Les Identités Religieuses Contemporaines
Les Identités Religieuses Contemporaines
Jacques AMAR
LES IDENTITES RELIGIEUSES CONTEMPORAINES DANS LE MIROIR DES DROITS DE L'HOMME CONTRIBUTION A UNE SOCIOLOGIE DES DROITS DE L'HOMME
Thse dirige par M. le professeur Shmuel Trigano
Prsente et soutenue publiquement le 5 dcembre 2012
Devant un jury compos de : Monsieur Arnaud Raynouard, Professeur de droit priv, Universit Paris-Dauphine Madame Dominique Schnapper, Directrice dtudes lEHESS Madame Perrine Simon-Nahum, Directrice de recherches au CNRS Monsieur Shmuel Trigano, Professeur en sociologie, Universit Paris-Ouest Nanterre
LUniversit Paris-Ouest Nanterre La Dfense nentend donner aucune approbation ni improbation aux opinions mises dans cette thse. Ces opinions doivent tre considres comme propres leur auteur.
REMERCIEMENTS Que soient ici remercis : - le professeur Shmuel Trigano pour avoir accept de diriger ce travail ; - les diffrentes personnes qui, par leurs conseils ou aides techniques, mont aid mener bien ce travail ; - ma sur Stella Amar ; - lquipe de lInstitut Droit Dauphine pour mavoir laiss mener les recherches comme je lentendais ; Mme si cest un travail relevant dune discipline profane, que lEternel tout puissant trouve ici lexpression de ma reconnaissance.
Sommaire
INTRODUCTION .................................................................................................................... 6 PARTIE PRELIMINAIRE : LE DROIT COMME OBJET DETUDE SOCIOLOGIQUE ..................... 14
Chapitre 1 : Intrt dune tude sociologique fonde sur un phnomne juridique ................ 16 Chapitre 2 : Considrations mthodologiques ........................................................................................ 51
PREMIERE PARTIE : LES DROITS DE LHOMME COMME VECTEUR DEXPRESSION DE LIDENTITE RELIGIEUSE ........................................................................................................................ 79
Chapitre 1 : Lidentit religieuse comme identit universelle : mise en perspective de la rfrence luniversel ............................................................................................................................................................... 81 Chapitre 2 : La dynamique du droit communautaire dans la conscration de lidentit religieuse de lhomme moderne .............................................................................................................................................124 Chapitre 3 : La Cour europenne des droits de lhomme comme rceptacle et expression des prtentions religieuses des individu .........................................................................................................156 Conclusion de la premire partie ................................................................................................................190
DEUXIEME PARTIE : ANALYSE DE LA REFERENCE AUX DROITS DE LHOMME POUR EXPRIMER LIDENTITE RELIGIEUSE .................................................................................................. 193
Chapitre 1 : Essai de gnalogie des droits de lhomme ....................................................................196 Chapitre 2 : Des facteurs de dissmination des droits de lhomme...............................................245 Chapitre 3 : Lexpression de lidentit religieuse par le biais des droits de lhomme selon la religion du requrant .......................................................................................................................................................260 Conclusion de la deuxime partie ...............................................................................................................284
TROISIEME PARTIE : ESSAI DE SYSTEMATISATION : SOCIETE DU LITIGE ET SOCIETE DU DIFFEREND ........................................................................................................................................ 288
Chapitre premier : Elments distinctifs entre socit du litige et socit du diffrend : lapproche institutionnelle ...................................................................................................................................................294 Chapitre 2 : Elments distinctifs entre socit du litige et socit du diffrend : lapproche substantielle ........................................................................................................................................................320 Conclusion Troisime Partie.........................................................................................................................355
INTRODUCTION
Droits de lhomme et religion : Pourquoi les textes relatifs aux droits de lhomme occupent-ils aujourdhui une si grande place tant dans le contentieux que dans les dbats mdiatiques ? Comment expliquer que ces mmes textes servent prsent de support pour formuler les manifestations contemporaines de lidentit religieuse ? Pour paraphraser P. Fauconnet dont ltude sociologique sur la responsabilit constitue le modle partir duquel a t men le prsent travail, en substituant lexpression droits de lhomme au mot responsabilit, il y a des faits de responsabilit droits de lhomme. Ce sont des faits sociaux et, dans le genre social, ils appartiennent lespce des faits juridiques et moraux 1. Nous compltons : il y a dans ces faits droits de lhomme une manire dexprimer lidentit religieuse. Lauteur continue : les rgles et les jugements de droits de lhomme responsabilit sont videmment des faits : ils tombent sous lobservation, on peut les dcrire, les raconter, les situer, les dater. Et ce sont assurment des faits sociaux . La prsente thse a pour objet dtudier ces faits sociaux, cest--dire les manifestations de lidentit religieuse en France partir de donnes juridiques. Diffrents faits justifient dentreprendre une telle dmarche. Sur le plan individuel, il y a la contestation des standards de la carte didentit2 sur le fondement de prtentions religieuses articules partir des textes consacrs aux droits fondamentaux. Pour ne prendre quun exemple parmi tant dautres, nous reproduirons le considrant prsent dans une dcision de la Cour administrative dappel de Nancy en date du 2 juin 20053 que lon retrouve de faon quasi-identique dans toutes les dcisions consacres ce problme : Le port du voile ou du foulard, par lequel les femmes de confession musulmane peuvent entendre manifester leurs convictions religieuses, peut faire l'objet de restrictions notamment dans l'intrt de l'ordre public ; que les restrictions que prvoient les dispositions prcites du quatrime alina de l'article 4 du dcret du 22 octobre 1955, qui visent limiter les risques de falsification et d'usurpation d'identit, ne sont pas
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P. Fauconnet, La responsabilit, Etude sociologique, 1928, ed. uqac, p. 33. Dcret n55-1397 du 22 octobre 1955 instituant la carte didentit, article 4 : Sont galement produites
l'appui de la demande de carte nationale d'identit deux photographies de face, tte nue, de format 3,5 x 4,5 cm, rcentes et parfaitement ressemblantes.
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disproportionnes au regard de cet objectif et, par suite, ne mconnaissent pas les stipulations de l'article 9 de la convention europenne de sauvegarde des droits de l'homme et des liberts fondamentales . La circonstance, invoque par la requrante, que la dtention de la carte nationale d'identit est facultative ne fait pas obstacle ce que le pouvoir rglementaire dcide de subordonner la dlivrance de cette carte au respect de prescriptions particulires4. Sur le plan collectif, la question avait t expressment souleve par lUnion des Organisations islamiques de France lors de lintervention du Ministre de lIntrieur en 2003 : les responsables avaient lpoque propos que la rglementation en la matire soit modifie. Depuis, plusieurs faits divers ont exprim le conflit entre la norme tatique et la norme religieuse, le plus symbolique tant celui sur le respect du principe de lacit et son relais contemporain, le dbat sur linterdiction de la burqa. A chaque fois, nous assistons une contestation de la norme tatique par lindividu fonde sur les droits de lhomme. Ce conflit a mme pris une dimension nationale avec le dbat lanc par le Ministre de Intrieur et de lidentit nationale propos prcisment de la volont par celui-ci de fixer les contours de cette identit. Dans le passage 1.8 de la circulaire consacre lorganisation de ce dbat, les questions parfaitement orientes rendent compte du conflit prcdemment expos : les signes ostentatoires dappartenance religieuse sont-ils compatibles avec les valeurs de lidentit nationale ? Dans quelle mesure ? La Rpublique doit-elle aller plus loin dans la lutte contre le communautarisme ? Le paragraphe 1. 13, conclusion de la srie de questions constitutive du dbat revient mme sur ce point en posant la question de lquilibre entre revendication identitaire et communaut nationale 5. En mme temps, le dbat qui portait sur un sentiment collectif sest transform sur un dbat sur la perception individuelle dune nouvelle ralit : la manifestation religieuse dans lespace public.
Pour dautres dcisions similaires, Tribunal administratif de Grenoble, n 0302352, 30 mars 2005, Mme
Dalila T., Tribunal administratif de Caen, n 0400352, 21 dcembre 2004, Mme Kadriye B., Tribunal administratif de Cergy-Pontoise, n0204976/3, 0205546/3 et 0205547/3, 5 fvrier 2004, M. et Mme Chain S, Cour administrative d'appel de Marseille, n00NT00416, 30 octobre 2002, Mme Kadriye B., CE, n216903, 27 juillet 2001, Fonds de dfense des musulmans en justice : Les restrictions que prvoient les dispositions prcites de l'article 4 du dcret du 22 octobre 1955 dans sa rdaction issue de l'article 5 du dcret du 25novembre 1999, qui visent limiter les risques de falsification et d'usurpation d'identit, ne sont pas disproportionnes au regard de cet objectif et, par suite, ne mconnaissent aucune des dispositions susmentionnes et ne portent atteinte ni la libert religieuse ni la libert de conscience que ces dispositions garantissent.
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Ces quelques exemples tmoignent de limbrication permanente entre diffrents corps de rgles, rgles juridiques, rgles religieuses. Cette imbrication brouille les frontires : - le mme fait, comme il se rpte, constitue un fait sociologique dont on peut sinterroger sur la nouveaut au regard dune comparaison avec les pratiques religieuses passes ; - le mme fait dpend intrinsquement des rgles de droit qui contribuent son mergence. Nous sommes donc confronts un fait social qui pose immanquablement une question de causalit que nous pouvons rsumer ainsi : comment caractriser le rle de la rgle dans la constitution des revendications religieuses et donc du fait social que nous cherchons apprhender ? Ce problme de causalit nest pas dissociable, en lespce de la question de lidentit. Lidentit se dfinit en effet comme la rsultante dune interaction. Etudier lidentit revient soit analyser les facettes de cette interaction soit, prcisment, le rsultat de cette interaction. A laune du fait social combinant droits de lhomme et religion, vouloir tudier lidentit religieuse, cest vouloir rendre compte partir de donnes juridiques, de la volont de lindividu dimposer la propre reprsentation quil a de soi partir de la religion quil pratique aux normes tatiques gnrales et indiffrencies quil est cens respecter. Cette imbrication des rgles en prsence rend difficile lidentification dun fait social univoque susceptible daboutir la dtermination dune causalit tangible. Tout dpend finalement de linteraction entre lindividu et la norme quil invoque. Lanalyse sociologique dun phnomne juridique soulve en effet des problmes de dlimitation de lobjet social tudier en raison du constat simple suivant : tout phnomne social est un phnomne juridique. Notre tude se situe donc dlibrment linterstice entre sociologie et droit. Plusieurs propositions de mthode ont t avances afin daboutir une description susceptible de produire une analyse de cette dimension sociale tout en maintenant une autonomie de chacune des disciplines. Toutes prsentent des avantages et des inconvnients pour exposer les multiples facettes du substrat social en raison prcisment de la difficult conceptuelle sparer le phnomne juridique du phnomne social. Loptique retenue ici met laccent sur le droit pour essayer de mieux en faire la sociologie en soulevant en permanence la question de la neutralit juridique et de ses limites. Tout nest que question dinterprtation tant dans lune que dans lautre discipline ; tout nest galement toutefois que question dinterprtation en fonction de la perspective retenue. A ce titre, nous rappellerons la synthse rdige par C. Bougl, autre auteur qui accompagne cette recherche, sur les relations entre droit et sociologie partir de louvrage d'E. Durkheim prcit De la division du travail social . C. Bougl nonce la rgle suivante : Pour la
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sociologie, il saute aux yeux qu'elle ne saurait se passer de l'tude des lois et coutumes, et qu'elle devrait inscrire sur la maison qu'elle veut difier : 'que nul n'entre ici s'il n'est juriste' . C. Bougl poursuit : la rflexion sur le systme des lois demeure l'initiatrice ncessaire : par lui sont prcises et sanctionnes les obligations essentielles, celles qui fournissent des garanties aux prtentions reconnues lgitimes, celles qui permettent la vie sociale de durer dans la paix, celles qui constituent comme l'armature d'une socit () le fait juridique est l'aspect rglement de toutes les choses sociales, que l'esprit des lois est le rapport que les lois soutiennent avec la mentalit collective tout entire, et qu'en un sens, la sociologie juridique est toute la sociologie 6 (cest nous qui soulignons). Compte tenu du relatif oubli dans lequel cet auteur7 est tomb, dans une partie prliminaire, nous montrerons ce que nous retenons des apports conceptuels de chacun. Nous ajouterons ds maintenant quelques outils extraits de la bote outils conceptuels8 utiliss pour mener cette recherche. De faon gnrale, dans le dbat sur les mthodes en sciences sociales, nous souscrivons pleinement lassertion de H.-G. Gadamer : lhermneutique juridique peut faire retrouver aux sciences humaines leur manire relle de procder 9 . Il y a un enjeu de comprhension du sens des textes pour comprendre la socit dans laquelle ils sont invoqus, enjeu trs prsent dans la sociologie des pres fondateurs comme E. Durkheim, P. Fauconnet ou C. Bougl qui parat aujourdhui oubli. Il y a en outre un enjeu ne pas limiter le droit sa dimension
C. Bougl, Bilan de la sociologie franaise contemporaine, 1935, p. 66. Ed. disponible sur le site de
Nous signalerons toutefois que louvrage de C. Bougl a fait lobjet dune rdition avec une prsentation de
S. Audier aux ditions Le bord de leau, en 2007 et que les principaux ouvrages de cet auteur sont disponibles en tlchargement sur Amazon.
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Comp. le constat dress par V. de Gaulejac, Sociologues en qute d'identit, Cahiers internationaux de
sociologie, n 111, 2001, p. 355-362, spc. p. 355 : Ce fameux retour du sujet conduit un certain nombre dentre eux reconsidrer les rapports entre sociologie et psychologie dans la mesure o ils ont besoin doutils pour saisir la dynamique du sujet du ct du vcu, du personnel et de la subjectivit. Dans ce contexte, les notions didentit et de sujet deviennent incontournables, mais difficiles cerner pour les sociologues qui ne disposent pas des outils conceptuels et mthodologiques permettant de comprendre la mystrieuse bote noire que constitue une existence humaine .
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H.-G. Gadamer, Vrit et mthode, Les grandes lignes dune hermneutique philosophique, Seuil, 1976, p.
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technique, linscrire dans une dynamique densemble. Plus particulirement, deux auteurs seront sollicits : M. Foucault, N. Luhmann. En dpit des diffrences substantielles existant entre ces deux auteurs, lun comme lautre nont eu de cesse de minorer le rle de lindividu dans les socits modernes, soit dans une optique critique, soit dans une optique davantage programmatique visant expliquer le fonctionnement densemble des socits. Ds lors, lun comme lautre, tentent de donner aux diffrents textes, dont ceux relatifs aux droits de lhomme, une signification et une porte qui sont autant dorientations pour comprendre lexpression religieuse de lidentit moderne. La tentative sociologique de N. Luhmann consiste mme lire la socit travers le droit et non linverse quitte, pour cela, en exagrant le trait ignorer le rle et la subjectivit de lindividu. Le droit est ici envisag comme un champ autonome disposant dune logique propre de propagation ou dissmination10. La recherche ici prsente sinscrit donc pleinement dans cette perspective en ce quelle permet, didentifier lidentit religieuse au miroir des droits de lhomme. En contrepoint, elle montrera lintrt que prsentent les travaux de G. Tarde qui emploie galement limage du miroir11 pour rendre compte dun phnomne juridique12. Il sagit donc, pour utiliser une expression dans un sens distinct du sens originel de prendre les droits au srieux 13, de sinterroger sur leur capacit gnrer des faits sociaux, surtout quand, comme en matire de droits de lhomme, la norme prsente une dimension positive, politique et morale. La rgle de droit est qualifie de structurante, en ce quelle pose les fondements de laction de lindividu. Le point mrite tout particulirement attention partir du moment o lappellation droits de lhomme couvre aujourdhui des textes dorigine historiques et sociologiques diverses. Adopter une perspective sociologique des diffrents textes revient ainsi se dfaire du tropisme juridique de lidentit de termes utiliss. Cest pourquoi lidentification du fait social tudi, lexpression religieuse sur le
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Les deux termes seront utiliss alternativement afin de limiter les lourdeurs de style. Nous montrerons dans
la deuxime partie pourquoi nous avons retenu, dans le droit fil des concepts propres la philosophie de J. Derrida, celui de dissmination.
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G. Tarde, Les transformations du droit, tude sociologique, Berg international, 1993, p. 188 : le Droit,
parmi les autres sciences sociales, a ce caractre distinctif d'tre, comme la langue, non seulement partie intgrante mais miroir intgral de la vie sociale .
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Le rapprochement nest pas hasardeux. N. Luhmann reconnat lui-mme quil sest inspir des travaux de
G. Tarde. Cf pour une synthse C. Borch, Niklas Luhmann, Routledge, 2011, p. 66-93. Ne lisant pas lallemand, nous avons pris connaissance du travail de ce sociologue partir des crits traduits en franais et des versions anglaises de son travail.
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Expression du juriste amricain R. Dworkin pour expliquer le fonctionnement des dmocraties modernes.
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fondement des droits de lhomme, ncessitera partir des prcisions apportes concernant les options mthodologiques retenues, recenser ces diffrents textes et jurisprudence qui font des droits de lhomme non seulement un fait social en soi, mais en plus, un fait social religieux (Premire partie). Le fait social ici dpend de la conjonction dun lment structurant, la rgle de droit, et de linteraction rsultant de la manire dont les individus linterprtent ou se lapproprient. Mettre laccent sur les droits de lhomme en tant que fait social en gnral, en tant quexpression de lidentit religieuse en particulier, pose dans un second temps la question de la signification et de la porte de ces rgles : pourquoi les textes relatifs aux droits de lhomme qui bnficiaient dune forte antriorit 1789 ou 1948 ne deviennent-ils des rfrences constantes du quotidien et du contentieux qu partir vritablement des annes 1990 ? Dchiffrer la socit travers ses textes dont certains prsentent une forte dimension symbolique permet de mesurer, - de vrifier empiriquement ladquation entre les ides gnrales et leur expression concrte par le biais notamment du nombre daction en justice, celle-ci tant le tmoin de la rceptivit sociale du texte. Certains auteurs, de faon gnrale, ont voqu une crise de la sociologie des religions14 ; dautres parlent de dscularisation 15 pour expliquer une sorte de retournement de tendance par rapport ce qui avait pu tre observ par les pres fondateurs de la sociologie. Enfin, sans prtendre lexhaustivit en la matire, lappel dun auteur en faveur dune une sociologie interculturelle et historique de la lacit 16 a suscit comme
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F. Gauthier, Sociologie des religions, Revue du MAUSS permanente, 24 juin 2008 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/spip.php?article369 : En demeurant sociologie des religions dans sa dnomination malgr les profondes transformations socioreligieuses du XXe sicle (plutt que de se refaire sociologie religieuse, de la religion ou du religieux, par exemple), il ne serait peut-tre pas exagr de dire que ce champ dtudes au sein des sciences sociales est aujourdhui en crise, malgr toute la retenue que jprouve utiliser ce terme () La sociologie des religions a suivi son objet, les grandes religions institues, dans les marges, au point de devenir une sociologie des minorits. Et ainsi, du mme coup, de se marginaliser elle-mme .
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Cf les volutions de la pense du sociologue P. Berger telles quen rend compte J.-P. Willaime, La
scularisation : une exception europenne ?. Retour sur un concept et sa discussion en sociologie des religions, Revue franaise de sociologie, n 47, 2006, p. 755-783, spec., p. 774.
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J. Baubrot, Pour une sociologie interculturelle et historique de la lacit, Archives de sciences sociales des
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rponse la ncessit, au contraire darticuler une sociologie transnationale de la lacit dans l'ultramodernit contemporaine 17 . Le constat sociologique nen est que plus paradoxal : la religion, relgue auparavant dans la sphre prive, redevient un mode complet dorganisation sociale une poque o le nombre de personnes se dclarant pratiquantes ne connat pas dvolution significative. Il reviendra, conformment au plan de travail nonc par P. Fauconnet, desquisser, dfaut dune thorie des droits de lhomme similaire celle de la responsabilit18, une gnalogie selon les termes mmes de M. Foucault des droits de lhomme et des liens que ces droits entretiennent avec la religion. La deuxime partie tentera ainsi danalyser cette rfrence aux droits de lhomme de faon dessiner la figure de lhomme religieux auquel ce texte se rfre. La vrification empirique repose sur une quantification des donnes. Nous essaierons de combiner dun ct la neutralit inhrente la rgle de droit dans un systme lac qui nest pas cens distinguer les religions les unes des autres et, de lautre, le poids contentieux de chacune des religions. Lanalyse cherchera ainsi identifier le rle de chacune des grandes religions dans les mutations en cours. Nous mettrons ici en avant la spcificit radicale de notre poque sur deux plans distincts qui sont toutefois en constante interaction : les droits de lhomme, de textes dimension politique, sont prsent devenus une norme juridique susceptible dtre invoque dans nimporte quel type de conflit ; les religions, par le biais des droits de lhomme, justifient la modification des rgles en vigueur dans la socit sans que cette modification prenne la forme, comme par le pass, dun combat politique. Nous essayerons alors, dans une troisime partie, de systmatiser cette rupture tout en maintenant notre hypothse : partir des textes pour comprendre la socit. Comparativement, E. Durkheim dans De la division du travail social partait dun fait social pour distinguer entre la solidarit mcanique et la solidarit organique. A linverse, partir de la manire dont le contentieux sexprime, nous pensons quil est possible dinterprter cette spcificit radicale comme lmergence dune nouvelle configuration sociale que nous dfinirons ainsi : la socit du diffrend, distincte de la socit du litige. Nous confirmerons notre choix deffectuer une lecture sociologique des textes et du
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J.-P. Willaime, Pour une sociologie transnationale de la lacit dans l'ultramodernit contemporaine,
P. Fauconnet, op. cit, p. 34. Lobjet de notre travail est de chercher, dans lanalyse de ces faits sociaux,
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contentieux afin de dpasser une image trop sommaire de socit contentieuse pour dcrire la socit prsente. Le fait quil y ait des conflits semblables toutes les poques ne signifie nullement que les individus peroivent les situations de la mme manire. Nous essayerons ainsi de construire deux figures idal-typiques de socits en fonction des modalits du contentieux sur la base de lexemple franais. Nous tenterons alors dune part de rendre compte de linfluence croissante des textes sur les individus, dautre part dapprhender des problmatiques aujourdhui courantes comme celles du multiculturalisme ou du communautarisme travers leur source mme : lexpression de lidentit religieuse par les droits de lhomme. Ce nest quune fois ce cheminement effectu que nous pourrons essayer desquisser une typologie des identits religieuses contemporaines dont le critre sera non pas le degr de pratiques mais la perception des normes par les individus19. Lanalyse ici prsente dduira les catgories partir des textes et de la jurisprudence de faon viter de plaquer un modle dinterprtation pralable la lecture des donnes brutes collectes. Elle sera en cela conforme la neutralit de principe de la rgle juridique et vitera de distinguer entre les pratiques de faon viter les erreurs lies la mconnaissance des diffrents mouvements religieux. Partie prliminaire : Le droit comme objet dtude sociologique Premire partie : Les droits de lhomme comme vecteur dexpression de lidentit religieuse Deuxime partie : Analyse de la rfrence aux droits de lhomme pour exprimer lidentit religieuse Troisime partie : Essai de systmatisation : socit du litige et socit du diffrend.
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Comp. pour une dmarche fonde sur la base dune srie dentretiens, D. Schnapper, Juifs et isralites,
Gallimard, 1980.
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Il peut paratre surprenant de consacrer une partie prliminaire pour justifier une tude sociologique dun phnomne juridique. Le droit constitue un objet dtude sociologique comme dailleurs nimporte quel phnomne social ; il existe une sociologie du droit, tant entendu en outre que lappellation est consacre depuis M. Weber. Ds lors, sen tenir ce simple constat, ltude ici propose peut lgitimement sinscrire dans un cadre dj trac sans quil soit besoin de prciser en tous points les postulats mthodologiques. Par del cette vidence, nous avons pu cependant constater que les dveloppements contemporains de la sociologie du droit raliss tant par des juristes que par des sociologues crent de facto une ambigit sur la mthode sociologique dapprhension dun phnomne juridique. Plus largement, quand bien mme il est lgitime dautonomiser le droit comme objet dtude, cette autonomisation rencontre des limites en raison de la porosit du phnomne juridique, porosit que nous pourrions rsumer ainsi : un fait social comporte ncessairement une dimension juridique et vice-versa. Ds lors, sauf essayer didentifier une causalit impossible pour dterminer lorigine premire des rgles, nous pensons, au contraire quil convient dapprhender la rgle de droit comme un phnomne structurant susceptible de gnrer non seulement dautres rgles mais aussi les faits sociaux euxmmes. Cest parce que linteraction est permanente, la causalit non unique, que nous adopterons comme perspective les seules rgles pour identifier, analyser et systmatiser le fait social tudi : lexpression de lidentit religieuse par le biais des droits de lhomme. Cette perspective se justifie dautant plus que les droits de lhomme constituent une matire minemment plastique dont ltude cre en permanence une tension entre une dimension positiviste et une dimension normative. Cette tension est prsente tant dans le discours juridique que dans lanalyse sociologique au risque, en permanence de brouiller les contours du fait social identifier. Mener une tude sociologique en droit oblige donc renouveler en permanence la rflexion pistmologique en la matire. La prsente partie prliminaire tente dengager cette rflexion sur la base aussi bien des textes des pres fondateurs de la sociologie que des choix mthodologiques qui peuvent tre retenus en matire danalyse sociologique dun phnomne juridique. Elle cherche ainsi montrer comment les outils techniques contemporains permettent finalement de renouer avec la mthode sociologique classique de faon remettre ltude du droit au sein de la sociologie et non den faire une discipline autonome. Aussi, aprs avoir rappel lintrt de raliser une tude sociologique sur un phnomne juridique afin de produire un - 14 -
discours susceptible de dcrire un phnomne social (Chapitre 1), nous exposerons les considrations mthodologiques qui vont guider la prsente recherche (Chapitre 2).
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J. Caillosse, Pierre Bourdieu, juris lector : anti-juridisme et science du droit, Droit et socit, n56-57,
2004, p. 17-34.
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P. Corcuff, Les nouvelles sociologies, entre le collectif et l'individuel, A. Colin, 2011. R. Keucheyan et G. Bronner (dir.), La thorie sociale contemporaine, P.U.F., 2012.
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Il sagit donc tout simplement de renouer avec ce qui a constitu le matriau des premires tudes sociologiques, le droit. Le phnomne juridique a en outre t rig en objet de recherche majeur pour les pres fondateurs de la discipline, que ce soit E. Durkheim ou M. Weber. Pour lun comme pour lautre, la sociologie du droit constitue une modalit centrale dune thorie sociale gnrale. On mesure ainsi lenjeu dinscrire le prsent travail dans une conception de la sociologie plus classique et de se dmarquer des tendances contemporaines de ce que lon appelle la sociologie du droit. Pour cela, nous rappellerons pourquoi lapproche classique du droit positif bloque toute comprhension des relations sociales (Section Premire). Nous montrerons alors pourquoi la sociologie du droit nest pas dissociable dune thorie sociale gnrale (Section 2).
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L. Strauss, Sur le Banquet , la philosophie de Platon, d. lclat, 2005, p. 12. Nous ne sommes pas en mesure de comparer avec les pratiques dans les autres pays.
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remonter les origines de ce corps de rgles aux Tables dHammourabi25. La doctrine juridique rduit ainsi indirectement le droit une simple superstructure qui volue en fonction des techniques et des besoins conomiques ce qui, dune part, carte la question de linteraction entre lindividu et la rgle, dautre part, ignore la dimension sociologique dune telle volution. Le mode dinterprtation retenu dun arrt sinscrit galement dans une recherche de neutralisation de la solution rendue en dpit de la dimension polmique du sujet. Tout cela culmine dans la doctrine du positivisme juridique quun auteur a rsum ainsi : par la logique formelle, le juriste ne dispose ni de la rgle de droit, qui lui est fournie en majeure par le systme juridique, ni des faits, qui lui sont donns en mineure par les parties qui en font tat et en prouvent la vracit, ni de la solution dcoulant univoquement du raisonnement de logique formelle. Le jugement est bon ds lors qu'il est valide. Ainsi la vrit se consume dans la validit et nul reproche de fond, quant au contenu de la solution dgage, ne peut tre fait au juriste 26. A titre dillustration, l o beaucoup de commentateurs extrieurs peroivent dans une interprtation retenue par le Conseil dEtat une mutation substantielle des rgles relatives la lacit27, un auteur, dans son expression la plus classique, carte le dbat ; il conclut son commentaire de la faon suivante : l'orientation de la jurisprudence du Conseil d'tat n'est-elle pas finalement conforme l'esprit du rgime de la sparation, structur par une dialectique aux combinaisons variables, et parfois subtiles, entre le principe de neutralit et les liberts de conscience et des cultes ? 28. Il est vident que des paramtres dinterprtation qui reposent sur une dialectique aux combinaisons variables, et parfois subtiles permettent dans bien des cas de tout justifier. Trs logiquement, parler de justification revient parler de droit29.
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puise sans doute certaines sources dinspiration dans lhistoire lointaine : Tables dHammourabi, Bible, droit romain ou police mdivale des foires et marchs Cest toutefois au cours de la seconde moiti du XXme sicle avec le dveloppement des formes et techniques de distribution, que le droit de la consommation sest impos en tant que tel .
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M.-A. Frison-Roche, La rhtorique juridique, Hermes, n16, 1995, p. 73-84, spc. p. 73-74. J.-M. Baylet et G. Pellous, Libration, mardi 30 aot 2011. J.-F. Amdro, Les collectivits territoriales et les cultes : le Conseil d'tat prcise la porte et les limites de
la rgle de non subventionnement de l'exercice du culte, J.C.P., Collectivits territoriales n 39, 26 Septembre 2011, 2307.
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Nous utilisons le mot technique pour deux raisons : accentuer la possibilit denvisager la rgle de droit diffremment ; montrer que la question de la technique , pour reprendre lexpression la plus triviale de la philosophie de M. Heidegger, ne se limite plus aux seules applications recouvertes par le sens commun. En mme temps quil y a prtention disposer dune science juridique, il y a rduction du droit sa seule facette technique indpendamment des volutions du sens dun mme terme travers lhistoire. Cest prcisment parce que le droit peut se rduire la technique quune dmonstration sociologique partir dlments juridiques se rduira identifier une instrumentalisation de la rgle. Effectivement, il est possible de soutenir quune rgle peut tre instrumentalise ; il serait cependant problmatique de limiter lanalyse sociologique du droit cette seule facette. On peut mme sinterroger sur sa pertinence : linstrumentalisation dnonce ou mise jour nest rien dautre quune manire dinterprter le texte. Une telle approche reviendrait confondre la dimension structurante de la rgle avec sa rduction une simple superstructure. Cette ambigit quant la perception des rgles constitue lune des raisons qui justifie la tentative de dchiffrer un fait social travers ses rgles et non de concevoir les rgles comme lexpression du fait social. Par cette simple critique sexprime en outre la dimension polymorphe de lobjet droits de lhomme et sa fonction polmogne. Les droits de lhomme permettent dexprimer juridiquement la subjectivit de lindividu par del les dterminismes sociaux de celui-ci. En mme temps, derrire cette apparente neutralit que retranscrit lanalyse positiviste traditionnelle, les droits de lhomme soulvent en permanence non plus des questions de droit mais des questions relatives aux valeurs de notre socit droit la vie, droit la mort, droit de porter des signes religieux dans la sphre publique... Or, cette problmatique est dlibrment mise de ct dans les ouvrages consacrs aux droits de lhomme de faon se contenter dune synthse oprationnelle conforme une analyse formelle dans laquelle linterprtation des termes prsents dans les textes est dtache de tout enjeu de valeur30. Largumentation formelle classique en droit partir du mode de raisonnement syllogistique et de la recherche de ladquation des faits aux textes se transforme en argumentation sur la substance mme des faits le droit devient ainsi lhabillage du politique lorsquil sexprime non dans la sphre publique mais dans la sphre judiciaire.
30
Frdric Sudre, Les grands arrts de la Cour europenne des droits de l'homme, Paris, PUF, coll. Thmis,
janvier 2009, p. 2 : Mme si lon peut toujours critiquer une jurisprudence ici ou l trop constructive , dnoncer son influence parfois destabilisante sur le droit national, sinterroger sur la lgitimit de la cration du droit par le juge (notamment quand il est europen), on ne saurait nier que le droit de la CEDH a profondment rnov le domaine des droits et liberts .
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Une partie de la doctrine ose sinterroger sur lexigence de neutralit scientifique que simposerait la doctrine juridique. A travers notamment la question du commentaire du statut des juifs de Vichy, elle dnonce cette neutralit qui, sous couvert de science, ne voit pas que le droit quelle commente peut tre singulirement injuste sans compter bien videmment la dimension politique quil vhicule ou incarne. Cette doctrine est cependant trs minoritaire. Quant lanalyse des droits de lhomme, est plus prcisment questionne le dcalage entre les exigences textuelles et la ralit quotidienne31. Bref, par un phnomne inverse, le chercheur qui dnonce le positivisme abstrait trouve dans les droits de lhomme une justification permanente ses critiques et combats au point de ne plus disposer du recul ncessaire pour mesurer que les principes quil invoque ne bnficie pas forcment de lassise textuelle quil croit. Il y a ici une mutation parfaitement rvlatrice de la diffrence entre la tradition juridique franaise et le mode de raisonnement quimpose la rfrence aux droits de lhomme. Cette mutation, parce quelle touche le cur du droit franais il est courant de dire que le Code civil est la vritable constitution de la France32 -, porte en elle un changement de socit qui nest pas rductible la simple notion de revirement de jurisprudence. Cest pourquoi il est indispensable de distinguer entre ltude de la jurisprudence et ltude des phnomnes sociaux partir du champ juridique : - dun ct, la systmatisation juridique qui tient compte des caractristiques de la rgle de droit ainsi que des mthodes dinterprtation propres cette discipline ; - de lautre, le comportement de lindividu en socit en tant quil est dtermin par ses normes, en tant galement quil influe sur ses normes.
31
Cf la synthse sur le sujet par P. Mazeaud, Le code civil et la conscience collective franaise, Pouvoirs,
n110, 2004, p. 152-159, spec. p. 155 : la suite de Demolombe qui, le premier, a qualifi le code civil de Constitution de la socit civile franaise , le doyen Carbonnier, qui doit tant la rnovation du droit de la famille, dveloppait cette ide : La vritable constitution de la France, cest le code civil sociologiquement, il a bien le sens dune constitution, car en lui sont rcapitules les ides autour desquelles la socit franaise sest constitue au sortir de la Rvolution et continue de se constituer de nos jours encore, dveloppant ces ides, les transformant peut-tre, sans jamais les renier. On ajoutera que la solidit de cette constitution civile a grandement aid la socit franaise traverser une histoire mouvemente, longtemps caractrise par linstabilit des constitutions politiques .
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Nous retrouvons ici les rgles de mthode esquisses, comme on sen doute avec des nuances, par E. Durkheim comme par M. Weber qui justifie le projet dinscrire la sociologie du droit comme lment central dune thorie sociale gnrale.
Ltude des rgles de droit ou pour bien marquer la nuance avec la dmarche prcdemment expose de systmatisation de la jurisprudence, le phnomne juridique -, loin dtre un domaine de la recherche sociologique parmi tant dautres, en constitue un lment central. Dailleurs, le premier ouvrage de sociologie, si on en croit la prsentation de R. Aron33 et de E Durkheim mme, sintitule De lesprit des lois de Montesquieu34. Ds lpoque, il apparat dun ct que la prise en compte du droit est indispensable pour expliquer la socit et, de lautre, quil est difficile dautonomiser lanalyse du phnomne juridique pour interprter les volutions sociales. Le commentaire d'E. Durkheim sur Montesquieu mrite attention : Sans doute, dans cet ouvrage, Montesquieu n'a pas trait de tous les faits sociaux, mais d'un seul genre parmi ceux-ci, a savoir : des lois. Toutefois la mthode qu'il emploie pour interprter les diffrentes formes du droit, est valable aussi pour les autres institutions sociales et peut leur tre applique d'une faon gnrale. Bien mieux, comme les lois touchent la vie sociale toute entire, Montesquieu aborde ncessairement celle-ci peu prs sous tous ses aspects : c'est ainsi que pour exposer ce qu'est le droit domestique, comment les lois s'harmonisent avec la religion, la moralit, etc., il est oblig de considrer la nature de la famille, de la religion, de la moralit, si bien qu'il a, au vrai, crit un trait portant sur l'ensemble des faits sociaux 35 (cest nous qui soulignons).
33 34
R. Aron, Les tapes de la pense sociologique, Gallimard, 1967. E. Durkheim, La contribution de Montesquieu la constitution de la science sociale, 1892, p. 46. Toutes
les citations d'E. Durkheim proviennent des uvres mises en ligne par luniversit du Qubec, uqac. .Si donc il n'a pas expressment tir les conclusions qui taient impliques dans ses principes, il a du moins ouvert la voie ses successeurs, qui, en instituant la sociologie, ne feront presque rien de plus que de donner un nom un genre d'tudes qu'il a inaugur .
35
Art. prc. p. 7.
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Comme le dira le philosophe A. Kojve de faon lapidaire : il est impossible dtudier la ralit humaine sans se heurter tt ou tard au phnomne du droit 36. Que ce soit en effet E. Durkheim comme M. Weber, lapprhension du phnomne juridique constitue un axe majeur de leurs travaux sous deux aspects : - il nest pas possible dtudier la socit sans tudier les rgles qui y sont prsentes ; - il difficile de limiter lapprhension dun fait social sa seule dimension juridique cest ce point que nous nuancerons par la suite. Revenir E. Durkheim comme M. Weber permettra ainsi de montrer en quoi ltude du droit dans lapprhension du fait social est un lment central de la dmarche sociologique (Paragraphe 1) ; nous distinguerons ensuite notre prsente dmarche de celle gnralement qualifie de sociologie du droit ou de socio-histoire37 (Paragraphe 2).
36
A. Kojeve, Esquisse dune phnomnologie du droit, Tel Gallimard, 2005, p. 10. Et lauteur de poursuivre,
Notamment si lon considre laspect politique de cette ralit , ce qui rejoint lanalyse propose par M. Weber. A. Kojve est cependant le grand absent des ouvrages de sociologie du droit.
37
Comp. J. Commaille, P. Duran, Pour une sociologie politique du droit : prsentation, L'Anne
sociologique, n59, 2009, p. 11-28, spec. p. 15 : Le droit est ici conu comme constitutif de la ralit sociale et non pas comme relevant dune sphre autonome dont il conviendrait dobserver les relations avec le social . Nous sommes quand mme atterrs de constater quil a fallu attendre 2009 pour que des sociologues retrouvent cette vidence !
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de lhomme sur lidentit religieuse. Nous exposerons cet effet la place du droit dans la sociologie de E. Durkheim (1) ainsi que les critiques que lui ont adresses G. Tarde (2) et M. Foucault (3), critiques que nous reprendrons notre compte afin de dfinir une mthode de recherche adquate. a) La place du droit dans la sociologie de E. Durkheim Le droit constitue un lment central de la dfinition classique selon laquelle les faits sociaux doivent tre traits comme des choses . Lauteur explique pourquoi le phnomne juridique prsente un angle dtude objectif de la socit - Pour soumettre la science un ordre de faits, il ne suffit pas de les observer avec soin, de les dcrire, de les classer ; mais, ce qui est beaucoup plus difficile, il faut encore () trouver le biais par o ils sont scientifiques, c'est--dire dcouvrir en eux quelque lment objectif qui comporte une dtermination exacte, et, si c'est possible, la mesure. On verra, notamment, comment nous avons tudi la solidarit sociale travers le systme des rgles juridiques ; comment, dans la recherche des causes, nous avons cart tout ce qui se prte trop aux jugements personnels et aux apprciations subjectives, afin d'atteindre certains faits de structure sociale assez profonds pour pouvoir tre objets d'entendement, et, par consquent, de science38 (cest nous qui soulignons). Dautre part, il nous explique comment procder de faon ne pas se cantonner une simple dmarche positiviste : Puisque le droit reproduit les formes principales de la solidarit sociale, nous n'avons qu' classer les diffrentes espces de droit pour chercher ensuite quelles sont les diffrentes espces de solidarit sociale qui y correspondent. Il est ds prsent probable qu'il en est une qui symbolise cette solidarit spciale dont la division du travail est la cause. Cela fait, pour mesurer la part de cette dernire, il suffira de comparer le nombre des rgles juridiques qui l'expriment au volume total du droit 39. Ainsi, la dimension juridique est intrinsquement lie la dfinition du fait social mais lanalyse du fait social dpasse lanalyse des rgles qui le constituent : la causalit nest pas la mme ; le droit est un lment minemment quantifiable pour rendre compte des phnomnes sociaux. Dans louvrage, Les rgles de la mthode sociologique, E. Durkheim se rfre une nouvelle fois lintrt objectif dtudier les rgles de droit afin d aborder le rgne social par les endroits o il offre le plus prise l'investigation scientifique . C'est seulement ensuite qu'il sera possible de pousser plus loin la recherche, et, par des travaux
38 39
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d'approche progressifs, d'enserrer peu peu cette ralit fuyante dont l'esprit humain ne pourra jamais, peut-tre, se saisir compltement 40. Encore une fois, il faut partir de ce que lon peut objectivement constater en tant qulments qui simpose lindividu indpendamment de lui pour ensuite approfondir la perception du fait social. A lpoque, mise part la controverse avec G. Tarde sur laquelle nous reviendrons, E. Durkheim est principalement critiqu en raison principalement de limportance quil accorde aux rgles juridiques pour identifier un fait social. G. Palante, rsume ainsi la mthode durkheimienne : Comme nos sentiments sont variables et discutables, nous devons chercher dans le monde extrieur des phnomnes fixes, vraiment objectifs qui nous serviront mesurer les phnomnes sociaux. Les rgles juridiques par exemple rempliront ce rle. En considrant les variations du nombre des rgles relatives certains dlits dans certaines socits nous pourrons tudier objectivement les variations de la solidarit sociale 41. Le dbat continue de structurer la discussion sociologique. Lauteur aujourdhui redcouvert et class comme philosophe nietzschen de gauche, stigmatise prcisment cet aspect de la mthode durkheimienne en raison du peu de place quelle laisse la libert individuelle ignorant ici que la rgle est la condition pralable de la libert. Ce mouvement de retour G. Palante participe peut-tre dune tentative de maintenir une sociologie dtache de toute prise en compte du phnomne juridique dans la dtermination dun fait social global de faon se limiter des micro-faits sociaux42. Dautres crits de E. Durkheim confirmeront lintrt que prsente ltude du droit pour vritablement faire uvre de sociologue. Certains textes traitent dailleurs parfaitement de linfluence des textes sur le comportement et peuvent tre qualifis de monographies sociologiques de phnomnes juridiques. Cest le cas par exemple de ltude sur Le divorce par consentement mutuel qui expose les consquences de lintroduction dune telle rgle sur les individus43 ou des tudes davantage ethnographiques sur Le droit
40 41
E. Durkheim, Les rgles de la mthode sociologique, 1893, p. 38. G. Palante, Prcis de sociologie, Alcan, 1921, p. 19, consult sur le site de la Bibliothque de France,
Gallica.
42
Pour un exemple de rfrence luvre de G. Palante par un sociologue dont les travaux naccordent pas
une grande importance linfluence des rgles dans la dtermination des comportements en dpit de la revendication de lhritage durkheimien, F. de Singly, Les Uns avec les autres : quand l'individualisme cre du lien, Armand Colin, 2003.
43
E. Durkheim, Le divorce par consentement mutuel, 1906, p. 15. Que, comme toute rgle, la rgle
matrimoniale puisse tre dure parfois dans la manire dont elle est applique aux individus, rien n'est plus
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matrimonial juif , ou au Japon publies en 1905. Lauteur, enfin, na eu de cesse de montrer limportance de lvolution de la loi pnale comme lillustrent ses rflexions sur le droit pnal pour distinguer les mutations sociales44. Ces points rappels, la mthode ici propose soulve une question majeure autour de laquelle il est possible de structurer les principales critiques adresses E. Durkheim : la mthode sociologique expose est-elle suffisante pour rendre compte des volutions sur le comportement de lindividu ? Autrement dit, au regard de la perspective qui est la notre, sil nous est possible didentifier une rfrence massive aux droits de lhomme tant dans le droit que dans le discours contemporain, cette simple approche doit tre complte pour mesurer lventuelle mutation sociale que cela implique. En cela, il nous parat utile de revenir sur le dbat entre G. Tarde et E. Durkheim ainsi que sur les critiques que le philosophe M. Foucault a adresses E. Durkheim. Cest sur la base de ce double corpus thorique que nous justifierons notre dmarche pour ensuite la distinguer dautres approches du phnomne juridique. b) Le dbat entre G. Tarde et E. Durkheim ou comment identifier linfluence de la rgle de droit sur les changements sociaux Si, comme nous lavons montr, le droit occupe une place centrale dans lapprhension du fait social propose par E. Durkheim, il est lgitime de reprendre, sous cet angle, la controverse avec G. Tarde. G. Tarde est juriste de formation. En 1891, cest--dire avant la parution de louvrage d'E. Durkheim sur la division du travail social, il publie un ouvrage intitul Les transformations du droit, tude sociologique . Pour autant, si E. Durkheim connat et critique en permanence luvre de Tarde au point que celui-ci estimera que le livre sur le suicide est intgralement dirig contre lui45, il parat ignorer dlibrment ? le travail de
vraisemblable ; ce n'est pas une raison pour l'affaiblit. Les individus eux-mmes seraient les premiers en ptir .
44
Cf la conclusion de E. Durkheim, Deux lois de lvolution de la loi pnale, 1901 : Nous sommes arrivs
au moment o les institutions pnales du pass ou bien ont disparu ou bien ne survivent plus que par la force de l'habitude, mais sans que d'autres soient nes qui rpondent mieux aux aspirations nouvelles de la conscience morale .
45
G. Tarde, Contre Durkheim, propos de son suicide, 1897, in M. Berlandi, M. Cherkaoui (dir.), Le Suicide
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Tarde sur le droit. Nulle mention de cet ouvrage ni dans De la division du travail social, ni dans un texte de 1893 consacr Lorigine de lide de droit, ni dans celui consacr aux Deux lois de lvolution pnale (1900). E. Durkheim se concentre essentiellement sur la critique du concept dimitation qui empcherait llaboration de la sociologie comme science en raison de sa dimension psychologisante. Prs de 100 ans plus tard, les auteurs se rclamant de E. Durkheim continuent en quelque sorte le combat : ainsi, pour L. Pinto46, il sagit ni plus moins encore et toujours de fonder la sociologie comme science par opposition au simple psychologisme. Il ne faut donc pas stonner si, en parallle cette vigoureuse dfense de la sociologie, cet auteur semploie discrditer la rfrence moderne G. Tarde de faon instiller un soupon sur les mthodes utilises par cet auteur47. Peut-tre quindirectement, louvrage Le suicide marquerait le basculement dune sociologie originellement fortement ancre dans lanalyse des phnomnes juridiques vers une sociologie finalement dtache de toute prise en considration du phnomne juridique dans la perception du fait social. Or, lapproche de G. Tarde en la matire mrite le plus grand intrt dun double point de vue : - le problme du respect de lobligation au culte commun pour des populations dorigine diffrente ce que nous appelons aujourdhui multiculturalisme - L'une des plus rigoureuses obligations de droit, en tout pays thocratique (et presque toute socit commence par l), est l'obligation de croire. Or, l'origine, elle est un simple hritage physiologique. Vous tes n de parents musulmans ou chrtiens, vous devez croire la loi de Mahomet ou de jsus, comme, sous les Mrovingiens, les familles franques, wisigothes, romaines, entremles sur le sol gaulois, suivaient chacune sa lgislation propre. Mais plus tard, c'est le fait d'habiter un pays musulman ou chrtien, qui, indpendamment de toute parent, cre l'obligation de croyance musulmane ou chrtienne, comme la soumission la lgislation nationale, la mme pour toute une population parente ou non 48. - labsence de caractre inluctable du processus de lacisation soit, en termes mdiatiques, le retour du religieux : Lauteur conteste cette loi partir dune analyse de luvre de J. Bodin et conclut sur ce point : Et toutefois, comme il faut bien que chaque poque rige cet gard ses prfrences ou ses habitudes en lois, il (J. Bodin) a tendance
46
L. Pinto, Le collectif et lindividuel. Considrations durkheimiennes, Seuil, ditions Raisons dagir, 2009,
spc. p. 39-54.
