina toute une transformation de ma mentalit. J'tais devenu un anonyme, seul, ne possdant plus qu'une robe, une sbile et un bton ; j'oubliai au bout de quelques jours le boulevardier que j'tais rest. Je me sentais renatre en vigueur corporelle et en lucidit crbrale; je me perdais dans la fuite des jours, et des semaines et des mois. Je vivais : voil tout. J'avais cru les bonzes siamois indolents, inoccups, paresseux. Nos orientalistes ne les reprsentent-ils pas comme ne sachant que juste quelques formules rituelles, et quelques lieux communs philosophiques ? je fus vite dtromp, peine eus-je pass quelques jours dans un couvent lointain o je m'tais facilement fait recevoir. Chaque novice est attach un Parfait pour un an au moins. Celui auquel on me confia tait un homme d'ge mr, sympathique et calme. Mais, alors que tous les errants qu'on rencontre ont l'air absorb, ce prtre gardait un visage affable et un perptuel sourire. D'une corpulence assez forte, la tte rase, un regard fin, cette contenance ecclsiastique qui se retrouve sous toutes les latitudes, il me rappelait ces sages et vigoureux provinciaux franciscains ou bndictins que l'on rencontre en Italie et dont la silencieuse et toujours active intelligence est le facteur le plus effectif de la prennit du catholicisme. Tel tait celui que je nommais monseigneur, qui je lavais les pieds trois fois par jour, et que je servais. Les premires semaines furent dlicieuses. Lev avant le soleil pour balayer la cour et remettre de l'ordre pendant que tous taient encore dans leurs cellules, je jouissais ingnument de la fracheur, de l'air embaum par la fort prochaine, du silence, du ciel exquis. Tout le jour restait parfum de ces joies matinales ; et la lecture du soir me trouvait dans la mme quitude. Cependant je n'oubliais pas le but de mon voyage. Une occasion se prsenta de m'en approcher. C'tait l'poque o la France commenait conqurir le Tonkin. Dtail peu connu de nos diplomates, ces hostilits avaient mu toutes les montagnes o naissent la rivire Claire et le fleuve Rouge. Quant aux raisons de ces inquitudes extraordinaires chez des tribus aussi lointaines, je n'ai jamais pu les connatre. Toujours est-il que mes bouddhistes birmans taient en relations avec des monastres et

des ermitages perdus jusque dans le voisinage des Lolos. Il y avait des constructions difier, des travaux actifs, auxquels on me jugea trs propre cause de ma vigueur physique. Au dpart, mon prcepteur m'adressa un petit discours o il m'exprima en termes discrets, parmi des loges et des conseils, qu'il n'tait pas trs certain de la sincrit de mes convictions religieuses. Et comme, surpris de sa pntration, je protestais de ma ferveur C'est bien, mon fils, me rpliqua-t-il en souriant et les yeux baisss; mais alors, pourquoi cherches-tu du poison ? Je fus stupfi, car il disait vrai. J'avais fabriqu en cachette une sarbacane, fait provision de longues pines, et je recherchais, pour en prendre le venin, les terribles petites vipres grises, dont la morsure tue en une minute. Car, pour mes explorations futures, j'avais besoin d'armes contre les fauves. Je n'avais souffl mot personne de ces prparatifs. Je crus avoir t espionn. Je niai avec le plus de sang-froid. Mais mon Vnrable reprit: Mon fils, le mensonge est un suicide; et celui qui a vaincu la colre, le tigre ne peut plus faire de mal. Tu dois encore vivre dans l'illusion avant de voir le Permanent. Va donc dans les montagnes o ton destin t'appelle, tu apprendras l-haut comment celui qui se dgage des douze enchanements pntre les penses d'autrui . Nous partmes cinq ou six. Tous les rcits de voyageurs se ressemblent ; je te ferai grce du mien. Tu imagines les charmes de ces longues journes silencieuses; ils surpassrent mon attente; mais les nuits taient pnibles cause des moustiques et des btes venimeuses. Toutefois, par un hasard singulier, en deux mois de marche travers jungles, forets, roches, marcages aucun d'entre nous ne fut piqu. Je passe sur les longues semaines employes construire le Vihara. Je m'impatientais, je combinais sans cesse de nouveaux plans pour les rejeter sans cesse. Nous tions sur le versant, oriental de la rivire Noire. Par consquent je n'avais qu' suivre un des nombreux ruisseaux qui descendaient la montagne pour tre sr de parvenir en quelques semaines au coeur du Tonkin. Nous rsidions sur un plateau herbu entour de forts; l'air y tait aromatique et charg d'lectricit. Aussi, conformment aux Ecritures, notre suprieur nous avait ordonn une abstinence svre. Seul j'avais le droit de sortir pour rcolter les racines et les fruits qui faisaient notre unique nourriture. Je me sentais calme, dtache, un peu somnolent, conquis par la forte emprise de cette nature luxuriante et le magntisme collectif de ce groupe d'hommes revenus de tout. Un matin, dans la fort, sautant un arbre abattu, le bruit que je fis rveilla une de ces terribles petites vipres grises, que je cherchais. Elle se dressa plus rapide que l'clair; mon regard rencontra ses yeux fixes et froidement cruels; elle s'enfuit, vive comme la mche claquante d'un fouet. Mais le chasseur ressuscita tout coup en moi; je me prcipitai d'un bond, et j'eus la chance de lui rompre le cou. Je lui arrachai ses crochets, recueillis le contenu de ses glandes venin dans le creux d'une pierre. Je dcidai de partir au soleil couch. Il n'y avait pas de lune cette nuit-l. Je cachai dans ma robe jaune ma sarbacane et mes petites flches empoisonnes; et je me mis en route aussitt. L'entreprise tait assez tmraire. Rien craindre de ceux que je quittais ; mais tout redouter du pays, infest

de btes froces, o je m'aventurais. Les pentes rapides de ces montagnes sont un fouillis inextricable de hautes herbes, de buissons pineux, de roches, o gtent les tigres. Ds le second soir de marche je commenai les entendre; et je dus ds lors, pour dormir un peu, passer les nuits sur les arbres, et assez haut. Quant aux reptiles, aucun moyen de les viter. Je m'en remis ma bonne toile. Je ne trouvai d'eau que le sixime jour. Je bus longuement et je suivis le ruisselet, de la bonne direction duquel je m'tais assur d'aprs la position des toiles. Au bout d'une semaine, le ruisseau devint torrent ; puis son cours s'assagit. Je crus pouvoir l'utiliser. Je me construisis une sorte de radeau avec des bambous et des lianes; et je m'embarquai insoucieusement. Je n'aperus un homme qu'au bout d'une autre semaine. C'tait un individu assez grand qui conduisait des boeufs. J'aurais voulu m'arrter; je ne pus le faire, n'ayant qu'une godille comme gouvernail. J'avais chang deux fois de cours d'eau; je naviguais maintenant sur une rivire, le courant tait moins fort. Tout coup, quelques heures aprs cette rencontre, un grondement lointain frappa mon oreille; un coude il augmenta, tandis que mon radeau pirouettait sur un trou. Je compris qu'un rapide tait proche. Mon coeur se serra. Il m'aurait fallu pour manoeuvrer l'adresse d'un sauvage. Je me sentis perdu pour peu que la cascade ft haute, ou que des roches s'y trouvassent. Rien faire. La rivire s'encaissa brusquement entre des murs pic; le bruit devint assourdissant. Je me sentis emport comme une feuille travers les remous cumeux. La sensation d'une chute, une contusion, un plongeon. L'instinct me fit remonter la surface, et j'chouai puis, meurtri, sur une langue de sable o je perdis connaissance. Une douleur aigu me rveilla. On me dchirait le dos; un poids norme m'crasait; une odeur de putrfaction me suffoquait. J'tais tomb la face contre terre; je ne pouvais pas bouger. Je compris qu'un tigre tait sur moi. Il ne se pressait pas de m'emporter; sa langue rpeuse lchait le sang qui coulait de mon paule. Revenu maintenant tout fait moi, je vis avec la lucidit du dsespoir le moyen de sortir une flche de ma poitrine c'tait miracle que je ne me sois pas piqu -, mais l'animal me tuerait dans son spasme de mort ! N'importe. il faut tenter la chance. Avec une lenteur infinie, je parvins replier un bras, saisir une flche. J'allais essayer de me tourner quelque peu, pour diriger mon coup, lorsque l'animal poussa un rauquement terrible et, pesant de tout son poids, enfona plus profond ses terribles griffes dans mes chairs. Je crus mourir de douleur. Mes mouvements convulsifs m'avaient tourn vers la berge du fleuve. Je voyais au-dessus de ma tte le terrible mufle du fauve. Il ne s'occupait pas de moi; il regardait quelque chose. Je cherchai, et j'aperus un homme de haute taille qui venait vers nous posment. L'excs de la souffrance m'avait rendu ma prsence d'esprit. Je ne sentais mme plus les fortes griffes se creuser dans mes muscles des ganes sanglantes. Je regardais le survenant. Vtu d'une toffe rouge-jaune, ses jambes et le ct droit de son torse, nu, montraient une musculature et une perfection de lignes admirables. Sa poitrine bombe, ses larges et pleines paules, le port dominateur de sa tte, la grandeur de ses traits exprimaient une force peu commune, au physique et au moral. C'tait certainement un Europen, ou un de ces brahmanes de caste pure dont la peau est aussi claire que, celle d'un Provenal. Malgr mon tourdissement, je regardais avec plaisir les mouvements harmonieux de cet homme. Je m'tonnais qu'il portt la barbe; j'aurais voulu distinguer son visage, mais mon puisement sans doute ne me laissait plus voir, quand je fixais les yeux, qu'une bue violette, travers laquelle perait le point brillant de son regard. Le tigre grondait. J'entendais sa queue puissante battre le sol avec le bruit du flau sur l'aire durcie.

L'homme n'tait plus qu' quelques pas. Les griffes du tigre rentrrent plus profondment, comme s'il allait bondir. Je sentis ses pattes trembler ; il jeta un miaulement aigu. L'homme tait l, et posait sa main sur le front aplati du fauve. Les muscles terribles se dtendirent, le poids qui m'touffait fut enlev. La bte froce s'en allait, sur les talons de mon sauveur, les oreilles basses et les jarrets flchis. Au fourr, l'inconnu s'arrta et je l'entendais disant au tigre en franais : Je ne te punirai pas; va-t'en, mais n'attaque plus l'homme. La bte lcha les pieds nus du singulier dompteur, puis elle disparut dans les broussailles. Cet homme me releva, lava mes plaies, me fit un pansement de feuilles et un bandage de lianes. Ensuite, m'ayant prpar un lit sur une roche voisine, il alla chercher des fruits pour notre repas. Aprs que j'eus mang et dormi, il consentit parler. Tu devines qui tait mon sauveur, conclut Andras aprs un moment de silence. . LA PRIRE

Je reprends maintenant le rcit de notre promenade au point o'je l'avais laiss. Bien que ces souvenirs revtent parfois des allures un peu romantiques, l'on comprendra, je l'espre, l'intensit de l'intrt que j'attachais aux rvlations d'Andras, si l'on veut bien faire attention que, malgr les nombreux checs subis dans ma recherche d'un matre vritable, j'avais gard l'enthousiasme de ma jeunesse, et la certitude assure du succs. Ceux qui ont nourri une mme passion durant toute leur existence me comprendront. Andras, donc, aprs avoir presque acquiesc ma demande, tait redevenu taciturne. Il m'offrit du tabac et, rallumant sa pipe, il me laissa sur le bas ct et marcha un bon quart d'heure seul au milieu de la route. Quand il me rejoignit, je gardai le silence, ne sachant comment renouer la conversation. Ce fut lui qui parla. - Oui, docteur, croyez-moi. Les preuves dont parle Jamblique, le puits du Raguel o descendit Mose, les antres olympiques, les mystres de l'le de Sein, ceux de Samothrace, les retraites souterraines du Bramatcharia o viennent le rejoindre tous les dieux d'En Bas, les dragons qui empchent le jaune de monter sur la tour de l'Invariable Milieu, les tyrans mmes, souills de sang, coprophages et sodomites, qu'adorent quelques hommes dvoys, le sjour d'aucun de ces lieux, la prsence d'aucun de ces tres ne demande autant d'nergie que l'effort vulgaire, journalier, continu et simple, vers la Lumire des lumires. Dans cette monte, il y a des moments o nul, vous entendez. nul - et sa voix grondait - n'aurait plus assez de force pour seulement lever la paupire, si un ange n'tait envoy... Ah ! docteur, c'est cela qui vous apprend la prire ! Ces derniers mots me dconcertrent. J'avais toujours considr les mystres antiques comme le summum de la gloire humaine, dont la conqute exigeait une volont toute-puissante. Et voil que mes livres m'avaient leurr; il y avait autre chose !

- Mais, demandai-je, de quelle initiation parlez-vous? de quelle prire? Il s'arrta et, me jetant un rapide regard de l tte aux pieds, rpondit : J'ai oubli toutes les initiations. Je te l'affirme. Mais. Je te comprends; pourquoi prier, songes-tu, puisque la Cause premire agit avec justice, avec bont, avec perfection? La prire serait alors une purilit, elle dnoterait l'aveuglement de notre coeur, ou un gosme tenace. Ce serait, selon toi, l'enfant ttu qui pleurniche aprs son jouet, l'orgueil qui s'estime assez important pour que l'univers se drange son gr, ou l'tre qui ne conoit pas que son dsir puisse, ne pas tre satisfait ! O savant ! - et sa puissante main pesait amicalement sur mon paule - n'as-tu jamais vu le nourrisson au sein de sa mre, la femme sur la poitrine de l'poux ? La pierre enfouie ne cherche-t-elle pas le jour ? la plante ne perce-t-elle pas le mur pour trouver la lumire ? Les btes s'arrtent devant le soleil une fois au moins par jour; l'ocan se soulve rgulirement la rencontre des effluves slniques qui le revivifient; les peuples cherchent le bonheur, les plantes aussi en s'inclinant sur leurs ples; ton intelligence elle-mme n'est si vaste que parce qu'elle a beaucoup demand. Est-ce dire que chacun de ces tres demande comme il faut? Non, la cration tout entire est imparfaite; mais elle a le sentiment de cette impuissance, et le pressentiment d'une stase plus haute. Si la perfection et l'idal n'existaient pas, la Providence aurait-elle eu le cruel courage d'en semer les sentiments dans nos profondeurs ? Le chemin de l'homme est semblable celui de tous les autres tres; qu'il suive en toute simplicit le sens spontan de la vie, palpitante en lui-mme, et il ne sera pas possible qu'il erre. Je demeurai un long moment sur la route obscure me redire ces paroles. Elles m'apparaissaient prcieuses et dfinitives. Je n'en avais jamais entendu de semblables. Mon motion m'empchait de raisonner; tout ce que je pouvais faire, c'tait de les graver dans ma mmoire. LE PHAP

Andras reprit: -L'homme dont vous voulez me parler, docteur, c'est bien celui que vous avez aperu autrefois, l'enterrement de Dsidrius. En Europe, il se nomme Thophane. Je le rencontrai pour la troisime fois Lhassa o je m'tais arrt en venant du Siam, mais aprs un grand circuit par la Chine, la Mongolie et Kiachta. Je me rappellerai toujours avec plaisir ces voyages, ces trains filant travers la jungle ou la steppe; les silhouettes de fauves rveills dans ls hautes herbes. De temps autre le dme noir d'un solitaire aux yeux rouges, puis les rares compagnons de voyage: l'Anglais ou l'Amricain vtu de kaki, le gentleman natif en turban et complet blanc, la cohue des saints hommes de toutes sectes et de tous signes; le tohu-bohu des grands faubourgs,

des caravansrails et des ports, le charme doux des plages; la majest des hautes neiges ternelles comme suspendues sur votre tte; la mlancolie grandiose des dserts de sable ou d'herbes. C'est ainsi que j'ai appris trouver le beau qui rside en tout et partout. Une maison d'ouvriers six tages, je lui sens une posie, de mme qu'au sourcilleux Himalaya. J'avais quitt les brahmes du Dekkan parce que, las des tudes arides de la physique occulte, j'esprais entrer plus avant dans l'me hindoue en m'initiant leurs formes cultuelles. J'arrivai Bnars muni de toutes les lettres d'introduction ncessaires pour que le mpris que nous inspirons aux Orientaux ne soit plus qu'une lgre mfiance. Car la politesse de ces gens-l est une ironie savoureuse pour qui connat leurs vritables sentiments vis--vis des mangeurs de vache, comme ils nous appellent. D'autre part, ce n'est pas en quelques mois que non fonctionnaires ou nos savants peuvent conqurir la confiance d'un Oriental. Chacun des interlocuteurs garde soigneusement pour soi sa vritable opinion, car chacune des deux races s'estime, la main sur la conscience, suprieure l'autre. Je m'tais cantonn d'abord dans l'tude de la science naturelle, mais je ne parvins pas tirer de mes expriences des conclusions satisfaisantes. Je crus ne devoir m'en prendre qu moi-mme, pensant que mes facults d'observation et de rflexion n'taient pas suffisamment dveloppes pour extraire de mes travaux l'enseignement que les brahmes disaient y tre contenu. C'tait simplement parce que je n'avais pas assez de documents. Je repartis donc vers Java, puis vers les plaines, pour revenir aux montagnes. C'est la fin de ce second sjour dans l'Himalaya que je connus les preuves dont je vous ai parl l'autre jour et dont Thophane me donna la conclusion, sa quatrime visite. J'avais reu l'ordination lamaque. Comme je savais les caractres wou-wang, et que je pouvais peu prs crire le tibtain, j'eus tout de suite un bon rang dans la hirarchie, et je fus mis au service de l'astrologue en chef d'une grande lamaserie, la Proun-Mabrou . Ce palais, cette ville plutt, est peuple de presque quinze mille personnes. Il protge la prsence du dala, bien que celui-ci demeure presque toujours invisible. J'avais pour fonction de calculer chaque jour l'heure des crmonies pour un petit temple spcial, car l-bas tout ne rgle par l'astrologie; et je vous assure que cette tiquette est complique. C'est donc un matin de ce temps-l que je revis Thophane. Il avait toujours le mme visage que vingt ans auparavant, mais l'expression de ses traits tait change, quoique toutes les lignes de son corps et tous ses mouvements restassent empreints de la mme puissance surhumaine. Sur la route o j'tais, je fus rejoint par une caravane escortant un phap annamite jusqu' la ville. Thophane m'aperut et vint moi en souriant. A peine eus-je pris la main qu'il m'offrait, qu'un sentiment inexprimable s'empara de moi; je me sentis plong comme dans un bain de lumire d'une douceur et d'une force infinies. Depuis le coeur jusqu' la pointe des doigts, toutes les cellules de mon corps frmissaient avec la mme sensation de dlivrance que si j'tais pass du fond d'un cachot l'air pur qui balaie les cimes au soleil levant. - Comment vas-tu, me dit-il, et que devient Stella? A ces souvenirs, Andras s'interrompit pour sourire paisiblement; puis il continua:

- Je voulus parler des travaux de mon ge mr, mais il me dit: Tu auras bientt de mes nouvelles! et il me quitta avec le magnifique regard que vous connatrez peut-tre. Son escorte, qui tait arrte l'cart, se remit en mouvement. Je restai regarder sa silhouette athltique gravissant la pente jusqu' ce qu'un dtour du sentier le drobant ma vue, je revins moi-mme de l'espce d'extase o son apparition m'avait jet. Telle fut sa troisime visite. - Et pourtant, dis-je, vous aviez vu de bien grandes choses, et des terribles aussi, chez tous ces prtres d'Orient? Je n'entendis pas la rponse; car j'tais moi-mime trs absorb. Les tnbres profondes o j'errais depuis si longtemps, il me semblait aussi les voir se percer d'une lueur. Rien ne pouvait m'advenir d'irrmdiable. Si je m'tais engag dans une impasse, je rebrousserais chemin; si une dception m'attendait, elle serait moins dure, puisque je l'avais prvue. Et si ce pouvait tre l'aboutissement de mes efforts ! J'en tais l de mes rflexions, quand la trompe d'un tramway nous annona la proximit de la barrire. Nous nous sparmes pour rentrer chacun chez soi. L'AVIATION

On causait un soir, chez Andras, du progrs extraordinaire que la science de l'aviation accomplissait alors, et tout le monde faisait chorus pour admirer la hardiesse, l'ingniosit, l'adresse des hommes volants. Notre hte ne semblait pas partager notre enthousiasme, et quelqu'un lui en fit la remarque. - Mais si, protesta-t-il, je trouve tout cela fort beau. Et puis, pendant ce temps-l, l'opinion publique est distraite; on se soucie moins des choses indispensables mais ennuyeuses. L'un de nous parla du dveloppement de la civilisation, de la dfense nationale, de la culture de l'nergie, de l'esprit d'entreprise ncessaire un peuple pour se maintenir son rang. - Eh ! oui, rpondit Andras , ce sont l des vues fort justes; mais se raliseront-elles ? Toutes les inventions tourneront-elles au bonheur de l'humanit ? Vous savez bien que, pour les nations comme pour les individus, une seule chose est ncessaire: l'aide du prochain. Et puis, ces aviateurs sont hardis, sans doute ; mais, s'ils n'avaient point reu d'aide, malgr toute leur persvrance, leur science, leur dsintressement, leur courage, ils n'auraient pas russi comme ils l'ont fait. L'homme ne s'imagine jamais combien, dans tout ce qu'il entreprend, il reoit de secours. - Eh bien! si le Ciel a aid l'aviation, ce ne peut tre qu'une dcouverte excellente en tous points ?

- Le Ciel? dit Andras, en hochant la tte , oui et non. Rien n'a lieu, videmment, sans la permission du Ciel. Mais il laisse faire bien des choses qui ne sont, en dernire analyse, que des caprices, des curiosits, ou des cupidits. Tous les gens qui mettent trop de beurre dans leur soupe, le Ciel ne s'y oppose pas ; mais il ne le leur a pas ordonn, puisqu'il commande le contraire. - Mais alors, rtorqua un jeune stagiaire, si un peuple ne va pas de l'avant, les autres le dpassent, l'oppriment et finalement le conquirent ? - Oui, rpondit Andras avec un sourire, c'est, juste; mais je ne dis pas qu'un peuple doive somnoler dans une paisible indolence; la Nature ne le permet pas, d'ailleurs. Voyez ce qui est arriv aux Boers... - Alors, les Anglais eurent raison? interrompit vivement un vieil employ. - Eh ! non, je ne dis pas cela. Les Boers avaient tort de ne pas secouer la torpeur de leur existence patriarcale, mais l'Europe a eu le tort plus grand de ne rien faire pour leur dfense. - Que faut-il donc qu'un peuple fasse ? demanda le stagiaire. - La mme chose que l'individu. Il faut qu'il travaille, qu'il s'intresse tout, qu'il'se tienne son rang, ou s'y maintienne, et qu'il ne craigne pas de se dranger et de dpenser de l'argent pour aider, l'occasion, d'autres peuples en retard. - La France n'a-t-elle pas fait cela ? - Oui, souvent. Ce n'est pas sans raison, ajouta Andras avec une certaine gravit, que la France est l'ane des nations. et je ne suis pas chauvin en disant cela. - Oh ! dit le stagiaire qui avait un peu voyag, c'est nous les moins chauvins. Il faut entendre ce que les Amricains, les Anglais ou les Allemands pensent de leur pays, pour s'apercevoir que nous sommes modestes... Andras fit un geste vasif qui arrta le jeune avocat, mais il se tut. Alors, je demandai mon tour: - Eh bien ! et l'aviation ? - Qu'est-ce que tu veux savoir ? interrogea notre matre. - Dites-nous quelques petites choses. Andras parut faire quelques efforts de mmoire, tandis que son regard prenait une expression abstraite. Puis, s'tant assis, il nous parla de la sorte : Tout vient l'homme par des clichs, soit que leur chemin les mne ici-bas, soit que le dsir humain les attire; mais bien peu parmi nous sont assez forts pour dtourner un clich de sa marche. Les clichs constituent tout un monde universel; ils sont l'ensemble

des desseins de Dieu, des travaux qu'il a prpars pour nous et pour toutes les cratures. Il y a des clichs cosmiques ; la cration est le plus grand des clichs ; des clichs plantaires, continentaux, raciaux, nationaux, individuels; il y en a de mtorologiques, d'astronomiques, de religieux, de scientifiques, de politiques. Une maladie, un mariage, une catastrophe, un livre, une infortune. une naissance, une mort sont des clichs. Une bataille, un assassinat, une ruption volcanique, un gros lot, l'algbre, un beau discours, cette runion ce soir ici, ce sont des clichs. Des objets mme, un canon, un navire, la cathdrale, des institutions politiques, un tribunal, une loi, une ville, une montagne, un appareil, l'automobile sont des clichs. Un aroplane est aussi la matrialisation d'un clich. - Cela, c'est de l'illuminisme no-platonicien, dit le docteur s-lettres. - Vous croyez, monsieur, que Plotin, Porphyre et les autres ont aussi invent quelque chose de toutes pices, qu'ils n'ont pas fait que reproduire des entits intellectuelles ? Et, sans attendre la rponse, Andras continua en agitant la main avec vivacit : - Non, voyez-vous, l'homme n'est jamais qu'un copiste plus ou moins habile et ingnieux , le cerveau n'est qu'un appareil photographique plus ou moins sensible. - Que faites-vous donc de la volont ? rpliqua l'universitaire. - Elle ouvre ou ferme l'obturateur, rpartit Andras. Mais, ajouta-il avec une sorte de salut, il y a des exceptions; les gens trs forts, trs intelligents peuvent faire beaucoup par la volont; tandis que nous autres, le commun, nous sommes conduits un peu en troupeau. C'est toujours du cas ordinaire que je parle. Eh bien ! donc, soit que l'homme, avide de trouver du nouveau ou de gagner de l'argent ou de se rendre la vie plus commode, ou pour tout autre motif, soit qu'il cherche de son propre mouvement, soit que la volont de Dieu ou la marche naturelle des circonstances le place sur la route d'un clich, les mmes phnomnes vont se produire. S'il refuse le clich, celui-ci s'loigne, puis revient, si l'homme refuse une seconde fois. le clich revient une troisime; et si l'homme refuse encore, il s'en va dfinitivement. Toutefois, si l'homme n'accepte qu' la seconde offre, il aura plus de peine dans son travail que s'il avait accueilli tout de suite le clich; et s'il n'accepte qu' la troisime, l'invention lui cotera bien des peines. Ce que j'appelle ici l'homme est autre chose que l'entit dont s'occupe la psychologie; j'entends parler de l'esprit de l'homme, du moi vritable, de ce qui est plus haut que la conscience. Si le moi s'intresse au clich, celui-ci s'arrte. Ces deux tres restent en prsence un temps plus ou moins long ; ils se pntrent rciproquement; l'esprit humain magntise pour ainsi dire le clich et en construit une image vitalise avec plus ou moins de force. Lorsque ce travail d'assimilation spirituelle, de digestion a pris fin, le clich modifi s'en va et continue sa route. Alors l'image monte jusqu'au-dessus du cerveau, du mental, veux-je dire; et, lorsque ce dernier l'aperoit, nat tout coup dans la tte de l'homme une ide. Il ne sait pas d'o cela lui vient; ou il croit que c'est le rsultat de son intelligence, de ses recherches ; mais cela ne fait rien; la Nature n'a pas le sens de la proprit ni l'amour-propre d'auteur. Une fois la premire intuition perue par la conscience, ce que l'on nomme d'ordinaire la volont peut s'attacher cette lueur ou la ngliger. Dans ce dernier cas, l'image flotte quelque temps autour de l'homme et, si celui-ci ne s'en occupe dcidment pas, elle part, et il se peut qu'un cerveau plus hospitalier, plus ouvert ou plus curieux, l'accueille. Si la volont accepte l'intuition, l

commencent les inquitudes,les travaux, les dboires de l'inventeur, mais le succs final lui fait tout oublier. - Je ne demande pas mieux que de vous croire, dit le philosophe, aprs un moment de silence, bien que tout cela ressemble fort des lgendes mythologiques; mais comment cette image mystrieuse de l'inconscient passe-t-elle dans le conscient ? - Je vous expliquerai cela, rpondit Andras, ds que vous m'aurez d'abord montr avec des paroles ou des lettres comment le zro devient un, comment la sensation physique produit la perception, l'ide. Nous sommes parqus, voyez- vous, dans un enclos, mieux encore, entre quatre murailles. Etudier les gomtries n dimensions, c'est une ruse, ce n'est pas une solution. L'instinct, l'intuition peroivent le non-moi par une sorte de contact, de mise en prsence. Mais cela ne suffit pas l'intelligence; elle veut se rendre compte. Alors elle dissque, elle taille, elle prend des notes, elle distille des abstractions. Quand elle est saine, elle arrive une ide juste , mais elle ne l'est pas souvent, alors le systme scientifique ne rpond plus la ralit. - Ainsi, j'ai bien raison de ne pas tudier, dclara un jeune homme robuste et aux traits nergiques, qui s'tait tenu coi jusque-l. - Non, tu as tort, lui rpondit Andras. Il faut, au contraire, tudier et faire agir la raison; pourquoi le bon Dieu nous l'aurait-il donne ? Mais il faut se souvenir en mme temps qu'on ne sait rien. Rflchir, dduire, aligner des calculs, faire des pures, des quations, tout cela, ce sont des actes utiles. Seulement, il faut les laisser leur place. Celui qui a, par exemple, envie de construire un aroplane, l'ide fondamentale lui vient de la visite du clich, et son dsir, il s'efforce de le raliser avec la connaissance qu'il possde des lois du monde physique. Construire une bicyclette exige des notions d'arithmtique, de gomtrie et de mcanique; mais monter bicyclette, c'est un instinct. Ceux qui ont le sens de l'quilibre apprennent bien plus vite, ils ne font pourtant pas de calculs sur le dplacement du centre de gravit. Ils raisonnent trs Peu; c'est l'exprience, le ttonnement qui leur sert. De mme pour l'automobile, la natation, la simple marche. On ne nous a pas fait d'pures quand on a voulu nous apprendre nous tenir debout, lorsque nous tions petits. Convenez donc que le travail de l'intellect est toujours subordonn une perception instinctive ou intuitive. - Mais cette perception, son tour, de quoi dpend-elle ? Du clich ? Et le clich, quelles sont ses dirigeantes ? demanda coup sur coup le jeune homme. - Le clich est un tre vivant, rpondit Andras. Ainsi des faucheurs sont un clich de mort 'pour les pis qu'ils moissonnent. Ils ont leur existence propre, leur destin personnel. Pour rester sur le chapitre des dcouvertes, tous les appareils que l'homme a invents sont des analogies de mtal et de bois avec tels organes ou groupes d'organes de la vie animale. Le coeur est une pompe aspirante et foulante; le systme nerveux est un tlgraphe, et ainsi de suite. Il se produit mme ceci, d'un dluge l'autre, sur terre, c'est que les tensions psychiques deviennent, de trente soixante sicles plus tard, un appareil et que, bien plus tard, cet appareil objectif devient son tour un organe physiologique. Par exemple, au cours de la dernire' anne platonique, les Atlantes s'occupaient beaucoup de transmission de pense. Leurs efforts ont fini par appeler dans l'atmosphre fluidique terrestre les forces qui ont permis li tlgraphie sans fil; et, peut-tre, aprs un ou deux dluges, y aura-t-il des hommes naturellement pourvus d'un sens tlpathique.

