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L'essor de l'Europe médiévale

Le document décrit l'histoire de l'Europe entre les 11e et 13e siècles, notamment la féodalité, la croisade, les révolutions économiques et intellectuelles, et la formation des grandes monarchies.

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Joao Gomes
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L'essor de l'Europe médiévale

Le document décrit l'histoire de l'Europe entre les 11e et 13e siècles, notamment la féodalité, la croisade, les révolutions économiques et intellectuelles, et la formation des grandes monarchies.

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PEUPLES ET CIVILISATIONS Histoire gnrale

publie sous la direction de

Louis Halphen et Philippe Sagnac

Louis Halphen
Historien franais, Membre de lInstitut (1880-1950)

Lessor de lEurope
(XIe - XIIIe sicles)
Troisime dition, revue et augmente. Presses Universitaires de France, Paris, 1948

Un document produit en version numrique par Jean-Marc Simonet, bnvole, Courriel : [email protected] Dans le cadre de la collection: "Les classiques des sciences sociales" Site web : http://classiques.uqac.ca/ Une collection dveloppe en collaboration avec la Bibliothque Paul-mile-Boulet de l'Universit du Qubec Chicoutimi Site web : http://bibliotheque.uqac.ca/

Louis Halphen Lessor de lEurope (XIe XIIIe sicles)

Cette dition lectronique a t ralise par Jean-Marc Simonet, ancien professeur des Universits, bnvole. Courriel : [email protected] partir de :

Louis Halphen
Historien franais, Membre de lInstitut (1880-1950)

Lessor de lEurope
(XIe - XIIIe sicle) Troisime dition, revue et augmente Presses Universitaires de France, Paris, 1946, 638 pages.

Polices de caractres utilises : Pour le texte: Times New Roman, 14 et 12 points. Pour les notes de bas de page : Times New Roman, 10 points. dition lectronique ralise avec le traitement de textes Microsoft Word 2004 pour Macintosh. Mise en page sur papier format : LETTRE (US letter), 8.5 x 11) dition numrique ralise le 29 jui8llet 2010 Chicoutimi, Ville de Saguenay, province de Qubec, Canada

Louis Halphen Lessor de lEurope (XIe XIIIe sicles)

Table des matires


INTRODUCTION LIVRE PREMIER LEurope fodale et la croisade CHAPITRE PREMIER. LEurope au XIe sicle. La fodalit.
I. Les origines du rgime fodal. II. Caractre militaire du rgime fodal : la chevalerie. III. Le contrat de fief. IV. La hirarchie fodale. V. Les dformations du rgime fodal. VI. Le gouvernement des seigneurs fodaux. VII. La vie fodale. Bibliographie.

CHAPITRE II. LEurope au XIe sicle. Lglise.


I. Cluny et les ides clunisiennes. II. Lglise et la fodalit : la question de linvestiture. III. Papaut et fodalit dans la premire moiti du XIe sicle. IV. Laffranchissement de lglise, de Lon IX Alexandre II (1049-1073). V. Les dbuts de Grgoire VII (1073-1076) et la lutte pour lhgmonie de lglise. VI. La chute de Grgoire VII (1077-1085). VII. Urbain II et le triomphe de lide chrtienne. Bibliographie.

CHAPITRE III. Lexpansion fodale avant la premire croisade.


I. La conqute de lItalie mridionale et de la Sicile par les Normands. II. La conqute de lAngleterre par les Normands. III. Lexpansion fodale dans la pninsule ibrique. IV. La lutte contre les Almoravides dEspagne. Bibliographie.

CHAPITRE IV. La premire croisade et la reconqute du bassin de la Mditerrane orientale.


I. Lorganisation de la croisade. II. Le recul de la puissance turque larrive des croiss. III. La marche des croiss sur Jrusalem. IV. Ltablissement des croiss en Syrie et en Palestine. Bibliographie.

Louis Halphen Lessor de lEurope (XIe XIIIe sicles) CHAPITRE V. La rvolution conomique en Europe au XIIe sicle.

I. Les cits italiennes et la renaissance du grand commerce maritime. II. La renaissance commerciale et industrielle dans lEurope continentale. III. Le renouveau de la vie urbaine et la rvolution communale. IV. La renaissance agricole et la rvolution conomique dans les campagnes. V. Laffranchissement des populations rurales. Bibliographie.

CHAPITRE VI. La rvolution intellectuelle et artistique du XIIe sicle.


I. La science arabe et sa pntration dans lEurope chrtienne. II. Les nouveaux courants dides dans lEurope chrtienne. III. Lclosion des littratures nationales. IV. La rvolution artistique. Bibliographie.

CHAPITRE VII. Les progrs de lglise romaine dans la premire moiti du XIIe sicle.
I. La liquidation de la querelle des investitures. II. La rgnration de lglise et les ordres nouveaux. III. La papaut au milieu du XIIe sicle et les progrs de la centralisation ecclsiastique. Bibliographie.

LIVRE II La formation des grandes monarchies CHAPITRE PREMIER. LEmpire germanique.


I. Le pouvoir royal en Allemagne, de la mort dOtton le Grand celle dHenri III (973-1056). II. Un sicle danarchie : dHenri IV Conrad III (1056-1152). III. Les dbuts de Frdric Barberousse (1152-1156). La restauration de lide dtat. IV. La dite de Roncaglia (1158). V. La mainmise de Frdric Barberousse sur la papaut (1158-1160). VI. Lapplication des dcrets de Roncaglia dans lItalie du Nord (1159-1162). VII. La ligue lombarde et la rvolte de lItalie (1162-1177). VIII. La paix de Constance (1183) et le triomphe de lide impriale. Bibliographie.

CHAPITRE II. LAngleterre au XIIe sicle.


I. La succession de Guillaume le Conqurant. II. Henri Beauclerc et lunification de ltat anglo-normand (1100-1135). III. La crise de la royaut et lavnement de la maison dAnjou (1135-1154). IV. Les progrs du pouvoir royal sous Henri Plantagent et lglise. V. Les

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progrs du pouvoir royal sous Henri Plantagent et la fodalit. VI. La politique continentale dHenri II. Bibliographie.

CHAPITRE III. La royaut franaise sous les premiers Captiens.


I. Le premier sicle de la monarchie captienne. II. Luvre de Louis VI (1108-1137). III. Le pouvoir royal sous Louis VII (1137-1180). Bibliographie.

CHAPITRE IV. Lempire byzantin sous les Comnne.


I. La reconstitution territoriale de lempire sous Alexis Comnne (10811118). II. Les progrs de la monarchie byzantine sous Jean Comnne (1118-1143). III. La rorganisation militaire de lempire au milieu du XIIe sicle. IV. La rentre de lempire byzantin dans la politique europenne sous Manuel Comnne (1143-1180). V. La civilisation byzantine sous les Comnne. Bibliographie.

CHAPITRE V. Les tats francs de Syrie et la dfense contre les Turcs.

I. Le regroupement des forces turques dans la premire moiti du XIIe sicle. II. La deuxime croisade. III. Loffensive de Nor ad-Dn (1148-1174). IV. Loffensive de Saladin et la chute de Jrusalem (11741188). V. La troisime croisade et la reprise dAcre (1189-1192). Bibliographie.

CHAPITRE VI. La formation des royaumes dAragon et de Castille et la dfense de lEurope contre les Musulmans dAfrique.
I. La lutte contre les Almoravides. II. Les royaumes espagnols au milieu du XIIe sicle. III. La formation de la puissance almohade. IV. La lutte contre les Almohades et la victoire de Las Navas de Tolosa. Bibliographie.

LIVRE III Les tentatives dunification de lEurope dans la premire moiti du XIIIe sicle CHAPITRE PREMIER. La grande guerre dOccident.
I. Linstabilit des rapports internationaux en Occident au temps de la troisime croisade. II. Laffaire de la succession de Flandre. III. La

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captivit de Richard Cur-de-Lion et la rvolte guelfe en Allemagne (11921194). IV. La lutte de Philippe Auguste et de Richard Cur-de-Lion (1193-1196). La premire coalition. V. La rupture de la coalition (11991200). VI. La confiscation des fiefs franais de Jean Sans-Terre. VII. Le couronnement imprial dOtton de Brunswick et la formation de la deuxime coalition. VIII. Bouvines. Bibliographie.

CHAPITRE II. La conqute de lempire byzantin par les Occidentaux.


I. La politique sicilienne et les vises des Occidentaux sur lOrient byzantin. II. La mainmise des Vnitiens sur le commerce de lEmpire dOrient. III. La dsagrgation de lempire byzantin. La renaissance de la Serbie et de la Bulgarie. IV. Lafflux des Latins dans lEmpire dOrient avant la quatrime croisade. V. La quatrime croisade et la marche sur Constantinople. VI. La prise de possession de lempire par les Latins. VII. Lanarchie dans lEurope orientale aprs la prise de Constantinople par les Latins. Bibliographie.

CHAPITRE III. La thocratie pontificale. Innocent III.


I. Lintervention du pape dans les lections au trne dAllemagne (11981201). II. Lintervention du pape dans la guerre franco-anglaise (12031204). III. Les prtentions pontificales la suzerainet des tats chrtiens. IV. La dpossession des princes temporels pour crime dhrsie : la croisade des Albigeois. V. La dposition de lempereur Otton IV. VI. La mainmise sur le royaume dAngleterre (1208-1213). VII. La rvolte anglaise contre Jean Sans-Terre et la Grande Charte de 1215. VIII. Lapothose dInnocent III : le quatrime concile cumnique de Latran (novembre 1215). Bibliographie.

CHAPITRE IV. La papaut et le gouvernement de la pense chrtienne.


I. Les nouvelles milices pontificales : les Dominicains et les Franciscains. II. Ltablissement de lInquisition. III. La fondation des Universits et la police des tudes. IV. Lorientation nouvelle de la pense chrtienne. Bibliographie.

CHAPITRE V. Lide impriale. Frdric II de Hohenstaufen.


I. Llection dHenri VII au trne dAllemagne et le couronnement imprial de Frdric (1216-1220). II. Les premiers conflits italiens (1220-1227). III. La conqute du royaume de Jrusalem. IV. Le trait de San

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Germano (1230). VI. Lcrasement (1236-1237). VIII. Le conflit Bibliographie.

V. La pacification de lAllemagne (1231-1236). de la ligue lombarde et le triomphe de lide impriale VII. Lcrasement de Grgoire IX (1237-1241). avec Innocent IV : la dbcle (1243-1250).

CHAPITRE VI. Les royaumes dAngleterre et de France aprs Bouvines.


I. La ruine de lempire continental des Plantagents. II. La faillite du pouvoir royal en Angleterre. III. La consolidation territoriale de la royaut franaise. IV. Les embarras de la royaut captienne au dbut du rgne de saint Louis. Bibliographie.

CHAPITRE VII. Les tats de lEurope orientale la veille de loffensive mongole.


I. La Bohme. II. La Pologne. III. La Hongrie. IV. Les pays balkaniques. V. La Russie. Bibliographie.

LIVRE IV LAsie mongole et lEurope CHAPITRE PREMIER. La formation de lempire mongol.


I. LAsie centrale avant loffensive mongole. II. Les Mongols vers la fin du XIIe sicle. III. Gengis-khan et la conqute de la Mongolie (12021209). IV. Les premires conqutes dans la Chine du Nord (1211-1222). V. La conqute du Turkestan, de lAfghanistan et de la Perse (12091221). VI. Le raid de Russie (1221-1223). VII. La succession de Gengis-khan et lachvement des conqutes en Perse (1227-1233). VIII. Lannexion de la Core et la fin des conqutes dans la Chine du Nord (1227-1234). IX. La conqute de lEurope orientale (1237-1242). X. La conqute de lAsie Mineure et du califat de Bagdad (1242-1258). XI. La conqute de la Msopotamie et de la Syrie (1259-1260). XII. Les premires conqutes dans la Chine du Sud (1236-1260). Bibliographie.

Chapitre II. LEurope et lIslam en face des Mongols.


I. Les illusions de lEurope : les premiers missionnaires en pays mongol. II. La lutte de lEurope et de lIslam : la premire croisade de saint Louis. III. La lutte entre Grecs et Occidentaux et la chute de lempire latin de

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Constantinople. IV. Le sultan Baibars et la reconqute de la Syrie sur les Mongols (1260-1261). Bibliographie.

CHAPITRE III. LAsie aprs les dernires victoires mongoles.

I. La domination mongole au milieu du XIIIe sicle. II. La crise de succession dans lempire mongol (1259-1264). III. La fin de la conqute de la Chine et la pousse mongole vers lIndochine, les Indes et le Japon (1268-1285). IV. La Chine sous la domination mongole. V. Le Japon la fin du XIIIe sicle. VI. LIndochine la fin du XIIIe sicle. VII. LInde la fin du XIIIe sicle. VIII. Les Mongols, trait dunion entre lOrient et lOccident. Bibliographie.

LIVRE V LEurope aprs larrt de loffensive mongole CHAPITRE PREMIER. LAllemagne aprs la mort de Frdric II.
I. Lanarchie allemande : le Grand interrgne (1250-1273). II. Lavnement de Rodolphe de Habsbourg (1273). III. La reconqute des fiefs usurps et la chute dOtakar de Bohme (1274-1278). IV. La royaut germanique aprs la victoire de Drnkrut. Bibliographie.

CHAPITRE II. LItalie angevine (1250-1282).


I. Lanarchie italienne et la succession au trne de Sicile (1250-1262). II. La conqute du royaume de Sicile par Charles dAnjou et sa mainmise sur lItalie. III. LItalie sous Charles dAnjou. Bibliographie.

CHAPITRE III. Charles dAnjou et la politique des tats mditerranens (1250-1286).


I. La politique de Charles dAnjou dans les Balkans et lempire byzantin. II. La politique de Charles dAnjou et lOrient islamique. III. La politique de Charles dAnjou dans la Mditerrane occidentale et la croisade de Tunis. IV. Lessor de lAragon. Les Vpres siciliennes et la chute de la domination angevine en Sicile. V. La vengeance de Charles dAnjou ; la croisade dAragon. Bibliographie.

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CHAPITRE IV. Le royaume de France dans la seconde moiti du XIIIe sicle.


I. Saint Louis et laffermissement du pouvoir royal en France. II. Saint Louis arbitre de lEurope. III. Le rgne de Philippe le Hardi (1270-1285). Bibliographie.

CHAPITRE V. LAngleterre dans la seconde moiti du XIIIe sicle.


I. La rvolution de 1258. Les Provisions dOxford. II. La dictature de Simon de Montfort. III. La restauration. IV. Les dbuts dEdouard Ier. Bibliographie.

CHAPITRE VI. Les transformations conomiques.


I. La dcadence des liberts urbaines. II. Le lien corporatif et la rglementation du travail. III. Le capitalisme et le rgime de la grande entreprise. IV. Le grand commerce, les foires et les banques. Bibliographie.

CHAPITRE VII. Les tendances nouvelles de la pense occidentale.


I. La lutte de lUniversit de Paris contre les ordres mendiants et la papaut (1252-1257). II. Lautonomie universitaire Paris. III. Lautonomie universitaire Oxford. IV. Lautonomie universitaire Bologne. V. La tentative de saint Thomas dAquin. VI. La crise de laverrosme. VII. Le point de vue de la science positive : lcole franciscaine dOxford et le manifeste de Roger Bacon. VIII. Les hrsies. IX. La littrature et lart. Bibliographie.

CONCLUSION INDEX

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Table des matires

LESSOR DE LEUROPE
(XIe-XIIe sicles)

Introduction
Jusque vers le milieu du XIe sicle, lhistoire du moyen ge donne limpression dune instabilit dconcertante. Sur les ruines du monde romain, les Barbares se sont essays fonder des empires nouveaux, qui lun aprs lautre se sont crouls comme chteaux de cartes. Seuls finalement restent debout lempire germanique, o revit, non sans incohrences ni faiblesses, lesprit de lempire carolingien, et, lextrme lisire de lEurope et de lAsie, chaque jour davantage menac par le flot des barbares balkaniques et turcs, lempire de Byzance, dernire pave du grand Empire romain dont il garde firement le titre et les ambitions. Mais le vent tourne. Tandis que les Turcs Seldjoukides sabattent sur lAsie Mineure, la Syrie, et savancent jusquaux portes de lgypte, lOccident sarme pour les combats dcisifs. Le XIe sicle, lourd de menaces pour les jeunes peuples dEurope, sachve de faon inespre par lcrasement des barbares dAsie. Sur tout le pourtour de la Mditerrane, dont elle reprend peu peu possession, en Espagne comme en Sicile, comme en Syrie, en Afrique mme, lEurope se dresse, alerte, vigoureuse, prte non seulement pour la lutte, mais aussi pour les plus hautes crations de lart et de la pense. La barbarie asiatique aura encore des sursauts de violence : les Turcs et surtout les Mongols infligeront, au XIIe et au XIIIe sicle, de dures

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leons aux Occidentaux ; mais ils ne lemporteront plus. Cest dans ce laborieux effort de cration, do notre Europe moderne est directement sortie, que rside lintrt principal de la priode quembrasse le prsent volume. On sabuserait, il est vrai, si lon se figurait que tout alors est nouveaut : les premiers sicles du moyen ge ont vu la transformation de la carte politique et ethnographique du monde ; ils ont vu la disparition des vieux cadres romains, non la ruine dfinitive des principes de droit et de gouvernement sur lesquels reposait lempire fond par Auguste. Tomb en oubli, ces principes survivaient obscurment. Leur rapparition au grand jour, avec, par voie de consquence, la restauration de lide dtat, va tre un des faits capitaux de lhistoire politique des XIIe et XIIIe sicles, comme le rveil de la pense et de lart antiques sera, dans le mme temps, un des faits capitaux de lhistoire intellectuelle. Et pourtant ltat mdival diffre dj profondment de ltat romain, et la civilisation chrtienne du XIIIe sicle na plus beaucoup de traits communs avec la civilisation antique. Trop de choses ont chang entre temps pour quun simple recommencement soit possible ; trop dobstacles aussi se dressent sur la route. Aussi est-ce ttons et parmi des convulsions sanglantes que lEurope parvient se dgager lentement du chaos.
Table des matires

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LIVRE PREMIER LEurope fodale et la croisade.


Table des matires

Chapitre Premier LEurope au XIe sicle. La fodalit 1.

Une solide armature centrale avait valu jadis Rome la matrise de tout le bassin de la Mditerrane ; ce fut, au contraire, par le libre jeu de forces en apparence inorganiques que lEurope mdivale, au dbut du moins, put saffirmer comme la future p003 souveraine du monde. LEurope de la premire croisade, lEurope des premires grandes guerres victorieuses dEspagne, dItalie et de Sicile nest ni lEurope des empereurs allemands ni celle des empereurs byzantins, mais lEurope fodale, fruit de lanarchie et de la ruine des tats. Ce paradoxe trouve dans les faits son explication. Si la fodalit navait t quun principe gnrateur de dsordres, elle net men, de toute vidence, qu des ruines nouvelles. Mais elle tait en mme temps un admirable organisme de combat, dangereusement destructeur quand elle ne trouvait pas semployer au dehors, dune efficacit merveilleuse ds le moment o elle tait dirige vers des fins utiles.

OUVRAGES DENSEMBLE CONSULTER

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Table des matires

I. Les origines du rgime fodal 2. Les caractres essentiels du rgime fodal sexpliquent par ses origines, qui le rattachent linstitution du vasselage carolingien. Le vasselage mme, au sens large du mot, est de tous les temps et de tous les pays. Celui qu partir du VIIIe sicle on appelait le vassal (vassus ou vassalus) ou l homme (homo) dautrui 3, ntait, en principe, que le client , le protg dun homme libre quelconque, plus haut plac sur lchelle sociale ou plus favoris du sort, et quil avait accoutum dappeler son seigneur (senior), cest--dire son ancien , son patron . Mais le vasselage carolingien tait quelque chose dautre encore. En venant demander protection un seigneur , le vassal lui jurait un dvouement absolu, et ce serment tait renforc par un geste symbolique : le vassal plaait ses mains jointes dans les mains de celui qui il se recommandait et lui promettait une fidlit sans rserve. Le pacte ainsi conclu ntait dabord quun pacte dordre priv, dont les pouvoirs publics navaient connatre que dans la mesure o ils avaient mission de veiller au respect de tous les engagements pris dans les formes lgales lintrieur du royaume. Mais, ds lpoque de Charlemagne, la pratique du vasselage stait ce point gnralise que le souverain jugeait commode den tirer parti et dinviter, par exemple, en cas de mobilisation, les vassaux se grouper autour de leurs seigneurs, afin de faciliter la concentration gnrale de larme.
p004

Puis, lautorit royale faiblissant, il parut au souverain de plus en plus avantageux de recourir aux seigneurs comme intermdiaires entre le gouvernement et ceux des sujets qui taient entrs dans les liens du vasselage. Il ne put rsister la tentation de se dcharger sur eux du soin de veiller personnellement et sous leur responsabilit lexcution des devoirs auxquels leurs hommes taient tenus
2 3

OUVRAGES CONSULTER Le sens primitif du mot vassus est serviteur.

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envers lui, ce qui eut pour consquence dlever le sniorat et le vasselage au rang dinstitutions publiques et den acclrer la diffusion. Car, plus saccentua la crise du pouvoir royal dans les divers tats issus du morcellement de lempire carolingien, plus lintervention des seigneurs sembla ncessaire aux rois et plus, par suite, ils semployrent inviter la masse de leurs sujets entrer dans les cadres de la vassalit. Le Xe sicle tait peine commenc que le cas dun homme sans seigneur tait dj tenu pour une anomalie. Limpuissance manifeste des rois triompher par leurs propres moyens des invasions qui dsolrent alors si longtemps lEurope eut pour rsultat de prcipiter une volution dont les consquences taient faciles prvoir : le seigneur tendit p005 devenir le seul protecteur efficace, et le pouvoir royal cda insensiblement le pas au pouvoir seigneurial. Comment stonner, dans ces conditions, que les reprsentants normaux de la royaut dans les provinces, les comtes et les autres fonctionnaires de ltat, aient eux aussi cherch se constituer une clientle de vassaux, afin de remplacer par le prestige sans cesse accru de leur puissance seigneuriale ce quils perdaient chaque jour de leurs moyens daction comme porte-paroles de lautorit publique ? Les plus influents se trouvrent bientt ceux dont les vassaux taient les plus nombreux et qui pouvaient sappuyer sur eux dans les moments dcisifs. On en vint ainsi oublier leur qualit de fonctionnaires publics pour ne plus gure voir en eux que des seigneurs dune importance exceptionnelle. Au lieu de simples comts, quelques-uns disposrent de groupes de comts, que le roi, dans sa dtresse, crut devoir runir ou, plus gnralement, les laissa runir entre leurs mains pour en former des marches , des duchs , trs tendus parfois : territoires rputs militaires, mais qui, ds le dbut du Xe sicle, avaient perdu leur caractre initial pour revtir celui de vastes principauts dallure dj fodale. peine leurs chefs se souvenaient-ils encore quils tenaient thoriquement leurs pouvoirs du roi. Les titres mmes de ducs ou de comtes taient devenus hrditaires, en fait dabord, puis, la longue, en droit. Les souverains ne purent se soustraire lambiance. Ds le IXe sicle, ils avaient leurs vassaux particuliers, sur lesquels ils savaient pouvoir compter. Aussi cherchrent-ils en multiplier le nombre et sattacher par ce moyen dune faon plus troite tous ceux qui, dans le royaume, disposaient dune influence notable. Ils cessrent alors peu

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peu de faire figure de rois : placs au sommet dune longue hirarchie de vassaux et de seigneurs superposs, le Xe sicle ntait pas achev quils auraient pu revendiquer le titre de seigneurs des seigneurs que les juristes devaient leur donner par la suite. Du processus que nous venons desquisser ressort un des traits essentiels du rgime des temps fodaux, qui sera un rgime de libre association entre individus lis les uns aux autres par des serments mutuels de protection et de fidlit, par opposition au rgime monarchique, qui suppose lobissance directe de chacun au matre en qui sincarne la toute-puissance de ltat. Mais un autre trait capital se marque galement ds une poque fort ancienne : le pacte dassociation qui liait le seigneur p006 au vassal tait subordonn la remise par le premier au second dun bien foncier la seule valeur alors aisment transmissible qui devait inciter le vassal se mettre plus volontiers la disposition du seigneur et lui donner les moyens de sacquitter convenablement des devoirs militaires de plus en plus lourds qui lui taient imposs. Cet abandon conditionnel et limit dun domaine charge de service tait ce que depuis longtemps on avait pris lhabitude dappeler un bnfice (beneficium). Dj les rois mrovingiens assignaient en bnfice lusufruit de certains domaines fiscaux leurs fonctionnaires pendant quils taient en charge : ctait une manire de les rmunrer. Les seigneurs en qute de vassaux imitrent de bonne heure cette pratique, si bien que la concession dun bnfice par le seigneur son vassal, frquente ds le rgne de Charlemagne, tait devenue normale avant la fin du IXe sicle. Les deux notions de bnfice et de vassalit stant donc rejointes, lon en vint ne plus concevoir ni vassal sans bnfice, ni bnfice sans vassal. Si bien mme que les bnfices assigns par le roi ses comtes et, dune faon gnrale, aux reprsentants de son autorit cessrent dtre regards comme la contre-partie dun office public. Le fonctionnaire prit, par suite, dans ses rapports avec le roi lallure dun vassal, et la charge dont il sacquittait revtit elle-mme toutes les apparences dun simple bnfice. Ce jour-l, on peut dire que la fodalit tait ne.

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Seul le mot fief (feodum, fevum) manquait encore. Ce mot, dorigine germanique, que rappelle lallemand moderne vieh (btail), avait t son point de dpart lquivalent du latin pecus, do les Romains avaient tir le mot pecunia, monnaie. Il avait dsign dabord la valeur type qui, chez les peuples sdentaires, est la terre de culture et non le btail errant, ainsi quil est de rgle chez les peuples nomades ; puis il stait peu peu substitu au mot bnfice durant les Xe et XIe sicles. Le terme fodal peut ds lors servir dsigner le rgime que va longtemps connatre lOccident, et surtout la France, o nous nous placerons pour essayer den prciser les divers aspects.
Table des matires

II. Caractre militaire du rgime fodal : la chevalerie 4. Ce qui frappe dabord, cest le caractre militaire de ce rgime. Vassal, dans les plus anciens textes de la littrature franaise, p007 dans nos premires chansons de geste, est synonyme de guerrier, de vaillant. Le combattant intrpide doit slancer vassalement sur lennemi ; et quand Roland, Roncevaux, dans un moment dabandon, va succomber enfin la tentation de sonner lolifant, Olivier larrte dun mot : Ne serait vasselage , cest--dire : ce ne serait pas dun brave, ce ne serait pas dun soldat. Car, un vassal , cest un soldat, le miles des Latins ; et cest pourquoi les deux mots vassalus et miles sont indiffremment employs dans la langue du XIe sicle. Mais le vassal nest pas seulement un soldat ; cest le soldat, le vrai soldat, celui qui seul compte dans la bataille aux yeux des hommes de ce temps : celui qui combat cheval, arm de lpe, de la lance et de lcu. Car, depuis lpoque carolingienne, linfanterie ne joue plus, en Occident, quun rle de soutien, considr comme tellement ngligeable par les crivains imbus de lesprit fodal, quils vont jusqu la qualifier de plbe sans armes (plebs inermis, inerme vulgus), voire de plbe pacifique (plebs imbellis), dans linstant mme o elle est engage dans la lutte, tuant et se faisant
4

OUVRAGES CONSULTER

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tuer. Le vassal, au contraire, est un soldat dans toute la force du terme, autrement dit un cavalier ou, pour employer dans son sens propre le vieux mot franais, un chevalier , ce qui en latin se traduit encore par miles, sans autre prcision. Pour tenir fief, pour tre admis dans la vassalit, il faut donc, avant toute chose, se montrer capable de porter les armes. Aussi la prise darmes est-elle dans la vie du futur vassal un moment solennel, la marque de sa majorit lgale, car le jeune homme reste impropre la vie fodale tant quil na pas, comme on disait alors, t adoub , cest--dire arm. Comment donc stonner quon semploie faire de cet adoubement un acte symbolique, rehauss par un crmonial appropri ? Ce crmonial varie selon lpoque et selon les lieux ; il a une tendance naturelle se compliquer sans cesse ; mais partout et toujours il consiste essentiellement dans la remise des armes laspirant chevalier par un ancien, qui lui tient lieu de parrain, p008 et dans la preuve fournie aussitt aprs par le nouveau promu de ses aptitudes militaires. Sur ce thme initial, on a brod linfini, sans que jamais cependant rien ne soit venu oblitrer le caractre primitif de la crmonie. Lusage sintroduisit au XIe sicle et se gnralisa vite de la faire dbuter par un bain, suivi dun changement complet de linge et de vtements, en manire de baptme lentre de la vie nouvelle qui attendait le nophyte. On y ajoutait communment une tape symbolique sur le cou la cole donne par le parrain au jeune homme, quil avait dabord aid ceindre son pe. Puis, pour que, mme en temps de paix, les qualits militaires de ce dernier pussent saffirmer au moins thoriquement, la crmonie sachevait par un simulacre de combat : sautant sur son cheval et lenlevant au galop, le hros de la fte slanait, la lance en arrt, contre un mannequin arm, lui aussi, en chevalier une quintaine dont il devait aller percer lcu. Cette preuve, dfaut de celle, plus dcisive, du champ de bataille, permettait aux connaisseurs qui formaient lassistance de juger des talents de cavalier, de ladresse et de la vigueur du nouvel adoub . Avec le temps, dautres dtails imprimeront la crmonie un caractre religieux qui ntait pas dabord prvu ou demeurait exceptionnel. On prendra lhabitude de ne pas se faire armer chevalier sans avoir, au pralable, t entendre la messe au moutier et mme sans avoir pass en prires la dernire nuit avant la prise darmes : cest ce quon appellera la veille des

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appellera la veille des armes. Un prtre interviendra pour bnir lpe, quon aura dpose sur lautel avant que de la ceindre. Il en sera dj assez frquemment ainsi au temps de Philippe Auguste. Puis on en arrivera, au XIIIe sicle, demander linvestiture chevaleresque au prtre lui-mme. Mais, ce jour-l, le caractre vritable de la chevalerie aura t oubli et, en France du moins, ces murs nouvelles ne seront pas sans surprendre ni mme sans choquer.
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III. Le contrat de fief 5. Une fois chevalier, le jeune homme tait apte devenir vassal. Il pouvait mettre au service dautrui lpe quil venait de p009 placer son ct, sil se trouvait un seigneur qui voult en profiter et ft en mesure den payer le prix. Ce prix, ctait le fief. La concession du fief forme lexacte contre-partie de lengagement du vassal : lun et lautre sont viagers en droit et en fait. La mort dun des deux contractants rend la libert lautre. Il va de soi nanmoins que lattachement du vassal son fief enlve vite ce contrat son instabilit. De viager, le fief devient hrditaire. Mais le principe reste : il y a rupture thorique du contrat chaque mutation de seigneur comme chaque mutation de vassal et, dans les deux cas, la ncessit simpose de le renouveler formellement. Lide mme subsiste que ce renouvellement nest pas de droit, quil faut le solliciter, voire le payer dun don gracieux au seigneur ; et ce don, qui tend dassez bonne heure, dans certaines rgions au moins, se transformer en une vritable taxe, prend le nom significatif de rachat ou relief (relevium, relevamentum), ce qui indique que le droit du vassal tant tomb, il faut le relever , le racheter , afin dobtenir du seigneur une nouvelle investiture. Jamais, tant que vivra le rgime fodal, cette ide ne seffacera. Tout au plus en attnuera-t-on progressivement la rigueur, jusqu nexiger le relief quen cas de mutation du vassal lui-mme. Ctait, en gnral, un point acquis au XIe sicle, sinon avant. Mais on ne perd jamais de vue que, le fief ntant rien dautre que le prix des services dont le vassal a accept la charge, toute
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interruption de ces services peut entraner lannulation du p010 contrat et la reprise ou, pour parler la langue du temps, la commise du fief par le seigneur frustr : hypothse qui se ralise dans tous les cas o le vassal passe lennemi ou bien refuse dlibrment le concours quil a promis, ou mme lorsque, le vassal tant mort sans laisser dhritier mle, lhritire refuse de se laisser marier au gr du seigneur ; car alors la garantie fodale passe avant les convenances personnelles. Un contrat vritable lie donc lun lautre le vassal et le seigneur : contrat qui, pour ntre pas explicite, nen a pas moins la valeur dun acte juridique engendrant des obligations rigoureuses et rciproques ; contrat dassurance mutuelle, comme on la dit avec raison, dont la double crmonie d hommage et investiture marque le point de dpart. L hommage est lacte par lequel le vassal se dclare l homme du seigneur et se livre lui, comme le recommand de la priode antrieure, en venant placer ses mains jointes dans celles de son futur protecteur, qui sera en mme temps son matre (dominus) : car le vocabulaire de lpoque tablit une confusion voulue entre ltroite dpendance du serf ou homme de corps par rapport son matre et celle du vassal par rapport son seigneur. En se dclarant l homme de ce dernier, le vassal lui jure bon et fidle service et un dvouement sans rserve envers et contre tous, prsents et venir . quoi le seigneur rplique en jurant de le payer de retour, cest--dire de lui prter aide envers et contre tous , et en dclarant lui confrer le fief ou, suivant lexpression consacre, len vtir ou investir . Le contrat de fief est tout entier dans cet engagement mutuel, dont les contours restent lorigine un peu indcis, mais qui suffit nanmoins crer des liens trs forts entre les deux parties. Les thoriciens, ds le dbut du XIe sicle, sacharnent en fournir une dfinition. Pri de donner la sienne, lvque de Chartres Fulbert rpond, vers lan 1020, par une dissertation dallure scolastique et dont le vague mme est significatif, quand on songe quelle a pour auteur un clerc sans doute, mais un clerc chef dune seigneurie de quelque importance. Il en ressort qu ses yeux, par le contrat de fief, chacune des deux parties sengage implicitement semployer de tous ses moyens, par aide matrielle et par conseil , la protection personnelle de lautre, ainsi qu la dfense de ses forteresses, de ses biens, de son honneur et lexcution de tous ses desseins. Programme confus et, en tout cas, si large qu

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me confus et, en tout cas, si large qu prendre les choses la lettre, on ne voit pas dans quel domaine pourrait p011 encore sexercer dune faon indpendante laction du seigneur ni surtout du vassal. Car cest, de toute vidence, pour le vassal que les consquences peu prs illimites du pacte fodal peuvent tre le plus redoutables ; et cest pourquoi on en arrive ds le XIe sicle prciser et restreindre dans la pratique, parfois mme dj dune manire expresse, les services que le seigneur est en droit dexiger de celui qui sest reconnu son homme . Le plus important, celui qui est la raison dtre de tout ldifice fodal, est le service militaire qui, dans le principe, na dautre limite que les besoins mmes du seigneur : quil sagisse dune grande expdition, ou ost , contre un ennemi qui menace lensemble de la contre ou dune chevauche , cest--dire dune entreprise localise, telle quattaque dun chteau ou simple expdition de police, quil sagisse mme seulement dassurer la garde (ou estage ) dune place forte, le vassal doit accourir au premier appel du seigneur et rester sa disposition tant que celui-ci le juge ncessaire. Mais quelques tempraments sont apports, dans la pratique, ces obligations dun poids vraiment intolrable : on en arrive assez vite prvoir quau-del dun certain nombre de jours, variable suivant la rgion et les poques, lentretien du vassal doit tre assur aux frais du seigneur ; au XIIe sicle, on sefforcera de rduire quarante jours ou environ la dure maxima du service requis ; au XIIIe sicle, on ira jusqu le limiter dans lespace et stipuler quen aucun cas le vassal ne sera tenu de dpasser telle ou telle rivire, telle ou telle colline. Au service militaire sajoute le service de cour et de plaid , qui comporte pour le vassal lobligation daller, chaque fois quil y est invit, et particulirement lors des grandes ftes de Nol, de Pques et de la Pentecte, assister son seigneur, lclairer de ses conseils, laider trancher les affaires soumises son jugement. Car laffaissement de lautorit royale a conduit les seigneurs arbitrer entre eux leurs diffrends. La procdure de leurs tribunaux se rgularisera ; elle se transformera mme assez rapidement en une sorte de procdure publique, que les seigneurs sauront, au besoin, imposer par la force aux vassaux rcalcitrants ; mais lobligation restera toujours trs stricte pour le vassal daller garnir la cour du seigneur en cas de

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vassal daller garnir la cour du seigneur en cas de dbats judiciaires. Cest aux deux catgories prcdentes de services quon finit au XIe sicle par restreindre les devoirs proprement fodaux du p012 vassal, dont ceux du seigneur fournissent la contre-partie, au moins thorique : car, de son ct, le seigneur est tenu de secourir son vassal en cas dattaque (ce quau surplus lui commande le souci de sa propre scurit) et lui doit conseil et justice. Sil se drobait ces devoirs lmentaires, le vassal pourrait, tout en gardant son fief, se considrer comme libr de ses obligations et porter son hommage ailleurs ; mais, inversement, tout vassal qui ne sacquitterait pas en conscience des services prvus romprait le pacte fodal et sexposerait une dclaration de dchance, se traduisant aussitt par la reprise ou commise de son fief. Dans les rapports de seigneur vassal, le fief est devenu ainsi un enjeu. Do cette ide, qui prend corps au XIe sicle, pour se dvelopper ensuite rapidement, que cest le fief mme, beaucoup plus que le lien personnel dhomme homme, qui est la base du rgime fodal. Le statut de la terre quon occupe, si lon peut ainsi parler, devient le point capital dterminer : suivant que cette terre est, selon lexpression du temps, tenue en alleu , cest--dire en pleine et libre proprit, sans charge daucune sorte, ou bien en fief, ou bien en censive , cest--dire charge dun cens annuel, tant en espces quventuellement en nature, la situation personnelle de loccupant est demble diffrente. Une rgle nouvelle stablit, qui veut que le vassal suive le sort de la terre raison de laquelle il est vassal et quen cas de donation, de vente ou dchange, il soit dans lobligation, sil reste sur son fief, de reporter au seigneur nouveau lhommage quil avait prt au seigneur ancien. Le cas est normal dj au milieu du XIe sicle. Il en rsulte une complication croissante des rapports fodaux, le statut de la terre et le statut de celui qui la dtient pouvant ne pas concorder. Non seulement on voit des chevaliers tenir des censives ; mais la possibilit de cumuler plusieurs fiefs relevant de plusieurs seigneurs fait quun mme chevalier peut tre le vassal de seigneurs multiples, parfois ennemis. On va jusqu rencontrer des seigneurs vassaux de leurs propres vassaux. Au dbut du XIIIe sicle,

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pour prendre un exemple un peu tardif, mais illustre, le comte de Champagne tiendra ainsi du roi de France la moiti environ de ses terres, de lempereur allemand divers autres fiefs situs dans les frontires germaniques, du duc de Bourgogne le comt de Troyes, enfin de ses vassaux, les archevques ou vques de Reims, Sens, Autun, Auxerre, Chlons et Langres, et de labb de Saint-Denis quelques chtellenies ou seigneuries raison desquelles il leur prtera hommage. p013 Les contrats fodaux, si simples lorigine, finissent par sentrecroiser tel point que la ncessit simpose dtablir des diffrences de degr entre les hommages, de marquer la fois une chronologie et une sorte de hirarchie des engagements pris. On en vient reconnatre chaque vassal un seigneur passant avant tous les autres, un seigneur que nous pourrions appeler privilgi, et que les hommes de cette poque appellent le seigneur lige , cest--dire le seigneur dont le service ne souffre aucune exception (du mot germanique ledig, dgag, sans rserve) et au bnfice duquel le vassal se trouve, en cas de conflit, libr de tous les autres engagements vassaliques qui y seraient contraires.
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IV. La hirarchie fodale 6. Lenchevtrement des liens fodaux et entran bref dlai une confusion inextricable si, mesure que les relations vassaliques se compliquaient, dautres principes de hirarchie sociale ntaient intervenus, permettant dassigner chaque tenancier de fief un rang en rapport avec sa situation personnelle. La possession dun ou plusieurs chteaux forts constitua de bonne heure un premier et important moyen de diffrenciation. Car le chteau fort, en un temps o la guerre svissait ltat endmique, offrait qui pouvait sy rfugier et y accueillir autrui une somme davantages si marqus quil suffisait den avoir un sa disposition pour se classer tout de suite hors de pair. En quelque rgion quon se transporte, le chteau apparat comme la cellule autour de laquelle le
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reste sordonne, et celui qui le dtient comme le chef, le suprieur de toute la masse des petits chevaliers logs tant bien que mal dans le plat pays , sans remparts, sans donjons. Au point mme que les seigneurs chtelains (cest ainsi quon les nomme) tendent ne se marier quentre eux, comme sils formaient une caste. Ldifice fodal semble alors une pyramide quatre degrs. En bas, la robuste assise des simples chevaliers ou vavasseurs , dmunis de chteaux ; audessus, ltage des seigneurs chtelains , p014 quon nomme aussi barons ; plus haut, les ducs, comtes ou vicomtes, qui occupent ou sont censs occuper les anciennes grandes circonscriptions administratives des temps carolingiens ; enfin, au sommet, le roi, chef suprme de toute la hirarchie. Au XIIe sicle, ce processus de diffrenciation va se poursuivre. On distinguera les simples chtelains , possesseurs dun seul chteau, des barons , riches en forteresses. Puis on considrera que le nombre des chtellenies ou ressorts judiciaires des chteaux est arrt et que les dtenteurs de nouvelles forteresses mritent moins dgards : cest ces derniers quon rservera dsormais le nom de vavasseurs , leur opposant les simples chevaliers, entre lesquels on finira, au cours du XIIIe sicle, par marquer aussi des degrs. Paralllement cette volution sen produit une autre, dont lintrt est plus grand encore : tous les tages de cette hirarchie qui se perfectionne sans cesse, on voit, depuis le XIe sicle, les seigneurs sefforcer inlassablement de ressaisir et de regrouper leur profit les fiefs que lge prcdent avait tendu dissminer entre un nombre considrable de mains. Ce mouvement de concentration, qui est le fait aussi bien du roi que du comte ou du simple baron, aura pour rsultat deffacer la longue ou tout au moins de restreindre les plus choquantes anomalies dun systme qui peut faire dun grand seigneur le vassal dun seigneur infime, cest--dire de rtablir une concidence approximative entre la hirarchie des fiefs et celle des seigneurs. Mais on nen est point l encore lpoque que nous considrons pour linstant.

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V. Les dformations du rgime fodal 7. Dj pourtant le rgime fodal, tel que nous venons de le dfinir, est en voie de dformation. Le XIe sicle nest pas achev que la notion mme de fief a beaucoup perdu de sa puret originelle. On nest pas choqu de voir divers services nouveaux, et qui ont nettement le caractre de simples prestations, se surajouter aux services proprement fodaux. Tel fief apparat grev de lobligation de fournir au seigneur, dans certains cas, un cheval pour son usage personnel. On en arrivera mme au XIIIe sicle lobligation de fournir une voiture, une barque, voire un djeuner. p015 De l exiger des prestations en argent, il ny a quun pas, et ce pas a t vite franchi. Un usage ancien ne voulait-il point, pour des raisons dj indiques, que tout renouvellement dhommage ft accompagn du paiement dun droit dit de relief ? On stait ainsi familiaris avec cette ide que le vassal pouvait avoir, raison de son fief, des sommes dargent verser. On nest donc pas surpris de voir les seigneurs recourir la bourse de leurs vassaux dans certains cas, quon tient souvent prciser davance, et qui se ramnent communment trois : acquittement dune ranon pour la dlivrance du seigneur ou de son fils an, cest--dire de son hritier ; adoubement de ce dernier ; mariage de la fille ane du seigneur. On y ajoutera bientt, dans la plupart des provinces franaises, le dpart du seigneur la croisade. Il ne sagit dabord l que de subventions extraordinaires, d aides , comme on les appelle dune faon expressive, destines permettre au seigneur de se tirer daffaires dans des conjonctures o linsuffisance de ses propres moyens pourrait avoir sur la situation du vassal lui-mme un fcheux retentissement ; mais ces aides fodales entrent trs vite dans les murs, et le XIe sicle nest pas fini quon les voit dj prendre en certaines contres un aspect de fixit significatif.

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On ne sen tiendra dailleurs pas l. Les prestations en nature, telles que la fourniture gratuite dun cheval durant un laps de temps dtermin, reprsentant une valeur marchande, seigneurs et vassaux ne tarderont pas sentendre pour y substituer le versement de sommes forfaitaires ; et pas pas lon glissera si loin sur cette pente, quon finira par admettre la possibilit du rachat de tous les services fodaux, sans en excepter le plus caractristique de tous : le service militaire. Autre dformation : le tenancier dun fief aurait d, en bonne logique, tre toujours un chevalier capable dassurer les services dont le fief tait grev. Or les membres du haut clerg avaient pntr dans les cadres fodaux, dautant plus aisment mme que les rois carolingiens avaient dj fait deux de vritables seigneurs quand ils les avaient chargs damener en personne aux armes les contingents levs sur les domaines ecclsiastiques pourvus du privilge d immunit , cest--dire soustraits laction directe des agents royaux. Par ce biais, vques et abbs se trouvent au Xe et au XIe sicle entrans dans la fodalit, tandis que les fodaux eux-mmes, tents de mettre la main sur le temporel des glises et des monastres, semparent des p016 charges ecclsiastiques ls plus leves, y apportant avec eux lesprit du monde des chevaliers. Un grand mouvement de protestation se dessine, il est vrai, ds le XIe sicle, contre cette trange confusion de la fodalit et de lglise ; mais, longtemps encore, on admettra que, tout incapables quils soient, sils sont rellement pieux, de sacquitter autrement que par procuration de certaines obligations fodales, et quel que soit leur dvouement aux devoirs de leur ministre, les membres du clerg suprieur peuvent rgulirement tenir des fiefs, parfois mme des fiefs importants : cest, par exemple, le cas, en France, des vques-comtes de Reims, de Langres, de Chlons-sur-Marne, de Beauvais, de Laon, de Noyon, de Mende, et de beaucoup de prlats dAllemagne ou dItalie. Mais en la personne de lvque ou de labb sincarne lglise mme ou labbaye, qui seule a une existence permanente. Aussi en arrivera-t-on considrer que le vrai seigneur est moins labb que la communaut monastique dont il est le chef, moins lvque que le chapitre cathdral quil prside : ce qui mne la notion de seigneurie collective. Notion naturelle sans doute ds le moment o lon admet que les services sont dus non raison de la vassalit, mais raison du fief, cest--dire dune terre qui peut tre possde par plusieurs tenanciers la fois ; notion nouvelle cependant, et qui saccorde assez

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nanciers la fois ; notion nouvelle cependant, et qui saccorde assez mal, y regarder de prs, avec les ides qui sont au point de dpart du rgime que nous dcrivons. Par cette brche, dautres collectivits passeront, et le XIIe sicle verra la fois lavnement de la communaut populaire et son entre dans la hirarchie fodale. Le jour o lon assistera ce spectacle dconcertant : des groupes de bourgeois prtant et recevant des serments dhommage, on peut dire que le systme fodal aura subi une dformation irrmdiable.
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VI. Le gouvernement des seigneurs fodaux 8. Dans le systme que nous venons de dfinir, la place mnage aux rois est restreinte lextrme. Ils vivent de souvenirs et despoirs, p107 et cest aux seigneurs fodaux que le gouvernement effectif se trouve dsormais abandonn. cet gard aussi, le souverain rcolte ce quil a sem. Il a cru habile, au cours des sicles prcdents, de recourir aux grands propritaires pour assurer plus commodment la bonne marche dun certain nombre de services publics : ds la fin de lEmpire romain, la collecte de limpt direct a commenc se faire par lentremise des chefs de grands domaines ; cest eux galement quon a pris lhabitude de sadresser pour la leve des troupes ; on leur a demand dintervenir pour faciliter la remise des criminels et des dlinquants aux autorits judiciaires. Il en est rsult une extension rapide et considrable de leur rle et de leurs pouvoirs : car ils se sont accoutums parler en matres leurs tenanciers, ou, comme disent dj les lois romaines, aux hommes tablis sur leurs terres. Les Mrovingiens et les Carolingiens, loin de ragir, ont, par le privilge dimmunit, rendu plus larges encore et plus nettes les prrogatives de beaucoup de grands propritaires, en leur reconnaissant expressment le droit de percevoir les impts leur profit, quitte leur en rclamer ensuite lquivalent sous forme de dons annuels ; en leur abandonnant souvent le bnfice de la frappe des monnaies et les revenus des foires et marchs publics ; en
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leur permettant dexercer la justice leur place sur les habitants des territoires soumis leur action. Depuis la seconde moiti du IXe sicle enfin, peut-tre mme ds une poque antrieure, la royaut a laiss ses fonctionnaires acqurir dans leurs ressorts administratifs de vastes domaines, dont on a eu peine bientt distinguer les terres du fisc qui leur taient confies titre provisoire en change de leurs services. Et cette confusion du domaine public et du domaine priv, aggrave par lusage de plus en plus gnral de la transmission p018 hrditaire des offices, en a entran tant dautres, quil est devenu la longue impossible de tracer une ligne de dmarcation entre lactivit publique du reprsentant de ltat et son activit prive en tant que simple propritaire. De proche en proche, ltat sest ainsi trouv dmembr administrativement, non moins que politiquement, et, aux premiers temps de lge fodal, on peut dire que ce ne sont plus les rois, mais les seigneurs qui gouvernent. Le seigneur a son personnel dagents ( prvts ou bayles , voyers ou viguiers , vicomtes et snchaux ) pour administrer ses tenanciers, quelque catgorie quils appartiennent : petits exploitants libres ou francs hommes , qui occupent ses terres moyennant un faible cens, mtayers ou fermiers, htes et colons , demi-libres et serfs. Sil est assez haut plac dans la hirarchie fodale, il a ses grands officiers et une cour . Il juge les hommes de la seigneurie, prononce entre eux ou contre eux, peroit les amendes dont il lui plat de les frapper. Il lve sur eux et son profit les impts quil se croit fond leur rclamer au nom de la tradition, mais contre laquelle les assujettis protestent en qualifiant indistinctement de mauvaises coutumes les taxes et les prestations qui leur sont rclames : tailles ordinaires, que les tenanciers libres sont arrivs gnralement faire tarifer ; tailles extraordinaires, quand le seigneur a lui-mme une aide payer son suzerain ; taxes foncires ; octrois et droits de page ; droits de transport ou de vente des marchandises ; corves pour lentretien des routes, des btiments seigneuriaux, pour lexploitation et la mise en valeur des terres dont le seigneur sest rserv la jouissance ; travaux de charroi ; parfois mme logement et nourriture du seigneur et de sa suite ; service de guet ou de garde et, en cas de besoin, service militaire proprement dit, car une arme de chevaliers ne peut pourtant se passer de fantassins.