47 48
L. Pinto, op. prc., p. 73-93. G. Tarde, Les transformations du Droit, tude sociologique, Berg International, 1993, note 5, p. 121.
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regarder, dans chacune de ses couples de transformations, lune comme normale et lautre comme anormale, mais il se trouve que son choix est prcisment linverse du notre 49. Plus largement, peut-tre nest-il pas possible dtudier un phnomne juridique sans indirectement retrouver le postulat de lindividualisme mthodologique, cest--dire recourir lanalyse des actions des individus et de leur interaction pour expliquer un phnomne collectif. Cest ce dont tmoigne linterprtation renouvele qui a pu tre propose de louvrage de P. Fauconnet sur la responsabilit : ce livre porterait en germe, en dpit de sa filiation expressment durkheimienne, le postulat de lindividualisme mthodologique50. Ce point mis part, lapproche de G. Tarde, la critique quil formule lgard de la conception du fait social propre E. Durkheim favorisent une analyse moins mcaniste de linfluence des rgles sur la socit. Or, cest prcisment cette absence de mcanicit quintroduit linvocation des normes religieuses par le biais des droits de lhomme, absence de mcanicit qui nuance de facto les perspectives irnistes suggres par E. Durkheim - Les vieux idaux et les divinits qui les incarnaient sont en train de mourir, parce qu'ils ne rpondent plus suffisamment aux aspirations nouvelles qui se sont fait jour, et les nouveaux idaux qui nous seraient ncessaires pour orienter notre vie ne sont pas ns 51. Il ne sagit pas de trancher la controverse entre ces deux auteurs mais de montrer la ncessit daffiner les mthodes didentification du fait social partir du moment o lapprhension de celui-ci dpend de normes. Car, l peut-tre se situe la diffrence dapproche entre E. Durkheim et G. Tarde : E. Durkheim conceptualise les mutations sociales partir des normes sans prendre en compte les caractristiques de la dynamique contentieuse ; il raisonne sur un modle dans lequel le lgislateur se situe au centre avec pour point dancrage le droit pnal et la dimension dautomaticit des peines rsultant de la commission dune infraction. Il relativise de la sorte la dynamique judiciaire du droit
49 50
G. Tarde, op. prc., note 10, p. 75. T. Tirbois, Paul Fauconnet (1938-1974) Aux fondements de la sociologie juridique franaise, in Petite
anthologie des auteurs oublis, Anamnse, Lharmattan, 2005, n0, vol. 1, p. 45-54 ; adde la prsentation quen donne R. Karsenti, Nul n'est cens ignorer la loi Le droit pnal, de Durkheim Fauconnet, Archives de philosophie, n67, 2004 p. 557-581, spc. p. 557 : Comment, dans un cadre dterministe qui met au premier plan contrainte sociale exerce sur lindividu, lexprience de la responsabilit est-elle concevable ? Ne doit-on rduire cette exprience une pure illusion, sil est vrai que cest linstance sociale qui agit en lindividu mme, alors que celui-ci se reconnat et est reconnu comme la source de ses actes ? .
51
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singulirement absente de ses travaux et sa facult naturelle de propagation une fois une dcision rendue sur un thme, pourquoi une autre ne serait pas galement rendue sur un thme similaire, pourquoi un autre individu ne chercherait-il pas obtenir le mme rsultat52 ? En cela, sans pour autant sombrer dans le psychologisme, notre approche ne se contente par uniquement des textes mais prend en compte les volutions du contentieux relatifs la mise en uvre de ces textes. A partir du moment o ces contentieux introduisent des questions religieuses en raison des diffrences de culture de lindividu, ils posent explicitement la question de la croyance en la force de la norme. Pour reprendre les analyses de J. Monnerot formules dans le sillon creus par G. Tarde, il convient de dissocier au sein de lindividu sa nature de sujet de droit de celle de sujet de la religion. Ltude dune situation donne ncessite lapprhension aussi bien de laptitude psychologique envers les rites quenvers les rgles. Il ny a donc pas retour du religieux, seulement un changement de comportement induit par un ensemble de facteurs indpendamment du caractre fixe des rgles tant civiles que religieuses53. On comprend ainsi lenjeu dune identification du fait social tant partir des diffrentes rgles que du contentieux quelle gnre. A sen tenir une approche conforme tradition durkheimienne, ltat du droit nous donne un indice des formes de la socit ; la dynamique contentieuse est singulirement absente. Pratiquement, cela revient supposer dans ltude sociologique des rgles un sens objectif alors que le sens nest que le produit de linterprtation intervenant la suite dun conflit dans laquelle chacune des parties argumente la justesse de ses prtentions. Bref, le droit est une voie dentre principale pour
52
Cf G. Tarde, op. cit. p. 94 : Parmi les innombrables interprtations, dont les textes de Lois - comme les
versets de l'criture, sont susceptibles, le juge doit choisir ; et, s'il choisissait arbitrairement, dans chaque affaire, sans se proccuper de ses solutions passes, ni des arrts rendus dans des espces analogues, par des Cours suprieures, l'unit de lgislation n'empcherait pas l'anarchie juridique. Aussi le juge est-il ncessairement, essentiellement routinier ; cette sainte routine, qui s'appelle sa jurisprudence, est l'objet de son culte le plus fervent. Mais il n'est pas toujours soucieux au mme degr de ne pas se contredire, de ne pas dvier de sa ligne et de la ligne de ses prdcesseurs ; il l'est de moins en moins quand l'esprit de conservation et de tradition baisse dans la socit ambiante ; et alors, il a bien plutt, et de plus en plus, souci de dcider comme la plupart des autres juges, ses contemporains, ne fussent-ils mme pas ses suprieurs hirarchiques .
53
Cf J. Monnerot, Les faits sociaux ne sont pas des choses, Gallimard, 1949.
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apprhender un fait social ; il gnre toujours davantage de contentieux54 ; il devient donc rducteur dcarter la logique de limitation pour analyser un fait social. Dans ce cadre, la critique que M. Foucault formule lencontre de E. Durkheim permet de complter notre approche mthodologique en ce quelle rappelle que, par del lapparente neutralit technique, le droit prsente ncessairement une dimension politique. c) Les critiques de M. Foucault ou la ncessit de prendre en compte la dimension politique des rgles Toutes choses tant gales par ailleurs, nous reprenons notre compte la critique de M. Foucault de la sociologie dinspiration durkheimienne pour complter notre mthode dapprhension du fait social que reprsente la rfrence constante aux droits de lhomme et, plus particulirement, propos des questions religieuses. Pralablement, nous soulignerons que la rfrence M. Foucault sinscrit pleinement dans le dbat sociologique moderne. A ce titre, le sociologue B. Lahire utilise son uvre pour exposer la spcificit du travail sociologique et le distinguer ainsi du travail philosophique55. Luvre de M. Foucault constitue une rflexion sur les rgles, sur notre relation aux rgles et sur lvolution de celles-ci. Lapproche de M. Foucault conforte la critique de G. Tarde, mme sil ny fait pas rfrence ; elle confirme lintrt dune approche sociologique du contentieux. Elle constitue un lment de notre dmarche qui consiste proposer une analyse sociologique dun phnomne juridique quil nest pas possible de cantonner une simple volution du droit positif pour la simple raison quil est intimement li une logique politique non formule. L encore, la rfrence la norme juridique constitue un fil directeur de luvre de cet auteur. La majeure partie du corpus de Lhistoire de la folie lge classique56 porte sur la catgorisation des fous manant des institutions. Lauteur fonde logiquement sa dmarche sur un dit royal du 27 avril 1656 lorigine de la cration de lhtel Dieu. Un rglement administratif plus que le Discours de la mthode pour comprendre une poque. Cest dans Surveiller et punir, que M. Foucault critique E. Durkheim et considre que celui-ci a labor une thorie qui ne rend pas compte des pratiques et de limpact de celles-ci sur le
54
Pour un expos de cette conception du droit, L. Cadiet, Le spectre de la socit contentieuse, in crits en
112-128.
56
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changement des rgles. Lobjectif annonc est le suivant : Prendre les pratiques pnales moins comme une consquence des thories juridiques que comme un chapitre de lanatomie politique 57. M. Foucault contredit ici la perspective introduite par E. Durkheim davantage centre sur les correspondances entre formes sociales et rgles de droit indpendamment de linterprtation judiciaire, pour reprendre loptique de G. Tarde. Il introduit une nouveaut : la dimension politique du phnomne juridique. Dans ce cadre, le programme de recherche fix par M. Foucault permet de dlimiter parfaitement lintrt de sattacher tudier limportance que joue un corps de rgles un moment donn - Lhistoire de la subjectivit, cest--dire des rapports entre sujet et vrit (est) la trs longue, la trs lente transformation dun dispositif de subjectivit dfini par la spiritualit du savoir et la pratique de la vrit par le sujet, en cet autre dispositif de subjectivit qui est le ntre et qui est command, je crois, par la question de la connaissance du sujet par lui-mme, et de lobissance du sujet la loi 58. De faon anecdotique, nous pouvons relever chez cet auteur, une construction de la subjectivit partir des droits de lhomme ds 1981 alors mme que les textes relatifs ces droits ne participent pas du discours juridique59. Le programme est plus prcisment dfini en 1982 dans un texte intitul Le sujet et le pouvoir dans lequel lauteur nonce : il nous faut promouvoir de nouvelles formes de subjectivit en refusant le type dindividualit quon nous a impos pendant plusieurs sicles 60. Dans cette perspective, si on met de ct lenjeu philosophico-politique, la rflexion sur lindividu et son identit passe par ltude de la perception par lindividu des droits de lhomme, par lexpos du contexte sociologique dans lequel seffectue la rfrence quotidienne ces textes. M. Foucault, dans un texte expressment consacr la vrit juridique, illustre parfaitement la ncessit dune tude des textes pour saisir la construction de lindividu, ce quil appelle le sujet et sa subjectivit un sujet qui nest pas donn dfinitivement, qui nest pas ce partir de quoi la vrit arrive lhistoire, mais (...) qui se constitue lintrieur mme de lhistoire, et qui est chaque instant fond et refond par lhistoire 61. On mesure ainsi comment la norme juridique par le biais des droits de lhomme peut servir
57 58 59
M. Foucault, Surveiller et punir, Gallimard, 1975, p. 23. M. Foucault, L'Hermeneutique du sujet : Cours au Collge de France (1981-1982), Seuil, 2001 p. 305. M. Foucault, Contre les gouvernements, les droits de lhomme, in Dits et Ecrits IV, Gallimard, 1994, p.
701.
60 61
M. Foucault, op. prc., p. 232. M. Foucault, La vrit et les formes juridiques, in Dits et crits II, Gallimard, 1994, p. 542.
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ltude de lidentit et plus uniquement des mutations sociales. Autrement dit, il y a une autonomie du phnomne juridique dont ltude, droit positif mis part, peut permettre lapprhension sociale sur un mode invers celui labor par E. Durkheim : le droit ne se rsume pas une simple technique ; le droit constitue le fait social. Notre propos sinscrit ainsi dans des travaux historiques rcents sur lidentit inspirs de la dmarche initie par M. Foucault, une nuance prs, il sagit pour nous, comme nous le justifierons par la suite de comprendre une ralit contemporaine et non de rendre compte dune priode de lhistoire. Lexemple du traitement du fminisme illustre parfaitement les enjeux que soulve lapprhension de lidentit religieuse sur la base des droits de lhomme. Dans le cas de la confrontation des principes relatifs aux droits de lhomme la situation relle des femmes travers lhistoire, se pose en filigrane la question de luniversalisme de la rfrence aux droits de lhomme pour identifier les fondements du rpublicanisme mais galement la problmatique de laffirmation de la diffrence de la femme pour se voir reconnatre des droits62. A lidentique, si les droits de lhomme servent de vecteur de lidentit religieuse alors, dans le mme mouvement, il devient ncessaire de repenser la place des religions dans la socit tant au regard du principe dgalit entre les individus quau regard de la rfrence commune au principe de lacit cela sinscrit communment dans la problmatique contemporaine du multiculturalisme. Ainsi, travers ce rapide expos de la pense d'E. Durkheim et de deux de ses critiques, nous avons essay de montrer que la prise en compte de la dimension juridique dune situation est une dmarche pralable la dfinition dun fait social. Plus encore, lapprhension de cette dimension est indispensable pour cerner la problmatique moderne de lidentit et du sujet. Enfin, elle peut mme se rvler suffisante pour constituer le fait social lui-mme partir du moment o, au titre de la ralit sociale, simpose la figure de la socit contentieuse, soit la socit dont la dfinition procde du jeu des rgles. Ces bases mthodologiques poses, lexpos succinct de la place du droit dans la sociologie dinspiration wberienne permettra non seulement dapprofondir la dmarche mais aussi de justifier les critiques que nous adresserons par la suite ce quil est notamment convenu dappeler la sociologie du droit. 2) MAX WEBER ET LA SOCIOLOGIE DU DROIT
62
J. W. Scott, Only paradoxes to offer. French Feminists and the Rights of Man, Harvard University Press,
1996.
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Il y a un paradoxe Weber tout comme il y a un paradoxe Durkheim. Pour E. Durkheim, en dpit dune rfrence constante la ncessit de connatre les rgles juridiques pour comprendre un fait social, cette dimension nous parat avoir t singulirement clipse des tudes se rclamant aujourdhui de cet auteur63, contrairement en cela ses plus proches disciples, P. Fauconnet et C. Bougl. M. Weber, en dpit ou cause dun double doctorat en droit droit des affaires et histoire du droit -, dlimite le droit comme objet dtude sociologique mais nen fait pas pour autant un lment central de sa conception de la sociologie. Cette dlimitation nen reste pas moins essentielle pour une tude prcisment fonde sur lapprhension de rgles et de jurisprudence dautant quelle introduit un lment fondamental notre avis absent ou peu explicite dans la pense d'E. Durkheim. Cet lment, cest tout simplement, et le passage mrite dtre reproduit in extenso, le fait que la rgle nest pas dissociable de sa reprsentation, ce qui en termes techniques renvoie aux multiples interprtations qui peuvent en tre faites : les reprsentations que les hommes se font de la signification et de la validit de certaines propositions juridiques jouent un rle important. Elle ne va pas au-del de la constatation de la prsence effective de telles reprsentations portant sur la validit sauf 1) quelle prend galement en considration la probabilit de la diffusion de ces reprsentations ; 2) quelle rflchit au fait quil rgne chaque fois empiriquement dans la tte dhommes dtermins certaines reprsentations sur le sens donner une proposition juridique reue comme valable, do il rsulte que, dans certaines circonstances dterminables, lactivit peut sorienter rationnellement daprs certaines expectations et donner des chances dtermines des individus concrets 64. Nous retrouvons ici un point dj voqu par G. Tarde : la dynamique juridique, ce que le sociologue N. Luhmann dans une optique plus large appelle le caractre auto-potique du systme juridique, cest--dire dun systme qui est capable de se reproduire partir de ses propres lments et dont lessentiel de lactivit est consacr la rgnration de ceux-ci 65. Le second point prsente, dans la perspective qui est la ntre, une importance
63 64 65
Cf Pour une illustration, L. Pinto, op. prc. M. Weber, Essai sur la thorie de la science, d. Presses Pocket, 2000, p. 319-320. J. Clam, op. cit. p. 248. Nous ne cacherons pas que notre connaissance de luvre du sociologue N.
Luhmann tient pour une bonne part de linterprtation densemble propose par cet auteur avec lassentiment exprs de N. Luhmann.
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considrable : il dtache la rgle de toute conscience morale pour reprendre la terminologie durkheimienne de faon viter de plaquer une conception normalisatrice sur ltude dun phnomne juridique. Or, cest prcisment ce point qui fait dfaut en matire de droits de lhomme66 notamment en doctrine juridique : pour citer la doxa dominante, si les droits sont dclars, nest-ce pas quils doivent simposer nous ? Pour prendre un exemple parmi tant dautres, voici comment un minent auteur dans lencyclopdie Dalloz, gnralement considre comme une rfrence par le monde universitaire introduit la rubrique Droits de lhomme : Parce que l'homme est partout le mme, les mmes rgles doivent valoir pour tout homme, toute poque et en tous lieux. L'universalit des droits de l'homme tient ce que partout est perue cette exigence fondamentale que quelque chose est d l'tre humain parce qu'il est un tre humain. La Dclaration universelle incarne cette vocation d'universalit (le concept d'universalit des droits de l'homme n'est cependant pas admis par tous et n'est pas universel) et proclame que les droits de l'homme sont des prrogatives que chaque ordre juridique reconnat non seulement ses ressortissants mais tout homme. Le droit international des droits de l'homme, dont la Dclaration jette les bases, prtend exprimer des valeurs communes dignit de l'homme, galit des hommes - transcendant les intrts tatiques 67. Le propos soulign par nous est rvlateur dune approche juridique de la matire foncirement contradictoire puisque luniversalit juridique affirme est finalement sociologiquement contredite. A ce simple constat commun depuis E. Burke et de J. de Maistre sajoute une autre perspective : luniversel na pas forcment le sens que lon veut bien lui prter. Lapproche wberienne justifie en outre le recours lhistoire pour rendre compte dun phnomne juridique. Comme lexplique C. Colliot-Thlne68, la recherche dune ventuelle diffrence entre le pass et le prsent porte non sur un ventuel sens donner une volution mais sur le champ dapplication dun instrument juridique et sur sa nature. Lidentit de termes ou dinstruments linstar du contrat ne prfigure en rien travers lhistoire une identit de sens et de porte. Pour citer une nouvelle fois M. Weber, Quand elle est oblige d'utiliser dans ce cas ou dans d'autres le mme terme que la science juridique, le sens qu'elle vise n'est cependant pas celui qui est reconnu comme juste du point de vue juridique. C'est le destin invitable de toute sociologie, d'tre oblige d'utiliser trs souvent, au cours de l'tude de l'activit relle qui, manifeste partout de constantes
66
N. Luhmann propose une lecture fonctionnaliste des droits fondamentaux de faon mettre laccent sur
leur dimension contingente du point de vue du sociologue. Cf J. Clam, op. cit, p. 81-85.
67 68
F. Sudre, Article Droits de lhomme, Encyclopdie Dalloz, Droit international, 2010. C. Tolliot-Thlne, Etudes wbriennes : Rationalits, histoires, droits, PUF, 2001, p. 272.
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transitions entre les cas typiques , les expressions rigoureuses du droit parce que fondes sur une interprtation syllogistique des normes, quitte leur substituer par la suite son propre sens, radicalement diffrent du sens juridique 69. Autrement dit, ce nest pas parce que les droits de lhomme sont inscrits dans les textes depuis 1789 quils prsentent aujourdhui le mme sens et la mme porte quauparavant. Ce point ressort parfaitement de louvrage intitul Sociologie du droit. Pour M. Weber, il sagit dabord et avant tout de dcrire un processus pour rendre compte des manifestations de phnomnes juridiques comme le contrat et les droits subjectifs travers lhistoire. Nous sommes ici plus proches dune anthropologie juridique qui porterait sur le Droit avec majuscule que dune vritable approche sociologique du droit. Cette dmarche comprhensive ne saccomplit pleinement que dans une sociologie de lEtat ; elle illustre ds lorigine la difficult dautonomiser le phnomne juridique comme objet dtude scientifique du phnomne politique. Ltude du droit se situe alors entre la sociologie, la philosophie et sa dimension technique. En cela, elle nest peut-tre pas dissociable des Principes de la philosophie du droit de Hegel70. Ce point plus trait sous langle philosophique que sociologique ou juridique est pourtant fondamental. Parler des droits de lhomme concerne lorigine la procdure pnale, soit la relation que lindividu entretient face lventuel arbitraire tatique71. Parler des droits de lhomme, ce nest pas parler de droits mais de pouvoir, dune conception politique de celui-ci et de la nature des relations quil doit entretenir avec les individus. Non seulement cela entrave le processus de neutralisation juridique mais cela oblige en plus sinterroger sur la dimension politique de cette rfrence. Ainsi, nous avons montr la lgitimit et limportance de la prise en compte des textes et jurisprudence dans lidentification dun fait social. Cette dmarche sociologique est, somme toute, classique ; nous lavons extrapol en combinant la fois lenjeu didentification du fait social et celui de la dynamique contentieuse. A ce titre nous avons cit le sociologue N. Luhmann, pour qui le droit est un systme social72 , soit un ensemble articul qui fonctionne selon ses propres rgles dont la comprhension seffectue indpendamment du comportement des individus, uniquement sur la base des rgles et des dcisions de justice que le systme scrte.
69 70 71 72
M. Weber, Essais sur la science, op. prc. Cf C. Colliot-Thlne, Le dsenchantement de lEtat, de Hegel M. Weber, d. Minuit, 1999. Cf lhabeas corpus, premier texte consacrer les droits de lindividu face larbitraire du pouvoir royal. N. Luhmann, Le droit comme systme social, Droits et socit, n 11-12, 1989, p. 53-67.
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Cette approche diffre foncirement de ce quil est convenu dappeler en France sociologie du droit ainsi que des tentatives de crer une socio-histoire ou de lanalyse du champ juridique propos par P. Bourdieu. Nous voudrions donc pralablement nous dmarquer de ces conceptions avant de prciser la mthode retenue pour dchiffrer le systme social.
A partir des thses prcdentes des pres fondateurs de la sociologie, il est lgitime daffirmer que la sociologie du droit est un lment danalyse du fait social dont lautonomisation, la tentative driger le droit en objet dtude comme les autres, soulvent de nombreux problmes pistmologiques en termes de causalit comment en effet, encore et toujours, vritablement isoler llment causal premier ? Cest cette ambivalence du phnomne juridique qui fonde la tentative de N. Luhmann de construire une sociologie du droit sur la seule comprhension des rgles en raison de ce quil a qualifi dautopose ou auto-engendrement, capacit de la rgle de gnrer dautres rgles. Comparativement, tant ce quil est communment appel sociologie du droit en France (a) que socio-histoire (b), voire plus largement le cadre danalyse propos par P. Bourdieu (c) ne permettent finalement pas de mener correctement ltude en gnral dun phnomne juridique et, en particulier de ce qui nous proccupe : lexpression des prtentions religieuses par le biais des droits de lhomme. 1) CRITIQUE DE LA CONCEPTION FRANAISE DE LA SOCIOLOGIE DU DROIT Il existe en France une conception de la sociologie du droit qui reste fortement dpendante des prsupposs mthodologiques du positivisme. Elle nchappe pas la critique dj prsente chez M. Weber : autonomiser son champ dtude du politique. Elle diffre singulirement des pistes ouvertes par diffrents auteurs anglo-saxons que nous exposerons succinctement. Lhistoire de la sociologie du droit la franaise retrace par F. Soubiran-Paillet73 illustre parfaitement lambigit propre cette discipline : la difficult de se constituer comme vritable science. Certes, il y a eu des tentatives linstar de celles de G. Gurvitch pour qui la sociologie du droit sur ltude de la plnitude la ralit sociale du droit, qui
73
F. Soubiran-Paillet, Quelles voix (es) pour la recherche en sociologie du droit en France aujourd'hui?,
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met les genres, les ordonnancements et les systmes de droit, ainsi que ses formes de constatation et dexpression, en corrlations fonctionnelles avec les types de cadres sociaux appropris ; elle recherche en mme temps les variations de limportance du droit, la fluctuations de ses techniques et doctrines, le rle diversifi des groupes de juristes, enfin les rgularits tendancielles de la gense du droit et des facteurs de celle-ci lintrieur des structures sociales globales et partielles 74. Lambition du programme a trs tt empch lidentification dun objet prcis. Les anglo-saxons ne manqueront pas de reprocher G. Gurvitch la critique reste pertinente de ne pas suffisamment distinguer ce quil entend par droit au point de confondre normes, morale, et rgulation. Par comparaison, dans les crits d'E. Durkheim les champs ont toujours t mentionns de faon distincte75. Une telle dmarche revient confirmer la dimension tentaculaire voire totalitaire - de la rgle de droit. Il est ce titre symptomatique que, dans louvrage paru aux ditions Que-Sais-Je consacr la Sociologie du droit par H. Levy-Bruhl, le chapitre le plus important porte sur les sources du droit, cest--dire sur larticulation des rgles les unes par rapport aux autres, base du programme de premire anne de droit76. Le doyen J. Carbonnier, initiateur galement dun courant de sociologie juridique sessaiera dissocier les phnomnes sociaux en fonction de leur juridicit, cest--dire, leur capacit relever de la rgle de droit. Dans son ouvrage de sociologie juridique , il commence cependant ds lintroduction montrer la porosit entre une approche de sociologie gnrale, ltude dun phnomne, et celle de sociologie du droit77. Paradoxalement, louvrage ne mentionne pas une catgorie centrale dans la pense de cet auteur : le non-droit alors mme que la troisime partie est entirement consacre un essai didentification dun critre de juridicit. Lexpression zones de non-droit78 qui, contrairement au sens mdiatique retenu, ne dsigne nullement une zone gographique qui a bascul dans la violence mais, plus simplement, la limite conceptuelle de la rgle du droit
74 75
G. Gurvitch, Problmes de sociologie du droit in Trait de sociologie, tome II, puf, 1968, p. 191. N. S. Timasheff, Elments de sociologie juridique by G. Gurvitch, American Journal of Sociology, Vol. 46,
1940, p. 396-398.
76 77
H. Levy-Bruhl, Sociologie du droit, Puf QSJ, 1961. J. Carbonnier, Sociologie juridique, Puf, 1994, p. 14.
78
Cf J. Carbonnier, Essais sur les Lois, Defrnois, 1995, p. 320, L'hypothse est que, si le droit est
cart, le terrain sera occup, est peut-tre mme dj occup d'avance, par d'autres systmes de rgulation sociale, la religion, la morale, les murs, l'amiti, l'habitude. Mais ce n'est plus du droit . Plus largement, du mme auteur, Flexible droit, Pour une sociologie du droit sans rigueur, LGDJ, 1998.
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pour rendre compte des phnomnes sociaux. Cette approche a nanmoins fait lobjet dune critique svre en raison de la dimension systmatique du droit et de la difficult de dmontrer que des situations chappent vritablement lemprise du droit79. L encore, pour citer le philosophe A. Kojve, le systme sera absolu sil contient des normes juridiques rendant effectivement impossible tout acte susceptible de modifier ce systme ou de le supprimer 80. Autrement dit, un systme juridique est toujours en puissance complet. Quil subisse des influences en raison du rle dun individu ou dun phnomne social, nul ne le niera. Reste que notre poque se caractrise par un recours toujours plus croissant aux textes. La rfrence constante aux droits de lhomme tous les niveaux contentieux rend en outre difficile lunification autour dun fait social ; elle justifie la tentative ici mene de renverser les perspectives : sen tenir aux volutions des textes pour comprendre la socit. La problmatique retenue par lauteur diffre en cela de celle ici adopte. Nous avons privilgi, au contraire, lhypothse dune imbrication suffisamment forte entre le droit et la socit pour dvelopper une approche centre principalement sur les rgles. Tous les phnomnes sociaux sont juridiques, ou du moins pose la question de lexistence de la norme qui rgit les relations entre les individus le critre de juridicit de cette norme procde dun dbat qui oscille en permanence entre sociologie, philosophie et thorie du droit. Il faut donc se rendre lvidence : partir du moment o le droit ne se rsume pas une technique, il est logique que lapprhension dun phnomne social sous son angle juridique implique des considrations de philosophie que lon peut qualifier de politique. L o lapproche sociologique prend sens au regard de lapproche juridique, cest dans sa recherche de la signification des mots utiliss selon les poques. Pour utiliser des barbarismes, nous dirons que la sociologie du droit recontextualise l o la logique juridique a-temporalise. La sociologie du droit ne saurait tre confondue avec la sociologie juridique, objet expressment vis par J. Carbonnier. La diffrence entre les deux est simple : pour tre accueillie dans lunivers juridique, la sociologie doit justifier de son utilit 81. La sociologie du droit a un objectif de comprhension ou sociologie comprhensive pour reprendre lexpression de M. Weber ; la sociologie juridique rduit le droit sa simple dimension technique. Ds lors, il est lgitime destimer que la sociologie du droit la
79
Alain Sriaux, Question controverse : la thorie du non droit, Revue de la recherche juridique, droit
prospectif, 1995-1, p. 13-30 et M. Douchy, La notion de non-droit, Revue de la recherche juridique, droit prospectif, 1992-1, p. 433-450.
80 81
A. Kojve, op. prc., p. 12. J. Carbonnier, Sociologie juridique, op. cit., p. 227.
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franaise na pas russi laborer des outils scientifiques pour prcisment, linstar des recommandations wbriennes, autonomiser lobjet juridique point que nous complterons par une suggestion : cette autonomisation nest peut-tre que vritablement acheve que dans la conception propose par N. Luhmann. Lanalyse par F. Soubiran-Paillet des recensions publies dans lAnne sociologique confirme cet usage abusif du terme de sociologie : ces recensions sont le fait dun professeur de droit et ont pour objet des ouvrages de droit ou de thorie du droit. Plus encore, le laboratoire de sociologie juridique cre par luniversit Paris II saffiche clairement comme linstrument du politique pour mesurer limpact des rformes juridiques. Comme lcrit lauteur, Le Laboratoire de sociologie juridique de Paris II n'apparat pas comme un lieu de rencontre entre juristes et sociologues. Il s'agit pour les juristes d'y oeuvrer autour de l'un de leurs objets de prdilection: le processus lgislatif 82. Le juriste na pas renonc muer en lgislateur en dpit de lexprience pour le moins fcheuse de la collaboration vichyssoise. il a ainsi rduit la sociologie du droit une sociologie lgislative dont lobjectif est leffectivit de la rgle dans le droit fil de la distinction entre droit et non-droit propre J. Carbonnier - et non sa comprhension. On comprend aisment dans un tel contexte la difficile rception de la sociologie du droit dans le cadre plus large de la sociologie quelle que soit dailleurs lesprit dont ses auteurs se revendiquent. Nous pouvons ainsi remarquer que le mot Droit est absent de limportant Dictionnaire Critique de la sociologie rdig sous la direction de R. Boudon et de F. Bourricaud83 en dpit, pourrions-nous dire, du prjug favorable de ces auteurs lgard dune approche fonde sur les droits et sur lindividu. Le point est dautant plus remarquable que R. Boudon et F. Terr, professeur de droit lorigine des recensions juridiques prcdemment voques, sont tous les deux membres de lAcadmie des Sciences morales et politiques et ont particip ensemble diffrents ouvrages collectifs84. La sociologie, mme dans son expression la plus favorable la problmatique de linteraction entre les normes et les individus a finalement vacu la rflexion sur le droit, dimension quasi-absente du trait de sociologie dirig par R. Boudon.
82 83 84
A. Sriaux, prc. p. 136. Dictionnaire critique de la sociologie, R. Boudon et F. Bourricaud (dir.), PUF, 3me d. 2011. R. Boudon a particip louvrage collectif dit en hommage au professeur F. Terr, Raymond Boudon,
Penser la relation entre le droit et les murs, p. 11-24, in L'avenir du droit, Mlanges en hommage Franois Terr, Dalloz, 1997 ; les deux auteurs ont galement particip un colloque dans le cadre de lAcadmie de sciences morales et politiques, Raymond Boudon (dir.), Durkheim fut-il durkheimien ?, Armand Colin, 2011.
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La sociologie a cart le droit de son champ dinvestigation, ce qui explique sa difficult traiter sereinement la question des droits de lhomme. Nous pouvons ainsi lire la rflexion mene par cette cole de pense en parallle celle dveloppe par F. Terr. Trs logiquement, partir du moment o les textes relatifs aux droits de lhomme simposent de lextrieur, il nhsite pas dnoncer lidologie droit de lhommiste et carte ainsi toute rflexion sur la dimension sociologique de telles normes85. Il est vrai que la question de leffectivit des droits de lhomme se pose diffremment partir du moment o ils sont le propre de tous les hommes ; elle nest pas rductible une ventuelle modification lgislative. Plus largement, mme des auteurs inscrivant leurs travaux dans le cadre dune conceptuel de la sociologie de laction, ignorent la dimension juridique. Par exemple, le Trait de sociologie dirig par R. Boudon et F. Bourricaud ne consacre aucune rubrique au phnomne juridique, contrairement lentreprise originelle voque de G. Gurvitch. Il ne contient quune rfrence unique aux droits de lhomme dans larticle de J. Baechler, auteur de la contribution intitul Groupe et sociabilit . Cet auteur dnonce lutopie dune humanit unifie et prolonge ainsi, sans la questionner, la tradition conservatrice en la matire86. On comprend alors la difficult sociologique de percevoir lidentit sous un prisme juridique, cest--dire comme le produit dune interaction avec les rgles. Dans un tel cadre conceptuel, il ne faut pas stonner de constater que cette perspective est singulirement absente des recherches menes prcisment sur lidentit ou sur lindividu87. Au regard de notre objet dtude, la conception franaise de la sociologie du droit se heurte lobjet mme des textes. A partir du moment en effet o la rfrence textuelle aux droits de lhomme nest par nature pas limite, il nest pas possible de rendre compte de lventuelle logique du systme travers la simple tude disparate de jurisprudence. Dans le cas contraire, cela revient prsupposer que lhomme des droits de lhomme nest pas le mme selon quil agit en tant que consommateur, associ dune socit, salariAinsi, la dmarche positiviste ne parvient pas expliquer lappropriation des textes par les individus par del leur champ suppos originel. Elle dnonce une instrumentalisation des textes face ce bouleversement des catgories alors mme que largumentation juridique ne prend sens
85 86 87
F. Terr, On ne peut pas tout attendre du droit, Le Figaro, 3 juin 2011. J. Baechler, Groupes et sociabilit in Trait de sociologie, R. Boudon (dir.), puf, 1993. P. Corcuff, C. Le Bart et F. de Singly (dir.), Lindividu aujourd'hui. Dbats sociologiques et contrepoints
philosophiques, PU Rennes, 2010 ; M. Surdez, M. Voegtli, B. Voutat, Identifier-sidentifier. A propos des identits politiques, Antipodes, 2010.
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que dans la mobilisation de tous les moyens pour obtenir gain de cause ce que M. Weber appelle la reprsentation de la rgle. Le dbat franais entre juristes et sociologues prolonge la polmique mene par M. Weber lgard de R. Stammler : la sociologie ne peut se dvelopper vritablement que si elle sautonomise tant par rapport au psychologisme point en France lorigine de la controverse entre G. Tarde et E. Durkheim - que par rapport au champ juridique88. Cette autonomisation, si elle est lie au dveloppement de lEtat moderne, nimplique nullement que la sociologie joue un rle de servante. Cest en cela que nous essayons par le prsent travail de renouer avec une conception plus conforme la sociologie que celle qui a pu se dvelopper par la suite sous lappellation sociologie du droit. Il existe dautres courants franais de sociologie. De nombreux auteurs cherchent ainsi confronter la dmarche sociologique classique ltude de phnomnes juridiques89. Ils nont cependant pas encore ? - russi vritablement simposer en dpit des tentatives rptes de vouloir r-insrer la sociologie du droit dans le cadre plus gnral de la thorie sociale. Bref, non plus autonomiser lobjet mais lidentifier en tant qulment central, voire constitutif des faits sociaux. Le mouvement anglo-saxon en sociologie du droit montre, linverse, que la sociologie du droit ne doit ni tre exclue ni constituer une branche autonome du champ dtude sociologique. Les ouvrages de sociologie du droit sont extrmement diversifis. Preuve finalement de la diffrence entre la mthode franaise et la mthode anglo-saxonne, la rdition de louvrage en la matire de N Timasheff, auteur russe francophone form luniversit de Strasbourg. Il a systmatis la distinction entre une approche qui revient effectuer un simple travail doctrinal en droit en dpit de sa qualification de sociologie du droit et une approche fonde sur la comprhension du phnomne social sur la base des interactions entre les normes et les individus90. Plus encore, sous limpulsion de cette nouvelle approche, nous pouvons effectivement observer en France des recherches qui sinscrivent dlibrment dans cette perspective. Lenjeu dune approche distincte de celle prcdemment expose est double :
88
M. Weber, Rudolf Stammler et le matrialisme historique, Cerf, 2002 avec lintroduction de M. Coutut,
L. Isral, Question(s) de mthodes, Droit et socit, n 69-70, 2008, p. 381-395. N. S. Timasheff, An introduction to the sociology of law, Binding Paperback, 2001, red. de louvrage
publi en 1939.
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- sortir la sociologie du droit de la simple analyse du phnomne criminel qui, il est vrai, bnficie naturellement de lattention des pouvoirs publics ainsi que, par le biais des statistiques, des moyens pour rendre compte dun phnomne sociologique en raison de sa manifestation juridique le crime nexiste quau regard de la violation dune norme ; - rendre compte aussi bien de phnomnes intrinsquement lis lexistence de rgles positives que dautres lorigine de la scrtion de normes autonomes. Les manuels en la matire se dispensent de rgles mthodologiques trop tranches et incitent finalement linnovation. La mthode que nous exposerons par la suite se veut une rponse cette invitation91. Il ne saurait ainsi tre question prsent de rduire la sociologie du droit lexpression quelle a pu prendre sous linfluence du professeur F. Terr mme si, notre avis, cette conception restera encore longtemps dominante en raison tout simplement de sa connexit avec la pense juridique positiviste. Nous exprimerons toutefois deux critiques lgard de ce nouveau dveloppement de la sociologie du droit en France : dune part, elle a du mal se dpartir de lapproche contestable dveloppe par P. Bourdieu et continue de maintenir comme prisme danalyse lide de domination et donc darbitraire de la norme92 ; dautre part, et cest leffet inverse, lautonomisation trop grande du droit comme objet dtude ignore le point soulign maintes reprises par E. Durkheim : le droit est un lment du fait social ; son tude est indispensable llaboration de celui-ci comme une chose, pour reprendre lexpression consacre93. Dans ce cadre, avant dexposer la mthode que nous adopterons, nous critiquerons les travaux de sociologie du droit sinspirant de lanalyse du champ juridique effectue par P. Bourdieu. 2) CRITIQUE DE LANALYSE DU CHAMP JURIDIQUE DE P. BOURDIEU La mthode sociologique dveloppe par P. Bourdieu nous parat doublement critiquable au regard de notre recherche sur lidentit partir dun fait social dot dune forte dimension juridique.
91 92 93
Cf R. Banakar, M. Travers, Theory and Method in Socio-Legal Research, Oxford, 2005. Cf Infra. Cest la limite, notre avis, de la dmarche mthodologique de L. Isral. Il ny a pas une invention du droit
partir du moment o les textes prexistent au comportement des individus sans que lon puisse, par nature, leur attribuer une fonction prcise qui serait ensuite dtourne. Il nous parat donc abusif de parler de mobilisation militante du droit pour identifier les stratgies des avocats.
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En premier lieu, nous reprenons notre compte la critique rcemment formule lencontre du modle sociologique issu des travaux de P. Bourdieu. Celui-ci prsenterait une difficult intrinsque penser lindividu en raison de son incapacit structurale sortir de lillusion selon laquelle lindividu est plac dans sa condition de sujet et ne cherche finalement pas en sortir. La rfrence mme lidentit devient suspecte94 ; elle entrave le raisonnement fond, au contraire, sur un postulat dinterchangeabilit des individus95. A linverse, tenir compte des rgles, cest essayer dapprhender leur influence mais galement la faon dont lindividu se les approprie. En second lieu, lauteur procde avec le droit comme avec dautres disciplines linstar de la linguistique96 ou de la philosophie97 au point de discrditer la pratique de ces autres disciplines98 ou du moins leurs prtentions scientifiques99. Il vite toute rfrence aussi bien G. Gurvitch mais galement, de faon plus surprenante E. Durkheim si ce nest pour nous expliquer que le droit, comme le social, sinterprte par le prisme du droit. En cela, en
94
Cf R. Brubaker, Au-del de lidentit, Actes de la recherche en sciences sociales 2001/3, 139, p. 66-85,
spc., p. 66 : Identit est un mot cl dans le vernaculaire de la politique contemporaine et lanalyse sociale doit en tenir compte. Mais cela ne veut pas dire quil faille utiliser l identit comme catgorie danalyse ou faire de l identit un concept renvoyant quelque chose que les gens ont, recherchent, construisent et ngocient. Ranger sous le concept d identit tout type daffinit et daffiliation, toute forme dappartenance, tout sentiment de communaut, de lien ou de cohsion, toute forme dauto-comprhension et dauto-identification, cest sengluer dans une terminologie mousse, plate et indiffrencie .
95
P.Verdrager, Ce que les savants pensent de nous et pourquoi ils ont tort. Critique de Pierre Bourdieu, Les
empcheurs de penser en rond, La dcouverte, 2010. La critique que lauteur dveloppe lencontre de lincapacit de la sociologie de P. Bourdieu vritablement sortir des strotypes pour rendre compte de la situation des homosexuels peut parfaitement tre transpose lencontre de la thorie de la religion propose par cet auteur.
96
Bourdieu, La force du droit, Actes de la recherche en sciences sociales, n 64, 1986. p. 3-19.
97
Cf la critique de J.-C. Milner, Introduction une science du langage, Points Seuil, 1995, p. 145 : Si la
sociologie est une science et si elle peut soccuper des objets de langue, alors la linguistique nexiste pas. Si en revanche Bourdieu a tort et si la linguistique existe, alors elle est seule rencontrer son objet .
99
P. Bourdieu, art. prc., p. 18 o le mot science est mis entre guillemets propos prcisment cette fois
du droit.
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dpit de la filiation revendique avec cet auteur, la dmarche adopte par P. Bourdieu revient ignorer la place que E. Durkheim accorde lapprhension du champ juridique dans lidentification des mutations des socits contemporaines. Car, si le champ juridique justifie sa propre sociologie, pourquoi tudier les rgles de droit pour dfinir un fait social ? Une telle conception complte celle expose prcdemment en matire de sociologie du droit : juristes et sociologues ont justifi leur mise lcart respective. Le raisonnement prsente une forte systmaticit au prix toutefois dun contresens. Lauteur dfinit lautonomie du champ juridique sur la base du stare decisis, cest--dire pour reprendre la dfinition quil en donne, la rgle qui commande de s'en tenir aux dcisions juridiques antrieures . Mais, si ce principe vaut dans le droit anglo-saxon, il nest pas consacr en droit franais qui privilgie au contraire le principe dautorit de chose juge. Certes, lauteur expose la distinction entre les deux traditions juridiques mais ne leur confre pas une porte dcisive. Par del les nuances, larticle se veut en effet une mise jour du fonctionnement du champ juridique afin uniquement den dnoncer le fait quil constitue un reflet direct des rapports de force existants, o s'expriment les dterminations conomiques, et en particulier les intrts des dominants 100 (cest nous qui soulignons). La logique du reflet contredit lautonomie du champ juridique et rduit la norme sa seule dimension super-structurale. Or, si on sen tient cependant la diffrence de conception de lautorit de chose juge selon les systmes juridiques, lidentit de comportements entre les communauts de juristes ne conditionne nullement des rsultats similaires ni des modes de domination semblables. Dans cette perspective, la sociologie du droit selon P. Bourdieu se confond avec une dnonciation de larbitraire - Forme par excellence du discours lgitime, le droit ne peut exercer son efficacit spcifique que dans la mesure o il obtient la reconnaissance, c'est-dire dans la mesure o reste mconnue la part plus ou moins grande d'arbitraire qui est au principe de son fonctionnement 101. Le sociologue se pose ici, un peu comme le juriste en doctrine et avec lutilisation des mmes mots, comme la seule personne capable de dnouer lcheveau des relations humaines - L'antagonisme entre les dtenteurs d'espces diffrentes de capital juridique, qui investissent des intrts et des visions du monde trs diffrentes dans leur travail spcifique d'interprtation, n'exclut pas la complmentarit des fonctions et sert en fait de base une forme subtile de division du travail de domination symbolique dans laquelle les adversaires, objectivement complices, se servent
100 101
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mutuellement (cest nous qui soulignons). Cest un peu comme si la conclusion de ltude devait simposer avant mme quelle ne soit mene. Cela conduit logiquement une impasse : - nous vivrions dans une socit fortement judiciarise mais la sociologie se limiterait ltude des processus de soumission disjoints de lexistence des normes par lidentification de faits sociaux dconnects de leur dimension juridique ; - ltude de lidentit religieuse, singulirement absente des rcents colloques dj prcits sur lindividu ou lidentit, resterait cantonne la classification de pratiques indpendamment tout la fois du contexte normatif quelle vhicule et de la nouvelle expression juridique des prtentions quelle exprime dans la sphre publique ; en mme temps, en dpit des travaux de G. Le Bras, ce type dtudes sociologiques ignore la dimension foncirement normative de la pratique religieuse, la rupture que reprsente la prtention de celle-ci de sincarner dans la sphre publique, soit le passage du normatif au juridique. Dfinir la religion en tant qulment de la sphre prive correspond une conception mme de la religion propre la modernit ; elle ne reflte en rien la capacit de celle-ci rgenter sphre publique et sphre prive. Cette conception, apparemment objective qui accorde une grande place la position extrieure du chercheur, trouve en outre ses limites propos prcisment des textes relatifs aux droits de lhomme. Cest du moins ce qui ressort des travaux des chercheurs se rclamant de ce courant de pense. Soit en effet, ils subissent lattrait des textes quils tudient. Par exemple, on ne peut que constater que la rfrence aux textes relatifs aux droits de lhomme manant de lONU, la Dclaration de 1948 comme les Pactes de 1966, est prsente dans les recherches sur lidentit et lintgration du sociologue A. Sayad ds 1983102, bien avant que ces textes ne deviennent des rfrences pour les juristes surtout, alors mme quils ne disposent pas de valeur normative. Lexistence de ces textes suffit en-elle-mme justifier pour lauteur une contestation de la politique dimmigration mene par la France comme si le sociologue pouvait dcider de dcrter ltat du monde galitaire 103. Pourtant, si on sen tient la dimension symbolique et arbitraire propre lanalyse expose du champ juridique, il ny a
102
A. Sayad, Y a-t-il une sociologie du droit de l'immigration ? in Le droit et les immigrs, Edisud, janvier
1983, p.98-104.
103
Nous reprenons ici la critique de certains travaux sociologiques formuls par B. Lahire, Lesprit
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pas de raison de considrer que les textes relatifs aux droits de lhomme seraient moins dnus darbitraire que dautres. Malgr cette critique, nous observons travers le travail men par ce sociologue ce qui constitue une constante de la rfrence aux droits de lhomme : il ne sagit pas tant de rendre compte des faits que de chercher transformer le politique en se parant des atours dune pseudo-neutralit juridique104. Soit lanalyse institutionnelle se concentre sur les logiques de domination luvre au sein des organes linstar travaux mens dans le cadre de la revue Actes de la Recherches en sciences sociales consacrs indirectement au droit pnal international105 ; soit la rfrence luniversel fait que le chercheur confond son objet de recherche avec lidal quil porte - la seule affaire de comptence universelle avoir dbouch sur une condamnation et une incarcration est laffaire des quatre de Butare , dpose contre des figures du gnocide au Rwanda rfugies en Belgique et sans protection immunitaire. ce titre, ce rsultat est trs au-dessous de la revendication dune comptence universelle absolue et inconditionnelle 106. Encore et toujours, nous restons dans une optique dinadquation des faits au droit sans sinterroger sur la dimension sociologique des textes invoqus. En somme, la dnonciation de larbitraire aboutit accorder une force de principe aux textes relatifs aux droits de lhomme et notamment au principe dgalit. P. Bourdieu, plus consquent, avait davantage pris soin de sparer la rfrence aux droits de lhomme dans le cadre de ses engagements politiques de lanalyse sociologique pouvant tre mene lgard de ces principes. Ses successeurs ou disciples sont sur ce point majeur moins rigoureux. Cela apparat tout particulirement dans ce quil est convenu dappeler la socio-histoire.