Quelle imagination! s'cria le philosophe, mi-voix. N'est-ce pas ? monsieur, lui dit Andras avec un sourire gai. La volont d'une masse d'hommes, tendue pendant longtemps, attire ce qui lui plat, elle vit, elle voque de la vie. Ce qui transmet la pense, pour rester dans le mme exemple, ce n'est pas des fluides, c'est, au fond, des tres. Il est venu, il y a un peu plus de cent cinquante ans, une plante, prs de nous, o habitent des animaux beaucoup de pattes avec des yeux saillants et une carapace, comme de gigantesques coloptres, ce sont eux qui constituent le clich de l'automobile. Depuis une cinquantaine d'annes - se trouvent, dans une rgion inexplore du globe, quelques couples d'tres ails, c'est eux qui, sans le vouloir, par leur seule prsence, ont, aid rsoudre le problme du plus lourd que l'air . - S'il en est ainsi, demanda l'ajusteur, les yeux brillants d'intrt, ne peut-on pas appeler ces cratures plus prs de nous, augmenter leur nombre, faire quelque chose pour les utiliser ? - Cela, non, dit Andras, on le peut, mais il ne faut pas le faire. Quand je dis : on le peut, un homme trs fort et trs hardi le pourrait; mais je ne connais personne capable de mener bien cette entreprise. Vous avez d comprendre, si j'ai t clair, que le monde des clichs est la clef de la vie universelle. Le Pre ne la confie qu' ceux qui sont assez sages pour ne pas s'en servir mal propos ; et il faut terriblement souffrir, croyez-moi, pour apprendre cette sagesse. Il faut s'tre sacrifi, avoir pardonn, avoir travaill pendant des sicles et des sicles. Nous recevrons tous un jour cette clef, je vous le promets, mais mettons-nous tout de suite l'oeuvre. N'est~ce pas votre avis ? ajouta-t-il en s'adressant tous. Puis, se tournant vers le docteur s-lettres: - Vous voyez, monsieur, qu'en fin de compte toutes ces imaginations aboutissent la simple et commune morale. - Oui, conclut le vieil employ, au travail ! Cependant. il me semble que du contact d'un clich avec l'esprit humain, le clich doit sortir autre qu'il tait venu ? - C'est exact, rpondit Andras; nous avons une influence sur les clichs, influence Inconsciente, mais relle. Aidez seulement votre prochain, et vous ferez votre devoir dans tous les cas imaginables. A LA COUR

La semaine suivante, je retournai Mnilmontant. Je trouvai Andras au travail. Sur son tabli tait fixe la boule de fer du graveur et, l'choppe la main, il fignolait les rinceaux d . un petit gong, dans les volutes desquels s'encadraient des caractres hiratiques.

- C'est de la vieille criture chinoise, me dit-il. en souriant; les messieurs qui se font imprimer chez Leroux seraient bien attraps si on leur donnait ceci dchiffrer. Stella apparut reconduisant un visiteur, un grand et gros homme, bien habill, avec des manires exquises. J'avais d l'apercevoir dans les cercles officiels, mais on ne me prsenta point. Aprs m'tre inform si Andras avait du temps disponible, je rclamai la suite de l'histoire qu'il m'avait en quelque sorte promise. Il s'excuta de fort bonne grce. Il avait repris son air paterne, on n'aurait jamais cru tre en prsence du mme homme qui semblait lire dans les coeurs, commander la maladie et relever les courages affaiblis, - Vous comprendrez, me dit-il, d'aprs ce que vous connaissez de la politique orientale, que beaucoup de raisons m'empchent de vous donner le nom des pays et des personnages que je visitai pendant mon dernier voyage diplomatique. Ce n'est pas que je n'aie confiance, en vous, ajouta-t-il, mais tout ceci est cousu de secrets qui ne sont pas les miens, et que je ne puis donc dvoiler. - Je vous comprends parfaitement, rpondis-je, et vous m'avez accueilli avec trop de bont, je vous dois dj trop pour que je puisse jamais me formaliser de la rserve dans laquelle vous jugerez propos de vous tenir vis--vis de moi. - Ah ! continua-t-il, en s'arrtant de ciseler, et en s'adressant sa femme, ils furent bien tristes pour moi, ces jours passs dans les splendeurs successives de l'antique Orient et du moderne Occident. Je te savais l, tout prs, amie. Tu n'ignorais pas mon voisinage; et pas une pauvre fois je n'ai pu briser ces chanes d'apparat que m'enviaient cependant les milliers de pauvres hres accourus de toutes parts pour voir le mystrieux ambassadeur des mystrieuses montagnes. Moi-mme, parmi les diplomates et les tats-majors chamarrs, je reconnus plus d'un visage autrefois aperu; personne, cependant, entre eux tous, ne m 'a jamais laiss voir sur sa physionomie que de la curiosit. J'avais d bien changer. Toi-mme, Stella, sans l'amour qui donne sa clairvoyance, aurais-tu retrouv dans cet homme massif, dont les neiges, les vents et les soleils avaient rid le visage et durci le regard, celui qu'on appelait autrefois -- et il rit doucement -- le bel Andras ? Sa femme s'tait mise genoux et lui embrassait ses maigres mains musculeuses. Il la releva sans effort, et continua son rcit en la gardant contre lui. Ces effusions, qu'aucun couple de cet ge n'aurait pu se permettre sans ridicule, par la noblesse des attitudes, par la gravit des visages, par un je ne sais quoi d'inexprimable, faisaient natre seulement l'motion pure d'un spectacle surhumain. Andras reprit d'une voix-calme: - Or, tandis que j'assistais un soir une fte, impassible comme il sied, et que ma pense s'lanait vers toi, vers ta chre prsence, dont cinquante heures de chemin de fer seulement me sparaient; tandis que je cherchais en vain une ruse qui pt pendant quelques jours, mettre en dfaut la surveillance de mes subalternes, j'aperus, aux cts du monarque qui m'hbergeait, l'auguste visage de Thophane. Mes os frmirent; je conservai juste le sang-froid ncessaire pour saluer et rpondre aux compliments. Un parent du roi me prsentait sous un nom d'emprunt cet homme mystrieux en qui j'avais mis peu peu toute ma confiance; car il passait alors, aux yeux de tous, pour moins noble

que le trs haut dignitaire tibtain que je paraissais tre. Nous changemes quelques phrases officielles en anglais. Il me dit avoir voyag en Orient et s'tre beaucoup intress la sagesse de mes soi-disant compatriotes. Je le remerciai au nom de mes commettants et nous nous assmes la table royale. Ma fausse qualit de grand lama me fit placer la gauche du souverain, tandis qu'en face de moi, Thophane s'asseyait la droite de la reine. Tout en tenant mon rle, rle assez trange, et des difficults duquel je ne sortais qu'en les oubliant le plus possible, la certitude me fut donne, plus fortement que jamais, de l'existence d'un Principe divin guidant l'homme pas pas vers Lui-mme, avec une sollicitude et une tendresse aussi grandes que si notre conduite pouvait influer en quelque sorte sur son essentielle immutabilit. Thophane me regardait cependant; et de ses yeux sortait une force, une atmosphre fluide, qui clarifiait mes intuitions confuses, coordonnait mes nergies parses, et me faisait dcouvrir de la cime de l'esprit un nouvel et plus magnifique horizon. Ne voyez pas, docteur, dans cette sorte d'extase intrieure, une fascination magntique. Mes entranements m'avaient dpouill de toute passivit sous ce rapport; aucun oeil, aucune lumire n'aurait pu et ne pourrait encore faire baisser mon regard. Il y a en Thophane quelque chose qui chappe aux sens, aux raisonnements, aux recherches ; ce je ne sais quoi.... je ne puis l'expliquer, ajouta-t-il, aprs m'avoir jet un coup d'oeil scrutateur. Je crois avoir parcouru tous les enfers et tous les paradis que les anciens sages de l'Orient ont pu dcouvrir depuis deux ou trois dluges; l'aspect d'aucun tre, l'ambiance d'aucune force ne ressemblent l'aspect, au rayonnement de celui qui devait, encore une fois, comme je vous l'ai dj racont, me sauver d'une mort invitable. Jamais je n'ai vu Thophane se servir de ces subterfuges que les aventuriers de la politique cosmopolite emploient avec tant d'art. Mais sa dmarche, son attitude, le son de sa voix, son regard, son geste taient de la plus extrme mobilit. Un moment, la tte inspire d'un tribun, puis l'allure paterne d'un brave pre de famille qui coute les dolances de ses Petits enfants, puis le sourire irrsistible d'un dieu, puis l'acuit insoutenable du coup d'oeil. Avec des amis, la parole s'affirme, nette, frappe dans un bronze sonore; l'instant d'aprs, aux prises avec un demi-savant, ce sont des hsitations et des acquiescements polis. Sur le bord de la rout, il console avec compassion la pauvresse dont le mari s'attarde au cabaret; dans le palais, il prdit froidement au prince les malheurs qui vont l'accabler. Il rsiste des fatigues crasantes, l'insomnie, au fracas de problmes insolubles, et il se plaint d'une migraine. Il ressuscite les morts, commande la mer, la terre, aux invisibles, et rpte qu'il ne sait et ne peut rien. Disant ne jamais ouvrir un livre, mais sachant dans quelle pagode se trouve tel manuscrit, le coin de quelle montagne o pousse la plante rare; renseignant le laboureur, le soldat, le diplomate, le prtre, le marin, le boutiquier, l'artiste, l'rudit; offrant chacun le moyen d'apercevoir la lacune technique, la faiblesse de ses sens, le dfaut de son got, la pleur de sa volont. Sans morgue, mais je n'ai jamais vu personne familier avec lui; sans courtisanerie, donnant, chacun les gards que demande l'tiquette, mais plusieurs des grands de la terre s'honorent de l'approcher. Enigme, en un mot, qui ne s'est laiss deviner en partie qu' de bien rares oedipes. - Vous connaissez, demandai-je, tandis que Stella s'occupait du djeuner, ce que la lgende raconte des Rose-Croix. Si j'ai bien compris, le point final de l'volution de

l'homme est le mme; que le parfait soit nomm vritable Rose-Croix, adepte, ami de Dieu, saint, rintgr, il importe peu, n'est-ce pas ? - En effet, rpondit Andras , les savants - il entendait les sectateurs de l'occultisme - les savants emploient des termes identiques pour dsigner des tats bien diffrents et aussi des termes diffrents pour dsigner le mme tat. La Rose-Croix est une chose, la saintet en est une autre, l'ami de Dieu est parvenu un dveloppement bien caractrisable, l'adepte, de mme, et ainsi de suite. Mais la limite tout s'unifie, pour se diffrencier de nouveau selon l volont du Pre, dans le Ciel. Seulement ce que j'appelle la limite, c'est si loin, si loin, que Gautama lui-mme n'a pas franchi le centime de la distance qui nous en spare. - En ce cas, que doit-on, que dois-je faire, moi, si je veux arriver l'tat o vous tes, celui de Thophane ?... - Mais, docteur, protesta Andras avec vivacit, ne croyez pas que j'aie quelque chose de plus que les autres, je ne puis rien. - Cependant, permettez-moi de vous le dire, vous n'tes pas logique, cela clate aux yeux que vous savez et que vous pouvez une infinit de choses o je ne puis atteindre. - Je vous le rpte, docteur, je ne suis rien de plus que tout le monde. Je suis mme plus petit que bien d'autres. Mais votre demande est un peu, comment dirai-je ? troite; car, comment pouvez-vous juger par avance que vous possdez ce qu'il faut pour atteindre tel tat, et non tel autre? - C'est juste, convins-je. Mais que demanderai-je ? Ici, Andras chappa mon importunit. - Excusez-moi, il faut que je descende tirer du vin, rpondit-il du mme ton qu'il aurait pris pour parler des plus graves mystres. -- C'est ce mlange constant des vulgarits de la vie matrielle et des sublimits de la vie spirituelle, se succdant sans se choquer. tant chez lui la simplicit tait naturelle, que j'attribue l'espce de charme que son souvenir exerce encore sur moi. Je considre cette simplesse comme le signe le plus probant de la relle grandeur. Quand il re monta, les bras chargs de bouteilles, il s'arrta devant moi pour me dclarer presque violemment: - Docteur, je ne connais qu'une chose : il faut demander faire la volont de Dieu, faire tout son possible, plus que son possible, et ne pas s'occuper du reste. VERS L'INITIATION CHRISTIQUE

Et il s'en alla la cuisine se dbarrasser; puis tira de l'eau la pompe, fit rafrachir le vin dans un linge mouill, et revint me prier de me mettre table. Stella tait un cordon bleu mrite. Elle professait qu'il faut se nourrir selon la mode de la contre dont le climat est le mme que celui o l'on vit; et, comme il faisait trs chaud ce jour-l, elle avait accumul de terribles pices, et surtout du carry. Elle ne me laissa boire que de l'eau, pendant le repas, et un peu de lgre eau-de-vie parfume qu'elle prparait elle-mme. Et ils me choyaient tous les deux l'envi, comme un convalescent. Je me laissais faire, car la cuisine tait exquise. Mes htes ne mangeaient que trs peu, d'ailleurs. Comme je complimentais Stella: -- C'est Andras, me dit-elle en riant, qui m'a rapport ces recettes. Pendant un temps, c'est lui qui a fait la cuisine, et j'ai d absorber des plats extraordinaires; mais, croyez-moi, c'est dans l'Inde du Nord o on mange le mieux ; vous venez d'en avoir un chantillon. Je ne perdais pas de vue cependant les vrais objets de ma curiosit, et de temps autre je posais une question prudente: - Qu'est-ce que vous appelez la limite ? Est-ce le Tao de Lao-Tseu ? Est-ce le Parabrahm, l'Ain Soph, le Nirvana ? - Tout cela, dit-il, ce sont des mots. Vous scandaliserez-vous si je vous dclare ma pense? - Je tcherai de vous comprendre, rpondis-je. - Eh bien ! je crois que le cerveau le plus vaste de la terre ne peut reflter que l'image d'une fraction infinitsimale du cosmos. Je crois que l'intelligence possde de la vie, mais qu'elle n'est pas la Vie; que si on la cultive exclusivement, on travaille sur un reflet, tandis qu'il y a en nous une ralit, qui est le coeur. Bon, pensai-je; mysticisme, bhakti... Ce que j'appelle le coeur, continua-t-il aprs m'avoir jet un regard perspicace, ce n'est pas, la sentimentalit contemplative de la nonne clotre. C'est cela, oui, mais c'est aussi tous les sentiments, tous les amours, toutes les haines, toutes les joies, toutes les douleurs, les rires, les larmes, les mlancolies, le gonflement du muscle pour l'effort, les motions de l'adolescence, les ambitions de la maturit; c'est la vie tout entire enfin qu'il faut vivre. Purifier notre corps astral, c'est prendre des douches pour acqurir des pouvoirs magiques; c'est l'acte qu'il faut purifier, sublimer, unifier. Telle est la vritable Imitation du Verbe. - Ah ! m'criai-je, je comprends pourquoi Thophile Schweighardt enseigne que celui qui pratique le premier livre de l'Imitation de Jsus-Christ est dj plus qu' moiti Rose-Croix. Jusqu'alors je n'avais vu l qu'une simple religiosit sans profondeur. - Cet homme avait grandement raison, dit Andras.

- Ainsi, les paroles de l'Evangile doivent se comprendre littralement et absolument ? Si l'on vit bien, ce reste que le Ciel nous donne par surcrot comprend tout : sciences, pouvoirs, facults transcendantes ! - C'est cela mme, rpondit Andras, en poussant de mon ct le pot tabac. Lisez l'Evangile avec la plus grande simplicit, avec toute votre candeur; peu peu, ce qui vous semble insipide vous deviendra savoureux. la loi est simple... faites ce qu'on vous demande, mon enfant... Servir est votre devise... , celui qui sert les hommes sera servi un jour par les anges, disait-il, en s'enveloppant d'un nuage de fume. Phrases creuses, pensera-t-on peu t-tre. Ces paroles sont, en effet, froides et vides sur le papier; mais quand elles frapprent mon oreille, qu'elles taient vivantes, vibrantes, veilleuses de lointains chos endormis ! Que je regrette ces clairs aprs-dners, dans cette petite maison pittoresque, le calme de cette quasi-solitude, interrompu seulement par des cris d'enfants, par le bruit de rares voitures ; l'apparition de cette forte silhouette, aux attitudes pleines de bonhomie affectueuse; la vue de ce visage rude et auguste; et Stella s'affairant, vive et gaie, de l'aurore plein les yeux ! Mon mlancolique t s'accommodait si bien de leur magnifique automne! L'hiver est venu pour moi, aujourd'hui; il me reste leur souvenir qui me donne la force, comme leur prsence autrefois m'avait donn la lumire; elle me la redonne encore, quelquefois, en se renouvelant dans le calme des nuits. - Ainsi, Matre, rpliquai-je, aprs un silence, je puis laisser la spculation, lutter contre le dsir de savoir, contre l'ardeur d'agir selon cet idal sotrique, comme les livres disent que le mage oeuvre, selon la volont sereine qu'il a conquise. - Les livres ! s'cria Andras, tandis que Stella souriait avec quelque indulgence. Demandez-lui son avis. Elle a lu tous ceux de la tradition occidentale, les allemands, les anglais, les latins et les franais ; moi, j'en ai compuls pas mal d'autres. Que celui qui veut s'en tenir l y reste ; mais que celui qui veut accomplir son destin vritable, mme au dtriment de ses dsirs en apparence les plus nobles, que celui-l s'en tienne au Livre unique, la Vie qui foisonne autour de lui, et dans l'enchevtrement de laquelle il lui sera permis, en temps voulu, de mettre un peu plus d'ordre. - Et il est vraiment plus difficile de vivre tout bonnement que de s'abstraire, pendant les jours et les nuits de toute une existence, sur des textes arides, hors -de toutes les vanits du monde, de tous les plaisirs faux aprs lesquels la foule se prcipite ? - Vous verrez, docteur, si vous essayez, rpondit Andras. Les actes les plus insignifiants peuvent avoir une grande influence sur votre futur et sur celui des tres qui vous entourent. Vos philosophes ont discouru sur le grain de sable de Cromwell, mais ils ne se sont pas douts que bien des ordres de cratures immatrielles sont attachs l'homme. Vous avez probablement appris quelque chose l-dessus dans le de revolutionibus animarum de Loriah. - Oui, dis-je, j'ai lu ce livre dans Rosenroth. - Eh bien ! tout a son importance. Le mariage, par exemple, que l'on s'efforce aujourd'hui de dmolir par tous les moyens, exerce une rpercussion trs lointaine sur l'avenir des

poux , et il est dtermin par des causes non moins profondes. Mais il faut comprendre que la recherche de ce pass et de cet avenir serait vaine pour nous. Le prsent, voil notre domaine; chercher en de ou au del serait de la purilit. Je ne dis pas que les gens qui font ces recherches ont tort ; toute recherche est utile. Mais vous, docteur, qui voulez la volont du Ciel, moi, qui suis un ignorant, nous devons nous contenter d'apprendre, en toutes circonstances - entendez bien -, nous oublier toujours et partout au profit des autres. L'amour entre l'homme et la femme n'est donc qu'une cole lmentaire de l'amour des mes pour les mes. Quand ce dernier flamboie, les amants peuvent tre spars par toute l'tendue du zodiaque; ils sentent tout de mme leur mutuelle prsence, et le choeur de leurs prires monte d'un seul envol vers le Pre, vers le Fils et vers l'Esprit. Comme il s'tait mis debout en prononant cette dernire phrase, je me levai aussi, pour prendre cong. LA BABEL SPIRITUALISTE

Nous avions t voir, Andras et moi, une collection de papyrus, nouvellement amnage au Louvre ; et nous remontions tous deux vers Montmartre. Il pleuvait. La place de l'Opra, et surtout la place du Havre ressemblaient, avec leurs dfoncements, leurs flaques, leurs palissades, un glacis bombard. Camions, autobus, trams et taxis, unissant leurs trompes, leurs sirnes et leurs cloches, russissaient le plus tourdissant vacarme. Parmi les marcages, les lampes lectriques aveuglaient. Une foule en masses profondes courait de tnbres en lumires, prendre les trains de banlieue. Evidemment, des diables rageurs harcelaient ces gens et ne les avaient jets hors des magasins, des bureaux ou des ateliers que pour les enfourner en d'autres tuves. La plupart de ces pitons taient silencieux ; les autres bavardaient avec hte, disant, par phrases courtes et haches, des choses inutiles ou grossires, comme si, pour tous, la tombe n'tait pas toute proche. - Et pourtant, fit Andras, qui semblait avoir lu ma sensation, il est bon pour eux qu'ils soient l et qu'ils s'agitent ainsi; oui, cela leur vaut de l'avancement... - Je pensais aussi, rpondis-je, une autre confusion, plus proche de mes inquitudes. De tous cts, on tente des essais pour concilier les diffrents spiritualismes , on recherche les points communs du yoga, de la kabbale, de la gnose, du bouddhisme, du taisme, du pythagorisme, du catholicisme, de l'hermtisme, de tous les panthismes et de tous les humanismes; on analyse, on rapproche... Et, interrompit Andras avec un sourire, voulant construire un monument, on n'arrivera qu' un repltrage. C'est bien parce que j'ai cette crainte que je cherche une indication, ou une direction. - Eh bien ! raconte-moi. -Ainsi, continuai-je, dans cette dernire quinzaine, j'ai lu des livres de leaders des

diverses coles no-spiritualistes, de spirites, de psychistes, de no-catholiques, de protestants libraux, de catholiques qui se tiennent pour orthodoxes, de chercheurs qui se croient parvenus l'adepte. Certes, je crois tous ces savants sincres et convaincus; loin de moi le soupon qu'ils soient volontairement les sides d'une occulte diplomatie; mais, quoi qu'ils disent, je vois la plupart d'entre eux antichrtiens, je dirais antichristiques, si le mot ne sentait pas un peu trop son moyen ge. - Tu n'as pas tout fait tort, rpondit Andras. - Tenez, Madame Blavatsky se sert des concordances astronomiques que l'on remarque dans les vies des fondateurs de religions. Que Jean-Baptiste soit n au solstice d't, et le Christ au solstice d'hiver, qu'il soit ressuscit l'quinoxe du printemps, Dupuis et Ragon et Vaillant et bien d'autres l'avaient dj dit, et avaient collectionn des caractres analogues pour Lao-Tseu, Krishna, le Bouddha, Pythagore, Platon et bien d'autres; parthnognse, tentations, souffrances, identifications avec l'Absolu, supplices; tout y est... - Et qu'est-ce que cela prouve ? interrompit Andras. Ne vois-tu pas que c'est l une argumentation de matrialiste que de vouloir dduire une ressemblance spirituelle d'une ressemblance matrielle ? - Mais, pourtant, les sciences divinatoires ? - Les sciences divinatoires vont du physique au mental, mais non au spirituel. De ce que le sang et la lymphe et les rflexes sont les mmes chez le chien et chez l'homme, dduiras-tu que les deux ont la mme intelligence et la mme me ? - Je sais bien que le Christ est unique, qu'il est diffrent de ses prdcesseurs et de ses successeurs dans l'histoire du messianisme universel; je sais qu'en lui son corps fluidique, son astral, si l'on veut, son corps mental, furent des organismes sains et saints, sages et puissants comme ceux du plus haut des adeptes, mais que son moi, son individualit furent un acte spcial, une volont particulire de l'Absolu. Dans l'homme ordinaire, le moi est un foyer de composition, ce n'est pas un principe simple, c'est un centre complexe, au sein duquel sommeille la lumire divine de l'me. En Christ, c'est cette dernire mme, veille, parfaite, resplendissante, qui est son moi, sa volont. Il est rellement fils de Dieu. Les autres sauveurs n'taient que des hommes; mais je crois que certains d'entre eux furent inspirs de Dieu, par intervalles, et je crois surtout qu'ils ont pu, qu'ils peuvent aider leurs fidles sous la simple mais indispensable condition que ceux-ci essaient de pratiquer le commandement fondamental: la charit. - Oui; je vois maintenant, dit Andras, ce que ces savants dont tu me parlais tout l'heure ont crit; ils ne peuvent pas se conduire autrement. Il est meilleur -- ou moins mauvais - qu'ils aillent pour eux jusqu'au bout de leur ligne de pense actuelle. Je ne rpliquai rien, car ce n'tait pas la premire fois que je voyais Andras ne pas se presser de convertir les gens ses opinions. Il continua: - Non, notre Ami n'a pas dit: Mon Pre cleste et moi (mon ego incarn) nous sommes une mme chose . Si son tre visible avait t le Pre, ni les hommes ni la plante n'auraient pu en supporter l'blouissante splendeur. Il a dit plus simplement et plus exactement: Moi