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Enfin le seigneur et ce nest pas une de ses moindres usurpations exerce dans toute ltendue de sa seigneurie de larges pouvoirs de police. Comme jadis les rois carolingiens et leurs reprsentants, il rglemente le commerce, fixe au gr de ses intrts personnels et de sa commodit la date de la mise en vente annuelle du vin nouveau sur ses terres ce quon nomme le ban du vin ou banvin ; il se rserve le droit exclusif douvrir foires ou marchs ; allant plus loin, il interdit, sous couleur de police, de moudre la farine ailleurs qu ses moulins, de cuire le pain ailleurs que dans ses fours, de presser le raisin p019 ailleurs qu son pressoir, de peser ailleurs quau poids seigneurial ; et, bien entendu, tous ces monopoles quil revendique prement ne sont pas sans lui valoir de substantiels profits. En toutes choses, le seigneur agit comme un vritable chef dtat. La guerre est-elle dclare, il prend, pour le salut de sa seigneurie, toutes les mesures que la situation lui parat exiger : rquisitions de chevaux et de vivres, leves de soldats, corves exceptionnelles pour la mise en tat des fortifications, etc. En temps de paix, il intervient, sil y a lieu, pour taxer les denres, pour surveiller la vente au dtail, donner ou refuser lautorisation douvrir boutique... La souverainet sest donc fractionne linfini, mais le principe mme en subsiste, et le jour o la volont royale sera assez forte pour la ressaisir pice pice, elle retrouvera, pars sur le territoire fodal, tous les lments soigneusement conservs de lautorit publique quelle avait laiss chapper de ses mains.
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VII. La vie fodale 9. Mais, en attendant que la royaut soit en mesure de remettre de lordre dans la maison, le rgime fodal dgnre en une pouvantable anarchie. Oriente vers la guerre, organise en vue de la guerre, la vie des seigneurs, sils ne trouvent pas employer au dehors le trop-plein de leur activit, se passe en luttes perptuelles. Cest au XIe sicle dj
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un lieu commun dopposer aux clercs qui prient et au peuple qui travaille le chevalier qui combat . peine sorti de lenfance, le jeune homme de naissance chevaleresque se forme au mtier des armes en remplissant auprs de quelque seigneur les fonctions dcuyer. Pour lui, comme pour le seigneur lui-mme, lexistence est rude. Ce quon nomme chteau nest encore quun simple escarpement de terrain, une butte naturelle ou non une motte , comme on p020 dit, close dabord de vulgaires palissades, que remplacent bientt des murs de pierre, et prcde dun foss quon franchit sur un pont-levis. La motte est surmonte dune tour robuste, le donjon , o la pierre est aussi progressivement substitue au bois. Laspect de cette rsidence seigneuriale est peu engageant. Par mesure de prudence, une seule porte y donne accs, trs haut au-dessus du sol, au niveau du premier tage. On y grimpe par un plan inclin ou une chelle, facile enlever en cas dalerte. De l on pntre dans une vaste pice mal claire par les embrasures de lpaisse muraille, et qui constitue la salle par excellence, celle o lon couche, o lon mange, o lon donne audience. Une trappe mnage dans la partie centrale du plancher permet de descendre par une chelle au cellier , o sentassent les provisions runies en vue des siges possibles. Au plafond, une autre ouverture par laquelle on se hisse aux parties suprieures du donjon et au chemin de ronde, do le guetteur surveille par les crneaux les abords de la forteresse, prt donner lalarme. Cest dans cette prison sinistre que scoule une bonne partie de la vie du seigneur quand il a le privilge envi de ne pas rsider en rase campagne. Le corps protg soit par la brogne ou tunique de cuir garnie de pices de mtal, soit, plus gnralement, par le haubert ou cotte de mailles, dont le capuchon lui couvre mme la nuque et le crne, la tte coiffe dun vaste heaume de forme conique, le long cu suspendu en bandoulire, la large pe au ct et la lance au poing, bien en selle sur son rapide coursier, le seigneur doit toujours tre prt affronter le pril. Chaque printemps, ou peu sen faut, ramne la guerre, une guerre quon aurait tort de se reprsenter comme une suite de brillantes passes darmes, une guerre terrible, au contraire, o lon se bat corps corps, o les morts jonchent le sol et o les assauts de forteresses succdent aux batailles ranges ; une guerre qui ne respecte rien, ni les cultures, ni les maisons, ni les glises, ni les asiles de paix o prient les moines ; une guerre si nfaste que, depuis la fin

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o prient les moines ; une guerre si nfaste que, depuis la fin du Xe sicle, le clerg sefforce par tous les moyens en son pouvoir den limiter les effets, den arrter mme le cours en y opposant diverses barrires : ligues de seigneurs pour le maintien de la paix ; privilges spciaux couvrant de la paix de Dieu les difices du culte, les biens ecclsiastiques, en mme temps que la charrue, le moulin, les btiments dintrt public ; trves forces ou trves de Dieu les jours fris ou les jours rputs saints pour les besoins de la cause. Par ces restrictions p021 de plus en plus nombreuses, de plus en plus gnantes, et sous la menace de lexcommunication, on esprait arriver progressivement liminer le flau de la guerre. En fait, la multiplicit mme des rglements et des prohibitions prouve combien il tait difficile denrayer le mal. Cest la socit mme quil et fallu dabord rformer. La guerre tait si bien, en effet, la raison dtre du seigneur fodal que, lorsquil ne la faisait pas, il sy entranait du moins. On connat dj, semble-t-il, cette poque le tournoi, qui prendra au XIIe sicle un dveloppement considrable ; mais le tournoi lui-mme est une vraie bataille, souvent meurtrire, peine une rduction de la bataille vritable. Faute de tournoi, on se contente de la quintaine , ce mannequin revtu dune armure de chevalier contre laquelle nous avons vu dj les nouveaux adoubs slancer au galop de leurs chevaux et la lance en arrt pour donner lassistance la preuve de leur habilet. Lescrime cheval ou behourd , la chasse courre, la chasse au faucon sajoutent ces exercices brutaux, entrecoups toutefois de temps autre aprs de copieux repas, o abondent les venaisons et les plats fortement pics, qui invitent boire, de longues parties dchecs ou de ds, comme au sicle des guerriers homriques. La religion elle-mme reste chez les fodaux une religion dmes simples, et peine peut-on parler de la grce et du sourire de la femme dans un milieu o lpouse nest dordinaire, comme on la dit trs justement, qu une virago au temprament violent , qui la plupart des dlicatesses fminines demeurent trangres. Le XIIe sicle verra des murs moins brutales ; la littrature, se dveloppant, apaisera les esprits ; la vie sadoucira, mais elle restera longtemps anime de cette ardeur guerrire sans laquelle on ne saurait concevoir lorganisation fodale. Ce nest quen transformant le rgime que lon pourra faire, par tapes successives, la rducation de la socit et dtruire les effets pernicieux de plusieurs sicles

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socit et dtruire les effets pernicieux de plusieurs sicles danarchie.


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Table des matires

Bibliographie du CHAPITRE PREMIER. LEurope au XIe sicle. La fodalit.


OUVRAGES DENSEMBLE CONSULTER. Au premier rang, H. Mitteis, Lehnrecht und Staatsgewalt (Weimar, 1933, in-8), qui traite des origines et des caractres gnraux du rgime fodal dans les principaux pays dEurope. Y joindre W. Kienast, Lehnrecht und Staatsgewalt, dans la Historische Zeitschrift, vol. 158 (1938), p. 3-51. Prcieuses vues densemble aussi dans Marc Bloch, La socit fodale (Paris, 1939-1940, 2 vol. in-8, de la coll. Lvolution de lhumanit ), qui est en mme temps un essai dexplication de la mentalit des temps fodaux. Voir, en outre, la lumineuse mise au point de F.-L. Ganshof, Quest-ce que la fodalit ? (Bruxelles, 1944, in-16, de la Collection Lebgue ; 2e d., pet. in-8, 1947). En rapprocher le petit volume de Carl Stephenson, Mediaeval feudalism (Ithaca [New York], 1942, in-16), plus lmentaire, et, pour la France, le clair rsum de J. Calmette, La socit fodale (Paris, 1923, in-16, de la Collection Armand Colin ) ; le livre, souvent contestable, mais suggestif, de P. Guilhiermoz, Essai sur les origines de la noblesse en France au moyen ge (Paris, 1902, in-8) ; le tableau vivant trac par A. Luchaire au t. II, 2e partie (Les premiers Captiens) de lHistoire de France dE. Lavisse (Paris, 1901, in-8). Limportant ouvrage (inachev) de Jacques Flach, Les origines de lancienne France, Xe et XIe sicles (Paris, 1886-1917, 4 vol. in-8), sappuie sur une documentation tendue ; mais linterprtation des faits et les ides gnrales sont sujettes caution. Pour lAngleterre, citons H. Round, Feudal England. Historical studies on the XIth, and XIIth. centuries (Londres, 1895, in-8 ; 2e d., 1909) ; P. Vinogradoff, English society in Ihe eleventh century (Oxford, 1908, in-8) ; F. M. Stenton, The first century of English feudalism (Oxford, 1932, in-8). On se reportera aussi aux grands manuels dhistoire des institutions, parmi lesquels nous citerons, pour la France, A. Luchaire, Manuel des institutions franaises. Priode des Captiens directs (Paris, 1892, in-8) ; A. Esmein, Cours lmentaire dhistoire du droit franais (Paris, 1892, in-8 ; 15e d. revue, 1925) ; J. Declareuil, Histoire gnrale du droit franais des origines 1789 (Paris, 1925, in-8) ; E. Chnon, Histoire gnrale du droit franais public et priv des origines 1815, t. Ier (Paris, 1926, in-8), et t. II, 1er fasc. (Paris, 1929, in-8) ; pour lAllemagne, R. Schrder, Lehrbuch der deutschen Rechtsgeschichte (Leipzig, 1894, in-8 ; 6e d. refondue par E. von Knssberg, 1922) ; pour lAngleterre, W. Stubbs, The constitutional history of England, t. Ier (Oxlord, 1874, in-8, souvent rdit), trad. franaise par G. Lefebvre, avec notes et additions importantes de Ch. Petit-Dutaillis, Histoire constitutionnelle de lAngleterre, t. Ier (Paris, 1907, in-8), ces notes elles-mmes traduites en anglais avec des retouches : Ch. Petit-Dutaillis,

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mmes traduites en anglais avec des retouches : Ch. Petit-Dutaillis, Studies and notes supplementary to Stubbs Constitutional history down to the Great Charter (Manchester, 1908, in-8) ; y joindre F. Pollock et F. W. Maitland, The history of English law before the time of Edward I (Cambridge, 1895, 2 vol. in-8 ; 2e d., 1898) ; W. S. Holdsworth, A history of English law, t. I-III, concernant le moyen ge (Londres, 1903-1909, 3 vol. in-8 ; 5e d. refondue du t. I, 1931 ; 3e d. des t. II et III, 1923) ; J. E. A. Joliffe, The constitutional history of medieval England (Londres, 1937, in-8), vue densemble suggestive, mais systmatique lexcs.

I. Les origines du rgime fodal.


OUVRAGES CONSULTER. Outre les ouvrages gnraux cits la note prcdente, particulirement ceux de F.-L. Ganshof et H. Mitteis, on consultera Fustel de Coulanges, Histoire des institutions politiques de lancienne France. Les origines du systme fodal (Paris, 1890, in-8), et Les transformations de la royaut pendant lpoque carolingienne (Paris, 1892, in-8), quil faut contrler de prs ; Ed. Beaudouin, tude sur les origines du rgime fodal : la recommandation et la justice seigneuriale, dans les Annales de lUniversit de Grenoble, t. I (1889), p. 35-133 ; H. Brunner, Deutsche Rechtsgeschichte, t. II (Leipzig, 1892, in-8 ; 2e d., entirement refondue et complte par C. von Schwerin, 1928), capital, ainsi que les vues densemble de Chr. Pfister, au t. II, 1re partie, de lHistoire de France dE. Lavisse (Paris, 1903, in-8), p. 414-439, et de F. Lot, dans lHistoire gnrale de G. Glotz, t. I de lHistoire du moyen ge (Paris, 1928, in-8o), p. 641-677 ; 2e d. (1941), p. 664-700. Y joindre Ch. E. Odegaard, Vassi and fideles in the Carolingian Empire (Cambridge, Mass., 1945, pet. in-8) ; L. Halphen, Charlemagne et lEmpire carolingien (Paris, 1947, in-8, de la coll. Lvolution de lhumanit ), livre I, chap. VI, p. 198-206, et III, chap. IX, p. 482-495.

II. Caractre militaire du rgime fodal : la chevalerie.


OUVRAGES CONSULTER. Aux, ouvrages gnraux indiqus au dbut du chapitre, et surtout ceux de P. Guilhiermoz et Marc Bloch (t. II), joindre Lon Gautier, La chevalerie (Paris, 1884, in-4 ; 2e d., 1890), o les faits sont malheureusement prsents sans souci suffisant de la chronologie et souvent dforms par excs denthousiasme. On compltera et corrigera ce livre laide des tudes publies sous la direction dE. Prestage, Chivalry. A series of studies to illustrate its historical significance and civilizing influence (Londres, 1928, in-8). Voir en outre S. Painter, French chivalry (Baltimore, 1940, in-8).

Louis Halphen Lessor de lEurope (XIe XIIIe sicles) III. Le contrat de fief.

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OUVRAGES CONSULTER. Outre les ouvrages densemble cits en tte du chapitre, notamment ceux de F.-L. Ganshof et de H. Mitteis, voir, sur les formes primitives du contrat de fief, Ferdinand Lot, Fidles ou vassaux ? Essai sur la nature juridique du lien qui unissait les grands vassaux la royaut depuis le milieu du IXe jusqu la fin du XIIe sicle (Paris, 1904, in8) ; et, sur les services fodaux en gnral, les histoires des principaux fiefs du XIe sicle, entre autres L. Halphen, Le comt dAnjou au XIe sicle (Paris, 1906, in-8o), auquel font suite Josphe Chartrou, LAnjou de 1109 1151, Foulque de Jrusalem et Geoffroi Planlagenet (Paris, 1928, in-8), et J. Boussard, Le comt dAnjou sous Henri II Plantegent et ses fils (Paris, 1938, in-8, fasc. 271 de la Bibliothque de lcole des Hautes tudes, sciences histor. et philologiques ) ; R. Latouche, Histoire du comt du Maine pendant le Xe et le XIe sicle (Paris, 1910, in-8, fasc. 183 de la mme collection) ; Ch. H. Haskins, Norman institutions (Cambridge, Mass., 1918, in-8, coll. des Harvard historical studies ) ; F.-L. Ganshof, La Flandre sous les premiers comtes (Bruxelles, 1944, in-16, de la coll. Notre pass ). Sur le service de plaid et le rgime judiciaire pendant la priode primitive de la fodalit, L. Halphen, Les institutions judiciaires en France au XIe sicle. Rgion angevine, dans la Revue historique, t. LXXVII (1901), p. 279-307 ( complter par des remarques analogues sur le Poitou et le Barn, ibid., t. CV, p. 108 ; t. CVI, p. 352 ; t. CXXI, p. 343) ; F.-L. Ganshof, tude sur ladministration de la justice dans la rgion bourguignonne de la fin du Xe au dbut du XIIIe sicle, dans la Revue historique, t. CXXXV (1920), p. 193218 ; L. Halphen, La lettre dude II de Blois au roi Robert, dans la Revue historique, t. XCVII (1908), p. 287-296.

IV. La hirarchie fodale.


OUVRAGES CONSULTER. Voir les ouvrages gnraux cits en tte du chapitre, spcialement celui de P. Guilhiermoz. Sur la multiplication ds chteaux et leur vritable rle, voir les observations trs justes, quoique peut-tre un peu trop rigoureuses, de R. Aubenas, Les chteaux forts des Xe et XIe sicles. Contribution ltude des origines de la fodalit, dans la Revue historique de droit franais et tranger, 4e srie t. XVII (1938), p. 548-586.

V. Les dformations du rgime fodal.


OUVRAGES CONSULTER. Voir les ouvrages gnraux cits en tte du chapitre.

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VI. Le gouvernement des seigneurs fodaux.


OUVRAGES CONSULTER. Outre les ouvrages gnraux cits en tte du chapitre, voir, sur la seigneurie rurale , les travaux capitaux de Benjamin Gurard, notamment ses Prolgomnes ldition du Polyptyque de labb Irminon (Paris, 1844, 2 vol. in-8), t. I, et de Ch.-E. Perrin, Recherches sur la seigneurie rurale en Lorraine daprs les plus anciens censiers, IXe-XIIe sicles (Strasbourg et Paris, 1935, in-8, fasc. 71 des Publications de la Facult des Lettres de Strasbourg ), les derniers chapitres ; sur lexploitation domaniale, se reporter au lucide expos de H. Se, Les classes rurales el le rgime domanial en France au moyen ge (Paris, 1901, in-8), qui cite les travaux spciaux antrieurs 1901, et aux pages suggestives de Marc Bloch, Les caractres originaux de lhistoire rurale franaise (Oslo, Leipzig, Paris, Londres, 1931, in-8, publ. de l Instituttet for sommenlignende Kulturforskning ) ; y ajouter les monographies indiques p. 10 et L. Halphen, Prvts et voyers du XIe sicle. Rgion angevine, dans la revue Le moyen ge, ann. 1902, p. 297-325 ; F. Senn, Linstitution des avoueries ecclsiastiques en France (Paris, 1903, in-8) ; du mme, Linstitution des vidamies en France (Paris, 1907, in-8) ; Ch. Pergameni, Lavouerie ecclsiastique belge (Gand, 1907, in-8) ; O. Morin, Les avoueries ecclsiastiques en Lorraine (Paris et Nancy, 1907, in-8) ; sur les immunits, H. Brunner, ouvr. cit p. 4, et M. Kroell, Limmunit franque (Paris, 1910, in-8).

VII. La vie fodale.


OUVRAGES CONSULTER. Outre les ouvrages gnraux indiqus en tte du chapitre, voir, sur le chteau fodal des Xe et XIe sicles, C. Enlart, Manuel darchologie franaise, 2e partie (Paris, 1904, in-8 ; 2e d., 1929-1932, 2 vol. in-8), que la lecture des textes de lpoque permet de prciser et complter ; sur le costume, le mme ouvrage, t. III (Paris, 1916, in-8), et le livre encore utile de J. Quicherat, Histoire du costume en France (Paris, 1876, gr. in-8). Sur les institutions ecclsiastiques de paix, L. Huberti, Sludien zur Rechtsgeschichte der Gottesfrieden und Landfrieden, t. I : Die Friedensordnung in Frankreich (Ansbach, 1892, in-8), quon peut complter laide de G. de Manteyer, Les origines de la maison de Savoie en Bourgogne. La paix en Viennois et les additions la Bible de Vienne (Grenoble, 1906, in-8).

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Chapitre II LEurope au XIe sicle. Lglise 10.

Si la socit fodale, remuante et rude, occupe lOccident de lEurope le devant de la scne, ce nest cependant pas elle qui mne le monde. Aprs avoir failli tre entrane dans lcroulement de toutes choses au temps de la dcadence carolingienne, lglise sest ressaisie. Une lite dhommes, non moins remarquables par leur savoir que par leur haute conscience et leur nergique volont, prend en mains le gouvernail et sauve du naufrage le navire en dtresse. Forte de ses traditions plusieurs fois sculaires, qui font delle, au milieu de luniversel dsarroi, lunique centre de ralliement possible ; forte, plus encore peut-tre, de linfluence prpondrante que lui assure dans tous les milieux la culture dont elle a en fait alors le monopole, lglise se prsente au XIe sicle, non seulement comme le pouvoir modrateur par excellence, mais comme le vrai pouvoir dirigeant. Elle aspire restaurer la notion dtat, sans laquelle elle se sait elle-mme voue lanarchie. Elle y travaille avec une remarquable lucidit et une non moins remarquable continuit de vues ; et, p023 comme le succs de son uvre est ncessairement subordonn lautorit dont elle jouit, lesprit de discipline qui anime ses membres, on ne sera pas surpris de la voir prluder sa grande tche en cherchant dabord se rformer elle-mme.

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I. Cluny et les ides clunisiennes 11. Cette rforme de lglise se fit en plusieurs tapes. Ds le Xe sicle, tandis quen mainte contre le clerg sculier donnait lexemple du relchement de la foi et des murs, un vif mouvement de pit et le besoin incoercible dune vie religieuse bien rgle avaient pouss une foule dmes inquites vers les monastres, qui un un se relevaient de leurs ruines aprs les dvastations des Normands, des Hongrois ou des Sarrasins. De nouveaux asiles de prire avaient surgi du sol, richement dots par des seigneurs soucieux de leur salut, et il sen tait trouv dans le nombre auxquels leur renom de saintet et leur esprit de soumission aux meilleures traditions monastiques avaient sans tarder valu une extraordinaire influence. Pas un, cet gard, ne dpassait, pas un mme ngalait le clbre monastre bndictin fond en 910 sur les terres de Cluny, en Mconnais, par le duc Guillaume dAquitaine. Assurs, en vertu de la charte qui avait rgl leur tablissement, de pouvoir en pleine libert procder au choix de leur abb et dtre ainsi soustraits pour toujours lingrence dangereuse des seigneurs, les religieux de Cluny avaient fait cole : dans tout lOccident en France, en Allemagne, en Italie, en Espagne, en Angleterre, ils avaient t pris pour modles. Ltendue exceptionnelle de leurs privilges, qui allaient jusqu les exempter de p024 lautorit diocsaine pour les rattacher directement au Saint-Sige, et la rputation de leurs saints abbs Eudes ou Odon (927-948), Maeul (954-994), Odilon (994-1048), Hugues (10491109) avaient eu pour effet de dcider quantit dtablissements monastiques rclamer leur affiliation ce couvent : plutt que de jouir dune autonomie thorique, sans cesse menace par les entreprises des seigneurs ou des prlats leur dvotion, la plupart prfraient se laisser absorber par Cluny. Vers 1100, des centaines et des centaines de monastres plus dun millier, croit-on, se trouveront ainsi affilis labbaye bourguignonne, dont le chef sera
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veront ainsi affilis labbaye bourguignonne, dont le chef sera devenu le premier personnage de la chrtient aprs le Souverain Pontife. Il nen tait pas encore tout fait ainsi au milieu du XIe sicle ; mais dj le nombre tait considrable des couvents qui prenaient Cluny leur mot dordre, qui tenaient de lui leur abb et dont lensemble formait, par-dessus les frontires des principauts fodales et des royaumes, comme un vaste rseau de maisons religieuses, animes dun mme esprit, obissant une mme impulsion, asiles de recueillement et de prire, mais aussi dtudes dsintresses et de science thologique, dont le rayonnement dpassait de beaucoup les murs de leurs clotres. Cluny ntait pas seul jouer ce rle de chef dordre . En Italie, entre autres, un rle analogue tait dvolu au couvent de Camaldoli, fond au dbut du XIe sicle par saint Romuald ; mais ctait un chef dordre encore trs modeste : en 1072, au temps de la grande splendeur de Cluny, quelques monastres seulement seront venus se grouper autour de labbaye toscane, et les moines Camaldules , avec leur discipline rmitique, nexerceront jamais une influence comparable celle des pieux et habiles moines noirs de labbaye franaise. Entre le clerg rgulier et le clerg sculier, les contacts taient alors beaucoup plus frquents, beaucoup plus intimes quils ne le deviendront par la suite. Les abbs clunisiens ne restaient pas confins dans leur couvent ; les moines mmes circulaient, rpandant au dehors, par lexemple et parla parole, les principes religieux auxquels ils avaient vou leur vie, essayant dentraner leur suite toute lglise dans la voie de la rforme o ils staient engags. Ils se heurtaient, cela va de soi, dnergiques oppositions : car leur indpendance, leur puissance et leurs ressources sans cesse accrues excitaient la jalousie. Les vques taient naturellement ports juger intolrables les privilges qui les soustrayaient leur juridiction ; leurs leons p025 daustrit et de retour la tradition ntaient pas toujours bien accueillies mme dans les couvents, mais faisaient cho chez certains des scrupules de conscience, des dsirs intimes que la dure ralit froissait cruellement.

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II. Lglise et la fodalit : la question de linvestiture 12. Nombreux, en effet, taient les clercs qui avaient reu dans les coles piscopales, dont le Xe sicle avait vu dj sbaucher la renaissance, une formation thologique suffisamment pousse pour mesurer ltendue du pril auquel les ides fodales exposaient chaque instant lglise tout entire. Admis dans les cadres de la fodalit raison de leurs possessions territoriales, qui faisaient deux souvent de grands seigneurs temporels en mme temps que des pasteurs dmes, amens en outre par la confiance des souverains ou de leurs vassaux se mler des affaires publiques pour le maniement desquelles leur instruction les qualifiait spcialement, les membres du clerg sculier taient, du haut en bas de lchelle, devenus prisonniers de cette organisation fodale, aux avantages de laquelle ils avaient cru pouvoir participer sans risques. Il leur avait fallu, bon gr mal gr, sacquitter des devoirs qui formaient la contre-partie de leurs possessions territoriales, se soumettre aux rgles de la vassalit et accepter, par suite, daller leur entre en fonctions requrir des seigneurs linvestiture des fiefs que leur valaient leurs charges religieuses. Mais comment, dans de telles conditions, viter les empitements du pouvoir civil ? On savouait vassal, on se laissait en un sens assimiler un simple feudataire : il tait invitable que celui de qui lon venait solliciter linvestiture chercht obtenir, dans la dsignation de ce vassal dun caractre exceptionnel le seul pour qui la loi de lhrdit ne jouait pas, un droit de regard dabord, et bientt un droit dintervention. On avait dj vu dans le pass les chefs dtat se mler activement p026 des nominations ecclsiastiques en invoquant leur pouvoir souverain et la ncessit o ils se trouvaient de sassurer de bons collaborateurs pour les divers emplois publics quils rservaient des
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prlats. Mais, en se gnralisant et en prenant, raison de linvestiture des domaines temporels, un aspect nouveau, le mal stait beaucoup aggrav. Un prince, un seigneur pouvait dsormais faire de cette investiture une monnaie dchange, la base dun vritable march : do une tendance la simonie, que les textes de lpoque soulignent en termes parfois excessifs, parfois aussi dune redoutable prcision. Pour toutes les hautes charges ecclsiastiques, linvestiture devenait lacte essentiel ; llection passait larrire-plan ; la conscration religieuse elle-mme finissait par ntre plus quune formalit, en comparaison de la crmonie dcisive au cours de laquelle le seigneur dclarait confier au nouveau prlat les biens matriels attachs sa dignit. Et comme il tait normal que toute investiture fodale saccompagnt de la remise symbolique dun objet reprsentatif de lentre en jouissance, lusage stait rpandu dinvestir les vques en leur remettant les insignes mmes de leur fonction la crosse et lanneau pastoral, dont on pouvait croire ainsi que la libre disposition tait laisse la volont des princes. En fait, si lon ny avait mis bon ordre, on serait arriv promptement une transformation telle de lglise que le clerg net plus t quun prolongement de la socit fodale ; et cet t la ruine de la hirarchie ecclsiastique.
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III. Papaut et fodalit dans la premire moiti du XIe sicle 13. Le spectacle de ce qui se passait Rome ntait pas de nature dissiper ces craintes. Depuis le rtablissement de lEmpire au profit dOtton le Grand, la papaut navait chapp la tutelle des princes allemands que pour retomber sous celle, plus nfaste encore, des seigneurs locaux. Pendant une cinquantaine dannes, nul navait pu parvenir au trne de saint Pierre quavec lagrment p027 formel des Otton ; nul navait pu gouverner lglise sans se mettre daccord avec eux. Les choix des rois germaniques staient du reste maintes fois rvls excellents : tmoin le pape Sylvestre II (999-1003), de son vrai nom Gerbert, natif dAurillac et coltre de Reims avant dtre promu
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larchevch de Ravenne, puis au souverain pontificat par la grce de son protecteur et seigneur Otton III. Il nen restait pas moins que la papaut stait, elle aussi, trouve prise dans lengrenage. Et quand la mort inopine de lempereur Otton III (1002) dsorganisa la puissance germanique, la discrtion force des nouveaux souverains allemands neut pour consquence que de laisser la voie libre aux menes des Crescentius de Rome, puis de leurs rivaux, les comtes de la petite ville de Tusculum. Ces deux maisons fodales se disputrent la tiare jusquau jour o, en 1012, les Tusculans, lemportant, obtinrent pour un des leurs, Thophylacte, fils du comte Grgoire, le trne pontifical, dont ils ne consentirent pas ensuite facilement se dessaisir. Jusquen 1045, ils en demeurrent les matres, se le transmettant en famille, si peu qualifis quils fussent pour y prtendre. Le premier dentre eux, Thophylacte, qui ft le pape Benot VIII, ne se montra sans doute pas tout fait indigne de la charge o la politique lavait pouss ; mais son frre, Romain, qui lui succda en 1024 sous le nom de Jean XIX, dut tout exprs abandonner les fonctions essentiellement civiles de consul et snateur des Romains pour devenir pape ; et cest au prix dun scandale sans prcdent quen 1033, un troisime fils du comte Grgoire, le comte Albric, osa imposer comme pontife suprme de lglise chrtienne, sous le nom de Benot IX, un de ses enfants, g de douze ans, dont la vie passait dj pour mdiocrement difiante. Parvenu lge dhomme, Benot IX aggrava encore, si possible, le scandale en cherchant, dans un moment difficile, troquer la tiare contre une forte somme dargent liquide que son parrain, larchiprtre Jean Gratien, accepta en 1045 de lui verser pour sassurer le pontificat, sous le nom de Grgoire VI. Ce qui, au surplus, nempcha pas Benot de rclamer nouveau le pouvoir quelques mois aprs en offrant de rembourser le prix du march antrieur. Les choses en arrivrent un point tel quen 1046 on prouva comme un sentiment de dlivrance quand le roi de Germanie Henri III prit sur lui de faire place nette en chassant du trne de saint Pierre la fois les deux extraordinaires pontifes qui se p028 le disputaient et un autre comptiteur qui avait surgi entre temps (1044) en la personne de lvque de Sabine, Jean, que les partisans des Crescentius avaient acclam sous le nom de Sylvestre III. Leur commune dchance prononce aux conciles de Sutri et de Rome (20 et 23 dcembre 1046)

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remit la papaut la discrtion des rois allemands, qui ds lors, pour plus de sret, la rservrent exclusivement des prlats de leurs tats : lvque de Bamberg, Suidger, qui devint en 1046 le pape Clment II ; lvque de Brixen, Poppo, qui en 1047 fut le pape Damase II ; lvque de Toul, Brunon, promu quelques mois aprs, sous le nom de Lon IX, et qui devait avoir pour successeur, en 1054, sous le nom de Victor II, lvque dEichsttt, Gebhard. La situation de lglise au milieu du XIe sicle tait donc la suivante : dune part, depuis longtemps, Cluny et dans tous les monastres affilis Cluny ou dots de privilges quivalents, une claire notion des ncessits du culte et des besoins dune glise matresse delle-mme ; dautre part, un clerg sculier enserr dans les cadres de la socit fodale et de plus en plus entran dans le sillage de ces seigneurs quil avait reu mission de diriger et dlever moralement jusqu lui. Contraste dautant plus inquitant que, comme le prouvait lexemple mme de la papaut, lingrence des lacs pouvait aller jusqu dtruire dans sa racine le vritable esprit religieux. Certes, il ne faut pas prendre au pied de la lettre toutes les accusations portes contre les clercs de ce temps par des esprits chagrins, au dire desquels lglise sculire aurait t le rceptacle des pires turpitudes. On sait que, dans leurs critiques, les prdicateurs sont enclins enfler la voix et pousser les choses au noir. Mais, sans tre dupe de ces excs de langage, il faut reconnatre que lglise glissait sur une pente dangereuse ; que, si des accords honteusement simoniaques comme celui dont les deux papes Benot IX et Grgoire VI avaient t les mauvais marchands taient rares, les compromissions auxquelles donnaient lieu les nominations ecclsiastiques finissaient par masquer insensiblement le vrai caractre des dignits sacerdotales ; et quentre la vie des clercs et celle des lacs, les diffrences tendaient se niveler dune manire fcheuse. Cest ainsi que le bas clerg chappait de plus en plus la rgle du clibat, taxe mme ouvertement dhypocrisie par certains de ses membres. En somme, le problme qui se posait, par quelque biais quon p029 le prt, tait celui de la sparation du spirituel et du temporel, ou mieux de laffranchissement de lglise, cet affranchissement pouvant seul permettre aux clercs de ressaisir la direction qui leur chappait

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une poque o un rle capital semblait leur tre assign dans la lutte ncessaire contre les principes dissolvants de la fodalit.
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IV. Laffranchissement de lglise, de Lon IX Alexandre II (1049-1073) 14. Le hasard voulut que la Germanie et alors pour roi, en la personne dHenri III (1039-1056), un prince instruit, pieux, sincrement convaincu de la ncessit dune rforme, en mme temps quassez aveugle pour nen pas mesurer les invitables consquences politiques. Cherchant en toute loyaut collaborer avec les Clunisiens et leurs adeptes ou leurs mules nombreux, notamment en Lorraine, la restauration morale du clerg sculier, sans comprendre quune fois engag dans p030 cette voie, on en viendrait ncessairement proscrire les interventions du pouvoir civil, auxquelles, pour sa part, il nentendait point renoncer, il sappliqua ne confier les charges ecclsiastiques quaux plus dignes et ceux qui sympathisaient eux-mmes avec les Clunisiens. Cest lui qui alla chercher en 1048 dans son diocse de Toul, pour le placer sur le trne de saint Pierre, le pape Lon IX, rformateur-n, dont le pass permettait daffirmer quil ne transigerait jamais avec sa conscience. Du moins Lon IX eut-il la sagesse de ne pas vouloir brusquer les choses et de borner provisoirement son uvre lpuration du clerg, lexpulsion des mauvais prtres et des simoniaques, la remise en vigueur des rgles de lancienne discipline ecclsiastique, quun compilateur anonyme semploya codifier au lendemain de son avnement en un recueil quon a pris lhabitude dappeler la Collection canonique en 74 titres. Un grand nombre de conciles tenus sous sa prsidence, tant en Italie quen France ou en Allemagne, partir de 1049, peu aprs son intronisation, donnrent le signal dune lutte acharne contre tous ceux qui, un titre quelconque, faisaient tache dans lglise ; mais Lon IX mourut en avril 1054, sans avoir pu sattaquera la racine du mal et sans stre
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vu dans lobligation dentrer nettement en conflit avec celui auquel il tait redevable de son lvation au rang suprme. Lui mort, le mouvement de rforme samplifia, du jour surtout o la disparition dHenri III (1056) et la longue minorit de son fils Henri IV, alors g de six ans, laissrent aux papes et leurs conseillers la libert de manuvre qui leur avait manqu jusque-l. On senhardit dabord, la curie romaine, jusqu procder des lections pontificales vritables, que la cour germanique fut seulement prie de ratifier : cest ainsi quen 1057, labb du Mont-Cassin, Frdric de Lorraine, fut cr pape sous le nom dtienne IX ; ainsi encore quen 1058 on se contenta de demander lagrment de limpratrice rgente pour faire de lvque de Florence, Grard, le pape Nicolas II. La situation tait renverse : le clerg avait reconquis linitiative, perdue depuis un sicle. Quil et conscience des difficults au-devant desquelles il allait, cest ce que prouverait, si besoin en tait, un long et retentissant manifeste publi en cette mme anne 1058 Contre les simoniaques par un des membres les plus notables de la curie romaine, le cardinal Humbert, vque de Silva Candida. p031 Celui-ci osait pour la premire fois prendre ouvertement position contre linvestiture laque par la crosse et lanneau, tout au moins dans la mesure o elle prcdait la conscration ; il osait dnoncer labus de pouvoir commis par les princes et les seigneurs lorsque, renversant ainsi lordre logique des choses, ils disposaient en fait des dignits ecclsiastiques, sous prtexte que les possessions dont elles entranaient la jouissance relevaient de leur seigneurie. Ds lors, comment stonner si lun des premiers actes de Nicolas II fut la promulgation, au mois davril 1059, dun dcret conciliaire qui avait pour objet dassurer dfinitivement la libert des lections pontificales et dempcher lavenir, lors des vacances du Saint-Sige, lintervention de lautorit temporelle ? Rappelant les rgles canoniques relatives aux lections piscopales, le pontife romain revendiquait pour le corps des cardinaux le droit exclusif de procder la dsignation du chef de lglise, sous la seule rserve quils obtiendraient lagrment des autres membres du clerg diocsain et des fidles. Laccord avec lempereur ntait plus envisag que comme une marque de dfrence ; et, pour mieux viter le retour des faits qui avaient amen sur le trne pontifical des cratures du roi de Germanie, il tait stipul qu moins de circonstances exceptionnelles, llection aurait toujours lieu Rome

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llection aurait toujours lieu Rome mme et au profit dun membre du clerg romain. Un des canons du concile lissue duquel fut promulgu ce dcret portait interdiction tout clerc ou tout prtre de recevoir une glise des mains dun lac de quelque faon que ce ft, tant titre gratuit qu titre onreux : condamnation officielle des pratiques que le cardinal Humbert venait de critiquer avec une vigueur inattendue, et qui tait elle seule tout un programme. La mort de Nicolas II (juillet 1061) nen retarda gure la mise excution, car le successeur que lui donnrent les cardinaux, lvque de Lucques Anselme, qui prit le nom dAlexandre II, tait moins que tout autre dispos tenir compte des rsistances qui sannonaient et qui devaient promptement dgnrer en lutte ouverte. Canoniste justement rput, gagn de longue date la cause de la rforme, ctait aussi un homme de combat. On lavait vu quelques annes avant prendre parti avec fougue pour un groupe de rformateurs un peu bruyants, les Patares , cest--dire les chiffonniers, comme on les avait appels par drision, qui, au diocse de Milan, avaient ameut les fidles contre les prtres maris et ceux quon accusait de p032 simonie. Son lection tait de la part des cardinaux un acte de courage, mais aussi de dfi, qui et pu se retourner contre leur cause si la cour germanique, qui faisait bloc tout coup avec les antirformistes, avait montr plus de dcision. Furieuse de navoir mme pas t pressentie, celle-ci tenta bien dopposer llu des cardinaux un antipape en la personne de lvque de Parme Cadalus, qui prit le nom dHonorius II ; mais elle le soutint si mollement que quelques mois suffirent pour le rendre inoffensif. Ds 1062, le pape Alexandre avait pour lui presque tout le clerg, mme en Allemagne, o il ne tardait pas agir avec une extraordinaire libert dallure, citant, par exemple, son tribunal des prlats aussi considrables que ceux de Cologne, de Mayence ou de Bamberg et, chose plus extraordinaire encore, obtenant sans difficult leur comparution ; forant tel vque nomm par le gouvernement royal, comme celui de Constance, se retirer ; ne reculant pas, loccasion, devant la perspective dun conflit direct avec le jeune roi, sorti de tutelle depuis 1065, comme il le prouva en refusant dadmettre pour successeur lgitime de lvque Gui de Milan, mort

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en 1071, celui quHenri IV entendait imposer de vive force et en frappant dexcommunication, pour simonie, jusquaux conseillers de ce prince (1073). Plus de doute : ctait laffranchissement complet du clerg, tous les tages de la hirarchie, quavec Alexandre II les rformistes senhardissaient poursuivre. Ils allaient le prouver mieux encore avec son successeur Grgoire VII.
Table des matires

V. Les dbuts de Grgoire VII (1073-1076) et la lutte pour lhgmonie de lglise 15. Le nouveau pape tait depuis longtemps acquis aux ides de rforme. partir du pontificat de Lon IX, il avait, sous son vrai p033 nom dHildebrand, dabord comme simple diacre, puis dans les hautes fonctions darchidiacre de lglise romaine, t associ de prs la politique de la curie, o son influence avait t grandissante. Il ntait sans doute pas rest tranger quelques-unes des dcisions les plus graves prises par Alexandre II ; et ctait certainement en pleine sympathie dides avec lui que ce dernier avait, lgard du clerg allemand, adopt une attitude sur la porte de laquelle on ne pouvait se faire illusion. p034 Le dpassant, et sans paratre se soucier des formidables colres quil allait soulever, Grgoire se proposa, ds son entre en charge, dliminer de la vie de lglise laction du pouvoir civil, en soumettant rois et seigneurs lautorit effective du Saint-Sige. Les circonstances lui semblaient favorables. Le roi de Germanie Henri IV devait faire face dans ses tats des rvoltes qui retenaient toutes ses forces et toute son attention, et la France tait, avec un souverain dconsidr, en pleine anarchie fodale. Brusquant les choses, Grgoire se mit aussitt parler et agir en chef incontest de toute lglise, comme si jamais aucun pouvoir sculier ntait venu sinterposer entre le pontife romain et les clergs nationaux. Ses lgats furent expdis travers les pays de la chrtient avec mission de prendre personnellement en mains la cause de la rforme et de veiller
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lapplication rigoureuse des dcrets antrieurs sur les prtres maris et les nominations simoniaques. Les archevques furent requis dassembler des synodes provinciaux pour arrter les mesures de dtail en conformit avec les instructions transmises par les lgats. Les rcalcitrants, archevques ou vques, se virent mander sans dlai Rome, pour fournir des explications sur leur conduite ; plusieurs furent suspendus ou mme dposs, aprs avoir t cits directement devant un synode romain. En janvier 1075, larchevque de Brme, Liemar, frapp ainsi de la peine de la suspense , reprochait au pape de traiter les vques avec la mme dsinvolture que ses rgisseurs . Liemar ntait pas seul se plaindre. Quelques semaines auparavant, lors dun synode tenu Erfurt (octobre 1074), on avait assist une vritable leve de boucliers contre ce pape dont seul un clerg danges et t en mesure de satisfaire les exigences. Mais Grgoire demeurait sourd ces clameurs et allait droit son chemin. Le 11 janvier 1075, il prenait sur lui dinviter les fidles faire le vide autour des prtres simoniaques ou qui enfreignaient la rgle du clibat ; il senhardissait jusqu rclamer le concours de tous, commencer par les grands chefs fodaux, pour mettre ces mauvais prtres, au besoin de force, dans limpossibilit dexercer leur ministre. Mesure grave, aussi dangereuse, en fin de compte, pour lensemble du corps ecclsiastique quon se flattait de rformer que pour les clercs suspects, quon voulait par ce moyen obliger cote que cote plier. Car cet appel au pouvoir sculier, auquel par ailleurs on interdisait toute ingrence dans les affaires de lglise, ntait-ce pas un aveu dimpuissance, dont les adversaires de la papaut p035 allaient immdiatement tirer profit, les uns les lacs en transformant la bataille religieuse en bataille politique ; les autres les clercs en se posant en dfenseurs de lindpendance nationale ? On estime gnralement, encore que les textes manquent de nettet, que ds la fin de fvrier 1075 Grgoire VII aurait mis le comble ses imprudences en jetant comme un dfi la face du monde fodal linterdiction absolue pour tout vque ou tout clerc quelconque de recevoir dun lac linvestiture de son glise. Mme si le fait, sous cette forme, est inexact, il est certain que lattitude adopte par le pape en matire de nominations ecclsiastiques fut, compter de ce moment, surtout en Allemagne et en Italie, une perptuelle ngation du droit, que les souverains temporels avaient

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que les souverains temporels avaient jusqualors exerc sans entraves, dintervenir dans la dsignation des titulaires toutes les hautes dignits religieuses de leurs tats. On assista, sous ce rapport, ce spectacle peu banal : le roi de Germanie recevant, sans pravis, notification que lvque de Bamberg avait t dpos et quordre avait t donn par la curie romaine de procder son remplacement. Henri IV, pour sa part, affectait dignorer le pouvoir pontifical. Sr maintenant davoir pour lui la majorit ou du moins la fraction la plus agissante de son clerg, il sappliquait non seulement ne pas cder un pouce de terrain, mais revenir sur les concessions faites du vivant de son pre la cause de la rforme. De sa propre autorit, il pourvoit aux vacances des siges piscopaux ; et les clercs quil choisit sont tous, bien entendu, des adversaires dclars de la politique pontificale. Fermo et Spolte, il nomme des vques allemands ; Milan, il installe doffice comme archevque un ennemi des Patares ; il dlgue ladministration de la Lombardie un de ses conseillers excommuni par le pape, le comte Eberhard. partir de ce moment, la lutte est virtuellement ouverte. Qui lemportera, de Grgoire VII, quanime une foi profonde en la ncessit de son uvre, mais rigide jusqu lobstination, malgr ses soixante ans, et trop engag maintenant pour pouvoir reculer, ou dHenri IV, encore dans la fougue du jeune ge (il avait peine vingtcinq ans), mais sr de soi et pouss en avant par le groupe compact des clercs contre lesquels Rome a pris loffensive ? Question angoissante devant laquelle tout le reste sefface soudain. Entre les deux hommes qui saffrontent, un furieux duel sengage, et lissue risque den tre fatale p036 lune des deux causes dont ils sont dsormais les champions. Ce sont dabord les premires passes darmes : des changes de lettres, dont le ton se monte par degrs. Le 8 dcembre 1075, Grgoire adresse encore ladversaire sa bndiction apostolique , mais en ajoutant la formule denvoi cette rserve inquitante : si toutefois il obit comme le doit un roi chrtien au sige apostolique . Lptre mme, qui est une invite faire amende honorable, est conue en termes mesurs, pleins donction ; mais cest le calme prcurseur de lorage. Les sentiments vritables du pontife irrit percent en plus dun endroit, et les dernires lignes voquent, comme une menace

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peine voile, le sort que Dieu rserva jadis Sal pour avoir mpris les avertissements du prophte Samuel. Pendant les semaines qui suivent, les vnements se prcipitent. La position personnelle de Grgoire VII est branle dans Rome mme. La nuit de Nol, il sen faut de peu quil ne soit victime dun complot organis par une troupe de bandits qui russissent le faire quelques heures prisonnier. Sabusant alors sur la faiblesse de ladversaire, Henri IV croit le moment venu de frapper un grand coup : dans un synode runi Worms, le 24 janvier 1076, il dcide vingt-quatre vques allemands et deux vques italiens ceux de Vrone et de Naples prononcer la dposition du pape indigne, qui ne tient, assurent-ils, son autorit que de la fraude et du parjure ; qui ne la exerce dailleurs quau mpris des lois canoniques ; qui, par ses abus de pouvoir, a prpar la ruine de lpiscopat, pour lequel il na quinjures la bouche ; qui a livr la fureur de la plbe (allusion aux Patares) la direction de lglise, portant le dsordre partout et entranant la chrtient aux abmes. lacte de dposition, dj dune extrme violence, Henri joint une lettre denvoi au pontife lui-mme, dont la forme insolente aggrave encore leffet. A celui quil nappelle plus quHildebrand, sans ajouter son nom la moindre formule de dfrence, il ordonne , se prvalant de son titre de patrice des Romains , de se retirer sur lheure. Trois semaines aprs, le pape riposte par une sentence dexcommunication, quil complte, calquant ses paroles sur celles de son adversaire, par linterdiction faite ce roi impie, au nom du Pre, du Fils et du Saint-Esprit , dexercer dornavant le pouvoir ni en Allemagne ni en Italie. Il enjoint, pour conclure, tous les chrtiens de lui refuser jamais lobissance. Si exorbitante que ft linitiative prise par Grgoire, elle suffit p037 rendre la position dHenri extrmement prcaire. Il tait loin davoir pour lui lunanimit des clercs allemands et italiens, et beaucoup de ceux-l mmes qui lavaient approuv tout dabord hsitaient prter leur concours un excommuni. De plus, dans les milieux fodaux, lagitation grandissait. Loccasion paraissait bonne pour tenter un nouveau soulvement, auquel, comme bien on pense, les missaires du pape poussaient de toutes leurs forces, en invoquant la sentence de dposition prononce contre le roi.