104
mditerranens, avril-septembre 1984, p. 191 : Limmigr est dissoci de tout ordre national [] ; cette dissociation a fait de lui un homme abstrait [], une espce dhomme qui serait hors de toutes les dterminations ou appartenances [], lhomme idal en somme, celui-l que postule paradoxalement lexpression 'les Droits de lHomme' . Nous sommes ici en pleine absurdit juridique : limmigr dispose de la nationalit du pays quil quitte et ne peut donc tre dcrit de la sorte sauf vouloir induire une mauvaise conscience pour le lecteur situ dans le pays daccueil.
105
P. Bourdieu J., Dezalay, F. Poupeau, Prologue de la rdaction Pacifier et Punir, Actes de la recherche en
sciences sociales n 173, 2008, p. 4-5 : Les enjeux des interventions armes, (qui) sont tout autant le produit de luttes impriales que des ractions face la recomposition des modes de domination .
106
J. Seroussi, La cause de la comptence universelle, Note de recherche sur limplosion dune mobilisation
internationale, Actes de la recherche en sciences sociales n 173, 2008, p. 98-109, spc. p. 109.
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3) CRITIQUE DE LA MTHODOLOGIE PROPRE LA SOCIO-HISTOIRE La socio-histoire couvre aujourdhui un champ trs particulier circonscrit par les tentatives de dfinition de certains auteurs. Elle ne doit cependant pas tre confondue avec lappellation plus large de sociologie historique. Comme lcrit P. Veyne, lhistoire fait faire des dcouvertes sociologiques et la sociologie rsout de vieilles questions historiques et en pose de nouvelles 107. Notre critique portera donc principalement sur le courant dont G. Noiriel est linstigateur. Nous reprenons la dfinition qui a t donne de cette dmarche mthodologique par ses initiateurs : La sociologie est ne la fin du XIXe sicle, en dveloppant la critique dune autre forme de rification, inscrite celle-ci dans le langage, qui consiste envisager les entits collectives (lentreprise, ltat, lglise, etc.) comme sil sagissait de personnes relles. Lobjet de la sociologie est de dconstruire ces entits pour retrouver les individus et les relations quils entretiennent entre eux (ce que lon appelle le lien social). La sociohistoire poursuit le mme objectif, mais elle met laccent sur ltude des relations distance. Grce linvention de lcriture et de la monnaie, grce aux progrs techniques, les hommes ont pu nouer entre eux des liens dpassant largement la sphre des changes directs, fonds sur linterconnaissance. Des fils invisibles relient aujourdhui des millions de personnes qui ne se connaissent pas. Le but de la socio-histoire est dtudier ces formes dinterdpendance et de montrer comment elles affectent les relations de face-face 108. Cest donc trs logiquement que ces recherches accordent une place importante aux textes de droit ainsi qu la problmatique de lidentit puisque celle-ci dcoule de relations intersubjectives. Cette dmarche qui se rfre aussi bien P. Bourdieu qu M. Weber procde davantage dune dconstruction au sens que le philosophe J. Derrida a donn ce terme que dune vritable analyse des faits lenjeu est clairement la mise jour de larbitraire. La dmarche est notre sens singulirement biaise en ce quelle sort des textes de leur contexte ou carte lapproche quantitative dinspiration durkheimienne au bnfice dune dmonstration laune dun objectif ambigu : se dlier du pouvoir politique pour tenter de lui imposer une pseudo-neutralit juridique. Les tudes de G. Noiriel, lun des principaux promoteurs de cette dmarche sont rvlatrices de cette ambigit. Nous nous attacherons plus particulirement un article qui porte prcisment sur la problmatique de lidentification en ce quelle cherche mettre en
107 108
P. Veyne, Le pain et le cirque, sociologie historique dun pluralisme politique, Points Seuil, 1995, p. 12. G. Noiriel, M. Offerl, Introduction la socio-histoire, Paris, La Dcouverte, 2006, p.5.
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vidence le rle des institutions en la matire. En conclusion de son article relatif lidentification des citoyens, G. Noiriel prcise : mettre en relief, comme nous lavons fait, les incomprhensions, les refus, les souffrances, qua entran la construction tatique du lien civil, ce nest donc ni le dnoncer, ni en contester la ncessit 109. Pour autant, lauteur prend moins de prcautions lorsquil procde, cette fois, la socio-histoire du concept de nationalit : si le terme nationalit sest nanmoins maintenu jusqu aujourdhui, cest sans doute en raison de la force dinertie qui caractrise le langage, mais aussi parce que les ambigits smantiques du terme favorisent les entreprises de manipulation politique auxquelles, en France, le problme de lidentit nationale a constamment donn lieu 110 (cest nous qui soulignons). La pense de lauteur peut se rsumer abusivement de la faon suivante : il faut dissocier la question de lidentification des individus de celle de la nationalit. Lidentification est une procdure administrative qui devient policire partir du moment o elle porte sur la nationalit. A ce stade, nous retrouvons un projet de recherche qui ne se comprend qu laune dun seul objectif : se dbarrasser du politique. Nous ne sommes plus dans la dmarche scientifique, par del les apparences mais dans un projet idologique qui repose tout simplement sur la ngation de son objet mme dtude. Sagissant de la recherche sur le concept de nationalit, lauteur crit que la richesse smantique du concept permet de lenvisager comme un concept politique 111. On se demande bien alors ce quil entend par politique. Lauteur se paie en effet le luxe dignorer un texte connu de tous pour fonder sa dmonstration scientifique : la Dclaration des droits de lhomme et du citoyen de 1789 dont la formulation est, on ne peut plus claire : Les Reprsentants du Peuple Franais, constitus en Assemble nationale En consquence, lAssemble nationale reconnat et dclare, en prsence et sous les auspices de ltre Suprme, les droits suivants de lhomme et du citoyen . Quant larticle 3, il nonce : Le principe de toute Souverainet rside essentiellement dans la Nation. Nul corps, nul individu ne peut exercer dautorit qui nen mane expressment . Sen tenir la dmonstration de G. Noiriel revient considrer que les constituants ne savaient pas de quoi ils parlaient, ce qui revient aussi effacer de lhistoire le propos clbre de Clermont-
109
G. Noiriel, L'identification des citoyens. Naissance de l'tat civil rpublicain, Genses, n13, 1993.
G. Noiriel, Socio-histoire d'un concept. Les usages du mot nationalit au XIXe sicle, Genses, n20,
1995, p. 4-23.
111
Art. prc. p. 6.
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Tonnerre sur les juifs selon lequel Il faut tout refuser aux juifs comme nation et tout accorder aux juifs comme individus ainsi que la bataille de Valmy. Sagissant du texte prcit de lauteur sur lidentification, il est fascinant, l encore, de mesurer comment lauteur tronque les textes pour effectuer sa dmonstration . Que lon soit clair : il ne sagit pas dun conflit dinterprtation sur les normes juridiques au sens que M. Weber a suggr mais de relever un vritable escamotage des rfrences. Lauteur se rfre ici un dcret du 20 septembre 1792. Or, ce texte nest que le pendant dune loi en date du mme jour consacre au divorce. Il ne faut pas stonner dans ce contexte, comme si ctait une dcouverte, que la lacisation nest pas le vritable objet du dbat 112 (sic). En outre, lanne 1792 est galement marque par un texte important en matire didentification des citoyens : le dcret de la Convention nationale du 7 dcembre 1792 relatif aux passeports accorder ceux qui seraient dans le cas de sortir du territoire franais pour leurs affaires. Ce texte sinscrit parfaitement dans la problmatique de lauteur dautant plus quil est encore vis par les textes rcents sur la carte didentit nationale113. Il pose la question de la nation et de la nature du lien avec la citoyennet. Bien videmment, G. Noiriel se garde dy faire rfrence. Lauteur parachve naturellement sa rcriture de lhistoire de la France en dnonant la rfrence politique lidentit nationale. A laune dune telle dmarche foncirement biaise, il ne faut pas stonner que les travaux qui sinscrivent dans cette perspective prsentent des dfauts similaires. Une tude consacre la carte didentit ne tient pas compte de lappellation complte de celle-ci : carte nationale didentit114 pour tablir une filiation douteuse avec le rgime de Vichy ; une thse rcente consacre Assimilation et naturalisation, socio-histoire dune injonction de
112 113
G. Noiriel, Lidentification, art. prc., p. 5. Cf Dcret no 2010-506 du 18 mai 2010 relatif la simplification de la procdure de dlivrance et de
P. Piazza, Septembre 1921, la premire carte didentit de Franais et ses enjeux, Genses, 2004, 1,
n54, p. 76-89. Lauteur a poursuivi ces travaux en continuant dnoncer le lien entre identit et nationalit, ce qui relve pour nous dun contresens le tout est bien videmment plac sous la thmatique initie par G. Noiriel, X. Crettiez et P. Piazza, Introduction, in Du papier la biomtrie. Identifier les individus, Presses de Sciences Po, 2006, p. 11-26, spc., p. 17 : Relies des fichiers, les cartes didentit deviennent des instruments de procdures tatiques de contrle mobilises des fins de protection dune communaut dfinie partir du critre de la nationalit . Ce genre de propos ne tient que si, pratiquement, on oublie que le projet qui a t dbattu ds 1921 portait prcisment sur lidentification nationale. On peut le dplorer ou le critiquer. Du moins, aimerait-on pour viter ce genre de propos que les textes tudis le soient avec attention.
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lEtat115 discrdite littralement le dbat rsultant de la contestation de la norme nationale par la norme religieuse en le rattachant une rmanence de lhritage colonial. Cest somme toute logique : si lidentit est disjointe de la nationalit alors la question de la contestation des normes nationales par la religion ne se pose mme pas. Non seulement il ny a pas dbat mais lexistence mme du dbat est suspecte, de sorte que lanalyse sociologique se rvle incapable dexpliquer la tenue dun tel dbat et son dplacement vers la question religieuse sans sombrer dans linvective politique. La conclusion est incluse dans les postulats qui sous-tendent la recherche. Ds lors, mme si la socio-histoire repose sur une hypothse forte, linfluence de la norme juridique sur lidentification des individus, les mthodes quelle utilise permettent de douter des rsultats quelle prtend obtenir. Pour ne prendre quun dernier exemple, la thse de E. Saada sur le fait colonial souffre l encore dun dfaut de recension des rgles applicables qui contrediraient le mouvement de sa dmonstration sur les usages du droit dans les colonies : pas de mention par exemple ni du statut de dhimmi pour rendre compte de la situation des juifs, ni des justifications contextuelles lorigine du dcret Crmieux sur la naturalisation des juifs dAlgrie. Quant aux rfrences aux crits manant de professeurs de droit, se pose nanmoins la question de savoir sils reprsentent lexpression majoritaire de la doctrine, voire plus largement, si nous ne sommes pas tout simplement en prsence dune consquence dun positivisme exacerb similaire celui qui conduira certains professeurs commenter le statut des juifs sans sourciller116. Le travail sociologique rvle ici un point aveugle : la manire dont il dfinit la dmocratie avec comme postulat implicite : toute distinction est une discrimination117. Plus largement, toutes les tudes sur le principe de lacit ont montr que la clbre loi de 1905 na nullement fait lobjet dune application uniforme dans les colonies. Certaines publications de lpoque ne dpareilleraient dailleurs pas avec la polmique actuelle relative la place accorde lislam dans la socit franaise. Quid en effet au regard de la thse soutenue par E. Saada dun ouvrage intitul Une honte : la sparation en Algrie.
115
A. Hajjat, Assimilation et naturalisation, socio-histoire dune injonction de lEtat, thse EHESS, 2009
Cas tristement clbre du professeur M. Duverger rapport par Danile Lochak, La doctrine sous Vichy ou
les msaventures du positivisme, in Les usages sociaux du droit, CURAPP-PUF, 1989, p. 252-269.
117
Le lien entre sociologie et dmocratie ressort parfaitement de louvrage de J.-M. Vincent, Max Weber ou
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Le Franais humili devant lArabe, vexation au culte catholique, protection au culte musulman 118. Nous ne pouvons ici que regretter que la mthodologie retenue par la socio-histoire ne prenne sens qu laune dun projet politique la contestation de la nation et des distinctions y affrentes , ce qui aboutit donner aux textes un sens et une porte quils nont pas forcment. Dailleurs, au nom de quoi en effet les droits de lhomme devraient-ils chapper une mise en perspective sociologique ? En rsum, une relecture des textes fondateurs de la sociologie nous a permis de fonder lintrt dune tude sociologique dun phnomne juridique, tude qui ne saurait tre enferre dans les cadres pr-tablis en matire de sociologie du droit, de sociologie fonde sur le modle construit par P. Bourdieu et dans celui nouvellement dessin de sociohistoire. Nous avons montr que ces modles scartent tellement des conceptions originelles quils favorisent une dnaturation des concepts. En outre, du point de vue qui est le notre, ces modles sont dautant moins satisfaisants quils rvlent finalement leurs limites prcisment propos des textes relatifs aux droits de lhomme. A chaque fois, et les analyses sociologiques prcites en tmoignent, sopre, comme dailleurs en matire de droit positif une confusion en matire de droits de lhomme entre faits et valeurs. Ds lors, cest parce que nous estimons incomplets les conceptions classiques et insatisfaisantes les approches plus modernes du phnomne juridique que nous devons essayer de dlimiter un cadre mthodologique adquat notre champ dinvestigation : linvocation des prtentions religieuses par le biais des droits de lhomme.
118
Ouvrage de P. Gael paru en 1908 cit par R. Achi, Lacit dempire, les dbats sur lapplication du rgime
de sparation lislam imprial, in P. Weil (dir.), Politiques de la lacit au XXe sicle, PUF, 2007, p. 237263.
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Etudier les interactions entre les rgles et les individus pose la question classique de la place de la libert humaine au regard dune sur-dtermination institutionnelle et, de manire plus forte encore, prsuppose une conception de la rgle de droit. L se situe notre avis la limite des mthodes prcdemment critiques : le droit est un phnomne social mais son autonomisation en tant quobjet dtude aboutit le dconnecter des faits sociaux tudis ou le rduire sa simple dimension technique. Par dimension structurante de lactivit humaine, nous nous situons plutt dans une double perspective : il y a dune part, travers ce qualificatif, une description de lvidence : toute activit humaine sinscrit dans un cadre juridique. Ce simple constat prend dautant plus de rsonance que la question religieuse prsente une dimension normative qui influe sur le comportement de lindividu et dont lexpression juridique est la traduction publique. Il y a dautre part, dans lemploi du terme structural lexpression dune conception de la causalit concernant linteraction entre les individus et les rgles de droit. Nous voudrions ici montrer en complment des points dj soulevs pour justifier notre choix de lire la socit travers ses rgles que la rupture entre sociologie et sociologie droit constitue une volution nouvelle de cette discipline au regard des conceptions qui pouvaient prvaloir lors de lmergence de cette discipline. A P. Fauconnet, disciple de E. Durkheim qui ltude sur la responsabilit prcite est ddie sajoutent les crits tout aussi importants de C. Bougl, fondateur avec E. Durkheim et M. Mauss de la revue LAnne sociologique. La dmonstration de C. Bougl conserve plus que jamais sa pertinence : Ce n'est pas la dcouverte de la vapeur, en soi, qui a entran foules les transformations sociales qu'on dit tre les consquences du machinisme : cette dcouverte a t, de par le droit tabli, exploite dans certaines conditions, par exemple au profit des possesseurs de capitaux ; voil ce qui a dtermin telles ou telles transformations des rapports entre classes. Elles eussent t tout autres si le droit tabli et t diffrent. Ainsi, bien loin de n'tre que des consquences, des drives des catgories conomiques, les catgories juridiques leur prexistent ; et leur mouvement n'obit pas toujours aux seuls intrts matriels : les ides sont, capables de le diriger 119 (cest nous qui soulignons). La rhabilitation de la place des institutions juridiques dans la comprhension dun fait social renoue avec les raisons mmes de lmergence dune science sociale : lutter contre la tentation de lconomisme dont la version moderne se pare des vertus de la dnonciation de larbitraire, comme mode dinterprtation unique des phnomnes sociaux. Selon J. Freund, cela serait aussi un des
119
C. Bougl, Qu'est-ce que la sociologie ? La sociologie populaire et l'histoire, Les rapports de l'histoire et
de la science sociale d'aprs Cournot. Thories sur la division du travail. (1925), uqac, p. 27.
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piliers de la sociologie de M. Weber120. A linverse, si le travail sociologique a pour principal objectif la dnonciation de larbitraire et lexistence permanente dingalits devant la loi, il se contente de reproduire linfini avec des nuances la critique marxiste du droit qui rduit celui-ci une simple superstructure de linfrastructure conomique. Mettre laccent sur la dimension structurante de la rgle de droit pour comprendre les phnomnes sociaux vise rappeler une autre vidence. Les faits sociaux peuvent influer sur lmergence ou la modification dune rgle en vigueur ; les faits divers sont de plus en plus souvent les dtonateurs de processus lgislatifs. Pourtant, les comportements se dfinissent par rapport aux rgles institutionnelles, soit pour modifier celles-ci phnomne de dpnalisation par exemple soit pour engendrer celle-ci. C. Bougl donne ce propos un exemple trs significatif : Le nombre croissant des individus, d'une part, et, d'autre part, leur varit croissante, l'affluence des gens de toutes races, tissaient entre les habitants de Rome une quantit de relations sociales que le droit ancien n'avait pas prvues. Il fallut que les arrts des prteurs rglassent au jour le jour tous ces rapports hors la loi ; et lorsque ces arrts, que leur rle mme empchait d'tre exclusifs et traditionnels, eurent pris force de loi leur tour, un droit romain se trouva constitu, sous la pression des circonstances sociales, plus large, plus souple, et en quelque sorte plus humain, comme prpar pour la conqute des peuples 121. La rgle adopte par les institutions constitue donc le pivot autour duquel sarticulent les comportements, voire les identits. Pour cette raison, dcrire la rgle de droit comme structurant les comportements, prsente certaines concidences avec la mthode structurale. Sen tenir au maximum aux rgles, tant entendu que le terme rgle couvre gnriquement les rgles de droit, cest reconnatre quelles sont indpendantes de la nature des partenaires (individus ou groupes) dont elles commandent le jeu ; cest poser comme principe quun changement
120
Cf J. Freund, Introduction M. Weber, Essais sur la science, 1904, d. uqac, p. 41 Tout vrai qu'il est que
les concepts et institutions juridiques ont t tablis pour des raisons conomiques et comportent en consquence des aspects conomiques, on ne saurait cependant privilgier ceux-ci, car en rduisant tout le droit une manifestation de forces de production on tombe dans un systme qui est directement en contradiction avec les postulats de l'explication scientifique .
121
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ne peut tre dtach du systme dans lequel il sinsre tout changement observ en un point sera rapport aux circonstances globales de son apparition 122. Nous retrouvons lintrt de la systmatisation radicale de N. Luhmann pour rendre compte de la dimension sociologique dun phnomne juridique. Comme Tarde, il introduit dans lanalyse la dynamique du champ juridique, aspect moins conceptualis chez les tenants de lcole durkheimienne. Le droit dfini comme constituant un systme social123, cet auteur a en somme dcrit radicalement larticulation entre les diffrentes normes en les dtachant de toute dimension morale avec pour seule finalit dauto-alimenter ledit systme social. Notre environnement est tellement empreint de rgles que celles-ci disposent de leur propre capacit dvolution et dadaptation. Lanalyse sociologique ici propose porte prcisment sur ses volutions et adaptation. Nous confirmons ainsi une nouvelle fois notre dfiance lgard de la conception actuelle de la sociologie juridique ou sociologie du droit ; nous affermissons en outre notre dmarche visant identifier un fait social par sa dimension juridique. Cette dmarche ne constitue en rien un simple driv dune analyse juridique mais un fondement lgitime pour contribuer une analyse sociologique. Quil ny ait cependant pas mprise : les diffrents auteurs prcits sur lesquels nous fondons notre postulat renvoient des corps de pense distincts. Ces diffrences renvoient toutefois un dnominateur commun nglig dans la sociologie contemporaine : la ncessit de tenir compte de la centralit de la rgle de droit dans lapprhension des faits sociaux contemporains linverse de nombreuses tudes sociologiques. Peut-tre peut-on y lire un critre de distinction entre les diffrents courants se rclamant de E. Durkheim, linterprtation retenue par C. Bougl et P. Fauconnet fortement centre sur limportance des normes ayant finalement peu voir avec celle de M. Halbwachs par exemple. Nous retrouvons la diffrence entre la sociologie du droit dinspiration franaise et celle dveloppe par les anglo-saxons : le contexte juridique dans lequel ses disciplines se sont
122
C. Lvi-Strauss, Anthropologie structurale, Plon, Agora, 1974, pp. 328-378. Le rapprochement entre C.
Bougl et C. Levi-Strauss nest pas surprenant : C. Bougl a dirig le mmoire dtudes de philosophie de C. Levi-Strauss.
123
N. Luhmann, Law as a social system, Oxford University Press, 2004. Les anglo-saxons ne distinguent pas
toujours entre le genre, cest--dire le droit, et lespce, cest--dire la loi. Sur cet auteur, J. Clam, Droit et socit chez Niklas Luhmann, la contingence des normes , P.U.F, 1998. En utilisant le mot norme, peuttre trouve-t-on un compromis acceptable : qui dit droit, ou loi prsuppose une influence sur le comportement des individus, soit limpact gnrique dune norme.
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dveloppes est radicalement distinct ; le droit nest pas dvaloris ; il est tout simplement, pris au srieux , ce qui influe sur la manire mme dapprhender les interactions entre rgles et individus124. En cela, la rflexion sur les courants sociologiques sinscrit dans ce qui constitue un axe majeur de la recherche ici propose : limportance de la pense institutionnelle dans le comportement des individus. Ds lors, sur la base du postulat selon lequel la rgle de droit est structurante de lactivit humaine contemporaine, nous allons essayer de dfinir une mthode dapprhension du fait social avec pour finalit une description la plus objective possible par del les interactions inhrentes propres aux comportements des individus. Nous partirons pour cela dune quantification du phnomne juridique sur une priode donne de faon identifier les ventuelles ruptures au cours de la priode rcente et surtout, compte tenu de la difficult danalyser les interactions entre rgles et individus, nous essayerons de dchiffrer la pense des institutions.
124 125
Peut-tre peut-on y voir la cause du dveloppement de lthnomthodologie. Pour un exemple, S. Mosbah-Natanson, La sociologie comme mode ? Usages ditoriaux du label
sociologie en France la fin du XIXme sicle, Revue franaise de sociologie, 2011, p. 103-132.
126
Sur la bibliomtrie et les critiques quelle soulve, L. Coutrot, Sur lusage rcent des indicateurs
bibliomtriques comme outil dvaluation de la recherche scientifique, Bulletin de mthodologie sociologique, n,100, 2008.
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A lidentique, lapproche sociologique dun phnomne juridique nous parat pouvoir reposer sur une quantification. Par le recours aux nouvelles technologies, lobjectif nest plus de synthtiser une interprtation dun texte mais de reprer les fluctuations quant au recours contentieux de ce texte et de mesurer indirectement son impact sur la vie quotidienne. Autrement dit, l o la quantification en sciences sociales nous fournit le reflet du monde scientifique dune poque, la quantification des donnes juridiques nous permet de dfinir la manire dont une socit se vit tant sur le plan institutionnel que juridictionnel. Nous distinguerons pour cela les statistiques officielles fournies par les institutions (1) et lintrt que prsente lutilisation les bases de donnes juridiques (2).
127
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Si on sen tient notre objet dtude, les choix retenus par le Ministre sont, de prime abord, loigns de nos proccupations. Les droits de lhomme sont tellement multiformes quils peuvent tre prsents des degrs divers dans tous ces contentieux. De faon plus particulire, la question religieuse nest, sauf exception, jamais pose de faon expresse. Nous soulignerons toutefois que la dimension religieuse est prsente dans le processus dacquisition de la nationalit, soit parce que le mariage endogame maintient lancrage religieux par del le discours dintgration des populations, soit en raison des critres dacquisition renforcs de la nationalit franaise128. A ce titre, la rfrence aux pratiques religieuses peut justifier un refus doctroi de la nationalit franaise. Les donnes ici recueillies permettent donc denvisager le lien entre nationalit, religion et droits de lhomme. Les statistiques permettent de quantifier les diffrentes manires, par exemple, dont une personne peut acqurir la nationalit dcret, naturalisation, mariage- Elles montrent parfaitement qu une ralit apparemment unique, le statut de national, correspond diffrents types de processus. Cela confirme notre critique de la dmarche socio-historique sur ces questions : la critique de la socio-histoire porte sur les difficults dacquisition du statut sans sinterroger ni sur la mutation ni sur la porosit des catgories juridiques dacquisition de la nationalit. Cest prcisment par le biais dune dsubstantialisation du caractre politique des rgles sans toujours en distinguer les nuances quil est en conclusion possible de dnoncer le caractre politique de la notion de citoyennet. Hormis ces chiffres rsultant de procdures, nous soulignerons que la statistique judiciaire concerne pour une large part la justice pnale et la politique rpressive mises en uvre par le gouvernement. La dmarche est aussi bien quantitative que qualitative puisque, dernirement a t mene une enqute sur la satisfaction judiciaire des victimes dinfractions129. En dpit de ce semblant dvolution, nous pouvons estimer que la statistique judiciaire reste marque par une conception de la sociologie du droit qui a moins pour objectif une comprhension dun phnomne social quune assistance du travail du lgislateur. Cest peut-tre galement lun des axes qui permet dexpliquer la controverse entre E. Durkheim et G. Tarde compte tenu des positions respectives de chacun. Cest donc uniquement la suite dun changement global de perspectives que la modification des conditions de collecte des donnes permettrait llaboration de statistiques susceptibles de rendre compte du fait social que nous nous proposons dtudier. Preuve que
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M. Tribalat, La dynamique dmographique des musulmans de France, Commentaire, n 136, 2012. Infostat, Justice 112, 22 fvrier 2011.
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la question religieuse peut justifier un tel changement, une telle dmarche a failli tre mise en uvre. Le dcret lorigine de la cration de lobservatoire de la lacit en date du 25 mars 2007 prvoyait que celui-ci runt Les donnes, produit et fait produire les analyses, tudes et recherches permettant d'clairer les pouvoirs publics sur la lacit . LObservatoire na cependant jamais t mis en place. A une question ministrielle sur ce sujet130, il a t rpondu que le gouvernement avait dlibrment privilgi dautres organes existant comme le Dfenseur des enfants ou le Haut conseil lintgration131. Mais, sauf erreur de notre part, quand bien mme les rapports de ces instances recourent des statistiques, ils nincluent pas les statistiques judiciaires. Nous restons dans une logique centralisatrice, linstar des travaux durkheimiens, qui ignore la propagation par le recours aux tribunaux. Il faut donc se rendre lvidence : les statistiques judiciaires manant des autorits franaises ne peuvent nous servir de support dtudes. En revanche, il est indispensable dtudier, comme nous le prciserons, la pense des institutions pour mesurer un fait social forte teneur juridique. Comparativement, lappareil statistique mis en place au niveau de la Cour europenne de sauvegarde des droits et liberts fondamentaux se rvle nettement plus oprationnel pour mesurer comment seffectue ce quun auteur a appel lintgration par les droits de lhomme 132 et donc lexpression religieuse par le biais des droits de lhomme. Cest pourquoi lessentiel de notre travail portera sur la quantification obtenue par des recherches sur diffrentes bases de donnes ainsi que sur ses travaux europens sur lesquels nous reviendrons lorsque nous tudierons plus en dtail le contentieux de ces institutions.
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Question crite n 12320 de M. Y. Bodin, JO Snat du 04/03/2010, p. 487. Rponse du Ministre de l'intrieur, de l'outre-mer et des collectivits territoriales, JO Snat du 19/08/2010
- page 2163.
132 133
L. Scheek, Les cours europennes et lintgration par les droits de l'homme, thse. IEP Paris, 2006. Pour une synthse mtholodologique, R. Melot, J. Pelisse, Prendre la mesure du droit : enjeux de
l'observation statistique pour la sociologie juridique, Droit et socit, n 69-70, 2008, p. 331-346.
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Les sciences sociales disposent de nombreuses techniques de quantification, la plus simple et la plus usite en matire de bibliomtrie reposant sur lidentification du nombre de fois quun article est cit dans le milieu universitaire. Il nest cependant pas possible de raisonner lidentique en droit. La matire juridique peut et doit, notre sens, se prter cette recherche de citations ou de rfrences, cest--dire pour ce qui nous concerne les textes relatifs aux droits de lhomme. Les rsultats devront toutefois tre apprhends avec circonspection. Le contentieux, quand bien mme il influerait sur les faits sociaux, est dun maniement difficile : soit parce que, surtout si lanalyse porte principalement sur les arrts des cours suprmes, il ignore la masse des jugements pouvant tre intervenus pralablement par les juges du fond ; soit, parce que, dans bien des situations, il se peut que le conflit ait trouv une solution non-contentieuse entre les parties. Linteraction est difficile prouver, que, lon peut poser comme hypothse que la solution de compromis nest que la consquence de la perception du droit par les individus en prsence. Les travaux de N. Luhmann sur la capacit du systme juridique sauto-alimenter, en loccurrence influer sur les attentes des individus, confortent cette hypothse. Etudier en outre un contentieux sur la base de rfrences aux textes ne permet pas toujours didentifier la nature du litige en cause. La simple rfrence peut sinscrire dans un arsenal darguments trs diversifis : tous les arguments sont bons pour gagner un procs, mme invoquer un texte apparemment totalement tranger au conflit. Pour ne pas se contenter dune simple analyse des rfrences certains textes ncessiteraient enfin une recherche prcise sur lidentit des requrants, leurs caractristiques et leurs motivations. La dmarche statistique fonde sur la quantification a pour avantage dviter toute considration psychologique propre au processus juridique qui pourrait venir attnuer la perception objective du fait social ; nous sommes toutefois conscients quelle nest pas exempte de critiques. Elle prsente nanmoins une caractristique majeure : elle permet dessayer desquisser une causalit intrinsque un fait social communment admis : la dimension contentieuse de la socit contemporaine. Par comparaison, les diffrentes options qui soffrent nous sont loin dtre exemptes de critiques avec le risque daboutir un rsultat inconsistant. Nous pourrions ainsi distinguer trois techniques : 1) soit catgoriser les individus qui invoquent ces textes afin de faire avancer leurs prtentions il faudrait cependant pour cela que la rdaction des arrts prcise pralablement les caractres sociologiques des requrants, ce qui contredirait la prtention
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la neutralit recherche par le droit. Si tant est en effet, quil soit possible la lecture des faits lorigine dun litige didentifier les requrants, il ne sera jamais possible de disposer dune part dune information complte, dautre part de disposer dune information homogne. Comme cela a pu tre relev propos de la mise en place dune telle dmarche en matire de contentieux administratif, raliser un portrait sociodmographique des usagers des tribunaux administratifs est une tche difficile car cette juridiction ne possde aucun instrument de connaissance interne (le requrant doit juste mentionner ses nom, prnom et adresse) 134 . Tout au plus, pourra-t-on classer les contentieux en fonction du sexe et du caractre individuel ou collectif de laction. Partant du principe quune partie du contentieux relatif aux vtements concerne principalement les femmes, les rsultats ne seront en rien probants ; 2) soit effectuer une enqute auprs des juges de faon clarifier la conception quils se font des droits de lhomme pour dessiner les contours ventuels dune idologie. L encore, la dmarche serait par nature inoprante : les juges sont le rceptacle de linterprtation des textes que leur soumettent les requrants. Quand bien mme ils ne sont pas neutres au sens o ils sont influencs par leurs origines sociales et le contexte dans lequel ils voluent, les rgles de procdure les empchent de trop scarter des demandes qui leur sont soumises. Dans cet enchevtrement, le fait didentifier mdiatiquement des juges rouges en raison de leur option sociale ne se traduit pas ncessairement par exemple, par une volution jurisprudentielle qui reflterait leur conception du monde. Cest tout lenjeu du formalisme judiciaire que de rduire les dissonances le requrant invoquerait alors limpartialit subjective du juge pour obtenir justice. Do la sensation in fine que les auteurs comme B. Latour ou D. Schnapper qui ont essay de procder une analyse sociologique dun corps particulier de juges au sein dune juridiction respectivement le Conseil dEtat ou le Conseil constitutionnel se sont retrouvs pris dans les mailles de la rhtorique juridique, au point de justifier tous les raisonnements tenus par les institutions auxquelles les juges objet de lenqute appartenaient. Cest pourquoi, les recherches ethnographiques qui ont pu tre menes peuvent donner limpression dune absorption de leur auteur par son objet, point dailleurs explicitement mentionn : On aurait du mal dfinir la notion de contexte social sans recourir aux vhicules du droit 135. 3) soit rflchir sur la comprhension de la perception des rgles par les individus. La rpartition des contentieux obligerait cependant oprer plusieurs types de distinction :
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A. Spire, K. Weidenfeld, Le tribunal administratif : une affaire d'initis ? Les ingalits d'accs la
B. Latour, La Fabrique du droit, Une ethnographie du conseil d'tat, La Dcouverte, 2002, p. 278.
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- selon les niveaux de juridiction : la rflexion et la formation dun juge dune juridiction dite suprme en raison de sa comptence dlimite aux seules questions de droit diffrent de celles dun juge dit du fait qui intervient au premier niveau ou deuxime niveau judiciaire du litige. - selon que le contentieux relve de la juridiction judiciaire ou de la juridiction administrative : de faon schmatique, le droit priv dispose dune base textuelle ; le droit administratif se veut autonome, cest--dire que les juges sont en droit de saffranchir des textes pour trancher un conflit. - selon les affaires pnales et les affaires civiles : cette distinction est dailleurs cardinale dans la prsentation faite par E. Durkheim. Encore faut-il rester dans un cadre statique : comme en droit, les distinctions ne sont tranches quen apparence, dautres considrations peuvent rentrer ligne de compte : par exemple, un plaideur peut choisir la voie civile pour obtenir rparation du dommage caus par une infraction ou tout simplement se tromper de tribunal et voir ensuite son action juge irrecevable. A ces contraintes structurelles sajoute un lment qui introduit un autre paramtre de troubles pour clarifier la manire dont les individus sapproprient les textes : la procdure judiciaire implique gnralement la prsence dun avocat dont la mission consiste mettre en forme les prtentions des individus. Ds lors, il ne faut pas exclure quindpendamment de la perception que les gens se font des droits de lhomme, une bonne part de largumentation repose sur le travail dinterprtation des avocats136. Cest donc la logique mme de la judiciarisation des relations quotidiennes quil est difficile de cerner. Une tude a t mene sur laccs aux tribunaux administratifs. Les conclusions mritent ici dtre rappeles pour justifier, a contrario, notre dmarche : - le contentieux est massivement le fait de classes socio-professionnelles suprieures : il sagit du tribunal administratif donc du tribunal comptent en matire de contestation des rectifications fiscales ; une bonne partie de la population, notamment les plus pauvres, nest pas assujettie ; - les auteurs distinguent ceux qui savent sorienter dans le contentieux et identifient ce titre lexistence dun capital procdural ; le rsultat est intressant ; il nen reste pas moins trs relatif si lon envisage, non plus la procdure fiscale mais la question des droits de lhomme. Dans ce cas, le problme ne porte plus sur une question technique mais sur une question de principe qui dpasse la dimension procdurale ;
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- les auteurs, enfin, estiment que la dcision de justice nest pas le principal objectif du contentieux, le plaideur cherchant davantage renouer le contact avec ladministration cest effectivement un objectif propre un contentieux technique comme le contentieux fiscal qui dfinit une phase de conciliation pralable au contentieux alors que linvocation des droits de lhomme vise au contraire une reconnaissance judiciaire de la prtention soutenue par le requrant137. Apparemment, les auteurs de ltude nont pas envisag ce paramtre. Ds lors, tant la matire juridique en gnral que notre objet dtude en particulier rend difficile le recours une dmarche sociologique classique : la plasticit des rgles est susceptible de tromper tant la perception des attentes que lanalyse des rsultats. Cest pourquoi, malgr les limites inhrentes cette dmarche, nous privilgierons la quantification par rfrences sur le modle de la bibliomtrie.
B) PRSENTATION SOMMAIRE DES BASES DE DONNES
Il convient ici de prendre la mesure de lenjeu scientifique que peut reprsenter lutilisation des bases de donnes en droit pour rendre compte dun phnomne sociologique. Ltude de lvolution des contentieux, de lvolution des moyens de droit invoqus bnficie de nos jours de moyens sophistiqus : des bases de donnes dotes de moteurs de recherche trs efficaces. Sur le plan quantitatif, il est aujourd'hui possible de dessiner les fluctuations globales des contentieux. A titre dillustration, si le concept de socit judiciarise simpose pour dcrire notre socit contemporaine, cest prcisment parce que nous pouvons constater en lespace dun clic une multiplication des contentieux. Sur le plan qualitatif, une analyse des contentieux en eux-mmes traduit et auto-alimente les proccupations sociales et la manire dont elles sont prises en compte138. Ainsi, nous pouvons partir de mots cls ou de rfrences darticles de textes dessiner sur une priode donne le nombre de fois quun texte particulier est invoqu au soutien des prtentions. La sociologie dispose ici doutils techniques trs performants. Pour la France, la base de donnes publique officielle Lgifrance existe depuis 1998. Pour reprendre son propre descriptif, la base contient les dcisions de la Cour de cassation :
137 138
A. Spire, K. Weidenfeld, art. prc. Pour une illustration, J. Morri, Quand les sciences sociales se font expertes : le cas de la justice
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- publies au Bulletin des chambres civiles depuis 1960, - publies au Bulletin de la chambre criminelle depuis 1963, - ainsi que l'intgralit des dcisions, publies ou non, postrieures 1987. - des dcisions des cours d'appel et des juridictions de premier degr ; - une slection de dcisions du Tribunal des conflits publies au Bulletin depuis 1993. - une slection de jugements de tribunaux de grande instance et de Cour dappel . La base Lgifrance contient galement sur la mme priode lensemble des arrts rendus par le Conseil dEtat avec galement une slection de jugements rendus par les tribunaux administratifs. En outre, il existe des bases de donnes similaires sur le plan europen, tant au niveau de la Cour europenne de sauvegarde des droits de lhomme et des liberts fondamentales que de la Cour de Justice des Communauts europennes aujourdhui Cour de Justice de lUnion europenne. La base de donnes prive Lexis Nexis nous est, comparativement apparue comme la plus performante compare aux autres bases de donnes prives comme celles mises en ligne par Dalloz ou Lextenso. Dune part, elle couvre aussi bien le droit interne que le droit communautaire tant dans sa phase contentieuse quinstitutionnelle ; dautre part, elle est rpute pour diffuser le nombre le plus important de dcisions rendues par les juges du fond. Enfin, la base de donnes Factiva contient aussi bien des comptes-rendus institutionnels que des fils infos ou des articles de quotidiens. Elle permet de mesurer tant la dimension mdiatique que juridique dune affaire en raison de la diversit des sources recenses sur le plan interne et international. Il sagit donc de proposer une lecture sociologique dune masse de donnes juridique. La dmarche entreprise nest de prime abord pas diffrente de celle utilise partir du droit pnal pour identifier la gradation des valeurs dfendues par la socit139 ou, toujours en matire pnale, mesurer leffectivit des sanctions prvues par les textes travers les jugements rendus. Cest en somme une traduction applique des thses exposes par E. Durkheim dans De la division du travail social propos cette fois de la problmatique de lidentit religieuse dans une perspective dynamique fonde sur le contentieux et non simplement statique partir de la seule lecture des textes. Nous sommes, grce aux diffrents moteurs de recherche, en mesure desquisser une ventuelle mutation sociale sur
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S. Snacken, Justice et socit : une justice vitrine en rponse une socit en moi? : lexemple de la
Belgique des annes 1980 et 1990, Sociologie et socits, vol. 33, 2001, p. 107-137.
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des bases quantitatives objectives diffrentes dtudes statistiques classiques. Lanalyse sociologique de donnes juridiques vise ainsi dpasser lapparente identit de termes utiliss par les individus pour faire valoir leurs causes ou trancher des litiges pour identifier travers les fluctuations les mutations sociales contemporaines. Ces rsultats pourront paratre maigres si on les compare lintgralit des arrts rfrencs par Lgifrance plus de 400 000 uniquement pour la jurisprudence judiciaire, ce qui de facto, pourrait conduire invalider la mthode et rduire la porte de lanalyse. Pour autant, si la quantification permet de faire apparatre des fluctuations importantes alors elle nous fournit un indice sur ltat de notre socit. On doit en effet sinterroger sur la signification dune judiciarisation des relations humaines quant au processus de rationalisation et de subjectivisation du droit. Ce point est valable pour tous les contentieux et a fortiori en matire de droits de lhomme. Par comparaison, en matire dinexcution de contrat, constater une augmentation du contentieux permet de rflchir sur la bonne foi en ce domaine ; analyser les causes de ce contentieux classique permettrait didentifier la conception de la bonne foi que se font les individus et celles que dfendent les juges. Autrement dit, lapparence technique de lanalyse ne doit pas masquer une rflexion sur la conception des relations humaines en socit. Et peut-tre qu travers cette rflexion se dgagera une proposition de modification des textes soit pour rduire ce contentieux, soit pour combattre ce qui aurait pu tre peru comme une injustice. Ou alors, de faon moins ambitieuse, nous serons mme de mieux comprendre les processus contractuels dans une socit moderne140. La quantification est donc le vecteur du passage dune synthse doctrinale juridique une rflexion sociologique sur la signification des conflits tudis au regard des normes en prsence. En matire de droits de lhomme, mme si le contentieux relatif la religion nest pas forcment abondant, il prsente une forte dimension symbolique. Dabord, prcisons que, comme il sagit de transformer son litige en question de principe, il ny a pas suffisamment dintrts financiers en jeu pour supporter une longue procdure. Cest pourquoi la rflexion juridique sur les droits de lhomme est toujours amplifie par laction des organisations non-gouvernementales ; le contentieux reste naturellement limit dans son dveloppement. Mais surtout, comme il sagit dune question de principe, ce contentieux
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Cf partir dtudes ethnologiques le livre de G. Davy, La foi jure, tude Sociologique Du Problme Du
Contrat : la Formation Du Lien Contractuel, Alcan, 1922, p. 2 : C'est en effet parce que nous sommes civiliss, et seulement dans la mesure o nous le sommes vraiment, que nous nous imposons le respect et que nous exigeons du droit la sanction de la foi que nous avons jure . Nous doutons quil soit encore possible de soutenir notre poque une telle assertion.
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interroge les fondements mmes des socits dmocratiques puisque celles-ci ont rig ces textes en normes fondamentales. Aussi, notre dmarche de quantification ne cherche pas obtenir des rsultats chiffrs spectaculaires mais seulement servir dindices pour apprhender la logique de subjectivisation propre aux socits modernes. M. Weber a consacr un chapitre aux formes de cration des droits subjectifs dans son ouvrage Sociologie du droit 141. Lauteur montre comment lmergence de lEtat moderne saccompagne dun changement tant de la perception que du contenu des droits. Comme le rsume un auteur, dans la mesure o les sphres juridiques particulires ne peuvent exister que par la grce de ltat, le seul sujet de droit rel est lindividu en tant que tel, cest--dire abstraction faite de ses diverses appartenances communautaires, quelle quen soit la nature (famille, profession, communaut religieuse, etc.) 142. A fortiori, lpoque marque par les droits de lhomme renforce cette dtermination du sujet par le droit. Il ne sagit donc pas seulement de commenter les textes mais de les situer au regard dun continuum dautres textes pour discerner les tendances dans lesquelles ils sinscrivent ou les ruptures quils introduisent dans le systme juridique et dans la socit. En cela, la dmarche implique une priodisation. La technique bibliomtrique pour importante quelle soit ne prend sens que dans le cadre dune sociologie dont le fait social prsente une composante juridique laune dune perspective historique.
SECTION 3 : DE
La recherche entreprise repose sur un constat paradoxal : les droits de lhomme, gnralement prsents comme une des modalits de lmancipation et donc de la religion sont ici considrs comme des vecteurs de la ralisation de lidentit religieuse. Le mme droit ne sinscrit plus dans la mme dynamique. Ce simple constat justifie la ncessit dune approche historique de faon distinguer partir de quel moment sest impose une conception diffrente des rgles et de leur utilisation. Pour reprendre le propos de J.-C. Passeron, le raisonnement sociologique est condamn mler la smantique du rcit historique la grammaire du modle exprimental 143. Pour cela, aprs avoir rappel la
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M. Weber, Sociologie du droit, Puf, 1986. C. Colliot-Thlne, Pour une politique des droits subjectifs : la lutte pour les droits comme lutte politique,
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logique darticulation des textes en droit, nous prciserons comment nous avons identifi les ruptures. La prsentation des textes en droit repose sur le principe de hirarchie des normes qui revt deux formes : - une forme statique qui prend la forme dune pyramide pour classer les textes selon leur origine et les distinguer les uns des autres : les textes infrieurs doivent tre conformes aux textes suprieurs - la forme pyramidale est la consquence du fait que lensemble culmine au niveau de la loi fondamentale, en loccurrence, la Constitution ; lensemble se comprend galement laune dune hirarchie des organes en fonction de leur lgitimit, le Parlement disposant dune lgitimit suprieure ladministration ; - une forme dynamique : puisque les textes infrieurs comme par exemple les rglements, doivent tre conformes aux textes suprieurs, ici la loi ou la Constitution, il est possible de contester lapplication de ces textes sur ce fondement. En raison du principe de hirarchie des normes, le justiciable a intrt fonder ses prtentions sur un texte disposant dune lgitimit internationale. Cest la fois une technique de contestation mais galement un mode daffirmation de lindividu face la norme tatique. Pour cette raison, nous partirons des textes relatifs aux droits de lhomme manant de lordre international en accordant une place particulire la Convention de sauvegarde des droits de lhomme et des liberts fondamentales galement appele convention europenne des droits de lhomme. Il est ici logique de distinguer les priodes en fonction de la date de transposition de ce texte en droit interne pour deux raisons : - lorigine, lorsque le texte est ratifi par les Etats, son application repose sur un mcanisme inter-tatique chaque Etat tait suppos dnoncer les atteintes aux droits de lhomme commises dans un autre Etat. Ds lors, le texte na quasiment pas t invoqu jusqu ce que les Etats reconnaissent la possibilit pour les individus eux-mmes de saisir la Cour europenne de sauvegarde des droits de lhomme et des liberts fondamentales. La reconnaissance du droit de recours tel que consacr larticle 26 codifi en 2010 larticle 34 marque ainsi une vritable rupture dans la logique de saisine de cette juridiction : ce
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nest plus un Etat qui sen prend un autre Etat144 mais un individu qui conteste la manire dont il a t jug sur le plan interne145. - le principe pos ds ladoption de la Convention, cest que les Etats doivent se conformer aux dcisions de la Cour europenne. Il est cependant logique quun tel principe ne revt pas la mme porte selon que les individus disposent ou non de la possibilit de saisir la Cour. A partir en effet du moment o un arrt est rendu, la solution a vocation se rpandre dans tous les pays qui ont ratifi la Convention, faute de quoi les individus ne manquent pas de sen prvaloir ensuite devant les juridictions internes pour quelles se prononcent conformment aux juges europens, voire de saisir sur un problme similaire une nouvelle fois la Cour europenne. Il y a ici une double dynamique : contestation des normes tatiques au nom des droits de lhomme ; uniformisation des droits des diffrents Etats parties. Les dcisions rendues par la Cour europenne de sauvegarde des droits de lhomme et des liberts fondamentales sont en somme, soit intgres par les juges, soit invoques par les justiciables, linvocation dune mme norme devant conduire une application uniforme par del les spcificits nationales. Cette approche a cependant une limite : limbrication et les influences rciproques entre les jugements rendus par les juridictions internationales et les juridictions internes. Le justiciable invoque tous les textes sans se soucier du classement des sources du droit propre lapproche pdagogique. En somme, une fois quil est possible dinvoquer un texte international dans un contentieux, celui-ci se confond avec le droit interne dautant plus
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Article 26 CEDH : La Commission ne peut tre saisie qu'aprs l'puisement des voies de recours
internes, tel qu'il est entendu selon les principes de droit international gnralement reconnus et dans le dlai de six mois, partir de la date de la dcision interne dfinitive . Comp. rdaction actuelle : La Cour peut tre saisie d'une requte par toute personne physique, toute organisation non gouvernementale ou tout groupe de particuliers qui se prtend victime d'une violation par l'une des Hautes Parties contractantes des droits reconnus dans la Convention ou ses Protocoles. Les Hautes Parties contractantes s'engagent n'entraver par aucune mesure l'exercice efficace de ce droit .