et mon Pre, nous sommes Un : la mme essence et non la mme substance. Il n'a pas dit non plus: Mon Pre, moi, vous, mes disciples initis ma doctrine, sommes un, consomms dans l'Unit ; mais il a dit : Qu'ils soient un, comme nous sommes un, comme Toi, Tu es en moi et que je suis en Toi, qu'ils soient un en nous. Car ces disciples savent de science intime et certaine, ils connaissent que je suis sorti de Toi . Je demandai : - Le Christ dit: Mon Pre est plus grand que moi et ailleurs: Mon Pre et moi nous sommes un . - Il n'y a pas l contradiction; c'est en toi qu'est la contradiction que tu crois apercevoir dans ce texte. Parfois c'est le Dieu qui parle et parfois c'est l'homme. Dans l'Evangile tout ne peut pas tre dit ; d'ailleurs, on ne comprendrait pas. Ou, si tu prfres, tout a t dit, mais l'homme ne comprend pas; et il est impossible de lui expliquer ce dont il ne possde pas en lui-mme l'intuition latente ; il faut du temps. - Il est vrai, continuai-je, qu'il y a une conomie de la Rvlation; il est vrai que l'intelligence humaine s'accrot; mais entre le modernisme et le dogme orthodoxe n'y a-t-il bien qu'une diffrence d'initiation ? La divinit de Jsus est incomprhensible, elle est au-dessus de l'intelligence; c'est un phnomne, un tat d'tre qui a eu lieu en dehors du cr, du relatif ; tandis que notre intellect ne peut fonctionner qu' l'intrieur de ces dernires sphre. Il y a bien eu, dans l'Eglise primitive, une rserve sur certains dogmes, une initiation si l'on veut, mais ce n'tait jamais la parole du sacerdote qui pouvait donner cette lumire au nophyte. C'est Dieu seul qui a qualit et pouvoir pour, se faire connatre de celui qu'il juge digne. - Oui, il y a du vrai dans ce que tu dis, mon docteur mais personne, entends-tu, personne n'a jamais vu Dieu, en esprit ; comment peut-on en discourir doctrinalement ? Il est bien vident que la fraternit, l'obligation de la vertu, l'existence du Divin, l'immortalit humaine sont admis par tous. Mais si une cole rejette la prire, soit parce qu'il n'y aurait pas de Dieu, soit parce que ce serait indigne de l'homme, soit parce que l'Absolu ne se modifiera pas pour nous faire plaisir, elle n'est pas dans le vrai. Il y a un Dieu; l'homme est assez bas pour qu'il ne puisse avoir honte de ses pusillanimits; il vaudrait, mieux videmment qu'il ne demande pour lui-mme jamais rien de matriel; mais o est celui qui a la foi? Et enfin l'Absolu, bien qu'il choque ainsi notre logique humaine, modifie ses plans et ses projets quand cela fait plaisir un de ses enfants sages. Ce n'est pas un nouveau projet qui l'embarrasse, ni de sortir quelque chose de nouveau de son trsor, tu comprends bien qu'il a des ressources infinies. La prire se tient l'antipode des entranements du Radja Yoga ; il y a beaucoup de sortes d'extases, beaucoup plus que les adeptes n'en connaissent. - Par consquent, dis-je, si Paul de Samosate nie formellement la divinit du Christ ; si Arius en 325, si le concile de Milan en 355, si le concile de Smirnium en 357, si le second concile d'Ancyre en 358 enseignent cette mme thse, si, en 349, le concile d'Antioche proclame cette divinit et, en 380, le concile de Saragosse soutient que la nature humaine de Jsus n'est qu'une illusion, si le concile d'Ephse admet les deux natures, cela prouve tout simplement que la lumire intellectuelle quitte les hommes qui n'entretiennent point en eux la Lumire morale. C'est le cas de redire, avec un philosophe catholique

contemporain, le mot de, saint Augustin aux manichens: Que ceux-l svissent contre vous qui ignorent combien il est difficile de trouver la vrit et d'viter l'erreur . - Oui, cela, c'est une belle parole, rpondit, Andras, en hochant la tte. Tu es trop press, mon docteur ; tu as bien du temps devant toi. - Pourtant, il ne faut pas en perdre, de ce temps ? - Eh! oui, mais pas de cette faon-l, dit-il avec un sourire affectueux. Chercher si Dieu est personnel ou impersonnel ? Nous ne comprenons mme pas comment une pierre peut avoir ou n'avoir pas de libre arbitre. Si l'cole orientale veut dire que Dieu n'est pas anthropomorphe, nous sommes d'accord ; si elle veut dire que l'Absolu est une entit abstraite, vide et informe, non , car alors, c'est le Nant qu'elle dsigne. Nous ne savons pas ce qu'est le relatif, que pouvons-nous dire de ses rapports avec l'Absolu ? que pouvons-nous dire de cet Absolu lui-mme ? Ne nous dressons pas sur nos ergots ; humilions-nous, reconnaissons que nous sommes de bien pauvres petites choses ; alors viendront les lumires de cet incognoscible Esprit pur. - N'est-ce pas, demandai-je, la Trinit chrtienne n'est pas la Trimourti de Krishna, ni le Sat Tchit Ananda des Upanishads ? Leur Atma n'est pas le Logos platonicien ? - Non, mais cela est si peu important. Quand tu tais petit, tait-ce de tes imaginations astronomiques que ta mre s'occupait, ou de ton obissance ? Et, passant une autre ide, sans rapports apparents avec la prcdente, comme il en avait coutume, Andras continua : - La parthnognse de tels hommes extraordinaires, du Christ en particulier, n'est pas un symbole ; c'est une ralit ; c'est mme une ncessit physiologique que motive l'excessive tension des travaux qu'ils ont accomplir. Les gnostiques se sont tromps en fminisant le Saint-Esprit, le Saint-Esprit est celle des trois personnes qui restera la plus profondment inconnue. Non, Dieu ne s'incarne pas dans toutes les religions; les anciens brahmanes le savaient bien; il n'y a qu' lire leur thorie des avatars. Je ne te dis tout cela, toi, que parce que cela pourra petit-tre un jour te servir quelque chose, mais ce sont des sujets qu'il faudra des sicles d'tude pour entamer avec quelque succs. Beaucoup des modernes hirophantes, quoique riches de prcieuses intuitions, manquent de sens pratique. La rsurrection de cultes disparus, la revivification de dogmes ptrifis, l'habillage en hbreu, en grec, en sanscrit ou en chinois de thories d'autodification sont les illusions respectables de fils pieux, les candeurs touchantes d'rudits perdus dans le rve; mais elles forment aussi, il faut le dire hautement, les obscures assises souterraines d'une religion future, cimentes de larmes, de sueurs et de sang. Ces pionniers, qui n'acceptent ni la science positive ni la foi ecclsiale, vieillissent sur des hiroglyphes mtaphysiques, des fantmes, des nvroses. Heureux si, aprs vingt ou quarante ans d'tudes, ils s'aperoivent que les symboles, les arcanes et les rites exhums sont les voiles des axiomes du bon sens, de la raison saine. Et les simples sentent cela d'instinct parce que le coeur de l'homme est le tabernacle o brille cette ternelle Lumire dont les grands arcanes des occultismes ne sont trop souvent que les ombres dformes.

L'homme moderne est mal quilibr ; la Nature enfante si rarement des chefs-d'oeuvre. En nous brlent des flammes consumantes, et les dieux de l'argent, de la gloire, de la science ou de l'art tiraillent leurs pauvres dvots et les dsorbitent. C'est pourquoi le mdecin, par exemple, trouve tant de psychopathies chez les spiritualistes, chez les mystiques, dans la foule des croyants et dans les pseudo-conducteurs de cette foule. L'exprimentateur de l'hyperphysique peut rester froid mais le sentimental, celui qui s'lance vers le mystre avec tout son coeur, anxieux et douloureux, dsirant toucher l'impalpable, et parler aux habitants des enfers et des paradis; celui-l, en un mot, qui tient pour objectifs tous les phnomnes occultes, celui-l trouve mille occasions pour une de sombrer dans une hystrie quelconque, dans une manie, une alination mentale partielle, ou un orgueil aussi naf qu'exorbitant. Nanmoins, tous ces malades sont des pionniers; on ne doit ni les mpriser, ni les railler. Toutefois, mon docteur, n'exagre pas tes apprhensions. Dis Mr Untel, grand fondateur de socits, qu'il est un simple orgueilleux , auras-tu fait autre chose, si c'est vrai, que de le blesser? Auras-tu chang son coeur ? Regarde en toi, et tu verras que non. Eh bien ! laisse les initis, les sotristes, les amateurs d'extases et les abstracteurs de quintessence. Ne les provoque pas. Ecoute-les s'ils veulent t'exposer leurs thories ; ne les arrte que si elles te semblent aboutir au mal ; tche d'obtenir d'eux un amendement pratique, en actes ou en penses. Ce sera dj bien beau. Et c'est ainsi que mes enthousiasmes d'idologue reurent, sous la pluie pntrante, une douche de plus. THOPHANE

Ma visite suivante trouva Andras en train de peindre des poteries dans le style norvgien, la mode en ce temps-l. Tandis qu'il chatironnait ses feuillages d'un trait pur, je lui demandai quelques explications sur la prire, acte auquel il semblait attacher une grande importance. - On voit que vous n'avez jamais reu de grosses tuiles sur la tte, me rpondit-il en souriant. Votre Kabbale met en tte de ses enseignements un axiome, que vous avez lu et relu probablement, sans y prter attention : Tout est un tre vivant, dit quelque part Simon-ben-Jocha. Je fis un signe de tte affirmatif. - Alors, un bonheur ou un ennui, c'est, dans un certain monde, un tre qui possde une forme, une intelligence, une libert. Or, si votre moi physique est limit, vos mois astral, moral et ainsi de suite le sont aussi. Si un orang-outang est sept fois plus fort qu'un homme, pourquoi n'y aurait-il pas des invisibles plus forts que les forces intrieures que l'on englobe sous le terme de volont ? Quand un de ces colosses vous a pris par la nuque et vous secoue, comme vous faites d'un lapin, qu'est-ce qui vous reste, sinon de crier au secours ? C'est cela, la prire. Si, dans la fort, vous tes attaqu, et que vous vous

soyez fait aimer de vos serviteurs, ils vous dfendront. Par suite, il faut se faire aimer des serviteurs du Ciel, et, pour cela, faire la volont du Pre; c'est ainsi que notre prire sera exauce. - Pourtant, dis-je, la force morale de l'homme est illimite. - Oui, si on la lui laisse; mais si on la lui enlve ? Croyez, vous, par hasard, docteur, que le plus petit des atomes de votre individu soit vous, vous appartienne ? Dtrompez-vous; tout votre moi est un prt consenti votre me. Et, croyez-moi, ajouta-t-il, comme Stella rentrait s'asseoir auprs de nous, il n'y a qu'une chose par le moyen de laquelle l'homme puisse vaincre le monde... - Ne le dis pas, s'cria Stella; je vais lui chercher la lettre que tu sais. - Et elle monta en courant jusqu' sa chambre. puis, redescendue, me tendit un papier de Chine, soigneusement gard dans un portefeuille de cuir. -Lisez, dit-elle gravement. Il y avait quelques lignes en franais, d'une forte criture htive, ressemblant, en plus nergique encore, celle de Napolon Ier. Une motion sans motif me saisit, tandis que J'en dchiffrais lentement les hiroglyphes. En voici le texte : Mon enfant, il ne faut pas vous dcourager comme vous le faites; vous portez en vous-mme la force ternelle par qui subsistent les armes cosmiques. C'est l'amour. C'est lui, le pre de ce que nous appelons le temps, le bien, le mal, le plaisir, la douleur. Sa vertu toute-puissante transfigure les mes. C'est le Matre suprme de qui nous apprenons toutes les leons, c'est le mot de passe qui carte les gardiens de tous les temples, c'est le glaive dont le seul aspect met en fuite les ennemis. Il ignore les obstacles du mal, il n'en voit que la faiblesse; il oublie le pass; l'avenir ne l'inquite pas; il ne connat que le prsent; il verse sans compter toute sa richesse sur chaque minute de ce prsent ; il est le phnix qui s'immole sans cesse et reoit aprs chaque sacrifice un nombreux trsor d'esprance et de lumire. Continue donc ta route, Stella, et ne crains point. Si tu as fait cinquante fois le mme sacrifice, demeure prte le faire cinquante fois encore si on te le demande. La signature tait une espce de paraphe illisible; mais j'tais certain que ce papier venait de Thophane. - Cette lettre-l, me dit Stella aprs un long silence, je l'ai reue par l'intermdiaire de l'ambassade de Chine. Elle est arrive avec un autre pli l'adresse du plnipotentiaire, le chargeant de me faire parvenir ce papier cachet du sceau imprial, le dragon cinq griffes. Heureusement un des attachs l'ambassade qui avait t mon voisin Neuilly, o j'habitais alors - il y a longtemps, ajouta-t-elle, comme pour s'excuser -, me connaissait; il m'apporta avec force saluts l'enveloppe que le Fils du Ciel avait certainement tenue dans ses mains. En raison de quoi Thophane avait-il eu ses entres auprs de ce monarque, que dfend le crmonial le plus infrangible, je n'ai jamais pu le deviner.

Nous regardions en silence le dragon d'or cinq griffes. - Ne trouvez-vous pas, reprit Stella, que les paroles de cet... homme portent, aprs tant d'annes, avec elles je ne sais quelle vertu, qui, comme un souffle charg de parfums sylvestres, redonne un nouvel espoir et le pressentiment d'un Eden inconnu ? - Qui est Thophane, qui est-il, qu'est-il ? - Mais, mon docteur, crois-tu que, le sachant, je te le dirais ? Crois-tu que, s'il le veut, il ne te le dira pas ? As-tu pens srieusement la vraie discipline des vritables secrets? - Enfin, le Christ a bien dit: Voici, je suis avec vous tous les jours jusqu' la fin ? - Oui, il a dit cela, ses aptres. - Tout est possible Dieu ! Certaines sectes ont annonc un retour du Christ. Je sais que leur Christ est faux ; mais l'ide est juste. - Eh oui, mon docteur, l'ide est exacte. Il y a deux mille ans, il y avait un homme dans une certaine maison ; il allait ses affaires comme les hommes d'aujourd'hui, et le soir il parlait avec les autres hommes sur la place, comme nous allons au caf. S'il vivait maintenant, il porterait un veston au lieu d'une robe ; et ainsi de suite. Il faut t'habituer ces ides pour te rendre plus nette la prsence possible de l'Ami. - Mais, vous sauriez qu' telle rue, tel numro, habite un personnage qui serait... Non, je n'ose pas achever... - Tu vois, tu vois bien qu'il faut parfois se taire. Dire cela, ce serait terrible. Et cependant, disserte sur la nature humaine et sur la nature divine, sur la connaissance infuse, la connaissance exprimentale, et le reste; dissque Thomas d'Aquin, et relis les jsuites thologiens du Sacr-Coeur, tu en arrives toujours ceci: Rien n'est impossible Dieu. - Oui, je comprends qu'il faille se taire. D'ailleurs il me semble que le simple commerce intime de l'me avec Dieu est si grave, si sacr, que, cette faveur m'choirait-elle, je n'oserais jamais en parler. - Enfin, souviens-toi encore que nous avons t prvenus : Si on vous dit que le Christ est ici ou l, n'y allez pas . - C'est l, reprit-il aprs quelques instants de silence, tout ce que nous pouvons vous apprendre, je crois, au sujet de Thophane. Le reste dpend de vous. Quand vous aurez fait la preuve de votre bonne volont, quand vous n'aurez pas craint de prendre le chemin de son pays, vous le rencontrerez. Peut-tre le verrez-vous dans la rue, ou chez vous, ou chez les grands, ou dans un taudis, ou dans une autre sphre; mais srement, il viendra vers vous, lorsque vous aurez fait montre de l'humilit et de la charit qui sont la marque des enfants de la Lumire. Vous ne le connaissez pas, mais il vous connat; vous ne savez pas ce qu'il est, mais il sait d'o vous venez et o vous allez. D'ailleurs souvenez-vous que le mdecin est l pour les malades et non pour les bien portants. - Et vous ne l'avez vu que cinq fois dans toute votre vie ? demandai-je, un peu dcourag. - Car si un homme de la science, de l'nergie et de la bont d'Andras n'avait obtenu que

de si rares rcompenses, que pourrais-je esprer, avec ma volont vacillante, et mon manque de courage ? - Nous l'avons vu une autre fois tous deux ensemble, rpondit Andras, et probablement nous fera-t-il une dernire visite, avant que nous quittions cette terre. Vous pensez donc devoir mourir ? demandai-je, trs tonn. - Car mes lectures m'avaient appris que l'homme, parvenu au degr de science et de puissance o je sentais mon interlocuteur, doit pouvoir prolonger son existence terrestre autant qu'il lui plat. - Les lgendes de l'lixir de longue vie ont du vrai, me dit Andras; il y a eu des hommes, il y en a encore quelques-uns qui sont sur cette terre depuis des sicles. Vous-mme en connaissez, mais je ne vous dirai pas leurs noms, afin que vous ne soyez pas tent de les juger. - Ils font mal, alors ? - Cela ne se doit pas, rpondit-il. Quand un homme nat ici-bas, son destin est fix. S'il en viole la norme, quelle que soit la puret de son intention, il outrepasse ses droits ; et il ne peut le faire sans un rapt illgal de certaines forces, sans une violence sur certains tres, sans du trouble et de la souffrance tout autour de lui. - Alors, le mieux, c'est de se soumettre en tout et pour tout ! - Oui, docteur; il faut apprendre obir avant de vouloir commander. L'heure s'avanait. Je pris cong de mes htes bien regret. Ma provision d'ides nouvelles tait assez ample cependant, et j'eus, pendant les mois qui suivirent, maintes occasions d'y puiser LES COMTES

Il y eut une comte, cette poque-l, dont l'apparition avait t annonce. Tout le monde voulut la voir, et je saisis ce prtexte pour entraner Andras une de ces promenades nocturnes qu'il paraissait aimer d'ailleurs presque autant que moi. Le train lectrique des Invalides nous dposa une nuit au Val Fleury. De l, les sentes forestires nous conduisirent la plaine de Villacoublay o le firmament tait visible presque en entier. Nous pmes examiner loisir l'astre chevelu. La beaut de la nuit nous tenta; nous redescendmes vers la fort sombre et bruissante, devisant de choses et d'autres. Quelle paix au sortir de la ville fivreuse, queue fracheur dans l'air odorant! La beaut de la nature restait sereine dans sa varit, soit que nous longions de petits tangs

candides, soit que nous cartions les branches des fourrs o les bruits des bestioles nocturnes se dtachaient dans le silence. ou bien que, dbouchant sur la plaine, la lune nous montrt les hautes toitures et les tourelles de la vieille ferme cinq fois centenaire. De temps autre les chiens aboyaient au loin, dans les maisons forestires , et l'ore des avenues nous nous arrtions une seconde regarder les palabres des lapins, tandis qu'Andras faisait, voix sourde, ses remarques sur les meurs des btes et des plantes. Il me dsignait la noble armoise en touffes, qui se nourrit de pierrailles et de rebuts, et l'humble pas-d'ne qui marque les changements hygromtriques, et le fier Bonhomme-Jean prparant pour la lune prochaine l'pi de sa fleur odorante et pectorale, et tant d'autres par dizaines, population paisible, multitude bigarre et pourtant harmonieuse, aimable et familire comme la dlicate clart des ciels de l'Ile-de-France, que Corot a si bien rendue. Andras me faisait attentif aussi aux bruits du champ, du ruisseau et de la futaie, un glapissement inquiet du renard qui devait avoir grand-peur pour gter ainsi sa chasse, un froissement d'lytres, un battement d'ailes. Aprs avoir laiss sur notre gauche le Chne-Sanglant et le Cordon d'En haut, nous dbouchmes sur un promontoire sablonneux, o se creusaient les trous blaireaux parmi les bruyres, les trembles et les jeunes foyards. Un paysage d'une magique srnit se dployait nos pieds. La colline descendait en pente raide jusqu' la mare des Sarcelles qui nous envoyait sa fracheur; les bas-fonds de Vlisy s'tendaient, sems de maisonnettes, jusqu'aux deux lignes du chemin de fer, et, plus-loin, remontaient les taillis de Viroflay et de Ville-d'Avray, et les bois de Fausses-Reposes. Le grand silence lunaire baignait les profils styliss des collines prochaines, et des toiles par myriades animaient les cieux immobiles. Nous nous assmes pour fumer comme des Sachems, au grand dsespoir sans doute des blaireaux et des fouines dont nous troublions srement le retour. Et Andras parla, de cette voix sans timbre et sans rsonance qu'il savait prendre quand il ne voulait pas qu'un tiers l'entendt. Il avait rpondu une fois ma demande du motif d'une telle prcaution; - Le champ a des yeux et le bois, des oreilles. - Toutes ces toiles, dis-je, pourquoi? comment? - Le pourquoi, rpondit Andras, c'est le secret du Pre, et il est probable qu'il nous le dira un jour quand nous serons prts rentrer dans sa maison. Le comment? Toutes les parties de la cration se ressemblent et se reproduisent les unes dans les autres. Seulement nous n'apercevons pas, en la contemplant, un tout continu; nous voyons des fragments dcoordonns. Ces brisures ont une raison, et elles correspondent d'autres brisures dans notre facult de connatre. Ainsi, sur cette terre, nous apercevons les hommes sous un aspect d'individus, et les minraux sous un aspect de masse. Levons au ciel intrieur les yeux de notre esprit, nous verrons les hommes ainsi qu'un ensemble compact; levons vers le firmament les yeux de notre corps, et l'immense arme des astres nous montrera, agrandi sans mesure, le mme spectacle que le microscope dcouvre dans la molcule. La bataille rythmique des lectrons, des ions, des magntons n'est pas autre chose qu'une astronomie infiniment petite. De sorte que, dis-je, vous voulez me faire saisir un nouveau point de vue de l'axiome hermtique grec: Tout est dans tout. Si je comprends bien, l'ontologie relle numrerait

des modes d'existence: le mode arithmologique, le mode mcanique, le mode fluidique, le mode nergique, le mode astronomique, le mode tre collectif, et le mode de libert ? Et chaque forme vivante, chaque crature, morphe ou amorphe, dfinie ou indfinie, consciente ou inconsciente contiendrait tous ces modes ensemble, mais serait organise de faon ne percevoir que l'un d'eux chez les autres cratures au milieu desquelles elle vit ? - Oui ; ce que tu dis l est une sorte de rduction de la biologie en table de Pythagore. Ce procd donne certainement des lueurs. Tout de mme, ce n'est qu'un procd; il ne te dvoilera qu'un aspect du Vrai, assez juste et vaste cependant. La sagesse humaine n'a d'ailleurs, aussi loin que je remonte dans les doctrines secrtes, rien trouv de mieux. Mais l'homme redevenu pur laisse tomber ces instruments intellectuels et s'adresse sans intermdiaire aux tres qu'il a besoin de comprendre. - Y-a-t-il une fin cette poussire d'toiles? - Oui, c'est un champ, me rpondit-il, auquel le Pre a fait poser des bornes. L'toile polaire est une de ces bornes. - En effet ! rpliquai-je, si elle est une borne, elle doit tre la plus lointaine, et les astronomes disent que, parmi les toiles les plus proches de la terre, cette toile polaire a l'une des plus faibles parallaxes. Cela signifie qu'elle est trs loigne de nous ; mais Il en est qui le sont bien davantage. - La terre est-elle donc au centre du monde ? dit Andras. Et le cosmos a-t-il donc la forme d'une sphre ? Et le soleil, il n'est pas immobile ? Voil ce que personne ne sait. On ne peut donc juger les distances, les grandeurs et les clats astronomiques que par rapport nous. De plus, s'est-on demand si, en traversant les milieux inter-astraux, les rayons lumineux ne subissent pas des rfractions, ou des mtamorphoses, et a-t-on pu les calculer, si elles existent?(1) - Pas que je sache, rpondis-je. - Tu vois donc que, pour exacte qu'elle paraisse au premier abord, la science astronomique n'est pas certaine.. Son utilit est donc, en dfinitive, purement morale, parce qu'elle nous donne ide de notre petitesse, de la grandeur de l'oeuvre du Pre, et que, par les checs successifs de ses thories et le prcaire de ses dcouvertes, elle humilie notre vanit. - C'est bien un peu ce que produisent toutes les sciences. Mais, alors, qu'est-ce donc que tout cet univers ? - Cet univers ? Pour nous autres, ses habitants, il comporte tout ce qui existe. En dehors de lui, il n'y a rien que le Nant. Et toutefois, si nous pouvions voir les choses du point de vue du royaume de Dieu, nous nous apercevrions que le Nant vit

aussi. Ce qui empchera toujours les mtaphysiciens de s'accorder entre eux et avec euxmmes, c'est que ces deux points de vue coexistent dans l'me humaine, c'est que cette me est double, elle est la fois cre et incre; et les perceptions du moi naturel et du moi surnaturel se mlent toujours en nous. - Il est donc inutile d'essayer de savoir. - Pardon, docteur; il faut essayer, de toutes nos forces, non pas pour notre satisfaction personnelle, mais par charit, si je puis dire, pour faire vivre des puissances rationnelles et intellectuelles dont le Pre nous a confi le dpt, par obissance et par amour pour lui. - Mais, objectai-je, enlever l'homme l'appt d'un profit personnel, c'est lui couper bras et jambes ? - Oui, si l'homme ne croit pas en Dieu ; mais, s'il croit, quel plus grand bonheur que d'obir celui qu'on aime ? Quel mobile peut donner plus d'nergie, de constance et d'enthousiasme ? Si tu es un homme, un porteur du flambeau de l'infini, ne fais pas comme ce petit renard qui vient de se dfiler l en bas, derrire cette touffe, il croit que sa seule raison d'tre est de gober le plus d'oeufs et de croquer le plus de poulets possible, et d'apprendre ses petits en faire autant. Nous autres, nous avons une autre tche. Maintenant, si tu veux bien, nous allons faire un somme sur ce sable o nous ne sentirons pas la rose, en attendant l'heure o nous trouverons vers les Bruyres de quoi djeuner. Aprs avoir dormi quelque temps, nous reprmes notre Promenade, dans le matin dlicieux o la foret tout entire brille sous la lumire claire, comme une vierge qui sort de la source en secouant ses cheveux humides. Les msanges, les roitelets, les fauvettes, les merles, les bruants chantent cette heure plein gosier. L'air est rempli de parfums nouveaux, les feuilles sont d'un vert plus clair, le ciel d'un bleu plus dlicat, et les nuages plus vaporeux. Le pass gris semble fort loin, l'avenir est aimable, et une bnvolence paisible nous rend plus allgres. J'essayai de reprendre l'entretien. - Les Pouranas disent aussi, commenai-je, que l'oeuf du monde nage sur l'ocan insondable. Mais cet ocan, o sont ses bases et ses rivages ? De telles conceptions, outre que rien ne les dmontre, ne sont-elles pas un peu rudimentaires ? - Cela serait en effet, rpondit Andras, si la substance du monde tait partout identique la substance terrestre. Mais il n'en

est rien. Ainsi, tout proche de nous, se promne une plante invisible, dans un autre espace que le ntre, dont la densit est pourtant prs du double de celle de cette terre. Ainsi une projection fluidique impondrable de volont peut agir sur une masse pesante, et combien de faits analogues je pourrais citer. Notre conscience ne fonctionne que sous certaines conditions qui limitent pour nous le sensible; nous ne pouvons pas nous faire une ide de conditions diffrentes. Elles existent cependant. A plus forte raison ne pouvons-nous imaginer le Nant, pas plus que nous pouvons imaginer comment nous voyons les toiles et tout le reste. - Alors, c'est se demander si les choses existent, s'il y a autre chose que des apparences? - Mais oui, les choses existent. L'homme a la vit en lui; il ne peut pas crer l'illusion absolue; toute sa faiblesse, c'est de voir des formes muables au lieu des essences pures. Et, dans chaque monde, et dans chaque plan de chaque monde, l'apparence est une moyenne proportionnelle entre l'essence de l'objet, sa figure actuelle, l'essence pure du sujet percevant et ses facults de perception plus ou moins saines. C'est l la base de la science des signatures. Le tronc de ce bouleau ne nous apparat aussi argent, et ses feuilles si mobiles que comme l'expression terrestre d'une force universelle. Les toiles rouges, vertes et jaunes que nous regardions tout l'heure sont aussi des signes. - Ds lors, le peuple a raison de voir dans les comtes des fauteurs de calamits ? - Oui et non, rpondit Andras. Quand il va pleuvoir, les escargots sortent; mais il ne pleut pas parce qu'ils sortent. Quand la comte devient visible, elle ne provoque pas la guerre ou l'pidmie, mais elle est la consquence astronomique d'un acte de dmiurge, d'un clich, dont la guerre est une consquence sociale terrestre. J'avais nombre de questions poser au sujet des comtes; mais il en fut ce matin-l ainsi qu'en beaucoup d'autres circonstances semblables. Trs souvent la conversation dviait comme au gr d'Andras; cependant, il ne parlait jamais le premier et ne faisait jamais que rpondre mes demandes. J'oubliais mes questions prpares ou bien une timidit indfinissable m'empchait de les poser. Je me consolais d'ailleurs en pensant que mon matre savait mieux que moi ce dont j'avais besoin et quelles notions me seraient profitables ou inutiles. Toutefois, je demandai ce matin-l, autant que je me souviens, quelques renseignements sur le rle et l'utilit des comtes.