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Celui-ci, par ses violences mmes, compromettait ses chances de succs. la notification de la sentence qui le frappait, il rpliquait par une lettre injurieuse adresse Hildebrand, faux moine , quil vouait, pour finir, la damnation ternelle. En vain essayait-il, par une propagande intensive, de gagner lopinion publique : au dbut de lt, les seigneurs saxons donnaient le signal de la rvolte, bientt suivis par les princes de lAllemagne du Sud, cependant que Grgoire, par une lettre du 27 septembre, se donnait le beau rle en invitant officiellement les rebelles couter la voix de la misricorde, si leur roi revenait sincrement Dieu . Cette invite la clmence nallait toutefois pas sans dimportantes restrictions : car le pape ajoutait aussitt quau cas o le pcheur ne samenderait pas, un nouveau roi devrait tre lu sa place, aprs entente avec le Saint-Sige. La lettre de Grgoire trouva les princes et les vques allemands runis Tribur, o ils se proposaient de dlibrer sur le sort du royaume. Henri IV, qui campait prs de l, Oppenheim, dut, pour viter le pire et gagner du temps, accepter de remettre son sort entre les mains du pape, que les membres de la dite sollicitaient de venir prsider un synode, Augsbourg, le 2 fvrier suivant. Dici l, le roi sengageait, entre autres, crire une lettre pour implorer la grce pontificale ; cesser toutes relations avec les excommunis ; renoncer provisoirement au trne ; enfin aller rsider Spire, sous la surveillance des dlgus choisis par la dite. Les assistants, de leur ct, furent tous, lun aprs lautre, contraints de jurer les vques mme par crit dabandonner dfinitivement le roi si, au dbut de fvrier, il navait pas reu du pape labsolution pleine et entire. Le succs de la papaut dpassait les esprances. Jamais Grgoire net rv une affirmation plus clatante des principes pour lesquels le groupe des rformateurs ardents auquel il appartenait se dpensait sans compter depuis un quart de sicle. p038 Car le roi de Germanie ntait pas seul atteint, et les dcisions de Tribur ne marquaient pas seulement le triomphe de la volont pontificale sur lautorit royale : la grande pense de Cluny, celle des Lon IX, des Nicolas II, des Alexandre II, se ralisait enfin. Ceux que le chef suprme de lglise avait excommunis pour simonie, larchevque de Cologne, les vques de Bamberg, Strasbourg, Ble, Spire, Lausanne, Zeitz, Osnabrck, taient dfinitivement limins ; les pouvoirs discrtionnaires du Souverain Pontife en matire ecclsiastique taient consacrs, lindpendance de lautorit spirituelle mise hors de

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lindpendance de lautorit spirituelle mise hors de discussion et sa supriorit nettement tablie. Lglise apparaissait comme la matresse du monde.
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VI. La chute de Grgoire VII (1077-1085) 16. Cependant la position du pape tait moins forte quelle ne semblait dabord. En se laissant entraner sur le terrain politique, il avait, bon gr mal gr, li la cause de lglise celle des rebelles dAllemagne, fort peu soucieux, dans lensemble, de travailler laffranchissement du clerg. Grosse imprudence, dont il nallait pas tarder se repentir, et qui faillit mme un moment compromettre la plupart des rsultats acquis. Elle cota du moins son auteur, aprs trois annes de succs, huit longues annes de luttes, particulirement pres et ingrates, durant lesquelles il fut plus souvent manuvr par les partis quen mesure de faire prvaloir les vues suprieures de lglise. Il fut dabord victime de la rouerie de ladversaire. Lissue de la future dite dAugsbourg ne paraissait douteuse personne. Il semblait impossible quHenri IV se tirt son avantage du procs qui devait tre instruit alors, et Grgoire lui-mme sattendait certainement jouer l-bas le rle darbitre auquel les princes et les vques de Germanie lavaient convi. Il tait dj en chemin et se dirigeait vers Mantoue, o il avait annonc sa venue pour le 8 janvier, quand il apprit soudain quHenri IV venait dentrer en Lombardie, aprs avoir fait par la Bourgogne et le mont Cenis un long dtour. Se repliant aussitt par prudence jusqu Canossa, au pied de lApennin, o il savait pouvoir p039 compter sur lhospitalit et, au besoin, la protection de la comtesse de Toscane Mathilde, il ne tarda pas connatre le but poursuivi par le prtendu pnitent de Tribur : fils docile de lglise, il demandait labsolution. La ruse tait grossire. De toute vidence, Henri ne songeait qu gagner du temps et rompre laccord entre le pape et les princes
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allemands, quil esprait mettre en prsence de ce fait nouveau considrable : sa rconciliation avec lglise. Grgoire ne fut pas dupe. Aux demandes du roi, il fit dabord la sourde oreille. Mais les jours passaient, et la date prvue pour louverture de la dite dAugsbourg approchait. Les derniers assauts quHenri IV sut dcider son parrain, labb Hugues de Cluny, et la comtesse Mathilde ellemme livrer eurent finalement raison de lnergique rsistance du pontife. Le 28 janvier, comme Henri stait prsent pour la troisime fois en trois jours la porte du chteau de Canossa dans le costume ordinaire des pnitents, en robe de bure et les pieds nus, le pape cda : une simple promesse de se soumettre au jugement du Souverain Pontife, daccepter son arbitrage dans les affaires dAllemagne, de lui faciliter la traverse des Alpes et de ne rien entreprendre lavenir contre son honneur , valut au pcheur repenti dtre reu la communion. Le rsultat fut bien tel quHenri lavait escompt. Malgr les lettres explicatives adresses durgence par le pape, limpression fut dsastreuse en Allemagne chez ses partisans. Grgoire avait beau affirmer que labsolution accorde au roi ne prjugeait en rien lissue du conflit politique, o il avait t assez imprudent pour se laisser entraner ; il avait beau rejeter sur les princes la responsabilit du retard apport sa venue, en dclarant avoir vainement attendu lescorte promise, le soin mme quil apportait se justifier davance soulignait le caractre vritable de lincident : loin dtre, comme on la cru longtemps, une clatante victoire de la papaut, Canossa ntait, tout prendre, quune reculade, o les princes allemands furent mme enclins voir une trahison. Ils en conclurent quil ny avait plus se soucier darbitrage pontifical, et, prenant sur eux de dposer Henri IV, procdrent Forchheim, le 15 mars 1077, llection de son successeur. Leur choix se porta sur Rodolphe, duc de Souabe, contre lequel, au surplus, Henri IV russit sans peine se concilier de nombreux partisans, mme au sein de lpiscopat. Trs embarrass, regrettant amrement de stre jet dans un pareil gupier, Grgoire VII essaya en vain, trois annes p040 durant, de ressaisir linitiative qui lui avait chapp et de simposer comme arbitre entre le roi et lantiroi. Il singnia du moins faire triompher, tant en Allemagne et en Italie quen France ou en Angleterre, le principe des nominations piscopales et abbatiales sans investiture

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nominations piscopales et abbatiales sans investiture laque. Peine perdue : sa dfaite sur le terrain politique avait branl son prestige. En 1080, le 7 mars, il commit la suprme imprudence de rouvrir la lutte en brandissant pour la deuxime fois lexcommunication contre Henri IV, en lui enlevant pour la deuxime fois la dignit royale et en renouvelant la dfense faite nagure tous les chrtiens qui lui avaient jur fidlit de lui obir dsormais. Il envoyait en mme temps labsolution de leurs pchs et sa bndiction apostolique ceux qui saluaient en Rodolphe leur souverain lgitime. Paradoxe insoutenable : alors que Grgoire prenait ainsi parti pour lantiroi, les vques allemands se prononaient en masse pour celui qui le chef de lglise refusait la communion et dont tout chrtien tait, par suite, invit sloigner avec horreur. Au reste, Rodolphe ne tarda pas tre tu (octobre 1080), et les progrs rapides dHenri IV, qui avait, lui aussi, renouvel le prcdent de 1076 en obtenant de son clerg la dposition du pape, lassemble de Brixen (25 juin 1080), et en assurant llection dun antipape (larchevque de Ravenne Guibert), achevrent de prouver Grgoire combien fcheuse avait t son intrusion dans le domaine de la politique. En Italie mme, o il arriva bientt, Henri vit les troupes de ses partisans grossir rapidement. Rome, o il voulait introduire son pape et recevoir la couronne impriale, fut menace en 1081, puis en 1082 ; en 1083, Saint-Pierre et la cit Lonine tombrent en son pouvoir. Vieilli, branl par tant de revers, sentant le vide se faire autour de lui, Grgoire eut un moment de faiblesse : il offrit de couronner empereur ce prince que la veille encore il dclarait indigne tout jamais du pouvoir. Il ne rclamait de lui quune pnitence publique, quil et mme sans doute rduite sa plus simple expression. Il essuya un refus ddaigneux. De plus en plus seul, au milieu dune population lasse de le soutenir, abandonn mme par la plupart des cardinaux, lauguste vieillard dut chercher refuge derrire les solides murailles du Chteau Saint-Ange, sur la rive droite du Tibre. Quelques semaines aprs, le 21 mars 1084, le cortge du vaincu de Tribur et de Canossa entrait triomphalement par la porte Saint-Jean dans les rues de la Ville, allait installer lantipape Guibert, devenu Clment III, p041 au palais de Latran et recevait de ses mains, le jour de Pques (31 mars), aux acclamations de la foule, la couronne impriale.

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Vaincu, mais non rsign sa dfaite, dans laquelle il voyait justement la dfaite de la noble cause dont il stait fait le champion, Grgoire fut encore assez imprvoyant pour appeler au secours les bandes pillardes des Normands qui, sous leur duc Robert Guiscard, achevaient alors de conqurir lItalie mridionale. Le rsultat fut dsastreux : les Normands quelque trente mille hommes, dit-on, souvrirent par le fer et par le feu un chemin travers Rome (24 mai 1084), vinrent dlivrer le pape assig au Chteau Saint-Ange et, parmi les ruines encore fumantes, le rinstallrent au Latran, do lantipape stait enfui, tandis que le sac et lincendie de la ville se poursuivaient avec une effrayante sauvagerie. Ces violences neurent dautre effet que de rduire nant le crdit dont Grgoire jouissait nagure encore auprs dune partie des Romains. Rendu responsable des malheurs qui staient abattus sur la cit, accus, non sans raison, de continuer, aprs lhorrible drame, traiter Robert Guiscard en alli et utiliser ses services contre les partisans de lantipape, il fut bientt oblig de dire la ville de saint Pierre un ternel adieu et daller, en exil, au Mont-Cassin, puis Bnvent, puis Salerne, sous la protection des Normands, les seuls qui lui restassent fidles, finir tristement une existence o, au service dune grande ide, il avait connu tour tour de si merveilleux succs et de si amres dceptions. Ses dernires paroles vocation dun clbre passage de la Bible furent, dit-on : Jai aim lquit et ha limpit : cest pourquoi je meurs en exil. Il mourait, en effet, victime de son refus de transiger sur ce quil considrait comme les droits imprescriptibles de lglise et la pure tradition canonique.
Table des matires

VII. Urbain II et le triomphe de lide chrtienne 17. la mort de Grgoire VII (25 mai 1085), lesprit fodal semble avoir repris le dessus ; les fautes politiques du chef de la chrtient p042 ont permis Henri IV et, avec lui, par voie de consquence, aux autres princes temporels, de retourner leur avantage une situation exceptionnellement favorable aux projets de lglise. Ce nest pas seulement en Allemagne et dans lItalie du Nord quon assiste un
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rveil dangereux des anciennes pratiques et un flchissement marqu du pouvoir pontifical ; en France, en Angleterre, et lon pourrait dire dans tout lOccident, le recul des ides rformatrices est manifeste. En Angleterre, notamment, o la cause de la rforme avait dabord, grce lhabilet du primat de Canterbury Lanfranc, gagn beaucoup de terrain, lavenir se prsente sous de sombres couleurs. Avec le nouveau roi, Guillaume le Roux (1087-1100), fils du Conqurant, la Grande-Bretagne se trouve en fait soustraite laction du pouvoir pontifical ; de 1089 1093, pendant prs de cinq ans, le sige archipiscopal de Canterbury est dessein maintenu vacant ; tant pour les vques que pour les abbs, les nominations simoniaques et scandaleuses recommencent, et les prlats en charge qui essaient de rsister aux exigences du roi ou de son principal ministre, le Normand Renouf Flambard, sont obligs de se dmettre. Mais le recul est momentan et, malgr tout, les ides pour lesquelles Grgoire VII sest sacrifi cheminent. Le sige de Canterbury finit par tre confi en 1093 lhomme de haute conscience quest saint Anselme, le savant abb du Bec ; et nombreux sont dsormais, dans tous les clergs dEurope, les prlats qui ont subi la forte empreinte des ides grgoriennes et avec lesquels un Henri IV en Allemagne, un Philippe Ier en France, un Guillaume le Roux en Angleterre sont obligs de compter. Quun autre pape vienne, plus souple, plus raliste que Grgoire, capable dadapter ses ambitions aux possibilits immdiates, sans prtendre aller demble aux extrmes, et lon verra lglise reprendre aussitt sa marche ascendante. Cest ce qui se produit, en effet, sous Urbain II (de son vrai p043 nom Eudes), un ancien moine clunisien que Grgoire VII avait nomm vque dOstie, et qui succde en 1088 au pieux, mais faible Victor III. Avec une fermet qui nexclut pas ladresse, Urbain sait ranimer le zle quelque peu dcourag des vques favorables la rforme ; il sapplique inlassablement refaire le vide autour dHenri IV et rorganiser contre lui un fort parti dopposition, surtout en 1089, quand il marie le jeune Welf, fils du duc de Bavire de ce nom, quHenri avait dpossd en 1077, la comtesse de Toscane Mathilde, fidle allie du Saint-Sige. Mariage mdiocrement assorti sous le rapport des convenances personnelles, Welf ayant dix-sept ans et sa femme plus de quarante, mais habile manuvre politique, qui tendait dtacher de lempereur pour en former un bloc soumis

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dtacher de lempereur pour en former un bloc soumis linfluence pontificale tous les pays de lAllemagne du Sud et de lItalie du Nord. En vain, Henri cherche parer le coup : aprs quelques succs en Lombardie (1090-1091), il se trouve rduit limpuissance par le travail mthodique que poursuit patiemment contre lui et dans son entourage mme la diplomatie pontificale. Lantipape Clment III, dont laction, comme tel, se poursuivra jusquen 1100, parvient, il est vrai, un moment rentrer dans Rome, et Urbain II doit se replier chez les Normands ; mais ds 1092-1093, la situation est renverse : sans clats de voix, sans excommunications retentissantes, le pape sait, dans lItalie du Nord et en Allemagne mme, ramener lui les esprits. Il regroupe les fidles autour de Conrad, le propre fils de lempereur, jeune homme docile, hritier dsign du trne depuis 1087, et qui la Lombardie est bientt acquise. De l, en troite union avec la comtesse Mathilde et son mari, Conrad intercepte les passages des Alpes. Ds le dbut de mars 1095, la position dUrbain II, rentr quelques mois avant dans Rome, sest ce point consolide quil peut venir Plaisance prsider un grand concile, auquel, affirme un chroniqueur, assistaient plus de quatre mille clercs et plus de trente mille lacs. Par le nombre des fidles accourus la voix du pontife, on peut mesurer limportance du progrs accompli. Peu aprs, Crmone, le roi Conrad lui prodigue les marques de respect, lui jure fidlit, sengage servir loyalement lglise. Le voyage dUrbain II prend alors les allures dun voyage triomphal. Tandis quHenri IV effondr, se terre dans un coin de la haute Italie, le pape, maintenant sr de soi, se dirige tranquillement vers la Gaule, o il se propose daller tenir un autre p044 grand concile. Le 15 juin 1095, il est Verceil ; en juillet, il franchit les Alpes ; le 15 aot, il est au Puy. Il parcourt les pays de la valle du Rhne, ralliant sur son passage, tant dans le royaume de France quen Bourgogne impriale (entre le Rhne, la Sane et les Alpes), les partisans de la papaut. Puis, aprs avoir travers Lyon, Cluny, Mcon, Autun, il gagne Clermont, o le concile annonc souvre le 18 novembre, en prsence, suivant les estimations les plus modres, dune centaine darchevques et dvques et dune centaine dabbs, pour ne parler que du haut clerg.

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Linstant est solennel. Sigeant au cur mme de la France, le pape nhsite pas y prononcer lexcommunication du roi captien Philippe Ier en raison de sa vie prive ; il prend nettement position contre les empitements du pouvoir temporel en matire de nominations piscopales et dinvestiture ; il saffirme comme le chef souverain de toutes les glises de la chrtient et requiert des rois, des seigneurs, des simples lacs, lobissance ponctuelle ses dcrets. Enfin, le 27 novembre, aux portes de la ville, dune chaire improvise en plein vent, il harangue la foule qui se presse pour lentendre. Et quand sa voix soudain slve, grave et vibrante dmotion, pour rappeler aux fidles que le service de Dieu les rclame, que le tombeau du Christ est aux mains des mcrants, que les plerins ne peuvent plus y accder quau prix de mille preuves, que la religion elle-mme est menace dune ruine prochaine si ceux qui se dchirent en Occident ne font pas trve leurs luttes pour voler son secours, les cris enthousiastes de Dieu le veut ! qui accueillent ses paroles lui prouvent que, si puissants que soient les princes, si rudes que soient les murs fodales, lglise a son rle jouer et que, comme meneuse dhommes, un champ infini daction souvre devant elle. p045
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Bibliographie du CHAPITRE II. LEurope au XIe sicle. Lglise.


OUVRAGES DENSEMBLE CONSULTER. A. Fliche et V. Martin, Histoire de lglise, t. VII : Lglise au pouvoir des laques (888-1057), par E. Amann et Aug. Dumas (Paris, 1940, in-8) ; t. VIII : La rforme grgorienne et la reconqute chrtienne (1057-1123), par A. Fliche (Paris, 1940, in-8) ; sur ltat gnral de lglise, G. Schnrer, Kirche und Kultur im Mittelaller, t. II (Paderborn, 1926, in-8 ; 2e d., 1929), d. franaise : Lglise et la civilisation au moyen ge, t. II (Paris, 1935, in-8) ; sur la papaut, le clair manuel de J. Gay, Les papes du XIe sicle et la chrtient (Paris, 1926, in-12, de la Bibliothque de lenseignement de lhistoire ecclsiastique ) ; J. Haller, Das Papsttum. Idee und Wirklichkeit, t. II, lre partie (Stuttgart, 1937, in-8), notes et bibliographie dans la 2e partie (1938) ; et la classique Histoire des conciles [au moyen ge] de Mgr Hefele (Conciliengeschichte, Fribourgen-Br., 1855-1874, 7 vol. in-8 ; 2e d., 1873-1890), quelque peu rajeunie dans la traduction franaise de Dom H. Leclercq, t. IV, 2e partie, et t. V, 1re partie (Paris, 1911-1912, 2 vol. in-8), mais qui nen est pas moins un trs vieux livre. La belle Kirchengeschichte Deutschlands dA. Hauck, t. III (Leipzig, 1896, in-8 ; 3e-4ed., 1906), dborde les cadres de lhistoire ecclsiastique dAllemagne et constitue, par suite, pour tout ce chapitre un guide indispensable.

I. Cluny et les ides clunisiennes.


OUVRAGES CONSULTER. E. Sackur, Die Cluniacenser in ihrer kirchlichen und allgemeingeschichtlichen Wirksamkeit bis zur Mitte des elften Jahrhunderts (Halle, 1892-1894, 2 vol. in-8) ; Letonnelier, Labbaye exempte de Cluny et le Saint-Sige. tude sur le dveloppement de lexemption clunisienne des origines jusqu la fin du XIIIe sicle (Ligug et Paris, 1923, in-8, vol. 22 des Archives de la France monastique ) ; Guy de Valous, Le monachisme clunisien, des origines au XVe sicle. Vie intrieure des monastres et organisation de lordre (Ligug et Paris, 1935, 2 vol. in-8, vol. 39 et 40 de la mme srie) ; Dom Ph. Schmitz, Histoire de lordre de saint Benot, t. I et II, (Maredsous, 1942, 2 vol. in-8) ; J. W. Thompson, Feudal Germany (Chicago, 1928, in-8), chapitre sur la rforme clunisienne en Allemagne et en Italie (p. 68-124) ; W. Franke, Romuald von Camaldoli und seine Reformttigkeit zur Zeit Ottos III (Berlin, 1913, in-8 ; lase. 107 des Historische Studien , publ. par Ebering) ; bon expos densemble du mouvement de rforme monastique,

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par A. Dumas, au t. VII de lHistoire de lglise dA. Fliche et V. Martin (cite p. 23), p. 317-340.

II. Lglise et la fodalit : la question de linvestiture.


OUVRAGES CONSULTER. R. W. et A. J. Garlyle, A history of medival political theory in the West, t. III : Political theory from the tenth century to the thirteenth, par A. J. Carlyle (Edimbourg et Londres, 1915, in-8) ; A. Scharnagl, Der Begriff der Investitur in den Quellen nach der Literatur des Investiturstreites (Stuttgart, 1908, in-8, fasc. 56 des Kirchenrechtliene Abhandlungen , publ. par U. Stutz) ; P. Imbart de La Tour, Les lections piscopales dans lglise de France du IXe au XIIe sicle. tude sur la dcadence du principe lectif (Paris, 1890, in-8).

III. Papaut et fodalit dans la premire moiti du XIe sicle.


OUVRAGES CONSULTER. Les ouvrages dE. Amaim et A. Dumas (Lglise au pouvoir des laques), A. Hauck (Kirchengeschichte Deutschlands, t. III), J. Haller (Das Papsttum, t. II), et J. Gay, cits p. 23 ; ils renvoient aux travaux spciaux. On peut y joindre J. Langen, Geschichte der rmischen Kirche von Nikolaus I bis Gregor VII (Bonn, 1892, in-8) ; J. von Pflugk-Hartung, Die Papstwahlen und das Kaisertum, 1046-1328 (Gotha, 1908, in-8, extr. de la Zeitschrift fur Kirchengeschichte, t. XXVII et XXVIII).

IV. Laffranchissement de lglise, de Lon IX Alexandre II (1049-1073).


OUVRAGES CONSULTER. Mmes ouvrages quau paragraphe prcdent et en outre W. Brcking, Die franzsische Politik Papst Leos IX (Stuttgart, 1891, in-8, 106 p. avec un supplment de 15 p., Wiesbaden, 1899) ; J. Drehmann, Papst Leo IX und die Simonie (Leipzig et Berlin, 1908, in-8, 96 p., fasc. 2 des Beitrge zur Kulturgeschichte des Mittelalters und der Renaissance , publ. par W. Gtz) ; A. Fliche, tudes sur la polmique religieuse lpoque de Grgoire VII. Les prgrgoriens (Paris, 1916, in-12) ; du mme, La rforme grgorienne, t. I : La formation des ides grgoriennes (Louvain et Paris, 1924, in-8, fasc. 6 du Spicilegium sacrum Lovaniense ) ; du mme encore, La querelle des investitures (Paris, 1946, petit in-8, de la coll. Les grandes crises de lhistoire ). Le dcret de 1059 sur les lections pontificales est commodment publi, avec des pices annexes, par E. Bernheim, Quellen zur Geschichte des Investiturstreites (Leipzig et Berlin, 1907, 2 lasc. in-8 de la Quellensammlung zur deutschen Geschichte ; 2e d., 1913), t. I, p. 12-22. Il a fourni matire de nombreuses tudes, dont les conclusions paraissent souvent contestables. Citons celle de J. von Pflugk-Harttung, Das Papstwahldekret des Jahres 1059, dans les Mifteilungen des Instituts fr sterreichische Geschichtsforschung, t. XXVII (1906), p. 11-53, et celle

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Geschichtsforschung, t. XXVII (1906), p. 11-53, et celle dAnton Michel, Papstwahl und Knigrecht oder das Papstwahlkonkordat von 1059 (Munich, 1936, in-8). Sur les Patares, voir W. Gtz, Kritische Beitrge zur Geschichte der Pataria, dans lArchiv fr Kulturgeschichte, t. XII (1916), p. 17-55 et 164-194, avec une note additionnelle de W. Schwarz, Die Herkunft des Namens Pataria, ibid., p. 402-410. Sur la pntration de lesprit de rforme dans les uvres des canonistes de lpoque, voir les travaux de Paul Fournier, en particulier Le premier manuel canonique de la rforme du XIe sicle, dans les Mlanges darchologie et dhistoire de lcole franaise de Rome. t. XIV (1894), p. 144-223 ; Un tournant de lhistoire du droit, 10601140, dans la Nouvelle revue historique de droit franais et tranger, t. XL (1917), p. 129-180 ; Les collections canoniques romaines de lpoque de Grgoire VII, dans les Mmoires de lAcadmie des inscriptions et belleslettres, t. XLI (1918), p. 271-397 ; enfin P. Fournier et G. Le Bras, Histoire des collections canoniques depuis les Fausses dcrtales jusquau Dcret de Gratien (Paris, 1931-1932, 2 vol. in-8).

V. Les dbuts de Grgoire VII (1073-1076) et la lutte pour lhgmonie de lglise.


OUVRAGES CONSULTER. Sans compter les histoires gnrales de lglise et de la papaut, le grand ouvrage dA. Hauck (t. III), lHistoire des conciles dHefele et le manuel de J. Gay cits p. 23, le nombre des volumes qui traitent de Grgoire VII et de sa lutte contre Henri IV est considrable. Nous ne retiendrons ici que les plus importants ou les plus rcents : O. Delarc, Saint Grgoire VII et la rforme de lglise au XIe sicle (Paris, 1889-1890, 3 vol. in-8) ;. J, Langen, Geschichte der rmischen Kirche von Gregor VII bis Innocenz III (Bonn, 1893, in-8) ; W. Martens, Gregor VII, sein Leben und Wirken (Leipzig, 1894, 2 vol. in-8) ; A. Fliche, Saint Grgoire VII (Paris, 1920, in-12, collection Les saints ), sommaire ; du mme, La rforme grgorienne, t. II : Grgoire VII, t. III : Lopposition antigrgorienne (Louvain et Paris, 1925 et 1937, in-8, fasc. 9 et 16 du Spiciiegium sacrum Lovaniense ) ; abb H.-X. Arquillire, Saint Grgoire VII. Essai sur sa conception du pouvoir pontifical (Paris, 1934, in-8). Sur la position doctrinale de la papaut, joindre aux livres prcdents C. Mirbt, Die Publizistik im Zeiltalter Gregors VII (Leipzig, 1894, in-8) ; A. J. Carlyle, volume cit p. 26 ; E. Voosen, Papaut et pouvoir civil lpoque de Grgoire VII (Gembloux, 1927, in-8), et les travaux de P. Fournier cits la note prcdente. Voir encore W. Whr, Studien zu Gregor VII. Kirchenreform und Weltpolilik (Munich et Freising, 1930, in-8, fasc. 10 des Historische Forschungen und Quellen publ. par A. Mayer et P. Ruf) ; J. P. Whitney, Hildebrandine essays (Cambridge, 1932, in-8) ; et sur les fameux Dictatus papae, R. Koebner, Der Dictatus papae, dans les Krilische Beitrge zur Geschichte des Mittelalters. Festschrift Robert Hollzmann (Berlin, 1933, in8, fasc. 238 des Historische Studien dEbering) ; Karl Hoffmann, Der Dictatus papae Gregors VII ; eine rechtsgeschichtliche Erklrung (Paderborn,

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tsgeschichtliche Erklrung (Paderborn, 1933, in-8, fasc. 63 des Verffentlichungen der Sektion fur Rechts- und Staatswissenschaft des Grres-Gesellschaft ). Sur la lutte avec Henri IV, voir en outre les livres concernant ce dernier, notamment K. Hampe, Deutsche Kaisergeschichte in der Zeit der Salier und Staufer (Leipzig, 1909, in-8, de la Bibliothek der Geschichtswissenschaft publ. par E. Brandeburg ; 7e d., revue par F. Baethgen, 1937), et, pour le dtail E. Meyer von Knonau, Jahrbcher des deutschen Reiches unter Heinrich IV und Heinrich V (Leipzig, 1890-1909, 7 vol. in-8, de la collection Jahrbcher der deutschen Geschichte ). Y joindre encore le livre curieux de B. Schmeidler, Kaiser Heinrich IV und seine Helfer im Investiturstreit. Stilkritische und sachkritische Untersuchungen (Leipzig, 1927, in-8), o lauteur sefforce, mais avec une subtilit souvent dconcertante, de dgager la personnalit des principaux clercs quHenri IV avait pris pour conseillers. Sur laffaire de Canossa, les tudes de dtail abondent. On trouvera la liste des principales dans le gros manuel dhistoire dAllemagne de Gebhardt : Gebhardts Handbuch der deutschen Geschichte, 7e d. refondue sous la direction de R. Holtzmann, t. I (Berlin et Leipzig, 1930, in-8), p. 291. Depuis lors a paru notamment ltude de J. Haller, Der Weg nach Canossa, dans la Historische Zeitschrift, t. CLX (1939), p. 229-285. On y ajoutera N. Grimaldi, La contessa Matilde, e la sua stirpe feudale (Florence, [1928], in-16, fasc. 31 de la Collana storica ), qui renvoie aux travaux antrieurs sur la comtesse Mathilde. Sur lapplication du programme des rformateurs, voir, titre dexemple, A. Cauchie, La querelle des investitures dans les diocses de Lige et de Cambrai (Louvain, 18901893, 2 vol. in-8). Les textes essentiels relatifs la querelle des investitures sont commodment groups dans le petit recueil dE. Bemheim, signal p. 30. Le registre des lettres de Grgoire VII a t publi par E. Caspar, Das Register Gregors VII (Berlin, 1920-1923, in-8) ; le dossier des lettres et manifestes dHenri IV a t runi par C. Erdmann, Die Briefe Heinrichs VII (Leipzig, 1937, vni-80 p. in-8 ; fasc. 1 des Studientexte des Reichsinstitut fur ltere deutsche Geschichtskunde ) ; lensemble des crits polmiques du temps est dit dans les Monumenta Germaniae historica, srie des Libelli de lite imperatorum et pontificum (1891-1897, 3 vol. in-4).

VI. La chute de Grgoire VII (1077-1085).


OUVRAGES CONSULTER. Les mmes quau paragraphe prcdent, et sur lalliance de la papaut avec les Normands, le livre de F. Ghalandon, Histoire de la domination normande en Italie et en Sicile (Paris, 1907, 2 vol. in-8 ), t. I.

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VII. Urbain II et le triomphe de lide chrtienne.


OUVRAGES CONSULTER. Aux ouvrages gnraux signals p. 23, ajouter les tudes suivantes dA. Fliche, Le pontificat de Victor III, dans la Revue dhistoire ecclsiastique, t. XX (1924), p. 387-412 ; Llection dUrbain II, dans Le moyen ge, ann. 1916, p. 356-394 ; La rforme grgorienne, t. III(cit p. 33), chap. III et IV sur Victor III et Urbain II ; Quelques observations sur le gouvernement de lglise au temps dUrbain II, dans Acadmie des Inscriptions et Belles-Lettres. Comptes rendus, 1938, p. 127-143 ; L. Paulot, Un pape franais : Urbain II (Paris, 1903, in-8), insuffisant. Sur lempereur Henri IV, les ouvrages indiqus p. 34. Sur la politique ecclsiastique en Angleterre, H. Bhmer, Kirche und Staat in England und in der Normandie im XI und XII Jahrhundert (Leipzig, 1899, in-8) ; A. J. Macdonald, Lanfranc. A study bf his life, work and writing (Oxford et Londres, 1926, in-8) ; Z. N. Brooke, The English Church and the papacy from the conquest to the reign of John (Cambridge, 1932, in-8).

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Chapitre III LExpansion fodale avant la premire croisade 18.

En conviant les seigneurs dOccident senrler sous la bannire de lglise, Urbain II ne songeait qu utiliser au mieux des intrts gnraux de lEurope chrtienne, alors menace, les forces de la fodalit qui depuis longtemps dj se dpensaient brillamment au dehors. Il suffisait dun excdent de naissances pour amener la formation dun trop-plein de chevaliers en qute de fiefs. Dans les provinces comme la Normandie, o la race tait prolifique, le nombre tait toujours grand de ces cadets auxquels leurs parents ne pouvaient assurer un tablissement convenable. Ils devaient sexpatrier, mettre leur pe au service dautrui, courir des aventures o les profits compensaient les risques. Et tel tait lattrait du butin, des longues pilleries dautant plus fructueuses quon oprait plus loin de chez soi, parmi les nations tranges , souvent mme parmi les nations infidles , quon pouvait maltraiter sans scrupule de conscience, que les seigneurs dots et rentes se laissaient eux aussi gagner au charme de cette vie large, faite souhait pour les amateurs de beaux coups destoc et de taille, et dont on ne revenait jamais les mains vides. Au surplus, ces lointaines chevauches se transformaient souvent en guerres de conqutes. Les succs des premiers coureurs daventures dterminaient un afflux de parents, damis, de compatriotes, ds que le gain sannonait facile ; puis, sorganisant, se disciplinant elles-mmes sous lempire de la ncessit, leurs bandes devenaient des armes fodales rgulires, qui se donnaient des chefs,

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et la conqute mthodique succdait aux heureuses improvisations du dbut. On ne dira jamais assez limportance de ces guerres dexpansion fodale. Tout comme nos guerres dexpansion coloniale, p046 avec lesquelles elles prsentent plus dun trait commun, elles ont permis le rayonnement de la civilisation qui allait spanouir au XIIe et au XIIIe sicle, en France dabord, puis dans tout notre Occident europen. Par le continuel va-et-vient de seigneurs quelles ont dtermin du nord de lAngleterre jusquaux rives extrmes de la Mditerrane, elles ont puissamment contribu lunification morale de lEurope et, dans une certaine mesure, son unification ethnique. Que lItalie du Sud ou que lAngleterre aient t colonises par des Normands au XIe sicle ; que lEspagne septentrionale ait vu, la mme poque, accourir sur son sol des troupes de chevaliers bourguignons, champenois, languedociens ou gascons ; ou que plus tard, au temps des croisades, la Syrie, la Thrace, le Ploponnse aient servi de points de ralliement aux barons de France, dItalie ou dAllemagne, ce sont l des faits capitaux et dont les consquences ont t grandes pour lavenir du monde. Table des matires I. La conqute de lItalie mridionale et de la Sicile par les Normands 19. Les principales tapes de lexpansion normande en Italie et en Sicile peuvent tre marques avec nettet. Au point de dpart, cest lhistoire modeste et sans gloire de quelques aventuriers besogneux qui, profitant de lanarchie o se dbat alors tout le sud de la pninsule, louent leur pe aux plus offrants : un chef de rebelles qui, dans la rgion de Bari, cherche secouer la domination byzantine, encore effective en Pouille et en Calabre (1009) ; aux petits princes lombards de Capoue, de Bnvent ou de Salerne (1018) ; au catpan ou chef de ladministration byzantine dItalie (vers 1025) ; au duc de Naples (1029) ; dautres encore. Peu leur importe le camp dans lequel ils se battent ; ils en changent avec la mme facilit que de simples mercenaires et ne sont
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OUVRAGES CONSULTER

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du reste, tout prendre, que des mercenaires dun rang suprieur. Mais, comme p047 ce sont des chevaliers, leurs services se paient plus cher, et nul ne stonne de voir, en 1029, le duc de Naples donner lun deux, nomm Renouf, linvestiture de la petite ville et de la banlieue dAversa, la frontire nord de son duch. La nouvelle de laubaine chue Renouf lui vaut le concours dune bande famlique de petits chevaliers normands qui sabattent sur lItalie, dans lespoir de sy tailler des fiefs eux aussi. De nombreux vassaux se pressent bientt sa cour ; les ducs et les princes de la rgion se disputent son alliance ; le patrice dAmalfi est trop heureux de pouvoir lui donner sa fille en mariage ; et, comme de juste, Renouf profite de ces sympathies imprvues pour stendre aux dpens de ses voisins. Une douzaine dannes aprs son installation Aversa, son territoire sest ce point accru quil est en mesure de mettre la main sur Gate, quelque soixante kilomtres de sa capitale (1042). Plus au sud, diverses rvoltes contre lautorit byzantine facilitent ltablissement dun second groupe de chevaliers normands, parmi lesquels se distinguent ds lorigine quelques-uns des douze fils dun obscur seigneur des environs de Coutances, Tancrde de Hauteville. Ils simplantent, depuis le promontoire du Gargano jusquau golfe de Policastro, sur tout le pourtour de lItalie mridionale, ainsi quau nord de la Basilicate, sy fortifient et, opposant les uns aux autres Grecs, Lombards, partisans de lempereur germanique, partisans du pape, arrivent se mnager l-bas, aprs quelques annes de luttes confuses, un ensemble de possessions qui, en se rejoignant, finiront par former le duch normand de Pouille et Calabre. Certains des fils de Tancrde de Hauteville jouent de bonne heure dans ces parages un rle plus important que la majorit de leurs compagnons darmes. Les trois ans, Guillaume Bras-de-fer (mort en 1046) et surtout Dreu et Onfroi (morts en 1051 et 1057), font dj figure de petits princes fodaux. De Normandie et parfois aussi dautres rgions de France, de nouvelles recrues accourent avec empressement prendre du service dans les rangs de leurs vassaux et les aider rejeter les Byzantins la mer. Ds 1055, dans le sud-est, ceux-ci ne se maintiennent gure qu Bari, Brindisi, Tarente et aux abords immdiats de ces villes ; ils se replient partout en Calabre, tandis que, dans les Abruzzes, malgr les efforts du pape Lon IX, les

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Abruzzes, malgr les efforts du pape Lon IX, les Normands de Pouille marchent vers Bnvent, la rencontre de leurs compatriotes dAversa. Puis, bientt, une tape nouvelle est franchie : renforcs par larrive incessante de contingents p048 que ces succs attirent, les Normands de la pninsule se groupent autour dun autre fils de Tancrde, le fameux Robert Guiscard. Issu dun deuxime mariage et sensiblement plus jeune que les fils du premier lit, Robert se distingue vite par dexceptionnelles qualits de chef et dorganisateur. Il va, au cours dune carrire bien remplie, transformer les diverses seigneuries normandes nes au hasard des aventures en un vaste tat fodal stendant, peu de chose prs, des Abruzzes au sud de la Sicile et mritera ainsi dtre considr comme le vrai fondateur de la grandeur normande en Italie. Ds 1060, les progrs accomplis sous sa direction apparaissaient considrables. Progrs territoriaux dabord : la principaut de Capoue avait t enleve en 1057 par le comte dAversa, Richard, devenu son beau-frre ; il avait lui-mme, avec lactive collaboration de son frre Roger, achev la conqute de la Calabre, o Reggio, le dernier rempart de la dfense byzantine, tait tomb enfin durant lt 1060 ; en Pouille, seuls Bari et Brindisi rsistaient encore. De plus, la papaut avait cess de traiter les Normands, vainqueurs de larme pontificale Civitate en 1053, en bandits et en ennemis de lglise, pour rechercher au contraire leur appui : le pape Nicolas II stait rencontr le 23 aot 1059 Melfi avec Robert Guiscard et suivant lexemple donn au dbut du sicle par Sylvestre II dans ses rapports avec tienne Ier, le pieux fondateur du royaume hongrois, il avait reu le chef normand au nombre des protgs de saint Pierre, moyennant promesse dun faible cens annuel. Ainsi Robert avait cess officiellement dtre un chef de bande pour devenir un souverain, auquel le Pontife reconnaissait mme davance la possession de la Pouille et de la Calabre avec leurs annexes, voire celle de la Sicile, dont il sapprtait alors entamer la conqute. En effet, partir de 1060, Robert Guiscard lanait ses troupes lassaut de la Sicile, o en 1038 dj ses deux frres, Guillaume Brasde-fer et Dreu staient battus pour le compte de Byzance, qui tentait, en un effort suprme, de librer lle du joug musulman. Messine alors, puis Syracuse avaient pu tre arrachs aux Sarrasins ; mais lentreprise avait d tre abandonne en 1040, et, depuis, la Sicile tait

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retombe tout entire au pouvoir des Infidles. partir de 1060, au contraire, le manque dentente entre les mirs, abandonns euxmmes, et une organisation suprieure de lattaque, soutenue sans faiblir tout le temps ncessaire, quoique avec des effectifs trs rduits, p049 allaient assurer en vingt-cinq ans le succs complet et dfinitif des armes normandes. Placs sous le commandement du comte Roger, frre de Robert Guiscard, les chevaliers chargs de la conqute durent sy reprendre plusieurs fois pour semparer de Messine ; plusieurs fois aussi pour souvrir un chemin, tant en direction de Palerme quen direction de Catane. Mais, compter de 1064, les progrs furent plus nets, plus encourageants : avec lappui moral de la papaut, qui lui avait officiellement envoy la bndiction apostolique, et avec lappui matriel de son frre Robert Guiscard, qui vint de temps autre lui prter main-forte, le comte Roger se rendit matre de la cte septentrionale jusqu Petralia, dans la rgion de Cefal (1066). En 1068, il tait vainqueur Misilmeri, vingt kilomtres peine au sudest de la grande cit de Palerme, dont un sige eut raison au mois de janvier 1072. Six mois avant, une flotte de secours avait fait voile de Reggio sur Catane, qui avait d capituler presque aussitt. Poursuivant la conqute mthodique de la zone ctire, Roger obtint successivement en 1077 et en 1078 la capitulation de Taormina, sur la cte orientale, et de Trapani, lextrmit occidentale de lle. lintrieur, il avana aussi, quoique avec peine, djouant les embuscades des Sarrasins, levant partout de solides chteaux destins servir de points dappui ses troupes. En juillet 1085, quand mourut Robert Guiscard, la domination musulmane ne se maintenait plus quau sud-est, dans le triangle compris entre Castrogiovanni, Girgenti et Syracuse, et lheure tait proche o ce rduit allait cder : Syracuse succombera en mars 1086, Girgenti en juillet, Caltanissetta, Naro, Licata, Castrogiovanni peu aprs (1086 ou 1087). Refouls dans lextrme sud-est, les Musulmans sy accrocheront encore dsesprment lespace de trois ou quatre annes ; en 1091, leur dernier repaire, la petite place de Noto, vingt-cinq kilomtres seulement du cap Passero, le promontoire le plus mridional de lle, finira par se rendre ; et le comte Roger naura qu se montrer dans lle de Malte pour en obtenir la soumission. Vingt ans auparavant, la chute de Bari et de Brindisi (1071) avait fait de Robert Guiscard le matre incontest de la

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card le matre incontest de la Pouille. cette province et la Calabre, compltes par la zone intermdiaire appele aujourdhui Basilicate, il avait joint, sur le versant occidental de lApennin, le duch dAmalfi, qui stait donn lui en 1073, puis la principaut de Salerne, enleve de p050 haute lutte en 1076, tandis que ses vassaux stablissaient dans les Abruzzes jusqu lembouchure de la Pescara et jusquaux abords du Gran Sasso dItalia. Expulss dfinitivement de la pninsule, au moment o les Musulmans taient peu peu rejets hors de Sicile, les Byzantins staient mme vu disputer les rives orientales de lAdriatique, dont Durazzo, Valona, lle de Corfou ne commandent pas moins la sortie que Brindisi et Otrante. Une campagne conduite avec nergie et habilet, soit par lui-mme, soit avec laide de son fils Bohmond, avait permis Robert Guiscard doccuper pendant deux ans (10811083) lpire et lIllyrie et de pousser, travers les montagnes dAlbanie et de Thessalie, jusqu Uskub, sur le haut Vardar, et jusqu Larissa, quelques lieues du golfe de Volo ; et les vnements prenaient une telle tournure que lempereur Alexis Comnne et la rpublique de Venise, inquiets, lun pour sa capitale, lautre pour la libert de son commerce, se dcidaient enfin sunir contre lenvahisseur. Jeune encore, et bien que manquant de cette unit que, par la fusion du duch de Pouille et des deux comts de Calabre et de Sicile (retourns lisolement aprs la mort de Robert Guiscard), il ne retrouvera pas avant Roger II, au XIIe sicle, ltat normand dItalie et de Sicile se sentait donc assez fort dj et assez sr de lui-mme pour menacer ses voisins et jouer son rle dans la politique europenne.
Table des matires

II. La conqute de lAngleterre par les Normands 20. La proximit des ctes anglaises faisait de la Grande-Bretagne la terre dlection des chevaliers errants originaires de Normandie.
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Entre les deux rives de la Manche, les rapports avaient toujours t frquents et troits. Ils ltaient devenus plus encore la suite des invasions Scandinaves qui avaient abouti, de part et dautre, ltablissement de nombreux colons issus des mmes pays et souvent unis dj entre eux par des liens de parent. Des mariages entre Normands et Anglo-Saxons avaient aprs coup resserr ces liens de famille, et nul navait t surpris de voir un des derniers descendants dAlfred le Grand, le roi thelred, pouser, la fin du Xe sicle, une fille du duc de Normandie Richard Ier. partir de ce moment, la vie politique de lAngleterre stait trouve mle plus que jamais celle de la Normandie. Lorsque le roi danois Cnut tait mort en 1035, loccasion avait paru bonne au duc Guillaume le Btard le futur Conqurant pour intervenir dans les affaires du royaume voisin en favorisant, aprs sept annes de guerres civiles entre les deux fils du dfunt, Harold et Harthacnut (1035-1042), la restauration de la maison anglo-saxonne de Wessex au profit du fils dthelred, le pieux douard, que sa dvotion fera surnommer le Confesseur . Ayant vcu la cour de Rouen depuis que son pre y tait venu chercher refuge en lan 1013, douard pouvait tre considr comme le fourrier du duc de Normandie ; et le fait est quil tait arriv dans lle accompagn de tout un tat-major de seigneurs et de clercs normands auxquels il stait empress de distribuer fiefs, charges et honneurs. Mauvaise faon, certes, de gagner la confiance de ses nouveaux sujets. Il avait ainsi soulev une violente opposition chez les seigneurs anglo-saxons, notamment chez le tout-puissant Godwine, qui, avec sa famille, disposait des comts les plus importants de Wessex, de Mercie et dEst-Anglie. Mais le maintien de lanarchie en Angleterre ne dplaisait peut-tre pas au duc Guillaume, dont elle allait bientt servir lambition. Car la lente prise de possession du sol anglais par les nombreux fils de familles normandes p052 qui sy tablissaient petit petit, en sappuyant sur lentourage du roi douard, servait de prlude des oprations de plus large envergure et de caractre moins pacifique. En 1066, lheure dagir sonne enfin. Le roi douard est mort le 6 janvier, sans laisser dhritier direct ; Harold, fils de Godwine, sest empar du pouvoir, mais est mdiocrement soutenu sauf peut-tre dans le Wessex par les autres barons, que son lvation rend jaloux. Les seigneurs normands tablis en Angleterre, qui se sentent les premiers menacs, appellent au secours. Comment stonner ds

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premiers menacs, appellent au secours. Comment stonner ds lors si le duc de Normandie dcide aisment une foule de vassaux, riches ou pauvres, venir avec lui tenter fortune de lautre ct du Dtroit ? Ce nest pas, comme la conqute italienne, une lointaine aventure courir : les marchands de Rouen et des ctes normandes qui, depuis des annes, hantent les ports anglais, ont familiaris les gens de chez eux avec lide de la courte traverse qui les attend, et chacun sait davance que point nest besoin cette fois dabandonner le sol natal sans esprit de retour pour tirer profit de lexpdition laquelle le duc convie ses sujets.

Quant lui, il nobit, len croire, qu des motifs trs purs : il vient chasser du trne un usurpateur, limpie Harold, qui sen est saisi au mpris des droits de la dynastie anglo-saxonne, dont il se dit, pour sa part, le reprsentant le plus qualifi. Affirmation ose, si lon songe que, fils btard du duc Robert Ier le Magnifique, il nest que le cousin illgitime, en ligne indirecte et un degr dj relativement loign, du roi douard (petit-fils, par sa mre, du duc Richard Ier), alors p053 que la famille dthelred compte encore cette poque au moins un descendant direct en la personne dEdgar theling, petit-fils du roi Edmond (mort en 1016) et petit-neveu du roi, douard. Aussi Guillaume ajoute-t-il ou laisse-t-il ajouter quil a reu antrieurement ddouard et dHarold lui-mme la promesse formelle de la couronne dAngleterre.