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que, dans de nombreux cas, les textes peuvent renvoyer des problmatiques similaires encore et toujours le phnomne dimitation propre aux analyses de G. Tarde146. Aussi, nous avons supple la distinction entre les priodes en fonction des vnements institutionnels importants comme par exemple la ratification du Trait dAmsterdam ou lintroduction de la Convention de sauvegarde des droits de lhomme et des liberts fondamentales sur une priodisation plus basique partir dune distinction entre les dcennies coules. Comme nous le montrerons, de nombreux textes consacrent le droit pratiquer librement sa religion. Pour autant, il serait rducteur de limiter le phnomne sociologique que nous voulons cerner ce seul contentieux. Dans bien des cas, derrire des affaires relatives la vie prive, se cache un problme de pratique religieuse. De mme, le contentieux relatif la libert dexpression concerne directement ou indirectement la pratique religieuse. Sen tenir une simple approche formelle exclurait de facto toute une partie du contentieux. Il conviendra donc dadopter une lecture large des contentieux, avec les risques de dilution que cela implique, pour saisir non seulement toutes les facettes de lexpression religieuse mais galement la manire dont linvocation des droits de lhomme influe sur cette expression. Ces points clarifis, et compte tenu des difficults signales propres la sociologie du contentieux, nous avons estim, sur la base des banques de donnes, que la mesure de linfluence des rgles sur les comportements des individus pouvait tre complte partir de lanalyse des textes manant des institutions.
SECTION 4 : LIDENTIFICATION DES MUTATIONS SOCIALES PAR LE BIAIS DE LANALYSE DE LA PENSEE DES INSTITUTIONS
Le caractre amphibologique du mot institutions oblige dans un premier temps en prciser la teneur. Dans un second temps, il sera possible, partir dexemples, daffirmer la lgitimit de la dmarche. Lanalyse de la pense des institutions constitue une autre technique mthodologique pour essayer de disposer dun facteur objectif au sens o il simpose aux individus par del leur volont pour prciser les contours du fait social
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Comp. N. Luhmann, La lgitimation par la procdure, Cerf, 2001, p. 25-26 : Nous voulons dire par l
que les personnes concernes adoptent la dcision titre de prmisses de leur propre comportement et restructurent en consquence leurs attentes, quelles que soient leurs raisons. () Quoiquil en soit, au fondement de la reconnaissance se trouve un processus dapprentissage, cest--dire une modification des prmisses daprs lesquelles lindividu traitera par la suite ses expriences, choisira ses actions et se reprsentera lui-mme .
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identifier. A ce titre, N. Luhmann va mme jusqu estimer que le rle prpondrant que jouent les textes et les institutions dans la socit moderne rduisent la capacit dautodtermination des individus. La rfrence linfluence des institutions dans la dtermination des faits sociaux est prsente, ds les premiers travaux fondateurs de lcole durkheimienne. Nous pouvons toutefois constater qu une dfinition large susceptible denglober les institutions administratives, nous sommes progressivement passs une dfinition plus restreinte, ce qui a peut-tre contribu rduire lintrt dtudier le droit pour identifier un fait social. Selon P. Combessie, cest sous linfluence de M. Mauss et P. Fauconnet, deux auteurs dont les uvres se singularisent par limportance que le droit joue dans la constitution des faits sociaux que E. Durkheim aurait introduit la notion dinstitution pour rendre compte de lide de contrainte expose ds la premire dition des Rgles de la mthode sociologique . P. Combessie ne cite cependant pas exactement la dfinition que ces minents auteurs donnent du terme institution mais seulement une des caractristiques quils identifient au titre de linstitution : Mais, dans les socits suprieures, il y a un grand nombre de cas o la pression sociale ne se fait pas sentir sous la forme expresse de l'obligation : en matire conomique, juridique, voire religieuse, l'individu semble largement autonome. () Il serait bon qu'un mot spcial dsignt ces faits spciaux, et il semble que le mot institutions serait le mieux appropri 147. Comparativement, voici la dfinition explicite de linstitution de M. Mauss et P. Fauconnet : Nous entendons donc par ce mot aussi bien les usages et les modes, les prjugs et les superstitions que les constitutions politiques ou les organisations juridiques essentielles; car tous ces phnomnes sont de mme nature et ne diffrent qu'en degr (cest nous qui soulignons). Effectivement, E. Durkheim adopte une dfinition plus restreinte : toutes les croyances et tous les modes de conduite institus par la collectivit ; la sociologie peut alors tre dfinie : la science des institutions, de leur gense et de leur fonctionnement 148. Il ny a cependant pas contradiction car dans les pages prcdentes, E. Durkheim a prcisment rappel que le mot institution couvre galement les institutions juridiques et la ncessit de les tudier pour rendre compte des faits sociaux ! Dans l'tat actuel de la science, nous ne savons vritablement pas ce que sont mme les principales institutions sociales, comme
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P. Combessie, Paul Fauconnet et limputation pnale de la responsabilit : une analyse mconnue mais
aujourdhui pertinente pour peu quon la situe dans le contexte adquat, in Trois figures de lcole durkheimienne : Clestin Bougl, Georges Davy, Paul Fauconnet, Anamnse, LHarmattan, n 3, 2007, pp. 221-246, spc. p. 233.
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l'tat ou la famille, le droit de proprit ou le contrat, la peine et la responsabilit ; nous ignorons presque compltement les causes dont elles dpendent, les fonctions qu'elles remplissent, les lois de leur, volution ; c'est peine si, sur certains points, nous commenons entrevoir quelques lueurs. Et pourtant, il suffit de parcourir les ouvrages de sociologie pour voir combien est rare le sentiment de cette ignorance et de ces difficults 149 (cest nous qui soulignons). Ltude de P. Combessie sur P. Fauconnet nchappe pas ce tropisme : faute de tenir compte de la dynamique institutionnelle organise, il rend compte du travail de P. Fauconnet en ignorant la place que cet auteur, en bon connaisseur des dbats propres au droit pnal de lpoque, accorde au Ministre public, cest--dire lorgane charg de mener les poursuites pour rprimer les atteintes lordre social. Bref, la prsentation faite par P. Combessie dissocie la fonction de la responsabilit, notamment pnale, de linstitution charge de mettre en uvre les procdures qui aboutiront une sanction. Nous rappellerons, dans la mme perspective, que C. Bougl avait adopt une conception similaire de linstitution celle que nous re-dcouvrons aujourdhui ds 1908 dans son tude sur les castes en Inde150 ; cet auteur renvoie dailleurs dans le corps du texte un article de J. W. Powell au titre emblmatique : Sociology : Science of Institutions, paru en 1899, soit exactement la dfinition prsente dans louvrage prcit d'E. Durkheim. Citons Powell pour bien mesurer les points de convergence ainsi que la rupture que consacre lorientation sociologique franaise : I prefer to define sociology as the science of institutions rather than as the science of law, because in sociology I wish to include a study of the law itself and also a consideration of the manner in which it originates and the agency by which it is enforced, whether by sanctions of interest, sanctions of punishment, or sanctions of conscience 151. L encore, nous pouvons constater que la connaissance de la dimension juridique est indissociable de lapprhension et de la comprhension dun fait social ; cette connaissance implique que soit connu le fonctionnement des institutions. De faon plus anecdotique, lexemple anglo-saxon auquel nous avons dj fait rfrence rvle que la place quoccupent les normes dans une socit, en loccurrence la socit amricaine, a peut-tre contribu faonner la manire de mener les tudes sociologiques.
E. Durkheim, op. cit., prface la seconde dition p. 12. C. Bougl, Essai sur le rgime des castes, 1908, ed. uqac. J. W. Powell, Sociology : Science of Institutions, 1899, Disponible sur Google Books, p. 8.
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Dans ce cadre, si nous reprenons lexpression popularise par lanthropologue Mary Douglas152, nous nous concentrerons toutefois sur la pense des institutions dfinies au sens organique et non comme cela est gnralement fait sur, pour reprendre la dfinition du terme institution propose par le Dictionnaire critique de sociologie des manires de faire, de sentir et de penser cristallises , peu prs constantes, contraignantes et distinctives dun groupe social donn . Cest prcisment ce hiatus sur la signification du terme institution qui rend ambivalent nombre de recherches en sociologie : elles dconnectent lidentification du fait social de son cadre juridique de faon rvler les processus et les discours de lgitimation qui contribuent la justification des actions des individus comme si ces mmes processus et discours existaient par eux-mmes153. Do dans certains cas un discours sociologique qui fait abstraction du cadre juridique dans lequel volue linstitution154. Cest pourquoi nous ne privilgierons pas cette conception : la rgle de droit dispose dun caractre structurant ; elle nest pas dissociable de linstitution qui lmet. Le terme institution renvoie donc aux structures juridiques. Ces institutions sont galement
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M. Douglas, Comment pensent les institutions, d. la Dcouverte, 1999. M. Calvez, Lanalyse culturelle de Mary Douglas : une contribution la sociologie des institutions,
Sociologies [En ligne], Thories et recherches, http://sociologies.revues.org/index522.html : Les institutions sont dfinies comme des manires dtre et de faire plus ou moins stabilises par lusage et reconnues comme lgitimes au sein dun groupe social. Elles fournissent aux individus des principes qui leur permettent dagir avec les autres dune faon qui puisse tre comprise et accepte par eux et qui les conduisent revendiquer des autres des conduites tenir au nom du mode de vie dont linstitution est porteuse .
154
P. Bourdieu, A propos de la famille comme catgorie ralise, Actes de la Recherche en Sciences Sociales,
n100, 1993, p. 32 : La famille, () tend toujours fonctionner comme un champ, avec ses rapports de forces physique, conomique et surtout symbolique (lis par exemple au volume et la structure des capitaux possds par les diffrents membres), ses luttes pour la conservation ou la transformation de ces rapports de forces (avec des stratgies spcifiques de sociodice, dont participe la reprsentation dominante de la famille), etc.: les forces de fusion (affective notamment) doivent sans cesse contrecarrer ou compenser les forces de fission . A rapprocher d'E. Millard, Famille et droit, retour sur un malentendu, Informations sociales, 73-74, 1999, spc. p. 73 : Dire que la famille nexiste pas dans le droit positif franais peut surprendre. Si recourir au concept de famille nest pas indispensable juridiquement, en revanche, sy rfrer nest pas neutre politiquement. La famille est juridiquement construite par lactivit publique, et se mesure ses effets. Le droit procde partir des individus, et non partir du groupe familial ; il privilgie les fonctions individuelles sur la forme collective .
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productrices dune pense, ce quun auteur a appel Lesprit des institutions155. Et, cest parce que ces institutions pensent que sexerce une influence sur les individus. Une institution au sens administratif du terme se caractrise donc par sa production normative. Lindividu ne fait que sinsrer dans un cadre prtabli, constat commun auquel nous rajoutons le rle dterminant des rgles produites par les institutions156. La dmarche semble aujourdhui acquise en histoire. Elle a fait lobjet dune conceptualisation partir des archives notariales pour expliquer par exemple lvolution du statut de la femme au cours des sicles157. Schmatiquement, cest parce que les termes utiliss changent selon les poques pour le mme type dactes quil est possible de reprer les moments cls dune mutation sociale. Notre dmarche nest ici en outre pas diffrente de celle mene par A. Farge ou F. Ewald dans la continuit des travaux de M. Foucault. Par exemple, pour A. Farge, les archives judiciaires permettent de dfinir la manire dont les individus construisent leur identit. Les dcisions de justice sont tout la fois un pralable indispensable lanalyse des reprsentations propres lpoque mais galement lexpression la plus tangible de la construction dune nouvelle ralit sociale158. Pour F. Ewald, lanalyse des textes et des dbats relatifs lassurance permet de conceptualiser les nouvelles relations entre individus propres la modernit, ce quil dnomme de faon trs provocatrice, le nouveau contrat social. La diffrence fondamentale avec les recherches effectues par A. Farge ou celle de F. Ewald, cest dune part ltude de lpoque actuelle et, dautre part, le recours accru aux bases de donnes. L o, en effet, le chercheur devait passer un temps considrable pour justifier le caractre scientifique de sa dmarche pour crire lhistoire159, la technologie actuelle permet en fonction des mots recherchs dobtenir un rsultat quasi-instantan sur une masse considrable de documents. Tout lenjeu du prsent travail consiste exploiter
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D. Richet, La France moderne : lesprit des institutions, Paris, Flammarion, 1973. Lapproche ici propose nest pas trs diffrente de celle retenue par P. Legendre pour analyser le
processus de filiation et estimer que lindividu est lenfant des textes ! P. Legendre, Leons IV. L'Inestimable Objet de la transmission. tude sur le principe gnalogique en Occident, Fayard, 1985
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A., Daumard, F. Furet, Mthodes de l'Histoire sociale : les Archives notariales et la Mcanographie,
A. Farge, Le got de l'archive, Seuil 1989. A. Daumard, F. Furet, art. prc, p. 674 : Scientifiquement, il nest dhistoire sociale que quantitative .
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ses donnes sur des bases quantitatives pour en dgager les principaux axes partir dune rfrence cardinale : les droits de lhomme. Nous prendrons ainsi en compte lune des caractristiques majeures de notre poque : la production permanente et continue de textes. Lintgration de la France dans lUnion europenne rajoute la production normative franaise la production europenne et permet ainsi de confronter des penses institutionnelles distinctes. Sans compter bien videmment que la rfrence aux droits de lhomme trouve dans les sources internationales une rserve galement impressionnante de textes. Pratiquement, il nest peut-tre plus possible denvisager un simple travail sur papier base darchives. Pour reprendre lexpression de J.-C. Passeron, nous ne pouvons que constater la convergence pistmologique entre histoire et sociologie 160. Notre dmarche vise donc mettre jour comment pensent les institutions au sens non pas de catgories sociales mais de structures administratives et politiques. Nous pourrons saisir toute la dynamique propre au champ juridique : les textes disposent dune dimension performative : leur seule existence modifie non seulement lordonnancement juridique mais galement les rfrences sociales. Lemploi dun terme propre la linguistique pour exposer cette dynamique ne doit pas surprendre la thorie des actes de langage a t labor partir dun dialogue entre linguistes et juristes161. Les ressemblances entre les deux disciplines avaient en outre t dcrites par G. Tarde dans les transformations du droit : Pour un corps de Droit, donc, comme pour un corps de langue, le problme de l'volution consiste s'adapter avec soi-mme autant que faire se peut en s'adaptant une socit qui jamais ne s'adapte trs bien avec elle-mme. Il consiste, autrement dit, faire du logique avec de l'illogique 162. La rfrence constante de P. Bourdieu aux travaux de la linguistique pour dnoncer larbitraire des qualifications en droit procde dune logique foncirement distincte. P. Bourdieu rige la sociologie en technique de mise jour de cet arbitraire et assigne aux travaux en la matire la conclusion auxquels ils doivent aboutir. A linverse, G. Tarde pose le problme de la communication en droit et de linter-subjectivit, cest--dire de la ncessit de se mettre daccord sur les termes que nous employons. Or, l est prcisment le problme : par dfinition, le lien entre les mots et les choses est arbitraire ; le constat de larbitraire ne conduit pas ncessairement une impossibilit de communiquer sur un sens
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Cest lun des apports majeurs du livre de P. Veyne, Comment on crit lhistoire, Seuil, 1996. Pour une prsentation de ce cadre, S. Laugier, Performativit, normativit et droit, Archives de
G. Tarde, Les transformations du droit, tude sociologique, 1995, Berg International, p. 188.
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commun. Si, en revanche, une fois ce constat pos, les mots saccumulent et renvoient selon les lieux et les personnes des sens distincts, cest la logique mme du droit en tant que vecteur de ralisation de linter-subjectivit qui est remise en cause. La sociologie du droit devient alors une rflexion sur les conditions de possibilit de la rgle mme. Il parat difficile dchapper cette tension nominaliste dans un processus de description des phnomnes sociaux. Tocqueville illustre parfaitement cette dmarche lorsquil sinterroge sur lvolution de lemploi de certains termes linstar de celui de gentleman163. Dans cette perspective, pour reprendre la critique des thses de G. Noiriel, comment soutenir la relativit du concept de nation164 alors que ds les travaux prparatoires du Code civil est prvu un titre spcial intitul Des trangers revtus dun caractre tranger de leur nation ? Cette section est consacre aux ambassadeurs en tant que personnes reprsentant de nations trangres. La nation existe dans la perception des institutions. Cest un mot rcurrent dans les travaux parlementaires de lpoque avec pour enjeu lidentification des trangers165. En revanche, la religion ou la rfrence la religion est beaucoup moins prsente cette poque. Nous mesurons ainsi la nouveaut contemporaine de lmergence de la religion dans le discours institutionnel. Vu sous cet angle, effectivement, lanalyse ne repose plus sur des entretiens quantitatifs ou qualitatifs la comptence juridique devient, dans nombre de domaines, un pralable ltude sociologique conformment en cela aux souhaits de C. Bougl. Mais, il faut se rendre lvidence : partir du moment o des juges ou des fonctionnaires sont les destinataires de questions, compte tenu de lobligation de rserve des fonctionnaires, il ne faut pas exclure que les enqutes menes sur la base dentretiens de catgories de personnes travaillant dans le mme secteur aboutisse des rsultats diffrents de ceux provenant de ltude des textes manant des institutions pour lesquelles ils travaillent. Ltude ralise par B. Massignon pour exposer les relations entre religions et lacit lors de la construction
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A. de Tocqueville, Lancien rgime et la Rvolution, 1856, ed. uqac, p. 100 : suivez travers le temps et
l'espace la destine de ce mot de gentleman, dont notre mot de gentilhomme tait le pre. Vous verrez sa signification s'tendre en Angleterre mesure que les conditions se rapprochent et se mlent. A chaque sicle on l'applique des hommes placs un peu plus bas dans l'chelle sociale. Il passe enfin en Amrique avec les Anglais. L on s'en sert pour dsigner indistinctement tous les citoyens. Son histoire est celle mme de la dmocratie .
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G. Noiriel, A quoi sert lidentit nationale ?, Agone 2007. La consultation du recueil complet des travaux prparatoires du Code civil est ici difiante. Elle contredit
singulirement toutes les constructions intellectuelles de la socio-histoire, sauf soutenir que les institutions nont vraiment pas conscience de ce quelles dictent.
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europenne166 fournit, notre sens, un exemple dun travail de ce genre. Cette tude sinscrit dans ce processus mthodologique. Lauteur a donc ralis toute une srie dentretiens avec des fonctionnaires europens. Elle a ensuite labore une typologie trs prcise prs de 7 catgories pour rendre compte des 27 pays europens sur la base du concept de lacit. Ce quoi nous objecterons quune classification fonde sur trop de critres perd sa dimension oprationnelle ; une classification fonde sur la notion de lacit nest pas adquate pour traduire le langage de la production normative de la Commission europenne. Nous constatons ici pleinement le dcalage existant entre ltude des textes et la perception distincte aussi bien de celle des acteurs que de linterprte qui recueille leurs propos. On pourrait nous objecter de rduire un concept son expression juridique et lui refuser la possibilit dexister de faon autonome dans un domaine distinct. Peut-tre faut-il distinguer exactement entre les termes utiliss et leur champ dapplication. A partir du moment o le terme est prsent en droit positif, il existe un risque que de description, sa reprise sociologique porte en germe lexpression dune volont normative de lauteur du texte. Cest prcisment la limite de la rfrence aux droits de lhomme ou la lacit dans le discours sociologique. A titre dillustration, le sociologue J. Baubrot a rig la lacit en catgorie danalyse pour dcrire les relations que les cultures ont construites entre la religion et le pouvoir il y aurait donc de la lacit dans tous les pays et quasiment toutes les poques comme lattesterait la culture sunnite167. Cette dmarche nous parat mthodologiquement contestable : le fait de ne pas utiliser le mme mot pour dsigner une ralit apparemment similaire tmoigne dune diffrence de sens et donc dune diffrence de valeurs. Or, le mot lacit au sens du droit franais est difficilement traduisible dans les autres langues. Nous reproduisons cet effet les conclusions dune communication sur le sujet : Lanalyse des traductions du concept de lacit dans les langues anglaise,
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X. Icaina, B. Massignon, Des Dieux et des fonctionnaires. Religions et lacits face au dfi de la
Nous reproduisons ici un passage de lintroduction de ltude qua consacre cet auteur lchelon
international : J. Baubrot, Les lacits dans le monde, Puf. Que sais-je ? , 2009, p. 3 Il est donc possible dtudier diffrentes lacits existant sur notre plante en se montrant attentif aux processus historiques de lacisation qui les ont constitues, aux fondements philosophiques qui les ont lgitimes et leur ralit sociale actuelle. Cela ne signifie pas que ces lacits soient quivalentes ; au contraire, puisquil est possible de les valuer par rapport des indicateurs. Cela implique toutefois quun seuil minimal de lacit ait t franchi . Le raisonnement est tautologique : la lacit dcoule des processus historiques de lacisation.
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nerlandaise, espagnole et arabe nous a permis de mettre en vidence plusieurs types de difficults. Une premire difficult consiste cerner lextension exacte du concept de lacit et le distinguer clairement de celui de scularisation dune part et de lacisme dautre part. (). Ainsi, en anglais, lide de secularization apparat tre en de de celle de lacit , alors que celle de secularism , peut selon les nuances, aller audel. En arabe, le terme almania , qui est celui le plus souvent propos, a une extension trs large (scularit, lacit, lacisme) et certains auteurs lui prfrent celui de dunyawiya , mais ce dernier peut aussi, selon le contexte, tre associ tant aux ides de scularit, lacisme que de modernit etc. En ce qui concerne lespagnol, lacadmie royale ne reconnat pas le terme laicidad quelle juge quivalent celui de laicismo , alors que dautres dictionnaires distinguent les deux, mais mme dans ce cas, les dfinitions donnes laicidad peuvent parfois apparatre plus proches en franais de lide de lacisme que de celle de lacit etc168. Ds lors, la perspective devient trop large ; elle se confond in fine avec les manifestations du politique au point de favoriser une confusion avec les modalits du rgime dmocratique169. Nous constatons ainsi quil peut tre extrmement hasardeux dtendre une notion marque par sa positivit. Plus largement, sortir une notion de son champ juridique soulve de nombreux problmes. En quoi serait-il lgitime daccepter des interprtations sociologiques des textes de droit qui reposent sur des vritables contresens tant historiques que juridiques et de rejeter avec la plus grande vigueur les erreurs statistiques170 ? Cest pourquoi, linterprtation de la dimension institutionnelle constitue llment objectif par excellence dans lanalyse de faits sociaux forte teneur juridique. Rtrospectivement, les discussions sur les statistiques tudies par E. Durkheim dans son ouvrage consacr sur Le suicide peuvent tre lues comme le reflet dun problme institutionnel : elles ont t fournies par G. Tarde en raison de sa position au sein du Ministre de la Justice et E. Durkheim mentionne clairement leur dimension officielle. Cest logique : qui, part des institutions peut avoir intrt tenir de telles statistiques ?
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Colloque AFEC- CIEP ducation, religion, lacit. Quels enjeux pour les politiques ducatives?, Quels pour l'ducation compare? (Svres, 19-21 octobre 2005), actes disponibles sur
enjeux
http://afecinfo.free.fr/ERL05/textes/pdf/14-Wolfs-ElBoudamoussi-DeCoster-Baillet.pdf
169
J. Bauberot, op. prc. p. 3 : Le sociologue mexicain Roberto Blancarte propose de dfinir ce seuil
minimal comme un rgime social de coexistence, dont les institutions politiques sont essentiellement lgitimes par la souverainet populaire et non plus par des lments religieux .
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Dailleurs, la racine du mot statistique se trouve le mot Etat. Qui plus est, llaboration de ces statistiques dcoule de la procdure judiciaire lors de la dcouverte dun cadavre. Bref, la qualification de suicide est, avant mme qu'E. Durkheim ne se penche sur le problme, le rsultat dun travail de linstitution qui a estim que le cadavre trouv navait pas pour origine un crime ou un homicide involontaire. En somme, cest une sociologie par la quantification des textes et des contentieux que nous proposons dlaborer pour rendre compte dune ventuelle mutation sociale dont le contentieux, loin dtre le reflet constitue une face dun jeu de miroir. Comparativement avec le travail phare de E. Durkheim sur la division du travail, nous dplaons le curseur du droit pnal vers les droits de lhomme et, sur une facette, particulire : le droit de pratiquer la religion dans les socits contemporaines. Notre approche nen reste pas moins distante tant de celle de M. Foucault que de celle des adeptes de la socio-histoire qui revendiquent galement cet hritage : il ne sagit pour nous ni de poser comme postulat que les droits de lhomme vont permettre daffranchir lindividu de la socit, ni de glorifier une pseudo-neutralit juridique pour dnoncer les diffrences prsentes au sein de notre socit. Plus prosaquement, notre approche des textes vise identifier la place de cette rfrence dans un contentieux, de prime abord, paradoxal, pour sinterroger ensuite sur sa signification. Il y a ici une premire phase de description de ltat des rgles et du contentieux qui porte moins sur ltat du droit positif que sur lvolution de celui-ci durant ces dernires annes sur la base dun essai de quantification de la rfrence aux droits de lhomme dans les textes. Passe cette premire phase, nous essayerons compte tenu des donnes recueillies didentifier ou non une rupture dans la manire dont sexpriment les problmes en droit afin den proposer une interprtation. Les droits de lhomme ne sont pas apprhends ici comme une norme dont linvocation dispose dune force morale mais comme une ventuelle donne forte structurante de la socit. Cest une fois ce travail effectu que nous pourrons esquisser les traits dune socit dans laquelle la religion devient une proccupation constante. Pour cela, nous identifierons les droits de lhomme comme vecteur de lidentit religieuse (Premire partie). Nous analyserons ensuite les donnes collectes tant par rapport aux droits de lhomme que par rapport lexpression des diffrentes religions pour essayer de prciser les causes objectives de la dynamique contemporaine du contentieux en la matire. Nous procderons alors une gnalogie des droits de lhomme (Deuxime partie). Ce cadre pos, interviendra la phase de systmatisation en fonction du changement de perception du conflit que scrte la rfrence aux droits de lhomme dans un contentieux : nous distinguerons cet effet entre socit du litige et socit du diffrend (Troisime partie).
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Premire partie : Les droits de lhomme comme vecteur de lexpression de lidentit religieuse Deuxime partie : Analyse de la rfrence aux droits de lhomme pour exprimer lidentit religieuse Troisime partie : Essai de systmatisation : socit du litige et socit du diffrend
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Ces diffrences de terminologie sont cependant ici abordes laune de la conception sociologique quelles impliquent. Nous disposons ainsi dune double grille de lecture : dune part, lidentit des mots ne renvoie pas forcment travers lhistoire une identit de sens ; les diffrences de mots sont rvlatrices dune conception diffrente de la socit. Cette exposition se justifie dautant plus quelle fait suite un constat paradoxal : nous disposions en droit interne de la Dclaration des droits de lhomme et du citoyen de 1789 qui na cependant pas eu de rpercussion proprement juridique avant lpoque contemporaine. Il est donc indispensable pour mesurer lvolution des contentieux contemporains ainsi que lvolution sociale dont ils sont lexpression de bien distinguer entre linvocation des textes internes et le recours aux textes internationaux. Car, si la rfrence aux droits de lhomme simpose au cours de la dernire dcennie, cest principalement le fait de lapplication de textes internationaux et non de textes propres au droit interne. Il y a ici une volution dont il faudra mesurer la porte. Compte tenu dune part de la ncessit de distinguer selon le caractre directement applicable des textes et, dautre part, du fait que les individus disposaient dj de la possibilit dinvoquer les droits de lhomme dans le contentieux interne, nous identifierons et quantifierons la rfrence aux droits de lhomme au cours des dernires dcennies en distinguant les textes de la faon suivante : - la Dclaration universelle des droits de lhomme de 1948 et les autres textes dots dune dimension universelle en raison de leur conscration du droit de manifester sa religion en public nous montrerons ainsi que lidentit religieuse est aujourdhui une composante universelle de lidentit de lindividu (Chapitre 1) ; - le droit communautaire en raison du caractre particulier dont bnficie sa mise en uvre au regard des autres textes internationaux et de la dynamique quil a engendr pour promouvoir lidentit religieuse dans la sphre publique (Chapitre 2) ; - la Convention de sauvegarde des droits de lhomme et des liberts fondamentales, en dpit de son rle central dans le contentieux, ne sera traite quaprs ces textes car elle se veut le rceptacle local de la Dclaration universelle et accentue limpact de la construction europenne sur la vie quotidienne des individus. Le contentieux rsultant de son interprtation se prsente comme la traduction la plus pertinente de lexpression des prtentions religieuses par le prisme des droits de lhomme (Chapitre 3). En raison du caractre rcent de lintroduction en droit franais de la question prioritaire de constitutionnalit mars 2010 -, des alas procduraux de ce mcanisme ainsi que de linfluence que les jurisprudences de la Cour europenne exercent sur les juges franais, il ne nous a en revanche pas paru pertinent de chercher identifier le fait social tudi partir des dcisions rendues par le Conseil constitutionnel. - 80 -
CHAPITRE 1 : LIDENTIT RELIGIEUSE COMME IDENTIT UNIVERSELLE : MISE EN PERSPECTIVE DE LA RFRENCE LUNIVERSEL
Il sagit prsent dtudier la rfrence aux textes dont la porte se veut universelle lors des conflits portant sur des questions religieuses. Ces textes ont une particularit commune : contrairement au droit communautaire, ils ne disposent pas dapplicabilit directe sauf transposition expresse. Il est donc logique que le contentieux en la matire ne soit pas trs fourni. Pour autant, il faut se demander si leur simple existence ne modifie pas notre perception des situations. Il faut galement sinterroger sur une ventuelle volution de la perception mme de ces textes depuis leur date de promulgation. Cest pourquoi et cest ce qui distingue notre approche dune simple rflexion juridique - nous ne nous contenterons pas uniquement du contentieux et explorerons galement dautres sources linstar des questions parlementaires. Dans ce cadre, nous distinguerons les textes universels relatifs aux droits de lhomme (Section 1) des textes particuliers dimension universelle (Section 2). Nous exclurons cependant de notre tude les textes universels dont la mise en uvre repose sur lexistence de sanctions pnales en droit interne en raison du caractre pathologique et exceptionnel que peut encore reprsenter le droit pnal en droit international. Ces textes prsents, nous exposerons les diffrentes modalits de diffusion des droits de lhomme mis en place par les institutions. Nous montrerons alors comment se propage le principe selon lequel la pratique religieuse relve des droits de lhomme (Section 3).
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mur de Berlin et de la fin de la guerre froide un tournant institutionnel au bnfice des individus, tournant institutionnel qui, progressivement va se concrtiser par la possibilit dexprimer ses prtentions religieuses sur la base de textes relatifs aux droits de lhomme. Nous exposerons ici les textes sur le fondement desquels va soprer cette r-orientation en mettant tout particulirement laccent sur la cration du Conseil des droits de lhomme. Pralablement, nous soulignerons quil nexiste pas une base de donnes permettant de procder, comme pour le droit interne, des recherches sur la base de mots-cls. Les textes sont en ligne mais leur intitul ne correspond pas toujours leur contenu ou peut facilement porter sur un thme annexe important. Par ailleurs, en raison du tropisme positiviste, ces textes sont quasiment ignors par la doctrine juridique mais prsents dans le discours sociologique ! Nous sommes donc en prsence du paradoxe suivant : une production normative qui serait suppose ne pas avoir dimpact sur lordre juridique ; une production normative sollicite tant par le discours sociologique que par les Parlementaires. Cest donc sur la base dune lecture transversale des textes produits par les institutions onusiennes que nous avons travaill tout en tant conscient des limites de notre approche. La Charte des Nations unies adopte en 1945 nonce comme objectif : Raliser la coopration internationale en rsolvant les problmes internationaux d'ordre conomique, social, intellectuel ou humanitaire, en dveloppant et en encourageant le respect des droits de l'homme et des liberts fondamentales pour tous, sans distinctions de race, de sexe, de langue ou de religion . A linstar de la Convention europenne de sauvegarde des droits de lhomme et des liberts fondamentales, elle ne prvoit pas lors de sa promulgation de mcanisme de recours individuel. Pour autant, il faut se rendre lvidence : la simple rfrence aux droits de lhomme justifie ds les premires annes dactivits de lOrganisation des Nations Unies que lAssemble gnrale adopte des rsolutions gnrales visant condamner les violations des dits droits172. En dpit de labsence de porte normative des textes, jusquen 1966, la majorit des rsolutions consacres aux droits de lhomme, pour le moins pisodiques 1 deux par an concerne llaboration des pactes relatifs aux diffrents droits consacrs par la Dclaration. Aprs 1966, la rfrence est certes plus frquente 4 5 rsolutions - mais sans rel impact. Nous noterons au passage ds cette poque lambigit de cette rfrence puisquelle vaut lidentique tant pour les dmocraties occidentales que pour les dmocraties populaires sous tutelle de lUnion sovitique. Petit petit, nous constatons que cette rfrence simpose soit directement compter des annes 1980, prs de 10 % des rsolutions de lAssemble gnrale des Nations par session sinscrit dans cette
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problmatique soit indirectement comme par exemple travers de nombreux thmes comme la promotion dune culture de la paix, le financement dune mission au Kosovo, le financement dun tribunal international ad hoc comme celui du Rwanda. Sans compter que dans le mme temps, lAssemble gnrale adopte diffrentes rsolutions de faon constante visant soit rappeler le principe de lutte contre les discriminations religieuses, soit promouvoir les droits des minorits religieuses et lobligation pour les Etats faciliter lexpression de leur identit. Autrement dit, de faon progressive, les droits de lhomme sont devenus un critre dapprciation de lensemble des situations internes et internationales au titre desquelles se trouve la question de la pratique religieuse des individus. Un texte nous parat synthtiser la conception institutionnelle des droits de lhomme promue par les Nations Unies : le rapport rendu lors de la confrence de Vienne relative une convention mondiale sur les droits de lhomme initie par la rsolution de lAssemble gnrale des Nations unies 45/155 du 18 dcembre 1990. Ce rapport esquisse une conception globale des droits de lhomme propre lre post-guerre froide dont les Nations Unies ne se sont depuis pas dparties173. Quatre points mritent ici dtre souligns : - le caractre universel des droits de lhomme nexclut pas un certain relativisme - S'il convient de ne pas perdre de vue l'importance des particularismes nationaux et rgionaux et la diversit historique, culturelle et religieuse, il est du devoir des Etats, quel qu'en soit le systme politique, conomique et culturel, de promouvoir et de protger tous les droits de l'homme et toutes les liberts fondamentales . - laffirmation de principe du droit de pratiquer sa religion en mme temps que la prise en compte de minorits par del les individus : Les personnes appartenant des minorits ont le droit de jouir de leur propre culture, de professer et de pratiquer leur propre religion et d'utiliser leur propre langue, en priv et en public, librement et sans immixtion ni aucune discrimination que ce soit . - le ncessaire dveloppement de lducation pour faciliter lexpression religieuse des individus ou des minorits - L'ducation devrait favoriser la comprhension, la tolrance, la paix et les relations amicales entre les nations et entre tous les groupes raciaux ou religieux . - lintroduction des questions religieuses dans la sphre publique : La Confrence mondiale sur les droits de l'homme demande instamment aux Etats et la communaut internationale de promouvoir et de protger, conformment ladite Dclaration, les droits
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des personnes appartenant des minorits nationales ou ethniques, religieuses et linguistiques. Les mesures prendre, s'il y a lieu, devraient consister notamment faciliter la pleine participation de ces personnes tous les aspects, politique, conomique, social, religieux et culturel, de la vie de la socit et au progrs conomique et au dveloppement de leur pays . Le programme daction de Vienne affirme en parallle la ncessit de lutter contre les pratiques religieuses contraires par exemple aux droits des femmes tout en appelant en parallle une plus grande tolrance rciproque entre les individus, surtout lgard des travailleurs migrants. Quand bien mme il ne constitue quun ensemble de recommandations, il fait trs tt lobjet dune reprise lchelon communautaire qui met tout particulirement laccent sur les droits de minorits ethniques et religieuses174. Les diffrentes rsolutions de lAssemble gnrale adoptes dans le prolongement de ce programme daction entrinent ainsi une conception des droits de lhomme fortement ancre sur le respect du particularisme des minorits. Nous remarquerons que le texte est adopt en 1993, soit bien avant que les pays europens sinterrogent sur la viabilit du multiculturalisme. Point le plus notable, cette rsolution est lorigine de la cration du Conseil des droits de lhomme en 2006. Cet organe prolonge lancienne Commission des droits de lhomme. Par del lapparence de continuit, cet organe constitue une mutation profonde des institutions. Tout dabord, il se veut indpendant et impartial, soit les attributions apparentes dune juridiction, ce qui de facto lrige en organe distinct susceptible de donner une porte pratique aux textes relatifs aux droits de lhomme. La transformation de la Commission des droits de lhomme en Conseil des droits de lhomme a en effet pour cause la volont driger au sein des Nations Unies un organe dont les orientations seraient moins politiques175 comme si stait dgag sur le plan international un consensus autour des droits de lhomme aprs la chute du communisme. Se manifeste ici lide dune neutralit de la norme juridique par del les motivations non-avoues des Etats. Or, il y a
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Rsolution sur les droits de l'homme dans le monde en 1993/1994 et la politique de l'Union en matire de
droits de l'homme, Journal Officiel du 22 mai 1995, n C 126 - Page 15 : A deux reprises est mentionn lobjectif de mise en oeuvre de la Dclaration sur les droits des personnes appartenant des minorits nationales ou ethniques, religieuses et linguistiques.
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ncessairement une dimension politique lmergence dun nouvel organe dans la sphre internationale. Ensuite, tous les Etats, indpendamment de leur rgime politique dmocratique ou dictatorial, sont soumis aux mmes critres dapprciation. Cela confirme de faon explicite le principe dun jugement permanent des Etats laune des droits de lhomme avec linstauration dun examen priodique universel de chacun des Etats. La rsolution lorigine de la mise en place de cet examen repose sur lide que tous les Etats doivent poursuivre les efforts mens au niveau international pour approfondir le dialogue et favoriser une meilleure entente entre les civilisations, les cultures et les religions, et soulignant que les Etats, les organisations rgionales, les organisations non gouvernementales, les organismes religieux et les mdias ont un rle important jouer dans la promotion de la tolrance, du respect des religions et des convictions et de la libert de religion et de conviction (cest nous qui soulignons). En cela, lapprciation de la politique dun Etat nest pas dissociable dun jugement de valeur sur la manire dont il respecte le droit de pratiquer sa religion dans lespace public. Ds lors, le Conseil des droits de lhomme devient le vecteur dapprciation de lexpression de la religion des individus dans lespace public. Il est donc logique qu compter de 2007, les sessions de lAssemble gnrale des Nations unies consacrent moins de temps quavant cette date lexamen de la situation des droits de lhomme dans les diffrents pays membres. La procdure en la matire dpasse de loin le simple jeu des institutions. Truisme parmi les truismes pour rendre compte dune tude sur les droits de lhomme, lexplosion des moyens de communication notre poque rige toute atteinte aux droits de lhomme en scandale limite plantaire cest ce dont tmoigne le succs de la brochure de S. Hessel traduite dans le monde entier176 dont la lgitimit dcoule de la participation de lauteur, selon ses dires, la rdaction de la Dclaration universelle des droits de lHomme de 1948. Plus encore, les rsultats de lexamen men au sein du Conseil bnficient travers les organisations non-gouvernementales non seulement dune plus forte mdiatisation mais galement dune rpercussion sur le plan interne. Or, ces organisations ont accept lide que lapprciation de la politique dun Etat sur le fondement des droits de lhomme ne doit pas varier en fonction du rgime politique de celui-ci177. Les textes et les institutions gnrent donc une dynamique sociale qui ne parat pas trouver dquivalent avec ce qui a pu exister les poques prcdentes : lapprciation des socits et des Etats ne dpend plus de leur niveau de dveloppement ; il nest plus fait aucune distinction entre les socits
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S. Hessel, Indignez-vous, Indigne ditions, 2010. E. Poinsot, Vers une lecture conomique et sociale des droits humains : lvolution dAmnesty
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selon les diffrences que prsentent leurs structures institutionnelles ; seul un critre prvaut : les droits de lhomme. On pourrait nous objecter que le caractre indivisible et indissociable des diffrents droits de lhomme rend pour le moins artificiel la seule focalisation sur le lien entre droits de lhomme et religion. Nous rpondrons dune part que laffirmation de ce lien est prsente dans la rsolution fondatrice comparativement, depuis les annes 1990, lassemble gnrale des Nations unies adopte chaque anne une rsolution sur le lien entre pauvret et droits de lhomme ; cela na cependant pas justifi une quelconque mention de cette proccupation dans le texte fondateur du Conseil des droits de lhomme ; dautre part, cest assurment le lien le plus polmique car il exprime pleinement la contradiction entre lobjectif de tolrance religieuse et celui de lutte contre lintolrance religieuse. Contrairement dautres droits et dautres objectifs, comme la lutte contre les discriminations en fonction de lge ou du handicap, la proccupation religieuse et le principe selon lequel cette dimension de lindividu doit sexprimer publiquement oblige en permanence confronter deux corps de rgles diffrentes. La religion est la seule rfrence porteuse dun changement global du droit des socits dans lesquelles vivent les individus. Nous avons donc bien dans cette configuration une expression de la religion par le biais des droits de lhomme qui mrite dtre distingue des autres droits de lhomme consacrs par les textes. Plusieurs points institutionnels attestent cette mutation. Sur le plan international, jusquen 2000, les rapports rdigs sous lgide du Haut commissariat des Nations unies aux droits de lhomme portent sur lintolrance religieuse de faon dnoncer les politiques tatiques ; compter de 2000, ils visent la libert de religion et mettent davantage laccent sur les droits individuels. Ce changement de perspective ne doit pas tre sous-estime : il constitue un lment fondamental de la mutation densemble des socits contemporaines et, plus particulirement, de la socit franaise. Nous assistons galement durant cette priode un renforcement de lOrganisation pour la Confrence Islamique aujourdhui renomme Organisation pour la Coopration Islamique - un organisme anim dune doctrine religieuse participe galement cette propagation des droits de lhomme. Sur le plan interne, la France a ainsi fait lobjet d'une double critique : le Conseil des droits de lhomme a valu les textes relatifs au port du foulard sur la base des textes relatifs aux droits de lhomme pour les dnoncer178. La critique a t relaye lpoque par lOrganisation pour la Confrence islamique au point driger cette question interne en
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vritables questions internationales. Compte tenu du poids politique de cette instance, lO.C.I. essaie depuis plusieurs annes dinfluencer le Conseil des droits de lhomme pour faciliter au sein des Etats la condamnation de la diffamation des religions au nom du respect de la tolrance. Il nest pas possible de mesurer le poids quantitatif des textes du Conseil des droits de lhomme en matire de religions compar lensemble des textes dbattus. Reste lenjeu symbolique que confirme laction de lO.C.I. : force de vouloir lier droits de lhomme et religion se cre une interaction entre les normes en prsence qui peut en altrer la porte. Or, quand bien mme un raisonnement similaire pourrait tre tenu propos dautres droits, la restriction envisage ici seffectue au nom dun ordre suprieur et non au nom dautres rgles restrictives adoptes conformment au principe selon lequel les droits sexercent dans le cadre qui les rglementent. En cela, il y a bien un enjeu tudier la religion sous langle de sa manifestation juridique et non uniquement sur le plan de la pratique. Le basculement du politique vers le juridique par le vecteur des droits de lhomme apparat ici comme une mutation majeure de lordre international sur laquelle il faudra revenir. A titre dillustration, des tudes ont montr que la dnonciation de la torture durant la guerre dAlgrie avait peu voir avec la condamnation de la violation des droits de lhomme179. A lidentique, la dnonciation de la guerre du Vietnam ne se fonde pas sur les atteintes aux droits de lhomme commises par larme amricaine. Cette mutation dpasse donc de loin le seul domaine juridique. Nous soulignerons donc ce stade de notre recherche uniquement un point caractristique du fait social soumis examen : notre problmatique interne nest pas dissociable du contexte international. Cela ressort pleinement de la rpercussion de ses dbats au sein de lAssemble nationale franaise. De 2008 2011, ce ne sont pas moins de quatorze questions parlementaires qui sont poses ce sujet. A titre dillustration, le gouvernement ne manque pas de rappeler comment lOrganisation de la Confrence Islamique essaie chaque anne dimposer sa conception des religions sous lgide des droits de lhomme180. Ltude sommaire de ces textes internationaux fait ainsi clairement apparatre comment la problmatique des droits de lhomme sest impose la fois comme rfrence textuelle
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Cf J.-P. Rioux, J-P. Sirinelli, La Guerre d'Algrie et les intellectuels franais, d. Complexe, 1991 o il
apparat que la rfrence premire du livre de H. Alleg, membre de la ligue des droits de lhomme, nest nullement la Dclaration des droits de lhomme mais le livre de Jonas !
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Assemble nationale, Question crite n 77028 JO Assemble nationale du 14 septembre 2010, Question
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mais galement comme critre gnral de jugement. Ds 1993 a t dfini un vritable programme daction qui permet de rendre compte de toute lvolution postrieure. Le droit pratiquer sa religion, alors quil sinsre dans un corpus de droits extrmement varis, dispose dun traitement privilgi. Ainsi, lindividu par del les normes nationales, peut arguer dune lgitimit internationale pour contester des normes internes qui restreindraient sa pratique religieuse. Cest en cela que, mme si le texte fondateur, la Dclaration universelle des droits de lhomme, constitue une simple rsolution, la constance rfrence ses principes rvle en parallle une mutation de la perception des normes par les individus.