- Quand un homme est malade, me rpondit Andras, et que les mdicaments ne russissent pas, on cherche une autre mthode d'ingestion des agents thrapeutiques que la voie stomacale, la peau, les poumons, le systme sanguin; le srum, par exemple, qu'on injecte suit dans l'organisme une autre trajectoire que d'ordinaire. La comte est un tel rgnrateur du systme solaire; elle en est aussi un tonique. Elle apporte dans notre zodiaque quelque chose d'indit, et par consquent d'un norme dynamisme, qui provient d'un autre zodiaque; elle restaure telle fonction perturbe. Pour elle-mme, ses voyages sont des tudes. Elle donne bien quelque chose aux mondes qu'elle traverse, elle en reoit aussi quelque chose. Et, aprs son tour du monde, sa vitesse diminuant, et subissant ainsi les ractions des autres corps clestes, sa trajectoire change peu peu, elle se ralentit, et devient enfin son tour un centre de systme. Tu as un processus semblable, dans l'embryologie, aux premires heures qui suivent la fcondation d'un ovule. - Il me semble avoir lu quelque chose de semblable dans un Djataka hindou. - Sans doute; ce sont l choses bien simples. La comte a toutefois une troisime fonction, non plus dans l'ordre cintique, mais dans l'ordre individuel. - Comment cela ? Une comte n'est pas une personne comme vous ou moi? Non, elle est, le vtement d'une personne, comme notre corps est le vtement de notre individualit. Tous les corps clestes sont des vtements et les tres qu'ils habillent, que nous ne connaissons pas, ou que nous ne pouvons apercevoir qu'aprs de trs pnibles travaux d'approche, remplissent chacun une fonction. Les comtes revtent des prophtes, pour le bien et pour le mal, elles revtent des artistes qui distribuent la joie, l'esprance, l'enthousiasme, les nouvelles. - Si vous disiez ces choses-l au public, on vous taxerait d'anthropomorphisme. - Aussi, je me tais. D'ailleurs, c'est l'homme qui est bti et qui agit l'image de la Nature et non la Nature l'image de l'homme. Mais nous sommes tellement persuads de notre importance que nous nous croyons indispensables la marche des mondes. Que de choses nous saurions si nous tions humbles ! Notre promenade nous avait conduits aux Ponceaux. Nous nous arrtmes pour faire honneur un djeuner champtre et la conversation dvia.

1. Ceci a t crit en 1917. (Note des Editeurs).

L'INONDATION

C'tait l'poque de la grande crue qui fit tant de dsastres dans le bassin de la Seine. Il me fut tout fait impossible, pendant plus de quinze jours, d'aller voir Andras. J'avais d abandonner mon laboratoire l'hpital pour aider la consultation. Tous les lits occups, des brancards dans tous les coins, jusque sur les paliers; un personnel surmen, l'conomat dsorganis. Notre vieille btisse n'avait pas vu autant de mouvement depuis l'anne de l'influenza. J'avais fini par faire mettre un lit de sangle dans la chambre d'un interne, car il entrait des malades toute heure. Mais, mon premier matin de libert, quoique j'eusse bien du sommeil en retard, je m'esquivai en toute hte jusqu' la petite maison de Mnilmontant. Andras tait soucieux, ce matin-l. D'ordinaire si actif, il tait tendu dans un long fauteuil d'osier et fumait lentement une longue pipe de terre brunie et polie comme les bambous opium quand ils atteignent cinquante ans d'usage. - Belle pipe ! dis-je. - Elle tait toute blanche hier soir. rpondit-il distraitement. Alors, vous avez fum toute la nuit? Eh oui ! et je n'ai plus de tabac. Je lui offris du mien. Quelques minutes plus tard, Stella apparut, apportant le caf au lait et elle se mit parler du dsastre qui, depuis deux semaines, dsolait Paris et ruinait la banlieue. - D'o est venue toute cette eau, demanda-t-elle son mari. Ce n'est pas uniquement la pluie ou la fonte des neiges! - Ni le dboisement, ajoutai-je. - Je ne sais, rpondit Andras, s'il est bien ncessaire de rechercher la cause de ces crues; quoi cela nous avancera-t-il? A en prvenir le retour... Ah ! et si ce sont des nappes souterraines qui ont chang de niveau ? Les ingnieurs vont-ils forer des puits de deux, trois kilomtres et plus ? - Mais y a-t-il de l'eau si profondment enfouie ? Les Parisiens connaissent tous le petit tang qu'il y avait au-dessous de l'Opra et celui qui se trouve au-dessous de la butte des Moulins, restes de l'ancien ruisseau de la Grange Batelire. Il est vrai, ajoutai-je, que les

Savoyards parlent d'un lac souterrain o le Rhne se perdrait, et les Vaudois disent qu'il en existe un aussi l'extrmit du lac de Joux. - Il y en a bien d'autres, docteur. Je connais, rien qu'en France, quatre nappes d'eau situes des profondeurs variant entre deux et quatre mille mtres, et plusieurs s'tendent sous un ou deux dpartements. - De sorte, dis-je, que, si elles communiquent avec quelqu'un de ces trous, tels que ceux de la Cte-d'Or, o les paysans jettent les cadavres de leurs bestiaux, et s'il y a des soulvements profonds, les rivires peuvent grossir sans mesure ? - Oui, docteur; mais cela ne se produit gure qu'en cas d'une rupture d'quilibre dans la masse minrale. Ces modifications ne proviennent. que de la prcession des quinoxes ou bien d'une ruption souterraine, ou bien encore de la naissance d'un foyer magntique nouveau, comme le voisinage d'une comte peut en dterminer. Or, de tels phnomnes ne sont pas dus au hasard ; ils sont voulus par des intelligences cosmiques ou appels comme raction des maladies sociales, ethniques, si vous prfrez. La sagesse est donc, a priori, de les laisser s'accomplir. - Et s'il y avait l, par extraordinaire, l'action d'une puissance mauvaise ! - Il n'y a pas d'tre absolument mauvais. Ce que nous jugeons ainsi ne l'est que temporairement, relativement, et, en tout cas, n'agit jamais sans la permission tacite ou expresse du Pre. Toutefois, s'il y avait lieu de modifier la marche des phnomnes de cet ordre, il faudrait que l'oprateur puisse converser face face avec le prince, le seigneur et l'esprit de la terre ; qu'il possde une connaissance exacte de l'tat du systme solaire tout entier; qu'il puisse avoir conscience du plan des clichs cosmiques. - Et y a-t-il ici-bas un homme comme celui-l ? - Tu t'en doutes bien un peu, mon docteur, me dit Andras en me souriant avec cette bnignit merveilleuse qui transformait parfois son visage immobile et rude. - Et nous autres, pouvons-nous quelque chose contre de tels cataclysmes ? - C'est un peu tard ; il aurait fallu quelques hommes courageux, il y a cinquante ou cent ans. A moins qu'un tre innocent, cach quelque part, ne veuille bien se dvouer, il n'y a rien faire qu' subir. - Qu'appelez-vous un innocent - Eh ! mais, quelqu'un dont l'esprit ne connaisse, pas encore le mal... - En quoi aurait-il prvenu des catastrophes ? - C'est avec son esprit que les dieux auraient conclu un pacte. Nous autres n'en saurions rien et, probablement, l'intelligence de cet homme n'en serait pas consciente non plus. Nous ne verrions que ses malheurs, inimitis, trahisons, ruines, souffrances morales.

- Autre chose, continuai-je. Comment se fait-il que les astrologues et les voyantes n'aient presque rien annonc de ce malheur public ? - Le Ciel n'aime pas les devins. Il a fait dire depuis longtemps par ses amis tout ce qui pouvait tre utile l'homme pour s'amender; le reste n'est que curiosit, mlange, confusion, lueurs fortuites de l'intellect, clairs fallacieux des puissances des tnbres. Quant moi, si mme je connaissais l'avenir. Je n'aurais pas le droit de le dvoiler. On s'imagine toujours que notre sort intresse l'univers. vous savez bien que nous ne sommes que de pauvres petites choses. Je fis un geste de dcouragement et je restai silencieux, songeant ces milliers de pauvres diables, de femmes anmies, d'enfants mal nourris, sans asile, sans feu, sans pain. Stella nous avait laisss. Andras se taisait, perdu dans une rverie profonde. Au dehors, la pluie battait les vitres. Une somnolence me prit, pour un assez long temps. Il me sembla qu'un homme entrait dans la chambre; il tait de haute taille; je ne pus discerner ni son visage, ni son costume; je vis cependant qu'il rayonnait de lumire. Puis, tout redevint obscur. Je rouvris les yeux. Andras tait debout devant moi : il tenait la tte haute et la poitrine en avant, comme s'il allait s'lancer de terre, et me regardait dans les yeux. Il sortait de lui comme une aura fluide, frache et forte; un mystre se tenait entre nous et je pensai que nous tions tous deux runis au nom de Quelqu'un. Il me dit, d'une voix sans timbre: - Tu vas aller trouver telles et telles personnes - et il me nomma un menuisier des Batignolles et une grande dame connue du Tout-Paris pour son lgance et le faste de sa maison -. Tu leur demanderas de ma part s'engager trois choses : ne pas mdire, ne pas se dfendre, qui que ce soit qui les attaque; prier pour tout ce qu'ils trouveront utile, jusqu' ce que leurs demandes soient entendues, dussent-ils y passer leurs nuits entires ; et toi, tu t'engageras avec chacun d'eux. Et, si vous tenez ferme tous trois d'ici la Saint-Jean, quelques malheurs seront vits votre patrie. C'est le Ciel qui le promet. LE CHINOIS

L'inondation ne s'tait point arrte, mais Andras n'en parlait pas. Il attendait un visiteur depuis quelques jours, un, vieillard chinois dont je ne fus pas peu surpris d'entendre le nom clbre. J'ignorais comment ce trs haut fonctionnaire, clbre, riche et puissant, se trouvait l'hte d'Andras. Il arriva, un soir aprs dner, dans un fiacre fort dmocratique, en compagnie d'un petit mandarin taciturne et d'un soldat d'infanterie de marine, en cong de convalescence. J'tais invit ces runions savoureuses, o un jaune, matre, aprs son empereur, de quatre cents millions d'hommes, assez fort pour avoir fait chec toute la diplomatie europenne, parlait avec simplicit un troupier, un mdecin obscur et un antiquaire.

Pour faire honneur son hte, la femme d'Andras avait arrang une des chambres la chinoise. Un vaste lit d'bne, des nattes, des panneaux brods, une tagre charge de jades et de bronzes, un magnifique brle-parfums pos sur le sol transformaient totalement cette petite pice. - Que vous vous tes mis en frais ! disais-je Andras. - Eh ! oui, mon docteur. L'Oriental aime les formes; il ne faut froisser personne. Autrefois, quand j'allais chez ce Prince, tout son yamen tait mobilis. Tu n'es pas au courant de leurs formules de politesse ? Eh bien, regarde-moi, fais comme moi. Il faut respecter les habitudes des vieillards. Et puis, cet homme-l est trs au-dessus de nous, socialement parlant; mettonsnous notre place juste, c'est lui nous indiquer sur quel ton il dsire qu'on lui parle. Et toi aussi, Marius, dit-il au colonial, figure-toi que tu es l'ordonnance du gnral en chef. Quand nous entendmes le fiacre, nous allmes tous trois la rencontre du prince, et il entra, aprs des compliments rciproques, courbant sa haute taille et agitant ses longues manches en signe de joie, selon le rite confucen. Il parlait fort correctement le franais, d'une voix lourde et grondante. Son visage gras et immobile, craquel d'une multitude de rides, laissait voir, malgr la bonhomie de la vieillesse et la volont d'tre courtois, l'immense orgueil d'un homme qui se connat quarante-cinq sicles d'une gnalogie sans brisures. Et, malgr toute l'loquence fleurie de ses compliments, trop de choses nous sparaient pour que je ne fusse pas souvent gn par le regard perant et clair de ses prunelles incolores, dans la fente troite des paupires bouffies. Il prit place sur le lit bas ; et, par courtoisie, fuma d'abord dans une pipe qu'Andras lui prsenta. Puis Marius prpara l'opium, et, au bout d'une dizaine de pipes silencieuses, TsounHing se mit faire des demandes sur toutes sortes d'objets. Il rpondait aussi mes questions. Il avait une mmoire tonnante et, selon la coutume des lettrs, il citait sans cesse les potes de son pays, en indiquant, par un rcitatif intentionnel, d'autres sens secrets cachs sous la forme littraire. Andras, son tour, puisait dans les classiques, les romantiques et les contemporains, et il savait aussi bien que son illustre interlocuteur suggrer, par la musique de son dbit, des symbolismes inattendus, tout au moins pour moi. Ce soir-l, Tsoun-Hing parlait des inondations. - Que disent, frre, demandait-il Andras, les mandarins de ton pays quand vos dragons entrent en fureur ? - 0 vnrable, les savants d'ici ne savent pas ce qu est un dragon, il est pour eux comme s'il n'existait pas, toujours sommeillant au fond de la mer. - Est-il possible ? s'tonnait le prince sans qu'une ride de sa figure ne bouget. Alors, si toutefois tu me permets cette sotte demande, que font vos mandarins quand le flau arrive et quand il est parti, bien que -- est-ce croyable ? -- tu m'affirmes qu'ils ne peuvent prvoir sa venue ? - Ils font comme les officiers mandchous, dans tes innombrables villages. Ils donnent des ordres pour construire des digues et ils cherchent de l'argent pour rebtir les maisons. Les peuples voisins ont envoy des secours et, en cela, autant que ma petite intelligence peut le juger, ce flau est bnfique, puisqu' il a permis aux nations de race blanche un geste de fraternit.

- Elles ont besoin de cela, dit le vieillard. Mais qui peut sonder les volonts de Ce qui n'a pas de volont ? - Ma gauche, rpondit Andras, o est mon coeur, est la droite de mon frre, et sa gauche est ma droite, et nous n'avons, lui et moi, qu'un seul coeur. - Grande est ta sagesse, rpliqua Tsoun-Hing, en souriant de plaisir. -- Il laissa la pipe teinte, ses yeux troits jetrent une lueur, mais il se tut. - Daigne te rappeler, continua Andras, que je ne suis pas un mandarin. Celui-ci -- et il me dsignait -- en est un dans l'art de gurir. Mais, en ces pays, les hommes sages de la sagesse sans paroles ne sont presque jamais de hauts dignitaires, comme cela devrait tre. Ainsi la loi du Tao se ralise : le mrite vit chez nous l'ombre et l'abri des honneurs et des charges... - Je sais cela, en te voyant vivre ta vie, interrompit le prince avec un geste dfrent. - Ceux donc qui souponnent l'existence des dragons ne portent point d'insignes, ne sont revtus d'aucune autorit, et ne commandent que leur foyer. Parmi eux, les uns ont seulement senti le vent des ailes quand elles se dploient; les, autres, trs rares, pensent que ces animaux divins ne vivent qu'au-dessus des nuages. Mais, hlas ! je ne connais pas, dans tous ces peuples au visage color, d'homme qui puisse suivre les six mouvements du Dragon Cinq Griffes. - Tu ne connais pas un tel homme, vridique ? murmura Tsoun-Hing, se mettant sur ses pieds d'un seul effort. - Yn et Yang jamais ne se sparent, rpliqua mon matre, en se levant aussi. Et il ajouta: je connais l'homme. Le vieux prince courba sa haute taille. Andras s'approcha. Ils restrent tous deux front contre front, les yeux baisss, en silence, tandis que leurs doigts faisaient des gestes rapides, changeant ainsi les signes de reconnaissance de la plus secrte des fraternits asiatiques. Puis chacun reprit sa place. Les pipes furent rallumes; on but des liqueurs rares, et Andras reprit en s'adressant moi : Il y a une centaine de cycles, si nous comptons comme les astronomes du Cleste-Empire, nos peuples d'Europe savaient qu'il existe des dieux, des desses, des gnies et des fluides. L'homme se ressemble partout; nos anctres rendaient un culte ces esprits, et violaient la Loi du Rgulateur Suprme, comme la populace fait encore aujourd'hui dans l'empire de notre trs vnrable ami. Ainsi va le monde, l'extrme gauche, puis l'extrme droite. Il appelle cela des rcompenses et des peines, et, si quelques-uns conoivent, l'exemple de Kong-Tse, l'invariabilit dans le milieu, ils cherchent ce milieu dans le chaos des cinq lments au lieu de le trouver dans l'quilibre spirituel de la Voie. - Tes peuples, dit Tsoun-Hing, s'affolent dans les cinq lments et les vingt-quatre astrismes. - Oui, tu vois juste, vieillard l'intelligence aigu, rpliqua Andras, en fixant son interlocuteur, qui semblait dormir. Mais rappelle-toi ces jours o je recevais sans que j'en fusse digne ta vertueuse hospitalit. En ces annes, j'entrais dans les temples sans portes... et j'en suis sorti. - Je me souviens, frre an.

- Les lamas du Toit de ce Monde ne disent-ils pas que Tzong-Kapa vint de l'Occident?. - Oui, dit le prince en m'examinant, car il s'tait aperu que mon intrt tait fort excit; tu parles comme un trs vieux homme, et j'essaie de te rpondre avec la mme sapience... sans y parvenir. Mais au nourrisson le lait, au vieillard les savantes cuisines, l'homme mr le riz sain et le poisson. Notre frre cadet nous dira-t-il ce qu'il pense de ces dragons qui font sortir les rivires et crever les nuages ? - Je ne sais que lire dans les livres imprims ; j'y ai vu que toutes les nations croient de semblables choses. Les sujets du Cleste-Empire connaissent aussi des licornes, des lions, des oiseaux tranges et des poissons de rve. Leurs frres aryas ont leur vautour Garouda, et leur cygne Hamsa, et leurs serpents multicphales, et les Gandharvas, et combien de tribus d'tres qui viennent visiter les contemplations des asctes nus dans les forts. Et ceux du Tibet, sur les plateaux glacs, et ceux du Croissant, dans leurs dserts torrides, voient passer, les nuits, toutes sortes de cratures... Que puis-je dire que ne sachent vos deux sagesses, vnrables pres ? Je n'ai fait que lire de trs vieux livres. Tous les peuples l'tat de nature savent que des dragons existent, et aussi des animaux et des tres que nos yeux paissis ne peuvent apercevoir. Il y en a dans l'ocan, le golfe, le dtroit, la, lagune, le lac et l'tang; dans la chane de montagnes, la cime et le prcipice, dans le dsert la ville et la fort; dans la pierre, la plante et l'arbre ; dans le nuage et l'air et sous la terre ; dans la foudre, le vent et la pluie, dans le continent, la nation et le peuple; dans le soleil, la lune et les toiles : dans, l'clipse et la comte, et le mtore; la nuit, le jour et les crpuscules; dans le mois enfin, le cycle et l'anne. Est-ce vrai, je vous le demande, cavaliers du dragon ? - Le Tao-Tse dit que ce sont l des formes errantes. - Cependant, demanda Andras, le, vieillard Lao-Tseu n'a-t-il pas crit que tout tre a un nom, qui n'est pas le Nom, bien que contenu dans le Nom? Et Tsoun-Hing, approbateur, rcita d'une voix grondante le vers auquel Andras faisait allusion. - Ce sage vieillard aurait-il pu dire que les choses indfinies ont un nom ? Tout est donc individu ? Que t'en semble, trs prudent? - Tu es entr au temple sans portes, rpondit le Chinois. - Regarde donc ce rocher, par exemple; regarde-le de toutes tes puissances, reprit Andras, en s'adressant moi; c'est--dire de faon qu'aucune de tes forces ne soit occupe ailleurs. Libre pour cela ton corps immobile des frmissements de l'acte qu'il vient d'accomplir et du souvenir mme de cet acte ; te de tes fluides toute polarisation prcdente, de ton coeur tout sentiment, de ton intelligence toute pense qui ne soit pas ce roc. Regarde, les yeux baisss; coute, les oreilles fermes; palpe, les mains immobiles. Tu ne verras pas d'abord l'esprit de ce roc, mais diffrentes sortes d'tres qui sont des enveloppes, des gardiens, des voyageurs. Aprs eux seulement, quand tu les auras carts, tu apercevras le gnie et, si ta vertu gale ta force, tu pourras lui parler. Car ton esprit connat tout idiome. - Un sujet somnambulique ? demandai-je, la magie ? - La magie est dfendue, tu le sais bien, rpondit Andras. Tu ne trouveras jamais un sujet qualifi pour pntrer si avant. - Alors ? dis-je. Mais Andras continua sans paratre me rpondre.

- Oui, tout existe: les faunes, les satyres, les aegypans, les sylvains, les nymphes, les dryades, les hamadryades, et les demi-dieux, Hercule et les autres, et les desses, Aphrodite et ses soeurs, et les Muses, les Parques et les Furies, et Zeus, et tous ses pairs ; et les djinns, et les houris, et les kobolds, les trolls, les gnmes, les nixies, les fairies, les fes, les lutins, les farfadets, les korrigans ne sont point des hallucinations de campagnards superstitieux ; et Teutad, et Thor et le Walhalla; et les dieux hindous, quatre et dix bras, et leurs saktis; et les dieux gyptiens formes d'animaux; et le catoblpas; et le basilic et le roc, et toute la bestiaire du Moyen Age -- tout cela et bien d'autres tres encore, tout cela existe, tout cela vcut autrefois sur cette terre solide, dans les plaines, les forts et les villes ou y viendra vivre. Vous voulez bien dire que c'taient ou que ce sont des cratures relles, individuelles, comme un chien ou un cheval ? Que ce ne sont pas des symboles de mtorologie, ou d'astronomie, ou de philosophie, ou de forces naturelles ? Ce seraient des animaux ou des humanimaux ? Alors, les dmonologues, Pierre d'Aban, Agrippa, les lgendes rosi-cruciennes, Sinistrari, Guaita ? - La Nature fait des tres ; c'est l'homme qui fait le symbole, me rpondit Andras en souriant. Crois-tu que le Taureau tte humaine d'Assour, et le Sphinx de Thbes n'aient t que des images savamment combines ? Quand le rishi chante: L'me du yogi enfourche le divin oiseau Hamsa, qui le mne d'un vol rapide comme l'clair jusqu'au sjour du suprme Brahma , crois-tu qu'il ne raconte pas tout btement ce qu'il a vu ? Crois-tu qu'il s'amuse faire oeuvre de rhteur ? Tu n'es pourtant ni professeur de philosophie, ni membre de quelque mystrieuse fraternit soi-disant rosicrucienne, ou bouddhiste, ou templire ? Mais, ajouta-t-il en cessant de sourire, et en s'inclinant vers le vieux prince, si mon hte trs respectable le daigne, nous pourrions apprendre de sa bouche loquente bien des choses que ses peuples connaissent et qu'ils tiennent caches aux visages rouges? - Je suis un ignorant, dit Tsoun-Hing, d'un ton modeste et grave. Si je parle, ce n'est que pour obir mon frre an, et parce qu'il faut parfois que telle chose soit dite, mme par une voix indigne. J'ai oubli bien des caractres qu'autrefois j'avais admirs et copis d'un pinceau respectueux quoique malhabile. Ah ! que les sages des anciens temps furent vertueux ! Et comme il est juste que ce soit eux que l'on ait rcompenss lorsque, dans ma longue carrire, grce leur invisible prsence et leur aide constante, il m'est arriv de faire quelque chose d'utile pour le peuple et de conforme la Volont suprme! Mais pardonne un dbile vieillard, tout tremblant d'arriver nu chez les anctres bien-aims... Et que dirai-je, continua-t-il, aprs un court silence, que notre frre cadet n'ait lu dans nos vieux livres ? Les dix mille tres, les animaux de l'air, de la terre, des ondes et du bois et du feu apparaissent sur la rizire, grandissent, puis diminuent et disparaissent... Ainsi la cruaut des hommes voque des dmons dans le monde du Revers, et ces dmons subornent leurs vocateurs; puis, quand beaucoup de crimes ont t commis, ces dmons prennent le sang rpandu et les chairs meurtries, et leurs princes s'en construisent des corps, et le tigre 'apparat, qui tue ces hommes mmes, grce la mchancet desquels la porte de la terre s'est ouverte pour lui. Et quand le mangeur d'hommes a bien tu tous ceux qui portaient sa marque, sa force diminue, son corps se rapetisse au cours des cycles, et il devient un chat, lgant, goste et craintif. Ainsi il y eut autrefois de gigantesques lzards et des crustacs grands comme des boeufs, et bien d'autre cratures, vanouies dans le revers de ce mond visible. - La science cache coule de tes lvres, trs vieux, dit Andras. Parle-nous encore.

- Ainsi sont les dix mille tres, continua le prince. Les cent familles apparaissent sur la terre, mais elles ont dj paru sur mille terres. Elles habitent d'abord les rves des hommes sages, puis ces cratures naissent avec des cailles, des plumes, ou des poils, sans os, ou avec des os ; puis elles diminuent et disparaissent de la vue des hommes sages. Puis les dieux les prennent et les conduisent vers d'autres terres. Ainsi ce monde est une mer aux vagues innombrables. Regarde-le donc, frre cadet, avec un coeur pieux et ferme. Aucun tre n'est craindre, aucun n'est ddaigner, et, toi-mme, sache que tu n'es rien et tu seras tout , mais si tu veux devenir tout, tu seras rduit rien, comme une motte de terre pile dans un mortier. - Parle encore, mon pre trs sage, demandai-je au vieux mandarin, car une sorte d'motion avait anim son discours et je sentais poindre envers lui une sympathie reconnaissante. - Je me tairai, rpondit-il en agitant sa pipe, tandis que le colonial arrondissait, la flamme, la perle d'opium attendue; oui, je me tairai, rpta-t-il en s'adressant Andras; car toi qui as lutt avec le dragon, toi seul peux agir; je ne sais que parler. Tu es le pre de ce frre cadet ; ouvre-lui une des, portes blanches; bouche son oreille ici, afin qu'il entende de l'autre ct; clos sa paupire cette tnbre-ci afin qu'il voie les torches tenues par les lions courte crinire. Wen-Wang vient avec nous. Puis, se tournant vers le mur, il se tint dans le silence. - Tu entends, me dit Andras. Veux-tu que l'on essaie? - Essayer quoi ? demandai-je. -- Et, ayant compris immdiatement, j'ajoutai: Oui, pourvu que vous soyez l, et que ce ne soit pas trop long. - Une ou deux minutes. Laisse ta pipe, installe-toi bien commodment. Mais peine avait-il dit la dernire syllabe, que la chambre disparut de mes yeux. Je m'aperus debout, tenu au bras par Andras; Tsoun-Hing, assis, nous regardait. Un port d'Extrme-Orient apparut et disparut; puis un large fleuve, couvert de jonques malodorantes, puis des rizires, une montagne, des arbustes, une caverne. Tout cela trs vite, comme des pellicules de cinmatographe qu'on change; mais avec une extrme nettet. Et je fus soudain dans la nef de Notre-Dame de Paris; puis dans la premire crypte, que tout le monde connat; puis dans la seconde qui avait t, j'en eus la certitude irrflchie, le sol d'un temple de Jupiter. Enfin, dans un troisime souterrain, je vis de grosses pierres, des lances gauloises, une faucille rouille, le fantme blanc d'un druide. J'entendis un coup sourd, comme celui d'une forte lame qui s'croule sur une grve unie; puis un souffle rlant et gras, tout de mme norme, et j'aperus, deux pas, le corps le plus monstrueux tendu dans une ombre gluante. Il me parut avoir une quinzaine de mtres de long; des pattes basses, tordues, des cuisses grles et rases, couvertes d'une peau malsaine, ne parvenaient pas le soulever. Il tait gris, luisant, visqueux; le dos tait recouvert de squames, et une arte dentele d'pines pointues le surmontait. Sa tte froce, sillonne de rides profondes, se terminait par un norme bec de pieuvre, pav de plusieurs ranges de dents. Des antennes filamenteuses et tremblotantes sortaient de ce bec entrouvert, et essayaient, en s'allongeant, de nous palper, Andras et moi. Mais mon matre se contentait de lever le bras, comme on fait pour calmer un chien hargneux. Ce monstre reluisait de couleurs chatoyantes, livides et vnneuses, ses ailes membraneuses pendaient sur le sol avec des frissons. Les yeux, gros, saillants, nus, paupires verdtres et malades, nous lanaient des regards humains. des regards insupportables. La bte tait visiblement furieuse, et sa rage s'augmentait de son effroi, car Andras la fascinait.