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Au surplus, personne nest en situation de la lui disputer srieusement. Vainqueur ds la premire rencontre, le 14 octobre 1066, prs du village de Senlac, au nord dHastings, o Harold trouve la mort, il marche aussitt sur Londres, dont il soumet sans combat les habitants, y compris Edgar theling, que certains ont essay de lui opposer in extremis, se fait couronner Westminster le jour de Nol et occupe aisment les comts de lest et du sud-est. Dans louest et le centre, quelques dmonstrations nergiques suffirent vaincre les vellits de rsistance des seigneurs anglosaxons : le Conqurant neut qu paratre sous les murs dExeter en mars 1068 pour obtenir la soumission du Devonshire ; et, quelques mois aprs, la seule annonce de son approche amena un rsultat identique dans la rgion de Warwick, de Leicester, de Nottingham. Dans le nord, o les rois anglo-saxons avaient eu beaucoup de peine faire respecter leur autorit, la tche fut plus ardue : appelant leur secours Svend, le neveu et successeur de Cnut le Grand sur le trne de Danemark, les seigneurs du Northumberland tinrent bon. Svend leur envoya en aot 1069 une importante flotte de secours, sous le commandement de son frre et de ses deux fils ans. York, o Guillaume avait t reconnu, tomba en leur pouvoir, et la nouvelle de ce succs entrana jusque dans le Devon et la Cornouaille des rvoltes inquitantes pour la scurit des troupes normandes. Mais Guillaume riposta avec nergie : York, assig, fut oblig de se rendre ; le pays environnant, les comts de Stafford, de Derby et de Chester, qui avaient soutenu les seigneurs du Northumberland, furent durement chtis ; enfin les Danois, traqus lembouchure du Humber, durent se rembarquer en hte au cours de lt 1070. cette date seulement on put tenir la conqute de lAngleterre pour acheve. Mais Guillaume navait pas attendu jusque-l pour donner la colonisation normande, trs avance dj sous le rgne ddouard, un lan nouveau. Il nest gure de province o loccupation nait t aussitt suivie dimportantes saisies de terres au profit des seigneurs, grands ou petits, voire p054 des plus humbles chevaliers, qui staient attachs la fortune du vainqueur. Transplantant dinstinct sur le sol anglais le rgime fodal, tel quil fonctionnait dans son pays dorigine, le roi normand sy constitua en peu de temps des cadres solides de vassaux, recruts gnralement parmi ses compatriotes et tout dvous sa politique.

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Le rsultat fut prompt. Alors que sous douard le Confesseur, les deux notions de fief et de vassalit ne sont pas encore, en GrandeBretagne, indissolublement lies et que le rgime des tenures reste, dans une large mesure, indpendant du rgime vassalique, on constate quen 1085, lorsque le souverain normand dcide ltablissement dun cadastre gnral des terres du royaume ce cadastre auquel on donna par ironie le nom de Livre du Jugement dernier (Domesday Book), il ny a plus dj, aux yeux des officiers chargs de lenqute prparatoire, ni vassal sans fief ni, comme diront un jour les juristes franais, terre sans seigneur, si ce nest la terre occupe par le souverain lui-mme. Dautre part, fiefs laques et ecclsiastiques sont en trs grand nombre entre les mains de seigneurs venus de France, car bien peu de barons normands ont rsist la tentation de traverser la mer pour chercher sur le sol anglais un apprciable complment de puissance et de richesse. Les uns ont reu de vastes comts, tels que le Kent, la Cornouaille, le Surrey, le Berkshire, le comt de Leicester ou ceux de Chester, de Shrewsbury, de Hereford, de Richmond ; le plus grand nombre a t gratifi de fiefs de moindre envergure, certains mme de simples parcelles de domaines ; mais, importants ou non, les fiefs concds ont suffi fixer de lautre ct de la Manche un tel contingent de seigneurs normands que lAngleterre peut ds lors chose nouvelle ntre plus regarde que comme un prolongement de lEurope occidentale.
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III. Lexpansion fodale dans la pninsule ibrique 21. Pour navoir pas abouti des rsultats politiques aussi dcisifs, leffort de la chevalerie franaise en Espagne est cependant p055 comparable, sous bien des rapports, celui des seigneurs normands dAngleterre, dItalie et de Sicile ; il offre en outre dj, plus nettement quen Sicile, les caractres dune guerre sainte mene au nom de lglise contre les Infidles. Jusquen 1064, on nassiste encore qu des tentatives isoles de quelques groupes de chevaliers venant offrir le secours de leur pe aux chefs des petits royaumes chrtiens du nord-ouest ou des rgions
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subpyrnennes, que leffondrement du califat de p056 Cordoue a fait sortir de lombre. Longtemps confins dans les Pyrnes et les monts Cantabriques, les chrtiens dEspagne sont en effervescence depuis le dbut du XIe sicle. Lanarchie dont leurs voisins musulmans sont la proie, leur a laiss le moyen de sorganiser, de se grouper sous la conduite de princes entreprenants et de raliser, rien que par euxmmes, des progrs qui, dans le nord-ouest, o la pntration sarrasine na jamais t trs profonde, ont fini par prendre une ampleur significative. Des abords de la petite ville de Lon, au pied des monts Cantabriques, et de Burgos, au nord-est du plateau de Vieille-Castille, ils se sont avancs vers le Douro ; et mme, depuis 1055, le roi Ferdinand Ier de Castille, matre la fois de la Castille, du Lon, des Asturies et de la Galice, est parvenu dpasser largement le cours infrieur de ce fleuve et planter, en 1064, son tendard Combre. Dans les rgions pyrnennes, contenus par les Infidles, les chrtiens nen sont encore qu ltape prparatoire. Mais dj, louest, ceux de Navarre, sous Sanche le Grand (1000 environ-1035), se sont, grce leur tnacit, fray un chemin jusqu lbre, quils ont fini par franchir pour aller occuper Njera, puis, aprs la mort de Sanche, Calahorra (1045). Au centre, ceux des hautes valles de lAragon et du Gallego, qui, forment le royaume dAragon primitif, faute de pouvoir forcer le barrage que les Musulmans leur opposent au sud de Jaca et de la sierra de la Pea, ont cherch sous Ramire Ier (1035-1063) une issue plus lest, le long de lAra et du Cinca, dont ils ont descendu lentement le cours jusqu son entre dans la plaine, tandis qu lextrmit orientale du massif pyrnen, les habitants de lancienne marche dEspagne des temps carolingiens se sont branls sous la conduite du comte de Barcelone, Raimond-Brenger le Vieux (1035-1076), la fois le long de la Mditerrane, dans la direction de Tarragone, et, par la valle suprieure du Segre, dans la direction de Balaguer et de la lointaine Lrida. plusieurs reprises, les uns et les autres, surtout ceux des rgions pyrnennes, ont accept et souvent recherch le concours des chevaliers franais. Rudes montagnards sauf du ct de Grone et de Barcelone, plus habitus, en gnral, au maniement de la cogne qu celui de lpe ou de la lance, ils ont t heureux de rencontrer dans les milieux fodaux de France des allis qui ne rclamaient en

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change de leurs services que leur part de butin et, le cas chant, leur part de terres conquises. Cest ainsi quen 1018, un petit seigneur normand, p057 Roger de Tosny, puis, quelques annes aprs, tout un groupe de chevaliers bourguignons, sont partis batailler en Catalogne aux cts de Raimond-Brenger ; ainsi encore que, vers 1027, le duc de Gascogne Sanche-Guillaume est all se mettre en personne la tte dun fort dtachement de chevaliers de son pays pour seconder les efforts du roi de Navarre contre les troupes de lmir de Saragosse. lattrait de laventure, lappt des compensations substantielles que chacun espre en tirer, sajoute lespoir des grces que vaudra ceux qui y participeront cette guerre sainte mene contre les ennemis de la foi chrtienne. Lglise, heureuse demployer au service dune cause qui lui est chre lactivit dbordante des seigneurs, ne manque point, par lentremise des moines clunisiens, puis par celle des papes gagns leurs ides, dencourager, de flatter cet espoir. En 1063, le pape Alexandre II marque prcisment par loctroi dune indulgence lintrt quil porte lintervention des chevaliers dOccident en Espagne. Une cohue de chevaliers normands, bourguignons, provenaux, languedociens et surtout gascons et aquitains, se prcipitent au del des Pyrnes, les uns par la route du Somport sous le commandement du duc dAquitaine et de Gascogne Gui-Geoffroi, les autres par quelque col plus lest peut-tre (on ne saurait laffirmer) sous le commandement dun aventurier fameux, Guillaume de Montreuil, un Normand qui, aprs avoir fait une belle carrire dans lItalie mridionale, o il stait attach la fortune de son compatriote Richard, prince de Capoue, tait pass depuis peu ou allait passer au service du pape. Cette cohue refoule les Sarrasins jusque dans la plaine du Cinca, vient assiger la petite ville de Barbastro, o elle entre au bout dun mois et ramasse un immense butin (aot 1064). La place, laisse sous la garde dun petit seigneur de la basse Normandie, Robert Crpin, est vite reperdue (avril 1065) ; mais nombreux sont, parmi les vainqueurs, ceux qui restent installs en territoire espagnol et dcident parents ou amis venir les rejoindre. Les Barnais surtout affluent, partir de ce moment, dans les armes aragonaises et navarraises, qui ne cessent de lutter contre les Infidles au sud des Pyrnes centrales. En 1073, ils sont renforcs par une arme de Franais du nord, quamne le comte Ebles II de Roucy, devenu quelques annes auparavant le beau-frre du roi dAragon ; et, cette fois encore, la papaut non seulement applaudit lentreprise,

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la papaut non seulement applaudit lentreprise, mais, par la bouche de Grgoire VII, invite les princes de la chrtient p058 la seconder, en mme temps quelle revendique davance la suzerainet des territoires qui seront recouvrs sur les Infidles. Ce nest pas trop de cette propagande pour soutenir llan des seigneurs franais. Car, dans les dfils pyrnens, la lutte est autrement dure et ingrate que dans les larges plaines dAngleterre ou mme que sur les pentes de lApennin ou de lEtna. Ne pouvant se dployer laise, la chevalerie combat armes ingales contre un ennemi mobile, habitu la guerre dembuscades et dont les ruses djouent aisment les plans de bataille des chefs fodaux. En 1078, une nouvelle troupe de Bourguignons, conduite par leur duc Hugues Ier en personne, semble avoir t arrte net dans la haute rgion du Sobrarbe. Aussi la chevalerie franaise a-t-elle dsormais tendance reporter plus louest le gros de son effort. Ses prfrences vont au roi de Castille qui, oprant surtout en terrain dcouvert, peut se risquer de belles chevauches, ces grandes algarades pour leur conserver leur nom national si bien adaptes aux gots de la noblesse des deux pays. Dj en 1065 une chevauche de ce genre a conduit Ferdinand Ier, dun coup de folle audace, lautre bout de la pninsule, jusque dans les murs de Valence. Il va de soi quil faut presque aussitt vacuer la ville et retraverser lEspagne de part en part ; puis la mort du roi, survenue la fin de lanne, les difficults intrieures quelle suscite entre ses trois fils, Sanche II, Alphonse VI et Garcia, obligent les Castillans demeurer longtemps dans lexpectative. Matre enfin, partir de 1072, de tout lhritage paternel, Alphonse VI renoue la tradition, et de nouveau les chevaliers franais les Bourguignons surtout, quattire le mariage du roi avec Constance, fille du duc de Bourgogne Robert Ier, affluent au sud des Pyrnes, avides de participer une guerre qui sannonce fructueuse et qui lest en effet ; car, ds le 6 mai 1085, aprs deux ans de sige il est vrai, les troupes dAlphonse entrent triomphantes Tolde et occupent tout le pays castillan entre le Douro et le Tage : Mdina del Campo, Olmedo, Arevalo, Salamanque, Avila, Sgovie, Madrid, Guadalajara. Lbranlement caus par ces victoires dans le camp de lIslam est tel que, sur toute la ligne, la rsistance des mirs flchit : non seulement de Castille, mais aussi de Navarre et dAragon, les armes

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ment de Castille, mais aussi de Navarre et dAragon, les armes chrtiennes, faisant brche soudain, se prcipitent vers la valle de lbre, Navarrais et Aragonais vers Tudle, Castillans vers Saragosse, une des grandes capitales, avec Tolde, des royaumes musulmans du nord. p059
Table des matires

IV. La lutte contre les Almoravides dEspagne 22. Mais, dans livresse du succs, les vainqueurs navaient pas vu un nouvel orage samonceler lhorizon. Tandis quen Espagne, lIslam entrait en dcadence et, reculant partout, semblait dj menac de mort, des bandes de musulmans fanatiques sortis des solitudes du Sahara staient, de lautre ct du dtroit de Gibraltar, lances la conqute du Maghreb occidental, lexemple des sauvages Hlliens, imprudemment dchans en 1052 par le calife du Caire 23 sur la province dAfrique. On les nommait al-mourbiton dont nous avons fait Almoravides autrement dit : les marabouts, dun terme qui rappelait lorigine du petit groupe dermites auxquels ils se rattachaient. Ce ntaient dabord, en effet, que quelques asctes musulmans de stricte observance, perdus, aux confins du dsert, dans une le du Sngal ou du Niger, o ils avaient au milieu du XIe sicle tabli leur pieux asile (ribt). Leur chef tait un saint homme Abd Allah ibn Ysn, venu du Sous, dans lextrme sud-ouest marocain. Puis les nomades du voisinage staient faits leurs disciples, par centaines, bientt par milliers. Grce eux, ils avaient rv de ramener lislam aux pures traditions du Prophte ; et, comme au temps du Prophte, pillant et prchant, les nouveaux soldats dAllah avaient progressivement tendu le rayon de leurs courses, conqurant le Tafilelt (1055-1056), au nord duquel ils avaient chti Sidjilmassa, lieu dimpit et de perdition ; conqurant le Sous ; puis, Ibn Ysn mort (1059), franchissant lAtlas sous la conduite de leur nouveau chef, Yosouf ibn Tchfn, annexant le Maroc, soumettant Oudjda,
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OUVRAGES CONSULTER Sur cette invasion hllienne, voir le volume prcdent de cette Histoire (Les Barbares, 5e d., 1947, p. 392).

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Tlemcen, Oran, Tns, lOuarsenis, pour atteindre enfin les murs dAlger (1082). p060 Allaient-ils, quelques lieues de Ceuta et de Tanger, laisser lIslam seffondrer en Espagne ? Avis des succs des chrtiens, sollicit dintervenir, Ibn Tchfn arrtait net sa marche triomphale travers le Maghreb et dbarquait le 30 juin 1086 Algsiras, do, sans dlai, il poussait droit vers le nord-ouest, pour tenter peut-tre de prendre les Castillans revers, et le 23 octobre mettait en droute dans la plaine de Zallaca probablement entre Badajoz et Albuquerque larme dAlphonse VI, accouru imprudemment sa rencontre au del du Tage. Dcims, refouls vers le nord, les chrtiens dEspagne seraient en pril leur tour si la fodalit franaise ne redoublait defforts. En 1087, quatre grandes armes, recrutes la hte parmi les chevaliers de toutes les provinces de France, slancent au del des Pyrnes : Bourguignons et Champenois sous le commandement dEudes Borel, duc de Bourgogne ; Languedociens et Provenaux sous le comte de Toulouse, Raimond de Saint-Gilles ; Poitevins, Limousins et Gascons sous le sire de Lusignan ; Normands et chevaliers de lIle-de-France sous le vicomte de Melun, Guillaume le Charpentier. Mais cest, plus encore quen 1064, une cohue laquelle manquent lordre et la discipline et qui sacharne en vain vouloir semparer de Tudle. La chevalerie franaise ne se dcourage pourtant pas, la chevalerie espagnole non plus. Cest le moment o sillustre le hros castillan Rodrigue Diaz, de Vivar (prs de Burgos), qui une victoire en combat singulier devait valoir le surnom latin de Campidoctor (expert en science militaire) devenu en espagnol Campeador et qui est pass la postrit sous le nom de Cid (Sidi), cest--dire seigneur , que lui donnrent les Musulmans, au service desquels plusieurs reprises il engagea son pe. Son plus magnifique exploit est une chevauche jusqu Valence et la prise de la ville aprs vingt mois de sige (15 juin 1094). Mais, dans la plupart des batailles de ce temps, on rencontre Franais et Espagnols cte cte : de concert, ils marchent, dater de 1088, sur Huesca, o ils entreront en 1096 ; sur Balaguer, dont ils ne se rendront matres dfinitivement quen 1106 ; de concert, on les voit reprendre, malgr les Almoravides, la tradition des grandes algarades travers les pays musulmans, jusqu Almeria, jusqu Murcie ; de concert encore, en Portugal, ils

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meria, jusqu Murcie ; de concert encore, en Portugal, ils atteignent lembouchure du Tage, conqurant dun coup, en 1093, Santarem, Cintra et Lisbonne. Des unions matrimoniales resserrent leur intimit. Les premires familles fodales de France celles des ducs de Bourgogne, p061 des ducs de Gascogne, des comtes de Toulouse, des comtes de Bigorre, des vicomtes de Barn, des comtes de Roucy, et dautres familles de moindre rang sunissent aux maisons royales de la pninsule ibrique. Nombreuses sont celles dont les membres se fixent en pays conquis. Car, chaque prise de ville, chaque prise de territoire sur les Infidles, les chevaliers qui ont prt main-forte aux chrtiens dEspagne se voient attribuer des lots importants, tel Henri de Bourgogne, frre cadet du duc Eudes Borel, qui, venu chercher fortune au del des Pyrnes, y pouse vers la fin de 1094 une des filles naturelles dAlphonse VI, Thrse, et reoit en rcompense de ses services le comt de Portugal ; tel encore un autre cadet bourguignon, Raimond, de la famille des comtes de Bourgogne (la future Franche-Comt), qui, venu en Espagne dans les mmes conditions, y pouse la mme poque une autre fille dAlphonse VI, lgitime celle-l, Urraca, et reoit du roi de Castille une vaste seigneurie en Galice et Portugal. Comment donc stonner si, mme aprs qua retenti lappel dUrbain II en faveur de la croisade de Terre Sainte, les princes de Castille, dAragon ou de Barcelone continuent voir affluer ces prcieux volontaires, qui leur apportent, avec lappui de leur vaillance, un peu de cette civilisation dOccident qui spanouit alors sur le sol de France ? p062
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Bibliographie du CHAPITRE III. Lexpansion fodale avant la premire croisade.


OUVRAGE DENSEMBLE CONSULTER. Le seul que nous puissions utilement citer est A. Luchaire, Les premiers Captiens (Paris, 1901, in-8o, t. II, 2e partie, de lHistoire de France dE. Lavisse), livre I, chap. m : La noblesse franaise hors de France.

I. La conqute de lItalie mridionale et de la Sicile par les Normands.


OUVRAGES CONSULTER. F. Chalandon, Histoire de la domination normande en Italie et en Sicile (Paris, 1907, 2 vol. in-8) ; W. Cohn, Das Zeitalter der Normannen in Sizilien (Bonn et Leipzig, 1920, in-16, fasc. 6 de la collection Bcherei der Kultur und Geschichte ), simple rsum, mais soigneusement fait et personnel. Sur lhommage des princes normands au Saint-Sige, bonne mise au point par Paul Kehr, Die Belehnung der sditalienischen Normannenfrsten durch die Ppste (Berlin, 1934, 52 p. in-4, fasc. 1 des Abhandlungen der preussischen Akademie der Wissenschaft, Philos.-histor. Klasse , ann. 1934), tude reprise dans la Festschrift Hans Nabholz (Zurich, 1934, in-8). p. 55-88.

II. La conqute de lAngleterre par les Normands.


OUVRAGES CONSULTER. E. A. Freeman, History of the Norman conquest of England (Oxford, 1867-1879, 6 vol. in-8 ; la plupart des volumes rdits), vieilli ; les histoires gnrales dAngleterre, parmi lesquelles nous retiendrons : 1 la Political history of England, publ. par W. Hunt et R. L. Poole, t. I et II : Th. Hodgkin, The history of England from Ihe earliest times to the Norman conquest (Londres, 1906, in-8), et G. B. Adams, The history of England from the Norman conquest lo the death of John (Londres, 1905, in-8) ; 2 A history of England, publ. par C. Oman, t. I et II : C. Oman, England before the Norman conquest (Londres, 1910, in-8), et H. W. C. Davis, England under the Normans and Angevins (Londres, 1905, in-8) ; 3 The Oxford history of England, publ. par G. N. Clark, t. II : F. M. Stenton, Anglo-Saxon England (Oxford, 1943, in-8 ; 2e d., 1947), le plus rcent et le meilleur rcit. Rappelons, du mme auteur, William the Conqueror (Londres et New York, 1908, in-12, dans la collection Heroes of the nations ). Y joindre, sur lorganisation de la conqute, lHistoire constitutionnelle de lAngleterre de W. Stubbs, d. Petit-Dutaillis et Lefebvre, t. I (voir plus haut, p. 4) ; J. H. Round, Feudal England ; historical studies on the Xlth. and XIIth.

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Round, Feudal England ; historical studies on the Xlth. and XIIth. centuries (Londres, 1895, in-8 ; 2 d., 1909) ; F. W. Maitland, Domesday Book and beyond (Cambridge, 1897, in-8 ; 2e d., 1907) ; P. Vinogradoff, English society in the eleventh century (Oxford, 1908, in-8) ; F. M. Stenton, The first century of English feudalism, 1066-1166 (Oxford, 1932, in-8o) ; Ch. PetitDutaillis, La monarchie fodale en France et en Angleterre, Xe-XIIIe sicles (Paris, 1933, in-8, de la coll. Lvolution de lhumanit ). Le Domesday Book a t publi par A. Farley et H. Ellis (Londres, 1783-1816, 4 vol. des Publications of the Record Commissioners ).

III. Lexpansion fodale dans la pninsule ibrique.


OUVRAGES CONSULTER. On ne dispose encore lheure actuelle daucune histoire dEspagne pleinement satisfaisante. Le manuel de R. Altamira y Crevea, Historia de Espaa y de la civilizacin espanola, t. I, des origines lavnement de Ferdinand et Isabelle (Barcelone, 1900, in-12. ; 3e d., 1913), qui a fait poque, commence dater et est trop sommaire ; celui dA. Balesteros y Beretta, Historia de Espaa y su influcncia en la historia universal, dont le t. II (Barcelone, 1920, in-8) embrasse la priode des IXeXIIe sicles, est beaucoup plus dtaill, mais confus. Bon manuel par Aguado Bleye, Manual de historia de Espaa (Bilbao, 1927-1928, 2 vol. in-8). Le copieux rsum publi sous le nom de R. Altamira dans la Cambridge medieval history, t. VI (1929), est accompagn dutiles bibliographies. Rapide, mais claire et solide mise au point de lhistoire espagnole pour la priode 1031-1252 par P. Guinard, dans lHistoire gnrale de G. Glotz, Histoire du moyen ge, t. IV, 2e partie : Lessor des tats dOccident, par Ch. Petit-Dutaillis et P. Guinard (Paris, 1937, in-8), p. 287-376. Le beau livre de R. Menndez Pidal, La Espaa del Cid (Madrid, 1929, 2 vol. in-8 ; trad. allemande, revue par lauteur : Das Spanien des Cid, Munich, 1936-37, 2 vol. in-8 ; abrg en anglais : Cid and his Spain, Londres, 1934, in-8), embrasse une partie du sujet trait ici, mais rduit sans doute lexcs le rle des seigneurs venus de France. Sur ce rle (quinversement il grossit peut-tre),on consultera P. Boissonnade, Du nouveau sur la Chanson de Roland (Paris, 1923, in-8), dont les premiers chapitres sont rservs une tude, non exempte derreurs et souvent trs discutable, mais en plus dun cas suggestive, de lexpansion fodale franaise en Espagne au XIe sicle et au dbut du XIIe. Y joindre les deux articles suivants du mme auteur : Cluny, la papaut et la premire grande croisade internationale contre les Sarrasins dEspagne. Barbastro (1064-1065), dans la Revue des questions historiques, t. CXVII (1932), p. 257-301, et Les premires croisades franaises en Espagne, Normands, Gascons, Aquitains, Bourguignons, 1018-1032, dans le Bulletin hispanique, t. XXXVI (1934), p. 5-28. Le mme sujet avait t abord ds 1886 par E. Petit, Croisades bourguignonnes contre les Sarrasins dEspagne au XIe sicle. Les princes de la maison de Bourgogne, fondateurs des dynasties espagnoles et portugaises, dans la Revue historique, t. XXX (1886), p. 259-272, dont A. Luchaire avait utilis les conclusions au t. II, 2e partie, de

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259-272, dont A. Luchaire avait utilis les conclusions au t. II, 2e partie, de lHistoire de France dE. Lavisse (1901), p. 84-87. Enfin signalons que le problme des prtendues croisades dEspagne du XIe sicle a t repris par Carl Erdmann, Die Entstehung des Kreuzugsgedankens (Stuttgart, 1935, in-8, fasc. 6 des Forschungen zur Kirchen- und Geistesgeschichte ). Ce livre appelle, tout comme les travaux de Boissonnade, de trs fortes rserves. Sur les royaumes musulmans dEspagne, on na pas encore remplac le travail, excellent en son temps, mais aujourdhui vieilli, de R. Dozy, Histoire des Musulmans dEspagne jusqu la conqute de lAndalousie par les Almoravides (Leyde, 1861, 4 vol. in-8 ; 2e d., mise jour par E. LviProvenal, ibid., 1932, 3 vol.). A Gonzalez Palencia, Historia de la Espaa musulmana (Barcelone, 1925, in-16, fasc. 69 de la Collecin Labor ), est un commode rsum. Voir aussi R. Dozy, Recherches sur lhistoire politique et littraire de lEspagne pendant le moyen ge (Leyde, 1849, 1 vol. in-8 ; 2e d., 1860-, 2 vol. ; 3e d., Paris et Leyde, 1881, 2 vol. in-8o), et, pour la priode antrieure 1031, E. Lvi-Provenal, Histoire de lEspagne musulmane, t. Ier (Le Caire, 1944, gr. in-8, vol. 1 des tudes historiques publ. par lInstitut franc, darchologie orientale du Caire ).

IV. La lutte contre les Almoravides dEspagne.


OUVRAGES CONSULTER. Sur les dbuts des Almoravides et leur histoire en Afrique, bonne mise au point dans Ch.-A. Julien, Histoire de lAfrique du Nord (Paris, 1931, in-8), p. 375 et suiv., et Georges Marais, La Berbrie musulmane et lOrient au moyen ge (Paris, 1946, in-8, de la coll. Les grandes crises de lhistoire ), p. 237 et suiv. Sur leurs conqutes en Espagne et lhistoire de la pninsule dans les dernires annes du XIe sicle, voir les volumes de R. Dozy et de Ballesteros y Beretta cits p. 55-56 et surtout le livre capital de R. Menndez Pidal, La Espaa del Cid (cit p. 56), qui met admirablement en lumire le rle du Cid, non sans lexagrer parfois. Un essai de mise au point a t tent par E. Lvi-Provenal, Le Cid de lhistoire, dans la Revue historique, t. CLXXX (1937), p. 58-74. Sur lintervention des chevaliers franais, se reporter au livre de P. Boissonnade, cit p. 56.

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Chapitre IV La premire croisade et la reconqute du bassin de la Mditerrane orientale 24.

Mieux que les guerres dEspagne, la croisade de Palestine devait entraner la foule mobile des seigneurs ; car lide de la libration des Lieux Saints, laquelle lignorance o lon tait gnralement des obstacles vaincre donnait un aspect de simplicit sduisant, salliait dans leurs esprits toutes sortes de perspectives prometteuses. LOrient ntait-il point la source de ces merveilleuses richesses, de ces pices, de ces encens, de ces ivoires, de ces perles et de ces pierres rares dont le commerce avait si longtemps enrichi les Byzantins et dont plus dun p063 pensait, en son for intrieur, quil lui serait enfin permis de jouir pleinement son tour ? Toutefois, la diffrence des autres expditions fodales, o la place faite au sentiment religieux tait reste faible, la croisade ne fut thoriquement, son point de dpart, quune entreprise dsintresse, monte et organise par lglise, juste titre alarme de la lourde menace que les progrs des Turcs Seldjoukides constituaient pour lEurope chrtienne tout entire. Aussi le seul but ouvertement fix aux participants de lexpdition tait-il la dlivrance du Saint Spulcre ; et, afin dviter que des espoirs par trop terrestres ne vinssent ds lorigine diminuer la qualit de leur concours, on eut soin, pour autant quon y avait rflchi, de laisser dans le vague le sort rserv aux territoires dont on escomptait loccupation par les armes de la croisade. Ce fut ensuite, au contact des ralits, que beaucoup en vinrent envisager les choses dun point de vue plus positif. Bien avant quils
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eussent foul la Terre Sainte, les seigneurs se retrouvrent eux-mmes et osrent afficher des dsirs qui cadraient mal avec les beaux sentiments et les nobles lans de pit dont ils avaient dabord donn au monde le spectacle difiant. La croisade revtit alors le caractre dune expdition coloniale, dont le succs se mesura moins aux rsultats religieux obtenus qu ltendue et la solidit des conqutes faites ou aux bnfices raliss ; et la papaut elle-mme, dans la mesure o cette attitude assurait le salut de lEurope et agrandissait au del de tout espoir le champ de son action personnelle, ne put, en fin de compte, que fermer les yeux et se rjouir davoir si utilement driv les instincts batailleurs de la noblesse fodale.
Table des matires

I. Lorganisation de la croisade 25. Quel que ft lattrait de la lointaine expdition projete par Urbain II, il fallut, pour dcider les seigneurs quitter durant des p064 mois et peut-tre des annes chteaux et domaines, user dune propagande intensive. Les rois et les chefs des grandes principauts fodales se tinrent presque tous sur la rserve. Seuls ou presque seuls parmi les seigneurs dun rang lev, se ddirent partir ceux qui, pour une raison quelconque, voyaient sur place leurs chances davenir compromises. En dpit de laccueil enthousiaste rserv, lors du concile de Clermont, la harangue du Souverain Pontife, le mouvement et avort sans linlassable activit dont Urbain II personnellement multiplia les preuves au cours des mois qui suivirent, sans lnergique appui quil reut des vques, sans le concours que lui apportrent quelques prdicateurs de bonne volont, comme le fameux Pierre lErmite. Urbain II eut un autre et rare mrite : il sut imposer au monde fodal, si instable par nature, le respect de quelques principes gnraux, grce auxquels lorganisation en grand de la difficile entreprise quil avait rve fut rendue finalement possible. Cest en vertu de ces principes que quiconque adhrait son projet fut tenu de coudre ses vtements une croix dtoffe, symbole de lengagement irrvocable pris publiquement et dont la rupture exposait son auteur la peine de lexcommunication ; en vertu des mmes principes que
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OUVRAGES CONSULTER

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quiconque se croisait ainsi, se trouva plac aussitt et doffice, ainsi que les membres de sa famille et ses domaines, sous la garde de lglise, qui sengageait protger les biens des partants avec la mme sollicitude et la mme nergie que les siens propres. En outre, pour parer aux risques de comptitions dangereuses entre les barons et viter tout prix que lexpdition ne dgnrt ds le dbut en guerre de conqute fodale, le pape eut la sagesse dopposer une fin de nonrecevoir absolue toutes les demandes qui lui furent faites de dsigner un chef militaire la croisade. Organise par lglise, il voulut quelle ft dirige par un reprsentant de lglise ; et son choix se porta sur lvque du Puy, Admar de Monteil, qui, dj familier avec la Terre Sainte, p065 o il semble tre all en plerinage antrieurement, avait des premiers, au concile de Clermont, sollicit du pape lautorisation de prendre la croix. Prodigieux fut le nombre de ceux qui prlats, seigneurs, simples chevaliers, clercs ou lacs de modeste condition, imitrent le geste dAdmar et senrlrent au service de la cause sainte. Le succs dpassa les esprances les plus optimistes, au point den tre gnant. Car la prdication enflamme de Pierre lErmite et de ses mules eut, contre toute attente, pour rsultat de prcipiter sur les routes de Constantinople des milliers de plerins de tous ges, hommes ou femmes, la plupart sans vivres, sans argent, sans armes, qui, impatients darriver au tombeau du Christ, ne voulurent mme pas attendre le rassemblement des armes rgulires. Cohue misrable autant quindiscipline, les premires bandes en majorit des Franais parties au mois davril 1096, se conduisirent tout le long du chemin en pillards plutt quen plerins. Elles donnrent lempereur byzantin une fcheuse ide de lentreprise et, quand elles parvinrent en pays turc, y furent dcimes presque aussitt (octobre 1096). Dautres, en majorit des Allemands, au nombre de plusieurs dizaines de mille, partis un peu aprs, en trois fournes successives, se firent massacrer en Hongrie, o leurs dprdations obligrent le roi Koloman mobiliser contre eux toutes les forces de ses tats. Les armes rgulires de la croisade se mirent plus lentement en marche. Le pape avait, lors du concile de Clermont, fix au 15 aot la date du dpart ; mais seuls, au jour dit, les seigneurs des valles de la Meuse et de la Moselle se trouvrent prts et, sous le commandement de Godefroi de Bouillon, duc de Basse-Lorraine, purent, dans un ordre

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parfait, et cette fois en plein accord avec le roi de Hongrie, traverser lEurope centrale pour gagner par Nich, Sofia et Philippopoli, les abords de Constantinople, o ils arrivrent le 23 dcembre 1096. Les autres armes ne purent sbranler qu lautomne. La plus importante, celle qui escortait le lgat pontifical, Admar de Monteil, et dont le chef militaire tait Raimond de Saint-Gilles, comte de Toulouse et marquis de Provence, quitta la France vers la mi-octobre pour rallier sous Constantinople les troupes lorraines, en passant par la Lombardie, lIstrie, la Dalmatie et la Macdoine. Elle comprenait surtout des Languedociens et des Provenaux. Les seigneurs de langue dol, parmi lesquels llment normand lemportait, semble-t-il, partirent p066 galement en octobre dans la direction de la Lombardie, sous la conduite du duc de Normandie Robert Courteheuse et de son beau-frre le comte de Chartres et de Blois tienne, auxquels stait joint le comte de Flandre Robert. Mais, au lieu de contourner lAdriatique, pour emboter le pas aux troupes de Raimond de SaintGilles, ils prfrrent afin peut-tre de ne pas trop compliquer le problme du ravitaillement gagner en droite ligne la Pouille et se rendre par mer de Bari Durazzo, ce qui leur valut un fort retard : car la tempte les obligea diffrer jusquen avril 1097 la traverse de lAdriatique, de sorte quils ne purent arriver devant Constantinople quau mois de mai, quelques semaines sans doute aprs les Languedociens et les Provenaux et plus dun mois aprs un notable contingent de croiss normands dItalie mridionale venus, par Durazzo et Valona, sous les ordres de Bohmond, fils de Robert Guiscard. Tout donne penser que, malgr la sparation des glises dOrient et dOccident, la diplomatie pontificale avait ngoci avec lempereur byzantin Alexis Comnne un accord gnral touchant le passage des croiss en terre dEmpire, leur rassemblement sous les murs de Constantinople, leur transport en Asie Mineure et leur ravitaillement. Mais lexcution de cet accord, dont nous ignorons les termes, donna lieu des difficults infinies, les chefs de la croisade nayant pas toujours su empcher leurs soldats de traiter le territoire byzantin en pays conquis, et lempereur, dfavorablement prvenu par les incidents qui avaient marqu larrive des bandes de Pierre lErmite, ayant jug bon, pour en viter le retour, de prendre toutes sortes de prcautions vexatoires, comme de faire surveiller les croiss par des dtachements dauxiliaires barbares, la main un peu rude.

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Ce net rien t toutefois si une difficult plus grave ne stait prsente, ds le premier contact, sur le caractre mme de lentreprise. Soit que, par une ngligence incroyable, la question du sort rserv aux conqutes ventuelles des croiss, que le pape avait vit, pour les raisons que nous avons dites, dagiter en Occident, net pas davantage t aborde au cours des ngociations prliminaires avec les reprsentants de lempereur, soit quil y ait eu chez ce dernier parti pris de dissimulation, ce fut seulement lorsque les armes de la croisade eurent foul le sol imprial que leurs chefs apprirent avec stupeur de la bouche mme dAlexis Comnne quil entendait rserver expressment ses droits souverains sur toutes les anciennes cits et p067 les anciens territoires de lEmpire que les croiss arracheraient aux Turcs. Aussi rclamait-il de chacun davance un serment de vassalit qui sauvegarderait son droit minent sur les terres quils viendraient occuper. Son appui militaire et son aide pour le transport des troupes ou le ravitaillement taient ce prix. La plupart des seigneurs durent en passer par ses exigences, mais en maugrant et avec la conviction quun serment ainsi extorqu tait de faible valeur. Table des matires II. Le recul de la puissance turque larrive des croiss 26. Rien que pour les renseignements quils taient en mesure de leur fournir sur le monde turc avec lequel la croisade allait se trouver en lutte, le concours sincre des Byzantins et t dun prix inestimable. Car, dun bout lautre de lAsie antrieure, les subtils missaires de lempereur navaient cess, depuis une dizaine dannes, de se mler aux intrigues des princes orientaux de toutes races et de toutes confessions qui avaient commenc miner la puissance seldjoukide au lendemain mme de son triomphe. La grande menace qui quelque temps avait pes sur le monde aprs la droute des forces grecques 27 Manzikert, p068 ntait plus, malgr les apparences, quun souvenir ; et la vritable situation, qui ne pouvait chapper aux yeux dobservateurs attentifs, tmoignait dun dsarroi si profond dj et dune telle
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OUVRAGES CONSULTER Voir le volume prcdent de cette Histoire (Les Barbares, 5e d., p 404).

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anarchie que, condition de frapper aux bons endroits, des troupes rsolues et bien armes taient certaines du succs. Sabreurs incomparables, mais mdiocres organisateurs, les Turcs navaient pas su faire un tout cohrent des immenses territoires que, par la force des armes, ils avaient plis sous leur joug. Spars les uns des autres, coups de Bagdad par de vastes espaces dsertiques, hritiers de traditions dj longues dindpendance et dindiscipline, les gouverneurs ou mirs nomms par les sultans seldjoukides avaient trs vite cess dobir aux mots dordre transmis par leurs chefs, pour suivre, chacun dans sa sphre, la politique la plus approprie ses gots et ses ambitions personnelles. Cela tait surtout vrai depuis la mort du sultan Mlik-chh, fils du fameux Alp Arsln, le vainqueur de Manzikert. Par son nergie farouche, Mlik-chh tait parvenu, tant bien que mal, remonter le courant qui entranait sa ruine lempire turc avant mme que son unit ft acheve. Il avait notamment fini par ressaisir lAsie Mineure, cette terre romaine ou pays de Rom qui, au dbut de son rgne, stait dj une premire fois dtache de lensemble pour former une sorte de second sultanat, entre les mains de son cousin Soulamn ou Soliman. Dlivr fort propos, en juillet 1086, de ce dangereux concurrent, , la faveur dune bataille o celui-ci tait rest sur le terrain, Mlik-chh avait lutt jusqu son dernier souffle pour ressouder entre eux les territoires dont, mme au temps de leur splendeur, les califes abbassides, sous le couvert desquels les Seldjoukides continuaient de rgner, avaient dj eu tant de peine maintenir lunion. Lui disparu (1092), lmiettement avait repris de plus belle. Le fils de Soliman, Kilidj Arsln, tait rentr Konya (Iconium) et avait limin une seconde fois du Rom tout entier lautorit du sultan de Bagdad. Celui-ci Barkyrok, fils an de Mlik-chh avait d se rabattre sur la Perse, la Msopotamie, la Syrie, sans mme pouvoir dboucher en gypte. Mais ni lui ni Kilidj Arsln ne pouvaient se flatter dtre matres dans leurs propres tats. Les pays turcs taient redevenus ce quils avaient t avant les conqutes de Toghroul-beg et dAlp Arsln : une mosaque de principauts rivales, confiantes dans la vieille rputation de bravoure de leurs soldats, mais insoucieuses de lintrt commun. p069

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Favoriss par la configuration du pays et plus aisment travaills par les agents de Byzance, les mirs du Rom taient peut-tre ceux chez qui le sentiment de la solidarit turque stait le plus vite effac. Certains et non des moindres nhsitaient pas faire appel aux troupes grecques, quand ils le pouvaient, pour mieux combattre leurs mules. la veille de la croisade, louest de lAsie Mineure avait t ensanglant par la guerre acharne que, de connivence avec Alexis Comnne, le sultan du Rom Kilidj Arsln avait mene contre son beau-pre, lmir de Smyrne Tzakhas. Le jeu dune politique mesquine et aveugle avait voulu alors que Kilidj Arsln aidt le gouvernement byzantin repousser lentreprenant mir, dont les succs dans les les de lge eussent d passer aux yeux des Turcs pour dclatantes victoires. lheure mme o les croiss franchissaient le Bosphore, Kilidj Arsln tait occup batailler aux abords du haut Euphrate, o lmir de Sws, Mlik Ghz, fils de Dnichmend, tait en passe de constituer, sur le flanc de lArmnie, une vaste principaut, indpendante de fait et dont la politique tait souvent en contradiction avec celle du sultan. Partout, au surplus, aussi bien en Syrie, en Msopotamie ou en Perse quen Asie Mineure, il fallait compter avec lesprit dinsoumission des mirs. Le sultan seldjoukide avait essay, semblet-il, dy remdier en dlguant ladministration des provinces des membres de sa propre famille, de prfrence mme de tout jeunes gens, placs sous le contrle dhommes de confiance. Mais ces derniers, souvent esclaves de la veille promus, avec le titre honorifique datbek, au rang de prcepteurs et conseillers des jeunes princes qui taient censs exercer le gouvernement, navaient euxmmes, bien entendu, quune pense : semparer du pouvoir pour leur compte et en assurer la transmission leurs descendants. Dun bout lautre des territoires thoriquement soumis au sultan, ctait donc le rgne de lanarchie. Rares taient ceux, mirs ou princes, qui obissaient aux ordres envoys de Bagdad. La rvolte du prince seldjoukide de Damas Toutouch, frre de Mlik-chh, contre son neveu le sultan Barkyrok, en 1094, venait den apporter une fois de plus la preuve la veille de larrive des croiss. la mme poque, lautorit de Barkyrok tait, sur les rives mmes du Tigre, sourdement mine par son frre Mohammed, qui allait ds 1099 donner le signal de la guerre civile, en tentant une rvolution de palais son profit. Comment stonner ds lors si les mirs taient

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profit. Comment stonner ds lors si les mirs taient abandonns p070 eux-mmes et si, en cas de danger, ils en taient rduits ngocier individuellement des accords particuliers avec ceux de leurs collgues que leur sort pouvait intresser ? Mais ces ngociations, toujours longues et dlicates conduire, risquaient de manquer leur but par suite des retards que les pourparlers et les marchandages entranaient. Lmir dAntioche lprouvera ses dpens, lorsque, les croiss menaant sa capitale, il croira devoir appeler au secours lmir de Mossoul, Karbok (ou Kerbogha) : celui-ci narrivera que le lendemain du jour o la ville aura succomb, aprs une rsistance qui aura pourtant dur plus de sept mois. Il fallait aussi compter avec lhostilit latente dune partie de la population au milieu de laquelle les Turcs staient tablis, sans que la tolrance dont ils avaient us envers elle et jamais russi la dsarmer. Tel tait surtout le cas de la population armnienne qui, fuyant en masse son pays dorigine au moment o le flot envahisseur commenait le submerger, avait, par bandes de plus en plus nombreuses, t chercher un refuge vers le sud-ouest, en se rpandant dans les contres quau dbut les Byzantins tenaient encore, entre lEuphrate et lAntitaurus, jusquen Cilicie et jusquau sud de la Syrie. Survenus peu aprs, les Turcs avaient trait partout ces migrs dArmnie avec mansutude. Ils avaient t jusqu leur confier dans certaines villes des emplois importants, voire la charge de gouverneurs par exemple, Marach, Mlitne, desse, dans lespoir sans doute que leur libralisme recevrait sa rcompense. Peine perdue : pour ces chrtiens, le Turc restait le ngateur de la vraie foi, un matre odieux avec lequel on ne pouvait pactiser ; et il nen tait gure parmi eux qui ne fussent prts accueillir bras ouverts tout ennemi des Musulmans qui se prsenterait sous le signe de la croix. Btie sur un terrain mouvant, la puissance turque, si jeune encore, offrait dj tous les symptmes dune inquitante dcrpitude. Son recul tait tel que le califat fatimide du Caire, qui, vers 1075, semblait vou au mme sort que le califat abbasside, avait non seulement pu se maintenir, mais, contre toute attente, sapprtait reprendre loffensive au nord du Sina et allait, en aot 1098, reconqurir Jrusalem, la faveur du dsarroi o lavance des croiss ne manqua pas de plonger le monde turc. p071

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III. La marche des croiss sur Jrusalem 28. Les armes de la croisade neurent pas grandpeine, en effet, triompher des premires forces que les mirs tentrent de leur opposer. Elles ne sattardrent que devant Nice, o lempereur byzantin voulait profiter de loccasion pour rentrer : ce ne fut quaprs un sige de plus dun mois (du 14 mai au 26 juin 1097) que la cit, bien dfendue et lattaque de laquelle les troupes grecques cooprrent mollement, tomba enfin au pouvoir des assaillants. Mais ensuite, tandis que les gnraux dAlexis Comnne occupaient la ville, puis, poussant droit vers la mer ge, partaient reconqurir, par tapes successives, les pays de Smyrne et dphse, la Lydie, la Phrygie et la Bithynie, les croiss, bravant la chaleur, traversaient dune marche rgulire le plateau anatolien, sans que les Turcs, dmoraliss, fussent nulle part en tat de les arrter longtemps. Le 1er juillet, ils entraient Doryle (Eski-Chehir), six semaines aprs Konya et ds la mi-septembre en Cilicie. Mais, compter de ce moment, et le plus pnible tant fait, les nergies commencrent smousser et les seigneurs se laisser tenter. Les prtextes ne manquaient pas ; car, une fois franchis les sauvages dfils du Taurus, les croiss staient trouvs subitement mls ces Armniens que les Turcs avaient laiss simplanter dans la rgion et qui, en leur qualit de chrtiens, devaient les considrer comme des librateurs. Merveilleuse occasion daller courir les aventures et de travailler pour soi, sans cependant heurter trop violemment mme les consciences scrupuleuses ! Aussi, pendant quelques semaines, la croisade sparpille. Un des principaux barons de larme normande dItalie, Tancrde, petit-fils par sa mre de Robert Guiscard 29, et lun des plus grands seigneurs de larme lorraine, Baudouin de Boulogne, frre de Godefroi de
OUVRAGES CONSULTER Il tait fils dEmma, elle-mme fille de Robert Guiscard, et dun seigneur normand nomm Eudes le Marquis.
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Bouillon, luttent de vitesse pour aller semparer de Tarse. Les habitants les accueillent tous deux bras ouverts, mais, aprs une assez violente discussion, qui nest pas loin de dgnrer en lutte fratricide, Baudouin et les Lorrains finissent par liminer les Normands, moins nombreux et moins p072 bien arms (septembre 1097). Tancrde et ses compagnons se ddommagent en mettant la main sur Adana, Missis et Alexandrette, tandis que des chevaliers provenaux et languedociens appartenant larme du comte Raimond enlvent diverses places fortes entre Antioche et Alep. Dautres croiss suivent Baudouin de Boulogne, le conqurant de Tarse, au del de lEuphrate, jusqu desse, dont il se rend matre et o il sinstalle. Cependant, le 21 octobre, le gros des troupes tait arriv devant la belle cit dAntioche, que dj plus dun convoitait, spcialement Bohmond, le chef des Normands dItalie. Les oprations sy ternisrent, nul ne tenant sans doute fournir un effort dont il ntait pas certain de rcolter personnellement le fruit. Enfin, le 3 juin 1098, croyant avoir amen les autres chefs de la croisade seffacer devant lui, Bohmond, qui stait mnag des intelligences dans la place, put sen faire livrer lentre. Lespoir justifi dun splendide butin attira aussitt sur ses traces la masse des seigneurs ; et non seulement la ville fut occupe sans grandpeine, mais une forte arme de secours, survenue quelques heures trop tard (4 juin), sous la conduite de lmir de Mossoul Karbok, fut, aprs trois semaines de combats meurtriers, repousse en dsordre le 28 juin, dcouvrant la route du sud. Mais la chaleur tait devenue accablante et, plus encore que linclmence de la temprature, les convoitises des seigneurs sopposaient de nouveau une reprise rapide de la marche en avant. Les grands chefs se disputaient Antioche ; les seigneurs de moindre importance taient occups piller les alentours ou sy mnager des fiefs dignes deux. Les audacieux poussaient jusquaux confins du dsert. On cite le cas dun simple chevalier attach au comte de Toulouse, un certain Raimond Pilet, qui, en juillet, russit savancer jusquaux abords de Maarrat an-Nomn, sur la route de Ham Alep, et stablit dans ces parages, au fortin de Tell Mannas. Mais beaucoup taient las, ne stant attendus ni une si longue campagne ni de si dures souffrances. Depuis le dbut de 1098, les dsertions taient devenues nombreuses parmi les seigneurs, comme aussi parmi les petites gens, sansen excepter les clercs. Pierre lErmite lui-mme,

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gens, sansen excepter les clercs. Pierre lErmite lui-mme, avant la prise dAntioche, stait, dans un moment dabandon, laiss aller fuir avec le vicomte de Melun, Guillaume le Charpentier. Rattrap une premire fois, ce dernier navait pas tard rcidiver, et son exemple avait trouv des p073 imitateurs. Navait-on pas vu, en juin, un des principaux chefs, le comte de Blois et de Chartres tienne, arguer dune subite indisposition pour schapper jusqu Alexandrette et y prendre la mer en toute hte ? Il faut reconnatre quen effet, la suite des fatigues endures, des chaleurs, des privations, la maladie commenait exercer de cruels ravages dans les rangs des croiss. Le lgat pontifical Admar succomba le 1er aot, et sa disparition laissa le champ plus libre encore aux apptits des chefs temporels de lexpdition, qui allgurent mille prtextes pour reporter jusqu lentre de lhiver la marche sur Jrusalem. Et quand enfin, dans les derniers jours de novembre, on fut tomb tant bien que mal daccord pour continuer la croisade en diffrant lorganisation des pays conquis pniblement autour dAntioche, ce fut pour aller senliser de nouveau, quatrevingts kilomtres de l, dans la petite ville de Maarrat an-Nomn, do, le butin ramass et la soif de sang assouvie, chacun ne songea plus qu tenter pour son compte quelque beau coup de filet. Certains, jugeant en avoir dcidment assez fait, repartirent vers le nord, qui vers desse, qui vers Tarse, qui vers Antioche. Tel fut le cas de Bohmond qui, trop content de voir sloigner ses concurrents, rentra prcipitamment dans cette dernire ville, fin dcembre, quand il fut bien sr que Raimond de Saint-Gilles ne viendrait plus lui en disputer la possession. Et Raimond lui-mme qui, en novembre, avait refus dabandonner Antioche si Bohmond y demeurait, naccepta de se remettre en route, au mois de janvier 1099, que contraint et forc par les gens pieux, dont il esprait bien obtenir un jour prochain la couronne de Jrusalem en rcompense de ses services. Repris tout coup dun beau zle, Raimond dsormais ne rva que de dpart et de marche rapide. Il ne recula pas devant de larges sacrifices dargent pour stimuler lardeur des autres barons et se les concilier. On parle de gratifications variant de 5.000 10.000 sous quil aurait alloues Godefroi de Bouillon, Robert Courteheuse, au comte de Flandre, Tancrde. On ne nous dit pas, il est vrai, dans quelles caisses il les puisa. Rejoignant dabord, puis remontant la valle de lOronte, les croiss obliquaient bientt vers la mer, sans se

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lOronte, les croiss obliquaient bientt vers la mer, sans se heurter nulle part la moindre rsistance. Le 22 janvier, ils campaient Masyf, le lendemain Rafniy ; quelques jours plus tard, un dtachement allait sur la cte prendre possession du port de Tortose.
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Aprs un nouveau retard, d au dsir trop visible qui perait chez Raimond de Saint-Gilles de sassurer la possession de Tripoli et de ses environs, le gros de larme entra dans cette ville le 13 mai, dans Beyrouth le 19. Puis, les jours suivants, on progressa dun rythme rapide, par fortes tapes coupes dassez brefs repos, de Beyrouth Sidon, et de Sidon Tyr, Acre, Csare, Ramla, Emmas, o les croiss arrivaient le 6 juin. Le lendemain, Jrusalem stendait devant eux. cette vue, lmotion sacre, treignant les curs, fit dun coup oublier privations, souffrances, dboires, et tendit les nergies dun mme lan vers le but suprme, maintenant si proche, aprs tant de mois dattente. Mais, de limmense foule de croiss qui, en 1097, avaient quitt lOccident, pleins despoir et dallgresse, bien peu taient l pour jouir de ce spectacle inoubliable : douze treize cents chevaliers avec leur suite, affirme un tmoin, soit quelque dix quinze mille combattants, alors quon value cent cinquante mille hommes au bas mot le total des croiss partis dEurope. Pourvue de solides dfenses, dote dune garnison nombreuse depuis quelle tait retombe au pouvoir du calife fatimide dgypte, largement approvisionne en vivres et en eau, la ville sainte rsista plus dun mois. Le ravitaillement des assigeants, surtout leur ravitaillement en eau, se faisait mal. puiss par la chaleur brlante de lt syrien, ils se dsespraient de leur impuissance, quand un dernier et violent effort, les 13, 14 et 15 juillet, leur valut enfin le succs. Le 15, lassaut gnral fut donn, simultanment lest et au sud. Et, de part et dautre, renversant tout sur son passage, tuant, pillant, brlant, escaladant les toits pour mieux massacrer, rpandant le sang flots jusque dans le temple de Salomon, larme des Occidentaux arracha aux Infidles le Spulcre du Sauveur (15 juillet 1099).