La porte de la Dclaration universelle en France sarticule autour dun double paradoxe : sa prtention luniversel et, de faon plus particulire, sa conscration du droit de pratiquer sa religion, ce que nous appellerons les modalits techniques de luniversel (a) ; sa rfrence dans le dbat politico-juridique en labsence de toute transposition dans lordre juridique interne (b). a) Les modalits techniques de luniversel La Dclaration universelle introduit ds 1948 des termes dont les individus et les institutions ne dcouvriront vritablement la porte quotidienne qu partir des annes 1990. Pralablement, nous relverons lambition de lemploi du terme universel. Peut-on en effet estimer quun texte en date de 1948 fige les droits sous prtexte quil se veut
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universel ? Qu'en est-il du droit de lenvironnement ou du nouveau contexte cr par le dveloppement de l'informatique ? Le principe mme dune critique sociologique du texte en raison de son ventuelle inadaptation aux faits est acquis dans la doctrine juridique. Ce qui est en revanche de faon beaucoup moins pris en compte, cest la rupture des sens par del lidentit des termes utiliss. En premier lieu, plusieurs articles de la Dclaration portent sur la religion. Comparativement, hormis la rfrence lEtre suprme dans celle de 1789, le principe dgalit fond sans distinction de religion ou de race napparat en droit franais quen 1946. La Dclaration de 1948 introduit cependant une perspective diffrente : - article 2 : impossibilit de distinguer les situations en tenant compte notamment de la religion : Chacun peut se prvaloir de tous les droits et de toutes les liberts proclams dans la prsente Dclaration, sans distinction aucune, notamment de race, de couleur, de sexe, de langue, de religion, d'opinion politique ou de toute autre opinion, d'origine nationale ou sociale, de fortune, de naissance ou de toute autre situation . Nous trouvons ici mention de la religion au mme titre que dautres lments objectifs comme la race ou subjectif comme lopinion. Or, il nest pas certain que la religion soit rductible une simple opinion ou du moins, concevoir la religion comme une opinion revient estimer que le processus de scularisation quaurait connu le XXme sicle a abouti rduire la religion une simple croyance ; - larticle 16 consacre le droit de se marier abstraction faite des restrictions pouvant tre dictes par la religion - A partir de l'ge nubile, l'homme et la femme, sans aucune restriction quant la race, la nationalit ou la religion, ont le droit de se marier et de fonder une famille. Ils ont des droits gaux au regard du mariage, durant le mariage et lors de sa dissolution . - larticle 18 est le plus novateur : Toute personne a droit la libert de pense, de conscience et de religion ; ce droit implique la libert de changer de religion ou de conviction ainsi que la libert de manifester sa religion ou sa conviction seule ou en commun, tant en public qu'en priv, par l'enseignement, les pratiques, le culte et l'accomplissement des rites . Nous soulignerons ds maintenant le principe de la reconnaissance de la libert de manifester sa religion en public, en rupture complte avec la conception franaise de la lacit. Lhomme de la Dclaration universelle peut donc tre un homme religieux, lecture que lon peut faire en 1948 ; aujourdhui, au regard des textes rgionaux, nous pourrions plutt dire quau titre des lments universels de lhumanit, il y a la religion. En second lieu, ces articles sinscrivent en outre dans une logique nouvelle : lhomme est dtach de la citoyennet, ce qui signifie que ses droits ne sont pas dpendants de lEtat
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dans lequel il se situe. Dailleurs, le mot Etat est quasi-absent de ce texte alors mme que la Dclaration repose, par nature, comme tout texte international, sur la signature des Etats. Nous pouvons donc dj relever que la diffrence smantique est loin dtre neutre ; elle permet dexpliquer pourquoi certains sociologues ont privilgi et continuent de privilgier la rfrence au texte de 1948 plutt que celle 1789. Cette dynamique est aujourdhui particulirement prsente dans les pays anglo-saxons dans lesquels sont situs des mouvements qui combinent un projet politique labolition des frontires et des nations avec une forte ambition sociologique. Ainsi des mouvements societies without borders ou sociologists without borders dont on trouve les publications universitaires sur des sites internet. A titre dillustration, un auteur, et non des moindres au regard de ses nombreuses publications universitaires dans des collections prestigieuses, crit : Citizenship is fundamentally a western political and legal concept ; it is also a concept relevant specifically to a national polity. By contrast human rights have been, since their formal proclamation in 1948, promoted as universal rights. The relationship between the social rights of national citizenship and the human rights of the Declaration provides a useful case study in which to discover whether sociology can provide concepts and theories that function across conceptual boundaries and territorial borders. Furthermore, human rights discourse may prove to be the primary candidate for sociology to operate as an effective discourse of global social reality 181. Il ne sagit plus de dcrire pour ensuite interprter les donnes collectes mais de fournir un cadre idologique pour accompagner la transformation de la nouvelle situation contemporaine. La dynamique de ce cadre, cest la simple mention du mot universel. Le propos peut paratre excessif. Il illustre en tous les cas limbrication constante de la norme juridique dans lanalyse sociologique manant des pays anglo-saxons ; il a en outre le mrite, contrairement aux sociologues franais qui invoquent la Dclaration de 1948 pour justifier leurs analyses en dpit de son absence de porte normative, dnoncer sans ambigit la finalit dun tel discours : lmergence dun monde sans frontires. Il y a ici une dimension symbolique de la norme qui dpasse de loin la simple analyse juridique ou sociologique que lon pourrait faire du texte. En dernier lieu, les droits reconnus ont une particularit : ils sont fondamentaux Considrant que dans la Charte les peuples des Nations Unies ont proclam nouveau leur foi dans les droits fondamentaux de l'homme. En outre, les droits se voient complts par des liberts fondamentales. Le point est important car il se retrouve dans le texte de la
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B. S. Turner, Global sociology and the nature of rights, Societies Without Borders 1, 2009, p. 4152. Cet
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Convention de sauvegarde des droits de lhomme et des liberts fondamentales. Schmatiquement, lexercice du droit de pratiquer sa religion est la consquence de la libert fondamentale inhrente lindividu de disposer dune religion. La logique ici instille se dploiera compltement durant les annes 1990-2000. Elle permet une double contestation contentieuse des textes tatiques soit parce que restrictifs de droits, soit parce qu'ils sont attentatoires une libert. Il serait difficile de prtendre que cette approche ait t envisage ds 1948, soit au dbut de la guerre froide. Comme nous le verrons, travers cette double dimension, il est possible de dduire lobligation pour les Etats de favoriser lexercice de la libert religieuse en plus du simple respect des droits. Cest en cela que lidentit de la rfrence la Dclaration, texte antrieur tous les mouvements contemporains de contestation qui sen rclament, doit tre distingue de sa reprsentation et de son invocation contentieuse. Nous disposons ici du fondement de la possibilit pour un individu destimer que latteinte ses prtentions religieuses constitue une violation dun des droits dont il dispose en raison de sa qualit dhomme. Sur la base dun simple argument technique, labsence de ratification du texte par le Parlement, la contestation dune norme nationale sur la base dun de ces textes nest pas recevable182. Dun strict point de vue juridique, cela na finalement plus dimportance : la ratification des pactes de 1966 confirme expressment les droits dclars en 1948. Pour autant, non seulement ce texte est prsent dans le contentieux mais en plus, il constitue une rfrence au sein mme des instances dirigeantes. b) Les manifestations de luniversel dans lordre juridique interne Linvocation de la Dclaration universelle des droits de lhomme dans lordre interne prend diffrentes formes. Nous distinguerons les manifestations contentieuses de lexpression institutionnelle. Labsence de porte normative du texte rend logiquement la recherche peu probante et les rsultats peu pertinents. Cest pourquoi nous mettrons plus particulirement laccent sur un mot prsent dans la Dclaration universelle qui, aujourdhui, est li toute revendication pour les droits et lgalit : le terme de discrimination. Sagissant du contentieux, la Dclaration est mentionne dans 26 arrts de la Cour de cassation et 55 fois au titre de la jurisprudence administrative dont 25 du Conseil dEtat. La
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CE, 4 aot 2006, n 286734, Treptow : Juris-Data n 2006-070680, la seule publication au Journal
officiel du 9 fvrier 1949 (de son texte) ne permet pas de (la) ranger au nombre des engagements internationaux, qui, ayant t ratifis et publis, ont une autorit suprieure celle de la loi en vertu de l'article 55 de la Constitution franaise de 1958 .
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grande majorit de ces arrts concerne la dernire dcennie 16 sur 26 pour la jurisprudence judiciaire, 49 sur 55 pour la jurisprudence administrative ont t rendus aprs le 1er janvier 2000. Nous pouvons donc ds maintenant constater que la dcennie 20002010 constitue un tournant dans la justification des prtentions juridiques : celles-ci sexpriment prsent sur le fondement des droits de lhomme. Ce point devra tre confirm pour tous les autres textes et, surtout, pour ceux bnficiant dune invocabilit directe en droit interne, linstar de certains textes communautaires. Au titre des 26 arrts rendus par la Cour de cassation, 12 manent de chambres civiles dont 4 de la Chambre sociale spcialise dans les conflits entre employeurs et salaris et 14 de la Chambre criminelle. Sur ces 26 affaires, 4 arrts concernent lexpression de prtentions lies la religion : 2 sur lobjection de conscience183, 1 sur le refus dun pharmacien de vendre des produits contraceptifs184 ; 1 sur latteinte la libert de religion dune minorit sectaire185. Bien videmment, ces chiffres ne sont pas significatifs si on les compare, par exemple, aux 408654 arrts de la base rien que pour la partie judiciaire. Se pose nanmoins une question : pourquoi citer un texte qui na pas de porte pratique pour justifier ses prtentions ? Cest ici que se situe notre avis la rupture : les droits de lhomme, dfaut de disposer dune force normative, se voient doter dune valeur performative et deviennent les vecteurs de lauto-justification de lindividu dans ses prtentions. Au titre de la jurisprudence administrative, nous pouvons dnombrer 55 dcisions. Nous retrouvons cette dmarche dauto-justification de lindividu avec mme des situations caricaturales comme cet tudiant qui prtendait que son refus dinscription pour une troisime anne de DEUG constituait une atteinte aux textes relatifs aux droits de lhomme186. La rponse est cependant la mme depuis 1997 : la seule publication au Journal Officiel du 9 fvrier 1949 du texte de cette dclaration ne permet pas de ranger celle-ci au nombre des traits ni accord internationaux qui, ayant t ratifis et publis ont, aux termes de l'article 55 de la Constitution du 4 octobre 1958 une autorit suprieure celle de la loi, sous rserve, que chaque accord ou trait, de son application par l'autre partie 187. Nous soulignerons toutefois la diversit des situations : problme de reconduite
Cass. Crim., 14 dcembre 1994, 2 arrts : 93-80.563, 93628. Cass. Crim., 21 octobre 1998, 97-80.981. Cass. Civ., 7 janvier 2009, 07-21.701. Cour administrative d'appel de Marseille, 16 dcembre 1997, n 96MA11762. C.E., 29 dcembre 1997, Picot c/Ministre de lIntrieur, n 184429.
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la frontire, contestation dimposition, contestation dune dcision de refus de prolonger un poste dassistant dans une facult, problme de liquidation de retraiteCet inventaire peut mme se poursuivre travers ltude des textes cits, certains requrants nhsitant pas renvoyer la Dclaration des droits de lhomme de 1793188. Pour autant, en dpit de ce florilge, la question religieuse est trs peu invoque. Soit elle est prsente au titre des discriminations189, soit elle constitue un lment mis en avant lors des procdures de reconduite la frontire. Nous noterons cet effet que 16 des 55 arrts portent sur une contestation dune de ces mesures. Ce faible contentieux ne permet toutefois pas de tirer de conclusion : il serait pour le moins critiquable de dduire que la tendance que nous cherchons identifier nexiste pas sur la base de rsultats obtenus partir dun texte inapplicable. Par exemple, dans une affaire fortement mdiatise sur un refus daccorder la nationalit franaise en raison du dfaut dassimilation de la personne identifi sur la base de sa pratique religieuse intgriste, la requrante avait fond son argumentation sur la Convention des droits de lhomme et des liberts fondamentales et non sur la Dclaration universelle. Nous conserverons donc seulement ici la perception dune tendance contentieuse : la tendance lauto-justification par lindividu de ses prtentions par le recours aux droits de lhomme, phnomne particulirement criant travers linvocation dun texte que les juges de faon constante se refusent appliquer. En cela, nous pouvons dire que la Dclaration universelle, compter des annes 1990, a fortement contribu accentuer le phnomne de subjectivisation identifi au dbut du XXme sicle par M. Weber. Cette dimension se double dune ralit institutionnelle beaucoup plus tonnante : la Dclaration universelle constitue une rfrence tant des parlementaires que des diffrents gouvernements dans les rponses quils donnent aux questions poses. Comme le prcise la documentation consultable sur le site internet de lAssemble Nationale, les rponses du gouvernement aux questions des parlementaires nont aucune valeur juridique, nanmoins celles-ci sont un moyen didentifier les orientations politiques choisies mais galement celles-ci permettent de faire tat du droit positif. Cet tat du droit concerne parfois des et sujets pointus, ces rponses constituant la seule littrature juridique sur le sujet. Ces questions de par leur nombre, constituent donc une matire brute et riche, qui par un travail de slection, peut permettre de faire tat de certains thmes, tant au niveau politique que juridique . Une recherche effectue sur les rponses ministrielles renvoie 83
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C.E., 28 dcembre 2005, Jiandong A c/ Ministre de lIntrieur, n 274171. C.E., 7 avril 2011, SOS Racisme c/Ministre de limmigration et de lidentit nationale, n 343387.
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occurrences. Prcisons ds maintenant quil peut y avoir, de temps en temps, des doublons selon les rfrences lenjeu est donc purement quantitatif au regard de la priode tudie car, mme avec les supposs doublons, les chiffres obtenus peuvent tre significatifs. Les rsultats peuvent tre classs de la faon suivante : - de nombreuses rponses portent sur le contenu des programmes ducatifs et sur la ncessit dinformer les enfants ds le primaire sur limportance du respect des droits de lhomme 19 rsultats dont 9 depuis 2000. Nous relverons ainsi que la commmoration du bicentenaire de la Rvolution franaise a concid avec le dbut de linstruction civique et lintroduction dans les programmes de la Dclaration universelle au dtriment peut-tre de la Dclaration de 1789190. - dautres portent sur la politique trangre, donnant ainsi limpression quil est plus simple dinvoquer la violation de la Dclaration universelle pour dnoncer ce qui se passe dans certains pays que pour rendre compte du droit interne ; de 1989 1995, toutes les rponses qui mentionnent la Dclaration universelle concernent la situation dans des pays trangers (12 rponses sur cette priode, soit la quasi-totalit) ; - les rponses qui portent sur des questions de droit interne. Nous retrouvons galement au niveau des questions parlementaires un processus dauto-justification par linvocation des droits de lhomme191. En 1996, un dput de droite apparent RPR invoque, apparemment pour la premire fois, ce texte pour dnoncer les atteintes au principe dgalit hommes-femmes192. La
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Question crite n 2849, Ministre de l'Education nationale, JO Snat, 22 dcembre 1988, Lecture d'un
extrait de la Dclaration universelle des droits de l'homme dans les coles primaires. La rponse ne mentionne pas la Dclaration des droits de lhomme et du citoyen de 1789.
191
Par exemple, Assemble nationale, Question crite n 87257, JO Assemble nationale, 1er mars 2011,
Ministre de l'Intrieur, de l'Outre-mer, des Collectivits territoriales et de l'Immigration Armes-DtentionRglementation Ainsi, l'article 2 de la dclaration des droits de l'Homme et du citoyen du 26 aot 1789 lui reconnat le statut de droit naturel et imprescriptible de l'Homme, tandis que l'article 5 de la convention europenne de sauvegarde des droits de l'Homme et des liberts fondamentales du 4 novembre 1950, l'article 3 de la dclaration universelle des droits de l'Homme du 10 dcembre 1948, l'article 9 du pacte international relatif aux droits civils et politiques du 19 dcembre 1966 et l'article 6 de la charte des droits fondamentaux de l'Union europenne du 7 dcembre 2000, disposent que 'toute personne a droit la libert et la sret' .
192
Question crite n 41417, JO, Assemble nationale, 22 juillet 1996, Ministre du Travail et des affaires
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rponse rendue en revanche nargumente pas sur le fondement juridique invoqu. A partir de cette priode, bien videmment, la rfrence la Dclaration universelle continue dtre prsente propos des atteintes commises par des pays trangers. Cest par exemple au regard des atteintes au droit de pratiquer sa religion quest critique la politique iranienne193. Nous sommes donc en prsence dun phnomne juridique atypique car, comme nous lavions indiqu, ce texte en tant que rsolution, na pas de valeur normative. Mais, de faon plus surprenante, le texte, en complet dcalage avec la position jurisprudentielle, devient mme une rfrence pour les gouvernements successifs. Dans bien des cas, le Garde des sceaux vite de se prononcer sur lapplicabilit de la Dclaration universelle. Mais, dans certaines rponses, il numre ce texte au mme titre que dautres sans distinguer en fonction de lapplicabilit respective de chacun194. Ou alors, il va jusqu apprcier la compatibilit dun texte de droit interne laune de la Dclaration universelle de 1948 - ces dispositions ne sont aucunement contraires aux principes noncs dans la Dclaration universelle des droits de l'homme proclame par l'Assemble gnrale des Nations unies le 10 dcembre 1948. En effet, l'exercice des droits prvus aux articles 12 et 18 de celle-ci, lesquels prohibent les immixtions arbitraires dans la vie prive ou la correspondance et proclament le droit de toute personne la libert de pense de conscience et de religion, ne peut se concevoir concrtement sans un certain nombre de limitations. L'diction de celles-ci par la loi est expressment envisage par l'article 29 de la Dclaration, et elle peut tre autorise notamment pour assurer la reconnaissance et le respect des droits et liberts d'autrui et la prise en considration des exigences de l'ordre public dans une socit dmocratique 195. Autrement dit, le Garde des sceaux juge de la compatibilit dun texte partir dun autre texte quun justiciable ne saurait invoquer devant un tribunal sans prendre le risque de voir sa demande juge irrecevable. Contrairement aux juges, les institutions parlementaires et gouvernementales confrent ainsi la Dclaration universelle une valeur normative. Le texte est aussi bien invoqu par
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Question crite n 3530, JO Snat, 16 dcembre 1993, Ministre des Affaires trangres, Respect des
Rponse du Garde des Sceaux, Ministre de Justice, JO Assemble nationale, 19 octobre 1998 Sur le
plan international, outre la Dclaration universelle des droits de l'homme du 10 dcembre 1948 qui en prohibe la pratique, plusieurs conventions auxquelles la France est partie, proscrivent l'esclavage et les autres formes d'asservissement. Il en est ainsi notamment de la Convention europenne de sauvegarde des droits de l'homme et des liberts fondamentales de 1950, du Pacte des Nations unies relatif aux droits civils et politiques de 1966 et de convention des Nations unies relative aux droits de l'enfant de 1989 .
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des parlementaires de droite que des parlementaires de gauche et les rponses manent tant de gardes des sceaux appartenant un gouvernement de droite qu un gouvernement de gauche. Ce dcalage entre la pense institutionnelle les institutions pensent que le texte sapplique et la pratique jurisprudentielle ne trouve pas dquivalent pour dautres textes. Sest ainsi dveloppe au cours de la dernire dcennie un mode dapprhension des situations par le prisme des droits de lhomme au sein desquels se trouve le droit de pratiquer sa religion. Ce tournant des annes 1990 apparat de faon flagrante travers lemploi du mot discrimination. La Dclaration universelle tablit un lien entre le principe dgalit et celui de non-discrimination. Ainsi, larticle 7, Tous ont droit une protection gale contre toute discrimination qui violerait la prsente Dclaration et contre toute provocation une telle discrimination ou encore larticle 23, Tous ont droit, sans aucune discrimination, un salaire gal pour un travail gal . L encore, le changement de vocable qui tend considrer toute distinction comme une discrimination nest pas neutre et ne sest impos que rcemment. Comparativement, le prambule de la Constitution du 27 octobre 1946 utilise dans un sens similaire le mot distinction. Selon le Littr (1872-1877), le terme discrimination relve de la psychologie et renvoie la facult de distinguer de tout individu. Le dictionnaire de lAcadmie franaise de 1932 dfinit la discrimination comme laction de distinguer avec prcision . Le mot nest donc, contrairement la manire dont il est aujourdhui utilis196, en rien ni connot ni corrl avec le respect du principe dgalit. A travers le recours aujourdhui systmatique au terme de discrimination pour dsigner une distinction illgitime et justifier ainsi dune action en justice, le contentieux permet, notre avis, de rendre compte dune mutation linguistique et sociologique intrinsquement lie lexpression de prtentions en raison dune suppose atteinte aux droits de lhomme. Certes, et comme nous le montrerons par la suite, ces fluctuations terminologiques sont la consquence directe du recours systmatique des instances communautaires ce mot. Nous estimons toutefois que ce mouvement se rattache aux revendications en matire de droits de lhomme et plus particulirement la Dclaration universelle pour trois raisons :
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Le mot discrimination est charg, toutefois, au-del de son sens premier, tymologique, dune connotation ngative : discriminer, dans le langage courant, ce nest pas simplement sparer mais en mme temps hirarchiser, traiter plus mal ceux qui, prcisment, seront dits victimes dune discrimination .
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- ce texte est intgr au corpus des rfrences communautaires par le biais de la Convention europenne de sauvegarde des droits de lhomme et des liberts fondamentales en son article 14 ; - la Convention est le driv rgional de la Dclaration universelle ; - autre aspect de la puissance symbolique de la Dclaration universelle, les organisations non-gouvernementales vocation humanitaire continuent de se rfrer quasi-exclusivement ce texte sur leur site internet ou dans leurs diffrents rapports pour dnoncer les atteintes aux droits de lhomme. Pour sen tenir la jurisprudence judiciaire partir de la base Lgifrance : - du 1er janvier 1960 au 31 dcembre 1970 : 120 occurrences le mot est essentiellement utilis comme synonyme du mot distinction ; - du 1er janvier 1971 au 31 dcembre 1980 : 92 occurrences idem ; - du 1er janvier 1981 au 31er dcembre 1990 : 297 occurrences ; - du 1er janvier 1991 au 31 dcembre 2000 : 924 occurrences ; - du 1er janvier 2001 au 31 dcembre 2011 : 1877 occurrences. A partir des annes 1990, le mot discrimination dsigne toute distinction entre deux situations identiques sur la base dun critre illgitime. Au titre des critres illgitimes, il y a, conformment linspiration originelle de la Dclaration, la rfrence la nationalit ce qui confirme laspiration expose dune contestation du lien entre nationalit et citoyennet et la religion cest ici le corollaire du droit reconnu de pratiquer sa religion. En rsum, la Dclaration universelle des droits de lhomme constitue le fondement du droit de pratiquer sa religion. Une simple approche jurisprudentielle, mme si elle a pu mettre en avant une volution importante du contentieux durant la dcennie 2000-2010, na pas pu dmontrer pour des raisons objectives de non-applicabilit, la contestation des normes internes par la norme religieuse par le biais des droits de lhomme. Elle a toutefois permis de faire apparatre la capacit dauto-justification que secrte linvocation des droits de lhomme pour soutenir ses prtentions. Une approche institutionnelle, partir de lanalyse des questions et rponses parlementaires a, paradoxalement, permis de montrer que pour le Parlement comme pour le gouvernement, il nest plus possible de sabstraire dune lgitimation de ses positions par linvocation des textes relatifs aux droits de lhomme. Plus encore, le versant pdagogique
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des droits de lhomme contribue riger ses textes en une rfrence permanente pour apprcier les comportements des individus. Il ny a donc pas de raison dexclure que les comportements religieux soient apprhends de cette manire. Ce point ressort dailleurs parfaitement des dclarations rgionales des droits de lhomme. 2) LE
CARACTRE UNIVERSEL DES DROITS DE LHOMME LPREUVE DES CHARTES
RGIONALES
Lvolution des textes en matire de droits de lhomme est la consquence dune approche rgionale de la matire. Cest de prime abord une simple consquence initiale de labsence de porte normative du texte de 1948 ; cest prsent pratiquement une rupture avec le sens commun ainsi que lexpression du lien sur le plan international entre religion et droits de lhomme. Lmergence de dclarations rgionales dcoule initialement de la logique mme du texte de 1948. A lorigine, il sagit de confrer une effectivit limite la Dclaration, ce qui explique ds 1950, la ratification de la Convention europenne des droits de lhomme et des liberts fondamentales comme lindique le Prambule - Considrant la Dclaration universelle des droits de l'homme, proclame par l'Assemble gnrale des Nations Unies le 10 dcembre 1948 . Sur ce fondement, la Convention reconnat comme droit de lhomme le droit de pratiquer sa religion. Nous avons vu quun texte non transpos tait malgr tout devenu une rfrence dans lordre juridique interne. Il est donc logique que la dynamique des droits de lhomme ait bnfici sur la base de la Convention dune plus grande force une fois la possibilit reconnue aux requrants de linvoquer en droit interne. Nous reviendrons donc plus en dtail sur cette dynamique par la suite. Mais si ce texte se veut le dcalque de la Dclaration universelle, il nen va pas forcment de mme des autres dclarations rgionales. Sagissant de la Charte africaine des droits de lhomme ratifie le 27 juin 1981, elle mentionne bien videmment la Dclaration universelle de 1948 mais prcise quil faut tenir compte des vertus de leurs traditions historiques et des valeurs de civilisation africaine qui doivent inspirer et caractriser leurs rflexions sur la conception des droits de l'homme et des peuples . Ce faisant, elle rduit de jure la dimension universelle du texte ; elle justifie une attnuation des droits reconnus en fonction du lieu de leur exercice. Compte tenu du fait que toute socit est marque par le fait religieux, on peut lgitimement lire ce texte comme une introduction de la religion dans la prise en compte de lapprciation de la lgitimit des droits de lhomme. Le renversement est ici complet.
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Sagissant de la Charte arabe des droits de lhomme rdige sous lgide de la ligue arabe en 1994, le prambule concilie dans un mme mouvement Dclaration universelle et prminence de lIslam : Proclamant de la foi de la nation arabe dans la dignit humaine, depuis que Dieu a privilgi cette nation en faisant du monde arabe le berceau des rvlations divines et le lieu des civilisations qui ont insist sur son droit une vie digne en appliquant des principes de libert, de justice et de paix ; Concrtisant les principes ternels dfinis par le droit musulman et par les autres religions divines sur la fraternit et l'galit entre les hommes ; Se glorifiant de ce que la nation arabe a instaur, travers sa longue histoire, des fondements et des principes humains qui ont jou un grand rle dans la diffusion des sciences en Orient et en Occident, ce qui lui a permis d'attirer les chercheurs du savoir, de la culture et de la sagesse ; Croyant son unit du Golfe l'Atlantique, le monde arabe restant attach ses convictions, luttant pour sa libert, dfendant le droit des peuples disposer d'eux-mmes et de leurs richesses, affirmant la primaut du droit, considrant que le droit de la personne la libert, la justice et l'galit des chances montre le degr de modernit de chaque socit ; Refusant le racisme et le sionisme qui sont deux formes d'atteinte aux droits de l'homme et qui menacent la paix mondiale ; Confirmant le lien troit entre les droits de l'homme et la paix mondiale ; Raffirmant leur attachement la Dclaration universelle des droits de l'homme, aux Pactes internationaux relatifs aux droits de l'homme et la Dclaration du Caire sur les droits de l'homme en islam . Comparativement, lOrganisation de la Confrence islamique a en 1990 adopt la Dclaration du Caire. Ce texte se dispense de toute rfrence la Dclaration universelle tout en affirmant que la Ummah islamique a lgu lhumanit une civilisation universelle. Le texte prcit combine dans un mme mouvement la lgitimit de lislam comme fondement des droits de lhomme ainsi que sa dimension universaliste. Le terme Ummah a ici le mrite dindiquer dans une version plus concise les deux logiques universelles de lislam. Ces deux chartes rgionales confirment le lien entre droits de lhomme et religion ; ils sont rvlateurs du caractre incomplet et biais dune simple rfrence aux droits de lhomme. Cest une nouvelle illustration de la difficult de sortir les mots des textes desquels ils sont issus. Invoquer indistinctement les droits de lhomme comme sil y avait
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un consensus terminologique sur le sujet revient pour le locuteur projeter aussi bien sa conception du droit que celle quil se fait de luniversel. Le problme nest plus, comme dans la critique classique, sil est cohrent sociologiquement denvisager une humanit unifie ; il porte prsent sur la fragmentation textuelle de lhumanit au nom de luniverselle. Si on sen tient la logique de la rgionalisation, ces deux textes nont pas vocation entrer dans la prise en compte du fait social que nous cherchons identifier. Les choses ne sont cependant pas si simples. Premirement, il faut tenir compte de la logique internationale dans la dfinition du fait social base de droits de lhomme, voire peut-tre de toute revendication. A titre dillustration, lorsque le gouvernement a promulgu les ordonnances relatives au Contrat Premire Embauche en 2005, la contestation sociale a pu trouver dans les normes internationales en loccurrence les normes manant de lOrganisation Internationale du Travail - un fondement ses prtentions. A lidentique, rien nempche techniquement un individu de se prvaloir des chartes rgionales pour justifier son comportement. Dune part, certains, on la vu ne sont pas rebuts par le caractre non-applicable de la Dclaration universelle a fortiori, pourquoi le serait-il propos dun autre texte ? Dautre part, la technique juridique pour favoriser un changement de jurisprudence consiste reposer plusieurs fois la mme question au juge. Deuximement, partir du moment o la Dclaration universelle de 1948 disjoint lhumanit du citoyen, elle facilite lidentification de lhomme par sa religion. Ds lors, compte tenu du fait que des individus de tradition ou de religions diffrentes vivent sur le territoire franais, ils sont directement concerns par les textes prcits. Le point est particulirement marqu avec la Dclaration du Caire et sa rfrence lUmmah. Une recherche sur Lexis Nexis montre dailleurs que ces textes sont intgrs dans les rfrences juridiques de lUnion europenne. Voici les trois rfrences que nous avons pu identifier : - Rsolution du Parlement europen du 8 mai 2008 sur le rapport annuel 2007 sur les Droits de l'homme dans le monde et la politique de l'Union europenne en matire de Droits de l'homme (2007/2274(INI)) qui cite indistinctement au titre du fondement de cette dfense197 : vu les instruments rgionaux relatifs aux droits de l'homme, notamment la Convention europenne relative aux droits de l'homme, la Charte africaine des droits de l'homme et des peuples et les rsolutions adoptes par la commission africaine sur les droits de l'homme et les droits des peuples concernant les dfenseurs des droits de
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l'homme, la Convention amricaine sur les droits de l'homme et la Charte arabe des droits de l'homme ; - Rsolution du Parlement europen du 7 mai 2009 sur le rapport annuel sur les droits de l'homme dans le monde 2008 et la politique de l'Union europenne en la matire (2008/2336(INI))198 : considrant repris lidentique ; - Rsolution du Parlement europen du 17 juin 2010 sur la politique de l'UE en faveur des dfenseurs des droits de l'homme (2009/2199(INI))199 : considrant repris lidentique. Nous ne sommes pas capables dexpliquer pourquoi le Parlement a cru bon de faire rfrence ce texte dans ces trois rsolutions. Les textes auraient pu tre mentionns dans les rsolutions prcdentes. Plus encore, les rfrences se contredisent entre elles tant sur le plan formel comment parler duniversel pour en mme temps pondrer cela par le particularisme religieux que sur le plan substantiel - ncessit de donner une dimension de genre la mise en oeuvre des orientations, travers des actions cibles au bnfice des dfenseurs des droits de l'homme de sexe fminin et d'autres groupes particulirement vulnrables tels que les journalistes et les dfenseurs oeuvrant la promotion des droits conomiques, sociaux et culturels, des droits des enfants ainsi que des droits des minorits - en particulier des droits des minorits religieuses et linguistiques -, des peuples indignes et des personnes LGBT 200. Enfin, il nest pas trs cohrent de cumuler dans un mme considrant toutes les dclarations rgionales compte tenu de la finalit mme de celle-ci rendre effective sur le plan local la Dclaration universelle. Nous retrouvons ici un lment structurant relatif aux droits de lhomme : le simple fait de les proclamer change la perception des rgles ainsi que la manire dy faire rfrence. Lexistence de ces chartes renvoie en outre une triple ambigit : - la rfrence dans le discours mdiatique, voire universitaire aux droits de lhomme est soit inconsistante, soit signe de contresens : faute dindiquer prcisment le texte sur le fondement duquel lindividu articule son discours sur les droits de lhomme, nous avons ici une source permanente de confusion et de contresens, ce qui confirme la difficult de mener des entretiens sur le sujet ; - il est parfaitement lgitime destimer compatible droits de lhomme et religion ;
JOCE, 5 aot 2010, n C 212 E, p. 60. JOCE, 12 aot 2011, n C 236E, p. 69. Rsolution 2010 prc.
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- pour reprendre la critique classique adresse un auteur comme T. Ramadan, il ny a pas double discours invoquer dans un mme mouvement les droits de lhomme et la charia. Les discours des trois femmes rcipiendaires du prix Nobel de la paix de 2011, deux originaires du Libria et une du Ymen, constituent peut-tre lexpression la plus parfaite de cette ambigit. Toutes dnoncent le sort particulirement cruel rserv aux femmes lors des conflits. Pour autant, aucune des trois ne souligne le rle de la religion au titre des causes de loppression quont pu et peuvent continuer de subir les femmes tant au Ymen quau Libria. Aucune non plus nvoque la place de la religion dans le nouvel ordre juridique quelles appellent de leurs vux. Enfin, toutes galement expriment le vu dun monde plus juste respectueux des droits de lhomme et par extension de ceux des femmes mais ne mentionnent pas que la Dclaration universelle des droits de lhomme ne dispose pas dune porte normative de principe. Le discours de Tawakull Karman, rcipiendaire du prix militante au sein du mouvement les Frres musulmans, se distingue clairement de ceux des deux autres rcipiendaires par sa forte dimension religieuse. En premier lieu, il commence comme la rcitation dune sourate du Coran lexpression Dieu misricordieux est la traduction du verset qui prcde la rcitation des sourates du Coran dans les prires quotidiennes. En second lieu, Tawakull Karman cite le Caliph Omar ibn al-Khattab, cest--dire, llve converti de Mahomet qui a le plus contribu lexpansion de lislam au 7me sicle. Cette rfrence est parfaitement conforme la doctrine des Frres Musulmans. Or, sauf prsumer le caractre galitaire de lislam, ce renvoi parat incongru et mme paradoxal. En troisime lieu, le discours de Tawakull Karman reprend lidentique lesprit de la Charte arabe des droits de lhomme sur la primaut de principe de la religion sur les droits de lhomme - Our youth revolution is peaceful and popular and is motivated by a just cause, and has just demands and legitimate objectives, which fully meet all divine laws, secular conventions and charters of international human rights . Enfin, cest le seul des trois discours mentionner comme objectif la construction dun Etat sur les ruines de lancien avec pour support une nouvelle politique familiale201.
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Article 7. 2 Charte arabe des droits de lhomme : La peine de mort ne peut tre inflige une femme
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Cet exemple institutionnel a t largement mdiatis sur la base dun consensus des rcipiendaires sur les droits de lhomme202. Mais ce consensus na pas forcment la mme porte selon le texte de rfrence des auteurs des discours. Ces Chartes nont fait lobjet daucune tude systmatique en droit. Cest ce qui ressort dune recherche bibliomtrique sur Lexis Nexis dont les quelques mentions doctrinales - 4 renvois pour la Charte arabe, 4 renvois pour la Charte africaine se limitent de simples rfrences dtaches de toute analyse. Il y a peut-tre ici le ferment de lincomprhension que peut susciter une rfrence commune aux droits de lhomme. Non seulement les individus parlent le mme langage sans utiliser le mme sens mais en plus il nexiste pas de vrai corpus sur le sujet susceptible de rduire cette incomprhension. Peut-tre faut-il y voir le reflet dun tropisme occidental sur la thmatique des droits de lhomme qui justifie finalement quelle soit considre comme lexpression dun no-colonialisme. Nous pouvons ainsi constater que la rfrence la religion par le biais des droits de lhomme inscrit prsent ceux-ci dans la sphre publique. Cette dimension se retrouve logiquement dans les pactes de 1966 adopts dans le prolongement de la Dclaration universelle des droits de lhomme de 1948.
PARAGRAPHE 3 : LES PACTES DE 1966 ADOPTS DANS LE PROLONGEMENT DE LA DCLARATION UNIVERSELLE DES DROITS DE LHOMME DE 1948
Le jour mme o lAssemble gnrale des Nations Unies proclamait la Dclaration, elle a charg la Commission des droits de lhomme de rdiger un pacte pour rendre effectif les rgles qunonce ladite Dclaration. Consquence du caractre inapplicable a priori de la Dclaration, la Commission a adopt deux textes : le Pacte international relatif aux droits civils et politiques, entr en vigueur le 16 dcembre 1976, ratifi par la France le 4 novembre 1980 ; le Pacte international relatif aux droits conomiques, sociaux et culturels, entr en vigueur le 3 janvier 1976, ratifi par la France le 4 novembre 1980. Ces deux textes peuvent donc tre invoqus dans le cadre dun contentieux interne. Aussi, aprs avoir expos les droits que ces textes consacrent en matire religieuse, nous prsenterons la manire dont juges et institutions les apprhendent.
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Cf Actualit de lONU, 7 octobre 2011 : Avec cette dcision, le Comit norvgien du Nobel envoie un
message clair : les femmes comptent pour la paix. Cest un tmoignage du pouvoir de lesprit humain et cela souligne un principe fondamental de la Charte des Nations Unies : le rle crucial des femmes pour faire avancer la paix et la scurit, le dveloppement et les droits de lhomme , a ajout le Secrtaire gnral dans une dclaration crite publie peu aprs.
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Dans le pacte international relatif aux droits civils et politiques, la religion intervient trois niveaux distincts : - interdiction des discriminations sur la religion de lindividu ; - affirmation du droit de pratiquer sa religion si ce nest que ce droit, - en complment ce qui tait mentionn dans la Dclaration universelle ? est nuanc art. 18 : 2. Nul ne subira de contrainte pouvant porter atteinte sa libert d'avoir ou d'adopter une religion ou une conviction de son choix. 3. La libert de manifester sa religion ou ses convictions ne peut faire l'objet que des seules restrictions prvues par la loi et qui sont ncessaires la protection de la scurit, de l'ordre et de la sant publique, ou de la morale ou des liberts et droits fondamentaux d'autrui. 4. Les Etats parties au prsent Pacte s'engagent respecter la libert des parents et, le cas chant, des tuteurs lgaux de faire assurer l'ducation religieuse et morale de leurs enfants conformment leurs propres convictions . - conscration du droit des minorits ethniques ou religieuses art. 27 : Dans les Etats o il existe des minorits ethniques, religieuses ou linguistiques, les personnes appartenant ces minorits ne peuvent tre prives du droit d'avoir, en commun avec les autres membres de leur groupe, leur propre vie culturelle, de professer et de pratiquer leur propre religion, ou d'employer leur propre langue . Cest une nouveaut car nous passons dune logique individuelle une logique collective. Le gouvernement franais a mis une rserve son encontre en raison du principe dindivisibilit de la Rpublique, ce qui explique pourquoi cet article ne peut thoriquement pas tre invoqu dans une logique contentieuse. Puisque les deux textes sont depuis 1980 applicables en droit interne, il est possible de mesurer, depuis cette date, et dans une optique dcennale, la manire dont ils sont progressivement devenus des armes contentieuses. Il est indispensable de distinguer entre le contentieux judiciaire et le contentieux administratif en raison dune part de la diffrence entre les affaires traites et, dautre part, en raison de la question rcurrente de lapplication dun texte de ce genre dans les relations entre personnes prives. Nous nous limiterons au contentieux des juridictions suprmes pour deux raisons : - il nest matriellement pas possible de mesurer lvolution au niveau du contentieux de premire instance puisque toutes les dcisions ne sont pas rpertories ; - les fluctuations de ce contentieux sont rvlatrices du phnomne dauto-justification propre largumentation en terme de droits de lhomme : plus le contentieux augmente au niveau des cours suprmes, plus il est possible dy lire lintensit des conflits en prsence.
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Enfin, dans un cas comme dans lautre, nous tiendrons compte des dcisions publies comme de celles non-publies. Cette distinction, importante en droit pour mesurer la porte dune dcision, na pas dintrt dans loptique retenue : mesurer une ventuelle mutation sociale. Jurisprudence judiciaire : - de 1980 au 31 dcembre 1990 : 28 arrts de cassation parmi lesquels 20 rendus par les diffrentes chambres civiles et 8 par la chambre criminelle ; - du 1er janvier 1991 au 31 dcembre 2000 : 80 arrts de cassation parmi lesquels 62 rendues par les diffrentes chambres civiles et 38 par la chambre criminelle ; - du 1er janvier 2001 au 31 dcembre 2010 : 57 arrts de cassation parmi lesquels 30 rendus par les diffrentes chambres civiles et 27 par la chambre criminelle. Cette volution doit tre pondre par le fait que sur les 165 arrts, 95 arrts invoquent galement sur la mme affaire la convention europenne des droits de lhomme et des liberts fondamentales. Ce nest qu travers ltude de ce contentieux que lon pourra vritablement mesurer les fluctuations de lutilisation des droits de lhomme dautant plus que ce nest qu compter de 2009 que les juges ont estim que les pactes taient applicables dans les relations entre personnes prives. Sagissant plus particulirement de la problmatique religieuse, seul un arrt porte sur le droit de pratiquer sa religion le moyen na cependant pas t retenu203. Jurisprudence administrative - de 1980 au 31 dcembre 1990 : 4 arrts ; - du 1er janvier 1991 au 31 dcembre 2000 : 28 arrts ; - du 1er janvier 2001 au 31 dcembre 2011 : 117 arrts. Sur un total de 149 arrts, 132 font galement rfrence la Convention europenne des droits de lhomme et des liberts fondamentales. Compte tenu cependant de la rdaction des articles du pacte, le Conseil dEtat a, plusieurs reprises estim que les prtentions des requrants devaient tre rejetes204.
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Cour de cassation, civile, Chambre civile 3, 7 janvier 2009, 07-21.501. CE, 7 juin 2006, n 285576.
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Lvolution du contentieux est ici patente mais non significative : les individus tentent leur chance en invoquant ces textes mais privilgient la Convention europenne des droits de lhomme et des liberts fondamentales. Comparativement, sur la priode concerne, la base renvoie plus de 20 000 arrts faisant mention de la Convention europenne. Sur ces arrts, un seul soulve titre autonome, sans lappui de la Convention, la question de lidentit religieuse. Aucun ninvoque le droit des minorits religieuses sur le fondement de ce texte. Nous mesurons ici encore le bouleversement majeur provoqu par lintroduction de la Convention europenne en droit interne. Sagissant des rponses ministrielles, la base de donnes Lexis Nexis ne permet didentifier les mots qu compter de lanne 1988. Les rsultats sont les suivants : les parlementaires ont invoqu 22 fois ces textes : 6 fois avant 2000 sur la priode 1990-2000 et 18 fois aprs lan 2000. Sur ces 22 fois, 7 combinent la rfrence aux pactes et la Dclaration universelle. Nous soulignerons le paradoxe suivant : les parlementaires font davantage rfrence la Dclaration universelle quaux pactes alors mme que les pactes ont t ratifis. En outre, comme pour la Dclaration universelle, les annes 2000 marquent un tournant : les institutions franaises simprgnent elles aussi des rfrences constantes aux droits de lhomme. Sur la mme priode, la base Lexis Nexis fournit 388 occurrences pour convention europenne de sauvegarde des droits et liberts fondamentaux sur la priode 2000-2010 sur un total de 522 sur toute la priode recense. A sen tenir ces quelques donnes, nous pouvons dgager les enseignements suivants : - le processus de rgionalisation des droits de lhomme commenc ds 1950 joue prsent pleinement il y a donc bien eu une mutation de la perception et de lutilisation des rgles partir du moment o a t consacr le droit de recours individuel en 1980 ; - compte tenu de ce processus de rgionalisation, il ny a pas de raison quil en aille diffremment dans les autres rgions du monde : le lien entre droits de lhomme et religion en sort indirectement renforc ainsi que lambigit de cette rfrence dans les discours sur les droits de lhomme. - les annes 2000 marquent un tournant institutionnel dans la perception des droits de lhomme. Dans ce cadre trs gnral, deux textes nous paraissent devoir complter ce tableau des lments objectifs constitutifs du fait social tudi : la convention sur les droits de lenfant et celle contre toutes les formes de discrimination.
Indpendamment des mentions dj prsentes dans le texte originel et dans les deux pactes prcits, les Etats ont estim devoir complter le socle juridique international en matire de droits de lhomme pos par deux textes particuliers : lun relatif aux droits de lenfant et lautre la situation des femmes. Nous confirmerons travers la prsentation des deux textes la convention sur les droits de lenfant (paragraphe 1) et la convention sur llimination de toutes les formes de discrimination lgard des femmes (paragraphe 2) le lien entre reconnaissance des droits et affirmation de la religion et, dans le mme mouvement, la perte de sens commun du mot universel.
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- principe de tolrance lgard des religions diffrentes de la sienne : se montrer tolrants envers les systmes sociaux, politiques ou religieux diffrents du leur, en veillant ce que les valeurs humanistes communment admises et les droits de l'homme soient sauvegards, et d'uvrer pour la paix et la solidarit internationales dans un monde caractris par l'interdpendance cest exactement le mme terme et la mme optique qui sera durant les annes 2000 employ dans le programme Alliance des civilisations sous lgide des Nations Unies ; - implication des organismes religieux dans lducation. L encore, lvolution des termes utiliss mrite attention : la Dclaration renvoie au texte de 1948 en dpit de la rgionalisation des mcanismes de protection des droits de lhomme. Contrairement la Convention, elle ne mentionne pas une seule fois le rle de lEtat pour assurer la ralisation des objectifs proclams. Lambigit de la relation droits de lhomme/Etat prsente ds 1948 se prolonge prcisment en raison de lobjet de la convention : lenfant ne peut tre citoyen mais doit se voir reconnatre une nationalit. Des auteurs estiment que ce texte est le premier avoir consacr le multiculturalisme comme principe de socit lchelon mondial205. Bref, le multiculturalisme est dabord le fruit dune conception institutionnelle lorigine dune dynamique sociale. En outre, nous retrouvons galement propos des droits de lenfant lmergence de chartes rgionales linstar de la Charte africaine sur les droits et le bien-tre de lenfant en date du 29 novembre 1999. Comme pour la Charte africaine des droits de lhomme, ce texte rige en prambule les valeurs de la civilisation africaine en source dinspiration et de rflexion sur les droits et le bien-tre de lenfant. Autre manifestation du tropisme occidental ? Nous navons trouv aucun commentaire en droit franais de ce texte ; les initiatives relatives la vie des affaires en Afrique - L'Organisation pour l'Harmonisation en Afrique du Droit des Affaires font pour leur part lobjet de davantage dattention en doctrine. Sur le plan contentieux, les multiples rfrences du texte de la convention de 1989 lEtat comme garant et vecteur de la ralisation des droits de lenfant ont suscit de nombreux dbats judiciaire et doctrinaux sur la possibilit pour les requrants de sen prvaloir dans un contentieux. De faon gnrale, le texte est trs souvent invoqu par les plaideurs. Mais, par dfinition, le contentieux familial pose dabord et avant tout des questions de fait,
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notamment en matire de garde denfants, ce qui limite dautant lintrt de recours en cassation. Le contentieux est donc structurellement peu important. Jurisprudence judiciaire : - 1990 au 31 dcembre 2000 : 93 arrts ; - 1er janvier 2001 au 31 dcembre 2011 : 222. Sur lensemble, seuls 54 arrts ne mentionnent pas la Convention europenne de sauvegarde des droits et liberts fondamentaux. De faon particulire, il est difficile didentifier la revendication du droit de lenfant de pratiquer sa religion pour la simple raison quil nest pas partie au procs. La discussion porte sur lintrt suprieur de lenfant sans que lon puisse identifier la lecture de larrt la dimension religieuse de cet intrt. La discussion sur la reconnaissance au nom de cet intrt de la procdure dite kafala en droit musulman par les juges franais pour valider des mcanismes dadoption denfants issus de pays comme lAlgrie ou le Maroc illustre cependant bien une tentative, au nom des droits de lhomme et des droits de lenfant de valider une prtention religieuse (4 arrts de la Cour de cassation sur ce point par lesquels la Haute juridiction a refus de recevoir la kafala comme technique dadoption en droit franais206). - jurisprudence administrative Dans le cadre des conflits avec les autorits tatiques, la question de leffet direct revient de faon rcurrente : comme le texte vise les Etats, les juges sinterrogent sur la possibilit de lui confrer une valeur positive en fonction de la rdaction de chacun des articles de la convention. Dans cette perspective, le Conseil dEtat a estim que larticle 9 relatif au droit de lenfant de pratiquer sa religion ne dispose pas deffet direct, position qui, compte tenu de celle retenue propos dautres articles, est susceptible dvoluer. - de 1990 au 31 dcembre 2000 : 70 arrts ; - du 1er janvier 2001 au 31 janvier 2010 : 511 arrts.