- Tu vois, me dit ce dernier tout coup, il suffirait qu'on dise un mot cet animal, pour qu'il entre en colre. Il dmolirait de ci de l et, en trois jours, la Seine serait disparue, l-haut, audessus de nos ttes, et Paris effondr. Tu te rappelleras ? tu tcheras de comprendre, n'est-ce pas ? Je fis un signe affirmatif. Tout disparut. Je me retrouvai dans la chambre chinoise, avec les trois assistants, dans les mmes attitudes. - Eh bien ! mon docteur, me dit Andras, rpondant ma secrte demande, d'une voix lente, tandis que son visage s'immobilisait et que le feu de son regard devenait insoutenable, tout en gardant sa bont fraternelle, travaille, travaille ! veuille ! - Ah ! et la grosse voix rauque de Tsoun-Hing tombait sans cho dans l'ait alourdi, nous, les fils du Ciel, nous restons immobiles et, par son essence secrte, la Voie vient nous. Mais, vous autres, hommes au visage rouge, vos coeurs brillent. Qui a pris la route la plus courte ? - Frre trs puissant, trs vieux et trs sage, lui dit Andras, qu'est-ce que le Nom ? c'est la Parole. -- Qu'est-ce que la Voie? c'est le Mouvement. -- Qu'est-ce que le Mouvement ? c'est la Vie. -- Que rsulte-t-il de la Voie ? la foule innombrable des tres vivants, c'est--dire la Vrit. Tsoun-Hing leva la main pour demander une pipe. Mais minuit venait de sonner. Le jeune secrtaire entra. Et, comme je le saluai, le vieux prince tourna doucement un visage vers la muraille, tandis qu'Andras continuait fumer dans l'atmosphre opaque. LA PYRAMIDE

J'ai toujours cru que, pour une poque donne, quels que soient le nombre et la divergence des doctrines qui s'y manifestent, il y avait certainement entre elles, soeurs ennemies, un lien commun, une architecture secrte, une armature profonde par quoi elles ne se trouvent tre en somme que les rsonances discordantes d'une mme parole inaudible pour la masse, mais perceptible quelques-uns. Ce soir-l, je cherchais obtenir d'Andras l'indication qui me permettrait de saisir un exemple de cette unit secrte, organisatrice du monde mtaphysique. Entre Alfred Fouille, Secrtan et Bergson, par exemple, entre Taine, Pguy et le baron Seillire, entre l'Action Franaise, la Dmocratie et Clart un esprit tout fait impartial doit apercevoir des ressemblances d'abord, et, par-dessous, des points de contact situs dans cette rgion de pnombre o s'estompent les disciplines classiques de l'intellect, les fougues romantiques de la passion, les rgimes de la volont, mais o parat peu peu le soleil de l'Esprit. Je m'efforais donc de ranger bien en ordre les arguments divers des penseurs, et Andras m'coutait avec patience, plaant et l quelques mots de mise au net. - Toute rgle, disait-il entre autres choses, est amre par-dehors et suave par-dedans; tout caprice, par contre, donne des sensations inverses. Toute passion puise, toute action rgnre suivant la qualit de leurs mobiles, tout se prcipite alternativement des uns aux autres extrmes. Ainsi la vrit n'appartient pas l'ordre intellectuel seul : une brute peut la saisir dans le moment qu'elle chappe au penseur le plus libre. Elle ne

rside point ici ou l ; elle n'est pas ceci plus cela ; elle n'est point ceci combin avec cela ; l'analyse, ni la syncrse, ni la synthse, ni l'analogie ne la saisissent infailliblement. La vue complte d'un arbre ne s'obtient ni de bas en haut, ni de haut en bas, ni en tournant autour, ni mme si, par impossible, on pouvait se placer dans son foyer vital. La prhension du vrai comporte une srie de traitements des phnomnes et des concepts qui ressemble beaucoup aux manipulations chimiques. Ainsi il y a une catalyse psychologique et une catalyse philosophique, l'affinit existe entre les sentiments et entre les ides, une crise passionnelle ressemble la lutte des ions dans l'atome, et l'inspiration, c'est l'clair qui combine des corps htrognes. - Dans quel'endroit de l'Evangile trouverai-je des vues sur ce point? - Un peu partout, me rpondit Andras. La parabole des vierges, celle des noces, et puis peut-tre une histoire arrive pendant le sjour en Egypte de la sainte Famille. Je vais te la raconter. Tu sais que, cause de l'hostilit des habitants, elle changea plusieurs fois de rsidence et finit par se fixer non loin d'un petit village de pcheurs, prs de la Grande Pyramide. Auprs de ce monument campaient des nomades d'un type tout fait distinct de celui des indignes, parlant entre eux un idiome tranger, ne se mlant pas la vie des villageois dont ils soignaient cependant-les malades. On les disait originaires de l'Occident numidique o vivent les Bdouins, bien qu'ils ressemblassent plutt aux anciens envahisseurs ninivites. Ils observaient constamment les astres, et les paysans avaient remarqu qu'ils quittaient la place ou y revenaient sans qu'on puisse retrouver dans les sables les pistes de leurs chameaux. On croyait qu'ils avaient dcouvert d'anciens souterrains, et on les craignait. Leurs serviteurs qui, tous les jours, allaient au village puiser l'eau, acheter des grains ou des fruits, avaient vite connu l'arrive de la pauvre famille juive. Saint Joseph allant travailler, et la sainte Vierge avaient rencontr quelques-uns des nomades, avaient li conversation et dit leur histoire en quelques mots. Un soir, nos exils taient sortis jusqu'aux Pyramides. Le soleil descendait et, dans l'ombre des normes triangles de Pierre, rougeoyaient les feux des tentes bdouines. Le dsert commenait dj ; ce monde o l'immensit se ptrifie, o parlent seuls le tonnerre et le vent, o la solitude envahit le voyageur et le dnude face face avec lui-mme. Les milans noirs planaient dans le ciel merveilleux; sa splendeur dclinante colorait d'un faste royal les pauvres manteaux rapics. L'un aprs l'autre, les grands Bdouins barbus se levaient pour saluer le vieux Joseph et sa jeune pouse taciturne, puis faisaient jouer le petit enfant tout blond. Ce petit les avait tonns dj. Un jour, de loin, ils avaient vu une lionne lcher ses pieds et, d'autres fois, le fennec si craintif sortir de son trou en plein midi pour courir avec lui. Ils avaient remarqu que les najas et les crastes avaient quitt leurs retraites de broussailles pineuses, et d'autres choses encore. Finalement, l'un de ces solitaires avait demand Joseph la date de la naissance de cet enfant charmeur. Pendant que son pre et sa mre causaient, le petit Jsus l'abri d'une roche, semblait s'amuser tracer sur le sol des lignes au moyen d'un clat de roseau, puis il courut au plus g des Bdouins et l'amena vers son ouvrage, comme tous les enfants qui ont ralis quelque fragile chef-d'oeuvre. Mais le vieil homme'au visage impassible eut peine jet un regard sur le dessin qu'il plit un peu et se pencha vivement sur cette confuse

gomtrie. Il y dcouvrit, dans un grand triangle isocle, le plan des constructions mnages l'intrieur de la pyramide: la crypte, la chambre du Roi et celle de la Reine, les passages, le puits, tout enfin. Or, ces nomades taient seuls connatre cette structure secrte. Hritiers de traditions antdiluviennes, ils savaient que la Pyramide avec le Sphynx est un des livres de pierre o les patriarches ont consign toutes les clefs de leur savoir. Sa position godsique, son orientation, ses mesures extrieures et intrieures, les angulaisons de ses artes et de ses couloirs, les repres de ses chambres donnent des lments d'astronomie gnrale et terrestre, de gographie, de sociologie, les lois de l'histoire politique, philosophique et religieuse, celles de la physiologie, de la psychologie... - Mais. interrompis-je, les travaux -de Brck, de Piazzi-Smith, de Lagrange nous renseignent l-dessus ? Oui, continua Andras; mais ces savants n'ont pas tout dit. Et, d'ailleurs, l'poque des Ptolmes, personne ne se doutait de ces choses. Lorsque donc notre nomade eut bien regard, tudi, mesur le dessin du petit enfant et qu'il en eut reconnu l'exactitude, sa surprise devint extrme et un sentiment d'effroi profond s'empara de son me. - En effet, m'criai-je. Je m'imagine un tel homme qui, aprs s'tre battu avec toutes les ides, avoir vaincu toutes les passions, avoir affront tous les dieux, avoir conquis enfin la certitude, aperoit son trsor aux mains d'un enfant, se trouvant avec le miracle, lui pour qui aucun miracle n'est que l'application de quelque formule secrte; quel effondrement de tout lui-mme ! Oui, rpondit Andras. C'est sur la montagne la plus solide que le tremblement de terre exerce le plus violemment sa puissance. Or, pour finir mon histoire, quand le petit enfant jugea qu'on avait assez admir son oeuvre, il reprit son roseau et complta son dessin en traant l'intrieur de son triangle de nouvelles lignes qui firent apparatre une croix exactement semblable celle que, trente ans plus tard, les bourreaux juifs devaient lever sur le Mont du Crne. Toujours, sans rien dire, il indiqua au Bdouin comme des points de repre. Et, aprs les avoir mesurs, aprs avoir calcul, le visage brun de l'adepte devint comme de la cendre et sa haute stature se prosterna aux pieds du petit tre mystrieux. Mais celui-ci, comme un enfant ordinaire, s'assit prs de l'homme terrorise et se mit jouer avec les franges de son manteau. - Votre histoire est curieuse, dis-je. Est-ce qu'il ne s'agit pas d'anctres des Rose-Croix du XVIIe sicle, de cette -cole qui prtend commencer Hnoch, le fils de Can, le fort centralisateur, et qui se rclame d'Elie, l'attrait vers le haut, qui se dveloppe entre l'endurcissement et l'esprance ? - Cela, rpliqua Andras, en levant la main, c'est encore une autre lgende. Ce que je voulais te faire voir, c'est de quelle faon ce solitaire libyen, possesseur de tous les lments de la combinaison desquels nat la vrit, a pu apercevoir et apprhender cette vrit. Songes-y un peu. - Voici donc, d'une part, la Nature, le coucher de soleil. les monuments sculaires, puis quelques hommes qui les tudient, puis trois personnages trangers qui n'tudient pas, qui ne disent rien. Deux d'entre eux se proccupent uniquement de protger le troisime. Celui-ci est le plus petit, le plus inaperu de tous; et, cependant, en jouant, il fait voir

la'Vrit. Et puis ? demandai-je. - Mais, rpondit Andras, ton analyse est complte. C'est comme cela que l'on trouve la Vrit. Tu ne me comprends pas, parce que tu ne t'arrtes pas de raisonner. Il faut, certains moments, ne plus raisonner, et simplement voir. C'est pourquoi la femme reoit mieux que l'homme les vrits intuitives qui forment les rayons primitifs de la Vrit. Plaise Dieu qu'elle ne se dtache pas de ce beau privilge, qu'elle ne se mette pas vouloir raisonner tout comme un homme. Il faut raisonner, certes, mais avec mesure, pas tout le temps. Surtout, il faut ne pas se rendre aveugle. Il faut pouvoir arrter la machine mentale ds qu'elle commence tourner vide et se mettre alors regarder, sentir, aspirer la Vie, vivre, aimer. Voil la mthode, docteur, qui n'est pas une mthode, mais dont ceux-l seuls peuvent concevoir l'emploi qui ont puis toutes les mthodes.

LA PYRAMIDE

J'ai toujours cru que, pour une poque donne, quels que soient le nombre et la divergence des doctrines qui s'y manifestent, il y avait certainement entre elles, soeurs ennemies, un lien commun, une architecture secrte, une armature profonde par quoi elles ne se trouvent tre en somme que les rsonances discordantes d'une mme parole inaudible pour la masse, mais perceptible quelques-uns. Ce soir-l, je cherchais obtenir d'Andras l'indication qui me permettrait de saisir un exemple de cette unit secrte, organisatrice du monde mtaphysique. Entre Alfred Fouille, Secrtan et Bergson, par exemple, entre Taine, Pguy et le baron Seillire, entre l'Action Franaise, la Dmocratie et Clart un esprit tout fait impartial doit apercevoir des ressemblances d'abord, et, par-dessous, des points de contact situs dans cette rgion de pnombre o s'estompent les disciplines classiques de l'intellect, les fougues romantiques de la passion, les rgimes de la volont, mais o parat peu peu le soleil de l'Esprit. Je m'efforais donc de ranger bien en ordre les arguments divers des penseurs, et Andras m'coutait avec patience, plaant et l quelques mots de mise au net. - Toute rgle, disait-il entre autres choses, est amre par-dehors et suave par-dedans; tout caprice, par contre, donne des sensations inverses. Toute passion puise, toute action rgnre suivant la qualit de leurs mobiles, tout se prcipite alternativement des uns aux autres extrmes. Ainsi la vrit n'appartient pas l'ordre intellectuel seul : une brute peut la saisir dans le moment qu'elle chappe au penseur le plus libre. Elle ne rside point ici ou l ; elle n'est pas ceci plus cela ; elle n'est point ceci combin avec cela ; l'analyse, ni la syncrse, ni la synthse, ni l'analogie ne la saisissent infailliblement. La vue complte d'un arbre ne s'obtient ni de bas en haut, ni de haut en bas, ni en tournant autour, ni mme si, par impossible, on pouvait se placer dans son foyer vital. La prhension du vrai comporte une srie de traitements des phnomnes et des concepts qui ressemble beaucoup aux manipulations chimiques. Ainsi il y a une catalyse psychologique et une catalyse philosophique, l'affinit existe entre les sentiments et entre les ides, une crise passionnelle ressemble la lutte des ions dans l'atome, et l'inspiration, c'est l'clair qui combine des corps htrognes.

- Dans quel'endroit de l'Evangile trouverai-je des vues sur ce point? - Un peu partout, me rpondit Andras. La parabole des vierges, celle des noces, et puis peut-tre une histoire arrive pendant le sjour en Egypte de la sainte Famille. Je vais te la raconter. Tu sais que, cause de l'hostilit des habitants, elle changea plusieurs fois de rsidence et finit par se fixer non loin d'un petit village de pcheurs, prs de la Grande Pyramide. Auprs de ce monument campaient des nomades d'un type tout fait distinct de celui des indignes, parlant entre eux un idiome tranger, ne se mlant pas la vie des villageois dont ils soignaient cependant-les malades. On les disait originaires de l'Occident numidique o vivent les Bdouins, bien qu'ils ressemblassent plutt aux anciens envahisseurs ninivites. Ils observaient constamment les astres, et les paysans avaient remarqu qu'ils quittaient la place ou y revenaient sans qu'on puisse retrouver dans les sables les pistes de leurs chameaux. On croyait qu'ils avaient dcouvert d'anciens souterrains, et on les craignait. Leurs serviteurs qui, tous les jours, allaient au village puiser l'eau, acheter des grains ou des fruits, avaient vite connu l'arrive de la pauvre famille juive. Saint Joseph allant travailler, et la sainte Vierge avaient rencontr quelques-uns des nomades, avaient li conversation et dit leur histoire en quelques mots. Un soir, nos exils taient sortis jusqu'aux Pyramides. Le soleil descendait et, dans l'ombre des normes triangles de Pierre, rougeoyaient les feux des tentes bdouines. Le dsert commenait dj ; ce monde o l'immensit se ptrifie, o parlent seuls le tonnerre et le vent, o la solitude envahit le voyageur et le dnude face face avec lui-mme. Les milans noirs planaient dans le ciel merveilleux; sa splendeur dclinante colorait d'un faste royal les pauvres manteaux rapics. L'un aprs l'autre, les grands Bdouins barbus se levaient pour saluer le vieux Joseph et sa jeune pouse taciturne, puis faisaient jouer le petit enfant tout blond. Ce petit les avait tonns dj. Un jour, de loin, ils avaient vu une lionne lcher ses pieds et, d'autres fois, le fennec si craintif sortir de son trou en plein midi pour courir avec lui. Ils avaient remarqu que les najas et les crastes avaient quitt leurs retraites de broussailles pineuses, et d'autres choses encore. Finalement, l'un de ces solitaires avait demand Joseph la date de la naissance de cet enfant charmeur. Pendant que son pre et sa mre causaient, le petit Jsus l'abri d'une roche, semblait s'amuser tracer sur le sol des lignes au moyen d'un clat de roseau, puis il courut au plus g des Bdouins et l'amena vers son ouvrage, comme tous les enfants qui ont ralis quelque fragile chef-d'oeuvre. Mais le vieil homme'au visage impassible eut peine jet un regard sur le dessin qu'il plit un peu et se pencha vivement sur cette confuse gomtrie. Il y dcouvrit, dans un grand triangle isocle, le plan des constructions mnages l'intrieur de la pyramide: la crypte, la chambre du Roi et celle de la Reine, les passages, le puits, tout enfin. Or, ces nomades taient seuls connatre cette structure secrte. Hritiers de traditions antdiluviennes, ils savaient que la Pyramide avec le Sphynx est un des livres de pierre o les patriarches ont consign toutes les clefs de leur savoir. Sa position godsique, son orientation, ses mesures extrieures et intrieures, les angulaisons de ses artes et de ses couloirs, les repres de ses chambres donnent des lments d'astronomie gnrale et terrestre, de gographie, de sociologie, les lois de l'histoire politique, philosophique et religieuse, celles de la physiologie, de la

psychologie... - Mais. interrompis-je, les travaux -de Brck, de Piazzi-Smith, de Lagrange nous renseignent l-dessus ? Oui, continua Andras; mais ces savants n'ont pas tout dit. Et, d'ailleurs, l'poque des Ptolmes, personne ne se doutait de ces choses. Lorsque donc notre nomade eut bien regard, tudi, mesur le dessin du petit enfant et qu'il en eut reconnu l'exactitude, sa surprise devint extrme et un sentiment d'effroi profond s'empara de son me. - En effet, m'criai-je. Je m'imagine un tel homme qui, aprs s'tre battu avec toutes les ides, avoir vaincu toutes les passions, avoir affront tous les dieux, avoir conquis enfin la certitude, aperoit son trsor aux mains d'un enfant, se trouvant avec le miracle, lui pour qui aucun miracle n'est que l'application de quelque formule secrte; quel effondrement de tout lui-mme ! Oui, rpondit Andras. C'est sur la montagne la plus solide que le tremblement de terre exerce le plus violemment sa puissance. Or, pour finir mon histoire, quand le petit enfant jugea qu'on avait assez admir son oeuvre, il reprit son roseau et complta son dessin en traant l'intrieur de son triangle de nouvelles lignes qui firent apparatre une croix exactement semblable celle que, trente ans plus tard, les bourreaux juifs devaient lever sur le Mont du Crne. Toujours, sans rien dire, il indiqua au Bdouin comme des points de repre. Et, aprs les avoir mesurs, aprs avoir calcul, le visage brun de l'adepte devint comme de la cendre et sa haute stature se prosterna aux pieds du petit tre mystrieux. Mais celui-ci, comme un enfant ordinaire, s'assit prs de l'homme terrorise et se mit jouer avec les franges de son manteau. - Votre histoire est curieuse, dis-je. Est-ce qu'il ne s'agit pas d'anctres des Rose-Croix du XVIIe sicle, de cette -cole qui prtend commencer Hnoch, le fils de Can, le fort centralisateur, et qui se rclame d'Elie, l'attrait vers le haut, qui se dveloppe entre l'endurcissement et l'esprance ? - Cela, rpliqua Andras, en levant la main, c'est encore une autre lgende. Ce que je voulais te faire voir, c'est de quelle faon ce solitaire libyen, possesseur de tous les lments de la combinaison desquels nat la vrit, a pu apercevoir et apprhender cette vrit. Songes-y un peu. - Voici donc, d'une part, la Nature, le coucher de soleil. les monuments sculaires, puis quelques hommes qui les tudient, puis trois personnages trangers qui n'tudient pas, qui ne disent rien. Deux d'entre eux se proccupent uniquement de protger le troisime. Celui-ci est le plus petit, le plus inaperu de tous; et, cependant, en jouant, il fait voir la'Vrit. Et puis ? demandai-je. - Mais, rpondit Andras, ton analyse est complte. C'est comme cela que l'on trouve la Vrit. Tu ne me comprends pas, parce que tu ne t'arrtes pas de raisonner. Il faut, certains moments, ne plus raisonner, et simplement voir. C'est pourquoi la femme reoit mieux que l'homme les vrits intuitives qui forment les rayons primitifs de la Vrit. Plaise Dieu qu'elle ne se dtache pas de ce beau privilge, qu'elle ne se mette pas vouloir raisonner tout comme un homme. Il faut raisonner, certes, mais avec mesure, pas tout le temps. Surtout, il faut ne pas se rendre aveugle. Il faut pouvoir arrter la machine

mentale ds qu'elle commence tourner vide et se mettre alors regarder, sentir, aspirer la Vie, vivre, aimer. Voil la mthode, docteur, qui n'est pas une mthode, mais dont ceux-l seuls peuvent concevoir l'emploi qui ont puis toutes les mthodes.

LA VIERGE

La douceur singulire de cette journe de dcembre nous avait sduits. Nous nous promenions dans le petit jardin d'Andras, sous la surveillance de son chien, parmi les disputes des moineaux familiers. Nous parlions d'Olive Schreiner, qui venait de mourir au Transvaal. Les fministes passrent dans notre entretien, puis les jeunes filles esprit nouveau, puis les vieilles grand-mres esprit ancien, et nous convnmes que l'amazone batailleuse d'aujourd'hui courait grand-risque, malgr ses dclamations, ses diplmes, ses congrs, ses journaux et ses ligues, de ne parvenir qu' une influence bien extrieure, bien superficielle, bien incohrente. Tandis que les femmes d'autrefois, dont le royaume reconnu ne s'tendait que de la cuisine au grenier, exeraient une rgence bien plus effective, plus profonde, plus saine. Une fois encore, l'ombre semble tre prise pour la proie. - Cependant, objectai-je, il y a bien des excs, bien des abus d'autorit, des abus lgaux de la part des pres, des tuteurs, des maris. Et le sort des filles-mres ? Et celui des enfants naturels ? - Oh ! je le sais, rpondit Andras en hochant la tte bien des larmes ont coul, bien des existences ont t empoisonnes par les prjugs, par les cupidits, par les superbes. Et cependant toutes ces choses navrantes ont t utiles, toutes sans exception. Ah! si les hommes pouvaient voir ce que sont les femmes, si les femmes pouvaient voir ce que sont les hommes, s'ils voulaient bien s'entreregarder sans les partis pris de l'amour ou de la haine, combien de douleurs ils s'viteraient ! Mais comment faudrait-il faire ? demandai-je. Eh! dit Andras, ils n'ont qu' regarder la Vierge Marie! Et Andras fit quelques pas en songeant. Puis: - Tu ne t'imagines pas, reprit-il, quelle merveilleuse crature tait la Vierge. Aucun artiste, non, en vrit, aucun artiste ne l'a vue, aucun artiste encore n'a eu l'me assez vaste pour la voir. Sa personne runissait toutes les beauts de la race juive, en laquelle, contrairement l'opinion des ethnographes, le vaste Orient historique avait fondu ses multiples beauts. Les minces formes gyptiennes, la vigueur des nomades du dsert, la puissance chaldenne, la grce claire des filles celtiques exiles, la langueur syriaque, tout cela reposait en elle, et sortait tour tour selon les palpitations presses de la vie intrieure la plus riche et la

plus vibrante. Sans doute, Cimabu nous a peint son mystre; Giotto, sa noblesse; l'Angelico, sa ferveur suppliante; Lippi et Botticelli, sa grce enjoue; Lonard, la subtilit de son intelligence; Bellini, sa tristesse; Michel-Ange, sa force; Van Eyck, sa souffrance; les artistes franais du Moyen Age, ses hroques vertus caches; et Raphal, le peintre le plus ardu sentir, sa virginit. Mais tout cela, ce ne sont que des portraits accidentels. Tu ne t'imagines pas davantage l'incroyable richesse de sa vitalit. Dans l'ombre violette de la petite maison elle resplendissait comme une topaze ardente; tous les flambeaux de l'enthousiasme et de l'intelligence brillaient dans ses yeux aux rares minutes o elle ne tirait pas sur ces rosaces radieuses les rideaux de ses longues paupires. Sur les cendres de l'tre, sur la pte du pain, sur la jarre l'huile elle se penchait comme une grande fleur vivante. Elle magnifiait tout, elle embaumait tout. Tu l'as remarqu, il y a des tres qui, couverts du vtement le plus laid que puissent produire les usines de confection, apparaissent quand mme comme des aristocrates; des tres dont les mains dformes par les plus durs travaux restent expressives, dont les traits injuris par la misre ou de longues intempries restent nobles et riches de nombreuses significations. La Vierge tait ainsi. Une main demi leve, une inclinaison de la tte, une sinuosit des lvres et l'esprance et le dsespoir, la posie et l'abattement, la fatigu et l'extase se levaient devant le spectateur et dployaient leurs drames infinis. Mais ses yeux, docteur, ses vastes yeux si purs, ses yeux o tous les regards se trouvaient presss, comme les vaisseaux dans un port! Et sa voix, reste claire jusqu' la mort, transparente, limpide, aile, sauf en de rares instants o, entrouvrant les portes de son me, elle laissait deviner dans l'intonation d'un mot les fastueuses harmonies d'une sensibilit aussi exquise que profonde ! Non, mon ami, on ne peut pas concevoir quelle merveille fut cette femme, et moi, je sais en outre que personne autour d'elle ne la comprit, sauf son Fils. Il m'a t permis de mesurer la largeur et la longueur, l'abme de son humilit.; il m'a t permis de concevoir pour quels motifs elle n'a jamais ouvert la bouche pour se plaindre, ni pour se dfendre; pourquoi elle a constamment enfoui dans le silence tous les trsors de grce, de sensibilit, de tendresse dont le Pre l'avait magnifiquement dote. Elle s'est toujours tue. Songe donc, mon docteur, mutisme sous les mpris, mutisme sous les douleurs, mutisme devant les admirations, les compassions et les vnrations ! jamais personne n'a vu couler une seule de ses larmes, elle, la Vierge, et de quelle virginit ! la Mre, et de quel Fils! et de quels enfants ingrats d'adoption ! Quand, aprs cela, j'entends les femmes se lamenter et les hommes, qui ne souffrent jamais autant que les femmes, geindre davantage encore, comme il faut que je considre fond la piti inlassable de notre Mre spirituelle pour que de rapides compassions se lvent en moi envers la douleur des tres! Ah! jamais, jamais personne ne comprendra cette femme ! - Pourtant, hasardai-je, nous souffrons, nous pleurons, nous nous tuons mme pour chapper la torture de l'existence ? - Oui, sans doute, je me dis cela. Je sais bien que la mme peine laisse insensible celui-ci et martyrise son voisin, mais je sais aussi que, si nous souffrons, c'est parce que nous ne voulons pas souffrir, parce que, pour ne pas souffrir, il faudrait mettre sous nos pieds notre trs cher orgueil. Ah quand Dieu accable l'un de ses serviteurs de ce fardeau redoutable, le discernement des consciences, il devrait bien l'enlever de ce monde-ci, vestibule, de l'enfer ! Et, pourtant, tout ce que Dieu fait est bien.