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IV. Ltablissement des croiss en Syrie et en Palestine 30. Le grand plerinage tait accompli, et chacun pouvait se considrer comme relev de ses vux. Beaucoup effectivement p075 se rembarqurent, lme heureuse. Mais, en fait, rien ntait rsolu. La conqute mme du Saint Spulcre demeurait prcaire, tant quon pouvait craindre un retour offensif des troupes fatimides. Or, depuis que le gouvernement de lgypte tait aux mains du grand vizir alAfdal, le califat du Caire avait abandonn son ancienne attitude de passivit. Les raisons dordres gographique et politique qui de tout temps avaient pouss les matres du Delta se couvrir du ct du nord en occupant la Palestine et qui, en aot 1098 encore, avaient conduit al-Afdal envoyer ses troupes arracher Jrusalem aux Turcs, taient assez fortes pour quau Caire on ne se rsignt pas aisment aux derniers succs des croiss. Avant mme quils neussent pris Antioche, ceux-ci savaient sans aucun doute quoi sen tenir cet gard ; car, ds cette poque, al-Afdal avait entam avec eux des ngociations, dont le sens gnral, sinon lobjet prcis, se laisse deviner. Aussi Jrusalem navait pas plus tt succomb quune arme gyptienne, appuye par une flotte qui longeait la cte, dbouchait de Gaza et se portait rapidement sur Ascalon. Les croiss, par chance, sortirent vainqueurs de la bataille furieuse qui sengagea le 12 aot 1099 au nord-est de cette ville et infligrent aux ennemis une leon assez cuisante pour leur ter toute envie de recommencer avant longtemps. Quelque clatante quet t leur victoire, elle ne suffit pas dcider du sort de la Palestine. Seul le concours des nouveaux croiss arrivs dOccident en renfort presque chaque anne et lappui intress des flottes italiennes permettront denlever lune aprs lautre les principales villes de lintrieur et de la cte ; et un quart de sicle scoulera avant que la chute de Tyr (1124) vienne marquer enfin lachvement de luvre de conqute en Terre Sainte. p076
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OUVRAGES CONSULTER

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Mais, sans attendre que la conqute ft acheve, les croiss durent rsoudre le problme infiniment dlicat du statut politique donner aux territoires dont ils avaient dj dlog les Infidles. Pour la Palestine, ds le moment o Turcs et gyptiens taient mis hors de cause, ce ntait plus, si lon peut dire, quun problme dordre intrieur, le gouvernement byzantin nayant pas manifest le dsir de revendiquer cette lointaine province, perdue depuis longtemps et o il navait aucune raison de chercher une cause de conflit avec les Fatimides. Il en allait autrement de la Syrie et de ses annexes, sur lesquelles lempereur avait rserv formellement ses droits et o les chefs de la croisade avaient presque tous jur de se conduire, selon le cas, en loyaux allis ou en fidles vassaux. Ce serment les obligeait soit remettre aux officiers byzantins les places prises, une fois le butin partag, soit, en cas doccupation permanente, reconnatre la suzerainet de Byzance et lui demander linvestiture. Fidles leur parole, les croiss avaient, jusqu leur entre en Cilicie, fait abandon pur et simple de leurs conqutes aux troupes grecques qui les escortaient ; puis la mthode avait chang, et lon se rappelle qu partir de Tarse et jusquau del dAntioche, ils avaient opr en songeant avant tout eux-mmes. Lheure du rglement de comptes tait venue, et celui-ci sannonait dautant plus difficile que, pour garantir leurs possessions de Palestine, les croiss devaient veiller de prs au sort de la Syrie. Lempereur ny contredisait pas ; il offrait mme laide de sa flotte et de ses soldats pour achever dans cette province luvre que, pendant leur marche rapide sur Jrusalem, les armes occidentales navaient souvent pu quamorcer ; mais il rclamait la reconnaissance de son autorit suprieure partout o la chose avait t prvue, notamment en Cilicie et dans la rgion dAntioche. Do de longues et irritantes discussions avec ceux que ce rappel lordre drangeait, notamment avec le Normand dItalie Bohmond, install Antioche et en qui Alexis se souvenant du rle quil avait jou lors de linvasion des Balkans par Robert Guiscard avait beaucoup de peine ne pas voir un ennemi jur de Byzance. En revanche, dans le camp latin, on ne manquait pas de relever avec aigreur que les secours impriaux avaient t vainement attendus aux heures critiques o, dans Antioche et ailleurs, il avait fallu tenir tte aux armes musulmanes et que, par suite, le pacte conclu tait devenu caduc. p077

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Cette irrductible opposition de points de vue eut pour rsultat daggraver encore les discordes entre chefs croiss, les uns tenant pour la thse de lautonomie absolue, les autres se montrant enclins transiger au gr de leurs intrts et de leurs sympathies ou antipathies personnelles. Elle amena en outre lempereur byzantin se prononcer nettement contre une partie des nouveaux matres de lOrient, les traiter en adversaires, venir rclamer son d les armes la main, peut-tre mme, ce qui tait plus grave encore, exciter contre eux certains mirs turcs et, quand il et t indispensable dtablir un seul front de bataille, face aux Infidles disloqus, donner ceux-ci lencourageant spectacle dune dsunion chaque jour grandissante au sein de la chrtient. Aussi ne faut-il pas stonner de la lenteur avec laquelle les croiss arrivrent affermir leurs conqutes. Certaines rgions, durant les annes qui suivent la prise de Jrusalem, passent de mains en mains : croiss, Turcs, Grecs se les disputent avec tant dardeur quon ne sait pas toujours qui les dtient un moment donn. On se bat en Cilicie, on se bat aux abords dAntioche, on se bat Laodice, on se bat Djoubal, et les vainqueurs du jour sont les vaincus du lendemain. Les Turcs, dabord dcontenancs, se ressaisissent. Mme en Asie Mineure, o Alexis Comnne essaie de leur opposer, en 1101, divers dtachements de croiss nouveaux, arrivs fort propos dOccident, ils recommencent se montrer agressifs. Vainqueurs trois fois de suite, quelques semaines dintervalle, au cours de cette anne 1101 au nord, vers Amasia (en juin), non loin du duch de Trbizonde, o les Grecs ont pu se maintenir, et au sud, prs dEregli, sur le versant occidental du Taurus cilicien (aot et septembre), ils reprennent confiance, harclent les troupes grecques et renouent bientt la tradition des grandes razzias, qui terrorisent ladversaire, dsorganisent sa dfense et prparent la voie aux conqutes. En Syrie et en Palestine, leurs bandes, dont lextrme mobilit droute les Occidentaux, ne constituent pas seulement une menace perptuelle pour la scurit des communications, mais, quand elles viennent sunir, un danger mortel pour les principauts latines en voie dachvement. En juillet 1100, elles enlvent Bohmond dAntioche, quelles gardent prisonnier jusquen 1103 ; au dbut de lanne 1104, elles bousculent les troupes latines Harrn, au sud ddesse, et savancent jusquaux portes dAntioche ou peu sen faut. En 1113, elles auront encore laudace de pousser, en p078 Asie Mineure, jusqu

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pousser, en p078 Asie Mineure, jusqu Brousse, puis jusqu Lampsaque, sur les Dardanelles, pour revenir ensuite lextrme nord-ouest de la pninsule par Edremid, Kirkagatch, Kyutahiya, EskiChehir. Mais, peu aprs cette date, lavenir des tablissements chrtiens dAsie parat, du point de vue militaire, peu prs assur. Contenues loin des ctes, tant en Asie Mineure dont les Grecs ont roccup le pourtour depuis le Caucase jusqu Alexandrette quen Syrie et en Palestine, o les croiss les ont rejetes au del de lOronte, du Liban et de la valle du Jourdain, les forces turques sont provisoirement hors dtat de nuire. Et comme, faisant de ncessit vertu, les chefs occidentaux ont fini par se mettre daccord pour organiser ensemble la dfense de leurs frontires, les mirs turcs y regardent dsormais deux fois avant de se risquer une attaque. Du point de vue politique aussi, la situation sest la longue claircie. Ceux que les crivains arabes prennent lhabitude de dsigner sous le nom gnral de Francs , comme sils formaient une unit ethnique, ont achev de substituer au rgime provisoire doccupation militaire un statut civil, qui donne peu peu leurs possessions quelque chose de la physionomie des pays dOccident. Le territoire dAntioche, entre les mains de Bohmond, chef des Normands dItalie, puis de son neveu Tancrde, sintitule principaut . Du nord dAlexandrette au sud de Bniys, sur deux cents kilomtres de ctes, il fait face lle de Chypre ; il englobe au sud-est Apame et Maarrat an-Nomn et rejoint, quelque distance dAlep, encore occupe par les Turcs, les frontires du comt ddesse. Celui-ci, o llment armnien est rest prpondrant, au point que le fondateur de ltat, Baudouin de Boulogne, frre de Godefroi de Bouillon, a cru devoir prendre une Armnienne pour femme, est purement continental. cheval sur lEuphrate, englobant louest Marach, au nord Mlitne, au sud Aintb, Mambidj et Harrn, il se prolonge trs avant vers lOrient, jusqu Mrdn, achevant ainsi disoler lmirat dAlep des possessions turques dAsie Mineure et dArmnie. En bordure de la Mditerrane, le comt de Tripoli, sur lequel le comte de Toulouse, Raimond de Saint-Gilles, vinc successivement dAntioche et de Jrusalem, a, faute de mieux, jet son dvolu, relie la

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principaut dAntioche ltat de Jrusalem, dont il atteint la frontire mi-chemin entre Djoubal et Beyrouth, et interdit aux Turcs de Damas, de Homs et de Ham p079 laccs de la plaine ctire que surplombe la masse noire du Liban. Cest le dernier n des tats syriens. Ce nest mme quen 1109, quatre ans aprs la mort du comte Raimond, que sous son fils btard, le comte Bertrand, la ville de Tripoli a pu enfin tre arrache aux troupes musulmanes. Le reste de la Syrie et la Palestine forment le royaume de Jrusalem, dont quelques jours aprs lentre dans la ville sainte, le 22 juillet 1099, Godefroi de Bouillon a t lu chef, au grand dsappointement du comte de Toulouse. Le pays a pu aisment et presque demble sorganiser en un vritable tat, la fois indpendant et purement latin. On ne lappelle royaume que depuis la mort de Godefroi de Bouillon (18 juillet 1100), le premier souverain nayant pas os, par dfrence pour lglise, prendre dautres titres que ceux de duc et d avou du Saint Spulcre ; mais, ds les premires annes du rgne de Baudouin, frre et successeur de Godefroi, cest un royaume, qui ressemble de fort prs ceux dOccident. Divis en comts et en seigneuries, il se couvre de chteaux forts sur le modle des chteaux de France ; les seigneurs qui les occupent y vivent de la mme vie fodale ; les habitants dalentour sont, vaille que vaille, assimils pour le rgime foncier, fiscal et judiciaire aux paysans des plaines de la Loire, de la Seine ou de la Meuse. Le roi de Jrusalem cherche, en outre, imposer sa suzerainet aux tats de Tripoli, ddesse et dAntioche. Mais cette prtention se heurte tout ensemble lesprit dindpendance des trois grands barons qui dtiennent ces principauts et aux revendications de lempereur byzantin, qui, non content de rclamer lhommage du prince dAntioche, conformment aux premiers accords, fait valoir aussi ses droits sur le comt ddesse, depuis que celui-ci dborde sur la rive droite de lEuphrate, au del des anciennes frontires impriales, et sur le comt de Tripoli, que les troupes et la flotte byzantines ont aid conqurir, pour lequel mme le comte Raimond a formellement prt hommage. Quoi quil en soit de ces revendications, que linsuffisance des moyens militaires dont il dispose empche le basileus de traduire en actes, les tats francs de Syrie et Palestine constituent un vaste ensemble, dont les diverses parties sembotent encore

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semble, dont les diverses parties sembotent encore imparfaitement, mais qui, prolongeant jusquaux confins de lgypte les possessions des Romains de Grce et de Thrace, marque dune faon dcisive la reprise par lEurope de ce bassin de la Mditerrane orientale do les Barbares asiatiques lavaient depuis tant de sicles expulse. p080
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Bibliographie du CHAPITRE IV. La premire croisade et la reconqute du bassin de la Mditerrane orientale.


OUVRAGES DENSEMBLE CONSULTER. Louis Brhier, Lglise et lOrient au moyen ge. Les croisades (Paris, 1907, in-12, de la Bibliothque de lenseignement de lhistoire ecclsiastique ; 5e d., 1928), le meilleur manuel dhistoire des croisades. Aperus rapides, mais suggestifs, dans D. C. Munro, The kingdom of the crusaders (New York, 1935, in-8), recueil de confrences sur les croisades et les tats francs de Syrie jusquen 1187. Rcit dtaill de la premire croisade et de ltablissement des Occidentaux en Syrie et Palestine dans Ren Grousset, Histoire des croisades et du royaume franc de Jrusalem (Paris, 1934-1936, 3 vol. in-8), t. I. Lauteur, dont louvrage est un peu touffu, insiste spcialement sur la raction du monde musulman en face des croiss, comme lavait dj fait plus brivement W. B. Stevenson, The crusaders in the East. A brief hislory of the wars of Islam with Ihe Latins in Syria during the twelfth and thirteenth centuries (Cambridge, 1907, in-8). Citons encore, pour la premire croisade, H. von Sybel, Geschichte des ersten Kreuzzuges (Dusseldorf, 1841, in-8 ; 2e d., Leipzig, 1881, in-8), aujourdhui vieilli, mais qui a marqu une date dans ltude scientifique de lexpdition ; R. Rhricht, Geschichte des ersten Kreuzzuges (Innsbruck, 1901, in-8), o les faits sont exposs dans un ordre strictement chronologique ; la Geschichte des Knigreichs Jrusalem du mme auteur (Innsbruck, 1898, in-8) retrace la suite et procde de la mme mthode ; on y peut joindre ses Regesta regni Hierosolymitani (Innsbruck, 1893, in-8, avec un supplment, 1904) ; H. Hagenmeyer, Chronologie de la premire croisade dans la Revue de lOrient latin, t. VI VIII (1898-1901) et part (Paris, 1901, in-8), avec rfrences lappui ; y fait suite sa Chronologie de lhistoire du royaume de Jrusalem, dans la mme revue, t. IX XII (1902-1911), malheureusement arrte au mois de septembre 1105 ; F. Chalandon, Histoire de la premire croisade (Paris, 1925, in-8), ouvrage posthume et imparfait ; bon rsum par W. B. Stevenson, The first crusade, dans la Cambridge mdival history, t. V (1926), p. 265-299.

I. Lorganisation de la croisade.
OUVRAGES CONSULTER. Aux ouvrages gnraux indiqus la note prcdente, joindre E. Bridrey, La condition juridique des croiss et le privilge de croix (Paris, 1901, in-8, thse de droit de la Facult de Caen) ; M. Villey, La croisade. Essai sur la formation dune thorie juridique (Paris, 1942, in-8) ; P. Rousset, Les origines et les caractres de la premire

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P. Rousset, Les origines et les caractres de la premire croisade (Neuchtel, 1945, in-8) ; F. Chalandon, Essai sur le rgne dAlexis Ier Comnne (Paris, 1900, in-8, vol. 4 des Mmoires et documents publis par la Socit de lcole des Chartes ) ; B. Leib, Rome, Kiev et Byzance la fin du XIe sicle. Rapports religieux ds Latins et des Grco-russes sous le pontificat dUrbain II (Paris, 1924, in-8). Sur Pierre lErmite, H. Hangenmeyer, Peter der Eremit. Ein kritischer Beitrag zur Geschichte des ersten Kreuzzuges (Leipzig, 1879, in-8), trad. franaise, sans les notes, par Furcy Raynaud : Le vrai et le faux sur Pierre lErmite (Paris, 1883, in-8). Sur lorigine mme de lide de croisade, Carl Erdmann, Die Entstehung des Kreuzugsgedankens (cit p. 56), a soutenu des thses aventureuses. Sur les plans pontificaux, vues ingnieuses de F. Duncalf, The popes plan for the first crusade, dans The crusades and other historical essays presented to Dana C. Munro (New York, 1928, in-8), p. 44-56.

II. Le recul de la puissance turque larrive des croiss.


OUVRAGES CONSULTER. Une histoire des Turcs Seldjoukides manque. On se reportera, en attendant, aux textes runis dans le Recueil des historiens des croisades, publ. par lAcadmie des inscriptions et belles-lettres, en particulier dans les sries des Historiens orientaux et des Documents armniens, ainsi qu R. Grousset, Histoire des croisades (cite p. 63), t. I, et surtout Claude Cahen, La Syrie du Nord lpoque des croisades et la principaut dAntioche (Paris, 1940, in-8, t. I de la Bibliothque orientale publ. par lInstitut franais de Damas). Voir, en outre, les articles et les bibliographies de lEncyclopdie de lIslam (Leyde et Paris, 1908-1938, 4 vol. in-4 et 1 vol. de. Supplment), sous la direction de Th. Houtsma, Basset, Arnold et quelques autres ; F. Chalandon, Essai sur le rgne dAlexis Ier Comnne (cit p. 64) ; du mme, Les Comnnes, t. II : Jean II Comnne et Manuel Comnne (Paris, 1913, in-8), qui remonte souvent jusqu la fin du XIe sicle pour lhistoire de la Petite Armnie (la Cilicie) et des mirats turcs. Limportant mmoire de C. Delrmery, Recherches sur le rgne du sultan seldjoukide Barkiarok, dans le Journal asiatique, 5e srie, ann. 1853, t. I, p. 425-458, et t. II, p. 217-322, ne concerne gure la rgion syrienne. Quelques dtails dans le livre de W. B. Stevenson, The crusaders inthe East (cit p. 63). Commodes rsums (avec bibliographies) par W. B. Stevenson et T. Loewe, dans la Cambridge medieval history, t. IV (1923), p. 299-317, et t. V (1926), p. 242-264. Sur les Fatimides, G. Wiet, Lgypte arabe, de la conqute arabe la conqute ottomane (Paris, [1937], in-4, t. IV de l Histoire de la nation gyptienne publ. par G. Hanotaux). Sur la topographie, R. Dussaud, Topographie historique de la Syrie antique, et mdivale (Paris, 1927, in-8, t. IV de la Bibliothque archologique et historique publ. par le Haut-Commissariat franais de Syrie), et le livre de Cl. Cahen, cit au dbut de cette note (lre partie, chap. n, p. 109-176).

Louis Halphen Lessor de lEurope (XIe XIIIe sicles) III. La marche des croiss sur Jrusalem.

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OUVRAGES CONSULTER. Les ouvrages cits en tte de ce chapitre et, pour lidentification des noms de lieux, ceux de R. Dussaud et Cl. Cahen, cits p. 68.

IV. Ltablissement des croiss en Syrie et en Palestine.


OUVRAGES CONSULTER. Avant tout les ouvrages de R. Grousset et (pour la Syrie du Nord) de Cl. Cahen, cits p. 63 et 68 ; y joindre ceux de Rhricht, Hagenmeyer, Stevenson, Chalandon, Munro, cits p. 63 ; G. Rey, Les colonies franques de Syrie aux XIIe et XIIIe sicles (Paris, 1883, in-8) ; sur les monuments levs par les croiss, C. Enlart, Les monuments des croiss dans le royaume de Jrusalem (Paris, 1925-1928, 2 vol. et 2 albums in-4 t. VII et VIII de la Bibliothque archologique et historique du Service des Antiquits de Syrie), qui traite des glises, et P. Deschamps, Les chteaux des croiss en Terre Sainte, I : Le Crac des Chevaliers ; II : La dfense du royaume de Jrusalem (Paris, 1934-1939, 2 vol. et 2 albums in-4, t. XIX et XXXIV de la mme collection), qui doit tre suivi dun troisime volume ; sur le royaume de Jrusalem, G. Dodu, Histoire des institutions monarchiques dans le royaume latin de Jrusalem (Paris, 1894, in-8), et surtout J.-L. La Monte, Feudal monarchy in the Latin kingdom of Jrusalem, 1100 to 1291 (Cambridge, Mass., 1932, in-8, n 4 des Monographs of the mediaeval Academy of America ) ; sur le comt de Tripoli, Jean Richard, Le comt de Tripoli sous la dynastie toulousaine, 1102-1187 (Paris, 1945, in-4, t. XXXIX de la Bibliothque archologique et historique de Syrie) ; surles rapports avec Byzance, F. Chalandon, ouvrages sur Alexis Comnne et sur Jean II Comnne et Manuel Comnne, cits p. 64 et 68 ; sur les Fatimides, louvrage de G. Wiet cit p. 68.

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Chapitre V La rvolution conomique en Europe au XIIe sicle 31.

Les consquences conomiques de la grande rvolution quimpliquait pour le monde le succs de la croisade ne furent pas longues se manifester. Car les chevaliers de France, dAllemagne ou dItalie navaient pas t seuls slancer vers les rives lointaines o la guerre sainte rclamait le concours de toutes les nergies. Derrire eux, avec eux, il y avait eu comme une rue de ngociants et darmateurs, quattirait la perspective des marchs conqurir. Ds le dbut du XIIe sicle, on les trouve installs tout le long de la cte syrienne, dAntioche Jaffa, et dans les principales villes de lintrieur, dont ils accaparent le trafic. Les routes dAsie ne sont pas encore entre leurs mains, mais ils en tiennent nouveau les dbouchs. Rsultat considrable, dont lEurope ne tardera pas subir le contre-coup. Car, le commerce appelant le commerce, on va assister un rveil gnral des activits engourdies par plusieurs sicles de stagnation conomique. Tout ldifice social en va tre profondment transform ; et les cadres fodaux eux-mmes apparatront bientt comme insuffisants un monde subitement largi. p081

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I. Les cits italiennes et la renaissance du grand commerce maritime 32. Nous avons quelque peine comprendre aujourdhui la place capitale que tenaient les produits du Levant dans lconomie du moyen ge. Mais il est certain que les Occidentaux sen p082 fussent difficilement passs et que, par les entraves quelles avaient apportes au commerce de la Mditerrane orientale, les conqutes arabes et, plus encore, les conqutes turques avaient t, jusqu la fin du XIe sicle, une des causes essentielles, sinon la cause unique, de leffondrement industriel de lEurope. Sans mme faire entrer en ligne de compte les pices ces fameuses pices vers lesquelles, au e XVI sicle encore, les navigateurs dOccident chercheront au pril de leur vie se frayer une route toujours plus courte, et qui jouaient un rle considrable dans la pharmacope, comme dans la cuisine du temps, sans parler non plus du sucre ou des nombreuses plantes aromatiques, ni des encens, ni de livoire, ni davantage des perles et des pierres prcieuses, recherches la fois pour leur beaut, leur clat et leurs vertus magiques, le Levant tait alors le principal ou lunique producteur de certaines matires premires indispensables au travail des artisans europens. Lindustrie textile, en particulier, la seule qui ait pris au moyen ge un dveloppement suffisant pour devenir une grande industrie dexportation, tait, tout point de vue, tributaire de lOrient. Elle lui demandait la soie, le coton, un fort contingent de plantes, de bois et de rsines, do elle tirait ses teintures, entre autres le bois brsil (ou rouge-braise), la gomme laque des Indes ou de Sumatra, lindigo de la Perse ou de la valle du Gange ; et lAsie Mineure, la Syrie, la Nubie lui envoyaient les prcieux cristaux dalun, universellement employs alors comme mordant pour la fixation des teintures. Longtemps, pour le commerce, de mme que pour les arts et les choses de lesprit, Byzance tait demeure la mdiatrice naturelle entre les pays du Levant, proche ou lointain, et ceux de lOccident
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europen. Sous plus dun rapport, il en avait t ainsi jusquau cours du VIIIe sicle. Car, tout en captant leur profit la majeure partie du trafic avec lInde et lExtrme-Orient, les conqurants arabes navaient pu dabord empcher le commerce byzantin de dtourner vers le Bosphore, soit par Trbizonde soit par Antioche voire, dans les premiers temps, par Alexandrie, do ils navaient t limins que peu peu, une forte proportion des marchandises dont jusqu cette poque il avait rgulirement approvisionn lOccident. Mais, ds le e IX sicle, les progrs raliss par les Musulmans dun bout lautre de la Mditerrane, aussi bien le long des ctes que dans les les, avaient eu pour rsultat de ruiner dfinitivement le monopole de fait que les sujets du basileus staient arrog et de p083 laisser le champ libre linitiative des cits italiennes, qui, par une souple politique mercantile, avaient vite su exploiter les faiblesses de lorganisation navale des Sarrasins et lmiettement de leurs tats. Pise, avec son avant-port de Porto Pisano, Gnes et Venise staient, antrieurement la croisade, places par leurs marines au premier rang de ces entreprenantes cits. La puissance navale de Venise, reine de lAdriatique, avait, ds la seconde moiti du XIe sicle, si bien dpass celle de Byzance, que les marchands de la petite rpublique des doges avaient obtenu en 1082 de lempereur Alexis Comnne, en rcompense de leur alliance contre Robert Guiscard, des privilges qui faisaient deux les matres du commerce dimportation et dexportation dans tout lempire grec. Pise et Gnes staient aussi prpares au rle quelles allaient jouer aprs la croisade en nouant avec les Musulmans de lAfrique du Nord dactifs rapports daffaires. En 1087, une expdition vigoureusement mene contre les corsaires de Mahdya, sur la cte orientale de Tunisie, leur avait valu loctroi de privilges commerciaux importants dans les provinces soumises aux mirs de la dynastie zride , installs dans ces parages depuis la fin du Xe sicle. La conqute de la Sicile par les Normands avait puissamment servi les intrts des Gnois, des Pisans et des Vnitiens, en dbloquant les issues de la mer Tyrrhnienne, dont les Sarrasins avaient jusqualors tenu les cls, en leur ouvrant les marchs de lle, reste grande productrice de crales, enfin en leur permettant de se crer, dans les principaux ports, et notamment Palerme et Messine, o les Normands taient encore trop novices pour se passer deux, de bonnes

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escales, qui devaient faciliter lextension de leur commerce vers lAfrique et lOrient. La croisade avait trouv les trois grandes places de commerce prtes exploiter sans retard le riche domaine o les succs militaires des seigneurs rendaient leur installation aise. Mais il faut ajouter quelles avaient su sadapter elles-mmes avec une extraordinaire rapidit la situation nouvelle que crait la reconqute de la Mditerrane orientale sur les Musulmans. Dabord, elles avaient subitement accru dans dnormes proportions leurs flottes, afin de pouvoir concourir avec efficacit au transport et au ravitaillement des croiss, et lopration stait solde par de plantureux bnfices. Le succs venu, elles staient fait octroyer dans les provinces occupes, non seulement tous les emplacements ncessaires lexercice de leur commerce, p084 mais aussi, en rmunration de laide militaire quelles avaient fournie pour le blocus des ports syriens et pour la construction des machines de sige, une part du produit des douanes et des taxes indirectes leves dans les grandes villes, ainsi que des biens fonciers de toute nature, dont elles tiraient souvent de copieux revenus. Et, stimuls par ces gains inesprs, leurs reprsentants avaient travaill avec un acharnement accru dvelopper leurs moyens daction. De vritables compagnies commerciales pour lexploitation mthodique des richesses du Levant se constituent alors dans les trois villes. Dordinaire les associs ne se lient entre eux que pour la dure dune seule campagne . Les uns se contentent dapporter des capitaux, les autres prennent en outre la responsabilit de lentreprise ; le partage des bnfices a lieu aprs le voyage au prorata des mises et des risques. Mais parfois le contrat dassociation est plus longue chance. On en est quitte pour augmenter, en cours dexcution, le capital social quand la marche des affaires le rclame. Ainsi, Gnes, au milieu du XIIe sicle, une des principales maisons darmement, dirige par deux notables de la ville, Ingo della Volta et Ingo Nocenzo, passe successivement du capital de 300 livres au capital de 710 livres en 1157 et de 820 livres en 1160 ; il y faut ajouter un total fort lev, et qui va croissant, de sommes investies chaque anne dans laffaire, soit titre de commandites, soit mme sous forme de prts commerciaux court terme. Car il ne manque pas de gens que le rapide essor du trafic pousse vers ce mode de placements, exceptionnellement rmunrateurs ; et lon voit des seigneurs ou de petits propritaires ruraux, gagns par la fivre de spculation,

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raux, gagns par la fivre de spculation, raliser leurs terres pour sintresser aux oprations des grands armateurs de chez eux. Grce aux puissants moyens financiers dont ils disposent, ces derniers deviennent, en lespace de quelques annes, les matres des plus importants marchs de la Mditerrane orientale, la fois en Syrie, en Asie Mineure et dans tout lempire byzantin, o les Vnitiens sont dsormais fortement concurrencs par les Pisans. Lgypte mme tombe dans, la dpendance des marchands italiens. Une des grosses firmes de Gnes, celle dun Levantin naturalis Gnois, Soliman de Salerne, sest spcialise, au milieu du XIIe sicle, dans le commerce avec les ports dAlexandrie et du Caire, ce qui nempche pas les Pisans de venir eux aussi y traiter des affaires et y rclamer avec succs, en 1153, des entrepts et des exemptions ou p085 allgements de taxes qui excitent la jalousie de leurs rivaux. Bien entendu, leur dpart pour le Levant, o ils vont sapprovisionner en matires premires, les vaisseaux ne quittent pas les ports dEurope la cale vide : ils emportent des chargements de marchandises quils dversent, comme monnaie dchange, sur les marchs dAsie ou dgypte. Lainages de Flandre, futaines de Toscane ou de Haute Italie, pelleteries, bois des forts dalmates ou alpines, fer de lle dElbe, mtaux prcieux, armes de tous genres et de toutes provenances prennent ainsi le chemin dAlexandrie, de Tyr, dAcre ou dAntioche, sous pavillon gnois, pisan ou vnitien, parfois sous le pavillon dune autre cit de la Mditerrane occidentale, comme Amalfi, Marseille ou Montpellier ; mais le cas est rare, car les trois grandes places de commerce de lItalie du Nord ne tolrent pas volontiers ces concurrences et sarrangent pour en limiter troitement les effets. Aussi bien Barcelone qu Montpellier ou Narbonne, qui seront ports de mer jusqu la fin du moyen ge, aussi bien Marseille, Arles ou Saint-Gilles qu Albenga ou Savone, Gnois et Pisans tablissent des succursales, installent des docks, des entrepts, et obtiennent des privilges commerciaux, tout comme sur les ctes syriennes. Gnes montre une pret particulirement farouche dans ses rapports avec ses faibles rivales. Ne va-t-elle pas, ds 1109, jusqu rclamer le monopole de la navigation entre Saint-Gilles et la mer, en rmunration de laide prte au comte de Saint-Gilles devant Tripoli de Syrie ? Prtention exorbitante, et quil lui faut bientt

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Prtention exorbitante, et quil lui faut bientt abandonner ; mais il nen reste pas moins quau XIIe sicle, dans la pratique, les habitants de Saint-Gilles ne peuvent entretenir de relations commerciales avec le Levant que par lentremise des Gnois ou, leur dfaut, des Pisans. A Narbonne, Gnes sarroge encore la part du lion. En 1166, elle interdit aux armateurs de la ville denvoyer en Syrie plus dun navire de plerins par an et leur rend presque impossible tout autre commerce quun simple commerce de cabotage. Dfense est faite Montpellier, en 1150, dexpdier dans la Mditerrane orientale dautres vaisseaux que des vaisseaux de plerins. Trois ans plus tard, les Gnois imposent aux commerants de Savone lobligation draconienne de venir charger et dcharger leurs galres dans leur port. Venise use des mmes procds lgard de tous les riverains de lAdriatique : elle ruine dfinitivement Ravenne en obligeant ses ngociants passer par son intermdiaire pour p086 la vente ou lachat de leurs principales marchandises. Elle en use peu prs de mme avec Aquile, avec Pola, en Istrie, et finit par liminer la concurrence dAncne, que Byzance soutient contre elle. Pour mettre toutes ces petites cits maritimes la raison, les moyens ne manquent pas : guerre de tarifs, guerre de course, saisies de navires et de leurs cargaisons, blocus. La plupart prfrent cder tout de suite afin dviter des reprsailles. Le terrain ainsi dblay, Gnois, Pisans et Vnitiens peuvent faire la loi dun bout lautre de la Mditerrane, redevenue mer europenne, quoique lAfrique du Nord soit encore aux mains des Infidles. Dj mme ceux-ci se voient traqus chez eux par les Europens. En 1118, le comte Roger, le futur roi de Sicile, essaie de prendre pied en Tunisie. Laventure se termine, il est vrai, par un dsastre naval (1123) ; mais, en 1134 ou 1135, une nouvelle dmonstration de la flotte sicilienne au large de Mahdya permet Roger (devenu le roi Roger II) dtendre son protectorat sur le pays. Peu aprs, il envoie occuper, au sud de Gabs, lle de Djerba, do ses vaisseaux exercent sur les ctes africaines, des abords du cap Tens la grande Syrte, une surveillance qui djoue les manuvres des corsaires musulmans. En 1146, une descente a lieu en Tripolitaine ; Tripoli mme est occupe. Lanne suivante, le gouverneur de Gabs se soumet ; puis, en 1148, Mahdya, Sousse, Sfax ; en 1154, Bne. Conqutes fragiles, et que les Normands ne garderont pas longtemps, mais qui viennent propos appuyer les

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appuyer les efforts tenaces des ngociants gnois et pisans, avec lesquels le roi de Sicile a, vers cette poque, partie lie. Toujours est-il que, du dtroit de Gibraltar au delta du Nil, il nest gure de port o nabordent des Italiens et dont ils ne drainent le commerce. Ds le milieu du XIIe sicle, les Gnois sont les matres du march de Ceuta, do ils ont dj la hardiesse de pousser jusqu Sal, sur lAtlantique, afin datteindre plus aisment Fez et de pntrer au cur du Maroc. Bougie, il leur faut compter avec les Pisans. Tunis, Mahdya, Sfax, Gabs, Tripoli, ceux-ci sont presque sans rivaux. Alexandrie et au Caire, Vnitiens et Gnois leur font concurrence. Mais quelle que soit la cit qui lemporte, les affaires, tant en gypte quen Tunisie, en Algrie ou au Maroc, sont aux mains dItaliens. Ce sont mme eux qui vont couler dans les souks du Caire, de Damas ou dAlep les peaux et les cuirs du Maghreb et de la Tunisie. Leur puissance maritime et commerciale rayonne sur toutes p087 les les de la Mditerrane occidentale et jusquaux ctes de lEspagne mridionale, peu peu arrache par ls chrtiens la domination des Maures. Pisans et Gnois approvisionnent les bazars de Palerme et de Syracuse ; ils ravitaillent Messine, tape obligatoire des vaisseaux qui, de la mer Tyrrhnienne, se rendent en Orient ; ils se disputent lexploitation de la Sardaigne et de la Corse, dont les bois, le sel, les richesses minires les attirent. Il arrive mme que leur rivalit dgnre en guerre ouverte, guerre terrible qui stendra de proche en proche tout le domaine commercial o les deux cits saffrontent, y compris la Syrie, pour se prolonger jusquau cours du XIIIe sicle et ne finir quavec lcrasement de Pise. Mais, au temps o nous sommes, Gnois et Pisans luttent encore armes gales, et dordinaire leur rivalit se tient dans les limites dune fconde mulation.

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II. La renaissance commerciale et industrielle dans lEurope continentale 33. La reprise du trafic mditerranen par les Occidentaux et t impossible si lEurope continentale navait suivi llan donn et si, pour rpondre la demande croissante dobjets manufacturs rclams par le commerce dexportation, elle navait, pour sa part, grce aux matires premires importes du Levant, considrablement intensifi sa production. Depuis quelque temps dj, le retour une stabilit politique relative, aprs les grands bouleversements qui avaient marqu les premiers sicles du moyen ge, y avait cr des conditions favorables un renouveau gnral dactivit. En diverses rgions mme, lhorizon conomique stait progressivement largi : au lieu de limiter, comme nagure, la production la capacit dachat des consommateurs locaux, on stait mis travailler pour une clientle plus tendue. On tait entr aussi, quoique timidement, dans la voie de la spcialisation du travail, qui permet p088 dobtenir la fois un meilleur rendement et un fini suprieur. partir du XIIe sicle, on sy engage rsolument. Des provinces entires se spcialisent dans le tissage de la laine. La Flandre, lArtois, la Picardie sont sans rivales pour la souplesse et lclat de leurs draperies. Pour les toiles, la Champagne, les pays de la Meuse, ceux du Rhin se classent hors de pair ; de mme, la haute Italie et la Toscane pour leurs cotonnades et leurs futaines ; Montpellier, Gnes et Lucques pour leurs tissus brochs dor. Les fabriques darmes du Poitou acquirent rapidement une grande notorit. Avant le milieu du XIIe sicle, le dveloppement industriel a dj, dans certaines contres, en Flandre notamment, atteint un niveau tel, que tout y semble subordonn la prosprit des mtiers. Sur les routes aussi, lanimation a reparu. Les marchands, groups souvent par caravanes, afin dviter les surprises, vont de foire en
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foire couler leur pacotille et sapprovisionner. Les foires importantes se tiennent, comme il est normal, soit dans les pays mmes o la production atteint le maximum dintensit, soit au voisinage immdiat des points de chargement et de dchargement des navires qui assurent le trafic mditerranen, auprs duquel celui des mers du nord ou de lAtlantique est peu de chose. Les foires de Flandre, parmi lesquelles celles da Lille, Thourout, Messines et Ypres occupent la premire place, et dj celles de Champagne, qui deviendront au XIIIe sicle les grandes rgulatrices du commerce europen, sont dans les provinces septentrionales celles o se traitent les plus grosses affaires. On y vient dItalie de Gnes, dAsti, de Pise, de Lucques, de Plaisance, comme des villes de Provence ou de Languedoc. Mais, proximit de la Mditerrane, les foires de Saint-Gilles sur le Rhne, de Frjus et de Saint-Raphal en Provence, de Verceil, de Milan, de Bergame, de Vrone, de Ferrare dans la haute Italie, ou de Pise en Toscane, attirent galement une nombreuse clientle. Lessor du commerce continental est si rapide que Gnois, Pisans et Vnitiens rvent bientt de sen rserver le monopole, comme ils ont dj fait du commerce maritime. En Italie du moins, ils cherchent mettre la main sur toute la production industrielle et agricole des provinces avec lesquelles ils sont en relations daffaires. Gnes rayonne sur la Lombardie, o elle se heurte aux apptits de Venise, et sur la Toscane, o Pise la devance. Le march de Rome est pareillement lobjet des convoitises rivales des Gnois et des Pisans, tandis que la basse p089 valle du P et les plaines avoisinantes sont soumises au seul contrle de Venise. Les trois puissantes cits apportent dans la pratique du commerce de terre le mme esprit daccaparement que sur mer. En 1153, les Gnois osent rclamer comme condition au libre passage des Lucquois travers leur territoire lengagement de nexporter dItalie en France ou de nimporter de France en Italie, leur propre ville seule excepte, aucun des articles dont ils font personnellement le trafic. Mais, sur le continent, cette politique se heurte, du fait des distances et des difficults de communications, des obstacles quelle ne rencontre pas en Mditerrane, et la concurrence y peut jouer plus librement entre un plus grand nombre de rivaux. Les risques dailleurs sont moindres pour chacun deux ; bien moindres aussi, et par suite moins malaiss trouver, les capitaux ncessaires. Aussi le trafic samplifie-t-il avec plus de rapidit encore sur terre que sur mer, et les

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plus de rapidit encore sur terre que sur mer, et les rgions favorises du sort, telles que la Flandre ou la Champagne, connaissent-elles ds la premire moiti du XIIe sicle un mouvement daffaires comme on nen avait pas vu en Occident depuis lEmpire romain.
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III. Le renouveau de la vie urbaine et la rvolution communale 34. Ce profond changement dans la faon de vivre de lEurope ne stait, naturellement, pas produit sans en entraner de bien p090 plus importants encore dans sa contexture sociale. Selon les ides reues dans les milieux fodaux, le rle dvolu lartisan tait uniquement celui dun manuvre attach au service du seigneur ; et, quoiquon net pas attendu le XIIe sicle ni mme le XIe pour voir paratre, ct du serf forgeant ou tissant au p091 profit exclusif de son matre, louvrier libre, qui, une fois ses redevances payes, disposait sa guise du fruit de son travail, les esprits restaient imbus des vieilles conceptions. Les artisans avaient eu beau dserter en masse les domaines des seigneurs pour aller former des agglomrations urbaines de plus en plus compactes ou ressusciter les villes de jadis tombes en sommeil, il semblait, au regard du monde fodal, que rien ne ft chang ltat de choses antrieur et que, comme par le pass, le labeur du peuple net dautre but que dassurer la vie matrielle des chevaliers et des clercs. Mais dj au cours du XIe sicle, de tous cts, en France et en Italie surtout, les cadres anciens avaient commenc se rompre et les populations des villes, dont le rle social allait croissant mesure que lindustrie et le commerce retrouvaient des possibilits de dveloppement, staient mises passer insensiblement dun rgime de contrainte un rgime de libre panouissement. Au dbut, les rsistances vaincre avaient t grandes, et il en tait rsult, en mainte rgion, des conflits dune extrme violence entre habitants des villes et seigneurs. Surpris par ce quils tenaient pour une intolrable rvolte contre leurs droits naturels, ceux-ci, en
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particulier les seigneurs ecclsiastiques, avaient eu trop souvent la navet de croire quil suffirait duser de la manire forte pour faire aussitt rentrer tout dans lordre. Do de brves mais sanglantes convulsions : Crmone, ds les environs de 1030 ; quelques annes plus tard Parme, Milan, Mantoue ; au Mans en 1069, Cambrai en 1077, Beauvais en 1099, Laon en 1112. Ces incidents tumultueux, dont les rcits du temps ont contribu parfois masquer la porte relle commencer par les pages fameuses o Guibert de Nogent a trac un tableau saisissant de linsurrection laonnaise, ntaient que le prlude dune rvolution plus ample, mais pacifique, qui allait remplir toute la premire moiti du XIIe sicle. Obligs de sincliner devant le fait nouveau, dadmettre le droit lexistence de ces populations urbaines, de ces bourgeois , dont, au reste, beaucoup comprenaient enfin que la libre activit tait pour leurs seigneuries mmes une source denrichissement sans gale, la majorit des seigneurs ne songent maintenant qu une chose : endiguer le flot qui monte et, par dopportunes concessions, limiter au minimum les inconvnients dune transformation sociale qui sannonce profonde et durable. Grce ce changement dattitude, la premire moiti du XIIe sicle voit, sans trop de heurts, la puissance urbaine arriver p092 maturit. Dans les grandes villes, o le dveloppement mme du commerce a fait spontanment merger au cours des annes antrieures un groupe de chefs dentreprises habitus par mtier la conduite des affaires, une classe dirigeante prexiste laffranchissement de la cit. Aussi rencontre-t-on dans plusieurs dentre elles, Pise, Lucques, Gnes, Asti, Milan, Plaisance, ds les quinze ou vingt dernires annes du XIe sicle, un collge de notables, choisis comme porte-paroles par les habitants runis en assemble publique. En 1081, lempereur sengage prendre lavis des douze lus de Pise avant de procder la nomination dfinitive de son reprsentant en Toscane. Les pouvoirs de ces dlgus, quon qualifie de consuls , sont peu peu affermis, tendus, et un vritable gouvernement urbain sorganise autour deux. Dans presque toutes les places de commerce de Haute Italie, le but est atteint plusieurs annes avant le milieu du XIIe sicle. Nous ne parlons pas de Venise, qui sa position gographique a valu un prcoce affranchissement, en mme temps quune organisation aristocratique dun type particulier, sous le gouvernement de ses ducs ou doges , hritiers des ducs byzantins. Mais, ce cas except, nous

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hritiers des ducs byzantins. Mais, ce cas except, nous rencontrons, dun bout lautre de lItalie septentrionale, un rgime qui comporte essentiellement un corps de consuls , en nombre variable une dizaine au moins, dsigns selon toute vraisemblance au suffrage indirect pour une dure dun an et se partageant le pouvoir excutif ; un conseil ou snat municipal, lu au suffrage direct par les habitants des divers quartiers, et dont les consuls doivent obligatoirement prendre lavis pour le rglement des affaires importantes ; enfin lassemble gnrale des habitants, ou parlement , runie en principe au moins une fois lan, plus sil y a lieu, pour approuver la gestion des consuls et des conseillers sortants, voter les modifications que le conseil a pu juger utile dapporter au rgime intrieur de la cit, enfin procder aux lections. Dans le reste de lItalie, en Provence, dans une partie au moins du Languedoc, lorganisation, si lon sen tient aux grandes lignes, est peu prs la mme. Dans la France du nord, spcialement dans les plaines de Flandre, de Picardie ou dArtois, comme aussi dans lIle-de-France et les provinces voisines, elle ne comporte dordinaire, en dehors de lassemble du peuple, quun collge dadministrateurs, nomms chevins , pairs ou jurs , et prsid par lun deux, nomm communment maire ou mayeur . p093 Mais, quelles que soient les varits du rgime adopt, les habitants des villes ont cess, partout o ils lont mrit par leur esprit dinitiative et leur labeur, dtre englobs dans la masse des tenanciers dont les principes fodaux entranent lexploitation au profit des seigneurs. Ils forment dsormais une classe distincte, laquelle ceuxci ont t contraints, par la force des choses, de reconnatre peu peu, et dans des proportions qui varient linfini selon les rgions et les cas, des liberts de plus en plus grandes. Il est mme dj des collectivits urbaines, comme Gnes ou Pise, des communes , pour nous servir du terme consacr, dont princes et rois se disputent lalliance. Non seulement elles ont leur administration propre, mais elles disposent delles-mmes ; elles font la guerre, la paix, ont leurs milices, leur bannire, leur sceau. Beaucoup nanmoins nen sont pas encore l. Dans la France du nord, entre autres, les villes ne jouissent dabord que dun nombre limit de franchises, indiques habituellement dans une charte de commune , o les concessions ont t doses avec parcimonie, et que