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Pour une synthse, J. Massip, L'adoption prononce l'tranger doit, pour se voir reconnatre en France
les effets d'une adoption, tablir un lien de filiation entre l'adoptant et l'adopt, La Semaine Juridique Notariale et Immobilire n 30, 29 Juillet 2011, 1230
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Sur ces 581 arrts, seuls 30 ne font pas rfrence la Convention europenne des droits de lhomme et des liberts fondamentales. Le point notable ici, cest laugmentation des recours que lon peut lire comme la conjonction dune part de modes daccs simplifis au juge et, dautre part, comme la tendance dj observe dauto-justification sur la base des droits de lhomme. Le contentieux des trangers en situation irrgulire occupe ici une place prpondrante que nous pouvons expliquer de la manire suivante : les requrants essaient dinterprter pour obtenir gain de cause la contradiction entre le droit la nationalit de lenfant reconnu par la convention207 et limpossibilit pour les trangers de se prvaloir du droit de la nationalit du pays. Lintrt suprieur de lenfant rside alors dans lattribution dun titre de sjour pour les parents. La revendication religieuse est nanmoins prsente mais toujours couple dautres textes. Comme pour la jurisprudence manant des juges judiciaires, la prise en compte de la religion dans lapprciation de lintrt suprieur de lenfant nest pas dtaille. Nous relverons toutefois quelques questions symptomatiques en dpit de labsence deffet direct du texte : - contestation de la lacit au regard du rythme scolaire impos lenfant en contradiction avec les prescriptions de sa religion208 ; - contestation des rgles en matire dhospitalisation209 ; - contestation dune reconduite la frontire ; - contestation du programme dducation sexuelle.210 Il nest cependant pas certain quune telle forme de contestation ft prsente dans lesprit des rdacteurs du texte. Au niveau institutionnel, la rfrence la Convention des droits de lenfant est en revanche nettement plus marque. Sur un total de 539 rponses sur la base des mots convention internationale et droits de lenfant , nous pouvons distinguer :
207
Article 7-1 : L'enfant est enregistr aussitt sa naissance et a ds celle-ci le droit un nom, le droit
d'acqurir une nationalit et, dans la mesure du possible, le droit de connatre ses parents et tre lev par eux.
208 209 210
Conseil d'Etat, Assemble, du 14 avril 1995, 157653. Conseil d'Etat, 1 / 4 SSR, du 3 juillet 1996, 140872. Conseil d'Etat, 3 SS, du 29 septembre 2000, 215869.
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- 1990 au 31 dcembre 2001 : 202 rfrences ; - du 1er janvier 2001 au 31 dcembre 2011 : 337 rfrences. Nous signalerons toutefois le caractre relatif des rsultats obtenus : la convention nest pas toujours dsigne de la mme manire par les parlementaires. Certains parlent de convention internationale, dautres de convention de New-York, dautres encore des droits reconnus aux enfants et mlangent ce titre la convention internationale et la convention europenne. Nous trouvons galement mention de ce texte dans diffrents documents administratifs 10 documents identifis , ce qui nous renvoie la mme logique que celle identifie propos de la Dclaration universelle de 1948 : les gouvernements font rfrence la convention quand bien mme les juges ne confrent pas forcment deffet direct toutes ses dispositions. De mme, en contradiction avec la jurisprudence, il est arriv au gouvernement de consacrer en droit positif larticle 14 sur le droit la libert dopinion et de religion de lenfant.211 Bref, une fois ratifi, le texte dispose dune force performative en raison de sa simple conscration de droits, le paradoxe ici tant que ses droits ne peuvent pas forcment tre invoqus par leurs titulaires. Nous prciserons la nature de cette force performative partir de la double caractristique des rgles identifies par N. Timasheff dans le droit fil des travaux de M. Weber : une dimension thique et imprative de coordination qui a pour corollaire lobissance la loi en raison de convictions thiques et de la peur dtre sanctionn. Cest en effet parce que linvocation des droits de lhomme revt la cause invoque dune dimension de justice quelle peut se dployer et faciliter lauto-justification. Cette dimension performative explique peut-tre pourquoi les questions parlementaires qui se rfrent ce texte ninvoquent pas systmatiquement un article prcis de la convention pour justifier leur interrogation. Pour autant, travers les questions relatives la discrimination, les droits de lenfant, dans le sillage des droits de lhomme, participent progressivement la conscration de lidentit religieuse de celui-ci par un vecteur indirect : les critiques quadresse la France le Comit des droits de lenfant. Ce comit, organe attach aux Nations Unies reoit des rapports dtaills des pays ayant ratifi la convention et met des recommandations sur les points quil estime ncessaire damliorer. Au titre des points soulevs, le rapport 2009 rendu propos de la situation en France met particulirement laccent :
211
Question crite n 5688, Garde des Sceaux, ministre de la justice, JO Snat du 28 juillet 1994.
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- sur latteinte au droit de lenfant de pratiquer sa religion en raison de la loi sur les signes manifestant une appartenance religieuse il faut absolument veiller ce que cette interdiction nait pas pour effet dempcher des filles dexercer leur droit lducation et de participer tous les aspects de la socit franaise (CEDAW/C/FRA/CO/6, par. 20), ainsi que celles du Comit des droits de lhomme notant que, pour respecter une culture publique de lacit, il ne devrait pas tre besoin dinterdire le port de ces signes religieux courants (CCPR/C/FRA/CO/4, par. 23) . (cest nous qui soulignons). - sur lobligation pour la France de respecter davantage les minorits prsentes sur son territoire en dpit des rserves expressment formules par le gouvernement concernant lapplicabilit de larticle 30 de la Convention en raison du principe de lacit lgalit devant la loi peut ne pas tre suffisante pour garantir que les groupes minoritaires et les peuples autochtones des dpartements et territoires doutre-mer, exposs une discrimination de fait, jouissent de leurs droits sur un pied dgalit. Il se dclare en outre proccup par labsence de validation des connaissances culturelles transmises aux enfants appartenant des groupes minoritaires, en particulier les Roms et les gens du voyage, et par la discrimination dont ils sont victimes, notamment en ce qui concerne les droits conomiques, sociaux et culturels, y compris le droit un logement convenable, un niveau de vie suffisant, lducation et la sant . Sur le plan institutionnel, ce rapport en date de 2009 est une rfrence constante des parlementaires lorsquils questionnent le gouvernement. Nous pouvons ainsi constater une nouvelle fois que lidentification dun fait social interne nest plus dissociable de ses influences extrieures. Mais, surtout, nous pouvons lire ces multiples questions comme une subversion de lordre interne sur la base de la lgitimit onusienne. Tout cela contribue riger la rfrence aux droits de lhomme, mme pour les enfants, en norme autour de laquelle peuvent sarticuler toutes les prtentions. Dans un tel cadre, les droits de lenfant servent galement faonner lidentit religieuse quitte pour cela, - et nous avions dj relev cette logique lors de la prsentation du principe de hirarchie des normes contester et lgitimer la contestation de la lacit la franaise. A travers la convention internationale relative aux droits de lenfant, nous avons donc confirm ce que nous avions pu suggrer propos de la Dclaration universelle : - contrairement un constat frquent en matire sociologique, ce nest pas la sociologie qui est relativiste mais les rgles de droit elles-mmes qui portent en elles le relativisme212 ; - la dfinition dun fait social comporte ncessairement une dimension internationale ;
212
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- la question permanente de linteraction entre les institutions et les individus trouve dans le recours la dimension performative des textes un lment important de rponse. Reste cependant en suspens une interrogation : quel sens donner lmergence dun texte comme rfrence commune dans la socit alors mme quil nest pas forcment consacr par les juges ? Pour reprendre ce qucrivait E. Durkheim en matire de religion, le concept, qui primitivement est tenu pour vrai parce que collectif tend ne devenir collectif qu condition dtre tenu pour vrai nous lui demandons ses titres avant de lui accorder notre crance 213. Ce constat de dcalage au sein mme des institutions est une nouvelle limite lapproche du champ juridique par P. Bourdieu. Comment en effet vouloir rendre compte dun phnomne subtil de domination symbolique quand les institutions elles-mmes favorisent la propre remise en cause de leurs comptences, lexemple des questions des parlementaires sur lapplicabilit de textes qui limitent par nature la comptence du Parlement ? Qui plus est, rsumer le droit aux droits de lhomme, cest procder une simplification du droit qui en facilite laccs au plus grand nombre et porte en soi la contestation permanente de lordre tabli par del les mcanismes de domination symbolique. Dans cette perspective, la ratification de la convention sur llimination de toutes les formes de discrimination lgard des femmes confirme le renoncement luniversel tout en introduisant une nouvelle dynamique textuelle.
PARAGRAPHE 2 : LA CONVENTION SUR L'LIMINATION DE TOUTES LES FORMES DE DISCRIMINATION L'GARD DES FEMMES
La convention sur llimination de toutes les formes de discrimination lgard des femmes a t adopte par l'Assemble gnrale des Nations unies le 18 dcembre 1979. Elle est entre en vigueur le 3 septembre 1981 et a t ratifie par la France en 1983. Ce texte est antrieur la convention relative aux droits de lenfant. Certes, les catgories enfant et femme prsentent une ralit que lon peut qualifier duniverselles au sens o elles se retrouvent dans toutes les cultures et civilisations. La convention de 1979 sinscrit cependant dans une perspective diffrente de celle tudie prcdemment. Il ne sagit plus de reconnatre des droits une catgorie lgalit hommes/femmes est proclame par la Dclaration de 1948 mais de constater que laffirmation de ce principe doit tre renforc par dautres textes. Autrement dit, la proclamation dun idal universel ne suffit pas : il faut tenir compte du caractre effectif de
213
E. Durkheim, Les Formes lmentaires de la vie religieuse, 1912, ed. uqac, p. 624.
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ralisation des droits, cest--dire introduire une dimension sociologique dans la norme. Il y a ici une rupture conceptuelle quil convient dexposer afin den mesurer la porte. Comme pour les droits de lenfant, existe au sein des Nations Unies le Comit pour l'limination de la discrimination l'gard des femmes qui, en vertu dun protocole additionnel adopt par l'Assemble gnrale le 6 octobre 1999, et entr en vigueur le 22 dcembre 2000, tend la comptence de ce Comit l'examen de communications individuelles. La France l'a ratifi le 9 juin 2000. Nous retrouvons la dynamique de linfluence des normes internationales sur lapprciation de la situation des femmes si ce nest que nous sommes passs dun examen sur les conditions juridiques de possibilit de ralisation dun droit un examen des conditions sociologiques dans lesquelles les femmes voluent lorsquelles se prvalent de droits. La rupture que nous qualifions ici de sociologique se traduit dans le texte de la faon suivante : le texte ne consacre aucunement de nouveaux droits mais veut inciter les Etats lutter contre les pesanteurs sociales qui empchent les femmes de raliser les droits qui leur sont reconnus par la Dclaration et les Pactes prcdemment tudis. Ainsi, les Etats prennent les mesures appropries pour modifier les schmas et modles de comportement socioculturel de lhomme et de la femme en vue de parvenir llimination des prjugs et des pratiques coutumires, ou de tout autre type, qui sont fonds sur lide de linfriorit ou de la supriorit de lun ou lautre sexe ou d'un rle strotyp des hommes et des femmes (article 5). Trois points mritent dtre souligns. Premirement, la convention vite de dsigner expressment la religion comme cause socioculturelle des prjugs qui justifient habituellement le statut diffrenci des femmes dans les socits. Ds lors, sauf dmontrer que les religions reposent sur un postulat dgalit hommes/femmes, ce qui contredirait toute lanalyse sociologique et rituelle du phnomne religieux, un Etat peut ratifier dans un mme mouvement une convention contre les discriminations et une charte fonde sur des principes religieux. Certains Etats, conscients de la contradiction insurmontable comme l'Arabie Saoudite, Bahren, les mirats arabes unis et Oman, ont subordonn l'application de la convention sa conformit aux normes de la loi islamique. En ltat actuel, pour les Etats moins cohrents , les tudes juridiques contemporaines constatent plutt une rgression du statut personnel des femmes214.
214
H. Ludsin, Relational Rights Masquerading as Individual Rights, Duke Journal of Gender Law &
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Deuximement, pour que se ralisent les droits des femmes, les Etats peuvent adopter ce que nous appelons maintenant des discriminations positives Ladoption par les Etats parties de mesures temporaires spciale visant acclrer linstauration d'une galit de fait entre les hommes et les femmes n'est pas considr comme un acte de discrimination tel qu'il est dfini dans la prsente Convention, mais ne doit en aucune faon avoir pour consquence le maintien de normes ingales ou distinctes; ces mesures doivent tre abroges ds que les objectifs en matire dgalit de chances et de traitement ont t atteints.(art. 4) . Or, cette logique est, dans la logique onusienne, indpendante du rgime politique du pays qui ratifie la convention. Le mouvement en faveur du principe de nondiscrimination procde soit ainsi dune dynamique de lgalit ct positif -, soit au contraire de lattnuation des principes fondateurs en raison de considrations sociologiques ct ngatif -. Nous pencherions davantage vers le ct ngatif compte tenu de la dynamique propre aux normes juridiques prcdemment expose sur la base dune part de la dimension performative des rgles et, dautre part, sur la logique dautoengendrement quelles secrtent. Troisimement, partir du moment o les institutions tiennent compte des conditions sociologiques de ralisation des droits, il est logique que dautres textes viennent complter cet difice. Nous pouvons par exemple relever lexistence dune Convention relative aux droits des personnes handicapes, adopte par l'Assemble gnrale des Nations unies le 13 dcembre 2006 entre en vigueur en France le 20 mars 2010. Ds lors, laune de cette mme dynamique, il ne faut pas exclure quune autre convention vienne renforcer le droit de lindividu de pratiquer sa religion, ce qui ne serait que la conscration des critiques nonces par exemple par le Comit des droits de lenfant. Sagissant prsent de la rception de ce texte, comme il ne porte que sur les conditions de ralisation des droits, il est en effet plus efficace de citer directement les pactes de 1966 dj tudis ou, bien videmment, la Convention europenne des droits de lhomme et des liberts fondamentales. Pour autant, la convention ratifie depuis 1983, fait lobjet, comme les autres textes, sur le plan institutionnel rponses ministrielles - de davantage de rfrences compter des annes 2000 91 rfrences compter de lanne 2000 sur 98 depuis 1988 -. Ces rfrences portent dans leur grande majorit sur lArabie Saoudite, ce qui indirectement tmoigne de lhypocrisie internationale au niveau des Nations Unies dissocier la question des discriminations envers les femmes et la religion. En revanche, cette contestation des religions comme vecteur de discrimination nous est apparue extrmement rare au niveau des recommandations europennes. Par exemple, lEurope dnonce pratiques de mutilations, crimes dhonneur mais ne les rattache jamais aux
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pratiques religieuses215. Il y a ici une ambigit rvlatrice des contradictions contemporaines que soulve la question religieuse dans les socits occidentales et, plus particulirement, dans la socit franaise. Enfin, multiplier les textes supposs faciliter la ralisation des droits consacrs dans la Dclaration universelle, il faut se demander si, progressivement, ne se dessine pas comme critre didentification de lhomme, sa seule souffrance. Dans cette perspective, la Dclaration universelle des droits de lhomme a vocation avoir pour corollaire une dclaration des droits des animaux. Tout cela pourrait se limiter un dbat juridique. Nous avons toutefois expos les limites de lapproche juridiques pour expliquer leur dissmination. Ces textes disposent, de par leur existence mme, dune force performative qui se double dun processus dautoalimentation en raison de leur diffusion par les institutions mmes.
SECTION 3 : INFLUENCE
DANS LA SOCIETE
Comment lexistence de textes manant dorganes internationaux a priori noninvocables de faon systmatique en droit interne peut-elle avoir un impact sur la vie des individus ? Nous exposerons quelques vecteurs de diffusion des droits de lhomme et de la contribution de ceux-ci la ralisation de lidentit religieuse des individus. On peut bien videmment discuter linfini de la causalit entre linfluence des comportements sur les textes ou, linverse, de linfluence des textes sur les comportements. Il est bien vident galement que cette interaction nest pas dissociable de la situation conomique et sociale de chacun des pays. Pour autant, on ne saurait sousestimer un lment objectif de lanalyse : les textes existaient mais personne ne sy rfraient vraiment en Occident en dpit des mouvements sociaux. A linverse, les textes des dissidents de lpoque, linstar de la Charte 77 ou de laction de Sakharov en URSS ds 1972, contestent le pouvoir en raison des atteintes rptes aux droits de lhomme commises par celui-ci. A lpoque, le combat est politique. Une fois ces rgimes remis en cause, sest progressivement opr un glissement du combat politique la gnralisation de largumentation juridique et, plus encore, phnomne nouveau, lextension de la rfrence aux droits de lhomme toutes les sphres de lactivit sociale. Trois facteurs nous paraissent devoir tre relevs.
215
Cf par exemple Rsolution du 20 septembre 2001 sur les mutilations gnitales fminines, JO C 77 E du
28.3.2002, p. 126.
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En premier lieu, nous avons dj soulign lvolution du rle des organisations nongouvernementales. Celles-ci contribuent non seulement faonner ce nouvel ordonnancement mais aussi le diffuser par les actions quelles mnent. Une enqute rcente a ainsi dmontr comment la critique permanente des Etats est un lment de la stratgie de prise de conscience des populations de leurs droits afin de faciliter leurs revendications.216 Elle ne lve cependant pas lambigit sur la diversit des textes relatifs aux droits de lhomme. En second lieu, ces textes se traduisent par de nombreux programmes tant au niveau des Etats que des organismes internationaux. La logique institutionnelle est particulirement marque : tous les organismes administratifs ou collectivits territoriales sur le plan interne comme sur le plan international sengagent favoriser le respect des droits de lhomme au point que lon peut se demander si ce nest pas un axe majeur dattribution des subventions aux projets individuels. Par exemple, le programme Alliance des civilisations lanc par les Nations Unies la suite des attentats commis en Espagne en 2005 a pour objectif de favoriser un rapprochement entre islam et Occident. Nous reprenons ici la dfinition donne par K. Annan, secrtaire gnral des Nations Unies et reprise dans le bulletin dactualit de lONU : L'alliance des civilisations s'entend comme un mouvement pour promouvoir le respect mutuel pour les croyances et traditions religieuses et comme une raffirmation de l'interdpendance croissante de l'humanit dans tous les domaines - de l'environnement la sant, du dveloppement conomique et social la paix et la scurit 217. Le site internet consacr ce programme qui regroupe une centaine de pays annonce clairement que LAlliance appuie un large spectre dinitiatives qui ont pour objectif de construire des ponts entres diverses cultures et communauts, avec lappui de gouvernements nationaux et locaux, dorganisations internationales et rgionales, et de groupes de la socit civile . Quant au rapport mis dans le cadre de cette institution, il dfinit expressment celle-ci comme un groupe de pression qui doit intervenir pour orienter les politiques en fonction des buts dfinis sur la base des principes des droits de lhomme218. Nous pouvons galement citer le programme men de 2005 2011 intitul Business and Human Rights qui a conduit llaboration de principes directeurs pour guider laction des
216
D. R. Davis, A. Murdie, C. Garnett, Steinmetz, Makers and Shapers: Human Rights INGOs and Public
Centre dactualit de lONU, 14 juillet 2005. Alliance of civilizations, Research Papers on migration, disponible sur le site du programme.
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entreprises en la matire. L encore, est rappele la ncessaire prise en compte des particularismes religieux dans la gestion de lentreprise au nom des droits de lhomme219. De faon plus anecdotique, une rapide recherche sur Internet permet de saisir une facette de cette ralit : en matire cinmatographique, se sont dvelopps au cours des 10 dernires annes, un Festival International des droits de lhomme, un Festival des droits des femmes, des festivals qui consacrent une partie de leur temps aux droits de minorits Autrement dit, les droits de lhomme sinsrent dans une logique dans laquelle ils autoalimentent en permanence la dynamique. Lhomo festivus de P. Murray na jamais aussi bien port son nom. Qu'en est-il de linitiative individuelle dans cette dynamique ? On peut lgitimement penser que si les institutions naffichaient pas leurs souhaits de financer de tels programmes, ceux-ci nauraient jamais pu exister ou connatre un quelconque cho mdiatique. Ainsi, indpendamment de toute approche contentieuse, nous voluons dans un environnement mdiatique et institutionnel qui vhicule comme rfrence majeure les droits de lhomme et par extension le droit de pratiquer sa religion comme droit de lhomme. En troisime lieu, la diffusion passe par linstitution scolaire. Cest dailleurs lun des vecteurs qui a t parfaitement identifi pour expliquer la prsance de linstitution sur lindividu ainsi que sa capacit se lgitimer. Pour reprendre ce qucrivait C. Bougl sur ce point, Un systme pdagogique est l'ensemble des institutions l'aide desquelles une socit essaie consciemment, et principalement par la parole, de former les ides, les sentiments et les habitudes de ses membres encore jeunes 220. La question de linteraction entre individus et textes est loin dtre aise. Une bonne partie des rformes dcoule de rapports rdigs par des experts. Ensuite, ces travaux remis aux autorits peuvent soit tre oublis, soit tout simplement constituer un socle dides qui fera son chemin par la suite. Il
219
Principes John Ruggie, p. 10 : Pour montrer aux entreprises la voie suivre pour respecter les droits de
lhomme, il faudrait leur indiquer les rsultats escompts et les aider partager les meilleures pratiques. Il faudrait leur conseiller des mthodes adaptes, sagissant notamment de la diligence raisonnable en matire de droits de lhomme, et de la manire dexaminer efficacement la problmatique hommes-femmes et les questions de vulnrabilit et de marginalisation, en reconnaissant les problmes particuliers auxquels peuvent se heurter les peuples autochtones, les femmes, les minorits nationales ou ethniques, les minorits religieuses et linguistiques, les enfants, les personnes handicapes, les travailleurs migrants et leur famille .
220
Cf C. Bougl, Qu'est-ce que la sociologie ? La sociologie populaire et l'histoire. Les rapports de l'histoire
et de la science sociale d'aprs Cournot, Thories sur la division du travail, (1925), d. Uqac, p. 13.
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nen devient que plus difficile pour reprer qui de linstitution ou de lindividu joue un rle central lorsque lon analyse une mutation sociale travers le prisme des rgles juridiques. Le constat formul en 1967 sur le sujet reste parfaitement valable mme si les moyens techniques dont nous disposons facilitent la recherche : Cerner ce qu'est la conception de l'homme former dans un systme de normes dtermin est toujours une tche complexe 221. Nous citerons un exemple notre sens, symptomatique. Dans un rapport de 1985, rdig par P. Bourdieu et remis au prsident F. Mitterrand, lauteur souligne, aprs avoir rappel lenjeu de lducation pour lutter contre le fanatisme que Tout en respectant les particularismes culturels, linguistiques et religieux, l'Etat doit assurer tous le minimum culturel commun qui est la condition de l'exercice d'une activit professionnelle russie et du maintien du minimum de communication indispensable l'exercice clair des droits de l'homme et du citoyen 222. Il serait bien videmment hasardeux de faire de cette prconisation un lment central de la construction dun fait social alliant religion et droits de lhomme. Nous remarquerons toutefois quil sagit dune nouvelle illustration de la rfrence aux droits de lhomme par des sociologues une poque o ceux-ci sont quasiabsents du dbat juridique et que cette rfrence, comme celle prcdemment releve, mane dune sociologie foncirement anti-juridique. Quand en plus cette rfrence sinscrit dans une dmarche singulirement relativiste, le seul fondement universel que l'on puisse donner une culture rside dans la reconnaissance de la part d'arbitraire qu'elle doit son historicit 223 elle nen est que plus rvlatrice de lambigit que constitue la rfrence aux droits de lhomme pour fonder ou articuler des prtentions quelles quelles soient. En 2010, le rapport du Haut Conseil lintgration remis au Premier Ministre relatif lexpression religieuse dans les espaces publics de la Rpublique intitul Les dfis de lintgration lcole sinscrit dans une logique diffrente de celle du rapport Bourdieu. Pourtant, la rfrence aux droits de lhomme vhicule les mmes ambigits que celles exposes prcdemment. Nous relverons :
221
Rapport du Collge de France, Paris, Editions de Minuit, 1985, il est indiqu quil a t remis par P.
Bourdieu F. Mitterrand.
223
Op. cit.
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- un renvoi aux principes fondateurs de la Dclaration universelle des droits de lhomme et du citoyen (p. 5), soit une contradiction dans les termes mmes qui en plus ignore lexistence des dclarations rgionales ; - une affirmation de la ncessit de dvelopper une culture des Droits de lhomme pour apprcier la diversit des cultures : tre le creuset o se fabrique le vivre ensemble , audel de la simple coexistence ou tolrance des diffrences, en s'appuyant sur le partage des principes communs inalinables de la Dclaration des Droits de lHomme et du Citoyen (p.111). Nous mesurons ainsi le caractre structurant de la rfrence aux droits de lhomme dans la dfinition des programmes scolaires avec chaque fois le paradoxe dun fort enjeu pdagogique combin une imprcision lourde sur le contenu desdits droits. Mystique des droits de lhomme depuis le basculement des annes 1980 ? Cest en tous les cas dans ce cadre quintervient la dfinition des programmes scolaires et la difficult de clairement faire la part des choses entre les individus et les institutions. Si, le problme de lanalyse des programmes scolaires est classique, deux autres paramtres compliquent lanalyse : - la ncessit pour les pouvoirs publics de tenir compte des recommandations europennes notamment lorsque les institutions europennes dcident de consacrer une anne un thme prcis comme le dialogue inter-culturel224 ; - une difficult technique : les Bulletins officiels de lEducation nationale antrieurs 2008 ne sont pas aisment disponibles. Si on sen tient cependant aux informations obtenues partir de la base de donnes du Ministre de lEducation nationale Mentor et ensuite sur Lexis Nexis, il y aurait sur la priode 1978 2012, 78 textes manant de ce Ministre relatifs aux droits de lhomme. Pour ces 78 documents, il convient de procder une approche quantitative et qualitative : - la dcennie 2001-2011 : 23 rfrences ; - la dcennie 1990-2000 : 28 rfrences ;
224
et au Comit des rgions-Evaluation de l'Anne europenne du dialogue interculturel (2008)/ COM/2010/0361 final.
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- 1978-1990 : 27 rfrences. Au titre de ces Bulletins officiels, il y a des informations rcurrentes comme lorganisation du Prix Ren Cassin pour les droits de lhomme prsent ds 1978 ou la commmoration tous les 10 ans de lanniversaire de la Dclaration universelle de 1948. Bien videmment, il en va de mme pour la Dclaration de 1789 et lorganisation du bicentenaire - cest ce qui explique la quasi-identit du nombre de rfrences selon les dcennies car la majeure partie des B.O adopts durant la dcennie 1980 concerne lorganisation de cet vnement. Nous noterons toutefois une volution dans la dfinition du prix Ren Cassin : il ne porte plus uniquement sur la rsistance mais galement sur la ralisation des droits dans le monde contemporain. Les nuances, notre sens, importantes, interviennent dans la dfinition des programmes scolaires. Compte tenu des textes recenss, voici les nouveauts que nous pouvons identifier qui tmoignent dune modification de la perception des rgles par les institutions et de la ncessit den imprgner davantage les programmes scolaires : - B.O. 31 mars 1994 : avis sur linstauration dune semaine contre le racisme - que lon soit clair : nous ne soutenons pas quavant cette date, la proccupation de lutte contre le racisme soit absente des programmes scolaires, de mme que celle de lantismitisme ; nous constatons seulement qu compter de cette date, cette proccupation sinscrit dans le cadre plus large des droits de lhomme. - une rflexion similaire peut tre formule propos de la visite de camp de concentration - galement au B.O. du 31 mars 1994 - ou propos de la journe de lutte contre la misre - B.O. 12 novembre 1998. Sur cette mme priode, nous constatons que le mot discrimination utilis antrieurement uniquement propos des discriminations sexuelles vise toute distinction illgitime. La circulaire adopte propos de la lacit en 1994 - B.O. du 29 septembre 1994 - ne fait aucune rfrence aux droits de lhomme. En revanche, elle sera relaye par une circulaire intitule initiatives citoyennes pour apprendre vivre ensemble dont le communiqu de presse du 4 dcembre 1998 nonce, par del les termes utiliss dans la circulaire, une conception permettant de concilier nation et droits de lhomme la Nation et louverture luniversel . Cest peut-tre sur la base de documents de ce genre que lon mesure dune part une conception nouvelle des droits de lhomme, non plus comme seule rfrence du pass mais comme rgles structurantes de la socit franaise. Sinscrivent ainsi dans le prolongement de ce texte :
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- la journe de la mmoire de lHolocauste et de la prvention des crimes contre lhumanit dont linstruction pdagogique fait expressment le lien avec le respect des Droits de lhomme B.O. 19 dcembre 2002 ; - les journes de commmoration de la traite ngrire, de lesclavage et de leur abolition B.O. 20 avril 2006. Quant la diffusion du lien entre religion et droits de lhomme, nous nous contenterons de citer la dernire instruction pdagogique : Comprendre l'unit et la complexit du monde par une premire approche : - des droits de l'homme - de la diversit des civilisations, des socits, des religions (histoire et aire de diffusion contemporaine) - du fait religieux en France, en Europe et dans le monde en prenant notamment appui sur des textes fondateurs (en particulier, des extraits de la Bible et du Coran) dans un esprit de lacit respectueux des consciences et des convictions 225. Bref, les influences se croisent et sauto-alimentent et contribuent entretenir une vritable dynamique ou phnomne de propagation. Le concept dimitation de G. Tarde, valable pour rendre compte de la jurisprudence, se rvle ici insuffisant mais complmentaire avec celui dvelopp par N. Luhmann dauto-poese. Au terme de ce panorama des textes internationaux et de cet essai de mesure de leur influence sur les individus et sur la manire dont ils peroivent les normes, notre recherche nous permet de dgager les points suivants : - nous avons assist ces dernires annes un recours toujours plus massif ces textes, recours rvlateur non seulement dune mutation progressive de lordre juridique mais aussi, plus largement des relations sociales si les individus changent leurs normes de rfrences, il est logique destimer que cela prfigure des changements sociaux ; - ce recours toujours plus massif aux textes faisant rfrence directement ou indirectement aux droits de lhomme saccompagne dune vritable modification du vocabulaire et des manires de percevoir les rgles : cest ce que, schmatiquement, nous avons dsign par la dimension performative de ces normes par del les rgles habituelles de transposition. En mme temps, plus les rfrences aux droits de lhomme augmentent, plus galement augmente le recours la notion de discrimination. Il faudra donc ncessairement se demander sil y a quivalence entre revendication dgalit et lutte contre les discriminations ;
225
19 janvier 2012, n 3.
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- cette volution, gnralement considre comme une caractristique des rgimes dmocratiques, nous a paru avoir pour origine la dynamique mme des normes indpendamment du rgime politique il y a ici un problme de causalit prciser : ce nest pas parce que la dmocratie accueille plus facilement ce type de revendications quelle les a secrtes lorigine. Cest ce que nous avons pu montrer travers le principe de conscration des droits de lenfant ou de la mthode de discrimination dite aujourdhui positive qui trouvent leur socle dans des textes antrieurs aux dbats qua pu susciter leur recours dans la vie publique ; - cette volution participe dune mutation majeure des socits et des rgles de droit : la conscration du relativisme culturel dans les rgles et non comme fait social indpendamment des cadres juridiques dans lesquels voluent individus. Ainsi, nous avons commenc rendre compte de limbrication de la religion dans les droits de lhomme et de linfluence de cette imbrication sur lvolution sociale. A chaque fois, nous avons constat que le recours aux textes examins ci-dessus se double dune rfrence aux normes communautaires. La particularit de ces normes compare aux autres normes internationales constitue donc une raison suffisante pour justifier quelles fassent lobjet dun traitement autonome.
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des droits individuels que les juridictions internes doivent sauvegarder 226. Ainsi, plus le texte bnficie dune rdaction claire et prcise, plus il est possible pour les individus de sen prvaloir lencontre dune mesure tatique qui, de faon directe ou indirecte, aurait pour objet ou pour effet, pour reprendre la terminologie propre au droit communautaire de restreindre par exemple sa libre circulation. Ces deux principes consacrent ici lide forte quil nest pas possible de se fier aux Etats pour assurer le respect des engagements quils prennent. Les juges ont, en contrepoint, rig les individus par le biais des actions en justice en vritable contre-pouvoir et impos lide que le droit se ralisait par del les finalits tatiques. Il y a ainsi au fondement mme du droit communautaire la disjonction entre droit et Etat, logique sous-jacente la Dclaration universelle des droits de lhomme dont nous essayons sociologiquement de mesurer les effets travers le cas particulier de la religion. Avant didentifier limpact dun tel renversement conceptuel sur le plan de la construction de lidentit religieuse, nous ferons trois remarques : - la dynamique juridique que va enclencher une telle conception de larticulation des rgles les unes par rapport aux autres est loin dtre rductible certaines prsentations sociologiques de la rgle de droit. Le droit nest pas uniquement le reflet dune infrastructure conomique ; il est surtout le vecteur dune mutation permanente de la nature des relations que les individus entretiennent avec lEtat ; - ces arrts ont t rendus au dbut des annes 1960 on peut estimer que leur porte politique ne deviendra un sujet dbattu dans la sphre publique quen 1978 avec ce quil est convenu dappeler lappel de Cochin, surtout lors de la ratification par rfrendum du Trait de Maastricht en 1992. La problmatique politique a t au cur du processus de ratification du Trait constitutionnel en 2005. Dans un tel contexte, on peut lgitimement considrer que : - lanalyse de donnes juridiques devient indispensable pour comprendre les logiques sociales contemporaines ou, pour le dire autrement, la structuration du champ juridique nest pas dissociable des mutations contemporaines et son influence ne saurait tre sous-estime ; - lautonomie du champ juridique a inluctablement un impact sur les relations sociales sans quil soit dailleurs toujours possible de dterminer les causes des options retenues par les juges ;
226
Pour une prsentation densemble, G. Isaac, M. Blanquet, Droit gnral de lUnion europenne, Sirey,
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- la mdiatisation des problmes relatifs la construction europenne a pris corps travers la notion de service public la franaise - les opposants lEurope ont mis et continuent de mettre en avant, mme si les principales rformes sur le sujet ont t adoptes, la destruction de la notion de service public sous lemprise du droit europen. Compte tenu du principe dautonomie nonc, il ny a pas de raison que, sous lemprise du droit europen, nous assistions soit une mutation, soit une dcomposition du principe de lacit dont lnonc saccompagne gnralement de laccolade la franaise . Dans ce cadre, la prise en compte de la problmatique religieuse en droit communautaire marque indubitablement une rupture. A lorigine, le Trait de Rome ne concerne que les liberts de circulation des marchandises, des capitaux, des services et des personnes. Le mot religion nest pas prsent dans le Trait. Pour autant, une simple approche formelle serait insuffisante. Ce nest pas parce quun thme nest pas voqu quil est automatiquement exclu de la comptence communautaire. Par exemple, le Trait de Rome de 1957 ne prvoit aucune comptence de la Communaut en matire de fiscalit directe ; il ne vise expressment que les droits de douane caractre fiscal. Or, la libre circulation et la lutte contre les discriminations en la matire ont progressivement redessin la fiscalit des pays membres. Dune part, le principe de libre circulation conduit de facto les oprateurs comparer les fiscalits des diffrents pays pour privilgier les zones les moins imposes ; dautre part, le principe de non-discrimination a considrablement rduit la possibilit pour les Etats de distinguer entre les nationaux et les non-nationaux. In fine, il nest plus possible denvisager une rglementation nationale fiscale sans sinterroger sur sa compatibilit avec le droit communautaire. Il nest donc pas possible de se contenter dune recherche sur le seul emploi des mots pour identifier une comptence communautaire. Afin de prendre en compte cette double dynamique dans lexpression de lidentit religieuse par les droits de lhomme, nous distinguerons : - Section 1 : les volutions institutionnelles ; - Section 2 : les volutions lies la mise en uvre des principes de libre circulation.
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La ratification du Trait dAmsterdam sign le 2 octobre 1997 et entr en vigueur le 1er mai 1999 constitue lvnement le plus notable en matire de construction europenne. Conformment son prambule, il est donn porte normative deux textes : - la Charte sociale europenne de Turin du 18 octobre 1961 qui prvoyait que la jouissance des droits sociaux doit tre assure sans discrimination fonde sur la race, la couleur, le sexe, la religion, l'opinion politique, l'ascendance nationale ou l'origine sociale . - la Charte communautaire des droits sociaux fondamentaux des travailleurs de 1989 dont le prambule contient la mention suivante : considrant que, pour assurer lgalit de traitement, il convient de lutter contre les discriminations sous toutes leurs formes, notamment celles fondes sur le sexe, la couleur, la race, les opinions et les croyances, et que, dans un esprit de solidarit, il importe de lutter contre lexclusion sociale ; Enfin, larticle 13 de ce Trait prvoit que, le Conseil, statuant l'unanimit sur proposition de la Commission et aprs consultation du Parlement europen, peut prendre les mesures ncessaires en vue de combattre toute discrimination fonde sur le sexe, la race ou l'origine ethnique, la religion ou les convictions, un handicap, l'ge ou l'orientation sexuelle . Il y a ici deux changements majeurs par rapport au Trait de Rome en date de 1957. Premirement, le Trait de Rome ne mentionnait que lobligation dabolir les discriminations fondes sur la nationalit227 ; le Trait dAmsterdam consacre prsent un article la lutte contre les discriminations fondes sur la nationalit (article 12) et un autre article relatif la lutte contre les autres discriminations larticle 13 prcit. Le Trait prvoit deux procdures distinctes tant entendu que la lutte contre les discriminations relatives la nationalit sinscrit dans lobjectif plus large de la conscration dune citoyennet europenne qui sajoute la nationalit originelle (articles 17 et suivants). La religion ou la croyance sont mises sur le mme plan que dautres lments comme le sexe ou lge. Deuximement, le Trait dAmsterdam tablit une jonction entre lunion europenne et les principes dgags par la Cour europenne de sauvegarde des droits de lhomme et des liberts fondamentales228. Sous ces deux aspects, le Trait consacre ainsi indirectement le droit de pratiquer sa religion comme principe de lUnion europenne.
227 Article 48-2 du Trait de Rome. 228 La jonction est telle quun minent commentateur en droit europen, F. Sudre, a pu crire ce sujet, La Communaut europenne et les droits fondamentaux aprs le trait dAmsterdam : vers un nouveau systme
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Le changement smantique est pour le moins spectaculaire : jusquau Trait dAmsterdam, les quatre liberts de circulation qui constituent le pilier du droit europen ne bnficiaient ni du qualificatif de droits de lhomme ni de celui de droits fondamentaux. Certes, il est possible de trouver dans la jurisprudence ancienne de la Cour de Justice des Communauts europennes mention de lexpression droits fondamentaux229. Pour autant, ce nest vritablement qu partir du Trait dAmsterdam et de la jonction qutablit celui-ci avec la Convention de sauvegarde des droits de lhomme et des liberts fondamentales quintervient la rupture tant smantique que conceptuelle. Le Trait renvoie apparemment deux conceptions distinctes de la religion comme lment constitutif de lidentit dun individu : une approche classique dans laquelle celleci constitue un lment parmi dautres qui ne doit pas infrer dans le processus dcisionnel dun employeur ; une approche plus moderne qui repose sur larticle 9 de la Convention europenne en vertu duquel Toute personne a droit la libert de pense, de conscience et de religion; ce droit implique la libert de changer de religion ou de conviction, ainsi que la libert de manifester sa religion ou sa conviction individuellement ou collectivement, en public ou en priv, par le culte, l'enseignement, les pratiques et l'accomplissement des rites . Lidentit religieuse comme droits de lhomme permet dluder lapparente contradiction : cest parce que lindividu dispose du droit de manifester sa religion en public quil ne doit pas subir de discrimination. Lanalyse des textes confirme ici comme prcdemment le rle pivot de la Convention de sauvegarde des droits de lhomme et des liberts fondamentales dans la mutation de largumentation pour faire valoir son identit religieuse. Elle dessine en filigrane un
europen de protection des droits de lhomme ?, Semaine Juridique, ed. Gnrale, 1998, I, 100 Le Trait consacre sans quivoque la volont de l'Union europenne de construire son propre systme de protection des droits de l'homme, largement bti sur une absorption de la Convention EDH. Fond sur les mmes valeurs, le systme communautaire est ncessairement appel concurrencer le systme propre de la Convention EDH, dont la prennit nous semble dsormais, paradoxalement, dpendre de la Cour de justice des Communauts europennes. Il ne tient en effet qu' cette dernire d'exploiter l'avenir pleinement sa nouvelle comptence de "juge des droits de l'homme" et de reprendre l'incomparable acquis jurisprudentiel de la CEDH pour dvelopper un vritable droit communautaire des droits fondamentaux...
229
mettre en cause les droits fondamentaux de la personne compris dans les principes gnraux du droit communautaire . Pour autant, lidentit des termes donne en droit lillusion dune continuit qui nest peuttre quapparente.
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contexte historique : le basculement qui intervient la fin du XXme sicle quant la conscration juridique de la religion comme fait sociologique public et non plus comme fait uniquement cantonn dans la sphre prive. Cette dimension prend un aspect paradoxal : dun ct, lors de la rdaction du Trait tablissant une Constitution pour lEurope, la question de la mention des valeurs chrtiennes a t longuement dbattue pour, finalement ne pas tre retenue230 ; de lautre, le rle des glises va tre pleinement consacr : Reconnaissant leur identit et leur contribution spcifique, l'Union maintient un dialogue ouvert, transparent et rgulier avec ces glises et organisations . Bref, il ny a pas dhritage ou de valeurs communes dinspiration religieuse en Europe ; il existe en revanche des glises qui sont riges en interlocuteurs institutionnels en plus du fait que le Trait prvoit une procdure de dialogues entre les institutions et les associations reprsentatives et la socit civile (art. 47). Le texte, rsultat dun compromis, rige comme valeur juridique le relativisme : le terme organisation vise les organisations non-confessionnelles qui, la diffrence des glises ne dsignent ni ne dfendent aucune vrit transcendante. Ds lors, linvocation des droits de lhomme peut tout autant contribuer assurer la dfense de la libert dexpression qu justifier que celle-ci soit restreinte afin dassurer lquilibre institutionnel. Se manifeste ici un fait nouveau la fin du XXme sicle : non seulement la religion devient un lment consubstantiel de tout dbat travers le rle confr aux institutions mais en plus elle na plus vocation rester assujettie des valeurs lacs. La rupture est pleinement consacre lors du Livre blanc du 25 juillet 2001 sur la gouvernance europenne : La socit civile joue un rle important en permettant aux citoyens d'exprimer leurs proccupations et en fournissant les services correspondant aux besoins de la population. Les Eglises et les communauts religieuses ont une contribution spcifique apporter 231. Le prambule de ce texte fournit les raisons avances pour associer toujours davantage les institutions religieuses au processus dcisionnel : - Les dirigeants politiques de toute l'Europe sont aujourd'hui confronts un vritable paradoxe. D'une part, les citoyens europens attendent d'eux qu'ils apportent des solutions aux grands problmes de nos socits. D'autre part, ces mmes citoyens ont de moins en
230
Pour une synthse sur le sujet, V. Riva, Les dbats intellectuels sur l'Europe au prisme du religieux en
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moins confiance dans les institutions et la politique, ou tout simplement s'en dsintressent ; - les gens attendent cependant aussi de l'Union qu'elle soit en premire ligne pour saisir les possibilits de dveloppement conomique et humain offertes par la mondialisation et pour rpondre aux dfis de l'environnement et du chmage, aux interrogations sur la scurit alimentaire, la criminalit et les conflits rgionaux . Rupture considrable avec la conception franaise, les avis des institutions religieuses sur les questions de socit ne concernent plus uniquement les croyants mais bien lensemble de la socit : ces avis ont vocation tre ventuellement pris en compte dans llaboration des politiques europennes. Une telle mutation institutionnelle dcoulerait soit dune prise en compte de la diversit des populations europennes, soit dune mutation plus profonde que les textes auraient par ce biais enregistr, soit dune conception idologique de la socit manant des institutions europennes. En cela, ltude des manifestations de cette mutation travers le prisme du contentieux des droits de lhomme vise mieux en saisir la porte. La rupture est nanmoins considrable : compter de cette date, lEurope ne se proccupe plus uniquement de questions conomiques mais galement de religions. Le concept de socit civile nest en outre dsormais plus dissociable de lintervention desdites institutions religieuses, ce qui, si on sen tient aux tudes qui ont t consacres ce concept, reprsente une volution considrable. Dans la conception franaise, la religion reste un lment de la sphre prive et non de la socit civile.232 En rsum, lvolution du cadre institutionnel communautaire se caractrise par le passage dun droit de prime abord centr sur des questions juridiques propres la vie des affaires un corps de rgles propres intervenir dans tous les domaines de la vie quotidienne avec comme rgles cardinales celles relatives aux droits fondamentaux. En parallle cette volution, les institutions communautaires ont rig les religions et leurs reprsentants en composants de la socit civile et contribu leur confrer une dimension publique. A lidentique avec ce qui a pu tre observ avec les textes internationaux, nous pouvons constater un vritable basculement autour des annes 1999-2001.
232
Cf le numro de la revue du C.U.R.A.P.P. publie par les Puf consacre la socit civile en 1986 sous la
direction de R. Dra, et plus spc. larticle de P. Dauchy, Identit individuelle, conception du monde et rseaux d'appartenance, p. 117-128 qui ne mentionne pas lventuelle affiliation une glise comme lment constitutif de lidentit individuelle ni la place des glises dans la socit civile. On retrouve 21 ans plus tard la mme absence, en 2007, dans le numro 30 de la revue Agir intitule Socits civiles et pouvoir.
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Lanalyse des volutions lies la mise en uvre des principes de libre circulation permet de prolonger ce constat laune de problmes concrets.
Compare ltape prcdente qui reposait sur lanalyse de la succession des diffrents traits, lapprhension des volutions lies la mise en uvre des principes de libre circulation ncessite ici de traiter un ensemble de sources disparates : le droit driv et surtout la jurisprudence. La quantit des textes et des arrts rendus depuis les dbuts du droit communautaire rend matriellement impossible une recherche systmatique. La recherche est dautant moins aise que la base de donnes synthtisant les sources communautaires est loin dtre performante. Nous avons donc dcid de procder des recherches par mots cls sur la base de donnes Lexis Nexis. Il est bien vident que le rsultat obtenu est loin dtre parfait : si la lgislation europenne bnficie dune reproduction intgrale, il nen va pas de mme de la jurisprudence seule les arrts postrieurs 1989 sont accessibles. Pour autant, cela ne devrait pas entamer la pertinence de la recherche compte tenu du fait quen dpit des marges dinterprtation dont disposent les juges, ceux-ci nen restent pas moins tenus par les textes. Or, la rfrence la religion dans les textes constitutifs intervient, comme nous lavons montr, uniquement compter du Trait dAmsterdam. Ds lors, si une jurisprudence antrieure a soulev un problme didentit religieuse sous langle des questions de libre circulation, cela relve davantage du caractre anecdotique que dun vritable questionnement juridique visant provoquer une mutation sociologique233. Dans ce cadre, le choix des mots cls pose deux problmes : - dune part, le terme religion ou religieux peut tre utilis comme faisant rfrence un ensemble de pratiques sans pour autant renvoyer une question didentit religieuse ; - dautre part, le terme religion ou religieux peut tre utilis dans le cadre dune numration linstar de ce qui ressort en matire de lutte contre les discriminations.
233
Nous reviendrons sur ce point travers la mutation de la rfrence aux droits de lhomme dans le
contentieux interne.