Je ne savais que rpondre. J'entrevoyais, comme en un prcipice o flottent des nues, les terribles conflits qui avaient d s'agiter entre les deux natures, l'humaine et la divine, du Matre d'Andras, de notre Matre tous. De longues minutes tombrent, et la conciliation ne venait pas entre ces incompatibilits. Puis Andras, se levant, fit quelques pas et dit: - Ainsi donc, il faut toute force, il faut absolument qu'un jour ou l'autre nous vivions comme Marie a vcu. Lorsque de malheureuses cratures viendront crier devant toi, ne les repousse pas, mais ne te prcipite pas. La compassion fleur de peau ne vaut rien, les phrases touchantes ne valent rien. coute les plaintes en silence, et ne parle qu'aprs avoir senti dans le fond de ton coeur te dchirer le mme soc qui dchire ces victimes. Alors, mais alors seulement, les trois paroles que tu diras agiront avec efficacit. Toute peine est en mme temps illusoire et relle. N'y touche donc qu'avec des mains pures et d'un coeur respectueux. - En effet, m'criai-je doucement, toutes nos angoisses viennent de notre hte; nous voulons possder ceci ou cela, tout de suite; nous n'admettons jamais que nos dsirs puissent se tromper. Telle mre ne conoit pas que son fils puisse aimer cette jeune fille qui ne lui plat pas, elle; le fils ne conoit pas davantage que sa mre, qui l'amour n'enlve pas le sens critique, s'arrte des considrations de fortune ou de convenances sociales. Telle pouse n'imagine pas que son mari dsirerait d'tre aim d'une autre faon que celle qu'elle imagine. Chacun se croit pourvu d'une intelligence parfaite... Oui, docteur, interrompit Andras, il faudrait que l'on se tienne toute sa vie au dernier banc de l'cole de la Vie. Nous ne savons mme pas l'alphabet de cette langue-l, bien loin de pouvoir la parler. Ah ! se taire; ne parler que pour entretenir le courage et l'allgresse autour de soi; voil la bonne recette. Ne jamais rgenter, ne jamais -rclamer! ajouta-t-il en souriant. - Et, n'est-ce pas ? dis-je en riant mon tour, ne pas moi-mme assommer les autres par de revches sermons sur l'inutilit de faire des sermons... PARABOLES

Vers la fin de l'aprs-midi, Andras m'emmena au caf de la Paix; nous nous assmes la terrasse, sous les rayons dclinants d'un soleil d'hiver dont la tideur hors de saison ne laissait pas que d'veiller cette vague inquitude qui nous saisit devant l'anormal. Avec ses vtements de coupe dsute, sa coiffure l'ancienne et son linge blouissant, Andras rappelait le type de l'homme de lettres qui florissait sur le boulevard vers les annes 1880. Et quelques passants remarquaient son visage si diffrent des visages d'aujourd'hui. Il regardait la foule dfilante, la double course des voitures, les clairages soudains de la publicit moderne, et moi, comme l'ordinaire, je cherchais comment lui faire dire des choses. Mais, ce soir-l, il se mit de lui-mme raconter des histoires. - Ne trouves-tu pas, me dit-il, comme les moeurs sont partout les mmes, notre poque ? Tu serais Singapour, Hong-Kong ou Shanga, que tu verrais la mme foule aux tables des

cafs, les mmes visages tendus et durs, les mmes soucis du cours du bl, du dollar ou de la livre, les mmes proccupations de plaire au patron ou aux matres secrets de la vie publique. Ici aussi passent devant nos yeux des rveurs ou des ralistes, des gens de tous pays et des gens de nulle part, ceux qui ne seront jamais rien, et celui peut-tre qui, dans dix ans, tiendra l'Europe dans sa main. Regarde toutes ces ttes aux fortes mchoires, avec ces fronts fuyants de Girondins et ces bouches si cruelles pour la plupart : ce sont des idologues avec des apptits froces. Ce sont des utopistes, mais qui ne comprennent que le matriel. Ce sont des destructeurs. Ce sont des esprits lancs sur la courbe descendante de leur parabole individuelle. Peux-tu croire, en examinant ces hommes et ces femmes, l'volution humanitaire selon les prophties des gens de 1848, de Jaurs, et de la Ligue des Droits de l'Homme? L'idologue est incurable ; on, l'entendait clbrer la paix en juillet 1914 ; il recommence aujourd'hui ses dithyrambes ; il veut la paix, mais il ne veut pas de Dieu. Quelle misre intellectuelle ! Cette foule qui dferle devant nous, peut-on dire srieusement qu'elle est faite de frres ? Regarde-les se bousculer dans le Mtro. Et s'il n'y avait pas le sergent de ville, et de nombreux inspecteurs de la sret, nous entendrions une fusillade, car personne sur ces cent mtres de boulevard qui ne rencontre deux ou trois ennemis mortels. - Je suis bien d'accord avec vous, rpondis-je Andras ; seulement je ne vois pas de remde. La situation sociale et internationale actuelle rsulte en somme-du mme lan vers l'individualisme libre qui a engendr la Rforme, la Franc-Maonnerie, 1789, 1848, l'Internationale, notre Rpublique ; mais cet lan, si noble, si gnreux, a t entran, par raction contre le catholicisme traditionaliste, ne plus admettre que la raison et remplacer le culte de Dieu par le culte de l'Humanit. D'autre part, l'histoire nous le montre, le principe d'autorit, en politique comme en religion, tend lui aussi vers l'excessif. Ces luttes, ces balancements de doctrines hostiles, ne sont-ils pas dans la nature mme des choses terrestres ? - Eh oui, mon docteur, rpliqua Andras, d'un ton presqu'indiffrent ; dans la Nature il n'y a ni cercles, ni sphres ; tout est ellipses ou ovodes ; et parce que, outre la Nature, Dieu intervient, en fait de courbes ou de solides, il n'en est pas de ferms. Il n'y a que des paraboles et, dirai-je, des parabolodes. Et puis, tu le sais bien, le Verbe parle par paraboles. - Mais, dis-je, n'est-ce pas l un simple jeu de mots ? - Bien sr, rpondit mon interlocuteur en souriant ; bien sr ; je ne crois pas plus que toi que le nom de Rambouillet vienne de Ram, ni que le mot cristal vienne de Christ ; et tous les vgtaux o domine la couleur rouge ne sont pas galement bons pour le sang. Mais dans les analogies, les homonymies, les homophonies, il y a parfois une lueur. Partout il y a des lueurs, seulement tout est extrmement compliqu, ici-bas ; les formes terrestres, considres de haut, comme des aboutissants, sont les produits d'innombrables forces ; si la feuille du chne est d'un certain vert, et la feuille du saule d'un autre vert, il y a peut-tre deux ou trois mille causes cette diffrence ; aussi leurs vertus diffrent-elles ; et puis, la couleur n'est pas seule significatrice, il y a la forme, il y a la saveur, l'odeur, la densit. Cependant, le fait que ces deux espces de feuilles sont vertes indique qu'elles ont une proprit commune, mon docteur, une seule. - Ainsi, continuai-je, quand l'vangliste crit : Jsus s'exprimait en paraboles, il faut remarquer d'abord que ces paraboles ne doivent tre ni des exemples, ni des similitudes, ni des comparaisons, ni des symbolismes, ni des allgories, enfin aucune rhtorique. Ensuite, se dire qu'entre le lecteur et Jsus il y a une longue distance, un espace bien vaste, et qui n'est pas un dsert, qui est un monde, plusieurs mondes, peupls de lumires, de substances, de forces, d'habitants, et que tout cela peut dvier le rayon visuel et dformer le son de la parole divine.

- Sans doute, interrompit Andras ; toutefois, il faut savoir aussi que, ds que l'auditeur fait ce qu'il faut, Jsus supprime la distance , il la diminue mme dans la mesure o nous nous inclinons sous sa douce loi. Les vues intuitives, c'est trs joli, mais jusqu'o percent-elles ? Ce n'est pas un petit travail que de rendre nos intuitions si pures, si spirituelles, si vigoureuses, qu'elles aillent dnicher la vrit l o elle se tient, c'est--dire au centre de nous-mmes, l o brille l'tincelle du Verbe. Si les romantiques, si les monistes, si M. Bergson, et William James, et nos jeunes surralistes avaient compris qu'il y a le Cr, puis l'Incr, ils n'auraient pas fait de l'homme un dieu omniscient; ils ne se figureraient pas que le comble de l'art ou de la pense, c'est de se mettre en tat rceptif, d'attendre et de noter les images qui passent. Sans doute, le mystique vrai se place devant Dieu en tat rceptif ; mais au pralable il travaille constamment rendre tous ses organes physiques et psychiques capables de recevoir Dieu. L'adepte oriental suit cette discipline selon un systme de connaissance traditionnel : en quoi il se trompe, puisque tout systme de connaissance est provisoire. Tandis que le serviteur du Christ, qui oublie son propre perfectionnement pour ne penser qu' obir dans le travail, celuil, parce qu'il laisse son Matre agir sa place, celui-l n'erre point et touche le but. - En somme, dis-je alors, si les leons orales dit Verbe incarn taient des paraboles, les actions du Verbe ternel sont aussi des paraboles. Il lance les cratures dans les champs de l'Univers, et comme le grain sem en hiver se retrouve grain l'automne suivant, nous nous retrouverons au terme de l'anne cosmique les mmes grains que nous tions son dbut, mais multiplis et grandis. - Avec cette diffrence, docteur, cette immense diffrence, que, si le grain de la rcolte est identique en nature au grain des semailles, -- et encore, il y aurait dire l-dessus, car la vie veut toujours monter -- si l'ellipse dans la matire se ferme peu prs, pour nous, les humains, le sacrifice du Verbe ouvre cette ellipse, en rejette le second foyer l'infini et la transforme en parabole. - De ce que vous dites, remarquai-je, faut-il dduire que chacun de ces passants qui dfilent devant nous porte en soi, sans le savoir, une parole du Verbe ? Alors, pourquoi sont-ils presque tous tristes, soucieux ou gars ? Pourquoi l'expression des visages, l'allure des corps ne sont-elles jamais sereines ? - Eh oui, ces gens sont inquiets ou endormis ; ils voient mal, ou ils ne voient pas. C'est qu'ils n'ont pas accept la parole divine que le Verbe murmure en eux, ils n'en veulent pas ; -- je veux dire pour le moment ils en ont peur, ils s'insurgent contre elle plus tard, ils l'accepteront, hlas aprs combien de batailles ; ils pourraient cependant tre de suite heureux ; mais la matire, le monde, la raison les fascinent. Vois-tu, nous sommes une ellipse ; l'adepte cherche devenir un cercle, il veut unir en un seul les deux foyers ; mais notre Christ enseigne qu'il faut au contraire ouvrir l'ellipse, en projetant l'un de ses foyers jusqu' l'infini. - En effet, les courbes closes, c'est le Destin; les courbes ouvertes, c'est la Libert , et tous ces visages autour de nous, dont les bouches sont si amres et les regards si secs, n'est-ce point cause d'une lutte colreuse contre la Fatalit ? Ils la nient, ils se proclament libres, ils rejettent tout hritage, ils ne veulent plus de lois, ni de hirarchies ; mais on ne s'insurge que contre son tyran ; c'est donc qu'ils se sentent prisonniers : et ils ne veulent pas admettre que chacune de leurs rvoltes serre d'une boucle leurs entraves. - Sans doute, sans doute, dit Andras. Il y a aujourd'hui un grand nombre d'hommes extrmement intelligents ; ils ont tout lu, tout analys, tout compris, tout admir, de ce qui, appartient l'humain ; ils ont acquis un excs de culture leur cerveau souffre d'indigestion, et leurs nerfs sont bout aussi tu vois les plus riches de ces tempraments d'artistes et de potes

essayer de retrouver quelque fracheur et quelqu'apptit en retournant aux formes primitives de l'art, aux balbutiements des lyrismes prhistoriques ; et ils n'arrivent qu' faire de l'ingnu artificiel ; l'enthousiasme spontan ne se simule pas ; l'homme, tout seul, ne peut pas revenir la candeur de l'enfant ; il lui faut accepter pour cela le secours du grand Mdecin des mes ; mais on n'en veut pas. Attendons alors ; aucune rvolte ne lasse la patience divine. Ces discours ne me satisfaisaient cependant pas; Andras me paraissait un peu symboliste, ce soir-l, et je ne pus m'empcher de le lui laisser entendre. Il me comprit demi-mot: - Rassure-toi, me dit-il ; je ne suis pas devenu un jongleur de mots ; mais quand on bavarde librement, avec un vieil ami, sur le dclin d'une douce journe, ne crois-tu pas que nos paroles peuvent porter plus loin que nous deux ? Cela m'tonnerait si, dans quelque temps, toi qui restes dans cette ville, tu ne lisais pas quelque proclamation d'une cole nouvelle o tu retrouveras peu prs les ides que nous venons d'changer. Ni moi, ni toi, ne sommes de bien grands personnages, mais nos discours suivent aussi leurs petites paraboles. Et puis, ne crois pas que je dforme le sens d'un texte vanglique. Les histoires que Jsus racontait ses disciples n'taient pas, je le rpte, des allgories ; quand il les explique, il ne les commente pas la faon des anciens initiateurs ; Jsus n'est pas un conteur ordinaire : tu le sais bien cependant - et la voix d'Andras se fit plus basse et plus grave -, quand Jsus dit quelque chose, il cre cette chose. Qu'il nous parle de graines semes sur diffrents sols, ou d'arbres, ou de levain, ou de perles, il ne s'agit pas d'images, il s'agit de Lui. De Lui, entends-tu ? Ces semences, c'est Lui ; cette graine toute petite, c'est Lui ; cette cuillere de levain, c'est Lui ; cette perle, c'est Lui. En un certain lieu secret vivent et la perle, et le levain, et la semence; ces choses, dans le Royaume ternel, dj, elles sont. Au moment o Jsus les nomme, les voici qui descendent dans l'me de la Terre, et elles commencent d'y exister. Vois-tu, mon docteur, ce que les hommes ne veulent pas comprendre, c'est que la perle inestimable repose tout leur porte ; c'est que les graines de Lumire o dorment la Vrit, la Beaut, la Bont ternelles, ils n'ont qu' les recevoir et qu' les nourrir. Ces faits, ces phnomnes, ces objets situs au centre de notre monde, de par la parole toute puissante du Verbe, ils rayonnent ; quand leur rayonnement tombe sur les pierres de ce globe, ou sur les plantes, ou sur les animaux, cela produit un corps ou un vgtal ou un animal nouveaux ; quand ce rayonnement tombe sur l'esprit d'un homme et qu'il se rflchit sur son intellect, sur sa sensibilit, ou sur son corps, cela engendre une ide plus vraie, un art plus beau, une force meilleure, et tout cela, avec bien d'autres consquences collatrales, c'est la lente descente du Royaume de Dieu, la ralisation progressive de la volont de Dieu... comme Dieu est bon ! Aprs un silence, Andras se leva et nous nous dirigemes vers Auteuil o nous devions dner.

L'HUMILITE

J'tais all voir un malade dans la zone, entre Saint Ouen et Clignancourt. La neige nocturne avait blanchi les toits de tle et de carton des misrables cahutes o vit le peuple le plus htroclite. Toutes les tribus de l'Europe orientale y mlangent leurs loques, leurs dialectes et leurs vermines. Le clinicien trouve l cent exemplaires de

maladies tranges, et le philantrope y aperoit mille formes de l'antique souffrance du froid et de la faim. Dans ces baraques, les femmes cuisent d'invraisemblables repas, les enfants crient, les vieux trient toutes sortes de rebuts. Il y a des voitures de bohmiens avec leurs haridelles efflanques et leurs chiens galeux. Il y a des rtameurs, des forgerons, des rparateurs de bicyclettes et parfois de prhistoriques squelettes d'auto mobiles dmolies. Il y a les marchandes de soupe, les chasseurs de rats, les voleurs de chiens, et toutes sortes de revendeurs. J'avais apport des mdicaments pour mon malade - un Franais par hasard -, mais sans grande esprance de le sauver. Et pourtant, sait-on jamais quelles ressources d vie se nichent dans ces corps qui n'ont connu que les privations, les nourritures douteuses et l'alcool ? Ma visite avait attir des voisines, et je me trouvai en quelques minute pourvu d'une clientle nombreuse. Je ne pouvais pas refuser de les couter, et je rpondais de mon mieux cette consultation en plein air. Dj j'avais inscrit des noms sur mon carnet et choisi le moins dpenaill des assistants pour venir chez moi prendre ces nombreux chantillons que les laboratoires envoient aux mdecins, lorsque j'aperus, sortant d'une baraque, un groupe de vieux juifs autour d'un homme que je reconnus tout de suite. C'tait Andras. Il me donna une poigne de main et: Finissez, docteur, je vous retrouverai tout l'heure, me dit-il. J'en eus pour longtemps. Andras avait disparu, ma grande dception ; j'hsitais pour rentrer dans Paris de prendre droite ou gauche ; mais, me trouvant plus prs de Clignancourt, je me dirigeai de ce ct, parce que c'tait le chemin pour rentrer au plus tt ma clinique o m'attendait srement du travail. Point d'Andras pendant le trajet ; mais, ds l'octroi franchi, je l'aperus qui se promenait devant l'entre du Mtro. Il vint moi tout souriant. - Djeunons ensemble, si vous le voulez bien, docteur, proposa-t-il. Je connais un marchand de vins o le pot-au-feu est honnte et le camembert recommandable. Une fois installs dans l'arrire-salle, je considrai mon matre, que je n'avais pas revu depuis prs d'un an. Physiquement, il n'avait pas chang ; mais l'expression de son visage me sembla plus indchiffrable encore que de coutume. Nous sommes habitus, en effet, mieux voir le beau dans l'accompagnement d'une parure qui l'isole de l'ambiance quotidienne. Les artifices du cadre, du costume, d'une scne inhabituelle, soulignent notre oeil distrait la raret d'un contour ou la noblesse d'un geste. Quand nous nous promenons dans les faubourgs, nous ne voyons pas comme les regards sont beaux, dont certains tres aux traits fltris et aux vtements grossiers nous enveloppent en silence. Il y a la beaut de la forme et la beaut de l'expression. Celle-ci prime celle-l comme l'esprit domine la matire. Et Andras, malgr sa stature vigoureuse et son visage massif, Andras est tout esprit. Je le regardais donc en cherchant comprendre les signes contraires rpandus sur sa physionomie : cette chevelure noire, onduleuse et drue et cette fatigue du teint, cette acuit perante de ses yeux gris et la douceur de son sourire, la puissance de ce vaste front plein d'ombres et de clarts, la modestie du langage, la bonhomie de l'attitude, la finesse tour tour et la candeur, la gat rticente puis une souriante mlancolie, l'orage teint de passions formidables et le calme du matelot revenu de tous les voyages. Mais

comprendre, c'est galer, et, une fois de plus, je renonai mes analyses. Les figures fascinantes qu'a enfantes le gnie de nos artistes ne sont-elles pas ternes et inertes en face des beauts qui viennent du Ciel ? L'art est une allusion la vie, a dit un grand pote. Sans doute, mais allusion la vie terrestre. C'est la vie divine qu'il devrait nous faire rver. Et, tout vulgaire qu'il part, au premier coup d'oeil, c'est vers l'inexprimable, vers l'incroyable et vers l'ineffable que le visage d'Andras m'entranait toujours irrsistiblement. Non, la beaut selon Dieu n'est pas la suite de la beaut selon les hommes ; elle en est le contraire ; elle vient du dedans, elle transfigure mme ce qu'ils nomment la laideur. Non, la vrit selon Dieu n'est pas le total, ni le produit des vrits humaines ; elle sige leurs antipodes. Non, la bont selon Dieu ne ressemble pas l'humaine bont ; elle voit loin, elle juge de haut, elle donne sans aucun retour. Comme je pensais de la sorte - Tu as raison, docteur, me dit Andras sortant de son mutisme. Ce que fait le Ciel reste toujours inexplicable notre petite sagesse. S'il est dfendu de juger son prochain, il est encore bien plus fou de juger, c'est--dire de condamner, un soldat du Christ. C'est cependant lui surtout que tout le monde condamne. Et c'est lui l'innocent. Et il est bon qu'il en soit ainsi. Plus on s'approche de Dieu, plus on voit les choses sous un jour diffrent. Ceux qui ne se soucient pas de Dieu ne peuvent pas comprendre. Qu'est-ce qui intresse le soldat du Ciel ? C'est de rpandre la Lumire, c'est d'emmener les hommes vers la Lumire. Sa vie ne sera donc qu'une suite de sacrifices ; mais, en outre, s'il porte dans l'arme du Christ un grade quelconque, le plus petit mme, il aura, privilge douloureux, faire travailler ceux qui lui sont confis. Il faudra qu'il montre celui-ci, fier de sa vertu, combien cet orgueil rend cette vertu fragile ; il devra s'ingnier pour que celui-l paie plus tt sa dette, afin qu'elle ne grossisse pas et quitte la payer avec lui ; il mettra cet autre face face avec l'inanit de ses ambitions, parce que le triomphe l'aurait gar trop loin dans les tnbres. Et ainsi de suite... - Je crois bien vous comprendre, interrompis-je ; mais on ne peut pas rpter ce que vous dites l, car o est l'illumin, o est le spiritualiste qui ne se croirait pas soldat du Ciel ? Et quelles folies ne court-on pas avec ces ides ? - Aussi, n'as-tu qu' te taire, mon docteur. - Alors, pourquoi me dites-vous ces choses ? - Pour que tu les oublies. Vois-tu, l'humilit - car tant qu'on n'est pas un zro, on n'est pas un soldat - l'humilit, ce n'est pas, bien sr, de faire des courbettes, ni de dire des phrases obsquieuses ; mais se sentir moindre qu'un chef, qu'un savant, qu'un homme minent quelconque, ce n'est pas non plus de l'humilit, c'est du simple bon sens, c'est de la modestie. Pour devenir humble, il faut paratre draisonner aux yeux des bonnes gens. Imagine un gnral victorieux qui dirait sincrement un soldat : Si la bataille est gagne, je n'en ai pas le mrite; ma place, tu aurais aussi bien fait que moi, sinon mieux . Il est probable que les officiers d'tat-major qui entendraient cela penseraient : Le vieux a perdu la boule. Ils auraient raison, du point de vue social. Mais, du point de vue ternel, c'est le vieux gnral qui aurait raison.

- C'est ainsi, dis-je, que j'ai vu de vos amis se laisser railler par des camarades beaucoup plus frustes qu'eux, ou se laisser mener par une femme autoritaire et borne. - Eh bien ! mon docteur, cela, c'est l'cole de l'humilit. La rhtorique de ce programme-l, c'est, quand on aime quelqu'un de tout son coeur, quand on s'puise lui donner tout ce qu'il est possible, quand on lui voue toute la tendresse dont on est capable et qu'on la lui prouve, c'est que ce quelqu'un vous mprise, vous exploite, se moque de vous ; c'est quand il vous repousse, qu'il ne veut pas vous croire et qu'il attribue votre bont ces capitulations o la tyrannie d'une passion entrane quelquefois. Cela, c'est une classe difficile. Et encore, l'aurait-on bien suivie, aurait-on aval toutes les couleuvres en remerciant et en continuant aimer, tant que l'on sait qu'on fait l'humble, on ne possde pas l'humilit. - C'est un peu dcourageant, le chemin que vous dcrivez l. Et puis, comment, si je fais un effort, ne pas savoir que je le fais, cet effort ? La conqute de l'humilit, ou de n'importe quelle autre vertu, serait impossible, ce compte ? - Tu dis vrai, rpondit Andras ; mais ce qui est impossible l'homme est possible Dieu. - Voulez-vous entendre, demandai-je, qu' un moment donn, l'effort de subir les plus profondes humiliations atteint sa limite ? Que, comparant le coeur de l'orgueilleux un diamant, la virulence des acides de l'ingratitude, de l'injustice, de l'envie, en arrive rduire ce joyau en un magma inconsistant ? Et qu'alors, cette matire amollie reoive comme une fulguration le feu divin de telle vertu ? - Comme tu t'exprimes? dit Andras en souriant, et je me mis aussi rire, car je savais qu'il n'aimait pas les grands mots. Mais tes comparaisons clairent bien ce que je n'ai pas su dire. - Voil ma leon, pensai-je. Cependant Andras continuait d'un air presqu'indiffrent: - Oui, savoir qu'on est ceci ou cela, voil notre chane. Oublier ce qu'on est, voil notre dlivrance. - Mais pratiquement ? demandai-je. - Pratiquement, docteur ? rpta-t-il d'un air surpris. Pratiquement, il faut passer par l'cole et donner son effort. Il faut faire son possible, son vritable possible, c'est--dire aller chaque fois jusqu'au bout de ses forces. Et, tu sais, le bout de nos forces, il est loin; bien peu vont jusque l. Suppose que tu as un collgue qui te cherche noise, te joue des tours et finit par t'acculer dans une mauvaise position. Te voil, devant tes confrres, accus de n'importe quoi; tu n'as pas de preuves ; ton adversaire en a; tu es jug, condamn, mpris. Il te semble que tout ce que tu peux obtenir de ton amour-propre bless, c'est de ne pas te faire justice toi-mme. Tu restes donc tranquille et tu t'en retournes chez toi sous les ricanements. Bon. Le lendemain, tu rencontres ton ennemi devant des tmoins de la scne de la veille. Qu'est-ce que tu vas faire ? Le braver, si tu es ce que le monde appelle un homme d'honneur. Mais si tu veux imiter ton Matre, tu iras ton ennemi et tu le salueras cordialement, en te demandant tout bas s'il ne va pas t'injurier pour ton apparente couardise. L, tu as recul les bornes de ton petit possible.

Tu continues dans cette mme direction. Un jour se lve o les insultes ne rveillent dans ton coeur aucune raction; tes oreilles seules, les entendent. En les coutant, tu ne penses pas : C'est un pauvre homme. Mais tu te dis: il a peut-tre raison ; je m'examinerai sur ce point. Ce jour-l, tu n'as plus fait d'effort, tu es humble. - En somme, voulus-je rpondre... Mais Andras tait lev; deux jeunes mcaniciens se disputaient devant le comptoir, et le patron se prparait dj les sortir. Andras choisit le moment o consommateurs et combattants reprenaient haleine pour demander l'adresse d'une fabrique d'accumulateurs qui se trouvait dans le quartier et dont il avait oubli le nom. Chacun se mit chercher lui indiquer des firmes , l'un des deux mcaniciens lui ayant donn un renseignement, son adversaire en fournit un autre, et ne discussion technique s'engagea entre ces deux hommes qui, trois minutes auparavant, essayaient de s'assommer. Andras offrit une tourne gnrale, distribua du tabac, des poignes de main, et nous sortmes de compagnie. Mais l'entretien tourna vers la mcanique et l'lectricit. LE LOUVRE

Andras, ce matin-l, m'avait emmen au Louvre voir, avant l'ouverture, la collection Camondo. Il s'y trouvait une statue bouddhique remarquable par un trs rare dtail de geste. En la cherchant, nous passmes devant une fentre ouverte. Un buste siamois, de vieux bronze bleu vert, s'y haussait sur un socle; derrire lui le ciel printanier de Paris tendait ses soies changeantes entre les perspectives classiques du Carrousel et les arbres lgants des Tuileries. Et, tout l-bas, au haut d'une monte mauve et grise, robuste, l'Arc de Triomphe dtachait sa silhouette de jade sur les nacres roses de l'occident. Paysage dlicieux, sourire de Paris, grce franaise, ordonne avec de charmants imprvus, toute en nuances, en souffles, avec ces nettets de dessin qui arrtent la rverie et l'obligent devenir une pense. - Regarde, me disait Andras, regarde l'me de la France. - Oui, je regarde de tous mes yeux... - Et tu ne regardes pas encore assez. Ah ! mon docteur j'ai connu bien des pays, mais la France! On ne sait pas tout ce que le Ciel a donn la France. - Mais, dis-je, la question se pose. Comment se fait-il alors que c'est la France qui semble conduire l'Europe tous les dsordres, des violences, des scandales ? - C'est, d'abord, docteur, que, par une grce de Dieu quand la France fait le mal, elle le fait plus au grand jour que n'importe quelle autre nation. C'est un grand privilge que de pouvoir faire cela. Et puis, tu te souviens bien de ton alchimie : il faut porter les forces l'extrme gauche pour qu'elles reviennent l'extrme droite. La France, dans cet athanor de la race blanche, est le sang du lion.