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seuls le temps et laccroissement de leur puissance commerciale leur permettront de faire progressivement largir. Lautonomie obtenue est quelquefois mme si rduite qu peine peut-on encore prononcer le mot de commune . Mais il sagit presque toujours dans ce cas de trs petites cits, trop faibles conomiquement pour avoir gain de cause. Le fait pourtant quelles sont gagnes elles aussi prouve combien est irrsistible le courant qui entrane dsormais vers la libert toutes les villes dEurope. Bon gr mal gr les seigneurs seront amens lun aprs lautre composer avec elles.
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IV. La renaissance agricole et la rvolution conomique dans les campagnes 35. Mais ce serait restreindre la porte de la rvolution conomique, dont la rvolution sociale que nous venons de rappeler p094 constitue la contre-partie, que den limiter les effets aux seuls centres urbains. Lessor pris par le commerce tait une telle incitation lactivit productrice sous toutes ses formes que lagriculture devait, comme lindustrie, sen trouver vivifie. Et lon ne saurait douter quil en ait bien t ainsi quand on voit les crales, le vin, lhuile, certains fruits, tels que les figues ou les dattes, certaines plantes industrielles, telles que le coton de Sicile ou le kerms du bas Languedoc, entrer ds le e XII sicle pour une part notable dans la cargaison des vaisseaux italiens de la Mditerrane occidentale ou de lAdriatique. Le XIIe sicle est, au surplus, une priode de grands dfrichements. Dimmenses espaces, aujourdhui considrs comme des terres de choix, taient au temps de la premire croisade couverts de bois, de taillis, de ronces, dont les gnrations prcdentes navaient pas essay de triompher encore ou qui avaient reconquis les anciens champs durant les longues annes de misre et dinscurit que les populations rurales avaient connues depuis la chute de lEmpire romain. Le XIIe sicle est peine entam que dj de toutes parts les dfricheurs sont luvre arrachant arbres et broussailles et sappliquant, au p095 prix des plus rudes labeurs, faire lever de riches moissons l o nagure rgnaient la fort et la lande. Sur la Loire,
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comme sur la Meuse ou sur lElbe, dans les plaines normandes comme dans celles de Picardie ou du Roussillon, ils sy emploient avec une extraordinaire nergie. Une transformation radicale sopre ainsi dans certaines contres. La Picardie, par exemple, de pays forestier quelle tait encore en majeure partie au dbut du XIIe sicle, devient pays de culture. On y procde en bloc labatage de forts de soixante ou soixante-dix hectares, sans mme rflchir aux consquences dsastreuses dun dboisement si gnral et si brusque. Ailleurs, ce sont les terres marcageuses quon tente dasscher et dannexer au domaine agricole, par exemple en Flandre et en Poitou, o sorganisent de part et dautre des compagnies pour la construction et lentretien des digues, des canaux, des cluses ; ou bien sur la basse Elbe, tant en Holstein que dans le Hanovre septentrional, o larrive de colonies entires de Flamands et de Hollandais a pour rsultat de changer en plaine fertile une des rgions les plus dshrites du duch saxon. Quelques ordres religieux, spcialement celui des Cisterciens, dont la rgle comportait lobligation du travail manuel, donnent lexemple. Leurs moines stablissent en pleine fort ou en plein marais et se croient tenus de tirer leur subsistance dun sol quils ont eux-mmes dfrich et fertilis. Mais comme ce labeur ingrat ne doit pas les distraire de leur recueillement et de leurs oraisons, ils associent leur effort des frres lais ou convers mi-lacs, mi-moines, qui, comme eux, font vu de chastet et dobissance, mais dont lunique tche est de dfricher, labourer, ensemencer, de couper et rentrer les rcoltes, de patre les troupeaux. Rpartis par quipes entre les divers centres dexploitation rurale (que les Cisterciens nomment granges ), ces lacs en robe de bure, dont toute la vie est sans rpit tendue vers le travail, annexent chaque jour de nouvelles terres de culture aux domaines monastiques. Les rsultats sont si encourageants que les grands propritaires lacs sempressent, pour la plupart, dimiter cet exemple. En Flandre, en Bourgogne, en Hesse, en Brandebourg, en Carinthie, en Haute Italie, en Toscane, partout o il subsiste dimportantes rserves de terres incultes, ils tchent dattirer des dfricheurs, dont le travail accrotra leurs ressources en leur procurant des excdents de rcoltes, maintenant aises vendre. p096

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Car cest l le grand fait nouveau : alors que le resserrement du commerce, n des difficults du transit par terre et par mer, avait, aux sicles antrieurs, entran un resserrement de la production agricole jusquaux capacits dabsorption des consommateurs locaux, la reprise, au profit de lEurope, du grand commerce international ouvre lagriculture de telles possibilits de vente que chacun ne songe plus qu la mise en valeur intensive de toutes les parcelles du sol cultivable. Aussi loutillage mme et les procds de culture autant que les textes permettent de lentrevoir tendent-ils samliorer. On commence, dans certaines rgions, assouplir le systme de la jachre, tel du moins quil avait t pratiqu pendant les sicles de stagnation commerciale : au lieu de se rsoudre labandon de toute culture un an sur deux, ou au minimum un an sur trois, on recourt volontiers au fumage et au marnage, dont les baux du XIIIe sicle feront souvent une obligation stricte aux mtayers et aux fermiers, et une alternance des cultures plus favorable au rendement.
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V. Laffranchissement des populations rurales 36. Pareilles transformations ne pouvaient normalement soprer quau prix dune transformation parallle dans les conditions de vie des travailleurs ruraux. Tous, en effet, navaient pas la vocation des frres lais cisterciens, et lappt du salut ternel net point suffi attirer en foule les cultivateurs dont on avait besoin pour engager la lutte contre les ronces ou les marais. Il fallut donc, autant que possible, intresser les paysans par dopportunes concessions au dur labeur auquel on les conviait. Sans doute les liberts quon leur octroya furent bien infrieures celles dont furent gratifies les riches cits commerantes dItalie ou de Flandre ; moins nombreux aussi en furent les bnficiaires, parce que, dissmins et placs dans des situations trs diverses, les travailleurs ruraux ne purent affirmer leur solidarit avec le mme ensemble que les habitants des villes. Les progrs accomplis alors dans les campagnes marqurent p097 cependant une tape capitale dans lhistoire de laffranchissement des classes ouvrires.
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Le type de contrat de travail le plus commun auquel les seigneurs aient eu recours au XIIe sicle pour augmenter ltendue de leurs exploitations est ce quon appela le contrat d htise . L hte est originairement le cultivateur tranger au domaine, auquel il est fait appel pour procder aux dfrichements. Les avantages qui lui sont consentis varient. Ils sont, comme il est naturel, plus ou moins grands selon que la main-duvre est plus ou moins rare et la concurrence entre seigneurs plus ou moins forte. Mais, si diverses quen soient les modalits, les contrats dhtise prsentent tous peu prs les mmes traits gnraux. Sans quon tienne compte de son origine, le nouvel arrivant non seulement chappe aux charges, souvent arbitraires, qui frappent les serfs et les non-libres ou demi-libres de toutes catgories, mais bnficie dun rgime exceptionnellement doux de taxation. Remise lui est consentie de la taille ; le cens peru est abaiss lextrme ; les corves sont allges, parfois supprimes ; les obligations militaires aussi, sauf le cas de pril extrme ; le tarif damendes est rduit. Il arrive mme quon prvoie un rgime judiciaire de faveur. En outre, lhte obtient le droit de disposer presque sans rserve du sol quil cultive. Lattrait de contrats aussi libraux tait de nature dtacher de leurs terres les anciens exploitants. Pour parer ce danger et retenir chez eux leurs tenanciers, les seigneurs doivent, mme sur les domaines en plein rendement, entrer dans la voie des concessions. Aprs avoir gmi sur les malheurs des temps, sur lindiscipline et le manque de respect croissants de leurs hommes , aprs avoir essay parfois de la manire forte pour mettre la raison les paysans qui regimbent ou sen vont, ils se rendent compte que le plus habile est encore de leur accorder sur place quelques-unes des liberts quils iraient sans cela chercher ailleurs. Aussi, paralllement aux privilges dhtise, et sous leffet des chartes de franchises urbaines, dont la contagion stend aux campagnes, les chartes de franchises villageoises vont-elles se multipliant dun bout lautre de lEurope : en Italie, en Espagne, o la ncessit de repeupler les terres enleves aux Maures incite les seigneurs la gnrosit ; en France surtout o lune des plus clbres chartes de ce genre, celle que le roi Louis VI accorda au village de Lorris en Gtinais, fut bientt prise pour modle dans des centaines dautres agglomrations rurales. Ces p098 chartes sinspirent fortement des contrats dhtise : elles accordent, elles aussi, tous les

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dhtise : elles accordent, elles aussi, tous les cultivateurs, quels quils soient, sans considration dorigine, des dispenses de taxes, de corves, de charges militaires, des tarifs damendes rduits, un rgime judiciaire dexception ; enfin elles reconnaissent chacun la libre disposition du fonds sur lequel il est tabli. Tant pis pour les seigneurs retardataires qui croient pouvoir barrer la route au progrs en se liguant, en sassurant mutuellement contre lvasion de leurs tenanciers, tout le moins de leurs serfs, que lancien droit considre comme lis indissolublement au domaine sur lequel ils sont ns. Les serfs passent entre les mailles de leurs filets et se sauvent en masse vers les territoires o ils ont la certitude dtre traits en hommes libres. Le seul moyen efficace dont leurs matres disposent pour les dtourner de la fuite consiste devancer leur geste en les affranchissant et les retenir par des privilges sur la terre quils connaissent, o ils ont pein depuis tant de gnrations et laquelle lamour du sol natal les lie plus srement que tous les pactes conclus entre les seigneurs. Des villages entiers bnficient de ces mesures de sage prvoyance ; et, l o il survit, le servage, n dj de ladoucissement progressif de lesclavage antique, sadoucit encore tel point quon commence, dans bien des cas, ne pouvoir le distinguer nettement de la pleine libert. Ainsi le XIIe sicle, qui semble dabord un sicle essentiellement fodal , apporte presque aussitt au monde les signes annonciateurs dune ruine prochaine de la fodalit. En rouvrant aux peuples dOccident les chemins de lOrient, la caste des seigneurs a travaill inconsciemment contre elle-mme. Mais elle a aussi jet les bases de la prosprit future ; et cest dans lalliance de la noblesse fodale, qui reprsente la force militaire, et de laristocratie marchande, qui reprsente la force conomique rsident vers 1150 les chances davenir de lEurope. p099
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Bibliographie du CHAPITRE V. La rvolution conomique en Europe au XIIe sicle.


OUVRAGES DENSEMBLE CONSULTER. Parmi les plus rcents manuels gnraux dhistoire conomique, citons, pour cette priode, H. Pirenne, Le mouvement conomique et social, au t. VIII de la section Histoire du moyen ge de lHistoire gnrale publ. par G. Glotz (Paris, 1933, in-8), p. 1-189, auquel on peut joindre R. Ktzschke, Allgemeine Wirtschaftsgeschichte des Mittelalters (Ina, 1924, in-8, du Handbuch der Wirtschaftsgeschichte publ. par G. Brodnitz), et J. Kuliseher, Allgemeine Wirtschaftsgeschichte des Mittelalters und der Neuzeit, t. I (Munich et Berlin, 1928, in-8, du Handbuch der mittel-alterlichen und neueren Geschichte , publ. par G. von Below et F. Meinecke), pourvu de copieuses notes bibliographiques. Pour la France, voir en outre H. Se, Histoire conomique de la France, t. I (Paris, 1939, in-8), avec des appendices bibliographiques prcieux par R. Schnerb.

I. Les cits italiennes et la renaissance du grand commerce maritime.


OUVRAGES CONSULTER. Schaube, Handelsgeschichte der romanischen Vlker des Miltelmeergebiets bis zum Ende der Kreuzzge (Munich et Berlin, 1906, in-8, du Handbuch der mittelalterlichen und neueren Geschichte , publ. par G. von Below et F. Meinecke), remarquable mise au point de plus de 800 pages, trs denses, avec des bibliographies parfaitement jour pour les publications antrieures 1906. Il faut y joindre louvrage classique de W. Heyd, Histoire du commerce du Levant au moyen ge, trad. par Furcy Raynaud (Leipzig, 1885-1886, 2 vol. in-8) ; sur les conditions juridiques du commerce, louvrage encore utile de L. Goldschmidt, Universalgeschichte der Handelrechts, t. I (Stuttgart, 1891, in-8). Sur les rivalits maritimes des cits italiennes, quelques dtails dans C. Manfroni, Storia della marina italiana dalle invasioni barbariche al trattalo di Ninfeo (Livourne, 1899, in-8). Sur le commerce de Gnes dans la Mditerrane orientale, utile mise au point de R. Lopez, Storia delle colonie genovesi nel Mediterraneo (Bologne, 1938, in-16) ; en outre, Ed. Heyck, Genua und seine Marine im Zeitalter der Kreuzzge. Beitrge zur Verfassungs- und zur Kriegsgeschichte (Innsbruck, 1886, in-8) ; bon rsum de lhistoire du commerce gnois en Mditerrane au XIIe sicle dans G. Bratianu, Recherches sur le commerce gnois dans la mer Noire au XIIIe sicle (Paris, 1929, in-8) ; importantes recherches de E. Byrne, Genoese shipping in the twelfth and thirteenth centuries (Cambridge, 1930, in-8, fasc. 1 des Monographs of the Mediaeval Academy of America ) ; du mme, les articles suivants : Commercial contracts of the Genoese in the Syrian trade, dans le Quarterly Journal of economies, t. XXXI

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in the Syrian trade, dans le Quarterly Journal of economies, t. XXXI (191617), p. 128-170 ; Easterners in Genoa, dans le Journal of the American oriental Society, t. XXXVII (1918), p. 176-187 ; Genoese trade with Syria in the twelfth century, dans lAmerican historical review, t. XXV (1919-20), p. 191-220 ; The Genoese colonies in Syria, dans The crusades and other historical essays presented to Dana C. Munro (New York, 1928, in-8), p. 139-182. Sur le commerce de Pise, quelques indications dans G. Volpe, Studi sulle istituzioni comunali a Pisa (Pise, 1902, in-8) ; sur celui de Venise, H. Kretschmayr, Geschichte von Venedig, t. I (Gotha, 1905, in-8, de la collection Geschichte der europischen Staaten fonde par Heeren et Ukert). Sur le commerce de Montpellier, voir Louis J. Thomas, Montpellier, ville marchande (Montpellier, 1936, in-8). Sur le commerce dAfrique, le livre essentiel reste L. de Mas-Latrie, Traits de paix et de commerce et documents divers concernant les relations des chrtiens avec les Arabes de lAfrique septentrionale au moyen ge (Paris, 1866, grand in-4, et un supplment, 1872), prcd dune ample introduction qui a t rdite sous le titre : Relations et commerce de lAfrique septentrionale au Maghreb avec les nations chrtiennes (Paris, 1886, in-8). Il faut y ajouter A. Sayous, Le commerce des Europens Tunis depuis le XIIe sicle jusqu la fin du XVIe sicle (Paris, 1929, in-8) ; R. Lopez, Studi sull economia genovese nel medio evo (Turin, 1936, in-8, fasc. 8 des Documenti e studi per la storia del commercio publ. par F. Patetta et M. Chiaudano), p. 1-61 : I Genovesi in Africa occidentale nel medio evo ; sur la politique normande en Afrique, F. Chalandon, Histoire de la domination normande en Italie et en Sicile (Paris, 1907, 2 vol. in-8) ; E. Caspar, Roger II und die Grndung der normannisch-sicilischen Monarchie (Innsbruck, 1904, in-8). Pour les travaux de dtail antrieurs 1906, on se reportera, en outre, aux bibliographies trs copieuses du manuel dA. Schaube indiqu en tte de cette note.

II. La renaissance commerciale et industrielle dans lEurope continentale.


OUVRAGES CONSULTER. A. Schaube, Handelsgeschichle (cit la note prcdente), o lon trouvera, aux bibliographies, un riche rpertoire de travaux de dtail. Y joindre aujourdhui les importants travaux de Mlle R. Doehaerd (notamment Les relations commerciales entre Gnes, la Belgique et lOutre-mont... aux XIIIe et XIVe sicles, Bruxelles, 1941, 3 vol. in-8), rsums dans son petit livre, Lexpansion conomique belge au moyen ge (Bruxelles, 1946, in-16, de la collection Notre pass ), dont lintrt dpasse largement le cadre de lactuelle Belgique et qui est enrichi dune excellente bibliographie.

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III. Le renouveau de la vie urbaine et la rvolution communale.


OUVRAGES CONSULTER. Avant tout, H. Pirenne. Les villes du moyen ge. Essai dhistoire conomique et sociale (Bruxelles, 1927, in-12), dabord paru en anglais, sous le titre : Medieval cities. Their origins and the revival of trade (Princeton, 1925, in-12), petit livre tonnamment suggestif, mais dont certaines ides appellent la discussion. Le texte en a t rimprim au t. I (p. 303-431) du recueil des tudes de H. Pirenne sur Les villes et les institutions urbaines (Paris et Bruxelles, 1939, 2 vol. in-8). Y joindre lexpos de H. Pirenne dans le volume dj cit (p. 81) de lHistoire gnrale de G. Glotz, chap. II : Les villes (p. 40-54). Il y a encore profit tirer de A. Giry et A. Rville, mancipation des villes, les communes, la bourgeoisie, dans lHistoire gnrale publ. par E. Lavisse et A. Rambaud, t. III (Paris, 1893, in8o), p. 411-479. Sur le dveloppement territorial des villes mdivales, excellente vue densemble de F.-L. Ganshof, tude sur le dveloppement des villes entre Loire et Rhin au moyen ge (Paris et Bruxelles, 1943, grand in-8), avec 38 plans historiques dun trs vif intrt. Sur les villes dItalie, C. Hegel, Geschichte der Stdteverfassung von Italien seit der Zeit der rmischen Herrschaft bis zum Ausgang des XII Jahrhunderts (Leipzig, 1847, 2 vol. in-8), trs vieilli, mais encore utile ; L. von Heinemann, Zur Entstehung der Stadtverfassung in Italien (Leipzig, 1896, in-8) ; Ernst Mayer, Italienische Verfassungsgeschichte von der Gothenzeit bis zur Zunftherrschaft (Leipzig, 1909, 2 vol. in-8), t. II, confus ; Solmi, Il comune nella storia del diritto (Milan, 1922, in-8, extr. de V Enciclopedia giuridica italiana , t. III), claire mise au point ; L. Chiappelli, La formazione storica del comune cittadino in Italia (territorio lombardotosco), dans lArchivio storico ilaliano, ann. 1928, 1929, 1930, longue tude, qui manque de prcision ; et, parmi les monographies, R. Davidsohn, Geschichte von Florenz, t. I (Berlin, 1896, in-8), trad. italienne : Storia di Firenze. Le origini (Florence, 1907-1912, in-8) ; R. Caggese, Firenze dalla decadenza di Roma al risorgimento dItalia, t. I (Florence, 1912, in-12) ; G. Volpe, Studi sulle istituzioni comunali a Pisa (Pise, 1902, in-8) ; A. Hessel, Geschichte der Stadt Bologna von 1116 bis 1280 (Berlin, 1910, in-8, vol. 76 des Historische Studien publ. par E. Ebering) ; G. Zanetti, Il comune di Milano della genesi del consolato fino all inizio del periodo podestarile, dans lArchivio storico lombardo, t. LX (1933), p. 74-133 et 290-337 ; t. LXI (1934), p. 122-168 ; L. Halphen, tudes sur ladministration de Rome au moyen ge, 751-1252 (Paris, 1907, in-8, fasc. 166 de la Bibliothque de lcole des hautes tudes, sciences historiques et philologiques ). Sur les villes de France, A. Luchaire, Les communes franaises lpoque des Captiens directs (Paris, 1890, in-8 ; 2e d., avec introduction par L. Halphen, 1911) ; Ch. Petit-Dutaillis, Les communes franaises. Caractres et volution, des origines au XVIIIe s. (Paris, 1947, in-8, de la coll. Lvolution de lhumanit ) ; P. Viollet, Histoire des institutions politiques

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et administratives de la France, t. III (Paris, 1903, in-8) ; pour la Flandre, H. Pirenne, Histoire de Belgique, t. I (Bruxelles, 1900, in-8 ; 5e d., 1929) ; et, parmi les monographies, A. Giry, Histoire de la ville de Saint-Omer et de ses institutions jusquau XIVe sicle (Paris, 1877, in-8, fasc. 31 de la Bibliothque de lcole des hautes tudes, sciences historiques et philologiques ) ; du mme, tude sur les origines de la commune de SaintQuentin (Paris, 1887, in-4), formant lintroduction au t. I des Archives anciennes de Saint-Quentin ; J. Flammermont, Histoire des institutions municipales de Senlis (Paris, 1881, in-8, fasc. 45 de la Bibliothque de lcole des hautes tudes, sciences histor. et philolog. ) ; A. Lefranc, Histoire de la ville de Noyon et de ses institutions jusqu la fin du XIIIe sicle (Paris, 1887, in-8, fasc. 75 de la mme collection) ; L.-H. Labande, Histoire de Beauvais et de ses institutions communales jusquau commencement du XVe sicle (Paris, 1892, in-8) ; G. Bourgin, La commune de Soissons et le groupe communal soissonnais (Paris, 1908, in-8, fasc. 167 de la Bibliothque de lcole des hautes tudes, sciences histor. et philolog. ) ; G. Espinas, La vie urbaine de Douai au moyen ge (Paris, 1913, 4 vol. in-8) ; P. Rolland, Les origines de la commune de Tournai (Bruxelles, 1931, in-8) ; Elizabeth Chapin, Les villes de foires de Champagne, des origines au dbut du XIVe sicle (Paris, 1937, in-8, fasc. 268 de la Bibliothque de lcole des hautes tudes, sciences histor. et philologiques ) ; G. Espinas, Les origines du capitalisme, t. III : Deux fondations de villes... Saint-Omer, Lannoy du Nord (Lille et Paris, 1946, in-8). Sur les villes dAngleterre, dont lvolution, pour cette priode, peut tre utilement compare celle des villes franaises, voir en dernier lieu Carl Stephenson, Borough and town. A study of urban origins in England (Cambridge, Mass., 1933, in-8, fasc. 7 des Monographs of the Mediaeval Academy of America ), et J. Tait, The medieval English borough. Studies on its origins and constitutional history (Manchester, 1936, m-8, n 245 des Publications of the University of Manchester , o il constitue le fasc. 70 des Historical series ), qui slve, sur nombre de points, contre les conclusions de C. Stephenson.

IV. La renaissance agricole et la rvolution conomique dans les campagnes.


OUVRAGES CONSULTER. Sur les dfrichements et la mise en valeur des terres, voir les manuels de Pirenne et de Kulischer (cits p. 81), qui donnent une bibliographie sommaire du sujet, et surtout The Cambridge economic history, publ. sous la direction de J. H. Clapham et E. Power, vol. I : The agrarian life of the Middle ages (Cambridge, 1941, in-8 ; 2e d., 1942), remarquables mises au point, avec des bibliographies trs pousses ; H. Pirenne, Histoire de Belgique, t. I (cit p. 91) ; K. Th. von Inama-Sternegg, Deutsche Wirtschaftsgeschichte, t. II (Leipzig, 1891, in-8) ; K. Lamprecht, Deutsche Geschichte, t. III (Berlin, 1893, in-8 ; 38 d., 1906) ; R. Ktzschke, Deutsche

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t. III (Berlin, 1893, in-8 ; 38 d., 1906) ; R. Ktzschke, Deutsche Wirtschaftsgeschichte bis zum 17 Jahrhundert (Leipzig et Berlin, 1908, in-8, 28 fase. du t. II du Grundriss der Geschichtswissenschaft publ. par A. Meister), sommaire, mais accompagn de bibliographies ; J. W. Thompson, Feudal Germany (Chicago, 1928, in-8), p. 545-579 : Dutch and Flemish colonization in medieval Germany ; pour la France, citons dimportantes monographies : E. Clouzot, Les marais de la Svre Niortaise et du Lay du Xe sicle la fin du XVIe (Paris et Niort, 1904, in-8) ; A. Demangeon, La Picardie et les rgions voisines : Artois, Cambrsis, Beauvaisis (Paris, 1905, in-8) ; R. Blanchard, La Flandre. lude gographique de la plaine flamande (Lille, 1906, in-8) ; J. Sion, Les paysans de la Normandie orientale (Paris, 1909, in-8) ; Ch. Passerat, Les plaines du Poitou (Paris, 1910, in-8) ; R. Musset, Le Bas-Maine. tude gographique (Paris, 1917, in-8). Sur luvre conomique des Cisterciens, voir H. dArbois de Jubainville et L. Pigeotte, tat intrieur des abbayes cisterciennes et en particulier de Clairvaux aux XIIe et XIIIe sicles (Paris, 1868, in-8). Sur les procds de culture, L. Delisle, tudes sur la condition de la classe agricole et ltat de lagriculture en Normandie au moyen ge (Paris, 1851, in-8o), reste encore une des rares tudes consulter. Sur les conditions dexploitation du sol, H. Se, Les classes rurales et le rgime domanial en France au moyen ge, cit p. 18, et les ouvrages de M. Bloch et Ch.-E. Perrin cits p. 17 et 18 ; H. Se, Histoire conomique de la France, t. I (cit p. 81), p. 5-20, avec dexcellentes bibliographies de R. Schnerb, p. 21-25. Commode petit rsum de G. Lizerand, Le rgime rural de lancienne France (Paris, 1942, in-8). Les conclusions trop absolues auxquelles aboutissent les tudes sur ltat conomique de la France pendant la premire partie du moyen ge de K. Lamprecht, dabord parues en allemand en 1878, puis adaptes en franais par A. Marignan (Paris, 1889, in-8), ne peuvent tre acceptes que sous bnfice dinventaire. La mme observation vaut pour le livre du mme auteur, Deutsche Wirtschaftsleben im Mittelalter (Leipzig, 1885-1886, 4 vol. in-4), qui concerne uniquement les pays de la Moselle.

V. Laffranchissement des populations rurales.


OUVRAGES CONSULTER. Pour la France, les volumes de H. Se, cits p. 18 et 81 ; pour lAllemagne, les volumes cits p. 94. Sur la charte de Lorris, M. Prou, Les coutumes de Lorris et leur propagation aux XIIe et XIIIe sicles (Paris, 1884, in-8, extr. de la Nouvelle revue historique de droit franais et tranger, ann. 1884).
Table des matires

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Table des matires

Chapitre VI La rvolution intellectuelle et artistique du XIIe sicle 37.

Le bnfice que lEurope retira de ses victoires sur lIslam ne fut pas seulement dordre matriel : elle leur dut, par surcrot, un immense et brusque largissement de son horizon intellectuel. Tout un monde nouveau stait, en lespace de quelques annes, ouvert aux Occidentaux : lEspagne musulmane, la Sicile, lAsie antrieure, les provinces de lAfrique du Nord. Autant de pays o la science arabe avait pouss de solides racines et o, pour des Europens, le contact avec la pense orientale avait chance dtre exceptionnellement fructueux. Il le fut, en effet, au point que, si lon peut parler, cette poque, de rvolution conomique, le mot de rvolution nest sans doute pas trop fort non plus pour caractriser le changement rapide qui sopra alors dans les esprits.
Table des matires

I. La science arabe et sa pntration dans lEurope chrtienne 38. La dcadence des califats et la ruine politique navaient pas empch les peuples musulmans datteindre, durant les Xe p100 et XIe sicles, un trs haut degr de prosprit intellectuelle. Si exagres que soient les affirmations des auteurs orientaux touchant limportance des coles et des bibliothques en pays de langue arabe,
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il est certain que lenseignement y avait pris presque partout un remarquable dveloppement et que la science y tait cultive avec ardeur et succs. Lre des simples traductions tait close ; tout en continuant adapter et commenter les uvres de lantiquit grecque, les savants de lIslam sen taient suffisamment imprgns pour pouvoir dsormais voler de leurs propres ailes. On hsite aujourdhui leur faire mrite de toutes les dcouvertes quon leur attribuait jadis et qui pourraient bien ntre, y regarder de plus prs, que la mise en valeur de vrits acquises avant eux ; mais on ne leur conteste gure une merveilleuse aptitude clarifier les donnes de la science antique, en dmler les consquences, en perfectionner les mthodes. Ils lavaient prouve aussi bien sur le terrain des sciences exprimentales, et principalement en mdecine, o ils taient vite passs matres, que sur le terrain des sciences exactes, o ils avaient fort utilement complt les travaux des algbristes et des arithmticiens de la Grce et de lInde. Ils lavaient prouve mieux encore en astronomie, o leurs observations, leurs calculs et leurs mesures marquaient un progrs trs net, et en trigonomtrie, p101 o ils avaient pouss plus loin que leurs devanciers grce remploi systmatique des sinus et des tangentes, dont les Anciens semblent avoir mconnu lintrt. Nauraient-ils mme fait preuve daucune originalit en ces matires, quil resterait leur actif davoir ranim le got de la recherche scientifique, davoir compris que sans elle lesprit humain tait condamn tourner vide et que la science devait tre replace au Centre mme de la pense philosophique. Car, en fidles disciples dAristote, dont ils avaient lu et comment les uvres avec passion, les penseurs de lIslam ne concevaient la philosophie que comme laboutissement et le couronnement de la science. Leur ambition suprme tait de construire eux aussi, lexemple du philosophe de Stagire, de vastes encyclopdies o, de ltude rationnelle des faits, lesprit slverait par tapes successives jusqu lintelligence des vrits ternelles. Tel tait dj le programme dal-Kind la fin du IXe sicle, dal-Frb cinquante ans plus tard ; telle tait la pense dont procdait peut-tre encore, dans la premire moiti du XIe sicle, le clbre Ibn Sin, plus connu sous le nom dform dAvicenne que lui donnrent les Occidentaux. Son uvre capitale, le Livre de la gurison, est directement inspire de lencyclopdie aristotlicienne et naboutit la mtaphysique que comme conclusion un expos savamment gradu de la logique, de la

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expos savamment gradu de la logique, de la physique et des mathmatiques. Quau surplus, un pareil procd pt ntre pas sans danger pour la foi, cest lvidence mme ; et lon ne stonnera pas que, ds la fin du e XI sicle, les orthodoxes rigides, encore nombreux en Orient comme en Espagne, eussent commenc ragir. Les deux ouvrages que le grand thologien de Bagdad, al-Ghazl, publia alors sous les titres significatifs : La destruction des philosophes et La rnovation des connaissances religieuses venaient de donner le signal de la lutte contre le rationalisme scientifique lpoque o les Occidentaux stablirent en Syrie ; mais la science rsistait partout victorieusement, et la force logique des uvres o elle tait condense allait exercer un irrsistible attrait sur lesprit de ces Europens auxquels elle se trouva subitement rvle. Pour eux, tout y tait nouveau : car, sur le terrain scientifique, ils en taient gnralement rests aux rsultats arrirs et incohrents que les encyclopdistes latins, plus ports vers les tudes littraires, avaient consigns dans leurs ouvrages. Et voici que, le vent ayant tourn, leur arrivaient des pays du p102 Levant, avec un corps de doctrines, une foule de notions insouponnes. De Syrie, dgypte, de Sicile et surtout dEspagne, o le contact stait tabli intime entre chrtiens et musulmans, o mme une sorte dacadmie de traducteurs fut fonde vers 1130 Tolde, les clercs de France, dAngleterre, dItalie, dAllemagne revenaient les mains pleines de merveilleux traits, quils avaient traduits ou fait traduire de larabe en latin et qui bouleversaient les vieux enseignements en matire dastronomie, de gomtrie, darithmtique, dalgbre, de mdecine. Lun divulguait, son retour, les tables astronomiques dal-Khwrizm ; un autre, en 1126, celles de Maslama, de Cordoue ; un troisime, luvre de Ptolme dAlexandrie, dont le Planisphre, traduit de larabe, va se rpandre en 1143, lOptique peu aprs, le Grand trait ou Almagest en 1175. Tout un Euclide indit tait lanc dans la circulation. En 1145, un clerc anglais, Robert de Chester, adaptait en latin lalgbre dal-Khwrizm ; et, en moins dun demi-sicle, la plupart des manuels de trigonomtrie arabes taient, sous cette forme, mis la porte des Occidentaux.

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Les noms des traducteurs ne nous ont pas tous t conservs et, de ceux-l mme quon a pu identifier, la carrire est mal connue ; mais ce que nous en savons ne laisse pas dtre instructif. Lun des plus diligents, lAnglais Adlard de Bath, ancien lve des coles de Tours et de Laon, parcourut la Sicile, la Cilicie, la Syrie, la Palestine et probablement aussi lEspagne, dans le premier quart du XIIe sicle. On lui doit un nombre fort lev de traductions, soit douvrages scientifiques arabes, soit douvrages grecs daprs la version arabe, et il a personnellement subi un tel point la sduction de ses modles quil nhsite pas faire dans un de ses livres une tonnante profession de foi : rejetant comme indigne dun savant le principe dautorit, il se rclame uniquement de lobservation et de la raison, et invite le lecteur se mfier des conclusions toutes faites, pour ne croire quau tmoignage de lexprience. Ce qui prouve que la science des Arabes, dont il est si fier de se proclamer le disciple, ou plutt la science grecque, dont les Arabes ntaient eux-mmes que les adaptateurs ou les continuateurs, avait dj fortement agi sur certains esprits, y insinuant le doute, les amenant reprendre ltude des questions auxquelles les livres apports dEspagne ou dOrient donnaient dautres rponses que les livres latins, et les entranant une rvision parallle des doctrines philosophiques les mieux accrdites. p103
Table des matires

II. Les nouveaux courants dides dans lEurope chrtienne 39. Jusqualors, sauf quelques rares chappes de philosophie aristotlicienne, on navait gure vcu dans lEurope occidentale que sur le vieux fonds dides hrites soit directement de saint Augustin, soit indirectement de Platon et des noplatoniciens. Le penseur le plus caractristique peut-tre de la priode qui venait de sachever avait t saint Anselme, originaire dAoste, prieur, puis abb du Bec en Normandie, et finalement archevque de Canterbury en 1093. Or, pour lui, philosophie et religion, foi et raison taient des notions complmentaires ; et cest pourquoi il avait eu le ferme propos de
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fonder toute sa philosophie sur les seules donnes de la rvlation divine. Comme il lavait crit lui-mme avec une parfaite nettet, il stait fix pour but, non point de comprendre pour croire, mais de croire p104 pour comprendre , la foi tant seule capable, selon lui, de nous mener lintelligence du rel et de fournir notre esprit la raison profonde des choses. Une pareille attitude, dans la mesure o lon sy tenait jusquau bout, excluait, cela va de soi, toute pense de recherche positive, pour enfermer le philosophe dans une mditation constante des enseignements de lcriture. Il est remarquable que, sans adopter toujours une position aussi radicale, la plupart des penseurs aient cru devoir, au XIe sicle, se cantonner strictement, comme saint Anselme, dans les limites du domaine occup par la foi. Si rvolutionnaires quils fussent, un Brenger de Tours ou un Roscelin de Compigne, linventeur du nominalisme , navaient gure chapp la rgle. Leur dialectique, dj aristotlicienne de forme, tait demeure philosophiquement assez strile et navait paru rvolutionnaire que parce que, avec une dangereuse intemprance, ils essayaient prcisment de lappliquer aux problmes de la thologie. Il faut ajouter quentre les vues des philosophes et les thories scientifiques dallure noplatonicienne que les matres dalors puisaient sans contrle dans les ouvrages antrieurs, en les amalgamant tant bien que mal, il ny avait, regarder le fond des choses, aucun lien ou presque aucun. Au XIIe sicle, le spectacle change et les yeux se dessillent. Sans connatre encore les parties vraiment caractristiques de lencyclopdie dAristote, qui ne se rpandront peu peu en Occident qu lapproche de lan 1200, sous la forme de traductions latines des versions arabes, les chrtiens de France et des pays voisins subissent indirectement la contagion des ides aristotliciennes, dont les traits scientifiques rapports de lEspagne musulmane, dAfrique, de Sicile ou de Syrie sont presque tous imprgns. Cest comme une premire vague daristotlisme latent qui dferle sur eux, dsagrge leur idalisme mystique, y insinue la froide logique de lexprience. Ds les environs de 1140, on constate que, dans les milieux les plus respectueux de la tradition, on a rompu dlibrment avec lattitude recommande par saint Anselme. La vrit rvle a cess dtre prise comme point de dpart, et lon ne sen proccupe plus que

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pour viter de la contredire. En revanche, on ose sappuyer dsormais sur les assertions des savants ou des philosophes profanes et sinspirer de leurs thories pour tenter de construire de nouveaux systmes philosophiques. Dun des matres alors en renom, lcoltre de Chartres Thierri, qui semploya dans la premire moiti du XIIe sicle vulgariser p105 les notions scientifiques nouvellement acquises, P. Duhem a pu dire quil nadmet la cration que parce quil est chrtien , mais quil explique le monde sans elle . Et cest un des contemporains de Thierri, Guillaume de Conches, dont la foi ne saurait tre suspecte, qui a crit ces phrases lourdes de consquences : Les forces de la nature doivent tre analyses et expliques en elles-mmes ; il faut sefforcer den comprendre laction, au lieu de croire la manire des paysans et sans chercher de raisons . Impossible de mieux affirmer le droit pour un chrtien sincre de reprendre en toute indpendance, quand la foi nest pas en jeu, lexamen des problmes gnraux que lunivers pose lesprit humain. Aussi assiste-t-on un brusque envol de la pense philosophique. Les systmes sopposent et sentrechoquent avec une vigueur jusqualors inconnue ; et, dans la grande lutte entre ralistes et nominalistes qui, durant la premire moiti du XIIe sicle, met aux prises les dialecticiens les plus subtils, un Roscelin, un Guillaume de Champeaux, un Ablard, il faut reconnatre tout autre chose quune discussion acadmique. Quand bien mme la pense dAblard aurait t travestie, quand bien mme le terrible auteur du Oui et non (Sic et non) naurait voulu tre, comme il le certifiait, quun trs fidle et respectueux serviteur de la doctrine de lglise, quand bien mme enfin on pourrait sans peine relever dans ses uvres maint passage attestant sa soumission au principe dautorit, il nen resterait pas moins que son recours incessant au tmoignage des philosophes paens, en mme temps que sa mthode dexgse raisonne et sa thorie de la connaissance, dj toute aristotlicienne de fond et de forme, devaient avoir pour rsultat dinquiter les mes pieuses, qui protestrent en effet par la bouche de saint Bernard, de miner les vieilles mthodes denseignement livresque o lon se complaisait encore et dattirer autour du matre une jeunesse frmissante, altre dides nouvelles, davance gagne, consciemment ou non, la cause de la libre recherche scientifique.

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Les intelligences chappent dsormais latmosphre confine dans laquelle elles avaient vcu si longtemps ; les disputes dcoles elles-mmes perdent de leur caractre un peu triqu ; et limmense retentissement des poursuites intentes en 1140 par lglise contre Ablard, dont les hardiesses ont fini par leffrayer, prouvent assez combien sest largi en moins de cinquante ans le cercle de ceux qui sintressent aux choses de lesprit. p106
Table des matires

III. Lclosion des littratures nationales 40. Un autre indice plus frappant est la brusque closion en France, puis dans le reste de lEurope occidentale, des littratures p107 en langue vulgaire. Il ny a videmment aucun lien direct entre cette soudaine monte de sve littraire et le mouvement scientifique et philosophique que nous venons desquisser. Les domaines sont distincts ; linspiration est autre ; mais chez les lettrs comme chez les hommes dtudes perce le mme dsir de sortir enfin de lornire et de crer du vivant. Jusqualors, la seule littrature qui existt tait une littrature en langue latine, imite des Anciens, mme pour le dtail de la forme. Dans les coles qui, depuis la fin du Xe sicle, staient ranimes un peu partout, on avait appris tourner de jolis vers latins, dmarquer Virgile, Horace, Ovide, Lucain, composer de belles ptres la manire de Pline ou de Cicron. Comme au temps de la renaissance carolingienne, on avait abus du classique au point den encombrer les crits les moins profanes. Suger, le pieux Suger, crit, au dbut du XIIe sicle, une langue prtentieuse o les rminiscences de potes classiques alternent dtrange faon avec les rminiscences bibliques, et lon verra encore bien des annes plus tard un grave prdicateur poitevin, Raoul Ardent, recourir Horace et Juvnal pour expliquer les mystres sacrs ou mme renvoyer ses pieux auditeurs aux Amours dOvide. p108 Cette littrature dcole nest nullement mprisable. Certains humanistes comme Baudri, abb de Bourgueil, puis archevque de
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Dol, ou comme ses contemporains, larchevque de Tours Hildebert de Lavardin et lvque dAngers Marbode, nous charment encore par la dlicatesse de leur sentiment littraire et la grce de leur tour potique ; mais ce ne sont que des humanistes de cnacle, maniant une langue demprunt. Or voil qu linstant o ils sattardent encore ces plaisirs dun autre ge, retentissent en France les premiers accents des chansons de geste. Elles ne jaillissent pas, comme on se le figurait autrefois navement, du fond de lme populaire : elles sont, elles aussi, des uvres de lettrs ; mais elles sont crites en langue franaise, elles parlent de choses du pays, elles voquent le spectacle des grandes luttes fodales, des exploits de nos guerriers aux prises avec lInfidle, des chasses splendides o ils donnent la mesure de leur adresse, de leur vie rude, o le sourire de la femme aime vient mettre de temps autre une note de tendresse ; elles parlent de la douce France , de son beau sol, de son glorieux pass, de ses hros ; elles parlent de Charlemagne et des rois de sa race, de Roland le preux et dOlivier le sage ; et du brave Geoffroi dAnjou et de Richard, le duc normand, et de tant dautres personnages historiques ou lgendaires, dont les noms sonnent franais des oreilles franaises. Elles tmoignent dj dun art consomm, quoiquelles viennent peine de natre, parce quelles sont laboutissement de tout un long et sourd travail de lettrs habitus la composition et qui, en maniant le vers latin, ont appris camper leurs personnages, varier et graduer leurs effets, dnouer par degrs les fils dune intrigue. Aussi est-ce par un chef-duvre que souvre, vers 1100, la srie magnifique des grandes popes mdivales. Si dfigure quelle soit dans les copies qui nous en restent, la Chanson de Roland atteint demble une telle noblesse, une telle puret de lignes, quon ne peut croire dabord quelle marque le dbut dun genre nouveau. Et pourtant quelle jeunesse dallure ! quelle richesse de sve ! La chanson de gestes, qui plus tard sombrera dans le convenu et lartificiel, est pendant une quarantaine dannes varie linfini. Tour tour puissante et tragique, comme dans le Roland ou la Chanson de Guillaume dOrange, pre et sauvage comme dans Gormont et Isembart, dans le Charroi de Nmes ou dans Raoul de Cambrai, raliste jusqu la trivialit, comme dans le Couronnement de Louis ou le Plerinage de Charlemagne, elle semble en perptuel p109 renouvellement, ainsi quil sied ds quon sadresse non plus un cercle restreint de connaisseurs,

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sadresse non plus un cercle restreint de connaisseurs, mais un large auditoire, dont on veut flatter les gots et rallier les suffrages : seigneurs, devant qui, de chteaux en chteaux, les jongleurs vont chantant la geste dun hros fameux ; plerins, venus de tous les points de lhorizon prier sur les reliques dun saint, auquel lhabile pote a rarement omis de rattacher certains des pisodes de son uvre ; marchands, quune foire a runis et qui, leur besogne acheve, aiment entendre le rcit merveilleux de quelques beaux faits darmes, des scnes dramatiques ou, pour se mettre en bonne humeur, de plaisantes fantaisies. Mais la note pique ne suffit pas longtemps. Trop de lettrs avaient pratiqu Ovide et cherch rivaliser avec lui dans sa propre langue, pour ne pas tre tents de transposer en franais sa manire ; et davance un public leur tait acquis : car, dans le midi de la France, o plus quailleurs les murs staient affines, o une vie plus facile salliait des gots plus dlicats, une sensibilit plus nuance, la chanson damour naissait spontanment sur les lvres des seigneurs eux-mmes. Sont-elles bien de lui ou bien ont-elles t fabriques pour lui par quelque pote gages, les onze petites chansons en dialecte provenal qui portent le nom de Guillaume IX dAquitaine ? Toujours est-il que, composes avant 1127, elles sont blouissantes de verve, de fantaisie, de tendresse galante, peine dpares de-ci de-l par une gauloiserie un peu forte. Et quelle finesse aussi dj, quel charme dlicieux, quelle souplesse dallure dans les jolis vers o, peu aprs, un petit seigneur de la rgion bordelaise, Jaufr Rudel, exhale ses amours incomprises ! Quelle mlancolie enveloppante et suave chez Bernard de Ventadour ! Les trouveurs de chansons, comme on se prit alors les appeler ( trouvres dans le nord, troubadours dans le sud de la France), nont pas tous, il est vrai, au mme degr lart des demi-teintes. Chez les plus anciens dentre eux chez Cercamon, par exemple, qui crivait entre 1130 et 1155 environ le dsir sexprime parfois avec un ralisme naf, o se traduit linexprience dune posie qui se cherche. Chez certains, on sombre vite dans laffterie et dans lobscurit. Dautres, pour se singulariser, adoptent un ton pre, sarcastique, sen prennent tout et tous, sans en excepter ni lamour ni la femme. Telle est lattitude du rude Marcabru, le paysan du Danube fait pote ; ce qui ne lempche dailleurs pas de rendre indirectement hommage lamour sincre et pur, p110 quand il affirme

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quand il affirme que le libertinage et

Disait-il vrai ? peut-tre ; mais il est certain que, vers le milieu du XII sicle, le sentimentalisme raffin, qui faisait communment le fond des chansons dont Marcabru affectait de ddaigner linspiration premire, plaisait au public des cours seigneuriales de France, au nord comme au midi. La chanson de geste elle-mme commenait en tre envahie, et des genres nouveaux apparaissaient, qui rservaient lintrigue amoureuse une place de jour en jour croissante : romans antiques , o les lgendes de lantiquit classique lhistoire dtocle et Polynice, la guerre de Troie, les aventures dne, servaient de thmes des rcits merveilleux, coups de galants pisodes ; romans bretons , o, dans le lointain indcis et brumeux des les de Grande-Bretagne, les potes aimaient transporter limagination de leurs auditeurs au temps du fabuleux Arthur et des loyaux chevaliers de la Table Ronde. Avec Chrtien de Troyes, cette matire de Bretagne nest plus quun prtexte subtiles analyses psychologiques : dans une langue fluide, le grand pote champenois, qui crivait aux alentours des annes 1160-1180, cherche surtout traduire les hsitations du cur, le trouble quy exerce lamour naissant, lclat de la passion qui se dclare, le tourment des amoureux spars. Et faut-il rappeler que presque au mme moment, alors que Marie de France ddie au roi angevin Henri dAngleterre son charmant recueil de lais bretons, est conte pour la premire fois lhistoire, immortelle dans sa simplicit douloureuse, des deux amants, Tristan et Iseult, que la puissance dun philtre a pour toujours lis lun lautre et dont rien, sauf la mort, narrivera dissocier les curs ? Quon mesure le chemin parcouru depuis la fin du XIe sicle. Au lieu dune littrature de clercs, sadressant des clercs, la France est dsormais en possession dune littrature vraiment nationale, rpondant aux gots dun public quelle a, par degrs, lev jusqu elle et qui, par elle, se laisse pntrer didal. Le joli mot de courtoisie apparat, avec tout ce quil comporte de grce mesure et de charme souriant : cest la qualit sans laquelle en France, au milieu du XIIe sicle, et dans le langage allgorique du temps, Prouesse et Valeur commencent tre tenues pour peu de chose.