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Ce nest donc pas parce que ces termes sont prsents dans des textes ou arrts quil y a vritablement en jeu une question didentit. Pour viter toute interfrence avec le droit relatif lapplication de la Convention de sauvegarde des droits de lhomme et des liberts fondamentale, nous avons rajout les termes droit communautaire . Pour identifier prcisment la priode au cours de laquelle la rfrence lidentit religieuse est devenue courante, nous avons rpt la recherche en limitant son domaine des priodes dcennales. Les rsultats sont exposs sur la base de la distinction entre droit driv (paragraphe 1) et jurisprudence (paragraphe 2).
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Sagissant de la dcennie 1990-2000 avec comme limite le 1er janvier 2001, il nous a paru judicieux de la scinder en distinguant la priode antrieure (a) la signature du Trait dAmsterdam et la priode postrieure (b). Les rsultats sont les suivants : a) du 1er janvier 1990 au 1er janvier 1998 Nous dnombrons 28 rsultats desquels il faut soustraire deux mentions du Trait dAmsterdam. Sur les 26 rsultats restants, nous trouvons : - Rapport annuel relatif l'exercice 1990 de la Cour des comptes des communauts europennes, accompagn des rponses des institutions qui fait tat du nombre de cours de religion dispenss dans les coles europennes de faon statistique sans donner dautre prcision sur le contenu de lenseignement234 ; - cinq questions crites, - deux relatives la ncessit de prciser les orientations politiques de la Communaut europenne en matire de droits de lhomme les rponses rappellent le principe de nondiscrimination notamment en matire religieuse235, - une question relative lventuel rle reconnu aux Eglises dans le futur Trait europen ; - une question relative au respect du principe de non-discrimination dans la rglementation espagnole236 ; - une question relative la libert dopinion, de conscience et de religion : Lors de l'laboration de la lgislation, comment la Commission veille-t-elle garantir les convictions sincres des minorits religieuses (et autres) authentiques ? Estime-t-elle qu'il n'est pas ncessaire de prvoir des drogations spcifiques dans les rglements et directives portant sur des questions de conscience ou de croyance car elle escompte que
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Journal Officiel du 13 dcembre 199 n C 324 p. 1. Question crite n 3029/97 et 3030/97 de Amedeo Amadeo la Commission Droits de l'homme, Journal
Question E-0369/96 pose par Nel van Dijk (V) la Commission (22 fvrier 1996), Journal Officiel du
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ceux-ci soient appliqus de manire conforme la libert d'opinion de conscience et de religion ? 237. - sept mentions propos de projets de directives dans lesquels le terme religion sinscrit dans la perspective plus globale de linterdiction de diffuser des programmes pouvant inciter la haine raciale ou de celle propre la non-discrimination. La grande nouveaut institutionnelle et substantielle procde de deux catgories de textes : les rsolutions du Parlement europen et les avis du Comit conomique et social. Nous pouvons dnombrer trois rsolutions du Parlement europen en matire de droits de lhomme en 1994, 1995 et 1997 : le lien entre identit religieuse et droits de lhomme se manifeste de faon gnrale par la rfrence larticle 9 de la Convention de sauvegarde des droits de lhomme et des liberts fondamentales et, de faon plus particulire de la manire suivante : - 1994 : l'objection de conscience au service militaire est inhrente la notion de libert de pense, de conscience et de religion ; condamne les Etats membres qui ne protgent pas un tel droit et invite instamment les Etats membres garantir et protger ce droit 238. Autrement dit, - mais compte tenu de ce que nous avons expos prcdemment, cela ne nous surprend plus -, formellement, le Parlement europen donne valeur normative des textes internationaux comme la Dclaration universelle des droits de lhomme de 1948 alors mme que celle-ci ne dispose pas dune telle force en droit interne la rfrence est dautant plus surprenante que la Convention de sauvegarde des droits de lhomme et des liberts fondamentales a prcisment pour objet de donner une force normative rgionale la Dclaration universelle. Sur le fond, le droit de pratiquer sa religion permet, grce la rfrence aux droits de lhomme de sopposer aux exigences tatiques. - 1995239 : la libert religieuse implique l'abolition de toutes les discriminations entre les religions, les rites et les cultes et raffirme sa position demandant que les gouvernements des tats membres n'accordent pas systmatiquement le statut
237
Question crite E-1190/97 pose par Shaun Spiers (PSE) la Commission (3 avril 1997), Journal
Rsolution sur le respect des droits de l'homme dans l'Union europenne (1994), Journal Officiel du 28
Rsolution sur le respect des droits de l'homme dans l'Union europenne (1995), Journal Officiel du 28
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d'organisation religieuse et envisagent la possibilit de priver les sectes, qui se livrent des activits clandestines ou criminelles, de ce statut qui leur assure des avantages fiscaux et une certaine protection juridique nous avons ici le cadre de la contestation du rfrendum suisse sur linterdiction de construire des minarets. Paradoxalement, lorsque le mme Parlement prend une rsolution sur la situation en Algrie en 1997, il se garde bien de mentionner le droit de pratiquer sa religion le Parlement appelle le gouvernement algrien approfondir le dialogue avec toutes les forces politiques et composantes dmocratiques du pays qui rejettent le recours la violence, afin de sortir le pays de la situation tragique dans lequel il est plong et de permettre le rtablissement de l'Etat de droit et le respect des droits de l'homme, y compris la libert de la presse et le droit de manifester 240. En 1997, le Parlement prend une rsolution sur le racisme et la xnophobie dans laquelle la religion est numre au mme titre que dautres facteurs constitutifs de discrimination comme le sexe, la race, la couleur, la langue, les opinions politiques ou toutes autres opinions, l'origine nationale ou sociale, l'appartenance une minorit nationale, la fortune, la naissance ou toute autre situation 241. Nous avons donc sur le plan institutionnel une cohabitation entre deux conceptions de la religion : - une conception que lon peut qualifier de passive : la religion est un lment de lidentit de la personne qui, au mme titre que dautres lments, ne doit pas servir fonder une discrimination cest la conception classique de la religion relgue la sphre prive ; - une conception que lon peut qualifier dactive : la religion nest pas uniquement un lment de lidentit de la personne, cest galement un facteur qui doit tre pris en compte et justifier des changements sociaux. Cette double conception apparat de faon encore plus flagrante au niveau des rsolutions du Comit conomique et social. Ce comit dont les avis sont transmis toutes les instances europennes se veut le vecteur de lexpression de la socit civile sur le plan institutionnel.
240 241
Rsolution sur la situation politique en Algrie, Journal Officiel du 6 octobre 1997n C 304 p. 117. Rsolution sur le racisme, la xnophobie et l'antismitisme et sur l'Anne europenne contre le racisme
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Le premier avis en date de 1994 porte sur les politiques de migration et dasile242. Deux phrases mritent ici dtre releves : - Conformment aux traditions europennes les plus nobles, il faut garantir la protection des tres humains qui, cause de leurs convictions politiques, de leur nationalit, de leur appartenance une communaut ethnique, raciale ou religieuse, se voient exposs des poursuites ou voient leur vie menace. - Une politique europenne d'immigration ne peut russir et donc tre utile aux individus concerns que si les autorits comptentes nationales et internationales font participer les groupes sociaux, religieux et de dfense des droits de l'homme la ralisation de ce devoir humanitaire . Bref, comme indiqu prcdemment une double conception de la religion : dun ct, une neutralit politique qui, effectivement, sinscrit dans la tradition europenne des Lumires de tolrance ; de lautre, lide que les religions doivent sinvestir dans la socit pour raliser des objectifs humanitaires, ce qui constitue en 1994 une vritable nouveaut, sans quil soit possible de prtexter comme cela sera fait par la suite, la prsence de populations encore fortement attaches aux traditions religieuses. Mme si la causalit en matire de changements sociaux ne saurait tre unilatrale, on ne peut donc carter que la pense institutionnelle ait progressivement modifi le substrat social. Plus encore, l o le texte est singulirement novateur, cest quil prfigure pleinement ce que lon appelle la politique daccommodements raisonnables partir de lexemple canadien. - Le Comit conomique et social conoit l'intgration comme un processus bas sur la rciprocit. C'est pourquoi une politique globale d'intgration ne peut viser exclusivement les populations migrantes. Les populations nationales doivent galement y tre associes, afin que les mesures d'intgration en direction de la jeunesse, de l'cole et de l'emploi puissent atteindre l'objectif d'amliorer la comprhension rciproque. - Dans le cadre d'une politique active d'intgration, l'information sur les causes de fuite et d'immigration ainsi que sur les diffrences culturelles des immigrants doit tre davantage soutenue, afin de faire accepter l'admission de rfugis et de migrants.
242
Avis sur la communication de la Commission au Conseil et au Parlement europen sur les politiques
d'immigration et d'asile (94/C 393/13) Journal Officiel du 31 dcembre 1994 n C 393 p. 69.
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Le Comit ritre son point de vue, selon lequel la lutte contre la xnophobie et le racisme ainsi que la protection des droits fondamentaux de toutes les personnes l'intrieur de l'Union europenne sont la base de la pense europenne . Ds 1994, la ralisation du devoir humanitaire se matrialise par la ncessit pour les Etats de mettre en place une vritable politique fonde sur le relativisme culturel. Les droits de lhomme sont prsents comme lun des vecteurs pouvant faciliter cette ralisation au nom de lgalit. Il y a bien ici une rupture dans la diffusion des ides : contrairement la conception issue de la Rvolution franaise, ce ne sont pas les ides des penseurs qui influencent le politique mais les institutions qui pr-dterminent le comportement des individus. Le deuxime avis porte sur limportance du rle des associations de solidarit et notamment celles dinspiration religieuse243. Il y a ici confirmation du fait que les institutions europennes reconnaissent limportance du facteur religieux dans la socit. Cette tendance va saccentuer sur les deux annes suivantes aprs la promulgation du Trait dAmsterdam. b) du 1er janvier 1998 au 1er janvier 2001 Durant cette priode, lassociation des termes droit communautaire et religion renvoie 43 textes que lon peut classer de la manire suivante : - Autres (15), rubriques qui contient principalement des rapports rendus par la Commission auprs des autres institutions europennes la religion y est apprhende uniquement sous langle du principe de non-discrimination ; - Communication de la commission (1) - Directives (3) - Dcisions (3) - Position commune du Conseil (2) - Proposition ou avis (13)
243
Avis du Comit conomique et social sur la Coopration avec les associations de solidarit en tant
que partenaires conomiques et sociaux dans le domaine social, Journal Officiel du 9 mars 1998 n C 73 p. 92.
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- Question crite (4) - Rsolution lgislative du Parlement (1). La majorit des occurrences porte sur le principe de non-discrimination au titre desquels la religion est un facteur parmi dautres. En revanche, les textes tudis ci-aprs renvoient une vraie conception de la socit dans laquelle la religion doit jouer un rle. Sur les quatre questions crites, trois portent sur linvocation des droits des individus pour faire valoir leurs prtentions religieuses par del la rglementation nationale. Une des questions crites invoque les droits fondamentaux de lindividu pour contester une disposition lgislative grecque sur le fondement duquel les glises orthodoxes ont empch linstallation dun centre bouddhiste244. Il y a bien ici une invocation des droits fondamentaux pour faciliter lexercice de tous les cultes sans distinction indpendamment de la culture dominante. Une deuxime question porte cette fois sur limposition doffrandes de fidles pour soulever la question de la compatibilit du droit franais propos du caractre nondductible des dons effectus au profit des tmoins de Jehovah245. Cest un exemple de la dynamique duniformisation rsultant du principe de libre circulation. En dpit des diffrences de valeurs et de cultures existant entre les pays, la lutte contre les discriminations religieuses se double pour lindividu par lentremise de leurs reprsentants dune invocation des droits de lhomme pour imposer leur conception des choses. A laune de ce qui vaut dans un pays, linstar du statut de religion pour les tmoins de Jehovah, un requrant conteste la rglementation interne. Une troisime question pose par le gouvernement anglais conteste le droit du gouvernement de demander une femme lors des contrles didentit aux frontires de dvoiler son visage recouvert par une burqa. La formulation de la question introduit une nuance dans la conception de la religion : Cet incident intolrable a suscit un profond moi dans la famille de l'intresse, dont les membres se sont ainsi vu dnier le droit la libert de circulation dvolu aux citoyens de l'Union. Force est malheureusement de constater que les citoyens de l'UE membres de minorits ethniques sont rgulirement
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Question crite P-2161/00 pose par Marco Cappato (TDI) au Conseil. Libert religieuse en Grce, Journal
Question crite n 2283/98 de Raimo Ilaskivi la Commission. Imposition des offrandes de fidles,
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victimes, en voyage, d'incidents analogues 246. Alors que les droits sont supposs individuels est ici invoque la qualit de minorits ethniques. LAvis Comit des rgions sur Le processus d'laboration d'une Charte des droits fondamentaux de l'Union europenne 247 donne vritablement corps cette ide dune ncessaire protection des minorits en tant que telles au regard de leurs pratiques religieuses - Droit des minorits la protection de leur religion, de leur langue et de leur culture . La justification avance est la suivante : Dans une Union europenne de plus en plus multiculturelle, multiraciale, multiethnique, le sujet de l'galit des chances est un thme "horizontal" qui recoupe un certain nombre de ces droits . Le renforcement de la lutte contre les discriminations sinscrit dans une perspective plus large que celle dun simple respect de lgalit des droits des individus : reconnatre les pratiques religieuses mais galement lexistence dune socit multiculturelle. La directive 2000/78/CE du Conseil du 27 novembre 2000 portant cration d'un cadre gnral en faveur de l'galit de traitement en matire d'emploi et de travail consacre cette rupture travers ses dispositions suivantes : la prsente directive est donc sans prjudice du droit des glises et des autres organisations publiques ou prives dont l'thique est fonde sur la religion ou les convictions, agissant en conformit avec les dispositions constitutionnelles et lgislatives nationales, de requrir des personnes travaillant pour elles une attitude de bonne foi et de loyaut envers l'thique de l'organisation 248. En parallle la conscration du rle des religions dans lespace public, cest donc bien une autre conception de la socit qui sest progressivement diffuse tant dans les textes que dans les pratiques sociales, savoir, pour ce qui nous concerne, la revendication de la reconnaissance toujours plus grande de la pratique religieuse. Autrement dit, la dimension purement juridique de la lutte contre les discriminations a permis de vhiculer un vrai changement de socit dont peut-tre lexpression la plus aboutie se trouve dans ce texte en date de 2008 : faire prendre quil est important de considrer les droits de l'homme comme le fondement premier de la coexistence dans une socit multiculturelle. Dans cette
246
Question crite n 2892/98 de Susan Waddington la Commission. Traitement rserv par la police
franaise des frontires aux dtenteurs d'un passeport britannique, Journal Officiel du 29 avril 1999 n C 118 p. 161.
247
Avis du Comit des rgions sur Le processus d'laboration d'une Charte des droits fondamentaux de
Directive 2000/78/CE du Conseil du 27 novembre 2000 portant cration d'un cadre gnral en faveur de
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logique, la socit civile organise doit tre un moteur important de l'aspiration instaurer une socit dans laquelle tous jouiraient des mmes droits (sociaux, politiques et conomiques) et assumeraient les mmes devoirs 249. Pour rsumer, la priode 1990-2000 marque un tournant qui se manifeste de la faon suivante : - le Comit conomique et social europen dfinit un vritable modle de socit ; - la rfrence aux droits de lhomme simpose dans les rfrences des institutions, cellesci nhsitant pas invoquer des textes qui ne disposent pas de porte normative dans les droits internes des Etats membres ; - le principe de non-discrimination au titre desquels intervient linterdiction de prendre en compte la religion de la personne ne constitue quune facette du discours des institutions sur la religion ; en parallle, cest vritablement la conscration de celle-ci qui est recherche, voire encourage ; - le principe de libre circulation des personnes justifie la contestation des rglementations internes en dpit des diffrences culturelles ; - le droit de lhomme de pratiquer sa religion ne concerne plus uniquement lindividu mais les minorits en tant que telles. La priode 2001-2011, priode laquelle on assiste, comme nous lavons dj indiqu, une vritable explosion de la question religieuse sur le plan europen confirme naturellement les lments prcdemment identifis. 2) LA QUESTION RELIGIEUSE DANS LE DROIT DRIV : 2001-2011 La base de donnes Lexis Nexis, toujours partir des mots Droit communautaire et religion renvoie 205 textes sur la priode comprise entre le 1er janvier 2001 et le 1er septembre 2011. Ces textes se rpartissent comme suit : - Accords avec des pays tiers ou organisation internationale (3), catgorie rvlatrice de la monte en puissance des institutions europennes sans pour autant que les textes relevs expriment autre chose que le traditionnel principe de non-discrimination en matire religieuse.
249
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- Autres (54) - Avis des comits (16) - Communication de la commission (12) - Directives (12) - Dcisions (13) - Position commune du Conseil (9) - Proposition ou avis (64) - Question crite (14) - Rapport de la Cour des comptes (1) - Rglements (5) - Rsolution lgislative du Parlement (2) Dans lensemble, la mention de la religion seffectue dans le cadre du rappel du principe de non-discrimination avec quelques nuances significatrices des volutions dj releves. Sagissant des 14 questions crites, on peut identifier un cas de contestation dune rglementation nationale sur le fondement des droits de lhomme cas du port du turban des sikhs au regard du principe de lacit mais surtout constater que, dans 8 cas sur 14, la question soulve un problme relatif latteinte du droit dune minorit et non dun membre dune minorit. La formulation de la question propos des sikhs est parfaitement rvlatrice de cette tendance : La Commission est-elle informe de la discrimination dont fait preuve la France l'gard des Sikhs, en interdisant le port du turban sur les photographies d'identit? Estime-t-elle que cette pratique est acceptable de la part des autorits franaises 250? Enfin, dans un cas, la question porte effectivement sur un problme de libert religieuse ; la rponse soulve un problme dincomptence251.
250
Question crite E-2663/02 pose par Glyn Ford (PSE) la Commission. Discrimination de la part des
Question crite P-2161/00, pose par Marco Cappato (TDI) au Conseil (22 juin 2000) Objet : Libert
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Les 7 autres questions portent davantage sur des problmes de minorits linguistiques. Une volution se confirme travers les rponses donnes par la Commission : la rfrence par la Commission larticle 27 du Pacte international relatifs aux droits civils et politiques sur les droits des minorits alors mme que la France a mis des rserves quant au respect de ce texte252. Nous avons cependant dj vu que les rserves tatiques nexcluaient pas la critique dorganes externes. Pour autant, cela ne signifie pas que le nombre de questions religieuses sur la base des droits de lhomme ait diminu. En effet, le 1er novembre 1998 est entr en vigueur le Protocole n11 relatif au fonctionnement de la Cour europenne de sauvegarde des droits et liberts fondamentales. En vertu de ce texte, la Cour dispose dune comptence directe et exclusive de juger les requtes individuelles fondes sur une prtendue violation de la Convention europenne. Il nest ainsi plus ncessaire de solliciter la Commission europenne sur ces sujets, ce qui explique pourquoi un tel sujet, compter de 2004 nest plus soulev dans le cadre des questions crites. Cette modification, comme nous le verrons, a t considrable. Pour reprendre le rapport de la Cour europenne sur ce point, plus de 93 % des arrts rendus par la Cour depuis sa cration en 1959 lont t entre 1998 et 2010 253. Le contentieux sest donc dplac et peut dsormais sexprimer pleinement sur la base des droits de lhomme et non uniquement grce au principe de nondiscrimination. En parallle, les institutions ont continu promouvoir leur conception de la socit, principalement dans des documents classs dans la catgorie autres ou dans les avis du Comit conomique et social europen. Nous pouvons relever 16 avis du Comit conomique et social europen dont les avis articulent une vision de la socit trs structure. Sur ces 16 avis :
252
Par exemple, Question crite E-3768/02 pose par Erik Meijer (GUE/NGL) la Commission (23
dcembre 2002). Objet : Respect des droits linguistiques reconnus diffrentes reprises de la minorit slovne de Carinthie (Autriche) avant l'adhsion de la Slovnie l'Union europenne, Journal Officiel du 3 juillet 2003 n C 155 E p. 185, avec comme rponse : Les droits des minorits font partie des principes noncs dans le premier paragraphe de l'article 6 du trait sur l'Union europenne. Ces principes, qui ont t poss par diverses conventions internationales, ont t raffirms solennellement par la Charte des droits fondamentaux de l'Union europenne .
253
La Cour europenne des droits de lHomme, Faits et chiffres, 2010, Publications du Conseil de lEurope,
p. 7.
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- 9 dentre eux sinscrivent dans le cadre de la lutte de la discrimination au regard de la politique globale de lUnion europenne ; - 7 avis proposent une meilleure prise en compte de la religion dans la socit. En 2000, lavis porte sur Le processus d'laboration d'une Charte des droits fondamentaux de l'Union europenne. Le principe de la socit multiculturelle est acquis Dans une Union europenne de plus en plus multiculturelle, multiraciale, multiethnique, le sujet de l'galit des chances est un thme "horizontal" qui recoupe un certain nombre de ces droits 254. Cest sur ce fondement quest propos un renforcement des droits fondamentaux dont bien videmment le droit de pratiquer sa religion. En 2003, le Comit propose une vritable rupture politique pour favoriser cette volution : Accorder la citoyennet de l'Union aux ressortissants de pays tiers rsidant de faon stable dans l'UE permettrait de supprimer certaines discriminations dont souffrent un grand nombre de personnes parmi lesquelles il y a les discriminations religieuses. Pour la premire fois, notre connaissance, sexprime une volont manifeste de disjoindre la citoyennet de la nationalit en rupture avec les principes de la Dclaration des Droits de lhomme et du citoyen de 1789 L'Europe est plurielle dans tous les sens, elle est interculturelle par essence. La base de l'UE n'est pas la nation europenne . La citoyennet europenne ne peut pas tre base uniquement sur la nationalit. La citoyennet europenne doit dpasser la simple somme des ressortissants des tats membres pour constituer une citoyennet politique, plurielle, intgratrice et participative lenjeu est de placer au plus haut niveau de l'agencement institutionnel communautaire l'engagement en faveur d'un traitement quitable des ressortissants des pays tiers afin de promouvoir et faciliter l'intgration civique des ressortissants des pays tiers rsidant de manire stable et rgulire dans l'un des tats membres de l'UE (galit devant la loi) 255. Par voie de consquence, toutes les pratiques religieuses se trouvent indirectement mises sur le mme plan puisque lgalit devant la loi a pour corollaire le respect des lgalit des droits dont celui de pratiquer sa religion. Cette logique est clairement affirme propos dun avis sur llargissement du principe de non-discrimination. Le Comit conomique appelle la Commission indiquer de quelle faon elle compte intgrer les groupes couverts par la Charte des droits
254
Journal Officiel du 6 juin 2000 n C 156 p. 1, Avis du Comit des rgions sur Le processus
Avis du Comit conomique et social europen sur L'accs la citoyennet de l'Union europenne "
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fondamentaux dans les nouvelles directives sur la non-discrimination en vigueur, vu qu'elles seront incorpores dans le nouveau Trait, prconise, en ce qui concerne l'intgration du thme de l'galit, l'existence de mcanismes assurant que les problmes et les principes d'galit sont pris dment en considration dans la formulation, la gestion et l'valuation de toutes les politiques . Se confirme ici le passage dun droit dont les tenants sont les individus un droit dont les destinataires sont les membres de groupes. Plus encore, le politique est mis sous condition du respect des droits. Le Comit accentue en outre la dimension performative des rgles par del les principes procduraux concernant lapplicabilit de celles-ci256. Enfin, nous passons progressivement dun ordre inter-tatique un ordre inter-rgional. La ralisation des aspirations communautaristes religieuses dpend dans cette configuration du poids dmocratique des lecteurs religieux linstar de la situation concordataire en Alsace-Moselle ou des Lander allemands. Impact de la neutralit juridique, les textes adopts ignorent les conditions historiques de production des diffrentes situations ou leurs spcificits politiques. La recommandation relative lintgration des Roms se veut une illustration des principes affirms. Les Roms sont pris comme exemple de population quil convient dintgrer dans la culture europenne 257 mais le propos est trs gnral : La ncessit d'un changement radical des relations entre les minorits, en particulier les Roms, et la majorit de la population, leur intgration et avec elle, l'volution de leurs conditions socioconomiques constituent un processus de longue haleine . Le changement radical renvoie la ncessit de prserver ce qui constitue lidentit commune de ces minorits : notamment leur culture, leurs traditions, leur religion ou leur langue 258. Dans le prolongement de cette dynamique, le Comit se prononce pour une conception de la discrimination qui ne soit pas cantonne au march de lemploi ni aux seuls ressortissants communautaires259 et critique les politiques dimmigration menes par les
256
Avis du Comit des rgions sur le Livre vert Egalit et non-discrimination dans l'Union europenne
Sauf erreur de notre part, la dispersion des Roms ne signifie pas quils sont dpourvus de nationalit, donc
de droits.
258
Avis du Comit conomique et social europen sur L'intgration des minorits - Les Roms, JO C 27 du
03.02.2009, p. 88.
259
Avis du Comit conomique et social europen sur le thme Etendre les mesures de lutte contre la
discrimination aux domaines au-del de l'emploi - Pour une directive unique et globale de lutte contre la discrimination, Journal Officiel du 31 mars 2009 n C 77 p. 102.
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Etats. L encore, le Comit se rattache la dimension performative des rgles pour affirmer comme principe le caractre universel des droits de lhomme et la ncessaire mise sous condition de respect des politiques nationales. Or, la rfrence nest pas neutre : laboutissement de la rfrence la dimension universelle des droits, cest la fin de la rfrence la nation, cest donc la fin des politiques dimmigration260. Nous assistons donc une vritable dynamique institutionnelle de dpolitisation des comptences tatiques au nom du respect des droits de lhomme. La catgorie Autres 54 occurrences prsente galement un grand intrt car elle regroupe les communications de la Commission ainsi que sur les Rsolutions du Parlement. Nous avons donc, avec ce qui a dj t expos, le corpus complet des orientations retenues par les institutions communautaires. Sagissant du Parlement europen, les rsultats prsents (3) ne donnent pas limpression quil intervient souvent sur les questions religieuses. Pour autant, ses rsolutions rvlent une double orientation : - la validation dans le droit fil des avis du Comit conomique des choix effectus par celui-ci : ncessit dune protection des minorits en tant que telles - les questions relatives aux minorits au sein l'Union ne se voient pas confrer un degr de priorit suffisant dans l'ordre du jour de cette dernire () les droits des minorits font partie intgrante des droits fondamentaux de l'homme et juge ncessaire de distinguer clairement les minorits (nationales), les immigrants et les demandeurs d'asile 261. La protection des roms, situation historique exceptionnelle sil en est, est rige en exemple de ce quil convient de faire en matire de protection des minorits262. Il est donc logique dinvoquer les droits de lhomme au titre de la dfense de lidentit religieuse des minorits.
260
Avis du Comit conomique et social europen sur le thme Le respect des droits fondamentaux dans les
politiques et la lgislation relatives l'immigration (avis d'initiative), Journal Officiel du 18 mai 2010 n C 128 p. 29.
261
Rsolution du Parlement europen sur la protection des minorits et les politiques de lutte contre les
discriminations dans l'Europe largie (2005/2008(INI)), Journal Officiel du 25 mai 2006 n C 124E p. 405.
262
Rsolution du Parlement europen du 20 mai 2008 sur les progrs raliss en matire d'galit des chances
et de non-discrimination dans l'Union europenne (transposition des directives 2000/43/CE et 2000/78/CE) (2007/2202(INI)), Journal Officiel du 19 novembre 2009 n C 279E p. 23 : les minorits, et en particulier la communaut rom, doivent bnficier d'une protection sociale spcifique, tant donn que les problmes d'exploitation, de discrimination et d'exclusion auxquels elles sont confrontes .
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- la dfinition de moyens pour atteindre lobjectif dgalit linstar : - dun texte de principe sur la non-discrimination mais galement la cration dune procdure de discrimination positive263 ; - dun renforcement des moyens visant assurer le plein panouissement des minorits - il importe de protger et promouvoir les langues rgionales et minoritaires, dans la mesure o le droit de parler sa langue maternelle et de suivre sa scolarit dans celle-ci est l'un des droits les plus fondamentaux; accueille avec satisfaction les mesures prises par les tats membres en ce qui concerne le soutien au dialogue interculturel et interreligieux, qui est vital pour que les minorits religieuses et culturelles puissent pleinement jouir de leurs droits le tout ayant pour finalit le respect de la diversit culturelle, religieuse et linguistique 264. Cest donc bien laune des droits fondamentaux quil devient courant dvoquer non seulement le respect de lidentit religieuse individuelle mais galement collective. Sagissant des communications de la Commission265, elles ne prsentent pas de relles particularits soit parce quelles se contentent dnumrer la ncessit de lutter contre les discriminations religieuses comme principe cardinal266, soit parce quelles confirment les orientations dfinies par les organes prcdents267. Un nouveau paramtre est toutefois introduit : la condamnation du terrorisme et la ncessit pour lutter contre ce phnomne de
263 264
Idem. Rsolution du Parlement europen du 14 janvier 2009 sur la situation des droits fondamentaux dans
l'Union europenne 2004-2008 (2007/2145(INI)), Journal Officiel du 24 fvrier 2010 n C 46E p. 48.
265
sur des rapports dtapes et ne prsentent pas une conception particulire de la religion puisque ces textes se contentent de rappeler les grands principes.
266
cadre de solidarit et de gestion des flux migratoires pour la priode 2007-2013 {SEC(2005) 435}/ COM/2005/0123 final :
d'accueil aux ralits concernant la migration et les personnes concernes, en dveloppant la tolrance envers d'autres cultures et religions et en contribuant ainsi renforcer la cohsion sociale, en favorisant le dialogue et l'interaction entre les migrants et la population d'accueil et en faisant participer activement des organismes privs (y compris des PME) au processus d'intgration .
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favoriser le dialogue inter-religieux ainsi que de privilgier une approche holistique de l'intgration comprenant non seulement un accs au march du travail pour tous les groupes, mais aussi des mesures tenant compte des diffrences sociales, culturelles, religieuses, linguistiques et nationales 268. Nous soulignerons lemploi du mot holisme alors que celui-ci est habituellement utilis pour caractriser les socits traditionnelles. Depuis est publi chaque anne un rapport sur les dmarches des Etats en vue de renforcer le dialogue inter-culturel, laccent tant mis sur les programmes ducatifs. Les autres occurrences concernent des actes disposant dune porte normative comme les directives une dizaine ou des rglements (5). Dans ces cas, la rfrence la religion porte essentiellement sur le rappel du principe de non-discrimination. Le dcalage nen est que plus surprenant entre des textes de recommandation qui fondent leurs prconisations sur la reconnaissance de minorits culturelles et religieuse et ces textes qui ont pour destinataires les individus. A laune de ces rsultats, nous pouvons dgager les lments suivants : la dernire dcennie voit la conscration de limportance accorde la religion par les institutions europennes. Si, de prime abord, la rfrence la religion sinscrit dans le cadre plus large de la lutte contre les discriminations, les institutions europennes charges de dfinir les orientations sur le long terme de la Communaut europenne dpassent cette problmatique classique pour promouvoir lmergence dune socit multiculturelle dans laquelle la religion devient une composante importante. La pense des institutions europennes sarticule de la faon suivante : - la conscration des minorits comme titulaires de droit par del les droits reconnus aux individus ; - une volont croissante de gnraliser lapprciation des politiques laune des droits de lhomme ; - le lien entre respect de lidentit religieuse et droits de lhomme. Pour lheure cependant, les textes bnficiant dune porte normative ne semblent pas donner corps une telle mutation des rgles. Le dcalage ne doit cependant pas faire illusion : que ce soit sur le plan de la Commission ou du Comit conomique et social, la conception de la socit promue par ses organes se dveloppe par le financement dactions, de programmes et dassociations. Cest tout lenjeu de la srie de rapports financiers rendus
268
groupes terroristes- Combattre les facteurs qui contribuent la radicalisation violente/COM/2005/0313 final.
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par la Commission. En cela, non seulement ces institutions dveloppent une pense en profonde contradiction, voire opposition, avec ce quil est convenu dappeler la rsurgence du populisme269 mais en plus elles agissent de faon ce que la ralit soit progressivement conforme leur conception des choses. La survalorisation de lindividu et du groupe auquel il appartient au nom du principe voqu de socit multiculturelle contribue auto-entretenir le recours accru aux tribunaux pour essayer dy voir consacrer grce aux droits de lhomme ses prtentions religieuses. Pour autant, la jurisprudence de la Cour de justice de lUnion europenne napportera pas dlment dterminant.
Le contentieux de la Cour de Justice de lUnion europenne ex CJCE prsente une double particularit : - il nintervient pas directement pour les justiciables mais principalement sur la base de questions prjudicielles poses par les juridictions internes propos dune question relative linterprtation dun texte manant des institutions communautaires ; - sil sagit dun conflit mettant en prsence un individu, la Cour nest comptente que si le conflit soulve une question relative aux principes de libre circulation. Le justiciable est ainsi en droit de contester une rglementation nationale si celle-ci bloque lexercice dune des liberts consacres par le Trait. Ce point est parfaitement rsum dans les conclusions de lavocat gnral Jaaskinen sur un contentieux connexe : En l'espce, la Cour est appele principalement dterminer si une personne appartenant une minorit ethnique ou un ressortissant d'un autre tat membre peut invoquer le droit de l'Union aux fins d'imposer l'usage de sa langue maternelle aux autorits d'un Etat membre, et ce l'encontre des principes constitutionnels en vigueur dans ledit Etat qui protgent la langue officielle nationale 270.
269
Cf P.-A. Taguieff, Lillusion populiste, Berg International, 2002 ; du mme auteur, Le nouveau national-
Conclusions de l'avocat gnral Jskinen prsentes le 16 dcembre 2010, C.JC.E., 16 dcembre 2010 C-
391/09 : l'article 18, paragraphe 1, CE, qui prvoit que tout citoyen de l'Union a le droit de circuler et de sjourner librement sur le territoire des tats membres, doit tre interprt en ce sens qu'il interdit un tat membre de prvoir dans sa lgislation que les prnom ou nom de famille d'un ressortissant d'un autre tat
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On retiendra en outre que le juge communautaire refuse toujours la possibilit pour les individus de se prvaloir de la possibilit dinvoquer une directive dans les relations entre particuliers. Les difficults dinvocabilit directe propres la nature du texte, en loccurrence les directives limitent davantage le type de contentieux qui nous intresse en raison de la mise en uvre par cette catgorie de textes du principe de non-discrimination sur le fondement notamment de la religion271. Nous sommes donc structurellement en prsence dun contentieux exceptionnel dans lequel celui relatif la religion peut difficilement prsenter un caractre significatif. Enfin, la recherche de donnes quantitatives est ici moins aise que pour les textes manant des institutions. Dune part, le renvoi la simple occurrence du mot religion nest pas forcment pertinent la Cour a vocation se prononcer sur linterprtation des textes relatifs la non-discrimination au titre desquels peut intervenir la religion comme le sexe ou le handicap. Qui plus est, les conflits ne portent que sur des questions individuelles, ce qui cre un dcalage avec la pense institutionnelle prcdemment identifie qui nhsite pas consacrer les droits des minorits. Dautre part, les bases de donnes mises la disposition par lUnion europenne ne sont pas aussi performantes que Legifrance. Les statistiques fournies par la Cour portent principalement sur la procdure mise en cause ou utilise ; la question religieuse nest trs logiquement pas mentionne compte tenu du cadre institutionnel europen expos. La recherche a donc t mene principalement sur la base des rsultats obtenus sur la base de donnes Lexis Nexis. Nous allons exposer au pralable les diffrentes occurrences que nous avons testes sur une priode ayant pour date butoir le 1er septembre 2011 pour ensuite, procder la prsentation de ce contentieux. Les mots droit communautaire et religion sont mentionns dans 83 arrts, le plus ancien en date du 27 octobre 1976 et lavant-dernier rsultat en date du 5 juillet 1988. Si la recherche porte uniquement sur le terme religion , la base de donnes identifie 108 arrts, avec toujours comme dernire rfrence la jurisprudence dj mentionne du 27 octobre 1976 lavant dernier arrt date du 5 juillet 1988 est le mme que celui mentionn prcdemment. La recherche cette fois mene avec
membre ou que le nom d'poux/pouse qu'a choisi de porter un de ses ressortissants mari un ressortissant d'un autre tat membre ne peuvent tre rdigs dans les actes d'tat civil qu'en utilisant les caractres de la langue nationale .
271
CJUE, 19 janvier 2010, Seda Kckdeveci c/ Swedex GmbH Co KG, (aff. no C-555/07). Il ne faut
cependant pas interprter cet arrt comme une restriction des voies de droit des individus mais plutt comme une volont dviter la dilution du contentieux en la matire au bnfice de la Cour europenne de sauvegarde des droits et liberts fondamentaux.
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les termes religion et discrimination renvoie 87 arrts avec toujours le mme arrt en dernire position lavant-dernier arrt date quant lui ayant t rendu le 9 dcembre 1992. Nous retrouvons, une ou deux exceptions prs, le constat nonc prcdemment : la question religieuse merge vritablement durant la dcennie 1990 ; la problmatique relative la discrimination devient rcurrente au cours de la dernire dcennie, voire lanne 2010 34 occurrences sur les 108 recenses sur la priode comprise entre le 1er janvier 2000 et le 1er septembre 2011. En raison des diffrents recoupements entre les recherches de faon couvrir le spectre le plus large possible, il nous est paru ncessaire de classer les arrts selon que la mention religion sinscrit dans le contexte plus large de la discrimination ou renvoie un conflit entre les prtentions de lindividu et la norme tatique. A partir des 108 occurrences identifies, la rpartition est la suivante : - 74 portent sur la mise en uvre des directives relatives au principe de nondiscrimination - les questions souleves concernent principalement les discriminations en raison de lge et du handicap ; - 9 relvent du contentieux spcifique de la fonction publique ; - 15 occurrences portent sur un emploi du mot religion, soit en tant que terme gnrique, soit dans le cadre dun conflit relatif lapplication des rgles de concurrence. Sur cette base trs htroclite, nous pouvons constater que la conscration du principe de nondiscrimination comme argument structurant de quasiment tous les contentieux examins na pas port de faon significative sur des questions religieuses. Seul un arrt, celui du 27 octobre 1976, concerne vritablement la confrontation des prtentions religieuses dun individu face lapplication dune norme gnrale. Il sagissait dune personne de confession juive qui invoquait une rupture dgalit lors dun concours de recrutement de la fonction publique europenne car la date fixe concidait avec une fte religieuse. Cet arrt constitue une exception. Il se caractrise par les lments suivants : contrairement aux contentieux qui suivront, largumentation repose principalement sur linvocation du principe dgalit et non sur celui de non-discrimination ; ce principe est mentionn dans le corps du texte mais non-dfini ; pour lpoque, sont invoques toutes les voies de droit qui seront ensuite invoques en permanence comme larticle 9 de la Convention de sauvegarde des droits de lhomme et des liberts fondamentales or, ce texte ne bnficie pas lpoque dune quelconque porte normative sur le plan europen. Enfin, la solution se rvle dune modernit tonnante : la dfenderesse est tenue de
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prendre toutes mesures raisonnables en vue dviter dorganiser des preuves une date laquelle les convictions religieuses dun candidat empcheraient celui-ci de se prsenter ds lors quelle a t informe temps de cet obstacle dordre confessionnel 272 (cest nous qui soulignons pour contester tant la paternit du principe des accommodements raisonnables au seul Etat canadien que sa nouveaut dans le droit contemporain273). Cette solution mise part, nous retrouvons travers la lecture des arrts les traits de la pense institutionnelle prcdemment identifis. Tout dabord, une proccupation constante en faveur des rfugis 12 occurrences sur 108, la majorit concentre sur les trois dernires annes. Ensuite, une apprhension de la religion comme une activit conomique afin de faciliter lextension de lapplication du droit communautaire lorsque ses membres exercent une activit en change dune contrepartie274. Enfin, et cest le point le plus notable, quand bien mme la question pose porte gnralement sur un problme dge ou de handicap, le raisonnement est parfaitement transposable aux questions religieuses. Par exemple, l'autonomie des membres d'un groupe religieux peut tre affecte (par exemple, quant savoir avec qui se marier, ou quel endroit habiter) dans la mesure o ceux-ci sont conscients du fait que la personne avec laquelle ils vont se marier va probablement subir une discrimination en raison de la religion de son conjoint. La mme chose peut se produire, mme si c'est dans une moindre mesure, lorsqu'il est question de personnes handicapes. Les individus appartenant certains groupes sont souvent plus vulnrables que les personnes ordinaires, de telle sorte qu'ils se trouvent contraints de dpendre de personnes avec lesquelles ils ont un lien troit et qui les aident dans leurs efforts pour mener une existence conforme aux choix fondamentaux qu'ils ont faits275. On mesure ici lambigit rsultant de la juxtaposition de termes aussi distincts que sexe, convictions, religion ou handicap pour lutter contre les discriminations. Sont mises sur le mme plan des distinctions objectives handicap ou ge et des distinctions subjectives comme les convictions. La prtention religieuse prsente cependant une particularit : elle
272
C.J.C.E., 27 octobre 1976, C-130/75 Vivien Prais, Conseil des Communauts europennes, Warner
O'Keeffe.
273
Lignorance de la dynamique des rgles conduit J. Bauberot faire du Canada le modle de civilisation du
futur en raison de leur conception des accommodements raisonnables Cf J. Baubrot, La lacit explique M. Sarkozy et ceux qui crivent ses discours, Albin Michel, 2008.
274 275
C.J.C.E., 5 octobre 1988, C-196/87, Udo Steymann, Staatssecretaris van Justitie. Conclusions de l'avocat gnral Poiares Maduro prsentes le 31 janvier 2008. C.J.C.E., 31 janvier 2008,
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peut prendre tout la fois un aspect subjectif quand le religieux se contente dinvoquer une opinion pour manifester sa foi et un aspect objectif en raison de la prgnance que peuvent exercer des rgles religieuses sur le quotidien dun individu. Ds lors, comme en matire internationale, il est lgitime destimer que les prtentions religieuses ncessitent galement des amnagements au mme titre que ceux ncessaires pour le handicap276. Nous retrouvons ici une manifestation duale de la prtention religieuse : passive tant quelle se limite une conviction ; active partir du moment o elle srige en norme comportementale. Aussi, de la mme manire quil faut construire des accs aux handicaps pour quils sintgrent dans les entreprises, il faut galement amnager des espaces prires pour que la personne religieuse ne soit pas discrimine dans lentreprise. En cela, quand bien mme le contentieux relatif proprement parler la question religieuse est quasi-inexistant, les solutions rendues dans les litiges relatifs lge ou lhandicap prfigurent peut-tre les futures solutions en cas de problme concernant le respect de sa religion277. La pense des institutions communautaires prolonge ce qui tait prsent en filigrane au niveau des instances onusiennes. Lautre point majeur qui dcoule de la lecture de ces arrts et conclusions est le suivant : plus est invoqu le principe de non-discrimination, plus la dimension juridique dborde sur la question politique. Nous prendrons ici pour exemple le dbat sur la signification du terme peuple : - la tentative d'attribuer cette expression le sens d'un choix de nature
276
Le cadre ici dcrit vise exposer les tendances institutionnelles. Une fois celles-ci exposes, il peut y avoir
dimportants revirements de jurisprudence sur le plan technique qui ne sont finalement rien dautres que le prolongement de la pense institutionnelle. En dernier lieu, CJCE, 5 septembre 2012.Bundesrepublik Deutschland contre Y (C-71/11) et Z (C-99/11)., la Cour relve que, ds lors quil est tabli que lintress, une fois de retour dans son pays dorigine, effectuera des actes religieux lexposant un risque rel de perscution, il devrait se voir octroyer le statut de rfugi. cet gard, la Cour considre que, lors de lvaluation individuelle dune demande visant obtenir le statut de rfugi, les autorits nationales ne peuvent pas raisonnablement attendre du demandeur que, pour viter un risque de perscution, il renonce la manifestation ou la pratique de certains actes religieux .
277
Article 5 Directive 2000/78/CE du Conseil du 27 novembre 2000 portant cration d'un cadre gnral en
Dans
le cas des personnes d'un handicap donn, l'employeur ou toute personne ou organisation auquel s'applique la prsente directive ne soit oblig, en vertu de la lgislation nationale, de prendre des mesures appropries conformment aux principes prvus l'article 5 afin d'liminer les dsavantages qu'entrane cette disposition, ce critre ou cette pratique .
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pour ainsi dire idologique, assimilant le peuple dont parlent ces articles la notion de nation, nous parat douteuse. Sans nous lancer ici dans de longs dveloppements thoriques, il nous suffira d'observer que l'on entend d'habitude par nation l'ensemble des individus lis entre eux par une communaut de tradition, de culture, de langue, d'ethnie, de religion, etc., indpendamment de leur appartenance la mme organisation tatique (et indpendamment, par consquent, de leur statut de ressortissants de celle-ci). Or, s'il en est ainsi, il nous parat vident que telle ne peut pas tre la signification du terme peuple employ par les articles prcits du trait. Si tel tait le cas, en effet, il faudrait, d'une part, inclure dans ce dernier terme galement des sujets qui ne sont pas ressortissants des Etats membres, tant donn que tous les individus prsentant les traits communs en question font partie de la nation, mme si, pour des raisons historicopolitiques, ils appartiennent des entits tatiques diffrentes. D'autre part, il faudrait exclure des individus (voire des communauts tout entires!) qui n'appartiennent pas la nation, mais qui sont nanmoins ressortissants de l'Etat (nous pensons par exemple aux minorits ethniques et linguistiques). l'vidence, et indpendamment de toute autre considration, ce n'est pas ce que vise le trait, ni ce qui se produit dans la pratique ni, nous semble-t-il, ce que veut dire le gouvernement requrant 278. Bref, par un renversement complet des valeurs, nous observons ici : - le juge se prononce sur une notion minemment politique, celle de peuple ; - le juge sinscrit galement dans une logique de protection des minorits ; - le terme nation apparat comme un terme problmatique en rupture avec la conception franaise des droits de lhomme et, plus largement, de lEtat-nation. En rsum, ltude du contentieux propre la Cour de Justice de lUnion europenne ne nous a pas permis de dgager un vritable courant jurisprudentiel sur notre sujet. En revanche, elle a confirm les tendances prsentes dans les documents manant des institutions ainsi que celles identifies travers les textes onusiens. Nous soulignerons nanmoins le paradoxe suivant : laccent mis sur la reconnaissance des entits religieuses et de la ncessit de tenir compte de leurs avis sest peut-tre effectu au dtriment de causes davantage laques au travers desquelles les individus manifestent leur opposition la prgnance de la norme religieuse. Cest ce qui ressort de la problmatique europenne de lavortement en droit europen travers les revendications des femmes irlandaises. En dpit du principe de libre circulation, durant les annes 1990, il
278
Conclusions de l'avocat gnral Tizzano prsentes le 6 avril 2006, C.J.C.E., 6 avril, 2006, C-145/04,
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tait acquis que cette question relevait de la marge dapprciation nationale des Etats, ce qui avait conduit un minent auteur conclure : Si une question semble relever sans discussion possible de la seule comptence des autorits nationales, c'est celle de l'interruption volontaire de grossesse (...) toute uniformisation europenne s'avre d'emble inacceptable 279. Il faut attendre 2008 pour quun texte consacre, au nom des droits de lhomme, le droit de tout tre humain, en particulier des femmes, au respect de son intgrit physique et la libre disposition de son corps. Dans ce contexte, le choix ultime d'avoir recours ou non un avortement devrait revenir la femme, qui devrait disposer des moyens d'exercer ce droit de manire effective 280. Pour autant, ce texte ne parat pas avoir eu, trois ans plus tard, de vritable impact sur la lgislation des Etats-membres. Ltude des sources communautaires aboutit donc un bilan contrast : - une conscration de la dimension religieuse dans la sphre publique par le biais des droits de lhomme ; - un glissement dune logique de droits individuels une logique de droit des minorits ; - un contentieux en revanche disjoint de ces problmatiques pour des raisons procdurales qui laisse nanmoins transparatre cette mutation lorsque, pris sous langle inverse, travers la question de lavortement, se manifeste le dcalage entre la volont institutionnelle de modifier la perception sociale des religions et la conscration dun droit individuel qui soppose clairement la logique religieuse. Tout cela, bien videmment et sans quil soit besoin de le rappeler chaque fois, une poque suppose marque par un recul de la pratique religieuse Emergent ainsi les points suivants : - la rupture que reprsente la dcennie 2000 ; - la rfrence ds 1976 la Convention de sauvegarde des droits de lhomme et des liberts fondamentales ;
279
L. Dubouis, L'interruption de grossesse au regard du droit communautaire, note ss CJCE, 4 oct. 1991,
Rsolution du Parlement europen, Accs un avortement sans risque et lgal en Europe, Rsolution
1607 (2008).