- Serait-ce donc la raison pour laquelle, notre poque, et surtout dans notre pays, toutes les tendances, politiques, philosophiques, religieuses, sociales, s'irritent et se raidissent ? Serait-ce un exemple de ce monde de la colre dont parle Boehme, qui cume et qui bouillonne de fureur jusqu'au craquement, jusqu' l'clair du Feu ? - Prends ces images, si elles te conviennent , elles sont assez fidles. Regarde autour de toi, regarde ton propre domaine, la mdecine. Les efforts les plus hardis ne te semblent-ils pas aboutir une violation des lois de la Nature ? - Vous ne voulez pas dire que les travaux de Carrel - car c'est bien l l'effort le plus hardi, n'est-ce pas ? - sont antivitaux ? J'y vois les rves des alchimistes presque dpasss; j'y entrevois un avenir de splendeur presque effrayant, c'est... - Moi, mon docteur, je te vois dans une de tes crises d'sotrisme, interrompit Andras en souriant. La vrit selon la Nature et la vrit selon Dieu, c'est deux vrits. Tu le sais bien, l'alchimie vue selon la Nature aboutit des rsultats scientifiquement vrais; vue selon la Sur-Nature, elle est fausse. - Oui, mais Carrel, ce n'est pas de l'alchimie. - Mais si, mon docteur. Les alchimistes forcent le minral vivre comme un vgtal; aujourd'hui on force le tissu animal vivre comme le vgtal. C'est un viol spirituel. Et toutes les complications futures de ces cellules dpayses ! Que de souffrances pour les malades et pour les animaux! Que de cris, de l'autre ct, quand ils mourront ! -Ah! m' criai-je tout bas, c'est encore : Ne mettez pas de pice neuve un vieux vtement; n'est-ce pas, mon Matre ? - Mais oui ; et cependant tout est si simple. Si les hommes voulaient bien, le Ciel leur enverrait constamment des miracles. Le Pre est si bon, si tu savais ! Et le vieil Andras hochait la tte, en votant ses larges paules. Et l'air subtil de l'Esprit pacificateur passait sur nous, dans ces salles aux murs desquelles resplendissaient les extrmes efforts de l'extrme culture humaine. Quelle diffrence entre ces deux atmosphres!

A COMPIGNE

Il vint une anne o la politique europenne s'embrouilla terriblement. Un de mes amis, attach un certain bureau des Affaires Etrangres, m'affirma que ces complications avaient t provoques par l'pouse d'un banquier clbre au profit d'un aventurier cosmopolite, son amant. Celui-ci avait d'normes besoins d'argent. Pour les satisfaire, la

femme noua toute une intrigue avec la matresse d'un souverain. Et cela aboutit, aprs quelques campagnes de presse, un nervement de l'opinion publique tel que les Chambres de trois royaumes votrent en mme temps des crdits pour la dfense nationale. La grande banque put ainsi raliser des centaines de millions de bnfices, et l'aventurier eut son argent. Cependant, la guerre tait devenue imminente. Andras me confirma l'exactitude de ce rcit. - Les grandes catastrophes historiques, vous avez d le voir, n'ont pas eu des causes moins futiles. Il faut donc y accorder de l'attention si l'on est en mesure d'intervenir utilement. Nous, Franais, nous avons plus que quiconque le droit et le devoir d'aimer notre patrie force et abandon. Si tu as, mon docteur, quelques clarts des choses de l'Invisible, tu sens combien de lumires et de beauts gnreuses sont venues l'Europe par notre France, nonobstant toutes les folies de ses fils et, toutes les incartades de ses princes. Nul peuple n'a, comme le ntre, insuffl son lan aux nations cadettes. Mais aussi, des affaires de nul peuple le Ciel ne s'est ml plus directement. Il convient donc que nous autres nous aimions la France et parce que nous sommes ses enfants et parce que nous sommes les enfants du Ciel. - Oui, Matre, rpondis-je. Mais quel rapport ce que vous dites a-t-il avec l'histoire d'alcve de tout l'heure? - Eh bien! mon docteur, parlons mdecine. Si le tongseng de l'Annam tablit ses diagnostics sur les relations du globule rouge avec la lumire vitale, avec la lumire mentale et avec la volont, si le spagyriste recherche pour le mme objet les rapports du sel, du mercure et de l'huile sulfureuse, si Van Helmont analyse les tensions des arches, si aujourd'hui on recherche les ferments microbiens, si le magntiseur dissque des fluides, si le spirite s'enquiert d'entits invisibles, cela ne prouve pas que les uns ou les autres soient tout fait dans l'erreur ou tout fait dans la vrit, car chacun juge son point de vue; cela prouve qu'un phnomne physique est la dernire maille d'une trs longue chane. Cela prouve que ledit phnomne nat par la conjonction d'une suite de causes immatrielles; cela prouve enfin que tout phnomne se dveloppe d'un germe imperceptible... Ici, Andras vida sa pipe avec soin. -...Et ce que tu pourras voir, c'est que, presque toujours, l'tre humain est la terre o croissent toutes ces graines. - Alors, questionnai-je, dans le cas qui nous occupe? - Eh! c'est tout simple. L'ingratitude, sais-tu, n'est pas l'apanage des seuls hommes. Les individus que le grandiloquent Eliphas Lvi nomme des grgores ont aussi ce dfaut. Les grgores des autres peuples ne sentent point de reconnaissance pour celui de notre pays; au contraire, ils voudraient bien l'asservir et le tuer pour s'enrichir de ses dpouilles; et l'Adversaire, qui guette toutes les chances de noise, les aide autant qu'il peut. Ils ont trouv dans les trois personnes dont on parlait tout l'heure un terrain de culture merveilleux. Toutes les trois n'ont ni patrie, ni religion; leur dieu, c'est elles-mmes; et les invisibles vont s'efforcer de mettre profit les passions gostes de ces trois tres, qui tiennent en main les plus puissants leviers de la vie sociale, pour

mettre notre pays tout fait par terre. - Je commence comprendre. Mais, dis-je, si je ne suis pas indiscret, vous comptez donc intervenir dans cette coalition? -Bien sr, mon docteur. N'est-ce pas mon devoir, si la Providence m'en fournit les moyens? Je commenais m'habituer Andras; mais le caractre fantastique de ces vues formules placidement par un homme qui, ce soir-l, offrait si bien la figure d'un brave entrepreneur retir des affaires, me rendait quelque peu perplexe.- Avez-vous trois ou quatre jours me donner? me demanda-t-il. - Quand faudra-t-il partir? - Demain soir, cinq heures, gare du Nord. - Eh bien! je vais arranger mes rendez-vous, moiti pour demain, moiti pour l'autre semaine. Le lendemain, je trouvai Andras la gare. - Je dois, me dit-il, vous prsenter des excuses. J'ai pris des troisimes; elles sont incommodes, mais nous n'allons qu' Compigne, et je pense trouver dans le train des renseignements. Je rpondis ce que la politesse exigeait et nous nous engagemes sur le quai. Andras, son habitude, fit toute la longueur du train, examina la locomotive, parla aux mcaniciens, et choisit enfin un compartiment vide. Une paysanne et son petit garon montrent ensuite, et puis un gros homme avec sa petite fille et des valises. On partit. Il pleuvait. L'homme et Andras se firent des politesses. On causa du mauvais temps, des rcoltes compromises, des accapareurs de bl, des impts mal rpartis. L'homme tait un marchand de vin des Epinettes. Il allait conduire sa petite chez un cousin, cultivateur. Il se trouva qu'il avait de la famille Compigne. Il y a, parat-il, de vieilles glises, des antiquits romaines. - Justement, dit l'homme, il y a encore, Compigne, une vieille tour dans la maison d'une cousine moi, presque sur les bords de l'Oise; on pourra y aller, si vous voulez. - Entendu, dit Andras, et nous dnerons ensemble. C'est la tour o Jeanne d'Arc subit la premire tape de son calvaire, ajouta-t-il pour moi. - Je ne peux gure, dit le marchand de vin, cause de la petite; il y a deux lieues de chemin jusque chez mon parent, nous arriverions trop tard. Mais Andras le convainquit d'accepter. On passa Chantilly avec ses barrires blanches, ses herbages nets et ses maisons confortables, Creil et ses usines, les grands champs coups de bosquets, les aimables horizons de l'IledeFrance, l'Oise grise et tranquille, et on arriva.

Nous dnmes l'htel de la Cloche. Cuisine apptissante, commensaux accueillants, vin guilleret. Notre invit, ravi, parlait fort; il renouait connaissance avec de vieux camarades. Andras conviait tout le monde, offrait des cigares, plaisantait, sans perdre l'occasion de donner un conseil, ou une recette. - Vous voyez, me dit-il part, nous avons de la chance. Si on avait pris des secondes, on n'aurait pas rencontr cet homme qui a t vingt ans porteur dans la banque de l'Isral dont nous parlions hier soir. Il me renseigne sans s'en douter. - Je ne saisis pas du tout ce qu'une vieille tour peut avoir faire avec la situation politique europenne, dis-je; mais vous m'avez habitu aux plans incomprhensibles. Peut-tre un fil tnu relie-t-il ce banquier, ce tnor, ces deux femmes. la politique, l'hrone de Vaucouleurs, et les lieux o nous allons excursionner? - Il y a quatre cent quatre-vingt et un ans presque jour pour jour que Jeanne d'Arc a t incarcre l o nous irons tout l'heure.... rpondit Andras. Je ne compris gure davantage, mais je ne questionnai plus. Aprs le dner, Andras trouva un prtexte pour prendre cong du marchand de vin, en lui promettant d'aller le voir bientt. - Comprends-tu, me dit-il, il fallait que je regarde si rellement Jeanne d'Arc avait bien t prisonnire dans cette tour. Il fallait que j'aie auprs de moi quelqu'un du pays, et cet homme est du pays, et depuis bien plus longtemps qu'il ne s'en doute. Maintenant, il faut que nous soyons seuls dans cette tour. Nous revnmes dans la ville. Il tait prs de onze heures; et nous nous dirigemes vers la maison que notre compagnon de route nous avait indique au passage. Au moment o Andras en ouvrait la porte, un chien aboya; mais il le siffla trs doucement et, ds que nous fmes entrs, le gardien, sduit je suppose, vint nous faire mille caresses. - Garde-le avec toi, me dit-il, cache-toi derrire ces barriques, ne t'endors pas, ne bouge sous aucun prtexte, quoique tu aperoives ou que tu entendes, ne fume pas. Il n'y a d'ailleurs aucun danger. L-dessus, il monta dans la tour, puis tout rentra dans le silence. Les horloges, l'attelage d'un roulier, le sifflement d'un rapide troublaient seuls la nocturne quitude. De temps autre, une torpeur me tombait sur les yeux comme un coup de massue. je me secouais alors, puisque j'avais promis de ne pas dormir. Une demi-heure passa ainsi. Le chien s'tait tendu entre mes jambes. Tout coup je le sentis trembler. Cherchant autour de moi le motif de sa frayeur, je ne vis plus la maison, le poulailler, ni les hangars. Du sol de vieilles murailles de pierre avaient surgi; des torches dans leurs gaines taient fiches au portail; des personnages allaient et venaient, en costumes du XVe sicle, des gens de robe, des chevaliers, de la valetaille. Ils parlaient un langage difficile entendre; j'y reconnus des intonations bourguignonnes et des mots anglais. je compris; Andras

renouvelait en plus difficile le fameux souper des morts de Cagliostro. Cet homme avait renvers, la roue des temps; nous tions revenus quatre cent cinquante ans en arrire. Sans rites, sans prparation, sans aide, d'un geste formidable de volont, il avait russi l'vocation de Jeanne d'Arc. En effet, quelques instants plus tard, la vision changea et dans une salle vote, j'aperus Andras debout parlant avec une jeune femme revtue du costume que tous les peintres ont attribu l'hrone. Ce n'tait cependant pas une vision, car je sentais sous ma main le froid des murailles, j'entendais les voix des interlocuteurs et je pris mme part la conversation. Une heure plus tard, tout s'tait vanoui. La maisonnette, la cour, le chien, tout tait l de nouveau. Mais la premire parole d'Andras fut pour me faire promettre le secret sur tout ce que j'avais entendu, et sur tout ce que je pourrais entendre ou voir le lendemain et le surlendemain. Il ne fallait pas songer chercher un htel dans la petite ville deux heures du matin. Nous rentrmes dans la fort par de petits chemins, et nous primes quelque repos dans une carrire abandonne qu'Andras sut dcouvrir. Au matin, nous trouvmes assez vite une auberge o nous djeunmes. Andras lia conversation avec les rares clients : un garde-chasse, un instituteur, un paysan, et je finis par comprendre qu'il cherchait se faire indiquer l'emplacement des ruines d'un chteau que ne mentionne aucun guide. En sortant de l'auberge, aprs nous tre munis d'une provision d'allumettes, nous fmes quelques crochets par les chemins de terre , comme on dit dans le pays, pour dpister les curieux, et nous commenmes nos explorations. Nous allmes au prieur cistercien de Saint-jean-aux-Bois, au cou, vent des Bndictines, la Renardire, le tout sans succs. Le lendemain nous visitmes Pierrefonds; mais Andras dclara qu'il s'y trouvait trop de monde. Ce fut le surlendemain seulement, la sortie du Chemin des Plaideurs, qu'il me laissa esprer aboutir bientt. Un large plateau circulaire d'un kilomtre de long, sem de vieux frnes droits, hauts et silencieux, s'offrit devant nous au dbusqu d'un raidillon. Le sol feutr de feuilles mortes humides amortissait le bruit de nos pas - la courte phrase du loriot, cach au loin sous la futaie, le cri colreux du geai voletant parmi les moyennes branches, l'appel d'une pie juche sur les frondaisons soulignaient par intervalles le silence. L'odeur agreste des morilles se mlait au parfum tonique du bois gonfl de sve. Par les entre-colonnements des grands troncs lisses le bleu du ciel clairait et les rayons bas du soleil crpusculaire jaillissaient comme des javelots d'or aux mains d'anges guerriers. - Voil, dit Andras, l'assemble des anciens du peuple forestier. Plus sages que les hommes, ceux-l parlent peu; ils ont vu si longtemps des nains paratre et s'vanouir tout en bas, leurs pieds, ils sont accueillants aux faibles cratures. Comme il arrive au sannyasin en mal de dlivrance, assis l-bas dans la jungle bourdonnante, les oiseaux nichent dans leur chevelure emmle; ils fournissent ces petits le vivre et le couvert. Immerg dans la grande me hospitalire du sol paternel, leur esprit contemple; il regarde tourner les roues des gnrations. Les jours aprs les jours, les neiges aprs les ts, les autans aprs les zphyrs, les peuples aprs les peuples, tout cela circule autour d'eux. Ils connaissent la loi; ils savent que tout obit au grand dieu, le temps, ce temps qui les fit

natre d'une semence misrable, ce temps qui les fait crotre, et qui, 'l'heure inscrite en son livre invisible, enverra fatalement le bcheron meurtrier. Il tait midi. La fort tout entire faisait la sieste. Tout coup, Andras me retint; il avait distingu un mouvement insolite dans un taillis trois cents mtres. J'aperus bien quelque chose qui remuait : - C'est un cerf et deux biches, souffla-t-il, voix basse; ils reviennent de boire, car c'est le cerf qui est en arrire; ou bien quelque crainte les aura chasss du gte. Allons donc l d'o ils viennent; nous trouverons de l'eau, ou autre chose. Et, en effet, quelques minutes plus tard, nous arrivions sur un petit ruisseau, qui s'largissait en mare, pour reprendre ensuite un cours capricieux. - Est-ce que tu aperois un peu d'iris? me demanda mon matre. - Oui, tenez, gauche. - Alors, j'ai mon antidote. Et, deux minutes plus tard, il me donnait garder dans ma sacoche quelques poignes de serpentaires qu'il avait prises avec leurs racines. - Maintenant, dit-il, il faut trouver les ruines. On ne voit rien dans ce sous-bois; il faudrait trouver un point de vue. Tirons vers un chemin cavalier. Et il prit gauche, pas lents, inspectant les arbres avec attention, frappant le sol de sa canne, ramassant de temps autre un peu de terre. - Vois-tu, nous cherchons des broussailles et des serpents donc terrain sec, sablonneux, ou rocheux, de la bruyre, de l'herbe coupante, peut-tre du genvrier, du chne, du bouleau. Ah! tiens, sans doute, l, derrire ce plateau de fougres. D'ailleurs, il m'a sembl voir un canon de fusil luire devant nous... Et il pressa le pas. En effet, un peu plus loin, par un sentier qui croisait le ntre, dboucha un garde. Andras, en rpondant son salut, lui dit : - Avez-vous vu le cerf, prs du ruisseau, tout l'heure - Non, fit l'homme. - Il remontait de la petite mare, en tirant sur la gauche il avait deux biches. - Ah! oui, dit le garde; il devait venir de loin, vous savez; quelque braconnier a d le dloger ce matin. Andras s'tait dtourn tout en causant, Il fit quelques pas reculons, et alla heurter, comme sans le faire exprs, quelques bottes de brindilles qui schaient sur le bord du sentier. En rtablissant son quilibre, il s'cria :

Tiens, une vipre, en montrant au garde les fagots. - Ah bah! dit ce dernier. D'ordinaire, elles ne viennent pas jusqu'ici; il y en a toute une colonie sur une pente, un kilomtre d'ici. On ne peut pas voir cause des hautes futaies; mais il y a l un grand rond pierreux, embroussaill; c'tait des carrires dans le temps; mais, moi-mme, je ne vais jamais par l. - Oh! bien, nous non plus. - Et Andras s'assit, offrit du tabac au garde et, ayant allum sa pipe son tour, s'enquit de la route de Compigne. Nous causmes encore un peu, et l'homme, ayant touch son kpi, nous quitta. - Maintenant, nous deux, dit Andras, en se frottant les mains. Allons jusqu' cette futaie. Arrivs l, il prit le paquet d'herbes qu'il avait cueillies au bord du ruisseau, m'en donna la moiti et, ayant pass le bas du pantalon dans sa chaussure, il se fit une couronne autour des chevilles avec ses herbes, un peu presses au pralable. - Comme a, dit-il, aucune vipre ne nous mordra. Cependant, marchez avec prcaution, d'ailleurs, l-dedans, on ne peut pas aller bien vite. Et, en effet, nous nous trouvions sur un tel enchevtrement d'orties, d'aubpines, d'acacias, de ronces et de chardons qu'il semblait chaque pas impossible d'en faire un autre. Des serpents de toutes tailles fuyaient sans cesse. Un soleil lourd et la chaleur montant du sol m'accablaient et les grands bois silencieux avaient l'air de bataillons aux lances immobiles. nous guettant par d'innombrables yeux. Le corps massif d'Andras allait et venait dans cette brousse, se frayant un chemin sans bruit. Et je suivais. dj tout tremp de sueur, lorsqu'il fit un cri sourd. Le terrain descendait brusquement pic et, au del du ravin, nous apermes des ruines toutes pares de verdures. - Suivons, me dit-il, au lieu de descendre, il doit bien y avoir un reste de poterne. On dpensa trois quarts d'heure pour faire le tour et, presque revenus notre point de dpart, nous dcouvrmes les restes des piles d'un pont-levis. Il nous fallut descendre par les pierres disjointes, puis remonter en effrayant nombre de lzards. je m'assis. Andras coupait des branches sches et en fit plusieurs faisceaux : - Ceci nous fera des torches, expliqua-t-il. - Vous voulez donc descendre dans les caves? demandai-je avec quelque apprhension. - Eh oui! et mme, si j'en crois l'odeur qui flotte alentour, nous allons dcouvrir quelque chose de bien rare. Mais tiens-toi bien, mon docteur. Allons la recherche des escaliers. Suis-moi. Il restait des pans d'normes murailles, mais si bien enfouies dans l'humus. si bien couvertes de plantes grimpantes, tellement dfendues par de vieux arbres, qu'il fallait les toucher pour les voir. Il y avait l toute une faune rare et une flore inattendue. D'normes

coloptres; de gros nids de gupes; des abeilles redevenues sauvages; des digitales normes'. des prairies de fougres aussi hautes que nous des euphorbes; quelques chnes portaient du qui. - Cela est rare, en France, me dit Andras; il n'y a plus, de gui de chne que dans le Menez, en Bretagne, et les paysans le gardent avec un soin farouche. J'tais trop attentif o mettre le pied pour entretenir une conversation; mais lui allait et venait sans fatigue apparente, comme il se serait promen aux Tuileries. - Voici la cour; l le puits, que nous ne prendrons pas et le donjon doit tre non pas au milieu, mais en face, sur la priphrie, et c'est par l qu'on devait descendre dans les oubliettes; allons voir. - A mi-chemin des escaliers, Andras prit un corridor troit mnag dans l'paisseur de la muraille et nous nous trouvmes dans une chapelle souterraine o nous nous assmes. L une scne semblable celle de la veille se produisit, mais beaucoup plus dramatique. je ne puis rien en dire de plus. Tout ce qu'il m'est permis d'ajouter, c'est que, quelques annes plus tard, l'Europe entrait dans le plus effroyable cyclone que ses peuples aient jamais subi. NOL

Il m'tait arriv de rendre un jeune mnage du monde cosmopolite un de ces services banals dont l'ennuyeuse consquence est qu'il faut accueillir d'un air ravi la gracieuset qui les paie. Mes htes m'avaient donc pri pour la nuit de Nol dans un des endroits de Paris o le luxe est le plus net et du meilleur style. La savante dlicatesse de la chre, l'lgance des soupeurs ne m'avaient cependant pas rendu cette crmonie moins longue. L'heure du dpart tait enfin venue, lorsque, au moment de prendre cong, j'aperus dans un groupe d'hommes qui sortaient, eux aussi, la puissante stature d'Andras. Il tait en tenue de soire, et ses compagnons, parmi lesquels je reconnus quelques visages clbres, semblaient lui rendre les menus soins dont on entoure un personnage considrable. Il m'aperut, vint moi et, prenant cong de ses commensaux, me proposa de passer avec lui les deux ou trois heures qui nous sparaient du jour. Il lui fallait de grand matin visiter quelques malades intressants, nous remonterions ensemble jusque chez lui et je pourrais l'accompagner ensuite. J'acceptai et nous nous mmes en route. Andras avait maigri. Sa beaut, d'ordinaire comme recouverte par le halo de la vigueur corporelle, apparaissait plus jour dans ce dpouillement d de trop longues fatigues. Ses cheveux, ports longs maintenant, accentuaient le caractre surhumain de ce visage dont les lignes et les mplats rayonnaient de plus en plus la puissance de la douceur. Les rides s'accentuaient sur ce front admirable, autour de ces yeux vigilants, de cette bouche

l'mouvant sourire. Mais le regard restait lumineux, limpide et magnifique. Selon sa coutume, il me questionnait par courtes phrases, dont le lien n'apparaissait pas immdiatement. - Que dis-tu, docteur, de tout ce marcage o le monde entier patauge, que dit-on autour de toi? - Rien que vous ne sachiez, assurment, rpondis-je, si j'en juge par la diversit des conditions de ceux avec lesquels on vous rencontre. Tout le monde se plaint ou s'irrite, mais c'est le dcouragement, l'coeurement des hommes de bonne volont qui me parat significatif et qui m'inquite le plus. - Il n'y a pourtant pas de quoi se dcourager, rpliquait Andras, en allumant sa pipe; moins que les gens que tu appelles de bonne volont ne soient pas des serviteurs du Ciel. Tu penses peut-tre : qui est un vrai serviteur du Ciel? Oui, tu as raison de le demander : qui sert le Ciel? Et moi je me le demande aussi moi-mme : Suis-je un serviteur Il y a tant faire, tant faire... - Ainsi donc, remarquai-je, c'est vous qui dites les paroles les plus dcourageantes! Si vous estimez que le travail dpasse vos forces, vous, que dirons-nous, nous autres, que dirai-je, moi? - Tu diras, rpliqua Andras en souriant, que je suis un vieux radoteur. Vois-tu, je sais bien que les choses paraissent mal marcher, et je m'en dsole. Mais je sais aussi que les choses marchent comme il faut qu'elles marchent; comme il est bon qu'elles marchent; et je garde confiance. Toi, tu es un tre jeune et simple; tu vois tout en blanc, ou tout en noir; moi, je suis un vieux grognon compliqu. - Il vous plat dire, fis-je, et tout ce que je pense de vous, c'est que vous tes secourable et bon. Je crois, en effet, que je me forme des tres et de la vie une reprsentation trop simpliste. je ne suis pas simple, je suis simpliste; tandis que vous, vous tes simple; ce n'est pas du tout la mme chose. - En effet, la vie se dveloppe en nuances innombrables. C'est pourquoi aucun systme n'a encore t invent qui embrasse tout le possible; c'est pourquoi le sort d'aucune crature n'est dfinitif. Aucun des sides de l'Adversaire n'est enfonc dans les Tnbres au mme degr. Aucun des serviteurs du Ciel ne possde exactement la mme qualit de Lumire. La plupart mme, le gros de chacune des deux armes n'est qu'une masse non cohrente, flottante, indcis dans les lueurs troubles d'un tide crpuscule. C'est pourquoi, si tu veux te mler de parler de Dieu aux hommes, il te faut d' abord de la prudence, ensuite, de la prudence, et enfin, de la prudence. - Avec tant de prudence, est-ce que je ne finirai pas par rester tout simplement bien tranquille chez moi 7 Non, jamais, dclara Andras avec nergie; tu aurais tort. Il faut sortir. Crois-tu donc, reprit-il aprs une pause, crois-tu donc que, lorsque je m'occupe de quelqu'un, on ne me montre pas son avenir et ce qu'il fera de la Lumire que je lui donne? Crois-tu donc que,

sur cent individus qui viennent me demander du travail, je ne vois pas qu'un seul, deux peut-tre feront jusqu'au bout ce travail? Sachant cela, puis-je refuser leur petite Lumire aux quatre-vingt-dix-huit autres, ai-je le droit de la leur refuser? - Sans doute, dis-je, les trahisons ou, si vous prfrez. les dfections conscientes ne me surprennent ni ne m'meuvent; mais les lchages involontaires, les abandons inconscients de ces coeurs qu'on chrit, qui on voudrait tout donner, et qui ne peuvent pas recevoir, qui vont gauche en croyant aller droite, qui s'imaginent travailler alors qu'ils ne font que vivre du -travail des autres... Qu'est-ce que cela peut bien te faire, mon bon docteur? rpondit Andras. On te demande, tu donnes; on s'offre, tu acceptes, on rejette ton cadeau, tu le ramasses soigneusement; on s'en va, tu pries le bon Dieu pour l'aventureux voyageur. Si tu veux faire quelque chose pour tes frres, qu'aucune de leurs fantaisies ne te surprenne; tu ne retiendras personne malgr lui, l'essentiel, c'est que, pendant qu'on t'coute, tu prononces vraiment une parole de Vie. Ceux de tes amis qui veulent travailler, qu'ils travaillent deux fois : pour eux et pour les novices qui, se croyant tes amis, ne travaillent pas. Le courage des uns, l'indolence des autres, tout cela se retrouvera plus tard. Rien ne se perd. Tant qu'ils ne te quittent pas, ils restent, n'est-ce pas? Alors, ne te tourmente de rien autre que de leur donner aujourd'hui ce que tous te demandent aujourd'hui. Demain, il fera jour encore, pour toi, pour eux et pour moi. - J'accepte vos bonnes paroles, rpondis-je, de tout mon coeur. Mais enfin, vous-mme, permettez-moi cette demande indiscrte, vous ne vous trompez pourtant pas ainsi dans vos choix? Vous savez qui vous avez faire? Toi aussi, ds le premier coup d'oeil, tu sais qui tu as faire; tu ne te l'avoues pas toi-mme parce que le Ciel t'a donn de l'humilit; mais tu sais. Moi aussi, je sais, ou plutt, nous ne savons pas; c'est la Lumire en nous qui nous donne le renseignement. Or, Jsus ne savait-il pas, ds le premier jour o il le rencontra, dans son enfance, que Judas le trahirait? Ne l'a-t-il pas accept tout de mme? Et Pierre? Aussi; n'est-ce pas? Nous tions arrivs auprs du vieux cimetire de Belleville. Quelques lueurs d'aurore peraient l'obscurit bleue de la nuit finissante. Le froid tait vif. Des chants isols montaient vers nous, qui nous semblaient inconvenants envers Celui qu'ils prtendaient commmorer. La ville immense, gardant encore tous ses feux allums, flottait dans les tnbres indcises comme un grand vaisseau plein de sourdes rumeurs parmi les brumes de l'ocan septentrional. Mystrieux spectacle qui correspondait mon irrsolution. La voix profonde d'Andras en rompit l'enchantement : - Oui, prononait-elle, nous ne sommes qu'ignorance et des aveugles conduisant d'autres aveugles. Parfois l'omniscience nous transperce. Son bref clair imprvu doit nous suffire; il concide toujours avec une possibilit importante. N'attendons pas de notre labeur actuel une rcolte rgulire. Cependant, si rares que pourront tre les pis mrissants, leur valeur dpassera toujours nos peines. A considrer l'immense sollicitude du Pre et le petit nombre des coeurs qui acceptent de la recevoir, ne semble-t-il pas, lui aussi, se tromper sans cesse? Cependant, il ne se trompe jamais. Ainsi, mon docteur, affermis, ton me, consolide-la, fais-en un roc inbranlable. Les dfections, les trahisons, ce n'est rien