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La France nest pas seule en ressentir les effets. Dans toute lEurope occidentale sexerce lheureuse contagion de lexemple. En Angleterre, alors aux mains dune dynastie franaise et p111 peuple de seigneurs franais, cest notre littrature qui, dans notre langue mme, senrichit duvres nouvelles. LItalie aussi se met calquer, dans leur dialecte original, les chansons damour des troubadours de France, tandis que lAllemagne, avec des succs ingaux, sessaie traduire, puis imite dans sa langue les plus belles uvres de notre jeune littrature : le Roland, nos romanciers, nos potes lyriques, dont quelques-uns de ses Minnesinger parviendront bientt galer la touch dlicate ; tandis surtout quau sud des Pyrnes, au mle accent du pome du Cid, spanouissent les premires uvres de la littrature castillane.
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IV. La rvolution artistique 41. Littrature et art sont, en fait, choses insparables, et lon ne saurait concevoir une rvolution dans le got littraire sans une rvolution parallle dans le got artistique. Le XIIe sicle nchappe pas la rgle. p112 Le sicle prcdent avait t une priode de ttonnements et dexpriences. En mme temps que lon se remettait, dans le monde des lettres, lcole des classiques latins, on avait renou avec la tradition artistique de lantiquit. On avait ainsi rappris les principes de la technique architecturale, depuis les plus humbles, ceux que le maon a mtier dappliquer, comme lart de bien tailler et dappareiller exactement les pierres, de les disposer par assises solides, de donner aux murs une paisseur suffisante pour garantir la stabilit de ldifice et de les renforcer de place en place par des contreforts capables, sans saillie excessive, daccrotre la cohsion de lensemble. On avait aussi rappris user systmatiquement de la vote, au lieu de jeter simplement dun mur lautre une de ces charpentes que le moindre incendie abat en faisant clater les colonnes qui la portent : calculer la force et la forme des supports en fonction des retombes des arcs ou des votes quils ont recevoir ; rtablir
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enfin la liaison ncessaire entre la dcoration et la construction, au lieu duser des motifs ornementaux comme dun simple vtement destin tout au plus masquer les dfauts dexcution. On stait, en un mot, la suite des Romains, dont on avait encore tant de monuments sous les yeux, initi de nouveau au mtier de btisseur, que les sicles prcdents avaient laiss pricliter. Mais ce nest que vers lan 1100 quune esthtique originale commence se dgager, vers lheure mme o, sortant de lornire des plagiats et des imitations serviles, la posie senhardit parler au peuple sa langue. Comme par enchantement, les faades des glises saniment tout coup de sculptures grandioses. Cest le Christ, dressant, splendide et majestueux, sa taille surhumaine parmi les vieillards et les quatre animaux de lApocalypse, dont les regards se tournent vers lui, comme blouis par cette vision de grandeur et de force. Ou bien cest la rsurrection et lascension du Fils de Dieu qui, dans une aurole de gloire et encadr par les anges, slve lentement sous les yeux de ses disciples merveills. Ou bien cest la menaante parabole du mauvais riche, limposant dfil des rois mages qui viennent adorer lEnfant Jsus, la fuite en gypte, la vision dangoisse du Jugement dernier... Le ciseau du sculpteur transporte ainsi le fidle, avant quil ait franchi le seuil, dans un autre monde et lui ouvre les portes du Ciel. Car cet art, dune facture encore maladroite, et dont linexprience se traduit par dinimaginables fautes de perspective et de p113 proportions, est nourri didal. Les scnes, mme les plus gauchement traites, procdent presque toujours dune inspiration large et hardie. Malgr la pauvret des moyens et une esthtique encore navement conventionnelle dans le dtail des figures, des costumes, des attitudes, elles ont un pouvoir dvocation tonnant. Peut-tre, en leur simplicit un peu rude, frappent-elles limagination plus quelles nincitent au recueillement ; mais lart dont elles procdent se tempre bientt ; il sassouplit, se nuance de teintes plus dlicates et plus subtiles, en mme temps que la technique devient plus sure. Dans le premier tiers du XIIe sicle, par exemple Moissac ou Saint-Sernin de Toulouse, ou bien Saint-Lazare dAutun, on en est encore la priode hroque : les sculpteurs demandent limagerie traditionnelle des miniaturistes, aux statues et aux sarcophages antiques, aux bibelots et aux tissus dOrient, aux timides essais des dcorateurs de lge prcdent, les lments de leurs uvres. Mais peu peu ils se

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lments de leurs uvres. Mais peu peu ils se librent ; ils senhardissent tailler dans la pierre des uvres personnelles, longuement mries, et dont linspiration trahit une pense ordonne et sre delle-mme. On attribue volontiers aujourdhui Suger une part importante dans llaboration de cette pense ; et il est de fait que la nouvelle glise dont il dota vers 1140 son monastre de Saint-Denis, contribua puissamment rpandre au dehors diverses nouveauts dcisives. Mais il est vident que les progrs accomplis furent avant tout le fruit dune maturit plus grande et dune meilleure connaissance du mtier. Cest ainsi que les architectes tirrent soudain un tonnant parti de la croise dogive, qui, formant comme lossature de ldifice, portant la vote, renvoyant toute la pousse sur les piles, les contreforts et les arcs-boutants, livre les parois la fantaisie des dcorateurs, matres de les travailler et de les ajourer leur guise. Dans les profonds brasements des portes et sur leurs tympans largement panouis, le sculpteur est laise dsormais pour fouiller la pierre. La maonnerie a cess de lcraser : il peut donner de lair ses compositions. Il a, dautre part, retrouv le secret de la sobrit, du juste quilibre des personnages, de lharmonie des lignes ; et sil reste encore un peu trop lesclave de la tradition fige des sicles antrieurs, sil commence peine savoir interroger la nature, il a maintenant appris donner aux tres quil sculpte des formes et des proportions moins loignes du rel. En un passage dun des beaux livres quil a consacrs liconographie du moyen ge, M. Mle, p114 opposant au tympan de Moissac celui qu la cathdrale de Chartres sculptait, au milieu du XIIe sicle, un artiste anonyme, crit justement que, sil na plus la grandeur formidable de celui de Moissac , lart de Chartres est plus prenant ; le Christ y est moins dominateur ; il est plus prs de nous par sa beaut, par sa douce gravit ; il npouvante plus, il attire . Les vieillards de lApocalypse qui lui font cortge sont plus calmes de lignes, leur adoration plus recueillie : leffrayante vision sest humanise . On en pourrait dire autant de lart tout entier, et notamment de la peinture murale, qui prend alors un large dveloppement : il sest adapt au besoin de mesure et dharmonie qui, aux pires poques de dcadence, sommeille au fond de lme humaine. Il sest loign dfinitivement de lincohrence et de la barbarie, pour se rapprocher

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nitivement de lincohrence et de la barbarie, pour se rapprocher par degrs de la nature et de la vrit. Ainsi lart de la fin du XIIe sicle et de la premire moiti du XIIIe se trouve prpar, et dj slaborent les principes dont sinspireront les ouvriers des grandes cathdrales de Paris, dAmiens, de Soissons ou de Reims. p115
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Bibliographie du CHAPITRE VI. La rvolution intellectuelle et artistique du XIIe sicle


OUVRAGES DENSEMBLE CONSULTER. Ch. H. Haskins, The renaissance of the twelfth cenlury (Cambridge, Mass., 1927, in-8), do la renaissance artistique est exclue ; J. Nordstrom, Moyen ge et Renaissance, essai historique, trad. du sudois (Paris, 1933, in-8), vivement discut par I. Siciliano, Media evo e Rinascimento (Milan, 1936, in-8, fasc. 19 de la Biblioteca della Rassegna ).

I. La science arabe et sa pntration dans lEurope chrtienne.


OUVRAGES CONSULTER. Ch. H. Haskins, Studies in the history of mediaeval Science (Cambridge, Mass., 1924, in-8, vol. 27 des Harvard historical studies ; 2e d. avec additions, 1927), fondamental : consacr surtout aux traducteurs des uvres arabes et grecques, le livre de Haskins sera complt avec F. Bliemetzrieder, Adelhard von Bath (Munich, 1935, in-8) ; en outre P. Duhem, Le systme du monde. Histoire des doctrines cosmologiques de Platon Copernic (Paris, 1913-1917, 5 vol. in-8, inachev), t. III V ; Lynn Thorndike, History of magic and experimental science during the first thirteen centuries of our era (Londres et New York, 1923, 2 vol. in-8 ; 2e d., 1930) ; G. Sarton, Introduction to the history of science, t. I et II (Washington, 19271931, 2 vol. in-8), rpertoire considrable des uvres scientifiques du moyen ge antrieures au milieu du XIIIe sicle ; en outre, H. Suter, Die Araber als Vermittler der Wissenschaften in deren Uebergang vom Orient in der Occident (Aarau, [1895], 31 p. in-8), vue densemble encore utile ; du mme, Die Mathematiker und Astronomen der Araber und ihre Werke (Leipzig, 1900, in-8) ; A. Mieli, La science arabe et son rle dans lvolution scientifique mondiale (Leyde, 1939, in-8) ; De Lacy OLeary, Arabic thought and its place in history (Londres, 1922, in-8) ; Grundriss der Geschichte der Philosophie fonde par Ueberweg, t. II : Die patristische und scholastische Philosophie, 11e d., refondue par B. Geyer (Berlin, 1928, in-8o), avec de copieuses bibliographies ilosophie musulmane : M. Cantor, Vorlesungen ber Geschichte der Mathemalik, t. I et II (Leipzig, 1880-1892, 2 vol. in-8 ; 3e d., 1907). Ltude de la traduction des uvres dAristote de larabe en latin a t amorce il y a plus dun sicle par Amable Jourdain, dans un livre qui na pas encore t remplac : Recherches critiques sur lge et lorigine des traductions latines dAristote et sur les commentaires grecs ou arabes employs par les docteurs scolastiques (Paris, 1819, in-8 ; 2e d., 1843). Cette tude a t reprise depuis lors par des rudits comme M. Steinschneider, Die europischen Uebersetzungen aus dem arabischen bis Mitte des 17

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chen Uebersetzungen aus dem arabischen bis Mitte des 17 Jahrhunderis, dans les Sitzungsberichte der K. Akademie der Wissenschaften (zu Wien), Philos.histor. Klasse, t. CXLIX (1905), no 4, et t. CLI (1906), n 1, ou comme Ch.-H. Haskins lui-mme, dans louvrage indiqu en tte de cette note et o lon trouvera les rfrences aux travaux de dtail. Dimportantes recherches sont encore actuellement en cours. Voir, en dernier lieu, la claire mise au point de labb F. Van Steenberghen, Aristote en Occident. Les origines de laristotlisme parisien (Louvain, 1946, in-16).

II. Les nouveaux courants dides dans lEurope chrtienne.


OUVRAGES CONSULTER. Avant tout, le Grundriss der Geschichte der Philosophie dUeberweg indiqu la note prcdente, le meilleur rpertoire de faits et de doctrines, avec de prcieuses bibliographies. LHistoire de la philosophie scolastique de B. Haurau (Paris, 1872-1880, 3 vol. in-8) a vieilli, est souvent trs discutable, mais reste encore utile ; de mme, K. Prantl, Geschichte der Logik im Abendlande, t. II (Leipzig, 1861,in-8 ; 2e d., 1885). Parmi les histoires rcentes de la philosophie mdivale, citons M. De Wulf, Histoire de la philosophie mdivale (Louvain et Paris, 1900, in-8 ; 6e d., 3 vol., 1934-1936), trop didactique et souvent confus ; E. Gilson, La philosophie au moyen ge (Paris, 1922, 2 vol. in-16 de la Collection Payot ), vue densemble rapide, mais riche dides, qui, en 2e dition, est devenue un gros volume (Paris, 1944, in-8), complter avec les tudes de philosophie mdivale du mme auteur (Strasbourg, 1921, in-8, fasc. 3 des Publications de la Facult des lettres de Strasbourg ) ; . Brhier, La philosophie du moyen ge (Paris, 1937, in-8, de la collection Lvolution de lhumanit ), essentiel. Y joindre M. Grabmann, Die Geschichte der scholastischen Methode, t. I et II (Freiburg, 1909-1911, 2 vol. in-8), et limportante srie dtudes et de textes publie sous la direction de C. Baeumker, Beitrge zur Geschichte der Philosophie des Mittelalters (Munster, depuis 1891, in-8) ; J. de Ghellinck, Le mouvement thologique du XIIe sicle (Paris, 1914, in-8) ; C. Baeumker, Der Platonismus im Mittelalter (Munich, 1916, in-8). Pour les travaux de dtail, voir les bibliographies du Grundriss dUeberweg cit plus haut. Sur les coles du temps, avant tout G. Par, A. Brunet, P. Tremblay, La renaissance du XIIe sicle. Les coles et lenseignement (Paris et Ottawa, 1933, in-8, vol. 3 des Publications de lInstitut dtudes mdivales dOttawa ), ouvrage capital, enrichi dexcellentes notes bibliographiques, qui se prsente comme une refonte dun ouvrage de G. Robert paru sous un titre analogue en 1909 ; E. Lesne, Histoire de la proprit ecclsiastique en France, t. V : Les coles de la fin du VIIIe sicle la fin du XIIe (Lille, 1940, in-8 , fasc. 50 des Mmoires et travaux publis par des professeurs des Facults catholiques de Lille ) ; S. dIrsay, Histoire des Universits franaises et trangres, des origines nos jours, t. I : Moyen ge et Renaissance (Paris, 1933, in-8), qui remonte jusquaux coles du haut moyen ge ; et, parmi les tudes de dtail, A. Clerval, Les coles de Chartres au

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A. Clerval, Les coles de Chartres au moyen ge (Paris, 1895, in-8), dj un peu ancien.

III. Lclosion des littratures nationales.


OUVRAGES CONSULTER. Exposs densemble sommaires de G. Cohen, dans H. Pirenne, G. Cohen et H. Focillon, La civilisation occidentale au moyen ge du XIe au milieu du XVe sicle (Paris, 1933, in-8, t. VIII de la section Histoire du moyen ge dans l Histoire gnrale. de G. Glotz,) et dans L. Rau et G. Cohen, Lart du moyen ge (arts plastiques, art littraire) et la civilisation franaise (Paris, 1935, in-8, de la coll. Lvolution de lhumanit ). Sur la littrature latine du XIe sicle et des dbuts du XIIe, on consultera avec profit lexpos sommaire du P. J. de Ghellinck, Littrature latine du moyen ge, t. II : Dela renaissance carolingienne saint Anselme (Paris, 1939, in-16, de la Bibliothque catholique des sciences religieuses ), et celui, trs sommaire aussi, de M. Hlin, Littrature dOccident. Histoire des lettres latines du moyen ge (Bruxelles, 1943, in-16, de la Collection Lebgue ). G. Grber a dress un trs utile inventaire sous le titre Uebersicht ber die lateihische Literatur von der Mitte des 6 Jahrhunderts bis 1250, p. 97-432 de son Grundriss der romanischen Philologie, t. II, lre partie, lrc d. (Strasbourg, 1902, in-8). Louvrage compact de M. Manitius, Geschichte der lateinischen Literatur des Mittelalters, dont les t. II et III (Munich, 1923 et 1931, 2 vol. in-8o de la collection Handbuch der Altertumswissenschaft fonde par I. von Mller) concernent le XIe et le XIIe sicles, nest lui-mme quun rpertoire dune extrme richesse, quoique incomplet encore. Bref aperu dans louvrage de Ch. H. Haskins, The renaissance of the twelfth century (cit p. 100, n. 1), avec des indications bibliographiques. Voir aussi H. O. Taylor, The medieval mind. A history of the development of thought and emotion in the middle ages (Londres, 1911, 2 vol. in-8 ; 2e d., 1914). Sur la posie latine, Raby, A history of secular latin poetry in the middle ages (Oxford, 1934, 2 vol. in-8) ; du mme, A history of christian latin poetry (Oxford, 1927, in-8). Parmi les monographies, dingale valeur, citons, titre dexemple, outre le livre dA. Clerval indiqu p. 104, H. Pasquier, Un pote latin du XIe sicle. Baudri, abb de Bourgueil, archevque de Dol (Paris et Angers, 1878, in-8), complter avec lintroduction et le recueil de Mlle Ph. Abrahams, Les uvres potiques de Baudri de Bourgueil, dition critique publie daprs le manuscrit du Vatican (Paris, 1926, in-8) ; B. Haurau, Notice sur les mlanges potiques dHildebert de Lavardin (Paris, 1882. in-8, extr. des Notices et extraits des manuscrits de la Bibliothque nationale, t. XXVIII et XXIX). Indications et vues suggestives dans E. Faral, Recherches sur les sources latines des contes et romans courtois du moyen ge (Paris, 1913, in-8) ; du mme, Le fabliau latin au moyen ge, dans la Romania, ann. 1924. p. 321-385 ; G. Cohen, La comdie latine en France dans la seconde moiti du XIIe sicle, dans les Bulletins de la classe des lettres et des sciences morales el politiques de lAcadmie royale de Belgique, 5e srie, t. XVII

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de lAcadmie royale de Belgique, 5e srie, t. XVII (1931), p. 225-268, et, sous le mme titre, avec divers collaborateurs, un recueil des comdies latines de ce temps (Paris, 1932, 2 vol. in-8). Voir aussi M. Wilmotte, Les antcdents latins du roman franais, dans le Mercure de France, n de mai 1922, p. 609-629. Sur la littrature de langue franaise, commode mise au point, avec bibliographies, par E. Faral, dans lHistoire de la littrature franaise illustre, publ. par J. Bdier et P. Hazard, t. I (Paris, [1923], in-4) ; y joindre A. Jeanroy, La littrature de langue franaise des origines Ronsard, dans lHistoire de la nation franaise publ. par G. Hanotaux, t. XII (Paris, 1921, in4), p. 237-576, et R. Bossuat, Le moyen ge, formant le t. I de lHistoire de la littrature franaise publ. par J. Calvet (Paris, 1931, in-8), avec des bibliographies trs dtailles. Sur les chansons de geste, J. Bdier, Les lgendes piques. Recherches sur la formation des chansons de geste (Paris, 1908-1913, 4 vol. in-8) ; du mme, Les chansons de geste, dans lHistoire de la nation franaise publ. par G. Hanotaux, vol. cit, p. 177-236 ; M. Wilmotte, Lpope franaise. Origine et laboration (Paris, [1939], in-8), dont les conclusions, gnralement opposes celles de J. Bdier, ont t, ainsi que dautres, discutes avec verve par Italo Siciliano, Le origini delle canzoni di gesta. Teorie e discussioni (Padoue, 1940, in-8, de la Collana Ca Foscari ). Sur la posie lyrique, A. Jeanroy, Les origines de la posie lyrique en France au moyen ge (Paris, 1889, in-8 ; 3e d., 1925) ; du mme, La posie lyrique des troubadours (Paris, 1934, 2 vol. in-8) ; J. Anglade, Les troubadours (Toulouse et Paris, 1908, in-12) ; et, parmi les nombreux ouvrages parus en Allemagne, H. Brinkmann, Entstehungsgeschichte des Minnesanges (Halle, 1926, in-8) ; sur la musique des chansons de troubadours, P. Aubry, Trouvres et troubadours (Paris, 1909, in-12, 2e d. corrige, 1910 ; de la collection Les matres de la musique ) ; J. Beck, La musique des troubadours (Paris, 1910, in-12, coll. Les musiciens clbres ) et les divers ouvrages publis depuis lors par ce dernier ; M. Borodine, La femme et lamour au XIIe sicle daprs les pomes de Chrtien de Troyes (Paris, 1909, in-8) ; M. Lot-Borodine, Le roman idyllique au moyen ge (Paris, 1913, in-12) ; G. Cohen, Un grand romancier damour et daventure au XIIe sicle. Chrtien de Troyes et son uvre (Paris, 1931, in-8), tude prcde de quelques pages sur les origines du roman courtois ; E. Hpffner, Les lais de Marie de France (Paris, 1935, in-16, de la Bibliothque de la Revue des cours et confrences ), o lon trouvera dexcellents aperus historiques sur la posie courtoise au XIIe sicle ; H. Dupin, La courtoisie au moyen ge, daprs les textes du XIIe et du XIIIe sicle (Paris, [1931], in-12), qui est plutt une tude du mot que de la courtoisie elle-mme ; E. Faral, Les jongleurs en France au moyen ge (Paris, 1910, in-8, fasc. 187 de la Bibliothque de lcole des hautes tudes, sciences historiques et philologiques ) ; du mme, les Recherches, cites plus haut.

Louis Halphen Lessor de lEurope (XIe XIIIe sicles) IV. La rvolution artistique.

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OUVRAGES CONSULTER. Nous ne citerons ici que lessentiel : le brillant expos densemble de H. Focillon, dans le volume de lHistoire gnrale de G. Glotz sur La civilisation occidentale cit p. 107, expos repris par lauteur avec des illustrations dans son volume Art dOccident. Le moyen ge roman et gothique (Paris, 1938, in-8) ; les solides chapitres de Louis Brhier et dlie Lambert sur lart prroman, roman et gothique dans lHistoire gnrale de lart publ. sous la direction de G. Huisman, t. II (Paris, 1938, in-4), p. 45360 ; les deux grands traits de R. de Lasteyrie, Larchitecture religieuse en France lpoque romane (Paris, 1912, in-4 ; 2e d., revue et fortement augmente par M. Aubert, 1929) ; du mme, Larchitecture religieuse en France lpoque gothique, publ. par M. Aubert (Paris, 1926, 2 vol. in-4) ; le solide et volumineux expos de Raymond Rey, Lart roman et ses origines (Toulouse et Paris, 1945, in-8) ; le beau livre dEmile Mle, Lart religieux du XIIe sicle en France. tude sur les origines de liconographie du moyen ge (Paris, 1922, in-4) ; du mme, Lart allemand et lart franais du moyen ge (Paris, 1917,in-12 ; 4e d., 1923) ; du mme, Art et artistes du moyen ge (Paris, 1927, in-12) ; Louise Lefranois-Pillion, Les sculpteurs franais du XIIe sicle (Paris, 1931, petit in-8, de la collection Les matres de lart ) ; Marcel Aubert, La sculpture franaise au moyen ge (Paris, 1947, in-4) ; J. Vallery-Radot, glises romanes. Filiations et changes dinfluences (Paris, [1931], in-12, de la collection A travers lart franais ), o lon trouvera une mise au point des thories rcentes, notamment de J. Puig y Cadafalch (auteur douvrages capitaux sur larchitecture religieuse en Espagne) et dA. Kingsley-Porter, dont nous citerons surtout Romanesque sculpture of the pilgrinage roads (Boston, 1923, 10 vol. in-8, dont 9 de planches) et Lombard architecture (New Haven, Londres et Oxford, 1916, 3 vol. in-8 et 1 vol. de pl. in-folio). Sur la peinture, H. Focillon, Peintures romanes des glises de France (Paris, 1938, in-4), et J. Baum, Plastik und Malerei des Mittelalters (Potsdam, 1930, in-8). Sur les origines de lart roman, auxquelles M. Raymond Rey (ouvr. cit) consacre de larges dveloppements, voir encore Jean Hubert, Lart pr-roman (Paris, 1938, in-4), et Gabriel Plat, Lart de btir en France des Romains lan 1100 daprs les monuments anciens de la Touraine, de lAnjou et du Vendmois (Paris, 1939, in-4).

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Chapitre VII Les progrs de lglise romaine dans la premire moiti du XIIe sicle 42.

Au regard de lhistoire religieuse, la premire moiti du XIIe sicle, qui a t marque par tant de transformations dcisives, est galement une priode de nouveauts fcondes. La papaut est mme, cela va de soi, une des premires tirer bnfice des succs quont remports dun bout lautre de la Mditerrane, de lEspagne la Syrie, les soldats de Dieu enrls sous son tendard. Par eux, la religion chrtienne, telle quelle volue en Occident sous limpulsion de Rome, ne cesse de gagner du terrain. Cest cette religion qui unit les peuples de lEurope dans un effort commun contre la masse confuse et bigarre de ceux quon nomme Infidles ; cest dinstinct vers son chef naturel, le Souverain Pontife, que se tournent tous ceux qui commencent se sentir lesprit europen . Ds lors, on ne saurait tre surpris si, au lendemain de la croisade, des problmes aussi pineux que celui de linvestiture, nagure encore occasion de tant de violences, ont perdu de leur acuit. La lassitude y contribue ; mais aussi le sentiment, en partie nouveau, dune force morale suprieure, avec laquelle il faut compter, quand bien mme elle ne serait pas toujours soutenue par une force matrielle suffisante. L est le secret des progrs, sans clat mais srs, accomplis par la papaut dans la premire moiti du XIIe sicle. On chercherait en vain sur la liste des pontifes qui ont occup durant ce laps de temps le sige p116 de saint Pierre un nom digne dtre mis en parallle avec celui de Grgoire VII ; mais il est remarquable justement que lavenir de
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lglise romaine, encore incertain moins dun sicle auparavant, ait t dsormais assez solidement assur pour ne plus dpendre tout entier de la personnalit de son chef.
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I. La liquidation de la querelle des investitures 43. A lpoque de la premire croisade, le problme de linvestiture, tel quil stait pos sous Grgoire VII, tait demeur sans solution. La papaut sen tait tenue la prohibition absolue de toute investiture laque, tandis que, de leur ct, rois et seigneurs refusaient nergiquement dabandonner autrui la libre disposition des vchs et des biens temporels qui en dpendaient. Entre les deux thses, toute possibilit de rapprochement semblait p117 jamais exclue. Or le XIIe sicle est peine entam que partout, aussi bien en France quen Angleterre, en Allemagne, en Italie, laccord est en voie de ralisation et que partout, moyennant des concessions de pure forme et dtendue variable, lglise obtient gain de cause. Cet extraordinaire revirement ne peut sexpliquer par la seule habilet des ngociateurs ; il tient davantage aux circonstances, la pression quexercent alors sur les esprits si peu favorables quils soient aux progrs de lglise les ides nouvelles touchant le rle dvolu au clerg et son chef. En France, o la violence de la lutte avait t moindre que partout ailleurs et o lmiettement du pouvoir politique facilitait laction de la papaut, la dtente, manifeste dj avant la mort dUrbain II (1099), fait place, quelques annes seulement aprs, un accord tacite, o le principe mme de linvestiture laque est dlibrment sacrifi. Alors qu la veille de la croisade, le canoniste franais le plus rput, lvque de Chartres Ives, croyait encore devoir en prendre la dfense et pensant, il est vrai, son propre cas se refusait la condamner, mme lorsquelle avait lieu par la remise symbolique de la crosse pastorale et de lanneau, on observe maintenant une tendance gnrale considrer la thse grgorienne comme juste et praticable si, en contre-partie, lon accepte, par un retour la tradition des temps carolingiens, de laisser lautorit civile le droit dapprouver et
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confirmer llection des nouveaux prlats avant quils soient installs. En dautres termes, on demande quaucune nomination piscopale nintervienne quaprs entente avec les rois ou les seigneurs. Cest sur cette base quun accord de fait stablit, qui, des domaines du roi captien, stend progressivement la plupart des grands fiefs du royaume, sans se heurter en gnral de srieuses rsistances. En Angleterre, bien que la dynastie rgnante et transport avec elle les fortes traditions centralisatrices du duch de Normandie, le succs des principes grgoriens est peine moins net. En 1107, la suite dun long conflit qui met aux prises le roi Henri Ier Beauclerc et larchevque de Canterbury Anselme, un accord est conclu Londres, et le rgime institu est analogue au rgime franais, ceci prs que le roi conserve le droit dexiger des nouveaux lus lhommage fodal. Dans les pays qui relevaient de lempire germanique et o le conflit avait atteint son maximum dacuit, la thse pontificale triompha moins aisment. Et pourtant, ds 1106, le terrain p118 gagn par la papaut et les ides quelle incarnait tait considrable. cette date tait consomme la dfaite de lempereur Henri IV, contre qui, sous le commandement de son propre fils Henri V, lAllemagne presque entire stait souleve 44. Son successeur, redevable du trne cette victoire peu glorieuse, tait en outre loblig du pape Pascal II qui, en acceptant de se prononcer officiellement pour lui au dbut de la rvolte, lui avait mnag en Allemagne lappui des clercs grgoriens. Il semblait pour cette raison la discrtion de la curie romaine. Et, en effet, pendant quelques semaines, Henri V se conduisit en fils soumis de lglise. Le pape tait attendu en Allemagne, o lon escomptait un rglement amiable et prompt des difficults pendantes. Mais ctait une illusion, et elle fut de courte dure. Henri V ne tarda pas se rvler sous son vritable jour, autoritaire et intransigeant comme son pre, malgr des dehors plus dfrents peuttre. Pascal II essaya en vain de ngocier avec lui sur les mmes bases que dans les royaumes de France et dAngleterre. En octobre 1106, lors dun concile tenu Guastalla, en Haute Italie, il offrit inutilement lamnistie pour tous les faits du pass si le roi acceptait la suppression de linvestiture laque. Les contre-propositions que le roi lui fit tenir
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Nous reviendrons sur ces vnements, p. 137.

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en mai 1107 Chlons-sur-Marne ne furent quun rappel nergique des usages antrieurs, comportant linvestiture du temporel de chaque vch par la crosse et lanneau. Ctait une impasse. La confrence dut tre rompue aprs un change de mots vifs. Par mesure de reprsailles, les archevques de Mayence et de Cologne furent frapps de la peine de la suspense et la suite des pourparlers renvoye sine die. Nanmoins, la diffrence tait grande entre la situation cre par cette rupture et ltat de choses antrieur au XIIe sicle. Henri V avait si bien le sentiment que rien ne pouvait tre ralis dsormais sans le concours du Souverain Pontife quil prit bientt linitiative de rouvrir les ngociations. Lheure tait venue pour lui daller se faire reconnatre dans ses tats dItalie et de recevoir des mains du pape le diadme imprial. Il se mit en chemin au mois daot 1110, pour arriver en fvrier 1111 Rome, o il pensait que le spectacle de son arme donnerait rflchir son faible adversaire. Le succs dpassa ses esprances. Pascal, affol, offrit une renonciation pure et simple des vques tous les biens temporels quils dtenaient, p119 en change dune renonciation du roi linvestiture, devenue ds lors sans objet. Solution radicale coup sr, mais chimrique, et qui souleva chez les intresss de belles clameurs de protestation. Et comme Pascal avait donn par son offre la mesure de son caractre, Henri V nhsita plus employer avec lui la manire forte : lemmenant sous solide escorte, ainsi que quelques cardinaux, il le garda jusquau jour o il lui eut enfin extorqu, non seulement la couronne impriale, mais un acte en bonne et due forme, portant confirmation de son droit absolu dinvestir vques et abbs par la crosse et lanneau, avant mme quils ne fussent consacrs. En apparence, on tait donc revenu de plus de trente ans en arrire ; mais ce triomphe excessif allait causer la ruine du vainqueur. Le temps tait pass ou un lac pouvait se permettre de fouler aux pieds avec une pareille absence de scrupules les principes les plus sacrs. QuHenri le voult ou non, la doctrine grgorienne avait fait son chemin : on en pouvait discuter encore les modalits dapplication, mais non la rayer dun trait de plume. Aussi, dans toute la chrtient, mme en Allemagne, o les ides de rforme staient largement rpandues, le privilge arrach par la violence ce pauvre pape, tremblant et honteux, fut-il accueilli par une tempte dindignation. Un concile runi Rome, dans le palais pontifical du Latran, le 23 mars 1112, en pronona lannulation, raison de la

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pronona lannulation, raison de la contrainte exerce sur le chef de lglise. Un autre concile, tenu le 16 septembre Vienne sur le Rhne en terre dEmpire, sous la prsidence de larchevque Gui, osa mme menacer le pape dun schisme sil nassimilait pas aussitt linvestiture laque une hrsie et ne lanait pas lanathme contre le roi impie. Excommuni en effet, aux prises avec une nouvelle et formidable rvolte de princes allemands, abandonn par la majeure partie de son clerg, Henri V se dbattit vainement pendant quelques annes. Il essaya, une fois Pascal II mort (21 janvier 1118), dopposer au pape rgulier Glase II un antipape en la personne dun obscur archevque de Braga (Portugal), que ses adversaires capturrent trois ans plus tard ; enfin il se vit oblig dentrer dans la voie des accommodements quand, le 2 fvrier 1119, larchevque de Vienne Gui, dont lattitude avait t si nettement hostile au concile de 1112, devint pape sous le nom de Calixte II. Aprs de longs et laborieux pourparlers, plusieurs fois rompus, plusieurs fois repris, on aboutit, le 23 septembre 1122, au fameux concordat de Worms, sur lequel les p120 historiens ont tant pilogu et dont la signification vritable sest trouve altre ds le e XII sicle. Examin dune faon objective, ce concordat, tout en donnant au roi de Germanie certaines satisfactions particulires de forme, assurait lglise dans lEmpire des liberts tout fait quivalentes celles quon lui avait accordes en France et en Angleterre. Henri V prenait lengagement solennel d abandonner Dieu, aux saints aptres de Dieu Pierre et Paul et la sainte glise catholique toute investiture par lanneau et le bton pastoral, en mme temps quil sinterdisait de mettre obstacle soit la procdure canonique des lections, soit la libert des conscrations. Cette renonciation explicite toute intervention directe du pouvoir laque dans le choix et linvestiture spirituelle de lvque avait pour contre-partie lengagement pris par Calixte II dautoriser la prsence soit du roi, soit de son dlgu lassemble lectorale, pourvu toutefois que le vote et lieu sans simonie et sans violence et quen cas de dsaccord, le prince ne prtt son appui qu celui dont llection serait accepte par le mtropolitain et les vques comprovinciaux . Cela fait, lvque librement lu irait demander au souverain dlivrance des biens et des droits formant le temporel de lvch (regalia) ; il en recevrait la collation par le sceptre , symbole de lautorit sculire, et

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sceptre , symbole de lautorit sculire, et sengagerait sacquitter des obligations qui incombaient leur dtenteur. Le soin mme apport par les rdacteurs du contrat viter lemploi du mot investiture pour caractriser cette collation du temporel de lvch marque assez leur volont de dissiper toute quivoque en distinguant nettement dans la personne de lvque entre le chef spirituel, ne relevant que de lglise, et le seigneur temporel, soumis des obligations fodales. Il est donc incontestable, quoi quon en ait dit, que le concordat de Worms assainit dfinitivement latmosphre. On a parl de paix boiteuse , sous prtexte que toute possibilit de chicane ntait pas exclue et quen laissant au roi de Germanie la dlivrance du temporel, on risquait de nouvelles difficults. Mais navait-on pas rserv des droits identiques aux rois de France et dAngleterre ? Des historiens allemands ont mme prononc les mots de victoire de lempereur , sous cet autre prtexte que le pape avait d renoncer aux beaux rves daffranchissement total de lglise, comme sil avait jamais pu tre srieusement question dune telle ventualit au milieu dun monde gagn aux ides et aux pratiques fodales. p121 Le fait essentiel, celui qui est vraiment significatif, est la dlimitation des deux domaines : le spirituel et le temporel. tant donn lextraordinaire confusion dans laquelle on avait vcu cet gard jusqualors, ctait sans le moindre doute pour lglise un progrs dcisif que darriver enfin se dgager pour une forte part, en matire de religion, de la mainmise du pouvoir laque. Comme dans tout compromis, il y avait des ombres au tableau, et lavenir devait se charger de dmentir les prvisions trop optimistes ; mais lglise tait maintenant en mesure dachever luvre de rforme religieuse sans se heurter constamment lopposition des rois et des seigneurs. Elle allait pouvoir librement se consacrer sa propre rgnration.

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II. La rgnration de lglise et les ordres nouveaux 45. Pour cette uvre, les concours ne manquaient pas. Depuis la fin du XI sicle, le nombre stait considrablement accru des mes pieuses acquises lide de rforme et rsolues y dpenser leur nergie et leur loquence. p122
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Le succs mme de la croisade sexpliquerait moins aisment si les populations navaient t remues depuis quelque temps dj par les sermons enflamms de prdicateurs improviss qui visitaient les villes et les campagnes, rappelant leurs auditeurs les vertus des ges vangliques, les invitant remettre en honneur les pratiques de la religion primitive, les exhortant se consacrer au salut de leurs mes et faire pnitence, de peur de se laisser surprendre en tat de pch par la venue de lAntchrist. LAllemagne avait t ainsi parcourue, vers 1090, par les moines prcheurs de lordre de Hirschau, fond sur son sol en 1075, limage de Cluny ; et leur succs avait t prodigieux. Des villages entiers, hommes et femmes, staient constitus en associations de lacs affilis lordre, unis par le mme dsir de mettre un terme aux abus sous le poids desquels la religion alors menaait de sombrer. Pareillement en France, et vers la mme date, on avait vu surgir des aptres de la vie vanglique, comme Etienne de Muret, Vital de Mortain, Bernard de Tiron ou comme Robert de Molesme, le fondateur de Cteaux, ou encore comme cet extraordinaire Robert dArbrissel, qui stait propos, lui aussi, de rgnrer les mes par la pnitence, labandon des biens de ce monde, le retour la simplicit des premiers adeptes du Christ. Mais, si laction de ces prcheurs avait t efficace sur les foules, ils navaient dabord gure eu de prise sur le clerg lui-mme. Au XIIe sicle, ils se disciplinent et sorganisent sous le contrle de la papaut. Bruno de Cologne, chanoine de Reims, fonde en 1084 la
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Chartreuse, qui devient presque aussitt un asile de vie rmitique dune austrit exceptionnellement rigoureuse. Peu aprs, en 1100 ou 1101, Robert dArbrissel fonde, au comt dAnjou, le curieux centre monastique double de Fontevrault, o hommes et femmes voisinent et qui, en moins de vingt ans, couvre de ses succursales les provinces occidentales de France. Mais cest surtout avec saint Bernard que se marque lorientation nouvelle. Non que lesprit de discipline et la souplesse aient t les qualits dominantes de ce rude et fougueux Bourguignon. Son langage est dur jusqu linjustice, passionn, mordant. Il faut lentendre bafouer le luxe dplac de certains prtres ou de certains moines ; railler, avec une ironie cinglante, la pseudoscience de ces jeunes vques qui, tout en nayant pas mme encore de barbe au menton, prsident dj des assembles de clercs ; ou bien rappeler au respect des convenances les hommes dglise qui ne semblent occups qu ricaner. p123 Il faut lentendre surtout crier en face leurs vrits aux cardinaux, ces satrapes de la nouvelle monarchie, et aux papes eux-mmes, trop oublieux, len croire, du Memento quia pulvis es. chacun il dit son fait avec une libert stupfiante. Mais quon ne sy trompe pas : lors mme quil dcoche ses traits les plus acrs ladresse de la curie romaine, lors mme quil dnonce avec le plus dpret les abus de pouvoir commis par ladministration pontificale, il travaille, au fond, la mme uvre quelle, sauf souhaiter lemploi de moyens diffrents. Ce quil veut, lui aussi, cest un clerg affranchi de toute ingrence du pouvoir temporel, si affranchi mme quil va jusqu rver dune glise entirement dtache des cadres fodaux, libre de la gestion des biens fonciers dont elle est trop souvent lesclave, avec une papaut rgnant, non sur Rome, mais sur lunivers . Car nul na trac en termes aussi frappants le rle dvolu au Souverain Pontife : Vous ntes pas seulement le pasteur de toutes les brebis , crit-il vers 1150 Eugne III ; vous tes le pasteur de tous les pasteurs. Vous tes lunique vicaire du Christ . Mais cette conception mme suppose une glise rtablie dans sa puret premire. Saint Bernard, entr au monastre de Cteaux en 1112, lge de vingt-deux ans, semploie sans relche faire de ses dsirs une ralit. Il se transporte ds 1115 dans la valle sauvage de Clairvaux, prs de lAube, y installe sa nouvelle abbaye, filiale de Cteaux, y impose ses compagnons la plus austre des rgles et la plus dure des existences, proscrit impitoyablement tout ce qui pourrait

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dure des existences, proscrit impitoyablement tout ce qui pourrait sembler luxe, confort, plaisir du corps ou de lesprit. Il veut que le moine cistercien 46 donne tous les clercs sculiers comme rguliers lexemple dune vie vraiment religieuse. Et cest pourquoi, aux yeux de lardent rformateur quest saint Bernard, Clairvaux ne suffit pas : il faut que, sur le type de labbaye modle, dautres abbayes se fondent dans la chrtient tout entire, pntres des mmes ides, rgies selon les mmes principes, astreintes au mme asctisme et prtes devenir leur tour des foyers de propagande active. Les vux de saint Bernard sont exaucs avec une extraordinaire rapidit. Fort de lapprobation du pape, qui voit demble quel merveilleux instrument lordre cistercien peut devenir entre ses mains, Clairvaux essaime au loin. En 1122, dix-neuf p124 maisons sont affilies lordre ; trente ans aprs, il compte dj plus de trois cent cinquante monastres ; la fin du XIIe sicle, il en comptera cinq cent trente, tous troitement unis en vertu de la fameuse Charte de charit qui rgle lorganisation de lordre par un lien de charit qui fait deux comme Une grande famille dont les chefs sont labbaye- mre , Cteaux, et ses quatre premires filles : Clairvaux, La Fert, Pontigny et Morimond, groupes affectueusement sous la prsidence du Grand abb . Les filiales et les sous-filiales de chacune delles se ramifient linfini jusquen Espagne, en Italie, en Angleterre, en Irlande, en Allemagne, dans les pays Scandinaves ; mais toutes obissent aux mmes consignes et mnent contre les vices du clerg le mme combat. Lesprit cistercien pntre ainsi dans le clerg sculier, dont il use la longue les tendances particularistes et hte la concentration autour du chef de lglise universelle. Il rend en outre possible le succs dune rforme importante, quoique limite dans ses effets immdiats, celle des chapitres cathdraux et collgiaux, qui sont comme les conseils des vques et des prtres attachs aux principales cures urbaines. Cette rforme, souhaite depuis la fin du XIe sicle par tous les adeptes sincres des principes grgoriens, et dj entame dans divers
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Le nom latin de Cteaux est Cistercium.

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diocses au temps o saint Bernard stablissait Clairvaux, aboutit dans la premire moiti du XIIe sicle, grce lesprit nouveau quincarne maintenant le grand ordre monastique. Lide que les clercs, lors mme quils sont groups en collges, comme dans les chapitres, peuvent vivre dans le sicle, se mler aux lacs, partager leur existence, devient dsormais intolrable aux mes pieuses. Un thologien allemand de ce temps, Gerhoh de Reichersberg, nest pas loin de la tenir pour une hrsie qualifie, en quoi videmment il dpasse la mesure. Mais on comprend que le succs de lordre cistercien ait eu pour effet de souligner la ncessit de plier tous les chanoines une rgle rigoureuse. Dans la plupart des provinces ecclsiastiques, de vritables ordres de chanoines rguliers apparaissent alors, tous soumis des rgles drives de celle que saint Augustin avait jadis prconise pour les clercs de son diocse, mais avec des variantes qui leur donnent une physionomie nouvelle et les distinguent assez nettement les unes des autres. Celle que Guillaume de Champeaux rdigea en 1113 pour les chanoines de Saint-Victor de Paris connut une belle et rapide fortune, tant en France quen Angleterre, en Allemagne et en Italie. Mais la p125 vraie rforme selon le cur de saint Bernard, celle qui insinua le mieux dans le clerg diocsain la doctrine asctique de Cteaux et se borna mme transposer la rgle cistercienne en ladaptant aux ncessits de la vie paroissiale, fut celle de Norbert, fondateur en 1120 de lordre de Prmontr, au diocse de Laon. Originaire de Xanten, sur les bords du Rhin, Norbert dut une libralit de saint Bernard de pouvoir sinstaller Prmontr et ne cessa de recevoir de lui de prcieux encouragements. Il est mme permis de penser que lappui du tout-puissant fondateur de Clairvaux ne contribua gure moins que celui de la papaut la diffusion extraordinairement rapide de son ordre dans toute lEurope occidentale, sans pour autant faire disparatre lordre clunisien, dont lidal sort encore grandi des mains de lillustre abb Pierre le Vnrable, le contemporain de saint Bernard.

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III. La papaut au milieu du XIIe sicle et les progrs de la centralisation ecclsiastique 47. En mme temps que sachve ainsi, grce aux ordres nouveaux, luvre de rgnration intrieure de lglise, la papaut voit grandir dune faon continue son prestige et son rle. Une seule preuve grave trouble pendant quelques annes son existence. Faute dun rglement lectoral suffisamment clair et prcis (quil faudra attendre jusquen 1179), le corps des cardinaux ; charg depuis 1059 de pourvoir aux vacances du trne pontifical, peut lire presque au mme moment, en 1130, deux papes rivaux, Innocent II et Anaclet II, entre lesquels les plus sages hsitent se prononcer, et qui restent face face jusquen 1138 se disputer lautorit et prendre des dcisions contradictoires. Mais, ce pnible incident mis part, la papaut se dveloppe normalement, inscrivant sans cesse son actif des progrs nouveaux. En France surtout, les interventions du Souverain Pontife se multiplient et son autorit va croissant. Pour la nomination des vques, on soumet de plus en plus son arbitrage les conflits p126 lectoraux ; on sadresse lui pour loctroi des dispenses canoniques ; on le fait juge des capacits des candidats ; on lui notifie les lections ; on lui laisse volontiers le soin de les confirmer. On ne stonne plus de le voir exiger de chaque nouveau prlat le voyage ad limina ou, dfaut, lenvoi dun reprsentant. Rome, gardienne du dogme, srige aussi en gardienne de la discipline ecclsiastique : le pape intervient sans rencontrer dopposition, et parfois la demande mme des diocsains, pour unifier le tarif des pnitences imposes aux fidles, pour reviser les sentences, pour trancher les cas embarrassants. Sa curie est dj si encombre daffaires quon se plaint de la voir dgnrer en une cour de justice. Eh quoi ! scriera bientt saint Bernard, le palais pontifical retentit chaque jour du bruit des lois de
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Justinien, et non de celles du Seigneur... On ny entend du matin au soir que les criailleries des plaideurs ! De tous les points de lhorizon, en effet, le pape est sollicit dsormais de donner son avis sur les plus minimes affaires. Et il est loin de sen plaindre. Il travaille au contraire discrtement, mais avec obstination, imposer ce principe quen matire ecclsiastique, il nest pas de jugement dont on ne puisse appeler son tribunal ou celui de ses lgats. Quant ceux-ci parcourant sans trve les diocses, ils maintiennent dune faon continue la liaison entre Rome et les provinces, mme lointaines, de la chrtient. Dans laccomplissement de leur mandat, les lgats se soucient dautant moins de mnager les prrogatives des mtropolitains, que la politique romaine tend tablir une subordination directe de tous les vques au Saint-Sige. Au sommet de la hirarchie, le pape veut rellement tre trait en Souverain Pontife. Aussi sefforce-t-il de sassurer le droit exclusif de remanier les circonscriptions diocsaines, den crer de nouvelles, de pourvoir lui-mme aux ncessits de lorganisation ecclsiastique. Et comme une politique vigoureuse rencontre toujours point nomm des thoriciens pour la justifier, nul ne stonnera que les initiatives pontificales aient, vers ce temps, encourag quelques clercs verss dans la connaissance du droit canon laborer des recueils de dcisions conciliaires, de dcrtales et de citations des Pres de lglise, et les agencer avec un art suffisant pour doter la cour de Rome dune solide armature de textes. Le XIIe sicle, sur ce point, na fait du reste que prolonger et perfectionner luvre du XIe, en ajoutant aux collections canoniques prpares dans lentourage de Grgoire VII et sous son inspiration dautres collections, semblables dans p127 leur esprit, mais plus nourries et plus fortement charpentes. Lune delles, le clbre Dcret 48 que le moine bolonais Gratien compila vers 1140 et o il ajouta aux textes anciens un bref commentaire, connut un succs durable. Or il est impossible
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Cest ainsi (Decretum) quon dsigne, depuis le XIIe sicle mme, ce recueil, dont le vrai titre est Concordia, cest--dire accord des dcrtales en apparence discordantes. Aussi la-t-on quelquefois nomm Concordantia discordantium canonum ( concordance des canons discordants ).

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dimaginer un recueil faisant mieux valoir, quoique discrtement, les titres du Souverain Pontife au gouvernement absolu de lglise. Le pape y est prsent comme le seul matre en dernier ressort de toutes les dcisions, quelles quelles soient, prises dans les assembles ecclsiastiques de la chrtient ou du moins est-ce sur le terrain administratif seul quune certaine latitude est laisse aux synodes piscopaux. Mais ceux-ci, observe le commentateur, nont pas le pouvoir de lgifrer ; seul le chef de lglise peut donner force de loi leurs propositions, et il nest pas li par elles. Il est, au surplus, toujours matre, en vertu de son autorit souveraine, de revenir sur les mesures arrtes par ses prdcesseurs. En quelque sens quil se prononce, son verdict chappe toute discussion, quand bien mme il pourrait sembler contredire les Saintes critures, car les lettres dcrtales des papes doivent tre tenues pour des textes canoniques . Dautre part, il nest au pouvoir daucune autorit temporelle dimposer, en matire religieuse, la moindre entrave au libre jeu des institutions dont le pape est le gardien suprme. Sous aucun prtexte, affirme Gratien, un lac nest fond intervenir dans la dsignation dun titulaire doffice ecclsiastique. Toute dsignation faite par lui est nulle de plein droit ; car seuls les membres du clerg ont qualit pour procder au choix des reprsentants de lglise ; et, en cas de dsaccord entre les lecteurs, cest exclusivement lautorit religieuse quil appartient de prononcer. Le domaine des choses de lglise est ferm aux princes . Tout ce qui a pu tre dcrt par eux touchant les affaires ecclsiastiques est sans valeur et doit tre tenu pour non avenu tant que le pape ne la pas entrin. Telle est du moins la doctrine du moine bolonais. Dans la forme quil lui a donne, elle nengage que lui ; mais elle reprsente fidlement la pense de lglise romaine cette poque ; elle a t admise aussitt par tous les canonistes en communion dides avec Rome et sera plus tard officiellement accueillie en tte du grand Corpus juris canonici, dont le livre de Gratien constitue lamorce. p128
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Bibliographie du CHAPITRE VII. Les progrs de lglise romaine dans la premire moiti du XIIe sicle.
OUVRAGES DENSEMBLE CONSULTER. Les mmes que ci-dessus, p. 23, et en outre le tome IX (lre partie) de lHistoire de lglise dA. Fliche et V. Martin (Paris, 1944, in-8), consacr par A. Fliche la priode 1123-1153. La 2e partie du volume, visant la priode 1153-1198, par Mlle R. Foreville et J. Rousset, est annonce pour bientt. Les volumes de la Kirchengeschichte de Hauck concernant le XIIe sicle sont le t. III (1896 ; 3e-4e d., 1906), qui sarrte au concordat de Worrris, et le t. IV (1903, 3e-4e d., 1913), qui stend jusqu la mort de Frdric II (1250). Les ides de Hauck appellent parfois la discussion, mais son livre reste un livre capital. A lhistoire de la papaut de J. Haller (t. II, 1re et 2e parties) cite p. 23, on peut encore joindre J. Langen, Geschichte der romischen Kirche von Gregor VII bis Innocenz III (Bonn, 1893, in-8).