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- la rfrence la Dclaration universelle des droits de lhomme de 1948 en dpit de son absence de porte normative. Mais surtout, nous avons mis en avant lambigit de la construction europenne et lmergence de rfrences distinctes de celles des institutions franaises. Il existe bien une particularit communautaire tablie tant sur le plan formel que sur le plan substantiel qui renforce les tendances dj observes travers la prsentation des textes onusiens. Dans un cas comme dans lautre, nous lavons relev chaque fois, un texte joue un rle pivot : la Convention de sauvegarde des droits de lhomme et des liberts fondamentales. Il convient donc prsent dtudier le corpus jurisprudentiel de la Cour europenne sur ce sujet.
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La Cour europenne des droits de lhomme est comptente pour trancher les litiges relatifs la violation des droits dun individu reconnus par la Convention de sauvegarde des droits de lhomme et des liberts fondamentales par un Etat. Au titre de ces droits il y a le droit la libert de religion. Le texte dispose en outre dun effet horizontal, cest--dire de la possibilit dattaquer lEtat en responsabilit sil entrave la ralisation dun droit consacr dans le cadre dune relation entre personnes prives. Par cette dynamique, compte tenu de ltendue des droits reconnus par le texte, lensemble des relations tant interindividuelles quentre les individus et lEtat sexprime sous le prisme unique des droits de lhomme. Illustration cardinale et principale de la mutation de lordre juridique, cette dynamique prsente incontestablement une dimension sociale. Leffet horizontal, non initialement prvu par les textes, participe ainsi pleinement de la capacit du systme juridique sautoengendrer, secrter par lui-mme la capacit de produire toujours davantage de normes par le biais du contentieux281. Qui plus est, et comme nous lavons dj signal, cette dynamique bnficie aussi de la rfrence aux droits de lhomme. Do lintrt de vouloir saisir, non pas la cohrence et les ruptures jurisprudentielles relatives linterprtation de la porte dun droit mais le versant sociologique de cette volution. Compte tenu de la mthode retenue, il sagit didentifier la prsence de llment juridique dans la dfinition de tout fait social et surtout, la recomposition religieuse contemporaine autour des droits de lhomme. Pour cela, nous bnficions des statistiques produites par la Cour europenne des droits de lhomme. Une fois celles-ci exploites (section 2), nous procderons, comme prcdemment lanalyse des diffrentes jurisprudences de ces institutions (section 3). Cest sur cette double base quil nous sera possible de synthtiser les contours du fait social objet de notre tude. Pralablement, compte tenu de limportance des mots dans la
281
Pour une prsentation synthtique, B. Moutel, Leffet horizontal de la Convention europenne des droits
de lhomme en droit priv franais : Essai sur la diffusion de la CEDH dans les rapports entre personnes prives, Th. Limoges, 2006.
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rfrence aux droits de lhomme, nous clarifierons le sens et la porte de la Convention de sauvegarde des droits de lhomme et des liberts fondamentales (Section 1).
SECTION 1 : PRESENTATION DES PARTICULARITES DE LA CONVENTION DE SAUVEGARDE DES DROITS DE LHOMME ET DES LIBERTES FONDAMENTALES
En raison de limbrication des textes dans le contentieux, la rfrence aux droits de lhomme tend confondre dans un mme mouvement la Dclaration universelle, celle de 1789 et la prsente convention. Nous avions prcdemment relev en quoi la Dclaration universelle diffre de celle de 1789 notamment en supprimant toute rfrence la citoyennet. La Convention de sauvegarde des droits de lhomme et des liberts fondamentales confirme cette logique tout en introduisant une nouveaut : le lien entre droits de lhomme et dmocratie. En tant que version rgionale de la Dclaration universelle, la Convention de sauvegarde exclut galement toute rfrence la notion de citoyennet. De mme, nous retrouvons une numration de droits dj mentionns dans la Dclaration dont bien videmment, le droit de pratiquer sa religion. Ce texte prsente toutefois deux nuances smantiques qui, notre sens, permettent dexpliquer des points contemporains qui, en 1950, navaient strictement rien dvident. Il est vrai qu lpoque, le mcanisme contentieux dpendait des Etats et non des individus. Les individus ont nanmoins bnfici de la dynamique textuelle originelle. Premire nuance, seules les liberts sont fondamentales sans que pour autant celles-ci soient expressment dfinies. Paradoxalement, le vocable droits fondamentaux sest impos apparemment uniquement par un phnomne de diffusion institutionnel. Nous reprenons ici les lments prsents par un auteur dans sa tentative de cerner le caractre fondamental de certains droit . Sont cits en premier lieu les textes internationaux prcdemment exposs. Durant les annes 1980, lexpression est utilise quelques reprises tant par le lgislateur que par des juges du fond sans quil soit possible dy trouver une quelconque cohrence. A partir des annes 1990, le lgislateur commence introduire les textes par des articles premiers dans lesquels est nonc le caractre fondamental des droits traits linstar du droit la scurit. En revanche, lexpression est prsente dans le corpus jurisprudentiel de la Cour europenne ds les annes 1960. A notre sens, lun des textes les plus importants relevs dans lequel on trouve mention de cette expression droits fondamentaux concerne larrt du 7 janvier 1993 relatif lexamen de prparation du certificat daptitude la profession davocat. Lexpression nest pas pour autant dfinie. En 2003, lors de ladoption dun nouvel arrt, il est suggr que les tudiants soient interrogs sur les points
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suivants : liberts publiques, droits de lhomme et liberts fondamentales , mais de droits fondamentaux, nulle mention282. La dynamique est lance. Ces textes en tant que tels se situent parmi les plus bas dans la hirarchie des normes. Pour cette raison, lauteur, juriste, ne leur accorde pas une grande importance. Ces arrts expriment toutefois la manire dont les institutions contribuent modifier notre perception des choses. Nous prendrons ici titre dillustration les intituls des ouvrages de prparation lexamen du barreau rdigs la suite de la publication de larrt prcit, plus particulirement celui paru aux ditions Dalloz sous la direction de R Cabrillac, M.-A. Frison-Roche et T. Revet, Droits fondamentaux et liberts publiques283. Cet ouvrage constitue une rfrence pour tout tudiant souhaitant obtenir lexamen du barreau. Par sa rdition annuelle, son succs auprs des tudiants, on peut dire quil a amplement contribu diffuser la rfrence aux droits fondamentaux dans la culture juridique contemporaine. Il a finalement accompagn le tournant droits de lhomme et leur mutation en droits fondamentaux que nous avons identifi au cours des annes 19902000. Le rle des avocats confirme en outre la difficult de mener une sociologie juridique sur la base des simples protagonistes un procs : les prtentions des requrants sont, de faon quasi-systmatique, notre poque, transformes en atteinte un droit fondamental. Deuxime nuance, point essentiel par rapport la Dclaration universelle, le texte fait expressment rfrence un rgime politique : Raffirmant leur profond attachement ces liberts fondamentales qui constituent les assises mmes de la justice et de la paix dans le monde et dont le maintien repose essentiellement sur un rgime politique vritablement dmocratique, d'une part, et, d'autre part, sur une conception commune et un commun respect des droits de l'homme dont ils se rclament . A lpoque, lexpression vritablement dmocratique permet de distinguer les dmocraties occidentales des dmocraties populaires sous lemprise sovitique. Cette expression soppose en cela la mention sauf toute limite de socit dmocratique prsente dans la Dclaration universelle. Comparativement, voici ce questimait le Comit des droits de lhomme en 1990 propos des pactes de 1966 : du point de vue des systmes politiques ou conomiques, le Pacte est neutre et l'on ne saurait valablement dire que ses principes reposent exclusivement sur la ncessit ou sur l'opportunit d'un systme socialiste ou capitaliste, d'une conomie mixte,
282 283
Cf E. Dreyer, Du caractre fondamental de certains droits, RRJ, 2006, 2, p. 1-30, spc. p. 3 note 11. Cf par exemple J.-M. Pontier, Droits fondamentaux et liberts publiques, Hachette, 4me d., 2010 ; R.
Cabrillac, M.-A. Frison-Roche, T. Revet, Liberts et droits fondamentaux, Dalloz, 2011, 17me d, ouvrage rdit tous les ans.
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planifie ou librale, ou d'une quelque autre conception 284. Toujours titre de comparaison, tant la Charte arabe que la Charte africaine ne font tat du lien entre dmocratie et droits de lhomme. Nous avons donc ici lexpression juridique de ce qui sest aujourdhui impos comme une vidence : le respect des droits de lhomme dpend de lexistence dun rgime dmocratique. Cette ide a pour corollaire le lien entre la conception des droits de lhomme et la mise en uvre de la dmocratie. Cest en cela que la mutation dmocratique provient dabord et avant tout de la dynamique institutionnelle de la rfrence aux droits de lhomme. La sociologie des droits de lhomme est une sociologie de la dmocratie et non linverse : la dmocratie nvolue dans sa qute dgalit qu travers la mise en uvre des rgles de droit. Plus les rgles de droit intgrent le corpus juridique, plus les individus disposent de moyens pour faire voluer leurs prtentions et modifier progressivement la dmocratie. A linverse, sil ny avait pas eu le corpus juridique, il nest pas certain que la dmocratie contemporaine et connu une telle mutation. Dans ce cadre, lidentification du contentieux en matire religieuse vise apprhender les modifications contemporaines de la dmocratie. Nous commencerons pour cela par la manire dont la Cour elle-mme rend compte de ce contentieux.
SECTION 2 : LES STATISTIQUES PRODUITES PAR LA COUR EUROPEENNE DE SAUVEGARDE DES DROITS DE LHOMME ET DES LIBERTES FONDAMENTALES
La dmarche de quantification repose ici sur les statistiques produites par la Cour europenne de sauvegarde des droits de lhomme et des liberts fondamentales. La Cour publie une srie de statistiques qui permet la fois de mesurer lvolution du contentieux en matire de droits de lhomme ainsi que la nature des affaires soumises. Ces statistiques sont tablies par pays. Nous limiterons lanalyse densemble la France pour la dimension quantitative. Sur lvolution du contentieux, la Cour distingue logiquement entre deux priodes : - avant louverture du recours individuel entre 1959-1998 : 4014 affaires dont 3897 requtes juges irrecevables ou radies du rle ; - aprs louverture du recours individuel entre 1999 et 2008 : 13791 affaires dont 13167 requtes juges irrecevables ou radies du rle.
284
La nature des obligations des Etats parties (art. 2, par. 1, du Pacte) : 14/12/1990, CESCR observation
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Au titre des facteurs qui ont contribu laugmentation des recours, nous pouvons galement noter, mme si ce point nest pas soulign dans les documents publis par la Cour, quentre 1989 et 2008, le nombre des Etats signataires est pass de 23 47 la suite de leffondrement des rgimes communistes. Au total, 96 % des recours sont irrecevables. Cela ne prjuge cependant en rien de la question souleve. Lhabillage juridique de lirrecevabilit ne doit pas masquer la tendance de fond : les individus vont jusquau bout et ne se contentent plus dun recours classique en cassation. Si les questions religieuses sont cartes, cela rend nanmoins plus compliqu la recherche ici mene. Les statistiques publies uniquement pour lanne 2011 confirment cette tendance travers une augmentation de 16 % du nombre des affaires juges. Nous retrouvons ainsi trois phnomnes prcdemment identifis en raison de la multiplication des rfrences dans le contentieux : - le tournant des annes 2000, ce qui confirme que lvolution contemporaine procde dabord et avant tout dun changement institutionnel ; - la concrtisation du processus de subjectivisation propre la reconnaissance des droits de lhomme comme norme de rfrence : les recours se multiplient quand bien mme les conditions de recevabilit dun pourvoi font lobjet dune apprciation stricte ; - lexpression la plus tangible de la revendication dmocratique par le biais des droits de lhomme et non linverse : plus de la moiti des affaires en cours de jugement concernent quatre pays : la Russie, la Turquie, lUkraine, la Roumanie. Compte tenu du faible nombre daffaires juges, nous confirmons quun litige en la matire dpasse de loin une simple question de droit : il pose une vritable question de principe dont la solution se propage tous les niveaux de la socit. La France prsente ici une particularit : plus de la moiti des arrts rendus par la Cour concernent quatre des 47 Etats membres du Conseil de lEurope, savoir la Turquie (2 295), lItalie (2 021), la Russie (862) et la France (773). Si le rapprochement entre la Turquie et la Russie peut sexpliquer en raison de lexpression de tendances autoritaires dans ces pays, celui entre la France et lItalie semblent procder dune particularit du systme judiciaire de chacun de ses pays : - le systme juridique italien est trs proche du systme juridique franais ;
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- dans lun comme dans lautre, on ne trouvait pas dans la culture juridique commune linvocation des droits de lhomme tous les niveaux du contentieux en dpit de la prsence des textes en la matire dans la hirarchie des normes propres au droit de ces pays. Les chiffres relatifs la nature des arrts rendus propos de la France sont les suivants : - 76 % sont des arrts qui reconnaissent une violation des droits de lhomme par lEtat franais soit en raison dun dlai de procdure trop long soit en raison de lapplication dune rglementation nous avons ici un phnomne de contestation du droit interne sur le fondement dune norme internationale qui na pas dquivalent dans lhistoire des institutions ; - 12 % sont des arrts qui estiment que lEtat franais na pas viol les droits du requrant ; - 8 % des arrts sont la consquence dun rglement amiable ou dune radiation ; - 4 % des arrts sont classs dans une rubrique autre. Quant aux arrts de violation, le contentieux se rpartit comme suit : - 34 % atteinte au droit un procs quitable ; - 42 % condamnation en raison dune dure de procdure excessive. - 4 % se prononcent sur une atteinte au droit un recours effectif. Sur les 20 % restants, il nest pas forcment possible de limiter lexpression de la question religieuse la seule violation de larticle 9 de la Convention. Par comparaison, le contentieux relatif larticle 9 ne prsente une part significative des recours que dans le cadre de la principaut de Saint Marin cest la seule situation clairement identifie par la Cour (9 % des recours). Lexpression des prtentions religieuses peut galement soulever une question relative au droit de mener une vie familiale normale (article 8) ou une question relative lorganisation dune manifestation et portant sur la mise en uvre du droit la sret (article 5). Cela ressort dailleurs parfaitement dun document intitul 50 ans dactivits, la Cour europenne en faits et en chiffres. Cet organe a synthtis les principales affaires sur lesquelles elle a eu se prononcer en fonction du fondement de latteinte invoque. Il cite les cinq affaires suivantes pour illustrer la porte de larticle 9 : - Kokkinakis c. Grce, 25 mai 1993 : Condamnation dun Tmoin de Jhovah pour proslytisme violation.
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- Buscarini et autres c. Saint-Marin, 18 fvrier 1999 : Obligation pour les dputs de prter serment sur les Evangiles violation. - Thlimmenos c. Grce, 6 avril 2000 : Tmoin de Jhovah se voyant refuser laccs un travail en raison de sa condamnation pour avoir refus daccomplir son service militaire violation. - Leyla ahin c. Turquie, 10 novembre 2005 : Interdiction de porter le foulard islamique luniversit non-violation. - Ivanova c. Bulgarie, 12 avril 2007 : Licenciement fond sur des motifs lis aux convictions religieuses violation. Au titre cependant des atteintes aux autres droits protgs par la Convention, la Cour recense des affaires qui, directement ou indirectement, porte sur lexpression des prtentions religieuses. Par exemple : - au titre des atteintes larticle 8 relatif au droit la vie prive : Tysic c. Pologne, 20 mars 2007, Refus de procder un avortement thrapeutique malgr le risque dune grave dtrioration de la vue de la mre violation. - au titre des atteintes larticle 10 relatif la libert dexpression : Murphy c. Irlande, 10 juillet 2003, Interdiction de la diffusion la radio dune annonce caractre religieux nonviolation. - au titre des atteintes larticle 14 relatif linterdiction de discrimination : Hoffmann c. Autriche, 29 juin 1993, Retrait des droits parentaux dune mre du fait de son appartenance aux Tmoins de Jhovah violation. En outre, il convient de prendre en compte le contentieux rsultant de linvocation de larticle 2 du protocole additionnel la Convention de sauvegarde des Droits de l'Homme et des Liberts fondamentales en vertu duquel Nul ne peut se voir refuser le droit l'instruction. L'Etat, dans l'exercice des fonctions qu'il assumera dans le domaine de l'ducation et de l'enseignement, respectera le droit des parents d'assurer cette ducation et cet enseignement conformment leurs convictions religieuses et philosophiques sur le fondement duquel seffectue depuis 1976 la contestation du contenu des programmes scolaires (7 dcembre 1976, Kjeldsen, Busk Madsen et Pedersen, cours dducation sexuelle dans les coles publiques, non-violation). Enfin, le contentieux relatif la reconnaissance du droit au mariage des homosexuels nest rien dautre quune contestation de linspiration religieuse des rgles qui rgissent ce domaine dans les diffrents pays signataires de la Convention.
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On comprendra, travers cette numration, quil nest pas forcment pertinent de procder une quantification de la jurisprudence sur la seule base de larticle 9. La Convention europenne, comme tous les textes invoqus dans un contentieux fait lobjet de citations multiples. La simple rfrence larticle 9 ne permet que de rendre partiellement compte de lmergence des revendications religieuses sous lgide des droits de lhomme sous son angle le plus radical : la contestation de la norme tatique au bnfice de la norme religieuse. En cela, larticle 9 ne peut que nous servir dindice pour quantifier la diffusion de la question religieuse dans le contentieux interne et rendre compte des multiples facettes de la question religieuse.
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Cour de cassation : - du 1 janvier 1960 au 31 dcembre 1970 : aucune occurrence. Dun ct, cest logique en raison de la dimension originelle inter-tatique du contentieux propre la Convention ; de lautre, nous avons bien vu pour la Dclaration universelle des droits de lhomme que labsence de transposition navait pas constitu un lment suffisamment pertinent pour empcher les individus de linvoquer ; - du 1 janvier 1971 au 31 dcembre 1980 : 18 occurrences. Nous retrouvons lide que les textes disposent dune dynamique intrinsque mme quand ils ne bnficient daucun effet en droit positif. Ces 18 occurrences concernent exclusivement le contentieux de la chambre criminelle de la Cour de cassation. Autrement dit, dans la perception des justiciables, et cest un point que lon trouve galement la mme poque dans la rfrence la Dclaration des droits de lhomme et du citoyen de 1789, les droits de lhomme sont uniquement une prrogative pour lutter contre les immixtions de lEtat, soit la logique originelle de lhabeas corpus. - du 1er janvier 1981 au 31 dcembre 1990 : 881 occurrences dont 118 pour des contentieux civils. La possibilit reconnue aux individus de se prvaloir de la Convention dans les contentieux commence apparatre et va mme jusqu dborder son domaine initialement naturel : le contentieux pnal. - du 1er janvier 1991 au 31 dcembre 2000 : 4998 occurrences dont 719 occurrences propres au contentieux civils, parmi lesquels 296 relatives au contentieux de la Chambre sociale ; - du 1er janvier 2001 au 31 dcembre 2011 : 5962 occurrences dont 3680 occurrences propres au contentieux civils, parmi lesquels 1363 relatives au contentieux de la Chambre sociale. Autrement dit, il y a bien une imprgnation des contentieux par les droits de lhomme qui dborde le contentieux pnal. Lexpression des prtentions change de forme, voire de nature. Qui plus est, se produit un phnomne de propagation du droit par la jurisprudence qui influe sur la perception sociologique dun phnomne juridique. Il ne peut tre rductible une chose compte tenu de la dimension interactionniste du contentieux : les individus prennent en quelque sorte possession des rgles et modifient progressivement la consistance des relations sociales. Les droits de lhomme ne sont pas uniquement un moyen de contestation de pouvoir mais une technique contentieuse, tout simplement. Cette volution est encore plus flagrante en matire de contentieux administratif en raison de la possibilit, pour les individus, de contester lautorit tatique en invoquant les droits de lhomme. - 164 -
Conseil dEtat : - du 1er janvier 1960 au 31 dcembre 1970 : aucune occurrences ; - du 1er janvier 1971 au 31 dcembre 1980 : 4 occurrences ; - du 1er janvier 1981 au 31 dcembre 1990 : 105 occurrences ; - du 1er janvier 1991 au 31 dcembre 2000 : 5434 occurrences ; - du 1er janvier 2001 au 31 dcembre 2011 : 14365 occurrences. A partir du moment o le contentieux administratif recouvre aussi bien le contentieux fiscal que celui des trangers, la rfrence aux droits de lhomme rige tout litige en vritable question de principe. Au passage, que ltranger, cest--dire le non-national, devienne titulaire de droits par del le principe pos en 1789, marque finalement laboutissement de la logique instille par la Dclaration universelle de 1948285. Que le contribuable invoque galement les droits de lhomme illustre un renversement de perspective : il ny a plus de lgitimit de principe lactivit tatique mme au regard de celle qui constitue son fondement : la perception de limposition. Nous pourrions ainsi dire que l o la Dclaration de 1789 fonde cette imposition, la Convention constitue le fondement de sa contestation. A lidentique, l o 1789 a pour rfrence implicite la religion comme lment de la sphre prive, la Convention a pour conception explicite la religion comme lment de la sphre publique. Bien videmment, le simple fait dinvoquer les droits de lhomme ne signifie pas que les individus obtiennent systmatiquement gain de cause. Mais, nous pouvons lire travers cette volution du contentieux une re-formulation des droits subjectifs en terme dautojustification de leurs prtentions. Et si, finalement, la rationalisation du droit par lentremise des droits subjectifs portait en elle une part dirrationnel dans le comportement du plaideur ? La neutralit juridique aurait alors seulement russi masquer la dialectique de la raison : le droit prsente une facette rationnelle dans sa formulation un propos incohrent tant oral qucrit ne saurait tre accept dans un tribunal ; une phase irrationnelle dans son expression et son invocation - irrationalit en raison des demandes formules sous
285
La discussion sur le statut des trangers partir de la Dclaration de 1789 revient interprter ce texte
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lapparat du formalisme juridique, irrationalit comme dans le cas prsent travers la tentative de substituer lordre prsent un ordre religieux286. Cest en cela que la diversit des questions religieuses souleves est loin de constituer un contentieux comme les autres.
PARAGRAPHE 2 : LE CONTENTIEUX RELATIF LEXPRESSION DE LIDENTIT RELIGIEUSE COMME VECTEUR DUNE VRITABLE TRANSFORMATION SOCIALE
Que ce soit au regard du contentieux interne ou manant de la Cour europenne des droits de lhomme, les questions souleves montrent que nous sommes en prsence dune vritable transformation sociale. Les sondages sur les valeurs et les croyances permettent de tracer une volution de la place de la religion dans la vie des individus comme si celle-ci restait finalement cantonne dans la sphre prive287. Cette approche nous parat insuffisante partir du moment o les institutions consacrent un rle public aux religions288. A ce titre, la Cour europenne promeut une approche singulirement diffrente : la libert de pense, de conscience et de religion est lun des fondements dune socit dmocratique . Elle est, dans sa dimension religieuse, lun des lments les plus vitaux qui confrent aux croyants leur identit et leur conception de la vie, mais elle est aussi un atout prcieux pour les athes, agnostiques, sceptiques ou indiffrents car le pluralisme, indissociable dune socit dmocratique, si chrement acquis travers les sicles en dpend (voir Eglise Mtropolitaine de Bessarabie et alia c. La Moldavie, no. 45701/99, 114, CEDH 2001XII) . Prsenter ce contentieux revient donc exposer les manifestations dun des fondements dune socit dmocratique . Afin den saisir limportance, nous exposerons donc dans un premier temps la spcificit de ce contentieux (1) pour en exposer dans un second temps les principales facettes (2). Nous pourrons alors comparer lvolution dcrite avec le droit franais (3).
286
M. Weber voque galement un droit irrationnel mais dans un sens diffrent propos de la cration du
36% des sonds dclarent croire en Dieu (France 2011, sondage Harris), Le Parisien, 6 fvrier 2011. Cf Rapport Commissariat gnral du Plan Institut de Florence, Croyances religieuses, morales et thiques
dans le processus de construction europenne, 2002 ; J.-P. Willaime, Les religions et lunification europenne, in G. Davie, D. Hervieu-Leger, Identits religieuses en Europe, La dcouverte, 1996, p. 291-314.
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1) EXPOS
DE LHOMME
Il est bien vident que si les droits de lhomme renforcent la capacit dauto-justification des individus, leur omniprsence tant dans le discours quotidien que dans le contentieux a vocation modifier en profondeur le substrat social. Le contentieux en matire religieuse prsente toutefois une spcificit : une force symbolique peut-tre sans quivalent. En matire religieuse, le contentieux sarticule en effet diffremment des autres types de contentieux pour deux raisons. Premirement, lindividu exprime ses prtentions comme pour nimporte quel droit si ce nest que lexpression de sa subjectivit renvoie un corps de rgles distinct de celui quil conteste, lment qui ne nous parat pas trouver dquivalent dans lexpression des autres droits. A titre dillustration, la personne qui estime subir une atteinte son droit la vie prive ou sa libert dexpression formule ses prtentions sur la base de la Convention. La personne qui invoque une atteinte sa libert de religion le fait en raison de lexistence dune norme distincte quelle estime suprieure. Deuximement, lindividu cherche galement modifier lquilibre institutionnel en raison de lexistence consacre par la Cour dobligations positives. Par exemple, au titre des obligations positives quil peut incomber un Etat la suite dune condamnation par la Cour europenne, la personne qui se voit reconnatre le droit un environnement sain est mme de faire condamner lEtat qui porterait atteinte son droit, ce qui conduit une volution des rgles. La personne qui invoque une telle obligation en matire religieuse veut par ce biais forcer lEtat consacrer sa conception de lespace public. A lidentique, en matire de fiscalit, se servir des droits de lhomme pour justifier son refus de ne pas payer des impts revient galement modifier la nature du lien social. Cest une illustration saisissante dune expression individuelle exacerbe dans laquelle lindividu peroit les pouvoirs publics comme un ennemi dont il doit se protger, ce que lon appel pendant quelques annes le bouclier fiscal289. Pour autant, le changement dexpression de ce contentieux ne porte pas en soi une mutation des rgles dans la socit cest peut-tre davantage lexistence de la crise financire qui oblige les Etats renforcer leurs moyens de lutte contre la fraude. Dans le cas du contentieux en matire de droit des trangers dits en situation irrgulire, la situation est dj plus ambivalente partir du moment o linvocation des droits de lhomme repose sur labstraction du lien consubstantiel entre
289
Manipulation : droit, justice, socit de l'Ancien Rgime nos jours, (en cours de publication) ed CNRS, 2012.
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nation et citoyennet290. Mais, l encore, ce changement de perception du lien, pour rvolutionnaire quil soit, ne concerne pas la nature des rgles mais leur champ dapplication : les droits deviennent les mmes pour tous indpendamment du lien national en raison du principe de non-discrimination. Dailleurs, en dpit du caractre massif de ces contentieux, ces volutions suscitent peu de ractions mdiatiques, sauf cas particuliers quand intervient une dimension religieuse linstar du contrle fiscal intent lassociation les Tmoins de Jhovah ou du refus daccorder la nationalit une femme en raison de sa pratique religieuse. Ce nest donc pas le nombre de jurisprudence qui importe en matire religieuse mais la nature des questions poses. Nous sommes ici en prsence dun contentieux symbolique291. Par symbole, nous visons deux caractristiques : le surplus de sens que les mots utiliss lors dun contentieux vhiculent en dehors des tribunaux ; la question souleve confronte le juge la symbolique religieuse. Par exemple, la problmatique du voile lcole est incomprhensible pour quelquun saffirmant lac qui parlera plutt de foulard292. La question pose dpasse par ses implications la solution qui peut tre rendue par les juges. En mme temps, la neutralit de la formulation juridique lrige en dtenteur de toutes les vrits. Par exemple, les diffrentes interventions des membres lors de la commission Stasi sur la lacit ont donn limpression que leur position a dpendu finalement de laudition du juge europen et exconseiller dEtat en raison des questions de compatibilit de la norme interne avec la norme internationale293. Sous ces deux facettes symboliques, ce contentieux, sans prsenter systmatiquement un enjeu financier, questionne les fondements mmes de notre socit. Lexpos de quelques unes des solutions adoptes permet de dresser les contours de la place de la religion dans une socit dmocratique sur le fondement des droits de lhomme.
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C. Colliot-Thlne, La Dmocratie sans Demos , Puf, 2011. E. Cassirer, dans sa philosophie des formes symboliques, na cependant pas considr que le champ
juridique pouvait tre un domaine dans lequel la logique symbolique pouvait sexercer. Il est vrai que, dans ce cas, la discussion sur les symboles dans larne dun tribunal atteste lchec de la communication entre les personnes concernes.
292 293
Cf par exemple, A. Badiou, Derrire la loi foulardire, la peur, Le Monde, 22 fvrier 2004. Le poids de lintervention du juge europen J-P. Costa ressort parfaitement de lanalyse que le rapporteur
de cette commission a pu faire par la suite. R. Schwartz, Le travail de la commission Stasi : Lacit : les 100 ans d'une ide neuve. Hommes et migrations, 2005, no1258, pp. 28-32. Il ny a donc rien dtonnant que cet auteur, par del le sentiment de satisfaction quil exprime, estime que la rflexion doit tre poursuivie.
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2) EXPOS DES PRINCIPAUX TYPES DE CONTENTIEUX Lexpos des principaux types de contentieux ne cherche pas apprcier la cohrence jurisprudentielle en la matire. Elle parat dailleurs difficile identifier en raison du caractre polymorphe du contentieux en matire religieuse. Conclure en outre quil se dgagerait ou quil faudrait aboutir une dfinition juridique de la religion serait, qui plus est, fallacieux. Le contentieux propre la Convention europenne laisse en ce domaine ce que les juges nomment une marge nationale dapprciation de faon prcisment ne pas se substituer systmatiquement la comptence des juges nationaux294. Nous ne disposons donc pas dune conception europenne qui simpose aux juges nationaux mais dun ensemble de solutions laune desquels les problmes juridiques soulevs dans les diffrents pays doivent tre traits, tant quand mme prcis pralablement que les solutions adoptes nont rien dintangibles. Cest pourquoi la recherche dunit dinterprtation propre la dmarche juridique nous privilgions la construction dune typologie afin de prciser largumentation religieuse sur la base des droits de lhomme. Pour construire cette typologie, nous avons essay de recenser les affaires les plus significatives tant sur le plan interne quinternational. Nous sommes partis de la conception classique de la libert religieuse fonde sur une claire sparation entre espace public et espace priv pour arriver aux situations dans lesquels lenjeu nest ni plus ni moins que la substitution ou la conscration de la norme religieuse dans lespace public. Une telle typologie se veut ainsi le rceptacle des orientations communautaires exposes selon lesquelles il revient aux pouvoirs publics daccorder une place et un rle dans lespace public aux institutions religieuses. Elle sarticule autour de deux axes : une dimension institutionnelle (a) ; une dimension individuelle (b). Dans le prolongement de notre dmarche fonde sur le rle croissant que jouent les institutions et linfluence quelles exercent sur les individus, nous commencerons par le contentieux prsentant une dimension institutionnelle. Nous terminerons par le contentieux rsultant de linteraction entre linstitution religieuse et la libert individuelle (c). a) Le contentieux prsentant une dimension institutionnelle ou le dbat sur la place de la religion dans la sphre publique Le contentieux prsente une dimension institutionnelle partir du moment o il a pour objet les relations collectives que les religions ou les minorits entretiennent avec lautorit
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Sur cette notion, E. Kastanas, Unit et diversit : notions autonomes et marge dapprciation des Etats
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tatique. Compte tenu du rle reconnu par les institutions-mmes aux religions, il est possible de distinguer : a-1) le contentieux relatif la contestation des modes dorganisation du culte choisi par lEtat ; a-2) le contentieux relatif la protection des droits des minorits ; a-3) le contentieux relatif la visibilit de la religion majoritaire dans un pays ; a-4) le contentieux relatif au contenu des programmes scolaires ; a-5) le contentieux relatif la dissolution dun parti politique dont le programme se fonde sur une doctrine religieuse. a-1) contentieux relatif la contestation des modes dorganisation du culte choisi par lEtat Se pose ici la question de lintervention de lEtat et de lautonomie de lorganisation religieuse au regard de la comptence tatique. - non-violation de larticle 9 en matire dorganisation de labattage rituel295 ; lopinion minoritaire mrite toutefois dtre mentionne car elle illustre non seulement le caractre relatif de la solution mais galement du raisonnement juridique tenu en la matire laune de la dfinition des obligations qui incombent lEtat en matire religieuse si des tensions peuvent survenir lorsquune communaut, notamment religieuse, se trouve divise, il sagit l dune consquence invitable de la ncessit de respecter le pluralisme. Dans ce genre de situation, le rle des autorits publiques ne consiste pas supprimer tout motif de tension en liminant le pluralisme mais prendre toutes les mesures ncessaires pour sassurer que les groupes qui saffrontent font preuve de tolrance (Serif c. Grce, n 38178/97, 53, CEDH 1999) 296. - violation de larticle 9 en raison de lingrence de lEtat dans le choix du dirigeant dune communaut religieuse297 ;
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CEDH, 27 juin 2000, Chaare Tsedek c. France, (7417/95). Opinion dissidente commune Sir Nicolas Bratza, M. Fischbach, Mme Thomassen, Mme Tsatsa-
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- violation de larticle 9 en raison du refus de lEtat de reconnatre une communaut ayant fait scission298 ; - violation de larticle 9 en raison dune rectification fiscale lencontre des Tmoins de Jehovah dont les modalits ont paru excessives299 - lune des raisons avances mrite dtre reproduite : Procdant une analyse de droit compar, lassociation europenne affirme que malgr la marge dapprciation des Etats, les croyances et pratiques des Tmoins de Jhovah sont uniformes dans les Etats membres. En Angleterre, en Allemagne, en Italie et en Espagne par exemple, les dons verss aux Tmoins de Jhovah ne sont pas taxs car leurs activits sont exclusivement religieuses 300. Le droit compar est lexpression des lois de limitation mises jour par G. Tarde. Nous retrouvons un raisonnement similaire propos de la reconnaissance de lEglise de scientologie en Russie301 ; - contestation de la votation suisse sur linterdiction des constructions de minarets en Suisse juge irrecevable302. Nous soulignerons que le motif dirrecevabilit ne prjuge en rien la solution au fond au regard de la position adopte en la matire par le Conseil des droits de lhomme ; - linterdiction prononce lencontre de lassociation Ral deffectuer une campagne daffichage en Suisse303. Par del le cas despce, laffaire tranche une question centrale : la libert dexpression en matire de religion peut tre restreinte si le contenu dune affiche risque de choquer une partie majoritaire de la population. La marge dapprciation nationale peut aboutir reconnatre le droit pour un Etat de sanctionner le blasphme. a-2) contentieux relatif la protection des droits des minorits Le texte de la Convention ne reconnat pas expressment de droit spcifique pour les minorits. Les parties ce type de contentieux invoquent simultanment le principe de nondiscrimination (art. 14), le droit de pratiquer sa religion (art. 9) ou le droit la vie prive (art. 8) ou la libert dassociation (art. 11).
CEDH, 13 dcembre 2001, glise mtropolitaine de Bessarabie et autres c. Moldova (no 45701/99). CEDH, 30 juin 2011, Association Les Tmoins de Jhovah c. France (8916/05). Arrt prc. p. 65. CEDH, 15 mars 2007, Eglise de scientologie de Moscou c. Russie, (n 18147/02). CEDH, 10 juillet 2011, Ouardiri c. Suisse (requte no 65840/09) et Ligue des Musulmans de Suisse et
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Pourtant, lmergence dun droit des minorits constitue un souhait expressment formul par le Conseil de lEurope. La proposition du Protocole additionnel la Convention europenne de sauvegarde des droits de lhomme et des liberts fondamentales lie ainsi droits de lhomme et droits des minorits de manire indite : Aux fins de cette Convention, l'expression minorit nationale dsigne un groupe de personnes dans un Etat qui : - rsident sur le territoire de cet Etat et en sont citoyens ; entretiennent des liens anciens, solides et durables avec cet Etat ; - prsentent des caractristiques ethniques, culturelles, religieuses ou linguistiques spcifiques ; - sont suffisamment reprsentatives, tout en tant moins nombreuses que le reste de la population de cet Etat ou d'une rgion de cet Etat ; - sont animes de la volont de prserver ensemble ce qui fait leur identit commune, notamment leur culture, leurs traditions, leur religion ou leur langue 304. En ltat du droit positif, la formulation adopte par la Cour nexclut pas cette ventualit : bien quil faille subordonner les intrts de lindividu ceux dun groupe, la dmocratie ne se ramne pas la suprmatie constante de lopinion dune majorit; elle commande un quilibre qui assure aux minorits un juste traitement et qui vite tout abus dune position dominante 305. Aussi, une partie de la doctrine en la matire considre que certaines dcisions consacrent progressivement un vritable droit des minorits306. Sur le fond, ces contentieux portent principalement sur des questions dorganisation de culte linstar de celles dj examines. Sans reprendre les affaires prcdemment cites, nous nous contenterons de signaler que nous disposons ici de lexpression institutionnelle du communautarisme. a-3) contentieux relatif la visibilit de la religion majoritaire dans un pays
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additionnel la Convention europenne des Droits de l'Homme sur les droits des minorits nationales.
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CEDH, 13 aot 1981, Young, James et Webster, srie A, n 44. F. Benot-Rohmer, La Cour europenne des droits de l'homme et la dfense des droits des minorits
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Ce contentieux, sur le plan technique, concerne davantage le droit linstruction reconnu par larticle 2 du protocole additionnel. Il est dailleurs gnralement prsent laune des autres dcisions concernant le contenu des programmes scolaires. La question souleve dans cette affaire fortement mdiatise porte sur un point diffrent : une requrante est-elle en droit dexiger le retrait des crucifix prsent dans les salles de classe dune cole publique en raison de latteinte que cela reprsenterait la libert de choix de lenfant ? La chronologie de cette affaire est ici importante car les juges se sont prononcs deux reprises de faon diffrente sur cette question : - CEDH, 3 novembre 2009, Lautsi c. Italie, no 30814/06 : larrt est rendu lunanimit ; il impose lEtat un vritable principe de lacit : Les dispositions en cause sont l'hritage d'une conception confessionnelle de l'Etat qui se heurte aujourd'hui au devoir de lacit de celui-ci et mconnat les droits protgs par la Convention. Il existe une question religieuse en Italie, car, en faisant obligation d'exposer le crucifix dans les salles de classe, l'Etat accorde la religion catholique une position privilgie qui se traduirait par une ingrence tatique dans le droit la libert de pense, de conscience et de religion de la requrante et de ses enfants et dans le droit de la requrante d'duquer ses enfants conformment ses convictions morales et religieuses, ainsi que par une forme de discrimination l'gard des non-catholiques (point n30). Laffaire sera cependant rejuge conformment une procdure prvue par la Convention en raison de la violence des ractions que cette dcision a suscit en Italie. Son caractre minemment sensible va entraner lintervention devant la Cour de nombreuses associations et pays. Le deuxime arrt rendu cette occasion307 repose sur le raisonnement suivant pour justifier un revirement de jurisprudence : - une analyse du crucifix comme symbole religieux (sic) ; - point 66 : Il n'y a pas devant la Cour d'lments attestant l'ventuelle influence que l'exposition sur des murs de salles de classe d'un symbole religieux pourrait avoir sur les lves ; on ne saurait donc raisonnablement affirmer qu'elle a ou non un effet sur de jeunes personnes, dont les convictions ne sont pas encore fixes . - la diversit des conceptions des Etats parties la Convention en matire de religion conduit la Cour laisser une marge dapprciation nationale aux Etats sur ces questions.
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Do incidemment, le considrant suivant : A cet gard, il est vrai qu'en prescrivant la prsence du crucifix dans les salles de classe des coles publiques lequel, qu'on lui reconnaisse ou non en sus une valeur symbolique laque, renvoie indubitablement au christianisme , la rglementation donne la religion majoritaire du pays une visibilit prpondrante dans l'environnement scolaire. Cela ne suffit toutefois pas en soi pour caractriser une dmarche d'endoctrinement de la part de l'Etat dfendeur et pour tablir un manquement aux prescriptions de l'article 2 du Protocole no 1. Contrairement cependant la premire dcision, la seconde, adopte dans le cadre dune formation solennelle, na pas t rendue lunanimit. La critique formule par lopinion dissidente expose pleinement la contradiction intrinsque exprimer les prtentions en faveur ou contre la religion par le prisme des droits de lhomme. Dune part, le juge critique fortement la notion de marge dapprciation nationale308 ; dautre part, il estime que la dcision nouvellement rendue contredit les fondements mme dune socit dmocratique Nous vivons dsormais dans une socit multiculturelle, dans laquelle la protection effective de la libert religieuse et du droit l'ducation requiert une stricte neutralit de l'Etat dans l'enseignement public, lequel doit s'efforcer de favoriser le pluralisme ducatif comme un lment fondamental d'une socit dmocratique 309 (cest nous qui soulignons). Nous mesurons travers cet exemple non seulement labsence de neutralit politique de la rfrence aux droits de lhomme mais aussi, encore et toujours, lenjeu ducationnel des droits de lhomme.
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Utile, voire
commode, la thorie de la marge d'apprciation est une technique d'un maniement dlicat, car l'ampleur de la marge dpend d'un grand nombre de paramtres : droit en cause, gravit de l'atteinte, existence d'un consensus europen, etc. La Cour a ainsi affirm que l'ampleur de la marge d'apprciation n'est pas la mme pour toutes les affaires mais varie en fonction du contexte (...). Parmi les lments pertinents figurent la nature du droit conventionnel en jeu, son importance pour l'individu et le genre des activits en cause. La juste application de cette thorie est donc fonction de l'importance respective que l'on attribue ces diffrents facteurs. La Cour dcrte-t-elle que la marge d'apprciation est troite, l'arrt conduira le plus souvent une violation de la Convention ; considre-t-elle en revanche qu'elle est large, l'Etat dfendeur sera le plus souvent acquitt .
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a-4) contentieux relatif au contenu des programmes scolaires Ce contentieux est le pendant de celui examin prcdemment. Lexistence dun droit la visibilit de la religion majoritaire a-t-il un impact sur les programmes scolaires ? Ces affaires confirment la persistance du fait religieux dans la sphre publique. - atteinte au droit linstruction en raison de la modification des programmes du primaire : deux cours Christianisme et philosophie de la vie ont t remplacs par un cours intitul : le Christianisme, la religion et la philosophie. Latteinte dcoule de la place prpondrante accorde la religion chrtienne et de la difficult pour une personne nonchrtienne dobtenir une dispense sans avoir trop rvler dlments sur sa vie prive. Cest donc davantage le problme administratif que le contenu du cours qui a t lorigine du constat de la violation du droit, la Cour ayant dans cet arrt prcis que lintention qui avait prsid la cration du cours, savoir que le fait denseigner ensemble le christianisme et les autres religions et philosophies permettait dtablir un environnement scolaire ouvert accueillant tous les lves, tait lvidence conforme aux principes de pluralisme et dobjectivit consacrs par larticle 2 du Protocole no 1 310. La question de la dispense un cours dducation religieuse a galement t traite propos dune affaire relative au programme scolaire des manuels turcs. Latteinte a t constate en raison dune part de lexistence de dispenses de droit pour des membres de certaines confessions et dautre part du fait que le programme accordait une plus large part la connaissance de lislam qu celle des autres religions et philosophies et inculquait les grands principes de la religion musulmane, y compris ses rites culturels 311. La Cour na cependant nullement incit les Etats prvoir un systme de dispense des cours dinstruction religieuse. Le cas turc est intressant car il combine la fois un principe de lacit et une forte dimension religieuse dont la conciliation passe par lobligation des individus de rvler publiquement leur appartenance religieuse les juifs et les Chrtiens taient lgalement dispenss de ce cours. A linverse, la Cour semble avoir dgag une obligation positive dinstaurer un cours de morale pour viter que les enfants dagnostiques
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CEDH, 29 juin 2007, Folgero et autres c. Norvge (no 15472/02) ; ce critre du pluralisme a galement
justifi lirrecevabilit dune action lencontre dun programme de morale lac - cf CEDH, 6 octobre 2009, Irrgang c. Allemagne (no 45216/07).
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soient discrimins par rapport aux autres lves qui suivraient un cours obligatoire de religion312. Nous pouvons donc conclure que la visibilit de la religion majoritaire peut se manifester dans les programmes scolaires. Si cours de religion il y a, lapprciation porte davantage sur le contenu que sur lventuelle dispense du cours. a-5) contentieux relatif la dissolution dun parti politique dont le programme se fonde sur une doctrine religieuse La question dpasse de loin la sphre juridique et empite sur le terrain politique : dans quelle mesure une socit dmocratique peut-elle accepter un parti dobdience religieuse ? La rponse donne lpoque mrite dtre reproduite : non-violation de larticle 9 en raison de linterdiction dun parti faisant rfrence une doctrine religieuse : la Cour reconnat que la Charia, refltant fidlement les dogmes et les rgles divines dictes par la religion, prsente un caractre stable et invariable. Lui sont trangers des principes tels que le pluralisme dans la participation politique ou lvolution incessante des liberts publiques. La Cour relve que, lues conjointement, les dclarations en question qui contiennent des rfrences explicites linstauration de la Charia sont difficilement compatibles avec les principes fondamentaux de la dmocratie, tels quils rsultent de la Convention comprise comme un tout. Il est difficile la fois de se dclarer respectueux de la dmocratie et des droits de lhomme et de soutenir un rgime fond sur la Charia, qui se dmarque nettement des valeurs de la Convention, notamment eu gard ses rgles de droit pnal et de procdure pnale, la place quil rserve aux femmes dans lordre juridique et son intervention dans tous les domaines de la vie prive et publique conformment aux normes religieuses. En outre, les dclarations qui concernent le souhait de fonder un ordre juste ou un ordre de justice ou ordre de Dieu , lues dans leur contexte, mme si elles se prtent diverses interprtations, ont pour dnominateur commun de se rfrer aux rgles religieuses et divines pour ce qui est du rgime politique souhait par les orateurs. Elles traduisent une ambigut sur lattachement de leurs auteurs pour tout ordre qui ne se base pas sur les rgles religieuses. Selon la Cour, un parti politique dont laction semble viser linstauration de la Charia dans un Etat partie la Convention peut difficilement passer pour une association conforme lidal dmocratique sous-jacent lensemble de la Convention . Une opinion dissidente a cependant considr que la mesure de dissolution constituait une atteinte la libert dassociation et la libert dopinion. Elle ntait donc pas
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conforme aux valeurs dune socit dmocratique. Dailleurs, les diffrents types de contentieux rsultant de la dimension institutionnelle des religions permettraient aisment dargumenter en faveur de la solution inverse : comment en effet concevoir une visibilit neutre de la religion majoritaire laquelle sajoute une prsence pluraliste dans les programmes scolaires sans imaginer que cela se traduise par des revendications politiques ? Nous sommes ici confronts un quilibre subtil entre marge dapprciation nation