autre que des reculs pour un lan futur. Ne sommes nous pas quelques-uns qu'au fond aucun chec ne dconcerte? Les autres qui se dispersent reviendront srement un peu plus tard; et le lien solide et souple qui les attache quand mme nous, c'est justement notre premier accueil que tu te reproches tort comme un manque de clairvoyance ou de fermet. Va, je t'atteste devant la Vrit que tu marches dans le bon chemin; mais souviens-toi toujours qu'il est raboteux... Et. ajouta-t-il en reprenant son allure coutumire d'affectueuse bonhomie, allons la maison demander ma femme une bonne tasse de caf. ANTIBES Ce matin-l, un coup de mistral balayait les nuages pluvieux qui, depuis quelques, jours, avaient vers l'eau bienfaisante sur les campagnes dessches depuis des mois. A l'horizon septentrional, les cimes italiennes tendaient leurs neiges que le soleil levant ornait d'un rose prcieux. Les collines s'veillaient dans le brouillard d'amthyste montant de leurs valles; la mer, par contraste, approfondissait les bleus mtalliques des jours de grand soleil et, dans le petit port, les tartanes appareillaient avec lenteur; dployant leurs voiles rapices, bises et rouges, sous le regard des vieux pcheurs immobiles. A l'arrire d'une barcasse livournaise, un homme causait avec les matelots. Sa silhouette ne m'tait pas inconnue. En me rapprochant, je vis avec surprise que c'tait Andras. Il me regarda comme je passai et, d'un clin d'oeil, me fit comprendre qu'il me rejoindrait tout l'heure. le l'attendis en flnant dans un chantier de canots. Puis, la barcasse largua ses amarres et, quelques minutes ensuite. Andras vint moi, de la mme allure tranquille, avec le mme sourire paternel, avec le mme regard de puissance et de bont. Mais son visage vieilli portait les traces de fatigues accablantes et tout de suite. je lui en exprimai mon inquitude. - Ce n'est rien, me rpondit-il; ce n'est rien; ne te tourmente pas. Tu sais bien que, si je la Lui demandais, le Pre. m'accorderait la victoire d'ici trois jours; mais nous avons le temps de vaincre, comprends-tu? Nous ne sommes pas presss d'en finir; nous ne devons tre presss que de rpandre la Lumire. Plus la lutte aura t longue, plus les tres monteront haut. - Ah! rpliquai-je, je vous retrouve bien pareil vous-mme, inamovible et comme debout sur le seuil de l'ternit. Il fit un geste de souriante dngation : - Voyons. mon docteur, ne fais pas de littrature; je suis un homme semblable aux autres. Ne te monte pas la tte; la vie est bien assez complique comme cela. Nous avons chacun notre petit travail; faisons-le tout simplement, mais tout fond. Mais, et toi, que deviens-tu? - Vous le savez de reste, dis-je. Je ne suis pas trs satisfait... Qui peut l'tre? Tiens. regarde la barcasse, elle a bon vent, elle touchera Porto Maurizio en temps voulu. Tu vois, les choses s'arrangent toujours quand on garde confiance. Hier

soir rien ne marchait; demain tout ira parfaitement, s'il plat Dieu. Toi, mon docteur, tu es toujours le mme; tu te fais trop de souci. Patience, patience; chaque jour suffit sa peine. Quand tu seras un saint, c'est alors que commenceront les vritables difficults; pour le moment, la besogne est simple. - La besogne est simple, interrompis-je, un peu surpris; sana doute; mais encore faut-il la faire les vingt-quatre heures de chaque jour., pour qu'elles soient parfaites, dfinitives. qu'il n'y ait plus y revenir, comme je trouve cela difficile! -Tu as grandement raison, rien n'est plus difficile. affirma Andras, d'un ton grave. Le tort qu'on a, c'est de vivre aujourd'hui en pensant aprs-demain. Je n'interdis pas la prvoyance, mais cette prvoyance d'aujourd'hui mme, quoiqu'elle vise le mois suivant, elle appartient au travail d'aujourd'hui. - Oui, tre tout entier au travail actuel! C'est possible pour vous, mais pour nous? . - Pour tout le monde, mon docteur; car, si j'ai un Ami, puisque tu es mon ami, toi aussi tu l'as, cet Ami; et tes amis peuvent l'avoir aussi. Tous ceux de tes camarades qui ont travers la guerre sans accident, c'est parce qu'ils ont su tre simples. et, je te l'affirme, s'ils continuent rester simples, ils pourront traverser la paix, ce que l'on appelle la paix; ils n'ont qu' ne pas faire de phrases, dans leur coeur, avec le bon Dieu. Vois-tu, tout est si simple! Le Christ est simple ses ordres sont clairs, c'est nous qui compliquons... - Cependant, hasardai-je, trouver de l'argent pour les pauvres, trouver des forces aux affligs, trouver la gurison aux malades, ce n'est pas tout de mme si simple, il me semble? Et gagner son pain honntement, parmi toutes les cupidits, ce n'est pas commode? - Mais si, c'est simple. Seulement, vous tous, vous. cherchez la simplicit au moyen de la complication. Il vaudrait mieux aller la simplicit par la simplicit, c'est--dire en se faisant tout petit, tout petit. Regarde les grands littrateurs, les grands peintres; il y en a ici, en ce moment; nous irons les faire causer un de ces jours. Dans leurs dbuts, ils ont tous fait des livres ou des tableaux trs touffus, avec des tas de recherches, de procds, de sous-entendus, de mots rares, de techniques savantes. Et puis, ils se sont aperus qu'ils faisaient du mtier, non pas de l'art. Ils ont ratur, ils ont restreint leur vocabulaire ou leur palette; ils ont surtout ouvert leur sensibilit, agrandi leur comprhension, ennobli leur me. Maintenant, ils sont presque simples. Ils auraient pu le devenir trente ans plus tt, s'ils avaient lu l'Evangile. Toi, de mme; deviens simple dans ton coeur et puis, tu trouveras les procds simples pour gurir et pour aider. Ici Andras fit mine de se plonger dans un de ces longs silences dont il avait l'habitude. Et, comme je craignais de le perdre de vue pour des mois peut-tre, je lui demandai d'autres conseils pour parvenir cet tat de solidit intrieure qui favorise l'activit la plus intense tout en laissant l'essor le plus libre nos dsirs nobles et nos enthousiasmes. Voici peu prs ce qu'il me rpondit : - Vois-tu, ceux qui croient que, parce qu'ils se sont vous au Christ, leur vie doit tre tranquille et monotone, se trompent. Ceux qui croient que, parce qu'ils se sont vous au

Christ, leur vie doit tre un long martyre, se trompent encore. Les uns et les autres n'ont raison que sur ce point : de s'tre vous au Christ. Mais, puisqu'ils se sont donns ce Christ, de la toute-puissance et de la toute-bont de qui ils sont certains, de quoi s'inquitent-ils donc? Puisqu'ils sont dans la, main du Pre, qu'ils fassent fond leur devoir, qu'ils demandent pour tout, cela suffit. S'il exauce, c'est bien, s'il refuse, c'est bien; s'il envoie l'preuve, c'est bien, s'il envoie quelque. bonheur, c'est bien. Tiens-regarde, justement, ce vieux monsieur,. qui descend de son auto et qui vient; tu le reconnais sans doute? En effet, c'tait un trs grand personnage dont tout le monde alors connaissait le nom. Il s'tait arrt, attendant un geste d'Andras, exactement comme moi, tout l'heure, sur le port. - Tu vois, tes camarades, en cinq ans, ont risqu dix mille fois la mort; ils'vivent. Lui, depuis trois ans, il a -t pourchass par des milliers d'hommes, traqu, sans argent, sans refuge. On le croit dans une forteresse, ou enseveli sous la neige, quelque part vers l'Est. Le voil; il a su rester simple. Allons lui serrer la main puisque tu le connais; nous djeunerons ensemble. LA BATAILLE Une dpche m'avait appel Nyon; et je n'tais gure en avance la gare. Comme je courais au guichet, quelqu'un se trouva devant moi qui, en saluant, me dit : Ne te presse pas, mon docteur, nous avons encore dix minutes attendre, car je suppose que tu prends le train de Pontarlier? Leur machine ne va pas; il faut qu'ils en changent. C'tait Andras. Il ne me laissa pas me remettre de ma surprise : - Je vais au tlgraphe, continua-t-il. Prends une seconde, et attends-moi, tu veux bien que nous fassions route ensemble jusqu' Dijon? Moi, je vais au Creusot. Le train partit en effet avec le retard annonc. Nous avions trouv un compartiment vide. Andras m'offrit un journal et me demanda la permission de travailler; il en avait pour une petite heure et nous causerions ensuite. je savais ce qu'il voulait dire. je compris l'accident de notre locomotive et pourquoi, dans ce train bond, nous avions la chance d'tre seuls. Je m'installai l'autre bout de la banquette et, me tournant vers la portire, je ne m'occupai plus de mon voisin. Quand, par grand hasard, Andras ne travaille pas seul, il veut qu'on l'ignore absolument. J'eus tout le loisir de savourer l'heureuse rencontre. - Un soir, en me quittant, il avait fait un plongeon dans la foule et elle s'tait referme sur lui, comme la mer sur le bateau qui sombre. Combien de fois, depuis le cataclysme sanglant qui dvasta l'Europe, mon coeur n'tait-il pas tristement revenu vers cet homme 7 Que faisait-il durant l'immense cauchemar? Oublieux de la rgle que le Christ impose su soldats, je m'tonnais de ne pas entendre la chronique secrte parler d'Andras; j'aurais voulu le voir aux conseils des grands chefs. Et il tait l, soudain, aussi calme, aussi affectueux, avec son paternel sourire. Certainement, il n'avait pas ralenti ses mystrieuses activits; je le sentais bien. Comme autrefois, l'air autour de lui vibrait de toutes sortes de prsences; je respirais de la force et de l'immutabilit. Il tait le mme, tout entier le mme.

Un peu aprs Fontainebleau, il rompit le silence : - Eh bien, mon docteur, que dis-tu de tout cela? - Ah! j'ai trop de questions, j'ai trop de requtes. Vous voyez bien tout ce qui me manque, tout ce qui nous manque tous. Que puis-je? - Mais la France possde tous les lments de l victoire. Le Ciel la lui donnera ds qu'il le voudra. En ce qui te concerne, tu es dans la tempte; reste ta place; subis jusqu' la fin; il faut... - Mais subir, ce n'est pas assez. Je ne fais rien, moi; je suis un inutile. - Personne n'est inutile, mon docteur, prends patience. Tu sais bien que je n'aime gure donner de conseils, cela augmente les difficults, surtout pour nous autres qui sommes tenus en observation par les sides invisibles de l'Adversaire. Car c'est dans l'Invisible qu'a lieu la vraie bataille. Cette guerre-ci fut remarquable : la fois militaire, politique, ethnographique et spirituelle. Les armes physiques s'y trouvrent dans le prolongement exact des deux armes mystiques de la Lumire et de la Tnbre. Heureux sommes-nous d'avoir vcu en une telle poque! - Oui, ceux qui se sont battus; mais les autres? - Qu'ils se battent maintenant; il y a la bataille civique. Tous vos crivains l'ont signale. Cependant on pourrait davantage. - Quoi, dites-moi quoi? - Pas d'autres choses, mais celles qu'on fait, les faire plus fond : l'aide sociale, - la tenue morale, la propagande par la presse, par la conversation...; bien des tentatives encore, car il y a d'autres sortes de combats, ajouta Andras. aprs m'avoir lanc un coup d'oeil scrutateur. Je me recueillis un instant, puis je me dcidai : - Ecoutez, dis-je, il est probable que vous ne voulez pas me donner d'ordre. Mais ce que vous me croyez capable d'entreprendre, expliquez-le moi; je rflchirai ensuite. - Oui, continua Andras, comme s'il ne m'avait pas entendu, les tranches, les grenades, les obus, les gaz asphyxiants, les corps corps, toutes ces horreurs effroyables ne sont que l'ombre de ce qui se passe au del du voile. Or. si, pour les affronter, si pour simplement faire figure de bon citoyen, il faut tre hroque, qui sera capable de la guerre spirituelle? Quel homme peut demander cela? Quel homme peut commander cela? - Mais le Christ cherche ces hommes. Il me demande. moi, je le sais bien; et je sais bien que ce n'est pas sans motif que je vous ai retrouv.

Aprs un court intervalle, Andras reprit : - Les actions clatantes sont prcieuses; mais les actions que Dieu seul voit les dpassent. Les premires sont les fleurs; les secondes sont les semences; et le Christ en est le jardinier. Ceux-l seuls les accomplissent qui savent se taire. Tu connais des gens qui sachent se taire? - Je connais des gens discrets. - Oui, tout le monde est discret; mais condition que le voisin s'aperoive qu'on dtient un renseignement sensationnel. - Et Andras rit un peu. Il y aurait donc une discrtion intrieure, une taciturnit mentale? Il faudrait, non seulement se taire, mais encore ne pas laisser voir qu'on pourrait parler? Il faudrait oublier effectivement, et se souvenir volont? Que l'oeil le plus pntrant ne puisse pas lire sur mon visage que je cache quelque chose? Que les dmons subtils ne s'en doutent mme pas? - Voil, mon docteur, telle est la premire consigne. Tu sais que les consignes en campagne ont la mort pour sanction; pour le soldat du Ciel, imagine ce qu'il risque. Et c'est justice, car l'acte ne porte pas en soi toute sa valeur, elle dpend pour une grande pari de celui qui l'effectue. Inutile de te chercher des exemples, n'est-ce pas? Voil pourquoi une chose aussi minime que ne pas mdire est, pour nous, tellement importante. Autour de nous, des centaines d'tres se rglent sur notre allure, et d'autres centaines nous guettent pour nous faire tomber. - Oui, je me souviens; vous me disiez cela autrefois. Mais on n'accorde jamais assez d'importance aux travaux simples. Aussi, l'avenir... Andras m'arrta : - C'est bien, il suffit. Tu connais ton devoir, excute-le jusqu'au bout, avec enttement. Que tu meures de fatigue, qu'est-ce que cela fait? - D'accord, rpondis-je; et puis, il y a la prire. - Laquelle? la prire opportuniste? la prire conomique, en tranches toutes prtes? la prire pusillanime, l'goste? Ah! non, docteur; une prire perptuelle, qui embrasse les plus petits dtails et les plus vastes objets; une prire de tendresse dbordante, et quand mme impassible; une prire nue, droite, sre de Jsus, mais anantie, voil ce qu'il faut. D'un coeur incandescent retombe la pluie frache du bon Dieu sur le sol dessch par l'enfer. Devant notre Roi, rien n'est puril, rien n'est irrmdiable. Devant toi, donc, que tout apparaisse comme une semence d'ternit. Pour celui qui, cette heure, assume l'office de la prire, ni veille, ni sommeil, ni repos, ni lecture, ni dlassement; mais de la prire et de lai peine. Qu'il force son moi jusqu' le briser. Que son corps se soumette ou qu'il tombe. Et, si le corps tombe, l'esprit continuera, de l'autre ct, le travail... Telles furent, en substance, les paroles d'Andras, dites sur le ton familier de la causerie. Mais toute une avalanche de forces roulait par-dessous cette voix tranquille. La certitude

souveraine, la sagesse, les plus vastes conceptions s'y devinaient. L'enthousiasme instinctif que suscitent les fanatismes ne s'en dgageait point; mais ma volont montait vers un mode nouveau. Des lumires certainement se levaient en moi; je me sentais devenu autre. J'coutais encore l'cho intrieur de ses dernires phrases, qu'Andras reprit : - En outre, il y a des ractions, c'est l le plus dur du travail de prier. Chez nos ennemis, il y a des hommes intelligents, des hommes fort magntisme. C'est vident, puisqu'ils servent le Prince de ce monde, celui qui gouverne entre autres choses les magntismes. Les esprits de ces hommes attaquent nos esprits, et par la force et par la ruse. Un soldat du Christ demande, par exemple, qu'un concussionnaire soit arrt; aussitt, les gnies de tous les rouages administratifs o atteint cette concussion, les esprits des complices, ceux de l'ennemi, de toutes ses formations correspondantes, de ses sciences, de ses usines, de ses centres intellectuels, tous les faux anges de sa religion, tous les serviteurs de la Bte, en un mot, tout cela ragit et essaie d'accabler le serviteur du Ciel. L'Arme de la Matire contre l'Arme de l'Esprit., Que le soldat du Christ, voyant tous ses efforts provisoirement vains, se dcourage, que son calme s'altre, qu'il s'irrite, ou qu'il critique, voil, tout est recommencer. Le gnral, au milieu de son tat-major, dispose ses plans dans une tranquillit relative. Le soldat du Christ est la fois combattant et stratge. Il lui faut souffrir, et rester lucide. En outre, il doit prendre une occupation matrielle quelconque. - Je vois alors que personne ne peut dire : je serai un soldat. - Non, mon docteur; du moins, non... et oui. - Bien, j'ai compris. - En ce cas, marche, conclut Andras; et tche que d'autres t'accompagnent. Le Ciel aide les faibles. N'aie crainte, mon docteur, ajouta-t-il en souriant, - et il me fixait droit dans les yeux, d'un regard clair et fort, tandis qu'une sensation singulire de joie calme se rpandait en moi, allgeant mon corps, et illuminant mes facults. - Il doit y avoir, demandai-je aprs quelques minutes de rflexion, dans les purifications morales, quelqu'une spcialement propre faire exaucer nos prires. - Mais il y a d'abord la charit, l'acte de charit est le meilleur pour tout. En outre, si l'on ne craint pas sa peine, qu'on s'abstienne de mdire, non seulement d'une personne, mais mme d'un animal, mme d'un objet, mme du temps... Mais oui, ajouta Andras devant mon air surpris; un animal a de l'intelligence; un objet, la pluie, tout cela, ce sont des tres qui vivent. Tu m'as l'air d'oublier que le disciple du Christ se trouve en esprit dans la maison du Christ o tout est vie, intelligence et amour? - Oui, j'oubliais cela, en effet. murmurai-je. - Tu n'oublieras pas toujours, va, dit-il en manire de consolation. Tu le sais bien, nous sommes des serviteurs du Christ, du Verbe... du Verbe, comprends-tu? Mais le vrai Verbe, c'est l'acte. C'est pourquoi, pendant la guerre, ce fut le troupier qui tint le premier rle. Le civil, mme un saint, mme un homme de gnie, ne se trouva qu'au second plan.

Quant ceux qui restent sur place, tant pis pour eux; ils prolongent leur bail sur la terre de six mille ans, peut-tre de davantage encore. Mais, tu vois, je dis aux autres de se taire, et moi, je bavarde. Au revoir, mon docteur, au revoir... Ne te drange pas, reste assis. Et, comme le train entrait en gare de Dijon, Andras s'apprta. Comme, ces heures avaient pass vite! Et que de questions encore, et que de besoins lui dire, que de souhaits formuler! Mais, inexorable malgr son bon sourire, Andras tait descendu. Tout en se dirigeant vers la sortie, il me faisait adieu de la main. Et, mesure qu'il s'loignait, je comprenais davantage tout ce qu'il m'avait dt, et combien en somme ce peu englobait tout l'unique Ncessaire. RSURRECTION

Les derniers pisodes que je viens de raconter avaient produit sur moi une impression dfinitive, que sans doute la maladresse de mon rcit ne fera point partager au lecteur. le me lanai avec ardeur dans la voie troite qu'il me semblait bien, maintenant, avoir aperue. Mais je ne tardai point recueillir les fruits de mon inexprience. Je voulus contrler sur les faits la vrit des doctrines d'Andras. Je soignai des malades gratuitement, je donnai mon argent et mon temps, je passai des nuits, je subis les caprices de mes amis, je retranchai mes plaisirs d'art et de littrature, je vendis mes livres. Alors on se moqua un peu de moi, puis on plaignit ma faiblesse de caractre. Les consultations fructueuses s'espacrent. Mes correspondants, comme je ne flattais plus leurs manies de magisme, de divination et de phnomnes, me jugrent timor; ma rputation diminua dans les cercles d'illuminisme . Des cas dsesprs que je ne pus gurir firent renatre en moi des doutes qui augmentrent graduellement jusqu' un morne dsespoir. Peu peu, le courage m'abandonna. Tout me devint insipide et fastidieux. je pris des drogues pour dormir, pour ne plus penser; sortir m'tait odieux; rester chez moi tait un supplice, lire m'ennuyait. le me donnais tout juste la peine de me nourrir. Au bout de trois mois de cette mlancolie, quand j'tais rsign attendre la fin sans plus faire un mouvement, quand il me sembla bien vident que l'univers et moi-mme n'avaient pas de sens ni de but, on vint me chercher un soir. Une jeune femme du voisinage se mourait de la phtisie depuis un an. Elle tait toute extrmit. Aucun mdecin ne voulait se dranger; et son mari, au dsespoir, m'expliquait qu'il ne comptait plus la voir gurir, mais qu'elle touffait, qu'il fallait la soulager au moins une heure, le temps de l'agonie. J'tais trop indiffrent tout pour songer lui refuser. Je partis avec lui. Il tait deux heures du matin. Or, dans la rue, devant nous, un homme

parut, venant notre rencontre. Il tait de haute stature, mais si bien proportionn que je ne me rendis compte de sa taille que quand nous fmes tout proches de lui. Rien dans son costume ne le faisait remarquer; mais il avait l'allure d'un grand seigneur. En nous croisant, je levai les yeux vers lui machinalement, et je reus son regard comme une flamme de lumire douce. Il nous avait dpasss. je me retournai vers lui; il se retourna en mme temps. Alors, sans rflchir, j'allai lui; il mit son chapeau la main et me dit : - Docteur, je crois vous connatre; pardonnez-moi mon indiscrtion, n'tes-vous pas un ami d'Andras? Je m'tais galement dcouvert, assez interloqu. Oui, lui rpondis-je. Et, comme je cherchais mes mots : -Vous allez voir un malade, je parie, continua-t-il, peut-tre pourrai-je vous tre utile, si vous voulez bien me permettre de vous accompagner. Et, tout coup, je compris. C'tait Thophane; c'tait lui. Mon coeur se mit battre par bonds; dsespoirs, rancoeurs, rancunes, amertumes, dgots, je sentais tout cela se dissiper en lourdes volutes rampantes, en mme temps que j'expliquais mon client : - C'est un docteur de mes amis, un spcialiste; nous allons l'emmener voir votre femme. L'homme, perdu dans sa douleur, ne rpondit rien et nous arrivmes bientt chez lui. C'tait le mnage pauvre et touchant de l'employ, avec son dcor banal de fausse aisance. La mre de la malade tait l, sans plus de larmes, les traits figs dans une sorte d'hbtude. Elle dit son gendre, d'une voix absente : - Il est trop tard; elle est morte. Je me penchai sur le lit de la malade. Aucun bruit du coeur, aucun souffle; le nez dlicat s'tait dj aminci; le visage avait recouvr ce calme immobile qui ne trompe point, un peu de chaleur persistait seule au creux de l'estomac; mais le pauvre corps, si terriblement dcharn avec, aux articulations, de gros renflements, semblait supplier qu'on le laisst dsormais tranquille dans la tnbre paisible du cercueil. - Croyez-vous qu'elle soit morte? dit tout coup Thophane. Et sa voix sonnait chantante dans le silence. Je fis un geste d'affirmation. -Vous l'aimez, n'est-ce pas? vous avez des enfants? demanda-t-il coup sur coup au mari. Et, sans attendre de rponse, il continua : - Si donc elle revient la vie, si on la rveille tout l'heure d'entre les morts, vous vous montrerez reconnaissant envers le Ciel, et vous resterez avec elle, vous ne la quitterez pas, ni de coeur, ni de corps? Le pauvre homme, interloqu, n'osant comprendre, nous regardait sans pouvoir rien dire.

- Soyez calme, lui dit Thophane, trs doucement; ne vous faites pas de chagrin, rpondez-moi en conscience. - Est-ce possible? balbutiait le mari. Mais il ne se peut pas que vous vous moquiez..., oui, si vous dites cela, elle peut revivre... je vous promets... Et il s'abattit, tout secou de sanglots, tandis que la vieille mre, effondre, embrassait perdument le corps dj froid de sa fille. Et Thophane, s'approchant du cadavre, en prit les deux mains dans sa main gauche et, soulevant la tte inerte dans sa main droite, il lui dit tendrement, tout bas, l'oreille mais nous entendmes tous - : Mon enfant, ma fille, viens, reviens, cela te sera compt; ils ont besoin de toi! . Et, sans que nous ayons eu de frisson - c'tait tout naturel, la morte devait ressusciter -, la femme ouvrit les yeux, se redressa, regarda la chambre. - J'ai rv, soupira-t-elle. Sa mre et son mari genoux lui embrassaient les mains; et elle, blottie sur la poitrine de Thophane, se prit pleurer silencieusement. - Allumez une seconde lampe, dit Thophane. La mre se releva, chancelante, et revint avec une lampe que l'on disposa pour bien clairer la malade. Vous voyez, nous dit-il, elle reprend. - Et, en effet, au bout d'un quart d'heure, les chairs taient un peu revenues autour des os; la figure tait plus pleine, plus colore. Transport de joie, le mari se jeta aux pieds de Thophane, mais celui-ci le releva comme j'aurais fait d'un enfant.. - Non, non, lui dit-il, c'est le Ciel qu'il faut remercier. Et il ajouta, en faisant un pas en arrire : - Souvenez-vous de ce que vous avez promis. Il y a un livre o sont crites des histoires de morts revenus la vie; faites ce qu'enseigne ce livre. Allons, au-revoir! - Et, tout rayonnant d'affectueuse bonhomie, il embrassa la femme, la mre et le mari, et sortit avec moi. Je croyais rver. Cependant la rue o nous marchions, je la reconnaissais. Ici, une palissade; plus loin, un terrain vague; l, en bas, le fournil du boulanger; gauche, le bar o criaient des noctambules de bas tage. Oui, j'tais toujours sur la terre, Paris; je marchais ct d'un inconnu; et c'tait lui, Thophane, l'illuminateur, le guide tant espr dont la seule prsence dissipait mes tnbres, chassait mes doutes, rconfortait ma fatigue. Il m'expliqua qu'il devait prendre quatre heures du matin le rapide de Brindisi, qu'il ne pouvait diffrer son voyage, ce train ne circulant qu'une fois par semaine, que, d'autre part, il avait beaucoup me dire, et que, si j'tais libre, il me demandait de vouloir bien

venir avec lui jusqu' Modane. Dans son coup retenu, nous serions tout fait chez nous. J'tais enchant. Nous arrivmes tranquillement la gare de Lyon; et, pendant dix grandes heures, il continua de m'instruire, tout en fumant. Car il paraissait, comme Andras, vivre la mode ordinaire. Il parlait sans hte, par courtes phrases simples, sans viser l'effet. De tout ce dont il m'entretint il semblait avoir t spectateur. Il m'expliqua moi-mme moi-mme, me dmontant les rouages les plus cachs de ma conscience; son regard perait l'obscurit opaque des sicles disparus. Je ne puis redire ici tout ce qu'il m'apprit cette nuit-l; toutes sortes de raisons s'y opposent; mais imaginez la plus grande concentration mentale fonctionnant de concert avec une limpidit parfaite de l'intelligence; imaginez une comprhension immdiate et toujours juste des rapports de causes effets, une mmoire nette des plus petits dtails; une sensibilit exquise s'tendant des tres actuels, comme des tres loigns dans le temps et dans l'espace. Une joie trs intime, trs calme, trs limpide, tel fut mon tat d'me, cette nuit-l, si bien que fatigue, fivre, lourdeur et somnolence furent oublies. Mais les mots ne peuvent toutefois rendre l'exquise, l'idale fracheur, la vigoureuse vitalit, la sereine confiance qui baignrent flots presss mon esprit affaibli. Ce bonheur, et ceux qui suivirent, j'estime ne jamais pouvoir les payer, duss-je souffrir sans cesse dans tout mon tre, toute mon existence. Ma seule peine aujourd'hui, c'est que tant d'hommes passent tout prs de ce Ciel sans le connatre, non parce qu'il est cach, mais parce que, ne sortant pas d'eux-mmes, ils ne veulent ni ne peuvent l'apercevoir, puisqu'ils ne regardent pas.

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