I. La liquidation de la querelle des investitures.


OUVRAGES CONSULTER. Sur la liquidation de la querelle en Allemagne, voir surtout la Kirchengeschichte dA. Hauck cite la note prcdente ; on y trouvera lindication des principaux travaux de dtail parus avant ces trente dernires annes. Les textes essentiels sont commodment groups, au t. II du petit recueil dE. Bernheim, Quellen zur Geschichte des Investiturstreites, indiqu p. 30. Voir en outre les livres gnraux de Carlyle, Hampe, Meyer von Knonau, A. Cauchie (t. II), cits p. 34. Sur Calixte II, U. Robert, Histoire du pape Calixte II (Paris, 1891, in-8). Sur le concordat de Worms, les travaux abondent. Citons seulement E. Bernheim, Zur Geschichte des Wormser Konkordats (Gttingen, 1878, in-8) ; du mme Das Wormser Konkordat und seine Vorurkunden (Breslau, 1906, in-8, fasc. 81 des Gierkes Untersuchungen zur deutschen Staats-und Rechtsgeschichte ) ; A. Hofmeister, Das Wormser Konkordat. Zum Streite um seine Bedeuiung, dans les Forschungen und Versuche zur Geschichte des Mittelalters und der Neuzeit. Festschrift fr D. Schfer (Ina, 1915, in-8). Sur la liquidation de la querelle en France, vue densemble dans W. Schwarz Der Investiturstreit in Frankreich, dans la Zeitschrift fr Kirchengeschichte, t. XLII et XLIII (1924) ; pour lpoque de Philippe Ier et Pascal II, Bernard Monod, Essai sur les rapports de Pascal II avec Philippe Ier (Paris, 1907, in-8, fasc. 164 de la Bibliothque de lcole des hautes tudes, sciences historiques et philologiques ) ; A. Fliche, Le rgne de Philippe Ier, roi de France (Paris, 1912, in-8) ; pour lpoque de Louis VI,

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France (Paris, 1912, in-8) ; pour lpoque de Louis VI, A. Luchaire, Louis VI le Gros. Annales de sa vie et de son rgne, avec une introduction historique (Paris, 1890, in-8) ; voir, en outre, A. Esmein, La question des investitures dans les lettres dYves de Chartres, dans les tudes de critique et dhistoire publies par la Section des sciences religieuses de lcole des hautes tudes (Paris, 1889, in-8, fasc. 1 de la Bibliothque de lcole des hautes tudes, sciences religieuses ), p. 139-178 ; L. Compain, tude sur Geoffroi de Vendme (Paris, 1891, in-8, fasc. 86 de la Bibliothque de lcole des hautes tudes, sciences histor. et philologiques ) ; F. X. Barth, Hildebert von Lavardin und das kirchliche Stellenbesetzungsrecht (Stuttgart, 1906, in-8, fasc. 34-36 des Kirchenrechtliche Abhandlungen publ. par U. Stutz). Sur la liquidation de la querelle en Angleterre, H. Boehmer, Kirche und Staat in England (cit p. 43) ; R. W. Stephens et W. Hunt, A history of the English Church (Londres, 1899-1910, 8 vol. in-8o), t. II par Stephens (1901) ; Z. N. Brooke, The English Church and the papacy, cit p. 43.

II. La rgnration de lglise et les ordres nouveaux.


OUVRAGES CONSULTER. En dehors des livres gnraux indiqus p. 23, de lHistoire de lglise, publ. par A. Fliche et V. Martin, t. IX, par A. Fliche, R. Foreville et J. Rousset (Paris, 1944, m-8) et dA. Luchaire, Les premiers Captiens (Paris, 1901, in~8, t. II, 2e partie, de lHistoire de France, publ. par E. Lavisse), p. 251-282, voir, sur les Cisterciens, J.-B. Mahn, Lordre cistercien et son gouvernement, des origines au milieu du XIIIe sicle (Paris, 1945, in-8, fasc. 161 de la Bibliothque des coles franc. dAthnes et Rome ), capital ; H. dArbois de Jubainville et L. Pigeotte, tudes sur ltat intrieur des abbayes cisterciennes et principalement de Clairvaux au XIIe el au XIIIe sicle (Paris, 1858, in-8) ; P.-L. Janauschek, Origines Cistercienses, t. I (Vienne, 1877, in-4) ; Les monuments primitifs de la rgle cistercienne, publ. par P. Guignard (Dijon, 1878, in-8, t. VI des Analecta divionensia ) ; Statuta capitulorum generalium ordinis Cisterciensis, publ. par J.-M. Canivez, t. I et II (Louvain, 1933-1934, 2 vol. in-8) ; Marcel Aubert, Larchitecture cistercienne en France (Paris, 1943, 2 vol. in-4o) ; labb E. Vacandard, Vie de saint Bernard, abb de Clairvaux (Paris, 1895, 2 vol. in-12 ; 4e d., 1910) ; C. G. Coulton, Five centuries of religion, t. I : St. Bernard, his predecessors and successors, 1000-1200 A. D. (Cambridge, 1923, in-8), trs discutable ; Walkin Williams, Saint Bernard of Clairvaux (Manchester, 1935, in-8, fasc. 69 des Publications of the University of Manchester. Historical sries ) ; sur Cluny au temps de saint Bernard, Dom Jean Leclercq, Pierre le Vnrable (Saint-Wandrille, 1946, in-8) ; sur Robert dArbrissel, J. von Walter, Die ersten Wanderprediger Frankreichs. Studien zur Geschichte des Mnchtums, I : Robert von Arbrissel (Leipzig, 1903, fasc. 3 du t. IX des Studien zur Geschichte der Thologie und der Kirche ) ; sur les Chartreux, voir, faute dune tude spciale, larticle de Dom Gourdel, Chartreux, dans le Dictionnaire de spiritualit, t. I, col. 705etsuiv. ; sur les chanoines de Saint-Victor, Fourier-Bonnard, Histoire de labbaye royale et de lordre des

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Fourier-Bonnard, Histoire de labbaye royale et de lordre des chanoines rguliers de Saint-Victor, t.I (Paris, [1905], in-8) ; sur lordre de Prmontr, voir la collection des Analecta Praemonstratensia paraissant annuellement en Belgique depuis 1905.

III. La papaut au milieu du XIIe sicle et les progrs de la centralisation ecclsiastique.


OUVRAGES CONSULTER. En dehors des livres gnraux cits p. 116 et des ouvrages sur saint Bernard cits p. 122, voir J. F. von Schulte, Die Geschichte der Quellen und Literatur des canonischen Rechts von Gratian bis auf die Gegenwart (Stuttgart, 1875-1880, 3 vol. in-8) ; R. Sohrn, Das Altkatholische Kirchenrecht und das Dekret Gratians (Munich, 1918, in-8), capital, mais discutable. M. Gabriel Le Bras annonce un ouvrage en plusieurs volumes sur Le Dcret de Gratien (dans la Bibliothque de lcole des hautes tudes, sciences religieuses ). Pour la priode antrieure, voir P. Fournier et G. Le Bras, Histoire des collections canoniques depuis les Fausses dcrtales jusquau Dcret de Gratien (Paris, 1931-1932, 2 vol. in-8).

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LIVRE II La formation des grandes monarchies.


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Chapitre Premier LEmpire germanique 49.

Vers le milieu du XIIe sicle, lessor de la papaut, presque continu depuis la premire croisade, subit un temps darrt. Avec les pouvoirs temporels, de nouveaux chocs se produisent. p129 Mais, cette fois, ce nest plus lesprit fodal qui est responsable : dun bout lautre de lEurope, de puissantes monarchies sont en voie de formation, dont la croissance va se faire aux dpens des seigneurs et de la cause quils incarnent. Lide dtat, longtemps obscurcie, reparat, entranant la ruine des principes fodaux, qui en taient la ngation ; elle saffirme dans les cadres politiques, en partie nouveaux, o lEurope triomphante achve de sorganiser.

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I. Le pouvoir royal en Allemagne, de la mort dOtton le Grand celle dHenri III (973-1056) 50. La monarchie germanique simpose la premire parce que, moins disloque que les pays voisins par lanarchie fodale, p130 lAllemagne tait demeure plus que dautres fidle aux vieilles traditions. Quand on parcourt la srie des actes officiels dlivrs par la chancellerie allemande du XIe sicle, surtout ceux du dbut du sicle, on est frapp dabord de leur extraordinaire similitude avec les actes dlivrs cent ou cent cinquante ans plus tt par la chancellerie des rois carolingiens. Ce ne sont pas seulement les mmes formules, ce qui pourrait ntre pas trs rvlateur, ce sont bien, en apparence au moins, les mmes situations juridiques qui sont vises, les mmes droits, les mmes privilges qui sont rellement concds. On a limpression dun pays rest fig au milieu de luniverselle transformation. Bien entendu, ce ne sont l que des apparences, et, y regarder de prs, on observe que la monarchie germanique diffre fortement dj de la monarchie carolingienne. Les comtes et les ducs ont cess dtre des fonctionnaires ; une classe nombreuse de seigneurs menace sans cesse de se dresser contre le roi. Les seuls reprsentants de son pouvoir que celui-ci ait directement en mains sont ses employs ou ministeriales, trs humbles personnages lorigine, qui slveront peu peu au rang d officiers de la couronne et finiront mme par tre assimils aux seigneurs de rang infrieur. Mais, en dpit de ces diffrences, la force de la tradition est telle en Allemagne que lorganisation militaire y reste, dans ses traits gnraux, ce quelle tait jadis ; que, pour les plus grands princes du royaume, y subsiste lobligation de rpondre au ban du souverain ; que la chevalerie y demeure inconnue jusque vers le milieu du XIIe sicle ; que peu de chteaux y chappent au roi ; quil, sen faut de beaucoup encore que
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tout acte de vassalit y entrane lattribution dun fief ; enfin que le principe dhrdit des fiefs ny pntre quavec lenteur. Un fait de premire importance avait jou ici un rle dcisif : depuis Otton le Grand, lAllemagne tait devenue le pays des vques. Cest sur eux avant tout quOtton stait appuy au milieu du Xe sicle pour contre-balancer la puissance des ducs p131 nationaux ; et il avait dautant mieux tolr le dveloppement de leur pouvoir politique quavec des seigneuries piscopales, chappant par dfinition aux consquences quentranait ailleurs lhrdit, la royaut courait moins de risques quavec des seigneuries ordinaires. On avait donc vu beaucoup plus que partout ailleurs se constituer en Allemagne de grandes principauts ecclsiastiques, do laction du roi ne pouvait jamais tre entirement exclue, puisquil intervenait dans le choix des nouveaux titulaires, et qui lui donnaient la force de rsister dune faon efficace aux pressions du dehors. Mais, en faisant de lpiscopat la pice matresse de ldifice monarchique, Otton le Grand et ses premiers successeurs avaient davance li le sort de lautorit royale celui de lorganisation ecclsiastique de leurs tats. Pour que leur royaut restt forte, il fallait que le recrutement du clerg ne dpendt que delle et quaucun pouvoir extrieur ne vnt sinterposer entre les vques et le souverain. La logique du systme avait entran, par suite, ce dernier sassurer cote que cote la possession de Rome, sige de la papaut, quil fallait dominer si lon voulait garder la haute main sur lglise allemande. Ce qui revenait dire, en un sens, que lavenir de la royaut germanique tait non en Allemagne, mais en Italie. Poussant ce paradoxe dangereux jusqu ses consquences les plus absurdes, Otton III, petit-fils et deuxime successeur dOtton le Grand, avait cru devoir, en 998, transporter effectivement dans la ville des Csars le sige de son gouvernement. Il stait install en grande pompe sur lAventin, pour y travailler, disait-il, la restauration de l Empire romain , mais avait bientt expi durement cette erreur, que ses dix-huit ans excusaient peut-tre. Ses sujets, mme les Italiens, quon lui reprochait de traiter avec des gards injurieux pour ses compatriotes, staient retourns contre lui ; et, bris au moral comme au physique, grelottant de fivre, abandonn de tous, maudit de tous, il tait aller mourir, solitaire, dans le petit couvent du mont Soracte, qui au VIIIe sicle avait abrit dj les malheurs dun autre

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qui au VIIIe sicle avait abrit dj les malheurs dun autre prince dchu, le pauvre Carloman, frre de Ppin le Bref. Lnergie et la pondration du nouveau roi que, faute dhritier direct du trne, lAllemagne se donna aprs lui en la personne du duc de Bavire Henri, qui fut le roi Henri II (1002-1024), permirent seules dviter ce moment une catastrophe qui semblait imminente : car, profitant de ltat de dsorganisation p132 et danarchie politique o la mort prmature dOtton III avait laiss le pays, les Slaves de lest, brusquement unis sous la bannire du prince polonais Boleslas le Vaillant, staient jets partout lassaut des frontires germaniques. Exalt par des succs faciles, Boleslas se fit reconnatre comme suzerain en Silsie, en Moravie, en Bohme, dans toutes les terres slaves entre lOder et lElbe, jusquaux bords de laquelle il russit, vers 1002, tendre son pouvoir. En concentrant ses forces aux frontires de lAllemagne, Henri II ft sans doute aisment parvenu rtablir la situation. Mais il lui et fallu sacrifier lItalie, alors en pleine rvolte et o le marquis dIvre Arduin avait t reconnu roi (1002). Il lui et fallu accepter du mme coup la perte de tout contrle sur la papaut, mise depuis la mort dOtton III en coupe rgle par les petits seigneurs de Rome et des environs. Aussi assiste-t-on sous son rgne ce spectacle, qui dabord semble trange : le roi dAllemagne abandonnant le sol natal aux heures les plus critiques, pour aller disputer la valle du P et Rome aux partis italiens ; courant Pavie recevoir, en 1004, la couronne de fer des rois lombards, alors que vacille sur sa tte la couronne germanique ; bclant, en 1013, Magdebourg une paix boiteuse avec Boleslas de Pologne, pour repasser sans dlai les Alpes et, dans une Rome hostile, presque tout entire dresse contre lui, venir (fvrier 1014) rclamer le diadme imprial au pape Benot VIII, un fils du petit comte de Tusculum ; renonant mme dune faon dfinitive, par un trait conclu Bautzen quatre ans aprs (1018), rcuprer sur les Polonais et leurs allis le territoire dont ceux-ci staient rendus matres lest de lElbe, afin de pouvoir, par une campagne pousse, en 1021-1022, jusqu Capoue, Salerne et Amalfi, conjurer le danger grave que faisait alors courir la papaut et ses allis lombards une brusque reprise de lactivit militaire et diplomatique des Byzantins dans lItalie mridionale.

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Politique audacieuse jusqu la tmrit, funeste pour la consolidation intrieure de lAllemagne, mais qui paraissait ncessaire pour garder la haute main sur Rome et lItalie. Aussi ne doit-on pas stonner de la voir maintenue fidlement par Conrad II de Franconie, qui, au lendemain de la mort dHenri II, les princes allemands dcidrent de se rallier, parce que, faute dhritier direct, il leur parut le plus qualifi des descendants dOtton le Grand. Comme son prdcesseur, comme presque tous ses successeurs, Conrad, peine lev au trne (septembre 1024), p133 sembla moins attentif aux vnements dAllemagne qu ceux de la pninsule. Il se hta, lui aussi, de passer les Alpes, pour aller Milan, en mars 1026, rclamer la couronne italienne, puis, ds mars suivant, Rome la couronne impriale ; de l, il savana jusquen Campanie pour sassurer lhommage et lobissance des princes lombards du sud. Cest que, malgr les menaces qui pesaient sur lavenir du royaume en Germanie proprement dite, le danger italien semblait plus pressant encore. La mort dHenri II avait t suivie en Italie dune telle explosion de fureur contre la domination allemande, dune telle pousse dindpendance chez les seigneurs, que Conrad jugea ne pouvoir retarder sa venue sans risquer de tout perdre. Il dut jouer alors une partie exceptionnellement dure : car son absence dAllemagne fut exploite par le duc de Souabe et quelques autres princes en vue dune suprme tentative de bouleversement. Il garda pourtant le dernier mot et russit ce tour de force de mettre la raison les fauteurs de troubles en Allemagne, de consolider en Italie le pouvoir imprial, de refouler les Polonais au del de lOder et de leur imposer, ainsi quaux Bohmiens, la reconnaissance de sa suzerainet. Il put mme entre temps (1032) annexer ses tats le royaume de Bourgogne (ou royaume dArles ), cest--dire les pays entre les Alpes et le Massif Central, dissocis de la France proprement dite depuis les partages carolingiens et qui, passs au Xe sicle sous la suzerainet germanique, venaient de tomber en dshrence. Mais le rgne de Conrad marque le crpuscule du systme ottonien. Dj, malgr la faiblesse des pauvres pontifes, cratures des comtes de Tusculum, qui staient succd au temps de Conrad II sur le trne de saint Pierre, les vques, que le roi entendait conduire sa fantaisie, commenaient regimber. Pour mieux rsister, beaucoup se rapprochrent de la haute fodalit laque ; dautres prtrent une

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oreille complaisante aux discours de ceux qui, en demandant une rforme ecclsiastique, insistaient avant tout sur la ncessit daffranchir lpiscopat de toute ingrence royale. Voyant le sol se drober sous ses pas et les deux fodalits, laque et ecclsiastique, faire bloc contre lui, Conrad tenta de gagner lalliance des petits seigneurs en les soustrayant larbitraire des ducs et des vques leurs suzerains. Il adopta cette politique aussi bien en Allemagne quen Italie, o, loccasion dun soulvement gnral des vavasseurs de la plaine lombarde contre larchevque de Milan Aribert p134 et plusieurs vques de la rgion, il promulgua, en mai 1037, une importante constitution, par laquelle il leur reconnaissait le droit de transmettre leurs hritiers les fiefs dont ils taient pourvus et leur offrait la garantie de son tribunal contre toute dpossession arbitraire. Geste significatif, qui soulignait avec une impressionnante nettet lobligation o se trouvait le souverain de pousser lui-mme lmiettement fodal pour faire contre-poids lesprit dindpendance des vques, de ces vques en qui pourtant, depuis Otton, la royaut allemande avait mis tous ses espoirs. Henri III, fils et successeur de Conrad II (1039-1056), put encore donner lillusion de la force. Il parut mme plus matre que jamais de lglise. En 1046, il eut assez dautorit pour voquer Sutri, devant un synode quil prsidait, le conflit qui, cette date, divisait lglise romaine. Trois prlats rivaux se prtendaient alors galement papes : Grgoire VI, Benot IX et Sylvestre III. Il les somma de comparatre tous trois devant lui, les fit dposer tous trois et installa leur place un homme de confiance, lAllemand Suidger, vque de Bamberg, qui, de par sa volont, devint le pape Clment II. Le trne pontifical, que la mort, frappant coups redoubls, rendit maintes fois vacant en lespace dune huitaine dannes, ne fut plus pourvu, rappelons-le, que par ses soins, et les titulaires furent tous choisis parmi les vques du royaume germanique : Poppo de Brixen, pape en 1047 sous le nom de Damase II ; Brunon de Toul, en 1048, sous le nom de Lon IX ; Gebhard dEichsttt, en 1054, sous le nom de Victor II. Des siges piscopaux, Henri III disposa aussi avec une extraordinaire libert dallures, nommant qui lui plaisait, faisant suspendre, voire dposer qui lui dplaisait. Il rpartit les abbayes sa guise, convoqua et prsida lui-mme les synodes, se mla leurs discussions, intervint souverainement dans les plus dlicates controverses. Mais, en mme temps, dans la puret de sa conscience et la sincrit de sa foi, il

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dans la puret de sa conscience et la sincrit de sa foi, il seffora de ne choisir pour vques que des clercs probes et instruits, de prfrence mme ce qui ne laissait pas dtre paradoxal des adeptes du parti de la rforme, en qui il avait la navet de ne pas voir dinvitables adversaires. Et cet aveuglement ne fit quaggraver le mal, partiellement secret encore, dont la royaut germanique ft morte sans doute, si, au milieu du XIIe sicle, elle navait t reconstitue sur des bases nouvelles. p135
Table des matires

II. Un sicle danarchie : dHenri IV Conrad III (1056-1152) 51. la mort dHenri III (1056), une crise des plus graves clata, LEmpire, dj fortement prouv par de violentes rvoltes fodales, auxquelles le roi dfunt avait eu quelque peine tenir tte durant les quatre ou cinq dernires annes de sa vie, se trouva livr un enfant de six ans, Henri IV, dont les grands seigneurs ecclsiastiques et laques se disputrent avec acharnement la tutelle, cependant que Rome, dlivre de toute entrave, organisait par le dcret fameux de 1059 le collge des cardinaux, seul charg dsormais des lections pontificales. Ce dcret fut pratiquement le signal de la querelle des investitures . Isole entre des princes toujours prts se soulever et des vques qui allaient en nombre croissant prendre leur mot dordre auprs dun pape hostile, la royaut allemande connut pendant trois quarts de sicle une situation tragique. Sans revenir sur les pripties du duel engag avec Grgoire VII et sans entrer dans le dtail des nouvelles et formidables rvoltes qui ensanglantrent lAllemagne partir de 1056, on peut dire que le long rgne dHenri IV (1056-1106), malgr lnergie peu commune et ladresse consomme dont ce prince multiplia les preuves, sembla sonner le glas de lEmpire germanique. diverses reprises, Henri, deux doigts de sa perte, ne dut son salut et la conservation de son trne qu des prodiges de souplesse, souvent aussi des concessions
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OUVRAGES CONSULTER

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douloureuses pour son amour-propre. Ainsi, en 1073, surpris par un soulvement gnral de la Saxe, qui bientt gagna toute lAllemagne du Nord, il fut oblig de baisser pavillon devant les p136 insurgs et, la paix de Gerstungen sur la Werra (2 avril 1074), de rendre leur chef Otton de Nordheim les fiefs dont il lavait dpouill en 1072. En 1076, au lendemain du jour o le pape Grgoire pronona contre lui linterdit, un second soulvement de la Saxe, auquel Otton de Nordheim apporta de nouveau son appui, le contraignit lhumiliation pire encore de sloigner quelque temps des affaires et de vivre en homme priv jusquau jour o le Souverain Pontife aurait accept ses excuses et laurait rconcili avec lglise. Puis vint laventure de Canossa (janvier 1077), dont les princes allemands firent grief Henri comme dune trahison et qui fut suivie de la runion presque immdiate, Forchheim (mars 1077), dune dite o treize vques se trouvrent daccord avec les seigneurs laques pour prononcer la dposition du roi et lui lire un successeur plus docile en la personne de son beau-frre, le duc de Souabe Rodolphe 52. Il fallut toute lhabilet diplomatique dHenri pour sortir son avantage de la lutte et, son rival mort (1080), triompher finalement la fois de ses ennemis dAllemagne et de Grgoire VII. celui-ci, comme on la vu 53, il opposa un antipape, des mains de qui il reut la couronne impriale dans Rome enfin conquise (1084). Mais, sil lui permit de rtablir la situation politique, son triomphe sur Grgoire VII lui alina les vques, de plus en plus gagns la cause de la rforme ecclsiastique, et priva ainsi la royaut allemande de son soutien traditionnel. la suite du grand duel qui se poursuivit durant vingt annes encore entre le parti pontifical et le parti royal, Henri fut vaincu. Lun aprs lautre, on lui opposa ses deux fils, Conrad (en 1093), puis Henri V (en 1105) ; on chercha disloquer lEmpire, en faisant de lItalie, au profit de Conrad, une monarchie indpendante, quoique troitement lie au pape et respectueuse des droits de lglise ; en jouant ensuite de lopposition des partis allemands pour abattre celui qu Rome on tenait pour lirrconciliable oppresseur du clerg. Tomb par surprise aux mains de ses ennemis, Henri dut abdiquer Mayence, le 31 dcembre 1105. Il parvint schapper, tenta de
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Sur tous ces vnements, voir p. 40. Ci-dessus, p. 41-42.

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reprendre les armes, mais neut plus la force de se venger, et alla mourir dans labandon, Lige, le 7 aot 1106, lge de cinquantesix ans. Dplorable fin de rgne, qui pesa de tout son poids sur p137 la politique de son successeur, cet Henri V quune rvolution avait pouss prmaturment au trne. Prisonnier de ceux qui lavaient fait roi, celui-ci en fut rduit pendant vingt nouvelles annes (1106-1125) se dbattre contre eux. Ne pouvant compter ni sur lglise, dsormais dans le camp de ses ennemis plutt que dans celui de ses allis, et avec laquelle on la vu contraint de transiger Worms (1122) 54, ni sur les princes laques, plus forts que jamais et en perptuelle rvolte, ni mme sur la moyenne et la petite fodalit, qui avaient achev de saffranchir et de sorganiser en une classe ferme, limage de la noblesse de France, Henri V chercha vainement affermir son pouvoir en accroissant ses domaines dAllemagne et dItalie. Au sud des Alpes, il vint notamment se saisir de la principaut que feu la grande comtesse de Toscane Mathilde avait constitue aux abords de lApennin septentrional. Mais son agitation, son ton tranchant ne purent masquer le recul continu de lide monarchique en Allemagne et de lide impriale en Occident. la mort dHenri V, en 1125, on tait en pleine crise fodale et les princes, ligus contre le roi avec le haut clerg, taient en fait devenus les matres. LAllemagne connut alors, pendant un quart de sicle, le rgime de la royaut purement lective, la merci des coalitions fodales. Henri V, mort sans postrit, les princes laques et ecclsiastiques, cartant doffice son neveu Frdric de Hohenstaufen, substiturent sur le trne le vieux duc de Saxe, Lothaire de Supplinburg, jug plus docile, et qui non seulement le candidat vinc, mais la majeure partie des seigneurs allemands, mme en Saxe, rendirent la vie dure. Son rgne fut une perptuelle bataille. Un moment mme la complicit de larchevque de Milan permit Conrad de Hohenstaufen, le frre de Frdric, de se faire dcerner le titre royal en Lombardie (1128). Paralys par lopposition fodale, mal soutenu par lglise, oblig de se partager, en vertu des traditions, entre lAllemagne et lItalie, o il alla recevoir la couronne impriale en 1133 et o les progrs des Normands de Sicile (constitue depuis
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Voir p. 120.

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1130 en royaume 55) lobligrent retourner en 1138, Lothaire ne put mme pas, lui non plus, avant de mourir (1138), assurer le trne au successeur de son choix. Faute de fils, il avait dsign comme hritier son gendre, p138 Henri de Bavire, dit le Superbe , de la famille des Welf (ou Guelfes). Mais il avait cru habile de lui donner une puissance hors de pair en runissant successivement entre ses mains Bavire, Saxe et Toscane. Cette puissance effraya, et la majorit des seigneurs prfrrent au dangereux Welf un personnage de second plan, le Souabe Conrad III de Hohenstaufen, qui son chteau de Waiblingen, au nord-est de Stuttgart, valut le surnom de Waibling (ou Gibelin). Mauvais choix, qui naboutit qu partager lEmpire en deux factions ennemies, Guelfes et Gibelins . En vain Conrad mit-il son rival au ban de lEmpire, en vain saisit-il ses duchs, pour les confier ses partisans (1138) ; une mort inopine le dbarrassa bien dHenri (1139), mais non de sa famille ni de son parti, contre lequel la lutte se poursuivit sans trve. Et cependant le rgne du premier Hohenstaufen marque dj un temps darrt sur la pente fatale o la monarchie germanique glissait peu peu. Lacte dautorit par lequel Conrad, en 1138, dpouille le Guelfe de ses fiefs, est comme une affirmation solennelle de la vitalit du pouvoir royal. Aussi ne stonnera-t-on pas de voir, pour la premire fois depuis plus dun quart de sicle, lhritier dsign par le souverain mourant, son neveu le duc de Souabe Frdric Barberousse, un homme de trente ans, dont nul nignorait lesprit de dcision, accept de tous et lu presque sans rsistance par lassemble des princes allemands (4 mars 1152).
Table des matires

III. Les dbuts de FrdricBarberousse (1152-1156). La restauration de lide dtat 56. Llection de Frdric Barberousse ne sexplique pas, il est vrai, par le seul loyalisme des seigneurs. Le fait, notamment, p139 que,
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Voir p. 267. OUVRAGES CONSULTER

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neveu de Conrad III par son pre, il tait en mme temps, par sa mre, neveu dHenri le Superbe et semblait, par suite, rconcilier en sa personne Guelfes et Gibelins, tait sans aucun doute de nature recommander son nom aux choix des lecteurs. Mais, quon le voult ou non, on ne pouvait supposer quun homme de sa trempe se contenterait longtemps du rle de figurant o lvolution des dernires annes tendait confiner le prtendu matre de lEmpire germanique. Et en effet Frdric est peine install sur le trne que tout change. LEmpire qui se dissociait, qui semblait ntre plus quune fiction, ressuscite ; de nouveau sy fait entendre la voix dun chef, qui nhsite pas se rclamer des vieilles traditions monarchiques. Ds le dbut de son rgne, il formule son dessein : en notifiant son avnement au pape Eugne III, il dclare sa ferme volont de rtablir dans sa force et son excellence premires la grandeur de lEmpire romain . Beau programme, quil se met aussitt en devoir dexcuter. En Allemagne, le pouvoir est solidement repris en main. Les biens de la couronne que les vassaux ont usurps sont revendiqus avec une pret farouche ; on fait la chasse aux seigneurs qui se sont arrog des droits ou exigent des taxes sans titres lappui ; les fauteurs de troubles sont rappels au respect de lordre sous menace de sanctions svres. En 1155, onze grands seigneurs, dont le comte palatin du Rhin, malgr son rang lev dans la hirarchie princire, se voient ainsi condamns subir une des peines du vieux droit germanique les plus humiliantes pour les hommes de naissance noble, celle de la harniscara, qui consistait transporter pieds nus, devant les juges assembls, un chien sur ses paules, lespace dun mille. Au regard de lglise, le redressement opr est plus net encore. Malgr le concordat de Worms, ou plutt grce une interprtation abusive de cet acte, le roi met la prtention dintervenir souverainement dans les nominations piscopales chaque fois quil y a dsaccord entre les lecteurs. qui lui dplat, imitant lexemple dHenri III, mais dans un autre esprit, il refuse avec obstination linvestiture du temporel de lvch, alors quinversement il laccorde sur lheure quiconque lui agre. Les protestations sont vaines. En 1154, par p140 exemple, le pape est oblig, aprs deux ans de rsistance, de consacrer un archevque de Magdebourg choisi contre son gr, mais candidat de Frdric. Aussi, dans la pratique, aucune lection ne peut-elle avoir lieu sans entente pralable avec le

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lieu sans entente pralable avec le gouvernement du roi, qui en profite pour dicter son choix au corps lectoral. Il en est ainsi Augsbourg en 1152, Worms en 1153. Seuls obtiennent des vchs les clercs qui ont su gagner la confiance du souverain. Presque tous sont des politiques, des esprits rompus la diplomatie ; beaucoup se sont forms la chancellerie royale. Il nest pas rare quils aient donn leur mesure sur les champs de bataille. On se croirait revenu au temps o la royaut sappuyait ayant tout sur lpiscopat. LAllemagne ne constituait dailleurs aux yeux de Frdric que le berceau de sa puissance, non lessentiel de ses tats. Comme pour Otton III, sa vraie patrie tait lItalie, sa vraie capitale la Ville ternelle. Ntait-il pas en droite ligne il se plaisait le rappeler lhritier de ces Csars et de ces Augustes qui jadis avaient fait de Rome le centre du monde ? Depuis lors, quelle dchance ! Lloignement des empereurs germaniques avait prdispos toutes les insolences le peuple de la pninsule : Frdric sen plaignit un jour tristement son oncle Otton, vque de Freising. Et celui-ci, narrant lhistoire de son temps, ne peut taire la pnible surprise du roi au spectacle des liberts inoues concdes aux villes italiennes. Car le scandale tait grand, dun pays o des jeunes gens de condition infrieure et jusqu de simples ouvriers adonns aux mtiers mcaniques les plus mprisables accdaient aux charges municipales et narguaient lautorit du souverain. Bien rsolu mettre un terme ce scandale, Frdric descendit dans la plaine lombarde ds lautomne 1154, se rendant Rome, o il allait chercher le diadme des empereurs. Il esprait par sa seule prsence et son seul prestige ramener ses sujets indociles au respect des convenances. Mais peine eut-il franchi les Alpes que le recours aux armes simposa lui. En vain, le 30 novembre, dans la plaine de Roncaglia, prs de Plaisance 57, rappela-t-il solennellement tous quaucun transfert de fief ntait valable sans lagrment formel du seigneur suprme et que, par suite, toute opration de ce genre qui naurait pas obtenu son acquiescement pralable ou celui de ses prdcesseurs p141 serait tenue pour nulle si elle ntait rgularise dans lanne ; en vain, partout o il passa, prtendit-il restaurer, au
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Probablement aux abords de Castelnuovo di Roncaglia, sur la rive gauche du P, en amont de Plaisance.

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dtriment des communes urbaines, les droits des seigneurs, comtes et marquis, quil considrait comme ses reprsentants et, si lon peut dire, comme les tmoins de limprescriptible souverainet impriale : il ne tarda pas sapercevoir que, dans cette Italie en pleine effervescence, en pleine transformation, les mesures quil dictait taient dune application autrement difficile quen Allemagne. Pour faire plier les bourgeoisies italiennes, il ne recula plus ds lors devant la violence. Il prit dassaut, incendia, rasa les cits rebelles, comme Rosate, Ghieri, Asti, Tortona (dcembre 1154-avril 1155). Leffet produit fut suffisant pour dcider Pavie lui ouvrir ses portes (24 avril 1155) et amener Plaisance, Parme, Bologne sincliner. Mais il nen fut pas de mme Rome. Docile aux exhortations enflammes dArnaud de Brescia, le gouvernement communal que la Cit ternelle stait donn se dclara seul qualifi, comme hritier des consuls et des snateurs antiques, pour crer un empereur. Il refusa de reconnatre le Hohenstaufen ; et quand celui-ci se prsenta devant la ville pour la revendiquer comme sa lgitime possession , les portes se fermrent, le peuple courut aux armes. Frdric dut se frayer de vive force un chemin travers la Cit Lonine, le faubourg de la rive droite o slevait lglise Saint-Pierre ; et peine y eut-il reu du pape Adrien IV la couronne impriale, quil fut contraint de battre en retraite, serr de prs dans les rues par les milices romaines (18 juin 1155). Le rve tait dissip. Les troupes allemandes se replirent vers le nord, parmi une population hostile, que lannonce des vnements de Rome encourageait la rsistance. Il fallut donner lassaut Spolte qui, fire de ses cent tours , barrait le passage au nouvel empereur. Il fallut djouer les intrigues, viter les guets-apens qui se multipliaient mesure quon approchait de la frontire allemande. Prs de Vrone, deux jours de suite, dabord au passage de lAdige, puis dans les dfils de la rgion de Rivoli, larme impriale nchappa que par miracle une catastrophe. Pour comble de malchance, au moment o il rentra en Allemagne, au dbut de septembre 1155, Frdric vit la papaut lui chapper, ses procds en matire de nominations ecclsiastiques ayant bientt lass la patience dAdrien IV, un Anglais rigide, promu en dcembre prcdent au souverain pontificat. p142 Et comme, aprs laventure de Rome, lempereur navait pas cru pouvoir, malgr ses promesses ant-

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lempereur navait pas cru pouvoir, malgr ses promesses antrieures, aller mettre la raison le nouveau roi normand de Sicile, Guillaume Ier, dont la politique tait devenue inquitante, cest avec celui-ci que le pape traita Bnvent (18 juin 1156) : premier symptme dune volution dangereuse pour la cour germanique.
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IV. La dite de Roncaglia (1158) 58. Mais Frdric ne se laissa pas abattre. Il tait de ceux dont les difficults fouettent lnergie, et il avait, par surcrot, la bonne fortune dtre dsormais soutenu et, au besoin, pouss en avant par un autre lui-mme : Reinald de Dassel, dont il venait, au mois de mai, de faire son chancelier. Vrai type de prlat selon son cur que cet ecclsiastique cultiv, mais grand seigneur, et qui avait hrit du comte saxon dont il tait le fils lallure dgage, laudace tranquille et volontiers mprisante dont toute sa conduite allait tmoigner ; avec cela, traditionaliste comme pas un, fru de prjugs et capable de tout pour dfendre ce quil croyait tre le droit. Ayant su gagner la confiance de lempereur, il eut sur son esprit pendant dix ans une influence dcisive. Et, puisque la papaut et lItalie semblaient sentendre, au moins tacitement, sur un mme programme de rsistance aux revendications germaniques, Frdric et son chancelier menrent contre les deux simultanment une offensive rsolue. Une premire passe darmes eut lieu en octobre 1157, au cours dune grande assemble tenue par Frdric dans son royaume de Bourgogne, Besanon, o lavait conduit son rcent mariage (juin 1156) avec Batrice, hritire des principaux comts de la rgion. propos dun incident assez menu larrestation arbitraire de larchevque de Lund, il y eut un change de mots p143 vifs entre les cardinaux Roland et Bernard, lgats du Saint-Sige, et lentourage du chancelier Reinald. Une lettre aigre-douce du pape, reprochant lempereur doublier les bienfaits (beneficia) dont il lavait gratifi, fut interprte comme laffirmation intolrable dune
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prtendue supriorit du Saint-Sige, libre ou non de confrer en bnfice (beneficium), cest--dire en fief, la couronne impriale. Ces mots quivoques furent aussitt relevs vertement par Frdric lui-mme comme une injurieuse contre-vrit et les lgats pontificaux invits dcamper sur lheure. En mme temps dfense fut faite aux vques allemands dentreprendre jusqu nouvel ordre le voyage ad limina ; et, par une circulaire cinglante quil leur adressa, lempereur, aprs avoir dnonc les manuvres de la curie romaine, moins occupe de Dieu que de la dmolition de lEmpire , notifia sa volont bien arrte dy couper court : Nous ne les supporterons pas, dclarait-il, nous ne les tolrerons pas. On nous verrait dposer la couronne plutt que de la laisser humilier avec nous-mme. La rupture tant ainsi consomme avec le Saint-Sige, les villes lombardes furent mises en demeure de reconnatre sans rserve le pouvoir souverain du roi germanique. Il exigea de leurs reprsentants le serment non seulement de respecter lavenir les droits rgaliens alors en sa possession, mais de lui prter main-forte en vue de rcuprer ceux qui lui avaient t ravis. Et comme Milan ne faisait aucun cas de ses sommations, que larrogante rpublique ne songeait mme qu tendre par tous les moyens son territoire au dtriment des cits voisines, il nhsita pas recourir contre elle la force : au bout dun mois, la ville capitulait, et ses consuls taient obligs de venir pieds nus, dans lhumble costume des suppliants, implorer le pardon que le divin Auguste , comme dit un biographe officieux, daigna accorder aux rebelles (18 septembre 1158). lexemple des autres villes, Milan dut jurer fidlit, sengager restituer tous les droits rgaliens dtenus indment, monnaies, tonlieux, pages, port, comt ; elle dut lever ses frais et dans ses murs une rsidence impriale qui serait le symbole vivant de lautorit rtablie ; demander dsormais lagrment et linvestiture de lempereur pour ses consuls avant leur entre en charge. Dure leon, qui porta ses fruits : les plus rcalcitrants sempressrent de suivre lexemple de la capitale lombarde, sans attendre dy tre contraints par la force. Une nouvelle assemble gnrale fut runie en novembre p144 dans la plaine de Roncaglia pour hter les soumissions et restitutions ncessaires. Larchevque de Milan y pronona une harangue o il clbrait en termes dithyrambiques le rveil de lEmpire romain :

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Heureux jour, jour de joie, que celui o le vainqueur illustre, le triomphateur pacifique daigne, dans sa clmence, siger parmi son peuple ! Heureuse Italie, qui choit enfin, aprs bien des sicles, la grce de rencontrer un prince qui consente reconnatre en nous, non seulement des hommes, mais des proches et des frres ! Salut toi, illustre souverain, empereur de la Ville et du monde... Il a plu ta prudence de nous consulter, nous tes fidles, nous ton peuple, au sujet des lois, de la justice et de lhonneur de lEmpire. Sache que le pouvoir de lgifrer dont dispose le peuple ta t concd. Cest ta volont qui cre le droit, car il est dit : Ce qui a plu au prince a force de loi, quand le peuple lui a dlgu lempire et le pouvoir, et toute constitution, tout dit promulgu par lempereur est considr comme une loi. Ce rappel dun passage fameux des Institutes de Justinien marque exactement la position prise par le gouvernement de Frdric. Ce quil veut, cest un retour pur et simple la notion abstraite de ltat sincarnant dans la personne mme du souverain. Linfluence des juristes qui, Bologne, remettaient alors en honneur ltude du droit romain, et dont plusieurs assistaient lassemble, y est visible. Lempereur leur apparat comme muni dun pouvoir discrtionnaire. Tu commandes aux poissons de la mer et aux oiseaux du ciel , va jusqu dclarer larchevque de Milan en un langage hyperbolique quil emprunte aux textes sacrs. Personne, il est vrai, ne croyait la possibilit de faire compltement abstraction des droits acquis. On nen dcidait pas moins quen principe tous les droits judiciaires et tous les droits rgaliens qui avaient jadis normalement appartenu aux empereurs, tels que duchs, marchs, comts, consulats, monnaies, tonlieux, droits de fourrage, impts, ports, pages, moulins, pcheries, ponts, droit dusage des eaux courantes, capitation , cest--dire tout ce qui, dans le pass, mme le plus lointain, avait t proprit de ltat, devrait, sans aucune exception, tre restitu au souverain. Celui-ci consentait, par mesure gracieuse, en investir derechef, dans les formes rgulires, soit sans frais ceux qui produiraient lappui de leurs demandes p145 des actes royaux authentiques, soit contre versement dune contribution annuelle dterminer ceux qui, dfaut dactes authentiques, pourraient fournir des attestations srieuses. Cette mesure draconienne

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raient fournir des attestations srieuses. Cette mesure draconienne sappliquait tous, laques ou ecclsiastiques, nobles ou non-nobles, et se rclamait de ce principe que les rgles de la prescription ne jouent pas contre ltat, toujours libre, par suite, de ressaisir ce que la ngligence de ses reprsentants a laiss usurper. Ainsi taient effaces dun trait de plume les erreurs des sicles couls ; lempereur rentrait dans ses droits. Sil tolrait, malgr tout, certaines transformations accomplies dans le monde depuis le temps des Augustes, comme par exemple la naissance des seigneuries ou celle des communes urbaines, il avait soin de rappeler quaucune transmission de fief ne serait plus valable quavec son agrment ; que les lections consulaires devraient tre faites en sa prsence ou en prsence dun de ses dlgus ; enfin quaucun lu ne pourrait entrer en charge sans avoir obtenu dabord linvestiture impriale. De la sorte, ses prrogatives souveraines taient pleinement sauvegardes. Il et t difficile de rver plus violent retour en arrire.
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V. La mainmise de Frdric Barberousse sur la papaut (1158-1160) 59. Les cits italiennes restrent dabord tourdies sous le coup. Dsunies comme elles ltaient, elles ne pouvaient dans le moment songer protester. Mais il nen tait pas de mme du pape. mu des consquences redoutables quentranaient pour lglise les dcrets de Roncaglia, Adrien IV prit aussitt position contre Frdric et se chargea dorganiser la rsistance. Il ne lui chappait pas, en effet, que lobligation pour les vques et les abbs de restituer lempereur les biens et droits fiscaux, les rgales , quitte lui en demander ensuite linvestiture, allait avoir pour rsultat de mettre la discrtion du Hohenstaufen les vchs italiens, aprs ceux dAllemagne, et que la papaut p146 elle-mme serait, raison de son temporel, place dans une situation intolrable. Et dailleurs, comme pour mieux souligner ces consquences funestes, Frdric avait immdiatement dpch des inspecteurs dans un grand nombre de villes piscopales, sans en
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excepter Rome, avec mandat de procder linventaire des biens quil sagissait de rincorporer, au moins juridiquement, au domaine imprial. En mme temps saggravait la mainmise de lempereur sur les vchs italiens. Ravenne, par exemple, il obtenait, dans lhiver 1158-1159, llection dun candidat de son choix, un jeune sousdiacre, fils du comte de Biandrate, prs de Novare. Il se refusait admettre les observations que le pape croyait devoir, ce propos, lui prsenter et ripostait par des lettres dont le style ne gardait plus rien des formes respectueuses auxquelles la tradition avait depuis longtemps donn force de loi. une demande dexplication touchant ses empitements, il rpondait avec une tranquille insolence, au dbut de lt 1159, quil ne rclamait que son d, que les vques taient libres de renoncer aux biens rgaliens quils dtenaient et dvacuer ceux des palais piscopaux qui avaient t construits sur les terres du fisc, sils dsiraient ne pas lui prter hommage. Il stonnait enfin, ajoutait-il, quon et lide extravagante de parler des droits du pape sur Rome, alors qu empereur des Romains de par lordination divine, il naurait plus que lombre du pouvoir et un vain titre sans valeur relle si on lui enlevait son autorit sur la ville des Csars. On en venait ainsi du ct de lempereur de fcheux carts de langage, tandis que, dans le camp pontifical, on prparait en secret la revanche. Lagitation, habilement fomente par la Curie, gagnait les communes du Nord ; dans lItalie du Sud, les Normands taient incits par elle reprendre les armes ; lexcommunication allait tre en outre lance contre Frdric, quand une mort soudaine vint enlever Adrien (1er septembre 1159). Excellente occasion pour lempereur de pcher en eau trouble. Il ny manqua pas. Llection du nouveau pape eut lieu Rome, le 7 septembre, sous lil vigilant de deux de ses hommes de confiance, qui se trouvaient prcisment dans la ville, le comte palatin de Bavire, Otton de Wittelsbach, et matre Herbert, prvt de lglise dAix-la-Chapelle. Mais le rsultat fut pour eux une dception : leur candidat, le cardinal Octavien, nobtint que quelques voix, quatre ou cinq sans doute, tandis que le reste des lecteurs faisait bloc, comme par dfi, sur le nom p147 du plus fougueux des anti-imprialistes, le cardinal Roland, chancelier de lglise romaine, avec lequel Otton de Wittelsbach avait failli en venir aux mains lors de la dite de Besan-

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telsbach avait failli en venir aux mains lors de la dite de Besanon. Le succs de Roland tait un coup direct port lempereur. Aussi les amis dOctavien refusrent-ils de se rallier au vote de la majorit, empchant ainsi la ralisation de lunanimit ncessaire ; puis, brusquant le dnouement, ils firent, avec une hte plus que suspecte, acclamer par le peuple leur candidat sous le nom de Victor IV, gagnant de vitesse les lecteurs de Roland, acclam lui-mme bientt aprs sous le nom dAlexandre III. La manuvre tait habile. Car un schisme laissait du moins lempereur la possibilit de se poser en arbitre. Tout en affectant un grand respect des formes lgales, il sempressa de dclarer quil avait seul qualit pour veiller la solution du conflit, en tant que protecteurn de toutes les glises, Rome inclusivement, tablies lintrieur de lEmpire. Se fondant sur les prcdents, rappelant lexemple de Constantin, de Thodose, de Justinien, de Charlemagne, dOtton le Grand, invoquant les dcrets mmes des pontifes romains, il pria les vques de ses tats et des autres royaumes dOccident France, Angleterre, Espagne, Hongrie, de se runir sous sa prsidence avec les deux lus en concile gnral pour mettre fin au schisme. Le rendez-vous tait fix au 13 janvier 1160, Pavie. Le rsultat dune assemble dlibrant dans de pareilles conditions tait facile prvoir. Lempereur, il est vrai, aprs avoir ouvert la premire sance le 5 fvrier, eut la discrtion de se retirer, en confiant la sagesse et lautorit des Pres du concile le soin de trancher en toute libert. Mais, sil ntait pas l pour